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1679, 08 (incomplet)
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Mercure
<36612005090014.
<36612005090014
Bayer. Staatsbibliothek
F
2
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAVPHIN.
A QUST 679.
A PARIS ,
AV PALAIS.
N donnera toujours un Volume
Nouveau
nouveau du Mercure Galant le .
premier jour de chaque Mois, & on
le vendra , auffi bien que l'Extraordinaire,
Trente fols relié en veau , &
Vingt- cinq fols en parchemin.
A PARIS,
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salle des Merciers, à la Juſtice ..
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques ,
a Pentrée de la Rue du Plâtre,
Et en la Boutique Court- Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais , dans la Grande
Salle, à l'Envie.
M. D. LXXIX.
AVEC PRIVILEGE DV ROJ,
Bayerische
Statebibliothek
Munchen .
3252525252525252
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
D
Efeription d'un Navirefait en
fis beures demie,
La Devinereſſe, ou les faux Enchantemens,
20
53
Le Temps Medecin, Fable,
Compliment de M. Verjus à l'Aca
demie Françoife le jour de fa Reception
, avec la Réponse de M.
Boyer,
Madrigalfur le Mariage de Mademoifelles
s
Estampes gravées par l'ordre du Roy,
données au Public,
ST
87
88
Réjouiances faites à Madrid, 134
Mort de M. le Laboureur, 148
11
Mort de M. Prevoft , Chanoine de
• Noftre-Dame,
LeDuc deValois, Hiftoriete, 153
Régal donnéparla Reyne à M. l'Am
bafadeur d'Espagne,
170
a ij
TABLE .
175
Arrivée de Madame la Princeffe de
Roban à Nantes,
Ceremonies faites dans l'Eglife des
Dames du Paraclet d'Amiens, 177
Le Faux Poifon, Hiftoire,
Divers Couplets fur la Chanfon de
1 Lyfete, 183
Juftice renduepar M.Dagueſſeau , 187″
Penfions & Benefices donnez par le
Roy,
1791
189
Thefe foutenue par Meffieurs d'Alis.
201
- gre,
Entrée du Commandeur Lubomirski,
Ambasadeur Extraordinaire de
Pologne à Turin,
214
234
M. le Marquis de S. Andréfait Premier
Présidentde Grenoble,
'M. Le Comte dela Sayve , Confeiller,
Preçon à la Charge de Préfident à
Mortier dans le mefme Parlement,
237
Mort de Mademoiſelle d'Elbeuf, 246
Mort de Madame de Chevreuſe, 247
Mort de M.l'Evefque de Beaurais,
11253.
TABLE:
271
Agal donné par le Roy à Versailles,
2 M. l'Ambaſſadeur d'Espagne, 256
Le Singe le Miroir, Fable,
Lettre de la Lorraine Efpagnoletes
touchantles Festes d'Espagne, 277
Le Duc de Paftrane part de Madrid
pour venir en France,
Nobleffe Françoife reçeue à la Cour de
Hanover,
3109
3159
317
Pifpenfe d'age donnée au Fils de M.
Le Préfident Nicolaï,
L'Ambassadeur de Venife eft fait
Chevalierde l'Accolade, 317
319
Entrée de l'Ambaffadeur Extraor
dinaire de Pologne,
These foutenue par M. le Prince de
Turenne ,
3304
Baller de la Paix dancé au College de
333
Clermont,
Theſe foutenue par M. l'Abbé de
Coiflin, .....
3385
Camp de la Plaine d'Acheres, 336
Accident arrivé à M. le Marquis de
Louvoys, 341*
Entréepublique de M. le Marquis de
TABLE.
Vilars à Madrid, 342
Entrée de M. l'Ambaffadeur Extraordinaire
de Suede à Paris, 345
Particularitez touchant le Mariage de
Mademoifelle , avec une Lettre du
Roy d'Espagne à cette Princeſſe;
346
Régalfait à Madame la Ducheſſe de
Montalto, 3532
Noms de ceux qui ont expliqué lapre-
354 miere Enigme,
Noms de ceux qui ont expliqué la fe
conde Enigmes
354
Noms deceux qui ont expliqué toutes
les deux, 357
Enigmenouvelle en Vers;
359
Autre Enigme en Vers, 360
Noms de ceux qui ont expliqué l'Enigme
enfigure, 362
Conclufion, 363
Fin de la Table .
Extrait du Privilege du Roy.
Ps. Germain,en Laye le 31.Decembre 1677.
& Privilege du Roy, Donné à
Signé,Par le Roy en fon Confeil, JuNQUIERES,
Il eft permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT, preſenté à Monſeigneur
LE DAUPHIN, & tout ce qui concerne
Tedit Mercure, pendant le temps & efpace de
fix années, à compter du jour que chacun defd,
Volumes fera achevé d'imprimer pour lapremiere
fais Comme auffi defenfes font faites
à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs & autres,
d'imprimer, graver & debiter ledit Livre
fansle confentement de l'Expofant , ny d'en
extraire aucune Piece , ny Planches fervant à
Fornement dudit Livre, mefme d'en vendre ſeparément,
& de donner à lire ledit Livre, le
tout à peine de fix mille livres d'amende, &
confifcation des Exemplaires contrefaits , ainf
queplus au long il eft porté audit Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le 5.
Janvier 1678. Signé, E.COUTEROT, Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
a cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
C. Blageart , Imprimeur - Libraire , pour en
joüirfuivant l'accord fait entr'eux,
Achevé d'imprimer pour la premierefois
le 31. Aoust 1679.
Le Sieur Blageart diftribue tous les
Mois le Journal des Nouvelles Dé
couvertes fur toutes les Parties de la
Medecine ; & on trouve encor chez
luytous les autres Ouvrages de M.de
Blegny, qui en eft l'Autheur .
L
Avis pour placer les Figures.
A Mofaïque doit regarder la page
147.
L'Air qui commence par Si Tircis
eft un inconftant , doit regarder la
page 184.
Le Plan du Deffert Royal de Verfailles,
doit regarder lapage 267.
L'Enignie en figure doit regarder la
Page 362 .
La Chanfon qui commence par Décoiffe-
moy certe Bouteille, doit regar
der la page 364
2
MERCVRE
GALANT
A OUST 1679.
OILA ce que
c'eft , Madame ,
que de vous avoir
accoûtumé aux miracles
. Je vous ay promis la
defcription d'un Vaiffeau
qui fe fit en fix heures &
Aouft 1679.
A
2 MERCVRE
demieàToulon le 15. ou 16.
de l'autre Mois. Je croyois
que vous regarderiez cela
comme un prodige, prodige , & vous
me mandez qu'apres les
merveilles que je vous ay
apprifes de nos François fur
toute ſorte de ſujets , vous
n'entendez plus rien dire
d'eux qui vous furprenne.
Il faut pourtant que je vous
tienne parole. Si ce que je
vous ay dit dans ma Lettre
du Mois de Decembre der .
nier , de la Galere de Marfeille
conftruite en un jour,
dininuë de l'étonnement
GALANT. 3
que vous doit cauſer un
Vaiſſeau bafty en moins de
fept heures , je fuis feûr au
moins qu'il vous fera malaifé
de n'en prendre pas
une haute idée de l'ordre
admirable que Monfieur
Colbert & Monfieur le
Marquis de Seignelay ont
mis dans nos Ports , & du
foin qu'ils prennent de
choifir de bons Sujets pour
en avoir la direction . Il eft
certain que la chofe paroift
prefque incroyable à ceuxmefmes
qui ont efté employez
à ce travail , & que
A ij
4 MERCVRE

les Gens du Meftier qui fça
vent combien il entre de
pieces dans la conſtruction
d'un Navire, & avec quelle
jufteffe il faut que toutes
ces pieces foient jointes les
unes avec les autres , ne
peuvent comprendre comment
un Vaiffeau de cent
trois pieds de longueur,
avec deux Ponts & un
Gaillard , qui peut porter
juſqu'à quarante Pieces de
Canon , & qui eft d'une
propreté achevée , a pû ef
tre fait en fi peu de temps
La gloire en eft deuë à la
GALANT.
5.
vigilance de M'Arnoul Im
tendant de Marine en ce
Pais - là , qui en avoit formé
le deffein, & qui donna des
ordres fi juftes, que tout ce
quis eftoit neceffaire pour
le travail , fe trouva dans
• Fendroit qui avoit eſté
- marqué pour chaque cho
fe , fans qu'on fuft obligé
d'aller rien chercher ailleurs
. Il avoit fait faire une
Halle au deffus de ce Vaif
feau , fous prétexte de le
mettre à couvert de l'ardeur
du Soleil , mais on fut
furpris , voyant que cette
A i
6 MERCVRE
mefme Halle , & les Echafauts
qui estoient autour,
renfermoient les Pieces qui
devoient fervir à cette conf
truction. Quoy qu'on en
cuft fait l'arrangement
a.
vec grand ordre, il ne laiffoit
pas d'y paroistre une
je- ne- fçay- quelle confufion
qui faifoit craindre à
plufieurs de l'embarras
dans le dénouement , à caufe
de plus de deux mille
cordages, & de plus de cinq
cens poulies qu'on y voyoit.
Les Maiftres Charpentiers
qui ont placé toutes chofes,
GALANT. 7
difent eux - mefmes qu'ils
n'en pourroient donner
qu'une foible idée ; & les
Peintres qui ont voulu def
finer cet arrangement
, n'en
ont jamais pû venir à bout .
Cependant tout fe dévelopa
avec une facilité merveilleufe
; l'accord fe trouva
par tout, & on ne perdit
pas un feul moment à chercher
les chofes dont on eut
befoin . Voicy l'ordre qui
fut obfervé. On avoit partagé
tous les Ouvriers &
tout l'Ouvrage entre les
quatre principaux Maiftres
A iiij
8 MERCVRE
Baftiffeurs de Navire , qui
faifoient quatre Divifions
diférentes. Chacun d'eux
avoit fous luy deux Sous-
Maiſtres, l'un pour l'avant,
l'autre pour l'arrivée , &
chaque Divifion eftoit féparée
en huit Efcoüades ,
commandées chacune par
un Chef, & compofées de
feize Charpentiers & de
quatre Perceurs . De ces
huit Efcoüades, il y en avoit
deux qui devoient fe repofer
, afin de fe relever fucceffivement
de deux en
deux heures , i l'ardeur
GALANT.
9
n'eût emporté les Ouvriers .
Comme il devoit Y avoir
toûjours pres de cinq cens
Hommes dans le travail,
fans compter les Chefs , il
euft efté difficile d'éviter la
confufion dans un fi grand
nombre de Gens , fi on ne
les euft habillez diféremment
. Le S'Colomb Maître
Baſtiſſeur de Navire , qui eft
celuy qui a conduit le Vaif
feau dont je vous parle , &
qui dans cette occafion en
devoit faire le cofté droit,
eftoit habillé de bleu avec
toute fa Divifion. Celle du
10 MERCVRE
S'Chapelle qui devoit faire
le cofté gauche , eftoit habillée
de blanc . Celle du
S ' Colomb
le Fils , à qui le
fond de cale eftoit écheu
en partage , avoit le calleçon
bleu , & une chemiſe
blanche ; & celle du S ' Audibert,
qui eftoit chargé des
Ponts , avoit le calleçon
blanc , avec la chemife
bleuë. Les Eſcoüades de
chaque Divifion ſe diftinguoient
de plus entr'elles
par le moyen d'un Ruban
de diférente couleur. Les
Chefs avoient de meſme
GALANT. II
une marque particuliere ;
& afin qu'on ne confondiſt
pas les Charpentiers
avec
les Perceurs , ces derniers
avoient chacun une Maffe
à la main , avec une Gibeciere
à leur cofté , pour tenir
des clous & leurs outils .
Tous les Ouvriers en cet
équipage fe trouverent à
l'Arfenal avant le jour. Ils
y entendirent
la Meffe,
apres laquelle chacun alla
de luy -mefme ſe ranger au
pofte qui luy avoit elté
marqué le jour precédent,
& y attendit le fignal . Il
12 MERCVRE
fut donné à quatre heures ,
& alors au fon des Trompetes
& des Tambours , on
vit pres de cinq cens Hommes
fe remuer en un moment,
& tous à la fois , comme
dans un Concert , faire
chacun une maneuvre diférente
avec un ordre & un
filence qu'on ne fçauroit
concevoir, à moins d'y avoir
efté préfent. C'eftoit auffr
ce qui leur avoit efté recommandé
tres- expreffément
, & furquoy on avoit
pris toutes les précautions
imaginables . Îl s'agiffoit
GALANT. 13
de bien placer d'abord les
membres de ce Vaiſſeau , &
c'eft ce qui ne fe pouvoit
faire que par un accord genéral
de tous les Ouvriers
enfemble. L'ardeur avec
laquelle chacun ſe mit à
travailler fous fon Chef,
fut fi grande , que les premiers
qu'on employa , ne
voulurent point entendre
parler de repos . Ainfi ceux
qui devoient prendre leur
place , voyant que le Vaiffeau
s'élevoit de moment
en moment
à leurs
yeux,
pendant
qu'ils ne faifoient
14 MERCVRE
rien, apres pluſieurs inſtances
pour obtenir la permiffion
de travailler , allérent
d'eux mefmes
à leur département
, pour avoir du
moins quelque part à la
gloire de leurs Camarades .
C
Tous les coups qui fe donnoient
, n'en paroiffoient
qu'un , & le travail s'avançoit
d'une fi grande vîteſſe,
qu'on voyoit l'Ouvrage
finy , plutoft que la main
qui l'avoit fait. Ce qu'il y
eut de plus furprenant, c'eſt
que la plûpart, bien loin de
confentir à fe repoſer , ſe
GALANT. K
firent un point d'honneur
de ne boire ny manger,
qu'ils n'euffent veule Vaiffeau
finy. 11 le fut avant
onze heures du matin ,
quoy qu'il n'euſt eſté commencé
qu'à quatre , & cela,
fans qu'il fe rompiſt aucune
Piece , ny qu'il y euft un
feul Ouvrier bleffé. Pen .
dant ce travail , M'l'Intendant
avoit fous luy quatre
Commiffaires de Marine,
fçavoir M Hayet, Jonville,
du Mairs , & Talon, qui firent
tres bien leur devoir,
-avec huit Ecrivains . Ces
rs
16 MERCVRE
derniers , qui eftoient Mrs
Bailly , Sagier , Montaphi
lon, du Mas, Choifelas , du
Pleffis, Verdun, & Baudran,
avoient chacun raport
l'un des quatre Maitres
Charpentiers qui conduifoient
l'Ouvrage, & M ' Arnoul
fe fervoit d'eux pour
fçavoir à tous momens l'état
du travail dans les en- }
droits où il n'eftoit pas,
afin d'y donner fes ordres,
& de fournir au befoin, s'il
euft manqué quelque chofe
qu'il n'eut pas préveu.
C'eft de cet habile IntenGALANT.
17
dant qu'on peut dire que'.
Monfieur Colbert l'a formé
de ſes mains , puis qu'il
l'a fait voyager pendant
quatre ans dans tous les
Ports & Arfenaux de l'Europe
; qu'il l'a fait paffer:
en fuite par tous les Emplois
de la Marine ; & qu'il
l'a toûjours fi bien conduit,
qu'apres luy avoir fait exercer
à l'âge de vingt - quatre
ans pendant toute une an
née , les deux Intendancest
de Toulon & de Marfeille,
pour les Vaiffeaux & pour
les Galeres, il l'a rendu ca
Aoust 1679
B
18 MERCVRE
pable de tout.
peut douter apres
On n'en
la maniere
dont on luy a veu exécuter
les diférens ordres
qu'il a reçeus de M' le
Marquis de Seignelay. C'a
efté avec tant de ponctualité
& de prévoyance , que
les Armemens , les Convois ,
& les paffages des Troupes
qui ont preſque eſté continuels
pendant les quatre
ans de la Guerre de Meffine
, fe font toûjours faits
à point nommé , fans que
les Vaiffeaux ayent jamais
manqué de la moindre
GALANT. 19
1
chofe. C'eft luy qui a fait
le Deffein du magnifique
Arfenal que le Roy va faire
baftir à Toulon . L'illuftre
M' de Vauban qui a un
fond inépuisable de ſcience
dans ces fortes de travaux ,
& qui avoit efté envoyé en
Provence pour régler toutes
chofes fur ce fujet , n'a
rien trouvé à changer au
Deffein de cet Arſenal , &
en a écrit avec applaud f
fement à la Cour. Je ne
doute point, Madame, que
vous ne viffiez avec plaifir
celuy du Vaiffeau dont je

Bij
20 MERCVRE
viens de vous parler. S'il
tombe en mes mains , je
m'engage à vous l'envoyer
gravé , ne pouvant trop
faire pour conferver la mé
moire d'une Merveille dont
les fiecles paffez n'ont point
eu d'exemple.
Si le grand nombre de témoins
que cette Merveille
a eus , empeſche
qu'on n'y
foupçonne
de l'enchantement
, il y a tout lieu d'en
croire dans ce qui eſt arrivé
à un Cavalier qui tient un
rang tres- confiderable
dans
une des premieres
Villes du
GALANT. 2F
Royaume. Ce n'est pome
un de fes Elprits crédules
qui s'étonne de peu de
chofe , ou qui foient aiſez à
ébloüir. Il veut voir pour
croire, & la curiofité qui luy
a fait parcourir toute l'Italie
, ne l'a pas feulementattaché
aux chofes qui font
fingulieres au climat & à la
température de l'air , mais
elle luy a fait chercher à
conférer avec ceux qu'on'
difoit avoir les connoiffances
les plus profondes . C'eft
par là qu'ils eft faitun plaifir
d'entretenir plufieurs
3
22 MERCVRE
fois ce fameux Juif, qui
apres le Siege de Candie ofa
foûtenir que M² de Beaufort
vivoit , & offrit de le
faire voir dans une des Pri .
fons des Infidelles , fi on
vouloit employer fon Art .
Les circonstances qu'il en
débitoit , ont eſté longtemps
l'entretien de toute
la France .
Le Cavalier dont j'ay à
vous conter l'avanture , eftant
arrivé à Génes apres
avoir veu ce que Rome,
Vénife , & plufieurs autres.
Villes confidérables ont de
GALANT. 23
les plus fatisfaisant
pour
Curieux , s'y arreſta quelque
temps pour en confidérer
à loifir les raretez. Il
fe promenoit
un jour fur le
Mole, cet Ouvrage merveil
leux que ceux du Païs appellent
le plus grand de la
Creftienté
, quand
il ap .
perçeut deux de fes Amis
qui entreprenoient
le voyage
qu'il achevoit. Ils s'em-
Brafferent
avec toutes les
marques de joye qui font
ordinaires
en de femblables
rencontres
, & apres
qu'il les eut préparez à re24
MERCVRE
cevoir beaucoup de plaifir
des Antiquitez qu'il avoit
veuës en beaucoup de lieux ,
ils fe mirentà luy exagerer
à leur tour les beautez que
quinze jours de fejour leur
avoit fait remarquer à Génes
; & luy montrant un
Gentilhomme qui les accompagnoit
& qui n'avoit
point encor parlé, ils firent
valoir fur tout l'obligation
qu'ils luy avoient de leur
avoir donné entrée chez les
Gens les plus qualifiez de
Ja Ville , parmylefquels ils
luy dirent qu'il eftoit dans
une
GALANT. 25
une extréme confidéra
tion. Quoy que le Gentilhomme
fuft vétu à la Gé
noiſe , & grave comme un
Efpagnol, il parloit François
tres- jufte , & répondit
avec tant d'honnefteté &
d'efprit aux louanges que
luy donnerent fes Amis,
que le Cavalier s'en trouva
charmé , & fe fentit prévenu
pour luy dés ce moment
d'un fentiment fort particulier
d'eftime . Le lendemain
au matin il rendit vifite à fes:
deux Amis qui partient ce
mefme jour pour Milan . Il
Aouft 1679. C
26 MERCVRE
trouvale Gentilhomme Génois
avec eux , & fut fi touché
de fes manieres honneftes
& obligeantes , qu'il
fe fit un fort grand plaifir
d'une partie de promenade
qu'il luy propofa pour l'a
pres- midy à S. Pierre d'Arennes
, où il promit de luy
faire voir quelques Jardins
qui luy paroiftroient des
lieux enchantez. La partie
Le Cavalier s'exécuta.
avoüa qu'il n'avoit jamais
rien veu de plus agreable
que ces Jardins ; mais s'ib
fut fatisfait de leur beauté,
GALANT 27:
il le fut bien davantage de
la converſation du Génois.
Il luy trouva tant d'efprit,
& un caractere fi oppofé à
celuy de fa Nation ,
comme il parloit tres bien
noftre Langue , il ne pût
que
s'empefcher de luy dire
qu'avec les fentimens qu'il
luy remarquoit , il falloit
qu'il fuft un François mé
tamorphofé. Le Genois luy
dit que quelques affaires
L'ayant obligé de paffer les
premieres années de fa vie
en France , il en avoit toûs
jours aimé les manieres , &
Cij
28 MERCVRE
qu'il n'eftoit pas furprenant
qu'il euft profité de l'étude
qu'il en avoit faite . Cette
conformité d'inclinations
& d'efprit fit fon effet . Ils
fe donnerent les plus fortes
affurances d'amitié, les confirmerent
en s'embraffant,
& commencerent à devenir
prefque inféparables . Comme
le Cavalier eftoit curieux
, il n'y eut point de
Cabinet un peu rare que le
Génois ne luy fift ouvrir. II
le mena chez tous ceux qui
avoient quelque fecret particulier
& luy ayant enGALANT.
29
tendu dire plufieurs fois
qu'il avoit pratiqué quantité
de Gens qu'on difoit
qui avoient des Eſprits familiers,
fans qu'aucun d'eux
luy euft jamais rien fait voir
d'extraordinaire , il luy témoigna
que fi un Homme
de fes Amis n'eftoit pas abfent
, peut eftre verroit- il
chez luy des chofes qui mé
riteroient qu'on en fuft fur.
pris. Le Cavalier qui ne
fouhaitoit rien tant que de
voir, & que mille tours d'adreffe
qui épouvantent les
foibles , n'avoient jamais
C iij
30 MERCVRE
étonné, offrit de diférer fon
départ pour attendre le retour
de ce prétendu Magicien
; mais le Génois ayant
répondu qu'il avoit paffé
en Egypte , d'où peut- eftre
il ne reviendroit de plufieurs
années , le Cavalier
apres quinze jours de fejour
fit prix avec quatre Napolitains
qui fe trouverent fur
le Port pour le mener à
Toulon dans une Felouque
.
Le foir il alla dire adieu au
Génois qui le retint à fouper.
Il eftoit logé fort proprement,
& avoit un Valet
GALANT. 31
nómé Franciſco qui joüoit
admirablement de la Guitarre.
C'eftoit un régal qu'il
luy avoit déja donné plufieurs
fois , & que le Cavalier
qui aimoit fort la Mufique
, luy demanda encor
ce foir- là. Les proteftations
d'amitié fe renouvellerent.
Ils s'en promirent de fréquens
témoignages parLettres
, & ils eftoient prefts
de fe féparer quand le Génois
fe fouvint qu'il n'avoit
point mené le Cavalier
chez une Dame de fon voifinage
qui eftoit riche en
Cij
32 MERCVRE
Statues, en Médailles & en
Tableaux. Franciſco court
demander à la Dame fi
elle voudroit recevoir fon
Maiſtre avec un Etranger
qui devoit partir le lendemain
. Il revient avec une
réponſe favorable. Le Génois
conduit le Cavalier. Ils
traverſent une Ruë , arrivent
à la Maiſon de la Dame
, & tandis qu'on va l'avertir
, ils font introduits.
dans une Salle , dont les
Tableaux font la plus riche
parure , quoy qu'il n'y ait
que de l'or & de l'azur
GALANT. 33
dans les bordures & dans
les plafonds. La Maiſtreſſe
du Logis fuivie de deux de
Les Filles , les vient recevoir
dans cette Salle , & apres
les premiers complimens
du Cavalier, elle luy fait remarquer
deux Tableaux
qu'elle eftine les plus
beaux des fiens , & qui font
d'une tres habile main . Le
Cavalier qui fe connoiſſoit
affez en Peinture, en eft fort
content , & tandis
& tandis que fon
Conducteur paffe dans une
Chambre voifine avec les
deux jeunes Soeurs , la Dame
34 MERCVRE
le fait entrer dans une autre
toute remplie de Statuës,
tant en Marbre , qu'en
Pierre , & en Bronze . Quoy
qu'il ait peine à en découvrir
toutes les beautez à la
clarté des flambeaux, il ne
laiffe pas d'en eftre charmé ,
tant le travail luy paroift
finy dans chaque Figure.
De cette Chambre ils paffent
dans une feconde, tapiffée
& meublée d'un Velours
cramoily , rehauffé
d'une broderie d'or , aux
quatre angles de laquelle
il y avoit quatre Claveffins.
GALANT 35
1
Ils eftoient pofez fur des
Pieds femez de diverfes
fleurs , mais d'une miniature
fi délicate qu'elles auroient
fait honte aux fleurs
naturelles . Un Jeune Homme
d'environ quinze ans
s'approche d'un des Clavellins
, & à peine at il
achevé un Air qu'il touche
deffus , que
le Claveffin
qui
eft à l'extrémité
de la
Chambre
luy
répond
, en
forte
qu'on
voit
toutes
les
touches
du Clavier
fe mouvoir
fans
qu'il
y ait perfonne
qui
en approche
. Un
36 MERCVRE
troifiéme Claveffin en fait:
autant , & enfuite tous les
quatre jouant à la fois font
entendre ce mefine Air avec
toutes les parties de la plus
fine Mufique. Ce jeune
Homme fans changer de
place , commence un autre
Airfurfon Clavier , mais au
lieu d'entendre des Claveffins
, c'eft une veritable
Orgue qu'on entend . Des
Fluftes douces fuccedent à
L'Orgue , & des Baffes & des
Deffus de Violes aux Fluftes :
douces , fans qu'on touche :
pourtant autre choſe que le
GALANT. 37
Claveffin. Une nouveauté
fi peu commune ayant dû
caufer au Cavalier plus de
furpriſe qu'il n'en témoigne,
la Dame luy dit qu'elle
voit bien que les Inftrumens
ne font pas fa plus
forte paffion . Illaffure que
rien ne le touche davantage
, & luy confeffe que
ce qu'il vient d'entendre
duy auroit paru un enchantement
, s'il n'avoit déja
veu la meſme chofe de cinq
Claveffins
chez celuy qui
en avoit inventé le Secret à
Rome. Ace mot de Rome,
38 MERCVRE
la Dame demande s'il y a
veu ce celebre Juifdont elle
entendoit ſi ſouvent parler.
Il répond qu'il a eu de
longues conférences avec
luy , & qu'il a veu auffi plufieurs
fois une Enchantereſſe
dont on faiſoit bruit à
Naples , mais qu'il a eſté
fort peu fatisfait de l'un &
de l'autre ; que la plûpart
de ces Gens-là n'avoient du
crédit que fur les Esprits
fimples , qui manquant de
fermeté pour attendre ce
qu'on promettoit de leur
faire voir , fe laiffoient
GALANT. 39
ébloüir aux premieres grimaces
de quelques Figures
bizarres qu'on avoit l'adreffe
de faire paroiftre
pour les amufer ; qu'il avoit
cherché ces fortes de Sçavans
dans toutes les Villes
oùil s'eftoit rencontré, mais
qu'il n'en avoit jamais trou
vé un qui pût rien apprendre
à un habile Homme,
& qu'ils n'eftoient tous que
des miférables qui mouroiết
de faim , & qui avoient
l'effronterie de promettre
aux autres ce qu'ils ne pouvoient
avoir pour eux meſ40
MERCVRE
:
mes. Là - deffus la Dame
s'informe fi on luy a fait
voir la Génoiſe , l'affurant
qu'elle eft dans une treshaute
réputation , & qu'elle
fait des chofes fi extraordinaires
, qu'il auroit fujet
d'en eftre content . Elle
adjoûte qu'elle demeure
dans la mefme Rue à trois
Maifons de la fienne , &
que s'il veut qu'elle le mene
chez elle, elle envoyera luy
faire meffage , ne doutane
point qu'elle ne les reçoive
avec plaifir. Le Cavalier eft
ravy de l'offre , & dit qu'il
GALANT. 41
s'étonne qué fon Amy qui
le connoift pour le plus cu
rieux de tous les Hommes
ne luy ait point parié de
cette Femme . On fait partir
un Laquais , & cepent
dant la Dame propoſe au
Cavalier de voir fon Cabi
net de Bijoux. Ils y entrent
Quatre grands Miroirs ,
cinq Luftres de criſtal au
Plancher , & un Bufet de
vermeil doré , luy frapent
d'abord les yeux. On luy
ouvre une Armoire d'où
Fon tire deux ou trois
Layetes pleines de Médail .
souft1679.
D
42 MERCVRE
les de toutes façons, grandes
& petites , d'or, d'argent,
& de cuivre. On luy fait
voir un Colier de Perles
d'une groffeur prodigieufe,
avec une infinité de Diamans
, & de Pierreries , en
Bagues , en Roſes , & en
Bracelets. Apres qu'il a em
ployé quelque temps à confiderer
toutes ces Richeffes,
on luy ouvre une autre Armoire.
Il en fort un Coq,
qui ayant volé fur la Table,
éteint deux Flambeaux en
batant des ailles , & chante
deux fois. La Dame traite le
GALANT. 43
A
Coq d'étourdy , & luy or
donne de r'allumer les deux
Flambeaux. Cela eft fait
dans le meſme inſtant. Le
Cavaliers aproche du Coq,
mais comme il croit le toucher,
le Coqs'envole fur de
grandes Armoires voiſines,
où deux autres Flambeaux
s'allument auffi bien que
douze Bougies de cire blanche
qui font dans le Luftre
attaché au milieu du Cabi
net. Le Cavalier ne s'étonne
point. Il dit à la Dame qu'il
voyoit chez elle plus qu'il
n'avoit veu dans tout fon
Dij
44 MERCVRE
voyage, & la priant de vou
loir déployer
pour luy fes
plus grands fecrets , il fuit:
le Coq . Le plumage luy ent
paroiffoit
extraordinaire
.
Voicy le prodige. Les Ar
moires fur lesquelles
le Coq
a volé , s'ouvrent d'ellesmeſmes
, & laiffent voir
deux Cadavres à moitié dé
charnez , étendus tout de
leur long fur des Couffins
d'un velours qui femble ef
tre tout de feu . Ils avoient le
nez affez bien formé , mais
une machoire fans peau &
fans levres. Le refte de
=
GALANT. 45
Corps , particulierement
des cuiffes en bas , n'eftoit
qu'un Squelete. Le Cava
lier ne fçait que penfer. Il
fait l'efprit fort , quoy que
la peur commence à le pren
dre. La Dame foûrit , & il
neluy a pas fi - toft demandé
fi ce font des Corps embaumez
de quelques - uns de fes
Parens qu'elle conferve
avec tant de foin , qu'il voit
remuerun de ces Cadavres.
Cette nouveauté le mer
dans la dernierefurpriſe. Le
Mort fe leve , fort de fon Armoire,
& d'un bras tout dé

46 MERCVRE
charnétire l'autreMor par
la main. Les voila rous
deux debout. Ilsjettent des
regards étincelans , & savancent
lentement vers le
Cavalier. Jugez de la
frayeur où il eft. Il recule,
obferve les deux Cadavres,
& ſe ſouvenant que depuis
la Salle des Tableaux fon
Conducteur ne l'a point
fuivy ,il ne doute point qu'il
n'ait part à ce qui luy arrive.
Les Cadavres luy tendent
les mains , & continuent de
marcher vers luy avec la
mefme lenteur. La Dame
GALANT. 47
demande d'où vient qu'il
les craint , & ce qu'eft devenuë
cette belle fermeté
qu'il fembloit avoir , mais
la tefte acheve de luy tourner
, & il fe préparoit à fuir,
lors qu'un des Squeletes,
comme ennuyé de luy offrir
inutilement la main , le
pouffe fi rudement qu'il le
fait tomber contre la Porte .
Sa chûre la fait quvii . 11
fe fauve fans fçavoir où , &
apres avoir traverfé p'ufieurs
Chambres , il gagae
la Rue,l'efprit fi fort en défordre
, qu'il a peine à re
48 MERCVRE
trouver fon Logis. Hy ar
rive , paffè la nuit dans des
agitations inconcevables ,
& le journe paroift pas auſſitoft
qu'il le fouhaite , pour
aller fe couper la gorge avec
un Amy, qui luy a joué un
fi vilain tour fans l'en avertir.
Il fe leve dans la penſée
qu'il le furprendra encor au
Lit. Il frape à fa Porte . Un
vifage inconnu luy vient
ouvrir. Il demande le Gé
nois. On répond qu'il n'a
jamais demeuré dans ce
Logis. Il dit qu'on le faffe
parlerà fon Valet Francifco .
On
GALANT. 49
On appelle Francifco . Il
vient à la Porte , mais ce
n'eft point le Franciſco que
le Cavalier connoift , & ce
Francifco de fon cofté ne
connoift ny le Génois , ny
celuy qui le demáde. Le Cavalier
fe met en colere, dit
qu'on fe moque de luy , tire
l'épée, monte à la Chambre
du Génois, & prétend qu'il
n'aura pas depeine à le trou.
ver. La Porte s'ouvre fi toft
qu'il yfrape, & au lieu d'une
Chambre tres-propre où il
avoit foupé le foir precédent
, il ne voit qu'un
Aouft 1679.
E
To MERCVRE
taudis tout remply de Vers à
foye, Il defcend auffi honteux
, & auffi troublé qu'il
eftoit forty de chez la Dame.
Il donne la Ville , la
Maiſon , & l'Amy au Diable,
fait voeu de n'eftre plus
curieux, va fur le Port chercher
fa Felouque, & fe mer
en Mer deux heures apres,
fort furpris d'avoir trouvé à
Génes ce qu'il n'y eftoit pas
venu chercher , & d'avoir
cherché tant de fois ailleurs
ce qu'il n'avoit jamais pû
trouver.
Quoy qu'il ne puiffe.comGALANT.
SI
prendre ce qu'a veu , il
croit toûjours que ce n'a
efté qu'un tour d'adreffe , &
que s'il euft eu la fermeté
qu'il s'eftoit promife , il cuſt
découvert la tromperie. La
Troupe du Roy , appellée
de Guénegaud, annonce une
Comédie nouvelle fous le
titre de la Devinereffe ,ou les
faux Enchantemens . Je ne
fçay pas bien encor ce que
c'eft , mais de la maniche
qu'on m'en a parlé , le
fpéctacle de cette Picce approche
fort des chofes furprenantes
que je vous viens
E ij
52 MERCVRE
de conter. Si cela eft, il vau
dra bien les Machines ordi
naires. Il aura du moins
une nouveauté qu'elles, ne
peuvent plus avoir. Nous
enfçaurons davantage avec
le temps. Heureux qui ſe
peut fervir de fon fecours,
il guérit ſouvent les plus
grands maux , &
& la Fable
que je vous envoye vous va
l'apprendre. Elle eſt de
Madu Livety.
GALANT. 53
525255222 5222525
LE TEMPS
MEDECIN.
FABLE, A IRIS.
FA
U
Ne Linote toute aimable,
Et de qui les tendres accens
• Pouffez d'un gozier agreable,
Endormoient la raison , & réveil-
Loient les fens;
Sur les autres Oyfeaux prit un fi
grand empires
Qu'a l'envychacun d'eux paur elle
Soupiroit.
Chacun touché d'amour, à luyplaire
afpiroit,
'Sans qu'aucun afaſt en rien dire.
E iij
54 MERCVRE
Entr'autres un Serin, un gay Char
donneret,
Sentoient pour elle un feufecret,
Et bien qu'elle fuft fourde à leur
tendre ramage,
Ces malheureux Captifs aimoient
teur esclavage.
Elle écoutoit affez leurs foûpirs
amoureux,
Maisſonſuperbe coeur n'en pouffoit
bo point pour eux}
Plus à la vaincre ils fe donnoient
de peine,
Etplus elle eftoit inhumaine.
Se
Mais enfin ces Oyfeaux, unjour,
Ne voulant plus nourrir une espé--
rance vaine,
Las de tousfes mépris , furent prier.
l'Amour
D'adoucir lepoids de leur chaîne.
GALANT. 55
SS
Ilsfe plaignirent desfroideurs
Qu'avoit pour leur ardeur l'infenfible
Linote.
Allez, leur dit l'Amour, pour punir
fes rigueurs,
Je luy feray bientoft changer
de note.
De tous mes traits je prendray
le plus doux, th
Et la rendray plus fenfible pour
vous.
N'eft- il pas temps que mon
pouvoir éclate,
Et qu'elle vive fous mes loix
Ouy, je veux , chers Oyfeaux,
que cette Belle ingrate,
De l'un de vous deux faffe
choix. * GE
Alors tous deux dans leur ramage
En attendant cet heureuxjours
E j
4
56 MERCVRE
Chatentcent fois,Vive l'Amour,
Publions fes bontez , rendonsluy
noftre
hommage,
Il va
contenter nos defirs,
Et pour celle qui nous engage
Nous ne poufferons plus d'inutiles
foûpirs.
25
Apres une telle affurance,
Fiers des promeffes de l'Amour,
Ilsfe flatent de l'espérance.
De fléchir la Linote unjour,
Et vont dans le charmantfejour
Où cet aimable Oyfeau faifoirsa
réfidence ; ?
Pour la gagner, ils s'arment de
conftance,
Et tous les matins tour- à- tour,
Par de tendres Chanſons , chacun
defon amour
Luy va marquer la violence.
GALANT. 57
Mais
quoy ? des momens les plus
doux
L'Amour n'eft pas toujours le
maistre,
Et quelquefois le Temps, defonpouvoir
jaloux ,
Ne nous le faitque trop conoiftres
Il leprive fouvent des plus beaux
defes droits,
Et rend faprévoyance vaine:
Il en voulut donner une preuve
certaine,
Lors que fur ces Oyfeaux il étendit
fes Loix,
Pourleurfaire brifer leur chaîne.
Se
Hé quoy? leur dit-il en couroux,
La Linote fe rit de vous ,
Et ce qu'on doit nommer l'objet
de voſtre haine ,
Doit-il eftre l'objet de vos voeux
les plus doux ?
58 MERCVRE
Héque vous afervy tant de perféverance,
Qu'à vous faire percer le coeur
de mille coups,
Et vous donner matiere à nouvelle
foeffrance?
Quittez , quittez l'erreur qui
vous a trop féduits ,
Voyez pour une Ingrate cit
vous cftes réduits ,
Vous n'én pourrezjamais vaincre
l'indiférence.
Sa
Voila ce que le Temps leur dit.
Ae: preffantdifcours chacun d'eux
fe rendit.
Le Temps ,pour les guérir, leur ordonna
l'abfence,
Et ce remede les quérit.
Se
C'est là, charmante Iris, ce que ga
gnent les Fieress:
GALANT. 59
1
Souvent un Amant rebuté
Se laffe d'eftre maltraité,
Et le Temps à la fin deffillefespaupieres.
Je vous ay déja marqué
que M' Verjus Secretaire
du Cabinet , avoit eſté reçeu
à l'Académie Françoile.
Voicy ce que j'ay pû ramal
fer du Compliment qu'il y
fit . Il dit d'abord , Qu'on
ne pouvoit mieux faire des
remercîmens d'une grace,
qu'en faifant voir qu'on en
Scavoit connoître tout leprix;
& qu'il croyoit avoir déja
Fuffisamment perfuadé Mcf
60 MERCVRE
fieurs de l'Académie , par la
conftance qu'il avoit euë à
defirer l'honneur d'en eftre,
combien il fe fentoit obligé
de la constante inclination
qu'ils avoient rémoignée à
l'y recevoir ; Qu'il n'y apportoitpoint
d'autre avantage
, que son respect pour
leurs Perfonnes, & un amour
naturel pour les belles Lettres
; Qu'auffie celuy- là fuffifoit-
il pour le mettre en état
de profiter de leurs lumieres
& de leurs exemples ; Qu'on
avoit l'obligation au grand
Cardinal de Richelieu , d'aGALANT.
61
woir réüny en un Corps tant
d'excellens Maistres des plus
beaux Arts & de toute forte
de Sciences ; Que le mérite
la réputation de cette 11-
lustre Compagnie formée de
la main de ce grand Homme,
avoient toûjours augmenté
depuis. Et alors faisant con
noiftre qu'il ne parloit
point de ceux qui la com
pofent aujourd'huy , pour
ne pas faire peine à leur mo
deftie ; Que ne pourroit- on
point dire , adjoûta- t- il , de
qui les ont précedez, e
ceux
qui ont rendu le deuil de
62 MERCVRE
l'Académie , lors qu'elle les
a perdus , commun à tous les
Ordres du Royaume ? Que
ne diroit-on point de ce Chancelierplus
grand encorparſa
vertu & par l'étendue de
fes connoiffances , que parfa
Dignité, qu'ilcrût longtemps
bonorée par celle d'Académicien
, avant qu'il fuft Protecteur
de l'Académie , comme
il l'estoit déja, & comme
il le fut toujours depuis des
beaux Arts , des Loix , de
L'Equité, & de la Religion ?
Que ne diroit-on point de
tant de Prélats , de Minif
це
GALANT. 63
tres, de Magiftrats , & d'au
tres grands Perfonnages qui
sont partagé l'employ de leur
temps de leurs talens entre
les exercices de l'Académie &
les fonctions de leurs Charges
? Il pourſuivit en difant,
Qu'il ne pouvoit confidérer
tant de mérite & tant de
gloire , fans redoubler les
mouvemens defa reconnoiffance,
& fans defirer paffionnément
de mériter la grace
qu'il recevoir ; mais qu'il reconnoiffoit
n'avoir rien en
luy, qui pust avoir contribué
à l'en rendre digne , & que
64 MERCVRE
Meffieurs de l'Académiepuf
fent avoir confideré , que fa
paffion pour la gloire du Roy
leur auguste Protecteurs
Qu'il ne falloit pasfeulement
d'excellens Maistres dans le
deffein es dans l'ordonnance,
pour travailler au Temple de
Gloire que l'Académie élevoit
au Roy par des Ouvrages
d'une eternelle durée;
Qu'il falloit auffi de moin
dres Ouvriers pour préparer
fournir les matéreaux &
les couleurs ; & qu'ilpouvoit
estre regardé comme
de ces Ouvriers , qui fans
um
GALANT. 65
P
adreffe & fans capacité peuvent
par leur travail aider
à celuy des autres ; Qu'ayant
eu lieu par fes Voyages de
connoistre & d'admirer de
loin les grandeurs du Roy,
& auffi de les voir & de les
admirer de pres , à cause des´
entrées de fa Charge , dans
tous les jours & dans toutes
Les diftances qu'il avoit pour
les regarder, elles luy avoient
paru au deffus de tout ce qui
sen pouvoit dire on imaginer;
Que fi l'on confidéroit
bors du Royaume , & juſque
dans les Pais les plus éloi
Aouft 1679.
F
66 MERCVRE
gnez, ces grandes Flotes, qui
fembloient s'estre tout d'un
coup élevées de la Mer, comme
par miracle , avec le Pa
villon François , & tout ce
qui s'y voit & qui s'y paffe,
on trouveroit dequoy remplir
toutes les Nations d'ad
miration & d'amour pour le
Roy ; Quefi on rentroit dans
le Royaume , & que·
L'on
y
regardaft tant de nouveaux
Monumens plusfuperbes que
ceux de l'Antiquité, tant
d'Edifices & de Travaux immenfes
pour la commodité &
L'embelliffement des Villes,
GALANT. 69
3
pour la communication des
Rivieres & des Mers , pour
L'abondance & la felicité des
Provinces
, pour
la défenfe
la feûreté des Frontieresy
fi onyjettoit les yeuxfur ces
vaftes riches Hopitaux,
où la Valeur
malheureuſe
trouve un azile aſſuré, &
fur tant de nouvelles Fondations
pour l'inftruction,
pour l'avantage , & pour
la feureté des Peuples , on
trouveroit que la grandeur
du Roys au dehors , avoir
des fondemens folides au
dedans , qu elle y eftoin
E ij
68 MERCVRE
furpaßée par une grandeur
encorplus merveilleuse ; Que
rien ne paroiftroit fi grand
que tout cela , fi le Roy ne
l'eftoit pas encor davantage
en luy mefme, & parfes qua-
Litez perfonnelles ; Que la
plupart des Héros les plus
fameux avoient efté dans le
fecret de leurs Maifons , diferens
de ce qu'ils avoient
paru à la venë du monde ;
mais que le Roy dans le particulier
, comme dans le pu- ри
blic, eftoit toujours grand de
fa propre grandeur, toujours
for me , toujours égal , plus .
GALANT. 69
foutenu par l'élevation &
par laforce de fon génie, que
parsa puiffance & parsa dignité
; toujours par unfage
difcernement par une noble
patience, au deffus des defauts
des foibleſſes de ceux qui
l'approchoient , comme il eſtoit
parfes exemples au deffus
de tout leur mérite & de
toutes leurs vertus ; toujours
accompagné de toutes les plus
grandes & les plus agreables
qualitez, pour le faire ref
pecter & aimer de tout le
monde ; Qu'à regarder fùn
coeur &ſon eſprit, on trou-
CRACO
70 MERCVRE
coit dans f. fermeté le fondement
de l'intrépidité de fes
Troupes ; dans fa profonde
fugeffe , la caufe de toutesfes
profpéritez ; dans fa douceur
dans fa bonté , les raisons
de l'envie que toutes les Nations
nousportent d'avoir un
tel Maiftre ; Qu'ainfi, quand
on l'avoit bien confideré, on
n'eftoit plus furpris ny des
chofes étonnantes qu'il faifoit,
ny de celles qui luy arri
voient , Qu'on ceffoit de tout
admirer, & qu'on ne trouvoit
plus riendegrand, rien d'adminable
, que LoÜLS LE
GRAND
.
an
GALANT 71
·
3
Ce Difcours dont je ne
vous donne qu'une idée
tres imparfaite , fatisfie
fort toute l'Affemblée . Je
ne vous dis rien ny du mé
rite, ny des emplois de M
Verjus , vous en ayant fait
un long Article dans ma
Lettre du dernier Mois .
Apres qu'il eut ceffé de
parler , M' Boyer luy ré
.
e
pondit au nom de la Compagnie.
Cette Réponſe regardoit-
M'de Bezons Confeiller
d'Etat , qui en eft
préfentement le Directeur;
mais les Affaires du Roy ne.
72 MERCVRE
luy permettant
pas de difpofer
de fon temps , il en
fit avertir M' Boyer , qui
comme Chancelier
de la
mefme Compagnie
fe trouva
chargé de la parole , &
n'eut que vingt - quatre heures
à ſe préparer , à cauſe
que M' Verjus ne pouvoit
diférer fon départ pour Ra
tiſbonne . On fe feroit é
tonné de la maniere aifée
dont il s'acquita de cette
Répófe en fi peu de temps,
fi tant de belles Pieces de
Théatre qu'il nous a don
nées, n'eftoient
des preuves
de
GALANT. 73
de la délicateſſe & de la fé.
condité de fon Eſprit. Voicy
en quels termes il parla.
A
Gréez, Monfieur, qu'an
lieu d'applaudir d'abord
à l'éloquent Difcours
que vous venez de faire, au
lieu de nous applaudir nousmefmes
du mérite de noftre
choix , je vous plaigne de ne
voirpas à la tefte de l'Académie
Monfieur de Bezons,
qui en est préfentement le
Directeur. Les obligations
indifpenfables de l'Employ
que le Roy luy a confié, au-
Aouft 1679.
G
74 MERCVRE
quel il doit tous fes momens,
la promptitude de voſtre
départ que les ordres de Sa
Majefté preffent inceffamment
, luy ayant ofté l'honneur
de vous recevoir (bonneur
qu'il fe devoit, & qu'il
fouhaitoit avec ardeur ) ilfe
trouve obligé de s'en déchar
ger fubitementfur moy , qui
fuis le moindre de fes Conle
Sort avenfreres
, & que
gle a fait le fecond Officier
de cette Compagnie.
Il eft ficheux & pour vous
& pour nous , qu'une Action
auffi cèlebre que celle- cy , qui
GALANT. 75
75
vous eft fi glorieuse , &
·laquelle il ne manque rien de
voftre part, perde en ma
perfonne une partie de fon
éclats de fa dignité.
Mais comme ces occafions
firares & fifouhaitées , font
confacrées à la loüange du
Roy noftre augufte Prote-
Eteur , le moyen de refifter à
la violente tentation de parler
fur une matiere fi riche
fi agreable ? Dois je pas·
faire quelque effort pour me
rendre digne de la place que
j'occupe , & pour furmonter
La malheureufe neceffité qui
Gij
76 MERCVRE
fait dépendre ordinairement
les ouvrages de l'Esprit , du
Secours du temps ?
Si le temps me manque,
n'ay-je pas d'autres fecours
qui ne me manqueront pas?
Le courage & les lumieres
de ceux qui m'ont précedé,
& qui m'ont tracé un fi beau
chemin ; ce génie d'Eloquence
qui regne dans l'Académie;
la majesté de ces Lieux qui
nous parlentfans ceffe de la
grandeur de leur Maistres
la faveur de mes Auditeurs,
dont les yeux & la memoire
font sellement remplis des
GALANT. 77
merveilles defon Regne , que
je n'auray qu'à leur préſen
ter les chofes que j'ay à dire,
fans ordre ,fans art , &fans
étude; Etfur tout nepuis-je
pas attendre du zele ardens
qui me brûle pour la gloire
du Roy, une de ces promptes
& beureufes faillies qui nous
élevant au deſſus de nousmefmes,
nous font aller quelquefois
où les plus longues
méditations ne fçauroient atteindre?
Mais avec tous ces
fecours , ay-je le temps de
faire un choix dans un Champ
fivafte , dans une matiere
G iij
78 MERCVRE
abondante , dans cette foule
d'Images & de grandes Actions
quife préfentent à mon
efprit ? De quel costé & par
quel endroit toucheray - je
cette matière prétiense que
des mains fi adroites & fi
Sçavantes ont maniée avec
tant de bonheur & avec tant
defuccés ?
C'est vous, Monfieur, qui
devez m'aider à trouver
quelque route nouvelle qui
me diftingue de ceux qui m'ont
devancé. La conjoncture préfente,
vostre nouvel Employ
qui regarde des Négotiations
GALANT. 79
tres-importantes, vostre départ
précipité qui fait mon
defordre mon inquiétude,
m'infpirent de nouvelles idées
de la gloire de nostre Roy.
C'est vous qui pouvez mè le
faire connoiftre par des endroits
qui échapent à la veuë
des autres Hommes . Loüis
LE GRAND , l'augufte , le
victorieux, eft connu de tout
le monde. Je me garderay
bien de tomber dans ces redites
ennuyeufes qui gâtent
les Sujets qu'on traite , au lieu
de les embellir. fe ne parleray
point des Exploits inouis
G
iiij
80 MERCVRE
de noftre invincible Monarque,
de cette étenduë prodigieufe
de prudence qui fournit
à tantdebefoins diferens,
& quiſemblable à la Providence
Eternelle , eft préfente
à tout & par tout. Fe laie
à toute la Terre à parler de
La rapidité defes Conqueftes,
du nombre incroyable defes
Victoires , dont le miracle
trouvera àpeine quelquefʊy.
parmy nos Neveux.
parle du grand Ouvrage de
La Paix qu'il a conſommé
avec tant deforce, avec tant
deſageſſe, avec tant de pa-
Tont
GALANT. 81
tience. Je ne diray rien de
la beauté de fon Triomphe,
où le Vainqueur ne traîne
point apres luy des Princes
opprimez, des Roys enchaî
nez, des Peuples couverts
de larmes & defang ; mais
où le Vainqueur mene avec
lugdes Princes délivrez , des
Roysfecourus , des Peuples
réjouis.
Ce font d'autres merveilles
, c'eft un autre Loüis.
que nous ne connoiffins qu'à
demy , & quife montre à vos
yeux, dont je voudrois pår-
Lev. C'eft vous , Monfieur,
82 MERCVRE
& vos pareils, à qui dans les
converfations dont il vous
honore , & dans les instru-
Etions qu'il vous donne , il
fait remarquer la fageffe de
fes Confeils , la force de fa
Raifon, l'adreffe des Refforts
dont ilfe fert pour mouvoir
toute l'Europe, cette Science
des divers interefts des Princes,
cette connoiffance de leur
puiffance & de leurs caracteres
qui fert à donner le contrepoids
à ce qu'il trouve en
eux ou de tropfort ou de trop
foible pour la confervation
de la tranquilité publique,
GALANT. 83
cette penétration
avec la
quelle il démefle les plus délicats
intérefts de fa gloire
de fa grandeur ; en un mot
cette Politique fupérieure à
la Politique de tous les autres
Etats, qui le fait triompher
par tout , & luy donne
un auffigrand afcendant dans
toutes les Cours defes Voifins ,
que fes Armes en ont eu dans
toutes les Parties de l'Enrope.
Que vous auriez , Mon
fieur, degrandes choſes à nous
dire fur ce fujet , fi le Secret
quicouvre les myfteres d'Etat
84 MERCVRE
n'eftoit une des principalès
obligations de voftre Charge
de voftre Employ !
Mais que fuis-je? J'oublie
infenfiblement que je vous
dérobe les momens que vous
devez à l'exécution des ordres
du Roy qui vous preffe
de partir. C'est affez que de
vous estre donné le temps de
prendre icy vostre place .
Allezfatisfaire aux volonteż
d'un Roy qui vous demande
cette mefmepromptitude qu'il
apporte heureusement dans
Loutes fes entreprises . Mais
Louvenez - vous , Monfieur,
GALANT. 8
que ce beau zele qui vous
fait travailler avec tant de
fuccés pour les intérests &
pour la gloire de noftre incomparable
Monarque , dois
prendre icy une nouvelle cha
leur , puis qu'avec les titres
de Sujetfidelle, de Secretaire
du Cabinet, & de Plénipotentiaire
de Sa Majesté , le titre
d'Académicien que vous prenez
aujourd'huy , vous doit
faire regarder dans la Perfonne
de voftre Roy & de
voftre Maiftre, celle de noftre
Protecteur.
86 MERCVRE
Cette Réponſe fut fort
applaudie. M Boyer ne
fit ceffer les louanges qu'on.
luy donna , qu'en demandant
, felon la coûtume , fi
quelqu'un de ces Meffieurs
n'avoit rien à lire . M'Charpentier
commença par un
Panégyrique du Roy, remply
de grandes pensées . En :
fuite, Ml'Abbé Tallemant
Premier Aumônier de Madame,
celébre par la belle ;
Traduction qu'il a faite des
Vies de Plutarque , & par
celle qu'il vient de nous
donner de la premiere ParGALANT.
87
tie de l'Hiftoire de Battiſta
Nani, lût le Madrigal que
vous allez voir .
A
MADEMOISELLE ,
Sur fon Mariage.
Oy,Princeſſe, en vous
acquérant,
L'Espagne fe doit voir dans un
bonheur fi grand,
Qu'elle en rendrajaloux nos Pewples
& nos Princes.
Admironsfon adreffe en ce dernier
effort;
Confervant toutes fes Provinces,
Elle nous cuftfait moins de tort.
M' de Mézeray acheva
88 MERCVRE
par un Morceau d'Hiftoire
touchant l'origine des Gau
lois. M' le Marquis d'Angeau
qui le lût pour luy,
donna une grace qui aida
fort à en faire remarquer
toutes les beautez,
Y
L'étroite alliance qu'ont
les beaux Arts avec les
Sciences , que ceux de cette
illuftre Compagnie poffe
dent au plus haut point,
m'oblige à vous en faire icy
un Article particulier. Je
vous ay parlé dans la plûpart
de mes Lettres du progrés
qu'on leur voyoit faire
GALANT. 89
4
de jour en jour. Ce font des
merveilles dont pres de
trois cens Planches gravées
publient aujourd'huy la verité.
Rien n'eft plus propre
à faire prendre l'idée
qu'on doit avoir de la Fran
ce, puis qu'elles en font
connoiftre la
grandeur par
l'éclat des fuperbes divertiffemens
de fon Prince, par
la magnificence de fes Edifices
, & par le nombre infiny
de raretez qui s'y trou
vent. Voicy un
Catalogue
des Livres
d'Estampes , &
des autres Ouvrages de
Aouft1672. HALA
2
so MERCVRE
Taille - douce gravez pour
le Roy , & donnez au Public
depuis quelques Mois, avec
le prix de chacun de ces Ou
vrages en blanc.
E
1.1 B grand
Carouſel
de
l'année 1662. contenanc
Septgrandes Planches, trente
Figures des Perfonnages des
Quadrilles , & cinquante - cinq
Devifes's le tout gravé par
-Chauveau & Sylvestre. Avec
un Poëme Latinfur le mefme
fujet.18 livres.
II. Le mefme Carouſel tra
duit en Latin, avec les mes
mes Figures. 1 LEA
GALANT.
91
III . Le
Divertiſſement de
Verfailles de l'année 1664.
fous le titre des Plaifirs de
fle
enchantée ,
contenant
neuf Planches gravées par
Sylvestre. 31. 10f.
IV. La Fefte de
Versailles
de
l'année 1668.
contenant
cinq
Planches
gravées par
le Pautre. 3 l. 10f.
V. La Feste de
Versailles
de l'année 1674.
contenant
fix
Planches
gravées par
Chauveau & le Pautre. 31.
10 f.
Les Eftampes de chacun de
ces Divertiſſemens , feparées
Hij
92 MERCVRE
du Difcours. 6 fals..
VI. La premiere Partie des
Tableaux du Cabinet du Roy,
contenant vingt- quatre Pie
ces gravéespar Rouffelet, Picart,
Eddelink, Chaſteau, &c.
avec les Defcriptions. En
grand papier, 12 l. En petie
papier, 10 1.
Les Estampes des Tableaux
de la grandeur ordinairefe
parées, 7S.
Les Estapes endoublefeuille,
12f.
VII. La premiere Partie
des Statues & Bustes antiques
des Maifons Royales,
GALANT. 98
contenant dix- huit Pieces gra
vées par Mellan. En grand
papier, 61. En petit papier,
1.
Les Eftampes feparées defd.
Statues & Buftes, 6f.
VIII. Le Livre des Tapif
feries des quatre Elémens
des quatre Saifons, contewant
huit grandes Pieces
trente - deux Denfes , gras
véespar le Clerc. En grand
papier3 7 1.10f. En petit
papier, 6 L.
Les Eftampes des Tapifferies
Separées. 10f.
IX. Le Labyrinte de Ver
94 MERCVRE
failles contenant quaranteune
petites Planches gravées
par le Clerc. 31. 10f
X. Les cinq grandes Pieces
de l'Hiftoire d'Alexandre ,
gravées d'apres les Tableaux
de M' le Brun , par Audran
Eddelink. 27 l.
XI. Les Veuës & Profils
des Villes , gravées d'apres
les Tableaux de Vandermeule.
En une feüille, 10 f.
En deux feuilles, 1 l. En trois
feuilles , 2 1.
I
Tous ces Ouvrages fe ven
dent chez le S Sebaſtien
GALANT. 95
de
Mabre - Cramoify , Imprimeur
du Roy , & Directeur
fonImprimerie Royale.lI
a auffi imprimé les Difcours
qui ont efté faits fur tous ces
grands fujets d'admiration .
Vous voyez , Madame ,
qu'on a employé les plus
excellens Ouvriers pour
graver ces Planches ,
qu'il ne fe peut que ce travail
n'ait beaucoup couſté.
Cependant le prix qu'on y
a mis eft fi médiocre, qu'on
voit bien que c'eſt un effet
de la liberalité du Roy qui
en veut faire préfent au Pu
&
96 MERCVRE
blic, & quieft bien aiſe que
L'avantage qu'en recevront
fes Sujets , foit communiquéaux
Etrangers. Comme
l'on travaille depuis plu
fieurs années à ces Ouvra
ges , il est aisé de connoiſtre
que la guerre n'a point empefché
les Arts de fleurir, &
qu'au contraire pendant
que le Roy faifoit des Actions
furprenantes pour la
gloire de les Etats , & qu'il
avoit les efforts de toute
1 Europe à foûtenir , ces
mefmes Arts ont regné en
France avec plus d'éclar . De
tresGALANT.
97
tres beaux Difcours expli
quent la plupart des Ouvra
ges que je vous ay dit qu'on
avoit gravez. Les premieres
pages ont pour ornement
des Vignetes d'une invention
& d'un travail qu'on
ne fe lafferoit point d'admirer
, fi la beauté des Planches
qui font enfuite ne
forçoit d'en détourner les
regards. Legrand Carroufel
de l'année 1662. eft dédié
à Monseigneur le Dauphin.
L'Epiftre auffibien que tout
le Difcours qui luy fert
d'explication , eft de M
Aouft 1679.
I
98 MERCVRE
Perraut de l'AcadémieFran
çoiſe. Vous fçavez , Ma,
dame, combien il eft digne
de la réputation qu'il s'eft
acquife. Je ne vous dis rien
de ce Carroufel. Trente,
fept Planches en parlent
affez. On voit par elles que
la France n'entreprend rien
où elle ne faffe voir fagran,
deur, qu'il faut qu'elle agiffe
dans fon repos , que fes
Braves n'ont point de plus
forte paffion que dedonner
des marques de leur adreffe
dans les Armes , & qu'ils
font tellement nez pour la
1
GALANT. 99
guerre, que leurs plus agreables
divertiffemens font
ceux qui leur en fourniffent
l'image. Les dépenfes faites
pour le Mariage du Roy,
où la Nobleffe Françoiſe
avoit paru avec tout l'éclat
poffible , plus de cent cinquante
Perfonnes d'une
qualité diftinguée ayant accompagné
M le Maréchal
de Gramont jufqu'à Madrid,
n'empefcherent point
que la Cour ne ſe trouvaſt
prefque auffi - toft en état
de fournir aux frais de ce
fameuxCaroufel. Le Poëme
I ij
100 MERCVRE
Latin qui en
accompagne
les Planches , eft de M
l'Abbé Fléchier. Son nom
eft un grand éloge .
Deux ans apres, c'eſt à dire
en 1664. on vit des magnificences
extraordinaires dans
le Divertiſſement de Verfailles
qui avoit pour titre,
Les Plaifirs de l'ifle enchantée.
Il ne pouvoit qu'eftre
bien imaginé , puis que M
le Duc de S. Aignan avoit
eu ordre du Roy, d'inventer
un Sujet qui fiſt naiſtre tout
ce qu'on s'eftoit proposé d'y
faire entrer d'agréable. Il
}
A
GALANT. 101
eftoit féparé en trois journées
. Il y eut une Courfe de
Bague dans la premiere. On
y vit paroiftre le Char d'Apollon
. Ileftoit accompa
gné des Siecles , du Temps,
des douze Heures du jour,
& des douze Signes du Zodiaque.
Dés qu'on le fut
placé dans le Camp , Apollon
& les Siecles reciterent
des Vers à la loüange des
Reynes . Ils avoient efté
faits par M' le Préfident de
Périgny , & ceux des Chcvaliers
par M' de Benfe .
rade . On commença en
I iij
102 MERCVRE
·
fuite la Courfe deBague dot
M' le Marquis de la Valiere
remporta le Prix. La Collation
fut fervie auffi toft
apres par les Saifons , & par
leur nombreuſe fuite , pendant
que les Signes du Zodiaque
dancerent . La re
préfentation de la Princeſſe
d'Elide fut le divertiffe-
7
ment de la feconde journée.
Tout le monde fçait ce que
c'eft que cette fameufe Co
médie. Les plaifirs du troifiéme
jour furent grands.
On dança un Balet devant
le Palais d'Alcine. Ce Pa
t
GALANT. 103
lais fut renverfé par un
éclat de Tonnerre , & un
Feu d'artifice acheva de le
confumer. Cette Felte qui
dura trois jours , a cfté une
des plus completes , & des
plus magnifiques dont on
ait parlé depuis plufieurs
Siecles. On ne doit pas en
eftre furpris, puis que le Miniftre
infatigable , qui avec
les importantes affaires qui
l'occupent , veut bien prendre
foin de tout ce qui regarde
l'avancement
& la
gloire des beaux Arts , avoit
donné des ordres fi juftes
I iiij
104 MERCVRE
pour rendre ces Divertif
femens dignes du grand
Prince qui en régaloit fa
Cour , qu'ils ne pouvoient
manquer de paroiſtre avec
l'éclat qu'ils ont eu . Il ne
faut que jerter les yeux fur
les neuf Planches qu'on en
a gravées , pour eftre perfuadé
que ceux qui ont veu
les Spectacles qu'elles repréſentent,
ont dû les croire
un enchantement . Je ne
vous en fais point une def
cription particuliere , ces
Planches eftant accompa
gnées d'un tres - beau Dif
GALANT. 105
cours de M' Félibien , qui
ne laiffe rien à defirer fur ce
fujet. Les jours fuivans , on
courut encor les Teftes . Le
Roy remporta quatre Prix,
M le Duc de S. Aignan
deux , & M le Duc de Coiflin
un.
-
Sile bruit de cette Fefte
toute Françoife & toute
Royale , c'est à dire , toute
magnifique & toute ga
lante , s'eft répandu par
toute la Terre , on ne doit
pas moins admirer ' celle
que Sa Majefté donna en
1668. dans le mefine lieu de
106 MERCVRE
Verfailles. Ce Prince , &
ceux qui l'avoient fuivy,
avoient goufté de tresgrands
plaifirs pendant le
Carnaval de la mefme année
, puis qu'en prenant la
Franche- Comté, ils avoient
acquis plus de gloire en un
feul Hyver, au milieu des
neges , des glaces , & des
frimats , qu'on n'en acquéroit
autrefois en plufieurs
Campagnes faites dans les
Saifons les plus tempérées
;
mais comme les Dames n'avoient
eu que des alarmes
dans ce Carnaval , caufées
GALANT. 107
par la crainte de perdre
ceux qui les touchoient , le
Roy réfolut de leur donner
une Fefte dans les Jardins
de Verſailles , & ordonna
qu'on fe ferviſt pour cela
des Eaux que l'Art y a fait
venir malgré la Nature . Sa
Majefté ouvrit Elle - mefme
les moyens de les employer
, & d'en tirer tous les
effets qu'elles peuvent faire.
Cette Fefte ne devoit
durer qu'un demy- jour ; ce
qui marque encor plus la
grandeur du Roy, puis qu'il
n'eft pas extraordinaire
108 MERCVRE
qu'on faffe de grandes dépenſes
pour une choſe qui
dure longtemps.Ce magnifique
Régal confiftoit en
une Collation élevée au milieu
de cinq Allées qui eftoiét
elles mefmes remplies
de ce qui la compoſoit ; en
une Comédie meflée de Balet
fur un Théatre fait exprés
; en un Soupé fous une
Feüillée enrichie de tout ce
que l'on peut s'imaginer de
brillant, & de riche , en un
Bal fous une autre Feüillée
toute environnée de Caf
cades , avec un beau Feu
GALANT. 109
d'artifice , & une Illumination
qui faifoit paroiſtre
tout le Château de Verfailles
en feu , & toutes les
Allées remplies de Termes,
& de Figures toutes brillantes
de lumieres . Ces
cinq endroits font le fujet
des cinq Planches de ce
fomptueux Divertiſſement.
Les Deffeins en avoient efté
faits autrefois par feu M
Gieffé, Deffignateur du Cabinet
du Roy; mais comme
on ne les a point trouvez
apres fa mort, il a falu que
M' Berrin , pourvû aujour110
MERCVRE
d'huy de la mefme Charge,
en ait fait de nouveaux fur
quelques Mémoires qu'on
luy a donnez ; ce qui auroit
efté tres- difficile à un Homme
moins intelligent que
luy dans ces fortes de choſes.
A peine ay - je ceffé de
vous parler d'une Feſte ,
que j'en trouve fix autres
en fix journées de fuite, qui
de mefme que les precédentes
n'ont paru qu'apres
de nouvelles Conqueftes
du Roy. Elles ont fait les
plaifirs de l'année 1674. La
diverfité en fut grande,
GALANT. III

puis qu'il y eutun Opéra,un
Concert de Mufique à Tria
non , plufieurs Comédies,
deux Feux d'artifices , deux
Illuminations plufieurs
Collations , & un Soupé,
mais il faut remarquer que
ce Soupé , ces Collations,
ces Comédies , ce Concert,
& cet Opéra , ne ſe donnerent
point dans des Apartemens
de Verſailles , mais
dans autant de Lieux faits
exprés , qu'il y eut de Diver,
tiffemens. Ces Lieux ef
toient d'une galanterie , &
d'une magnificence fi ex112
MERCVRE
traordinaire , que ne pouvant
vous rien dire qui en
approche , je fuis obligé de
vous renvoyer au Difcours
qu'en a fait M Felibien , &
aux Planches qui en font
gravées fur les Deffeins de
Mle Brun , Berrin , & Vigarany
, qui font les trois
dont l'imagination avoit
travaillé pour l'embelliffement
de ces mefmes Lieux.
Je viens à ce qui a eſté fait
pour les beaux Arts feuls ;
car quoy qu'ils ayent beaucoup
de part à toutes ces
Feftes , l'adreffe , la galanGALANT.
113
terie, & la magnificence de
la Cour, y en avoient la plus
grande. Eft- il rien qui leur
foit plus avantageux que
les Tableaux qui viennent
d'eftre gravez ? Les uns font
des plus grands Maiſtres de
l'Antiquité. Les autres, de
quelques fameux Peintres
François qui font honneur
à la Nation ; & comme ce
font autant de Chefd'oeu
vres que peu de Perfonnes
auroient pû voir , parce
qu'ils font dans le Cabinet
du Roy , Sa Majesté par une
bonté qui n'a point d'exem
Aouft 1679.
K
114 MERCVRE
ple, donne moyen à tous les
Peintres du Monde de les
multiplier en les copiant
fur les Eftampes , ce qui fera
d'une grande utilité pour le
fait
Public, & pourra fervir d'inftruction
à tous ceux qui
ont quelque adreffe à manier
le Pinceau. Joignez à
cela que ces Estampes font
remarquer combien la Gra
vûre s'eft
perfectionnée en
France , fous le Regne de ce
grand Prince. Les Statues ,
& Buftes antiques qu'il a
graver , ne donneront
pas feulement beaucoup de
GALANT. IIS
joye aux Curieux , & aux
Etrangers qui les voudront
avoir, mais encor aux Sculp
teurs qui auront un feûr
moyen de fe rendre ha
biles , en profitant de ces
avantages ,
Quelques Ouvrages modernes
fuivent les Buftes
antiques dont je viens
de vous parler. Ils ne
peuvent eftre que tresbeaux
, puis qu'ils ont efté
faits fur les Deffeins de
Mile Brun , & gravez ainfi
que les autres, par les meil
leurs Ouvriers
de France .
Kij
116 MERCVRE
Ces Ouvrages confiftent
en huit Pieces de Tapifleries
, où l'on fait connoiftre
la grandeur du Roy par des
images allégoriques , ce
que des paroles n'exprime
roient pas affez fortement,
Toutes ces merveilles font
miftérieuſement dépeintes
dans les quatre premiers
Tableaux que ces Tapifleries
repréfentent , qui font
les quatre Elémens . Ainfi
l'oeil découvre , & l'imagination
conçoit, C'eſt une
Hiftoire de toutes les grandes
Actions de Sa Majeſté,
GALANT. 117
dont les merveilles font cachées
fous le voile des Couleurs
du Peintre. Ce qui
enrichit la Bordure eft com
pofé de tout ce qui ſert &
qui a du raport à chaque
Elément. Les Armes du
Roy font dans le milieu de
la Bordure d'enhaut de cha
que Piece. Il y a quatre
Deviſes aux quatre coins.
Deux Actions, éclatantes
qui regardent ce grand
Prince , font dans chaque
milieu des deux coftez ; &
dans celuy de chaque Bordure
d'enbas, il y a une Inf
118 MERCVRE
cription Latine de M' Caffa
gne qui explique ces deux
Actions. Les Vers François
qui donnent l'intelligence
des Devifes , ont efté faits.
par M ' Perraut.
Sa
Apres que l'on a veu dans
les Pieces qui repréfentent
les quatre Elémens , les
grandes chofes que le Roy
a faites , on voit dans celles
des quatre
Saifons
, que
Majefté les a rendues plus
belles & plus fecondes pour
nous , & qu'Elle a comblé
nos jours de toute forte de
biens . Chaque Piece repréGALANT.
119
fente une Saiſon, & un Divertiffement
qui luy eft pros
pre ; & pour rendre encor
ces Ouvrages plus agreables
, on a peint dans chaque
Tableau une Maiſon
Royale choifie entre les
autres , comme celle qui a
le plus d'agrément dans la
Saifon où elle eft reprefentée.
Il y a des Infcriptions
Latinęs au bas de chaque
Piece. Elles ont de M
Charpentier, qui les a auffi
traduites en Vers François.
Quatre Deviſes fervent
d'embelliffement aux qua120
MERCVRE
à
tre coins des Bordures . Les
deux d'enhaut ont raport
la Saiſon , & les deux d'enbas
au Divertiſſement fi
guré dans le Tableau , &
toutes font faites à la loüan
ge de Sa Majeſté . Elles font
Latines , au nombre de
trente- deux, & ont eſté faites
par ceux qui ont l'avantage
d'eftre de l'Académie
particuliere de M Colbert.
Je penſe vous avoir déja dit
qu'elle eft composée d'un
petit nobre d'habiles Gens
choifis par ce grand Miniftre.
Il prend foin de voir
luyGALANT.
121
luy- mefme tout ce qu'ils
font pour la gloire de Sa
Majefté, de la France, & des
beauxArts. Il en juge avec
une penétration d'efprit
incroyable , & come il connoift
parfaitement le Roy,
il leur donne fouvent des
lumieres pour le loüer . Ces
mefmes Devifes font expliquées
en Vers François par
M' Perraut , à la referve de
huit , dont il y en a cinq
traduites par -MⓇ Charpentier
, deux par M ' l'Abbé
Caflagne , & une par feu
M'Chapelain .
Acuft 1679.
L
122 MERCVRE
Je ne dois pas oublier le
Labyrinte. Il eſt dans un
Bocage du petit Parc de
Verfailles , & a pris fon
nom d'une infinité de petites
Allées où l'on s'égare.
On le fait agreablement,
puis qu'on y rencontre des
Fontaines à chaque détour.
Une partie des Fables d'Efope
leur fert de fujet. Les
Animaux font d'un Bronze
colorié qui en repréſente
le naturel. On a fait
graver
quarante une Planches de
ces Fontaines, qui font difpofées
diféremment pour
GALANT.- 123
faire de la diverfité, & qui
ont leurs Baffins ornez de
Rocaille fine . Chacun a
une Infcription de quatre
Vers en lettres d'or, fur une
lame de Bronze peinte en
noir, Ces Vers font de M'
de Benferade . Ils expliquent
la Fable, & en tirent
la moralité.
L'ordre du Mémoire qui
eſt au commencement
de
cet Article , veut que je
vous parle préfentement
de l'Hiftoire d'Aléxandre
repréſentée en cinq Tableaux.
Le premier nous
Lij
124 MERCVRE
montre que la Vertu plaift
quoy que vaincuë. Alexandre
n'eft pas feulement
touché de compaffion dans
ce Tableau , en voyant la
grandeur d'ame du Roy
Porus qu'il a fait fon priſonnier
; mais il trouve de la
gloire à luy marquer fon
eftime , en le recevant au
nombre de fes Amis , & en
luy donnant en fuite un
plus grand Royaume que
celuy qu'il a perdu . Ce
Tableau , auffi - bien que les
quatre autres , eft dans le
Cabinet de Sa Majefté. Il
GALANT. 125
a feize pieds de haut fur
trente- neuf pieds & cinq
poulces de long .
Le fecond , qui a auffi
feize pieds de haut fur
trente de long , fait connoistre
qu'il n'y a point
d'obftacle que la Vertu ne
furmonte . On y voit ce mefme
Alexandre
, qui ayant
paffé le Granique , attaque
les Perfes à forces inégales ,
& met en fuite leur inombrable
multitude.
le On eft convaincu par
troifiéme , que la Vertu est
digne de l'Empire de toute
Liij
126 MERCVRE
la Terre. Alexandre apres
plufieurs Victoires , défait
Darius dans la Bataille d'Arbelle,
& ce dernier Combat
ayant achevé de renverfer
le Trône des Perfes , tout
l'Orient demeure foûmis .
à la Macédoine . Ce Tableau
a feize pieds de haut
fur trente - neuf pieds cinq
poulces de long.
Le quatriéme fait voir
qu'il eft d'un grand Roy de
triompher de foy - mesme.
Alexandre ayant vaincu.
Darius pres la Ville d'Iſſe ,
entre dans une Tente , où
GALANT. 127

font la Mere, la Femme, &
la Fille de Darius, & donne
un exemple fingulier de
retenue & de: clemence .
Le Roy eftant à Fontainebleau
, prenoit un tresgrand
plaifir à voir peindre
ce Tableau: On ne le:
fçauroit affez admirer , &
il eft impoffible d'en bien
exprimer toutes les beautez.
On y voit dix - huit Perfonnes
ébloüyes de la grandeur
d'Alexandre , & charmées
de fa bonté . Elles font
toutes dans une poſture:
fupliante , & le regardent :
Liijj;
128 MERCVRE
avec une attention qui
marque de l'admiration, de
la douleur, & de la crainte ,
Cependant quoy qu'elles.
n'ayent 'ny les mefmes attitudes,
ny le meſme air de
viſage, elles expriment toutes
la meſme choſe , mais
d'une maniere fi diférente,
que l'habileté du Peintre
paroift dans chacune , &
luy fait mériter diverfes
loüanges .
Le dernier Tableau nous
apprend que les Héros s'élevent
par la Vertu . On y découvre
la triomphante EnGALANT.
129
trée d'Aléxandre dans Babylone
au milieu des Concerts
de Mufique , & des
acclamations du Peuple.
Je n'entreprens point de
loüer tant de Chefd'ouvres
. Ils font de M'le Brun,
& c'est tout dire.
Il ne me reste plus à vous
parler que de treize Planches
gravées d'apres les
Deffeins que le Sieur Vandermeulen
a faits pour Sa
Majefté. Ces treize Planches
dont le mefme Vandermeulen
a peint les qua
tre premieres, font
130 MERCVRE
La
Marche du Roy, accompagné
defes Gardes, paffantfur
le Pontneuf, & allant
au Palais.
La Veue du Chateau de
Vincennes du coflé du Parc.
La Veue du Chasteau de
Verfailles du cofté de l'Orangerie..
La Veue du Chasteau de
Fontainebleau du cofté du
Furdin..
Veuë de la Ville de Bé
thune en Artois..
L'Entrée du Roy danss
Dunquerque:
GALANT. 131
Veuë de la Ville de Besançon :
dis costéde Dole, 5 fituation:
du Lieu , dans la Franche-
Comté..
Veuë de la Kille & Fauxbourgs
de Salins Chaf
teaux , Montagnes , & fitua
tion du Lieu dans, la Franche-
Comté.
Veuedu Chafteau de Foux:
furla Frontiere de la Franche:
Comté.
Vene du Chateau Sainte
Anne en Franche - Comté,
comme il fe voit en y entrant..
Veue du mefme Chasteaus
132 MERCVRE
Sainte Anne , comme il fe voit
derriere la
Montagne .
Veuë de S. Laurens de la
Roche, & du Bourg , dans la
Franche- Comté.
Veuëdu mefme
S.Laurens
de la Roche du cofté du Bourg
dans la Franche- Comté.
La
fituation de tant de
Places dans des lieux pref
que
inacceffibles, augméte
l'étonnement que nous a
donné deux fois la priſe de
la Franche - Comté , dont
nous avons veu le Roy fe
rendre maiſtre en fi peu de
jours pendant deux Hyvers,
GALANT. 133
dont la rigueur ne fembloit
eftre redoublée qu'afin
que ce grand Prince en
euft plus de gloire.
Comme toutes ces Plar
chés ont efté faites pour Sa
Majefté, & que le S'Vanderrmeulen
s'eft exprés tranfporté
par tout fur les lieux
pour en faire les Deſſeins ,
on ne doit point douter que
tout ce qu'elles reprefentent
n'ait efté observé avec
la plus grande & la plus
exacte régularité. Je croy
que beaucoup de vos Amis
ne manqueront point à
134 MERCVRE
profiter de l'avis que je
vous donne, & que tant de
belles choſes ne peuvent
avoir qu'un tres - grand
debit.
Ontravaille encor à l'Hif
´toire des Plantes , & à celle
des Animaux, dont les Plan.
ches font auffi gravées par
l'ordre du Roy. On peut
juger par celles dont je
vous parle , qu'il ne fortira
rien des mains des grands
Maiſtres qui les ont faites,
qui ne foit digne d'eftre
veu par tout .
Si je me fuis un peu ét
GALANT. 135
tendu fur cet Article , je
l'ay fait non feulement en
faveur de nos Curieux à qui
un pareil avis eftoit necef
faire , mais auffi pour en
faire part aux Etrangers qui
lifent mes Lettres. Vous
fçavez , Madame , qu'elles
font affez heureuſes pour
aller par tout, & qu'il n'y a
point de Cours dans l'Europe
, où elles ne foient
ycues avec plaifir. Celle
d'Eſpagne qui fçait fi parfaitement
accorder la gravité
avec la galanterie , en
fait un de fes divertiffe136
MERCVRE
mens , & on m'affure qu'-
elles y font fi bien reçeuës,
mefme de ceux qui tiennent
le timon de l'Etat fous
le Roy, que ces grands Génies
qui aiment la vertu jufque
dans leur Ennemy mefme
, ont fouvent regardé
avec autant d'admiration
que d'étonnement , ce que
j'ay eu l'avantage de publier
des merveilleufes Actions
de Louis LE GRAND ,
& du zele infatigable des
Miniftres qui le fervent.
La justice que j'ay tâché de
rendre à toutes les Nations
+
GALANT. 137
en vous écrivant , a fansdoute
efté caufe qu'un Ca
valier Efpagnol , zelé pour
la gloire de fa Patrie , m'a
envoyé une Relation des
Réjouiffances qu'on fit à
Madrid , auffitoft qu'on y
eut appris que Mademoi
felle eftoit accordée au Roy
d'Espagne. Comme on y
attendoit impatiemment
cette nouvelle, il ne fe peut
rien ajoûter à la joye qu'on
en fit paroiftre . Elle y fut
reçcuë le 13 .
de l'autre Mois
à dix heures du matin. Il
seftoit peu de temps juf
Aouft 1679 .
M
138 MERCVRE
qu'au foir pour ordonnerune
Feſte . Cependant Meſfieurs
de Ville & les Grands .
ne laifferent pas de fe préparer
à une Mafcara , dont
ils donnerent le divertiffement
au Roy dans la Place
du Palais , apres le Soupé
de Sa Majesté.
Sur les neuf heures , les
Cloches commencerent à
carrillonner , & là Ville à
eftre illuminée par quantité
de Flambeaux de cire
blanche , que les Cavaliers
& les Miniftres firent allu
mer à leurs Balcons. La
GALANT. 1391
grande Place du Palais en
eftoit: toute éclairée , & re
N
cevoir une grande augmen
tation de clarté, par d'auz
tres lumieres qu'on avoit
élevées fur des pieux. Sitoft
que le Roy parut à fon
Balcon, la Mafcara eutper
miffion d'entrer. Elle eftoit
précedée par les Gardës ;,
fuivis de leurs Officiers;
tous tres- leftes , montez furr
des Chevaux dont les Sel
les eftoient d'une . broderie
fort relevée, & environnezde
vingt - quatre Laquais,
tenant à la main de grands
M ij .
140 MERCVRE
Flambeaux qui par leur
clarté rehauffoient la richeffe
& l'éclat de leur parure
. Leurs Chevaux fem.
bloient répondre à leur
gravité. Perfonne n'ignore
qu'il n'y en a point qui
foient fi propres à de pareilles
actions que ceux
d'Espagne. Leur pas eft extrémement
levé , & leur
fierté inſpire quelque chofe
de martial à ceux qui les
montent. Cette premiere
Troupe ayant falüé le Roy,
fe rangea aux coftez pour
laiffer le paffage libre à La
I
GALANT. 141
Mafcara. Elle avoit en tefte
douze Timbaliers veftus de
blanc & de rouge , montez
fur des Mules reveftues de
mefme . Le Corrégidor
ou
Chef de Ville , venoit en
fuite , couvert de toile d'argent
fur un fond noir, avec
une Echarpe de la meſme
forte, & un Chapeau garny
de Plumes des mefmes couleurs
. Son Cheval eftoit caché
fous une profufion de
Rubans & de petites Sonnetes
d'argent , qui ne luy
laiffoient rien de découvert
que la tefte. Six Laquais
142 MERCVRE
veftus à la Morefque , de
toile d'argent , portoient
des Flambeaux autour de
luy. Ses Collègues le fuivoient
deux à deux avec les
mefmes Habits fur de diférentes
couleurs . Plufieurs :
Grands d'Eſpagne, & quel_
ques autres Cavaliers, compofoient
le refte de la Maf
cara. Ils eftoient tous affez
propres , quoy qu'en Gonille
& en Manteau , car
dans les Festes de Ville. la:
feverité Espagnole ne difpenfe
aucun des Ténans
de porter ces marques: de
GALANT: 143
gravité. Leur équipage n'étoit
diférent . de celuy du
Corregidor que par les couleurs.
Un grand nombre
de Flambeaux les éclairoit.
Ils eftoient portez par des .
Laquais , habillez les uns :
de Brocard à l'Espagnole ,
les autres de Toile d'or à la
Turque , & quelques - uns
à la Françoife . Apres qu'ils
eurent tous falué le Roy au
pas grave de leurs Chevaux,
ils rentrerent dans la Lice
par un autre endroit , &
commencerent à courir las
Parejas, qui confiftent à
144 MERCVRE
pouffer deux Chevaux à
toute bride , mais dans
cette égalité, que l'un n'avance
pas plus que l'autre ..
Les quatre - vingts Cavaliers
qui compoferent
la
Mafcara , en fournirent
.
quarante , dont Sa Majeſté
fut tres- fatisfaite . Ils donnerent
le mefme plaifir à
quelques Religieufes devát
leurs Convens ; & au Peuple
à la grande Place de Ville .
Le lendemain , les Offi
ciers de l'Ecurie du Roy
coururent auffi las Parejas
en Maſcara , aux mefmes
endroits
GALANT. 145
endroits qu'on avoit fait le
foir precédent. Ce jour- là
mefme Sa Majeſté reçeut
les Complimens de tous les
Miniftres Etrangers , qui
l'allerent féliciter fur fon
Mariage , ornez de grandes
Enſeignes de Diamans fur
le cofté gauche. Cela fe pratique
dans toutes les fonctions
qui regardent la Maifon
Royale
.
Tout ce que je viens de
vous dire eft la Rélation
mefme du Cavalier , qui ne
fe fait connoiftre que
fous
le nom de El Amante de unø
Aouft1679.
N
146 MERCVRE
Maripofa . Vousvoyez , Madame
, qu'il n'écrit pas mal
François pour un Eſpagnol .
Je ne doute point qu'il ne
me faſſe la grace de cótinuer
à me faire part des Feſtes
galantes dela Cour d'Eſpagne.
On n'en peut rien attendre
que de tres - exact,
apres les foins qu'il a pris
de me marquer jufqu'aux
moindres circonstances
de
celle- cy.
Comme
vous eſtes fort
curieufe , j'efpere que vous
me fçaurez
bon gré de ce
que j'ay fait graver pour


GALANT. 147
vous, d'un Pavé de Marqueterie
ou Mofaïque ancienne
, trouvée il y a environ
quatre cens ans à la montée
de Gourguillon, dans la
Vigne du S Caffaire , Maître
Apotiquaire de Lyon,
& deffignée par les foins de
M'Spon , Medecin aggregé
dans la mefme Ville . Vous
en examinerez les Figures,
& demanderez à vos Amis
quelle explication ils leur
donnent, car on n'y a point
trouvé d'Infcription . C'eftoit
le milieu d'un Pavé de
quelque Sallon ou petit
Nij
148 MERCVRE
Temple long de 20 pieds ,
& large de 10. ou 12. Tout
ce qui eft autour du quarré,
font des compartimens
do
femblable
Mofaïque
qu'on
n'a pas
voulu fe donner la
peine de deffigner. Ceux
qui voudront
m'envoyer
leurs recherches
fur l'origine
de ces fortes de Pavez,
feront quelque chofe de
fort agreable pour les Curieux.
Nous avons perdu un Illuftre
en la Perfonne
de M'
le Laboureur
, Tréforier
de
France , & Bailly de Mont-
S
GALANT. 149
}
morency. Il eft mort dés le
11. de l'autre Mois . Si beaucoup
d'intégrité
jointe à
une fort grande expérience
,
l'a fait eftimer dans le Barreau
, les belles Lettres ne
luy ont pas moins acquis de
réputation parmy les Sçavans.
Le Poëme de Charlemagne
, & les avantages de
la Langue Françoise fur la
Larine, font les Monumens
qu'il nous a laiſſez de fon
efprit. Ileftoit Parent tresproche
de M' le Laboureur
Avocat General au Parlement
de Mets , & a esté
N iij
150 MERCVRE
toute la vie étroitement at
taché au ſervice de M ' le
Prince , ce zéle eſtant héréditaire
à ſa Maiſon , qui
depuis cent cinquante ans ,
poffede fans interruption
les Charges de Bailly , &
Lieutenant General du Du-.
ché & Pairie de Montmo
rency. Feu M' l'Abbé le
Laboureur fon Frere qui
mourut il y a trois ans , eftoit
un des premiers Hommes
de fon Siecle pour l'Hiſtoire
generale & particuliere.
Les beaux Ouvrages qu'il
nous a donnez font mieux
GALANT. 151
fon éloge que tout ce que
je pourrois vous dire à fon
avantage. Ces Ouvrages
font , Le Tombeau des Perfonnes
Illuftres , La Rélation
du Voyage de la Reyne de Pologne
en 1646. L'Hiftoire de
Charles VI. Les Memoires
du Maréchal de Guébriant,
les Memoires de Caftelnau.
M' Prevoft Chanoine de
l'Eglife de Paris , Prieur des
Roches & de Brezol , eft
mort auffi depuis quelques
jours . Il n'avoit que quarante-
cinq ans. C'eftoitun
Homme Sage , grand au
Nij
152 MERCVRE
f
mônier , particulierement
pour l'entretien des Familles
qui n'avoient pas dequoy
fubfifter , & qui depuis
vingt & un an qu'il
avoit elfé reçeu , a aſſiſté
jour & nuit au Service de
l'Eglife avec une pieté
exemplaire. C'est le feptiéme
Chanoine de Noftre-
Dame quifoit mort depuïs
le commencement de Janvier,
M Prevost fon Frere,à
qui fa Chanoinie a efté refignée,
ne démentira en rien
les vertus dont il luy a donné
l'exemple.
GALANT. 553
Jevous envoye une Hiſtoriete
que vous pouvez lire
en toute affurance . Je n'en
connois point l'Autheur;
mais fion en croit quelques
Perfonnes tres-fpirituelles,
entre les mains de quiil en
eft tombéune Copie, il doit
eftre de ceux qui font en
réputation d'écrire le plus
galamment. Il a pris une
matiere fort peu commune.
Louis XII. Roy de France,
apres avoir perdu Anne de
Bretagne dont il n'avoit
point eu d'Enfans , épouſa
Marie d'Angleterre , & ce
154 MERCVRE
Mariage luy fit faire la Paix
avec Henry VIII . dont elle
eftoit Soeur. Elle fut reçeuë
à Paris avec des magnificences
extraordinaires ; &
comme elle eftoit fortbelle,
le jeune Duc de Valois, Héritier
préfomptif de la Couronne
, & qui a regné fous
le nom de François I. en eut
le coeur vivement touché.
Ceux qu'il recevoit dans fa
confidence s'eftant aperçeus
que la Reyne luy marquoit
beaucoup d'eftime,
craignirent qu'il n'y euft
quelque chofe de plus fort
GALANT. 155
dans fes
fentimens , & pri
rent la liberté de luy en
faire voir la
conféquence.
Voicy de quelle maniere
M de Mézeray en parle
dans fon,Abregé. Lejeune
Duc de Valois qui eftoit tout
de feu pourles belles Dames ,
ne manqua pas d'en avoir
pour la nouvelle Reyne , t
Charles Brandon Ducde Suffolk
qui l'avoit aimée avant
ce Mariage, & qui fuivoit
La Cour de France en qualité
d'Ambaffadeur
d'Angleterre,
n'avoitpas éteintfa premiere
flame. Mais les remontrances
156 MERCVRE
d'Artus de Gouffier - Boify
ayant fait prendre garde au
Duc de Valois , dont il avoit
efié Gouverneur, qu'il joüoit
àfe faire un Maiftre, & qu'il
devoit appréhender la mefme
chefe du Duc de Suffolk , il
fe guerit de fa folie , t) fit
obferver de pres toutes les
démarches de ce Duc. Sur ce
fondement , comme la Poëfie
a eu de tout temps l'entiere
liberté des Fictions ,
l'Autheur de l'Hiftoriete a
fupofé un rendez - vous qui
ne fut jamais donné, Marie
ayant toûjours efté aufſi
GALANT. 157
vertueufe qu'elle eftoit aimable.
25esesese5252525
LE DVC
DE VALOIS.
T
HISTORIETE.
Out dormoit dans Paris, la
nuit eftoitfans Lune,
De nuages épais l'air eftoit occupé,
Quand unjeune Seigneur en fecret
échapé,
Se dérobant à fa Suite importune,
Sørtit, d'un gros Manteau le nez
envelopes
Tout cela, direz- vous , fentfa bonne
fortune, 1
158 MERCVRE
Vous ne vous eftes pas trompé.
25
Il eftoit attendu par unejeuneDame
Qui defon vieux Mary n'allongeoitpas
lesjours.
Vous dire icy comment ilfçent luy
toucher l'ame,
Ce feroit un trop long difcours.
Et puis dans ce détail quel befoin
qu'on s'engage,
Apres qu'on vous a déja dit,
Que l'Amant eftoitjeune ,&le Mary
fur l'âge?
Cela, ce mefemble , fuffit.
Mais defçavoir leurs nomsfi vous
eftes enpeine,
Vous allez les apprendre tous;
Valois eftoit l'Amant, la Belle eftoit
la
Reyne,
Louis Douze, le vieil Epous.
GALANT. 159
$
2 $
Iln'avoit point d'Enfans; luy mort,
la Loy Salique
Ajugeoit à Valois ce qu'il avoit de
Bien;
Le reste defesjours ne tenoït plus
à rien,
Encoreftoit- ce un reſte aſſez mélancolique,
Et cependant il avoit entrepris
D'engendrer un Hoir mafle,& cela,
fans remife.
La Reyne vint alors de Londres
à Paris,
Pour l'aider dans cette entreprise.
On ne décide point auquel il tint
des deux ,
Mais enfin de l'Hoir maſle on n'eut
point de nouvelles.
Valois aima la Reyne , & déjamefme
entre eux,
160 MERCVRE
Les unions des coeurs paffoient pour
bagatelles.
Sa
Ilfentoit approcher l'heure du rendez
- vous.
Que de voeux empreſſez ! que de
transports deflame!
Lesplaifirs à venir flatoientfi bien
fon ame,
Que desplaifirspréfens ne feroient
pas plus doux.
Je nefçaypar quelle avanture
Dans ce temps justement il rencontre
Boily.
C'eftoit un Homme âgé, a’uneſagele
meure,
Enjoué cependant, &ſage avec
mefure,
De plus, fon Confident choify.
Sa
Ah Boify, luy dit- il, tu vois de
tous les Hommes,
GALANT. 161
Le plus heureux, le plus content;
Au milieu de la nuit, au moment
où nous fommes,
La Reyne,la Reyne m'attend.
Se
J'entens , luy dit Boify ; fier de
voſtre victoire ,
Tout tranſporté d'amour, & de
joye enyvré,
Vous courez chez la Reyne y
recueillir la gloire
Du tendre & doux accueil qui
vous eft préparé ;
C'eft un boheur pour vous plus
grand qu'on ne peut croire,
Que pour vous arrefter vous
m'ayez rencontré.
Et fi la Reyne eftoit avec vous
plus féconde,
youst 1679.
162
MERCVRE
Qu'elle ne l'eft avec fon viell
Epoux ,
( Or cela me seble entre nous
Le plus vray-femblable du
monde )

Le Roy feroit enfin au comble
du
bonheur ,
Grace à vous il fe verroit Pere,
Quoy que ce nom fuft pour luy
trop d'honneur ;
Et ce que pour luy - mefme il
n'euft jamais fçeu faire,
Vous le feriez en fa faveur?
De là tirez la
conféquence ,
Vous prévoyez bien comme
moy,
Que vous qui, Loüis mort, hé!
ritez de la France ,
Vous verriez apres luy Monfieur
voftre Fils Roy;
Et puis, Seigneur, réduit à rece,
voir la Loy,
GALANT. 163
Il faudroit prendre patience.
Se
Valois quijufqu'alors plein de fa
paſſion,
Ne fongeoit qu'aux plaifirs defa
chere Conquefte,
Se vit affaffiné d'une refléxion
Qui vint troubler toute la Fefte
Qu'il euft bien mieux aimé, s'expoſant
au hazard
D'eftre Sujet toute fa vie,
Gayment & fans fcrupule achever
fa folie,
Quandil euft dû la connoiftre trop
tard !
25 MOV
Sans-doute le péril de perdre un
Diademe, EX DV
Refroidifoit l'ardeur deſes empodepreſſemens;
N
Lon
164 MERCVRE
Mais auffi ce péril avoit tant d'a²
grémens,
Qu'il valoit la Royauté méme.
Si l'honneurfiérement luy montroit
tant d'Etats
Que luy devoit confter fon aimable
foibleffe,
Un autre honneur , de diférente
espece,
Maispourtant auffi fort, luy demandoit
tout-bas,
Que dira de toy ta Maiſtreſſe?
$2
Quand l'amour avoit le deffous,
Il trouvoitde Boify la Morale affez
bonne,
Iljugeoit qu'ilvaut mieux manquer
un rendez- vous,
e de
manquer une Couronne;
Qu'ofer luypréferer de legeres dou
ceurs,
GALANT. 165
C'est d'une viande creuse aisément
fe repaiftre,
Et que defa Maiftreffe acceptant les
faveurs,
Iljouoit àfe faire un Maistre.
$2
Al'amour cependant il n'a pas renoncé.
Quitter une Maiftreffe & fi belle
&fichere!
Encor fi cet amour eftoit moins
avancé,
·Ce neferoitpas une affaire;
Maisfur le point d'eftre récompensé,
Laplanter là, cela ne fefaitguére.
Il fait de plus qu'il a le préfent
dans fes mains,
L'avenir n'eft pas feûr, pourquoy
sen mettre enpeine,
Et fur une crainte incertaine
166 MERCVRE
Refufer desplaifirs certains?
25
L'irréfolution eftoit d'une nature
A neprendre pasfi-toftfin ;
Mars Boify de qui l'ame eftoit un
pcu plus dure,
Le prit, & le força de rebrouffer
chemin ;
Sans celade longtemps il n'euft rien
pú conclure.
Ce fage Confident foulageant fon
ennuy
Par de bonnes raifons morales,
Quoy qu'il fe revoltaft encor par
intervales,
Le remena coucher chez luy.
Je ne vous demande point
Madame , ce que vous aurez
penſé de cette GalanGALANT.
167

terie. Vous avez le gouft
trop fin
pour n'entrer pas
dans les fentimens de ceux
qui en voudroient voir
beaucoup de femblables.
Je vous prie feulement de
me mander qui vous croyez
qui l'ait faite. Vous en pourez
juger fur le ftile . Je
trouve icy les voix parta
gées. On a voulu que j'aye
donné la mienne comme
les autres, & j'attens impatiemment
voftre réponſe
pour fçavoir fi je me feray
rencontré avec vous . L'Autheur
a beau fe cacher on
168 MERCVRE
par modeſtie, ou par quelqu'autre
raison qu'on ne
peut fçavoir. Tout fe connoift
, & le hazard m'a fait
enfin découvrir
ce que vous
m'avez fouvent demandé,
& ce que tout Paris a demandé
comme vous . Le
Livre intitulé Les Confeils
de la Sageffe , a eu un fi
grand fuccés , qu'on en a
déja fait trois Editions . On
l'attribuoit à un fameux
Solitaire qu'on fçait eftre
perfuadé des veritez qu'il
enfeigne , & à l'occafion
d'un autre Livre du mefme
Autheur
GALANT. 169
Autheur qui vient de paroiftre
fous le titre de Métode
de converfer avec Dieu,
j'ay fçeu qu'il eftoit du
R. Pere Boutaut Jefuite.
C'eſt un Homme qui n'a
pas moins d'érudition que
de pieté , & qui menant
une vie fort retirée dans
cette illuftre & fçavante
Compagnie , a donné lieu
aux bruits qu'on a fait courir,
parce qu'il marque dans
fa Préface que les Confeils
qu'il nous a donnez pour
vivre en Sages, font un fruit
de fa folitude.
Aonft 1679.
P
170 MERCVRE
La Reyne a régalé Monfieur
& Madame de los
Balbafes à Ruel. Sa Majefté
y arriva fur les quatre
heures du foir , avec Monfieur
, & toutes les Dames,
qui eurent l'honneur de
l'accompagner. Elle fe promena
d'abord dans tous les
endroits de cette Maiſon
quieftoient dignes de fa curiofité;
& environ deux heures
apres , M ' de Vilacerf
fon Premier Maistre d'Hô ,
tell'eftant venu avertir que
la Collation eftoit fervie,
elle alla fe mettre à table,
GALANT. 171
Monfieur prit place à la
droite, & Mademoiſelle de
Blois à fa gauche . Madame
l'Ambaffadrice & Madame
de Béthune fe mirent au
deffous de Monfieur ; &
Madame de Montefpan , &
Madame la Ducheffe de
Chevreufe , au deffous de
Mademoiſelle de Blois. La
Table eftoit dans le rond
de la Fontaine qui regarde.
celle de la Paix, au haut du
Jet d'eau qui joüa pendant
tout le Repas, auffibien que
la Fontaine de la Paix . Des
dix-huit Couverts dont ellei

Pij
172 MERCVRE

-
eftoit , il n'y en eut que fept
de remplis , Monfeigneur le
Dauphin, Madame, Mademoifelle
, & leur Suite, qui
devoient estre de cette Feſte
ayant efté à la Chaffe avec
le Roy. Un grand Plat de
Fruit autour duquel ef
toient huit Porte - affietes
garnis de Figues & de Melons
, tenoit le milieu de
cette Table . Il y avoit quatre
Plats de Roty aux quatre
coins , huit Entrées
dans les intervales des Plats
de Roty, & quantité de Salades
dans les vuides . Quoy
GALANT. 173
4
que dans l'ordre de l'Ambigu
on ne duft point def
fervir , on ne laiſſa pas de le
faire en quelques endroits.
Les huit Affietes furent relevées
de huit autres , les
Salades de Melons & de
Figues, d'Affietes d'entremets,
& les Hors d'oeuvres
& Salades , d'autant de Plats
de Fruit. Sa Majesté fut fervie
par M' de Vilacerf, Son
A. Royale, par M Thonier
Controlleur General ; & les
Dames, par les Pages & les
Officiers duGobelet . On ne
peut rien voir de plus ma-
Piij
174 MERCVRE
gnifique que ce Repas, qui
n'avoit pourtant efté ordonné
que douze ou quinze
heures auparavant . La Table
où mangea M' l'Ambaffadeur
, eftoit dans un
Bois derriere celle de Sa
Majefté. Elle fut fervie avec
beaucoup de magnificence,
& tenue par M' Devizé
Maiftre d'Hôtel ordinaire
de la Reyne , qui en fit les
honneurs. L'Envoyé de M'
le Duc de Villahermofa , &
les Hommes les plus qualifiez
qui fe trouverent à
cette Feſte, y prirent place.
GALANT. 175
Ce n'eft pas feulement
à
la Cour que la fomptuofité
fe trouve
. Elle
va jufque
dans
les Provinces
; & les
honneurs
qu'on
rendit
à
Madame
la Princeffe
, de
Rohan
fur la fin du dernier
Mois
, en font une marque.
Elle vint à Nantes
, où
M' de Nointel
Intendant
en Bretagne
, M' de Harouis
Tréforier
General
des
Etats
& M le Premier
Préfident
de la Chambre
des
Comptes
, la reçeurent
à fon arrivée
, & la traitefent
enſuite
ſplendidemét
.
Piiij
176 MERCVRE
Quelques jours apres , elle
alla voir Madame la Comteffe
de Rezé dans un trèsbeau
& tres-agreable Château,
que M' le Comte fon
Mary a fait bâtir à une lieuë
de la mefme Ville, & qu'il
fait tous les jours approprier.
Quantité de Carroffes
pleins de Gens de qualité de
la Province , l'y accompa
gnerent , & ce furent des
profufions pour les Régals,
qui ne laiffoient rien à fouhaiter.
Elle en partit le 2
Juillet pour aller dans fes
Terres, & fe rendre de là
le
29%
GALANT 177
à Paris , afin de fe trouver
aux Couches de Madame
la Ducheffe de Rohan fa
Bellefille . - 2
On a fait de grandes Cerémonies
à Amiens pour la
Dédicace de l'Eglife des
Dames Religieufes du Paraclet
de l'Ordre de S. Ber
nard . M de Breteuil Intendant
de la Province s'y
trouva avec les Magiftrats
& Echevins de la Ville , &
toute la Nobleffe des environsil
n'eft pas befoin
de vous dire que le con
cours du Peuple y fut grand.
178 MERCVRE
C'eft ce qui ne manque jamais
en ces fortes d'occafions.
M' ' Evefque de
Noyon y dit la Meffe , revétu
de fes Habits Pontificaux.
M' ' Evefque
d'Amiens
faifoit le Diacre , &
M' l'Abbé
Gorguette le
Soûdiacre . La plupart des
Perfonnes
qualifiées que le
bruit de cette Cerémonie
attira,y donnerent
des marques
de leur pieté , & on
admira fur tout celle de
Madame la Marquife de
Ramefault. L'apres dînée
M'l'Evefque d'Amiens prê
GALANT. 179
cha. Son Sermon fut digne
de luy . C'eſt dire tout,apres
la réputation que ce Prélat
s'eft acquife. Le foir on
tira tous les Canons de la
Citatelle , & un tres beau
Feu d'artifice termina la
Fefte. L'Eglife de ces Dames
doit eftre belle , puis
qu'on a employé cinq ans à
là bâtir, & qu'il y en a un
entier qu'on travaille à la
dorure.
Si vous n'eftes pas perfuadée
que la force de l'imagination
produife
tous les
effets qu'on en conte , ce
180 MERCVRE
qui eft arrivé icy depuis un
Mois vous en convaincra.
Un Homme de qualité, eftant
aux pieds d'une Belle
qui n'a pas moins de mérite
que de naiffance , luy proteftoit
une entiere foûmiffion
à fes volontez ; & à l'entendre
, elle ne le pouvoit
mettre à aucune épreuve
fur laquelle il balançât à la
fatisfaire. Ces proteftations
allerent filoin , qu'apres les
plus forts fermens réïterez ,
il vint jufqu'à luy jurer, que
fi elle pouvoit vouloir qu'il
s'empoifonnaft , il fe tien
GALANT. 181
1
droit heureux de mourir,
pour luy prouver qu'il ne
cherchoit qu'à luy plaire.
La Belle le prit au mot, luy
dit qu'elle avoit une priſe
d'Arcenic dás fon Cabinet,
& voyant qu'il parloit toûjours
ferme , elle en voulut
avoir le plaifir. Elle apporta
cette prife dans un papier,
la donna à fon zelé Proteftant
, & luy vit tenir parole
avec une promptitude
qui la furprit. Peut - eftre
crût-il, ou qu'elle luy retiendroit
la main, ou que ce ne
feroit pas un veritable Poi182
MERCVRE
fon qu'elle apporteroit. Ce
qui donne lieu d'en juger
ainfi , c'eſt qu'ayant gardé
d'abord unviſage fort riant,
la Belle ne luy eut pas plûtôt
dit avec quelque apparence
detrouble qu'il avoit eu tort
d'aller fi vifte , & qu'il falloit
promptement chercher du
contre- poifon, qu'une fucur
froide commença de le faifir.
Elle n'avoit affecté ce
trouble, ny parlé de recou
rir aux remedes , que pour
jouir quelque temps de fon
embarras ; mais quand elle
vit le vomiffement fucceder
GALANT. 183
à la pafleur , elle connut
qu'elle avoit pouffé la choſe
trop loin , & que l'imagination
du Cavalier caufoit les
mefmes effets , que ce qu'il
croyoit avoir pris auroit dû
produire . Le remede luy
parut feûr en le détrompant
, mais elle cut beau
dire que le prétendu Arcenic
n'eftoit autre chose que
de la Poudre à poudrer , elle
eut beau avaler de la mefme
Poudre en fa préſence , le
malluy continua trois jours,
& tout détrompé qu'il fut,il
luyfallut tout ce temps pour
184 MERCVRE
s'en faire quite. Il en a ry
depuis avecla Belle , & il y a
grande apparence, que s'il
fait jamais des proteftations
de cette force , il en exceptera
du moins le Poiſon.
Vous avez trop eftimé la
maniere naturelle dont M
Labbé,Maiſtre de Mufique
de Caën, compofe, pour ne
vous pas faire part d'une
Chanfon nouvelle de fa façon
qu'on m'a envoyée.
AIR NOUVEAU.
ITirfis eft un inconftant,
Iris, pourquoy l'avoir rendu content
?
GALANT. 18
Qui veut defon Amant ménager
la tendreffe,
Doit toujours le faire espérer.
On quitte bientoftfa Maistreffe,
Quand on n'a rien à defirer.
Il court icy deux Couplers
d'une Chanfon de Lyfete,
que vous devez avoir entendus
, parce qu'ils font
dans la bouche de tout le
monde. En voicy les Paroles.
Si tu veux,ma Lyfete,
Entrer dans nos Forefts,
Nous trouverons une Cachete
Qu'Amour afaitetoute exprés.
S3
Que cê Lieu folitaire
Aouft 1679.
186 MERCVRE
Eft un charmant fejour!
Nous pourrions là ne nous rien
taire,
N'ayant pour
mour.
a
témoins que PA
Un Homme auffi galant
que fpirituel, a donné de la
fuite à ces Paroles, par quatre
autres Couplets inpromptu
. Je vous les envoye
afin que vous ayez la
Chanfon entiere .
La charmante Lyfete
Au difcours du Berger
·Repoad, quefert une Cachete
Quand on ne veut point s'engagera
n
GALANT 187
25
- Pour apprendre fapeine,
-is. Et dive fon amour don
Il nefautpoint quiter la Plaine,
2 Ny chercher un autre fejour.
-tris inci
S&
- {" Viens dans ce Bois , Lyfete,
xis. Dit alors le Berger, 611 201
Souvent en voyantla Cachete, ⠀⠀
Le defir vient ddees'engager
s'engager
es
Pour t'apprendre ma peine ,
Et dire mon amour,
Groy-moy, Lyfete, cette Plaine
N'estpas un commodefejour...
W'elf dangereux d'ofer
exercer des violences dans
l'Etat d'un Prince qui regle
toutes les actions fur la juf
Q_ij
188 MERCVRE
tice . Celle que LOUIS LES
GRAND rend à tout le monde,
ne le fait pas moins aimer
de fes Sujets , que fes
autres vertus le font admirer
de toute la Terre . Comme
en nous donnant la Paix
il a préféré le repos de fes
Peuples à fa propre gloire, il
ne peut foufrir qu'ils foient
opprimez, & le Procés qu'il
a fait faire à un Gentilhome
fameux par ſes tyrannies,
nous le fait connoiftre .
Il prenoit le nom de Roy
desMontagnes, & de Prince
des Boutieres . ( Les Bou
GALANT. 189
tieres , Madame , font une
partie des Sevenes. ) Il faifoit
armer vingt Villages,
condamnoit à l'amende & à
la mort, & il n'y avoit point
de Prevoft qui ofaft entrer
dans le Païs qu'il tyrannifoit.
Il a efté pris dans Nifmes,
oùM Dagueſſeau , Intendant
de Languedoc qui
l'a jugéfans appel , luy a fait
couper la tefte .
Si le Roy punit ceux qui
le méritent , il ne laiffe jamais
les fervices fans récom
penfe, & c'eſt par cette raifon
qu'il a donné une Pen190
MERCVRE
fion de douze mille livres à
M' le Prince de Soubize,
Capitaine Lieutenant de
fes Gendarmes. Sa juſtice
n'a pas moins paru dans la
diftribution des Benéfices .
Je vous en devois parler dés
le Mois paffé, mais ma Lettreſe
trouva fi longue, quel
j'en réfervay l'Article pour
celle- cy. Je m'en acquite, &
commence par M l'Abbé
Meliand qui a efté nommé
àl'Evefché de Gap en Dau?!
phine. Heft Fils de feu M
Meliand Procureur Gene
rat au Parlement de Paris,
GALANT. 191
& auparavant Ambaffadeur
pour le Roy en Suiffe , &
Frere de M Meliand Maî
tre des Requeftes , Grand
Raporteur du Sceau , & In
tendant de la Genéralité de
Caën: Ce nouvel Evefque
eft un Homme d'un fort
grand mérite, & d'une pieté
tres exemplaire
.
-L'Abbaye d'Aurillac dans
la haute Auvergne
, a esté
donnée à M F'Abbé de Gef.
vres , fecond Fils de M'le
Duc de Gefvres , Pair de
France , & Premier Gentils
homme de la Chambre
192 MERCVRE
Cette Abbaye eft une des
plus cófidérables du Royaume
, à caufe de plus de fixvingt
Benéfices fimples qui
en dépendent. L'Abbé eft
Seigneur temporel & fpirituel
de la Ville d'Aurillac
, fort peuplée par fon
commerce ; & en cette derniere
qualité ne relevant
que du Pape , il exerce la
Jurifdiction Epifcopale dás
le territoire de fon Abbaye ,
donnant les Dimiffoires, les
Difpenfes , les Approbations
, & étendant mefme
fon pouvoir jufqu'à conférer
GALANT. 193
rer les Ordres . Sa Majesté
ne pouvoit choifir un plus
digne Sujet que Mª l'Abbé
de Gefvres pour un Benéfice
de cette importance.
Outre une vertu finguliere ,
il a une tres grande capacité
, & en donne fouvent
des marques publiques en
Sorbonne , avec un fuccés
qui luy attire l'eftime de
tout le monde . Il acheve
préſentement ſa Licence.
M T'Abbé Huet , Sous-
Précepteur deMonfeigneur
le Dauphin, & l'un des Quarante
de l'Académie Fran-
Aouft 1679.
R
194 MERCVRE
çoife , a eu l'Abbaye d'Au
nay en Baffe Normandie.
C'eſt un Homme d'une profonde
érudition . Quand
nous n'en ferions pas convaincus
par fes Ouvrages,
le Roy a des lumieres fi vi .
ves, que l'ayant choify luymefme
pour le glorieux
Poſte que nous luy voyons
occuper , nous n'aurions
aucun lieu de douter de fon
mérite.
1
On a nommé Ml'Abbé
du Montal à l'Abbaye de
Chatrice en Champagne .
Il eft Fils du Comte de ce
GALANT. 195
Rom , Gouverneur de Maubeuge
, & Lieutenant General
des Armées de Sa
Majefté. Je n'adjoûteray
rien à ce que je vous ay
déja dit de ce jeune , Abbé,
quand je vous ay entretenue
de la Thefe qu'il dédia
au Roy l'année derniere .
M l'Abbé de Montrevel
a eu dans le mefme temps
le Prieuré de S. Sernin proche
d'Autun en Bourgogne.
Je vous parlay il y a
quelques mois de fa Famille,
& il ne me refte plus
qu'à vous dire de fa Per-
R ij
196 MERCVRE
fonne , qu'il n'a pas moins
de conduite que d'efprit,
& qu'il eft fort eftimé des
Gens de mérite .
J'ay oublié à vous apprendre
jufqu'à aujourd'huy, que
l'Abbaye de Montreuil les
Dames fous Laon , avoit
efté donnée à une des Filles
de Madame la Comteffe de
Béthune . Cette Abbaye
vaquoit par la mort de Madame
de Longueval , dont
le nom fuffit à vous faire
connoiſtre la Maiſon , vous
en ayant fouvent parlé dans
mes Lettres. J'aurois beau
GALANT. 197
coup à vous dire des vertus
qui la faifoient eftimer pendant
fa vie , & qui la font
regreter apres fa mort ;
mais M' de Vilers Chanoine
de Laon, & Bachelier
en Théologie , a fi bien
traité cette matiere , qu'en
vous envoyant l'Oraifon
Funebre qu'il a faite pour
cette illuftre Défunte, je fatisfais
là-deffus à tout ce que
Vous pourriez fouhaiter.
Je vous diray cependant,
Madame, que vos A mis me
font un honneur que je ne
mérite point , quand ils
·
Ŕ iij
198 MERCVRE
croyent
mes Lettres
affez
purement
écrites , pour ſoûtenir
que la régularité
de
noftre Langue
y eft obfervée.
Je les fuplie tres - humblement
de ne prendre
aucun
droit fur mes façons de
parler. Il y en a beaucoup
qui m'embaraffent
, & fur
lefquelles
je demanderois
fouvent
l'avis de nos Maiftres
, ſi j'avois toûjours
le
temps de les confulter
. Je
cherche
à me faire entendre,
& croy avoir fait aſſez,
quand je ne vous donne
point lieu de m'accufer
GALANT. 199
d'eftre obfcur. Ainfi n'o.
fant m'affurer d'écrire correctement
fur les matieres
qui me font connuës , je
m'en répons beaucoup
moins quand il s'agit de
termes particuliers à quelque
Art. C'est l'ufage feul
qui en décide , & l'on eft
en quelque façon obligé
de s'en rapporterà ceux qui
fe meflent des chofes que
ces termes particuliers ex--
pliquent Ce que je vous
dis doit rendre nul le pary
dont vous me parlez , à l'égard
des deux mots que j'ay
R. iiijj
200 MERCVRE
employez dás ma Lettre du
Mois de May, en vous faifant
la defcription de la Caleche
donnée au Roy, par
M' le Duc de Vivonne . Le
Memoire que j'en ay reçeu
, portoit le Cordon des
Accotoirs , & je l'ay fuivy
fans examiner fi c'eftoit le
terme propre. Depuis ce
que vous m'en avez écrit ,
j'ay fait confulter la plus
grande partie des Mailtres
Selliers qui font à Paris. Les
plus vieux difent Accou
doirs , & les autres Accotoirs.
Ainfi on peut fe fert
GALANT. 201
vir indiféremment de l'un
& de l'autre mot. Quant à
celuy d'Entretoile,une faute
d'écriture ne doit pas préjudicier
à celuy qui en a
pris le party. J'ay prétendu
vous dire Entretoife , & mon
d'application à relire ce
que je vous écris , me devroit
rendre refponfable
des cent Louis du Pary , fi
vous ne l'empefchiez d'avoir
lieu.
peu
Ce que je vous ay dit du
progrés que font icy les
beaux Arts , vous va paroiftre
fenfible par l'éclat
202 MERCVRE
que leur donnent tous les
jours la galanterie & l'invention
des François . Nous
en avons un exemple dans
les Theſes . Ceux à qui on
les dédioit autrefois, les recevoient
imprimées fur du
Satin , & ornées feulement
d'une Dentelle d'or,ou d'argent
tout autour, & aujour
d'huy on employe les Peintres
les plus fameux pour
faire des Deffeins de Bordures
, d'apres lefquels les
plus habiles Sculpteurs travaillent
, & fe fervent de
tout ce qu'il y a de plus
GALANT. 203
beau , & de plus délicat dans
leur Art. Quoy que ces
Thefes foient fouvent d'une
hauteur , & d'une largeur
qui furpaffent celle des plus
grands Miroirs , on trouve
des Glaces de Veniſe pour
les couvrir , & ce fut dans
cette magnificence que M's
d'Aligre petits - Fils & arriere
Fils de deux Chanceliers
de France , prefenterent
à toute la Maifon
Royale , celles qu'ils foûtinrent
enſemble au College
d'Harcourt fur toute
la Philofophie. Le Portrait
204 MERCVRE
du Roy , entouré de trophées
d'armes , eftoit au milieu
de celle qu'ils eurent
l'honneur de luy prefenter.
Le Deffein de ce Portrait
eft le dernier Ouvrage de
feu M' de Nanteuil . Le S
Eddelink ,Confeiller de l'Académie
Royale de Peinture
& de Sculpture , l'avoit
gravé. Il eftoit dans un
Cadre magnifique I
4
avec
une tres belle Glace de Vé
nife qui le couvroit . L'ornement
du Chapiteau confiftoit
aux Armes de Sa Majefté,
fuportées par deux Fi
GALANT. 205
gures, dont l'une reprefentoir
la Renommée , & l'autre
la Paix. Plufieurs Génies
tenoient des Chifres , &
laiffoient voir ces Paroles
qui fervoient de Titre à la
Thefe. Ludovico Magno,
Belli ac Pacis Arbitro . Il n'y
avoit aucun de ces Orne.
mens qui ne fuft accompagné
de Fleurs , de Feftons , &
d'Armes , Simboles de la
Paix & de la Guerre . L'or
qui relevoit toutes ces chofes
, leur donnoit un éclat
que j'aurois peine à vous expliquer.
Le Roy fut tres206
MERCVRE
fatisfait de ce Préſent , & le
témoigna à M" d'Aligre
avec cet air de bonté qui
luy eft ordinaire , quand il
veut marquer qu'il eft content.
Les Ornemens de la
Thefe qu'ils préfenterent
enfuite à la Reyne , avoient
auffi quelque chofe de fort
magnifique. Ses Armes ſuportées
par deux Génies eftoient
dans le Chapiteau
,
avec quantité d'Ornemens
dans la Bordure
, qui convenoient
à la grandeur
de
cette Princeffe . Le Portrait
du Royluy parut tres - bien
GALANT. 207
rs
fait , & tres - reſſemblant.
Monfeigneur le Dauphin
qui trouva la mefme chofe ,
le dit comme elle à M d'Aligre
en recevant la Theſe
qu'ils luy porterent . La Bordure
en eftoit auffi riche
que bien entenduë . Le Cha
piteau faifoit voir Minerve
tenant fon Bouclier, fur lequel
on avoit repréfenté les
Armes de ce jeune Prince .
Cette Déeffe eftoit environnée
des Simboles des
Arts libéraux. Les Théfes
qui furent préſentées à
Monfieur & à Madame , ef
1
208 MERCVRE
toient auffi dans des Bordurestres
-magnifiques . Jene
vous dis rien des Ornemens
, finon qu'ils convenoient
tous à ce qu'on peut
dire de Leurs Alteffes Royales.
Ces cinq Bordures,
avoient efté faites par le S
le Febvre , un des plus habiles
Sculpteurs que nous
ayons.
20
Il feroit difficile de voir
une plus belle Affemblée
que celle qui fe rendit au
College d'Harcourt, le jour
que cette Thefe fut foûtenuë.
M's les Cardinaux , ArGALANT.
209
chevefques , Evefques , Genéraux
d'Ordre , Abbez,
Princes , Commandeurs &
Chevaliers ,Préfidens àMortier
, Confeillers d'Etat ,
Maistres des Requeſtes , &
genéralement tous ceux qui
affifterent à cette Action ,
en firent paroiftre une fa
tisfaction extraordinaire .
Chacun s'empreffa à féliciter
les deux jeunes Soûtenans
de leur fuccés . Leurs
réponſes furent toutes pleines
d'efprit , & eurent je
ne fçay quoy, d'aifé qui fit
dire tout d'une voix qu'ils
Aouft 1679.
S
210 MERCVRE
marchoient fur les pas de
leurs Anceftres , & qu'ils
foûtiendroient avantageufement
l'honneur & l'éclat
de leur Maiſon . La Salle où
ils répondoient , eftoit magnifiquement
parée. Ily
avoit un tres riche Dais fous
lequel eftoit un Portrait du
Roy en Pastel, Il fut ad.
miré de tout le monde..
C'est le dernier du mefme
M' de Nanteuil , & l'un des
plus reffemblans , & des
plus beaux qui ait encor
efté fait. La Bordure de ce
Paſtel eftoit toute de Glace,
GALANT 201
enrichie de Couronnes , de
Plaques , & de Feftons de
vermeil doré , le tout d'un
tres - beau travail . Les Tapifferies
eftoient parfemécs
de Fleurs de Lys , avec les
Armes de France au milieu
de chaque Piece . On avoit
mis celles de la Maiſon d'Aligre
aux quatre coins.
Vous avez fçeu que M
le Commandeur Lubo
emirski, Prince de l'Empire,
Grand Enſeigne de Pologne,
& Frere du Grand M.
refchal du mefme Royau
me , y avoit efté nommé
Sij
212 MERCVRE
31.
pour aller Ambaſſadeur en
Savoye. Il arriva à Turin
le de Juillet
,
accompa
gné de M' de Revérend ,
Parifien, Premier Secretaire
des Commandemens de la
Reyne de Pologne , & de
plufieurs Perfonnes de qua
lité du mefme Païs. Son
Train eftoit ft nombreux
& fi magnifique, que la diligence
qu'on apprit qu'il
avoit faite , parut incroyable
, quand on fçeut qu'il
avoit toûjours efté fuivy de
tout fon monde . Il demeura
incognito le premier foir, &
GALANT: 213
dés le lendemain il fut vi
fité de la plupart des Sei
gneurs de cette Cour , qui
le reconnurent pour le mef
me Prince qui avoit montré
tant d'adreffe , de vigueur,
& de bonne grace à
manier des Chevaux , & à
s'abandonner aux paffages
les plus difficiles , en chaf-
-fant avec feu Son Alteffe
Royale , dans un premier
Voyage qu'il fit à Turin il
ya dix ou douze ans . Sitoft
qu'il eut fait fçavoir
qu'il y venoit reveſtu du
caractere d'Ambaffadeur
214 MERCVRE
Extraordinaire , les ordres
furent donnez pour le recevoir.
La connoiffance
qu'on avoit déja de fon
mérite les fit exécuter
A
avec joye , & le jour de
fon Entrée ayant efté marqué
au Lundy 7. de ce
Mois, Madame Royale ordonna
que les Troupes de
la Garde à cheval de S.A.R.
& celles de la fienne , fe
trouvaffent en bataille dans
la Place du Chateau fur les
quatre heures du ſoir, afin
d'aller au devant de M
l'Ambaffadeur. Il eftoit
GALANT. 215
forty de la Ville , & les attendoit
à S.Salvari vis - à - visdu
Valentin , où il devoit
eftre complimenté , & où
les Gardes s'eftant rendus
avec le Carroffe du Corps,
apres les complimens faits,
on commença à défiler par
L'Allée de la Promenade
qui répond à la grande
Porte du Valentin , & en
fuite par le grand Cours,
afin d'entrer dans la Ville
par la Porte - neuve. Les
Arquebufiers de Madame
Royale, dont M le Marquis .
Dogliani eft Capitaine , &
216 MERCVRE
M' le Baron de Palavefin
Lieutenant , marcherent
d'abord conduits par M'le
Marquis de la Chufe qui en
eft Cornete , & qui eftoit
auffi propre & auffi magni
fique dans fa parure, que le
Cheval qu'il montoit paroiffoit
fuperbe . Il fit cette
fonction en la place de fon
Lieutenant occupé ailleurs ,
car vous fçaurez , Madame ,
que les Capitaines desCompagnies
de Cavalerie`de la
Garde de Leurs AA. RR .
ne fe mettent jamais à leur
teste, que quand le Souve
rain
GALANT. 217
rain ou la Souveraine marche.
Les Arquebufiers,
ainfi que tout le refte de la
Garde , eftoient comme
dans les jours des plus grandes
Cerémonies , c'eſt à dire,
ayant des Cafaques noires
fur lesquelles il y avoit un
gros galon d'or, avec leurs
Cafques tous couverts de
Plumes , bleu , feuille -morte
, blanc & noir , & une,
fort belle Aigrete blanche
dans le milieu. Leurs Chevaux
eftoient richement.
enharnachez , & avoient des
Houffes toutes parfemées
Aouft 1679. T
218 MERCVRE
des Chifres de M. A. & af
fortiffantes à la garniture
des Cafques . On voyoit en
fuite les Arquebufiers de
S.A.R. dont M le Marquis
de Drofnay eft Capitaine,
ME de Grémonville Lieute-.
nant , & M le Marquis de
la Motte Sanfray Cornete.
Ils eftoient conduits par ce
dernier dans le mefme ordre
de parure, à l'exception
des couleurs , leurs Plumes
eſtant rouges , blanches,
gris -de - lin & bleu , & leurs
Cafaques rouges , avec un
gros galon d'or. Leurs CheGALANT.
219
!
3
vaux magnifiquement enharnachez
,avoient fur leurs
Houffes les Chifres & les
Devifes de S.A.R. La Compagnie
des Cuiraffiers de
M. R. fuivoit. Mile Comte
de Vife en eft Capitaine,
M' de Cagnol Lieutenant,
& M' le Baron d'Alemagne
Cornete. Ces deux derniers
ne s'y eſtant point
trouvez, la Compagnie eut
à fa tefteM le Baron de Pa-'
lavefin, Lieutenant de celle
des Arquebufiers de M. R.
Ils eftoient armez de leurs
Cuiraffes auffi éclatantes
Tij
220 MERCVRE
que des Miroirs , & dorées
fur toutes les extrémitez.
Le Chanfrin de leurs Chevaux
eftoit auffi cuiraffé.
C'est ce qui donne à ces
Troupes un certain air de
guerre, qui charme & fe fait
redouter
en mefme temps.
Leurs Cafques eftoient ornez
de la mefme maniere
que ceux des Arquebuſiers
de M. R. & leurs Chevaux
parez de la meſme forte .
Apres cette Compagnie,
marchoit celle des Cuiraffiers
de S. A. R. dont M'le
Comte Auguſtin des Lan-
4
GALANT. 221
W
ces , Chevalier de l'Ordre,
eft Capitaine , Mile Comte
Ofafque de la Roque, Lieutenant
; & M' le Marquis
d'Entrayves - Tana , Cor
nete. Ces deux derniers eftoient
à la tefte fi remar
quables par leurs Perfonnes,
que malgré la richeſſe
extraordinaire de leurs Habits,
& des Harnois de leurs
Chevaux , ils ne firent rien
tant confidérer que leur
bonne mine. Cette Compagnie
eftoit parée des mémes
couleurs de S.A.R. que
portoient les Arquebufiers

iij
222 MERCVRE
de ce Prince , & armée de
toutes pieces d'un acier fin
& luifant, & doré de la largeur
d'un poulce dans les
extrémitez . Elle précedoit
le Carroffe du Corps de
Leurs AA. RR . dans lequel
eftoit M l'Ambaſſadeur
,
conduit par M le Comte
Auguſtin des Lances , Chevalier
de l'Ordre , qui l'avoit
eſté recevoir, accompagné
de M' le Comte de
la Mourre. Ce dernier eftoit
avec eux dans le Carroffe
, ainfi que M de Réverend,
& un autre GentilGALANT
223
homme de la Suite de M
l'Ambaffadeur. La Compagnie
des Cent Gentilshommes
-Archers, tous Savoyards
, qui fuit toûjours
le Carroffe du Corps, où la
Perfonne de Leurs AA.RR.
marchoit immédiatement
apres. M le Marquis de
Bernex, Chevalier de l'Ordre
, en eft Capitaine, M
de Comte de S. Maurice,
Lieutenant ; & M ' le Marquis
de Chaftillon la Serra,
Cornete . Ce dernier eftoit
à la tefte . Un grand air
guerrier qui accompagne
Tiiij
224 MERCVRE
fa, belle taille , & la riche
parure dont il brilloit , répódoient
parfaitement aux
impreffions que fait cette
Compagnie foit dans fes
t.
Exercices foit dans fes
Marches , foitemefme lors
qu'elle eft formée en Eſcadron
. Il eft certain que tous
ceux qui la compoſent, ont
bien dequoy arrefter les
yeux. Leurs Cuiraffes appliquées
fur un Buffle dont
tout ce qui paroît eft brodé
d'or, leurs Cafques chargez
de Plumes des couleurs de
S. A. R. les Lances qu'ils
GALANT. 225
portent à la main droite,
aupres du fer defquelles une
petite efpece de Banderolle
fait voir leur Devife , leurs
Chevaux enharnachez , &
ayant des ornemens tresbien
saffortisoltout cela,
dis- je , forme un fpéctacle.
qui dans ce qu'il fait paroiftre
d'agreable & de
lant, ne laiffe pas d'infpirer
de la terreur , & de repré
fenter la Majefté du Souverain
à la garde duquel cette
Compagnie eft attachée.
Les autres Carroffes fui
voient, & fermoient la Marga
226 MERCVRE
che . Tout eftant arrivé
dans la Ville aux fanfares
des Trompetes , & au bruit
des Tambours du Détachement
du Regiment des Gardes
qui eftoit de garde ce
jour - là au Chafteau, & qui
fe trouva alors fous les armes
, M'l'Ambaffadeur fut
conduit dans le Palais de
M' le Comte Auguftin des
Lances. Apres qu'on l'y
eut régalé pendant trois
jours felon la coûtume , aux
defpens de S. A. R. on le
vint prendre pour l'Audience
, où il alla accompaGALANT.
227
1
gnés du mefme Chevalier
de l'Ordre , & précedé de
M' le Comte de Scaravel
Grand- Mailtre des Cerémonies.
Dés qu'il fut dans
la Salle des Gardes , M. R.
fe rendit fous le Dais de la
Chambre
de parade, ayant
S. A. R. à fa main gauche,
& Madame la Princeffe , de
l'autre cofté. M le Prince
de Carignan eftoit derriere
S. A. R. & les Capitaines
de garde de jour , avec les
Chevaliers de l'Ordre , fe
mirent tout à l'entour, dans
un éloignement convena
228 MERCVRE
ble. Ml'Ambaffadeur s'a
pro
vança, en faifant trois
fondes revérences
. La premiere
dés la porte , & la
troifiéme
, aux pieds de
M. R. Il en fit une enfuite
à.S. A. R. & une autre à
Madame
la Princeffe
; apres
quoy il comença fon Com
pliment , & expofa le fujet
de fon Ambaffade
. Il vous
eft aifé de vous figurer la
maniere
dont il fut reçeu,
apres ce que je vous ay dit
plufieurs fois de cette augufte
Régente
. Une grandeur
véritablement
Roya
GALANT. 229
le , & une majefté qui n'a
rien d'égal , fe joignirent à
la douceur naturelle , & à
cette bonté toute charmante
qui luy fçait ſi bien
gagner les coeurs ; & fans
que ces caracteres diférens
perdiffent aucun de leurs
droits , ils fe confondirent
heureuſement , comme ils
font toûjours quand quelqu'un
l'aborde. C'eft ce
qui fait qu'on luy parle
avec confiance, quoy qu'on
la révere avec de profondes
foûmiffions. M' PAmbaf
fadeur ménagea tous ſes
230 MERCVRE
devoirs en grand Homme ;
& fes manieres également
refpectueufes & agreables,
donnerent affez à connoiître
qu'il n'eftoit pas moins
penétré de la veneration
qu'infpire la préfence de
cette grande Princeffe , qu'il
eftoit charmé de la com
plaifance avec laquelle elle
écoute tout ce qu'on luy
veut repréfenter. Il dit qu'il
l'eftoit venu prier de la part
du Roy & de la Reyne de
Pologne , de vouloir eftre
Maraine de la Princeffe qui
leur eft née , & de donner
GALANT. 231
quelque fecours à la Répu
blique contre les Turcs.
Les Réponses de M. R.
ayant efté auffi obligeantes,
dans leurs expreflions, que
favorables à la demande,
M l'Ambaffadeur fe retira
avec les mefmes foûmif.
fions qu'il avoit fait paroître
n entrant , apres avoir
préſenté les Gentilshommes
de fa Suite à Leurs A A.
RR . Cette Ambaffade a eu
tout l'effet
que la Pologne
s'en eftoit promis . M. R.
confultant fa genéreuſe inclination
au milieu de tou232
MERCVRE
tes les raiſons qu'elle a de
ménager les Finances de
fon Etat pour les grands
& glorieux deffeins qu'elle
prépare , a accordé la levée
& le payement pour fix
mois d'un Regiment de
Dragons , qui portera le
nom de S. A. R. & qui fera
levé en ce Pais là , parce
que le peu de temps qui
refle jufques à la fin de la
Campagne, ne permet pås
de le lever en Savoye ; &
au regard du Baptéme,
M. R. a écrit à Madame la
Marquife de Béthune pour
GALANT. 233
la prier de tenir fa place
dans cette Cerémonie. M
l'Ambaffadeur parfaitemet
fatisfait d'un fi prompt & fi
heureux fuccés , prit fon Audience
de congé le Mercredy
9. & fut reconduit
avec les mefmes cerémonies
& la mefme eſcorte
dont je vous ay déja parlé.
Il partit le lendemain tout
remply des fentimens d'admiration
que M R. infpire
toûjours, & plein de reconnoiffance
d'un Portrait de
?
cette grande Princeffe , enrichy
de Diamans , qu'elle
・Aouft1679.
V
234 MERCVRE
luy donna, de la valeur de
mille Piſtoles .
Trouvez bon, Madame,
qu'en vous ramenant de
Turin , je vous arrefte un
moment dans deur Dauphiné
, pour vous apprendre
que la Charge de Premier
Préfident de Greno-

ble , vacante par la démiſfion
de Me de Berchere,
a efté remplie par M le
Marquis de S. André Virieux,
fecond Préſident de
ce Parlement
, & auparavantAmbaffadeur
à Vénife.
L'inclination comme heré
GALANT: 235
(
ditaire qu'il a pour les belles
Lettres, fa profonde capacité,
fa douceur, fa fageffe,
& ce grand amour de la juftice
qui luy attire depuis fi
longtemps l'eftime , & l'approbation
du Public , ainfi
qu'à M' le Préſident de
Beauchefne fon Frere , font
des avantages qui luy faifoient
meriter l'honneur
qu'il reçoit. Auffi l'a- t - on
veu dans ce nouveau rang
avec un applaudiffement
general. Il fort d'une des
plus anciennes Maifons de
la Province, & a eu en Ma-
V ij
236 MERCVRE
riage la plus cófidérableHeritiere
qui y fuft , tant pour
la naiffance
que pour le
bien. Ceux qui la connoiffent
prétendét parler d'elle
trop modeftement
, en die
fant qu'elle eft auffi bien
faite que bien faifante, que
toutes les manieres marquent
une grandeur d'ame >
qu'on ne fçauroit affez admirer,
& qu'entre mille
belles qualitez qui écla
tent dans fa Perfonne, elle
a fur tout celle de la plus
parfaite , & de la plus fo
lide Amie qui fuft jamais
GALANT 337
Quantité de tres dignes Su
jets pouvoient fucceder à
M' le Marquis de S. André
dans fa Charge de Préſident
à Mortier Grenoble
eft remply deGens de naif
fance & de mérite . Le Par
lement n'en reçoit point
d'autres dans fon Corps, &
c'eft proprement une fçavante
& illuftre Compagnie,
formée de l'élite , de la
meilleure & plus ancienne
Nobleffe du Dauphiné. M
de la Sayve, jeune Confeil
ler , Fils de Mile Préfident
de Chévrieres , & Frere dell
238 MERCVRE
M' le Comte de S. Vallier,
eftoit un de ceux à qui
les difficultez rendoient la
chofe comme inpoffible.
Son jeune âge , fon peu
de fervice, & fa grande Parenté
dans ce Parlement,
eftoient des obftacles qui
fembloient ne pouvoir ef
tre furmontez . Cependant
le Roy , dont les bontez
pour ceux qui ont l'honneur
d'eftre à luy , furpaffent
toûjours toute forte
d'efpérance , a voulu mardans
ce rencontre la
confidération qu'il a pour
quer
GALANT. 239
3
Mile Comte de S. Vallier,
en accordant la Diſpenſe,
ou plutoft les trois Dilpenfes
dans une. Ce n'eft pas
d'aujourd'huy que ceux de
cette Maiſon , fi ancienne
dans le Service , foir de Robe
, foit d'Epée , ont reçeu
des marques de la bonté de
nos Souverains . L'Hiftoire
de Dauphiné nous fait voir
qu'elle eftoit dans les armes
dés l'an 1335. Pierre de
Guerre ( c'eft le nom qu'ils
ont porté jufqu'en 1476 .
avant qu'ils ayent pris celuy
de la Croix Chevrieres)
240 MERCVRE
fut d'un tres grand fecours
au Roy lors des prétentions
du Pape fur le Comté de
Valentinois. Son Fils l'imita
dans fes fervices &
dans fa bravoure, fe diftingua
fous Louis XII . & François
I. à la Bataille de Ravenne
& à la Journée de
Marignan fur les Suiffes,
& fut fait prifonnier à Pavie
en 1541. Cette Famille commença
alors à fe mettre
dans la Robe , & depuis
ce temps - là nous voyons
dans l'Hiftoire de cette
Province qu'elle a toûjours
eu
GALANT, 241
eu les plus confidérables
Emplois. Le premier dans,
cette profeffion , fut Félix
de Guerre de la Croix de
Chevrieres , qui fut Confeiller
, puis Avocat Genéral
, feul Maiftre des Requeſtes
du Dauphin , Intendant
de Juſtice en Dauphiné,
& enfuite Confeiller d'Etat
. Il fut l'un des Commiffaires
de la Chambre de Juftice
qui jugea le Maréchal
de Biez , de la Maifon de
Rohan. Un de fes Fils fervit
dans les Armées , fut Colonel
d'Infanterie,fe fignala
Aonft 1679.
X
242 MERCVRE
à la défaite de Monbrun
dans le Diois , fe trouva à
tous les Sieges contre ceux
de la Religion Prétendue
Réformée, y commanda en
plufieurs rencontres , & en
révint tout couvert de gloire
par le nombre des blef
fures qu'ilyreçeut . Le Roy
donna à fon Frere qui avoit
efté Confeiller & Avocat
Genéral , une Charge de
Préſident à Mortier à Gre
noble. Puis eftant Maiſtre
des Requeftes , il fut Inten
dant des Armées , ` enſuite
Confeiller d'Etat , Inten
GALANT. 243
dant en Dauphiné , Garde
des Sceaux de Savoye , Commiffaire
pour l'exécution de
la Paix d'entre la France &
la Savoye,Ambaffadeur Extraordinaire
en Piémont; &
enfin , lors qu'il fut veuf, le
Roy le gratifia de l'Eveſché
& Principauté de Grenoble,
qui avoit la Prefidence des
Etats , & par Lettres Pa,
tentes , on luy conferva fon
rang de Préfident à Mortier
du jour de fa Reception,
non feulement pour le Dau
phiné , mais encor pour les
autres Parlemens duRoyau-
X ij
244 MERCVRE
me. On peut dire de luy
qu'il femble que tout le mé
rite poffible fuftramaffé en
fa Perfonne. Un de fes Fils
fut auffi Evefque de Grenoble.
L'autre fe fit Confeiller
, Avocat Genéral au
Grand Confeil , & enfuite
Mailtre desRequeftes . C'eft
de ce dernier qu'eſt deſ
cendu M le Préfident de
Chevrieres , dont tout le
monde connoift la capacité
& le mérite . Ila efté Préfident
à Mortier à Dijon ; &
s'eft marié dans cette Province
à l'Héritiere de la
GALANT. 245
Maifon de Sayve , avant
qu'il fe foit fait Préfident à
Mortier en Dauphiné . Il a
plufieurs Enfans tous bien
mariez , & dans de fort grandes
alliances. La derniere
de fes Filles elt entrée dans
la Maifon de Clermont-
Tonnerre . Son Aîné eft
M'le Comte de S. Vallier,
des
Gardes de la
Capitaine
Porte , que vous voyez depuis
fi longtemps à la Cour
& dans le Service . Il fut
Colonel d'Infanterie
dés
1666. Il a toûjours fervy
depuis ce temps là , & s'eſt
X iij
246 MERCVRE
diſtingué en plufieurs rencontres
. Il eut l'avantage
d'avoir le Roy pour témoin
du Logement qu'il fit avec
fon Regiment fur la Contrefcarpe
de Dole. Je ne
parle point de ce qu'il fit en
Candie , en commandant
une Attaque fous M❜le Maréchal
de Navailles . Il a
époufé la belle Mademoifelle
de Rouvroy, de la Maifon
de S. Simon , Fille d'hon .
neur de laReyne, dót le Pere
eftoit Capitaine aux Gardes,
& Marefchal de Camp.
Ce Mois a efté fatal à.
GALANT 247
plufieurs Perfonnes du plus
haut rang, dont je ne doute
point que vous ne fçachiez
déja la mort. La premierę
eft Mademoiſelle d'Elbeuf,
dont le nom & les qualitez
eftoiét, Marie- Marguerite,
Ignace de Lorraine , Comteffe
de Rofnay Paurie de
France , d'lenville , le Châr
telier , & Chavange. Cette
Princeffe n'avoit que cin,
quante ans , & eft morte
pour avoir avalé un petit os
qui s'eftoit arrefté dans fon
eftomac. Elle eftoit Sour
de M le Duc d'Elbeuf , de
X iiij
248 MERCVRE
M ' le Comte d'Harcourt, &
de M' le Prince de Lillebonne
, & Fille du feu Duc
d'Elbeuf Charles de Lorraine
, fecond du nom , Pair
de France , Chevalier des
Ordres du Roy , & Gou .
verneur de Picardie . Ce
Duc l'avoit eue de Catherine
Henriete Legitimée
de France , Fille de Hen .
ry le Grand , & de Gabrielle
d'Eftrées , Ducheffe
de Beaufort . Le Roy qui
l'avoit choifie pour une
des Dames du Palais , tant
à caufe des
avantages de
GALANT 249
fa naiffance que pour fon
exemplaire vertu , a jetté
les yeux fur Madame la
Princeffe de Tingry , pour
remplir fa place. Ceft une
@
Perfonne d'un fort grand
mérite . Elle eft de l'illuftre
Maiſon de Luxembourg ,
fameufe pour avoir donné
des Empereurs à la Chref
tienté , & des Reynes à la
France . bugad s
Madame la Princeffe de
Chevreufe a fuivy Mademoiſelle
d'Elbeuf. Elle eft
morte en fa foixante & dixneuvième
année , & eftoir
250 MERCVRE
Fille d'Hercule de Rohan
Duc de Montbafon, Pair, &
Grand Véneur de France .
Elle avoit époufé en premieres
Nôces Charles d'AL
bert, Duc de Luynes , Pair,
Conneftable, & Grand Fauconnier
de France , Premier
Gentilhomme de la Chambre
, Gouverneur de Picar
die & du Bolonois ; & en fe
condes , Claude de Lorraine
, Duc de Chevreuſe,
Pair , Grand Chambellan,
& Grand Fauconnier de
France , Chevalier des Or
dres du Roy , Gouverneur
GALANT 251
& Lieutenant General en
Auvergne. Defon premier
Mariage eft forty M le Duc
de Luynes, Marquis d'Albert,
Comte de Tours, Chevalier
des Ordres du Roy ,
Pere de Charles - Honoré
d'Albert , Duc de Chevreuſe
, Capitaine - Lieutenant
des Chevaux Legers
de la Garde , marié avec
Marie-Thérefe Colbert.On
peut aifément fe perfuader
que Madame de Chevreuſe
a paru dans le monde avec
un fort grand éclat , les deux
Marys qu'elle acus, y ayant
252 MERCVRE
fait une auffi grande figure,
& eftant elle - mefme d'une
Maiſon tres- confidérable .
Elle avoit de l'efprit , de la
fermeté , & un courage qui
ne pouvoit estre abatu. J'aurois
un Volume à faire , fi
j'entreprenois de vous expliquer
tout ce qu'on pour
roit dire d'une vie remarquable
par mille chofes.
Elle fut nommée avec fon
fecond Mary pour conduire
en Angleterre la feu
Reyne Henriette Marie.
Nous avions appris dés
la fin de l'autre Mois la
GALANT: 253
mort de Meffire Nicolas
Choart de Bufenval , Eveſ
que & Comte de Bauvais,
Pair de France . Il eftoit
dans un âge fort avancé, La
feu Reyne Mere qui n'eftimoit
que les Perſonnes de
mérite , avoit eu pour luy
une confidération
trés - particuliere
. Il s'eftoit retiré
depuis longtemps dans fon
Diocefe, & donnoit tout le
revenu de fon Eveſché aux
Pauvres. C'eftoit en foulager
un grand nombre, puis
que ce revenu eft fort
grand, Le péril où fa mala254
MERCVRE
die l'avoit réduit , s'eftant
divulgué , les Gentilshommes
de Campagne , les
Bourgeois , & fur tout les
Pauvres , accoururent en
foule pour le voir . 11 leur
donna fa Benédiction , &
l'accompagna d'Exhortation's
fi faintes , que tout le
monde fondit en larmes.
On luy a trouvé , ainſi qu'à
feu M de Genève, des pier
res au lieu de fiel , caufées
par les grands combats de
fa vertu , contre fa complé-
*ion. Deux Chanoines de
fon Evefché travaillent à
GALANT 255
l'Hiftoire de fa Vie. M'I'Evefque
de Marseille , auffi
confidérable par fon mé
rite , que par fanaiſſance &
fes grands emplois , a eſté
nommé à cet Evefché. Il
ne l'avoit point demandé,
mais il s'en eftoit montré.
digne , & c'eſt affez que de
mériter les chofes pour les
obtenir , quand le Prince
qui donne eft infiniment
éclairé. Je ne vous ditay
rien davantage de ce grand
Prélat. Vous le connoiffez,
& vous n'avez pas fans
doute oubliéce que je vous
256 MERCVRE
en écrivis à fon retour de
Pologne , où il avoit donné
de fi glorieufes marques de
fa conduite , de fon éloquence,
& de fon efprit.
Je vous ay dir que la
Reyne avoit régalé M
l'Ambaffadeur d'Eſpagne à
Ruel. Le Roy luy à fait le
mefme honneur à Verfailles
, où il fe rendit à trois
heures apres midy le jour
qu'il avoit choify pour ce
Régal , apres avoir donné
tous les ordres neceffaires à
M' Bontemps Capitaine de
ce Château. Ileftoit accoma
GALANT. 257
pagné de toute la Maifon
Royale , de M & de Madime
de los Balbafes , & de
plufieurs Dames & Seigneurs
de la Cour, On entra
par le Parc , & on def
cendit à la Grote , où la
Reyne refta avec les Dames,
pendant que le Roy
mena M l'Ambaffadeur
voir l'Efcalier qu'il avoit
fait déchafauder
& entierement
découvrir. Je ne vous
puis exprimer la furprife
que cauferent toutes les
Beautez qu'on y découvre.
Sa Majeftémefme
, qui n'a-
Aouft.1679. Y
258 MERCVRE
voit pas veu le tout enfemble
fi achevé , l'admira , &
donnant mille loüanges
M' le Brun, Elle le montra à
M'
l'Ambaffadeur
, comme
l'Autheur de ce
magnifique
Ouvrage. C'est en effet un
chefd'oeuvre d'Architecture
, de Sculpture , & de Peinture.
Tout y
marque les
Conqueftes du Roy avec
beaucoup d'ordre , & ceux
qui l'ont veu demeurent
d'accord qu'il n'y a rien de
plus beau dans toute l'Eu
rope . Le Roy ayant demeuré
quelque temps à
GALANT. 259
l'Escalier avec M de los
Balbafes , paffa dans les
Apartemens qui ne font
pas encor achevez . On les
admira d'autant plus , que
chaque Chambre eft ornée
d'une maniere diférente,
diférens Peintres , & difé
rens Sculpteurs des plus
habiles ayant efté choifis
pour l'embelliffement de
chacun. Sa Majesté retourna
de là à la Grote , où la
Reyne & toutes les Dames
l'attendoient. On monta
en Carroffe . Outre ceux du
Roy deltinez pour M'l'Am
Y ij
260 MERCVRE
baffadeur , M Bontemps
avoit eu ordre d'en donner
quatre d'augmétation pour
fa Suite. Ils furent remplis
de Gens qui efloient à luy,
& fuivirent dans les Jardins,
où toutes les Fontai
nes qu'on fit jouer donnerent
beaucoup de plaifir à
la Compagnie , & fur tout
à M' de los Balbafes, qui dit
plufieurs fois qu'il n'avoit
point veu de fi belles cho
fes ny en Italie , ny ailleurs ..
On fe promena au bord du
Canal , où plufieurs Vaiffeaux,
Gondoles, & Barques
GALANT. 261
magnifiquement ornées , fr
rent mille fortes de mouve.
mens fur l'eau, par l'adreffe
de foixante ou quatrevingts
Rameurs habillez tous de
mefme façon, & d'une maniere
extraordinaire . On
pafla de là à Trianon , qui
fut admiré comme le Lieu
le plus galant qu'on pust
voir au monde , je dis galant
, fi on le compare à
Verſailles , car il ne laiffe.
pas d'avoir beaucoup de
magnificence. Comme
ne reftoit plus de jour pour
allet à la Ménagerie , Sa
262 MERCVRE
Majefté remit cette pro
menade à une autre fois.
On retourna au Chafteau,
où l'on mit pied à terre devant
la Grote . On entra
dans les Apartemens d'enbas
, par la premiere Piece
qui va de plein, pied à celuy
des Bains. La nuit commençoit.
Ainfi toute cette
Enfilade fe trouva ornée
de Girandoles , & de Chandeliers
pofez fur des Eſcabelons
de marbre , & fur
des Guéridons magnifiques.
Tant de lumieres rehauffoient
admirablement
GALANT. 263.
les richeffes de tous ces
Apartemens. Il y avoit des
Luftres & des Girandoles
rout de cristal dans quelques-
uns, & dans les autres
tout eftoit d'argent.
derniere Piece de cette En-
La
filade eft appellée l'Octogone.
La Table du Roy y
eftoir dreffée . C'est un Lieu
auffi magnifique que régulier.
On y voit les quatre
Saifons, qui font des Figures
de Bronze doré, de cinq
pieds de haut. Ces Figures
tiennent des Corners d'abondance,
de chacun def
264 MERCVRE
quels il fort un Flambeau
de poing. On avoit ajoûté
à ces ornemens de grandes.
Torcheres de fix pieds de
haut , & plufieurs grandes
Girandoles & Chandeliers .
auffi d'argent, tous Ouvra
ges de feu M ' Balain . -Tour
le monde fçait qu'il n'en
faifoit que de beaux. La
·Table qui eftoit ovale , &
de vingt Couverts , occu
poit le milieu de cette Piece .
Le Roy & la Reyne eftoit
au milieu . Du cofté du Roy
fuivoient Monfeigneur
le
Dauphin , Mademoiselle,
MaGALANT.
265
Mademoiſelle de Blois , &
les Filles d'honneur de Madame.
Du cofté de la Reyne,
eftoient Monfieur, Madame
, Madame l'Ambaffadrice
, les Dames Efpagnoles
, Madame la Marefchale
de la Motte , Madame
la Ducheffe de Vivonne,
& Madame de Montefpan
. Chaque Service eftoit
de cinq grands Plats,
de fix moyens , & de huit
petits. Il y avoit deux Ollas
aux deux coſtez du Plat
du milieu, dans deux marmites
de vermeil doré. Ce
Aouft 1679.

266MERCVRE
font des ragouts à l'Eſpagnole
, dans lefquels il entre
de toutes fortes de Vian
des, de Légumes , & d'Epiceries.
Je n'entreray point
dans le détail des Services,
Imaginez vous tout ce que
peut la délicateffe des Mets
jointe à l'abondance , vous
n'aurez encor qu'une foible
idée de la magnificence de
ce Repas . Le Deſſert eftoit
admirable. Je vous en envoye
un Plan que j'ay fait
graver. Vous pouvez jeter
les yeux deffus , & vous re,
préſenter le bel effet que
GALANT. 267
tant de diverſes figures produifoient
, élevées en pyra
mides . Ce Deffert eftoit
#
la
compofé de tout ce que
faifon avoit pû fournir de
plus exquis , & de ce que
tout l'Art des Someliers eft
capable d'inventer pour les
Conferves , les Pâtes, & les
Confitures feches & liqui
des. Je ne vous parle point
des Flambeaux d'or qui ef
toientfur la Table ; vous en
verrez la place & le nombre
aux endroits marquez I. Le
Bufet eftoit dans la premiere
Piece tenant à l'Octo-
Z ij
268 MERCVRE
gone . On avoit dreffé la Ta
ble de M' l'Ambaffa deur
dans l'Apartement de Madame
, qui eft de plein pied
à celuy des Bains . Il y fut
conduit par M les Princes
de Conty qui en firent les
honneurs . M' le Comte de
Vermandois , & M' le Duc
de Villeroy , mangerent
à
cette Table, qui ne fut remplie
que de Gens du premier
rang. Il y en avoit une
troifiéme de trente Couverts
dans un autre Apartement
, pourles Seigneurs
de la Cour , & pour la Suite
GALANT, 269
de M l'Ambaffadeur. Le
bel ordre qui fut obfervé
pour le Service , paffe
les plus fortes expreffions.
Tout eftoit fi bien reglé,
qu'il fembloit qu'il y cuft
de l'enchantement ; mais il
ne faut pas s'étonner de
cette jufteffe , puis que M
Bontemps y dóna fes foins.
Ce qui furprit davantage
dans un auffi grand Repas
que celuy cy , c'eft qu'un
moment avant qu'on ferviſt
, il n'y avoit eu aucune
apparence de Régal . On ne
fçavoit d'où fortoient les
Z uj
}
270 MERCVRE
Viandes . Elles eftoient portées
par trente ou quarante
Perfonnes des couleurs du
Roy, qu'on trouve toûjours
à Verſailles , fans qu'il y
faille envoyer perfonne ,
quelque Fefte qu'on y
veuille faire. Sa Majefté
& toute la Maiſon Royale,
fut fervie par les principaux
Officiers du Château , le
Roy l'ayant ordonné ainſi
Avant que de paffer à
d'autres Articles il faut
vous faire voir une Fable de
M'Gardien, dont la Morale
pourra eftre utile à bien des
Gens. E
GALANT. 271
525255222 5228525
LE SINGE
ET LE MIROIR.
UN
FABLE
N gros Singe mal bafty
Des piedsjufques à la tefte,
S'eftimoitpourtant genty
Plus que pas- une autre Befte.
22
De foy- mefme eftant épris,
A chacun il faifoit pieces
Le far avoit à mépris enca
Tout Animal d'autre espece.
Se
Il ofa bien s'élever,
A ce que l'on dit, le traiftres
Z-iiij
272 MERCVRE
Jufques-là que de braver
L'Home ,fon Seigneur Maiftre.
$2
Qu'a-t-il, difoit ee brutal
D'un ftile blafphematoire,
L'Homme, ce fier animal,
Pour s'en faire tant à croire
25
J'ay plus que luy de beauté,
D'adrefle
& de bonne grace;
En rufe, en agilité,
De beaucoup je le ſurpaſſe .
25
S'il a des pieds & des mains,
C'eft par là qu'il me refseble;
Et fes traits les plus humains,
Cefont les miens , ceme seble .
25
C'est ainsi que raifonnnoit
Ce Fou transporté d'audace;
GALANT 27.
Mais un jour qu'il badinoit
Aupres d'une belle Glace,
Sa
Le voila tout éperdu
D'y voir fa face hydenſe;
Son orgueil eft confondu,
Iltrouvefa mine affreuse.
$ 2
Se reconnoiftre eftoit bien,
S'il en euft fait bon uſage;
Mais l'infenfe n'enfait rien,
Il s'abandonne à la rage.
$2
Dans l'excés de fon couroux
Un gros Bafton il empoigne,
Et fur la Glace à grands coups
L'infolent cogne & recogne..
$2
Dugrand Miroir fracaßé,
El en faitplusde cinquantes:
274 MERCVRE
Dans chaque morceau cáßé
Sa confufion s'augmente.
Se
Ce beau Magot, cet adroit,
Alors de borte fe cache,
Mais avec vingt coups defouet
Au Billot on le ratache.
25mah
Avons-nous quelque talent,
Ufons-en fans arrogance;
L'amour propre eft violent,
Iridonsfon intempérance.
Sa
Ecoutons fur nos defaux
L'Amy capable & fidelle;
Sinon craignons mille maux
De la Critique cruelle.
Je reçoy préfentement
une Rélation de la Lorraine
GALANT 275
Efpagnolete , de la meſme
Felte d'Efpagne dont je
vous ay déja parlé dans
cette Lettre. Beaucoup de
raiſons m'engagent
à vous
l'envoyer. Outre qu'elle
eft d'un ftile galant , mellé
de Vers & de Profe , elle a
fes circonftances
particu
lieres , comme celle du Cavalier
Efpagnol a les fiennes
, & vous avez trop eftimé
tout ce que vous avez
veu de cette fpirituelle Perfonne
, pour vous priver du
plaifir que vous recevrez de
cette lecture , C'eſt une Ré276
MERCVRE
ponſe au remercîment que
je luy ay fait des agréables
chofes qu'elle m'avoit déja
envoyées. J'en aurois fupprimé
ce qui me regarde,
fi je l'avois pû, fans retrancher
des endroirs que je fuis
affuré qui vous plairont,
puis qu'ils doivent fervir à
vous la faire connoiftre. Il
eft bon pouttant d'y adjou
ter qu'elle eft belle , aimable
& bien faite , & que ceux
qui l'ont veuë icy , quand
elle y a paſſé , en allant de
Bruxelles à Madrid , n'ont
pas efté moins charmez de
GALANT 277
fa converfation que des
agrémens de fa Perfonne .
2525252525252525
FESTE
D'ESPAGNE
Madrid 23. Juillet 1679.
Left
A Lorraine Espagnolete vous
eft fort obligée , Monfieur , de
te que ce que vous voulez bien tenir defa
main les Relations des Feftes Galantes
, des Combats de Taureaux
& des autres Nouveautez de cette
Cour, qui mériteront d'avoir place
dans le Mercure :
>
affez bonne opinion d'elle - mefme,
pour fe croire digne d'un employ
o
pais
elle
n'a
pas
278 MERCVRE
1
dont laplus fpirituelle Sapho fe trouveroit
embarraẞée ; moins encor
pour oferfepromettrede s'en acquiter,
à la fatisfaction de tant de Perfonnes
délicates à qui vous avez
fait perdre le goust de tout ce qui
n'eftpas au rangdes plus belles chofes.
Les Effais qu'elle vous a quel
quefois envoyez, font des Ouvrages
touchez fi greffierement, qu'elle a de
la peine à croire qu'ils ayentpú mériter
vostre eftime; & elle n'a pas
efté peu ſurpriſe, de voir qu'ils lay
ayent attiré un Billet auffi obligeant
qu'est celuy qu'elle a receu de voftre
part au commencement de ce Mais.
C'est une grace qu'elle attribue à
l'honnefteté que vous avez pour les
Perfonnes de fon Sexe , & fur tout
pour les Etrangeres ; mais elle n'en
tire pas affez de vanité,pourfeflater
GALANT. 279.
de pouvoir réuffir dans les Pieces
que vousfouhaitez qu'elle vous envoye.
Le Mercure fait profeffion
de ne donner aujourque des Ouvra
ges extrémement fins & délicats.
Il lay faut de l'agrément dans les
penfées, de la netteté dans le ftile,
de la jufteffe dans les expreffions,
de la grace & dela nouveauté dans
le tour, &enfin du brillant & de la
vivacitépar tout. ugez , Monfieur,
fi vous avez lieu d'attendre tout
cela d'une Provinciale, qni ne fçait
des manieres de France que ce qu'-
elle en a pû apprendre parmy les
Penfionnaires des Dames de la Congrégation
de Mets ; qui fortant du
Cloiftre , n'a eu d'autre Ecole pour
fe façonner, que la Cour de Bruxelles
qui apparemment fe doit
plus appliquer en celle de Madrid,
280MERCVRE
à apprendre la Langue Espagnole,.
qu'à fe perfectionner dans la déli
Cateffe de la Françoife . Il faut
pourtant vousfatisfaire , Monfieur,
quand ce ne feroit que par reconnoiffance
; & pour fatisfaire à vos
honneftetez , je veux bien m'engager
à vous faire part de tout ce qui
Je paffera de galant en cette Cours
mais je vous demande une grace,
qui eft de vouloirdonnerle tour aux
Pieces queje vous envoyeray, & d'y
changer les expreffions qui neferone
pas du bel ufage. En un mot , "je
vous fourniray les matéreaux , ce
fera à vous à les mettre en oeuvre.
Vous recevrez de moy des Diamans
bruts , pour les polir & tailler à
voftrefaçon ; & je vous adrefferay
des Etrangers, que vous aurez foin,
s'il vous plaift, de faire habiller à
GALANT 281
Ta mode, avant qu'ils s'aillent produire
à la Cour
Les Feftes les plus ordinaires de
Madridfont les Combats de Taureaux.
Ce font prefque les feules
qu'on vaye
en Espagne, elles at
tirent la curiosité de tout le monde,
particulierement des Gens du Pais,
qui en font enchantez , & qui ne
trouventpoint deplus grands diver
tiffemens que dans ces fortes de Spéchacles.
L'onyfaitauffi, maïs beaucoup
plus rarement , de certaines
Courſes, qu'on appelle Fiefta de
Cañas, & quifont des restes de la
Galanterie des anciens Grénadins…-
Il y en eut une en préſence du Roy
& de toute la Cour , dans la Place
du Retiro , fur la fin du Mois de
May dernier; & le lendemain il y
eut un Combat de Taureaux qui
douft 1679.1 A a
282 MERCVRE
réuffit admirablement. L'on en fit
un autre quelque temps apres , pour
te divertiſſement du Peuple , dans
la Plaça Mayor : mais comme tou
tes ces chofes ont déja perdu la grace
de la nouveauté , je me difpenfe de
vous enfaire le détail, d'autant plus
que j'efpere d'avoir bientoft d'autres
occafions de vous faire une exacte
- defcription de toutes ces Feftes ; eftant
à croire que le Mariage du Roy,
& l'arrivée de la Reyne, qu'on at
-tend icy avec la derniere impatience,
ne manqueront pas de donner lieu à
des réjouiffances publiques, dont la
magnificence furpaffera fans doute
celle des autres que l'on y a veuës
jusques à présent, du moins fi l'on
enjuge par les témoignages dejoye
que toute la Cour a donnez à lapremicre
nousuelle de l'heureuxfuccés
GALANT. 283
de l' Ambaſſado de M' le Marquis de
Los Balbafes. onjag stik
Le Gentilhomme que ce Miniftre
fit partir en pafte, pour en venir
donner part au Roy , arriva icy lo
13. de ce Mois, fur les dix heures du
matin . Il n'est pas befoin de vous
dire qu'il fut bien receu ; ces fortes
de Courriers ne le font jamais mal.
C'estoit un Mercure fort impatiem
ment defiré , & il s'acquita defa
Commiſſion en Homme qui en fçavoit
l'importance. Auffi fut- il régalé
d'un Préfent tres-magnifique,
& quiluyfit connoistre qu'il est tou
jours fort avantageux d'approcher
les Teftes couronnées , quand on a
quelque chofe de fatisfaisant à leur
dire. Le Roy recent cette nouvelle
avec toute lajoye qu'unjeune Prince
amoureux peut avoir , quand il ap-
Aa ij
284 MERCVRE
prend que rien ne s'oppose plus a
fes defirs , & qu'apres les inquié
tudes d'un retardement impréven ,
il fe voit au point d'estre heureux,
& de faire en mesme temps lafélicité
d'une fort aimable Princeffe .
Les Roys ont prefque en toutes
chofes un caractere degrandeur, par
lequel ils fe font distinguer mefme
fans qu'ils y penfent ; mais ils font
obligez de fe dépouiller de leur majesté,
quand il s'agit de reffentir les
effets d'une paffion qui ne s'accorde
pas
bien avec elle. C'est dans l'amour
feul qu'ils font gloire d'estre
Hommes comme les autres, & fije
Pofe dire, d'estre plus Hommes que
Ves autres; car outre la douceur de
Péducation Royale, qui ne laiffe rien
de farouche dans leur ame , comme
ils ont ordinairement beaucoup de
GALANT. 285
7
délicateffe d'esprit , & de bonté de
naturel, ils font auffe plus fufcepti
bles de tendreffe , plus fenfibles à ce
qui touche le coeur, & plus capables
de bienaimer, que ceux qui font nez
dans un rang moins élevé. Auſſi
voit- on que les plus grands Princes
& lesplus fameux Héros de l'Antiquité,
& mefme ceux des derniers
Siecles , n'ontpas crû qu'ilfuft indigne
de leur grandeur de fe laiſſex
Surprendre à l'amour donat
C'eft dans le coeur des Roys , que
triomphe le mieux e
L'Arbitre fouverain des Hommes &
des Dieux
C'eſt dans le coeur des Roys, qu'éta
blit fon empire,
Et c'eft là que le fait valoirs
:}}
Ce doux Tyran
, dont le pouvoir
S'étend
fur-tout ce qui refpire
.
Il prépare pour eux les plus forts de
fes traits,
286 MERCVRE
Et dédaignant fouvent de bleffer leurs
up as amat
» Sujets,
Il fe fait un plaifir extréme
De s'attaquer au Diadéme ;
Car comme il aime à dominer,
C'est là qu'il apprend à régner .
• Il ne faut donc pas s'étonner fi le
Roy eft fenfible à cette belle paffion,
dans l'âge où ileft , particulierement
fi l'on fonge aux qualitez admirables
du Corps & del Esprit de l'in
comparable Princeffe , qui l'a fait
naiſtre dans le coeur de ce jeune
Monarque.
=
De cette paffion la caufe eft trop parfaite,
Et cet Objet rate & charmant,
Qui d'um Royfçait faire un Amant,
Eft trop bean, pour ne pas avouer fa
défaite.
Auffi Sa Majesté n'en fait-ellepas ·
GALANT 287
un mistere. Elle ne diffimule point
les fentimens qu ' Elle a pour une
Princeffe à qui Elle a donné fon
coeur ; & Elle ne put s'empefcher de
faire éclater aux yeux de toute la
Cour, l'extréme joye que luy caufa
l'agreable nouvelle du confentement
que celle de France donnoit à fon
Mariage. A no eftar D. Juan mi
hermano en la cama ( dit ce Mo»
narque ) fuera efte el mejor dia
que he tenido en mi vida. Ce
furent lespremieres paroles que l'on
ouit dire au Roy dans cette rencon
tres par où Sa Majesté fit connoiftre
également les fentimens d'eftime
& de tendreffe qu'Elle a pour la
nouvelle Reyne , l'extréme affection
dont Elle eft prévenue en fa
veur d'un Frere, qui effuye avec tant
deforce, de zele, & d'application
288 MERCVRE
Les fatigues du Gouvernement de
d'Etat, qui partage avec Sa Ma-
&
jesté le foin de toutes les Affaires
d'une grande & puiffante Monars
chie. ne ficare, tience retenoit ce
Princeauslar depuis quelques jours,
maisſon diſpoſition ne tempefcha
pas de prendre route da part qu'il
devoit à cette bonne nouvelle &
d'en faire compliment à Sa Majesté,
comme celuy qui apres Elle avoit le
plus defajes de s'y intereffers t
La pieté des Ray's Catholiques eft
telle , qu'il neleur derivejamais vien
de favorable, qu'ils n'en aillent pu
bliquement rendre graces à Dieu
dans une belle Eglife de Fondation
Royale que l'on appelle Atacha,
éloignée feulement d'un quart de
Tiene de Madrid, & où la devotion,
qui eft affez universelle parmy les
Espagnols,
GALANT. 289
Espagnols , attire ordinairement un
grand concours de Peuple , pour y
réverer une Image de Noftre- Dame,
rënduë celebre par une infinité de
miracles , & des plus anciennes de
Toute l'Espagne. Ceste circonftance
enaugmente le culte, & donne lien
de dire, que jufques dans les chofes
faintes, l'antiquité femble mériter
quelque avansage. Le Roy fe rendir
donc le mefme jour, avec les Perfonnes
de la premiere qualité, à la
"Chapelle où l'on bonore cette Image
miraculeufe ; & Sa Majestéy fitfes
devotions d'une maniere tres- édi
frante.
Ce fut au pied de cet Autel,
QueTun des plus grands Roys du
Monde,
Paroillant plus foumis quele moindre
Mortel,
Agust1679.
Bb
290 MERCVRE
Fit, d'une humilité profonde,
Unfaint hommage de fes voeux,
De fon Hymen & de les feux,
Au Maiftre fouverain de la Terre &
de l'Onde.
Quandce Monarque fur de retour
au Palais , tous les Grands s'y rendirent,
& chacun d'eux s'empreffa de
luy marquer pardes expreffions auffi
galantes que respectueuses , l'extréme
joye que leur caufait celle de Sa Ma-
•jefté, & la part que tous fesfidelles
Sujets prenoient au bonheur de leur
Prince, qui faifait en meſme temps
celuy de l'Etat. Mais ils ne crûrent
pas que ce fuſt affez que leur coeur
s'expliquaft la-deffus par des paroles,
ils voulurent encor faire éclater
3 leurs fentimens par des marques extérieures
de réjouiffances, & ils réfalurent
fur le champ de faire une
GALANT. 291
1
efpece d' Impromptu de Fefte galante,
qui puft divertir Sa Majesté, & lay
témoigner en mefme temps le zele
& l'attachement particulier qu'ils
Avcient pour fa Perfonne
Ce fut dans ce deffein que foixante
Perfonnes de qualité, la plûpart
Grands & Espagne , & dupremier
Rang, firent une Partie de
Courfe , que les Espagnols appellent
Parejas, & qui confifte à voir courre
dans uneparfaite égalité, & à toute
bride , deux Hommes à cheval, à
coffé l'un de l'autre , fans que l'un
commence ou acheve à fournir la
Carricre sun feul moment plus-toft
ou plus tard que fon Compagnon,
& fans qu'ils avancent on demeurent
en arriere d'un feul point l'un
plus que l'autre en courant. Toute
la beauté de cette Courſe , outre la
Bb ij
292 MERCVRE
viteffe des Chevaux , dépend abfox
Tument de lajufteffe& exactitude de
cette égalité , & c'est ce qui buy a
fait donner le nom de Parejas. On
lia donc la
Fonner
aux Cavapour
le foir du
mefmejour, fans
liersplus de temps defe préparerpour
cette Fefte , dont la prompte exécu
tion de voitfaire laprincipale galan
terie. Chacun fe retira chez foypour
s'aller mettre en équipage, s'habiller
de galas, faire habiller de mefmefes
Gens de livrée, & choisir les Che
vaux neceffairespour la Courfe.
Fay feeu que la premiere refolution
de ces Cavaliers fut de
former un deffein régulier , de luy
donnerun nom qui enft du raport a
fujet, & de reprefenter une Compa
gnie d'Argonautes , ( permettezmoy,
Monfieur, d'employer icy ce
GALANT, 293
mot queje n'entens pas , & qui eft
pourtant tres- effentiel en cette rene
contre, pour la fidelité de ma Relanon,
) d'Argonautes, dis je, qui am .
retour de Pillufere Conqueste de la
Toifon d'or, témoigneroient par une
Feste galante à fafon leur Prince &
beurChef, la joye qu'ils avoient du
fuccés de fon entrepriſe. Le raport
eftoit affez jufte, puis que le Roy eft
Le Chef de l'Ordre de la Toifon. Ils
devoient tous eftre habillez ala Greque
, & porter chacun une Deviſe,
ou une Embleme, ( ilne mefouvient
pas bien de la diférence que vous
laa
nousavez dit qu'ily avoit entre ces
deux chofes. ) Que cefoit donc Devife
au Embleme , le Corps devoir
efre une Toifon d'or couronnée
au milieu de l'Ecu ,
voit fervir pour tous ;
ce Corps demais
chaque
Bb iij
294 MERCVRE
Particuliery euft appliqué une ame
de fa façon qui euft également convenu
à la fiction & an veritable.
fujet de la Fefte. Les paroles de ces
Devifes devoient eftre toutes en Lar
gues diferentes ; mais il n'eftoitpas
permis d'y en employer d'autres que
de celles qui font en ufage dans les
Etats de l'obeisance du Roy ; &
Pon fe promettoit , par le fecours des
Royaumes divers qui fontfujets
ta Couronne a Espagne dans les In
des Orientales & Occidentales , &
dans les fles de la Mer Occeane &
Méditerranée qui en dépendent,
de trouver affez de Langues diférentespour
en compofer les foixante
Devifes dont on prétendoit accompagner
les Toifons peintes au milicu
des Ecus des foixante Chevaliers.
La Devife Espagnole devoit estre
conçcue en ces, termes,
GALANT 295
Muchos ine deffean, y uno me lleva,
Ces paroles auroient fervy d'ame à
la Devife Françoife.
Il faloit qu'elle fuft la conquefte d'un
Roy.
La Devife Latine .
{ "
Latinees 49
Dignius hoc vellus , magis hic Auguftus
Jafon.
Om'a dit que celle - c eftoit auffi
juste que les deux autres. Voussju
gerez fi l'on m'a dit vray , car les
Perfonnes de mon Sexe peuvent
avouer fans rougir , qu'elles n'entendentpas
le Latin, & j'en connois
mefme qui rongiffent quand elles
font obligées d'avouer qu'elles l'entendent
Pour la Devife Italienne, elle devoit
estre ainfi exprimée. Piú mi
cofta, e più vale. Cette penfee a
Bb
296 MER CVRE
du raport aux inquiétudes que caufoit
à Sa Majesté le retardement du
Courrier , qui devoit apporter la
Réponse à la Propofition de M' le
Marquis de los Balhafes.
Je nepuis vousfairepart des autres
Deuifes , ne les agant på ap
prendremay-mefme. Ilfervitd'ail
leurs affez inutile de vous entretenir
d'unprojet qu'on n'a point exécutés
te peu de temps qu'on ent pourfe
préparer à cette Courfe, n'ayantpas
permis de faire tout ce qu'on avoir
imaginé de galant. Ces illuftres
Perfonnes fe contenterent donc de
s'habiller comme l'on fait ordinai
rement dans ces fortes de Feftes,
c'est à dire, de mefler beaucoup de
richeffe avec une tres-grande propreté
dans leurs Habits ; de donner
une Livrée fort magnifique à leurs
*
GALANT. 297
sus, & de monter de tres- beaux
Chevaux. Omentrouve peu d'autres
enEspagne ; mais ceux dont on fe
fert en de pareilles occafions , n'ont
point de prix, tant ils font fins,
adnaits , beaux , nobles , & vigoureux.
Lamagnificence deleur équi
page augmente leurfierté naturelle .
Lears crins garmis de Rubans pendans
juſqu'à terre , ent une grace
merveillenſes &commefo ces fiers,
Animaux connoiffoient le prix de
Por, de Bargent, & das pierreries,
dont ils fant couverts , auſſi bien
que la qualité de ceux qu'ilsportent,
ils marchent d'un air àfe faire admirer,
&àattivexfur leurs Maiftres
&fureux , les yeux de tous ceux qui
les rencontrent 1951 AM 350 00
Cefut ence magnifique état qu'on
virparoiftre les Grands qui devoient
TH
298 MERCVRE
courir las Parejas. Ils s'affemble
rent à leur rendez - vous , & alberent
de lafur les neufheures du
foir à la Place du Palais. Ils mar
oherent en tres -bon ordre , fuivis
d'une infinité de Peuple , & accom
pagnez d'un tres-grand nombre de
Pages & de Gens de livrée, qui portoient
tous degrands Flambeaux de
cire blanche, dont l'éclat mellé avec
celuy d'une tres -grande quantité
d'autres
Flambeaux allumez dans
tous les Balcons de la ville , rendoit
cette nuit-là auffi brillante que le
plus beau jour. Il eft bon que vous
feachiez , Monfieur , que dans ces
forres de réjouiffances toutes les Perfonnes
de qualité, & tous les Officiers
& Miniftres de Faftice, de Finances,,
& d'Etat, font obligez par
un Reglement de Police, de faire alGALANT
299
lumer, à certaines heures, des Flambeaux
de cire blanche, dans tous les
Balcons de leurs Maifons qui font
face àla Rues ce quifait un tres - bel
effet par toute la ville , à cause du
grand nombre de Balcons dont elle
eft ornée, & c'est ce qui s'appelle icy
Luminarias. On jugera aisément
que ce foir - là perfonne ne voulut
manquer àfon devoir. Les pluspetits
Bourgeois mesme , & les Gens
de la moindre étofe, quoy que d'ail
leurs difpenfez de cette cérémonie,
ne laifferent pas de vouloir câtre de
la Efte , & de contribuer de leur
costé à laréjouiſſance publique,fans,
enplaindre la dépenfes de maniere
quejamais la Ville de Madrid ne fut
・plus belle, ny plus éclairée. On ne
voyoit quefeux & quelumieres partone.
300 MERCVRE
On cuft dit que l'Hymen auteur de
cette Fefte,
Avoit fait allumer ces feux ,
Pour mieux étaler anos yeux
Le prix de fa riche conquefte..
On cuft dit qu'à l'envy les plus tendres
Amours
Qu'il honore du nom de Freres ,
Et qui dans de celebres jours
Servent à fes plus doux inifteres ,
Par fes ordres alleient dans toutes les
Maifons,
Leurs Flambeaux à la main, éclairer
les Balcons,
Cependant l'illustre Compagnie
qui devoir donner au Roy le divertiffement
de las Parejas , s'avançoit
vers la Court du Palais , que l'on
avoit préparée pour la Courſe. On
avoitfuitdreffer deux rangs de Barsieres
depuis le grand Portail vis
à- vis de la plus belle face de ce Par
GALANT 301
lais, jufques àla Porte du milieu de
la mefmeface, quifefait diftinguer
par le Balcon du Roy qu'on voit au
deffus. C'estoit la Carriere où les
Cavaliers devoient montrer leur
adreffe , & celle de leurs Chevauxs
& ce fut là
deux, chacun ils entrerent deux à
&
un Flambeau àla main ,
s'avancerent à petits pas, faifant
fairedesfauts mefurez , & des courbetes
fort juftes à leurs Chevaux,
jufques à ce qu'ilsfuffont arrivez an
-bout, oùfaifant uneprofonde réwerence
au Balcon du Roy , ils tournérent
l'un à droite, & l'autre à gauche,
bors la Lice , fuivant au petit
galop chacun la Barriere qui eftoit
-de fon coffe. Itsfe rejoignirent au
mefme endroit par où ils eftoient
entrez, & alorspar ant de la main,
courant deux àdeux àtoute bride.
302 MERCVRE
jufques au boutdela Lice , ils four
nirent tous leur Carriere de la mcil-
Acure grace du monde , & avec un
fuccés également digne de ceux qui
regardoient , & de ceux qui fe faifoient
regarder,
Tel qu'on voit un Oyleau s'élancer
dans les nues
Avec fes ailles étendues ;
Et telqu'on voit un Cerfléger
Traverſer en courant , fans plus fe
ménager, was shinge
Rocher, Buiffon, Campagne, & Prẻ-
cipice ;
Telle fut la rapidité
f
Dont chacun d'eux eftoit porté
D'un bout àl'autre de la Lice .
Ils retournerent enfuite aupetitgalop
à l'autre bout de la Place, comme
ils avoient fait la premiere fois , &
firent chacun trois Courfes de La
GALANT 303
meme maniere, & avec le mesme
fuccés, as Vakveno HOUR
** Le Roy n'eftoit pas à fon Balcon,
mais il vit la Courfe des feneftres
d'une Salle voifine , où il eftoit avec
les principaux Officiers de la Conronne,
& ceux defa Maifon, qui ont
le privilege de l'approcher. Si toute
La Ville estoit en feux, onpeutjuger
que la Place où fe fit la Courſe , ne
manquoitpas de lumieres . Ces trois
rangs de Balcons de la face du Pa-
Tais qui regarde fur cette Place , ef
toient garnis d'une quantité prodigieufe
de Flambeaux allumez . Les
deux grandes Galleries qui fontaux
deux costez de la Place, les deux
Barrieres qui fermoient la Lice , ef
toient éclairées de mefme ; de maniere
qu'on pouvoit mieux obferver
tout ce qui s'y paffoit, qu'on n'auroit
304 MERCVRE
pu faire en plein jour. Mais malgré
tant d'éclat, & au milieu de tant de
lumieres, le brillant des Diamans &
des Pierreries , dont eftoient garnis
des Habitsdes Cavaliers, & les brides
& barnois des Chevaux, fe fair
foit admirablement distinguers &
fi lesyeuxfefentoient éblouis de leur
éclat, l'esprit eftoit frapé d'admira
tion de leurprix & de leur richeffe.
La Courfe eftantfinie dans la Place
du Palais , ces Cavaliers allerent
donner le mefme divertiſſement aux
Dames, que l'on appelle las Defcal
ças Reales , ils coururent dans
la Place qui eftfous leurs Balcons,
somme ils avoient fait devant le
Roy. C'eft une Maifon de Religieufes
eloiftrées , ou il n'y a que des Per-
Fonnes de lapremiere qualité. Les
Princeffes du Sang Royalquife venGALANT
305
lent retirer du monde & de la Cour,
aboififfent ardinairement ce lieu- la
pour celuy de leur retraite , & il s'y
trouve encor à prefent des Parentes
de Sa Majesté. C'est à leur confidération
que dans les Festes qui fe
font à l'occafion du Mariage du Roy,
Lan a foin de epart à ces Dames
des divertiffemens qu'on donne à le
Cour
Le lendemain , les Officiers de
Fille, & d'autres Gens moins qua
lifiez que ceux du jour précedent,
voulant auſſi témoigner leur zele à
Sa Majefte, allerentfaire unepareille
Courfe dans la Place du Palais ; &
quay qu'elle nefuft pas fi magnifique
que la premiere, elle ne lailla pas
d'avoir un pareil fuccés . Ee mefme
jour le Roy donna audience aux Ambaffadeurs,
& aux autres Ministres
Aouft1679.
306 MER CVRE
Etrangers, qui allerent complimenterSa
Majestéfurle fujet defon Mariage
. Tous les Confeils en firent de
meme, & lajournée s'acheva par la
folemnité des Feux que l'on alluma
par tout comme l'on avoitfait le foir
precédent.
JV ONP ZHONE
Le troifiéme jour, le Roy fit faire
ie nouvelle Courfe de Parejas dans
une autre Place du Palais , qu'on
appelle la Priora. Sa Majesté voulab
lut Elle-mefime eftre de la partie, &
choifit à cet effet quelques Grands
d'Espagne de fa confidence, des Gentilshommes
de fa Chambre, & les
meilleurs Hommes de cheval qu'ily
cuft parmy fes Ecuyers. Les ordres
ayant effe donnez pour toute l'aconomie
de ce divertiffement fecret,
Elle fit ouvrir la Carriere , & com-
*mença la courſe avec M² le Duc de
GALANT 307
Pastrana, qui courut au coffe du Roy.
C'est l'un des plus grands Seigneurs
des plus adroits de toute la Cour;
& c'est le mefme qui a eu l'avantage
d'eftre choify en qualité d'Amba
deur Extraordinairepour aller porser
les Byoux que le Roy doit envoyer
à la Reyne
a
a
Sa Majesté qui eft parfaitement
bien à cheval, & qui souffre la fatigue
autant &plus que perfonne de
fa Maiſon, courut afon ordinaire,
c'est à dire de la meilleure grace du
monde, & avec unejufteſſe incroya
ble ,fuivant les Loix de las Parejas.
Elle fe fit admirer de tous ceux qui
eurcht l'honneur de la voir en cette
occafion & tout le monde tomba
d'accord,quefans avoir égard à fon
rang, ny an privilege de la Cou
ronne , l'honneur & l'avantage de
Cc ij
308 MERCVRE
la Courfe luy estoient deus, så tas
Ce Prince,d'une ardeur extréme,
Pouffant un Cheval vigoureux,
Dans cette noble Courfe où tout
flatoit les feux,
Sembla fe furpafler Luy- mefme.
'Auffi quand d'un beau feu le coeur eft
enflâmé,
Quand on travaille pour la gloire
Del'Objet dont on eft charmé,
L'on eft fort feûr de la victoire.
Quelle vigueur, quel air, & quelle
majefté ou 6 wol of
Ce grandRoy nous fie- il paroître
Il fut aife de voir à fa noble fierté.
Qu'il ne fçauroit jamais le faire més
connoître,
2300
Qu'il eft né pour donner la Loy,
Et que fi le Ciel l'a fait Roy,
C'eft qu'il a mérité de l'eftzelyallig
Cette derniere Courfe eftantachevée,
& lefoir approchant, onfit allumers
GALANT 309
pour la troifiéme fois des Feux par
toute la Ville, & on finit ainfi les
premiers effais des Divertiffemens
qu'on prépare pour celebrer dignement
l'augufte Mariage de Sa Majesté
avec l'une des plus accomplies
& des plus grandes Princeſſes de
toute l'Europe.
Voila, Monfieur, ce que j'ay cru
vous devoir mander par ce Courrier,
pour m'acquiter d'une partie de ce
que je dois à voftre Billet galant.
C'est unechofe affez rake en Espagne,
qu'une Fille ofe lier commerce avec
une Perfonne qui n'est pas de fon
Sexe ; mais les Billets de l'obligeant
Autheur du Mercure doivent estre
privilegien quoy qu'en puiffe dire
La plusfevere Dueña de la Caftilles
&bien loin defaire fcrupule de res
cevoir & de lire celuy que vous m'an
310 MERCVRE
vez envoyé, j'ayfait gloire de le publier,
& mefme jepuis vous affurer
qu'il a esté leû d'une Perfonne du
premier Rang, à quij'ay cru devoir.
demander la permiffion de vous
écrire les chofes dont vousfouhaitez
queje vous faffe part II
LA LORRAINE ESPAGNOLETE .
sitobord and Squi
Il est marqué fur la fin de
certe Lettre, que M. le Duc de
Paftrane , ou de l'Infantade,
car il a droit de prendre l'un
& l'autre nom , ) a efté choify.
pour apporter les Préfens que
le Roy fon Maistre envoye à
Mademoiselle
. Il partit le 30 .
de Juillet & pour répondre ཏི་
plus galamment à l'impatience.
un jeune Monarque qui brûle
de partager fa Couronne avec
GALANT. 311
une belle & charmante Prin
ceffe , il alla prendre congé de :
Sa Majefte en équipage de
Courrier , mais de Courrier de
fa qualité , qui devoit porter
quelque chofe de plus que des
Lettres.. I eftoit habillé à la
Françoife, le Jufte- au- corps en
richy d'une fine broderie , la
Cravate du plus beau Point de
France, une Plume blanche fur
le Chapeau, fon Echarpe rouge
tres- magnifique, & la Bote fort
proprement mife. Il reçeut les
ordres du Roy d'un air auffi galant
que refpectueux , & nronta
à cheval fur les fix heures du
foir , avec Mide Comte de Saldagne
, & D. Gafpar de Sylva,
fes Freres. Six Poftillons à che
val commencerent à courir de
312 MERCVRE
"
front avec de riches Cafaques.
de livrée, telles que nos Trom
petes en portent . Ils touchoient
tous leurs Cornets en courant,
& eftoient fuivis de douze Offi
ciers fort leftes veftus en Cour
riers. Ceux- cy précedoient M
le Duc de Paftrane. Il eftoit
monté fur un tres-beau Cheval
d'Andaloufie, & ne fe faifoitpas
moins remarquer par fa bonne
mine , que par la magnificence
de fon Habit. My le Comte de
Saldagne, &D.Gafpar de Sylva,
alloient deux pas derriere luy
l'un & l'autre tres-bien monté
&fort galamment veſtu . Douze
ou quinze tant Gentilshommes
qu'autres Domeftiques, les fui
voient tous bien mis, & reglant
leur Courfe fur celle de M.
l'Am2
2
AmGALANT.
3633
CHANSON. A BOIRE. -
DEcoiffe- moy cette Bouteille,
Je vais entamer ceJambon;
Ab que la chair en eft vermeille!
Ab que ceVin clairet eft bon! '
Amy,fermonsfurnous laporte,
Je prétens botretout lejour;
Et quand je boy, l'ardeur qui me
transporte,
Craintplus unImportun qu'unRival"
en amour..
Adieu , Madame. Je vous ay fou--
vent dit en finiffant , qu'il me reftoit
beaucoup de chofes à vous mander ,
mais je ne me fuis jamais trouvé dans
un fi grand accablement de Matieres
confidérables. Il eft tel , que je fu's
inefme obligé de remettre ce que je
vous avois promis la derniere fois
touchant le Voyage de Monfieur le
Duc en Bourgogne . Vous n'y perdrez
rien,puis que je vous envoyeray cette
Rélation plus entiere, & que vous y
364 MERCVRE
trouverez plufieurs Feftes qui ont efte
faites en divers Lieux pour ce Prince.
Je ne puis auffi me difpenfer , faute de
temps & de place , de remettre jufqu'au
Mois prochain ce que j'ay à
vous dire du retour de M. Colbert le
Plénipotentiaire , de fa Réception en
la Charge de Préfident à Mortier ;
de celle de M. Molé ; de l'Election
des nouveaux Echevins ; de ce qui s'eft
paffé à l'Académie Françoiſe le jour
de la diftribution des Prix ; de l'arrivée
de Madame la Princefle d'Ofnabruk
en cette Cour ; de la mort de M,
le Cardinal de Rets , de celle de Madame
la Princeffe de Guimené , de
deux ou trois Mariages , & enfin detout
ce que je fçay que vous feriez fâchée
d'ignorer. Jefuis, Madame,voftre, & c,
A Paris ce 31. Aouft 1679.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le