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1679, 04, t. 6 (Extraordinaire) (Lyon) (Google)
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289
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Bibliothecæ quam illuftrffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufyille Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
DEL
LYON
TILLE

EXTRAORDI NAIRE
DU 807157
MER CURE
GALANT
THEO
art. d Avril 1679.
A MADAME ROYA
* 1893*ПОМЕ TOME V I.
LYO
BE
LA
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere.
M. DC. LXXIX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
P
Vifque vous voulez
que je vous
donne ( Cher Le-
Cteur, ) un Catalo
gue du quartier d'Avril dans
lExtraordinaire
, je le feray,
quoy qu'il aye déja paru dans les
trois derniers Volumes du Mercure.
Ceux qui envoyeront
des
pieces pour ledit Mercure
Extraordinaire
, affranchirontles
ports, s'ils veulent qu'elles foient
tenües .
a ij
L'on continue à diftribuer le
Iournal des Sçavans inquarto.
Tous les Volumes de 1677 .
fe vendront toujours douzefols
le Volume. Ceux de 1678.
1679. vingt fols , tantſeparément
que tout enfemble : ainfi
ceux qui attendent à en prendre
plufieurs à la fois, pour en avoir
meilleur marché , fe trompent ,
car ils augmenteront plûtoft que
de diminuer du prix. Les Extraordinaires
fe vendront auffi
toûjours trente fols le Volume;
Il y en a fix.
LIVRES
LIVRES
TR
NOUVEAUX
du Quartier d'Avril.
Raité des Superftitions felon
l'Ecriture Sainte ; Les
Decrets des Conciles, & les fentimens
des Saints Peres & des
Theologiens, par Mr. Thiers,indouze
, deux livres.
Memoires pour fervir à l'Hiftoire
des Plantes , dreffés par
Monfieur Dodart de l'Academie
des Sciences, in - douze , 5o.fols
L'Hiftoire de France & l'Origine
de la Maiſon Royale par le
P. Adrien Jourdan de la Compagnie
deJefus , in quarto, 3. volumes,
18.livres.
Le troifiéme volume dudit
feparément , 6. 1 .
L'Oraifon Funebre de Monã
iij
fieur le Premier Prefident de
Lamoignon, par Monfieur l'Abbé
Fléchier, in quarto.
Hiftoire de Theodofe le Grand
par le mefme , in- quarto, 6.l.
Voyage de la Terre Sainte ,
avec des remarques pour l'intelligence
de la Sainte Efcriture,
in-douze, 3.1.
Nouveaux Elemens des Se-
&tions Coniques,lieux Geometriques,
& c. par l'Academie Royale
des Sciences in- douze, 50.f.
Traités de Mechanique , de
l'Equilibre , des Solides & des
Liqueurs , du P. Lamy, in-douze,
30. fols.
Le troifiéme & quatrième Tomes
de la Morale de Monfieur
de Grenoble , 2. Volumes indouze
, 4.1 .
La Contrecritique de la Princeffe
de Cleves, in- douze, 20. f.
Le
Le Courier d'Amour , indouze.
L'Education des Filles , indouze,
2. livres.
Nouvelles Maximes ou Reflexions
morales, in- douze, 20.f.
Cafimir Roy de Pologne, Hiftoire
veritable & nouvelle , indouze,
2. Vol. 30. £.
Le Triomphe de l'Amitié, par
Monfieur de Preſchac , in - douze.
L'Illuftre Parifienne
me, in- douze.
par le mé.
Derniere Campagne de Flan→
dre & d'Allemagne jufqu'à la
Paix , in douze, 30. f.
Voyage de Monfieur Pirard de
Laval aux Indes Orientales,Maldives,
Moluques , & au Brefil , &
les divers accidens qui luy font
arrivez, in-quarto , 6.1 .
S. Aurelij Auguftini Hipponenfis
Epifcopi Operum Tom, I.
ã ¡ ¡ ij
poſt Lovanienfium Theof.recenfionem,
Caftigatus denuo ad Mff.
Codices Gallicanos , Vaticanos ,
Anglicanos , Belgicos , &c. Nec
non ad editiones antiquiores &
caftigatiores , operâ & ftudio
Monachorum Ord . Sancti Benedicti
, in -fol .
Hiftoire Sainte de Gautruche
, in-douze, 4. Vol . 6.1.
Caffiodori Opera , fol. 2. volumes,
15.1 .
Dictionnaire Pharmaceutique
ou plûtoft Apparat Medico-
Pharmaco Chymique , ouvrage
curieux pour toutes fortes de
perfonnes , utile aux Medecins ,
Apoticaires & Chirurgiens , &
tres neceffaire pour l'avancement,
& l'inftruction des jeunes
Gens , qui s'adonnent à la profeffion
de la Pharmacie , & particulierement
de ceux qui ne
poffe
poffedent pas pleinement la langue
Latine, par Sieur de Meuve
Docteur en Medecine , Confeiller
& Medecin ordinaire du
Roy , in- octavo , 2. vol . 3.l.
Reponce à la Critique publiée
par Monfieur Guillet fur
le voyage de Grece de Jacob
Spon , avec quatre Lettres fur
le mefme fujet, le Journal d'Angleterre
du fieur Vernon , & la
lifte des erreurs commiſes par
Monfieur Guillet dans fon Athenes
ancienne & nouvelle , indouze.
L'Hiftoire de Veniſe par Baptifte
Nani de la traduction de
Monfieur l'Abbé Tallement , indouze,
2.volumes.
Je continueray de donner tous
les Mois un Cayer des Nouvelles
découvertes , fur toutes
les
les parties de la Medecine pour
fix fols le cayer.
Avis pour placer les Figures.
LE
Es Devifes pour les Cachets
, doivent regarder la
page
161.
Les Medailles , doivent regarder
la page 222.
· EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé par le Roy en fon Confeil, Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à'
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'a
mende , & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5.Jan
5.Janvier 1678.Signé E. CouTEROT. Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
15. Iuillet 1679.
EXTRA
EXTRAORDINAIRE
D U BIBLIO
LYON
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'AVRIL 1679. ' ,
TOME VI.
Enepréviendraypoint
vôtre jugement , Madame
, fur le merite
des Pieces qui entreront
dans cette fixième Lettre Extraordinaire
. La lecture que vous
Q. d'Avril 1679.
A
2
Extraordinaire
en ferez , vous perfuadera plus
de ce qu'elles valent , que tout ce
que je vous en pourrois dire d'avantageux.
Il yen a beaucoup
des mefmes Autheurs dont vous
avez déja leu les Ouvrages avec
plaifir. C'est tout ce que je vous
diray pour vous preparer à celuy
que vous devez attendre de ce
qu'ils m'ontfait la grace de m'envoyer
depuis ma derniere . La Lettre
qui fuit,traite d'une affaire du
Printemps. Elle est encor de faifon
, puifque l'Eté ne fait que de
commencer.
LETTRE
du Mercure Galant .
3
003. 2003. 2003. Cob Re
LETTRE
DE M D.
A MADEMOISELLE
D. L. N. D. A.
Ous aviez raiſon de croire que le
VPrintemps ne fe pafferoit pas fans
donner lieu à quelque avanture. L'aimable
Madame D. E. nous a quitez ,
& s'eft retirée dans fa Maifon de Cainpagne
, d'où elle a protefté qu'elle ne
reviendroit jamais . Jugez des alarmes
que cette réfolution a données à mon
Amy. Son attachement pour cette
belle Perfonne vous eft connu . Je ne
fçay fi quelque dépit amoureux n'a
point efté la caufe de fon départ , mais
il eft certain qu'elle avoit declaré quelques
jours auparavant, qu'elle ne vouloit
plus voir mon Amy. Ainfi quand
on luy donna cette fâcheuſe nouvelle ,
il ne douta point qu'elle ne fe fuft
éloignée pour le fuir . Il difparut prefque
dans le mefme temps , & perfon-
A ij
4
Extraordinaire
de
ne ne fçachant ce qu'il eftoit devenu,
je ne doutay point à mon tour qu'il
ne fe fuft abandonné aux confeils de
fa paffion. L'impatience d'en eftre
éclaircy , me mena dans un Hameau
éloigné feulement de cinq cens pas
la Maifon de la Belle. A la peinture
que j'y fis de mon Ami, on m'enſeigna
où je le pourrois trouver. J'y courus.
On me dit qu'on le croyoit à la Chaſfe
, qui fembloit eftre toute fon occupation.
Pour me divertir en attendant
fon retour , j'allay me promener dans
un bois prochain , où il y a des Arbres
d'une prodigieufe groffeur. L'écorce
de l'un me parut pleine de caracteres
d'écriture. Je m'en approchay,
& y leus ces Vers.
Témoins , & feuls Objets des plaifirs de
ma Belle ,
Arbres , fi conftamment elle vous eft fidelle
,
N'enpuis-je pas eftre jaloux ?
Quand elle me quite pour vous ,
N'ay-je pas fujet de me plaindre ?
Mais non , vous n'eftes point la cauſe de
mes maux ;
Et
du Mercure Galant.
5
Et fi vous eftes mes Rivaux ;
Des Rivaux comme vous ne font jamais à
craindre.
Un peu plus loin il fe prefenta à
mes yeux un autre Arbre fur lequel
les Vers qui fuivent eftoient gravez .
Depuis peu , volage Bergere ,
Tu fuis d'abord que tu me vois ,
Tumenes paiftre au bord du Bois
Tes moutons deffus la Fougere.
Quite ce Bois & ton couroux ;
1
A tes Moutons , à moy ne fois pas fi
cruelle.
Ab pourquoy mefuir, infidelle ?
Pourquoy les expofer aux Loups ?
Je vous plains , Brebis innocentes,
fe plains voftre rigoureux fort.
Philis vous expofe à la mort ,
Malgré mes larmes impuiſſantes.
Ah , fi vous coure au trépas ,
Ne dois jepasfoupirer & me plaindre,
De voir qu'un Berger eft à craindre,
Et que les Loups ne lefont pas ?
A cent pas de là je leus encor ces
paroles .
A iij
6 . Extraordinaire
>
Je pouvois m'estimer heureux
Quand vivant fans amour, je vivois fans
alarmes ;
Mais par unfort trop rigoureux ,
Depuis que j'ay veu deux beaux yeux,
Atous momens les miens verfent des larmes.
Helas ! fi de Philis la trop grande riguenr
A ma tendreffe enfin ne rend les armes ,
Dis adieu pour jamais , mon coeur ,
Cette douce A paix dont tu vantois les
charmes .
Il ne me fut pas difficile de connoiftre
que ces Vers eftoient de mon
Amy. Je le plaignis d'aimer avec tant
d'ardeur une Perfonne fi peur fen fible
à fa paffion ; & j'entray encor bien
plus fortement dans ce qu'il foufroit ,
lors que m'eftant arrefté à écrire fur
mes Tabletes ce qu'il n'avoit crû confier
qu'aux Arbres , je luy entendis
chanter ces Vers qui m'apprirent ce
que j'avois toûjours ignoré, que quand
l'Epine commence à fleurir , elle pouffe
des gemiffemens
.
Unique
du Mercure Galant . 7
Unique Confident de mes tendres defirs
O Buiffon , d'où j'entens fortir mille foupirs;
L'Epine fleuriffant à la faifon nouvelle ;
Tu ne foufres pas tant que moy.
Si tute plains , c'eft fans fçavoir de-
*
quoy.
Mais pour moy , je me plains d'une Beauté
cruelle
Qui me fait foûpirerparfoñ manque de
foy.
Il n'eut pas plutoft achevé cette
Chanfon ,
, que je m'avançay jufqu'au
lieu d'où partoit la voix . J'y vis mon
Amy couché au pied d'un Arbre environné
d'un Buiffon d'Epines. Jugez
de fa furpriſe quand il m'apperçeut. Il
fe leva pour me venir embrailer , &
apres m'avoir écouté fur les reproches
que je luy fis de l'aveugle paffion qui
ne luy laiffoit aucun repos , il m'avoüa
que n'ayant encor pû trouver moyen
de fléchir fa Belle , qui ne fortoit preſque
point de peur de le rencontrer , if
eftoit refolu à demeurer dans le Ha .
meau , jufqu'à ce qu'il luy euft fair
connoiftre fon innocence. Je luy dis
A iiij
8 Extraordinaire
que les remedes les plus certains
cftoient ceux qu'on appliquoit à propos
; qu'il eftoit quelquefois dangereux
de precipiter les chofes , & qu'on
n'auroit jamais tant d'impatience de
l'entendre fe juftifier , que quand il
n'en chercheroit pas l'occafion , avec
tant d'empreffement. Il me crût , revint
icy avec moy , & il a vefcu avec
tant de tranquilité depuis fon retour,
qu'il femble qu'il ait entierement oublié
l'aimable Perfonne pour laquelle
il nous avoit tous abandonnez. C'eſt
ce qui a donné lieu à deux Favoris des
Mufes que vous connoiffez , de faire
ces deux Madrigaux.
MADRIGAL
DE ML. M.
Roupeau que le Printemps
Rapelle dans nos Champs ,
Ne cherchez plus un autre Maiftre.
Voftre aimable Berger qui vous avoit
quité
Pourfuivre une jeune Beauté ,
Revient vous mener paiftre.
Sons
du Mercure Galant.

Sous les loix de la jeune Iris
Son ame n'est plus afſervie.
Il veut paffer toutesa vie
Avec fes aimables Brébis.
Bergers , dans la faifon nouvelle
Quitez les Belles du Hameau,
Allez où Tirfis vous appelle.
L'exemple d'un Bergerfi bean,
Qui quitefon Iris fi charmante &fi belle,
Vous montre qu'un Berger fidelle
Revient toûjours àfon Troupean.
MADRIGAL
DE MD. P.
Moue
Outons à prefent fortunez,
Que l'on avoit abandonmez,
Ne foûpirez pas davantage.
Voftre fort n'eft plus rigoureux,
Ce jour vous rend les plus heureux
De tous les Bergers du Village.
Tirfis , voftre aimable Berger
Ne veut plus vous changer
Pour la Bergere Annete.
Moutons , n'enfoyez plus jaloux ,`
Il va reprendrefa Houlete ;
Affisprés de vousfur l'herbete ,
A v
10 Extraordinaire
Il chanterafur fa Musette
Qu'il eft charmant & qu'il eft doux
De n'aimerrien que vous ?
Je chanterois volontiers la mefme
chofe , & finis en vous difant ,
Qu'il eft charmant & qu'il est doux,
De s'entretenir avec vous !
Les Raifonnemens que vous allez voir
far le Probléme qui met en queftionfi on
doit fe marier ,font de Monfieur Taifand
Avocat au Parlement de Dion ; & la
Piece en Vers qui eft en fuite , & quifait
connoistre qu'une jeune Perfonne avec
peu de bien , eft préferable à une Vieille
tres- riche a efté faite par Monfieur
Coufinet , Fils du Maistre des Comptes de
Paris quiporte ce nom.
>
2003s
Si un Homme doit fe marier.
Ceres-importante , le
Ette Question ne peut eftre que
tres- importante , parce que
Mariage eftant la fource ordinaire des
Hommes , eft par conféquent le fondement
de la Societé civile . A le confiderer
du Mercure Galant. ΙΣ
fideret politiquement , on ne peut
douter de la neceffité qu'il y a d'embraffer
cet eftat de vie préferablement
à tout autre , puis que fans luy les
plus floriffans Empires finiroient bientôt,
& que par la fuite des genérations ,
il fait une espece d'immortalité en
ce monde. Mais icy mettant à part
l'intereft general , il faut defcendre au
particulier , & examiner s'il eft expedient
que l'Homme qui fe confidere
feul , & qui ne fonge qu'à fon propre
repos, s'engage dans le Mariage.
Si un Homme eft fortement touché
du defir de conduire une Famille
avec prudence, de bien vivre avec une
Femme, & d'élever des Enfans dans la
veuë d'en faire d'honneftes Gens , qui
eft tout ce qu'il y a de plus recommandable
dans le Mariage , & le but que
chacun doit avoir ; il peut & doit fe
marier, car il n'eft rien de fi doux que
de mener une vie reglée avec une honneſte
Femme dans un Mariage legitime
. Une honnefte Femme eſt un des
plus grands dons du Ciel , & des plus
précieux tréfors de la Terre. Vne honnefte
Femme partage avec fon Mary
le
12 Extraordinaire
le
le bien & le mal qui luy arrivent. El
augmente la joye . Elle diminuë fes તિ
chagrins. Elle eft fa fidelle & infeparable
Compagne , fa Confidente &
fa meilleure Amie. Ils prennent enfemble
les plus juftes mesures qu'ils
peuvent dans leurs affaires. Ils ne font
rien que de concert , & la bonne intelligence
qui eft entr'eux
union infiniment agreable .
rend leur
pas,
En effet quel repos n'elt - ce pas
pour un Mary , de laiffer les foins du
ménage à une Femme adroite & conome
! Quelle douceur n'eft - ce pas
pour luy d'en avoir des Enfans qui
font les gages precieux de leur amour
mutuel , & les appuis de fa propre
vieilleffe ! Quelle joye n'a- t - il
quand ces Enfans profitent de la bonne
éducation qu'on leur infpire ? La
Femme fuivant la Parole divine a esté
donnée à l'Homme pour luy fervir.
d'aide , & il eft certain qu'ils fe doi .
vent l'un à l'autre un fecours , une affection,
& une charité fans borne & fans
mefure. Dieu femble porter l'Homme.
à la recherche de la Femme , quand il
dit , Malheur à celuy qui mene une vie
folitaire,
du Mercure Galant.
13.
>
folitaire, comme n'y ayant point de felicité
en ce monde fans la liaiſon étroite
& indiffoluble des Hommes
avec le beau Sexe. Sur ce principe, un
Ancien difoit agreablement , que la
Femme eft auffi neceffaire à l'Homme
que les Habits qui le couvrent ; & la
plufpart des Perfonnes les mieux fenfées
demeurent d'accord , qu'il n'eft
rien de plus propre à rendre la vie
douce & commode , que l'union conjugale.
C'eft pour cela qu'on chaffoit
autrefois de Rome comme Gens inutiles
, ceux qui vivoient dans le Celibat.
Ignavum fucos pecus à prafepibus arcent.
que
D'autre part quoy que les Femmes
foient aimables & engageantes , il
faut qu'un Homme qui eft encor maître
de fa liberté , s'examine & confi
dere avant de la facrifier à une
Femme par les liens étroits du Mariage
, s'il pourra s'accommoder à fon humeur
; s'il pourra effuyer certaines inégalitez
aufquelles les Femmes font
fujettes de temps en temps . Il doitfçavoir
que quand une Femme eft belle ,
ordinai
14
Extraordinaire
1
ordinairement elle eft fiere , & la fier
té eft difficile à fouffrir ; Que quand
une Femme eft riche , elle eft moins
foûmife , & la foûmiffion de la Femme
fait le charme du Mariage; Que quand
une Femme eft de meilleure naiffance
que fon Mary , il court rifque d'en
eftre meprifé , & qu'y a- t- il de plus
miferable & de plus cruel ? Que quand
une Femme eft beaucoup plus jeune
que fon Mary, elle fe confole des vieilles
années du bon Homme par l'acquifition
d'un Galant , & qu'y a -t- il
de plus honteux pour luy? Que quand
une Femme enfin a plus d'efprit que
fon Mary , elle philofophe conti .
nuellement , & s'efforce de luy prou
ver par des argumens en forme qu'il
raifonne mal , & qu'y a-t- il de plus
infuportable que ces fortes de difputes
Ainfi Saint Paul qui fçavoit les
inconveniens du Mariage , dit , Il eft
expedient à l'Homme de n'avoir point de
Femme. Quelqu'un a dit à ce fujet qu'une
laide faifoit mal au coeur , & une
belle à la teſte ; & un autre pouffant
la chofe plus loin , foûtenoit qu'il n'y
avoit pour un Homme dans le Mariage
du Mercure Galant.
15
riage que deux beaux jours , le premier
& le dernier. Plaute nous apprend
qu'un moyen fort affuré , de ne
pas manquer d'embarras , c'eft d'a.
voir un Navire & une Femme , & à
propos de Navire , un Pilote ayant dit
pendant une tempête à ceux qui étoient
dans fon Vaiffeau , qu'ils euffent
à jetter dans la Mer ce qu'ils
ayoient de plus pefant , un Mary y
jetta fa Femme , parce qu'il n'avoit
rien , dit- il , de fi embarraffant & de
fi incommode. Vn autre s'entendant
complimenter fur ce qu'il avoit une
belle Femme , montra fon foulier , difant
qu'encor qu'il fuft bien fait &
qu'il femblât eftre fort propre à fon
pied, on ne voyoit pas où il le bleffoit.
Le Philofophe Thalés eftant confulté,
à quel âge il falloit le marier , Quand
on eft jeune , dit - il , il n'est pas encor
temps ; & quand on eft vieux ,
il n'est
plus temps. Enfin pour tout dire en
un mot , les Femmes reffemblent à
pen
prés , aux Fruits de Sodome & de Gomorre.
A la verité ces Fruits font fort
agreables à la veuë, mais dés qu'on les
touche , leur beauté fe perd ; & puis
que
16 Extraordinaire
que la beauté des Femmes dure fi
peu,
il femble qu'elle ne vaut pas qu'un
Homme l'achete au prix de fon repos
& de fa liberté.
Joignez à cela que fi un Homme a
des Enfans , il doit fe preparer à n'en
avoir pas toûjours beaucoup de fatisfaction
; car fans compter qu'ils appor
tent quelquefois des defauts confide
rables en venant au monde , quand ils
font dans leur premiere jeuneffe , ils
ont ordinairement de certaines fantaifies
, lefquelles eftant jointes à des
cris importuns , fi elles ne donnent
pas bien du chagrin , diminuënt au
moins la joye & le plaifir qu'on a de
les voir. Quand ils font dans un âge
plus avancé , ce font des Creanciers
qui demandent le payement de la debte
que leur Pere a contractée avec eux
par le titre de leur naiffance. Mais ce
qui eft encor plus fâcheux que tout cela
, c'eft que fouvent ils repondent mal
aux bonnes intentions de leurs Parens ,
& aux fentimens d'honneur & de vertu
qu'on tâche de leur infpirer .
Que fi cet Homme n'a point d'Enfans
, il fe reproche à luy-mefme ſa
fterilité.
du Mercure Galant.
17
fterilité. Il fedeplaift dans le Mariage ,
n'en ayant pas les fruits , & il envie la
condition de ceux qui ont des Heritiers
iffus de leur propre fang.
Il eſt encore fort mal- plaifant à un
Homme marié d'eftre refponfable en
quelque maniere de la conduite de fa
Femme , de fes Enfans , & de fes Domestiques
fuivant la bizarrerie d'un
ufage étably fans raifon & fans fondement.
P
Apres tout , la vie de Garçon a cela
de commode , que ceux qui vivent
ainfi , font maiftres abfolus de leurs
actions , de forte qu'ils ne font prefque
jamais expofez aux cenfures de
Perfonne. On fait mefme ordinairement
la cour à ceux qui n'ont point
d'heritiers neceffaires ; & celuy qui
n'a pas encor choifi une Femme , eſt
en eftat de la choifir à ſon gré , ce qui
eft un des plus grands avantages qu'on
puiffe avoir.
Si une Femme doit fe marier.
Es Femmes ne doivent moins
Le confulter, que les Hommes fe
fur
18 Extraordinaire
far le Mariage , car il eft pour elles
comme pour eux un état de vie où il
y a beaucoup de hazard , puis qu'il
eft tantoft un Naufrage , & tantoft un
Port. Si une Femme a un honneſte
Homme , il n'eft point de condition
plus heurenfe que lafienne. Ce Mary
ne manque ny de complaifance ny de
tendreffe pour fa Femme. Illuy donne
à tous momens des marques d'une
amitié fincere. Il eft fon chef, fon appuy
, & fon protecteur . Il n'a rien de
fecret ny de refervé pour elle ; & de
mefme que le Soleil communique fa
lumiere à la Lune , il l'éclaire de fes
rayons . Elle partage avec luy fes avantages.
Elle entre dans tous fes interefts
& fes fentimens . Elle l'aiine . Elle le
respecte & l'honore comme fon Dieu
vifible fur la terre. Que je meure, fi le
Mariage n'a beaucoup de douceurs , dit
une de ces heureufes Femmes , fe réjoüiffant
d'avoir rencontré un honnefte
Homme.
Ces raifons peuvent engager une
Femme à fe marier,inais il y en a d'autres
qui peuvent auffi l'en détourner .
Quand elle eſt fa maiſtreffe , elle doit
penfer
du Mercure Galant . 19
J
penfer qu'en prenant un Mary , elle ſe
donne fouvent un Maistre
, pour ne
pas dire un Tyran , qui luy fait fentir
la pefanteur du joug qu'il luy impofe,
qui luy fait rendre un compte exact de
fes moindres actions , & qui bien loin
de la traiter comme fa Compagne , la
traite au plus comme une Servante
honorable ; & quelquefois mefme plus
mal que le dernier de fes Domestiques.
Outre qu'il peut arriver que ce Mary
fera un mal- honnefte Homme , qui la
fera rougir par fa mauvaiſe conduite;
un diffipateur , & un débauché , qui
confumera dans une année ce que ces
Anceftres auront eu bien de la peine
d'amaffer dans le cours d'un Siecle, &
qui non content de devorer fa propre
fubftance , devorera encor , s'il peut,
celle de fa Femme , & l'entraînera
avec luy dans le precipice . De là vient
que quelqu'un demandant à Thémiftocle
, à qui il donneroit plutoft fa Fille
en mariage , ou à un Pauvre qui feroit
honnefte Homme, ou à un Riche
dont la conduite feroit fufpecte , & la
reputation flétrie , Thémistocle luy fit
cette belle & judicieuſe reponſe , j'aime
mieux
20 Extraordinaire
·
mieux un Homme qui ait befoin d'argent ,
que de l'argent qui ait befoin d'un Home.
D'ailleurs fi cette Femme a des Enfans
, comme il eft ordinaire prefque
à toutes les Femmes , quelle fatigue
n'aura- t- elle pas de les porter durant
le temps que la Nature a marqué ? &
au bout de ce terme il luy faudra les
mettre au monde avec d'extrémes douleurs.
Si ces Enfans font mal nez , &
s'ils ont les inclinations de leur Pere,
ce fera pour elle un redoublement de
douleur.
>
Mais fupofons qu'elle ait un honneſte
Homme il faut pourtant luy
obeïr , puis que Dieu l'a étably au deffus
d'elle , qu'il luy commande de refpecter
ce Mary comme fon Chef & fon
Seigneur, & qu'au raport de Saint Am.
broile , Dieu a rendu les Femmes Servantes
de leurs Marys , avant qu'il y
euft des Serviteurs & des Efclaves.
Saint Auguſtin dit à ce fujet, que l'ordre
eft renversé , & qu'il n'y a point
d'état plus miferable que celuy d'une
Maiſon où la Femine a autorité fur le
Mary. Il ajoûte que mefme une Femme
pour peu qu'elle ait de pudeur, doit
eſtre
du Mercure Galant. 21
eftre honteuse d'avoir l'empire fur fon
Mary , parce qu'elle a la gloire de l'obe'iflance
en partage , que le commandement
appartient au Mary par les
Loix Divines & Humaines , & que
pour marquer que cela doit eftre ainfi
, c'eft qu'il n'y a point , dit - il , de
Femme affez temeraire pour ofer dire
que fon Mary n'eſt pas le Maiſtre.
Or fi la Femme doit obeïr à fon
Mary,comme on n'en peut pas douter,
ce Mary tout honnefte Homme que je
le fupoſe , fera- t- il raiſonnable dans
tous les momens de fa vie ? Ne commandera
t- il jamais rien à fa Femme
qui luy paroiffe difficile , & à quoy elle
ait de la repugnance ? Aura-t - il pour
elle une complaifance fiexacte, que jamais
il ne luy ordonne rien qui ne foit
conforme à fes inclinations ? Ne luy
prendra til jamais envie de mettre à
l'épreuve l'obeiffance & la foûmiffion
de fa Femme ? Que fi par hazard ce
Mary a quelque bizarrerie ( & où eft
celuy qui n'a jamais la moindre inégalité
? ) à quoy cette pauvre Femme
ne fera-t- elle pas expofée ? A combien
d'extravagances ne faudra - t - il pas
qu'elle
22 Extraordinaire
qu'elle fe prepare ? Combien d'injures
& de mauvais traitemens cette malheu
reufe n'aura- t- elle pas à euyer, fi elle
ne fe met à fon devoir , fi elle refifte
aux ordres de fon Mary , fi elle difere
tant- foit- peu de luy donner des marques
de fon obeïffance ?
De plus , fi ce Mary eſt jeune, & ſa
Femme vieille , il la meprifera. S'il eſt
vieux & laid , & elle jeune & belle, il
fera dans des défiances & des jalousies
continuelles . S'il eft d'humeur galante
, il luy donnera de l'ombrage. S'il
eft fombre & particulier , il s'oppofera
à fes divertiffemens. Enfin le
Mariage eft une affaire & pour les
Hommes & pour les Femmes , qui
n'eft pas fans inconveniens. S'il a
fes douceurs , il a fes amertumes & fes
chagrins. Quand on ne l'a pas éprouvé
, on s'en fait une image agreable;
mais quand on fçait ce que c'eft , ſouvent
on le negligle , & je doute qu'on
s'y engageât auffi facilement que l'on
fait, fi on y penfoit bien ferieufement.
Neantmoins pourveu qu'on fe marie
avec fon égal , il n'eft point d'état de
vie , à proprement parler , plus doux
&
du Mercure Galant. 23
& plus commode que celuy du Mariage
; car outre qu'il donne la liberté de
contenter fes defirs , & que par un
heureux mélange deux Corps ne font
qu'un mefme efprit & une mefme volonté
, il eft certain que nous ne fom .
mes chacun feparément que des moitiez
, lefquelles eftant réunies par le
Mariage , font un tout complet &
achevé que chaque Sexe a befoin
d'un fecours reciproque ; que nous
fommes faits les uns pour les autres,
& que chacun de nous choififfant
dans la conduite du ménage l'employ
qui luy eft propre , le Mary , les affaires
du dehors , la Femme celles de la
Maiſon , nous faiſons la plus agreable,
la plus belle , & la plus utile focieté
dont la Nature humaine foit capable.
Toute la difficulté confifte à trouver
cette égalité d'âge , de condition,
de biens, d'inclinations , & de merite,
qui fait la felicité du Mariage ; car
fans cette égalité , le Mariage court
rifque non feulement de n'eftre pas
heureux , mais encor d'eftre une focieté
de toutes fortes de maux & de difgraces,
SEN
24
Extraordinaire
SENTIMENS
SUR LA PREMIERE
Queſtion proposée dans l'Extraordinaire
du Quartier de
Janvier..
Que le party d'une jeune Perfonne
avec dix-huit mille Ecus, eft preferable
à celuy d'une Vieille qui en a
cinquante.
C'E aux Efprits mal faits , aux
Ames mercenaires,
Afeindre de brûler pour des Quinquagenaires
;
Pour moy quifuis mieux né , l'or ne me
tente pas ,
Et la jeuneffe feule a pour moy des appas,
Que la Vieille en mon coeur n'eſpere point
de place,
Aupres de fes trésors je me fens tout de
glace ;
Et fi jamais l'Hymen rend mes defirs
contens ,
L'ob
du Mercure Galant.
25
L'objet de mes amours n'aura que dixbuit
ans .
lauray pour mon Epouse une noble tendreſſe
,
l'aimerayfa perfonne , & non pas ſa richeffe.
Vous done qui pretende par un injufte
abus
Malgré vos cinquante ans, brillerpar vos
écuss
Vrais remedes d'amour , voftre efperance
eft vaine ,
Vous ne me tiendrez point dans l'amou
reuſe chaîne ,
Vn pied dans le tombeau vous me faites
la cour.
Ab fongez à la mort › & non pas à l'amour;
>
Songez que par le temps voftre gorgefans
grace
Eft , malgré voftre bien , reduite à la
beface ;
Songe qu'un front ridé me choque & me
fait peur ,
1
Qu'unhonteux intereft me donne de l'horreur
,
Et ceffez d'efperer que jamais l'Hymenée
Q. d'Avril 1679.
B
26
Extraordinaire
1
Enchaîne vos vieux jours avec ma deftinée.
Mais vous , jeunes Beautez , c'eft à vous
que j'en veux.
A vos jeunes attraits je borne tous mes
voeux.
L'âge de dix - huit ans eft une feûre voye
Pour faire de mon coeur une amoureuſe
proye ;
L'Intereft fur ce coeur n'eut jamais de
pouvoir,
Par un plus beau reffort il fe laiſſe mouvoir
>
Et fuit ie doux panchant où voſtre âge
Sans
l'entraîne
que de voftre dot il foit beaucoup
en peine.
Quand dix-huit mille écus feroient tout
voftre bien ,
Euffiez- vous moins encor , n'euffie - vous
mefme rien,
Sur la plus riche Vieille , & fur fon opulence,
Votre âgefloriffant auroit la preference.
Je ne dis pas pourtant qu'il ne foit affez
doux
De pouvoir eftre riche en devenant
Ероих
le
du Mercure Galant.
27
Ie blâme feulement lafoif extravagante
D'un coeur qui feint d'aimer une Veuve
opulentes
Et qui pouffe à fes pieds des foupirs
odieux
Que fa richeſſe attire , & non pas fes
beaux yeux.
Pour choisir une Epoufe , il faut avoir
dans l'ame
Les plus purs fentimens de la plus pure
flame ;
L'Hymen eft un lien bien fouvent dan
gereux,
A moins que la tendreffe en ait ferré les
noeuds.
Quand l'Avarice ufurpe un fi beau privilege
,
Quand l'Intereft s'en mefle , on fait un
facrilege.
Ilfaut que l'Amour feul forme des noeuds
fi doux,
Il faut eftre Amoureux avant que d'eftre
Ероих.
Mais pour qui pourrons- nous avoir de la
tendreffe,
Sinon pour vos beaux yeux où brille la
jeuneffe ?
Vne Vieille aura beam nous vanter fes
trésors,
Bij
28 Extraordinaire
Ils n'ont rien qui ne cede aux charmes
d'un beau Corps,
Et les moindres plaiſirs que nous promet
voftre âge,
Valent mieux que tout l'or du Patole &
du Tage.
Quel bonheur de pouvoir admirer cent
Beautex®
Dont, ainfi que le coeur, les yeux font enchante
?
Quel bonheur , quand charmé de tout ce
qu'on admire,
Onfçait... arreftez Mufe , & craignez
de trop dire,
L'âge de dix-huit ans a des appas fecrets
Dont vous ne devez pas depeindre tous
Les traits.
Laiffe - donc ce difcours , prenez un autreftile,
Dites que la leuneffe eft un Printemps
fertile
Qui donne abondamment & des fleurs &
des fruits ;
Dites que la Vieilleffe engendre mille ennuis,
Et qu'elle est de l'Hyver une triste peinture
Qui
du Mercure Galant.
29
=
Qui ne produifant rien , fait honte à la
Nature ;
Dites que les Enfans font les fruits les
plus doux...
Mufe , encor unefois , c'eſt aſſez , tai-
Sez- vous.
Le mefme Mr Taifand de Dijon ,
dont je vous viens de parler , a fait un
tres-beau Difcours fur la Peinture.L'envie
de diverfifier la matiere m'ayant empêché
la derniere fois de l'adjoûter aux
autres Traitez de cette nature , je m'acquite
aujourd'huy de la parole que je vous
donnay alors , de vous l'envoyer dans une
autre occafion.
DE LA
PEINTURE.
A Peinture qui par une magie
Linnocente , parane douceme
innocente , & par une douce impoſture
, nous trompe , & nous enchante
fi agreablement , a une origine
affez obfcure , & prefque inconnuë.
Les Egyptiens , felon Pline, font
B iij
༣༠
Extraordinaire
les Inventeurs de ce bel Art . D'autres
l'attribuent aux Grecs , comme Ariftote
; mais foit que les Egyptiens en
foient ou non les veritables Autheurs,
ils font extrémement jaloux de cet
honneur , & de crainte qu'il ne leur
échape , ils foûtiennent, par un menfonge
évident , que la Peinture eftoit
inventée en leur Pais , plus de fix mille
ans avant qu'elle paffat en Grece.
Ce qu'il y a de certain en faveur des
Grecs , c'est qu'apres de foibles com.
mencemens , elle eft arrivée parmy eux
dans la fuite des temps à une tres- grande
perfection .
L'on convient que cette ingenieufe
& fçavante Imitatrice de la Nature ,
commença environ la quatre - vingttroifiéme
Olympiade par des lignes
que Philocles Egyptien , ou comme
d'autres veulent , Cleanthe de Corinthe
, traça autour de l'ombre d'un
Homme , ou fuivant quelques- autres,
ce fut un Amant qui eftant fur le
point de faire un long voyage , s'avila
de tracer le profil du vifage de fa
Maiftreffe fur celuy de fon ombre,
pour conferver quelque image de fes
traits
du Mercure Galant.
31

traits qui pût adoucir le chagrin de
fon abfence. Enfuite on peignit d'une
feule couleur , & puis avec plufieurs
, & longtemps apres , on trouva
les couleurs rompues , les divers
tons de couleurs , les reflets , Pharmonie,
& l'effet des lumieres & des ombres
, les attitudes , le contraſte , le
parfait accord des parties avec leur
tour .
Le premier qui diftingua en fait
de Peinture par des traits naturels,
l'Homme d'avec la Femme , fut Hygiemon
,› car auparavant , il falloit
mettre fur le Tableau , c'est un Homme,
c'est une Femme. Eumarus Athénien
entreprit d'imiter toute forte de
Figures. Cimon Cleonéus fut le premier
qui peignit de profil, & qui exprima
les diférens airs de tefte. Il divifa
les membres par des jointures, marqua
les veines , & inventa le moyen de jetter
une draperie , & d'en bien difpofer
les plis. Panéus fut plus hardy , car il
fe hazarda de peindre la fameuſe Bataille
des Athéniens contre les Perfes
dans la Plaine de Marathon , en quoy
il réüffit de maniere , qu'on y remar-
1
B iiij
32 Extraordinaire
quoit les plus grands Capitaines des
deux Armées , & leurs principales
actions. Apollodore qui vivoit en la
quatre- vingt - treiziéme Olympiade,
fut le plus fçavant des anciens Peintres
dela Grece . Cependant on dit de
luy qu'il ne fit qu'ouvrir les portes de
l'Art, où Zeuxis entra le premier comme
en triomphe en la quatre - vingtquinziéme
Olympiade , & eut pour
Contemporains & pour Emules , Timante
, Androcyde , Eupompe , Parafius.
On raconte que ce dernier entra
en lice contre Zeuxis, lequel ayant
pelnt des Raifins tellement au naturel
, que les Oyfeaux y voloient pour
les bequeter , Parafius peignit un Rideau
que Zeuxis voulut tirer pour
voir ce qui estoit derriere. C'est ce
qui obligea Zeuxis à fe confeffer vaincu
, difant qu'il y avoit plus de gloire
à tromper les Hommes que les Animaux
.
Apres ceux - là fleurirent en la centdouzième
Olympiade , Pamphile &
Appelle fon difciple , qu'Alexandre
vilitoit fouvent dans fon Atelier, prenant
plaifir à le voir travailler , & à
s'aban
du Mercure Galant . 33
s'abandonner au Pinceau de ce feul
Ouvrier , car il défendit par un Edit
exprés à tout autre Peintre de faire
fon Portrait. La raifon eft , que ce
Peintre incomparable faifoit des Portraits
fi reffemblans , qu'on dit qu'un
certain Profeffeur en l'art de diviner,
faifoit en les voyant des horofcopes
fort juftes des Perfonnes qu'ils reprefentoient.
En effet Apelle peignit fi
parfaitement Alexandre, que cela donna
fujet de dire qu'il y avoit deux
Alexandres ; qu'à la verité l'Alexandre
de Philippe eftoit invincible , mais
que celuy d'Apelle eftoit inimitable.
Protogene , Amphion , Afclepiodore,
Ariftide , avoient auffi une grande reputation
. C'eft pour cela que Demétrius
ayant pris Rhodes, conferva Protogene
comme le plus précieux gage
de fa Victoire , car alors un habile
Peintre eftoit un Perfonnage fort illuftre
, & la Peinture eftoit en fi grande
cftime , que les Roys & les Empereurs
en faifoient leurs délices ,
croyoient ne pouvoir affez payer un
beau Tableau, jufque- là qu'ils en donnoient
quelquefois des fommes im
&
B v
34
Extraordinaire
menfes , & que quelquefois auffi ils
ne dédaignoient pas de fe fervir du
Pinceau de la mefine main dont ils
portoient le Sceptre. Tels eftoient entr'autres
ces grands Princes François
Premier , & Louis XIII . qui fe délaffoient
des fatigues de la guerre , &
des fonctions pénibles de la Royauté,
dans ce doux & tranquille exercice,
& qui en faifoient un de leurs plus
agreables divertiffeinens.
La Peinture dont on peut dire que
les productions font des creations de
chofes , à la verité infenfibles , inanimées
, mais qui ont fouvent plus d'agrément
que celles qui vivent & qui
refpirent , paffa de la Grece en Italie
, & on y en fit tant d'état , qu'un
grand Perfonnage de la tres - illuftre
Famille des Fabius , tint à honneur
d'eftre diftingué par le furnom de
Peintre , & peignit le Temple du Salut
, l'an quatre cens cinquante de la
Fondation de Rome. Les plus grands
Hommes s'adonnoient pour lors à la
Peinture , ce qui dura jufques foûs les
premiers Empereurs ; mais quelque
temps apres, par une revolution ordinaire
du Mercure Galant.
35
que
naire aux plus belles chofes , elle tomba
dans le mépris, & elle demeura enfevelie
parmy les ruïnes des autres
Sciences , & des autres Arts . Elle ne
recommença de paroiftre en Itálie
long - temps apres , par les foins &
par le travail de Cimabué qui contribua
fort à la rétablir , & à luy rendre
fa premiere beauté. Domenico Ghirlandai
Maistre de Michel - Ange , fut
un de ceux , qui , bien que fa maniere
fût feche & gothique , s'éleva au deffus
des autres. Mais Michel- Ange
fon Eleve les laiffa tous bien loin derriere
luy , & fe mit par fon extraordinaire
merite dans une reputation im.
mortelle . Il excelloit fur tout dans le
deffein . Cependant Raphaël d'Vrbin
acquit encor plus de gloire que Michel-
Ange , & il a porté fi loin fon
Art, qu'il femble avoir furpaffé la Nature
mefme. On remarque entr'autres
parties , qu'il avoit le talent de donner
à fes figures toutes les graces dont
elles eftoient capables . Auffi plus on
voit fes Ouvrages , plus on les admire
. Il eut pour Maiftre , Pietro Perugin
, mais le Difciple fut infiniment
plus
36 Extraordinaire
plus habile que fon Maiftre. Jules Romain
, Polidore , Leonard de Vinei,
le Georgion , le Titien , Paul Veronefe
, & Tintoret , parurent prefque
en mefme temps. Ils ont tous excellé
en quelque partie de la Peinture , &
quelques- uns d'entr'eux n'y ont prefque
rien ignoré. Jules Romain eft celuy
de tous les Diſciples de Raphaël
qui a le mieux réüffi. Ses imaginations
étoient nobles & élevées. Il
avoit le goût pur & net, eftoit grand
imitateur des Anciens , & avoit en
veuë de les faire fervir de modeles.
Son élection des attitudes eftoit admirable
. Polidore deffinoit fort bien,
& rencontroit parfaitement dans les
Grouppes. Leonard de Vinei eftoit
tres-profond dans la Peinture . Son
merite eft affez étably par une feu
le circonftance de fa vie ,
qui eſt
que François Premier le fit venir d'Italie
, & qu'apres avoir travaillé
quelque temps en France , il mourut
à Fontainebleau entre les bras de ce
Monarque qui honora de fes larmes
la mort de cet habile Peintre . Le
Georgion eftoit pour les Portraits &
pour
du Mercure Galant.
37
pour les grands Ouvrages. Il enten
doit admirablement les figures , & il
traitoit fon fujet avec toute la grandeur
& la convenance poffible .Le Titien
fut le plus grand colorifte qui ait
jamais efté. Il a parfaitement entendu
les maffes , l'union , & la difpofition
du tout enſemble . Il peignoit tout- àfait
bien les Femmes & les Enfans,
& il leur infpiroit un certain air doux ,
mignon , & tendre qui eftoit inimitable
. Ses Portraits & les Païfages
font merveilleux . Il donnoit à chaque
chofe les touches qui leur eftoient
convenables & particulieres. Toutes
ces grandes qualitez luy acquirent le
nom de Divin , avec des biens tresconfiderables
& l'amitié de Charle-
Quint. On dit que les Grands de fa
Cour ayant témoigné de la jaloufie de
ce qu'il leur preferoit le Titien , cet
Empereur leur dit , Qu'il ne manqueroit
jamais de Courtifans , mais qu'il n'auroit
pas toujours un Titien. Paul Veronese
n'eftoit pas bien correct , mais la beauté
de fon coloris fervoit de fard aux
manquemens de fon deffein . Ses airs
de Femmes eftoient tres- gratieux , &
il
38
Extraordinaire
il diverfifioit fort fes Draperies. Tintoret
avoit beaucoup de genie pour la
Peinture. Il a fait d'excellens Tableaux
, mais il eft principalement admirable
dans le coloris qui eft l'ame de
la Peinture.
T
Il y a eu encor d'autres fameux
Peintres en Italie , qui ont efté , ou
contemporains de ceux- là , ou qui les
ont fuivis de fort pres , comme les
Baffans, le Correge , le Parmefan , les
Carraches ,le Guide, l'Albane, le Dominicain
, Pouffin , & quelques autres .
Les Baffans ont fort bien peint les
animaux , & avoient un tres-bon gouft
de couleurs. Le Correge peignoit
avec agrément & avec facilité. Ily
mêloit une douceur & une vivacité
de couleurs qui faifoit paroiftre fes
Tableaux d'un caractere fingulier , &
par la fçavante diftribution des lumieres
& des ombres , il avoit le fecret
de donner beaucoup de rondeur , de
force , & de relief à fes Figures . Il
fçavoit conduire & finir un Tableau
d'une maniere admirable , & on y remarque
tant d'union , que fes plus
grands Ouvrages femblent avoir efté
faits
du Mercure Galant.
39
faits d'une mefme Palete de couleurs .
Le Parmeſan colorioit fort bien . Il
inventoit & deffinoit en perfection ,
& l'on peut dire que les Graces ne le
quittoient pas , & qu'il avoit toutes
les qualitez d'un grand Peintre. Les
Carraches ont auffi efté des Hommes
celebres dans leur Profeffion. Louis
Carrache rencontroit divinement
dans le Deffein & dans le choix des
couleurs. Annibal Carrache poffedoit
toutes les parties de la Peinture , &
fes Ouvrages avoient un air de grandeur
où peu d'autres font arrivez . Auguftin
Carrache ne le cédoit gueres
en habileté à fon Frere Annibal . Cet
Auguftin Carrache eut un Fils naturel
nommé Antoine , qui mourut fort
jeune , & qui s'y eftoit pris d'une
maniere à les ppaaffffeerr ttoouuss ,, s'il euft
vefcu . Le Guide , en remettant à fa
maniere les Tableaux d'Albert Durer,
a plus gagné d'argent & acquis de
reputation s qu'une grande partie
de ceux qui l'ont precedé & fuivy ,
quoy que Gens tres habiles . L'AÍbane
eftoit un Peintre parfait. Le Dominicain
repara par fon grand travail
·
le
40 Extraordinaire
le peu de difpofition qu'il avoit naturellement
à la Peinture , & s'y rendit
tres fçavant. Le fameux Pouffin
a fait revivre , pour ainfi parler, dans
fes Tableaux , les plus belles Statuës
de l'Antiquité , parce qu'il fçavoit
qu'elles font la règle de la beauté.
Il réüffiffoit parfaitement dans le Païfage
& la touche de fes Arbres eft
admirable. On voit de fes Tableaux
qui ont tant d'agrement , & qui font
traitez d'une maniere fi noble & fi
propre au fujet qu'ils reprefentent,
qu'on ne peut affez les admirer.
,
Outre tous ces grands Peintres qui
ont fleury en Italie , il y en avoit d'autres
tres - habiles en divers endroits
de l'Europe ; Albert Durer en Allemagne
, Holbens en Suiffe ; Lucas
en Hollande , en Flandre , Rubens , le
plus habile de tous les Peintres dans
la diftribution des lumieres , & dans
l'art d'exprimer les paffions de l'ame;
& Vandeix fon Difciple , qui eftoit
fort entendu dans les Tableaux galans
& curieux ; & quelques autres Favoris
de la Peinture , dont on peut
dire que le nom ne mourra jamais,
parce
du Mercure Galant.
41
parce que la beauté de leurs Ouvrages
leur répond de l'immortalité .
Cependant il femble que cet Art
admirable qui nous fait prefque croire
que les fictions font des veritez,
que les Corps peints refpirent , qui
fçait donner la vie , pour ainfi dire,`
à des chofes mortes & naturellement

il
incapables de vivre où celuy qui
trópe merite plus d'eftime & de loüanges
que celuy qui ne trompe pas ,
femble , dis -je , que cet Art Divin foit
prefentement en exil par tout ailleurs
qu'en France , & qu'à l'exemple de
tous les autres Arts & de toutes les
Sciences
, il ait choify ce bienheureux
fejour , & fe foit fixé dans l'Academie
que le Roy, qui aime toutes les
belles & grandes chofes , a êtablie
pour l'attirer & pour le conferver , &
certainement Mr. le Brun premier
Peintre de Sa Majefté , l'a mis parmy
nous dans une fi grande perfection , &
l'a tellement élevé au deffus de l'état
où il eftoit , lors qu'il commença de
l'embellir , qu'il y a lieu de douter fi par
fes foins nous n'égalons pas aujourd'huy
l'ancienne Grece & l'Italie.
Les
42
Extraordinaire
Les Ouvrages de Monfieur Broffard
Confeiller au Prefidial de Bourg en Bresfe
, ont toujours efté tellement de voſtre
gonft , que je croy ne vous pouvoir divertir
plus agreablement , qu'en vous envoyant
quelque chofe de fa façon. Il afair
l'Horloge de Sable en Vers . Rien ne peuteftre
plus ingénieux , ny plus finement
tourné que cette Fable. Celle du Colier de
Perles eft auffi de luy .
L'HORLOGE
DE SABLE.
FABLE.
Es que Venus
Don
parut aux Cieux,
Un nombre de Rivaux ſe déclara
pour elle ,
Et lespremiers d'entre les Dieux
Voulurent s'acquérir une Epouſefi belle.
Mars , le Soleil , Vulcain , eftoient les
plus ardens ,
Et le refte des Prétendans
Leur eut bientoft cedé la place.
Le Soleil eftoit beau , dançoit de bonne
grace , Faifoit
du Mercure Galant .
43
Faifoit de jolis Vers , joüoit des Inftru.
msns
Avoit enfin mille agrémens.
Mars avoit une noble audace ,
L'oeil vif, la mine haute , & l'air de
lité ,
qua-
L'efprit aifé, galant , nullement affecté,
Aimoit le leu , le Bal , & la belle defpenfe,
Mais tout fon bien eftoit l'épée & l'efperance.
Au contraire , Vulcain n'avoit rien de
charmant ,
Il eftoit laid , boiteux , & de méchante
mine,
Il avoit le coeur bas , l'efprit à la lezine,
Rien ne pouvoit toucher dans un pareil
Amant.
Au refte,il poffedoit uneforge en Sicile,
Dont ilfaifoit fon domicile.
Là forgeant nuit & jour , ce Dieu laborieux
Faifoit des armes pour les Dieux,
Et comme il paffoit pour habile,
Souvent pour les Mortels il travailloit
encor ;
Il le fit pour Enée & pour le grand
Achille ,
Sa
44
Extraordinaire
Sa Forge valoit un Tréſor.
On l'eftimoit commode , enfait de Mariage
C'est le point décifif, Vulcain fut préferé
;
Eftre Autheur , ou Guerrier , eft un
foible avantage,
Pareil merite eft pen confideré.
Quand l'efprit,la valeur, entrent en concurrence
Avec les biens & la finance,
Toujours le choix eft pour l' Afne doré.
Ainfi Vulcain obrint la préference,
Non paspar les voeux de Vénus.
Son coeur eftoit pour Mars , mais qu'eutellefçenfaire
?
Ses Parens eftoient prévenus,
Le Ciclope à leur fens eftoit mieux leur
affaire ,
Aux raifons de Famille il fallut sajuster.
Quand l'Intereft décide en pareille matiere,
Le Galant rarement manque d'en profiter.
Auffi fit Mars;pour avancer la chofe
Le Mary s'avifa de faire le Ialoux;
Des affronts effectifs que reçoit un Epoux,
Ses
du Mercure Galant.
45
Ses foupçons malfondez font bienfouvent
la caufe.
Amour fait tout valoir pour venir à ſes
fins ;
Il oppofe la complaifance
Ala brutalité des bizarres chagrins ;
Il obferve la diference
Du galant tendre, & du Mary jaloux,
Pour en tirer enfuite, aux dépens de l'E-
роих ,
Vne fachenfe confequence.
Vulcain rude& farouche , & Mars tendre
& foumis,
Mirent bientoft à bout la vertu de la
Belle ;
Malgré les Loix d'Hymen , elle fe crût
permis
De répondre aux ardeurs d'un Amant
plein de Zele:
Sa bouche l'engageoit à demeurer fidelle,
Maisfoncoeur n'avoit rien promis.
Le devoir en ce cas n'est qu'une bagatelle
,
Force rendez- vous furent pris.
On s'y fit des fermens d'une ardeur eternelle,
Et l'Amour ſeul fut témoin des fermens
.
On
46 Extraordinaire
On trompe les Maris , mais jamais les
Amans ;
Le Soleil comme Mars vifoit à la conquefte
,
Ses foins n'obtenant rien , il fe mit dans
la tefte
Que Vulcain n'eftant point un Rival
dangereux ,
Sa femme n'eftoit pas de vertu fi rebelle
,
Qu'un Epoux mal tourné puſt borner
tous ses voeux ,
Qu'ilfalloit qu'en fecret quelque Amant
plus beureux
Afes tendres defirs la trouvât moins
cruelle.
Il obfervafi bien tous les pas de la Belle,
Qu'il découvrit bientoft la fource de fon
C
mal.
Il vit l'intrige & le mystere ,
Et les plaifirs fecrets de fon heureux
Rival.
Son amour méprifé fit place à la colere ,
Chezle Mary jaloux il courut de ce pas,
Illuy conta toute l'hiftoire,
Tels avisà donnerfont un peu délicats.¦
Un Epoux quelquefois s'obstine à ne rien
croire ,
Et
du Mercure Galant.
47
Et le Donneur d'avis en eft dans l'embarras.
Le Soleil le fçavoit ,& ne balança pas .
71 fe fit fort de tout , il donna fa parole
De faire au bon Vulcain toucher la chofe
au doigt.
C'eftoit beaucoup rifquer, Mars estoit un
adroit
Qui jouoit finement fon rolle,
Et routier à conduire un commerce amoureux
,
Prévenoit finement les accidensfâcheux.
Certain jeune Soldat inftruit au badinage
,
Faifoit exactement leguet ;
Et quand Mars chez Vénus introduit en
Secret ,
La délaffoit des foins de fon nouveau ménage
,
La vigilance de Gallus
( C'estoit le nom du personnage ).
Trompoit tous les yeux des Argus.
Le Soleil vainement tâcha de les furpren
dre ,
Toujours par l'Espion ils eftoient avertis
,
Et
lors
qu'il
croyoit
de
les
prendre
,
Les
Oyfeaux
fe
trouvoient
partis
.
Enfin
48 Extraordinaire
Enfin cent fois Gallus fit par ſa vigi-
Lance
Avorter les deffeins du Galant irrité,
Mais toutefa fidelité
Ne
put
du Dien cruel arrefter la vangeance.
Dans le fort d'un brulant Eté
Mars aupres de Vénus dormant en ſeûreté
,
Le fidelle Efpion veilloit à l'ordinaire,
Et laffe de veiller , peftoit contre l'Amour.
Lefommeil l'accabloit , il ne fçavoit que
faire ,
Depuislong- temps il attendoit le jour,
En vain pour s'en defendre il faifoit fon
poſſible ,
Il bailloit, il dormoit debout,
Un vent aſſoupiſſant régnoit alors par
tout ,
La nuit luy paroiffoit d'une longueur
horrible ;
Il ne s'y trompoit pas , le Soleil arrefté
Chez Thetis à deſſein nons cachoit ſa
clarté.
Il refta fi longtemps déſſons noftre Hémifphere
; C
Que Gallusfatiguéfe rendit auſommeil.
A
du Mercure Galant. 49
A peine cut- il fermé ſa pesante paupiere
Qu'on vit arriver le Soleil .
Il avoit pris Vulcain en paffant en
Sicile ;
Tous deux entrerent chez Vénus
Pendant le repos de Gallus,
Il n'eftoit pas fort difficile ;
A l'aide du Soleil Vulcain trouva l'Amant
Qui dans un fombre Apartement
Dormoit entre les bras de fa Femme infidelle.
Les Criminels eftoient de nature immortelle
>
Leur qualité lesfauva du trépas ;
Sans la Divinité , Vulcain dans fa colere
Apparemment ne les épargnoit pas,
Mais enfin ne pouvant pis faire,
D'unfilet des longtemps tiſſu pour ce def
fein,
Il les embarraffa d'une telle maniere,
Que pour s'en dégager tout effort estois
vain.
La longueur de la nuit , peut - eftre una
autre caufe,
Les tenoit par malheurfortement afſoupis .
Dés que le Soleil les vit pris,
Q. d'Avril 1679.
C
50
Extraordinaire
Il alla divulguer la chofe ,
Tous les Dieuxfurent avertis .
Il mena chez Venus toute la Cour celefte.
Pour la chafte Diane ,& la fiere Pallas ,
Lefpectacle eftoit peu modefte ,
Maispour Junon,& tout le refte,
La nudité ne les offençapas.
Quand tout fut affemblé , Vulcain en
Leur prefence
Reveilla les pauvres Amans.
Jugez de leur Surpriſe & de leur contenance
,
Se voyant exposez aux yeux de tant de
Gens.
Mars tacha vainement de rompre la tiraffe
,
Les filets en eftoient tropforts,
Il fallut malgré fes efforts
Avaler toute fa diſgrace.
Le ris piquant des Dieux augmentoitfon
chagrin,
Mais tous aufonds du coeur envioient fon
deftin.
La belle Reyne d'Amatonte
Etaloit à leurs yeux de fi charmans
appas ,
Que tous auroient voulu fe voir entre fes
bras.
An
du Mercure Galant.
50
Auprix d'une pareille honte.
Le Mary mefme en fut touché,
Ilfit promettre à Mars de ne plus voir la
Belle ,
Et Venus defa part jurant d'eftre fidelle,
L'un & l'autrefut relâché.
Pareils fermens ne tiennent gueres,
Tous deux au fonds de coeur enfaifoient
de contraires.
Et juroient d'effacer leur honte & leur
chagrin
Par de nouveaux plaiſirs , aux defpens de
Vulcain.
Gallus fut cependant leur premiere vi-
Etime ,
Le fommeil l'accablant , il ne put reſifter
Cettefoibleffefut un crime,
On le punit fans l'écouter.
Le malheur pres des Grands paffe pour
une offence ,
C'eft eftre criminel que de les irriter.
Gallus malgré fon innocence ,
En Coq par le Dieu Mars fut métamor
phosé.
Sur tes foins, luy dit- il , je m'eftois re
pofé ,
Cependant par ta négligence
Cij
52
Extraordinaire
Aux affronts du Soleil je me vois
expofé .
Malgré luy tu vivras , pour me ſervir
encore
Contre fon noir chagrin qui nuit à
mon amour ;
Er ton chant prévenant l'Aurore,
M'avertira de fon retour.
Mars par ce changement fe crut en affurance
,
Et dés le lendemain retourna che Vénus.
Son Rival foupçonneux euft bientoft connoiffance
Que le Coq remplifoit l'office de Gallus;•
Il réfolut de s'en défaire.
Mars bravoit fa puiſſance , & fembloit
l'infulter ,
Enfe flatant de pouvoir éviter
Les traits perçans de fa lumiere.
Vn jour le Coq chantoit perché ſur un
Perron's
Le Soleil au milieu de fa vafte carriere
Partageoit alors l'horifon,
Lors que ce chant fatal réveillant fa
colere ,
Il lança fur le Chantre un foudroyana
rayon
Va
du Mercure Galant.
53
Un de ces traits brûlans dont le Serpent
Python
Fut accablé comme d'un coup defoudre.
Le Coqfut confumé , fon corps fut mis en
poudre ,
•Amour enfut touché , l'Amant fier &
jaloux
Etendoit trop loin fon courrouх.
Comment , dit Cupidon , eh que prétend
- il faire ,
Ce Galant furieux qui fait tant de
fracas ,
Et qui perfecute ma Mere,
Parce qu'un autre a fçeu luy plaire?
Non, non, dit- il à Mars qu'affligeoit ce
trépas ,
Le Soleil croit vous faire une injure
nouvelle ,
Mais il ne fatisfera pas
Son humeur jaloufe & cruelle,
Et je feray voir dans ce jour
Qu'un Rival emporté ne peut nuire à
l'Amour .
Alors du Coq brûlé les cendres difpersées
Furent par le Dieu ramaffées.
Enfuite ayant fçeu joindre & coler proprement
Cij
$ 4
Extraordinaire
Deux Pommes de cristal qu'il trouva
chez fa Mere ,
Il mit la cendre en l'une, & le fit de maniere
,
Quepar unpetit trou s'écoulant lentemēt,
D'une chute toûjours égale ,
Le Verrefe vuidoit par un jufte intervale
Qui ne trompoit pas d'un moment.
Ainfi de l'Horloge de Sable
Amour inventa le fecret ;
Mars trouva la chofe admirable ,
Etprit jour pour en voir l'effet .
Il fit l'épreuve, il en fut fatisfait ,
Tout fe paffa le mieux du monde ;
Avant que le Soleil fe fit voir hors de
Ponde ,
L'heurefut écoulée, & l'Amät eut quitté.
Mars content de l'Horloge , & feûr de fa
justesse ,
Vit deflors l'aimable Déeffe
Avecplus de plaifir & de tranquilité.
D'heure en heure avec foin l'Horloge
eftoit tournée ,
Et l'on regloit fon tempsfur celuy des fa-
Loux.
Ainfi Mars triompha depuis cette journée
,
Et du Rival,& de l'Epoux.
LE
du Mercure Galant.
55
LE COLIER
DE PER LES.
LN
FABL E.
Ors qu'enfin par le confeil de
Neptune la conftance opiniâtre de
Pelée eut triomphé des artifices & des
déguifemens de Thétis , cette aimable
Nereïde fe fit honneur de la chofe , &
elle confentit de bonne grace à rendre .
fon Amant heureux. Jupiter qui avoit
efté touché de fa beauté , & qui confervoit
dans le fonds de l'ame une fecrete
inclination pour elle , fut ravy
de la voir Epoufe de fon petit Fils , &
il voulut par une affemblée extraordinaire
de tous les Dieux , folemnifer le
jour de cette alliance .
Chez nous autres Mortels il n'en est pas de
mefme.
On n'eft pointfi content quand on perd ce
qu'on aime ;
Et le jour qui le met aux mains d'un autre
Epoux ,
N'eft point une Feftepour nous.
Ciiij
56
Extraordinaire
Les Déeffes du Ciel prirent toutes
leurs précautions pour paroiftre avec
éclat dans cette Nôce , & tous les
Dieux de la fuite de Jupiter ayant
quelque alliance avec l'Epoux , fe difpoferent
à luy marquer leur joye par
des préfens magnifiques . Les Nereides
Soeurs de Thétis , & toutes les autres
Divinitez maritimes , ayant appris cette
réfolution , ne voulurent pas eftre
en demeure , & dés - lors elles n'oublierent
rien pour faire voir que la Famille
de l'Epoufée n'avoit ny moins de
genérofité , ny moins de magnificence
que les Parens de l'Epoux.
Chacun d'eux s'empreſſa de faire voir aux
Cieux.
Que c'est dans la Cour de Neptune,
Qu'on trouve abondamment tout ce que
la Fortune
Peut donner de plus précieux..
Les Tritons pefcherent du Corail
de diverfes couleurs . Phorcis , Glauque
, & Protée , luy firent des Ouvra
ges
d'Ambre d'un travail & d'une varieté
admirables ; le petit Palemó choifit
du Mercure Galant.
57
fit parmy les Coquilles un grand nombre
des plus fingulieres & des plus bizarres
, & les Nereides fouillerent
dans tous les Golphes les plus éloignez
pour faire un amas confidérable
des plus belles Perles. Comme chacune
d'entr'elles fe piquoit d'encherir fur
le Préfent de fes Compagnes , non
feulement elles cherchoient avec un
grand foin , mais elles cachoient avec
beaucoup d'empreffement toutes les
plus groffes Perles que le hazard leur
faifoit tomber fous la main . Elles s'en
faifoient un petit miftere , & pendant
tout le temps que dura la pefche , ce :
fecret fit une de leurs inquietudes .
Rien ne pouvoitfuffire à leurs defirs avides
,
Rien n'échapoit à leurs perçans re-.
gards,
On les voyoit de toutes parts .
Courir dans ces Plaines liquides,
Se plonger à l'envy , fouiller avec ar--
deur ,
S'agiter à perte d'haleine 5 ·
Enfinfe donner de la peine,
Gomme un miferable Pefcheur.
Cow
58
Extraordinaire
Amphitrite qui estoit fort empreffée
, & qui fouilloit avec une grande
exactitude , avoit d'abord rencontré
un nombre confidérable des plus riches
Conques . Cet avantage luy faifoit
peine , & elle eftoit extrémement
inquietée de trouver un moyen
de fe conferver l'honneur de fa Pefche.
Dione eftoit de toutes les Nereides
celle pour laquelle elle avoit plus
d'attachement. Elles avoient un Antre
commun pour leur retraite ,
c'eftoit ce qui faifoit le grand embatras
d'Amphitrite , car Dione eftant
fort alerte & un peu friponne , il n'eftoit
pas moins difficile qu'important
d'éviter les yeux , & de fe mettre à
couvert de fes foupleffes.
En ce temps là , pour imiter Mercure,
On friponnoit fans en faire façon ;
Et traiter un Dieu de Fripon ,
N'eftoit pas luy faire une injure.
&
Amphitrite refva inutilement . Elle
n'imagina aucun expédient qui luy paruft
feur que de demeurer faifie de fes
Perles. C'eftoit encor une affaire
d'en
·
du Mercure Galant.
59
d'en venir à bout. Les Nereides n'avoient
pendant la pefche confervé
d'autres habits que leurs longs cheveux
& cette forte d'habillement ne
fournifloit guere au deffein de l'aimable
Fille de Nerée.

Enfin elle s'avifa de fe retirer à l'abry
d'un Rocher , & de travailler à
percer fes Perles . Elle le fit avec l'aiguillon
d'une Tareronde , & les ayant
en fuite paffées dans un petit tiffù de
fes cheveux , elle s'en fit un Colier,
& pouffant les Perles fur le derriere de.
fa tefte qui eftoit couvert par fa chevelure
, il ne reftoit en veuë qu'un
cordon extremément delié dont il étoit
affez difficile de s'appercevoir.
Si l'on en croit à ce que dit Ovide,
Il n'eftoit pas alors une Déeffe aux Cieux
Qui ne fut en longueur & beauté de cheveux
An deffous de la Nereide.
L'Artifice d'Amphitrite luy réüffit
pendant tout le temps que dura la
pefche . Tous les jours elle adjoûtoit
quelque chofe à fon cordon , &
elle
60 Extraordinaire
elle paffoit de nouveaux fils autour de
fon col , fans qu'aucune de fes Soeurs,
ny Dione mefme qui avoit une gran-.
de habitude avec elle , y fift aucune reflexion
.
Enfin le jour de la Ceremonie arriva
, & fi toft que l'Aurore eut doré
le fommet des Montagnes , toutes les ;
Divinitez de la Mer fe difpoferent.
pour paroiftre avec éclat , & foûtenir
Î'honneur de l'Empire de Neptune
dans cette grande journée..
A peine les premiers rayons
Firent briller les ondes inconftantes,
Que par par tout des bruyans Tritons
On ouit les Conques tonnantes..
A ce bruit perçant & confus,
De leurs Antres obfcurs les Echos répondirent,
Et les Mariniers qui l'oüirent,
tremblans, s'eftimerent perdus.. Etonne
Les Nereides reveillées , travaillerent
d'abord avec empreffement à
leur parure. Amphitrite dans cette
confufion efperoit de trouver facilement
du Mercure Galant.
6 D
ment une occafion de detacher fon
Colier fans eftre remarquée par fes
Compagnes, mais Dione rendit toute
fa précaution inutile. Cette Soeur of
ficieufe voulut abfolument la coëfer :
Amphitrite eut beau s'en défendre.
Dione s'obſtina à luy rendre ce fervice
, & portant les mains aux cheveux.
de fa Soeur, elle découvrit malgré elle
ce qu'elle avoit caché avec tant de
foin & d'inquietude. L'éclat & la
groffeur des Perles luy ébloüirent les
yeux ; mais ce qui l'étonna le plus , ce
fut cette nouvelle maniere de les placer.
Elle luy parut avantageufe , &.
malgré toutes les oppofitions d'Amphitrite
, elle appella fur le champ:
toutes les Soeurs pour les confulter
fur cette parure. Elles firent d'abord
une petite guerre à leur myfterieuſe.
Compagne. En fuite elles s'appliquerent
à l'examiner. Quelques- unes regarderent
fes Perles avec jaloufie..
Quelques autres trouverent que cet.
ornement l'embelliffoit , & il y en eut
auffi un grand nombre de bizarres qui
n'approuverent point ce nouvel ajuſtement.
ani
62 Extraordinaire
On tint Confeil, & la Cenfure
Attaqua le Colier avec quelque chaleur.
Ce n'eftoit point une parure ,
Il nuifoit , difoit- on , par fa fade blancheur
, [ rable,
Mais tout examiné , l'on fut plus favo-
Et la plupart enfin tomba d'accord,
Que par un effet admirable
Il donnoit de l'éclat , bien loin de faire
tort.
Pour marquer leur approbation,
elles imiterent toutes Amphitrite , apres
avoir choisi parmy leurs Perles
celles qui avoient plus de netteté &
plus d'éclat pour faire un Colier magnifique
dont on feroit prefent à Thétis
; & comme Amphitrite y contribua
beaucoup plus qu'aucune des autres
, elle fut choifie pour le prefenter
au nom de fes Soeurs. Ainfi toutes
chofes eftant difpofées , elles fe rendirent
chez Neptune , où la marche
ayant efté reglée , la Cour fuperbe &
nombreuſe de ce Dieu partit peu de
temps apres pour la Theffalie , où fe
devoit faire la ceremonie de la Nôce;
& comme Jupiter & le Dieu fouverain
des
du Mercure Galant. 63
des Eaux , agiffoient de concert dans
cette Fefte , on voyoit le Ciel auffi ferain
que la Mer eftoit tranquille.Tout
contribuoit à la beauté de cette journée
, & au triomphe des Divinitez qui
vouloient faire honneur à Neptune, &
cette Cour partit dans un ordre fi bien
entendu & fi fuperbe , qu'à peine pouvoit-
on s'imaginer que les Dieux du
Ciel pûffent égaler la magnificence
de cette marche.
D'abord un nombre de Tritons
Montezfuperbement fur d'horribles Poiffons
,
Entonnoient leur Conque enroüée ;
Et quelques- uns charmez par ces bizares
tons ,
Formoient une Dance enjoüée,
Enfautant en mille façons.
Au milieu de cette Troupe folâtre,
paroiffoit fur le dos d'une Baleine le
Prefent deſtiné à Thétis. C'eftoit une
Grote , faite de diverfes pieces de Corail
d'une groffeur & d'une diverfité
admirable. Six Tritons en eftoient les
conducteurs
, portant eux - mefmes de
petits
64 Extraordinaire
petits Rochers garnis de touffes de
Corail , comme de petits Buiffons a--
greablement variez . Ils eftoient fuivis
par un nombre confus de menuës Divinitez
maritimes qui avoient le Fils
d'Ino pour
leur Chef, & qui n'étoient
chargées que de Coquilles de diféren--
tes figures..
Le petit Palemon monté fur un Dauphin
,
Portoit dans un Panier tiffu de jonc marin

Des Etoiles de Mer , des Coquilles bi
Zarres ;
Et pour faire un prefent que l'on puft
eftimer ,
Il avoit fait amas des Bijoux les plus:
rares
Qu'en fonfein l'Ocean eust jamais fçen
former.
Protée, Phorcis, & Glauque , mar--
choient en fuite . Deux Monftres marins
attelez à une petite Barque revétue
de Nacre , traînoient une efpece
de Cabinet fait comme un Chateauflanqué
d'un nombre de Tours , com-.
pofées .
du Mercure Galant. 65
pofées de diverſes efpeces d'Ambre .
Tout le Bâtiment eftoit travaillé avec
un artifice qui marquoit affez que c'étoit
l'ouvrage des Dieux , & il eftoit
remply de pieces d'Ambre gris d'une
valeur exceffive. Derriere eux paroiffoit
le Char de Neptune tiré par fix
Chevaux marins . Ce Dieu armé d'un
Trident d'or , eftoit feul placé ſur le
derriere, comme dans une maniere de
Trône. La Coquille d'une Tortuë Indienne,
garnie de Plaques d'or , & enrichie
d'un grand nombre de Pierreries
, luy fervoit de Dais , & ce Dais
eftoir porté par de petités Colomnes
de Corail , rehauffées de Perles . Le travail
égaloit par tout la matiere de ce
Char fuperbe, & jamais Neptune n'avoit
paru avec tant de majesté . Il eftoit
precedé par douze Syrenes , qui formoient
par intervales des concerts fi
touchans , que tout autre que des
Dieux n'en auroit pû foûtenir les charmes.
Enfin cette marche magnifique
eftoit terminée par quarante- huit Néreides
, au milieu defquelles la feule
Amphitrite eftoit portée par un Hippopotame
de l'Ecurie de Neptune.
Depuis
66 Extraordinaire
Depuis cette journée heureufe & favorable
Qui montra fur les eaux la naiffante
Cypris ,
Ce qu'avoit veu la Mer n'eftoit point
comparable
Aux appas des Soeurs de Thétis .
Bien que les Néreides fuffent naturellement
d'une beauté achevée , elles
s'eftoient fervies dans ce grand jour
de tout ce qui pouvoit la relever. Rien
n'eftoit ny plus propre ny mieux imaginé
que
leur parure
, & elles effaçoient
tout le refte du triomphe de
leur Souverain. Cependant les Divinitez
du Ciel eftoient déja defcenduës
en Theffalie . Elles avoient à peine fait
leur premier compliment à l'Epoufée ,
lors que le bruit des Tritons les attira
au bord de la Mer. La magnificence
de la Cour maritime les furprit. Elle
eftoit affez pres du rivage pour laiffer
remarquer toute la pompe , & ce fpe-
Atacle avoit affurément quelque chofe
d'augufte & de furprenant. Tout paroiffoit
fibien concerté, que les Dieux
trou
du Mercure Galant.
67
trouvoient par tout des fujets d'admiration
& de plaifir . L'harmonie des
Syrenes les enchanta ; la dance & la
poſture des Tritons les réjoüit. Tous
les Prefens leur parurent d'une invention
finguliere , ou d'un prix confiderable.
Mais rien ne fut trouvé plus
galant ny plus fuperbe que ces belles
& magnifiques Efclaves qui fuivoient
le Char de Neptune . Les Coliers des
Néreïdes firent d'abord paffer ces aimables
Divinitez pour des Captives ;
mais la furpriſe fut extréme , lors que
ces Efclaves pretenduës furent reconnuës
pour les charmantes Filles de
Nerée. Toute la Cour celefte fe récria
fur leur ajustement & fur leur beauté,
& l'on n'auroit pas manqué de s'informer
du myftere des Coliers , fi les
Tritons qui debarquerent leur Preſent
pour le porter à Thétis, n'euffent dans
ce momét attiré les yeux de cette Divine
Affemblée. Glauque, Palemon , Protée
, & les autres Dieux de la fuite de
Neptune , ayat fuivy l'exemple des Tritons
, enfin Amphitrite accompagnée
de toutes fes Soeurs , aborda Thétis ,
& luy preſenta à leur nom un Fil de
foixante
68 Extraordinaire
foixante Perles les plus rares & fes
plus belles que l'Ocean euft jamais
produites. Thétis embarraffée par ce
Prefent extraordinaire , fembloit attendre
quelque éclairciffement , lors
que l'enjoüée Dione prenant le Colier
des mains d'Amphitrite , le mit ellemefme
au col de Thétis. Tous les
Dieux applaudirent à cette action . Ils
fe récrierent de nouveau fur la beauté
de cette Déeffe, qu'ils trouverent augmentée
par cette parure. Comme l'approbation
des Hommes eft d'un grand
poids pour l'établiffemét des modes des
Femmes , celle des Dieux fit alors que
les Déeffes donnerent avec empreffement
dans cette mode naiffante , &
qu'elles cajolerent les Néreides pour
en obtenir auffi des Coliers . Ces aimables
Nymphes de la Mer , à qui il
eftoit reftéun grand nombre de Perles ,
furent ravies d'eftre en état de fatisfaire
les Divinitez du Ciel. Toutes les
Conviées eurent bientoft des Coliers;
& comme il eft de la nature de la Mode
de fe communiquer, les Fils de Perles
ayant paffé de la Mer aux Cieux,
font depuis defcendus en terre , & ils
font
du Mercure Galant.
69
font enfin peu à peu devenus communs
à toutes les Femmes.
Enfin cette mode des Dieux
Eut le mefme deftin des noftres,
Vne Divinité la fit goufter aux autres ;
Ce qu'inventa la Mer, s'établit dans les
Cieux ,
Mais cet ornement precieux
Ne fut point refervé pour les feules
Déeffes.
Bientoft les Reynes , les Princeffes,
Prirent des Coliers à l'envy ,
Et leur exemple fut fuivy
Avec tant de chaleur , que la Mode in
difcrete
Mit enfin le Colier au col de la Grifette.
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
propofées dans le dernier Extraordinaire,
I
A MADAME A. D.
Left bien difficile , Madame , d'écrire
auffi jufte que vous le fouhaiteriez
70
Extraordinaire
teriez fur les Queſtions du Mariage ,
quand on n'y a point eu d'engagement
, ny d'experience capable d'inftruire
celuy qui entreprend de défendre
une opinion , & un party , dans
une affaire d'une fi grande importance.
Il faut , n'ayant point encor payé
ce tribut à la Loy qui l'ordonne , faire
une profeffion auffi particuliere de
vous obeïr , que je vous l'ay témoigné
toute ma vie, pour ne pas craindre
de faillir en cette rencontre , & de
diminuer l'avantage que j'ay d'avoir
quelque part en l'honneur de voſtre
eftime. Je paffe pourtant , Madame,
fur toutes ces confiderations avec une
foûmiffion entiere , dans la penfée que
vous ferez du moins fatisfaite de mon
obeïffance , fi vous ne l'eftes pas des
chofes que je vay foûtenir.
Si unjeune Homme qui eft dans le deffein
de fe marier , doit preferer une Fille
de dix- huit ans , & qui a dix- huit
mille Ecus , à une de cinquante , qui
a cinquante mille Ecus.
S'erefe que l'ondoilé co d'une
Il eft vray que l'on doive confiderer
le Mariage comme l'état d'une
felicité
du Mercure Galant . 71
felicité parfaite icy bas , & que les facrez
liens du Mariage qui uniffent fi
étroitement ceux qui s'y engagent,
affemblent toûjours deux coeurs dans
une meſme chair , & deux ames dans
une mefme volonté, il ne faut pas douter
que cette heureuſe fatisfaction ne
fe rencontre parmy les Perfonnes , qui
ont plus de conformité d'âge , d'humeur
, de temperament, de condition ,
qu'une fincere affection a liées enfemble,
& que les feux ardens de ces fympaties
fecretes ont parfaitement afforties
pour joüir des plaifirs d'une durable
felicité .
C'est un bel âge que celuy de dixhuit
ans. La Nature peut fatisfaire
également dans cet âge aux deux intentions
qui font fouhaiter , & cherir
le Mariage ; l'une par les charmes &
les graces de l'aimable jeuneffe , qui
triomphe aifément de la rapidité d'une
paſſion violente & legere , què des
moindres appas dans un âge plus avancé
ne feroient pas capables d'arref
ter ; & à l'autre par l'heureufe fecondité
qui peut donner une fuite de Succeffeurs
72 Extraordinaire
ceffeurs qui rempliffent les voeux , &
les defirs de ceux qui aiment la gloire
de leur fang , & l'immortalité de leur
nom.
Vn jeune Homme trouve tous ces
avantages dans la Perfonne qui n'a
que dix - huit ans , & dix- huit mille
Ecus , & il a le plaifir avec moins de
bien de fatisfaire fa paffion , de voir
croiftre,& fleurir fa Famille , & n'ayant
qu'une bonne & loüable fin dans le
Mariage , de fuivre le confeil de ce
Poëte qui dit ,
,
Signa voles aptè nubere, nube pari.
Pardonnez , Madame , ce mot de
Latin qui fignifie qu'il faut s'affortir
dans le Mariage avec fes femblables
pour eftre heureux , & y rencontrer
toute la felicité que l'on fe propofe .
Elle n'est jamais dans cette inéga
lité d'âge , où le temps d'efperer des
fucceffeurs eft finy , & où les plus
beaux jours de la vie font paffez ; &
quoy que l'on voye tres fouvent des
Femmes fort agreables encor à cet âge,
la tendre jeuneffe a quelque chofe de fi
doux , & de fi charmant, que l'on jugera
toûjours que celuy qui fe tourne
dn
du Mercure Galant.
73
pudu
cofté de la Dame de cinquante ans,
qui a cinquante mille Ecus , a plûtoft
confulté fa bourfe , & fon intereft,
que
fon coeur & fon inclination ; tant
ileft vray que le Mariage dans fa
rété , & dans fon origine , a commencé
fans l'intereft, que l'avidité des
Hommes a infenfiblement mêlé à la
fincerité de la paffion qui fait naiſtre
l'inclination de s'affortir.

Bien que ce pernicieux intereſt ſoit
fouvent un terrible & dangereux écüeil
dans le Mariage , & que l'on
veüille qu'il ne foit rien au monde
de fi infuportable qu'une Femme riche
, les plus fages , neanmoins font
perfuadez que les cinquante mille Ecus
font un remede admirable à plufieurs
maux , & un charmant Article
dans unContract.
Si l'on doit fe marier, & s'ily a plus de
raifon d'y fonger dans l'un des deux
Sexes , que dans l'autre.
Ne
Tous ne confulterons pas fur cette
feconde Queſtion le fentiment
de ces feûrs Stoïciens qui eftoient
Q. d'Avril 1679.
D
74
Extraordinaire
fi fort perfuadez que le Mariage eftoit
un mal neceffaire , qu'ils regardoient
cette importante neceffité comme la
chofe du monde la moins confiderable.
Gependant perſonne ne doute
que cette merveilleuſe union ne foit
le miracle de la vie civile , & le fecret
de l'immortalité , qui a donné le
jour à un fi grand nombre de Potentats
, de Sçavans , de Peuples , & de
Nations , qu'il eft fans contredit le
bien le plus neceffaire , & l'ouvrage
le plus important de la vie .
J
f
Cette longue fuite de Succeffeurs,
a non feulement affermy la gloire de
chaque Nation , & foûtenu la ruïne
évidente des plus floriffans Etats de
la Terre , mais encor des lieux les plus
deferts; des Parties du Monde les plus
affreuſes , & les moins habitables,
elle a fait des Villes , des Provinces,
& des Royaumes , qui ont veu naiſtre
ces fameux Génies aufquels nons fommes
fi redevables de l'invafion des
Arts , & des Sciences qui feroient
reftées dans l'oubly , & dans le neant,
file Mariage n'avoit perpetué les
Hommes jufqu'icy , & procuré à la
3
Pofterité
du Mercure Galant.
75
Pofterité tant de fujets de gloire à la
vertu , tant de remedes à nos maux , &
tant de commoditez au maintien , &
à la tranquillité de la vie .
pru- Il n'est donc point d'Homme
dent & fage , qui ne doive ſe propofer
le Mariage comme le but & le terme
de la felicité , & rechercher avec
empreffement cet état bien- heureux,
pour y rencontrer une confolation infaillible
dans les difgraces , un confeil
affuré dans fes entrepriſes , une
confidence fidelle dans fes fecrets , &
un bien fans pareil , lors qu'on a le
bonheur de rencontrer un coeur difpofé
à partager l'infortune , comme la
profperité & la joye.
Il y a plus de raifon aux Filles de
prendre le party du Mariage ,lorsqu'el
les n'ont pas d'autres vocations plus
particulieres , qu'aux Hommes , car
l'état d'une Fille eft fi plein de crainte,
de reſpect humain , de retenuë , de
contrainte , & toutes leurs démarches
font tellement obfervées , qu'elles femblent
eftre plûroft dans une honnefte
fervitude que dans la plus belle partie
de leur vie .
Dij
76
Extraordinaire
Il est donc vray que rien ne peut
accomplir leurs fouhaits , & remplir
leurs defirs , que la feule fatisfaction
de parvenir au Mariage qui les tire de
la cenfure de certains efprits mal tournez
qui fe formalifent de tout , & ne
manquent pas de critiquer par de fatiriques
raifons les caufes de ce retar
dement , qui fait naître aux Filles de
petites impatiences , & des foupçons,
d'eftre moins eftimées , & de n'avoir
d'affez bonnes qualitez pour gag
pas
ner les coeurs des Amans , & en faire
des Marys.
En effet il leur eft toûjours plus avantageux
de n'en pas diferer les occafions
, que d'attendre au temps auquel
une moindre beauté eft un grand
obftacle à une meilleure fortune qui
auroit fans doute efté plus confiderable,
fion avoit fçeu profiter des beaux
jours & des charmes de la jeuneffe
qui triomphe fi aifément des coeurs;
qu'il eft plus facile à ce bel âge de
meriter des Amans & des Marys , jeunes,
riches, bien faits , & fortunez , que
quand ces aimables Fleurs ont paffé
leur printemps.
Si
du Mercure Galant.
77 .
Si un Amant qui a donné fon coeur fans
referve , fouffre plus de la mort de fa
Maiftreffe , que de fon infidelité.
n'eft point de difgrace en a-
Smour plus fenfible que celle que
l'infidelité produit , & de reffentiment
plus violent que celuy qu'elle
caufe , il ne faut pas douter que l'Amant
trompé ne fouffre plus de voir
fa Maiftreffe infidelle , & favorifer un
autre Amant , que de la voir mourir
& bien
;
la mort foit une enque
tiere privation de toutes chofes, qu'elle
nous paroiffe le plus grand de tous
les maux , qu'elle nous raviffe ce que
nous avons de plus cher elle
nous laiffe pourtant apres les foüpirs
& les larmes, la fatisfaction d'honorer
les Perfonnes que nous avons
aimez plus cherement , d'un honefte
& tendre ſouvenir , & d'en conferver
dans nos coeurs , comme dans un
tombeau vivant , une memoire pleine
de regrets & d'eftime , pour leur fou
haiter fans ceffe tous les biens & toute
la felicité poffible.
>
1
D iij
78 Extraordinaire
La mort ne nous laffe ordinairement
qu'une feule paffion , qui eft une
longue trifteffe à laquelle le temps eft
toûjours un grand remede ; mais l'infidelité
excite à la fois toutes celles
qui font fouffrir à l'Homme les plus
cruels remords , & les plus cuifantes
douleurs , lors qu'une Maiftreffe n'eft
plus aux yeux d'un Amant infortuné
qu'un monftre de perfidie , un fouvenir
odieux , & un tres fenfible fujer de
repentir d'avoir fi mal placé fon coeur,
fes foins , & fesfervices fans pouvoir
fe flater d'un retour fincere , ny eſperer
du temps & de la raifon , la mefme
foy & le mefines plaifirs,
Enfin on ne peur mieux exprimer
l'état deplorable d'un Amant qui
voit fa Maiftreffe infidelle , que par
l'exemple du malheureux Promethée ,
auquel un Vautour ne rongeoit pas
plus cruellement le coeur , que le fatal
fouvenir d'avoir efté heureux , &
de ne l'eftre plus .
Pourquoy
du Mercure Galant.
79
Pourquoy Venus a des Graces avec elle ,
& non pas des Laides.
S'left
' Il eſt plus favorable à une belle
Femme de paroiftre parmy les Laides
qu'aupres des autres Belles , par
la raifon que les defauts & les perfe-
Яtions n'éclatent jamais mieux que
quand les uns & les autres font oppofez
à leurs contraires , on a fujet
de demander pourquoy Vénus eft toûjours
accompagnée des Graces qui
pourroient diminuer le prix de fes
charmes. Il eft vray que cela feroit à
craindre pour toute autre que pour
cette Divinité ; mais comme elle eſt
la Beauté mefme , & qu'elle furpaffe
en l'Art de plaire & de gagner les
coeurs , tout ce que l'on peut s'imaginer
de plus parfait , les Graces ne
peuvent avoir d'éclat & de brillant,
qui ne foient obfcurcis par les charmans
appas de cette Mere d'Amour,
& des Graces , qui ne font que des
Beautez particulieres qui fçavent fi
bien charmer , où l'incomparable Venus
ne paroift pas,que par certains attraits
que l'on ne peut expliquer , &
D iiij
80
Extraordinaire
un je- ne-fçay - quoy qui forme la grace
, elles fe rendent fi aimables , que
l'on eft quelquefois plutoft furpris
par une moins belle Femme ornée
de graces , que de ces Beautez, finies
& achevées , qui ne plaifent pas tant
lors qu'elles ne font pas animées par
les belles qualitez de l'efprit & de la
belle humeur. C'eft à ce fujet que
l'Italien a un Proverbe fi galant , Non
è bello que chè bello , ma quel che piace.
Vénus eft donc fi merveilleufement
pourvene de tout ce qui peut donner
de l'admiration & de l'amour faris le
fecours des Graces qui donnent le prix
aux autres Beautez , qu'elle eft veritablement
la Mere des Graces ; & les
aimables Graces Aglaïe , Talie , Euphrofine
, & tout ce qu'il y a de plus
charmant dans toute la Nature , brillent
moins aupres de Vénus , que les
plus beaux Aftres devant le Soleil .
JE
De l'Architecture.
1
E craindrois , Madame , de pouffer
trop loin la complaifance que vous
Cavez
du Mercure Galant. 81
avez de vouloir foufrir mes raiſonnemens
, fi je recherchois dans toutes les
circonftances l'origine de l'Architeaure.
Je diray feulement à fon éloge
, que rien n'a tant contribué à l'établiffement
de la vie civile , & pollicer
les bonnes moeurs , que l'invention
de baftir des Maifons , & faire
des Villes, lors que les Antres , les Forefts
, & les Rochers , fervoient de retraite
aux meilleures Familles qui eftoient
contraintes de difputer aux Ani.
maux le plus feroces , ces affreufes demeures
, pour ne pas fuccomber à la
violence des injures de l'air , & des
faifons les plus rigoureufes,
11 eft fi naturel à l'Homme d'inven
ter & de trouver la perfection des
chofes les plus difficiles & les plus
commodes,, que celle de l'Architecture
qui luy manquoit fut bientoft découverte
, pour donner cer important
fecours à fa nudité , à fes maux , & à
fa gloire.
Ceux qui auront moins écrit que
moy, vous apprendront , Madame , le
refte de cet Art merveilleux que je
retranche
› pour ne pas fortir
des
D v
82 Extraordinaire
bornes d'une Lettre. La mienne eft
déja fi longue , que je dois me hafter
de vous dire qu'il n'eft perfonne au
monde qui foit avec plus de refpect &
de fincerité que moy, veftre tres, & c.
Les Enigmes du Mois de Mars, dont
les Mots eftoient le Sang & la Faufle
Monnoye , ont donné lieu aux fpirituelles
Explications que vous trouverez icy .
1.
CEfujet eft de Paix auffi-bien que de
Guerre ;
Et fi dans la derniere il eft remply d'horreur
,
LOVIS lafait changer , lors que par sa
valeur
Ilyfait fucceder le repos de la Terre.
Comme apres le débris que caufe le Tonnerre
,
Le Soleil de retour fait regner la douceur;
Tel ce Prince aujourd'huy fçait calmer
lafureur
De tant de Potentats dont le noeud fe
defferre.
Formé
du Mercure Galant. 83
Formé du mefme Sang de ces Bourbons
fameux
Que depuis fi longtemps il compre porn
Ayeux ,
Il n'euft pas fait fans luy trembler toute
la Flandre.
Mais c'eft lors qu'il eft preft de la voir.
fousfes Loix,
Que plus maistre defoy que ce vain Alexandre
,
Il met toute fa gloire à borner ſes Exploits.
DE LA COULDRE,
I I.
Vous ,dont la vaine cenfure
Scachez que
Loy.
S'attache aux oeuvres du Mercure,
dé leur prix il eft la jufte
Il merite bien qu'on l'en croye ,
Si jufqu'à la Fauffe Monnoye
Tout s'y trouve de bon aloy.
GARDIEN.
III.
84 Extraordinaire
III.
J'ges, écoutez- moyparler ;
Pour le bien de ma confcience
Je viens icy vous déceler
Vne affaire de conſequence .
Ce voleur qui veille toûjours
Comme une Chate apres fa proye ,
Mercure, depuis quinze jours ,
Se mefle de Fauffe Monnoye.
L
FERET , d'Amiens,
IV.
E Sang bleffe toulours les yeux
D'un Objet remply de tendreffe ,
Et la Fauffe Monnoye , eft reduite en
tous lieux
I
Afecacher dedans la preffe.
Cependant aujourd'huy ¡les Plaiſirs &
Les feux
Se trouvent dans le Sang qu'un bel Ef
prit déguife ,
Et par un fecret merveilleux
La Fauffe Monnoye eft de mife.
FREDINIE , de Pontoife.
V.
S¹ pour mettre mon ame au comble de
la joye,
Pour
du Mercure Galant. 85
Pourprix du tendre amour dont mon coeur
eft épris ,
Jepouvois obtenir celuy de mon Iris,
Seroit-ce eftre payé d'une Fauffe Monnoye
?
Le Rhétoricien de la Ruë
des Noyers.
V I.
Our trouver ce Corps important
Qui court & petille fans ceffe,.
Cher Amy, tiens- lepour conftant
Ilyfaut allerfans fineffe.
Place la Piece dans fon rang
Et tu le connoiftras fans peine
L'Enigme eft forty d'une veine
D'où l'on ne tire que du Sang.
FERET , d'Amiens
.
VII.
Offre Enigme n'a rien qui doive
m'attacher;
Quand je l'expliqueray , j'en auray peu
de joye.
Il ne faut pas beaucoup chercher,
Pour trouver la Fauffe Monnoye .
FREDIN , ou le Solitaire
de Pontoiſe.
VILL
86 Extraordinaire
CE
VIII.
E font là de vos tours ; je voy , Seigneur
Mercure ,
Que pour avoir changé d'habit & de
figure ,
Vous n'avez pas changé d'humeur.
Sous le nom de Galant qu'on reçoit avec
joye,
Vous voulie nous duper ; mais ma foy,
ferviteur ,
On vous connoift paur un trompeur,
Portez ailleurs voftre Fauffe Monnoye.
DE BASE'S , Profeffeur de
Galanterie àTroyes.
IX.
Os Piecesfont de bas aloy,
Vo
Cachez- les done, qu'on ne les voyes
Caron punit felon la Loy
Les Faifeurs de Fauffe Monnoye.
GERMAIN , de Caën.
X.
A Mr L. M. D. R. fur
fon Mariage,
Voicy Oicy ce que vous dit l'Enigme du
Mercure ,
Quoy qu'elle vous paroiſſe obſcure.
On reconnaiſt en vous le Sang de vos
Ayeux , Ce
du Mercure Galant.
8.7
Ce Sang qui brûle tant de fortir de fes
veines,
Et qui dans les Combats bouillant &
furieux ,
De celuy des Vaincus a fait rougir nos
Plaines ,
C'eft le pur Sangdes Demy- Dieux.
Malgré vous à prefent la Paix qui fe
déclare,
Veut referver ce Sang ( prodigué tant de
fois
Pourfervir le plus grand des Roys)
Auxplaifirs les plus doux que l'Hymen
vous prepare.
LE CHEVALIER DE LERY,
X I.
Voy que tout le monde vous fuye ,
Et que vous enfoyez baie ,
Je ne crains pas pourtant la rigueur de la
Loy ;
Je vous retiens avecque joye ,
Piecefauffe, on Fauffe Monnoye.
Le Mercure Galant vous fait de bon aloy.
BESSIN , Lieutenant de Clamecy
en Nivernois .
Tiefs
XII.
•Irfis , entendez vous l'Enigme du
Mercure ,
C'eft
88 Extraordinaire
C'est tout juste voſtrefigure .
Vous dancez , vous chantez comme les
plus fçavans ,
Vous compofe en Vers , vous compofez
vous
en Profe ,
Vous faites bien à peu pres toute chofe,
Et vous paffez pour quelque temps.
Maisfçavez- vous ce que j'enpenfe ?
Vous le diray-je tout de bon ?
Vous n'avez que belle apparence ,
Et la mine d'un Faux Tefton .
Loüise l'enjoüée .
XIII.
Von mens caché,qu'on n'ypeus
Os Enigmes du dernier Mois
rien connoistre ,
Et je n'auray pas l'honneur d'eftre
Dans le Mercure cettefois.
Ce n'est point ce deffein qui m'oblige d'écrire
;
Si je lefais , ce n'eft que pour vous dire
Que tout le Sang qui dans mes veines
bout
Couleroit pour vous avec joye
Et que mapaffion de vous fervir en tout
N'eft point de la Fauffe Monnoye.
L'Enfant Bréton de Tournay.
XIV.
du Mercure Galant. 89
JESS
XIV.
Efçavois bien , Monfieur Mercure ,
Que vous eftie un Dieu voleur ,
Mais je nefçavois pas, je jure ,
Que vous fuffiez Faux Monnoyeur.
Vous avez donc la hardieffe ,
Sous unfens miftique & caché,
De donner une Fauffe Piece,
Sans craindre d'eftre recherché ?
M
L'APBE' MELIAT .
XV..
Ercure fut toûjours un Dieu de
brigandage,
Cela foit ditfaufſa Divinité ,
Et mainte belle qualité
Qu'eut ce Dieu d'ailleurs en partage.
L'accufer d'un tel fait n'eft pas luy faire
outrage ,
Tay pour garant toute l'Antiquité, 2
Qui contre luy fouvent en a pefté.
Aprefent qu'il renonce au celefte appanage
,

Pour venir avec nous faire focieté
De tout ce quifefait de galant en noftre
A
age ,
Noftre Climat parfa benignité,
N'a
་ ༡༠
Extraordinaire
N'a point changé ce panchant qui l'engage
A faire quelquefois à fonprochain dommage,
Qu'il foit feûr icy- bas de fon impunité,
Eft pourtantfort en doute, & dans noftre
Cité.
Il a defes pareils fouvent veu le nau
frage ,
Mais tout cela ne l'a pas fait plus
Sage,
Toujours du mefme efprit on le voit tranfporté,
Et tandis qu'il nous offre avec un doux
langage ,
De mille nouveautez le charmant affem
blage,
Tandis que de noftre cofté
Un chacun le careffe & luy fait bon
visage ,
Sice trompeur n'a pû voler noftre équipage.
Par une Faufle Piece , il a prefque affronté
Toute noftrefubtilité.
Le Chevalier Arnoul de Thorigny ,
Officier de la Garnifon de la
Ville de Lile en Flandres..
XVI.
du Mercure Galant. 91
X V I.
Eros , vous renferme cette Enig-
H me nouvelle ,
Vous ne pouvez vivrefans elle ,
Elle vous fait marcher fur le pas des
Céfars.
Sans elle l'on verroit vos entrepriſes
vaines;
Et vous n'iriez jamais affronter les ha-
Zards ,
Si les efprits du Sang ne regnoient dans
vos veines.
FREDIN , ou le Solitaire de
Pontoife .
X VII,
Hez les Devins c'eft un uſage;
Si l'on ne voit auparavant CH
En main Croix d'or , ou bien d'argent;
On nefait rien en Devinage.
Pour l'Enigme dont il s'agit ,
Quand d'un Diable j'aurois l'adreſſe,
Si je n'ay la Croix en l'efprit ,
Ie ne diray jamais, c'est une fauffe Piece .
MAILLET , Prieur de S. Lubin.
des Vignes.
XVIII.
92
Extraordinaire
L
XVIII.
E Sang eft fans repos , fa vigueur
eft extréme ;
Quand il fort de la veine , il court apres
luy-mefme.
Lors qu'il en eft dehors
jamais.
› il n'y rentre
La chair, la peau , les os , tâchent de le
détruire ,
Et jamais fes Veifins qui troublent fon
Empire ,
Ne veulent le laiffer en paix.

Le Sang eft des Humains & le Pere , &
le Fils
Sans luy l'on ne fait rienfur la terre &
fur l'onde ,
C'eft fa chaleur & fes esprits
Quifont agir le monde.
Il produit tous les jours des ouvrages
nouveaux,
Cent fortes d Animaux luy font courir les
Ruës;
Avec tous les Oyfeaux il approche des
nuës ,
Avec tous les Poiffons il eft au fond des
caux.
Le
du Mercure Galant.
93.
Le Sang tient fon pouvoir de la Divine
Effence ,
Son regne eft dans les coeurs , l'ony craint
Son abfence ,
Prefque enfermé toûjours , il se trouve en
tous lieux ,
Et fe laiffant aller à l'ardeur qui le preffe,
Il goufte les plaifirs , il aime la leunesse,
Mais il eft languiffant dans les veines
des Fieux.
C'eft du Sang que l'on tient ce qu'on a de
•plus beau;
Alexandre fans luy fut réduit en pousfiere
;
Sans luy les plus grands Roys le fuivroient
au tombaan ,
Et fans luy leurs Sujets perdroient tous
la lumiere.
Perfonne ne doit s'étonner
Si du Sang répandu l'on parle dans l'Hiftoire
;
C'eft luy qui fait vaincre & regner,
Et qui de Mars a toujours fait la gloire,
Comme c'eftluy quifçaitfaire àfon tour
Lesplus doux plaifirs de l'Amour.
LA LORRAINE ESPAGNOLETE .
XIX..
94
Extraordinaire
X I X.
' Autheur du Mercure Galant
L'Doneon ne
Dont on ne peut aſſez eſtimer le talent
A femer tous les Mois le plaifir & la
joye ,
Mériteroit que chaque jour
Chacun lay fournit à fon tour
De la bonne , & jamais de la Fauffe
Monnoye.
N
X X.
de joye,
E cherchons plus des temps
Le Monde va périr d'un deluge
brûlant
Tont Sang & toute chair a corrompufa
voye ,
Puis que le Mercure Galant
Autrefois fi pompeux , fifin , & fi coulant
,
Debite la Fauffe Monnoye.
A
LE P. LA TOURNELLE ,de Lyon,
X X I.
Minte veut que fans replique
La feconde Enigme j'explique.
Al'ordre qu'elle me preferit
Ie
du Mercure Galant.
95
Je dois obeir avec joye ,
Car fans cela je fuis dans fon esprit
Plus décrié que la Fauffe Monnoye.
X X I I.
La
'On vous tient , Monfieur le Galant ,
Malgré tous les détours que vostre
adreffe employe ;
C'est fait de vous , on vousfurprend
Avec de la Faulle Monnoye.
La jeune Alcidalie de Troyes.
Il m'estoit resté une Piece raisonnée
avec beaucoup de méthode , fur une des
matieres qui ont efté déja traitées dans
Extraordinaire du Quartier de fanvier.
Je vous l'envoye , fort perfuadé que vous
ne la trouverez pas indigne d'avoir place
dans celuy-cy.
Ze
S'il y a plus de gloire àfe vaincre
Say mefme , qu'à triompher de
fes Ennemis.
1
L s'agit de faire le partage de la
gloire. Pour y proceder avec juſtice ,
établiffons premierement ce qu'elle eft.
La
96
Extraordinaire
La decifion de fon prix nous ouvrira
infenfiblement le chemin à celle de la
Queftion propofée. La gloire n'eft autre
chofe que le fouverain degré de
l'honneur , ou fi vous voulez , le concours
des applaudiffemens, & de l'admiration
des Penples pour une excellente
vertu , accompagnée d'un pouvoir
merveilleux dont l'éclat éblouit
les fpectateurs,& rejallit fur les grands
Hommes quand ils font affez heureux
pour fe voir combler de benedictions
à mesure qu'ils rempliffent le monde
de leurs bienfaits. Voila ce qui s'appelle
gloire. Mais comme toutes les
vertus ne font pas égales , la gloire
qu'elles méritent n'eſt pas toûjours
celle du premier rang.
La plus grande gloire eft celle
qui eft,
La plus difficile à acquerir ,
La plus generalement applaudie
La plus jufte ,
La plus pure & la plus éloignée du
mélange des vices ,
La plus durable ,
La plus indépendante,
La
du Mercure Galant. 97
La plus approchante de la gloire qui
eft en Dieu,
La plus conforme à ce qu'ily a de plus
excellent en la nature Humaine ;
Enfin celle dont les moyens font les
plus legitimes , & dont le fuccés eft le
plus loüable,
Apres avoir fait la definition de la
gloire, & eftably quelle eft celle qu'on
doit eftimer la plus grande, il faut faire
encor une diſtinction , & remar
quer foigneufement qu'il y a une
vraye & folide gloire fondée fur la
conquefte des coeurs ; & une autre
gloire vaine , fauffe , trompeufe , qui
fe contente de foûmettre les corps .
Les Peuples effrayez ou éblouis des
grands fuccés d'une puiffance qui peut
eftre effrenée autant que legitime ,
comblent fes poffeffeurs de louanges.
& d'éloges. Les flateurs plus éclairez
que le commun des Hommes , ſe
fervent de leurs lumieres pour arriver
aux fins que la plupart des Courrifans
fe propofent , & qui font toutes pour
leurs interefts particuliers. Ils abondent
en paroles & en expreffions mag-
Q.d'Avril 1679.
E
98
Extraordinaire
nifiques , & contribuënt ſouvent par
de faux brillans à une gloire dont ils
recueillent feuls tout le fruit .
Ny l'une ny l'autre de ces vaines
gloires ne nous accommode . Ce n'eſt
point à cela que nous pretendons.
La vraye gloire eft la fille de la veritable
vertu ; & pour fçavoir le prix de
la gloire dont elle doit eftre couronnée
, il ne faut que décider du merite
des vertus qui entrent aujourd huy en
concurrence. Ecoutons - les . On le
peut faire mefme en leur propre caufe.
L'une fe vante d'avoir rendu le
Vertueux vainqueur de tous fes ennemis.
L'autre dit qu'elle luy a fait prendre
le party de fe vaincre luy-mefme.
La premiere des deux Rivales affure
qu'elle a quitté le Païs de fa naiffance
, où elle auroit pû vivre & regner
paifiblement , pour aller porter fes
armes au loin , & foûmettre à fes
loix des Peuples dont elle eftoit à
peine connue ; Qu'elle a eu en tefte
des Armées nombreuſes , des Nations
aguerries , de braves & experimentez
Capitaines , & qu'apres avoir effuyé
mille travaux, & couru mille hazards ,
BLB
1893
du Mercure Galant 1889
DEL
elle fe trouve victorieufe . Ses Enne
mis à fes pieds luy demandent la
Elle ne la veut accorder qu'au prix de
leur liberté , & à condition qu'elle en
trighte
Betway de dire que de là on pourroconclure
en faveur des trophées
& Wiphe, qui eft l'apanage d'une
victoire remportée fur les ennemis.
Qui dit triomphe , dit une action fort
éclatante & toute pleine de gloire.
Tout triomphe brille , fait du bruit,
& demande des acclamations & des
applaudiffemens . Il n'en eft point
d'autre. C'eſt proprement en quoy
confifte la gloire mefme la plus legitime.
On ne peut donc douter qu'il
n'y en ait beaucoup à vaincre fes ennemis.
Mais il s'agit de fçavoir s'il n'y
a pas encor plus de gloire à fe vaincre
foy- mefine. La vertu qui fe glorifie
d'avoir remporté la victoire fur le
vainqueur mefme , nous dit que de
toutes les vertus elle eft la plus defintereffée
, la plus pure , la plus indépendante.
Qui ne voit qu'elle eft la
plus defintereffée , puis qu'elle n'agit
que fur elle-mefme ? Et pour fon in-
E ij
100
Extraordinaire
dépendance n'eft- elle pas encor tresclaire
& tres affurée ? Les autres vertus
ont befoin du fecours de mille fortes
de Gens. Les Capitaines , les Soldats,
les Munitions de guerre & de bouche
, font une partie de leur fameufe
befogne. Un coup où le courage , le
deffein , & la conduite n'auront aucune
part , avance ou recule infiniment
les affaires . La vertu qui demande
aujourd'huy d'eftre couronnée ,
imitant en quelque forte le pouvoir
immenfe de la Divinité , fait feule tout
ce qui doit eftre fait ; & comme c'eſt
fans aide qu'elle agit , c'eft auffi fans
eftre fujete aux hazards. Elle ajoûte
que ceux qui fe contentent de vaincre
leurs Ennemis , & qui s'en tiennent
à cela , font fujets , quoy que
fouvent il y ait de l'injuftice dans les
murmures des Peuples , font dis-je , fujets
à diverfes reflexions que le monde
fait fur eux. Ces refléxions- là ne regardent
aucunement le Vainqueur de foymefme.
Perfonne ne fçauroit eftre
plus applaudy que luy , & fi entre les
grandes vers la liberalité paffe pour
Ja plas aimable , & pour la plus charmante
du Mercure Galant. Ict
mante aux yeux des Peuples , parce
que chacun efpere d'y avoir part , il
entre tant de liberalité dans la vertu
que nous défendons , & elle est encor
accompagnée de tant d'autres vertus ,
qu'elle n'eft pas feulement par là la
plus aimable , mais la plus raviffante,
& la plus admirée de toutes fes fours.
D'ailleurs , adjoûtera- t elle , il y a
tant de manieres de vaincre fes Ennemis
; le nombre , la force , le hazard
, la furprife , ont tant de part à
ces victoires-là , que c'eft rarement
qu'elles font deues à la feule vertu ;
au lieu que celuy qui Vainqueur de
cent Peuples , a encor le courage &
la fermeté de fe vaincre » peut dire
que la victoire eft celle de la vertu
mefme. Ce n'eft point par le fang , par
la violence , par les défordres , par la
multitude des Hommes , ny par les
ftratagemes , que cette victoire s'obtient.
C'est par de grandes lumieres,
par une admirable équité , par un détachement
dont peu de Héros font
capables , par une bonté , par une
clemence prefque divine. Telles font
les voyes de la haute vertu , &
,
E iij
102 Extraordinaire
,
tels les moyens qu'elle employe pour
arriver à des fins auffi glorieufes que
le font toutes celles qu'elle fe propofe.
Combatre contre foy-mefme , n'eft
pas un évenement auffi nouveau
qu'on pourroit peut - eftre fe l'imaginer
, mais il eft rare de vaincre dans
ce combat. Qui ne fçait que le
premier
des Hommes pour avoir efté vaincu
dans le demeflé qu'il eut avec fon
propre coeur apuyé des paroles
d'une autre luy mefme , fe perdit & fa
Pofterité apres luy ? Les combats
qu'on livre à autruy n'ont point d'exemple
fi ancien que celuy là . Le
premier dont Hiftoire du Monde
faffe mention , c'eſt le combat des deux
Freres. La victoire de l'un fut fatale
à tous les deux . Il en coûta la vie au
Vaincu , & le falut au Victorieux .
Quelque brillante que foit la renommée
de ceux qui ont marché fur les
traces de ce premier Vainqueur, quand
ce feroit mefme les Céfars & les Aléxandres
, la gloire de l'incomparable
Epaminondas furpaffe de beaucoup
leur gloire aux yeux des Juges les
plus équitables. Ce n'eft pour-
-
tant
du Mercure Galant.
103
tant que parce qu'ayant fait triom
pher fa Patrie, il fçeut auffi triompher
de foy-mefme ; & s'il eft permis d'ajoûter
encor une fois le faint & le facré
au prophane , fut-il moins glorieux
au brave David d'avoir épargné
Saul , que d'avoir vaincu Goliath ? Et
celui qui s'apelle le Dieu des Combats
& des Armées , combien de fois a-t-il
fait gloire de fe vaincre luy - mefme,
& de n'ufer que de fa clemence & de
fa patience mefme , au lieu des Legions
dont il pouvoit accabler ſes Ennemis
? S'abbaiffer comme il a fait,
qu'eftoit ce finon fe vaincre foymefme
?
·
Difons encor un mot de l'Ecritu
re. Elle dit en quelque endroit d'un
ſtyle digne d'elle , & qui fait admirablement
pour noftre fujet , que l'Epouſe
dont elle nous donne l'Epithalame
, fe prife d'une gloire qui eft toute
en elle- mefme & dont elle eft remplie
, au lieu que la gloire ordinaire
ne brille qu'au dehors. C'eft pour
nous donner à entendre qu'elle fait
bien plus de cas des victoires & des
conqueftes qu'elle peut fe faire fur
E iiij
104
Extraordinaire
&
elle- mefine , que de toute la dépouille
de fes Ennemis .
Pour vaincre il eft neceffaire de
combatre dans le deffein de ſe vaincre
foy - mefme. On peut eftre combatu
par l'ambition , par la colere , par un
jufte reffentiment , par tout ce qu'on
fe doit à foy- mefine. Il fied bien aux
grands Hommes de combatre & de
vaincre tous ces obftacles : mais tout
ce que je viens de dire eft au deffous
de la gloire qu'il y a à vaincre la juftice
& l'équité mefme , quand elles font
de noftre cofté , & à leur refufer ce
qu'elles nous demandent en noftre faveur
pour donner ou pour rendre à
des Ennemis vaincus , ce que ny l'équité,
ny la justice , ne leur fçauroient
accorder. C'est par là qu'on approche
de la Divinité , dont les fages Payens
mefmes ont eu un fi beau fentiment,
& conforme à ce qu'on en doit croire
, qu'ils ont dit que la bonté de
Dieu eftoit fi grande , qu'il fembloit
eftre plus porté pour le bien des Hommes
que pour la propre gloire. Ut dij
immortales , dit Ciceron , ad ufum Hominum
fabrefacti penè videantur. Ces
termes
du Mercure Galant.
105
termes font encor plus forts que ceux
dont je me fers.
Douterons- nous apres cela que le
prix dont il s'agit ne foit deû à la fouveraine
vertu ? A celle , dis - je , qui renfermant
toutes les autres , s'éleve encor
au deffus d'elles , en élevant l'Homme
au deffus de luy mefme ?
S'il y avoit eu lieu jufqu'icy de demander
en quoy il y a plus de gloire,
fi c'est à triompher de fes Ennemis ,
& à faire un nombre d'Efclaves & de
Miferables , ou à les épargner , à leut
pardonner , & à les combler de faveurs
& de bienfaits , la queſtion feroit
hors de doute , apres le grand exemple
qui vient d'en eftre donné à toute
la Terre. Celuy qui donne ce merveilleux
exemple de bonté eft fi grand,
que fes actions ayant prefque dés fa
nailfance devancé nos paroles , & s'étant
comme expofées aux yeux des
plus éloquens pour un modele de leurs
penfées & de leurs expreffions , il fait
tous les jours ce que perfonne n'a encor
pû dire , & il faudra pour ne pas
ternir l'éclat & la beauté de fes actios,
que ce foit luy-mefine qui fe charge de
BY
106 Extraordinaire
faire connoiftre à la Pofterité ce qu'il
luy plaift de faire voir à noftre âge.
Je conclus en difant que s'il y a de
la gloire à triompher de fes Ennemis,
elle eft commune à beaucoup de Conquérans
; mais quand il s'agit de la
gloire d'ajoûter à la defaite de fes Ennemis
, une aulli grande victoire
celle que le Roy a remportée fur luymefme

on ne peut qu'on ne fe
r'écrie,
que
Peu de Héros au coeur l'ont affez imprimée,
Pour ofer afpirer à tant de renommée,
Et de l'aven des Roys , de fon nom
éblouis,
Cette haute vertu n'appartient qu'à
LOUIS
225
DIS
du Mercure Galant. 107
DISPUTE
DE JUPITER
ET DE JUNON,
ET
PREDICTIONS DE TYRESIE .
Ca
A Mr D.
E fera peut eftre , Monfieur, avoir
donné quelque agréement aux
matieres que j'ay prifes pour vous écrire
, que de leur avoir trouvé place
parmy les Incidens qui font amenez
dans Ovide , immédiatement apres
les Amours de Jupiter & de Semelé .
Cet Auteur raconte que Junon , fous
le vifage emprunté de la vieille Beroé
Gouvernante de Semelé , inſpira
à cette jeune Nymphe le defir de voir
Jupiter dont elle eftoit groffe , dans
tout l'éclat de fa Divinité , & tel enfin
qu'il fe montroit à la Déeffe ſa
Femme quand elle avoit l'avantage
de le poffeder. Ce Maistre des Dieux
avoit
108 Extraordinaire
avoit juré par le Stix , à fa Maîtreffè,
qu'elle ne luy pouvoit rien demander
qu'il ne luy accordât dans le meſme
inftant. Ce ferment eftoit inviolable.
Ainfi il ne fut pas au pouvoir de Jupiter
de retenir les rayons de fa lumiere
devant Semelé , lors qu'à une
vifite qu'il luy rendit , elle le conjura
avec inftance de les faire paroiſtre
dans tout leur brillant. Les feux qu'ils
jetterent furent fi forts , que certe:
malheureufe Amante en fut confumée,
fans que le Dieu puft fauver d'elle
autre chofe que le Fruit de leurs.
amours qu'elle portoit dans fon corps,
& qu'il enferma dans fa cuiffe , juſqu'à
ce que le terme des neuf mois
fuft expiré. Cette circonftance vous
fait affez connoiftre Bacchus En fuite
Jupiter quita Thebes , où Cadmus
Pere de Semelé regnoit , & eftant remonté
au Ciel , apres qu'il fe fur:
un peu remis de fa douleur il s'en
entretint avec les Dieux fes plus
Confidens . Ils luy firent fr bien connoiftre
qu'il auroit encor plus foufert,
fi la Nymphe qu'il regretoit l'avoit
quité pour un autre, qu'il fut contraint
"
de:
du Mercure Galant. 109
de tomber d'accord , que la mort d'une
Maiftreffe à qui on avoit donné
fon coeur fans referve devoit estre
moins fenfible que fon infidelité, Mercure
qui avoit appris d'Amphion à
jouer parfaitement de la Lyre , crût
que ce feroit confirmer Jupiter dans fa
penfée d'une maniere agreable , que
de chanter fur cet Inftrument les Vers
qui fuivent.
Si l'on eft affligé du trépas d'une Belle
Qu'on aimoit tendrement,
La douleur de fçavoir qu'on fert une Infidelle,
Touche bien autrement .
La haine ouvrant les yeux autant que l'a
tendreffe,
Pour juger des appas,
On compte les defauts que dans une
Maistreffe
On
n'examinoit pas..
Alors elle n'est plus cet Objet adorable
Si digne de nos voeux ; .
On s'accufe , on fe hait , d'avoir efté
capable
De s'en rendre amoureux.
Ons
ΠΙΟ Extraordinaire
On blame fon amour , & fenfible à l'ontrage
De le voir méprifé,
L'efprit reproche au coeur le honteux
avantage
De l'avoir abufé.
Enfin dans noftre estime une aimable
Perfonne
Perd- elle de fon prix ;
Plus on la connoit lâche, & moins on luy
pardonne
Vn orgueilleux mépris.
Le bonheur d'un Rival banniffant de notre
ame
Noftre efpoir le plus doux,
Le dépit auffitoft convertit noftre flame
En un cruel couronx,
On pleure une tendreffe indignement
perduë,
Et dans ce viftranfport,
D'une perfide Amante on detefte la veuë
Encor plus que la mort.
Mais d'un fidelle Objet quand la Parque
Severe
A
du Mercure Galant.. III
A tranché les beaux jours,
On le perd fans qu'on ait de reproche à
luy faire
D'avoir changé d'amours.
A quelques durs ennuis que ce malheur
nous livre
Du moins il nous eft doux
Depenfer que la Belle ayat encor à vivre,
Voudroit vivre pour nous.
Ce tendrefouvenir nous en peint tous les
charmes
Efface par la mort ;
Et fans nous plaindre d'elle , en répandant
des larmes,
Nous nous plaignons du Sort .
Jupiter ayant pris plaifir au chant
de Mercure , fe trouva dans une plus
grande tranquillité d'efprit , & crut
que pour fe defaire tout à fait de fon
chagrin , il devoit le noyer dans le
Nectar. Il fe mit donc à table avec
Junon , afin de s'y abandonner tout
à la joye ; & lors que dans la cha .
leur du Repas il eftoit en train de
dire de bons mots , & de railler avec
fon Epoufe , il l'apoſtropha de cette
maniere.
II 2 Extraordinaire
maniere. Vous qui prefidez au Mariage,
luy dit-il , je ne demande point
que vous m'avoüyiez , qu'il eft le lien
de la Societé civile , que fans luy on
ne parleroit ny de Familles , ny de
Peuples , ny de Républiques , car je
fçay bien que vous ne feriez pas du
fentiment de ceux qui voudroient que
pour fe marier on y fongeât toute la
vie , & qu'on n'en vinft jamais à l'effet.
Mais tombez d'accord avec moy ,
que voftre Sexe a plus de raiſons qui
le portent au Mariage que n'en a le
noftre. C'est ce que je ne voy pas,
répondit Junon , & fçachez que fi je
n'eftois Femme , je ne me marierois
que quand je commencerois à manquer
d'Amans. Eft- il rien de plus doux
au monde pour une Fille , que de fe
voir fans ceffe l'objet des voeux , des
penfées , & des complaifances d'une
foule d'Adorateurs ? Ce n'eft entre
eux qu'un empreffement continuel à
qui étudiera davantage les endroits.
par où l'on peut venir à bout de luy
plaire. Si elle aime la joye , c'eſt à qui
fignalera le mieux fa paffion par des
Feftes, & par des divertiffemens. Pour
Le:
du Mercure Galant .
FI3
fe rendre dignes de fes bonnes graces ,
il naift entr'eux une certaine émulation
qui ne luy doit pas eftre fort
defagreable à remarquer . Mais cette
Fille fe marie t- elle , en prenant un
Mary elle prend un Maiftre , & fort
fouvent un Maiftre fâcheux . Il faut
qu'elle s'accommode à fon humeur,
comme il s'accommodoit à la fienne
avất qu'il fuft devenu Mary. Elle perd
tous les Amans qui l'environnoient,
& quand bien il luy en refteroit encor
quelques- uns , il n'eft pas toûjours
feur qu'ils pourront aifément continuer
à la voir , puis que parmy les
Hommes il n'eft que trop de Maris
jaloux . En fuite viennent les incommoditez
de la groffeffe qui font particulierement
deſtinées à noftre Sexe,
& qui caufent quelquefois la mort de
la Perfonne qui les foufre. Je m'attendois
bien , reprit Jupiter , que vous en
viendriez- là , & que vous n'oubliriez
ny les perils , ny les maux de la groffeffe.
C'est en effet ce que vous avez
de plus fort à m'oppofer , car il eft
aifé de vous répondre d'ailleurs que
les deux Sexes ne fe doivent rien en
matiere
114 Extraordinaire
matiere de defauts, & que fi l'on trouve
des Maris jaloux & incommodes ,
on voit auffi des Femmes emportées &
d'une humeur tres fâcheufe. Cependant
, continua - t- il , pour peu qu'un
Homme ait appris à vivre , & qu'il fe
foit rendu raisonnable , il ne contraint
point fa Femme à prendre une vie
plus retirée que celle qu'elle menoit
quand elle eftoit Fille . Il ne luy défend
ny les ajuſtemens , ny les parures qui
font convenables à fa condition , & il
ne trouve point à redire que les charmes
de cette chere Moitié luy attirent
encor des Adorateurs . Il n'en eft pas
de mefme d'un Mary qui dés qu'il a
reçeu cette qualité , n'eft plus propre
à eftre Galant . Les foins de travailler
à l'établiffement de fa Famille , le demandent
tout entier. Ils lay infpirent
un air plus chagrin & plus fombre,&
luy oftent en même temps tous les
agrémens d'efprit qui le faifoient fouhaiter
des Belles. Enfin le titre de Pere
de Famille traîne prefque toûjours
apres foy mille embarras & mille inquietudes
, qui rendent un Homme
diffemblable à luy- mefme , & qui le
font
du Mercure Galant.
*
font renoncer en quelque façon à tout
ce que la vie a de douceurs. En époufant
une Femme , repliqua Junon , je
voudrois bien qu'on fe defift de la galanterie
, comme vous le dites , ou
plutoft que vostre conduite , depuis le
temps que nous vivons enfemble, euft
fervy de preuve à ce que vous avancez.
Je ne ferois pas réduite à me
plaindre auffi fouvent que je fais du
peu de délicateffe que vous témoignez
avoir , quand vous vous arreftez aux
plaifirs languiffans que vous donnent
des Beautez mortelles. La repartie inconfiderée
de Junon piqua Jupiter , &
fut caufe qu'il pouffa avec plus d'ai
greur le party qu'il avoit pris. Junon
de fon cofté ne fe rendit point, & tous
deux commençant à s'opiniâtrer fur
ce qu'ils foûtenoient , ils furent contraints
de s'en rapporter à la décifion
d'un Arbitre. Tyréfie fut nommé. Il
n'y avoit perfonne parmy les Mortels
qui fuft auffi capable que luy de juger
de ce diférent ; car on raconte qu'ayant
un jour frapé avec une houffine deux
Serpens qui s'eftoieut joints , il devint
Femme dans le mefme inftant , & que
huit
116 Extraordinaire
huit années apres frapant de nouveau
les mefmes Serpens , il reprit la figure
d'Homme. Ainfi il connoiffoit par
experience tout ce qu'il y avoit d'avantageux
dans l'un & dans l'autre
Sexe. Tyréfie eftant venu , les deux
Divinitez luy étalerent leurs raifons.
Ce Médiateur de la difpute tomba
dans le fentiment de Jupiter, & foûtiut
que le beau Sexe avoit beaucoup plus
de raiſons à s'engager dans le Mariage
que les Hommes n'en avoient . Junon
chagrine de fe voir vaincuë, s'en
vangea fur Tyréfie qu'elle fit aveugle.
Le malheur que luy attira fa fincerité ,
luy fut fenfible ; mais Jupiter ne tarda
gueres à l'en confoler , puis qu'il luy
ouvrit les yeux de l'efprit , & luy donna
le pouvoir de penetrer dans les plus
cachez replis de l'avenir . Ce nouveau
Devin eftant de retour fur terre,apprit
aux Perfonnes de fa connoiffance ce
qui luy eftoit arrivé , & pour premier
coup d'effay de fon art de prédire le
Futur , il luy tint ce difcours . Vous
voyez comme je porte fur moy les
marques de la vangeance qu'a prife la
Femme de Jupiter . Retenez bien qu'un
jour
du Mercure Galant.
117
jour impunément un Berger du Mont,
ida , nommé Pâris , rendra un Jugement
beaucoup plus defavantageux à
cette Déeffe , car l'ayant choify pour
Juge fur une difpute qu'elle aura avec
Minerve & Vénus touchant l'excellence
de la Beauté , ce Berger en donnera
le prix à Vénus. Vous fçaurez ,
ajoûta-t- il , que Junon ne peut voir
qu'avec une extréme jaloufie que Vénus
foit continuellement accompagnée
des Graces , parce qu'elles font
caufe que cette Mere d'Amour eft toûjours
affurée de plaire & de toucher.
Vous aurez encor que Junon a de
l'averfion pour Minerve , & que cela
vient de ce que cette Fille de Jupiter
préfide feule aux plaifirs de l'Efprit,
qui font les Sciences & les beaux
Arts. Mais parce que l'Architecture
eft du nombre , & qu'elle tire fon origine
du Païs où nous vivons , je me
fens porté à vous décrire l'Hiftoire des
merveilles qu'elle produira dans la
fuite des temps. Vous n'ignorez point
que les premiers Hommes n'avoient
qu'une nourriture fauvage , qu'ils ne
naiffoient que dans des Cavernes , ou
dans
118
Extraordinaire
dans de fimples Cabanes ;qu'Amphion
euft le fecret de polir leurs moeurs , &
de les accoûtumer à vivre ensemble;
& que leur ayant montré la maniere
de bâtir , on a pris de là fujet de feindre
qu'au fon de la Lyre il conftruifit
les Murs de Thébes. A force de travailler
aux Bâtimens,les mains fe rendant
plus habiles , & les Efprits devenant
auffi plus éclairez par l'exercice,
je prévois , & je vous annonce que
l'Architecture fera divifée en cinq
Ordres. Celuy qu'on nommera Dorique,
devra fa naiffance au Temple que
Dorus Roy d'Achaie fera élever en
l'honneur de Junon , dans l'ancienne
Ville d'Argos Les Colomnes de ce
Temple auront la proportion , la force
, & la beauté du Corps de l'Homme,
au lieu que les Colomnes de l'Ordre
Ionique fembleront imiter la délicateffe
du Corps d'une Femme . Cet
Ordre fera ainfi nommé, à cauſe d'Ion
Conquerant de la Carie , & Fondateur
de plufieurs Villes fameufes , & qui
dans un Temple confacré à Diane , fera
obferver cet Ordre , & luy laiffera
fon nom, auffi- bien qu'à la Carie qu'il
aura
du Mercure Galant. 119
1
aura fubjuguée. Quant à l'Ordre qu'on
appellera Corinthien , voicy ce qui par
hazard y donnera lieu . Un Sculpteur
Athénien paffant aupres du Tombeau
de quelque jeune Fille de Corinthe,
où l'on aura mis au Panier que pendant
fa vie elle aura aimé particulierement;
ce Sculpteur verra ce Panier couvert
d'une tuile,& pofe fur des plantes
d'Achate.Il examinera cóme les feuilles
qui aurot cru à l'entour , auront récontré
les coins de la tuile , & auront
efté cótraintes de fe recourber en urs
extrémitez, & d'y faire un contournement
qui fera nommé Voûte. Ce fçavent
Ouvrier Athénien , qui taillera
le Marbre avec une délicateffe admirable
, imitera cette forme nouvelle
dans les Colomnes , dont il embellira
depuis tellement la Ville de Corinthe,
qu'on n'y laiffera plus entrer que d'excellens
Ouvriers , & que de là on dira
par proverbe , Qu'il ne fera paspermis
à tout le monde d'aller à Corinthe. Ily
aura l'Ordre Tofcan ; mais parce que
ce fera le plus groffier de tous , je le
paffe fous filence. Enfin l'Ordre Compofite
fera ainfi appellé , à caufe qu'il
tiendra
J 20 Extraordinaire
tiendra de l'Ionique & du Corinthien .
L'Architecture commencera à devenir
floriffante à Rome, lors que Céfar, &
en fuite Augufte,y établiront le Siege
de l'Empire de l'Univers . Cet Art, qui
par l'habilité des Architectes femblera
fous la Regne des Empereurs fuivans
avoir atteint toute fa fublimité
& toute fa hauteur , fera neanmoins
en quelque maniere enfevely fous les
ruines de cet Empire Romain ; mais
il renaîtra beaucoup de temps apres
dans un autre Climat , c'eſt à dire
quand le Royaume de France fera
gouverné par François Premier de ce
nom , qui fera le Pere des beaux
Arts. Alors ce Roy infpirera du gouft
pour l'Architecture ; il entreprendra
de faire bâtir un Louvre qu'il laiffera
imparfait , & qui lors qu'il fera achevé,
fera la huitiéme Merveille du Monde.
Ce pompeux Edifice devra beaucoup
de fon embelliffement aux foins
d'un autre Roy , que je ne puis affez
louer, & qui fous le nom de LoüIS LE
GRAND , fera connu pour un Monarque
accomply. Il eft refervé à ce dernier
Prince dont je parle , d'élever
l'Ar
du Mercure Galant. I 21
l'Architecture au plus haut degré de
perfection où elle foit jamais montée ;
& parce qu'on employera tout le fin de
cet Art pour reprefenter le glorieux
cours de fa vie , apprenez que les Exploits
de ce Héros , & la fubtilité de
l'Architecture , s'aideront mutuellement
à s'éternifer. Tyréfie ne dit rien
alors davantage. Je finis comme luy ,
en vous affurant que je fuis , & c.
ELEG I E.
E' quoy , voftre raiſon , adorable
Sylvie,
HE
Prend l'injufte party d'eftre mon Ennernie
?
Mais écouterez - vousfes barbares difcours
,
Plutoft que vos bontez qui confervent
mes jours ?
Trabirez - vous l'efpoir de la plus vive
flame
Que l'amour ait jamais fait naiftre dans
une ame ;
Et ne fuivrez- vous point une plus douce
loy >
Q. d'Avril 1679%
F
122
Extraordinaire
Quand la tendreffeparle & pour vous ,&
Pay dit
pour moy ?
pour vous. Helas ! Peut- eftre trop
credule ,
Je croy que vous fentez le beau feu qui
me brûle;
Maiscontre mon repos je n'ofe refifter
Aux ordres obligeans de n'en jamais
douter.
Vous les aviez donnez ces ordres pleins
de charmes ,
Ces aimables Garans avoient feché mes
larmes ,
Je commençois à vivre , & mon coeur
amoureux
S'applaudiffoit déja du fuccés defesfeux.
En vain, difois- je , en vain la Fortune
ennemie
Infqu'à cet heureux jour a traversé ma
vie;
En vain mille douleurs pires que milles
morts ,
Ontfur moy de farage affouvy les tranfports
;
L'Amour, Ce Dieu puiffant qui la brave
& me guide ,
Contretous fes revers rend mon ame intrépide.
Ie
du Mercure Galant.
123
Je vois avec plaifir ſon courroux defarmé.
-le triomphe à mon tour , enfin je fuis
aimé ,
D'un bonheur fi charmant mon ame
poffedée ,
Sur ces mots jour & muit attachoit mon
idée.
difois-je , dans cet & Le fuis aimé , difois -je
entretien
Tous les plaifirs des Dieux n'égaloient
pas le mien.
Helas ! & qu'auroit dit ce coeur qui
vous adore ,
Qui peut mieux foulager le feu qui le
devore ,
Et que peut-il trouver d'agreable , ou de
doux ,
Que le fuprême bien d'eftre chery de
vous ?
Rien que vous ne le touche , & rien ne
l'intereffe ,
Que de vous voir un peu fenfible à fa
tendreffe ,
-Si ce n'eft de fentir les vifs faififfemens
Dont fon amour pour vous l'agite à tous
homens.
Fij
124 Extraordinaire
Ony , j'aime ce defordre , & je chéris ce
trouble ,
Mon plaifir eft plusgrand quand maflâme
redouble ,
Etfouvent dans l'excésſes tranſportsſont
pouffez,
Que je m'écrie, Amour , je n'enfens pas
afſex.
Pour aimer ma Sylvie autant qu'elle eft
aimable ,
Augmente , fi tu peux , cette ardeur
agreable ,
Perce , brûle, confume , & donne à mes
fouhaits
Le plaifir de l'aimer plus qu'on n'aima
jamais.
Cependant la Raifon veut détruire en
voftre ame
Le glorieuxfuccés d'une fi pure flâme .
Helas !quand fa rigueur s'oppose à vos
bontez ,
Vous dit- elle quels maux mon ame a fuportez?
A-t-elle daigné voir avec un peu d'étude
-Tous les tranfports mortels de mon inquiétude
;
Mes larmes , mes langueurs, &mon abattement
,
Mes
du Mercure Galant.
125
Mes agitations, & mon emportement,
Mes craintes , & mes foins , mon refpect,
ma tendreſſe ,
Larage , & les fureurs qui me troublent
fans ceffe ;
Et pour le faire entendre , a-t - elle raffemblé
Tous les traits de douleur dont je fuis
accablé ?
Ah !fans doute l'Amour qui gouverne
ma vie ,
Prendra le jufte foin d'en inftruire
Sylvie,
De luy repreſenter les maux que j'ay
foufferts,
Et que je ne fuis pas indigne de fes
fers.
Cette raison peut bien vous engager •
croire ,
Qu'en m'aimant, vous risque beaucoup
de vostregloire ;
Que vous faire l'objet de mes plus tendres
voeux >
C'eft porter mon orgueil auſſi haut
Dieux ,
que les
C'eft cherir un Objet qu'avec des foins
extrémes,
Fiij
126 Extraordinaire
Pendant qu'on les adore , ils chériffent
eux- mefmes ;
Que m'abandonner tout au feu qui m'a
Surpris,
C'eft brûler d'un amour qui luy- mefmeeft
fon prix ,
Et qui doit limiter fa plus douce esperance
A vous voir fimplement approuver ma
conftance.
Je connois mon merite , belas ! &je fçais
bien ,
Que choisir pour aimer, un coeur comme le
mien
Quoy qu'il brûle pour vous de l'ardeur la
plus pures
C'est de vostre raison exciter le murmures
Mais ce cruel murmure aura - t - il du
crédit ?
M'abandonnerez - vous fur ce qu'il aura
dit ?
Evitez , ma Sylvie , évitez la furprife
,
Sous le nom de Raifon un Monftre fe
déguife,
Vn inftinct malheureux , que le Sort en
couroux,
Pour
du Mercure Galant.
127
Pour troubler noftre joye , éleve contre
nous.
Lors qu'à quelque plaifir noftre ame eft
preparée,
Cet Ennemy jaloux s'empare de l'entrée
,
Et par fesfaux confeils , il nous fait
rejetter
Ce quepar tous nos foins nous devrions
acheter.
Contre fes trabifons il eft peu de lumieres
,
Nous voyons qu'il en eft de tous les caracteres
,
Le Sort en a produit fur tous nos interefts
,
Qui de la Raifon mefme imitent tous les
traits ;
Maistre des volente , par ces noirs artifices
,
Ils entraînent noftre ame au gré de leurs
caprices,
Elle devient efelave , & dans fes fon-
Etions
Ne peut plus refifter au cours des paffions
,
Raifonne aveuglément , fans justice décide
,
Fiiij
128 Extraordinaire
Etprend pour la Raiſon l'Ennemy qui la
guide,
Tant l'appas fuborneur de fes enchantemens
Change en mauvais deffeins les meilleurs
Sentimens.
L'Eſprit le plus fublime, & l'ame la plus
haute ,
Ignore fon erreur jufques apres fa
faute;
Quand la droite Raifon l'éclaire d'un
regard,
Le repentir le fuit , mais c'eft toûjours
trop tard.
Peut- eftre avec excés jay pouffé la
Morale ;
Mais eft- il de fortune à mon bonheur
égale ,
Si de cet Ennemy qui vous ofe impofer,
La peinture vous fert à vous defabufer
?
Dequoy que contre moy fon Art vous
entretienne,
Laiffez parler voftre ame, ou confultez la
mienne ›
Obfervez voftre coeur dans fes émnotions
,
Sui
du Mercure Galant. 129
Suivez de fon panchant les douces paffions,
Abandonne - vous toute à fa tendre conduite,
= Et fur fes mouvemens ordonne de la
Suite.
D'une droite Raifon la plus fevere loy
Ne peut rien oppofer de jufte contre moy;
I'en ay bien reconnu le noble caractere,
Lors que de mon amour l'ardeur a pû
vous plaire,
Et que par des confeils à mon ame bien
doux
Elle m'a défendu de rien aimer que vous.
Ah ! jamais fon avis ne fut fujet an
change,
A diferens Partis jamais il nefe range,
Et fes moindres confeils , & fes moindres
difcours,
Sont de juftes Arrests qui fubfiftent toû
jours.
Ainfi fur mon bonheur ne formez plus de
doutes,
Elle apû l'approuver , c'est unefois pour
toutes ;.
Finiffez le combat, puis que fans l'offenfer
Koftre coeur fur ce point ne sçauroit ba
Lancer,
F Y
130
Extraordinaire
**
Et que ce qu'en fecret à voftre ame on
inſpire,
Vient d'un traiftre Ennemy qui tâche à
vous feduire.
Rendez , rende le calme à mon coeur
alarmé,
Permettez-moy de dire encor , je fais
aimé,
Etpour en affurer ma timide tendreſſe,
Dites-le moy vous-mefme , & dites- lo
fans ceffe.
Adjoutez , en faisant un aven fi tow
chant,
Qu'il eft en vous l'effet d'un aimable
panchant ;
Qu'un Aftrefavorable , &fa douce influence,
Vous condamne à cherir mes feux , Ó
ma conftance,
Et
que d'un heureux fort l'indifpenfable
loy
Engage vostre coeur à vous parler de moy.
Le mien qui s'abandonne à fa tendreffe
extréme,
L'a fait independant de tont hors de
luy- mefme;
Et quand le Sort contraire,& mon Aftre
en courroux,
S'oppo
du Mercure Galant . 131
• Soppoferoient au choix qui l'entraîne vers
vous ,
Ce coeur inébranlable , armé de fa conftance
,
De ces vains Ennemis braveroit la puiffance,
Et fon attachement ,par unfenfible effort,
Surmonteroit pour vous les Aftres , & le
Sort .
Voila les entretiens où mon amour s'applique.
Ah! j'en fens mille fois plus que je n'en
explique.
Que ne pouvez-vous fuivre un exemple
fi doux !
Ces fentimens font ceux que mon coeur a
pour vous,
Et de ces fentimens la tendreffe infinie.
N'aura jamais de fin que celle de ma vie.
Ouy, que le Ciel m'expoſe à toute fa rigueur,
Si vous feule toûjours ne regne dans
mon coeur,
Si ce coeur enflâmé dont vous eftes maîtreffe,
N'a pour vous à jamais des foins pleins
de tendreffe,
Et fi fur vos yeux feuls reglant fes mouvemens,
132 Extraordinaire
Il ne vous donne pas tous fes empreffemens.
La Piece qui fuit fur une des dernieres
Questions propofées , eft de Monfieur
Gardien Secretaire du Roy. Il fait
parler deux Amans , l'un qui regrete fa
Maiftreffe morte , & l'autre qui a esté
trahy par la fienne. Vous jugerez par ce
que leurs plaintes font paroiftre d'accablement,
lequel des deuxfoufre davantage..
SUR LA QUESTION
Si un Amant foufre plus par la
mort de fa Maistreffe que par.
fon infidelité.
J
"Entens , ce me femble , la voix de
quelqu'un qui fe lamente . La Natu-.
re comme une bonne mere , pour em
pefcher un coeur affligé de fuccomber ,
luy donne ordinairement le fecours
des larmes & des plaintes ; la Raiſon
comme une fage difpenfatrice , ( fouffrez
ce mot ) en permet l'ufage en de
preffantes occafions , & il en eft de fi
legitimes,,
du Mercure Galant. 133
legitimes , que la Gloire cette imperieufe
maiſtreffe qui ne veut prefque
point de partage , n'ofe pourtant defendre
cette confolation à fes Héros .
Mais s'il eft naturel de chercher à fe
foulager par des plaintes, il eft de l'humanité
de compâtir à celles d'autruy:
nôtre intereft mefme , le demande,
puis que nous ne fommes tous que de
grands fujets de mifere ; & qu'il n'eſt
point de malheur , dont fi nous fommes
exempts aujourd'huy , nous ne
puiffions bientoft nous voir attaquez.
Ceft pourquoy preftons , s'il vous
plaift , l'oreille au difcours de cette.
Perfonne affligée, fçachons quel eft le
fujet de fa douleur , & tâchons d'en
profiter, s'il arrivoit que nous euffions
à foûtenir quelque chofe de femblable.
Ma chere Alcidalie, je ne vous verray
plus. Non je ne vous verray plus
jamais ! Ah Ciel quel coup de foudre !
Et qu'ay-je fait ? ou plûtoft quel crime
n'ay. je pas commis, puis que vous
me puniffez fi cruellement ? Quoy,
belle Alcidalie , une nuit éternelle va
nous feparer ? Les heures, les jours , les
années , & le refte de ma vie miferable,
fe
134
Extraordinaire
fe vont paffer fans Alcidalie Elle ne
reverra plus le jour ? Et moy ne la revoyant
plus , que vay je devenir ! 0
Ciel terminez vos rigueurs, en me l'ôtant
cette vie infortunée, qui me feroit
plus cruelle que mille morts ! Mais où
m'emportent mes égaremens ? C'eft
vous demander grace que de vous de
mander la fin de mes peines; & le terri
ble сопр dont yous venez de m'acca
bler, ne doit-il pas me faire connoître
que je ne vousfuis pas affez cher pour
eftre exaucé de vous ? Beautez, eſprit,
vertus , bontez , charmes d'Alcidalie, je
vous perds pour jamais , & je ne meurs
pas de cette mortelle penfée?Mais chere
ame , ne condamnez pas pour cela
mon amour de lâcheté ; fi ce pauvre
eoeur conferve quelque refte de vie,
c'est un pur effet du pouvoir de voftre
belle Image qui l'anime encor.
las que l'ufage que j'en feray me fera
douloureux
! fi je vis , ce ne fera que
pour vous pleurer , & vous regreter
jufqu'à mon dernier foûpir. Que ne
m'eſt- il permis de mourir , & de mourir
mille fois s'il le falloit pour vous
rejoindre ; mais je le vois bien , mon
fort
Hedu
Mercure Galant . 135
fort eroit trop doux , & ma cruelle
deſtinée veut qu'auparavant je celebre
icy bas la grandeur de ma perte, par
un facrifice continuel de fouffrances.
De grace , vous qui vous dites mes
Amis , & qui vous empreffez à m'en
donner des marques importunes , cef.
fez , ceffez de fatiguer votre efprit &
le mien de vos inutiles difcours. Vous
me dites que c'eft une neceffité de fe
confoler d'un mal fans remede. Quel
plus impitoyable & moins folide raifonnement
? Et ne voyez - vous pas
que c'eft cela mefme, qui me rend inconfolable
? Si apres de longues années
, fi apres tous les travaux imaginables
, je pouvois efperer de la revoir
, ô que les plus rudes peines me
feroient finon legeres , au moins fupportables!
Pour flater mes ennuis , j'é
couterois alors vos officieafes remontrances
, & je vous demanderois moy .
mefme ces confolations que prefentement
je ne puis recevoir . Mais je ne
la reverray plus cette charmante Perfonne;
il n'y a plus de remede à fa pers
te ; & c'eft - là ce qui me defefpere
Cruels, apres que j'ay perdu Alcidalie,
vous
136 Extraordinaire
Vous voulez encore me faire perdre
ma douleur ? Ah que vous & moy
fommes oppofez de fentimens ? Eller
m'eft devenue précieufe ; elle m'eſti
devenue facrée , cette douleur que
vous profanez. Cieux courroucez ,
fut-il jamais un état plus deplorable
que celuy où vous m'avez reduit ? Le
plus grand des maux eft le feul bien
qui me refte. Ouy mon affliction eſt
aujourd'huy ce que j'ay de plus cher;
C'eft elle , & ce n'eft plus que par
elle qu'au defaut de la prefence d'Alcidalie,
je la verray toûjours des yeux
de l'efprit , & que je l'entretiendray
auffi toûjours du coeur & de la pén.
fée. Ce langage müet qui nous a efté
familier , ne me fera pas interdit. Ce
fera par fon moyen , belle Alcidalie,
que je continueray de vous rendre
compte de mes actions & de mes penfees
; de vous affurer de mes refpects
& de ma fidelité ; de vous declarer
mes inquietudes , de prendre vos confeils,
ou plûtoft de recourir à vos Ora
cles. Je vous diray cent & cent fois
que je vous aime au delà du tombeau;
& je me répondray autant de fois
pour
du Mercure Galant . 137
pour vous , que vous m'aimez jufques
dans le fein de la gloire où voftre innocence
vous a placée .M'en defavoüerez
- vous , aimable Alcidalie ? Non ,
comme je me fuis donné à vous. fans
reſerve , vous m'avez permis, vous m'avez
ordonné de croire que vous feriez
éternellement toute à moy. Doux &
cruel fouvenir ! agreables & fâcheufes
réveries !mais enfin vains foulagemens,
pour une douleur auffi grande que la
mienne ! Si vous en fufpendez pour
quelques momens la violence,helas ! ce
n'eft que pour la redoubler. Alcidalie,
fera- ce vous voir & vous entretenir,
que d'eltre feul à vous parler & à me
plaindre ? Quoy jamais plus un de ces
favorables regards qui portoient la
joye jufqu'au fonds de mon coeur ? Jamais
plus une de ces obligeantes paroles
, capables d'appaifer tous les
troubles de mon ame ? Ah penſée
qui comprend en foy l'image de tout
ce qu'il y a de dur & de cruel dans la
nature ! O vous à qui la malice des
Hommes fait une guerre continuelle
, vous que les trahifons & les perfidies
confument de chagrins & de deplaifirs,
138 Extraordinaire
2
plaifirs , vous que la fortune dépouil
le & que la calomnie déchire , vous
tous en un mot qui croyez éprouver
les plus rudes peines , & du corps &
de l'efprit joignez , fi vous le pouvez,
toutes vos fouffrances , & foyez convaincus
que toutes enfemble elles n'égalent
point la grandeur de mes tourmens.
Vous-mefmes qui n'attendez
que le coup inévitable d'une mort
prochaine que vous voyez fous vos
yeux , vous eſtes moins à plaindre que
moy ; cette mort auffi épouvantable
qu'elle puiffe vous paroiftre , devant
bientoft finir tous vos maux , n'eft
point l'horrible des horribles , & ce
titre effroyable ne fe doit donner qu'à
la perte de l'Objet de nos affections.
Perdre pour jamais ce que l'on aime !
Pour jamais Ah , encor un coup ,
penfée qui accable l'efprit , & contre
qui la raifon ne peut rien de plus raifonnable
que de s'abandonner & de fe
confondre. Alcidalie toute belle ! Alcidalie
toute parfaite ! Alcidalie toute
aimable ! où eftes - vous ? où fuis-je
moy-mefme ? que dis-je ? que fay-je ?
Helas je ne me connois plus. Que
Vous
du Mercure Galant. 139
vous m'allez coûter de foûpirs ! que,
vous m'allez caufer de regrets ! Heureux
, helas heureux , fi je ne vous
avois jamais veuë ! heureux , fi vous
n'aviez point eu tant de charmes ! &
heureux peut- eftre , ou moins malheureux
, fi vous m'aviez efté infidele!
Ah bouche facrilege , ofe- tu bien proferer
ces blafphemes ? Pardon , belle
Ame , mon coeur n'y a point de part ;
ce n'eft qu'un effet paffager de mon
trouble & de mon defefpoir ; mes maux
préfens ne me feront jamais diminuer
l'estime de ma gloire paffée ; quelque
affligeant que m'en foit le fouvenir , il
me fera toûjours précieux . Non , puis
qu'en Alcidalie j'ay perdu infiniment
plus que tous les biens enfemble , je ne
changerois pas le funefte avantage de
la regreter le refte de mes jours , pour
tout ce qu'il y a de grand , d'agreable,
& de fatisfaifant dans le monde . N'avoir
pas connu , n'avoir pas adoré Alcidalie
, n'en avoir pas efté aimé , ce
font , à mon fens , des neants plus malheureux
que la realité de tous les maux
qui fe puiffent imaginer ; mais fouhai
ter des défauts dans Alcidalie pour en
tirer
140 Extraordinaire
tirer fujet de confolation , quelle manie
& quelle impieté ? Mettre en balance
fa vertu avec fa vie , ce feroit felon
elle-mefme , luy faire le plus grand
des outrages . Helas je m'en fouviens.
Dans l'une de ces fpirituelles & tendres
converfations où vous me charmiez
également l'efprit & le coeur :
Pourquoy penfez - vous , me difiezvous,
que voftre Sexe rende tant d'honneur
au noftre , & qu'il nous traite
avec tant de déference ? Croyez - vous
que cette beauté qui paffe fi vifte , ou
la délicateffe , pour ne pas dire la foibleffe
de noftre conftitution , en foient
les feules caufes. Non , non , ce font
les vertus dont on préfupofe toûjours
que nous fommes avantageufement
pourvenes , & fur tout la pudeur & la
fidelité que le Ciel & la Nature nous
ont principalement données en partage.
Voila ce qui nous doit faire méciter
ces refpects que vous voulez bien
quelquefois appeller des adorations.
La Vertu , pourſuiviez - vous , n'eft
point un nom vain & inutile , comme
ont dit quelques defefperez ; ce n'eft
point un fantôme ny une chimere ,
comme
du Mercure Galant. 141
comme fes ennemis voudroient nous le
faire croite , & comine ofent dire ceux
qui ne la connoiffent pas , ou qui ne la
connoiffent qu'à leur confufion ; c'eſt
proprement parler , l'ame de noftre
ame , & par conféquent ce que nous
devons avoir de plus cher. Dans quelque
déreglement que noftre fiecle corrompu
foit tombé , foyons bien perfuadez
que le plus grand des crimes eft
de préferer la vie à la vertu , & de perdre
pour coferver cette vie, la feule choſe
pour laquelle nous devons l'eftimer.
Ouy , adjoûtiez - vous avec un regard
un peu fevere , mais tout amoureux ,
encore qu'un ufage que je n'excufe,
ny ne condamne , n'exige pas fur ce
point ( au moins dans les manieres ) de
fi exactes régularitez de voftre Sexe
que du noftre ; neantmoins comme
dans le fonds , & pour ce qui regarde
le coeur , ce doit eftre la mefme chofe,
je vous l'avoueray fans déguisement ,
quelque tendreffe que j'aye pour vous,
'aimerois mieux vous voir fans vie ,
que de vous voir infidelle . Ce n'est
point l'intereft de ma gloire , c'eft celuy
de la voſtre qui me fait parler de la
forte ,
142 Extraordinaire
"
J
que
force ; & ne vous plaignez point de ce
fentiment , puis que c'est le parry que
j'embrafferois pour moy- mefme. Voila
, belle Alcidalie , comme vous raifonniez
; mais ce n'eftoient pas de ces
paroles qui ne font que des paroles ,
encore moins de ces difcours décevans
& affectez pour couvrir adroitement la
honte du vice , ou pour infulter malicieuſement
à l'honneur de la vertu.
Voftre coeur & voftre bouche ont toujours
efté parfaitement d'accord , &
vous ne vous eftes jamais démentie .
Helas de defauts en moy , que de
mérite peut-eftre en d'autres Amans,
& que d'avantages qui le font prefenrez
pour vous , auroient pû ébranler
toute autre conftance que la voftre !
mais faiſant juſtice à mon amour, vous
m'avez fait grace fur tout le refte , &
vous m'avez confervé vostre foy pure
avec une fermeté qui faifoit mon bonheur
, & le defefpoir de mes Rivaux.
Alcidalie , puis- je fans expirer penfer à
toutes vos bontez à cette fage , mais
engageante retenue , avec laquelle
-vous reçeuftes la déclaration de mes
feux ; à cette équitable & judicieuſe
conduite
du Mercure Galant. 143
conduite dont vous avez fçeu entretenir
ma perfeverance , & à cet aveu fi
plein de modeftie & de tendreffe dont
vous avez enfin couronné mon amour?
Je me perds en repaffant en mon efprit
voftre bonté à me fouffrir ; voftre generofité
pour mes interefts ; cette pleine
confiance en moy pour les voftres ;
cette complaifance fi obligeante pour
tout ce qui avoit quelque relation à
moy ; tant de douceur dans vos entre
tiens , tant de fincerité dans vos paroles
;ce caractere amoureux & fpirituel
dans vos Lettres ; enfin dans toutes
vos actions toutes les marques du plus
noble , du plus tendre , & du plus parfait
amour qui fut jamais . O mort doublement
cruelle , & de m'avoir ofté
Alcidalie , & de diférer à m'y rejoindre
, toute inhumaine que tu fois , tu
ne pourras t'en difpenfer dans peu. Tu
me fuis , inexorable , mais je te chercheray
par tout où il me fera permis.
C'eft en vain que tu refiftes à mon
amour ; fa force égale la tienne , & s'il
n'a pû parer le barbare coup dont tu
viens d'immoler Alcidalie ; s'il n'eft
pas en fon pouvoir de forcer le Deftin à
me
144
Extraordinaire
ver le
moyen
me la rendre , du moins il fçaura troude
me redonner bientoft
à elle, en avançant la fin de mes jours.
Ouy , amour doux & fenfible ; ouy, Oüy
mort dure & implacable , je vous uniray
l'un & l'autre en ce point malgré
vos oppofitions , & de l'amour & de
la mort je vay faire le mêlange d'une
mort vivante & d'une vie mourante
d'amour. La trifteffe qui regnera dans
mon ame , repandra au travers de mes
yeux affligez tant de noirceur & de
tenebres fur 1ous les Objets que j'approcheray
, que les jours ne feront
plus des jours pour moy , & que je ne
m'appercévray pas s'il y aura encor un
Soleil dans l'Univers. Les nuits ne feront
des nuits à mon égard que par
l'horreur qui leur eft ordinaire ; & le
repos qu'elles donnent à toute la Nature
, fera le temps de mes plus cruelles
inquiétudes. Que fi quelquefois
mes forces abbatues font contraintes
de ceder à la douce violence du
fommeil , helas que je crains déja les
cruels momens qui viendront le finir ,
& m'enlever de nouveau mó Alcidalie?
Agreables illufions d'une Ombre fi
chere,
du Mercure Galant.
145
chere
, que je vous payeray cherement
! Cependant vous ferez le feul
foulagement que je permettray à mes
defirs. Mais helas vous ne viendrez
pas toûjours à leur gré. Oüy , belle
image d'Alcidalie , foit que je veille,
foit que mes ennuis me fouffrent quelque
affoupiffement , vous ferez l'unique
confolation dont je feray capable
;celle - là feule exceptée , je me précautionneray
à toute heure contre
tout ce qui pourroit adoucir mes peines,&
lj'y prendray autant de foin' que
les Perfonnes heureufes en apportent
à garantir leurs plaifirs de tout ce qui
les peut troubler. Tout ce qui me détournera
de la profonde & perpetuelle
application à méditer mon infortune,
me tiendra lieu d'un nouveau fuplice;
& mon feul recours dans ces gefnantes
conjonctures , fera de me rejetter
tout entier au centre de ma douleur.
C'est là que je penferay inceffamment
à Alcidalie , & que je ne penferay
qu'à elle ; que tous mes momens feront
pleins d'Alcidalie , & que toutes
les puiffances de mon ame en feront
leur continuelle occupation , jufques
Q. d'Avril 1679.
G
146
Extraordinaire
à ce que dans le repos du tombeau
j'alle retrouver ma chere , mon aimable,
& ma bien aimée Alcid ....
L'Excés de fa douleur luy ofte la
voix ; laiffons à fes Amis le foin qu'ils
doivent prendre de luy en cet état , &
tournons- nous , s'il vous plaift , de ce
côté , où fe fait entendre un autre
Malheureux qui croit peut -eftre qu'il
n'y en a point de plus à plaindre que
luy.
Perfide , il eft donc vray que vous
avez pû me quitter pour un autre , &
que ny la grandeur de ma paffion, ny
l'affiduité de mes fervices , ny le'don de
vôtre foy , n'ont pû retenir vôtre volage
coeur :Que font devenues , cruelle
Perfonne , ces affurances tant de fois
reiterées de m'aimer eternellement ?&
comment on pû s'évanouir cette haute
eftimé que vous faifiez paroiſtre
pour la fidelité , & cette averfion fi
délicate que vous affectiez pour tout
ce qui pouvoit en bleffer jufques aux
à
moindres apparences ? Jufte Ciel ,
qui fe fier deformais , s'il fe trouve
des ames affez corrompues pour faire
fervir à la trahiſon tout ce qui
con
du Mercure Galant.
147
condamne la trahiſon ? Confus &
- accablé d'un évenement fi ſurprenant
& fi terrible , par où commencerayje
à me plaindre & que doy - je
plaindre le plus ? Sera ce par l'aveuglement
de cette déloyale , ou par ma
propre douleur ? Sera ce fon erreur , ou
mon infortune ? Quel revers , ô Ciel,
& quelle chûte ! Helas , il n'y a qu'un
jour que dans la poffeffion trompeufe
du coeur de cette infidelle , je me
croyois au comble de la profperité
la plus accomplie ; ce coeur , ce perfide
coeur , me tenoit lieu de toutes
chofes , toutes les grandeurs , toutes
les richeffes , tous les plaifirs de la
terre , n'avoient rien qui puſt me
donner de l'envie , & je croyois pouvoir
moy-mefme en donner à tout le
refte des Hommes ; & me voila précipité
du faifte d'une fi charmante
élevation , dans un abime d'ennuis &
de douleurs : tout eft perdu pour moy,
& jamais perte n'a égalé la mienne.
L'Avare à qui l'on vole fes tréfors ,
l'Ambitieux qui trouve fes projets ,
renverfez , le Prince mefme dépouille
de fes Etats , ne fouffrent rien qui ap
Gij
148 Extraordinaire
S
proche du mortel déplaifir d'un fidelle
Amant que fon infidelle Maiftreffe
abandonnne & trahit ; chacun de ces
grands Malheureux n'éprouve qu'une
forte de difgraces ; moy je les reffens
toutes à la fois . L'efpérance les foûttient
encore ; & quelquefois la Fortune
prend plaifir à leur rendre avec
ufure ce qu'elle leur avoit ravy ; mais
la perte d'un coeur qui s'eft une fois
donné à un autre, ne fe repare prefque
jamais , & jamais entierement. Je doute
mefme fi la mort de la Perfonne
aimée peut entrer en comparaifon
avec ce qui fait le fujet de mon tourment
. Je fçay bien que la feule penfée
de cet autre defaftre doit faire frémir
tout coeur qui fçait aimer; cependant
ce terrible, écueil qui luy caufe un fi
funefte naufrage, en ſauve le débris le
plus précieux , puis qu'il devient un
Port eternellement affuré pour la fidelité
de l'Objet de fon amour Comme
c'est une neceffité toûjours préveuë
que la mort fépare enfin les Amans ,
ne peut- on pas dire que celuy qui
pleure la mort de fon Amante , n'en
regret pas tant la perte qu'il en

du Mercure Galant . 149
plaint le trop prompt depart 11 eft
affuré de la rejoindre , il n'en appréhende
point le changement , il n'a
qu'à fe préferver luy mefme de changer.
Dans le cher ſouvenir qui l'entretient
à tout moment de fa Bien- aimée,
il la retrouve , pour ainfi dire , toute
entiere , puis qu'il la retrouve fans defaut.
Cette réfléxion a , ce me femble,
quelque chofe de fi doux , que fi
elle ne guérit pas fon affliction , du
moins elle la charme d'une maniere,
que je ne fçay s'il n'eft pas quelques
plaifirs effectifs
qu'une confolation de cette nature.
Mais le voir facrifier par la Perfonne
que l'on aime plus que toutes chofes
, & dont on a fujet de croire que
l'on eft aimé de mefme ; à un Ennemy
pour qui , fi la haine n'eft permife
, elle eft au moins la plus naturelle
de toutes ; voir ce que nous adorons,
nous ôter, nous arracher de fes
propres
mains toutes fes faveurs & toutes fes
>
moins touchans
graces pour enrichir un Rival de nos
dépouilles ; un affront auffi fanglant;
un traitement auffi barbare ne reçoit
point de confolation ; il n'inſpire
,
G iij
150
Extraordinaire
que la vengeance , la fureur , & le defefpoir.
Mais ne fuis-je point trop
facile & trop ingénieux à me perfuader
moy-mefme d'un mal qui peuteftre
n'eft pas ? Mes fens , vos raports
font-ils fidelles ? mes yeux , ne in'abufez-
vous point ? Helas , que je ferois
heureux , fi je n'eftois trompé
que par moy- mefme ! Mais mon malheur
n'eft que trop veritable.La cruelle
, dans le déreglement de fon coeur
& de fon efprit , dédaigne tout ce qui
pourroit nous le cacher : Elle fe feroit
un reproche de nos doutes , & de
fa contrainte ; elle fe plaift à étaler à
nos yeux toute fon infidelité . Vous le
méritez bien , perfides yeux , auteurs
de tous les maux que j'endure. C'eft
vous qui avez prefté aux fiens voftre
lâche miniftere pour me féduire
; en me la faifant voir vous me
l'avez fait aimer ; en me la faiſant
aimer Vous vous eftes rendus fes
complices , vous ne sçauriez en eftre
punis trop feverement : c'eft la deftinée
des traiftres comme vous d'eftre
mal traitez par ceux qu'ils ont
le mieux fervy . Mais ne feriez-vous
>
"
point
du Mercure Galant. ISI
,
point affez ennemis de vous mefines,
pour trouver encore quelque dou .
ceur dans un fupplice fi honteux ,
& pour aimer à la voir , toute infidel .
le qu'elle eft ? Détournez , détournez
vos regards d'un Objet fi dangereux.
Si je puis gagner ce point fur
ce malheureux panchant auquel vous
'vous eftes abandonnéz , je ne defefpere
pas que mon coeur foûtenu de
ma raiſon ne puiffe guerir des
bleffures que vous avez aidé à luy
faire , quelques profondes qu'elles
puiffent eftre ; mais helas , mes yeux ,
mon coeur , & ma raifon , que je
crains bien que vous ne foyez toujours
d'intelligence avec cette inhumaine
! Mes yeux , vous la chercherez
par tour ; mon coeur , vous la defirerez
fans ceffe ; & vous , ma raiſon ,
vous n'aurez peut- eftre jamais la forca
de refifter ny à mes yeux , ny à mon
coeur. Quelle vie plus déplorable
que la mienne va le devenir ? Ce ne
fera plus au dedans de moy que de
perpetuels combats entre l'amour &
la haine , entre la tendreffe & le reffentiment,
entremes réfolutions & més
G iiij
152
Extraordinaire
foibleffes. Abfente , je la regrete.
ray cette déloyale, la revoyant , l'horreur
de fa perfidie empoifonnera tout
le plaifir que j'aurois pû tirer de fa
veuë. Il y aura des momens où malgré
fon inconftance, je ne laifferay pas de
l'aimer , & de me croire moins malheureux
qu'elle vive pour un autre,
que fi elle ne vivoit plus ; il y en aura
d'autres où je trouveray qu'elle feroit
heureufe fi elle avoit rendu fon ame
pure & innocente.Je fouhaiteray quelquefois
de pouvoir laver de tout mon
fang la tache de fon infidelité , &
d'autrefois auffi je ne l'eftimeray pas
digne d'un feul de mes foupirs . Je dis
que je reffentiray les gefnes de toutes
ces contrarietez , & je le puis bien dire
helas avec certitude , puis qu'an
moment que je parle ,je m'en fens déja
cruellement déchiré. Beauté barbare ,
falloit- il faire fucceder tant d'amertume
& tat de trouble à la douceur & au
calme de noftre amour ? Quelle utilité
trouvez -vous dans un changement fi
déraisonnable Votre nouveau Vainqueur
poffede- t-il des avantages capables
de vous juftifier : S'il eft vray qu'en
amour
du Mercure Galant .
153
amour c'eſt la gradeur de la paffion qui
en fait le principal merite, j'ofe défier
toute la terre d'en avoir plus que moy?
puis que perfonne ne vous a jamais
tant aimé que je vous ay aimée.Helas !
il s'en eft peu fallu , ingrate , il s'en
eſt peu fallu que je n'aye dit autant
que je vous aime , & je ne fçay fi au
defaut de ma bouche mon lâche coeur
ne le dit point encore. Injufte que
vous eftes , quel reproche pouvezvous
legitimement me faire ? Je vous
ay fervie en Souveraine , je vous ay
adorée comme une Divinité . Non
vous n'avez ny raifon , ny pretexte,
ny excufe. Il faut que vous foyez de
P'humeur de ces Perfonnes extraordi
naires qui n'aiment le fang que pour
le fang, & qui à la honte de la Natu
re , & par un pur efprit de cruauté , ſe
plaifent à le voir répandre. Inhumaine
, vous ne me facrifiez que par un
femblable caprice , & pour la feule
joye de voir fouffrir la victime que
vous offrez. Hé bien , barbare , goûtez
à longs traits le funefte plaifir de
ce cruel fpectacle ; mais en mefme.
temps fongez qu'un femblable fort.
Gy
154 Extraordinaire
vous attend > & que vous tiendrez
bientoft ma place. Oüy , ce nouveau
venu à qui vous m'immolez
aujour>
d'huy, vous facrifiera dans peu , à vô❤
tre tout , à quelque nouvel Objet de
fes affections
. Voftre coeur ayant perdu
fa premiere innocence , il ne vous
eft pas poffible de ne pas commettre
plufieurs infidelitez à la fuite d'une pre.
miere . C'eft par là que je prévoy que
dás le cours des longues erreurs où vôtre
changement
va vous engager ,vous
ferez encore fouffrir , & vous - mefmes
auffi fouffrirez fouvent , les peipes
de ces fortes de facrifices , jufques
à ce que l'habitude vous en ait ofté le
fentiment. Que je vous plains dans un
état fi indigne de ce que vous avez
efté Vous commencez
une carriere
où vous ne manquerez
pas de compagnie
, mais d'une compagnie
qui
devroit vous donner de l'horreur.
L'emportement
& l'oubly de vousmefmes
qui vous en ont ouvert l'entrée
, vont fe joindre au trouble & à
l'inquietude
, pour vous accompagner
dans voftre courfe ; & quand vous ferez
au bout , tous enfemble vous livrerout
du Mercure Galant. 155
vreront au mépris , & ce mépris au
defefpoir ou à la ftupidité. Arreſtez ,
mal- heureufe , arreftez ; detourneżvous
d'un pas feulement , & vous
pourrez éviter le precipice où vous
courez ; fortez , fortez promptement
de ce labyrinthe , avant que d'en avoir
franchy le premier detour ; prévenez
des égaremens infaillibles où il
conduit, il en eft encore temps. Quelqué
coupable que vous foyez , pour
devenir innocente , vous n'avez qu'à
le vouloir. Il ne faut qu'un foûpir ralumé
au feu de noftre premier amour ,
il ne faut qu'une larme formée de
quelque refte de ce fang pur qui animoit
voftre coeur lors qu'il m'eftoit
fidelle. Au nom de cet amour autrefois
fi fort & fi tendré , laiffez vous
toucher à mes prieres , ne diferez point
ce faluraire retour à un temps où le
nombre de vos années , & la retraite
-de vos Amans, luy feroient perdre tout
fon merite. Mais l'infenfible & l'infenfée
qu'elle eft , elle dedaigne mes
confeils , & meprife les perils qui la
menacent. Mon coeur dés longtemps
prevenu pour elle , ne s'eftoit que trop
**
facile
156 Extraordinaire
>
facilement attendry ; l'amour & la pi
tié alloient le faire fuccomber , mais
puis que fon orgueil & fon endurciffement
la retiennent, n'ayons plus pour
elle que de la pitié fans amour, Venez,
venez à mon fecours ô la plus belle
& la plus fidelle de toutes les Maitreffes
, qui de vos Amans faites de
genereux Rivaux & de parfaits Amis,
que vous fçavez fatisfaire tous fans
intereffer voftre chafte & noble fierté
; c'est vous que j'implore , charmante
gloire , qui n'eftes autre choſe
que l'amour de la vertu , & qui en
cela feul eftes plus eftimable que tou
tes choſes ; c'est vous qui donnez de
juftes bornes à nos defirs , & d'équitables
loix à nos paffions. Vous ve
nous defendez pas d'en avoir ; vous.
ne cherchez point par de vains raifonnemens
& par de fabuleux exemples
, à nous perfuader que nous n'en
avons pas , ou à nous en cacher quelqu'une
mais vous nous en reglez
parfaitement l'ufage. Vous ne nous
dites point que l'on ne peut hair ce
que l'on a une fois bien aimé
ne dementez ny nos fens, ny la nature,
; vous
ny
du Mercure Galant.
157
ny la voix publique ; mais vous nous
apprenez à furmonter ces mouvemens
5 impetueux qui fçavent fi bien nous
convaincre au dedans de nous mefmes,
que les plus grandes haines viennent
des plus grandes affections. Si
vous ne commandez pas abfolument
de detruire un Autel fur lequel nous
avons facrifié , ny d'abatre une Idole
que nous avons adorée, vous nous or
donnez au moins d'avoir pour un Autely
profane toute l'averfion que fa.
profanation merite , vous nous defen
dez le culte d'une Idole qui n'eft plus
squ'un vain Simulacre , & vous nous
en infpirez unjufte mépris . En nous
recommandant de vous fuivre , vous
n'approuvez pas en nous des emportemens
indifcrets contre ce qui vous
eft contraire ; mais auffi vous ne pouvez
fouffrir fans indignation ces baffes
complaisances & ces lâches flatéries
, pour des dereglemens directe.
ment oppofez àves Loix . Enfin en
tout état & en toutes rencontres ,vous
nous conduifez avec une jufte mode
ration. C'est vous , ô Reyne des belles
Ames , qui m'affifterez dans les
combats,
158
Extraordinaire
combats que j'autay encore à foûtenir
contre un refte de tendrelle qui
pourroit fe revolter en faveur de mon
Infidelle , & qui me ferez triompher
de fa malice & de mes foibleffes . Vous
allez me degager d'un indigne efclavage
, vous allez me rendre un coeur
tout libre , mais je ne le veux recevoir
que pour vous le confacrer de nouveau
fans referve, & pour tout le reſte
de ma vie. ! D 20 ..
Comme toutes choſes fe reçoivent
à la maniere de ce qui reçoit , je ne
doute point que par la raifon de la
diverfité des humeurs , & mefme par
un pur jeu d'efprit , on ne puiffe faire
parler d'autre façon les deux Perfonnes
affligées qui font le fujer de nôtre
Propofition , qu'il ne foit aifé de
leur prefter d'autres fentimens. Mais
pour moy j'estime qu'en fait de paffions
, il eft bon d'accorder ' aurant
qu'il fe peut le naturel avec l'héroï
que , & fans trop s'écarter du premier
, de tendre toûjours au fecond.
Il est des galanteries ferieufes , & il
en eft d'enjoüées ; les unes & les autres
ont leur merité & leur grace.
Cela
Mercure Galant.
159
}
3
Cela préfuppofé , & que le propre de
l'honnefte & du galant Homme , foit
un panchant égal vers la gloire , &
l'amour felon le fens allegorique de
noftre petite Fable de Pfammette fur
l'Horloge de Sable . Cela , dis- je ,prem
fuppofé , Du caractere dont nous paroiffent
ces deux illuftres Malheureux
que nous venons d'entendre , il eft facile
de juger qu'ils font Perfonnes à
tenir parole. Toute la diference qu'il
y aura , c'eft que la douleur du premier
ne fera pas toûjours fi aigre ny fi
violente ; le temps le rendra f ciable
& civil à peu pres comme auparavant;
mais enfin il aura toûjours le coeur
penetré de la grandeur de fa perte,
& fa fidelle melancolie , quoy qu'elle
paroiffe plus languiffante à le conduire
à pas plus lents au fepulchre,
ne laiffera pas de l'y faire tomber
avec elle. Pour le fecond , la cure
n'en fera ny trop difficile ny fort
longue ; fa refolution fortifiée de l'ab- -
fence , guerira parfaitement fes bleffures
, & les fermera fi bien , qu'à peine
en restera t- il quelque legere cicarice.
J'eftime donc que le premier a
beaucoup
160 Extraordinaire
beaucoup plus à fouffrir que le fecond.
La mort fait des maux fans remede;
Finfidele porte le fien avecfoy, comme
ces Animaux qui fervent eux-mesmes
d'antidote à leur venin ; c'eſt un
Scorpion qu'un Homme de coeur
écrafe de bonne heure fur la playe.
Quand un coeur genereux a perdu ce qu'il
aime,
Il ne luy refte qu'à mourir ;
Mais quand on le trabit , il n'en est pas
de mesme,
Sa gloire afoin de le guerir.
le vous envoye pluſieurs Deviſes &
Emblemes propres à eftre gravées pour
des Cachets fur diferens effets de l'Amour.
Ce qui s'eft proposé là- deffus dans
le dernier Extraordinaire ayant fait naître
au mefme Mr Gardien , dont je vous
viens de parler , l'occafion d'y donner.
quelques heures du peu de loisir que luy
laiffent fes emplois , il a fait les quatore
premieres que vous trouverez dans cette
Blanche.
EX
ERE GIVS
51
TC.BELG
IOANNES
DOMINICVS
COMES
MON
+
BER
160
beaur
La
Finfi
me d
mes
Scol
écra
9 ።
THE LAVILLE
E
de
m
le
1893
du Mercure Galant 161
EXPLICATION
DES DEVISES DE
CETTE PLANCHE.
I.
TN Livre de Blanque fermé , avec
un Poinçon dans les feuillets , &
ces mots , l'attens mon fort. Pour reprefenter
l'état d'un Amant apres une
declaration d'amour.
I I.
Une Lampe dont l'huile & ie feu
font fur le point de manquer , avec ces
mots , Ne le pas nourrir , c'est l'éteindre.
Pour un Amant à qui on ne donne aucune
efpérance.
1. I I.
Un Encenfoir fumant de l'Encens
qui s'y brûle , mis au pied d'un Autel,
avec ces paroles , le me confume en adorant.
C'est l'image d'an Amant parfaitement
refigné.
I V.
Une Lanterne fourde , & ces mots
Italiens ,
-1
762 Extraordinaire
Italiens , Non fi vedrà mio fuoco senza
commando. Pour un Amant qui aime
en lieu élevé.
V.
Une jeune Plante de Vigne vierge
, dont les filamens s'accrochent,
& ces mots , Si je m'attache , j'iray
loin. Pour une belle Perfonne qui n'eft
point engagée , & qui fe fent- le coeur
tendre .
V I.
Le mefme Corps , avec ces paroles
, En m'attachant je crois toûjours .
Pour marquer une premiere paffion
qui eft ordinairement tres - violente.
V II.
Une Ortie fleurie , & ces mots
-Italiens , Gravi para punture . Pour
une jeune Perfonne , dont la fierté
préfage beaucoup de rigueurs à fes
Amans.
VIII.
Un Oranger fous un Rocher ou
Montagne , & le Soleil au delà de la
Montagne , avec ces mots Italiens ';
Privo di te morirò. Pour un Amant qui
regrete l'abfence de fa Maiftreffe.
IX.
du Mercure Gatant. 163
7
1 X.
Une Flâme & un Vent qui fouffle
deffus , & pour ame , Dolce accenderai
, violento pegnerai. Rien ne convient
mieux à un Amant délicat qui
ne veut pas eftre traité rudement.
X.
Une Cage ouverte , dans laquelle
un Oyfeau échapé revient , & ces
mots , Ma prifon me plaift . Pour un
Amant qui renoue avec fa Maiſtreffe
apres s'eftre dégagé.

XI.
Deux Flambeaux dont l'un eft
éteint & fumant , & l'autre allumé &
panché vers celuy qui fume , avec ces
paroles Italiennes , Se un fuma , che
l'altro s'inchini. Cela fait voir que la
flâme d'un Amant revivra malgré la
fumée de la colere ,
, pourveu que la
Perfonne qu'il aime falle quelque approche.
X I 1 .
La Colere dépeinte par une Amazone
, le Caſque en tefte , & baiffé fur
les yeux , ayant un Lyon à coſté d'elle,
& tenant un Flambeau dont elle heurte
un coeur enflâmé qu'un petit
Amour
164 Extraordinaire
Amour tient à la main , avec ces mots ,
Fuoco fuoco non ftrugge. Pour montrer
que le feu de la colere ne detruit
ordinairement celuy de l'amour .
XIII.
pas
Un Coeur au fommet d'une Roche
escarpée de toutes parts , & un
petit Amour au bas qui regarde ce
Coeur
, avec ces mots Se non col
piede, al men con l'ale. Pour un Amant
qui repare l'inégalité de fa naiffance
par la vertu.
X IV.
>
Un Amour qui tournant le dos à
un Miroir rompu , le repouffe avec la
main , & ces deux mots , Iamais plus.
Pour un Amant qui protefte de ne plus
revoir une Infidelle.
Les cinq Devifes fuivantes font de
Monfieur de Bonnecamp. Il vous fera
aifé de connoiftre que les trois premie
res s'appliquent à un Amant qui ayant
fait une tendre déclaration àſa Maiftreffe
fans qu'elle luy ait donné aucune
marque ny de fatisfaction ny de colere,
attendce qu'elle réfoudra de fon fort.
XV,
du Mercure Galant . 165
X V.
Un Cupidon dans un Efquif en
pleine Mer , fans voiles & fans rames,
avec ces paroles , Helas quel fera mon
fort!
X V I.
Deux Couronnes , l'une de Mirte,
l'autre de Cyprés , & ces mots , Une
des deux en décidera..
XVII.
Un petit Amour affis fur un Canon,
dans lequel il met le feu pour l'effayer ,
avec ces paroles , Si j'en meurs , ma
mort fera du bruit. Pour marquer que
fi apres une declaration publique , les
cruautez de la Belle font mourir l'Amant
, le bruit de fa mort imitera l'éclat
du Canon , qui en crevant tuë celuy
qui l'effaye.
XVIII.
Un Phénix qui fe brûle dans le Bu
cher qu'il s'eft preparé , & qu'il a allumé
aux rayons du Soleil , avec mots ,
Peut- on brûler d'un plus beaufeu ? Cette
Devife s'entend d'elle- mefme , ainſi
que celle qui fuit.
X I X.
Un Cupidon qui paffe le Racloir
fur
166 Extraordinaire
fur un Boiffeau de Bled trop plein ,
avec ces paroles , le rens tout égal.
Monfieur de Vuaubert , de Noyon , a
fait les deux premieres Devifes que vous
allez voir.
: X X.
Un miroir ardent expofé aux rayons
du Soleil , & ces mots , Uro , non uror.›
Pour une Dame qui donne de l'amour
fans en prendre.
X X I.
De la Neige , & ces paroles , Frigus
adurit. Pour un Amant dont les froi-.
deurs de fa Maîtreffe n'ont fait qu'aug
menter l'amour,
. : X X II .
Une Mer dans la bonace ,& un Alciő
deffus qui fait fon nid , avec ces mors,
Le baftis dans le calme . Pour une Femme
qui ne fe montre ny en colere,ny fatisfaite
, apres une declaration d'amour.
En voicy quelques- unes Espagnoles.
XXIII.
Un. Coeur au milieu d'un bouillon
de flâmes , & ces mots , No arrepentido.
Pour un Amant qui aime fans ſe
repentir.
XXIV .
du Mercure Galant.
167
X XI V .: XIV .
La mefme Figure , Sola la merece.
Pour marquer que la flâme de cet
Amant eft feule digne de brûler fon
coeur.
X X V.
Encor la mefme Figure , Dichofe
por ella. Pour faire voir que cet
Amant trouve fon bonheur dans cet
amour .
X X V I.
Le mefme Corps , & ces paroles
pour ame , Arde con dicha. Pour faire
connoiftre qu'on fe trouve heureux
d'aimer.
XXVII.
Un Coeur dans la flâme , avec ces
paroles , No fe duele de fu dolor. Pour
un Amant que les peines de l'amour ne
rebutent point.
XXVIII.
Un Bouillon de flâmes feul , & ces
mots Italiens , Cara quanto ardente.
Pour montrer que plus l'amour eft vio
lent , plus il a de charmes.
-X X I X.
Le mefme Corps , & ces paroles ,
Mi llama fin bune. Pour faire voir
qu'un
168
Extraordinaire
qu'un Amant a une entiere fincerité
dans fes deffeins.
XXX.
Le mefme Corps , & ces paroles,
Sin ella no quiero vivir.Pour un Amant
qui voudroit mourir plutoft que de
ceffer d'aimer.
XXXI.
Vn Carquois qui n'a point de fléches
, & ces mots , Las tiene mi pecho.
Pour marquer un coeur entierement
percé des traits de l'Amour.
Vaicy encor treize Devifes de Monfieur
Gardien.
XXXII.
Vn Moulin qui dit au Vent qui l'agite
, Niente da te che giri e travagli.
Pour un Amant à qui une Maiftreffe
capricieuſe donne de continuelles inquietudes
.
XXXIII.
c.Vn Chien dans une Rouë qu'il fait
tourner , avec ces mots , Pas plus en
mille qu'en un. Pour un Amant dont
les fervices n'avançent rien aupres
fa Belle.
XXXIV.
de
Vne Branche de Mirte pliée en
Cou
du Mercure Galant. 169
Couronne , avec ces mots, Pour avoir
obey. Cette Devife reprefente un
Amant récompenfé de fes complaifances.
X X V.
Une Lampe fufpendue comme
celle des Eglifes , & ces mots , Ardo
fospefa. Pour exprimer l'inquiétude
d'une Amante qui doute de la fidelité
de fon Amant.
XXXVI.
Vn Souffletqui fouffle fur des Charbons
ardens & ces paroles , Avec
mon froid je les embrafe. Pour une de
ces Belles dont le férieux ne laiffe pas
d'infpirer beaucoup d'amour .
XXXV II.
La mefine Figure , mais le Soufflet
un peu plus éloigné des Charbons,
avec ces mots , Si j'en prenois , je n'en
cauferois plus. Pour une Belle qui croi
roit borner fes conqueftes , fi elle prenoit
de l'amour. Vn Soufflet fe gafte
quand il a attiré la flâme , & il n'eft
plus bon à fouffler.
il
XXXVIII.
Vne Baguere au haut de laquelle
у a un bout de Bougie & un Eteig-
Q. d'Avril 1679.
H
170
Extraordinairė
noir. ( On s'en fert pour allumer &
pour éteindre les Bougies des Luftres. )
Ces paroles luy fervent d'ame , f'allume
j'éteins. Pour une belle Fantaf
que qui fe plaift d'avoir des bontez &
des rudeffes.
XXXIX.
Vn Lierre autour d'un Chefne , &
ces mots , Heureux de vivre enſemble !
Pour deux Amans fatisfaits.
X L.
Vn Violon qui dit à fon Archet,
A tuo piacer grido , ò conto. Pour un
A mant content ou chagrin ,felon qu'il
eft bien ou mal traité de fa Maistreffe.
XLI.
Vne Raquete fur laquelle est une
Balle qui luy dit , Vous ne me recevez
que pour me renvoyer. Pour un Amant
dont la Maiftreffe ne peut conferver
un coeur.
XLII.
Vn Diamant dans un Anneau , avec
ces mots , A toute épreuve. Cette Devife
n'a point befoin d'explication .
XLIII.
Le mefme Diamant, & ces paroles,
Poly par un autre moy-mefme. Pour
un
du Mercure Galant. 171
un Amant qui reconnoit que rien ne
l'a tant fait hannefte Homme qu'une
fincere & belle amitié.
XLIV.
Vn grand Jet d'eau dans un Baffin,
avec ces mots De ma captivité ma
gloire.
·
Des deux Enigmes du Mois d'Avril,
il n'y a eu que celle du Tambour , qui
ait fait faire quelques Explications. Ie
Vous Les
envoye.
I.
RAllurez- vous , trop beureux Ennemis
,
Le Grand LOVIS content de vous voir
fifoumis ,
Veut faire ceffer vos allarmes.
Il vous accorde un bien qui paffe vos
fouba t .
Tout preft de vous détruire , il arrefte fes
armes ,
Renonce à triompher , & vous donne la
Paix.
Allez, Galant, Mercure , alle Courier
des Dieux.
Hij
172 Extraordinaire
Le faire fçavoir en tous lieux,
Chauffez vos talons & vos aiſles ;
Volezfans vous laffer & la nuit , & le
jour ,
Et pour dire aux Mortels ces heureuſes
nouvelles,
N'oubliez pas voftre Tambour.
L
GERMAIN , de Caën.
II.
Es conqueftes de Mars fefent avec
grand bruit ,
Le nombre , lefracas , le tumulte les fuit.
En celles de Vénus il faut tout le contraire
,
Le fecret, les écarts , le filence , & la nuit,
Toute chofe propre au miftere.
Ainfi defaites- vous du Mercure François ,
Marchez toûjours en Tapinois,
Les Beautez ont plaifir à ſe laiſſer ſurprendre
;
Si l'on ofoit mefler le grand bruit en
amour ,
Ceferoit alors vouloir prendre
Les Lievres au fon du Tambour.
LE DRUIDE LYONNOIS .
III.
du Mercure Galant.
173
L
III.
E Mercure Galant va par toute la
France
Publier la Paix àfon tour ,
Et pour nous exciter à la réjouiſſance,
Il ne manquepas de Tambour.
JARRES.
IV .
H c'eft mefaire trop chercher
Az
Ce qu'en vain vous voulez cacher
Sous l'obfcurité d'une Enigme.
Penſez vous que nous fogons fourds?
Non, non, malgré les tours & détours de
la Rime ,
Nous entendons bien les Tambours.
HORDE' , de Senlis .
V.
M Ereure que je lis & la nuit , &
lé jour ,
Tant je t'admire , & tant jé t'aimé ;
Certes fans battre le Tambout,
Tufais affez de bruit toy- mefme.
MARIE GAUVIN , de Chaftillon
fur Seine .
Hij
174 Extraordinaire
Je reviens à une des Questions propofées
dans le dernier Extraordinaire.
Vous la trouverez traitée avec beaucoup
de méthode.
2003.2003.2003.2003. £4163 $ 800
I
Si l'on doit fe marier.
Si l'on fupofoit que tout ce qu'ily
d Hommes au monde puffent
eftre reformez de l'avis que l'on donnera
, & qu'ils en demeuraffent perfuadez
au point de s'y conformer , il
eft fûr que pour éviter la perte du
Genre humain par la confufion , ou
par le Célibat , on devroit eſtre pour
le Mariage . C'est ce qui m'oblige à
ne prendre point de party , & à laiffer
à tout le monde le choix des raisons
que j'ay à alleguer pour l'un & pour
l'autre, auffi libre qu'i la efté de tout
temps à la plupart des Hommes de
fuivre celles que leur efprit & leur experience
leur ont pû fournir.
DANS
du Mercure Galant.
175
DANS LE MARIAGE,
Les avantages à eſpérer font,
1. Avoir de la Pofterité.
2. Vivre dans une libre, douce, & perpetuelle
focieté avec une Perfonne que
l'on aime.
3. Mettre defon cofté les Loix, la coufume,
& l'intereft de la plus grande partie
des Hommes , dans la joiffance des
plaifirs & des douceurs de la vie .
4. Se lier d'amitié , & vivre dans une
étroite confidence avec une Perfonne qu'on
aime , jufqu'a s'en rendre infeparable , &
par la prevenir les effets de l'emportement,
& de ces mouvemens foudains dont
les Gens fe repentent à loifir.

5.Donner & recevoir les gages les plus
précieux, & les plus fortes marques d'une
tendre amitié qui puiffent entrer dans le
commmerce des Hommes, quifont les Enfans
, laprefence perpetuelle , le fecours
dans les maladies, afflictio's , chagrins , doutes,
craintes,partager les plaiſirs , les biens,
les honneurs, les defirs , & les penfées.
6. Peut- on compter pour un avantage
de la vie conjugale, celuy que de mauvais
principesfont compter pour tel à quelques
Hij
176
Extraordinaire
Femmes mariées, qui trouvent que le chemin
des divertiſſemens eft plus facile à
tenir quand on a pour foy le flambeau de
l'Hymenée , que quand onfe contente du
voile de la Virginité ?
Les inconvéniens à craindre font .
1. Eftre attaché par des liens qu'on
ne peut rompre,& ne pouvoir changer de
condition , quelque mal qu'on s'y trouve,
quand on a changé defentimens.
2. Prendre fur foy tous les maux , les
chagrins , les ennuis qui peuvent arriver
à une chere Moitié.
3. Avoir des Enfans qui au lieu d'apporter
de la joye & de la confolation , ne
font pas plutoft nez , qu'ils deviennent les
objets de nos foins , lesſujets de nos craintes,
qui devancent les effets de noftre tendreffe
par les inquiétudes prematurées
qu'ils nous donnent dés qu'ils commencent
à eftrefenfibles à l'amour;piquez au¸
jeu, ambitieux d'honneur, &c. Les Gargons
ont de l'emportement ; les Filles de la
diffimulation, & une certaine foupleffe qui.
naift & qui croift toutefeule.
4. Au lieu d'une chere Moitié, rencon
tre,quelquefois das ce quiprend le nom de
Femme
du Mercure Galant.
177
Femme on de Mary , un Cenfeur perpetuel
, un Ennemy domestique qui étudie
vos defauts , en tire avantages & trai
verfe le bonheur de vostre vie.
5. Ne pouvoir aimer ailleurs fans
crime , & fans courir le rifque de voir
éclater une Femme on un Mary que l'intereft
fait veiller fur vos actions.
6. Eftre accablé d'une multitude d'Enfans
, Garçons à équiper , & Filles à
pourvoir.
Voilà une partie des reflexions
qu'on peut faire fur le Chapitre du
Mariage.
DANS LE CELIBAT,
Les avantages font.
1. Laliberté d'aimer en tous lieux, de
voyager, d'étudier , de choisir la manière
de vivre , & les emplois les plus proportionnezà
la capacité , les plus conformes
an temps , à l'intereft , & à l'inclination
des Gens.
2. Iouir de la quietude & du repos de
l'esprit. Les foins nefont point partagez,
on n'en a que d'une feule perfonne.
3. N'eftrepoint controllé ny fujet à la
cenfure perpetuelle d'un Ennemy domeſtique...
Hv
178 Extraordinaire
4. Tout ce qui s'appelle inconvenient
dans la condition des Gens marie , tourne
à l'avantage du Celibat.
s . On n'a ny le foin ny le bruit d'une
multitude d'Enfans , d'inclinations & de
capacitez toutes diferentes.
6. Vne Fille ne court point les risques
de l'accouchement , ny un Garçon celles
d'y voir foufrir, & d'y perdre ce qu'il
aime fi legitimement .
Les inconveniens font.
1. La folitude.
2. Le peu d'affurance qu'ily a dans
Paffection & dans lafidelité ordinaire de
tout ce qui s'appelle le domestique.
3. Onfera regardé de ſes Parens & de
Les Amis , comme Amis, comme unepraye que la Natare
leur deftine, & que le tems leur doit livrer.
4. Point de tendreffe qu'intereffée de
qui que cefoit. Le Genre humain regarde
un vieux Garçon comme un Homme
qui fait profeffion d'avoir de la dureté
pour tout le monde, & il n'eft plus perfonne
qui n'en ait pour luy.
5. loignez que les defordres de la vie
où l'on voit donner la plupart de ceux qui
vemlent éviter le lien conjugal , font les
effers
du Mercure Galant. 179
effets & les accompagnemens ordinaires.
du Celibat ; au lieu que
Quand Dame Concupifcence
Vous éguillonne, & vous lance,
il eft facile aux Mariex d'impofer filence
à cette Dame, & d'appaifer par des voyes
toutes legitimes une paffion rebelle.
Enfin quand vous aurez envisagé
diftinctement tous les avantages &
tous les inconveniens dont je vous
donne icy les paralelles , il faudra encor
raiſonner fur chaque Article en la
maniere prefcripté dans le Mercure
Galant du Mois d'Octobre 1678. page
140. Je ne repete pas icy cette maniere
, parce que c'eft une Regle generale
pour tous les points de Moralité.
A toutes ces confiderations chacun
peut encor ajoûter les reflexions
particulieres qu'on doit faire fur fa
propre condition , fur les qualitez des
Perfonnes qu'on peut regarder comme
des fujets de Mariage , & fur
l'état des affaires de l'un & de l'autre
party , & il n'y a d'ordinaire que ces
dernieres
180 Extraordinaire
dernieres reflexions qui determinent
au Mariage , ou au Celibat.
Le Virelay que vous allez voir , n'eft
fait que pour ceux qui en prenant le party
du Celibat , fe font refervé la liberté
d'aimer en tous lieux. Il eft d'une Dame
de Province qui a infiniment de l'efprit.
VIRELA Y.
D'aimeravec
franchife !
L'étrange fottife
O la grande beftife
D'aimer fidellement !
Tout change & fe deguife ,
Cheveux noirs , tefte grife,
Brunette , blanche & bife,
Paifanne & Marquiſe ,
Sous l'or & fous lafrife,
Tout trompe également ;
O l'étrange fottife
D'aimer avec franchiſe !
L'une veut à l'Eglife
Conduire fon Amint
Et celle- cy ne vife
Qu'à le mettre en che mife.
>
L'une
du Mercure Galant.
181 .
L'une le tpranife ›
L'autre le devalife ,
Amour n'eft que feintife ,
Que rufe , & que furpriſe ;
Que fi la convoitife
Dans une ame s'attiſe ,
Il paffe en un moment.
Vn petit vent l'aiguife,
Mais unegroffe bifſe
L'éteint facilement.
Il n'eft plus d' Artemiſe
Quijufqu'au monument
Garde la foy promiſe,
La conftance eft lourdiſe,
Et verta d'Allemand.
O la grande fortife
D'aimer fidellement !
Vivre fans entrepriſe
Et fans attachement,
Eft une couar dife,
Vne faineantife ,
Et principalement
Lors que la marchandiſe
Vaut noftre chalandiſe.
Qu'une beauté nous duife,
Que le coeur nous en dife,
Je veux qu'on la courtifes
Et qu'on la galantiſe,
Que
182 Extraordinaire
Que defon oeil charmant
Noftre ame foit épriſe,
Qu'on l'aime tendrement
Avec empreffement,
Petits foins, mignardiſe.
Que fi l'évenement
Veut qu'on vous la ſeduiſe,
Et qu'un autre l'induife
A quelque changement.
Et qu'elle s'en avife,
Je veux qu'onfe conduife.
Avecque jugement ,
Patience , accortife,
Qu'on flate & catechife.
Vn
avertiffement
,
Vn mot , un fentiment,
Quelquefois la ravife ;
le veux qu'on s'humaniſe,
Qu'on pardonne aisément
Vne faute commife ;
Peut- eftre eft-ce Surpriſe,
Ignorance, ou feintiſe,
Ou mauvaife hantife .
Mais
que l'on en médife,
Que l'on lafcandalife,
Que l'on la timpanife,
Et qu'on immortalife
Son
mécontentement,
E
du Mercure Galant . 183
.
Et fon reffentiment,
O la grande fottife!
Chacun aime à fa guife,
C'est la vieille devife,
Mais le fou follement,
Le Sage Sagement ;
Le fon court à la prife,
L'autre plusfinement
L'attend à la remiſe ;
Le fou fe formalife,
Protefte , verbalife ;
Le fage temporife,
Se taift & moralife,
Et fans que trop luy cuife,
Se grate feulement ;
Le fou croit tout de mife
Dans fon emportement ;
Lefage fe maiſtrife,
Et quand on le méprife,
Ou quand on favorise
Vn autre avortement,
Il trouffe fa valife,
Et dit tout doucement
Toute chaîne fe brife,
Tout change inceffamment.
- Venus changeoit Anchife,
Son Fils changeoit Elife,
-Denis changeoit Louiſe,
Lewis
184
Extraordinaire
Louis change Denise,
Tout change & fe divife
En ce bas Element.
O l'étrange fottife
D'aimer avec franchiſe !
O la grande beftife
D'aimer fidellement !
Monfieur du Rofier afait la Piece qui
fuit. Elle eft pleine de Recherches trescurieufes.
QUELLE EST L'ORIGINE
DE
L'ARCHITECTURE .
La
'Architecture eft le plus ancien
de tous les Arts. Elle a commencé
avec le Monde. Les premiers Hommes
n'eftoient encor vétus que de
Peaux , & ne vivoient que de Fruits,
lorfque Caïn bâtit une Ville, & Tobal
des Tabernacles.Il faut que les Egyptiens
& les Grecs, qui fe vantent d'eftre
les Inventeurs de tous les beaux Arts,
ic
du Mercure Galant .
185
le cedent aux Hebreux en cette rencontre
; puis que la Ville d'Enoch eft
plus ancienne que Diofpolis , Sicyone ,
Argos , & Athenes .
La neceffité de l'Architecture en a
bien - toft fait trouver l'invention.
Avant mefme que les Hommes s'affemblaffent,
& vécuffent en focieté , cha
cun fe mettoit à couvert , & tâchoit
par quelque habitation , d'éviter le
froid , & les injures de l'air . Les uns fi .
rent des Cavernes dans la Terre pour
fe mettre ; les autres firent de petites
Hurtes de feuilles , & de branches d'arbres
pour le couvrir . Mais quelqu'un
ayant remarqué le Nid des Hirondelles,
il imita l'induftrie de ces Oifeaux,
& fe fit un logement plus propre &
plus commode. Anlugelle , dit
que ce
fut un certain Doxius qui fit cette découverte
. Mais Cain eſtant ſans conteftation
, le premier qui ait bâty , il y a
bien de 1 apparence que ce fut luy qui
trouva cette invention . Quoy qu'il en
foit , le Nid de ces Oifeaux n'eftoit pas
un méchant modelle . On ne peut rien
voir de mieux joint , & de plus ferré.
Pline en rapporte une chofe admirable.
Il
186 Extraordinaire
Il dit qu'à l'embouchure du Nil , pres
Bocarré en Egypte , il y avoit un glacis
& une chauffée bâtie entierement de
Nids d'Hyrondelles , qui avoit prefque
une ftade de long , & fi forte
qu'elle refiftoit aux inondations de ce
Fleuve . Il ajoûte qu'il y a dans le meſme
Païs , une Ifle dediée à la Déelle
Ifis , que les Oiseaux remparent & fortifient
tous les ans , de peur que le
Nil nel'entraîne. En faut il davanta
ge pour apprendre aux Hommies ,
l'Art de bâtir & de fortifier ?
-
Cette façon ruftique de bâtir dura
longtemps , & le répandit dans toutes
les Parties de la Terre , où l'Archite-
&ture eftoit en ufage : car il y a des
Nations entieres comme dans le Nouveau
Monde , où les Peuples vivent
fous des Tentes. Vitruve dit que de
fon temps on bâtiffoit ainfi dans les
Gaules , en Espagne , & en Phrygie.'
On bâtit encor de cette forte dans
quelques Provinces de France , où la
plupart des Maifons font de bois , &
de terre ; & à Paris mefine , où il y a
un grand nombre de moilon , & de
platras.
La
du Mercure Galant.
187
pour
La Brique & la Pierre ayant fuccedé
à des Matereaux fi fimples & fi
groffiers , l'Homme qui n'avoit bâty
que pour la neceffité , bâtit enfuite
le plaifir, & pour l'utilité publique.Eurialus
& Hiperbius , deux Freres Athéniens
, furent les premiers au rapport
de Pline , qui embellirent leur Ville de
Maifons de Brique. Cadmus trouva
l'ufage de la Pierre, mais neanmoins felon
Jofephe , les Hebreux fe fervoient
déja de la Pierre, & de la Brique, puis
que Seth & fes Enfans pour conferver
à la Pofterité , ce qu'ils avoient
inventé de l'Aftrologie , firent élever
deux Colomnes l'une de Pierre , l'autre
de Brique , fur lefquelles ils firent graver
ce qu'ils avoient obfervé des chofes
Celeftes . Cette Remarque fert encor
à prouver l'antiquité des Colom .
nes , qui fait un des Ordres de l'Architecture
.
Le Marbre qui fert aujourd'huy à
la magnificence des Bâtimens , eftoit
fort commun dans la Grece . On s'en
fervit d'abord plus pour fa dureté
que pour la beauté ; mais depuis
qu'on eut découvert le Marbre de 4
l'ifle
188 Extraordinaire
l'Ile de Scio , on en fit l'ornement des
Maiſons , & des Temples .On dit qu'un
certain Mamurra fut le premier à Rome
qui en reveftit les murailles de ſa
Mailon . Les Juifs n'avoient point l'ufage
du Marbre. Le Temple de Salomon
eftoit bâti d'une Pierre blanche &
fort polie, & les Ornemens en eftoient
d'or, & de bois de Cedre, Les Pyrami
des & les Obelifques d'Egypte eftoient
d'une Pierre marquerée de Grains
noirs , blancs , & rouges.
Voila pour la nature des Matereaux.
Les Autheurs profanes ne conviennent
pas du premier qui les a mis en oeuvre,
Diogene Laerce dit qu'Epimenide de
Crete , eft le premier de tous qui a
bâty. Vitruve prétend que ç'a efté un
certain Pythius qui édifia un Temple
de Minerve. Ariftote croit que Thraſon
a le premier fait des Murailles , &
que les Cyclopes ont invété les Tours ;
Mais Theophrafte attribue cette invention
aux Phéniciens. Enfin ces Autheurs
ne font pas plus d'accord touchant
la premiere Ville qui a efté bâtie
Pline & Juftin veulent que Cécrops
ait conftruit la Ville d'Athenes longtemps
du Mercure Galant. 189
temps le avant Déluge.Strabó foûtient
que c'eft Argos bâtie par Phoronens
au raport d'Homere. D'autres préten .
dent que ç'a efté Sicyone , d'autres
Diofpolis. Mais il eft certain , comme
j'ay déja dit , que Caïn a bâti la premiere
Ville du Monde .
Quoy qu'il en foit , l'invention de
bâtir eft bien diférente de l'Archite-
&ture figurée & embellie , ou de ce
qu'on appelle fimetrie dans le Bâtiment
. Celle là avoit eu pour origine le
Nid des Hirondelles , celle - cy s'il m'eſt
permis de conjecturer fur un Art qui
ne doit pas toute fon invention au hazard
, & au caprice ( comme quelquesuns
ont penfé , ) celle- cy , dis je , peut
avoir eu pour modele l'ouvrage des
Abeilles. Où peut on voir plus d'ordonnance
& de régularité ? Rien n'eft
plus jufte, ny mieux compaffé que leurs
petites logetes . La fituation & la diverfité
des appartemens y eft obfervée,
enfin l'Art ne peut rien faire de plus
folide & de plus mignon.
Mais pourquoy chercher fi loin
l'origine de l'Architecture ? L'Homme
ne trouve-t-il pas en luy-mefme
l'Art
190
Extraordinaire
l'Art de bâtir avec fimetrie ? Le corps
humain eft la maifon de l'ame. Elle
luy a infpiré de faire pour luy , ce que
la Nature avoit fait pour elle. Cette
jufte proportion qu'on voit dans toutes
fes parties, ne luy a - t- elle pas fourny
l'idée de l'Architecture la plus reguliere
,
De l'exacte obfervation des parties
qui compofent l'Homme , on a fait
cette Regle d'Architecture qu'on appelle
l'Eurithmie , qui confifte dans la
jufteffe , & la conformité que les pieces
d'un Bâtiment doivent avoir entr'elles
. Je croy que cette reffemblance
a fait naiftre l'opinion qu'un excellent
Architecte devoit eftre Medecin .
Savot fe tuë de le prouver. Il ne le
fait pas fans raifon , puis qu'on demeure
d'accord que la Medecine eft
neceffaire pour la perfection de cet
Art ; & que les Maiftres ne l'ont pas
oubliée dans le denombrement qu'ils
ont fait, des qualitez d'un bon Architecte.
Il faut qu'il fçache la Geometrie,
la Perspective , la Peinture , l'Hiftoire
, & la Philofophie . Il me femble
qu'il ne doit pas auffi ignorer la Sculpture.
du Mercure Galant. 191
>
pture. C'est d'elle que l'Architecture
emprunte tout ce qu'elle a de fin , &
de plus delicat. On peut dire de ces
deux Arts , qu'ils font Jumeaux &
qu'ils ne peuvent fe paffer l'un de l'autre.
Vn Bâtiment , pour fimple qu'il
puiffe eftre , a befoin de fimetrie , &
de regularité . Mais la grande & lanoble
Architecture doit porter plus loin
fes idées : car fi eile fe conforme fur le
3
corps humain
comme fur fon plus
parfait modelle
, il y a autant de diference
entre une Maiſon commune
, &
un Palais , qu'entre
un beau Corps, &
un Corps vulgaire,
On doit à Pythagore , ou à Theodore
Samien , l'invention de la Regle
& du Niveau. Quelques autres affurent
que c'eft à Penthéfile Reyne des
Amazones ; ce qui fait voir que l'Architecture
a efté longtemps inculte, &
groffiere , puifque chez les Grecs mefmes
, on a bâty pendant plufieurs Siecles
, fans regle & fans fimetrie.
La coûtume qu'on avoit d'orner
les Maifons des Triomphateurs , d'Armes
& de Trophées , a donné lieu
aux ornemens de l'Architecture . On
peut
192
Extraordinaire
peut dire auffi que les Arcs de Triom
phes ont pris de là leur origine
. Pline dit que l'invention
d'orner
les Co- lomnes
, de Vafes
& de Chapiteaux
, commença
au Temple
d'Ephefe
. D'au
tres racontent
que Callimacus
prit le modelle
des Chapiteaux
fur le Tombeau
d'une jeune Fille de Corinthe
. Sa Nourrice
ramaffa
fur fa Sepulture
quelques
pierres
, & quelques
pots caffez , qu'elle
couvrit
d'une grande tuille
, dont elle luy dreffa
un petit Tombeau
à la mode du Pais ; mais la
Nature
ayant fait pouffer
deffous
, une racine d'Achante
, qui dans le Prin- temps
couvroit
le Tombeau
de fes
feuilles
, ce Monument
quoy que ruftique
, fut trouvé
fort agreable
.
L'Ordre Corinthien a pris de là fon
nom , comme le Dorique de Dorus
Fils de Neptune , pour avoir bâti un
Temple d'une invention nouvelle. Je
ne parle point des autres ordonnances
, tout le monde fçait qu'il y en a
cinq principales . Mais que je fçay bon
gré aux Architectes modernes , d'avoir
banny l'ordre Gothique comme
indigne de l'Architecture ? Il
feroit
da Mercure Galant. 193
feroit à fouhaiter qu'on pût entierement
abolir en France cette bizarre
maniere de bâtir. Graces au Ciel nous
nous fommes delivrez de tout ce que
les Goths nous avoient laiffé de groffier
, & de barbare dans les Arts , &
dans les Sciences ; il n'y a plus que ce
mauvais gouft qui regne encor dans
quelques- uns de nos Bâtimens. Mais
on doit efperer de le voir finir fous le
Regne d'un Prince , qui a tant de delicateffe
pour les beaux Arts , & qui
fe connoift fi parfaitement en Architecture
. Le Louvre & le Château de
Verſailles qui paroiffent plûtoft des
Palais enchantez , que des Ouvrages
de l'Art, font voir aux Curieux que la
France ne cede point en Bâtimens,
aux Nations les plus polies Où peuton
voir de plus grandes idées, plus de
jufteffe, & plus de magnificence ?
L'Architecture s'eſt donc toûjours
perfectionnée. Les premiers Hommes
l'ont inventée , les Rois l'ont embellie
, les Dieux mefmes s'y font apliquez.
Apollon & Neptune bâtirent la
Ville de Troye . Minerve éleva des
Tours , & prit plaifir à l'Architecture.
Q. d'Avril 1679.
I
194
Extraordinaire
Pallas, quas condidit arces, Ipfa colat .
Comme de tous les Arts il n'y en a
point de plus neceffaire dans la vie ,
il n'y en a point qui merite mieux d'être
embelly. C'est là où la magnificence
eft dignement employée , & où
la profufion femble eftre permife.
C'est ce qui fait l'ornement & la majefté
de l'Empire . On parle avec éton .
nemement de la dépenfe que les premiers
Romains faifoient dans leurs
Bâtimens . Pline raporte que Marcus-
Scaurus eftant Edile , fit venir à Rome
trois cens foixante Colomnes de Marbre
, de trente- huit pieds de hauteur,
pour faire un Theatre qui devoit fervir
un mois feulement.
Mais l'Architecture avoit fait paroiftre
longtemps auparavant fon induftrie
, & fa magnificence dans la
ftructure des Murailles de Babilone, &
des Jardins admirables de la Reyne
Semiramis , où elle employa plus de
trois cens mille Hommes l'efpace de
plufieurs années . C'eft une chofe affez
remarquable, qu'excepté le Coloffe de
Rhodes , & la Statuë de Jupiter Olim
pien ,
du Mercure Galant. 195
pien , on doive à l'Architecture les
fept Merveilles du Monde, & que l'Egypte
ait efté le plus beau Theatre de
fes Miracles. Son Labyrinthe qui fervit
de Modele à Dédale pour bâtir celuy
de Crete , contenoit feize Aparte.
mens magnifiques , pour loger les feize
Gouverneurs de l'Egypte , & on y
rencontroit tant de chemins , & tant
de detours , qu'à peine en pouvoit on
fortir.
Cet Art ne parut pas moins fuperbe
dans les Pyramides & les Obeliſ
ques des Roys d'Egypte. Vne feule
fut l'ouvrage de fix cens mille Hommes
pendant vingt années . Herodote
, Diodore , & Pline parlent de trois
Pyramides admirables , dont Chemis,
Cephus , & Mycerinus furent les Autheurs
. Elles furent ainfi appellées de
la reffemblance qu'elles avoient à la
flame qui s'éleve , ou de la Pierre dont
elles eftoient conftruites , qui tiroit fon
nom du mot Grec Pyr , qui fignifie le
feu. Strabon dit quelque chofe de particulier
de l'origine de la troifiéme.
Vne Courtifane nommée Rodope
eftant dans le Bain , un Aigle enleva
I ij
196
Extraordinaire
un de fes Souliers des mains de fa Suivante,
& le porta dans le fein du Roy.
Le Prince étonné de cette merveille
fit chercher cette Femme , & l'ayant
trouvée dans la Ville de Naucrate ,l'époufa,
& apres la mort fit élever cette
Pyramide pour l'amour d'elle.
Pline attribue l'origine des Obe'ifques
à Mitrés Roy d'Egypte. Mais elles
pourroient bien avoir pris ce nom
de celles que le Roy Pharon fit placer
dans le Temple du Soleil . L'Hif
toire qu'en fait Herodote eft rare , &
curieufe. Ce Roy ayant jetté une Flêche
dans un Fleuve qui eftoit facré
aux Egyptiens , il perdit la veuë dans
le moment mefme. Il fut dix ans aveugle.
L'onzième année l'Oracle
qu'il avoit confulté repondit, qu'il recouvreroit
la veuë, s'il lavoit fes yeux
de l'eau d'une Femme chafte , & fidelle
d'en â fon Mary. Le Roy commença
faire l'effay par fa Femme , mais inutilement
. Il éprouva celle des autres , &
enfin il vid comme auparavant. Mais
il fit brûler toutes ces Femmes hormis
celle dont il avoit efté guery , qu'il
époufa au lieu de la Reyne . Eftant de-
2
livré
du Mercure Galant.
197
livré de ce mal- heur , il fit plufieurs
Prefens aux Temples , mais il en of- '
frit un au Temple du Soleil digne d'une
éternelle memoire . Ce fut deux
Eguilles de Pierres de cent coudées de
long, & de huit coudées de large. Quos
Obelos vocant à figura veru , dit Herodote.
Soit qu'elles reffemblaffent à la
Flêche qui avoit caufé le malheur du
Prince , ou aux rayons du Soleil , auquel
il les offroit, on a depuis donné le
nom d'Obeliſques à ces fortes de Py-.
ramides.
6
Mais c'est trop m'arrefter fur cette
matiere. L'Auteur du Mercure l'a traitée
à fond en parlant de l'Obelifque
d'Arles ; & c'est là que les curieux peuvent
trouver tout ce que les Anciens
en ont dit de plus remarquable.
Je ne parle point de la Tour de
Nembrot, parce que l'Architecture en
étoit auffi ridicule, que le deffein étoit
temeraire . Mais je ne puis paffer fous
filence,le Temple d'Ephefe, & le Tombeau
de Maufole , ces deux Chefd'oeuvres
de l'ancienne Architecture.
Le premier fut quatre cens ans à bâtir,
& foit que Ctesiphon en ait fait le
I iij
198
Extraordinaire
fe
Plair, ou qu'il ait achevé l'oeuvre, il en
deu'une gloire immortelle . De tresfameux
Architectes entreprirent le
Tombeau de Maufole , & fe rendirent
auffi celebres par leur Art , qu'Artemipar
fes larmes. Ils travaillerent feparément,
Scopas tailla le cofté du Le.
vant , Briaxis ch ifit le Septentrion ,
Thimotec le Midy , Leochares le Couchant
. Ils fe furpafferent de maniere ,
qu'on ne pouvoit dire lequel eftoit le
plus excellent Ouvrier.
Le Temple de Salomon n'eftoit pas
feulement fomptueux , & magnifique,
il eftoit encor d'une Architecture excel
ente & finie. Ce fage Prince avoit
ramaffé tous les plus riches Materiaux
pour fa Sructure , & il avoit recherché
tous les plus habiles Ouvriers pour
les mettre en oeuvre. Cependant foit
par vanité , ou parce qu'en effet cer
Art s'eft toûjours perfectionné dans
la fuite des Siecles , l'Empereur Juftinien
fit mettre dans le Temple de
Sainte Sophie , qu'il avoit fait bâtir,
une Statuë de Salomon qui ſe cachoit
de honte , de le voir plus fuperbe , &
plus magnifique que le fien . 25
Voila
du Mercure Galanti
VILLE
Voila donc jufqu'où l'Architecture
s'eft élevée, mais ce qui eft furprest
c'eft que les Grecs qui l'ont portée fi
loin , ne nous en ayent rien laiffé dans
leurs écrits . Les Romains mefmes qui
ont eu un fi grand nombre d'Architectes
celebres , ne nous en ont laiffé
que quelques Fragmens. line qui
n'oublie rien & où l'on trouve tant
de chofes , n'en parle que fort legerement
, & comme en paffant , Vitruve,
Palladius , Mérula , marchent à la tefte
des Autheurs Latins qui ont écrit de
l'Architecture , Serlio , Rufconi , Scamotzi
, Tomazo , compofent la Troupe
des Italiens. De Serres , de la Brof
fe , Geffon , Bernard , du Cerceau , de
Lorme , & plufieurs autres François ,
ont traité de cette matiere .
La Science des Bâtimens n'eft pas
indigne des beaux Efprits. Le Dieu
qui fait les Poëtes , fait les Architectes
& les Maçons . Il n'y a pas de plus
grands faifeurs de Châteaux en Efpagne,
que les Poëtes, Tous leurs Ouvra,
ges font templis d'Edifices merveilleux,
& de Palais enchantez .
Į iiij
200 Extraordinaire
Ley s'offre un Perron , là
Coridor,
regne nn
Là le Balcon s'enferme en un Baluftre
d'or.
Ony voit des Plafonds , des Ronds,
& des Ovales,
Ce ne font que Feftons , ce ne font
qu'Aftragales.
"
Enfin c'est là que l'Architecture &
tale ce qu'elle a de plus fin & de plus
exquis. C'est donc aux Poëtes à faire
un Monument tout François à la gloire
de Louis LE GRAND , en attendant
que fon glorieux Regne ait fait
naitre quelque Architecte capable de
luy élever un Arc de Triomphe , comme
il s'eft trouvé des Peintres & des
Graveurs dignes de travailler à fon
Portrait , & de confacrer fon Image à
la Pofterité.
HISTOIRE
ENIGMATIQUE.
Schre ,je von
Zenvoyon notte pen- Ans Compliman
, Monfieu du Mar-
Seye,
du Mercure Galant. 201
Seye , à qui vou donnéré queu nom i vou
plara. Vou l'arrié zenë putoft , mas
j'avon fait un viage en Biauffe pour
acheté dé Mouton , & j'en éton revenu
aveuc unefiavre tiarfe qui nou Za ton démonté
le cerviau. Heureuſeman avan que ·
de party , j'avion par le Tabailion de
Verfaille fait boutre fque ula en langage
àla Courtifane. Si von ne le trouvé pas
bian, vou Zen pouvé changé tou cen qui
vouplara , fans que fla nou déplaze.
Quoy que publient les Italiens &
les Efpagnols je foûtiens que la Nation
Françoiſe eft celle de toute l'Europe
& par confequent de tout le
Monde , qui traite l'amour avec plus de
galanterie.Tous les Hommes & toutes
les Femmes y femblent eftre nez pour
aimer ; & fi les exclamations , & les
entoufiafines n'y font pas fi grands,
ny fi frequens que chez les Nations
que j'ay nommées , l'air libre & dégagé
, qui paroift dans toutes les actions
des François , & principalement en
amour , eft à preferer aux affecta..
tions dont les autres Pais ont reçeu
l'ufage,
I v
202 Extraordinaire
Comme les Anglois approchent
de nous plus qu'aucune Nation de
l'Europe , dans les galantes manieres
d'aimer le genre d'amour que je
propofe icy en Enigme , ne fe pratique
parfaitement que chez ces deux
Nations .
,
Les Amans dans cette forte de paf
fion , & l'Objet qu'ils pourfuivent,
font toûjours quafi de mefme Sexe .
Les Roys , les Princes , & les plus
grands Seigneurs , font fouvent les
plus empreffez dans cet amour ; &
quand les Particuliers en font atteints ,
ce n'eft que fous les aufpices de ces
Puiffances qu'ils peuvent trouver
moyen de fe fatisfaire.
"
Perfonne , pourveu qu'il trouve quel
que accés chez eux , n'eft refufé pour
Rival de leur poursuites.
Ils tiennent mefme des Gens à leurs
gages , & ne les entretenant que dans
le feul deffein de les avoir pour Ri
vaux ceux qui fe montrent les plus
opiniâtres , font ceux qui en font les
plus estimez .
,
Chaque Pourfuivant fait de la dé
penfe , & fe donne de la peine fuivant
fes
du Mercure Galant . 203
Les forces pour parvenir à fon point,
mais tous n'y arrivent pas en meſme
temps. Il y en a pourtant peu qui fe
retirent fans eftre venus à bout de
leur deffein , quoy qu'il en arrive quantité
apres que les autres fe font déja
fatisfaits.
"
Il fe trouve dans le cours de cet
Amour quantité de traverses de
tours , & de détours ; & les chofes qui
dans la fuite d'une autre paffion défefperent
, & fatiguent ordinairement les
Amans , fervent dans celle - cy à leur
donner du plaifir & de la joye.
Mais ce qu'il y a d'étonnant , c'est
que ces Gens paffionnez , comme je
vous les dépeins , n'ont ces emportemens
de paffion que pendant cinq ou
fix heures au plus , & cela va rarement
à une journée entiere. Cependant l'on
peu
peut dire qu'ils confervent toûjours le
levain de la mefme paffion dans l'ame,
car ils n'ont pas le plus fouvent pris
un jour de repos , qu'ils cherchent un
Objet nouveau , s'y attachent comme
au premier , & faifant la mefine pourfuite
, s'engagent aux mefmes peines
& dépenfes qu'ils ont déja faites...
Ce
204
Extraordinaire
Ce qui doit augmenter voſtre étonnement
dans cette forte de paffion , c'eft
que l'Objet qui leur donne tant de
peine , n'eft pas plutoft rendu à leur
pourfuite que la plûpart le méprifent,
& l'abandonnent aux plus brutaux
d'entr'eux , qui fans fonger que ces
premiers ont eftimé fa conquefte digne
de leurs foins , le dépouillent cruellement
, & non contens d'un traitement
fi barbare , l'abandonnent de
nouveau à de plus brutaux qu'eux , qui
pour le vanger de la peine qu'ils ont
cue à la pourſuite , le déchirent par
morceaux , & apres en avoir raflafié &
affouvy leur rage , en laiffent errer les
pitoyables restes de tous coftez , fans
aucun foucy de ce qu'ils deviendront.
Si quelquefois les plus raiſonnables
en prennent quelques reliques , ils ne
les confervent que pour en faire dés le
mefme jour une Enfeigne à leur va
nité.
Quelque étrange que vous paroiffe
cette paffion , elle eft pourtant univerfellement
approuvée des honneftes
"Gens , & il s'en trouve qui en font ſi
poffedez , qu'ils en parlent à tous propos.
du Mercure Galant . 205
pos . Jufqu'icy aucun Cafuite ne l'a blâmée
, & je connois des Perfonnes d'une
profeffion tres réguliere qui en
font leurs principaux amuſemens.
.....
le m'attan que von zeste auffi ampafché
qu'un outre à déviné ce que je voulon
dire par fte balle Aligorie , car l'an
m'a dit que fla s'apelet comme ça . Ie vou
laifferion bian deviné , mas comme il faut
que vou jugiéfi l'an a bian rancontré on
non , je vou diron que c'est .. Anfin,
Monfieu du Marcure , je vou zenvoyon
notte penfaye comme je vou l'avon dit au
commenceman. Si alle eft bonne tant
mienx,ft mechante, tanpis ,guefbe enporte
qui s'en foucie. Le fon pourtan à vandre
& dépandre , votte ptit farviteur.
LE BARGE DE PORCHEFONTAINE
Les Vers qui fuivent ont eftéfaits pour
eftre chantez , & forment une espece de
Divertiffement , auquel ce que difent les
Mufes fert de Prologue.
PARO
206 Extraordinaire
PAROLES D'UN
CONCERT
DE MUSIQUE,
POUR UN JEUNE PRINCE.
LES MUSES.
RINCE , vous n'entendre que les
PRINCE
paisibles fons
De nos tendres Chanfons ,
Tandis que vous fuivrez les Filles de
Mémoire;
Mais lors qu'on vous verra dans toutes'
les faifons
Cueillir à pleines mains les fruits de la
Victoire ,
Nous prendrons bien de plus hauts tons ,
Pourfaire éclater voftre gloire.
LES AVANTAGES
DE L'AMOUR.
La fierté & l'indiférence des Braves
qui fontfous la protection de Minerve,
ne plaifant pas à ceux qui fuivent l'Amour,
du Mercure Galant.
207
mour , il arrive fouvent quelques petites
contrarietez entre ces deux Partys,
mais la fin en eft toujours avantageufe
aux Amans ; car enfin les Scavans
& les Guerriers aiment à leur tour
comme les autres . C'eft l'idée de ce
Divertiffement.
LE PARTY DE MINERVE,
& le Party de l'Amour enfemble ,
au jeune Prince.
Que de grandeurs vous promettez !
En mille rares qualiteZ ›
Voftre aimable Jeuneſſe abonde ,
Et de l'air dont vous estesfait
Vous deviendrez le plus parfait ,
Et le plus grand Prince du Monde.
PARTY DE L'AMOUR.
que ce Prince eft aimable !
Ab! Dieux ! qu'il a de beauté !
-PARTY DE MINERVE.
Je connois à fa fierté
Ab
Qu'ilferendra redoutable
PARTY DE
>
L'AMOUR .
- Il faudra pourtant un jour
Qu'il obeiffe à l'amour.
L'Amour
208 Extraordinaire
L'Amour eft un Dieu plein de charmes,
On ne fçauroit luy refifter.
En vain on voudroit contefter :
Il faut qu'on luy rende les armes.
PARTY DE MINERVE.
Ungrand Prince eft maistre de foy
Et l'Amour n'a rien qui l'étonne.
On ne peut recevoir la Loy ,
Quand on la donne.
PARTY DE L'AMOUR.
L'Amour n'exempte point les Rois ,
Ils ont tous jufqu'icy reconnu fon Empire,
Et les plus fiers n'oferoient dire
Qu'ils n'ont pas aimé quelquefois.
Les deux Partys enſemble.
Puis que ce Dieu ne fait grace à perfonne,
Il faudra que le Prince aime enfin à son
tour ,
Et nous le verrons quelque jour ..
Prendre autant d'amour qu'il en
donne.
Un
du Mercure Galant. 209
Un Berger tendre qui les croit d'accord
, ſe mefle avec eux .
Tous trois enſemble.
Tout doit fonger
A s'engager ,
C'est une Loy fupréme.
Tout doitfonger
A
s'engager.
Le Prince comme le Berger ,
Ilfaut que toft ou tard tout aime ,
Tout aime , tout aime.
LE BERGER feul.
Depuis que j'ay veu Lifete ,
Et que j'aime fes beaux yeux ,
Il femble que ma Mufete
Chaque jour s'accorde mieux.
Quand Lifette vient l'entendre ,
Elle a mefme un plus beau fon,
Elle m'infpire un air tendre
Que je donne à ma Chanson.
Les Bergers du voisinage
Sont fans ceffe à m'écouter.
Ils viennent dans ce Boccage ,
Et tâchent de m'imiter ;
Mais ils y perdront leur peine ,
Ils n'apprendront jamais rien.
Ma
210
Extraordinaire
Ma leçon leurfera vaine ,
S'ils n'aiment pas affez bien.
LES DEUX PARTY S,
& le Berger enfemble .
Tout doit fonger
A
s'engager >
C'est une Loy fupreme , &c .
PARTY DE MINERVE..
On fe plaint en aimant
Qu'on vit inceffamment,
Dans les feux, dans les chaînes.
On dit qu'Amour n'a point de tranquile
loifir ›
Et s'il ne caufe mille peines,
Qu'il ne peut caufer un plaifir.
PARTY DE L'AMOUR .
Tous les frivoles difcours
Qu'on fait contre les Amours >
Ne peuvent allarmer qu'une Ame trop
crédule ;
Leurs douceurs ont charmé nos plus fameux
Héros.
On parle des Amours d'Hercule
Comine on parle de fes Travaux.
LES
du Mercure Galant. 211
LES DEVX PARTY S,
avec le Berger enſemble .
Ne conteftons
Ne conteftex
}jamais
Finiſſons nos
Finiffez vos
querelles.
;
L'Amour porte des traits
Pour punir les Rebelles
Mais pour les tendres coeurs,
Et les Amansfidelles ,
que des douceurs. Il n'a
Encor enfemble.
Tout doit fonger
A
s'engager ,
C'est une Loyfupréme, &c.
Monfieur de S.Jean afait la Piece qui
fuit. Ilferoit difficile de traiter plus galamment
la Question qu'il décide .
S'il y aplus de raison defonger à
Je marier dans l'un des deux
Sexes, que dans l'autre.
O
N ne peut difconvenir qu'il n'y
ait des amours légitimes & per-

mifes,
212 Extraordinaire
miles , qui ont befoin du Sacrement
comme d'un fceau qui en fait l'accompliffement
& la perfection Le Mariage
doit toûjours eftre le but de ces finceres
amours ; mais pour les amourettes;
le Sacrement eft dangereux . Il les ruine
en fort peu de temps , & pour n'avoir
plus ces douces tendreffes de
coeur qui font tout facrifier à une
Maiftreffe , il fuffit bien fouvent d'en
faire fa Femme.
Du redoutable enteftement
Qui gagne le cerveau d'un miſerable
Amant ,
Et qui de la raison luy fait perdre
l'ufage ,
Voulez- vous guérir promptement ?
Engagez- vous auMariage.
Le remede eft infaillible , mais je le
tiens un peu incommode , & pour dire
tout ce que j'en penfe , je fçay fort
bon gré aux Autheurs d'hiftoriettes
& de nouvelles amoureuſes , qui s'accommodant
à l'humeur du Siecle , rendent
leurs Amans contens par le feul
plaifir d'eſtre aimez , fans que le Mariage
du Mercure Galant. 213
riage s'en mefle . Tous les Romains
du temps paffé finiffoient par l'hymenée
, & quoy que par leur longueur,
les Héros & les Héroïnes euffent le
loifir de fe dégager de la plus violente
paffion , ils croyoient qu'on ne pouvoit
s'en délivrer que par là .Ils avoient
raiſon , mais on ne doit pas conclure
de là qu'une grande avanture ne ſe
puille terminer fans Mariage.
7 Les H ros de l'Hiftoire font à contrepied
de ceux des Romans. Nous en
voyons peu qui n'ayent eu des Femmes.
Ce n'eft pas qu'un grand Homme
n'ait toûjours quelque forte d'averfion
pour le Mariage . La confidération
d'une Famille , le foin qu'il faut
avoir de fes Enfans , de leur éducation
& de leur fortune , font des occupations
peu propres à un Héros. La
Guerre, les Sinces , & les beaux Arts
qui donnent l'immortalité , ne s'accommodent
point avec l'embarras
d'une Femme & d'un Ménage. Minerve
qui préfide aux uns & aux autres eft
demeurée vierge . Il me fâche qu'Alexandre
fe foit marié. Ce n'eft pas le
plus bel endroit de fa vie . 11 femble
mefme
214
Extraordinaire
mefme qu'il fut moins heureux depuis
ce temps là . Mais enfin je ne doute
point qu'il n'euft refusé d'eftre le Maiitre
du Monde par un Mariage. En
effet il luy fut bien plus glorieux de
le conquerir que de l'avoir en dot.
Pour Céfar , il eft fi galant qu'on ne
doit pas le compter parmy les Maris ,
fi ce n'eft au rang de ceux qui fe repentent
de l'eftre.
La plupart des grands Hommes
ont efté malheureux en Femmes , &
cette raifon feule devroit obliger les
Héros au Célibat . On dit que le fameux
Prince Maurice ne voulut point
fe marier , de crainte de n'avoir pas
des Enfans dignes de luy ; & en effet
il y a peu de Héros qui ayent épousé
des Héroïnes , & qui ayent laiflé des
Héros. Pirrhus ne fut pas un Fils indigne
d'Achille , mais il fut le gage
des amours de Deidamie . Il eſt rare
que les Enfans reffemblent à leurs Peres
, ou s'il y en a , ce font des Enfans
d'amourettes. Je fçay que la fin la plus
honnefte du Mariage, c'eft le defir d'en
avoir ; mais comme on n'arrive pas
toûjours à cette fin , je ne vois point
de
du Mercure Galant
215
de raison qui oblige un Homme à fe
marier lors qu'il peut fe pafler de
Femme .
.
Le Mariage peut donc eftre regardé
comme un obſtacle à la gloire; & c'eſt
ce que vouloit dire cet Ancien qui fit
mettre fur fon Tombeau , Qu'il avoit
vécu fans empéchement . Il falloit bien.
que le Célibat fut alors quelque chofe
d'extraordinaire , pour fe louer d'avoir.
vécu fans Femme.Vn autre pour s'excufer
d'en avoir époufé une fort petite,
difoit que la Femme eftant un mal neceffaire
, il avoit choify le plus petit;
mais cette réponſe eftoit badine, car les
petites Femmes ne font pas toûjours
les plus commodes , & l'on a meſme
remarqué que les petites Gens ont
d'ordinaire l'efprit plus malicieux que
les autres.
Vn certain Philofophe a dit autrefois
qu'il falloit eftre fage pour fe marier
, mais qu'on n'eftoit pas fage de
vouloir fe marier. Cela vouloit dire
qu'on n'y devoit jamais penſer. Tout
Mariage eft un engagement qui oblige
un honnefte Homme de fe foûmertre
à un joug toûjours pemble, s'il n'eft
pas
216 Extraordinaire
pas honteux . D'ailleurs avec qui porter
ce joug ? avec une Femme dont
l'humeur eft le plus fouvent toute oppofée
aux inclinations d'un Mary. Je
ne m'étonne pas fi l'on voit fi peu de
Mariages qui aillet bien ; c'eft que l'affemblage
eft mal afforty. Si l Hiftoire
a quelques exemples qui nous en pourroient
faire naiftre l'envie , elle en a
d'autres bien capables de vous en re-
- buter. Elle nous fait voir des Meffalines
auffi bien que des Lucreces, & elle
n'eft pas bien d'accord avec elle - mefme
fur le fait d'Arthémife.
-
Je veux croire qu'un Mariage bien
entendu n'eft pas fans plaifirs. Il fe
fait une douce compenſation des biens
& des maux , qui rend les uns plus
charmans, & les autres plus fupportables
; mais combien s'en trouve- t- il .
de cette forte ? Si un Homme eſt malheureux
, il fe rend encor plus miférable
de prendre une Femme : car en fin
fi elle devient une autre luy-mefme ,
n'avoit il point affez de fes propres
malheurs S'il eft heureux , fes maux
dans le Mariage font inévitables.
Pourquoy le faire autheur de fa mifere ?
?
L'hon
du Mercure Galant.
217
L'honnefte Homme , auffi bien que
l'étourdy ,fe rend efclave de fa Femme.
Il n'y a que le brutal qui en reçoive
quelque plaifir, parce qu'il ne fuit que
fa paffion, fans envifager les fuites du
Mariage. C'est ce qui fait que les jeunes
Gens le regardent comme une
fource inépuifable de douceurs .
Tout le bon temps qu'on a , comme je croy,
Lors qu' Amour feul eftant de la partie,
A fes coftez on a Femme jolie.
Mais on devroit fe fouvenir de ce
qu'ajoûte le galant Homme dont
j'emprunte ces Vers.
Femme jolie , & qui n'eſt point àſoy .
Le Grifon de la Fable, nous apprend
par la maniere dont les deux Femmes:
le traiterent , que jeune ny vieux ne
doit penfer à fe marier.
Cent fois le pauvre Miférable ,
Pour finir fon tourment , pensaprendre
un licou,
Il devint chauve, dit la Fable ,
Et moy je dis qu'il devintfou.
Q. d'Avril 1679.
K
218
Extraordinaire
Mais il n'eft pas ainfi des Femmes.
Elles font exposées à de grands inconveniens
dont le Mariage les délivre.
C'eft un fexe foible & infirme,
qui a befoin de fecours & d'appuy. La
Femme ayant efté faite pour l'Homme,
elle doit afpirer au Mariage comme
à la fin pour laquelle elle a eſté
creée . C'est encor le but que la Jeuneffe
à la Beauté luy propofent. Vénus
, la Déeffe du beau Sexe , eft la
Mere de l'Hymenée , ce qui montre
que le Mariage eft l'affaire auffi -bien
que l'ouvrage des Femmes. Ainfi je leur
fçay bon gre de fonger toutes au Sacrement.
S'il y a quelque chagrin ,
elles n'en ont que le moins , & s'il y
a des douceurs , elles font toutes pour
elles. Je fçay bien qu'il y a des Femmes
, qui par le de fir de commander,
s'attirent beaucoup de chagrin du
ménage. Comme elles veulent tout
voir & tout connoiftre , elles y trouvent
plus d'épines que de rofes ; mais il
y en a peu qui foient veritablement
touchées du défordre d'une Famille,
Elles fe font un plaifir de ces embarras,
&jamais les procés & les affaires
n'ont
du Mercure Galant . 219
3
n'ont empefché une Veuve de fonger
à prendre un fecond engagement . Enfin
toutes les Loix voyant que la Nature
avoit plûtoft difpofé le beau Sexe
au Mariage que le noftre , elles luy
en ont auffi plûtoft permis l'ufage. Si
dans l'ancienne Loy la fterilité eftoit
honteufe aux Femmes , le Célibat fait
dans le Monde un peu de confufion
aux Filles. Elles ne font pas plûtoft
hors de l'enfance, qu'on leur cherche
un Mary. C'eſt ce que vouloit dire
Horace à une jeune Romaine.
Vous mefuyez, belle Glicere.
Le Fan lors qu'il cherche fa Mere,
Traverse les Monts & les Bois ;
Les Arbres & les Vents luy donnent de
la crainte ,
Et la vaine terreur dont fon ame eft
atteinte
Le met prefque aux abois .
Pourriez- vous bien avoir une peur fi
Legere ?
Non, non, les Amans font plus doux
Que les Tigres & que les Loups.
Nefuivez donc plus voftre Mere,
Suivez deformais un Epoux.
Kij
220 Extraordinaire
La Nature & la Raifon y engagent
le beau Sexe, & je confens mefme pour
l'accommodement que les Hommes y
facrifientquelque chofe de leur intereft,
L'adjoûte une espece d'Impromptu, d'un
jeune Gentilhomme , Fils de Monfieur le
Comte de Louville , qui fait fes études à
Orleans. Il avoit efté voir un Homme de
qualité qui a infiniment de l'esprit , &
l'ayant trouvé avec une violente Migraine
, fur laquelle il fut prié de faire des
Vers , le jeune Gentilhomme dont je vous
parle luy apporta le foir ceux quifuivent.
Ils font addreffez à un Amy , & vous
donneront fujet d'admirer le talent qu'il a
pour la Poëfie.
SUR LA MIGRAINE
d'une Perfonne fort fpirituelle.
Vous
Ous dites , Coridon , que la douleur
d'Agate
Surpaffe de beaucoup celle de Iupiter,
Lors qu'ilfut preft d'enfanter
Cette Déeffe trop ingrate
Qui le martirifoit
Quand il laproduifoit.
Vous ne vous trompez pas ; lupiter dans
fa verve Penfant
du Mercure Galant. 221
Penfant au bien de l'Vnivers ,
Nefçavoit point faire de Vers,
Il n'eut en tefte que Minerve.
Mais Agate a Minerve , & de plus ,
Apollon ;
Dans luy de Dieu s'accorde avecque la
Déeffe ,
Dans luy la Poëfie eft jointe à la Sa-

geffe.
Qui l'auroit cru , cher Coridon ?.
Si Jupiter dans fa tefte immortelle ,
Portant la Déeffe cruelle,
Soufrit des maux que nul n'a Supertex,
Il faut qu'à plus foufrir Agate encor
s'appreste ,
Quiconque dans le Chef a deux Divinitez
,
Pent bien avoir mal à la tefte.
Voyez, Madame , avec quelle exa
Etitude je cherche à vousfatisfaire . Vous
fouhaitez des Portraits , le Public en
demande comme vous , & je vous en
envoye que vous devez croire tres-reffemblans,
puis qu'ils font gravez d'apres de
tres-belles Medailles.
Kiij
222 Extraordinaire
.
I.
Lente de Monterey, La Medaille
E premier eft celuy de Monfieur le
fut faite à Londres la derniere année de
fon Gouvernement dans les Païs - Bas.
Elle eft du plus fameux Ouvrier que
nous ayons , c'est à dire, du mefine qui`-
a fait celle du Roy d'Efpagne que je
vous envoyay il y a quelques Mois.
Ce Comte eft reprefenté dans la Face
droite, & au Revers on voit le Canal.
qu'il a fait faire d'Oftende à Bruges,
avec plufieurs Figures qui viennent fi
naturellement au fujet , qu'elles n'ont
pas besoin d'explication . Ces paroles
font au Revers ,
Cede mari, Neptune , vagis Mons Regius
undis
Imperat , & domitas Flandria lata
Super.

11.
La Face droite de la feconde Médaille
, repréfente le defunt Admiral
Ruyter & dans le Revers on voit
un Combat Naval avec ce mot Pugnando.
Il marque qu'il eft mort en
combatant.
III.
1
!!! я
IPDATAT PIan Ar
VILLE
BIBLIOT
NOAT

]
་79༣

BIBLIOTH
DE
LAVILLE
LYON
*1813*
du Mercure Galant.
223
III.
La troifiéme Médaille repréfente
le Milord Lauderdalle , Vice - Roy
d'Ecoffe. Les nouvelles publiques qui
viennent toutes les femaines d'Angleterre
parlent fi fouvent de luy , que je
ne croy pas qu'il foit neceffaire d'en
rien dire pour vous le faire connoiſtre.
Le Revers fait voir qu'il n'y a point
d'entreprife difficile à executer, quand
la force des Armes eft foûtenuë par
un bon confeil .
I V.
Il ne fe peut rien de plus curieux
que cette Médaille , puis qu'elle repréſente
au naturel les Portraits de
deux illuftres Politiques malheureux.
Ce font ceux de Meffieurs de Vvit.
On voit dans le Revers deux grands
Vaiffeaux que la tempefte fait brifer
l'un contre l'autre , avec ces paroles ,
una mente & forte. Elles font tres -juftes
, ces deux Freres qui n'avoient
qu'une méme volété, n'ayant eu qu'un
méme fort. Cette Médaille fut faite à
Amfterdam, un peu apres qu'ils eurent
efté affaffinez . Ce que vous voyez gravé
entre cette Médaille & fon Revers,
autour du cercle de la Medaille,
K iiij
224 Extraordinaire
Voicy plufieurs Explications en Vers
des deux Enigmes propofées dans ma
Lettre du mois de May. Vous n'aurez
pas oublié que les Mots cftoient le Zéro
&le Vin. Lapremiere de ces Explications
eft de Monfieur le Préſident de Silvecane
de Lyon , dont vous avez ven des
Devifes fi ingénienfes à lagloire de Monficur
Colbert. Elle comprend l'Enigme
en Figure d'Hiacinte qu'il explique fur
le Printemps. Ce Préfident a esté fuivy
en cela de plufieurs autres. Les
Fleurs qui naiffent dans cette faifon par
la vertu du Soleil , favorifoient affez fa
penfér
I.
ne fçayfijay devine
JEne
Les trois Enigmes du Mercure;
Mais , à mon fens , par la Figure ,
Le Printemps nous eft redonné.
Par la feconde je vois bien
Que pofant un Zéto je ne compte encor
rien;
Maisla troifiéme me contente
Par le Vin qu'elle me prefente.
ii.
du Mercure Galant. 225

I I.
On pauvre amour qui va tout rondement
>
Et qui toûjours foûmis , fçait ſe taire humblement
,
Atoute heure , en tous lieux , dédaigneufe
Climene
Vous le traite de haut en bas ,
Et vous vante de n'en faire de cas
Non plus que d'un Zéro. C'en est trop,
inhumaine ,
Ilfe laffe de vos mépris ,
De ce Zéro connoiſſe mieux le prix.
Lifez bien fon Enigme , apprenez du
Mercure
Que ce n'eft point une vaine figure
Que fa féconde nullité
Iointe à voftre digne unité,
Feroitpour vous un utile affemblage .
Allez ,ingrate Fille , allez ,
Il vousferoit ( voyez quel avantage )
Neuffois valoir plus que vous ne vale
GARDIEN , Secretaire du Roy.
III.
Vel eft donc ce petit Mutin
Que notre Enigme nous propoſer
A bien confidérer la choſe ,
Ce nepeut eftre que le Vin.
KY
226 Extraordinaire
烧烧
En effet , vous fçavez qu'il endormit fon
Pere ,
Qu'ilcaufe des pleurs àfa Mere ,
Et que parmy les Turcs il eft fi mala...
traité
Que l'on feroit puny pour en avoirgouſté.
Je m'étendrois bien davantage,
On va loin en fi beau chemin;
Mais à quoy bon tant de langage ,
Puis que la verité ſe trouve dans le Vin .
Vou
GRANDIS , Fils .
IV.
Ous qui fongez à peindre Augufte
Sur tant de grands Patrons que vous fert
de réver ?
La gloire de LoüIS LE JUSTE
Sentefuffit pour l'achever ,
Quand vous le tirerie en Bufte.
Le Mercure l'a dit en plus d'une façon,
En Vers , en Enigme , en Chanfon.
Ma Mufe , qui pour dot n'a jamais en
qu'un Fifre ,
Chante , pour tant d'Exploits aux Siecles
momies >
Las
du Mercure Galant.
227
Les grands Héros pres de LOVIS
Nefont que des Zéro en chiffre .
Q
L'ABBE' DE JANOREY , autrement
le Drüide Lyonnois.
V.
Ve l'on propofe , qu'on devine,
Le coeur prend part à tout , fa paffion
domine,
Vous croyez faire bonneur au Mercure
Galant,
D'expliquer fur l'Amour l'Enigme qu'il
propofe.
Vous en jugez , Irisfelon voſtrepanchant,
Moy j'enpense toute autre chofe.
Peut- eftre , comme vous , fuis - je mon afcendant.
Nous verrons du vray fens qui de nous
deux s'éloigne.
C'est l'Amour , dites- vous , ce Dieu fort
& mutin ;
Et moy quand je devrois pafferpour wi
Turoigne ,
Ie jurerois que c'est le Vin.
Nulle
Le mefme.
V I.
Ulle Enigme pour moy ( dites- vons )
n'eft obfcure ,
Vous
228 Extraordinaire
Vous me flatez toûjours de deviner tresbien.
le n'en fçay pourtant pas l'infaillible
moyen;
Mais fi de celle- cy vous voulez l'ouverture
,
Devinez le Zéro , Philis , je vous affure
Que vous avez le Mot , quoy que vous
n'ayez rien.
LES RECLUS de S Leu d'Amiens,
VII
ILeftvray , c'est le Vin , qu'aucun ne
s'en étonne;
Si je l'ay deviné , c'est que je fuis Bretonne.
Mad. Du FLOS , Veuve.
VIII.
JE feay depresque sout trop bien le Numéro
,
Pour ne pas connoiftre un Zéro
Deffous vostre Enigme premiere ;
Maispour le Mot de la derniere ,
le fuis au bout de mon Latin ,
Si je ne prens un doigt de Vin.
Le Sérieux fans Critique, de Géneye,
I X.
Attrape le Zéro ; mais il n'eft point
en croupe.
Par
du Mercure Galant . 229
Par conséquent je ne tiens rien.
Pour me récompenfer rempliffez cette
Coupe ,

Le Vin me femble le vray bien.
Laffons l'Arithmétique à Meffieurs des
Finances ,
Gardons le Vin franc & loyal,:
Tres-fouvent le Zéro trompe leurs espérances
,
Mais en fidelité le Vin n'a rien d'égal.
LE MAUVILEU DE CHAUVEN ,
de Soiffons.
V
X.
Rayment , Seigneur , je vousyprens,
Vous avezdoncfrequenté les Ecoles
3. De nos beaux Ecrivains du temps ?
Quand on voit en effet tant de difcours
frivoles
N'enfermer qu'un Zéro pompeux
Helas dit - on , ces Vers majestueux
N'ont qu'un Rien enfermé dans de grandes
paroles .
La Marquife de Sainte Catherine.
X I.
Es Biberons d'esprit doivent dire
merveille
Sur l'Enigme expofée an Mercure Ga
lanti
Bacchus
230
Extraordinaire
Bacchus leur y fournit le moyen excel-
*lent
D'en découvrir le Mot dans le jus de la
Treille:
Mais fi par ignorance au milieu d'an
Feftin
Ils ne devinent pas le Mot doux & divin,
Et fi fur ce fujet leur esprit fait la Cane,
Ils meritent qu'on les condamne
A ne boire jamais de Vin .
LES RECLUS de S. Leu d'Amiens.
XII.
Enfin par la bonté du plus puiſſant
des Roys ›
Nous voyons la Paixfur la Terre.
Cette aimable Déeffe en a chassé la
Guerre ,
Et tient tout fous fes Loix.
Quity's
Apres l'obscurité l'on voit naiftre un beam
jour .
L'on recommence le Négoce ,
*
Tout jouit du repos , la Trompete eft fans
force ,
Comme auffi le Tambour.
Le Marchand de Bordeaux , de Caën,
de Saint Malo,
En
du Mercure Galant.
231:
En reprenant l'Arithmétique
Souvent à deux , à trois ; affis dans fa
E
Boutique ,
Unira le Zéro .
LE FEUVERE , Curé de Ville.
XIII.
N vain veut- on cacher ce qui fefait
connoiftre
A l'Esprit le moins fin ;
Ce fecret fi caché , de foyfe fait paroi-
Stre
Puis que la verité fe connoift dans le
Vin.
Le mefme .
XIV.
UN
N Galant enjoüé , brave , plein de
Science,
Noble , fi vous voulez , comme un Ložis
d'Haro ,
S'il eft fans or & fans finance,
Dans l'efprit du beau Sexe eft en chifre
un Zéro.
Q
JOUBERT , de la Douane de Lyon.
X V.
Ve les Dieux foient charmez de
leur douce Ambroisie,
Cette boiffon qu'ils ont choifie
Fait l'unique régal de leur Banquet divin.
Le
232
Extraordinaire
Le Mercure Galant qui croit mieux sy
connoiftre ,
Marque qu'ila le gouft plus fin ,
Et voulant régaler en Maistre,
Au doux Nectar des Dieux il préfere
JAm
le Vin.
RAULT , de Rouen .
X V I.
Amais Bacchus nefut fi liberal ,
Par tout la Vigne fait merveille ;
Et fi le Soleil a Aouft ne luy fait point
de mal,
Le Vinne vandra pas un Zéro la Bow-
O
teille.
MICONET , Avocat à Châlons
fur Saône.
XVII
N croyoit qu'un Hyver exceſſivement
long
Rendroit l'année ennuyeufe & tardive ;
Mais grace au Mercure , en miracles
fécond ,
On n'eut jamais defaiſon plus hâtive.
N'en doutons plus , puis qu'il eft oray
Qu'ilfait naiftre le Vin en May.
Le mefme.
XVIII.
du Mercure Galant.
233
A
XVIII.
Vant qu'eftre conçeu , j'ay fait pleu-
'rer ma Mere.
Qu'entendez- vous par là , me dit Liféte
unfair
Que nous foupions enſemble , & faifions
bonne chere ?
Develope -moy ce miftere
Où je ne puis rien concevoir.
Tay l'espritfort pefant , luy dis-je , mais
peut- eftre
Qu'en beuvant je pourray devenir grand
Devin.
Bienfouvent on fait pareftre
La verité dans le Vin.
DUCHEMIN.
La derniere Lettre en Chifres compofée
d'Armes de diferentes Maisons , eftoit
unpar jeu d'esprit , les chofes qui font en
Figures ne pouvant eftre appliquées à ancun
ufage. Il ne s'agiffoit que de prendre
la premiere lettre de la Dignité de celuy
dont les Armes eftoient reprefentées. Celles
de Monfieur le Marquis d' Arcourt
marquoient la lettre L , parce qu'il eft
Lieutenant de Roy ; celles de Monfieur
d'Avranche , la lettre E , parce qu'il
eft
234
Extraordinaire
eft Evefque , & ainfi de toutes les autres.
Ceux qui ont trouvé le fecret font Meffieurs
de Langes- Montmiral , Avocat
au Parlement , Taveault , Controlleur
des Garnifons & Mortes-payes en Bourgogne
Breffeile Pere Fronteau C.l'Antimoine
de Tours ; & le bon Clerc de Châlons
fur Saône . Toutes ces premieres lettres
de Dignitez ramaffees enfemble,
vouloient dire , Le Mercure eft le plus
agreable de mes plaifirs.
Voicy une nouvelle Lettre en Chifres
que je vous propofe. Chaque lettre eftfeparée
par un point , & tous les mots par
deux points , comme dans celle du Quartier
d'Ottobre 1678.
LETTRE EN CHIFRES.
735. 398. 63. 459. 88. 767 , 23 :
56. 100. 2343. 77.929.575 : 3557.
113. 785. 874 : 121. 4. 767. 444./
432. 594. 388. 311.575. 32 : 432.
6. 335 : 7. 212. 8. $ 238 . 991 : 11.
383. 463 5. 40. 50. 8 : 693. 10.
30. 2. 581. 758. 585. 946. 686 .
534.221.5435 : 1. 10. 6.983 : 921 .
131.684 397. 90. 122. 98 : 772 .
98 ;. 23. 454 : 12 . 422. 531. 222 .
du Mercure Galant.
235
3428. 10. 445. 5833 .: 2.3251 . 7.
so : 471. 311. 665. 12. 893. 584.
8. 113 : 60. 10. 342. 298 : 321.100 .
81. 98. 221 : 1000. 299. 10. 481 .
856. 5353. 389. 7. 122 : 21. 743 .
561. 426.212.553 . 12. 50. 881.211
10. 3. 90. 93. 113.953.
L'Invention de ce Chifre eft deû à la
Lorraine Espagnolete , qui m'a envoyé de
Madrid cette Explication fur l'Enigme
en figure du mois d'Avril .
Narciffe avec fon Arc & fes Flêches
, qui fe confidere attentivement
dans l'eau d'une Fontaine , repreſente
une belle Perfonne qui apprend de fon
Miroir l'art de fe bien fervir des traits
dont elle veut blefler les coeurs.
Le Miroir eft fait pour les Belles,
C'eſt luy qui leur apprend quels font tous
leurs attraits ,
C'eft luy qui leur fournit les traits
Qui les font paffer pour cruelles.
le vous envoye deux Sonnets ; Le premier,
de Mr de Merville Controlleur des
Gabelles de Thiers ; & l'autre , de Mr
l'Abé Germain.Ils font tous deux furla
Paix.
SON
236 Extraordinaire
SONNET.
Clions&
Hiftoire,
Es fameux Conquérans dont nous
Ces Grecs & ces Romains, qui par d'heureux
Exploits
Ont porté jusqu'à nous le recit de leur
gloire,
N'ont jamais égalé le Monarque François.
Mettre un brutal honneur à tout mettre
aux abois,
Accabler des Vaincus , outrer une Vi-
&toire,
Toûjours fouiller de fang le Temple de
Memoire,
Sont les Faits éclatans des Héros d'antrefois.
Celuy de qui le Ciel fit un don à la
France,
Accorde la Valeur avecque la Clemence;
Alexandre, ny luy, n'ont point craint de
bazards ;
Mais
du Mercure Galant.
237
Mais tout eft fingulier dans la Paix qu'il
nous donne,
Et l'on doit preferer ( n'en déplaiſe à
Bellonne )
L'Olivier de LOUIS, aux Lauriers des
Céfars.
SONNET .
Sperbes Ennemis, eft - il de bonnefoy
Cet amour de la Paix que nous voyons
paroiftre ?
Ou n'est - ce point plutoft la peur qui l'à
fait naiftre,
Pour éviter ainfi d'eftre foumis au Roy ?
C'est pourtant voftre fort : car enfin , dites-
moy,
En Guerre comme en Paix , ne fait- il pas
connaiſtre,
Qu'il n'appartient qu'à luy d'eftre toû
jours le Maiftre,
Et que fes volonte doivent paffer pour
Loy ?
Il veut abfolument qu'on la craigne , ow
qu'on l'aime,
Et
238
Extraordinaire
Et rien ne refiftant à la valeur extrême
Qui conduit à leurfinfes auguftes projets;
Quoy qu'il euft contre luy prefque toute
la Terre,
Ilfçeutfe faire craindre , en vous faifant
la Guerre ;
Ilfçait fe faire aimer , en vous donnant
la Paix.
l'adjoûte deux autres Sonnets fur des
Bouts- rimez que vous avez déja veus
dans l'une de mes dernieres Lettres. Ils
font de Mr Gauthier , l'anfur le Roy , &
l'autre fur le Printemps de cette Année.
Vous vous fouviendrez" , s'il vous plaift,
Madame, que les premiers jours en ont
efté extraordinairement pluvieux.
BOUTS RIME Z B
SUR LE ROY.
SONNE T.
Le bonheurde Céfar
OUIS LE GRAND fçait joindre an
La gloire, les vertus ,& le nom de Pópée;
Et la valeur en luy qui n'est jamais
trompée,
Fait ce qu'en eux peut- eftre avoit fait le
Hazard . IL
du Mercure Galant.
239
Il eft plus redouté que le Turc & le Czar ,
Le plus fier pres de luy paroift une
Poupée ,
Sa prudencefur rien ne peut eftre dupée,
Enfin il connoit tout , jusqu'au nom d'un
Puifard .
De la gloire fon Ame eft avide & gloutonne,
Il est déja vainqueur quand la Rofe bott
tonne ,
Et chez fes Ennemis il mange l'Artichaud
.
142
Lamais plus digne Roy ne porta la Cou
ronne ;
Se faut - il étonner fi fon grand Nom
bourdonne
Iufqu'on n'est point allé l'ufage du Réchaud
?
BOUT S - RIME Z
Prefcrits fur le Printemps
de cette Année.
SONNET.
Ous fommes au Printemps , temps
où jadis Célar Nou
Com
240
Extraordinaire
Commença d'effacer la gloire de Pompée,
Lors que de ce Heros la valeur fur
trompée,
Et fut contrainte enfin de ceder au
Hazard .
Afz
Mais il fait encor froid comme au Païs
du Czar,
Il faut garder la chambre ainſi qu'une
Poupée ,
A chercher du beau temps noftre attente
eft dupée,
Car le Ciel verfe l'eau tous les jours en
Puifard .
L'on ne voit point encor que la Mouche
gloutonne
Aille piller le fuc de la fleur qui boutonne
,
Et nous ne mangerons de longtemps l'Artichaud.
A peine eft-il des fleurs pour faire s
Couronne ,
Et loin de voir aux Champs l'Abeille qui
bourdonne,
L'on eft contraint d'avoir fous les pieds
un Réchaud.
LET
du Mercure Galant.
241
LETTRE
EN VIEUX LANGAGE.
Atres-galant , tres -preux , tres - loyal,
& tres-chevaleureux Chevalier Mercurius.
O
R fus , Gentil Chevalier , tant
outrecuidé ne fuis que de mébatre
à l'encontre de vous , qu'êtes fort,
& addextré en toute puiffance d'armes
faées , & fcience de bon parler , &
qui grand los eft dû pour vos vertus
qui reluifent fi tres-fort , que oncques
ne vis mortel plus gracieux, à tant que
femelles d'icetuy Païs font ébahies de
voftre accortiſe en beaux dicts & excellens
geftes dont voftre labeur eft illuftré.
Partant moy, pauvret Jouvenceau
, à qui default toute cautelle, fuis
defireux de voftre accointance , fi êtes
benevole à mon vouloir, grand foulas
auray dans ma douloureufe tribulation
d'amour , & Dieu guerdonnera
voſtre benignité. A donc , Beau
Sire , fçachez que mainte flamêche
d'amour m'époint pour tant parfaite
Q. d'Avril 1679.
La
242
Extraordinaire
beauté que mon coeur en panthele
d'émoy.
Or la Pucelle pour qui Cupidon
M'a enflambéde l'amoureux brandon ,
A defesyeux la couleur radieuſe,
Sa tendre peau en blancheur glorieuse,
Nez bien tourné , chevelure honorable,
Si que l'Aurore en est bien lamentable :
Finalement il n'est une parcelle
De tout fon Corps qui ne foit gente
belle,
نم
Et ce petit Amour qui toutfemond ,
D'une Sagette auffitoft me confond,
Que je la vis, & bien avant me fiche
Icelui dard dot il n'eft pas trop chiche,
Ores je brûle & ards , d'un feu prefsant
Qui jufqu'aux os & moüelle me defcend.
O moy chetif , ce me fis- je à part
moy , Convenante & fine beauté plus
charmante qu'une Colombelle , fi bien
m'a éprins que ne clos plus la prunelle
, ains fuis tout aheurté de tant
pognant efclandre , & vilaine perplexité
fi toit ne bien heures le coeur angoiffeux
de tou éploré Amant : heureux
cil qui par Mariage te fera conjoint
, mais à ſi haut penſer n'oſe voguer
du Mercure Galant.
243
guer mon ame , que ne m'ayes octroyé
d'eftre à ton fervage , parquoy fi es
pourveuë de manfuetude , ne laiffes
mourir icetuy ton angoiffeux ferf que
toy s'affie par grande loyauté de perdurable
Chevalerie. Tels dicts je tins
à ma Belle navre coeur , mais
Point n'allegea ce coeur plus dur
Roc
que
L'élan piteux d'un Amant qui lamente
;
Sa dureté ainfi que vitupere
Veut toujours fuir l'oeuvre & le nom d' Arnante.
Déconforte nefaut plus que j'efpere,
Iffir ne veut pitié de fon eftoc.
Las quefaut- il que je faffe en ma braife,
Si fon bel ail auffitoft ne l'appaife ?
Que deviendray-je en ce maudit méchef
Que decourage ores mon pauvre chef?
Pefte de Dieu qui me fait larmoyer,
Pour qui fi malfçait mon coeurfeftoyer.
Tus les arçons ce Dieu porte-bandeau
Malencontreux m'eft venu déconfite,
Plus je ne puis fuporter lefardeau
De mon martir qui bieneoft vam'occire.
Lij
244
Extraordinaire
Tant me vilipanda la Belle par l'aiguillon
de fa dure felonie , que fuis
tout deconforté , & bourfouflé d'ire.
Partant , agreable Sire , en cette mienne
anxieté ne puis trouver meilleur reconfort
dans les pleurs qui me font
bondir , que d'aller requerir joyeufeté
dans vos devis plus doux que Nectar,
parquoy vous prie n'eftre pas illec
dans voftre cour fi rigoureux ne ficoy
d'éconduire mon oraifon , car ne
fçauroye goûter plus émerveillable
lieffe que d'eftre voſtre aimé , & féal
ferviteur.
que
LE CHEVALIER DANTONIUS.
le vous fais part , Madame , de plufieurs
matieres que divers Particuliers
m'engagent à vous propofer , &fur lefquelles
vos Amis pourront écrire leurs
Sentimens.
QUESTIONS A DECIDER.
I.
un Amant fort paffionné qui
Sauroit reçu un fenfible outrage
d'une Perfonne tres - confiderée de fa
Maiſtreffe ,
du Mercure Galant.
245
Maiftreffe, devroit écouter fon reffentiment
, & obeïr plûtoft à l'Honneur
qu'à l'Amour.
I I.
Lequel de ces mots prononcez par
la Perfonne aimée , je vous aime , ou,
efpere , doit eftre le plus agreable à
un Amant.
I I I.
Si les Femmes aiment avec une plus
violente paffion que les Homines.
IV.
Si une Maiftreffe doit fe contenter
d'eftre aimée preferablement aux autres
, & non pas uniquement.
V.
S'il eft plus cruel à une Femme d'être
negligée d'un Homme dont elle a
fait la fortune en l'époufant, qu'il n'eft
fenfible à une autre , qui a efté élevée
d'un état affez miferable à une condition
avantageuſe, par un Homme qui
l'a épousée par amour , d'en recevoir
des reproches , & d'en eftre méprisée
apres que ie Mariage a éteint les premiers
feux de cet amour.
Liij
246
Extraordinaire
V I.
Quelle eft l'origine de la Sculpture.
Comme on a déja donné celle de l'Architecture
de la Peinture , rien ne manquera
pour faire de magnifiques Palais ,
quand on aura celle de Sculpture.
VII.
Quelle eft l'origine des Armes ou
Armoiries , & leur progrés.
PROPOSITION,
Qu'un fort galant Homme s'offre defoûtenir
, s'il y a quelqu'un qui fe veüille
donner la peine de la disputer.
Que de tous les maux de l'Amour,
celuy de n'eftre point aimé eft le moin
dre fi on excepte l'abfence.
SUJET D'EPIGRAMME.
Contre une Vieille qui fe radoucit,
& qui croit encor meriter qu'on luy
en conte.
La maniere diferente dont chaque
Particulier traitera cette matiere, ne peut
produire qu'une diverſité tres - agreable,
quoy que fur un mefmefujet . Fen Monfieur
du Mercure Galant. 247
fieur de Brebeuf , fi fameux par ſa belle
Traduction de la Pharfale de Lucain , a
fait connoiftre la fecondité de fon esprit,
par cent cinquante Epigrammes contre
une Femme fardée.
୮ DESSEINS DE PLANCHES .
I.
des
>
moiries pour l'Amour. Comme
ce Dieu eft prefque toûjours parmy
les Hommes , & que fa puiffance eft
d'une fort grande étendue , on a crû
qu'on luy en pourroit donner de fort
belles. Cette Propofition eft faite par
une charmante & fpirituelle Perfonne,
qui demande auffi des Armes pour
les Amans , felon leurs diferens cara-
Eteres expliquez dans le Triomphe de
Belife de ma Lettre du Mois d'Avril.
II.
Le Cadran Horizontal qui eft dans
le dernier Extraordinaire , & qui marque
toutes les Conqueftes du Roy
depuis 1672. & tous les Lieux où les
Troupes ont batu fes Ennemis , a
efté trouvé fi beau & fi utile , que le
Liiij
248 Extraordinaire
Public verroit avec grand plaifir une
Planche auffi ingenieufe , qui luy dé--
couvrît de la mefme forte , c'eſt à dire
d'une feule veuë , tout ce que les Armées
du Roy ont fait fur Mer depuis
la mefme année 1672 .
On peut toujours envoyer des Lettres
en Chifre , foit en Chifres veritables ,
foit en Figures ; des Hiftoires Enigmatiques
; des Questions à propofer , & tels
Sujets de Planches qu'on voudra pour
faire graver.
le finis par deux Pieces qui ne sçauroient
manquer de vous plaire. L'une eft
de Monfieur le Febvre,fur une des Queftions
; & l'autre fur une petite Chienne
amoureuse.
Si un Amant qui a donnéfon coeur
fans referve , fouffre plus de la
mort de fa Maitreffe , que de
fon infidelité.
Cque l'amour , rien ne l'eft auffi
Omme rien n'est plus naturel
dayan
du Mercure Galant.
249
davantage que l'inconftance de ce
qu'on aime. La caufe de l'amour étant
& finie , & mortelle , on ne doit pas
fouhaiter qu'elle produife un effet immortel
, & infiny. Je veux qu'en faveur
de la nobleffe de l'ame , & de la
pureté de l'inclination , il fe trouve un
amour tel qu'on le dépeint dans les
Romans ; Ce fera chez des Gens qui
n'ont jamais aimé qu'une fois , & où
il luy a fallu tant de temps à s'introduire
, qu'il ne faut point s'étonner
s'il n'abandonne pas fitoft la place.
L'experience nous fait voir cette verité
parmy les Nations où l'amour a
le plus d'empire.
Les Peuples les plus amoureux,
Sont auffi les plus infidelles .
La
Plus noftre ame fe porte vers le
bien , & plus elle s'attache aux objets
où elle le rencontre ; mais lors qu'elle
eft trompée , elle le cherche dans les
autres où elle efpere le trouver.
conſtance amoureufe s'oppose à ce
defir , puis qu'elle attache noftre ame
à un objet defectueux auffi - bien
qu'au plus parfait ; & qu'elle l'em
LY
250
Extraordinaire
pêche de chercher ailleurs le bien qui
luy eft propre.
On ne devroit donc pas appeller infidelité
, cette inclination changeante
pour ce que nous aimons , puis qu'elle
vient de la connoiffance des chofes
que nous poffedons , & de l'ignorance
de celles que nous voudrions avoir.
Comme il eft jufte de quiter un objet
défectueux , & incapable de remplir
nos defirs , il n'eft point honteux de
courir apres un objet qui nous paroiſt
agreable. Noftre coeur ne connoift pas
encor ce qu'il fouhaite , il ne connoiſt
que trop ce qu'il abandonne.
Quand l'amour a fait un certain
chemin , il ne peut aller plus avant.
S'il trouve ce qu'il cherche , il en demeure-
là ; s'il ne le rencontre point, il
retourne fur fes pas . Ce je - ne-fçayquoy
de vif & de paffionné qu'on ref
fent dans un amour naiffant , finit
quand il eft confommé. L'ame fe dégage
peu à peu , & infenfiblement on
n'aime plus , ou fi on aime , c'eſt ailleurs.
Iamais à nos amours
Nous ne donnons de fin que celle de nos
jours,
Et
du Mercure Galant .

Et fouvent cette noble envie
Nousfait affurer que leur cours
Durera plus que noftre vie ,
251
Cependant ce deffein n'a point de fonde- .
ment ,
Nul ne peut garantir d'aimerfans changement
,
Cent fois pour m'enflamer ,
Iris jufqu'au trépas m'a promis de m'aimer
>
Et dem'eftre toujours fidelle ;
Mais elle ofoit trop préſumer
De fa conftance & defon zele ,
Car belas ! c'eft en vain qu'on jurefur ce
point,
Cette Infidelle chage , & ne s'en repet point .
Si on fe faifoit juftice , on raiſonneroit
de la forte , & l'infidelité d'une
Maiftreffe ne feroit pas le plus grand
déplaifir d'un Amant. La voftre devient
inconftante , hé bien changez
comme elle. Vous luy avez donné vôtre
coeur fans referve ; mais fi elle vous
a aimé , n'eſtes - vous pas payé de vo
ftre amour ? Si elle ne vous aimoit pas ,
quelfujet avez vous de vous plaindre?
Si
252
Extraordinaire
Si vous vous piquez de conftance , il
n'y a encor rien de perdu.
'Aimez, fervez , brûlez avecque patience,
Ne murmure jamais contre voftre tourment
,
Et ne vous laffe point de fouffrir conftamment,
Il n'eft rien qui ne cede à la perfeverance.
Vous regagnerez cette Infidelle .
Elle quittera fon Amant pour vous ,
comme elle vous a quitté pour luy ; &
vous aurez la confolation de luy voir
traiter voftre Rival , comme elle vous
a traité. Enfin quoy qu'il arrive vous
aurez toûjours le plaiſir de la voir &
de l'entendre.
Il n'en eft pas ainfi de la mort de ce
qu'on aime. C'eft alors qu'on a befoin
de toute fa conftance , & de toute
fa réfolution , La pensée mefme du
danger où il eft exposé , eft feule capable
de nous défefperer. Voyez de
quelle crainte l'aimable Hero eftoit
faifie , lors que fon cher Leandre paffoit
l'Hellefpont à nage pour la ve- à´la
nir voir ,
L'apper
du Mercure Galant . 253
L'appercevant de loin , Dieux quelle eft
fon audace!
Difoit-elle ; à ma crainte eft ce ainsi qu'on
fait grace
?
Et Leandre peut - il feindre encor d'ignorer
Que hazarderfes jours c'eft me defefperer?
Un Ancien voyant fa Maistreffe
malade , s'écrie de la forte.
Si la mort me ravit Cinthie ,
le prens Efculappe à partie ,
Car enfin il eft criminel ,
S'il n'empefche ce coup mortel.
C'eft le fentiment de cet Amant
affligé dans le Temple de la Mort.
L'accufe de monfort , & la Terre , & les
Cieux ,
Et je rens criminels les Hommes , & les
Dieux.
le deviens furieux , & contraire à moymesme
,
Mon coeurforme des voeux , & ma bouche
blafphéme.
Que ne fit point Orphée apres la
mort d'Euridice : 11 alla jufqu'aux
Enfers ,
254
Extraordinaire
Enfers , pour en retirer fon Epouſe , &
comme dit un de nos Poëtes ,
Il a flechy la Mort dans fa funefte Cour ,
Aux plus cruels Démons il a tiré des
larmes ,
Et voila qu'il ne peut enchanter fon
amour.
Mais ce que fait dire le mefme Poëte
à l'inconfolable Artemife , eft bien
digne de la douleur de cette Amante;
elle parle de fon cher Mauſole.
Non , non , fi fabelle Ombre erre parmy
les Morts ,
Ilfaut que mon efprit en nourriſſe laflâme,
Et que la cendre mefme en vive dans mon
corps.
Dequoy un Amant en cet eftat n'eftil
pas capable ? Ou plûtoft n'eft- il pas
incapable de remede , & de confolation
Il fe flate d'avoir efté aimé ; qu'il
feroit heureux , fi fa Belle vivoit encor
! & quelque plaifir qu'il fe faffe de
l'aimer , & de luy eftre fidelle apres
mort , rien ne le peut confoler d'en
être privé pour toute la vie. Si l'abſence
eft un fi cruel fupplice pour les Amans,
fa
on
du Mercure Galant. 255
on peut juger combien la mort eft
cruelle qui les fepare pour une éternité.
N'est - ce pas mourir doublement
que de voir mourir la moitié de foymefme
? On se trompe de croire que le
temps guérit cette playe .
Ne croy pas que le temps qui tarit tous
les pleurs ,
Cet heureux Medecin de toutes les dou-
Leurs ,
Luy de qui tant d'Amans ont fenty le
remede ,
En apporte jamais au mal qui me poſſede.
> on n'oublie jamais une
En effet
Maiſtreſſe que la mort ,
emporte
durant
la violence de noftre paffion .
L'ame en eftoit prévenue. Il ne s'eftoit
encor paffé ny dégouft , ny rupture.
Ainfi rien n'eft capable d'en effacer la
mémoire , & c'est ce qui me fait dire,
que fi un Amant trahy eft à plaindre ,
il eft inconfolable quand il a perdu ce
qu'il aimoit fans reſerve .
LYSE
256
Extraordinaire
LYSE TE ,
OU DOUDOU ,
Petite Chienne d'Olimpe,
A SA MAISTRESSE.
C
' En eftfait , je m'en vay mourir,
Mon mal ne fe peut plus fouffrir,
La douleur me rend indifcrete.
Belle Olimpe , dans un moment
Vous n'aurez plus voftre Lifete ,
Si l'on ne luy trouve un Amant.
Iefçay bien qu'on en parlera ,
Que quelque Critique dira
Que le difcours n'eft guere honnefte ;
Mais dans l'état où je me voy »
>
Celle qui blame ma requeste
Peut- eftre auroitfait pis que moy.

Contre un tel aveu ma vertu
Affez longtemps a combatu ;
Mais enfin le befoin l'emporte
C'eft luy qui m'oblige à parler.
Nature eft toûjours la plus forte ,
Quand il luy plaift de s'en mefler
du Mercure Galant .
257
Si vous avezfoin de mes jours ,
Faites-moy donner du fecours.
Helas ! c'eft affez vous en dire.
Mon mal n'eft pas un mal nouveau ,
Onfçait que l'ardeur qu'il inspire
Ne s'éteint pas avec de l'eau.
On croit qu'il n'eft rien de plus doux,
Olimpe, qu'eftre aupres de vous ,
Mais, celafoit dit fans reproches
Faimerois bien mieux pour longtemps
Eftre Chienne de Tourne- broche,
Que perdre ainfi mes jeunes ans 、
En vain d'unfuperbe mantean
Vous honorema maigre peau,
En vain chacun me trouve belle.
Ces honneurs me font enrager,
Et proprement cela s'appelle
Me donner un os à ronger.
Vous me mettez fur vos genoux ,
Ie reçois chaque jour de vous
Nouvelle marque de tendreffe.
D'autres s'en trouveroient fort bien ;
Maispour moy, ma chere Maiftreffe ,
Cela ne meguerit de rien.
Difpen
258
Extraordinaire
Dispenfe vous de tous vosfoins
Aimez moy plutoft un peu moins,
Et que je fois moins retenuë.
Ie ne crains le froid ny le chaud,
Et fi j'eftois dans une Ruë ,
J'aurois bientoft ce qu'il me faut.
S'ilfaut avec tant de rigueur
Me laiffer étouffer d'honneur ,
T'aimerais autant eftre Fille.
Sera- t- il dit qu'un pauvre Chien ,
A moins d'affembler ſa Famille ,
Pourfe guerir, ne puiſſe rien ?
欢迎产
Ce n'eft pas que voftre Doudou
Vouluft courir le guilledou ,
Ny donner lieu de parler d'elle :
Maisc'est qu'il eft certain moment
Où la Chienne la plus cruelle
Ne peut fe paffer d'un Amant.
>
le vous le dis de bonne -foy
Neceffité n'a point de loy,
Vous me fere faire folie ;
Et vous fçave qu'en pareil cas ,
Si- toft qu'on en a bien envie ,
L'occafion ne manque pas.
• Ойу
du Mercure Galant.
259
Oйy , l'Amourfe fourre en tous lieux ›
Argus mefme avec ses cent yeux
En vain me mettoit à l'attache.
Onfçait par Gens dignes defoy,
Qu'il ne put garder une Vache ;
Viendra-t-on mieux à bout de moy ?
,
Je voudrois choifir un Epoux
Qui puft me faire des Doudoux
Beaux & jolis comme leur Mere
Mais vous me contraindre enfin,
Si vous m'eftes toujours fevere ,
Aprendrele premier Matin.
Belles qui voye mon tourment ,
Faites moy trouver un Amant .
Ainfi l'amour vous foit en aide ,
Et dans cet accident fatal ,
Vousfaffe trouver le remede
Avant que vous fentiez le mal.
Je reçois prefentement une Lettre de
la Lorraine Efpagnolete , qui vous fera
voirque le vray fens de l'Enigme d'Hyacinte
qui n'a efté trouvé de perfonne , ne
luy apoint échapé. Je ne vous repete point
que l'Enigme que vous avez veuë en Vers
Sur
260 Extraordinaire
fur le Zero , eftoit d'elle . Voicy ce que
fa Lettre contient.
Madrid 29. Juin 1679 .
Sur les Enigmes du mois de May receuës
à Madrid le 26. Iuin 1679.
La Lorraine Eſpagnolete, à l'Autheur
du Mercure,fur l'Enigme du Zéro .
CE
Ette Enigme eftoit peu de chofe
Quand elle partit de ma main ,
Mais vous en avez fait foudain
Une riche metamorphose ;
Et d'elle on peut dire à ce coup
Malgré l'envie & la cenfure,
Ayant place dans le Mercurè ,
C'est un Zéro qui vaut beaucoup:
Explication de la feconde
Enigme en Vers.
A Vigne pleure avant que
Laduire
de
pro-
La moindre grappe de Raifin ;
Noé fut terraffé , pour avoir bu du
Vin ;
A ceux qui l'aiment trop , le Vin nefait
que nuire.
Le
du Mercure Galant. ·261
Le Barbare, & le Turc , le traitent affez
mal,
Puis que leur Alcoran en interdit l'u
Sage.
Il est vray que par tout il deviendroit
fatal ,
Si ce n'eftoit le mariage
Qu'on luy fait faire avec un Element
Qui n'a pas tant d'emportemens.
Explication de l'Enigme
en figure.
L'Enigme d'Hyacinte est une choſe
aifée ,
Elle nous marque la Rofée
Que le Soleil dans nos Iardins
Change en Lys, en Oeillets , en Rofes ,&
Iafmins.
Comme Hyacinte paroift couché
fur un gazon au pied d'un Arbre , &
qu'au bout des fiens il fort une Tige
fleurie, il femble auffi repréſenter affez
naturellement une Fontaine , qui arrofant
des fleurs , leur fert de nourriture,
apres en avoir reçeu les difpofitions
neceffaires du Soleil , qui en agitent
les petites parties.
La
262 Extraordinaire
La Cour n'ayant quité le deuil que
depuis deux jours , je ne puis vous envoyer
un grand Article de Modes nouvelles, &
mefmes je n'aurois rien à vous mander fur
ce fujet , fi le deuil avoit efté auffi régulier
à la Ville qu'il l'a efté à la Cour. La
grande chaleur a fait reprendre les Gazes.
On en porte quantité, les unes àfleurs
d'argent , & les autres à fleurs meflées
d'or & d'argent. Onporte des Etofes en
façon de miroirs , que les uns appellent à
carreaux , & les autres à miroirs . La
Moire rayée ombrée eft à la mode, auſſibien
qu'une nouvelle Etofe appellée l'Imperceptible
, qui apris la place de l'Invifible
de l'année derniere. Les Etofes à la
Bourdalone font toujours en regne. On
porte beaucoup d'une Etofe que l'on appellefaçon
de Mouffeline. On commence
à faire une Laceure de Rubans autour
des Paremens des Manteaux,& des Robes
de Chambre. Cette Mode eft fort galante
, & les premiers Manteaux qu'on
a veu de cette maniere ont extrémement
plû.
Il n'y a aucune Etofe nouvelle pour
les Hommes ; les uns prennent des Gros
de Tours , & les autres du Moncayac qui
eft
du Mercure Galant. 263
eft une espece de Serge. Ils ne laiffent pas
d'eftre beaucoup parez à caufe des Rubans,
des Plumes , & des Points de France
qu'il portent. Les Baudriers garnis de
Chenilles de toutes fortes de couleurs,
eftoient fort en regne il n'y a pas longtemps
. On commence à les garnir de Rubans
étroits , & la quantité qu'il en entre
dans chaque Baudrier les rend tres- chers.
Comme le deuil eft quité , j'espere avoir
quelque chofe à vous mander touchant
les Erofes nouvelles dans ma Lettre Ordinaire
que je vous envoyeray le dernier
jour de ce mois. fe fuis , Madame voftre,
&c.
·
A Paris ce 15. Juillet 1679.
Je croy vous pouvoir envoyer en Apo-
Stille , ce qui a eftéfait pour Son A‚R.
Monfieur , à l'occafion du Mariage de
Mademoiselle. Le mefme Monfieur de
l'Iſle dont vous avez veu un Eloge Latin
du Roy , dans la fin de ma Lettre du mois
de May , en eft l'Autheur.
PHILIP
264 Extr. du Mercure Gal.
PHILIPPO FRANCIA FILIO,
Aurelianenfium Duci Sereniffimo.
Hifpanis & Batavis fractis profligaticque
, harumce gentium gloriam ,
rerumque reftituendarum fpem , in
Campo Caffellenfi , extinguenti;
Sereniffimam Filiam , Ludovici Magni
neptem, Hifpanis Reginam donando,
tantæ gentis gloriam, priftinumque
decus, reftituenti ;
Auguftiffimo Hifpaniarum Regis &
natæ fuæ conjugio Pacis amorifque
fædus æternum inter Gallos , Iberofque
totius orbis gentes ftrenuiffimas
confirmanti.
FIN.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le