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1680, 07 (Lyon)
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NCSCdeoaeSulmfliveliglliulose .
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807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
UILLET 168
E
FILLE
DE
LYON
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere.
M. D C. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
AT mis en vente, cher
Lecteur L'Extraordi- 2
J
nairedu Quartier d'Avril
le 25. du Mois de
Iuillet dernier , ainsi que je vous le
promis, ilfe vendra toûjours 30.fols.
le volume tant vieux que nouveau..
Les Mercures fe vendront toûjours,
fçavoir , ceux de 1677. 12. fols le
volume. Ceux de 1678. 1679. &
1680 ; 20.fols le volume fans marchander.
On feparera les Mariages
des Mercures ,fçavoir ,
Le Mariage de Monfeigneur le
Dauphin pour 20.fols .
Le Mariage de la Reyn: d'Efpagnepour
20.fols.
ã iij
Le Mariage de Monfieur le Prince
de Conti pour 15.fols .
La Devinereffe, ou les faux Enchantemens
fe distribueront toujours
,fçavoir, 35. fols avec les figures,
& 25. fols fans figures.
LIVRES
NOUVEAUX
du Mois de Juillet .
Reflexions fur la Mifericorde de
Dieu de Madame de la Valiere,
indouze, 30. fols .
Conference Ecclefiastique du
Diocefe de Luçon , 12. 45. fols .
Les Madrigaux de M. la Sabliere
, 12. 30.fols.
Les Peintures Sacréesfur la Bible,
12. 3. vol. 4.livr. 10. fols.
Le Gridelin, dedié à Madame la
Dauphine de Monfieur de Prefchac,
indouze.
CATA
CATALOGUE DES PIECES
qui compofent le dixiéme Extraordinaire
du Mercure Galant,
donné au Public le quinziéme
Juillet 1680 .
IL CONTIENT
NeConverfation
Académi-
UNque , dans laquelle on voit
s'il faut dormir , ou non , apres le
Repas.
Trois Pieces en Profe fur la
Queſtion , Si un Amant qui a le
plaifir de voir fouvent fa Maitreffe
dont il fe connoist hay , eft
moins àplaindre que celuy qui en
eftant éloignefans aucune efperance
de la voir jamais , a la certitude
d'en estre aimé tendrement.
Quatre Pieces en Profe fur la
Queſtion , S'il eft possible d'aimer
fortementfans qu'on foit aimé.
1
a iiij
Cinq Pieces en Profe fur la
Queſtion , Si l'abfence eft incapable
d'augmenter l'amour.
Quatre Pieces en Profe, & une
en Vers ,fur la Queſtion , Lequel
des cing Sens contribuë le plus à la
Satisfaction de l'Homme .
Une Réponse à la Queſtion ,.
Si l'amour diminuë plutoft par les
rigueurs quepar les faveurs.
Un Difcours fur l'origine de la
Dance.
Un autre Difcours contenant
auffi l'origine de la Dance , les
noms de ceux qui l'ont inventée
, & fes diferentes efpeces..
Deux Difcours des diférens
effets de la Simpathie..
Un autre Difcours de la Simpathie
, & de l'Antipathie des
Corps..
Un Difcours fur les Talifmans.
Un
Un Difcours fur la Pierre Philofophale.
Deux Sonnets de Monfieur le
Marquis de S. Prieft , dont l'un
eft en Bouts- rimez .
Un Ouvrage en Vers de Monfieur
de Berigny Confeiller au
Prefidial de Caën , fur le Mariage
de Monfeigneur le Dauphin
.
Plufieurs Sonnets , Epigrammes
, & Madrigaux , expliquant
les neuf Enigmes de trois Mois.
Les noms de ceux qui ont expliqué
celles du dernier Mois .
L'Epervier , & le Roffignol,
Fable.
Deux Planches reprefentant
deux Faces du Palais de Madrid
.
Une Fable.
L'Union de tous les Plaiſirs par
le retour de la Paix.
Noms
Noms de ceux qui ont expliqué
l'Hiftoire Enigmatique du
dernier Extraordinaire .
Une nouvelle Hiſtoire Enigmatique.
Les noms de ceux qui ont expliqué
la derniere Lettre en
Chifres.
Deux nouvelles Lettres en
Chifres.
Plufieurs Questions proposées.
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy, donné à
PainGracem&inen Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure', pendant le temps &
espace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
fout faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans leconfentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'a
mende , & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678.Signé E. CoUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizć a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. Juillet 1680.
Avis pour placer les Figures .
A Médaille doit regarder la page
LA
Liss.
L'air qui commence par Sur ces
Rives Fleuries , doit regarder la page
107.
La grande Place de Madrid doit reg
garder la page 170 .
L'Air qui commence Ah , Printemps
, vos douceurs , doit regarder la
page 200 .
L'Enigme en figure doit regarder la
page 211.
MERCU
MERCURE
GALAN TAN
JUILLET 1680 .
Ous fçavez , Madame
, vous qui lifez fi
fouvent l'Hiftoire ,
qu'entre tant de Prin
ces qui ont fait bruit
par leurs grandes actions , il n'y
en a point dont la memoire, foit
confervée avec plus de veneration
que celle des Potentats , qui
ont fignalé leur zele pour proteger
la Religion , & en mainte-
Inillet 1680. A
2 MERCURE
nirinviolablement tous les avantages.
C'eſt ce qui fera regarder
Louis LE GRAND dans les fiecles
à venir avec quelque chofe
de plus que de l'admiration
, s'il eft poffible d'aller au
delà . Ce Fils aîné de l'Eglife, qui
s'en eft déclaré le Protecteur en
toutes rencontres , & qui a fouvent
prêté de fi utiles fecours
contre les Infidelles , vient de
donner un Edit qui ne fait pas
moins éclater fa pieté , que fes
vertus héroïques font briller fa
gloire dans toute la Terre. Cet
Edit ne change rien à celuy de
Nantes , ny aux autres Déclarations
& Arrefts donnez en confequence
, par leſquels la liberté
eft accordée à tous ceux de la
Religion Pretenduë Reformée,
de la profeffer dans ce Royaume
; mais comme cette liberté
de
GALANT.
3
de conſcience n'a jamais efté permife
, qu'en faveur , & fur les
feules inftances de ceux de cette
Religion , & que l'on a veu que
contre l'intention de Sa Majefté
& celle des Roys fes Prédeceffeurs
, quelques Catholiques ,
par feduction , ou dans la veuë
de quelque fortune imaginaire,
fe prevaloient de ce Privilege
pour entrer dans leur party ; le
Roy qui n'a jamais eu rien de
plus cher que l'intereſt de l'Eglife
, voulant empêcher la continuation
d'un fi grand fcandale , a
défendu à tous fes Sujets Catholiques
de quiter jamais leur Religion
pour paffer en la Prétendue
Reformée , à peine defaire
amende honorable , d'eftre bannis
à perpetuité hors du Royaume
, & de confifcation de tous
leurs biens . Il eft auffi défendu
A 1
4 MERCURE
Par cet Edit à tous les Miniftres
de la mefme Religion , d'y recevoir
à l'avenir aucuns Catholiques
, & tant à eux qu'aux Anciens
des Confiftoires,de les foufrir
dans leurs Temples ou Affemblées
, fous peine aux Miniftres
qui contreviendront à cette
défence , de ne pouvoir jamais
faire aucune fonction de leur Miniftere
dans ce Royaume , & d'interdiction
pour toûjours de l'exercice
de la Religion Prétenduë
Reformée dans le lieu où
l'on aura reçeu un Catholique à
en faire profeffion.
Voila , Madame , ce qui fut
enregistré au Parlement le 25 .
du dernier Mois. Jugez fi apres
ce témoignage éclatant de pieté,
qui ne laiffe rien à fouhaiter
dans noftre auguſte Monarque,
Monfieur le Chevalier Geffon
de
GALANT.
de Cornavant n'a pas eu raifon
de dire .
D
rapide CE SAR paffer la
diligence.
Prendre au deffus d'AUGUSTE un
degré plus parfait,
Et porter la douceur & la ferme
afſurance
Beaucoup plus loin que TITE &
SON PERE n'ont fait,
Effacer de TRAJAN la vafte intelligence
Par des rayons plus vifs & d'un
plus bel effet,
Du Regne d'ANTONIN rehauffer
l'excellence,
Et comme CONSTANTIN n'eftre
jamais défait.
୧୯ : ୨୭
Eftre encor plus pieux que les deux
THEODOSES
,
A iij
6 MERCURE
a
Et régler à fongré l'évenement des
chofes ,
c'eft ce que jufqu'icy
l'on n'avoit
jamais veu.
Tant de Siecles n'ont pû mettre enfemble
dans Rome
Ces vertus que le nostre unit dans
un mefme Homme.
Et c'eft Louis LE GRAND qui
feul en eft pourveu.
Ce qui fait connoiftre qu'il
n'y a jamais eu que des Efprits
foibles , qui en paffant dans la
Religion Prétendue Reformée
fans la bien connoître , ayent
efté capables de préferer l'erreur
à la verité , c'est que tous les
jours ceux de cette Religion embraffent
la Catholique, apres une
entiere conviction des chofes
qui leur avoient donné fujet de
dout er
GALANT.
7
douter. Il ne faut que voir le
fruit que fait depuis quelque
temps le P. Alexis du Buc Theatin
, qui prêche tous les Dimanches
& jours de Feſte , la Controverfe
, dans l'Eglife de ceux de
fon Ordre.On y voit un concours
de monde extraordinaire , &
beaucoup de Proteftans y font
abjuration de leur Heréfie . Ily
en eut deux fort confiderables le
Mois paflé. L'une fut celle de
Monfieur Quoyriel de S. Ferriol,
d'une des premieres Maifons
du Dauphiné ; & l'autre , celle
de Meſdemoiſelles de Brueil
de Gercy de la Ville
de Sedan. Les decifions qui
éclairciffent les Points que l'on
met en Controverfe , fe donnent
publiquement , & il n'y a
perfonne qui ne refte convaincu
que toutes ces converfions fe
A iiij
8 MERCURE
doivent à la feule force de la
verité .
Monfieur de S. Eftienne Molinier
, de la Ville de Millau, a auffi
fait Abjuration depuis trois femajnes.
Quelques doutes qui
l'embaraffoient touchant l'invocation
des Saints , & le Purgatoire,
l'ayant fait refoudre d'aller s'en
éclaircir à Alby , qui eft à trois
journées de Millau , il y confera
avec Monfieur Arquier, Homme
d'une vertu & d'une érudition
peu commune , connu pour tel
dans toute la Province , & qui
pour cette raifon a efté fait le
Premier Métropolitain , par le
Premier Archevêque d'Alby. Ce
fut apres en avoir reçeu les lumieres
dont il eut befoin, qu'il fit
cette importante action entre fes
mains, dans la Chapelle du Seminaire
de Sainte Cecile , dont
Monfieur Arquier eſt Chanoine
GALANT.
gner
& qui paffe pour une des plus
belles Eglifes de toute l'Europe.
Vous voyez , Madame, que le zele
de Monfieur l'Archevêque
d'Alby fe fait remarquer en tout ,
Il a nommé de fi dignes Officiers
, que quand les affaires du
Clergé le contraignent à s'éloide
fon Dioceſe , ſon abſence
ne diminue rien des foins où
l'engage l'ardeur qu'il a de contribuer
de tout fon pouvoir à ce
qui regarde la converfion des
Ames . On ne peut douter que
celle dont je vous viens de parler,
n'ait efté fincere , puis que celuy
qui l'a faite a demeuré depuis ce
temps-là dans Alby , parce que
fes Parens qui font d'une tresbonne
Famille, ne le veulent plus
recevoir chez eux. Monfieur de
Saint Etienne a porté les Armes
, & on l'a veu Lieutenant.
A v
ΤΟ MERCURE
dans le Regiment de Vendofme.
Il me refte , pour finir cet Article
de Religion, à vous faire part
de ce qui s'eft fait à l'occafion
d'une Croix que l'on planta &
benit dans la grande Place du
Bourg d'Aytré à demy lieue de
la Rochelle , le Dimanche 7. de
ce mois. Cette Cerémonie commença
par une Proceffion d'un
grand nombre de Curez , & de
plufieurs Ordres Religieux qui
y affifterent tous en Chapes. Le
Préfidial de la Rochelle s'y
trouva , fuivy d'une multitude
de Peuple incroyable . La Benediction
de cette Croix ayant
été faite par Monfieur de Comps ,
Prieur- Curé d'Aytré , le Pere
Tartaud Jefuite prefcha dans la
Place , & confacra la Chaire de
Menfonge, où le Miniftre d'Angoulins
Paroiffe voifine , faifoit
GALANT. In
9
foit fes Prefches avant la démolition
de cette Eglife prétenduë
, à la parole de Verité . Il
l'annonça avec une force & une
éloquence qui le firent admirer
de tout ce grand Auditoire. Ily
eut un Ancien de ce petit Troupeau
agonifant, qui ayant la goute
aux deux genoux , fut arrefté
dans fon Lit , d'où il entendit ce,
docte Sermon . Il en fut fi fort touché,
qu'il publia que jamais il ne
fe plaindroit de fa goute, apres le
bon office qu'elle venoit de luy
rendre. On efpere que cet heureux
ſentiment ne demeurera pas
longtemps fans effet . La Proceffion
finie , on s'en retourna
dans le mefme ordre à l'Eglife ,
Paroiffiale , où la grande Mefle
fut celebrée , par le mefme Monfieur
de Comps , qui n'épargna
rien enfuite pour régaler ce Clergé,
a
12 MERCURE
gé , composé de Seculiers & de
Reguliers, avec tous les Officiers
du Préfidial .
Vous pouvez juger qu'une
Cerémonie de cette nature , n'a
pû eftre faite que par les ordres
particuliers de Sa Majesté. Il y a
je ne fçay- quoy de fi éclatant
dans fes moindres Actions , que
comme elles font bruit dans toute
la Terre, on peut affurer qu'el
les feroient immortelles , quand
mefme aucun Ecrivain n'en informeroit
la Pofterité . C'eft ce
qu'a dit fort ingenieuſement
Monfieur de Lignieres , dans l'Epiftre
que vous allez voir . Il l'a
envoyée à Madame la Marquiſe ›
de Maintenon, accompagnée de
ces Vers.
Vand je me vante de connoistre
Qa La
GALANT. 13
La Marquife de Maintenon ,
Qu'estime LOVIS noftre Maiftre,
Et qui s'acquiert tant de renom
Par fon crédit & fon mérite ,
Tout le monde me félicite.
Il est vray que je vous connoy ,
Illuftre & charmante Marquife,
Qu'avec juftice chacun prife ;
Mais un Homme obfcur comme moy ,
N'a pas l'ame affez témeraire
Pour aller vous faire fa Cour,
Et pour paroistre en unfejour
Où le Sort luyferoit contraire ;
Car pour réüffir en ce lieu ,
Il faut bien eftre aimé de Dieu ,
Et bien avoir le Cielpropice.
lly faut un bon protecteur ,
Ou quelque bonne Protectrice ;
Autrement le plus grand Autheur
Laguit, & fesplus beaux Ouvrages
Meurentfans depuiffans fuffrages.
Je tiens ces difcours à peu pres
Dans des Vers que je vous envoye.
Celuy
14 MERCURE
Celuypour qui je les ayfaits,
Eft gravéfur noftre Monnoye ;
Faites- en ce qu'il vousplaira ,
Lignieres vous remercîra.
Je ne vous dis rien à l'avantage
de cet Autheur. Je fçay que
fon nom vous eft connu , & que
vous avez veu de luy des Ouvrages
qui luy ont acquis l'eftime
des plus fpirituels de voſtre Province.
Ainfi je paffe à l'Epiſtre
qu'il adrefle
AURO Y..
G
Rand Prince , on aperçoit que·
nos plus beaux Efprits
N'auroient pas le malheur d'estre
fecs & taris,
Si le Siecle n'eftoit un peu trop difficile,
Ou fi l'on avoit moins de malice &
de bile , Rien
GALANT.
15
Rien ne peut contenter nos Cenfeurs
délicats ,
L'oeuvre la plus parfaite eft pour
eux fans appas :
Sur tout lors qu'un Autheur vous .
adreffe un Ouvrage,
Ils luy montrent d'abord leur envie
& leur rage ;
Quand mefme on feroit mal, ils en
feroient jaloux,
Ils ne peuvent fouffrir qu'on aille
jusqu'à vous ,
F'en fuis un trifte exemple , & je.
Scaypar moy- mefme,
Que quand on vous écrit, leur noirceur
eft extréme.
Me fiant un peu trop à ces Efprits
mal faits, 30
Fay Suprimé des Vers qui n'étoient
Pas mauvais ;
De plus, les meilleurs Vers n'aprochent
point du Trône,
Si le Ciel ne leur offre un Patron qui
les
prône.
Ie
16 MERCURE
Ie fuis fi malheureux que je n'en
puis trouver,
Et la plupart des Grands ont beau
nous aprouver,
Ils ne fe chargent point de Profe, ny
de Rime ,
Quand mefme ce feroit un Ouvrage
fublime.
On a peur d'abuſer de vos facrez
momens ;
Tous nos Vers font pour vous de
vains amuſemens,
Et l'on nous met au rang des Hommes
incommodes,
Quand nous vous préfentons des
Sonnets, ou des Odes.
Peu d'Autheurs ont le don de bien.
chanter vos Faits ,
Il faut pour s'en mefler des Ecrivains
parfaits.
Mais , helas ! des Autheurs dont le
merite eft rare ,
Souvent fur vos Exploits ont un
deftin bizare,
Et
GALANT.
17
Et quantité d'entr'eux en promettant
beaucoup ,
Ont lè cruel chagrin de tomber tout
d'un
coup.
Le hautftilefatigue, on veut qu'un
Autheurjouë ,
Et qu'il faffe femblant de railler,
quand il louë,
Quoy que l'onfçache bien qu'ilfaut
eftre avec vous
Dans unprofond respect, & toujours
genoux.
SiVoiture vivoit , ilfçauroit bien
le faire ,
Et nul n'a comme luy la fcience de
plaire.
Nous n'avons plus d'esprit , on s'endort
, &je croy
Que beaucoup d'Ecrivains n'en ont
pas plus que moy.
Que voit on aujourd'huy de beau
parmy les noftres ?
Tout ce que nous faisons , c'est de
blâmer les autres; Cet
18 MERCURE
Cet excés de jufteffe & de fubtilité,
Nous a caufé la crainte & la fterilité.
Tous nos Autheurs devroient mettre
au jour des merveilles ;
Pour eux vous faites voir des bonte
nompareilles ;
Vous n'avezpour aucun nyfroideur,
ny mépris ,
Et vous confiderez chacunfelonfon
prix.
Je n'ofe me flater de la noble efpérance
De vous pouvoir un jour faire la
reverence ;
Mon coeur depuis longtemps aspire
à ce bonheur ,
Etje mourrois content, fi j'avois cet
bonneur.
Heureux aupres de vous ceux qui
paffent leur vie ;
Netrouve pas mauvais que je leur
porte envie. Fa
GALANT. 19
Jamais aucun plaifir ne pourroit
égaler
Celuy que je prendrois à vous oüir
parler.
Fe foûpire & je fens une douleur
profonde ,
De n'eftrepoint connu du plus grand
Roy du monde ,
Carje croy que mon nom ne va pas
-jufqu'à luy,
Et c'eft ce qui me plonge enun mortel
ennuy.
Sij'eftois plus heureux , ilpourroit
me connaiftre ;
Avec quelques talens le Ciel m'avoitfait
naiftre...
a
Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on
m'érige en Autheur ,
Et mes Vers n'ont befoin que d'un
Introducteur.
Fe fens avec regret queje vous importune
Du recit de mes Vers , & de leur infortune
;
Mais
20 MERCURE
Mais à qui peut - on mieux fe plaindre
qu'à fon Roy ,
Et vaut- ilpas autant l'entretenir
defoy,
Que Se rendre
ennuyeux
par des
loüanges
triftes,
Ainfi que font plufieurs de nos Panegyriftes
?
Peut- eftre plaisent- ils , mais je ne
voudrois pas
M'exprimer ainsi qu'eux , &marcherfur
leurs pas.
Quiconque veut avoir le bonheur
de vous plaire ,
Doit beaucoup s'écarter de la route
ordinaire.
Voftre efprit merveilleux a des
charmes puiffans,
Et vos moindres propos contiennent
ungrandfens.
Nous fommes enchantez de tout ce
que vous dites,
Vos grandes Actions par toutferont
écrites ; Mais
GALANT.
ܺܐ
Mais fi vous les daigniez de vostre
propre
main
Raconter quelque jour à tout le
Genre Humain ,
Nous fommes assure que defibeaux
Mémoires
Effaceroient Céfar , & toutes les
Histoires .
Des Autheurs renommez ont pour
vous entrepris
Dans ce Champ glorieux , de remporter
leprix.
On augure en faveur du choix que
vous en faites,
Qu'ils ne nous donneront que des
chofes parfaites ;
Mais vos Faits n'ont befoin de Profe
ny
de Vers,
Et pour Hiftorien ils ont tout l'Univers.
Quand il ne resteroit icy- bas aucun
Livre ,
Parmy tous les Humains vostre
grand Nom doit vivre,
22 MERCURE
Et jufqu'aux derniers temps vós
Exploits merveilleux,
Porteront voftre Hiftoire , & leur
gloire avec eux.
Ce Regne eft fi floriffant pour
toutes chofes , & particulierement
pour les belles Lettres, qu'il
fe forme tous les jours des Affemblées
, où l'efprit s'exerce par
des entretiens Académiques .
Il s'en est étably une depuis peu
de temps à Villefranche petite
Ville du Beaujollois , qui quoy
qu'elle ne prenne pas le tiltre
d'Académie , n'a pas laiffé de
choifirun Protecteur . C'eft Monfieur
l'Archevefque de Lyon
qu'elle a fuplié d'en vouloir accepter
la qualité . Elle a pris pour fa
Devife une Rofe de Diamans,
avec ces mots , Mutuo clarefcimus
igne, & fait quelques Reglemens
que
GALANT.
"
23
que ce grand Prélat a confirmez.
Comme tous les ans à fon retour
de la Cour , il reçoit des Complimens
de tous les Corps des Villes
de la dépendance de Lyon , il a
agreé la députation de ces Meffieurs
au nom de leur nouvelle
Affemblée , en fa belle Maiſon
de Neuville , & a répondu fort
obligeamment à Monfieur de la
Fons , qui eftant chargé de la parole
, s'en acquita en ces termes.
C'est celuy que je vous ay dit
qui a trouvé le fecret de la Lettre
en Chifres du dernier Extraordinaire.
MON
VILLA
ONSEIGNEUR ,
Nos Mufes naiffantes ne peuvent
encore que bégayer , ny paroistre
en public , que tremblantes &
mal affurées. Auffi n'ont- elles pas
den
24 MERCURE
?
deû fe mefler dans la foule de ceux
qui fe font empreffez de témoigner
à Vostre Grandeur la joye
dontfon heureux retour comble tous
les Peuples qui ont le bonheur
d'estre foumis à fon Gouverne .
ment. Il falloit qu'elles attendif-
Sent que vostre Grandeur fe fust
délivrée du tumulte
pour
venir icy pendant quelque temps
jouir du repos que fes foins &
fes fatigues continuelles nous procurent
; & comme dans ces charmantes
retraites rien n'agrée
tant aux Peres que les premiers
bégayemens de leurs Enfans , nos
timides Mufes fe font flatées ,
Monfeigneur , apres la glorieufe
protection qu'il a plû à Vostre
Grandeur de leur accorder , que
leur voix , toute foible qu'elle eft ,
feroit favorablement écoutée
dans l'efperance de l'avoir quel-
?
que
GALANT.
25
que jour affez forte pour ofer entreprendre
d'instruire la Pofterité de
l'Histoire de vostre illuftre Maifon
, & de rechercher ce qui a le
plus contribué à fa haute élevation
, la Paix ou la Guerre, le Confeil
ou les Armes , l'Empire ou le
Sacerdoce , la Religion ou la Politique.
Mais il faudra , Monfeigneur,
pour unprojetfifort au def-
Jus de nous , que nous nous exercions
longtempsfur de moindres fujets,
& que des Héros d'un caractere
moins relevé que ceux des grands
Noms de Neufville, de Villeroy, &
d'Alincourt, effuyent, pour ainfi dire
, la fterilité de nos premieres
pensées , & la rudeffe de noftre ftile.
Ainfi , Monfeigneur , jufqu'à ce
que par nos veilles , par nostre étu
de , & par noftre application , nous
ayons acquis affez de force & de
lumiere , pour pouvoir faire éclater
Juillet 1680.
B
26 MERCURE
l'ardeur de noftre zele , nous ne
pourrons donner à noftre Protecteur
que des marques de nôtre foûmiffion
& de nos refpects .
Il y a des Extravagans de toute
efpece. Celuy dont on m'a
conté l'avanture depuis quelques
jours , eft d'un caractere fort
particulier. Voicy ce qui luy eſt
arrivé . La Paix ayant donné le
repos
à toute la France , un Marquis
dont le nom avoit fait bruit
dans des Emplois tres- confiderables
, paffoit agreablement le
temps retiré à une de ſes Terres ;
& comme il avoit naturellement
l'humeur portée à la joye , il
voyoit avec plaifir un Cavalier
de fon voifinage , qui ayant fait
cinq ou' fix Campagnes , ne parloit
que guerre, & alloit fi loin en
fait de bravoure , qu'à l'entendre ,
rien
GALANT. 27
rien n'avoit jamais approché de
fes proüeffes. Les Belles mefme
n'eftoient pas exemptes du recit
exageré de fes pretendus exploits
, & s'il daignoit quelquefois
s'humanifer jufqu'à leur conter
quelque douceur , c'eftoit
d'un ton martial , & en termes
qui marquoient qu'il fçavoit le
prix de fes hommages . Le plaifir
qu'elles prenoient à flater fa vanité
, le mettant hors d'état de fe
connoiftre , il ſe produifoit par
tout , & malgré fa tres - obfcure
Nobleffe qui eftoit des plus douteuſes
, il n'y avoit aucune Femme
dans tout le Païs , de quelque
rang qu'elle fuft , qu'il ne cruft
obliger
fenfiblement quand il
l'honoroit d'une vifite. A fa folie
pres , il eftoit de mife . Il avoit
l'air bon , aſſez de jeuneffe , les
traits reguliers , & je - ne-fçay-
>
Bij
28
MERCURE
quoy de fi dégagé dans la taille ,
qu'elle pouvoit eftre comptée
parmy les plus belles , quoyqu'elle
ne fuft que des mediocres .
Ces avantages , qui auroient
donné de la fierté à tout autre,
luy faifoient moins prefumer de
fa bonne mine , qu'une barbe à
l'Eſpagnole , dont il prenoit un
foin tout particulier. C'eftoit fon
attachement. Tout fe voyoit
compaſsé dans cette barbe avec
une juſteffe merveilleuse , & elle
paffoit dans fon eſprit pour un
ornement auffi propre à le faire
aimer de toutes les Belles , qu'il
pretendoit qu'elle l'avoit rendu
redoutable aux Ennemis.Le Marquis
, apres avoir joüy quelque
temps de fa folie, en voulut donner
le divertiffement à une Perfonne
toute charmante , dont il
tâchoit de gagner les bonnes graces
,
GALANT. 29
proces
, & qui fembloit n'eftre pas
indiferente pour luy . C'eftoit une
Fille de tres- grande qualité,dont
le bien répondoit à la naiffance
, & qu'on avoit jugé
pos d'enfermer dans un Convent,
parce qu'elle n'avoit point de
Pere , & que le grand nombre
des Pretendans faifoit craindre
l'enlevement. L'Abbaye où elle
vivoit Penfionnaire en attendant
qu'on la mariaft , eftoit à trois
lieues de la terre du Marquis. Il
I'y alloit voir de temps en temps;
& ce qui eftoit fort avantageux
pour luy, il avoit une Sour
Religieufe dans cette Maifon,
qui s'eftant faite Amie de la Belle
, ménageoit fi bien fes fentimens,
que la choſe venant à eſtre
remiſe à ſon choix , il avoit lieu
d'efperer la preference. Le jour
eſtant pris pour la vifite du Cava-
B iij
30 MERCURE
lier , à qui le Marquis avoit déja
vanté plufieurs fois le merite extraordinaire
de cette aimable
Perfonne , il en donna avis à fa
Soeur , & luy peignit le caractere
du Perfonnage , afin que la Belle
en fut informée. Ils arriverent à
l'Abbaye. Le Cavalier qui n'étoit
pas affez riche pour changer fou.
vent d'habits , en avoit un affez
negligé ; mais en recompenſe , ſa
barbe eftoit d'un arrangement
qui luy avoit coufté plus de deux
heures . Fier de cette propreté,
il parut devant la Belle , & le
Marquis l'ayant preſenté avec
éloge , il ne luy donna pas la peine
de parler longtemps pour luy.
Il voulut eftre luy- mefme fon Panegyrifte,
& commença l'hiſtoire
de fes exploits avec une volubilité
de langue , qui fit aisément
connoiftre qu'il repetoit
des
GALAN T.
31
des leçons étudiées. Mille Ennemis
tuez de fa main à la Bataille
de Senef, & vingt rencontres
de la mefme force , furent les plus
foibles traits de cette Hiftoire .
Ce qu'il y avoit de plaifant dans
fes recits, c'eft que ne voulant
manquer aucune occafion de bravoure
, il falloit ſouvent , dans la
part qu'il s'y donnoit, qu'il fe fuft
trouvé en mefme temps en Allemagne
& en Flandre . On luy
paffoit tout, pour s'en divertir. La
Belle applaudit de bonne forte; &
comme il n'y a point de folie qui
ne divertiffe la premiere fois , elle
répondit d'un ferieux à n'affoiblir
pas l'extravagance du Cavalier.
Elle dit fur tout , qu'elle
n'eftoit point furpriſe qu'ayant
une barbe propre à faire honneur
à un General d'Armée , il euft
porté l'épouvante dans le coeur
B iiij
32
MERCURE
a
des Ennemis . C'eftoit là toucher
fon endroit fenfible Il inve-
Ativa contre l'impertinente mo .
de des François , qui n'eftant point
curieux de pareilles barbes, quoy
qu'ils fuffent braves naturellement
, négligeoient ce qui pouvoit
contribuer davantage à les
faire craindre dans l'occafion . II
adjoûta , qu'en paroiffant ainfi
Homme, on pouvoit pretendre à
des conqueftes de plus d'une
forte , & qu'il avoit veu des Belles,
qui peut eftre n'auroient pas
efté impitoyables pour luy , s'il
fe fuft mis en peine d'entendre
, ce qu'elles n'avoient pas
envie qu'il ignoraft . L'aimable
Penfionnaire , à qui le Marquis
qui entretenoit fa Soeur, avoit en
quelque façon laiſsé le plaifir du
tefte-à-tefte , voulut pleinement
fe donner la Comedie . Elle regarda
GALANT .
33
garda le Cavalier d'un air un
peu tendre, & luy ayant dit , com .
me à demy bas , qu'elle ne
croyoit point de coeur à l'épreuve
d'un mérite auffi parfait que
le fien , elle luy fit penfer tant de
chofes , des favorables difpofitions
où elle fe trouvoit pour luy,
que comme il n'y avoit rien de
plus brillant qu'elle , il refolut de
l'aimer , & luy fit fur l'heure une
veritable declaration . Ce fut une
Scene merveilleufe . La Belle feignit
de ne pouvoir croire qu'ildaignaft
la preferer à mille aimables
Perfonnes qui n'afpiroient
qu'à luy plaire ; & apres qu'il luy
eut juré en baiffant la voix, qu'el
le eftoit toute à fon gré , & qu'il
ne tiendroit qu'à elle d'eftre maîtreffe
abſoluë de fes volontez , elle
affecta de paroître embarassée,
mit la main fur fon viſage , laiffa
B v
34 MERCURE
échaper quelques mots fans fuite
, & s'arreftant tout d'un coup,
comme fi elle cuft craint de luy
dire trop , elle fit fi bien qu'il refta
perfuadé d'un entier triomphe.
On fe fepara. Le Cavalier
qui eftoit entré en Conquérant,
crut plus que jamais meriter ce
titre. Il fortit tout plein d'amour,
& refléchiflant fur les avantages
de poffeder une tres - belle Perfonne,
qui luy doneroit beaucoup
de bien , & qui ne devoit luy
coufter qu'un peu de foins , il s'abandonna
à fa folie , & ne douta
point qu'il ne réüffiſt dans fon
deffein. Ce qu'il y avoit d'inégalité
entr'eux du cofté de la naiſſance
& de la fortune , luy paroiffoit
fi bien reparé par ce grand merite
qu'il fe donnoit , qu'il eftoit
incapable de s'apercevoir que
la
Belle euft cherché à le jouer. Le
Marquis
GALANT.
35
Marquis luy demanda au retour
ce qu'il en penfoit , & s'il pourroit
faire le fier longtemps avec
elle , comme il le faifoit avec tant
d'autres. Il crût l'éblouir en luy
répondant que quoy qu'elle fuſt
bien faite , il avoit veu en Alle
magne des Dames du premier
rang d'une beauté encor plus
touchante , qui avoient tâché
inutilement de l'affujetir , & que
felon luy ,l'amour eftoit un amufement
que les vrais Guerriers
devoient dédaigner . Cependant
il ne put paffer trois jours
fans revoir la Belle . Il fe rendit
au Convent accompagné de fon
feul amour , & fut fort ravy,
quand elle eut ouvert la Grille,
de la voir feule au Parloir. Elle
s'eftoit attenduë à cette viſite , &
avoit fait cacher la Soeur du Marquis
en lieu d'où elle pouvoir
tout
36 MERCURE
tout entendre fans eftre veuë,
afin que le Cavalier pût s'expliquer
fans contrainte. Son extravagance
en tranſports d'amour,
ne fut pas moins forte qu'elle
l'eftoit d'ordinaire en recits d'exploits.
Apres qu'il eut obligé la
Belle à tomber d'accord que rien
ne luy pouvoit eftre plus glorieux
que de l'époufer, il luy parla
du Marquis. La Belle avoua
qu'il paroiffoit l'eftimer, & qu'avant
qu'il luy euft rendu vifite
avec luy , elle n'euft peut- eftre
pas efté fâchée que fes Parens fe
fuffent déterminez en fa faveur
; mais que les obligeantes
déclarations qu'il luy avoit faites
ne la laiffoient plus capable
de difpofer de fon coeur , &
qu'elles la mettoient mefme en
état de fe fouhaitermoins de fortune;
dans la crainte que la confidera
GALANT.
37
deration du bien ne fift apporter
des difficultez à leur union , qu'on
auroit pourtant beau faire ; qu'elle
tiendroit ferme , & que pourveu
qu'il ne s'ébranlaſt point par
les obftacles , elle parleroit fi
hautement qu'on feroit contraint
de luy ceder. Noftre Conquérant
ne douta plus d'eftre heureux.
Il eut des emportemens de
joye qui allerent dans l'excés,
& de la maniere qu'il promit
d'eſtre conſtant malgré les traverſes
, il fut aisé de connoiſtre
qu'il avoit le coeur touché. La
Belle s'en divertit admirablement,&
enfin ils fe feparerent en
fe promettant l'un l'autre de faire
un fecret de leur commerce.
Trois autres vifites que rendit le
Cavalier , acheverent de luy renverfer
l'efprit. Elles fervirent à le
faire voir à toutes les Penfionnaires
38 MERCURE
·
res du Convent, qui venant parler
à la Belle fous divers pretextes
, tandis qu'ils eftoient enfemble
, regardoient la magnifique
barbe qu'il retrouffoit avec tant
de foin , & en rioient le foir avec
elle . Le Marquis eftoit averty
de tout ; & comme il parloit
fouvent de la Belle au Cavalier,
rien ne le divertiffoit davantage
que l'embarras où il le voyoit,
quand il l'avoit mis fur cette matiere.
La crainte de fe trahir aupres
d'un Rival à qui il croyoit
ofter une Maiftreffe , le rendoit
tout interdit , & il ne fe tiroit
d'affaires que par quelque recit
de Bataille , qu'il ne trouvoit jamais
moyen de finir. La chofe
eftoit en ces termes , quand la
Belle s'ennuyant de voir un Fou ,
réfolut de le chaffer.Elle tint confeil
pour fçavoir comment . Toutes
GALAN T.
39
tes les Penfionnaires qu'elle confulta
ayant conclu à luy faire piece,
il luy tomba dans l'efprit un
affez plaifant moyen d'en venir
à bout. Il aimoit fa barbe , & ce
fut ce precieux ornement dont
elle fongea à luy demander le facrifice.
Voicy de quelle maniere.
Le Cavalier eftant un jour avec
elle , à peine l'eut - elle entretenu
un quart d'heure , qu'on luy
vint dire au nom de l'Abbeffe,
qu'elle la prioit de le renvoyer ,
parce que de fi frequentes vifites
faifoient murmurer les fcrupuleuſes
, & qu'on avoit meſme un
ordre particulier de ne luy point
laiffer voir fi fouvent les mefmes
Gens. La Belle feignit tout
le déplaifir imaginable d'une rigueur
fi peu attendue , protefta
qu'elle feroit capable de tout ,
pour empefcher qu'on ne la privaft
40 MERCURE
vaft de la veuë d'un Homme qui
meritoit fi bien toute fa tendref.
fe , & demanda en mefme temps
au Cavalier , fi elle pouvoit s'affurer
fur luy. Le Cavalier fit le
Héros en amour, comme il le faifoit
en guerre. On n'avoit qu'à
ordonner. Il eftoit preft à tout
entreprendre, & en un befoin les
murs du Convent ne luy euffent
rien coûté à eſcalader , fi elle euſt
pû conſentir à eſtre enlevée. La
Belle trouva la choſe un peu délicate
, non pas , luy dit- elle,
qu'elle euſt refusé de fuir avec
luy , mais parce qu'elle voyoit de
l'impoffibilité à éblouir quantité
de Surveillantes qui l'obfervoient
de trop pres , & que faire
de l'éclat inutilement , c'eftoit
tout - à- fait ruiner leurs efperances.
Tandis qu'ils perdoient du
temps à confulter , autre meflage
pour
GALAN T. 41
pour quitter la Grille. Il falut fe
feparer. Jugez fi ce fut en peftant
contre l'Abbeffe . Il fut arrefté
qu'on chercheroit quelque
expédient pour fe voir toûjours
en dépit des Envieux . Chacun y
devoit fonger de fon coſté , & on
remit à trois jours delà l'entiere
décision de ce qu'ils auroient à
faire . La Belle marqua une heure
precife , où elle viendroit au
Parloir fans qu'il fut befoin qu'on
la demandaſt . Le Cavalier s'y
rendit , & ce fut dans cette vifite
qu'on fuppofa dérobée , qu'ils
eurent tout le temps de raiſonner.
La Belle , apres avoir rejetté
ce qu'il propofa de violent, luy dit
comme en rougiffant , que fon
merite extraordinaire l'avoit fait
refoudre à une chofe , qui non
feulement le convaincroit de
fa plus forte tendreffe , mais
qui
42 MERCURE
qui la mettroit hors d'état de fonger
jamais à d'autres qu'à luy.
Elle adjoûta qu'on luy devoit
amener une Demoifelle pour la
fervir , & que s'il l'aimoit affez
pour fe vouloir déguifer en Fille ,
il pourroit prendre la place de la
Demoiselle , & demeurant toûjours
dans fa Chambre , vivre
avec elle de la maniere du monde
la plus agreable pour deux
Amans fans qu'il eût à craindre
qu'on le decouvrift . Sa taille , fa
jeuneffe,la vivacité de fon teint,
tout favorifoit le déguiſement.
Plus le Cavalier trouva le defein
hardy , plus il s'applaudit d'avoir
donné tant d'amour . Il conçeur
bien qu'apres une pareille démarche
, la Belle ne pourroit jamais
époufer que luy. D'ailleurs
il y a grande apparence que fa
raifon fe laiffa corrompre par l'idée
GALANT. 43
dée des Privileges qui luy
étoient feûirs , s'il acceptoit le party.
Il s'en pouvoit d'autant plus.
flater, qu'en luy faifant la propofition
,la Belle avoit exigé de luy ,
qu'aufficoft qu'il feroit reçeu dans
le Convent , il luy donneroit
une Promeffe de mariage ,qui feroit
fignée par deux Penfionnaires
de fes Amies qu'elle appelleroit
comme témoins. Le
Cavalier ne hazardoit rien , en
leur confiant le fecret de fon
amour. L'éclat ne luy pouvoit
nuire. Au contraire , il avançoit
fon bonheur , & luy en donnoit
une entiere certitude . Ainfi il y
auroit eu de la lâcheté pour luy, à
moins ofer qu'une Fille .Il réfolut
donc de la devenir.Sa barbe feule
luy fit quelque peine . Il falloit
y renoncer ; mais les avantages
que
44 MERCURE
que la Fortuné & l'Amour luy
offroient comme à l'envy , valoient
bien qu'il leur facrifiaft
une barbe. Joignez à cela qu'il
ne s'en privoit que pour quel .
que temps , & que la chofe venant
à fe declarer , deux ou trois
mois luy rendoient ce qu'il confentoit
à perdre. Il prit jour pour
ſe preſenter en qualité de Suivante
, fe fit faire un équipage
de Fille, en étudia quelque temps
les contenances , fe coupa enfin
cette chere barbe qui luy tenoit
tant au coeur , & vint au Parloir
en habit decent . Les ordres
eſtoient donnez pour acheverplaifammet
la Comédie . La Belle
reçeut le Cavalier deguifé avec
des témoignages de joye qui
marquoient un vray amour. Elle
s'écria fur la propreté de fa
Coifure , & apres avoir exageré
GALANT.
45
X
ré fortement combien la barbe
coupée la mettoit en obligation
de l'aimer , elle appella toutes
les Penfionnaires du Convent,
afin que l'ayant veu d'abord en
tumulte , elles ne s'avifaffent
point de venir l'examiner de
pres dans fa Chambre. C'eſtoit
un pas dont il falloit fe tirer .
Ces jeunes Malicieuſes inftruites
du fait , congratulerent la
Belle de l'heureux rencontre
qui luy donnoit une Fille de fi
bonne mine pour la fervir, Chacune
en ſuite fit cent queſtions
à la prétendue Suivante ; & comme
elles ne pouvoient s'empefcher
de rire , quelqu'une d'entr'elles
contoit toûjours quelque
trait plaifant , pour autorifer leur
gaye humeur. Le Cavalier faifoit
de courtes réponſes & voyoit
avec chagrin qu'on reculaft fa
recep
46
MERCURE
reception. Elle dependoit du
ferment prêté entre les mains de
l'Abbeffe. C'eftoit une ceremonie
qu'on luy fit croire qui fe
pratiquoit par toutes les Perfonnes
du dehors , à qui on faifoit
jurer , avant que de leur permettre
l'entrée du Convent,
qu'elles ne diroient jamais rien
des aufteritez qu'elles verroient
faire. On n'eftoit pas encor à la
fin de cette premiere Scene,
quand on entendit grand bruit
de Carroffes. Un moment apres,
le Marquis ayant ouvert le Parloir
entra avec trois ou quatre
Dames qui venoient jouer leur
perfonnage. En mefme temps les
Penfionnaires difparurent pour
rendre la vifite moins fufpect : .Le
Cavalier que la veuë du Marquis
inquiéta , voulut ſe tirer
auffi , mais les Dames firent les civiles,
GALANT.
47
viles , & l'arreftant comme une
Perfonne de leur fexe , l'embarafferent
beaucoup davantage
qu'on n'avoit fait par les queftions.
La Belle leur dit que
c'eftoit une Demoiſelle qu'elle
prenoit à fes gages , & les pria de
fouffrir qu'elle fe retiraft derriere
elles au coin du Parloir. La fauſſe
Suivante y prit un fiege fans dire
un feul mot , & y demeura
deux Coifes abatuës fur fon vifage
tant que dura la vifite, parce
que le Marquis qui s'eftoit placé
exprés contre la Porte, l'auroir
reconnuë , fi elle fe fuft obftinée
à vouloir fortir.Ce foin de baiffer
fes Coifes fit dire aux Dames,
qu'on pouvoit juger par fa modeftie
qu'elle eftoit née pour
le Convent ; apres quoy elles
commencerent à s'en divertir
fur un autre ton . Elles nomme-
•
rent
48
MERCURE
›
rent le Cavalier à la Belle comme
ayant appris qu'il venoit fouvent
à l'Abbaye , & luy demanderent
ce qu'elle trouvoit de luy.
Sa réponſe fut qu'elle l'avoit veu
d'abord avec le Marquis , &
enfuite feul trois ou quatre fois;
mais que s'il prenoit autant de
plaifir à eftre avec elle qu'elle en
prenoit à l'entretenir il ne
luy feroit pas des vifites d'un
quart- d'heure comme il les faifoit
toûjours ; qu'elle luy avoit
reconnu un fort grand mérite, &
qu'apres tant de belles actions qui
l'avoient couvert de gloire , elle
ne pouvoit douter qu'avant qu'il
fuft peu on ne le vift Maréchal
de France. Les Dames fe mirent
à rire, dirent à la Belle qu'el
le affectoit de l'honnefteté à
contretemps , qu'il eftoit impoffible
que le Cavalier ne luy euft
paru
GALANT. 49
paru auffi ridicule qu'il le paroiffoit
à tout le monde , que c'eftoit
un fou qui imaginoit la nuit , les
contes de bravoure qu'il faifoit
le jour ; qu'à caufe que fa Mere
qui avoit épousé un Païfan eftoit
Demoifelle , il tranchoit du Gentilhomme,
& que fans autre mérite
que celuy d'une barbe retrouffée
en Demy . Lune , il avoit
efté affez infolent pour en conter
à des Dames qui ne l'au
roient pas voulu pour Valet de
Chambre. Le Marquis prit la parole
, & feignant d'imputer ce
qu'elles difoient à un efprit de
vangeance , il leur reprocha de
la maniere du monde la plus
agreable, qu'elles ne déchiroient
le Cavalier , que parce qu'elles
avoient toutes foûpiré pour luy,
fans qu'il euft efté fenfible pour
aucune d'elles. Il vous eft aifé de
Juillet 1680. C
50 MERCURE
(
concevoir ce que put foufrir le
Cavalier. Les Dames qui continuërent
à dire ſes veritez , n'épargnoient
rien pour en faire un
portrait qui luy reffemblaft ; &
ce que la Belle & le Marquis difoient
en le defendant eftoit fi
malicieux , que fi la présomption
ne l'euft aveuglé, il cuſt aiſement
connu qu'il avoit donné dans le
panneau . Enfin la vifite s'acheva.
Les Dames remonterent en Carroffe
, & la Belle demeura en liberté
de confoler ſon Amant des
médifances qu'on faifoit de luy.
Il l'affura qu'il n'avoit fouffert
que par la crainte d'eftre reconnu.
La Belle luy remit l'efprit fur
cette alarme , en luy faifant croire
que fa barbe retranchée le deguifoit
tellement , que fans le fon
de fa voix , elle en feroit la dupe
elle-mefme. Il ne reftoit plus qu'à
le
GALANT.
SI
le faire entrer dans le Convent.
On fit femblant de députer vers
l'Abbeſſe , & on vint dire quelque
temps apres qu'un grand mal
de tefte l'empefchant de prendre
le ferment de la Demoiſelle , la
Touriere du dehors luy donneroit
un Lit dans fa Chambre juſqu'au
lendemain . Le mal de tefte
furvenoit mal à propos , mais il
falut avoir patience . On fit venir
la Touriere . C'eftoit une Vieille
de foixante ans , qui devoit auffi
jouer fon rôle. Elle regarda la
fauffe Suivante , dit en grondanc
qu'elle n'avoit jamais veu un vifage
bafty comme le fien , & qu'elle
ne vouloit point paffer la nuit
avec une Fille , que fon habit feul
l'empéchoit de prendre pour un
Soldat . Le Cavalier deguifé demeura
tout interdit , & la Touriere
s'eftant approchée de luy,
Cij
52 MER CURE
comme pour le mieux examiner ,
s'écria prefque auffitoft que c'eftoit
l'Homme à la barbe rétrouffée
, qui eftoit deja venu cinq ou
fix fois au Convent , & qu'il y
avoit là du myftere qu'il falloit
approfondir. La Belle fit bruit , fe
feignant fort offencée d'un pareil
foupçon . Elle jura qu'elle fe
feroit faire reparation d'honneur
par la Touriere ; foûtint que la
Perfonne à qui on faifoit affront,
eftoit une Demoiſelle de fa connoiffance
, qui ſe donnoit à elle
par pure amitié ; & plus elle prenoit
fon party , plus la Touriere
s'obtinoit à dire que fi c'eftoit
une Fille , elle n'eftoit point faite
comme les autres , & qu'abfolument
elle ne la foufriroit point la
nuit dans fa Chambre , que le
Medecin de la Maifon ne l'euft
vifitée. Grande conteftation en
apparence.
GALANT
. 53
apparence . Tandis qu'elles dif
putoient , la Soeur du Marquis , &
deux autres Religieufes qui
écoutoient à la porte du Parloir,
entrerent comme attirées par le
bruit, & demanderent le fujet de
la querelle. La Touriere s'eftant
expliquée tout de nouveau , la
Soeur du Marquis qui avoit parlé
une fois au Cavalier , dit qu'en
effet il n'y avoit rien de plus femblable
; & les deux autres ayant
ajoûté que c'eftoit là un vifage
d'Homme, il fut arrefté par toutes
les trois qu'on avertiroit l'Abbeffe
, afin qu'elle fift les informations
neceffaires . Les Penfionnaires
, rentrées toutes au Parloir,
rioient du filence & de l'embarras
du Cavalier
, qui apparemmet
commençoit
à voir qu'on luy
faifoit piece .Comme il falloit la fi
nir, la Belle prenant un vifage fé-
Ci
$4
MERCURE
rieux , & d'une Perfonne tout à
fait aigrie , dit d'un air froid ,
qu'on ne feroit point en peine
de s'informer , & que puis qu'on
Feftimoit affez peu pour la croire
capable de faire déguifer un Galant
en Fille , elle fortiroit dés le
lendemain du Convent , où elle
payoit affez bonne penfion pour
la faire regreter. S'adreffant enfuite
à fa prétendue Suivante , elle
l'affura qu'avant qu'il fût peu elle
auroit de fes nouvelles , & que
pourveu qu'elle vouluft bien la
fervir ailleurs, elle luy feroit tous
les avantages qu'elle pouvoit
fouhaiter . En mefme temps elle
fortit du Parloir, fans regarder les
Religieufes. Le Cavalier fit la
meſme choſe. C'eftoit l'unique
party qu'il avoit à prendre. Il ne
put pourtant s'échaper fi promptement
, qu'il n'effuyaft quelque
raille
BIBLIO
HEQUE
DELAVILL
1
.
REX
GALANT.
55
raillerie des Penfionnaires fur la
perte de fa barbe. Depuis ce
temps-là , il n'a point paru dans
le Païs. On le perfuade qu'il eft
en voyage ; & que quand fa
barbe fera revenue auffi ample
qu'elle eftoit, il fe montrera comme
auparavant , & def- avoüera
la métamorphofe .
le
Je vous ay déja envoyé plufieurs
Médailles faites pour
Roy fur divers fujets . En voicy
une nouvelle de Monfieur Chéron.
C'eft luy qui avoit fait celle
de Monfeigneurle Dauphin, que
vous trouvaſtes dans une de mes
Lettres il y a quelques mois , &
dont vous m'avez mandé qu'on
avoit efté fi fatisfait dans voftre
Province. La Face droite ayant
reprefenté le Roy dans toutes les
autres , il femble que j'aurois pû
me difpenfer de la faire graver
C iiij
58
MERCURE
dans celle- cy. Cependant comme
on ne fçauroit trop voir le
Portrait d'un fi Grand Prince ,
j'ay refolu de vous l'envoyer,
toutes les fois que les Médailles
feront de divers Graveurs. Vous
jugerez en les comparant , lequel
d'entre eux l'aura mieux fait
reffembler. L'Inſcription qui ſert
de Revers à cette derniere , eft
de feu Monfieur Douvrier. Vous
fçavez que nous n'avons jamais
eu de luy que des choſes achevées.
Les expreffions en font
tres- vives. Elles nous marquent
que Loüis LE GRAND ,
par un exemple de modération
qu'on ne sçauroit affez admirer,
bornant les conqueſtes au milieu
des flateries de la Fortune
qui fe foûmettoit à luy , & fe
fouvenant qu'il n'avoit cherché à
vaincre que pour affurer la Paix à
toute
GALANT. 57
1
toute la Terre , n'a eſtimé fes
triomphes que par l'avantage
qu'ils luy ont donné de nous pouvoir
faire cet heureux prefent.
Il faut l'avouer. Toute la vie
de cet augufte Monarque eft un
enchaînement de merveilles que
nous ne pouvons examiner fans
qu'elles nous paroiſſent incroyables
quoy que tous les jours nous
en foyons les témoins , Elles font
telles , que le Soleil mefme qui
luy a toûjours fervy de Devile,
commence à fe trouver incapable
de foûtenir cette gloire.
Ecoutez ce que luy fait dire
Monfieur Millot de Marfeille .
i
4209
C
38.
>
MERCURE
1
LE SOLEIL ,
Η
AURO Y.
Eros , dont les hauts Faits
étonnent l'Univers ,
-Pour marquer tes Exploits divers ,
l'ay pûjusqu'à préfent te fervir de
Devife ;
Mais fi je prétendois régler encor
tes pas ,
On blameroit mon entreprise,
Et tu n'y confentirois pas.
I'ay veu du haut des Cieux un auguste
Hymenée
Qui me fait envier ton illustre
Deftin,
Mon Fils pouvoit avoir la mefme
destinée ,
S'ileuft comme le tienfurvy le droit
chemin. Pour
GALANT.
59
Pour regler fes defirs , fi j'euffe en
taprudence ,
Le n'aurois pas porté le deuil de fon
enfance.
Le verrois Phaeton dans un fort
éclatant
Heureux avec quelque Déeffe,
Comme ton DAUPHIN eft contet.
Entre les bras defa Princeffe.
୧୯୬୧୧
Phébus eft au deffous d'un Royfi
glorieux.
Pendant que tu visfurla Terre,
Si tu veux fuivre un de nos Dieux ,
Celuy qui lance le Tonnerre,
Et de qui tout le Ciel dépend,
Peut feul guider Louis LE
GRAND.
#
Jadjoûte à ces Vers ceux que
Monfieur l'Abbé du Jarry de
Xaintonge, vient de nous donner
fur
60 MERCURE
fur le Mariage de Monfeigneur
le Dauphin. Vous y trouverez ce
génie aifé qui luy à fait rempor
ter le Prix de Poëfie dans la
derniere diſtribution qu'en firent
Meffieurs de l'Académie
Françoiſe.
SUR LE MARIAGE
DE
MONSEIGNEUR.
Vſes , n'avez - vous plus de
Mofes
préfens à mefaire ?
Vos feux font- ils bornez aux Exploits
de LOVIS, A
Et ne m'ont- ilsfervy dans la gloire
du Pere ,
Que pour m'abandonner au triom
phe du Fils?
En
GALAN T. 61
En vain pour colorer voftre lâche
filence,
D'un respect affecté trompe - vous
mes defirs ;
Vous ofaftes chanter les combats de
la France,
Et vous manquez de voix pour
chanterfesplaifirs.
Secondez mieux l'ardeur où mon
coeur s'abandonne,
Ne trompe vos Pinceaux qu'aux
plus douces couleurs,
Et gardant les Lauriers pour une
autre Couronne,
Qu'il n'entre en celle- cy que du
Myrte & des Fleurs.
2639
Ces violens tranfports dont le feu
vous emporte ,
Peindroient mal de l'Hymen les
tranquilles beautez,
Et
62 MERCURE
Et de leurs fons hardis la cadence
trop forte
Feroit fuir les Amours qui font à
Les cofter
୧୯୨୬
Cherchez donc au Parnaſſe une route
nouvelle ;
La divine Beauté qui brille dans
ces lieux
Ne reçoit point d'encens qui nefoit
fait pour elle,
Et demande des Vers auffi doux que
fes yeux.
Quand on vit àla Cour cette Nymphe
accomplie,
Le Printemps de l'Hyver diffipoit
les frimats ;
Mais de quelques trefors dont fa
main fuft remplie,
Il avoit moins de Fleurs que la
Nymphe dappas.
Parmy tant de rayons que jettoit
la Princeffe,
Sora
GALAN T.
63
Son Epoux fit briller de fi vives
clartez ,
Qu'onnefçeut qui des deux , dans
ce jour d'allégreffe,
Parut le plus charmant à nosyeux
enchantez.
(643)
C'est ainsi qu'aux Oeillets les Rofes
comparées,
Font de nos fens charmez la peine
& le plaifir,
Et qu'entre ces deux Fleurs de leur
pourpre parées,
Nos regards fufpendus ne fçavent
que choifir.
esaba
t'élever à tom
DAUPHIN , pour
bonheurfupremes
C'eft en vain que le Ciel auroit fait
tant d'efforts,
Si fes fages bontez pour une autre-
Toy- me/me
N'avoient fçeu referver de femblables
tréfors.
?
64
MERCURE
Il en fit entre vous un ſi juſte partage,
Que vos feules vertus ont dequoy
vous charmer,
Et que fans le fecours d'un pareil
affemblage,
Vos coeurs parfaitement n'auroient
pû rien aimer.
Chaque jour l'un dans l'autre appercevant
des charmes
Dont vos coeurs de nouveau s'enflâment
tour à- tour,
Pouvez- vous redouter les funeftes
allarmes
Qui troublent fi fouvent les donceurs
de l'amour ?
Que reftoit- il , ô France en merveilles
féconde,
Pour rendre de ton fort tout l'vniversjaloux,
Si cen'eft que le Fils duplus Grand
Roy du monde
GALANT.
65
D'un Objetfi charmant fût l'Amant
& l'Epoux ?
C6432
Reconnois du Destin l'affiftance vifible
La Reyne d'Espagne.
Qui d'un Fleuron Royal t'enlevant
la beauté ,
Par un foudain retour à ta perte
fenfible,
To redonne fitoft ce qu'il t'avoit
ofté.
Ton Sangjadis mellé dans celuy de
Baviere,
En fit le Germe heureux des plus
grands de tes Roys,
Et luy redonne encorfa vertu toute
entiere,
Pour eftre auffi fecond qu'il le fut
autrefois.
୧୯ : ୨୭
Tu laverras toujours, cette Source
divine,
Dans
66
MERCURE
Dans fes derniers ruiſſeauxgarder
Sa pureté,
Et toutes les vertus qu'enferme la
Racine,
Etaler dans fes Fruits leur entiere
beauté.
୧୯୨୬
A l'ombre des Rameaux , de fa Tige
éclatante,
Tes Lys conferveront leur premiere
fraîcheur,
1
Sans que des Ventsjaloux la colere
impuißante,
De leurs celeftes Fleurs terniffe la
blancheur.
66699
Tes Peuples bienheureux dans leurs
calmes Provinces
Jouiront en repos de leur felicité,
Et ne combattront plus que pour
rendre à leurs Princes
Plus de preuves de zele &de fidelité.
Princeffe,
GALANT. 671
14Y
Princeffe , c'est à tuy d'accomplir ce
prefage,
Arreftant dans tes fers ton aimable
Vainqueur,
Et bornant les projets de fonjeune
Courage
A regner deformais au dedans de
ton coeur.
Que ce fier afcendant qui l'emporte
à la gloire,
De tes yeux fans rongir reconnoiffe
la
Loy,
Puis qu'aux plus grands Vainqueurs
la plus belle Victoire
fi
Nefe montra jamais & charmante
que Toy.
49
Il ne falloit pas moins qu'une telle
conqueste,
Pourfufpendre l'ardeur defes tranf
ports guerriers;
Mais
68 MERCURE
Mais le Myrte éclatant qui couronnefa
Teste ,
Ne vaut- ilpas luy feul des moiffons
de Lauriers ?
Il y a déja quelque temps qu'on
a fait courir le bruit en Angleterre,
que Sa Majefté Britannique
avoit contracté Mariage avec la
Mere de Monfieur le Duc de
Montmouth , avant que d'épou
fer la Reyne Catherine de Portugal.
Vous aurez fans doute enrendu
parler de plufieurs Declarations
que le Roy a faites en
divers mois pour prévenir les divifions
que de pareils bruits
voient faire naître dans le Royaume.
Ce Prince en a fait pu
blier une derniere le 8. de Juin ,
qui renferme toutes les autres.
Voicy dans quels termes elle a
efté envoyée icy.
pou-
DE
GALANT. 69
DECLARATION.
DU
ROY D'ANGLETERRE .
CHARLES R
Nous ne fçaurions nous empeſcher
de prendre connoiffance avec
combien d'artifice & de malice,
quelques Gens pouffez d'un esprit
feditieux & turbulent , font courir
& debitent un bruit , qui n'eft pas
moins faux que fcandaleux , àfçavoir
qu'il y a eu Mariage ou Contract
de Mariage entre Nous &
feuë Mademoiselle VValters , autrement
Barlovu , Mere du prefent
Duc de Montmouth. Leur but en ce
faifant , eft de remplir l'efprit de
nos Sujets de doutes & de crainte,
& de les divifer , s'il poſſible , en
partis
70 MERCURE
partis & factions , comme auffi de
faire douter , autant qu'ils peuvent
, du droit évident & indubitable
, que nos veritables & legiti .
mes Heritiers & Succeffeurs ont à
La Couronne. Nous avons donc crû
estre obligez , pour marquer lefoin
que nous prenons de nos Sujets , &
de leur Posterité, de leurfaire voir
ce que nous avons déja fait pour
prevenir les mauvaifes fuites qu'un
bruit fi dangereux & fi malin,
pourroit avoir à l'avenir , eu égard
à la paix & à la tranquillité de
nos Royaumes.
Ilyeut au mois de Ianvier dernier
un an, que nous filmes une Declaration
, laquelle Nous écrivifmes
de noftre main , & qui eft conceuë
en ces termes.
Certaines Gens qui ne font
ny mes Amis , ny ceux du Duc
de Montmouth , ayant artificieufement
GALANT.
י
7
fement fait courir un bruit , faux ,
& malicieux, que j'avois contracté
Mariage avec fa Mere , ou
que je l'avois épousée , bien que
je fois tres-certain qu'un tel difcours
ne peut avoir aucun effer
dans le temps où nous fommes ,
jay neantmoins crû qu'il eftoit
de mon devoir ( à cauſe de la
Succeffion de cette Couronne ,
& afin que l'on ne puiffe à l'avenir
trouver aucun prétexte de
broüiller , ou exciter des troubles
fur un tel fondement , ou fur
aucun autre de cette nature ) de
déclarer ainſi que je fais preſentement
, en préſence de Dieu-
Tout-puiffant, que je n'ay jamais
efté marié , ny n'ay jamais contracté
Mariageavec autre Femme
qu'avec mon Epoufe la Reyne
Catherine , laquelle j'ay époufée
, & qui eſt ma préfente Femme
72 MERCURE
me. En foy dequoy je figne la
prefente Declaration , à Vvitehalt
le 6. Janvier 1679 .
CHARLES R.
Et je fais la Declaration fufdite
en prefence de l'Archeveſque
de Canterbury , H. Finch . Chancelier
, H. Coventry Secretaire
d'Etat , J. Vvilliamfon Secretaire
d'Etat.
Et pour donner plus de force à
cette Declaration , nous en filmes
une autre plus publique au mois de
Marsfuivant , il y eut au mois de
Mars dernier un an , dans noftre
Confeil Privé , qui fut auffi écrite
de noftre main, & en ayantfait
tirer une veritable Copie qui fut
enregistrée dans les Regiftres de
nostre Confeil , Nous la fignâmes
& la filmes semblablement
figner aux Seigneurs de no-
>
ftre
GALANT. 7.3
ftre Confeil Privé qui estoient prefens
, & ordonnafmes que l'Origi-
-nal de ladite Declaration feroit
gardé dans les Coffres de noftredit
Confeil, où il eft à prefent . Ladite
Declaration eft enregistrée dans
les Regiftres du Confeil en ces
termes.
A la Cour de Vvhitehall , le 3 .
Mars 1679. en préſence du Roy,
& des Seigneurs du Confeil , le
Seigneur Chancelier , le Seigneur
Treforier , Duc de Lauderdaile,
Marquis de Vvorceſter , Comte
d'Offery , le Seigneur Chambellan,
le Comte de Sunderland ,
le Comte de Clarendon , le
Comte d'Effex , le Comte de Bathe
, le Comte de Craven le
Comte d'Aylesbury , le Seigneur
Evefque de Londres , le Seigneur
Evefque du Durham , le Mi-
Iuillet 1680.`
D
,
74 MERCURE
lord Maynard , le Vice- Chambellan.
Il a plu ce jourd'huy au Roy
d'ordonner que la Declaration
fuivante , fuft enregistrée dans
les Registres du Confeil , ladite
Declaration eftant toute écrite
& fignée de la main de Sa
Majefté , dans un papier qu'Elle
a aujourd'huy delivré au Confeil
pour y eftre gardé dans les
Coffres.
Pour éviter toutes fortes de querelles
& de diferens , qui pourroient
arriver à l'avenir touchant
La Succeffion de la Couronne , je
declare par ces prefentes , en prefence
de Dieu- Tout- puißant , que
je n'ay jamais contracté Mariage
avec perfonne , ny épousé aucune
Femme , que celle qui est à
prefent mon Epoufe la Reyne Catherine,
GALANT. 75
therine , maintenant vivante . A
Vuhitehall le troifiéme du mois de
Mars 167 .
CHARLES R
Le Roy nous a commandé à
nous qui eftions préfens , lors.
qu'il a fait & figné la prefente
Declaration , de la certifier .
Finch . Chancelier , Danby
Tréforier , Lauderdaile , Vvor-
} cefter , Offery , Arlington , Sunderland
, Clarandon, Effex, Bathe ,
Craven, Aylesbury, H. London ,
N. Durham , G. Maynard , G.Carteret.
Nous fufmes avertis au mois
d'Avril dernier, que non feulement
on faifoit courir le mefme bruit,
& qu'on tenoit les mefmes difcours
; mais que mefme on les amplifioit.
On difoit donc qu'ily avoit
# un Ecrit qui avoit efté produit
Dij
76 MERCURE
depuis peu devant plufieurs Perfonnes
, par lequel ledit Mariage,
ou du moins un Contract ( car on
en parloit diverfement ) paroiffoit
avoir efté fait , & qu'il y
avoit plufieurs Seigneurs & autres
Perfonnes encor vivantes qui
prétendoient avoir efte prefentes,
& avoir affifté audit Mariage.
Nous eftions perfuadez qu'il eftoit
imposible que cela fust vray,
n'y ayant rien de plus faux qu'il
y cuft eu aucun Mariage , ou
Contract de Mariage entre Nous
& ladite Demoiselle Vvalters,
autrement Barlovv . Nous ne laiffames
pas de mander au Confeil,
& d'y faire interroger les Seigneurs
& les autres Perfonnes,
que le bruit commun difoit avoir
efté prefentes à ce Mariage prétendu
, ou qu'on difoit en fçavoir
quelque chofe , on avoir connoif-
Sance
GALAN T. -77
A
fance de ce pretendu Contract ;
& bien que tous les Seigneurs de
noftre Confeil , qui ouyrent les interrogatoires
defdits Seigneurs &
des autres Perfonnes , qui furent
toutes examinées en particulier ,
viffent bien que la caufe de ce
difcours & de ce bruit , qui avoit
fi peu de liaifon & de vray - Semblance
, eftoit un pur effet d'une
malice noire de quelques Gens , &
d'un vain amufement des autres ,
ceux qui furent interrogez ayant
nié avoir efté préfens audit Mariage,
& ayant protesté n'en avoir
aucune connoiffance ; Nous croyons
neantmoins qu'il est neceffaire
de rendre noftre Déclaration cydeffus
mentionnée plus publique,
& d'ordonner qu'elle foit inceffamment
imprimée , & publiée
ainsi que nous faisons de l'avis
de noftre Confeil Privé ; & nous
Deiij
78 MERCURE
Prenons encor Dieu à témoin dans
cette occafion , & déclarons en
foy de Chretien , & fur la parole
dun Roy, qu'il n'y a jamais eu ny
Mariage , ny Contract de Maria.
ge entre Nous & ladite Demoi-
Vvalters, autrement Barlovv,
Mere du Duc de Montmouth,ny entre
Nous & quelque autre Femme
que ce foit , excepté Noftre Royale
Epoufe la Reyne Catherine.
Jelle
Et nous enjoignons , & commandons
expreffement à tous nos Sujets,
de quelque qualité & condition
qu'ils foient, de ne pas prendre
la hardieffe de dire , ou publier aucune
chofe contraire à la teneur de
cette noftre prefente Declaration,
finon que ce feraà leurs perils &
fortune , & à peine d'eftre procedé
contre euxfelon la derniere feverité
& rigueur des Loix.
Donné
GALANT. 79
Donné à noftre Cour de Vohitehall
, le deuxième jour du mois
de Juin 1680. & de nostre Regne
l'an trente- deuxieme.
Je quitte cette matiere étrangere
, pour vous parler de deux
Mariages qui ont efté faits- icy
fur la fin de l'autre Mois . Le
Roy , qui en toute forte d'occafions
a fait paroître l'eſtime particuliere
dot il honore Monfieur
le Comte de Brancas, a voulu luy
en donner de nouvelles marques
dans la choſe du monde qui luy
doit eftre la plus fenfible, & par
un fentiment & une veuë digne
de fa bonté, apres - luy avoir fair
l'honneur de marier fa Fille aînée
à Monfieur le Prince d'Harcour,
il a jetté les yeux fur Monfieur
le Duc de Villars , pour réünir
cette illuftre Famille en luy
Dij
80 MERCURE
faifant époufer Mademoiſelle de
Brancas , feconde Fille du Comte
que je viens de vous nommer. La
conduite & la vertu de la Mariée
, à laquelle Sa Majefté a fait
un Preſent de cent mille francs ,
& les bonnes intentions qui paroiffent
dans le jeune Duc qu'el
le a épousé, & dont elle eſt Coufine
germaine , ne laiffent aucun
fujet de douter que l'un & l'autre
ne rempliffent tres dignement
les devoirs de leur naiffance
. M' le Cardinal d'Eftrées, qui
eft Oncle de tous les deux
marquer la part qu'il prend à la
gloire d'une Maiſon qui luy eſt
fi proche , & qui appartient à ce
qu'il y a de plus grand dans
toute l'Europe , a voulu faire la
ceremonie du Mariage . La reputation
de M. le Comte de Brancas
eſt tres - avantageufement
pour
établie.
GALANT. 81
1
établie . Il étoit Chevalier d'Honneur
de la feuë Reyne.La Mariée
eftant allé rendre fes refpects à
Sa Majefté , a reçeu d'Elle les
honneurs du Tabouret.
Mademoiſelle de Tiercelin de
Broffe , Fille du feu Marquis de
ce nom , & de Marie de S. Simon ,
a épousé Monfieur le Comte de
Bourdin environ dans le meſme
temps. Il y a fi peu que je vous
ay parlé de la Maifon de Broffe ,
que je me contenteray aujourd'huy
de vous faire . fouvenir
qu'elle eft une des plus confide-
/ rables de France . Le Marié eft lè
fecond Fils de feu Meffire Nicolas
de Bourdin , Chevalier , Marquis
de Villennes , Gouverneur
de Vitry le François, dont je vous
ay
fait connoiftre le merite dans
une autre occafion . Ce Marquis
eftoit Petit - Fils de Jacques de
D v
82 MERCURE
Bourdin Secretaire d'Etat , & de
Marie Bochetel , & avoit épousé
Cleophile de Cauchon de Neuflize
, Fille de Thomas de Cauchon
, Baron de Neuflize , & de
Marie d'Anglure , laquelle Marie
d'Anglure eftoit Fille de Cleophile
de Bethune. Ces deux Maifons
, & celle de Chaſtillon dont
elle étoit defcenduë, parlent affez
à fon
avantage, fans qu'il foit neceffaire
d'y rien adjoûter. Celle
de Bourdin eft alliée à tant de
bonnes Maifons , quej'irois trop
loin , fi je voulois vous les nommer
toutes. La Genealogie de
Courtenay nous fait voir qu'un de
leurs Anceftres , appellé Eftienne
de Bourdin , époufa en 1450 .
Michelle de Courtenay ; & les
Memoires de Caftelnaud font
connoiftre les grandes & importantes
Alliances que leur a laif
fées
GALANT. 83
5
fées Marguerite de Bourdin ,
puis que parmy une infinité des
meilleures du Royaume , nous
y apprenons que c'eft par elle
que cette Maiſon a l'honneur
d'eftre alliée aux deux illuftres
Princeffes , dont l'une eft Reyne
de Portugal , & l'autre Ducheffe
de Savoye , à caufe de Gabrielle
d'Eftrées , dont cette Marguerite
eftoit Trifayeule & Tante du
Secretaire d'Etat Jacques de
Bourdin .
Il s'eft fait un troifiéme Mariage
, quia efté précedé d'un Incidentaffez
extraordinaire . Un Cavalier
aimoit paffionnément une
Belle. La Belle eftimoit le merite
du Cavalier ; & comme il y avoit
entr'eux égalité de naiffance ainfi
que de bien , il ne fut pas difficile
de mettre les Parties d'accord .
On convint d'Articles . On les
figna;
84
MERCURE
figna ; & le Cavalier qui comptoit
tous les momens , touchoit
prefque au jour qui devoit le
rendre heureux , quand un fâcheux
mal de dents qui faifit la
Belle , fit diférer les apprefts qui
fe faifoient pour la Nôce. Elle
en fut fi violemment attaquée,
que n'ayant aucun repos , elle
attiroit la compaffion de tous
ceux qui la voyoient . Vous jugez
bien que tandis qu'elle foufroit
, on ne parla point de mariage.
Elle effaya diferens Remedes
, & ils ne fervirent qu'à
augmenter fes douleurs. Le Cavalier
qui les partagea fenfiblement
eftoit fans ceffe aupres
d'elle , & s'ennuyoit fort d'avoir
toûjours à la plaindre,fans la pouvoir
foulager. Apres quelques
jours paffez dans ce pitoyable
état , fon mal venant d'une dent
particu
>
GALANT.
85
particuliere , il luy confeilla de fe
la faire tirer. La Belle trouva le
confeil terrible . Elle aimoit fes
dents , s'effrayoit de peu de chofe
, & une opération de cette nature
luy paroiffoit tellement furpaffer
fes forces, qu'elle n'en pouvoit
foufrir l'idée . Ainfi elle s'obſtina
à gémir encor juſqu'au lendemain
, & la violence de la douleur
luy ayant fait perdre toute
patience , elle refolut enfin de
donner fa dent . Le Cavalier alla
auffitoft chercher un des plus
habiles Opérateurs de Paris. Ce
fut pour elle une vifion épouvantable
. Elle ne jetta les yeux fur
luy qu'en tremblant, & quelques
promeffes qu'il luy puft faire de
la traiter doucement , il falut de
grandes ceremonies pour l'obliger
à s'affeoir. L'Operateur s'eftant
approché , elle voulut voir
Ce
86
MERCURE
·
ce qu'il cachoit dans fa main .
Le refus qu'il fit de le montrer ,
caufa un nouveau combat . Elle fe
leva toute effrayée , & ne voulut
plus fe fier à luy. Son Amant defefperé
de la voir toûjours foufrir
, & plus encor du retardement
de fon mariage, luy dit mille
choſes pour l'encourager . Toutes
fes raiſons eftant inutiles , il
eut recours à l'exemple ; & pour
convaincre la Belle du peu de fujet
qu'elle avoit de craindre feignant
d'avoir une dent à demy
gâtée , qui de temps en temps
faifoit foufrir , il ſe mit en ſituation
requife pour fe la faire arracher
, & elle luy fut effective- ,
ment arrachée , fans qu'il en marquaft
d'émotion . La Belle avoit
peine à croire ce qu'elle venoit de
voir. Elle fit encor quelques façons,
mais enfin l'épreuve la raffu-
*
le
rant,
GALANT. 87
rant , elle fe laifla gagner , & s'abandonna
à l'adrelle de l'Opérateur.
Comme elle eftoit delicate,
& que la dent refiftoit un peu,
elle pouffa les hauts cris , dit force
injures à l'Operateur , & fe
plaignit qu'on l'avoit trompée.
Quelque fâchée qu'elle fuft , elle
s'appaifa en voyant fa dent ; & la
douleur ayant ceffé tout à coup ,
il ne luy falut qu'un jour ou deux
pour ſe remettre dans fes premiers
charmes. Le Cavalier avoit
efté cauſe de ſa guérifon , en luy
apprenant par fon exemple à ne
rien craindre de l'Operateur ;
& la joye qu'elle montra en
prononçant le grand ony , luy
fut une aimable recompenfe de
ce qu'il avoit fait pour elle. Il
eft des Amans qui font obligez
d'expofer leur vie pour acquérir
ce qu'ils aiment. Celuy- cy fut
plus
88 MERCURE
plus heureux , puis que la poffeffion
de fa Maîtreffe ne luy coufta
qu'une dent .
Je vous envoye une Plainte
Paftorale , où vous trouverez de
grandes beautez , à les regarder
dans ce que ce genre d'écrire a
d'effentiel . L'Autheur m'en eſt
inconnu . Eftant auffi amy des
Mufes qu'il l'eft , j'efpere que cet
Ouvrage ne fera pas le feul qu'il
me donnera .
• ક
CORYDON.
L
EGLOGUE .
E Berger Corydon avoit l'ame
enchantée
Des beautez defa Galatée ;
Mais ne pouvant rien efperer
De cette Bergere infenfible ,
11
GALANT. 89
ށ
Il venoit quelquefois fe plaindre &
Soupirer
Dans une retraite paifible.
Les Chardonnerets , les Pinçons ,
Les Roffignols & les Serenes ,
Par le charme de leurs Chanfons ,
Ne pouvoient foulager fes peines.
Ingrate, difoit- il un jour ,
Tous mes empreffemens , mes
foins, & mes fervices ,
Mes ardens defirs , mon amour,
Mes Chansons , qui font les delices
De Lyfimene & de fa Soeur ,
N'ont aucun pouvoir fur ton
coeur ,
Je fuis inceffamment l'objet de
tes caprices ,
De tes rigueurs , & de tes injuftices.
Dernierement un Inconnu ,
Sans que tu fiffes la farouche ,
Sous un Chefne avec toy venu,
Joignit
20 MERCURE
Joignit fes levres à ta bouche;
Et moy , malheureux , fi je
touche
Du bout du doigt ton bras
charnu ,
Tu t'emportes, tu me menaces,
Tu me défends de paroiſtre à
tes yeux ,
Je n'ofe paffer où tu paffes.
Te fouvient-il du jour que ce
Loup furieux
Se gliffa dans ta Bergerie ?
Ne fus- je pas affez heureux
Pour luy faire perdre la vie
A coups de fléches & de pieux :
pour t'avoir fi bien fervie,
Dis - moy, cruelle, en fuis - je
mieux ?
Et
Te fouvient- il du jour que dans
noſtre Village
Un Berger infolent ofa faire un
outrage
A tes adorables appas ?
D'abord
GALAN T.
91
1
D'abord pour te vanger , ne luy
donnay- je pas
D'une gaule fur le vifage ?
Pour quelque argent preſté , le
blond Alcimedon
M'a laissé fa Houlete en gage;
S'il ne la reprend pas , je t'en fais
don .
un
pur
Je te nourris auffi deux Moineaux
que leur Mere
Avoit laiffez à l'abandon
Dans cette voifine Bruyere.
Tout cela devroit bien m'obtenir
le pardon
De cette action temeraire
Qui contre moy t'a miſe en fi
grande colere.
C'est ainsi qu'autrefois le Berger
Corydon
S'entretenoit de fa Bergere.
J'oubliay la derniere fois de
vous apprendre la mort de Monfieur
92
MERCURE
fieur le Camus Maitre des Requeftes,
arrivée le 26. de l'autre
mois. Il avoit efté Intendant de
Juftice en Champagne , & eftoit
Frere de Monfieur le Camus
Confeiller d'Etat , & Oncle de
Monfieur le Premier Prefident de
la Cour des Aydes , & de Monfieur
le Camus Lieutenant Civil
. On ne peut douter qu'il n'y
euft longtemps qu'il envifageoit
la mort , puifqu'on a trouvé tous
les ornemens neceffaires pour
fon Convoy, dans un Cofre bien
fermé , fur lequel eftoit attaché
un Billet écrit de fa main , portant
defence d'ouvrir le Cofre de
fon vivant Ila efté enterré aux
Minimes de la Place Royale , où
il avoit fait baſtir une Chapelle ,
& aufquels, outre une Meffe fondée
tous les jours , il a laiſsé une
fomme confiderable pour l'employer
GALANT.
93
ployer felon leurs befoins . Il y
avoit cent Pauvres à fon Convoy
, qui eurent chacun un Eçu
d'aumône , avec un Flambeau , &
un Jufte- à- corps noir. Les quatre
Mandians s'y trouverent . II
ne les a pas oubliez dans fes legs
pieux , non plus que la Charité ,
les Enfans du S. Efprit , & les
Auguftins du Fauxbourg S. Germain
. Il a donné quatre mille
francs au Novitiat des Jefuites ;
& mille livres , pour eftre diftribuez
aux Pauvres de la Parroifle
S. Sulpice dont il eftoit . Monfieur
Guyot Secretaire du Roy,
eft Exécuteur de fon Teſtament,
par lequel il a nommé Monfieur.
de Courferin Confeiller au Parlement
de Mets , Fils aîné de
Monfieur le Camus , Prefident
honoraire en la Chambre des
Comptes,pour fon Legataire univerfel
.
94 MERCURE
verfel. Je ne vous repete point
que la Famille de Meffieurs le
Camus eft une des meilleures de
la Robe. Ce que je vous en ay
dit en d'autres occafions , vous l'a
fait connoiftre.
Je vous mandois dans ma Lettre
du Mois de Mars , que le Roy
avoit reconnu le mérite de Monfieur
Formaget Vicaire General,
& Official de Monfieur l'Archevefque
de Paris , en luy donnant
le Prieuré de Sauffeufe. Voyez
Madame , combien les avantages
du monde font peu folides . A
peine a- t- il pris poffeffion de ce
Prieuré , qu'il a laiſsé de nouveau
vacant. Il eft mort depuis dix ou
douze jours , fort regreté de tous
ceux à qui fa vertu eftoit con
nuë.
Le Vendredy 5. de ce Mois,
Meffieurs du Chapitre de la Cathédra
GALANT.
95
thedrale de Châlons fur Marne,
voulant témoigner leur reconnoiffance
à la memoire de Meffire
Felix Vialart leur Evefque,
firent un Service folemnel dans
le repos de fon
leur Eglife pour
ame. Tous les Corps de la Ville ,
tant Ecclefiaftiques
que Laïques ,
y affifterent
. La Meffe fut chantée
par Monfieur
de Bar Doyen,
& l'Oraiſon
Funebre
prononcée
par Monfieur
l'Abbé
de Bar fon
Neveu
, Bachelier
de Sorbonne
,
& Chanoine
de la mefme
Eglife .
Toute
l'Affemblée
, qui eſtoit la
plus nombreuſe
qu'on euft veuë
depuis longtemps
admira
fon eloquence
. Il avoit une ample &
belle matiere
, les rares vertus de
cet illuftre
Prélat pouvant
fournir
lefujet de plufieurs
Panegyriques.
Je vous ay déja marqué
en vous apprenant
fa mort , que
malgré
96 MERCURE
ny
malgré les diférentes infirmitez
dont fa fanté eftoit traversée, ſes
travaux ont efté continuels , &
que le préjudice qu'il en recevoit
ne l'a jamais empefché d'agir.
Avant fa nomination à l'Epifcopat
, il fit la Miffion durant une
année entiere avec la fiévre quarte
, fans s'en plaindre à fes Amis ,
le declarer à aucun de ſes domeftiques.
C'eft de ce veritable
Paſteur qu'on peut dire qu'il a
donné fon Ame pour fes Brebis ,
puis qu'il a confumé pour leurs
befoins , non feulement tout fon
Patrimoine qui eftoit confiderable
, mais fa vie mefme. Il avoit
quarante à cinquante mille livres
de rente lors qu'il fut prefenté
au Roy par Monfieur le
Cardinal de Richelieu , pour gouverner
le Dioceſe de Châlons , &
il eft mort fans avoir d'autres heritiers
GALANT. 97.
7
ritiers que les Pauvres , aufquels
il a donné le peu qui luy reftoit
de bien , apres en avoir employé
la meilleure partie à l'établiffement
de fon Seminaire , à la
decoration de fon Eglife , & à
foulager les Peuples dans leur
mifere , afin de les rendre plus
capables par ce fecours , de profiter
de toutes les Inftructions publiques
& particulieres , qu'il n'a
point cefsé jufqu'au dernier moment
de fa vie , de leur donner
par luy-mefme , & par les Perfonnes
qu'il choififfoit pour ce
miniftere. Il pourveut à toutes
les neceffitez de fon Dioceſe durant
la Guerre , qui attira les Armées
des Ennemis fur les Frontieres
, & trouva moyen de relever
en fort peu de temps les
ruines de la Cathedrale . Jamais
on ne luy a fait la moindre ou -
Juillet 1680.
E
98
MERCURE
verture de faire du bien , qu'il
n'en ait foudain embraſsé l'oc
cafion . Son zele a paru en mille
choſes , mais fur tout dans cette
Miffion generale , qui luy
coufta plus de quatre- vingts mille
livres , & pour laquelle il affembla
des premiers Sujets de
Sorbonne , & de toutes les Communautez
Ecclefiaftiques
du
Royaume. Celles des Filles Regentes
qu'il a établies, pour infpirer
la pieté aux Perfonnes de
leur Sexe en tenant les petites
Ecoles , & enfeignant le Catechifme
, font encor d'éclatantes
marques de ce mefme zelę . Adjoûtez
la retraite de tous les Curez
du Dioceſe à fes dépens ,
& les Peres de l'Oratoire fixez
par
ſes foins dans fon Seminaire .
Il eftoit tres- éclairé dans les
voyes
de Dieu , & dirigeoit quel-
LYO
ques
DE
GALANT.
LA
FIL
ques Ames en particulier d'une
- maniere excellente . Quoy qu'il
fuft afmatique dés fon plus bas
âge , & qu'il n'y euft rien de plus
contraire à cette incommodité
que de parler , fes Amis fçavent
qu'il ne s'en eft jamais difpenséi
qu'apres que de longues Conferences
avoient épuisé toutes les
forces , & alors il fe plaignoir
beaucoup moins des douleurs de
poitrine toûjours languiffante
, que de la peine qu'il faifoit
à ceux qui attendoient les répon .
fes qu'il ne leur pouvoit donner.
Il eft certain que le Prelat du
Royaume le plus robuſte , auroit
fuccombé dans ce grand &
celebre Synode , où il parla preſque
fans interruption pendant
huit heures . Rien n'eft plus beau
que fes Ordonnances. Il y regle
tout le Dioceſe , toutes les Par-
E ij
100
MERCURE
roiffes, tous les Etats , & y reprime
les moindres abus , mais avec
tant de moderation & de fageffe
, qu'on voit clairement que
l'Esprit de Dieu le conduifoit.
Tout le monde fçait qu'il a vendu
fa Vaiffelle d'argent , & qu'il
n'en avoit que de fayence à fa
table. Les Ouvrages qui reftent
de luy , ne laiffent pas de faire
paroiftre beaucoup de fomptuofité
. Ils marquent la magnificence
d'un grand coeur , & en mefme
temps la modeftie d'un Chreftien.
On ne peut rien voir de
plus magnifique que le Jardin de
Sary qu'il avoit fait commencer,
pour faire gagner la vie à un
grand nombre de Gens reduits
à la derniere neceffité , & il n'y
a rien de plus modefte que la
Maifon. Grande magnificence.
dans les Appartemens de l'Evef
ché,
GALANT. ΙΟΙ
1
1
ché , & une extreme modeftie
dans tous les ameublemens . Son
Apartement du Seminaire eft le
feul qui foit denüé de tout ornément
, parce qu'il mettoit cette
diference entre les Maifons , où
il eftoit obligé de recevoir le
grand monde , & celle qu'il avoit
deftinée pour fon propre uſage,
qu'il éloignoit de celle - cy toat
ce qui refpiroit le fafte du fiecle
, & le foufroit en celles où le
bien de l'Eglife demandoit que
les Perfonnes qualifiées ne trou
vaffent point cette derniere fimplicité
qui les rebute , & qui les
offence . Le Jubé de la Cathedrale
eft fort fuperbe , par les
Colomnes de Marbre dont il eft
orné . On n'y voit point paroître
fes Armes , afin qu'on y décou
vre la modeftie. Quoy qu'il ait
toûjours fupporté fes maux avec
E iij
102 MERCURE
une refignation furprenante , fa
derniere maladie l'a fait admirer.
Elle eftoit douleureuſe , elle
étoit longue , elle le reduifoit à la
neceffité d'étre fouvent tranfporté
de lieu en autre par fes Domeftiques
, qui en de pareilles occafions
fourniffent au plus patient
de grands fujets de colere,
& jamais il ne luy eft échapé la
moindre plainte contre ceux qui
le fervoient. On l'a toûjours vû
appliqué à louer Dieu , il a dit
fort fouvent , qu'il le remercioit
de ce que fa vie n'ayant point
efté affez auftere , il luy avoit
plû de le mettre en penitence.
Son humilité couronnoit fes autres
vertus , & on ne l'a jamais
entendu parler de ce qu'il foufroit
, que pour affoiblir la compaffion
que l'on en faifoit paroître.
Quand les derniers Sacremens
GALANT. 103
mens luy furent donnez , il voulut
que ce fuft avec folemnité
, afin de marquer publiquement
à fon Chapitre la confideration
& l'amitié qu'il avoit pour
le general , & pour les particu
liers. Depuis ce trifte moment,
fa Chambre devint un Oratoire
public , où chacun alloit recevoir
fa derniere benediction , avec un
empreffement qui faifoit connoî
tre la haute eftime qu'on avoit
conceuë de fa pieté. On y a veu
des Chanoines , des Curez , des
Ecclefiaftiques particuliers , des
Religieux de tous les Ordres , des
Magiftrats , des Perfonnes de
tout âge , de toute condition , &
de tout fexe , & l'on fçait meſme
que des Gens qualifiez ont écrit
d'icy à leurs Amis de Châlons ,
afin d'obtenir la mefme grace
pour eux , & pour leurs Familles.
E iiij
104 MERCURE
Le concours des Peuples de la
Ville & des Villages voisins , fut
fi grand dés qu'on eut appris fa
mort , qu'ils fe mirent en état
d'enfoncer les Portes du Seminaire
, ne pouvant donner aux
Domestiques de ce Saint Evef
que le temps de le reveftir de fes
Habits Pontificaux , pour l'expofer
en la maniere ordinaire. Il y
eut toûjours une foule égale jufqu'au
temps qu'on l'enterra , c'eſt
à dire , depuis le Lundy 10. Juin,
lendemain de la Pentecofte , à
dix heures du matin , jufqu'au
jour fuivant fur les cinq heures
du foir. On obſerva dans ſes Funerailles
toute la fimplicité qu'il
avoit preferite par fon Teftament;
mais les cris , les gemiffemens , &
les larmes d'une grande multitutude
de Pauvres , eftoient un ornement
beaucoup plus confiderable
GALANT .
105
rable pour la Pompe funebre d'un
Evefque , que tous ceux que fa
modeftie avoit pris le foin de retrancher
.
Si quelque chofe eft capable
de confoler Meffieurs de Châlons
, apres une perte qui femble
difficile à réparer , c'eſt l'avantage
qu'ils ont de voir Monfieur
lEvéque de Cahors nommé Succeffeur
de ce grand Prelat .Je vous
en ay déja donné la nouvelle,
mais je ne vous ay point fait fçavoir
avec quelles marques de diftinction
il a efté choify par Sa
Majefté pour gouverner cette
Eglife . La Lettre qui fuit vous les
apprendra.
E V
106 MERCURE
LETTRE DU ROY ,
A M' DE NOAILLES ,
Evefque de Cahors .
M ne
Onfieur l'Evêque de Cahors .
Croyant ne pouvoir mieux
remplir l'Evefché de Châlons fur
Marne,dont vous fçave la dignité,
que par la tranflation de vôtre Per-
Jonne à cette Eglife , j'ay réfolu de
vous y nommer , fans autrefollicitation
que celle de voftre vertu &
les fervices de vostre Famille . Je
m'affure que vostre zele pour la pureté
de la Foy n'y fera pas d'un
moindre fecours que dans voftre premier
Diocefe. C'eft außi dans cette
confiance que je prie Dieu de benir
mon choix, & de vous avoir au furplus,
Monfieur l'Evefque de Cahors,
enfafainte garde. LOUIS.
Le
GALANT. 107
1
h.
Le fameux Autheur dont je
vous ay déja envoyé tant d'Airs
nouveaux , a fait encor celuy- cy.
AIR NOUVEAU.
Sur-ces Ur -ces Rivesfleuries ,
Le charmant murmure des eaux ,
Le doux chant des Oyfeaux ,
Ne font qu'entretenir mes tristes
refveries.
Mon coeur au milieu des plaifirs,
Toûjours amoureux , toujours tendre
.
Pouffe de languifansfoupirs
Qu'il n'ofe faire entendre.
Ces autres Paroles femblent
affez propres à eftre notées.
PARO
3
108 MERCURE
PAROLES A METTRE EN AIR.
Ncoeur bien né
UNEft toûjours
nendre.
En matiere d'amour il a beau fe défendre;
Apres en avoir bien donné ,
Il est enfin contraint d'en prendre
.
Quoyque les deux Quatrains
que vous allez voir, ne foient pas
faits pour eftre chantez , comme
la Mufique en a fourny le fujet,
il eft affez jufte qu'ils trouvent
icy leur place . Je me fouviens de
vous avoir déja parlé d'un Con
cert qui fe fait à Dijon , chez
Monfieur de Malatefte , Confeiller
au Parlement, & que Son Alteffe
Sereniffime voulut bien honorer
de fa preſence , la derniere
fois qu'il y alla tenir les Etats .
On continue toûjours ce Concert,
GALANT. 109
cert , & il fe fait reglément un
jour de chaque Semaine . Il eft
composé de tout ce qu'il y a dans
la Ville d'Officiers , de Dames de
qualité, de Gens habiles & connoiffeurs
qui s'y aſſemblent , foit
pour écouter , foit pour y tenir
quelque Partie , & on n'y chante
que des Pieces Italiennes , &
les Opera de Venife , que Monfieur
de Malateſte fait venir à fes
dépens. Je n'entreprens point
de vous parler de tous ceux qui
y font paroiftre le talent qu'ils
ont , parmy lefquels Monfieur de
Villiers fe fait particulierement
admirer. Ceft un Gentilhomme
tres fçavant dans la Mufique
, qui chante bien , & qui
charme par la delicateffe &
la facilité qu'il s'eft acquiſe à
toucher le Theorbe. Je viens au
fujet des deux Quatrains , qu'un
-
.
fort
110 MERCURE
fort galant Cavalier a fait pour
un Officier de confideration , qui
ayant beaucoup d'eftime pour
une Dame , qu'on peut appeller
le plus bel ornement de ce Concert,
a quelquefois le plaifir d'accorder
la voix avec la fienne. La
Dame , qui eft Femme d'un Secretaire
du Roy , a infiniment du
merite & de l'efprit. Elle brilledans
la converfation , & poffede
fi parfaitement la Mufique , qu'il
n'y a point de Piece Françoile
ou Italienne , quelque difficile
qu'elle foit, dont elle ne vienne à
bout fur le champ avec un agrément
merveilleux . C'eſt par làque
l'on a fait dire à cet Officier .
$
Philis , vôtre voix charme,&vôtre
efprit engage.
On ne voit point d'Objets qui vous
valent icy ,
Et
GALANT.
Et fouvent le hazard me donne
l'avantage
Deparler avec vous, & de chanter
außi.
୧୯୫୧୨
Nos voix font de concert quand
nous chantons enſemble ,
Du plaifir queje fens tout le monde
eft jaloux.
Cependant pour vouloir trop m'entendre
avec vous
Nous ne fommes , Philis , jamais
d'accord ensemble.
Ce malheur qui eft commun
à bien des Amans , eſt le ſujet de
beaucoup de plaintes . Un Cavalier
priant une belle Heritiere de
la Ville d'Alais , d'avoir un peu
de retour pour luy, ( vous voyez,
Madame, que ce mot retour doit
fignifier correfpondance de fentimens
voicy ce que la Belle luy
répondit.
Puis
* 112 MERCURE
Puis que vous dites nuit & jour
Queje n'ay pour vous nul retour,
Et que vous criez tant que je fuis
infenfible ,
Ie veux bien vous donner un moyen
infaillible
Pour trouver du retour , fi vous le
defirez ,
·
Haïffez moy , Tircis , & vous en
trouverez
Si ce que je vous ay déja dit
de l'Orage qui caufa tant de defordres
le Vendredy 7. de l'autre
Mois , vous a étonnée , vous
ferez bien plus ſurpriſe de ce qui
me reste à vous en conter. Cet
Orage commença vers Sens , fur
les quatre heures apres midy,
avec une impetuofité fi furieufe
qu'il renverfa dix Villages , mais
trois entr'autres , où il n'eft refté
aucune figure ny d'Eglife , ny de
Maifons. Les Vignes , les Bois
de
t
GALANT. 113
de haute fuftaye , & tous autres
de quelque nature qu'ils fuffent,
ont efté arrachez ou tors , & il
y a eu quantité de Gens tuez . Il
alla de là jufqu'à Bray fur Seine,
où il ne fit de dégât qu'aux Tuiles
& aux Vitres du côté du
Nord , mais de telle forte que
tout y fut mis à jour. On eftime
ce degaft à plus de foixante mille
livres. Il paffa enfuite à Courfaroy
, qui eft un tres - beau
Village fur la Seine . Arbres ,
ny Maifons , rien ne demeura
debout. Il entraîna jufqu'aux
hayes ; & l'Eglife , quoy que
bien baſtie , en fut renversée
jufque dans les fondemens .
Le Château de la Mothetilly , appartenant
à Monfieur le Duc de
Burnonville , fe fentit de ce ravage.
L'orage emporta la Couverture
, brifa les Croisées,
&
114 MERCURE
"
& abatit entierement une tresbelle
Ferme qui eftoit dans la
Prairie , au delà de la Riviere.
Toute la Haute fuftaye , autres
Bois & Bocqueteaux de ce Duc ,
furent arrachez , rompus , , ou
tors . C'eſt une perte de plus de
vingt- cinq mille écus. Ce qui
fuit eft furprenant , & prefque
incroyable. Deux Pefcheurs pefchant
dans des Acrus de la Seine
, qui font d'un Village appellé
Beaulieu , fortirent de leurs
Bateaux , pour éviter la Nuée
dont ils voyoient bien qu'ils alloient
eftre furpris. En mefme
temps ils virent tomber dans l'eau
quelque chofe qu'ils ne purent
diftinguer ; & comme ce qui venoit
de tomber fe debattoit , &
tâchoit de gagner bord , ils y ils
coururent avec les Lignes dont
ils ont accouftumé de fe fervir
pour
GALANT.
115
19
pour pefcher l'Anguille. Ils apperçeurent
alors un Animal qui
avoit la groffeur & la figure d'un
Veau , mais la queuë beaucoup
plus longue. Ils trouverent moyen
de l'accrocher, & furent fort
étonnez , quand ils l'eurent attiré
affez pres du bord , de le voir
tout d'un coup s'élancer en l'air,
juſqu'à plus de vingt pieds de
haut , & retomber enfuite dans
le mefme endroit. Ces mefmes
Pefcheurs retournant à leurs Bateaux
fe trouverent attaquez
d'un tourbillon qui les renverfa
= par terre ; & à leur veuë , leurs
deux Bateaux furent enlevez en
l'air par un autre tourbillon . L'un
demeura fur le haut d'une Maifon
à plus de mille pas de l'eau,
& l'autre fut porté dans les Bleds,
à plus de cinq cens pas au delà
de cette Maifon, Les mefmes de-
>
fordres
1 16 MERCURE
fordres furent veus à Mefle.
C'eftoit un tres - bon Village appartenant
à Monfieur de Belloyer.
Il n'y eft refté que trois Maifons.
On ne peut concevoir par quel
miracle , les Granges , & quelques
autres petits Baſtimens qui
les joignoient, ayent efté renverfez
de fond en comble . Un Laboureur
de ce Lieu, a dit à celuy
dont je tiens ces circonstances ,
qu'il avoit efté enlevé par def.
fus fa Grange , à plus de cent pas
au delà dans les Bleds, fans qu'ileuft
efté blessé , & qu'ayant veu
fa Maiſon entierement renversée
prefque au mefme inſtant,
il eftoit couru à l'Eglife , où il
avoit efté témoin , comme beau :
coup d'autres , de la chofe du
monde la plus finguliere . Une
Image de la Vierge , qui eft une
groffe Figure de plaftre de quatre
GALANT . 117
tre pieds & demy de haut , fut
enlevée de fa place à la veuë de
la plus grande partie des Habitans
qui y eftoient en prieres , &
portée par le Foudre en plufieurs
endroits de cette Eglife , où elle
pafla & repaffa par deffus le Baluftre
du Choeur , fans qu'on y
} ait remarqué aucune rupture.
Apres ce dégaft, l'Orage paffa au
Pleffis - Meriot par le bout d'enhaut
, & ayant arraché une avenuë
d'Ormes qui eft devant le
Château de Jaillard , il endommagea
un peu la couverture de ce
Château qui appartient à Mr de
Launac Maître des Requeftes ,
enleva fon Moulin à vent , & abatit
toutes les Maiſons du Village.
La perte eft confiderable pour
Monfieur de Launac , à caufe de
plufieurs Fermes qui ont efté
renversées, Quoy que la Campagne
118 MERCURE
pagne fut toute couverte d'Arbres
, il n'y en refta aucun. Cet
Orage paffa enfuite par le bout
de la Foreft de Sordun , d'où il
arracha des Chefnes , & les entraîna
fi loin , qu'on n'a pû trouver
la place de la plûpart , les
chemins eftant barrez , comme
fi on avoit eu deffein d'empefcher
le paffage d'une Armée . De
plufieurs Perfonnes qui fe rencontrerent
en cet endroit , il
Y
eut fix Hommes tuez par la gréle.
L'un d'entre- eux , après avoir
efté élevé trois fois fi haut qu'on
le perdoit tout- à- fait de veuë,
tomba devant tous les autres ,
la
tefte fenduë d'un greflon . Une
petite Fille qui gardoit quelques
Beftiaux , fut enlevée dans les
Bleds , où on la trouva quatre
jours apres , fans qu'elle ait pû
dire ce qu'elle avoit fait pendant
tout
GALANT. 119
tout ce temps . L'éclat du Tonnerre
eftoit fi épouvantable
, que
beaucoup de Gens en moururent
de frayeur. Il tua un Serrurier
de Paris dans le chemin de Nogent
, & dépouilla deux jeunes
Perfonnes toutes nuës en la prefence
de leur Pere , dont le Juſtea
- corps fut emporté , fans que
tous les trois en reçeuffent d'autre
mal. Tout cela eft arrivé aux
environs du Bourg de Challantre
la grande , où quoy qu'il n'y
* ait rien eu d'endommagé
, on a
trouvé des Rideaux de Lit , des
Chaudieres d'airain , & d'autres
Meubles, Etain , & Linge, qu'on
a reconnus appartenir au Cabaretier
de Mefle , qui en eft à
deux lieuës , la Montagne & Foreft
de Sordun entre deux . Tous
les Arbres de Pifrous , qui eft un
Hameau de la dépendance de
Chal
120 MERCURE
Challantre , furent arrachez , &
deux Granges enlevées jufque
dans les fondemens , avec les
Cloftures tant des Courts que
des Clos , fans aucun dommage
pour les Maiſons , fi ce n'eft dans
le bout des couvertures . Ces deux
Granges eftoient nouvellement
rebafties , & toutes reveftuës de
gros Pilliers. Il y en avoit une
qui appartenoit à Monfieur Rofe
Secretaire du Cabinet. Un autre
Hameau , nommé Pigeolly,
fut entierement abîmé tout visà-
vis de Pifrous . Ce Hameau
eftoit composé de plus de trente
Maiſons , parmy leſquelles il y
avoit neuf ou dix Fermes , qui
toutes enſemble formoient une,
belle Ruë. Ce qui vous étonnera
, c'eft qu'un Bourgeois d'une
Ville affez voifine , à qui l'une
de ces Fermes appartenoit , y
eftant
GALANT. 121
eftant allé le lendemain
pour voir
ce defordre , paffa quatre fois devant
la place de fa Ferme , accompagné
d'un de fes Amis, fans
qu'aucun des deux la puſt reconnoiftre
, quo y qu'auparavant
il
y euft deux Corps de Logis ,
Granges , Ecuries , & autres Baftimens
, avec un grand Clos de
plus de quatre cens Arbres fruitiers
, qui pouvoit aſſez marquer
l'endroit de cette Maifon ; mais
tout cela eftoit tellement meſlé
parmy les matereaux des autres
ruines, qu'il eftoit impoffible d'y
rien diftinguer. Mefmes defordres
à Villegrins , où l'Orage alla
en deça de Villenauxe . Villegrins
eftoit un Village beaucoup.
plus gros que tous ceux dont
j'ay parlé. Tout y fut auffi abimé
entierement , excepté l'Eglife,
& trois ou quatre Maifons, qui
i Juillet 1680. F
12-2 MERCURE
en ont encor quelques apparences.
La Tour de l'Eglife , qui eft
une groffe Tour quarrée , ayant
quatre pignons bien plus élevez
que la Couverture , eut part au
ravage. L'un de ces pignons fut
emporté , la couverture , brisée,
& la charpente mife en morceaux
, même celle qui portoit les
Cloches . Elles font au nombre
de quatre, des plus groffes de toute
la Brie, & on les trouva pofées
fur la voûte,qui n'en fut en aucune
façon endommagée.Il eft certain
cependant qu'une feule de
ces Cloches tombant deffus , auroit
deû enfoncer quatre voûtes,
fi elles avoient été l'une fur l'autre.
Le Hameau de la Queue aux
Bois foufrit la même difgrace . Les
Fermes les mieux baſties , comme
celle de Monfieur Retel, y fu
rent entierement renversées,ainfi
GALANT. 123
fi qu'à Bouchy fur le chemin de
Sezanne. C'eftoit un tres - bon
Village , & il fut traité de la même
maniere que Courfaroy , c'eft
à dire abîmé de fond en comble,
& les Arbres emportez à deux
lienës de là , avec les Cloches ,
qu'on retrouva dans les Bleds . De
Montefguillon pres de Villenauxe
,où il y eut encor un entier degât
au Chaſteau , & à une Ferme
qui étoit au pied, l'Orage alla fondre
au Prédu But, qui appartient
aux Peres de la Charité de Paris ,
par le legs que leur en a fait M.
Deftoge Maiftre des Requêtesi
Le dommage a eſté confiderable
aux baſtimens du Chafteau , mais
bien plus à la Garenne. C'étoit
une Futaye de vingt- quatre à
vingt- cinq arpens d'étendue,admirable
pour la quantité d'Arbres,
& pour leur groffeur & hau-
Fij
124 MERCURE
teur. Ils ont efté tous arrachez ,
rompus, ou tors ; & ceux qui ont
refifté , fe font tellement entre
laffez les uns das les autres, qu'en
voyant tout ce defordre,on a peine
à croire que ce foit encor la
même Garenne.Je paffe ce qui eft
arrivé à la Foreft de Gots
aupres
de Sezanne , à Epernay , & en
d'autres lieux plus éloignez, parce
que je n'en fuis pas affez particulierement
informé. Ce qu'on
tient certain , au raport de ceux
qui ont veu tous ces débris,
c'eſt que perfonne ne fe les peut
repreſenter auffi affreux qu'ils le
font.
Pour bannir de voſtre efprit
l'image fâcheufe de tant de defordres
, je vous donne à lire la
Traduction d'une des Odes
d'Horace ,dont tous les Ouvrages
font fi fortde voſtre gouft . C'eſt la
cinquié
GALANT. 125
>
E cinquième de fon premier Livre
qui commence par Quis
multagracilis te puer &c. & que
Monfieur Bourdet Avocat au
Parlement a renduë ainfi en nôtre
Langue.
[
1
TRADUCTION.
Q
Vel eft ce jeune Amant , qui
preffé defa flâme,
Te prefente enfecret desfoûpirs &
des voeux,
Etpour qui chaque jour tufais de
tes cheveux
Comme autant deliens pour enchaînerfon
ame ?
Combien de fois belas ! cet Amant
miferable
Fij
126 MERCURE
Te reprochera t-il ton infidelité?
Il verra contre luy tout le Ciel
irrité,
Apres l'avoir fenty quelque temps
favorable.
୧୯୬୨
O qu'ils font malheureux ! qu'ils
verferontde larmes,
Ceux à qui tu parois avec tant de
beauté,
Et qui nefçauront rien de ta legereté,
Qu'apres avoirfenty le pouvoir de
tes charmes !
(63)
Pour moy, quifuis fauvé , qui fuis
fur le rivage,
Loin de me rengager à la mercy
eaux,
des
J'offre au Dieu de la Mer ce que
j'ay de Drapeaux ,
Qui fe fentent encor des vents &
de l'orage.
GALANT. 127
Je vous ay deja fait part de plufieurs
Relations d'Alep , dont
vous m'avez toûjours témoigné
eftre fatisfaite.En voicy une nouvelle
fur un Fait particulier . Elle
eft, ainfi que les autres , de Monfieur
de Langes de Montmiral ,
Gentilhomme d'Orange , ancien
Avocat au Parlement de Paris .
C'eft un Homme qui n'a pas
moins d'érudition que de mérite,
& que Monfieur le Commandeur
d'Arvieux a fait Cady à Alep
, pour tous les François & les
autres Nations qui font fous la
protection & fous l'Etendart de
France.
Fiiij
128 MERCURE
A M'L'ABBE' DE ***
A Alep , Capitale de Syrie ,
le 20. May 1680.
Com
›
Omme vous eftes curieux de
nouveaute , je me perfuade,
mon cher Abbê , que vous ferez
bien aife d'apprendre , de quelle maniere
on enterra icy dernierement
un Grand du Païs , dont je croy
vous avoir déja parlé dans quelqu'une
de mes Lettres , & qui s'étoit
fait des Amis particuliers de
Monfieur le Commandeur d'Arvieux
.
Il s'appelloit Mustafa Efendi,
& avoit la Charge de Nakil, ou de
Chef des Emirs ou des Cherifs,
c'est à dire de ceux quifont def
cendans
GALANT. 129
cendans de la Race de Muhhammed
en ligne directe ou collaterale,
mafculine oufeminine , & qui porte
le Turban ou la Seffe de Coton
vert , pour fe diftinguer des autres
Mufulmans.
Il mourut fubitement d'apopléxie,
& fon deceds ne tarda guére à
eftre annoncé. Apeine avoit- il rendu
l'efprit , qu'on pria publiquement
pour luy dans toutes les Mofquées
de cette Ville. Ily en aune au
milieu dugrand Kham où nousfommes
logez, &furlaquelle donne une
des Feneftres de ma Chambre.
Si toft qu'ilfut mort , on l'ongnit,
& on le parfuma de Camfre &
d'autres bonnes Herbes odoriférantes.
Apres que le Corps exft efté lavé
deux fois par l'Iman , & par le
Muerin , c'est à dire , par le Curé,
& par celuy qui crie fur le Minaret
F V
130
MERCURE
on la Tourelledefa Moſquée , oufi
vous voulez defa Parroffe , ilfut
revestu d'une Chemife bien blanche
, & de Calçons de toile auffi
blanche, & enfevely dans une piece
de toile neuve de Lizard , qu'ils
appellent Kefin ou Suaire .
On le mit enfuite dans une espece
de Biere ou de Cercueil couvert d'une
Etofe blanche , & par deffus , d'un
Drap noir , fur lequel efloient imprimées
plufieurs Prieres , & pour
l'ufage ou le louage duquel il faut
payer mille afpres.
Sur la tefte du Cercueil eftoit un
gros Turban , ou plûtoft une groſſe
Seffe verte , pour marquer la Qualité
& la Charge du Defunt.
Tant qu'on le laiffa dans fon
Hôtel , il y eut aupres du Corps
quatre Sopthas ou Preftres de leur
Loy , qui lûrent inceffamment
Alcoran.
Quoy
GALANT.
131
Quoy qu'il n'euft expiré que le
" matin , on le porta en terre dés le
même jour , dans l'ordre quifuit.
Neuf vieilles Bannieres précedoient
la marche. Immediatement
apres fuivoit un Choeur de Muficiens
Afriquains , j'entens d'Alger,
de Tunis , & de Tripoly , qu'on nomme
en Arabe Mograbis , dont je
vous affure que la Mufique n'avoit
pas plus de degrez de bonté
qu'il luy enfalloit.
Ce Chaur eftoit fuivy d'un autre
de Chaiks ou de Preftres des Mofquées
de cette ville , chantans des
Cantiques funebres , avec le mefme
agrément que les premiers.
Les Muficiens de l'un & de l'autre
de ces Chaurs ,fe tenoient tous
par la main , formant de temps en
temps une espece de branle
crioient tous comme des enrage
jufqu'à s'égofiller.
ཎྞ
,
ن م
Cette
132
MERCURE
Cette Mufiquefutfuivie de celle
des Pleureufes Bedouines , qu'on
loje en pareil rencontre , lesquelles
gagnerent bien leur argent pendant
tout le chemin , à force de lamenter,
de crier, & de pleurer auffi
amerement , quefi elles effent en
une veritable douleur.
A cette Mufique fucceda celle
d'une vingtaine d'Esclaves , qui
pleuroient à chaudes larmes leur bon
Maître,& qui avoient à leur queuë
fon Kiabia ou fon Lieutenant .
En fuite l'on voyoit le Cercueil,
que trente Hommes des plus robuftes
portoient fur leurs épaules . Ils fe
relayoient fouvent, tant cette Biere
pefoit. Elle estoit couverte comme
je l'ay dit , & élevée d'environ
douze piedsfur terre.
Ce Cercueil ne manqua point de
Porteurs , parce que les Turcsfont
fort Kelez pour affister à l'Enterrement
GALAN T.
133
que
IIrement
des Morts , & que ceux
que fe trouvent dans la Rue où
paffe un Cadavre , le fuivent di-
Sant continuellement
ALLAH
REHMET EILESVN , Dieu luy faffe
mifericorde , & répondant bien
des fois AMIN aux Prieres
man chante avec le Muerin. Ils
croyent mefme gagner trois cens ans
d'indulgence , chaquefois qu'ils affiftent
à an Enterrement ; fix cens,
s'ils aident à laver le Corps ; &
mille, s'ils fourniffent le Kefin, ou le
Suairepour les Pauvres .
Les Enfans du Défunt marchoient
immédiatement apres le
Cercueil , & fe fondoient en larmes
auffi bien que fa Veuve & fes
Filles , qui faifoient la closture de
ce Convoy funebre , où je pris garde
que la Mere ny les Enfans ne portoient
point le deuil , je veux dire,
d'habit noir.
L'Aîné
134 MERCURE
L'Aîné avoit une Seffe verte de
Coton , & un Feredgé ou Veste rouge
à grandes manches ; & les Cadets
, une Contoche ou Veste rouge à
manchés étroites , avec une Seffe
blanche.
Apres une heure de marche , le
Convoy arriva justement fur le midy
à lagrande Mosquée, qui estoit
toute remplie de Turcs de l'un & de
l'autre Sexe. Je dis de Turcs , parce
qu'ily a icy peine de mort aux Chrétiens
, s'ils y entrent fans embraffer
le Mahometifme
. Je ne laiffaypas
pourtant de voirfort à mon aife du
baut d une Terraße, fans courir aucun
rifque,toute la cerémonie qui s'y
paffa.Dés que le Cercueilyfut arrive,
on lepofafur des Treteaux dans
la Court, au devant d'une des Portes
de cette Mofquée , ayant les pieds
tourne du cofté d'Orient , & d'abord
l'Iman & le Muerin commen
cerent
GALANT . 1351
cerent le Namas , ou la Priere ordi
naire pour les Morts , laquelle eft
defixVerfets, avec defimples inclinations
, pendant lequel temps le
Peuplefut toujours debout , & tonjours
tourné au Kublé ou Mefgil ,
c'est à dire , du cofté du Midy. Les
Turcs ont tant de refpect pour cette
Oraifon, quefi quelqu'un lesfrapoit
tandis qu'ils lafont, ils ne fe retourneroientpas
, & que celuy quiferoit
reconnu ne la pas faire ponctuellement
, ne feroit pas crû en Justice.
Apres les Prieres faites , le Convoy
recommença
fa marche, & prit
le chemin de la Porte de Damas .
hors laquelle , & bien loin de la
Ville, Mustafa Efendi devoit eftre
enterré, au lieu qu'il avoit choify .
Fort peu avant que le Convoy y
fut arrivé , tous les Grands du
Pais s'y eftoient rendus à cheval.
Fy remarquay entr'autres le
Muffe
136 MER
CURE
Muffelain , le Muphti, le Cadi, le
Naib du Cadi , le Fils du précedent
Bacha de cette Ville , l'Aga des
Ianiffaires , celuy des Spahis , le
Tefterdor ou le Grand Treforier , le
Chatbendat ou le Prevoft des Marchands
, & fon Frere le Bacha de
Mefopotamie , aujourd'huy Diarbeck,
Province de la Turquie d'Afie.
Ils y allerent tous feparement ,
fuivis de leurs Officiers à cheval,
& de tous leurs Efclaves àpied , &
s'en revinrent de mesme , fi - toft
qu'on eut fait l'enterrement , &
avant mefme que le Convoy euft
commencé à s'en retourner.
La diference quej'obſervay entre
les Gens d'Epée , & ceux de la Loy,
c'eft que lespremiers portent des Botines
jaunes , & de petites Seffes
blanches retrouffées , & ont leurs
Chevauxprefque tous enbarnache
d'argent au lieu que les derniers
ont
GALANT. 137
ont des Botines violetes , & des Seffes
blanches , auffi groffes qu'un
Boiffeau , & ne mettent fur leurs
Chevaux qu'une Houffe fort modefte,
fans aucun harnois d'argent.
La Veuve ny fes Filles n'accompagnerent
pas le Corps plus loin
que la Mofquée , faute de forces ,
pour s'estre trop abandonnées à l'affliction.
Quand le Corps fut arrivé où il
doit attendre le jour du Iugement,
un Chaik leva le Drap qui couvroit
le Cercueil , & en fit tirer àforce
de bras le Corps , qui fut defcendu
fans Biere, fur un Matelas dans la
Foffe , furlaquelle on mit des Planches
, de peur que la terre ne touchaft
au Corps.
On l'enterra à la maniere des
Inifs, c'est à dire , du Midy au Septentrion
; au lieu qu'on enterre les
Chrétiens d'Orient en Occident.
Dés
138 MERCURE
Dés qu'on l'eut ainsi couché àfon
aifefur le Matelas , tout le monde
s'éloigna un peu de la Foffe , laiffant
l'Imanfeul, lequel apres quelques
Prieres , interrogea le Defunt
furfon état prefent , & fur la douceur
de fon repos . Le ne diray point
quelle réponse il en eut. Il est à
croire qu'il n'en eut aucune , parce
que comme felon toute forte d'apparence
, le Defunt ne pût entendre
l'Iman, il n'eut garde de luy répondre
; mais je fuis bien feûr que
Peuft oйy , il auroit volontiers fuby,
l'interrogatoire , & luy auroit fans
doute donné de lafatisfaction , tant
il eftoit Homme à bons mots , & tant
il avoit de volubilité de languefur
toutes matieres. Ce que je vous dis
de cette derniere ceremonie de l'Iman,
n'eft point une raillerie : car il
yen a eu d'affez extravagans pour
s'imaginer d'avoir entendu une
s'il
voix
GALANT. 139
voix plaintive répondre aux demandes
de l'Iman.
Quoy qu'il en foit , Monfieur
I'Iman , puis qu'Iman ya , ayant
commencé à jetter de la terre dans
le creux , ce creuxfut bientoft comblé,
tout le monde ayant fuivy fon
exemple , en y jettant de la terre
comme luy.
La Foffe eftant remplie , les
Pleureufes vinrent enfuite pleurer,
&prierpour l'Ame du Mort , &
dans le mefme temps l'on fit quantité
d'aumônes , & de Sacrifices ,
qu'ils appellent Corbans , apres
Moife & apres S. Marc , plufieurs
Moutons ayant efté tue à deux
Stades de la Foße, apres quoy le Convoy
fe retira dans le mefme ordre
qu'il estoit party du Seraï , ou de
l'Hôtel du Defunt.
Le lendemain & le jour d'apres
Enterrement , les Grands du Païs
que
140
MERCURE
que je viens de vous nommer , retournerent
au lieu de la Sepulture ,
pourfaire Compliment au Defunt,
& luy rendre les derniers devoirs à
leur maniere .
A quelques jours de là , Monfieur
le Commandeur d'Arvieux
s'estant alle promener , & ayant
passé par hazard , ou peut - eftre
par curiofité , proche du Tombeau
de Mustafa Efendi , Muhhammed
Efendi fon Fils aîné crût bonnement
que cette promenade s'estoit
faite pour honorer la memoire de
fon Pere, qui eftimoit fi fort ce digne
Conful , qui luy rendoit de frequentes
vifites , contre la coûtume
ordinaire des Turcs . Dans cette ridicule
prevention , ce Fils debonnaire
ne s'eft pas contenté de parler
par tout de cette faveur imaginai- .
re. Il en eft auffi venu remercier
Monfieur d'Arvieux , & luy demander
GALANT. 140
mander avec instance la même amitie
& la mefme estime qu'il avoit
pour le defunt. Il s'arresta mefme
à fouper avec luy familierement,
& fans façon. Cela me parut d'un
bon Garçon , & d'un honnefte Homme.
Auffi a- t- on rendu justice àfon
merite à la Porte , Sa Hauteffe luy
ayant accordé la Charge de fon Pere
, qui n'est pas moins honorable
qu'utile ; dequoy Monfieur le Conful
vient de l'envoyer feliciter par
le premier de fes Droguemans ou
Truchemens;
Icy finit ce que j'avois à vous
dire. I'y ajoûte feulement une petite
obfervation , qui eft qu'en ce
Païs-cy , tant qu'on laiffe un Mort
dans fon Logis , il est défendu d'y
appofer le scellé , & que pendant
tout ce temps on a le loifir d'enlever
L'argent , & ce qu'il y a de plus
pretieux,
142 MERCURE
pretieux , pour frustrer le Grand
Seigneur du Dixième qu'il prend
dans fes Etats , fur tout ce que
chacun de fes Sujets laiffe en mourant,
fans rien excepter.
per-
Cette matiere d'Enterrement
m'engage à vous parler de la
te qu'on a faite icy en la perfonne
du Pere Philbert Totelette , Chanoine
Regulier de la Congregation
de France , Chancelier de
l'Abbaye de Sainte Geneviefve ,
& de l'Univerfité de Paris , mort
le Jeudy 4. de ce mois , agé de 41 .
an. Il a fait paroiftre tant de capacité
, d'érudition & d'éloquence
, pendant huit années qu'il a
exercé cette Dignité , qu'il n'a
jamais prononcé aucun Difcours,
lors qu'il recevoit publiquement
des Maiftres és Arts , que l'acclamation
generale de fon Auditoire
GALANT.
143
re n'ait marqué la joye qu'on avoit
de l'écouter. Une fi grande netteté
d'efprit eftoit jointe à la penetration
qu'il avoit dans les
Sciences , qu'il démefloit fans aucune
peine les Queſtions les plus
embaraſsées de la Philoſophie &
de la Theologie , qu'il a longtemps
enfeignées dans fon Ordre
avecun fort grand fuccés ,Sa converfation
aisée & honnefte , fon
air agreable,& toûjours religieux ,
luy avoit gagné l'eftime de plufieurs
Perfonnes de Lettres & de
qualité . Ayant efté engagé à défendre
la caufe de Thomas à Kem.
pis au fujet du Livre de l'Imitation
qui a tant fait naître de difputés
touchant fon Autheur , il
fit imprimer un Traité , intitulé
Vindicia Kempenfes , où l'éloquence
de fon ftile ne paroift pas
la force de fon raiſonmoins
que
nement.
144 MERCURE
nement. Il nous auroit fans doute
donné quelqu'autre Ouvrage , digne
de la pieté & de fon profond
fçavoir , fi la mort ne nous l'euſt
pas enlevé dans le temps qu'il
cftoit le plus en état de recueillir
le fruit de ſes veilles. Son Enterrement
fut honoré de la prefence
de Monfieur le Recteur,
& des Supofts de l'Univerfité en
Corps , avec leurs Habits de cerémonie
, conduits par leurs Bedeaux
qui avoient leurs Maffes
couvertes de crêpe. Quelques
jours apres , Monfieur l'Abbé de
Sainte Geneviefve , à qui appar-
- tient le droit de nommer un de
fes Religieux pour Chancelier,
prefenta à l'Univerfité le Pere
Jean - Baptifte d'Antecourt , Profeffeur
en Theologie. Il fut reçeu
, & prefta le ferment entre les
mains du Recteur dans une Affemblée
GALANT. 145
3
femblée extraordinaire qui fe tint
aux Mathurins le Mercredy 10 .
de ce mois ; & le Vendredy
fuivant il commença l'exercice
de fa Charge par une Action celebre.
Ce fut de donner le Bonnet
de Maiſtre és Arts à Monfieur
l'Abbé Boffuet à la fin de fon
Ace , ou il fit un Difcours fort
éloquent à la loüange de la Famille
de ce jeune Soûtenant , &
s'étendit fort fur les grandes qualitez
de Monfieur l'Evefque de
Condom fon Oncle.
L'origine de la Chancellerie
de Sainte Geneviefve eft fort
ancienne , & vient du temps où
il y avoit particulierement deux
Ecoles celebres & publiques à
Paris ; l'une dans la Ville aupres
de la Cathédrale , & l'autre aupres
de l'Eglife de Sainte Geneviefve.
La premiere étoit gouver-
Juillet 1680 .
G
146
MERCURE
née par l'Evêque de Paris , qui
avoit fous luy un Chancelier muny
de fon authorité , pour licencier
ceux qui vouloient être Maîtres
en quelque Sciece, c'eſt à dire,
leur donner Licence (apres les
avoir examinez & trouvez capables
) d'enſeigner dans l'étenduë
de fa Jurifdiction & de fon Diocefe,
& leur en expedier des Lettres.
L'Abbé de Ste Geneviefve
avoit pareillemét la direction de
fes Ecoles publiques , avec un
Chancelier fous luy ,qu'il choififfoit
parmy fes Religieux ; pour licencier
ceux qui fe prefentoient,
& leur donner pouvoir d'enſeigner
non feulement les Artsm, ais
encor la Theologie ,le Decret, &
la Medecine, dans l'étendue de sõ
Territoire , dont il étoit Seigneur
fpirituel, & temporel ; & comme il
relevoit
GALANT.
147
relevoit immédiatemét du S.Siege
, il en fut gratifié d'un Privilege
Apoftolique , pour donner la
faculté à ceux qu'il licenciëroit,
de
regenter par toute la terre , hic
& ubique terrarum . Ce pouvoir
étant plus ample que celuy du
Chancelier de Noftre - Dame , il
en obtint un ſemblable du Pape
Benoît XI . & il y a
apparence que
c'eſt celuy dont Monfieur du
Chefne a parlé dans fes Remarques
fur la premiere Epiſtre de
Pierre Abaclard .
Meffire Antoine Raguier de
Pouflé, Docteur en Theologie de
la Faculté de Paris , & ancien Curé
de l'Eglife de S. Sulpice , eſt
mort quatre jours apres le Pere
Philbert.Il avoit environ foixante
&
quatre ans , & s'étoit acquité
de fes devoirs de
Pafteur avec
un zele & une
application , qui
G ij
148 MERCURE
feront long- temps d'un grand
exéple pour fes Succeffeurs. Non
feulement il n'a rien épargné envers
les Pauvres pour les fouladans
leurs befoins; mais apres
ger
avoir apporté tous fes foins à bien
regler fa Paroiffe , il a étably
une Maiſon
pour les Orphelines ,
& une autre pour montrer à lire
& à écrire aux petites Filles , &
les mettre en état d'apprendre
un Meſtier qui leur puiffe aider
à vivre . Il eftoit d'une tres- noble
Famille , defcendu d'un Hémon
Raguier , Argentier d'Elizabeth
de Baviere Reyne de France, puis
Tréforier des Guerres en 1415 .
Cet Hémon eut plufieurs Fils ,
dont il y en cut deux Evefques,
l'un d'Avranche , & l'autre de
Tro , es. Antoine leur Frere eut
auffi plufieurs Fils , fçavoir, Louis
.
Raguier
GALANT. 149
Raguier Evêque & Comte de
Lifieux; Dreux Raguier , Seigneur
de Thionville, Maistre des Eaux
& Forefts de Champagne , éleu
Prevoft des Marchands à Paris
en 1506. qui époufa Hilaire de
Marle,Fille d'un Prefident au Parlement
; Jacques Raguier , Evelque
de Troyes ; & Jean Raguier,
Seigneur d'Eftrenay & de la Motherilly
, Grerutier de Soiffons,
& Treforier des Guerres du Duché
de Normandie. Ce dernier
fe fignala aux Jouftes qui fe firent
à Paris en 1468. & y rompit cinq
Lances contre quatre Hommes
d'armes de la Compagnie du
Grand Senéchal de Normandie .
De ce Dreux Raguier eft forty
en droite ligne Pierre Raguier,
Baro de Pouffé, S' de Chaftel lez
Nagis , Pere de Gafpard Raguier ,
& de l'ancien Curé de S. Sulpi-
Giij
150
MERCURE
ce , dont j'ay commencé à vous
parler. Le premier a eu pour Enfans
Armand Raguier, Lieutenat
de la Meftre de Camp generale
de la Cavalerie Legere de France
, mort à Amiens d'une bleflure
reçeuë au Siege de Lile ; Anne
Raguier , qui a cette meſme
Charge, & a efté Ayde de Camp
de Monfieur le Prince; Marie Raguier,
à prefent Abbeffe de Noftre-
Dame à Sezanne en Brie;
& Eftienne Raguier, Chevalier,
mort à Malte au fervice des Pauvres
de l'Hôpital. Le dernier entra
au Seminaire de S. Sulpice en
1642. & apres y avoir efté longtemps
Directeur , il fut fait Curé
de cette Paroiffe en 1668. par la
refignation de Monfieur de Bretonvilliers.
Dix ans apres il fe demit
de la méme Cure entre les
mains
GALANT. 151
= mains de Mr Bottu de la Barmodiere,
Docteur de Sorbonne , qui
en prit poffeffion en 1678.au commencement
de Novembre . Il l'avoit
choify pour fon Succeffeur à
cauſe de ſes belles qualitez , qui
luy devoient eftre fort connuës,
puis qu'il l'avoit conduit pres de
vingt années.La vertu & la haute
pieté de Monfieur de la Barmondiere,
m'engageroient à de grads
éloges , fi fa modeftie les pouvoit
foufrir. C'en eft un pour luy fort
éclatant , que Meffieurs de Fiefque
, Ollier , Bretonvilliers , &
Pouffé , qui font les quatre derniers
Curez de S.Sulpice , ayant
mené une vie tres- exemplaire , il
ſe faffe voir digne de remplir
leur place.
Le Roy ayant envoyé M' du
Pré pour être fon Réfident à Geneve,
il y a efté reçeu avec toutes
G iiij
152
MERCURE
fortes d'honneurs , & de marques
de reſpect. Depuis qu'il eft arrivé,
cette Republique pleine de
reconnoiffance pour les bontez de
Sa Majefté , a pris tous les foins
poffibles d'en faire éclater fa joye
par les divertiffemens Publics
qui luy ont efté donnez . Le deffein
en ayant eſté fourny par
M' Lect , autrefois Envoyé Extraordinaire
vers le Roy , ce fut
luy qui eut ordre de le faire executer.
Voicy le detail de cette
Feſte .
Le Jeudy 4. de ce Mois , douze
Confeillers allerent fur les fix
heures du matin prendre Monfieur
le Refident dans font Hôtel
avec fix Carroffes , dans l'un defquels
il fut conduit au Port du
Moulard , où M. de Normandie-
Confeiller & l'un des Majors de
la Ville,fe trouva à la tefté d'une
Com
GALANT.
153
Compagnie de cinquante jeunes :
Hommes des mieux faits & des
meilleures Familles de Geneve .
Ils eftoient fous les armes , tous
tres propres , & dans un meſme
équipage. Comme ils devoient
luy fervir de Gardes , ils bordoient
le Port pour faciliter fon embarquement,
& le garantir de l'embarras
que luy pouvoit caufer la
foule du Peuple. Il monta au
bruit des Trompetes & des Tambours
, dans la Frégate qu'on luy
avoit préparée avec des ornemens
extraordinaires. La Compagnie
de fes Gardes monta dans.
une autre . Si- toft qu'il fut à la rame,
la Ville le falüa, ainsi que toute
l'Artillerie du Port . Les Fregatęs
rendirent le falut, & fuivirent.
leur route fur le Lac.
Quatre petits Bateaux deftinez
pour le divertiffement de la
G v
154
MERCURE
Pefche l'attendoient à une petite
lieuë du Port. Ceux qui devoient
luy en donner le plaifir ,
ne l'eurent pas plûtoſt apperçeu,
qu'ils jetterent fur l'eau cinquante
botes de jonc , de la longueur
d'un pied & de trois à quatre
pouces de diametre , fur lefquelles
on avoit roulé plufieurs braffes
de ficelle . Au bout de chacune
de ces ficelles , il y avoit un
petit Poiffon qui a fon fer, & fert
d'hameçon. Ce petit Poiffon eft
tiré du Rhône & porté au Lac,
où eftant vû de quelque groffe
Truite ou d'un Brochet , il eſt
foudain englouty. Alors la Truite
fe fentant bleſsée par l'hameçon
, fait tourner fur l'eau le petit
paquet de jonc , & devide la ficelle
qui marque fa prife. C'eſt
un genre de Peſche tres - divertiffant.
Pendant qu'on s'y occupoit,
GALANT. ISS
poit, on fervoit un Déjeuner magnifique,
où rien ne manqua, foit
pour la propreté & le bon ordre,
foit pour l'affaifonnement des
Mets , & la diverfité des Boiffons
tres-bien rafraîchies. Enfuite
deux Bateaux pefcherent au
grand filet quantité de Truites.
& de Brochets , d'une groffeur
furprenante. A ce divertiffement
fucceda celuy d'aller attaquer
une Troupe de jeunes Canards,
qu'on avoit découverts dés le
matin , dans un eſpace de Rofeaux
que
le Lac produit. On les
tua tous , & enfuite , on alla à la
chaffe des grands Oifeaux de
Riviere, où l'on tira plufieurs fois
au vol. Les Chiens qui eftoient
dreffez pour l'eau , donnerent un
plaifir extraordinaire. On repaſfa
aux botes de jonc. La peſche
Y eftoit fort grande. On vint de
la
156 MERCURE
là débarquer à une avenuë d'Arbres
fort hauts , qui continuë du
bord du Lac jufqu'au Chateau
Rozer, qui eft à un quart de lieuë
de la Ville , & à la portée du
Canon du Lac . C'eſt une des plus
belles Maifons du Païs . Il y a un
Parterre magnifique , avec des
Jets d'eau , & de longues Allées
couvertes . On trouva le Dîné
fervy dans une Chambre fort pro
pre , toute femée de fleurs , &
ombragée dans tous les jours. Il y
avoit deux Tables , la premiere
de dix Couverts , & la feconde ,
de douze. La place de Monfieur
le Refident eftoit diftinguée .
Monfieur Sarrazin , Seigneur de
la Pierre, Confeiller au Parlement
de Grenoble , fut de la Partie ,
ainfi que deux Officiers François
que Monfieur le Refident avoit
amenez , fur la priere que luy
avoient
GALANT.
157
avoient faite les Magiftrats , de
prendre avec luy telles Perfonnes
qu'il fouhaiteroit. Les deux Tables
furent fervies à cinq Services
chacune , dans un tres grand
ordre , & avec autant de délica--
teffe que de fumptuofité . Les Vins
& les Liqueurs de toute forte y
étoient en profufion.Deux Hommes
du Confeil, tres - proprement
habillez , des mieux faits , & des
premieres Familles de Geneve,
fervirent Monfieur le Refident à
table. Il y avoit un Maiſtre - d'Hôtel
, & un Infpecteur.
Monfieur du Tremblay Syndic
, qué nous avons veu depuis
peu Envoyé en Cour , commença
la Santé du Roy, & invita l'une
& l'autre Table au reſpect qui
eftoit dû à ce grand Monarque.
Tout le monde fe leva le Verre à
la main , & on n'eut pas fi-toft
com
158 MERCURE
commencé à boire , que Monfieur
le Réfident fut fort agreablement
furpris de fix Mortiers
qu'on avoit pofez dans le Jardin .
Le grand bruit qu'ils firent l'obli
gea de quiter la Table , pour aller
à la Feneftre , d'où il voyoit le
feu . Les Fregates qui avoient
moüillé l'Ancre fous le Château
Rozet, répondirent aux Mortiers;
apres quoy les Canons de la Ville
fe firent entendre Baſtion par
Baſtion. On dût ce grand ordre
aux foins de Monfieur le Fort,
Confeiller & Major , qui eſtoit à
cheval , & alloit de Baterie en
Baterie. Si- toft que tout ce bruit
fut finy, une Bande de Violons &
d'autres Inftrumens, qui eſtoient
cachez dans une Chambre voifine
commencerent à jouer.
L'Harmonie dura jufqu'à la Santé
de la Reyne , où le mefme
bruis
GALANT. 159
bruit fut entendu , & les Violons ,
dans les intervales.La même chofe
pour les fantez de Monſeigneur
& de Madame la Dauphine.
Apres le Diné , Monfieur de
Normandie , fuivy des cinquante
jeunes Gens qui fervoient de
Gardes , vint prendre Monfieur
le Réfident , & l'accompagna au
bord du Lac. Dans le temps qu'il
approchoit du Rivage , un Brigantin
ayant une Baniere & un
Equipage à la Turque , monté
d'une Compagnie de faux Turcs
tres- bien armez , & de grande
taille , & de quatre petites Pieces
de Canon , vint fondre à ſa veuë
fur la Frégate de ces jeunes Gens
qui eftoit à l'Ancre. Le Capitaine
qui la commandoit luy lâcha
toute fa Baterie, mais le Brigantin
ne s'étonna pas. Il fit tirer fon Canon
& décharger ſa Mouſqueterie,
160 MERCURE
rie , & ayant accroché cette Fregate
, les faux Turcs monterent
deffus le Sabre à la main , la firent
' attacher à la queuë de leur Brigantin,
leverent l'Ancre, & obligerent
la Chiourne de travailler
à fe mettre au large . Les Gardes
qui virent qu'on enlevoit leur
Fregate , fe faifirent de fix Bateaux
garnis de leurs Avirons ,f&
de quelques Armes , & en formerent
une petite Eſcadre . Le
Capitaine prit l'Aifle droite avec
trois Bateaux , & donna la gauche
avec les trois autres Bateaux
à fon Lieutenant . Auffi -toft ils
s'avancerent pour joindre les
Turcs. Monfieur le Refident s'étant
embarqué , voulut foûtenir
cette Jeuneffe , & obligea ces faux
Turcs à combattre contre les fix
Bateaux , qui leur firent effuyer
diverfes décharges de Moufqueterie.
GALANT. 161
terie. Ce grand feu contraignit
les Turcs à relâcher la Frégate,
& à fe jetter dans leur Brigantin
, où ils fe tirerent d'embarras
à force de Rames ; mais enfin
apres plus de deux heures de
combat, ils furent forcez de mettre
Pavillon bas . Cela fait , on
fervit une tres -fuperbe Collation ,
pendant laquelle les fanfares des
Trompetes , le bruit des Tambours
, & le fon des Violons , fe
faifoient entendre comme à l'envy.
On revint au Port avec une
Eſcorte d'un nombre infiny de
Bateaux remplis de monde , que la
beauté de la Fefte avoit attirez.
En abordant , Mile Refident fuc
de nouveau falué par le Canon .
On le conduifit chez luy avec les
meſmes cerémonies qui avoient
efté obfervées le matin en l'allant
prendre. Eftant arrivé , il reçeut
les
162 MERCURE
les Complimens de plufieurs
Perfonnes ; à quoy il répondit
avec toute l'honnefteté poffible,
& mefme par des liberalitez , à
ceux qui avoient fervy à la Fefte.
Quelques jours auparavant,
Monfieur Chapuleau, connu par
les Gens de Lettres , luy avoit
prefenté le Sonnet qui fuit , fur
le Divertiffement que luy preparoit
la Republique.
Iniftre glorieux du plus grand
Roy du monde ,
Mi
Toy , qui fèrs le premier de tous les
Souverains ,
Que le Ciel a rendu l'Arbitre des
Humains ,
Pour mettre l'Univers dans une
paixprofonde.
୧୫: ୨୭
Si le calme qu'on voit fur la Terre
&fur l'onde,
Eft
GALANT.
163
Eft l'effet furprenant de fes puiffantes
mains ,
Sois témoin en cejour de nosjustes
deffeins,
Qui vont à celebrer fa gloire fans
Seconde.
୧୯୯ :୨୭
Sur ce Lac le plus beau quifoit
dans l'Univers,
D'où l'on jette les yeux fur cinq
Etats divers ,
Viens voir le foible effay d'un Zele
incomparable ;
୧୬୨୭
Et parmy tant d'objets qu'on découvre
à la fois ,
Contemple de ces Monts la maße
inébranlable ,
Tels font pour ce Grand Roy les
coeurs des Genevois .
On verroit de longs engagemens
de tendreffe , fi les Belles
pou
164 MERCURE
pouvoient le répondre de trouver
dans leurs Amans la fermeté
qui eft peinte icy ; mais la crainte
de s'expofer à leur inconſtantance
, leur fait fouvent rejetter
ce qu'elles fentent pour eux de
trop favorable. C'eſt le fujet de
la Lettre que vous allez voir . Elle
eft d'une Belle à un Cavalier,
& ce font les Mufes de Troyes
qui l'on dictée . On m'en promet
la Réponſe. Je ne doute point
que l'une ne vous plaife affez ,
pour vous faire attendre l'autre
avec quelque impatience . Je
vous l'envoyeray la premiere
fois.
IRIS A TIRCIS.
H Tyrcis , que m'avez- vous
A
fait ?
Dés
GALANT.
165
Dés le premier moment de nostre
connoiffance ,
Je fentis dans mon coeur certain
trouble fecret,
Dontje fens tous lesjours croistre la
violence.
Je n'ay point de momens plus
doux
Que ceux que je paße avec vous;
On a beau me parler de Feste ,
Quoy que ce foit , je m'en laffe
bientost ;
Eftre avecque vous tefte- à tefte,
Charmant Tyrcis , voila ce qu'il me
faut.
(63)
Lors que vous merendez vifite,
Soudain mon coeur s'épanouit ;
Mefme en vous abordant , je lefens
qui palpite,
Ilfe pâme , il fe réjouit;
Mais belas!dés que je vous quitte
Tout mon plaifir s'évanouit.
Certaine
166 MERCURE
Certaine humeur reſvenſe außitost
prend la place ;
Tout me déplaît , tout m'embaraſſe,
Et tant que je fuis loin de vous ,
Ty fonge inceffamment , je refve, je
Joupire.
Aimable Tyrcis , entre nous ,
Qu'est- ce que tout cela veut dire?
Sçavoirfi c'eft amour , ou non ,
Mon jeune coeur encor ne le peut
bien comprendre ;
Mais fi je n'en fçay pas le nom,
Je fçay du moins qu'il n'eft rien de
plus tendre,
Et felon quelquefois qu'on m'a dépeint
l'amour >
Ce que je fens eft à peu pres de
mesme ,
Et fi déjaje ne vous aime ,
lepourrois vous aimer unjour.
୧୯୨୨
Mais il faut l'avouer, vôtre humeur
me faitpeine,
GALANT. 167
Certain air libertin me déplaift
fort en vous.
Amille Gens vous faites les деих
doux ,
Vous prodiguez les noms d'Iris & de
Climene.
Tous Objets , jeunes , vieux , laids,
beaux ,fages, & foux,
Tout vous eft bon , rien ne vous
gefne ,
Vous cajolez chacun, vous en conte
à tous.
Encor un coup , Tyrcis , tout cela me
fait peine ,
Et l'amour allumé dans un coeur
fi
coquet
N'est bien fouvent qu'un feufolet.
A dire vray , voftre humeur eft
étrange.
Lors que vous vous mettez à dire
des douceurs ,
Vous parlez d'amour comme un
Ange ,
Et
168
MERCURE
Et quand vous auriez mille coeurs,
Vous les donneriez tous à Philis , à
Sylvie ;
Vos biens, vôtre honneur, vôtre vie,
Tout eft à ces beaux
vous en contez .
yeux
à
qui
Eux feuls, leur dites- vous , ont pour
vous mille charmes ,
C'est avec censfermens ce que vous
proteftez ;
Mefme en cas de befoin vous verferie
des larmes ,
Et tout cela, Tyrcis , le plusfouvent,
Du vent.
୧୦: ୨୨
Si vous fçaviez quel dépit vous me
faites ,
Quand vous
yeux ,
venez jusqu'à mes
A la vieille Biblis conter mille fleuretes
,
Biblis, ce rare Objet du temps de nos
Аусих.
Vous
GALANT. 169
Vous vous raillez , je le fçay , mais
n'importe ;
Tyrcis , mon coeur en eftjaloux ,
Pourquoy profaner de la forte
Ce que pour s'exprimer l'amour a
de plus doux ?
Pour m'affurer de l'ardeur la plus
forte,
De quels autres fermens , võlage ,
uferiez-vous ?
Sur ces plaintes pourtant qu'icyje
vous adreffe ,
Ne croyez pas qu'amour puiffe rien
fur mesfens;
Et fi pour votre honneur la pitié
m'intereße ,
N'allez pas prendrepour tendreſſe
Quelques petits foins innocens.
Non , dans ces reproches preßans,
Je parle en bonne Amie , & nonpas.
en Maiftreffe.
Juillet 1680 .
H
170 : MERCURE
Moy vous aimer ? ab Dieu ! ne vous
en flatez pas.
Il eft vray , je le fçay , vous avez
mille appas ,
Bien fait de corps & de vifage ,
L'efprit, la naiffance, & l'honneur.
Ah! tout cela , Tyrcis , n'a que trop
d'avantage
Pour charmerpuiẞamment un coeur,
Et pour belas ! ... mais par malheur
Vous avezl'humeur tropcoquete ;
Sauvez cela, l'affaire eft faite.
Il s'eft fait depuis un mois une
Fefte fi extraordinaire à Madrid,
qu'avant que de vous en parler,
j'ay crû devoir vous repreſenter
le Lieu où la cerémonie s'en eſt
paffée .Vous le pouvez voir gravé
dans cette Planche . C'eft la grade
Place où fe font les fameufes Feftes
de Taureaux , & de Cañas.
Elle eft moins belle & moins grã-
H de,
E;2.0.1
1777777 7
7
77777
777777
7 7 7 7 7 7 7
de sul
La grande Place a
17
Λ
It
1
1
1.
GALAN T. 171
de, que n'eft icy la Place Royale;
mais les Maifons en font bie plus
hautes, chacune ayant fix ou fept
Etages, tous pleins de Balcons de
fer. Cela doit faire un fort bel effet,
quãd ils font remplis de monde.
Le Toit eft continué par tout
fans qu'il y ait aucuns Pavillons .
C'est ce qui eft caufe qu'il y a
moins d'air.La Place eft mal nette,
à cause que ceux qui y logent,
font tous Marchands & petites
Gens. Ainfi les Portiques en font
vilains. Le vuide y fert de Marché
, & il n'y a ny Fontaine , ny
Statue,pour la facilité des Spectacles.
Celuy qui fournit le Sujet de
cet Article ,n'avoit point efté veu
à Madrid depuis pres de cinquante
ans. C'eſt une Feſte que Mef
fieurs de l'Inquifition ont accou
tumé d'y celebrer une fois fous le
Regne de leurs Reynes . Les dé-
Hij
172
MERCURE
penfes que l'on fait monter à deux
& trois cens mille Piaſtres , pour
cette forte de cerémonie
, font
cauſe qu'on envoye tous les ans
les Juifs à Valladolid
ou ailleurs ,
pour les y punir fans appareil, car
on ne met guére à l'Inquifition
que ceux qui font foupçonnez
de
Moriſme ,ou de Judaïſme . Il y en a
que l'on mene par les Rues avec
une Coroça , qui eſt une maniere
de Bonnet pointu & fort haut,de
papier jaune & rouge. Le Confeil
, & les Officiers de l'Inquifitio
,
marchent devant fur leur Mules,
les Familiers enfuite , & les Encoroçados
font au milieu . On donne
le Sanbenito à d'autres . C'est une
efpece d'Etole qu'on les oblige
de porter au col. Le Préfident
de l'Inquifition
s'appelle Inquifidorgeneral,
& les Confeillers
, Inquifidores.
Comme leur employ
eſt
GALANT. 173
eft de s'informe de la mauvaiſe
vie, & de la doctrine des Gens , ils
envoyent par tout des Efpions ,
& fur les raports qui leur font
faits ( apparemment ils prennent
grand foin d'en examiner
la verité ) ils font arrefter un
Miférable . Ce qu'il y a de fâcheux
, c'eft qu'au lieu que dans
les crimes d'une autre nature il
faut déclarer au Prifonier dequoy
on l'accufe , & que jamais un
Homme n'eft crû en parlant contre
luy-mefine , on attend au regard
de l'Inquifition que ceux qui
font arreftez déclarent qu'ils font
coupables , & on les retient toûjours
s'ils ne s'accufent de rien .
Ainfi c'eft fur leur propre témoi
gnage qu'on les punit , puis
qu'on ne leur nomme , ny ne confronte
jamais les Témoins qui ont
déposé contre eux. Pour obliger
1.
H iij
174 MERCURE
la Nobleffe à maintenir cette forte
de Juſtice , on a donné de
grands Privileges à tous les Gentilshommes
qui veulent fe faire
ce qu'ils appellent Familiers de la
fainte Inquifition. Leurfonction
eft de preſter mainforte pour prédre
les Accufez , & les conduire
en prifon , y ayant cela de particulier
qu'on les y mene , & mefme
au Suplice , fans que le Condamné
foit lié , à cauſe du grand
nombre de Gentilshommmes qui
l'environnant de toutes parts ,
ne luy laiffent pas le pouvoir
de s'échaper. Ce miniftere apporte
de grands avantages à
ceux qui y font nommez ; & un
Gentilhomme receu Familier de
l'Inquifition , fe tire aiſement
de toute forte d'affaire . Si on
le veut prendre , il fe reclame de
l'Inquifition , où il a fes Caufes
commi
GALANT. 07
commifes , & il faut foudain que
toute autre Jurifdiction cede .
Les Inquifiteurs entreprennent
fon Procés, & le traînent en longueur
, pour forcer les Parties
d'accommoder. Pendat ce temps,
le Familier qui s'est fait écroüer
Prifonnier de l'Inquifition , a
la liberté de fe promener par
tout, Ainfi ceux qui ont de méchantes
affaires , demeurent fouvent
des dix années , & quelquefois
mefme toute leur vie, prifonniers
de l'Inquifition . Il y en a
dix Tribunaux en Espagne , fçavoir
à Tolede, Grenade, Seville ,
Cordouë , Murcia , Guenca , Logroño,
Lerena, Valladolid, & par
deffus tous ceux -là , il y a le Souverain
qui eft à Madrid. C'eſt de
ce qui a efté fait par ce dernier
que je prétens vous entretenir.
La refolution ayant efté prife de
H iij
176
MERCURE
faire un Auto d'Inquificion , c'eſt à
dire de punir publiquement , &
avec toutes les Ceremonies requifes
, ceux qu'elle avoit condamnez,
on éleva dans la grande
Place un Theatre d'environ neuf
à dix pieds de hauteur. Il eftoit
large de quatre- vingts,& appuyé
contre le Baftiment des Religieufes
de S. Pierre . Le devant
dece Theatre regardoit la Place,
& il eftoit fermé à droit & à gauche
par une montée de trente
degrez. Plus haut , & contre le
Baftiment , eftoit attaché le Balcon
du Roy , & ceux de toute la
Cour , à cofté , ou au deflus. Les
degrez eftoient tous tapiffez d'un
cofté depuis le bas jufqu'en haut,
avec un grand Dais & un Siege
magnifique pour l'Inquifiteur
General. Entre le Balcon
du Roy & la diſtance de
ces
1
GALANT 177
ces degrez , il y avoit un Autel
dans le milieu, orné de fix Chandeliers.
L'autre cofté des degrez
n'eftoit point du tout tapiffé ,
comme eftant l'endroit ou l'on
devoit faire affeoir les Juifs que
l'on avoit condamnez . Dans le
milicu , entre ces degrez & le
Balcon de fa Majefté , eftoient
rois Chaires à prefider pour lire
la Sentence des Criminels. Le
Peuple eftant accouru en foule
pour eftre témoin de cette Cerémonie
, on la commença le Samedy
29,
de Juin, jour de S. Pierre
, par une Proceffion qui fortit
de l'Inquifition fur les cinq heures
du foir . Les Rues où elle pafla ,
& la grande Place mefme , eftoient
toutes tapiffées , comme
dans le Jour le plus folemnel..
D'abord parut une Compagnie
d'environ trois cens Charbon-
Hv
178 MERCURE
2
niers , habilliez le plus proprement
qu'ils pûrent . Ils portoient
Moufquets , Piques , Halebardes
, & marchoient cinq à cinq
pour faire écarter la foule. On
voyoit enſuite l'Etendart de l'Inquifiteur
, porté par le Duc de
Medina Celi, Favory & Premier
Miniftre du Roy. Il eftoit fuivy
de tous les Seigneurs de la Cour ,
derriere lefquels tous les Religieux
de la Ville , les Enfans trouvez
, & autres , alloient deux à
deux , & enfuite dans le meſme
ordre, plus de cinq à fix cens Officiers
de l'Inquifition , auffi parez
qu'ils auroient pû l'eftre pour
quelque Entrée du plus grand
éclat .Apres eux marchoient deux
Inquifiteurs portant chacun une
grande Croix, l'une verte, & l'autre
blanche ; & une Compagnie
de Soldats veftus de noir & de
blanc
GALANT. 179
blanc pour marques de deüil, fermoit
cette grande Marche . Pendant
que la Proceffion paffa , toutes
les Cloches fonnerent comme
au jour des Morts , fans qu'un
fi lugubre fon empefchaft les fanfares
des Trompetes qui fe faifoient
entendre en divers endroits.
On pritfa route devant le
Palais du Roy , pour arriver à la
Place , où l'on mic la Croix verte
fur l'Autel que l'on avoit preparé.
Elle marquoit l'efperance
pour la converfion des Condamnez.
On alla de là hors la Ville;
& la Croix blanche, qui fignifioit
le châtiment , fut mife au lieu
defigné pour le Bucher. Dés cette
nuit , les Jacobins , comme
eftant premiers . Inquifiteurs,
s'emparerent du Theatre , & y
dirent Matines. Les Meſſes Y
Aurent commencées à minuit,
ainfi
180 MERCURE
ainfi
que dans toutes les Eglifes
de Madrid ; & à fept heures précifes
du matin , le Roy s'eftant
rendu àfon Balcon avec les deux
Reynes , la feconde Proceffion
commença d'entrer dans la Place.
Elle dura trois heures & demie
à paffer . Il y en avoit une
partie à pied , une partie à cheval
, & le refte en mule. C'eftoit
toute la Juftice ordinaire , celle
de l'Inquifition , plufieurs Seigneurs,
& les Criminels. L'Inquifiteur
General , le Prefident de
Caftille , & le Marquis de Lova
Protecteur de l'Inquifition , marchoient
les derniers. Les Charboniers
étoient à la tête de la Pro.
ceffion comme le jour precedent,
& apres eux , trente deux Statuës
de Juifs morts ou fugitifs , condamnez
à.eſtre brûlez , avec les
os des Morts mis dans des petites
GALANT. 181
tes Caffetes . Soixante & fept
Criminels , tant Hommes que
Femmes , Juifs , Sorciers , ou Hypocrites
, fuivoient ces Statuës,
les uns condamnez au foüet , &
les autres à une penitence de
ſept ans . Enſuite venoient l'un
apres l'autre, avec quatre Confeffeurs
chacun , & deux Sergens
de l'Inquifition , fept Femmes &
quinze Hommes condamnez à
eftre brûlez vifs. Le tout eftant
arrivé fur le Theatre , l'on y commença
la Meffe à onze heures ,
& apres qu'on eut chanté l'Evangile
, le Roy prefta ferment
à l'Inquifiteur , qui luy fit promettre
qu'il ne fe mefleroit jamais
de l'Inquifition ; apres
quoy les Sentences de chaque
Juif furent leuës. La Meffe qui
commença & acheva la Cerémonie
dura jufqu'à neuf
heures
182 MERCURE
heures & demie du foir.Dés qu'el
le fut dite , on remit les Juifs entre
les mains de la Juftice ordinaire
, pour executer la Sentence
, avec ordre , pour ceux qui
renonceroient à la Loy Juifve , de
les étrangler avant que de les
jetter au feu . La Reyne fit donner
grace à une Femme qui s'étant
convertie, marquoit un grad
repentir de fes erreurs . On la remena
à l'Inquifition , & les vingt
& un autres furent conduits au
Bucher avec des Flambeaux , &
fur des Afnes. Ils y arriverententre
onze heures & minuit; & une
heure apres , toutes les Exhortations
eftant faites , quatorze
qui fe convertirent furent étran
glez , & on brûla vifs fix Hommes
& une Femme, qui voulurent
mourir Juifs dans la Loy de Moïfe.
Il y en eut deux ou trois qui ſe
jette
GALAN T. 183
jetterent eux - mefmes dans le
feu , & qui y demeurerent fans
branler avec une conftance merveilleufe
. Comme on ne faifoit
que
leur attacher les mains derriere
le dos avec des cordes , &
qu'on les jettoit enfuite dans le
Bucher avec leurs habits ; les autres,
à qui les cordes brûlées laifferent
incontinent les mains libres
, fe debatoient dans le feu ,
& en fortirent jufques à trois fois .
Le lendemain, cette Fefte fe conclud
par le châtiment de ceux
qui avoient efté condamnez au
foüet. On fera furpris que des
Criminels paroiffent devant leur
Roy fans obtenir la grace , puis
qu'en France ils feroient fauvez
par la veuë de leur Souverain .
Vous voyez par là combient les
deux Nations font opposées. La
Juifve , à qui la Reyne fit pardon
184
MERCURE
*
donner , accuſa plus de dix - huit
Familles qu'on arreſta auffitoft,
& que
l'on a fait mener dans les
Prifons de Valladolid & de Tolede
, où l'on doit faire la meſme
juſtice.
Le Roy , un peu avant fon depart
de Fontainebleau , reçeut
tres favorablemenr un Livre intitulé,
La fama gelofa della Fortuna
, que fon Autheur il Signor
Gregorio Leti eut l'honneur de luy
preſenter devant plufieurs Seigneurs
de la Cour . C'eft un Panegyrique
fort étendu ſur la naiffance
, la vie , les actions , le gouvernement
, & les victoires de ce
Prince, das lequel il nous fait voir
avec autant d'éloquence que d'ef
prit, que jamais Persōne n'a mieux
merité que LOUIS LE GRAND ,
les noms d'Invincible parmy les
Guerriers , de Héros parmy les
Céfars,
GALANT. 185
Céfars,d'Augufte parmy les Monarques
, & de Prudent parmy
les Politiques.Cet Autheur, cele
bre par plufieurs Ouvrages qu'il
a déja donnez au Public , avec
un applaudiffement general, fçavoir,
la Vita di Sifto VlItinerario
della Corte di Roma, la Vita di Filippo
II. è Italia regnante , a com.
merce avec les plus illuftres Perfonnes
de l'Europe , qui ont pour
luy une eftime particuliere.
Ces jours paflez , Monfieur le
Comte d'Alegre épousa Mademoiſelle
du Frefnoy , Fille aînée
de Monfieur du Freſnoy , Premier
Commis de Monfieur le
Marquis de Louvois . C'eſt un
jeune Gentilhomme des mieux
faits , & des plus accomplis, dont
l'efprit aisé, & mefme la prudence
avancée , ne furprennent pas
moins que fon grand air & fa
bonne
186 MERCURE
bonne mine. Il eft Fils aîné de
Meffire Claude d'Alegre , Chevalier
, Marquis de Beauvoir , Seigneur
de Servant , Saugieres , la
Peroufe , & Durignac , Seigneur
Comte de la Crete, Vaux, Marfigny
, & S.Defiré, Grand Senéchal
d'Auvergne , Capitaine,
Gouverneur , & Bailly de Montagne
lez Combrailles; & de Dame
Marie de Ligondez . La Maifon
d'Alegre eft une des plus nobles
& des plus anciennes du
Royaume. Celle de Ligondezieft
auffi tres-noble.La Mariée eft belle
& bien faite,a la taille riche &
dégagée, les yeux vifs, & l'efprit
folide & délicat tout enfemble.
En un mot on peut dire qu'elle
eft le Portrait de Madame du
Freſnoy fa Mere , qui eft Dame
du Lit de la Reyne, & une des plus
belles Perfonnes de France .Pour
M.
GALANT. 187
@
M.du Freſnoy, ſes grandes lumieres
dans les Affaires,une facilité,
une vigueur , & une application
admirable , jointes à une experience
cófommée, le diftinguent
avantageuſement ; & le talent
qu'il a de fe faire des Amis par
fon humeur officieufe & obli-.
geante , n'eft pas une des moindres
qualitez de celles qui le font
eftimer par tout , comme un parfaitement
honnefte Homme .
Vous avez pû remarquer dans
les Traitez d'Enigmes que je
vous ay envoyez en divers temps ,
combien l'application qu'on fe
donnoit autrefois pour les expliquer,
étoit recommandable chez
les Anciens , & que les Roys &
les Princes tenoient à gloire d'en
venir à bout . Les Peres Jefuites
qui n'epargnent rien pour inftruire
la Jeuneffe noblemet, luy à
donné
188 MER CURE
donné depuis longtemps le même
exercice.C'est pour cela qu'ils
font expoſer tous les ans trois
grands Tableaux au Public par
trois de leurs Ecoliers. Chacun a
la liberté de les examiner pendant
tout un jour , & le lendemain
il fe fait une Aflemblée de Perfonnes
de qualité , en prefence
de laquelle ceux qui croyent
avoir trouvé le vray fens de ces
Enigmes , font paroiftrela vivacité
de leur efprit. La Ceremonie
dont je vous parle a efté faite
depuis un mois au College de
Clermont Les trois Tableaux furent
expoſez le 6. de Juin , & on
en fit l'Explication le jour fuivant.
Le premier qui étoit du S
Coypel le jeune,fameux dêja par
plufieurs Ouvrages , quoy que
dans un âge tres- peu avancé, réprefentoit
l'Hymenée , montrant
Mon
GALANT. 189
Monfeigneur le Dauphin à Madame
la Dauphine . On expliqua
cette Enigme fur la Couronne.
Le vray fens étoit l'Anneau . Le
Lils de Monfieur de Champigny-
Saron , Confeiller au Parlement,
la donnoit. Il déclama d'un air libre
, & avec beaucoup d'agrément
& de preſence d'efprit .
La feconde Enigme étoit un
Mars , qui montroit à Enée les
Armes que Venus luy apportoit.
L'Epée étoile vray Mot, & elle
fut expliquée fnr l'Ecuffon. Le
Fils de Monfieur Amelotte de
Chaillou Maître des Requeftes ,
qui la donnoit , l'expliquà d'une
maniere tres- fine & fpirituelle.
Le Tableau avoit efté peint par
le Sieur le Blond .
Le Portrait de Madame la
Dauphine avec fes Armes au
haut , & fes Chifres dans le bas,
faifoit
1.90
MERCURE
faifoit le fujet de la troifiéme .
Ce Portrait eftoit porté par Mercure,
accompagné de quantité de
petit Genies , & prefenté à Monfeigneur
le Dauphin . Mr le Duc
de Bourbon l'expliqua fur le Miroir
en preſence de fon Alteffe
Sereniffime Madame la Ducheffe
fa Mere, & de Mademoiſelle de
Bourbon fa Soeur . Il parla avec
beaucoup de
grace & de liberté.
Toute l'Affemblée l'admira , & il
fut aisé de connoître ce qu'il étoit
àl'air noble qu'il fit paroître dans:
tout ce qu'il dit . Ce jeune Prince
finit par l'Eloge de Madame la
Dauphine , qu'il propofa comme
un Miroir de merite & de vertu .
Celuy qui donnoit l'Enigme étoit
un Fils de Mr Robert , Procureur
du Roy au Chaftelet.ll en donna
l'explication d'une maniere fort
agreable, & découvrit que le verita
GALANT. 191
ritable mot eftoit la Lettre. Le
Sieur Chapellé avoit peint le
Tableau.
Le 25.du mefme mois on fit au
mefme College une autre Expli-,
cation de quatre plus petites Enigmes.
Ceux qui les avoient données,
eftoient Mr l'Abbé de Meſme
, Fils du Preſident de ce nom ,
& les Fils de Meffieurs de Maubranche
, Lieutenant General de
Bourges ; Rosée , Premier Commis
de Mr Defmaretz ; & de Lagny,
Fermier General. Un tres grand
nombre de perſonnes de qualité
eut leplaifir d'entendre les divers
Sens qu'on leur appliqua . Parmy
les Enfans qui fe diftinguerent en
les expliquant,on remarqua particulierement
Monfieur le Prince
de Naffau , M. l'Abbé de Maiſons,
Meffieurs les Marquis d'Illiers,
d'Entragues , de la Valliere , de
Broglio,
192
MERCURE
Broglio, de Caderouffe , Bertillat,
l'Abbé de Givry, Coffe de Briffac,
de S. Comteft,Turgot, Briçonnet ,
de Mirmont, de Billy , Prutcarret ,
de Machaut , & de Jonquieres.
Mais ce qui furprit toute l'Aflemblée,
ce fut le petit Chevalier de
Meſme , qui n'ayant encor que
quatre ans , expliqua l'Enigme de
l'Abbé fon Frere, le plus joliment
du monde.
Le Gouvernement de Gravelines
a efté donné à Mr de Boquemare,
Capitaine aux Gardes.C'eſt
un des plus braves & des plus
honneftes Hommes de France, &
qui s'eft toûjours fait le plus d'Amis.
Il eft Jumeau de M¹ de Boquemare
, Prefident aux Requeftes
du Palais . M¹ de Boquemare
leur Pere avoit poffedé cette même
Charge. Ils font d'une des
plus illuftres Familles de Norman.
die
GALAN T. 193
die. Feu Monfieur le Comte de
Claire , de la Maiſon Fontaine-
Martel, Chevalier de l'Ordre , &
Capitaine des Gardes de S. A. R.
avoit épousé leur Soeur . Mr d'Ozembray,
Frere de leur Pere, étoit
Prefident à Mortier au Parlement
de Paris. Il y a eu un Premier
Prefident de cette Maifon dans
le meſme Parlement . Madame
leur Mere eftoit de celle de Servient
Montigny , & avoit deux
Soeurs , l'une mariée à Monfieur
le Duc de S. Aignan , & l'autre
à Monfieur de la Frete.
Le Roy a auffi gratifié Monfieur
de Perfan d'une Enfeigne des
Gardes du Corps , où
auparavant
il eftoit Exempt. Il eft Fils de l'illuftre
Marquis de Perfan , dont la
valeur eft connuë. Monfieur le
Marefchal de Lhofpital , mort
Gouverneur de Paris , eftoit fon
Juillet 1680.
I
194
MERCURE
Oncle. Il eft de la Maiſon de Vau
tedart , originaire de Rome , &
tres proche Parent de celles de
Levy & de Vitry . Feue Madame
de Perfan fa Mere eftoit de la
Famille des Berulles , & Soeur du
dernier mort.
Monfieur l'Abbé Meliand a
efté facré Evefque de Gap dans
l'Eglife des Minimes de la Place
Royale , par Mr l'Archevefque
d'Alby. Meffieurs les Evefques de
Bayeux & d'Heliopolis , eftoient
des deux Affiftans. Les autres qui
fe trouverent à cette Ceremonie,
furent placez dans des Fauteuils
de velours rouge , garnis d'une
frange d'or. C'eftoient Mr l'Archevefque
de Poitiers , Meffieurs
les Evelques de Coutance,de Lizieux
, d'Avranche, de Cifteron ,
d'Ufés, d'Auxerre , de Carcaffonne,&
Monfieur le Coadjuteur de
Rouen .
GALANT.
195
Rouen. Le nouveau Prelat les regala
tous fplendidement au for
tir de là
Vous avez fçeu que Madame
de Fontange avoit eſté nommée
Abbeffe de Chelles.Le bruit s'étant
répandu qu'elle y devoit arriver
, accompagnée de Madame
la Ducheffe de Fontange fa Soeur,
le Vendredy 12. de ce mois , une
Compagnie d'environ cinq cens
Hommes , tous en bon ordre , &
dans une grande propreté , partit
de Chelles, & l'ayant rencontrée
à une lieuë , luy fervit d'efcorte
pour l'y amener Monfieur le Bailly
l'attendoit à la Porte de la Ville,
où il la complimenta à la teſte
de fes Officiers. Le Pere Viſiteur
de l'Abbaye de S.Germain de Paris,
Grand Vicaire de M'l'Arche.
vefque , la receut à la premiere
Porte de l'Abbaye, avec la Com-
I ij
196 MERCURE
munauté des Religieux de fon
Ordre qui font à Chelles ; & à
celle du Convent eftoient toutes
les Religieufes, ayant leur Grand
Prieuré à leur tefte . La joye qu'el
les témoignerent paffa de beaucoup
celle que marquoient le car
rillon de toutes les Cloches , &
les décharges de la Soldatefque.
Le Peuple eftant accouru en fou
de , cette illuftre Abbeffe fit diftribuer
une fomme confiderable
par fon Intendant à ceux qui
en avoient le plus de befoin.Cette
generofité luy attira les acclamations
de toute la Ville , comme
fes honneftetez luý gagnerent
dés l'abord les cours de tout
le Convent. Le lendemain on
luy rendit de fort grands honneurs
; & le Dimanche il y eût
une Fefte folemnelle qui fe fait
tous les ans dans ce Monaftere,
pour
GALANT. 197
pour les Reliques que plufieurs-
Reynes y ont données , dans les
plus belles Chaffes qu'on ait jamais
veuës . La grand' Meffe fut.
chantée le matin, avec toutes les >
cerêmonies qui fe peuvent pratiquer.
L'aprefdînée , Monfieur
l'Abbé de la Roque , qui fait les
Journal des Sçavans , prefcha , &
mefla d'une maniere fi fine & fi
eloquente , ce qu'il dit fur l'en--
trée de cette nouvelle Abbeffe ,:
avec les Palmes qu'avoient meritées
les Saints dont ce jour - là
on honoroit la memoire, qu'il fut
admiré de tous ceux qui l'entendirent.
Apres le Salut , toute la
Soldatefque de la Ville parut fous
les Armes dans l'Abbaye , fit fa
décharge ; & le tout finit fur les
dix heures du foir , par un grand
nombre de Boëtes que l'on tira.
La Dignité de Sacrifte dans
I iij
198 MERCURE
l'Eglife Metropolitaine de S. André
de Bordeaux ayant vacqué
depuis quelques jours, le Roy en
a gratifié Monfieur l'Abbé Bardin
, Principal du College de
Guyenne de la mefme Ville .
La juftice que Sa Majefté a rendue
par là au merite de cet Abbé,
a donné beaucoup de joye , fa
conduite & fes manieres honneftes
luy ayant fait acquerie
l'eftime de tout ce qu'il y a de
Perfonnes de qualité dans cette
Province. Le College de Guyen+
ne, dont je vous ay marqué qu'il
eft Principal , fleuriffoit il y a
plus de treize ou quatorze cens
ans. Le fameux Aufone , qui vis
voit dans le quatrième Siecle , y
enfeigna la Rétorique , avec tant
de reputation , qu'apres avoir
efté Precepteur de l'éloquent
S. Paulin Evefque de Nole , il fur
appellé
GALANT. 199
pres
appellé à Rome par Valantinian
I pour tenir la mefme place aude
Gratian & de Valentinian
II. qui ont efté enfuite Empereurs.
Ce College s'eft toûjours
foûtenu par le merite de ceux
qui en ont eu la direction , mais
particulierement
fous François I.
quia fait revivre les Sciences &
les belles Lettres dans le Royau →
me. André Govea en fut faic
alors le Principal.Bukanan
y donnoit
des Leçons dans le mefme
temps. Ils furent fuivis de Muret,
de Gelida , de Vinct , de Balfour
,( en faveur de qui Meffire
François de Candale , Evefque
d'Aire , fonda une Chaire pour
montrer les Matématiques
) & de
plufieurs autres tres - grands Perfonnages
; ce qui a continué jufques
à préfent ; en forte qu'il
n'y a point de College plus con-
I iiij
200 MERCURE
fiderable en France , foit pour la.
capacité des Profeffeurs , foit
pour le grand nombre des Ecoliers
qui s'y rendent de toutes parts.
M' Braffier , & le Pere Suarés de
l'Ordre des Carmes , fait Evéque .
du grand Caire en 1636. y ont
auffi enfeigné avec éclat.
Je vous envoye une feconde.
Chanfon . Elle eft de M' Daniel ,.
Neveu de Monfieur de Bacilly.
AIR NOUVEAU
A
H , Printemps , vos douceurs
Ne font plaifirs qu'aux Fleurs.:
Depuis vostre retour ma douleur eft
sextréme.
Tircis a quitté ce fejour ,
Te ne vois plus l'objet que j'aime,
Et cependant je fens augmenter
mon amour.
Ah, Printemps, vos douceurs
Ne font plaifir qu'aux Fleurs.
Ie
GALANT. 201
le voyois chaque jour d'une ardeur
mutuelle
Ce Bergerfenfible à fon tour ,
Répondre à mon amour fidelle ,
Maisje ne le vois plus depuis vôtre
retour.
Ah, Printemps , vos douceurs
Ne font plaifirs qu'aux Fleurs.
Le Madrigal que j'adjoûte a
efté fait pour Madame la Marquile
de Mirepoix , par Monfieur de
Vaumoriere, dont je vous ay par
lé dans d'autres Lettres. C'eſt
luy qui nous a donné les cinq
derniers Volumes de Faramond,
& plufieurs Ouvrages galans, entr'autres
Diane de France , & depuis
peu Adelaide de Champagne,
qui eft une Hiftoire tres bien
écrite , & dont les Incidens font
fort agreables.
I V
202 MERCURE
MADRIGAL.
Q
Vand je vous dis que j'admire
✨ Les charmes de vôtre efprit ,
Belle Iris , mon coeur foûpire.
Il murmure de dépit ;
Il vent mais mes yeuxont dit -
Ce qu'il veut me faire dire.
Je viens aux Enigmes du dernier
Mois. Ceux qui ont expliqué
la premiere fur l'Air , qui eft fon
vray met , font Meffieurs l'Abbé
Martin ; Dargent , Avocat en
Parlement ; Beauvaler , de Rouen,
De la Rouliere- Chebrou ; De
Couvrais , Avocat au Parlement
de Rennes ; Mefdemoifelles Bru
nart , de Châlons en Champa
gne ; De Longpré , du Fauxbourg
S. Victor ; Du Frefne , du
Quartier des Carmes ; Tamirifte,
de
GALANT. 203
de la Rue de la Cerifaye ; L'Amante
Angloife , & la Parfaite
de Jargeau.
En Vers , Meffieurs l'Abbé
Yvonnet , Chanoine à Blois ; Le
Grand, Abbé de Meauxs D'Ambreville
, de Lifieux ; Rault , de
Rouen , I.F.du Quartier du Louvre
, F. Ha... du Menil, de Chambrais
en Normandie , P. C. F'Enjoué
, d'Orleans La Lorraine qui
n'eft plus Eſpagnolete ; La Blondine
Guerin , & une des Mufes
de Montafnel.
La meſme Enigme a encor efte
expliquée fur le Temps , la Chaleur,
& un Atome.
La Table, qui eft levray Mot de
la feconde , a cfté trouvée par
Meffieurs Berrier , Maiftre de la
Pofte de Beauvais ; De Montaigu
, de Troyes ; & l'Amant prefque
heureux de Tours.
Meffieurs
204
MERCURE
Meffieurs les Chevalier Blondel;
Gautier, Seigneur du Tronu
chay lez Tonnerre ; Denys , Curé
de la Mothe cn Blezy ; & le
Controlleur des Mufes de Montafnel
en Baffe Normandie , en
ont envoyé des Explications en
Vers. Le Plat , le Baẞin à mettre
Les Viandes , la Bourfe , la Main,
Le Fauteuil , & l'Eau , font les
autres fens qu'on luy a donnez.
6.
f
Il me refte à vous nommer ›
ceux qui ont trouvé le vray Motr
de Baner& de l'autre. Ce font
Meffieurs Gardien Secretaire du
Roy;De Boiffimo C.D.C. Du Fay,
de Rouen , Beffin Lieutenantde
Clamecy en Nivernois ; De la
Ville -aux-Butes , de Troyes ; De
la Ferriere , Lyonnois ; Mefdemoifelles
Marie- Anne d'Argences
; Manette Ragnault ; L'Amy
M
du
1
GALANT..
205
du Solitaire de Nantouillet , Le
Breft , Rue Montmartre; & L'Amant
muet, de Laon ; Le Chevalier
Fredin ; Le Solitaire de Fontainebleau
; Le Gafcon de la Rue
S. Honoré , Les trois Soeurs de la
Ruë d'Orleans ; La Belle Drion;
La Bergere Amarillis , d'Orleans;
La Picarde en Poitou ; L'Amant
fans reproche , de Lyon , & le
Sérieux fans Critique , de Geneve.
Du Jarrot de Marſeille , Mademoiſelle
de Saint Prieft .
En Vers, Monfieur Buret de
F'Epinay , de Vitré ; C. Hutuge,
d'Orleans ; Millot , de Marfeille ;
D. C. & D. T. Alcidor, du Havre
de Grace ; L'Hermite de Sacey
, pres Pontorfón ; & la jeune
Acidalie,de Troyes.
Monfieur d'Ambreville , de
Lyfieux , a fait la premiere des
deux nouvelles Enigmes que je
Vous
206 MERCURE
.
vous envoye. La feconde eft de
l'Anonime d'Alais.
ENIGM E.
M
A naiffance & ma vie ont
un étrangefort ;
Pour m'expofer aux coups , mon Pere
m'en accable
Au fortir defes mains , je fuis fi
miferable,
3
Qu'on me mene affroter la Mort.
୧୯ : ୧୬
Je fuis toujours à qui me porte
De noftre Grand LOVIS unpréfent
glorieux.
Ie ne fers jamais fans efcorte,
Ny mes deux oreilles fans yeux,
୧୯: ୨୭
Mafigure eft affez commune;
Chenous & che les Etrangers
Elle eft comme une Demy - Lune.
Qu'on ne doit emporter qu'apres
mille dangers,
Ma
GALANT.
207
660039
Ma matiere fouvent n'eftant pas
pretienfe,
L'on la reveft d'un habit d'or;
Mais l'Avare la laiffe encor
D'un cofté toute nuë &gueuſe.
迎安
le cours des premiers aux hazards;
I'y fais marcher les plus timides,
Et diftinguer les Intrépides
2
Dans lefanglant mêtier de Mars.
26432
Quoy queje nefois pas de galante
nature,
Que je fréquente moins le Bal , que
les combats ;
Cependantje ne laiffe pas
De porter une Garniture.
D'un bon Valet je fais un Maître,
Pour telje le fais reconnoiftre
Avec grand bruit & grand éclat
Et de tous mes Amans l'ambitieufe
envie
Se
208 MERCURE
Se voit alors par moy finie,
Car je termine leur debat
En belle & bonne Compagnie.
Lors que l'on est d'accord,je deviens
moins utile;
Aux confins du Royaume auffitoft
l'on m'exile ;
Des plaifirs bien parfaits i'y deviens
le tombeau ,
Carjefuis tres-fouvent unfipeſant
fardeau,
Qu'avecque moy l'on dort d'unfommeitpeu
tranquille.
AUTRE ENIGME .
JE
VA
E vay vifte, & je vay toûjours,
enetrouve rien qui m'arrête;
La pluye , le vent , la tempefte,
S'oppoferoient en vain à mon rapide
cours.
l'ofte &je donne des richeſſes.
GALANT. 209
le renverse des Fortereffes ,
Et mets l'intelligence entre les Ene
nemis
Que l'on defefperoit de voir jamais
unis.
C6639
Contre fes Creanciers tel mon fecours
implore,
Quife verroit perfecuté,
Si
par
bonheur
pour luy je n'avois
acquité
Ce qu'il leur doit encore.
Le vin ne pouvoit eftre plus.
naturellement reprefenté que
par ce qui eft peint dans l'Enigme
de Bacchus. Ce petit Dieu
entre les bras d'une Nymphe, fi .
gure cette agreable Liqueur enfermée
dans le Tonneau , Les
mammelles de cette Nymphe sot
l'ouverture par où le Vin coule,
Ses Compagnes qui l'environnent,
210 MERCURE
1
nent , font les autres Tonneaux ·
pleins de Vin qui font autour de
celuy qui eft en perce . La Caverne
où les Nymphes font cachées,
eft la Cave où l'on defcend
les Tonneaux . La jeune Acidalie
de Troyes a fait agreablement
entrer les vrais Mots des trois
Enigmes dans ces quatre Vers.
Bien fort voudrois , Seigneur Mercure,
Que vous miffiez fouvent en frais,
Bel Air,bonne Table , & Vin frais!
Iamais ne vis plus joyeuse avans
ture.
Ceux qui ont expliqué cette
mefme Enigme fur le vin , font
Monfieur le Chevalier Blondel ,
Monfieur Raula de Rouen , la
Lorraine qui n'eft plus Eſpagnolete
, la Blondine Guerin , &
le
DE
IYON
ALLE
Bellerophon Enigme.
GALANT. 211
>
le Sérieux fans Critique , de
Geneve . Meffieurs de Boiffimon
C. D. C. & J. F. Jarres du Quartier
du Louvre qui ont crû
qu'elle marquoit la Seve & belle
esperance de Vin ou le Sep de
Vigne , en ont auffi en quelque
façon trouvé le vray fens. On l'a
encor expliquée fur le Vipere , le
Mielle Tour & les Heures,
dre à fept teftes.
>
l'Hy-
Bellerophon monté ſur Pégaze,
& combattant la Chimere , eft
une nouvelle Enigme en figure
fur laquelle vous etes priée de
jetter les yeux.
La Cour , dans les derniers
jours quelle a paffez à Fontainebleau
, a continué de prendre les
mefmes divertiffemens qu'elle y
avoit pris pendant tout le mois
de Juin. On a fait diverfes Chaffes
212 MERCURE
fes. Les unes ont eſté des Parties
galantes avec les Dames , & les
autres des Parties de vigueur, où
l'on fe faifoit un plaifir de la fatigue.
Voicy ce qui arriva d'une de
ces Chaffes fur la fin de l'autre
Mois .Un Loup d'une groffeur extraordinaire
, ayant efté pourfuivy
par les Chiens du Roy , vint
tout furieux vers les Bois de
Dannemois aupres de Courance .
Deux Païfans ſe trouvant àfaiencontre
, il fe jetta fur l'un d'eux .
L'autre pour fauver fon Compagnon,
prit le Loup par le gofier &
par une pate. Le premier eftant
dégagé,faifit le Loup par d'autres
endroits. Ils furent mordus tous
deux,& tâcherent inutilement de
luy couper le col avec leurs couteaux.
En mefme temps , un Gentilhomme
du voisinage , appellé
Monfieur de Biffemont , fut
attiré
GALANT. 213
attiré par fes Chiens au lieu du
combat. Il cria aux Païfans de
lâcher le Loup. La crainte qu'ils
eurent qu'il ne s'échapaft , les fit
s'obftiner à le tenir , & enfin le
Gentilhomme qui eftoit adroit,
tourna fon Fufil fijuftement,qu'il
tua le Loup entre leurs mains.
Les playes que fes morfures leur
avoient faites , n'eftoient pas
confiderables , & on les en euſt
aifement guéris , fans une espece
de rage qui les attaqua , & dont
ils moururent en fort peu de
jours . Le Curé du Licu préfenta
leurs Veuves à la Cour , quand
elle quitta Fontainebleaux , & le
Roy leur donna des marques de
la compaffion qu'il a pour les
Malheureux .
Les Divertiffemens les plus
ordinaires , outre la Chaffe , ont
efté les Promenades , tantoft fur
le
214
MERCURE
le Canal , tantoft en Carroffe autour
du mefme Canal , & fouvent
plus loin , quand le temps le permettoit:
Ces Promenades étoient
prefque toûjours accompagnées
de Collations. Je vous dirois , magnifiques
, fi vous ignoriez ce
qu'eft la Cour de Lours LE
GRAND.Chaque Comédie qu'on
y a repreſentée , a eu des Entr'-
actes de Mufique , où Mademoifelle
Rebel s'eft fait admirer dans
les beaux Airsqu'elle y a chantez.
Je vous ay déja parlé de la Pefche
, à laquelle Monſeigneur &
Madame la Dauphine fe font
fouvent divertis . Cette Princeffe
prenant un jour cette forte
de plaifir , une Païfane des
environs , accouruë pour la voir
avec beaucoup d'autres , dit affez
haut , Qu'elle n'avoit que faire de
pefcher , & qu'elle avoit tout pris,
puis
GALANT.
#215
puis qu'elle avoit pris le Dauphin.
Ces Paroles furent raportées à
Madame la Dauphine , qui luy
fit connoiftre par fes liberalitez,
combien elle aime tout ce qui eft
dit avec efprit.
THROOM
130
Le Lundy 8. le Roypartit de
Fontainebleau
. Il s'arrefta à Verfailles
, où Monfieur
Bontemps3 *
avoit fait préparer trois Tables .
Celle de Sa Majesté eftoit de 22 .
Couverts . On y fervit un Ambigu
, dans des Baffins d'Allemagne
de vermeil doré & cizelez.
C'eft le premier Service qu'on
ait encor fait de cette maniere.
Le Roy en fut fort content ,
eftant party de Verfailles
fur les
dix heures du foir , il alla coucher
à S. Germain à la clarté des
Flambeaux . Le 10. les Députez
qui compofent
l'Affemblée
generale
du Clergé , furent con-
&
duits
216 MERCURE
duits le matin à l'Audience рак
-Monficur de Saintot Maiftre des
Cerémonies. Monfieur le Marquis
de Segnelay Secretaire d'Etat
, les préfenta , & Monfieur
l'Evefque d'Auxerre porta la pa
role . If s'étendit fur les affaires de
la Religion, L'aprefdînée ils eurent
leur Audience de congé , &
remercierent le Roy des Edits
qu'il avoit fait publier cotre ceux,
qui cftant nez Catholiques , paffoient
par feduction dans le party
des Prétendus Reformez . Ce fut
Monfieur le Coadjuteur d'Arles.
qui parla. Vous fçavez, Madame,
que cette Affemblée eft finie.On
a admiré fa promptitude à terminer
les affaires. Il eft certain qu'en
un feul matin elle a arrefté des
Comptes , qu'autrefois on avoit
peine à vuider en- deux Mois entiers
. Mais que ne peut point l'éxemple
GALANT. 217
xemple du plus vigilant de tous
le's Roys?
Le Jeudy r. de Pere Jofeph-
Ximenez Samaniego, General de
FOrdre de S. François , fut mené
à l'Audience , ainfi que Meffire
Antoine Payn de la Jaffe , Abbé
General de l'Ordre de S. Antoine
, dont le Chef eft en Dauphiné
dans le Dioceſe de Vienne.
Cet Abbé fut tres - bien reçeu
du Roy , & enfuite , de la Reyne,
de Monfeigneur , & de Madame
la Dauphine. Monfieur Colbert
de Croiffy le prefenta. Les
Complimens qu'il leur fit furent
admirez , & firent dire à tout
l'Auditoire , qu'on ne pouvoit
mieux penfer , ny mieux s'expliquer.
Il eftoit accompagné du Pere
de Maulevrier - Langeron , Supérieur
de S. Antoine de Paris,
& Frere de Monfieur l'Abbé de
Juillet 1680 . K
218 MERCURE
Maulevrier , que je vous ay déja
dit n'eftre point Fils de Madame
la Marquife de Langeron ,
mais fon Parent. Cette Dame,
qui eft Veuve de Monfieur le
Marquis de Langeron , mort Premier
Gentilhomme de Son Alteffe
Sereniffime , & Eleu de la
Nobleffe de Bourgogne , cft Mere
de Madame l'Abbeffe de Noftre
Dame de Nevers , & de Mr. le
Marquis de Langeron , Capitaine
d'un Vaiffeau de Sa Majefté ,
où il fert depuis fept ans , avec
grande réputation fur l'une & fur
l'autre Mer. Il entra le premier
dans Meffine a vec Monfieur de.
Valbelle , prit le S. Pierre , Vaiffeau
de foixante Pieces de Canon
, fur les Espagnols ; fut de.
puté par Monfieur de Vivonne
pour porter au Roy les
nouvelles de la victoire de Palerme,
*
GALANT. 219
lerme , & commandé pour la
Peſche de ce que nous perdîmes
au naufrage de l'ifle des Oyfeaux.
Quant à Monfieur l'Abbé
de Maulevrier , il eſt d'une autre
Branche établie en Bourgogne ,
où elle fe foûtient avec grand
éclar. Son Aîné s'appelle Meffire
François Andrault de Langeron
, Marquis de Maulevrier ,
Comte de Banains & de Chevrieres
, Baron d'Oye , d'Arbay,
& de Bagnaux , cy- devant Ayde
de Camp de Leurs Alteffes Seréniffimes
, Capitaine de Cavalerie
dans Condé , & Meſtre de Camp
du Regiment d'Enguyen qu'il
a commandé les quatre dernieres
Campagnes avec toute
la gloire que peuvent donner les
Armes . Sa premiere Femme étoit
Magdeleine de Bourbon Buf
fet , alliée à tout ce qu'il y a de
Kij
220 MERCURE
confiderable dans le Royaume;
& fa feconde , eft cette vertueufe
& riche Heritiere , fi connuë
fous le nom de Mademoiſelle de
Curé , dont la Mere eft de la Maifon
de S. Vidal , qui appartient de
fort pres à Monfieur le Duc d'Ufés
& aux Maifons de Rochebonne
& d'Alegre. Le fecond Frere de
Monfieur l'Abbé de Maulevrier,
eftoit Monfieur le Chevalier de
Langeron , tué en Candie , où il
commandoit un Vaiffeau , Les
autres font un Jefuite Recteur
de Vefoul en Comté , un Chartreux
, deux de l'Ordre de Saint
Antoine , & un Chevalier de
Malte , qui fait à prefent fes Caravanes.
Les quatre Religieux
ayant efté Comtes de Lyon fucceffivement
, one laissé leur place
à Monfieur l'Abbé de Maulevrier.
Le
GALANT. 221
Le Vendredy 12. la plupart
des Ambaffadeurs , Refidens , &
Envoyez , eftant venus faluër le
Roy avant fon départ pour fon
Voyage de Flandre , Monfieur
l'Abbé Scaglia , Ambaffadeur de
Savoye , luy prefenta Monfieur
le Comte de Verruë fon Neveu .
Sa Majefté le reçeut tres - obligeamment
, & dit à Monfieur
l'Abbé Scaglia , que ce jeune Comte
luy feroit plaifir de demeurer
quelque temps en France , & qu'il
en prendroit à luy en faire en
toutes rencontres. Cet Ambaſfadeur
le mena enfuite chez
la Reyne , chez Monfeigneur,
chez Madame la Dauphine,
& enfin chez tous les Prin
ces & Princeffes. L'accueil
qu'on luy fit par tout , eut lieu
de le fatisfaire . Leurs Alteffes
Sereniffimes , à qui ce jeune Sei- › à
Kiij
222 MERCURE
gneur a l'honneur d'appartenir,
luy donnerent toutes les marques
d'eftime & de confidération
qu'il en pouvoit ſouhaiter.
Feue Madame la Princeffe Char
lote de Montmorency , & feu
Monfieur le Comte de Difimieux
, Pere de Madame la Comteffe
de Verruë , eftoient fortis
des deux Soeurs.
Le mefme jour , Monfieur le
Comte de Morſtein, Grand Tréforier
& Ambaffadeur Extraordinaire
de Pologne , eut fon Audience
de congé . Le merite de
cet Ambaffadeur vous eft connu.
Ila de l'efprit , beaucoup de conduite
; & la maniere dont on l'a
reçeu en cette Cour a fait connoiftre
qu'il y eft fort agreable.
Le Samedy 1 3. Leurs Majeftez,
accompagnées de Monfeigneur
& de Madame la Dauphine ,
par
GALANT. 223
4
partirent de S. Germain , & allerent
coucher à Beauvais . Le Regiment
des Gardes n'ayant point
fuivy , les Moufquetaires font les
fonctions qu'ilauroit faites . Il y a
d'ailleurs de tres - belles Troupes
dans toutes les Villes qui
font marquées pour la route.
Monfieur le Duc de Noailles,
dont je vous ay parlé tant de fois ,
& qui merite fi bien les éloges
que toute la Cour luy donne, eft
Lieutenant General , commandant
la Maifon du Roy pendant
le Voyage , & tient table avec
fa magnificence ordinaire . Monfieur
& Madame partirent le
mefme jour de Paris , pour joindre
Leurs Majeftez , & pafferent
à Pierre-fite , où Monfieur Forcadel
Secretaire du Roy , les régala
d'une fuperbe Collation . &
d'un Concert des mieux enten-
K iiij
224
MERCURE
&
dus. Il eft Pere du Controlleur
General de la Maifon dé
Monfieur.
Le lendemain, le Roy alla coucher
à Beauvais, & y fut reçeu par
Monfieur l'Evefque & Comte de
Beauvais , Pair de France , qui
donna un magnifique Soupé à
une grande partie de la Cour,
Ce Prélat eft party en Pofte le
24. de ce mois pour la Pologne,
où il va en qualité d'Ambafladeur
Extraordinaire,
Le Lundy 15. on alla coucher
à Poix ; & comme le Chateau
de Crevecoeur eft prefque fur
cette route , Monfieur de Manevillere
, à quice Chateau appar-.
tient , eut l'honneur d'y donner
à dîner à Meffieurs les Princes
de Conty & de la Roche -fur-
Yon , & à plufieurs Seigneurs
des plus qualifiez de la Cour, qui
fe
GALANT. 225
fe détacherent de la fuite de leurs
Majeftez. Parmy eux eftoient
Monfieur le Cardinal de Bonzi,
Monfieur le Grand , Monfieur le
Comte de Brionne ; Monfieur le
Prince de Commercy , Meffieurs
les Ducs de Créquy,de Villeroy,
de la Feüillade & de Gefvres,
Monfieur Colbert de Croiffy' ,
Monfieur de Chafteauneuf Secretaire
d'Etat , Monfieur l'Abbé
de Dangeau , Monfieur le Comte
du Pleffis , Meffieurs de Maule
vrier, Cavois , Sanguin, Beuvron ,
Chaftillon , & autres Officiers
principaux de la Maiſon de Monfieur.
Leurs Majeſtez dînerent à
une lieuë de là dans le Village de
Hautepine,fans fortir de Carroffe
, comme Elles ont accoûtumé
de faire dans tous les Voyages.
Le Roy avoit accordé dés Fontainebleau
une Penfionau Fils de
*0
2
K V
226 MERCURE
Monfieur de Manevillete , comme
Avocat de Sa Majesté de
l'ancien Chaſtelet , où il fut reçeu
l'année dérniere , en confequence
de l'agrément & de la
difpenfe d'âge . Le même agrément
avoit été accordé à fon Cadet
, pour monter à la Lieutenance
de la Compagnie Colonelle
des Gardes.
Le Mardy 16.la Cour vint coucher
à Abbeville , où Monfieur
le Duc de Charroft , Lieutenant
de Roy en Picardie, reçeut Leurs
Majeftez hors les Portes , à la
teſte de la Nobleffe . Elles y fejournerent
un jour , fuivant le
projet du Voyage qui avoit efté
arrefté par le Roy ; & en eftant
parties le 18. Elles arriverent le
foir à Montreüil. Monfieur le
Duc d'Elbeuf qui en eft Gou
verneur , ainſi
que de la Citadelle
,
GALANT. 227
·
delle , ne s'y eſtant pû trouver, le
mefme Monfieur de Charroft les
reçeut en ſon abſence à la Porte
de la Ville .
Le Vendredy 19. Elles vinrent
dîner à Neufchaftel. Monfieur
le Duc d'Aumont , Gouverneur
du Boulenois , les y reçeut
accompagné de toute la Noblef.
fe du Païs . Vous fçavez , Madame ,
avec quel éclat il fait toutes chofes,
& combien fon zele a toûjours
paru pour le fervice du Roy . Sa
Majefté coucha le foir à Bologne
; & comme Elle ne fait aucun
pas qu'on ne reconnoiffe utile à
l'Etat, Elle vifita les Fortifications
de cette Place, comme Elle les vifite
par tout ailleurs ,
Le Samedy , le Roy , apres
avoir dîné à Vvimille , monta à
cheval, & alla voir le Port d'Ambleteufe
à deux lieuës de Bologne,
accom
228
MERCURE
C
compagné de Monſeigneur , &
fuivy de la plus grande partie de
fa Cour. Il examina la fituation
de ce Port avec Monfieur le Mar,
quis de Segnelay Secretaire d'Etat,
& Monfieur de Vauban Maréchal
de Camp. Sa Majesté alla
enfuite à un autre Port de Mer
appellé Vviffan , qui eſt à deux
lieuës de ce premier ; & apresen
avoir auffi examiné la fituation
& vifité les Fortifications du
Fort Nieulay en fuivant la Côte ,
Elle arriva à Calais ainfi à cheval,
La Reyne , Madame la
Dauphine , & Leurs Alteffes
Royales , s'y eftoient déja tenduës.
!
Le lendemain, Monfieur le Mar
quis de Dangeau s'embarqua
pour aller complimenter le Roy
d'Angleterre. C'est une civilité
que fe rendent ordinairemét cés
deux
GALAN T. 229
deux Souverains , quand le Roy
vient de ce côté là fur la Frontiere.
On ne peut douter que Monfieur
le Marquis de Dangeau ne
s'ac quite tres dignement d'un
pareil employ, puis qu'il a infini
ment de l'efprit, & qu'en toutes
chofes il eft auffi magnifique
qu'on le voit galant.
-
Le Lundy 22. toute la Cour
partit de Calais , pour fe rendre
à Saint Omer , où elle ne devoit
aller qu'apres avoir veu Dun-
Kerque, Deux raiſons oblige
rent de changer ce qu'on avoit
arrêté par le projet du Voyage.
L'une eft , que le Roy ayant re
folu d'aller à Ipre , le chemin
eſt bien plus beau en y allant de
Dunkerque , à caufe de la grande
Chauffée que Sa Majefté fit faire
il y a deux ans , qu'on ne l'euſt
trouvé , fi de Saint Omer on euſt
pris
230
MERCURE
pris la route d'Ipre . L'autre raifon
qui a obligé le Roy à voir
S.Omer avant Dunkerque , comme
il l'avoit d'abord réſolu , c'eſt
qu'il a efté bien aife d'attendre
que la Marée fuſt aſſez forte
pour faire entrer dans le Port
de cette derniere Ville un fuper
be Vaiffeau ,
commandé
par
Mr. le Chevalier de Lery, & deftiné
pour la Promenade de leurs
Majeſtez fur la Mer. Ainfi Elles
arriverent le Mardy 23. à S.
Omer. Le Roy n'y fut pas plûtôt
entré , qu'il fit la Reveuë de
la Garniſon rangée en bataille
dans la Place . Quelque ordre
qu'on eut donné de ne rien faire
pour la reception de ce Grand,
Monarque , les Bourgeois de S
Omer , comme fes nouveaux Sujets
, s'abandonnerent à la joye
de le voir chez eux , & la firent
écla
GALANT. 235
éclater par des lumieres qu'ils
mirent à chaque Feneftre, & par
des feux qui durerent toute la
nuit , avec mille & mille cris de
Vive le Roy.
Madame l'Abbeffe de S. Dizier,
voulant fignaler fon refpect
&fa venération pour la mémoire
de feu Monfieur l'Evefque &
Comte de Chalons,auffibien que
fa reconnoiffance des bienfaits ,
qu'elle & fa Communauté en ont
reçeus , a fait faire depuis quelques
jours dans fon Eglife un
Service tres -folemnel , pour cet
illuftre Prélat,à trois Meffes hautes,
chantées par la Mufique de
la grande Eglife de la Ville . Mr.
l'Abbé Jacob prononça en fuite
l'Oraifon Funebre , & fit un fort
beau Difcours fur les vertus &
les rares qualitez de ce grand
Homme. L'Affemblée fut tres
nom
232 MERCURE
nombreuſe ,tout ce qu'il y a d'Ec
clefiaftiques, & de Perfonnes cofidérables
de l'un & de l'autre ſexe
aux enviros , s'y cftant trouvé.
Meffire Claude Sanguin , Maître
d Hôtel ordinaire de Sa Majefté
, & de feu Leurs Alteffes
Royales Monfieur le Duc & Madame
la Ducheffe d'Orleans , eſt
mortsicy le 17. de ce Mois . Il eft
de l'illuftre & ancienne Famille
des Sanguins , deſcendu d'un
Pierre Sanguin Chevalier , Pair
de la Comté de S. Amand en
Flandre , & Juge de la Nobleffe
en 1310. Jean Sanguin fon Petit-
Fils , qui euft pour Frere aîné
Guillaume Sanguin, Seigneur de
Beaumont , Echanfon de Charles
VI. & Premier Maiftre d'Hotel
du Duc de Bourgogne , fur
Pere de Charles Sanguin , Gouverneur
pour Charles VIIL
P
de
GALAN T.
233
de plufieurs Places das le Royau-,
me de Naples , & de Louis San-,
guin , Chevalier de Rhodes . De
ce Charles , eſt deſcendu Simon
Sanguin , qui eut pour
Fils Nicolas Sanguin , Confeiller
au Parlement ; Claude San
guin , Lieutenant General de
L'Artillerie fous François I. &
Jean Sanguin dont eft venu un
Gouverneur de Soiffons . Nicolas
& Claude ont fait deux Branches
. Le premier a eu pour Fils
Jacques Sanguin , Confeiller au
Parlement , Prevoft des Marchands
par trois différentes élections
, duquel Jacques font fortis
Chriftophe Sanguin , Préfident
au Parlement , & auffi,
Prevoft des Marchands ; Charles
Sanguin , Maiftre d'Hôtel
ordinaire du feu Roy ; Nicolas
Sanguin , Evêque de Senlis , Jacques
234
MERCURE
ques Sanguin , Premier Maiſtre
d'Hôtel de Sa Majesté ; & Denys
Sanguin , aujourd'huy Evefque
de Senlis . La Branche de Claude
, Lieutenant General de l'Artillerie,
a produit Pierre Sanguin,
Maître des Requêtes , qui eut
l'honneur d'accompagner
Henry
III . lors qu'il alla prendre poffeffion
du Royaume de Pologne,
dont eft defcendu Pierre Sanguin,
Seigneur d'Ivry & Santeny,
Chevalier de l'Ordre du Roy , &
l'un de fes Maîtres d'Hôtel ordinaire
, Pere de celuy dont je vous
apprens la mort. Il laiffe pour Fils
Meffire Chriftophe Sanguin du
Tens , Seigneur de Mandegris,
de Launay , & de Favier en partie
, Maiftre d'Hôtel ordinaire de
feu Monfieur le Duc d'Orleans , &
ancien Capitaine d'un vieux Regiment;
& Claude Sanguin , Abbé
de
GALAN T. 235
de l'Abbaye des Pierres en Berry.
Ses Armes font d'azur à la Bande
d'argent , avec trois Glans d'or en
chef, deux Pares de Grifon d'or
en pointe, trois demy Rofes d'argent
en orle , deux Grifons pour
fapofts , & un pour cimier , la
Couronne de Comte avec un
Çafque de front.
J'ay encor à vous apprendre la
mortde Madame Claire Colbert,
Soeur de Monfieur Colbert Miniftre
d'Etat , & Abbeffe du Monaftere
de St Claire de Rheims.
Elle avoit foixante & trois ans,&
a toûjours fi bien remply tous les
devoirs de bonne Religieufe , &
d'excellente Abbeffe › que les
grandes qualitez de ces deux
Etats,n'ont jamais été feparées en
elle. Sa Dignité ne fervoit qu'à la
faire voir plus humble, plus pauvre
& plus charitable . Elle ne fe
diftin
236 MERC . GALANT.
diftinguoit au Choeur & au Réfetoir
, que par la premiere place
qu'elle y rempliffoit , étant toûjours
nourrie , veftuë, & logée au
Dortoir, comme la derniere de la
Communauté . Elle a montré fon
homilité jufque dans les derniers
momens de fa vie, ayant defendu
qu'on ne fit aucune Pompe fune
bre à fon Enterrement, ny aucune
ceremonie qui la diftinguaft des
autres Religieufes.
Je ne vous dis rien de la mort
de M.le Duc d'Ufes , ny de celle
de Meffieurs les Vicomte d'Ufés
& Marquis de S.Sulpice , fes Freres.
Le temps me preffe fi fort ,
que je fuis contraint de remettre
cet Article jufqu'au premier
Mois. Je fuis voftre, & c .
A Paris ce 31.Juillet 1680. 1
LYON
*
7903
*
DEL
ETTIN
TABLE DES MATIERES
A
contenues dans ce Volume.
Vant-propos
Sonnes pour le Roy ,
Plufieurs Converfions ,
6
Epiftre en Vers de M. de Lignieres , à
Madame de Maintenon ,
Autre du mefme au Roy ,
I 2
14
Etabliffement d'une Academie de beaux
Efprits à Villefranche,
22
Compliment de la mefme Académie à M.
l'Archevefque de Lyonfon Protecteur,
23
La Barbe, Hiftoire,
Le Soleil, au Roy,
26
58
60
Stances fur le Mariage de Monfeigneur
le Dauphin ,
Declarations du Roy d'Angleterre contre
fon pretendu Mariage avec la
Mere du Duc de Montmouth,
Mariage de M. le Duc de Villars , & de
Mademoiselle de Brancas,
61
79
Mariage de Monfieur le Comte de Bourdin
,
Le Mal de Dents , Hiftoire ,
81
83
Eglogue
TABLE .
88
Eglogue,
Mort de M. le Camus , cy- devant Intendant
de laftice en Champagne , 90
Mort de M. l'Abbé Fromaget Official
de Paris, 94
Service fait pour feu M. l'Evefque de
Châlons dans la Cathedrale de Châlons
fur Marne, 94
Lettre du Roy à M. de Noailles Evefque
de Cabors,
Paroles à mettre en Air,
106
108
Concert fait à Dijon chez M. de Mal.
tefte Confeiller au Parlement , 108
Effets nouvellement ſceus de l'Orage dont
on a déja parlé ,
1:12
Traduction d'une des Odes d'Horace,
124
127
Relation d'Alep
Mort du Chancelier de Sainte Geneviefve
, & de l'Vniverfité de Paris , avec
l'origine de la Chancelerie de Sainte
Geneviefve ,
Mort de M. le Curé de S. Sulpice , 147
Divertiffemens publics donnez par Meſfieurs
de Geneve à M. du Pré Envoyé
de Sa Majefté ,
Lettre en Vers, d'Iris à Tircis,
145
IsI
164
Fefte
TABLE .
184
Fefte de l'Inquifition faite à Madrid, 170
Ouvrage du Seigneur Gregorio Leti,prefenté
au Roy,
Mariage de M.le Comte d'Alegre &
de Mademoiselle du Fresnoy , 185
Enigmes expliquées au College de Cler-
189
mont ,
192
Gouvernement de Gravelines donné à
M. de Boquemare,
Enfeigne des Gardes du Corps donnée à
M. de Perfan ,
Sacre de M. l'Evefque de Gap , 194
Reception faite à Chelles à l'Abbeffe de
се пот >
193
195
202
Benefice donné à M. l'Abbé Bardin , 197
Madrigal,
Noms de ceux qui ont expliqué la premiere
Enigme du dernier Mois ,
Noms de ceux qui ont expliqué la fecon
de ,
ibid.
203
Noms de ceux qui ont trouvé le vray
fens des deux,
Enigme ,
Autre Enigme ,
204
206
208
Depart du Roy de Fontaineblean , avec
la fuite defon Voyage ,
222
Madame l'Abbeffe de S. Dizier fait
faire un Service pour feu Monfieur
PE
TABL E.
l'Evefque de Châlons,
Mort de M. Sanguin ,
231
232
Mort de Madame Colbert Abbeffe de
Sainte Claire de Rheims , 233
Fin de la Table.
APL&rrucoghrdieuexnpeinffciospus
NCSCdeoaeSulmfliveliglliulose .
STPJoraciEtinreiStuamUtis
tTaatebtfrutilabiusmietnti 1.a6n9n3o
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
UILLET 168
E
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LYON
A LYON ,
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M. D C. LXXX.
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J
nairedu Quartier d'Avril
le 25. du Mois de
Iuillet dernier , ainsi que je vous le
promis, ilfe vendra toûjours 30.fols.
le volume tant vieux que nouveau..
Les Mercures fe vendront toûjours,
fçavoir , ceux de 1677. 12. fols le
volume. Ceux de 1678. 1679. &
1680 ; 20.fols le volume fans marchander.
On feparera les Mariages
des Mercures ,fçavoir ,
Le Mariage de Monfeigneur le
Dauphin pour 20.fols .
Le Mariage de la Reyn: d'Efpagnepour
20.fols.
ã iij
Le Mariage de Monfieur le Prince
de Conti pour 15.fols .
La Devinereffe, ou les faux Enchantemens
fe distribueront toujours
,fçavoir, 35. fols avec les figures,
& 25. fols fans figures.
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NOUVEAUX
du Mois de Juillet .
Reflexions fur la Mifericorde de
Dieu de Madame de la Valiere,
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Conference Ecclefiastique du
Diocefe de Luçon , 12. 45. fols .
Les Madrigaux de M. la Sabliere
, 12. 30.fols.
Les Peintures Sacréesfur la Bible,
12. 3. vol. 4.livr. 10. fols.
Le Gridelin, dedié à Madame la
Dauphine de Monfieur de Prefchac,
indouze.
CATA
CATALOGUE DES PIECES
qui compofent le dixiéme Extraordinaire
du Mercure Galant,
donné au Public le quinziéme
Juillet 1680 .
IL CONTIENT
NeConverfation
Académi-
UNque , dans laquelle on voit
s'il faut dormir , ou non , apres le
Repas.
Trois Pieces en Profe fur la
Queſtion , Si un Amant qui a le
plaifir de voir fouvent fa Maitreffe
dont il fe connoist hay , eft
moins àplaindre que celuy qui en
eftant éloignefans aucune efperance
de la voir jamais , a la certitude
d'en estre aimé tendrement.
Quatre Pieces en Profe fur la
Queſtion , S'il eft possible d'aimer
fortementfans qu'on foit aimé.
1
a iiij
Cinq Pieces en Profe fur la
Queſtion , Si l'abfence eft incapable
d'augmenter l'amour.
Quatre Pieces en Profe, & une
en Vers ,fur la Queſtion , Lequel
des cing Sens contribuë le plus à la
Satisfaction de l'Homme .
Une Réponse à la Queſtion ,.
Si l'amour diminuë plutoft par les
rigueurs quepar les faveurs.
Un Difcours fur l'origine de la
Dance.
Un autre Difcours contenant
auffi l'origine de la Dance , les
noms de ceux qui l'ont inventée
, & fes diferentes efpeces..
Deux Difcours des diférens
effets de la Simpathie..
Un autre Difcours de la Simpathie
, & de l'Antipathie des
Corps..
Un Difcours fur les Talifmans.
Un
Un Difcours fur la Pierre Philofophale.
Deux Sonnets de Monfieur le
Marquis de S. Prieft , dont l'un
eft en Bouts- rimez .
Un Ouvrage en Vers de Monfieur
de Berigny Confeiller au
Prefidial de Caën , fur le Mariage
de Monfeigneur le Dauphin
.
Plufieurs Sonnets , Epigrammes
, & Madrigaux , expliquant
les neuf Enigmes de trois Mois.
Les noms de ceux qui ont expliqué
celles du dernier Mois .
L'Epervier , & le Roffignol,
Fable.
Deux Planches reprefentant
deux Faces du Palais de Madrid
.
Une Fable.
L'Union de tous les Plaiſirs par
le retour de la Paix.
Noms
Noms de ceux qui ont expliqué
l'Hiftoire Enigmatique du
dernier Extraordinaire .
Une nouvelle Hiſtoire Enigmatique.
Les noms de ceux qui ont expliqué
la derniere Lettre en
Chifres.
Deux nouvelles Lettres en
Chifres.
Plufieurs Questions proposées.
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy, donné à
PainGracem&inen Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure', pendant le temps &
espace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
fout faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans leconfentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'a
mende , & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678.Signé E. CoUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizć a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. Juillet 1680.
Avis pour placer les Figures .
A Médaille doit regarder la page
LA
Liss.
L'air qui commence par Sur ces
Rives Fleuries , doit regarder la page
107.
La grande Place de Madrid doit reg
garder la page 170 .
L'Air qui commence Ah , Printemps
, vos douceurs , doit regarder la
page 200 .
L'Enigme en figure doit regarder la
page 211.
MERCU
MERCURE
GALAN TAN
JUILLET 1680 .
Ous fçavez , Madame
, vous qui lifez fi
fouvent l'Hiftoire ,
qu'entre tant de Prin
ces qui ont fait bruit
par leurs grandes actions , il n'y
en a point dont la memoire, foit
confervée avec plus de veneration
que celle des Potentats , qui
ont fignalé leur zele pour proteger
la Religion , & en mainte-
Inillet 1680. A
2 MERCURE
nirinviolablement tous les avantages.
C'eſt ce qui fera regarder
Louis LE GRAND dans les fiecles
à venir avec quelque chofe
de plus que de l'admiration
, s'il eft poffible d'aller au
delà . Ce Fils aîné de l'Eglife, qui
s'en eft déclaré le Protecteur en
toutes rencontres , & qui a fouvent
prêté de fi utiles fecours
contre les Infidelles , vient de
donner un Edit qui ne fait pas
moins éclater fa pieté , que fes
vertus héroïques font briller fa
gloire dans toute la Terre. Cet
Edit ne change rien à celuy de
Nantes , ny aux autres Déclarations
& Arrefts donnez en confequence
, par leſquels la liberté
eft accordée à tous ceux de la
Religion Pretenduë Reformée,
de la profeffer dans ce Royaume
; mais comme cette liberté
de
GALANT.
3
de conſcience n'a jamais efté permife
, qu'en faveur , & fur les
feules inftances de ceux de cette
Religion , & que l'on a veu que
contre l'intention de Sa Majefté
& celle des Roys fes Prédeceffeurs
, quelques Catholiques ,
par feduction , ou dans la veuë
de quelque fortune imaginaire,
fe prevaloient de ce Privilege
pour entrer dans leur party ; le
Roy qui n'a jamais eu rien de
plus cher que l'intereſt de l'Eglife
, voulant empêcher la continuation
d'un fi grand fcandale , a
défendu à tous fes Sujets Catholiques
de quiter jamais leur Religion
pour paffer en la Prétendue
Reformée , à peine defaire
amende honorable , d'eftre bannis
à perpetuité hors du Royaume
, & de confifcation de tous
leurs biens . Il eft auffi défendu
A 1
4 MERCURE
Par cet Edit à tous les Miniftres
de la mefme Religion , d'y recevoir
à l'avenir aucuns Catholiques
, & tant à eux qu'aux Anciens
des Confiftoires,de les foufrir
dans leurs Temples ou Affemblées
, fous peine aux Miniftres
qui contreviendront à cette
défence , de ne pouvoir jamais
faire aucune fonction de leur Miniftere
dans ce Royaume , & d'interdiction
pour toûjours de l'exercice
de la Religion Prétenduë
Reformée dans le lieu où
l'on aura reçeu un Catholique à
en faire profeffion.
Voila , Madame , ce qui fut
enregistré au Parlement le 25 .
du dernier Mois. Jugez fi apres
ce témoignage éclatant de pieté,
qui ne laiffe rien à fouhaiter
dans noftre auguſte Monarque,
Monfieur le Chevalier Geffon
de
GALANT.
de Cornavant n'a pas eu raifon
de dire .
D
rapide CE SAR paffer la
diligence.
Prendre au deffus d'AUGUSTE un
degré plus parfait,
Et porter la douceur & la ferme
afſurance
Beaucoup plus loin que TITE &
SON PERE n'ont fait,
Effacer de TRAJAN la vafte intelligence
Par des rayons plus vifs & d'un
plus bel effet,
Du Regne d'ANTONIN rehauffer
l'excellence,
Et comme CONSTANTIN n'eftre
jamais défait.
୧୯ : ୨୭
Eftre encor plus pieux que les deux
THEODOSES
,
A iij
6 MERCURE
a
Et régler à fongré l'évenement des
chofes ,
c'eft ce que jufqu'icy
l'on n'avoit
jamais veu.
Tant de Siecles n'ont pû mettre enfemble
dans Rome
Ces vertus que le nostre unit dans
un mefme Homme.
Et c'eft Louis LE GRAND qui
feul en eft pourveu.
Ce qui fait connoiftre qu'il
n'y a jamais eu que des Efprits
foibles , qui en paffant dans la
Religion Prétendue Reformée
fans la bien connoître , ayent
efté capables de préferer l'erreur
à la verité , c'est que tous les
jours ceux de cette Religion embraffent
la Catholique, apres une
entiere conviction des chofes
qui leur avoient donné fujet de
dout er
GALANT.
7
douter. Il ne faut que voir le
fruit que fait depuis quelque
temps le P. Alexis du Buc Theatin
, qui prêche tous les Dimanches
& jours de Feſte , la Controverfe
, dans l'Eglife de ceux de
fon Ordre.On y voit un concours
de monde extraordinaire , &
beaucoup de Proteftans y font
abjuration de leur Heréfie . Ily
en eut deux fort confiderables le
Mois paflé. L'une fut celle de
Monfieur Quoyriel de S. Ferriol,
d'une des premieres Maifons
du Dauphiné ; & l'autre , celle
de Meſdemoiſelles de Brueil
de Gercy de la Ville
de Sedan. Les decifions qui
éclairciffent les Points que l'on
met en Controverfe , fe donnent
publiquement , & il n'y a
perfonne qui ne refte convaincu
que toutes ces converfions fe
A iiij
8 MERCURE
doivent à la feule force de la
verité .
Monfieur de S. Eftienne Molinier
, de la Ville de Millau, a auffi
fait Abjuration depuis trois femajnes.
Quelques doutes qui
l'embaraffoient touchant l'invocation
des Saints , & le Purgatoire,
l'ayant fait refoudre d'aller s'en
éclaircir à Alby , qui eft à trois
journées de Millau , il y confera
avec Monfieur Arquier, Homme
d'une vertu & d'une érudition
peu commune , connu pour tel
dans toute la Province , & qui
pour cette raifon a efté fait le
Premier Métropolitain , par le
Premier Archevêque d'Alby. Ce
fut apres en avoir reçeu les lumieres
dont il eut befoin, qu'il fit
cette importante action entre fes
mains, dans la Chapelle du Seminaire
de Sainte Cecile , dont
Monfieur Arquier eſt Chanoine
GALANT.
gner
& qui paffe pour une des plus
belles Eglifes de toute l'Europe.
Vous voyez , Madame, que le zele
de Monfieur l'Archevêque
d'Alby fe fait remarquer en tout ,
Il a nommé de fi dignes Officiers
, que quand les affaires du
Clergé le contraignent à s'éloide
fon Dioceſe , ſon abſence
ne diminue rien des foins où
l'engage l'ardeur qu'il a de contribuer
de tout fon pouvoir à ce
qui regarde la converfion des
Ames . On ne peut douter que
celle dont je vous viens de parler,
n'ait efté fincere , puis que celuy
qui l'a faite a demeuré depuis ce
temps-là dans Alby , parce que
fes Parens qui font d'une tresbonne
Famille, ne le veulent plus
recevoir chez eux. Monfieur de
Saint Etienne a porté les Armes
, & on l'a veu Lieutenant.
A v
ΤΟ MERCURE
dans le Regiment de Vendofme.
Il me refte , pour finir cet Article
de Religion, à vous faire part
de ce qui s'eft fait à l'occafion
d'une Croix que l'on planta &
benit dans la grande Place du
Bourg d'Aytré à demy lieue de
la Rochelle , le Dimanche 7. de
ce mois. Cette Cerémonie commença
par une Proceffion d'un
grand nombre de Curez , & de
plufieurs Ordres Religieux qui
y affifterent tous en Chapes. Le
Préfidial de la Rochelle s'y
trouva , fuivy d'une multitude
de Peuple incroyable . La Benediction
de cette Croix ayant
été faite par Monfieur de Comps ,
Prieur- Curé d'Aytré , le Pere
Tartaud Jefuite prefcha dans la
Place , & confacra la Chaire de
Menfonge, où le Miniftre d'Angoulins
Paroiffe voifine , faifoit
GALANT. In
9
foit fes Prefches avant la démolition
de cette Eglife prétenduë
, à la parole de Verité . Il
l'annonça avec une force & une
éloquence qui le firent admirer
de tout ce grand Auditoire. Ily
eut un Ancien de ce petit Troupeau
agonifant, qui ayant la goute
aux deux genoux , fut arrefté
dans fon Lit , d'où il entendit ce,
docte Sermon . Il en fut fi fort touché,
qu'il publia que jamais il ne
fe plaindroit de fa goute, apres le
bon office qu'elle venoit de luy
rendre. On efpere que cet heureux
ſentiment ne demeurera pas
longtemps fans effet . La Proceffion
finie , on s'en retourna
dans le mefme ordre à l'Eglife ,
Paroiffiale , où la grande Mefle
fut celebrée , par le mefme Monfieur
de Comps , qui n'épargna
rien enfuite pour régaler ce Clergé,
a
12 MERCURE
gé , composé de Seculiers & de
Reguliers, avec tous les Officiers
du Préfidial .
Vous pouvez juger qu'une
Cerémonie de cette nature , n'a
pû eftre faite que par les ordres
particuliers de Sa Majesté. Il y a
je ne fçay- quoy de fi éclatant
dans fes moindres Actions , que
comme elles font bruit dans toute
la Terre, on peut affurer qu'el
les feroient immortelles , quand
mefme aucun Ecrivain n'en informeroit
la Pofterité . C'eft ce
qu'a dit fort ingenieuſement
Monfieur de Lignieres , dans l'Epiftre
que vous allez voir . Il l'a
envoyée à Madame la Marquiſe ›
de Maintenon, accompagnée de
ces Vers.
Vand je me vante de connoistre
Qa La
GALANT. 13
La Marquife de Maintenon ,
Qu'estime LOVIS noftre Maiftre,
Et qui s'acquiert tant de renom
Par fon crédit & fon mérite ,
Tout le monde me félicite.
Il est vray que je vous connoy ,
Illuftre & charmante Marquife,
Qu'avec juftice chacun prife ;
Mais un Homme obfcur comme moy ,
N'a pas l'ame affez témeraire
Pour aller vous faire fa Cour,
Et pour paroistre en unfejour
Où le Sort luyferoit contraire ;
Car pour réüffir en ce lieu ,
Il faut bien eftre aimé de Dieu ,
Et bien avoir le Cielpropice.
lly faut un bon protecteur ,
Ou quelque bonne Protectrice ;
Autrement le plus grand Autheur
Laguit, & fesplus beaux Ouvrages
Meurentfans depuiffans fuffrages.
Je tiens ces difcours à peu pres
Dans des Vers que je vous envoye.
Celuy
14 MERCURE
Celuypour qui je les ayfaits,
Eft gravéfur noftre Monnoye ;
Faites- en ce qu'il vousplaira ,
Lignieres vous remercîra.
Je ne vous dis rien à l'avantage
de cet Autheur. Je fçay que
fon nom vous eft connu , & que
vous avez veu de luy des Ouvrages
qui luy ont acquis l'eftime
des plus fpirituels de voſtre Province.
Ainfi je paffe à l'Epiſtre
qu'il adrefle
AURO Y..
G
Rand Prince , on aperçoit que·
nos plus beaux Efprits
N'auroient pas le malheur d'estre
fecs & taris,
Si le Siecle n'eftoit un peu trop difficile,
Ou fi l'on avoit moins de malice &
de bile , Rien
GALANT.
15
Rien ne peut contenter nos Cenfeurs
délicats ,
L'oeuvre la plus parfaite eft pour
eux fans appas :
Sur tout lors qu'un Autheur vous .
adreffe un Ouvrage,
Ils luy montrent d'abord leur envie
& leur rage ;
Quand mefme on feroit mal, ils en
feroient jaloux,
Ils ne peuvent fouffrir qu'on aille
jusqu'à vous ,
F'en fuis un trifte exemple , & je.
Scaypar moy- mefme,
Que quand on vous écrit, leur noirceur
eft extréme.
Me fiant un peu trop à ces Efprits
mal faits, 30
Fay Suprimé des Vers qui n'étoient
Pas mauvais ;
De plus, les meilleurs Vers n'aprochent
point du Trône,
Si le Ciel ne leur offre un Patron qui
les
prône.
Ie
16 MERCURE
Ie fuis fi malheureux que je n'en
puis trouver,
Et la plupart des Grands ont beau
nous aprouver,
Ils ne fe chargent point de Profe, ny
de Rime ,
Quand mefme ce feroit un Ouvrage
fublime.
On a peur d'abuſer de vos facrez
momens ;
Tous nos Vers font pour vous de
vains amuſemens,
Et l'on nous met au rang des Hommes
incommodes,
Quand nous vous préfentons des
Sonnets, ou des Odes.
Peu d'Autheurs ont le don de bien.
chanter vos Faits ,
Il faut pour s'en mefler des Ecrivains
parfaits.
Mais , helas ! des Autheurs dont le
merite eft rare ,
Souvent fur vos Exploits ont un
deftin bizare,
Et
GALANT.
17
Et quantité d'entr'eux en promettant
beaucoup ,
Ont lè cruel chagrin de tomber tout
d'un
coup.
Le hautftilefatigue, on veut qu'un
Autheurjouë ,
Et qu'il faffe femblant de railler,
quand il louë,
Quoy que l'onfçache bien qu'ilfaut
eftre avec vous
Dans unprofond respect, & toujours
genoux.
SiVoiture vivoit , ilfçauroit bien
le faire ,
Et nul n'a comme luy la fcience de
plaire.
Nous n'avons plus d'esprit , on s'endort
, &je croy
Que beaucoup d'Ecrivains n'en ont
pas plus que moy.
Que voit on aujourd'huy de beau
parmy les noftres ?
Tout ce que nous faisons , c'est de
blâmer les autres; Cet
18 MERCURE
Cet excés de jufteffe & de fubtilité,
Nous a caufé la crainte & la fterilité.
Tous nos Autheurs devroient mettre
au jour des merveilles ;
Pour eux vous faites voir des bonte
nompareilles ;
Vous n'avezpour aucun nyfroideur,
ny mépris ,
Et vous confiderez chacunfelonfon
prix.
Je n'ofe me flater de la noble efpérance
De vous pouvoir un jour faire la
reverence ;
Mon coeur depuis longtemps aspire
à ce bonheur ,
Etje mourrois content, fi j'avois cet
bonneur.
Heureux aupres de vous ceux qui
paffent leur vie ;
Netrouve pas mauvais que je leur
porte envie. Fa
GALANT. 19
Jamais aucun plaifir ne pourroit
égaler
Celuy que je prendrois à vous oüir
parler.
Fe foûpire & je fens une douleur
profonde ,
De n'eftrepoint connu du plus grand
Roy du monde ,
Carje croy que mon nom ne va pas
-jufqu'à luy,
Et c'eft ce qui me plonge enun mortel
ennuy.
Sij'eftois plus heureux , ilpourroit
me connaiftre ;
Avec quelques talens le Ciel m'avoitfait
naiftre...
a
Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on
m'érige en Autheur ,
Et mes Vers n'ont befoin que d'un
Introducteur.
Fe fens avec regret queje vous importune
Du recit de mes Vers , & de leur infortune
;
Mais
20 MERCURE
Mais à qui peut - on mieux fe plaindre
qu'à fon Roy ,
Et vaut- ilpas autant l'entretenir
defoy,
Que Se rendre
ennuyeux
par des
loüanges
triftes,
Ainfi que font plufieurs de nos Panegyriftes
?
Peut- eftre plaisent- ils , mais je ne
voudrois pas
M'exprimer ainsi qu'eux , &marcherfur
leurs pas.
Quiconque veut avoir le bonheur
de vous plaire ,
Doit beaucoup s'écarter de la route
ordinaire.
Voftre efprit merveilleux a des
charmes puiffans,
Et vos moindres propos contiennent
ungrandfens.
Nous fommes enchantez de tout ce
que vous dites,
Vos grandes Actions par toutferont
écrites ; Mais
GALANT.
ܺܐ
Mais fi vous les daigniez de vostre
propre
main
Raconter quelque jour à tout le
Genre Humain ,
Nous fommes assure que defibeaux
Mémoires
Effaceroient Céfar , & toutes les
Histoires .
Des Autheurs renommez ont pour
vous entrepris
Dans ce Champ glorieux , de remporter
leprix.
On augure en faveur du choix que
vous en faites,
Qu'ils ne nous donneront que des
chofes parfaites ;
Mais vos Faits n'ont befoin de Profe
ny
de Vers,
Et pour Hiftorien ils ont tout l'Univers.
Quand il ne resteroit icy- bas aucun
Livre ,
Parmy tous les Humains vostre
grand Nom doit vivre,
22 MERCURE
Et jufqu'aux derniers temps vós
Exploits merveilleux,
Porteront voftre Hiftoire , & leur
gloire avec eux.
Ce Regne eft fi floriffant pour
toutes chofes , & particulierement
pour les belles Lettres, qu'il
fe forme tous les jours des Affemblées
, où l'efprit s'exerce par
des entretiens Académiques .
Il s'en est étably une depuis peu
de temps à Villefranche petite
Ville du Beaujollois , qui quoy
qu'elle ne prenne pas le tiltre
d'Académie , n'a pas laiffé de
choifirun Protecteur . C'eft Monfieur
l'Archevefque de Lyon
qu'elle a fuplié d'en vouloir accepter
la qualité . Elle a pris pour fa
Devife une Rofe de Diamans,
avec ces mots , Mutuo clarefcimus
igne, & fait quelques Reglemens
que
GALANT.
"
23
que ce grand Prélat a confirmez.
Comme tous les ans à fon retour
de la Cour , il reçoit des Complimens
de tous les Corps des Villes
de la dépendance de Lyon , il a
agreé la députation de ces Meffieurs
au nom de leur nouvelle
Affemblée , en fa belle Maiſon
de Neuville , & a répondu fort
obligeamment à Monfieur de la
Fons , qui eftant chargé de la parole
, s'en acquita en ces termes.
C'est celuy que je vous ay dit
qui a trouvé le fecret de la Lettre
en Chifres du dernier Extraordinaire.
MON
VILLA
ONSEIGNEUR ,
Nos Mufes naiffantes ne peuvent
encore que bégayer , ny paroistre
en public , que tremblantes &
mal affurées. Auffi n'ont- elles pas
den
24 MERCURE
?
deû fe mefler dans la foule de ceux
qui fe font empreffez de témoigner
à Vostre Grandeur la joye
dontfon heureux retour comble tous
les Peuples qui ont le bonheur
d'estre foumis à fon Gouverne .
ment. Il falloit qu'elles attendif-
Sent que vostre Grandeur fe fust
délivrée du tumulte
pour
venir icy pendant quelque temps
jouir du repos que fes foins &
fes fatigues continuelles nous procurent
; & comme dans ces charmantes
retraites rien n'agrée
tant aux Peres que les premiers
bégayemens de leurs Enfans , nos
timides Mufes fe font flatées ,
Monfeigneur , apres la glorieufe
protection qu'il a plû à Vostre
Grandeur de leur accorder , que
leur voix , toute foible qu'elle eft ,
feroit favorablement écoutée
dans l'efperance de l'avoir quel-
?
que
GALANT.
25
que jour affez forte pour ofer entreprendre
d'instruire la Pofterité de
l'Histoire de vostre illuftre Maifon
, & de rechercher ce qui a le
plus contribué à fa haute élevation
, la Paix ou la Guerre, le Confeil
ou les Armes , l'Empire ou le
Sacerdoce , la Religion ou la Politique.
Mais il faudra , Monfeigneur,
pour unprojetfifort au def-
Jus de nous , que nous nous exercions
longtempsfur de moindres fujets,
& que des Héros d'un caractere
moins relevé que ceux des grands
Noms de Neufville, de Villeroy, &
d'Alincourt, effuyent, pour ainfi dire
, la fterilité de nos premieres
pensées , & la rudeffe de noftre ftile.
Ainfi , Monfeigneur , jufqu'à ce
que par nos veilles , par nostre étu
de , & par noftre application , nous
ayons acquis affez de force & de
lumiere , pour pouvoir faire éclater
Juillet 1680.
B
26 MERCURE
l'ardeur de noftre zele , nous ne
pourrons donner à noftre Protecteur
que des marques de nôtre foûmiffion
& de nos refpects .
Il y a des Extravagans de toute
efpece. Celuy dont on m'a
conté l'avanture depuis quelques
jours , eft d'un caractere fort
particulier. Voicy ce qui luy eſt
arrivé . La Paix ayant donné le
repos
à toute la France , un Marquis
dont le nom avoit fait bruit
dans des Emplois tres- confiderables
, paffoit agreablement le
temps retiré à une de ſes Terres ;
& comme il avoit naturellement
l'humeur portée à la joye , il
voyoit avec plaifir un Cavalier
de fon voifinage , qui ayant fait
cinq ou' fix Campagnes , ne parloit
que guerre, & alloit fi loin en
fait de bravoure , qu'à l'entendre ,
rien
GALANT. 27
rien n'avoit jamais approché de
fes proüeffes. Les Belles mefme
n'eftoient pas exemptes du recit
exageré de fes pretendus exploits
, & s'il daignoit quelquefois
s'humanifer jufqu'à leur conter
quelque douceur , c'eftoit
d'un ton martial , & en termes
qui marquoient qu'il fçavoit le
prix de fes hommages . Le plaifir
qu'elles prenoient à flater fa vanité
, le mettant hors d'état de fe
connoiftre , il ſe produifoit par
tout , & malgré fa tres - obfcure
Nobleffe qui eftoit des plus douteuſes
, il n'y avoit aucune Femme
dans tout le Païs , de quelque
rang qu'elle fuft , qu'il ne cruft
obliger
fenfiblement quand il
l'honoroit d'une vifite. A fa folie
pres , il eftoit de mife . Il avoit
l'air bon , aſſez de jeuneffe , les
traits reguliers , & je - ne-fçay-
>
Bij
28
MERCURE
quoy de fi dégagé dans la taille ,
qu'elle pouvoit eftre comptée
parmy les plus belles , quoyqu'elle
ne fuft que des mediocres .
Ces avantages , qui auroient
donné de la fierté à tout autre,
luy faifoient moins prefumer de
fa bonne mine , qu'une barbe à
l'Eſpagnole , dont il prenoit un
foin tout particulier. C'eftoit fon
attachement. Tout fe voyoit
compaſsé dans cette barbe avec
une juſteffe merveilleuse , & elle
paffoit dans fon eſprit pour un
ornement auffi propre à le faire
aimer de toutes les Belles , qu'il
pretendoit qu'elle l'avoit rendu
redoutable aux Ennemis.Le Marquis
, apres avoir joüy quelque
temps de fa folie, en voulut donner
le divertiffement à une Perfonne
toute charmante , dont il
tâchoit de gagner les bonnes graces
,
GALANT. 29
proces
, & qui fembloit n'eftre pas
indiferente pour luy . C'eftoit une
Fille de tres- grande qualité,dont
le bien répondoit à la naiffance
, & qu'on avoit jugé
pos d'enfermer dans un Convent,
parce qu'elle n'avoit point de
Pere , & que le grand nombre
des Pretendans faifoit craindre
l'enlevement. L'Abbaye où elle
vivoit Penfionnaire en attendant
qu'on la mariaft , eftoit à trois
lieues de la terre du Marquis. Il
I'y alloit voir de temps en temps;
& ce qui eftoit fort avantageux
pour luy, il avoit une Sour
Religieufe dans cette Maifon,
qui s'eftant faite Amie de la Belle
, ménageoit fi bien fes fentimens,
que la choſe venant à eſtre
remiſe à ſon choix , il avoit lieu
d'efperer la preference. Le jour
eſtant pris pour la vifite du Cava-
B iij
30 MERCURE
lier , à qui le Marquis avoit déja
vanté plufieurs fois le merite extraordinaire
de cette aimable
Perfonne , il en donna avis à fa
Soeur , & luy peignit le caractere
du Perfonnage , afin que la Belle
en fut informée. Ils arriverent à
l'Abbaye. Le Cavalier qui n'étoit
pas affez riche pour changer fou.
vent d'habits , en avoit un affez
negligé ; mais en recompenſe , ſa
barbe eftoit d'un arrangement
qui luy avoit coufté plus de deux
heures . Fier de cette propreté,
il parut devant la Belle , & le
Marquis l'ayant preſenté avec
éloge , il ne luy donna pas la peine
de parler longtemps pour luy.
Il voulut eftre luy- mefme fon Panegyrifte,
& commença l'hiſtoire
de fes exploits avec une volubilité
de langue , qui fit aisément
connoiftre qu'il repetoit
des
GALAN T.
31
des leçons étudiées. Mille Ennemis
tuez de fa main à la Bataille
de Senef, & vingt rencontres
de la mefme force , furent les plus
foibles traits de cette Hiftoire .
Ce qu'il y avoit de plaifant dans
fes recits, c'eft que ne voulant
manquer aucune occafion de bravoure
, il falloit ſouvent , dans la
part qu'il s'y donnoit, qu'il fe fuft
trouvé en mefme temps en Allemagne
& en Flandre . On luy
paffoit tout, pour s'en divertir. La
Belle applaudit de bonne forte; &
comme il n'y a point de folie qui
ne divertiffe la premiere fois , elle
répondit d'un ferieux à n'affoiblir
pas l'extravagance du Cavalier.
Elle dit fur tout , qu'elle
n'eftoit point furpriſe qu'ayant
une barbe propre à faire honneur
à un General d'Armée , il euft
porté l'épouvante dans le coeur
B iiij
32
MERCURE
a
des Ennemis . C'eftoit là toucher
fon endroit fenfible Il inve-
Ativa contre l'impertinente mo .
de des François , qui n'eftant point
curieux de pareilles barbes, quoy
qu'ils fuffent braves naturellement
, négligeoient ce qui pouvoit
contribuer davantage à les
faire craindre dans l'occafion . II
adjoûta , qu'en paroiffant ainfi
Homme, on pouvoit pretendre à
des conqueftes de plus d'une
forte , & qu'il avoit veu des Belles,
qui peut eftre n'auroient pas
efté impitoyables pour luy , s'il
fe fuft mis en peine d'entendre
, ce qu'elles n'avoient pas
envie qu'il ignoraft . L'aimable
Penfionnaire , à qui le Marquis
qui entretenoit fa Soeur, avoit en
quelque façon laiſsé le plaifir du
tefte-à-tefte , voulut pleinement
fe donner la Comedie . Elle regarda
GALANT .
33
garda le Cavalier d'un air un
peu tendre, & luy ayant dit , com .
me à demy bas , qu'elle ne
croyoit point de coeur à l'épreuve
d'un mérite auffi parfait que
le fien , elle luy fit penfer tant de
chofes , des favorables difpofitions
où elle fe trouvoit pour luy,
que comme il n'y avoit rien de
plus brillant qu'elle , il refolut de
l'aimer , & luy fit fur l'heure une
veritable declaration . Ce fut une
Scene merveilleufe . La Belle feignit
de ne pouvoir croire qu'ildaignaft
la preferer à mille aimables
Perfonnes qui n'afpiroient
qu'à luy plaire ; & apres qu'il luy
eut juré en baiffant la voix, qu'el
le eftoit toute à fon gré , & qu'il
ne tiendroit qu'à elle d'eftre maîtreffe
abſoluë de fes volontez , elle
affecta de paroître embarassée,
mit la main fur fon viſage , laiffa
B v
34 MERCURE
échaper quelques mots fans fuite
, & s'arreftant tout d'un coup,
comme fi elle cuft craint de luy
dire trop , elle fit fi bien qu'il refta
perfuadé d'un entier triomphe.
On fe fepara. Le Cavalier
qui eftoit entré en Conquérant,
crut plus que jamais meriter ce
titre. Il fortit tout plein d'amour,
& refléchiflant fur les avantages
de poffeder une tres - belle Perfonne,
qui luy doneroit beaucoup
de bien , & qui ne devoit luy
coufter qu'un peu de foins , il s'abandonna
à fa folie , & ne douta
point qu'il ne réüffiſt dans fon
deffein. Ce qu'il y avoit d'inégalité
entr'eux du cofté de la naiſſance
& de la fortune , luy paroiffoit
fi bien reparé par ce grand merite
qu'il fe donnoit , qu'il eftoit
incapable de s'apercevoir que
la
Belle euft cherché à le jouer. Le
Marquis
GALANT.
35
Marquis luy demanda au retour
ce qu'il en penfoit , & s'il pourroit
faire le fier longtemps avec
elle , comme il le faifoit avec tant
d'autres. Il crût l'éblouir en luy
répondant que quoy qu'elle fuſt
bien faite , il avoit veu en Alle
magne des Dames du premier
rang d'une beauté encor plus
touchante , qui avoient tâché
inutilement de l'affujetir , & que
felon luy ,l'amour eftoit un amufement
que les vrais Guerriers
devoient dédaigner . Cependant
il ne put paffer trois jours
fans revoir la Belle . Il fe rendit
au Convent accompagné de fon
feul amour , & fut fort ravy,
quand elle eut ouvert la Grille,
de la voir feule au Parloir. Elle
s'eftoit attenduë à cette viſite , &
avoit fait cacher la Soeur du Marquis
en lieu d'où elle pouvoir
tout
36 MERCURE
tout entendre fans eftre veuë,
afin que le Cavalier pût s'expliquer
fans contrainte. Son extravagance
en tranſports d'amour,
ne fut pas moins forte qu'elle
l'eftoit d'ordinaire en recits d'exploits.
Apres qu'il eut obligé la
Belle à tomber d'accord que rien
ne luy pouvoit eftre plus glorieux
que de l'époufer, il luy parla
du Marquis. La Belle avoua
qu'il paroiffoit l'eftimer, & qu'avant
qu'il luy euft rendu vifite
avec luy , elle n'euft peut- eftre
pas efté fâchée que fes Parens fe
fuffent déterminez en fa faveur
; mais que les obligeantes
déclarations qu'il luy avoit faites
ne la laiffoient plus capable
de difpofer de fon coeur , &
qu'elles la mettoient mefme en
état de fe fouhaitermoins de fortune;
dans la crainte que la confidera
GALANT.
37
deration du bien ne fift apporter
des difficultez à leur union , qu'on
auroit pourtant beau faire ; qu'elle
tiendroit ferme , & que pourveu
qu'il ne s'ébranlaſt point par
les obftacles , elle parleroit fi
hautement qu'on feroit contraint
de luy ceder. Noftre Conquérant
ne douta plus d'eftre heureux.
Il eut des emportemens de
joye qui allerent dans l'excés,
& de la maniere qu'il promit
d'eſtre conſtant malgré les traverſes
, il fut aisé de connoiſtre
qu'il avoit le coeur touché. La
Belle s'en divertit admirablement,&
enfin ils fe feparerent en
fe promettant l'un l'autre de faire
un fecret de leur commerce.
Trois autres vifites que rendit le
Cavalier , acheverent de luy renverfer
l'efprit. Elles fervirent à le
faire voir à toutes les Penfionnaires
38 MERCURE
·
res du Convent, qui venant parler
à la Belle fous divers pretextes
, tandis qu'ils eftoient enfemble
, regardoient la magnifique
barbe qu'il retrouffoit avec tant
de foin , & en rioient le foir avec
elle . Le Marquis eftoit averty
de tout ; & comme il parloit
fouvent de la Belle au Cavalier,
rien ne le divertiffoit davantage
que l'embarras où il le voyoit,
quand il l'avoit mis fur cette matiere.
La crainte de fe trahir aupres
d'un Rival à qui il croyoit
ofter une Maiftreffe , le rendoit
tout interdit , & il ne fe tiroit
d'affaires que par quelque recit
de Bataille , qu'il ne trouvoit jamais
moyen de finir. La chofe
eftoit en ces termes , quand la
Belle s'ennuyant de voir un Fou ,
réfolut de le chaffer.Elle tint confeil
pour fçavoir comment . Toutes
GALAN T.
39
tes les Penfionnaires qu'elle confulta
ayant conclu à luy faire piece,
il luy tomba dans l'efprit un
affez plaifant moyen d'en venir
à bout. Il aimoit fa barbe , & ce
fut ce precieux ornement dont
elle fongea à luy demander le facrifice.
Voicy de quelle maniere.
Le Cavalier eftant un jour avec
elle , à peine l'eut - elle entretenu
un quart d'heure , qu'on luy
vint dire au nom de l'Abbeffe,
qu'elle la prioit de le renvoyer ,
parce que de fi frequentes vifites
faifoient murmurer les fcrupuleuſes
, & qu'on avoit meſme un
ordre particulier de ne luy point
laiffer voir fi fouvent les mefmes
Gens. La Belle feignit tout
le déplaifir imaginable d'une rigueur
fi peu attendue , protefta
qu'elle feroit capable de tout ,
pour empefcher qu'on ne la privaft
40 MERCURE
vaft de la veuë d'un Homme qui
meritoit fi bien toute fa tendref.
fe , & demanda en mefme temps
au Cavalier , fi elle pouvoit s'affurer
fur luy. Le Cavalier fit le
Héros en amour, comme il le faifoit
en guerre. On n'avoit qu'à
ordonner. Il eftoit preft à tout
entreprendre, & en un befoin les
murs du Convent ne luy euffent
rien coûté à eſcalader , fi elle euſt
pû conſentir à eſtre enlevée. La
Belle trouva la choſe un peu délicate
, non pas , luy dit- elle,
qu'elle euſt refusé de fuir avec
luy , mais parce qu'elle voyoit de
l'impoffibilité à éblouir quantité
de Surveillantes qui l'obfervoient
de trop pres , & que faire
de l'éclat inutilement , c'eftoit
tout - à- fait ruiner leurs efperances.
Tandis qu'ils perdoient du
temps à confulter , autre meflage
pour
GALAN T. 41
pour quitter la Grille. Il falut fe
feparer. Jugez fi ce fut en peftant
contre l'Abbeffe . Il fut arrefté
qu'on chercheroit quelque
expédient pour fe voir toûjours
en dépit des Envieux . Chacun y
devoit fonger de fon coſté , & on
remit à trois jours delà l'entiere
décision de ce qu'ils auroient à
faire . La Belle marqua une heure
precife , où elle viendroit au
Parloir fans qu'il fut befoin qu'on
la demandaſt . Le Cavalier s'y
rendit , & ce fut dans cette vifite
qu'on fuppofa dérobée , qu'ils
eurent tout le temps de raiſonner.
La Belle , apres avoir rejetté
ce qu'il propofa de violent, luy dit
comme en rougiffant , que fon
merite extraordinaire l'avoit fait
refoudre à une chofe , qui non
feulement le convaincroit de
fa plus forte tendreffe , mais
qui
42 MERCURE
qui la mettroit hors d'état de fonger
jamais à d'autres qu'à luy.
Elle adjoûta qu'on luy devoit
amener une Demoifelle pour la
fervir , & que s'il l'aimoit affez
pour fe vouloir déguifer en Fille ,
il pourroit prendre la place de la
Demoiselle , & demeurant toûjours
dans fa Chambre , vivre
avec elle de la maniere du monde
la plus agreable pour deux
Amans fans qu'il eût à craindre
qu'on le decouvrift . Sa taille , fa
jeuneffe,la vivacité de fon teint,
tout favorifoit le déguiſement.
Plus le Cavalier trouva le defein
hardy , plus il s'applaudit d'avoir
donné tant d'amour . Il conçeur
bien qu'apres une pareille démarche
, la Belle ne pourroit jamais
époufer que luy. D'ailleurs
il y a grande apparence que fa
raifon fe laiffa corrompre par l'idée
GALANT. 43
dée des Privileges qui luy
étoient feûirs , s'il acceptoit le party.
Il s'en pouvoit d'autant plus.
flater, qu'en luy faifant la propofition
,la Belle avoit exigé de luy ,
qu'aufficoft qu'il feroit reçeu dans
le Convent , il luy donneroit
une Promeffe de mariage ,qui feroit
fignée par deux Penfionnaires
de fes Amies qu'elle appelleroit
comme témoins. Le
Cavalier ne hazardoit rien , en
leur confiant le fecret de fon
amour. L'éclat ne luy pouvoit
nuire. Au contraire , il avançoit
fon bonheur , & luy en donnoit
une entiere certitude . Ainfi il y
auroit eu de la lâcheté pour luy, à
moins ofer qu'une Fille .Il réfolut
donc de la devenir.Sa barbe feule
luy fit quelque peine . Il falloit
y renoncer ; mais les avantages
que
44 MERCURE
que la Fortuné & l'Amour luy
offroient comme à l'envy , valoient
bien qu'il leur facrifiaft
une barbe. Joignez à cela qu'il
ne s'en privoit que pour quel .
que temps , & que la chofe venant
à fe declarer , deux ou trois
mois luy rendoient ce qu'il confentoit
à perdre. Il prit jour pour
ſe preſenter en qualité de Suivante
, fe fit faire un équipage
de Fille, en étudia quelque temps
les contenances , fe coupa enfin
cette chere barbe qui luy tenoit
tant au coeur , & vint au Parloir
en habit decent . Les ordres
eſtoient donnez pour acheverplaifammet
la Comédie . La Belle
reçeut le Cavalier deguifé avec
des témoignages de joye qui
marquoient un vray amour. Elle
s'écria fur la propreté de fa
Coifure , & apres avoir exageré
GALANT.
45
X
ré fortement combien la barbe
coupée la mettoit en obligation
de l'aimer , elle appella toutes
les Penfionnaires du Convent,
afin que l'ayant veu d'abord en
tumulte , elles ne s'avifaffent
point de venir l'examiner de
pres dans fa Chambre. C'eſtoit
un pas dont il falloit fe tirer .
Ces jeunes Malicieuſes inftruites
du fait , congratulerent la
Belle de l'heureux rencontre
qui luy donnoit une Fille de fi
bonne mine pour la fervir, Chacune
en ſuite fit cent queſtions
à la prétendue Suivante ; & comme
elles ne pouvoient s'empefcher
de rire , quelqu'une d'entr'elles
contoit toûjours quelque
trait plaifant , pour autorifer leur
gaye humeur. Le Cavalier faifoit
de courtes réponſes & voyoit
avec chagrin qu'on reculaft fa
recep
46
MERCURE
reception. Elle dependoit du
ferment prêté entre les mains de
l'Abbeffe. C'eftoit une ceremonie
qu'on luy fit croire qui fe
pratiquoit par toutes les Perfonnes
du dehors , à qui on faifoit
jurer , avant que de leur permettre
l'entrée du Convent,
qu'elles ne diroient jamais rien
des aufteritez qu'elles verroient
faire. On n'eftoit pas encor à la
fin de cette premiere Scene,
quand on entendit grand bruit
de Carroffes. Un moment apres,
le Marquis ayant ouvert le Parloir
entra avec trois ou quatre
Dames qui venoient jouer leur
perfonnage. En mefme temps les
Penfionnaires difparurent pour
rendre la vifite moins fufpect : .Le
Cavalier que la veuë du Marquis
inquiéta , voulut ſe tirer
auffi , mais les Dames firent les civiles,
GALANT.
47
viles , & l'arreftant comme une
Perfonne de leur fexe , l'embarafferent
beaucoup davantage
qu'on n'avoit fait par les queftions.
La Belle leur dit que
c'eftoit une Demoiſelle qu'elle
prenoit à fes gages , & les pria de
fouffrir qu'elle fe retiraft derriere
elles au coin du Parloir. La fauſſe
Suivante y prit un fiege fans dire
un feul mot , & y demeura
deux Coifes abatuës fur fon vifage
tant que dura la vifite, parce
que le Marquis qui s'eftoit placé
exprés contre la Porte, l'auroir
reconnuë , fi elle fe fuft obftinée
à vouloir fortir.Ce foin de baiffer
fes Coifes fit dire aux Dames,
qu'on pouvoit juger par fa modeftie
qu'elle eftoit née pour
le Convent ; apres quoy elles
commencerent à s'en divertir
fur un autre ton . Elles nomme-
•
rent
48
MERCURE
›
rent le Cavalier à la Belle comme
ayant appris qu'il venoit fouvent
à l'Abbaye , & luy demanderent
ce qu'elle trouvoit de luy.
Sa réponſe fut qu'elle l'avoit veu
d'abord avec le Marquis , &
enfuite feul trois ou quatre fois;
mais que s'il prenoit autant de
plaifir à eftre avec elle qu'elle en
prenoit à l'entretenir il ne
luy feroit pas des vifites d'un
quart- d'heure comme il les faifoit
toûjours ; qu'elle luy avoit
reconnu un fort grand mérite, &
qu'apres tant de belles actions qui
l'avoient couvert de gloire , elle
ne pouvoit douter qu'avant qu'il
fuft peu on ne le vift Maréchal
de France. Les Dames fe mirent
à rire, dirent à la Belle qu'el
le affectoit de l'honnefteté à
contretemps , qu'il eftoit impoffible
que le Cavalier ne luy euft
paru
GALANT. 49
paru auffi ridicule qu'il le paroiffoit
à tout le monde , que c'eftoit
un fou qui imaginoit la nuit , les
contes de bravoure qu'il faifoit
le jour ; qu'à caufe que fa Mere
qui avoit épousé un Païfan eftoit
Demoifelle , il tranchoit du Gentilhomme,
& que fans autre mérite
que celuy d'une barbe retrouffée
en Demy . Lune , il avoit
efté affez infolent pour en conter
à des Dames qui ne l'au
roient pas voulu pour Valet de
Chambre. Le Marquis prit la parole
, & feignant d'imputer ce
qu'elles difoient à un efprit de
vangeance , il leur reprocha de
la maniere du monde la plus
agreable, qu'elles ne déchiroient
le Cavalier , que parce qu'elles
avoient toutes foûpiré pour luy,
fans qu'il euft efté fenfible pour
aucune d'elles. Il vous eft aifé de
Juillet 1680. C
50 MERCURE
(
concevoir ce que put foufrir le
Cavalier. Les Dames qui continuërent
à dire ſes veritez , n'épargnoient
rien pour en faire un
portrait qui luy reffemblaft ; &
ce que la Belle & le Marquis difoient
en le defendant eftoit fi
malicieux , que fi la présomption
ne l'euft aveuglé, il cuſt aiſement
connu qu'il avoit donné dans le
panneau . Enfin la vifite s'acheva.
Les Dames remonterent en Carroffe
, & la Belle demeura en liberté
de confoler ſon Amant des
médifances qu'on faifoit de luy.
Il l'affura qu'il n'avoit fouffert
que par la crainte d'eftre reconnu.
La Belle luy remit l'efprit fur
cette alarme , en luy faifant croire
que fa barbe retranchée le deguifoit
tellement , que fans le fon
de fa voix , elle en feroit la dupe
elle-mefme. Il ne reftoit plus qu'à
le
GALANT.
SI
le faire entrer dans le Convent.
On fit femblant de députer vers
l'Abbeſſe , & on vint dire quelque
temps apres qu'un grand mal
de tefte l'empefchant de prendre
le ferment de la Demoiſelle , la
Touriere du dehors luy donneroit
un Lit dans fa Chambre juſqu'au
lendemain . Le mal de tefte
furvenoit mal à propos , mais il
falut avoir patience . On fit venir
la Touriere . C'eftoit une Vieille
de foixante ans , qui devoit auffi
jouer fon rôle. Elle regarda la
fauffe Suivante , dit en grondanc
qu'elle n'avoit jamais veu un vifage
bafty comme le fien , & qu'elle
ne vouloit point paffer la nuit
avec une Fille , que fon habit feul
l'empéchoit de prendre pour un
Soldat . Le Cavalier deguifé demeura
tout interdit , & la Touriere
s'eftant approchée de luy,
Cij
52 MER CURE
comme pour le mieux examiner ,
s'écria prefque auffitoft que c'eftoit
l'Homme à la barbe rétrouffée
, qui eftoit deja venu cinq ou
fix fois au Convent , & qu'il y
avoit là du myftere qu'il falloit
approfondir. La Belle fit bruit , fe
feignant fort offencée d'un pareil
foupçon . Elle jura qu'elle fe
feroit faire reparation d'honneur
par la Touriere ; foûtint que la
Perfonne à qui on faifoit affront,
eftoit une Demoiſelle de fa connoiffance
, qui ſe donnoit à elle
par pure amitié ; & plus elle prenoit
fon party , plus la Touriere
s'obtinoit à dire que fi c'eftoit
une Fille , elle n'eftoit point faite
comme les autres , & qu'abfolument
elle ne la foufriroit point la
nuit dans fa Chambre , que le
Medecin de la Maifon ne l'euft
vifitée. Grande conteftation en
apparence.
GALANT
. 53
apparence . Tandis qu'elles dif
putoient , la Soeur du Marquis , &
deux autres Religieufes qui
écoutoient à la porte du Parloir,
entrerent comme attirées par le
bruit, & demanderent le fujet de
la querelle. La Touriere s'eftant
expliquée tout de nouveau , la
Soeur du Marquis qui avoit parlé
une fois au Cavalier , dit qu'en
effet il n'y avoit rien de plus femblable
; & les deux autres ayant
ajoûté que c'eftoit là un vifage
d'Homme, il fut arrefté par toutes
les trois qu'on avertiroit l'Abbeffe
, afin qu'elle fift les informations
neceffaires . Les Penfionnaires
, rentrées toutes au Parloir,
rioient du filence & de l'embarras
du Cavalier
, qui apparemmet
commençoit
à voir qu'on luy
faifoit piece .Comme il falloit la fi
nir, la Belle prenant un vifage fé-
Ci
$4
MERCURE
rieux , & d'une Perfonne tout à
fait aigrie , dit d'un air froid ,
qu'on ne feroit point en peine
de s'informer , & que puis qu'on
Feftimoit affez peu pour la croire
capable de faire déguifer un Galant
en Fille , elle fortiroit dés le
lendemain du Convent , où elle
payoit affez bonne penfion pour
la faire regreter. S'adreffant enfuite
à fa prétendue Suivante , elle
l'affura qu'avant qu'il fût peu elle
auroit de fes nouvelles , & que
pourveu qu'elle vouluft bien la
fervir ailleurs, elle luy feroit tous
les avantages qu'elle pouvoit
fouhaiter . En mefme temps elle
fortit du Parloir, fans regarder les
Religieufes. Le Cavalier fit la
meſme choſe. C'eftoit l'unique
party qu'il avoit à prendre. Il ne
put pourtant s'échaper fi promptement
, qu'il n'effuyaft quelque
raille
BIBLIO
HEQUE
DELAVILL
1
.
REX
GALANT.
55
raillerie des Penfionnaires fur la
perte de fa barbe. Depuis ce
temps-là , il n'a point paru dans
le Païs. On le perfuade qu'il eft
en voyage ; & que quand fa
barbe fera revenue auffi ample
qu'elle eftoit, il fe montrera comme
auparavant , & def- avoüera
la métamorphofe .
le
Je vous ay déja envoyé plufieurs
Médailles faites pour
Roy fur divers fujets . En voicy
une nouvelle de Monfieur Chéron.
C'eft luy qui avoit fait celle
de Monfeigneurle Dauphin, que
vous trouvaſtes dans une de mes
Lettres il y a quelques mois , &
dont vous m'avez mandé qu'on
avoit efté fi fatisfait dans voftre
Province. La Face droite ayant
reprefenté le Roy dans toutes les
autres , il femble que j'aurois pû
me difpenfer de la faire graver
C iiij
58
MERCURE
dans celle- cy. Cependant comme
on ne fçauroit trop voir le
Portrait d'un fi Grand Prince ,
j'ay refolu de vous l'envoyer,
toutes les fois que les Médailles
feront de divers Graveurs. Vous
jugerez en les comparant , lequel
d'entre eux l'aura mieux fait
reffembler. L'Inſcription qui ſert
de Revers à cette derniere , eft
de feu Monfieur Douvrier. Vous
fçavez que nous n'avons jamais
eu de luy que des choſes achevées.
Les expreffions en font
tres- vives. Elles nous marquent
que Loüis LE GRAND ,
par un exemple de modération
qu'on ne sçauroit affez admirer,
bornant les conqueſtes au milieu
des flateries de la Fortune
qui fe foûmettoit à luy , & fe
fouvenant qu'il n'avoit cherché à
vaincre que pour affurer la Paix à
toute
GALANT. 57
1
toute la Terre , n'a eſtimé fes
triomphes que par l'avantage
qu'ils luy ont donné de nous pouvoir
faire cet heureux prefent.
Il faut l'avouer. Toute la vie
de cet augufte Monarque eft un
enchaînement de merveilles que
nous ne pouvons examiner fans
qu'elles nous paroiſſent incroyables
quoy que tous les jours nous
en foyons les témoins , Elles font
telles , que le Soleil mefme qui
luy a toûjours fervy de Devile,
commence à fe trouver incapable
de foûtenir cette gloire.
Ecoutez ce que luy fait dire
Monfieur Millot de Marfeille .
i
4209
C
38.
>
MERCURE
1
LE SOLEIL ,
Η
AURO Y.
Eros , dont les hauts Faits
étonnent l'Univers ,
-Pour marquer tes Exploits divers ,
l'ay pûjusqu'à préfent te fervir de
Devife ;
Mais fi je prétendois régler encor
tes pas ,
On blameroit mon entreprise,
Et tu n'y confentirois pas.
I'ay veu du haut des Cieux un auguste
Hymenée
Qui me fait envier ton illustre
Deftin,
Mon Fils pouvoit avoir la mefme
destinée ,
S'ileuft comme le tienfurvy le droit
chemin. Pour
GALANT.
59
Pour regler fes defirs , fi j'euffe en
taprudence ,
Le n'aurois pas porté le deuil de fon
enfance.
Le verrois Phaeton dans un fort
éclatant
Heureux avec quelque Déeffe,
Comme ton DAUPHIN eft contet.
Entre les bras defa Princeffe.
୧୯୬୧୧
Phébus eft au deffous d'un Royfi
glorieux.
Pendant que tu visfurla Terre,
Si tu veux fuivre un de nos Dieux ,
Celuy qui lance le Tonnerre,
Et de qui tout le Ciel dépend,
Peut feul guider Louis LE
GRAND.
#
Jadjoûte à ces Vers ceux que
Monfieur l'Abbé du Jarry de
Xaintonge, vient de nous donner
fur
60 MERCURE
fur le Mariage de Monfeigneur
le Dauphin. Vous y trouverez ce
génie aifé qui luy à fait rempor
ter le Prix de Poëfie dans la
derniere diſtribution qu'en firent
Meffieurs de l'Académie
Françoiſe.
SUR LE MARIAGE
DE
MONSEIGNEUR.
Vſes , n'avez - vous plus de
Mofes
préfens à mefaire ?
Vos feux font- ils bornez aux Exploits
de LOVIS, A
Et ne m'ont- ilsfervy dans la gloire
du Pere ,
Que pour m'abandonner au triom
phe du Fils?
En
GALAN T. 61
En vain pour colorer voftre lâche
filence,
D'un respect affecté trompe - vous
mes defirs ;
Vous ofaftes chanter les combats de
la France,
Et vous manquez de voix pour
chanterfesplaifirs.
Secondez mieux l'ardeur où mon
coeur s'abandonne,
Ne trompe vos Pinceaux qu'aux
plus douces couleurs,
Et gardant les Lauriers pour une
autre Couronne,
Qu'il n'entre en celle- cy que du
Myrte & des Fleurs.
2639
Ces violens tranfports dont le feu
vous emporte ,
Peindroient mal de l'Hymen les
tranquilles beautez,
Et
62 MERCURE
Et de leurs fons hardis la cadence
trop forte
Feroit fuir les Amours qui font à
Les cofter
୧୯୨୬
Cherchez donc au Parnaſſe une route
nouvelle ;
La divine Beauté qui brille dans
ces lieux
Ne reçoit point d'encens qui nefoit
fait pour elle,
Et demande des Vers auffi doux que
fes yeux.
Quand on vit àla Cour cette Nymphe
accomplie,
Le Printemps de l'Hyver diffipoit
les frimats ;
Mais de quelques trefors dont fa
main fuft remplie,
Il avoit moins de Fleurs que la
Nymphe dappas.
Parmy tant de rayons que jettoit
la Princeffe,
Sora
GALAN T.
63
Son Epoux fit briller de fi vives
clartez ,
Qu'onnefçeut qui des deux , dans
ce jour d'allégreffe,
Parut le plus charmant à nosyeux
enchantez.
(643)
C'est ainsi qu'aux Oeillets les Rofes
comparées,
Font de nos fens charmez la peine
& le plaifir,
Et qu'entre ces deux Fleurs de leur
pourpre parées,
Nos regards fufpendus ne fçavent
que choifir.
esaba
t'élever à tom
DAUPHIN , pour
bonheurfupremes
C'eft en vain que le Ciel auroit fait
tant d'efforts,
Si fes fages bontez pour une autre-
Toy- me/me
N'avoient fçeu referver de femblables
tréfors.
?
64
MERCURE
Il en fit entre vous un ſi juſte partage,
Que vos feules vertus ont dequoy
vous charmer,
Et que fans le fecours d'un pareil
affemblage,
Vos coeurs parfaitement n'auroient
pû rien aimer.
Chaque jour l'un dans l'autre appercevant
des charmes
Dont vos coeurs de nouveau s'enflâment
tour à- tour,
Pouvez- vous redouter les funeftes
allarmes
Qui troublent fi fouvent les donceurs
de l'amour ?
Que reftoit- il , ô France en merveilles
féconde,
Pour rendre de ton fort tout l'vniversjaloux,
Si cen'eft que le Fils duplus Grand
Roy du monde
GALANT.
65
D'un Objetfi charmant fût l'Amant
& l'Epoux ?
C6432
Reconnois du Destin l'affiftance vifible
La Reyne d'Espagne.
Qui d'un Fleuron Royal t'enlevant
la beauté ,
Par un foudain retour à ta perte
fenfible,
To redonne fitoft ce qu'il t'avoit
ofté.
Ton Sangjadis mellé dans celuy de
Baviere,
En fit le Germe heureux des plus
grands de tes Roys,
Et luy redonne encorfa vertu toute
entiere,
Pour eftre auffi fecond qu'il le fut
autrefois.
୧୯ : ୨୭
Tu laverras toujours, cette Source
divine,
Dans
66
MERCURE
Dans fes derniers ruiſſeauxgarder
Sa pureté,
Et toutes les vertus qu'enferme la
Racine,
Etaler dans fes Fruits leur entiere
beauté.
୧୯୨୬
A l'ombre des Rameaux , de fa Tige
éclatante,
Tes Lys conferveront leur premiere
fraîcheur,
1
Sans que des Ventsjaloux la colere
impuißante,
De leurs celeftes Fleurs terniffe la
blancheur.
66699
Tes Peuples bienheureux dans leurs
calmes Provinces
Jouiront en repos de leur felicité,
Et ne combattront plus que pour
rendre à leurs Princes
Plus de preuves de zele &de fidelité.
Princeffe,
GALANT. 671
14Y
Princeffe , c'est à tuy d'accomplir ce
prefage,
Arreftant dans tes fers ton aimable
Vainqueur,
Et bornant les projets de fonjeune
Courage
A regner deformais au dedans de
ton coeur.
Que ce fier afcendant qui l'emporte
à la gloire,
De tes yeux fans rongir reconnoiffe
la
Loy,
Puis qu'aux plus grands Vainqueurs
la plus belle Victoire
fi
Nefe montra jamais & charmante
que Toy.
49
Il ne falloit pas moins qu'une telle
conqueste,
Pourfufpendre l'ardeur defes tranf
ports guerriers;
Mais
68 MERCURE
Mais le Myrte éclatant qui couronnefa
Teste ,
Ne vaut- ilpas luy feul des moiffons
de Lauriers ?
Il y a déja quelque temps qu'on
a fait courir le bruit en Angleterre,
que Sa Majefté Britannique
avoit contracté Mariage avec la
Mere de Monfieur le Duc de
Montmouth , avant que d'épou
fer la Reyne Catherine de Portugal.
Vous aurez fans doute enrendu
parler de plufieurs Declarations
que le Roy a faites en
divers mois pour prévenir les divifions
que de pareils bruits
voient faire naître dans le Royaume.
Ce Prince en a fait pu
blier une derniere le 8. de Juin ,
qui renferme toutes les autres.
Voicy dans quels termes elle a
efté envoyée icy.
pou-
DE
GALANT. 69
DECLARATION.
DU
ROY D'ANGLETERRE .
CHARLES R
Nous ne fçaurions nous empeſcher
de prendre connoiffance avec
combien d'artifice & de malice,
quelques Gens pouffez d'un esprit
feditieux & turbulent , font courir
& debitent un bruit , qui n'eft pas
moins faux que fcandaleux , àfçavoir
qu'il y a eu Mariage ou Contract
de Mariage entre Nous &
feuë Mademoiselle VValters , autrement
Barlovu , Mere du prefent
Duc de Montmouth. Leur but en ce
faifant , eft de remplir l'efprit de
nos Sujets de doutes & de crainte,
& de les divifer , s'il poſſible , en
partis
70 MERCURE
partis & factions , comme auffi de
faire douter , autant qu'ils peuvent
, du droit évident & indubitable
, que nos veritables & legiti .
mes Heritiers & Succeffeurs ont à
La Couronne. Nous avons donc crû
estre obligez , pour marquer lefoin
que nous prenons de nos Sujets , &
de leur Posterité, de leurfaire voir
ce que nous avons déja fait pour
prevenir les mauvaifes fuites qu'un
bruit fi dangereux & fi malin,
pourroit avoir à l'avenir , eu égard
à la paix & à la tranquillité de
nos Royaumes.
Ilyeut au mois de Ianvier dernier
un an, que nous filmes une Declaration
, laquelle Nous écrivifmes
de noftre main , & qui eft conceuë
en ces termes.
Certaines Gens qui ne font
ny mes Amis , ny ceux du Duc
de Montmouth , ayant artificieufement
GALANT.
י
7
fement fait courir un bruit , faux ,
& malicieux, que j'avois contracté
Mariage avec fa Mere , ou
que je l'avois épousée , bien que
je fois tres-certain qu'un tel difcours
ne peut avoir aucun effer
dans le temps où nous fommes ,
jay neantmoins crû qu'il eftoit
de mon devoir ( à cauſe de la
Succeffion de cette Couronne ,
& afin que l'on ne puiffe à l'avenir
trouver aucun prétexte de
broüiller , ou exciter des troubles
fur un tel fondement , ou fur
aucun autre de cette nature ) de
déclarer ainſi que je fais preſentement
, en préſence de Dieu-
Tout-puiffant, que je n'ay jamais
efté marié , ny n'ay jamais contracté
Mariageavec autre Femme
qu'avec mon Epoufe la Reyne
Catherine , laquelle j'ay époufée
, & qui eſt ma préfente Femme
72 MERCURE
me. En foy dequoy je figne la
prefente Declaration , à Vvitehalt
le 6. Janvier 1679 .
CHARLES R.
Et je fais la Declaration fufdite
en prefence de l'Archeveſque
de Canterbury , H. Finch . Chancelier
, H. Coventry Secretaire
d'Etat , J. Vvilliamfon Secretaire
d'Etat.
Et pour donner plus de force à
cette Declaration , nous en filmes
une autre plus publique au mois de
Marsfuivant , il y eut au mois de
Mars dernier un an , dans noftre
Confeil Privé , qui fut auffi écrite
de noftre main, & en ayantfait
tirer une veritable Copie qui fut
enregistrée dans les Regiftres de
nostre Confeil , Nous la fignâmes
& la filmes semblablement
figner aux Seigneurs de no-
>
ftre
GALANT. 7.3
ftre Confeil Privé qui estoient prefens
, & ordonnafmes que l'Origi-
-nal de ladite Declaration feroit
gardé dans les Coffres de noftredit
Confeil, où il eft à prefent . Ladite
Declaration eft enregistrée dans
les Regiftres du Confeil en ces
termes.
A la Cour de Vvhitehall , le 3 .
Mars 1679. en préſence du Roy,
& des Seigneurs du Confeil , le
Seigneur Chancelier , le Seigneur
Treforier , Duc de Lauderdaile,
Marquis de Vvorceſter , Comte
d'Offery , le Seigneur Chambellan,
le Comte de Sunderland ,
le Comte de Clarendon , le
Comte d'Effex , le Comte de Bathe
, le Comte de Craven le
Comte d'Aylesbury , le Seigneur
Evefque de Londres , le Seigneur
Evefque du Durham , le Mi-
Iuillet 1680.`
D
,
74 MERCURE
lord Maynard , le Vice- Chambellan.
Il a plu ce jourd'huy au Roy
d'ordonner que la Declaration
fuivante , fuft enregistrée dans
les Registres du Confeil , ladite
Declaration eftant toute écrite
& fignée de la main de Sa
Majefté , dans un papier qu'Elle
a aujourd'huy delivré au Confeil
pour y eftre gardé dans les
Coffres.
Pour éviter toutes fortes de querelles
& de diferens , qui pourroient
arriver à l'avenir touchant
La Succeffion de la Couronne , je
declare par ces prefentes , en prefence
de Dieu- Tout- puißant , que
je n'ay jamais contracté Mariage
avec perfonne , ny épousé aucune
Femme , que celle qui est à
prefent mon Epoufe la Reyne Catherine,
GALANT. 75
therine , maintenant vivante . A
Vuhitehall le troifiéme du mois de
Mars 167 .
CHARLES R
Le Roy nous a commandé à
nous qui eftions préfens , lors.
qu'il a fait & figné la prefente
Declaration , de la certifier .
Finch . Chancelier , Danby
Tréforier , Lauderdaile , Vvor-
} cefter , Offery , Arlington , Sunderland
, Clarandon, Effex, Bathe ,
Craven, Aylesbury, H. London ,
N. Durham , G. Maynard , G.Carteret.
Nous fufmes avertis au mois
d'Avril dernier, que non feulement
on faifoit courir le mefme bruit,
& qu'on tenoit les mefmes difcours
; mais que mefme on les amplifioit.
On difoit donc qu'ily avoit
# un Ecrit qui avoit efté produit
Dij
76 MERCURE
depuis peu devant plufieurs Perfonnes
, par lequel ledit Mariage,
ou du moins un Contract ( car on
en parloit diverfement ) paroiffoit
avoir efté fait , & qu'il y
avoit plufieurs Seigneurs & autres
Perfonnes encor vivantes qui
prétendoient avoir efte prefentes,
& avoir affifté audit Mariage.
Nous eftions perfuadez qu'il eftoit
imposible que cela fust vray,
n'y ayant rien de plus faux qu'il
y cuft eu aucun Mariage , ou
Contract de Mariage entre Nous
& ladite Demoiselle Vvalters,
autrement Barlovv . Nous ne laiffames
pas de mander au Confeil,
& d'y faire interroger les Seigneurs
& les autres Perfonnes,
que le bruit commun difoit avoir
efté prefentes à ce Mariage prétendu
, ou qu'on difoit en fçavoir
quelque chofe , on avoir connoif-
Sance
GALAN T. -77
A
fance de ce pretendu Contract ;
& bien que tous les Seigneurs de
noftre Confeil , qui ouyrent les interrogatoires
defdits Seigneurs &
des autres Perfonnes , qui furent
toutes examinées en particulier ,
viffent bien que la caufe de ce
difcours & de ce bruit , qui avoit
fi peu de liaifon & de vray - Semblance
, eftoit un pur effet d'une
malice noire de quelques Gens , &
d'un vain amufement des autres ,
ceux qui furent interrogez ayant
nié avoir efté préfens audit Mariage,
& ayant protesté n'en avoir
aucune connoiffance ; Nous croyons
neantmoins qu'il est neceffaire
de rendre noftre Déclaration cydeffus
mentionnée plus publique,
& d'ordonner qu'elle foit inceffamment
imprimée , & publiée
ainsi que nous faisons de l'avis
de noftre Confeil Privé ; & nous
Deiij
78 MERCURE
Prenons encor Dieu à témoin dans
cette occafion , & déclarons en
foy de Chretien , & fur la parole
dun Roy, qu'il n'y a jamais eu ny
Mariage , ny Contract de Maria.
ge entre Nous & ladite Demoi-
Vvalters, autrement Barlovv,
Mere du Duc de Montmouth,ny entre
Nous & quelque autre Femme
que ce foit , excepté Noftre Royale
Epoufe la Reyne Catherine.
Jelle
Et nous enjoignons , & commandons
expreffement à tous nos Sujets,
de quelque qualité & condition
qu'ils foient, de ne pas prendre
la hardieffe de dire , ou publier aucune
chofe contraire à la teneur de
cette noftre prefente Declaration,
finon que ce feraà leurs perils &
fortune , & à peine d'eftre procedé
contre euxfelon la derniere feverité
& rigueur des Loix.
Donné
GALANT. 79
Donné à noftre Cour de Vohitehall
, le deuxième jour du mois
de Juin 1680. & de nostre Regne
l'an trente- deuxieme.
Je quitte cette matiere étrangere
, pour vous parler de deux
Mariages qui ont efté faits- icy
fur la fin de l'autre Mois . Le
Roy , qui en toute forte d'occafions
a fait paroître l'eſtime particuliere
dot il honore Monfieur
le Comte de Brancas, a voulu luy
en donner de nouvelles marques
dans la choſe du monde qui luy
doit eftre la plus fenfible, & par
un fentiment & une veuë digne
de fa bonté, apres - luy avoir fair
l'honneur de marier fa Fille aînée
à Monfieur le Prince d'Harcour,
il a jetté les yeux fur Monfieur
le Duc de Villars , pour réünir
cette illuftre Famille en luy
Dij
80 MERCURE
faifant époufer Mademoiſelle de
Brancas , feconde Fille du Comte
que je viens de vous nommer. La
conduite & la vertu de la Mariée
, à laquelle Sa Majefté a fait
un Preſent de cent mille francs ,
& les bonnes intentions qui paroiffent
dans le jeune Duc qu'el
le a épousé, & dont elle eſt Coufine
germaine , ne laiffent aucun
fujet de douter que l'un & l'autre
ne rempliffent tres dignement
les devoirs de leur naiffance
. M' le Cardinal d'Eftrées, qui
eft Oncle de tous les deux
marquer la part qu'il prend à la
gloire d'une Maiſon qui luy eſt
fi proche , & qui appartient à ce
qu'il y a de plus grand dans
toute l'Europe , a voulu faire la
ceremonie du Mariage . La reputation
de M. le Comte de Brancas
eſt tres - avantageufement
pour
établie.
GALANT. 81
1
établie . Il étoit Chevalier d'Honneur
de la feuë Reyne.La Mariée
eftant allé rendre fes refpects à
Sa Majefté , a reçeu d'Elle les
honneurs du Tabouret.
Mademoiſelle de Tiercelin de
Broffe , Fille du feu Marquis de
ce nom , & de Marie de S. Simon ,
a épousé Monfieur le Comte de
Bourdin environ dans le meſme
temps. Il y a fi peu que je vous
ay parlé de la Maifon de Broffe ,
que je me contenteray aujourd'huy
de vous faire . fouvenir
qu'elle eft une des plus confide-
/ rables de France . Le Marié eft lè
fecond Fils de feu Meffire Nicolas
de Bourdin , Chevalier , Marquis
de Villennes , Gouverneur
de Vitry le François, dont je vous
ay
fait connoiftre le merite dans
une autre occafion . Ce Marquis
eftoit Petit - Fils de Jacques de
D v
82 MERCURE
Bourdin Secretaire d'Etat , & de
Marie Bochetel , & avoit épousé
Cleophile de Cauchon de Neuflize
, Fille de Thomas de Cauchon
, Baron de Neuflize , & de
Marie d'Anglure , laquelle Marie
d'Anglure eftoit Fille de Cleophile
de Bethune. Ces deux Maifons
, & celle de Chaſtillon dont
elle étoit defcenduë, parlent affez
à fon
avantage, fans qu'il foit neceffaire
d'y rien adjoûter. Celle
de Bourdin eft alliée à tant de
bonnes Maifons , quej'irois trop
loin , fi je voulois vous les nommer
toutes. La Genealogie de
Courtenay nous fait voir qu'un de
leurs Anceftres , appellé Eftienne
de Bourdin , époufa en 1450 .
Michelle de Courtenay ; & les
Memoires de Caftelnaud font
connoiftre les grandes & importantes
Alliances que leur a laif
fées
GALANT. 83
5
fées Marguerite de Bourdin ,
puis que parmy une infinité des
meilleures du Royaume , nous
y apprenons que c'eft par elle
que cette Maiſon a l'honneur
d'eftre alliée aux deux illuftres
Princeffes , dont l'une eft Reyne
de Portugal , & l'autre Ducheffe
de Savoye , à caufe de Gabrielle
d'Eftrées , dont cette Marguerite
eftoit Trifayeule & Tante du
Secretaire d'Etat Jacques de
Bourdin .
Il s'eft fait un troifiéme Mariage
, quia efté précedé d'un Incidentaffez
extraordinaire . Un Cavalier
aimoit paffionnément une
Belle. La Belle eftimoit le merite
du Cavalier ; & comme il y avoit
entr'eux égalité de naiffance ainfi
que de bien , il ne fut pas difficile
de mettre les Parties d'accord .
On convint d'Articles . On les
figna;
84
MERCURE
figna ; & le Cavalier qui comptoit
tous les momens , touchoit
prefque au jour qui devoit le
rendre heureux , quand un fâcheux
mal de dents qui faifit la
Belle , fit diférer les apprefts qui
fe faifoient pour la Nôce. Elle
en fut fi violemment attaquée,
que n'ayant aucun repos , elle
attiroit la compaffion de tous
ceux qui la voyoient . Vous jugez
bien que tandis qu'elle foufroit
, on ne parla point de mariage.
Elle effaya diferens Remedes
, & ils ne fervirent qu'à
augmenter fes douleurs. Le Cavalier
qui les partagea fenfiblement
eftoit fans ceffe aupres
d'elle , & s'ennuyoit fort d'avoir
toûjours à la plaindre,fans la pouvoir
foulager. Apres quelques
jours paffez dans ce pitoyable
état , fon mal venant d'une dent
particu
>
GALANT.
85
particuliere , il luy confeilla de fe
la faire tirer. La Belle trouva le
confeil terrible . Elle aimoit fes
dents , s'effrayoit de peu de chofe
, & une opération de cette nature
luy paroiffoit tellement furpaffer
fes forces, qu'elle n'en pouvoit
foufrir l'idée . Ainfi elle s'obſtina
à gémir encor juſqu'au lendemain
, & la violence de la douleur
luy ayant fait perdre toute
patience , elle refolut enfin de
donner fa dent . Le Cavalier alla
auffitoft chercher un des plus
habiles Opérateurs de Paris. Ce
fut pour elle une vifion épouvantable
. Elle ne jetta les yeux fur
luy qu'en tremblant, & quelques
promeffes qu'il luy puft faire de
la traiter doucement , il falut de
grandes ceremonies pour l'obliger
à s'affeoir. L'Operateur s'eftant
approché , elle voulut voir
Ce
86
MERCURE
·
ce qu'il cachoit dans fa main .
Le refus qu'il fit de le montrer ,
caufa un nouveau combat . Elle fe
leva toute effrayée , & ne voulut
plus fe fier à luy. Son Amant defefperé
de la voir toûjours foufrir
, & plus encor du retardement
de fon mariage, luy dit mille
choſes pour l'encourager . Toutes
fes raiſons eftant inutiles , il
eut recours à l'exemple ; & pour
convaincre la Belle du peu de fujet
qu'elle avoit de craindre feignant
d'avoir une dent à demy
gâtée , qui de temps en temps
faifoit foufrir , il ſe mit en ſituation
requife pour fe la faire arracher
, & elle luy fut effective- ,
ment arrachée , fans qu'il en marquaft
d'émotion . La Belle avoit
peine à croire ce qu'elle venoit de
voir. Elle fit encor quelques façons,
mais enfin l'épreuve la raffu-
*
le
rant,
GALANT. 87
rant , elle fe laifla gagner , & s'abandonna
à l'adrelle de l'Opérateur.
Comme elle eftoit delicate,
& que la dent refiftoit un peu,
elle pouffa les hauts cris , dit force
injures à l'Operateur , & fe
plaignit qu'on l'avoit trompée.
Quelque fâchée qu'elle fuft , elle
s'appaifa en voyant fa dent ; & la
douleur ayant ceffé tout à coup ,
il ne luy falut qu'un jour ou deux
pour ſe remettre dans fes premiers
charmes. Le Cavalier avoit
efté cauſe de ſa guérifon , en luy
apprenant par fon exemple à ne
rien craindre de l'Operateur ;
& la joye qu'elle montra en
prononçant le grand ony , luy
fut une aimable recompenfe de
ce qu'il avoit fait pour elle. Il
eft des Amans qui font obligez
d'expofer leur vie pour acquérir
ce qu'ils aiment. Celuy- cy fut
plus
88 MERCURE
plus heureux , puis que la poffeffion
de fa Maîtreffe ne luy coufta
qu'une dent .
Je vous envoye une Plainte
Paftorale , où vous trouverez de
grandes beautez , à les regarder
dans ce que ce genre d'écrire a
d'effentiel . L'Autheur m'en eſt
inconnu . Eftant auffi amy des
Mufes qu'il l'eft , j'efpere que cet
Ouvrage ne fera pas le feul qu'il
me donnera .
• ક
CORYDON.
L
EGLOGUE .
E Berger Corydon avoit l'ame
enchantée
Des beautez defa Galatée ;
Mais ne pouvant rien efperer
De cette Bergere infenfible ,
11
GALANT. 89
ށ
Il venoit quelquefois fe plaindre &
Soupirer
Dans une retraite paifible.
Les Chardonnerets , les Pinçons ,
Les Roffignols & les Serenes ,
Par le charme de leurs Chanfons ,
Ne pouvoient foulager fes peines.
Ingrate, difoit- il un jour ,
Tous mes empreffemens , mes
foins, & mes fervices ,
Mes ardens defirs , mon amour,
Mes Chansons , qui font les delices
De Lyfimene & de fa Soeur ,
N'ont aucun pouvoir fur ton
coeur ,
Je fuis inceffamment l'objet de
tes caprices ,
De tes rigueurs , & de tes injuftices.
Dernierement un Inconnu ,
Sans que tu fiffes la farouche ,
Sous un Chefne avec toy venu,
Joignit
20 MERCURE
Joignit fes levres à ta bouche;
Et moy , malheureux , fi je
touche
Du bout du doigt ton bras
charnu ,
Tu t'emportes, tu me menaces,
Tu me défends de paroiſtre à
tes yeux ,
Je n'ofe paffer où tu paffes.
Te fouvient-il du jour que ce
Loup furieux
Se gliffa dans ta Bergerie ?
Ne fus- je pas affez heureux
Pour luy faire perdre la vie
A coups de fléches & de pieux :
pour t'avoir fi bien fervie,
Dis - moy, cruelle, en fuis - je
mieux ?
Et
Te fouvient- il du jour que dans
noſtre Village
Un Berger infolent ofa faire un
outrage
A tes adorables appas ?
D'abord
GALAN T.
91
1
D'abord pour te vanger , ne luy
donnay- je pas
D'une gaule fur le vifage ?
Pour quelque argent preſté , le
blond Alcimedon
M'a laissé fa Houlete en gage;
S'il ne la reprend pas , je t'en fais
don .
un
pur
Je te nourris auffi deux Moineaux
que leur Mere
Avoit laiffez à l'abandon
Dans cette voifine Bruyere.
Tout cela devroit bien m'obtenir
le pardon
De cette action temeraire
Qui contre moy t'a miſe en fi
grande colere.
C'est ainsi qu'autrefois le Berger
Corydon
S'entretenoit de fa Bergere.
J'oubliay la derniere fois de
vous apprendre la mort de Monfieur
92
MERCURE
fieur le Camus Maitre des Requeftes,
arrivée le 26. de l'autre
mois. Il avoit efté Intendant de
Juftice en Champagne , & eftoit
Frere de Monfieur le Camus
Confeiller d'Etat , & Oncle de
Monfieur le Premier Prefident de
la Cour des Aydes , & de Monfieur
le Camus Lieutenant Civil
. On ne peut douter qu'il n'y
euft longtemps qu'il envifageoit
la mort , puifqu'on a trouvé tous
les ornemens neceffaires pour
fon Convoy, dans un Cofre bien
fermé , fur lequel eftoit attaché
un Billet écrit de fa main , portant
defence d'ouvrir le Cofre de
fon vivant Ila efté enterré aux
Minimes de la Place Royale , où
il avoit fait baſtir une Chapelle ,
& aufquels, outre une Meffe fondée
tous les jours , il a laiſsé une
fomme confiderable pour l'employer
GALANT.
93
ployer felon leurs befoins . Il y
avoit cent Pauvres à fon Convoy
, qui eurent chacun un Eçu
d'aumône , avec un Flambeau , &
un Jufte- à- corps noir. Les quatre
Mandians s'y trouverent . II
ne les a pas oubliez dans fes legs
pieux , non plus que la Charité ,
les Enfans du S. Efprit , & les
Auguftins du Fauxbourg S. Germain
. Il a donné quatre mille
francs au Novitiat des Jefuites ;
& mille livres , pour eftre diftribuez
aux Pauvres de la Parroifle
S. Sulpice dont il eftoit . Monfieur
Guyot Secretaire du Roy,
eft Exécuteur de fon Teſtament,
par lequel il a nommé Monfieur.
de Courferin Confeiller au Parlement
de Mets , Fils aîné de
Monfieur le Camus , Prefident
honoraire en la Chambre des
Comptes,pour fon Legataire univerfel
.
94 MERCURE
verfel. Je ne vous repete point
que la Famille de Meffieurs le
Camus eft une des meilleures de
la Robe. Ce que je vous en ay
dit en d'autres occafions , vous l'a
fait connoiftre.
Je vous mandois dans ma Lettre
du Mois de Mars , que le Roy
avoit reconnu le mérite de Monfieur
Formaget Vicaire General,
& Official de Monfieur l'Archevefque
de Paris , en luy donnant
le Prieuré de Sauffeufe. Voyez
Madame , combien les avantages
du monde font peu folides . A
peine a- t- il pris poffeffion de ce
Prieuré , qu'il a laiſsé de nouveau
vacant. Il eft mort depuis dix ou
douze jours , fort regreté de tous
ceux à qui fa vertu eftoit con
nuë.
Le Vendredy 5. de ce Mois,
Meffieurs du Chapitre de la Cathédra
GALANT.
95
thedrale de Châlons fur Marne,
voulant témoigner leur reconnoiffance
à la memoire de Meffire
Felix Vialart leur Evefque,
firent un Service folemnel dans
le repos de fon
leur Eglife pour
ame. Tous les Corps de la Ville ,
tant Ecclefiaftiques
que Laïques ,
y affifterent
. La Meffe fut chantée
par Monfieur
de Bar Doyen,
& l'Oraiſon
Funebre
prononcée
par Monfieur
l'Abbé
de Bar fon
Neveu
, Bachelier
de Sorbonne
,
& Chanoine
de la mefme
Eglife .
Toute
l'Affemblée
, qui eſtoit la
plus nombreuſe
qu'on euft veuë
depuis longtemps
admira
fon eloquence
. Il avoit une ample &
belle matiere
, les rares vertus de
cet illuftre
Prélat pouvant
fournir
lefujet de plufieurs
Panegyriques.
Je vous ay déja marqué
en vous apprenant
fa mort , que
malgré
96 MERCURE
ny
malgré les diférentes infirmitez
dont fa fanté eftoit traversée, ſes
travaux ont efté continuels , &
que le préjudice qu'il en recevoit
ne l'a jamais empefché d'agir.
Avant fa nomination à l'Epifcopat
, il fit la Miffion durant une
année entiere avec la fiévre quarte
, fans s'en plaindre à fes Amis ,
le declarer à aucun de ſes domeftiques.
C'eft de ce veritable
Paſteur qu'on peut dire qu'il a
donné fon Ame pour fes Brebis ,
puis qu'il a confumé pour leurs
befoins , non feulement tout fon
Patrimoine qui eftoit confiderable
, mais fa vie mefme. Il avoit
quarante à cinquante mille livres
de rente lors qu'il fut prefenté
au Roy par Monfieur le
Cardinal de Richelieu , pour gouverner
le Dioceſe de Châlons , &
il eft mort fans avoir d'autres heritiers
GALANT. 97.
7
ritiers que les Pauvres , aufquels
il a donné le peu qui luy reftoit
de bien , apres en avoir employé
la meilleure partie à l'établiffement
de fon Seminaire , à la
decoration de fon Eglife , & à
foulager les Peuples dans leur
mifere , afin de les rendre plus
capables par ce fecours , de profiter
de toutes les Inftructions publiques
& particulieres , qu'il n'a
point cefsé jufqu'au dernier moment
de fa vie , de leur donner
par luy-mefme , & par les Perfonnes
qu'il choififfoit pour ce
miniftere. Il pourveut à toutes
les neceffitez de fon Dioceſe durant
la Guerre , qui attira les Armées
des Ennemis fur les Frontieres
, & trouva moyen de relever
en fort peu de temps les
ruines de la Cathedrale . Jamais
on ne luy a fait la moindre ou -
Juillet 1680.
E
98
MERCURE
verture de faire du bien , qu'il
n'en ait foudain embraſsé l'oc
cafion . Son zele a paru en mille
choſes , mais fur tout dans cette
Miffion generale , qui luy
coufta plus de quatre- vingts mille
livres , & pour laquelle il affembla
des premiers Sujets de
Sorbonne , & de toutes les Communautez
Ecclefiaftiques
du
Royaume. Celles des Filles Regentes
qu'il a établies, pour infpirer
la pieté aux Perfonnes de
leur Sexe en tenant les petites
Ecoles , & enfeignant le Catechifme
, font encor d'éclatantes
marques de ce mefme zelę . Adjoûtez
la retraite de tous les Curez
du Dioceſe à fes dépens ,
& les Peres de l'Oratoire fixez
par
ſes foins dans fon Seminaire .
Il eftoit tres- éclairé dans les
voyes
de Dieu , & dirigeoit quel-
LYO
ques
DE
GALANT.
LA
FIL
ques Ames en particulier d'une
- maniere excellente . Quoy qu'il
fuft afmatique dés fon plus bas
âge , & qu'il n'y euft rien de plus
contraire à cette incommodité
que de parler , fes Amis fçavent
qu'il ne s'en eft jamais difpenséi
qu'apres que de longues Conferences
avoient épuisé toutes les
forces , & alors il fe plaignoir
beaucoup moins des douleurs de
poitrine toûjours languiffante
, que de la peine qu'il faifoit
à ceux qui attendoient les répon .
fes qu'il ne leur pouvoit donner.
Il eft certain que le Prelat du
Royaume le plus robuſte , auroit
fuccombé dans ce grand &
celebre Synode , où il parla preſque
fans interruption pendant
huit heures . Rien n'eft plus beau
que fes Ordonnances. Il y regle
tout le Dioceſe , toutes les Par-
E ij
100
MERCURE
roiffes, tous les Etats , & y reprime
les moindres abus , mais avec
tant de moderation & de fageffe
, qu'on voit clairement que
l'Esprit de Dieu le conduifoit.
Tout le monde fçait qu'il a vendu
fa Vaiffelle d'argent , & qu'il
n'en avoit que de fayence à fa
table. Les Ouvrages qui reftent
de luy , ne laiffent pas de faire
paroiftre beaucoup de fomptuofité
. Ils marquent la magnificence
d'un grand coeur , & en mefme
temps la modeftie d'un Chreftien.
On ne peut rien voir de
plus magnifique que le Jardin de
Sary qu'il avoit fait commencer,
pour faire gagner la vie à un
grand nombre de Gens reduits
à la derniere neceffité , & il n'y
a rien de plus modefte que la
Maifon. Grande magnificence.
dans les Appartemens de l'Evef
ché,
GALANT. ΙΟΙ
1
1
ché , & une extreme modeftie
dans tous les ameublemens . Son
Apartement du Seminaire eft le
feul qui foit denüé de tout ornément
, parce qu'il mettoit cette
diference entre les Maifons , où
il eftoit obligé de recevoir le
grand monde , & celle qu'il avoit
deftinée pour fon propre uſage,
qu'il éloignoit de celle - cy toat
ce qui refpiroit le fafte du fiecle
, & le foufroit en celles où le
bien de l'Eglife demandoit que
les Perfonnes qualifiées ne trou
vaffent point cette derniere fimplicité
qui les rebute , & qui les
offence . Le Jubé de la Cathedrale
eft fort fuperbe , par les
Colomnes de Marbre dont il eft
orné . On n'y voit point paroître
fes Armes , afin qu'on y décou
vre la modeftie. Quoy qu'il ait
toûjours fupporté fes maux avec
E iij
102 MERCURE
une refignation furprenante , fa
derniere maladie l'a fait admirer.
Elle eftoit douleureuſe , elle
étoit longue , elle le reduifoit à la
neceffité d'étre fouvent tranfporté
de lieu en autre par fes Domeftiques
, qui en de pareilles occafions
fourniffent au plus patient
de grands fujets de colere,
& jamais il ne luy eft échapé la
moindre plainte contre ceux qui
le fervoient. On l'a toûjours vû
appliqué à louer Dieu , il a dit
fort fouvent , qu'il le remercioit
de ce que fa vie n'ayant point
efté affez auftere , il luy avoit
plû de le mettre en penitence.
Son humilité couronnoit fes autres
vertus , & on ne l'a jamais
entendu parler de ce qu'il foufroit
, que pour affoiblir la compaffion
que l'on en faifoit paroître.
Quand les derniers Sacremens
GALANT. 103
mens luy furent donnez , il voulut
que ce fuft avec folemnité
, afin de marquer publiquement
à fon Chapitre la confideration
& l'amitié qu'il avoit pour
le general , & pour les particu
liers. Depuis ce trifte moment,
fa Chambre devint un Oratoire
public , où chacun alloit recevoir
fa derniere benediction , avec un
empreffement qui faifoit connoî
tre la haute eftime qu'on avoit
conceuë de fa pieté. On y a veu
des Chanoines , des Curez , des
Ecclefiaftiques particuliers , des
Religieux de tous les Ordres , des
Magiftrats , des Perfonnes de
tout âge , de toute condition , &
de tout fexe , & l'on fçait meſme
que des Gens qualifiez ont écrit
d'icy à leurs Amis de Châlons ,
afin d'obtenir la mefme grace
pour eux , & pour leurs Familles.
E iiij
104 MERCURE
Le concours des Peuples de la
Ville & des Villages voisins , fut
fi grand dés qu'on eut appris fa
mort , qu'ils fe mirent en état
d'enfoncer les Portes du Seminaire
, ne pouvant donner aux
Domestiques de ce Saint Evef
que le temps de le reveftir de fes
Habits Pontificaux , pour l'expofer
en la maniere ordinaire. Il y
eut toûjours une foule égale jufqu'au
temps qu'on l'enterra , c'eſt
à dire , depuis le Lundy 10. Juin,
lendemain de la Pentecofte , à
dix heures du matin , jufqu'au
jour fuivant fur les cinq heures
du foir. On obſerva dans ſes Funerailles
toute la fimplicité qu'il
avoit preferite par fon Teftament;
mais les cris , les gemiffemens , &
les larmes d'une grande multitutude
de Pauvres , eftoient un ornement
beaucoup plus confiderable
GALANT .
105
rable pour la Pompe funebre d'un
Evefque , que tous ceux que fa
modeftie avoit pris le foin de retrancher
.
Si quelque chofe eft capable
de confoler Meffieurs de Châlons
, apres une perte qui femble
difficile à réparer , c'eſt l'avantage
qu'ils ont de voir Monfieur
lEvéque de Cahors nommé Succeffeur
de ce grand Prelat .Je vous
en ay déja donné la nouvelle,
mais je ne vous ay point fait fçavoir
avec quelles marques de diftinction
il a efté choify par Sa
Majefté pour gouverner cette
Eglife . La Lettre qui fuit vous les
apprendra.
E V
106 MERCURE
LETTRE DU ROY ,
A M' DE NOAILLES ,
Evefque de Cahors .
M ne
Onfieur l'Evêque de Cahors .
Croyant ne pouvoir mieux
remplir l'Evefché de Châlons fur
Marne,dont vous fçave la dignité,
que par la tranflation de vôtre Per-
Jonne à cette Eglife , j'ay réfolu de
vous y nommer , fans autrefollicitation
que celle de voftre vertu &
les fervices de vostre Famille . Je
m'affure que vostre zele pour la pureté
de la Foy n'y fera pas d'un
moindre fecours que dans voftre premier
Diocefe. C'eft außi dans cette
confiance que je prie Dieu de benir
mon choix, & de vous avoir au furplus,
Monfieur l'Evefque de Cahors,
enfafainte garde. LOUIS.
Le
GALANT. 107
1
h.
Le fameux Autheur dont je
vous ay déja envoyé tant d'Airs
nouveaux , a fait encor celuy- cy.
AIR NOUVEAU.
Sur-ces Ur -ces Rivesfleuries ,
Le charmant murmure des eaux ,
Le doux chant des Oyfeaux ,
Ne font qu'entretenir mes tristes
refveries.
Mon coeur au milieu des plaifirs,
Toûjours amoureux , toujours tendre
.
Pouffe de languifansfoupirs
Qu'il n'ofe faire entendre.
Ces autres Paroles femblent
affez propres à eftre notées.
PARO
3
108 MERCURE
PAROLES A METTRE EN AIR.
Ncoeur bien né
UNEft toûjours
nendre.
En matiere d'amour il a beau fe défendre;
Apres en avoir bien donné ,
Il est enfin contraint d'en prendre
.
Quoyque les deux Quatrains
que vous allez voir, ne foient pas
faits pour eftre chantez , comme
la Mufique en a fourny le fujet,
il eft affez jufte qu'ils trouvent
icy leur place . Je me fouviens de
vous avoir déja parlé d'un Con
cert qui fe fait à Dijon , chez
Monfieur de Malatefte , Confeiller
au Parlement, & que Son Alteffe
Sereniffime voulut bien honorer
de fa preſence , la derniere
fois qu'il y alla tenir les Etats .
On continue toûjours ce Concert,
GALANT. 109
cert , & il fe fait reglément un
jour de chaque Semaine . Il eft
composé de tout ce qu'il y a dans
la Ville d'Officiers , de Dames de
qualité, de Gens habiles & connoiffeurs
qui s'y aſſemblent , foit
pour écouter , foit pour y tenir
quelque Partie , & on n'y chante
que des Pieces Italiennes , &
les Opera de Venife , que Monfieur
de Malateſte fait venir à fes
dépens. Je n'entreprens point
de vous parler de tous ceux qui
y font paroiftre le talent qu'ils
ont , parmy lefquels Monfieur de
Villiers fe fait particulierement
admirer. Ceft un Gentilhomme
tres fçavant dans la Mufique
, qui chante bien , & qui
charme par la delicateffe &
la facilité qu'il s'eft acquiſe à
toucher le Theorbe. Je viens au
fujet des deux Quatrains , qu'un
-
.
fort
110 MERCURE
fort galant Cavalier a fait pour
un Officier de confideration , qui
ayant beaucoup d'eftime pour
une Dame , qu'on peut appeller
le plus bel ornement de ce Concert,
a quelquefois le plaifir d'accorder
la voix avec la fienne. La
Dame , qui eft Femme d'un Secretaire
du Roy , a infiniment du
merite & de l'efprit. Elle brilledans
la converfation , & poffede
fi parfaitement la Mufique , qu'il
n'y a point de Piece Françoile
ou Italienne , quelque difficile
qu'elle foit, dont elle ne vienne à
bout fur le champ avec un agrément
merveilleux . C'eſt par làque
l'on a fait dire à cet Officier .
$
Philis , vôtre voix charme,&vôtre
efprit engage.
On ne voit point d'Objets qui vous
valent icy ,
Et
GALANT.
Et fouvent le hazard me donne
l'avantage
Deparler avec vous, & de chanter
außi.
୧୯୫୧୨
Nos voix font de concert quand
nous chantons enſemble ,
Du plaifir queje fens tout le monde
eft jaloux.
Cependant pour vouloir trop m'entendre
avec vous
Nous ne fommes , Philis , jamais
d'accord ensemble.
Ce malheur qui eft commun
à bien des Amans , eſt le ſujet de
beaucoup de plaintes . Un Cavalier
priant une belle Heritiere de
la Ville d'Alais , d'avoir un peu
de retour pour luy, ( vous voyez,
Madame, que ce mot retour doit
fignifier correfpondance de fentimens
voicy ce que la Belle luy
répondit.
Puis
* 112 MERCURE
Puis que vous dites nuit & jour
Queje n'ay pour vous nul retour,
Et que vous criez tant que je fuis
infenfible ,
Ie veux bien vous donner un moyen
infaillible
Pour trouver du retour , fi vous le
defirez ,
·
Haïffez moy , Tircis , & vous en
trouverez
Si ce que je vous ay déja dit
de l'Orage qui caufa tant de defordres
le Vendredy 7. de l'autre
Mois , vous a étonnée , vous
ferez bien plus ſurpriſe de ce qui
me reste à vous en conter. Cet
Orage commença vers Sens , fur
les quatre heures apres midy,
avec une impetuofité fi furieufe
qu'il renverfa dix Villages , mais
trois entr'autres , où il n'eft refté
aucune figure ny d'Eglife , ny de
Maifons. Les Vignes , les Bois
de
t
GALANT. 113
de haute fuftaye , & tous autres
de quelque nature qu'ils fuffent,
ont efté arrachez ou tors , & il
y a eu quantité de Gens tuez . Il
alla de là jufqu'à Bray fur Seine,
où il ne fit de dégât qu'aux Tuiles
& aux Vitres du côté du
Nord , mais de telle forte que
tout y fut mis à jour. On eftime
ce degaft à plus de foixante mille
livres. Il paffa enfuite à Courfaroy
, qui eft un tres - beau
Village fur la Seine . Arbres ,
ny Maifons , rien ne demeura
debout. Il entraîna jufqu'aux
hayes ; & l'Eglife , quoy que
bien baſtie , en fut renversée
jufque dans les fondemens .
Le Château de la Mothetilly , appartenant
à Monfieur le Duc de
Burnonville , fe fentit de ce ravage.
L'orage emporta la Couverture
, brifa les Croisées,
&
114 MERCURE
"
& abatit entierement une tresbelle
Ferme qui eftoit dans la
Prairie , au delà de la Riviere.
Toute la Haute fuftaye , autres
Bois & Bocqueteaux de ce Duc ,
furent arrachez , rompus , , ou
tors . C'eſt une perte de plus de
vingt- cinq mille écus. Ce qui
fuit eft furprenant , & prefque
incroyable. Deux Pefcheurs pefchant
dans des Acrus de la Seine
, qui font d'un Village appellé
Beaulieu , fortirent de leurs
Bateaux , pour éviter la Nuée
dont ils voyoient bien qu'ils alloient
eftre furpris. En mefme
temps ils virent tomber dans l'eau
quelque chofe qu'ils ne purent
diftinguer ; & comme ce qui venoit
de tomber fe debattoit , &
tâchoit de gagner bord , ils y ils
coururent avec les Lignes dont
ils ont accouftumé de fe fervir
pour
GALANT.
115
19
pour pefcher l'Anguille. Ils apperçeurent
alors un Animal qui
avoit la groffeur & la figure d'un
Veau , mais la queuë beaucoup
plus longue. Ils trouverent moyen
de l'accrocher, & furent fort
étonnez , quand ils l'eurent attiré
affez pres du bord , de le voir
tout d'un coup s'élancer en l'air,
juſqu'à plus de vingt pieds de
haut , & retomber enfuite dans
le mefme endroit. Ces mefmes
Pefcheurs retournant à leurs Bateaux
fe trouverent attaquez
d'un tourbillon qui les renverfa
= par terre ; & à leur veuë , leurs
deux Bateaux furent enlevez en
l'air par un autre tourbillon . L'un
demeura fur le haut d'une Maifon
à plus de mille pas de l'eau,
& l'autre fut porté dans les Bleds,
à plus de cinq cens pas au delà
de cette Maifon, Les mefmes de-
>
fordres
1 16 MERCURE
fordres furent veus à Mefle.
C'eftoit un tres - bon Village appartenant
à Monfieur de Belloyer.
Il n'y eft refté que trois Maifons.
On ne peut concevoir par quel
miracle , les Granges , & quelques
autres petits Baſtimens qui
les joignoient, ayent efté renverfez
de fond en comble . Un Laboureur
de ce Lieu, a dit à celuy
dont je tiens ces circonstances ,
qu'il avoit efté enlevé par def.
fus fa Grange , à plus de cent pas
au delà dans les Bleds, fans qu'ileuft
efté blessé , & qu'ayant veu
fa Maiſon entierement renversée
prefque au mefme inſtant,
il eftoit couru à l'Eglife , où il
avoit efté témoin , comme beau :
coup d'autres , de la chofe du
monde la plus finguliere . Une
Image de la Vierge , qui eft une
groffe Figure de plaftre de quatre
GALANT . 117
tre pieds & demy de haut , fut
enlevée de fa place à la veuë de
la plus grande partie des Habitans
qui y eftoient en prieres , &
portée par le Foudre en plufieurs
endroits de cette Eglife , où elle
pafla & repaffa par deffus le Baluftre
du Choeur , fans qu'on y
} ait remarqué aucune rupture.
Apres ce dégaft, l'Orage paffa au
Pleffis - Meriot par le bout d'enhaut
, & ayant arraché une avenuë
d'Ormes qui eft devant le
Château de Jaillard , il endommagea
un peu la couverture de ce
Château qui appartient à Mr de
Launac Maître des Requeftes ,
enleva fon Moulin à vent , & abatit
toutes les Maiſons du Village.
La perte eft confiderable pour
Monfieur de Launac , à caufe de
plufieurs Fermes qui ont efté
renversées, Quoy que la Campagne
118 MERCURE
pagne fut toute couverte d'Arbres
, il n'y en refta aucun. Cet
Orage paffa enfuite par le bout
de la Foreft de Sordun , d'où il
arracha des Chefnes , & les entraîna
fi loin , qu'on n'a pû trouver
la place de la plûpart , les
chemins eftant barrez , comme
fi on avoit eu deffein d'empefcher
le paffage d'une Armée . De
plufieurs Perfonnes qui fe rencontrerent
en cet endroit , il
Y
eut fix Hommes tuez par la gréle.
L'un d'entre- eux , après avoir
efté élevé trois fois fi haut qu'on
le perdoit tout- à- fait de veuë,
tomba devant tous les autres ,
la
tefte fenduë d'un greflon . Une
petite Fille qui gardoit quelques
Beftiaux , fut enlevée dans les
Bleds , où on la trouva quatre
jours apres , fans qu'elle ait pû
dire ce qu'elle avoit fait pendant
tout
GALANT. 119
tout ce temps . L'éclat du Tonnerre
eftoit fi épouvantable
, que
beaucoup de Gens en moururent
de frayeur. Il tua un Serrurier
de Paris dans le chemin de Nogent
, & dépouilla deux jeunes
Perfonnes toutes nuës en la prefence
de leur Pere , dont le Juſtea
- corps fut emporté , fans que
tous les trois en reçeuffent d'autre
mal. Tout cela eft arrivé aux
environs du Bourg de Challantre
la grande , où quoy qu'il n'y
* ait rien eu d'endommagé
, on a
trouvé des Rideaux de Lit , des
Chaudieres d'airain , & d'autres
Meubles, Etain , & Linge, qu'on
a reconnus appartenir au Cabaretier
de Mefle , qui en eft à
deux lieuës , la Montagne & Foreft
de Sordun entre deux . Tous
les Arbres de Pifrous , qui eft un
Hameau de la dépendance de
Chal
120 MERCURE
Challantre , furent arrachez , &
deux Granges enlevées jufque
dans les fondemens , avec les
Cloftures tant des Courts que
des Clos , fans aucun dommage
pour les Maiſons , fi ce n'eft dans
le bout des couvertures . Ces deux
Granges eftoient nouvellement
rebafties , & toutes reveftuës de
gros Pilliers. Il y en avoit une
qui appartenoit à Monfieur Rofe
Secretaire du Cabinet. Un autre
Hameau , nommé Pigeolly,
fut entierement abîmé tout visà-
vis de Pifrous . Ce Hameau
eftoit composé de plus de trente
Maiſons , parmy leſquelles il y
avoit neuf ou dix Fermes , qui
toutes enſemble formoient une,
belle Ruë. Ce qui vous étonnera
, c'eft qu'un Bourgeois d'une
Ville affez voifine , à qui l'une
de ces Fermes appartenoit , y
eftant
GALANT. 121
eftant allé le lendemain
pour voir
ce defordre , paffa quatre fois devant
la place de fa Ferme , accompagné
d'un de fes Amis, fans
qu'aucun des deux la puſt reconnoiftre
, quo y qu'auparavant
il
y euft deux Corps de Logis ,
Granges , Ecuries , & autres Baftimens
, avec un grand Clos de
plus de quatre cens Arbres fruitiers
, qui pouvoit aſſez marquer
l'endroit de cette Maifon ; mais
tout cela eftoit tellement meſlé
parmy les matereaux des autres
ruines, qu'il eftoit impoffible d'y
rien diftinguer. Mefmes defordres
à Villegrins , où l'Orage alla
en deça de Villenauxe . Villegrins
eftoit un Village beaucoup.
plus gros que tous ceux dont
j'ay parlé. Tout y fut auffi abimé
entierement , excepté l'Eglife,
& trois ou quatre Maifons, qui
i Juillet 1680. F
12-2 MERCURE
en ont encor quelques apparences.
La Tour de l'Eglife , qui eft
une groffe Tour quarrée , ayant
quatre pignons bien plus élevez
que la Couverture , eut part au
ravage. L'un de ces pignons fut
emporté , la couverture , brisée,
& la charpente mife en morceaux
, même celle qui portoit les
Cloches . Elles font au nombre
de quatre, des plus groffes de toute
la Brie, & on les trouva pofées
fur la voûte,qui n'en fut en aucune
façon endommagée.Il eft certain
cependant qu'une feule de
ces Cloches tombant deffus , auroit
deû enfoncer quatre voûtes,
fi elles avoient été l'une fur l'autre.
Le Hameau de la Queue aux
Bois foufrit la même difgrace . Les
Fermes les mieux baſties , comme
celle de Monfieur Retel, y fu
rent entierement renversées,ainfi
GALANT. 123
fi qu'à Bouchy fur le chemin de
Sezanne. C'eftoit un tres - bon
Village , & il fut traité de la même
maniere que Courfaroy , c'eft
à dire abîmé de fond en comble,
& les Arbres emportez à deux
lienës de là , avec les Cloches ,
qu'on retrouva dans les Bleds . De
Montefguillon pres de Villenauxe
,où il y eut encor un entier degât
au Chaſteau , & à une Ferme
qui étoit au pied, l'Orage alla fondre
au Prédu But, qui appartient
aux Peres de la Charité de Paris ,
par le legs que leur en a fait M.
Deftoge Maiftre des Requêtesi
Le dommage a eſté confiderable
aux baſtimens du Chafteau , mais
bien plus à la Garenne. C'étoit
une Futaye de vingt- quatre à
vingt- cinq arpens d'étendue,admirable
pour la quantité d'Arbres,
& pour leur groffeur & hau-
Fij
124 MERCURE
teur. Ils ont efté tous arrachez ,
rompus, ou tors ; & ceux qui ont
refifté , fe font tellement entre
laffez les uns das les autres, qu'en
voyant tout ce defordre,on a peine
à croire que ce foit encor la
même Garenne.Je paffe ce qui eft
arrivé à la Foreft de Gots
aupres
de Sezanne , à Epernay , & en
d'autres lieux plus éloignez, parce
que je n'en fuis pas affez particulierement
informé. Ce qu'on
tient certain , au raport de ceux
qui ont veu tous ces débris,
c'eſt que perfonne ne fe les peut
repreſenter auffi affreux qu'ils le
font.
Pour bannir de voſtre efprit
l'image fâcheufe de tant de defordres
, je vous donne à lire la
Traduction d'une des Odes
d'Horace ,dont tous les Ouvrages
font fi fortde voſtre gouft . C'eſt la
cinquié
GALANT. 125
>
E cinquième de fon premier Livre
qui commence par Quis
multagracilis te puer &c. & que
Monfieur Bourdet Avocat au
Parlement a renduë ainfi en nôtre
Langue.
[
1
TRADUCTION.
Q
Vel eft ce jeune Amant , qui
preffé defa flâme,
Te prefente enfecret desfoûpirs &
des voeux,
Etpour qui chaque jour tufais de
tes cheveux
Comme autant deliens pour enchaînerfon
ame ?
Combien de fois belas ! cet Amant
miferable
Fij
126 MERCURE
Te reprochera t-il ton infidelité?
Il verra contre luy tout le Ciel
irrité,
Apres l'avoir fenty quelque temps
favorable.
୧୯୬୨
O qu'ils font malheureux ! qu'ils
verferontde larmes,
Ceux à qui tu parois avec tant de
beauté,
Et qui nefçauront rien de ta legereté,
Qu'apres avoirfenty le pouvoir de
tes charmes !
(63)
Pour moy, quifuis fauvé , qui fuis
fur le rivage,
Loin de me rengager à la mercy
eaux,
des
J'offre au Dieu de la Mer ce que
j'ay de Drapeaux ,
Qui fe fentent encor des vents &
de l'orage.
GALANT. 127
Je vous ay deja fait part de plufieurs
Relations d'Alep , dont
vous m'avez toûjours témoigné
eftre fatisfaite.En voicy une nouvelle
fur un Fait particulier . Elle
eft, ainfi que les autres , de Monfieur
de Langes de Montmiral ,
Gentilhomme d'Orange , ancien
Avocat au Parlement de Paris .
C'eft un Homme qui n'a pas
moins d'érudition que de mérite,
& que Monfieur le Commandeur
d'Arvieux a fait Cady à Alep
, pour tous les François & les
autres Nations qui font fous la
protection & fous l'Etendart de
France.
Fiiij
128 MERCURE
A M'L'ABBE' DE ***
A Alep , Capitale de Syrie ,
le 20. May 1680.
Com
›
Omme vous eftes curieux de
nouveaute , je me perfuade,
mon cher Abbê , que vous ferez
bien aife d'apprendre , de quelle maniere
on enterra icy dernierement
un Grand du Païs , dont je croy
vous avoir déja parlé dans quelqu'une
de mes Lettres , & qui s'étoit
fait des Amis particuliers de
Monfieur le Commandeur d'Arvieux
.
Il s'appelloit Mustafa Efendi,
& avoit la Charge de Nakil, ou de
Chef des Emirs ou des Cherifs,
c'est à dire de ceux quifont def
cendans
GALANT. 129
cendans de la Race de Muhhammed
en ligne directe ou collaterale,
mafculine oufeminine , & qui porte
le Turban ou la Seffe de Coton
vert , pour fe diftinguer des autres
Mufulmans.
Il mourut fubitement d'apopléxie,
& fon deceds ne tarda guére à
eftre annoncé. Apeine avoit- il rendu
l'efprit , qu'on pria publiquement
pour luy dans toutes les Mofquées
de cette Ville. Ily en aune au
milieu dugrand Kham où nousfommes
logez, &furlaquelle donne une
des Feneftres de ma Chambre.
Si toft qu'ilfut mort , on l'ongnit,
& on le parfuma de Camfre &
d'autres bonnes Herbes odoriférantes.
Apres que le Corps exft efté lavé
deux fois par l'Iman , & par le
Muerin , c'est à dire , par le Curé,
& par celuy qui crie fur le Minaret
F V
130
MERCURE
on la Tourelledefa Moſquée , oufi
vous voulez defa Parroffe , ilfut
revestu d'une Chemife bien blanche
, & de Calçons de toile auffi
blanche, & enfevely dans une piece
de toile neuve de Lizard , qu'ils
appellent Kefin ou Suaire .
On le mit enfuite dans une espece
de Biere ou de Cercueil couvert d'une
Etofe blanche , & par deffus , d'un
Drap noir , fur lequel efloient imprimées
plufieurs Prieres , & pour
l'ufage ou le louage duquel il faut
payer mille afpres.
Sur la tefte du Cercueil eftoit un
gros Turban , ou plûtoft une groſſe
Seffe verte , pour marquer la Qualité
& la Charge du Defunt.
Tant qu'on le laiffa dans fon
Hôtel , il y eut aupres du Corps
quatre Sopthas ou Preftres de leur
Loy , qui lûrent inceffamment
Alcoran.
Quoy
GALANT.
131
Quoy qu'il n'euft expiré que le
" matin , on le porta en terre dés le
même jour , dans l'ordre quifuit.
Neuf vieilles Bannieres précedoient
la marche. Immediatement
apres fuivoit un Choeur de Muficiens
Afriquains , j'entens d'Alger,
de Tunis , & de Tripoly , qu'on nomme
en Arabe Mograbis , dont je
vous affure que la Mufique n'avoit
pas plus de degrez de bonté
qu'il luy enfalloit.
Ce Chaur eftoit fuivy d'un autre
de Chaiks ou de Preftres des Mofquées
de cette ville , chantans des
Cantiques funebres , avec le mefme
agrément que les premiers.
Les Muficiens de l'un & de l'autre
de ces Chaurs ,fe tenoient tous
par la main , formant de temps en
temps une espece de branle
crioient tous comme des enrage
jufqu'à s'égofiller.
ཎྞ
,
ن م
Cette
132
MERCURE
Cette Mufiquefutfuivie de celle
des Pleureufes Bedouines , qu'on
loje en pareil rencontre , lesquelles
gagnerent bien leur argent pendant
tout le chemin , à force de lamenter,
de crier, & de pleurer auffi
amerement , quefi elles effent en
une veritable douleur.
A cette Mufique fucceda celle
d'une vingtaine d'Esclaves , qui
pleuroient à chaudes larmes leur bon
Maître,& qui avoient à leur queuë
fon Kiabia ou fon Lieutenant .
En fuite l'on voyoit le Cercueil,
que trente Hommes des plus robuftes
portoient fur leurs épaules . Ils fe
relayoient fouvent, tant cette Biere
pefoit. Elle estoit couverte comme
je l'ay dit , & élevée d'environ
douze piedsfur terre.
Ce Cercueil ne manqua point de
Porteurs , parce que les Turcsfont
fort Kelez pour affister à l'Enterrement
GALAN T.
133
que
IIrement
des Morts , & que ceux
que fe trouvent dans la Rue où
paffe un Cadavre , le fuivent di-
Sant continuellement
ALLAH
REHMET EILESVN , Dieu luy faffe
mifericorde , & répondant bien
des fois AMIN aux Prieres
man chante avec le Muerin. Ils
croyent mefme gagner trois cens ans
d'indulgence , chaquefois qu'ils affiftent
à an Enterrement ; fix cens,
s'ils aident à laver le Corps ; &
mille, s'ils fourniffent le Kefin, ou le
Suairepour les Pauvres .
Les Enfans du Défunt marchoient
immédiatement apres le
Cercueil , & fe fondoient en larmes
auffi bien que fa Veuve & fes
Filles , qui faifoient la closture de
ce Convoy funebre , où je pris garde
que la Mere ny les Enfans ne portoient
point le deuil , je veux dire,
d'habit noir.
L'Aîné
134 MERCURE
L'Aîné avoit une Seffe verte de
Coton , & un Feredgé ou Veste rouge
à grandes manches ; & les Cadets
, une Contoche ou Veste rouge à
manchés étroites , avec une Seffe
blanche.
Apres une heure de marche , le
Convoy arriva justement fur le midy
à lagrande Mosquée, qui estoit
toute remplie de Turcs de l'un & de
l'autre Sexe. Je dis de Turcs , parce
qu'ily a icy peine de mort aux Chrétiens
, s'ils y entrent fans embraffer
le Mahometifme
. Je ne laiffaypas
pourtant de voirfort à mon aife du
baut d une Terraße, fans courir aucun
rifque,toute la cerémonie qui s'y
paffa.Dés que le Cercueilyfut arrive,
on lepofafur des Treteaux dans
la Court, au devant d'une des Portes
de cette Mofquée , ayant les pieds
tourne du cofté d'Orient , & d'abord
l'Iman & le Muerin commen
cerent
GALANT . 1351
cerent le Namas , ou la Priere ordi
naire pour les Morts , laquelle eft
defixVerfets, avec defimples inclinations
, pendant lequel temps le
Peuplefut toujours debout , & tonjours
tourné au Kublé ou Mefgil ,
c'est à dire , du cofté du Midy. Les
Turcs ont tant de refpect pour cette
Oraifon, quefi quelqu'un lesfrapoit
tandis qu'ils lafont, ils ne fe retourneroientpas
, & que celuy quiferoit
reconnu ne la pas faire ponctuellement
, ne feroit pas crû en Justice.
Apres les Prieres faites , le Convoy
recommença
fa marche, & prit
le chemin de la Porte de Damas .
hors laquelle , & bien loin de la
Ville, Mustafa Efendi devoit eftre
enterré, au lieu qu'il avoit choify .
Fort peu avant que le Convoy y
fut arrivé , tous les Grands du
Pais s'y eftoient rendus à cheval.
Fy remarquay entr'autres le
Muffe
136 MER
CURE
Muffelain , le Muphti, le Cadi, le
Naib du Cadi , le Fils du précedent
Bacha de cette Ville , l'Aga des
Ianiffaires , celuy des Spahis , le
Tefterdor ou le Grand Treforier , le
Chatbendat ou le Prevoft des Marchands
, & fon Frere le Bacha de
Mefopotamie , aujourd'huy Diarbeck,
Province de la Turquie d'Afie.
Ils y allerent tous feparement ,
fuivis de leurs Officiers à cheval,
& de tous leurs Efclaves àpied , &
s'en revinrent de mesme , fi - toft
qu'on eut fait l'enterrement , &
avant mefme que le Convoy euft
commencé à s'en retourner.
La diference quej'obſervay entre
les Gens d'Epée , & ceux de la Loy,
c'eft que lespremiers portent des Botines
jaunes , & de petites Seffes
blanches retrouffées , & ont leurs
Chevauxprefque tous enbarnache
d'argent au lieu que les derniers
ont
GALANT. 137
ont des Botines violetes , & des Seffes
blanches , auffi groffes qu'un
Boiffeau , & ne mettent fur leurs
Chevaux qu'une Houffe fort modefte,
fans aucun harnois d'argent.
La Veuve ny fes Filles n'accompagnerent
pas le Corps plus loin
que la Mofquée , faute de forces ,
pour s'estre trop abandonnées à l'affliction.
Quand le Corps fut arrivé où il
doit attendre le jour du Iugement,
un Chaik leva le Drap qui couvroit
le Cercueil , & en fit tirer àforce
de bras le Corps , qui fut defcendu
fans Biere, fur un Matelas dans la
Foffe , furlaquelle on mit des Planches
, de peur que la terre ne touchaft
au Corps.
On l'enterra à la maniere des
Inifs, c'est à dire , du Midy au Septentrion
; au lieu qu'on enterre les
Chrétiens d'Orient en Occident.
Dés
138 MERCURE
Dés qu'on l'eut ainsi couché àfon
aifefur le Matelas , tout le monde
s'éloigna un peu de la Foffe , laiffant
l'Imanfeul, lequel apres quelques
Prieres , interrogea le Defunt
furfon état prefent , & fur la douceur
de fon repos . Le ne diray point
quelle réponse il en eut. Il est à
croire qu'il n'en eut aucune , parce
que comme felon toute forte d'apparence
, le Defunt ne pût entendre
l'Iman, il n'eut garde de luy répondre
; mais je fuis bien feûr que
Peuft oйy , il auroit volontiers fuby,
l'interrogatoire , & luy auroit fans
doute donné de lafatisfaction , tant
il eftoit Homme à bons mots , & tant
il avoit de volubilité de languefur
toutes matieres. Ce que je vous dis
de cette derniere ceremonie de l'Iman,
n'eft point une raillerie : car il
yen a eu d'affez extravagans pour
s'imaginer d'avoir entendu une
s'il
voix
GALANT. 139
voix plaintive répondre aux demandes
de l'Iman.
Quoy qu'il en foit , Monfieur
I'Iman , puis qu'Iman ya , ayant
commencé à jetter de la terre dans
le creux , ce creuxfut bientoft comblé,
tout le monde ayant fuivy fon
exemple , en y jettant de la terre
comme luy.
La Foffe eftant remplie , les
Pleureufes vinrent enfuite pleurer,
&prierpour l'Ame du Mort , &
dans le mefme temps l'on fit quantité
d'aumônes , & de Sacrifices ,
qu'ils appellent Corbans , apres
Moife & apres S. Marc , plufieurs
Moutons ayant efté tue à deux
Stades de la Foße, apres quoy le Convoy
fe retira dans le mefme ordre
qu'il estoit party du Seraï , ou de
l'Hôtel du Defunt.
Le lendemain & le jour d'apres
Enterrement , les Grands du Païs
que
140
MERCURE
que je viens de vous nommer , retournerent
au lieu de la Sepulture ,
pourfaire Compliment au Defunt,
& luy rendre les derniers devoirs à
leur maniere .
A quelques jours de là , Monfieur
le Commandeur d'Arvieux
s'estant alle promener , & ayant
passé par hazard , ou peut - eftre
par curiofité , proche du Tombeau
de Mustafa Efendi , Muhhammed
Efendi fon Fils aîné crût bonnement
que cette promenade s'estoit
faite pour honorer la memoire de
fon Pere, qui eftimoit fi fort ce digne
Conful , qui luy rendoit de frequentes
vifites , contre la coûtume
ordinaire des Turcs . Dans cette ridicule
prevention , ce Fils debonnaire
ne s'eft pas contenté de parler
par tout de cette faveur imaginai- .
re. Il en eft auffi venu remercier
Monfieur d'Arvieux , & luy demander
GALANT. 140
mander avec instance la même amitie
& la mefme estime qu'il avoit
pour le defunt. Il s'arresta mefme
à fouper avec luy familierement,
& fans façon. Cela me parut d'un
bon Garçon , & d'un honnefte Homme.
Auffi a- t- on rendu justice àfon
merite à la Porte , Sa Hauteffe luy
ayant accordé la Charge de fon Pere
, qui n'est pas moins honorable
qu'utile ; dequoy Monfieur le Conful
vient de l'envoyer feliciter par
le premier de fes Droguemans ou
Truchemens;
Icy finit ce que j'avois à vous
dire. I'y ajoûte feulement une petite
obfervation , qui eft qu'en ce
Païs-cy , tant qu'on laiffe un Mort
dans fon Logis , il est défendu d'y
appofer le scellé , & que pendant
tout ce temps on a le loifir d'enlever
L'argent , & ce qu'il y a de plus
pretieux,
142 MERCURE
pretieux , pour frustrer le Grand
Seigneur du Dixième qu'il prend
dans fes Etats , fur tout ce que
chacun de fes Sujets laiffe en mourant,
fans rien excepter.
per-
Cette matiere d'Enterrement
m'engage à vous parler de la
te qu'on a faite icy en la perfonne
du Pere Philbert Totelette , Chanoine
Regulier de la Congregation
de France , Chancelier de
l'Abbaye de Sainte Geneviefve ,
& de l'Univerfité de Paris , mort
le Jeudy 4. de ce mois , agé de 41 .
an. Il a fait paroiftre tant de capacité
, d'érudition & d'éloquence
, pendant huit années qu'il a
exercé cette Dignité , qu'il n'a
jamais prononcé aucun Difcours,
lors qu'il recevoit publiquement
des Maiftres és Arts , que l'acclamation
generale de fon Auditoire
GALANT.
143
re n'ait marqué la joye qu'on avoit
de l'écouter. Une fi grande netteté
d'efprit eftoit jointe à la penetration
qu'il avoit dans les
Sciences , qu'il démefloit fans aucune
peine les Queſtions les plus
embaraſsées de la Philoſophie &
de la Theologie , qu'il a longtemps
enfeignées dans fon Ordre
avecun fort grand fuccés ,Sa converfation
aisée & honnefte , fon
air agreable,& toûjours religieux ,
luy avoit gagné l'eftime de plufieurs
Perfonnes de Lettres & de
qualité . Ayant efté engagé à défendre
la caufe de Thomas à Kem.
pis au fujet du Livre de l'Imitation
qui a tant fait naître de difputés
touchant fon Autheur , il
fit imprimer un Traité , intitulé
Vindicia Kempenfes , où l'éloquence
de fon ftile ne paroift pas
la force de fon raiſonmoins
que
nement.
144 MERCURE
nement. Il nous auroit fans doute
donné quelqu'autre Ouvrage , digne
de la pieté & de fon profond
fçavoir , fi la mort ne nous l'euſt
pas enlevé dans le temps qu'il
cftoit le plus en état de recueillir
le fruit de ſes veilles. Son Enterrement
fut honoré de la prefence
de Monfieur le Recteur,
& des Supofts de l'Univerfité en
Corps , avec leurs Habits de cerémonie
, conduits par leurs Bedeaux
qui avoient leurs Maffes
couvertes de crêpe. Quelques
jours apres , Monfieur l'Abbé de
Sainte Geneviefve , à qui appar-
- tient le droit de nommer un de
fes Religieux pour Chancelier,
prefenta à l'Univerfité le Pere
Jean - Baptifte d'Antecourt , Profeffeur
en Theologie. Il fut reçeu
, & prefta le ferment entre les
mains du Recteur dans une Affemblée
GALANT. 145
3
femblée extraordinaire qui fe tint
aux Mathurins le Mercredy 10 .
de ce mois ; & le Vendredy
fuivant il commença l'exercice
de fa Charge par une Action celebre.
Ce fut de donner le Bonnet
de Maiſtre és Arts à Monfieur
l'Abbé Boffuet à la fin de fon
Ace , ou il fit un Difcours fort
éloquent à la loüange de la Famille
de ce jeune Soûtenant , &
s'étendit fort fur les grandes qualitez
de Monfieur l'Evefque de
Condom fon Oncle.
L'origine de la Chancellerie
de Sainte Geneviefve eft fort
ancienne , & vient du temps où
il y avoit particulierement deux
Ecoles celebres & publiques à
Paris ; l'une dans la Ville aupres
de la Cathédrale , & l'autre aupres
de l'Eglife de Sainte Geneviefve.
La premiere étoit gouver-
Juillet 1680 .
G
146
MERCURE
née par l'Evêque de Paris , qui
avoit fous luy un Chancelier muny
de fon authorité , pour licencier
ceux qui vouloient être Maîtres
en quelque Sciece, c'eſt à dire,
leur donner Licence (apres les
avoir examinez & trouvez capables
) d'enſeigner dans l'étenduë
de fa Jurifdiction & de fon Diocefe,
& leur en expedier des Lettres.
L'Abbé de Ste Geneviefve
avoit pareillemét la direction de
fes Ecoles publiques , avec un
Chancelier fous luy ,qu'il choififfoit
parmy fes Religieux ; pour licencier
ceux qui fe prefentoient,
& leur donner pouvoir d'enſeigner
non feulement les Artsm, ais
encor la Theologie ,le Decret, &
la Medecine, dans l'étendue de sõ
Territoire , dont il étoit Seigneur
fpirituel, & temporel ; & comme il
relevoit
GALANT.
147
relevoit immédiatemét du S.Siege
, il en fut gratifié d'un Privilege
Apoftolique , pour donner la
faculté à ceux qu'il licenciëroit,
de
regenter par toute la terre , hic
& ubique terrarum . Ce pouvoir
étant plus ample que celuy du
Chancelier de Noftre - Dame , il
en obtint un ſemblable du Pape
Benoît XI . & il y a
apparence que
c'eſt celuy dont Monfieur du
Chefne a parlé dans fes Remarques
fur la premiere Epiſtre de
Pierre Abaclard .
Meffire Antoine Raguier de
Pouflé, Docteur en Theologie de
la Faculté de Paris , & ancien Curé
de l'Eglife de S. Sulpice , eſt
mort quatre jours apres le Pere
Philbert.Il avoit environ foixante
&
quatre ans , & s'étoit acquité
de fes devoirs de
Pafteur avec
un zele & une
application , qui
G ij
148 MERCURE
feront long- temps d'un grand
exéple pour fes Succeffeurs. Non
feulement il n'a rien épargné envers
les Pauvres pour les fouladans
leurs befoins; mais apres
ger
avoir apporté tous fes foins à bien
regler fa Paroiffe , il a étably
une Maiſon
pour les Orphelines ,
& une autre pour montrer à lire
& à écrire aux petites Filles , &
les mettre en état d'apprendre
un Meſtier qui leur puiffe aider
à vivre . Il eftoit d'une tres- noble
Famille , defcendu d'un Hémon
Raguier , Argentier d'Elizabeth
de Baviere Reyne de France, puis
Tréforier des Guerres en 1415 .
Cet Hémon eut plufieurs Fils ,
dont il y en cut deux Evefques,
l'un d'Avranche , & l'autre de
Tro , es. Antoine leur Frere eut
auffi plufieurs Fils , fçavoir, Louis
.
Raguier
GALANT. 149
Raguier Evêque & Comte de
Lifieux; Dreux Raguier , Seigneur
de Thionville, Maistre des Eaux
& Forefts de Champagne , éleu
Prevoft des Marchands à Paris
en 1506. qui époufa Hilaire de
Marle,Fille d'un Prefident au Parlement
; Jacques Raguier , Evelque
de Troyes ; & Jean Raguier,
Seigneur d'Eftrenay & de la Motherilly
, Grerutier de Soiffons,
& Treforier des Guerres du Duché
de Normandie. Ce dernier
fe fignala aux Jouftes qui fe firent
à Paris en 1468. & y rompit cinq
Lances contre quatre Hommes
d'armes de la Compagnie du
Grand Senéchal de Normandie .
De ce Dreux Raguier eft forty
en droite ligne Pierre Raguier,
Baro de Pouffé, S' de Chaftel lez
Nagis , Pere de Gafpard Raguier ,
& de l'ancien Curé de S. Sulpi-
Giij
150
MERCURE
ce , dont j'ay commencé à vous
parler. Le premier a eu pour Enfans
Armand Raguier, Lieutenat
de la Meftre de Camp generale
de la Cavalerie Legere de France
, mort à Amiens d'une bleflure
reçeuë au Siege de Lile ; Anne
Raguier , qui a cette meſme
Charge, & a efté Ayde de Camp
de Monfieur le Prince; Marie Raguier,
à prefent Abbeffe de Noftre-
Dame à Sezanne en Brie;
& Eftienne Raguier, Chevalier,
mort à Malte au fervice des Pauvres
de l'Hôpital. Le dernier entra
au Seminaire de S. Sulpice en
1642. & apres y avoir efté longtemps
Directeur , il fut fait Curé
de cette Paroiffe en 1668. par la
refignation de Monfieur de Bretonvilliers.
Dix ans apres il fe demit
de la méme Cure entre les
mains
GALANT. 151
= mains de Mr Bottu de la Barmodiere,
Docteur de Sorbonne , qui
en prit poffeffion en 1678.au commencement
de Novembre . Il l'avoit
choify pour fon Succeffeur à
cauſe de ſes belles qualitez , qui
luy devoient eftre fort connuës,
puis qu'il l'avoit conduit pres de
vingt années.La vertu & la haute
pieté de Monfieur de la Barmondiere,
m'engageroient à de grads
éloges , fi fa modeftie les pouvoit
foufrir. C'en eft un pour luy fort
éclatant , que Meffieurs de Fiefque
, Ollier , Bretonvilliers , &
Pouffé , qui font les quatre derniers
Curez de S.Sulpice , ayant
mené une vie tres- exemplaire , il
ſe faffe voir digne de remplir
leur place.
Le Roy ayant envoyé M' du
Pré pour être fon Réfident à Geneve,
il y a efté reçeu avec toutes
G iiij
152
MERCURE
fortes d'honneurs , & de marques
de reſpect. Depuis qu'il eft arrivé,
cette Republique pleine de
reconnoiffance pour les bontez de
Sa Majefté , a pris tous les foins
poffibles d'en faire éclater fa joye
par les divertiffemens Publics
qui luy ont efté donnez . Le deffein
en ayant eſté fourny par
M' Lect , autrefois Envoyé Extraordinaire
vers le Roy , ce fut
luy qui eut ordre de le faire executer.
Voicy le detail de cette
Feſte .
Le Jeudy 4. de ce Mois , douze
Confeillers allerent fur les fix
heures du matin prendre Monfieur
le Refident dans font Hôtel
avec fix Carroffes , dans l'un defquels
il fut conduit au Port du
Moulard , où M. de Normandie-
Confeiller & l'un des Majors de
la Ville,fe trouva à la tefté d'une
Com
GALANT.
153
Compagnie de cinquante jeunes :
Hommes des mieux faits & des
meilleures Familles de Geneve .
Ils eftoient fous les armes , tous
tres propres , & dans un meſme
équipage. Comme ils devoient
luy fervir de Gardes , ils bordoient
le Port pour faciliter fon embarquement,
& le garantir de l'embarras
que luy pouvoit caufer la
foule du Peuple. Il monta au
bruit des Trompetes & des Tambours
, dans la Frégate qu'on luy
avoit préparée avec des ornemens
extraordinaires. La Compagnie
de fes Gardes monta dans.
une autre . Si- toft qu'il fut à la rame,
la Ville le falüa, ainsi que toute
l'Artillerie du Port . Les Fregatęs
rendirent le falut, & fuivirent.
leur route fur le Lac.
Quatre petits Bateaux deftinez
pour le divertiffement de la
G v
154
MERCURE
Pefche l'attendoient à une petite
lieuë du Port. Ceux qui devoient
luy en donner le plaifir ,
ne l'eurent pas plûtoſt apperçeu,
qu'ils jetterent fur l'eau cinquante
botes de jonc , de la longueur
d'un pied & de trois à quatre
pouces de diametre , fur lefquelles
on avoit roulé plufieurs braffes
de ficelle . Au bout de chacune
de ces ficelles , il y avoit un
petit Poiffon qui a fon fer, & fert
d'hameçon. Ce petit Poiffon eft
tiré du Rhône & porté au Lac,
où eftant vû de quelque groffe
Truite ou d'un Brochet , il eſt
foudain englouty. Alors la Truite
fe fentant bleſsée par l'hameçon
, fait tourner fur l'eau le petit
paquet de jonc , & devide la ficelle
qui marque fa prife. C'eſt
un genre de Peſche tres - divertiffant.
Pendant qu'on s'y occupoit,
GALANT. ISS
poit, on fervoit un Déjeuner magnifique,
où rien ne manqua, foit
pour la propreté & le bon ordre,
foit pour l'affaifonnement des
Mets , & la diverfité des Boiffons
tres-bien rafraîchies. Enfuite
deux Bateaux pefcherent au
grand filet quantité de Truites.
& de Brochets , d'une groffeur
furprenante. A ce divertiffement
fucceda celuy d'aller attaquer
une Troupe de jeunes Canards,
qu'on avoit découverts dés le
matin , dans un eſpace de Rofeaux
que
le Lac produit. On les
tua tous , & enfuite , on alla à la
chaffe des grands Oifeaux de
Riviere, où l'on tira plufieurs fois
au vol. Les Chiens qui eftoient
dreffez pour l'eau , donnerent un
plaifir extraordinaire. On repaſfa
aux botes de jonc. La peſche
Y eftoit fort grande. On vint de
la
156 MERCURE
là débarquer à une avenuë d'Arbres
fort hauts , qui continuë du
bord du Lac jufqu'au Chateau
Rozer, qui eft à un quart de lieuë
de la Ville , & à la portée du
Canon du Lac . C'eſt une des plus
belles Maifons du Païs . Il y a un
Parterre magnifique , avec des
Jets d'eau , & de longues Allées
couvertes . On trouva le Dîné
fervy dans une Chambre fort pro
pre , toute femée de fleurs , &
ombragée dans tous les jours. Il y
avoit deux Tables , la premiere
de dix Couverts , & la feconde ,
de douze. La place de Monfieur
le Refident eftoit diftinguée .
Monfieur Sarrazin , Seigneur de
la Pierre, Confeiller au Parlement
de Grenoble , fut de la Partie ,
ainfi que deux Officiers François
que Monfieur le Refident avoit
amenez , fur la priere que luy
avoient
GALANT.
157
avoient faite les Magiftrats , de
prendre avec luy telles Perfonnes
qu'il fouhaiteroit. Les deux Tables
furent fervies à cinq Services
chacune , dans un tres grand
ordre , & avec autant de délica--
teffe que de fumptuofité . Les Vins
& les Liqueurs de toute forte y
étoient en profufion.Deux Hommes
du Confeil, tres - proprement
habillez , des mieux faits , & des
premieres Familles de Geneve,
fervirent Monfieur le Refident à
table. Il y avoit un Maiſtre - d'Hôtel
, & un Infpecteur.
Monfieur du Tremblay Syndic
, qué nous avons veu depuis
peu Envoyé en Cour , commença
la Santé du Roy, & invita l'une
& l'autre Table au reſpect qui
eftoit dû à ce grand Monarque.
Tout le monde fe leva le Verre à
la main , & on n'eut pas fi-toft
com
158 MERCURE
commencé à boire , que Monfieur
le Réfident fut fort agreablement
furpris de fix Mortiers
qu'on avoit pofez dans le Jardin .
Le grand bruit qu'ils firent l'obli
gea de quiter la Table , pour aller
à la Feneftre , d'où il voyoit le
feu . Les Fregates qui avoient
moüillé l'Ancre fous le Château
Rozet, répondirent aux Mortiers;
apres quoy les Canons de la Ville
fe firent entendre Baſtion par
Baſtion. On dût ce grand ordre
aux foins de Monfieur le Fort,
Confeiller & Major , qui eſtoit à
cheval , & alloit de Baterie en
Baterie. Si- toft que tout ce bruit
fut finy, une Bande de Violons &
d'autres Inftrumens, qui eſtoient
cachez dans une Chambre voifine
commencerent à jouer.
L'Harmonie dura jufqu'à la Santé
de la Reyne , où le mefme
bruis
GALANT. 159
bruit fut entendu , & les Violons ,
dans les intervales.La même chofe
pour les fantez de Monſeigneur
& de Madame la Dauphine.
Apres le Diné , Monfieur de
Normandie , fuivy des cinquante
jeunes Gens qui fervoient de
Gardes , vint prendre Monfieur
le Réfident , & l'accompagna au
bord du Lac. Dans le temps qu'il
approchoit du Rivage , un Brigantin
ayant une Baniere & un
Equipage à la Turque , monté
d'une Compagnie de faux Turcs
tres- bien armez , & de grande
taille , & de quatre petites Pieces
de Canon , vint fondre à ſa veuë
fur la Frégate de ces jeunes Gens
qui eftoit à l'Ancre. Le Capitaine
qui la commandoit luy lâcha
toute fa Baterie, mais le Brigantin
ne s'étonna pas. Il fit tirer fon Canon
& décharger ſa Mouſqueterie,
160 MERCURE
rie , & ayant accroché cette Fregate
, les faux Turcs monterent
deffus le Sabre à la main , la firent
' attacher à la queuë de leur Brigantin,
leverent l'Ancre, & obligerent
la Chiourne de travailler
à fe mettre au large . Les Gardes
qui virent qu'on enlevoit leur
Fregate , fe faifirent de fix Bateaux
garnis de leurs Avirons ,f&
de quelques Armes , & en formerent
une petite Eſcadre . Le
Capitaine prit l'Aifle droite avec
trois Bateaux , & donna la gauche
avec les trois autres Bateaux
à fon Lieutenant . Auffi -toft ils
s'avancerent pour joindre les
Turcs. Monfieur le Refident s'étant
embarqué , voulut foûtenir
cette Jeuneffe , & obligea ces faux
Turcs à combattre contre les fix
Bateaux , qui leur firent effuyer
diverfes décharges de Moufqueterie.
GALANT. 161
terie. Ce grand feu contraignit
les Turcs à relâcher la Frégate,
& à fe jetter dans leur Brigantin
, où ils fe tirerent d'embarras
à force de Rames ; mais enfin
apres plus de deux heures de
combat, ils furent forcez de mettre
Pavillon bas . Cela fait , on
fervit une tres -fuperbe Collation ,
pendant laquelle les fanfares des
Trompetes , le bruit des Tambours
, & le fon des Violons , fe
faifoient entendre comme à l'envy.
On revint au Port avec une
Eſcorte d'un nombre infiny de
Bateaux remplis de monde , que la
beauté de la Fefte avoit attirez.
En abordant , Mile Refident fuc
de nouveau falué par le Canon .
On le conduifit chez luy avec les
meſmes cerémonies qui avoient
efté obfervées le matin en l'allant
prendre. Eftant arrivé , il reçeut
les
162 MERCURE
les Complimens de plufieurs
Perfonnes ; à quoy il répondit
avec toute l'honnefteté poffible,
& mefme par des liberalitez , à
ceux qui avoient fervy à la Fefte.
Quelques jours auparavant,
Monfieur Chapuleau, connu par
les Gens de Lettres , luy avoit
prefenté le Sonnet qui fuit , fur
le Divertiffement que luy preparoit
la Republique.
Iniftre glorieux du plus grand
Roy du monde ,
Mi
Toy , qui fèrs le premier de tous les
Souverains ,
Que le Ciel a rendu l'Arbitre des
Humains ,
Pour mettre l'Univers dans une
paixprofonde.
୧୫: ୨୭
Si le calme qu'on voit fur la Terre
&fur l'onde,
Eft
GALANT.
163
Eft l'effet furprenant de fes puiffantes
mains ,
Sois témoin en cejour de nosjustes
deffeins,
Qui vont à celebrer fa gloire fans
Seconde.
୧୯୯ :୨୭
Sur ce Lac le plus beau quifoit
dans l'Univers,
D'où l'on jette les yeux fur cinq
Etats divers ,
Viens voir le foible effay d'un Zele
incomparable ;
୧୬୨୭
Et parmy tant d'objets qu'on découvre
à la fois ,
Contemple de ces Monts la maße
inébranlable ,
Tels font pour ce Grand Roy les
coeurs des Genevois .
On verroit de longs engagemens
de tendreffe , fi les Belles
pou
164 MERCURE
pouvoient le répondre de trouver
dans leurs Amans la fermeté
qui eft peinte icy ; mais la crainte
de s'expofer à leur inconſtantance
, leur fait fouvent rejetter
ce qu'elles fentent pour eux de
trop favorable. C'eſt le fujet de
la Lettre que vous allez voir . Elle
eft d'une Belle à un Cavalier,
& ce font les Mufes de Troyes
qui l'on dictée . On m'en promet
la Réponſe. Je ne doute point
que l'une ne vous plaife affez ,
pour vous faire attendre l'autre
avec quelque impatience . Je
vous l'envoyeray la premiere
fois.
IRIS A TIRCIS.
H Tyrcis , que m'avez- vous
A
fait ?
Dés
GALANT.
165
Dés le premier moment de nostre
connoiffance ,
Je fentis dans mon coeur certain
trouble fecret,
Dontje fens tous lesjours croistre la
violence.
Je n'ay point de momens plus
doux
Que ceux que je paße avec vous;
On a beau me parler de Feste ,
Quoy que ce foit , je m'en laffe
bientost ;
Eftre avecque vous tefte- à tefte,
Charmant Tyrcis , voila ce qu'il me
faut.
(63)
Lors que vous merendez vifite,
Soudain mon coeur s'épanouit ;
Mefme en vous abordant , je lefens
qui palpite,
Ilfe pâme , il fe réjouit;
Mais belas!dés que je vous quitte
Tout mon plaifir s'évanouit.
Certaine
166 MERCURE
Certaine humeur reſvenſe außitost
prend la place ;
Tout me déplaît , tout m'embaraſſe,
Et tant que je fuis loin de vous ,
Ty fonge inceffamment , je refve, je
Joupire.
Aimable Tyrcis , entre nous ,
Qu'est- ce que tout cela veut dire?
Sçavoirfi c'eft amour , ou non ,
Mon jeune coeur encor ne le peut
bien comprendre ;
Mais fi je n'en fçay pas le nom,
Je fçay du moins qu'il n'eft rien de
plus tendre,
Et felon quelquefois qu'on m'a dépeint
l'amour >
Ce que je fens eft à peu pres de
mesme ,
Et fi déjaje ne vous aime ,
lepourrois vous aimer unjour.
୧୯୨୨
Mais il faut l'avouer, vôtre humeur
me faitpeine,
GALANT. 167
Certain air libertin me déplaift
fort en vous.
Amille Gens vous faites les деих
doux ,
Vous prodiguez les noms d'Iris & de
Climene.
Tous Objets , jeunes , vieux , laids,
beaux ,fages, & foux,
Tout vous eft bon , rien ne vous
gefne ,
Vous cajolez chacun, vous en conte
à tous.
Encor un coup , Tyrcis , tout cela me
fait peine ,
Et l'amour allumé dans un coeur
fi
coquet
N'est bien fouvent qu'un feufolet.
A dire vray , voftre humeur eft
étrange.
Lors que vous vous mettez à dire
des douceurs ,
Vous parlez d'amour comme un
Ange ,
Et
168
MERCURE
Et quand vous auriez mille coeurs,
Vous les donneriez tous à Philis , à
Sylvie ;
Vos biens, vôtre honneur, vôtre vie,
Tout eft à ces beaux
vous en contez .
yeux
à
qui
Eux feuls, leur dites- vous , ont pour
vous mille charmes ,
C'est avec censfermens ce que vous
proteftez ;
Mefme en cas de befoin vous verferie
des larmes ,
Et tout cela, Tyrcis , le plusfouvent,
Du vent.
୧୦: ୨୨
Si vous fçaviez quel dépit vous me
faites ,
Quand vous
yeux ,
venez jusqu'à mes
A la vieille Biblis conter mille fleuretes
,
Biblis, ce rare Objet du temps de nos
Аусих.
Vous
GALANT. 169
Vous vous raillez , je le fçay , mais
n'importe ;
Tyrcis , mon coeur en eftjaloux ,
Pourquoy profaner de la forte
Ce que pour s'exprimer l'amour a
de plus doux ?
Pour m'affurer de l'ardeur la plus
forte,
De quels autres fermens , võlage ,
uferiez-vous ?
Sur ces plaintes pourtant qu'icyje
vous adreffe ,
Ne croyez pas qu'amour puiffe rien
fur mesfens;
Et fi pour votre honneur la pitié
m'intereße ,
N'allez pas prendrepour tendreſſe
Quelques petits foins innocens.
Non , dans ces reproches preßans,
Je parle en bonne Amie , & nonpas.
en Maiftreffe.
Juillet 1680 .
H
170 : MERCURE
Moy vous aimer ? ab Dieu ! ne vous
en flatez pas.
Il eft vray , je le fçay , vous avez
mille appas ,
Bien fait de corps & de vifage ,
L'efprit, la naiffance, & l'honneur.
Ah! tout cela , Tyrcis , n'a que trop
d'avantage
Pour charmerpuiẞamment un coeur,
Et pour belas ! ... mais par malheur
Vous avezl'humeur tropcoquete ;
Sauvez cela, l'affaire eft faite.
Il s'eft fait depuis un mois une
Fefte fi extraordinaire à Madrid,
qu'avant que de vous en parler,
j'ay crû devoir vous repreſenter
le Lieu où la cerémonie s'en eſt
paffée .Vous le pouvez voir gravé
dans cette Planche . C'eft la grade
Place où fe font les fameufes Feftes
de Taureaux , & de Cañas.
Elle eft moins belle & moins grã-
H de,
E;2.0.1
1777777 7
7
77777
777777
7 7 7 7 7 7 7
de sul
La grande Place a
17
Λ
It
1
1
1.
GALAN T. 171
de, que n'eft icy la Place Royale;
mais les Maifons en font bie plus
hautes, chacune ayant fix ou fept
Etages, tous pleins de Balcons de
fer. Cela doit faire un fort bel effet,
quãd ils font remplis de monde.
Le Toit eft continué par tout
fans qu'il y ait aucuns Pavillons .
C'est ce qui eft caufe qu'il y a
moins d'air.La Place eft mal nette,
à cause que ceux qui y logent,
font tous Marchands & petites
Gens. Ainfi les Portiques en font
vilains. Le vuide y fert de Marché
, & il n'y a ny Fontaine , ny
Statue,pour la facilité des Spectacles.
Celuy qui fournit le Sujet de
cet Article ,n'avoit point efté veu
à Madrid depuis pres de cinquante
ans. C'eſt une Feſte que Mef
fieurs de l'Inquifition ont accou
tumé d'y celebrer une fois fous le
Regne de leurs Reynes . Les dé-
Hij
172
MERCURE
penfes que l'on fait monter à deux
& trois cens mille Piaſtres , pour
cette forte de cerémonie
, font
cauſe qu'on envoye tous les ans
les Juifs à Valladolid
ou ailleurs ,
pour les y punir fans appareil, car
on ne met guére à l'Inquifition
que ceux qui font foupçonnez
de
Moriſme ,ou de Judaïſme . Il y en a
que l'on mene par les Rues avec
une Coroça , qui eſt une maniere
de Bonnet pointu & fort haut,de
papier jaune & rouge. Le Confeil
, & les Officiers de l'Inquifitio
,
marchent devant fur leur Mules,
les Familiers enfuite , & les Encoroçados
font au milieu . On donne
le Sanbenito à d'autres . C'est une
efpece d'Etole qu'on les oblige
de porter au col. Le Préfident
de l'Inquifition
s'appelle Inquifidorgeneral,
& les Confeillers
, Inquifidores.
Comme leur employ
eſt
GALANT. 173
eft de s'informe de la mauvaiſe
vie, & de la doctrine des Gens , ils
envoyent par tout des Efpions ,
& fur les raports qui leur font
faits ( apparemment ils prennent
grand foin d'en examiner
la verité ) ils font arrefter un
Miférable . Ce qu'il y a de fâcheux
, c'eft qu'au lieu que dans
les crimes d'une autre nature il
faut déclarer au Prifonier dequoy
on l'accufe , & que jamais un
Homme n'eft crû en parlant contre
luy-mefine , on attend au regard
de l'Inquifition que ceux qui
font arreftez déclarent qu'ils font
coupables , & on les retient toûjours
s'ils ne s'accufent de rien .
Ainfi c'eft fur leur propre témoi
gnage qu'on les punit , puis
qu'on ne leur nomme , ny ne confronte
jamais les Témoins qui ont
déposé contre eux. Pour obliger
1.
H iij
174 MERCURE
la Nobleffe à maintenir cette forte
de Juſtice , on a donné de
grands Privileges à tous les Gentilshommes
qui veulent fe faire
ce qu'ils appellent Familiers de la
fainte Inquifition. Leurfonction
eft de preſter mainforte pour prédre
les Accufez , & les conduire
en prifon , y ayant cela de particulier
qu'on les y mene , & mefme
au Suplice , fans que le Condamné
foit lié , à cauſe du grand
nombre de Gentilshommmes qui
l'environnant de toutes parts ,
ne luy laiffent pas le pouvoir
de s'échaper. Ce miniftere apporte
de grands avantages à
ceux qui y font nommez ; & un
Gentilhomme receu Familier de
l'Inquifition , fe tire aiſement
de toute forte d'affaire . Si on
le veut prendre , il fe reclame de
l'Inquifition , où il a fes Caufes
commi
GALANT. 07
commifes , & il faut foudain que
toute autre Jurifdiction cede .
Les Inquifiteurs entreprennent
fon Procés, & le traînent en longueur
, pour forcer les Parties
d'accommoder. Pendat ce temps,
le Familier qui s'est fait écroüer
Prifonnier de l'Inquifition , a
la liberté de fe promener par
tout, Ainfi ceux qui ont de méchantes
affaires , demeurent fouvent
des dix années , & quelquefois
mefme toute leur vie, prifonniers
de l'Inquifition . Il y en a
dix Tribunaux en Espagne , fçavoir
à Tolede, Grenade, Seville ,
Cordouë , Murcia , Guenca , Logroño,
Lerena, Valladolid, & par
deffus tous ceux -là , il y a le Souverain
qui eft à Madrid. C'eſt de
ce qui a efté fait par ce dernier
que je prétens vous entretenir.
La refolution ayant efté prife de
H iij
176
MERCURE
faire un Auto d'Inquificion , c'eſt à
dire de punir publiquement , &
avec toutes les Ceremonies requifes
, ceux qu'elle avoit condamnez,
on éleva dans la grande
Place un Theatre d'environ neuf
à dix pieds de hauteur. Il eftoit
large de quatre- vingts,& appuyé
contre le Baftiment des Religieufes
de S. Pierre . Le devant
dece Theatre regardoit la Place,
& il eftoit fermé à droit & à gauche
par une montée de trente
degrez. Plus haut , & contre le
Baftiment , eftoit attaché le Balcon
du Roy , & ceux de toute la
Cour , à cofté , ou au deflus. Les
degrez eftoient tous tapiffez d'un
cofté depuis le bas jufqu'en haut,
avec un grand Dais & un Siege
magnifique pour l'Inquifiteur
General. Entre le Balcon
du Roy & la diſtance de
ces
1
GALANT 177
ces degrez , il y avoit un Autel
dans le milieu, orné de fix Chandeliers.
L'autre cofté des degrez
n'eftoit point du tout tapiffé ,
comme eftant l'endroit ou l'on
devoit faire affeoir les Juifs que
l'on avoit condamnez . Dans le
milicu , entre ces degrez & le
Balcon de fa Majefté , eftoient
rois Chaires à prefider pour lire
la Sentence des Criminels. Le
Peuple eftant accouru en foule
pour eftre témoin de cette Cerémonie
, on la commença le Samedy
29,
de Juin, jour de S. Pierre
, par une Proceffion qui fortit
de l'Inquifition fur les cinq heures
du foir . Les Rues où elle pafla ,
& la grande Place mefme , eftoient
toutes tapiffées , comme
dans le Jour le plus folemnel..
D'abord parut une Compagnie
d'environ trois cens Charbon-
Hv
178 MERCURE
2
niers , habilliez le plus proprement
qu'ils pûrent . Ils portoient
Moufquets , Piques , Halebardes
, & marchoient cinq à cinq
pour faire écarter la foule. On
voyoit enſuite l'Etendart de l'Inquifiteur
, porté par le Duc de
Medina Celi, Favory & Premier
Miniftre du Roy. Il eftoit fuivy
de tous les Seigneurs de la Cour ,
derriere lefquels tous les Religieux
de la Ville , les Enfans trouvez
, & autres , alloient deux à
deux , & enfuite dans le meſme
ordre, plus de cinq à fix cens Officiers
de l'Inquifition , auffi parez
qu'ils auroient pû l'eftre pour
quelque Entrée du plus grand
éclat .Apres eux marchoient deux
Inquifiteurs portant chacun une
grande Croix, l'une verte, & l'autre
blanche ; & une Compagnie
de Soldats veftus de noir & de
blanc
GALANT. 179
blanc pour marques de deüil, fermoit
cette grande Marche . Pendant
que la Proceffion paffa , toutes
les Cloches fonnerent comme
au jour des Morts , fans qu'un
fi lugubre fon empefchaft les fanfares
des Trompetes qui fe faifoient
entendre en divers endroits.
On pritfa route devant le
Palais du Roy , pour arriver à la
Place , où l'on mic la Croix verte
fur l'Autel que l'on avoit preparé.
Elle marquoit l'efperance
pour la converfion des Condamnez.
On alla de là hors la Ville;
& la Croix blanche, qui fignifioit
le châtiment , fut mife au lieu
defigné pour le Bucher. Dés cette
nuit , les Jacobins , comme
eftant premiers . Inquifiteurs,
s'emparerent du Theatre , & y
dirent Matines. Les Meſſes Y
Aurent commencées à minuit,
ainfi
180 MERCURE
ainfi
que dans toutes les Eglifes
de Madrid ; & à fept heures précifes
du matin , le Roy s'eftant
rendu àfon Balcon avec les deux
Reynes , la feconde Proceffion
commença d'entrer dans la Place.
Elle dura trois heures & demie
à paffer . Il y en avoit une
partie à pied , une partie à cheval
, & le refte en mule. C'eftoit
toute la Juftice ordinaire , celle
de l'Inquifition , plufieurs Seigneurs,
& les Criminels. L'Inquifiteur
General , le Prefident de
Caftille , & le Marquis de Lova
Protecteur de l'Inquifition , marchoient
les derniers. Les Charboniers
étoient à la tête de la Pro.
ceffion comme le jour precedent,
& apres eux , trente deux Statuës
de Juifs morts ou fugitifs , condamnez
à.eſtre brûlez , avec les
os des Morts mis dans des petites
GALANT. 181
tes Caffetes . Soixante & fept
Criminels , tant Hommes que
Femmes , Juifs , Sorciers , ou Hypocrites
, fuivoient ces Statuës,
les uns condamnez au foüet , &
les autres à une penitence de
ſept ans . Enſuite venoient l'un
apres l'autre, avec quatre Confeffeurs
chacun , & deux Sergens
de l'Inquifition , fept Femmes &
quinze Hommes condamnez à
eftre brûlez vifs. Le tout eftant
arrivé fur le Theatre , l'on y commença
la Meffe à onze heures ,
& apres qu'on eut chanté l'Evangile
, le Roy prefta ferment
à l'Inquifiteur , qui luy fit promettre
qu'il ne fe mefleroit jamais
de l'Inquifition ; apres
quoy les Sentences de chaque
Juif furent leuës. La Meffe qui
commença & acheva la Cerémonie
dura jufqu'à neuf
heures
182 MERCURE
heures & demie du foir.Dés qu'el
le fut dite , on remit les Juifs entre
les mains de la Juftice ordinaire
, pour executer la Sentence
, avec ordre , pour ceux qui
renonceroient à la Loy Juifve , de
les étrangler avant que de les
jetter au feu . La Reyne fit donner
grace à une Femme qui s'étant
convertie, marquoit un grad
repentir de fes erreurs . On la remena
à l'Inquifition , & les vingt
& un autres furent conduits au
Bucher avec des Flambeaux , &
fur des Afnes. Ils y arriverententre
onze heures & minuit; & une
heure apres , toutes les Exhortations
eftant faites , quatorze
qui fe convertirent furent étran
glez , & on brûla vifs fix Hommes
& une Femme, qui voulurent
mourir Juifs dans la Loy de Moïfe.
Il y en eut deux ou trois qui ſe
jette
GALAN T. 183
jetterent eux - mefmes dans le
feu , & qui y demeurerent fans
branler avec une conftance merveilleufe
. Comme on ne faifoit
que
leur attacher les mains derriere
le dos avec des cordes , &
qu'on les jettoit enfuite dans le
Bucher avec leurs habits ; les autres,
à qui les cordes brûlées laifferent
incontinent les mains libres
, fe debatoient dans le feu ,
& en fortirent jufques à trois fois .
Le lendemain, cette Fefte fe conclud
par le châtiment de ceux
qui avoient efté condamnez au
foüet. On fera furpris que des
Criminels paroiffent devant leur
Roy fans obtenir la grace , puis
qu'en France ils feroient fauvez
par la veuë de leur Souverain .
Vous voyez par là combient les
deux Nations font opposées. La
Juifve , à qui la Reyne fit pardon
184
MERCURE
*
donner , accuſa plus de dix - huit
Familles qu'on arreſta auffitoft,
& que
l'on a fait mener dans les
Prifons de Valladolid & de Tolede
, où l'on doit faire la meſme
juſtice.
Le Roy , un peu avant fon depart
de Fontainebleau , reçeut
tres favorablemenr un Livre intitulé,
La fama gelofa della Fortuna
, que fon Autheur il Signor
Gregorio Leti eut l'honneur de luy
preſenter devant plufieurs Seigneurs
de la Cour . C'eft un Panegyrique
fort étendu ſur la naiffance
, la vie , les actions , le gouvernement
, & les victoires de ce
Prince, das lequel il nous fait voir
avec autant d'éloquence que d'ef
prit, que jamais Persōne n'a mieux
merité que LOUIS LE GRAND ,
les noms d'Invincible parmy les
Guerriers , de Héros parmy les
Céfars,
GALANT. 185
Céfars,d'Augufte parmy les Monarques
, & de Prudent parmy
les Politiques.Cet Autheur, cele
bre par plufieurs Ouvrages qu'il
a déja donnez au Public , avec
un applaudiffement general, fçavoir,
la Vita di Sifto VlItinerario
della Corte di Roma, la Vita di Filippo
II. è Italia regnante , a com.
merce avec les plus illuftres Perfonnes
de l'Europe , qui ont pour
luy une eftime particuliere.
Ces jours paflez , Monfieur le
Comte d'Alegre épousa Mademoiſelle
du Frefnoy , Fille aînée
de Monfieur du Freſnoy , Premier
Commis de Monfieur le
Marquis de Louvois . C'eſt un
jeune Gentilhomme des mieux
faits , & des plus accomplis, dont
l'efprit aisé, & mefme la prudence
avancée , ne furprennent pas
moins que fon grand air & fa
bonne
186 MERCURE
bonne mine. Il eft Fils aîné de
Meffire Claude d'Alegre , Chevalier
, Marquis de Beauvoir , Seigneur
de Servant , Saugieres , la
Peroufe , & Durignac , Seigneur
Comte de la Crete, Vaux, Marfigny
, & S.Defiré, Grand Senéchal
d'Auvergne , Capitaine,
Gouverneur , & Bailly de Montagne
lez Combrailles; & de Dame
Marie de Ligondez . La Maifon
d'Alegre eft une des plus nobles
& des plus anciennes du
Royaume. Celle de Ligondezieft
auffi tres-noble.La Mariée eft belle
& bien faite,a la taille riche &
dégagée, les yeux vifs, & l'efprit
folide & délicat tout enfemble.
En un mot on peut dire qu'elle
eft le Portrait de Madame du
Freſnoy fa Mere , qui eft Dame
du Lit de la Reyne, & une des plus
belles Perfonnes de France .Pour
M.
GALANT. 187
@
M.du Freſnoy, ſes grandes lumieres
dans les Affaires,une facilité,
une vigueur , & une application
admirable , jointes à une experience
cófommée, le diftinguent
avantageuſement ; & le talent
qu'il a de fe faire des Amis par
fon humeur officieufe & obli-.
geante , n'eft pas une des moindres
qualitez de celles qui le font
eftimer par tout , comme un parfaitement
honnefte Homme .
Vous avez pû remarquer dans
les Traitez d'Enigmes que je
vous ay envoyez en divers temps ,
combien l'application qu'on fe
donnoit autrefois pour les expliquer,
étoit recommandable chez
les Anciens , & que les Roys &
les Princes tenoient à gloire d'en
venir à bout . Les Peres Jefuites
qui n'epargnent rien pour inftruire
la Jeuneffe noblemet, luy à
donné
188 MER CURE
donné depuis longtemps le même
exercice.C'est pour cela qu'ils
font expoſer tous les ans trois
grands Tableaux au Public par
trois de leurs Ecoliers. Chacun a
la liberté de les examiner pendant
tout un jour , & le lendemain
il fe fait une Aflemblée de Perfonnes
de qualité , en prefence
de laquelle ceux qui croyent
avoir trouvé le vray fens de ces
Enigmes , font paroiftrela vivacité
de leur efprit. La Ceremonie
dont je vous parle a efté faite
depuis un mois au College de
Clermont Les trois Tableaux furent
expoſez le 6. de Juin , & on
en fit l'Explication le jour fuivant.
Le premier qui étoit du S
Coypel le jeune,fameux dêja par
plufieurs Ouvrages , quoy que
dans un âge tres- peu avancé, réprefentoit
l'Hymenée , montrant
Mon
GALANT. 189
Monfeigneur le Dauphin à Madame
la Dauphine . On expliqua
cette Enigme fur la Couronne.
Le vray fens étoit l'Anneau . Le
Lils de Monfieur de Champigny-
Saron , Confeiller au Parlement,
la donnoit. Il déclama d'un air libre
, & avec beaucoup d'agrément
& de preſence d'efprit .
La feconde Enigme étoit un
Mars , qui montroit à Enée les
Armes que Venus luy apportoit.
L'Epée étoile vray Mot, & elle
fut expliquée fnr l'Ecuffon. Le
Fils de Monfieur Amelotte de
Chaillou Maître des Requeftes ,
qui la donnoit , l'expliquà d'une
maniere tres- fine & fpirituelle.
Le Tableau avoit efté peint par
le Sieur le Blond .
Le Portrait de Madame la
Dauphine avec fes Armes au
haut , & fes Chifres dans le bas,
faifoit
1.90
MERCURE
faifoit le fujet de la troifiéme .
Ce Portrait eftoit porté par Mercure,
accompagné de quantité de
petit Genies , & prefenté à Monfeigneur
le Dauphin . Mr le Duc
de Bourbon l'expliqua fur le Miroir
en preſence de fon Alteffe
Sereniffime Madame la Ducheffe
fa Mere, & de Mademoiſelle de
Bourbon fa Soeur . Il parla avec
beaucoup de
grace & de liberté.
Toute l'Affemblée l'admira , & il
fut aisé de connoître ce qu'il étoit
àl'air noble qu'il fit paroître dans:
tout ce qu'il dit . Ce jeune Prince
finit par l'Eloge de Madame la
Dauphine , qu'il propofa comme
un Miroir de merite & de vertu .
Celuy qui donnoit l'Enigme étoit
un Fils de Mr Robert , Procureur
du Roy au Chaftelet.ll en donna
l'explication d'une maniere fort
agreable, & découvrit que le verita
GALANT. 191
ritable mot eftoit la Lettre. Le
Sieur Chapellé avoit peint le
Tableau.
Le 25.du mefme mois on fit au
mefme College une autre Expli-,
cation de quatre plus petites Enigmes.
Ceux qui les avoient données,
eftoient Mr l'Abbé de Meſme
, Fils du Preſident de ce nom ,
& les Fils de Meffieurs de Maubranche
, Lieutenant General de
Bourges ; Rosée , Premier Commis
de Mr Defmaretz ; & de Lagny,
Fermier General. Un tres grand
nombre de perſonnes de qualité
eut leplaifir d'entendre les divers
Sens qu'on leur appliqua . Parmy
les Enfans qui fe diftinguerent en
les expliquant,on remarqua particulierement
Monfieur le Prince
de Naffau , M. l'Abbé de Maiſons,
Meffieurs les Marquis d'Illiers,
d'Entragues , de la Valliere , de
Broglio,
192
MERCURE
Broglio, de Caderouffe , Bertillat,
l'Abbé de Givry, Coffe de Briffac,
de S. Comteft,Turgot, Briçonnet ,
de Mirmont, de Billy , Prutcarret ,
de Machaut , & de Jonquieres.
Mais ce qui furprit toute l'Aflemblée,
ce fut le petit Chevalier de
Meſme , qui n'ayant encor que
quatre ans , expliqua l'Enigme de
l'Abbé fon Frere, le plus joliment
du monde.
Le Gouvernement de Gravelines
a efté donné à Mr de Boquemare,
Capitaine aux Gardes.C'eſt
un des plus braves & des plus
honneftes Hommes de France, &
qui s'eft toûjours fait le plus d'Amis.
Il eft Jumeau de M¹ de Boquemare
, Prefident aux Requeftes
du Palais . M¹ de Boquemare
leur Pere avoit poffedé cette même
Charge. Ils font d'une des
plus illuftres Familles de Norman.
die
GALAN T. 193
die. Feu Monfieur le Comte de
Claire , de la Maiſon Fontaine-
Martel, Chevalier de l'Ordre , &
Capitaine des Gardes de S. A. R.
avoit épousé leur Soeur . Mr d'Ozembray,
Frere de leur Pere, étoit
Prefident à Mortier au Parlement
de Paris. Il y a eu un Premier
Prefident de cette Maifon dans
le meſme Parlement . Madame
leur Mere eftoit de celle de Servient
Montigny , & avoit deux
Soeurs , l'une mariée à Monfieur
le Duc de S. Aignan , & l'autre
à Monfieur de la Frete.
Le Roy a auffi gratifié Monfieur
de Perfan d'une Enfeigne des
Gardes du Corps , où
auparavant
il eftoit Exempt. Il eft Fils de l'illuftre
Marquis de Perfan , dont la
valeur eft connuë. Monfieur le
Marefchal de Lhofpital , mort
Gouverneur de Paris , eftoit fon
Juillet 1680.
I
194
MERCURE
Oncle. Il eft de la Maiſon de Vau
tedart , originaire de Rome , &
tres proche Parent de celles de
Levy & de Vitry . Feue Madame
de Perfan fa Mere eftoit de la
Famille des Berulles , & Soeur du
dernier mort.
Monfieur l'Abbé Meliand a
efté facré Evefque de Gap dans
l'Eglife des Minimes de la Place
Royale , par Mr l'Archevefque
d'Alby. Meffieurs les Evefques de
Bayeux & d'Heliopolis , eftoient
des deux Affiftans. Les autres qui
fe trouverent à cette Ceremonie,
furent placez dans des Fauteuils
de velours rouge , garnis d'une
frange d'or. C'eftoient Mr l'Archevefque
de Poitiers , Meffieurs
les Evelques de Coutance,de Lizieux
, d'Avranche, de Cifteron ,
d'Ufés, d'Auxerre , de Carcaffonne,&
Monfieur le Coadjuteur de
Rouen .
GALANT.
195
Rouen. Le nouveau Prelat les regala
tous fplendidement au for
tir de là
Vous avez fçeu que Madame
de Fontange avoit eſté nommée
Abbeffe de Chelles.Le bruit s'étant
répandu qu'elle y devoit arriver
, accompagnée de Madame
la Ducheffe de Fontange fa Soeur,
le Vendredy 12. de ce mois , une
Compagnie d'environ cinq cens
Hommes , tous en bon ordre , &
dans une grande propreté , partit
de Chelles, & l'ayant rencontrée
à une lieuë , luy fervit d'efcorte
pour l'y amener Monfieur le Bailly
l'attendoit à la Porte de la Ville,
où il la complimenta à la teſte
de fes Officiers. Le Pere Viſiteur
de l'Abbaye de S.Germain de Paris,
Grand Vicaire de M'l'Arche.
vefque , la receut à la premiere
Porte de l'Abbaye, avec la Com-
I ij
196 MERCURE
munauté des Religieux de fon
Ordre qui font à Chelles ; & à
celle du Convent eftoient toutes
les Religieufes, ayant leur Grand
Prieuré à leur tefte . La joye qu'el
les témoignerent paffa de beaucoup
celle que marquoient le car
rillon de toutes les Cloches , &
les décharges de la Soldatefque.
Le Peuple eftant accouru en fou
de , cette illuftre Abbeffe fit diftribuer
une fomme confiderable
par fon Intendant à ceux qui
en avoient le plus de befoin.Cette
generofité luy attira les acclamations
de toute la Ville , comme
fes honneftetez luý gagnerent
dés l'abord les cours de tout
le Convent. Le lendemain on
luy rendit de fort grands honneurs
; & le Dimanche il y eût
une Fefte folemnelle qui fe fait
tous les ans dans ce Monaftere,
pour
GALANT. 197
pour les Reliques que plufieurs-
Reynes y ont données , dans les
plus belles Chaffes qu'on ait jamais
veuës . La grand' Meffe fut.
chantée le matin, avec toutes les >
cerêmonies qui fe peuvent pratiquer.
L'aprefdînée , Monfieur
l'Abbé de la Roque , qui fait les
Journal des Sçavans , prefcha , &
mefla d'une maniere fi fine & fi
eloquente , ce qu'il dit fur l'en--
trée de cette nouvelle Abbeffe ,:
avec les Palmes qu'avoient meritées
les Saints dont ce jour - là
on honoroit la memoire, qu'il fut
admiré de tous ceux qui l'entendirent.
Apres le Salut , toute la
Soldatefque de la Ville parut fous
les Armes dans l'Abbaye , fit fa
décharge ; & le tout finit fur les
dix heures du foir , par un grand
nombre de Boëtes que l'on tira.
La Dignité de Sacrifte dans
I iij
198 MERCURE
l'Eglife Metropolitaine de S. André
de Bordeaux ayant vacqué
depuis quelques jours, le Roy en
a gratifié Monfieur l'Abbé Bardin
, Principal du College de
Guyenne de la mefme Ville .
La juftice que Sa Majefté a rendue
par là au merite de cet Abbé,
a donné beaucoup de joye , fa
conduite & fes manieres honneftes
luy ayant fait acquerie
l'eftime de tout ce qu'il y a de
Perfonnes de qualité dans cette
Province. Le College de Guyen+
ne, dont je vous ay marqué qu'il
eft Principal , fleuriffoit il y a
plus de treize ou quatorze cens
ans. Le fameux Aufone , qui vis
voit dans le quatrième Siecle , y
enfeigna la Rétorique , avec tant
de reputation , qu'apres avoir
efté Precepteur de l'éloquent
S. Paulin Evefque de Nole , il fur
appellé
GALANT. 199
pres
appellé à Rome par Valantinian
I pour tenir la mefme place aude
Gratian & de Valentinian
II. qui ont efté enfuite Empereurs.
Ce College s'eft toûjours
foûtenu par le merite de ceux
qui en ont eu la direction , mais
particulierement
fous François I.
quia fait revivre les Sciences &
les belles Lettres dans le Royau →
me. André Govea en fut faic
alors le Principal.Bukanan
y donnoit
des Leçons dans le mefme
temps. Ils furent fuivis de Muret,
de Gelida , de Vinct , de Balfour
,( en faveur de qui Meffire
François de Candale , Evefque
d'Aire , fonda une Chaire pour
montrer les Matématiques
) & de
plufieurs autres tres - grands Perfonnages
; ce qui a continué jufques
à préfent ; en forte qu'il
n'y a point de College plus con-
I iiij
200 MERCURE
fiderable en France , foit pour la.
capacité des Profeffeurs , foit
pour le grand nombre des Ecoliers
qui s'y rendent de toutes parts.
M' Braffier , & le Pere Suarés de
l'Ordre des Carmes , fait Evéque .
du grand Caire en 1636. y ont
auffi enfeigné avec éclat.
Je vous envoye une feconde.
Chanfon . Elle eft de M' Daniel ,.
Neveu de Monfieur de Bacilly.
AIR NOUVEAU
A
H , Printemps , vos douceurs
Ne font plaifirs qu'aux Fleurs.:
Depuis vostre retour ma douleur eft
sextréme.
Tircis a quitté ce fejour ,
Te ne vois plus l'objet que j'aime,
Et cependant je fens augmenter
mon amour.
Ah, Printemps, vos douceurs
Ne font plaifir qu'aux Fleurs.
Ie
GALANT. 201
le voyois chaque jour d'une ardeur
mutuelle
Ce Bergerfenfible à fon tour ,
Répondre à mon amour fidelle ,
Maisje ne le vois plus depuis vôtre
retour.
Ah, Printemps , vos douceurs
Ne font plaifirs qu'aux Fleurs.
Le Madrigal que j'adjoûte a
efté fait pour Madame la Marquile
de Mirepoix , par Monfieur de
Vaumoriere, dont je vous ay par
lé dans d'autres Lettres. C'eſt
luy qui nous a donné les cinq
derniers Volumes de Faramond,
& plufieurs Ouvrages galans, entr'autres
Diane de France , & depuis
peu Adelaide de Champagne,
qui eft une Hiftoire tres bien
écrite , & dont les Incidens font
fort agreables.
I V
202 MERCURE
MADRIGAL.
Q
Vand je vous dis que j'admire
✨ Les charmes de vôtre efprit ,
Belle Iris , mon coeur foûpire.
Il murmure de dépit ;
Il vent mais mes yeuxont dit -
Ce qu'il veut me faire dire.
Je viens aux Enigmes du dernier
Mois. Ceux qui ont expliqué
la premiere fur l'Air , qui eft fon
vray met , font Meffieurs l'Abbé
Martin ; Dargent , Avocat en
Parlement ; Beauvaler , de Rouen,
De la Rouliere- Chebrou ; De
Couvrais , Avocat au Parlement
de Rennes ; Mefdemoifelles Bru
nart , de Châlons en Champa
gne ; De Longpré , du Fauxbourg
S. Victor ; Du Frefne , du
Quartier des Carmes ; Tamirifte,
de
GALANT. 203
de la Rue de la Cerifaye ; L'Amante
Angloife , & la Parfaite
de Jargeau.
En Vers , Meffieurs l'Abbé
Yvonnet , Chanoine à Blois ; Le
Grand, Abbé de Meauxs D'Ambreville
, de Lifieux ; Rault , de
Rouen , I.F.du Quartier du Louvre
, F. Ha... du Menil, de Chambrais
en Normandie , P. C. F'Enjoué
, d'Orleans La Lorraine qui
n'eft plus Eſpagnolete ; La Blondine
Guerin , & une des Mufes
de Montafnel.
La meſme Enigme a encor efte
expliquée fur le Temps , la Chaleur,
& un Atome.
La Table, qui eft levray Mot de
la feconde , a cfté trouvée par
Meffieurs Berrier , Maiftre de la
Pofte de Beauvais ; De Montaigu
, de Troyes ; & l'Amant prefque
heureux de Tours.
Meffieurs
204
MERCURE
Meffieurs les Chevalier Blondel;
Gautier, Seigneur du Tronu
chay lez Tonnerre ; Denys , Curé
de la Mothe cn Blezy ; & le
Controlleur des Mufes de Montafnel
en Baffe Normandie , en
ont envoyé des Explications en
Vers. Le Plat , le Baẞin à mettre
Les Viandes , la Bourfe , la Main,
Le Fauteuil , & l'Eau , font les
autres fens qu'on luy a donnez.
6.
f
Il me refte à vous nommer ›
ceux qui ont trouvé le vray Motr
de Baner& de l'autre. Ce font
Meffieurs Gardien Secretaire du
Roy;De Boiffimo C.D.C. Du Fay,
de Rouen , Beffin Lieutenantde
Clamecy en Nivernois ; De la
Ville -aux-Butes , de Troyes ; De
la Ferriere , Lyonnois ; Mefdemoifelles
Marie- Anne d'Argences
; Manette Ragnault ; L'Amy
M
du
1
GALANT..
205
du Solitaire de Nantouillet , Le
Breft , Rue Montmartre; & L'Amant
muet, de Laon ; Le Chevalier
Fredin ; Le Solitaire de Fontainebleau
; Le Gafcon de la Rue
S. Honoré , Les trois Soeurs de la
Ruë d'Orleans ; La Belle Drion;
La Bergere Amarillis , d'Orleans;
La Picarde en Poitou ; L'Amant
fans reproche , de Lyon , & le
Sérieux fans Critique , de Geneve.
Du Jarrot de Marſeille , Mademoiſelle
de Saint Prieft .
En Vers, Monfieur Buret de
F'Epinay , de Vitré ; C. Hutuge,
d'Orleans ; Millot , de Marfeille ;
D. C. & D. T. Alcidor, du Havre
de Grace ; L'Hermite de Sacey
, pres Pontorfón ; & la jeune
Acidalie,de Troyes.
Monfieur d'Ambreville , de
Lyfieux , a fait la premiere des
deux nouvelles Enigmes que je
Vous
206 MERCURE
.
vous envoye. La feconde eft de
l'Anonime d'Alais.
ENIGM E.
M
A naiffance & ma vie ont
un étrangefort ;
Pour m'expofer aux coups , mon Pere
m'en accable
Au fortir defes mains , je fuis fi
miferable,
3
Qu'on me mene affroter la Mort.
୧୯ : ୧୬
Je fuis toujours à qui me porte
De noftre Grand LOVIS unpréfent
glorieux.
Ie ne fers jamais fans efcorte,
Ny mes deux oreilles fans yeux,
୧୯: ୨୭
Mafigure eft affez commune;
Chenous & che les Etrangers
Elle eft comme une Demy - Lune.
Qu'on ne doit emporter qu'apres
mille dangers,
Ma
GALANT.
207
660039
Ma matiere fouvent n'eftant pas
pretienfe,
L'on la reveft d'un habit d'or;
Mais l'Avare la laiffe encor
D'un cofté toute nuë &gueuſe.
迎安
le cours des premiers aux hazards;
I'y fais marcher les plus timides,
Et diftinguer les Intrépides
2
Dans lefanglant mêtier de Mars.
26432
Quoy queje nefois pas de galante
nature,
Que je fréquente moins le Bal , que
les combats ;
Cependantje ne laiffe pas
De porter une Garniture.
D'un bon Valet je fais un Maître,
Pour telje le fais reconnoiftre
Avec grand bruit & grand éclat
Et de tous mes Amans l'ambitieufe
envie
Se
208 MERCURE
Se voit alors par moy finie,
Car je termine leur debat
En belle & bonne Compagnie.
Lors que l'on est d'accord,je deviens
moins utile;
Aux confins du Royaume auffitoft
l'on m'exile ;
Des plaifirs bien parfaits i'y deviens
le tombeau ,
Carjefuis tres-fouvent unfipeſant
fardeau,
Qu'avecque moy l'on dort d'unfommeitpeu
tranquille.
AUTRE ENIGME .
JE
VA
E vay vifte, & je vay toûjours,
enetrouve rien qui m'arrête;
La pluye , le vent , la tempefte,
S'oppoferoient en vain à mon rapide
cours.
l'ofte &je donne des richeſſes.
GALANT. 209
le renverse des Fortereffes ,
Et mets l'intelligence entre les Ene
nemis
Que l'on defefperoit de voir jamais
unis.
C6639
Contre fes Creanciers tel mon fecours
implore,
Quife verroit perfecuté,
Si
par
bonheur
pour luy je n'avois
acquité
Ce qu'il leur doit encore.
Le vin ne pouvoit eftre plus.
naturellement reprefenté que
par ce qui eft peint dans l'Enigme
de Bacchus. Ce petit Dieu
entre les bras d'une Nymphe, fi .
gure cette agreable Liqueur enfermée
dans le Tonneau , Les
mammelles de cette Nymphe sot
l'ouverture par où le Vin coule,
Ses Compagnes qui l'environnent,
210 MERCURE
1
nent , font les autres Tonneaux ·
pleins de Vin qui font autour de
celuy qui eft en perce . La Caverne
où les Nymphes font cachées,
eft la Cave où l'on defcend
les Tonneaux . La jeune Acidalie
de Troyes a fait agreablement
entrer les vrais Mots des trois
Enigmes dans ces quatre Vers.
Bien fort voudrois , Seigneur Mercure,
Que vous miffiez fouvent en frais,
Bel Air,bonne Table , & Vin frais!
Iamais ne vis plus joyeuse avans
ture.
Ceux qui ont expliqué cette
mefme Enigme fur le vin , font
Monfieur le Chevalier Blondel ,
Monfieur Raula de Rouen , la
Lorraine qui n'eft plus Eſpagnolete
, la Blondine Guerin , &
le
DE
IYON
ALLE
Bellerophon Enigme.
GALANT. 211
>
le Sérieux fans Critique , de
Geneve . Meffieurs de Boiffimon
C. D. C. & J. F. Jarres du Quartier
du Louvre qui ont crû
qu'elle marquoit la Seve & belle
esperance de Vin ou le Sep de
Vigne , en ont auffi en quelque
façon trouvé le vray fens. On l'a
encor expliquée fur le Vipere , le
Mielle Tour & les Heures,
dre à fept teftes.
>
l'Hy-
Bellerophon monté ſur Pégaze,
& combattant la Chimere , eft
une nouvelle Enigme en figure
fur laquelle vous etes priée de
jetter les yeux.
La Cour , dans les derniers
jours quelle a paffez à Fontainebleau
, a continué de prendre les
mefmes divertiffemens qu'elle y
avoit pris pendant tout le mois
de Juin. On a fait diverfes Chaffes
212 MERCURE
fes. Les unes ont eſté des Parties
galantes avec les Dames , & les
autres des Parties de vigueur, où
l'on fe faifoit un plaifir de la fatigue.
Voicy ce qui arriva d'une de
ces Chaffes fur la fin de l'autre
Mois .Un Loup d'une groffeur extraordinaire
, ayant efté pourfuivy
par les Chiens du Roy , vint
tout furieux vers les Bois de
Dannemois aupres de Courance .
Deux Païfans ſe trouvant àfaiencontre
, il fe jetta fur l'un d'eux .
L'autre pour fauver fon Compagnon,
prit le Loup par le gofier &
par une pate. Le premier eftant
dégagé,faifit le Loup par d'autres
endroits. Ils furent mordus tous
deux,& tâcherent inutilement de
luy couper le col avec leurs couteaux.
En mefme temps , un Gentilhomme
du voisinage , appellé
Monfieur de Biffemont , fut
attiré
GALANT. 213
attiré par fes Chiens au lieu du
combat. Il cria aux Païfans de
lâcher le Loup. La crainte qu'ils
eurent qu'il ne s'échapaft , les fit
s'obftiner à le tenir , & enfin le
Gentilhomme qui eftoit adroit,
tourna fon Fufil fijuftement,qu'il
tua le Loup entre leurs mains.
Les playes que fes morfures leur
avoient faites , n'eftoient pas
confiderables , & on les en euſt
aifement guéris , fans une espece
de rage qui les attaqua , & dont
ils moururent en fort peu de
jours . Le Curé du Licu préfenta
leurs Veuves à la Cour , quand
elle quitta Fontainebleaux , & le
Roy leur donna des marques de
la compaffion qu'il a pour les
Malheureux .
Les Divertiffemens les plus
ordinaires , outre la Chaffe , ont
efté les Promenades , tantoft fur
le
214
MERCURE
le Canal , tantoft en Carroffe autour
du mefme Canal , & fouvent
plus loin , quand le temps le permettoit:
Ces Promenades étoient
prefque toûjours accompagnées
de Collations. Je vous dirois , magnifiques
, fi vous ignoriez ce
qu'eft la Cour de Lours LE
GRAND.Chaque Comédie qu'on
y a repreſentée , a eu des Entr'-
actes de Mufique , où Mademoifelle
Rebel s'eft fait admirer dans
les beaux Airsqu'elle y a chantez.
Je vous ay déja parlé de la Pefche
, à laquelle Monſeigneur &
Madame la Dauphine fe font
fouvent divertis . Cette Princeffe
prenant un jour cette forte
de plaifir , une Païfane des
environs , accouruë pour la voir
avec beaucoup d'autres , dit affez
haut , Qu'elle n'avoit que faire de
pefcher , & qu'elle avoit tout pris,
puis
GALANT.
#215
puis qu'elle avoit pris le Dauphin.
Ces Paroles furent raportées à
Madame la Dauphine , qui luy
fit connoiftre par fes liberalitez,
combien elle aime tout ce qui eft
dit avec efprit.
THROOM
130
Le Lundy 8. le Roypartit de
Fontainebleau
. Il s'arrefta à Verfailles
, où Monfieur
Bontemps3 *
avoit fait préparer trois Tables .
Celle de Sa Majesté eftoit de 22 .
Couverts . On y fervit un Ambigu
, dans des Baffins d'Allemagne
de vermeil doré & cizelez.
C'eft le premier Service qu'on
ait encor fait de cette maniere.
Le Roy en fut fort content ,
eftant party de Verfailles
fur les
dix heures du foir , il alla coucher
à S. Germain à la clarté des
Flambeaux . Le 10. les Députez
qui compofent
l'Affemblée
generale
du Clergé , furent con-
&
duits
216 MERCURE
duits le matin à l'Audience рак
-Monficur de Saintot Maiftre des
Cerémonies. Monfieur le Marquis
de Segnelay Secretaire d'Etat
, les préfenta , & Monfieur
l'Evefque d'Auxerre porta la pa
role . If s'étendit fur les affaires de
la Religion, L'aprefdînée ils eurent
leur Audience de congé , &
remercierent le Roy des Edits
qu'il avoit fait publier cotre ceux,
qui cftant nez Catholiques , paffoient
par feduction dans le party
des Prétendus Reformez . Ce fut
Monfieur le Coadjuteur d'Arles.
qui parla. Vous fçavez, Madame,
que cette Affemblée eft finie.On
a admiré fa promptitude à terminer
les affaires. Il eft certain qu'en
un feul matin elle a arrefté des
Comptes , qu'autrefois on avoit
peine à vuider en- deux Mois entiers
. Mais que ne peut point l'éxemple
GALANT. 217
xemple du plus vigilant de tous
le's Roys?
Le Jeudy r. de Pere Jofeph-
Ximenez Samaniego, General de
FOrdre de S. François , fut mené
à l'Audience , ainfi que Meffire
Antoine Payn de la Jaffe , Abbé
General de l'Ordre de S. Antoine
, dont le Chef eft en Dauphiné
dans le Dioceſe de Vienne.
Cet Abbé fut tres - bien reçeu
du Roy , & enfuite , de la Reyne,
de Monfeigneur , & de Madame
la Dauphine. Monfieur Colbert
de Croiffy le prefenta. Les
Complimens qu'il leur fit furent
admirez , & firent dire à tout
l'Auditoire , qu'on ne pouvoit
mieux penfer , ny mieux s'expliquer.
Il eftoit accompagné du Pere
de Maulevrier - Langeron , Supérieur
de S. Antoine de Paris,
& Frere de Monfieur l'Abbé de
Juillet 1680 . K
218 MERCURE
Maulevrier , que je vous ay déja
dit n'eftre point Fils de Madame
la Marquife de Langeron ,
mais fon Parent. Cette Dame,
qui eft Veuve de Monfieur le
Marquis de Langeron , mort Premier
Gentilhomme de Son Alteffe
Sereniffime , & Eleu de la
Nobleffe de Bourgogne , cft Mere
de Madame l'Abbeffe de Noftre
Dame de Nevers , & de Mr. le
Marquis de Langeron , Capitaine
d'un Vaiffeau de Sa Majefté ,
où il fert depuis fept ans , avec
grande réputation fur l'une & fur
l'autre Mer. Il entra le premier
dans Meffine a vec Monfieur de.
Valbelle , prit le S. Pierre , Vaiffeau
de foixante Pieces de Canon
, fur les Espagnols ; fut de.
puté par Monfieur de Vivonne
pour porter au Roy les
nouvelles de la victoire de Palerme,
*
GALANT. 219
lerme , & commandé pour la
Peſche de ce que nous perdîmes
au naufrage de l'ifle des Oyfeaux.
Quant à Monfieur l'Abbé
de Maulevrier , il eſt d'une autre
Branche établie en Bourgogne ,
où elle fe foûtient avec grand
éclar. Son Aîné s'appelle Meffire
François Andrault de Langeron
, Marquis de Maulevrier ,
Comte de Banains & de Chevrieres
, Baron d'Oye , d'Arbay,
& de Bagnaux , cy- devant Ayde
de Camp de Leurs Alteffes Seréniffimes
, Capitaine de Cavalerie
dans Condé , & Meſtre de Camp
du Regiment d'Enguyen qu'il
a commandé les quatre dernieres
Campagnes avec toute
la gloire que peuvent donner les
Armes . Sa premiere Femme étoit
Magdeleine de Bourbon Buf
fet , alliée à tout ce qu'il y a de
Kij
220 MERCURE
confiderable dans le Royaume;
& fa feconde , eft cette vertueufe
& riche Heritiere , fi connuë
fous le nom de Mademoiſelle de
Curé , dont la Mere eft de la Maifon
de S. Vidal , qui appartient de
fort pres à Monfieur le Duc d'Ufés
& aux Maifons de Rochebonne
& d'Alegre. Le fecond Frere de
Monfieur l'Abbé de Maulevrier,
eftoit Monfieur le Chevalier de
Langeron , tué en Candie , où il
commandoit un Vaiffeau , Les
autres font un Jefuite Recteur
de Vefoul en Comté , un Chartreux
, deux de l'Ordre de Saint
Antoine , & un Chevalier de
Malte , qui fait à prefent fes Caravanes.
Les quatre Religieux
ayant efté Comtes de Lyon fucceffivement
, one laissé leur place
à Monfieur l'Abbé de Maulevrier.
Le
GALANT. 221
Le Vendredy 12. la plupart
des Ambaffadeurs , Refidens , &
Envoyez , eftant venus faluër le
Roy avant fon départ pour fon
Voyage de Flandre , Monfieur
l'Abbé Scaglia , Ambaffadeur de
Savoye , luy prefenta Monfieur
le Comte de Verruë fon Neveu .
Sa Majefté le reçeut tres - obligeamment
, & dit à Monfieur
l'Abbé Scaglia , que ce jeune Comte
luy feroit plaifir de demeurer
quelque temps en France , & qu'il
en prendroit à luy en faire en
toutes rencontres. Cet Ambaſfadeur
le mena enfuite chez
la Reyne , chez Monfeigneur,
chez Madame la Dauphine,
& enfin chez tous les Prin
ces & Princeffes. L'accueil
qu'on luy fit par tout , eut lieu
de le fatisfaire . Leurs Alteffes
Sereniffimes , à qui ce jeune Sei- › à
Kiij
222 MERCURE
gneur a l'honneur d'appartenir,
luy donnerent toutes les marques
d'eftime & de confidération
qu'il en pouvoit ſouhaiter.
Feue Madame la Princeffe Char
lote de Montmorency , & feu
Monfieur le Comte de Difimieux
, Pere de Madame la Comteffe
de Verruë , eftoient fortis
des deux Soeurs.
Le mefme jour , Monfieur le
Comte de Morſtein, Grand Tréforier
& Ambaffadeur Extraordinaire
de Pologne , eut fon Audience
de congé . Le merite de
cet Ambaffadeur vous eft connu.
Ila de l'efprit , beaucoup de conduite
; & la maniere dont on l'a
reçeu en cette Cour a fait connoiftre
qu'il y eft fort agreable.
Le Samedy 1 3. Leurs Majeftez,
accompagnées de Monfeigneur
& de Madame la Dauphine ,
par
GALANT. 223
4
partirent de S. Germain , & allerent
coucher à Beauvais . Le Regiment
des Gardes n'ayant point
fuivy , les Moufquetaires font les
fonctions qu'ilauroit faites . Il y a
d'ailleurs de tres - belles Troupes
dans toutes les Villes qui
font marquées pour la route.
Monfieur le Duc de Noailles,
dont je vous ay parlé tant de fois ,
& qui merite fi bien les éloges
que toute la Cour luy donne, eft
Lieutenant General , commandant
la Maifon du Roy pendant
le Voyage , & tient table avec
fa magnificence ordinaire . Monfieur
& Madame partirent le
mefme jour de Paris , pour joindre
Leurs Majeftez , & pafferent
à Pierre-fite , où Monfieur Forcadel
Secretaire du Roy , les régala
d'une fuperbe Collation . &
d'un Concert des mieux enten-
K iiij
224
MERCURE
&
dus. Il eft Pere du Controlleur
General de la Maifon dé
Monfieur.
Le lendemain, le Roy alla coucher
à Beauvais, & y fut reçeu par
Monfieur l'Evefque & Comte de
Beauvais , Pair de France , qui
donna un magnifique Soupé à
une grande partie de la Cour,
Ce Prélat eft party en Pofte le
24. de ce mois pour la Pologne,
où il va en qualité d'Ambafladeur
Extraordinaire,
Le Lundy 15. on alla coucher
à Poix ; & comme le Chateau
de Crevecoeur eft prefque fur
cette route , Monfieur de Manevillere
, à quice Chateau appar-.
tient , eut l'honneur d'y donner
à dîner à Meffieurs les Princes
de Conty & de la Roche -fur-
Yon , & à plufieurs Seigneurs
des plus qualifiez de la Cour, qui
fe
GALANT. 225
fe détacherent de la fuite de leurs
Majeftez. Parmy eux eftoient
Monfieur le Cardinal de Bonzi,
Monfieur le Grand , Monfieur le
Comte de Brionne ; Monfieur le
Prince de Commercy , Meffieurs
les Ducs de Créquy,de Villeroy,
de la Feüillade & de Gefvres,
Monfieur Colbert de Croiffy' ,
Monfieur de Chafteauneuf Secretaire
d'Etat , Monfieur l'Abbé
de Dangeau , Monfieur le Comte
du Pleffis , Meffieurs de Maule
vrier, Cavois , Sanguin, Beuvron ,
Chaftillon , & autres Officiers
principaux de la Maiſon de Monfieur.
Leurs Majeſtez dînerent à
une lieuë de là dans le Village de
Hautepine,fans fortir de Carroffe
, comme Elles ont accoûtumé
de faire dans tous les Voyages.
Le Roy avoit accordé dés Fontainebleau
une Penfionau Fils de
*0
2
K V
226 MERCURE
Monfieur de Manevillete , comme
Avocat de Sa Majesté de
l'ancien Chaſtelet , où il fut reçeu
l'année dérniere , en confequence
de l'agrément & de la
difpenfe d'âge . Le même agrément
avoit été accordé à fon Cadet
, pour monter à la Lieutenance
de la Compagnie Colonelle
des Gardes.
Le Mardy 16.la Cour vint coucher
à Abbeville , où Monfieur
le Duc de Charroft , Lieutenant
de Roy en Picardie, reçeut Leurs
Majeftez hors les Portes , à la
teſte de la Nobleffe . Elles y fejournerent
un jour , fuivant le
projet du Voyage qui avoit efté
arrefté par le Roy ; & en eftant
parties le 18. Elles arriverent le
foir à Montreüil. Monfieur le
Duc d'Elbeuf qui en eft Gou
verneur , ainſi
que de la Citadelle
,
GALANT. 227
·
delle , ne s'y eſtant pû trouver, le
mefme Monfieur de Charroft les
reçeut en ſon abſence à la Porte
de la Ville .
Le Vendredy 19. Elles vinrent
dîner à Neufchaftel. Monfieur
le Duc d'Aumont , Gouverneur
du Boulenois , les y reçeut
accompagné de toute la Noblef.
fe du Païs . Vous fçavez , Madame ,
avec quel éclat il fait toutes chofes,
& combien fon zele a toûjours
paru pour le fervice du Roy . Sa
Majefté coucha le foir à Bologne
; & comme Elle ne fait aucun
pas qu'on ne reconnoiffe utile à
l'Etat, Elle vifita les Fortifications
de cette Place, comme Elle les vifite
par tout ailleurs ,
Le Samedy , le Roy , apres
avoir dîné à Vvimille , monta à
cheval, & alla voir le Port d'Ambleteufe
à deux lieuës de Bologne,
accom
228
MERCURE
C
compagné de Monſeigneur , &
fuivy de la plus grande partie de
fa Cour. Il examina la fituation
de ce Port avec Monfieur le Mar,
quis de Segnelay Secretaire d'Etat,
& Monfieur de Vauban Maréchal
de Camp. Sa Majesté alla
enfuite à un autre Port de Mer
appellé Vviffan , qui eſt à deux
lieuës de ce premier ; & apresen
avoir auffi examiné la fituation
& vifité les Fortifications du
Fort Nieulay en fuivant la Côte ,
Elle arriva à Calais ainfi à cheval,
La Reyne , Madame la
Dauphine , & Leurs Alteffes
Royales , s'y eftoient déja tenduës.
!
Le lendemain, Monfieur le Mar
quis de Dangeau s'embarqua
pour aller complimenter le Roy
d'Angleterre. C'est une civilité
que fe rendent ordinairemét cés
deux
GALAN T. 229
deux Souverains , quand le Roy
vient de ce côté là fur la Frontiere.
On ne peut douter que Monfieur
le Marquis de Dangeau ne
s'ac quite tres dignement d'un
pareil employ, puis qu'il a infini
ment de l'efprit, & qu'en toutes
chofes il eft auffi magnifique
qu'on le voit galant.
-
Le Lundy 22. toute la Cour
partit de Calais , pour fe rendre
à Saint Omer , où elle ne devoit
aller qu'apres avoir veu Dun-
Kerque, Deux raiſons oblige
rent de changer ce qu'on avoit
arrêté par le projet du Voyage.
L'une eft , que le Roy ayant re
folu d'aller à Ipre , le chemin
eſt bien plus beau en y allant de
Dunkerque , à caufe de la grande
Chauffée que Sa Majefté fit faire
il y a deux ans , qu'on ne l'euſt
trouvé , fi de Saint Omer on euſt
pris
230
MERCURE
pris la route d'Ipre . L'autre raifon
qui a obligé le Roy à voir
S.Omer avant Dunkerque , comme
il l'avoit d'abord réſolu , c'eſt
qu'il a efté bien aife d'attendre
que la Marée fuſt aſſez forte
pour faire entrer dans le Port
de cette derniere Ville un fuper
be Vaiffeau ,
commandé
par
Mr. le Chevalier de Lery, & deftiné
pour la Promenade de leurs
Majeſtez fur la Mer. Ainfi Elles
arriverent le Mardy 23. à S.
Omer. Le Roy n'y fut pas plûtôt
entré , qu'il fit la Reveuë de
la Garniſon rangée en bataille
dans la Place . Quelque ordre
qu'on eut donné de ne rien faire
pour la reception de ce Grand,
Monarque , les Bourgeois de S
Omer , comme fes nouveaux Sujets
, s'abandonnerent à la joye
de le voir chez eux , & la firent
écla
GALANT. 235
éclater par des lumieres qu'ils
mirent à chaque Feneftre, & par
des feux qui durerent toute la
nuit , avec mille & mille cris de
Vive le Roy.
Madame l'Abbeffe de S. Dizier,
voulant fignaler fon refpect
&fa venération pour la mémoire
de feu Monfieur l'Evefque &
Comte de Chalons,auffibien que
fa reconnoiffance des bienfaits ,
qu'elle & fa Communauté en ont
reçeus , a fait faire depuis quelques
jours dans fon Eglife un
Service tres -folemnel , pour cet
illuftre Prélat,à trois Meffes hautes,
chantées par la Mufique de
la grande Eglife de la Ville . Mr.
l'Abbé Jacob prononça en fuite
l'Oraifon Funebre , & fit un fort
beau Difcours fur les vertus &
les rares qualitez de ce grand
Homme. L'Affemblée fut tres
nom
232 MERCURE
nombreuſe ,tout ce qu'il y a d'Ec
clefiaftiques, & de Perfonnes cofidérables
de l'un & de l'autre ſexe
aux enviros , s'y cftant trouvé.
Meffire Claude Sanguin , Maître
d Hôtel ordinaire de Sa Majefté
, & de feu Leurs Alteffes
Royales Monfieur le Duc & Madame
la Ducheffe d'Orleans , eſt
mortsicy le 17. de ce Mois . Il eft
de l'illuftre & ancienne Famille
des Sanguins , deſcendu d'un
Pierre Sanguin Chevalier , Pair
de la Comté de S. Amand en
Flandre , & Juge de la Nobleffe
en 1310. Jean Sanguin fon Petit-
Fils , qui euft pour Frere aîné
Guillaume Sanguin, Seigneur de
Beaumont , Echanfon de Charles
VI. & Premier Maiftre d'Hotel
du Duc de Bourgogne , fur
Pere de Charles Sanguin , Gouverneur
pour Charles VIIL
P
de
GALAN T.
233
de plufieurs Places das le Royau-,
me de Naples , & de Louis San-,
guin , Chevalier de Rhodes . De
ce Charles , eſt deſcendu Simon
Sanguin , qui eut pour
Fils Nicolas Sanguin , Confeiller
au Parlement ; Claude San
guin , Lieutenant General de
L'Artillerie fous François I. &
Jean Sanguin dont eft venu un
Gouverneur de Soiffons . Nicolas
& Claude ont fait deux Branches
. Le premier a eu pour Fils
Jacques Sanguin , Confeiller au
Parlement , Prevoft des Marchands
par trois différentes élections
, duquel Jacques font fortis
Chriftophe Sanguin , Préfident
au Parlement , & auffi,
Prevoft des Marchands ; Charles
Sanguin , Maiftre d'Hôtel
ordinaire du feu Roy ; Nicolas
Sanguin , Evêque de Senlis , Jacques
234
MERCURE
ques Sanguin , Premier Maiſtre
d'Hôtel de Sa Majesté ; & Denys
Sanguin , aujourd'huy Evefque
de Senlis . La Branche de Claude
, Lieutenant General de l'Artillerie,
a produit Pierre Sanguin,
Maître des Requêtes , qui eut
l'honneur d'accompagner
Henry
III . lors qu'il alla prendre poffeffion
du Royaume de Pologne,
dont eft defcendu Pierre Sanguin,
Seigneur d'Ivry & Santeny,
Chevalier de l'Ordre du Roy , &
l'un de fes Maîtres d'Hôtel ordinaire
, Pere de celuy dont je vous
apprens la mort. Il laiffe pour Fils
Meffire Chriftophe Sanguin du
Tens , Seigneur de Mandegris,
de Launay , & de Favier en partie
, Maiftre d'Hôtel ordinaire de
feu Monfieur le Duc d'Orleans , &
ancien Capitaine d'un vieux Regiment;
& Claude Sanguin , Abbé
de
GALAN T. 235
de l'Abbaye des Pierres en Berry.
Ses Armes font d'azur à la Bande
d'argent , avec trois Glans d'or en
chef, deux Pares de Grifon d'or
en pointe, trois demy Rofes d'argent
en orle , deux Grifons pour
fapofts , & un pour cimier , la
Couronne de Comte avec un
Çafque de front.
J'ay encor à vous apprendre la
mortde Madame Claire Colbert,
Soeur de Monfieur Colbert Miniftre
d'Etat , & Abbeffe du Monaftere
de St Claire de Rheims.
Elle avoit foixante & trois ans,&
a toûjours fi bien remply tous les
devoirs de bonne Religieufe , &
d'excellente Abbeffe › que les
grandes qualitez de ces deux
Etats,n'ont jamais été feparées en
elle. Sa Dignité ne fervoit qu'à la
faire voir plus humble, plus pauvre
& plus charitable . Elle ne fe
diftin
236 MERC . GALANT.
diftinguoit au Choeur & au Réfetoir
, que par la premiere place
qu'elle y rempliffoit , étant toûjours
nourrie , veftuë, & logée au
Dortoir, comme la derniere de la
Communauté . Elle a montré fon
homilité jufque dans les derniers
momens de fa vie, ayant defendu
qu'on ne fit aucune Pompe fune
bre à fon Enterrement, ny aucune
ceremonie qui la diftinguaft des
autres Religieufes.
Je ne vous dis rien de la mort
de M.le Duc d'Ufes , ny de celle
de Meffieurs les Vicomte d'Ufés
& Marquis de S.Sulpice , fes Freres.
Le temps me preffe fi fort ,
que je fuis contraint de remettre
cet Article jufqu'au premier
Mois. Je fuis voftre, & c .
A Paris ce 31.Juillet 1680. 1
LYON
*
7903
*
DEL
ETTIN
TABLE DES MATIERES
A
contenues dans ce Volume.
Vant-propos
Sonnes pour le Roy ,
Plufieurs Converfions ,
6
Epiftre en Vers de M. de Lignieres , à
Madame de Maintenon ,
Autre du mefme au Roy ,
I 2
14
Etabliffement d'une Academie de beaux
Efprits à Villefranche,
22
Compliment de la mefme Académie à M.
l'Archevefque de Lyonfon Protecteur,
23
La Barbe, Hiftoire,
Le Soleil, au Roy,
26
58
60
Stances fur le Mariage de Monfeigneur
le Dauphin ,
Declarations du Roy d'Angleterre contre
fon pretendu Mariage avec la
Mere du Duc de Montmouth,
Mariage de M. le Duc de Villars , & de
Mademoiselle de Brancas,
61
79
Mariage de Monfieur le Comte de Bourdin
,
Le Mal de Dents , Hiftoire ,
81
83
Eglogue
TABLE .
88
Eglogue,
Mort de M. le Camus , cy- devant Intendant
de laftice en Champagne , 90
Mort de M. l'Abbé Fromaget Official
de Paris, 94
Service fait pour feu M. l'Evefque de
Châlons dans la Cathedrale de Châlons
fur Marne, 94
Lettre du Roy à M. de Noailles Evefque
de Cabors,
Paroles à mettre en Air,
106
108
Concert fait à Dijon chez M. de Mal.
tefte Confeiller au Parlement , 108
Effets nouvellement ſceus de l'Orage dont
on a déja parlé ,
1:12
Traduction d'une des Odes d'Horace,
124
127
Relation d'Alep
Mort du Chancelier de Sainte Geneviefve
, & de l'Vniverfité de Paris , avec
l'origine de la Chancelerie de Sainte
Geneviefve ,
Mort de M. le Curé de S. Sulpice , 147
Divertiffemens publics donnez par Meſfieurs
de Geneve à M. du Pré Envoyé
de Sa Majefté ,
Lettre en Vers, d'Iris à Tircis,
145
IsI
164
Fefte
TABLE .
184
Fefte de l'Inquifition faite à Madrid, 170
Ouvrage du Seigneur Gregorio Leti,prefenté
au Roy,
Mariage de M.le Comte d'Alegre &
de Mademoiselle du Fresnoy , 185
Enigmes expliquées au College de Cler-
189
mont ,
192
Gouvernement de Gravelines donné à
M. de Boquemare,
Enfeigne des Gardes du Corps donnée à
M. de Perfan ,
Sacre de M. l'Evefque de Gap , 194
Reception faite à Chelles à l'Abbeffe de
се пот >
193
195
202
Benefice donné à M. l'Abbé Bardin , 197
Madrigal,
Noms de ceux qui ont expliqué la premiere
Enigme du dernier Mois ,
Noms de ceux qui ont expliqué la fecon
de ,
ibid.
203
Noms de ceux qui ont trouvé le vray
fens des deux,
Enigme ,
Autre Enigme ,
204
206
208
Depart du Roy de Fontaineblean , avec
la fuite defon Voyage ,
222
Madame l'Abbeffe de S. Dizier fait
faire un Service pour feu Monfieur
PE
TABL E.
l'Evefque de Châlons,
Mort de M. Sanguin ,
231
232
Mort de Madame Colbert Abbeffe de
Sainte Claire de Rheims , 233
Fin de la Table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères