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1679, 01, t. 5 (Extraordinaire) (Lyon)
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9.47 Mo
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329
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Texte
Archiepifcopus
&Prorex Lugdunenfis
Camillus
de Neufville
Collegio
SS .
Trinitatis
Patrum
Societatis
JESU
Teftamenti
tabulis
attribuit
anno
1693 .


EXTRAORDINAIRE
DU 807157
MERCURE
GALANT.
art. de Ianvier 1679 .
LDENDEE A MADAME ROYALE
TO ME V.
* 1893
BIBLIUS
ALTON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere .
M. DC. LXXIX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

LYON
*
169
SAVOYE
Quelques traits brillants degrandeur
Qua nos yeux éblouis étale son visage,
Si l'on pouuoit peindre son coeur
On en verroit bien dauantage .
A
MADAME
ROYAL E.
REQUE
LYON
ADA
ME3 *
M
DE
La libertéque je prens d'adreſfer
cet Extraordinaire à VOSTRE
ALTESSE ROYALE , eft une
fuite de celle que j'ay déja prife de
parler de fes grandes qualitek en
plufieurs endroits du Mercure. Le
bonheur qu'il a d'estre favorablement
reçeu dans toutes les Cours de
ǎ ij
EPIST R E.
l'Europe , luy fait une obligation
indifpenfable d'y porter des Nouvelles
de tout ce quife paffe deplus
éclatant ; & on l'en croiroit mal
informé , fi ce que V. A. R. fait
tous les jours admirer en Elle , n'eftoit
veu fouvent parmy fes Articles
les plus importans . Cette matiere
eft des plus illuftres ; & le
plaifir qu'on a pris à voir les premieres
ébauches que je me fuis ha-
Zardé d'en faire , m'est trop glorieux
, pour ne m'engager pas à
pouffer plus loin les hautes idées
qu'elles me donnent. Mais , M ADAME
, comment pouvoir les remplir
fans entrer dans le détail de
tout ce qui rend V. A. R. une des
plus Grandes Princeſſes de la Terre
; & comment entreprendre d'y
entrer , fans fentir d'abord que
Zele le plus parfait ne sçauroit
donner deforces qui ne foient infile
nîment
EPISTRE.
niment au deffous d'un deffein fi
élevé ? Si je vous regarde dans vos
plus jeunes années , je vous voy
L'admiration de la Cour de France,
dont vous eftiez alors un des plus
confidérables ornemens. Sije vous
conduis au dela des Monts , j'entens
l'acclamation des Peuples qui
partagent de la maniere du monde
la plus empressée les transports de
joye que l'arrivée de V. A. R. infpire
à leur Souverain . La fuite afait
voir combien ce Grand Prince fe
trouva charmé de Voftre Perfonne.
Un tendre amour fe joignit à une
veritable eftime . Les Festes galantes
qu'ilfit fouvent préparer pour
vousfurprendre, & qu'il continua
de vous donner plufieurs années
apres fon Mariage , vous furent
dagreables preuves de cet amour.
Le temps qui affoiblit lesplus violentes
paffions , ne fit
qu'augmenǎ
iij
EPISTRE.
ter lafienne , & illa porta jufque
dans l'excés , parce qu'un mérito
infiny en eftoit l'objet. Ie paffe ,
MADAME , fur ce temps de
pleurs quifuivit fa perte , pour venir
à celuy de Voftre Régence . Il eft
certain que le Regne le plus floriffant
n'a jamais eu rien de plus
merveilleux. On enfera convaincu
dés qu'onfe reprefentera que cette
Régence a efté tranquille. Ces fortes
de miracles arrivent fi rarement
, qu'il n'y a prefque point
d'Etats quife puiffent vanter d'en
avoir eu de pareils. Auffi peut- on
dire que ceux
ceux que Vous gouvernez
n'ontpujouir d'un avantage fipeu
commun ,fans que la conduite & la
prudence de V. A. R. ayent eu
quelque chofe de plus qu'humain.
Mon efprit fe perd dans les merveilles
qu'elles ont produites pendant
cet heureux Gouvernement .
Vos
EPISTR E.
Vospremiersfoins ont eftéd'établir
une tranquillité qui fuft durable,
& de travailler à l'éducation de
l'augufte Fils que Dieu vous avoit
donné.Vous n'avezrien oublié pour
y reüffir. Le choix des Perfonnes
propres à remplir unfi grand Employ,
eftoit un ouvrage affez important.
Une autre fe feroit contentée
de le fairejufte . Mais , MADAME ,
V. A. R. napû borner fon application
à ces premiers foins ; Elle a
voulu apprendre à ce jeune Prince
par des exemples vifibles , ce que
ceux à qui Elle avoit commis fon
Inftruction , ne luy pouvoient montrer
que par des paroles ; & afin
de donner plus deforce à fes Leçons,
Elle a fait elle-mefme ce qu'Elle
cherchoit à luyfaire connoître qu'il
devoit faire. Ainfi , Madame
,
l'Esprit de ce jeune Souverain ne
s'eft pas plutoft ouvert à la raifon,
ã iiij
EPIST R E.
gne
qu'il a fçen ce qui eftoit le plus did'un
Grand Prince. Vous luy
en avez enfeigné les vertus en les
pratiquant ; & pour s'en former
une idée parfaite , & pratiquer à
fon tour ces mefmes vertus , il n'a
eu befoin que de jetter fes regards
fur Vous. C'euft eftéfans doute affezpour
luy apprendre à aimer , &
à proteger les Arts , de luy en donner
l'exemple : mais Vous avez
encor voulu faire davantage ; &
pour luy mettre toujours devant les
yeux les fentimens que Vous luy
ave infpirez la deffus , Vous avez
fait achever le magnifique Palais
des Exercices, où la jeune Nobleffe
eft logée & inftruite aux depens
de V. A. R. Les Etrangers y viennent
en foule , & plufieurs Princes
Le font un plaifir d'y eftré reçeus..
Quel avantage , MADAME , pour
l'aimable Souverain qui fera témoin
EPISTR E.
$
moin de leur adreffe , & quiprofitant
également des Leçons des
Maiftres , & de l'ufage qu'enferont
les Ecoliers , joindra l'ardeur
d'une noble émulation , aux privileges
particuliers que donne la
haute Naiffance à toutes les Perfonnes
defon rang. Mais cette Académie
ne fera pas feulement une.
Ecole où le digne Heritier de Charles-
Emanuel II. fefera admirer s
elle en fera une eternelle pour la
Nobleffe de fes Etats. L'entrée
qu'on y apermife aux Etrangers ,
la rendra toûjours glorieufe à la
Nation, & plus glorieufe encorpour
V. A. R. puis que Voftre auguste
Fils , la Nobleffe de Savoye , les
Etrangers , vous la doivent , &
que Vous en tirerezfeulé autant dé
gloire , qu'ils en tireront tous enfemble
d'utilité. Mais , MADAME,
fi Vous endevez attendre beaucoup
5 v
EPIST RE.
de l'Inftitution d'une Académie
qui n'est que pour les exercices du
Corps , que diray-je de celle que
Vous avez établie pour les exercices
de l'Efprit ? Comme il n'y a
rien de plus noble que ce qui le regarde
, Vous luy avez donné un
Apartement dans votre Palais.
Quelplus grand honneurpouvoiet
fouhaiterceux qui lacompofent?Ils
auront l'avantage de voir V. A. R.
de pres , & de la voirfortfouvents
mais comme fi Elle ne les avoit af-
Semblez que pour la gloire du Prince
à qui elledonne tousfesfoins , ils
l'auront veu prefque dés faplus
tendrejeuneffe,& témoins des merveilles
defa vie, ils travailleront à
fon Hiftoire, & y travailleront avec
fuccés . Comme les marques que ce
jeune Souverain donne tous lesjours
d'une Ametoute Royale, nepermettent
point de douter que toutes fes
actions
EPISTRE.
actions ne répondent dans lafuiteà
fon éducation& auxgrades chofes
qu'il vous a veafaire , quels mira
cles n'auront-ils point unjour à décrire?
Vous les verrez, Madame,
& Vous les verrez avec d'autant
plus de joye , qu'ilsferont en quelque
façon l'ouvrage de vos tendres
&fages applications . V. A. R. ne
s'eft pas contentée de leur donner
pour objet tout ce qui peutformer le
Corps & Efprit. Commefa vigilance
égale l'amour qu'Elle a pour
fes Peuples , Elle a cherché à leur
faire tirer des beaux Arts , tous les
avantages qu'on enpeut attendre';
& pour rendre la Cour de Savoye
une des pluscelébres Cours du Monde,
Elley aintroduit toutes les nouveautek
magnifiques qui peuvent
eftre auffi utiles que glorieufes à un
Etat. Il nefaut point s'étōner apres
celafi la galanterie , lapoliteffe,&
les
EPIST RE.
les plaifirs,y regnent toûjours, puis
que ce font des chofes inféparables
d'une Cour où il n'y a jamais rien
qui manque. Ce qu'il y a deplusfurprenant
, MADAME , & qu'on ne
doit pas regarder comme une des
moindres merveilles de voftre Regence
, c'est que la fterilité mefme
nait pu chaffer l'Abondance de vos
Etats.1lfemble au contraire qu'elle.
n'yfoit arrivée depuis trois ans que.
pourfervir d'occafion à V. A. R. de
faire éclater fa prévoyance &fon
extréme bonté pour fes Sujets . Les
Grains qu'Elle a fait venir des
Pais les plus reculez, n'en pouvant
trouver dans les Provinces voisines,
beur ont efté un fi prompt foulagement
, qu'à peinefe font- ils apperçeus
de cette colere du Ciel , & de
cette dureté de la Terre .Vous avez
fourny à tous leurs befoins ; & les
Largeffes queVous avezfait répandre
EPISTRE.
dre dans les Villes & dans la Campagne
, ont esté mefme au delà de
tout ce qu'on auroit pu recueillir.
dans les années les plus fertiles.
Tant de foins ne vous ont pas empefchée
de föger au falut des Ames.
Les Retraites Royales que Vous
avezfait élever dans la Savoye &
dans le Piémont pour les nouveaux
Convertis , en ont attiré beaucoup,
qui faute d'avoir où fe retirer , ne
feroient peut- eftrejamais revenus
de leurs erreurs . Mais , MADAME ,
il n'y apoint à s'étonner que vôtre
Zele produife des effets fi charitables.
Ce n'est pas d'aujourd'huy que
les Princeffes de Voftre Maifonfont
des actions éclatates de Pieté. Alix
de Savoye, Femme de Louis le Gros
Roy de France , fonda l'Abbaye de
Montmartre aupres de Paris ,& elbe
voulut y finirfa vie . La Savoye
n'a pasfournyfeulement des Souveraines
EPISTRE.
veraines dont la vertu peutſervir
d'un brillant modelle aux Princef
fes qui les voudront imiter , elle
nous a auffifait voir des Souve
rains d'une valeur dont la memoi
refera eternelle. AméV.furnommé
le Grand , fit lever le Siege de
Rhodes à Othoman I. Empereur des
Turcs , & c'est depuis ce temps-là
qu'on voit ces quatre lettres autour
de l'Ecuffon de Savoye , F. E.
R. T. qui font les premieres des
quatre mots Latins qui marquent
ce que ce Grand Prince afait devat
Rhodes. La Croix d'argent qu'on
voit aujourd'huy dans les Armes de
Savoye , fut auffimife pour le même
fujet dans celles de ce fameux Capitaine.
Il merite bien ce nom, puis
qu'ilfit trente- deux Siegespendant
fa vie. Les Roys de France &
d'Angleterre , le choisirent pour
Arbitre de leurs diférens, & l'Empereur
EPISTRE.
pereurHenry VII. luy dût fon éle
tion. Fe laiffe les furprenantes
actions & Amé VI. & de plufieurs
autres Souverains qui ont regné
dans l'Etat que V. A. R. gouverne
avec unefi, haute prudence , pour
venir à Loüife de Savoye , Mere
de François I. Roy de France. On
lit dans l'Epitaphe de cette Reyne,
qu'on nefçavoit qui luy devoit le
plus , de la France , defon Païs ,
ou de toute la Terre. Ce n'est pas
fansfujet , MADAME, queje vous
parle icy de cette Princeffe. Elle
eftoit Fille de Philippe de Savoye
, qui eut entr'autres Enfans
unFils appellé Comte de Genevois
& Duc de Nemours . C'est de là
qu'eft venue la Branche des Ducs
de ce nom. Ainfi ce Prince dont V.
AR defcend , eftoit Frere de la
Mere de François I. Ce quifait
voir que l'ondoit ce Grand Monarque
EPISTRE.
que à voftre Sang. Tous les Princes
qui fontfortis de ce premier Duc
qui a porté le nom de Nemours , ont
longtemps tenu en France le rang
qui leur eftoit deû. Ils y ont fait
éclater leur valeur en d'importantes
rencontres, & en ont poffedé les
plus confidérables
Gouvernemens
.
Mais , MADAME , pourquoy m'étendre
fur des avantages communs
àtous ceuxqui naiffent comme Vous
parmy les Couronnes , quand un
nombre infiny de Vertus Morales
& Chrestiennes , difficiles à trouver
dans la mefme Perfonne , &
que V. A. R. poffede toutes , me
donne tant dequoy la loüer par Elle
mefme ? La moindre de ces Vertus
me fuffiroit pour la matiere du
plus beau Panegyrique , fi je ne
m'appercevois
queje paffe infenfiblement
les bornes ordinaires d'une
Epiftre . En effet , MADAME >
que
EPISTRE.
que n'aurois-je point à dire de la
gradeur & de l'élevation de Vôtre
Ame , de la penetration de Voftre
Efprit , de la jufteffe de fon difcernement
en toutes chofes , & de
ces inclinations toutes Royales qui
vous portent fans ceffe à faire du
bien ? Que ne dirois -je point de
cette douceur mellée de majesté
qui charme tous ceux qui ont
l'honneur de vous approcher , de
L'amour que Vous avez pour la
Gloire & pour la Iuftice , & de
cette pieté exemplaire qui fert de
regle à toutes vos actions ? Mais
quand je parlerois de toutes ces
chofes , que ferois-je que repeter
ce que tous vos Sujets publient
hautement , & qu'ils ont appris à
toute la Terre ? Ie l'avoue MADAME
, ce me feroit un chagrin
de ne pouvoir rien dire à l'avantage
de V. A. R. qui ne fuft déja
connus
EPISTRE.
connu par tout , fi ce n'eftoit en
mefme temps une fort grande gloire
pour Elle , de voir que ce qui la
rend une desplus accomplies Princeffes
que nous ayons , n'eft ignoré
de perfonne , parce que lesfolides
veritek ne peuvent longtemps demeurer
cachées . Cependant comme
on ne peut trop faire éclater
defi grandes chofes , jefçay, MADAME
, que je devrois mefler ma
voix aux acclamations publiques,
mais la jufte defiance que j'ay de
mes forces , mefait laiſſer un Employ
fi glorieux à l'Illuftre Academie
des Beaux Efprits qui tient
fon Etabliſſement de vos foins, &
que Vous venez de loger dans Voftre
Palais. Elle ne peut fe defendre
de travailler à l'Hiftoire de
V. A. R. fans mettre la Pofterité
en droit de luy en demander compte.
Toutes les Nations l'attendent
d'Elle.
EPISTRE .
d'Elle. Elle y eft obligée. La reconnoiffance
le veut , la matiere
l'excite à le faire , & la beauté du
Sujet l'y doit entraîner. Tandis
qu'elle travaillera au Tableau de
tant de rares Vertus , je publieray
la bonté que V.A.R.a euë de m'accorder
de la maniere du monde la
plus obligeante , la permiffion de
mettre fon Nom auguste à la tefte
de ce Livre. C'est une grace que
n'oubliera jamais celuy qui fera
toute sa vie avec unprofond refpect,
MADAME,
DE V. A. R.
Le tres-humble & tres
obeïffant Serviteur,
DE VIZE .
PRIVI
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
PAr Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil, Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans leconfentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'a
mende , & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678.Signé E. CoUTEROT. Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
22. Avril 1679.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
VIS que vous voulez que
je vous donne(Cher Lecteur)
un Catalogue du Quartier
de Ianvier dans l'Extraordinaire
, le le feray , quoy qu'il aye
déja paru dans les trois derniers Volumes
du Mercure. Ceux qui envoyeront
des Pieces pour ledit Mercure & Extraordinaire
, affranchiront les Ports, s'ils
veulent qu'elles foient tenuës.
L'on continue à diftribuer le Iournal
des Sçavans , in quarto.
Tous les Volumes de 1677. fe vendront
toûjours douze fols le Volume . Ceux
de 1678. 1679. vingt fols , tant fe-
·parément que tout enſemble : Ainfi ceux
qui attendent à en prendre plufieurs à la
fois , pour en avoir meilleur marché , fe
trompent ; car ils augmenteront plutoft
que de diminuer du prix. Les Extraordinaires
fe vendront auſſi toûjours trente
fols le Volume, il y en a cinq,
Livres
Livres Nouveaux du Quartier
LA
de lanvier 1679-
A Noble Venitienne , & le Nouveau
Jeu de la Baffette, où les Perfonnes
de qualité de la Cour font nómées
, par M. de Préchac , in- douze.
Nouvelles Galantes du temps ,contenant
la Jaloufe Flamande , & le Mary
heureux Amant, de M.de Préchac,
in-douze.
L'Estat prefent de l'Archipel , avec
l'Hiftoire d'Irene , in douze , 3.vol .
Les Exilez de Madame de Ville-
Dieu , tout rechangé & augmenté de
deux Volumes in-douze , fix Volumes
Impreffion de Paris ,ils fe vendent 6.1 .
-
Idem Impreffion de Lyon , bien
imprimé,de la mefme lettre du Mercure
, les 6.vol.reliez en 3.fe vendet 45.f.
Les 5. & 6.tom.feparez fe vend . 2o.f.
Hiftoire du Serrail , auffi nouvelle
Edition , augmenté d'un tiers, in - douze,
fix volumes , fe vendent fix livres.
Anne de Bretagne Reyne de France,
Tragedie de M. Ferier , qui a fait les
Preceptes Galants , in- 12.fe vend 15.8.
Le
Le Corps de Medecine in quarto ,
4. vol. utile à toutes perfonnes qui ſe
meflent de certe Profeffion .
Huetij Demonftratio Evangelica ,
in- folio,fe vend 1 2.1. Ce nom vous eft
affez connu, pour un des Sçavans Hómes
de ce Siecle . Il fuffit de vous dire
qu'il eft de l'Academie Françoife , &
qu'il a l'honneur d'eftre Precepteur de
Monfeigneur le Dauphin.
Differtationes Philofophicæ in 12 .
Devotions des Saints vendredys,
in- douze, figure.
Differtation d'un voyage de Grece ,
publié par M.Spond Medecin , par M.
la Guilletiere, qui a fait Athene, Ancienne
& Nouvelle, il fe vend 25.f.
Explication litterale des Epiftres de
S. Paul à Philemon , in octavo .
Nouvelle Ameriquaine , Hiftoire
veritable, in- douze , deux volumes.
Le Nouveau Jeu de l'Ombre , in - 12 .
La Princeffe de Montpenfier,in- 1 2.
de l'Autheur de la Princeffe de Cleves,
avec des vers à la fin fur la Paix , par
M. de Corneille l'Aifné.
Les Oeuvres Chrétiennes & Spirituelles
de M.l'Abbé de S.Cyran,in- 12.
4. vol. il fe vend 6.1. Le
Le 4. tome fe fepare in - douze.
Le Journal des Saints du R.P. Grofez
, de la C.de I.reveu , corrigé & augmenté,
nouvelle Edition, qui fe vendra
toûjours 5o.f. in. 1 2. 3.vol.
La nouvelle Vie des Saints , en 4.vol.
in- octavo,par ces Mrs. avec des Reflexiós
Chrétiennes fur la Vie de chaque
S.& tirez des meilleurs Autheurs , 12.1 .
Le vray Devot confideré à l'égard
du Mariage, & des peines qui s'y rencontrent,
in - douze , 20.f.
Du Culte des Saints , & principalement
de la tres - Sainte Vierge, par ces
Meffieurs, in octavo , 4.1 .
Le vray Devot en toute forte d'état
, felon l'Ecriture Sainte, & les Peres
de l'Eglife, in- octavo , 4.1 .
Le 3. tome du Roman Comique de
M.Scaró,par M.de Préchac , in12.30.f.
La Troade de Monfieur Pradon,
Tragedie , 15. f.
Reflexions fur la Religion Chrétienne
, contenant l'explication des
Propheties de Jacob & de Daniel , fur
la venue du Meffie, par ces Meffieurs ,
4.1. 10.f. in- douze.
EX
I
EXTRAORDINAIRE
D U
LYON
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JANVIER , 1679.
TOME Ꮴ .
OVS m'avez donné
une fort agreable
nouvelle, Madame,
en m'apprenant que
mes Lettres Extraordinaires
continuent de plus en
plus à vous divertir. L'accueil fa-
Q. de Janvier, 1679.
A
2
Extraordinaire
vorable qu'on a fait par tout à la
derniere , ne m'a point furpris . Le
glorieux avantage qu'elle a de
porter en tefte le Nom augufte de
Sa Majesté, m'eftoit une affurance
defonfuccés, &je n'avois point à
douter qu'on ne leuft avec plaisir ce
que les ingenieufes Médailles qu'el
le renferme , m'ont donné fujet de
publier des merveillenfes Actions
de ce Grand Prince. Il y a d'ail
leurs tant d'esprit dans les diverfes
Pieces de Vers & de Profe que
cette Lettre contient , & dont je
vous ay nomméles Autheurs , qu'il
eftoit difficile que l'affemblage des
belles parties qui la compofent, ne
fift un tout qui meritaft l'approbation
que vous luy donnez. Souvenez-
vous , Madame , que je vous
ay déja dit que le foin de les recueillir
eft la feule part que j'ay
aux Lettres de cette nature , ¿ão
qu'ainfi
du Mercure Galant.
3
qu'ainfi il doit m'eftre permis d'en
parler auffi avantageusement que
je fais , puis qu'en les louant , c'eft
Jeulement l'Ouvrage du Public que
je loüe. Ie croy queje ne puis mieux
commencer celle- cy qu'en vousfaifant
voir ce que le dernier Extraordinaire
a donné occafion de m'écrire.
SUR
L'EXTRAORDINAIRE
DU MERCURE
Du Quartier d'Octobre 1678 .
EN
N verité , Monfieur , on eft charon
mé de toutes les beautez que renferme
voftre Lettre du Quartier d'Otobre.
Vous ne pouviez finir plus
extraordinairement l'Année Extraordinaire
du Mercure , ny commencer
plus glorieufement celle cy , qu'en
donnant cet excellent Ouvrage au
Public. Il eft digne d'eftre prefenté au
A ij
4
Extraordinaire
plus Grand Roy de la Terre. Vous y
avez ramaffé pour fa gloire , tout ce
qui pouvoit la confacrer à la Pofterité.
Voftre Epiftre eft comme un Arc de
Triomphe , où l'on voit les victoires
qu'il a remportées fur fes Ennemis , &
fur foy- mefme.
La Renommée en mille lieux ,
Apprend de ce Héros les Exploits glorieux
;
Mais pour les faire entendre à la Race
future,
Il falloit la voix du Mercure.
Je paffe de cette belle Epiftre , à
l'ingénieux Cadran , dont le Soleil , ou
plûtoft Louis LE GRAND , marque les
heures.
Le cours d'une fi belle vie ,
De tant de merveilles fuivie ,
Au cours de cet Aftre eft pareil.
Les vertus de LOVIS , les vertus du
Soleil ,
Font ce qu'on voit de grand au monde,
Maintenant qu'une 'Paix profonde
D'un regne calme & doux va reprendre
le cours ,
LOVIS , & le Soleil ,feront tous nos beaux
jours.
Ce
du Mercure Galant.
5
Ce Prince eft un Soleil qui perce les nuages
,
Et qui diffipe les vapeurs ;
Qui répand la joye en nos coeurs,
Et la met fur tous nos vifages .
Enfin par tout où va ce Héros glorieux,
Ily porte avec luy, l'éclat, & la lumiere,
Ainfi que le Soleil fe dérobe à nos yeux,
Et qu'il finiffefa carriere ,
La Terre a fon Soleil , auffi- bien que les
Cieux.
Le Portrait de ce Grand Roy environné
de tant d'excellentes Devifes , &
de Revers de Medailles , a quelque chofe
de furprenant , pour l'abondance ,
& pour la richeffe des pensées . On
pourroit appeller cette admirable
Planche, le Tréfor de Louis le Victorieux
, & le Triomphant . C'est là
qu'on voit en racourcy , tout ce qu'il a
fait de grand, & de merveilleux . Toutes
ces Pieces marquent admirablement
le prix de fon Regne, & defa Vic.
Ces Medailles , & ces Devifes :
Sur les Villes qu'il a conquifes ,
Font à la veuë un bel effet .
>
A iij
6 Extraordinaire
L'esprit en eft charmé fi- toft qu'il les remarque
;
Mais lors que l'on voit le Portrait
De cet invincible Monarque,
On ne s'étonne plus de tout ce qu'il a fait.
Je ne me laffe point d'admirer toutes
ces chofes, & j'ay de la peine à en
retirer ma veuë pour confiderer tant
de Pieces d'efprit & de galanterie, qui
compofent voftre Livre. Mais , Monfieur
, mon admiration ne ceffe pas
pour cela ; J'y rencontre par tout les
miracles du Regne de LoüiS LE
GRAND. En effet fous quel Prince
les Sciences & les Arts ont -ils été plus
floriflans A- t on jamais veu paroif
tre la Galanterie & l'Amour avec plus
de politeffe & de magnificence ? Voftre
Mercure en fournit tous les Mois
des preuves fi convainquantes , qu'on
n'en peut douter. Qui n'admire avec
moy tant de Festes galantes , & de Fictions
ingenieufes dont vous nous faites
part? Ces Lettres , & ces Traittez fi
pleins de doctrine & d'érudition , que
voftre Mercure a fait naiftre , & dont
il fe peut dire doublement le Pere, ne
fontdu
Mercure Galant.
7
font - ce pas autant de Chefs - d'oeu
vres ?
Continuez , Mufes fçavantes,
Vos belles & grandes Leçons;
Continuez , Mufes galantes,
Vos douces & tendres Chansons,
A prefent que LOVIS raffemble dans
la France,
L'Amour , & les Plaifirs , la Paix , &
l'Abondance.
Amans , du Dieu d'Amour vene pren
dre la Loy,
Vous ne pouvez avoir de momens plus
propices,
Que fous le regne d'un Grand Roy,
Qui fait de fes Sujets , l'amour & les ·
delices.
Mais il y a toûjours quelque Grifete
fiere & delicate , ( & cela foit dit
fans faire tort à la Chate de Madame
des Houlieres ; ) Il y a dis- je, toûjours
quelque jeune infenfible qui fe gendarme
contre l'Amour , manque de le
bien connoiftre.
Vous qui dites, belle Severe,
Que pour fuivre les Loix que l'Amour
nous preferit,
A iiij
8
Extraordinaire
On pert la raiſon , & l'esprit ,
Vous en ignorez le miftere.
S'il nous enflame , il nous éclaire ;
S'il nous infpire , il nous inftruit.
Enfinfoit le jour , foit la nuit ,
Ses Loix font aux Amans agreables à
Suivre.
Sans elles l'on eft malheureux
Et fans elles l'on ne peut vivre ;
Mais fi vous n'écoute mes voeux ,
En vainfur cefujet je voudrois vous inftruire.
Cependant voftre erreur eft facile à détruire
,
Puis qu'il nefaut qu'aimer , pour goûter
la douceur
Qu'on trouve à fe foûmettre à ce charmant
Vainqueur.
Je croyois finir icy cette Lettre ;
mais , Monfieur , on ne fçauroit quiter
voftre Mercure. Voftre Hiftoire Enigmatique
m'arrefte encor. & voicy ce
que ma Mofe in'a infpiré fur cette fpirituelle
allégorie.
Ces deux Grands Roys dont l'origine
Eft cachée aux plus curieux ,
Quife font laguerre en tous lieux ,
Et
du Mercure Galant. 9
Et dont le diférent jamais ne fe termine:
Ces Roys , leurs Femmes , leur Sujets,
Quand de pres on les examine
Ce n'est que le jeu des Echets.
Peut-eftre que ma Mufe s'eft trompée
en cette rencontre, mais il eft toûjours
certain qu'elle ne fe trompe point
quand elle m'engage à vous dire que je
fuis , & c .
DE MARPALU.
Ie fuis bien aife que les fix Questions
propofées dans ce mefme Extraordinaire
foient de votre gouft.Voicy ce que M.Gardien
Secretaire du Roy , m'a envoyé fur
chacune.Tout ce que vous avez veu de luy
vous a plû , & il fuffit que je vous l'ayè
nommé pour vous faire attendre beaucoup
de fatisfaction de ce qu'il intitule.
RAISONNE MENS
Sur les Queſtions propofées dans
l'Extraordinaire du Mercure du 15.
Janvier 1679.
S'ily aplus de gloire à triompher de foy
mefme, qu'à vaincre fes Ennemis.
E fuppofe d'abord que ce triom
phe de foy-mefme ne s'entend pas
A Y
10 Extraordinaire
d'une habitude , ou d'une affection
vicieufe , quoy qu'il y ait affurément
de la gloire à les furmonter ; mais
comme ce nous eft une obligation indifpenfable,
& que ce feroit un grand
fujet de blâme pour nous de ne le pas
faire , j'eftime que pour donner tout
le jour neceffaire à cette Propofition ,
il la faut entendre de la victoire que
nous remportons fur une paffion qui
foit legitime , ou qui du moins foit
foûtenable par raport aux qualitez
que le monde demande dans les Heros.
Ce fondement pofé , je veux
bien confiderer un grand Conquerant
comme l'Ame de toutes fes Troupes ,
& je reconnois que qui s'en fait toûjours
bien fervir , donne la preuve la
plus certaine d'un rare merite & d'une
excellente vertu . On peut le regarder
dans cet état comme une tefte
qui feule , & à fon gré, en conduit &
en terraffe une infinité d'autres &
comme un bras qui feul fait agir , &
fuccomber les plus nombreufes Armées.
Quelle vanité plus fenfible &
plus delicate pour l'efprit humain qui
ne cherche qu'à s'élever toûjours, non
feule
"
du Mercure Galant. II
"
feulement fur chacun des Hommes en
particulier, mais generalement fur tous
les Hommes s'il fe pouvoit , que de
n'en voir aucun au deffus de luy , &
d'en voir prefque un Monde entier
foûmis à fes loix , ou par le devoir ou
par la force ? Si tous ne l'eftoient que
de l'une, ou de l'autre de ces deux manieres
, peut- eftre qu'il ne croiroit pas.
fon bonheur fi achevé. Il ne goûteroit
que l'une de ces heroïques volup
tez. Mais comme tout l'aime ou le
craint il a quelque raifon de s'eftimer
au comble de la grandeur & de la
gloire.Cependant toutes les victoires,
& toutes les conqueftes, pour grandes
que l'on puiffe fe les imaginer , ne fu
rent jamais l'ouvrage d'un feat. Il eft
fi vray que ces teftes & ces bras qui
font dans la fubordination & dans la
dependance , partagent la gloire du
Conquerant, que luy-mefme fe fait un
honneur,& une raifonnable politique,
de les reconnoiftre , & de leur donner
dans l'occafion des louages qu'il croit
qu'ils ont meritées. On fçait affez
qu'ils ne peuvent faire tant de grandes
actions fans luy , que c'eft fa va-

leur
12 Extraordinaire
leur qui les anime , fa prudence qui
les conduit , & les ordres qui les rendent
capables de tout. Mais avec toutes
les grandes qualitez qu'il poffede ,
quel fuccés pourroit -il efperer fans leur
bravoure , fans leur affection , & fans
leur obeiffance. La Nation , les Chefs ,
les Soldats , entrent en part de la
gloire de fes triomphes ; & qnand fon
merite pourroit fe glorifier avec juftice
d'avoir pû captiver la Fortune,
celle - cy , toute Femme qu'elle eft , ne
rougira point de luy reprocher fes faveurs.
Pour ce qui eft des Ennemis ,
ils ont perdu le pouvoir de nuire , mais
non pas la volonté ; leur coeur & leur
efprit font encor libres dans les fers ;
pour l'ordinaire ils defirent , ils attendent
, ils recherchent les occaſions de
fe foulever ; & fi cette Inconftante !
dont nous venons de parler , vient une
fois par dégouft , ou par caprice , à
fe ranger de leur cofté , ils ne defefpereront
pas de pouvoir vaincre à leur
tour. Il faut des Siecles pour les reduire
à une foûmiffion en laquelle on
puiffe prendre confiance ; & c'eft une
forte de victoire dont peu de Conquérans
du Mercure Galant.
13
querans ayent eu le plaifir . Mais triópher
de foy- mefme ; vaincre un panchant
qui a un fondement raiſonnable
ou plaufible ; le faire ceder à une vertu
qui n'eft pas ou de noftre caractere,
ou de noftre temperament , ou avec
laquelle nous n'avons eu ny le temps ,
ny les occafions de contracter beaucoup
d'habitude ; fe depoüiller d'une
paffion favorite ; la facrifier à une autre
toute oppofée; c'eft ne devoir, apres
Dieu , qu'à foy & à fa vertu , l'honneur
de fes combats & de fa victoire . Elle
eft fi complete , une victoire de cette
nature , que ny la Fortune , ny l'Envie
, ny aucune revolution , n'en fçauroient
plus troubler le repos. Un tel
Vainqueur n'a plus rien à defirer ny à
craindre. Il eft dans l'état le plus parfait
où la condition humaine puiffe
parvenir. Avec la conquefte de toute la
Terre , il pouvoit manquer beaucoup
de chofes à fon bonheur , & à fa vertu
; mais en fe furmontant foy-mefme
,il a affuré l'un & l'autre pour toûjours
, & non feulement il a affermy
La felicité , mais il a encor fait celle
des autres , puis que ces fortes de
triom
14
Extraordinaire
triomphes vont ordinairement au benefice
du Genre humain. C'eſt par là
qu'il s'eft élevé au deffus de ſa propre
nature , ayant imité autant qu'il luy
a efté poffible l'exemple de fon Au-.
theur, qui veut bien ( s'il m'eft permis
de parler de cette forte ) remporter
tous les jours des victoires fur foymefme
en noftre faveur , en permettant
fi fouvent à fa mifericorde de
triompher de fa justice.
Si quand une Maiftreffe déçenë par les
apparences , fait àfon Amant de violens
reproches d'une pretenduë infidelité
, & le condamne avec l'emportement
ordinaire dans ces fortes d'occafions
, fans vouloir foufrir qu'il parle;
Si , dis je , cet Amant accufé injuftement,
doit ceder pour lors par un filence
refpectueux, & difererfa justification
; ou bien aux defpens d'un peu de
defobeiffance , s'empreffer avec toute
l'ardeur poffible de tirer fa Maistreffe
de l'erreur où il la voit.
CE
Ce n'avoispoint encor penſé à fa
decifion. Quoy qu'il femble d'abord
Ette Queſtion m'eſt connuë,mais
que
du Mercure Galant.
que ce foit quelque chofe de monftrueux,
& pour ainfi dire un crime de
leze - majesté d'Amour , qu'un coeur
defobeïffant à la Beauté dont il s'eft
fait la conquefte, & qui doit y regner
auffi abfolument qu'aucun Monarque
dans fon Etat ; j'ofe dire neanmoins,
fans me departir de ces juftes maximes,
qu'il eft des occafions ( rares à la
verité , mais tres -importantes comme
celle-cy) où l'Amant peut & doit defobeir
à fa Maistreffe. Il faut confiderer
que depuis qu'une fois deux coeurs fe
trouvent unis par l'amour , l'intereft
de cet amour doit eftre leur unique affaire.
Ce n'est que par luy & pour luy
qu'ils doivent vivre. Ils y ont une
égale dependance , & un égal engagement
, & ils deviennent recipro
quement refponfables l'un à l'autre de
tout ce qui peut l'entretenir ou l'alte
rer.. L'Amante demeure bien toûjours
dans la poffeffion des honneurs deuës
à fon Sexe , & dans le pouvoir abfolu
de commander en tout ce qui va au
bien de cette charmante focieté . Elle,
a auffi toute l'autorité aux chofes qui
ne font qu'indiferentes par elles-mef
mes.
16 Extraordinaire
mes. En tout cela un veritable Amant
ne peut avoir trop de refpect , de déference
, & de foumiffion . Mais en ce
qui peut bleffer leur amour , il eft en
droit auffi bien qu'elle de s'y oppofer
, & d'employer tous les moyens
imaginables , pour detourner un mal ,
qu'il doit regarder comme le plus
grand de tous les maux . L'amour eft
en danger , il n'en faut pas davantage
; tout doit eftre permis , puis qu'il
s'agit de l'empefcher de perir . Croyezvous
que ç'en fuft un fort bon moyen
que de s'arrester à un vain fcrupule ,
qui donneroit le temps à cette pauvre
Amante ainfi déçeuë , de fe fortifier
dans fon opinion , & dans fon reffentiment
, & de paffer enfuite à la haine
, au changement , & au mepris ?
Combien de fois avons- nous vû de
fimples broüilleries , pour des fujets
fort legers , avoir caufé entre deux
Amans par cette funefte gradation , la
ruine d'une intelligence qui fembloit
ne devoir finir qu'avec leur vie : &
combien à plus forte raiſon ce malheur
eft- il à craindre,quand il eft quetion
de la fidelité qui eft l'ame , la
baze,
du Mercure Galant. 17
baze , & le foûtien de toutes les liaifons
, & fur tout de celles de l'amour?
Quiconque peut fouffrir en filence de
fe voir accufé de perfidie , commence
à s'en rendre fufpect . C'eft eftre infidelle
en quelque façon , que montrer
trop de patience dans ces rencontres.
Un grand empreffement à nous juftifier
fait la moitié de noftre juftification.
Il est vray que nous voyons
dans quelques Romans des Amans
d'une obeillance de ce caractere , &
pour ainfi parler des Martyrs d'obeïffance
; mais ce font des Héros fabuleux
, & de méchans Originaux qu'il
faut bien fe garder de copier. Que
leurs Maiftreffes auffi fantafques qu'ils
eftoient fcrupuleux , leur euffent avec
l'amour dans le coeur , défendu pour
jamais de les voir , ç'en eftoit affez
pour les mettre tous deux à la gefne
pour long-temps , & pour leur
faire commettre des extravagances
qui faifoient enfin degenerer les Sujets
héroïques en un comique des plus
ridicules. Je voudrois bien que quelqu'une
de ces Héroïnes fe fuft avifée
de défendre à fon Amant de l'aiiner,
18 Extraordinaire
mer , pour nous donner le plaifir de
voir comment il fe feroit tiré d'affaire,
& de quelle maniere il auroit accordé
deux fentimens fi oppofez . Je foûtiens
donc, aux termes de noftre Queſtion ,
que c'eft dans ces occafions, où fi l'Amour
eft aveugle , l'obeïffance ne le
doit pas eftre. eft une Perfonne malade
; c'eft la Perfonne qui nous eft la
plus chere. Il la faut guerir en depit
d'elle , & le plus promptement que
nous pouvons Que de juftes reproches.
ne pourroit- elle pas faire , d'avoir diferé
cette guerifon ? Cruel ! qu'avec
voftre indolente foûmiffion vous m'avez
caufé de peines que vous pouviez
m'épargner en feignant de ne pas entendre
la defence que je vous faifois !
Si je me fuis laffee tromper aux aparences
, j'ay au moins cet avantage fur
vous, que c'eftoient les plus mortelles
qui pu
flent alarmer un coeur amoureux.
J'avois à foûtenir l'image de vôtre
changement , & celle du bonheur
d'un Rivale. Rien ne me parloit en.
voftre faveur. Mes propres yeux fembloient
vous convaincre ; enfin j'étois
defefperée, Obeit- on à ceux que l'on
voit
du Mercure Galant. 19
voit dans ce deplorable état ? Mais
pour vous , quand ces mefines yeux
vous marquoient tant de colere , ils
vous affuroient d'un violent amour , &
ma bouche en vous impofant avec
fureur un filence fi peu de faifon ,vous
expliquoit affez le trouble de mort
coeur , & l'extrême befoin où j'eftois
que la voftre me tiraft de peine. Vous
vous eftes aimé & confideré plus que
moy. Vous n'aviez rien à craindre
pour vous , & cependant ce n'eft que
pour vous que vous avez craint , &
vous m'avez abandonnée à mes fouffrances.
Qu'il ne craigne donc point,
cet Amant bien aimé , de defobeir en
des occafions de cette nature ; qu'il
remontre & qu'il fupplie ; mais qu'il
preffe & qu'il s'emporte , s'il en eft
befoin , autant que la bienfeance le
pourra permettre. Qu'a - t-il à craindre
? Il a fon innocence pour luy ; &
l'injuſtice mefme de fa Maistreffe luy
repond avec certitude de l'évenement.
La Belle ne fera pas plûtoft fortie de
fon erreur , qu'elle rentrera en ellemefme
, elle aura de la confufion de
cette injuſtice , & elle fera bien aiſe
d'en
20 Extraordinaire
d'en faire compenfation avec cette
pretenduë ( mais fi utile) defobeïffance.
Elle croira mefine luy en devoir
de refte , & alors la paix fe fera entr'eux
, avec les douceurs & les tendreffes
que ceux - là feuls peuvent bien
comprendre qui ont eu quelquefois le
bonheur de les éprouver.
Si la condition des Femmes eft plus commode
& plus avantageufe que celle des
Hommes.
SA
Ans faire icy un denombrement
de ce qu'il y a de commode &
d'importun , de doux & de fâcheux
dans la condition de chacun des deux
Sexes ; & fans invoquer Tirefias qui
avoit efté de l'un & de l'autre ; il me
fuffit d'avoir veu quantité de Femmes
témoigner férieufement quelque deplaifir
de l'eftre , & fouhaiter de devenir
Hommes , fi cette metamorphofe
euft pû le faire mais je n'ay jamais
veu d'Hommes envier l'état du beau
Sexe , quelques privileges , & quelques
avantages qui s'y trouvent attachez
.
Si
du Mercure Galant. 21
Si l'on
peut hair ce que l'on a une fois
bien aimé.
LA

A Perfonne de qualité , qui entr'autres
excellens Ouvrages ,nous
a donné le petit Livre des Maximes de
Morale, qui eft un Livre tout d'or, &
où toutes chofes font fi dignes de la
naiffance , & du fublime génie de fon
Autheur a dit un mot admirablement
bien penfé , Que l'efprit eft ordinairement
la dupe du coeur. C'eſt
fur ce principe qu'on pourroit douter
fi l'on hait
veritablement ce qu'on
a une fois bien aimé , & qu'on pourroit
auffi en retournant la Queftion ,
demander fi l'on a veritablement aimé
ce qu'on eft fort affuré de haïr.
On pourroit encor ce me femble
rechercher , & aprofondir , fi l'on
ne s'eft point également mépris à
ces deux paffions , en forte qu'il n'y
ait point eu de veritable amour , &
qu'il n'y ait point auffi de veritable,
haine , car la Queftion peut s'étendre
jufques- là. Mais puis que dans noftre.
Propofition il ne s'agit pas de ce dernier
doute ; que l'affection paffée y
eft
22 Extraordinaire
eft fupposée veritable , & qu'en effet
il est difficile que nous nous abufions
quand nous fommes perfuadez que
nous aimons , au lieu que nous nous
trompons fouvent , lors que nous
croyons haïr; fi nous examinons bien
les chofes , & fi nous nous examinons
bien nous-mefmes , je croy que nous
ne ferons pas difficulté de nous declarer
pour l'affirmative. A le bien
prendre , l'incertitude de noftre haine
n'eft qu'un certain milieu entre cette
paffion & celle de l'amour . C'eſt le
temps du combat qui fe donne dans
noftre coeur pour le faire paffer à celle-
là, ou le faire retourner à celle- cy.
Jufqu'à l'entiere determination de ce
coeur , ce n'eft ny haine ny amour, &
ce font pourtant tous les deux enfemble.
On peut comparer ce temps - là à
un crépuscule qui n'eft ny jour ny
nuit , & qui participe de l'un & de
l'autre . Mais enfin cet état douteux &
confus, ne peut pas toûjours durer . Ou
l'amour , comme le Soleil au matin ,
gagnera le deffus , & pour lors les tenebres
de la haine feront diffipées ; ou
comme un Soleil qui fe couche , il
lai fera
du Mercure Galant.
23
laiffera former à cette noire paffion
une affreufe nuit qui fera peut- eftre
fans plus de retour à la lumiere . Qu'un
galant Home ait un veritable amour,
une legereté qui n'avoit point encor
échapé , une premiere offence qu'il en
reçoit , la decouverte de quelque petit
defaut , luy donnent du chagrin &
de l'inquietude ; mais un foûrire , un
éclairciffement , un peu plus de précaution
, diffipent ces petits nuages.
La reconciliation fe fait bien- toft, &
mefme pour l'ordinaire avec un redoublement
de tendreffe. Si apres cela il
reconnoift dans l'Objet aimé de la tiedeur
, & des negligences ; s'il voit des
manieres toutes oppofées aux fiennes ,
& la preference donnée à un nouveau
venu , ce pauvre coeur eft vivement
touché. Mais un empreffement affecté
, des fermens meflez de plaintes;
plus de complaifance à l'avenir , l'appaifent
encor & le ramenent. Que fi
dans la fuite il s'aperçoit d'un veritable
mépris , s'il trouve qu'on luy fait
une perfidie; s'il eft convaincu que cet
Objet de fon amitié a de grandes imperfections
, voila ce femble à ce coup
l'Amant
24
Extraordinaire
l'Amant qui fe va degager , & la Perfonne
aimée reduite à une confufion
inevitable.Cependant combien de ces
fortes de coupables, & principalement
en amour , fçavent fe tirer de ce mauvais
pas ! Un tour d'adreffe inventé fur
le champ ; deux ou trois larmes repandues
à propos ;une impudente fierté
au dehors qui cachera les troubles de
la confcience alarmée, feront recevoir
pour bonnes de tres mauvaiſes raiſons.
On dementira les yeux & fes oreilles,
& l'on demandera pardon d'avoir eſté
trahy. Mais fi ces defordres fe rendent
frequens , ils deviennent enfin infuportables.
Le fonds de l'amour & de
la patience vient à s'épuifer. On fe laſfe
de combatre fi fouvent contre foymefme
en faveur de l'ingratitude. On
prend party. On paffe à la haine . On
croit en avoir , & l'on ne s'y trompe
plus. Ce n'est plus ce mefme Objet
qui nous paroiffoit fi aimable, & nous
avons peine à nous pardonner d'avoir
efté fi long- temps de foibles idolâtres,
& de miferables captifs.Tout eft changé
de part & d'autre . Dans nos premieres
querelles , nous courions chez
cette
du Mercure Galant .
25
·
cette Perfonne , feulement , difionsnous
à nous-mefmes , pour luy faire
des reproches ; mais en effet pour le
feul plaifir de la revoir & de nous racommoder.
Aujourd'huy nous la
fuyons férieufement , & nous l'évitons
avec foins. Sa prefence nous choque
, & nous irrite . Son idée , fon fouvenir
, fon nom feul , nous troublent,
& nous fortirions volontiers hors de
nous mefmes plûtoft que d'y rien
fouffrir qui ait du raport avec elle , fi
ce n'eft la haine que nous luy por
tons. Nous allons plus loin , & il eft
fi naturel de ne vouloir jamais rien
perdre , que quand nous venons à faire
réflexion fur tant de tendreffe , de
foins , de fervices , de patience , de
retours , & de fouffrances que nous regretons
comme tres-mal employées,.
l'impoffibilité où nous nous trouvons
de regagner tout cela , eft caufe que
nous tâchons par un expédient ingénieux
de nous en defdommager en
quelque façon , & de nous vanger de
toutes ces pertes , en elfayant de dépouiller
ces nouveaux objets de noftre
haine , de l'eftime , & de tous les au-
Q. de lanvier 1679 • B
26
Extraordinaire
tres avantages dont ils eftoient en poffeffion
, foit chez nous , foit chez les
autres, & comme quelques Cofmographes
tiennent que le fonds des abilmes
les plus creux , répond à la hauteur
des montagnes les plus élevées , ce qui
fait, difent-ils, un jufte contrepoids de
toute la machine ; de mefme s'il nous
eftoit poffible , nous abîmerions ces
Perfonnes pour qui nous n'avons plus
que de l'indignation, & nous tâcheriós
en toutes manieres de les mettre auffi
bas que nous avons autrefois pris de
peine à les élever , comme n'y ayant
que ce feul moyen de mettre noftre
coeur en repos , & d'appaifer nos regrets.
Voila ce qui n'arrive que trop
fouvent dans le monde , & qui n'y
devroit jamais arriver. Quelques
outrages que nous ayons reçeus , il
n'y a point de haine qui foit legitime .
Il doit fuffire à un bon coeur d'o .
fter fa tendreffe à ceux qui en ont
cruellement abufé . S'ils font capables
de quelque fentiment raifonnable
, la privation d'une chofe fi préçieufe
ne leur fera pas une petite punition
, s'ils font dans l'endurciffement ,
toute
du Mercure Galant. 27
toute noftre haine nous feroit encor
plus de mal qu'à eux . Il faut fe contenter
de fe bien précautionner contre
leur malice. Il faut les laiffer en paix ;
leur defirer , & leur faire effectivement
le bien que nous pouvons.Quand
nous fommes affez heureux d'avoir
reçeu des fentimens auffi moderez
de celuy qui feul les peut donner , je
croy qu'il y auroit de l'injuftice à nous
demander davantage.
S'il eft plus glorieux de vaincre un coeur
qui fait vanité d'eftre indiferent , on
d'en vaincre un qui eft prévenu d'amourpour
un autre Objet.
;
Aire la conquefte d'un coeur qui
s'eft declaré contre l'Amour ;
prendre celuy qui prenoit toûjours , &
qui fe vantoit de ne pouvoir eftre
pris triompher des affections d'une
belle & fiere Perfonne , quelle victoire
plus glorieufe que celle d'un femblable
Vainqueur ! & ne peut- il pas fe
glorifier d'avoir fait ce que luy feul eftoic
capable de faire ! Au lieu que de
toucher un coeur prévenu en faveur
Bij
28 Extraordinaire
d'un autre , c'eſt feulement triompher
de la foibleffe , non pas de la force de
ce coeur , comme le premier Conquérant
; & ne pourroit- on pas mefme dire
que ce n'est tout au plus qu'un partage
? Cependant fi nous confidérons
que ce coeur avec toute la fierté paffée ,
eftoit fait pour aimer du moins une
fois ; que toft ou tard il n'euft pû s'en
difpenfer ; qu'en diférant quelque
temps à fe laffer prendre , il couroit
peut- eftre rifque de ſe voir réduit un
jour à fe donner , & à faire les premieres
avances qu'il eftoit fans connoiffance
des forces qu'il prétendoit braver
, & qu'il n'avoit que luy feul à fon
fecours ; ces refléxions pourroient bien
tourner noftre jugement auffi bien que
noftre eſtime , en faveur de celuy qui
attaque un coeur prévenu de paffion.
En effet il entreprend un travail
bien plus rude & plus pénible , &
par conféquent plus glorieux . Ce n'eſt
point un coeur dépourveu d'experience
qu'il cherche à foûmettre , c'eſt
un coeur aguerry & fçavant en l'art
de fe défendre . Au lieu d'un adverfaire
, il en a deux à combatre. Ce
>
n'eft
du Mercure Galant. 29
a
n'eft pas affez de toucher le coeur
d'une Belle , il faut encor en challer
l'Objet aimé. Il ne fuffit pas de la
rendre fufceptible des impreffions
de fon merite , il faut effacer chez
elle toutes celles que le premier
Vainqueur y a déja faites ; & quoy
que ces deux chofes fe faffent prefque
toûjours à la fois , & l'une par l'autre ,
ce font deux ouvrages qui occupent
doublement , & qui demandent diverfes
adreffes . Que diray-je de plus ? Il ne
s'agit pas feulement de combatre & de
furmonter une obftination aveugle,
mais une tendreffe vigilante , un attachernent
qui plaift , & une fidelité encor
vierge. Enfin il faut vaincre tout
enfemb.e & le Vaincu & le Vainqueur,
unis d'une parfaite intelligence. En
un mot je croy que l'on peut comparer
ce coeur dans fon premier état , à
une Ville dont la principale defenſe
ne confifte qu'en la réfolution de fes
Habitans , réfolution fouvent paffagere
, & défenſe toûjours peu feûre ;
mais que dans la feconde fuppofition
il reffemble à une Place dont la premiere
prife a donné lieu d'y reparer.
B iij
30
Extraordinaire
les endroits foibles , & d'en rendre les
Fortifications meilleures , pourveuë de
plus d'une bonne Garnifon qui de- .
fend les Citoyens , & qui les tenant en
bride , les empefche de fonger fitoft à
parlementer & à fe rendre .
Si apres avoir efté trahy d'une Maiftref-
Se qu'on a aimée parfaitement , on en
peut aimer une autre avec une auffi ardente
paffion.
Queftion fe doit, ce me fem-
Cble , refoudre par la diverfité des
humeurs & des temperamens. Un
Homme naturellement fombre & foupçonneux
, un autre qui aura de la fageffe
, & qui fe defiera de fon merite,
pourront difficilement , apres avoir
efté trompez par une premiere Maitreffe
, avoir la mefme paffion pour
une feconde. A ces Gens - là il fuffic
qu'une chofe foit arrivée une fois ,
pour leur faire croire qu'elle arrivera
toûjours ; mais comme la multitude
des Perfonnes gayes, folâtres, & prefomprueufes
, furpaffe de beaucoup le
nombre de celles par lefquelles j'ay
commencé , je foûtiens que non feule
ment
du Mercure Galant. ༣r
-
ment la chofe propofée eft poffible,
mais qu'elle arrive tres fouvent , &
qu'il y a des Hommes faits d'une maniere
, qu'apres avoir efté trompez dix
fois,ils le feroient encor quarante, s'ils
paffoient à autant d'engagemens. La
raifon de сесу vient à mon fens , de l'amour
propre, qui fe flate toûjours. La
bonne opinion que nous avons de
nous mefmes , fait que quand nous
fommes trompez, il fe mefle avec l'indignation
que nous avons pour nos
trompeurs , un certain fentiment de
mépris qui nous les fait regarder avec
une pitié dedaigneufe. Ce font des
miferables , difons - nous , qui n'a
voient pas
pas d'affez bons yeux pour bien
connoiftre ce que nous valons, autrement
ils nous auroient rendu juftice .
Ils y ont perdu plus que nous , & fe
font fait tort à eux-mefmes. C'eft un
extraordinaire cela fe foit renconque
tré de la forte une ou plufieurs fois;
ce font des efpeces de Monftres que
nous ne trouverons pas toûjours en
noftre chemin. Les Perfonnes éclai
rées & de bon gouft , en uferont fans
doute autrement , & nous traiteront
་ ༈
2
B iiij
32 Extraordinaire
plus conformement à noftre mérite ,
ou du moins à celuy de noftre affection
. Voila jufques où va noftre enteftement.
D'ailleurs , felon le dire
d'un excellent Poëte , il n'eft rien de
fi naturel que defperer toûjours un
meilleur lendemain ; & certainement
c'eft la plus grande de toutes les illufions
de noftre vie. C'eft fur ce
continuel & chimérique efpoir qu'elle
roule depuis fon commencement jufques
à fa fin , fans que nous puiffions
jamais parvenir à ce meilleur état dont
l'attente nous fert d'amuſement juſques
au dernier foûpir . Joignez à cela
que les Perfonnes affectivés , & qui
font portées à l'amour par la neceffité
de leur panchant , font dans l'impoffibilité
de s'en défendre. C'eſt leur
fouverain plaifir qui ne feroit plus
plaifir , & qui changeroit de nature ,
fielles eftoient trop fujetes à la défiance
& aux foupçons . Comme ces Gens là
n'aiment pas ordinairement avec une
extréme délicateffe , ils ne font prefque
pas de refléxion aux infidelitez
paffées , & ils s'abandonnent égalemét
à l'amour & à la confiauce. Pourveu
que
du Mercure Galant.
33
que le nouvel objet de leurs foins
fcache les tromper avec un peu plus
d'adreffe, & les endormir agreablemét ,
les voila rengagez avec autant d'affurance
& de paffion que jamais . Je me
fouviens d'avoir leû ( mais je ne pais
dire prefentement en quel endroit )
qu'un Marchand qui par une tempefte
avoit fait une perte confidérable de
Canelle , ou de telle autre marchandife
que vous voudrez , eftant un jour
affis fur le bord de la Mer , mais en un
jour fi beau & fi ferain , qu'il fembloit
rire avec elle , & elle inviter noftre
Marchand à fe rembarquer pour un
femblable trafic , ilfe mit à dire en
l'apostrophant : Je voy bien ce que
c'eft , perfide Element , tu me demandes
encor de la Canelle , mais par Jupiter
tu n'en auras plus de moy. Qu'il
eft rare de trouver un Sage qui en
faffe de mefme , & qui apres une premiere
infidelité foufferte , ait le cou
rage de dire à l'amour ; Je le voy bien,
petit Dieu trompeur , tu veux m'engager
de nouveau à aimer , mais je me
garderay bien de remettre mon coeur
à ta mercy. Heureux qui prend une
B y
34
Extraordinaire
fi falutaire refolution , & plus heu
reux qui l'execute !
Les Lettres qui fuivent font fur des
matieres diferentes. La premiere m'a efté
envoyée de Rheims. Elle eft de Mr de ba
Salle Sr de l'Etang. Vous le trouverez
d'un fentiment contraire à celuy de Mr
Gardienfur la cinquiéme Quftion.
ORIGINE
DE LA SCULPTURE,
DE LA PEINTURE,
ET DE L'USAGE DU COLLIER
DE PERLES.
A MONSIE VR ***
Necfire quelque chofe de galant
fur ce qui eft propofé dans le dernier
Extraordinaire
, que de me fervir à
propos d'une galanterie
de Paffage,
pour ainfi dire , que Mercure eut avec
la charmante Herfé : Ce Dieu,n'ayant
E feroit- ce pas , Monfieur , vous

du Mercure Galant.
35
pû derober les Troupeaux d'Admere
conduits par Apollon, quitta la Thef
falie & fe rendit à Athenes , où fon
coeur devint la proye d'une paffion
plus noble que n'eft celle du larcin . Il
n'ignoroit pas fans doute qu'on y celebroit
alors la Fefte de Minerve , &
que felon la coûtume , les Filles avoient
ce jour- là leur tefte chargée de
Guirlandes , & de Paniers de fleurs,
dont elles alloient faire une offrande
au Temple de la Déeffe. Il ignoroit
peut etre encor moins qu'il eftoit
dans une trop grande tranquilité,
& qu'il devoit chercher matiere à une
avanture amoureufe. Quoy qu'il en
foit , la belle Herfé fortoit du Temple
avec toutes fes Compagnes , lors
qu'il arriva en cet endroit . Il ne l'eut
pas plûtoft veuë , qu'ébloüy du vif
éclat de fes charmes, il deyint en mefme
temps fon Admirateur , & fon
Amant. Mais ce qui augmenta fort
la paffion qu'il commença de fentic
pour elle , ce fuft qu'en la fuivant jufqu'au
Palais de Cécrops fon Pere , il
l'entendit s'expliquer avec des agrémens
tous particuliers fur une queftion
36
Extraordinaire
tion que des Perfonnes de fa Compagnie
avoient avancée.
Si je ne me trompe, leur difoit-elle ,
il est moins difficile , & par confequent
moins glorieux , de vaincre un coeur
prevenu d'amour pour un autre Objet
, que d'en vaincre un qui fait gloire
d'eftre indiferent . N'eft- ce pas une
avance confiderable d'un Amant qui
veut gagner les bonnes graces d'une
Belle , que cette Belle fçache déja ce
que c'est que d'aimer , & qu'il ne foit
point en peine de luy aprendre à demêler
dans tout ce qu'il fait , & dans
tout ce qu'il dit , ce qui ne part que
de l'amour ? Vous me direz que ce feroit
en effet une avance pour ce nouvel
Amant , s'il avoit lieu d'efperer
d'aller plus loin , c'eft à dire ,fi la Beauté
qu'il adore n'aimoit point ailleurs
fortement , & fi elle pouvoit devenir
fenfible à une flâme étrangere, quand
celle qui la confume eft extrémement
violente. Mais ne m'avoüerez - vous
pas que ce qui eft violent n'eft prefque
jamais de durée ; & que la nouveauté
pouvant avoir de l'afcendant
fur l'efprit de la Perfonne qu'on aime,
cette
du Mercure Galant.
37
mant ; >
cette mefme nouveauté eft capable de
luy faire trouver de la langueur dans
les foins trop reiterez qu'elle a reçeus
d'un premier Amant , & les luy
montrer comme changez de nature
au moment qu'elle commenceroit à
changer d'objet N'entrera - t- elle
point quelquefois dans la defiance de
fe conferver toûjours ce premier A-
& dans cette veuë fans toutefois
pretendre le perdre , n'accordera
-t- elle pas quelque efperance à un
Rival, en qui je fupofe un merite auffi
rare , & auffi fingulier que dans le
premier Amant ? Mais n'avoir pas la
force de chaffer ce nouveau paffionné
, n'eſt ce pas commencer à fe rendre
? Et parce qu'un coeur qui laiffe
efperer fa conquefte , va prefque toujours
plus loin qu'il ne penfe , il ne
faut pas s'étonner s'il arrive que le
dernier venu l'emporte. Eh bien , lors
qu'il l'emporte , eft- ce là ce qui rehauffe
la gloire de ce nouveau Triomphant
, que d'eftre la caufe d'une infidefité,
que de faire rompre les fermens
peut- eftre les plus inviolables , & que
d'aimer & eftimer une Perfonne pour
laquelle
·38
Extraordinaire
laquelle ( s'il eftoit à la place de fon
Rival abandonné ) il auroit tous les
mepris imaginables Enfin fa gloire
n'eft proprement qu'un faux or , qui
n'a que tres peu de l'éclat du veritable
, en comparaifon de celle qu'il y a
à vaincre l'indiference d'une Belle qui
fe glorifie d'en avoir , puis qu'il faut
combatre en elle l'efprit & le coeur.
C'eft un coup de Maiftre que de luy
infpirer de l'amour , quand elle n'a
jamais repondu que par de froides civilitez
aux declarations les plus tendres,
ou quand elle les a toûjours évitées
avec beaucoup de foins . C'eft luy
infinuer des fentimens dont elle ne
femble point fufceptible , & c'eſt ſçavoir
fi bien la tourner, qu'elle fe trouve
difpofée à ne fe pas faire davantage
un merite de conferver fon coeur dans
la liberté , & de ne l'abandonner pas
aux troubles & aux inquietudes de l'amour.
Pour moy, ajoûta la fpirituelle
Herfé , j'en puis parler . Vous fçavez
que je ne manque point d'Adorateurs :
mais je crois auffi impoffible que pas
un d'eux furmonte mon indiference ,
qu'il feroit mal- aifé qu'ils ne devinffent
du Mercure Galant. 39
fent tous jaloux du bonheur de celuy
que je leur prefererois.
Ce difcours finy , & les civilitez
eftant faites de part & d'autre , la
Compagnie fe fepara. Herfé eftoit fur
le point d'entrer chez elle avec fa
Soeur Aglaure , lors que Mercure l'abordant
, fe fit connoiftre , & debuta
par ces Vers.
Non , je ne doute point qu'il ne foit impoffible
[fenfibles
Qu'un Mortel ait le droit de vous rendre
Vos charmes m'ot inftruit de cette verité:
Ils me l'ont dit , Herfé , qu'une beauté
parfaite,
Telle que vous l'avez, n'a jamais efté faite
Qu'afin d'aimer un jour quelque Divinité.
Enfuite ce Dieu s'étendit fur des
proteftations d'une amour fincere &
immuable , jufqu'à ce qu'il eut conduit
Herfé dans fon Apartement , où
il luy demanda la permiffion de venir
fouvent la voir. Comme on ne paſſe
guéres en un inftant d'une grande indiference
à une grande amour , elle ne
confentit pas tout à fait à cette demande.
Mercure qui s'en voulut affurer l'effet,
40 Extraordinaire
fet , tâcha de mettre Aglaure dans fon
party. C'eftoit une feconde Danaé qui
ne fe gagnoit que par des pluyes d'or.
C'est pourquoy elle luy fit entendre,
que l'entrée chez Herfé eftoit une grace
qu'il n'obtiendroit point fans l'acheter
. Il ne manqua pas à la combler
de prefens ; mais une action fi baffe &
fi peu digne de la naiffance d'Aglaure
, déplut tellement à Minerve , que
pour l'en punir elle la livra aux tranfports
les plus furieux de l'envie & du
defefpoir. La voila auffi- toft dans de
continuelles aprehenfions que Mercure
ne rende fa Soeur heureuſe . Cent
fois elle eft fur le point de recourir
au pouvoir du Roy fon Pere , afin de
'troubler cet amour naiffante , & d'en
detourner le fuccés . Elle perfifte toutefois
dans la volonté de refter toûjours
devant la Chambre d'Herfé
& d'employer tous les obftacles capables
d'empêcher Mercure d'y entrer.
Ce Dieu indigné de l'ingratitude
de cette Fille , & de fon manquement
de foy , la change en une
Statue de Pierre , à l'inftant qu'elle
témoigne vouloir le chaffer de cet
Aparte
du Mercure Galant. 41
-
Apartement. Peut etre que d'ailleurs
Minerve n'avoit pris fi fort à
coeur la punition d'Aglaure , que parce
qu'elle avoit préveu que la metamorphofe
de cette Mortelle feroit l'origine
de la Sculpture & de la Peinture,
& rendroit complet le nombre des
Arts liberaux , aufquels préfide cette
Déeffe.Quoy qu'il en foit, peu de temps
apres que le Meffager des Dieux fe fut
vangé de la forte , & qu'il fut forty de
la Chambre d'Hersé , un Ouvrier du
Palais de ce Corps, paffant devant la
Statuë d'Aglaure , s'avifa d'en deffiner
le Porfil fur une Pierre qui eftoit contre
une muraille à l'opofite , & y fuivit.
avec un crayon les extremitez de l'om ..
bre de cette Statue , qui eftoit alors
éclairée des rayons du Soleil . La Figure
ainfi tracée plut à l'Ouvrier , &
afin que rien ne s'en effaçât , il fit des
entailles dans la Pierre , & infpiré par
je ne fçay quel genie ,il en vint jufqu'à
continuer ces mefmes entailles , & à
imiter autant bien qu'il le pût Aglaure
petrifiée. Son ouvrage eftant achevé ,
il remarqua que les habits de cette Fille,
quoy que changez de nature , n'êtoient
42
Extraordinaire
toient pas changez de couleur , & comme
fuivant fa naillance elle portoit la
Pourpre , il fe fouvint que l'on fe fervoit
pour la teinture de cette couleur,
du fang d'un Poiffon que les Latins
appellent Murex. Il en chercha donc,
& en apliqua. Enfuite afin de refver
mieux à la couleur de chair qu'il devoit
employer fur le vifage & fur les
bras de la Figure, il s'apuya contre une
Feneftre prés du vaiffeau où eftoit la
Pourpre; & pouffant du coude ce vaiffeau
, fans y penfer, il coula un peu de
cette Pourpre le long du ciment de la
Muraille. Cela le tira de peine , car il
vit le blanc mêlé avec le rouge
que
faifoit une carnation telle qu'il la fouhaitoit.
A l'égard du noir qu'il luy fa-,
loit pour colorer la prunelle des yeux
& les cheveux, cela ne pouvoit l'embarraffer
, quand mefme il euft dû ne
mettre en ufage que le crayon dont il
s'eftoit déja fervy. Enfin fon Ouvrage.
attirant la curiofité de tout le monde,
fur eftimé , non parce qu'il eftoit un
chef d'oeuvre , mais parce qu'il donnoit
lieu d'en faire. Auffi la Sculptu
re & la Peinture font devenues des
2
Arts

du Mercure Galant.
43
Arts nobles & curieux par les foins de
tant de Nourriffons de Minerve , qui
eftant animez de ce feu celefte que déroba
Prometée , ont laiffé des Ouvra-:
ges dignes de parvenir à la Pofterité
la plus reculée .
Si je ne craignois de paffer les bornes
d'une Lettre , je m'étendrois fur ce
que Mercure au fortir de la Chambre
d'Herfé, alla dans la Phénicie par l'ordre
de Jupiter , & que cet illuftre Envoyé
rencótra vers le rivage de la Mer,
l'Amour , Venus , & les Graces , qui
prenoient en cet endroit le plaifir de
la promenade. Je montrerois au long
comme ce petit Dieu ayant à percer
des coeurs plus durs que des rochers ,
éprouvoit la pointe de toutes fes Flêches
fur des Perles à caufé de leur dureté.
Je dirois que dans les Perles qu'il
avoit percées, il paffoit un filet de la
corde de fon Arc, qui alors eftoit usée,
& que ce filet plein de Perles qu'il
mettoit enfuite en badinant autour de
fon col,faifoit un effet qui plaifoit aux
Graces. Je n'oublîrois pas que Venus
témoigna qu'elle auroit de la joye fi la
mode de porter de femblables Colliers
s'êtabli
44
Extraordinaire
puis
s'établiffoit parmy les Femmes ,
que ce feroit une efpece d'hommage
qu'elles luy rendroient en portant des
marques du lieu de fa naiffance. J'oublirois
encor moins que Mercure s'êtant
offert à fervir la Déeffe dans fon
fouhait , emporta un Collier de la façon
de l'Amour , qu'il le prefenta à
Europe Fille d'Agenor , que la mode
s'en établit à la Cour de ce Prince, &
qu'infenfiblement cette mode a efté
fuivie par toute la Terre. Mais je dois
plûtoft fonger à vous dire que je fuis ,
Voftre, &c.
AVANTURE DU
PARNASSE
A MADAME D. C.
Va
'Ous allez eftre furpriſe, Madame ,
de ce que j'ay à vous raconter.
Gardez vous bien de le prendre pour
une imagination . Je ne vous diray rien
que de vray, & je vous le jure, foy de
Difciple du grand Apollon . Je refvois
profondement dans ma Chabre. Vous
jugez
du Mercure Galant. 45
jugez bien que c'eftoit à vous , puis
que vous eftes l'unique objet de mes
pensées. J'en avois d'affez mélancoliques
fur les maux que vous me faites
fouffrir , quand tout d'un coup je me
fentis enlevé du lieu où j'eftois , fans
que je vous puiffe dire ny comment,
ny par oùl on m'en fit fortir. Ce qu'il
y a de certain , c'eft qu'apres m'avoir
fait traverfer plufieurs Campagnes, on
me laiffa fur un fort agreable Vallon
que je reconnus eftre le fejour le plus
ordinaire des Muſes.
I'y vis lafameuse Fontaine
Que Pégaseforma fous le nom d'Hifpocrene
,
Rouler de tous coftez le cristal de fes eaux.
Ce Vallon en tout temps produit des fruits
nouveaux,
Que lefçavoir & le merite
Ontfeulement droit de cueillir.
Quoy que ces fruits croiffent fort vifte
Iamais Mars , ny l'Amour, ne les laiffent
vieillir.
A pres avoir confideré quelque temps
les beautez du Vallon dont je vous
parle,
46 Extraordinaire
parle , & veu quantité de Perfonnes
aufquelles on en defendoit l'entrée,
fur ce que le nom de méchans Poëtes
qu'ils s'eftoient acquis , les faifoit regarder
comme prophanes , j'avançay
mon chemin pour gagner le fommet
de la Montagne
.
Là fur un fiege de gazon
Ie vis le charmant Apollon,
Qui des doux accords defa Lyre,
Environné des doctes Soeurs,
Raviffoit plus qu'on ne peut dire
Et les oreilles, & les coeurs.
J'aurois peine à vous exprimer les
charmes qu'eut pour moy cette mélodie.
Je me détournay pour voir fi jêtois
feul à l'entendre, & je n'appérçeus
que mon amour (c'eft à dire celuy que
j'ay pour vous ) qui comme il ne me
quitte jamais , avoit efté enlevé avec
moy. Sa beauté , & un je ne fçay quel
air doux & noble tout enfemble , le firent
remarquer de toute la Troupe,qui
ne le pût voir fans l'admirer.
Apollon dit que cet Amour
Eftoit
du Mercure Galant.
47
Estoit un Enfant de naiſſance,
Et qu'il jugeoit de luy qu'un jour
Il feroit un Amour de haute confequence .
Alors defes Parens il demande le nom.
fe luy fisfigne de fe taire;
Mais malgré moy , comme il eft fort fincere
,
Sans s'étonner, regardant Apollon,
Il répondit que vous eftiez fa Mere .
Il n'eut pas de peine à fe faire croire.
On luy trouva toute la délicateffe de
vos traits, & il ne vous eut pas fi- toft
nommée, qu'on s'écria qu'il vous reffembloit
parfaitement. Tout ce qui
furprit , ce fut de le voir pafle & fans
embonpoint. Il ne pût cacher que ce
defaut venoit du peu de nourriture que
vous luy donniez . Cette rigueur pour
un Fils parut extraordinaire, & on apprit
avec beaucoup d'étonnement,
Quepour trois semaines d'abfence,
Vous ne luy laiffiez feulement
Que quatre ou cing grains d'esperance
Aprendre je ne fçay comment ;
Qu'il n'appaifoit fa soif qu'à la faveur
des larmes
Que
48 Extraordinaire
Que m'oblige à verfer le malheur de mes
feux ,
Et qu'il eftoit toûjours dans les tristes
alarmes
Que reffent mon coeur amoureux.
A dire le vray, une fi cruelle maniere
d'agir fut fort condamnée. Apollon
& les Mufes en murmurerent longtemps
,
& me donnerent enfin l'avis
que je vous envoye , dans la penſée que
vous voudriez bien deferer à leurs remontrances.
AVIS D'APOLLON
ET DES MUSES.
D Eformais , belle Iris , traitez mieux un Amour
Dont nous fçavons que vous eftes laMere;
Faute de nourriture, il peut perdre le jour,
Songez-y , c'est là vostre affaire.
Vous ne sçauriez pour luy marquer trop
de bonté,
Il eft bien fait , des plus beaux qui fe
voyent ;
Et lesfoins qu'il vous rend ont affez me
rité Qu'en
du Mercure Galant.
49
Qu'enfa faveur les vostres fe déployent.
Quity
Pourpen qu'onfonge à le nourrir,
Il est encor d'un age à croiftre.
Quelcrime vous feriez de le laiffer perir,
Apres que vous l'avez fait naiſtre !
Comme on nous employeroit à publier fa
mort,
Dés que nous aurions dit , Iris en eft coupable,
Chacun plaignantfon triftefort,
Vous traiteroit de Mere impitoyable.
Prévenez ce reproche , & par quelques
douceurs
Qui vous coûteront peu de chofe,
Faites ceffer les injuftes langueurs
Que vostre dureté luy cause.
Songez, Madame, que cet avis vous
eft donné par un Dieu & par des Déeffes,
qui méritent bien qu'on les croye.
Vous ne hazardez rien en vous
mettant en êtat d'en profiter , & tout
eft peut- eftre à craindre pour vous , fi
vous vous expoſez à la vangeance que
leur indignation vous peut attirer.
Q. de Lanvier. C
50
Extraordinaire
RECHERCHES
SUR L'ORIGINE
DU PARCHEMIN,
DU PAPIER ,
ET DES TABLETES.
A MONSIEUR ***
E feroit perdre le temps , Mon-
Cfeur,que de parler davantage de
l'origine des Mouches. Elles ne font
plus de faifon, outre que tant d'honneftes
Gens en ont dit de fi belles chofes.
Cherchons plûtoft des couvertures
pour nous garantir du froid . L'ufage
des Peaux & des Fourrures a commencé
dés les premiers Siecles. J'avois
pensé d'abord que la feconde Enigme
du Mercure de Novembre pouvoit être
la Fourrure d'un Manteau, qui eft une
Machine ronde , dont elle occupe la
moitié, & dont un Homme de Lettres
fe couvre ordinairement dans fon Cabinet.
Mais apres m'eftre repreſenté la
1
figure
du Mercure Galant.
SI
figure d'une Timbale , & le couvercle
d'an Livre , j'ay pris le party du Parchemin
, dont l'invention neft pas fi
moderne que plufieurs fe font imaginé.
Les Grecs qui font les Singes des
Egyptiens , & ceux- cy des Hébreux,
s'en attribuent l'invention , la rapportant
à Attalus Roy de Pergame,qui regna
pres de trois cens ans avant Augute.
Ce riche Roy qui fit le Peuple Romain
fon heritier, en envoya quantité
à Rome , où le Parchemin commença
d'entrer en ufage , quoy que d'autres
difent que fon Succeffeur Eumenes en
diftribua le premier par toute l'Afie ;
mais il eſt tres - certain que les Hebreux
s'en eftoient fervis long-temps
auparavant, puis que les Livres Sacrez
que le Grand Preftre Eleazar envoya
en Egypte au Roy Philadelphe, pour
eftre traduits en Grec par les Septante,
eftoient écrits fur du Parchemin ,
duquel il admira la beauté & la déli
cateffe . D'ailleurs Hérodote qui` vivoit
plus de cent cinquante ans avant
Attale , dit qu'on écrivoit fur des
Peaux de Mouton & de Chevre, &
la coûtume en eſtoit fort ancien- que
Cij
52 Extraordinaire
ne.Il est bien vray que la Ville de Pergame
, outre l'avantage qu'elle avoit
d'eftre la Patrie de Galien , d'Apollodore,
& d'autres grands Perfonnages,
Le pouvoit glorifier d'avoir donné la
premiere le plus grand ufage du Parchemin
, qui en retient mefme le nom
jufqu'à prefent. Un des derniers Ptolomées
jaloux de la gloire & du merite
de Philadelphe, ruina tous les Papyrus
d'Egypte, & fit d'expreffes défenfes de
travailler au Papier, pour inftaler l'ufage
du Parchemin.Ce Papyrus êtoit une
efpece de Jonc & deRofeau qui croiffoit
dans les Marais du Nil , dont la tige
haute de dix coudées au plus , êtoit fort
groffe & triangulaire, déclinant infenfiblemet
de bas en haut, de laquelle on
faifoit le Papier , en le feparant avec
une aiguille. Le meilleur êtoit le plus
proche du coeur, & tiré du milieu de la
tige , duquel on fe fervoit feulement
pour les Livres Sacrez . Auffi l'apelloiton
Hiératique , puis Augufte , Livien ,
& Claudien par ufurpation & flaterie.
On luy donoit plufieurs furnoms, qu'il
tiroit ou du lieu où il fe faifoit, comme
Amphitheatrique , Sobennitique,
Saïti
du Mercure Galant.
53
Saïtique , Tænionitique ; ou de fon
ufage, comme Emporetique, ou de fon
appreft, comme Fannien,du nom d'un
certain Fannius qui l'appreftoit merveilleufement
bien à Rome. Il s'en
trouvoit de plufieurs largeurs, fçavoir
de fix, de neuf , de dix , d'onze , & de
treize doigts pour les plus petits. Le
moyen eftoit d'un pied , & le plus grad,
d'une coudée. L'Invention du Papier
eft autant ou plus ancienne que celle
du Parchemin. Les Livres de Numa
Pompilius qui furent trouvez dans fon
Tombeau plus de cinq cens ans apres
fa mort,fous le Confulat de P.Cornelius,
L. Fulvius Cethegus, M.Biobius,
& Q. Fulvius Pamphylus , eftoient
écrits fur du Papier ; ce qui fait voir
clairement qu'il n'eft pas inventé du
temps d'Alexandre le Grand,qui regna
plus de trois cens ans apres Numa.
Ainfi donc le premier Papier n'a pas
êté fait dans Alexandrie, comme quelques-
uns ont voulu dire. Ce Papyrus
que les Perfes négligeoient , croiffeit
auffi fur les bords de l'Euphrate affez
pres de Babylone, & en Syrie dans le
mefme Marais où l'on trouvoit le Ca-
Ciij
54
Extraordinaire
Lamus Aromaticus, ou Canne odorante ,
On en faifoit mefme du Papier dans la
Ville de Tyr , lequel s'appelloit Cartha,
du nom de la Fondatrice de cette
belle Ville. On peut remarquer en
paffant, que Carthage , qui fut autre.
fois la terreur de l'Empire Romain , a
tiré fon nom de ce mot, Didon s'apellant
auffi Cartha. Avant l'ofage du Papier
& du Parchemin ,on écrivoit premierement
fur des feuilles de Palmier ;
mais le pourroit- on croire ? on écrivoit
auffi fur des feuilles de Mauves.
SIfidore en eft garant avec d'autres,
apres Helvius Cinna tres - ancien Poë
te. On écrivit en fuite fur des Tabletes
qui fe faifoient de l'affemblage de
plufieurs petites tables tirées de l'écorce
interieure & la plus proche du
tronc de certains Arbres , principalement
de Til , d'Ormeau , de Citronnier
, & d'autres aifez à fendre . On
les aplaniffoit fort délicatement , &
on les couvroit legerement de cire ,
fur laquelle on écrivoit avec un Styl
ou Poinçon. On en faifoit auffi d'Yvoire
, de Toile , de Parchemin , & de
plufieurs autres matieres. D'abord ces
Table
du Mercure Galant.
55
Tablettes n'eftoient composées que de
deux feuilles, puis de trois, de quatre,
de cinq & de plus. Leur ufage le plus
ordinaire eftoit pour les affaires do
meftiques,pour les Letres, & principalement
pour les Teftamens . La premiere
feuille contenoit ce que le Teftateur
ordonnoit de fes funerailles & des
fondations de fa Sepulture. La fe
conde , les parts & les noms de fes
Heritiers. La troifiéme & les fuivantes,
les fubftitutions & donations qu'il fai
foit à quelques Particuliers , pour récompenfe
& reconnoiffance de leur
amitié & de leurs fervices. On fe fervoit
encor de grandes Tables de bois
couvertes de cire, pour écrire les Loix,
les Ordonnances du Senat , & autres
Monumens publics . On les appelloit
Schedus , ou Schedulus , à proportion de
leur grandeur, duquel nom nous nous
fervons encor prefentement pour fignifier
une Promeffe ou Cedule que nous
donnons pour affurance, lors que nous
empruntons d'un Amy.Enfuite on enregiftra
ces mefmes Ordonnances &
autres Actes publics , fur de grandes
lames ou rouleaux de Plomb, puis fur
Cij
36
Extraordinaire
l'Airain & le Marbre . On écrivit auffi
dés le commencement fur de la Toile,
principalement de Lin, comme eftoiét
les Livres que la Sybille de Cume prefenta
à Tarquin le fuperbe. Les Perfes
ne fè font fervis autrefois que de
Toile de Soye pour tracer en broderie
toutes leurs affaires publiques & particulieres
; mais la plus ancienne écriture
s'eſt faite ſur la Pierre , puis que les
Enfans de Seth , Fils d'Adam , drefferent
, longtemps avant le Deluge,
deux Colomnes , l'une de Brique , &
l'autre de Pierre, fur lesquelles ils écri-
-virent les plus hauts Secrets de l'Aftrologie
qu'ils avoient les premiers inventez.
Berofe le Chaldéen qui enfeigna
les belles Sciences à Athenes , & qui
pour fon merite fut honoré d'une Statue
dont la langue eftoit dorée , dit
que les plus éclairez des Hommes écrivirent
fur des Pierres, longtemps avant
le Deluge , la perte du Monde qui devoit
arriver par les eaux. Cette façon
d'écrire paffa depuis chez les Egyptiés
qui écriviret les premiers fur des Obélifques.
Mitres fut le premier de leurs
Roys qui en fit dreffer ; apres luy Sochis
du Mercure Galant.
57
+
chis.Le troifiéme fut Ramifes, qui regnoit
du temps de la guerre de Troye,
& en fuite plufieurs autres. L'induftrie
humaine a paſſé bien plus avant. On a
marqué des caracteres & des lettres
même fur la peau des Hommes ; ce qui
fe voit dans l'Hiftoire d'un certain
Grec Aliatique , nommé Hiftius , qui
eſtant à la Cour de Perfe , & voulant
écrire en fecret à fon amy Ariftagoras,
rafa la tefte d'un de fes Efclaves ; fous
prétexte de le guerir d'une maladie
des yeux , & forma des lettres autant
qu'il voulut , luy piquant la peau avec
ume aiguille ; & les cheveux eftant crus
par deffus , il l'envoya à ſon Amy ,
avec ordre de l'avertir de le rafer comme
il avoit fait. Cette ingénieufe &
admirable invention me met en memoire
la Scytale des Lacédemoniens ,
& les Lettres fecretes que Jules Céfar
écrivit à fes Amis. Il y a beaucoup de
conteftation entre les Autheurs touchant
l'invention des Lettres & Cara-
&teres dont les Anciens ont ufé. Les
Payens attribuent l'invention des premieres
Lettres à Mercure qui les en-
Leigna aux Egyptiens , ou à Menon
Cy
$ 8
Extraordinaire
qui fe fervit de ces Hyerogliphes qui
cachent, fous la figure de divers Animaux
, le fens & le fecret de leur ſcience
. D'autres difent que les Etiopiens les
ont données aux Egyptiens leurs Sujets
. Quelques- uns en font les Affyriés
inventeurs. D'autres foûtiennent que
les Syriens les ont données aux Phéniciens,
qui les porterent en Grece fous
la conduite de Cadmus,jufqu'au nombre
de feize, aufquelles Palamedes pédant
le Siége de Troye en ajoûta quatre
, & peu apres Simonides Melicus
quatre autres. Ariftote au contraire dit
qu'elles font de tout temps , & qu'Epicharmus
en adjouta ſeulement deux ,
Diodore les fait auffi tres- anciennes,
difant qu'Actinus Fils du Soleil , paffant
dans l'Egypte , avoit enfeigné l'Aftrologie
aux Egyptiens , & qu'un peu
apres,un Deluge (qui eft apparemment
celuy de Deucalion)ruina tous les Monumens
de Lettres dans la Grece , en
faifant perir la plupart des Hommes:
mais les Juifs & les Chreftiens tiennent
qu'elles font avant Noé , puis que
les Enfans de Seth s'en font fervis,
comme j'ay déja dit .Il eft vray qu'elles
peuvent
du Mercure Galant. 59
peuvent avoir pery par le Deluge.Phi
lon en rapporte l'invention à Abraham
; Eufebe à Moïfe , qui les donna
aux Juifs , que Pline appelle Syriens .
Ceux - cy les donnerent aux Phéniciés ,
qui les porterent aux Grecs avec Cadmus
, & les Grecs Pelafgiens dans le
Païs' Latin ; car Nicoftrate, Mere d'Evandre,
les apporta d'Arcadie , qui s'apelloit
en ce temps - là Pelafgis . Chacun
demeure d'accord que ces Lettres
n'avoient pas dans leurs comencemens
une forme fi jufte qu'elles ont eu depuis.
Efdras qui eftoit Scribe & Docteur
de la Loy, reforma les Lettres Hebraïques
apres le retour de Babylone,
& la reſtauration du Temple fous Zorobabel.
Les plus anciens Caracteres
Grecs eftoient quafi femblables aux
Romains , comme on pouvoit juger
d'une Table de Cuivre tirée du Templè
de Delphes , & dédiée à Minerve,
qui étoit encor à Rome dans la Biblio .
theque du Mont Palatin , du temps de
Pline. Il eft hors de doute que les Livres
des Hébreux ne foient les plus
anciens de tous . Les Egyptiens & les
Chaldéens les ont fuivis de pres,quoy
que
60 Extraordinaire
que les Grecs fe vantent à leur ordinaire
d'être les premiers , difant qu'on
n'avoit veu aucun Livre avant celuy
qu'Anaxagoras mit en lumiere , écrit
de fa main. Gellius affure
que Pififtrate
le Tyran fut le premier qui en prefenta
pour eftre leûs publiquement, &
qu'en fuite les Athéniens commencerent
à les rechercher fort foigneufement,&
en firent un grand amas, mais
Xerces s'eftant rendu maistre d'Athenes
, les fit tranfporter en Perfe , d'où
ils furent auffi rapportez & rendus aux
Athéniens par Seleucus Nicanor Roy
de Macedoine. Le Roy Philadelphe
& fes Succeffeurs , firent une fort belle
Bibliotheque , compofée de pres de
fept mille Volumes , laquelle fut brûlée
pendant la premiere guerre d'Alexandrie.
Ariftote, felon Strabon, a
ramaffé la premiere Bibliotheque , laquelle
il laiffa à Theophrafte , & celuy-
cy à Neleis. Ce dernier la tranſporta
à Sceps Ville de Phrigie , ainſi
hommée de ce que Rhéa Femme de
Saturne,feignit d'eftre accouchée d'une
Pierre au lieu d'un Enfant. Il y en
cut auffi une fort belle à Pergame,
dreffée
du Mercure Galant. 61
dreffée par les foins d'Attalus & d'Eumenes.
Afinius Pollio fut le premier
qui en dedia une à la Republique de
Rome. Celle du Temple d'Augufte
eftoit enrichie de plufieurs Statuës
d'or, d'argent , de bronze , & de marbre
, érigées à la gloire des Grands
Hommes.
LE MEDAILLISTE
de Saumur.
FABLE
DE LA CIGALE
ET DE LA FOURMY.
C
Igale ayant herité
La recolte d'un Eté,
Maintes gouffes amaſſées ,
Maintes fleurs, maint petit grain,
Qu'un Haneton fon germain
Avoit en mourant laiffées ,
Heritiere de ce Bien,
Fiere de fon heritage,
"
Elle nepenfoit à rien
Qu'à
62 Extraordinaire
Qu'à redoubler fon ramage,
Et de chanter faifoit rage.
Comme vous fçave fort bien,
Cigale n'eft pas tropfage,
Ny trop habile en ménage.
Pour chanter foir & matin ,
Dancer , & fairefeftin,
Bon cela , ce badinage
Est affez à fon ufage.
La Fourmy qui point ne dort,
Et qui fans ceffe machine
Nouveau tour , nouvel effort,
Pour agrandirfa chaumine,
Cette adroite , cette fine,
Ayant fçeu que fa Voifine
En ménage depuis peu,
Faifoit affez bonne mine
A qui luy faifoit beaujeu ;
Voila , dit noftre Matoife,
Inftement ce qu'il nous faut
Pour vivre en greffe Bourgeoife.
De glanner par ce grand chaud,
C'eft pitié, c'eft peine extrême ;
Mais qu'on eft exemps defoin,
Quand onpeut , fans aller loin,
Moiffonner au Grenier mefme !
Cela fut dit & fut fait.
Vers la Cigale en effet
La
du Mercure Galant. 63
La Marmitenfe s'avance,
L'oeil riant, l'air affecté,
Le Corps marchant en cadence.
Apres maintes reverences,
Maint compliment concerté;
Sans mentir en verité,
Luy dit lafranche Friponne,
Vous voila tome mignonne,
A vous voir cet embonpoint,
Ce teint qui ne fane point,
L'oeil guay, l'humeur fi gentille,
Chacun vous prendroit pour Fille.
De chanterrien n'eft fi fain.
Pour moy , ie travaille en vain ;
Et qu'on eftfou , quand i'y penſe ,
De fe donner du chagrin
Pour amaffergrain àgrain !
Plaifir vaut plus qu'abondance.
De chanterrien n'eft fi doux ;
Je voudrois , que vous enſemble ?
Me loger plus pres de vous,
Pour que nous chantions ensemble.
l'ay chez moy ieunes Fourmis,
Beaux enfans , belle mégnie.
C'est pour vous autant d'amis,
C'eft plaifir, c'eft compagnie.
Chacun d'eux vous aidera
A chanter vos Chanfonnettes.
Ils
64
Extraordinaire
Ils fçavent tous l'Opéra,
La bonne Femme en fera,
Qui rira,
Chantera,
Dancera,
Et dira
Millefornettes.
Mettons bas,
L'embarras ,
Le tracas ;
Plus d'ennuis , plus de miferes ,
Plus defoin , plus de moiffon .
ça Voifine , ça Commere ,
Vne petite Chanson.
A ces mots de la bonne ame,
Dame Cigale fe pâme,
D'aife elle en fait trois foûpirs,
S'attend à nouvelle game,
Bref de fon confentement
La Fourmy dans ce moment,
Et toutefa quirielle,
Vient habiter aupres d'elle,
Chantent Chanfon telle - quelle,
Mangent la fucceffion
Paternelle & maternelle
De defunt Sieur Haneton.
Ainfi fe nourrit , dit- on,
Par adreffe finguliere,
LA
du Mercure Galant.
65
La Fourmy , les Fourmillons,
Et toute la Fourmilliere.
Sus dancez , noftre Heritiere,
Vous payez les Violons.
la L'Hiftoire qui fuit a efté écrite
par
Dame mefme qui m'a fait la grace de
me l'adreffer. Ie ne change rien aux termes.
Ie fuprime feulement le commencement
de fa Lettre , qui ne confifte qu'en
des civilite obligeantes. Elle eft datée
de Vienne en Dauphiné.
HISTOIRE
Ja
DE MADAME
LA M. D. L. M. E.
E fuis née avec affez de reputation
dans le Monde. J'ay vécu jufqu'à feize
ans dans un état fort tranquille. Je
n'avois des occupations que celles que
mon âge me pouvoit donner; & goûtois
indiferemment toutes fortes de
plaifirs , fans m'attacher plus fortement
aux uns qu'aux autres : mais ma
maudite
66 Extraordinaire
maudite fortune s'eft laffée de me laiffer
fi long-temps en repos. Il a fallu
qu'elle foit venue le troubler par un
Mariage qui paroiffoit affez confiderable
pour moy. J'y donnay les mains
comme une Fille bien née doit faire .
Mais helas ! qui auroit penfé que de
fi belles apparences me deuffent eftre
auffi funeftes qu'elles le font à l'heure
qu'il eft. Mon Mary eftoit bien
fait , & fort capable d'engager un
jeune coeur qui n'a jamais rien fenty
; mais le Deftin ( fi on peut luy
donner quelque pouvoir fur la conduite
des Hommes ) en avoit ordonné
autrement. Le Mariage eftant fait,
nous en reçeûmes compliment de toutes
parts. Mon Mary en fut felicité
de tous fes Amis , & entr'autres d'un
jeune Chevalier qui fe montra des
plus empreffez à luy en marquer fa
joye. Helas ! qu'il m'auroit efté avantageux
qu'il n'euft point eu cet empreffement
! Je ne fçay fi je luy plûs,
mais il nous rendit des vifites fort
affidues , & infenfiblement fa veuë
eut de fi grands charmes pour moy,
que j'oubliay que le devoir m'enga
geoit
du Mercure Galant.
67
geoit à donner mon coeur tout entier
à un autre. Plus je le vis , plus cette
paffion s'augmenta. Mais quelque forte
qu'elle puft eftre , rien ne pût m'obliger
d'en faire l'aveu . Je tâchay,
mais en vain , à combatre ce que je ne
connoiffois qu'à demy. Je me faifois
une fi abfolue neceffité d'étoufer un
amour qui pouvoit faire tort à la vertu
dont je me pique , que je refolus
d'éviter le Chevalier. Tout contri
buoit à faire reüffir ce deffein. Le
Chevalier eftoit preffé de retourner
en Provence dans un Employ qui l'y
tient attaché , & il arriva des conjon-
&tures qui le mirent dans la neceffité
de partir fur l'heure. Il n'eut que le
temps de nous venir voir , & il me
fembla que fes yeux m'expliquerent
cent chofes dans le moment qu'il me
dit adieu. Il n'y en a jamais eu un plus
cruel pour moy. Je parus fi interdite,
que mon Mary m'en fit quelque raillerie
mélée d'aigreur. Je n'y repondis
que par des larmes qui eftoient plûtoft
pour le depart du Chevalier
, que pour ce qui m'avoit efté dit de fåcheux
. J'ay une heureuſe melancolie
.
Ainfi
63 Extraordinaire
Ainfi je pouvois m'abandonner à tous
mes chagrins , fans que mon Mary en
puft deviner la caufe. Je vivois fort
honneftement avec luy.Je crois meſme
que je l'aurois aimé plus qu'on n'a accoûtumé
d'aimer un Mary , fi le Chevalier
n'avoit point efté au monde. J'étois
toûjours occupée de fon merite .
Je ne penfois jamais qu'à luy. Mon
Mary entroit quelquefois dans des
foupçons contre moy , mais il ne fçavoit
de qui il devoit eftre jaloux. Il ne
penfoit pas au Chevalier ; il y avoit
long-temps que je ne l'avois veu. Je
n'en parlois jamais , & l'indiference
que je faifois voir pour tout le refte
des Hommes , & pour toute forte de
plaifirs , ne luy permettoit pas de deviner
la veritable caufe de mes refveries.
Auffi revenoit- il bien- toft de fes
chagrins. Tout luy parloit en ma faveur
dans le temps que je penfois à un
autre. Eftois - je coupable, d'aimer malgré
moy ? Je voulois oublier le Chevalier
; je faifois de mon mieux pour
cela , mais le don d'un coeur n'eft au
pouvoir de perfonne. Ce n'eft pas la
raiſon qui nous guide. Ainfi j'eftois
plûtoft
du Mercure Galant . 69
$
plûtoft à plaindre qu'à blâmer.Il faloit
queje fufle accablée de tous les coftez.
Les Affaires domestiques de mon Mary
eftoient plus en defordre que celles
de mon coeur.Il fut obligé de me quitter
un an apres noftre Mariage , pour
aller pourſuivre un Procés en Italie, où
il s'agiffoit prefque de tout fon bien.Je
fus touchée de fon depart , car je l'aimois
veritablement , & ma volonté
n'avoit aucune part aux égaremens de
mon coeur. Je reftay chez luy avec fa
Parenté qui eft nombreuſe , & qui ne
convenoit point à mon humeur . Je refolus
d'aller à la Campagne. J'y paffay
quelques jours chez une de mes Amies
. On propofa le voyage de Provence.
Les Parentes de mon Mary , qui
la plupart me contraignoient
beaucoup,
en eurent avis, & voulurent ef
tre de la partie. Nous allâmes dans un
lieu où l'Employ du Chevalier l'appelle
pendant quelques mois . Il fut
averty de noftre arrivée. Comme il
eftoit des intimes Amis de mon Mary,
& qu'il avoit reçeu beaucoup d'honnefteté
de fa Famille , il ne manqua
point de nous donner de fort grandes
Feftes.
70 Extraordinaire.
Feftes . Il s'en fit une pour nous fur la
Mer qui fit bruit. Les officieufes Parentes
qui m'accompagnoient ne man.
querent pas de la mettre for mon
compte. Le Chevalier le fçeut , & s'en
defendit en galant Homme , voyant
la confequence des chofes . Quelques
jours apres il fetrouva dans un Bal aupres
de moy ; j'eftois dans une melancolie
profonde . Il me demanda fi
j'eftois naturellement chagrine , ou fi
c'eftoit l'abſence de mon Mary qui
me rendoit fi refveufe. Helas ! il ne
me donna pas le temps de repondre,
qu'il me fit un aveu qui ne me trouva
que trop credule. Il m'aflura en
termes fort refpectueux , de l'intereſt
qu'il prenoit dans toutes les chofes
qui me regardoient , & de la paffion
qu'il avoit eue pour moy dés le premiermoment
qu'il m'avoit veuë . Tous
fes difcours furent accompagnez d'un
air fi tendre , que je fus perfuadée
qu'il difoit la verité. On croit facilement
ce qu'on fouhaite . Cependant
je fus fort interdite dans toute cette
converfation. Je ne luy repondis que
par des termes generaux . Il me de-
A
inanda
du Mercure Galant. 71
manda la permiffion de m'écrire ; je
la luy accorday , à condition qu'il ne
me parleroit jamais de fa pretenduë
paffion. Il ne tint pas fa parole. A
peine fus-je retirée dans ma Chambre,
qu'on m'aporta une Lettre. Je fus
fort furprife de voir qu'elle eftoit du
Chevalier, & d'un caractere fi paffionné
, que je ne voulus pas luy faire reponfe.
Je me plaignis à lay le lendemain
, de la Lettre qu'il m'avoit écrite.
Je commençay dés -lors à luy reprefenter
qu'il devoit m'oublier , qu'une
affaire ne convenoit point à l'état où
j'eftois , & qu'elle ne pouvoit fervir
qu'à le tourmenter.Il n'entendit point
de raifon là- deffus , & me jura mille
fois qu'il ne changeroit jamais de'fentimens.
Cependant fix jours paffent
bien-toft quand on aime. Il falut quirer
le lieu du monde où je me plaifois
le plus, apres y avoir demeuré ce temslà.
Je ne vous dis point tout le chagrin
que je fentis de cette feparation.
Il fuffit d'avoir aimé quelque chofe
pour en eftre perfuadé. Nous allâmes
plus avant dans la Provence. Toutes
les beautez que je voyois dans les
autres
72
Extraordinaire
autres Villes , jointes à la nombreu
fe Compagnie , qui s'y trouve , n'avoient
pas le moindre agréement pour
moy. Je quittay fans peine tous les
lieux où le Chevalier n'eftoit point,
& revins dans la ville où j'ay accoûtumé
de demeurer. Mon voyage
de Provence dura un mois. J'eus des
nouvelles de mon Mary , qui m'écrivit
qu'il quitoit l'Italie , Tans pourtant
avoir mis grand ordre à ce qui
l'y avoit mené , quoy qu'il y euft demeuré
pres d'une année. Rien ne luy
auroit pû faire abandonner des affaires
auffi preffantes qu'il en avoit , que
la paffion de fervir dans les glorieuſes
Campagnes du Roy. Il prit party
à
l'Armée , & ayant obtenu un Employ
affez confiderable , il fut fi preffé de
s'en aller , qu'il ne demeura avec moy
que huit jours. Je le vis partir avec un
fenfible deplaifir. Je vous ay déja dit
qu'il eftoit fait pour eftre aimé. Il témoigna
un grand chagrin de me quiter
, & me laiffa fi affligée de fon depart,
que ce me fut un prefage qu'il feroit
funefte. Un an apres on me vint
aporter la cruelle nouvelle de fa mort.
J'en
da Mercure Galant. 73
J'en fus fi touchée, qu'o n'a jamais fen.
ty une plus vive douleur. Je ferois furprife
d'y avoir refifté ,fi je n'avois veu
dans les fuites que j'estois deſtinée à
d'autres malheurs.Je vis dans ce temps
là mon bien en état de fe perdre , je
ne pouvois le retirer que par de grands
Procés . Le Chevalier qui eftoit la
feule Perfonne fur qui je pouvois compter
, eftoit trop éloigné de moy pour
m'aider à en faire les pourfuites . Il
m'écrivit fur la mort de mon Mary ,
mais toute la tendreffe que j'avois
pour luy , ne fut point capable de me
confoler de cette perte. Le temps qui
eft maistre de toutes chofes , pouvoit
feul foulager mon déplaifir . J'ay demeuré
deux ans dans un fi grand abbatement,,
que j'avois oublié tout ce
qu'il y a de plaifirs au monde. Mais à
la fin la plus forte imagination ſe laffe
, & la plus vive douleur ceffe. Infenfiblement
je me retrouvay cè que
j'avois efté auparavant.Je croyois avoir
oublié le Chevalier , quoy que j'euffe
de fes Lettres régulierement tous les
Ordinaires ; mais l'ayant veu revenir
aupres de moy plus amoureux que ja-
Q.de lanv. 1679 . D
Extraordinaire
74
mais , je fus charmée de fa tendreffe ,
& je fentis réveiller toute la mienne.
L'état de Veuve me permettoit de
penfer à luy , & quoy qu'il portaft le
nom de Chevalier , il pouvoit fonger
à un Mariage , puis qu'il n'avoit pas
fait fes Voeux. Il y avoit cependant
peu d'apparence qu'on me duft permettre
de l'époufer. Je fuis d'une Famille
où l'on aime beaucoup le bien,
& ilfe trouvoit le Cadet de fa Maiſon .
Pendant que chacun de nous cherchoit
à remedier à cet obftacle , il fembla
que le Ciel voulut s'intereffer à
nous rendre heureux . Son Frere aîné
fut tué à l'Armée . Outre qu'il eft d'une
des plus illuftres Familles de France
, cette mort fit tomber fur luy le
droit de plufieurs grandes Succeffions .
Ce changement luy fit naiſtre des affaires
. Il fe hafta de les aller terminer
dans fa Province , pour eftre en état
de ne plus fonger qu'à moy. J'approuvay
fon deffein , & fus ravie de luy
voir tant d'empreffement. Dans tout
le temps de fon voyage j'eus de fes
Lettres de tous les endroits d'où il pût
m'écrire. Il eſt rare de voir une paffion
auffi
du Mercure Galant.
75
.
c'eſt à
auffi réguliere. Il fembloit qu'elle ne
duft jamais finir . Je le vis revenir deux
mois apres , encor le mefme
dire toûjours amoureux . Je fus contente
de fon bien , & ne m'y attachay
que pour pouvoir vivre avec quelque
douceur avec luy , l'indigence eftant
la fource de tous les maux . Il ne ref
toit donc plus pour achever noftre
Mariage, quà finir une affaire qui m'obligeoit
à fortir de la Province ; d'ailleurs
il devoit partir pour aller où fon
Employ l'apelloit inceffamment. Ainfi
nous jugeâmes qu'il falloit attendre
que la Campagne fuft terminée . Cependant
il m'envoya fon Portrait. Je
le reçeus avec une joye fans égale. Il
eut le mien , je ne fçay par quel moyen
, mais il eſt certain qu'il le portoit
par tout avec luy , ne fe laffant jamais
de le regarder. Il furprit un jour
un de fes Amis qui avoit les yeux attachez
deffus en foûpirant , & qui ne
répondoit rien à tout ce qu'il luy difoit.
Il crûtqu'il en eftoit charmé comme
luy , & réfolut de cacher ce Portrait
à tout le monde. Je partis quelques
jours apres luy , parce que mou
Dij
76 Extraordinaire
Procés fe devoit bientoft juger . Il me
vint furprendre trois mois apres fon
départ , dans un temps où je le croyois
bien avant fur Mer. C'eftoit le jour de
la Fefte de S. Laurens. La chaleur eftoit
exceffive . Il fut affez mal payé de
toutes les fatigues qu'il avoit foufertes
pour me venir voir. Il demeura un
jour entier avec moy fans me pouvoir
quafi dire un mot. J'eftois dans un
Convent de Religieufes depuis quel
que temps , & j'en fus fi fort obfedée
tout le jour , qu'il ne me pût parler
qu'un moment. Il me promit de me
venir voir bientoft , parce qu'on
croyoit que la Campagne ne feroit
pas longue. Helas ! qui auroit crû que
c'eftoit la derniere fois que je le verrois
, qu'il fe lafferoit de ma tendreffe ,
& qu'il employeroit de fauffes plaintes
pour avoir un prétexte de ne me p'us
voir , dans un temps où tout ce qui
avoit quelque raport avec luy me faifoit
un plaifir extréme ? Il avoit un
Amy , homme de merite ( je le veux
croire. Mais helas ! aime t - on tous
ceux qui en ont ? Mon Ingrat feignit
d'eftre perfuadé que je l'aimois , & làdeffus
du Mercure Galant. 77
deffus il ceffa de m'écrire dans fon ftjle
ordinaire Je ne reçeus qu'une de fes
Lettres où je trouvay des marques de
la plus grande indiférence qui fut jamais.
Je vous ay déja dit que tout ce
qui avoit quelque raport avec luy me
faifoit plaifir. J'eftois en commerce de
Lettres avec cet Amy , parce qu'il ne
me parloit jamais que de luy. Je lay
avois un jour écrit une Lettre pleine
de raillerie, qui tomba entre les mains
du Chevalier. Comme il connoiffoit
mon caractere , il ne manqua pas de
l'ouvrir. 11 la fit voir enfuite à une
Femme , qui n'eftant pas moins jaloufe
du bonheur d'autruy , que mille autres
qu'on voit dans le monde , ne laiffa
pas échaper une fi belle occafion
pour nous broüiller à jamais. Elle y
a réüffy , comme elle avoit pû le fouhaiter.
Elle a pouffé la chofe plus loin.
Elle m'a fait voir perfide aux yeux du
Chevalier , & a étably fon Empire for
mes ruines. Je ne doute point que le
Ciel ne me vange bientoft de la méchante
foy de la Dame , qui eftant de
mes Amies , m'avoit fait efperer toute
autre chofe. Pour le Cavalier, l'aimant
D iij
78
Extraordinaire
encor malgré toutes les indignitez , je
fens bien que je n'auray jamais la for
ce de rien dire contre luy.
Il est temps de vous faire voir quelques
Explications fort ingénieufes qui
m'ont efté envoyées fur les deux Enigmes
du Mois de Decembre , dont les Mots
eftoient la Plume & la Moutarde. Les
trois dernieres font fur toutes les deux.
Lapremiere s'adreſſe à l'Enigme mefme.
I.
Olez, fi vouspouvez, & courez tout
enfemble ,
Ie n'appréhendepas beaucoup
Que vous m'échapiez à ce coup,
Je vous tiens par la Plume , &fort bien,
ce me femble.
L
TORNEZ , Medecin à Marseille .
I I.
A Plume fert également
Et pour lover , & pour médire ;
Mais c'est un méchant inftrument ,
Armé des traits de la Satire.
Elle attaque indiféremment
Ceux
du Mercure Galant, 79
Ceux qu'elle croit luy pouvoir nuire,
Etfronde le Gouvernement
Duplus vafte & puiſſant Empire .
Maispuis que par un heureux fort,
Du Vivant autant que du Mort,
Elle conferve la memoire.
Pour bien l'employer dans nos Vers
Traçons avec elle la gloire
Du plus Grand Roy de l'Univers.
DE LA COULDRE , de Caën.
III.
Ay trouvé mille fens divers
Sur la premiere Enigme en Vers ;
I'en pourroisfaire un gros Volume.
Maispour vous les écrire tous
D'unftile auffi galant que doux
Il faudroit une bonne Plume.
L'Amant fidelle .
IV.
E Grain fécond de voftre veine ,
Change en vos Vers de qualité. CE
Il a de la fuavité ,
Et l'on fefait un plaifir , de la peine
D iiij
80 Extraordinaire
D'en dévoiler l'obfcurité.
Travaillez toujours de laforte ,
Nos Esprits enferont contens ;
Car fernblable Moutarde , encor qu'elle
foit forte ,
Eft un bon ragouft en tout temps .
Du PERCHE , de Rouen ,
ง .
Arbleu voftre Enigme eft gaillarde ,
Elle m'embaraffa d'abord quand je la
PA
vis ;
Et puis je m'écriay , Dieux ! que de beaux
Esprits
Vont s'amufer à la Moutarde !
V I.
"On eftime par tout les Andouilles
Lo"de
Troye ,
Leur bonté les met en crédit ;
Les Dames mefme , à ce qu'on dit,
S'en donnent fouvent au coeur joye.
Pour moy , j'y trouve peu de gouft ,
Quandfans Moutarde je les mange ;
L'Andouille fans Moutarde eft un
maigre ragouft ,
C'eſt
du Mercure Galant.. 81
C'est proprement manger des Perdrix
fans Orange.
La Belle imaginaire de Troyes.
CER
VII.
'Eft en vain que l'on se hazarde
A vouloir pénetrer ce mystere nouveau.
Peut-on s'y rompre le cerveau ,
Sans s'amufer à la Moutarde ?
A
DE LA COULDRE , de Caën .
VIII.
Pres avoir mangé d'une excellente
Soupe,
Ze fixiéme de l'An , chez Madame de
Choupe ,
On leut avec plaifir le Mercure nouveau,
On n'y trouva rien que de beau :
Et quand on vint à l'Enigme deuxième ,
On en chercha le Mot avec unfoin extréme:
Enfin , comme on fut für de l'avoir deviné.
On la trouva tellement agreable ,
Que l'on tomba d'accord , bien qu'onfuft
hors de table;
D v
82
Extraordinaire
Que la Moutarde eftoit fort bonne apres
difné.
DELAMATHE.
I X.
Econd & petit Grain , sj'admirè tes
F&cond miracles ,
L'apprens ton nomfameux dans nosfacreZ
Oracles ,
Tu réveilles le gouft , tu caufes l'appétit,
Grain de Moutarde ! ô Grain fécond,
quoy que petit !
CEA
Huco , de Gournay.
X.
, ' Eft en vain que l'on s'inquiete
Plus on lit une Enigme , & moins
onla comprend ,
Et l'Esprit le plus penétrant
Eft bien fouvent un faux Prophete.
Malgré tous mes mêchans fuccés ,
Mon efprit obftiné tous les mois fe hazarde
;
Mais je veux bien qu'on me nazarde ,
Si (comme on dit ) il m'arrive jamais
De m'amufer à la Moutarde,
BROSSARD DE MONTANEY , Confeiller
au Préfidial de Bourg
en Breffe.
X I.
du Mercure Galant.
83
X I.
Nabeaudepuiqsuelque temps
Produire des Livres galans ,
Ilfaut revenir au Mercure.
C'eft mafoy le meilleur de tous ,
Outre qu'il plaift parfa lecture ,
Ileft plein de tant de Ragoufts
Qu'on peut , eny prenant bien garde ,
Ytrouver jusqu'à la Moutarde.
·
Du BOIS ROGER , Lieutenant Affeffeur
du Criminel à Evreux,
XII.
Ans lire & relire dix fois
SL'Enigme de ce dernier Mois ,
Pen ay trouvé le Mot ; mais perfonne n'a
garde
D'en louer mon efprit , car enfin , dirat-
on ,
Il nefaut qu'avoir le nez ben ,
Pourfentir de loin la Moutarde.
ADevi
XIII.
DE SAURIN.
Deviner un chacunfe hazarde ,
Comme s'ily trouvoit un talent degrand
prix.
L'Enigma
84 Extraordinaire
L'Enigme eft un jeu de Moutarde ,
Où l'on voit les plus fins par le nezſou-
`vent pris.
A
Les Boulangers de Gonneffe.
XIV.
H morblenfaut- il tant reſver ¿
L'Enigme prend au nez ; je merite
nazarde ;
Et mettre plus de temps à la déveloper ,
C'est s'amufer à la Moutarde.
CHANTLED.
X V.
M
Effieurs les Magiftrats
prenez vous garde ?
, à
диоз
Souffrez vous que malgré nos Loix
Le Mercure vende à la fois
Des Plumes & de la Moutarde ?
Peut-on donc à Parisfaire plus d'un Meftier
?
Dites- nous ce qu'il vous enfemble.
Eft-il permis d'eftre Mercier
Et Vinaigrier tout- enfemble ?
Les Infeparables d'aupres S.
Eftienne du Mont.
XV I.
du Mercure Galant. 85
12/2
XV I.
L faut découvrir le mystere
Que cache lefens de ces Vers.
La Plume affurément caufe des maux divers
Entre les mains de Gens qui fe meflent
d'affaire.
"
Elle fait leur fouverain bien ,
Carfans elle ils ne feroient rien.
Quittons cette matiere , & changeons de
langage.
La Moutarde & le Sauciffon
Font un merveilleux affemblage .
Rien n'eft meilleur dans la faifon ,
Quand on fait comme il faut enfaire un
bon ufage.
On voit que les Gens de bon gouſt
Enfont leur principal ragouft .
L'ABBE DE SACY .
EXPLICATION DES
deux Enigmes.

fois
XVII.
un jour lifant quelques nouvelles
Rimes
Avec un Amy fort galant , E
86
Extraordinaire
Et quipour deviner tontesfortes d'Enigmes
,
Se vantoit d'un rare talent.
Fort à propos je reçois le Mercure
Du Mois de Decembre dernier.
Voila , dis-je , pour toy ; mais mafoy › je
te jure ,
Que je le verray le premier.
Ie le veux bien , dit - il , pourveu que je
copie
Les deux Enigmes qu'il contient.
Il prend plume & papier , mais enfin il
s'écrie
Qu'il n'enfçauroit écrire bien.
122
L'encre épaiffe du froid comme de la
Moutarde ,
Luyfouille la plume & les doigts ,
Sa plume n'encre point ; tout celale res
tarde
,
Ilfouffle dedans plufieurs fois.
Cependant je lifois par deſſus ſon épaule ,
Lors qu'il demandoit un Ganif.
Qu'en veux-tufaire , dis-je ? Eh va- t -on
à l'Ecolle.
Id
du Mercure Galant. 87
Ie te croyois l'esprit plus vif.
Tu vois icy les Mots , & tu n'y prens pas
garde.
La Plume mefme eft le premier ;
Lefecondfeûrement eft le Grain de Moutarde
,
Ne brouille donc plus de papier.
FOSSECAVE , de Morlaix en
Baffe Bretagne.
La Dame qui prend le nom de la Lorraine
Espagnolete , a auffi expliqué ces
deux Enigmes dans leur vray Sens , &
celle de Promethée fur le Piftolet. Ces
trois Explicationsfont renfermées dans un
mefme Madrigal. Comme elle témoigne
eftre des Amies du Mercure , j'efpere
qu'elle voudra bien me faire la grace de
m'envoyer de temps en temps de fidelles
Memoires des Feftes galantes , & de
tout ce quife paffera de curieux à la Cour
d'Espagne où elle eft . Voicy ce qui m'aefté
rendu de fa part.
Madrid,
88 Extraordinaire
Madrid , 8. Fevrier 1679.
EXPLICATION DES
trois Enigmes du dernier Mercure
de l'an 1678. reçeuës à Madrid fur
la fin du mois de Janvier 1679 .
ن م

preniez
garde,
I vous tire bien droit , & que vous
Que l'amorce employée à voftre Piſtolet
Ne foit pas de Grains de Moutarde ,
Fuft - ce l'Aigle , ou le Roitelet,
Fuft-ce Oyfeau de plus grand volume,
Il vous laiffera de fa Plume.
L'application de la Plume & du Grain
de Moutarde aux deux Enigmes en
Vers dudernier Mercure paroît fi jufte,
qu'il n'eft pas neceffaire d'en faire le
détail : mais pour celle d'Hercule &
de Promethée , que j'explique du Coup
de Pistolet , il eft bon de faire remarquer
que l'action d'Hercule reprefente
fort au naturel la poſture d'un Homme
qui lâche un coup de Piftolet.
L'Aigle eft l'Objet contre lequel il tire
; & la figure de Promethée atta-
,
ché
du Mercure Galant. 89
ché fur le haut d'un Rocher , eft un
fimbole affez exact de la Pierre à Fufil
, qui eft fortement attachée où l'on
la place ordinairement , pour faire fon
effet,
Et fi l'on dit de Promethée ,
Qu'à déchirer fon coeur il voit l'Aigle
arrestée ,
Pour avoir dérobé le feufacré des Dieux,
Sans appréhender leur tonnerre ;
La Pierre àfeufait beaucoup mieux ,
Puis que fans faire injure aux Cierx ,
Elle produit le feusur terre.
Mr Broffard de Montancy , Confeiller
au préfidial de Bourg , a fort fpirituellement
expliqué cette mefine Enigme
fur le dépit qui engage fouvent
un Amant à rompre fa chaîne, Ce
Madrigal eft de luy.
Q
V'une Rupture eft bien reprefentée
Sous la Fable de Promethée !
Ce Malheureux dans les firs arresté ,
Eft un Amant qui gémit fous l'Empire
D'une ingrate & fiere Beauté.
L'Aigle eft l'Amour qui le déchire.
Hercule
୨୦
Extraordinaire
Hercule eft le Dépit qui vient à fon fecours
,
Et qui d'abord ayant briféfa chaîne ,
Donne la mort au Bourreau de fes jours.
Tout cela s'explique fans peine.
De tout temps le Dépit fut la mort des
Amours.
La feconde Question qui met en doute
fi la condition des Femmes eft plus commode
que celle des Hommes , a efté tirée
d'une Lettre que je reçeus il y a quelques
mois de Monfieur Taifand Avocat an
Parlement de Dijon. Elle eftoit accompagnée
de ce qui fuit.
les Femmes feroient heu-
Oreufes ; fielles connoiffoient leur
bonheur ! Elles ne font occupées que
des foins du ménage ; & la réputation
qui coûte tant aux Hommes à
acquerir , ne coûte aux Femmes que
de la vertu & de l'economie . On a
pour elles , à parler en genéral , beaucoup
plus d'honnefteté , d'égards ,
& de complaifance , que pour les
Hommes. Si elles parlent jufte , on les
admire fi elles font des fautes en
parlant , on les excufe ; fi elles ont des
Affaires
du Mercure Galant. 91
Affaires & des Procez , on les fert
agreablement ; on entre dans leurs interefts
; les Juges leur donnent une
attention favorable , & elles trouvent
par tout de l'appuy & de la protection .
Tout confpire à leur procurer du plaifir.
La Comedie , le Jeu , la Dance, les
belles Parties, & enfin toutes les chofes
qui rendent la vie agreable , femblent
n'eftre faites que pour les divertir.
En un mot elles font l'ame de la
Galanterie , & les Hommes ne tâchent
d'avoir de l'agrément que pour leur
plaire.O que les Femmes feroient heureufes,
fielles connoiffoient leur bonheur
!
PREMIERE ET SECONDE
QUESTION
DECIDE'ES PAR UN SONGE.
15
A BELISE.
E ne puis vous dire, aimable Belife ,
s'il y avoit longtemps que je m'êtois
endormy ce foir que vous m'eûtes trai-
τέ
92 Extraordinaire
té fi cruellement , lors que je crûs eftre
dans la plus agreable Prairie du monde.
Un Ruiffeau l'arrofoit par mille
Canaux qui formoient en ferpentant
un des plus grāds Labyrinthes qu'on
ait jamais veu. Je tâchay longtemps
d'en trouver le milieu, mais il me fut
impoffible d'en venir à bout. Au lieu
d'avancer, je m'apperçeus que je reculois
, & j'en prisun fi grand chagrin,
que je melaiffay tomber par terre fondant
en larmes , & faifant mille voeux
pour trouver une feconde Ariane, qui
comme à un autre Thefée me donnaſt
le moyen de percer au fonds de ce
Labyrinthe. Mes plaintes & mes foûpirs
ne furent pas inutiles , puis qu'ils
toucherent une Nymphe qui fe préfentant
à moy; Qu'as - tu , me dit - elle,
& qui t'oblige à te plaindre, & à foûpirer
de cette forte ? Grande Déeffe , luy
dis-je ( car vous eftes fans- doute du
nombre des Divinitez ) s'il eft vray que
vous connoiffiez les pensées des Hommes
, vous voyez bien que j'ay une inquiétude
mortelle de ne pouvoir me
rendre au milieu de ce Labyrinthe. Que
tu t'abufes , me répondit- elle, fi tu crois
y
du Mercure Galant . 93
Y
arriver en fuivant les détours de ce
Ruiffeau ! Apprens que c'eſt le Menfonge
qui tâche à te détourner du
chemin de la Verité, dont le Palais eft
au milieu de cette Prairie . Je me nomme
la Sincerité , & fuis une des Suivantes
de la Déeffe que je t'ay nommée.
J'ay autrefois habité avec les Mortels
, mais ils m'ont entierement exilée .
Elle me fit enfuite un fi beau portrait
du charmant fejour de la Verité , que
je fouhaitay d'y aller avec plus d'ardeur
qu'auparavat L'averfion que j'ay
toûjours euë pour le Menfonge en redoubla
; ce que la Sincerité ayant reconnu
, elle voulut bien me fervir de
guide. Mais quelle fut ma furpriſe , lors
que m'ayant pris la main elle me mena
par un chemin que je n'avois pas apperçeu,
& qui alloit tout droit ; Nous
marchions avec une viteffe extraordinaire.
Auffi connus- je bientoft que
nous approch ons par une lumiere qui
augmentoit toûjours , & qui fut fi
grande , que l'ayant voulu confiderer
lors que nous fumes arrivez à la premiere
Porte du Palais , j'en fus ébloüy
jufqu'à en perdre la veuë. La Nymphe
94 Extraordinaire
phe prit garde à mo, malheur, & cherchant
à y remedier de peur que je
ne m'égaraffe , elle me frota les yeux
d'une eau fi excellente & fi efficace,
que je vis beaucoup mieux qu'auparavant
, & me trouvay en état de
confiderer attentivement toutes les
beautez de ce Palais. Sa matiere eftoit
plus brillante que le Diamant , plus
tranfparente que le Criftal , & plus
folide que l'Acier. Sa forme eftoit
un grand quarré , au milieu duquel
j'apperçeus la Verité dans fon Trône.
Ha ! que ne m'eft- il permis , ou plûtoft
poffible , de vous peindre fa beauté
! Elle palle tout ce qu'on s'en peut
imaginer,& il n'y a point d'expreffion
qui en puille faire concevoir là moindre
partie. Auffi n'y a - t- il rien de plus
fort que l'amour dont je fus épris pour
elle dans un moment . N'en foyez pas
jaloufe , Belife , cet amour ne préjudicie
point à celuy que j'ay pour
vous , puis que l'un & l'autre ont la
Verité pour objet. Certe Déeffe eftoit
environnée de fes Suivantes , parmy
lefquelles la Sincerité me fit connoiftre
la Fidelité & la Bonne foy.
LaJoye eftoit avec elles . Elle faute d'adu
Mercure Galant.
9.5
T
bord au cou de ceux qui ont trouvé la
Verité. Jugez du plaifir que j'eus de
me voir embraffé d'une Nymphe fi
charmante.
Si devenue enfin fenfible à mon amour,
Vous enfaifiez autant un jour ,
Helas ! ...
Je fus conduit en fuite par une Galerie
où l'on voyoit des deux coftez les
Sciences occupées chacune à fon fujer
, au Temple de la Verité. C'eft là
que fe rendent des Oracles & des Reponfes
que l'experience n'a jamais deinenties.
Nous fûmes longtemps à la
Porte de ce Temple fans pouvoir y
eftre reçeus, mais enfin la Perfeverance
nous ouvrit. Au milieu eft une grande
Fontaine d'une eau la plus pure du
monde, & qui n'a point de fond . La
Connoiffance, Grande Preftreffe de la
Verité , puife fes Reponſes dans cette
Fontaine , aupres de laquelle elle eſt
affife fur un grand fiege élevé fait d'une
feule Emeraude . Cela ne m'empefcha
pas de prendre garde à un Portrait
qui eftoit dans un enfoncement,
avec des enrichiffemens merveilleux ,
&

96
Extraordinaire
& qui eftoit fi bien fait , que je le reconnus
d'abord pour celuy de Louis
LE GRAND. Apres l'avoir longtemps
admiré , je m'approchay de la Preftreffe
, & luy demanday par quelle raifon
ce Portrait eftoit le feul qu'on vift
dans ce Temple. Alors s'eftant baiffee,
& ayant beu de l'eau de la Fontaine,
Qui trouveroit-on , me dit - elle d'une
voix ferme & affurée , digne d'eftre
placé aupres de ce puiflant Roy ? Qui a
jamais aimé la Verité cóme luy? Quelle
prudence , quelle conduite , quelle fageffe,
quelle juftice égale la fienne: Qui
a jamais remporté tant de Victoires, &
triomphé de tant d'Ennemis à la fois
& en fi peu de temps:& ne furpaffe-t - il
pas tout ce qu'il y a jamais eu de plus
fameux Conquerans? Enfin lors que fa
gloire fembloit eftre à fon plus haut
periode, ne l'a -t - il pas encor augmentée
en offrant la Paix à fes Ennemis,
& s'eftant vaincu ainfi luy mefme
pour le repos de l'Europe , apres avoir
vaincu fes Ennemis ? Vous voyez , belle
& charmante Belife ,que cela decide
la premiere Queftion propofée dans
le dernier Extraordinaire du Mercure ;
·
ce
du Mercure Galant.
93
ce qui me fit longer aux autres ; &
comme je rapporte tout à vous , voulant
fçavoir comme je me devois conduire
, fi vous veniez un jour à me
faire des reproches fur quelque infidelité
pretenduë , je luy fis la feconde
Question. Voicy fa Reponfe. Si un
Amant me croyoit , il ne difereroic
jamais fa juftification ; car outre que
ce delay peut luy eftre beaucoup prejudiciable
, & qu'il ne faut pas laiffer
enraciner les foupçons , le filence en
ces occafions eft plutoſt une marque
de froideur & d'indiference , de
, que
refpect , & l'on pardonne facilement
à un Amant une petite defobeiffance
qui fert à prouver l'excés de fa paffion.
Là- deffus la Sincerité me dit
qu'il eftoit temps de me rendre dans
un Sallon , où la Verité avoit fait apprefter
un Regal pour moy. Je luy demanday
permiffion de m'informer au
paravant fi l'Histoire Enigmatique étoit
la Guerre entre la France & l'Efpagne.
Vous vous fouvenez de tous les
raports que j'y trouvois. Je m'eftois'
mépris. C'eft le Jeu des Echers Je fus
fi furpris de cela , que je m'éveillay
Q.de lanvier 1679.
E
94 Extraordinaire
avec un fenfible regret de quiter un
fejour fi delicieux , dont rien ne m'a
pû confoler que l'avantage qu'a de
vous dire, ie vous aime , voftre, & c.
DE VILLE- CHALVER .
S'il eft plus glorieux de fe vaincre foymefme
, que de triompher de fes Ennemis
.
O doué
Nn'a jamais douté que la gloire
du Vainqueur ne duft eftre mefurée
à la difficulté qu'il a euë de vaincre,
& que la valeur ou la foibleffe de
ceux qu'il a combatus , n'ayent beaucoup
augmenté ou diminué l'éclat de
fon triomphe ; puis qu'il auroit mauvaife
grace de fe plaindre d'une vi-
&toire remportée fans peril , & qu'il
luy feroit honteux dans la fin d'un
combat de porter une Epée fans eftre
teinte du fang de fes Ennemis : On na
pas moins efté perfuadé que la conduite
d'un fage Commandant , & fa prudence
à donner des ordres bien à propós
dans le jour d'une Bataille, luy devoient
faire autant d'honneur , que de
fe
du Mercure Galant.
9༨
fe couvrir de fang & de pouffiere,puis
qu'on n'ignore pas que ces heureux
effets du raifonnement , font des actions
auffi éclatantes d'une ame éclairée
, que des monceaux de morts le
font d'un Bras invincible. La gloire
doit donc eftre égale , quand l'efprit &
le corps n'ont rien à fe reprocher dans
l'execution d'une chofe où toutes leurs
forces ont efté employées heureuſement
, & l'on ne peut donner trop de
louanges à celuy qui meflant l'adreffe
avec la force , & la conduite avec le
courage ,
a furmonté toute forte de
difficultez pour triompher. Ces veritez
eftant fupofées , quel avantage
peut tirer un Vainqueur d'avoir abaru
un Ennemi qui s'eft lâchement defendu
, & qui ne refifte qu'autant qu'il
luy a permis de le faire ? Se vaincre
foy-mefme , eft ce autre chofe que de
remettre un Efclave à la chaîne ? Eftce
autre chofe que de terraffer un Sujet
qui n'a de forces que celles que
nous luy donnons , & qui met les armes
bas auffitoft que nous luy en fai
fons le commandement ? On a beau
dire que nos defirs font impetueux,
Eij
96 Extraordinaire
que nos premiers mouvemens femblent
ne connoistre point d'obstacles qu'ils
ne furmontent , & que noftre volonté
ne prétend dépendre que d'ellemefme
; puis que la Raifon, cette Reyne
imperieufe, qui connoift la foiblef
fe de les Sujets , & le defordre qui ſe
trouve dans leur conduite,fçait ſi bien
l'art d'apaifer les feditions de ces Revoltez
, & de reduire fous le joug , des
Captifs qui l'avoient fecoué pendant
fon abfence ; qu'elle a quelquefois
autant de honte d'une victoire
qui luy coûte fi peu , que de mépris
pour les vaincus. Se vaincre foy mefme
eft donc une choſe fi aifée , qu'il ne
faut qu'en vouloir remporter la vitoire
pour eftre feur de l'obtenir,puis
qu'un peu de raifon ne manque jamais
de nous rendre victorieux , & que nous
ne pouvons ceffer de l'eftre , qu'en effaçant
dans nos ames le plus excellent
caractere que le Ciel leur ait donné . Il
n'y a point de fang à repandre dans
un combat fi innocent , ny d'ordres
furprenans à preferire dans un fi leger
tumulte. Commandons à un infolent
de fe taire , à un emporté de fe modefer,
du Mercure Galant.
97
rer, & nous faifons obeir , la Bataille:
eft donnée , les Ennemis font defaits ,
& la victoire et à nous . Ole hon
teux triomphe , qui fuit une victoire,
fi facile !
a
Elle a cependant l'infolence d'entrer
en comparaifon avec celle qu'on
remporte für un Ennemy, au vail . auffi
lant que les Combatans font lâches ,
& ofe difputer le prix à cette Illuftrè,
qui feule à droit de fe couronner de
Lauriers ? Que dites- vous , ma raiſon .
Vous vous égarez , vos propres lumic
res vous éblouiffent ,vous vous laiffez
feduire à un éclat que vous croyez
voir dans une victoire fanglante qui
n'aproche point du merite de celle
que vous remportez fur nos paffions ,
qui font des Ennemis d'autant plus.
redoutables qu'ils font toûjours en
état de vous combatre , quoy que vous
les ayez plufieurs fois defarmez. Car
peut -on nier que la Fortune n'ait fouvent
autant de part que la Valeur, dans
le gain d'une Bataille ? Ne faut- il pas
que la prudence , & la temerité fe confondent
pour forcer des murailles E
Eij
98 Extraordinaire
fi la rage & la fureur ne font de la
partie,
comment defaire un Ennemy dont
la fuite & le carnage font les effets de
ces cruels mouvemens ? O victoire.
plus funefte encor , & plus honteufe
que la premiere , puis qu'il faut pour
l'obtenir fe depoüiller de l'humanité,
fe reveftir de la nature des Tigres &:
des Lions , & detruire en foy & dans
fes Ennemis , un caractere qui eſt l'image
de la Divinité ; Il y a donc bien
plus de gloire à fe vaincre foy- mefme,
puis que la victoire en eft plus belle &
plus difficile , plus belle , en ce que le
triomphe qui la fuit n'eft jamais accompagné
de l'horreur que donnent à
noftre imagination ces images affreufes
d'une Armée taillée en pieces , &,
plus difficile, puis qu'il y a plus de peine
à fe refoudre d'étoufer un Ennemy
conçeu dans noftre fein , forme des
bouillons de noftre fang , & qui ne
nous combat que par des complaifances
& des flateries que de repandre le
fang d'un Furieux qui fait tous , fes efforts
pour nous arracher la vie. Enfin
fe vaincre foy- mefme, eft l'honneur le
plus
DE
du Mercure Galant . схорон
plus fublime où l'ó puiffe s'élever puis
qu'il eft moins glorieux à un Vainqueur
de voir des Rois enchaînez fuivre
le Char de fon triomphe , que de
fe voir luy-mefme foûmis à la raiſon ,
dont l'honneur d'eftre l'Efclave eſt
preferable à celuy d'eftre le Maiftre de
l'Univers. C'eft une verité que Loüis
LE GRAND fait aujourd'huy connoiftre
à toute la Terre. On a veu ce Hé-'
ros triompher plufieurs fois de l'Europe
prefque toute liguée contre luy .
Cer Augufte Conquerant accoûtumé
à vaincre , & preft à cueillir de nouveaux
Lauriers , fe voyant par fa valeur
l'Arbitre de la Paix & de la Guer .
re , & en cet état le Dépofitaire de la
felicité & de la mifere de plufieurs
Nations ; fa bonté a bien voulu par
cette feule confideration arrefter la ra
pidité de fes conqueftes ; puis que fe
laiffant vaincre à une compaffion genereufe
, il a permis à la tendreffe de
remporter fur luy une victoire qui é .
toit impoffible à tous les efforts que
poit faire la Triple- Alliance. Ce
Ford Kay , le meilleur des Roys , fe
E iiij
BIBLIO
LYON
1893
VILLE
J00 Extraordinaire
rendant plus fenfible à la calamité
des Peuples qu'aux avantages que
luy prometoit le bonheur de fes Armes
, a donné à fes Ennemis une Paix,
qui le fait reconnoiftre , non feulement
pour le plus moderé des Vainqueurs
, & le plus genereux des Conquerans
, mais encor pour le plus fage
, & le plus debonnaire de tous les
Monarques . Ces éloges exempts de
flaterie , mettant noftre Héros Incomparable
au comble de la gloire ,
pour avoir donné le caline à l'Europe
, prouvent incontestablement ,
qu'il eft plus glorieux de fe vaincre
foy - mefme que de triompher de fes
Ennemis.
BONNECAM P,
de Quimper.
La Piece que j'adjoûte icy eft un
Miroir où beaucoup de Gens fe reconnoiftront.
Elle a efté faite pendant
la Guerre , & eft d'une beauté qui
me fait croire qu'on a eu de l'empreffement
pour la voir. Cependant
comme elle ne laiffe pas d'eftre aujour_
dbuy
du Mercure Galant. ΙΟΙ
jay d'huy toute nouvelle pour moy
crû qu'elle pourroit l'eftre auffi pour vous.
En tout cas , vous ne la pouvez avoir
enë qu'en feuille volante , & les belles
chofes eftant à conferver , il eft bon de
la mettre dans ce Recueil , où vous la
trouverez quand il vous plaira,
LES
NOUVELLISTES.
C'Eft trop de mille Foses écouter le
langage,
Ie vay m'enfevelir dans quelque Antre
fauvage,
Où loin du Genre humain , ie n'entendray
iamais
Parler mal - à- propos de Guerre , ny de
Paix.
Que peut , fans endurer des foufrances
mortelles,
Effuyer le babil des Conteurs de Nouvelles
?
L'ambitieufe foif d'un Efprit curieux,
A nous perfecuter les rend ingenieux ,
Ev
102 Extraordinaire
Et l'accés violent de leur extravagance,
De l'Homme le plus froid laſſe la patience.
A leur terrible aproche on a beau reculer,
Désqu'ils peuvent vous voir , ils courent
vous parler.
Caufeurs impertinens autant qu'infati-.
gables,
A force de raifons ils font deraiſonnables,
Et donnant à leur langue un empire
abfolu,
Ils glofent amplement fur tout ce qu'ils
ont lû.
En vain pour s'opposer à leur fougue
naiſſante,
Onprétexte en tremblant quelque affaire
preffante,
On ne peut les quiter , ny s'en faire
quiter,
Et malgré qu'on en ait , il faut les
écouter.
dés que le
Pour moy , tous les matins , dés
iour m'éclaire;
Ie porte vers le Ciel mes yeux & ma
Afin que pour mon bien fes Aftres inprieres
dulgens
Ecar
du Mercure Galant.
103
Ecartent loin de moy telleforte de Gens .
L'Aigle épouvante moins la trifte Tourterelle,
Que ne me fait d'éfroy leur rencontre
mortelle.
De leur long entretien éludant les ennuis ,
Ie leur romps en vifiere , ou me cache où
ie puis.
Grand Dieu , qui pour punir les crimes
de la Terre,
L'avez livrée en proye aux fureurs de
la Guerre,
Accordez - nous la Paix dont le calme
profond
Peut feul guerir les maux que ces Caufeurs
nous font.
Quelque ardeur de parler qu'un Demon
leur inspire,
Par force ils fe tairont , n'ayant plus
rien à dire.
Leur caquet eft le flean le plus rude de
tous
Dont le Ciel puiffe à l'Homme exprimer
fon couroux.
La Guerre au bras de fer , la Famine, &
la Peste,
Ne font pas en tous lieux un ravage
funeste.
Mais
104
Extraordinaire
Mais ces maudits Fâcheux font par tout
leurfejour,
La Province en eft pleine auffi-bien que
la Cour;
Quelque part qu'on puiffe eftre , au Logis,
à la Ruë,
Leur babilfans pitié nous accable &nous
tue.
Ny lefroid , ny le chaud , ne peut les retenir,
Ils nous cherchent par tout pour nous entretenir,
Et contre leur fureur profane & Sam
crilege,
Le Temple le plusfaint n'a point de privilege.
On dit
que
tefté,
de fes Vers un Poëte en-
De tous les Importuns eft le plus redouté;
Mais ceux qui contre luy donnent cette
Sentence,
N'ont point d'un Nouvellifte éprouvé
l'impudence.
L'horrible avidité qu'il a de difcourir,
Eft un de ces grands maux que rien ne
peut guerir.
Son efprit ridicule autant que temeraire,
Selen
du Mercure Galant.
105
Selon fon petit fens regle le miniftere,
Et dans cet Ocean oùfaraifon fe pert,
Mefmede Politique * * *
A raifonner de tout fon ame accoûtumée,
DeMiniftre d'Etat l'érige en Chefd' Armée.
C'est là que triomphant au milieu des
hazars,
D'une voix de tonnerre il abat des Rampars,
T. *** aupres de luy fait peu l'art des
Batailles,
Ilfçait mieux que
railles ;
*** renverser des Mu
Et la fubtilité de fon clair jugement ,
D'un Combat à donner prévoit l'évenement,
Peut-on lors > que l'on à la fageffe en
partage,
Nous tenir de fang froid un femblable
langage ?
Il est d'autant plus fou qu'il croit ne l'eftre
pas,
Ou que dansfa folie il trouve des apas.
Ce n'eft pas apres tout que ma Muſe
indifcrete
Defende abfolument de lire la Gazete.
Iefçay qu'un bonnête Hommey peut avec
5
plaifir
Paffer
106 Extraordinaire
Paffer de temps en temps quelque heure
de loifir.
Ie dis encoreplus, l'êtude en eft utile.
On s'inftruit de l'affiete & du nom d'une
Ville.
Ony voit de quel Mont coule un Fleuve
naiffant,
A quifont les Pais qu'il arrofe en paffant,
Et comment enrichy de tant d'eaux tributaires,
Il va se perdre enfin dans les ondes
ameres.
Mais quel aveuglement de s'en faire un
meftier,
De courir tout le jour de quartier en quartier,
Et d'aller à grand bruit étourdir les
Ruelles
Durecit ennuyeux d'un amas de Nouvelles!
Quipeut voirfans dépit l'étrange emportement
Dont chacun jufqu'au bout foûtient fon
Sentiment ?
L'ardeur de la dispute arme & met en
colere
L'Amy contre l'Amy , le Fils contre le
Pere. 11
du Mercure Galant . 107
Il femble qu'il s'agit dans leur contention
D'une Affaire d'Etat , ou de Religion.
L'humeur contredifante a pour eux tant
de grace ,
Qu'ils quittent leur party dés qu'un autre
l'embraffe,
On ne fçait avec eux comment fe mênager;
Lors qu'on eft pour la France , ils font
pour l'Etranger;
Et quand par un effet de pure complai-
Sance
On tient pour l'Etranger , ils tiennent
pour la France.
Leur bouche en fa faveur incapable de
frein,
Eft un torrent fi fier , qu'on luy refifte
en vain.
Et duft- elle choquer tous les Hommes du
monde ›
Sur le premier qui s'offre il faut qu'elle
débonde.
Les Nouvelles chez eux ne vieilliffent
jamais,
Ils vont s'en décharger ainfi que d'un
grandfaix,
Et lors que pour parler ils manquent de
matiere,
Ils
108
Extraordinaire .
Ils font comme il leur plaift une Gazete
entiere.
Leur audace obſtinée à nous faire enrager,
Debite éfrontément ce qu'ils ont Sçen
forger,
Et contre la raifon leur langue opiniatre
Defend les fauffete qu'un autre veut
combatre.
Ce qui fe fait chez eux les touche foiblement
,
Leur joye eft dans l'Armée ainsi que leur
tourment .
Qui pourroit exprimer la cruelle fouffrance
Que caufe le Courrier à leur impatience,
Lors qu'inquiets pour eux , & non pas
pour l'Etat,
Ils attendent la fin d'un Siege ou d'un
Combat ?
Rië ne les divertit, ny jeux, ny bõne chere.
Cinq ou fix fois le jour ils vont à l'Ordinaire,
Et l'unique remede à leur repos perdu,
Eft de voir arriver le Courrier attendu.
Jufte Ciel quel plaifir pour leur ame flotante
,
Quand un beureux fuccés répond à leur
attente !
Mais
du Mercure Galant. 109
Mais auffi quel ennuy quand il n'y répond
pas !
Il femble que d'un Fils ils pleurent le
ιτέρας,
Ou que d'un coup fatal la Parque trop
cruelle
Ait mis dans le cercueil une Epoufe fidelle.
Pauvres Gens , dites - moy quel terrible
poiſon
Trouble de fes vapeurs toute voftre raifon?
N'est-ce pas fotement prendre un foin
inutile
D'aller de vos recits importuner la Ville ?
Quand mefme ces recits , nous éloignant
de
vous,
Ne nousforceroient pas à vous traiter de
fous ,
Le temps que vous dérobe une étude
pareille,
Devroit vous confeiller ce que je vous
confeille.
Vous n'avez , dites - vous , ny charge,
ny Soucy.
O le plaisant détour de me répondre
ainfi !
Avant que
de conter vos folles refveries ,
Alle
IIC Extraordinaire
Allez plutoft de Choux peupler vos Métairies,
Ou pour pouffer enfin vostre fotiſe à bout,
Du matin jusqu'au foir ne faites rien
du tout.
Vous vous eftes trouvée dans le fentiment
de tout le monde , quand vous avez
admiré l'invention toute particuliere du
Cadran au Soleil à la gloire du Roy , employé
dans ma derniere Lettre Extraordinaire.
En voicy un autre qui n'eft pas
moins fingulier. Lesfurprenantes Actions
de Louis LE GRAND , qui eft la merveille
de noftre Siecle , font une matiere
inépuisable, & on n'a point à craindre,
en fe hazardant à la traiter , de n'avoir
à dire que ce qui a esté déja dit. Il ne
s'est jamais veu en fi peu d'espace tant
de chofes extraordinaires que vous en
trouverez dans le Cadran que je vous envoye
gravé. Ce Plan eft divisé en quin.
ze parties qui font autant de lignes qui
marquent les heures , & ces lignes font:
formées par les noms des Conqueftes que
le Roy a faites depuis 1672. Au bout de
chaque ligne , vous voyez les Chifres des
heures , & derriere chaque Chifre , les
Armes
THEQUE
DE
LA
LYONVILLE
mamah Lada,È
VILLE
THEQUE
DE
LYON
du Mercure Galant. III
Armes du Pais où font fituées les Villes
marquées fur ces lignes , ou du Souverain
à qui ces Villes appartiennent . Ainfi on
n'apperçoit pasfeulement d'une feule venë
toutes les Conqueftes de Sa Majesté ;
mais par le moyen de ces Armes , on connoift
auffi le lieu où ces Conquestes ont
efté faites. foignez à cela que le dernier
demy- cercle du Cadran marque quinze
Batailles de terre ou de mer gagnées par
les Armées du Roy depuis la mefme année
1672. 6e qui a du raport par le nombre
aux quinze lignes formées par les
noms des Places que ce Grand Prince
a conquifes ; de forte que vous pouvez
voir en un feul moment , ce qu'il vous
feroit difficile d'apprendre par la lecture
de plufieurs Volumes. l'oubliois à vous
dire que fi vous trouvez la Paix marquée
au midy , on a crû l'ypouvoir pla-
'cer , puis que le Roy a donné la Paix
au milieu de fes Conqueftes. Le ne connois
nny le nom , ny le Pais de l'Autheur.
de ce Cadran. Cependant pour luy rendre
justice , je dois vous déclarer à fa
gloire , que j'ay adjoufté fi peu de chofe
à l'Ouvrage qu'il m'a fait la grace de
m'envoyer , qu'il s'enpeut attribuer tout
t'bon
} {2 Extraordinaire
l'honneur. le n'ay rien épargné pour fon
ornement , & j'en uferay toûjours de la
efine forte avec plaifir , pour tous ceux
qui m'envoyeront des Sujets de Plancher
remplis d'autant d'invention , & d'au-·
tant d'esprit .
Le plaifir que vous avez pris aux
deux Lettres fur les Cadrans, employées
dans la mienne du Mois d'Octobre, m'est
une affurance de celuy que vous trouverez
à lire les quatre qui fuivent. Elles
font du mefme qui a écrit les premieres ,
& fur des Sujets qui ne font pas indignes
de voftre curiofité.
D
LETTRE I.
De l'Origine du Verre.
E deux chofes que vous me demandez
, je ne fçay fi je vous en
pourray accorder aucune. Mes longues
incommoditez m'ont prefque mis hors
d'êtat de penfer à rien. Pour la Fiction
fur les Horloges de Sable , il n'eft plus
temps d'y fonger . Voftre curiofité ſe-·
ra bien- toft fatisfaite par ce qu'en auront
du Mercure Galant.
113
ront écrit tant de Gens délicats , &
rafinez. Vous avez pû voir par les Fi
Etions fur les Mouches galantes, qu'ils
fçavent s'en acquiter en Maiftres ; &
j'ay reconnu apres y avoir pensé quelques
momens , que je ne m'en tirerois
pas à mon avantage. Ma memoire ne
me fournit rien tur la veritable origine
de ces Horloges. Combien y atil
de chofes plus utiles dont on ignore
les Inventeurs !Toute l'Antiquité
eft fi envelopée de Fables , qu'on ne
feait prefque rien d'afluré touchant les
premiers Autheurs des découvertes des
Sciences & des Arts On change à tous
momens lesMaires pour les Difciples,
& l'on donne fouvent aux Copifles &
aux Imitateurs , ce que lents Maiſtres
reclament avec juftice . Pline n'a que
trop fait de ces beveuës. Ne puis -je
point icy vous faire une de ces troperies
qu'on voit pratiquer aux Sçavans ,
qui d'une queftion qui leur eft obfcure ,
détournent adroitement dans une matiere
qui leur eft connue En vous parlapt
un peu du Verre je ne m'écarteray
pastout à fait des Horloges de Sable
, où je ne voy rien que je ne trouve
114
Extraordinaire
ve dans la Verrerie , & qui peuvent
fort bien eftre une production de cet
Art. Je pense à l'Autheur dont je vous
parlois tout à l'heure. Il veut que la
premiere découverte du Verre foit un
effet du hazard , & que des Marchands ,
pouffez à l'embouchûre d'une petite
Riviere de Syrie nommée Belus ,ayent
vú naiſtre ce nouveau corps du mélange
du Nitre embrasé avec le Sable de
cette Riviere, pendant qu'ils y préparoient
leur manger. Il eft pourtat malaisé
de fe perfuader que le feu médiocre
de la Cuifine de quelques Marchads
ait pû produire cet effet . Auffi Pline ne
le rapporte-t-il pas comme une chofe
extrémement fûre . Ce qu'il y a de certain
, c'eſt que le Sable de cette petite
Riviere a toûjours efté fameux pour la
compofition du Verre. Je croy qu'on
y en venoit prendre pour le porter à
Sidon. C'est là qu'ont efté les premieres
Verreries , au moins qu'on fçache,
& de là cet Art paffa dans les autres
Pais.Les Ouvriers d'Alexandrie êtoiét
en reputation. On ne trouve pas qu'il
y ait eu de Verrerie à Rome avant Tibere,
quoy que le Verre fuft connu aux
Romains
du Mercure Galant.
115
Romains long- temps avant cet Empereur
. Jofephe en parlant du Sable
du Fleuve Belus , rapporte une particularité
affez remarquable du Verre
qu'on en faifoit. Si on le raportoit
fur les bords de cette Riviere , il devenoit
du Sable comme auparavant.
Pourroit on point dire que cela fe faifoit
par l'humidité du lieu , comme il
arrive à la plupart du Verre ? Quand
on le tient longtemps fous la terre ou
dans des lieux humides , il fe rompt
en pieces , parce que le fel dont il eft
composé & qu'on tire des cendres de
quelque herbe, ceffe d'eftre uny au Sable.
Le Verre ancien eftoit beaucoup
plus fragile & plus aisé à diffoudre que
le noftre. Les Inventions ne font jamais
perfectionnées dans leur commencement.
Ce que je dis me fait penfer
à une queflion dont nous avons
parlé quelquefois , fi l'on peut donner
une telle confiftence au Verre , qu'il
perde fa fragilité, & qu'on le puifle travailler
au marteau. Nous fommes en
cela d'un autre fentiment que les
Chyraiftes qui le croyent poffible. On
allegue Hiftoire d'un Homme qui
(trouva
116 Extraordinaire
trouva cette Invention fous l'Empire
de Tibere , & que cet Empereur fit
mourir. C'eſt un fondement bien peu
feur. Pline luy mefme le premier Autheur
de cette Hiftoire, luy dont vous
connoiffez le genie ,qui ne fait pas trop
de fcrupule d'impofer , pourvû qu'il
dife des chofes extraordinaires, ne rapporte
cette avanture que d'une manicre
pleine de doutes. Peut eftre même
dans le fonds n'a- t- il voulu dire autre
chofe, finon qu'il fe trouva quelqu'un
qui rendit le Verre moins fragile qu'il
n'avoit efté jufqu'alors. Il exagere un
peu la chofe felon fa coûtume ; ceux
qui l'ont fuivi l'ont augmentée. C'eſt
ce que font tous les Hiftoriens peu fidelles,
qui aiment à donner dans l'extraordinaire.
Mais je m'engage trop
avant ; retournons à l'origine du Verre.
Il n'eft pas poffible d'en affigner
le temps au jufte. Si l'on en croit l'interprétation
que beaucoup de Gens
ont faite d'un Paffage de Job, le Verre
eft bien plus ancien que Pline n'a
crû ; mais d'autres ont fort bien
remarqué ,, que le mot que les premiers
ont traduit par celuy de Verre
eft
du Mercure Galant. 117
eft general , & fignifie toute forte de
chole précieufe , qui eft claire ou tranfparante.
Je ne veux pas pour cela nier
l'ancienneté du Verre. Je croy qu'on
l'a trouvé plufieurs fois par hazard ,
fans y faire refléxion , ou du moins
fans en faire affez pour apprendre le
moyen d'imiter par l'Art, le concours
fortuit des caufes qui le faifoient naître.
On ne peut guére faire de feu
violent , tel qu'en faifoient par exemple
Hermés , & les autres Chymiftes
d'Egypte dans leurs Fourneaux , fans
voir une partie de la matiere dont ils
fe fervoient , devenir du Verre. On en
a quelquefois trouvé fous la terre qui
ne pouvoit avoir efté produit que par
les feux foûterrains. Difons-donc que
le Verre eft auffi ancien que l'inven
tion de faire des Briques. Vous le rapporterez
, fi vous voulez , ou au temps
de la conftruction des fameufes Pyramides
d'Egypte par les Enfans d'Ifraël,
ou en remontant davantage , à celuy
de la Tour de Babylone. N'eſt- il pas
étonnant apres cela qu'on ait eſté ſi
longtemps fans avoir l'Art de la Verrerie
? Car le filence des Autheurs tant
2. de Lanvier.
F
118 Extraordinaire
facrez que profanes , me fait ctoire
qu'on ne l'a eu qu'environ le temps
de Socrate tout au plus . Seroit - il pas
étrange qu'on n'euft pas mefme mis
le nom d'une chofe qui pouvoit fournir
de fi belles comparaifon, aux Poëtes
, & aux Orateurs ? Comment croire
apres ce que je viens de dire, qu'on
ne fe feroit pas trompé lors qu'on
nous a dit que nous devions à Éſculape
l'invention des Miroirs de Verre
, luy dont le Fils Machaon eftoit
à la guerre de Troye ? Vous fçavez
qu'on en faifoit d'autres d'Airain , de
Plomb , & de Fer . Qu'on le faffe Autheur
de ceux - là ,je trouveray du moins
la chofe poffible. Il eft temps de finir,
je vous feray réponſe une autre fois fur
voftre feconde demande.
LETTRE II.
Des Verite qui font renfermées
dans les Fables.
E vay m'acquiter aujourd'huy de
ma promeffe, & vous écrire fur l'Enigme
d'Eurydice. Les Enigmes en
peintu
du Mercure Galant.
119
pour
peinture donnent tous les Mois une
nouvelle matiere de difcourir. Celuy
à qui nous les devons , y fçait joindre
tout ce qu'on peut tirer d'une connoiffance
profonde & rafinée de la
Fable, à tout ce que l'imagination peut
inventer, & aux traits les plus finis de
l'Art. Qu'il faudroit de feuilles
developer tous les myfteres qu'il fe
plaift à y tracer en racourcy ! C'eſt
ce qui fait les chefs d'oeuvres , que
cette maniere induftrieufe de reünir,
fi je puis ainfi parler , plufieurs Globes
de lumiere fur un mefme Objet.
Il a cet art pour tout ce qu'il fait.Prenez-
y garde fur l'Enigme dont il s'agit.
Je l'explique fur le Songe . Ce feroit
affez vous en dire, à vous qui entendez
les chofes à demy mot. Je fçay
mefme que l'Efprit aime à diffiper par
fa propre lumiere les nuages qui nous
cachent la verité; mais permettez - moy
de m'étendre un peu aujourd'huy , &
de fonder les raifons qui ont pû obliger
l'Autheur du Mercure à prendre
un tel fujet plûtoft qu'un autre pour
fon Tableau enigmatique. Il n'eft rien
qui puiffe conduire plus feûrement
Fij
1 : 0 Extraordinaire
à la perfection , que les reflexions
qu'on fait fur les Ouvrages des grands
Maiftres. Il femble d'abord que pour
fe determiner il fuffit d'un raport évident
que l'Esprit apperçoit entre la
Figure & le Mot ; mais un Efprit éclairé
y peut joindre des raifons plus
fines. Pour moy, quand je vois les Enigmes
en figure de l'Autheur dont
nous parlós,je fuis penetré de la jufteffe
de leur raport avec ce qu'elles figni.
fient , que j'ay de la peine à me perfuader,
que les Anciens ayent voulu marquer
autre chofe par les Fables dont il
fe fert, que ce qu'il leur fait fignifier .
S'il ne donne pas toûjours dans la
penfée de ces premiers Hommes , il le
devroit pourtant toûjours faire. Ses
raports font peut- eftre plus juftes que
ceux qu'ils y avoient eux-mêmes donnez
. A parler ferieufement , je ne fçay
s'il cherche à deffein à nous dechif
frer ces Enigmes ; mais à tout hazard
il n'a qu'à laiffer faire à la bonne fortune
de fon Efprit , qui nous en fera
plus fçavoir que tous les foins des
Commentateurs. De combien de Sçavans
cette explication n'a- t- elle pas
fait
du Mercure Galant. 121
fait le defefpoir ? Ces Fables dont ils
ont cflayé de penetrer le fens , ont esté
comme ces liqueurs fubtiles , qui s'évaporent
dés qu'on veut decouvrir les
Vafes où l'on les tenoit renfermées.
Combien nous a ton debité de refveries
pueriles ? Quelle enchaînure
grotefque de Fables nous a - t - on vouilu
faire paffer pour des Hiftoires ? C'eft
ce qui a fait tomber beaucoup de Gens
dans une autre extrémité , de penfer
qu'il n'y avoit prefque rien de réel
dans ces restes de l'Antiquité . Je ne
fuis pas de ceux qui veulent chercher
de la fineffe dans tout ce qu'ont écrit
les Anciens ; mais peut - on croire,
fans leur faire tort , qu'ils n'ont penfé
que des bagatelles ? Peut- eftre les aimoient-
ils moins qu'on ne fait dans
noftre fiecle. J'avoue pourtant qu'on
a bien abufé de leur premier deffein.
Ils ne vouloient que voiler agreablement
la verité. Ceux qui les ont fuivis,
n'ont pas eu le mefme refpect pour
elle , ils y ont ajoûté bien des Fictions
inutiles; mais vous m'avoüerez qu'il y
a des véritez dans les Fables. Il y en
a d'hiftoriques. De grands Hommes
Fiij
122 Extraordinaire
les ont débrouillées en ce fiecle d'une
toute autre maniere qu'on n'avoit jamais
fait. Ils ont fait voir que les Romains
& les Grecs eux-mefmes , j'entens
ceux des derniers temps , n'y entendoient
prefque rien. Le Peuple ne
perce guére l'écorce des chofes . Il fuit
les routes les plus batuës , qui ne font
pas les plus feûres . Il fe trouve auffi
dans les Fables des veritez fimplesde la
Nature , & des veritez de Morale. C'eft
ce qui fait l'embarras, que le mélange
de ces trois fortes de veritez , qui peuvent
eftre quelquefois enfemble dans
un mefme fujet , ou du moins le difcernement
qu'il faut faire de celle des
trois qui peut eftre cachée fous la
Fable qu'on examine. Les veritez de
Morale, font celles qu'on y cherche le
plus. Peut eftre y font - elles le moins .
C'eft prendre la bonne route, que s'en
fervir à voiler des corps artificiels ou
naturels. C'est ce que la neceffité de la
vie & du commerce obligeoit les
Anciens d'avoir le plus en veuë. Les
veritez les plus fimples & les plus
fenfibles , ont efté découvertes les
premieres. Ce font donc celles qu'ils
ont
du Mercure Galant. 123
ont peintes, & que nous devons chercher
dans leurs Fictions . La Philofophie
de ces premiers Hommes n'eftoit
qu'un peu d'experience , une conoiffance
legere des Eltres naturels , & quelques
Préceptes generaux que le bon
fens leur dictoit pour fe conduire. Cóment
accorder cela avec la fine Morale
qu'on veut trouver dans leurs Fables?
L'Efprit fe forme aisément par tout les
raports qu'il veut. Les Grecs, & ceux
qui les ont fuivis , imbus d'une Philofophie
bien plus tournée vers la Morale
, ont voulu fe faire honneur, en trouvant
dans les Anciens qu'on venéroit
comme des Heros , tous les Dogmes
qu'ils enfeignoient. Pour faire l'application
de ce que je viens de dire , je
trouve dans l'Hiftoire d'Orphée des
veritez hiftoriques , & de celles que
j'appelle fimples . Plus j'y penfe , & plus
je me confirme dans ma premiere opinion,
que l'Autheur de l'Enigme s'eſt
rencontré dans la pensée des Anciens .
C'eft ce que nous allons voir par le jafte
raport qu'a la Fable d'Eurydice avec
le Soge;mais je crains de paffer les bor.
nes légitimes d'une Lettre . Un peu de
delay ne gâtera rien . Fiiij
I 24
Extraordinaire
LETTRE III.
Hnous
Des Songes.
y
Omere , & Virgile apres luy ,
nous difent qu'il a dans les Enfers
deux Portes par où fortent les
Songes. La premiere eft de Corne , c'eſt
par elle que viennent les veritables
images. La feconde eft d'Yvoire , &
donne paffage aux trompeufes illufions.
Lucien en ajoûte deux autres ,
l'une de Fer , & l'autre de Terre , par
où fortent les Songes affreux & mélancoliques
. Mais par où ferons - nous.
fortir les Songes agreables , tel qu'eſt
celuy qui nous eft peint par le Tableau
d'Eurydice ? Sera - ce par
la Porte
d'Yvoire? On ne peut pas dire proprement
que ces fortes de Songes foient
faux . Ils ont toute la realité que des
Songes peuvent avoir. Joignons - y
donc une cinquiéme Porte pour les
Vifions agreables ; elle fera de Verre fi
vous voulez. Toutes trompeufes que
font ces Ombres qui nous paroiffent
pendant la nuit , elles ne laiffent pas
de
du Mercure Galant. 125
de nous donner beaucoup de plaifir.
Ne vous etes - vous jamais trouvé
dans l'état d'Orphée defefperé qui
perd fon Epoufe , je veux dire comme
vous le voyez dans le Tableau ,
à la fombre clarté d'un jour naiſſant ,
les yeux encor à demy fermez , &
les bras vainement étendus pour rappeller
une Ombre fuyante , qu'un fâcheux
refveil vous raviffoit avec autant
d'inhumanité que les Spectres qui
enlevent Eurydice ? On ne peut s'empefcher
de hair ce qui nous vole noftre
felicité, & il n'y aperfonne alors qui
n'imite le Mycille de Lucien , qui peſte
contre fon Coq , qui luy ofte par fon
chant importun fes richelles imaginaires.
Eurydice venoit des Enfers . C'est
là qu'habitent les Songes fous les
feuilles d'un vafte Ormeau . C'est là
qu'ils ont pris naiffance de la Nuit &
de l'Erebe eft là que leur Mere a fla
demeure eternelle. Là le Dieu du Sommeil
va reindre fa Baguete au Fleuve
Lethé , pour endormir qui bon luy
femble . De là partent à fes ordres cette
multitude confufe de Songes de
diferentes efpeces. Les Anciens qui
F V
126 Extraordinaire
les examinoient avec une étrange fuperftition
, & qui vouloient tirer de
leurs explications des Prédictions feûres
de l'Avenir , en ont ce me femble
diftingué de quatre ou cinq fortes . Je
m'arreſterois trop , fi je voulois vous
parler de chacune. Ne vous étonnez
pas qu'ils euffent fait un Art de deviner
par les Songes ; ils en avoient bien
fait de la maniere de prédire l'Avenir
, par l'Air , par le Feu , par la Fumée
, en un mot , par toutes les choſes
qui femblent mefine avoir le moins de
liaifon avec l'Homme. Quelle extravagance
! Tout chez eux devient
autant de Divinitez ; & les chofes les
plus infenfibles s'animent , pour décider
du fort des Humains. L'Homme
fent bien qu'il n'eft pas heureux . il
attend toûjours quelque Bien plus
réel que celuy qu'il poffede. Il voudroit
en anticiper la poff ffion par l'aſfurance
de le poffeder un jour. De ce
defir avancé , de cette curiofité de percer
l'Avenir , & de la Superftition , nåquirent
toutes ces folies. La Prudence
peut-eftre y eut quelque part , parce
que les Anciens qui manquoient
d'expérien
du Mercure Galant.
127
pour
d'expérience ,
s'attachoient à tout,
afin de trouver des routes feûres
fe conduire.
L'Intereft les
entretetint.
Il y avoit des Villes entieres , comme
Telmeffe en Lycie , qui n'avoient
prefque que des Divins pour habitans.
Mais je m'écarte . Ovide que vous aimez
tant , dans la charmante Defcription
qu'il nous a donnée de l'Antre
du Sommeil , ne place pas les Songes
dans les Enfers. Il veut que Morphée
& fes Freres regnent avec le
Sommeil proche des
Cimmériens.
Lucien leur donne pour demeure une
Ifle de l'Ocean ; mais le ſentiment
le plus commun les place av ec - la
Mort ; la Maladie , l'Envie , & leurs
autres Parens , dans le Royaume de
Pluton. La pensée d'Ovide ne laiſſe
pas de pouvoir donner quelque jour à
noftre Enigme. Les
Cimmériens eftoient
des Peuples toûjours environnez
de brouillards obfcurs , à qui le
Soleil fembloit
n'accorder qu'avec
peine quelques foibles rayons de fa
lumiere. Cela ne vient pas mal aujour
obfcur qui paroift dans le Tableau.
C'est justement avec cette efpece de
mélange
1
128 Extraordinaire
fe
que
mélange de nuit & de jour que Virgile
nous décrit le chemin du Royaume
des Tenebres . Les Cimmeriens d'Ovide
ne marquent peut- eftre autre chole
Lac Averne, le lieu de la def
cente aux Enfers.Les Peuples d'autour
de Cumes font quelquefois appellez
Cimmériens. Quelqu'un a comparé
les Songes à ces vapeurs nébuleufes
qui s'élevent de la terre , & que le Soleil
diffipe à fon Orient . Il chaffe de
mefme les Songes ; ces tenébreux Enfans
de la nuit , ces obfcures Divinitez ,
ne ſe plaiſent guére où il regne. Si
nous en croyons mefme Herodote , il
y a dans l'Afrique le fejour le plus ordinaire
du Soleil , des Peuples qui ne
reffentent point leur pouvoir. Quand
Vous voyez Furydice qui s'envole fur
le point de revoir le jour,ne vous femble
- t-il pas d'entendre Anchife dans
Virgile , qui fe plaint à fon Fils ,
qu'il venoit de vifiter en fonge , qu'il
fent déja le fouffle cruel des Chevaux
du Soleil qui l'oblige de fe retirer ?
Les Anciens eftoient fi perfuadez que
le Soleil eftoit l'ennemy des Songes,
que lors qu'ils en avoient eu de fâcheux,
du Mercure Galant . 129
cheux , ils avoient foin de fe lever matin
, & d'aller conter à cet Aftre nailfant
la vifion qui les troubloit. Ils croyoient
qu'il pouvoit les garantir du
malheur dont ils eftoient menacez, en
furmontant le Songe fon ennemy . Les
Brachmanes , & les autres Payens des
Indes d'aujourd'huy , ont une pensée
à peu pres femblable touchant certains
Deutas ennemis du Soleil. Do-
Arine qu'ils ont prife comme la Metempficofe
, l'eftime de la Vache , &
beaucoup d'autres , des Egyptiens qui
font paffez dans leur Païs . Je remarque
que toute la doctrine des Songes
vient des Sages d'Egypte. On la trouve
extrémement ancienne chez eux ,
puis qu'elle eftoit en vogue dés le téps
de Jofeph & de Pharaon. Ils l'avoient
apparemment puifée des Defcendans
de Cham , les premiers Autheurs de la
Superftition.Pitagore, Platon, & leurs
Difciples,tous inftruits dans les myfteres
desEgyptiens,vouloient qu'on prift
garde à tous les Songes, & ils avoient
une pensée fur leur origine à quoy on
n'a guére pris garde; peut-eftre mefme
que beaucoup de ceux qui fe font
meflez
130
Extraordinaire
meflez d'expliquer les Songes l'ont
ignorée , quoy que je la croye le premier
fondement de leur Science de les
interpreter. Ces premiers Hommes avoient
appris que Dieu eftoit repandu
par tour. Abufant de cette verité,
ils voulurent que chaque chofe euft ſa
Divinité particuliere . L'Homme eut
pour foy deux genies,l'un bon , l'autre
mauvais ; fentiment que les Platoniciens
ont longtemps confervé. Il y en
avoit dans les Pierres , dans les Animaux
, Tout l'Air en eftoit remply.Làdeffus
Hermés & ceux qui l'ont fuivy
bâtirent leur penſée des Oracles , &
de la Science de deviner. Ces Lares,
Genies, ou Demons ( car ils les appelloient
ainfi ) eftoient des Natures mi-
Poyennes entre Dieu & l'Homme.
Dieu, difoient- ils , ne pouvoit avoir de
commerce immediat avec les Hommes.
C'eftoient eux qui en eftoient
les entremeteurs. Ils portoient les
Prieres des Humains , ils rendoient les
reponfes des Dieux , ils donnoient les
Oracles , ils animoient tous les Corps
pour le bien des Hommes. L'impieté
feule les en pouvoit chaffer :
mais
du Mercure Galant.
131
mais fur tout c'étoit pendant le fommeil
, où l'Ame n'a plus de commerce
avec les chofes fenfibles , qu'ils
croyoient que ces Génies parloient à
nos Efprits. C'est ce qui leur faifoit
fi fort prendre garde aux Songes pour
en entendre les réponſes . De là venoient
toutes leurs précautions pour
en avoir d'heureufes , & c'est une des
raifons pourquoy Pytagore défendoit
les Feves, parce qu'il croyoit qu'elles
faifoient avoir des vifions fâcheufes.
Ces Demons fe retiroient à la venuë
du Soleil. Toutes les Ombres s'évanoüiffoient
comme la Femme d'Orphée
; & fi les Spectres enlèvent cellecy
, Proferpine elle même nous eft reprefentée
entraînant les Ombres , & les
faifant rentrer dans les Enfers. Vous
voyez que rien nereprefente mieux les
Songes que la Fable d'Eurydice , en
l'examinant mefme felon la penfee des
Anciens. Je n'ay plus que quelques refléxions
à ajoûter pour vous faire tomber
d'accord que le premier fens de
cette Fiction , eft le mefme que nous y
avons cherché aujourd'huy.
LET
132
1
Extraordinaire
LETTRE IV.
Pourquoy on employe la Fable d'Orphée
pourfignifier le Songe.
Qu'il y a peu de Gens qui aiment
à aprofondir les chofes ! On n'a
guére que des conoiffances fuperficielles
de chacune, Ovide a joint tant d'agrémens
au Recueil qu'il nous a laiſsé
des anciennes Metamorphofes , qu'il
eft prefque le feul qu'on fuit dans l'étude
de la Fable. Il eft pourtant bon
d'en confulter d'autres , fi on en veut
acquerir une conoiffance un peu exa-
&te. C'eft un Chaos à débrouiller que
ces Fables . Quelle confufion ! Pour
groffir leurs Heros , ils joignent plufieurs
Perfonnes d'un mefme nom . Je
remarque au moins trois Orphées . Le
premier à qui on rapporte tous les autres
, & que vous ne confondrez pas ,
s'il vous plaift , avec celuy qui fut un
des Argonautes , vivoit environ cent
ans apres Moyfe. On veut même qu'il
ait pris quelque chofe de fes Livres .
Comment le peut - on fçavoir , fi les
Pieces
du Mercure Galant. 133
Pieces qu'on luy attribuë , & qui font
venuës jufqu'à nous, font fuposées : It
eftoit de Thrace. Quece nom ne vous
falle pas de peur . Ce Païs avoit eu de
la politefle autrefois . Ses premiers Habitans
eftoient fortis d'un Climat
doux & temperé. Ils avoient efté voifins
des Atheniens. Joignez à cela ce
que diverfes Colonies que les Phéniciens
avoient menées fur leurs Côtes,
leur pouvoient avoir infpiré de douceur
& de connoiffance des Léttres..
Vous fçavez qu'Orphée a efté grand
Poete,grandMuficien,& grand Philo
fophe.Ce n'est pas mal chercher l'Em. ,
blême du Songe , que de la prendre .
chez le premier Nourriffon des Mu- >
fes. Que font les Fictions de la Poëfie
, que de beaux Songes ? On nous
dit qu'il eftoit Fils d'Apollon & de
Calliope. Ce n'eft pas un myftere difficile
à penétrer, Les Heros font autant
d'Enfans des Dieux . Eftre grand Poëte
& grand Muficien , c'eft eftre Fils d'Apollon
. Bien d'autres raifons l'ont mis
dans fon Parentage. Eftre Aftrologue
, Devin , Interprete des Songes,
c'eft eftre digne Fils du plus grandProphete
134
Extraordinaire
phete d'entre les Dieux . Ces dernieres
qualitez confirment encor la jufteffe
du choix de l'Enigme . Orphée
apprit en Egypte toute la doctrine
d'Hermes. Il l'enfeigna aux Grecs;
c'est ce qui a fait dire à quelques Autheurs
de l'Antiquité , que c'eftoit un
Mage Egyptien . S'il penetra luy-meſme
les fecrets de ces Sages d'Orient ,
il en pratiqua la methode ; il ne montra
pas aux Grecs les veritez qu'il
avoit aprifes , dans tout leur jour . Avouons
que ces anciens Peuples , &
ceux qui les ont fuivis , ont trop aimé
cette maniere de cacher les chofes, &
de faire de grands myfteres de rien . Il
eft vray qu'il y a de la prudence à ne
decouvrir pas d'abord tout ce qu'on
fçait , fur tout quand ce qu'on penfe
eft éloigné de l'opinion commune.
Mais faut il crier pour la moindre
chofe , loin d'icy , Prophane ? Que la
Sybille de Cumês le faffe lors qu'il
faut defcendre dans les Enfers , à la
bonne heure. Les noirs myfteres
d'Hécate ne font que pour les Initiez.
Par cette raifon il peut y avoir
de l'obfcurité dans l'Hiftoire d'Or-
-
phée,
du Mercure Galant. 135
phée , & de ces autres premiers Héros
qui connoiffoient fi bien les fentiers
des Enfers. La verité fe trouve avec
peine . On n'en doit pas envier la lumiere
aux autres , quand on l'a foymefme
decouverte. Pour couper count
fur l'Hiftoire d'Orphée, je dis que les
Fables qu'on en conte , ont efté ſur
tout inventées , pour eftre des Memoriaux
de fes Inventions. Il avoit un Inftrument
à quatre cordes qu'il touchoit
fi bien , qu'il infpiroit du mouvement
aux corps les plus infenfibles .
On dit que cela fe faifoit felon la doarine
de Pitagore , par l'accord de fa
Mufique avec l'Harmonie celefte. Di-,
fons plûtoft que c'eft luy qui parla le
premier de l'union des quatre Elemens
dans les Corps ; que fon Eloquence
& fes Loix produifitent tous les Miracles
qu'on en conte. il defcendit aux
Enfers , parce qu'il en enfeigna les
myfteres. Peut - eftre fit - il accroire
qu'il y avoit efté pour authorifer davantage
ce qu'il difoit . C'eſtoit aſſez
la coûtume des Anciens qui imprimoient
du refpect au Peuple par de
femblables menfonges . On invente
l'Hiftoire
136
Extraordinaire
l'Hiftoire d'Eurydice pour donner du
pretexte à fon voyage. Chacun des
Héros de la Fable y va pour quelque
fujet. Il fut le premier Autheur parmy
les Grecs de l'Interpretation des Songes.
Pline l'attribuë mal à Amphydion.
N'y aura - t - il que cette feale
chofe dont on n'aura point laiffé
d'Emblême , d'une chofe eftimée de
tous les Peuples , & de tant de Philofophes
? Je n'y voy point d'apparence.
Elle a tant de connexion avec la doctrine
des Enfers , qu'ils ont bien pû
les joindre. Et comme le fage Virgile ,
apres nous avoir expliqué amplement
tout ce qui fe paffe dans la demeure
des Ombres , fait fortir plaifamment
fon Héros par la porte des faux Songes,
pour marquer le peu de foy qu'il
faut adjoûter à tout ce qu'il vient de
dire;n'eft -ce pas auffi mettre le dernier
trait à l'Emblême des myfteres qu'Orphée
avoit chantez , que de la finir
par l'enlevement d'Eurydice qui reprefente
fi naïvement les illufions des
Songes. J'aurois encor beaucoup à
vous dire touchant les refveries des
Anciens & des Modernes , fur cette matiere
du Mercure Galant. 137
tiere des Songes ; mais outre que cela
me meneroit trop loin , je n'aime pas
à épuifer mon fujet. Je croyois à peine
en commençant , de vous écrire une
Lettre entiere; en voicy pourtant quatre
completes. Si j'ay écrit fur des chofes
peu folides,prenez - vous- en à vousmeline
, & permettez que je finiffe par
une verité fort réelle , que je fuis, & c.
Voicy quelques Madrigaux fur les
Enigmes de lanvier. Le premier eft fur
l'Enigme en figure de Phaeton foudroyé;
& les autres fur les deux en Vers . Ily
a fi peu de diference entre l'Opéra & la
Comedie , qu'il nefaut pas s'étonner que
ce dernier Mot ait efté fi generalement
appliqué à la premiere.
I.
Dvajetter Phaeton par terre ?
Où vient que l'éclat du Tonnerre
Le fens de l'Enige en eft clair.
Ne voit-on pas dans les orages ,
Apres le choc de deux nuages,
Que le Foudre eft fouvent devancé de
L'Eclair ?
RAULT, de Rouen .
11. De
138
Extraordinaire
DE
II.
Depuisquepar la PaixLOVIS nous rend heureux,
On ne parle plus que de Ieux.
Cette verité fupofée ,
Le Mercure Galant n'a point fait d'antre
choix
Pour les Enigmes de ce Mois,
Dont l'explication mefemblefort aisée,
Et je gage que le vray Sens
N'est autre que deux jeux des plus divertiſſans
,
La Comedie & la Fuzée .
15
L'Enfant Breton , de Tournay.
III.
E vous vois , belle Iris , dans un grand
embarras,
Vous refvez , vous cherchez , & vous ne
trouvez pas,
Quelque effort que vous puissiezfaire
Quel eft lefens de ce myftere.
Mais voicy le brave Tircis
Qui mettra fin à vos foucis ,
Ainfi qu'à voftre refverie ,
En vous donnant la Comedie.
TORNERY, Medecin à Marſeille,
IV.Pour
du Mercure Galant. 139
I V.
Ourquoy me faire une malice,
Et vouloir cacher à mesyeux
Ce qui dans le Feu d'artifice
Se fait admirer en tous lieux ?.
Ah pour ce coup, Galant Mercure,
Vostre Enigmefait trop de bruit,
Et dans les ombres de la nuit
La Fusée, àmon fens , tâche en vain d'ef
tre obfcure.
S'
LE SOLITAIRE , de Pontoife,
V.
I chacun me vient voir , Princes &
Potentats,
Gens de Guerre , Marchands , Peuples
& Magiftrats,
C'est que par une adreſſe à nulle autre
Seconde,
le depeins les vertus & les vices du
Monde,
Mais , helas ! un chacun infenfible à fes
maux,
Trit le plus fouvent de fes propres defauts,
Croit toûjours pour autruy , par une erreur.
extrême,
Les
140
Extraordinaire
Les leçons que fouvent on yfait pour luy–
mefme.
Iefuis la Comedie, & n'ay point d'autre
objet
Que de rendre en riant le Monde plus
parfait.
DESLIGNERIES , de Rouen.
V I.
N eft charmé de la peinture
Que nous voyōs das le Mercure,
De tant de beaux Feux qu'on a faits
Pour fe réjouir de la Paix ;
Mais enfin ces beaux Feux qui l'ont folemnifée,
N'égalent point cette Fuzée.
Le Poëte amoureux .
VII.
ENnuyé de chercher fous un ſombre
nuage
Des fens toûjours embarraſſez,
Et fatisfait de l'avantage
D'avoir en quelque rang aux Mercures
рабоче
l'avois abandonné la lice,
Et regardois comme un fuplice
Le
du Mercure Galant. 141
Le meftierfatigant de ces mornes Devins
Qui fe donnent mille chagrins .
Cependant aujourd'huy mon esprit s'étudie,
Et cherche à deviner un fens qu'il n'entend
pas.
Ainfi tout change dans la vie ;
Ce qui plaist auiourd’buy, demain n'a
plies d'appas,
Et nous faisons tous icy- bas
Vne eternelle Comedie.
BROSSARD , Confeiller
de Bourg en Breffe.
VIII..
L des
Héros,
Ors que pour celebrer le plus grand
Et folemnifer ce repos
Que par un noble effort il accorde à la
Terre,
Mille traits enflame , mille brillans
Eclairs
Percent confufément les airs,
Et femblent faire au Ciel une innocente
guerre ;
Lors que par les bontez d'un Roy victo
rieux
Q. de Janvier, 1679 .
G
142
Extraordinaire
Bellone eft enfin appaiſée ;
Lors que l'Europe en ioye allume m lle
Feux ,
C'eft mal prendre fon temps pour cacher
la Fuzée.
D
LA FEE, de Bourg en Breffe.
IX.
Ans lafaifon du Carnaval,
Avant les Dances & le Bal,
Il n'eft perfonne qui ne die ;
Que le Mercure eft obligeant ,
Puis qu'il épargne noftre argent ,
Et nous donne la Comedie !
X.
RAULT , de Roüen.
Tout le brillant qu'étale la Fuzée ,
N'éblouit qu'un moment lesyeux,
Mourir comme elle meurt dés qu'elle eft
élevée,
C'eft jouir peu d'un destin glorieux ;
Mais belas, que fa mort , quoy que prompte,
ade charmes !
Celebrer de LOVIS le grand Nom &
les Armes,
Et
du Mercure Galant . 143
Et les celebrer parfa mort
N'est-ce pas en mourant avoir un heureux
fort ?
Ouy , cefort eft digne d'envie ;
Heureux qui peut mourir pour la gloire
des Lys,
Anffi- bien la plus belle vie
Ne vaut pas une mort foufferte pour
LOVIS.
L'Abbé de S. Dominique.
X I.
Pilsuffit de voir le Mercure ,
Our bien paffer le Carnaval,
Ce Dieunousfait une peinture
Des Ieux, des Opéra, du Bal.
Les beautez de la Tragedie
Se rencontrent dans frn Tableau
Et pour avoir la Comedie,
On n'a qu'à tirer le Rideau.
LE SOLITAIRE, de Pontoiſe.
Qroy
XII.
Toy que j'aye plus d'un Procés
Et qu'une Enigme foit chofe affez malaifée,
Gij
144
Extraordinaire
le crois pourtant avec fuccés
Avoir demeflé la Fuzée.
Lovis
DE LA MATHE A.E.P.
XIII.
OVIS en nous donnant la Paix,
Ramene les Plaifirs , les leux , la Comedie
,
Et tout ce que jadis la Grece & l'Italie
Eurent d'agrémens & d'attraits :
Faifons retentir fes bienfaits
Par des cris éclatans & des voix empreffées,
Et n'épargnons pas les Fusées
Pour porter ce nom glorieux
Iufques dans le fejour des Dieux.
Le P. LA TOURNELLE, de Lyon.
XIV .
Dr Mercure Galant lagalante Elo- D"quence,
Par fes Enigmes de Ianvier,
Al'aller voirfemble me convier ;
Il me promet de fe mettre en depenfe,
Et que le iour qu'il me verra
Son amitié pour moy toûjours bien difpofée,
Avec
du Mercure Galant. 145
Avec plaifir regalera
Mes oreilles par l'Opera,
Et mes yeux par mainte Fusée .
G... de Chambery .
le reviens aux Questions propofées.
Mr Panthot Docteur Medecin & Profeffeur
aggregé au College de Lyon , &
Mr Bouchet de Grenoble , ont écrit fur
toutes les fix. Leurs raifonnemens font
pleins de force ; mais comme il eft jufte
que tout le monde trouve icyfaplace,
ie ne vous envoye que ce qu'ils ont pensé
fur quelques- unes , à cause de la quan
tité d'autres Pieces dont j'ay à vous faire
part.
Si un Amant doit diferer fa
reconciliation.
N auroit fujet de croire qu'un
Amant manqueroit d'amour, s'il
laiffoit paffer un moment entre la difgrace
& la reconciliation . Le moindre
delay eft un crine, & ce refpect inutile
eft une marque d'indiference , qui le
rend plus digne de haine
que de par-
Gij
146
Extraordinaire
,
don. Il faut donc, puis que le retardement
eft perilleux , qu'un parfait Amant
fans s'attacher à la formalité,
paffe au deffus de certaines confiderations
qui ne font ny utiles ,, ny neceffaires
; qu'il fuive aveuglement un emportement
honnefte, qu'il preffe, qu'il
importune,qu'il protefte qu'il témoigne
de defefpoir, enfin qu'il n'abandonne
point fa Maiſtreffe qu'il n'ait reçeu
quelques marques de raccommodement,
car l'état d'un Amant difgracié
, pour peu qu'il attende à faire fa
paix , eft trop incertain , & la colere
d'une Maiftreffe prevenue des apparences
de fon infidelité trop favorable
pour un Rival.
Quant à la Queſtion , Si on peut hair
ce qu'on aune fois bien aimé,on n'auroit
jamais la douleur de fe repentir d'avoir
fait un mauvais choix , & d'eftre
obligé de hair fans aucun retour ce
qu'on a aimé le plus tendrement , fi
comme fouhaitoit un Philofophe , la
Nature avoit mis une Feneftre au de.
vant du coeur de l'Homme, pour connoiftre
la verité de fes penfées , & voir
dans tous les replis de cette partie fes
plus
du Mercure Galant. 147
plus finceres intentions . L'Orateur dit
que les yeux , le front , & le vifage,
mentent fouvent ; qu'il eft aifé de donner
dans les pieges que la perfidie
bien deguifée travaille à nous tendre,
& d'eftre furpris par ces faux Amis,
qui fçavent adroitement s'infinuer.
dans un coeur credule & facile à s'enflâmer
; mais auffi il eft aifé,quand ces
Infidelles qui ne font de belles protef
tations que pour tromper , font une
fois reconnus, il eft aifé, dis -je, de les
fuït , & de hair la fauffeté decouverte
› plus qu'on a jamais aimé le menfonge
caché. Cette verité n'eft pas
moins foûtenable parmy les vrais Amans,
que la beauté, la vertu, la fran--
chife , & cette douce fympathie , a fi
fortement unis . Ces illuftres Heros fi
fçavans en l'Art d'aimer, & ces fuperbes
Heroïnes , en l'Art de triompher ,
tombent fouvent dans une fi grande
indiference, qu'ils deviennent infenfiblement
l'un à l'autre , ou quelquefois
un feul , fi infuportables , qu'ils fe laiffent
emporter fans fçavoir pourquoy,
en des haines irreconciliables , lors
que leurs feux ralentis, font entiere-.
G iiij
148 Extraordinaire
ment éteints. Toute la Philofophie
enfemble auroit autant de peine à
donner quelque raifon de la caufe qui
a uny ces Amans , qu'à decider celle
qui les a divifez ; & en effet , les plus
fçavans ont fi peu connu les myfteres
& les fecrets qui compofent les
divers mouvemens que produit l'a .
mour , que celuy qui en a mieux connu
le caractere , n'a point eu honte
d'avouer que cette paffion eftoit une
des plus étonnantes Enigmes de la
Nature , & que celuy- là avoit raifon
qui la definiffoit un je ne fçay quoy,
qui vient de je-ne fçay où, & qui s'en
va je ne fçay comment
tant il eft
vray que l'amour a fes detours , &
une certaine fatalité qu'on ne peut
comprendre.
-
L'Origine des Colliers de Perles
n'eft pas moins diferente dans les opinions
de ceux qui l'ont recherchée ,
que celle de toutes les chofes autorifées
par l'ufage , & que l'on tire des
plus obfcurs Memoires de l'Antiquité
pour en faire une mode nouvelle. Plufieurs
Peuples fauvages que la mifere
reduifoit à vivre dans la nudité , privez
du Mercure Galant. 149
vez du fecours des Arts , des Etofes,
& des Habits , & n'ayant rien pour fe
diftinguer, & pour le donner quelques
agrémens, s'aviferent de s'orner la tefte,
le col ,& diverfes parties du Corps,
des plus pretieufes richeffes que leur
climat euft produites. Ces barbares ornemens
aufquels l'or , l'argent , & les
pierres pretieufes, donnoient un grand
prix , ont depuis fervy à la pompe &
à la magnificence des deux Sexes , &
il ne faut point douter que les Fem-,
mes n'en ayent tiré l'ufage des Col.
liers , qui font une de leurs plus belles
& de leurs plus riches parures.
I'
PANTHOT, Docteur Medecin, & Profeffeur
aggregé au College de Lyon.
Sur la V. & VI. Question.
L n'y a point à douter qu'il n'y ait
plus de gloire à vaincre un coeur
déja engagé , qu'à fléchir celuy d'un
Indiferent ; car à bien confiderer les
chofes , je ne voy pas que ce dernier
foit fi difficile à prendre. Je veux que
Gy
350
Extraordinaire
ce coeur ait efté toûjours infenfible,
je veux qu'il ait reſiſte à tout ce qu'it
y a de charmes , & qu'aucun trait
n'ait jamais fçen le toucher , que peut
fervir cette refiftance & cette dureté?
Pourroit- il s'exempter d'avoir de l'amour
? Non, non , il faut que tout aime.
Comme noftre coeur eft naturellement
amoureux , il y a une agreable
neceffité de fe rendre , & toft ou tard
on eft obligé de le faire ; mais detacher
un coeur qui tient déja à quelqu'autre,&
pouvoir triompher de tous
les deux, c'eft là ce qu'on doit nommer
une conqueste penible . Elle demande
autant d'adreffe que de bonheur, Il
faut livrer deux combats tout à la
fois ,l'un contre une Maiftreffe & l'autre
contre un Rival ; employer de belles
armes contre celle-cy , pour la gagner
par tout ce qui eft capable de
plaire , & en prendre de dangereuſes
contre celuy-là , afin de le detruire &
de s'élever fur ces ruines. Il faut encor
qu'un Amant fçache bien affurer
fa conquefte , car enfin on doit toûjours
craindre quelque revolte . Peu de
chofe fait foûlever un Sujet nouvellemens
du Mercure Galant. ISI
't
lement affujetty, & l'on a toûjours de
la pente pour ce qui a fervy d'objet à
une premiere paffion .
Quand unefois on a fenty dans l'ame
Les atteintes d'un tendre amour,
Le flateurfouvenir d'une premiere flame,
Vers ce premier Objet nous donne un
prompt retour.
La Queſtion fuivante ne me paroift
pas plus difficile à refoudre , &
je tiens qu'apres avoir efté trahy d'une
Maiftreffe qu'on a fortement aimée,
on n'en fçauroit plus aimer une
autre avec une égale paffió. Vous croyez
fans-doute qu'un Amant abandonné
ne manque pas de retirer toute
fa tendreffe, qué le fouvenir des outra -
ges qu'on luy a faits , efface tout ce
qu'il y avoit d'imprimé , & qu'eftant
devenu libre par la rupture il
eft en estat d'eftre auffi amoureux
qu'il l'eftoit auparavant. C'eft s'abufer
que d'avoir cette pensée. Un coeur
qui a pû venir à bout de brifer fes premiers
fers , n'eft plus capable d'une
fi forte liaifon. Il a jetté fon plus beau'
feu,
152 Extraordinaire
feu , & s'il peut en allumer un tout
nouveau , il ne fera jamais G ardent.
C'est une loy commune à tous les
coeurs , qu'ils n'ont qu'un certain
temps pour aimer parfaitement . Dés
qu'il eft paffé , ils ne font plus propres
à s'engager. La tendreffe qui vient
apres,ne fait qu'une legere impreffion ,
& les fecondes amours ne font jamais
que des amours de paffage. Enfin on
ne fçauroit avoir une violente paffion
qu'une feule fois en fa vie.
Quoy que l'on ait le mefme coeur,
On n'a plus la mefme rendreſſe ;
Et quand on change de Maistreffe ,
On change en mefme temps d'ardeur.
FEUILLET , Avocat.
S'il y a plus d'avantage à triompher
de foy mefme, qu'à vaincre
fon Ennemy.
Left bien moins difficile de prendre
party fur la Queſtion dont il s'agit,
que d'en dire quelque chofe de nouveau,
du Mercure Galant .
153
veau , apres les beaux Difcours & les
fçavantes Décifions de tant d'habiles
& d'éloquens Perfonnages . Rien de
plus jufte & de plus facile que de fe
declarer pour la raifon ; mais rien de
moins aisé que de trouver des preuves
nouvelles & convaincantes pour perfuader
l'équité de fon Empire à ceux
qui fuivent aveuglement les fauffes
maximes que l'orgueil & l'ambition
ont introduites dans le monde.
Il femble que pour y réüffir , il n'y
ait qu'à découvrir quel eft le veritable
& le plus dangereux Ennemy de l'Home
, pour en faire le fujet legitime de
Les victoires.
S'il eft vray, comme l'a tres bien dit
un Poëte fubtil de ce temps , que les
Animaux les plus farouches refpectent
leur figure dans un autre Animal , par
une Loy prefque inviolable, que la Nature
grave dans le fond de l'effence de
leurs ouvrages pour leur confervation ,
il est encor plus vray de dire que
l'Homme ne doit pas eftre l'Ennemy
de l'Homme . Sa naiffance & fa mort
le font paroiftre foible & miferable,
& tout le cours de fa vie renfermé
dans
154
Extraordinaire
ר
dans ces deux extrêmes , n'eft remply
que de maladies & de difgraces. Il a
donc befoin fans ceffe de fecours &
de confolation ; & de qui peut-il recevoir
l'un & l'autre , que de l'Homme
, qui eft feul capable de compatir
aux maux qui le peuvent attaquer ?
Puis que l'Homme ne doit pas eftre
l'Ennemy de l'Homme , fuivant les
Loix de la Nature , le combat de l'un
contre l'autre ne peut eftre legitime .
Si le combat n'eft pas legitime, la vi-
&toire en est encor moins jufte. Il doiɛ
donc chercher ailleurs dequoy exercer
la force & fon courage. Il n'ira pas
bien loin , fans trouver fon redoutable
Ennemy , puis qu'il le porte avec luymefme
jufqu'à fa mort . Ainfi pas un
ne l'ignore, & tous reffentent les injures
. C'eft cet appetit que Platon appelle
un Monftre à plufieurs teftes, d'autant
plus difficile à vaincre , que tirant de
nouveaux avantages de fa défaite , il
faut un Hercule pour en triompher.It
n'eft donc pas feulement glorieux à
l'Homme de le vaincre , mais encor
il n'y a pour luy de victoire legitime
& neceffaire pendant fa vie que cellelà,
7
du Mercure Galant.

155
, parce que s'il n'eft victorieux dans
ce combat , il eft neceffairement criminel
. On a beau vanter les grands
exploits d'Alexandre. Son plus digne
éloge, c'eſt d'avoir efté le plus illuſtre
Efclave , & le Tyran le plus fameux
´qui fuft jamais. Son ambition n'en fit
fa victime, que pour le rendre le plus
injufte & le plus denaturé de tous les
Hommes parfes ufurpations & par fes
meurtres.
La Fable qui cache les folides vertus
de la Morale , fous des obfcuritez
qui paroillent ridicules , a inftruit la
Pofterité de la neceffité de triompher
de foy mefme dans la perfonne de Medée.
Cette malheureufe Princeffe qui
s'eftoit meflée de donner des leçons
pour vaincre les Monftres , n'en fçeut
profiter elle- mefme . Preffée de fon réfentiment
contre Jafon , elle refolut
d'égorger fes propres Enfans , parce
que fon Amant infidele en eftoit le
Pere. Ce motif enflâmoit fon coeur
de la plus mortelle haine contre ces
innocentes Creatures ; mais
parce
qu'elle en eftoit la Mere , l'amour dif
putoit la place à la haine avec une
ardeur
156
Extraordinaire
ardeur égale. Il femble que la douceur
qui eft naturelle à ce Sexe , en devoit
triompher. Rien moins que cela. Sa
cruauté répondit à la défaite de fa
raifon.
On dira peut- eftre qu'eftant queftion
de principes naturels , il eft permis
de repouffer l'injure par l'injure ,
& la force par la force, pour le garantir
de l'infulte des méchans . Il faut
convenir , qu'on peut défendre fa vie
dans le moment qu'elle eft attaquée ,
aux defpens de celle de fon Ennemy .
Mais hors de cette circonftance , quiconque
fe veut vanger par les mefmes
voyes dont il a efté offensé , éprouve
premierement en luy mefine les peines
& la rigueur de fa vangeance , parce
que fon reffentiment le rendant efclave
de fa paffion , il avouë tacitement
fon peu de merite , quand il fe perfuade
qu'il a efté meprifé.
Le Magnanime fuit des maximes
plus dignes de l'élevation de fon courage.
Son ame eft au deffus de l'inclination
des Hommes ordinaires, parce
que la connoiffance qu'il a de fon merite
éloigne de fa penſée jufqu'au fou .
pçon
du Mercure Galant.
157
pçon du mépris . Comme fa conduite
à l'égard de fes paffions eft reglée,
toutes les actions à l'égard des vertus
font heroïques ; fi-bien que s'il reffent
celles là , ce n'eft que pour les
faire fervir à celles- cy. Il haït ouvertement
fes Ennemis , mais c'est bien
moins à eux qu'il en veut, qu'à leurs
vices qu'il cherche à détruire. Quel
avantage pourroit - il pretendre de la
defaite de fon Ennemy , qui ne pust
luy eftre difputé par le courage des
Tygres & des Lyons ? Mais qu'y a t il
de plus g'orieux pour luy , que d'eftre
victorieux dans le combat qu'il entreprend,
puis qu'il foûtient dignement
en luy mefme l'empire de fa raifon ?
Que n'euft point fait Valere. Catule,
pour reparer l'injure qu'il avoit voulu
faire à la reputation de Cefar , apres
que ce Prince genereux l'eut fait ap .
peller à fa table ? Il ne faut pas douter
que cette maniere de vangeance
ne le comblaft d'une confufion beaucoup
plus grande , & ne le rendit plus
foûmis, que s'il euft efté puny de fon
infolence par la jufte feverité de cet
Empereur. La force & la puiffance
peuvent
158 Extraordinaire
peuvent exercer leur empire fur les
corps, mais il n'appartient qu'au Magnanime
de regner fur les coeurs , après
les avoir vaincus par les bienfaits.
L'Hiftoire fait grand bruit de la generofité
des Princes Payens. Cependant
fi-on confidere leurs actions de
pres, on ne trouvera pas cette generofité
fans defauts. Comme ils ont efté
injuftes dans leurs deffeins , s'ils ont
vaincu les Nations , ils ont efté eux
mefmes les efclaves de leur ambition.
Il y en a eu qui ont pardonné affez
facilement les injures ; mais ou une
moleffe de naturel , ou une maxime depolitique
, ou une vaine oftentation ,
en ont efté tres-fouvent les veritables
motifs. Il n'en eft pas ainfi du Grand
Roy qui regne également fur luy , &
fur nous. La victoire & la modera.
tion , font en luy ce que toute l'Anti.
quité a ignoré ; & deux chofes fi incompatibles
n'ont jamais paru fi bien
unies qu'en fa perfonne. S'étonne- t'on
que fes victoires égalent le nombre
des deffeins qu'il médite pour l'honneur
de l'Etat , & pour le bien de fest
Peuples C'eft qu'ayant commencé
fes
du Mercure Galant. 159
fes triomphes par foy mefme, la Jufti
ce luy a mis l'Epée à la main . C'eſt
enfin qu'il foûtient dignement cette
illuftre Qualité de Roy Tres- Chreftien.
Il faut l'avouer de bonne- foy, fans
en rougir. Il n'y a que la Religion que
nous profeffons qui foit capable de
produire de parfaits Heros , & de les
immortalifer. C'est par fon fecours
qu'un veritable Chreftien, trouve fon
Ennemy aimable , & que de toutes les
chofes vifibles , pas- une n'eft capable
d'abatre fon courage, Que tous les
maux & toutes les difgraces de la vie
s'affemblent pour le perfecuter ; que
les grandeurs & les plaifirs s'empreffent
pour le feduire , tous ces vains
efforts ne fervent qu'à faire mieux
éclater fa gloire.Je dis plus . Ses triomphes
s'étendent jufques fur cette gloire,
& fur le plaifir mefme que fon mérite
luy pourroit caufer. Mais que ne
doit - on pas attendre de ce vaillant
Magnanime , puis qu'il commence fes
victoires par lafoûmiffion de fa raiſon?
BOUCHET , de Grenoble.
l'adjou
160 Extraordinaire
l'adjoûte ce qu'a écrit Monfieur
d'Eaucour, d'Arras , fur cette
mefme matiere.
Pour
Our refoudre cette Queſtion , il ne
faut que lire le Remierciement que
le Prince de l'Eloquence Latine fit à
Jules Cefar, du pardon accordé à M.
Marcelle , qui avoit efté contre luy
pour Pompée dans la Guerre de Pharfale.
Il luy dit que dans tous les Combats
qu'il avoit livrez pour rendre
tant de Provinces tributaires au Peuple
Romain , dans tant de Victoir.s
qu'il avoit remportées contre les Nations
les plus barbares , & enfin dans
tout ce qu'il avoit jamais fait d'éclatant
& d'illuftre en fait de guerre , la
Fortune , le nombre , & la bravoure
de fes Soldats , en avoient partagé les
avantages avec luy; mais que dans l'action
genéreuse qu'il venoit de faire
en pardonnant à un Ennemy , luy ſeul
en avoit toute la gloire ,fans qu'aucun
autre y puft rien prétendre.
Apres le fentiment d'un Homme
auffi judicieux que l'eftoit Ciceron ,
j'ay
du Mercure Galant. 161
j'ay tout fujet de me perfuader que je
fuis affez bien fonde à foûtenir que la
victoire qu'on remporte fur fes paffions
eft le plus glorieux de tous les
triomphes ; car quoy que Ciceron
puiffe eftre foupçonné de flaterie en
ce rencontre, il eft cependant toûjours
vray de dire que fon raifonnement eft
fort jufte, & qu'il ne loüoit Jules Cefar
que fur une verité dont il eftoit
tres-convaincu , connoiffant combien
il eftoit plus difficile de fe vaincre foymefme
, que de vaincre fes Ennemis.
En effet fi la gloire des triomphes fe
mefure à la difficulté des Combats, il
eft certain que la guerre qu'on eft obligé
de le faire à foy- mefme , eft bien
plus cruelle qu'aucune autre, puis que
les Ennemis font domeftiques, opiniâtres
, courageux , tous d'intelligence ,
& jamais entierement défaits , quelque
diligence, qu'on y apporte; car l'Homme
eftant tout compofé de ces Ennemis,
qui font fes paffions , il faut , s'il
en veut venir à bout , qu'il s'arme de
force & de perfeverance ;de force, pour
attaquer ; de perfeverance , pour ne fe
pas rebuter des avantages que tant
d'Enne
162 Extraordinaire
d'Ennemis prendront fur luy ; & c'eft
par là qu'il luy eſt plus glorieux de
triompher de foy-mefme , que de gagner
des Batailles dont le fuccez ne
dépend fouvent que de l'avantage du
lieu , & de la fermeté qu'on inſpire
aux Troupes.
FICTION .
Sur l'Origine des Colliers de Perles,
des Bracelets, & des Pendans
d'Oreilles.
D
Epuis que la Reyne des Dieux,
& la Déeffe des Sçavans , eurent
reçeu l'affront que leur fit Pâris par
le jugement qu'il donna en faveur des
beautez de Venus , elles conçeurent
une haine immortelle contre cette
heureuſe Rivale , & Junon la plus vindicative
& la plus fuperbe des Divinitez
, la traita avec tant de fierté, que
cette charmante Mere de la tendrefle
refolut de s'abfenter quelque temps
de la Cour Celefte , pour aller vifiter
du Mercure Galant.
163
fiter le lieu de fa naiffance . Elle communiqua
fon deffein à fon Fils & à fes
trois aimables Filles , qui ne refpirant
que la joye & les plaifirs , lierent incontinent
cette agreable partie , dont
le complot ne fut pourtant pas fi caché
que Mercure , qui leur faifoit régulierement
la cour, depuis qu'il eftoit
devenu paffionément amoureux d'une
Nymphe qu'il ne pouvoit endormir ny
de fes contes , ny des coups de fon Caducée,
n'en reçeût la confidence d'une
des Graces qui eftoit affez de fes Amies
pour ne luy faire fecret de rien . Il ne
manqua pas de faire valoir cette occafion
pour rendre un bon office aux
Puiffances qui font la bonne ou la
mauvaiſe fortune des Amans. Il partit
auffi toft pour avertir Thetis que
Venus & fon Fils venoient luy rendre
vifite; & l'ayant difpofée à les bien recevoir,
il alla les trouver pour donner
la main à Déeffe qu'il reconnoiffoit
alors pour fa Souveraine , afin de la
rendre au bord de la Mer , laiffant
Cupidon marcher feul fuivy des Graces
qu'il a coûtume de preceder. Au
moment qu'ils furent fur le rivage,
*
gils
164
Extraordinaire
ils aperçeurēt un Rocher flotant composédes
plus beaux coquillages de l'Ocean,
que douze Chevaux marins traînoient,
chacun ayant un Triton qui le
guidoit. Mercure qui eft toûjours d'un
grand fecours à la Mere d'Amour ,
la
prit fous les bras , & à la faveur de fes
aifles la tranfporta jufqu'à un Trône
fait de Nacre de Perles , dans un Antre
pratiqué au milieu de ce Rocher;
& Cupidon ayant donné les mains à
deux de fes Soeurs, & averty la troifiéme
de le prendre au mefine endroit
que
le prit Pfyché quand elle voulut l'arrefter
, s'envola dans ce lieu délicieux,
où il prit place dans un autre Trône à
cofté de celuy de la Mere. Mercure &
les Graces s'affirent à leurs pieds . Ce
magnifique & brillant Ecueil n'eftoit
pas encor bien avant en Mer , lors
que Thétis portée fur un Dauphin , fuivie
de douze Tritons , & d'autant de
Syrenes, qui méloient leurs voix au fon
des Cors de leurs Marys, s'aprocha de
cette divine Compagnie. L'interprete
des Dieux qui fe fait honneur de rendre
l'accez facile aupres de Venus ,
offrit la main à Thétis qui entra dans
cette
du Mercure Galant . 165
cette Machine flotante , tenant entre
fes bras une Corbeille tiffuë de Branches
de Corail , & remplie des Perles
les plus fines qui fuffent dans fon
Empire , dont elle fit prefent à la Souveraine
des Coeurs. Chaque Triton
luy donna une piece d'Ambre gris
d'une groffeur extraordinaire , & lesSy.
renes luy offrirent plufieurs morceaux
d'Ambre jaune & d'Ambre blanc ,
avec un compliment que les feuls Poiffons
pouvoient entendre. Cette vifite
faite , la Déeffe des Flots remonta fur
fon Dauphin , dont la viteffe la déroba
bientoft à leurs yeux;mais les Tritons
& les Syrenes firent mille plongeons
en prefence de Venus & de l'Amour,
& témoignerent par leurs careffes
que les feux d'Amour n'eſtoient
pas incompatibles avec la froideur de
leur demeure , & que la Mer n'a point
d'habitas qui n'en reffente les atteintes
. Comme l'Amour badine fou
vent , Cupidon s'amufa à jouer avec
ces Perles, dont il choifit les plus groffes,
les plus rondes , & de la plus belle
eau, qu'il s'avifa de percer avec la pointe
d'une de fes Flêches , & détachant
Q. de Ianv. 1679.
H
166 Extraordinaire
la corde de fon Arc, les enfila; & pour
faire hōneur à fon Ouvrage, l'attacha
au col de fa Mere , dont la beauté en
reçeut tant d'éclat, que ce petit Dieu ,
Mercure , & les Graces, la féliciterent
cent fois du luftre merveilleux que
luy donnoit cet ornement. Cupidon
voyant que fon badinage avoit un fuccés
fi heureux , comme il eft du moins
auffi ingénieux que badin ,luy en fit encor
des Bracelets. Le Dieu de l'Eloquéce
qui eft en poffeffion de flater agreablement
les oreilles , choifit deux groffes
Perles faites en poire , que les Graces
attacherent à celles de cette Déeffe.
Ces aimables Filles à l'exemple de
leur Mere n'oublierent pas de s'en parer,
& Venus leur ordonna de prefenter
un Collier des mefmes Perles à
Mercure pour en regaler la Nymphe
qu'il aimoit , l'affurant qu'elle luy
communiqueroit une vertu fecrette
pour la rendre fenfible à fa paffion.
Pendant que ces galanteries fe paffoient
, les Tritons & les Syrenes faifoient
un concert qui divertiffoit admirablemet
bien la divine Troupe, qui
fe fx rendre auffi toft à terre, pour remoater
du Mercure Galant.
167
monter au Ciel, où Venus paroiffant
plus belle
que jamais avec ces Bijoux
aux yeux de fes jaloufes Rivales , leur
fit venir l'envie de s'en parer le plus
avantageufement qu'elles pourroient.
Junon ne fe contenta pas d'en mettre
à fon col , à fes bras , & àfes oreilles.
Elle en fit des tiffus à fes cheveux ,voulut
que fes habits en fuffent brodez, &
s'en fit attacher tant de chaînes , qu'il
faut eftre la Déeffe des Richeffes pour
fournir à une dépenfe auffi magnifique.
Mercure eftoit trop envieux , de
voir l'effet de fon Collier enchanté,
pour differer d'en faire prefent à la
Nymphe qu'il adoroit. Il connut bientoft
auffi par l'heureuſe experiéce qu'il
en fit , que Venus eftoit de parole ,
& que les faveurs qu'il recevoit de
l'objet de fon Amour eftoient l'accom
pliffement de fa promeffe. Comme ce
Dieu eft celuy de l'induftrie , il fut le
premier qui s'avifa de faire tailler des
Perles d'Ambre jaune , & d'Ambre
blanc, pour en faire des Colliers qu'il
donna à fa Maiftreffe , pour en faire
part aux Nimphes qu'elle aimoit. C'eft
de là que l'ufage s'en eft étably en fa-
Hij
168 Extraordinaire
veur des Belles qui n'ont pas une petite
obligation à ces riches & nouveaux
ornemens , dont leur teint reçoit
un brillant éclat.
DE BONNECAMP.
863.2003 :£ 63.6063 6063: 663 63 £* £ 63
RESPONSES
AUX SIX
Queſtions proposées .
V
I.
Aincrefes Ennemis, c'eft une gloi
re extréme ;
Mais l'on en merite bien plus,
Zors qu'on fçait fe ranger au nombre des
Vaincus ;
Car c'eft vaincre deux fois, que fe vainore
Soy même.
I I.
Attendre un autre temps pour ſe juſtifier
,
Quand Philis en courroux nous en fait
la deffence,
Ou bien, fans nous en foucier,
Vouloir avec chaleur prouver voftre innocence
,
Dans
du Mercure Galant .
169
Dans l'un on fait mieux voir sa moderation,
Et dans l'autre fa paffion.
Il est pourtant plus feûr d'attendre,
Qu'après avoir calmé le violent couroux
Qu'ont produit fes
tranfports jaloux
,
Philis foit en état de pouvoir nous entendre.
III.
Sur la troifiéme Question,
Qui peut- eftre n'est pas la moins confiderable,
Ilfaudroit confulter , pour fa déciſion,
Ce fameux
Transformé dont nous parle
la Fable .
Maispour dire mon fentiment
Sur unfujet où chacun s'intéreffe ;
Avant
l'Hymen conclu , lors qu'un
Amant s'empresse
A faire à ce qu'il aime un deftin tout
charmant ,
Je voudrois eftre la
Maiftreffe ;
Maisle grand mot eftant dit unefois,
le ferois le Mary , s'il eftoit en men
shoix.
Hij
170
Extraordinaire
IV.
Combien de fois voit - on dans le fiecle
où nous fommes,
Succeder la haine à l'amour ?
Aimer, & hair tour- à-tour,
C'est le destin commun des Hommes,
Et mefme on bait plusfortement
Plus pour ce qu'on aima l'on eut d'attachement.
V.
Vn coeur indifferent , qui fait gloire de
l'eftre,
Se déclarant d'abord ennemy de l'Amour
,
Qui ne croira que pour s'en rendro
snaiftre,
Il ne faille plus de détour,
Qu'il n'enfaut pour ſefaire jour
Dans un coeur où déja la tendreſſe a
fçen naiftre ?
Cependant fi des deux le foible eft bien
connu,
L'on peut dire avec affurance ,
Qu'enmatiere de refiftance ,
Le coeur indiferent cede au coeur prévenu
;
Car l'Amour n'a dans l'un qu'à combattre
la Gloire ;
Mais
du Mercure Galant. 171
Mais dans l'autre, ilfaut tour à tour,
Si l'on veut remporter une entiere vi-
Etoire,
Combatre la Gloire & l'Amour.
VI.
L'Amant trahy de fa Maistreffe
A luy rendre des foins ne doit plus s'obe
ftiner ;
Pour ne la pas abandonner,
Il luy faudroit avoir un grand fond de
tendreffe.
Maisfi d'un autre Objet le mérite charmant
Demande quefon coeur de nouveau fefou
n
mette ,
Par unfecond engagement ,
perte qu'il a
peut bien reparer la
faite ,
Quand il le feroit feulement
Pourfe vanger de fa Coquette.
Mais le point de la Question
Eft de fçavoir fi cette paffion
Pourroit égaler la premiere.
Pourquoy non , fi l'esprit , la grace ,
la beauté ,
Le mérite, & la qualité ,
Quiferoient naiftre la derniere,
Demandent cette égalité ?
&
Hij
3472 Extraordinaire
Ces Réponses font de la Lorraine Efpagnolete.
Ce que vous avez déja veu d'elle
vous afait connoiftre la délicateffe de fon
Esprit. Vous ne douterez point qu'elle ne
l'ait infiniment penétrant , apres ce que
jay aujourd'huy à vous en dire. Vous
mavez mandé que la Lettre en Chifres
du dernier Extraordinaire paroiffoit
inexplicable à tous vos Amis . Beaucoup
de Perfonnes qui m'en ont écrit,
oni renoncé à la déchifrer ; & ce qui
eft échapé aux lunieres des plus éclairez
, n'a en rien d'obfcur pour la Dame
dont je vous parle. Elle merite d'autant
plus que vous partagiezl'admiration
que jay pour elle , qu'elle eft la feule qui
ait på venir à bout de trouver le fens de
cette Lettre. Voicy ce qu'elle m'en écrit
de Madrid.
L'Amour intereffe n'eftant pas de mon
gouft,
Veftre Billet chifré m'a prefque mife à
bout ,
Lors qu'en le déchifrant il m'a forcée
à dire
Ce que vous allez lire.
Aimer
du Mercure Galant .
173
Aimer fans récompenfe eft une
étrange affaire, & on n'eſt jamais blâmé
de perfonne d'eftre intereffé en
matiere d'amour. L'intereft regne parmy
ceux qui aiment .
Cette étrange maxime en matiere d'amour
,
Eft peut-eftre de mife aupres d'une Coquete
;
Maislors que l'intereft marque une ame
mal faite ,
On ne fait jamais bien fa cour
A la Lorraine Espagnolete.
Il ne fuffit pas de vous envoyer les Paroles
qui compofent cette Lettre en Chifres
, il faut vous apprendre de quelle
maniere on en pouvoit trouver l'explication.
Vous vous fouviendrez , s'il vous
plaiſt , qu'en vous envoyant ce Chifre , je
vous marquay qu'il eftoit formé d'un
Alphabet fixe, & que chaque lettre avoit
fa marque particuliere par laquelle elle
pouvoit eftre connuë ; car fi on fe fervoit
de quinze ou vingt Chifres dife
rens pour chaque lettre , dont les deux
Perfonnes qui s'écriroient auroient feu-
H Y
174
Extraordinaire
·
lement la clef, chacune des deux auroie
befoin d'un trop long- temps pour lire &
pour écrire , puis qu'il faudroit qu'elles
confultaffent leur Alphabet fur chaque
mot eftant impoffible de fe fouvenir
de toutes les lettres dont on feroit
convenu , fans avoir recours à cet Alphabet.
Monfieur de Lange de Montmiral
a épargné épargné cette peine à ceux
qui fe voudront fervir de celuy - cy ',
en donnant une marque certaine à chaque
lettre. Le fecret n'en est autre que marquer
par le Chifre le rang que les lettres
tiennent dans l'Alphabet. La lettre A qur
en eft lapremiere , femarque par I , la
lettre B par 2 ,& ainſi jusqu'à 2 3 .qui eft
le nombre de nos lettres . Il ne s'agit que
de
diftinguer le Chifre qui doit fervir, d'avec
celuy qui eft inutile. Tous les Chifres uniques
feparez des autres par un point ,font
des Nulles, & ne marquent aucune lettre.
On ne s'enfert que pour rendre le déchifrement
plus difficile. Das les lettres composées
de deux Chifres, le dernier marque
le nombre, & celuy qui le precede eft inutile.
Ainfi 2 1 fignifie un A; 19 un I , qui
eft la neuvième lettre de l' Alphabet; 45 un
E, qui en eft la cinquième ; &pour la dixiéme,
du Mercure Galant.
175
que
la
xième, qui eft un K , & qu'on employe
rarement en noftre Langue , on la doit
marquer par deux zero ( 00. ) Dans les
lettres où ily a trois Chifres , il ne faut .
avoir égard qu'au premier qui marque le
nobre dans l'ordre de l' Alphabet, les deux
autres nefervant de rien ; mais il a cela
de particulier, que pour trouver la lettre,
il faut toujours adjouter le nombre de dix
à cepremier Chifre. Ainfi 235 vaut la
Lettre M, parce qu'adjoutant le nombre
de dix au Chifre 2 , qui est le premier de
ces trois, vous trouverez 12 ,
lettre Meft la douZiéme lettre de l' Alpha
bet. La mefme chofe de 789 , pour marquer
la lettre R, qui eft la dix -septiéme
de l'Alphabet , parce que le nombre de
dix adjouté au Chifre 7 , qui eft auffi le
premier des trois , fait 17 , & ainfi des
autres. La lettre V eft marquée par tous
les Chifres où il y a un zero, foit qu'il
y ait deux, trois, on quatre Chifres. La
raifon eft qu'elle fe trouve la vingtiéme
de l'Alphabet , & qu'en ne peut marquer
20 en Chifres fans un zero. Il ne reste
plus qu'à vous donner des marques qui
vous puiffent faire connoiftre les lettres X,
Y, Z, quifont la vingt - uniéme, la vingtdeuxié
176 Extraordinaire
quadeuxième
, & la vingt- troifiéme , lettres
de l'Alphabet. Elles font marquées par
quatre Chifres dont le fecond & le
triéme dénotent le rang que ces lettres
tiennent dans l'Alphabet. 3 ≥42 tient la
place de la lettre T, 9281 celle de la
lettre X, parce qu'en prenant leſecond &
le quatrieme Chifre des quatre premiers,
vous trouverez 22, & que la lettre Teft
la vingt - deuxième lettre de l'Alphabet ,
comme la lettre Ten est la vingt & uniésne
, & qu'en prenant auffi lefecond & te
quatrieme Ch.fre de 181 ; vous trouvevez
que les deux font 21. Par ces regles
vous n'avez point de peine à voir que les
cing premiers Chifres de la letre employée
das le dernierExtraordinaire ,qui font 21,
19,235,45,789 , veulent dire , aimer. Ce
premier motfacilite la connoiffance de tous
les autres. Le vous laiffe prefentement jetter
lesyeux fur uneLettre d'une autre natuve.
Elle est toute composée d'armes de
differentes Maifons. Comme elles peuvent
ne vous estre pas toutes connues , il eft
bon de vous apprendre le nom de ceux
qui les portent, felon l'ordre dans lequel
cette Planche vous les reprefente.
Monfieur le Marquis d' Harcourt ,
Lieutenant de Boy en Normandie ,
du Mercure Galant.
177

M. l'Evefque d'Avranche ; Mile Marefchal
de Crequy ; M. Bifcaras , Evefque
de Befiers : le Roy de France : M· le
Chancelier : M. le Marquis de Saucourt,
Grand Veneur le Roy de Suede : M.
de Villeroy , Evefque de Chartres : M.
d'Hocquincourt , Evefque de Verdun :
M. de Seignelay , Secretaire d'Etat :
M. de Coutance , Treforier de la Sainte
Chapelle de Paris : M. le Duc de Villeroy
, Lieutenant General des Armées dè
Sa Majesté l'Electeur de Saxe : M.de
Harlay, Procureur General : M. de Gen
lis , Lieutenant General des Armées : M.
le Comte d'Eftrées ,Vice- Amiral de France:
M. de Louvois , Secretaire d'Etat:
M. l'Archevefque de Bordeaux : M. le
Duc de S. Aignan , Gentilhomme de la
Chambre ; le Roy de Pologne : M. l'Evefque
d'Auxerre : M. l'Archevefque
d'Ambrun : M.le Baron de S.Pierre du
Mont : M. de Tilladet , Lieutenant General
des Armées : M. de Tilladet, Evef
que de Mafcon : M. le Duc de Richelien
: M. de Fromentieres Evefque d'Aire:
M.le Marefchal de Bell fonds : M.
de la Feuillade , Evefque de Mets : M.
de Chateauneuf, Secretaire d'Etat : M.
Colbert
178
Extraordinaire
Colbert , Prefident à Mortier : M. le
Comte de Thorigny , Lieutenant General
de Normandie : M. de Villeroy , Archevefque
de Lyon : M. de Machault , Intendant
de Soiffons ; M de Pompone , Secretaire
d'Etat : M. le Camus de Beaulieu
, Intendant de Rouffillon : le Roy de
Dannemarc: M. de Mainevillette , Secretaire
de M. le Duc d'Orleans.
C'est à vous & à vos Amis, à deviner
Les Paroles qui font cachées fous l'affemblage
de toutes ces Armes. L'invention
en eft deue à l'Autheur du Cadran au
Soleil , ou plutoft Horisontal , dont je
vous ay déja donné la Figure gravée dans
cette Lettre , car quoy qu'en parlant on
confonde quelquefois ces deux fortes de
Cadrans , il y a pourtant cette diference
entre le Cadran Horisontal & les autres
Cadrans au Soleil , que le premier est
propre à eſtre transporté par tout ; qu'étant
pofé, il n'y a point de lieux où il ne
puiffe fervir , & qu'il marque toutes les
beures que le Soleil fournit ayant une fois
fon ftile an Nort , au lieu que les autres
ne marquent que d'un cofté , & fculement
une partie du cours du Soleil. Le
Plan du Cadran Horisontal eft parallelle
du Mercure Galant.
179
à l'Horifon , au Vertical , & au Meridien.
Vn Plan Horisontal , eft ce que les
Ouvriers appellent un Plan à niveau.
La Nouvelle Methode pour apprendre à
tracer les Cadrans Solaires fur toutes
fortes de furfaces planes , qui fe vend
chez le Sieur Michalet dans la Rue
S. Iacques , vous éclaircira davantage.
Je vous l'envoyeray au premier jour.
Avant que de finir l'Article du Chifre
, il faut que je vous faffe part d'une
Nouveauté qui a fait donner beaucoup de
louanges à Monfieur Chaudel Confeiller
à Troyes, qui l'a trouvée. C'est un Recit
de Baffe que je vous ay envoyé depuis
quelques mois. Il l'a noté en Chifre fur
la mefme mefare ; mais avant que de vous
le faire voir , il faut vous expliquer tontes
les marques dont il s'eft fervy , afin
qu'elles n'ayent plus rien qui vous embaraffe.
Les Chifres 1 , 2 , 3 , 4 , 5 , 6, 7 , valent
autant que ut , re , mi, fa , fol , la, fi,
comme il eft plus amplement remarqué
dans la Nouvelle Decouverte du Plein-
Chant qu'on a imprimé icy . Il y obferve
trois Octaves ; la premiere eft marquée
avec des virgules à chaque Chifre ; la
180 Extraordinaire
feconde, fimplement ; la troifiéme , avec
des points. Les valeurs font , a , b, c, d,
e, ff. L' (a) vaut le quart d'un temps,
ou la feizième partie d'une mesure . Le
(b) vaut un demy-temps , ou la huitiérne
partie d'une mesure. Le (c) vaut un
temps , ou le quart d'une mesure. Le (a)
vaut une demie meſure. L' ( e ) vaut une
mefure.Le point (.) immediatement apres
ces valeurs , vaut la moitié de la valeur
precedente , ou autant que le point quarré
( ) de l'ancienne Mufique. La double
( f) vaut une mesure finale. Vne Etoile
(*) marque le fredon. Vne Croix ( †) le
demy -fredon. L'apostrophe (') fait ce que
faifoit le ( b) mol de la Mufique . Lepoint
admiratif( !) marque le foupir d'un ( c )
c'est à dire d'un quart de mesure, ou d'un
temps. Le point interrogatif (? ) vaut le
Joupir d'in (b) c'est à dire d'un demytemps.
Le point & la virgule ( ; ) denote
le foûpir d'un (a) c'est à dire d'un quart
de temps . Lapremiere repetition eft marquée
par une (R:) avec deux points , &
la feconde repetition , ou plutoft le commencement
de la feconde repetition , par
une (R.) avec u point . La feparation
des mefures a pour marque une (- ) divifion
du Mercure Galant. 181
fion. Le ( ~ ) fignifie la continuation
de plufieurs tons fur une meſme fyllabe.
On met toûjours une conduite au commencement
, c'est à dire les trois tons qui dominent
le plus.
"
Apres ces avis , comme vous poffedez
parfaitement la Musique , je croy que
vous n'aurez pas de peine à trouver le
chant du Recit qui fuit.
e
RECIT DE BASSE,
NOTE EN CHIFRES.
7,' 2'2 . * ! 07 d7 - c.4, 0.7 , bin
** A-mis, puis que Bacd2c1
c7, -d4 07 * c6- c7 d . 4 - !
07 * 66-67 4- !
chus nous af- femble en ce jour,
67
A
c²2. c 1. b7 * d 6 c7 c 6- ds c4 c3-
chaffons , chaffons l'amoureu - fe for
7
d4 d4- R : - R. ! c1 c.2 b 3 - C.4
Beu- vons,beuvons, li e: Amis. ·
bs d6-1c4 c. § b6- d.7 c 6- c² 2.
ben- vons , c'est le moyen de pas182
Extraordinaire
c1. c7 b6- ds d 4-1 c 1 c.7 , b 1-
fer no- tre vie - e; fans eftre affu-
jet - tis
c2 b3 d 4 - ! cs c 6 cs - c 6 c7 * c6
aux ri gueurs de l'amour;
ď2. c'2 c2 c.6 b7 - c.6 bs d 4-d.4
un bon Buveur ne doit
pas
craindre
c3- d2 c.1 67,- d 4 c7 c 1.- d'2.c1 .
b
le foi - ble pouvoir de ce Dieu, de
b7*- d6 c7 c6- d's d 3 - d4 c5 c6 tce
Dieu, plus l'amour_al - lu- me fon
ds c.6 bs - d4 c.3 b² 2 -d 1 c'2c3-
feu , plus il doit , plus il doit boi - re
c.4 c3 d 4 f 7, - € 7 ,- cipour
l'eftein- dre. dre. fans.
Je ne vous parlay point dans ma Lettre
ordinaire du dernier Mois , des Divertiffemens
que la Cour de Savoye avoit
ens dans le Carnaval , parce que je n'en
eftois pas encor affez bien inftruit. Cette
Cour eftant auffi galante que magnifique,
j'eftois
du Mercure Galant. 183
j'estois perfuadé que j'aurois beaucoup de
chofes à vous en dire . le n'ay point efté
trompé ; & comme vous m'ave toûjours
fait paroiftre beaucoup de curiofité de fçavoir
tout ce qui s'y paſſe , je croirois vous
donner lieu de vous plaindre,fi je diferois
à vous faire part de ce qui m'en a esté
écrit depuis peu. Ie vous diray donc que
le dernier Dimanche du Carnaval , Madame
Royale donna un grand Bal , où les
Ambassadeurs furent convie . Ce Bal
fut agreablement interrompu par une
Mafcarade dont Monfieur le Duc de
Savoye voulut regaler Madame Royale.
En voicy un Recit fidelle.
MASCARADE
LE
LA COUR DE LA
DE SAVOYE.
Es Airs de Dance ayant ceffé tout
d'un coup , on entendit un grand
Prelude de plufieurs Inftrumens diferens,
qui en furprenant toute 1 Affemblée
, luy fit garder un fort grand filence.
184
Extraordinaire
lence. Tous ces Inftrumens s'eftant
meflez formerent une fymphonie tresagreable
, & pendant que l'oreille y
eftoit attachée , on vit fortir de l'Apartement
de S. A. R. qui repondoit
dans la Salle du Bal , une Egyptienne
d'un ajustement magnifique. Elle étoit
reprefentée par la Signora Cecilia.
C'est une Muficienne dont la voix eft
admirable , & extraordinaire. Elle l'a
tendre & douce quand elle veut, & extremement
forte pour une Fille,quand
il est befoin qu'elle la pouffe. Elle s'avança
de fort bonne grace jufqu'aupres
du Marchepied où eftoit Madame
Royale , & chanta les Paroles qui
fuivent du ton recitatif. Elles font
fans rimes , comme tous les Recitatifs
Italiens.
Dà la fuperba Menfi,
Ove il fuolo fecondo
Di Piramididi eccelfe
Vanno l'Etra à ferir moli faftofe,
Per l'onde procellofe
Del Tirreno Spumante,
A voi lieta m'en' venni , ô
gran Reg-
~ante.
Qui
du Mercure Galant.
Qui mi traffe la fama
Che dell' Egitio Regno
Nelle contrade adufte
Sparfe del vostro name
Alto ribombo,
E con fublimi Canti
Spargendo i voftri vanti,
Coll' aurea tromba un
Su le fponde de nil Cantò così.
di
La Chanfon fuivante fucceda au
Recitatif. Elle fait connoiftre ce que
la Renommée publie dans tout le
Monde à la gloire de Madame Royale.
L'Air en eftoit gay , & les deux
Couplets furent feparez par une tresbelle
Ritournelle que joüerent tous
les Violons .
Real Donna il fecol doro
Su la Dora fiorir fà.
Son fue gioie , e fuo teforo
La grandezza e la bontà .
Real Donna il fecol doro
Su la Dora fiorir fa.
Ite , Popoli ftranieri,
A veder dell' Alpi il Sol ;
1
Chio
186 8 Extraordinaire
Ch'io del mondo a i vafti Imperi
Le fue glorie canto à vol.
Ite , Popoli Atranieri,
A veder dell' Alpi il Sol.
Apres que la mefme Egyptienne
eut chanté cet Air , elle recommença
le Recitatif, dont une Ritournelle fepara
tous les Couplets. Le premier
preparoit Madame Royale à la veuë
des cinq autres Egyptiennes qui devoient
paroiftre ; & ceux qui le fuivent
marquoient que S. A. R. eftoit
l'une d'elles. Voicy les Paroles du fecond
Recitatif.
Allettate dal grido
Del vostro augufto merto,
Dalle piagge Africane
Meco nobil defio
Traffe cinque Donzelle,
Leggiadriffime e belle ;
Erminia la gentile,
Reffane la leggiadra ,
Sofonisbe l'ardita ,
E Campa fpe la fcaltra,
Tutte di chiaro fangue,
Accorte , pronte e deftre,
I

Ch
8.គ៩៩
eu
le
pa
pr
de
ve
TE
LA
VILLE
LYON
1893
du Mercure Galant. 187
E nell' arte indovina
Alte macftre.
Mà tra queste Zafirra
Tal fà difua virtù
Maftra pompofa ,
Quale fa il Sol
Tra le minute ftelle.
Come raga Zafirra ,
Come bella rifplende,
Come i fuoi tratti grandi
La palefano ogn'bor
Nata ai commandi,
Il maeftofo fguardo
La beltà del fembiante
La dichiaran regnante ;
In questa Zingaretta
Scorgo impreffi e fegnati
Del voftro cor i generofi tratti.
Dell' voftr' animo angufto
La grandezza fpirante,
Infin rauvifo in eſſa
Tutto ciò che di bet luce in voi fieffa,
Nell' augurar altrui
Le felici auventure
Non erra il fuo prefaggio ;
Anzi imitando anch' effa
Ige
.188
Extraordinaire
1 generofi Spiriti
Che nutrite nel Core,
Magnanima Souvrana ,
Siben del prefaggir poffiede l'arte,
Ch' in augurando i beni
El ben comparte,
Tale in fomma e Zafirra
Che fe diftintamente
Offervando i fuoi tratti
L'occhio e la mente
A lei d'intorno giro,
Voi tutta in effa,
Ed effa in voi rimiro,
L'Egyptienne fe tourna vers les
Dames de la Cour , & leur adreffa
ces Vers.
Stelle lucenti e belle,
Che d'intorno affife
In queft' aula real liete brillate,
Solecite vegliate ,
Che quefte Zingarette
Son ludre fi perfette ,
Che fprezzando l'argento,
E le prede minori ,
Avezzefon fol à rubbar i Cori.
L'Air
du Mercure Galant. 189
L'Air qui fuit fut chanté apres ce
fecond Recitatif.
Brune Figlie del Sol,
Vicite dunque , ufcite.
Digià la notte à vot
Dalle grotte remite
Sparfe dolce fopor.
Dalle grotte romite
Vfeite dunque , ufcite.
Suegliato Solo amor
Vibrando il dardo fier,
Non dorme no, non dorme il crudo Arcier.
Il y eut icy une Ritournelle , pendant
laquelle les Egyptiennes fortirent
du mefme endroit d'où eftoit fortie
la premiere qui avoit chanté. Elles
occuperent le milieu de la Salle pour
commencer le Ballet ; & comme il y
en avoit une qui paroiffoit avoir de
grands avantages , cette premiere chata
les deux Vers fuivans aux quatre
autres qui l'accompagnoient.
Seguite liete l'orme di Zafirra immortale
,
Che non conofce errori un pié reale.
Q. de Janvier 1679. I
190
Extraordinaire
Ces deux derniers Vers n'auront rien
d'obſcur pour vous , quand je vous auray
dit que Son Alteffe Royale eftoit la premiere
de ces cing Egyptiennes. Les quatre
autres eftoient M. le Prince d'Oftfrife
, Comte d'Embden, qui s'attache depuis
plus d'un an àfaire la cour à ce jeune
Souverain ; M. le Marquis de Palavicin
, dont la Maiſon eſt auſſi illuſtre
qu'ancienne ; M. le Comte de Verruë,
Neveu de M. l'Abbé Scaglia , Ambaffadeur
de Savoye en France. Ce jeune
Seigneur n'eft pas feulement confiderable
par fa naiffance,& par le merite de ceux
qui ont porté & qui portent encor aujourd'buyfon
nom , mais auffi par luy- mefme,
tout ce qu'il fait eftant au deffus de fon
âge. La cinquiéme Egyptienne eftoit reprefentée
par M. le Comte de Chalan,
Marquis de Lenoncourt , de la noble &
ancienne Maifon de Lenoncourt en Lorraine.
Il ne fe peut rien voir de plus agreablement
varié que le furent l'air , les
pas , & la figure de cette Entrée. Elle
fut executée avec une jufteffe admirable,
quoy que le plus âgé de ces illuftres &
jeunes Danceurs n'euft pas encor quator-
(
du Mercure Galant. 191
ze ans. Leur legeretéfurprit tout le monde.
Ils accompagnoient leurs pas , tantoft
du bruit de cinq Tambours de Bafque, &
tantoft de celuy des Caftagnettes ; mais
quelque agrément qu'ils euffent tous, il eft
certain que S.A.R. en parut le Maiftre
de toutes manieres . Rien n'eftoit plus riche,
plus galant , & plus magnifique que
leurs Habits. Madame Royale qui s'attendoit
à une Entrée de Balet , mais qui
ne s'eftoit point fait rendre compte
de ce
qu'on avoit preparé pour luy donner de
l'éclat, fut fi charmée de voir fon augufte
Fils s'acquiter pour la premiere fois avec
tant de
grace d'une galanterie de cette
nature , que les tranſports qu'elle enfentit
parurent fur fon visage , & s'expliquerent
apres le Balet par mille careffes
qu'elle fit à ce jeune Prince. Madame
la Princeffe ne témoigna pas moins de
jaye de tout ce qu'elle avoit ven. Voicy
divers Madrigaux qui furent faits pour
eftre diftribue à quelques Dames de la
Cour pendant cette Mafcarade , dont
on donna encor le divertiffement à Madame
Royale le dernier jour du Carnaval.
I ij
192
Extraordinaire
I.
ENvoyant des
Egyptiens,
Vous avez crû d'abord comme une chofe
füre,
Qu'apres quelques doux entretiens
Ils vous diroient vostre bonne avanture :
Mais vous qui paroiffez fi peu fenfible à
tout,
Et qui pour l'avanture avez tant de dégoût,
Croyez- vous qu'à vous fatisfaire
Ces Prophetes galans de plein gré s'offriront
?
Non , contre vos froideurs ils ont trop de
colere :
D'une bonne avanture offrez - leur lamatiere,
Et pour lors ils vous la diront.
II.
Pour autorifer vos fiertez ,
Vousfçavez , dites - vous , le prix de vos
beautez.
Et que leurs plus grands coups n'ont rien
de redoutable.
Dans
du Mercure Galant.
193
Dans ces faux fentimens , Iris , de vos
beaux jours
Vous paffez l'infenfible cours,
Sans fçavoir ce que c'eft qu'un moment
agreable ;
Et tous les traits
perçans
d'une tendre
amitié,
Tout ce qui rend un Amant miſerable,
Paffe chez vous pour une Fable.
En verité vous me faites pitié,
Aforce d'eftre impitoyable.
IRis
III.
Ris, je fuis de vostre fentiment ;
Il faut penfer bien ferieusement
A cette conquefte nouvelle
Qui vous offre des voeux fi pleins d'empreffement.
Vne affaire de coeur , un tendre engagement,
N'eft pas un jeu de bagatelle ;
Pour en rendre la fuite auffi douce que
belle,
Tout depend du commencement.
Feignez - donc d'eftre encorfiere, ingrate,
inflexible ,
Pour attacher un coeur , c'eſt le plus feûr
1 iij détour ;
194
Extraordinaire
Et plus vous paroistre à l'amour infenfible,
Plus voftre Amant fera fenfible à fon
amour.
Mais s'il s'impatiente , & veut brifer fes
chaînes,
Par quelques doux regards ranime fes
defirs,
En attendant les folides plaifirs
Dont vous devez recõpenſer ſes peines.
De ces heureux momens les regles font
certaines ,
Songez -y bien le temps des vains foûpirs
N'eft limité qu'à trois semaines .
IV .
Ons vous plaigne obligeamment
Qu''Alcandre vous voit rare-
VO
ment,
Mais c'eft de vos yeux feuls que vous devez
vous plaindre,
A la retraite ils ont fçeu le contraindre;
Leur éclat eft fi foudroyant,
Que tous leurs coups font de ces coups à
craindre,
Qu'on ne peutparer qu'en fuyant.
V. Vous
du Mercure Galant.
195
V.
Vous dites que la Verité
Eft de tous vos difcours la compagne fidelle
,
Et qu'un Fait important comme une bagatelle,
Eft declaré par vous avec fincerité,
le le croy : mais enfin pour plus de certitude,
Souffrez qu'un peu de paffion
Faffe dans vostre coeur la douce impreffion
D'une amoureuſe inquietude.
Apres, fi d'un regard ou tendre, ou plein
de feu,
Vous, confirmez le libre aveu
Que de vos fentimens me fera voftre
bouche,
Belle Aminte , je vous croiray ,
Car c'est là la pierre de touche
Où l'on connoit qu'une Femme dit vray.
Si vous
V I.
I vous vivez dans la retraite,
Les jeunes gloferont fur vostre aufterité:
1 iiij
196 Extraordinaire
Si c'eft dans l'enjoûment d'une ame fatis.
faite,
Les vieilles blameront avec temerité
Voftre innocente liberté,
Et vous appelleront Coquette .
Cloris, le monde eft fait ainsy,
La Cenfure dans tout prend un piquant
Soucy ;
Mais quoy que la Cenfure gronde,
Suivez toujours les doux panchans
Des plaifirs qui pour vous feront les plus
touchans ,
Et moquez- vous de ce que dit le monde.
G.
Ces quatre autres Madrigaux ont efté
faits auffi pour eftre donnez dans la mesme
Mafcarade. Ils font de Monfieur
d'Aubigny .
I.
Oštre Amant irrité de fe voir un
Rival, Vost
Cherche aupres de Philis un remede à fa
peine ;
Mais fon attente fera vaine ,
Le remede n'est pas affez fort pour le
mal .
II.Vn
du Mercure Galant. 197
UN
II.
de vos cent Amans las de vostre
tiedeur,
Vous veut ofter fon coeur :
La perte d'un Amant eft toûjours chagrinante.
Vostre pouvoir fur luy veut- ilfe maintenir
?
Il a l'ame reconnoiffante,
La bonte d'eftre ingrat pourroit le retenir.
III.
Ostre Amant fongey , ventfuivre
d'autres Loix . V of
Celle dont il fait choix,
Sans doute n'eft pas fi charmante;
Mais le gonft du fiecle eft gasté.
Belle Iris , un peu plus de douceur complaifante
Fait excufer un peu moins de beauté.
IV.
"Ous ne cherchez ( dit - on ) que la
gloire certaine Vous
I v
198
Extraordinaire
De mettre tous les coeurs, Iris , dans vof-
Etre chaine.
Maisfi certain Berger vous nommoit fon
vainqueur,
Ie vous voy difpofée à croire,
Que mille Amans qui flatent nostre gloire
N'en fçauroient valoir un qui flate noftre
coeur.
REPONSE
fix Queſtions
.
I..
AUX
BAttre fes Ennemis , estre toûjours
Vainqueur,
Couvre un Heros degloire , & le comble
d'honneur ; [Ville,
Mais gagner un Combat , & forcer une
Ne font pas des faits inouis ;
Triompher de foy-mefme eft chofe moins
facile,
Et n'apartient qu'au Grand LOVIS.
Lors
que
II.
Ors que ma jalouſe Maitreffe,
Pour quelque regard detourné,
Fait
du Mercure Galant.
LYON
1893
Fait injuftement la Diableſſe,
Le n'en fuis pas plus étonné.
l'affecte un tranquillefilence,
Et fondé fur mon innocence ,
l'attens de fon depit l'agreable retour s
Mais quand la Paix eft rétablie,
Le pefte contrefa folie,
Et jefais le Diable à mon tour.
S
III.
Oit dans le Celibat, foit dans le Mariage,
Homme Femme a fon avantage ,
Et pour enparlerfranc , j'ignore qui des
deux
Doitfe croire le plus heureux.
VILL
En un point feulement je fçay bien qui
l'emporte;
Iupiter & Iunon , fur unfemblable cas,
Confulterent Tiréfias ,
C'eft à luy que je m'en raporte.
IV.
Lors qu'une aveugle paſſion
A mis , fans aucun choix , deux coeurs,
d'intelligence ;
Dés
200 Extraordinaire
Dés qu'on eft revenu de la prévention,
le pardonne l'indiference.
Mais declarer la guerre à qui nous a
charmé,
C'eft , à mon fens, un coup bien temeraires
Oublierfeulement ce qu'on a bien aimé,
Eft affez difficile à faire.
L
V.
'Infenfibilité nous canfe tant de peine,
Que le triomphe eft grand de vaincre
une inhumaine,
A qui fans la flechir d'autres ont fait la
cour:
Mais comme toft tou tard un coeur eft pris
pour dupe,
Chaffer un fier Rival d'un Poſte qu'il
оосире,
C'eft leplus beau Laurier que nous donne
l'Amour.
VI.
A
Pres avoir juré de n'eftre plus
Amant,
Apres avoir fouffert un fenfible tourment,
Pour
du Mercure Galant. 20.1
Pour s'eftre veu traby d'une Beauté volage
;
Nous confacrons en vain noftre ame à la
fraideur,
On craintpeu du paffé le funefte préſage;
Le doux penebant d'aimer l'emporte dans
un coeur,
Et l'exemple en amour ne le rend pas plus
Sage.
DE MERVILLE , Controlleur
des Gabelles de France
à Thiers en Auvergne .
Les quatre Lettres quifuivent font de
Monfieur Broffard de Montaney , Confeiller
au Prefidial de Bourg en Breffe.
Vous les trouverez pleines de Recherches
fort curienfesfur l'Origine de la Peintu
re. Ie ne vous en dis rien davantage , pour
nepoint retarder le plaifir que cette lecturevous
donnera.
£80 80G (03 2009 & 1963-8003 2003-2003 2004 2003
LETTRE I.
De l'excellance de la Peinture.
Volu
Ous ouvrez , Monfieur, une ample
carriere àtoute forte d'Ef
pritss
202
Extraordinaire
prits , par le grand nombre de diférentes
matieres que vous propofez
dans votre dernier Extraordinaire
.
Pour moy quiay toûjours en une fort
grande paffion pour la Peinture , je
prens les Recherches de fon origine &
de fon établiffement
pour mon partage.
Un fameux Sophifte la nome l'Art
des Sçavans Hommes , & il me femble
que c'est avec beaucoup de juftice.
Nous voyons en effet qu'elle embraffe
toutes chofes, & que rien n'eft au deffus
de la conoiffance des habiles Peintres
. Je trouve encor que ce mefine
Autheur encheriffant fur cette penfée,
ne parle point avec trop d'éxageration
, lors qu'il dit que la Peinture tire
fon origine du Ciel , & qu'elle eft de
l'invention des Dieux , puis qu'elle paroit
avoir quelque chofe de divin , &
qu'elle femble eftre au deffus de l'ef
prit des Hommes . C'eft fans doute
dans cette veuë que les Poëtes nous
parlent de ce feu celefte que déroba
Promethee pour animer l'Homme ; &
ils ne nous ont propofé cette Fable que
comme unfymbole de cet Art merveilleux,
qui donant l'ame à la toile & aux
cou
du Mercure Galant . 203
couleurs , difpute en quelque maniere
avec la Nature , & s'attribuë quelque
chofe du pouvoir des Dieux . Les Adorateurs
que la Peinture a eus parmy les
Peuples les plus raifonnables , juftifient
encor cette pensée . Les Rhodiens ont
bâty un Temple à un de leurs Peintres.
La Grece & l'Italie ont élevé des Statues
à ceux qui fe font diftinguez par
des Ouvrages confidérables, & ces mêmes
Ouvrages ont efté regardez comme
des productions merveilleufes qui
ne pouvoient eftre fujetes à aucune
eftimation. C'eft dans ce fentiment
que Polignote à qui la Peinture eft fi
redevable, refufa toutes les récompenfes
que luy offroient les Athéniens
pour leur avoir peint une Galerie . 11
crût qu'on ne pouvoit luy donner un
prix qui ne fût au deffous de fon travail,
& les Amphictions fe virent obligez
pour s'acquiter envers luy de luy
decerner des honneurs extraordinai.
res , & d'ordonner qu'il feroit reçeu
aux dépens du Public dans toutes les
Villes de la Grece ; ce qu'ils n'accordoient
qu'à ceux qui par des actions
éclatantes , avoient contribué au falut
204
Extraordinaire
lut de leur Patrie. Zeuxis qui a fi bien
reüffy à imiter la Nature , crût de mefme
qu'il ne pouvoit fixer la valeur de
fes Ouvrages fans les ravaler , & ce
fut ce qui l'obligea d'en faire des prefens,
n'eftimant pas que perfonne fult
en état de les luy payer. Si la Peinture
n'a pas toûjours eſté eftimée juſqu'à
cet excés, il eft du moins certain qu'ellé
a efté confiderée dans tous les temps
par tout ce qu'il y a eu de grands Homes.
Moïfe, Seneque, & Mahomet, ont
peut-eftre efté fes feuls ennemis . On
peut mefme dire à l'égard du premier,
qu'il ne l'a condamnée que pour ofter
aux Ifraëlites qu'il connoiffoit portez
à l'idolatrie, toutes les occafions d'attribuer
à des Divinitez chimeriques,
ce qu'ils devoient uniquement au vray
Dieu. Seneque au contraire a blâmé
la Peinture par un pur caprice , c'eſt à
dire par cet efprit de Morale épineuſe
& fauvage, dont ce farouche Philofo,
phe fait un fi grand fafte dans tous fes
écrits , ceux qui l'ont precedé dans l'étude,
& dans la recherche de la fagef
fe , ayant efté beaucoup moins aufte
res, ou pour mieux dire , moins capri
cieux ,
du Mercure Galant. 205
cieux , veu que Socrate , & Platon
mefme , ont fait cas de la Peinture,
jufqu'à luy donner une partie de leur
application. Enfin pour ce qui concerne
Mahomet, les extravagantes refveries
dont il a remply fes Loix & fon
Alcoran , font affez voir la bizarrerie
de fes fentimens ; & bien qu'il femble
à cet égard s'appuyer fur les raifons
du Legiflateur Hebreu , cependant ce
méchant Copifte d'un Original admirable,
a plûtoft condamné les Images
par une précaution fuperftitieufe &
chimerique , ou par une fuite de la
fauffe prudence des Iconoclastes
que par un veritable motif de Reli
gion , & par un zele jaloux du cule
de Dieu.
Les Peintres peuvent d'ailleurs
oppofer à ce petit nombre d'ennemis
, une foule des premiers Hommes
de tous les Siecles. Les Roys
& les Heros de l'Antiquité , ont fait
leur occupation de la Peinture . Elle
s'eft confervé cet avantage dans ces
derniers temps . Le feu Roy Louis
XIII. a pris plaifir à s'y appliquer
dans les momens de relâche que luy
ont
>
206
Extraordinaire
,
ont donné les Armes ; & malgré
toutes les défences de la Loy des
Turcs , un des plus grands Princes
du fang Othoman a trouvé des
charmes à peindre luy mefine , &
il a mênagé des heures pour cet employ
parmy toutes les occupations
que luy donnoit fon ambition demefurée,
·
Mais la Peinture fut elle jamais
dans une auffi haute confideration
qu'elle eft aujourd'huy ? Le plus
grand Roy de la Terre la regarde
favorablement . Il n'a pû l'oublier au
milieu de ces Employs glorieux qui
l'ont élevé au deflus de tous les Conquérans.
Il l'a avantageufement établie
dans la premiere Ville du Monde
. Il travaille luy - mefme à la gloire
& à la fortune de ceux qui s'attachent
à elle , & par des récompenfes
confiderables il les pouffe à égaler
, & mefme à furpaffer , s'il fe
peur , tous les Ouvrages de l'Antiquité
; auffi fes foins ne font-ils pas
inutiles. Les illuftres Académiciens
dont ce Prince a bien voulu fe déclarer
le Protecteur ne font rien >
qui
du Mercure Galant . 207
qui ne foit finy, & qui n'attire les yeux
& l'admiration de toute l'Europe ; &
ces Tableaux anciens dont on a donné
autrefois des fommes immenfes ,
n'avoient peut eftre aucun avantage
fur ce qui part des mains de ces admirables
Ouvriers.
C'est encor ce prix exceffif dont on
a payé quelques Tableaux dans les Siecles
pallez , qui fait voir combien la
Peinture eftoit alors eftimée .
Attale , Roy de Pergame , qui inftitua
le Peuple Romain heritier de fon
Royaume , offrit deux cens foixante
mille livres d'un Tableau d'Ariftides .
Mummius apres la conquefte de l'Achaye
, & la ruine de Corinthe , cette
Mere de tant de bons Peintres , en fit
expofer les depoüilles & le butin à
l'encan , & ce fut parmy ce butin que
fe trouva le Tableau d'Ariftides ,
qu'Artale voulut payer de cette fomme
exceffive .
Peu apres Jules Célar acheta quatre
vingts talens , c'est à dire environ
vingt - cinq mille écus , une Image
d'Ajax & de Medée ; & longtemps
auparavant Candaule Roy de Lidie ,
avoit
208 Extraordinaire
avoit donné l'or à pleins boiffeaux
pour une repreſentation de la Bataille
des Magnetes , peinté de la main du
Peintre Bularque. Mais rien ne me furprend
à cet égard comme le procedé
de Demétrius. Ce Conquerant qui par
la prife de tant de Villes s'eftoit acquis
le nom de Poliorcete , facrifia fon intereft
& fa gloire à fa paffion pour la
Peinture ; car fes Machines ayant fait
ouverture dans les Murailles de Rhodes
il aima mieux renoncer à cette
Conquefte , & lever le fiege , que de
mettre le feu aux Maifons voifines de
la Breche, ce qui l'euft infailliblement
rendu Maistre de la Place. Il fçavoit
que dans une de ces Maifons dont la
Breche tiroit toute fa défence , il y
avoit un Tableau admirable de ce fameux
Protogenes qui fut concurrent
de la gloire d'Appelle , & il prefera la
confervation de cet Ouvrage à la priſe
d'une grande Ville.
Le Peintre Etion fut encor , au rapport
de Lucien , récompenfé d'une
maniere avantageufe & fort finguliere.
Il avoit expofé aux Jeux Olympiques
une Peinture de fa façon , où eftoit
repre
du Mercure Galant. 209
reprefentée la Nopce d'Alexandre &
de Roxane . Elle attira d'abord les
yeux de tous les Spectateurs ; mais
Proxenis Intendant des Jeux , qui
avoit du difcernement , & une grande
paffion pour les belles chofes , en fut fi
charmé , qu'il offrit fa Fille à Etion ,
& le prit effectivement pour fon Gendre
, bien que ce Peintre fuft un Etranger
, qui n'avoit pour tout avantage
que fon habileté dans fon Art.
La Peinture s'eft toûjours maintenuë
dans cette eftime malgré la révolution
des Empires , & la barbarie des
Siecles. Elle a trouvé toûjours des
Protecteurs , & ce qui a ruiné les autres
Arts a contribué à la rendre plus
confidérable , & à augmenter fon prix.
En effet elle s'eft relevée apres quelques
Siecles de défordre , avec plus
d'éclat qu'elle n'en avoit eu avant ces
années malheureuſes . Raphaël , Michel
- Ange, Caravage, Tempefta, Rubens
, & tant d'autres , fe font appliquez
à la rétablir . Ils ont avantageufement
reparé tout ce qu'elle avoit perpar
la cruauté des temps . Les Souverains
ont travaillé à l'envy à recueildu
lir
210 Extraordinaire
lir ce qui avoit échapé à la fureur des
Siecles , & ils ont adjoûté à cette recherche
les excellens Ouvrages des
Peintres modernes , avec des foins &
des dépenfes confidérables . Enfin l'illuftre
Monfieur le Brun , qui dans l'employ
du celebre Peintre d'Alexandre,
en égale aujourd'huy la gloire & l'habileté
, ne fait- il pas des Ouvrages
qui tiennent licu de tout ce que la negligence
des derniers Empereurs , ou
la rage des Barbares , a fait perdre ?
Ses Tableaux ont la délicateffe & la
derniere perfection des Anciens , & ils
coûteroient comme eux un prix exceffif
, s'ils entroient dans le commerce
, & fi cet Appelle de ce Siecle ne
travailloit pas uniquement pour noftre
Alexandre .
LETTRE II.
Du peu d'estime qu'on a eu pour la
Peinture dans les premiers
11
Siecles.
Left furprenant que la Peinture
ayant eu de fi grands avantages,
dans la fuite des temps , ait neantmoins
du Mercure Galant. 211
moins efté fi negligée , & fi peu confiderée
dans fa naillance . Elle eft en
cela comparable au Nil , dont le
cours n'a point efté tout à fait connu
pendant plufieurs fiecles , &
duquel on a longtemps ignoré la
fource , parce que fes eaux coulant
entre des Montagnes & des Deferts
fteriles , ne produifoient aucune utilité
, qu'après avoir traversé une
partie de l'Affrique . Les premiers
Peintres eftoient fi groffiers , & leurs
Ouvrages fi informes , que les Hiftoriens
de leur temps ne jugerent pas
leur découverte digne de la memoire
des Hommes , & ne pûrent croire
que l'Inventeur de la Peinture
euft affez merité pour occuper un
rang dans l'Hiftoire . Ce mépris parut
jufte pendant plufieurs fiecles.
La Peinture demeuroit bornée dans
la pauvreté de fon origine. Elle ne
faifoit aucun progrés , & perfonne ne
travailloit à la tirer de fon indigence .
Mais d'abord qu'elle eut triomphé
de ces années de difgrace , & que divers
Peintres travaillerent à l'envy
pour l'enrichir elle fe recompen-
>
fa
212 Extraordinaire
fa en peu d'années de tout ce qu'elle
avoit perdu pendant un fi longtemps ;
& comme ces Arbres des Indes dont
parle un celebre Voyageur , qui languiffent
apres leur naiffance , & demeurent
prefque la moitie d'un fiecle
fans aucune augmentation , mais
qui ayant enfin attrapé le point de
leur accroiffement , augmentent
comme à veuë d'oeil , & s'égalent en
peu d'années aux plus grands Arbres
de la Nature ; ainfi la Peinture ayant
apres plufieurs fiecles furmonté le
malheur de fa naiffance , arriva bientoft
à fa perfection , & recevant tous
les jours quelques embelliffemens, elle
pafla prefque fans milieu d'une extréme
indigence à la derniere élevation.
Alors cet Art qu'on avoit mépri
fé , fe fit par tout des Adorateurs. On
s'empreffa d'éclaircir fon origine , &
de connoiftre fon Inventeur ; mais cer
empreffement luy fut nuifible . Les plus
fameufes Villes de la Grece l'adoptant,
elle eut le deftin d'Homere , & fa Patrie
& fon Pere demeurerent incertains
comme ceux du Prince des Poëtes
Grecs . C'eft inutilement que divers
Autheurs
du Mercure Galant. 213
Autheurs ont fouillé dans l'Antiquité.
Ils n'ont pû fe déterminer & fe fatisfaire.
Pas un d'eux ne s'explique
pofitivement à cet égard . La plûpart
mefme fe contredifent , lors qu'il leur
arrive de parler deux fois fur cette matiere.
Pline veut d'abord qu'un certain
Chearema , natif de Morée , en foit
l'Inventeur. Il l'attribue en fuite à un
Corinthien, & oubliant ces deux
premiers
, il affure dans un autre endroit,
que Giges qui s'empara du Sceptre de
Lydie par le meurtre de fon Maiſtre ,
fit paffer la premiere connoiffance de
la Peinture, des Egyptiens aux Grecs .
Ces trois fentimens differens de Pli .
ne ne conviennent point avec l'opinion
des autres Autheurs. Ariftote
attribue à Euchir Coufin de Dédale,
la premiere découverte de la Peinture,
& Theophrafte qui ne l'eftime point
fi ancienne , donne la gloire de cette
Invention au Peintre Polignote dont
j'ay parlé dans ma premiere Lettre , &
qui vivoit dans la 82.Olimpiade. Cependant
il eft vifible que les uns & les
autres fe font trompez . En effet , les
Loix de Moïſe juſtifient que la Peintu-
Q.de lanvier 1679. K
214
Extraordinaire
1
re qu'elles condamnent , avoit precedé
ce Legiflateur, & luy- mefme eftoit
plufieurs années avant tous ces prétendus
Inventeurs de la Peinture , le Siege
de Troye que Pline fait affirmativement
plus ancien que cet Art , eftant
arrivé trois Siecles entiers apres la
mort de Moïfe.
Mais quand les Loix de ce grand
Homme n'établiroient pas cette ancienneté
des Peintres , contre l'opinion
des Autheurs que j'ay citez , il
femble qu'elle feroit juftifiée en quelque
maniere par la defcription que
fait Homere du Bouclier d'Achille,
qu'il nous figure reprefentant des Vitoires
& des Batailles avec des ruiffeaux
de fang.
Les Egyptiens qui ont toûjours outré
les chofes en matiere d'antiquité,
& qui fe glorifient de la premiere
connoiffance de tous les Arts , affurent
qu'ils ont fait cette découverte
fix mille ans avant qu'elle ait paffé
chez les Grecs. Dans cè fentiment,
les Copies ont précedé chez eux les
Originaux , & l'Egypte a eu des Peintres
avant que d'avoir des Hommes.
Mais
du Mercure Galant. 215
Mais fans nous arrefter à l'exageration
ridicule de ces Affricains , nous
pouvons croire avec beaucoup d'apparence,
qu'ils ont connu la Peinture
avant les Grecs , leurs Hyerogliphes :
eftant en quelque maniere une dépendance
de cet Art.
D'ailleurs, ceux qui attribuent l'invention
de toutes chofes aux petits Fils
d'Adam , ne manquent pas d'affigner
un premier Peintre parmy les quatre.
Enfans de Lamech. A dire vray, toutes
ces diverfes opinions font fort incertaines;
ce qu'on en peut tirer d'affu
ré , c'eft que la Peinture eft fort ancienne
, puis qu'à bien examiner les
Autheurs , ils parlent plutoft de ceux
qui l'ont communiquée aux diverſes
Nations , que de celuy qui le premier
a fait cette avantageufe découverte
.
Cela eftant, je ne penfe pas , Monfieur
, que vous exigiez qu'on vous /
nomme au hazard , & fans fondement,
un Inventeur imaginaire de cet Art
dont l'ancienneté fait une partie de
la gloire . Vous demandez plutoft qu'on
éclairciffe la maniere dont a efté fait
Kij
216 Extraordinaire
le premier Tableau , que le nom de
celuy à qui nous en fommes redevables
; mais vous voulez bien que je
remette cette recherche à une autre.
fois, & que j'en faffe la matiere d'une
troifiéme Lettre.
LETTRE III.
De la maniere dont la Peinture
a efté trouvée.
'Ay fuffifamment fait voir dans la
Lettre precedente que les Autheurs
ne conviennent point de ce premier
Peintre, à qui nous fommes redevables
de la Peinture. Les plus affirmatifs ne
s'eftant expliquez là- deffus qu'en
Pirroniens , il eft difficile de demefler
la verité dans cette confufion . Cependant
le fentiment de Philoftrate
eft à mon fens celuy qui fatisfait davantage.
Au lieu de s'obftiner inutilement
à la recherche d'un Inventeur
inconnu , & de fe perdre dans l'embarras
des opinions incertaines , &
opposées de ceux qui ont écrit avant
luy , il dit que la Peinture eft une Invention
du Mercure Galant. 217
vention de la Nature , & que c'eft
une production des premiers Siecles-
Ce fentiment paroift d'abord un peu
vague ; mais quoy qu'il femble que
Philoftrate ait voulu gauchir à la difficulté
par ce détour , fi l'on examine
bien fa pensée , on trouvera qu'il
n'eft rien de plus raifonnable. En
effet la Nature nous a donné les
premieres
idées de la Peinture. Le Soleil
dés les premiers jours du Monde , non
feulement s'eft peint dans les Eaux,
mais il s'eft reproduit dans les Patelies
qui font des portraits fi fidelles , qu'à
peine les peut-on diftinguer de l'original.
Sa lumiere diverſement refléchie,
peint l'Iris de mille couleurs , & nous
fait voir dans la Mer, dans les Fleuves,
& dans les Fontaines , d'admirables
portraits de tout ce qui pare la Terre,
ou qui brille dans les Cieux. Noftre
imagination qui comme un Protée,
eft fufceptible de toutes les formes ,
n'eft -elle pas un Peintre merveilleux
qui exprime toutes chofes , &
qui nous prefente des idées diferentes ,
& des images fidelles de tous les objets
? Noftre oeil n'eft-il pas encor in-
K iij
218 Extraordinaire
à
ceffamment occupé à la Peinture , puis
que fuivant le fentiment d'un grand
nombre de Phyficiens,il n'eft pas fimplement
un miroir qui reçoit les images
, mais
que les efprits vifuels travaillent
prefque fans difcontinuation
ramaffer & à peindre d'une maniere
adinirable tout ce qui fe prefente à
noftre veuë , dont ils font un portrait
en petit dans le cryſtallin ? Il femble
la Nature charmée de fes proque
ductions , fe foit appliquée avec foin
à en faire des copies. Il n'eft prefque
rien qui n'ait fervy comme de toile
à cette Ouvriere merveilleufe pour
y former fes portraits . On a vû fur
des Agathes des images naturellement
finies . Apollon & les neuf Mufes
joüant du Citre , eftoient au rapport
de Pline , reprefentez fur la fameufe
Agathe de Pirrhus fans aucun fecours
de l'Art . Des Ouvriers en coupant
du Marbre à Venife , ont découvert
un Tableau naturel d'une Tefte
ayant une longue Barbe , & portant une
Couronne. Albert le Grand qui raconte
cette merveille , adjoûte qu'il fe trouve
communément dans le Duché de
Mans
du Mercure Galant. 219
*
Mansfelt en Saxe,une Pierre d'un gris
obſcur, qui eſtant taillée & polie , fait
voir des Grenoüilles , des Arbres ,
des Poiffons , & des Serpens , dont
la repreſentation eft un pur effet de la
Nature. Enfin l'Autheur de la Magie
univerfelle affure avoir veu la mefme
chofe fur le Marbre & fur le Jafpe; & le
Pere Kirker rapporte qu'un Arbre de
Gayac ayant efté coupé dans une Contrée
des Indes , on remarqua fur le
tronc un Chien & un Oyfeau peints
par cette mefme Ouvriere qui avoit
produit ce merveilleux Arbre . Mais
l'autorité de ces deux derniers paroist
affés inutile. On fait tous les jours à
l'égard du Jafpe , la mefme remarque
qu'a fait le premier ; & nous voyons
par une expérience plus familiere que
celle qui s'eft faite dans le nouveau
Monde, que nos Arbres les plus communs
ne font pas moins admirables
que le Gayac. En effet , les racines
de l'Olivier , du Frefne, & du Noyer ,
eſtant travaillées & polies , reprefentent
mille figures bizarres qui font
l'ouvrage de la Nature , & qui font
une partie de la beauté de ces Cabinets
Kiiij
220 Extraordinaire
hambres font de raport dont nos
aujourd'huy meublées . Les Hommes
qui s'appliquent volontiers à imiter la
Nature , ayant fait ces diverfes remarques
, en ont apparemment formé
leurs premiers deffeins pour la
Peinture. Les objets reproduits & copiez
dans nos yeux, dans les eaux , &
fur les chofes polies , leur ont fervy de
modele , & ont donné lieu à leur étude
& à leur recherche . La faculté d'imiter
, dit Apollonius de Thyanée, vient
de la Nature ,mais rien ne juftifie mieux
que la Peinture eft une Invention
naturelle , que la connoiffance qu'en
ont les Nations les plus inconnues &
les plus barbares Les Relations modernes
nous affuret que les Peuples les
plus fauvages de l'Amerique ont des
Peintres naturels , qui fans Maiftre &
fans précepte , font de petites Figures
par la feule force de leur imagination ;
& ces petites Peintures fe trouvent
bonnes ou informes , fuivant la portée
de leur génie . Il eft d'ailleurs peu
de découvertes dont nous n'ayons
obligation à la Nature. Ces Statuës
merveilleufes
qui fe rencontrent aux
racines
du Mercure Galant. 221
racines de la Mandragore & du Saryrion,
n'ont- elles point efté les premiers
modeles des Devanciers de Phidias &
de Praxitele ? Si l'on en croit les Commentateurs
de la Fable , Tale Neveu
d'Icare , ne forma la Scie que fur la
machoire d'un Serpent dont il éprou
va l'effet par hazard . Nous fommes
encor redevables à l'Hyrondelle , de
l'Invention des Voûtes & du Ciment.
L'Aragnée nous a infpiré le deffein
de faire des Toiles . C'eft du Cheval
marin que les Medecins ont appris la
Saignée ; & Vigenere fur Philoftra
te , rapporte que Palamede ne for
ma les quatre Caracteres qu'il adjoû .
ta à l'Alphabet Grec , que fur les
figures differentes que font les Gruës
en volant , de qui nous tenons encor,
fuivant quelques -uns , l'ordre &
la difpofition des Bataillons . Apres
tant d'obfervations , le fentiment de
ceux qui veulent que la découverte de
la Peinture foit un pur effet du hazard ,
ne paroift pas foûtenable. Quelques
Bergers , difent - ils , tirant avec leur
Houlete , de traits fur le fable , l'un
d'eux s'avifa de fuivre les extremite
K v
222 Extraordinaire
de l'ombre de fes Moutons , & par ce
moyen donna les commencemens à la
Peinture.L'origine de cet Art merveilleux
eft plus glorieufe . La Nature ayant
fait les premiers Portraits , fit auffi les
premiers Peintres. Elle infpira aux
Hommes le deffein de limiter, & peut
eftre la Fortune a cótribué à faire réüffir
leur recherche. C'est tout ce qu'on
peut accorder au hazard dans l'honneur
de cette Invention , & c'eſt à mon
fens l'opinion de Pline , lors qu'il dit
que la Fille de Debutade Corinthien
refvant à fe conferver en quelque maniere
la prefence de fon Amant qui
devoit partir , tira des traits fur fon
ombre à la lumiere d'une Lampe ; &
ces traits ayant beaucoup de raport
avec le vifage de cet Amant , elle
réüffit à ne pas perdre abfolument
la veuë de ce qu'elle aimoit . Philoftrate
dans la Vie d'Appollonius , dit
que les premiers Peintres travaillant
en fuite dans ce vuide , apprirent
peu à peu à ménager le jour & les
ombres, en quoy confifta d'abord toute
l'habilité , les Portraits n'eftant
alors que d'une feule couleur. Ce fut
encor
du Mercure Galant.
223
>
encor un Corinthien nommé Cleophante
, qui s'en fervit le premier , &
qui paffant en Italie avec Demarate
Pere de Tarquin l'ancien , y porta la
'premiere connoiffance de la Peinture
en la 3 4. Olimpiade. Avant luy , on fe
contentoit pour remplir le vuide des
Portraits de hacher le dedans , &
d'écrire avec un artifice peu confidérable
le nom de ceux qu'on prétendoit
peindre. Tous n'arrivoient pas mefme
à cette fineffe ; & ceux qui y réüffiffoient
, paffoient dans ces premiers
temps pour des Hommes confommez
dans l'Art, Si l'on en croit quelques
Autheurs , les Egyptiens qui fe vantent
d'avoir eu des Peintres avant la
création du Monde , n'en eftoient pas
plus habiles , puis qu'ils eftoient cóntraints
d'écrire fous leurs Tableaux le
nom de ce qu'ils reprefentoient , pour
éviter qu'on ne prift un Boeufpour un
Cheval , ou qu'on ne tombaft peuteftre
dans de plus ridicules équivoques.
Mais ce défaut eftoit alors commun
à tous les Peintres , tous leurs
Ouvrages n'eftant que des reprefentations
groffieres & informes. Ils peignoient
224
Extraordinaire
gnoient des Monftres lors qu'ils prétendoient
former des Hommes. Tou
tes leurs figures eftoient mutilées. Elles
n'eurent ny pieds , ny bras , pendant
un fort grand nombre d'années .
Elles furent encor plus long- temps
aveugles , & celuy qui réüffit enfin à
leur donner des yeux, fut un prodige
dans fon temps , & l'on crût dés lors
qu'il avoit épuisé l'Art. S'il ne le fit
pas , on luy eft du moins redevable d'avoir
ouvert la carriere. Ceux qui lefui .
virent adjoûterent à l'envy quelque
chofe à la Peinture . Ce Polignote dont
nous avons déja parlé, fit des Portraits
de quatre couleurs. Apollodore d'Athenes
inventa le Pinceau , & jufqu'à
Zeuxis divers Peintres adjoûteret fucceffivement
toutes les couleurs . Ils entreprirent
mefme d'exprimer les paffions
, & tout ce qui fe paffe de fecret
dans l'ame. Cependant la fimmetrie
qui eft fans doute la baze de la Peintu
re , n'eftant pas encor obfervée , cet
Art n'eftoit point dans fon entiere
perfection.Zeuxis fifamenx d'ailleurs,
péchoit dans tous fes Ouvrages contre
cette régularité. Mais dans ce mefme
temps
du Mercure Galant . 22-5
des
temps Parraze & Timante commencerent
à l'obferver , & à la propofer
comme une loy indifpenfable, fans laquelle
on ne pouvoit former que
Monftres . Le premier en acquit le nom
de Legiflateur , & le fecond l'obferva
fi exactement , que fon Tableau du
Sacrifice d'Iphigenie n'eft pas plus
eftimé par l'invention que celuy de
fon Cyclope , par cette proportion
qui y eft fi induftrieufement obfervée .
En effet ayant peint Polypheme de la
taille d'un Homme ordinaire , il en
fait concevoir la grandeur par l'oppofition
de la petiteffe de quelques
Satyres , qui mefurent le pouce du
Geant avec des brins d'herbe. Ce fut
prefque en ce mefme temps que Pamphile
ayant uny la Science à la Peinture,
acheva de la rendre parfaite. Appelle
la trouvant en cet état , fe rendit
en la cent douziéme Olympiade le
premier de tous les Peintres , fi l'on
en excepte peut- eftre le feul Protogene
de Rhodes , avec lequel il eut cette fameuſe
contention , & dont il eſtima
les Ouvrages jufqu'à payer un de fes
Tableaux cinquante talens , qui font
environ
226 Extraordinaire
environ quinze mille écus de noſtre
monnoye. C'est ainsi que la Peinture
depuis la quatre - vingt- troifiéme Olympiade
jufqu'à la cent douzième ,
c'est à dire en moins de cent cinquante
années , arriva à fa derniere perfection
, apres avoir langui deux Siecles
entiers fans aucun accroiffement depuis
fa naiffance en Grece , & peuteftre
des milliers d'années , fi l'on attribuë
fon origine auxEgyptiens, comme
on y voit beaucoup d'apparence, fi
l'on fait reflexion fur leurs Hyerogliphes
, & fi l'on examine les Loix de
Moïfe qui avoit pris fon éducation
parmy eux. Mais , Monfieur ,il ne s'agit
point icy de l'antiquité de la Peinture
, il s'agit uniquement de la maniere
de fa decouverte. Ce que raconte
pline de la Fille de Debutade , m'a
paru fi vray -femblable & fi naturel ,
que j'eftime que parmy les Nations
qui ont connu la Peinture avant les
Grecs , elle a efté à peu pres trouvée de
la mefme forte . Je me fuis attaché à
ce fentiment,j'ay pris là - deffus -la penfée
d'entrer dans un plus grand detail
des Amours de cette illuftre Corinthienne,
du Mercure Galant. 227
thienne , mais cette Hiftoire me fournira
encor dans la fuite une occafion
de vous dire que je fuis , Voftre , & c .
LETTRE IV .
Hiftoire de Demarate & de
Philonome.
>
Ebutade , Citoyen de Corinthe,
s'eftant appliqué dés fon jeune
âge à l'étude & à l'imitation de la Nature
avoit fait un grand nombre
d'heureufes decouvertes. Non feulement
il refvoit avec fuccés , mais il
joignoit la pratique à la théorie , &
travaillant luy mefme avec beaucoup
d'adreffe & une profonde meditation ,
il ne laiffoit aucune de fes refveries
inutile. Sa grande paffion eftoit pour
les Statuës ; mais comme le Cizeau
demande une grande peine , & que le
Marbre , le Bronze , & le Bois meſme,
ne fe taillent qu'avec un travail penible
, il s'attacha à former de petites
Statues de terre , qui pour eftre formées
avec peu de bruit , ne laiffoient
d'eftre d'une beauté admirable. Ce
pas
merveil
228
Extraordinaire
merveilleux Ouvrier qui ne laiffoit
rien à fouhaiter , imagina encor les
moyens de deguifer la matiere de fes
Figures , qui ne paroiffoit pas digne
de l'application d'un Homme auffi habile
que luy. Il trouva une compofition
qui peut en quelque façon eftre
comparée à noftre émail , & s'en fervant
à enrichir fes Statues , il les rendoit
par là les Ouvrages les plus finis
& les curieux qu'on euft veus jufqu'à
ce temps-là dans toute la Grece. Le
Cabinet de cet illuftre Corinthien ,
remply d'un grand nombre de çes Figures
, & de mille autres fingularitez,
attiroit chez luy tous les Etrangers; &
comme il eftoit d'ailleurs & fort fçavant
& fort honnefte Homme,fa Maifon
eftoit le lieu de toutes les Affemblées
,& le rendez-vous de tout ce qu'il
y avoit de Gens de qualité à Corinthe.
Parmy ces derniers , un jeune Homme
nommé Demarate , paroiffoit le plus
affidu & le plus empreffé à louer les
Inventions & les Ouvrages de Debutade
; mais bien qu'il euft de la curiofité
pour les belles choſes , & qu'il euk
mefine affez de genie pour profiter de
la
du Mercure Galant.
229
la converfation du fçavant Corinthien
, c'estoit moins dans cette veuë
qu'il luy faifoit fa cour , que pour
,
avoir occafion de voir une Fille d'une
beauté admirable & d'un esprit extremement
delicat , qui eftoit demeurée
fous fa conduite par la mort de
Choca fa Femme. Les occupations
de Debutade , qui outre fon attachement
pour les Arts & pour les Sciences,
avoit encor les premiers emplois
de Corinthe , donnerent affez d'occafions
à Demarate de s'expliquer, & de
faire comprendre à Philonome ( c'eſt
ainfi qu'on nommoit l'aimable Fille de
l'illuftre Corinthien) que le plaifir de
la voir eftoit la veritable caufe de fes
vifites.Demarate eftoit de qualité.Son
Pere tenoit un rang confiderable parmy
les principaux Citoyens. Il eftoit
d'ailleurs bien fait de fa perfonne , &
il avoit un efprit doux & infinuant,
dont il eftoit difficile de fe defendre.
Auffi Philonome ne refifta qu'autant
de temps qu'il en falloir pour faire valoir
le prefent qu'elle luy fit de fon
coeur. L'Amour n'eut que des douceurs
pour l'un & pour l'autre de ces
deux
230 Extraordinaire
deux Amans. Ils n'eurent ny obftacles
à vaincre , ny chagrins à effuyer,
& ils fe virent en peu de jours auffi
heureux que le peuvent eftre ceux
qui n'afpirent qu'à une liaiſon étroire
d'ames , & qu'à une parfaite correfpondance
de volontez . Demarate
avoit d'abord regardé cette union
comme fa derniere felicité , & Philonome
faifoit auffi confifter tout fon
bonheur dans la tendreffe & dans la fidelité
de fon Amant ; mais comme l'Amour
eft infatiable , leurs defirs allerent
infenfiblement plus loin. L'égalité
de fortune & de qualité, leur fit jetter
les yeux fur le Mariage , & déslors
cette intelligence qui avoit fait toute
leur joye , leur donna des inquiétudes
& des foins. Cependant ces nouveaux
defirs ne leur cauferent pas de longues
peines. Ils n'eurent pas plus de traverfes
à cet égard que dans la naiffance de
leur paffion , & Hymen & l'Amour
femblerent fe difputer à qui feroit plus
prompt à faire réüffir leurs voeux .
Demarate , Fils unique d'Euridion
& de Prytané , eftoit les delices & l'unique
fujet des tendreffes de l'un & de
l'autre .
du Mercure Galant. 237
T'autre. A peine fe fut- il découvert à
fa Mere , qu'elle fe chargea avec empreffement
de faire réüffir la choſe.
Elle y travailla le jour mefine , & engagea
Euridion à propofer ce Mariageà
Debutade , qui trouvant les avantages
dans cette alliance , reçeut la
propofition avec joye , & ne demanda
pour rendre une reponfe precife , que
le temps d'en parler à fa Fille , qu'il
jugeoit bien ne devoir pas s'oppofer
à fes fentimens. Il ne fut pas trompé
dans fa conjecture , & Philonome
ne fit point naiftre d'obstacles. En
fuite Debutade & Euridion eftant
facilement convenus des Articles
on prit jour pour la folemnité de
la Nopce. Tandis qu'on en faifoit
les préparatifs , la Fefte de Diane
eftant arrivée , le Peuple de Corinthe
qui confidéroit Debutade , fouhaita
que Philonome euft avant
fon mariage honneur de préfider
à certe Solemnité . C'eftoit toûjours
une Fille de qualité qui faifoit les premieres
fonctions dans cette Fefte.
Debutade qui aimoit fa Patrie , reçeut
agreablement ce témoignage de l'amour
232 Extraordinaire
mour du Peuple. Il voulut que fa Fille
acceptaft le choix qu'on avoit fait
d'elle , & Philonome fut bien aife de
recevoir un honneur qui eftoit fort
envié à Corinthe. Demarate eut d'abord
quelque chagrin du retardement
que cette élection aportoit à fon bonheur
, mais il fut ravy d'ailleurs de
trouver une occafion de faire agir fon
amour . Les chofes eftoient allées fi
vifte , que fa galanterie n'avoit pas eu
le temps d'éclater. Il profita d'une fi
favorable conjoncture , & fournit dans
cette Fefte tout ce que la paffion la
plus ingenieufe & la plus galante pouvoit
fuggerer. Le triomphe de Philonome
fut le plus magnifique & le
mieux imaginé qu'on euft jamais veu
à Corinthe dans une pareille Solemnité.
Elle fe fit autant d'Admirateurs
qu'il y eut de Gens qui la virent , &
elle euft fait à Demarate autant de Rivaux
qu'il y avoit de jeunes Hommes
dans cette Ville Capitale de l'Achaye,
fifon mariage connu de tous les Corinthiens
n'euft étouffé leur amour &
leur efperance . Jamais on ne fut plus
content que Demarare. Non feulement
la
du Mercure Galant.
233
la gloire que s'eftoit acquife Philonome
le rendoit heureux , mais il eftoit
d'ailleurs fort fatisfait de luy mefine,
Les foins n'ayant pas efté inutiles au
triomphe de fon aimable Maiftreffe .
Philonome n'eftoit pas moins fatisfaite
; mais bien que ce jour euſt eſté
pompeux pour elle , rien ne la charmoit
comme la galanterie de Demarate.
Elle ne penfoit à autre chofe, &
ce qu'il avoit contribué à fon triomphe,
la touchoit plus que tout l'éclat
du triomphe mefme. Cet Amant heureux
ne manqua pas de fe rendre chez
Philonome auffitoft que la Fefte fut
finie. Ce fut là qu'en termes tendres
& obligeans elle luy témoigna fa reconnoiffance
; & cette bonté ayant
de nouveau charmé Demarate , ils fe
firent mille proteftations d'une amour
eternelle & reciproque, & fe témoignerent
leur joye mutuelle d'une maniere
paffionnée , que ceux qui aiment.
fortement font feuls capables de bien
concevoir. Tout paroilloit s'ajuster à
leurs defirs . Les chofes qui fembloient
avoir apporté quelque obftacle à leur,
bonheur , contribuoient à les rendre ,
heureux .
234
Extraordinaire
heureux . La Fefte de Diane qui avoit
retardé leur hymenée, leur avoit d'ailleurs
procuré mille plaifirs . Cer ob.
ftacle eftoit mefme furmonté . La Solemnité
eftoit avantageufement terminée
, & il ne reftoit à ces jeunes
Amans qu'un jour à attendre pour n'avoir
plus rien à fouhaiter. On avoit
donné ce petit delay à Philonome
pour fe remettre des fatigues de la Fefte
; mais dans ce mefme jour Euridion
reçeut de fâcheufes nouvelles de
Meffene , qui luy firent prendre d'autres
foins que ceux de la Nopce de
fon Fils. Quoy que la Ville de Corin .
the fuft alors dans une profonde paix ,
le refte du Peloponefe n'étoit pas tranquile.
Les Athéniens avoient recommencéda
guerre contre les Meffeniens.
Ariftomene , Frere d'Euridion , commandoit
ces derniers ; & comme il
eftoit & fort brave de fa perfonne , &
un des plus grands Capitaines de la
Grece , il avoit eu dans les commencemens
de la guerre , de grands avan
tages fur les Athéniens , qui avoient
pour General le Poëte Tirtée. Cependant
les chofes avoient changé de
face
du Mercure Galant.
235
·
face dans la fuite , & Euridion venoit
d'apprendre qu'Ariftomene vaincu endeux
Batai les , & contraint d'aban
donner Meffene à la fureur de fes Ennemis
, l'attendoit dans un lieu écarté
fur le bord de la Mer › pour prendre
avec luy des mefures fur leurs affaires
domeftiques , avant que de s'embarquer
pour l'Italie. La chofe preffoit
trop pour diférer. De l'avis mefme de
Debutade non feulement la Nopce fut
remife, mais il fut reglé que Demarate
accompagneroit fon Pere das ce voyage.
Ce contretemps fut extremement
fenfible au Fils d'Euridion ; mais s'il
furprit l'Amant , il penfa coufter la vie
à l'Amante. Comme elle n'ofoit faire
éclater toute fa douleur , la violence
qu'elle fe faifoit , rendoit cette douleur
plus piquante & plus cruelle, mais
l'Arreft du depart ne ſe pouvoit revoquer
, & Demarate & fa Mailtreffe
n'eurent qu'un jour pour fe dire adieu.
Ils le donnerent tout entier à leur trif
reffe & àleur amour ; & tandis qu'Euridion
eftoit occupé à faire les apprefts
de fon voyage , fon Fils expliquoit fa
douleur aux pieds de Philonome , &
A
ces
236
Extraordinaire
ces deux Amans mefloient des proteftations
de fidelité inviolable aux
plaintes les plus tendres qu'une amour
violente & cótrariée pouvoit luy fournir.
Demarate à qui la tendreffe de Philonome
avoit d'abord efté d'une grande
confolation , fut alarmé dans la fuite
de la voir aller fi loin , & il fut contraint
luy mefme d'affecter quelque
conftance pour la calmer. Ils fe firent
dans ces derniers momens des prefens
reciproques pour en tirer quelque confolatió
pendat l'abfence. L'aimable Fil.
le de Debutade mit elle mefme au bras
de Demarate un tiffu de fes cheveux , &
le Fils d'Euridion donna à fa charmante
Maiſtreſſe des Tabletes qui n'eftoiét
remplies que de Vers tendres , ou de
Chiffres amoureux . Mais ce prefent ne
contétoit point Philonome. Il ne pouvoit
luy tenir lieu de ce qu'elle perdoit,
& elle euft voulu que fon Amant euft
pû fe partager, ou fe reproduire. L'amour
& la neceffité ne trouvent rien
d'impoffible. Ce foir mefme , tandis
que Demarate attendoit dans le Cabinet
de Debutade les Lettres de condoleance
que ce dernier écrivoit à
7
Arifto
du Mercure Galant.
237
Ariſtomene , & qu'accablé de douleur
, il eftoit comme immobile derriere
la Chaiſe de fon pretendu Beaupere,
Philonome qui avoit les yeux fur
Tuy , & qui le regardoit d'un air languiffant
fans ofer rompre le filence par
le reſpect qu'elle portoit à fon Pere,
remarqua par hazard que fon Amant
fe trouvant oppofé à la lumiere de la
Lampe , fon ombre donnoit contre
une Table de terre fraîchement preparée
par fon Pere, pour y faire quelque
nouvelle épreuve de fes decouvertes
; elle obferva que cette ombre reprefentoit
parfaitement Demarate qui
eftoit alors tourné en profil . Dans ce
moment infpirée par fon amour , elle
prit un de ces Poinçons dont on ſe
fervoit alors pour écrire , & gravant
fur la terre des traits ajutez aux extremitez
de l'ombre; elle vit avec beaucoup
de joye que fon Ouvrage n'étoit
pas inutile , & qu'elle avoit heureuſement
formé le vifage de fon cher Demarate.
Elle ne pût contenir toute fa
joye.Il luy échapa un cry qui fit tourner
la tefte à fon Amant,& à fon Pere
qui finiffoit dans ce moment fes de-
Q.de Lanv. 1679 .
L
238 Extraordinaire
pefches , & elle fut obligée pour juftifier
ce contretemps, de faire voir à l'un
& à l'autre ce qu'elle venoit de faire.
Ils en furent tous deux agreablement
furpris , mais beaucoup plus Debutade,
qui jugea bien que cette decouverte
pouvoit eftre d'une grande utilité
dans la fuite. Il l'obferva avec plus
d'attention apres le depart de Demarate,
& foit pour contenter fa Fille , ou
pour faire une tétative fur fon Ouvrage
, il reduifit la Table de terre qu'avoit
gravéePhilonome à la jufte mefure
des traitsqu'elle avoit tirés. Il la cou.
vrit de cet émail ou de ce vernis qu'il
compofoit admirablement , & l'ayant
fait cuire , il remarqua, & fit voir à fa
Fille que cet effay eftoit une reprefentation
affez naturelle des traits & du
vifage de fon Gendre pretendu. Il eft
ce me femble inutile d'ajoûter icy que
le voyage d'Euridion fut court & heureux
, puis qu'il laiffa Ariftomene en
état de fe faire un glorieux établiffement
en quelque Province qu'il vouluft
aborder. Il n'eft non plus de ce
fujet d'exprimer icy la joye de Philo .
nome & de fon Amant , ny de faire
le
du Mercure Galant .
239
le detail de la Pompe de leur Nopce;
j'eftime ſeulement qu'il n'eft pas inutile
de dire que Cleophante , Amy de
l'Epoux , ayant veu le travail de Philonome
, traça une femblable figure , &
replit le vuide d'une couleur qui étant
diverſement ménagée , fut un Portrait
affez naturel . Ce fut ce mefme Cleophante
qui apres la mort d'Euridion
& de Debutade , qui moururent peu de
temps apres le Mariage de leurs Enfans
, fuivit Demarate & Philonome
en Italie,où ils furent obligez de fe retirer
, pour éviter les feveres pourfuites
des Amphictions , par devant lefquels
Demarate fut accufé d'avoir vou
lu favorifer le retour d'Ariftomene , au
prejudice du repos dont joüiffoit alors
la Grece.
Ce fut dans cet exil volontaire
que
ces illuftres Corinthiens trouverent
leur gloire & leur felicité. Ariftomene
& ſes Enfans eftoient paffez d'Italie
en Sicile , pour y fonder cette nouvelle
Meffene, qui fous le nom de Meffine
eft encor aujourd'huy fi fameuſe.
A leur exemple Demarate & Philonome
bâtirent auffi une Ville en Toſcane
Ļ ij
240
Extraordinaire
qu'ils nommerent Tarquinie , du nom
de leur premier Fils , mais elle fut
trop petite pour l'arrefter. Ce Fils l'abandonna
pour paffer à Rome , où il
donna de fi nobles marques de fon
courage & de fa vertu , qu'apres la
mort d'Ancus Martius , il fut choifi
pour luy fucceder fous le nom de Tarquinius
Prifcus.Aucun des Succeffeurs
de Romulus ne porta pas plus glorieufement
le Sceptre dans cette Ville
naiffante qui fe rendit enfuite Maîtreffe
de tout l'Univers.
Il me reste un tres - beau Difcours de
Monfieur Taiffand de Dijon,fur la Peinture.
Ie le referve pour une autre occafion
, afin de ne vous donner pas tant de
chofes tout- à-la-fois fur une mefme matiere.
La diverfité plaift par tour , & je
la cherche en vous écrivant. C'est ce qui
me fait joindre les Vers à la Profe. Ceux
qui fuivent font de Monfieur Giffon, de
l'Academie Royale d'Arles.
SUR
du Mercure Galant .
241
2003.2003. 2003. 2003 : £ 63. Eo63
SUR LES SIX QUESTIONS
du dernier Extraordinaire .
V
I.
Aincre fes Ennemis , c'eft eftre Conquerant
;
Mais triompher de foy , c'eft fe declarer
Sage.
Rome n'eut autrefois qu'un Caton en partage
,
Des Cefars le nombre fut grand..
I I.
JE foûtiens qu'un Amant coupable en
apparence,
D'un reproche accablant doit effuyer
ie feu.
Le filence embarraſſe un peu ;
Mais dans la fuite auſſi prouvant fon in-
посепсе,
Son amourfait un coup de deux.
Pour un moment plus tard , fa Belle
Le retrouvant Amant fidele,
Le trouve Amant reſpectueux.
Liij
242
Extraordinaire
L'
IIL
'Homme l'aura perdu du cofté des
plaiſirs,
Ils font moins grands pour luy, plus bornez,
pleins depeine;
Mais la Femme eft ſujette , & c'est ce qui
la gefne.
Je dois donc deciderfur les divers defirs,
Il faut que l'on metamorphofe
Et
Tout Homme trop voluptueux,
que de toute Femme au coeur ambitieux
On faffe auffi la mefme chofe.
Lo
IV.
Ors que la brouillerie, ou l'infidelité,
A fait rompre avec ce qu'on aime,
Lamais jufqu'à la haine on ne s'est emporté,
En fortant d'un amour extréme.
S'il arrive à la verité
Qu'un merite fe change en mal- honneſ
teté ,
L'Objet jadis aimé ceffant d'eftre le
mefme,
La haine eft de neceffité.
V. Du
du Mercure Galant.
2.43
V.
D
diference ,
"feul merite , un coeur armé d'in-
Eft capable d'eftre touché.
Vn coeur que vous tirez d'une autre dependance,
N'eft jamais qu'un coeur debauché;
La pente au changement , l'ordinaire
peché,
Eft avec vous d'intelligence.
V I.
E Sot aime toûjours avec mefme ca-

price;
Mais l'habile Homme une fois abusé,
Se garantit du precipice,
Et s'il s'engage ailleurs , c'eft un Amant
rufe.
Pay encor quelques autres Ouvrages
fort galans fur ces mêmes Questions Vous
ne les aurez que dans ma Lettre ordinaire
de ce Mois. le viens à l'Hiftoire Enigmatique.
Quelques - uns l'ont expliquée
fur les Abeilles. C'eftoit le Jeu des Echecs.
Vous ne sçauriez trouver rien de
plus curieuxfur cette matiere , que la Piece
dont je vous fais part. Liiij
244 Extraordinaire
8003. 2003. 2003. 2003.
LE JEU
DES ECHE CS .
'Ous avez beau , Galant Mer-
VO
cure ,
Par vos detours myfterieux,
Effayer de nous rendre obfcure
L'hiftoire des deux Roys dont pour les
Curieux
Vous avez tracé la peinture.
Nousfçavons ce qu'ilfaut penfer de leurs
combats,
Et le Jeu des Echecs ne nous échape pas.
Tout le Monde eft perfuadé de
l'Antiquité de ce Jeu , mais tout le
Monde ne demeure pas d'accord de
fon origine. Quelques Autheurs veulent
qu'il nous foit venu des Perfes,
comme Teixera en fon 1. Livre, Chapitre
36. & que le nom Latin de ce
Jeu, Scacchia,vient de celuy de fon Inventeur
Perfan de Nation. Celuy d'Echecs,
dont nous nous fervons dans nôtre
Langue , eft tiré du mot Chaldéen
Efchar
du Mercure Galant.
245
Efchartrefca , felon la Cronique de
Hainault. D'autres en attribuent l'Invention
aux Hebreux , comme Gregoire
Tholofain en fon Syntag. Iuris.
Livre 35.Chapitre 4. Les opinions ne
font pas moins partagées fur le nom
particulier & la qualité de celuy qui
en a efté le premier Inventeur. Seneque
dans fon Traité de la Colere, Livre
2. Chapitre 14. veut que ce foit
Chilon Lacedemonien , l'un des fept
Sages de Grece ; & Ephore de Sparte,
qui fleurifloit environ l'an du Monde
3422. Ammian Marcellin Livre 24.
de l'Hiftoire Romaine, & Donat dans
fon Commentaire fur Terence , l'attribuent
à Pyrrhus Roy des Epirotes.
Voicy comme en parle ce dernier.
Ce fut le fameux Roy d'Epire,
Pyrrhus, ce Guerrier genereux,
Qui le premier parmy les autres Ieux
Mit le Ieu des Echecs que tout le monde
admire.
L'ardeur d'enfeigner aux Soldats
Ce qui regarde la Milice ,
Luy fit choisir cet exercice,
Pour les rendre en jouant rufez dans les
Combats. L v
246 Extraordinaire
Sidoine Apollinaire Evefque de
Clermont, dans le 1 ,Livre de fes Epîtres
, & Jean de Sarisbery dans fon Policrate
Livre 1. Chapitre 5. veulent
que ce Jeu ait efté inventé par Attale
Roy de Pergame en Afie , l'an de la
fondation de Rome 620. & l'Autheur
du Romant de la Rofe eft du mefme
fentiment. Ces deux Vers le font connoiftre.
Je vous les donne falon la
politeffe de la Poëfic de fon temps.
Quart ainfi le voult Athalus,
Qui des Echecs controuva l'uZ.
Mais la plus commune , & peutêtre
la plus certaine opinion , tient que
l'invention de ce Jeu eft deue aux
Grecs ; & que Palamede, grand Aftro
logue & Geometre , Fils de Nauplius
Roy de l'Ile d'Euboée , ( à prefent
Negrepont ) s'en fervit pour defennuyer
les Soldats , & leur faire paffer
plus doucement le temps pendant
la longueur de ce fameux Siege
de Troye qui dura dix ans. Ce fut environ
l'an du Monde 2800. C'eſt entr'autres
le fentiment de Paufanias.
dans fes Corinthiaques, de Philoftrate
du Mercure Galant. 247
3.
te dans fes Heroïques , de Suidas , de
Saint Gregoire de Nazianze dans la
premiere de fes Invectives, de Sophocle
, de Caffiodore dans la 31. de fes
Epiftres ,d'Alexander ab Alex. Livre
Chapitre 21.de Lud.Gen. & de Servius
Maurus dans fes Commentaires fur
l'Eneide de Virgile, Livre 2.qui maintient
qu'on ne peut difputer à ce Prince
ingenieux l'honneur d'avoir inventé
le premier le Jeu des Echecs. Il affure
pour prouver ce qu'il avance, que
Ce Prince ayant perdu la vie,
Son Echiquier fut mis dans le Temple des
Dienx,
Comme un Monument glorieux,
Pour honorer ce grand Génie ;
Et pour apprendre à la Posterité
Que Palamede avoit esté
Du noble Ieu d'Echecs l'Inventeur veritable.
Afin qu'aux Siecles à venir,
D'un fi rare bienfait le Monde redevable,
Ne perdift point le fouvenir.
C'est ce que cet Autheur raporte à la
gloire de ce Prince , qu'on fait encor
Inven
248 Extraordinaire
Inventeur des quatre Lettres ajoûtées
à l'Alphabet Grec , comme auffi des
Poids & Mefures , du Mot du Guet,
de la maniere de mettre en ordre un
Bataillon , & qu'on tient enfin avoir
efté le premier qui a appris aux Hommes
à regler le nombre des jours de
l'année fur le cours annuel du Soleil,
& celuy des Mois fur le cours de la
Lune.
Ce Jeu fe peut avec juftice appeller
un Jeu vrayement Royal , non feulemét
à cauſe qu'il a eu des Rois pour
fes Inftituteurs,& qu'il a été autrefois
l'occupation des Princes & des grands
Seigneurs , & mefme de nos anciens
Roys , qui en faifoient leurs delices
ordinaires , mais encor parce que deux
Roys & deux Reynes y prefident , &
qu'ils en font les quatre principales
pieces.Ce n'eft pas mal à propos qu'on
veut que ces deux Roys foient Freres,
& qu'ils ayent épousé leurs Soeurs;
puis qu'il eft vray qu'ils font ordinairement
compofez tous quatre d'une
mefme matiere , foit d'Yvoire ,
foit de Crystal ou de Verre , comme
on les faifoit autrefois ; témoin
Ovide
du Mercure Galant. 249
Ovide dans fon Livre 2.de l'Art d'aimer,
où il parle ainfi .
En jouant aux Echecs avecque ta Maitreffe
>
Garde toy dans cette action
De faire valoir ton adreffe ;
Mais laiffe la fouvent t'enlever un Pion,
Et fay , mais finement , dans cette douce
guerre,
Où les armes dont on fe bat
Ne font que des armes de verre,
Qu'elle emporte toûjours la gloire du
Combat.
On les faifoit anffi quelquefois de Cire,
comme le marque Pline au Livre 9.
de fon Hiftoire Nat.Chapitre 54.d'Ebeine
, de Buis , ou de matiere femblable.
Ils font encor baftis à peu pres
d'une mefme forme , & fouvent un
mefme Ouvrier leur a donné l'eftre &
la figure qu'ils ont. Ces deux Rois
commandent chacun de leur cofté
une petite Armée qui confifte en Chevaliers,
en Foux , qu'on appelloit autrefois
Satellites ou Sergens ; & en
Pions. Les Troupes font égales en
nom
1250 Extraordinaire
a
nombre de part & d'autre , & les deux
Armées font diftinguées par la diverfité
des couleurs dont elles font revé
tuës , & qui font pour l'ordinaire le
blanc & le noir.
Le nom qu'on a donné à ces deux
petites Troupes qui compofent le Jeu
des Echecs , n'eft pas à la verité fort
honorable felon le terme Latin Latrunculi,
qui eft proprement les appelfer
Larrons , ou fi on peut ufer de ce
terme, Larronneaux.Cependant ce mot
eftant bien pris , & felon l'ancienne
façon de parler , ne porte avec foy rien
d'injurieux; puis qu'il eft vray que par
ce mot Latrunculi , ou Latrones , on
entendoit les Gens de guerre , qu'on
appelloit communement Laterones, ou
Laterunculi , à Latere ; quod Principibus
& Ducibus ad Latera femper effent;
vel quòd latus ferro armatum haberent,
ou bien à Latere, quòd ad infidias laterent.
Ces termes ne fe peuvent pas
bien naturellement exprimer en noftre
Langue , parce qu'ils n'y ont pas la
même fignification , ny le mefme fens
qu'ils ont en Latin . On peut voir les
Autheurs fur ce fujet , comme Sexte,
Pom
du Mercure Galant. 251
Pompée, & Varron dans fon 6. Livre
de la Langue Latine ; mais entr'autres
le Comique Plaute dans fa Comédie
du Soldat glorieux , Acte 1. Scene. I.
où il fait ainfi parler ce Rodomont.
C'est tout de bon à cettefois
Qu'on vafçavoir par tout ce que je vaux
en guerre.
Et que l'Air, la Mer, & la Terre,
Font retentir du bruit de mes rares exploits.
Mon renom va courir de Province en
Province,
Foler mefme au dela des Mons,
Puis que je fuis chargé par Seleucus mon
Prince
De luy lever des Troupes de Larrons.
C'eft à dire , des Soldats, qu'on nommoit
Larrons en noftre Langue dans
les premiers temps du mot Latin Latrones
; foit par ce que ces fortes de
gens font portez à dérober ; foir à
caufe qu'ils ont accoûtumé de dreffer
des embufches aux autres , à la façon
des Voleurs & des Larrons. Et
parce que le Jeu des Echecs eftoit autrefois
252
Extraordinaire
trefois l'exercice particulier , & le divertiffement
le plus ordinaire des Gens
de guerre , de là eft venu que felon le
terme Latin , on l'a appellé Latrunculorum
Ludus , comme qui diroit , le
leu des Larrons ; ce qui ne paroift pas
un nom fort honorable à ceux qui
n'en fçavent point la veritable & naturelle
fignification.
Quoy qu'il en foit , il eft conftant
que ce Jeu n'a rien que d'honnefte &
de noble; non feulement à caufe qu'il
a eu des Instituteurs illuftres, mais encor
parce que le hazard & la fortune
n'y ont point de part , & que que la feule
adreffe y triomphe. Cela n'empefche
pourtant pas qu'il ne fe foit trouvé
des Critiques qui en ont blâmé l'uſage
; car outre Mahomet qui l'a abſolument
interdit aux Turcs dans fon
Alcoran ( cependant les Turcs ne laiffent
pas d'y jouer malgré la défenfe,
& ils en font leur plus ordinaire divertiffement
, felon le témoignage du
Sieur Thevenot en fon Voyage du
Levant , Livre 1. p.1 . c.25 . ) Jacques
Roy d'Angleterre , dans fon Prefent
Royal, l'a tres eftroitement defendu
du Mercure Galant.
253 .
afon Fils , alléguant pour raifon que
l'ufage de ce Jeu laiffe le corps trop
en langueur , & fatigue trop l'efprit.
Petrarque dans fes Entretiens fur la
bonne & mauvaiſe Fortune , le defaprouve
tout-à-fait , & va jufqu'à dire
qu'il ne peut eftre que l'amufement
des Enfans , ou des Foux . Lucain eft
fort éloigné de ce fentiment , puis que
dans un Poëme qu'il fit autrefois pour
Pifon , apres l'avoir exhorté à chercher
quelque relâchement d'efprit
quand il fe fentiroit trop fatigué de
l'étude , il luy propofe le Jeu des Echecs
, comme un divertiffement d'autant
plus honnefte , que l'adreffe plus
que le hazard donne l'avantage au Vi-
Atorieux. Ceux qui voudront avoir
une plus exacte connoiffance de tout
ce qui regarde ce Jeu, n'ont qu'à confulter
Jerôme Vidas Crémonais , dans
un Poëme Latin qu'il a composé fur
ce fujet , intitulé Scacchia Ludus . Je ne
m'arrefteray point à l'explication particuliere
de l'Hiftoire Enigmatique
qui en a efté faite. Ce que j'en dirois
feroit inutile à ceux qui fçavent ce Jeu,
& n'en donneroit pas un entier éclairciffement
254 Extraordinaire
ciffement à ceux qui l'ignorent . Je feray
feulement remarquer que la Partie
eft finie, & la victoire gagnée pour
un Party , quand le Roy de l'autre eft
ferré de fi pres, & fi étroitement afficgé,
qu'il ne luy refte plus aucune voye
d'échaper , & qu'il luy eft impoffible
de faire aucun mouvement pour s'empefcher
d'eftre pris. C'eft alors que le
Party qui l'a réduit à cette extremité,
demeure vainqueur , & qu'il donne,
comme on dit , Echec & Mat au Party
vaincu. Ce font deux termes tirez
de l'Hebreu , felon Gregoire Tholofain
, Syntag. Iuris , Livre 39.chap.4.
Il dit que Seach eft autant comme qui
diroit vallavit , il l'a affiegé , il l'a
renfermé , il l'a refferré comme pri
fonnier ; & que Mat veut dire mortuns
eft , il eft pris , il eſt vaincu , il
eft mort.
C'est ainsi que LOVIS , le plus vaillant
des Rois ,
Depuis que par fes grands exploits
Il rendfes Ennernis envieux de fa gloire,
N'a jamais livré de Combat,
Sans
du Mercure Galant.
255
Sans avoirfur eux la victoire,
Et leur donner Echec & Mas.
La Lettre qui fuit adjoûte quelque
chofe à ce que vous venez de lire dans
ces premieres Remarques.
SUR LE MESME JEU
des Echecs.
Patre dernier
Extraordinaire , on ne
Ar l'Hiftoire Enigmatique de vopeut
qu'entendre le Ien des Echecs.
Deux Roys, deux Reynes , quatre Cavaliers
, feize Fantaffins , quatre Gardes,
& autant de Centeniers, compofent
les deux Armées . Il y a divers
fentimens parmy les Autheurs touchant
l'origine de ce Jeu. On peut
croire que les Perfes l'ont inventé ;
Athente difant que leurs Roys vivoient
dans une fi grande volupté,
ut artifices haberent conquirendarum, &
comparandarum voluptatum . Mais en
mefme temps la moleffe de ces Afiatiques
s'opofe à ce fentiment . Le mot
Latin
256
Extraordinaire
Latin Latrunculi, par lequel on entend
le Jeu des Echecs , pourroit fervir à
l'opinion de ceux qui difent que les
Arabes ont fuccedé aux Perfes , ce
Jeu n'eftant pas éloigné de l'humeur
de ces Peuples . Seneque neantmoins
en attribue l'Invention à Chilon Lacedémonien,
un des fept Sages de Grece.
Paufanias en donne la gloire à Pa-.
lamede . D'autres diset qu'Attalus Roy
de Pergame s'en fervit , Vt ea ratione
doceret motum exercitus . Donat affure
que Pyrrhus inventa ce Jeu. Cette
grande diverfité d'opinions me fait
croire qu'il eft fort ancien. Augufte.
dans fa vieilleffe prenoit plaifir à y
jouer. Seneque dit en parlant des Jeux
qui fe pratiquoient à la Cour de l'Empereur
Neron , Latrunculis ludimus.Du
temps d'Adrian on y joüoit à Rome;
nous en avons la preuve dans une Epigramme
de Martial . Quoy qu'il en
foir, il y a longtemps qu'il eft en ufage
parmy nous, & je me fouviens d'avoir
lû dans l'Hiftoire de France de-
Monfieur de Mezeray, qu'un des pre-`
miers Roys de cette troifiéme Race,
ayant eſté batu dans un Combat par
les
du Mercure Galant.
257
les Anglois , un Fantaffin de cette Nation
voulant arrefter fon Cheval , le
Roy le tua en difant , qu'au Ieu des
Echecs le Roy n'eftoit jamais pris. Je ſuis
voftre , & c.
BEAUTE' , Avocat
de Montauban.
Ceux qui ont expliqué cette mefme Hiftoire
Enigmatique dans fon vray fens ,
font Meffieurs Gardien ; de Hault .....
Veyvolet ; Baizé le jeune ; d'Abloville,
d'Argentan ; Mefdemoiselles des Guimonets
, d'Orleans , & du Pillé de Hanvoile
: les deux Infeparables : l'Amy du
Coeur le Fidelle d'Orleans : & les Grifetes
de Compiegne. Ces derniers en ont envoyé
l'Explication en Vers. Mademoifelle
Fredinie de Pontoife : Meffieurs
Vuaubert , de Noyon : B. M. des Hauts
Champs , d'Orleans : la Seguiniere - Poignant
: le P. de la Tournelle : les Captifs
volontaires de Gifors : Apollon : & le
Chevalier Inconnu de Pontoife.
Les Grands Hommes à qui le Roy
confie les plus importans Emplois dans
le Miniftere , rendent tous les jours defi
confide
258 Extraordinaire
confiderables fervices à l'Etat , qu'il ne
faut pas s'étonner de l'empressement qu'on
a de travailler pour leur gloire . Les Devifes
que vous trouverez pour eux dans
cette Planche , font des Monumens que
tous les François voudroient voir gravez
fur le Marbre & fur le Bronze. Les
cing premiers font de Monfieur Roubin,
de l'Academie Royale d'Arles.
EXPLICATION DES
REVERS OU DEVISES
de cette Planche.
1. Haurit ab afpectu vires.
Es plus belles Deviſes fe tirant des
Armes , & le Lezard eftant dans
celles de Monfieur le Chancelier , rien
ne sçauroit mieux marquer que ce
Grand Miniftre n'a point d'autre objet
que
le ſervice du Roy , & qu'il en
fait fon unique attachement. Les Naturaliftes
prétendent que le Lezard ne
peut fe laffer de regarder le Soleil, &
c'est
THEQUE
LYON
DE
LA
דוע
.
12
C
THEQUE
BIBLIO
LYON
DE
LA
du Mercure Galant.
259
c'eft ce qui en fait le raport tres jufte.
2. Æquali lumine fulgent .
Ces paroles qui accompagnent les
trois Etoiles des Armes de Monfieur
le Chancelier , font connoistre que fi
ce grand Homme rend d'importans
fervices à Sa Majefté , Monfieur le
Marquis de Louvois , & Monfieur l'Archevefque
de Rheims , n'en rendent
pas de moins confiderables à l'Etat &
à l'Eglife.
3. Gerit in cervice Thefaurum.
Une Couleuvre fait le corps de cette
Devife. On tient qu'elle a une Efcarboucle
dans fa tefte ; & comme Monfieur
Colbert porte une Couleuvre
dans fes Armes , l'application en eft
tres - naturelle à ce grand Min ftre,
dont les lumieres pour établir l'ordre
dans les Finances , font un tréfor qui
ne peut eftre affez eftimé .
4. Nonfibi, fed Domino.
C'eſt un Chien couché fur des facs
d'argent. Chacun connoift la fidelité
de cet Animal . Elle est le fymbole de
celle de Monfieur Colbert qui dans
Fadminiftration des Finances , ne regarde
que les feuls avantages de Sa
Majefté.
< Tan
260 Extraordinaire
5. Tantum Latronibus Hoftis.
C'est encor le mefme Animal couché
aupres de la Porte d'un Palais ,
dont il ne défend l'entrée qu'aux Ennemis
de fon Maiftre.Rien n'a un plus
jufte raport aux foins que fe donne ce
vigilant & zelé Miniftre , pour empefcher
qu'il ne fe commette quelque defordre
dans les Finances.
Les fix Devifes qui fuivent font de
Monfieur Gardien, Secretaire du Roy.
6. Nunc tenet interris coelum.
La Déeffe Aftrée qui paroiſt au deffus
du Chef où font les trois Etoiles
des Armes de Monfieur le Chancelier ,
fait connoiftre que la Juftice qui avoit
quité la Terre à caufe de la corruption
des Hommes , y eft revenue, attirée par
l'integrité de ce grand Miniftre, chez
qui elle trouve une demeure toute celefte.
Ces Etoiles fe trouvent heureufement
au chef de fes Armes pour marquer
le Ciel dans la Terre mefme.
7. Cumque ipfo faboles .
Les trois Aigles à plein vol , dont
le plus grand eft dans le milieu de cette
du Mercure Galant. 261
te Devife , & qui tous trois regardent
fixement le Soleil,font voir avec combien
de zele Monfieur le Marquis de
Louvois , & Monfieur l'Archevefque
de Rheims , partagent l'attachement
que Monfieur le Chancelier a toûjours
eu pour le fervice du Roy.
8. Vittrices reddit fufcepto lumine
vires.
C'est un Miroir ardent qui reçoit
les rayons du Soleil. Tout le monde
fçait que ces rayons apres y avoir efté
concentrez, en fortent avec la vertu &
la force d'enflâmer ce qui s'y trouve
opposé. Rien ne fçauroit eftre plus
jufte pour Monfieur le Marquis de
Louvois qui a le Departement de la
Guerre , & par confequent des forces
de noftre Monarque. Il reçoit de luy
les ordres & les lumieres dont il a befoin.
Toure l'Europe admire depuis
plufieurs années le zele ardent & infatigable
, avec lequel il a toûjours
difposé toutes chofes pour faire agir
les Troupes avec les fuccez furprenans
que nous avons vûs .
9. Ad nutum lovis.
Un Aigle au deffus de quelques nuës
Q. de lanvier 1679. M
262 Extraordinaire
ayant les aifles pliées,& tenant la Foudre
dans fes ferres , avec la tefte élevée
vers le Soleil , fait entendre que ce
mefme Ministre s'applique uniquement
à executer les volontez de fon
Maiſtre.
10. Servat , diftribuit , auget.
C'est une Riviere traversée par une
Eclufe, dont la bonde eft en face dans
le milieu. La hauteur au delà de la
bonde paroift fort remplie d'eau ; on
en découvre l'écoulement fur le devant.
Rien n'explique mieux la conduite
merveilleufe de Monfieur Colbert
dans le manîment des Finances.
11. Fideliter, Prudenter , Pure.
Ces paroles fe raportent à celles de
la Devife précedente ; & le Serpent
mis entre un Chien & une Licorne ,
qui font les Suports des Armes de ce
grand Miniftre, marquent à fa gloire
e qui eft connu de tout le monde , que
Monfieur Colbert conferve les Finances
du Roy fidellement , qu'il les diftribue
avec prudence , & qu'il les au.
gmente par une conduite tres- pure.
Les fix Revers on Devifes que vous
allez
du Mercure Galant . 263
allez voir, ont efté faites pour Monfieur
Colbert par Monfieur de Silvecane Prefident
en la Cour des Monnoyes ,& Commiffaire
General de Sa Majesté au Fait
des Monnoyes an Département de Lyon,
& dans toutes les Provinces qui font au
-delà de la Riviere de Loire. le ne vous
dis rien de l'efprit & du merite de cet
illuftre Magiftrat, puis que je fçay qu'il
vous eft connu. Il n'y a guere de Gens
de qualité qui ayent paffe par Lyon, qui
n'en foient inftruits , & qui ne fçachent
la reputation qu'il s'eft acquife dans
fes Emplois , & particulierement dans
celay de Prevoft des Marchands qu'il
a exercé depuis peu avec toute la fatisfaction
imaginable des Miniftres , & de
fa Province.
12. Et necat & vivificat.
La Nature a mis un principe de
mort & de vie dans la Couleuvre, qui
fait le corps des Armes de Monfieur
Colbert. Cela s'applique fort juftement
à ce grand Miniftre qui entrant
dans le manîment des Finances de Sa
Majefté , en a éteint toutes les iniquitez
, & y a rétably la fidelité &
Mij
264 Extraordinaire
l'ordre , qui en font l'ame & la vie.
13. Collecta difpergit.
C'estun Baffin qui reçoit des Eaux
de toutes parts, & qui les diftribue en
mefme temps . L'application en eft naturelle
. Monfieur Colbert ne recueille
avec tant de foin toutes les Finan
ces du Roy , que pour les répandre
heureuſement par tout le Royaume.
13. Domine ,probafti me, & cognovifti.
Ces paroles de l'Ecriture qui accompagnent
un Fourneau d'Effay par le
moyen duquel on connoift le titre de
tous les Métaux , s'appliquent admirablement
à l'épreuve que Sa Majeſté
a faite de la fidelité de ce grand Miniftre
dans l'adminiftration de fes Finances.
15. Recipit , ut purget.
C'eft le mefme Fourneau d'Effay.
Les effets font voir que Monfieur Col.
bert n'a pris le manîment des Finances
que pour les purifier.
16. Altior, ut foecundior..
Le corps de cette Devife eft un Ruiffeau
dont les Eaux font élevées par
quelque Digue, afin qu'elles fe répandent
avec plus d'abondance & de fertilité.
du Mercure Galant.
265
tilité. L'aplication en fera ailément
trouvée dans la juftice que le Roy a
rendu au merite de Monfieur Colbert.
Les fervices que l'Etat reçoit continuellement
de ce Miniftre , font affez
connoiſtre que Sa Majefté ne l'a élevé
aux grands Emplois dont il eft fi digne
, que pour le rendre plus utile à
tout le Royaume.
17. Condit in annum.
Ce font des Fourmis qui amaffent
du grain pour toute une année. Rien
ne marque mieux la prévoyancé de ce
vigilant & fage Miniftre , qui ne s'eft
jamais laiffé furprendre , & qui a toujours
preparé par avance les fonds de
chaque année, pour toutes les neceffitez
de l'Etat.
Les trois Devifes fuivantes m'ont efté
envoyées par Monfieur de B. de Noyon
en Picardie.
18. Solis inferior Aftris.
Un Lezard au deffous des Etoiles
qui font dans les Armes de Monfieur
le Chancelier , fait le corps de cette
Devife. L'application en eft jufte , &
Miij
266 Extraordinaire
il eft aisé de voir que Monfieur le Tellier
n'a rien au deffus de luy , depuis
que le Roy a recompensé fon merite
de la premiere Charge du Royaume.
19. Abundantia Custos.
On ne fçauroit faire mieux connoiftre
que fi la France ne manque de rien,
elle en eft redevable à la prudence de
Monfieur Colbert, que par une Couleuvre
au tour d'une Corne d'abondance.
20. Paravit currendo coronas.
Cette Devile nous reprefente Daphné
pourſuivie par Apollon. C'eft le
fymbole des Courſes que Monfieur de
Louvois a faites pendant la Guerre,
pour executer les Ordres de Sa Majefté.
Tout le monde demeure d'accord
que la diligence de cet infatigable Miniftre
, à fe rendre par tout en toute
forte de faifons, a foûtenu admirablement
les efforts du Roy , & a toûjours
preparé à fes Armes des victoires infaillibles.
21. Vel reperit, vel jufta facit.
Cette dernière Devife eft de Monfieur
d'Eaucourt d'Arras. C'est une
Main qui fort d'un nüage, & qui tient
une
du Mercure Galant.
267
une Balance, pour montrer que Monfieur
le Chancelier n'a rien changé
de tout ce qu'il a trouvé juftement
étably ; mais que pour les coûtumes
injuftes , il les a toutes reformées par
l'amour que ce grand Miniftre a pour
l'équité.
Il me reste à vous faire voir quelques
Madrigaux fur les deux Enigmes du
Mois de Fevrier , dont les Mots estoient
la Carte Geographique, & l'Echo.
1.
CEqueSous unfombre difcours
L'Enigme du Galant Mercure
Nous reprefente & nous figure,
Et quelquefois un grand fecours
A ces Debiteurs de merveilles,
Qui par des recits importuns
De leurs voyages peu communs,
De tous les Survenas fatiguent les oreilles.
Ils ont fait , s'ils font crûs, le tour de l'Vnivers
;
Il n'est point de Climat , de Peuple, de
Contrée,
Qu'ils n'ayent veu fous l'Empirée,
.
Miiij
268 Extraordinaire
Et jamais Matelot n'a couru tant de
Mers.
Qui les croit cependant , a l'efprit à
l'envers,
Car bien fouvent chez eux en une Paix
profonde
Ils ont veu ces Pais dans la Carte du
Monde .
DE VAULOIS Avocat , à
l'Hôtel des Vrfins à Paris .
.II.
JE fuis l'Echo, l'Air eft mon Pere ,
L'Element qui le plus ſe plaiſt au changement.
L'ay la Parolepour ma Mere,
Et les Bois font les lieux où je loge fouvent.
*****
Dés que l'Air agité me touche,
Ie parle fans avoir de bouche ,
Centfois je meurs & nais par jour.
C'est ainsi que les Dieux ont puny mon
amour.
Pour avoir efté trop fenfible
Aux attraits d'un Garçon, ou plutoft d'un
Rocher, Déslors
du Mercure Galant.
269
Deslors on m'ordonna de toûjours me
cacher,
Et j'ay porté le nom de la Nymphe invifible.
Souvent un mal'heureux Amant
Me vient raconter fon martire ;
Mais bien loin de pouvoir appaifer fon
tourment,
le ne fais que le luy redire.
La Brune de Geneve.
71.
III.
L'Enigme du Galant Mercure,
Dont je vous viens de faire la lecture,
Belle Philis, occupe vostre esprit
Quoy, faut - il tant refver? c'eft la Carte
du Monde ;
D'une attention bienprof Pri
Pardonnez, fi je vous l'ay dit.
le n'ay pû voir qu'avec dépit
Cette gefne frivole & fi peu neceffaire;
Et fi je ne craignois , Philis , voftre
colere
le dirois qu'il vaut mieux vous attacher
un jour
M V
270
Extraordinaire
A connoistre la Carte , & le Pais
d'Amour.
L'ABBE' DOUCET .
IV.
TRouveray- je en ces Vers un ſens qui
vous contente ? Tente.
N'est- ce point un Echo que nous avons
oйy !Оüy.
l'y donne donc ce fens , puis que l'on me
l'ordonne. Donne,
C'est l'Echo , cette Mere eft peut- eftre
La Voix. Vois.
Oйy , n'est- ce pas la Voix qui fans Corps
eft mortelle ? Elle.
Maisquel est ce grand Corps dont on
nous veutparler? L'Air.
Echo , de tous mes yeux je vous cherche
fans ceffe. Ceffe.
Ne puis-je pas vous voir , Nymphe de
grand renom ? Non.
Faites donc pour le moins que vostre voix
m'enchante. Chante.
CLEMENT , d'Amiens.
V.
du Mercure Galant.
271
V.
E Mercure voit tant de Païs à
Lela
fois .
Que fon Autheur adroit craignant qu'il
ne s'écarte ,
Pour Guide à bien voulu luy donner
une Carte
Dans l'Enigme du prefent Mois.
V
VI.
Iens voir icy , charmant Narciffe,
La Nymphe quifit ton fuplice.
Cette Belle pour toy fut invifible alors;
Mais par un beau fecret , l'ingénieux
Mercure
A ton Amante donne un Corps,
Quand il fait de l'Echo la vivante
peinture.
RAULT , de Rouen,
VII.
JE
E ne connoiffois point l'Amour , & ſa
puiffance ,
Mon coeur n'avoit point de defirs,
Et
272
Extraordinaire
Et je ne rencontrois que dans l'indiference
,
Et du repos, & des plaifirs.
Mais le Mercure vient m'apprendre
La Carte du Païs de Tendre,
Pendant qu'un aimable Vainqueur
Eft l'Echo qui répond au tranfport de
C
mon coeur .
POTIN, Avocat, Ruë de
la Harpe à Paris.
VIII.
Loris, vous prétendez qu'une retraite
obfcure
Doit eftré le fejour des Amans mal'heureux
,
Et que quand une Belle eft contraire à
leurs feux,
Ils doivent les cacher à toute la Nature.
Et moy , j'ay toujours crû
qu'on endure
que les maux
Se doivent découvrir à l'objet de nos
voeux
Et.que pour mériter de devenir heureux,
Il faut voir & parler , autant que l'amour
dure.
Souffre
du Mercure Galant. 273
Souffrez donc , je vous prie , adorable
Cloris,
Qu'un Berger defolé par vos cruels
mépris,
De fes vives douleurs vous faffe une
peinture:
Ou fi le tefte- à-tefte en amour vousfait
peur ,
Ie confens de me plaindre à l'Echo du
Mercure ,
Et vous fçaurez par luy le fecret de
mon coeur.
LE SOLITAIRE de Pontoife.
Vous eftes priée, Madame , de demander
à vos Amis de quel fentiment ils font
far les matieres quifuivent.
QVESTIONS
PROPOSE'E S.
I.
jeune Homme eft dans le deffein
UN
Ude fe marier. On luy donne le
choix de deux Filles . L'une a dix- huit
ans,
2,74
Extraordinaire
ans , & l'autre cinquante , & toutes
deux ont autant de fois mille Ecus
qu'elles ont d'années. On voudroit
fçavoir s'il doit choifir la vieille , ou
la jeune.
II.
Si on doit fe marier , & s'il y a
plus de raifon d'y fonger dans l'un
des deux Sexes, que dans l'autre.
III.
Si un Amant qui a donné fon coeur
fans referve, foufre plus de la mort de
fa Maistreffe, que de fon infidelité.
IV.
Pourquoy on donne des Graces à
Venus pour l'accompagner , puis que
la politique des Belles n'eft point d'avoir
aupres d'elles des Femmes qui
puiffent plaire, & que les Graces peuvent
effacer des charmes de cette Déeffe,
ne pouvant eftre Graces fans avoir
je ne fçay quoy qui plaift fouvent plus
qu'une parfaite beauté.
V.
Quelle eft l'Origine de l'Archite
&ture.
On prétend , de l'avis mefme du Public,
du Mercure Galant . 275
blic, propofer dans chaque Extraordinairel'Origine
de quelqu'un des Arts, afin
de luy donner infenfiblement la conoiffance
de tous. Cela ne pourra eftre que d'une
tres-grande utilité, la verité fe conaiffant
bien plutoft par les derniers fentimens &
par les diverfes recherches deplufieurs qui
écrivent, que par les reflexions d'un Hommefeul
qui en compoferoit un Traité.
DESSEINS
DES PLANCHES
QUON FERA GRAVER.
No
I.
Ous avons plufieurs ordres d'Architecture
dont je ne dis point
les noms , parce qu'il n'y a perfonne
qui ne les connoiffe , mais nous n'en
avons aucun qu'on puiffe appeller Ordre
François, & c'eft dequoy vous demanderez
, s'il vous plaift ,des Deffeins
à vos Amis. LOUIS LE GRAND ayant
mis mis la France au deffus de tout ce
qu'il
276
Extraordinaire
qu'il y a de plus floriffans Etats , les
Arts doivent contribuer à la gloire de
la Nation, & à celle de l'Augufte Prince
qui les fait fleurir. Ils ne le peuvent
mieux qu'en inventant un Ordre nouveau
, qui ayant efté trouvé fous fon
Regne , puiffe fervir à luy dreffer un
Monument tout François , où la Pofterité
verra fes Victoires. Il eft jufte
que puis qu'il a travaillé fans l'aide
des autres Nations, on ne prenne rien
chez elles pour faire quelque chofe à
fa gloire.
II.
Apres tant de belles Devifes fur
des fujers Heroïques , on en voudroit
avoir de Galantes . On en propofe pour
un Cachet demandé à un Amant par
une Maiftreffe , à laquelle cet Amant
auroit fait une declaration d'amour.
On fupofe que cette declaration ait
efté écoutée , fans aucune marque ny
de fatisfaction ny de colere . On fera
graver tout ce qu'on envoyera de bonnes
Devifes fur ce fujer.
Ceux de vos Amis qui voudront fe
donner la peine d'écrire fur tous ces Sujets,
du Mercure Galant.
277

jets , le pourrontfaire, & on ſe ſervira de
tout ce qu'ils envoyeront autant qu'on
pourra. le croy pourtant que vous ne feriepas
mal de les avertir , que fi on en
propofe beaucoup , c'eft plutoft afin de diverfifier
les matieres pour le plaifir das
Lecteur , qu'afin que les mefmes écrivent
fur toutes les Propofitions . Au contraire ,
ilferoit àfouhaiter que chacun n'écrivift
que fur une ou deux , parce qu'il ne choifiroit
les matieres que felon qu'elles luy
plairoient , & non pas à cause qu'elles
auroient efté propofées . Chaque Particu
lier auroit plus de temps à polir l'Ouvra➡
ge qu'il entreprendrois , & pourroit le
faire tenir plutoft , car des trois Mois
qui fe paffent entre deux Extraordinaires
, le dernier s'employe à l'Impreffion,
& on eft embaraffé de ce qu'on reçoit plus
tard que deux Mois apres qu'un Extraordinaire
a paru. On ne laiffera pas de
faire tout ce qu'on pourra pour obliger
ceux qui voudront fe divertir à travailler
, quand mefme ils écriroient fur toutes
les Propofitions. On en doit eftre perfuadé
par cet Extraordinaire , dans lequel
on n'a cherché qu'à obliger le Public,
puis qu'on peut connoistre par sa groffeur,
&
278
Extraordinaire
& par la depense qu'on a faite pour les
Planches qui y font employées , que les
frais pafset tout ce qu'on en pourra retirer.
Ie ne puis finir fans vous dire deux
mots touchant les Modes. Le Printemps
eft venu , mais il en a fait paroistre fort
pei de nouvelles , parce qu'il ne nous a
point encor amené les beaux jours. On ne
porte prefque que les mefmes Erofes qu'on
a portées tout l'Hyver. Ce font des Robes
de Gros de Tours de plufieurs fortes
de gris , brodées de foye , & reprefentant
plufieurs fleurs au naturel. Les Dentel-
Les font prefentement coufnes fur les lupes
, & on n'y en met plus de volantes.
La Broderie des belles lupes eft plate,
& imite le naturel auffi- bien que celle
des Robes. Il n'y a point de couleurs à
la mode. C'est la fantaifie qui les regle.
Pour ce qui eft des Robes de Chambre,
on va d'une extremité à l'autre , &fi on
en voit de fort magnifiques , on en voit
auffi de tres - negligées . On attend les
Etofes nouvelles dans dix ou douze jours.
Il n'en est encor venu qu'une. C'est un
Gros de Tours dont le fonds eft rayé en
nuance , & ondé , avec de petites mouchetures
houpées, pareilles aux mouchetures
que l'on voit depuis longtemps fur'
du Mercure Galant.
279
les Rubans. Il y en a de toutes couleurs.
Les Femmesportent toûjours leurs Manchesfort
longuesfans Manches de deffous.
Les Habits de Printemps des Hommes,
qui estoient l'année paffée de Drap grisblanc,
font cette année de toute forte de
couleurs. Ily a une Etofe nouvelle pour
eux , appellée de la Calabroife marbrée,
dont on dit que le Roy s'eft fait faire un
Habit. He vous en apprendray davantadans
ma Lettre ordinaire de ce Mois.
lefuis voftre , &c.
ge
A Paris , ce 15. Avril 1679.
Avis pourplacer les Figures.
E Portrait de Madame la Duchef-
Lfe de Savoye doit regarder l'Epiftre.
Le Cadran Horizontal doit regarder
la page 110.
La Lettre en Chiffres doit regarder
la page 186.
Les Devifes doivent regarder la
page 258,
Avis
280
S
Avis pour toujours.
OM prieceuxqui envoyeront des
Memoires où il y aura desNoms
propres , d'écrire ces Noms en caracteres
tres bien formez & qui imitent
l'Impreffion , s'il fe peut , afin qu'on ne,
foit plus fujet à s'y tromper.
On prie auffi qu'on mette fur des
papiers diférens toutes les Pieces qu'on
envoyera .
On reçoit tout ce qu'on envoye &
l'on fait plair d'envoyer.
Ceux qui ne trouvent point leurs
Ouvrages dans le Mercure, les doivent
chercher das l'Extraordinaire; & s'ils
ne font dans l'un ny dans l'autre , ils
ne fe doivent pas croire oubliez pour
cela . Chacun aura fon tour, & les premiers
envoyez feront les premiers mis
à moins que la nouvelle matière qu'on
recevra , ne foit tellement du temps ,
qu'on ne puiffe differer .
On ne fait réponse à perfonne ,faute
de temps.
On ne met point les Pieces trop
difficiles à lire. On
181
On recevra les Ouvrages de tous
les Royaumes Etrangers , & on propofera
leurs Queftions.
Si les Etrangers envoyent quelques
Relations de Feftes ou de Galanteries
qui fe feront paffées chez eux , on les
mettra dans les Extraordinaires.
On ne met point d'Hiftoires qui
puiffent bleffer la modeftie des Dames,
ou defobliger les Particuliers par quelques
traits fatyriques.
On a beaucoup de Chanfons. Elles
auront toutes leur tour ,fi on apprend
qu'elles n'ayent pas efté chantées . C'eft
pourquoy fi ceux par qui elles ont eſté
faites veulent qu'on s'en ferve , ils les
doivent garder fans les chanter & fans
en donner de copie jufqu'à ce qu'ils les
voyent dans le Mercure .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le