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1680, 04, t. 10 (Extraordinaire) (Lyon)
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8.23 Mo
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279
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EXTRAORDINAIRE
DU
807157
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'AVRIL 1680
THE
BIBLI
DE
TOME X.
LYON
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere .
M. DC . LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LIVRES NOUVEAUX
L&
du Mois d'Avril 1680.
E Cinq & fixiéme tomes des Amours
des grands Hommes par Mademoiſelle
de Ville Dieu relié en un volume , 20 fols.
On trouvera le 1. 2. 3. & 4. reliés en deux
volumes pour. 30 , fols.
LeJournal amoureux par Mademoiſelle de
Ville - Dieu indouze fix volumes relié en
trois volumes, 45. fols .
Federic Prince de Sicile trois volumes
indouze 36. fols.
Lettre d'un Ecclefiaftique à un Miniftre
de la Religion Prétendue Reformée pourfervir
de reponce à diverfes Queftions qui luy
ont efté faites par ce Miniftre, dans lesquelles
il traite & prouve plufieurs Points imporzans
de la Religion , par la doctrine de S.
Cyprien , avec une Differtation du ineſme
Ecclefiaftique , & d'un des principaux du
Confiftoire de Charanton , & une lifte trescurieufe
des Evefques de Rhodes & de Vabres
indouze pour douze fols.
La Devinereffe ou les faux Enchantemens
de l'Autheur du Mercure fe continue toûjours
à vendre chez le Sieur Amaulry Libraire
a Lyon pour 35. fols avec les Figures
25. fols fans figures fans en rien rabattre.
LIVRES
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de May 1680.
Les Amours de Catulle par Monfieur l'Abbé
de la Chapelle indouze deux vol . 25. fols
Adrafte Tragedie de Monfieur Ferrier indouze
15. fols.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de fuin 1680 .
Adelaide de Champagne indouze 4. vol .
Cleon ou le parfait confident indouze.
Le Comte de Genevois indouze .
La Valize ouverte indouze de Monfieur
Préchac .
Le Voyage du Royaume de Congo indouze
zo . fols
Le prix que je vous marque aux Livres
n'eft que pour Lyon : Car les Libraires des
Provinces ne vous les peuvent pas donner au
mefine prix : c'eſt à quoy on doit prendre
garde aux Provinces.
Avis pour placer les Figures .
EueduPalais de Madrid du cofté qut
regarde la Cafa del Campo. Elle doit
regarder la page 108.
Autre veuë du Palais de Madrid . Elle doit
rder la page 230,
EXTRAIT DV PRIVILEGE
PA
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé par le Roy en fon Confeil, Jun-
QUIERES . Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Gra
veurs & autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678. Signé E. CoUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois ..
23. Juillet 168e.
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL 1680.
ΤΟ ΜΕ X.
A plupart des Réponfes
que je reçois
aux Questions Galantes
quej'ay commencé
à propofer
depuis trois ans, arrivent toujoursfi
tard , qu'il m'eft fouvent impoffible
de vous les envoyer toutes à la
fois. Ainfi , Madame, vous ne de-
Q. d'Avril 1680. A
2 Extraordinaire
vez point eftre surprife , fi dans ce
dixième Extraordinaire , je renouvelle
quelques - unes des matieres
qui ont efté traitées dans le
précedent . Elles ne peuvent produire
qu'un bon effet meflées avec
Les nouvelles, eftant certain que plus
ily aura de diverfité , plus vous
prendre de plaifir à cette lecture.
N'attendez point que je vous
prévienne par des louanges fur le
mérite de ces diférens Ouvrages .
Comme ils portent tous leur recommandation
en eux- mefmes , je ne
feray que vous en nommer les Au.
theurs , quand ils me feront connus
.
CON
du Mercure Galant.
3
CONVERSATION
ACADEMIQUE ,
A MADAME LA COMTESSE
DE C. R. C.
V
$
Ous ne ferez pas fâchée , Mada
me , que je vous falle part d'un
Entretien Academique , où par occa
fion je me trouvay il y a quelques
jours. Ce fut chez un Abbé qui est fort
eftimé en ce Païs,, & qui merite veri
tablement de l'eftre . C'eſt aſſez vous
dire les honneftes Gens le vont
que
voir, & qu'il a beaucoup d'Amis. Auffi
ne vit-il que pour eux , & rien ne luy
coufte quand il trouve à le fervir. Mais
s'il eft genéreux il eft délicat Amy , &
il ne faut point luy manquer. Il vous
reffemble en cela, Madame, avec cette
diférence neatmoins,qu'il ne rompt jamais
le premier , qu'il excufe & fouffre
longtems des défauts de fes Amis,
& vous n'en pardonnerez aucun. Vous
vous emportez pour la moindre cho-
A ij
Extraordinaire
fe Souvent mefme on ne la peut deviner,&
vous ne la voulez pas dire. Ah,
que j'aurois de plaintes à vous faire
fur ce fujet , fi mon coeur vous eftoit
oins foûmis , & que ma railon fuft
feule la maîtreffe ! Celle de noftre Abbé
le gouverne toûjours , & vivant
dans un état tranquile, fes plus grands
divertiffemens font des occupations
d'efprit.
L'eftant donc allé voir une aprefdînée
, je le trouvay avec quatre Perfonnes
dont vous connoiffez & le nom
& le mérite. Il me dit d'abord que ces
Meffieurs ne faifoient que d'entrer,
qu'il fçavoit bien que j'aimois les belles
Lettres , & qu'ainfi je pouvois
eftre de la Converfation ; qu'ils n'avoient
encor parlé que de Nouvelles;
& fi vous les voulez lire, tenez,me ditil,
voila les Lettres que j'ay reçeuës ce
matin par la Pofte .
Pendant que je les lifois , le Chevalier
[ car je ne vous nommeray ces
Meffieurs que par leurs qualitez ; ) le
Chevalier, dis je , fe mit à fommeiller
fur la fin . L'Abbé le réveilla, en difant
d'un ton fort haut cette ancienne maxime
du Mercure Galant.
xime de Medecine , fomnum fuge meri
dianum . Comme vous eftes fçavante ,
Madame, vous ne ferez pas embaraffée
du Latin & des grands mots dont ces
Melfieurs ne pûrent fe paffer dans certe
Conférence . C'eft pourquoy je vous
feray un fidelle raport des chofes , & de
la maniere qu'elles furent dites .
Il eft vray , répondit le Chevalier.
en fe frotant les yeux , que le dormir
d'aprefdîné n'eft pas bon , & je ne voudrois
pas auffi en ce temps me coucher
dans les formes . Mais fommeiller
n'eft pas dormir , & j'y mers la inefine
diférence qu'entre goûter le bon Vin
& s'en faoûler. Vous faites donc du
fommeil une bonne chofe , interrompit
l'Abbé , puis que vous n'en condamnez
que l'excés ? En doutez - vous,
repartit le Chevalier Le fommeil eft
non feulement une bonne chofe , c'est
un don du Ciel qu'il n'accorde qu'à
fes Favoris , Cum dederit filiis fuis fumnum
Ce qui eft encor le fentiment d'un
ancien Poëte.
Le fommeil eft fi prétieux ,
Qu'il ne s'achete point , c'est un préfent
des Dieux.
A iij
6 Extraordinaire
Et Martial qui avoit encor plus befoin
de dormir que je n'es ay , parle de la
forte dans une de fes Epigrammes ,que
j'ay traduite autrefois .
Je ne demande point aux Dieux,
Des fuprémes Honneurs les titres glorieux,
Ou d'argent quelque grande fomme ,
fe ne veux feulement que dormir un bon
forme.
En Mofcovie, le Grand Duc , & fes
Sujets , dorment tous l'aprefdînée , en
forte qu'on ferme toutes les Boutiques
pendant ce temps- là. J'avoue que trop
dormir affoupit les fens , & abrutit
l'Homme , de maniere qu'il ne fçait
plus ny ce qu'il eft,ny ce qu'il fait; mais
un fommeil léger luy laiffe en quelque
façon l'ufage des organes , en luy faifant
goûter la douceur du repos. Ainfi
je croy que fommeiller apres le repas ,
eft un deffert agreable & falubre que
nous offre la Nature , & que nous ne
devons point refufer. C'eft donc en ce
fens qu'il faut entendre le Poft prandiumfta
l'Ecole de Salerne . Le motſtare
ne fignifie pas feulement demeurer
debout ,
du Mercure Galant. 7
debout , il veut dire demeurer en foy ,fe
recueillir , & c'eft en cet eftat coy &
tranquille qu'on fe laiffe aller doucement
au fommeil , & qu'il eft malaifé
de s'en défendre.
Le Chevalier ayant ceffé de parler ,
le Docteur dit, que pour luy il ne mettoit
aucune diférence entre fommeiller
& dormir ; que l'un & l'autre eftoient
dangereux apres le repas , parce qu'ils
interrompoient la digeftion , en prévenant
la coction des viandes ; qu'il en
eftoit de ce fommeil avancé à l'égard
de la chaleur naturelle , ce qu'eftoit le
Miroit ardent à l'égard du Soleil ; que
comme le Miroir en recueillant tout
d'un coup les rayons de cet Aftre . bruloit
indiféremment tout ce qui l'apro
choit, de mefme le fommeil d'aprefdîné
concentroit trop toft la chaleur natu
relle , qui confumoit par là le pur &
l'impur ; ce qui caufoit des vapeurs fàcheufes
, qui ne pouvant fe réfoudre,
engendroient plufieurs maladies. De
plus , continua- t - il s'adreffant au Chevalier
, le fommeil de l'aprefdînée que
vous avez tant loüé , n'eſt pas un veritable
fommeil & loin d'eftre auffi

A iiii
8 Extraordinaire
agreable que vous nous l'avez dépeint,
cet affoupiffement a quelque chofe de
fâcheux & d'incommode. Il eft fans
ceffe interrompu , & le corps & l'ame
en cet eftat , ne prennent aucun repos.
Plus le fommeil eft profond, & plus il
eft doux. C'eft alors qu'il appaife nos
douleurs , & qu'il calme nos ennuis; car
il est certain que le corps eft plus fatigué
, & que l'ame eft plus agitée , lors
qu'on ne dort que légerement & par
repriſes ; jufques- là mefme qu'Homere
a dit ,
Plus doucement un Homme dort,
Que rien ne le réveille , & qu'il nous femble
mort:
Le jour n'est donc pas deftiné pour
dormir . C'est pendant la nuit & les
tenebres , qu'il faut joüir d'un fi doux
repos , & reparer fes forces dans un
temps où tout le monde ceffe de travailler.
Mais que deviendra donc , interrompit
le Préfident , cette autre maxime
de Medecine dont a déja parlé
Monfieur le Chevalier, Poft prandium
fta , poft coenam deambula ? car il me
femble qu'elle nous infpire de ne pas
trop
du Mercure Galant.
9
trop s'agiter apres dîné, afin de ne pas
troubler la digeftion . En effet, le fommeil
eftant, felon Ariftote, une certaine
humidité qui part de l'eftomac &
de la fumée des viandes , il eft toûjours
bon de dormir. Cela rafraîchit le fang
& les parties ; au lieu qu'on ne fait que
s'échauffer quand on agit trop toft
apres le repas . Ce mefme Philofophe
en donne plufieurs raifons dans fes
Problémes , que je ne rapporte point,
parce qu'elles vous font connues , &
qu'elles contiennent ce que nous avons
dit fur ce fujet.
Je veux croire , Meffieurs , que vos
taifons font bonnes , dit l'Abbé ; mais
je ne voudrois ny fommeiller ny dor.
mir durant le jour , ny mefine y employer
toute la nuit. J'ay connu un
grand Seigneur qui dormoit peu , &
qui prétendoit que fes Laquais devoient
plus dormir en une heure, qu'il
ne faifoit en trois. Il les tenoit toûjours
à lerte , & comme il eftoit fou
vent à cheval , il les avoit accoûtumez
à dormir en marchant. On a dit du
Maréchal de Gaffion , qu'il dormoit
par provifion, & quand il vouloit. Le
A v
10 Extraordinaire
&
fecret enferoit beau, & il y a des temps
qu'il feroit avantageux de n'eftre pas
obligé de dormir de toute une Campagne.
On pourroit par ce moyen furprendre
& fatiguer les Ennemis
vaincre de nuit ainſi que de jour.
Noftre grand Monarque eft d'une
vie trop active, pour dormir beaucoup.
Je l'ay veu à la guerre paffer bien des
nuits debout, qu'il ne recompenfoit le
jour que de trois ou quatre heures . Il
fuffifoit à feu Monfieur de Turenne de
dormir cinq heures ; mais il luy falloit
cela pour eftre libre & maître de
luy , comme il difoit. Il y en a qui dorment
fort bien la nuit , & qui l'aprefdînée
dorment encor une heure ou
deux . Je connois un Commis d'un
grand Miniftre , qui ne s'en porte pas
plus mal , & ce n'eft point ce qui a fait
mourir Monfieur de *** qui ne s'en
pouvoit paffer. J'ay un bon Homme
de Pere qui a foixante & quinze ans,
& qui eft dans une fanté parfaite. Il
dort à toute heure . Il fe leve dés la
pointe du jour ; mais apres s'eftre promené
, ou avoir travaillé quelque teps,
il fe recouche , & dort fur nouveaux
frais.
du Mercure Galant. I
frais. Apres dîné , il fe jette encor fur
fon Lit , & dort galamment deux ou
trois heures , foûtenant que tout cela
eft bon , parce qu'il s'en trouve bien .
Cependant ces diférens exemples ne
me fçauroient perfuader que la neceffité
de dormir ne foit pas une peine &
un mal à l'Homme, qui eft privé par là
de l'ufage de la raifon , auffi bien que
des fens. Il n'a plus rien d'un Homme
que la figure , encor y en a t'il qui dor.
ment de maniere , qu'on peut douter
s'ils n'ont point perdu la vie. C'eft ce
qui a fait appeller le fommeil l'image
de la Mort, ou plutoft le châtiment
dont Dieu a voulu punir le peché du
premier Homme .
Le Préfident s'appercevant que nôtre
Abbé s'alloit jetter dans la Morale ,
l'en retira , en luy demandant s'il falloit
dire fomme ou fomne , parce que ce
mot eftoit douteux chez quelques Adtheurs.
Vous avez raifon , repliqua
l'Abbé, & d'autant plus qu'en parlant ,
on ne s'apperçoit prefque pas lequel
on prononce. La plupart des Grammairiens
font pour fomne , fuivant le
mot Latin ; mais les Dictionnaires
nou
12 Extraordinaire
nouveaux , & les Ecrivains les plus po.
lis difent tous fomme. C'est donc comme
il faut prononcer ce mot.Mais pour
vous faire une Queftion à mon tour,
continua l'Abbé , je voudrois bien
fçavoir pourquoy on peint l'Amour
nud , & comme un Enfant qui dort appuyé
fur le coude. Monfieur le Chevalier
, luy dit -il , cetre Queſtion vous
regarde auffi bien que Monfieur le
Marquis . Vous eftes tous deux du
commerce du beau Monde , & du Païs
de la Galanterie. Le Chevalier foûriant
à cette fleurette , prit la parole.
L'Amour , dit- il , eft reprefenté nud ,
parce qu'entre les Amis il ne doit Y
avoir rien de caché. Mais on peut dire
du Fils , ce qu'Epitecte répondit de la
Mere à l'Empereur Adrian , qui luy demandoit
pourquoy on peignoit Venus
toute nuë. Quia , dit il , nudos dimittit.
En effet , l'Amour dépouille de toutes
chofes , ceux qui aiment. Mais un Autheur
, par pudeur ou par délicateffe,
n'a pû foufftir l'Amour nud. Il l'a habillé
d'un Crépe blanc , qui lay fert
d'ornement & de Robe ; & ce Crépe
a cela de merveilleux , quil eft clair
&
du Mercure Galant. 13
& tranfparent aux yeux des Confidens
difcrets , & qu'il s'obſcurcit & devient
fombre en préfence des Indifcrets &
des Jaloux . Mais outre cet habillement,
il luy donne encor une Couronne
de Soucis & de Penfées , qui n'eſt
pas moins admirable , en ce que ces
Fleurs font fraîches & flétries , felon
qu'il eft gay ou mélancholique. Il faut
apparemment qu'il mette bas cette
Courenne , lors qu'il veut goûter le
fommeil dans lequel on le repréfente.
Ce petit Dieu le tourmente beaucoup.
Ainfi il a befoin de repos. Mais laiffons
le prendre fuivant le caprice & la fantaifie
des Peintres , & fortons d'un
fommeil qui dure un peu trop longtemps.
Cette Queſtion d'Amour , dit le
Marquis, me fait fouvenir de vous demander
une Devile pour un Chiffre
qui contient le nom de l'Amant & de
la Maîtreffe . Ce corps eft ordinaire,
mais c'est un corps fans ame , & je luy
en voudrois donner une . Je me trompe
, c'est un corps tout fpirituel , puis
qu'il eft composé des noms qui renferment
la fubftance des chofes , & c'eſt
peut14
Extraordinaire
peut- eftre la raison pourquoy on ne
donne point d'ame aux Chiffres qu'-
on prend pour Devife. Quoy qu'il en
foit,quand je devrois pécher contre les
regles , je vous prie de contener ma
curiofité. Elle m'eft venuë en voyant
cette aimable Planche des Cachets
amoureux , que l'Autheur du Mercure
nous a donnée dans l'Extraordinaire
du Quartier d'Avril . On ne peut rien
voir de plus galant ny de plus fpirituel
fur ce fujet. Il eft vray dit l'Abbé,
& je m'étonne qu'on ait oublié ce deffein.
Mais la chofe me paroift difficile
, parce qu'il n'y a icy pour images &
pour fymboles, que des Lettres mueres,
dont le Graveur fait un corps à la verité
, mais qui a merité plutoft le nom
"d'ame que de corps.Cependant je croy
qu'on pourroit mettre autour d'un
Chiffre, & les noms & les coeurs , pour
marquer l'union des uns & des autres.
C'eft auffi ma penfee , dit le Docteur ,
Cum nomine corda ligantur . Mais le
Préfident fit remarquer que cette Devile
eftoit trop étendue , & qu'on pouvoit
luy donner plus de force , en l'abrégeant
de la forte, Sic corda ligantur,
que
du Mercure Galant.
15
- que le Chevalier traduifit, L'Amour les
unit ainfy. L'Abbé redit à peu pres la
mefme choſe en d'autres termes , Sic
ligat unus amor ; & cet Emiftiche l'obligea
de faire le Vers entier.
Sic ligat unus amor , nomina , corda
fimul.
Le Président adjoûta , que comme le
Chiffre exprimoit parfaitement la penfée
d'un Amant , on devoit l'appeller
l'ouvrage de l'Amour , Opus Amoris .
Les Amans ont efté les premiers Graveurs
; l'Amour leur a appris l'inven
tion des Chiffres ; & c'eft ce que Vir
gile fait dire à Gallus avec tant de délicateffe
.
Tenerifque meos incidère amores
Arboribus , crefcent illa , crefcetis amores.
On applaudit à l'Opus Amoris du Préfident
; & le Marquis content de ces
Devifes , dit qu'il en feroit part à l'Auteur
du Mercure. L'Abbé approuva ce
deffein ; & comme il fait fa plus agreable
lecture des Ouvrages de cet Autheur
il prit l'Extraordinaire du
Quartier d'Octobre qui eftoit fur fa
Table , & l'ouvrant à l'endroit des
د
Que
16 Extraordinaire
Questions qu'on a propofées à décider
, il en demanda le fentiment de la'
Compagnie.
Sur la premiere , le Préfident parla
de la forte. Quoy que les Questions
problématiques ayent deux anfes ,pour ,
ainfi dire, par où on les peut prendre,
elles ont toûjours un cofté qui quadre
mieux à noftre fens , & qui nous plaift
davantage. Ce font des Problémes à
l'égard des autres, mais rarement à l'égard
de nous mêmes Cependant il faut
avouer que le party que nous prenons ,
n'eft pas toujours le mieux défendu.
C'eft un effet de noftre humeur , plutoft
que de noftre raison . C'eft noftre
gout que nous tâchons de juftifier ,
mais que nous ne fçaurions faite paffer
pour meilleur que celuy des autres . Je
ne prétens donc point icy faire de
grands raifonnemens fur cette premiere
Queftion , mais vous dire feulement
en peu de mots ce que j'en
penfe.
L'Amour fenfuel s'éteint par les faveurs,
l'Amour raifonnable s'augmente
par elles , L'Amour fenfuel fe rebute
par les rigueurs ; l'Amour raiſonnable
C
du Mercure Galant. 17
nable ſe dégage par elles . Icy la raiſon
eft d'accord avec les fens ; & là lesfens
l'emportent fur la raiſon . Enfin un
parfait Amant jugeant de l'amour de
fa Maîtreffe par les faveurs qu'il en reçoit
, il aime d'autant plus qu'il eft aimé
; mais lors qu'on le mal traite , &
qu'on n'a que des rigueurs pour luy, il
fe refroidit avec raifon, & peut quitter
ce qu'il aime , fans en craindre de reproches.
Le Docteur dit fur la feconde . Si
l'on entend par la jaloufie d'une Maîtreffe,
celle qu'elle a pour nous, c'eft de
fon amour la marque la plus fenfible
qu'elle nous puiffe donner. Si l'on entend
celle que nous avons pour elle,
c'est le tourment le plus rigoureux que
nous puiffions fouffrir. Si l'on entend
par la jaloufie d'un Rival , celle qu'il
nous donne , rien ne nous peut caufer
plus de chagrin & d'inquiétude. Si l'on
entend celle que nous luy donnons,
rien ne peut eftre plus divertiffant &
plus glorieux pour nous .
"
En verité, dit le Chevalier, en regardant
le Docteur , vous eftes admirable
avecvos diſtinctions. Elles font juftes
neant
18. Extraordinaire
neantmoins , & cette Question ne pouvoit
eftre mieux expliquée. Voicy ma
penfée fur la troifiéme. Celuy qui
époufe ce qu'il aime , a tout à craindre.
Celuy qui époufe ce qu'il eftime ,
peut tout efperer . La jaloufie , le dégouft
, & le mépris , fuivent toûjours
l'amour ; au contraire , l'amitié , la tendreffe
, & la confiance , fuccedent d'ordinaire
à l'eftime.
Je vois bien , dit le Marquis , que
vous ne me tenez pas quitte. Je vous
diray donc fur la quatrième , Que fi l'on
eftoit raisonnable quand on aime , on
fouffriroit plutoft la préference d'un
Rival comme Mary , que celle d'un Rival
comme Amant ; car enfin tout le
monde n'eftant pas fait pour s'attacher
toute la vie , on ne doit point
blâmer une Maîtreffe qui choifit un
Amant qu'elle voit d'humeur à devenir
fon Mary. Elle ne fait pas grande
peine à bien des Gens , qui ne veulent
pas aimer fous les conditions du Sacrement
; mais lors qu'elle nous préfere
un Rival pour le feul plaifir d'aimer
& d'eftre aimée, elle ne peut nous faire
fouffrir rien de plus cruel & de plus
eha
du Mercure Galant. 19
chagrinant . Chacun croit avoir plus
de mérite & plus d'amour que tout autre,&
rien ne touche plus le coeur que
le coeur mefme ; mais l'amour eſtant
une folie , on n'examine pas les chofes
de fi pres. On n'a aucun égard pour le
Sacrement. Un Rival pour devenir
Mary, ne ceffe point d'eftre Rival ; au
contraire , il eft d'autant plus terrible ,
qu'il poffede entierement ce que nous
aimons , & qu'il ne nous laiffe plus aucune
eſpérance , lors qu'il eft aimable,
& que celle qu'il épouſe a de la vertu .
Du moins il eft certain qu'il a la préference
de fon coeur & de fes faveurs ,
ce qui n'eſt pas un petit chagrin pour
ceux qui ne veulent point de partage
en amour .
C'est donc à moy de parler , dit l'Abbé,
voyant que le Marquis s'eftoit teû ,
& de vous dire fur la cinquième Quef
tion, Que fi un Beuveur fe ruine par la
bonne chere , fa Famille en fauve fa
part, & fes Amis s'en fentent . S'il eſt fâcheux,
querelleux , emporté, il peut eftre
agreable , plaifant , & de belle humeur.
Un Joueur fe ruine fans eftre ja
mais fatisfait. Il importune fes Amis
de
20 Extraordinaire
de fés pertes , & des emprunts qu'il
leur fait , pour les reparer. 11 eft roûjours
inquiet , refveur , & quelquefois
il devient furieux . Un Chicaneur fe
ruine par le plaifir de ruiner les autres.
Il eft incommode à fes Amis & à foymefme
, ou plûtoft il n'a ny Parens ny
Amis . Mais enfin comme ces trois manieres
peuvent ruiner également une
Famille,elles luy font auffi préjudiciables
l'une que l'autre. Cependant on
peut dire que la premiere eft plus
greable , la feconde plus prompte , &
la troifiéme plus fâcheufe .
a-
L'Abbé alloit continuer ,& l'on euft
parlé des Talifmans & de la Poudre à
Canon , & terminé cette Converfation
comme les grandes Feltes , par un Fe
d'artifice , lors qu'un Fâcheux arriva ,
qui ayant des affaires à communiquer à
l'Abbé , obligea la Compagnie de fe
féparer. Je croy, Madame, que vous fe
rez fatisfaite de cette Converſation
& que vous prendrez autant de plaifir
à la lire, que j'en ay eu à l'entendre. Si
cela eft , je me fçauray gré de la fidelité
de ma mémoire, qui m'a fourny l'occafion
de vous divertir quelque temps,
&
du Mercure Galant. 21
& de vous marquer que je fuis avec autant
de paffion que de refpect , Votre
, & c.
DE MARPALY .
(o?.
LEQUEL DES CINQ
Sens contribue le plus à la fatisfaction
de l'Homme .
STANCES
A MADEMOISELLE **
C
Harmante Beauté que je fers,
Puis que vous demande des Vers
Sur les Questions du Mercure,
Pour vous obeïr, je conſens
A décider lequel des Sens
Satisfait mieux nostre nature .
Iris , quand je jette lesyeux
Sur tous les appas dont les Cieux
Vous ontfirichementpourveuë,
Mon coeur tout percé de vos coups
Ne trouve point de Sens plus doux,
Et juge enfaveur de la Veuë.
Lors
22 Extraordinaire
-
Metty
Lors que vous venez à chanter
lefuis contraint de protester
Que vostre voix eft fans pareille.
Charmé de vos divins accens,
Je tiens que le plaifir des Sens
Confifte à vous prefter l'Oreille.
Lors que vous daignez me parler;
Voftre bouche femble exhaler
L'odeur d'une Rofe nouvelle.
Si-toft que j'approche de vous,
L'Odorat l'emporte fur tous ,
Et femblefinir leur querelle.
Le Toucher a beaucoup d'appas ;
Ie ne m'ingerepourtantpas
De luy donner la préference.
Ilfaudroit pour en décider,
Qu'il vous pluft de m'en accorder
Quelquefenfible expérience.
Maisfima bouche avoit goufté
D'un Nectar qu'avec volupté
Sur la voftre elle pourroit boire,
Ie changerois de fentiment,
Le gouftferoit le plus charmant ,
Et remporteroit la victoire.
A
LE TIRSIS de l'Hoftel S.Faron .
RESPON
du Mercure Galant.
23
RESPONSES AUX QUATRE
premieres Questions du IX.
Extraordinaire.
A Mr du Tronchoy , lez Tonnerre.
Oben
N m'écrit ( & je l'apprens avec
bien de la joye ) que le Mercure
Galant continue toûjours à vous divertir,
& qu'il fert de matiere à vos plus
agreables entretiens. Courage , Monfieur.
La prudence extraordinaire dont
vous etes remply , n'empefche point
que cette lecture ne puiffe eftré un amufement
digne de vous . Les grands , les
nobles, & les férieux emplois , ont affez
travaillé voftre efprit. Il eſt raiſonnable
de luy donner un peu de relâche,
& de luy permettre de defcendre à des
Occupations moins importantes. Entre
toutes celles que la Paix vous offre,
quel fujet n'avez-vous point eu de faire
choix du Mercure ?
Cet Enfant de tant d'illuftres Peres,
porte écrit fur fon front tous les Mois,
de
24
Extraordinaire
de nouveaux Eloges confacrez à la
gloire d'un Monarque,aux bontez & à
la juftice duquel vous devez ,auffi bien
qu'au mérite de vos belles Actions,
voftre glorieux rétabliffement dans
l'ancienne Nobleffe de vos Anceftres ,
qui triomphant de foy- mefme , apres
avoir triomphé de l'Univers , eft encor
la caufe unique du repos dont vous
joüiffez , & que nos Livres enfin në
loüeront jamais affez pour le nombre,
ny pour la grandeur de fes merveilles.
C'eft en intention de contribuer de
ma part, en quelque forte du moins à
la fatisfaction que vous donne la le-
&ture de tant d'héroïques & de tant de
galans Ouvrages , que j'entreprens de
répondre aujourd'huy à toutes les Queftions
du dernier Extraordinaire . Voyez,
Monfieur, fi je fuis entré dans vos
fentimens,
On demande en premier lieu , Si un
Amant qui a le plaifir de voir fouvent
fa Maistreffe dont il fe connoift hay,
eft moins à plaindre que celuy qui en
eftant éloigné fans aucune espérance
de la revoir jamais , a la certitude d'en
eftre tendrement aimé.
La
du Mercure Galant.
25
La douleur de fe connoiftre hay de
l'Objet qu'on aime , eft une douleur
bien amere ; mais le plaifir de le pouvoir
contempler fouvent , eft un précieux
bien. Le plaifir que caufe la certitude
d'eftre tendrement aimé de la
Beauté qu'on adore , eft un plaifir extrémement
doux ; mais la douleur d'en
eftre éloigné , fans aucune espérance
de la voir jamais , eft affurément une
cruelle douleur.
Le premier de ces deux partis eft le
moins malheureux . Voicy la raiſon
que j'en apporte. Si cet Amant hay
fouffre , comme on ne fçauroit douter,
il fouffre luy feul ; & comme perfonne
ne partage fa douleur , il ne partage
celle de perfonne : au lieu que l'autre
Amant eft fans ceffe devoré , non feulement
par fon propre defefpoir, mais
encor par la penfée de celuy dans le
quel il doit eftre perfuadé que fa Maîtreffe
eft pour l'amour de luy. Quoy,
j'aime tendrement , je fuis tendrement
aimé ! La belle pour qui je foûpire,
foûpire pareillement pour moy ! Je
brûle de la voir , mon éloignement la
fait mourir ! & il ne nous eft permis à
Q.d'Avril 1680 . B
26 Extraordinaire
P'un ny à l'autre, d'efperer de nous voir
jamais ! Ah , la douleur que cette penfée
eft capable de caufer , furpaffe tout
ce que l'efprit de l'Homme peut imaginer
de plus cruel . Concluons donc,
Monfieur, ce que j'ay d'abord avancé,
& difons que l'Amant qui a le plaifir
de voir fa Maîtreffe , dont il fe connoît
hay , eft le moins malheureux , & par
confequent le moins à plaindre.
On demande en fuite , S'il eft poffible
d'aimer fortement fans qu'on foit
aimé Cette Question ne me paroift
point problematique ; il n'y a que trop
de Gens genéreux jufques à ce point;
& l'Amour a toujours eu fes Héros ,
ainfi que la Gloite .
Dans la troifiéme Queftion , on demande,
Si l'abſence eft incapable d'augmenter
l'amour : Je vous en fais Juge ,
Monfieur. Ces longues abfences , ces
longues campagnes , où vous ont engagé
pendant plus de dix ans à diverfes
reprifes , les intérefts de la Patrie ,
& la gloire du Prince ; ces longues
campagnes , dis je , où voftie efprit,
voftic dexterité , & voftre courage ,
fe font également fait admirer en tant
de
du Mercure Galant.
27
de rencontres, ne vous ont - elles jamais
rendu plus amoureux ? Le brazier de
voftre amour n'eft - il jamais revenu de
Flandres plus ardent qu'il n'y eftoit
allé ? Si vous vous examinez bien làdeffus
, vous me répondrez que vous
avez toûjours fenty voftre pallion accrue,
& qu'effectivement à chaque retour
il vous a femblé trouver de nouveaux
charmes dans la Perfonne que
vous aimiez . Donc l'abfence n'eft pas
incapable d'augmenter l'amour.
Le Mercure Galant eft en peine de
fçavoir en quatriéme lieu , Lequel des
cinq Sens contribue le plus à la fatisfaction
de l'Homme ? Cette Queſtion
fera plus de bruit que les trois autres,
& je m'imagine que là - deffus les fentimens
vont eftre fort partagez L'Oüye
& le Toucher,me font balancer , mais
je me déclare pour la Veue. Tout le
monde fçait que la felicité des Saints ,
confifte à voir Dieu face à face,& que
la vifion de fa gloire eft la veritable
Beatitude . Je confeffe que les Sens
n'ont aucune part à cette vifion ; mais
puis que l'Ecriture s'exprime ainfi,
c'eft une autorité fuffifante pour prou-
Bij
28 Extraordinaire
ver que la Veuë eft le Sens qui contribue
le plus à la fatisfaction de
l'Homme .
Je me tairay , Monfieur , fur l'origine
de la Dance ; & fur les effets de
la Sympathie . Vous eftes à Tonnerre
, où la premiere eft trop en recommandation
, pour me laiffer croire
que vous en ignorez l'origine, & l'illuftre
& fpirituel Monfieur Heuvrard
vous a fuffisamment expliqué les effets
de la feconde dans fon agreable
defcription du magnifique Château de
l'Afcaut . Je fuis, & c.
RICHEBOURG , Avocat
en Parlement.
BOUTSdu
Mercure Galant. 19
કિ બા
BOUTS RIMEZ -
Donnez à Monfieur le Marquis
de Saint Prieſt en Foreft , par
une Perfonne de qualité , qui
pour le mieux gefner,luy propofa
des Rimes burleſques
& férieufes , pour en faire un
Sonnet fur le champ à la gloire
du
Roy.
SONNET .
LEplusfameux Héros de l'Hiftoire
Pafferoit aujourd'huy pour un petit
Garçon ;
Et tout ce qu'elle en dit feroit une Chalon
Pour chanter fur le Pont de la Samaritaine
.
#ty
Pompée & Lépidus furent vaincus fans.
peine,
Et Marc- Antoine en Mer euft le fort
d'un Poiffon,
B iij
30
Extraordinaire
Qui fe laiffe attirer par un traître Hameçon
;
La gloire eftoit alors chancelante , incertaine.
Quelquefois les Céfars n'estoient pas les
vainqueurs,
Rien n'estoit affuré dans leurs vaines
grandeurs ,
On les bravoit fouvent fur la Terre & Sur
l'Onde.
Mais la Gloire aujourd'huy ne change
plus de lieu ,
LOUIS afurpaffé tous les Princes du
Monde ,
La Terre a plufieurs Roys , & n'a qu'un
demy Dieu.
બારબ
A MONSEIGNEUR.
SUR SON MARIAGE.
Eune Mars , digne Fils du plus grand
JEune Mars,dign
Qui verrez fous vos Loix un jour la
Terre & l'Onde,
Et
du Mercure Galant. 3 I
Et qui fuivant les pas de ce fier Conquérant
,
Portere comme luy bientoft le nom de
Grand ,
C'est avecque raison que le Dieu d'Hymenée
Prend foin pendant la Paix de vostre
destinée.
C'est avecque raison que ce Dieu des
Plaifirs
A couronné l'ardeur de vos premiers foùpirs
,
Et malgré le Démon qui préfide aux allarmes
,
Afoumis le premier voftre coeur à fes
charmes .
Eftant né dans un temps où l'Amour &
la Paix
Regnoient dans l'Europe , & fur tous
vos Sujets ,
Il femble que le Ciel vous donnant à la
France ,
Nous ait auffi donné l'infaillible affurance
De voir tous vos Etats pendant vos heureux
jours
Nefonger qu'aux plaifirs , qu'aux jeux,
& qu'aux amours.
B iiij
32
Extraordinaire
L'invincible LOUIS ayant par fes
Conquestes
Soumis de l'Occident les plus fuperbes
Teftes,
Et ne reftant plus rien à vaincre à ce
Héros,
Vous n'avez comme luy qu'à jouir du
repos ,
Qu'à goufter cette Paix qu'au plus fort
de la Guerre
Il a voulu donner prefque à toute la
Terre.
Si fon deftin eftoit de fuivre le Dieu
Mars ,
De prodigner fon fang , d'affronter les
hazards,
Et par mille Combats , d'éternifer fa
gloire,
Le vostre eft de jouir des fruits de fa vi-
Etoire.
S'il eftoit né pour vaincre , & pour les
grands travaux,
Vous l'eftes pour la Paix , n'ayant aucuns
Rivaux.
On fçait bien toutefois que vostre ame eft
trop fiere
Pour ne fe plaindre pas de manquer de
matiere,
Et
du Mercure Galant .
33
Et que s'il vous eftoit permis d'estre jaloux
D'un Pere que le Ciel a fait plus grand
que vous,
Vous plaindriez voftre fort , de voir que
voftre Epée
N'ayant point d'Ennemis , ne peus eftre
occupée ;
Maisfçachez que ce Prince, en expofant
fes jours,
Vous a conquis l'Objet de vos chaftes
amours.
Quoy qu'on ait peu de part aux triomphes
d'un autre ,
Ila vaincu pour vous , & fa gloire eft la
voftre.
S'il a puny l'orgueil de tous fes Ennemis,
Pour vous, comme pour luy ,fon Bras les a
foûmis.
S'il aportéfes pas aufond de l'Allemagne,
C'eftoit pour vous trouver cette illustre
Compagne ?
Et quoy que ce Héros par cent fameux
Combats,
Des Rivages du Rhin ait accrû ſes
Etats ,
Les plus pompeux Lauriers qu'il ait mis
àfa teste ,
B
34 Extraordinaire
N'égalent point l'éclat d'une telle Conquefte.
Cette auguste Princeffe eft le plus digne
Objet
Sur qui vous euffiez pû former vostre
projet.
Son fang apres le vostre eft le plus beau
du Monde,
Et l'on fçait que fa Race en demy Dieux
féconde ,
Mais
D'élire les Céfars n'a pas droit feulement ,
donnant des Loix à l'Empire
Allemand,
que
Elle afonvent donné des Maistres à la
Terre,
Qui portant avec eux la terreur & la
guerre ,
Ont rendu leur Maifon fi ehere à l'Univers
,
Et porté dans leurs mains tant de Sceptres
divers ,
Que tous les Potentats redoutant leur
puissance,
Ont fait gloire d'entrer dedans leur Alliance.
Les Roys mefmes des Lys , vos augustes
Ayeux ,
Connoiffant la grandeur d'un Sang fi glorieux,
Pour
du Mercure Galant.
35
Pour légitime Objet de leurs chastes tendreffes.
Déja dans leur Famille ont choify des
Princeffes ,
Et l'Amour ne pouvoit
fousfes Loix,
vous rangeant
Vous inspirer jamais un plus illuftre choix..
Iamais un tel Hymen n'eut les Cieux fi
propices ,
Iamais un tel Hymen n'eut tant d'heureux
aufpices.
Que peut on fouhaiter de plus beau , de
plus grand,
Que de voir dans l'Epoux le Fils d'un
Conquerant,
Le Fils d'un demy- Dieu dans l'Europe .
jalonfe
Adore & craint le Bras , & de voir dans :
l'Eponse,
Le vieuxfang des Céfars , & de cent Souverains
,
Qui fouvent fous leurs Loix ont veu tous
les Humains ?
Si le Deftin jaloux ne trompe noftre attente
,
Cet Hymen doit avoir une fuite éclatate,
Et nous verrons bien- toft de ce Sang prés
cieux
Sortir
36
Extraordinaire
Sortir quelques Céfars & quelques demy-
Dieux.
C'est l'intereft du Ciel, de la France , &
du Monde,
De voir cette Union consommée & fécode.
La France & l'Occident en tireront des
Roys ,
Et le Ciel , des Héros qui foûtiendront
fes droits.
Cependant , puis qu'enfin tous vos Etats
font calmes,
Et que le Grand LOVIS a moiffonné
les Palmes
Qui pouvoient couronner vostre Front &
Vos voeux,
Ioignez à fes Lauriers vos Mirthes
amoureux.
louiffe de fa gloire & de ſa destinée .
Triomphez avec luy de l'Europe enchaînée.
Si l'un par fes Combats s'en eft rendu
vainqueur,
L'autre peut à son tour le gagner par
douceur,
Ileft chez les Héros deux fortes de vi-
&toire ,
Et deux divers chemins conduisent à la
Gloire.
La
du Mercure Galant.
37
La Paix, comme la Guerre , a fes loix, fes
vertus ;
Et fi l'une aime à voir des Trônes abatus,
Des Empires en cendre, & des Roys à la
chaine,
L'autre en les relevant n'est pas moins
Souveraine,
Vivez donc en repos aupres du Grand
LOVIS.
Ne foyez point jaloux de fes Faits
inoüis ,
Vostre destin n'est pas de conquérir la
Terre ,
La Paix a fes Héros , auſſi bien que la
Guerre,
Et quelque grand que foit le nom d'un
Conquérant,
Elle vous en pourra donner un auffi
grand.
DE BERIGNY , Confeiller
au Prefidial de Caën .
DES
38 Extraordinaire
•2003 2004 2003s.2003's face foot foot. Coby. C3 863.
DES
TALISMANS.
Jo
E ne doute point , Monfieur , que
vous ne receviez beaucoup d'Ecrits
curieux touchant les Tali finans ; mais
parce que vous avez témoigné que l'on
defiroit d'eftre éclaircy de tout ce qui
regarde cette matiere , & que cetre diverfité
me femble moins propre à cela
que des Traitez à fonds & méthodi
ques ; comme j'en ay deux qui ont efté
faits depuis environ douze ans feulement,
dont l'un porte pour titre, Les
Talismans justifiez , & l'autre , La Superstition
du Temps , le premier , par un
Autheur anonime , & le dernier par le
fçavant P. Placet , Religieux de Prémontré
; j'en ay fait fans facon , & à
plume courante , l'Extrait que je vous
envoye , où je nay rien apporté du
mien que le foin de retrancher. Il y a
de la honte à eftre Plagiaire ; mais je
ne me fay pas de delicatelle d'eftre Copiſte
du Mercure Galant,
39
pifte en cette rencontre , s'agiffant de
l'utilité publique & de voſtre fatisfaction
particuliere. L'honneur en demeure
à ces Autheurs , dont l'Extrait
pourra faire de firer les Livres entiers.
qui font imprimez à Paris en 1668 .
les Talifmans chez Pierre de Brefche,
& la Superftition, qui en eft la Réfutation
chez la Veuve Gervais Alliot.
L'Autheur des Talifmans juftifiez,
commence fon Difcours à la naiffance
du Monde , & dit que noftre premier
Pere au milieu du Paradis terreftre ef
toit comme un beau Soleil reveftu des
lumieres de toutes les connoiffances.
qui pouvoient fatisfaire fon entendement,
connoiffant parfaitement la nature
& les proprietez de toutes chofes ,
le pouvoir des Aftres , les influences
des Planetes , le mélange des Elémens;
que ces lumieres fe font communiquées
de Pere en Fils jufques à Noé , & de
Noé jufques à Moife ; qu'apres Moife
, les Hommes découvroient feulement
quelques ombrages de ces belles.
Sciences ; que les Caldéens , les Perfes ,
& les Egyptiens , en avoient retenu
quelques images , qui commencerent à
s'effacer
40 Extraordinaire
fi
s'effacer ; de forte que ces connoiffances
, d'univerfelles devindrent particulieres
de quelques Sçavans ; que le
Monde s'eftant éloigné de plus en plus
des premiers Docteurs , il le voit enfin
dans une entiere nuit ; que le Diable
qui fe plaift dans les tenebres , a enfeigné
une Nigromantie pour l'opposer à
la Magie Divine ; qu'il a diftribué de
certains Caracteres pour nous ofter
l'envie de rechercher les innocens &
les véritables , ce qui eft cauſe que
quelqu'un declare que par l'Aftronomie
celefte il peut cópofer des Sceaux,
des Images , des Caracteres , & des Figures
Planetaires , avec lefquels on
Feut faire des chofes tres - merveilleufes
& furprenantes , à mefme temps on
l'accufe d'avoir commerce avec le Démon.
De là il paffe à l'origine des Talifmans
, nommé à ce fujet entre les
ancies Arabes, Almanzor , Meffahahla ,
& Zaël , qu'il dit rapporter des exemples
tres -véritables des Talifmans ; &
entre les anciens Hébreux, Tahel , Dagahel,
Tetel , & Salomon , qu'il dit avoir
enfeigné la façon & la maniere
des Taliſmans ; en fuite il rapporte ce
qui
du Mercure Galant.
41
qui eft écrit dans quelque Hiftorien à
ce fujet , comme d'un Talifman par la
vertu duquel il ne pleuvoit jamais dans
le Parvis du Temple de Vénus à Cypre
; d'une Figure d'airain repréſentant
un Feu, un Serpent, un Rat d'eau ,
trouvée fous le Regne de Chilperic,
en creufant quelque Foffé de la Ville
de Paris , laquelle Figure eftant tranſportée,
partie de la Ville fut brûlée , &
les Habitans affligez de Serpens & de
Rats d'eau de plufieurs Statues à
Conftantinople, & entr'autres de celle
d'un Chevalier , qui fervoit de préfervatif
contre la Pefte , du Palladium de
Troye , des Boucliers de Rome , & de
plufieurs Dieux tutelaires , & conclud
de tout cela , & de ce qu'Albert le
Grand, Marcileficin , Paracelfe , Roger,
Bacon , Arnaud de Villeneufve , & plufieurs
autres , ont fait des Traitez tous
entiers pour montrer la force des Ta-
Jifmans, qu'il faut qu'ils ayent efté de
tout temps en ufage . En fuite apres
avoir difcouru fur l'étimologie du mot,
il paffe à la definition du Taliſman , &
dit que ce n'eft autre chofe que le
fceau , la figure, le caractere , & l'ima.
ge
42
Extraordinaire
ge d'un Signe celefte, Planete , ou Contellation
, faite, imprimée , gravée, ou
cizelée fur une Pierre fimpaterique , ou
fur un Metal correfpondant à l'Aftre,
par un Ouvrier qui ait l'efprit arreſté
& attaché à l'ouvrage & à la fin de fon
ouvrage,fans eftre diftrait ou diffipé en
d'autres penfées étrangeres ; au jour &
heure du Planete , en un lieu fortuné,
en un temps beau & ferain , & quand il
eft en la meilleure difpofition dans le
Ciel qu'il peut eftre , afin d'attirer plus.
fortement les influences , pour un effet
dépendant du mefme pouvoir & de la
vertu de fes influences ; dans toutes
lefquelles chofes , matiere , forme, ouvrier
, condition , fin , effet , & circonftances
, l'Autheur foûtient que tout eft
innocent. A cet effet il pofe en premier
lieu , que les influences des corps
fupérieurs defcendent icy bas ; fecondement
, qu'on les peut attirer abondamment
& fortement. Il ne s'arrefte
que peu à la premiere propofition,
comme n'eftant point conteftée , mais
avouée de l'Ecole mefmes , quis eft
rendue ennenie particuliere des alif
mans. Pour la feconde propofition , il.
avoüe
du Mercure Galant.
43
avoue qu'elle n'eft pas fi aifée à croire;
il fe fert pour la prouver ,de l'expérience
du Miroir ardent , par lequel nous
ramaffons les rayons folaires , vehicules
de fes influences , & les introduifons
dans une matiere combustible . D'où il
conclud que les Taliſmans font naturels
en toutes les circonftances qui accompagnent
leur compofition . Sur la
premiere condition qui eft de la matie.
re , il prétend que comme l'action fe
reçoit felon la difpofition du fujet , &
que cette meilleure difpofition vient
dela fimpatie qui fçait unir les Homogenes
par un lien miraculeux , les Aftres
doivent agir plus aifément & plus
fortement fur les fujets qui leur font
fimpatétiques & conformes , comme il
fe voit de l'Etoile Polaire fur le Fer touché
de l'Ayman . Il veut que de tous
les corps inferieurs il n'y en ait point
qui ayent plus de fimpatie avec les fupérieurs
que les Pierres, les Minéraux ,
& les Métaux, & qu'ils ayent reçeu en
partage des formes toutes aftrales ; il
le prouve tres- bien des Métaux , & dif
court amplement des raports de leurs
qualitez avec celles des Planetes . Sur
la
44
Extraordinaire
la feconde condition , qui eft de graver
les caracteres,fceaux , images , ou figures
des Planetes , fur les Métaux correfpondans
à ces mefines Planetes , ou
pour mieux faire encore, de fondre,jetter
en moule ou en fable ,le Métal fondu
, pour eftre imprimé , ce qui comprend
deux choſes ; la premiere , que
le Métal foit excité par la graveure ou
par la fufion qu'il tient eftre meilleure;
la feconde , que la figure y foit marquée
; il prétend donner la raifon de
ces deux chofes. Sur la premiere , que
le Métal ainfi excité par un agent extérieur
,& fur tout par le feufon ennemy
, fes efprits métaliques demandent
& attirent plus fortement de l'aide de
fon Aftre pour combatre cet Ennemy;
& qu'authi les vertus aftrales fe reçoivent
beaucoup mieux quand le fujet
eft en mouvement , que quand il eit fans
action ; & quant à la figure, l'Autheur
veut que les corps fupérieurs ayent
leurs figures comme les autres chofes
d'icy- bas ; que la reffemblance fonde
la fimpatie , non que la figure foit agiffante
phyfiquement , mais feulement
qu'elle établiffe une plus grande fimpatie
du Mercure Galant. 45 .
patie là raifon dequoy elle foit au Métal
une meilleure difpofition pour l'influence
du Planete. C'eft icy à mon
fens l'endroit le plus foible , pour ne
pas dire le plus faux , de tous les raiſonnemens
de cet Autheur , comme vous le
verrez par ce qui a efté répondu . Sur la
quatrième condition , qui eft que l'attraction
de l'influence du Planete fe
faffe à l'heure planetaire ; il ne dit autre
chofe , finon que c'eft d'autant que
comme les Planeres dominent tous les
jours une heure à leur tour , leurs influences
eftant plus fortes à l'heure
qu'ils dominent , que nous appellons
l'heure planetaire , il eft tres convenable
que cette attraction ſe faffe à l'heure
du Planete, puis que pour lors il influe
plus fortement & plus copieuſement
. I tranche auffi la cinquième
condition en peu de mots , en difant
que l'on veut que l'Ouvrier du Talif
man travaille en un beau jour & ferain ,
parce que bien que les influences afra
les penétrent par tout , & que tous les
corps les plus opaques leur foient comme
du verre, neantmoins l'air & la lumiere
leur fervant de véhicule & de
paffa
46
Extraordinaire
un temps
paffage , comme nous voyons au So.
leil , il eft plus à propos de commencer
fon operation en un lieu aëré , & dans
ferain. Enfin fur la derniere
condition , qui eft la recollection de
l'Ouvrier en foy- mefine, en forte qu'il
ne laiffe point aller fon efprit en d'au
tres étrangeres penfées , & ne penſe
qu'à fon ouvrage & à fon deffein , il
avoue que c'eft la plus foupçonneufe
condition des Talifmans ,& qui oblige
d'abord les ames fcrupuleufes à les
condamner ; que neantmoins , fi l'on
confidere que l'entendemét de l'Homme
fe forme des images des chofes qu'-
il connoift par le moyen des fauffes
ou véritables efpeces qu'il en a reçeuës
par l'entremise des fens , & qu'il reçoit
luy -mefme cette image, eftant le principe
actif & paffif de ces intellections,
& que l'Homme peut recevoir & reçoit
en effet les influences des Planetes,
nous connoiftrons que s'il s'applique
fortement à la fin & au deffein de
fon ouvrage , uniſſant par cette attention
fon efprit au Planete , il fe formera
une image de ce mefine Planete , &
par cette image qui établit fa reffemblance
,
du Mercure Galant. 47
blance , il attirera conjointement avec
le Métal , l'influence aftrale , tant fur le
Métal quefur luy mefme , comme il eft
neceffaire ; autrement portant fur foy
fon Taliſman , il en pourroit recevoir
les impreffions auffi- bien que les autres.
Par exemple, s'il avoit fait un Talifman
pour donner de la terreur , il en
recevroit luy- mefme à l'afpect du Talifman
; mais ayant attiré fur foy, auffibien
que fur le Métal , cette qualité terrifique
, il ne fait point d'impreffion
fur fon Talifman , & le Talifinan n'en
fait point fur luy comme fur les autres ,
quine fe sot point formez cette image ;
& que pour cette raifon perfonne ne fe
doit entremettre de faire des Talifmans
, qu'il ne fçache les vrais fceaux ,
images, figures , ou caracteres de Conftellations,
autrement il feroit privé de
fon attente. Remarquez toûjours en
paffant , que cet Autheur raifonne , en
fupofant une figure veritable de l'Aftre ,
laquelle eftablit fa reffemblance , & la
reffemblance l'attraction de l'influence.
D'où s'enfuit que quand on luy
répond que les figures qui fe gravent
fur les Talifmans n'ont aucun raport
aux
48 Extraordinaire
aux veritables figures des Aftres , toutes
les conféquences qu'il tire de cette
reffeinblance qui n'eft point , fe trouvent
neceffairement fauffes . 11 pourſuit
& paffe à la feconde propofition , qui
eft l'attention de l'Ouvrier à la fin &
au deffein de fon opération , dont il
rend raiſon , en difant que fe formant
ainfi l'image de la qualité qu'il prétend
introduire au Taliſman, cette image dé.
termine par la mefme Loy cette influence
à fe communiquer particulierement
au Taliſman , & eft precifément
& fingulierement attirée entre toutes
les influences que le Planete peut produire.
Surquoy l'Autheur fe fert de la
comparaifon de la Femme , qui imprime
dans l'Enfant qu'elle porte en fes
flancs, la reffemblance de l'objet par le
moyen de l'image qu'elle s'en eft formée.
Apres avoir ainfi raiſonné fur
toutes les conditions neceffaires à faire
les Talifmans , cet Autheur le fait
une objection , & dit , qu'encore qu'il
ne paroiffe rien de fuperftitieux & de
furnaturel en leur compofition , les effets
toutefois que l'on leur attribue eftant
au deffus du pouvoir de la Nature ,
font
du Mercure Galant. 49
font des motifs affez forts pour les
condamner ; qu'on luy accordera bien
que les influences des Aftres fe peuvent
attirer fortement & copieuſement;
mais qu'attirez fur la Pierre &
fur le Métal , elles puiffent caufer les
effets que nous lifons dans les Ecrits
des Curieux , c'est ce qui ne fe peut aifément
concevoir ; car quelle apparence
que Saturne faffe trouver les tréfors,
Jupiter départir les honneurs , &
ainfi du refte ? Si le pouvoir des Talif
mans ne s'étendoit qu'à guérir les maladies
, comme les Signes & les Aftres
dominent icy bas fur diverfes parties
de nos corps , à fçavoir , le Soleil fur
le coeur , Vénus fur les reins, & c. ainfi
qu'ont remarqué les Aftrologues & les
Medecins,on pourroit fe perfuader facilement
que les influences de ces
Conftellations attirées par l'artifice,
guériroient les infirmitez aux parties
fur lefquelles elles dominent , veu les
expériences que l'on a des Simples
propres à quelque maladie , cueillis à
T'heure du Planete qui a correfpondance
avec le Simple , ou cueillis à l'heure
du Planete ennemy de celuy qui
Q. d'Avril 1680.
C
50
Extraordinaire
caufe certe maladie ; qu'ainfi l'on peut
demeurer d'accord que les influences
attirées par les foins & artifices de
l'Ouvrier ,peuvent guérir & caufer diverfes
maladies , & produire dans les
fujets plufieurs mauvaiſes ou bonnes
qualitez , felon la force ou la vertu de
Finfluence;mais qu'il n'eſt pas fi facile
à concevoir comme ces Aftres donnent
les honneurs , les victoires , l'amour , &
produifent d'autres femblables effets
qui dépendent des volontez & libertez
des Hommes . Pour réfoudre cette objection
, l'Autheur confeffe que celuy
qui diroit que les Aftres produifent
ces merveilleux effets dépendans principalement
de noftre liberté , par une
fatale neceffité , feroit dans l'erreur ;
mais que puis que l'on demeure d'accord
les Aftres inclinent nos voque
lontez, fans toutefois les contraindre , -
en ce fens leurs influences peuvent
donner de l'amour , de la crainte, de la
terreur , & des honneurs ; que nous
fommes compofez de quatre humeurs
qui produifent en nous plufieurs fortes
d'accidens , & que de là dérivent les
divers mouvemens de noſtre ame ; que
nous
du Mercure Galant .
51
V
nous connoiffons affez tous le jours
que nous fommes agitez de nos diverfes
paffions , fuivant que l'une de ces
humeurs domine . Or il eft indubitable
que les Planetes & les Aftres dominent
fur fes humeurs , d'où vient que
nous appellons les mélancoliques Saturniens
, &c. & partant les Aftres par
cette domination inclinent nos volon
tez ; que c'eft en ce fens qu'il faut entendre
que les Talifmans donnent des
honneurs , de l'amour , & c . qu'eftans
remplis pour les raifons qui ont efté
dites , des influences aftrales , ces influences
produisent leurs vertus ; que
la perfonne qui les porte fur foy, eftant
comme le Ciel de cet Aftre corporifié,
ceux qui les reçoivent, fe trouvent agitez
de fon propre & naturel mouvement,
& ce mouvement fe rencontrant
naturel en la perfonne qui le reçoit , elle
le regarde comme un bien qui luy
eft propre ; & ainfi tend plutoft au fujet
d'où il procede , qu'à tous autres .
Là-deffus l'Autheur fait l'application
de ce raifonnement à ce qui fe paffe lors
qu'un Taliſman pour donner de la terreur
ou de l'amour , fait l'impreffion
Cij
52
Extraordinaire
des influences qu'il a attirées des Aftres,
concluant qu'en tout cela il n'y a
rien de criminel , puis que tous ces effers
ne proviennent directement que
des humeurs excitées par les influences
qui font envoyées par les Talifmans
, & reçeus dans les fujets par le
moyen de ces humeurs ; fans qu'il prétende
que les Perfonnes qui reçoivent
les vertus des Talifmans , ne puiffent
réfifter à leur effort;& confeffant qu'elles
le peuvent fans doute , & que leur
victoire en eft plus glorieufe, fi elles en
font pouffées fortement , & qu'elles y
réfiftent. Il finit en affurant que c'eſt
ainfi que l'ont entendu ces Sages fur
cette matiere ; dit que Salomon eftoit
trop fage pour laiffer des images negromantiques
,luy à qui l'on impute un
Livre intitulé , Des Sceaux des Pierreries
, dont l'Autheur rapporte plufieurs
figures de Taliſmans , & leurs vertus;
dit que le Grand Hermes n'a jamais
efté foupçonné de Magie , & que cependant
il a laiffé dans l'un de fes Livres
quinze images de mefme façon ;
que les Autheurs qu'il a nommez dés le
commencement, en ont auffi laiffé des
Traitez
du Mercure Galant .
53
Traitez tous entiers ; qu'il ne croit pas
qu'ils euffent voulu donner au Public
des Leçons fuperftitienfes , ny auffi qu'-
ils ayent enfeigné ces Leçons curieufes
, pour obliger à leur pratique avec
empreffement, mais pour faire connoître
les merveilleux pouvoirs de la Nature
; que pour luy ce n'eft point auffi
fon deffein de donner des aiguillons
pour s'employer à cette recherche , qu'-
il confeille le Chreftien de ne regarder
le Talifman que d'un oeil tres - indiférent,
& comme un divertiffement d'ef
prit . Il exalte en fuite le pouvoir de
la Croix & du Nom de Jefus , qu'il appelle
( avec refpect neantmoins ) deux
divins Talifians ; & pour fin de tout
l'ouvrage, il donne la maniere de faire
onze Taliſmans , les uns pour guérir de
quelques maux comme des maux de
tefte, de la gorge , & du col , & c . & les
autres, pour la joye , la beauté & la force
du corps , pour acquérir ailément
les honneurs , grandeurs & dignitez,
pour eftre heureux en marchandiſe ,
avoir la faveur des Roys, & c .
>
Voilà l'oeconomie de l'Ouvrage de
cet Autheur , & les raifons dont il fe
Ciij
54
Extraordinaire
fert , que j'ay abregées autant qu'il m'a
efté poffible , ne m'eftant étendu que
fur celles où j'ay trouvé qu'il le faloit
neceffairement pour l'intelligence de
fes penfées. Le R. P. Placet qui a répondu,
ne fuit pas par tout ce mefme
ordre , & raifonne beaucoup plus à
fonds . Je trancheray auffi le plus fuccintement
que je pourray, ce qui eft de
plus confiderable dans fa Réponſe . Dés
T'entrée il demeure d'accord de la connoiffance
parfaite & de la ſcience infufe
de noftre premier Pere pour le regard
de la Science innocente ; mais il
dit que celle des Taliſmans eftant diabolique,
il eft tres- faux qu'elle ait efté
infpirée aux Chefs des Humains.Il nie
que les Hommes des premiers temps
fuffent fçavans, comme l'Apologifte le
donne à entendre , veu qu'ils n'avoient
ny l'évidence ny la certitude , & que
fcience ne s'acquiert que par l'expérience
du paffe ; que le premier Homme
n'a pû faire part de fa fcience à fes
defcendans que tres imparfaitement ,
n'ayant point d'autre moyen que la
parole vocale qui s'évanouit ; & fes
Enfans n'ayant que leur foible mémoila
re
4
Au Mercure Galant.
SS
re pour la retenir, outre que leurs inclinations
ne fe portant qu'au mal , ils ne
s'affujetiffoient qu'avec peine à écouter
les inftructions de leur Pere ; ce qui
paroift en ce que la connoiffance de la
premiere verité naturelle, qui eft l'unité
de Dieu , n'a pû fe conferver parmy
les Hommes deux cens ans apres le Deluge
; & que fuppofé que les premiers
Hommes cuffent efté plus fçavans , &
qu'Adam cuft fait paffer plufieurs fciéces
innocentes à fes defcendans , il ne
s'enfuit pas de là que celle des Talif
mans luy ait efté infpirée , ny qu'elle fe
foit communiquée à fes fucceffeurs,
veu qu'elle eft diabolique ; pour preuve
dequoy il cite le Livre de la Sageffe
, chap. 4. Saint Auguftin dans
le 24. chapitre du huitiéme Livre de
la Cité de Dieu , & Tertulien au troifiéme
chapitre du Livre de l'Idolâtric;
il rétorque contre l'Apologifte l'autorité
du Grand Hermes , qu'il dit dé.
clarer dans Saint Auguſtin au lieu
deffus allegué , que les Figures & les
Statues ont efté inventées des Egypriens
, oublieux de l'honneur & de la
Religion divine, qui par un Art magicy-
Ciiij
56
Extraordinaire
que ont attaché les Démons aux Images.
Le Lecteur qui en aura le loifir,
peut avoir recours à ces paffages dans
les -Livres mefmes , & juger fi avec la
condamnation de l'idolâtrie l'on y
trouve auffi la condamnation des figures
Talifmaniques , en tant qu'elles ne
fervent qu'à attirer l'influence des Aftres
par des caufes naturelles. Dans le
fecond Chapitre , le Pere rapporte la
definition du Talifman donnée par
l'Apologiſte ; & avant que d'en examiner
les conditions qu'il dit eftre fufpicieufes
, il cite encor S.Auguftin au
mefme lieu , où ce Saint Docteur dit
que le caractere Talifmanique eft un
Démon lié à une Image par un art
contraire à la pieté . Il cite encor Proclus
du Livre de la Magie , Pfellus , &
Averroës, & qu'ils difent que les Hommes
contraignent les Démons par de
certains fignes & figures , & que les efprits
impurs font cachez fous les Images
, ce que quelques Saints ont contraint
les Diables de confeffer , comme
il fe voit entr'autres dans S. Hicrôme
en la Vie de S. Hilarion. Il ajoûte qu'il
faut avouer le pacte que les Payens mêmes
du Mercure Galant.
57
mes ont toûjours reconnu , puis que
Porphire au Livre des Oracles , déclare
que
les Démons montrent aux Hommes
no feulement leurs converſations ,
mais auffi de quelles chofes on les
prend , & comme quoy on les lie
quels jours il faut obferver , quelle figure
il doit y avoir au caractere , qui
font les conditions que requiert l'A
pologiſte pour faire le Talifman. Il fi
nit ce Chapitre par l'Hiftoire admiraz
ble d'un jeune Gentilhomme , qui le
jour de fes Nôces ayant mis fans y penfer
fon Anneau nuptial au doigt d'une
Statuë de Venus , le Simulachre plia le
doigt , fans que ce jeune Homme pår
retirer cet Anneau, ny eftre délivré dé
certaines illufions qui s'en enfuivirent,
que par des operations d'Art magique.
Dans le Chapitre fuivant , le Pere
examine l'intention de l'Apologiſte,
& nonobftant fes proteftations , de
condamner les Talifmans diaboliques,
ne l'excufe que par le défaut de connoiffance
de la fuperftition de fes
Médailles , difant qu'il s'eft trompé le
premier , & qu'il a écrit fon Livre
C v
58
Extraordinaire
que
dans une intention trop curieufe. Dans
le quatrième , il dit le Palladium
de Troye eftoit un Simulachre du Démon
, & qu'il n'avoit point la vertu
de preferver la Ville ; & cite fort
·
propos Saint Auguftin , qui montre
au premier Livre de la Cité de Dieu ,
que les Grécs ayant mis à mort les
Gardes de cette Pallas , on la pouvoit
bien emporter, & que ce n'eftoit donc
point le Simulachre qui gardoit les
Hommes , mais les Hommes qui confervoient
l'Idole. Le Pere dans le
Chapitre 5. prouve tres bien que les
Dieux tutelaires & les Boucliers Romains
n'eftoient point des Taliſmans
innocens , & qu'ils n'avoient point le
pouvoir de défendre les Villes ; & que
l'idolâtrie envers les uns & les autres
eftant évidente l'on ne peut
douter que leur origine ne fuft diabolique
, & leur progrés fuperftitieux.
Dans le Chapitre fixiéme , il avoue
que la difficulté eft plus grande à l'égard
des Statues fatales de Conftantinople
, veu qu'elles ont efté forgées
depuis la naiffance du Chriftianifme,
,
&
du Mercure Galant.
ད 􏿽»
& que la Foy Chreftienne eftoit eftablie
dans toute la Grece , lors que
ceux de Conftantinople en éprouverent
les effets les plus fignalez en plufieurs
occafions , & entr'autres l'Empereur
Theophile , ayant trois Armées
ennemies fur les bras , conduites
par trois Capitaines revoltez , qui
reçeurent les mefmes coups qui furent
frapez par cet Empereur aux trois
teftes d'une Statuë de bronze que
JeanPatriarche de Conftantinople découvrit
à ce Prince eftre la caufe qui
luy avoit attiré ce malheur ; furquoy
le Pere affirme que la Statue eftoit diabolique
auffi bien que toutes les autres,
& dit que tous les Autheurs qui
rapportent cette Hiftoire avec quelque
diférence , conviennent tous de la fuperftition
; & que Cedrenus , Zonare,
& Majole , déclarent que ce Patriarche
eftoit un grand Sorcier . Pour foùtenir
fon affirmation , le Pere dit que le
Démon connoiffoit par des caufes occultes
que deux de ces Chefs de Rebelles
feroient tuez , & l'autre bleffé;
qu'il fe fervit de ce Simulachre pour
l'indi
во Extraordinaire
l'indiquer , non que de là il s'enfuive
que le fort de la Bataille fut attaché à
ce Talifman , mais feulement qu'il eftoit
le figne de ce qui devoit arriver , foit
par le Démon mefme comme Miniſtre
de la Juftice Divine , foit par d'autres
raifons , pour abufer les Superftitieux ,
afin de les tromper , comme il arriva
en 1453. que les Grecs perdirent leur
Empire pour s'eftre trop confiez en
la vanité des Talismans , nommément
au Taureau d'Airain qui eftoit dans
une grande Place , fur lequel l'Oracle
avoit prononcé que lors qu'un
puiffant Ennemy feroit irruption dans
la Ville , les Bourgeois & les Soldats
fe retirans en cette Place , feroient tourner
le dos à leurs Ennemis , & les mettroient
en déroute , dont tout le contraire
arriva. Dans le Chapitre 7. il cóbat
les propres Talifmans de l'Apologifte,
pour la cópofition defquels il ordonne
de graver pour les maux de tête
la figure du Belier avec celle de Mars,
qui eft un Homme armé avec fa Lance,
& de Saturne qui eſt un Vieillard tenāt
une Faux à la main, & c . Pour eftre heureux
du Mercure Galant. GI
reux en marchandiſe & au jeu , celle de
Mercure,pour avoir la faveur des Roys
celle du Soleil , qui eft un Roy affis
dans fon Trône , & ainfi des autres,
affirmant que c'eft une pure idolâtrie
d'avoir confiance en ces caracteres ;
qu'ainfi ce n'eft pas fans deffein que
l'Apologiſte a avancé que les Dieux
tutelaires des Nations eftoient des Talifmans
innocens , puis que ceux cy ne
font que des Simulachres dont les
Payens faifoient leurs Dieux , & qu'il
prévoyoit bien que les fiens ne pour
roient eftre reçeus , s'il ne mettoit les
premiers en credit ; que cette feule raifon
fuffit pour le convaincre de fuperftition:
Dans le huitieme , fans s'arrefter
à ce que l'Apologiſte a dit touchant
la matiere du Talifinan , il paffe à la
feconde condition , qui eft la figure ;
furquoy il oppofe deux moyens qui
détruifent abfolument ce principe ; &
c'eft icy l'endroit que je vous ay cydevant
marqué comme le plus foible
& le plus vain de l'Autheur des Talifmans
juftifiez . Le premier de ces moyés
eft , que les Planetes n'ont point les
figures que l'Apologifte grave fur fes
Images,
62 Extraordinaire
Images. Le fecond , que quand fes Medailles
feroient gravées des veritables
reffemblances des Aftres , ces figures
exterieures ne pourroient donner aucune
vertu naturelle aux Taliſmans .
Pour le premier , la figure du Soleil
n'eft point un Roy affis dans fon Trône
, ny Mercure tenant en main un
Caducée , & ainfi du refte , mais des
Simulachres de faux Dieux . Là deffus
le Pere cite Arnobe & S. Auguftin ;
puis pour prevenir ce que l'Apologiſte
pourroit dire que les Philofophes de
toute ancienneté ont attribué ces figures
aux Planetes , comme ils ont
donné divers noms d'Animaux au Zodiaque
, il repond que ces Philofophes
eftoient Payens , & que d'ailleurs la
plûpart n'ont pas crû que les Planetes
fuffent fous la figure humaine , mais
bien qu'ils eftoient gouvernez par des
Intelligences aufquelles ils ont donné
les noms de Jupiter , de Venus , & c.
Que pour les figures du Zodiaque , il
eft croyable , felon Picq de la Mirandole,
qu'elles ne font que des métaphores
pour exprimer les differens effets
que caufe le Soleil lors qu'il fe rencontre
du Mercure Galant. 63
contre dans les parties du Ciel . Par
exemple , le Signe de l'Ecriviffe tire
fon nom de ce que ce bel Aftre y étant
arrivé , recule en arriere , comme fair
cet Animal. Le Lyon , à cauſe de
l'extreme chaleur que produit le Soleil
quand il eft en ce Signe. Celuy du
Taureau , parce qu'alors la terre eft
propre au labourage . La Balance tire
fon nom de l'égalité des jours & des
nuits , & ainfi des autres . Mais que
quand ces corps fupérieurs auroient
les veritables figures qu'on leur affigne ,
cette reffemblance ne feroit d'aucune
importance à la production des effets
que l'on attribue aux Talifmans , & ne
communiqueroit point au Metal une
vertu qu'il n'a point de fa nature ; ce
qu'il prouve par ce raifonnement
que tout agiffant en ce monde par
les qualitez premieres ou fecondes ,
ou par fa fubftance , d'ou viennent
les proprierez occultes & fimpatiques,
les figures des Taliſmans ne peuvent
agir par aucun de ces moyens , eftant
certain qu'elles n'agiffent pas par une
chaleur , froideur , dureté , & c. Que
d'ailleurs la figure n'eft qu'une certaine
fcituation
64
Extraordinaire
fcituation & difpofition des parties ,
& un mode de la quantité qu'elle.
configure , laquelle dépendant de la
matiere qui eft purement paffive , eſt
autant incapable d'action comme la
figure qui la termine ; & quand bien
la figure artificielle du Talifman pourroit
agir artificiellement , elle ne pourroit
produire aucun effet naturel , parce
que ce feroit au deffus de fa puiffance,
encore moins agir fur la volonté ,
pour l'induire à aimer ou hair. Le
Pere employe le Chapitre 9. à prouver
que les Gamahez ou figures naturelles
, au lieu de fervir à la juftification
des Taliſmans , prouvent au contraire
que leur vertu ne vient point des
influences aftrales , ny de la fimpatie ,
ny de la figure. Ces Gamahez font
des figures naturelles formées fans aucun
artifice humain , telle qu'eftoit l'Agathe
du Roy Pyrrhus qui reprefentoit
Apollon , & les Neuf Mufes , une autre,
felon Mayole , à Venife , fur laquelle
fe voit l'Effigie d'un Homme
naturellement formée , à Pife , felon
Gaffarel , une Pierre où un Hermite eft
dépeint par la feple induftrie de la Nature,
du Mercure Galant.
65
ture , reprefenté dans un agreable Defert
, affis pres d'un Ruiffeau , une Cloche
à la main , & tel qu'on reprefente
S. Antoine ; enfin plufieurs autres Gamahez
que le Pere rapporte apres Albert
le Grand , Mayole , & Gaffarel,
dont le premier enfeigne au Traité 3 .
des Mineraux , que ces Images font
formées par une abondance extraordinaire
d'influences aftrales qui font
fi puiffantes , qu'elles expriment naturellement
les caracteres des Animaux
fur lefquels elles dominent ;
d'où le Pere tire grand avantage , &
conclud que ces Gamahez ou Images
naturelles devroient eftre enrichies des
vertus celeftes plus que toutes les figures
femblables faites par l'induftrie
des Hommes ; que cependant il ne
fe trouve point que ces Talifmans
admirables ayent plus de vertus que
les Pierres de leur efpece , ny que cette
plus grande fimpatie les éleve au
deffus des qualitez de leur nature. Donc
à plus forte railon les Talifmans artificiels
ne pourront par l'influence
des Aftres eftre enrichis des vertus furprenantes
pour la production des effets
1
qu'on
66. Extraordinaire
qu'on leur attribuë , & par confequent
qu'il faut que cette puillance Taliſmanique
ne foit pas naturelle, mais magique.
Il prend encore un plus grand
avantage de l'opinion de Gaffarel , qui
adjoûte à cette abondance d'influences
aftrales fur les Taliſmans , que fi ces figures
naturelles qui reprefentent des
Serpens , de Scorpions , & des Crapaux
, trouvent la nature du lieu propre,
& difposée à donner à la Pierre ou
à la matiere fur laquelle elles font , une
qualité & nourriture convenable à la
Bête dont elles portent l'image , affurément
ces figures feront changées en
vrais Serpens, Crapaux , & Scorpions
vivans ; pour preuve dequoy le meſme
Gaffarel rapporte les exemples de deux
Crapaux trouvez vivans au milieu des
Rochers & des Marbres : d'où le Pere
conclud que les Gamahez étant fi
avantageuſement favorifez des influences
celeftes , qu'il s'en puiffe produire
des coups vivans , ce qu'aucun Magicien
n'a encore pû faire de leurs cara-
&teres , ces figures naturelles devroient
avoir incomparablement plus de vertu ;
& que n'ayant aucune qualité plus confidérable
du Mercure Galant. 67
·
fidérable que les autres fujets de leur
efpece ; à plus forte raiſon , fi les cara-
&teres Talifmaniques ont quelque vertu
au deffus des proprietez de leur matiere
, que cette vertu ne vient point
ny des influences des Aftres , ny de la
fimpatie, ny de la figure , mais de l'opération
du Diable . Sur la fin du mefme
Chapitre , le Pere combat les indu-
Gions que Gaffarel tire de la figure dans
exemples de la Pierre Heliotropius
qui arrefte le fang , & le Marbre appellé
Orphites , qui guérit les morfures
des Serpens ; la premiere , qui femble
eftre tachetée de quelques goutes de
fang ; & le fecond , qui a quelque
reffemblance des Serpens , que le Pere
affure ne provenir que de la Naturepar
un effet de la Providence Divine,
pour donner à connoiftre par ces fignes
les proprietez occultes des Creatures
; & que cela eft fi veritable , que
quand ces Pierres feroiént réduites
en poudre , elles ne laifferoient pas
d'avoir la meſme vertu , quoy que non
pas la mefine figure. Il paffe en fuite
legerement fur les Talifmans , dont
le pouvoir a ceffé avec le pacte , qui
étoit
68 Extraordinaire
étoit limité à un certain temps , &
dont fi les effets étoient naturels , ils
feroient continuez tant que la matiere
& la figure feroient en état ; ďoù
il infere que cette matiere & cette figure
n'ayant reçeu aucune altération ,
les efprits qui préfidoient à ce Simulachre
, fe font retirez au bout d'un certain
temps limité par le pacte , comme
le Talifman de plomb fondu no
un Caliphe d'Egypte , qui chaffoit au
trefois les Crocodilles , & qui n'a plus
ce pouvoir. Il dit enfin un mot des
Talifmans , qui produifent fouvent
des effets contraires à leurs figures &
aux vertus prétenduës fimboliques ,
comme celuy qui fe voit en Arabie, qui
eft la figure d'un Scorpion , lequel
fait mourir tous les Scorpions &
quelques autres femblables qu'il rapporte
; à quoy je croy qu'il y auroit
quelque chofe à repliquer . Le Chapitre
10. fur la vanité de l'obfervation
du Planete , ne contient qu'un fimple
renvoy au s.Livre de la Cité de Dieu ,
& à deux autres endroits des Ouvrages
de Saint Auguftin ; & le Pere adjoûte
, que quand bien ces obfervations
aftrales
du Mercure Galant. 69

aftrales ne feroient point mauvaiſes prifes
en general , neantmoins celles
des Planetes pour faire des Taliſmans,
font condamnées par la Faculté de Paris.
Dans le Chapitre 1 1. il paffe fous
Gilence la cinquième condition , prétendant
qu'elle eft fuffifamment déuite
par la précedente , & s'arrefte
à la derniere , qui eft cette recollection
d'efprit de l'Ouvrier qu'il combat
& détruit par la fauffeté cy - deffus
prouvée de la reffemblance des figures
des Aftres imprimées fur les
Talismans , à la veritable figure de
ces mefmes Aftres. Il détruit auffi
l'induction que l'Apologifte tire de la
comparaifon de la Femme groffe , qui
imprime les images des objets fur le
corps de fon fruit. Le raifonnement
dont le Pere fe fert en cet endroit,
feroit trop long à rapporter entierement.
Il fuffit de dire qu'il prouve que la Femme
engendre fon femblable , & que le
Sculpteur en cet ouvrage de ſes mains,
ne fait pas une genération , puis qu'il
faut que la genération vienne d'une
caufe univoque , que le terme produit
foit vivant, qu'il foit femblable à fon
principe;
70 Extraordinaire
principe ; ce qui n'eft pas entre la
Befte gravée & le Sculpteur ; que
d'ailleurs l'Enfant dans la matrice eft
une partie de fa Mere , & un meſme
corps avec celle qui luy donne la vie ;
& quoy qu'apres l'infufion de l'ame,
les Perfonnes foient diférentes , toutefois
les principes de la nourriture , le ,
fang, & les humeurs qui entretiennent.
la vie animale procedent d'une
mefme fource , qui eft le corps de la
Mere , c'eft pourquoy fon imagination
a plus de facilité d'imprimer les efpeces
fur le corps de fon Enfant , que
fur le fien propre , pour deux raifons.
La premiere, parce que les membres
de l'Enfant à naiftre , font à peu pres
comme de la cire mole , & ceux de la
Mere prefque folides & durs comme
de l'acier en comparaifon . La feconde
raiſon , parce qu'il fe fait une
plus grande abondance d'humeurs &
d'efprits fur l'Enfant dans la matrice
que fur les autres parties de la Mere ,
dont il rend la raifon , & conclud que
c'est donc par un principe naturel de
géneration que la Femme imprime les
images de fa fantaifie fur le corps de
fon
du Mercure Galant.
71
fon Enfant , ce qui ne fe peut feulement
penſer de la confection des Talifmans.
Le Chapitre 1 2. contient la
réfutation des Autheurs citez par l'Apologifte.
Le Pere prétend prouver par
S.Auguftin & par Picq de la Mirandole,
que Trifmegifte , le plus Hoine
de bien de tous ces Autheurs , étoit
neantmoins un infigne Magicien. Il
foûtient en fuite , que le Livre des
Sceaux des Pierreries n'eft point de
Salomon , & que quand il en feroit,
l'on fçait affez qu'il avoit perdu l'efprit
de Dieu par l'idolâtrie , & que Joſephe
au 8. Livre des Antiquitez Iudaïques,
déclare nettement que Salomon
étoit adonné à la Magie & aux Sciences
qui font infpirées par le Démon.
Le Pere fortifie ce témoignage de
Jofephe par ceux de S. Gregoire le
Grand , & du docte Albert. Il dit que
pour ce dernier , il n'y a point d'apparence
qu'ayant condamné les caracteres
de Salomon , il approuve ceux
de l'Apologifte , & qu'en effet il n'a
jamais avoué que les Dieux tutelaires
des Payens , les Boucliers Romains,
les Statues fatales du Palladium de
Troye ,
72 Extraordinaire
,
Troye , fullent des Talifmans innocens.
Il demeure d'accord que ce grand
Homme dans l'examen des Livres de
ceux qui ont écrit des Caracteres &
des Figures aftrales , en refute plufieurs
, & en loue quelqu'un, mais avec
cette reſtriction , que fi ce Livre contient
des conditions fuperftitieufes inconnuës
il doit estre rejetté ; tellement
qu'il a parlé de cette matiere
tres-fobrement , & que cependant il
ne laiffe pas d'eftre blâmé par Gerfon,
d'avoir trop incliné à la fuperftition en
traittant des Caracteres , & qu'il eft defavoüé
de tous les Theologiens en ce
point . Le Chapitre 13. eft de réfolutions
fur les effets des Talifmans , où
apres l'objectió que ces effets font réels
& non fantaſtiques , le Pere repond,
que confiderez en leurs matieres &
en leurs figures , ils n'ont aucun effet
au deffus de leur nature , c'eft à dire
qu'un Taliſman de cuivre n'a point
d'autres proprietez que le cuivre mefmes
; mais parce qu'ils font les fignes
d'un pacte avec le Démon ; que de ces
effers merveilleux operez par le Demon
en veuë de ces Simulacres , eft
venuë
du Mercure Galant.
73
venue l'idolatrie & la défenſe que Dieu
a faite de faire des caracteres nyaucune
reprefentation des chofes du Ciel ; ce
qui eftant pofé , la refolution pour les
effets des Talifmans , confifte à fçavoir
ce que peut le Démon , & comment il
produit les chofes extraordinaires en
confequence du pacte fait avec le Magicien
; en fuite dequoy il traite cette
Queſtion par la fcience naturelle qui
eft demeurée au Démon apres fa chute,
au moyen de laquelle il a connoiffance
de toutes les vertus favorables , & de
toutes les qualitez nuifibles des chofes
naturelles ; n'ignore point ce qui
peut émouvoir les paffions , & incliner
les affections , & appliquant les actifs
aux paffifs,peut mettre en effet tout ce
qui eft faifable par les Loix de la Nature
. Le 14. Chapitre eft des figures
faintes & profanes des anciens Hébreux,
& de celles qui font encore aujourd'huy
dans le Chriftianifme . Il
commence ce Chapitre par la fufpicion
que l'on doit avoir de Tahel , Ragahel
, & Tetel , Autheurs quine font
point avoüez de ceux de leur Nation ,
& qu'ils n'ayent efté de ceux dont
Q.d'Avril 1680. D
74
Extraordinaire
parle Elias Levita , qui faifoient des caracteres
abominables, en tuant un Hóme
le premier nay de fa Famille ; & que
quand mefmes ils auroient fait leurs
figures Talifmaniques d'une maniere
moins noire & execrable, elle ne feroit
pas pour cela moins fuperftitieufe. il
adjoûte , que parmy les Ifraëlites il y
avoit des Figures qui avoient des pouvoirs
merveilleux ; mais qu'elles étoient
de deux façons , des divines infpirées
de Dieu , & des magiques compofées
par l'inftinct du Démon;des Teraphins
divins & diaboliques. Parmy les premiers
, il met ceux de la privation def
quels Ofée menace les Ifraélites , & le
Serpent d'airain dreffé par Moyfe dans
le Defert ; réfute l'objection des Libertins
, qui veulent que ce ne fuftqu'un
Taliſman naturel, par la taifon qu'il eftoit
directement oppofé aux regles des
Talifmans. Parmy les Téraphins mauvais
, il met les Idoles que Michas fit
fondre , que Philon Juif dit avoir eſté
trois Statues de jeunes Garçons, trois
dejeunes Veaux , avec les figures d'un
Lion,d'un Aigle, d'un Dragon, & d'une
Colombe ; que la Colombe découvroit
du Mercure Galant.
75
vroit la fidelité ou infidelité des Femmes
; les Statues des Garçons avertif
foient les Parens du bien ou du mal
que faifoient les Enfans, & c.Les Simulacres
de Laban & le Veau d'or que le
Grand Preftre Aaron fit fondre à l'inf
tance des Ifraélites , & le Simulachre
que Jeroboam fit forger en Samarie,
font auffi mis par le Pere au nombre
des mauvais Téraphins . Il parle en fuite
de plufieurs Images qui font encore
aujourd'huy en venération aux Chref
tiens,& qui font miraculeufes , comme
celle qui fe voit à Rome fur le Mouchoir
de Sainte Véronique ; un Portrait
de N.Seigneur envoyé par luyinême
au Roy Abagarus , felon de graves
Autheurs citez par Baronius ; un
Crucifix fait par Nicodeme , approuvé
par le feptiéme Synode ; l'Image de
N.Dame de Lieffe ; à quoy il ajoûte les
caracteres & les expreffions de l'Image
de Jefus Chrift en l'ame des Fidelles,
qui font quelquefois fi vives , qu'elles
rejalliffent au dehors & fur les corps;
par exemple, les Stigmates en S.François
& en Sainte Catherine de Sienne;
& les figures de la Croix & autres Inf-
Dij
76 Extraordinaire
trumens de la Paffion , au coeur de Sainte
Catherine de Montefalco . Enfin repétant
les belles paroles de l'Apologif
te touchant les deux divins Taliſmans,
la Croix & le Nom de Jefus dont il le
loue, il s'en fert pour prouver d'autant
plus que les Talifmans des Magiciens
font inutiles ; & apres quelques beaux
traits tirez des Peres , en rapporte deux
pris de l'Hiftoire Ecclefiaftique, l'un de
Theophile Evefque d'Alexandrie, qui
munydu Signe de la Croix ,& par l'invocation
du Nom de Jefus , chaffa un
Efprit malin renfermé dans une Statuë
Talifmanique ; & l'autre , de S.Procope
, qui en renverfa trente par les mefmes
armes. Le furplus du Livre , & la
conclufion de l'Autheur,ne fourniffent
pas de matiere à cet Extrait, que je voudrois
avoir pû faire plus court.
Voicy ce que j'ay reçeu d'Explications
fur les Enigmes propofées dans le Mercure
de Mars. Vous vousfouviendre , s'il
vous plaift, qu'elles avoient efté faites far
l'Ecriture & la Pluye .
A
du Mercure Galant. 77
A MADAME
LA DAUPHINE.
L
SONNE T.
I.
A Plume , le Papier , le Pinceau,
l'Ecriture ,
Ne pourront jamaispeindre à la Pošterité
La prudence , l'esprit , les graces , la
beauté ,
Dont vous fçeut en naiffant partager la
Nature.
Pour en venir à bout , ma Mufe à la torture
,
Apres avoir longtemps vainement médité
,
Vient s'accufer icy de fa témerité,
D'avoir ofé tenter d'enfaire la peinture.
*
L'Histoire qui travaille à ne point onblier
,
D iij
78
Extraordinaire
C
que de vous par tout elle entend pu- i
blier ,
A peine ébauchera ce Portrait magnifique.
Mais , Princeffe , LOUIS apres fes
grands Exploits ,
De vouspourfon DAUPHINfaisant un
juste choix,
Luyfeul nous tiendra lieu d'un long Panégyrique.
IZ
DE LA COULDRE, de Caën.
II.
L n'eft point de dangers que mon amour
n'essuye ,
Pour convaincre Philis de ma fidelité.
En tous lieux , en tout temps , Automne,
Hyver , Eté,
Pour elle avec plaifir je m'expoſe à la
Pluye.
Les Reclus de S.Leu d'Amiens.
PON
III.
Ourquoy tous ces Esprits fublimes
S'épuifer pour chercher des rimes ?
Pour
du Mercure Galant.
79
Pourquoy l'Orateur déclamer ?
Pourquoy dis-je, vouloir charmer
Les Auditeurs de leurs beaux ftyles ?
Leurs travaux au Public deviendroient
inutiles ;
Et leurs ingénieux efforts
Demeurant fans forme & fans corps,
Seroient de peu de prix à la Race future
,
Sans lefecours de l'Ecriture.
HUGO DE GOURNAY .
IV.
DEsqu'une Enigme, Iris, paroiſt devant
vos yeux,
Vostre esprit auffitoft en connoift la nature
,
Et je ne doute pas que du dernier Mer-
Cure
Vous n'ayez deviné les deux .
Pour moy je vous diray , fans que je me
confume
A chercher avec foin leur fens mistérieux
,
Qu'on voit l'une tomber des Cieux,
Quand l'autre eft au bout de maplume.
.
D iiij
80 Extraordinaire
Mais depeur que l'expreffion
Ne vousparoiffe trop obfcure,
Des Enigmes en question,
L'une eft la Pluye,& l'autre l'Ecriture.
DE GRAMMONT, de Richelieu .
V.
SVPEnigme du Mois je ne sçaurois
manquer ;
Et fi l'on veut me le permettre,
Je vay fur le champ l'expliquer,
Car on la trouve à chaque lettre.
D
LE CLERC DE BUSSY.
V I.
Ans ce Mois où Dame Nature ·
Prend une nouvellefigure,
Ce n'eftpas Phébus feul qui luy rend fes
attraits "
La Pluye apart à ce mystere ;
Et fi le Cielpar là n'humectoit nos guérets
,
Dame Nature auroit grand peine à
plaire.
LE P.LA TOURNELLE.
VII.
du Mercure Galant . 81
VII.
Daphnédont vous effes charmée,
Eft, dites- vous, fort enrûmée,
Et ne fait rien quéternuer.
Je jureparfa belle bouche ,
Que fon malfortement me touche.
Dites luy, s'il vous plaift , fans rien diminuer,
Qu'à chaque fois qu'elle éternuë ,
lefaispour elle autant de voeux
Que formeroient de mots d'Ecriture
menuë
En deux mille ans cinq Boeufs diligens &
nerveux,
Avec le Soc d'une Charruë.
Lo
VIGNIER, de Richelieu.
VIII.
;
E beau temps plaift toûjours,
On aime les beaux jours ;
Et les Bergers & les Bergeres
Dans leurs propres ajustemens
Font leurs delices les plus cheres
De ménager ces doux momens ;
Mais voicy ce qui les ennuye,
D V
82
Extraordinaire
Et qui leurfemble rigoureux ?
C'eft quand leurs deffeins amoureux
Sont déconcerte par la Pluye.
HUGO DE GOURNAY,
IX.
Greable & charmant Mercure,
Faites, fi vous pouvez
AGrauspouvez, letture
De vos deux Enigmes du Mois.
Comme j'en écrivois les Vers au coin d'un
Bois,
Par une fubite avanture ,
La Pluye en a fur l'heure effacé l'Ecri-
JE
ture.
Les Reclus de S.Leu d'Amiens.
X.
E laiffe aux Ecrivains fameux
A juger fainement de l'Enigme non-.
velle ,
Et je croy que l'Autheur doit tout esperer
d'eux,
Car l'Ecriture en eft tres belle.
FREDINIE, de Pontoife.
X I.
du Mercure Galant. 8.3
.
XI.
D Apbnis difoit à fa Philis,
Ma Chere, tirons- nous, il eft temps que
l'on fuye,
Non pas qu'avec vous il m'ennuye,
Mais pour vousconferver vos vestemens
jolis ›
Je les trouve fi beaux , fi bien faits , fi
polis ,
Que je crains que le Ciel plus noir que de
lafuye,
Et cette Enigme que je lis ,
Ne nous donnent enfin une foudaine
Pluye.
RAULT, de Roüen.
XII.
Our vous peindre au naturel
Po PCeque d'un Hyver cruel
A fouffert de nos Champs la brillante
parure ,
Ilfaut avoirrecours, Iris, à l'Ecriture,
Car la riante verdure.
Ne laiffe rien voir de tel.
LE P. DE LA TOURNELLE
XIIL
84
Extraordinaire
XIII.
Vtemps que lupiter transformoit fa
figure ,
Pour jouir en fecret de fes tendres
amours S
S'ilfefût avifé d'inventer l'Ecriture ,
Elle eut efté fouvent pour luy d'un grand
Jecours.
Au lieu de fe fervir de ſon pouvoir ſuo
préme,
Vne Lettre adreffée aux Belles qu'il
aimoit ,
Leur eut appris l'ardeur extréme
Dufeu divin qui l'enflâmoit.
Mercure auroit esté le Meffager fidelle
Qui leur ent pû porter cette aimable nouvelle
,
Et fans employer l'or , Danaé dans fab
Tour
Enft fçen de Iupiter la violente amour
Qu'elle euft récompensé peut- eftre
·Par un doux & tendre retour.
L'apparence en eftforte , & qui connoift la
Cour,
S'apperçoit affez chaque jour
Par
du Mercure Galant. 85
Par mille rendez - vous que fait prendre
une Lettre ,
Qu'où penetra la Pluye , un Billet y pénetre.
LA LORRAINE , qui n'eft
plus Efpagnolete.
XIV.
Ve cette Enigme, Iris , a de charmes
pourmoy! Quee
Si vous voulez fçavoir pourquoy,
Econte ce que je vay dire.
Lors que j'ay le bonheur de vous voir en
ces lieux,
Mesfoûpirs, ma langue , & mes yeux ,
Vous peignent de mon coeur l'agreable
martyre ;
Mais désque la beauté des Champs
Vous attire tousles Printemps,
Et que par une Loy trop dure
le me vois obligé de rester à Caffis,
Que deviendrois-je, belle Iris,
Sans le fecours de l'Ecriture ?
DALMAS, Confeiller du Roy, à
Caffis en Provence.
XV .
86 Extraordinaire
X V.
UNAmans qui posté la nuit enſentinelle
>
Eft mouillé d'importance, attendant qu'on
l'appelle
Pour voir le cher Objet qui le tient fous
fes Loix ,
Par luy-mefme comprend l'Enigme de ce
Mois ;
Car dés le moment qu'il s'effuye,
Il peut crier à haute voix.
Voila le triste estat où m'a réduit la
Pluye.
Les Nouveaux Académiciens
de Beauvais .
XV I.
Hilis , pour deviner l'Enigme du
PhilisMercure ,
Il ne faut pas tant de façon.
Faites-enfeulement une fimple lecture,
Arreftez-vous à l'Ecriture
Etfans chercher plus loin , vous en avez
le nom.
Les mefmes .
SUR
du Mercure Galant. 87
SUR LES QUESTIONS
du dernier Extraordinaire.
I. QUESTION.
Es deux Amans que vous propo-
Lez , Monfieur , femblent également
malheureux
, puis que tous deux
perdent l'efperance , qui eft la nourriture
de l'amour. Neantmoins
celuy
qui voit tous les jours fa Maîtreffe
dont il eft hay , me paroift le plus à
plaindre , parce que la froideur continuelle
qu'elle a pour luy redouble à
tous momens fon fupplice , au lieu que
l'autre eft quelquefois
foulagé dans
fes peines par la douceur de fçavoir
qu'il poffede le coeur de fa Belle. Si la
diftance des lieux ne luy permet pas
d'en efperer un bien plus folide , comme
il peut s'entretenir avec elle par les
effets fecrets de la fympathie , & que
l'effort de l'imagination
la luy rend
par tout prefente , il ne doit fe plaindre
que de la rigueur de la Deftinée qui les
fepare
88 Extraordinaire
fépare , quand l'amour les a unis ; mais
celuy qui eft hay eft bleffé à tous
momens par la prefence de la Perfonne,
femblable à cet infortuné de la Fable
, dont la foif eft irritée par les eaux
qui font aupres de luy , fans qu'il en
puiffe eftre foulagé. Les maux prefens
font toûjours les plus fenfibles , & l'on
peut plus aifément éloigner ceux qui
ne fe prefentent que dans noftre idée .
JAY
II. QUESTION.
'Ay appris par une longue expérience
, que l'on peut aimer fans eftre aimé
, & que l'amour confifte plus dans
noftre imagination que dans le concours
des volontez . Ainfi je ne doute
point qu'on n'aime fouvent avec une
tres-forte paffion , quoy qu'on ne puiffe
réüffir à fe faire aimer. La raifon eft,
que nos amitiez eftant imparfaites ,
n'ont prefque jamais pour objet que
l'amour propre , & que quand nous
prenons de l'attachement pour quelque
Belle, c'eft moins dans la veuë de rendrejuftice
à fon merite , que dans le
deffein de nous fatisfaire. En effet, nous
aimons
du Mercure Galant. 89
\
aimons quelquefois avec paffion des
chofes inanimées , qui font incapables
de repondre à nos defirs , & il femble
que ce foit affez pour aimer une chofe
que nous defirons , de la poffeder fans
qu'il foit befoin qu'elle nous poffede
elle même. Neantmoins fi l'on confidere
l'amour de la mefme maniere que
les Philofophes , qui difent qu'il eft une
alienation &un tranfport dans l'Objet
qu'on aime , il faut qu'il fe faffe un retour
du mefme coeur qui eft aimé dans
celuy qui s'eft uny à luy. Les chaînes
qui attachent les Amans , les doivent
lier auffi étroitement l'un que l'autre ;
& elles feroient imparfaites , fi les
noeuds n'en eftoient pas égaux.
III. QUESTION.
Loom
'On a toûjours propofé l'abſence
comme un remede fouverain pour
diminuer infenfiblement un amour
qui a étably fon empire dans un coeur,
neantmoins cette maxime n'eft pas infaillible
, & l'on reconnoift quelquefois
que l'éloignement efface les defauts
qui nous rebutoient lors qu'ils eftoient
préfens
90 Extraordinaire.
prefens à nos yeux. Nous foûpirons
fouvent pour un bien que nous ne pouvons
poffeder qu'avec de tres- grandes
peines ; aulieu que nous négligeons un
Objet qui eft proche de nous , & dont
la conqueste nous eft facile. Combien
s'en trouve- t- il qui meprifent les mer.
veilles qui font dans leur Païs , pour
en chercher de moins eftimables dans.
des Climats étrangers ? Il en eft de même
de ceux qui fe diftinguent par leurs
belles actions , ou par leurs ouvrages.
Jamais on ne leur accorde chez eux la
juftice qu'on leur rend ailleurs , & au
lieu de les admirer , l'on combat toûjours
leur réputation par ce qui eft en
eux de plus foible. Difons donc que
l'absence d'une Maîtreffe , d'une Femme
, ou de toute autre Perfonne avec
qui nous avons eu quelque correfpondance
d'amitié , nous la fait de firer da
vantage. La mort mefme qui eft une
abfence eternelle , nous infpire une nouvelle
eftime pour ceux dont pendant
leur vie nous avions à peine examiné
le merite.
IV.
du Mercure Galant. 9༥ ་
IV. QUESTION.
CE
Eux qui font attachez aux plaifirs
corporels , mettront leur principa
le fatisfaction dans letoucher, le gouft,
ou l'odorat ; mais ceux qui confiderent
les fens exterieurs par raport à l'ame
, eſtimeront davantage la veuë &
l'ouye. Ces deux facultez font fexcellentes
, que nous n'en pouvons rien
dire qui reponde à la dignité du fujer..
Elles font les feneftres de l'ame , & ce
n'eft que par leur moyen que les Sciences
luy font communiquées , & qu'elle
fe former les idées de toutes les
chofes fpirituelles & corporelles.La vie
de l'Homme n'eft qu'une langueur &
une mifere continuelle, quand il eft privé
de l'un ou de l'autre de ces organes,
qui contribuent d'un commun accord
fa fatisfaction : de telle maniere
qu'il a de la peine à reconnoître lequel
des deux a l'avantage dans le combat
qu'ils ont pour le rendre utiles &
agreables à fon efprit . Neantmoins
la plupart donnent le prix à l'oeil , à
caufe de fa grande vivacité , de la ftrupeut
&ture
92
Extraordinaire
ature merveilleufe de fes parties , &
de la matiere fubtile dont elles font
compofées. Sa figure reprefente celle
du Soleil ou des Aftres , qui font
les yeux de la nuit. Il femble mefme
que tout l'efprit de l'Homme eft dans
fes yeux , ou du moins ce font des
Miroirs qui font connoiſtre ſes vertus
& fes vices. C'eft par leur moyen que
l'ame conçoit tous les objets , & que
l'amour qui domine fur tout le monde
, s'infinuë jufques dans le fond des
coeurs . L'expérience nous apprend
auffi tous les jours que les chofes que
l'on a veuës font plus d'impreffion
dans l'efprit que celles qui paflent par
les oreilles ; & s'il eft plus fâcheux d'entendre
que de voir une chofe qui nous
déplaift, il eft auffi plus doux de voir
une chofe agreable ,, que d'en entendre
le recit , parce que les yeux de l'efprit
fe portent plus volontiers aux objets
de la veuë , qu'à ceux de l'oüye,
qui ne font qu'un fon qui fe diffipe
dans l'air. C'est pour ce fujet que les
Juges ont plus d'égard à un feul Témoin
qui parle fuivant la foy de fes
yeux, qu'à dix autres qui ne font fon-
F
dez
du Mercure Galant.
93
dez que fur celle de leurs oreilles , ou
fur le raport d'autruy . Toutefois il me
femble, nonobftant tous ces avantages
de la veuë , que l'oüye en a d'autres qui
emportent la Balance. Si la veuë et
quelquefois l'interprete des cours par
les fignes que l'amour fait comprendre
aux feuls Amans , on peut dire
que l'oüye eft le langage ordinaire des
efprits ,
, par le moyen duquel ils s'inftruifent
les uns les autres dans les
Sciences les plus relevées. Cette feule
faculté eft capable de recevoir les divines
revélations ; autrement la Foy eſt
fans mérite,lors qu'elle veut appeller à
fon fecours les yeux de l'efprit ou du
corps. Adjoûtons que nous ne fommes
pas moins charmez par les oreilles
dans les Concerts de Mufique , & lors
que nous entendons de beaux difcours,
que par les plus beaux objets qui fe
préfentent à nos yeux. Dans les fpectacles
agreables , les oreilles ont la
principale occupation ; & l'action de
l'Orateur que nous voyons , ne sçauroit
nous émouvoir , lors que l'éloignement
nous empefche de l'entendre.
Nous remarquons auffi que la veuë des
plas
94 Extraordinaire ·
plus rares beautez eft imparfaite , &
que nous en devons fufpendre noftre
jugement , jufqu'à ce que nous les
ayons entendues , parce qu'elles ne font
quelquefois que des Statues inanimées;
& au contraire , ne fommes - nous pas
enlevez fans refiftance , quand nous
entendons chanter agreablement celle
dont la venë n'avoit causé qu'une
legere atteinte dans nôtre coeur ;
BOICERVOISE , de Beauvais .
S
DE LA SYMPATHIE,
Q
& de l'Antipathie
des Corps.
>
Coy qu'il n'y ait rien de plus
commun chez les Autheurs que
les noms de Sympathie
, & d'Antipathie
cependant
il n'y a rien ,
dont la caufe nous foit moins conndë.
La definition qu'on nous en donne,
n'explique
ny leur nature , ny
leurs effets. On dit que la Sympathie
eft une convenance
mutuelle , que
certain Corps ont les uns avec les
autres
du Mercure Galant.
95
·
autres , & l'Antipathie une contrarieté
reciproque de ces mefines Corps ; mais
on ne dit point ce que c'eft que cette
convenance , & cette contrarieté , ny
comment elles produifent les effets
qu'on leur attribuë . C'est donc en
vain 'qu'on nous apporte pour raifon
de la Sympathie & de l'Antipathie , ce
raport , & cette contrarieté prétenduë.
Il faudroit qu'on nous en donnaſt une
idée claire, & diftincte , & qu'on nous
apprift de quelle façon l'un & l'autre
agit. Mais comme la Philofophie de
l'Ecole n'a rien qui puiffe nous éclaircir
fur cette matiere , confultons quelques
fçavans Hommes de ce fiecle , &
méditons férieufement avec eux fur les
diférens effets de la Sympathie , & de
l'Antipathie , dans les fujets où elles fe
trouvent.
Un des effets les plus furprenans de
la Sympathie , & l'Antipathie, eft qu'en
voyant deux Perfonnes inconnuës , on
reffente auffitoft pour elles des paffions
diférentes,de l'amour pour l'une, & de
l'averfion pour l'autre . Il feroit difficile
de rendre raifon de ces divers fentimens
, fi l'on ne s'attachoit particulierement
96 Extraordinaire
rement à connoiftre la maniere dont
les objets agiffent fur les organes de la
veuë, & des autres fens , comment cette
action paffe au cerveau , & de là au
coeur , & de quelle façon l'impreffion
que les objets font fur le coeur , Le
communique à l'ame .
Il n'y a point de Corps , dont il ne
forte continuellement une quantité de
petites parties infenfibles , leſquelles fe
trouvant emportées vers la rétine , la
frapent d'une certaine maniere , & impriment
un certain mouvement aux efprits
qui y font contenus. Cette agitation
fe continue jufqu'au cerveau , &
donne à l'ame une idée de l'objet. L'ame
pouffe en mefme temps les efprits
vers le coeur, & y fait une telle ou telle
impreffion , fuivant que l'idée eft
agreable , ou fâcheufe. Cette impreſfion
retournant enfuite vers l'ame,
caufe des fentimens d'amour ou d'averfion.
S'il arrive donc que les particules
inſenſibles , ou les efprits qui décou
lent des yeux, de la bouche ,du viſage,
& des autres parties du corps d'une
Perfonne,remuent doucement la rétine ,
le
du Mercure Galant,
97
le mouvement fe communique auffi
toft au cerveau , & reprefente à l'ame
une idée agreable de l'Objet ; l'ame
determine en mefme temps les efprits à
couler en abondance vers le coeur , &
à y faire une impreffion , qui retournant
vers elle , infpire de l'amour .
S'il fe trouve au contraire que ces
particules agitent rudement la rétine,
Î'idée que l'ame reçoit de l'objet , eft
defagreable ; & les efprits, qu'elle pouffe
dans ce moment versle coeur , y font
une impreffion fâcheufe , qui fe communiquant
enfuite à elle , fait que l'on
a de l'averfion pour cette Perfonne .
Comme les organes de la veuë ne
font pas difpofez de la mefme maniere
dans toutes fortes de Perfonnes , l'impreffion
que les objets font deffus eft
diferente. C'est ce qui fait qu'une même
Perfonne eft agreable à quelquesuns
, & infupportable
aux autres.
Quand les efprits qui partent de fes
yeux, & de fon vifage,font mûs & figurez
d'une maniere à remuer
doucement
les nerfs optiques ,ils font naiftre de l'amour
pour elle ; mais ils cauſent de
Q. & Avril 1680 .
E
98 Extraordinaire
l'aversion
lors que leur figure & leur
mouvement n'ont aucun raport avec la
ftructure de ces nerfs.
S'il fe rencontre quelquefois une
mefme difpofition d'organes dans deux
Perfonnes , & que les efprits qui émanent
de toutes deux , frapent les nerfs
optiques d'une maniere conforme à
leur ftructure , elles conçoivent de
l'amour l'une pour l'autre , lequel ne
ceffe , que lors que la difpofition des
organes change , ou que les efprits
qui découlent de leurs corps ne font
plus mûs ny figurez , comme ils étoient
auparavant. Elles ont auffi de l'averfion
l'une pour l'autre , quand la ftruature
des nerfs eft diferente , & que
les efprits qui fortent de leurs yeux ,
& c. font d'une nature contraire à la
difpofition des organes .
On pourroit expliquer à peu pres
de la même forte la Sympathie,& l'Antipathie
, qui fe trouve dans les Animaux
, en attribuant à l'ame fenfitive
les mefmes fonctions , qu'à la raifonnable
dans les Hommes.
Nous ne remarquons pas moins
d'effers
du Mercure Galant,
d'effets de la Sympathie & de Amipathie
dans les Plantes , que dangle
Animaux. On a de tout temps admiré
Pages Palmes , & l'inimitié de la
ne & Chou.
QnoNiue les Palmes femelles ont
fone
pour les mâles , qu'elles ,,
iffantes & fteriles , quand
elles en font éloignées , & ne pouffent
des fleurs & des fruits que lors qu'on
les en approche. Elles fe lient , & s'entrelaffent
pour lors fi fortement les
unes dans les autres, qu'on diroit qu'elles
s'embrafferoient , de la maniere du
monde la plus tendre. Cet effet eft d'autant
plus furprenant , que les Palmes
femelles deviennent fécondes prefqu'en
mefme temps , qu'elles fontapprochées
des mâles ; mais elles perdent
bien - toft leurs fleurs , & leurs fruits ,
quand on les en éloigne .
Quoy que cet effet furprenne beaucoup,
& qu'il paroiffe mefme difficile
à expliquer , cependant il eft aifé de
connoiftre comment il fe fait . Quelques
Naturaliſtes ont obſervé que les
Palmes femelles avoient peu de fuc,
E ij
100 Extraordinaire.
& que les mâles en ont une grande.
quantité , parce que leurs pores font.
plus ouverts , & en plus grand nombre
, que ceux des femelles , & qu'ils
tirent par confequent davantage de
fuc & de nourriture de la terre. Ainfi
il ne faut pas s'étonner fi les Palmes
femelles , qui font toûjours languiffantes
& fteriles , quand elles font éloignées
des mâles , deviennent floriffantes
& fécondes , lors qu'on les en approche
, parce qu'elles en tirent du fuc en
abondance , car les mâles en ont tant,
qu'il en émane continuellement une
infinité de particules , lefquelles rencontrant
dans les femelles des pores de
leur mefme figure , y entrent en même
temps , & les rendent fécondes ; mais
leurs fleurs fe fanent , & leurs fruits:
tombent bien toft , quand on les écartes
des mâles , parce qu'elles n'en tirent
plus de fuc & de nourriture , &
qu'elles n'en ont point affez d'ellesmefmes
pour les entretenir .
Pour ce qui eft de l'inimitié que l'on
remarque entre la Vigne , & le Chou,
c'eft un pur effet de la diverfité de leurs
pores, & de la figure diferente des corpufcules
du Mercure Galant .
pufcules qui en fortent ; car les atomes
qui partent du Chou , eftant figurez
d'une autre façon que ceux qui font
dans la Vigne , ne sçauroient s'infinuer
dans les pores de cette Plante fans en
changer la difpofition ; de forte que
le fuc de la terre , qui fe cribloit au travers
, ne paffe plus fi pur ny fi conforme
à la nature de la Plante qu'il paffoit
auparavant , ce qui fait qu'elle fe
Aétrit , & fe deffeche peu de temps
apres.
Les Animaux & les Plantes ne font
pas feules à reffentir les effets de la
Sympathie & de l'Antipathie , les
Pierres , & les Métaux n'y font pas
moins fujets. Nous voyons que l'Aiman
attire le Fer , && que le Theamedes
le repouffe ; que le Vif argent s'amalgame
avec l'Or , & ne peut s'unir
avec le Cuivre .
Quoy qu'il foit difficile d'expliquer
la maniere dont l'Aiman attire le Fer,
il est certain neantmoins que cette attraction
ne fe fait que parce que leurs
pores font difpofez à peu près d'une
mefme façon , & que les corpufcules.
E iij
102
Extraordinaire
qui découlent de l'Aiman , quoy qu'ils
foient plus petits que ceux du Fer,
font pourtant figurez de la mefme
forte. L'on tire fouvent auffi du Fer
des Mines d'Aiman , & l'on fait aisément
de l'Acier de cette Pierre . Toutesfois
on pourroit croire que les atomes
qui partent de l'Aiman , rencontrét
dans le Fer des pores de leur mefme figure,
y entrent auffitoft , & agitent fi
violemment ceux de ce métal , qu'ils.
les pouffent dehors avec force , & que
cas atomes , qui fortent en abondance
du Fer & fe meuvent vers l'Aiman ,
l'entraînent avec eux , & l'approchent
de cette Pierre.
Si le Theamedes repouffe le Fer , c'eft
que la difpofition de leurs pores eft
diférente , & que les particules qui
émanent fans ceffe du Theamedes ,font
d'une figure opposée à la ftructure des
pores du Fer ; car ces petits corps
trouvant de la réfiftance dans les pores
du Fer, & ne pouvant y entrer quelque
violence qu'ils faffent , ces petits
corps , dis-je , le repouffent & l'écartent.
du Mercure Galant. 103
Il arrive de mefme que le Vifargent
s'unit avec l'Or , parce qu'il y trouve
des pores conformes à la figure de fes
parties ; mais il ne peut s'unir avec
le Cuivre , parce que les pores ne
font pas difpofez d'une m'aniere à recevoir
les parties de ce Mineral.
Il feroit inutile de raporter davantage
d'exemples de la Sympathie , &
de l'Antipathie. Il eft aisé par ce que
je viens de dire, de connoiftre leur nature
, & d'expliquer leurs effets . La
Sympathie n'eft donc autre chofe
qu'une certaine proportion ou confor
mité , qui fe trouve dans la ftru &tute
des parties & dans la figure des
atomes qui fortent de deux corps.
L'Antipathie au contraire eft une dif
proportion de la ftructure de leurs
par.
ties, & une difpofition diférente des
corpufcules qui en découlent .
LE PHILOSOPHE INCONNU,
de Coutances.
E iiij
104
Extraordinaire
L'EPERVIER,
ET LE ROSSIGNOL.
FABLE.
Ans l'épaiffeur d'un Bocage,
Un Epervier genéreux,
D'un Roffignol amoureux,
Ecoutoit le doux ramage,
Lors qu'un Oyfeau de paffage
Vint l'enlever àses yeux.
A cet objet odieux,
-L'Epervier tout furieux
Vole, & fond comme un orage,
Sur l'Oyfeau fier & Sauvage,
Et délivre de fa rage
Le Roffignol malheureux.
Vous m'avez fauvé la vie ,
Cette grace eft infinie ,
Luy dit ce petit flateur ;
Mais, mon cher Libérateur ,
J'ay de la reconnoiffance,
Et par mon obeïffance ,
Vous
du Mercure Galant.
105
Vous jugerez de mon coeur.
J'ay pitié de la langueur
De l'Innocent miférable,
Luy répondit l'Epervier,
Et je ne puis l'oublier
Dans le malheur qui l'accable ;
Mais au lieu de fecourir
Un Ingrat lâche & coupable,
Je pourrois luy voir ſouffrir
Le mal le plus effroyable,
Et m'en faire un doux plaifir,
Sa perte m'eſt agreable.
Apres ces mots , il fe tut.
Certain Oyfeleur parut, ·
Qui de glüets pour les prendre
Couvrit le bord d'un Ruiffeau,
Et puis derriere un Ormeau
Auffitoft il s'alla rendre.
Unpauvrepetit Moineau
Ne pouvant plus fe defendre
D'aller boire de cette eau,
Fut pris, &fe fit entendre
Par des cris forts &perçans.
L'Epervier à ces accens
S'agite, vole , & s'avance ·
Vers le piege dangereux,
Dans la noble impatience
E v
106 Extraordinaire
De fauver un Malheureux.
Mais ilfe fent pris luy mefme ,
Et dansfa douleur extréme
Il voit chanter pres de luy
Celuy qu'il vient defonftraire
Aux mains d'un rude Adverfaire,
Et dont il s'eft fait l'appuy .
Quoy , dit- il d'un ton fevere,
Tu te ris de ma mifere ,
que
Traiftre , & tu me dois le jour ?
Mais l'Oyfeleur de retour,
Luy fait changer de langage ,
Et le met dans une Cage.
L'Epervier prudent & fage,
Qui n'attendoit la mort,
Croit jouir d'un beureux fort,
Dans celuy de l'Esclavage.
En fuite il vient à penfer
Qu'il peutfans beaucoup de peine
Couper le Bois qui le gefne ,
Le défaire, ou l'enfoncer.
De la Cage, en cette veuë,
Tous les Baftons il remuë,
Et fait tant parfes efforts,
Qu'il en ofte un defa place.
Auffitoft par cet espace
fuit , & vole dehors.
L'ingrati
du Mercure Galant. 107
1
L'ingratitude cruelle
Du Roffignol infidelle,
Qui de l'eclat de fa voix
Fait réfonner tout le Bois,
Ala vengeance l'appelle .
Il l'atteint, & d'un coup d'aile
Le renversant tout froiffé
Qui l'auroit jamais pensé,
Dit-il , Ame criminelle ?
En quoy t'avois- je offencé ?
Le Roffignol qui chancelle,
Interdit, trifte , & confus,
Luy répond , Je n'en puis plus ,
Pardonnez moy je vous prie ;
Et fijamais je m'oublie ,
Et par tout je ne publie
Vôtre courage & vos faits,
Ne me pardonnez jamais .
L'Epervier a quelque envie
De luy redonner la vie,
Quand il fenge à la douceur
De fa voix incomparable ;
Mais auffitoft la noirceur
De fon crime épouvantable,
Change ce premier deffein,
Il devient inexorable ;
Et d'une cruelle main
Déchirant
108 Extraordinaire
Déchirant ce Miférable ;
Jamais , dit - il, des Ingrats
Le repentir n'eft fincere ;
Indignes de la lumiere,
Ils méritent le trépas ,
Et négliger le fupplice
De leur infidelité,
C'eft faire une lâcheté,
Donner cours à la malice,
Et commettre une injuftice
Par un excés de bonté.
SEGUINIERE POIGNANT .
Je m'acquite de la promeffe que jervous
myfaite das ma Lettre du dernier Mois,
de vous envoyer les deux autres Faces
du Palais de Madrid, dõt vous avez déja
weu la premiere , qui eft celle de l'entrée .
Voicy une Veue du même Palais du coſté
qui regarde la Cafa del Campo.Si vous
avez envie de connoître cette Cafa del
Campo , je vous diray que c'est comme
une Maifon de Campagne, où eft la Ménagerie
du Roy. Elle eft fort déchenë depuis
qu'on a baſty El Buen - Retiro,
mais on auroit pû en faire un tres-.
beau Lieu avec fort peu de dépense,
parce que les Arbres ገ viennent
fort
THEQUE
BIBLIO
DE
LA
LYON
VILLE
.
1
J
THEQUE
DE LA
LYON
BIBLIOTHE
du Mercure Galant. 109
fort bien. Ily en a d'affez beaux autour
d'un grand Estang, & dans le Iardin. Ce
Jardin apour principal ornement une Statuë
de Bronze, où le Roy Philippe IV. eſt
affezbien représenté à cheval.
SI L'AMOVR DIMINVE
plutoft par les rigueurs d'une
Belle, que par les faveurs .
Qu'il
Uelle Queſtion , Monfieur , &
qu'il
feroit d'une dangereufe con.
fequence que le Mercure s'accoutumaft
à en propofer de pareilles ?
"Quoy ! vous apprenez aux Belles qu'il
y a lieu de douter fi les Amans qu'elles
favorifent, aiment plus que les Amans
méprifez ? Quand il feroit vray que la
chofe puft eftre mife en balance,feroitce
une verité bonne à dire Ouy , je
veux qu'il foit plus aifé d'aimer, & qu'-
on aime plus fortement apres des rigueurs
qu'apres des faveurs ; ce font
des mifteres que le Mercure Galant ne
doit jamais réveler. Où les fecrets de
'Amour feront- ils en fûreté,fi ce n'eft
dans
ΠΟ Extraordinaire
dans le Mercure ? Si les Belles eftoient
une fois perfuadées que les rigueurs
fortifient la tendreffe , jugez un peu
quel ufage elles feroient de cette maxime.
Empéchons - les , autant qu'il fe
pourra , de prendre gouft à cette maniere
de fe faire aimer. Il y va trop de
l'intereft commun de tous les Amans;
mais il n'eft pas neceffaire de leur déguifer
la verité. Il n'y a rien de plus
fouverain que les faveurs pour entretenir
l'amour , rien de plus infaillible
pour le faire finir que les rigueurs.Quel
Amant maltraité ? Ce n'est qu'un Captif
involontaire. Sa raison épie toujours
le moment de mettre le coeur en
liberté, &jon peut dire que la moitié de
ces Amans n'aime point .Toutes les ri
gueurs de la Belle font autant d'armes
qu'elle fournit contre elle- mefme ; car
fi l'Amant maltraité fait ſon devoir, il
n'y en a pas une qu'il ne doive mettre
àprofit, & employer utilement pour fa
guerifon . Et fe peut- il qu'il n'y ait enfin
quelques rigueurs qui produifent
l'effet qu'on leur demande ? Se peutil
que le coeur afpire toûjours à eftre
deli
du Mercure Galant. III
delivré de fa captivité , que la raifon y
travaille toûjours , & que cela n'arrive
jamais ? De plus , un Amant maltraité
eft un calomniateur perpetuel du mérite
de fa Maîtreffe.il tâche fans ceffe
de l'affoiblir à fes yeux. Il ne veut pas
connoiftre ceque vaut un bien qu'il
ne fçauroit poffeder . 11 fe le figure
d'un prix beaucoup moindre qu'il
n'eft , pour ſe vanger , & fe confoler
en mefme temps de ce qu'il en eft privé.
Jugez , Monfieur , s'il y a bien des
Perfonnes qui puiffent foutenir cette
efpece de critique ; & avoir toûjours
beaucoup de mérite , malgré les efforts
qu'on fait pour fe le cacher . Mais
quand cela pourroit eftre , voyez un
peu quel plaifir pour une Belle , que
de fçavoir que fon Amant luy ofte de
fa beauté autant qu'il peut , & qu'elle
n'a pas la moindre irrégularité de
traits, qu'il n'étudie exactement , & qu'il
netâche à ſe faire valoir à luy- mefme?
Jettez les yeux au contraire fur un
Amant aimé . Tout aime en luy, & fa
raifé & só coeur.Il aime & veut aimer.
Il eft vray que les paffions font d'ordinaire
independantes de la volonté;mais
celles
112 Extraordinaire
celles de ce caractere font fujeres à ne
durer pas , & quand la volonté aide un
peu aux paffions à fe foûtenir ,tout n'en
va que mieux . Toutes les faveurs que
reçoivent les Amans , leur juftifient
l'engagement où ils font entrez . L'intereft
de leur tendreffe , & mefme fi
vous me permettez de le dire , celuy
d'un peu de vanité qui fe mefle prefque
toûjours à cette tendreffe, fait qu'ils ne
cherchent qu'à relever le prix de ce
qu'ils poffedent , & une Belle peut fe
flater qu'elle est encor plus belle dans
l'imagination d'un Amant aimé, qu'elle
ne l'eft en elle-mefme. Que me répondra-
t - on à tout cela ? Que l'amour
ceffe dés qu'il ne defire plus ? N'ayons
pas une fi mauvaiſe opinion de l'amour.
Croyons qu'il eft affez fage
pour joüir avec plaifir de ce qu'il a defiré
, plûtoft que de le croire affez fou
pour defirer toûjours ce qu'il n'obtiendroit
jamais.
DE
du Mercure Galant. 113
DE LA PIERRE
PHILOSOPHALE.
A Pierre Philofophale , ou Mede-
Line Univerfelle, ne fe peut apprendre
par la lecture des Livres , d'autant
que les Autheurs affectent de cacher
le principal de la Science par des difcours
inventez qui ne s'expliquent pas
comme des Enigmes ; mais la conquefte
de cette Toifon d'or eft aifée à
faire avec un peu d'adreffe & de raifonnement.
Pour y parvenir , il faut confiderer
que toutes chofes proviennent d'une
mefme matiere , puis que l'on voit par
la refolution & décompofition de tous
les corps mixtes , qu'ils font formez des mixtes,qu'ils
mefmes corps fimples , qui par la diverfité
de leur affemblage , donnent des
qualitez diférentes à tout ce qu'ils produifent.
Cette matiere peut eftre dans fon
origine un efprit celefte , univerfel ,
aërien ,
114
Extraordinaire
aërien, ou autre chofe,comme il plaira
à un chacun d'en avoir l'idée ; mais
préfupofé que ce foit un efprit , il faut
qu'il foit revétu d'un corps pour eſtre
capable de generation . Ani voit - on
qu'un efprit feul eft toûjours volatil , &
fugitif à la moindre chaleur. Cependant
il eft neceffaire que la matiere de
laquelle toutes chofes font engendrées
ait un corps qui foit en puiffance dedonner
la viefenfitive , vegetative , &
minérale. Il faut donc que cet efprit fe
corporifie en quelque lieu , & ce ne
peut eftre que dans les entrailles de la
Mere univerfelle , qui eft la terre, d'où
l'on voit que toutes chofes ont leur
naiffance.
De quelque maniere que ce foit , la
mariere que l'on doit confiderer comme
femence generale , foit qu'on l'appelle
principe , premiere matiere , fe .
conde , prochaine , ou élementée , eſt
dans la terre , de laquelle les premiers
animaux & vegetaux ont efté formez ;
car encor que la plupart fe multiplient
par leur femence , fuivant l'ordre eftably
par l'Autheur de la Nature, l'on ne
peut douter qu'ils n'ayent eu un commence
du Mercure Galant.
115
mencement , & l'on voit dans les De
ferts, où l'on n'a rien porté ny planté,
que ceux qui s'y trouvent & qui ne
peuvent avoir efté engendrez que de la
femence generale , font compofés des
mefmes parties que ceux qui font en
gendrez par des femences particulicres
; & à l'égard des Métaux qui ne
connoiffent ny mafles,ny femelles,ny
peres, ny enfans , ils font auffi formez
de la mefme matiere, parce qu'elle leur
tient toûjours lieu de femence fpeciale
& particuliere.
Cette femence generale qui donne
la vie à toutes chofes , leur donne auſſi
diverſes qualitez & vertus , pour pou
voir reparer les defauts particuliers des
corps mixtes. Par confequent elle eft
en puiffance toute feule, de reparer generalement
tous les défauts qui fe trouvent
dans ces corps pour les rétablir.
Lors qu'elle s'eft determinée à la
production de quelque efpece , il n'en
revient pas une femblable ny du Ciel ,
ny des Elémens des Peripatéticiens
dans la mefme terre , car l'on n'y trou
ve plus apres que du fel nitre qui fe renouvelle
de temps en temps par les
pluyes,
116 Extraordinaire
pluyes , comme l'on peut fçavoir de
ceux qui le tirent pour faire le Salpeſtre.
Auffi ne faut- il efperer de la trouver
que dans de certaines terres où elle
demeure fans agir , & fans fe determiner,
foit par défaut de chaleur, foit par
quelque autre raiſon ; & c'eft là d'où
l'Autheur de ce Mémoire , la peut tiret
& faire voir, fentir , toucher , goûter,
& divifer en trois corps fimples , trespurs
, fans mélange d'aucuns efprits
corrofifs ou acides.
Puis que cette femence generale
tient lieu de femence particuliere aux
Métaux, elle fert de femence à l'or qui
en eft le chef ; & comme l'or eft le
meilleur ouvrage que la Nature puiffe
produire, il s'enfuit que c'est par l'or ou
par fa femence , que la Pierre Philofophale
doit eftre faite. Il faut voir fi elle
fe peut faire avec l'or .
L'on peut extraire l'efprit de l'or en
matiere liquide , d'autant que tous les
corps manifeftent le contraire de ce
qu'ils font dans leur interieur , de forte
que l'or eftant dur & ſec à l'extérieur,
il est mol dans l'interieur, au contraire
du miel qui eft dur & fec dans fon interieur.
du Mercure Galant.
117
térieur .L'on peut auffi extraire le foulphre
ou teinture de l'or ; mais apres
la féparation des efprits qui le tirent,
il demeure fec & partant inutile , puis
qu'il ne fe fait dans la Nature aucune
generation ,liaifon parfaite,ny accroiffement
par les matières dures & feches;
& quant au fel de l'or , il ne fe peut tirer
,parce que l'on ne tire le fel que des
cendres des corps brulez , & comme le
corps de l'or eft, incombuſtible , l'on ne
doit pas dire qu'il prend feu. Ce font
le fel armoniac & l'efprit de nitre que
l'on y joint qui prennent feu , & qui
par leur violente feparation font écarter
& non brûler l'or , car l'on peut faire
voir quelques morceaux du corps
de l'or d'une femblable combuftion , &
partant l'extraction de fes trois principes
pour en faire le grand oeuvre par
leur réunion, eft très mal imaginée.
Quelques- uns penſent faire la deftruction
radicale de l'or par des efprits
corrofifs ou acides qui le reduifent en
eau , ou en matiere huileufe & vifqueufe
; mais ce n'eft que le réduire en menuës
parties qui font toûjours dures
& feches comme fon foulphre , apres
la
118 Extraordinaire
la féparation des efprits & des fels que
l'on y joint , & partant c'eſt un abus
de le prendre pour potable , puis qu'il
eft indigeftible , qu'on le rend comme
on le prend , & que c'eft un fardeau
plûtoft qu'un foulagement pour l'eftomac.
Auffi comme il eft le corps le plus
fort, & le plus fixe qui foit au monde,
& qu'un foible ne détruit pas un plus
fort , il s'enfuit qu'il ne peut eftre détruit
que par fa femence , ou par fon
efprit liquide , apres que cette femence
& cet efprit auront acquis par l'art plus
de force & de vertu, que l'or n'en a pû
acquerir de la Nature. Mais cet or détruit
n'eft pas comparable à la Pierre
Philofophale,car l'or eft un corps particulier
qui n'eft pas fans défauts, puis
que le froid qui le faifit avant ſa maturité,
le fait congeler en matiere dure
& feche de couleur jaune, qui n'eft qu'-
une couleur moyenne entre la rouge
& la blanche , & qu'il aporte du lieu
de fa naiſſance des terreftreitez qui font
inféparables de fon corps , qui rompent
la fimetrie de fes principes ,& l'extenfion
de fa vertu , laquelle demeure
extrémemét bornée, & partant de quel .
que
du Mercure Galant, 119
que façon que l'on tourne l'or , on en
peut faire feulement quelques ouvrages
particuliers à caufe de fon efprit liquide,
mais nó la Pierre Philofophale.
C'est donc avec la femence de l'or
que ce grand ouvrage fe doit faire ; &
pour y bien réüffir , il faut feulement
netoyer cette femence de toutes fortes
d'impuretez , faire une jufte proportion
de fes trois parties fuivant
le poids de la Nature , & par une chaleur
naturelle qui luy foit convenable
, la tenir toûjours en liquéfaction
jufqu'à ce qu'elle ait acquis la derniere
couleur femblable à celle du Rubis
, car c'est dans la liquéfaction que
fa vertu augmente infiniment. Pour
les autres couleurs que l'on doit voir
pendant l'opération , les Perfonnes de
bonfens en pourront juger par la puiffance
de la femence ,ainfi que l'on juge
de ce que toutes les femences particulieres
peuvent faire voir dans leur accroiffement.
Lors que noftre femence eft dans fa
perfection , fes trois parties ou corps
fimples , qui fimbolifent avec les trois
parties effentielles de tous les corps.
mixtes,
120 Extraordinaire
mixtes,de quelque nature qu'ils foient ,
parce que tout vient d'une mefme Mere
qui eft naturelle à tous fe joignent
& s'uniffent enſemble inféparablement.
Par ce moyen , les trois parties
effentielles du corps humain , qui font
l'humide radical , la chaleur naturelle,
ou le foulphre qui eft dans le fang , &
le fel qui conferve le corps de corruption
, font augmentées & renforcées ,
ce qui fait que le corps reprend une
grande vigueur, & qu'il eft en eftat de
chaffer tout ce qui luy peut nuire ; &
ainfi l'on peut dire qu'une vieille Perfonne
rajeunit , & qu'elle peut vivre
fans incommodité jufqu'à ce qu'il plaife
au Createur qui limite la vie, de vouloir
réunir l'ame à fon principe.
› Comme les Métaux imparfaits, foit
par un défaut de chaleur , foit par un
meflange d'impuretez,ne peuvent par
venir dans la terre à la forme de l'or,
encor qu'ils foient compofez des mefmes
principes ; noftre femence qui domine
puiffamment fur tous les corps,
fait de ces Métaux , & mefme de l'or,
une veritable diffolution ; laquelle
ne fe peut faire que par la conjonction
inféparable
du Mercure Galant. 121
inséparable du diffolvant avec le
corps diffout. Par ce moyen , l'or fervira
fil'on veut de fermentation ,encor
que ce ne foit pas la Philofophique
;
car les Métaux eftant tous de l'or en
puiffance , n'ont befoin que d'eftre
purifiez & cuits, & c'est ce qui fe peut
facilement , eftant liquéfiez par cette
voye naturelle. Il ne fe faut donc
pas figurer des monftres à dompter
pour les tranfmutations , puis que
l'on voit qu'il ne s'agit que d'aider la
Nature , & de fupléer par l'art à fa
foibleffe.
Si l'on a quelque chofe à proposer à
l'Autheur de ce Memoire , on n'aura
qu'à l'envoyer au Sieur Blagear , Imprimeur
du Mercure , qui aura foin de
le faire rendre.
RESPONSE AVX CINQ
premieres Questions du dernier
Extraordinaire.
Suma Clélie par coeur , je pourrois réje
fçavois bien mon Cyrus ou
Q. d'Avril. 1680 F
122 Extraordinaire
pondre jufte à la premiere Queſtion
proposée dans voftre dernier Extraordinaire,
car elle y eft traitée dans les
regles , & je diray là- deffus mille belles
chofes qui ne feront peut eftre pas.
oubliées par les autres ;mais à ce defaut
je vais employer le peu de bon fens
que Dieu m'a donné , pour voir s'il
fe rencontrera avec celuy de Monfieur
de Scudery, on de ceux qui ne feront
que le tranſcrire .
Si un Amant qui voit fa Maîtref
fe dont il eft hay , est moins à
plaindre que celuy qui s'en connoiffant
aimé, n'a aucune efperance
de la voir jamais .
A préfence & la fenfibilité de
L'objet aimé , font les deux plaifirs
effentiels de l'Amour. Tout le refte
n'eft qu'acceffoire , & tel que font
en Hyver les beaux jours , ou les broüillards
en Eté ; mais il eft encor à decider
, lequel de ces deux biens , ou la
fenfibilité, ou la préfence, eft le principàl
, afin d'y joindre l'autre comme
acceffoire
du Mercure Galant. 1.23
acceffoire. Si pourtant on ne confidere
que le but de l'amour , qui eft
de fe faire aimer ; celuy des deux Amans
propofez , qui eft éloigné , ayant eu
le bonheur d'arriver au coeur de fa
Maîtreffe , aura dequoy fe confoler
& fe glorifier dans fon exil ; au lieu
que l'Amant hay & préfent n'a rien
paroù adoucir fa mauvaiſe fortune; &
comme la haine qu'on a pour luy , eſt
une haine confirmée & infurmontable;
il eft fans doute plus à plaindre que le
premier , puis que la préfence de fa
Maîtreffe ne fait qu'apefantit fes chaînes,
qu'il eft feul à les porter , & qu'au
contraire l'autre peut par un commerce
fpirituel & empreffè , entretenir fa
paffion , & en quelque lieu que l'entraîne
fon exil , fe flater qu'il n'y fera
jamais feul, puis qu'il aura toujours.les
voeux & le coeur de fa Maîtreffe .
Nam fi abeft quod amat, præfto fimu-
Lacra tamenfunt
Illim , & nomen dulce obfervatur ab
Auris.
Fij
124
Extraordinaire
1
Si on peut aimer fortement Sans
Blo
eftre aimé.
Ien que la nourriture de l'amour
foit l'amour mefme , on a veu
pourtant des Amans qui n'ont jamais
gouté de cette nourriture , & qui
cependant ont méprisé tous les autres
régales pour celuy- là. Ce font des
Amans de prédeftination & de reprobation
tout enſemble , à qui la tendreffe
de coeur a efté donnée en ce
monde , comme la Pierre à Sifyphe, &
les Cruches percées aux Danaïdes , en
l'autre . Ils ne s'apperçoivent point de
l'excés de leurs peines , ou s'ils s'en a pperçoivent
, ils ne le penétrent pas tel
qu'il eft , parce que leur tempérament
les portant à l'amour , ils ne confidérent
point de quelle nature eft cet
amour , & pourveu qu'ils accompliſfent
leur destinée, & fuivent ce tempérament
, ils ne s'embarraffent point du
choix qu'ils font , ny du fuccés qu'ils y
trouvent . Ils aiment uniquement pour
aimer , comme l'on voit les Joueurs de
profeffion , qui apres avoir joüé tresgrand
du Mercure Galant. 12
grand jeu , fe fatisfont fur leur déroute
à jouer avec des Laquais , ou
avec des Ecoliers. Enfin le plaifir de
l'amour est d'aimer , & l'on eft plus
heureux par la paffion que l'on a que
par celle que l'on donne.
Amador fui,mas nuncafui amado.
Si l'abfence eft incapable d'augmenter
la paffion,
L
1
'Amour est un defir du bien que
nous ne poffedons pas ; & l'abfence
n'eft autre chofe que la pri
vation de ce mefme bien , il eſt aisé de
conclure que l'abfence augmente le
defir , & par conséquent l'amour.
Mais tout eft finy dans l'Homme , &
encor plus dans l'Homme amoureux ;
& quelque foin que celuy- cy prenne
de tracer & de retracer à fon efprit
l'image de fa Maîtreffe , il en eft
comme de ceux qui s'embarquent ſur
nne Riviere. Les objets fe diminuënt
peu à peu , & enfin s'effacent tout- àfait
, plus ou moins vifte , & felon
le courant de l'eau , ou la diligence
Fiij
126 Extraordinaire
des Rameurs. Ils fe fouviennent bien
de l'endroit d'où ils font partis , mais
ils n'en remarquent aucunes traces : &
les belles & nouvelles chofes qui
s'offrent à leurs yeux , détruifent tout
ce qui les occupoit quand ils fe font
embarquez. De mefme l'Amant abſent
conferve pendant quelque temps une
vive idée de l'Objet aimé. Il la conferve
même aux defpens de fon propré
repos , & à la honte de tout ce qui
s'offre pour détruire cette chere idée ;
mais enfin comme ce qui fait la lu.
miere eft la préſence du Soleil , la
préſence de l'Objet aimé fait auffi l'amour
; & comme la privation de la
lumiere cauſe la nuit, qui eft pour ainfi
dire la deftruction du jour , la priva
tion auffi de l'Objet aimé caufe par
neceffité la deftruction de l'amour.
Sed mora tuta brevis , lentefcunt tempore
cura,
Vanefcitque abfens , & novus intrat
Amor.
du Mercure Galant.
127
-t
Lequel des cinq Sens contribuë le
plus à la fatisfaction de l'Homme.
C &
E que l'Aveugle né de l'Evangile ,
& tous les autres à qui le Meffie
rendit la vie dans la Palestine , difent
devant & apres leur guerifon , décide
hautement cette Queftion , & notis
convainc que des cinq Sens , celuy de
la veuë contribue le plus à la fatisfation
de l'Homme. En effet , quand
un Homme eft mort naturellement , ne
dit- on pas qu'il a perdu la lumiere;
L'Enfer n'eft - il pas appellé un fejour
de tenebres ?Qu'est- ce que les Cachots ,
finon une abdication du jour ? Et dans
l'étroite obfervance des Deüils en
France , ne fe condamne - t- on pas
à des Chambres tenebreufes & à des
couleurs lugubres › pour faire voir
que les yeux qui font les premiers appréhenfeurs
& les véhicules de la joye ,
ne doivent plus s'accoûtumer qu'à des
objets triftes & funeftes . Les yeux
font l'affaifonnement & le principe
des plaifirs, puis qu'Oedipe ne trou-
Fi
128 Extraordinaire
va point de plus rude punition à fes
crimes , que de fe priver de la veuë;
ny Junon n'en ordonna point de plus
fenfible à Sirefias , pour la gageure
qu'il luy avoit fait perdre contre Jupiter.
L'Ecriture Sainte ne connoift point
de plus grande perte que celle de la lumiere,
puis que fans elle on ne peut diriger
fes pas , ny faire la diférance du
bon & du beau. Elle ne propofe mefme
dans le Paradis qu'une lumiere
perpétuelle & inalterable , & ne donne
d'autre nom aux Prédeftinez , que celuy
d'Enfans de lumiere. Si donc la
lumiere eft faite pour les yeux feuls,
Hs'enfuit qu'ils contribuent le plus à
la fatisfaction de l'Homme. Et qui ambulat
in tenebris , nefcit quo vadat : Dum
Lucem habetis credite in lucem , ut fili lucis
fitis.
LA
De l'Origine de la Danſe.
A Danfe eft auffi ancienne que le
Monde ; elle a pris naiffance avec
l'amour , le plus ancien des Dieux ; &
c'eft du branle des Cieux & de leur
harmonie , que cet Art a tiré fon
origine.
.
du Mercure Galant. 129
origine. Rhea fut la premiere qui fe
plût à cet exercice. Elle l'enfeigna aux
Corybantes , & fauva par là la vie à
Jupiter , que fon Pere Saturne vouloit
devorer. Mais fans donner aveuglement
dans la Fable , difons que la Danfe
eft auffi ancienne que l'ufage du Vin.
Ce qui fe faifoit aux Feftes de Bachus,
les Orgyes , les Bachanales fe com.
mençoient & finiffoient par la Danſe ,
Elle peut mefme devoir fon origine
aux Combats , témoin la Pyrrhique
qui fe faifoit avec des armes ; & la maniere
de combattre des Ethiopiens , qui
ne combatoient jamais qu'en danfant
& enfautant, pour étonner leurs Ennemis.
Une marque de fon ancienneté
eft le premier culte que les Indiens
rendirent au Soleil par la Danfe à fon
lever & à fon coucher & ils l'ont
adoré auffitoft qu'ils l'ont connu. Les
Saliens ou Preftres de Mars , dont le
feul employ eftoit à Rome de fauter
& de danfer avec des Boucliers par
les Ruës , n'ont emprnté leurs cerémonies
que d'Orphée & de Mufée ,
tres anciens Poëtes & Muficiens ,
lefquels ne croyoient pas qu'il y cuſt

FY
130
Extraordinaire
de faints Myfteres fans la Mufique &
la Danſe. Mais je perfifte malgré toutes
ces allégations , à en attribuer l'origine
à l'uſage du Vin . Cette liqueur
qui furprenoit le cerveau de ceux qui
en abufoient, les mettoit bientoft hors
de garde ; & pour aider à cette vapeur
étangere , ou pour la diffiper , ils faifoient
des pas & des Poftures que l'on
a depuis reduites en art & en pratique .
Lucien a fait un Dialogue de la Danfe ,
pour en montrer l'origine & l'utilité ;
mais quelques louanges qu'il luy donne
, & quelque bien qu'elle produife ,
elle n'effacera jamais les maux qu'elle
a faits en la perfonne de S. Jean Bapti
fte, & le Sage l'a condamnée trop hautement
› pour en croire à toutes les
belles paroles de ce Rhéteur. Cum faltatrice
affiduus fis : nec audias illam , ne
Torte areas in efficacia illius.
P. LA TOURNELLE,
de Lyon.
DE
du Mercure Galant.
131
DE LA
SYMPATHIE.
E ne puis fouffrir qu'on outrage
Jplus longtemps l'Amour , & que
ceux mefme qui en reçoivent des graces
& des douceurs toutes fingulieres ,
l'accufent de caprice, de bizarrerie , &
l'appellent encor aveugle. Qu'ils font
peu de reflexion fur ce qu'ils difent !
Cet Enfant me faifoit compaffion ces
derniers jours. 11 fe plaignoit à moy
du peu de reconnoiffance que les.
Hommes ont pour fes faveurs. Helas,
me difoit il , ils me condamnent les .
Ingrats , de ce que je me déguife en
mille diférentes manieres , moy qui
nete fais que pour me conformer à la
conjoncture de leurs affaires. Ils m'appellent
tous aveugle , parce que pour
penfer plus profondement à ce que je
puis faire pour eux , j'ay continuelle
ment un voile abbatu fur ma veuë.
Ces plaintes me femblerent fort raifonnables;
$
132
Extraordinaire
fonnables ; mais de toutes fesraifons ,
celle cy me parut la plus invincible ,
lors qu'il adjoûta que ce bandeau étoit
encor pour le difpenfer de fe crever les
yeux,& pour fortifier fon imagination.
Eft-il rien de plus commode que cet
expedient qu'il employe également
pour nous faire du bien , & pour éviter
de le faire du mal ? Je vous en
prens à témoins , heureux Amans.
Y a- t-il apparence dans le parfait affortiment
qu'il fait de vos belles ames ,
qu'il foit aveugle comme on le prétend
, & que l'union des coeurs qui ont
entr'eux un veritable raport , foit un
effet du hazard ? Il examine ce petit
Dieu , quand il veut affortir deux belles
ames , la difpofition des Perfonnes.
Il compare les humeurs, il en peſe
le temperament , & cherche ce fecret
raport de qualitez que trouvent toûjours
en elles les Perſonnes qui s'aiment
; & lors qu'il a bien connu le
tout , prenant le foin de les faire connoiftre
l'un à l'autre par les coftez qui
les rendent plus conformes , il remet
apres à la Sympathie , pour former
entr'eux une chaîne auffi forte qu'elle
trouve
du -Mercure Galant. 133
trouvé de fujet de la rendre belle &
agreable.
C'est à ce feul raport de qualitez ,
come au veritable principe de la Sympathie,
que nous devons attribuer tous
fes admirables effets ; car nous éprouvons
tous les jours que par une loy de
la Nature , chaque chofe a de foy un
panchant à ce qui luy eft ou convenant,
ou femblable. Nous voyons par cette
inclination naturelle une flâme en attirerun
autre , le feu s'élancer à la naphte,
l'éponge attirer l'eau , & le fer s'ap-.
procher de l'aymant . Tous les effets
ont la mefme caufe , quoy qu'ils foient
diferemment compris , & particuliere
ment cette vertu attractive de l'aymant
paroift come incomprehenfible. Neanmoins
l'ignorance dont les derniers
Philofophes qui ont écrit , ont accufé
les Anciens, parce qu'ils ne pouvoient
parler plus pertinemment du miftere de
la Sympathie , que de l'attribuer à cer
tains principes de mouvemens, dont ils
avoüoient que les caufes n'eftoient pas
faciles à connoiftre ; cette ignorance ,
dis - je , eft icy à préferer à tous les
fçavans éclairciffemens qu'ils en ont
voulu
134 Extraordinaire
voulu donner , & qui feroient eftimez
d'autant moins clairs , que l'ignorance
qu'ils condamnent en parle plus clairement
qu'eux ; & pour expliquer nettement
la chofe,fuivons le principeque
nous fournit la Nature. Il n'eft rien de
plus naturel à fe perfuader que chaque
corps a autour de foy l'air qui luy eft le
plus conforme, & le plus femblable en
fes qualitez, & cet air fympathique eft.
cette caufe occulte des plus admirables.
effets de la Sympathie . Cet air conforme
au fujet qu'il environne , n'eft pas
innové pour foûtenir feulement mon
fentiment. Il nous eft affez fenfible aupres
des lieux aquatiques , & ombragez
où il fait ce frais agreable que nous recherchons
avec tant d'empreffement.
dans les chaleurs ; mais nous le pouvons
plus facilement connoistre parmy
les fleurs , & les chofes odoriferantes où
on le diftingue fenfiblement. Cet air .
agreable qu'exale par exemple , la Tu
béreufe , eft tout autre que celuy du Gi
rofle ; car de croire que ces odeurs fe
font par un continuel écoulement de
petites parties du corps odoriferant ,
c'eft s'abufer, Noftre imagination peutelle
2
du Mercure Galant. 135
elle former une idée qui nous falſe
connoistre comme tant de petites parties
peuvent écouler d'un corps déja de
foy fort petit , fans qu'il foit reduit au
neant ou du moins fort alteré ? N'eſtil
pas plus facile de concevoir que certe
Tubereufe , ou ce Girofle , forme de
certaines petites parties de telles figurés
tirées également & de la terre &
de l'air , defquelles feules réfultent
toutes leurs qualitez , que de femblables
petits corps fe rencontrent encor
en l'air, qu'ils s'arreftent aupres de cette
fleur comme aupres de leurs femblables
, & que s'attirant enfuite les uns
les autres , ils compofent comme un
petit tourbillon qui dans l'efpace qu'il
Occupe , peut faire fentir cette quali
té finguliere qu'emporte avec foy la.
feule figure de fes parties ? Car comme
un coup d'Epée nous caufe une
douleur diferente de celle que nous.
fait fentir la piqueûre d'une Epingle,
& que nous fommes autrement émûs
par le fon d'une Trompete de guerre,
que par le fon d'un Flajolet , & autrement
par la douce harmonie d'un
Luth , ces petits corps de mefme, felon
Jes
1136
Extraordinaire

les diferens mouvemens que leur donnent
leurs figures , nous affectent diféremment
, & parce que ceux qui compofent
le Girofle font roides & pointus
ils nous piquent plus fortement
que ceux de la Rofe qui eftant moins
piquans & plus fléxibles , agiffent
plus mollement. Cette diference de
qualitez de nos petits corps , & l'ac-.
cord qui fe trouve quelquefois dans
cette diférence,font ces caufes peu con,
nuës de cette vertu attractive de l'aimant
& du fer , dont les anciens Philofophes
ne parloient qu'obfcurement ,
pour ne pas donner ouverture aux
beaux fecrets qu'ils tiroient de cette
connoiffance. C'est ce veritable Anneau
de Platon , cette Chaîne d'or fi
chantée par Homere , & cette Philo fophie
cachée parmy les plus difficilesfecrets
de la Nature . En effet , les plus
hautes découvertes que nous pouvons
faire dans la Nature , le grand oeuvre
mefme ne fe peut achever que par
l'heureuſe rencontre de certaines qualitezaccordantes
, defquels réfulteroient
immanquablement tous ces prodiges
de la Nature , dont nous ne connoiffons
du Mercure Galant. 137
noiffons quafi que la poffibilité d'eftre,
Mais examinons ce qui nous eft fenfible
, & nous trouverós quelque éclairciffement
pour ce qui ne nous l'eft pas.
Comme nous ne pouvons donc difconvenir
de cet air Sympathique qui
fe remarque autour de chaque corps ,il
faut penfer que les petites parties qui
envirónent le fer sot toutes crochuées
& dentelées , & celles de l'aymant , longuetes
& fléxibles . Ces figures ne font
pas imaginaires. La rouille nous le fait
affez fouvent remarquer fur le fer , &
les effets de l'eau ferrée qu'on employe
contre la diffenterie , & les douleurs
du ventre & de la rate , nous le témoignent
affez , puis que la vertu la plus
naturelle de cette eau eft d'ouvrir &
d'eflargir les pores , pour diffiper les
opilations . Lafuite nous perfuadera de
celles que j'attribue à l'aymant . Lors
donc que l'aymant & le fer ainfi compofez
font mis dans une diſtance proportionnée
pour fe communiquer les
petits corps de leur tourbillon , dont ils
font le veritable centre chacune de ces
petites parties fe meflent facilement, à
caufe du raport qui fe trouve en quelque
138 Extraordinaire
.
que façon en elles , car celles de l'aymant
qui font longues & fléxibles ,
sentrelaffent dans les petits creux &
dans les petites dents de celles du fer
qui les entraîneroient d'abord , fi le
grand nombre de celles de l'ay mant
qui s'acrochent à une grande partie du
fer , n'y réfiftoient fortement , & par
leur quantité ne l'obligeoient à fuivre
lear mouvement , & ainfi elles s'unif
fent tellement les unes aux autres que
ne faifant plus qu'un tourbillon , elles
contraignent ces deux corps à fe join.
dre pour en eftre également le centre.
Auffi ne faut-il pas douter que le fer
n'agiffe autant fur l'aymant , que l'ay
mant paroift agir fur le fer. Cette inclination
de l'aymant qui retient le fet
de pancher toûjours vers un cofté particalier
, nous perfuade affez de cette
égale force du fer & de l'aymant ; car
comme il ne fe peut que ce ne foient
de petites parties de l'aymant qui obligent
le fer de pancher ainfi il faut nécelfairement
qu'elles ayent efté attirées
par celles du fer , dont elles ne peuvent
encor fe débaraffer , & qui confervant
toûjours leur mouvement naturel , le
com
du Mercure Galant.
139
communiquent en quelque façon au
fer ; car il eft conftant que cette vertu
fi admirée en l'aymant d'avoir deux
Poles oppofées convenans à ceux du
Ciel , n'eft qu'un pur effet de la figure
& du mouvement de cès petites parties
, qui eftant longuetes , comme nous
l'avons remarqué , & plus groflès à un
bout qu'à un autre , ne peuvent avoir
un mouvement direct, entrelaffées com .
me elles font avec celles du fer , mais
comme de trépidation qui ne tend ny
directement en haut , ny directement
en bas ; mais confervant un certain
milieu entre ces deux mouvemens ,
l'on peut dire qu'il tend plus naturel
lement à rouler de biais , qui eft le veritable
effet de l'aiguille aimantée ; car
fi vous le remarquez , elle ne perd fa
vertu & ne peut plus marquer le Pole ,'
que quand elle fe trouve dans une éle
vation plus haute que ne peut aller la
henne , puis que ce n'eft que par accident
qu'elle le fait, n'eftant déterminée
à pancher du cofté du Pole quand elle
le peut , que par ce mouvement come
mun à tout l'air qui roule fur les mes
mes Poles dont elle fuit volontiers lé
cours
120 ·Extraordinaire
cours , tant qu'il ne luy eft point contraire
; & comme j'ay remarqué que ces
petites avoient un bout plus gros que.
l'autre , on ne peut douter que fuivant
leur poids elles ne fe foient arrangées
en l'aimant de telle forte, qu'elles panchent
toutes en un mefme bout d'un
même cofté ; ce qui perfuade affez qu'-
ayant leurs extrémitez fi diférentes , elles
doivent produire des effets auffi
contraires que ceux que nous éprouvons
, & eftre auffi oppofées qu'elles les
paroiffent.
Si la Science de ce mouvement particulier
à la feule figure de ces petits
atomes de l'air , eftoit bien entendue,
on comprendroit aifément les difficultez
les plus émbarraffantes de la Phyfi
que & de l'Aftrologie ; car fupofé qu'-
on foit bien perfuadé de ce mouve
ment , il eft tres-facile d'expliquer de
quelle maniere les corps celeftes peuvent
agir fur nous par leurs influences,
puis que cette influéce n'eft autre chofe
que l'impreffion de leur mouvement
aux petites parties capables de la recevoir
par leurs figures ; car comme nous
remarquerons encor, toutes ces petites
parties
du Mercure Galant.
141
parties de l'air ne font pas d'une mefme
figure , & ainfi il eft facile de penfer
que les pyramidales ont un mouvement
diférentde celles qui font rondes,
les angulaires des ovales , les pointuës
des exagones & des cubiques, & qu'un
Aftre , un Planete , felon fon mouvement
, excite telles parties de l'air qui
peuvent eftre muées par tel mouvement.
Ces mouvemens finguliers auf
quels chacun eft propre felon fa figufe
rapportent affez à la diférenre
,
te
maniere
dont
les
diférens
Inftrumens
doivent
eftre
touchez
. Un
Luth
doit
aftre
touché
autrement
qu'un
Violon
, &
un
Claveffin
, qu'un
Hautbois
;
&
ces
Inftrumens
n'ont
leurs
graces
&
leurs
accords
, que
lors
qu'on
fçait
heureufement
exciter
ce
mouvement
qui
leur
eft
fingulier
,
&
qui
feul
leur
eft
propre
. Il
eft
ainfi
de
ces
petits
Inftrumens
invifibles
, qui
eftans
déterminez
par
leur
figure
à un
mouvement
fingulier
,ne
peuvent
eftre
bien
excitez
par
aucun
autre
qui
ne
leur
peut
eftre
que
contraire
; &
cette
proprieté
qu'ils
ont
de
ne
pouvoir
eftre
émûs
par
aucun
autre
mouvement
que
par
3:42 Extraordinaire
par celuy qui leur convient , eft le veritable
moyen par lequel nous éprouvons
l'influence de l'Aftre qui agit;
car felon fon mouvement , ou il excite
en nous les petites figures qui forment
la bile , ou celles que nous nommons la
pituite , ou celles qui emportent le
nom de la mélancolie , & le refte. De
mefme chaque Plante , comme chaque
Animal , eft agitée de l'Aftre qui luy
convient , & ce raport eft,le veritable
efprit fyderique qui fe trouve dans tous.
les eftres dicy- bas. C'est ce raport qui
eft appellé l'harmonie admirable du
grand & du petit Monde . C'eft luy qui
fait la focieté de la Nature tant vifible
qu'invifible, & le mariage du Ciel avec
la Terre .
Ce bel accord que la Nature fait
paroiftre en toutes chofes , eft encor
bien plus fenfible parmy nous. Nous
éprouvons tous les jours que noftre
coeur fuit noftre temperament , & eft
touché plutoft par les qualitez qui conviennent
à fa force ou à fa debilité , que
par aucune autre. Nous voyons ordinairement
que ceux qui font d'un temperament
bilieux , font courageux , &
ont
du Mercure Galant.
143
ont une ame martiale & genereufe. Ils
loüent hautement les entrepriſes hardies
& difficiles , lors qu'au contraire
un Flegmatique, un Poltron, accufera ·
les mefmes actions de temerité & d'imprudence
; & en tout , fi nous nous
confultons fans préoccupation ; nous
connoiftrons que noftre feul temperament
préfide, & qu'il nous fait bien ou
mal envifager une chofe , felon qu'il y
eft conforme ou répugnant. En effet,
ne voyons- nous pas qu'un fanguin ,
qu'un Homme gay, regarde la folitude
comme la chofe du monde la plus afreufe
pour luy ; au lieu qu'un mélancolique
, un refveur , en fait tout fon
plaifir & fa joye la plus parfaite ?.
Apres cecy , il ne faut pas s'étonner
de ce prompt engagement d'amitié, de
cette inclination qu'on a d'abord plutoft
pour une Perfonne d'une compagnie
, que pour une autre , quoy que
nous devions avoir une égale indiference
pour toutes les deux . Un certain
raport d'humeurs fait fouvent cet effet
reciproque en deux belles ames . Un
accord de fentimens nous attire & nous
charme , mais la conformité de tempe
rament
144 Extraordinaire
·
rament nous enleve le coeur ,fans nous
permettre de confulter noftre raison .
Ce ne font pas là toutes les caufes
' d'un pareil engagement. Je fçay ce
que peuvent fur un coeur une humeur
douce & complaifante , un efprit infinuant
& délicat , une ame également
tendre & genereuſe , & un certain air
engageant qu'on ne fçauroit exprimer,
& qu'on ne peut voir fans eftre touché.
De quels promps effets la Sympathie
n'eft- elle pas capable avec de fi
belles caufes Mais pour demeurer
dans les limites de noftre fujer, remarquons
que comme noftre feule connoiffance
eft le moyen que la Sympathie
employe pour agir fur nous ; le
fentiment eft le feul auffi dont elle fe
fert parmy les Brutes , qui eft d'autant
plus affuré,qu'il ne peut tromper comme
fait la connoiffance. En effet , les effets
de la Sympathie qu'on découvre
entre les animaux , font les plus admirables
; car l'Animal dont la qualité
effentielle eft d'eſtre ſenſible , eft émeu
par l'instinct qui n'eft qu'un trouble
interieur que caufe un mouvement irrégulier
qui luy fait fuir la caufe de ce
defordre,
du Mercure Galant.
145
defordre , ou qui l'oblige à chercher
du nez de toutes parts l'odeur & l'herbe
la plus falutaire & la plus convenable
à fon tempérament affecté. Alors
ce n'eft plus merveille s'il rencontre
facilement ce qui luy eft veritablement
propre ; car fuivant ce principe inconteftable,
que tout femblable fe porte
neceffairement à fon femblable , il
eft facile de penser que cette Plante
falutaire qu'il trouve, l'attire auffi fortement
qu'il y eft neceffairement porté
, car croyez - vous que le Crapaux
connoiffe la Rhuë autrement
que par fon odeur, qui l'excite & l'attire
par le raport de leurs qualitez ; &
que le Chien puiffe s'arrêter au Chienden
plutoft qu'aux autres herbes , par
aucune autre efpece de connoiffance ?
Mais ce qui nous doit le plus perfuader
, c'eft que les Animaux , plus
parfaitement que les Hommes , connoiftroient
ce qui leur est beau ; & ce
feroit leur accorder une connoiffance
plus entiere que la noftre , fi on en raifonnoit
autrement ; car de dire que de
leur inftin&t ils fe portent à ce qui leur
eft bon, c'est moins dire que ne dire rien
Q. d'Avril 1680.
G
146
Extraordinaire
tout- à- fait , puis qu'il faut expliquer
ce que c'eft que cet inftinct , & qu'on
ne le peut faire plus naturellement
qu'en difant que l'Animal eftant extremement
fenfible au mouvement,
puis que c'eft cette fenfibilité qui le
conftitue Animal , il eft parfaitement
fufceptible à tous les diférens mouvemens
du corps qui peuvent agir fur
luy,de forte que ceux qui luy conviennent
l'attirent autant , & qu'il eft auffi
contraint de s'y porter , qu'il fe fent
forcé de fuir ceux qui luy repugnent,
& dont il ne peut tirer aucun avantage.
Enfin cette inclination naturelle
pour fon femblable , donne affez d'éclairciffement
, à ce qu'il me femble,
pour pouvoir expliquer la maniere
dont peut agir cette Poudre que nous
nommons par excellence , la Poudre
de Sympathie ; car fi vous remarquez
fa compofition , elle eft de choſes toutà-
fait chaudes & fubtiles , qui peuvent
reveiller, pour ainfi dire, & exciter les
efprits du fang que l'on garde de la
bleffure qu'on veut guérir , qui eftant
excitez ,fe déterminent en fuite à leur
mou
du Mercure Galant. 147
mouvement naturel , & vaguant ainfi
parmy l'air avec les autres petites parties
qui leur conviennent , emportent,
entraînent, & attirent avec eux tout ce
qui leur eft de plus femblable ; de forte
qu'eftant arrivez à leur veritable i
tre , à ce qui feul leur eft veritablement
conforme , enfin ayant atteint la Perfonne
bleffée , ils agiffent fi fortement
fur luy par leur favorable mouvement,
qu'ils rétabliffent en peu de temps les
ruines qu'ils y trouvent. Quoy que ce.
la foit tout- à- fait fenfible , il me femble
que j'entens tout le monde s'écrier,
comment il fe peut faire que dans une
diſtance de trente lieuës , ces efprits
rencontrent fi heureuſement l'endroit
auquel feul ils font propres;mais je répons
que c'eſt par cette raifon-là mefme
qu'ils font diférens de tous les autres
, qu'ils doivent s'arrefter à cet endroit
, & que c'eft à cet endroit qu'ils
doivent agir , puis que c'eft le feul qui
qui leur convienne le mieux , qui eft
leur veritable centre , & auquel neceffairement
ils doivent tendre ; & de là
faifant un cercle du mouvement du
lieu où ils s'arreftent , jufques au lieu
Gij
148
Extraordinaire
d'où ils font partis , ils portent & rapportent
continuellement à leur centre
tout ce qui leur eft le plus propre , jufques
à la guérifon parfaite de la playe.
LE MUET, de Collange
Ileft temps de venir aux Madrigaux
qu'on m'a envoyez ſur les Enigmes du
mois d'Avril , dont les mots eftoient la
Langue & les Verres.
I.
Lateurs & médifans , femeurs de Zi-
FLazanies,
Raporteurs, qui breüillez toutes les Compagnies,
Qui dites toûjours plus ou moins que ce
qu'il faut,
Le Mercure reprend icy voftre defaut .
Son Enigme eft pour vous une dočte Harangue,
Qui vous enfeigne l'art de quiter cet
Efprit ;
Le Sage eft la leçon que fa Loy vons
preferit ,
Soyez donc comme luy maistres de vostre
Langue.
Les Reclus de S. Leu d'Amiens ,
1 I.
du Mercure Galant . 149
II.
Ors que je fuis faché,je cours d'abord
an Vin,
Il n'est rien qui refiste à son pouvoir
divin ;
Les foucis devorans , les difcordes , les
guerres ,
Rencontrent toûjours leur fin
Parmy les Pots & les Verres .
L
REGNARD , Bailly de Crufy .
III.
Es plus brillantes veritez
Sont couvertes d'obfcuritez ,
Quand l'Enigme en eft la trompete .
Cependant ilfaut avoйer
Qu'onpeut les voir & dénoüer,
Quandla Langue en est l'interprete.
B
L. BOUCHET , ancien Curé
de Nogent le Roy.
IV.
Vueurs , ne vous y trompez pas,
A force de vuider vos Verres,
Quoy qu'ils n'ayent jambes ny bras,
G iij
150
Extraordinaire
Les attaques qu'ils font en defemblables
guerres,
Pourroient bien vous jetter à bas .
LOBLIGEOIS , Maistre en
Fait d'Armes.
V.
LALangue eftle meilleur& le pire des
Eftres,
Comme le dist un jour lefage Anacharfis,
Et de la Morale les Maistres,
Sont encore de cet avis .
Son travail ne lapeine guere,
Elle agit fans fatigue , & la nuit & le
jour ;
Et fi l'on veut jouer un tour,
Elle est toujours preſte à lefaire,
Defa vivacite le fuplice ordinaire
Eft defe trouverfous les dents ,
Qui repriment les mouvemens,
Et, malgré qu'elle en ait , quelquefois la
font taire.
Dans l'éloge, ou dans le mépris,
Ellegarde peu de mesure,
Mais elle rend avec ufure
Le bien ou le mal qu'elle apris,
Et la folidité n'eft point de fa nature.
Elle
du Mercure Galant.
Elle eft dedans & hors de moy,
Car la vostre n'est pas la mienne,
C'est une doctrine ancienne
Que le Sage toutfeul la tient deffous fa
Loy,
Ainfi fur l'Enigme premiere
fe me tire aifément d'affaire.
Vous me direz que c'est monfait,
Que la Langue eft nostre partage ;
Mais ne raille pas davantage,
Vous allez estre fatisfait :
Les deux Sexes feront contens l'un apres
l'autre ;
Lafeconde convient au vostre.
Les Verres qui font vos ebas,
Ne fontpas propres àlaguerre,
Du moins pour refister à des rudes cõbats,
Eux que le moindre vent peut renverser
par terre,
Et cependant, dans vos repas,
On les voit fans force & fans bras,
Seulemetfecode de la Liqueur vermeille,
Terraffer, fans en estrelas,
Vos plusgrands Héros de Bouteille .
Le Verre , quoy que foible , eft exemps de
plier,
Il n'a jamais cette difgrace,
Et pour s'humilier ,
G iiij
152
Extraordinaire
Il faut que l'on le caffe.
Les Verres tropfuce offufquent la raison,
Font faire de grandes béveuës,
Et des contes bleus à foifon ; 2
Mais ils font les liens des amitiez rõpuës,
Car,parmy vous, c'eſt le Verre à la main
Que les querelles prennentfin,
Et vous faites , pour lors , du tort àſon
mérite ,
En luy donnant le nom de Lechefrite.
Si , felon quelques- uns , des plaifirs les
plus doux
Ils font auffi le lien agreable ;
Couriifans de la Table,
Ces quelques- uns ne font autres que vous .
LA BLONDINE GUERIN,
V I.
Pour faire un beau, Panigirique ,
Vn Eloge éclatant ,popeux, & magnifique ,
Ilfaut faire un choix de grands mots ,
Bien ranger le Difcours , enrichir la Ha-
:
rangue ,
Puis qu'à la gloire des Héros
Le Mercure aujourd'huy veut bien prefter
fa
Langue.
RAULT, de Roüen .
VII
du Mercure Galant.
153
VII.
Outes les Filles de Mémoire
T'ont qu'à biès'apprester à boire,
Pour chanter les Faits inouis
De nostre invincible LOUIS.
le veux eftre de cette guerre,
Puis qu'on la fait à coups de Verre.
DE VILAINES , Avocat du
Roy au Mans.
VIII.
AMoy, Bacchus , mon Oracle eft muet,
Sans ton fecours mon esprit au rolet
Trouve la moindre Enigme obfcure &
malaifée;
Mais quand ma Langue eft arrofée
D'un grand Verre d'excellent Vin,
Des Enigmes d'abord je deviens grand
Devin.
MICONET , Avocat à
Châlons fur Saône.
I X.
J'Ay len trois fois cette Enigme ſubtile
,
Et ma peine troisfois s'est trouvéeinutile.
G Y
154
Extraordinaire
Je fuis réduit à chercher un Second ,
Et crois que fi quelqu'un fur le champ la
devine,
Ilfaut qu'il ait la Langue fine,
Et le difcernement fécond.
Le Controlleur des Mufes
du Montafnel en Baffe
Normandie.
X.
L n'eft point de beaute que Mercure
n'invente, I
Pourfe rendre charmant par fa diverfité.
Voicyquelle eft fa nouveamé
Sur les Enigmes qu'il préfente.
Il nous les fait trouver au milieu d'un
Feftin,
Lors que fansfaire de Harangue,
Il nous offre d'abord quatre Verres de
Vin ,
Et des Mets délicats pour charmer noftre
Langue.
Les Reclus de S.Leu d'Amiens.
pour!
XI.
Our loner comme Ourlower il faut les biens que
tu nous fais,
Par tant de mobles Vers , d'Histoires , de
Harangues,
Mer
du Mercure Galant.
155
Ne
Mercure, un million de Langues
mefuffiroit pas pour remplir mes foubaits.
VIGNIER, de Richelieu .
XII.
JE Swis dus Sentiment d'Eſope Phrygyen
,
Dans l' Enigme que l'onpropofe ;
La Langue quelquefois est une bonne
chofe ,
Quelquefois elle ne vaut rien .
Quand par un fentiment jaloux
Sur quelqu'un elle est échapée ,
Onpeut bien moinsparer fes coups,
Qu'on ne peut faire un coup d'Epée.
LOBLIGEOIS , Maiſtre en
Fait d'Armes.

XIII. .
jufques à préfent j'ay gardé le fi-
Lence
Je ne m'enfais pas repenty ;
Mais il faut en ce jour prendre un autre
party,
Et déployer mon éloquence.
Mercu
156 Extraordinaire
Mercure, agréez donc pour la premiere
fois
Que j'explique en ees Vers vos Enigmes
du Mois,
Et que fans vous enfaire une longue harangue
,
Je trouve dans leurs nom , les Verres &
la
Langue.
Les Braves de la Place
Royale
XIV.
JEſtay que de beauxyeux font une rude
guerre
Prefque en tous les lieux de la terre ;
Mais en bleffant un coeur , fouvent leurs
propres traits
Leur attirent des maux pour
qu'ils ontfaits.
les maux
Coup pour coup , on fçait bien leur
rendre ,
Ilsfont fouventprisfans rien prendre;
Mais ce qui met les plus vaillãs à bas,
Qui dompte les Héros fans forces &fans
bras ,
Ce qui jamais ne s'humilie,
Ce qui fait à mon gouft le plaifir de la
vie ,
Ce font des Verresprécieux
Remplis
du Mercure Galant. 157 .
Remplis d'un Vin delicieux.
Tel afeeu triompher des hazards de la
guerre,
Quife voit abbatu par quelques coups de
Verre.
Les Inconnus de Poitiers,
XV.
Pavois du talent pour un Panegyrique,
S'
Et fi mon éloquence avoit affez d'attraits,
Pour ofer entreprendre un de ces grands
projets
Qui naiffent dans l'éclat de l'eftime publique
.
le voudrois fignaler mon ardeur Poëtique,
A chanter le mérite & les genéreux faits
Du plus grand des Héros qui triompha
jamais,
Et commencer d'abord par fa force béroïque.
Ouy, sas m'embarrafferfurfes faits inouis,
C'eft (dirois-je ) en cela qu'on diftingue
LOVIS,
De
158
Extraordinaire
De n'eftre pas borné
Par aucune Harangue.
Mais , Grand Roy , pardonne à mon
zele , à monfeu,
En difant tout de vous , je dis encor trop
pen,
Il vaut mieux ret enir & ma Muſe &
ma Langue.
E
Les Nouveaux Académiciens
de Beauvais .
XVI.
Nverité , Daphné, vous eſtes admirable,
On ne voit rien chez vous qui ne foit
gracieux,
Qui ne touche le coeur , qui ne charme les
yeux,
Et qui ne foit fuivy d'un ordre incomparable.
Par vos foins l'autre jour on nous fervit
à table
Tout ce qu'on peut trouver de plus délicieux,
Les Mets les plus nouveaux. & les plus
précieux Et
du Mercure Galant .
159
Et qui tiroient de Flore une odeur agreable.
迎您
Les Voix , les Inftrumens les plus harmonieux
,
Nous auroient fait jurer qu'en ces aimables
lieux
Vous aviez affemblé le Ciel avec la Terre.
Mais de tant de Ragonft's nous eftant bien
repûs ,
Si pour vousfalüer nous n'avions eu le
Verre,
De même qu'un Tantale on nous auroit
Jo
tous veus .
VIGNIER , de Richelieu.
XVIL
E viens de faire une Harangue,
Où le plus grand Rhetoricien
N'eut jamais réufſy ſi bien,
Mais Mercure aujourd'huy m'avoit prêté
La Langue,
MILLOT, de Marfeille.
160 Extraordinaire
J'
XVIII.
Eus beau ces jours jetter les yeux,
Deffus voftre Enigme derniere,
Toujours fonfens myfterieux
Se déroboit à leur lumiere ;
Mais la lifant tout haut , par un fort
trop heureux,
J'en découvris tout le myftere,
Et foudain ma Langue fçeut faire
Ce qui parut d'abord impoffible à mes
D
yeux.
DE GRAMMONT, de Richelieu.
XIX.
Ans le defir preffant où vostre ef
prit s'obstine,
Nefaites pas tant la mutine,
Iris , il faut refver longtemps
Pour déveloper le vrayfens
Des deux Enigmes du Mercure.
Cependant , pour vous contenter
Sur la premiere , quoy qu'obſcure,
le vous diray, felon ma conjecture ,
Que la Langue eft le Mot qui vous peut
arreſter ;
Car qu'eft-il de meilleur au monde,
Qu'une
du Mercure Galant . 161
Qu'une Langue qui fçait parler fort à
propos ?
Queft - il depire auffi fur la terre & Sur
l'onde,
Quand elle eft fertile en defauts ?
LIGER le jeûne, d'Auxerre,
X X.
Pres avoir en vain reſvé plus d'une
fois AP
Sur les deux Enigmes du Mois,
Sans trouver aucun fens qui leur fuſt convenable,
Un Amy l'autre jour me menant dejeuner,
Une Langue en ragouft , des Verres fur
la Table,
M'apprirent à le deviner.
LE CHEVALIER BLONDEL ,
XX I.
Vous ne connoiffez aucun Maiſtre,
Et le Sage vous tient , dites- vous fous fa
Loy.
Apres un tel aven , vous eftès , que je croy,
Fort peu difficile à connoiftre,
Puis que le Sage chaque jour,
Soit à la Ville , foit en Cour,
Seit
162 Extraordinairc
Soit pour taire un Secret, ou faire une Harangue,
Sçait fi bienfe fervir de vous,
Que l'on peut dire qu'entre tous
Luy feul a le pouvoir de maîtrifer
fa Langue.
J. F. JARRES , du Quartier
du Louvre,
XX I.
I
Velque timidité de Langue
Fait rengainer une Harangue,
Par un malheur affezfréquent ;
Maisfi l'on a recours au Verre,
Outre qu'il enbardit, c'eft ſouvent le Parterre
D'où l'on cueille les fleurs d'un Difcours
éloquent.
Le Sérieux fans critique
de Geneve.
Lequel
du Mercure Galant . 163
Lequel des cinq Sens contribuë le
plus à la fatisfaction de l'Homme.
E fouhaiterois, Monfieur, que le récit
du fupplice enduré par Prometée
fur le Mont le plus connu qui foit
dans les Indes , me fift naître une décifion
jufte & agreable à la quatriéme
des Questions proposées. Je voudrois
au moins , qu'il fuft de cette déciſion
ainfi que des Tréfors du Païs d'où
je prétens la tirer , qui feroient pour
nous d'un moindre prix , s'ils ne venoient
pas de limats fi éloignez.
La Fable fait connoiftre qu'un Aigle
dévoroit le foye à Promethée étandu-
fur le Mont - Caucafe, mais elle n'a
pás décidé le fujer pour lequel on l'y
attacha. Apollonius , Héfiode ,
quelques autres Autheurs , prétendent
que c'est à caufe qu'il avoit dérobé
quelques particules du feu celefte , &
que Jupiter irrité d'ailleurs contre cet
&
Auda
164
Extraordinaire
1
Audacieux , s'en eftoit vangé de cette
forte. S'il faut ajoûter foy à ce que dit
Samius , ce n'eft point ce feu celefte
qui a fait le crime de Promethée. il
n'eftoit coupable que parce qu'il rendoit
du culte à Minerve , chez des
Peuples qui ne vouloient point élever
d'Aurels à cette Déeffe . Menandre s'en
explique plaifamment , car il foûtient
que les Hommes , las de fouffrir les
maux dont la Femme eftoit la caufe,
lierent fur la cime du Mont - Caucaſe
celuy qui paffoit dans leur efprit pour
avoir creé ce Sexe. Enfin Nicandre &
Paufanias ne font pas les feuls qui
ont encor eu de diferens fentimens fur
cette matiere ; mais le nombre des Autheurs
que j'aurois encor à vous citer,
feroit ennuyeux. Il mefuffit que vous
demeuriez perfuadé que les anciens
Ecrivains ne s'accordent point fur la
caufe du fuplice de Promethée. Si vous
avoüez qu'elle eft incertaine , chacun
en peut préfumer ce qu'il luy plaira.
L'opinion la plus nouvelle,eftquelquefois
celle qu'on reçoit le mieux . C'eſt
auffi ce qui m'enhardit à vous dire ma
penfée , qui eft
que Promethée ayant
dérobé
du Mercure Galant.
165
,
dérobé le feu du Ciel , ne fut puny de
ce vol que parce que les cinq Sens en
furent mal fatisfaits , & qu'ils exercerent
leur vangeance fur l'Autheur même
du larcin. Ces Sens s'eftoient formé
l'habitude d'agir indépendamment
dans l'Homme , depuis le temps que
Jupiter avoit privé les Mortels du premier
feu qui les animoit. Ce Maitre
des Dieux n'avoit aneanty ce feu , ou
plûtoft la raiſon humaine , qu'à caufe
qu'il avoit eu occafion de fe courroucer
contre Promethée & qu'il
avoit voulu châtier de cette maniere ,
celuy qu'il reconnoiffoit luy mefme
pour eftre le veritable Artifan de
l'Homme. Lors donc que les Sens furent
contraints de fubir une feconde
fois le joug de la Raifon , & de la confiderer
encor de mefme qu'une Souveraine
dont ils étoient nez les Efclaves,
ils fe revolterent contre leur nouveau
Perfecuteur. Comme rien ne leur eft
plus aifé que d'impofer à l'efprit, ils mirent
de concert Promethée dans une
grande confternation . Ils luy firent
croire que Jupiter le puniffoit du vol
qu'il avoit comis , & cela quand ils figuroient
166 Extraordinaire
foient à la venë de ce Malheureux un
Aigle qui luy dévoroit le foye fans aucun
relâche ; quand il luy perfuadoient
que la Foudre grondoit inceffamment
à fes oreilles, qu'il s'imaginoit en fentir
l'exhalaisó & qu'il trouvoitune amertume
exceffive dans ce qui luy fervoit
-de nourriture. Les peines que Prométhée
enduroit en ce deplorable état ,
eftoient d'autant plus fâcheufes qu'el .
les n'avoient point de fin. Il croyoit
qu'elles luy feroient moins fenfibles ,
s'il les cachoit dans des deferts écartez
. 11 couroit donc vers les lieux fauvages
& retirez ; de mefme qu'une
Befte feroce penfe éviter le trait du
Chaffeur dont elle eft percée , en précipitant
fa courfe vers le profond des
Forefts. Cet Infortuné , apres avoir
erré de folitude en folitude , s'arreſta
enfin fur le Mont- Caucafe . Là fans halaine
, pâle , interdit , éperdu , les yeux
& les mains levez au Ciel , il auroit
demandé à Jupiter qu'il fufpendift au
moins pour un moment les douleurs
qui l'accabloient ; mais les Sens qui
n'eftoient point pleinement vangez ,
redoublerent les tourmens , afin que
J
perdant
du Mercure Galant. 167
perdant l'ufage de la parole , il ne puft
jouir de la douceur de fe plaindre. Ces
tourmens avoient trop de violence , &
il eftoit impoffible qu'on les vift longtemps
durer. Auffi Promethée en fut
bientoft délivré , & la fureur des Sens
commençant à s'adoucir avec eux , ce
fut alors qu'il pût s'écrier ; En effet , ils
font bien cruels les maux que je fouffre.
Ne feroit- ce pas devenir innocent
que de s'avouer coupable ? Vous le
fçavez toutefois , grands Dieux. Si
j'ay dérobé le feu celefte, je ne l'ay fait
qu'afin que les Hommes vous connuffent
, & vous adoraffent . Ne regardez
point le méchant ufage que peut- eftre
ils feront de cette lumiere que je leur
ay communiquée pour une feconde
fois. Ne confiderez , je vous en conjure
, que la droiture de mon intention
. Tandis que Promethée exhaloit
fes douleurs par ces paroles , les Sens
s'eftoient dit les uns aux autres qu'il
feroit difficile , ou plûtoft impoffible,
d'affurer lequel d'entr'eux avoit fair
fouffrir davantage cet Infortuné. En
feroit il de mefme , ajoûtoient- ils , s'il
arrivoit qu'un jour nous travaillaffions
de
168 Extraordinaire
de concert à la fatisfaction de l'Homme
? Le contenterions - nous tous également
?La queftion fut tellement agitée
, que l'envie leur prit de fçavoir ce
qu'en penfoit Promethée . Ils le connoiffoient
pour l'Homme du monde le
plus éclairé. Avant que de luy rien demander
, ils luy défillerent les yeux, &
le convainquirent que ce n'eftoit point
un Dieu vangeur , mais eux feuls qui
l'avoient tant tourmenté . Enfuite ils
luy firent une espece de fatisfaction ,
en le priant de tout oublier, & de donner
une décifion à la matiere fur laquelle
venoit de rouler leur entretien .
Promethée craignant de s'engager trop
avant fous la foy d'un calme trompeur,
leur parla de cette forte. Vous , qui
deliez ma langue que voftre vangeance
avoit tenue fermée , ne vous offenferez
vous point de ma déciſion ? N'aurez
-vous aucun reffentiment , fi , lors
que vous m'aurez aporté chacun vos
raifons, je trouve qu'il y en ait un parmy
vous qui contribue le plus à la fatisfaction
de l'Homme ? Les Sens confentirent
à faire un détail des plaifirs
qu'ils fourniffoient aux Mortels , &
jurerent
du Mercure Galant. 169
jurerent à Promethée qu'il pouvoit decider
en toute affurance . Auffi- toft le
Gouft commençe à s'expliquer en ces
termes. L'Homme a- t - il rien au monde
de cher à l'égal de ce qui concourt
à fa confervation ? Mais qui y
concourt davantage que moy ? Par
mon moyen cet Homme difcerne les
bons alimens d'avec les nuifibles , &
peut toûjours comme adjoûter de
nouveaux Eftres à ſa ſubſtance. Outre
cela, j'ay d'invincibles appas pour luy,
car je fuis capable feul de luy faire
naître une joye parfaite . On fçait affez
que je fuis caufe que dans les Feftins ,
les jours de fa vie ne luy paroiffent que
des momens , que je noye dans les verres
tout le chagrin dont on le voit
quelquefois atteint , & qu'il fe fert de
moy afin de fe réconcilier avec de
grands Ennemis , de mefme qu'il n'employe
à fe faire des Amis dignes de fon
attachement & de fon eftime. Lors
qu'au fortir de la Table d'autres plaifirs
me fuccedent, on ne les peut regarder
que comme des plaifirs de ma fuite , &
qui me doivent l'Eftre , puis que jo
donne le defir de les rechercher,
Q. d'Avril 1680 .
H
170
Extraordinaire
& que fans moy on ne s'emprefferoit
point de les connoiftre . Je ne croy
pas que le Toucher veüille m'en dédire.
Il eft vray répondit le Toucher,
que ce que je fournis de plus agréable,
ne vient quelque fois qu'apres les plaifirs
de la bonne chere ; mais c'eft qu'alors
on commence à s'appercevoir du
peu
d'attache que vous meritez , & qué
j'ay des attraits bien plus puiffans que.
les voftres . Autrement ne fe borneroit-
on pas dans vos plaifirs , s'aviferoit-
on jamais de les quitter ? Et puis,
parlons fincerement ; vous ne cauſez ,
pour ainfi dire , que quatre doigts de
fatisfaction , car dés que les morceaux
délicats & les Vins exquis ont paffé
par le gofier , ils ne fervent qu'à fuffoquer
l'eftomach par leur quantité
préjudiciable. Quant à moy, j'établis
le lieu de ma réfidence fur toutes les
parties du Corps humain. Je convaincs
l'Homme de la réalité de chaque
chofe , & je luy produis , felon
le langage des Amans , les délices les
plus grands qu'on puiffe favourer
en ce monde. Cela eftant , je ne croy
pas que Prométhée ait à juger contre
moy,
du Mercure Galant. 171
moy. Prométhée qui ne vouloit pas
répondre fans avoir entendu les autres
Sens , laiffa parler l'Odorat , qui luy
dit que le Gouft & le Toucher ne produifoient
pas de parfaits contentemens
, puis que le Sage ne s'y arreſtoit
jamais , & qu'il connoiffoit que les
Mortels qui en font amateurs , abregeoient
leurs jours , & ruinoient leur
fanté. Mais les fatisfactions que je caufe
, continüoit l'Odorat , ne font - ce
pas de pures & d'innocentes fatisfations
; Quand une odeur flate agreablement
le cerveau,ne va- t- elle pas réveiller
l'ame jufque dans fon fiege , &
pour ainfi dire , la chatouiller , Enfin
lors que les Mortels offrent de l'ensens
aux Dieux,ils femblent montrer
par là qu'ils croyent que mes plaifirs
font les plus grands , & qu'ils les jugent
les feuls d'icy- bas dignes des Divinitez.
Eh quoy ! s'écria l'Oüye , vous
n'avez donc aucune connoiffance de
ceux qui me fuivent ? Scachez que les
miens font nez afin d'habiter une Région
élevée au deffus de celle où les
vôtres établiffent leur empire. Il est réſervé
ſeulement à moy de réjouir l'ame,
Hij
17 2 Extraordinaire
& de découvrir fes merveilleufes opé
rations. Sans moy le Corps humain
feroit à cette fupreme intelligence une
priſon fâcheufe , & remplie d'ennuis ,
ou bien un tombeau vivant où elle
fe verroit ensevelie . N'eft ce pas
l'Oüye qui eft caufe que les Hommes
ont l'avantage de fe communiquer
leurs pensées les uns les autres ;
Le raifonnement qui les diftingue de
la Befte , & qui les fait participer en
quelque maniere à la Divinité , n'auroit
point efté en ufage parmy eux
fans mon fecours . Ces mérites extraordinaires
, ces Héros ne feroient
point connus tels qu'ils font , fi la
Renommée ne les avoit tirez de pair
d'avec le refte des Hommes. Ils n'auroient
point la douceur d'apprendre les
éloges qu'on leur donne , fi ces éloges
frapoient inutilement leurs oreilles. On
ne fçauroit point que Promethée eſt
un fublime genie , & Promethée ne
s'appercevroit point de l'admiration
que tout le monde a pour luy , fi j'eftois
entierement inutile. La Symphonic
ne raviroit point les Mortels par fes
charmes , & ne leur feroit point
comme
du Mercure Galant.
173
des delices qui
comme un avant- gout
leur font preparées dans le Ciel , fi
j'eftois encor à devenir ce que je fuis.
Il faut donc avouer qu'eftant la caufe
& le lien de la focieté civile, je fatisfais
beaucoup plus les Hommes que
ne font les autres Sens , & qu'ils me le
difputeroient en vain.Vous me comptez
donc pour rien , dit la Veuë ? Il
eft vray que vous contribuez aux plaifirs
de l'efprit ; n'y contribue. je pas
auffi ? Vous luy fourniffez de belles
connoiffances , ne luy en fournis -je
pas de mefme ? Ou plûtoft ne faut- il
pas dire que j'augmente plus que
vous l'excellence & la perfection de fa
nature ? Car ce qui procure à cet efprit
des notions claires & diftinctes , Téclaire
& le contente davantage , que
ce qui luy en fournit d'obſcures & de
confufes. Il eft fans doute que les efpeces
qui font imprimées dans l'imagination
par le fecours des yeux, ont une
relation jufte avec leurs objets, & qu'il
n'en eft pas ainfi de celles que les oreilles
font paffer jufqu'à cette faculté de
l'ame. C'est ce que l'experience nous
apprend tous les jours . Un Aveugle ne
Hi ,
174
Extraordinaire
parle pas mieux de mille chofes que
des couleurs . Il ne fçait véritablement
ce qu'il dit , où il eft , ny ce qu'il fait.
Et comment le fçauroit il ? Il n'apprend
rien que par des récits , dont
par la fuite du temps il a fouvent la
douleur de fe reconnoiftre le joüet ; au
lieu qu'un Homme qui ade bons yeux ,
& qui voit parfaitement clair
eft
moins dépendant des autres Hommes ,
& moins fujet à s'en voir trompé. Il
aperçoit les chofes comme elles font
en elles - mefmes. Il a fouvent lieu
d'admirer la richeffe & la magnificence
des ouvrages de la Nature . Ik
a fans ceffe dequoy s'occuper agreablement
, s'il veut s'apliquer à découvrir
toujours de nouveaux objets. Depuis
le centre de la Terre jufqu'aux
Cieux les plus élevez , il n'eft rien qui
ne puiffe tomber fous fa connoiffance.
Il n'eft point d'endroits dans l'une &
dans l'autre Hémisphere , qui ne
foient foumis à fa recherche ,
jufqu'où ne penetrât fa curiofité.Quelle
fatisfaction n'a - t- il point encor
lors que je l'inftruis de ce qui s'eft pafsé
de mémorable dés le commence-
&
ment
du Mercure Galant. 175
ment du Monde , puis qu'une Hiftoire
écrite , eft plus fure & plus durable
que la Tradition qui change auffi aisément
de fauffeté que le Caméleon de
couleur : Apres plufieurs Siecles écoulez,
que des yeux avides de fçavoir , feront
heureux de trouver dans les Livres
, que c'est vous , Promethée, qui
avez créé l'Homme avec la boue , que
dans fa compofition vous avez fait
entrer une portion de chaque Element,
& que vous l'avez rendu fujet aux paffions
, puis que vous avez voulu qu'il
imitât le Lievre dans la crainte, le Rc-.
nard dans la malice , le Paon dans l'orgüeil
, le Tigre dans la cruauté , & le
Lyon dans la colere ! Enfin que ne decouvrira-
t-on point par le moyen de
la Veuë , ou plûtoft quels plaifirs ne
procureray je point encor ? Mais je
m'imagine avoir affez perfuadé par ce
que je viens de dire, que je contribue
le plus à la fatisfaction de l'Homme
que les autres Sens. La Veue ayant
ceffé de parler, Promethée adreffa auffitoft
ces paroles à tous les Sens. Ceux
d'entre vous qui fourniffent des lumie
Hiiij
176 Extraordinaire
res à l'efprit , fatisfont davantage
l'Homme , que ceux qui n'ont que les
delices du corps pour objet . Or eft-il ,
que la Veue & l'Ouye font proprement
les Sens qui produifent le plus
de clartez à l'Ame ; mais l'Oüye beaucoup
moins que la Veuë , comme il
vient d'eftre montré , car la Veuë a la
connoiffance jufte de toutes chofes,
elle rend l'Homme independant & non
fujet à eftre dupé , & luy reprefente
devant les yeux par le moyen de l'Hiftoire
les merveilles de l'antiquité ; au
lieu que 1 Oüye ne fçait rien que par
les récits qu'elle remarque fouvent avec
chagrin , eftre fautifs & menfongers.
Il faut donc avouer que la Veuë eft
le Sens qui contribue le plus à la fatisfaction
de l'Homme . Afin de vous
convaincre entierement de cette verité
, aprenez que le Sommeil , qui
m'a quité depuis le temps que vous
avez commencé de me tourmenter , &
qui eft preft à répandre fes Pavots fur
mes yeux , me fait reffouvenir que
quand j'ay formé l'Homme , mon
intention eftoit que la Veuë foft reconnuë
du Mercure Galant. 177
&
connue pour le Sens le plus neceffaire,
& le plus confiderable de tous. Non ,
le Sommeil ne s'y trompe point . Il
s'attaque d'abord à la Veuë autant que
chacun de vous fente fes atteintes ,
que le Corps humain y foit tout à fait
foûmis ; de mefme que quand un Prince
veut que fon Royaume obferve exa-
Etement un Edit, fon Premier Miniftre
en eft d'abord informé , les Officiers
fubalternes le fçavent enfuite, & infenfiblement
tout l'Etat en eft imbu . Les
Sens n'ayant rien à repartir , laifferent
Promethée en repos. C'eft pourquoy
il ne tarda point à s'endormir au
lieu mefme où il avoit tant fouffert , je
veux dire , fur le Mont. Caucafe.
Si par le moyen des yeux nous n'avions
pas l'avantage de déterrer dans
les Livres , ce qui s'eft paffé de remarquable
durant les premiers Siecles , nous
ferions encor à ignorer que la Danfe
eft née , pour ainsi dire , avec Jupiter.
Paufanias & d'autres Autheurs , nous
apprennent que felon l'accord qui
s'eftoit fait entre Titan & Saturne
fon Frere , ce dernier devoit don
H Y
178 Extraordinaire
ner la mort aux Enfans mâles qui
naîtroient de luy ; ce qui fut caufe qu'un
jour Rhea fa Femme s'avifa de le tromper.
Eftant accouchée de Jupiter , au
lieu de le luy abandonner , elle luy
préfenta une Pierre envelopée de linge
, que Saturne dévora croyant que
c'eftoit fon tils . Rhea , qui nourriffoit
Jupiter en fecret , craignit que fa
tromperie ne fuft enfin découverte. Elle
chargea donc les Nymphes du Mont-
Ida nommées Corybantes ou Dactyles
du foin d'élever ce Fils . Ces Nymphes
inventerent alors une Danfe , dans laquelle
elles fe fervoient de Boucliers
d'airain. Leur penfée eftoit qu'en fe
rencontrant les unes aupres des autres ,
ces Boucliers fè toucheroient , & feroient
affez de bruit pour empefcher
que les cris de Jupiter ne fuffent entendus.
La Danfe a esté mefme longtemps
appellée du nom des Nymphes
de qui elle tiroit ſon origine , c'eſt à
dire , Dactyle. Les Livres nous montrent
encor que depuis ce temps , fi éloigné
du nôtre & de nos moeurs , la Danfe
a toûjours efté cultivée. Ils nous apprennent
que les Lacédemoniens en
avoient
du Mercure Galant
179
avoient une dont les pas eftoient militaires
, & fe formoient au fon d'une
harmonie mélée d'enthousiasmes , &
qui portoit les Hommes au mépris de
la mort . Sans la lecture ; qui nous auroit
appris que la Philofophie la plus
auftere ne condamnoit point la Danfe,
& qu'un Socrate dans fon Dome ftique,
rioit & danfoit tout comme un autre
Homme ? omment découvririonsnous
que Néron tout Empereur qu'il
eftoit , fe glorifioit d'avoir la qualité
'de Danfeur ? Et s'il eft permis d'ajoûter
le Sacré au Prophane , qui nous diroit
que David a danfé devant l'Arche
d'Alliance Enfin il feroit facile de nous
convaincre par ce qu'on trouve écrit
de la Danfe , qu'elle a toûjours efté l'ame
des plaifirs dans les Feftes , qu'elle
n'a jamais manqué d'émouvoir le coeur.
par fes mignardifes , & par fes agré- .
mens , que c'eft un noble exercice ,
convenable aux deux Sexes , pratiqué
dans leurs diferens âges , embraffé
depuis le Sceptre jufqu'à la Houlette ,
& qu'il en eft de luy de mefme que de la
Renommée que la fucceffion des temps
fait eftre de tout Pais , & met dans
Га
380 Extraordinaire
fa perfection. Vires acquirit eundo.
Quand on me conteſteroit que Ja
Veue eft le Sens qui contribue le plus
à la fatisfaction de l'Homme ; je croirois
avoir lieu de le foûtenir , fi feulement
par fon entremiſe vous aviez
ajoûté foy aux affurances que je vous
ay données dans mes Lettres , que je
fuis , Voftre tres , & c.
DE LA SALLE, S de Leftang.
A Orleans le 15. Iuin 1680 .

La Piece qui fuit a estéfaite enfaveur
de Madame l' Abbeffe de Chafots de Lyon.
Cette illuftre Perfonne eft de la Maiſon
de Varennes , fe diftingue bienplus par
P'éclat defa vertu , que par les avantages®
defanaifance. Deux de fes Dames voulurent
luy témoigner leur tendreffe , cou
elles fouhaiterent que cefuft par une Eglague.
Monfieur l'Abbé de Sonilhac fe chargea
pour elles du ſoin de la faire. Vous
avoüere , apres avoir leu , qu'elles eurent
lien d'en eftre contentes.
IDILLE,
du Mercure Galant. 181
IDILLE.
PHILIS & CLORIS .
O'
CLORIS.
Vel plaifir , ma Philis , de joüir des
Beautez
Qu'on voit de toutes parts en ces Lieux
enchantix!
Ces Arbres , ces Rochers , ces Coteaux ,
ces Prairies ,
Caufent à mon efprit d'aimables refveries
;
Fy gonfte des douceurs qu'on ne peut exprimer,
Et vous n'y trouvez rien qui puiſſe vous
charmer.
PHILI S.
Non , Cloris , ces Objets ne flatent point
та ѵенё ,
Ils s'offrent à mesyeux , fans que j'en fois
émeue.
Mon coeur trop prévenu , mépriſe ces
plaifirs
J
Vers un plus beau Sujet ils portent fes
defirs.
CLORIS.
182 Extraordinaire
CLORI S.
L'Objet de vos langueurs , dites le nous
fans feinte ,
Philis , feroit - ce pas l'incomparable
Aminte ?
Loin d'elle je vous vois dans un abatement,
Qui vous rend ennuyeux le Lieu le plus
charmant .
PHILI S.
Il eft vray , ma Cloris , cette aimable Bergere,
Mieux qu'aucune a trouvé le fecret de
me plaire ;
Et , s'il faut l'avouer , je fais tous mes
efforts
Pour la rendre fenfible à mes tendres
transports ,
Mais , Dieux , je ne vois pas que ce dife
cours vous bleffe ,
Et que je choque enfin vostre délicateffe.
Pardonnez-moy , Cloris ; un mouvement fi
franci
Aminte a le premier , & vous le fecond
rang ,
Et mon coeur entre vous prétend pouvoir
fans crime
You
du Mercure Galant.
183
Vous partager ainſi ma flâme & mon
estime.
CLORI S.
Non , vostre coeur luy doit toute
Paſſion
,
Et vous mefurprenez par fa divifion.
PHILI S.
Il craint que cet aven , Cloris , ne vous
irrite.
CLORI S.
Pour m'en facher , Aminte eft d'un trop
grand mérite;
On ne peut condamner un auffi Sage
choix ,
Sans bleffer la Raifon , &fes plus justes
Loix.
Les Dieux fur fa Perſonne ont verſé tant
de charmes ,
Qu'ilfaut qu'à leur afpect nous mettions
bas les armes.
F'en ressens , comme vous , Pinévitable
effet ,
Et loin d'elle mon coeur n'est jamais fatisfait.
Pour fes divins attraits mon ardeur eft
extreme ,
Et vous l'aimez , Philis , bien moins
je ne l'aime.
que
PHILIS.
1 $ 4
Extraordinaire
PHIL IS.
Que vous connoiffez mal vostre amour &
Le mien !
CLORIS.
L'un & l'autre paroift , je les connois fort
bien.
Le vostre eft infiny , mais le mien le furpaſſe.
Il a des
mouvemens...
PHILI S.
Hé , ma Cloris , de grace .
Ceffez un tel difcours , je ne le puis fouffrir
,
Avec ce fentiment vous me faites mourir.
Ah , Cloris , voftre coeur ne fent rien defi
tendre.
CLORI S.
Ah, Philis ,fon ardeur ne sçauroit fe comprendre.
PHILI S.
Aminte a tous mes voeux.
CLORI S.
Aminte tout mon coeur.
PHILI S.
Elle fait mes plaifirs .
CLORI S.
Elle fait ma langueur.
PHILIS.
du Mercure Galant. 185
PHILI S.
Ie me fais un bonheur d'estre fous fon
empire.
CLORI S.
C'est pour ses feuls appas que mon ame
Soupire.
t
PHILI S.
Avant qu'à fon égard mon amour foir
détruit ,
L'Eté ferafansfleur , & l'Automne fans
fruit.
CLORI S.
Et ce Ruiffean plutoft interrompant fa
course ,
Par un retour nouveau montera vers fa
Source ;
Le miel de nos Iardins n'aura plus rien
de doux ,
Et les Brébis feront d'accord avec les
Loups ;
Ouy , plutoft aupres d'eux elles vivront
fans crainte,
Que je ceffe d'aimer l'incomparable
Aminte.
PHILI S.
le vois que nos debats deviendroient eternels
>
Uniſſons nos deux coeurs par des noeuds
immortels,
Et
186 Extraordinaire
Et confondant ainfi les transports de nos
ames ,
Offrons- luy, ma Cloris, la plus tendre des
flames.
CLORI S.
Ty confens ; mais , Philis , joignons encor
nos voix ,
Et faifons de fon nom retêtir tous nos Bois,
Il faut tout confacrer à l'éclat defa gloire,
Qu'elle regne en nos coeurs,& dans nostre
mémoire.
DE L'ORIGINE DE LA DANSE,
de ceux qui l'ont inventée ,& de
fes diferentes efpeces.
DE grace, Mercure , quelle eft vôtre
intention , de nous demander
l'origine de la Danfe Avez vous oublié
que dés la Création du Monde
vous la menez à voſtre tour avec les
autres Dieux & Déeffes , dans ce Branle
continu, que les Grecs appellet Thyafe
, ou Danfe celefte , & qui fe fait par
les Etoiles & par les Planetes , où vous
tenez voſtre place comme les autres ?
Mais
du Mercure Galant.
187
Mais comme ce Branle ne fe peut faire
fans harmonie , & que la diverfité des
tons , où le grave fe mefle avec l'aigu,
ne fe fait qu'avec un bruit violent &
exceffif , à caufe de la rapidité des Aftres
& des mouvemens précipitez des
Cieux , il eft impoffible aux Hommes
de les entendre. Auffi le mefme accident
leur arrive t il qu'aux Habitans
d'autour les Catadoupes , qui pour le
grand bruit que fait le Nil en fa chute,
fe précipitant de ces hauts Rochers ,
naiffent naturellement fourds. Toute
fois c'eft de là que nous apprenons que
l'Harmonie a fept diférens tons , autant
qu'il y a de Planetes , & que des mouvemens
des Cieux procede cette premiere
Danfe , que les Hommes ont tâché
d'imiter avec des Inftrumens. Ci
ceron en parle de la forte dans le Songe
de Scipion.
Mais , ô Divinité , je découvre icy
voftre intention . Vous nous demandez
quels font les premiers Inventeurs de
'Harmonie & de la Danfe entre les
Hommes , & qui font ceux qui les ont
introduites. Avant que de vous répondre,
il eft befoin d'en donner la définition
188
Extraordinaire
tion apres l'introduction , & de diftinguer
les Nations & les temps ,& la Fable
d'avec l'Hiftoire.
La Danfe n'a jamais pû eftre introduite
entre les Hommes fans l'Harmonie
, ny l'Harmonie fans la Danfe . Ce
font deux Soeurs inféparables , ou fi
l'on veut , deux Arts divins , qui fe
tiennent tellement attachez enfemble
, que l'un ne peut fubfifter fans
l'autre , & qui ayant eſté cultivez avec
le temps , ont maintenant acquis icybas
toute leur perfection . Ils font auffi
anciens que le Monde & ont pris naiffance
avec la Paix les Jeux , les Ris , &
l'Amour. Que ne doit on pas donc à
l'Autheur de la Paix , qui , comme une
Divinité , ramene tous ces plaifirs innocens
en un mefme temps , & lorsqu'-
on les efpéroit le moins ?
Les Hommes n'eftoient pas encor
beaucoup efloignez de leur principe ,
quand Jofephe dans fon Hiftoire nous
apprend que Jubal Fils de Lamech , a
efté le premier Inventeur des Inftrumens
de l'Harmonie , & de la Danfe.
Ce fut luy qui de la coquille d'une
Tortue fe fit le corps d'un Luth , & des
en
1
du Mercure Galant. 189
entrailles des Animaux , les cordes .
Cette nouveauté plût entre les premiers
Hommes , & en fuite on a tâché
de l'augmenter. Emanuel Thefaurus
en fon Livre de l'Art Lapidaire , ou
la Vie des Patriarches , dit des merveilles
de ce Jubal , & le petit Traité
qu'il en a fait eft intitulé Nania.
Pour definir la Danfe , ce n'eft rien
autre chofe qu'une certaine faculté &
difpofition du Corps , qui par des
mouvemens proportionnez & des
poſtures accordantes au fon des Inftrumens
ou de la Voix , s'anime & fe conduit
à la cadence, & qui felon les nombres,
les modes , & les mefures de l'Art,
imite & exprime les paffions de l'Ame
par les actions du Corps .
Plutarque en fes Questions Convivales
dit , apres Ariftote , que cette
imitation & expreffion ne fe peut faire
que par des mouvemens formez fur
l'Harmonie , & que la Danfe a trois
parties , dont l'une confifte en mouvemens,
l'autre en habitudes & la derniere
en paules.Mais quoy qu'il y ait deux
diférences, l'une par mouvemens conti .
nus, & l'autre par certaines paufes felon
les
190
Extraordinaire
les fujets , ce n'eft pas qu'il n'y ait des
mouvemens & des gefticulations en
l'une & en l'autre , mais en l'une davantage,&
en l'autre moins .
De ces trois parties de la Danfe , ces
autres efpeces font derivées, la Continuë
, la Remife, la Compofée , la Serieuſe
, la Molle , la Figurée , & la Sa,
tyrique ou boufonne. Mais fur toutes
les autres , la Figurée a l'avantage de
mieux représenter les mouvemens du
Corps & les paffions de l'Ame. Elles
ont encor d'autres noms tirez de leurs
Inventeurs,comme la Pyrrhique;ou des
Regions ,comme l'Ionienne;ou des Peuples,
comme la Lydienne ; & quelquefois
elles empruntent leurs noms des
mouvemens, des poftures , & des gefticulations
du Corps ; comme elles font
auffi des veftemens , ou de l'eftat où
font les Perfonnages, foit en armes ou
non , fous le mafque , ou avec quelque
autre appareil qui convienne au fujer.
Les trois efpeces de Danfes chez les
Anciens , qui paffoient pour les plus
nobles , eftoient l'Emmélie . Celle- cy
eft grave & compofée , & ne fervoit
que dans les Tragédies , où la gravité
des
du Mercure Galant . 191
des Héros eftoit auffi bien marquée
que leurs paffions . L'autre nommée
Cordace, eftoit beaucoup plus libre, &
fe donnoit bien plus de licence ; elle
s'employoit dans les Comédies , où les
moeurs & les actions des Hommes eftoient
reprefentées. Quelques - uns en
donnent l'invention à Bacchus au retour
des Indes , apres fa victoire & fa
conquefte. La derniere dite Sycianis ,
ne fe pratiquoit que dans les Pieces fatyriques
ou boufonnes : c'eft où l'on
introduifoit fous le mafque les Faunes ,
les Satyres , les Egipans , les Sylvains,
les Dryades, & les autres Nymphes bocageres
& champeftres. L'on en attribue
l'invention à Sicynnus de Crete ,
dont elle a pris fon nom; & Scamon la
donne à Therfippus. Euripide en parle
affez amplement.
De toutes ces diférentes efpéces dè
Danfes , les unes s'employoient dans
les Nôces , les autres dans les Sacrifices
, d'autres dans les Pompes & dans
les Spectacles publics ; & d'autres fur
le Theatre. L'on peut voir ce qu'en difent
Athenée, Cælius Rhodiginus, Scaliger,
Hierôme Mercurial , Rofinus en
fes
192
Extraordinaire
fes Antiquitez Romaines , Alexandre
Sardus dans Polydore Virgile , Theodorus
Zu ngerus en fon Theatre de la
Vie humaine ; outre Homere , Platon,
Ariftote Xénophon , Galien , Strabon ,
Pollux , & Lucien .
Comme les Anciens n'ont jamais
meprifé la Danfe , & que jamais auffi il
ne fe faifoit de Cerémonies ou de Spefe
tacles publics quelle n'y fut em.
ployée , on peut dire qu'outre le plaifir
& le divertiffement que les Principaux
y prenoient auffi- bien que le
Peuple , ils en avoient remarqué l'utilité
comme neceffaire au bien public,
& à la confervation de leurs Etats.
C'eft ce que les exemples nous vont
confirmer.
La Grece , à qui l'on donne la découverte
& l'invention des plus belles
chofes , cultiva cet Art avec beaucoup.
de foin & d'étude ; parce que ceux qui
préfidoient aux Gouvernemens remarquoient
qu'il fervoit beaucoup à façonner
le Corps de leur jeuneffe , &
qu'il luy donnoit des difpofitions merveilleufes
à la Milice, & dans les Sacrifices
une attache particuliere. De là
vient
du Mercure Galant . 193
vient qu'Orphée & Mufée, les plus anciens
Autheurs des Grecs , ont dit que
l'on ne pouvoit eftre adinis dans les
Myfteres & dans les Cerémonies , fans
l'Harmonie & la Danfe. Homere apres
eux dans fon Iliade , donne de merveilleufes
louanges à fes Héros , pour
avoir excellé dans la Danfe , & y avoir
acquis beaucoup de reputation non
feulement chez eux , mais auffi chez les
Troyens leur ennemis, parce que par le
fecours de cet Art ils s'eftoient rendus
beaucoup plus difpos à la guerre, & à
faire de grandes actions, que par tout
autre exercice .
Dans ce mefme temps ,la Danfe qu'
on appelle Pyrrhique , & que Solin &
Strabon difent avoir efté inventée par
Pyrrhus le Cydonien , & Ariftote par
Achille , ne fe faifoit que fous les armes
avec les mouvemens de pied & le
bruit des mefmes armes , fi c'eftoit à
pied ; mais fi c'eftoit à cheval comme
le plus fouvent, elle fe faifoit d'une autre
maniere. Il fe formoit des Troupes
de jeunes Seigneurs ou Princes parta
gez par Bades , que nous appellons prefentement
Quadrilles , qui avoient le
Q. d'Avril 1680 . I
pendan
194
Extraordinaire
Cafque en tefte,la Lance en une main ,
& le Bouclier en l'autre , & que des
Chefs experimentez conduifoient à cet
exercice fi noble , qui tenoit beaucoup .
du militaire , & qui ne le faifoit que
par modes , cadences,mefures , courſes,
paufes, & chamades. On en trouve en
Î'Eneide de Virgile un fameux exemple
qui fe donna par les jeunes Princes
Troyens & Siciliens , en la prefence
d'Enée & d'Acefte Roy de Sicile . Les
Carroufels & les Courfes de Teftes,
qui fe font dans les plus belles Cours
de l'Europe , ont quelque chofe d'approchant
de ces exercices fi fameux .
La Fable veut tirer l'origine de la
Danfe Pyrrhique de plus loin , & dit
qu'elle avoit efté inventée par la Déeſfe
Pallas , quand apres la défaite des
Geans , en figne de joye & de triom
phe , elle danſa la premiere toute ar
mée , & qu'elle mena à la cadence les
autres Dieux & Déelles.
La mefine feint que Berecynte ou
Rhée , enfeigna la Danfe à fes Preftres ,
qui eftoient les Cureres en Crete , &
Tes Corybantes en Phrygie , & que
3 Sacrifices , ils ne la pou
voient
da Mercure Galant,
195

voient faire qu'avec des mouvemens
violens,des trepignemens , & des battemens
de pieds contre terre, & avec une
efpece de bruit aigu , en frapant des
Epées courtes & des Javelots fur de
petits Boucliers d'airain , & qu'ainfi ils
fauverent Jupiter nouveau né , qui auroit
efté devoré de Saturne fon Pere.
"Héfiode dit qu'il avoit veu luy même
les Mufes danfer pres d'une vive
Fontaine autour de l'Autel de leur Pere
Jupiter, où Eraton , Polymnie, & Terpficore
, menoient le Branle. Ce font
auffi ces Filles immortelles que les Poë.
tes feignent avoir inventé la cadence
des Paroles, la liaifon des Mots , les
tons de la Mufique , l'harmonie des Inftrumens
, & la Danfe. Apollon leur
Frere eft auffi fameux pour les mefmes
Arts ; & le Parnaffe éloigné du bruit
& du tumulte , & le lieu où ils les pratiquent.
Les anciens Héros , comme Thefée,
Achille,Pyrrhus , Mérion, Epaminondas
, Scipion , & Alexandre, au raport
d'Emilius Probus ,avant leurs combats
auffi bien qu'apres leurs victoires ,
n'ont fait aucune difficulté d'affujet-
I ij
196
Extraordinaire
tir leurs corps militaires & triomphans,
aux nombres & à la cadence des
Inftrumens , jugeant que par un fi noble
exercice , ils confervoient ou augmentoient
la difpofition qu'ils avoient
acquife pour la guerre.
Xénophon dans fes Sympoſiaques
, nous rapporte que les plus fçavans
des Anciens eurent beaucoup
d'inclination pour la Danfe , tel que
Socrate, qui quoy que grand Philofophe
, s'y adonna fur le déclin de fon
âge , auffi -bien que Diogene. Athenée
aima la Danfe appellée Memphitique,
qu'il avoit apprife des Egyptiens. Pythagore
fe donna la mefme liberté.
Ariftipes fit gloire de danfer devant le
Roy de Sicile: ainſi donc ils trouvoient
tous des difpofitions à la bienfeance &
à la grace du Corps .
Les Lacedémoniens,qui ont efe les
plus illuftres de toute la Grece, apprirent
cet Art de Caftor & de Pollux ,
& le crûrent fi neceffaire , qu'ils y
faifoient inftruire leur Jeuneffe, fe perfuadant
que la Danfe n'eftoit pas
moins utile que l'Art militaire ; auffi
c'eft de là qu'on peut dire qu'ils doi-
1
vent
du Mercure Galant . 197
vent une partie de leur gloire à la Danfe
& à l'Harmonie . Venons à d'autres
Nations .
Les Pheaques , Hommes abondans
en toute forte de delices , s'y adonnoient
avec tant de paffion , qu'ils eftimoient
que ce feroit retrancher un des
plaifirs de la vie , que d'introduire la
Danfe ; auffi aucun n'eftoit eftimé chez
eux ,s'il n'y excelloit .
Les Theffaliens appelloient leurs
Magiftrats Proorquesteres , comme par
une marque d'honneur , parce qu'ils
faifoient gloire de porter le nom d'habiles
Danfeurs, & en menoient les premiers
la cadence,
Dans l'Ifle de Délos , les Sacrifices
ne fe faifoient jamais fans la Danfe &
fans l'Harmonie ; & il y avoit des
Choeurs de jeunes Hommes qui s'y
exerçoient pendant la Cerémonie au
fon de la Flûte & de la Lyre,comme fi
par
là leurs Preftres & leurs Sacrificateurs
jugeoient qu'ils avoient plus d'attache
aux Myfteres.
Les Indiens n'adoroient jamais le
Soleil qu'en danfant , foit à fon lever,
ou à fon couchant ; & les Brachiij
198 Extraordinaire
manes qui estoient leurs Preftres , fe
fervoient de la Danfe dans leurs Sacrifices.
Les Ethyopiens n'alloient jamais
au combat qu'en pofture de Danfe ,portant
autour de leur tefte leurs fleches
en forme de rayons, pour donner plus
d'étonnement ou d'effroy à teurs Ennemis.
Les Principaux des Tyriens & des
Troyens , dans le Palais de Didon
Reyne de Carthage , qui donnoit le
régal à Enée, faifoient divers Choeurs
de Danfe, & c'eftoient les Tyriens qui
menoient le Branle, Jopas joüant alors
de la Harpe, comme dit Virgile.
fe
Chez les Anciens , la Danfe par
Choeurs , que nous appellons Ballers,
dans les Intermedes ou Entr'actes ,
faifoit dans les Tragédies & dans les
autres Pieces de Theatre, avec des Voix
& des Inftrumens , où l'on admettoit
les Perfonnes de l'un & de l'autre Sexe,
& le fujet de ces Choeurs avoit du
raport avec l'Argument de la Piece .
C'est ce que dit Horace en fes Satyres,
& Seneque en la Troade .
La Danfe qu'ils appelloient Hor-
Thus,
du Mercure Galant. 199
mus ,eftoit compofée de jeunes Homes
& de Filles , dont l'un menoit le Branle
avec des poftures mâles & belliqueufes
, & les Filles les fuivoient avec plus
de modestie , comme pour faire une
harmonie de ces deux Vertus , la Force,
& la Temperance.
Les Pantomimes qui danfent dans
les Ballets , doivent avoir beaucoup de
difpofition du corps & de l'efprit , les
mouvemens fubtils & juftes , l'oreille
fine , l'efprit judicieux & préfent,
l'intelligence de toutes les paffions
pour les imiter ou contrefaire, & principalement
la connoiffance de toute la
Fable , la taille plus avantageufe que
petite , & une jufteffe en toutes leurs
actions,à moins , comme dit Ciceron,
de paffer pour ridicules .
Nous pafferions icy fous filence la
Danfe des Sybarites & des Bacchan
tes , n'estoit que nous ne voulons rien
laiffer à defirer fur cette matiere . Les
Sybarites, Peuple extrémement voluptueux
, y trouvoient leurs divertiffemens
& leurs delices , & y faifant mef
me inftruire jufques à leurs Chevaux,
ils n'alloient jamais aux Banquets qu'à
I j
200 Extraordinaire
la cadence , au fon des Flûtes & des
Hautbois. C'eft d'où les Crotoniates
leur ennemis prirent occafion de les
vaincre , lors qu'il en fallut venir aux
mains avec la Ĉavalerie ; car ceux- cy
au lieu de faire fonner l'allarme , firent
jouer des Branles ; ce que les
Chevaux voulant fuivre , il leur fut
facile de mettre en deroute toute la
Cavalerie des Sybarites. La Danfe des
Bacchantes ne fe faifoit que pendant
la nuit avec des hurlemens & des cris
furieux, & lors qu'on celebroit les Orgyes,
qui eftoient les Festes de Bacchus ,
où ces Femmes écervelées , avec des
mouvemens emportez , fe produifoient,
couronnées de Lierre ou de Pampre,
ayant des Thyrfes en la main , & couvertes
de peaux de Tigres , de Loups
Cerviers , ou d'autres Animaux farouches,&
pleines plûtoft de Vin, que des
infpirations de Bacchus. C'eft d'où
font venues les Bacchanales . Mais
comine ces Danfes fentoient lesFuries,
ces Femmes y commettoient des actions
fanglantes. Orphée à leur rencontre
en fut déchiré en pieces , & la
douceur de fa Lyre qui touchoit les
Ro
du Mercure Galant. 201
&
Rochers , & les Animaux les plus furieux
, ne pût rien fur ces Femmes qui
en firent leur victime; & leur fureur alloit
encor fi loin , que Penthée Fils d'Agare,
quoy que Roy des Thébains , pour
avoir méprifé les Festes de Bacchus ,fuc
déchiré en morceaux par fa Mere même
& par les autres Bacchantes. C'eſt
ce que rapporte Virgile en fon Moucheron,
& Horace en fes Satyres .
1
Les Romains eftoient auffi fort affe-
Ationnez à l'Harmonie & à la Danſe ,
& principalement dans leurs Banquets
Quelques -uns difent que l'une & l'au
tre a efté introduite en Italie par Pylade
Siciliés , & d'autres par Batyllus d'A .
léxandrie.Juvenal en parle en fes Saryres
. La pompe & les grandes magnificences
de cette Nation les avoit porrez
à toutes les chofes qui flatent les
fens ; & ce que les autres Nations faifoient
par politique , celle - cy le faifoit
par luxe : ce qui fervoit d'établiſſement
aux autres , celle - cy en faifoit un ufage
pour les plaifirs & pour fa ruine. De
là viết qu'on trouve dans Rofinus , Macrobius
en fes Saturnales , & dans Calius
Rhodiginus , que quelques Em-
I
202 Extraordinaire
pereurs en leurs fomptueux Feftins , ſe
déguifoient en Divinitez celeftes , terreftres
, ou marines , pour y pratiquer
leurs Danſes. Mais ce qui fentoit chez
les Romains la moleffe;chez les Grecs ,
les Troyens , & autres Peuples , fentoit
la generofité. On faifoit donc dans les
Danfes des Romains , des poftures des
pieds & des mains , & des gefticulations
de tout le Corps, comme font les Bafteleurs
ou les Danfeurs de Morifques;
& c'eft dequoy Perfe & Juvenal fe
raillent en leurs Satyres , & ce que
rapportent Velleius , Artemidore , Lipfe
, & Leontius en fon Antologie.
Martial mefme adjoûte , qu'à l'entrée
des nouveaux Mets , & lors que l'on
commençoit les Danfes , on faifoit
jouer des Inftrumens hydrauliques,
& qu'alors de jeunes Gens de l'un &
de l'autre fexe,faits venir de Syrie , d’Afrique,
ou de Cadix ,au fon de la Voix
ou des Inftrumens , paffoient la plus
grande partie de la nuit en diverfes efpeces
de Danfes, & c'eftoit un des plus
grands plaifirs de cette voluptueufe
Nation .
Ontrouve encor que les Empereurs
Romains
du Mercure Galant,
203
Romains fe plûrent d'avoir dans leurs.
Triomphes . des Satyres & des Silenes
, qui par des poftures & des geſticulations
boufonnes , imitoient les
Danfes férieufes , eftant couverts de
peaux de Bouc , ou de veftemens tiffus
de Jonc & de Geneft , entremeflez de
Fleurs ; & dans leurs Impromptus ils
donnoient des brocards au Peuple. Ce
que ceux de Livourne & d'Ombrie ont
retenu dans leurs Satyres & leurs Boufonneries.
Remarquons encor que dans les
Theatres des Romains il y avoit une
Place appelle Orguestre , où fe mettoient
les Joueurs d'Inftrumens , & où
fe faifoient les Danfes dans les Comédies
, & que les Empereurs mefmes ne
faifoient pas de difficulté d'y jouer
leurs perfonnages , & d'y avoir leurs
Fauteuils .C'est ce que Suetone rappor
te en la Vie d'Augufte.
La Danfe des Saliens , qui eftoient
des Preftres de Mars chez les mefmes
Romains, fe faifoit pendant les Sacrifices
; & l'on tient que pour eftre plus
agiles & plus vifs , ils danfoient pieds
nuds fur les charbons ardens.
Nos
104
Extraordinaire
Nos Hiftoires , auffi bien que les
Commentaires de Céfar , & Cicéron
de la nature des Dieux , font mention
que les anciens Druydes , qui eftoient
de venérables Mages ou Preftres habitans
dans les Forefts , où ils s'adonnoient
fort à la Spéculation , à la Philofophie
, & àla contemplation des
Aftres , avoient coûtume au premier
jour de l'année d'aller avec cerémonie
danfer autour des Chefnes , dont ils tiroient
leur nom , & d'y cueillir par
apres le Guy . C'est d'où eft venu ce fameux
Proverbe, Au Guy l'an neuf.
Ad vifcum Druida , Druida faltare
folebant.

Ces anciens Druydes ont fubfifté dans
les Gaules jufques au temps de l'Empereur
Augufte , & ce fut l'Empereur
Claude V. qui les abolit entierement,
La Ville de Dreux en a pris le nom .
Pour couronner donc glorieufement
la Danfe , nous dirons qu'elle eſt
fi propre à dreffer le Corps , à former
la grace , & à relever les actions des
jeunes Seigneurs ou Princes , que l'on
ne manque pas de les y faire inftruire
felon le merite de leur naiffance
&
du Mercure Galant.
205
& la dignité de leurs Perfonnes , & c'eſt
ce qui fe pratique dans toutes les
Cours de l'Europe , tant pour l'utilité,
que pour le divertiffement des Teſtes
couronnées. Nous ajoûtons icy l'union
de tous les plaifirs , par le retour de la
Paix du Siecle d'or.
M
Ercure , l'on te doit comme au plus
grand des Dieux,
Les plaifirs qu'on trouve à la Danfe,
Puis que tu nous apprens que le Branle des
Cieux
En donne & regle la cadence.
Les Mortels curieux de cet Art tout di
vin,
De la nuit percerent les voiles ,
Et contemplant le Ciel , en appriret enfin
La Danfe qu'y font les Etoiles.
Ils y virent ton rang, tes mesures , tes pas,
Et dans ce noble Art tant de charmes ,
Qu'ils l'obfervent depuis avec tous fes
appas,
Quand la Paixfait quitter les armes .
C'eft
106 Extraordinaire
C'est alors
que l'on voit jufqu'aux jeunes
Bergers,
Charmez de leurs Nymphes fuperbes;
En fuivre l'harmonie avec leurs pieds
Legers,
Danfant fur les fleurs & les herbes .
Pour des plaifirs fi doux , il faut un doux
repos ;
C'est ce que la Paix fait renaiftre ;
Si ce calme n'eft dû qu'aux foins d'un
grand Héros,
LOUIS peut s'en dire le Maiftre.
*
Toute l'Europe en voit les merveilleux
effers,
Par l'union de tous fes Princes ;
Et ce charmant bonbeur que gouftent leurs
Sujets ,
S'étend dans toutes les Provinces.
C'eft de là que les Ris, les Amours , &
Les Feux,
Précedent fouvent l'Hymenée;
Et qu'en fuite l' Hymenfait par fesfacre
noeuds ,
Plus d'une beureufe deſtinée .
La
du
Mercure
Galant . 207
La France , la Baviere, & l'Eſpagne àſon
fon tour,
Gouftent ces douceurs mutuelles,
Par la Paix , par les Ris, par l'Hymen,
& l'Amour,
Dans leurs unions eternelles.
Apres de jeux fi doux , & d'auffi- doux
plaifirs,
Qui naiffent d'une pure joye ,
Ne voit- on pas s'unir das leurs ardes defirs
Le Portugal & la Savoye.
Quand le Nort a finy tant de combats
affreux,
Par le repos qui leurfuccede,
Il travaille à l'Hymen , qui s'en va rendre
heureux
Le Dannemarc & la Suede.
Si donc tant de plaifirs , & tant de jeux
charmans,
Renaiffent en chaque Contrée,
Que d'acclamations & d'aplaudiffemens
Doit-on à la divine Astrée ?
Elle quitt a la terre , apres le Siècle d'or,
Pour
208
Extraordinaire
Pour la Difcorde & pour la haine;
Elle lefait renaiftre , & vientregner encor
Mais c'est mon Roy qui la ramene.
< ?
Sinous devons aux Roys , ce que l'on doit
aux Dieux,
O Grand Roy, quelle eft voftre gloire?
Vous ne sçauriez donner ce qu'on demande
aux Cieux,
Qu'en vous retranchant la victoire .
୧୯୯୨
Ony, la Posterité va parler à jamais
De vous autrement que d'Auguste,
Quand vous vous faites voir , en redon.
nant la Paix,
Toujours grand,genereux & jufte.
RAVLT, de Rouen .
Voicy plufieurs Madrigaux qui m'ont
fté envoyez fur l'Hiftoire Enigmatique
du dernier Extraordinaire. Elle ne cachoit
autre chose qu'une paire de Pantoufles &
de Souliers. Toutes les convenances en
font aisées à trouver. Les Grecs nous ont
fourny le mot Crepida, qui veut dire Soulier,
on Pantoufle.
du Mercure Galant. 208
JA
I.
Amais je n'aurois diviné
Ce que le Mercure a donné
Deffous un fens énigmatique,
Si je n'avois veu ce matin
Dans un Tableau fait à l'antique ,
Agenoux le pauvre Scapin,
Qui baife de Dame Angelique
Les Pantoufles & le Patin ,
Tandis que lodelet ris & luy fait la nique.
C
LE P. LA TOVRNELLE .
I I.
En'eft pas pour des Ecoliers
Que l'on propofe cette Hiftoire,
Carfouvent ils aiment mieux boire ,
Que de s'acheter des Souliers;
Souvent auffi fans nuls fcrupules
Ilsportent aux talons des Mules .
OGIER-TERRAVDIERE,
de Niort .
11 I.
Our deviner l'Hiftoire Enigmati
pour
que,
N'allez point confulter les Peres Cordeliers
.
Soyez
210 Extraordinaire
Soyez un peu melancolique,
Mefurez tous vos pas , regardant vos
Souliers,
Vous aurez decouvert la moitié du miftere;
Mais fi vous defirezſçavoir l'Hiſtoire
entiere,
Dechauffe - les fort promptement,
Et prenez vos Mules de Chambre,
Puis buvez du jus de Septembre ,
Fous l'expliqueriz feûrement .
V
SEGUINIERE POIGNANT.
IV.
Ous effes, dit- on, empéché
Apenetrer lefens caché
Deffous l'Enigme du Mercure ;
N'y refvez plus, je vous affure
Que je l'ay découvert enfin,
Et qu'en me levant, ce matin,
L'ay trouvé ces deux Soeurs jumelles,
Et leurs deux Freres aupres d'elles,.
Tous quatreprefts à me fervir,
Tour à tour, felon mon defir.
l'ay pris les deux Soeurs les premieres ,
En fuite les lumeaux leurs Freres,
Et leur ay fait grande amitié,
Car c'eftoit chauffure à mon pié.
En
du Mercure Galant . 211
En confiderant leurfigure,
l'ay developé le Mercure.
Les Pantoufles font les deux Securs
Dont parle ce Dieu des Caufeurs ;
Leur fort eft de rendrefervice
Dans le plus vil bas office ,
Iufqu'à terre deffous nos pas,
On ne sçauroit fervir plus bas .
Les Souliers , quifont leurs deux Freres,
Pour le plaifir, ou les affaires,
Dans la Salle , ou le grand Chemin,
Servent à tout le Genre humain.
Ils font jumeaux,on le confeſſe,
Maispourfçavoir le droit d'aîneffe
Des Pantoufles oudes Souliers,
Il faut parler aux Cordonniers.
Les Souliersfont plus hauts de taille,
S'ils ne font Souliers de Canaille;
Les Pantoufles n'ont pas comme eux
Les oreilles aupres desyeux;
Mais elles ont auffi la joye
De ne pointfentir la couroye
Qui leur caufe l'affliction,
De lafacheufe aftriction
Que l'on fait foufrir à leurs Freres,
Aqui leurs Maitresfont feveres,
Et les tiennent dans des liens
A l'attache comme des Chiens.
C'est
212 Extraordinaire
C'est une chofe affez commune
De voir la forme de la Lune
Aux Souliers de nos Courtisans ;
Les Laquais n'enfont pas contens .
Si les Pantoufles font d'usage ,
Ce n'eft pas pour un long voyage ,
Car le travail ne leur plaiſt pas ;
On les entend gronder tout bas ,
Au moindre pas qu'on leur fait faire ,
Tant le repos eft leur affaire.
Ellesfont pour la propreté ,
D'une tres-grande utilité ,
>
Et fervent volontiers les Dames ,
Pendant tout le temps que leurs Femmes
Préparent leurs Freres jumeaux,
Les rendent propres , nets & beaux ›
Pour venirfaire leur office
Et les relever du fervice.
Un jeune Homme de fort bon bec,
M'a dit que leur nom eftoit Grec ;
Pour cela , je demande grace ,
Car pour du Grec je vous en caffe.
L
LA BLONDINE GUERIN,
V.
Es deux Freres jumeaux , & les deux
Soeurs jumelles ,
Les uns d'un Cuir brillant , les autres de
Satin ,
De
du Mercure Galant. 213
De Velours , de Damas , ou de Drap le
plusfin ,
Riches en galons d'or , paffemens , ou dentelles
,
Servant le foir & le matin ,
Quoy que bruyantes , leftes , belles,
Nefont pas ce quefut jadis le Brodequin,
Ny la Galoche ou l'Escarpin ,
Ny la Sandale à trois femelles ,
Ny la Mule , ny le Patin ;
Mais je veux qu'on me tonde , ou devenir
Econfle ,
Si leur Enigme n'eft enfin
Et le Soulier & la Pantoufle .
C
RAULT , de Roüen.
V I.
Herchant de l'Enigme le Mot
Morblen j'aurois efté bienfot >
Si vous m'euffiez plus longtemps arreftées,
( Ay-je dit me mordant les doigt , )
Pantoufles , je vous ay portées
Pendant les quatre derniers Mois.
L. F. V. de Morlaix.
VII.
Enfin noftre Galant Mercure
Trouve à galantifer jufques fur la Chauffure.
Apres
214
Extraordinaire
Apres ce qu'il a dit , n'en déplaife aus
Cenfeurs ,
Tefuis perfuadé que les plus incrédules
Creiront qu'affurément les Souliers & les
Mules
Sont de tous temps Freres & Soeurs.
LE FIEBVRE , d'Argenton ,
Chateau en Poitou .
VIII.
D're
quedés qu'on eft Amant
On ceffe d'estre charitable,
C'eft nous raconter une Fable .
Voit-on que pour eftregalant ,
Mercurefoit moins fecourable ?
Il court les Royaumes entiers,
Et donne à tous ceux qu'il rencontre,
Enfecret , & fans faire montre,
Des Pantoufles & des Souliers.
MILLOT , de Marſeille .
I X.
Ircis , à quoy bon tant reſver
TDeſſus & Histoire Enigmatique?
Rien n'eft , à mon avis , fi facile à trouver
Que lefensfurquoy je l'explique.
Cependant depuis pres d'un Mois
Tu ne fais que mordre tes doigts ;
A force d'y refver , bien fouvent in l'éfoufles.
11
du Mercure Galant.
215
Ilfautpeu pour t'embaraſſer

Puis que pour te donner ſi longtemps à
penfer,
On n'a qu'à retourner fes Souliers en
Pantoufles.
ADE BRIELLE l'aîné ,
X.
de Clamecy.
E fens de l'Enigme Historique
Certaines Pieces de Boutique,
Souliers , Mules , ou ce n'est rien.
. L'Inconnu d'Abbeville .
Ceux qui ont trouvé le fens de la
mefme Hiſtoire , font Mademoiſelle de
la Borderie , de Verneüil ; Meffieurs de
Ville-Chaluer , C. Hutuge , d'Orleans ;
Beffin , Lieutenant de Clamecy ; Miconet
, de Châlons fur Saône ; Vialet ,
Rue Montorgueil ; Jabart , Sieur de
l'Avarofte , de R heims ; Le Breft , Ruë
Montmartre ; Jamet le Pere ; De Germigny
, de Clamecy ; Gauvain , Curé
de Marcenay ; Le Bon Clerc de Châlons
fur Saône ; Tamirifte , de la Ruë
de la Cerifaye ; Les Reclus de S. Leu
d'Amiens ; Le Chevalier de la Salamandre
;
216 Extraordinaire
mandre ; Le Berger des Rives du Tarn;
Le Solitaire de Carpiagne ; Les Nouveaux
Académiciens de Beauvais ; La
Bergere de Villechef, & la Belle Brune
du Quay de la Megifferie .
Fadjoûte une nouvelle Histoire Enigmatique,
dont Monfieur de la Salle Sicur
de Leftang, eft Autheur.
HISTOIRE
ENIGMATIQUE.
Ondolatrie ,
N feignoit avant l'extinction de
l'Idolatrie , que je n'avois qu'un
Mary. Un des fucceffeurs de celuy qui
reçeu d'Enhaut le pouvoir de lier les
Corps d'un lien indiffoluble , veut que
j'aye plufieurs Marys à la fois. Il ne
prétend pas que ce foit une Polygamie,
que chacun de ces Marys époufe une
autre Femme que moy. Il met cette diference
entre mon Mariage & les autres
, qu'il permet jufqu'à la derniere
Pofterité qu'on en renouvelle tous les
ans
du Mercure Galant. 217
,
ans la cerémonie . On choifit pour la
faire , un des jours les plus folemnels
de l'année & j'y fers comme de
Theatre . Il eft d'une notorieté inconteftable
que c'eft la Reconnoiffance
qui a contracté ce Mariage , & qu'il
n'en naiftra jamais rien . C'eft toùjours
le plus confiderable qui m'époufe
au nom des autres , & il n'en attend
pas un bonheur femblable à celuy de
Polycrates. J'étens mon Lit nuit &
jour jufqu'à la porte de mes Marys.
Il leur eft à fouhaiter que je n'entre
jamais chez eux . Plus j'y entrerois, plus
j'y cauferois de defordre.
Monfieur Lorenzo de Padoa , le jeune
& Monfieur de S. Fons Académicien de
l'Academie nouvellement établie à Villefranche
en Beaujolois , ont efté les feuls
qui ayent trouvé le vray fens de la derniere
Lettre en Chifres . Tout le fecret confiftoit
à obferver la diftance , d'un Chifre
à l'autre , & à rapporter ce nombre
à la lettre qu'il marquoit dans l'ordre
ordinaire de l'Alphabet . De 62 à 59,
ily a trois nombres de diſtance , & cette
distance de trois marquoit le C , qui
eft la troifiéme lettre . De 59 à 64 , il
Q. d'Avril 1680 .
K
218 Extraordinaire
-
ya cing de diftance , & cela vouloit dire
L'E , qui eft la cinquième lettre . De 64 à 8,
il y a cinquante-fix. C'eftoit une Nulle ,
toutes les diftances qui paffent vingt-trois
ne pouvant marquer aucune lettre. Ce miftere
découvert , il est aisé de lire ces fix
Vers dont la Lettre eft compofée.
Celuy qui voudra confier
Quelque grand fecret au Papier ,
Doit avoir recours au Mercure ,
Qui montre l'art mistérieux
D'armer feûrement l'écriture
Contre un Efprit trop curieux .
Quant à la Lettre enfigures , on la déchifre
en s'attachant aux feuls termes du
Blazon dans les premieres Armes , & prenant
la premiere & derniere lettre font
diferentes , car quand ellesfont femblables,
on n'en prend qu'une . Dans les fecondes
Armes , il faut prendre le principal nom
de la Seigneurie, & en tirer la premiere &
derniere lettre , & ainfi alternativement.
Des Armes de Monfieur de Tavanes, qui
font un Lyon couronné , prenez la lettre
L, qui eft la premiere de Lyon , & la
lettre E, qui eft la derniere de couronné,
vons
du Mercure Galant.
219
vous trouverez le. , Des Armes de Monfieur
du Lude , prenez D & E , qui font
la premiere & derniere lettre du nom de
Du Lude , vous aurez de. Le BlaZon des
troifiémes Armes , font Cotice , ce qui
fait ce. Les quatriémes font la Ferté, qui
font le. Le Blazon des cinquièmes , Roc
d'Echiquier , marquent feulement la lestre
R.. Les fixiemes, Chevreule , vous
en tirez ce. Blazon des feptiémes. Semé
au Sautoir brochant fur le tout , premiere
& derniere lettre, S, T. Varambon,
marquent V , N. Blazon des neuviémes
un Cor, premiere & derniere lettre, C.R ,
Les dixièmes, Armes de Jerufalem , font.
I, M. Blazon des dernieres , Echiqueté,
fournit un E , & le tout enfemble forme ces
paroles, Le deceler c'eft un crime.
Les Lettres de cette nature nefont pro-..
pofées que comme un jeu d'esprit , paree ,
qu'elles ne peuvent eftre d'aucun ufage.
Celle quifuit eft d'un Chifre affez partiaulier.
Celuy qui me l'a envoyé , qui eft un
Homme de confideration & de merite ,
croit que nos Spéculatifs n'en viendront
Pas auffi aisément à bout que des précedens.
Il prétend mefme que dans fonfrequent
usage , la memoirefuffit fans la Clef,
Kij
220 Extraordinaire
& pour le rendre plus facile à dechifrer, il
ne s'eft fervy d'aucune Nulle. L'eftime qu'il
hazarde beaucoup , ayant à faire à des
Efprits auffi penetrans que ceux de nôtre
Siecle.
LETTRE EN CHIFRES.
1
41405174 ; 80 .. 8816 : 8942 : 13 :
?
32 ; 4274128584512 ... 708722 : 32 °
712635 : 39 347456 ; 33 : 3831 : 55
44. 435070 ; 145247 : 13 ! 422
6 65 88 ; 8 2 !. 5 2 2 3 87 ° 2773 ! 3823 135 :
4557 ; 527422 : 8913524316 ; 2288 ;
247057 ; 18 : 578761 ° 6 1 ? 34 ? 3384." .
70262988 : 82.43 ? 27 ° 24 12:33 ?
422287 ; 7820 : 54 13:32:52 1352174
4283 ! 4022257 ; 2952 ; 45 12 : 8288 ..
- 1
-
2920 73 ? 30 !. 42216513 : 28 : 64?
88 215 227 ; 3 1 ! . 4 2 2 0 4 4 15:63 ; 54
69 ! 26 ; 5014 13224312543887
;
6024218321.70 : 4224285215 13:26 ;
..
4820; 52 ! 238728 ; 22 : 2645 ·· 43 I

8:
39 ? 5 2 ! 5 2 29 33 ! , 1 3 5 7 3 4: 4 2,8450 ;
812 20 : 2642 ? 23218 ? 4269 ! 54 ; 14?
7038.
du Mercure Galant. 221
7088.406121813 , 1042 ? 87 : 7427
5415 : 8827 ; 1925725 : 7352 ! 2810 52 052
87 ; 5 5 4 3 ·· 3 2 2 2960 ; 431 4 ; 5 6 2788 •
13 : 57134220743 7851 ? 22 , 20324
35 : 5732 : 345237 ? 2 289 : 1 3 ; 4 2°
Je ne puis attendre jufqu'au premier
Extraordinaire,à vousfaire part d'une au .
tre Lettre que je vous avoue que je nefuis
point capable de dechifrer . Celuy qui m'a
fait la grace de me l'envoyer , s'engage à
m'enfaire tenir l'Explication dans le temps
qu'ilfaudra qu'elle paroiffe. C'eſt Monfieur
de Vienne- Plancy , Frere de Monfieur de
Vienne-Bufferoles , dont je vous ay appris
la mort. Voicy en quels termes il m'a écrit .
I
A Fau- Cleranton , le dixiéme
d'Avril 1680.
L y aquelques jours, Monfieur , que
me divertiffant à lire le traité des
Chifres de Vigenere imprimé à Paris
l'an 1586. j'y remarquay en la
Page 182. & aux fuivantes , que cet
Autheur , comptoit pour impoffible ,
ce que Triteme avance dans la Clef
K iij
222
Extraordinaire
de fa Poligraphie , qu'il avoit un fecret
merveilleux pour empefcher que l'on
n'accuſaſt de miſtere une Lettre qui en
feroit toute pleine ; & que c'eftoit
d'employer un fens parfait , tel que
l'on voudroit, pour en cacher un autre ,
tel que l'on voudroit auffi , A quoy Vigenere
ajoûte , que beaucoup de bons
Elprits avoienr travaillé jufqu'à füer
fang & eau à penetrer ce fecret , fans
qu'ils l'euffent pû trouver. Il propofe
en fuite l'exemple dont Triteme ſe
fert pour éclaircir fa penfée , & cet
exemple eft une demande qu'il feint
de faire à un de fes Amis de quelque
argent à emprunter pour achever un
Bâtiment , laquelle cache l'avis qu'il
luy envoye d'une conſpiration qui fe
tramoit contre luy , & qui eftoit fur le
point d'éclater. Demande , & Avis ,
égaux dans leurs expreffions , en nom -
bre de mots , & diferens en nombre de
lettres. Ce qui donne lieu de croire à
Vigenere que cet adroit déguifement
d'un fens miſterieux fous un fens
moins fufpect , ſe fait le
par raport
des lettres , plûtoft que par celuy
des mots. Cet Autheur raconte apres
3
>
cela ;
du Mercure Galant. 223
>
cela , qu'eſtant à Veniſe l'an 1569. on
y fut averty que Selim Empereur des
Turcs avoit défendu aux Vénitiens
qui estoient à Conftantinople ,
de ne plus écrire en Chifres , mais en
lettres intelligibles , dans l'efperance
d'empefcher par ce moyen qu'ils ne
donnaffent à leur Republique l'avis
des préparatifs qu'il faifoit à la fourdine
, pour envahir l'Ifle de Cypre qui
relevoit d'elle ; ce qui mettant en peine
le Conful Venitien qui refidoit à
Conftantinople , il fe prefenta à luy
un Medecin nommé Lorenzo Ventura
, qui s'offrir à luy apprendre le
fecret, que je viens de marquer, moyennant
certaines conditions avantageufes
qu'il demanda pour fa recompenfe.
Vigenere ne dit pas fi ce Conful
accepta l'offre qu'on luy faifoit . Il donne
feulement à penfer que Triteme &
Ventura s'eftant tous deux vantez de
la mefme chofe , elle n'eftoit pas impoffible,
comme il fembloit en eftre perfuadé.
J'en jugeay du moins de la forte,
apres la lecture de cet endroit de fon
Livre , & la haute idée que je conceus
de l'importance de ce fecret , me fit ha-
K iiij
224 Extraordinaire
zarder à la recherche quelques heures
d'aplication pendant quelques jours.
Ma peine ne fut pas inutile. Je penetray
ce miftere , & l'exemple de Tritéme
que Vigenere raporte dans toute
fon étendue , fut la feule lumiere qui
me le fit découvrir. Je fçay donc
cette maniere fi vantée dont on peut
exprimer toute forte de fens parfaits
qu'on voudra cacher , par toute
autre forte de fens parfaits dot on voudra
fe fervir , & mes Amis m'ont con
feillé d'en faire part au Public par vôtre
entremife,apres avoir veu que l'art d'écrire
en Chifres faifoit un des curieux
Articles de vos Mercures Extraordinaires.
Agréez donc , Monfieur , de
me l'accorder ; mais permettez que
je fçache auparavant fi quelqu'autre
a trouvé ce fecret auffi bien que,
moy , & que pour parvenir à cette
connoiffance , je propofe dans votre
premier Mercure Extraordinaire une
Lettre à déchifrer , telle que le Conful
des Vénitiens à Conftätinople, ou quelque
Marchad inftruit par Vetura , auroit
pû l'écrire à un de fes Amis à Venife,
pour avertir la Republique du deffein
de
du Mercure Galant. 225
de Selim , fans que l'on puft accufer fa
Lettre d'aucun artifice . Je fçay bien que
vous ne donnez point au Public de
Lettres en Chifres , non plus que
d'Emblemes & d'Enigmes , qu'on ne
vous ait fait confidence de leur miftere ,
afin de vous en rendre le premier Juge
; mais trouvez bon pour cette fois,
s'il vous plaift, de n'en eftre que le fimple
Raporteur , & d'employer mon
nom qui ne vous eft pas inconnu, pour
caution de ma fincérité & de ma bonne
foy. Dans l'efperance de cette amitié,
je vay joindre la Lettre du Conful
ou du Marchand Vénitien à cellecy,
fans pourtant les diverfifier de langage.
ONSIEVR,
M° N
l'ay appris avec bien de la joye
le rétablissement de vostrefanté.
Vous voulez que je vous envoye le
Compte de ce que j'ay fait cette année par
vos ordres, & pour vostre service ; il faut
vous fatisfaire. Le voicy .
fe donnay à Monfiear vostre Neveu
le 13. d'Avril , fuivant voftre ordre du
11.de Fevrier, 1500 1.
K v
226
Extraordinaire
.
Du 12.May , par ordre du 6. Mars,
1 2001.
Le 8.fuin , par ordre du 21. Avril,
2301.
Le 7. Septembre , par ordre du s .
Inillet & du 1. Aonft, 500l.
Le 19. Septembre , par ordre du 4.
Aoust, 965 1 .
Le 18. Octobre , par ordre du 6. Septembre
, 100l.
Le 10. Novembre , par ordre du 7 .
Octobre, 7501.
Etle 1. Decembre , par ordre du 19 .
Octobre, 9001.
Plus, je vous envoyay le 14.Mars 40
annes de Taffetas rayê de 210 1 .
88 aunes de Moire de 8801. 56 auaunes
deTaby de 400 1.6 220 aunes
de Brocard de 3900 1.
Plus , je vous envoyay le 19. de luin
12. Tapis de Perfe & 20. de Turquie de
6000l. 48 Plumets de 587 l.& 20 Aigretes
de 742 1.
Plus, je vous envoyay le 3. Septembre
190 Perles de 520 1.4 Rubis de 200 1.6
Saphirs de 2.30 1.17 . Emeraudes de 800.
4.& pour 800 l.auffi de petits Diamans。
Le vous laisse à fup uter à
quey tout
cela
du Mercure Galant.
227
cela fe monte , afin que vous voyez par
l'examen de ce que vous m'ave fourny› qui
de vous , ou de moy , eft en reste , & je
fuis , Monfieur , à mon ordinaire , vôtre
&c.
Une telle Lettre de Compte & de
Marchandiſe n'auroit pû , ce me femble
, eftre fufpecte à l'Empereur Turc ,
ny à aucun autre, quand elle luy feroit
tombée entre les mains. Mais le Correfpondant
à qui on l'envoyeroit,
auroit dû eftre inftruit une fois pour
toutes du Contrechifre du Conful, ou
du Marchand qui l'auroit écrite, pour
la pouvoir déchifrer à fon aife , autre.
ment il feroit dans la peine où je vais
mettre les beaux Efprits qui font curieux.
Pour les foulager , je veux bien les
avertir qu'il n'y a dans cette Lettre
que les premiers mots. Pay appris avec
joye le rétablissement de vostre Santé,
dont le fens parfait qui eft à découvert
exprime & rend le fens parfait
qui eft caché,je veux dire l'avis du deffein
de Selim fur l'Ifle de Cypre.Tout
le refte eft inutile , excepté les Chi
fres
228 Extraordinaire
fres qui y font employez d'un air aſfez
naturel pour ne pas doner de foupçon
, & employez exprés pour aider
le Correfpondant à en trouver le fens
caché, chaque nombre exprimant une
des vingt - quatre Lettres de noftre
Alphabet, felon la pratique de la ſpirituelle
Lorraine Eſpagnolette , mife
dans le VI. Mercure Extraordinaire ,
& expliquée dans le VII . avec ces réferves
neantmoins , qu'il n'y a point
icy de Nulles , finon les Zéro , encor
eft ce feulement quand ils ne fervent
qu'à expliquer dix ou vingt , & que
les nombres qui commencent par 1 .
ou par 2. doivent eftre entendus dans
leur explication ordinaire lors qu'ils
n'ont qu'un Chifre apresi ; au lieu que
s'ils en ont deux, ils fe prennent comme
ceux qui commencent par 3. par 4. &
par les autres Chifres fuivans , c'eft
à dire , comme s'ils n'avoient point de
liaifon enſemble. Ainfi 11 fignifie
onze , & non pas 2. 22 fignifie vingtdeux,
& non pas 4. mais 111. & 222
fignifient trois & fix, comme 35 fignifie
huit, 345 douze, 468 dix- huit ,589
vingt- deux, & c.
Voila
du Mercure Galant.
229
Voila des éclairciffemens qui faciliteront
fans l'explication du fens caché
de ma Lettre , & qui pourront aider
les Curieux qui fouhaitent la connoiffance
du Secret de Tritéme , & de
Ventura , à le trouver d'eux - mefmes,
auffibien qu'a fait , Monfieur
ftre , & c.
› VODE
VIENNE- PLANCY .
,
Quoy que je ne puiffe dechifrer la
Lettre proposée au nom du Marchand
Venitien , je ne laiffe pas , Madame , de
vous en promettre une femblable dans le
premier Extraordinaire , c'est à dire que
je pretens cacherfons des paroles qui auront
un fens parfait d'autres paroles
qui auront auffi un fens parfait , mais
tout contraire du premier , par le moyen
d'un Compte de Marchand rendu . Cela
fait connoiftre qu'il y a diferens moyens
de mettre en pratique le Secret de Triteme
& de Ventura , puis qu'affurément la Clef
de la Lettre que je promets , n'est point
celle dont Monfieur de Vienne Plancyfe
fervira pour nous ouvrir lefens de la fienne.
Il est vray que c'est à luy Seul que
j'en dois l'idée.
le
230
Extraordinaire
le me fouviens que je me suis engagé à
vous donner une troifiéme Veue du Palais
de Madrid,diférente des deux premieres.
Iettez les yeux fur la nouvelle Planche
que je vous envoye , & vous le verrez.
tel qu'il s'ofre aux yeux du cofté de la
premiere Court.
Monfieur le Marquis de S.Prieft , dont
vous avez déja veu un Sonnet au commercement
de cette Lettre, afait encor celuy
que vous allez voir.
SUR LA QUESTION,
Si Aléxandre eftoit mieux fait
que Céfar, & fitous deux ont
furpaffé les autres Princes .
SONNET.
Ous pouvons préfumerpar lefens de
Nous
Qu'Alexandre & Céfar étoient des Hommesforts,
Et que ces grands Efprits animoient de
beaux
Corps,
Dignes d'estre admirez apres une Vi-
[ &toire ;
Qu'ils
THEQ
BIBLIO
DI
LYON
VILLE
1
DELA
VILLE
LYON
1893
du Mercure Galant .
231
୧୦୦୬
Qu'ils avoient,puis qu'ils font an
de Memoire,
Temple
Les vertus du dedans , & celles du debors
;
Mais qui peut affurer que ces illuftres
Morts
Fuffent auffi bien faits qu'on les vit pleins
de gloire ?
୧୫୯୭୭
Comme on ne peut fçavoir s'ils étoientfans
defauts,
Pour ne pas fe tromper, on les doit peindre
égaux ;
Et fi pour avoirpris des Villes, des Previnces,
260037
Nous mefurons leur taille à leurs Faits
inoäis,
En les peignant plus grands que tous les
autres Princes.
Nous les peindrons en Nains aupres du
Grand LOVIS.
232
Extraordinaire
Si l'abfence eft incapable d'augmenter
l'amour.
Ous demandez , Monfieur ,fi l'abfence
eft incapable d'augmenter
l'amour,à quoy je répons fort décifivement
que non. Moy qui vous parle , je
n'ay jamais mieux aimé , que pendant
J'abfence. Elle a fans doute un fecret
particulier d'augmenter le merite des
Perfonnes. Mon efprit les voit alors
mille fois plus aimables que mes yeux
ne le pourroient voir. Des défauts qui
me paroiftroient de pres , difparoiffent
de loin; il ne me refte que l'idée des belles
qualitez. N'eft.il pas vray apres tout,
que quand vous voyez une Perfonne ,
vous ne la pouvez guére prendre pour
plus qu'elle ne vaut ? Quelque envie
qu'ait voftre imagination de luy ajoûter
un peu de merite de fa façon, il femble
qu'elle n'en ait pas la liberté . Elle
eft frapée de trop prés par tout ce qu'il
y a de bon & de mauvais,& cela la réduit
dans les bornes étroites d'une jufte
eſtimation. Mais changez de diftance ,
per
·
du Mercure Galant . 233
perdez de veuë la Perfonne dont il s'agir
,alors voftre imagination a une carriere
libre. Elle n'eft plus gênée par la
veuë de ce qu'il faut eftimer. Elle le
mettra à tel prix qu'il luy plaira. Point
de défauts ,fielle ne veut.Toutes qualitez
aimables, & plus aimables qu'elles
ne font en effet , fi elle veut . Elle eft
maîtreffe de tout. Les yeux qui feuls la
pourroient démentir , ne le fçauroient
faire. Elle n'a qu'à fçavoir profiter de
cette heureuſe occafion d'abfence , &
elle me va forger la Perfonne de la terre
la plus accomplie, pour l'objet de ma
tendreffe . Voyez un peu combien de
commoditez . Pour moy ,je ne fçay pas
apres cela comment on s'amufe à tant
voir. Mais l'imagination n'eſt pas la
fe ule qui trouve fon conte à l'abfence ,
le coeur n'y trouve pas moins le fien.
Combien me fuis - je dit de fois , Si je
voyois àprefent une telle pefonne,je fuis fûr
que je me prendrois fi bien à luy marquer
ma paffion, que j'arracherois d'elle auffi des
marques de la fienne. Ie tournerois fi bien
tel & telfentimet, qu'elle n'y pourroit réfifter.
I'en obtiendrois telles & telles graces.
La voyois-je? En bonne foy , ce n'eftoit
rien
234
Extraordinaire
rien moins que tout cela. De l'embarras
de mon cofté, & de la froideur du
fien , voila tout ce que je trouvois . O
que n'eftois-je enco rabfent ! J'avançois
plus en deux jours d'abſence , qu'en fix
mois de prefence perpetuelle. Vous
croyez peut eftre que je m'égare de ma
queftion. Il ne s'agit pas , me direzvous
, de fçavoir fi pendant l'abfence
vous croyez la Perfonne que vous aimez
plus difpofée à vous aimer ; il s'agit
de fçavoir fi vous l'aimez davanta
ge. Mais, Monfieur,je n'ay point perdu
de veuë ce point là,car fi je me croy
plus aimé, j'aime en mefme temps plus
que je n'ay encor fait; cela eft bien aifé à
fupofer. Pour moy, je vous avoue que
je n'ay jamais efté perfuadé que ce fuf
fent de vrais Amans , que ceux qui ne
fçauroient fe réfoudre à perdre de veuë
ce qu'ils aiment. A parler franchement,
cefont Gens qui n'ont pas envie d'aimer
longtemps , & qui cherchent à fe
tirer au plûtoft de leur amour comme
d'une méchante affaire. Le plûtoft
fait , ce fera le mieux , voila quelle eft
leur maxime , car autrement ne ménageroient-
ils pas mieux leur tendreffe,
&
du Mercure Galant .
235
& ne garderoient ils pas bien de l'expofer
aux perils de ces entreveuës trop
frequentes ? J'ay, par exemple,pour fix
mois de tendrelle dans le coeur. J'ay
pour fix mois de foins , d'affiduitez, &
de tout ce qu'il vous plaira. Je voy ma
Maiftreffe pendant fix mois entiers ; &
bien , voila ma meſure épuifée , mes fix
mois font faits ; mais mettez au milieu
deux mois d'abſence, pendant ce tépslà
mes affiduitez , mes foins ne s'épuifent
point. Mon amour eft alongé de
deux mois, j'aimeray huit mois au lieu
de fix. C'eft dommage que tous les Amans
ne faffent ce calcul ; mais ils font
fi broüillons tous tant qu'ils font, qu'
ils en font incapables . Il leur femble
qu'il n'eft rien tel que de voir ce qui
leur plaift. Je me tiendrois fort heureux.
fice petit Difcours fur les avantages
de l'abfence , pouvoit du moins avoir
affez de force , pour envoyer un
Amant ou deux en retraite pendant
quelque temps .
Monfieur le Président de la Tournelle,
de Lyon,afort agreablement renfermé les
vrais Mots des deux Enigmes du Mois
de May dans ce Madrigal.
236
Extraordinaire
Nbel Efprit de ma Province ,
Uvont le mérite n'st pas mince,
Vint hier, tout glorieux de fon rare talent
A déveloper chaque Enigme
Du Mercure Galant ,
Me montrer l'une & l'autre en rime;
Mais luy montrant un Inftrument
Par où l'on donne un Lavement,
Je me mis hors d'efcrime,
Et pourme délivrer defes raisonnemens ,
le luy dis, bel Efprit ,vous n'aurez pas les
Gans .
Les autres Madrigaux que vous allez
voir , ont efté faitsfur les deux mefmes
Enigmes.
I.
Es Vers nefont pas élegans ;
M Auffi toutfrac je n'enfais guéres ;
Pourtant fur l'Enigme des Freres ,
lefuisfeûr qu'ils auront les Gans .
LE MARQUIS D'ARAMON .
L
I I.
E Mercure, à monfens ,peut en toute
afſurance
Se fervir de Seringue , & cela juftement ;
Ce qui concerne l'agrément,
N'eft-ilpas defa compétance ?
LA MOTHE , de la Rochefoucaut .
du Mercure Galant . 237
Ta
III.
Vn'as garde , Tircis , je te l'ay dit
vingtfois,
De deviner l'Enigme de ce Mois,
Tu n'y prenspas affez de peines.
On n'en vient pas à bout qu'on ne refve
longtemps,
Il faut grater fon front , il faut mordre
Les Gans.
Cela nefe prendpas , comme on dit , fans
Mitaines.
LE FIEBVRE , d'Argenton,
Chasteau en Poitou.
IV.
Sr lafeconde Enigme ayant reſvé cent
fois,
Je n'y gaignay que la migraine,
Et jeperdis toute ma peine
A chercher le vray fens en me mordant
les
doigts.
,
Pour donner à mon mal un prompt ſeura
lagement,
Auffi- toft je pris un Cliftere,
Et la Seringue expliqua le mistere
Qui m'avoit jufqu'alors caufé tant de
tourment.
BESS. le jeune, Avocat à Falaife
en Baffe Normandie ,
238
Extraordinaire
V.
BElles, dont le teint délicat
Ne peut voir du Soleil la lumiere agreable,
Quiprenez tant de foin d'empefcher fon
éclat,
De ternir cette main que vous trouvez
aimable ;
Mercure a dequoy vous aider,
Par un fecret caché dans les Vers d'une
Enigme,
Vous pouvez fans faire de crime ,
Le chercher, ou le demander ;
Maisfans me croire l'ame vaine.
Je veux vous épargner à toutes cette peine;
Lefecret qu'il vous cache avec des foinsfi
grands ,
Se trouve découvert en vous nommant
des Gans .
L
ALCIDOR, du Havre de Grace .
V I.
Ebox Homme Damon l'autre jour me
fit rire ,
Quand je le vis les doigts tremblans ,
Pour deux mots tout au plus qu'il luyfalloit
écrire,
Obligé de mettre des Gans .
L'inconnu d'Abbeville .
VII.
du Mercure Galant.
239
VII.
Treis devant les Gens s'eftant fait
une affaire,
De trouver le vray Mot de l'Enigme
derniere,
Se tourmentoit fans ceffe & le corps &
l'efprit,
• Ne mangeoit prefque point , & ne dormoit
qu'à peine ;
Enfin il enfit tant, que bientoft il luy prit
De violens accés d'une forte migraine.
Ordonnance auffitoft de prendre un Lavement
;
L'Apoticaire vient équipé décemment.
Tircis à cette venë ayant rõpu le Charme
Quipour la question jufqu'alors l'avengloit
;
Seringue,cria- t-il, Seringue, jolie Arme.
Seringue , c'eft toy feule belas qu'il me
falloit.
Vo
F. HA... DU MESNIL , de
Cambrais en Normandie.
VIII.
Ous eftes des Freres faciles,
Qui sachezfouvent un joyau ;
Mais quad vous n'aurie Z que la peau ,
Vous n'enferiez pas moins utiles.
Apres

240
Extraordinaire
Ce
Apres avoir quittéla chair,
Le monde vous vient rechercher ,
On vous engraiffe , on vous manie,
De l'un & de l'autre on fait cas,
Et teliroit en compagnie ,
Quifans Gans ne s'y trouve pas .
Du FRESNE , Confeiller au
Préfidial de Sedan.
IX.
Nabeau baiſſer
Na beau fe baiffer pour se fervir
de vous,
ઠે
ſe
On a beaufe mettre à genoux ,
Et vous traiter comme Déeffe,
Mi fox; lors que l'affaire preffe,
vous faites faire eft affez peu char- que
mant,
Et sas la Caffolete on fuiroit bien fouvent
Les lieux où voftre ministere
Eft employé pour le Cliftere,
La Seringue eft le Mot qui renferme le
Sens
De la feconde Enigme , & c'est ce que
j'entens.
Le mefme.
X.
MErcure , ton Enigme eftpour moy moy trop obfcures ;
Ilfaudroit pour la deviner,
Renonçant
du Mercure Galant.
241
Renonçant au Printemps, aux fleurs, à ta
verdure
,
Perdre le temps à ruminer ;
Nargue, c'est trop reſver, & pour ces baª
gateles ,
Sijay paffé le jour en efforts impuiffans,
Le Soleil eft couché , voila l'heure des
Belles ,
Ie vay me promener ; mais j'oubliois mes
Gans.
MICHEL le jeune , de Meaux.
X I.
Ans chercher la Metamorphofe,
Cette Enigme n'eft autre chofe
Qu'un tres falutaire Inftrument
Qu'en petit & grand on diftingue ,
Et ce n'eft pas fans fondement
Que l'on le nomme une Seringue.
Le Controlleur des Mufes de Mon
tafnel en Baffe Normandie.
XII.
'L faut vrayment n'estre point befte,
Pour voir qu'une Seringue eft ce qui
fait refver ;
Nos Seringuesfouvent font perdre un mal
de tefte ,
Celle- cy me l'afait trouver.
L'Inconnu d'Abbeville.
Q. d'Avril 1680 L
242
Extraordinaire
XIII.
Jui enchent fouvent un joyau,
croy que ces Freres faciles
Aux deux Sexesfont fort utiles,
Gardant la blancheur de leur pean
De la chaleur , de la froidure ,
De la pouffiere , de l'ordure ,
Et de toute injure du temps ;
Cela donc n'apartient qu'aux Gans.
Ο
HUGO DE GOURNAY.
XIV.
Ve cherche donc icy
Ce Maiftre Apoticaire ?
Ie n'ay pas befoin , Dieu mercy
De Lavement , ny de Clistere.
Laquais , qu'on le faſſe ſortir.
Qu'on cherche promptement mon Verre &
qu'on lefringue,
C'est le Verre & le Vin qui fçavent. me
guérir ,
C'est la mon Lavement , & c'est la ma
Seringue .
Ircis
LE FIEBVRE , d'Argenton ,
Chafteau en Poitou.
X V.
's , fur l'Enigme premiere
l'entre dedans vos fentimens ;
Elle eft aux mainsfort finguliere ;
Mais
du Mercure Galant. 243
Mais malgré vos rares talens
Sur cette galante matiere ,
Ma foy , vous n'aurez pas les Gans.
A
RABIET- D'AUTESPINE.
X V I.
Quoy donc pensez- vous , Mercure
le Galant ?
La Seringue à la main ! eft - ce- là voftre
affaire ?
Sçavoir bien donner un Cliftere
Ne fut , & nefera jamais voftre talent,
C'eft celuy d'an Apoticaire.
RICHEBOURG , de Cruſy.
X VI I.
ג
Vire les Vers choifis , & l'Histoire
du
temps >
Mercure , dans ce Mois , pour trente fols
nous donne
Ce qui jamais n'eft hay de perfonne;
L'Hyver ,, ccoommmmee ll''EEttéé ,, chacun porte
des Gans.
L'
MILLOT , de Marſeille .
XVIII.
E ventre conftipé depuis plus de huit
> jours
Privé de tout remede , éloigné defecours,
L'estois preft àpayer tribut à la Nature,
Lors quepar un bonheur que je n'eſperois
Lij
pas
244
Extraordinaire
La Seringue à la main , charitable Mercare
,
Tu m'es venufauver desportes du Trépas.
VERNEUIL DE MOREMUZARACHI ,
de Montluçon.
XIX.
Ostrepremiere Enigme eftoit fi difficile
, Vost
Que pour la deviner je me crus mal- habile.
Fy refue; mais je dis Mercure , je me rens.
Pourtant je larelis , je la prens ,je la quite,
Ie fors tout chagriné, je vais rendre vifite,
Quand je la trouve enfin dans le fond de
mes Gans.
L'Amant de M. P. Angloiſe.
X X.
Os Enigmes fouvent me donnent
tant de bile,
Vos
Qu'en la Seringue alors je mets tout mon
recours.
Pour un Corpsfluet & debile ,
Elle devient un grand fecours.
M
Le mefme.
X X I.
Ercure , vous croyez nous donner
de la peine ›
Et nousfaire chercher des mots extravagãs;
Vous
du Mercure Galant.
245
Vous pouvez quelquefois nous prendrefans
Mitaine ,
Mais vous ne nous fçauriez prendre aujourd'huy
fans Gans.
Le Controlleur des Mufes de Montafnel
en Baffe Normandie.
XXI I.
Caciancherie >
Hacun cherit quelque Inftrument ;
Doris , plus belle que Siringue
N'en trouve point dont l'agrément
Luyplaife comme une Seringue .
XXIII
.
VIGNIER .
Me nous
Ercure eft des plus obligeans ,
De nous donner de fi beaux Gans.
On ne voit en aucune Ville
De Faifeur de Gans plus habile.
ME
L. F. V. de Morlaix,
XXIV .
Ercure , on ne peut le nier ,
Vous eftes Maiftre en tout Meſtier,
Puis qu'icy nous vous voyons faire
Le Gantier & l'Apoticaire.
O
Le Sérieux fans Critique
de Geneve .
X X V.
Vy , par tout on vous aplaudit,
Et tout le monde en tous lieux dit
Liij
246 Extraordinaire
Que le Mercure eft honnefte Homme,
On ne le voit que troppar fes foins obligeans,
Puis qu'il fournit à tous des Gans,
Sans en faire venir de Rome.
XX VI.
Mon
RAVLT, de Rouen,
On fort eft plus beureux que celuy
d'un Amant.
Laplus fiere Beauté m'eftime & me careffe,
Je luy rends mon fervice avec délicateffe .
Elle a par mon moyen toûjours quelque
agrément.
Lors qu'elle attend de moy vifite,
Elle eft prefte à me recevoir ;
Maisincontinent je la quit e,
Et ne fuis pas longtemps àfaire mo devoir.
GIRAVLT, Agent de Change.
XXVII.
Q
Vele Mercure eft neceffaire !
Il nous donne de temps en temps
Toûjours des avis importans ,
Et dansfon dernier Ordinaire ,
Il avertit l'Apoticaire,
De
peur des fâcheux accidens
Que caufe fouvent un Cliftere,
Defe fervir pour le derriere ,
Defa Seringue avec des Gans.
DAMBREVILLE, de Lifieux ,
du Mercure Galant.
247
Plufieurs autres ont trouvé ce même
Mot des Gans, & ce fót Meffieurs l'Abbé
Minot; L'Abbé Gilon , du Grotifon;
Dorigny , de Rheims , de préfent à
Roüen; Du Pavilló , de Crufy; De Pleinchêne,
Du Harrot ,de Marfeille , Des Effards
. Dalaço.de Morlaix ; Le R.P. Buglet
,Superieur des Auguftins du Fauxbourg
S. Germain Bechu , Prêtre à Nãtes,
du Hamel , Officier de la Fourriere;
Fouché, de Barfurfeine ; J. F. Jarres , du
Quartier du Louvre; Cantherainc ; I . de
la Foffe; A. Gidoin, Hoyau, Procureur
du Royau Más ;De Blagis Serrat , Curé
de Noget le Roy; Heuvrard , Confeiller
du Roy à Tonnerre; Du Glos , Hydrographe
à Honfleur; Dargint Cómis de
l'Extraordinaire des Guerres; D.Ruffier;
Boucher, ancié Curé de Nogét le Roy;
Hutuge, d'Orleans; L'Abbé du Perray,
du Mās; Grādis Fils , de Vienne en Danphiné,
Le Frere Deon , de Quinfy ; Miles
Braconier , Rue Mazarin ; C.le Brêt,
Ruë Mótmartre ; Du Frêne Guépin de
Rennes ; & Gauvain , de Molefme &
Monfieur l'Abbé de fainte Chatte.
Ceux qui ont trouvé le Mot de la Seringue,
sot Meffieurs le Marquis de Ca-
L iiij
248
Extraordinaire
martelle, Minot Eclefiaftique ; ' le Breft ,
Ruë Mótmartre ; Guibert , Principal
Commis de l'Extraordinaire des Guerres
; Doudon, de Tours ; Le Chat de
Boiſcorbon , Cófeiller au Mans; L'Abbé
Fournier, de Dijon ; Baillot de Beauchant
de Tonerre; Tamirifte, de la Ruë
de la Cerifaye; Leger de la Verbiffonne
Moynet, Prieur de Montlhery , & Archidiacre
de Tarbes; Les deux Amis de
la Place Royale; Le Lyonnois Italien;
Pompée Deodati Docteur en medecine,
Caton Tollot, fille d'un Apoticaire , Le
Solitaire de l'Hôpital S. Gervais, & les
deux Infeparables de la Rue Guillaume,
de Dijon.On a expliqué cette mê
me Enigme fur la Poudre à Canon, une
Coulevrine, une Fontaine , la Lune , la
Plume,la Voix, & l'Echo.
Ceux qui ont expliqué toutes les
deux, font Mr l'Abbé Cary, Madamè
de Vetery, Mile Serane laînée , le Solitaire
de Geneve , Dolithée Solitaire de
Tarafcon ; Meffieurs Gardien , Secretaire
du Roy ; Baucheron , Préfident au
Grenier à Sel de Chaftre en Berry;
L'Abbé le Roux ; L'Abbé Trudaine
Doily,Chanoine à Amies; Goguet , de
Beauvais, Le Chevalier de la Salamandu
Mercure Galant . 249
dre , Les Nouveaux Reclus d'Auneau;
Le Febvre , Greffier de la Prevolté d'Amiés
,Cadot; Berrier, Maître de la Pofte
de Beauvais; Le Pere le Franc , d'Amiens ;
Blanchart le jeune, de Beauvais;L'Abbé
Guilloré, l'Abbé Rogier , l'Abbé le
Mercier , & l'Abbé de Blanville ; De
Beffimon C.D.C. De Laife , Neveu de
Monfieur Picon ; Le Bourg,Medecin à
Caen ; Aubriet , Valet de Chambre de
S.A.S.Monfeigneur le Duc,Tullier , de
Bourges ; G. Nazar , du Palais , Laifné;
Guépin , de Rouen ; De Clanlieu;Jabart
de Lavarofte ; Soru , Avocat en Parlement
; De Calviere, de Languedoc ; Simon
Grufle , & le Voyageur Affriquain,
pres S. Leu S. Gilles ; Le Solitaire de
Nantouillet; Scorió, Sieur de la Moüillere;
Du Ry de Champdoré;F . Ha... du
Mefail , de Cambrais en Normandie ,
Maigrais le cadet , de Dijon ; Lobligeois
,Maître en Fait d'Armes , Le Chevalier
Fredin ; Liger le jeune , d'Auxerre
; Mefdames Cauchie , la petite
Veuve , & Jeanne- Marie Poftel , d'Amiens
; Miles Morel l'aînée , & Platel la
cadete, de Beauvais;Miles de la Cour, de
S. Denys ; Mefdemoiselles de Roftin ;

L v
250
Extraordinaire
Du Puy d'Argery ; Brunat, de Châlons
en Champagne; De Petitport; Les illu
ftres Jardiniers de Vimeu; Les Fidelles
Affociez Montgault & Machorel ; Le
Solitaire de Gimbrois Proferpine la cadete
; L'inconnu de Loches en Touraine
; Les deux Amis inféparables de
Beauvais, & le Sérieux fans critique de
Geneve .
• ધ્વજ
Les fentimens qui fuivent font de
Mr Panthot le Medecin de Lyon.
A Lyon ce 15. May.
A MADAME A. D.
V
Ous jugerés , Madame, du plaifir
que je me fais de vous obeïr, par
les foins que j'ay pris de vous fatisfaire
fur les Questions qui ont efté propofées
dans le dernier Extraordinaire du
Mercure. Je fouhaite, Madame, que mes
fentimens puiffent répondre à vôtre
attente, & à la paffion que j'ay de vous
témoigner mes obeillances.
QUESTION I
un Amant qui a le plaifir de voir
du Mercure Galant.
251
fouvent fa Maitreffe dont il fe connoift
hay , eft moins à plaindre , que celuy qui
en eftant éloigné fans aucune esperance
de la voir jamais , a la certitude d'en
eftre aymé.
L'inclination particuliere que l'on
a de fouhaiter les chofes où l'on rencontre
plus de difficulté , & qui font
plus oppofées à noftre fatisfaction , eſt
fi grande, que ces deux Amans infortunez
paroiftroient également malheu
reux ,fi le Maiftre de la Morale n'avoit
decidé cette Queſtio , en nous apprenat
que le plus grand de tous les maux eft
d'avoir efté heureux, &de ne l'étre plus.
Ce fentiment a efté fuivy de tant de
fatales expériences , que l'on peut facilement
juger que cet Amant qui a le
plaifir de voir fouvent fa Maîtreffe , &
dont il le croit hay ( quoy qu'il paroiffe
auffi malheureux que l'infortuné Tantale,
qui n'aprochoit des eaux que pour
augmenter la foiffans pouvoir adoucir
fa peine )eft moins à plaindre que celuy
qui eft aimé de fa Maîtreffe ,fans aucune
efperance de la revoir jamais .
La feule fatisfaction qui reste à cet
Amant hay de fa Maiftreffe , de pouvoir
efperer une plus favorable deſtinée , &
252 Extraordinaire
de flechir quelque jour le coeur de cette
Cruelle par tout ce qu'une forte paffion
peut infpirer de plus tendre , flate
affez agreablement fa peine, & le laiffe
dás un estat moins malheureux & plus
tranquille, puis qu'il ne conoift le prix,
& la valeur du bié qu'il recherche avec
tant d'ardeur , que par les fentimens
d'une paffion fouvent aveugle , & des
empreffemens mal récompenfez , n'eftant
accoûtumé qu'aux mépris & aux
rebuts, qui ne laiffent dans l'ame qu'un
tres - grand fujet d'une prompte & entiere
confolation ; car s'il manque de
gagner le coeur qu'il cherit fi tendrement,
il peut ailleurs reparer perte.
Mais ce malheureux Amant qui a la
'certitude d'eftre aimé de fa Maistreffe
fans aucune efperance de la revoir jamais,
eft bien plus à plaindre, parce qu'-
il n'a jouy des beaux jours de la felicité,&
n'a éprouvé lesfaveurs de l'amour
que pour reffentir avec une plus violéte
douleur toutes les fouffráces les plus
cuifantes & les plus vives d'une infortune
fans pareille , lors que le fouvenir
des plaifirs paffez fait naître à tous momens
des nouvelles peines,pour rendre
fa difgrace plus cruelle, & fon malheur
fa
du Mercure Galant.
253
plus infuportable ; ce qui montre que le
bien qui nous échape dans la pourfuite
, fait moins fouffrir que celuy que
nous perdons dans la poffeffion .
QUESTION
II.
S'il eft poffible d'aymer fortement
Jans eftre aymé.
L'on voit tant d'Amans qui ſe plaignent
toûjours d'aimer paffionnement
sãs eftre aimez des Cruelles qu'ils adorent
, & l'on trouve tant d'Affligez &
de Mourans ,qui ne peuvent plus fuporter
leurs chaînes , ny refifter à l'ardeur
des feux qui les confument parce qu'ils
fouffrent fans efpoir de guérir,qu'il ne
faut pas douter que tant de plaintes &
de foûpirs ne foient une marque certaine
qu'il eft poffible d'aimer fortement
fans eftre aimé.
En effet, quoy qu'il foit naturel d'aimer,
il eft tres- difficile de fe rendre agreable
; & tout ce qui peut former les
noeuds fecrets de l'amour pour affortir
les coeurs ,fe trouve fi rarement & en fi
peu d'Amans, qu'il ne faut pas s'étonner
du nombre des Malheureux qui
foûpirent fans ceffe , pour toucher le
254 Extraordinaire
coeur d'une Infenfible,que rien ne peut
flechir , quand on ne fçait pas plaire.
QUESTION III.
Si l'abfence eft incapable d'augmenter
l'Amour.
Si l'abfence eft le plus grand de tous
les maux d'Amour, elle eft auffi le plus
excellent remede,que l'on puiffe aporter
à fes déreglemens , & le plus feur
moyen d'arreſter les prompts & violens
progrez de ces dangereufes falies , que
rien ne peut mieux détruire que cet important
fecours,fans lequel elles ne ceffent
d infpirer des nouveaux defirs, &
d'alumer de plus ardentes flames, que le
temps ce puiffant femede ne voit point
ralentir ainfi qu'aux plus grands maux
que fous d'autres afpects , & fous des
climats plus favorables à la guerifon
mal d'un fi rebelle.
Pour en mieux connoiftre l'effet , il
faut convenir que l'abſence eſt une privation
qui nous fait mourir aux yeux
de ceux qui nous perdent avec regret,
&
que
nous
quittons
avec
douleur
, car
elle
laiffe
un
fouvenir
incertain
& jaloux
qui
jette
les
Amans
les plus
pafdu
Mercure Galant. 255
fionnez dans le doute de n'eftre plus
aimez,où ils ne paroiffent plus.
Ce fentiment eft la premiere caufe de
l'infidelité & de l'inconftance, qui fuivent
facilement l'éloignement des Amans,
quand de nouveaux objets commencent
à détruire ces premieres idées
que les plus tendres Amours avoient
formées, & combatent fi agreablemeut
le retour des faveurs paffées qui ont
plus fenfiblement touché le coeur , que
les douceurs d'une aimable défaite , qui
plaift toûjours , rempliffent bien - toft
l'efprit des charmes de la nouveauté,
pour n'avoir plus de fouvenir du paffé
& n'aimer que le prefent.
C'est ce qui fait juger qu'il n'eft point
en amour de fi conftantes flames , & de
douleurs fi fenfibles , que l'abfence ne
ralentiffe,lors que cette paffio n'eft plus
favorisée de la préséce de l'objet aimé,
qui ne peut plus porter l'activité de ſes
feux dans l'étendue d'une Sphère à laquelle
leur ardeur extreme ne fçauroit
atteindre, & qui ne laiffe pas moins de
froideur dans le coeur des Amans , que
l'éloignement du Soleil fur la terre;tát
il eft vrayqu'il eft peu de grades amours
qu'une longue abfence ne détruife.
256
Extraordinaire
QUESTION
IV.
Lequel des cinq fens donne plus de
fatisfaction à l'Homme.
L'Homme feul renferme fi parfaitement
en luy mefine tout ce que la Nature
peut produire de merveilleux & de
plus achevé , qu'il eſt bien difficile de
dire quelle eft la partie qui contribuë
plus particulierement à fa fatisfaction ,
puis qu'elle dépend entierement de l'u
nion , du cócours , & de l'harmonie parfaite
de toutes celles qui le compofent.
Il faut neantmoins convenir dans
ce grand nombre de parties, & dans la
diverfité des cinq Sens qui font les
principaux miniftres de l'entendement,
& les portes les plus affurées pour arriver
au tribunal de la raifon , que celuy
qui donne plus d'avantages à la fois,
qui fert plus particulierement à la confervation,
& à la fureté de la vie, & duquel
on peut moins fe paffer, contribuë
le plus à la fatisfaction , & à la felicité
de l'Homme.
De tous les cinq Sens on ne peut pas
difputer à l'oeil la gloire de contribuer
luy feul à la fatisfaction de l'Homme,
du Mercure Galant.
257
plus que tous les autres enfemble ; car
nous voyons des perclus , des fourds ,
des müers, & plufieurs privez du gouft,
& de l'odorat , qui ne fe croyent pas
abfolument malheureux , parce qu'ils
ont le plaifir de fe fervir de leurs yeux,
& de pouvoir par leur fecours s'empécher
de languir , & de mourir à tous
momens dans les chagrins d'une vie
oifive , & miferable.
Mais la défolation , & l'infortune de
ceux qui font tombez dans l'aveuglement
, & qui ont perdu les yeux,
ne ſe peut exprimer , puis qu'ils font
en cet état les plus malheureux des
Hommes, & dignes d'une compaffion
que n'infpirent point toutes les douleurs
, & les autres maux qui font un
miferable, quand le fecours des pieds ,
des mains , de la force, de la jeuneffe , &
tout le bien que nous pouvons tirer de
nous mefmes eft inutile , & qu'on n'ofe
fe mouvoir fans crainte de rencontrer
la mort, où les autres qui ont des yeux
trouvent la vie.
En effet la fatisfaction que nous donent
les yeux, furpaffe tellement celles
des autres Sens, que dans tous les plai-
M
258
Extraordinaire
firs & les douceurs qu'ils font capables
de nous procurer , nous ne fommes jamais
parfaitement fatisfaits , fi nous ne
voyos ce qui nous plaît, & fans contredit
on eft toûjours avec quelque impatience
qui trouble noftre fatisfaction,fi
les yeux ne font de la partie.
Ils font un trop bel ornement à l'Home
pour leur refufer le premier rang ,
que l'Autheur de la Nature a montré
feur appartenir, en les plaçãs fur la partie
la plus élevée , pour nous fervir de
foleils, & de conducteurs , parce que cè
lieu fi éminent eftoit deu à cet organe
divin ,qui renferme dans le lieu le plus
petit de l'Homme , le plus belle ouvrage
de la Nature.
Les Anciens ont admiré avec tat d'étude
& de venération , la beauté éclatante
de ces Aftres merveilleux , & la
furprenante activité avec laquelle ils
peuvent auffitoft atteindre le Firmamét
que la Terre , fans qu'il leur faille plus
d'un inftat à parcourir ces efpaces prefque
infinis , qu'ils ont crû ne pouvoir
mieux exprimer l'Image de la Divinité
, qu'en plaçant un oeil fur un trône.
qui marquaft la beauté , & la puiffance
de cet Efprit incomprehenfible , qui
du Mercure Galant .
259
fçait tout,qui voit tout. & qui peut rout
dans un moment.
On ne voit rien auffi dans fon action
que de divin , dans fa compofition que
de merveilleux ,dans fon ufage que d'agreable
& de charmant , & dans fa neceffité
un avatage, & un bie qui furpaffe
toutes les graces , & les plaifirs de la
Nature.Je fuis, Madame , vôtre tres , &c.
PANTHOT, Dott . Med.
QUESTIONS A DECIDER .
Quee
I.
Uel eft le plus grand chagrin qu'-
une Maiftreffe puiffe donner à
fon Amant.
II.
Sile fouvenir d'un plaifir paffé , dont
on ne jouit plus, caufe du plaifir,ou de
la peine .
III.
Lequel touche plus aifément le coeur
d'une Belle ; ou celuy qui fe declarant
d'abord , employe les termes les plus
paffionnez à luy protefter qu'il l'aime;
on celuy, qui en luy rendant beaucoup
d'affiduitez , laiffe agir fes foins fans fe
déclarer.
260 Extraord.du Merc.Galant,
IV.
Si un Amant mal- traité de la Belle
qu'il aime,peut fans l'offenfer fouhaiter
la mort.
V.
Apres avoir parlé de la Danſe, on demande
des Difcours fur l'Harmonię,
puis qu'elles font infeparables.
V I.
On prie d'écrire fur les Efprits Folets,
s'ils font de tout Païs, & ce qu'on sçait
qu'ils ont fait en beaucoup de lieux .
On mettra dans chaque Extraordinaire
une Question pour la Santé , à l'imitation
de la Piece qui eftoit dans le dernier,
fçavoir, S'il faut dormir apres le repas.
Ainfi on demande dans celuy- cy.
S'il eft nuifible de boire à la glace,
& fi l'on peut fentir quelque incommodité
dans le temps,ou plus tard , ou
point du tout.
Ilme refte des Traitez fur la Danfe,
fur la Symphonie , & fur d'autres matieres
, que je referve pour l' Extraordinaire
dis 15.
d'Octobre . Le fuis, Madame, &c.
du
A Paris celet 1680.
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le