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1678, 10, t. 4 (Extraordinaire) (Lyon)
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9.47 Mo
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291
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Texte
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2

807157
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALANT.
Quartier d'Octobre
DE
LYON
VILLE
DIE AUR
TOME I
VILL
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere ..
M. DC. LXXVIII
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
C
EXTRAIT DV PRIVILEGE
Ar
du
Roy.
PAR Grace & Privilege du Roy, donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté àl',
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes.
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Gra
veurs & autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre, le tout à peine de fix mille livres d'a
mende , & confiſcation dés Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678.Signé E. COUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuger , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
14. Lanvier 1679,
Avis pour placer les Figures .
L
A Figure dans laquelle l'Epiftre
au Roy eft gravée , doit eftre au
devant de la premiere Page de la matiere.
La Pallas qui tient un Bouclier,
doit regarder la Page 110.
16 La Figure où font les Revers de
Medailles , doit regarder la Page 243 .
Les Extraordinaires fe vendront
toûjours 30.fols relié , & les Mercures
12. fols de l'année 1677. & ceux de
1678. & 1679. 20. fols . Ils fe fepareront
pour le mefme prix,
EXTRA
EXTRAORDINAIRE
D. U
BIBLIO
LYO
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER D'OCTORE , 1678 .
ΤΟ ΜΕ IV.
E ne vous diray rien,
Madame , pour vous
préparer au plaifir
que vous devez recevoir
de ce Quatriéme Extraordinaire.
Il fuffit que vous vous fouveniez
qu'il eft composé des Ou-
Q.d'Octobre.
A
2
Extraordinaire
vrages de quantité de Gens d'efprit
qui m'ont fait la grace de me les
envoyer & de Paris & des Provinces
, & queje n'y ay aucune part
que celle de vous en faire un Recueil.
Je commence par ce qu'on
m'afait voir écrit fur le Mercure
d'octobre.
JA
Attendois le Mercure avec impatience,
I'afpirois à le voir dans tout fon enjoûment
:
Il vient m'entretenir ; helas ! que fa préfence
Me donne de contentement !
Il ne parle plus de vacarmes..
Il éloigne le bruit des Armes,
Il renonce aux Combats pour annoncer la
Paix.
Le plus grand Prince de la Terre
La donne à l'Univers pour combler nos
fouhaits ,
Apres avoir efté le foudre de la Guerre.
Les Mufes de Soiffons engoûtent les douceurs
,
Et
du Mercure Galant.
3
Et l'on en peut juger par leur galant
Idyllestava borge
La netteté des Vers , & l'agrément du
Stile ,
"
Font voir que leur ouvrage eft celuy des
NeufSoeurs.d a pitvovao 1
Toutes les Mufes heroïques \\
Acompagnent LOVIS dans les Deftins
tragiques
Qu'il a fait reffentir à fes fiers Endemis
Et celles dot Refprit eft doux & pacifique,
Chantent ce Prince magnifique
Quifefait unplaifir d'être de leurs Amis.
L'Ombre de Charles - Quint se fait affez
connoiftre ,
Elle eft d'un bel Esprit le chef- d'oeuvre
achevé ;
Iamais rien ne fut mieux trouvé ,
Et jamais fiction ne merita mieux d'eftre.
L'infidelité des Ruiffeaux
Eft naturellement écrite ,
Et je crains à la fin que Tyrcis ne me
quitte
à la fin
quesoy
S'il continue à boire de leurs eaux.
Les Lettres qu'on écrit fur l'Enigme en
figure,
4
Extraordinaire
Me prédifent ce changement.
Si la prédiction femble eftre un avanture,
Il faut vous la prouver , écoute un mement.
*
Memnon figure mòn Amant.
Pourveu que la lumiere dure ,
Il marquera fidellement,
Maislas !fi par malheur quelque nüage
Sombre
Obfeurcit le Soleil, le couvre de fon ombre,
Memnon perdrafon mouvement ,
Tout de mefme de mon Amant.
FREDINIE, de Pontoife,
- Les Pieces qui fuivent portent
leur recommandation par ellesmefmes,
& je n'ay point à prévenir
voftrejugement en leurfaveur.
A MADEMOISELLE
D. B.
En luy envoyant un petit Amour
de cire aux Etrennes.
N
E refufez pas à ce petit Amour,
belle Iris la retraite qu'il va
chercher
Le Cadran Solaire.
du Mercure Galant.
J
chercher dans voftre Maiſon . Il y au
roit de la cruauté de le laiffer morfondre
à votre porte , luy qui va tour
nud, & dans un temps où les mieux
fourrez ont bien de la peine à fe garantir
du froid . Au reste c'est l'Hofte
du monde le plus agreable & le moins
incommode. Il ne vous couftera gue
re à nourrir. Il ne vit que de carefles,
de bailers, de petits mots tendres , d'efperance
, mefme quelquefois de foûpirs,
quoy que ce foit une viande affez
creufe pour luy. Quand vous ferez
mélancholique , il fçaura le moyen
de vous égayer. Il vous dira cent jolies
chofes. Il en fera encor de plus'
plaifantes, comme de fauter dans fon
Arc , avec une adreffe qui n'eft pas
moindre que celle de ces Singes qui
fautent dans un cerceau à la Foire S.
Germain. Il fera auffi des tours de
paffe-paffe , & il jouera des Gobelets
dans fon Carquois qui luy fert de
Gibeciere. Il occupe fi peu de placej
que vous pourrez le loger avec tout
fon équipage dans un Cabinet d'Allemagne
, & fon Apartement fera affez
fpacieux & affez commode , pourveu
A j
·
6. Extraordinaire sh
qu'il ait un demy- pied de tour . Ah
Croyez- moy, belle Iris, c'eft un avan,
tage tres grand d'avoir ainfi un Amour
à fes gages , & furtout une Per
fonne qui comme vous veut donner
de l'amour à tout le monde fans en
prendre , a bien befoin qu'un Amour
dépende delle car autrement BAS
mout ne l'épargneroit pas mais il
n'ofe rien entreprendre fut fa Bienfaictrice.
Vous pouvez juger de là, que,
je vous fais un prefent qui pourra
m'eftre funette , puis qu'ayant cet A
mour fous voftre puiffance , vous luy
commanderez ce qu'il vous plaira, &
que j'ay tout fujet d'eftre perfuade quel
vous ne luy commanderez rien à mon
profit . Il n'ofera vous defobeïr dans
la crainte que vous ne le faffiez jeûneron
que vous ne luy retranchiez?
les douceurs dontil a accoûtumé de fe
nourrir, Tout ce que j'efpere done en
cette occafion , eft que confiderant
quelquefois les petits fervices quib
vous rendra , vous vous fouviendrez
peut- eftre que celuy qui vous l'a don
né eft voftre, & c.
ALCIDON.
EDIT
du Mercure Galant. 7
EDIT
DE L'AMOUR.
LA
Amour Maistre de l'Univers ,
Par la grace de la Nature ,
A tous ceux qui liront ces Vers ,
Salut & galante avanture.
Tout le mondeconnoift affez ,"'
Sans qu'il foit befoin de le dire,
Les abus qui fe font gliffe
En divers lieux de noftre Empire.
Nous avons diferé cent fois
D'y remedier par nos Loix ,
Tantoft perfuadez qu'au milieu des allar-

mes ,
Du tumulte, & du bruit des armes ,
On n'entendroit pas noftre voixs
Et tantoft occupez à vaincre par nos
charmes ,
Certains coeurs refufans de nous payer
nos droits . 7
Maisparce quefur tout en France ,
Comme dans le Climat que nous aimons
le plus ,
Et l'ordinaire lien de noftre réfidence
A iiij
8 Extraordinaire

Il nous eft important de regler ces abus,
Qu'avoit des derniers temps introduit la
Licence ;
Apres que pendant plufieurs jours
Nous avons eu fur cette affaire
L'avis de Venus noftre Mere ,
Et de nos Freres les Amours ;
Enfin dans noftre Cour pleniere,
Seant avec les leux , les Graces , & les
Ris ,
Nous avons reglé la maniere
Dont nous voulons qu'on aime en l'Empiredes
Lys.
I.
Celuy qu'auront charmé les attraits d'une
Belle ,
Devra pour obferver quelque forme avec
elle ,
Faire parlerfes foins dans les commencemens
;
Mais s'il veut qu'on réponde à ſon ardeur
extréme ,
Ils n'en parleront pas longtemps ,
Sans qu'il en parle auffi luy- mefme.
II..
S'abandonner à la langueur
Dans une paffion naiſſante,
Eft un moyen mal propre à s'introduire
an coeur ; La
du Mercure Galant.
La joye eft plus infinuante.
C'est pourquoy nous voulons que les nouveaux
Amans,
Malgré la regle des Romans ,
Prennent deformais cette voye.
Mais lors que de leurs foins ils verront .
qu'onfait cas
>
Certains alors de ne déplaire pas ,
Qu'ils faffent fucceder la langueur à la
joye;
Qu'ils faffent entrevoir quelques chagrins
legers ,
Enfin qu'ils parlent , & qu'on croye
Qu'ils ne parlent point aux Rochers.
III.
La coûtume d'écrire autrefois établie
Par quelques timides Amans,
Qui n'ofoient tefte - à - tefte avoüer leurs
tourmens,
Nous voulons deformais qu'ellefait abolie.
Quand d'une vaine peur un Amant alarmé
Nofe dire en face qu'il aime,
Il trabit fon devoir , il fe trahit luymeſme,
Et n'eft pas digne d'eftre aimé.
IV.
Ce nefont ny les foins , ny le respect ex-
A y
tréme,

10 Extraordinaire
Ny les foupirs, ny les pleurs mefme :
Qui font croire qu'on est Amant :
Pour bien perfuader qu'on aime ,
Il nefaut qu'aimerfeulement.
V.
Du refte on ne doit pas s'attendre
Que nous nous arreftiõs à vouloir éclaircir
Comme ilfaut declarer une paſſion tendre;
On auroit plus de peine à n'y pas reüffir,
Qu'on n'en auroit à s'y bien prendre.
Qu'en ce point donc chacunfuive fon proprefens
,
Affurépar l'Amour luy mesme,
Qu'il est bien mal - aisé de dire que l'on
airne >
Et de le dire à contretemps.
VI.
Si l'aveu qu'un Amant aura fait de fa
flame,
Fache, ou femble facher fa Dame ,
Qu'il témoigne en avoir une extreme dou
leur,
Mais qu'enfon ame il la moderes
Comme il doit juger qu'enfon coeur.
Elle modere fa colere..
VIL
Ce n'est pas toutefois qu'il faille que l'Amant
Ait
du Mercure Galant. II
Ait fi peu de chagrin du courroux de fa
Belle ,
Qu'il fe montre infenfible à ce qui viendra
d'elle ,
Seit fierté, foit déguisement.
Se vouloir appliquer à faire une con-.
queste ,
Et garder toute fa froideur ,
C'eft avoir bien plutoft un deffein dans
la tefte
Qu'une paffion dans le coeur.
VIII ·
Qu'il luy témoigne donc qu'il fe fait un
Suplice
De fa moindre froideur , de fon moindre
-4 caprice
Et qu'il craint fa colere à l'égard du
irépas ,
Mais que quelquefois il agiffe
Comme s'il nela craignoit pas.
C'est une maxime eternelle ,
3
Quefi jamais il ne fait rien
Pourfe mettre mal aves elle,
Famais il ne s'y mettra bien.is
IX. araq 12
Mais de tout ce qu'ilpourra faire,
S'il veut apprendre à bien juger,
Qu'il confulte les yeux qui ſçeurent l'engager
C'eft
፩ Extraordinaire
C'est dans lesyeux de la Bergere
Qu'on connoift l'Heure du Berger.
C'est là qu'on peut fçavoir comme il faut
qu'on profite
Des bons mouvemens qu'elle aura ;
L'Heure en chiffres d'amour dans fes
yeux eft écrite ,
Et qui fçait bien lire, lira.
X.
Que fipar une ardeur difcrette
On vient à conquerir un Coeur,
Et que par une heureuſe & derniere défaite
On ait en habile vainqueur
Rendufa victoire complete ;
Que fans fe relâcher de ſa premiere ardeur

On fe falfe toujours un fouverain bonbeur
De la conqueste qu'on afaite.
Vn Ennemy qu'on a réduit,
Donne fans doute de la gloire ;
Mais en vain on remporte une illuftre
victoire,
Si par fa negligence on en corrompt le
fruit.
X I.
Quelque bien qu'on puiffe eftre avecque d
Maiftreffe,
Nous
du Mercure Galant.
13
Nous voulons que l'on garde un certain
procedé
Plein de foin, de délicateſſes
Oi toujours avec la cenareffe
Le refpect foit accommodé.
C'eft par là qu'un Amant dans le coeur
s'infinue,
Et c'est auffi par là qu'il faut qu'il continuë
S'il ne veut que bientoft on ceffe de l'aimer.
Veut - on d'un bel Objet entretenir la
flame ?
Ilfaut la nourrir dansſon ame
Par les mefines moyens qui fçeurent l'al-
Lumer:
XII.
Auffi pour exciter tout le monde à bien
faire,
Nous defavoüons hautement
Toute espece d'attachement
Qui n'aurapoint ce caractere.
Lors que la Maistreffe & l'Aman
Tombent dans le relâchement
D'une honteuse nonchalance,
Ou que le feul emportement
Aformé leur intelligence,
Alors pour parlerproprement
DA
14
Extraordinaire
Du commerce qu'ils ont ensemble ,
Ce n'est plus en effet l'Amour qui les
affemble ,
Ce n'est qu'un fol amusement.
XIII.
S'il faut qu'un Démefléfurvienne,
Comme il ne manquera jamais ,
Que toujours l'Amant fe fouvienne
De chercher le premier à refaire fapaix.
On peut ou par dépit , ou par délicateffe
,
Contre les autres Gens tenir jufqu'à la·
mort ;
Mais ilfaut contre fa Maistreffe
Croire toujours que l'on a tort.
XIV.
Souvent pour réchauffer une ardeur languiffante,
Vn pen d'abfence fait grand bien ;
Mais lors qu'elle eft trop longue , ou devient
tropfrequente ,
Le remede alors ne vaut rien.
Enfin pour dire d'avantage
Il eft dangereux d'eftre abfent,
Car il eft plus d'un coeur volage ,
Qui pareil au miroir , ne conferve l'image
Que tant que l'Objet eſtpreſent.
XV.
du Mercure Galant.
15
XV.
·Comme fouvent la jalousie
Trouble de nos Sujets la Paix & le banbeur
Et que nous n'avons rien qui nous foit
plus à coeur
Que de bien affurer la douceur de leur
vie
Nous leur recommandons à tous
D'éviter , s'il fe peut de devenir jaloux.
C'est tout ce que nous pouvons dire ,
·
Car enfin là deffus que pouvoir ordonner,

Si loin d'avoir quelque chofe à preferire,
Nous ne fçavons pas mefme un confeil à
donner
XVI.
Si quelqu'un bien traité des Belles
Fait des faveurs qu'il obtient d'elles
Vn trophée à fa vanité,
Qu'ilfoit par tout fi maltraité,
Qu'il ne trouve que des cruelles.
Publier les bienfaits qu'on reçoit de quel-
વાતશા છે .
C'eft, fuivant l'ufage commun,
De la reconnoiffance une marque tresclaire
;
En amour c'eſt une autre affaire , i
On
16 Extraordinaire
On la fait mieux paroistre à les diffimuler.
Enfin l'ingratitude eft ailleurs à so
taire ,
En amour elle eft à parler.
XVII
Ceux qui jouant la Comédie
Sous le perſonnage d'Amans,
En tous lieux content des tourmens
Qu'ils n'ont reffentis de leur vie ,
Ont encouru par là noftre couroux entier
,
Et nous voulons qu'en conféquence
Tus nos Sujets qui font en France
Leur courentfus fans nul quartier.
XVIII.
1
Les Graces, ces Filles charmantes,
S'eftant plaintes à nous que depuis deux
mille ans
Les Poëtes & les Amans
Enfont d'eternelles Suivantes :
Nous , confiderant meûrement
Que fans elles rien ne peut plaire,
Et que nous ne regnons que par leur miniftere,
Nous défendons expreffément
A tout Poëte, à tout Amant,
De les traitterjamais d'une telle maniere,
Es
du Mercure Galant.
Et voulons que dorefnavant ,
Au lieu de demeurer derriere ,
Ellespaffent tou ours devant.
XIX.
Nous voulons que ces Ordonnances,
Reglemens, Statuts , & Défences,
S'obfervent deformais dans l'Empire
François,
Comme d'inviolables Loix,
Sans qu'on puiffe aller au contraires
Car tel eft noftre bon plaifir.
Quefi quelqu'un trop temeraire
Contrevient à noftré defir ,
Pour voirfon audace fuivie
Du plus grand chaftiment qui puiffe eftre
exprimé,
Qu'ilfoit Amant toutefa vie,
Et qu'il ne foit jamais aimé.
FICTION
18 : Extraordinaire.
t
FICTION
SVR L'ORIGINE DE
l'Horloge de Sable , traittée
par métamorphofe.
A MADEMOISELLE ***
SU
Ur les bords de la Mer Egée , affez
proche de la Ville d'Athenes qui
eftoit alors, troublée de factions populaires
, Pfammette , jeune Seigneur
d'un grand merite, & d'un génie auffi
fubtil qu il en fut jamais , s'eftoit fait
une paisible retraite d'une Maifon de
Campagne , où l'étude des merveilles
de la Nation faifoit fa principale occupation
. Lors qu'il y penfoit le
moins , une affaire de la derniere importance
le tira de fon cher Defert , & -
l'obligea d'aller à Athenes . Comme
tout Solitaire qu'il eftoit il n'avoit
rien de fauvage , & qu'au contraire il
eftoit civil & commode , il vefcut à la
Ville comme y doit vivre un galant
Homme ; & quand fes affaires luy en
donnoient
du Mercure Galant. 199
donnoient le loir , il voyoir tout ce
qui meritoit d'eftre veusly avoit
alors à Athenes deux Nimphes qui
effaçoient toutes les autres. Leur ef !
prit répondoit à leur beautéelles
avoient un extrême boillant & une
merveilleufe délicateffe , & cependant
elles eftoient fi finteres, qu'on voyoir,"
pour ainsi dire , tout ce qui fe paffoit
dans leur coeur mais ce qui eftoit extraordinairement
furprenant & un ves
ritable prodige, c'eft qu'elles fe reffem
bloient parfaitement de traits , de
teint , de taille , de manieres , d'efpriti
& d'humeur , que les Siecles paffez
n'ontjamaise veu , ny la Pofterité ne
verra peur aftre jamais , une reffem-!
blance fi achevée L'une s'apelloit La
profe, & liantre Phanerie, Pfammette
les vidupour la premiere fois toutes
deux enfemble. Il fut furpris & charmé,
& il les aima dés ce moment autant
que l'on peut aimer , mais égalements,
& fans plus de panchant pour
l'une que pour l'autre. Il leur témoigna
fa paffion avec les mefines ardeurs,
& leur rendit les mefmes fervices &
les mefmes affiduitez. Les Nimphes
t
de
20
&
Extraordinaire
de leur cofté eurent pour luy toute l'eftime
qu'il pouvoit defirer , & il fur
affez heureux pour s'appercevoir dans
la fuite , que cette eftume eftoit quelque
chofe de plus fort que ce qu'on
fent pour les Gens qu'on ne fait fim
plement qu'eftimer. Un jour qu'il
vouloit entretenir Lamprofe de fon
amour , elle l'interrompit en luy reprochant
qu'il en contoit tout autant
à Phanerie. Eftant vertueux &
fincere , il n'ent garde dele nier. Je
ne prétens, luy dit - il en vous aimanc
F'une & l'autre , que l'honneur ( de
vous fervir , & cependant jattefte les
Dieux qu'il n'y eut jamais d'amour ny
plus ardent , ny plus tendre que le
mien. Je ne voy entre vous aucune
raifon de préference ; mais tout ce
que je voy m'entraîne neceffairement
vers toutes deux , & je fens bien que
j'y feray éternellement & également
attaché , & que je ne feray jamais à
pas une autre. A bien confiderer les
chofes pourſuivit- il , ce n'eft point un
partage. C'eft n'aimer qu'un mefme
objet. Ainfi ne condamnez point un
procedé , qui par une merveille auffi
étrange
du Mercure Galant. 21

étrange que votre parfaite reflemblance
, eft en moy tout à la fois un
effort d'amour , d'équité & de raiſon,
& apres tout un decret inviolable des
Dieux immortels . Lamprofe ne répondità
ce difcours de Pfammette que
par quelques foûpirs. Quelque temps
apres Phanerie luy ayant fait le mefme
reproche , il luy fit auffi le mefme
aveu . La jalonfie augmentoit cependant
au coeur de nos Belles, & un jour
qu'ils eftoient tous trois enfemble , &
que Plammette agiffoit avec la mefine
égalité , mais Pfammette , luy dit , Phanerie
, vous voyez que l'une & l'au
tre nous ne manquons pas d'Amans,
qui nonobftant cette reffemblance dor
vous prétendez faire valoir vos raifons
, s'attachent feulement à l'une
de nous fans qu'ils s'adreffent jamais
à l'autre. Ce que vous me dites , répondit
Pfammette , n'a rien qui dètruife
mes raifons ; au contraire c'eſt
ce qui me juftifie entierement. La dé
termination de ces Amans vous fait
autant d'injure que mon égalité vous
rend de justice. Ils vous diftinguent
parce qu'ils ne voyent en l'une ou en
l'autre
22
Extraordinaire.
l'autre qu'une partie de vos grandes
qualitez , & qu'elles ne font impref
fion fur eux qu'à leur maniere, c'est à
dire tres imparfaitement. Il y en a
beaucoup qui leur échapent ; ainſi
vous devez croire que ce qu'ils reconnoiffent
en l'une , ils le trouvent à dire
en l'autre ; mais s'ils voyoient toutes
vos perfections comme je les voys
il faudroit de neceffité qu'ils fiffent
tout ce que je fais. Ces trois Illuftres
Perfonnes eftoient de belles & de grã,
des Ame's qui agiffoient de bonne. foy,
& qui fe rendoient fans peine à la raifon
, ce quil fit que la fidelle égalité
de Pfammette ne fut plus contredite,
& que les Nimphes s'y accoûtume
rent. De cette forte ils vivoient affez
heureux dans une intelligence qui leur
faifoit goûter une partie des plus folides
plaifirs de l'amour , fans en reffentir
jamais les chagrins , lors que
Peupled Athenes fe vit malheureufement
partagé en deux factions; auf
quelles toutes les autres s'eftoient reünies.
La Maiſon de Lamprofe eftoit
dans l'une , & celle de Phanérié dans
l'autre . Il arriva que la premiere de
le
ces
du Mercure Galant. 23
ces Factions emporta le deffus en peu
de temps. Que croyez- vous que fit
Pfammette dans une fi embatallante
occafion Vne chofe qui vous furprendra
fans- doute. Il ne hefita pas
un moment à fe précipiter , pour ainfi
dire , vers Phanerie , & à luy tenir
compagnie tres fidelle . Lamprofe en
fut touchée , & ne put s'empefcher
de luy en témoigner du dépit. Pfam
mette avec fon ingenuité ordinaire,
luy donna encor , ou du moins prétendit
luy donner de bonnes raifons .
Vous fçavez , luy dit il , que les Loix
de Solon, defendent abfolument de
demeurer neutre, & nous obligent indifpenfablement
à prendre party dans
de pareilles occafions. Ce que je fais
n'en eft pourtant qu'une fimple de
monftration , mon coeur eft toûjours
également à vous deux , & vous voyez
meline que pour ce qui eft de vous ,je
ne vous pers iamais de veuë ; ie ne
donne ma prefence & mes foins apparens
à Phanerie plûtoft qu'à vous, que
par ce qu'elle eft auiourd'huy dans
l'abatement & dans l'affliction. Ce
feul point d'inégalité qui eft prefentement
"
24
Extraordinaire
ment entre l'une & l'autre , & qui ne
change rien de tout ce que vous eftes
par vous mefmes , eft la raifon de la
mienne qui ne fait auffi aucun changement
au dedans de moy ; & enfin
ces foins exterieurs font fi peu de chofe
, que voftre gloire & voftre élevation
vous en doivent confoler de refte.
A ce compte là , répondit Lam
profe , l'on ne pourroit donc efperer le
retour de cette prefence & de les foins,
que par une révolution qui me mettroit
à la place de Phanerie , & elle à
la mienne ? Cela pourroit bien eftre,répondit-
il , & je vous prie d'attendre
au moins jufques - là à me condamner
d'inconftance. La tendreffe de nos
Nimphes pour Pfammette leur faifoit
preferer fon amour à tous les avantages
de la fortune. C'est pourquoy ce
difcours donna de la crainte à Phane
rie , & de l'efperance à Lamproſe .
L'effet fuivit bien- toft apres ; & comme
la Faction bumiliée vint à l'empor
ter à fon tour fur celle qui avoit prévalu
d'abord , & que ces révolutions
arriverent enfuite plufieurs fois , Pfammette
fit toûjours compagnie à celle
des
du Mercure Galant.
25
party
des deux qui fe trouvoit dans le
inferieur. De tels changemens eftant
toûjours l'effet de la conftante égalité
de Pfammete , Lamprofe & Phanerie
luy rendirent juftice , & témoignerent
d'eftre fatis - faites de luy fur ce
point,mais ce qui leur tenoit au coeur
eftoit cette précipitation à faire retraite
; elle marquoit à leur fens de
la dureté ; elles avoient , comme je
vous l'ay dit , beaucoup de délicatelle,
& elles étoient pour les longs Adieux.
Pfammete de fon cofté n'avoit pas
peu de chagrin de celuy que caufoit
à de ficheres perfonnes , cette fatalité
par laquelle il fe fentoit entraîné
dans ces fortes de rencontres . Le
déplaifir qu'ils eurent des malheurs
continuels de leur Patrie , les fit réfoudre
tous trois d'avoir recours aux
Dieux , & de remettre leurs deftinées
entre leurs mains. Ils allerent pour cet
effet à un petit Temple qui n'eftoit
pas éloigné , & qui comme beaucoup
d'autres , mefme comme celuy de Delphes
; n'eftoit en ce téps- là qu'une petite
Hutte de feuillée & de bois, confacrée
aux Divinitez des lieux . Celuy
B
26
Extraordinaire
cy eftoit dedié à Minerve & aux Heures.
Pfammete , comme vous pouvez
bien penfer, y alla de compagnie avec
celle des deux Nimphes qui n'eftoit
pas de la Faction dominante . Ils
firent leurs prieres avec ardeur & voicy
comme il plût aux Déeffes d'en difpofer.
Pfammete fut infenfiblement
changé en Sable , & les deux Nim
phes en deux Urnes de Cristal , chacun
retenant ainfi quelques unes des
qualitez qu'ils avoient eues pendant
leur vie. Le petit Temple mefme doucement
détaché & réduit à une juſte
proportion , fut abandonné à ces Ilfuftres
métamorphofez en recompenfe
de leur vertu &de leur pieté , celle
des Athéniens en ayant déja preparé
un plus folide à nos Déeffes , lefquelles
pour avoir fait ce don , ne laiffent
pas d'y préfider encor , puis que
les Heures y tendent leurs Oracles à
l'honneur de la Sageffe & de la Science.
Cette viciffitude à laquelle noftré
Héros & nos Heroines avoient efté
fujets , fembla à ces mefmes Déeſſes
quelque chofe de fi rare , qu'elles ne
voulurent point la faire ceffer :mais faifant
du Mercure Galant.
27
-fant reflection fur le déplaifir de Lamprofe
& de Phanerie au fujer du trop
prompt départ de Pfammete , elles luy
reglerent un temps certain pour faire
3 fes Adieux. L'utilité qui revient de
- la connoiffance de cet efpace de
-temps , eft le prix dont ils reconnoif-
1 fent celuy de qui la main favorable
& officieuſe , fe porte à les confoler
tous trois par de reciproques retours ;
& quoy qu'il arrive quelquefois que
l'une des Nimphes poffede longtemps
Pfammete , il eft toûjours vray qu'un
revers qui ne manque pas d'arriver
donne le mefme avantage à l'autre. De
forte que tout bien compenfé , il ſe
trouve que les équitantes Déeffes ont
eu foin de maintenir l'égalité que
Pfammete avoit fi fidelement obfervée.
Je fouhaite , Mademoiselle , que
ceite Fable puiffe vous plaire , que
s'il vous reltoit quelque fcrupule fur la
bonté des raifons de Pfammere , fongez
s'il vous plaift à cet Illuftre Amant
qui s'eft enfin acquis un droit legitime
for voftre coeur , & rendez graces au
Ciel de ce qu'avec tant de perfections
ilne vous a point donné de fembla
ble', & c. Bij
28 Extraordinaire
Cette Fable eft de Monfieur
Gardien , Secretaire du Roy. Monfieur
le Marquis de Vienne du
Comté de Tonnerre , a fait lepremier
des deux Sonnets qui la fuivent.
L'autre eft de l'Hermite de
Sinceny proche Chauny.
SONNE T
Malgré
707 1.
Algré mes voeux & mes fermens,
Iris, je fuis preft à me rendre ;
Amarillis veut entreprendre
De voler un de vos Amans.

Sur mon coeur dans quelques momens
Vous n'aurez plus droit de prétendre :
Sans vous il ne peut fe défendre
Contre des appas fi charmans .
En vainpour vous eftrefidelle
Il tache à refifter contr'elle:
Toute la conftance s'abat ,
Maisfipourfoutenir fa gloire
Vous vous mefle dans le combat ,
Je vous répons de la victoire.
SUR
du Mercure Galant. 29
SUR L'INDIFERENCE.
SONNET.
2
' Out m'eft indiférent , rien ne me
touche plus, To
I'adorois autrefois les beautez de Silvie,
Bacchus me fceut ofter cette amoureuse
envie ›
Mais je fuis maintenant & l'Amour &
Bacchus.
Je trouve dans les Vers un langage confus,
La Dance me déplaift , la Mufique
m'ennuye
La Chaffe eft un travail incommode à ma
vie‚ˆ
Et le Cours ny le Ieu ne me font pas ·
bo saloq connus.
De monfort , cher Damon , voy les divers
caprices.
Qui ne me laiffe plus icy bas de delices ;
La feule Indiference a droit de me char- ·
mer.
Biij
30
Extraordinaire
Mais que dis-je ô l'état & bizarre &
pénible !
le ne puis pas pour elle eftre mefme fenfible
,
S'ilfaut pour elle encor me résoudre d'aimer.
FESTE
GALANTE .
A Rheims.
4
2
E n'eus pas plûroft reçeu voftre dernier
Extraordinaire
, que j'allay rendre
une vifite à Madame de .... Apres
les premiers
complimens je luy prefentay
voftre Livre. Elle l'ouvrit
& tomba fur la Fefte galante que
vous propofez. Le deffein luy en
pleût. Elle
témoigna mefme qu'elle
vouloit y travailler ; fi bien que le
lendemain
retournant
chez elle , elle
me lût ce qu'elle avoit écrit fur cette
matiere. Pobtins d'elle la permiffion
d'emporter
fon Papier , & d'en ttanfcrire
ce qui fuit. Tandis
du Mercure Galant.
3.1
.
Tandis que tout le monde eftoit attentif
à ce que la Renommée publioit
touchant les derniers Exploits
de noftre Invincible Monarque , l'Amour
s'affligeoit de ce qu'on n'en devoit
pas efperer fi - toft la Paix . il la
vit pourtant quelque temps apres,lors
qu'une lumiere fut affez forte pour penetrer
fon bandeau . Il voulut fçavoir
d'où partoit cette lumiere . Il leva ce
voile qui luy cache les yeux , & reconnut
la Paix. Auffi toft tranfporté
de joye il vola vers elle. Il l'aborda au
milieu des acclamations publiques , &
en fuite il la conduifit dans un Palais
enchanté . N'en doutez point,luy ditil,
je n'ay pas moins de joye de voftre
arrivée , que les Mortels en peuvent
avoir. Si vous l'agréez , je fignaleray
le plaifir que j'en reffens par une Fefte
où j'inviteray toutes les Divinitez.,
La Paix ayant témoigné y confentir,
l'Amour ordonna à des Zéphirs d'aller
prier les Dieux de fe trouver aux
divertiffemens qu'il préparoit , & employa
le refte de fa fuite tant à ajoûter,
de nouveaux ornemens à fon Palais
& à le rendre pompeux & brillant
Bij
32
Extraordinaire
qu'à accomoder un Feftin propre &
magnifique. Les Zéphits s'eftant acquitez
des ordres qu'ils avoient reçeus
, affurerent l'Amour que pas - une
des Divinitez ne manqueroit à fe rendre
à la Fefte , à l'exception de Mars'
& de la Gloire . Is difoient que la
Gloire s'en defandoit fur ce qu'elle
n'abandone point Louis LE GRAND,
& que Mars s'eftant retiré avec la Difcorde
dans le Palais de l'Envie , eftoit
Ce Dieu
réfolu à n'en point fortir .
"1
de la Guerre , ajoûterent les Zéphirs ,
eft tellement chagrin de ce que fon
regne fe paffe , qu'il n'eft plus capable
que d'eftre un Trouble fefte. L'Amour
content de n'avoir rien à defirer
davantage , fe difpofa à recevoir
les Dieux autant bien qu'il luy feroit
poffible. Des qu'ils furent arrivez, il
commanda qu'on fervift fur Table de
l'Ambrofie déguifée de plufieurs manieres.
Tout y eftoit régulier. Il n'y
avoit qu'une chofe où l'Amour ne démentit
point fon caractere , & montra
que comme un Enfant il luy échape
toûjours de badiner . Il s'eftoit plû à
donner à Jupiter & à Junon des Faureüils.
du Mercure Galant.
33
teuils de couleur de Prince ; à Cybelle
, un de feüille-morte ; à Saturne ,
un de couleur de Ciel , à la Paix , un -
de couleur d'Olive. Plutus eftoit le
feul qui en avoit un de drap d'or . Cerés
en avoit un de couleur de paille ;
Neptune un de couleur perfe ; la Fortune
un de couleur de gorge de Pi- ›
geon. Le blanc eftoit pour la Vertu , le
bigarré pour Mercure Bacchus avoit
le rouge ; Pluton & Proferpine le noir;
Vulcain le jaune,Apollón une couleur
tirat fur l'or pâle; Pan & Diane la cou-r
leur de bois; Vénus le gris de perle ; Mo--
mus un Broccard de la couleur de fon
Bonnet , c'est à dire de couleur verte,
& l'Amour s'eftoit refervé la couleur
de chair.Quat au Dieu Termes il étoit
debout à l'extrémité de la Table &
Silene avoit fa place au Buffet . Aufſitoft
qu'on fut affis , Momus remarqua
que Mars eftoit abfent. Il nous manque
aujourd'huy , difoit- il , un Rodomont
qui n'a rien que de fier , & qui
eft ennemy de la joye. Jupiter voyant
que Vulcain vouloit encherir fur ce
que Momus avançoit , & que cela
iroit trop loin , prit le party de Mars,,
B. v.
34
Extraordinaire
& foûtint qu'on ne pouvoit trop eſtimer
un Dieu qui avoit rendu Louis
LE GRAND fi glorieux , puis que la
Fortune elle- mefme avoüeroit qu'elle
n'a eu aucune part aux Actions de ce
Héros , & que tout eftoit dû à fes belles
qualitez. Jupiter ajoûtoit à cela ,
que comme il ne fe faifoit pas toujours
connoiftre aux Hommes par fon
Tonnerre , ainfi ce Conquérant qui
eft né pour la Paix auffi bien que pour
la Guerre , fe fignaleroit autant à l'avenir
par fa clemence ¿ que jufqu'à
prefent il s'eftoit fignalé par fa valeur;
& puis montrant que l'Aigle Imperiale
, dans l'impoffibilité de nuire elle
feule aux Lys , feroit bien- toft con
trainte de recevoir la Paix, il adreffoir
ces Versan Roy.
Illustre Conquérant , dont la brillante
gloire
A des plus grands Héros effacé la més
moire
Cette charmante Paix qu'on reçoit de ta
main ›
Deformais te rendra l'amour du Genre
kumain ,
Malgré
du Mercure Galant.
3$
Malgré les vains efforts d'un impuiffant
Empire.
C'est peu qu'il foit encor l'enuemy de tes
Lys ;
Que peut-il , fifon Aigle , &fa foudre,
fon ire,
Manquent d'un Iupiter , ou plutoft d'un
LOVIS ?
Toute l'Affemblée s'étendit enſuite
fur l'Eloge du Roy , jufqu'à ce qu'on
defervit 1 Ambroisie , & que la Paix
vuida les fruits de fa Corne d'abondance.
Chaque Dieu en prit fa part, &
Jupiter fe récria qu'il y avoit lieu de
dire qu'ils eftoient obligez à ce grand
Monarque, de ce qu'eux mefmes goûtoient
les fruits de la Paix , & que de.
formais le Ciel & la Terre tiendroient
de luy leur felicité . Quelque temps
apres les Dieux fe leverent de table, &
pafferent dans un Salon où les Mufes
qui y avoient efté conduites par Apol-
Jon , donnerent un Concert d'inftrumens
qui fut trouvé admirable. L'Echo
s'eftant multiplié en mille endroits
du Palais , contribuoit à rendre
le Concert plus beau & plus divin ..
Apollon
36 Extraordinaire

Apollon fe diftinguoit par la douce
harmonie de fon Luth . Enfin.
les Dieux tomberent d'accord qu'ils
n'avoient jamais rien entendu de fi
mélodieux. Apollon peu fatisfait de
ce premier divertiffement voulut
encor donner celuy de la danfe à
PAffemblée . Il fe mit à la refte des
Mufes , & felon fa coûtume il ' danfa
avee elles en rond , c'est à dire
qu'il commença les Branles au fon
du Flageolet
, du"Hautbois , de
la Flute douce , & de la Flute douce
; & de la Mufete , dont joüoient
Pan , les Sylvains , & les Faunes .
Lors que les Branles furent finis ,
les Zéphirs originaires d'Espagne ,
danferent la Sarabande avec une
grace fans égale. Au divertiffement
de la Danfe fucceda un Opéra ,
qui avoit pour fujet l'Union des
Titans contre le Ciel ; mais l'Amour
avoit changé la fin de cette
Fable , car les Titans affûrez de
leur perte , y demandoient grace à
piter , & l'obtenoient. C'eftoit afin
•que
du Mercure Galant.
37
que l'application en fuft plus jufte
aux Puiffances de l'Europe liguées
contre la France , lefquelles reconnoiffant
que fi la Guerre continuoit,
leur ruine feroit certaine , fe trouvant
heureufes de recevoir la Paix
des mains de Louts LE GRAND.
La Simphonie de cet Opéra ne pou
voit eftre que furprenante , puis que
des Sireines que Vénus avoit envoyées
à fon Fils , y chantoient ;
& que l'Amour eftant de tout Pais ,
avoit à fon fervice des Zéphirs de
chaque endroit où l'on excele à
joüer de quelque Inftrument ; Car
c'eftoit un Zéphir Italien qui y
jouoit de la Guitarre , un Efpagnol
, des Caftagnetes ; un Turc ,
de la Flute douce ; un Allemand ,
de la Trompete ; un Anglois , de la
Viole ; un Ecoffois , de la Corne
mufe ; un Bafque , du Tambour ;
un Suiffe , du Fiffre ; & un François ,
du Luth . Sur la fin de l'Opéra les
Acteurs s'adrefferent à la Paix , afin
qu'elle rétablit le repos fur la Terre
, & que ce repos devint éternel,
Cetre
38 Extraordinaire
Cette Piece qui durant la reprefentation
avoit eu des louanges muetes par
l'admiration qui parut fur le vifage
des Dieux , s'en attira une infinité de
leur bouche , puis qu'ils avouerent
tous d'une voix qu'on ne pouvoit
mieux terminer une Fefte auffi agreable.
L'Opéra finy , ils retournerent
chacun dans leur Empire , à la referve
de Saturne que l'Amour & la
Paix retinrent , afin qu'ayant le temps
à eux , ils regnaffent plufieurs années
icy bas.
Lors qu'à la troifiéme vihte jeus remis
entre les mains de la Dame le Papier
qu'elle m'avoit prefté , je luy dis
que je ne doutois point qu'elle n'euft
trouvé aifément l'origine de l'Horloge
de Sable. Saturne, me réponditelle
, qui felon ma fiction , rekte dans
le Palais de l'Amour , m'a fait fonger
que c'eftoit apparemment luy qui avoit
inventé cette Horloge. Vous fçavez,
ajoûta - t- elle , que fa Femme Cybelle
a aimé Atis , & qu'Atis fe montrant
infenfible aux attraits de cette Déef
fe , a efté métamorphofé en Pin
Comme le Temps reduit toutes chofes
du Mereure Galant.
39
Pa
di
10.
re
Sir!
ans
ez,
lle
ant
el
Pin
Les
fes en poudre , il eft à croire que cer
Arbre n'aura pas eu un autre fort que
celuy qu'eut Sangaride. L'Amour
qu'Atis a fenty pour cette Belle , aura
efté de ces Amours qui ne s'éteignent
jamais. Le feu de cet Amour
aura caufé un perpetuel mouvement
à la poudre de cet Arbre, & n'aura pas
moins agité le Sable avec laquelle
elle aura efté meflée & confondue.
Saturne voyant ce Sable propre à remonter
au lieu dont il feroit defcendu
, & luy eftant de la derniere confequence
que les momens foient reglez
; aura compofé cette Horloge.
Peut eftre qu'il la pofe fur fa tefte
afin qu'on remarque qu'il n'y a rien
d'élevé que cette Horloge , & qu'on
ce croit pas que Cybelle luy ait
joué quelque mauvais tour : car j'ay
de la peine à me perfuader que c'eft
pour avoir inceffamment l'Horloge
en veuë , puis que fes yeux font au
deffous de fon front. Il échapa encor
d'autres plaifanteries que je ne
vous raporteray point , parce que je
m'imagine que le mieux eft de quirter
la Fiction , & d'en venir à la
verité
40 Extraordinaire
verité qui eft que je fuis vofure
, & c.
>
DE LA SALLE,
St de Leftang.
Ne jugez pas des Stances qui
fuivent par ce qui leur fert de
commencement . Il est peu
Heft peu de Per-
Sonnes nouvellement forties des
Etudes qui ayent des fentimens
außi bien reglez qu'on les trouvera
dans cet ouvrage. Il eft du Fils
d'un Maistre des Comptes de Paris.
Ie ne vous dis rien des Vers.
Icfuis affure que vous ferezfatiffaite
de leur netteté de leur
force.
STANCES
AUMONSIEUR ***
Domum:heureux choix fit mon any
Amon, cher compagnon d'étude, ::
Qu'un

Ceft
du Mercure Galant.
4.I
C'est donc aujourd'huy Saint Remy,
Ce jour aux Ecoliers fi rude ?
Te fouvient- il que l'An paffé ,
Avec un regret infenfé,
Nous quittions les Champs & la Chaffe?.
Que nous nous faifions un tourment 2 ×0.
De retourner dans une Claffe,
Pour nous battre à coups d'Argument?
Ilfaut jouer un autre Rôle ;
Il faut chanter d'un autre ton,
- Quitter Ariftote & Platon,
Pourfuivre l'épineux Barthole
Il fautfur un fatras de Loix,
Dont Iuftinien a fait choix,
Gefner fes yeux & Sa pensée ;
Et comme un Senateur nouveau,
D'une grande Robe pliſſée
Balayer fouvent le Barreau.
Nous avons quelque conjecture ,
Qu'un jour cette Robe au Palais
Fariguant la main d'un Laquais,
Se garantira de l'ordure.
Mais ce n'eft qu'à vingt & fept ans
Que nos defirs feront contens :
Ce terme eft long , je le confeſſe.
Pour le rendre moins ennuyeux,
Occupons
42
Extraordinaire
Occupons nostre espritfans ceffe,
Et travaillons à qui mieux-mieux.
Les plus grands plaifirs de noftre âge
Deviennent enfin languiffans,
Lors que nous en faoulons nosfens
Par un continuel ufage.
Eftre tous les jours faineans,
Ne rechercher que du bon temps ,
C'eft rechercher l'inquietude ;
Et nous goustons mieux le plaiſir,
Quand deux ou trois heures d'étude
En ont engend é le defir.
烧烧
D'un enragé Sardanapale
Les plus voluptueux transports ,
Ne produisent que des remords
Qui rongent une Ame brutale.
Cefont autant d'affreux l'autours,
Qui d'un coeur renaissant toûjours.
Se font une feconde proye ;
Au lieu qu'un travail vigoureux
Produit une folide joye
Dans lefonds d'un coeur genéreux.
Plus nous écoutons la pareffe,
Et plus nous voulons l'écouter ;
Rien n'est fi fort à redouter
Que
du Mercure Galant,
43
Que les fauxjours de la molleffe.
Damon , ce grand vice abattu, an
Suivons les pas de la Vertu ,
Et prenons - la pour noftre guide.
Ménageons le temps deformais;
De mefme qu'un torrent rapide ,
Il coule , & ne revientjamais. G
radjoûte à ces Stances , un Ma.
drigal fur une matiere qui vous
Surprendra. On a trouvé en Allemagne
certains Navets extraordinaires
qui avoient la forme de
Filles. Vous avezpû en entendre
parler , puis que le Iournal des
Scavans nous en a donné la figure.
C'est là-deffus qu'on afait ces Vers.
MADRIGAL.
UN Aftre propice aux Amans
A verse fur la terre une douce influence.
Loné foit Dieu de l'abondance.
Les Filles naiffent dans les Champs.
Aprene , Beautez orgueilleuses ,
Qu'enfin
44
Extraordinaire
Qu'enfin vous devenez plus communes
que nous.
Ne faites plus les précieuſes,
Nous avons des Navers qui font faits
comme vous.
La Lorraine Efpagnolete vous
eft connue , & ce que vous avez
déja veu d'elle, vous a deu apprendre
qu'elle fe divertit aux Enigmes
, qu'on ne manque point tous
les Mois de luy envoyer à Madrid.
Vous voulezbien qu'en confidération
de la diftance des lieux ,je reprenne
en fa faveur une matiere
que le dernier Extraordinaire a
épuifée.
Madrid
du Mercure Galant. 45
1
Madrid 6. Octobre 1678 .
Sur le fens des Enigmes du Mercure
du Mois d'Aouft , reçeuës à Madrid
le dernier jour de Septembre.
I l'on en croit le fentiment
De la Lorraine Espagnolete ,
L'on trouvera qu' affurément
L'une eft l'Horloge, & l'autre l'Epinete,
Et voicy fon raifonnement .
L'Epinete a le corps de bizarre figure ;
Mais quels que foient fes ornemens
divers ,
Elleplaift moins par fa parure,
Qu'elle ne fait parfes concerts.
Tout ce que l'on apelle ame & langue
chez elle ,
N'eft pas le mefme que dans nous
Ses cordes font d'acier jusqu'à la chanterelle
,

C'est ce metal qui fait fes charmes les
plus doux ;
Maisfans la plume , l'Epinete
Deviendroit auffitoft muete.
L'Hor
46
Extraordinaire
.
L'Horloge nuit & jour travaille affidûment
,
Et bien plus regulierement
Que le meilleur Ouvrier ne fçauroit ja-

mais faire ;
Mais une Aiguille eft neceſſaire
Pour ménager fon mouvement,
L'Aiguille le regle , &fans elle
Qui luy fert de femelle ,
Elle travailleroit ført inutilement.
On afoin de monter l'Horloge ,
Quand elle eft chez les Grands , ou bien
dans un Convent ;
Mais lors que le Bourgeois la loge,
Elle eft fujette à repoferfouvent.
Sur la Lettre en chiffre du fecond
Extraordinaire , à fon Autheur.
MA
A foy , Monfieur , tous vos
Louis
Qui valent tant en France,
N'ont point de cours en ce Pais ;
Malgré leurfaux brillant , & leur belle
apparence ,
"
Mesyeux n'enfont point éblouis.
Y
Pay
du Mercure Galant.
47
l'ay d'abord reconnu fans peine
Leur aloy , leur peu de valeur,
Et c'est à leurfauffe lueur
Que la Clef m'a paru certaine.
L'Ec'eft la Clef, le Louis d'or eft nul,
Le Tambour eft un V, les S, font des Rafes,
Et fuivant mon juſte calcul,
Les figures de tant de chofes
Ne peuvent rien fignifier.
Que ce que l'on va voir au bas de ce papier.
Les Nulles qui font au devant de
chaque E, empefcheront de me dêcouyrir.
Mais ce Defy n'a pas eulieupour
LA LORRAINE ESPAGNOLETE .
Te vous envoye plufieurs Explications
fur
les Enigmes du Mois
d'octobre; qui estoient le Coeur &
la Nefle. Beaucoup de Perfonnes
ont expliqué celle du Coeur fur l'Amour:
I.
Ous avez beau l'enveloper,
Je découvre l'Amour au travers du
VO
nuage.
Quand
48
Extraordinaire
Quand on a comme moy veſcu dans l'efclavage
,
On n'est que trop certain de ne s'y pas
tromper.
L'amour que Berize a fait naiftre,
Par des coup's fi pefans a troublé mon
repos ,
Que mon coeur accablé ne sçauroit méconnaiſtre
Le cruel autheur de fes maux.
Vous lepeigne fi bien , qu'on ne peut s'y
méprendre ;
On le prend rarement , fans s'en laiffer
Surprendre.
C'eft un capricieux qui rit de tous nos
foins,
L
Qui bien fouvent fe fait longtemps attendre,
Et qui vient quelquefois lors qu'on y fonge
moins.
Il a toujours de grands befoins,
Rien ne fuffit à fes defirs avides,
Il fuit le jour , & les témoins ;
Des espoirs mal fondez , on des foupçon's
timides,
Le
1
du Mercure Galant.
49
Le rendent temeraire & tremblant tour- à
tour ›
Mais pourquoy faire icy ce détail inutile?
Helas , eft -il fi difficile
L
De connoiftre l'Amour ?
M. BROSSARD , Confeiller au
Préfidial de Bourg en Broffe
II.
"
E fidelle Berger , l'efprit en defarroy
,
Nepouvoit contenter une jeune Bergère,
Qui badinantfur la Fougere ,
Luy demandoit le nom de voftre Esclave
Roy.
Il en rougiffoit de colere ,
Quand la Belle d'un ton bumain
Lup dit peut- eftre que demain
Vous pourrezmieux mefatisfaire.
Cependant fongey dans vostreferieux,
Et ne demeurez pas en fi noble carriere.
Ah, reprit le Berger , je connois le
Compere;
Q. d'Octobre. > C
.50
Extraordinaire
Belife , vous eftesfa Mere ,
C'est l'Amour , je le vois qui paroift
dans vos yeux.
III.
E voftre Coeur fi bien caché
Je voudrois fçavoir le mystere ;
Ie me trouve fort empefché
Comment deviner cette affaire.
Mais apres avoir bien cherché ,
Je vous diray fans vous déplaire
Quoy qu'ilfoit couvert & difcret ,
Qu'enfin jay trouvé le ſecret
De voftre Coeur.
Les Reformateurs de Bretagne .
D
IV .
Ans cette Enigme ſurprenante ↳
Malgré tes tours mystérieux ,
Comme dans les yeux d'Amarante ,
Amour , je te connois pour le plus grand
des Dieux.
TOURNEX du Village de Goux.
V.
Oftre Coeur & le mien , charmante
Celimene , Vore
Sont
da Mercure Galant.
Sa
Sont deux Coeurs , & cela me gefne :
Mais malgrémonfort rigoureux ,
Et toute votre refiftance ,
L'ofe efperer que ma conftance
N'enfera qu'un de tous les deux .
L'Amant de fa Coufine ,
' d'Argentan.
A
VI.
H« que j'ay de plaifir dans une Selitude
,
Où l'esprit dégagé de toute inquiétude 3
S'attache à des Objets qui peuvent le
charmer ! •
le reconnois l'Amour , fans fentirfes
allarmes ;
Et fi dans mon Defert il vient porter fes
charmes ,
Toft ou tard , ma raiſonſçaura le deſarmer.
Le Solitaire de Pontoife .
VII.
'Amour , ce jeune Enfant , dont la
mine effrontée
Se cache deffousfon bandeau ,
Vint l'autre jour dans ce Hameau
Sous unefigureબેસ empruntée
се
Cij
,52
Extraordinaire
Ce folaftre avoit épuiſé.
Mille & millefecretspour ne le pas
paroiftre
Mais quoy qu'ilfuft bien déguisé,
Avec un peu de peine onfçeut bien le connoistre.
D'abord pourtant on fe trompa,
Chacun examina ce bizarre affemblage ,
Et chacun crût que c'estoit l'équipage
De quelque Compagnon du Sorcier
Agrippa,
A fon tenébreux voile on trouvoir force
bréches ;
Mais pour nous embaraſſer mieux,
Il n'avoit point alors de bandeanfur les
yeux ,
Point d'arc , point de flambeau , de car-`
quois , ny de fleches..
Cependant on vouloit fçavoir ce que
c'eftoit ,
Chacun mettoit fon efprit à la gefne.
Et lors que d'un cofté quelqu'une le taftoit
,
L'autre à le devoiler mettoit toute fa
peine.
La jeune Iris difoit , c'est quelque Vendangeur,
Qui vient icy pour nous furprendre.
Climene
du Mercure Galant.
53
Climene répondoit , gardons de nous méprendre
,
Le voy briller fes yeux d'une amoureuſe
ardeur
Sur nous iljette un regard tendre,
Et quelqu'une a gagnéfon coeur.
Enfin l'Amour parla , l'AmourJe fit
entendre ,
Et cet Enfant aimable & doux
Nous dit prenez bien garde à vous,
Souvent je prens ceux qui pensent me
prendre...
Le fuis né Roy des Coeurs , j'aime peu les
Témoins,
Mes Favoris font de tout un myſtere ;
Quelquefoisje ne coufte guére
Et quelquefois auffi te confte bien des
Soins.
~le fuis ce doux trompeur qui ſe gliſſe en
vos ames
Qui fçais vaincre vos coeurs par d'invincibles
flames
Soumets vos volontez par mesplus doux
: appas ,
Et triomphede vous quand vous n'y pen-
Sez pas.
On ne peut mettre enfin de borne à mon
Empire,
C. iij
54
Extraordinaire
Et j'étens mon pouvoir fur tout ce qui
respire.
Comme à ce qu'il difoit il donnoit › un
beau tour,
On voulue penétrer fes effets & fes
caufes -13
Et confultant fon coeur , bien mieux que.
toutes chofes,
Chacun dit que c'eftoit l'Amour.
Le Secretaire des Vendangeufes
de Courbevoye.
M
ང་
VIII.
On Coeur a beau faire le brave,
Et fe vanter qu'il est né Roy,
Il fant qu'il vive voftre Esclave,
Et qu'il fubiffe voftre loy.
Quoy que petit , il en vaut bien un autre
,
Et merite bien d'eftre pris..
Garde - le donc , adorable Cloris,
Et le joignez avec le vostre.
годдомате
D'ABLOUVILLE .
5.9796
IX.
B
Elle Iris , vous avez envie
Que je déchiffre le vray sens
Des Enigmess ouy , j'y confens :
Mais
du Mercure Galant.
55
Mais avant , rendeZ- moy là vie,
Et finiffant vostre rigueur,
Recevezfans mépris ce Coeur
Sur qui vous aveztout empire.
Entre nous que toutfoit commun
Enfin qu'à l'avenir l'un pour l'autre onjoûpire,
Et que nos Coeurs unis ne faſſent jamais
qu'un.
V
X.
(1)
' Iens voir, Mome, dās le Mercure
Le Coeur en fa propre nature,
Au vifil l'a reprefenté.
Tu n'as pas befoin de feneftre,
Et pour le voir & le conneftre,
Il ne faut pas à l'Homme entr'ouvrir le
cofté.
RAULT, de Rouen.
X I.
DA
Ans une Enigme du Mercure
Tay trouvé par écrit un Coeur;
"Mais un Coeur de cette nature
N'eft guere au gouft de mon ardeur.
Ah ! j'aimerais bien mieux, à le dire fans
feinte.
Avoir trouvé le Coeur d'Aminte..
FEUILLET, Avocat à Chartres.
Cij
56
Extraordinaire
XII.
AMans infortunez cruelles , que de peinex
Tourmentent nuit & jour,
Pour quelque Coeur ingrat ennemy de
l'Amour,
Venez- vous confaler des rigueurs de vos
Belles,
Cette Enigme par fon vray fens
Vous veut offrir un Coeur fenfible à vos
tourmens .
L
LE PETIT ASCAGNE
XIII
E coeur de la Neffe eft tout dur,
Vn chacun fçait qu'il fe partage .
Le mien ne fut jamais volage,
Il ne vit que pour vous , il eft tendreil
eft
pur.
Charmante Iris
mefme,
Si le vostre eft de
Affemblons- les , nous ferons bien.
N'est - ce pas un plaifir extréme,
Quand deux Cours font unis par un charmant
lien ?
L'Amant Fidele , d'Argentan ,
XIV.
Au Mercure Galant:
5.7
XIV.
Moins que la Nefle & Sylvie
N'amoliffent leur dureté, AM
Elles n'ont aucune bonté,
Et n'excitent point nostre envie :
Mais du moment que la Belle & ce fruit
Ont quitté leur rudeffe ,
Et pris de la tendreſſe,
Ha , l'on voudroit les avoir jour &
nuit .
FEUILLET, Avocat à Chartres.
EXPLICATION DE
l'Enigme en figure.
D
Aphné vers qui mon coeur a toûjours
du panchant ,
M'avoit affuré d'eftre en ce Boccage
Sombre,
Au temps que le Soleil feroit dans fon.
couchant,
Mais je n'y trouve queſon Ombre.
BONNET , de Vaux,
Venife ne mérite pas moins de
privilege que Madrid ; & quoy
que la Lettre que j'en ay reçeuë,
traite encor de l'origine des Mou
C. V
58 Extraordinaire
1

ches galantesje fuis affuré que
vous ne la pourrek lire qu'avec
plaifir , puis que vous y trouverez
la confirmation de ce que je vous
ay dit il y a quelques mois à l'avantage
d'une Illuftre de voftre
Sexe qui est l'admiration de tous
es. Scavans.
,
Js
AVenife le 1 2. Sept. 1678.
Ous m'avez fait des Affaires au
Senat. Les Partifans d'Efpagne.
m'ont reconnu dans voftre Lettre Extraordinaire
d'Avril . Ils fe perfuadent
que je fuis d'intelligence avec vous .
& mes meilleurs Amis me confeillent
de n'eftre François qu'in Petto ; Mais
je ne peux me réfoudre à prendre ce
party & puis que vous avez bien
voulu me mettre au rang de ceux qui
paroiffent en public fous vos aufpices
, il eft juste que je réponde à vos
honneftetez , & que je fatisfaffe à la
civilité & à la reconnoillance. Me voila
en beau chemin , & je me trouve-
,
"
rois
du Mercure Galant .
59
S
rois fort difpofé à vous expliquer les
fentimens que jay pour vous , fi voftre
modeftie ne s'oppofoit aux premieres
penfées qui viennent fur un fi
agreable fujet . Je les fuprime , Monfieur,
puis que vous le fouhaitez , & je
paffe à voftre Queſtion galante . Pour
entrer en matiere , je dis que Madame
de Cleves me défole dans la confiden
ce qu'elle fait au Prince de Cleves , de
la forte paffion qu'elle a pour le Duc
de Nemours . En effet les fuites d'une
déclaration de cette nature ne pen.
vent eftre que tres dangereufes. Helena-
Lucretia Cornara , Filie de 111-
luftriffime MonGeur Cornaro , eft de
cette opinion ; & la foûtengë dans
une celebre Compagnie , avec tant
d'efprit & de vivacité , qu'elle s'eft
fait admirer de tous ceux qui ont eu
le plaifir de l'entendre. Cette fçavante
Fille eft l'ornement de fon Sexe , &
la merveille de noftre Siecle.Elle parle
cinq ou fix Langues , comme fi elles
luy eftoient naturelles , & l'Action
qu'elle a faite depuis peu dejours à Padoue
, doit convaincre fes envieux ,
que les Eloges que je luy rends , font
infini
"
60 Extraordinaire
infiniment au deffous de fes belles com
noiffances. Vous pourrez luy faire
juftice, & convenir avec moy que cette
Sçavante peut pretendre à un aps
plaudiffement univerfel , fi vous vou
Jez vous donner la peine d'exami
ner ce qu'elle a compofé en Italien.
fur l'origine des Mouches Galantes.
J'en ay fait une verfion Françoiſe
pour en faciliter l'intelligence aux
Curieux .
L'origine des Mouches Galantes.
eft: fi naturelle , qu'elle fe peut prouvier
par l'Hiftoire , fans avoir recours
aux Fables , & aux Fictions. Auguſte
elant entré en triomphe dans Rome
apres la Bataille d'Actium & les Viatoires
qu'il remporta fur les Enfans.
de Pompée, voulût que le bonheur de
fes Peuples fuft fa paffion dominante.
L'illuftre Mecene fon Favory ap
puya ces beaux fentimens , & cesgrands
Hommes y travaillerent avec.
tant d'application & de fuccès , qu'ils
s'attirerent l'amour des Romains , &
la véneration des Etrangers. Les Romains
charmez des vertus d'Augufte,
luy donnerent le titre de Pere de la .
Patrie.
du Mercure Galant. 6I
Patrie. Ils appellerent Mécene leur
Defenfeur & leur Protecteur ; & les
Etrangers furpris des conqueftes du
fameux Agrippa , Lieutenant des
Armées d'Augufte , fe foûmirent à
l'Empire Romain. Agrippa porta fes.
armes victorieufes aux extrémitez de
la terre , comme Anchife l'avoit
prédit à Enée avant la fondation de
Rome. Les Indiens fe rendirent tri
butaires , & ils envoyerent des Ambaffadeurs
Rome avec des préfens
magnifiques. Augufte prit pour luy
des Eléphans , & des Armes à l'In
dienne. Il donna ' des Perles & des .
Pierres précieufes à Livie, & Julie Fille
d'Augufte , fi recommandable fous
le nom de Corinne dans les Amours
du charmant Ovide , fe contenta de
quelques Bracelets extrémement rares,
de Parfums, & d'un Perroquet qui par
loit Indien , & qui faifoit mille boufonneries.
Ce Perroquet mourut peu
de jours apres l'arrivée des Ambaffadeurs,
Julie en fut penétrée de douleur
; & Ovide qui eftoit tres-fenfible
à tout ce qui touchoit fa Princeffe , fit
110
une
62
Extraordinaire
une Elegie fur la mort de fon Perroquet,
qui fut eftimée de tous les beaux
Efprits de Rome, & qui me paroift inimitable.
Les Ambaffadeurs
des Indes
crûtent confoler Julie de la perte
qu'elle avoit faite , en luy prefentant
quelques Infectes femblables
à des
Mouches , que les Indiens appelloient
Mukas. Les Romains les ont appellées
depuis Mufcas par corruption , &
ce font nos , Mauches à prefent. Ces
Infectes rendoient une odeur tres fuave
; & celuy qui fervoir de Truchement
aux Ambaffadears
, dit agreablement
à Julie que les Beautez Indiennes
s'en appliquoient
au vifage
pour relever la blancheur de leur
teint. Julie ne pût fe tenir de rire de
cette nouveauté
qu'elle tourna en
plaifanterie . Cependant
elle réfolut
de fe fervir de ces Mouches galantes
pour furprendre
Ovite dans une vifite
qu'elle attendait deJuy .Ovide la trou
va plus charmante en cet état qu'elle
ne luy avoit jamais paru , foit qu'ef
fectivement ces Mouches . donnaffent
un nouvel éclat à Julie qui paffoit
pour la plus réguliere Beauté de la
Cour:
du Mercure Galant. 63
Cour d'Auguftefoit qu'Ovide qui
eftoit naturellement volage , trouvaſt
des charmes dans ce changement.
Quoy qu'il en foit , Ovide dit cent
= jolies chofes fur lamalice de Julie .. Ju-
Lie-fe tira d'affaire avec un enjoüement
qui enchantoit Ovide ; & feignant
qu'elle ne s'en rapportoit pas
entierement à fes yeux , quoy qu'ils
faflent tres délicars ; elle confulta fon
Miroir , qui luy fit avouer que cet
agreable Cavalier eftoit la fincerité.
mefme. Ovide pouffa la galanterie
-plus loin , & ayant demandé à Julie fi
ces Mouches n'avoient point de vertu
fecrete , elle l'affura qu'elles eftoient
d'un prix inestimable pour leur odeur ,,
Ovide voulut en juger , & s'approchant
de Julie , il en fit une.fr douce
expérience , qu'il tomba tout tranfporté
de jaye entre les bras de cette obligeante
Princeffe. Elle trouva l'avanture
fi finguliere , qu'elle engagea
Ovide à faire une Métamorphofe fur
les Mouches galantes qui avoit donné
lieu à ce qui venoit d'arriver . Il eſt
à croire qu'Ovide qui rendoit tous
les jours des hommages éclatans, à
Jalie
64
Extraordinaire
Julie ,fe furpaffa luy-mefme pour fai
re ce qu'elle de firoit de luy. L'Hiftoire
dit qu'il intitula cet Ouvrage , la
Déeffe des Coeurs , & qu'il le prefenta
à Julie. Julie le fit voir à Augufte , qui
y remarqua quelques libertez qui choquoient
couvertement le refpect qu'un
Chevalier Komain devoit avoir pour
la Fille d'un Empereur ; ce qui fut
caufe qu'Augufte réſolut d'exiler Ovide.
Mécene fit tous fes efforts pour
appaifer l'Empereur , mais il demeura
ferme dans fa réfolution. Ovide euts
ordre , avant fon exil , de fuprimer
fon dernier Ouvrage. Cependant on
prétend qu'il en refta quelques Copies
à Rome , qui firent connoiftre
que Julie eftoit la Déeffe des Coeurs,
& que les trois Graces qui l'accompagnoient
eftoient les trois Mouches
dont Julie s'eftoit fervie. Le malheur
des temps nous a ravy ce chef- d'oeuvre
d'Ovide , & l'efpece des Mouches
galantes de Julie s'eft perdue avec
feur odeur. On les contrefait prefentement
avec de petits morceaux de
taffetas gommé , & les Dames s'en
fervent communément en France. 11-
n'y
du Mercure Galant. 65
!
་ བ
n'y a que les Courtifanes qui en portent
à Venife , parce que nos coûtumesfont
diférentes de celles des François
, encor
bien
que
nous
fuivions
leurs
inclinations
, & que
nous
aimions
leurs
galanteries
.
Voila , Monfieur , ce que nôtre admirable
Venitienne dit de l'origine
des Mouches , & fesfentimens me paroiffent
très- judicieux. Vous voulez
bien que je vous découvre les miens :
fur un ceuf de Serpent trouvé en Provence,
ou en Languedoc. On m'écrivit
de Toulon le mois paffé , que ces.
monofyllabes , ou , pa , re , ma, ne, pay
font naturellement imprimez fur cet
oeuf myfterieux. Il y a quatre jours.
que je m'applique à y donner un fens ,
fans en avoir pû rencontrer aucun qui
y revienne mieux que cette pensée.
Soit
que
Louis LE GRAND ait la Paix.
ou la Guerre,
Il n'aura point d'égal fur terre..
Vous la trouverez renfermée dans
ces paroles.
Ovans, Pacificus , Regum
Maximus, nefciet parem..
La
66 Extraordinaire
La Minerve de Venife fait voir
fa penetration dans une autre penfée,
fur les caracteres de l'oeuf. La voicy,
Ovo patente , Rei magna negotiatores,
Pacem
Ovanti Parifiorum Regi manifeftabunt,
Nectendam Parifiis.
Le lieu où l'oeuf a efté trouvé peut
rectifier les conjectures qu'elle en a ti
rées fur la Paix, puis que l'Olivier qui
en eft le fymbole , vient communément
en Provence, ou en Languedoc .
Je fuis voftre tres , & c.
FREDINO
2003 2004 2003 2004
FICTION
SUR L'ORIGINE DE
l'Horloge de Sable.
I
Ln'y aperfonne à qui le nom d'Aftrée
foit connu , qui ne connoiffe
auffi le Berger Hilas , Berger auffi fameux
par fes inconftances , que re-
* H lena Lucretia Cornara.
com
du Mercure Galant.
67

commandable par la vivacité de fon
efprit , & par la facilité qu'il avoit à
dire les chofes de bonne grace. Une
Bergere de fon voisinage dont la
main n'eftoit pas deftinée à porter la
Houlette , entreprit de fixer fon humeur
volage. Sa beauté & fon mérite
en firent en peu de temps d'un Amant
paffionné un Epoux fidelle , mais fa
fidelité ne dura que quelques jours.
La poffeffion de fon bonheur luy devint
bien toft infupportable, & le panchant
qu'il avoit à l'inconftance luy
fit trouver des charmes dans une autre
Bergere, dont les inclinations avoient
beaucoup de raport avec les fiennes .
Son humeur enjoüée & coquette avoit
furpris la tendreffe du viel Berger Damon
, qui l'avoit tirée de l'efclavage,
& d'un nombre infiny de travaux,
pour en faire la maiftreffe de fon coeur .
L'obligation qu'elle avoit de fa fortune
à ce charitable Epoux ne la pût retenir
dans fon devoir. Elle für plus
fenfible aux feux indiferets d'un jeune
Amant qu'aux fages careffes d'un
Mary retenu. Sa nouvelle paffion luy
fit mefine oublier de garder certaines
mefures
68
Extraordinaire
mefures qu'un refte de bienfeance exigeoit
d'elle. Ce ne furent plus que
rendez -vous de part & d'autre , & le
plus fouvent dans la Cabane de l'Epoux
qu'elle trahiffoit . Ainfi pendant
qu'il gardoit fes Moutons , un Loup
plus cruel que ceux des Forefts , ravif.
foit je ne fçay comment la plus chere
de fes Brebis. Ce commerce ne dura
pas long- temps fans que Damon en
fceuft toutes les particularitez . On luy
aprit que les vifites qu'Hilas rendoità
fon Infidelle , eftoient fi frequentes
& fi reglées à certaine heure du jour,
que les Bergers du voifinage luy avoient
donné le nom d'Horloge par
raillerie. Il refolut de s'en vanger, &
pour cet effet il fe rendit àfa Čabane
à l'heure qu'on pouvoit appeller fata-
Femet l'heure du Berger,fuivy de deux
Dogues qui avoient fouvent mis en
pieces des Loups affez furieux. Son
deffein eftoit de faire exercer leur ra
ge fur le Raviffeur de fa chere Brebis ,
& il les avoit animez à fe jetter fur le
premier qu'ils rencontreroient . On ne
fçauroit croire quelle fut la furpriſe
de ces deux Amans qui s'eftoient retirez
du Mercure Galant.. 69*
rez dans un Cabinet,quand ils entendirent
les menaces de Damon , & les
abois effroyables de fes Chiens . Hilas
fe cacha dans une Armoire qui eftoit
dans ce Cabinet , & dans laquelle il
trouva deux Phioles d'eau de fenteur
dont il avoit fait prefent depuis peu à
fa Maiftreffe. Combien de fois, ne fe
croyant pas affez en affûrance dans
ce lieu parfumé , demanda-t-il aux
Dieux d'eftre réduit en état de pouvoir
fe renfermer dans l'une de ces deux
Phioles ? On dit que l'excés de la peur
luy fit attirer toutes les bonnes odeurs
qui estoient dedans ; & que les Dieux
favorables à fa priere métamorpho-
1ferent fon Corps en un Sable delié,
dont le mouvement eft le fymbole de
ſon inconſtance ; qu'ils l'enfermerent
comme il l'avoit fouhaité dans une
de ces Phioles , où fa crainte ne luy
donnant prefque point de repos , il tâche
inceffamment de paffer de l'une à
l'autre , s'imaginant y trouver plus de
fûreté ; que l'Armoire où il eftoit luy
fert encor de Priſon ; qu'il y a retenu
le nom d'Horloge que les Voifins de
Damon luy avoient donné auparavant,
70 Extraordinaire
vant , & que par ces écoulemens fi
fréquemment reiterez , il fert à faire
connoiftre ceux du temps . Damon
eftant entré dans ce Cabinet , foüilla
par tout , mais il ne trouva au lieu du
Galant qu'il cherchoir , que cette petite
Machine qu'il examina de pres.
11 -foupçonna la Metamorphofe , mais
il ne laiffa pas de fe contenter de la
vengeance que les Dieux en avoient
prife , & afin que le crime de fon Infidelle
ne demeuraft pas impuny , il la
condamna à faire paffer d'heure en
heure le Sable d'une de ces Phioles
dans l'autre , & à continuer cet exercice
jufqu'à fon dernier foupir ; ce
qu'elle a fait avec une exactitude extréme.
On voyoit quelquefois ce Sable
qui fervoit de regle à toutes fes
actions,paffer plus promptement qu'il
ne devoit , afin d'eftre touché d'une
main qui luy avoit efté chere , & dans
laquelle il s'arreftoit fouvent tout
court , pour avoir le plaifir d'en eftre
agité d'une maniere agreable . A fon
exemple plufieurs fe fervent encor de
cette petite Machine pour compaffer
le temps de leurs actions ; & jamais
Amant
du Mercure Galant.
71
de
Ter
ais
Amant qui attend l'heure du Berger,
n'a eftimé trop prompt l'écoulement
de ce Sable autrefois animé , ny fon
paffage trop lent quand il a efté affez
heureux pour avoir trouvé un moment
fi favorable.
L'avoir
Ie vous ay fait voir dans ma
troifiéme Lettre Extraordinaire la
Defenfe de la Belle qu'un Vieillard
vouloit abandonner
apres
épousée , parce qu'il s'eftoit apperceu
que les beaux cheveux qui l'avoient
charmé , n'estoient point à
elle. On a répondu pour le Vieillard,
comme je vous avois dit qu'on
s'y préparoit , & voicy de quelle
maniere on défend fa Caufe.
POUR LE MARY.
Sen
I le crime de faux a toûjours efté
en horreur parmy les Hommes, &
fi les Plagiaires & les Trompeurs ont
efté punis de tout temps fort feverement,
à plus forte raifon doit- on condamner
72 Extraordinaire
damner la mauvaiſe foy de cette Femme,
qui dans le commerce le plus important
de la vie , & dans le Contract
le plus faint , au lieu d'une parfaite
fincerité , n'aporte que l'artifice & la
diffimulation. Qui l'euft pensé qu'un
front fi doux , & un vifage fi modeſte,
euffent fouftenu fans rougir des attraits
empruntez , & que la coëffure
au lieu de la nature , luy euft fourny
de faux appas pour furprendre la liberté
du Vieillard ?
Il a donné dans le Panneau,
Filets blondins ont pris l'Oyfeau.
La Chevelure ayant efté donnée
pour ornement à l'Homme , il s'enfuit
qu'un Homme ou une Femme fans
cheveux, eft fans ornement. Ils ne font
d'aucune autre utilité que pour embellir
le vifage ; & comme la bouche
fert à parler , la langue à s'exprimer,
les yeux à voir, les mains à agir,& les
pieds à marcher , les cheveux ne font
que pour orner. C'est pour cette raifon
que les Femmes dés le berceau du
monde , ont cultivé leurs Chevelures
avec foin, Elles en faifoient une
partie
du Mercure Galant.
73
1
7
I
partie de leur parure & de leur veftement;,
& de la maniere qu'on nous les
dépeint , elles en eftoient couvertes
jufqu'aux talons . J'ay trouvé dans un
ancien Rabin , que les Peignes furent
les premiers de tous les Inftrumens
qu'elles mirent en ufage , & qu'elles
fe fervirent d'abord des Arreftes d'un
certain Poiffon femblable à la Solle,
mais dont les offemens eftoient plus
folides & plus durs. C'est par certe
raifon qu'on luy donne en Hebreu un
nom qui fignifie ordre ou arrangement.
On en fit enfuite avec des Ecail-.
les de Tortuës , & avec les dents du:
premier Elephant qui mourut , qu'on
nomma de l'Yvoire , & que l'on cou-,
pa avec la Scie dont Thubal Cain fut
Inventeur auffi - bien que de tous les
autres Inftrumens de fer. Nos, Européens
, chez qui ces Animaux ne font i
fi ordinaires , en firent depuis avec
des cornes affez communes en ce Païs ,
& avec des racines d'Arbres. Ce fut
avec des plus beaux d'écaille de Tor- :
tuë & de dents d'Elephant que la te
fte blonde de la belle Semiramis , une
des premieres & des plus grandes
Q. d'Octobre. D
74
Extraordinaire
Reynes de l'Vnivers , fut peignée.
Lors qu'on luy vint dire que les Ba-
Ariens qui l'affiegeoient dans Babilone
, vouloient donner un Affaut
general à cette capitale du Monde ,
cette Reyne , toute échevelée , ſe
fit amener un Cheval , & fans fe foucier
du defordre de fes cheveux , pouf-
La droit aux Ennemis. Elle leur parut
terrible en cet état : mais je fuis fûr
qu'elle ne parut pas moins aimable, &
que la victoire qu'elle obtint fur euxfut
autant un effet de fa beauté
que de fa valeur , puis qu'on raporte
que parmy les prifonniers qu'elle fit
en cette occafion , il y en avoit autant
de volontaires que de bonne guerre.
Nitocris, Dinamis , Ameftris , toutes
ces vaillantes Reynes qui l'imiterent
depuis , ne paroiffent en public que
les cheveux épars , en memoire de
cette mémorable Journée ; & quand
elles les vouloient reduire fur les loix
de la coëffure aux autres tours ordinaires
, elles en laiffoient voir la plus
grande partie , comme on remarque
encor aujourd huy par les defcriptions
que l'on fait de la Coëffure
Affi
du Mercure Galant. 75
>
Affirienne la plus belle & la plus fuperbe
qui fut jamais . Auffi il y eut
une Loy en ce Païs qui défendit de
mettre fur le Trône des Affiriens
un Prince ou une Reyne qui n'auroit
pas de beaux cheveux , & ils facrifioient
au contraire à Vénus , Déeffe
tutelaire de Babilonne , & de qui'
Semiramis tiroit fon origine , les
cheveux des Homines & des Femmes
de tous les Pais qu'ils avoient
conquis par les armes . Cet amour
des cheveux paffa dans les Nations
voifines , chez les Perfes , chez les
Egyptiens , & chez les Juifs ; & fi
la Fille de Pharaon captiva le plus
fage de tous les Rois , la gloire en
eft deue à une feule boucle de fes
cheveux , & non aux charmes de
fon vifage , puis qu'il écrit luy- mefme
que cette boucle n'eftoit pas fur
fon front , mais bien au derriere de
fa tefte. Cette inclination paffa encor
chez les Grecs , & les Thraces ,
où la perte des cheveux a toûjours
efté reputée une marque d'efclavage
& d'ignominie. On fçait que les
Dames de Troye fe couperent les
Dij
76 Extraordinaire
cheveux en figne de deuil apres la
perte de cette déplorable Ville, & que
la Mere d'Enée ne trouva point de
meilleur moyen de le rendre agreable
à la Reyne Didon , qu'en ajuftant
curieufement la Chevelure de ce cher
Fils , quand il fuft preft d'entrer dans
Cartage. Céfar , le grand Céfar , qui
defcendoit en droite ligne de ce Prince
Troyen , avoit comme luy la Che
velure fi belle qu'il a laiflé fon nom à .
toutes les belles Teftes qu'on appelle,
à caufe de luy Célariées . Il en avoir
un foin fi particulier , qu'il n'y touchoit
que du bout du doigt , & il
trompa par là la prévoyance de Caton
qui ne pût pas s'imaginer qu'un
Homme qui avoit tant de peur de
mêler les rangs des boucles de fa teffe,
fuft capable de troubler un jour la
Republique. Cependant il en fur le
Tyran. Il la renverfa toute , & cette
Republique perit avec les cheveux
puis qu'il devint chauve par punition,
du Ciel. C'eft ce que fes Soldats lay
reprocherent en plein Triomphe où il
eftoit permis de dire toutes les veritez,
criant,Voila le Galant Chauve.Les
T
T
a11
du Mercure Galant. 77
5
-anciens Romains avoient leurs Che-
-velures en fi grande recommandation,
qu'on a donné parmy eux le nom de
Cincinnatus & de Cinna aux plus
grands d'entr'eux, parce qu'ils avoient
de belles Teftes & bien bouclées ; &
Berenice cette aimable Reyne des
Juifs, qu'un Empereur Romain emmena
de fon Païs, & qui poffeda les affe-
&tions & le coeur de ce Prince , n'auroit
jamais fait cette conquefte fans le
charme inexplicable de fes beaux cheveux,
qui ont eu l'avantage d'eftre confacrez
dans le Ciel , & dont on a fait
une Conſtellation ; honneur qui n'étoit
deferé qu'aux chofes dignes d'une
memoire eternelle. Mais pourquoy
chercher parmy les Nations étrangeres
des témoignages de ce qui eft de
tout temps en veneration chez nous ? -
Une partie de nôtre Gaule n'a t - elle
pas efté nommée autrefois Cheveluë à
caufe des belles Teftes de nos Anceftres
, & lors que les François fecoüerent
le joug des Romains, ne laifferent
ils pas croître leurs cheveux en figne
de liberté ? N'avons nous pas un de
nos Roys de la premiere Race qui
D iij
ג
78 Extraordinaire
les avoit longs & beaux par excellen
ce , Clodion que nos anciens Croniqueurs
ont nommé le Chevelu? Enfin
cette coûtume eft paffée jufqu'à nous
d'aimer naturellement les cheveux
& de les nourrir avec foin. La Nature
mefme à donné aux Animaux les
plus nobles cette espece de beauté ,
comme aux Lions , & aux Chevaux,
qui femblent fe glorifier de la longueur
de leurs crins : & les Naturali
ftes raportent que les derniers ne s'aprivoifent
qu'apres qu'ils leur ont efé
coupez , ils en ont moins de fierté, &
fe foumettent au joug,aux mords& an
caveffon.Mais quand ce fentiment ne
nous feroit pas commun avec les plus
nobles Animaux,& avec tous les Peu
ples de la Terre , il fuffit d'eftre en
France pour avoir de l'inclination
pour les cheveux. On voit par les peines
que nos Dames fe donnent à fe les
conferver, quelle estime elles en font :
les leur ofter a toûjours paffé pour un
fuplice des plus honteux. Ainfi ce n'eft
pas fans fufer qu'un Mary demande
qu'il luy foit permis d'abadonner une
Femme qui l'a trompé par de faux che.
veux
du Mercure Galant.
79
veux qui manque de la plus honorable
, & de la plus charmante qualité
que l'on puiffe defirer dans une Perfonne
de fon Sexe.
Vous devez avoir entendu parler
d'une conteftation qui s'eft émeue
, pour fçavoir fi la Langue
Latine avoit quelques avantages
fur la Françoife en matiere d'Inf
criptions. Force habiles Gens foùtiennent
que cette derniere ne cede
à l'autre en aucune forte ; & pour
le prouver, ils fe fervent de quatre
Traductions de fix Vers Latins
que Mr de Santeüil Chanoine de
S. Victor , a faits à la priere de la
Ville , fur la Pompe du Pont Noftre-
Dame. Ils y font grave en
lettres d'or , & mériteroient la récompenfe
qui fut donnée autrefois
à $Sannazar pour les fix qu'ilfitfür
Venife à la follicitation du Doge
de cettefameuse Republique . Sou
fre , je vous prie , que je faffe icy
D iiij
80
Extraordinaire
grace au Latin contre ma coûtume,
en vous envoyant les fix Vers de
Me de Santeuil. Il eft neceffaire
que vous les voyez , non feulement
pour décider la Queſtion dont il
s'agit , mais pour enjuger une autre.
Quatre Perfonnes d'efprit ont
traduit ces Vers. On voudroitfçavoir
laquelle de ces Traductions eft
La plus fidelle & la mieux tournée..
Prononcez. Ce que vous dire làdeffus
, fera un jugement décifif.
INSCRIPTION
Qui fe lit fur la Pompe
DU PONT Ne DAM E.
Equana , cùm primùm Reginæ allabitur
Urbi, SE
Tardat præcipites ambitiofus aquas.
Captus amore loci , curfum oblivifcitur,
anceps
Quò
du Mercure Galant. 81

Quò fluat , & dulces necit ubique
moras.
Hinc varios implens fluctu fubeunte
canales ,
Fons fieri gaudet, qui modo flumen
E
erat,
I. Traduction .
Prife des beautez d'un ſejourſi charmant,
le coule bien plus lentement:
le m'arrefte par tout , & mon onde incertaine
Semble mefme oublier fon cours.
Ainfi ces longs Canaux , où je coulefans
peine,
Font qu'avecjoye , apres millé détours,
De Fleuve que j'eftois , je me change en
Fontaine.
II. Traduction
Alitoffque la Seine en
La Seine en fa courfe
tranquille
Ioint les fuperbes › Murs de la Royale
Ville,
Pour ces lieux fortunez elle brûle d'as
mours
D vi
82 Extraordinaire
Elle arrefte fes flors , elle avance avec
peine,
Et par mille Canaux fe transforme en
Fontaine,
Pour ne fortir jamais d'un fi charmant
Ο
Sejour.
III. Traduction .
Ve le Dieu de la Seine a d'amour
pour Paris !
Dés qu'il en peut baifer les rivages
chéris,
De fes flots fuspendus la defcente plus
douce
Laiffe douter aux yeux s'il avance , ou
rebrouſſe.
Luy-mefme à fon Canal il dérobe fes
eaux,
Qu'il y fait rejaillir par de fecrettes
veines ;
Et le plaifir qu'ilprend à voir des lieux
fi beaux,
De grand Fleuve qu'il eſt le transforme
en Foniaines.
IV. Traduction.
L'aspect de Parisce Fleuve ambi-
A tienx
De
du Mercure Galant. 83
De retarder fes flots dans ces fuperbes
lieux ,
Par des fentiers divers s'écarte & fe détourne,
Et fur luy -mefme enfin il femble qu'il
retourne.
Dans ce double panchant , onprefente à
fes Eaux
Une route inconnuë , & des chemins nouveaux
;
lly court, & charmé du plaifir qui l'entraîne,
Il fe croit trop heureux de devenir Fontaine.
FICTION
SVR
UN
LHORLOGE
de Sable.
N Avare ayant amaffé le plus
qu'il luy fut poffible de grains de
Sable d'or , qui eft commun fur les
Rives du Pactole , eftoit dans un fort
grand embarras , pour en tenir un
compte exact,car il n'y avoit pas d'apparence
84
Extraordinaire·
parence de le compter , comme on
fait aujourd'huy l'or ou l'argent. Il en
échapoit de fes doigts , & il en met
toit fouvent deux ou trois grains , en
croyant n'en mettre qu'un. Ce fut luy
qui s'avifa de ce double Globe de
cryftal , qu'il fepara par une ouverture
fi petite , qu'il n'y avoit qu'un
grain de Sable qui puft defcendre du
Globe d'enhaut dans celuy d'enbas;
& afin de ne fe point tromper, il pou
voit en le renverfant , reiterer fa fup-.
putation , pour eftre plus affuré fielle
eftoit jufte. Mas voicy un nouvel
embarras. Il n'y avoit point de nombre
dans l'Arithmetique pour calculer
ce nombre infiny de grains de Sa-.
ble , & il devoit craindre qu'en multipliant
il n'y euft de la confufion..
Enfin apres y avoir longtemps refvé,
il s'imagina que ce feroit une chofe
plus commodé d'en faire la fupputation
, en prenant garde combien il en
paffoit chaque heure du jour ; car le
nombre des heures n'eftant que de
vingt - quatre , il auroit bientot fait
compte. Cette pensée reüffit.plus.
qu'il ne croyoit , puifqu'elle a fervy
fon
depuiss
du Mercure Galant.
85
1
depuis à compter les heures du jour..
En effet, il y a peu de Cabinets d'étude
, où l'Horloge de Sable ne foit en
ufage , pour une autre efpece d'avarice
, qui eft la feule qui foit honnefte,
& qui confifte à faire profiter toutes fes
heures , fans craindre que cette ufure :
ne foit pas permiſe..
Ala Rue de Bretagne , à la
Pomme de Calvile , on
de Difcordé.
Les fix Lettres que je fais fui .
vre font de Monfieur l'Abbé de la:
Kalt , dont vous avez tant estimé
Les Remarques fur les Enigmes en:
Vers & en Figures: C'eft proprement
un Difcours feparé en fix
Chapitres, qu'il m'a fait l'honneur
de m'adreffer. Le Titre vous enfait
connoître la matiere.
SUR
86 Extraordinaire
SUR L'USAGE
DES FICTIONS.
LETTRE I.
Ondamner genéralement tout
Clufage des Fictions , c'eft , Mon-
>
fieur , bien de la feverité. Le fameux
Autheur des Satyres en juge avec
beaucoup plus de referve. Il eft vray
qu'il n'approuve pas que nous faffions
agir dans nos Vers les Anges les
Prophetes , les Saints , & Dieu mefine,
comme les Anciens intereffoient à
leurs Poëmes toutes leurs Divinitez.
Il femble que c'eft prophaner nos myfteres
, leur donner un air de Fable , &
que noftre Keligion eft trop fainte,
pour eftre employée dans des Ouvra
ges de pur ornement. Cette reflexion,
Monfieur , ne s'eft point prefentée à
beaucoup d'illuftres Autheurs , qui
ont crû pouvoir fe fervir du Syftheme
de leur Religion pour égayer leur
Pocfie. Ils. fe font laiffez conduire par
les
du Mercure Galant. 87
les grands exemples d'Homére & de
Virgile , fans crainte d'en eftre trompez.
Vous condamnerez donc auſſi, ſi
vous le voulez , & la Jerufalem , & la Pr
celle , & Conftantin , & tant d'autres..
Pour ce qui eft des Fictions Payennes
, que l'on mefleroit dans un Sujet
Chreftien , Sannazar l'a fait , & on le
fait tous les jours ; mais c'eft encor
une faute qui eft remarquée dans l'Art
Poëtique , ce chef- d'oeuvre de noftre
Siecle. C'eſt eftre , dit- on , folement
idolâtre. En effet , il femble qu'il n'y
a rien de moins régulier que de voir
cette bizarre difproportion de Perfonnages.
Car enfin dans tous les Poëmes
, excepté le tragique, le Poëte paroift
avec les Acteurs qu'il introduit,
de forte que c'est une veritable confufion
de voir un Poëte Chreftien fe
mefler luy & fes/myfteres avec des Divinitez
Payennes . Mais lors que le Su
jet eft prophane , pourquoy n'ofer pas
employer , pour l'embellir , les ornemens
de la Fable ? C'eft honorer la verité
, que d'aimer tout ce qui a fon air.
Feindre en Poëte , ce n'eft pas , comme
le vulgaire croit quelquefois , un
A
ar
88 Extraordinaire
art de mentir, mais d'exprimer ce que
la verité a de plus propre pour plaire à
L'Efprit. Ces Fictions font des manieres
délicates de la peindre & de l'infinuer
dans l'ame. J'efpere vous faire
voir dans la Lettre fuivante, qu'à prendre
les Fictions en ce fens -là , il eſt
difficile de ne leur donner pas quelque
rangau nombre des plus agreables
& des plus utiles ornemens du
Difcours.
LETTRE II.

7
E puis vous affurer , Monfieur , que
'Autheur qui écrivit il y a quelques
années une belle Elegie Latine contre
l'ufage des Fables, y modere fa cri- -
tique par la mefme exception dont
j'ay commencé de vous parler. Il
veut bien que Neptune , les Tritons ,
Júpiter , & les autres noms deftinez à
la Poëfie , y entrent pour animer fes
expreffions , & leur donner de la vie
& de la force. Il auroit fait tort à la
gloire quefon illuftre Frere merite par
fes beaux Vers , de condamner des ornemens
qui font une partie confidéra- -
9
bles
du Mercure Galant. 89
ble de leur beauté. De plus, les Philofophes
, les Sages comme luy , fe font
permis dans leurs difcours & dans
leurs inftructions mefines , l'allégorie,
la métaphore, & les autres figures , qui
ne fubfiftent que par les Fictions. Il
fçait bien que le ftyle le plus faint en
reçoit quelquefois . J'ay pris fouvent
plaifir avec luy de lire de fort beaux
endroits de S. Gregoire de Nazianze,
& de quelques autres Peres , où les
Vertus, les Vices , les Paffions, la Paix,
la Guerre , ont une ame' , un corps ,
& des traits, qui les diftinguent , avec
des mouvemens qui leur donnent part
aux évenemens dont on parle . Mais
il eft vray qu'il ne prétend pas que les
Divinitez Payennes entrent dans la
compofition du Poëme , pour y prendre
intereſt aux actions qui fe paffent,
ou pour en avoir la conduite. Il borne
l'ufage de leurs noms aux figures
qui fervent feulement à l'expreffion .
il confent qu'on les employe comme
des termes aufquels nous n'avons pas.
droit d'ofter de certaines fignifications
que les Anciens leur ont données . Je
puis bien vous nommer ceux dont
je
༡༠
Extraordinaire
je vous parle , qui font Monfieur de
Santeüil de S. Claude , & Monfieur
de Santeüil de S. Victor. Celuy- cy
qui aime avec paffion les Poëtes , ne
pût fuporter qu'on donnaft des botnes
fi étroites à leurs Fictions . Il crût
que fon Frere, qui les vouloit éloigner
des affaires de la Poëfie , leur faifoit
un tort auffi confidérable que Platon
leur avoit fait autrefois , en les chaffant
de fa Republique. Il y eut entr'eux
une conteftation férieufe. On
choifit un Arbitre , qui eft prefentement
un des plus illuftres Prelats du
Royaume. On broüilla mefme le fujet
de la querelle. C'eft ce qui arrive
prefque toujours dans les conteftations.
Je fis en ce temps - là un voyage
à la Trape , & je n'ay pas fçeu ce
qui fut prononcé par Monfeigneur
l'Evefque de Troyes , qui eftoit en ce
temps - là Monfieur l'Abbé de Chavigny.
Ce feroit neantmoins l'endroit
le plus important de la difpute dont
je vous fais le recit ; car mefme il y a
du plaifir & de l'honneur pour ceux
qui aiment les belles Lettres , de fe
fouvenir qu'un Docteur d'une fi profonde
du Mercure Galant.
9 ་
fonde érudition , ne les a pasjugées
indignes de quelques-uns de fes foins.
Mais le Public peut lire la condamnation
de Monfieur de S. Claude dans
Art Poetique. On y déclare que dans
une prophane & riante peinture , on
peut faire un bel ufage des Fictions.
On leur donne part à la conduite du
Sujet. On fait juger que cette liberté
de s'arrefter au vray- femblable , eſt
une confolation à l'Efprit , qui dans
l'état où nous fommes , ne trouve pas
la verité , ou l'ayant trouvée , n'a rien
qui l'aide à la reconnoiftre. Mais puis
que vous voulez que je donne quel
que chofe du mien , j'y confens, & ne
vous demande temps que jufqu'à demain.
JE
LETTRE III.
E ne fuis point furpris , Monfieur,
que de fort honneftes Gens ayent
efté dans le mefme fentiment que Me
de S. Claude, & qu'ils n'ayent pas voula
que les Fictions Payennes fuffent
reçeues dans nulle Poëfie . Ces Meffieurs
fe trouvent fi bien de leur maniere
92 Extraordinaire
niere fincere , que cela leur fait hair
tout ce qui's'en éloigne. Ils ne pardonneroient
pas au monde l'ufage des
complimens , qui font les Fictions de
la vie civile , & la Fable de la converfation
, fi l'on peut exprimer ainfi ce
que j'en penfe . Toute figure feroit interdite
, frun peu de refléxion ne modéroit
l'ardeur qu'ils ont pour la verité
.Ils confiderent donc que les Hommes
eftant les maîtres de leurs expreffions,
ils peuvent ufer des termes qu'il
leur plaift , que ce feroit une injuftice
de leur êter le droit de nommer les
chofas , comme elles ont efté nommées
autrefois , que perfonne ne peut
eftre trompé par les termes figurez,
qu'ils font d'une inftitution publique
qui les unit avec la verité ; mais ils ne
veulent point donner cours à des Fitions
chimeriques , telles que font les
Payennes , à des contes vagues , à des
images fauffes , qui ne reprefentent
rien de réel. En verité , Monfieur , ce
fentiment eft fi digne des Gens d'honneur
, qu'il n'eft pas poffible de n'en
eſtre pas fort content. Mais on peut
aimer la verité, & ne hair pas les Fi-
&tions.
du Mercure Galant.
93
tions.Voicy comme j'entens cette maxime.
C'eft que dans les narrations des
avantures les plus fabuleufes de l'An-
5tiquité, & que l'on fonde fur ce que les
Anciens ont crû , ou ont écrit, on peut
s'inftruire auffi bien que dans l'Hiftoire
la plus conftante . C'eft un fens que
l'on peut donner à ces paroles d'Ariftote
, que la Poëfie n'eft pas moins
amie de la Sageffe & de la Verité , que
l'Hiftoire. Celle- cy nous apprend ce
qui s'eſt paſsé dans la viefdes Hom
mes. On apprend par le moyen de
1 l'autre ce qui s'eft passé dans leurs
= opinions. Il me femble , Monfieur ,
que ce n'eft pas une chofe moins utile
de s'inftruire de ce que les Hommes
ont pensé, que de ce qu'ils ont fait , &
comme l'injuftice des actions n'empefche
pas qu'on ne les apprenne , &
qu'il y a un bon ufage que l'on peut
faire des exemples du Vice , comme un
autre que l'on peut tirer des exemples
de la Vertu ; de mefme l'extravagance
des opinions Poëtiques fur la nature
immortelle de Dieu, & les portraits extraordinaires
qu'ils faifoient de leurs
Demy Dieux , n'empefchent pas
que
94 Extraordinaire
que ces portraits & ces opinions
n'ayent efté , & pour peu que l'on ait
envie de faire des reflexions morales,
qu'ils ne puiffent fervir d'exemple &
de conviction de l'excés horrible ou
ła folie des Hommes peut porter leur
efprit. Ainfi on prend fort à propos
le fajet des Spectacles d'aujourd'huy,
du Syftheme de la Poëfie ancienne.
Nous pouvons en ufer avec autant de
liberté , qu'aux fecles d'Euripide , ou
de Seneque. Andromede , Pfyché,
Medée , peuvent paroiftre au milieu
de nous , & toutes les Fictions dont
on les embellira , peuvent plaire , fans
aucun préjudice de la verité. La Peinture
peut s'en fervir fans fcrupule.
Tout cela tient lieu d'une Hiftoire
Poëtique. Mais de plus , fi les Anciens
n'ont pas efté affez extravagans
pour entendre litteralement la mythologie
de leurs Dieux , fi ces abfurditez
litterales n'eftoient que pour
le Peuple , qui n'a jamais pû s'en paffer
; enfin fi l'on n'introduit ces Fitions
anciennes que pour reprefenter
la Verité par plufieurs images , elles
peuvent nous tenir lieu de la Theologie,
du Mercure Galant. 95
gie , de la Politique , & de la Morale
des Anciens. Il n'y a qu'à les penétrer
un peu , & s'en faire une clef, comme
d'un Chiffre mystérieux. Si l'on
veut en avoir un modele , il y en a un
excellent au Traité d'Ifis & d'Oficis,
qui eft dans les Oeuvres du fage Plutarque.
Vous voyez , Monfieur, que
fans m'éloigner de la belle difpofition
dans laquelle eft Mr de S. Claude, avec
fes Amis que j'honore toûjours beaucoup
, il y a des moyens de ne defaprouver
pas les Fictions Payennes dans
un Ouvrage qui ne foit pas confacré
par la fainteté de nos Myfteres . Cependant
il faut y garder quelques mefures
, & c'eft de quoy je vous parleray
une autre fois.
LETTRE IV.
Omme je vous écris , Monfieur,
Clans avoir aucun Livre , la belle
Biblioteque de l'Aurore de cette Ville
m'eftant devenue inacceffible pour
quelques interests particuliers , où la
bienféance & l'honneſteté m'obligent
de prendre part , je ne fçay pas fi
je
96
Extraordinaire
en
je cite fort jufte en vous difant que
c'eft le Varron François ( vousfçavez
bien que j'entens parler du docte Mofieur
Ménage ) qui nous aprend qu'il
n'y a pas unfeul mot dans noftre Langue,
dot on ne puiffe faire un bon ufage.
Pour ce qui eft de la maxime d'Horace
, que les plus belles chofes ceffent
pas de l'eftre , quand elles ne font
leur place , j'en fuis plus certain ; &
c'eft fur ce pied là, Monfieur, que n'étant
diftrait icy par aucune galanterie ,
& prenant plaifir quelquefois à refver
en Philofophe , i'ay confideré les
que
bonnes ou les mauvaiſes mefures que
l'on prend dans l'ufage des Fictions ,
gaftent ou embelliffent les Ouvrages
où elles font employées. Je puis iuftifier
ce que ie vous avance par un exemple
qui n'eft pas indigne de votre curiofité
. Il eft vray que c'est une difproportion
que l'on a condamné , de
mêler des Fictions Payennes , & de les
faire entrer dans un Suier de Religion.
Cependant y a- t- il rien de plus beau
que celles du fixiéme Livre de Conftantin
, du fçavant Pere Mambrun
Jefuite On y trouve une inventioa
du Mercure Galant .
97
tfon merveilleuſe . Crifpe y paroiſt
dans un fommeil profond. Il y eft
transporté par un fonge au Temple de
l'Amour. Il le voit , il y affifte aux
Sacrifices.Il en voit tous les myſteres,
que l'Amour luy explique . Toutes les
avantures de la Fable ancienne y font
traitées en peu de Vers . Tout cela n'a
rien qui ne foit d'un Maiſtre. Car enfin
toutes ces choſes ne font que des
fonges ; & que ne leur permet- on pas ?
Mais ces fonges n'arrivent qu'à ceux
qui ont dormy fur le Parnaffe , comme
Heliode ; ou pour parler plus juſte,
qu'à ceux qui y ont veillé longtemps.
Ce feul exemple fait voir que l'art d'un
Maiftre met toutes chofes en oeuvre,
que tout eft permis à celuy qui ne fe
- permet rien contre la raiſon , & qu'il
ne faut fouvent qu'un tour d'imagi
nation pour rectifier tout un Ouvrage
, ou pour le perdre. Si les égards
que je dois à la complaifance generale
que vous avez pour vos Amis , né me
défendoient de condamner perfonne,
je vous nommerois de fort jolies Pieces,
qui ont efté défectueufes par la negligece
que l'on s'eft permife de ne pas
2. d'Octobre.
E
98
Extraordinaire
donner un affez bon caractere à des
Fictions d'ailleurs fort ingénieufes. Je
vous diray feulement qu'il me fouvient
toûjours de la comparaifon de Plutarque
, & que je ne fçaurois eftimer ces
toiles d'Araignées qui font étendues
en l'air , fans appuy , fans foûtien , &
que le vent diffipe aisément. Je parle
de ces vagues & vaines Fictions que
quelques-uns produifent d'eux - mefmes
, & qui n'ont aucune fignification
folide ; qui ne contiennent ny métaphore
, ny allégorie , & qui ne font
foûtenues d'aucune imitation de l'Antiquité
. C'est un conte en l'air ; c'eſt
l'imagination particuliere d'un Homme
, à laquelle je ne dois prendre plus
de part qu'à tous les autres Phantômes
dont il luy plaiſt de s'entretenir. Ainfi ,
Monfieur , quand quelques - uns de
mes Amis fe divertiront à feindre quel-
"
que
chofe , je les avertiray toûjours
de reprefenter dans leurs Fictions
quelque verité , & de n'efperer pas
que l'on n'aime leurs Fables , fi elles
n'ont rien de folide . Je vois bien >
Monfieur , que je vous dois prefentement
une Lettre fur l'Art des Fictions,
dont
du Mercure Galant .
99
dont je vous promets de m'acquiter
er jour.
LYON ETTRE
1883
V.
Evous prie , Monfieur , de n'attendre
pas de moy que je m'engage à
traiter de l'Art de toutes les Fictions.
Je n'écris pas avec plaifir ce que l'on a
dit avant moy. Il y a des Poëtiques fi
excellentes
, que l'on peut bien vous y
renvoyer , fans craindre que vous n'en
foyez pas fort content. Celle qui a paru
depuis quelques années avec les fameufes
Satyres , eft quelque chofe de fi
parfait , que l'on peut s'y arrefter,
fans qu'il foit neceffaire d'aller jufqu'à
l'Epiftre aux Pifons de l'ingénieux
Horace , ou au Traité d'Ariftote. Afin
que rien ne manquaft en ce genre- là
au Parnaffe François , Apollon a infpiré
le plus agreablement du monde
Monfieur de la Fontaine de donner
au Public des Apologues , des Fables,
dont les exemples peuvent fupléer à
tous les préceptes. Mais je crains bien
que ces excufes qui devroient me dégager
de la promeffe que je vous ay
faite , ne vous contentent pas. Il faut
E ij
100 Extraordinaire

donc vous adjoûter , qu'eftant fortement
perfuadé qu'il n'y a rien qui
plaife davantage à l'Efprit, que ce qui
eft vray ( car la connoiffance & la verité
font l'une pour l'autré ) toute la
beauté d'une Fiction eft comme celle
d'un Portrait, dont la perfection confifte
à bien reffembler à l'Original .
Nous faifons icy ce qui fe pratique en
amour durant l'abfence. On fe confole
par le Portrait d'une belle Perfonne
, dont on eft éloigné par les diférentes
rencontres de la vie. On ne
la voit plus , on n'a pas cet agreable
plaifir que la préfence infpire ; mais
plus on fent de chagrin & d'inquiétude
d'un éloignement dont la fortune
ou le devoir nous font fouvent une
neceffité,plus on appelle à fon fecours
le charmant fouvenir de fa Maiftreffe,
& on fe fert avec quelque fatisfaction
de tout ce qui peut nous aider à retrouver
en quelque maniere les douceurs
de fa préfence . C'eft ainfi, Monfieur,
qu'eftant fort éloignez de la verité
, qui merite toute noftre eftime,
& cette forte inclination qui nous porte
à la defirer ; c'eft ainfi dis- je , que
pour
du Mercure Galant. 101
pour nous confoler de fon abfence , fes
Portraits nous charment , & les Fi-
&ions font fans doute des extraits &
des copies de la Verité. Si l'on pénetre
un peu cette penfée, & que l'on découvre,
toutes les inftructions qu'elle
renferme , je fuis fort perfuadé que
l'on verra qu'il n'y a point de Fiction ,
où une certaine unité d'action , de
temps , de lieu , & d'autres circonftances,
ne foit fort neceffaire. Si j'écrivois
à une Perfonne moins intelligente
que vous , je ne me fervirois.
pas , Monfieur , de ces termes ; du
moins je les expliquerois. Mais vous
n'avez pas befoin d'explication , & je
marque feulement icy ce qui eft au
dela de ce que l'on dit communément ;
car je fçay bien que de la maniere
dont vous eftes , on ne fçauroit pouffer
les chofes trop loin . Ainfi je n'ay
qu'à conclure de ces principes inconteftables
, que la moindre irrégularité
gafte toute une Fiction . Que doiton
penfer de certaines difproportions
groffieres , qui offenfent la jufteffe
du difcernement ? Cependant on en
voit fouvent de ces difproportions,
E iij
102 Extraordinaire
non feulement dans les Ouvrages des
Poëtes , oùil feroit peut- eftre plus difficile
de les reconnoiftre , mais dans
ceux des Peintres , où elles fautent aux
yeux. Vous eftes à Paris , Monfieur , &
fi vous voulez y prendre garde , il y a
peu de beaux Tableaux dans les Eglifes
, qui foient exemts de ce défaut. Je
connois un de mes Amis , qui en a fait
une lifte , où les chofes me parurent fi
extraordinaires , que je le priay de me
permettre de les voir moy- mefine ,
avant que de croire que l'on euft osé
infulter aux yeux de tout le Royaume
avec tant de temerité . Mais je fors des
bornes où je dois me renfermer , en
entrant un peu dans la Satyre . Je n'ay
neanmoins nommé perfonne.Jay defiré
fqulement , que puis que la Poëfie
& la Peinture font des imitations de
la verité , que le premier foin des Poëtes
& des Peintres foit d'éviter de certaines
contradictions , qui ne peuvent
eftre que fort defagreables à des yeux
un peu fins. Apres tout je veux bien
entrer demain dans vos fentimens , &
vous faire l'éloge de quelques Fictions
qui ont paru depuis peu . Leur exemple
du Mercure Galant. 103
ple fera plus utile que des preceptes ,
& vous fera plus agreable , à vous disje
, qui aimez à confiderer plûtoft les
chofes par ce qu'elles ont de bon, que
par ce qu'elles ont de mauvais .
LETTRE VI.
Ly a dans les agréables Livres des
Jardins , que le Pere Rapin a compofez
, plus de belles fleurs , Mr. que
dans les Parterres les plus celebres . Et
mefme , à vray dire , il s'en faut beau
coup qu'il y ait rien au monde de plus
fleury que les charmantes defcriptions
dont il a embelly fon Ouvrage . Cẻ
n'eſt pas feulement le fujet dont il traite
qui me fait parler ainfi . C'eſt que fa
Muſe orneroit des épines auffi - bien
que des rofes , & qu'il eft vray qué les
fleurs ne reçoivent pas de l'Aftre qui
les peint, des couleurs plus vives , que
de ce digne Succeffeur de l'incomparable
Virgile. Puis - je Monfieur , vous
nominer un lieu plus agreable , pour
y prendre plaifir à chercher les Fictions
les plus ingénieufes du monde ;
C'est là que l'onpeut en prendre fûre-
E iiij
104 Extraordinaire
ment des modeles. Elles font tirées
d'apres nature. Ce font des copies fidelles
des plus beaux traits de la Morale.
La Fable ancienne y eft amenée
avec tant d'art , qu'il femble que les
Grecs n'ont rien inventé d'agreable,
que pour embellir ces Jardins. Il ne
faut pas que l'on fe perfuade que ces
jeux d'efprit , ces honneftes divertif
femens , qui fervent de recreation aux
grands Hommes ; comme eft celuy
dont je vous ay parlé , & qui preparent
mefme leur ftyle aux Sujets les
plus importans ; il ne faut pas, dis-je,
que l'on croye qu'ils fe prefentent indifferemment
à toutes fortes d'efprits
femblables à ces Sylphes , à ces Salamandres,
à ces habitans de l'Air , dont
on parle icy plus qu'en lieu du monde
la connoiffance que l'on en a
eftant plus proche de fa fource , puis
que le fameux Noftradamus eft d'une
petite Ville de cette Province. Il faut
s'eftre purifié l'ame , pour avoir de ces
apparitions. Elles n'arrivent jamais,
qu'apres s'eftre formé long - temps le
goût des belles Lettres , & avoir eu
quelques familieres converfations avec

Les
du Mercure Galant. 105
les Mufes.Si l'on voyoit fouvent dans
voftre Mercure , Monfieur , des Ficctions
auffi ingénieufes que celles de
M de Fontenelle , on entreroit plus
aifément dans l'estime que l'on doit
à ces galans Ouvrages , & il arriveroit
fans doute , que l'ideée s'en formeroit
communément & d'une maniere
fort jufte dans les efprits. On
verroit apres cela avec plaifir de fort
jolies Fictions fur les Sujets qu'il vous
plaira de propofer. On n'entreprendroit
pas d'en écrire , fans avoir quel
que connoiffance de la Fable. On auroit
recours aux Anciens. On s'inftruiroit.
Je n'ofe prefque vous dire qu'il y
a affez de Gens qui fe font tort à euxmefmes.
Ils croyent qu'il n'y a qu'à deviner
au hazard quelque Enigme,, & .
àfe fervir de la complaifance generale
que vous avez pour tout le monde. Ils
peuvent bien fe flater auffi de quelque
fuccés dans les Fictions , mais il et
difficile de donner ces fortes d'avis, &
de troublerfa joye que l'on a de fe fail
re un commerce avec vous. Il y a déja
quelqu'un qui ne manquera pas de fe
väger fur les Lettres que je vous écris..
E v
гов Extraordinaire
A
Il est neanmoins de l'honneur de
noftre Siecle , Monfieur , & des Provinces
du Royaume , que l'on n'expofe
pas mal à propos fes Ouvrages à
une infinité de Gens qui ont beaucoup
moins de complaifance & d'honnefteté
que vous . Je vous avoué
que j'ay crû contribuer en quelque
chofe au bien public , écrivant quelque
chofe far les Enigmes , & fur les Fictions.
Car enfin il y a lieu d'efperer, ou
que l'on prendra la peine de s'en bien
inftruire , fi on veut vous en envoyer,
ou que vous n'aurez pas celled'en
recevoir beaucoup de mauvaiſes
Il eſt vray neanmoins, Monfieur,
que la paffion de vous rendre fervice
a encor plus de part à ce que je vous
écris , que l'intereft public .
A Aix ce 14. Decembre.
Mr.l'Abbé Mallement de Meffange
a trouvé une nouvelle façon
de Cadran Solaire , par le moyen.
de laquelle on peut faire touteforte
de
du Mercure Galant . 107
e Cadransfur une mefme fort e de
Plan , quelle qu'elle foit ; au lieu
que par lafaçon commune on n'en
eut faire que d'une forte , déterninée
& contrainte pour chaque
forte de Plan.
On a admiré autrefois l'art d'affembler
en une mefme pierre plufieurs
faces où l'on puft tracer plufieurs
fortes de Cadrans , une forte
fur chaqueface. On en afait l'embelliffement
des Iardins , dans les
Palais , & dans les Maifons de
plaifance & Monfieur l'Abbé
Mallement dont je vous parle , a
trouvé l'art d'enfaire prefque une
infinité tous diférens fur un mefme
Plan.
Par le moyen de cette facon
d'Orloge, lors que le Soleil luira, on
verra dans une Chambre un Cadran
bien fait contre les Vitres ,
marquer
108 Extraordinaire
marquer l'heure dans la derniere
justeffe , & dés que le Soleil ceffera
de luire , le Cadran difparoiftra.
entierement , fans qu'il y en refte
la moindre marque
.
Prefque en tous les Cadrans
qu'on on fait de cette maniere, onpeut
mettre l'axe & le style ou pardeffus
ou pardeffous le Cadran , & même
d'une maniere entierement contraire
à la fituation de l'axe du
monde ; au lieu que l'anciennefa-·
con l'obferve fi religieufement
qu'elle n'ofe s'en écarter d'une minute.
On peut mefme enfaire quan
tité fans lignes d'heures , &fans:
aiguilles , & l'heure fe trouvera
toûjours jufte dans le mefme
endroit.
Enfin dans la façon commune ,
les lignes des heures font toûjours
fixes; & ce qui les détermine eft errant
; au lieu qu'icy les lignes des
hem:
du Mercure Galant. 109
A
heures font errantes , & ce qui les
détermine eft fixe ; &fi l'on veut,,
tout eft mouvement contre le mur,
laxe & les heures fe promenent ,,
&font divers tours fur la muraille.
>
L'Autheur de cette Invention,.
furpris avec toute la terre des prodigieufes
Actions de noftre invin--
cible Monarque , & voyant que
tous les Arts & toutes les Sciences:
Luy doivent l'éclat où elles font aujourd'huy,
aformé un Deffein de ces:
Cadrans à la gloire de cet incomparable
Héros. Il represente une:
Minerve tenant fon. Bouclier , fur
lequel la lumiere du Soleil peint
des Devifes , quifelon la fuite des
heures du jour reprefentent la fuite
de la Vie du Roy. Ce Cadran eft
fans lignes d'heures & fans aiguilles.
Les Devifes ont toutes le
Soleil pour corps , & ne fe voyent
pas toutes à la fois fur le Bouclier,
mais.
110 -. Extraordinaire
mais elles fefuccedent les unes aux
autres , fuivant le rang qu'elles
tiennent dans la Vie du Roy.
I'en ayfait graver le Deffein
queje vous envoye . Examinetoutes
les Devifes qui le forment , &
fouvenez- vous que ce Cadran eftant
un Cadran Solaire, il ne commence
à marquer qu'à fix heures
du matin , & qu'ainfi vous deve
regarder céte fixiéme heure comme
la premiere. Te viens à l'explication
de ces Heures.
Lapremiere qui eft marquéeVI .
dans le Cadran, eft un Soleil qui en
naiffant diffipe les nuages dont il
eft envelope.Ces paroles luyfervent
d'ame , Nafcens nubila diffipat.
Le Roy des fa plus grande jeuneffe
a diffipé les troubles qui s'eftoient
éleve dans fon Royaumepar l'emportement
inconfideré defes Sujets,
que les Etrangers animoient à la
revolte
DE
LA
LYON
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110
mais
autre.
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LYON
*/893
LYON
1893
HALLE
VILLE
du Mercure Galant. TIT
revolte. Plufieurs Batailles qu'il
gagna dans ce temps - là luyfirent
Jurmonter tous les obftacles que les
Armées ennemies formoient contre
luy.
Comme un Soleil naiffant dans des
nuages fombres ,
Dégage fa clarté de la nuit & des ombres
,
Et parmy les débris des humides prifons
Qui formoient un obftacle à fa vive
lumiere ,
Etale en fa vaſte carriere
L'éclat victorieux de fes nouveaux
rayons.
Ainé LOUIS dégagea fa jeuneffe
Du funefte embarras de cent troubles
émeus ;
Et parmy les débris des Ennemis
vaincus ,
Aux yeux de l'Univers qui l'admiroit
fans ceffe ་
Fit briller d'un éclat nouveau
Les triomphes de fon Berceau.
La feconde marquée VII , qui eft
un
FI 2 Extraordinaire
un Soleilfeul répandant fes rayons
de toutes parts , avec ces paroles,
Proprio lumine cuncta videt, reprefente
le temps auquel le Roy
commença àprendre le maniement
des Affaires, & à voir tout par
Luy-mefme
Comme l'Aftre du Jour par la propre
lumiere:
Voit ce qui fe paffe en tous lieux,
LOUIS , fans emprunter de lumiere
étrangeres
Connoit tout par Luy- mefme, & voit
tout par les yeux.
La troifiéme marquée VIII. eft
un Soleil qu'un Aigle regarde. Ces
mots en font l'ame , Aquilam recreat.
Rien ne fçauroit mieux reprefenter
le fecours que le Roy donna
à l'Empire, en chaffant les Turcs
de la Hongrie , & les contraignant
à demander inftamment la Paix,
tous infolens qu'ils étoient de leur
victoire, aprés avoir pris quantité"
de
du Mercure Galant.
113
de Places fortes fur l'Empereur.
Les Troupes que le Roy y envoya
fous la conduite de Meffieurs de
Colligny & de la Feuillade , les
batirent au Pont de Kermen , &
les défirent au Paffage de la Riviere
de Raab, proche S. Godard.
Lors que LOUIS porta pour la pre
miere fois
Contre les Ottomans fes armes triomphantes,
A la faveur de fes Exploits,
L'Empire réduit aux abois
Ranima fes forces mourantes,
Et luy doit encor aujourd'huy
Celles qu'il aime contre Luy.
La quatrième marquée IX. fait
connoiftre l'amour du Roy pour la
Iuftice, & l'obligation que luy a la
France , du Code nouveau , qu'il a
bien voulu prendre foin de luy donner.
C'est un Soleil au deffous du
quel font des Balances , avec ces
mots, Habet hoc figna inter cotera
fignum.
Ce
1 Extraordinaire
114

7
Ce Symbole de la Juftice
Que l'on compte parmy les Signes du
Soleil,
S'applique mieux encor au Héros fans
pareil
Dont les juftes Edits ont abatu le
vice.
La cinquiéme marquée X. eft
un Soleil dans des nuages , où l'on
voit paroistre des pointes de Foudre.
Ces paroles, Fulmina præparat
, ont un jufte raport avec ces
grands deffeins pour la guerre que
le Roy a fait enfin éclater contre
la Hollande.
Pour reduire à la fois mille Peuples
en poudre,
LOVIS juftement irrité ,
A plus fouvent lancé la Foudre ,
Que l'ardeur du Soleil ne l'allume en
Eté.
La fixième marquée XI. fait
voir un Soleil qui répand fes feux
fur trois côteaux élevez devant
Luy . Ces paroles font autour,Obicibus
du Mercure Galant.
buscalor increfcit.LeRoy arendus
inutiles tous les efforts qu'a faits
la Triple Alliance pour empefcher
fes Conquestes.
Si lors que le Printemps ranime la
Nature,
Trois Coteaux élevez fur un triple
Valon
Oppofent au Soleil qui combat l'Aquilon
Leurs panchans émaillez de fleurs &
de verdure ;
Ils reçoivent fur eux tout l'effort de
fes coups,
Bientoft ce riche émail difparoift à la
veuë,
Et dans leur fein brûlé la chaleur retenuë
Forme un Foyer ardent d'un lieu char
mant & doux .
Ainfi lors que LOUIS pourfuivoit fa
victoire,
Trois Peuples orgueilleux s'oppofant
à fa gloire,
Ont reffenty l'effet de fon jufte couroux
.
Ses armes fur eux arreſtées
Ont
116 Extraordinaire
Ont confumé les Biens qui les ren
doient fi fiers,
Et de leurs plus riches Contrées
Ont fait les plus triftes Deſerts .
La guerre que le Roy a faite
aux Hollandois , eft marquée dans
La feptiéme beure qui a XII.
pour chifre , par un Soleil fechant
des Marais , avec ces mots , Siccat
paludes.
Peuples marécageux, grillez dans vos
Rofeaux ,
Avant que le Soleil euft diffipé vos
eaux,
Vous vouluftes , dit-on , l'arrefter au
paffage ,
Et pouffiez jufqu'à luy vos cris de
tous coitez ,
Mais helas ! à votre dommage
Ses vifs rayons fe font
trop arreſtez
Sur votre pauvre marécage.
La buitiéme marquée I. a pour
corps un Soleil luifant fur des Arbres
fans feuilles , & ces paroles
Frigora non timet. pour ame
Le
du Mercure Galant.
117
"
Le Roy a vaincu la Nature mesme
; & les plus rigoureufes faifons
n'ont pû mettre obftacle à fes deffeins.
Comme la nége & les frimats
Qu'en Hyver le Soleil rencontre fur
fes
pas,
N'interrompent jamais fa rapide carriere
,
L'Hyver n'arrefte point le plus puiffant
des Roys ,
Et l'horreur des glaçons aux Héros fi
contraire ,
N'interrompt point le cours de fes fameux
Exploits.
La neuviéme marquée I I. fait
connoiftre que le Roy a émeu toute
l'Europe par la guerre qui a donné
lieu à la Triple Alliance qui s'eft
formée contre Luy . C'est un Soleil
luifant fur un Globe, autour duquel
on lit ces paroles, Quæ Regio non
! fenfit ?
Si le Soleil par tout fait fentir fa chaleur
>
LOUIS
118 Extraordinaire
LOVIS fait éclater fon nom & fa
valeur
Du Levant jufqu'aux lieux où la nuit
prend fa fource,
Et du midy jufques à l'Ourſe.
La dixiéme marquée III . est un
Soleil au deffous duquel on découvre
un Arc- en Ciel. Ces mots en
font l'ame, Irida format. La Paix
que le Roy a donnée à toute l'Europe
eft repreſentée par cette Devife.
Cette belle & celefte Iris ,
Ce Symbole de Paix qu'enfante la
Lumiere,
Reconnoift le Soleil pour Pere,
Et la Paix reconnoit LOVIS.
L'onZiéme marquée IV. fait
connoiftre la confiance que les Peuples
pacifiek doivent avoir à la
parole de LoÜIS LE GRAND .
Ces paroles , Solem qui dicere
falfum Audeat , font autour d'un
Soleil,
du Mercure Galant. 119
Soleil , dont un Cadran Solaire reçoit
les rayons.
Peuples ,puis que LOUIS preft à vous
mettre en cendre ,
Se laiffe vaincre à vos foûpirs ,
Et par une bonté que vous n'ofiez
attendre ,
Accorde enfin la Paix à vos ardens
foûpirs ;
Qu'un repos qu'établit ſa Royale parole
Ne foit jamais troublé par la crainte
frivole
Que d'un femblable coup il veuille
vous fraper.
S'il promet la Paix à la Terre ,
On ne doit pas craindre la Guerre,
Le Soleil ne fçauroit tromper.
La douzième marquée V.qui eft
un Soleil au deffous duquelfont des
Moiffons, avec ces mots , Omnia
foecundat , nous répond de l'abondance
que le Roy va procurer à fes
Sujets
I 20 Extraordinaire
Sujets par la Paix qu'il a eu la
bonté de leur donner.
Celuy qui ne fçait pas que le flambeau
du Monde
Cauſe par fa chaleur féconde
La fertilité des Guérets ,
Peut ignorer quelle abondance
LOUIS va donner à la France,
Apres qu'à l'Univers il a donné la
Paix .
La troiziéme & derniere heure
marquée VI . avec un Soleil fur
l'Ocean , & ces paroles , Pervius
Oceanus , fait voir que la Paix
établira le Commerce.
Nos Vaiffeaux aimez de Thétis
Vogueront fur les flots pouffez d'un
doux Zéphire ,
Et le nom du Soleil chéry dans cet
Empire
Y fera moins connu que le nom de
LOUIS.
Tous
du Mercure Galant. ΤΣΙ
Tous ces Versfont de l'Autheur du Cadran
dont je viens de vous expliquer les
derniers. Vous en avez déja veu d'autres
Ouvrages que vous avez eftimez. Ils
n'ont point paru fous fon nom, parce qu'il
m'avoir efté caché jusqu'icy . C'est luy qui
afait le Madrigal des deux Marys , l'un
trop jeune l'autre trop vieux , qui eft
dans ma Lettre du dernier Mois. Le
Menüet employé dans celle du Mois précedent
,qui commence par Ne croyez pas ,
jeune Bergere, eft auffi de luy , ainfi que
lel Sonnet, Grand Roy, quand tu mettrois
le monde fous ta Loy , avec le
Madrigal fur le mesme fujet , qui le fuit
immédiatement , & un autre fur le mal
de dents. Ces trois dernieres Pieces font
dans le Mercure de Septembre. Le pourrois
vous en nommer d'autres , mais je
les laiffe pour venir à ce qu'il a fait pour
l'effay des Cadrans Solaires , dont j'ay
commencé de vous parler. Il en afait un
dans une Maiſon Religieufe dediée au
Saint Efprit. La lumiere du Soleilpeint
contre le mur une Colombe environnée
= de
rayons , au bout defquels font les chifres
des Heures peints auffi par la Lumiere.
Le rayon qui a au bout le chifre de'
Q. d'Octobre.
,

F
122 Extraordinaire
l'heure qui doit eftre marquée par le Soleil
, fe trouve toujours le long d'une raye
noire peinte au deffous , & allant de
gauche à droite , ce rayon cede fa place à
l'heure qui vient apres luy. Le mur reprefente
un Ciel ouvert , avec un Lifton
volant , on ces paroles fe lifent , Si ma
lumiere vous regle Vous ne vous
tromperez point.
>
Depuis ce temps-là , il en a fait deux
portatifs. Dans le premier , le rayon de
T'heure prefente fe trouve toujours aubout
du bec de la Colombe ; & dans l'autre
qui eft un Soleil , l'Image du Roy eft
peinte au bas, marquant les heures avec
le bout de fon Sceptre . Les rayons du Soleil
obeiffent , & viennent fe rendre tour
à tour aupoint qu'il leur marque. Ces paroles
font écrites au deffous Imperat
Aftris. Quæ Tellis parere neget ?
Il en a encor fait deux autres. Lepremier
eft un Dauphin environné de rayons
: avec ces mots , Recturus terras
oritur Sol alter ab undis ; & le deffein
dufeconds'applique à un Grand Miniftre
qui a des Etoiles dans fes Armes. On en
voit une qui par deffus les cinq rayons, en
a encor quantité d'autres qui l'envis
'ron
au Mercure Galant,
123
vonnent , avec ces paroles , Simillima
Soli.
·2003.2003 2003. 2003.
FICTION.
'Amour dans les premiers Siecles
LAL (car il a efté de tous temps comme
de tous lieux ) eftant un jour defcendu
en Terre , pour voir de plus
prés les effets de fon pouvoir , rencontra
une tendre Bergere aupres d'un
aimable Berger. Ce petit Dieu qui
fait fon unique plaifir des coups qu'il
donne , ne voulut pas perdre ceux
qu'il avoit réfolu de porter dans le
fein de quelque Mortel. Il tira toutes
fes flêches à brûle pour-point , comme
on dit , fur cé malheureux Berger
qui fe fentit alors fi fort embrafé du
feu qu'il nourriffoir dans fon coeur de,
puis longtemps , qu'en un moment il
fe trouva réduit tout en cendrès . L'Amour
furpris de l'accident du Berger,
ramafla ces cendres , & les ayant enfermées
dans fon Carquois qui étoit
déja vuide des flêches , il s'affic aupres
Fij
I 24
Extraordinaire
>
de la Bergere pour la confoler . Comme
ce Carquois eftoit tranfparent
quoy que folide , il s'aperçeut que
les cendres qui eftoient encor toutes
brûlantes , & pleines de paffion , rouloient
toûjoursdu cofté de la Bergere .
Cette merveille obligea le Dieu d'Amour
d'ordonner en memoire d'un
Amant fi digne de n'eftre jamais oublié
, que l'infenfibilité des plus fieres
Bergeres , ne dureroit à l'avenir pour
celuy qui auroit ce Carquois , qu'autant
de temps qu'il en falloit pout voir paffer
ces cendres d'un cofté à l'autre.
C'eftoit environ l'efpace d'une heure .
On prit de là occafion d'appeller certains
momens fortunez , l'heure du
Berger. L'Horloge où l'heure fi favorable
à beaucoup d'Amans fe trouvoit
toûjours , s'eft confervée pendant
tous les Siecles dorez , & ç'a efté feulemét
dans ceux qui les ont fuivis , que
la perte d'un gage fi precieux a donné
lieu à cet autre Horloge de Sable ,
où l'on ne rencontre que rarement
cette heure de firée par toute la Terre .
LE BERGER DES RIVES
Du TARN .
Les
du Mercure Galant. 125
Les Enigmes propofées dans ma
Lettre du Mois d'octobre , eftoient
toutes deux fur l'Efprit . En voicy
quelques Explications .
I.
L'Enigme la moins difficile
Me mettoit à bout autrefois s
Mais aujourd buy je fuis habile ,
l'en devine deux à la fois.
Que dis-je deux ? je n'en vois qu'une ;
Mefme but , mefme fens , je n'en fuis pas
Surpris ,
Et voir rencontrer deux Elprits
Eft une chofe affecommune .
A
II.
Hpour le coup , Galant Mercure,
On trouvera le Mot , fans y ref
ver deux fois ,
Et les Enigmes de ce Mois
Ne donneront point la torture .
Comment,dit- on par tout fe moque- t - il des
Gens ?
Il croit cacher l'Efprit dans ce qu'il nous
propofe .
Fij
126 Extraordinaire
Voyez la belle Enigme ! helas depuis deux
ans,
Il ne vous fait voir autre chofe.
O
Les Dames de Bourg.
III.
N me l'avoit toûjours bien dit,
Qu'il n'eftoit point d'Ouvrage à comparer
au voftre.
Dans voftre dernier Livre on trouve plus
d'Efprit
Qu'on n'en avoit encor trouvé dans aucun
autre.
CE
C
DE LA MARTHE , AVOCAT
en Parlement.
IV.
Es Enigmes , fans contredit , -
Font voir que leurs Autheurs n'ont pas
perdu leur peine,
Car en quelque fens qu'on les prenne,
L'une & l'autre eft pleine d'Eſprit .
Mad. NOMAN- ANORI,
de Poitiers.
V. Cette
du Mercure Galant . 127
C
V.
Ette Enigme eft particuliere
Pour le tour & pour la maniere;
Plus on la voir , plus on la lit,
Et plus ony trouve d'Elprit.
VI.
DE BLEGNY.
I vos Enigmes en figure
SEEchap à mon jugement ,
Vous me permettrez bien , agreable Mercure,
De vous dire mon fentiment
Sur celles dont les Vers m'ont fait une
peinture.
On a beau les examiner,
Et pour les expliquer prendre une peine
extréme ;
Si l'on ne connoift l'Efprit mefme,
On ne pourra les deviner.
VALCHERIE, de Pontoife .
VII.
U
Ne lamiere vive &
pure
Pourrit avec facilité
Fij
128 Extraordinaire
Des deux Enigmes du Mercure
Percer toute l'obscurité.
Mais où prendre cette lumiere ?
Lifons les Vers de bout en bout,
Vn feu tout divin les éclaire,
On y trouve l'Esprit par tout.
LE MAUVILEU , de Chauven.
Ces mefmes Enigmes ont efté expliquées
en Espagne par la fpirituelle
Perfonne qui fe cachefous le
nom de la Lorraine Espagnolete.
Vous avez déja veu quelque chofe
d'elle au commencement de cette
Lettre , & voicy ce que j'en reçois
encor prefentement .
Madrid Decembre 1678.2
14.
Explication des Enigmes du Mercure
du Mois de Novembre , reçenës à
Madrid le 9. Decembre 1678. fur
les deux Enigmes en Vers .
Our expliquer fans contredit
Les deux Enigmes de Novembre,
Il
du Mercure Galant. 129
7
Il faut fe réveiller l'efprit
Par un trait du jus de Septembre ;
*
Et pour lors l'on dira fans paffer pour
Devin,
L'une eft le bel Efprit , & l'autre c'eft
le Vin.
L
Sur l'Enigme de Médufe .
'Autre jour en refvant à l'Enigme
enfigure,
Que nouspropofe le Mercure,
Par ce Bouclier fatal qui transforme les
Gens,
Le fentois la rigueur d'une bize piquante,
Qui parfa force penétrante
M'oftoit , en me glaçant , l'usage de mes
Sens.
Ha !pourquoy tant reſver ? Médule c'eſt
la Bife,
M'écriay - je pour lors , en m'approchant
du feus
Car depuis qu'elle m'afurpriſe,
Si je ne fuis de marbre , il s'en fau
pon.
F
130
Extraordinaire
Explication de la Lettre en Chifre de
l'Extraordinaire du troifiéme
Quartier de Janvier.
Vous
Ous aurez de la peine à trouver
mon fecret,
Dans fon Billet chifré dit le Galant
Mercure:
Mais il a beau de l'E varier la figure,
Comme fait un Chifreur difcret,
Certe précaution n'eft point une défaite
Pour la Lorraine Espagnolette.
Cette mefme Lettre en chifre a
esté ainfi expliquée par Mr Miconet
Avocat à Châlons fur Saone.
CEn'est pas aux plus fins Eſprits
Que s'adreffent les Mots fous ces Chifres
écrits,
Mais vous les proposez à lire
Aceux qu'à déchifrer vous prenez ſoin
d'inftruire,
Qui comme moy peut-eftre ant l'esprit
fort diftrait
Et c'est à nous que la Lettre vent
dire,
Vous aurez de la peine à trouver mon
fecret, Plu
du Mercure Galant. 131
Plufieurs autres ont dévelopé le miſtere
de diverfes efpeces de Monnoye qui cachoient
ces mots, & cefont Meffieurs Robbe
; Soubert; Aimés Fils, de Beziers ; De
Bollain ; Capitaine au Regiment de Picardie
; De Lange de Monmiral , Gentilhomme
d'Orange ; Dantoine, Avocat;
Des Barres ; Defcuffoles ; Paichereau ,
Medecin de Corbigny en Nivernois ; Le
Coeurs de Rouen ; Les Inféparables de
Rouen, Les Infeparables Cloiftrées ; L'Efclave
des Belles de la Ville de Dieppes
Le Berger des Rives du Tarn ; Le fidelle
Berger des Rives de Seine ; Les trois En
joue de Tours ; & le Medecinfolitaire
de Tarafcon en Provence.

le vous envoye une nouvelle Lettre à
déchifrer. Vous n'y verrez aucunes figures.
Elle off toute coinpofée de Chifres
qui ne font qu'un feul Alphabet , quoy
qu'ilsparoiffent tous diferens. Ainfi il n'y
en a aucun qui n'ait fa marque particulierepourfaire
connoistre la lettre dont il
tient la place, & il ne s'agit que d'en trouver
lefecret.Tout ce que je vous diray pour
vous enfaciliter la connoiffance , c'est que
tous les Chifresfinis par un point font autant
de lettres , foit qu'il n'y ait qu'un ſeul
Chifte
132
Extraordinaire
Chifre , foit qu'il y en ait plufieurs . Les
deux points font la feparation des mots.
On doit l'Invention de ce Chifre à
Monfieur de Monmiral Gentilhomme
d'Orange
.
LETTRE EN CHIFRE.
x
21. 19. 235.45 . 789 : 812. 81.354.
895 : 765.15.33.432 . 294. 527.85.
372. 822. 95 : 4.55.823.946 : 505.
348.65: 7.35.987 . 798. 81. 337-
17. 9.95 81. 66. 5. 76. 61. 29.
712.25 8. 85. 7. 919 : 425. 328.
343. 5. 65.819 . 928 : 89. 91. 213 .
81.49
. 818 12. 121. 81. 293. 95 :
$4.6.65 : 523. 35.726 . 831. 427.
313. 375.75 : 24.35.829.936.782 .
85 : 29.3.24.985.85.776.75 . $ 21.
889. 15 : 3.65.327 : 224 31.987 .
29.25.728. 35 : 34. 31. 23.8 . 484.
303.738 122. 39. 323. 989 65.
716. 25. 83.4. 985 : 735. 15. 27.
342. 45 : 515. 21. 728. 237. 3242 :
43.35 304. 9281 : 631. 330. 29 :
31.39.295.85. 342. 988..
*
Il ne mefuffit pas de vous donner des
Chifres à démefler, il faut vous apprendre
du Mercure Galant. 133
par
dre comment on peut connoistre les Gens
la maniere dont ils forment leurs caracteres
lors qu'ils écrivent. Cette fcience
n'est pas de moy . Vous en trouverez les
Regles dans cette Lettre qui m'eft tombée
depuis peu entre les mains.
A MADAME
DE
***
Sur les Indices qu'on peut tirer de la maniere
dont chacun forme fon écriture.
Vou vous
Ous m'avez engagé fi honneftement
, Madame , à vous mettre
par écrit quelques Remarques que j'ay
faités fur la maniere de connoître les
Gens par leur écriture , que je n'ay pû
me difpenfer de le faire . Voicy donc
quelles font mes conjectures. Si elles
ne répondent pas tout à fait à voftre
attente , peut eftre que la nouveauté
ne vous en déplaira pas.
Je fupofe premierement , que l'on
peut connoiftre les perfonnes par leurs
caracteres , en établiſſant d'abord , que:
les
T34
Extraordinaire
les mains fuivent naturellement le
mouvement du coeur qui en eft le
principe.
Je fuppofe en fecond lieu, que ceux
qui écrivent ne changent point leur
caractere , ou que s'ils le changent,
c'eſt par accident ; ce qui arrive d'ordinaire
, ou parce que l'encre & les
plumes dont ils fe fervent font mauvaiſes
, ou bien à caufe de la fituation
du lieu où ils fe rencontrent, mais
qu'ils reviennent toûjours à leur premier
caractere , & à la maniere d'écrire
qui leur eft la plus naturelle. Cela
fupposé,
Je diftingue trois fortes d'écritures
, l'une qui eft grande , l'autre médiocre
, & la troifiéme qui eft petite .
Outre cette divifion generale , j'en
faisune particuliere , & je fous - divife
celle qui eft grande en deux , l'une
fort chargée d'encre & defagreable
à la veue , & l'autre plus nette , plus
lifible , & plus hardie . Je dis plus
hardie , car fi l'écriture n'eftoit feulement
que bien peinte , & fort égale
par tout , c'eft une marque prefque
infaillible , non feulement à l'égard
de
du Mercure Galant. 135
"
de ce caractere , mais mefme à l'égard
de tous les autres qui font fi bien
peints & fi façonnez , que ceux qui
fardent ainfi leur écriture ( fi nous en
exceptons ceux qui font profeffion
de la montrer dans les Regles ) n'ont
pas beaucoup d'efprit , ou que s'ils en
ont, il est tout au bout de leur doigt;
& comme une parure trop affectée
dans les habits marque une foibleffe
dans les Hommes encor plus que
dans les Femmes , de mefme une peinture
trop recherchée dans l'écriture
eft un vain amusement qui ne peut
partir que d'un petit efprit & d'un
foible génie..
Je divife encor le caractere mediocre
en deux , l'un qui eft groffier &
chargé d'encre , & l'autre qui ne l'eſt
point , mais celuy - cy peut eftre confideré
en deux manieres, ou comme fort
hardy, bien net , bien lié , & affez lifible
; ou comme fort inégale, point lié,
fort mince , & peu lifible.
Pour le dernier caractere , qui eft le
petit, je ne le divife point, eftant prefque
toûjours plus noir & plus char
gé d'encre, qu'autrement..
Je
136
Extraordinaire
Je viens maintenant au jugement
que l'on peut faire de ces trois carateres.
A l'égard du premier , qui eft
grand & chargé d'encre , il eft affez
ordinaire que ceux qui écrivent de
cette maniere , n'ont guére d'attention
à ce qu'ils font , & qu'ils en font
divertis par quelque paffion qui leur
occupe l'efprit , & comme celle de
Famour , & le plaifir meſme brutal
que l'on fe fait de bien manger & de
bien boire , offufque plus les fens , &
trouble davantage l'imagination , je
dis que ceux qui écrivent de cette maniere
aiment ou le Vin , ou la bonne
chere , ou la galanterie . Je croy , Madame
, qu'il n'eft pas neceffaire de
vous prouver cecy par d'autres conjectures
. Vous jugez bien qu'une Perfonne
qui eft déreglée dans fa conduite
, l'eft auffi dans fa maniere d'écrire
, & qu'une autre qui eft accoûtumée
à tremper fes doigts dans des fauces
, n'eft guére plus propre dans fon
écriture.
A l'égard du grand caractere qui
eft plus net , felon la conjecture que
j'en ay faite , il marque beaucoup
d'amour
du Mercure Galant. 137
d'amour propte & de timidité , & même
de l'avarice , fi les lettres ne font
pas bien liées ; mais quand elles le
font, c'eft alors une marque de vanité,
de luxe , & d'ambition dans les Hommes
comme dans les Femmes ; & la
raifon de cecy eft , que pour lier ainfi
ces grands caracteres, il faut une plus
grande liberté de main , & que l'efprit
foit mefine plus dans cette action qui
eft continuée, & dans ces traits qui ſe
font fans lever la plume. Or comme
l'efprit n'est jamais plus tendu que
quand il eft occupé de luy- mefine , je
dis que c'est une marque de vanité,
parce que ceux qui font vains fe plai
fent à faire figure dans le monde , &
à fe répandre au dehors ; de mefme
que ceux qui font ces grands traits,
font bien aifes que leur caractere brille
aux yeux de ceux à qui ils écrivent;
au lieu que ceux qui n'ont pas
leur caractere
fi lié , ont toûjours peur de
prendre une lettre pour une autre
qui eft une marque de delicateffe , &
par confequent d'amour propre , qui
ne va guere fans avarice.
Je pafle au caractere
, се
mediocre.
Quand
138
Extraordinaire
3
Quand il eft un peu chargé d'encre ,
qu'il eft bien formé & fort hardy , il
marque un efprit défiant intereffé , &
laborieux , Je fonde cette conjecture
fur ce que ce caractere eft plus com.
mun aux Gens d'affaires & aux
Marchands , qui ont pour l'ordinaire
toutes ces qualitez. Je dis quand l'é
criture eft bien formée ; car fi elle ne
l'eftoit pas , & que les lettres fuffent
affez détachées les unes des autres
pour faire paroiftre l'écriture languiffante
, ce feroit alors une marque de
mélancholie , & par conféquent d'amour
pour les Arts , comme font la
Mufique , la Peinture d'Architecture,
Le caractere médiocre qui eft fort
net , fort hardy , & bien lié , marque
ordinairement de l'efprit & de la po
liteffe. Il marque auffi de la bonté , de
la liberalité , & de l'amour pour les
Lettres. Cette conjecture peut n'eftre
pas toûjours veritable. Neantmoins
l'experience nous fait voir que ceux
qui ont l'efprit poly , écrivent d'ordinaire
avec plus de netteté que les autres
; ce qui ne fe rencontre guére
fans quelque littérature , & de là l'on
con
du Mercure Galant.
139
au bien
que
conjecture qu'ils font moins attachez
les autres , & qu'ils ont
l'ame plus liberale , n'y ayant rien ( fi
l'on s'en rapporte à Ciceron ) qui
marque tant la baffeffe d'un Efprit,
que d'aimer les richeſſes.
Le caractere médiocre qui eft inégal
, point lié , mince , & peu lifible,
marque un Efprit bizare, chagrin,fourbe
, & pareffeux. Pour entendre cecy ,
il faut remarquer que ceux qui écrivent
de cette forte, ou déguifènt ainfi
leur écriture , pour n'eftre pas fi bien
entendus , ou ne la forment pas affez
pour n'avoir pas bie appris à écrire, ou
pour ne pas enfin s'en vouloir donner
la peine. Si c'eft pour déguifer leur
caractere qu'ils écrivent de céte manicre
, ils ne font pas moins déguiſez au
dedans d'eux mêmes, & voicy les con
féquences que j'en tire . S'ils font déguifez
dans l'interieur , ils ont des
veuës pour tromper le monde ; il faut
qu'ils foient mal dans leurs affaires , ou
qu'ils foient naturellement malins.
S'ils font mal dans leurs affaires , ils
font pour l'ordinaire bizares & chagrins
, & prennent en mauvaiſe part
tout
140
Extraordinaire
tout ce qu'on leur dit , felon la pensée
de Térence. Que fi c'eſt à cauſe qu'ils
font d'un méchat naturel, il faut,felon
le langage de l'Ecriture , ' qu'ils ayent
un coeur double , & par conféquent
qu'ils foient fourbes & menteurs.En .
fin fi c'eſt à caufe qu'ils ne veulent
pas fe donner la peine de mieux écrire,
c'eft toûjours une marque de pareffe,
& de là il eft facile de tirer d'autres
conféquences de cette nature. S'ils
font pareffeux , ils doivent eftre malpropres
; ils aiment le jeu , & toutes
les chofes aufquelles l'oifiveté incline.
S'ils font bizares & chagrins , ils
font peu fociables . S'ils font mal dans
leurs affaires , ils font jaloux & envieux
du bonheur d'autruy .
Il ne reste plus que le petit caratere
dont nous n'avons point encor
parlé. Je dis donc que comme ce caratere
eft propre aux vieilles Gens qui
font naturellement avares & défians
, il eft affez ordinaire que ceux
qui s'en fervent, font auffi fort défians
& fort avares. Ajoûtez à cela , que
comme l'on juge fouvent des grandes
chofes par les petites , c'eft une conféquence
du Mercure Galant. 14.1
fequence prefque infaillible que ceux
qui ferrent ainfi leur écriture , & ménagent
un morceau de papier , font
auffi ménagers & ferrez dans les autres
chofes ; & de là il eft facile de tirer
quantité d'autres inductions , en
examinant toutes les qualitez que l'on
attribue aux Vieillards. Ce que je dis
de ce dernier caractere doit s'entendre
de tous les autres , où les circonftances
bien démeflées , & l'adreffe de ceux
qui examinent les écritures, font toute
la fineffe de cet Art .
Voila , Madame, en quoy confifte
toute ma fcience fur les caracteres ,
J'en aurois fait un mistere à une autre
Perfonne qui auroit moins de lumieres
que vous n'en avez ; mais dans cette
ſcience , comme dans toutes les autres
il
> y a long- temps que je fuis
convaincu que rien n'échape à voftre
penétration .
CON
142 Extraordinaire
દયદા ીલ3 ગ્રા
CONSEILS
V
SUR UN MAL
D'AMOUR.
Ous me demandez des Confeils .
Je veux bien vous en donner ,
mais je crains que vous n'en profitiez
pas. Vous eftes prévenu , Tirfis , de
ces fortes de préventions qui ne nous
laiffent guére la liberté de goufter les
raifons qui vont à les détruire .
Je connais bien que vostre coeur
Prend trop deplaifir dans fes chaînes ;
Il eft dans une douce erreur ,
Et n'a pourplaiſirs que fes peines.
Apres cela , Tirfis , voyez , je vous
prie, à quoy vous m'engagez. J'auray
peut- eftre la honte d'avoir entrepris
inutilement de vous guérir, mais n'importe.
Je me fens un fi grand penchant
à vous obliger, que je compteray toûjours
mes interefts pour rien quand il
s'agira de travailler pour les voftres.
Une
du Mercure Galant. 143
Une feule chofe m'embaraſſe. J'apprehende
que vous ne foyez de 1 hu
meur de la plupart des Gens qui confultent
leurs Amis plutoft pour les
faire entrer dans leur foibleffe , que
pour en tirer un veritable ſecours .
Souvent l'on fe plaint d'un martire
Dont on ne voudroit pas guerir ;
Et quoy que l'on nous puiffe dire ,
On croit qu'il eft doux d'en mourir.
Si ce font là vos veritables fentimens
, comine j'y vois beaucoup d'apparence
, les remedes ne vous ferviront
de rien , car enfin , Tirfis , il eſt
prefque impoffible de guérir un Malade
, quand il ne veut pas y contribuer.
Mais pour peu que vous vouluſfiez
vous aider , je ne defefpererois
pas de reüffir dans mon deffein , puis
que je connois déja la nature de vôtre
mal,
Vn Medecinqui ne fçait rien ,
Guerit cent maux fans les connoiftre;
Connoiffant le vôtre aſſez bien ,
Ie vous enguerirois peut - eftre. <
En effet , Tirfis , je vois par les regles
144
Extraordinaire
gles de mon Art , que vostre fievre eſt
continue, avec des redoublemens canu
fez par des foupçons jaloux y des
craintes & des depits. Il me femble
que c'eſt affez bien raiſonner de voll.
fre mal , pour vous engager d'avoir
de la confiance en moy , & que vous
ne devez pas balancer à vivre de la
maniere que je vay vous preferire.
Venez dans noftre Solitude ,
Vous vous en trouverez fort bien;
L'air de Paris ne vous vaut rien,
Il nourrit voftre inquiétude.
Je ne doute pas que ce remede ne
vous paroiffe violent ; mais dans l'état
où vous eftes , il ne faut point flater
voftre mal. Ce feroit l'entretenir , &
il feroit à craindre qu'il ne devint ineurable.
Voyez, Ticfis , fi vous aimez
mieux avoir toûjours l'ame penésrée
de quelque nouveau chagrin , que
fouffrir un peu , pour jouir apres d'une
tranquilité qui felon moy fait tout
le bonheur de la vie.
L'Amour eft plein d'impatience,
Rien ne peut remplir fes defirs ;
Prenez deux grains d'indiférence,
Elle a de tranquille plaifirs.
Croyezdu
Mercure Galant.
145
Croyez - moy , Tirfis , abandonnez
-vous entierement à ma conduite,
& je vous répons que vous ferez biensoft
le plus heureux & le plus indiférent
de tous les Hommes .
FABLE
SUR
L'HORLOGE DE SABLE.
Traittée fimplement par l'invention
, & comme elle peut avoir
efté trouvée.
Mies Familles de Philemon & de
Algré l'inimitié qui eftoit entre
Baucis , ce Berger fçeut toucher le
coeur de cette Bergere. Ils s'aimerent
tendrement , & la contrainte ne fervit
qu'à augmenter leur amour . Il eſt
vray qu'elle les obligeoit à le cacher
avec de grandes précautions. Philemon
obtint un jour de fa Maîtreffe
la faveur de pouvoir en liberté l'entretenir
de fa paffion. Ils choifirent
Q. d'Octobre. G
146 Extraordinaires
pour cela enne Bois nou bombrentege
noit eternellement Le rendezevons
fur donné pour une heure entiere, qui
choicelle dont Baucis pouvoit dif
pofer Ses Parens eftant ordinaitės)
ment engagez pendant ce temps là à
quelques occupations indifpenfables
nos Amans fel rendirent aus tica del
figué, Leursentretien y fuc fortitens)
dre & cempelfar pqu'avec pinepqu'ils
fooquitterent , quoy que leur converfas
C
tion euft duré bien au dela deobheure
dont ils avoient eſté inaires ! Ce letaddement
oderBaucis lay fit chez die
une grande affaire A & le Berger ner
pouvoir plus en obtenir de fembla !
bles affignations . Quelques promeffes
qu'illay fit de ne la point retenir plus!
qu'il nefallbicielles connoiffai fon
foible tapdeffus , auffi bien quefbei
du Berger , & la crainte de fentépren
dre à l'heure dansenna treu où de sbleib
ne pouvoir to your faire commoifiges
eftoit toûjours la caufendence refusi
Philemon en eſtoit extrémement afflið
gé. Il refvoit un jour profondement à
fon malheurs auprès d'une Source qui
fe trouvoit couronnée d'un tertre fas
blon
du Mercure Galant.
047
9
blonnenkydors qu'un de fes Moutons
enobondiffante vintra detachers avec
for pied un caillou qui fervoit comA
me de barriere à une petite veincode
fables Ce legef accident interrompiq
fa tefverie Ibporta doucement fa veuë
fur les objets qui estoient autour de
hry , 80 l'attacha enfin fur celuy cya da
fe mit encor à refver, mais non pas fi
fort qu'il ne remarquaft que ce fable
avoir commencé à s'écouler au mod
ment qu'une certaine hauteur qui n'és
toir pas loin,avoit efté éclairée du Sol
leil, & qu'ilavoit finy au point que les
rayons de ce bel Aftre avoient atteine
le tertre au deffous duquel eftoit cette
Fontaine Le progrés du Soleil depuist
le premier de ces lieux jufques à l'anp
we , effoit connu depuis dong- temps
sdenoftre Berger pour la marque de lat
durée d'une heures Lion fçait affez
que de tout temps les Gens de la camb
#pagnene fetrompentgueres à ces fore
tes de remarques , & qu'ils fçaven't
fort bieny apporter les diferences ne
ceffaires felon la diverfité des faifons .
Cette obfervation luy fit naiftre une
penſée, Ilomit ce monceau de fable
Gij
948
Extraordinaire
C
dairs une coquilles affezy granideoaut
bas de laquelle ikifin auparavant un
petittrou & luy ayant donné la pente
necellairey il fut ravy de voir que le
temps de l'écoulement de don fable
zavoit répondu à peu presa celuy dune
heure qu'il avoit mefurée à la fa-
-veur du Soleil , & par quelque efpace
ade terrain', comme je viens de vous
-le dire. Cette premiere épreuvelien-
? couragea à en faire d'autres , qui enfin
fe trouverent juftes, & fur lefquelles
ayant rafiné il en perfectionna
'l'invention avec deux petits Vafes de
verre , & un petit baftiment de bois,
comme nous les voyons aujourd'huy.
Bien content de ce fuccés , il fit entendre
à Baucis le fecret qu'ilavoit trou-
"vé, & Facilité qu'ils en pourroient ti-
-rer pour l'ofter d'inquietude das leiars
smentreveues. Ya il quelque chofe que
la curiofité venant aux fecours ydinn
Jamour mutuel n'obtienne d'une Maî.
27treffe Celle de Philemon confentit à
érénouer leurs converfations au mefme
lieu . Jamais ils ne paffoient mieux
le temps qu'à cette heure favorable,
& l'on pourroit dire qu'en quelque
façon,
du Mercure Galant. 149
I
A
Façonfils le voyoient luyemême paſſer
fenfiblements mais toujours trop viſte
à leur grécis euvent quelquefois, af
fdeidoifir pour retourner l'Horloges
& pour voit finir le Sable une fe-
-code fois , & vous pouvez croire qu'ils
n'y manquerent pas. Ils s'en fervirent
le plus qu'il leur fat poffibletopajours
avec le chagrin du depart , mais
-auffi toûjours avec grande fatisfation
pour Philemon de voir Baucis
hors de crainte. Enfin par un bonheur
qu'ils n'avoient ofé efperer , l'iniraitié
de leurs Parens vint à ceffer , & lear
hymenée fut le gage de cette reconciliation.
Alls vécurent dans une parfaite
intelligence jufqu'à un âge ført
avancé, 8d furent un rare exemple d'uine
amitié conjugale ,comme onle voit
dans Ovide. Mais pour revenir à no-
Suftre Sablephtoft que le Mariage ent
niny ces deux Amans , ils negligerent
sdettenpetite machine qui leur avoit
é renda de fi bons fervices. Un de leurs
Amis qui fe plaifoit au Cabinet & à
la Lecture , s'en accommoda tres-utilement.
Depuis ce temps là les Perfonunes
ftudieufes s'en fervent plus que
e
0
Giij
190
Extraordinaire
tous les autres ordinairement pour
tourstravail ;0e& fi ceux d'entreux qui
font galans , vouloient avouer det
Horlogesleur elenco de quelque
ufage pour le temps de leurs divertif
femens. Ainfi invention du Berger
fe trouve en toutes manieres à l'Hom
the de Lettres.2ml 231 29/10
Job - ajal $100M
D
Ka {ve i
Carleplus fage & le plus prude g
Afesplaiſirs à ménager ; bufermo aj
Et l'heure d'un Homme d'étude
Peut estre celle du Berger.
$$
p
01527
Cette Fable eft encor de Monfieur
Gardien Secretaire du Roy , dont vous
en avez déja veu une premiere fur le même
fujet , traitée par metamorphoses t
merite affurément beaucoup de louanges ,
ayant l'esprit galant & vif & beancoup
d'erudition. Sa galanterie paroist
dans les Enigmes du Champignon &
du Coeur qui font toutes deux de hay
M
dont la derniere a esté trouvée admi
rable Rien n'approche de la facilité qu'il
a toûjours eye à trouver le fens de celles
que je vous ay proposées dans mes Let-
Ares je parle des Enigmes en figure auffi
HELE O bien
du Mercure Galant . I
bien que des autres qui fontier Verseau
cupe de ces premieres ne luy ayant exor
échapés Pourfon erudition , les Fables que
vous avez beües de luy vous en sont déjà
rendu témoignage & vous en alleZerous
vegan nouveau bien convainquant
dans le Difcours qu'il a fait fur les De
vifes , les Emblêmes , & les Revers de
Medailles. Le l'ajoûre icy , ne doutant
point que vous ne le jugiez tres -digne de
la curiofité de tous ceux qui voudront
estrepleinement instruits fur cette matiere.
•Topract was alloy STIES IN 1
DISCOURS
SUR LES DEVISES,
-88ed
EMBLES
MES
JETREVERS
DE MEDAILLES
nongiqmed
wb 20mgina 291 zrak
Uifque vous de firez de moy, Mon
ficarum
Difcours
fur les Devi
fes , fur les Emblemes
& far les Revers
de Medailles
, dans lequel on puif
fe connoiftre
leurs proprierez
diferentes
, je vais en faire fans façon un Raid
G iiij
152 Extraordinaire
abregé ou je mettray fimplement es
que ma mémoire m'a fourny laqɖeffus
, & ce queqj'en ay retrouvé dans
nos Autheur's que je viens de repaffer
legerement pour vous donner
cette fatisfaction J'y melleray tréspleu
du mien , & encor je pretens que
ce foit avec une parfaite bloumillion
aux lumieres de ceuxaquitopeuvent
eftre plus éclairéz que moy furces
matieres aching and sliv en 1981
-10Les Devifesyles Emblêmes , & les
Armes, & tout ce qui s'appelle en Lasin
Infignia , ont efté dans une gran
de confufions chez les Anciens , non
foulement pour leurs noms , mais encor
pour leurs diferences , avec peu
ou point de diftinction , eu égard
celles qu'elles ont reçeues dans la fui
te foit parce qu'ils les employoient
routes à une mefme fine foit que c'es
distinctions ayent eftéfeulement Frouvées
depuis , & tirées de leurs ufages.
Il y a apparence que dans l'Antiquité
les Armes & les Devifes n'eftoient
qu'une mefme choſe , & qu'il n'y avoſt
que les Perfonnes de qualité qui s'en
fiffent honneur. Euripide & Afchile
au
du Mercure Galant. 1813
B
sau reciti dunliege de Thebes , nous
Rapportent les Noms & les Devifes
ades lept Héros qui ſe poſterent à l'op-
-poſite des fept Portes de cette Vil
le-là pour en faire les attaques. Le
plus emporté de tous eftoit Capa
nécaresqui avoit juré de prendre la
Ville en dépit de Jupiter mefme } &
qui avoit en fon Ecu pour Devifes
Fun des ces Poëtes dit, un Geant porz
tant une Ville fur fes épaules ; & lauz
tre veut que ce fuft un Homme portant
un flambeau allumé dans fa main,
avec ce mot. He reduiray la Ville en
cendres. L'on peut dire à l'égard des
Armes & des Devifes , qu'elles ont
longtemps erré avec les Chevaliers
Errans fans avoir une forme certaine ,
jufqu'à ce que les Hommes de bertres,
qui quelquefois font bons auffi poar
Jes Armes ont pris foin de leur dona
ner cette forme , & de les rendre para.
faites . Gomme la Devife eft beaucoup
plus difficile que l'Emblême , & que
le Revers , & qu'elle veur par conſel
quent un difcours plus étendu , je vay
commencer par elle, toto of cup
sfidia 2 S3
G. W
194 asExtraordinaire
LDELAS DE VISE. 91ft
- ans 2011 2010 2
17
Ce que nous appellons Devifeles
Italiens l'appellent Impreffe , qui fignip
fie Entreprife , pour montrer qu'elle
tire fon origine de quelque trait d'ef
Pri dont les Anciens fe fervoient
pour donner à entendre quelque entreprife
confiderable qu'ils meditoient,
& ceft pourquoy dans ces comment
cemens le temps futur luy eftoit toû
jours donné. Les Autheurs qui ont
traite cette matiere , l'ont eftimée tresdifficile
, & peut- eftre la plus difficile
qu'on
Se
on puiffe entreprendre pour y réuif
Gr . Un d'entreux dit nettement , que
quelque application d'efprit qu'on apporte
à inventer une Devile, iln'eft pas
en noftre pouvoir de trouver comme
nous le voudrions aucune, chofe qui
foit digne , ny de celuy qui la vent
porter ny de l'Autheur qui la compoſe,
que c'eft proprement l'effet du bon
heur d'une cervelle bizarre & échauf
fée. Un autre avoue franchement que
faire une Devife parfaite , tient pref
que de l'impoffible. Un grand faileur
+
de
du Mercure Galant. $ 55
de Devifes a dit d'une Perfonne Illuftre
qui eh a faft auffi une grande
quantité , que les trois parts n'en va
loient rien , & celuy qui cite ce Criti
que luy reproche à luy-mefme le defaut
qu'ilreprend
e
La Deviſe eſt un figne qui n'eft
point naturel , mais trouvé heureufe
usar lefort
del'Homme .
Selon Pintention de fes premiers
Inventeurs , elle regardoit feulement
une chofe que quelqu'un entreprenoit
de faite , & jamais une chofe faite.
-Ce figne doit estre composé de paroles
& de figures , deux parties elfentiellement
neceffaires
, & partant
la Devife eft d'une feule efpece.
-941 doit y avoir deux fens , le Literal
& le Metaphorique . Le premier eft
Paplication immediate & toute h
ple du mot à la figure. Le Tecon
Paplication de ce fens par metap te
ala Perfonne pour qui la Devite
faite, ubos saɔmargoig de 2 sta
-L'invention en eft moderne
Italienne. Hfaut pour bien faire
une Devile , fe conformer à l'ufage.
le plus communement obfervé par les .
Acadé
ab
?
4
-
156 Extraordinaire
Academies . On s'en peut fervir aux
Médailles , aux Ecus , aux Bâtimensy
& generalement où l'on vent. Elle a
efté trouvée pour reprefenter plus au
vife, avecplus d'efficace , & plus d'agrément
quelques penfées rares &
fingulieres. Sa fin eft mieux repre
fentée avec la peinture à caufe de da
couleur fibro
11
Samatiere eft la figure qui s'apelle
ordinairenefit le corps . A l'égard de
Ta forme les Autheurs la définiffent
divertement mais fans nous embataffer
dans leurs diférens fentimens,
eftime que c'est la reffemblance metaphorique
, & un jufte raport de ce
qui paroift avec la chofe que l'on veut
donner à entendre. pa
IP'eft pas neceffaire d'y faire trouun
raport general de routes des
icularitez ou proprierez de la
e ou figures aux proprierez de la
chofe fignifiée ; fi cela fe pouvoit elle
en feroit beaucoup plus complete ;
mais il fuffit de la proprieté fpecifique
, & qui fert à l'effet principal
qu'on fe propofe . Par exemple, du Soleil,
fi ma pensée eft de quelque chofe
du Mercure Galant. 157
fe à laquelle fa lumiere puifle ou dois
ve avoir raport , voila le neceffaire,
Si le raport de la chaleur s'y trouve
auffi encor mieux .
- Nous avons dit que c'eft un, figne
ou un ſymbole , parce que la fignifica
tion n'en eft pas naturelle ; Qu'il eft
compofé de figures & de paroles
pour diftinguer la Devife des autres
fymboles qui ne confiftent qu'en feules
figures ou en feules paroles ; Que
la figure & les paroles font fes deux
parties effentielles , parce que la Deviles
pour eftre bonne, doit eftre faite
de telle maniere , que la figure feule
nyle motfeul ne puiffent en expliquer
la pensée , & que cette explication ne
fe falle que par la conjonction , de
tous les deux Que ce fymbole fait
¿fon effer par le moyen de fimilitude
imetaphorique , pour marquer la mastiere
de la Devife , & fon eftre formel.
Et c'est pour cette raison qu'il n'eſt
pas ordinairement permis d'exprimer.
la pensée avec la proprieté des paroles
, ny par de certains termes comparatifs
, & autres , comme nous dirons
- en parlant du Mosq
-
La
158 Extraordinaires
ч La Devifeddiereftre fondée for
quelque proprieté veritable de la cho
fe figurée, pour en bannir autant qu'il
fe peut l'Allegorie & les Chimeres.i
2 Pour les Chimeres , elles n'y font
jamais recevables , mais il y a des oct
calions où il eft prefque impoffible de
fe difpenfer de l'Allegorie que l'ufage
a donnée à certaines figures , comme
font da Palme , le Laurier , Folive,
Arc en Ciel, & c . ana usia sem
291 La pensée doit eftre défignée par
le Mot, & cette defignation en eft une
partie effentielle fans laquelle on ne
peut jamais faire une bonne Devife. T
Θ
Le Sujet de la pensée peut eftre.
pris de Fétat , des affections, des deffeins
de la Perfonne pour qui la Devife
eft faite. La Figure eftant commeia
eftédit, la natiere de la Deviafecolle
reçoit plus ou moins de perfeon
accidentelle , mais non pas effentielle
de la qualité de cetre Figure,
felon qu'elle est plus ou moins noble.
Par exemple , celle du Soleil , d'une
Couronne , ou de quelqu'autre chofe
de relevé , donnera quelque avantage
à une Devife fur celle qui n'auroit
pour
du Mercure Galant.
159
Le
pour Figure qu'une Bierte Fleau,
& d'autres chofes communes ou viles.
J'entens , fi ces deux Deviles font éga
lement regulieres ; car fila derniere
l'eftoir davantage, elle feroit toûjours
preferable à l'autre. eoid voos eistni
about )
Il avoir une, deux , & plu
feurs Figures dans la Devife , mais
lors qu'il y en a plufieurs , il faut qu'il
yait un fi bon ordre , ou fi vous l'air
mez mieux , une fi bonne ordonnance
entr'elles , qu'elles concourent toutes.
à une même fin . 1938 JOMS!
fington
SI
La Devife ne reçoit & n'admer
pas toutes fortes de Figures, mais bien
celles qui fe prennent de la Nature &
de l'Apourvu qu'elles ne foient
pas inconnues ou trop obfcures, parce
que nous prenons ces Corps comînve
fignes demonftratifs de nos pensées &
les Figures ne fe peuvent au moins
faire connoître par les couleurs , il faut
les rejetter entierement des Devifes. )
Les Corps qui font tirez. des Atmes
que portent ceux pour qui les
Deviles font faites , les rendent plus .
nobles & plus excellentes , comme le
* Rent affont.
2009
160 Extraordinaire
"
fontauffi celles qui ont quelque allu
fon aux noms ou furnoms des Perfonnes
of co
T
L'on y peutquelquefois employer
quelques Figures hiftoriques ou fabu
leufes de quelques fameux Autheurs,
quoy que la Devife foit tres-differente
de l'Emblême , pour la forme, pour la
fin , pour les paroles , & pour les figu
res ou mariere. Néanmoins telles Fi
gures qui fervent aux Devifes , peuvent
quelquefois fervir auffi aux Emblêmes
; & reciproquement telles qui
ferviront aux Emblêmes , pourront
bien eftre employées aux Devifes, parce
que les Emblêmes reçoivent generalement
toutes fortes de Figures, méme
les Figures humaines, celles pure
ment de caprice & d'invention , fans
excepter celles des chofes impoffibles;
mais les Devifes ne les reçoivent pas
non plus que les Portraits, quand bien
ils feroient de chofes tirées de la Nature
ou de l'Art , parce que les Por
traits comme tels , ne reprefentent pas
immediatement la nature & la pro
prieté de la chofe , mais feulenient fes
traits exterieurs .. mnohoekü & is ald
3%
Les
du Mercure Galant. (
161
>
'?
Les Figures humaines d'aucune forte,
ny mefme en habit ou fituation extraordinaire,
comme l'ont voulu quel
ques Autheurs , ne peuvent entrer dans
la Devile , parce qu'il n'y auroit plus
de metaphore , quant à la fignification
& à la repreſentation , ainfi que le demandent
les vrayes Devifes & auth
d'autant que la fignification litterale
eftant celle qui s'entend toujours la
preiniere & avant la meraphorique,
l'on pourroit croire qu'on n'auroit
voulu fignifier autre chofe que la meme
Perfonne , & la mefme action qui
feroient figurées . Par exemple, le Roy
qui furmonte de grandes difficultez..
par un Alexandre qui trancheroft le
Naud Gordien , on s'arrefteroit fimplement
à Alexandre & fon action
reprefentez par cette Figure. Tavoite
que ces taifons font fubtiles , & pour
I ainfi dire fubtilisées ; mais enfin c'eſt
par elles que les Autheurs plus récents
l'ont emporté fur plusieurs autres qui
les ont precedez ; & qui trouvoient
fort à dire que l'on bannift de la Devife
la Figure humaine qui eft fi noble
& fi excellente , quand celles des
1
"
ptus
162 Extraordinaire
plus vils animaux font receues
Toutefois les Pigures de quelques
patties du corps humain , comme une
main ou un bras , fe reçoivent dans
les Devifes, non comme fignes fignifi
catifs , ou ſujet , ou matiere , mais com
me foûtiens , & comme occafions ef
ficientes , pour l'ornement & accompliffement
de la figure , ou de fon action
ou proprieté, pour mieux la reprefen
ter & faire connoître. Par exemple ,
une main qui tiendra des balances out
un bras armé d'une épée qui frapera
quelque chofe , & ainfi du refte. eva
Quand il y a plusieurs Figures , celle-
là doit estre eftimée la principale,
qui aura la principale proprieté qut
s'explique dans la Devife , & il faut
la dépeindre avec l'acte qui puiffe le
mieux exprimer ce que l'on veut demontrer
; & comme les feules Figures
ne font pas la Devife , les paroles
Cont neceffaires , non feulement pour
la fignification & declaration , mais
parce qu'elles font de l'effence de la
Devife pour la determination du corps
dont elles doivent declarer quelque
proprieté ; ce qui fe fait , afin que
comme
du Mercure Galant. 163
comme cette proprieté eft le fonde
ment de la pensée , on puiffe prendre
la chofe conformement à l'intention
de celuy qui fait la Devife , & non
pas une qualité pour une autre, moins
encore la mauvaife , s'il
Il y en a pous
la bonne cosmos ,
Les paroles s'appellent le mot ou
Fame, Mot en Italien fignifie une expreffion
courte, & remplie d'efprit , &
en effet le mot de la Devife doit avoir
ces deux qualitez,
abfol
obo
Cette briéveté peut eftre gardée
avec un Vers entier, pourveu qu'il n'y
ait point de paroles fuperflues.
L'ordinaire eft de faire le Mot d'un
demy Vers ou de moins , d'un Fra-
-gment de Vers dont le meilleur eft flaa
fin d'un Exametre Latin bel
slyn'eft pas abfolument neceffaire
que le mot ſoit ainfi d'un Vers entier
ou rompu quoy que la mefure du
Vers y donne allurément de la graces
mais quand la pensée le vaut bbiieenn , il
ne faut point faire de fcrupule de facrifier
le Vers à la Profe, pourveu que
la briéveté & le brillant s'y rencon
trent toûjours..
9
On
164 Extraordinaire
On peutobmettre exprés quelques
paroles , mais peu , & laiffer au Lecteur
à les fupléer. Cette obmiffionestant
adroitement pratiquée donne
une merveilleufe gracens zinta 206
el On peut inventer le Motos ou le
aprendre d'ailleurs , & principalement

19
des Poëtes qui ont excellés olup,
aneOn a liberté entiere de faire entrer
fides Verbes dans le Mot, ou de s'en ab-
-ftepir. Si l'on y met des Verbes, il faut
qu'ils foient toujours de temps prefent
sou de temps futur ; le prefent explique
savec plus de vivacité , & l'eſtre actuel
eft plus
& plus expreffif, & re.
-prefente plus au vif. Le futur consvient
mieux à l'origine de la Devife,
& pour fignifier quelque deffein de cealuy
qui la porte mais les Verbes du
spaffé me font point conformes à l'Ufage
des Academies , à moins d'une
sgrande convexité avec le temps pre-
-fent. Exemple de la Devife du Feu for.
tant d'un caillou , qui a pour mor exilit
quod delituit. Il en fort ce qui a efté
caché , pour fignifier une Perfonne
qui par quelque évenement confiderable
montre ce qu'il avoit longtemps
du Mercure Galant. 165
a- steps penu fecreren foncoeur.O
- Il faut que les : Verbes que Fon -
ploye dans le Mot foient toujours jn
dicatifs , qu'ils démontrent feulement
fans jamais commander nyvinftruire,
scette condition eftant du propre de la
Devile grau contraire des Emblêmes
quifont pour enfeigner. 2315095
1911Dans le motion fait ordinairement,
-qu'il parle en troifiéme Perfonne , c'eſt
la maniere la plus commune : quelquefois
on fait parler la Figure en
premiere Perfonne , & c'eſt quand elle
parle de foy-même , comme dans la
Devife du Feu, dans lequel eſt une Salamandre,
nutrifco & extinguor, je nour
ris & j'en fuis éteint ; & en feconde
-Perfonne, quand il y a plusieurs Figa-
Lees, & que l'on fait parler l'une d'elles
Ul'anreou aux autres , comme de da
Perle, qui dit au Soleil tufplendorem,
-c'eft tqy qui me donnes l'éclat, & il ne
faut jamais pervertir cét ordre ; com-
-me par exemple d'une flame à qui d'on
Sferoit dire d'elle- mefine comme font
scertainės Perfonnes, tu brûles & tu éclaires
, ou de qui l'Authent dipoit le mefme
auffi en feconde Perfonne , ce qui
"
ne
1661 Extraordinaire a
ne vaudroit rien , & il faudroie dite jes
brûle & j'éclaireaubien solle brûld
& elle éclaire Il faut bien fe fouvenir
que l'office du Môté eftdexpliqners
d'abord & immédiatement la proprich
té de la Figure , & non pas la pensée
de l'Authenry de la Deviſer, laquelle!
pensée ne s'explique que par le fans!
metaphorique ,p & c'est pourquoyil?
faut prendre garde à ne pas faire unb
Mot qui fait metaphorique luy mefes
me, comme par exemple , le pied de la
Montagne, le Soleil des Roiss & c. 9910f
-Quand la proprieté de la Figure efth
trop claire , quelques uns trouventos
bon de la marquer avec des parolesq
plus generales , comme de Licorne , aus
lieu de dire , elle chaffe les venins, om?
doindire , elle chaffe des chofes nuifbles
; de que toutefois j'eftime plus de
confeill que de precepte , & hefineis
pourvu que cela de puiffe fairefans luy
faire perdre de fom énergie , em quảy
l'exemple allegué pourroit pecher31 VIE
Il ne faut pas que le Mot nome an
ne des Figures, qui font dans la Den
fe, c'eft nne regle des plus generales ,
eft à dire que s'il y a une Palme du
une
du Mercure Galant . 167
0
C
E
ume Epéci il ne faut pas quilbys ait
dansde Mor , ny Palma ny enfis , parce
que le fen's metaphorique en feront, fi:8
non détruittoût à fait, du moins graip
dement altérés & c'estpour cette méf- b
mearaifon qu'il faut éviter dans He
Moriles termes de celny- cy, celle - là,quizh
lequel laquelle d'icy detà?, &a autresq
femblables gà moins que l'excellencer
de la penfée nefemblaft,pour ainfi dis?
re l'exiger, afin de donner au Mou &
à la Penfée plus de poids & plus den
force , comme lex bis grauiffima quercus
dans une Devife pour Henry IV rènouvelée
pour le Royen l'ante 16501
pour faire entendre la clemende de cesd
Princes en preferantde falur des Cifq
toyens fignifié par la Couronne del
Chefne éclat de leurs altres Coteb
ronnesly left (vray que cere Devifdd
tiendplus de l'Emblême quesde la Deeɔ
vife , eftantinftructive &
allegorique.or
Lep Mot negdoit pas eftre communist
ny trop en general, point ambigu ny
équivoque par la diverfité des fignifications
que certaines paroles peuvent
avoir anla cab der
Il faut auffi éviter l'équivoque qui
peut
168 Extraordinaire
peut eftre caufé par un fimple changement
de ponctuation .
Il faut ſemblablement s'abſtenir de
toute figure & de tout mot de finiſtre
augure .
ceux du
La Devife eft un jeu d'efprit , mais
elle doit garder des bienfeances honneftes
, ne point taxer les propres vices
de celuy pour qui elle eft faite, ny
prochain.Quelques Autheurs
approuvent neantmoins d'infulter à
autruy par Devife , ce que je tiens entierement
deraifonnable.Je fçay qu'une
telle Deviſe pourra eftre excellente
felon toutes les autres regles , mais
celle de l'honnefteté y eftant violée ,
c'eſt affez ce me femble pour donner
l'exclufion à une Devife avec ce feul
defaur.
Il ne faut pas que le Mot puiffe
eftre entendu , comme n'eftant proferé
que par la Perfonne pour qui fe fait la
Devife , fans l'avoir efté auparavant
par la Figure ou Figures. Par exemple,
faire dire à la Perfonne , je nefuis
pas ainfi, ou pluft à Dieu que je fiffe telle
chofe , qui feroit figurée dans la Devife,
ny que le Mot exprime l'occafion ou
rende
du Mercure Galant. 169
rende la raifon de l'action , de l'effet ,
de l'operation , ou d'autre chose que
l'on prend pour Deviſe ; & c'eſt pourquoy
les termes de parce que, d'ainfi , &
autres femblables
en font rejettez
comme repugnans à la perfection.
Le Mot ne doit eftre , ny trop clais
ny trop obfcur, & il faut qu'il foit autant
proportionné au corps qu'à la
penfée de la Devile,
On le peut faire en toutes Lane
gues , mefmes en Hebreu , Hebreu , fi l'on veut
n'eftre entendu que de ceux qui feas
vent cet Idiome,
Jufqu'icy ce font les regles , que les
Autheurs eftiment pour la plufpart les
plus neceffaires. En voicy encor quel
ques-unes , qu'ils ne nous propofent
que pour donner plus de grace & plus
de beauté à la Devife , w p
Que les Figures en foient belles &
agreables la
reables à la veue & les coule
auffi quand la Deyifle eft en peinture.
Que les chofes figurées paro flent
comme dans l'action & dans le mou
vement , parce que de cette forte elles
expriment mieux & plaifent dayantage.
2. d'Octobre. H
170
Extraordinaire
Que les Figures ne foient point de
chofes fabuleufes , ny d'Animaux qui
ne foient pas bien connus. La premiece
de ces conditions n'eft pas reçenë
generalement par tout, & quelques Arademfes
ont un Ulage tout contraire.
Que la Devife foit modefte , point
altiere, fuperbe ny prefomptueufe ; ce
qué j'eftime devoir entédre feulement
de celles des Particuliers. Mais pour
un Héros , pour un grand Prince,
pour un Conquérant , je croy qu'un
peu de fierté y fied tres bien .
Vne grande beauté de la Devife eft
qu'elle ait , pour ainfi dire , du merveilleux
, pourveu qu'il ne procede pas
de l'obfcurité ny de quelque proprieté
cachée,ou de paroles peu intelligibles,
carl cela la rendroit mauvaife : mais
que ce merveilleux , c'eft à dire à mon
fens ce qui fait la furpriſe qu'elle
caufer , confifte en l'invention
l'application, & en l'expreffion .
peut
> en
Que dans les Devifes qui fe font
pour les Academies , la fignification
ou l'acte de la Figure ou Figures, faffe
voir quelque rapport & correfpondance
avec le nom de l'Academie.
Que
du Mercure Galant. 171
Que dans les Devifes generales des
Colleges , j'entens de Societez , d'Academies
, & d'autres Compagnies, il
fe voye une union de plufieurs chofes
à une mefme fin , afin de mieux exprimer
l'affemblage , la focieté , l'uniformité
des penſées , en un mot l'unanimité
de plufieurs Perfonnes .
Que le Mot ne foit point compofé
d'attributs , qui appartiennent naturellement
à l'Homme , comme le font
les termes de Vertu, de Vice, de Juſtice
, d'Art , de Science , & autres fernblables.
J'avoue que cet avertiffement
m'a furpris d'abord ; mais ayant faireflexion
que c'eft une fuite de l'exe
clufion de la Figure humaine , il n
m'a plus donné d'inquietude.
J'obmets encor quelques autres Remarques
qui m'ont femblé trop
obfcures,
& mefmes fuperfluës. Les Italiens
font prefque inépuifables fur ces matieres.
C'est une chofe furprenante de
I voir combien de Volumes ils ont écrit
Efur cette petite Production d'efprit,
qui paroift de fi peu d'importance à
ceux qui ne la connoiffent pas. Cependant
il eft certain que tous ceux qui
Hij
172
Extraordinaire
fe font meflez d'en donner des Loix
de leur autorité , y ont tres - fouvent
contrevenu eux- mefmes , foit qu'ils
s'en foient apperçeus ou non : ainfi je
ne voudrois pas foûtenir abfolument
qu'une Devife qui n'auroit pas generalement
toutes les conditions que je
viens de rapporter , ne puft eftre bonne
, mais en tout cas le plus que l'on
pourra les obferver , fervira beaucoup
en faire qui approchent davantage
de la perfection , à quoy l'on doit toujours
afpirer autant qu'il fe peut en
toutes fortes d'Ouvrages . Paffons
maintenant à l'Emblême,
DE L'EMBLES ME.
Ce mot vient d'un Verbe Grec, qui
fignifie inferer , & en quelque façon
entremefler : ainfi à prendre les chofes
à la lettre , tout Ouvrage de rapport
& à la Mofaique , eft un Embleme
, eftant compofé de chofes entremeflées
. Les Anciens appelloient ainfi
certains Cercles & Ornemens gravez
ou de relief aux bords , aux pieds , &
au milieu de leurs Vafes & autres Ouvrages,
du Mercure Galant.
173
en
il
vrages . Quelques Autheurs parlant de
P'Emblême au fens que nous l'entendons
icy , l'ont appellé un difcours
artificiel & metaphorique ; à
faut ajoûter qu'il confifte en figures &
fignifications morales dont la fin
principale eft d'inftruire. :
quoy
Quant à la matiere de l'Emblême,
ce font les Figures lefquelles peuvent
eftre de corps pris de la Nature , de
l'Art, de la Fable, de l'Hiftoire,de l'Exemple
, des Sentences , & des Proverbes.
Les Figures peuvent eftre monftrueufes
, fantaſtiques , capricieufes
par nature ou par invention , entieres
ou pár parties feulement. Les Emblêmes
du Silence , des Corneilles , de la
Vigne, font tirez de la Nature : celles
du Luth & du Navire ,lefont de l'Art,
Elles le peuvent eftre des Fables , &
mefmes ( felon quelques Autheurs )
tes Fables & les Apologues ne font
autre chofe que des Emblèmes ; celuy
de Brutus qui fe tue eft de l'Hiftoire.
La Figure d'un jeune Homme qui a
deux aifles attachées au bras gauche ,
& un poids à la main droite qui l'em-
H iij
174
Extraordinaire
pefche de s'élever , eft un Emblême de
caprice. La repreſentation d'un Etyopien
que l'on lave , eft un Embléme
de Proverbe .
Encor que toutes fortes de Figures
veritables ou controuvées foient la
matiere de l'Emblême , ce n'eft à proprement
parler que leur action , & entant
qu'elles operent un tel fait particulier
de la particularité duquel fe tire
la pensée & l'enfeignement de ce que
nous devons fçavoir par le fujet qui
nous eft reprefenté , pour vivre civi
lement & moralement.
Quoy qu'ordinairement l'Emblême
foit de plufieurs figures , il peut neanmoins
eftre d'une feule , nonobſtant
ce qu'en a voulu dire un Autheur qui
a blâmé Alciat pour en avoir fait d'une
feule ; ce Critique s'attachant trop
fcrupuleusement à l'origine du Mot,
en voulant qu'il y ait neceffairement
compofition de plufieurs chofes inferées
l'une avec l'autre.
La forme de l'Emblême eft peu diferente
de celle de l'Exemple, & confifte
à tirer d'un fait ou d'une action
particuliere qui y eft figurée , une inftruction
du Mercure - Galant.
175
inftruction morale. L'Exemple eft
feulement pour la preuve d'une chofe
vrayment réelle . L'Emblême eft un
enfeignement qui fe tire de cet Excmple,
& qui peut fervir à inftruire generalement
de toutes chofes.
Les paroles n'y font pas
neceffaires
puis que l'on fait des Emblêmes
fans paroles , mais ils en font plus
obfcars .
7། }
Les paroles , quand il y en a fervent
pour la fignification non pas du
corps ou figure de l'Emblême, ou de la
proprieté ou action de la Figure immédiatement
connue dans la Devife,
mais au contraire elles font d'abord
l'expreffion de la penfée , & l'application
mefme de l'Emblême.
Dans les Emblêmes , l'Autheur par
foy-mefme explique avec les paroles
ce que les Figures reprefentent, & d'a
bord il marque la moralité , comme
eftant la fin & le but qu'il pretend.
Par exemple , deux Vafes , l'un de terre
, & l'autre de cuivre , qui vont au
courant de l'eau ; le Renard qui regarde
une tres - belle Tefte de Sculptu
re ; & l'Afne qui porte le Simulacre
Hiiij
176 Extraordinaire
que l'on adore , nous aprennent qu'un
mauvais Voifin nous peut faire
du mal , que l'efprit eft beaucoup plus
à eftimer que la beauté , & que l'on
rend honneur à telles Gens pour leur
employ & non pour eux - mefmes
quand ils font fans mérite .
Pour les Fables , la penfée & l'inftruction
en font la conclufion ; mais
dans les Emblêmes cette penſée &
cette inftruction font propofées d'abord
pour argument , & prouvées par
telle action ou par tel exemple qui y
font figurez.
La fin principale de l'Emblême , fuivant
l'étimologie du Mot , a eſté d'orner
des Vafes , des Murailles , des Temples
, &c. On a étendu depuis cettè
fin à enfeigner & fignifier quelque inftruction
, & c'eft pour cela que l'Emblême
a toûjours quelque moralité,
car ceux qui font fans moralité, ne meritent
à mon fens que le fimple nom
d'Images.
Cette moralité peut eftre pour le
general ou pour le particulier, cela eft
libre. Il eft pourtant plus ordinaire
de la faire generale . Quelques uns
-
tiennent
du Mercure Galant. 177
tiennent que quand l'inftruction s'applique
à une Perfonne particuliere , ou
feulement aux Perfonnes d'une certaine
profeffion , il faut fe fervir de termes
imperatifs , & quand la fin en eft
commune , & l'application generale,
qu'il eft bon de parler moins dererminément
& en adouciffant ; comme par
exemple , fur l'Emblême de la Balance
qui fignifie la Juſtice , de dire à une
Perfonne particuliere , ou aux Juges,
· Hocfac & vives , Fay cecy , & tu vivras
; & en parlant à tous les Hommes
, qui fera telle chofe vivra . Je trouve
en cela trop de rafinement; & outre
que ce fingulier eft auffi propre que le
pluriel à fignifier tout le Genre humain
,j'estime que la Vertu a toûjours
droit de parler à l'imperatif à tout le
monde. On attribue à l'Emblême le
temps à venir , non pourtant de neceffité
,. eftant encor capable du prefent
; mais il rejette naturellement le
paffé , duquel s'il fe fert , ce n'eft que
par recit de quelque action paffée ,.
pour nous inftruire de celles que nous.
avons à faire au prefent & à l'avenir..
-
Hv
178 Extraordinaire
Un fçavant Homme a eftimé que
l'inftruction & la moralité n'eftoient
pas le propre de l'Embléme, & qu'il ne
diféroit de la Devife que parce que
celle - cy a une pensée particuliere pour
eftre auffi appliquée particulierement
à quelque Perfonne , & que l'Emblé
me a pour l'ordinaire une pensée nniverfelle
& indépendante d'individus
déterminez . C'est ainsi qu'il s'explique
; mais ce Sçavant eft , comme je
croy , le feul de cette opinion . Il a
tous les autres contre luy , auffi -bien
que l'ufage , fuivant lequel ils veulent
tous que la moralité foit le propre
de l'Embléme , & que par conféquent
les plus clairs & qui s'entendent
le mieux d'abord , font toûjours
les meilleurs.
DU REVERS DES
MEDAILLES.
Le Revers eft inféparable de la Medaille
, & s'appelle ainfi , parce qu'il
eft derriere l'image de celuy dont on
veut dépeindre les beaux Faits par la
maniete de Revers.
du Mercure Galant.
179
11 regarde le plus ordinairement le
temps paffé; il fait voir les chofes avenuës
avec des Figures qui fervent fimplement
à en faire la démonftration .
Dans la Medaille & dans le Reyers,
l'Image peut eftre la propre Image de
la Perfonne , ou de quelqu'autre par
lequel on la reprefente.
L'Image & le Revers fe font avec
ou fans Infcription , & les paroles n'y
font point d'autre office que de déclarer
ou l'Image , ou le Revers , ou
celuy qui a fait la Medaille , ou l'occafion
qui a donné lieu de la faire . Ainfi
les Revers fe peuvent former de figures
d'Hommes; de Femmes , de Provinces,
de Villes , de Temples, de Ponts,
d'Animaux , & generalement de toutes
fortes de corps ; Pareillement de
Victoires , de Batailles , & de femblables
autres opérations qui fe peuvent
entreprendre& executer par les Hommes.
Le Revers reçoit non feulement le
fens hiftorique , mais quelquefois encor
l'hieroglyphique & le moral , mais
pourtant toûjours avec relation à la
Perfonne dont l'Image cft ordinairement
180 Extraordinaire
ment fut la Medaille, & à la gloire du
quel elle eft fabriquée.
Par ce qui vient d'eftre dit, il'eft aisé
de reconnoiftre en quoy les Revers qui
font purement fuivant l'ufage ancien,
qui ne connoiffoit point les régularitez
de la Devife, en font diférens . Mais,
aujourd huy, depuis que l'invention
en a efté trouvée & reglée , elle y eft
tres bien reçeuë , & une fort bonne
Devife peut auffi fervir d'un fort bon
Revers , en y obfervant la jufte relation
à la Medaille. Quelques Autheurs
n'y reçoivent guére d'Emblémes que
ceux qu'ils appellent demonftratifs.
& fans inftruction ; mais puis qu'on
y admet le fens moral , j'eftime que
l'inftruction n'en doit pas eftre bannie
pourveu qu'elle s'y faffe d'une
maniere noble , fans paroles de préceptes
, mais feulement par la force
de Exemple & de la relation de ce
qui eft figuré, à la vertu de la Perfonne
, ou à l'excellence de la chofe ,
qui
eft le fujet de la Medaille.
Les paroles , quand on s'en fert:
dans les Revers , doivent à mon fens,,
ftre en petit rombre avoir quel- ›
que
du Mercure Galant. 18
que emphaſe , & dire beaucoup en peu
de mots.J'entens pour y doner plus de
grace , car je fçay bien que dans plufeurs
Revers d'anciennes Medailles
des Empereurs, on n'y voit point d'au
tres Infcriptions que longues , & qui
contiennent fimplement leurs titres , de
Dictateurs, de Grands Pontifes , où la
raifon & l'occafion des Medailless
connue , pour avoir affuré ou fait
nettoyer les chemins & autres femblables.
Il y en a quelques- autres deRome:
renaiffante , pour avoir fauvé les Citoyens
; la Paix d'Augufte , & d'autres
de cette nature qui ont des élogess
courts. Ce font ceux qu'il faut imiter
comme de tres bons modelles ..
Je ne voy rien qui puiffe empefcher
d'y employer quelque beau fragment
de Vers , ou un Vers entier auffi bien
que la Profe , foit que le Revers fe
falle d'une Devife , ou de Figures humaines
à l'antique.. Nous avons de
beaux Revers modernes de cette forte,.
& fi l'Antiquité ne nous en donne
point d'exemple , noftre âge le peut.
donner à ceux qui viendront apres ..
Nous avons dit que le temps paffé
eft
1
182 Extraordinaire
eft le plus propre pour le Revers des
Medailles, ce qui n'empefche pas que
le prefent & mefme l'avenir, n'y puif
fent avoir quelque part par maniere de
continuation , en ce que l'action pafsée
qui est figurée , peut démontrer
une vertu du Prince , laquelle il eft en
volonté d'exercer encor au temps prefent
& à l'avenir ; mais cette fin n'eft
qu'accidentelle , & en tant qu'elle regarde
un acte de vertu .
Perfonne n'ignore que les Empereurs
pour immortalifer leurs grandes
Actions , & le Senat , les Provinces,
les villes ayant reçeu d'eux quelque
fayeur , ont fait battre des Medailles
avec des Revers pour en conferver la
memoire.
La Liberalité , la Magnificence,
l'Abondance , la Felicité , les Harangues
faites aux Soldats , la Paix , la Sageffe
, la Prudence , la Confecration ,
& fur tour la Victoire , ont efté de
tout temps le fujer des Medailles , &
les grandes Actions , & Faits Heroiques,
le feront auffi toûjours.
De toutes les chofes qui contribuent
à la beauté, & àl'excellence des
Medail
du Mercure Galant.
183
$
Medailles anciennes , j'en remarque
principalement quatre . La nobleffe &
Î'elegance des figures , 1 ufage des hieroglyphes
quelquefois fans figures
humaines, & quelquefois inferez avec
elles . La beauté & l'emphafe des paroles,
& l'abreviation de certains mots,
& quelquefois leur reduction à de fimples
lettres. Comme par exemple avec
R. C C. ils donnoient à entendre la
liberalité d'un Empereur qui avoit
fait remife au Peuple d'un Impoſt
qu'on appelloit le deuxcentiéme denier.
La plupart des Connoiffeurs , eftiment
que les Monnoyes & les Medailles
de l'Antiquité ont efté les
mefmes chofes à raifon des poids
& des volumes des unes & des autres
, & l'on croit qu'il n'y a eu de
diférences que touchant la fin , & l'ufage
que les Monnoyes ont efté fabriequées
pour difpenfer & pour eftre employées
au Commerce ; que les Medailles
y pouvoient bien eftre propres
auffi pour leur valeur en or , argent ,
ou métal , mais qu'elles n'ont point
efté frapées à cette fin , mais feule-
3
ment
184 Extraordinaire
ment pour memoire des belles Actions
des Empereurs,& que ce pouvoit
eftre des prefens qu'ils faifoient à leurs
Parens , à leurs Amis , aux Capitaines
, Senateurs , Chevaliers , Soldats
& aux Peuples; qu'ils en faifoient largeffe
lors de leurs Elections , & de
leurs Triomphes , de leurs Ligue , &
de leurs Alliances , comme il fe pratique
encor aujourd'huy aux grands
Evenemens , & aux actions les plus dignes
de remarque. Les Anciens en
mettoient auffi pour memoire dans les
Sepulchres , & dans les Urnes mortuaires,
dans les fondemens des Temples,
& des autres Edifices publics. La coûtume
a ceffé à l'égard des Sepulchres,
mais elle s'eft toûjours obfervée pour
ce qui eft des Edifices de grande confideration.
14
Les Monnoyes eftoient feulement
pour la dépence , & fabriquées avec
PImage du Prince d'un cofté ; dans
l'autre l'on figuroit pour l'ordinaire
le figne public Infignia de la Ville , ou
bien fon Dieu tutelaire ; quelque Fleuve
ou Temple confiderable ; ou enfin
quelqu'autre figure par laquelle
ilss
du Mercure Galant. 185
13
i
ils vouloient que leur Monnoye fuft
connue , & diftinguée de celle des
autres Villes , & mefme fouvent la
Ville y faifoit mettre fon nom .
Ce que je viens de dire des Revers ,
doit ce me femble fuffire pour les bien
faire ; car pour parler en general de
la natiere des Medailles c'eft un
fonds inépuifable d'érudition pour les
Sçavans. Ils y trouvent en abondonce
dequoy faire des leçons pour
la connoiffance des Antiquitez , de
l'Hiftoire,de la Chronologie , & Topographie
, des Familles Anciennes &
Illuftres , des Titres & Dignitez des
Empereurs , comme auffi de l'Hiſtoire
S des Animaux , des Plantes & de leurs
proprietez , & fur tout de la Morale
pour l'exemple des Vertus . Enfin ilsy
font voir une Enciclopédie , & un enchaînement
de toutes les Sciences .
Apres quoy bien loin de trouver à dire
que tant de grands Hommes fe faffent
aveç ardeur un fi grand plaifir de la
recherche , & de l'étude des Medail--
les , j'eftime qu'au contraire ils en meritent
beaucoup de louanges , puis
que c'eft en effet une des plus utiles ,
e
f
des
186 Extraordinaire
des plus nobles, & des plus engageantes
de toutes les honneftes voluptez.
Vous ne ferez pas fachée de voir encor
quelques Pieces fur la Paix. Lapremiere
eft un Rondeau fait dans le temps
qu'on eut appris que le Roy avoit la bonté
de la vouloir donner à toute l'Europe.
D
AU ROY .
RONDE A U.
Onnez la Paix , Grand Roy , telle
que l'on voudra,
A vos feules bontez l'Europe la devra.
Vainqueur des Ennemis à qui vous ferez
grace,
Vous pouvezpar pitié leur ceder quelque
Place,
Et vous mettre au deffus de ce qu'on en
dira.
Vous en triomphere par ce grand Opera,
A la Pofterité leur bonte paroistra.
Remply de vôtre gloire , & bravant leur
andace ,
Donnez la Paix.
Laiffez
du Mercure Galant. 187
Laiffez àfes fureurs devorer Caprara,
La jaloufe Angleterre au dépit qu'elle
aura ,
Et que leur vain complot de vôtre coeur
s'efface.
Pour vous faire admirer enfin de Race
en Race
Aux voeux de l'Vnivers, criant Ne plus
ultra ,
Donnez la Paix.
SONNE T.
Ent Souverains liguez contre Vouss
C Puiffant Roy,
Apres avoir unyleurs forces dispersées,
Se promettoient de voir vos Armes repoussées,
Quand vous portiez che eux la terreur
& l'effroy.
Déja les bords du Rhin fubiffoient vôtre
Loy ,
L'Empirey regrettoitfes Aigles effacées,
Et
188 Extraordinaire
Et fur mille Ramparts vos Palmes entassées
Exigeoient des Vaincus , & l'hommage
& lafoy.
Mais lors que vous domptie l'orgueil de
tant de Princes,
Que votre Bras vainqueur defoloit leurs
Provinces
Que tout cedoit au cours de vos heureux
Succes
*
Pour couronner, Grand Roy stant d'illu-
Stres Conquestes ,
Vous fufpendez ces coups qui menaçoient
leurs testes,
Et la Foudre à la main , vous leur donne
la Paix.
L'ABBE FLANC.
MADRIGAL.
Olitiques fameux , Efprits de Ca-
Politiqu binet,
Qui vous vante de tout , quand vous
n'avez rien fait,
C'eſt
du Mercure Galant. 189
CA
C'est en vain qu'à Madrid vous chantez
la Victoire,
LOVIS vous a donné la Paix comme
Vainqueur,
Et c'eft plutoft le fujet de fa gloire,
Que lefruit de vôtre valeur.
Il cede en Conquerant , pour terminer la
Guerre,
C'est le plus grand de ces bienfaits :
Celuy qui faifoit feul trembler toute la
Terre,
Pouvoit feul luy donner la Paix.
AURO Y.
SONNET.
Eft icy , Grand Héros , c'eft icy
que ta gloire
CE
Monte au plus haut degré qu'elle ait jamais
efté.
Cette Paix que tufais, ce genereux Traité,
Pourroit feul de l'oubly garantir ta memoire:
La Hollande estoit preste à groffir ton
Histoire,
L'espa
190
Extraordinaire
L'Espagne alloit fléchir fous ton autorité,
Et par un pur effet de generofité
Tu domptes ton courage , & retiens la
Victoire.
Alexandre avoit beau conquerir l'Vnivers,
Faire éclater fon Nom en mille endroits
divers ,
Et montrer en tous lieux une valeur extréme.
Aujourd'huy fes Exploits ne font plus
inouis,
Et puis qu'il n'a pas fçeu triompher de
Soy- mefme ›
Il restera toûjours au deff ous de Loüis .
VALETTE , d'Ufes.
FICTIO N.
N aimable & jeune Berger , ap-
Upelle Tirfis , devint
éperdument
amoureux de deux Bergeres à la fois,
Elles eftoient belles , & fe reffembloient
du Mercure Galant.
191
bloient tellement , qu'on avoit de la
peine à les diftinguer l'une d'avec l'autre.
Philis & Celimene ( c'eftoit leur
nom ) aimoient uniquement le Berger,
mais ce volage ne pouvant fixer fes
defirs en faveur d'aucune feparément,
les rendoit fort malheureuſes , & ne fe
donnoit aucun repos.
Il alloit
inceffamment,
De l'une à l'autre Bergere
Pour appaifer fon tourment ,
Et tacher defatisfaire
Et l'une & l'autre Bergere.
Mais comment l'euft - ilpû faire ?
Il ne voyoit qu'un moment
Et l'une & l'autre Bergere.
Car fi toft qu'il eftoit auprés de
Philis, il la quittoit pour courir à Celimene
, & dés qu'il avoit veu Célimene
, il s'échapoit d'elle pour retourner
à Philis . Chacune luy demandoit
un coeur entier , & verſoit des
larmes pour l'obtenir. Il en verſoit
luy- mefme de ne pouvoir rendre
aucune des deux heureufe , & d'étre
toûjours malheureux luy - même.
Enfin
192
Extraordinaire
Enfin laffez tous trois des rigueurs de
l'Amour
Ils déplaroient le malheur de leur vie;
Célimene & Philis vouloient perdre le
jour ,
Tirfis avoit la mefme envie."
On adoroit alors Jupiter , Neptu
ne, Mercure, Apollon , & chacun ſçait
combien on les croyoit faciles & pitoyables
. Ils voulurent bien exaucer
ces trois Infortunez . Momus qui fe
moquoit prefque toûjours de tout ce
que les autres Dieux faifoient , approuva
neanmoins ce deffein . Mais
puifque ces miferables , dit - il , ne doivent
trouver la fin de leurs peines que
dans la mort , faifons une Machine
qui foit de quelque ufage , & qui falle
connoître à la Pofterité l'extravagance
de leur paffion. Sur cet avis on
les changea en un Horloge de Sable.
Les deux Phioles de verre reprefentent
les Bergeres . Elles fe reffemblent
parfaitement , font toûjours preftes à
recevoir le Sable , qui fut autrefois leur
Amant , & chacune femble vouloir le
rerenir. Le Sable n'eft pas fi - toft dans
l'une,
du Mercure Galant.
193
l'une, qu'il s'écoule dans l'autre. Mais
pourquoy m'arrétay- je à faire voir ce
raport Momus le crût tres jufte , il
s'en applaudit , & on le loua d'avoir
bien rencontré.
DE LA SEGUINIEREPOIGNAND
.
AUTRE FICTION.
T
Out eft fiecle aux Amans. Vous
fçavez que cette maxime eft en
bon lieu au Pais de Tendre . On ne
compte point les heures comme autrepart.
Une abfence n'a jamais moins
duré qu'une année , ne fuft elle que
d'un jour . Ainfi l'Amour eftoit embarraffé,
& il n'avoit point d'Horloge
qui puft contenter les Amans . Qu'ils
comptent donc les atomes de cette
cendre dit-il en prenant celle qui étoit
reftée d'un coeur que l'on venoit de
luy offrir en facrifice, & quil enferma
dans un Criftal ) & s'ils ne font pas
contens encor , qu'ils la tournent d'un
cofté , & puis d'un autre. Il y en a af
fez pour fupputer tous leurs fiecles ,
Q. d'Octobre.
I
194
Extraordinaire
,
quelque durée que leur paffion leur
puiffe donner. Depuis ce temps - là on
ne fefervit plus au Temple de l'Amour
que de ces Horloges , d'autant plus
qu'elles ne font point indifcretes comme
les autres, & qu'elles ne vous troumal
à propos par un fon teblent
pas
meraire.
Ala Rue Portefoin, pres
Les Enfans rouges .
HISTOIRE
ENIGMATIQUE.
DEUX
Eux Rois d'une tres ancienne
Famille , continuent à ſe faire la
guerre depuis plufieurs Siecles. Ceux
qui ont écrit leur Genealogie , ne demeurent
pas d'accord de leur origine,
Il y en a qui croyent qu'ils ont pris
naillance parmy les Romains : Quelques
- uns eftiment qu'on les a veus
naiftre en Grece , & qu'ils ont commencé
à fe faire connoiftre au fameux
Siege de Troye : D'autres foûtiennent
avec plus de vray-femblance , qu'ils
font
du Mercure Galant. 195
font fortis de Perfe , & qu'ayant paffe
par l'Arabie , ils font enfin venus en
Europe . Ce qu'il y a de certain , c'eſt
qu'ils font nez pour la guerre, & que
leur querelle ne finira qu'avec les derniers
Rois de leur Race. Ils font Freres
, & ont époufé leurs Soeurs. Les
plaifirs qui tout pacifiques qu'ils font,
troublent fort fouvent le monde , ont
fait naiftre la guerre qu'ils fe font: Elle
ne les empefche pas de demeurer
enfemble , ce qui eft caufe que leurs
Gens fe brouillent fouvent , fans qu'il
en arrive neanmoins aucun defordre;
car quoy que felon quelques Critiques
leur nom ne foit pas fort honorable,
ils ne laiffent pas de fe faire la guerre
avec beaucoup d'honneur . Ils ne fe
batent jamais qu'en Bataille rangée , &
ils obfervent religieufement les Loix
qu'ils fe font impofées, tant pour l'ordre
de la Bataille , que pour le mouvement
de leurs Troupes . Le jour du
Combat eftant pris , on choifit le
Champ de Bataille dans un lieu fort
uny , & également avantageux aux
deux Partis. Les deux Souverains s'y
trouvent en perfonne , & leurs Gens
I ij
196 Extraordinaires.
au
qui portent leurs couleurs pour le re.
connoiftre dans la meflée , fe rangent
aupres d'eux , Chacun prend
le Poſte qui
y eſt deſtiné , & les deux
Armées etant en prefence , les Chefs
s'envoyent faire des civilitez , & fe deferent
l'un à l'autre l'honneur de commencer
l'attaque : mais comme leurs
Troupes qui font égales en nombre,
ne veulent point avoir d'autre avantage
les les unes fur les autres , que celuy
qu'elles tâchent d'acquerir par leur
valeur
, onon remet ordinairement au
fort à decider de ce premier diferent .
Ceft la feule part qu'ils y laiffent
prendre à la Fortune ; car comme ils
combattent bien moins pour le prix
qui eft destiné au Vainqueur que
Pour la gloire de vaincre , le hazard
ne difpofe jamais de la Victoire. Elle
eft toujours le fruit de la prudence , &
de la bonne conduite des Chefs .
Tel LOVIS toûjours invincible,
Sur la terre & fur l'onde également terrible,
Sans craindre du hazard les caprices
divers,
Par
du Mercure Galant. 197
Par fa fenle valeurfait trembler l'Univers,
Et du Belge étonné la rapide conquefte,
Mille & mille Combats qui par tout font
du bruit,
Qu'est- ce autre chofé que le fruit
Et defon Bras & defa Tefte ?
L'Infanterie qui a l'avantgarde , &
qui doit par confequent lier le Combat
, va droit aux Ennemis, & frape à
droit & à gauche . Elle eft neanmoins
plus propre à foûtenir une attaque
qu'à la commencer , parce qu'elle eft
lente dans fa marche , & ne recule ja
mais , au lieu qu'elle ne fçauroit donner
fans fortir de fes rangs , ce qui fait
qu'elle a beaucoup de peine à fe foûtenir
, & qu'il eft prefque impoffible
de la rallier quand elle eft une fois en
deroute ; auffi ne s'avance- t- elle . pas
beaucoup , & s'il arrive que quelque
Soldat entreprenne de paffer à travers
les Lignes des Ennemis , fa bravoure
n'eſt jamais fans recompenfe, quand il
a le bonheur de reüffir & de s'aller
poſter à l'extrémité du Terrain qu'ils
occupent. Il change auffi - toft de
I j
198 Extraordinaire
n
?
condition , on l'ennoblit , on luy fait
les mefmes honneurs qu'à la Reine,
& il jouit des mefmes Privileges.Certains
Fantafins plus grands que le rede
fte des Pierons , marchent ordinaire
ment à leur fecours. Ils vont tantoft
vifte, tantoft lentement, & quoy qu'ils
ne foient pas eftimez les plus fages de
'Armée , ils ne laiffent pas de rendre
de tres bons fervices . La Cavalerie eft
en petit nombre , elle ne va que par
Taillies , & donne toûjours en caraco-
Lant . Sa charge eft néanmoins fort
dangereufe , parce qu'elle paffe fur le
ventre à tout ce qu'elle rencontre pour
after attaquer le Roy , & ne manque
jamais de l'ébranler quand elle peut le
joindre ce qui luy fait faire des mouvemens
tres nuifibles. L'honneur du
Cobat ne cófifte qu'à empefcher que le
General tombe entre les mains des Ennemis
; voilà pourquoy il ne s'éloigne
jamais duCorps deBataille, & ne marche
qu'avec beaucoup de gravité. On
a tant de refpect pour luy, qu'on n'oferoit
l'attaquer en perfonne fans l'en
avertir. Les deux Reines ne fe trouvent
pas au Combat pour en eftre feulement
du Mercure Gal
LIO
cour
lement les fpectatrices ; ches
meilleure part à la gloire du tribe
11 eft vray qu'on foufie peu qu'elles
s'éloignent de la Perfonne du Roy,
de peur de quelque furprife ; car leur
confervation eft d'une tres grande
confequence pour toute l'Armée : mais
elles ne laiflent pas de faire des colle
fes , & de fe trouver dans la meffée ou
elles font un terrible fracas . Leur defaire
eft pour l'ordinaire fuivie de celle
de lears Troupes , & il eft tres - difficile
qu'un Party qui a
Perdu fa Reine
dans le Combat , en puiffe fortir vi-
&torieux , file mefme choc n'a enlevé
celle de fes Ennemis . Les deux Commandans
ont chacun deux Forts pour
fe mettre à couvert, quand leurs Troupes,
font affoiblies par la longueur
d'un Combat opiniaftré ; & lors qu'ils
y
font une fois retranchez , il eft difficile
de les forcer. Ces Förterelles
eftoient autrefois portées par des Ele
phans , car elles ont cecy de fingulier,
qu'elles avancent ou reculent felon le
befoin qu'on en a; & quand elles peuvent
s'ouvrir un paffage pour aller aux
Ennemis , elles fe rendent tout à fait
I iiij
100 Extraordinaire
redoutables. Quoy que le Champ de
Bataille foit en rare Campagne , &
qu'il n'y ait ny Bois, ny Valons pour
favoriler les embufcades , on ne laiffe
pas d'en faire , & elles font d'autant
plus dangereufes qu'on les dreffe à
découvert. Les Soldats qui y font poftez
paroiffant derriere les autres dans
des lieux où ils femblent inutiles ,
viennent tout d'un coup à la charge
Jors qu'on s'y attend le moins . Je vous
ay fait remarquer que le hazard ne
contribuoit rien au gain ou à la perte
de la Bataille , mais quoy qu'elle dépende
abfolument de l'experience des
Chefs , il y a neanmoins des momens
fi heureux pour un Party, & fi malheureux
pour l'autre, qu'on voit quelquefois
finir dés la premiere attaque
un Combat qui devroit durer des journées
entieres. Il eft de la prudence
d'un bon Capitaine de ne pas negliger
ce moment fatal.
C'est
i qu'un
Amant
fidelle
,
Qui
ne doit
qu'à
fes
foins
les faveurs
de
fa Belle
,
Ne laiffe pas de ménager
L'heure favorable au Berger.
Dés
du Mercure Galant. 201
12
ah Pés qu'un des Partis a feeu profiter
du moment dont nous parlons , on
recommence à fe battre tout, de nouveau
avec beaucoup plus de chaleur
qu'auparavant , les uns animez du defir
de fe vanger d'une fi honteufe défaite
, & les autres enflez de la gloire
d'une victoire fi precipitée. On voit
fouvent que les Troupes combattant
avecune valeur égale, les deux Chefs
reftent dans le Champ de Bataille dépouillez
de toutes leurs forces. Alors
ils ne peuvent pas décider feuls leur
querelle, parce qu'il ne leur eft jamais
permis de fe porrer des coups eux mefmes
, ny de s'approcher dans l'action.
Quand il arrive donc que toutes leurs.
Troupes font hors de combat , on fe
rend les prifonniers de part & d'autre,
& on recommence la Bataille ; mais fi
elle finit par la défaite d'un des Partis,
108 les Spectateurs qui en attendent le
fuccez dans un profond filence, donnent
des louanges au Vainqueur, & fe.
réjoüiffent de la Victoire , ou s'affligent
de la perte du Vaincu , felon l'intereft
qu'ils prennent à l'un ou l'autre. Lès
Troupes fe retirent auffi toft pelle-
,
·
I y
201 Extraordinaire
mefle , & vont loger enfemble fans
conferver aucun reffentiment de ce
qui s'eft passé dans la chaleur du
Combat.
Les Pieces quifuivent , & que vous ne
trouverez pas moins fpirituelles qu'enjouées
,font fur une matiere qui vous furprendra.
Madame des Houlieres a une
Chatte nommée Grifette, qui merite d'eftre
distinguée parmy celles de fon efpece ; car
fi elle ne raifonne pas tout à fait , elle a
tant d'apparence de raifon , & donne tant
de marques d'un difcernement particulier,
qu'elle en attire l'admiration de tout le
monde. Vnjour un Cavalier eftant venu
rendre visite à cette Dame , fe mit àparler
de labeauté defa Chatte , & témoigna
qu'il euft bien voulu en faire une alliance
avec un Chat d'une autre Dame de fa
Connoiffance. Grifette, dit- on, pria ce Cavalier
defaire fes complimens , & d'ofrir
fa tendreffe au Chat Amant qu'il avoit
deffein de luy donner. Ce Chat eft à Madame
la Marquife de Montglas , & s'apa
pelle Tata. Il fit la réponce qui fuit à
Grifette
TATA
du Mercure Galant.
203
TATA ,
CHAT DE MADAME
la Marquife de Montglas, "
A GRISETTE ,
Chatte de Madame Def houlieres.
JA
Ay regeu vôtre Compliment.
Vous vous expliquez noblement,
Et je vois bien par vos manieres ,
Que vous méprifez les Gouttieres.
Que je vous trouve d'agrément !
Lamais Chatte nefuft fi belle ,
Iamais Chatte nemeplût tant,
Pas mefme la Charte fidelle
Dont j'estois autrefois l' 'Amant,
Et que j'aimois uniquement,
Quand vous m'offrez votre tendreffe ,
Meparlez- vous de bonne foy ?
Se peut-il que l'on s'intereffe
Pour un Malheureux comme moy ?
Helas que n'estes - vous fincere !
Que vous me verriez amoureux!
5 Mais je meforme ane chimero ,
Puis-je ostre aimé puis- je eftre heureux?
Vous
204
Extraordinaire
Vous diray-je mapeine extréme ?.
Te fuis reduit à l'amitié,
Depuis qu'un Faloux fans pitié
M'a furpris aimant ce qu'il aime.
Epargnez -moy le recit douloureux
De ma bonte & defa vengeance;
Plaignez mon destin rigoureux ;
Plaindreles maux d'un Malheureux,
Lesfoulage plus qu'on ne penſe.
Helas je n'ay plus de plaifirs
Indigne d'eftre à vous , belle & tendre
Grifette ,
いい
C
Tefens plus que jamais la perte que j'ay
faite ,
En perdant mes defirs ;
Perte d'autant plus deplorable,
Qu'elle eft irreparable.
RFPONSE
DE GRISETTE
ATAT A.
Omment ofe ÷ vous me conter
Com
›Les pertes que vous avezfaites?
En amour c'eft mal débuter a 3-5
Et
du Mercure Galant.
205
Et je ne fçay que moy qui vouluft écouter
Vn pareil Conteur de fleurettes.
Ha! fy ( diroient nonchalamment
Vn tas de Chattes pretienses)
Fy , mes Cheres, d'un tel Amant ;
Car fi jofe , Tata , vous parler librement
Chattes aux airs panchez font les plus
amoureufes.
Malheur chez elles aux Matous
Auffi difgracie que vous.
Pour moy qu'un heureux fort fit naiffre
tendre & fage ,
Je vous quitte aifément des folides plaifirs.
-Faifons de noftre amour un plus galant
ufage,
Il est un charmant badinage
Qui ne tarit jamais la fource des defirs.
Ie renonce pour vous à toutes les Goutantieres.
Où (foit dit en paffani ) je n'ay jamais efté.
le fuis de ces Minettes fieres

Qui donnent aux grands airs , aux gahon
lantes manieres .
[ Hebas ! ce fut par là que mon coeur fut
-r'not tenté
Quand
206 Extraordinaire
Quand j'appris ce qu'avoit conté
De vos appas, de vostre adreffe
Vostre incomparable Maîtreſſe,
Depuis ce dangereux moment ,
Pleine de vous autant qu'on le peut eftre,
lefis deffein de vous faire connoiftre
Par un deucereux compliment,
L'amour que dans mon coeur ce recit a
fait naistre.
Vous m'avez confirmé par d'agreables
Vers
Tout ce qu'on m'avoit dit de vos charmes
divers.
Malgré vostre jufte trifteffe ,
"On y voit , cherTata , briller un air galant.
Les miens répondront mal à leur delicateffe
,
Ecrire bien n'eft pas nôtre talent.
? left rare , dit- on parmy les Hommes
mesme.
Mais dequoy vais-je m'allarmer ?
Vous y verrez que je vous aime
C'eft affez pour qui fçait aimer.
La reputation de Grifette faifant
bruit par tout , les Chats du
plus grand merite luy en voulurent
du Mercure Galant.
207
rent conter . Voicy les Billets de
quelques- uns.
BLONDIN ,
CHAT DES J.....
A fa Voifine
GRISET TE ,
Sur les Rimes de la Piece precedente.
"
E ne veux point vous en conter;
Dans le grandfracas que vousfaites,
le n'ay pas dequoy débuter
Affe bien pour vous plaire , & mefaire
écouter,
Des Chattes comme vous friandes de
fleuretes,
Vous joue avec moy , mais c'eft nonchalamment.
Vos heures vous fontpretienfes ,
Il vous faut bien un autre Amant ;
Vous miole , dit- on, trop librement
Apres lesfaveurs amoureuſes .
Enfin vos voisins les Matous.
Sont
2
1
Extraordinaire
s
298
Sont un peu trop fobres pour vous.
Enfin vous affectez dans vos Vers un air
StorySage,
Ce n'est pas enrimant qu'on renonce aux
plaifirs,
C'est en ne mettant plus ces plaisirs en
fage,
C'est en quittant
le badinage
, olli
Sans en conferver
les defirs
2013
On feperd
bien fouvent
fans
courir
les
Gouttieres
Prbmas
Ouy , dans ces lieux d'honneur vous n'asvez
point esté,
Vous fuivez en ce point les prudes & les
Stud fieres ;
Maisde tant de Matous de toutes les
manieres ,
Qu'on vous cherche avec foin, vôtre coeur
eft tenté.
C'est là ce qui vous gâte , à ce qu'on m'a
conté ,
Et que vous déguifez avec affez d'adree.
Imite , imite vostre illuftre Mai-
Streffe,
Qui n'aima jamais un moment.
Afon coeur noble & grand , autant qu'un
coeur peut l'efire,
AĽ Amour
du Mercure Galant.
209
L'Amour n'ofe esperer de fe faire connoiftre,
Vous luyferez pournoy ce compliment.
Pour captiver les coeurs, le Ciel qui la fit
naistre,
I
Luy donna le talent de la Profe & des
Vers.
Elle a mille charmes divers ;
Vne tendre langueur , une aimable tri-
"
steffe ,
N'ofte rien dans fes yeux d'un air fin &
galant ;
Rien ne peut échaper àfa delicateffe.
Le bel Efprit n'eft pas fon feultalent,
Elle eft la complaifance , elle eft la bonté
mefine ;
S
Mais il ne faut pas l'alarmer
Lalouange & l'éclat ne font pas ce qu'elle
aime.
Bienheureux le Matou qu'elle voudroit
aimer !
285
DOM
210 Extraordinaire
DOM GRIS
CHAT DE MADAME
da Ducheffe de Béthune , sh .
A GRISETTE.
ING AT
Rifette fçavez- vous qui vous parle
GRi d'amour ?
Qui vous cherche depuis un jour ?
C'est un Chat accomply , plus beau qu'ur
Chat d'Espagne,
Vn Chat qu'inceffamment la Fortune accompagne
,
Qui fe fair admirer des Chattes de la
Cour.
Voila ce qu'il vous faut , non pas ce Chat
fauvages
Ce Tata, qui languit au milieu des plaifirs,
Qui ne sçauroit au plus aller au badinage,
Qui ne sçauroit jamais contenter vos
defirs ,
Et qui mourroit defaimfur un tas de Fromage.
Ce
du Mercure Galant. 211
1
Ce n'est pas , apres tout tout , qu'il ne puiffe
amufer 3
Qu'il ne foit propre à quelque chofe ,
Comme de feu Bertaud on pourroit en
Aufer; a
Mais q'enfi beau chemin voftre amour fe
repofe
Quoy que vous en dificz , on ne vous croira
pas.
Pour vous croire une Chatte à fi maigres
ébats ,
Sur quoy voulez - vous qu'on fe fonde ?
Sur vos pen de befoins ? Vous vous moquez
du monde.
A d'autres ; c'eft trop loin pouffer le prétieux.
Ce n'est pas avec moy qu'il faut qu'on diffimule
,
and
CORA
Auſſi-bien avez- vous dèsyeux alios
A détromper le plus credules
Gardez pour ces jeunes Chattons
Qui ne vont encor qu'à tâtons ,
D'unefauffe vertu le ruſépréambule 5
Ne tourne point en ridicule
Ces ab fy , ces airs nonchalans,
Qui cachent quelquefois des defirs violens.
Loin de les condamner , je blâme les manieres.
Des
212 Extraordinaire
Des Chattes qui d'abord nous difent
mia-ou .
Depuis que pour la Cour j'ay quitté les
Gouttieres,
Ie meprife beaucoup un procedéfi fou.
Tout Matou que je fuis , j'ay l'ame delicate,
le veux qu'en certain temps on donne de
la patte,
Et je n'aimerois pas qu'on me fautaft an
cou
Maisdefaire la Chatte - mite,
D'affecter comme vous un minois férieux ,
Tandis que nous fçavons qu'Amour vous
follicite,
Et qu'à de certains Chats vous faites les
doux yeux,
Je vous le dis tout net , Grifette , j'aime
mieux.
Vnefolle qu'une hypocrite.
Mettez vous avec moy deffus un autre
pié ,
Si vous voulez longtemps garder voftre
conqueste,
Ie fuis un Coureur de Clapié ;
Chat qui prend des Lapins , ne paffe pas
pour befte.
Adieu jusqu'au premier Sabat,
C'est
du Mercure Galant. 213
C'est là que j'attendray reponſe à cette
Lettre,
Et que vous connoiſtrez , ſi je livre
combat,
Que jefçay plus tenir que je ne sçay promala
smettre.
પગમ MITIN,
CHAT DE Mle BOQVET.
AGRISETTE.
P
GRisette, vous faites du bruit,
Non de ce bruit que font durant la nuit
Les Minetes trop amourenfes
C'est un bruit que la gloirefuit,
Et que font en tout temps les Chattes
prétienfes,
Ce bruit eft venu jusqu'à moy,
Il a troublé mafolitude ;
le vivois libre , exempt de l'amoureuse
Loy,
Et je fens de l'inquietude.
Il me revient de tous coftez
Que
214
Extraordinaire
Que vous avez cent rares qualite
On dit que vous avez le regard doux &
tendre ,
Et que pour enfaire comprendre
La charmante douceur
éclat ,
& le brillant
Vous n'avez pas des yeux de Chat.
On dit que la Nature adroite & bienfaifante

Vous a fait de fa main une Robe luifante
D'un petit gris beaucoup plus fin
Que le petit gris de Lapin ;
Que vous fçavez avec cent tours d'adreffe
Chaffer les plus fâcheux ennuis
Faire des jours heureux , & d'agrea
bles nuits
A vostre fçavante Maiftreffe.
On vous voit quelquefois d'un manege
leger
Sauter , bondir , & voltiger,
Et quelquefois en galante Minete
Vous dreffer fur vos picas pour atteindre
au Miroir ,
Prendre plaisir à vous y voir,
Y confulter vos traits en illuftre Coquette
,
En
du Mercure Galant. 15
En Chatte d'importance , & non pas en
Grifette.
Vous n'avez rien de brutal & de bas.
On ne vous vit jamais fouiller vos pates
Innocentes & délicates ,
Dufangdes Souris & des Rats .
En amour vous avez les plus belles manieres
;
Vous n'allez point par des cris fcandaleux
Promener fur les toits la honte de vos
feux ,
Ny vous livrer aux Matous des Gouttieres.
Par un tendre miolement
Vous expliquez votre tourment,
Et vous fçavez fi bien, dans l'ardeur qui
vous preſſe
Toucher voftre illuftre Maistreffe ,
Qu'elle prendfoin de vos plaifirs,
Et d'un digne Galant régale vos defirs.
I'en pourrois dire davantage
Sur le bruit qu'on fait tous les jours.
De vos charmans appas , de vos tendres
amours ;
On n'en dit que trop , dont j'enrage.
Penrage de bon coeur , Grifette , quandje
Doy
Tan
216 Extraordinaire ·
Tant d'appas, tant d'amour
pas pour moy.
qui ne font
le fens que le bruit que vousfaites
Allume dans mon coeur des paffions fecretes
Que dans tout le Pais desplus tendres
Matous
Nulle autre n'allume que vous
Mais il eft temps enfin de mettre en evidence
Et mes talens & mes exploits .
Ma folitude & mon filence
Mont ofte jufqu'icy jufqu'icy l'honneur de vostre
choix.
Il faut vous faire ma peinture,
Vous dire que je fuis un Chat aes mieux
40
appris
C'est trop languir dansune vies
dans une vie obfcure,
Et comme enfin la nuit tous Chats "font
gris
Ilfaut mettre au jour ma figure.
L'ay la mine affez haute , & l'air fort
glorieux;
Tant d'éclat brille dans mes yeux,
Qu'on prend mes ardentes prunelles
Pour des Aftres ou des Chandelles.
"Ie ne fuis point fujet aux facheux accidens
Он
du Mercure Galant, 217
+
On tombent les Chats imprudens
Ma conduite n'a rien de brutal, de fauvage
Et je nefis jamais aucun mauvais ufage
De mesgriffes , ny de mes dents.
Quoy que mon férieux marque trop de
Sageffe,
Et me donne tout l'air d'un fevere
Dolteur,
Quand ilfaut plaire à ma Maiſtreſſe,
fuis badin,je fuis flateur,
Je la baife, je la careffe ,
Et la plus enjoüée & brilläte jeuneſſe
L'eft bien moins que ma belle humeur
Sçavez-vous de quel air diſcret & rai- ”
fonnable
l'aymapart dans un bon Repas ?
Papuyeadroitemet ma pertefur les bras
-De ceux quifont affis à table,
Si leur faim eft inexorable,
Mafaim nefe rebute pas,
Et d'un air toûjours agreable
Te tire du moins charitable
Les morceaux les plus délicats.
Quoy que je fois fervy d'une main -
liberale,
Et que jefois un Chat des mien
nourris,
Q'd.Octobre, K
218 Extraordinaire
Je chaffe d'une ardeur qui n'eut jamais
d'égale ;
Nul Matou mieux que moy ne chaffe
dan's Paris,
Et je prétens qu'un jour mon amour
vousrégale
D'une hécatombe de Souris.
REGNA UT,
JE
A
CHAT DES A..
GRISET TE .
ne tourneray point ma cervelle à
l'envers
Pour vous dépeindre icy mafigure párfaite;
Mais c'est pour vous parler de mes exploits
divers
Qu'avec tant de Matous je m'érige en
Poëte.
Un autre en doux jargon venteroit fa
défaite ;
Mais moy qui jour & nuit mets des
Chattes aux fers ,
Nen déplaife aux Matous
apprens, Grifette ,
› je vous
Que
du Mercure Galant. 219
**.
Que jefais des Chatons mieux qu'ils ne
font des Vers.
SECONDE LETTRE
DE TATA ,
A GRISETTE.
Rifette, avec raiſon jefuis charmé
GR de vous,
Vous avez de l'efprit plus que tous les
Matous ;
Jamais à ce qu'on dit , Chatte ne fut
mieuxfaire :
Mais,cecyfoit dit entre noas,
N'eftes- vous point un peu coquette?
Vous pouvez l'avouer fans paroistre in-,
difcrete ,
Le mal n'eft pas grand en effet,
Et s'il faut tout dire, Grifette,
?
Moy mefme franchement, je fuis unpeu
coquet ,
d. Malgré la perte que j'ay faite. \
On peut bien fans amour écrire galamment,
Kij
220 Extraordinaire
Quand on acomme vous tant de belles
"lumieres :
Mais croyez-moy, pour parler fçavamment
Sur tout eenncertaine matiere,
certaine
ma
Il faut avoir frequenté les Gouttieres;
On ne devient pas habile autrement.
foibleſſe
Apres tout c'est une foibleſſe
A nous de n'ofer coquetter :
Sur ce point pourquoy nous flater ?
Les Matous coquettent fans ceffes
C'eſt là leur vray talent , à quoy bon le
cacher ?
Il n'est point de Chatte Lucrece,
Et l'on ne vit jamais deprude en noftre™
espece sake
Cela foit ditfans vous facher.
T
Coquettons , cherchons à nous plaire,
Puis que le fort le veut ainsi ,
En un mot, aimons - nous , nous ne sçaurions
mieuxfaire M
Vous avez de l'esprit ,j'en ay fans- doute
auffiev
Je croy que je fuis votre affaire.
Avec moy voſtre honneur pecourt aucun
danger
C'eft
du Mercure Galant . 221
C'est un malheur dont quelquefois
j'enrage,
Et c'est pour vous , Grifette , un petit
avantage
Car s'il eft vray que vous soyez fifage,
le n'aurois pu vous engager
A... vous m'entendez bien mais changeons
de langage,
Je pourrois vous defobliger.
Eh bien done, ma chere Grifette ?
Etabliffons un commerce entre nous;
Fop de Marou , vous ferezfarisfaite
Des refpects que j'auray pour vous .
•£ * •£903.2016] $263.2003 800 FI
REPONSES
DE GRISETTE ,
Top ATATA..
Sur les mefmes Rimes.
Ors que j'abandonne pour vous
De charmans, de tendres Matous;
Quand je penfe établir une amitié parfaite,
T
K iij
222 Extraordinaire
Car c'est tout ce qu'onpeut établir eni
tre nous )
Pourquoy m'appellez- vous Coquetter
La reprimande eft indifcrete ,
D'une bizare humeur elle paroift l'effet,
Eft- ce fur le nom de Grifette
Que vous me soupçonne
coeur coquet ?
d'avoir le
Mon nom ne convient point à l'air dont
je fuisfaite
Quoys pourécrire galamment ,
Pour avoir dans l'esprit quelques vives
lumieres
Falloit-il affurer qu'on ne peut fçavamment
Parler fur certaines matieres ,
Sans avoir couru les Gouttieres ?
Chats conoiffeurs en jugent autremet.
xix.
Mais quand mefme on auroit quelque
douce foibleffe ,
Est-ce avec vous belas ! qu'on voudroit
coquetter ?
Vous aime trop à vous flater ,
Il est temps que voſtre erreur cèſſe ';\
Elle m'autrage enfin , pourquoy vous le
cacher ?
S'il
da Mercure Galant. 223
3
·S'il n'eft point de Chatte Lucrece,
Il n'eft point de Tarquins , Tata, de voftre
espece ;
Cela foit dit fans vous facher.
Quand un Chat comme vous le propofe
deplaire,
Il devroit en ufer ainsi,
Des jaloux foupçons fe défaire ,
Et defes airs grondeurs auffi;
-Sans cela,Tata,point d'affaire.
Je ne veux point du tout m'aller mettre
en danger
D'entendre tous les jours dire , morblen
fenrage ,
1
Il n'enfaudroit pas davantage
Pour me rebuter d'eftre fage ,
Etfouvent par dépit onfe peut engager
A quelque bagatelle au dela du langage
;
Cecyfoit dit encorfans vous defobliger
¡ Adieu, Tata,foy de Grifette,
Mais de Grifette comme nous ;
Je ne fuis pas plus fatisfaite
De voftre Lettre, que de vous.
K
iiij
1224
Extraordinaire
LA DEFENSE
DES CHEVEUX.
Par M. Boucher de Grenoble. "

,
A
Pour le Vieillard dont il eft parlé
dans l'Extraordinaire du as
Mois de Tuillet ol (57911
Vieillard,
époufant une jeune Fille qui n'a
pas de bien, mais qui luy paroift blonde
& bien faite, fait fond fur toutes les
bonnes qualitez , comme fur autant de
biens qui doivent établir fa Dot. Il fe
flate en quelque maniere d'un retour
de, jeuneffe par la focieté de cette
aimable Perlonne . Il luy femble dé
ja que fes cheveux de blancs qu'ils
font , vont devenir ce qu'ils étoient
dans les premiers temps de la jeunelfer
Enfin la beauté de la nouvelle Eponfe
le charme fi agréablement.quil fe
croit le plus heureux Mary du monde;
mais le bon Homme fe trouve abuſé ;
elle a l'adreffe des Metamorphofes,
comme les Dieux de la Fable en avoient
1
le
du Mercure Galant.
225
le pouvoir, & au lieu d'une belle Blonde
qu'il croit avoir épousée , il ſe voit
malheureufement l'Epoux d'une Femme
qui a les cheveux d'une couleur qui
le dégoufte , & pour laquelle il a naturellement
de l'antipatie.
A
Aprés cela , ne doit- il pas eftre recevable
dans fa demande , puis que les
maux qu'un ſemblable mariage luy procurera,
font plus dangereux que ceux à
la confideration defquels les Loix feparent
tous les jours des Parties mal
unies
2.
the
Il eft vray que la Loy Divine eſt
expreffe fur cela,& qu'il eft dangereux
de luy donner des bornes , mais icy elle
demeure dans fes droits. Ce n'eft pas
la Loy Civile quifepare ce que la Divine
alany,c'eft celle de Fune des deux
Parties qui par fa mauvaiſe foy a eu
l'audace de faire un tout avec
une autre
qui ne luy eftoit pas déftinée, & ce
font ces fortes de mariages dont la divifron
fait dire, que le Ciel ne s'en eft pas.
meflé.
La Loy Temporelle qui tient en ter
re la place de la Divine , n'eft-elle
pas alors obligée d'employer fon au-
K Y
.th
226 Extraordinaire
190
torité pour remedier à ces inconve→
niens dangereux , & de mettre noftre
infortuné Vieillard en eftat de prendre
pour Femme celle que le Ciel luy deftine
?
Ce n'eft point au refte eftre de mauvais
gouft que de fouhaiter des chefur
veux tout de ceux dont la
mais fâcouleur
ne préfage ny malheur ny
cheufes influences. La nature qui ne
fait rien d'inutile, les fait croiftre dans :
les parties du corps plus ou moins
grands , felon l'utilité ou l'ornement
qu'elle juge neceffaire . On recevroit
de notables incommoditez
, & l'on le
roit défiguré à faire peur , fi le poil des
fourcils & des cils eftoit ou rale , ou
auffi long que les cheveux de la teftes
& comme celle - cy eft la partie la plus.
noble du corps humain , à l'égard de
la fanté & de la raifon quand elle fouf
fre , toutes les autres parties fouffrent
avec elle ainfi cette mefme Nature
auffi fage pour la confervation
de fes
Ouvrages , qu'elle eft induftrieufe pour
leur production , a pris foin de la couvrir
& de la parer à mefme temps.. Il
eft vray que quelques Perfonnes qui
Le
du Mercure Galant 227
fe refolvent à tout pour leur fanté , fe
font rafer la tette , dans l'efperance de
fe mieux porter ; mais ce petit nombre
ne conclut rien contre le general . Pour
un qui fe fert de ce pretendu remede,
mille le rejettent comme un mal qui
detruiroit leur fanté , s'ils laiffoient
leur tefte expofée à l'injure des Saifons.
Ceux qui font profeffion de fuivre
les Confeils Evangeliques , ne condamnent
pas abſolument les cheveux , en ſe
privant d'un ornement qui pourroit
leur infpirer quelque fentiment de vanité.
La plupart portent au menton ce
qu'ils oftent à leur tefte, & par ce changement
qui les rend beaucoup plus venerables
, afin de la mettre à couvert,
ils luy font une efpece de niche avec
du drap.
Le Monftre allegué par Ambroife
"Paré qui fut trouvé dans un oeuf de
Poule , ne peut fervir de preuve contraire
dans cette occafion ; c'étoit une
production contre l'ordre & intention
de la Nature & de ce Principe,on n'en
peut tirer aucune confequence qui foit
capable de détruire ce qu'elle produit
ordinaire:
228
Extraordinaire
N
STILLE
ordinairement , & regulierement par
fa fage conduite , outre que l'Homme
& la Femme n'ont eu aucune part à
une production fi bizarre & fi extras9:
vagante snov , nedu ob 8
>
god '
Jules Cefar , dont le feul nom fairə
l'éloge , fe feroit épargné le chagrin h
qu'il avoit d'eftre chauve , fi cette qual
lité eut efté une marque de fageffe ellem
en eftoit plûtoft une du contraire à coq
que difoient fes Soldats le jour de fon
Triomphe à Rome , à fon retour des
Gaules. Citoyens , difoient- ils, prenez
garde à vos Femmes nous amenons unsa
Chauve adultere qui a prodigué dans
Les Gaules l'argent qu'il avoit emprunt »»
té à Rome. Aprés cela doit on s'étone19
ner files Perruques font fi fort en ukeis)
ge en France , & fi on s'empreffe taus
de cacher un defaut qui eft la punitionon
ordinaire de la débauche : C'eft pour 5.
cela que les ol que les Loix Civiles qui fe concup
forment à celles de la Nature , & quiu
font les marques les plus évidentes de
la jufte conduite des Souverains , cone
damnent les Femmes débauchées à
perdre leurs cheveux avant que d'e
tre renfermées , puniffant par ce chaftiment
& li
20151
ف و
du Mercure Galant. 229
8
ſtiment une infamie par une autre in
famie Haup 92
On rafe les Criminels , & par là on
leur ofte ce qui refte en eux de marque
d'honneur & de liberté , avant que de
h
les enchaîner dans les Galeres comme
1921 des Captifs .
L'Empire des Ottomans qui ne com
mande qu'à des Esclaves , n'y fouffre
point de cheveux , & ne permet la longue
barbeau menton qu'à ceux qui
mentonces
,one
par leur merite & par leurs emplois,
ont acquis quelque autorité fur les autresos A ZNOST e
LOG A SOT .
Chez les Romains, Mecenas l'Amy
& le premier Miniftre d'Augufte , le
Protecteur des belles Lettres , le Bienfaicteur
des Scavans , en un mot le
parfait Modèle de l'honnefte Homme,
ne méprifoit pas la parure & la propres
té des cheveux 11falloit au contraire
qu'ill'eftimaft beaucoup , puis qu'Horace
en l'invitant à manger chez luy,
le preparoit particulierement à des
Baumes & à des Parfums exquis pour
fes cheveux , comme à tm régal neceffaire,
fans lequel il n'eut pas crû le recevoir
612 J
23
230
Extraordinaire
cevoir comme il meritoit d'eftre receu.
Le refte, difoit ce Poëte , ne paffera pas
les bornes d'une hanneste frugalité.
On ne doit pas eftre furpris, que les
Peintres reprefentent Diogéne & les
autres fans cheveux ; ils font fi jaloux
des régles de leur Art qui les applique
fans ceffe à copier les parties du corps.
les plus effentielles , qu'ils aiment
mieux peindre un Homme fans che
veux , que de manquer à luy faire paroiftre
les oreilles & une Feinme
fans draperies , que de ne pas faire parade
de leur adreffe , aux dépens mef.
me de la bien-feance & de l'honnefteté.
Mais quand les Peintres feroient
toûjours fidéles ( ce qui eft affez rare )
leur peinture dans cette occafion ne dévroit
pas eftre une Leçon pour les
honneſtes Gens . Ces anciens Philofophes
eftoient la plufpart gens chagrins
B
fauvages , Mylantropes de profeffion
à plus jufte titre que Philofophes , &
qui par leur conduite ſembloient avoir
juré divorce avec le genre humain , qui
pouvoit voir fans horreur un Diogene
fale & craffeux dans fon Tonneau, qui
étoit
du Mercure Galant.
238
étoit fa demeure ordinaire , n'ayant
qu'une Ecuelle de bois pour tout meuble.
Dans cet état il avoit raifon de fe
faire couper les cheveux
fans cette
précaution , faute d'un Peigne , il s'expofoit
à bien des difgraces..
Lequel des deux, à voftre avis, croi
rons nous qu'il faille imiter, Mécenas,
ou Diogene ? Je fuis affuré qu'il n'y a
point d'honnefte Homme en France:
qui ne fe declare pour le plus honne--
fte Homme des Romains.
Dire que la prudence eft incompatible
avec la belle Chevelure , c'eſt
dire que lors que les jeunes Gens.
jouiffent de la beauté , de l'agrément,
de la fanté , de la force , de l'heureux.
fuccez dans leurs entrepriſes , parce
que la Fortune les favorife ; & de la.
vivacité de l'efprit , les Vieillards ne
peuvent fe confoler de la perte de tous.
ices biens que par un peu de prudence
of acquife par mille fâcheufes experien
& ces , laquelle les rendant des timides
malheureux , s'évanouit peu à peu à
mesure qu'un âge trop avancé les fait
revenir à leur premiere enfance.
Les bonnes & les belles qualitez de
l'Hom
23.2
Extraordinaire I
l'Homme,' ne fubfiftent donc que dans
fondbelage qui confifte dans le jufte
milieu des deux enfances, & c'eft alors
que la falidité de fon jugement , foû
tenue par la vigueur de les organes , eft
dans fa plus grande force , & qu'il fait
voir en luy un affemblage merveilleux
de la beauté & de la bonté , qui eft la
perfection de fa nature.

· DE L'ORIGINE
DE L'HORLOGE
DE SABLE.
A Madame la Marquife de R****
army Arles.
V
625gma2
Ous m'avez demandé , Madame
l'origine de l'Horloge de Sables
En verité cette, Queftion eft digne
d'une Héroïne qui fçait mefuter le
temps , & l'employer avec autant de jufteffe
& d'utilité que vous le faites;
car puis qu'il faut le dite Madame,
quelle eft la Perfonne du monde qui
fceuft
1
du Mercure Galant.
233
-
-
fceuft jamais en devenir meilleure mé
nagere que vous , nyen faire un fi bon
ufage ? Agréez s'il vous plaife , cette
petite digreffion à voſtre demande , &
cette infatte às voftre modefties ; vous
m'avez inis en trop beau chemins pour
m'en tirer fans tendresan Public det
autentique témoignage de votre ful
blime vertu , & à vous , Madame, celuy®
de mon refpect & de ma veritable eftime
? Quelle eft , dis je, la Perfonne de
-voſtre rang,& de voſtre fexe , qui parmy
le nombre infiny des plus hautés
perfections de l'ame & du corps , que
vous poffedez avec tant d'avantage,
fe foit fait comme vous une regle inviolable
de s'appliquer dés fa plus tendre
jeuneffe à l'étude des plus hautes
Sciences, avec une affiduité, & une penétration
qui n'euft prefque jamais
d'exemple. "La Philofophie ancienne
& moderne , n'a point de fecret qui ne
vous foit parfaitement connu la Ma-J
thematique point de partie jufqu'à
l'Algebre mefme , que vous ne penétriez
; & la Morale Chrêtienne & Civile
point de Maxime que vous ne
mettież en pratique d'une maniere
*
>
fur
234 Extraordinaire
furprenante. Il ne faut qu'avoir eu
l'honneur , Madame , d'entrer dans ce
prétieux Cabinet , où vous paffez les
plus belles heures du jour & de la nuit,
pour eftre convaincu de cette verité.
On le trouve plus enrichy de vos Ouvrages
, que de ceux des plus fçavans
Autheurs de tous les Siecles , dont il
eft fi pompeufement afforty. Je dis mal,
Madame ; fans entrer dans ce fanctuaire
de voftre Efprit , il ne faut que meriter
l'honneur de vos moindres entretiens
fur toute forte de matieres , pour
ne douter jamais que voftre Génie ne
foit une des plus rares merveilles de
noftre âge , & la plus digne récompenfe
du merite de cet Illuftre Epoux à qui
le Ciel vous a donnée. Que j'aurois
de chofes à dire, Madame, & de l'un &
de l'autre ( moy qui ay reçeu depuis
long-temps l'honneur d'un fi précieux
commerce ! ) fi toute la France n'avoit
admiré plufieurs fois les excellens &
divers Ouvrages de cette moitié de
vous-mefme , fur tout depuis que le
plus grand & le plus éclairé des Monarques
, en a voulu faire le Secretaire
perpetuel de fon Académie Royale
d'Ar
du Mercure Galant.
235-
d'Arles. Mais , Madame, je ne m'aperçois
pas que noftre Horloge coule , &
que je tiens trop long- temps en halaine
vôtre curiofité fur la Question que
vous m'enavez faite. Je ne doute point
que l'on ne foüille bien avant dans
l'Hiftoire des Temps , pour en découvrir
l'origine, & que bien des Gens ne
s'empreffent pour en tirer quelque
éclairciffement , s'ils peuvent par là
s'affurer de vous faire plaifir. Je fçay
bien que plufieurs veulent qu'on en
doive l'invention à l'Egypte , & à un
certain Anexandre qui s'amufa durant
de temps d'un long exil , à faire couler
du fablon d'un long rofeau qu'il perça
par le bout , pour faire couler fon ennuy
par cet amufement. En tout cas,
Madame , la matiere ne luy manqua pas
dans un Pais qui s'en trouve fi bien
muny. D'autres affurent que Julien
l'Apoftat , qui fut auffi bon Philofophe
que fçavant Guerrier , emprunta
de Lucien cette Invention , & que celuy
cy la tira de l'application qu'il
avoit eue à voir couler dans fa Chambre
quelque menu débris qu'une Souris
pouffoit de fa taniere, ce qui fournit
t.
d'idée
236
Extraordinaire
d'idée à fon efprit pour mefurer & reparer
le temps qu'il avoit employé à
cette forte d'occupation . Je fçay auffi
qu'un fameux Amy de Neron & des
plus fçavans de fa fort expreflementur
, nous a parlé
cet Alcandre
malheureux , qui s'eftant veu confumé
d'amour pour la Lifie , fournit par fa
cendre de matiere à un Horloge , du
quel il a fait une Epigramme
fi celé
bre , que tant de beaux Efprits out fi
fort eftimée , & dont vous avez vâ de
fi belles Traductions . Je n'aurois ofé,
Madame , apres de telles autoritez vous rien dire du mienfi vous ne
aviez
impofé la neceffité de vous faire part.
de mes recherches , que vous trouverez
bon , s'il vous plaift , que je vous
communique dans ce langage, que vous
avez toûjours trouvé fi propre à con
vaincre la plus forte incredulité,
4.4
Autrefois dans la Theffalie,
La Femme d'un Faucheur,jeune , propre,
& inlie ,
Voyant fon Mary preft à s'en aller
faucher,
Luy dit,He ! mon amy,prensfoin de me
chercher
Du
du Mercure Galant. 237:
Du Sablon pour tenir ta Marmite bien
nete ?
Lors Cliton répondit ( il fe nommoit
ainfy) w
191797
Dans quoy veux-tu que je le mette
Prens cette Guaine que voicy
(Luy repartit (a Femme . ) Or c'efrost
uneGuaine
Faite , fi vous voulez , ou de Buys, on
de Frefne
Dont Cliton ne fefervoit plus
A porter fa Pierre affilante ,
Sans laquelle fa Faux n'eftoit guere
tranchante.
Il n'euft garde en cecy d'ufer d'aucun
refus ,
Scachant combien fa Femme eftoit d'by
meur diableffe ,
Il accepte cet ordre avec grande Souplete,
Et pour soft agir à fon
greatan p
Il prend la Guaîne , & marche au Prez
Rencontrant
du Sablon , il choifit du
moins fale
Du plus fin , & du plus menu ,
Que pour rendre plus fec , au Soleil il
étale ,
Puis il s'en va faucher avecque fa
Cabale ; Et
238 Extraordinaire
Et le temps du Difner venu ,
Chaque Faucheur courut s'attabler fou
un Chefne.
Cliton fut un peu détenu
Amettre fon Sablon propre & net dans
fa Guaine ;
Ce qu'ayantfait, il la pendit
Au bout d'une branche prochaine
Apres quoy ne fongeant qu'à remplir fabedaine,
Avec fes Compagnons à l'ombrage il
s'affit.
Le Difner achevé , qui dure une heure
entiere ,
(Ne fuft-ce qu'à manger des Oignons
ou des Aulx)
Cliton va reprendre fa Faux ,
Et regarde enpaffant ſa Guaîne fablonniere
?
H s'apperçeut deflors que par un bout
percé
Son Sablon fur la terre avoit prefque
paffé ,
Et le voyant encor comme un filet répandre
,
Illuyfut aifé de comprendre
Que ce Sablon fubtil ayant mis à
couler
L'heu
du Mercure Galant. 239
i
L'heure jufte employée à manger , on
parler,
L'invention pourroit tres - utile fe
-rendre.
Il rumina long-temps ſur cet évenement,
Et conclud ce raisonnement,
Qu'aux jours où le Soleil eft couvert
d'un nuage
Où le Ciel nebuleux cache tout fous
l'ombrage,
Ce Sablon découlant finiroit les debats
Que l'on voit arriver pour l'heure du
repas
Entre les Faucheurs & le Maiftre ,
Quandl'ombre & le Soleil ne les accordent
pas,
Et que fa Guaine pourroit eſtre
La jufte mesure du temps ,
Dont ils pourroient eftre contens.
Ainfi le lendemain feconde, épreuve
faite
Confirma lefuccez de cette invention,
Que Cliton mit apres en réputation
La rendant beaucoup plus parfaite ;
Car au lieu de fa Guaineil prit
Deux Ampouletes abouchées ,
Toutes deux enfemble attachées ,
Entre lesquelles d'eux il mit
Quel
240 Extraordinaire
Quelque mince & baſſe monnoye
Qu'ilperça d'un aigu poinçon ,
Pour faire une ouverture , & danner
mefme voye
Au découlement du Sablon ;
Dés lors le bon Cliton dans toute la
Contrée ,
Fut appelle de tous , le Mefureur du
Temps , et.
Portant toujours en main fon heure
mesurée ;
De là dans les Siecles fuivans
L'on nous a peint le Tempsfous la meſmefigure
D'un Faucheur qui s'en va faucher,
Portant avec fa Faux cette mefme
figare
Que ce mefme Cliton fçeut fi bien ébaucher.
"Voilà , Madame , la verité de l'Hiftoire,&
l'entiere affurance que je vous
donne d'eftre autant que je le dois,
Voftre , &c.
3 .
GIFFON de l'Académie
Royale d' Arles.
Les grandes Actios du Royfourniſſent
une
du Mercure Galant. 241
2
une fi ample matiere pour toutes fortes
d'ouvrages , qu'on n'écrit prefque rien
aujourd'huy qui ne regarde ce grand
Monarque. On ne doit pas en eftrefur
pris, puis que s'il a merité des louanges
de tout temps , elles doivent redoubler
apres la Paix qu'il vient de donner
laplus grande partie de l'Europe. C'eft
un de ces grands Evenemens qui ont
autrefois fait publier tant de Medail
les. On en ade Vefpafian, de Domitian
& de Tite; & de plus anciennes, de Tibere
& d'Augufte. Ce dernier a donné
lieu à trois differentesfur le mefme Su
jet,& nous en avons une de Néron dont
le Revers fait voir un Temple de Ianus
fermé , qui n'eft different de celuy de la
qu'en
fe de la Face du Bâtiment. Cependant
quoy que la Paix ait donné lieu àcan
grand nombre de Medailles , jamais elle
n'en a fait publier fi juſtement qu'au
jourd'huy. Le Temple de Ianus fermé
fous Augufte pour la Paix de toute la
Terre , & pourla troifiéme fois feulement
depuis la naiſſance de Rome , a
quelque chofe de fort remarquable;mais
cette Paix Vniverfelle ne fut pas accom
Q. d'Octobre.
Medaille
d'Auguſte nelque
cho
L
242
Extraordinaire
C
pagnée de toutes les glorieufes circonftances
de celle cy. Les Peuples épuifez
par la longueur d'une Guerre Civile,
que Pompée , fes Enfans , ou ceux
qui le voulurent vanger , traînerent de
Royaume en Royaume pendant tant
d'années , eftoient alors tranquilles par
neceffité. Antoine amolly parfes voluprez,
& par fes longues habitudes avec
Cleopatre, n'arma une partie du Mondeique
pour affembler des Spectateurs
de fa fuite & de fa foibleffe . A peine
foutint il les aprefts de la Bataille
d'Actium. Brutus , & Caffius n'oppoſerent
à la puissance d'Auguste que des
Troupes tumultueusement aſſemblées.
Leur revolte ne tira aucun fecours des
Peuples Etrangers ; & Augufte eut la
liberté de tourner contre eux toutes les
·Forces de l'Empire qu'il employa enfuitecontre
Antoine, ce dernier ne s'eftant
declaré qu'apres avoir contribué à la
défaite des autres. Ainfi Auguſte n'eut
jamais qu'un Ennemy à combatre. La
Paix Vniverfelle ne luy coufta que deux
Batailles , & ce furent moins fes Armes
¿qui l'établirent, que les Guerres de Cé-
-far & de Pompée , qui avoient abbaiss
tons
DE
LA
LYON
1893*
THEANE
DE
LAVILLE
LYON
#1893


da Mercure Galant.
243
tous les Peuples de l'Vnivers . Enfin l'on.
l'horreur & la cruauté peut dire
que
des Guerres Civiles , la longueur des
maux, & la crainte d'y retomber,firent
alors cette Paix, & qu'Auguste acheta
peu la gloire de fermer le Temple de
Ianus. Il n'en est pas de mesme aujour
dbuy. La Paix eft veritablement l'Ouvrage
du Roy. Prefque tous les Peuples
de l'Europe fe font liguez pour s'y opa
pofer. On a vû en mefme-temps armer
contre luy douze ou quinze Souverains.
Sa gloire luy attiroit de nouveaux
Ennemis de jour en jour , & c'estoient
autant d'Armées nouvelles , qui ſejoi
gnoient à celles qu'il avoit déja à combatre.
Tant d'Ennemis n'ont pû étonner
ce grand Prince. Il a triomphé de tous,
& lorsqu'il les a enfin réduits à la fâ.
cheufe neceßité de n'efperer leur falut
que de cette Paix à laquelle ils s'eftoient
oppofez & qu'ils n'ofoient demander
, illesa prevenus , & par une
generofité fans exemple , il la leur a
offerte à des conditions raisonnables,.
dans le temps que leurs Affaires defefperées
luy donnoient lieu de tout entreprendre.
Des Evenemens fi extraordi-
Q
Lij
244
Extraordinaire
naires ont donné lieu aux quarante
deux Medailles que vous verrez en jettant
les yeuxfur cette Planche, Comme
elle n'eft remplie que de Revers,jay orû
devoir mettre le Portrait du Roy au
milieu. On doitfuppofer qu'il occupela
Face droite de tous ces Revers . Vous ne
Le trouverez pas de Porfil comme on le
met ordinairement dans les Medailles,
c'est parce que je ne le donne point comme
Medaille, mais comme le Portrait du
grand Prince , dont les Actions ont
-fourny la matiere de tous les Revers
qu'on voit dans la Planche que je vous
envoye. Il m'en refte beaucoup fur la
Paix , que je n'ay point employe icy
faute de place. Ils auront leur tour dans
uneautre occafion , l'ay choisi pour cette
fois ceux qui ont le plus de raport à la
-Perfonne du Roy. Les fix premiers font
de M. Broffard de Montaney , Confeiller
an Siege Préfidial de Bourg en
Breffe.Il faut vous les expliquer tous.
EXPLICATION DES
42. Revers de cette Planche.
1. Ipfe fibi metas pofuit.
Le Revers de cette Medaille reprefente
Hercule affis fur un Faifceau de
Lauriers

du Mercure Galant. 245
Lauriers.entre fes deux Colomnes, qu'il
planta apres avoir fait admirer fes Exploits
à toute la Terre. L'application en
eft juste à ce que le Roy vient de faire,
en impofant luy-mefme des bornes àfa
valeur. 930
2011
2. Impune quis excitet.
C'eft un Hercule appuyé & dormant
fur fa Maffue au pied d'un Olivier. Gerion
eft étendu pres de luy. Ce dernier
marque la Triple Alliance, & l'on trou
ve aiſement le Roy dans cet Hercule,
qu'on ne peut attaquer impunement.
3.
Victoris clementia.
On voit une Paix qui retient une
petite Victoire. Les mots font auffi fimples
que le Felicitas populi , ou Securitas
publica des Romains. Cette belle
fimplicité , qui ne laiffe pas de dire
beaucoup, eft difficile à trouver.
4. Vnde labor requies.
C'est une Gloire appuyée fur une
Lij
246 Extraordinaire
Palme , & affife for des Lauriers. Cela
s'entendaffezpay amiabossip CÂN,
5. Et vincit cum dat olivam.
On voit une Pallas qui d'un coup
de Lance fait naiftre un Olivier Pallas
fit autrefois ce prodige, lors qu'elle
remporta la victoire fur Neptune qui
luy difputoit l'avantage de donner le
nom à Athenes. Ainfile Roy eſtant victorieux
lors mefme qu'il accorde la
Paix il peut eftre comparé à cette
Déelle.
6. Si Leo- cefferit ardorem minuet.-'
Un Soleil paroift dans le Zodiaque
an Signe du Lyon. Par le premier on
connoift affez le Roy. La Hollande &
J'Efpagne font deffignées par le dernier.
Ce Revers marque que comme le
Soleil,auffitoft qu'il eft forty du Signe
du Lyon, & qu'il a furmonté cet obſtacle,
fuivant l'opinion des Poëtes (ce qui
arrive environ le 10. ou 12. d'Aouft)
commence d'adoucir la brûlante ardeur
de fes rayons , de mefme lors que
la Hollande s'eft foûmiſe aux condi-
}
tions
du Mercure Galant. 347
tions offertes par le Roy, ce qui eft ar
rivé le ro. du mefine mois ce magna,
nime Vainqueur a bien voulu mettre
une borne à ſes Conqueſtes. 13.7
quebeaufsize Regers fuivans font du
mefine M. Gardien dont vous venez de
dire unfçavant Difcoursfur les Devi
feles Emblemes les Medailles.
el annob ob sense fought yel
-17 Onam habeat gue mille dedit
el sbroops l'up smilem -24040554
555 Ces Rovers reprefente la Victoire,
qui apres avoir mis aux pieds du Roy
quantité de Couronnes de Laurier, oft
couronnée elle - meline par ce grand
Monarques qui luy donne une Couronne
d'Olives pour marquer la Paix,
28 sbautoHad yours.
-19D8, Magnanimitas & Pax
alamos sup Lodoïcis.v
6
2
La Magnanimité eft reprefentée par
une Dame couronnée , ayant le Sceptre
en main , & un Lyon aupres
d'elle. La Couronne qu'elle a fur la
tefte fignifie l'intention & l'efprit toûjours
porté à faire des chofes magna
Liiij
248 Extraordinaire.
nimes ; Le Sceptre à fa main , le pouvoir
de les executer ; & le Lyon , la
generofité & le grand coeur. Elle tient
des Balances de la gauche ; dans un
des Baffins il y a une feule branche
d'Olive. La Magnanimité fe fert de
fon Sceptre pour faire pancher ce Baffin,
qui l'emporte fur l'autre, quoy que
chargé de Couronnes de Laurier. Ce
Revers fait voir que le Roy préferant
la Paix aux conqueftes qu'il pouvoit
faire , donne en cela ungrand exemple
de magnanimité.
9. Pacatfuperando.
.C'eft un Soleil au deffus des Vents,
qui ceffent de fouffler , pour montrer
que le Roy donne la Paix au Vainqueur.
IC. Fortitudine & Prudentia.
- On voit la Paix qui monte dans
un Char de Triomphe , aidée de la
Force, reprefentée à fa droite par Hercule,
& de la Prudence à fa gauche.
11. Bea
du Mercure Galant.
249
ه ر
11. Beare quam domare.
5
150
Ce Revers eit d'un Globe entouré
de deux Cornes d'abondance ; le tout
pofé fur une Pierre quarrée hiérogliphe
de la Tranquilité. L'Arc & la
Maffuc pofant à terre , & liez enſemble,
pour montrer la ceffation de leur employ
, font connoiſtre que le Roy en
arreftant le cours de fes Conqueftes
,
préfere le repos du Monde au plaifir de
vaincre.
12. Salus vobis , mihi gloria..
Ce n'eft qu'une Devife dont le corps.
eft une Mer agitée , fur laquelle flote
un Radeau où font l'Aigle Impérial,
& les deux Lyons d'Efpagne & de
Hollande , qui prennent terre à une
Rade qui s'éleve en Promontoire. Il y
a un Olivier dans cette Rade , & un
Coq qui leur dit , vobis falus, mihi gloria
, pour montrer que le Roy trouve
fa gloire à donner la Paix , puis qu'il
eftoit en état d'étendre fes Conqueftes,.
& que cette mefme Paix eft l'unique
falut de fes Ennemis..
L
S
250
Extraordinaire
13. Adverfa vocefugantur.
Ceux qui fçavent que la voix du
Coq fait fuir les Lyons , entendent affez
le fujet de ce Revers.
14. Silente quiefcunt.
Ces mefmes Lyons font en paix
quand le Coq fe taift.
15. Inter amica quiefcent.
Les Fleches de Hollande font en bas
fur un terrain. Un Château ' à trois
Tours qui reprefentent les Armes d'Efpagne
, & l'Aigle Impérial , font au
deflus. Le tout eft environné d'une
Couronne de Lys & d'Olives . Les
mots font connoiftre que la France les
a environnez de toutes parts , & qu'ils
ne peuvent eftre en Paix que quandils
l'auront pour Amie.
16. Noftris fociare coronis.
On voit un Olivier au milieu d'un
Lys à droit , & d'un Laurier à gauche,
qui
du Mercure Galant. 251
1
qui luy difent ces trois mots , pour
montrer que le Roy , tout victorieux
qu'il eftoit , a bien voulu inviter la
Paix , & luy donner moyen de paroiftre.
17. Melius fuper addita jungam.
Les trois mefmes Figures paroiffent
en mefme fituation , excepté qu'il part
deux branches de l'Olivier, dont l'une
fe joint avec le Lys , & l'autre avec le
Laurier, pour fignifier que la Paix affure
pour toûjours les Conqueftes par fes
Traitez .
18.Nullibi pulchrior ulla.
On voit dans cette Deviſe l'accom
pliffement des deux autres. C'est une
Couronne meflée de Lys , d'Olive , &
de Laurier , pofée fur un Socle ou
Pierre quarrée pour faire entendre
qu'il n'y a point de Royaume plus heureux
que la France, à qui le Roy a donné
la Paix par fes Victoires.
19. Mar
252
Extraordinaire
19. Marta & Arta.
On voit un Olivier noué par la
tige , & environné d'autres noeuds au
travers defquels d'une part , & à la
main droite , eft paffé un Glaive ; &
un Caducée de l'autre. C'eft la meſme:
penlée du Revers réduite en Devife.
20. Ob tributa moderata.
La France prefente au Roy des
Monnoyes dans un Baffin , dont il luy
remet une partie. Les paroles & les
fix millions des Tailles que le Roya
remis, expliquent affez ce Revers.
21. Vix orta levamen.
Ce Revers fait voir un jeune Olivier
bien formé , dont la tige ne fort
de terre qu'autant qu'il faut pour appuyer
le bout d'un Joug , pour montrer
que le Roy n'a qu'à peine affeuré la
Paix , qu'il en fait fentir du foulage
ment à fes Peuples.
22. Prifcus
du Mercure Galant.
253
:
22. Prifcus Regis amor libertas priſca
refurgens.
Ce Revers reprefente le Roy qui
rend fon amitié à la Hollande , & qui
par ce moyen rafermit fa liberté, deffignée
par le Bonnet au haut d'une
Pique.
2.3.
Ce Revers contient une Infcription
avec des lettres numerales. Il faut de
l'application pour trouver l'année
qu'elles marquent . J'ay déja expliqué
dans une de mes Lettres ce que c'eſt
que lettres numerales. Cette Infcription
eft de Monfieur Miconet Avocatz,
& les fix Revers fuivans font de Monfieur
l'Abbé Mallement de Meffange,
Autheur du Cadran Solaire.
24. Hic Tartara,noffer Olympum.
Hercule eft reprefenté dans ce Re
vers , & les paroles font voir que fi
Hercule a cherché de la gloire dans les
Enfers , celle de Louis LE GRAND
l'Her
254
Extraordinaire
l'Hercule François et montée jufques
dans les Cieux.
25. Ante triplex facies quam folem attingere
poffit definet in nihilum.
Le corps de cette Medaille eft une
Pyramide, reprefentant par fes trois Faces
la Triple Alliance , qui avant qu'elle
ait pu donner la moindre atteinte au
Roy , s'eft diffipée d'elle - mefme , fes
efforts s'eftant terminez à rien.
26. Victus mel habebit in ore.
C'est un Lyon vaincu par Samfon.
Ce Lyon repreſente la Hollande , qui
eftant vaincue par le Roy, changera fes
paroles piquantes en paroles d'eftime
& de refpect.
27. Quis vigilantior.
Le Coq qui paroit dans ce Revers,
reprefente la France. Qui dit la France,
dit le Roy en cette occafion ; & fa
grande vigilance eftant connue , perfonne
ne doit douter de la jufteffe de
ce Revers .
28.Or
du Mercure Galant.
255
28. Ornatur victi exuviis.
Hercule qui paroift dans ce Revers,
eft reveſtu de la peau d'un Lyon.
Il reprefente le Roy enrichy des dépouilles
de l'Efpagne , qui a un Lyon
pour armes , à caufe du Royaume de
Leon . Ce mefme Lyon fert d'armes à
quelques-unes des Villes que Sa Majefté
a priſes.
29. Creverunt viribus Aftri.
C'est une Tige de Lys , au haut de
laquelle font trois fleurs. Elles repre-
-fentent la France, & marquent de quel-
- le maniere le Royaume s'eft augmenté
par la valeur de LOUIS LE GRAND,
reprefenté par le Soleil .
Le Reversfuivant eft de Mr Robbe.
C'est unnom qui ne vous est pas inconnu.
30. Sic Lodoix inter Reges .
-Toute la Terre connoit la puiffance
du Roy , & il n'y a perfonne qui
ne fçache que cet augufte Monarque
ne paroit pas moins au deffus des autres
Roys , que le Lys qui eft dans ce
Revers paroit au deffus desEpines.
Les
256
Extraordinaire
" , Les
quatre Revers que vous allez voir
font de Mr Roubin , de l'Académie Royaled'
Arles. C'est ce mefme M. Roubin ·
qui s'acquit tant de reputation par le
Compliment qu'il fit au Roy , comme Deputé
de la Ville d'Arles , en luy prefensant
le fameux Obélifque que cette Villelà
a fait élever àfa gloire.
A
31. Clauditque aperitque.
Le Temple de Janus eftant reprefenté
dans ce Revers avec une main
qui l'ouvre , & qui le ferme , ikeft aifé
de connoiftre que cette gloire n'ef
toit refervée qu'au Roy . Aucun Monarque
avant luy ne l'avoit jamais ouvert
ny fermé avec tant d'éclat , ny
mefme ne s'eftoit veu en eftat de le fai
re de la maniere qu'a fait le Roy
32. Nubibus excuffis majori luce
corufcat.
C'est un Soleil qui paroit plus brillant,
apres avoir diffipé trois nuages,
33. Irridet magis ifta domus.
On voit le Soleil dans le Signe de
La Balance Les Reglemens que le
Roy
du Mercure Galant.
257
Roy a faits pour la Juftice , marquent
affez le foin qu'il a de la faire rendre
exactement à fes Sujets.
34. Calum dabit effe ferenum.
Le Soleil paroit avec un Afc- en
Giel . L'application eft aisée.

Mc Roubin de qui font ces quatre Rever's
, avoit auffi appliqué au Roy , dés lè
temps qu'il me les donna , ces paroles que
l'Ecriture applique au Soleil , Nemo eft
qui fe abfcondat à calore ejus , & celles-
cy qui ne conviennent pas moins au
Roy qu'à ce bel Aftre , Curfum mora
nulla detardat. Comme elles font déja
dans la Planche où est l'Epiftre adreffée
à ce Grand Monarque , jay crû ne les
devoir point mettre parmy ces Revers,
pour nepas faire voir deux fois la mesme
chofe.
Le Revers & l'Infcription qui fuivent
, font de M. de Bonnecamp Medecin
de Quimper.
2
35. Tonat atque ferenat.
On voit dans ce Revers un Soleil
qui diffipe la moitié d'un Nüage qui
éclate en Tonnerres & en Eclairs ,
&
148
Extraordinaire
& qui perce de fes rayons l'autre moitie,
pour les faire briller für la terre.En
prenant le Soleil pour le Roy , l'explication
de cette Devife eft claire,
-fotos ? vlog plaster 30
36.
phẳngubah , 8
L'Infcriptiones qui paroit dans ce
Revers eft d'autant plus belle qu'elle
eft veritable.
Le Revers fuivant eft de Monfieur
d'Ablouville.
300K as
37. Par lumen utrinque.
C'est un Soleil éclairant, un Laurier
& un Olivier également . Le Roy ef
tant auffi grand en paix qu'en guerre,
cette Devile eft tres juſte ,
20 Descing Revers dont il me reste à vous
parler , Monfieur de Roux afait les quatre
premiers , & Monſieur l'Abbé Mallement
de Meffange,le derniers
38. Milites amat etiam inutiles.
La Façade du Baftiment
des Invalides
paroit dans ce Revers, & les paroles
font voir que le Roy aime tellement
fes Soldats , qu'il a mefme foin
de ceux qui font incapables
de le fervir.
39.
Ea
du Mercures Galant.
259
Eadem Sede Imperium & Eloquentia.
La Façade du Baſtiment du Louvre
occupe ce Revers, pour faire connoître
que le Roy n'a pas dédaigné d'y
loger l'Academie Françoife..
J 10p A
40. Et rapidior.
...On voit le Rhin dans ce Revers, &
les paroles font voir que le Roy, eft
encor plus rapide dans fes Conqueftes,
41. Docendafacit & facienda docet,
Un Livre fermé , couvert de Fleurs
de Lys , & pofé für un Carreau , reprefente
les Memoires du Roy pour
Monfeigneur le Dauphin , & nous
apprend que ce grand Monarque.enfeigne
ce qu'il faut faire , & qu'il fait
ce qu'il enfeigne.
21
42. Mirari non definet.
C'est un Aigle qui regarde le Soleil
. Cet Aigle reprefente l'Empire,
à qui le Roy donne tous les jours de
nouveaux fujets de l'admirer.
Apres
260 Extraordinaire
Apres tant de Medailles pour le
Roy, fi vos Amis m'en veulent envoyer
pour les Miniftres & les Genéraux
qui l'ont fervy fi utilement , je
vous les feray voir gravées dans ma
premiere Lettre Extraordinaire,
Voicy quelques Explications des
Enigmes proposées dans ma Lettre du
Mois de Novembre . Vous vous fouvenez
que les Mots éftoient la Monthe
galante , & la Calote.
EXPLICATION DE L'ENIGME
de la Mouche ,par une autre Enigme.
IN
1.
Nfenfible, fombre, & volage ,
Des plus rares BeauteZje ſçais mefaire
aimer ;
Il en eft peu qui pour charmer
Ofent dédaigner mon nfage.
Que l'on me laiffe à l'ombre , ou que je
fois au jour,
le fers à donner de l'amour,
Si- toft que j'ay reçen quelque baiser pour
gage.
Si l'on ne me connoiſt aprés ce dernier
trait.
Je
du Mercure Galant. 261
Ie ne parois pas moins que le nez au vifage...
Ou qu'une Mouche dans du lait.
Volez

IT.
Olez , belle Mouche , volez ,
Mercure vousfournit des aifles;?
Dans chaque Pais les plus belles
Sçavent bien ce que vous valez :)
Vous relevez l'éclat par vêtre couleur
Anoire,
Desbeaute de la Rofe , & de celle des
Lys.
Les vifages par vous de beaucoup embellis,
Font nargue aux Beautez de l'Histoire.
Mais fouvent vous aidez à bien faire du
mal ,
Et fans bleffer les lieux où vous éres affife,
Non moins qu'un Bafilic , d'un certain
ན་འ །
air fatal,
Aidant à dérober la plus cherefranchife,
Vouspiquez le coeur par les yeux
Du premier Curieux. »
JE!
L'ABBE DE LA HERVIAYS.
III.
E fuis faché contre moy-mefme
De mon emportement extréme.
le prensfeu fi facilement,
Que la moindre chofe me touche ;
Ie
262 Extraordinaire
·le voy mefme qu'à ce moment
Mon efprit va prendre la Mouche.
Vous vous fouviendrez , s'il vous
plaift , que l'Enigine de la Mouche a
efté faite par Madame de Rambay.
L
3 IV.
Ors que cette Veuve charmante ,
Autant en efprit qu'en beauté
Fit une Enigme fi galante
Au fond de la Franche - Comté,
La matiere auffi-toft s'en offrit aupres
SR d'elle ;
Son miroir dérobant un moment d'entretien,
le confeffe , dit-il, que vous étes tres- belle,
Vne Mouche pourtant vous fiéroit affez
bien.
C
LE MAUVILEU , de Chauven.
V.
Ette Enigme eft auffi parfaite
2. Que le bel Efpriequi l'a faite ;
Et quand onfonge à ce Trône defleurs ,
Lepense qu'il n'est point de bouche
Qui nefe crût au comble des douceurs,
D'avoir la place de la Mouche.
LE COQ DE BOISRIVEY.
VI
du Mercure Galant. 263
VI.
Voy , tout de bon , est- ce chofe certaine,
Que cette Enigme vient de la Franche-
Comté ?
ay bien fort
(doute.
A vous dire le vray , j'en
Apres tout, eftoit- ce la peine
De nous envoyer defi loin
Vne Mouche avec tant defoin?
V
MAILLET LE VERD,
Echévin de Troyes.
VII.
'Oftre Enigme me plaift , j'en fais
Mais au travers d'un Mafque où l'on
voit tant d'adreffe',
Vne Mouche a le mefme éclat
Quefur le teint de ma Maitreffe.
CouSINET , Fils de M. Confinet
Maistre des Comtes à Paris.
VIII.
DDe la Mouche un nouvel usage,
Ans cette Enigme on a décrit
Elle,qui ne donnoit de l'éclat qu'au visage
Fait briller dans ces Vers la beauté de
l'Esprit.
IX.
264
Extraordinaire
IX.
Hilis, cette Enigme vous touche
PElleagrandcommerce avec vous;
Et quand vous la place2 fi pres de voſtre
bouche ,
Quoy que ce nefoit qu'une Mouche ,
D'un bonheur fi charmant vous me rendez
jaloux.
X.
IV
NEPTUNE.
Vivant le cours de la Nature,
Syver
L'Hyver chaffe la Mouche , on luy
donne la mort :
Mais unplus favorable fort
Regarde celle du Mercure :
Car l'Hyver & l'Eté dans toutes les
Saifons ,
.
On la voit habiter les plus riches Maifons
,
Et repofer fouvent fur le teint de nos
Dames ,
Qui s'en font mefme un ornement,
Pourconquérir des Coeurs , on pour nourrir
les flames
Ou d'un Eponx, ou d'un Amant.
GERMAIN , de Caën.
SUR
du Mercure Galant. 265
SUR L'ENIGME DE LA
Q
Calote.
L.
Vi pourrois-tu bien eftre, Enigme
dont le corps,
Par le moyen d'une main affaffine
Eftantmis au nombre des morts ,
Renferme apres fouvent une haute Do-
&rines
Toy qui n'avois jadis qu'un ſentiment
brutal,
Et qu'on voit fouvent en ce monde
Habiter la moitié d'une Machine ronde,
Depuis qu'on t'a donné le coupfatal ?
Comment débrouiller ce mystere ?
Mafoy c'eft ma Calote ; enfin je l'ay
trouvé,
Apres avoir longtemps refvé,
Apres avoir graté ma tefte par derriere.
DE MANSEC , S. de Pontdouble,
I I.
L
A Calote fied bien à tous Prédicateurs,
Aux Avocats ,aux Moines,aux Docteurs.
Maisune chofe fort fote,
C'eft an Amant à Calote.
DELUTEL
M
266. Extraordinaire
A
I I I.
Chaque Enigme de tout temps
On a veu donner plufieursfens.
Chacun du fien fait fa Marote,
Onfe plaift toûjours d'enparler.
Pour moy, je ne le puis celer,
Jefus coëffé de la Calote.
JE
L'INCONNI , d'Evreux .
Sur les deux Enigmes.
I.
E ne fçay quel Démon m'anime,
De vouloir expliquer ces Vers,
Mon pauvre esprit eft à l'envers,
A force de chercher la rime.
Tachons pourtant d'y parvenir.
A la fin je la voy venir.
La Mouche d'Iris eft fort noire,
La Boëte eft fa fombre prifon.
Mettons la plume en l'Ecritoire ,
La Calote eft pour le Grifon,
L'ABBE DE SACY , de Rouen .
II.
Ur le teint fleury d'une Dame,
Sour la refe dun vieux Docteur,
De ces Enigmes on voit l'ame ,
C'est à dire le fens , ou le mot de l'Autheur
;
La
du Mercure Galant . 267
La Mouche vient de la bonne Faifeuse,
La Calote eft d'une peau prétienſe.
S
MICONET , Avocat à Châlons
fur Saône.
III.
Il'une eft la Mouche galante,
Autant en emporte le vent.
L'autre eft une Enigme importante,
C'est la Calote d'un Sçavant.
P
Mad . FREDINIE , de Pontoife.
IV.
Hilis, vous m'ordonnez en vain
Que ces deux Enigmes j'explique
Helas quelle Mouche vous pique ?
Defendez - moy plusoft de faire le Devin,
4
Vous me maudiriez dés demain.
Si j'avois l'espritprophetique,
le fçaurois tout, Philis , c'est trop pour un
Amant
Qui vous chantefouvet uneplaintive note.
Te laiffe cette gloire à ceux dont la Calote
Renferme un plus feûr jugement.
V.
DE LORNB.
A belle & charmante Rambay
Nousdonne pourfon coup d'effay
Mij
268 Extraordinaire
Dans cette faifon une Mouche ,
Pendant qu'un charitable Autheur
Fait prefent dans ce temps farouche
D'une Calote de Docteur.
La meilleure Amie du Zéphir.
Votre

V I.
Oftre Mercure court &par terre &
par eau ;
Et puis qu'il n'eft pas né pour garder vôtre
Chambre,
Vous avez eu raifon dans le Mois de No-
" vembre,
Où le froid eftfâcheux , parce qu'il eft
nouveau,
De luy bien couvrir le cerveau.
eſt
Quoy qu'il ne foit qu'en la fleur de fon
age,
La Calote qu'il porte eft de fort bon
usage;
Mais je n'aurois pas crû qu'un Courrier
comme luy
Que chacun en tous lieux écoute fans
ennuy,
Portaft comme une Fille une Mouche au
vifage.
DU CHAMPET, de Clermont
en Auvergne.
SVR
du Mercure Galant. 269
SUR L'ENIGME DU SONGE,
figuré par Euridice & Orphée .
C
I.
E Spectre que prefente un objet ſi
chery
Auxyeux voilez de ce Mary,
Euridice à fon cher Orphée,
N'eft autre chose que Morphée,
Qui le vient divertir dans un profond
Sommeil
Par un agreable mensonge; ( Songe,
Mais il jouit bien peu du plaifir de ce
·Puis qu'il perd de nouveau sa Femme à
fon réveil.
L
DESFOSSES , Avocat
en Parlement.
II.
Es horreurs de la nuit nous marquent
les Enfers
Que crût charmer le malheureux Orphée ,
Quandprenant pour Pluton Morphée
Il penfaretirer fon Amante des fers.
Mais ce n'eftoit qu'un pur mensonge,
Luy-mefme il le remarqua bien,
Lors qu'en ouvrant les yeux il n'appergeut
plus rien
Que les triftes effets d'un Songe.
LE COQ DE BOISRIVEY..
A
270
Extraordinaire
·
11.
'Enigme enfigurefait peur ,
Et n'a rien quifoit agreable.
Euridice doit eftre un Phantome effroya-
Qui paffe comme une vapeur.
T
III.
(ble,
Andis que je rumine , & que mes
doigts je ronge ,
Il me vient certaine clarté
Qui de cefabuleux menfonge
Dévelope la verité.
Si ce n'eft l'Echo , c'est un Songe.
CARRE D'ANS EY .
Je reçois prefentement une Lettre ,
toute belle & toute fçavante du Medailliſte
de Saumur , mais je le reçois
fi tard , que je fuis obligé de vous la
garder pour une autre occafion , foit du
Mercure,foit de l'Extraordinaire . Cependant
je vay me fervir du confeil que
⚫ vous me donnez de propofer diféren
tes Queſtions , fur lefquelles chacun
pourra s'exercer felon fon génie . Vous
avez raifon de dire que quand plufieurs
Perfonnes travaillent fur une mefme
matiere , il eft difficile que leurs Ouvrages
ne fe raportent l'un à l'autre en
beaucoup d'endroits.Je fçay que la di-
"
verfité
du Mercure Galant.
271
verfité plaift par tout, & particulierement
en France. Ainfi j'entre dans vos
fentimens , & afin que ma premiere
Lettre Extraordinaire foit plus variée ,
vous demanderez , s'il vous plaift , à
vos Amis , quel party ils prennent fur
les Questions qui fuivent...
QUESTIONS
PROPOS'EES.
I. S'il y a plus de gloire à triompher
de foy-mefme , qu'à vaincre fes Ennemis.
II. Si quand une Maiſtreffe déçeuë.
par les apparences , fait à fon Amant
de violens reproches d'une prétenduë
infidelité , & le condamne avec l'emportement
ordinaire dans ces fortes
d'occafions fans vouloir fouffrir qu'il
parle ; Si, dis -je, cet Amant accufé injuftement
doit ceder pour lors par un
filence refpectueux , & diférer fa juftification
, ou bien aux dépens d'un peu
de defobeïffance, s'empreffer avec toute
l'ardeur poffible de tirer fa Maîtreffe
de l'erreur où il la voit.
III. Si la condition des Femmes eft
plus commmode & plus avantageufe
272
Extraordinaire
fe que celle des Hommes.
IV. Si l'on peut hair ce que l'on
a une fois bien aimé.
<
V. S'il eft plas glorieux de vaincre
un coeur qui fait gloire d'eftre indiférent
, ou d'en vaincre un qui eft prévenu
d'amour pour un autre objet.
V I. Si apres avoir efté trahy d'une
Maiftreffe qu'on a aimée parfaitement ,
on en peut aimer une autre avec une
aufli ardente paffion.
Vous demanderez auffi à ces mefmes
Amis , d'où ils croyent que foit venuë
Porigine de la Peinture , & celle des Coliers
de Perles que les Dames portent
pour ornement. Ie dis des Coliers, & non
pas des Perles , car il n'y a perfonne qui
nefçache cette derniere.Je fuis vôtre, &c. |
A Paris ce 20. Janvier 1679.
ELA
VILLE
DE
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le