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1678, 07, t. 3 (Extraordinaire) (Lyon)
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9.16 Mo
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305
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Texte
Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
THEQUE
BIBLIO
DE
LA
LYON
#1893
VILLE

EXTRAORDINAIRE
BIBLIO
DU
807157
MERCURE
GALANT.
Pipaarrttiieerr de Iuillet 1678,
LYON TOME II I.
ALTON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere.
M. DC. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

PREFACE893
SIGGAARON OUT ce qui
porte le titre de
Lettres dans
cet Extraordinaire
, ne doit point estre
regardé comme Lettres . La
plupart renferment des Réponfes
à la Question galante
, ou d'ingenieufes Fi-
Etionsfur les Mouches ; &
comme chacun a trouvé
t
á ij
PREFACE.
des manieres diférentes de
s'expliquer , & a mefme
pensé diféremment, il n'y a
aucunde ces Ouvrages qui
ne puiffe eftre leu avec
plaifir. On peut envoyer
des Deffeins de Fables
Limitation de celle de l'origine
des Mouches . Les
Questions & les Hiftoires
Enigmatiques ne font
point ceßées ; mais pour diverfifier
davantage les
Extraordinaires , on ne
veut pas propofer les mêmes
Sujets de fuite , &
c'est ce qui afait demander
fur la fin de celuy- cy des
Festes
PREFAC E.
Festes des Galanteries
furla Paix. Cette matiere
eft du temps.
On s'eft ferry del'idée
de la Lettre en Chifres,
avecdes Monnoyes qu'on
a reçeues de Rouen. Une
Piece mal marquée qu'on
n'apas comprife, a empéché
de la mettre telle qu'elle
eftoit . On fe ferviroit du
deffein de l'Autheur de la
Table Archangélique , s'il
s'eftoit donnéla peine d'en
envoyer l'explication ; mais
on nepropofe point au Public
ce qu'on n'entendpas. Il
en eft de mefme des Notes

ã iij
PREFACE .
de Mufique , ou des Lettres
en Chifres.
Onprie toujours de n'envoyer
que des Pieces cour
tes , afin que plus de Gens
puiffent avoir place dans
Extraordinaire
. C'est
avecchagrin qu'onfe voit
réduit à n'y mettre que les
Ouvrages de ceux qui ont
êtéplus prompts que les autres
à les envoyer.
Avis
2003.4. 2003. 2003 FORG 80603 FOES FO
Avis pour toûjours.
N prie ceux qui envoyeront des
Memoires où il y aura des Noms.
propres , d'écrire ces Noms en caraeteres
tres- bien formez & qui imitent
1'Impreffion, s'il fe peut, afin qu'on ne
foit plus fujet à s'y tromper.
On prie auffi qu'on mette fur des
papiers diférens toutes les Pieces
qu'on envoyera.
On reçoit tout ce qu'on envoye ,
& l'on fait plaifir d'envoyer.
Ceux qui ne trouvent point leurs
Ouvrages dans le Mercure , les doivent
chercher dans l'Extraordinaire,
& s'ils ne font dans l'un ny dans l'autre
, ils ne fe doivent croire oupas
bliez pour cela. Chacun aura fon
tour , & les premiers envoyez feront
les premiers mis , à moins que la nouvelle
matiere qu'on recevra ne foit tellement
du temps , qu'on ne puiffe differer.
On ne fait réponse à perfonne
faute de temps.
ว iiij
T
On nemet point les Pieces trop difficiles
à lire.
On recevra les Ouvrages de tous
les Royaumes Etrangers , & on propofera
leurs Queſtions.
Si les Etrangers envoyent quelques
Relations des Feftes ou de Galanteries
qui fe feront paffées chez
eux , on les mettra dans les Extraordinaires.
On prie qu'on affranchiffe les Ports
de Lettres , ceux qui envoyent des
Pieces fans les affranchir, ne les trouveront
point dans le Mercure ny à
l'Extraordinaire.
Extrait
患患患患燒
EXTRAIT DV PRIVILEGE
Bdu Roy.
PaintGermainen Laye le 31. Decembre
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil, Jun-
QUIERES. Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
. Janvier 1678. Signé E. Cou TEROT.
Syndic.
Et
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé , a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour en
jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour lapremiere fois le
30. Juillet. 1678.
LYON
EX
3.33 063 2063 2003
EXTRAIT DV PRIVILEGE
de Monseigneur le Vice- Legat
d'Avignon.
P
Ar grace & Privilege de Monfeigneur
T'Excellentiffime Vice- Legat , il eft permis
THOMAS AMA ULRY Libraire de Lyon d'imprimer
& debiter le Livre intitulé Le Mercure
Galand , avec l'Extraordinaire dudit Mercure
Galand , avec deffences à tous autres d'imprimer,
vendre , ny debiter dans la Ville d'Avignon
& Comté Venaiffin aucun Exemplaire
dudit Livre,même de ceux cy devant imprimés,
en tout ou en partie, que de l'impreffion dudit
AMAULRY, pendant le temps de fix années, à
compter du jour que chaque Volume fera imprimé
pour la premiere fois, à peine de fix mil
livres d'amende , ainfi qu'il eft plus amplement
porté à l'Original ; & le prefent Privilege
eft tenu pour deuëment fignifié en met-
·
un Extrait au prefent Livre. Signé
FR. NICOLINI Vice Legat. Datté du
16. Avril 1678. Enregistré par FLORENT
Archevifte.
Avis
Avis pourplacer les Figures .
A Tour de Porcelaine , doit re-
Lgarder la page 195 .
La Lettre en Chiffres doit regarder
la page 191 .
L'Air qui commence par , Héros
dont les grands noms embelliffent l'Hiftoire,
doit regarder la page 201 .
L'Air qui commence par, Laiffonslà
les Flamans & le Prince d'Orange,
doit regarder la page 235 .
Le Feu d'artifice doit regarder la
page 266.
EXTRA
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALAN T.
QUARTIER DE JUILLET, 1678.
ΤΟ ΜΕ III.
E vous l'ay déja dit , Madame.
Mes Lettres Extraordinaires
font un Suplément
des Ordinaires,
& vous les trouverez
compofées en partie de ce que je ne
puis faire entrer dans celles que vous
recevez de moy tous les Mois. Ainfi
vous les devez regarder comme un
2. de Iuillet. A
2 Extraordinaire
Recueil de ce qui m'eft envoyé de
tous coftez . N'y cherchez point d'ordre
pour les matieres , la diverfité en
eft trop grande pour y en pouvoir
garder aucun . Les Vers feront indiferemment
meflez à la Profe, & le nom
de l'Autheur que vous verrez au bas
de chaque Ouvrage , quand cet Autheur
voudra bien eftre connu , fera
bien fouvent tout ce que je vous en
diray. Je commence par les Sentimens
de M. Lauffel Avocat à Montpellier
, fur quelques endroits de ma
Lettre du mois de Juin.
L'HEUREUX INFORTUNE' .
JEE viens de lire le Mercure;
Mais quel plaifir ne m'a- t'il pas donné ?
Trois fois en un matin f'en ay fait la
lecture, [tuné.
Et j'ay pleuré trois fois l'Heureux infor-
Quand je voyois dans cette Hiftoire
Qu'il quitoit l'Amour pour la Gloire,
Que n'est - il malheureux, difois-je, en fes
combats ?
Amour ,fi d'une mainfavorable & cruelle,
Mars qui fait obeir iny caffe encor le
bras
IL
du Mercure Galant .
3
Il reviendra guerir aupres de cette Belle,
Et la Belle ne mourra pas.
Mais belas ! mes defirs ont tous efté de
refte ,
L'honneur l'a toûjours retenu ,
Et cet Amant n'eft revenu ,.
Apres s'eftre défait d'un employ, fi funeftes
Que pour fouffrir à fon retour
Ce qu'ont de plus cruel Mars, la Mört,
& l'Amour.
LA JONQUILLE.
Quant à l'éloquente Ionquille,
Elle charme l'oreille , elle ravit le coeur,
Flore n'a jamais eu de plus aimable Fille,
Tout cede à cette belle Fleur.
Aupres d'elle les Tubéreufés
Ne feroient pas les plus heurenfes,
Si les Zéphirs avoient les mefmes yeux
que moy.
Ils feroient penétrez d'une douceur fi
grande ,
Et pour un seul Zéphir que fa beautê
demande,
Elle les verroit tous fe foumettre à fa
Loy.
A ij
LES
4
Extraordinaire
LES FAUX CHEVEUX.
Lors que la Rouffe devient blonde
Aux yeux du Vieillard amoureux ,
Qu'elle luy prend le coeur avec de faux
cheveux,
S'il en reffent une douleur profonde,
Il eft en droit defe mettre en courroux.
Ie ne m'étonne point qu'il gronde
Mais je m'étonnerois que cela vinft de
vous ,
Mercureingénieux ,fans charmer tout le
monde.
LE MARY PATISSIER.
Qu'il eft plaifant de voir l'amoureux
Officier
Surpris du Mary Patiffier ,
Apporter le Cadeau , s'aller placer à table
!
lamais Gens préparez n'eurent moins
d'appétit ,
Jamais Collation ne fut moins agreable,
Et jamais Cuifinier ne fera plus maudit.
Il est pourtant vray qu'onpeut dire ,
Bien que toutfuft de mefchantgouft,
Que
du Mer cu re Galant .
5
Que puis qu'il nous afait tant rire,
Jamais pompeux Repas n'eut un meilleur
ragonft.
LETTRE DE M. LE DUC
de S. Aignan,
Cette Lettre éloquente & belle
Nous dit quel eft le Duc genéreux & fidelle
A qui le Roy répond, & qu'il eftime tant;
Mais quand elle eut caché le Nom de
SAINTAIGNAN ,
On l'auroit fçeu fans elle ;
Ce qu'ilfait pour LOUIS LE GRAND
Eft connu par fon Nom bien moins que
par fon zele.
L'AMOUR BLESSE.
Mais fans y fonger , j'ay paffé
Cet Idillegalant qui peint l'Amour blessé.
Qu'il ait déja paru, ce n'est pas une affaire;
Il eft fpirituel & bean,
Et l'Ouvrage eft toûjours nouveau
Lors qu'il a le fecret deplaire.
Ce quej'ay propofé fur l'origine des
A iij
6 Extraordinaire
Mouches , a donné lieu à plufieurs
Perfonnes d'efprit d'imaginer de fort
agreables chofes . Voicy ce que Monfieur
Gardien Secretaire du Roy en
écrit à une Dame d'un fort grand
merite .
A MADAME
LA MARQUISE DE FL.
Vo
Ous me demandez , Madame ,
une Fable fur l'origine des Mouches
dont les Dames fe parent , fuivant
ce qu'a propofé l'Autheur du
Mercure Galant dans fon dernier Extraordinaire.
Je vous obeïs fans raifonner
, & voicy ce que mon foible.
génie m'a dicté fur ce fujet.
Vénus , cette Reyne des Belles ,
Vénus , la Reyne des Amours.
Ce font deux petits Vers qui m'échapent.
J'ay prefque autant de peine à
retenir les Vers quand je ne les appelle
pas , qu'à les faire venir quand j'en
ay befoin. Quoy qu'il en foit , c'eſt
tout ce que vous en aurez icy. Vénus
donc
du Mercure Galant. .7
donc eftant un jour venuë fur la terre
pour quelque affaire d'amour , comme
vous pouvez bien penfer , l'efprit content
, mais un peu laffe & fatiguée ,
s'endormit infenfiblement for un Lit
de gazon à l'ombre des Myrtes , des
Palmes , & des Oliviers . Son fommeil
fut tres-profond , & les Graces qui la
fuivent toûjours de pres , la voyant en
cet état , ne s'en écarterent qu'autant
qu'il le faloit pour ne pas
troublerfon
repos . Cependant afin de ne pas demeurer
oifives , elles employerent le
temps à difcourir de quelques Queftions
qu'il n'appartient qu'à elles de
bien decider. Tandis qu'elles difputoient
entr'elles(car il eft raré que trois
Filles foient d'un mefme fentiment )
voicy , Madame, ce qui arriva.Ce lieu
qui pour fa fraîcheur & pour fon ombre
, fembloit un azile affuré contre
l'importunité des Mouches , qui naturellement
fe plaifent à la chaleur & à
la lumiere , fe trouva neantmoins acceffible
par un endroit , à quelques
rayons du Soleil , à la faveur defquels
une petite troupe de Mouches de diferentes
efpeces eut le moyen de vo-
A iiij
8 Extraordinaire
ler fur le vifage de noftre Belle endormie.
Elles ne s'y placerent que dans le
deffein de l'infulter , foit qu'elles cherchaffent
à faire plaifir au Soleil qui
leur avoit fervy de guide , & qui eft
une Divinité peu amie de Vénus , foit
que la chafteté vraye ou controuvée
qu'il plaift aux Poëtes & aux Naturaliftes
de leur attribuer , les rende ennemies
de cette Déeffe , qui comme
vous fçavez s'abandonne un peu licentieufement
aux plaifirs. Ces impertinentes
Mouches qui depuis ce guetà-
pend font devenuës le fymbole de
l'impudence , ne demeurerent pas
longtemps fur ce beau vifage fans y
laiffer des marques de leur animofité.
Chacune fe fervit pour cela des armes.
qu'elle avoit reçeues de la Nature. Les
moins malfaifantes luy cauferent des
rougeurs & des élevûres par les picotemens
de leurs petites trompes . Le
Coufin infolent & traiftre Moucheron
s'il en futjamais , qui par une maniere
de chant flate nos oreilles , au
moment qu'il tient le poignard preſt
pour nous bleffer , fut fur le point de
porter dans cette chair délicate ce
fubtil
du Mercure Galant.
9
fubtil venin dont l'ardeur fait de chaque
piqueure une petite montagne de
feu. Mais une chofe dont la feule penfée
fait trembler ,
c'eft
que déja une
Abeille furieufe avoit choify un oeil
de Vénus pour y exercer fa cruauté au
travers de fa paupiere fermée , & cette
enragée alloit y enfoncer fon aiguillon
, aux defpens de fa propre vie
qu'elle s'eftimoit heureufe de facrifier
à la gloire d'un attentat de cette importance
, quand les Graces s'appercevant
de ce péril qui les mit prefque
hors d'elles- mefmes , s'avancerent en
toute diligence vers leur Souveraine.
La premiere chofe qu'elles firent , fut
d'exterminer fans pitié tous ces infolens
Infectes : mais comme cette foible
vengeance fur ces miferables Vi-
&times , ne reparoit pas le dommage
fait à la beauté de Vénus , ces belles
Filles touchées de douleur pour fon
intereft , & pour le leur propre , dans
la crainte qu'eftant éveillée elle ne
leur reprochaft leur peu de foin , s'aviferent
d'un expédient . Il y avoit là
un Meurier fur lequel fe trouverent
Tout à propos des Vers à foye , dont
Αν
ΙΟ
Extraordinaire
quelques- uns avoient déja fait leurs
coques. Elles en tirerent dès filets , dont
en moins de rien elles firent un ouvrage
affez mince, qui fut enduit d'un
cofté d'un peu de gomme que fournit
un autre Arbre voifin. Quoy qu'il n'y
ait rien de fi propre que les Graces,
neantmoins l'empreffement où elles
eftoient, leur fit oublier en filant cette
foye, qu'elles avoient les doigts encor
teints du fang & de l'humeur noire
des Mouches exterminées. C'eft ce
qui en donna la couleur à cette foible
Etoffe qui fut decoupée en autant de
petites pieces que les Mouches avoiết
caufé d'élevûres & de rougeurs. Les
Graces les appliquerent fur ces rougeurs
, & elles ne douterent point que
tout ne fuft guery , & qu'elles ne pûffent
lever ce leger appareil avant le
refveil de la Déeffe ; mais elles furent
trompées en leur attente , & ſoit que
Vénus fut effectivement au bout de
fon fommeil , foit qu'elles n'euffent
pû appliquer ces petits morceaux découpez
fans qu'elle en euft fenty quelque
chofe , elle s'éveilla un moment
apres, Jugez de ſa ſurpriſe , quand
ayant
du Mercure Galant. II
ayant demandé le Miroir pour rajufter
fa coiffure , elle vit fon beau vifage
, ce Ciel ordinairement fi ferain
chargé pour lors de petits Aftres tenebreux.
Les Graces luy conterent
l'Avanture. Elle reçeut la nouvelle du
mal qui luy avoit efté fait avec fa douceur
ordinaire , & loua le zele qui
les avoit portées à y chercher du remede.
Elle admira le bizarre effet qu'il
faifoit fur fon vifage , & trouva tant
d'agrément dans toutes ces petites
pieces découpées , que les ayant appellées
fes Mouches par raport à leur
origine, elle réfolut de s'en faire honneur
en de bonnes occafions.L'Invention
fuft bientoft perfectionnée. L'Amour
en trouva fa Mere plus belle , &
elle en plût davantage dans les Affemblées
celeftes.Les Déeffes & les Dieux,
à la referve de Mome qui en rit quelque
temps , y donnerent leur approbation
. Le Soleil mefine fe vit obligé
de faire comme les autres , & diffimu- .
la le déplaifir fecret qu'il fentit d'avoir,
efté caufe que la beauté de Vénus fuft
augmentée. Mars le bon amy de cette
Déelle , luy fit voir fa complaifance
ordi
12 Extraordinaire
ordinaire , en confacrant ce qu'elle
nomma fes Mouches , par le digne
employ de couvrir & de marquer en
mefme temps les plus honorables cicatrices
de fes Guerriers . Il choifit
pour cela ce qu'elle en avoit de plus
grandes , & en fit faire encor de plus
étenduës. Vénus de fon cofté cn accommoda
les Déeffes qui voulurent
fe fervir de cet agrément , & permit
aux Graces d'en infpirer l'ufage aux
Beautez mortelles . Elle trouva bon
auffi que ces mefmes Graces à qui l'invention
en eftoit deuë , fuffent confultées
pour les bien placer. Depuis
ce temps- là les Dames s'en fervent
avec l'avantage que nous voyons ;
quelquefois par neceffité, & en d'autres
temps par caprice. En effet il eſt
des rencontres où il feroit affez difficile
de pouvoir dire quelle mouche les
a piquées; & fi l'on en veut croire bien
des Amans, elles prennent fouvent la
mouche pour peu de chofe. Je m'étendrois
volontiers , Madame , fur la
diverfité de ces Mouches , & fur les
raifons de leurs noms diférens , mais.
quelque divertiffant que pût eftre ce
détail
du Mercure Galant.
13:
détail , je craindrois enfin qu'il ne devinft
ennuyeux . C'eft pourquoy je me
contenteray de vous dire fur ce fujet,
que cette Mouche teméraire & barbare
qui en vouloit aux yeux de Vénus,
en a retenu avec juftice le nom d'affaffin.
Aurefte fi vous voulez un fens
moral , if n'eft pas fort difficile à trouver
. Quiconque outrage la Beauté , eft
une Befte des plus malignes & des
plus viles ; il ne peut échaper à fon
fuplice ; & la Beauté offensée , fçait
toûjours tourner à fon avantage toures
les injures qu'on luy fait. Je ne
fçay, Madame , fi j'ay bien rencontré,
& fi cette Fable aura le bonheur de
vous plaire ; mais fi une verité tresconftante
& tres refpectueufe venant
de moy, pouvoit ne vous déplaire pas ,
je ferois affuré d'eftre heureux , puis
que perfonne n'eft avec plus de verité
& de refpect que je le fuis ; voftre
tres ? & c.
Tandis que nous fommesfur les Fables,
il faut vous apprendre une Métamor_
phofe dont beaucoup de Gens devroient
profiter. Vous la trouverez dans cette
Lettre.
A
14.
Extraordnaire
A MADEMOISELLE
M
D. S. C.

Onfieur D. L. G. vous donnera
les Palettes & les Volans que je
vous avois promis. J'euffe bien voulu
vous les porter moy - mefme , mais
par un malheur le plus grand du monde
, les Portes de Paris font fermées
pour moy, &je n'efpere pas d'en fortir
de tout ce Printemps. Je ne veux
point icy vous entretenir de mes plain ,
tes ; c'est un fort mauvais régal pour
des perfonnes qui font à la Campagne
& qui ne doivent fonger qu'à fe réjouir.
Je vous avertiray feulement en
qualité de Poëte, que fi quelques uns
de vos Amis font par hazard de la
partie quand vous jouerez au Volant,
vous eftes obligée de leur dire que ce
Volant fut autrefois le Coeur d'un Amant,
que l'Amour metamorphofa de
la forte pour punir fa legereté.
·
Ouy , l'on dit que ce jeu qui plaiſt fifort
aux Belles, Et
du Mercure Galant.
Et qui regne à la Ville auffi- bien qu'à
la Cour,
N'eft qu'un effet du couroux de l'Ameur
,
Contre un Coeur embrafé de flames infidelles.
Ce Vagabond fans refpecter les Loix
Dont l'Empire amoureux reconnoiſt la
puissance

Sur les aifles de l'Inconftance
Couroit inceffammet les Villes & les Bois.
Là fuivant fon libertinage ,
Il voloit chaque jour
De Philis en Philis , & d'Amour en
Amour,
Sans jamais embraffer un fincere Efclavage.
C'eftoit l'Amant commun de toutes les
Beautez ,
-Et fans eftre à pas - une ,
Il fe donnoit tour-à- tour à chacune ,
Et répandoit ainfifesfeux de tous coftez.
Mais l'Amour quifous fes Drapeaux
Ne fouffre point de Volontaire,
Réfolut de punir enfin ce teméraire,
Et
16 Extraordinaire
Et de chercher pour luy des fuplices nonveaux.
A l'inftant ce Coeur volage ,
Par l'ordre de ce Dieu , fut en volant
changé ;
Et chacun des Amours dans fon poffe
rangé ,
Auffitoft à ce jeu fit fon apprentissage
.
Cette Hiftoire obligera ces Meffieurs
de penser à leur confcience , &
leur aprendra ce que c'elt que l'infidelité
en matiere d'amour.Je vous prie
en mefme temps , Mademoiſelle , de
faire un peu de reflexion fur le merite
de la conftance & fur les récompen
fes qui luy font deues en confiderant
comme l'on punit fon contraire. C'eſt
là le vray moyen de joindre l'utile à
l'agreable. Je fuis voftre tres , &c.
ALCIDON.
Il faut commencer à vous faire part
du commerce queje continuë d'avoir avec
le Public. Vous trouverez fort peu de
Lettres de fuite. l'auray foin de diverfifier
par tout les matieres . C'est le moyen
de
du Mercure Galant.
·17
de vous rendre cet Extraordinare plas
agreable.
863***
LETTRE I
A Lyon.
Ien en prend à voftre Mercure ,
Bqu'il n'y a plus de Dieux parmynous
, il n'y auroit pas grande feureté
pour luy. Je pense que le feu feroit le
moindre de fes fupplices . Quoy qu'il
ne le merite pas , le crédit qu'il s'eft
acquis & qu'il continuë de s'acquerir
tous les jours, ne manqueroit pas d'allumer
leur jaloufie , & fous quelque
peau qu'il fe mit , il auroit lieu de trembler.
Mais graces au Ciel nous fommes
delivrez de toutes ces inquiétudes
pour luy. La Fable n'eſt plus qu'unjeu
pour nous , & de tous ces noms fameux
& fabuleux , il n'en refte qu'un
qui conferve extrémement fa reputation
. C'eft à vous , Monfieur , à qui il en
doit toute la gloire , le foin que vous
prenez de le rendre celebre à tout le
fuccés poffible. On n'entend par tout
a
que
18 Extraordinaire
que ce nom , & il eft plus connu dans
ce Siecle qu'il ne l'eftoit dans l'Antiquité.
Auffi n'eft-il pas ingrat des
biens qu'il reçoit de vous , puis qu'il
fait rejallir fur voftre Extraordinaire
cet éclat que vous luy donnez , en luy
procurant des Lettres fi fpirituelles &
fi galantes qui en font le plus bel ornement.
Ce n'eft pas que tout le reſte
n'en foit merveilleux . Les Queftions
que vous y propofez font admirées
d'un chacun. La derniere me paroiſt
fort problématique , mais comme j'ay
efté touché du trifte fort du Prince de
Cleves,je panche plus à taire une confidence
de cette nature , qu'à la faire.
Bien que la probité d'une Femme la
merte à couvert de tout foupçon , elle
ne doit jamais fe hazarder à donner
des allarmes à un Mary. La jaloufie eſt
un Monftre tellement à redouter ,
qu'on doit fuir toutes les voyes qui y
conduifent. En peut- on voir une plus
infaillible qu'un aveu de cette force ?
Les feux d'un Amant , quelques refpectueux
& quelques mal reconnus
qu'ils foient , font toûjours trembler
un Mary. On a beau le raffurer , il
craint
du Mercure Galant. 19
craint que la vertu d'une Femme pour
fevere qu'elle fe montre , ne fuccombe
à la tendreffe d'un Amant . En effet il
eft bien mal -aisé de ne pas fe rendre
quelque jour à fes pourfuites , quand
il a trouvé le fecret de plaire. La retraite
peut bien donner quelques repos
à unjaloux , mais non pas le guerir.
Ainfi le plus feur eft de travailler à
étouffer une paffion dont on prévoit
de fâcheufes fuites . Il faut éviter la
rencontre d'un Ennemy qui nous paroift
dangereux , & puis que c'eft une
Femme de vertu , elle peut bien facrifier
un peu de fon repos à celuy de fon
Mary , jufqu'à ce que le temps qui eft
un grand Medecin , rende la fanté à
ces coeurs languiffans . Voila , Monfieur
, le fentiment de vôtre tres , & c..
LE CELESTE ALLOBRÓGE,
•2008:2x3 2003 2004 2003 2003. 2003. 2003
LETTRE II.
L faut , Monfieur , vous faire connoiftre
l'esprit d'une tres charmante
Solitaire , qui en fe faifant un plaique
fort peu de monde ,,
fir de ne voir
ne
20 Extraordinaire
ne laiffe pas d'avoir toûjours quelque.
agreable commerce avec des Amis
choifis . Elle en entretient un depuis
quelque temps avec une Perfonne qui
n'a pas moins d'eftime pour fa vertu
que d'admiration pour fa beauté , &
qui tient quelque rang dans voftre
Mercure Elle l'appelle fon Petrarque,
& elle a pris le nom de Laure. Vous
pouvez juger par ces noms de quel
caractere leur galanterie peut eftre .
Quoy qu'elle foit fort éloignée des
folies ordinaires de l'Amour , celuy
qu'ils ont l'un pour l'autre n'eft pas fi
auftere qu'il les empefche de fe divertir
, & de badiner quelquefois .
Son Petrarque portant le mefme
nom qu'elle , ils s'aviferent de fe faire
un préfent le jour de leur Fefte. Ils s'en
aquiterent avec adreffe , & pour mieux
cacher le miftere , ils changerent leurs
noms & leur écriture. Petrarque trouva
dans fa Toillette en s'habillant une
Cravate & des Manchettes d'un Point
admirable, accompagnées de ces Vers.
Graces , mon aimable Tirfis ,
Al'invention du Sapate ,
F'ofe
du Mercure Galant. 21
Tofe vous prefenter Manchetes & Cravate,
Comme au meilleur de mes Amis .
Mais quelque foupçon qui vous flate,
De peur que ce préfent n'éclate ,
Vous ne faurez point qui je fuis.
Kuty
N'allez donc point vous mettre en tefte
Que ce peut eftre Aminte, Amarante, on
Cloris ;
11 eft aujourd'huy voftre Feste ,
Ilfaut avoir d'autres foucis.
Parez- vous ſeulement du preſent qu'on
vous donne.
Si vous enfaites cas ,
Du nom de la Perfonne
Ne vous informe pas.
Pour tout remerciment , c'est ce que l'on
Souhaite.
On vous aime, ilfuffit , vous n'en pouvez
douter.
La chefe doit eftrefecrete ,
Vous ne devez pas l'éventer.
Laure trouva auffi dans fa Toillette
une riche coëffure avec ces Vers.
Comme
22 Extraordinaire
Comme il n'eft point de Rime en oiffe ,
On ne fçauroit fur une Coiffe
Faire Madrigal ny Sonnet ,
Mais s'il enfaut une douzaine ,
On les ferafur un Bonnet.
Cependant , aimable Climene ,
Celuy- cy n'en vaut pas la peine.
Il me fuffit de quatre Vers
Pour empefcher qu'à cette Fefte
Vous ne mettiez fur voſtre teſte
Un méchant Bonnet de travers .
fetings
Bonnet , quoy que fans ornement ,
Coiffe donc aujourd'huy Climene ,
Maiscoiffez- la bien proprement,
Sans foin,fans chagrin, & fans peine,
Et qu'elle foit comme une Reyne
Avec ce fimple ajustement.
Car enfin je le dis tout net ,
Quand à Climene je vous donne ,
le voudrois au lieu d'un Bonnet
Luy prefenter une Couronne.
Quelques précautions qu'ils euffent
prifes , la Fefte ne fe palla point fans
que la galanterie fuft découverte. Il eft
diffici
du Mercure Galant.
23
difficile de cacher un grand engagement.
Laure aime avec chaleur , & ne
fait pas de myftere de fa tendreffe.Elle
fe plaignoit un jour à Petrarque
qu'il n'aimoit que foiblement, & qu'il
n'avoit point ces empreffemens qui
paroiffent dans les moindres choles
qu'on fait pour la Perfonne qu'on aime.
Voicy ce qu'il luy répondit.
En vainfur cefujet onfait de beaux difcours
;
Laure pour bien aimer , il faut aimer
toûjours.
On croit , dans le moment qu'un fort
amour nous preffe ,
Qu'on ne verrajamais la fin de fa tendreſſe
;
Helas qu'ils durent peu ces grands
empreſſemens !
Aimez plus doucement , pour aimer plus
longtemps.
Il m'eft fi doux de faire connoiftre
le merite de cette charmante Solitaire,
que je ne finirois pas fi- toft , fi je
n'avois impatience de vous affurer
que je fuis voftre tres , &c.
L. CH. LET
24
Extraordinaire
E
JE
LETTRE III
A
Tournay.
me preffe , Monfieur , de peur
que je ne fois des derniers à vous
donner des marques de la reconnoiffance
particuliere que j'ay de toutes
les peines que vous vous donnez pour
le Public. Vôtre Mercure a paffé Ï'ELcaut
, & fe lit avec tant de plaifir par
le beau Sexe de ce Canton , qu'il eſt à
croire qu'il a de l'impatience de revoir
le calme que nôtre Augufte Monarque
s'eft propofé de remettre dans nos
Provinces. Si tant de Perfonnes differentes
fe font une joye d'y avoir place
, il n'eft pas moins avantageux à
nos Guerriers d'y voir immortaliſer
leurs noms. Ceux qui fe font rencontrez
dans les Sieges de Puycerda & de
Leuve , en reçoivent aujourd'huy des
témoignages tres - grands par la defcription
que vous en avez faite . Il
faut avouer que s'il y a de la gloire à
combattre fous les Etendarts d'un auffi
grand
du Mercure Galant.
25
y a grand Monarque que le noftre , il
auffi du plaifir pour ceux qui fe fignalent
par leurs belles Actions à rencontrer
un Autheur auffi exact & auffi fi .
delle que vous. Si le ftyle d'un Homme
de ma profeffion n'étoit pas fi Cavalier
, je m'étendrois davantage fur
ce que je penfe de voftre Mercure ,
mais je dois me contenter de vous envoyer
l'Explication de vos Enigmes ,
& de vous affurer que je fuis voftre
tres , & c .
LE BRAVE ARDENNOIS.
£003.2003. 2003.£oce 2003. 2003 ·2063.4 2004-2003. 2003.
LETTRE IV.
A Compiegne.
D
Epuis que le Mercure Galant va
par toute la France, on peut dire,
Monfieur , qu'il y a répandu une certaine
femence d'efprit fi generale , &
fi fécondé , qu'il n'y a point de lieu,
fi fauvage & fi rude qu'il puiffe eftre ,
qui n'en reffente l'effet . Je commence
m'apercevoir par moy - mefme de
cette verité : cat quoy que je ne me
2. de Iuillet. B
26 Extraordinaire
fois jamais attaché qu'aux chofes de
ma profeſſion , & aux affaires de mon
Chapitre , je remarque depuis quelques
jours que voftre Mercure m'a infpiré
des lumieres & des fentimens
que je ne me croyois point capable
d'avoir. Je les dois à l'envie que j'ay
euë de trouver le fens de vos Enigmes.
J'en ay expliqué plufieurs fans
me hazarder à vous le faire fçavoir :
Mais fi je fuis affez heureux pour
avoir encor reüffy cette fois , cela me
donnera le courage d'entreprendre
davantage à l'avenir , & c'eft à vous,
Monfieur à qui j'en auray l'obliga
tion. Ayez donc la bonté de voir fi
j'auray bien rencontré , & mè croyez
voftre , & c.
CHARMOLUE , Doyen de S. Clement
de Compiègne.
LETTRE V.
Des Rives de lüine.
Out ce qu'un galant Homme
peut fouhaiter , vous l'avez obtenu
du Mercure Galant.
27
tenu , Monfieur, C'eft de plaire égale
ment aux deux Sexes. Quoy que le
mien ne puiffe voir fans jaloufie que
yous foyez fi bien aupres de l'autre
il ne m'eft poffible de vous cacher
que nos Bergeres n'ont plus d'oeillades
pour nous. Elles font toutes pour
le Mercure, & cet adroit Meffager des
Dieux ne s'eft jamais metamorphofé
plus heureuſement que fous la figure
d'un Livre. S'il prit autrefois celle
d'un Berger pour endormir Argus au
fon de fa Flufte , il m'avoüera que
fous habit qu'il porte , il a trompé
bien plus d'un Argus. Il s'eft attiré
l'amitié de toutes nos Bergeres au
grand def- avantage de leurs Marys,
qu'elles quittent à tous momens pour
voir ce nouveau Galant. Pour nous,
nous ne fommes jamais mieux reçeus
d'elles que quand elles nous voyent
aprocher avec un Mercure à la main.
Elles fautent alors de joye, & je croy
qu'elles nous récompenferoient volontiers
d'un baifer ,fi leur retenue n'y
mettoit obftacle. Mais mon deffein
n'eft pas de vous informer icy de tout
ce que voftre Mercure produit d'ex-
Bij
28 Extraordinaire
traordinaire en ce Pais. Il eft à propos
de vous dire que la Princeffe de
Cleves n'y eft pas inconnue , mefme
chez les Bergers. Quoy qu'une declaration
pareille à celle de cette Princeffe
ne fe foitjamais faite parmy eux ,
ils demeurent d'accord qu'elle a pû
fe faire dans un temps où les Marys
n'eftoient pas fi délicats & fi raffinez
qu'aujourd'huy ; mais ils prétendent
que fi Madame de Cleves avoit autant
d'efprit que cette Hiftoire luy en donne,
elle en a peu manqué quand elle
a pû fe refoudre d'en venir à cette déclaration.
Pour moy, je fçay bien que
par toutes les Rives de Juine , où l'on
n'eft pas plus befte qu'ailleurs , elle ne
fera imitée d'aucune Bergere. Mais
c'eft auffi ce qui fait le merite de la
Princeffe de Cleves , que de s'eftre rendue
inimitable.
J'oubliois, Monfieur, à vous parler
de la mort du Serin d'une de nos
Nymphes. Il l'avoit divertie pendant
plus de dix années , & c'eftoit le plus
ancien Domeſtique de fa Maiſon.Califte
,l'une de nos plus belles Bergeres,
le trouva couché fur le cofté dans fa
cage.
du Mercure Galant.
29
cage . Il avoit les aifles eftenduës , &
fe debatoit encor. Elle le mit dans fon
fein pour le faire revenir, mais je croy
que fi la douleur l'avoit réduit à l'extremité
, le plaifir acheva lors de le
perdre. En effet elle l'en retira mort
un peu de temps apres l'y avoir mis , &
l'on difputa vainement de la qualité
de la maladie qui l'avoit fait mourir.
L'opinion la plus probable & qui
tomba le mieux dans le fens de la
Nymphe , fut que c'eftoit une vapeur,
puis qu'il avoit tant d'efprit. Une autre
qu'elle fe feroit confolée par cette
reflexion ; mais elle l'avoit trop aimé
pour ne le pas regretter d'avantage.
Apres avoir apris qu'il eftoit mort de
la maladie des beaux - Efprits, elle demeura
plus de deux heures inconfolable
, & je fus obligé pour la remettre,
de luy dire, qu'à la verité fon Serin
meritoit une vie plus longue, mais
qu'elle trouveroit peu de Perfonnes
raiſonnables qui n'enviaffent le bonheur
qu'il avoit eu , d'eftre mort dans
le fein de la charmante Caliſte, Si
l'on fçavoir , me répondit- elle , quel
eftoit le merite de mon Serin , on me
B iij
30
Extraordinaire
de
plaindroit fans-doute plûtoft que
me confoler. Il eft vray Madame , luy
repartis -je, que tout le monde ne peut
pas venir vous confolet , & que tout
le monde vous peut plaindre. Je fçay
mefme un moyen affez facile pour
vous attirer la compaffion de toute la
Terre. Je prieray l'Autheur de ce Mercure
qui vajufques aux Indes , de parler
de cet accident . On ne luy refufera
pas des larmes , s'il en demande pour
vous ; il donne trop de fatisfaction à
tout le monde pour n'en pas
des plaintes quand il en fouhaitera .
Je m'offre à luy envoyer l'Epitaphe du
Defunt. La Nymphe goûta ma pro
pofition . Elle y confentit , & me pria
de m'aquiter de ma promeffe le plütoft
que je pourrois . Dés ce momentlà
elle commença d'eſtre moins triſte,
& je ne doute pas qu'elle ne reprenne
fa gayeté ordinaire quand elle verra
fon Serin immortalifé dans le Mercure.
Voicy l'Epitaphe de cet Oyfeau.
Te vins exprés de Canarie
Pour le fervice de Silvie ,
obtenir
Ic
du Mercure Galant.
31
>
Le la fervis fidellement
Et cette Nymphe eftoit fi belle ,
Que je ne chantay que pour elle;
Et pourfes Amis feulement.
Enfin apres dix ans de vie,
Vne fecette maladie
Me vint attaquer un matin ;
Ma Maiftreffe en fut toute trifte,
Califte me mit en fon fein ,
Ie mourus au fein de Califte ;
Fut- il un plus heureux Serin ?
Afin de vous faire connoiftre, Monfieur,
que nos Bergeres ne font pas des
Bergeres du commun,il faut vous dire
1 ce que me répondit l'autre jour une
d'elles, qui fe pique d'eftre reconnoiffante
jufqu'à ne vouloir jamais rien
devoir à perfonne . Je luy reprochois
que c'eftoit injuftement qu'elle faifoit
tant la genereuſe, puis qu'elle n'aimoit
point quoy qu'elle fut fort aimée . Il
eft vray , me répondit- elle , queje n'ayme
pas à eftre long- temps redevable aux
Gens , & que je ne foufre qu'on m'oblige
que dans le deffein d'obliger de mefme;
mais comme je mets l'amour qu'on a pour
moy au nombre des injures qu'on me peut
B iii
32
Extraordinaire
faire , je ne me fens pas aſſez vindicatsve
pour rendre jamais la pareille.
Je viens à l'origine des Mouches.
Soufrez que je vous en dife ma penfée
par ces Vers.
Vn jour Bacchus en voyageant,
Devint amoureux d'une Belle ;
Il n'avoit pas l'air engageant ,
Et fa Belle luy fut cruelle.
Il pleure des larmes de Vin ,
Et foûpire d'une maniere
A faire tourner un Monlin ;
Sa Belle n'en est pas moins fiere.
Il fait retentir les Echos
Par tout du nom de fa Maistreffe ,
Et ne laiffe rien en repos ,
Afin que fa Belle l'y laiffe.
Déja les Maifons d'alentour
Par fesSoupirs foxt abatuës ,
Et fes cris pouffe nuit & jour
Font trembler la terre & les nuës ;
Ses larmes au travers des Champs
Se font de rapides paffages ,
Et par d'invincibles torrens
Entraînent toits , grains , & ménages.
L'Amour qui du plus haut des Cieux
Connoit que Bacchus en eft caufe ,
Eft auffitoft commis des Dieux
Pour
du Mercure Galant.
· 33
Pour pacifier toute chofe.
Il le rencontre pres Paris
Qui foûpiroit toûjours de mesme,
Ses boutons eftoient défleuris ,
Ses yeux mourans & fon teint bléme,
Alors le tirant à l'écart ,
>
Avec une livre de gomme ,
Et le fecours du plus beaufard ,
Il en fait un joly jeune Homme;
Mais , dit Backus à Cupidon ,
Elle hait une rude trogne,
Et ne fçauroit fouffrir bourgeon
Sur le vifage d'un Yvrogne.
Laiffe - faire , luy dit l'Amour,
T'en ay prévu la conféquence.
Mais chaque chofe aura fon tour,
Ayez feulement patience.
Lors il luy coupe les Cheveux,
Laiffe derriere une Couleuvre
Le poudre & frife de fon mieux ,
Et jamais du Mont n'y fit oeuvre ;
Certain jus qu'il y fait couler
Eait apres luy fentir ſa trace,
Puis il prend des Mouches enl'air,
Noircit leurs aifles & les place.
La Bonne Faifeuse à quartier
Profita de tout ce myftere,
C'est là qu'elle apprit fon métier,
B. Y.
34.
Extraordinaire
Tant à les placer qu'à les faire.
Alors frais comme un louvenceau,.
Bacchus court finir fon fupplice ,
Et la tefte comine un Boiffeau ,
Ilfe croit plus beau que Narciffe .
En effet , Philis le crût tel
D'abord qu'ellele vit pareftre ,
Et ne voyant rien du mortel ,
Ingea bien qu'il ne pouvoit l'estre.
Ses boutons ne paroiffant plus,
Nos Amans unirent leurs bouches ;
Ainfi devint heureux Bacchus s
De là vint la mode des Mouches.
STEDROC , Berger des
Rives de Juine .
Ly
1
LETTRE VI.
y a quelque temps , Monfieur ,
que je me mets fur le pied de bel Efprit
, c'eft à dire de bel Efprit de Province
, & perfonne ne s'eftoit encor
avifé de m'en difputer le Titre , que
dans une Compagnie où je me trouvay
hier apres dîné . Je tâchois là de
debiter mes Fleuretes à demy- fletries »
entre cinq ou fix Belles , & je me faifois
du Mercure Galant.
35
fois attentivement écouter par deux
ou trois Sots qui fe récrioient à chaque
parole , quand un nouveau venu,
lequel apparemment n'avoit pas accoûtumé
de demeurer fans rien dire ,
ennuyé de m'entendre toûjours parler
, & fe fâchant de me voirtrop applaudy
; Mon Dieu ! dit-il , il femble
que Monfieur eft icy quelque Oracle ;
il veut faire le bel Efprit , & fon nom
n'eft point dans le Mercure. Je vous
avoüe , Monfieur , que ce reproche
me toucha. Je fortis brufquement fans
répondre une parole , & j'allay chercher
un Mercure , avec lequel je mne
vins enfermer dans mon Cabinet , où
apres avoir vû vos Enigmes avec attention
, j'invoquay plus de fix fois
Apollon & les Mufes , lefquelles
minfpirerent ces pensées.
Ce petit Nain avecfon gros teignon ,
Quid'unpiedvient en diligence,
Et comme unrude Compagnon
Peut terraffer un Homme d'importance ,
Sçavez- vous bien ce que j'en penfe ?
Ce n'est mafoy qu'un Champignon ,
Sans
36
Extraordinaire
Sans tant tourner autour dupot s
Pour trouver de ces Vers le veritable
Mot ,
Qu'à deviner chacun s'apprefte ,
Ie ne me dispas grand Prophete ,
Mais c'eft la Barbe , ou je ne fuis qu'un
Sat.
Qu'il eft doux de s'imaginer
Ce que dans ce Tableau cette Enigme
nous marque !
C'eft le fruit des travaux de nôtre grand
Monarque,
C'est la Paix que LOVIS s'apprefte à
nous donner.
Apres cela , Monfieur , je demeuray
fort fatisfait de moy , & je pris bien
deffein de me vanger de l'Homme qui
m'avoit méprisé , en luy faifant voir
dans le premier Mercure , entre les
autres noms imprimez , celuy de vôtre
tres-humble ferviteur ,
Y. Z.
LET
du Mercure Galant. 37
LETTRE VIL
' Explique , Monfieur , l'Enigme du
Serpent d'Epidaure fur la Paix . Elle
vient cette Paix , l'amour & les déli
ces des Peuples , fous la figure de ce
falutaire Serpent , qui accourt au fecours
des Romains qu'une mortelle
pefte avoit réduits aux derniers abois,
apres avoir fait mourir un fi grand
nombre d'Hommes , que ce vafte &
orgueilleux Empire fembloit eftre devenu
celuy de la mort.
Parmy les dangereufes piqueures du
Serpent , la Medecine feconde en puiffans
Remedes , en a heureuſement tiré
de grands Antidotes , qui n'ont pas
une mediocre reffemblance à ce divin
fecours, dont le Rameau d'Olives tant
defiré , fut autrefois un fi heureux
préfage.
Ces Peuples qui accourent en foule
, ces Affligez , ces Mourans & ces
Malades , font ces Villes & ces Provinces
réduires aux dernieres extremitez,
Ces Figures qui portent & jet.
ten
38
Extraordinaire
ret des fleurs en habits longs & courts,
avec des Tambours de Bafque & des
Trompettes , font les Electeurs &
Princes de l'Empire , qui s'empreffent
d'honorer le retour de cette divine
Paix , pour laquelle ils ont tant
foûpiré.
Čes trois Figures élevées fur une
efpece de Trône , font les trois mobiles
de la Guerre. L'Empereur eft placé
au milieu portant un Monde à la
main gauche , & à coté la Hollande
& l'Eſpagne qui témoignent en danfant
une tres grande joye de voir renaiftre
le repos par le retour de la
Paix.
Cet Enfant fur la corniche d'un
Pillier , eft l'Innocence qui fe vient
joindre à la Paix pour regner enfemble
avec douceur , où la perfidie & la
malice ont tant fait commettre de
crimes .
L'Explication feroit fort jufte fur
les Empiriques ou Vendeurs d'Orviëtan
. Voila , Monfieur , ce qu'a penfé
de cette Enigme voftre tres , &c.
PANTHOT, Doct . Med. & Profeff.
Aggreg, aut College de Lyox .
LET
du Mercure Galant. 39
LETTRE VIII.
Au Mans..
E fuis fort trompé , Monfieur , fi las
premiere de vos deux Enigmes du
mois de Juillet n'eft un Champignon . Il
n'a qu'un pied avec une groſſe teſte.
Il vient dans une nuit. Ses Freres baftards
font les Potirons . Quand on le
prend dans fa mauvaiſe humeur , c'eſt
à dire fans en faire fortir quelquefois
une certaine eau , il fait beaucoup de
mal. Plufieurs Perfonnes font mortes
pour en avoir mangé. Il terraffe le
plus fort , témoin l'Empereur Claude.
Neron fit mourir avec des Champignons.
Il eft vray qu'il y mefla un
peu de poiſon , & c'eftpourquoy il les
appelloit un manger de Dieux , parce
que les Empereurs morts eftoient mis
au nombre des Dieux par de fuperbes
Apotheofes. C'eft auffi ce qui fit faire
à Seneque ce plaifant difcours fur la
mort de Claude qu'il intitula , Apocolok
yntofis , c'est à dire , Immortalité
que
acquife
40 Extraordinaire
·
acquife par le moyen des Champignons.
Diofcoride n'en compte que de deurx
fortes , les uns qui font bons àmanger
, & les autres qui font venimeux ;
mais j'ay veu un Gentilhomme qui en
connoiffoit de trente - fept efpeces differentes
, & qu'il accommodoit d'une
maniere admirable. Je fuis voftre
tres , &c.
DESGALLESNIERES.
J'ajoûte icy quelques autres Explications
en Vers fur cette premiere
Enigme, & fur la feconde dont le vray
Mot eft la Barbe. Mademoiſelle Vigueulle
m'a envoyé celle de cette derniere
par ces Vers . Ils font fort fpirituellement
tournez , fur ce que l'année
1678. eft la feconde année du
Mercure..
E vieux Mercure de la Fable.S
LEſtencor jeune en noftre temps,
Cela paroift prefque incroyable ;
Mais n'eft-il pas plus admirable,
Que le vostre ait déja de la Barbe à deux
ans ?
Mon
du Mercure Galant.
41
Monfieur Miconet de Châlons fur
Saone, a expliqué ainfi toutes les deux.
Il n'a pas trouvé le vray fens de la feconde.
L
I. ENIG ME.
A Nature ne fait qu'en Septembre
paroiftre
Le friand Champignon ſi propre à tout
ragonft ,
Mais celuy qu'en Iuillet le Mercure a
fait naiftre ,
Anx esprits les plus fins eft d'un merveil
ienx gouft.
II ENIG ME.
L'Enigme de dix Vers tient mon efprit doute,
Fattens qu'un plus habille ait tiré le ri
dean ;
Maisfans Chandelle ou fans Flambeau
Peut- eftre n'y verra t'on goute.
AUTRE
42
Extraordinaire
AUTRE EXPLICATION
de la premiere Enigme.
}
UN Amouroutragé des froideurs d'u- .
ne Belle ,
Demandoit à Vénus le fecret de charmer.
Vénus quifçavoit l'art d'aimer ,
Pour avoir triomphe de plus d'un Cour
rebelle
,
Luy dit en fouriant , ah mon petit mignon
,
Ne vous chagrinez point de céte refiftace,
Vous bravere Iris & fon indifference
L'Amour en une nuit vient comme un
Champignon.
A UTR E.
Hilis , vous m'avez ordonné
Philis Pae vous dire le Motque j'auray de-
De
vině
2
De l'Enigme qu'on nous propoſe .
I'obers, & je crois que ce n'eft autre chofe
Qu'un Champignon qui parmy les Ragousts
Est le meilleur morceau dont on les affai-
Lonne
ע
Et
du Mercure Galant.
43
1
Et quelquefois dont on les empoisonne .
Belle ,fouvenez- vous ,
Pour ne vous point laifferfurprendre ,
Qu'il eft des faux Amans comme des
Champignons,
Dont fouvent on choifit les mauvais pour
les bons.
le fçay que vous avez legouft fin , le
ceeur tendre ,
Ainfigardez- vous bien , Philis , de vous
méprendre.
UN
Par le Fils d'un Auditeur des
Comptes de Dijon.
A UTR E.
N des jours de l'autre Semaine ,
En lifant l'Hiftoire Romaine ,
Ie remarquay que Claudius
Finit étrangement fa trame ,
Un Champignon le tue , & va porterfon
ame
Au Ciel où regne Iulius.
து
Ah Prince , que ton fort eft bizarre en fa
Source ,
Dis-je alors ! Il auroit bien mieux valu
pour toy,
Que
44
Extraordinaire
Que le Ciel , de tes jours euft differé la
course ,
Pour vivre heureux fous noftre Roy.
Son Regne est floriffant , tout y paroist
tranquile ,
L'Empoisonneur n'apoint d'azile ,
On le punit de mort , fi- toft que du poi-
Son
On voit une preuve affez feûre ;
Mais on aime celuy qui donne un Cham
pignon
Semblable à celuy du Mercure.
M. DU MONT , Avocat à
Chaumont en Vexin le
François.
Explication de toutes les deux.
A Barbe nous vient au menton
Lauffi vifte qu'un Champignon.
A chaque inftant on lafent croistre.
On a beau la faire périr ,
Chaque moment la voit mourir ,
Chaque moment la voit renaistre.
NEPTUNE.
AVTRE
du Mercure Galant.
45
A UTR E.
Qoy done, avoir toûjours des Eni-.
gmes en tefte ,
Eftre toujours en queſte
D'un Mot qui leur convienne bien?
Apres cent vains efforts veir
tient rien ,
que l'on ne
Qu'un traiftre Vers vous rompt toute mefure,
Ab je jure par Apollon
De n'y penfer jamais , fi du dernier
Mercure
L'une n'est pas la Barbe , & l'autre un
Champignon.
L
Me NOMAN ANORY, de Poitiers.
A UTR E.
E Champignon parmy les Gens de
Guerre
Eft un Ragoust tres - précieux ,
Et fi l'on fait la Barbe dans ces lieux ,
Ce n'est qu'à coups de Cimeterre.
Ecrit fur le dos d'un Tambour ,
Au Camp pres du Pont de Strasbourg.
MARS.
EXPLICA
46
Extraordinaire
EXPLICATION
DE L'ENIGME
en Figure.
Ve le fçavoir du Peintre est icy
Q"
rare !
Sans s'ériger en Charlatan ,
Sous cette forme fi bizarre ,
Il nous donne l'Orvietan .
LE FAUX CRISANTE ,
de Roüen.
Voyez , Madame, comme les goufts
font diférens . Des deux premieres Pieces
que vous allez voir , la premiere
eft toute pour Bacchus , & la feconde
fait connoiftre que le plaifir d'aimer
doit eftre preferé à tous les autres plaifirs
. Vous les trouverez fuivies de
quelques Ouvrages de Vers que je
ne croy pas indignes de voſtre approbation.
AUX
du Mercure Galant. 47
1)
AUX CHEVALIERS
DE
BACCHUS,
ALCIPE ET PHILANDRE.
Salut, bon feu, bon vin & bonne chere .
C
Omme je prens part à tout ce
qui vous regarde , je crois eftre
obligé de vous avertir du mauvais
tour qu'une méchante Langue vous a
joué , & de la dangereuſe accufation
qu'elle a formée contre vous devant
le plus redoutable Juge que nous au
tres Chevaliers de Bacchus reconnoiffions.
Vous fçaurez donc , mes
chers Camarades , que Bacchus feant
hier fur un Tonneau à l'ombre d'un
bouchon , & affifté de fix ou fept de
ſes Favoris Yvrognes qui compofent
fon Confeil ; une venerable Langue
de Porc , fecondée de quelques Cervelats
fes Complices , vint faire de
groffes plaintes de vous , de ce qu'eftant
fommez de venir fecourir ce bon
Roy
48 Extraordinaire
Roy dans une preffante neceffité, lors
que la Pluye fon Ennemie fe fiant fur
fes forces tâchoit de l'opprimer injuftement,
& que fes bons & fidelles Serviteurs
hauffant le temps faifoiet tous
leurs efforts pour détourner cet orage
de deffus la tefte de leur bon Maistre ,
vous vous eftiez tous deux amuſez à
refver dans vôtre Cabinet, fongeant à
toute autre chofe qu'à le fecourir.
D'où elle concluoit que vous euffiez
à eftre declarez incapables de manier
le verre fous ce Monarque . Déja mel
me ces braves Confeillers par un
branlement de tefte qui leur eft allez
ordinaire , fembloient approuver la
demande de voftre Accufatrice , lors
qu'ayant demandé d'eftre entendu à
mon tour , ( voyez ce que valent les
Amis au befoin (je reprefentay fort
au long le merite des deux Accufez ,
& combien ils avoient fervy dans les
occafions;enfuite je fuppliay Bacchus
de vous continuer & maintenir dans
les droits , privileges & immunitez de
fes Chevaliers ,à la charge neanmoins
& condition que vous viendrez Dimanche
prochain , malgré la Pluye
&
du Mercure Galant.
49
J & la Neige , vous juftifier plus am-
Iplement dans la Chambre où Bac
chus préfide d'ordinaire. Icy finit
ma Harangue , & fi vous le trouvez
bon , icy finira må Lettre.
ALCIDON.
A MADAME **.
De la préference que le plaifir d'aimer
doit avoirfur tous les autres.
E n'èſtois pas trop d'avis , Madame,
Jde vous panter le vir daame.
de vous vanter le plaifir d'aimer.
Vous avez eu fi peu de foin de me lë
faire fentit , que fi je vous en avois
creue , loin qu'il paffaft chez moy
pour un bien à fouhaiter , je l'aurois
mis au nombre des plus grands maux
que nous puiffions craindre. Cependant
, à ne vous rien déguifer, je vous
dois plus que je ne penfe J'ay eftimé le
bien que vous pouviez faire , par le
mal que vous faifiez aux Gens , & c'eft
là deffus que j'ay compté. On m'a dit
qu'on en ufoit ainſi en Amour.
Il fuffiroit pour prouver la préfe-
L. deIuilles.
C
50.
Extraordinaire
·
rence du plaifir d'aimer par deffus
tous les autres , de faire réflexion que
les Hommes qui portent tous un cáractere
differend , s'accordent dans la
pourfuite de ce plaifit , & regardent
l'inclination qui les y porte comme fi
elle eftoit née avec eux.
Ils ne font pas plutoft au monde ,
que la Nature découvre l'inftinct
qu'elle leur a donné pour aimer. Ils
s'occupent d'abord à lier de petits
comerces avec ceux qui les approchét
de quelques fexes qu'ilsfoient , car la
Nature qui eft encor imparfaite , &
qui n'eft qu'ébauchée dans les En-
Fans ,ne leur infpire que cette premiere
inclination qui eft dans l'Homme
pour la focieté en general ; mais infenfiblement
elle fe perfectionne. Elle
démefle un fexe d'avec un autre , &
fatisfait à cette autre fin qui a fait naiftre
les Hommes pour les Femmes. Ils
s'y attachent, ils réparent l'infenfibilité
de leur enfance par l'empreffement
qu'ils ont à leur plaire dans leur jeunelle.
Sans faire fond fur ce confentement
univerfel, & fans employer les raifons
qu'ils
du Mercure Galant.
51
qu'ils ont euës d'obeïr à la Nature , on
en trouve d'autres qui les ont attachées
à ce plaifir dés leurs premieres
années.
Les autres paffions nous vendent
bien cher les plaifirs qu'elles nous
donnent.L'on n'en jouit qu'apres bien
des peines & bien des fatigues, & pour
adoucir ce paffage l'on eft obligé
d'emprunter quelques plaifirs fur les
plaifirs de la fin. L'amour feul nous
propofe d'arriver à un but fans nous
obliger a paffer par un chemin difficile
& épineux. Il a fes propres plaifirs,
& dans cette paffion on va de plaifir
en plaifir..
N'eft il pas raifonnable de donner
la préference à un plaifir qui s'acquiert
auffi agreablement qu'il fe poffede
dont la fin mefme n'eft pas plus douce
que les moyens qui y conduifent , qui
n'eft point peine pour devenir plaifir,
& qui nous flate auffitoft que nous y
penfons ?
Y a- t'il rien de plus agreable que
de voir pour la premiere fois l'Objet
que l'on doit aimer : La réverie qui
fuit ordinairement cette premiere en-
Cij
52
Extraordinaire
treveue recüeille & ramaffe toutes les
forces de noftre imagination. Elle
oblige nos fens à raporter ce qu'ils ont
gardé de l'idée de cette aimable Perfonne.
Elle conçoit & forme unepaffion
de toutes ces pieces differentes ,
& reprefente enfuite un portrait achevé
à noftre esprit. Tous les pas que
nous faifons pour informer de noftre
paffion la Perfonne qui l'a fait naître,
ne font-ce pas de nouveaux plaifirs ?
Le deffein que l'on prend d'attaquer
régulierement fon coeur par un commerce
de Lettres ou de Viſites ; ces
éclairciffemens , ces efperances , ces
confidences , les douceurs de l'amitié
quife joignent à celles de l'amour, &
qui nous font trouver une Amie auffibien
qu'une Maiftreffe ; les inquietudes
mefines , les chagrins , les alarmes
que donne fouvent une paffion délicate,
ne font que des aiguillons qui fortifient
l'envie de poffeder le coeur de
ce que nous aimons , & nous rendent
plas précieuſe cette conquefte par
toutes ces petites defenfes qu'il faut
repouffer , & ces petits dehors qu'il
faut prendre pour venir à bout de nous
faire aimer, Dans
du Mercure Galant.
53
Dans les autres entrepriſes de nos
paffiós, plus on aproche de la fin , plus
il nous en coûte. Nos foins croiffent,
& noftre esprit eft occupé du fuccés
qui eft prefque toûjours douteux dans
la recherche des autres plaifirs ; mais
dans l'Amour , à peine faifons nous
deux ou trois vifites fans efperance .
On entre voit auffitoft qu'on nous
fçait bon gré de nos chagrins & de
nos foûpirs. On voit qu'il n'y a qu'à
attaquer ; que la Dame à qui nous en
voulons ne pense plus qu'à affaifonner
le plaifir d'aimer par une foible defence
& par une refiftance étudiée . Les
froideurs qu'elle fait paroiftre au dehors
font une femence de plaifirs pour
nous. Ils ne font chagrins que pour
nous donner la joye d'en faire des
plaifirs , & de les diffiper par
de nouveaux
efforts que nous faifons pour
plaire , & dont nous fommes prefque
toujours allurez qu'on nous tiendra
compte.
Ce qui augmente le plaifir d'aimer,
eft qu'on ne le reçoit jamais qu'on ne
le donne. Ce commerce mutuel contribuë
à le rendre plus agreable. Il piČ
iij
54 Extraordinaire
que & fe fait fentir davantage par cette
communication , & par cette focieté.
Nous ne fommes pas moins contens
de voir dans les autres les effets
du plaifir que nous leur donnons
qu'à reffentir nous mefmes celuy que
nous recevons de leur paffion. S'il eft
doux de nous voir obligez à aimer , il
ne l'eft pas moins de connoiftre que
l'on n'a pas plus de liberté de fe defendre
d'avoir de l'amour pour nous .
Les autres plaifirs que noftre vanité
& nôtre ambition nous fourniffent,
ce font des plaifirs farouches & folitaires
qui ne fouffrent point de compagnon.
Ils ne confiftent le plus fouvent
que dans une fuperiorité qui
nous tire de pair d'avec le reste des
Hommes. Ils ne font plaifirs que parce
qu'ils ne le font que pour nous .
Ils ne peuvent eftre que faux , puis
qu'ils ne s'accommodent pas avec la
Nature, & qu'ils détruifent, pour ainfi
dire , la focieté qui en eft le premier
principe. Outre qu'ils n'ont pas tant
de douceur & tant d'agrément , it
s'en faut bien qu'il y ait la mefme fureté
à les fuivre , car ils dependent des
autres
du Mercure Galant .
55
autres ; & ceffent d'eftre plaisirs dés
qu'ils ne le trouvent pas à propos. Ils
ne fubfiftent que dans l'opinion de
ceux qui nous croyent heureux , &
tous les honneurs feroient fort à char
ge àun Ambitieux , fi on ne levoit
point les yeux vers luy pour regarder
toute cette pompe.
Dans l'Amour vous eftes heureux
en dépit de tout le Genre Humain.
Deux teftes tiendront bon contre toute
la mauvaiſfe volonté des Hommes.
Vous n'eftes point obligé d'eftimer
voftre bonheur par les fuffrages de
ceux qui vous croiront heureux ; il
fuffit qu'une perfonne le fçache avec
yous ,& qu'elle y confente.
Ce n'eft pas mal raifonner , Madame,
pour un Homme qui n'a éprouvé
que les chagrins de cette paffion , &
qui , graces à vôtre infenfibilité , n'en
connoift le bien que par le mal .
C iiij
56
Extraordinaire
• *** *** ****** *** **
LE SILENCE D'UNE
Belle qui fe defendoit d'écrire fur
ce qu'elle ne fçavoit pas bien s'expliquer
par Lettres.
L
A main eft engeurdie où le coeur
n'est pas pris ;
Est- ce ainfi de vous, belle Iris ?
Amour et un bon Maître , & qui fçait
bien instruire ;
Les Sentimens qu'il donne, il lesfait exprimer
,
Et vous ne fçavez pas aimer
Șt vous nefçavez pas
écrire.
On dispenfe de petitsfoins
Un coeur , que l'on eft feûr qui n'enpense
pas moins?
Et pour le vôtre, il doitfuffixe
Que je ne luy demande pas
Du Voiture, ou du Vaugelas .
Le brillant du difcours , belle Iris , eft un
piege ;
Marque - moy Seulement fans ordre &
fans.façon
Ce petit J'aime de College
Quifait d'un Ecolier la premiere leçon.
CON
du Mercure Galant. 57
CONSULTATION
D'AMOUR.
Oir une Belle, admirer fes attraits ,
V Laregarderfans ceffe , étudier ses
charmes ,
En fentir dans le coeur d'innocentes
alarmes,
Et pouffer malgré foy quelques foûpirs
fecrets.
La quitter tout chagrin , y refver nuit
& jour,
Rougir en la nommant , fe plaire àparler
d'elle ,
Amy , pour qui l'Amour n'est pas chose
nouvelle ,
Est- ce-là ce qu'on nomme Amour ?
ton'ay point, il est vray , de ces fortes
ardeurs
Qui mettent, dit- on, tout en cendres ;
Ce que je fens n'est que fort tendre ,
Et mes plus grands chagrins ont de grandes
douceurs.
Ст
58 Extraordinaire
Cependant aux transports dont mes fens
font ravis ,
Mon coeur m'ofe affurer que c'eſt ainſi
qu'on aime.
Amy, donne-m'en ton avis ,
Car je ne l'en crois pas luy- mefme.
ALCIDON.
RONDE AU
Sur un Moineau que la perte de
fa Femelle a fait mourir de
douleur.
M
Ourir d'amour est un fort grand
fupplice ,
Le mal de dents , lagalle , la jauniffe ,
Et d'un Fievreux les accés ravageans,
Sont moins cruels , & bien moins affligeans;
D'unfi grand mal le Ciel nous garantiffe.
Heureufement , pour peu que l'on gémiffe,
On trouve affez quelque Beautépropice,
Auffi voit on aujourd'huy peu de Gens
Mourir d'amour.
Lefeul Moineau de l'aimable Clarice ,
Pour
du Mercure Galant. 59
Pour fa femelle ardent comme un Novice,
Se trouvant veuf, ce Phénix des Amans,
Il en eft mort dans la fleur de fes ans ;
Il n'est qu'un Sot , ou qu'un Moineau,
quipuiffe
Mourir d'amour.
M. DE BRETE ÜIL DE LA LANE ,
Confeiller du Roy, Lieutenant
General du Bas Armagnac .
£ 63.8703 8063..2003..
LE
SONNE T.
E coeur d'Iphis felaiffa prendre
Aux yeux brillans d'une Beauté,
Dont la jeuneffe & lafierté,
Ne voulurent jamais l'entendre.
Cet Amant malheureux & tendre
Se'voyant toûjours mal- traité ,
Et fans espoir d'estre écouté,
Fut affez fou pour s'allerpendre.
La Belle qu'il ne pût toucher,
Fut déslors changée en Rocher ,
Pour avoir efté tropfauvage.
Le
60 Extraordinaire.
Le Ciel n'a pas moins d'équité ,
Et je nefuis en verité
Ny moins amoureux , ny plus fage.
L'INCONNU, de Mefle en Poitou .
FICTION
Sur l'Origine des Mouches.
Galantes.
Lch
'Amour ne pouvoit fouffrir fans
chagrin l'indépendance des Mouches.
On fçait qu'elles le ' multiplient
& fe confervent fans le fecaurs de certe
Divinité. Il devenoit encor plus
chagrin contre elles par les plaifanteries
de Momus , qui faifoit rire quelquefois
les Immortels par une comparaifon
badine de l'Amour & des
Mouches. N'ont - elles pas ,
pas , difoit- il,
un aiguillon qui leur fert de fléches,
& des aifles comme luy ? Il n'y a que
l'Amour & la Mouche qui ofent diftraire
par leur importunité l'Homme
le plus Philofophe du Monde. L'Amour
piqué de ces railleries fe fit une
affaire
du Mercure Galant. Gi
affaire d'exterminer les Mouches, come
çet Empereur Romain , qui s'enfermoit
dans fon Cabinet , pour en
prendre. La belle Vénus approuvoit
la vangeance de fon Fils , & nourriffoit
de cette chaffe les Moineaux de
l'attelage de fon Char.Ces Moineaux
prirent gouft à ce Gibier , & c'eſt ce
qui les porta à faire une ligue offenfive
avec l'Amour contre les Mouches,
qui n'ont pas aujourd'huy de plus terribles
Ennemis qu'eux . Pour ce qui eft
de l'Amour , il fe refervoit les aifles
des Mouches comme autant de marques
de fa Chaffe . Il avoit remarqué
que Diane en ufoit ainfi , & que la
porte de fon Palais eftoit couverte ou
de Bois de Cerfs, ou de Teftes de Renard
, de Loup , ou de quelque autre
Befte.1l eftoit preft de fuivre cét exemple,
lors que Vénus luy remontra que
c'eftoit une Loy eſtablie dans tout
l'Univers de fervir à l'Amour ; que les
Precieuſes de ce Monde devenoient
Coquerres dans l'autre , & par conféquent
qu'il eftoit à propos de faire un
ufage galant de ces Aifles de Mouches.
Elle luy fit comprendre qu'elle
four
6'2
Extraordinaire
fourniroit affez de gomme , pour en
attacher fur toutes celles qui dépendoient
de luy , autant qu'il feroit neceffaire
pour döner de nouveaux charmes
à leur beauté. L'Amour obeit à
fa Mere , & les Mouches fervirent fi
bien à la galanterie , que l'Amour ne
pouvoit attendre une plus entiere ſatisfaction,
puis qu'il y en a mefines qui
luy fervent d'affaffins . Pourquoy donc
refifter à l'Amour , puis que toft ou
tard il a de nous, ou pied , ou aifle ?
Mr. L'ABBE' DE LA VALT
d'Aix en Provence.
PROBLEME
Tiré du Mercure Galant du Mois
de Juin 1678.
IN Vieillard fort riche , charmé
des cheveux blons d'une jeune
Fille qui avoit peu de bien l'époufa .
Quelque temps apres fon Mariage ,
ayant reconnu l'artifice de fa Femme,
& que fes beaux cheveux n'eftoient à
elle
du Mercure Galant.
63
elle que parce qu'elle les avoit payez ,
il luy ordonna de fe retirer chez fa
Mere, & depuis il ne l'a pas voulu voir.
On dit mefme qu'il prétend que cette
tromperie eft une caufe fuffifante pour
faire rompre fon Mariage. Il s'agit de
fçavoir s'il eft bien ou mal fondé en »
fa prétention.
POUR LA FEMME.
Si nous eſtions au temps des vieux
Romains qui pouvoient faire divorce
avec leurs Femmes , & les renvoyer
chez leurs Parens, lors que (fans qu'il
fût befoin d'autre raifon ) elles avoient
le nez trop humide , la prétention du
Mary auroit quelque couleur , car la
tromperie de cacher des cheveux roux
fous une coeffure blonde pourroit fervir
de pretexte au divorce dont il s'agit
;
mais comme nous ne l'admettons
en France que pour de fortes raifons,
celle des cheveux roux au lieu de
blonds paroift un peu trop foible, pour
que le Vieillard dupé puiffe reüffir à
faire rompre fon Mariage . S'il s'eft
laiffé enchainer par les cheveux blons
de
64
Extraordinaire
de la Femme , & s'il n'a point eu de
plus folide motif pour
Le
marier que
I agrément de fa coeffure , il doit s'en
prendre à luy mefine , de n'avoir pas
regardé fes cheveux de plus pres , afin
d'en remarquer la tromperie, d'autant
plus facile à découvrir , qu'elle eft depuis
longtemps tres -comune en France
, & il y a lieu de s'étonner qu'un
Homme de fon âge ait efté engagé
par une chofe qui au fond ne vaut
pas qu'on en faffè état.
7
En effet , n'est- ce pas eftre de fort
mauvais gouft que de faire fes délices
d'un excrément que la Nature rejette,
d'un excrément de la troifiéme concoction
, provenant des vapeurs fuligineufes
qui fortent par les foupiraux
ou pores étroits de la peau , lefquelles
vapeurs eftant deffechées par une chaleur
moderée prennent la forme de
cheveux ? Les plus habiles Medecins
& Chirurgiens ne mettent pas les
cheveux non-plus que le poil & la
barbe, au nombre des parties du corps,
tant parce qu'ils font fans vie , que parce
que ce ne font que des productions
d'une humeur vifqueufe qui eft attachée
du Mercure Galant. 65
chée au deffous de la peau , laquelle
humeur provient de la fuperfluité des
alimens dont la plus craffe & la plus
terreftre partie ne pouvant s'exhaler
& s'évaporer, leur fert de matiere. Cet
excrement fe pouffe au dehors fucceffivement
, & quoy qu'il foit gluant
& humide de fa nature , l'air le rend
fec & dur à peu pres comme le Corail
qui n'eftant dans l'eau qu'une herbe
molle , s'endurcit à mesure qu'il fort
des eaux.
*
Ambroife Paré dans fon Traité des
Monftres en dépeint un , qui donne
non feulement du dégouft, mais mefme
quelque forte d'horreur pour les
cheveux. Ce Monftre dont il parle,
& dont il a eu foin de faire graver la
figure d'apres nature , reffenible à la
telte de Médufe , excepté qu'il a le vifage
d'un Homme , car fes cheveux &
fa barbe font de petits ferpens qui eftoient
tous vifs lors qu'il fut découvert
. Cet Autheur digne de foy , tant
par fa qualité de premier Chirurgien
du Roy Henry III. que par la haute
fuffifance , & par la réputation qu'il a
d'eftre fort exact , dir que ce Monftre
fuc
66 Extraordinare
fut trouvé à Autun dans un oeuf le
15. Mars 1569. chez un Avocat nommé
Baucheron , par une Servante qui
caffoit des oeufs , de l'un defquels elle
vit fortir ce Monftre , & qu'ayant donné
de la glaire de cet oeuf à un Chat
il en mourut fubitement. Il ajoûte que
le Baron de Senecey , Chevalier de
FOrdrej, eſtant averty d'une fi prodigieufe
avanture , & s'eftant fait aporter
ce mefine Monftre , l'envoya au
Roy Charles IX . qui cftoit pour lors
à Mets.
C'est par la raison du mépris qu'on
doit faire des cheveux , que les Peintres
& les Sculpteurs , qui d'ordinaire
tendent autant qu'ils peuvent à la plus
grande perfection , nous reprefentent
toûjours fans cheveux Socrate , Diogene
, & plufieurs autres grands Perfonnages,
pour marquer que la fageffe
eft dans les Teftes chauves , ou qu'en
tout cas les Sages negligent les cheveux
, comme quelque chofe d'inutile
& de fuperflu ; & quand les mefines
Peintres & Sculpteurs veulent nous
donner l'idée d'un Homme qui médite
un adultere , ou qui mene une vie
molle
du Mercure Galant. 67

molle & effeminée , ils le reprefentent
avec une chevelure bien frisée & bien
poudrée , comme un ornement néceffaire
à la coquetterie & au libertinage.
La raifon eft , que les jeunes Gens , qui
font ordinairement capables de ces
fortes d'actions , ont plus de foin de
leurs cheveux que de toute autre chofe.
Quand ils font enſemble , ils ne
parlent que de leurs Perruques. L'un
examinant celle de l'autre , dit qu'il y
a trop ou pas affez de cheveux ; qu'el
le eft trop longue ou trop courte ,
trop ou pas affez frisée , trop noire ou
trop blonde ; qu'elle a bon ou mauvais
air. Il s'informe du nom du Perruquier
; s'il a grand debit ou non ; en
un mot la plufpart du temps leurs Perruques
fervent d'unique matiere à
leurs entretiens , & leur plus ordinaire
occupation eft de confulter leur Mi
roir le peigne à la main . C'eſt fansdoute
de ceux - là que Seneque fe mo
que , difant qu'ils aimeroient mieux
que l'Empire Romain fuft en defordre
, qu'un feul de leurs cheveux fuſt
hors de fa place .
Mais ce qui doit achever de nous
donner
68 Extraordinaire
donner le dernier mépris pour les cheveux,
eft que nous voyons que la chevelure
n'est jamais plus belle & plus
épaiffe que quand l'interieur de la tefte
eft vuide de fens & de fcience ; car
les cheveux tombent à l'âge qu'on
acquiert de l'experience & de l'habilité
, de maniere qu'il femble que
prudence foit naturellement incompatible
avec la belle chevelure .
la
Joignez à cela que les cheveux &
les longues barbes ont quelquefois
efté caule que de grandes Armées ont
efté entierement défaites. Témoin
l'Armée d'Alexandre , qui un peu avất
la fameuse Bataille d'Arbelle , courut
rifque , quoy qu'accoûtumée à vain.
cre , d'eftre mife en déroute par celle
de Darius, parce que les Macédoniens
ayant de longs cheveux & de longues
barbes qu'ils avoient laiffé croiftre
dans la veuë de fe rendre plus terribles
, & les Perfans s'eftant r'affurez
contre ce vain épouvantail , les faifif
foient tantoft aux cheveux , tantoſt à
la barbe , & les tuoient fort facilement
apres les avoir renverfez par
terre. L'Hiftoire dit que le carnage
devint
du Mercure Galant. 69
devint fi grand par ce moyen, qu'Alexandre
honteux de fa défaite , eftoit
fur le point de prendre la fuite , & de
fe retirer dans la Cilicie , & que meſme
fes propres Troupes començoient
à le tourner en ridicule , pour avoir
donné occafion à la Victoire des Perfans
par l'affectation de nourrir de
longs cheveux , fi ayant fait fonner
fort à propos la retraite , il ne fe fuft
avifé de faire rafer fes Soldats par un
grand nombre de Barbiers qu'il difperfa
dans fon Camp ; ce qui fit un fi
bon effet , que le Combat ayant efté
engagé de nouveau , les Macédoniens
fur qui les Perfans n'avoient plus de
prife, réparerent leur perte avec avantage.
&
Avicenne , fameux Medecin , die
fçavoir par experience qu'en fe faifant
couper les cheveux on en voit
plus clair ,parce qu'ils attirent & confument
les vapeurs fuligineufes qui
obfcureiffent la veuë. La mefine experience
fait connoiftre qu'on doit le
faire rafer les cheveux de fort pres,
d'autant que par ce moyen on évite de
notables incommoditez & quelquesfois
70
Extraordinaire
fois des maladies. Celfe eft d'avis que
ceux qui font fujets à la migraine ,
ufent de ce remede , faiſant entendre
qu'il eft fpecifique & fouverain. Les
Femmes de Sycionie fe faifoient cou .
per entierement les cheveux , & lesconfacroient
à Hygia Fille d'Eſculape
, c'est à dire , à la Santé . Ariftote
afin de fe mieux porter, ſe faifoit rafer
le fommet de la tefte , & du temps de
Galien les Medecins ne nourriffoient
point de cheveux , eftimant qu'ils eftoient
nuifibles à la fanté. Plufieurs
Nations fe rafent entierement les cheveux
dans la penfée qu'ils font inutiles
, & qu'ils peuvent plutoft nuire que
fervir. On pourroit en raporter un
grand nombre d'Exemples étrangers,
mais on croit qu'il vaut mieux n'en
citer que de familiers & qui nous font
comme domestiques. Il paroift par les
Médailles , & par les Portraits qui ref
tent du plus ancien de nos Roys, qu'il
n'en laiffoit point voir , ou fort peu.
Cherebert, Childeric II.Theodoric I.
& Theodoric II. Charles le Chauve,
Eude, Louis d'Outremer , Philippe I.
Louis le Jeune, Charles le Bel , Jean,..
Fran
,
du Mercure Galant.
71
1
François I. Charles IX. Henry III.
& Henry IV. les faifoient couper de
fort pres . Philippe le Bon , Duc de
Bourgogne , fit un Edit en 1460. par
lequel il ordonna à fes Courtifans de
fe rafer les cheveux ; & cette nouvelle
mode qui pour lors parut bizarre
& ridicule dans fon commencemet ,
devint generale peu de temps apres,
non feulement en Flandre , mais par
toute l'Europe. On regarde avec horreur
une Comette , parce qu'elle eft ,
cheveluë, & l'on croit communément
que la chevelure de ce funefte Meteore
marque la malignité de fes influences.
De- là vient qu'ayant paru un de
ces Feux étranges qui fembloit préfager
la mort de Vefpafien , cet Empereur
dit agreablement qu'une telle menace
n'eftoit pas pour luy , mais
le Roy des Parthes qui portoit une
longue chevelure . Les Sauvages qui
en ce qui regarde l'efprit ne font que
des demy- Hommes , ont des cheveux
fort longs & font prefque entierement
couverts de poil , à peu prés
comme les Beftes brutes .
pour
Parmy les Chiens de chaffe , ceux

72 Extraordinaire
là font ordinairement les meilleurs
(au fentiment des Chaffeurs ) qui font
le moins chargez de poil , au lieu que
ceux qui en ont beaucoup font étonnez
, étourdis , & peu propres à la
chaffe. Ovide faifant le portrait du
monftrueux Polypheme , dit qu'une
longue & épaiffe chevelure luy cachoit
une partie de fon affreux viſage
, & luy battoit fur les épaules.
Enfin les Demons dont il eft parlé
dans l'Apocalypfe fous la forme de
Sauterelles , font depeints avec de
long cheveux , comme s'ils en eftoient
plus laids & plus terribles .
Quant à ce qu'on dit , que la jeune
Femmé que le Vieillard veut repudier,
a les cheveux roux , c'eft plûtoft un
avantage qu'un defaut , car plus les
chofes aprochent de leur premiere nature
, plus elles font parfaites. Or le
premier Homme eftoit roux , ( & c'eſt
par cette raison qu'il fut nommé Adam,
qui en Hebreu fignifie roux) & la
terre dont il fut formé eftoit de couleur
touffe. L'Ecriture parlant de David
, dit qu'il avoit le vifage beau &
qu'il eftoit roux , ce qui montre que
la
du Mercure Galant.
73
la couleur rouffe n'eft pas contraire à
la beauté. La mefme Ecriture femble
en plufieurs endroits ne faire aucune
difference entre la couleur blanche
& la rouffe. Je ne fçay fi ce n'eſt
point parce que les roux font d'ordinaire
fort blancs. Il eft vifible que les
Aftres & les plus precieux des Metaux,
font roux, ou peu s'en faut. Les anciens
Gaulois aimoient les Perfonnes
rouffes , & aujourd'huy les Italiens les
aiment & les préferent aux autres
Parmy les Orientaux & quelques autres
Peuples , la couleur rouffe a l'avantage
fur les autres couleurs. Ainfi
on peut conclure par toutes ces raifons
, que le Vieillard qui veut abandonner
fa Femme parce qu'elle eft
rouffe,eft un peu trop délicat,& qu'en
tout cas il y a lieu de faire compenfation
des cheveux roux de fa Femme
avec la vieilleffe , qui eft une maladie
continuelle & incurable.
On doit répondre pour le Vieillard , &
je ne doute point , Madame , que vous ne
vous faffiez un plaifir de voir les raifons
dont onfe fervira pour demander la ruż
pture du Mariage. Les trois Sonnets qui
2. de luillet.
D
74 Extraordinaire
fuivent font une imitation de trois autres
de Petrarque, dont les premiers Vers vous
font marquez. Mr Chalvet Avocat à
Marseille en eft l'Autheur. Il a beaucoup
de talent pour la poëfie, & doit donner`an
Public avant qu'ilfoit peu , la Traduction
de ce qui nous refte des oeuvres de Petrone.
IMITATION DU SONNET
de_Petrarque , qui commence
Aspro cuore e felvagio , e cruda voglia
, &c.
SONNET.
Un vifage fi beau la trompeufe
douceur Don
Cache auxyeux d'un Amant une amefi
farouche!
Si de quelque pitié ma peine ne la touche,
Mes dépouilles , Iris , vous feront peu
d'honneur.
Car enfin je fuccombe à ma vive dou
leur ;
Soit que l'Aftre du jour ou fe leve , ou
on
fe couche
Sans
du Mercure Galant. 75
1
Sans ceffe je languis la plainte dans la
bouche ,
Les larmes dans les yeux, & l'ennuy
dans le coeur.
Mais quand il me souvient qu'une goute
impuiffante
Peut caver les Rochers par fa chutefre
quente ,
Alors de quelque espoir mon esprit eft
flaté.
Le coeur d'Iris eft dur ; mais le long cours
des larmes *
Peut amolir enfin toute fa dureté;
Il n'eft rien qui ne cede à de fi douces
armes.
IMITATION DU SONNET
de Petrarque, qui commence, Amor
che vedi ogni penfiero aperto , &c.
SONNET LIBRE.
Toy qui n'ignores pas le fecret da
mon ame,
Ny le rude chemin par où tu me conduisa
Dij
76
Extraordinaire
Amour , jette les yeux où tu portes ta
flâme,
Voy le fond de mon coeur que tu remplis
d'ennuis.
1
Si je ceffèd'aimer , je dois ceffer de vivre:
Mais belas ! que l'on fouffre à courir
apres toy !
Tufçais queje n'ay pas des ailes pour te
fuivre ;
Ne veux-tupas avoir quelque pitié de
moy ?
Ab ! ne me preffe plus ; de loin je la voy
luire
Cette douce lumiere où tu veux me conduire,
Pour mefaire trouver un glorieux trépas.
Laiffe mon triste coeur , & fouffre qu'il
defire ,
le me eroy trop heureux , fi lors que je
Soupire;
Celle pour qui je meurs ne s'en offence
pas.
IMITA
du Mercure Galant.
77
IMITATION DU SONNET
de
Petrarque , qui commence,
S'amor non è , ch'è dunque quel ch'i
Sento ?
SONNET LIBRE.
S1 cen'eftpas amour, qu'est- ce donc que
je fens ?
Mais fi c'estoit amour , Dieux ! quelle
eft fa nature ?
Si c'eft un mal , d'où vient ce qui flate
mes fens ?
Si c'eft un bien , d'où vient la peine que
j'endure ?
·Pourquoy verfer des pleurs , & pouffer
des foupirs,
Si le feu dont je brûle a pour moy tant de
charmes ?
Et s'il eftfi contraire à mes libres defirs,
Dequoy peuvent fervir les foûpirs & les
larmes ?
Poifon delicieux! agreable tourment !
As-tu tant depouvoir fur le coeur d'un
Amant ,
1
D iij
78
Extraordinaire
Quand mefme il ne veut pas confentir à
Sapeine ?
Et fi mon triste coeur de mille maux at -
teint ;
Y confent en fecret lors mefme qu'il s'en
plaint,
Que je le trouve injuste, & que fa plainte
eft vaine.
Voicy d'autres pieces qui portent
leur recommandation par elles - mêmes
; ainfi je ne vous dis rien à leur
avantage.
LE BERGER HEUREUX,
Preferé à fon Rival par fa Maîtreffe,
à fes yeux mefmes.
ADieu, Prairie, adieu, puifque l'in-
Ne veut plus écouter mes chants , ny ma
Mufette ;
Adieu je vais ailleurs conduire mes
Moutons ;
Ti
du Mercure Galant. 79
Tu ne les verras plus dancer fur tes gazons
,
Ny paiftre ton herbette.
C'est ainsi que Tirfis fe plaignoit l'autre
jour
Au bord de ces Fontaines.
Sa voix faifoit redire aux Echos d'alentour
Le fujet de fes peines ,
Tandis que la Bergere affife aupres de
moy,
Recevant mon coeur & ma foy
Eftoit infenfible à fes plaintes,
Et voyoit fans pitié fes mortelles atteintes.
Ah ! quel plaifir de voir fon Rival malheureux
,
Et d'eftre aimé defa Maistreffe !
Iefus preft d'expirer de joye & de tendreffe
,
Quand Tircis de douleur expiroit à mes
yeux.
Ab qu'il eft doux d'aimer, & d'eftrefeul
heureux !
D iiij
So Extraordinaire
ELEGI E.
Que
Vel finiftre préfage allarme ma
franchife ,
Et me prédit des maux que ma crainte
autorife ?
Mesfens ont- ils juré de perdre marai-
Son?
Trament-ils enfecret quelque autre trabifon
,
Et mon coeur à grand peine échapé du
naufrage ?
Vent-il tenter encor latempefte & l'orage ?
Funeftes fouvenirs de mes derniers malheurs
,
Vous qui m'avez couſté tant d'inutiles
pleurs,
Reftes mal étouffez d'une flame mourante,
Ranime promptement fon ardeur languiffante
,
Et ne permettez pas , de voftre honneur
jaloux ,
Que d'autres dans mon coeur foient plus
puiffans que vous.
Et vous fuperbe Iris , à qui tout rend les
armes , Ne
duMercure Galant. 81
Ne défendrez-vous point la gloire de vos
charmes ,
Et me permettrez- vous d'offrir en d'au
tres lieux
Un Encens que l'Amour deftinoit pour
vos yeux ?
Verrez-vous , fans rougir de dépit & de
honte ;
Qu'une fiere Rivale aujourd'huy vous
furmonte,
Et qu'un Coeur dés longtemps captifdans
vos liens ,
Enforte malgré vous , pour entrer dans
les fiens ?
Non , non, je ne veux point eftre tout infidelle
,
Maisfouffrez que mon coeur fe partage
avec elle.
Souffrez, fans écouter un Sentiment ja-
Loux,
Que je brûle pour elle en foûpirant pour
vous ,
Et que pourfatisfaire à l'une autant qu'à
l'autre,
T'entre dans fa priſon fans fortir de la
vôtre.
Mais que dois-je esperer de deux jaloux
Vainqueurs,
D v
82 Extraordinaire
Pour des foins partagez , que de justes
rigueurs ?
Fixe plutoft , mon coeur ston panchant qui
chancelle ,
Oufois tout inconstant , ou bienfois tout
fidelle ,
Et pour ne point fubir d'infaillibles mépris,
N'aime rien que Climene , on n'aime rien
qu'Iris.
Entre ces deux Beautez d'une égale puif-
Sance,
Amour, dis-moy pour qui doit pancher
la balance ,
Et des deux fentimens qui partagent
mon coeur,
Détermine celuy qui doit estre vainqueur.
L'une & l'autre à mesyeux paroift pleine.
de charmes,
Ie mefens attaquépar de pareilles armes,
Et mon coeur àfe rendre auroit moins attendu
,
Si parfes Ennemis il n'estoit défendu.
Iris le retiendroit fans effort &fanspeine,
S'il estoit moins fenfible aux attraits de
Climene ;
Et Climene à fon tour l'auroit bientoft
Surpris
S'il
du Mercure Galant. 83

S'il n'estoit prévenu pour les charmes
d'Iris.
Heureux fi je pouvois étouffer dans mon
ame
La naiffance & la fin de cette double
flame ,
Combatre unfeupar l'autre , & travailler
fi bien ,
Que voulant trop aimer , je n'aimaſſe
plus rien.
A MONSIEUR D.M.
SOUS
LE NOM DE PHILANDRE.
"Ay à vous donner avis , Monfieur,
d'une affaire qui vous concerne
JA
bien que moy..
auffi
Ce matin au plus frais du jour
l'estois dedans le Luxembourg
Affisfous unfombrefeuillage .
Du petit Roffignol écoutant le ramage.
Quand du milieu d'un Pré tout émaillé
de fleurs,
Que l'Aurore
venoit de moüiller
de fes
pleurs
un
84 Extraordinaire
Vn Zéphir eft venu parestre ,
Et faifant trois bonds alentour,
M'a fort civilementſouhaité le bon-jour
De la part du Printemps fon Maître:
Il eftoit chargé d'un Paquet
Qu'en mes mains il devoit remettre,
Où j'ay trouvé ce mot de Lettre,
Datté du Pleffis- Picquet.
LETTRE DU PRINTEMPS.
Aux Illuftres Chevaliers des Plaisirs,
Alcidon , Alcipe & Philandre.
mon ordre
les
L y a plus de quinze jours que
Plaifirs vous attendent , Illuftres
Chevaliers . Ils fe font rendus icy par
pour vous y recevoir avec
plus de magnificence. Ma Cour eſt
plus belle qu'elle n'a jamais efté , &
l'efperance de vous y poffeder bientôt
y a tant attiré de jeux, de graces &
de charmes , que vous y trouverez un
fecond Siecle d'or. Pour moy fans vanité
j'ay fait tout ce que je pouvois
faire , puis que malgré les avantages .
que j'avois fur l'Hyver & l'Efté mes
perpetuels Ennemis , jay bien voulu
accorder treve à l'un & à l'autre. pour
l'amour
du Mercure Galant.
85
l'amour de vous , de crainte que pendant
le fejour que vous ferez en ces
lieux , ils ne troublaffent par quelque
acte d'hoftilité voftre repos , & les douceurs
dont je prétens de vous régaler;
ainfi vous n'aurez point à redouter ny
le froid du matin , ny la trop grande
chaleur du Midy. Flore s'y eft auffi
affez bien employée de fon coſté. Vous
ne verrez icy que de fes Ouvrages :
tout mon Palais eft tendu de riches
Tapifferies de Tulipes , d'Anemones,
de Narciffes , de Couronnes Impériales,
& de tout ce qui eft jamais party
de plus beau de fes fçavantes mains.
Le mois de May arrivera Mardy fans
faute , accompagné de fes plus beaux
jours pour rendre la Fefte plus celebre.
Le pauvre Avril vous fçait fort.
mauvais gré de n'eftre pas venus comme
vous luy aviez promis pendant
qu'il eftoit de quartier ; mais ce fera,
je vous affure , le feul mécontant que
vous ferez. Du Pleffis Piquet le 29.
Avril , & de noftre Regne le ..... figné,
PRINTEM PS.
Voila, Monfieur , une Lettre bien
obligeante & bien familiere pour venir
86
Extraordinaire
nir de la part d'un grand Roy. Elle
m'a tellement furpris d'abord , que
quoy que je fuffe bien certain de n'eftre
pas def- avoué , je n'ay osé rendre
aucune réponce à cet Ambaffadeur , je
l'ay feulement prié d'affurer fon Maître
de mes tres- humbles refpects. Au
refte je ne vous envoye point l'original
de cette Lettre. Elle est écrite fur
un papier fi délicat & fi fin , que je
craindrois qu'on ne la rompit en vousla
portant. J'attens à vous la montrer
à nôtre premiere veuë , & fuis vôtre
tres , & c.
ALCIDON.
Pour diverfifier la matiere , je paſſe,
Madame, aux nouvelles que vous me demandez
de la Foire de S. Laurens . Elle
eft toûjours ce que vous l'avez venë,
c'est à dire , un affemblage de Monstres ,»
de Raretez , & de Beautez. Les Monftres
font aux environs des principales
Entrées. On les y fait venir de toutes
les Parties du Monde, & on peut fatisfaire
fa curiofité là deſſus pour peu de
chofe. Les Raretez font dans les Boutiques
, & la venë n'en coûte rien. Quant
Aux
du Mercure Galant. 87
aux Beautez , elles fe promenent tous les
foirs dans la Foire , & quoy qu'on les
woyefacilement, c'est un plaifir que beau
coup de Regardans achètent quelquefois
bien cher. Parmy les Raretez qui n'y
manquent prefque jamais , il s'en eft ven
cette année d'extraordinaires.Ce font les
Porcelaines que Madame la Ducheffe de
Clevelandy a fait vendre . Il y en avoit
admirables par leurs figures , par les
chofes qui estoient reprefentées deffus , &
par la diverfité de leurs couleurs . Les
plus rares eftoient montées ou d'or , ou de
vermeil doré , & garnies diverfement de
la meſme matiere en plufieurs endroits.
Comme on me les avoit fort vantées , je
me haftay de les aller voir. Apeine commençois-
je à confiderer tant de merveilles
de la Nature & de l'Art , quand je vis
entrer une Compagnie de ma connoiffance
dans la Boutique où elles estoient exposées
aux Curieux. En fort galant Homme
donnoit la main à une jeune Veuve dont
on ne le croit pas hay ; & comme la Dame
avoit toûjours estimé les Porcelaines ordinaires
, elle fat charmée de celles de
Madame la Ducheffe de Cleveland ( j’èntens
de celles qui estoient de diverfes cou-
Learsa
1
88
Extraordinaire
leurs , & dont la figure avoit quelque
chofe de particulier. ) Elle n'avoit point
Sçeu jusque-là , qu'ily enft des Porcelaines
de tant de couleurs , & elle ne pouvoir
comprendre comment une mefme Perfonne
avoit amassé un fi grand nombre de
Pieces firares. Le Cavalier luy fit connoître
qu'il n'y avoit pas lieu de s'étonner
que Madame de Cleveland euſt fair
cet amas en Angleterre , & que c'estoit
l'élite des plus belles Porcelaines que
plufieurs Vaiffeaux de ce Païs y avoient
apportées pendant plufieurs années de
tous les lieux où ils avoient accés pour le
Commerce. On les admira toutes en general
, & chacun parla de celles qui luy
plaifoient davantage. La Dame fit
comme les autres , & en marqua quelques-
unes où elle trouvoit une plus agreable
diverfité de couleurs . On demanda en
fuite s'ilfalloit dire Pourcelines, ou Porcelaines.
Laplupart furent pour ce premier
nom. Le Cavalier qui avoit beaucoup
leû , & encor plus voyagé , foûtint
que c'estoit mal dit ; que les Chinois mêmes
n'avoient point d'autre mot que celuy
de Porcelaine , & qu'on l'avoit trouvéfi
facile à prononcer , que nous l'avions con-
Servé
du Mercure Galant. 89
fervé en France , quoy qu'ilfuft purement
Chinois. Il ajouta que ce mot eftoit fi
vieux , qu'on ne fçavoit pas mefme dans
le Pais pourquoy on l'avoit donné à cette
forte de terre dont on fait la Porcelaine,
& que laplus commune opinion eftoit qu'il
avoit quelqueraport avec le nom de celuy
qui s'avifa le premier d'en former des
Vafes. Ce n'eft pas la feule choſe dont
nous ne connoiffons point l'origine . La
Dame fit une autre Question , & voulus
fçavoir s'il estoit vray que la Porcelaine
euft befoin d'estre enterrée cent ans pour
estre parfaite , comme beaucoupse le perfuadent
en France & en d'autres lieux,
en forte que celuy qui luy donnoit la premiere
forme , n'avoit jamais la joye de
voir fon ouvrage dans fon entiere beauté.
Le Cavalier entamoit déja cette matiere,
quand plufieurs Perfonnes de qualité arriverent
dans cette Boutique. La Converfation
changea par cette augmentation de
Compagnie. On parla de Paix & de
Guerre, & comme on fit Partie pour
divertiffemens de la Foire , la Dame qui
vouloit eftre éclaircie fur la Porcelaine ,
Pria le Cavalier de luy rendre vifite le
lendemain , afin de résoudre fa Question.
les
Ie
୨୦
Extraordinaire
Jefus bien aife d'entendre ce qu'il diroir,
me rendis chezcette aimable Perſonne
defort bonne heure . Le Cavalier n'y vint
point , mais il en ufa galamment , en luy
envoyant les Porcelaines qu'elle avoit préferées
aux autres, avec une Lettre qui luy
apprenoit plus qu'elle n'avoit demandé.
Elle fe défendit de recevoir le Préfent ;
mais le Porteur qui avoit fes ordres, n'attendit
point de Réponse , & laiffa outre
les Porcelaines , un Tableau qui reprefentoit
une magnifique Tour .La Dame , apres
avoir parcouru la Lettre , ne me permit
pas feulement de la lire , mais d'en pren
dre une Copie , que je lapriay de me donner.
Elle eftoit conçeue en ces termes.
Je
, י
A MADA M E **
E vous conjure , Madame , de ne pas
refufer les Porcelaines que je remarquay
hier qui vous avoient plû. Ce
n'eft qu'à cette condition que je vay
fatisfaire voftre curiofité , & vous dire
tout ce que je fçay des Porcelaines en
general. Comme elles font devenuës
un meuble quafi neceffaire , vous avez
des
du Mercure Galant . 91
des Amies qui feront peut- eftre bienaifes
d'apprendre de vous , dequoy elles
parlent quand elles s'entretiennent
de ce qui fait une partie de l'ornement
des Appartemens les plus fomptueux.
Il eft certain que la plus belle , c'est à
dire ce qu'on appelle veritable Porcelaine
, vient de la Chine , & que les
Chinois qui en font beaucoup exprés
pour eux, en font moins de bleues que
de vertes , de rouges & de jaunes . Ce
qui eft caufe que nous n'en voyons
prefque en Europe que de cette premiere
couleur, c'eft que les Marchands
qui trafiquent dans la Chine fçachant
que nous préferons icy les bleues, n'en
choififfent prefque jamais d'autres.
Cependant il femble que la mode d'en
aporter de toutes couleurs foit fur le
point de commencer On ne peut faire
de Porcelaine à la Chine que dans
une petite étendue de Païs. On va
prendre la terre dont on la forme dans
une autre Province que celle où elle
fe fait , car dans la Province où cette
terre fe trouve , il eft impoffible d'en
faire de bonne , foit que la qualité des
caux foit contraire, foit que le bois ne
puiffe
92 Extraordinaire
puiffe faire un feu affez fec. La terre
dont on fe fert pour cet admirable travail
eft maigre , menuë , & luifante.
Ainfi , Madame , quand vous trouvez
icy des Porcelaines qui n'ont point
cette derniere qualité dans la meſme
perfection que les autres , vous ne devez
point douter qu'elles n'ayent eſté
refaites . En voicy la raifon. Quand la
Porcelaine eft caffée , on en broye &
pile les morceaux , & ces morceaux
ainfi broyez , fervent à en faire de.
nouvelles qui n'ont plus l'éclat & la
beauté des premieres.Commeles couleurs
qu'on y met ne font autre choſe
qu'une peinture , vous jugez bien que
les rouges, les vertes , & les jaunes , ne
doivent pas eftre plus rares que les
bleues. Cependant il eft tres- vray que
la Porcelaine eft fort difficile à faire ,
& que le fecret n'en eft pas fçeu de
tous les Chinois . Cette Science les
rend extrémement fiers , & qui en feroit
part à d'autres qu'à fes Heritiers,
feroit eftimé tres criminel parmy eux.
La terre dont on fait les Porcelaines,
fe prépare de diférentes manieres.Les
uns en font dés qu'ils la reçoivent, &
les
du Mercure Galant. '93
les autres tout au contraire la font fecher
jufqu'à ce qu'elle foit dure comme
un caillou. Ils la broyent , & pilent
en fuite dans des Mortiers ou
Moulins , la pétriffent avec de l'eau ,
& en forment des Vafes qu'ils expofent
longtemps au vent & au Soleil ,
avant que d'y mettre la derniere main.
Apres qu'ils font bien fechez , on les
met dans des Fourneaux à bois , qu'on
bouche avec foin , & où l'on entretient
le feu pendant quinze jours. On
les y laiffe encor le mefme efpace de
temps , afin qu'eftant refroidis lentement,
ils foient moins fujets à fe caffer
, car l'expérience a fait voir que
lors qu'on les a tirez tout rouges hors
du feu , ils avoient autant de fragilité
que
le verre. Ce feu doit eftre de bois
fec & clair , autrement la fumée gâteroit
tout. Les trente jours eftant expirez
, l'Intendant de ce Meftier vient
déboucher les Fourneaux, & en tire le
cinquiéme Vafe pour l'Empereur .
Avoüez Madame , vous qui aimez
la Porcelaine autant que vous faites
, que vous ne fçauriez lire cet
endroit fans fouhaiter de vous voir
Reyne
94
Extraordinaire
Reyne de la Chine , afin d'eftre maiftreffe
d'une fi grande quantité de Vafes
exquis. La bonne Porcelaine a
toutes les merveilleufes qualitez que
vous fçavez qu'on luy attribuë. Elle
endure le feu des viandes chaudes , &
ce feu ne la fend jamais. Elle fe rejoint
fi aisément , & la matiere en eſt
fiunie , qu'eftant caffée , elle retient
l'eau , pourveu feulement qu'on en lie
les morceaux avec un fil d'archal.
Croirez- vous apres cela ce qu'on vous
a voulu perfuader , & que beaucoup
de Gens croyent encor aujourd'huy,
que la Porcelaine ne fe fait que de
calles d'oeufs, ou de coquilles de Mer
pilées , dont la poudre fe garde en
maffe cent ans dans la terre avant
qu'on en forme les Vafes que nous
voyons ? Quoy que la Porcelaine ſe
faffe à la Chine , vous pouvez connoiſtre
apres tout ce que je viens de
vous expliquer , qu'elle n'y eft pas fi
commune. Cependant il y a un Baſti
ment en ce Pais là tout de Porcelaine
, qui pafferoit icy pour une Merveille
, & qui coufteroit des fommes:
immenfes , quand il ne feroit bafty ,
1
que
du Mercure Galant.
95:
3
que de nos Pierres , & mefme fur le
bord de nos Carrieres . C'est une Tour
que je vous prie de confiderer dans le
Tableau que je vous envoye. Ellepeut,
paffer pour la huitiéme Merveille du
Monde, & pafferoit peut- eftre pour la
premiere , fi elle avoit l'avantage de,
l'Antiquité. Comme elle eft entierement
de ce qu'on appelle icy veritable
Porcelaine , le prix n'en pourroit étre
eftimé , fi elle eftoit ailleurs que dans
le Païs. Elle paroift toute d'une piece,
tant chaque morceau en eft bien
joint. Cette Tour a neuf Etages voû
tez , & chaque Etage une Gallerie à
balustrades qui regne tout autour , &,
dont l'ouvrage eft fi merveilleux , qu'il
n'eft pas poffible d'en exprimer la
beauté. Les Feneftres de cette Touri
font rondes , & entre chacune il y a
de petites Ouvertures quarrées qui
font plus élevées que ces Feneftres . Ces
Quvertures font fermées comme des
Jaloufies , d'une matiere qui reffemble :
à de l'argent. Toutes les Porcelaines
qui forment cette Tour , font vertes ,I
rouges , & jaunes. Il n'y en a que trespeu
de bleues. Quand elles font frapées
96 Extraordinaire
par
pées du Soleil , le luifant qu'elles ont
elles - mefmes rend un éclat fi
ébloüiffant , que les yeux ne le fçauroient
foûtenir. Joignez à cela le brillant
des Baluftres , des petites Feneftres
, dont je vous viens de parler , &
de neuf toits verts qui font au deffus
de chaque Gallerie , & que le Verny
rend luifans. Huit Solivaux dorez &
travaillez admirablement , fortent de
chaque toit d'un efpace égal , de maniere
que chaque toit eft partagé en
huit pans. Au bout de chaque Solivau
pend une petite Cloche de cuivre attachée
à une chaîne d'or. Le vent fait
quelquefois fonner toutes ces Cloches
enfemble , & elles ont une fi agreable
varieté dans leur fon , que le plus mélancolique
en eft diverty. La pointe de
cette Tour elt ornée d'une Pomme de
Pin d'or d'une groffeur proportionnée
à tout l'Ouvrage . Il y a plufieurs Cercles
d'or au deffous , qui entourent une
maniere de Bafton de mefme métal ,
fur le bout duquel eft la Pomme de
Pin. Plufieurs Chaînes d'or pendent
des premieres feuilles de cette Pomme,&
retombent jufques fur les bouts
des
du Mercure Galant. 97

des Solivaux qui faillent de la voûte
du dernier Etage , & aufquelles pendent
les Cloches de cette derniere
voûte. J'oubliois à vous dire que le
pied de cette Tour eft environné d'une
Terraffe fort large. Une Balustrade
la borde , & regne aux côtez des degrez
par lefquels on monte fur cette
Terraffe. On entre dans la Tour par
vingt- quatre Portes rondes , au deffus
defquelles eft un toit de la maniere
de ceux dont je vous ay déja parlé,
1 mais beaucoup plus grand. Je ne vous
dis rien de ce qui fe voit fur tout cer
Ouvrage , puifque vous pouvez diftinguer
plufieurs Figures dans le Deffein
que je vous envoye. Il y a pres de
huit cens ans que les Tartares ayant
= envahy le Royaume de la Chine,
obligerent ceux du Pais de dreffer
cette Tour comme un Monument de
leurs Victoires .
Il fera peut- eftre peu galant de finic
ma Lettre, fans vous parler de ce qui
me cient plus au coeur que la Porcelaine
; mais , Madame , fi ce que je
vous auray appris fur cette matiere ne
vous occupe pas tout- à fait l'efprit,
Q. deIuillet.
E
98. Extraordinaire
j'espere que vous voudrez bien enten.
dre dans toute fa force , la fincere proteftation
que je fais d'eftre tant que je
vivray, voftre tres , &c.
8
Aprés la lecture de cette Lettre, nous
Examinâmes , la Dame & moy ; le Tableau
de cette Tour. Comme le Coloris y
estoit, rien ne parut fi beau à mes yeux.
Le réfolus auffi - toft de la faire graver
pour vous. Ie l'ay fait . le vous l'envoye.
Regardez- la à loifir, &repreſentez vous
les beautez que le Coloris y ajoûte , ou
plutoft jugez de celles de la Tour mefme
telle qu'elle eft dans la Chine. Ie tâcheray
de vous envoyer fouvent des chofes auffi
curieufes.
Je reviens aux Ouvrages d'esprit.
L'Ode Bachique que vous allez voir fera
pour vos Amis de bon gouft . Elle eft de
faifon. Noussommes dans le plus fort
des Vendanges.
CODE BACHIQUE.
DDefe
tourmenter fifort ,
Amon , c'eft unefolie
Pendant
du Mercure Galant.
୨୨
7
Pendant le cours de la vie ,
Du renom qui fuit la mort.
Détachons nous de l'étude ,
Rempliffons fans fervitude
Les devoirs de notre employ ;
Et du Rustique incommode
Qui veut qu'on vive à ſa mode,
Méprifons lafote Loy.WHO
THERE
Quelque avantage qu'on the
Des Biens & de la Grandeur
DE
LA
LYON
1893
Ont-ilsjamais pû fuffire
Au gouffre de notre coeur ?
Que du Gange jufqu'an Tage
Vn chacun nous rende hommage ;
Que l'Amourfuive nos pas .
Cette gloire eft importune ,
Si parmy tant defortune
Nous ne nous poffedons pas.
,

VILLE
Renfermons-nous dans ta Chambre
Là dans le fein du repos
Et fans froid malgré Décembre ,
Nous pouvons vuider les Pots.
C'estpar le Vin qu'une année
Dure moins qu'une journée ;
Il annoblit nos defirs ,
Et c'eft dans cette Fontaine
t
Eij
100 Extraordinaire
Que l'on recouvrefans peine
La jeuneffe & les plaifirs.
>
Qu'un affamé Parafite
D'un airfoumis & content ,
Vienne affronter ma Marmite ,
Et s'en raille en me quittant,
Qu'un autre Sauvage en Beste
Contre toy gronde & tempeste
Pourquoy s'en mettre en couroux ?
Reputerons-nous injure
Vn pur effet de Nature ,
Dont la caufe eft hors de nous ?
猴烧
Buvons, & de leurfoibleffe
Ne nous inquiétons pas.
C'eft avoirpeu de fageffe ,
Que de vouloir plaire aux Fats.
La Pierre Philofophale,
Et l'amitié genérale
Tromperont toujours nos voeux ,
Et je ne fçay point de voye ,
Loin du Vin & de la joye ,
Qui puiffenous rendre heureux.
Ménageons l'âge qui paſſe,
N'en perdons pas un moment.
L'on ne vuide point de Taffe
Dans
du Mercure Galant. 101 .
Dans le fombre Monument.
Il n'eft point là de memoire
Des Richeffes, de la Gloire ,
Des bons Mots, ny des Festins.
Et pour revoir la lumiere ,
Il n'eft plainte ny priere
Quifléchiffe les Destins.
>
Aquoy bon cesfoins extrémes
Et tous ces vastes deffeins
Qui nous rendent de nous - mefmes
Avant le terme affaffins ?
Pour moy, loin du fot Vulgaire ,
Et de la dent du Vipere ,
Ie vis plus content qu'un Roy ;
Et dés que le Ciel m'envoye
Du bon Vin & de la joye ,
Nuln'eft fi content que moy.
Quelque panchant qu'on me donne
Pour les plaifirs amoureux ,
En te voyant j'abandonne
Philis, & mes tendres voeux.
Auffi veux-je que ma veine
Qui pour toy coule fans peine,
Quittant ce triste * Climat,
Grave au Temple de Memoire ,
E iij
102 Extraordinaire
de
tagloire
Que des rayons
Elle tire fon éclat .
* C'eſt Ré .
LA RESERVE'E.
Oftre coeur , belle Iris , eſt- il fiprétieux
,
Que jamais l'amour ne le touche ?
Et s'il ne daigne pas s'expliquer par la
bouche,
Que font les brillans dans lesyeux ?
Ab !ne me dites point tant de fi belles
chofes
Iris, tréve d'esprit , le coeur en eft jaloux;
Des Billets où je vois les fleuretes éclofes
Me donnent foupçon entre nous
Il faut à vos difcours des glofes comme
au Code,
T'aimerois cent fois mieux, fans façon, ny
methode,
Un Je vous aime tendre & doux.
L'AMOUR
du Mercure Galant. 103
2013 2063.fobs 2003 : 2003 2003. 2003 4.8 દા
L'AMOUR
ΡΟΕΤΕ ,
RONDE A U.
>
Aire des Vers n'eft pas chofe facile
FErc'est à tort, belle&jeune amarille,
Que vous voulez qu'on fasse à tout moment
Quelque Poëme agreable & charmant,
Comme euft pu faire Horace , ou bien
Virgile.
Ce meferoitune peine inutile,
Et je perdrois bien-toft le jugement ,
Si je voulois fur vôtre éloignement
Faire des Vers.
欢迎安
Mais en voila,ce mefemble , un fragment;
Phébus fans doute aujourd'huy me démet.
Ah ! je fens bien qu'une flame fubtile
Pour vos beaux yeux rend ma veine fertile
,
Et
que l'on peut , dés que l'on eft Amant,
Faire des Vers.
E ilij
104 Extraordinaire
L'AMAN T
INDIFERENT ,
MADRIGAL.
I j'estois un peu délicat
Sur plan & d'estre aimé
de
mefme,
Te me plaindrois avec éclat,
Du jeune Marquis qui vous aime,
Et dont vous faites tant d'état.
Mais vous pouvez l'aimer , inconstante
& volage ,
Te n'en feray jamais jaloux ,
Et je fouffriray fans couroux
Que vous luyfaffiez bon vifage.
Marquez-luy mille empreſſemens
Accablez- le de vos careffes ,
Vous aurez belle Iris , un grand nombre.
d'Amans
,
Si vous en avez plus que je n'ay de Maîtreffes.
LETTRE
du Mercure Galant. 105
LETTRE IX.
D'auprés de S. Maixent
en Poitou.
L faut , Monfieur , que je vous ap➡
prenne ce que j'ay penfé de l'origine
des Mouches . Il n'y a perfonne
qui n'ait ouy parler des Pygmées , &
de la guerre qu'ils ont euë long- temps
contre les Gruës ; mais on ne fçait
peut-efre pas ce qui a efté la caufe de
lear entiere ruine . En voicy l'Hiftoire .
Ce Peuple eftoit fort adonné à l'Amour
, & relevoit uniquement de fon
empire ; mais les Hommes en eftoient
infupportablement jaloux & médifans
, & les Femmes extrêmement coquettes.
Ainfi l'on ne voyoit tous les
jours que querelles entre les uns & les
autres , & les Amans ( qui le pourroit
croire ? ) en venoient quelquefois juſ
qu'à tirer l'épée contre leurs Maiftref
fes apres les avoir accablées d'injures ;
mais nyles injures , ny les coups , ne
pouvoient changer leur humeur vola-
E v
106 Extraordinaire
ge. Elles faifoient leur unique felicité
de plaire à tous ceux qui les voyoient,
& ne negligeant
rien de tout ce qui
leur pouvoit attirer , une grande foule
d'adorateurs
, elles irriterent tellement
leurs Jaloux , qu'ils perdirent
enfin toute patience. Ils ne fe contenterent
pas de traiter ces Malheureuſes
de la maniere la plus indigne. Ils s'affemblerent
un jour , & refolurent de
les exterminer
toutes. Cet effroyable
deffein s'executa
peu de temps apres,
& le fang du beau Sexe de cette Nation
fut cruellement
répandu . L'A
mour ayant appris cette defolation
en fentit une fi vive douleur , qu'il
euft volontiers
renoncé à fa qualité
d'Immortel
, pour trouver la fin de
fon déplaifir dans la mort ; mais comme
il ne luy eftoit point permis de
mourir , il chercha au moins à fe vanger
de ces Scelerats . Comme ils relevoient
de luy, il les fit tous comparoître
aux pieds de fon Tribunal ; & les
ayant regardez avec des yeux redoutables
& pleins de fureur ; Miferables ,
leur dit- il , quel crime avez - vous com❤
mis , & quels tourmens peut on, in-
>
venter
du Mercure Galant. 107
venter qui ne foient moindres que
ceux que vous meritez ? Vous mourrez
, Barbares , & de la maniere la
plus douloureufe , car vous ferez découpez
en mille & mille morceaux ,
& la couleur de charbon que vous
prendrez , rendra un eternel témoignage
de la noirceur de vôtre ame . Le
beau Sexe aura deformais une puiffance
abfoluë fur vous. Vous porterez
toûjours le nom d'Affaffins , & il n'y
aura que vos Enfans qui doivent périr
avec vous , à qui il en fera donné un
moins odieux, parce qu'ils font moins
criminels. Si- toft que l'Amour eut
achevé de parler , les Corps de tous
ces petits Hommes fe feparerent d'eux
mefmes en mille morceaux , & l'on ne
vit plus autour de luy que de grands
monceaux de Mouches de toutes figures
& de toutes fortes de grandeur. Les
Graces eurent foin de les faire porter
dans les Magazins de ce Roy des
Coeurs , pour les diftribuer en fuite
aux Dames , principalement aux Belles
, aux Jeunes , & à celles qui ont de
la qualité.
Depuis ce temps - là on n'a point
you
108 Extraordinaire
veu de Pigmées ; mais la vengeance
que l'Amour prit alors de cette cruelle
Nation , devroit étre une leçon profitable
à nos Jaloux d'aujourd'huy . Ils
peuvent connoiftre par là que ce Dieu
ne trouve pas bon qu'ils s'établiffent
en Argus pour veiller inceffamment
fur toutes les actions des Dames , &
qu'il traite de crime la défiance qu'ils
ont de leur vertu , qui n'eft jamais plus
forte que lors qu'elle agit librement.
S'ils eftoient fages , ils ne fe mefleroient
point d'en vouloir partager la
gloire avec elles , & ils feroient perfuadez
que la bonté de leur coeur reglera
toûjours mieux leur conduite
que la crainte qu'elles pourroient
avoir de l'injufte éclat de leur jaloufie.
A- t'on veu quelqu'un qui fe foir
repenty de garder trop d'honnefteté ?
Celle du Prince de Cleves augmenta
la vertu de fa Femme , & l'eftime qu'elle
conferva pour luy toute fa vie ,
triompha de l'amour que luy avoit fait
prendre le Duc de Nemours. Il eft
mal-aisé de résoudre fi elle fit bien ou
mal , en declarant cet amour à fon
Mary. Les fuites en pourroient eftre
fort
du Mercure Galant.
109
fort dangereuses ; mais que dis je
C'eſt en cela mefme qu'elle fit paroiftre
que fon courage eftoit invincible,
car elle voulut fe foûtenir à quelque
prix que ce fuft .Je fuis, Monfieur, vô
tre tres humble , & c.
DE LA SEGUINIERE ,
POIGNAND.
V
LETTRE X.
Ous fçaurez par cette Lettre ,
Monfieur , que vostre Mercure
s'acquite parfaitement bien de fon devoir
felon vos intentions , c'eſt à dire
qu'il parvient régulierement jufqu'aux
extrémitez de la France , pour nous
faire part de vos galantes nouveautez.
Si j'en demeurois là , il n'y auroit rien
d'extraordinaire à vous apprendre.
Vous fçaurez donc que cette extrémité
dont je vous veux parler , eft une
Province où fans le fecours d'autruy ,
on ne peut avoir aucun commerce, par
la difficulté qu'il y a d'en entendre la
Langue,Vous en ferez affez perfuadé,
quand je vous auray dit que noftre
Pais
110 Extraordinaire
Pais eft la Bafle Bretagne. Le Mercure
Galant a befoin d'eftre Mercure pour
y reüffir auffi- bien qu'il fait . En effet,
il peut vous affurer que quoy que le
Bas Bréton ait la réputation parmy les
Etrangers d'eftre le langage des Démons,
il peut eftre le langage des honneftes
Gens, puis que le Dieu d'amour
s'en fert. Il peut vous certifier encor
qu'il y a autant de politeffe en ce Païscy
qu'en pas un autre lieu , & qu'il
difputera en galanterie contre tous les
autres. Afin que vous foyez perfuadé
de ce queje vous dis , je vous fais part
des Explications que l'on a données
icy à vos Enigmes du Mois de Juin, en
attendant quelques traits de l'Amour
Bas Breton. Mercure à qui toutes les
Languesfont familieres , aura le temps
durant le voyage de cette Lettre , de
Ja traduire en François , pour vous la
rendre intelligible.
LE CHAT de l'Ile de Bas
• en Leon.
Il faut vous avertir , Madame , que
c'eft au nom du Dieu Mercure qu'on m'a
envoyé la Lettre fuivante. Sa lecture
Vous
du Mercure Galant. ITI
vous pourroit embaraſſer , fi vous nefongiez
pas que c'eft luy qui parle.
S
LETTRE XI.
I je fuis jaloux de vos Enfans , ce
n'eft pas fans raifon . Je n'entens
parler que d'eux. Ce font des Mercures
à bonne fortune, & je ne fuis plus
qu'un Miférable abandonné de tout le
monde. Autrefois les plus belles Princeffes
de la Grece , fi l'on en croit Meffieurs
les Poëtes de l'Antiquité, m'accordoient
des faveurs plus que je n'en
voulois. Enfin tout s'empreffoit à me
plaire . Mais helas ! cet heureux temps
n'eft plus. Si la Servante d'Alcmene
que je ne voulois pas feulement regarder
lors que Jupiter mon Pere eftoir
avec fa Maiftreffe , revenoit à prefent.
au monde , elle me dédaigneroit , &
n'auroit des yeux que pour ces heureux
Enfans à qui vous avez fait prendre
mon nom. Vous leur donnez cet
air infinuant qui plaît tant à cette augufte
Princeffe qui fait fon plus grand
foin de l'éducation d'un Prince rout
aimable ,
II 2 Extraordinaire
aimable , je veux dire , Madame Royale.
J'ay ouy fortir de fa bouche des
éloges , qui quoy que juftes , me donnoient
un fecret dépit , & je ne regardois
qu'avec des yeux d'envie la faveur
que voftre Mercure Galant s'eft
acquife dans la Cour auffi-bien qu'en
beaucoup d'autres lieux. Il n'eft pas
jufqu'aux Braves qui foûtiennent fr
bien la gloire de la France, qui n'ayent
de l'eftime pour luy , qui ne le chériffent
, & qui ne s'empreffent à luy témoigner
les juftes reconnoiffances
qu'ils ont de fes bienfaits. Ils le confidérent
comme un fidelle Monument
où leur gloire éclatera dans les Siecles
à venir , où leurs noms vivront
en feureté , & donneront de l'émulation
à leurs Neveux . Mais je ne confidere
pas que je me détruis moy - même,
& qu'en voulant faire une plainte
contre vôtre Mercure, je fais fon éloge.
Voila ce que c'eft. Il gagne le
coeur de fes Rivaux malgré eux - mêmes,
& quelque fujet de dépit que l'on
ait contre luy , on ne peut luy refuſer
ce qu'il merite. Il faut que je reconnoiffe
preſentement qu'il eſt le veritable
du Mercure Galant.
113
1 ble Dieu de l'Eloquence , que la mienne
n'eft pas d'affez haut goût pour
l'emporter fur fes Champignons , &
qu'il me fait la Barbe de toutes façons.
par fes Enigmes & par fes agreables
diverfitez . Mais enfin , puifqu'il m'a
tant décredité dans le monde que je
n'ofe plus y paroître feul , je vous prie
de trouver bon que je voyage en fa
compagnie. Je ne l'incommoderay pas
beaucoup, & je vous affure que j'auray
autant de docilité qu'il le pourra
fouhaiter. Vous trouverez un Biller
de Mars , où vous verrez que les Gens
de guerre ne difent pas beaucoup . Il
ne vous ennuyera pas tant que celuy
de MERCURE.
LETTRE XII.
A Bourg en Breffe...
UN
Ne Societé de Dames fort fpirituelles
, & qui ne vous font pas
tout à fait inconnues , s'eft chargée ,
Monfieur , d'expliquer les Enigmes
en Vers qui font dans le Mercure du
Mois
114 . Extraordinaire
Mois de Juillet. Je n'entre point en ¡ice
avec elles . Je m'attache uniquement
à l'examen de celle qui eft en
Figure. On a fi mal reüffi dans l'application
qu'on a faite de la plûpart
des précedentes, à la Paix, que je n'oferois
la rechercher dans le Serpent
d'Epidaure. Bien des Gens pourtant
font perfuadez qu'on ne sçauroit trouver
un mot qui convienne mieux à ce
qu'il nous cache . Ce Serpent falutaire
qu'on invite avec tant d'éclat , que
des Ambaffadeurs conduifent en
triomphe à Rome , ne peut , à leur
fens , s'ajufter qu'à cette Paix fi neceffaire
aux Confederez , qu'on negotie
avec tant d'application , & que les
Ambaffadeurs des plus grands Potentats
de l'Europe emmeneront bientoft
de Nimegue , qui eft figurée par la
Ville d'Epidaure . Ces hommes abatus
& languiffans , que la feule prefence
du Serpent peut rétablir , ne peuvent
marquer que les Ennemis de la France
, qu'une Guerre fatale a abfolument
épuifez. Ceux qui fement des
Fleurs à l'approche d'Efculape , ces
Mimes qui dancent , ces Pantomimes
qui
du Mercure Galant. rs
qui fautent à fa veuë , font fans doute
une image de la joye des Peuples , &
du retour des Feftes & des Plaifirs .
Cette explication m'a paru fi naturelle
, que j'ay d'abord crû qu'il eftoit
impoffible d'y trouver un fens qui
fuft auffi jufte. Cependant, Monfieur,
le Printemps m'a femblé dans la fuite
ne convenir pas moins naturellement
à cette Enigme , que la Paix. Le Serpent
qui commence à paroître dans
cette faifon en eft le fymbole. L'Hyver
eft dans le fens de quelques Anciens
, une maladie de la nature de celles
que le retour du Printemps diffi
pe. L'application des Fleurs qu'on
répand devant le Serpent , eft facile
à faire. La Dance & les Poſtures énjouées
dont on folemnife l'arrivée
d'Efculape , s'ajustent à tout ce qui
paroit au retour de la belle faifon.
Les Oyfeaux chantent , la Terre fleurit
, les Bergers s'animent , l'Amour
fe réveille ; enfin, pour ainsi dire , l'Univers
eft en joye , la Nature rit.
D'un Hyver defolant les mortelles ri
"
gueurs,
Rava
116 Extraordinaire
Ravagent dans nos Champs la verdure &
Lesfleurs
Dont les autres Saifons avoient paré la
Terre.
Les cruels Aquilons qui chaffent les Zéphirs
,
Nous font une cruelle guerre.
Les Oyfeaux étonne
Soupirs
› par de foibles
"2
Marquent languiffamment le mal qui les
accable ;
Pourfuir un tempsfi miferable ,
L'amoureux Roffignol paffe en d'autres
Climats.
Tout fouffre , tout languit ; la Nature
engourdie
Voit defoler tous fes appas
Par cette affreufe maladie
Qui fait regner par tout la glace & les
frimats.
Il faut pour la guérir le Serpent d'Epidaure
;
C'est le Printemps , tout chante à ſon retour
.
Mille nouvelles fleurs font le fruit de
l'Amour ,
De l'empreffé Zephire , & de l'aimable
Flore.
Les
du Mercure Galant.
117
1 Les Oyfeaux réveillez recommencent
leurs chants ,
La verdure pare nos Champs ,
Les Ruiffeaux dégagez de leur priſon de
glace ,
Ioignent leur doux murmure aux foûpirs
des Amans.
Dans nos Bois fleuris & charmans .
Le Roffignol vient reprendrefa place .
Partout à l'ombre des Ormeaux ,
Sur lagaye & verte fougere ,
Le Berger amoureux danfe avecfa Bergere,
An tendre fon des Chalumeaux.
Les ardeurs du Soleilplus vives & plus
belles ,
Réveillent la Nature & r'animent nos
205 : ans ,
Tout étale à l'envy mille beautez nouvelles
,
Et tout rit icy bas au retour du Printemps.
Voila , Monfieur , tout ce que j'ay
pû déveloper des mifteres de voftre
Enigme.Je ne me flate pas d'avoir donné
dans le vray fens , auffi je ne vous
en parle point auffi pofitivement que
de
118 Extraordinaire
de la fincerité avec laquelle je fuis vô- .
tre tres , &c .
Le Secretaire des Dames
de Bourg.
LETTRE XIII.
A Paris.
Lfaut , Monfieur , tâcher de répondre
à la Queftion que vous propofez
dans votre dernier Extraordinaire ,
touchant la declaration que la Princeffe
de Cleves fait à fon Mary.
Dans toutes les affaires , je dis toutes
fans exception , & particulierement
dans celles où ily a le plus à efperer,
& le plus à craindre, quelque vertueux
& prudent qu'on foit , on ne sçauroit
trop apporter de précautions pour en
regarder les fuites , & ce n'eft que par
les bons ou mauvais évenemens qu'on
réüffit ou qu'on manque , qu'on eft approuvé
ou blâmé , qu'on trouve le bien
ou le mal , le plaifir ou la peine. La
Queſtion propofée n'eft pas d'une petite
confequence. Il y va de ce qu'une
Femme a de plus cher.Il y va d'unefoy
qu'elle
du Mercure Galant. 119
7
qu'elle a jurée folemnellement , & qui
ne tient prefque à rien. L'honneur du
Maryy eft engagé bien avant. La bonne
intelligence de l'un & de l'autre eft
en danger. L'union des deux qui jufqu'alors
n'a pas reçeu la moindre attaque
, eft fur le point de fe rompre , &
pour comble de malheur , il faut que
ce foit cette mefme Femme qui declare
fa paffion criminelle à celuy qu'elle
offence, qui ne peut que s'en choquer,
en prendre des chagrins , de la crainte
& des déplaifirs . C'eft un Mary qui s'eft
toûjours crû poffeffeur d'un coeur ,
duquel fi à peine il luy refte l'ombre
ce n'eft que par une retenue , où l'inclination
& l'amour n'ont point de
part. Les paffions ont des degrezi de
vigueur , & leurs feux ont autant de
diferences qu'ils embrafent de diferens.
fujets. L'amour conjugal eft un amour
de choix.Il a la liberté des yeux & des.
mains , il gouverne fes mouvemens &
fes actions. Il ne fait rien fans avoir
veu & bien confideré , & ne fe conduit
que par raifon . Il ne nous vient
point par hazard , & nous ne le prenons
qu'avec deffein prémedité. Nous
3
en
120 Extraordinare
en faifons nous-mefmes les chaifnes
plus ou moins fortes.
Il n'en eft pas de mefme de celuy
que l'on fent pour un Amant. Il n'eft:
point forcé, & comme il vient infenfiblement
, il eft d'inclination . Il fe
forme fans que nous y confentions. Il
frape le coeur fans y eftre appellé. Al
s'en rend le maître par force & fans
bruit, & s'attache à la complexion de
fon fujet.
Le Mary est un Homme éclairé . Il
n'ignore rien de ce que je viens de
dire , & aux premiers mots de cette
confidence ,je le vois changer de couleur.
Ses yeux s'éteignent , fa parole
fe trouble, & à peine a-t- il compris ce
qu'il vient d'entendre , qu'il a cent
pensées tout à la fois , qui dans
leur temps naiftront les unes apres les
autres , & qui feront autant de Bourreaux
pour le faire mourir de triftelle
& de dépit , & pour faire repentir ſa
Femme tout-à-foifir de fon aveu te--
meraire. C'eft elle mefme qui luy donne
toutes les affurances de cette paſfion
étrangere ; & comme elle ne peut
aimer en deux endroits, c'eft elle même,
du Mercure Galant. 121
me , auffi qui luy perfuade que celle
qu'elle avoit pour luy eft entierement
ruinée. Il croit que ce qui l'a pouſsée
à luy faire cette declaration , a eſté
un mouvement paffager & un motif
d'honneur , par deffus lequel on paſſe
facilement quand on eft autant épris
d'amour que cette Femme le paroiſt
eftre pour fon Amant . Il ne met point
en doute que cet amour n'augmente
d'autant plus qu'il fera traversé , &
que cette retraite demandée par un
moyen extraordinaire , ne fortifie ce
qu'elle femble vouloir bannir de fon
coeur. Il s'imagine eftre en horreur à
fes Amis , & ne croit plus avoir de
part dans leur eftime , non pas mefme
dans celle de fa Femme , qu'autant
qu'elle en voudra faire paroistre pour
appaifer une jaloufie qu'il ne peut
vaincre , & qui luy fait tout ofer &
tout entreprendre.
Voila, Monfieur, à peu prés les fuites
que je prévois devoir arriver d'une
confidence auffi pernicieuse que cellelà.
En verité y a- t-il apparence que ce
foit une grande vertu , que d'appeller
un Mary au fecours de fa foi-
Q. de Iuillet.
F
122 Extraordinaire
bleffe ? Du moins fi l'on veut faire
paffer cette déclaration pour vertu ,
vous m'avouerez que ce feroit une
vertu fans prudence , & qui pour vouloit
trop prévoir , manqueroit de prévoyance
dans les chofes oùil luy feroit
le plus avatageux d'en avoir. C'eſt dás
Pabfence que les paffions deviennent
plus emportées. Le temps qu'elles ont
à méditer leur fournit mille & mille
fratagêmes pour venir à bout de leurs
deffeins. Quand cette Femme gardera
le filence avec fon Mary , il eft vray
qu'elle fouffrica , étoufant fon amour
fans ofer le declarer ; Mais fouffrira.
t-elle moins dans l'abfence , & fon
ame fera- t- elle moins agitée ? D'une
maniere elle voit fon Amant des yeux,
de l'autre il eft prefent dans fon coeur.
Levoyant, elle luy parle ; ne le voyant
pas , elle y penfe continuellement,
cherchant dans fon efprit mille
moyens pour rompre fes fers.
Vous pouvez bien juger quelle eſt
ma Conclufion. De quelque maniere
que ce foit, j'ofe dire qu'il ne faut que
la volonté de cette Femme pour fuccomber
, & qu'il ne faut aufi que fa
vertu
du Mercure Galant.
123
vertu pour la retenir ; Vertu , qui paroiftra
d'autant plus grande , qu'elle
ne fera rien que dans le filence . Elle
cachera également fon fecret , & à
fon Amant, & à fon Mary ; à l'Amant,
pour ne pas augmenter fa paffion ; au
Mary , pour ne rien diminuer de la
fienne ; & ce filence enfin bien diferend
d'une confidence fi dangereufe,
laiffera mourir l'amour & entretiendra
la paix. Je fuis , Monfieur , vo
ftre , & c.
LETTRE XIV .
E Public vous eft infiniment obli-
Leé, Monfieur, Sans vous , Paris
auroit bien de la peine à fe connoiftre.
Les Provinces ne fe feroient point
juftice les unes aux autres , & les ga
lanteries des Etrangers demeureroient
enfevelies dans un long oubly. Ceux
qui doutent de cette verité , peuvent
confulter voftre dernier Extraordinai
re. Les Festes de Turin & les agreables
Ouvragés dont-il eft remply, leur
feront connoiftre
que ce n'eft pas
Fjj
fans
1-24 Extraordinaire
railon qu'il a le mefme cours que vos
Lettres ordinaires . J'ay lû celle de Juillet
avec un fort grand plaifir . Voicy
mes fentimens für voftre Enigme en
figure.
L
E Serpent d'Epidaure eft le Contrepoifen.
Les Languiffans dont on entend les plain,
tes
Sont ceux qui du venin reffentent les atteintes
Et qui demandent guériſon.
Des Medecinsfameux , touchez de leurs
miferes,
Portent des herbes falutaires
Pour tâcher de les fecourir ;
Pendant qu'un Charlatan monté fur få
Machine
Dit pour braver la Medecine
Que fon Orviétan fçaura bien les guérir.
C'eft-luy qu'on voit dans une Place,
Et tous les Joueurs d'Inftrumens
Divertiffent la Populace ,
Attendant qu'Harlequin debite les On.
guens.
Il ne reste que la Vipere
Dont je prêtens rendre raiſon ,
En
du Mercure Galant.
125
En difant qu'elle eft neceffaire
Pourfaire le Contrepoifon.
*
LE SOLITAIRE de Pontoife.
LETTRE XV.
Eñor , Como el libro de V. M. corre
todas las partes de la tierra , fin detenerfe
folamente en las de Francia , vinò
tambien à mi cafa , y me enfeñò V. M.
fer curiofo de faber todo lo que fe compone
de nuevo para enriquecer el publico , tanto
lo que ha en los Francefes , como lo
que obran los Estranjeros , fegun mueftran
las Fiestas de Saboya que fu pluma
ba eternifadas, Creo pues que la guerra
travada entre las dos Naciones , no fera
parte para dexar fin lugar a las coplas
que me atrevo de embiarla , que por cierto
falen de muy buena mano. Si las gu-
Stare V. M. puede fer que le entregare
una corta Novela , que en verdad es la
mas linda y curiofa del mundo. Es un
juego de la fortuna para acabar un caſamiento
de un Frances con una Flamença.
To le befo muy humilmente la mano como
criado obediente de V. M.
to
Es Cavallero Defdichado .
Fiij
126 Extraordinaire

don
Te ne voudrois pas répondre , Mada
me , que cette Lettre , toute Espagnole
qu'elle eft , euft esté écrite en Espagne;
mais je vous puis affurer avec une entiere
certitude , que celle qui fuit , quoy que
Françoife vient de Madrid meſme ,
elle a esté envoyéepour moy à un des plus
fameux Banquiers de Paris. Comme l'éloignement
des lieux demande quelque
privilege , vous ne devez pas estrefurpri
fe de la voir accompagnée de quelques
Explications qui auroient dû estre dans
le dernier Extraordinaire. སྒྲོན་ གྱི
LETTRE · XV. A
A Madrid.
VOUS
Ous ferez fans donte furprife
d'aprendre, Monfieur , que vôtre
Mercure ait paffé les Pyrenées , puis
que vous n'ignorez pas les raifons
qui devroient luy defendre l'entrée de
l'Espagne : mais il faut qu'il fe falfe
jour par tout , & il fe fert fi bien des
aifles de la Renommée qu'il a jointes
aux fiennes , qu'il n'eft lieu de fi diffi
cile accés , qu'il n'y penette ; deferrs
fi
du Mercure Galant.
127
1
fi cachez, qu'il ne découvre ; ny montagnes
fi élevées , qu'il ne paffe ; témoin
les Alpes , dont il y a déja longtemps
qu'il a franchy les mauvais pas ,
pour le faire admirer en Italie. L'on
fçait qu'il eft connu & eftimé en Allemagne,
en Pologne , aux Païs Bas, &
en Angleterre ; mais qui fe feroit imaginé
qu'il le fût auffi en Espagne: Car
vous m'avouerez, que tour galant qu'il
eft, il fe trouve habillé d'une façon à
faire peur ; & que pour fpirituels que
foient fes recits , difficilement pourront
ils eftre bien rece us en ce Pais.
Je ne puis vous diffimuler que je n'aye
contribué à le faire connoiftre à Madrid
; & quoy que je me fois un peu
expofée à la ſeverité de l'Inquifition ,
je n'ay pû me priver de la fatisfaction
de voir tant de belles chofes que j'avois
appris que l'on publioit de luy ,
& d'en faire part à mes Amies de pardeça
, aufquelles fon langage eft connu.
Il eft vray que ça efté un peu tard ,
puis que je n'ay reçeu que depuis peu
de jours , tous enſemble , les fix premiers
Volumes de cette année , &
l'Extraordinaire du premier Quartier,
Fij
128
Extraordinaire
qu'une Perfonne de ma connoiffance
a pris la peine de m'aporter de Paris :
mais quand l'on eft fi éloigné , il eſt
mal-aifé de faire les chofes à temps.
Comme toutes les Enigmes que ces
Volumes contiennent , s'y font trouvées
expliquées , à la referve de celles
du mois de Juin & de la Lettre en
Chiffre de l'Extraordinaire , je n'ay
pû m'attacher qu'à la recherche des
Trois Explications que je vous envoye.
Si j'avois moins de timidité que je
n'en ay naturellement , j'oferois me
promettre que les fens que je leur donne
font les veritables ; mais je ne veux
pas me flatter de cette penétration &
j'aime mieux vous affurer d'une autre
verité , qui m'eft parfaitement connuë
, en vous difant , que je fuis , Monfieur,
voftre tres - humble fervante ,
LA LORRAINE ESPAGNOLETTE.
Explication de la premiere Enigme en
Vers du mois de luin .
Q
Vi voudrafçavoir qui je fuis,
N'a qu'à fonger aux Seaux d'un
Puits :
Qui
du Mercure Galant. 129
Qui tantoft pleins , & tantoft vuides,
Se font la niche tout le jour ,
Se précipitant tour à tour
Au fonds de leurs cachots humides.
Abandonnez à tous , chacun leur fait la
'loy >
Et fi pourtant leur nom fe donne aux
Sceaux du Roy.
Celuy qu'on veut tirer de fa fombre demeure
,
N'en fortprefque point qu'il nepleure.
Il n'a ny pieds ny bras , il n'eft de chair ny d'os
Et fi l'on l'expofe à l'orage ,
Il fe plonge toujours , fans craindre le
naufrage ,
Et rarement on le laiffe en repos ;
Car auffi tost que l'un l'arrefte
Vn autre vient , quireplongefa tefte.
Explication de la Lettre en Chiffre de
l'Extraordinaire du premier Quar
tier du Mercure Galant.
CE
' Eft à l'Amour, c'eſt à la Guerre,
C'est auxfecrets du Cabinet ,
Que je dois tout ce qui me met
Dans le rang que je tiensfur Terre:
F V
+130 Extraordinaire
Mais malgré tousles foins que mes Maiftres
ont pris,
le n'échape jamais à de certains esprits.
Pour mieux développer les myfteres
de ce Chiffre , il ne faut qu'affembler
toutes les premieres Lettres des noms.
de chacun des Animaux qui le compo.
fent,& l'on en formeraces mots .L'A
mour , la Guerre , & les intrigues de Cabinet
, m'ont fait naiftre , & l'Esprit
desbrouille fouvent les misteres que je
cache.
LA LORRAINE
ESPAGNOLETTE.
L'Explication fuivante eftoit au bas.
de la mefme Lettre , mais d'une autre
écriture que les deux en Vers. Les dernieres
lignes vous feront connoître de
qui elle eft.
Explication Allégorique de l'Enigme en
figure du mois de Iuin , fur le Combat
de la Philofophie de Descartes & de
celle d'Aristore.
L
E Combat d'Hercule & d'Antée
pourroit à mon avis , reprefenter
celuy
du Mercure Galant. 131
1
celuy qui fe fait de nos jours entre la
nouvelle & l'ancienne Philofophie.
Celle- cy eft parfaitement bien exprimée
par le Fils de Neptune & de la
Terre ; puis que l'on peut dire que la
Philofophie des Peripatéticiens eft la
Fille des préjugez des fens , & des difputes
de l'Ecole ; & que le Symbole le
plus naturel de ces préjugez eft la Terre
qui renferme tous les objets des
fens; & celuy des Difputes de l'Ecole
eft Neptune ou la Mer , qui toûjours
en action s'excite , & s'emporte pour
une chofe auffi legere qu'eft le Vent;
ainfi que l'on fait dans les Colleges ,
où l'équivoque d'un terme & l'explication
d'une fimple parole , font tresfouvent
le fujet d'une difpute fort
échauffée. Hercule au contraire , qui
eft le Simbole de la Force , repreſente
celle de la verité , ou fi vous voulez , la
Force eft la pénetration d'efprit de
Monfieur Descartes & de fes Difciples,
qui avec leur methode , comme avec
une autre malfuë , ont déja terraſſé la
plupart des Monftres de la Philofophie
d'Ariftote , en banniffant tous ces
teries barbares , vuides de fens , &
in intelli
132
Extraordinaire
nintelligibles , dont elle eftoit remplie.
Mais ce combat a cela de merveilleux ,
que toutes les fois qu'Antée tombe fur
fa Mere , c'eft à dire quand l'efprit re
tourne à fes préjugez , & qu'il s'attache
à confiderer felon le rapport des
fens , ces qualitez qu'il appelle fenfi
bles , il reprend de nouvelles forces
pour s'opiniâtrer dans fes erreurs , &
l'on a plus de peine à le vaincre. Mais
quand une fois un Cartefien , ou un
Philofophe methodique , a pû l'arracher
de fes préjugez , & tenir expofée
cette Philofophie obfcure aux rayons
du Soleil de la verité , & qu'élevant
fon adverfaire au deffus de fes fens , il
lny a fait concevoir la veritable nature
de fon Ame, & le caractere effentiel
qui la diftingue du Corps ; pour lors i
le preffe par fes vives raifons , luy fait
connoiftre la foibleffe des fiennes , &
le peu de folidité de fes fondemens ; &
enfin il étouffe dans fon efprit les prin
cipes de certe ancienne Philofophie ,
qui depuis deux mille ans s'eft étendue
par tout d'une maniere beaucoup
plus furprenante , que n'eftoit la hau
reur prodigicufe d'Antée.
L'on
du Mercure Galant.
133
L'on peut remarquer dans la figure
de cette Enigme une circonftance, qui
favorife extrémement la vray-femblance
de cette Explication . En effet
l'on yvoit, qu'Antée fe fentant preffé
par Hercule , s'attache à fes cheveux ,
ne pouvant plus luy nuire d'autre façon
; & qu'il veut encor oppofer à fès
puiffans efforts cette foible & legere
refiftance avant que d'expirer. C'eft
ce qui arrive dans la plupart des Univerfitez
, & des Academies de l'Europe,
d'où la nouvelle methode commence
à bannir l'ancienne Philofophie
; car ceux qui retiennent encor
les principes de celle- cy , & qui fe
voyent obligez de ceder malgré- eux,
attaquent ceux qu'ils appellent Novateurs
par des endroits fi peu confiderables
, qu'ils font bien connoiftse
qu'ils n'ont rien que de leger à dire , &
que ne pouvant les ébranler dans l'effentiel
de leurs principes évidens , ils
s'amufent à des bagatelles ,comme Antée
s'attachoit en mourant aux che
yeux d'Hercule qui l'étouffoit ..
#
Quoy qu'il femble que l'Autheur
du
134 Extraordinaire
du Mercure ne fouhaite pas que l'on
prenne des Noms inconnus, je ne puis
pourtant me faire connoiftre pour
cette fois, que par celuy du
Beaufrere de la Lorraine
Espagnolette.
LETTRE XVII.
Erraordinaire
N lifant dans voftre dernier Extraordinaire
l'Article qui regarde
les Mouches galantes , je me fuis fouvenu
, Monfieur , que quelques Autheurs
en attribuent l'origine aux
Egyptiens. Ils rapportent que les neuf
Mufes eftant un jour apparues en for
me de Mouches à Ibis , une de leurs
plus fameufes Preftreffes , qui n'eftoir
pas moins confiderable par la beauté
de fon efprit , que par celle de fon
corps , elle ordonna aux Egyptiens
d'adorer les Mouches à l'avenir , pour
rendre honneur par -là aux Mufes qui
avoient bien voulu fe montrer à elle s
& afin d'en conferver la memoire, elle
laiffa en mourant un certain fond pour
fervir à l'entretien de neuf Mouches.
que
du Mercure Galånt.
135
que les Sacrificateurs nourriffoient
foigneufement ; en forte qu'à mefure
qu'il en mouroit une , ils en mettoient
une autre en fa place pour en avoir
toûjours de vivantes , à l'imitation
des Veſtales qui entretenoient à Rome
le Feu facré. Mais une pefte horrible
qui furvint , ayant portéla défolation
par tout , ces neufMouches fe trouverent
envelopées dans ce ravage. Les
Egyptiens qui refterent apres cette
Pefte , leur firent de tres- fomptueufes
funerailles , & afin que la memoi
re n'en fuft jamais effacée , ils voulu
rent que leurs Femmes portaffent des.
Figures de ces Mouches für leurs vifages.
Vous fçavez , Monfieur , que les
Egyptiens paffoient autrefois pour les
Peuples du monde les plus ingénieux,
& les plus polis; & que tous les autres
faifoient gloire d'imiter ce qu'ils pra
tiquoient. Ainfiil eft à croire que cette
façon de porter des Mouches a
efté fucceffivement tranfmife: chez
toute forte de Nations , & qu'elle
nous eft venue par une espece de tra
dition , qui ne manquera pas d'al
ler
136 Extraordinaire
ler à nos Defcendans. Je fuis voftre
tres - humble , & c .
HouPPIN , le jeune,
de Beauvais ..
LETTRE XVIII
E n'y a plus moyen de réfifſter à la
tentation de vous écrire ; c'cft,
Monfieur , une demangeaifon
naturelle
, à laquelle il faut fatisfaire.
Quand les Femmes font une fois enteftées
de quelque chofe , c'eft grand
pitié. S'il y a de la foibleffe à noftre
fait , elle eft fi ordinaire à celles de
noftre Sexe , qu'on n'aura pas de pei
ne à nous pardonner celle cy. Enfin,
Monfieur , chacun en veut taſter à
quelque prix que ce foit. L'honneur
de fe voir tout de fon long dans vô
tre Mercure a quelque chofe de fi
preffant , qu'il n'y qu'il n'y a pas moyen de
s'en defendre. Ce que nous vous difons
n'eft point compliment. L'on
vous en fait tant tous les jours de
toutes manieres que vous devez en
eftre rebuté , & puis nous ne fommes
pas
du Mercure Galant.
J37
pas accoûtumées à nous faire de fefte
mal à propos
.
Ainfi pour ne nous mefler de rien.
qui foit hors de noftre portée , nous
nous en tenons à l'Explication de vos.
En gmes. Nous croyons que la pre
miere n'eft autre chofe que le Singe,
& la feconde, la Voix, ou le Chant . La
crainte de vous faire perdre du temps,
nous empefche de vous dire tout ce
que nous en penfons . Pour l'Enigme
en Figure elle a bien du raport avec
la Paix que le Roy donne à l'Europe.
Le Serpent d'Epidaure , à qui l'on fit
tant d'honneur à Rome, & qui y porta
tant de biens , eft cette Paix defi
rée, apres laquelle tout le monde refpire.
Elle fait la joye de tous les Peuples
qui la fouhaitent , & qu'elle va
foulager.
Nous avons bien de l'impatience
de fçavoir fi nous nous trompons , &
nous voudrions eftre déja plus vieilles
d'un mois que nous ne fommes ,
pour voir fi nous avons bien reülly.
L'on doit compter noftre empreffement
pour beaucoup , puis que ce
n'eft pas trop le vice des Femmes
que
138
Extraordinaire
que de vouloir vieillir. Nous ferons
bien confolées de ce cofté- là , fi vous
nous
nous ménagez une petite place dans
voftre Mercure , & fi vous
croyez en même temps vos tres - humbles
fervantes.
Les trois Infeparables Soeurs
du Quartier des Minimese
LETTRE
Du Camp devant Deinfe.
XIX.
Oftre Mercure , Monfieur , n'eft
pas fi mignon qu'on le penfe. I

ne fuit ny le Soleil , ny la pluye ; &
quoy qu'accoûtumé aux douceurs
des Ruelles de Paris , il vient encor
avec nous partager nos fatigues. Il
s'accommode affez de nos Tentes . Ilfait
l'Armée dans tous fes Camps . Je
l'ay vû mefme plus d'une fois dans
la Tranchée ; & à force d'occaſions
vous verrez qu'il deviendra brave.
Pour eftre nouveau dans la Guerre, il
ne s'y prend pas mal . Il en parle en
Homme du meftier. On ne voit pas
qu'il faffe d'équivoque , & parce qu'il
eft.
du Mercure Galant. 139
eft fort aimé , il n'y a point d'Officier
qui ne le foufre . Tout le monde fe
plaift avec luy. Il occupe les Gens
agreablement ; & s'il en coûte des inquiétudes
, ce ne font point de celles
qui dégoûtent. On refve fur fes my-
Aeres plus d'un jour fans s'ennuyer .
Heureux qui pour les déveloper n'y
paffe que vingt - quatre heures. J'y
donne beaucoup plus de temps ; mais
je ne m'en applaudis pas moins quand
à la fin je trouve un fens à fes Enigmes.
Voyez fi j'ay réüffy dans les
Explications que je vous envoye , &
me croyez voſtre, &c .
D.L.M.
LETTRE XX .
D'un defert du Périgord.
Ly a fix mois , Monfieur , que je
fonge à vous écrire , & que je n'ofe
fatisfaire ce defit par la crainte de
vous accabler d'une méchante Lettre .
Cependant il ne m'eft pas poffible de
refifter plus longtemps à l'envie que
j'ay de vous entretenir fur votre
Mercure , qui caufe le plaifir & l'admiration
140
Extraordinaire
miration des plus beaux Efprits que
nous ayons . Quoy que le mien foit
fort médiocre , & que j'habite un
Defert le plus folitaire de la Province
, je ne laiffe pas d'y goûter pleinement
l'agreable diverfité de vos ELcrits
. Agreez donc, Monfieur , que je
vous falle des remercimens de m'avoir
donné le fecret de trouver de la douceur
dans ma folitude , par le plaifir
que je prens d'y refver tous les jours
à la vie miraculeufe de Louis le
GRAND. Il y a tant de chofes furprenantes
& d'un éclat fi nouveau ,
dans toutes les Actions de ce grand
Roy , & vous les reprefentez d'une
maniere fi naturelle & fi forte tout
enſemble , qu'il eft aisé de voir que
voftre coeur eft bien d'accord avec vôtre
efprit , pour publier les louanges
de cet incomparable Monarque. En
effet , il paroift que la refpectueuse
tendreffe qu'il vous infpire, & que
vous uniffez fi bien avec la connoiffance
de fes admirables qualitez , vous
fournit des termes plus touchans &
plus fignificatifs , que ceux dont vous
vous ferviriez fans doute , fi vous n'éticz
du Mercure Galant. 141
tiez animé que de l'eftime & de l'étonnement
que caufent les furprenantes
Conqueftes qu'il fait . Continuez
donc, Monfieur , d'écrire d'un air fi
charmant la plus belle & la plus importante
Vie de l'Univers , avec cette
alfurance que le fujet que vous traitez
eft le plus élevé , & le plus rare qui fe
puft jamais prefenter à voftre efprit ,
puifque tous les fiecles paffez & ceux
qui viendront , n'auront rien vû & ne
pourront rien voir qui approche de ce
grand Prince. Mais comme le récit de
fes grandes & éclatantes Victoires ,
prend toute l'application de noftre efprit
, & que le mien n'eft pas capable
de foûtenir l'idée continuelle de tant
de chofes heroïques, on fe fert de l'invention
que vous donnez fi agreablement
pour détourner la veuë d'un fujet
trop fublime , & l'on defcend vers
cette aimable diverfité , qui fe trouve à
propos dans voftre Mercure , & qui eft
fi propre à charmer les peines les plus
fenfibles. Pour moy, je fens bien que
les foucis de ma vie diminuent de la
moitié par la douceur que cette lecture
me caufe , & je me flate mefme de la
penſée
142
Extraordinarè
4
penfée que vous n'en ferez point fåché
, car je remarque à voftre façon
d'écrire que vous avez de la bonté. Il
faut mefme que j'en fois bien perfuadée
, puis que je vous écris une Lettre
filongue. Pardonnez moy , Monfieur,
l'ennuy qu'elle vous caufera,& croyez ,
je vous fupplie , qu'il n'y a point de
Dame en Ferigord quifoir plus que je
fuis , voftre tres- humble , & c.
LETTRE XXI .
· A
Dieppe.
O
N eft fort embaraffé quand on
rous écrit , Monfieur . L'on a
dans la tefte mille louanges à vous
donner , & mille remercîmens à vous
faire ; & voftre modeftie fe cabre mal "
àpropos contre les belles difpofitions
où l'on eft de vous dire ce qu'on penfe
de vous. Il n'eft permis qu'à vous
feul de faire ce que vous defendez ; &
fi l'on ne vous difpute pas ce privilege
ouvertement , c'eft qu'on craint de déplaire
à un galant Homme , qui n'a
point d'autre but que d'obliger toute
la
du Mercure Galant. 143
+
la Terre. Vous contraignez ainfi les
Efprits reconnoiffans , à chercher de
grands détours pour vous louer , &
cette difficulté produit affurément une
partie des belles Lettres de voftre Extraordinaire.
La diverfité des expreffions
délicates, & peu communes, fur .
prend agreablement ceux qui le lifent,
car il eft certain qu'on fait des efforts
qu'on ne feroit pas , fi vous donniez
une libre carriere aux reconnoiffances.
Mais comme je vais toujours d'une extrémité
à l'autre, je fuis le feul au monde
affez effronté pour vous dire que je
trouve un petit defaut dans le dernier
Extraordinaire. Dites moy, Monfieur,
y a t'il rien de plus à la mode que le
Mercure Galant , & pour eftre fidelle
en mode , ne deviez vous pas plutôt en
mettre un Tome dans la main de vôtre
Dame burinée , que la Canne
qu'elle tient ? Il n'eft rien de fi vray
que chacun le prend aujourd'huy
pour modelle. Il détruit la Satyre
chez les honneftes Gens. Il aprend
l'att de fe faire des Amis de tout le
monde, & l'on peut dire qu'il eft l'ame
de la focieté , le tombeau de la medi
fance,
·
144
Extraordinaire
fance, & le triophe des Mufes, puis que
chacun s'éforce à l'envie d'en meriter
une page , & d'aller à l'immortalité
fur les aifles du Mercure Galant. Il
n'eft pas plûtoft arrivé en ce Païs-cy,
qu'on fe l'arrache des mains pour le
devorer. Enfuite on fe caballe pour
les Enigmes. On s'échaufe pour foûtenir
fon opinion,& l'on fait toûjours
quelque gageure qui donne une impa,
tience extrême de voir le fuivant. Je
fuis au nombre de ces impatiens Le-
&teurs , & j'attens avec empreffement
le premier qui viendra pour m'ôter
l'inquietude que me donnent les Enigmes
du mois de Juin. La premiere
m'a fait refver plus d'un jour ; enfin
un de mes Amis a rencontré l'Ameçon..
J'en trouve l'application aſſez jufte.
Les deux Vers , Et toûjours mon nomſe
donne à ce qui vaut mieux que moy,
nous firent un peu de peine , mais nous
les avons donnez aux appas , qui font
d'un plus grand prix chez une Belle,
qu'au bout d'un Filet.
La feconde eft la Couronne d'un
Souverain ; & l'Enigme en Figure ,
veut faire voir ( je croy ) la Ligue
yeus
du Mercur. Galant.
145
étouffée par Louis XI V. Je prens
les Hollandois pour Neptune , & la
Maifon d'Autriche pour la Terre. La
Ligue eft repreſentée par Antée , ce
Geant formidable , à tout autre qu'à
noftre grand Roy , à qui le nom
d'Hercule convient fi bien par fes
travaux & par les forces. Il étoufe la
Ligue entre les bras , c'est à dire avec
la Paix qu'il donne à fes Ennemis . On
dit pourtant qu'elle refpire encor ,
mais elle ne luy peut échaper , & de
quelque maniere que ce foit ille touf.
fera toujours glorieufement Je ne fuis:
ny allez vain , nyny affez patient pour
tenter l'Explication de la Lettre en
chiffre, mais je vais vous dire ce que
je fçay de l'origine des Mouches.
1
Vénus idolátroit Adonis Elle defcendit
un jour des Cieux pour s'humanifer
avec luy , & l'on dit qu'elle.
le trouva dormant dans un Bois , fi
fatigué de la Chaffe , qu'une Mouche
qui fe promenoit fur fon vifage n'ef
toit pas capable de l'éveiller. Cette
Deeffe fe fit un fcrupule d'amour de
troubler fon repos . Elle s'affit aupres
de luy , & l'ayant contemplé
Q. de Iuillet.
G.
"
146 Extraordinaire
·
P
quelque temps , elle remarqua que
cette Mouche donnoit un nouvel
éclat à la blancheur du teint de fon
Amant. Sa paffion n'avoit jamais
efté fi violente , parce qu'Adonis ne
luy avoit jamais paru fi beau , & ce
fut pour cette raifon qu'elle mit les
Mouches au nombre de fes Graces ,
& leur donna le foin d'accompagner
fon vilage , mais comme elles ne s'aquitterent
pas de leur employ avec
toute la conftance requife , Vénus les
métaphorifa en petits morceaux de
taffetas noir qui retiennent encor leur
nom , & qui ont paffé jusqu'à nos
Dames avec tous les autres agréemens
de cette Déeffe. Je finis par la Queftion
propofée.
Quoy qu'une Femme ait pour fon
Mary toute l'eftime imaginable , &
qu'elle foit affurée qu'il a bonne opinion
de fa vertu , c'eft toûjours une
imprudence de luy confier une choſe
qui peut luy donner de grandes inquiétudes,
& qui eft capable de changer
les fentimens de tendreffe qu'il
avoit pour elle. C'est le rendre jaloux
de gayeté de coeur . Car s'il croit ſa
Femme
du Mercure Galant. 147
Femme fi vertueufe , il eft impoffible
qu'il n'ait du chagrin de n'en eftre pas
aimé , & cette jaloufie le peut faire
tomber dans une autre plus cruelle ,
qui eft de foupçonner cette conduite
d'une fauffe confidence pour le tromper
plus aisément ; & comme on n'eft
que trop ingénieux à fe tourmenterfur
ce chapitre , il peut croire encor que
c'eft l'effet d'un dépit qui fe vange en
prévenant la médifance d'un Favory
mécontent. Il y a cent autres moyens
d'éloigner un Homme dangereux . La
Princeffe de Cleves eft excufable , parce
qu'elle ne feroit plus l'Héroïne d'un
Roman , fi elle n'avoit un caractere extraordinaire
. Je croy qu'elle devoit
plutoft fe laiffer tenter , que de s'expofer
à la mauvaiſe humeur continuelle
d'un Mary , parce qu'un Homme eft
plus heureux d'eftre trahy fans le fçavoir
, que d'eftre le Confident d'une
Femme qui le hait le plus vertueufement
du monde . Je fuis , Monfieur
voftre , & c.
DE MERVILLE,
Gij
148 Extraordinaire
LETTRE XXII.
'Ay fongé , Monfieur , à ce qui avoit
pû donner lieu aux Mouches , dont
les Dames font un de leurs agréemens .
Voicy ce que j'ay trouvé. Orphée
avec la Lyre infpira de la paffion aux
chofes les plus infenfibles. Il aima
Euridice , & en fut aimé. Ariftée Roy
d'Arcadie , foûpira inutilement pour
elle . Ce fut en fuyant fa violence ,
qu'elle fut mordue au talon par un
Serpent. Sa bleffure fur mortelle .
Toutes les Nymphes prirent part au
ehagrin d'Orphée, & pour punir Arif
tée de l'emportement qu'il avoit eu ,
elles détruifirent toutes fes Mouches.
C'eft luy qui en eftoit l'Inventeur. La
defcription du Voyage d'Ariſtée vers
Cyrene fa Mere , qui alla confulter
avec luy l'Oracle de Prothée fur la
perte qu'il avoit faite, c'eft un des plus
beaux endroits de Virgile . Prothée répondit,
que les Nymphes Amies d'Euridice
devoient porter les figures des
Mouches fur leur vifage , pour punition
du Mercure Galant. 149
tion de les avoir exterminées ; & que
Cyrene avec les autres Nymphes de
fa cabale, porteroiét la peau d'un Serpent
autour de leur col , pour appaifer
l'ombre d'Euridice. Du moins c'est le
fens que l'on donna à la réponſe fort
obfcure de l'Oracle. Mais elles changerent
bien toft ces marques de vengeance
en ornemens . Elles embellirent
la peau de Serpent d'Ambre & de
Perles , & en firent des colliers , &a
changerent auffi leur Mouches en
agréemens , pour donner de l'éclat à
leur reint , & enfin ces agréemens en
ayant perdu la figure, n'en ont plus retenu
que le nom .
LE PROTHE´E ,
du Perche.
LETTRE XXIII.
Laprefente fet donée à ftila qu'en appel
H
Loteur du Marcure.
Oneu , Monfeu. Je fome deu fabitan
de .... Attandé je ne favon
fi je vou le devon dire , car j'en voion
Gij
150
Extraordinaire
tan dan voute Marcure qui ne voulon
pas dire com i fapelon , que pallangué
je nan diron rian nan pu qu'eu . Es qui
fimaginon qua caure qui fon des Mon.
fieux & quil avon du bian pu que nou,
que je ne fron pas com ifefon , efi
l'on tan de bian , qui faffe bone chere,
qui mangien des Padri , & qui defne
deu fouas. Je fomme affé contan can
je manjon des pouas o lar ; ma tou fa
ne far de rian à lafere , & fneft pas
acaure de fa que je prenon la pene &
la argueffe que de vou recrire ; ces margué
que javon deviné vos Animes , &
fije voulon vou baillé des Vars de
noute façon , car jan ſavon fare da.
Tné , luifé.
Palfangué com dit lotre , en vidan nou-
- te pot.
Confin Bafquian charchon le mot
De ces deu Marcures d'Animes ;
Bouton par efcrit quenque rimes,
Peuteftre je les trouvarons
Auffi bien que ceux qui faifons
Les biaux Monfieux & les Madames.
Qui margué penfon dans leu fames
Qui gna qu'eux pour le deviné.
Quin
du Mercure Galant. ISI
و
Quin Bafquian , fan tan lanterné,
le quiens tou fin droit la prumiere,
C'eft ftangin large par driere
Où tufçais qu'en bouti les doüas
Et qu'enfretille tant defonas ,
Qui chante cari com un Orgue.
Ou des Monfieux à bonne mour gue.
Vont fonner defu un couffin.
Apargué c'est un Traverfin,
Et jan trouvé le mot pour rire.
Mais s'nest tout , inou faut dire
Quenl est de lotre le fin mot ,
Quan je devrion boire encor pot.
Tu disés que c'est un Orloge,
Tas margné menty par ta gorge.
Et j'ay bian pu d'esprit que toy,
Principalement quant je boy.
Quin , je gagerois ma cabouche.
Morgué , que ceft un Tornebroche.

LETTRE XXIV.
A Richelieu.
Lone
' Interruption de mes Lettres n'a
efté caufée , Monfieur , que par un
Voyage que j'ay efté obligé de fai-
G iiij
152
Extraordinaire
re dans un lieu , où les affaires qui n'y
avoient fait aller , m'ont retenu plus
longtemps que je ne penfois . Je les
terminay le plus promptement que je
pûs, afin de venir icy jouir d'un Ciel
plus ferein , & d'un commerce plus
traquile & plus fpirituel ,Je n'y fus pas.
plûtoft arrivé , que je trouvay voftre
Extraordinaire d'Avril , qui me confo-*
la heureufement de tous les mauvais
momés que j'avois paffez dans le trifte
fejour dont je viens de vous parler. Je
le lûs avec bien du plaifir : mais comme
il n'en eft point de parfait , voftre
Lettre en chiffres m'inquieta furieufement
, & me donna une migraine
qui me tient encor. Je m'en confolerois
fi j'étois G venu à bout de la déchiffrer
. Mais apres trois jours de meditation
, je ne fuis pas plus avancé
que je l'eftois le premier. Cependant
Si l'on a peine à découvrir
De cette Lettre le myftere ,
Ce n'eft pas manque de lumiere,
Ny faute de clefs pour l'ouvrir.
Jelaiffe donc , Monfieur, cette Lettre
,
duMercure Galant.
153
tre, où de bonnefoy j'avoue que je ne
comprend rien. Pour venir à la Quef
tion qu'a fait naiftre l'Hiftoire de la
Princeffe de Cleves , & pour entrer
d'abord en matiere,je dis qu'une Femme
qui fe deffie un peu de fes forces ,
& qui croit fa vertu en danger en prefence
d'un galant Homme qu'elle aime,
& qu'elle ne peut fe difpenfer de
voir , doit examiner avec foin l'humeur
& le tempérament de fon Mary,
avant que de luy faire une déclaration
fi délicate. Car enfin s'il fe trouve
des Hommes à qui il ne feroit pas
feur de faire une femblable confidence
, il en eft d'autres d'un naturel fi
doux , & d'une humeur fi commode,
que la mefme confidence trouveroit
credit aupres d'eux . Il eut efté dangereux
, par exemple , d'en faire une de
cette confequence à Jules- Céfar , qui
ne vouloit pas feulement qu'une Femme
fût chafte en effet , mais qui ne
vouloit pas mefme qu'on la pûtfoupçonner.
Ce grand Homme qui n'avoit
pas moins de délicateffe d'efprit,
que de fierté & de courage , n'eut fans
doute rien conclu de bon d'un aven
G Y
154
Extraordinaire
.
fi ingénu. Au contraire Caton d'Utique
, à qui fon Siecle & dix fept au- ›
tres , ont donné le titre de Sage , eur
apparemment bien reçeu de fa Femme
une confidence de cette nature , puis
qu'il ne fit pas mefme difficulté de la
donner en Mariage à un de fes Amis
qui la luy avoit demandée, & de la reprendre
apres la mort de cet Amy. Ce
Sage Ancien de l'humeur dont il étoit,
eut pris fans doute pour une action he
roïque , ce que l'autre eut taxé de foibleffe
, & peut-eftre d'infidelité. Mais
laiffons l'exemple de ces grands Hom
mes qui ont en leurs defaurs comme
leurs perfections;ne confultons que
raifon, qui feule doit étre la regle & la
guide de tout ce que nous faifons.
Une Femme dans les combats
Où la question la suppose ,
la
Pour fuir le pas glisant où fon amour
l'expoſe ,
Dira-t - elle au Mary fon fecret embarras
?
Selon le Monde elle ne le doit pas ,
Mais felon Dieu c'est autre chofe.
Si bien , Monfieur , que pour répondre
à fond à la Queſtion , je croy
qu'il
du Mercure Galant.
155
qu'il y faut diftinguer deux chofes
Cat céte Femme qu'on fuppofe avoir
de la vertu , ou elle eft affurée de fortir
victorieuse de tous les combats
que fa paffion luy peut livrer ; ou fe
deffiant de fes forces , elle craint de
fuccomber aux tentations qui la follicitent.
Si elle croit en fortir victorieufe
, & qu'il n'y ait que des combats à
rendre & quelque peine à fouffrir , je
foûtiens qu'elle ne doit rien dire de
fa paffion à fon Mary , parce qu'elle
ne le peut faire fans luy donner une
tres mauvaiſe idée de fa vertu ; &
peut étre une jalousie , & des foupçons
à l'avenir qui feroient capables
de troubler route la tranquilité
de leurs jours. Car enfin il pour
roit conclure par l'ayeu qu'elle luy
feroit , que bien loin d'eftre veritablement
vertueufe elle auroit une
pente naturelle au vice , puis qu'elle
ne peut que par la fuite refifter à des
tentations dont les Perfonnes les plus
fages ne font pas éxemptes ,& qui font
mefme neceffaires pour exercer la
conftance , & les faire triompher avec
plus de gloire. Et s'il eft vray qu'on
>
ne
156 Extraordinaire
ne puiffe eftre couronné qu'on nait
vaincu, qu'on ne puiffe vaincre qu'on
n'ait combatu , & qu'on ne puille
combatre qu'on n'ait un Ennemy qui
attaque , on peut dire qu'une Femme
qui ne combat qu'en fuyant eft plus
qu'à demy vaincuë , & que montrant
par fa retraite plus de foibleffe que de
force, elle fait mal juger de fa céduite
à fon Mary , qui peut croire que fi la
vertu de fa Femme a triomphé dans
cette rencontre en fuyant la prefence
de fon Amant , fa fragilité la fera
peut- eftre une autrefois fuccomber ,
eftant certain qu'une Perfonne qui
n'eft pas capable de combattre , n'eft
pas capable de vaincre, & que la Cha
fteté qui n'a pas la Force & la Perfe
verance pour Compagnes , n'eft pas
une veritable vertu. C'eft dans les
Troubles de nos paffions , & dans la
rebellion de nos fens, que cette vertu
fe fait plus remarquer, quand apres de
violentes attaques une Femme foû
met genereufement ces rebelles à la
raiſon , fa gloire en eft plus grande,
& elle merite des Couronnes & des
Triomphes. Mais fi n'ofant hazarder
de
du Mercure Galant. 157
de combat , elle le fait lâchement
& cherche la folitude comme une place
de retraite , elle ne merite ny une
cenfure trop rigoureufe ,ny une loüange
trop affectée. Et en effet , quoy
qu'il fut plus glorieux à cette Femme
de combatre de pié ferme, que de fuir
de cette forte, ce n'est pourtant pas fa
faire que je blâme le plus:je condamne
davantage la déclaration qu'elle fait
à fon Mary du fujet qui la porte à fuir,
puis qu'une Femme dans l'extremité
où on nous reprefente celle- cy , eft
toûjours obligée d'éviter le plus grād
mal. Orily a fans comparaifon plus
de mal à une Femme , de faire à fon
Mary la confidence qu'on fupofe , que
de luy taire fa paffion au peril des
combats qu'elle eft obligée de rendre,
pourveu , comme je l'ay dit , qu'elle
croye en fortir à fon avantage , puis
qu'en cette occafion il n'y auroit
qu'elle qui fouffriroit , au lieu qu'a
pres fon aveu , elle feroit fouffrir fon
Mary, expoferoit fon Amant , fe def-i
honnoreroit elle-mefme , & mettroit
enfin tout en defordre. Cependant
comme il n'eft pas toûjours en noftre
pouvoir
158 Extraordinaire
*
pouvoir de vaincre , & que la victoire
eft rare où les combats font fréquens,
fi enfin cette Femme eftoit tellement.
affurée de fuccomber , qu'elle ne pût
douter de fa perte , je penfe qu'il vau
droit encor mieux qu'elle déclarât-à
fon Mary la paffion qui luy fait tant
de peine , afin d'en éviter les fuites,
que de fuccomber tout à fait aux tentations
qui la perfecutent ; puis que
par le principe que nous venons d'établir,
de deux maux , il faut toûjours
éviter le pire. Or le mal eft plus grand
de fuccomber que de fuir , puifque la
fuite ne l'expoferoit pas à tant de difgraces
, que le defordre où fa fragilité
la feroit tomber, luy cauferoit d'ignominie.
Ce n'eft pas mon fentiment
feul que je découvre icy , c'eft celuy
de tous les Peres & des Cafuiftes qui
traittent doctement cette matiere,
dont vous ne prétendez faire qu'une
Queftion galante. J'ay mille paffages
fur ce fujet : mais ce n'eft pas icy le
lieu de les citer , c'eft feulement celuy
de finir ma Lettre & de vous affurer
que je fuis toûjours voftre , & c.
DE GRAMMONT.
l'inter
du Mercure Galant
159
Pinterromps ces Lettres , pour vous
en faire voir d'une autre nature. Vous
m'avez témoigné eftre fi fatisfaite de celles
qui ont esté écrites fur les Enigmes
en Paroles , qu'ayant découvert que M.
l'Abbé de la Valt en eftoit l'Autheur,
je l'ay prié de nous dire fes Sentimens
fur les Enigmes qui font en Figures. Il a
en l'honnesteté de le faire , & je luy fuis
d'autant plus obligé de la complaisance
qu'il a euë , qu'en me donnant par là
une marque de fon estime , il me donne
en mefme temps le moyen de fatisfaire"
vostre curiofité. Vous l'aurez peut- estre
crû Provençals parce que je vous ay écrit
que c'eftoit d'Aix que j'avois receu fes
premieres Lettres . Il est vray que quelquesaffaires
l'y arrestent depuis quelque
temps ; mais il eft de Verneuil an Perche
, & fait trop d'honneur à fon Païs,
pour ne prendre pas foin de vous le mar- >
quer.
LETTRE
160 Extraordinaire
LETTRES
SUR LES ENIGMES
EN PEINTURE,
A. M. L. D. D. S. A.
A l'Autheur du Mercure Galant.
LETTRE I.
E ferois trop difficile, Monfieur, fi je
n'eftois pas fort content de l'accueil
que le Public a fait à mes premieres
Lettres fur les Enigmes en paroles.
Mais, à vray dire,il s'en faut beaucoup
que toutes les louanges qu'on leur a
données , ne foient ny fi belles , ny fi
délicates , que la gloire que vous avez
commencé vous- même de leur procurer,
en les croyant adreffées à l'illuftre
Duc de S. Aignan. Il n'y a pas de fort
plus heureux pour un petit Ouvrage
comme celuy - là, que d'avoir efté affez
eftimé par une Perfonne de vôtre merite
pour le croire digne d'un Nom fi
celebre. Je ne prétendois pas à cette
gloire
du Mercure Galant. 161
gloire ; mais vous m'avez fait naiftre
le defir d'y pretendre.N'eftes- vous pas
un peu obligé , Monfieur , de faire le
mefme honneur à celles - cy , prefentement
que je vous en prie , vous qui
l'avez fait aux autres , fans queje vous
l'euffe demandé ? Quand même je n'y
réüffirois pas autant qu'aux premieres,
il fuffira , pour leur donner du prix ,
que l'on fçache qu'elles luy appartiennent.
Je fens neantmoins beaucoup
d'envie de les mettre dans un état où
elles meritent fon approbation. Je feray
feûr apres cela de la voftre , & de
celle du Public. Mais pour ne prendre
pas aupres de luy une liberté que
je n'ay pas pu luy demander , je vous
prie d'y entre l'introducteur de mes
Lettres . Je vous les adreffe pour ce
fujét , & je fais comme ces Peuples ,
qui n'ofant s'addreffer aux Dieux ,
parlent à leurs Interpretes pour s'en
faire entendre.
PU
LETTRE I I.
Uis que vous m'obligez , Monfieur
d'écrire fur les Enigmes .
en
162 Extraordinaire
en peinture , je ne puis fans une extréme
incivilité , n'avoir pas cette complaifance
pour vous , qui en avez un
fond inépuisable pour les autres. Il ne
s'agit pas neantmoins de peu de chofe.
Vous fçavez que j'avois commencé de
me déclarer contr'elles. Il faut prendre
d'autres mefures , abandonner un par..
ty que vous n'avez pas approuvé , &
découvrir les moyens d'en faire de régulieres.
Mais pour ne faire pas valoir
ma complaifance au delà de fon
merite , je vous avoue qu'outre la
priere que vous m'avez faite , vos :
Enigmes en peinture ont beaucoup
fervy à me reconcilier avec elles ; &
fans m'arrefter plus longtemps à autre
chofe , je vay vous dire comment.
J'eftois bleffé du defaut univerfel des
Enigmes de l'Antiquité , dont la
peinture eftoit la plus bizarre du monde.
Jugez , Monfieur , ce que Pon devroit
dire d'une Enigme en paroles ,
qui feroient ou barbares , ou dans un
mauvais ordre , enfin d'un miferable
caractere. Les belles expreffions , un
tour ingénieux , le ménagement jufte
de quelques Figures , ne fervent pas
peu
1
du Mercure Galant.
163
peu à leur beauté. C'eft la premiere
chofe qui faute aux yeux , que l'expreffion
de l'Enigme en traits de plume,
ou en coups de pinceau . La plus
belle penſée du monde perd beaucoup
de fon prix , quand elle paroift fans
les ornemens qu'elle merite , & fon
éclat eft obfcurcy par de mauvaiſes
manieres de la reprefenter. Comme
tout le monde juge de l'Eloquence,
parce que le naturel y a bien plus de
part que la Rhétorique artificielle , on
ne pourroit pas fuporter les Enigmes
en paroles , fi on ne les voyoit jamais
que dénuées des perfections effentielles
au difcours. Nous voyons mefme
que de toutes les expreffions , celles de
la Poëfie eftant les plus fufceptibles
d'ornemens , on a fait la plûpart des
Enigmes en Vers . Mais peu de Gens
eftant capables de juger de la Peinture,
on ne peut pas dire combien on
gaftoit par cet endroit l'art des Enigmes.
On faifoit entrer fans difcernement
dans un Tableau tout ce qui
pouvoit fervir à faire un voile d'une
penfée,fans nulle refléxion aux regles
de la Peinture. Voicy , Monfieur , une
pre
164 Extraordinaire
premiere découverte qui fournira encor
un fujet affez important à la Lectre
que je vous écriray demain .
par
LETTRE ¡I !.
ne bit
Ien que le but principal de l'Enigme
ne foit pas de s'embellir
les charmes de la Parole , ou de
la Peinture, il eft pourtant tout visible
qu'elle a un grand intereft à ne pa..
roiſtre dans un Tableau extrava
pas
gant , tel que celuy dont parle Horace
aux premiers Vers de fon Epiftre
fur la Poëtique. Je n'ofe pas toucher
par refpect à des Enigmes que la Religion
a confacrées , & je ne dois pas
en blâmer les Peintures , qui font fans
doute fort extraordinaires. Peuteftre
que ce qui nous y paroift de dif
proportions , de liberté , de confufion
, eft plus propre à exciter en
nous mefmes l'admiration que nous
devons aux Myfteres , que la régularité
la plus exacte . Mais que l'on
ne croye pas qu'elles ayent échapé à
ma memoire. Il me femble
proche feroit trop grand , & que ce
que ce re
ne
1
du Mercure Galant. 165

ne feroit pas une faute pardonnable
de fçavoir beaucoup de chofes , & de
ne pas connoiftre celles qui font dans
les Saints Livres , que l'on eft obligé
de lire chaque jour. Mais ce n'eft
point ma maniere de mefler dans un
difcours de pure curiofité ce qui
eft fanctifié par la parole de Dieu,"
& mefme il y a beaucoup de rencontres
où je croy plus meriter par les
chofes que je n'écris pas , que par cel
les dont je me fers. Qu'il me foit
donc permis icy de fuivre la methode
des Phyficiens modernes. Ils examinent
la Nature fans aucune relation
à nos myfteres , qui font beaucoup
au deffus de la Nature. Honorons
donc auffi par noftre filence ,
les vifions de nos Prophetes , les
Images , les Feintures qu'ils nous
ont propofées , quoy qu'elles paroilfent
fort irregulieres. On les pourroit
juftifier , fi c'en eftoit le lieu .
Mais apres les avoir mifes à couvert
par l'exception que je viens de faire ,
je ne puis m'empefcher de vous dire
que l'on s'eft mis fouvent trop
peu en peine de garder quelque bien-
.
Leance
166 Extraordinaire
feance dans les Peintures énigmati
ques que l'on propofoit . Vous fou
vient-il , Monfieur , de celle d'Efope?
Cet habile Maiſtre en cet Art pouvoit
il imaginer un Tableau plus bizarre
que celuy de ce Temple appuyé fur
une Colomne , cette Colomne eſtant
entourée de douze Villes qui avoient
auffi trente Arcs boutans , avec deux
Femmes, l'une blanche , l'autre noire,
qui paroiffoient courir l'une aprés
Pautre Car mettant à part , fi toutes
ces Figures conviennent bien à l'Année
, je demande , fi l'on peut s'empécher
d'eftre furpris d'un affemblage
auffi étrange que celuy - là . Comme il
y a des termes qui ne font point faits
l'un pour l'autre , il y a certainement
des Images qui ne doivent point auffi
ſe rencontrer. Au refte , les plus
grands Hommes ont eu leurs defauts .
Ce n'eft point par leurs mauvais endroits
qu'il faut les imiter , Leur exemple
ne peut fervir à juſtifier nos manquemens
, mais à nous rendre plus attentifs
à difcerner ceux qui doivent
nous fervir de modele , leur autorité
n'eftant pas affez fouveraine › pour
n'eftre
du Mercure Galant. 167
V
n'eftre pas neceffaire
que la raifon luy
donne des bornes. A fe regler fur cette
raiſon , il y a peu de Perfonnes
qui
ne conviennent
que l'on ne doit jamais
negliger
dans un Tableau
ce que
les Peintres
nomment
l'invention
,
la difpofition
, le deffein , & les couleurs.
On aime affez le plaifir des yeux,
& la jufteffe du bons fens , pour n'entrer
pas dans cette premiere
remarque.
J'ay commencé
par elle avec
d'autant
plus de plaifir , que les Enigmes
que vous avez données
au Public
font exemptes
de ce defaut . Il
n'y a rien qui ne foit convenable
au
fujet que vous reprefentez
. Il n'y a
point trop de Figures
. Elles fervent
toutes
à vostre deffein. Il y a de la diverfité
dans leurs poftures
. Vous leur
donnez
des caracteres
qui les font
connoiftre
. Vous les divifez auffi jufte
que les Orateurs
ont coûtume
de faire
la divifion
de leurs Harangues
. Mais
quoy qu'elles
foient tres bien démeflées
, elles font neantmoins
liées enfemble
, & font cette harmonie
, fans
laquelle
nul ouvrage
n'eft parfait. Cependant
il fe prefente
une objection
affez
768 Extraordinaire
affez confiderable contre cette remarque.
Mais il faut une quatrieme Let
tre pour vous la propofer.
LETTRE IV.
Que y que
pas
Uoy
l'on foit affez defabusé
depuis quelque temps de l'adoration
fuperftitieufe
que l'on avoit
indiféremment
pour tous les exemples
des Anciens , tant Grecs que Latins ,il
y a neanmoins
beaucoup
de Gens qui
ne peuvent encor croire qu'ils n'ayent
efté infaillibles. Ils ne manqueront
pas de penfer que la bizarrerie
des Tableaux
énigmatiques
a esté
jugée neceffaire
pour marquer
nettement
les fecrets que l'on a voulu reprefenter
d'une maniere
mystérieuſe
.
C'eft ainfi , difent - ils , qu'en ufoient
les fages Egyptiens
, dont tous les
Hieroglyphes
n'avoient
nulle Peinture
qui ne paruft fort abfurde
aux
yeux. Un oeil au deffus d'un_Sceptre
,
& cent autres Figures auffi prodigieufes
, eftoient de leur ufage. La
neceffité de fe faire entendre
rectifioit
tout ce defordre , & ils reparoient
la
confu
du Mercure Galant. 169
yeux .
confufion des traits de leur Peinture,
par la diftinction & lå netteté des
pensées qu'ils exprimoient. Que l'on
ne blâme donc pas les Tableaux d'Efope
; au contraire , que l'on foit per
fuadé que la beauté des Peintures éni
gmatiques , auffi bien que celle des
Chiffres , confifte dans une fignifica
tion jufte, & dans la relation que l'ef
prip découvre , qui eft entr'elles &
leur myftere , & non pas dans la beau
té des caracteres, qui ne peuvent fervir
qu'à eftre le fpectacle des
Celuy-cy appartient à l'Efprit. Permettez
- moy , Monfieur, quelques
momens de reflexion fur ce que j'ay
à répondre , & de diferer à demain ce
qui fe prefente déja à mon eſprit. Un
peu de retardement ne gafte jamais
ces fortes d'affaires. Il eft bon de faire
fouvenir les Gens que l'Egnime eſt
une Queſtion difficile , non feule
ment pour en découvrir le fens , mais
pour en parler jufte. Je veux bien
croire qu'il y a des Gens qui ont le
don d'une affez grande facilité, pour
y reüffic fans aucune application.Pour
moy , c'est tout ce que je pourray fai-
2. de Iuillet. H
170
Extraordinaire
re , de contenter mes Amis , en écrivant
fur ce fujet avec affez d'attention
; ce que je dis moins pour excufer
ce que je vous écris prefentement ,
que pour juftifier un endroit de mes
premieres Lettres , qui n'a pas plû à
quelques Perfonnes. Mais j'ay affez
d'une objection , fans en faire naiſtre
une autre. Je ne prétens pas rendre
compte à d'autres qu'à vous,apres que
je me le fuis rendu à moy-mefme.
LETTRE
V.
' Eft Horace , Monfieur , qui remarque
que la diférence et toute
visible entre les Arts qui font deftinez
aux choſes neceffaires à la vie , &
ceux qui ne font que pour le plaifir.
On fe contente de tout dans le befoin..
La neceffité donne le prix où elle fe
trouve. Mais il n'y a rien de fi bizarre
que l'abondance. Elle eft d'un gouft
rout-à-fait difficile . Il faut que le
plaifir qui la touche , n'ait rien qui la
puiffe rebuter. Je n'ay garde , Monfieur
, d'aller pouffer le lieu commun
C an
du Mercare Galant. 171
fe
au delà de mon fujet. C'eft affez que.
je réponde à l'objection d'hyer , que
lé commerce des Hommes eftant d'une.
neceffité indifpenfable , ce befoin
peut juftifier tout ce que les Anciens
Le permettoient pour fe faire entendre.
Mais prefentement que nous fommes
dans une abondance tres-grande
de tous les moyens qui peuvent fervir,
à exprimer nos pensées , & en particulier
, que noftre Langue n'a jamais
efté dans un état plus parfait qu'aujourd'huy
, il eft certain que les Enigmes
en peinture ne font que pour
le plaifir & le divertiffement de l'ef
prit . Il ne faut donc pas gafter ce
plaifir par la veuë des Peintures confufes
& irregulieres. Mais avançons,
Monfieur , & difons quelque chofe
de plus nouveau dans cette Lettre . IL
eft fort neceffaire de faire fçavoir que
la plupart des Gens ne fçavent pas
diftinguer l'Enigme de l'Embleme
S'ils fçavoient qu'il n'y a qu'une feu
le diférence entr'elles , qui eft que
l'Embléme s'occupe à voiler la Morale,
& que les myfteres de l'Enigme
font deftinez à couvrir les ouvrages
Hij
172 Extraordinaire

de la Nature ou de l'Art , ils ne croiroient
pas que les noms d'une paffion ,
d'une vertu, ou d'un vice , pûffent renfermer
le fens de l'Enigme . Tous les
Anciens font convenus de cette regle.
Vous eftes le plus honnefte du monde
d'avoir pardonné cette faute.
Mais vous n'avez pas befoin de l'indulgence
qu'Horace demande pour les
Autheurs. Vous ne l'avez pas faite , &
vos Enigmes en paroles, ou en peintures
, n'ont point eu de veritable fens ,
qui n'exprimaft une chofe , ou naturelle
ou artificielle. Ainfi , Monfieur,
pour apprendre à faire de belles Enigmes
, la voye la plus feûre eft de prendre
les vôtres pour modeles . Si je vous
envoye quelques remarques, elles font
prifes d'apres vous . Ce ne fera donc
pas le précepte qui formera les exemples,
mais les vôtres auront donné occafion
aux obfervations que l'on peut
faire. Vous ne me ferez donc obligé
que du foin
du foin que j'ay pris de vous étudier
un peu , & au lieu de faire le perfonnage
de Précepteur ; je n'ay qu'à
vous rendre compte, en bon Difciple,
de ce que vous m'avez appris.
LETTRE
du Mercure Galant.
973
LETTRE VI
Ln'y a rien de plus importun, Mon..
fieur , que les Gens qui veulent dire
tout .Ce n'eft pas une médiocre loüange
que Pline donnoit à un Peintre
qui avoit l'art de faire conjecturer aux
yeux plus de chofes qu'il ne leur en
expofoit dans fes Tableaux. C'eft icy
une des regles les plus importantes de
tous les Ouvrages d'efprit , il n'y en
a point où l'on ne doive fe preferire "
de certaines bornes . Combien d'Enigmes
ridicules j'ay veues dans ma
vie , par une vaine affectation d'épuifer
fon fujet ? Une des plus grandes
beautez de vos Enigmes a efté , à mon
avis , le choix que vous avez fait de
quelque belle circonftance , & de vous
eftre contenté d'exprimer leur fens ,
par le cofté le plus confiderable. Il y
aura des Gens qui ne feront pasicy de ,
mon avis. Ils croyent que c'est un Article
effentiel de bien marquer toutes
les quatre Caufes de leur fujet , avec
tous leurs effets. Voftre Ino ne pourroit
pas leur plaire , toute naturelle.
4
Hij
174 Extraordinaire
qu'elle eft . Ils auroient peint des Jardins
, pour montrer que la caufe finale
des Cafcades eft leur embelliffement.
Je ne fçay pas s'ils n'y auroient
point ajoûté quelques Tritons , au lieu
de Caufe efficiente , parce que c'eft de
quelque figure femblable que l'on fe
fert , pour élever en haut l'eau d'une
Fontaine . Vous jugez bien , Monfieur,
au ftyle dont je viens de vous écrire ,
que ce font des Philofophes de l'Ecole
d'Ariftote qui font dans cette opinion .
J'en ay vû qui m'ont affuré qu'un fens
n'eftoit jamais fuffifamment exprimé,
que toutes les catégories n'y fuffent
marquées diftinctement ; ce qui feroit
fans doute une rare explication : mais
chacun a ſes manieres de penfer . On
a bien trouvé à redire à la defini -t
tion de l'Enigme , que c'eftoit une
Queſtion difficile . On peut bien croiré
auffi que le Mot ne doit avoir aut
cune proprieté , qu'elle qu'elle foit ,
que l'on n'exprime par quelque fymbole.
Il me fuffit , Monfieur , pourn'eftre
pas de ce fentiment , que vos
Enigmes foient tournées d'une ma-`
niere differente. Pour ne parler que
de
du Mercure Galant.
175
de celle d'Ino , fa chute du haut d'un
Rocher eft une forme tout- à fait naturelle
& propre à la Cafcade. Lors:
qu'il fe rencontre quelque chofe qui
marque auffi diftinctement que cette
Figure , il eft inutile de charger les
yeux & l'imagination d'un plus grand
nombre de chofes . Tout ce qu'on exprime
de trop ne pourra jamais plaire,
ce qui me fait fouvenir que je dois auffi
finir ce fujet & ma Lettre.
aly
LETTRE VII.
I vous n'appreniez à noftre Siecle,
Monfieur , à eftre moins critique
que l'on n'a efté autrefois , je dirois
librement que cette varieté prodigieufe
de mots qui paroift fur l'explica
tion de la mefme Enigme , peut venir
de ce que beaucoup de Gens fe font
meflez d'en donner, fans fçavoir affez
bien l'art des Enigmes. Car apres
tout , j'aimerois mieux m'en prendre
à eux , que de dire que vos Enigmes
ont eu des caracteres trop univerfels.
On ne peut gueres faire plus de tort
à un Tableau énigmatique , que de
f
H 1111
176 Extraordinaire
le croire fufceptible de tant de formes
differentes. C'est le prendre pour ces
nuages qui font de differens fpectacles
au gré des yeux , qui s'arreftent
à confiderer le hazard irrégulier de
leur fituation. Ainfi comme les preuves
de Philofophie qui prouvent trop ,
paffent pour de mauvaifes preuves ,
portant l'efprit à la faufleté de mefme
qu'à une veritable conclufion ; auffi
les Tableaux énigmatiques où rien ne
fe dévelope qu'avec incertitude, dont
les images n'ont nul caractere qui en
regle la fignification , ne font pas un
ouvrage d'efprit d'un fort plus heureux
que ces Sophifmes. Il eft donc
d'une derniere neceffité de donner aux
Figures des caracteres qui les détermi
nent à fignifier plutoft une chofe
qu'une autre , comme Nealce qui re
prefentant un Combat Naval, qui s'étoit
donnéfur le Nil , peignit un Cro
codile au bord de la Riviere , pour lá
faire connoiftre par ce figue qui n'ap
partient qu'à elle. La fituation des
Perfonnages , leurs poftures , quelquefois
leurs moms , fouvent leurs
couleurs , les ornemens ou les armes
qu'on
du Mercure Galant. 177
qu'on leur donne , appliquent heu
reufement un Tableau à un fens particulier.
Si on avoit fait un peu plus,
de reflexion fur ces differences que,
vous avez eu le foin de marquer dans
toutes vos Enigmes en peinture , on
auroit rencontré voftre penfée , ou du
moins on en auroit trouvé qui y auroient
eu quelque raport . Au refte on
s'abuferoit auffi de croire que chaque
Figure de l'Enigme foit Enigmatique,
Il n'y a que la Figure principale du
Tableau que l'on doit confiderer avec
deffiance , comme ayant ordre de la
part de l'Autheur d'impofer aux yeux.
C'eft à elle feulement qu'il a confié
fon fecret. Car enfin , Monfieur
fi toutes les autres eftoient également
myfterieufes , on ne devineroit qu'au
hazard le fens d'une Enigme , fans
pouvoir rendre compte de fon expli
cation . Ce fens fe dévelope avec méthode.
On paffe icy , comme dans la
recherche de toute autre verité , de
celle que l'on connait , à celle que
l'on ne connoift pas. On voit au pied
d'un Rocher des Statues , ( l'exemple
de voftre Ino fe reprefente toûjours , )
Hy
178 Extraordinaire
on les prend pour ce qu'elles font. Ce
Rocher , ces Statues , fervent à dé
couvrir que la chofe qui eft reprefentée
tombant d'enhaut dans l'eau qui
eft peinte au deffous , a raport avec
ce Rocher & ces Statues . Lors qu'en
fuite on fait refléxion aux chofes diférentes
qui fe précipitent de quelque
endroit élevé , la circonſtance
de ces Statues dont on embellit ordinairement
une Cafcade , porte plutoft
l'efprit à ce fens , qu'à celuy de la
pluye , ou d'une fufée , ou du feu folet
, ou de quelqu'autre méteore de
l'air. Il'eft d'une plus grande habile
té que Pon ne peut croire , de bien
marquer les dernieres diférences des
chofes . On ne les connoift prefque
pas. On les peut apprendre de l'étude
de la Nature. Un trait d'Hiftoire les
peut fournir. A mon avis , il eft toûjours
neceffaire qu'avec celles que tout
le monde connoift , il y en ait quelques-
unes qui ne puiffent eftre entenduës
que des habiles Gens. Car il
eft vray que l'Enigme hait les profanes
, que fes myfteres n'ont efté en
fage que pour cacher à leurs yeux la
verité , & qu'elle n'eſt & qu'elle n'eft pas l'occudu
Mercure Galant. 199
pation des Gens qui ne veulent s'ap
pliquer à rien , mais l'entretien agreable
de cette espece de rêverie , qui cft
le charme fecret de tous ceux qui ont
quelque gouft dés belles Lettres .
LETTRE VIII.
E ne prétens pas , Monfieur , vous
Jaire rout ce que l'on peut penfer ,
ou ce qui fe trouve fur les Enigmes
en quelques endroits écartez. Je parle
d'endroits écartez, car il n'eſt point
venu jufques à preſent à ma connoiffance
, que l'on ait traité exprés fur
ce fujet. Aule Gelle en dit deux ou
trois mots au quatriéme Livre de fes
Nuits Actiques. Scaliger s'eft contenté
d'en faire un affez grand nombre
,fans en donner de préceptes , luy
qui ne les épargnoit pas.Un Allemand
en fit auffi beaucoup , qui furent au
gouft du Siecle paffé , & qui ne le feroient
pas à celuy qui regne aujour
d'huy. A vous dire vray , je dois ce
ce quej'en fçay à quelques Peres de la
fçavante Compagnie des Jefuites . On
propofe des Enigmes en peinture chaque
1801 · Extraordinaire
que année dans leurs Colleges. C'eſt
un exercice qui contribue beaucoup à
faire paroiftre l'efprit de leurs jeunes
Maiftres , qui en donnent des Expli.
cations publiques . Il n'y a rien de
plus achevé que ces Explications. Ils
y font entrer ce qu'il y a de plus beau
dans la Poëfie Latine , pour les embellir.
H feroit à defirer que l'on pût
en avoir des Recueils . Il ne faudroit
point s'inftruire ailleurs des moyens
d'expliquer un Tableau enigmatique.
J'ay fouvent fouhaité que quelqu'un
de ces Peres vouluft fe charger de ce
foin. Je fuis furpris mefmes que dut
grand nombre qu'il y en a chaque an→
née en France on ne donne un or
dre de choisir les plus belles , & d'en
faire tous les ans un Volume , qui
tiendroit fans doute tres- bien fon
rang entre tant d'autres excellens Quvrages
, & qui feroit comme un préfage
de ce qu'on doit attendre de la
belle éducation qu'ils fçavent donner
à leurs jeunes Gens. Je croirois
avoir affez réuffy dans ces Lettres , fi
la vifionque je vous propofe icy , devenant
publique , rencontroit l'appro-
རྩྭ
>
bation
du Mercure Galant . 181
"
bation de ceux qui peuvent faire executer
cette entreprife . Cependant qu'il
me foit permis , fur l'autorité de leurs
exemples , de faire encor une remarque.
Outre les fymboles dont j'ay par
lé , toute la difficulté confifte à trou
ver un raport jufte entre la principale
figure , & le fens qu'elle reprefente.
Il eft vray que ce raport fe rencontre
foivent par un pur hazard , que l'étude
y a moins de part que la bonne
fortune de l'Esprit , & que cette venë
fe prefente à peu pres à luy , comme
celle du deffein d'un Difcours , de la
pointe d'une Epigramme, & d'une de
ces Reparties promptes , qui ne font
redevables de leur beauté qu'au feu
de l'Efprit , par le moyen duquel toutes
ces apparitions ingénieufes fe prep
fentent à luy. C'eft apparemment ce
que la Ville de Ham a voulu dire.
Mais les regles que l'on a , fervent
à en découvrir la beauté , & à en
bien juger , plutoft qu'à l'invention ;
fi ce n'eft que lors que l'Efprit s'eft
accoûtumé à fe donner des idées régulieres
des chofes , elles fervent à le
conduire , lors mefme qu'il n'y fait
aucune
182 Extraordinaire
aucune refléxion. Comme l'habitude
de la Danfe fert à donner ces manieres
libres & ailées qui attirent une
prompte approbation, des le moment
qu'elles paroiffent en public : Ainfi il
n'a pas efté inutile d'écrire ce que
vous avez fouhaité de moy. Il y a peu
de chofes qui ne foient à vous , Monfieur
, puis que je les ay prifes fur le
modele de vos Enigmes , & qu'elles
m'ont efté dictées par la paffion de
vous obliger.
On ne sçauroit raisonner plus jufte qu'à
fait Mr.l'Abbé de la Valt dans toutes ces
Lettres, ou fi vous en exceptez ce qu'il dit
de trop obligeant pour moy , vous ne trouve
rien qui ne contente l'esprit ,& qui ne
l'éclaire fur ce qu'on doit penfer des
-Enigmes.lene doute point que ceux qui fe
font un plaifir de les expliquer , n'y cherchent
à l'avenir d'autres fens que ceux
de l'Envie , de la Ialoufie & de la Cha-
Steté , puis qu'il leur apprend que l'Enigme
devant fervir de voile aux Ouvrages
feuls de l'Art on de la Nature ,
les noms d'une paffion , d'une vertu , où
d'un vice , n'en peuvent jamais renferfermer
le fens. Le paffe à un autre genre
d'Enig
du Mercure Galant. 183.
1
d'Enigmes , fi on peut donner ce nom à
tout ce qui eft obfcur. Ie parle de ma Lettre
en Chiffre du dernier Extraordinaire
, qui eft demeurée un ſecret impénetrable
pour vous & pour vos Amies.
Beaucoup d'autres ont renoncé à la déchifrer
; & d'un tres -grand nombre de
Perfonnes qui ont effayé d'y réüſſir , il
n'y en a eu que cinq qui en foient venues à
bout. Ie vous envoye leurs Billets pour
ne rien ofter à leur gloire. Vous ferez
Surprise, vous qui avez crû la chofe tresdifficile
, de trouver des plaintes du contraire
dans le premier.
LE
I. BILLET.
E plaifir que nous avons fans peine
eft fi peu charmant, que je vous
avoue que je n'en ay pris aucun à déchifrer
voftre Lettre , qui ne fignifie
rien autre chofe que , Les Nulles qui
font au devant de chaque E , empefcheront
de me découvrir.
En effet , Monfieur , ces fortes de
Lettres font fi faciles quand elles ne
font pas plus embaraffées , qu'elles fe
lifent prefque auffi aifément que fi
elles
184
Extraordinaire
fi
elles eftoient écrites avec des caracteres
ordinaires. C'est ce qui me fait
prendre la liberté de vous dire , que
vous fouhaitez donner plus de fatiffaction
au Public , vous devez luy en
propofer où il fe trouve quelque maniere
de difficulté , puis que c'eft elle
qui donne le prix à la Victoire & à la
Vertu. Je fuis voftre , & c.
Stres
GUILLOIRE,
II. BILLET .
I l'Autheur de la Lettre en Chifres
avoit davantage multiplié ou
diverfifié fes Nulles, il me femble
qu'il nous auroit mieux caché fon fecret
, & qu'il auroit eu plus de raifon
de nous dire ; Les Nulles qui font,&C.
F. L. FRONTEAU . C.
III. BILLET.
E croy , Monfieur , apres avoir bien
médité fur voſtre Lettre de Chifre,
& avoir remarqué que Louis d'or
n'eft jamais feparé de la Clef, je croy,
dis-je , que l'explication eft, Les Nul
lesquifont , & LA GRANGE.
du Mercure Galant. 185
V
}
IV. BILLET.
Oicy Monfieur , l'Explication ?
de la Lettre en Chiffres du fecond
Tome de l'Extraordinaire ; Les
Nulles quifont , &c.
L'ABBE BOUTIXELLE , que vous avez
oublié parmy ceux qui ont trouvé
le fens de l'Hiftoire Enigmatique
de la fonction des deux Mers.
JEY
V. BILLET.
*
TE veux bien , Monfieur , avoüer de
bonne foy que voſtre derniere Lettreen
Chifres m'a donné plus de peine
à déchifrer que n'avoit fait la premiere.
Le caractere inutile quej'y ay
trouvé fouvent repeté a efté la caufe
de mon embarras. Ce caractere que
les regles de l'Art me faifoient prendre
pour un E , ou pour un A , y accompagne
un autre qui eft repeté de
la mefme forte, & que je pris d'abord
pour l'une de ces deux lettres . Ainfi
je m'imaginay que c'eftoit du Latin
que vous nous donniez ; mais cette
penfée
186
Extraordinaire
penfée ne s'accommodant pas aux
conjectures qu'on doit tirer de la matiere
que l'on foupçonne , & des Perfonnes
à qui l'on écrit , je jugeay d'abord
de la matiere, qu'elle ne pouvoit
eftre que galante , & que la Langue
Latine n'y pouvoit avoir aucune part.
Quant à la Perfonne, apres avoir confideré
que c'eftoit à une Femme que
vous adreffiez voftre Lettre , je n'eus.
point de peine à me perfuader qu'elle
devoit eftre écrite en Langue naturelle
du Pais . Cette détermination me,
fir examiner les deux caracteres de
plus pres , & ayant remarqué que l'un
accompagnoit toûjours l'autre ,je con
jecturay que les deux enfemble ne faifoient
qu'une feule lettre. Je n'y en
remarquay aucune qui fuft feule. Cependant
c'est la premiere conjecture
pour trouver l'A & l'Y , car il n'y a
que ces deux lettres feules qui faffent
un mot par elles mefmes , l'Ovocatif
n'entrant prefque jamais dans un dif
cours écrit D'ailleurs dans la
compofition
des mots François ,l'O n'en termine
jamais aucun ,fi ce n'eft des mots .
de Villes, de Rivieres, & de Familles.
Apres
du Mercure Galant.
187
Apres avoir connu avec certitude
qu'il y avoit une lettre inutile, je n'eus
pas de peine à trouver , Les Nulles
qui font , &c. Je fuis voftre , &c.
3
ROBBE
Vous voye , Madame par la lecture
de ces Billets , que le déchiffrement de
cette Lettre n'a pas coufté beaucoup
à ceux qui l'ont fait. Vous ne devez pas
vous étonner qu'ils foient en fi petit nombre.
Peu de Gens fe font addonnez jufqu'icy
à cette étude. Ainfi ceux qui ne
sy font point appliquez ne sçauroient
déveloper le Chiffre le plus facile, au lieu
que les Sçavans en cette matiere c'eft
à dire , ceux qui ont pris l'habitude de
déchifrer , ne fe trouveroient que fort pen
-embaraffez des plus difficiles qu'on leur
pourroit propofer. Mais comme ce n'a pas
efté mon deffein de travailler feulement
pour ce petit nombre dont la penetration
de l'efprit ne pouvoit m'eftre inconnue ,
jay donné des Lettres aisées fur le Chifre,
afin que le Public qui les voit, & les
examine apres vous , apprift peu à peu à
débrouiller le fecret qu'elles renferment.
Cependant quelque facilité qu'il y ait en
188 Extraordinaire
à le découvrir , je vay bien puis que fi
peu de Perfonnes l'ont fait fait , qu'on ne
reuffiroit pas davantage à celles que je.
pourrois encor donner quoy qu' également
faciles , fi je ne preftois pour cela le ſecours
des Regles principales ; dont on fe
doit fervir pour déchifrer. le fuis trop
obligé au Public du favorable acueil qu'il
fait à mes Lettres , pour ne tâcher pas
par touteforte de moyens de luy de luy en rendre
la lecture profitable. Ie ne doute point
qu'apres que ces Regles luy feront connues
, il ne s'attache avec plaisir à dévoi
ler le miftere des nouveaux Chifres que
je vous envoyeray . C'est une fcience
avantageuse , qui peut fervir en beaucoup
d'occafions , & par laquelle onpeut
eftre utile à fon Prince.
La
Regles pour apprendre à
déchiffrer.
faire
A premiere chofe qu'on doit faire
compter s'il n'y a point plus de vingt
trois caracteres diférens dans la
Lettre qu'on veut déchifter. S'il
s'en trouve davantage , c'eſt une mar
qne
du Mercure Galant. 189

que qu'il y en a de doublez ou d'inutiles.
Les inutiles font ce qu'on appelle
communément des Nulles , &
on doit appliquer fes premiers foins à
les découvrir , parce qu'elles empefchent
de connoi ftre les autres lettres.
Il faut en fuite compter combien de
fois chaque caractere eft repeté , &
le marquer à part pour en faire la
comparaison. Celuy qui l'eft davantage
,
eft infalliblement la lettre E
parce que c'est celle dont on fe fert
le plus dans noftre Langue. Elle entre
dans beaucoup de monofyllabes
de deux lettres , qui font , ce de , je
le, me , ne , fe te , & quand vous eftes
une fois affuré de l'avoir trouvée , elle
vous fait connoiftre prefque fans
peine les confones qui la précedent
dans ces mefmes monofyllabes . Un
moyen infaillible de la découvrir ,
c'eft quand vous trouvez un caractere
doublé à la fin d'un mot , comme
dans celuy d'Année , car cela narrive
qu'à l'E dans noftre Langue. Cette
lettre eftant trouvée par le moyen
des monofyllabe's que je viens de
vous marquer ,fi vous la rencontrez
190 Extraordinaire
à la fin d'un autre monofyllabe de
trois caracteres diférens , ce mot doit
eftre , que. Si elle eft au commencement
, ces trois caracteres doivent
fignifier eft , & par là vous connoiffés
les lettres , S , T , Q & V. Si les
caracteres qui marquent ces deux
dernieres lettres , & qui vous font
déja connus , font accompagnez d'un
troifiéme qui ne foit point E, ce troifiéme
eft affurément un I , & le mot
eft , qui. C'eſt un de ceux qui lient
davantage le diſcours. Si ce mefme
caractere que vous avez reconnu pour
la lettre E , eft au milieu de deux autres
qui faffent un monofyllabe de trois
lettres , ce mot fera ces , des , les , mes,
fes , ou tes ,
felon que le fens du difcours
le demandera , & vous pouvez
connoiftre ainfi prefque toutes les
confonnes..
Quand on rencontre quatre cara-
&teres enſemble , dont le troifiéme eſt
femblable au premier , ce mot eft ordinairement
, Vous.
En voila affez , Madame , pour vous
rendre facile le déchifrement d'un Alphabet
TIBLIO THE


LYON
a
19
tre
eſt
me
fig
fes
cal
de

tro
fié
eft
da
ca
la
nblet
fes
CO
CO
CO
Et
fer
di
rez
THEGUE
DE
LYON
1893
du Mercure Galant. 191
phabet regulier , qui ne dépend que de la
connnoiffance de la lettre E; mais comme
on y mefle prefque toûjours des Nulles,
& qu'on employe tres-fouvent cinq ou
fix caracteres differens pour marquer la
mefme lettre , alors ce mefme déchiffrement
ne fe peut faire que par une forte
application d'efprit à trouver les carasteres
qui font double on inutiles. Ie
veux bien mefme vous avouer , que vous
aurez cet embarras dans le nouveau
Chiffre que je vous envoye & peuteftre
, tonte avertie que vous eftes , aurez
vous encor de la peine à le débroüiller.
Il est tout de vieille Monnoye d'or
& d'argent de France , & étrangere.
l'ay cru que vous ne feriez pas fachée
d'apprendre à la connoiftre en examinant
quelles lettres chaque efpece peut
fignifier. Lauray foin de vousfaire voir
toujours quelque chofe de nouveau & de
curieux dans tous mes Chiffres.
>
Comme cette Lettre est extraordinaire
vos Amies me permettront s'il
leurplaift, d'y mefler extraordinairement
quelques lignes de Latin pour vousfaire
voir l'explication que plufieurs Perfonnes
d'efprit ont donnée aux fix monofyllabes
écritsfur l'aufde ce prodigieux Serpent,
192 Extraordinaire
dont je vous parlay dans ma Lettre du
mois de fuillet. Cefut au Village de Pouffan
prés de Montpellier qu'on le trouva.
Vous vous fouvenez que ces monofyllabes
eftoient ou , pa , re , ma , ne, pa . Ce
font autant de commencemens de mots qui·
"ant efté acheve de cetteforte.
Ovationem parat Rex Maximus
nectens Pacem .
LOUIS LE GRAND faifant la Paix,
Seprépare un Triomphe à n'oublier jamais.
Vn bel Esprit de Montpellier les a exm
pliquez ainfi.
Ovo parturito regnum manebit pacificum
.
L'anf qu'on a déconvert de ce Serpent
horrible ,
Rendra le Royaume paiſible.
Monfieur Broffard, Confeiller au Prefidial
de Bourg en Breffe , apres avoir dit
que plufieurs vouloient que ces Caracteres
fignifiaffent
Ovatio
du Mercure Galant.
193
Ovationes Regi paratæ Martem nefarium
pacant.
Les Triomphes au Roy juſtement appreftez
,
Vontfaire du Dieu Mars ceffer les cruautex,
ajoûte qu'il croit que les Syllabes gravées
fur l'oeuf de ce Serpent monstrueux , ne
marquet rien autre chose que ce que difent
les anciens Naturalistes de la nature du
Vipere, qui en naiffant donne la mort à fa
Mere, & vange celle de fon Pere par là,
La femelle coupant la tefte du male lors
de leur accouplement.
Ovum reftituit Patrem , Mater necatur
partu.
Si l'oeuffait revivre le Pere,
L'enfantement eft la mort de la Mere.
Voicy ce qu'a écrit fur ce ſujet le jeune
Solitaire de Langon.
Il eftoit jufte qu'une Action auffi
celle que vient de faire
genéreuse que
Q. de Iniller.
I
194
Extraordinaire
le Roy en donnant la Paix à toute
l'Europe , éclataft par quelque Prodige
furprenant & tout extraordinaire .
La Nature en a voulu marquer de la
joye, en imprimant fur un oeuf , d'un
caractere ineffaçable , ces paroles , ou,
pa, re, ma , ne, pa. L'invention d'écri
re eft nouvelle , & il falloit que l'encre
fuft bien fubtile pour penétrer le
corps d'un gros Serpent . Cela ne s'appelle
pas écrire fur des feuilles de
Chefne , comme faifoit la Sybylle de
Cumes. Auffi le fujet eft - il de plus
grande importance puis que c'eft
la Prophetie de la Paix dont nous
voyons l'accompliffement .
>
Ovo patefacto Reges manebuntpacifici.
L'oeuftrouvé nous apprend que banniffant
la Guerre ,
Les Roys vont rétablir le calme fur la
Terre.
L'explication quifuit eſt plus particuliere
Ovabit pace Refpublica , mactabuntur
Nemetes Paladino.
Quand
!
LE
LYON
BIBLIO
VILLE
195
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du Mercure Galant.
195
Quand la Hollande en paix gouste un
bien fans égal ,
Vers Strasbourg quelfang verfe un vaillant
Marefchal !
Tandis que la Paix arreftée avec la
Hollande donnoit lieu aux Peuples qui
compofent cette Republique de fe réjouir
de leur bonheur , Monfieur le Marefchal
de Crequy a remporté de grands avantages
fur les Allemans. Il eft defigné
par ce mot de Paladin , qui eftoit autrefois
une dignité fort renommée. C'eft en
effet aux anciens Paladins que les Marefchaux
de France ont fuccedé. Nemetes,
font les Peuples de la Germanie d'entre
les Villes de Strasbourg & de Mayendont
Céfar dans fes Commentaires ,&
Pline liv. 4. chap. 17. ont fait mention.
Ces curienfes Obfervations font deues à
M. Allard , dont vous avez veu plufieurs
Lettres fous le nom de l'Hermite
de S. Giraud.
Le Medecinfolitaire de Tarafcon en
Provece, quiregarde les Caracteres imprimexfur
l'oeufdu Serpent, comme un de ces
Prodiges qui n'arrivent jamais quepour
I j
196
Extraordinaire
نم
annoncer de grands évenemens , dit que
puis que nos Modernes affurent que toutes
chofes dérivent des oeufs, que les Anciens
en ont fait naiftre leurs divinitez ,
que les Augures en tiroient des conjectures
pour ce qui devoit arriver , il ne
doute point que l'oeuf d'un Animal qui
eft le Symbole de la Sageffe ,& qui aparu
dans l'Empire & fous le Regne de Louis
le Grand, ne nous prophetife que cet Augufte
Monarque qui n'a jamais eu d'égal
enpuiffance ny en vertu , fera fuivy en
tous lieux de la Victoire.
Ovanti Palma Regi manebit nemini
pari .
Ce Roy qu'aucun n'égale en fes nobles
Conqueftes ,
Verra par tout pour luy des Palmes
toujourspreftes.
Quelques-uns ont expliqué ces Cara-
Eteres fur l'impoffibilité de les expliquer.
Ovum patefacit reconditum manuſcriptum
nemini patens.
L'oeufnous découvre un Manufcrit caché,
Dont en vain le fang eft cherché.
D'autres au contraire veulent qu'il
n'x
du Mercure Galant. 197
n'y ait rien que de naturel dans ces paroles
trouvées fur l'oeuf. Voicy ce qu'ils difent.
Comme une Grofeille ou une
Cerife fe trouvent marquées fur quelque
membre d'un Enfant nouveau
né , par la forte impreffion que ces
fortes de chofes ont faites à l'imagination
de la Mere : de mefme quelque
feüillet d'un Breviaire ou Miffel
dont les lettres font rouges en partie,
peut avoir efté laiffé parmy les ordures
d'un fumier. Le Serpent les aura
regardées fixement, lors que le Soleil
dardoit fes rayons deffus. La fympathie
qu'il y a entre cette couleur
rouge, & la même couleur qui eft aux
yeux du Serpent , aura fait une forte
impreffion qui aura émeu l'imagination
de cet Animal ; en forte que
l'oeuffe fera trouvé difposé à recevoir
les lettres qu'on y a veuës. Si on demande
pourquoy ces lettres font
deux à deux , on peut répondre que
peut eftre les autres lettres rouges eftoient
effacées par l'ordure , ou que
cela s'est fait à diferentes reprifes ,
felon que les rayons vifuels donnoient
par ligne droite fur deux let-
I iij
198 Extraordinaire
tres , n'en pouvant comprendre da
vantage.
Vous en croirez ce qu'il vous plaira.
Il eft certain que nos Anciens Druides
prenoient pour Enfeigne un oeuf de Serpent
, & qu'ils croyoient qu'il contribuoit
beaucoup à la Victoire. Ils vouloient
mefme que le Serpent marquât la Concorde,
c'est pour cela qu'ils faifoient porter
le Caducée de Mercure en figne de
Paix, parce que deux Serpens sy voyent
embraffe . Cette remarque a donné lieu
à Monfieur Portes , Preftre & Docteur
de Lyon , de faire cet Epigramme Latin.
Vous l'expliquerez à vos Amies.
Anguibus oviparis concordia nafcitur
armis.
Şerpentis partus Omina pacis habent.
Le mefme Monfieur Portes a fait
l'Anagramme des fix Caracteres du Serpent
par ces mots fans aucun changement
de lettres ,
PONE ARMA , PAVE.
Ce qu'ily a d'admirable , c'est que plufieurs
Perfonnes ayant entrepris de les
expli
du Mercure Galant. 199
!
Y!
expliquer en des lieux fort éloignez
de l'autre , femblent s'eftre communique
leurspensées en ny cherchant aucun autre
fens que la Paix.Croiriez vous, Madame
, que Nostradamus l'euft prédite
parcet auf; Voicy ce qu'on affure qui fe
trouve dans fes Centuries.
PROPHETIE
DE MICHEL NOSTRADAMUS .
L'An fept & huit le Serpent concevra.
Par le couteau l'oeuf écrit paroiftra.
Lors la valeur à nulle autre feconde,
Pourra donner la Paix à tout le monde.
Onn'a pasfeulement expliqué ces caracteres
de l'oeufdu Serpent fur la Paix.
L'Enfant monstrueux de Touloufe en a
efté un préfage. Vous le trouverez dans
cette Lettre.
LETTRE XXV.
A Rheims.
Lav
'Utile eft fi heureuſement meflé
avec l'agreable dans ce que vous
I iiij
200 Extraordinaire
nous donnez tous les Mois , que la
lecture de vos Ouvrages n'inftruit pas
moins qu'elle divertit . C'est une verité
, Monfieur , dont vous ferez aisément
perfuadé , quand je vous auray
dit de quelle maniere les Efprits ont
efté exercez par vôtre Mercute de
Juillet. L'Enfant de Touloufe dont
vous nous parlez , a donné l'eftre à
bien des pensées . 11 eft cauſe qu'un
fameux Medecin de noftre Ville a pris
le deffein de faire voir au Public un
Traité qu'il a composé fur ce Prodige.
Mais d'autres fans vouloir feüilleter
ny Avicennes , ny Galien , pour.
découvrir les caufes d'une naiffance fi
extraordinaire , ont crû qu'un Enfant
fi merveilleux n'eftoit rien autre chofe
qu'un préfage de la Paix , qui aprés
avoir tenu long - temps en travail
( pour me fervir de l'Allégorie ) tous
les Plenipotentiaires des Princes de
l'Europe , a pris enfin naiffance lors
qu'on s'y attendoit le moins. J'aurois
bien de chofes à vous dire , fi je voulois
m'arrefter fur toutes les matieres
qui ont fait icy le fujet des plus agreables
converfations. Le Procés du
Chat
du Mercure Galant. 201
Chat a fourny des pensées fort fpirituelles
, auffi bien que l'oeuf trouvé
dans le ventre du Serpent de Montpellier.
Je vous en rendrois compte,
fi je n'avois impatience de vous dire
que je fuis voftre , &c .
ROLAND , Avocat.
le vous envoye ungrand Air qui lože le
Roy de ce qu'il a bien voulu nous donner
la Paix. Il eft de M. Furdaulx Maistre
de Mufique de la Cathedrale de Mets,
& trop du temps pour ne vous enpas régaler
extraordinairement .
AIR EN RECIT.
H
Eros , dont les grands Noms embellifoient
l'Histoire ,
Alexandre, Céfar, intrepides Guerriers,
Qui dans le Champ de Marsparuftes les
premiers ›
Et parmy vos Captifs enchaîniez la Vi-
&toire ,
Lours de vos Exploits fait perdre la
memoire ,
Et loin qu'un mefmefort menace fes Lauriers
,
I v
202 Extraordinaire
Le Monde dureroit mille Siecles entiers ,
Que le premier de tous parlera de fa
gloire.
Illuftres Conquérans , n'en foyez point
jaloux ,
Quoy que vous aye fait , il a plus fait
que vous.
Chaque instant de fa vie ofre un nouveau
miracle.
Si vostre ambition mit des Peuples aux
fers,
Pour donner à la terre un plus digne fpé-
" Etacle ,
D'une feule parole il calme l'Univers.
FICTION
SUR LES MOUCHES.
'Amour cueilloit du Miel dans un
LJardin . Il prétendoit que fes Fiéches
en feroiết plus douces , & que l'on
fe plaindroit moins de leurs coups..
Les Mouches, qui font naturellement
fes ennemies , ne pûrent fuporter le
dégaft des fleurs d'un beau Parterre
qu'il
du Mercure Galant. 203
qu'il mettoit en defordre , ny fon larcin
. Elles bourdonnerent autour de
luy , & quelques- unes le piquerent de
leurs aiguillons . Il alla auffitoft fe
plaindre à Vénus du facrilege des
Mouches qui avoient ofé l'attaquer ,
elles qui font les plus petites des Infectes.
Vous qui n'eftes qu'un Enfant , &
le plus petit des Dieux, luy repartit Vénus
, n'attaquez- vous pas tous les jours
& Iupiter, & moy- mefme ? Cependant
elle prit foin de fes playes , qui étoient
fort legeres, & dont il n'auroit pas fait
tant de bruit , s'il n'eftoit accouftumé
à eftre fort fenfible, & à crier aifément..
Elle fe fervit de la Gomme que les
Anciens luy ont confacrée ; & ayant
coupé de fon Voile noir , elle luy en
fit quelques emplaftres. Mais j'ay tort
de les nommer ainfi.Les Graces furent
furpriſes du nouvel éclat qu'elles donnoient
aux belles couleurs de l'Amour.
Tout le Voile fut bientoft coupé
en figures diférentes . Vénus & les.
Graces s'en fervirent pour paroiftre
encor plus belles qu'elles n'eftoient.H
n'y avoit que le nom d'Emplaftre qui
ne plaifoit pas. Vénus ordóna qu'il fe-
Loir
204 Extraordinaire
roit défendu , & que celuy de Mou
ches prendroit fa place , puis que l'Avanture
des Mouches avoit donné
l'occafion d'inventer cette maniere aifée
d'embellir la Beauté mefme , s'il eft
permis de parler ainly.
REPONSE
A LA QUESTION GALANTE.
i
LETTRE XXVI.
A fuite peut eftre d'un grand fe
cours contre les atteintes & les
progrés de l'Amour , s'il eft vray qu'il
foit aufli funefte à un Coeur qui s'en
laiffe furprendre , que tous les Amans
le publient par leurs plaintes. Mais
comme ce n'eft pas à cette belle Paffion
qu'il s'en faut prendre , & qu'au
contraire c'eft à ceux qui ne le fçavene.
pas ménager avec l'adreffe qu'elle demande
, on doit croire que la Dame
dont il s'agit en aura affez pour n'en
goufter que les douceurs. Il faut convenir
que le Mariage a fes loix, & qu'il
e
du Mercure Galant.
205
eft dangereux à ceux qui y font engagez,
de ne les pas fuivre. Mais elle
ne rifquera guére en ne s'en éloignant
pas. Elle a de la vertu , & j'ay trop
bonne opinion du beau Sexe , pour
croire que celles qui en ont , faffent
rien qui les en détourne. Sa paffion
n'ira pas jufqu'à l'excés , puis qu'elle
fera partagée avec fon Mary , pour le
quel elle a toute l'eftime poffible par
fon merite . Ce feroit à mon fens une
efpece de perfidie contre fon coeur &
contre fon Amant malheureux , de fe
hazarder à une confidence qui pourroit
l'expofer , & peut - eftre elle- mefme
, aux emportemens de la jaloufie.
On ne voit pas qu'elle avançaft beaucoup
par la retraite . Souvent elle fortifie
plutoft l'amour qu'elle ne l'affoiblit
. On dit qu'il eft extrémement ingénieux
à trouver des moyens. Si cet
Amant fçait faire fon devoir , il n'en
manquera pas affurément pour voir ce
qu'il aime , & pour en eftre veu , &
alors le remede deviendroit un poifon.
Point de retraite , & encor moins.
de confidence. Je décide comme vous
voyez , Monfieur , fans guére hésiter.
Mais
206 Extraordinaire
Mais je ne sçaurois faire autrement ;
Je fuis un des Partifans du Mercure
Galant , & je ne veux rien luy répondre
qui déroge à fes qualitez . Rien de
moins galant que le procedé d'une
Dame qui fait confidence à fon Mary
de fa paffion & de celle de fon Amant,
pour ne s'occuper qu'à fon ménage .
Mais rien de plus galant & de plus
agreable pour elle , que de foûtenir
adroitement & avec myftere une belle
Paffion , qui ne fouffre jamais d'autre
déclaration que celle qu'une tendreſſe
toûjours refpectueufe peut faire.Je fuis.
voftre , &c..
BOUCHET , de Grenoble.
Voicy comme les Enigmes du Clavel
fin du Tournebroche ont efté expliquées
par diferentes Perfonnes.
EXPLICATION DES DEUX.
J
Ene fçay fi je me méprens
C'eſt
Surces Enigmes cyce que je m'imagine,
que cefont deuxfort bons Inftrumes;
L'un eft propre àla Chambre , & l'autre
à la Cuisine..
Que
du Mercure Galant.
207
Que de plaifir nous donne le premier
Par fes cordes de fer , de laton , ove
d'acier !
Et que d'oreilles font charmées
Par tant de Langues emplumées !
Pour lefecond , s'il n'est bien afforry
A fa neceffaire femelle >
Afa Broche , il ne peutfans elle
Faire cuire noftre Rosty.
Sur l'Explication s'étendre davantage ,
Ce ne feroit pas plaire au Mercure Gam
lant.
Avec raifon ilnous défend
Le long difcours , le fuperflu langage.
Comme j'ay toûjours fait deffein
D'éviter ce jufte reproche ,
Fermons vifte le Claveffin ,
Et faifons enfoupant , taire le Tourne
broche.
GARDIEN
EXPLICATION.
DU CLAVESSIN.
A cette Enigme me plaiſt ;
Mrofons, ilfaut que je l'explique .
A cegrand attirail je vois ce qu'il en eft,
C'est un Instrument de Mufique..
Mais
208 Extraordinaire
Mais quel nom luy donner ? encor en
faut- il un.
Que je fuis un grandfot de me tant gefner
l'ame ,
Pour un Instrument fi commun !
C'est le Claveffin de ma Femme.
BARBETTE , Echevin de Troyes .
A UTR E.
EClaveffin me charme , il n'eft rien
de plus doux ;
Ses accords & fon harmonie.
Exercent fur mon coeur inquiet & jaloux,
Vne agreable tyrannie.
歌奖安
Iris fçait le toucher avec tant d'agrément,
Que des coeurs les plus durs elle change
l'ufage ,
Et cette Belle a l'avantage
D'avoir fait en jouant plus d'un enchan
L
tement.
AUTRE.
RONDE A U.
E Claveffin de bizarre figure
Peut s'enrichir d'une fine peinture.
Cet
du Mercure Galant.
209
Cet ornement doit arrestɩr les yeux ;
Mais fes accords touchent les Curieux
Tout autrement que fa belle parure.
Quand Chamboniere avec fa Tablature
Vouloit charmer les Roys nos Derny-
Dieux ,
Autre que luy ne faifoit parler mieux
Le Claveffin .
Ses tons eftoient jußtes , harmonieux ,
Le fer changeoit d'usage & de nature,
Et l'on voyoit ce métal odieux
Remplir les fens des delices des Dieux,
Lors
que
que la Plume animoit de mesure
Le Claveffin.
AUTR E.
Chaque chofe en ce temps, ainſi qu'au
Carnaval ,
t
Se déguife , & l'on prend un plaifir fans
égal ,
Soit à les travestir , fait à les reconnoître.
Dans cet admirable deffein ,
Il n'eft pas jusqu'au Claveffin
Qui ne fe mefle auffi d'en eftre.
Mais dans le mefme inftant que je l'ay
ven pareftre ,
Sans
210
Extraordinaire
Sans le faire beaucoup parler ,
Luy voyant fi bien étaller
Ses plumes , fes attraits , & fa riche parure
,
Avec ce Corps de bizarre figure
Que de languesfans nombre on avoit fuin
d'orner ,
Etfur tout l'entendant fi jufte résonner,
C'eft luy-mefme, ay-je dit , il en a l'encoulure.
Hé bien fçais - je pas` deviner ?
La Belle du Mont Parnaffe.
EXPLICATION DE L'ENIGME
de la Statuë de Memnon,
*Enigme eft expliquée , & j'en veux
croire Elife. L
C'est un Cadran , il n'y fant plus fona
ger;
Et ces Bergers conduits par une Barbe
grife ,
T cherchent l'Heure du Berger.
LE FAUX CHRISANTE.
AUTRE
du Mercure Galant. 211
AUTRE DE LA MESME,
Sur le Coq.
L'Image de Memnon au bian Souleit
levant ,
Parloit, dit- on, comme un Ouracle.
Voila parguenne un grand miracle,
Noute Coq en fait bian outant.
Tous les matins par ſon chant proupheticle
,
Ie l'entendons dans noute Cour
A noute Minagere annoncer qu'il fait
jour.
Le biau Prouphete ardez , dira quelque
criticle.
Quoy , dire qu'il fait jour quand il creva
les yeux ?
Pargué , c'est tout fin dret , comme dit
Route Fieux ,
C'eft deviner la Feste apres qu'alle eft
vennë.
Tanquia qu'ainfin j'expliquons la Staine
,
Et palfangué qu'in outre dife mieux ?
Par un Païfan d'eaupres
de Troyes.
Ceux qui ont donné les cinq Explications
212 Extraordinaire
plications fuivantes , prennent tous
le titre d'Académiciens de Bouilly
lez-Troyes.
V
Ous demande quelles merveil
Les
Font retentir ces lieux d'un accord tout
divin ,
Apollons de Bouilly , n'avez- vous plus
d'oreilles ?
Quoy , n'entendez - vous pas que c'eft un
Claveffin ?
C. BUGLET, Prevoft de Bouilly.
Entens bien , c'est un Clavel-
JE
fin,
Dont Mercure aujourd'huy vient m'étourdir
l'oreille.
Ah, pour la chatouiller , l'impertinent
engin !
Paffe encor , fi c'eftoit lefon d'un Pot de
Vin ,
Ou les glou gloux d'une Bouteille.
MALHERBE , Medecin.
A Mis,ce Claveffin dont vous gonftez
l'appas ,
N'a rien pour moy d'affez folide.
Franche
du Mercure Galant.
213
Franchement , il ne me plaist pas,
Je ne veux point mâcher à vuide.
Ma foy , ce Tournebroche utile à nos
Repas,
M'eft plus doux dans fon bruit , qu'un
accord infipide.
MORNAC le jeune, Avocat.
S plusfouvent qu'au Cabinet.
le ne rodois dans la Cuifine,
Ma foy je n'aurois pas la mine
De venir juftement au fait.
Mais , grace à mon humeur qui fouvent·
m'en approche >
le reconnois ce Tournebroche.
L'ABBE' SONNEAU.
A Moy qui supute & mesure
Les heures & les jours de l'Ang
Si tu crois fous cette figure
Cacher pour longtemps un Cadran ,
Parbleu tu te trompes , Mercure.
CHEVALIER , Tréforier de
S. Urbain .
Le Madrigal qui fuit a efté fait à
l'occafion d'une Belle Dame dont un
Cavalier qu'on avoit mené chez elle
fe
214
Extraordinaire
fe trouva charmé à l'entendre jouer
du Claveffin , Comme on ne le peut
toucher plus délicatement qu'elle fait,
il fut fi fenfible à cette harmonie, qu'il '
paflit tout à- coup , & tomba en foi,
bleffe , jufqu'à perdre connoiffance.
On eut recours aux remedes ; il revint
à luy , & cet accident luy donna
lieu de dire cent jolies chofes fur ce
qu'il fentoit pour cette admirable Perfonne.
Cette premiere vifite en attira
d'autres. La Dame fut fortement aimée
du Cavalier, mais enfin foit qu'elle
ait efté cruelle , foit que l'amour
diminuë de luy-mefme quand il ne
fçauroit plus augmenter , cette paffion
s'eft ralentie depuis quelque temps ;&
voicy ce qu'il luy a répondu fur l'Enigine
du Claveffin , qu'elle l'avoit priée
d'expliquer.
FA
Aut- il m'écrire Vers & Profe
Pour m'obliger à deviner
L'Enigme que l'Autheur du Mercure
propofe ?
Iris , tout de nouveau pourquoy me chagriner
,
En me reprefentant ce qui fait monfuplice
? le
W
du Mercure Galant.
215
le croy que c'est avec deffein
Que vostre cruauté me fait cette malice,
Pour mefairefonger encor an Claveffin .
La Lettre que vous allez voir eft.
d'un Particulier à un Amy.
*3.-2003. 8063. 2003.
LETTRE
LA
XXVII.
A Question que nous propofe
l'Extraordinaire du Mercure, fuft
dernierement agitée dans une Compagnie
où je me trouvay . Chacun y
dit fon fentiment ; mais de cinq ou fix
aimables Perfonnes qui y eftoient, il
n'y en euft pas une qui fuft de voſtre
avis . Elles plaignirent toutes le malheur
de cette Femme qui fe voyoit expofée
à la veuë d'un Amant pour qui
elle fentoit en fecret une paffion violente
qu'elle vouloit étouffer ; mais
elles foûtinrent que puis qu'il n'y
avoit pour cette malheureufe aucun
moyen de s'éloigner de ce qu'elle aimoit
qu'en confiant fon fecret à fon
Mary , il valoit mieux eternellement
combatre , & mourir mefme dan les
combats,
216
Extraordinaire
combats , que d'aller faire une confidence
fi dangereufe à une Perfonne
dont elle devoit toûjours dépendre.
Pour moy , Monfieur , je n'eus pas de
peine à me ranger de ce party , & toutes
les raifons que vous m'aviez fait la
grace de m'écrire pour foûtenir voftre
fentiment , s'évanoüirent de devant
mes yeux . Je confideray avec elles
quelle peine cruelle c'eftoit pour une
Femme, que de fe réfoudre à aller ellemeline
découvrir un amour qui la devoit
faire rougir , & de l'aller découvrir
à celuy des Hommes auquel elle
avoit plus d'intereft qu'il fuft eternellement
caché. Mais fur tout j'examinay
le coup mortel que c'eftoit porter
au coeur d'un Mary , que de luy apprendre
cette nouvelle. Il faut avoir
aimé,Monfieur , pour bien entrer dans
ces fentimens , & pour concevoir la
fecrette douleur d'un honnefte Homme
qui fçait qu'il ne poffede de fa
Femme que ce qu'elle ne luy peut refufer
, qui ne doit l'affection qu'elle
luy fait paroistre qu'au lien qui les
unit , & qui n'eft pas le maiſtre d'un
coeur dont il ne fe fent que trop digne
par
du Mercure Galant. 217
par fon merite. Il eft vray que fa Femme
tâche d'étouffer cette paffion criminelle
, il'en eft mefme convaincu,
& il femble que l'aveu qu'elle luy viết
de faire est une marque de fa vertu,&
de l'eftime qu'elle a pour luy. Mais il
faut ne pas connoiftre l'Amour , pour
ignorer qu'il ferme toûjours les yeux
fur ce qui peut le foulager dans fon
malheur , & qu'il ne confidere que ce
qui accroift fès déplaifirs. Qui peut
raffurer ce Mary contre tout ce que
fon chagrin luy va reprefenter ? IL
= fçait que l'abſence n'efface pas toûjours
les impreffions qui fe font formées
dans un coeur ; que le mal peut
s'aigrir par la violence qu'on luy faits
& que la paffion ne trouvant plus dequoyfe
flater, monte quelquefois à un
tel excés , que la vertu la plus forte
qui luy refiftoit au commencement,
n'eſt plus en état de la combatre. Vne
Femme qui jettera les yeux fur tous
ces perils ne balancera pas longtemps
fur la réfolution qu'elle doit prendre;
elle fe déterminera fans doute à demeurer
expofée, à la veüe dangereuſe
de fon Amant. Il est vray qu'elle aura
Q. de Iuillet.
1
K
218 Extraordinaire
de rudes combats à rendre ; mais
Monfieur ›
Ce n'est qu'en ces combats qu'éclate la
Vertu ,
Et l'on doute d'un Coeur qui n'a point
combatu.
La Victoire fe déclarera pour le party
le plus jufte , & il est bien difficile
qu'une Femme vertueufe qui a la force
de cacher fa paffion à une Perfonne
dont elle eft tendrement aimée ,
n'ait enfin la puiffance d'étouffer cette
paffion qui choque fon devoir. Les
froideurs qu'elle doit faire paroiftre à
cet Amant , pourront peut- eftre la rebuter
dans la fuite, & comme l'amour
fe guérit fouvent par le dépit , elle doit
efperer de fes rigueurs qu'elle fe verra
bientoft libre des cruelles attaques où
l'expofe une veuë qui luy eft trop
chere . Enfin , Monfieur, de deux périls
, elle choisira celuy dont fa vertu,
qu'elle a déja éprouvée,la pourra toujours
garantir. Je fuis voftre , &c.
L'INSENSIBLE de Beauvais.
LET
du Mercure Galant. 219
LETTRE XXVIIL
Ja
A Angers.
"Ay leu phifieurs de vos Mercures
Galans avec tant de fatisfaction ,que
je puis vous prorefter que la lecture de
ces Ouvrages eft une des plus agreables
occupations que j'aye en France.
Elle me fait apprendre la Langue en
inefine temps qu'elle me divertit l'ef
prit. Je ne les ay leus que quelque
temps apres qu'ils ont efté faits,à l'exception
de celuy du Mois d'Aouft.J'ay
un peu refvé fur les Enigmes que j'y
ay trouvées. La premiere m'a paru
eftre le Claveffin , & la feconde' , une
Horloge à pendule. Si je n'ay pas deviné
jufte, cela doit eftré pardonné à un
Etranger, qui a de la peine à entendre
le langage. Au moins cecy me fera
the occafion de vous dire que je fuis
voltre , & c.
FRANÇOIS - LOUIS VANDER
VVIELLEN , Gentilhomme
Allemand.
Kij
220 Extraordinaire
LETTRE XXIX.
A Saumur.
JE croy Monfieur que la Statuë de
Memnon peut tres-bien s'expliquer
de l'Aftrologie. Cette Statue qui regarde
le Soleil, & qui ne rend fes Ora->
cles qu'en recevant fes rayons , reprefente
les Aftres & particulierement
les Planetes , dont l'ufage eft
tres- grand dans l'Aftrologie , & qui
tirent toute leur force & leur lumiere
du Soleil . La Sphere qui paroift fous
les pieds de Memnon , peut fignifier
le Globe Celeſte. Le Vieillard qui
confidere la Statue , c'eft l'Aftrolo- .
gue qui confulte les Aftres . Ceux qui
viennent à luy, font ceux qui veulent
fçavoir l'avenir , & qui fe font dire
la bonne Avanture , & tirer l'Horofcope.
Mais pour confirmer cette Explication
, il faut encor confiderer le
raport que les Predictions de l'Aftrologie
ont avec lesOracles .Il n'y avoit
rien de plus ambigu ny de plus obfcur
#
du Mercure Galant. 221
"
cur que ces réponſes des faux Dieux,
comme il paroift par celles qui furent
rendues à Créfus à Pyrrhus , & à
mille autres qu'il feroit trop long de
nommer icy. De mefme on ne voit
rien de plus enbroüillé que les Prédictions
des Aftrologues. De plus
les Oracles étoient prefque tous faux;
& fi quelquefois ils fe trouvoient veritables
, ce n'eftoit que par un pur
hazard. Oenomanus , Philofophe
& Orateur Grec , ayant efté fouvent
trompé par celuy de Delphes , fit un
Livre de fes menfonges , qu'il intitula
, De la Fauffeté des Oracles. Et Porphire
, ce grand Ennemy des Chreftiens
, avoue en fon Traité des Réponfes
& des Oracles , que pour l'ordinaire
ils fe trouvoient faux . Il en
eft de mefme de ce que prédifent les
Aftrologues ; ce que je vay faire voir
en peu de mots par quelques exemples
mémorables. En l'année 1179.
il courut par toute l'Europe des Prédictions
des plus fameux Aftrologues
, par lefquels ils menaçoient
qu'en l'année 1 186. il arriveroit de fi
effroyables tempeftes , & des vents fi
Kiij
222 Extraordinaire
fe
impétueux , que les Tours ny les
Chafteaux les plus forts ne feroient
pas capables d'y refifter. Cela jetta
tout le monde en une confternation
terrible , & la plûpart s'alloient cacher
dans les creux des Rochers . Cependant
cette année- là fut extrémement
tranquille. Depuis , d'autres
Aftrologues publierent qu'en l'an
1524 au mois de Fevrier , il y au
roit de fi grandes pluyes , qu'à peine
pourrroit- on fauver de cette efpece
de deluge. Mais il arriva tout le contraire
de ce qu'ils avoient prédit , &
le mois de Fevrier fat extraordinairement
fec. Qui ne fçait enfin ( car j'ay
honte d'eftre fi long ) ce qu'on pronoftiqua
de l'année 1588.qu'on nom .
ma la merveilleufe , à caufe des prodigieux
accidens qu'on devoit voir,
& de la fameufe Eclypfe de Soleil de
l'an 1654. Neantmoins toutes ces
Prédictions n'eurent point d'effet , &
elles ne fervirent qu'à confondre la
vaine Science des Aftrogues . Je fuis
voftre , & c.
DE LA TOUSCHE.
LET
du Mercure Galant. 223
LETTRE XXX.
A Ablouville , pres d'Argentan.
"Entre d'abord en matiere touchant
Jla queftion galante que vous propofez
, & crois , Monfieur , qu'une
Femme qui eft bien perfuadée du me
rite du Rival de fon Mary , & qui a dú
panchant à luy vouloir du bien , a lieu
de craindre pour fa vertu , fi elle refte
en un lieu où elle ne peut honneftement
éviter fa veuë . Il luy rend malgré
elle mille fervices qu'elle ne peut
refufer. Il les affaifonne d'un langage
muet qui luy dit plus qu'elle ne voudroit
entendre.Il ne perd pas la moindre
occafion de la voir & de devenir
neceffaire. Cette complaifance ache-.
vée , fon air , & fes manieres , donnent
de terribles alfauts à la vertu de
la Dame , & grand fujet d'apprehen
der certaine heure du jour plus redoutable
encor pour le Mary dans un tefte
à tefte commode pour les Amans :
mais d'ailleurs fi par une avanture
affez rare la Dame aime tendrement
Kijij
224 Extraordinaire
proque ,
fon Epoux , & que l'amour foit recielle
hazarde de le faire chairger
en jaloufie par un aveu trop fincere
qu'il peut croire n'avoir efté fait que
pour fauver les apparences , & fervir
en fuite à le mieux tromper . Tout luy
devient fufpect, jufqu'à la retraite propofée.
Il s'imagine que loin du monde
& du bruit , les rendez vous fe donnent
plus à propos . Je confeille donc
à la Dame de ne point découvrir fon
foible , & de faire tout fon poffible
pour le vaincre. Il y a plus de peine ,
mais il y a plus de gloire , & par une
indiférence un peu de longue haleine ,
elle pourra obliger l'Amant à l'imiter,
& le tout fans donner d'ombrage au
Mary . Peu de Gens feront d'un avis
contraire ; mais peut- eftre que les voix
feront plus partagées touchant les
Mouches dont j'attribue l'ufage à
Omphale Reyne de Lydie . Comme
elle le coëffoit un jour devant fon Miroir,
une Mouche fe vint mettre fur fa
joue . Elle vit que la couleur de ce petit
Infecte relevoit admirablement
bien l'éclat de fon teint. Elle s'avifa ,
d'avoir des Mouches plus fixes , &
pour
du Mercure Galant.
225
pour cela elle fe fit apporter du Taffetas
noir , dont elle tailla quelques pe.
tits morceaux qu'elle s'appliqua en divers
endroits du visage , & donna ordre
à fes Suivantes de ne l'en pas laiffer
manquer. Elles y travaillerent avec
fuccés , & chacune fit de fon mieux
pour meriter qu'on l'appellât la Bonne
Faifeufe. Toutes les Dames de Lydie
fuivirent l'exemple de leur Reyne ,
& dans ce temps le grand Hercule
paffa par là .
Il vit la Reyne , & ne pût ſe défendre
Contre des attraits fi puiffans.
fut pas longtemps fans luy faire
comprendre ,
·Par mille regards languiffans ,
Que l'éclat de fes yeux le forçoit de fe
rendre.
Elle euft de la joye de le voir réduit à
cette neceffité. Elle le connoiffoit fans
l'avoir jamais veu . Sa réputation parloit
affez , & fon nom apprenoit toutes
chofes. Elle feignit de ne fe pas
appercevoir dé fon embarras, & traita
longtemps de galanterie pure la décla
K. V
226 Extraordinaire
ration qu'il luy fit en fuite. Il luy jurą
que fon coeur eftoit fur fes levres; mais
dans la crainte que fa paffion ne fuft
auffi vagabonde que fa gloire , qui
s'attachoit à toute forte de grandes
entrepriſes , elle s'en voulut affurer
par quelques épreuves , & commanda
à ce nouvel Amant de prendre
l'Habit de Femme , avec une Quenoüille
& des Mouches. Il le fit incontinent.
Il faifoit beau voir Alcide
tel qu'on le dépeint en cet équipage,
Voyez le prodigieux pouvoir de l'Amour
, qui tout Enfant qu'il eft , fe
joüoit en ce moment de celuy qui
avoit tant affommé de Monftres !
Le Lyan Neméen , l'Hydre , le Sanglier,
Et les Oyfeaux du Lac Stymphale,
Avoient pour ce brave Guerrier
Efté moins dangereux que les Monches
d'Omphale.
La Reyne de Lydie ne fe contenta pas
de cette métamorphofe . Elle luy or
donna eneor d'introduire par tout la
mode de fe mettre des Mouches ; ce
qui
du Mercure Galant.
227
aqui luy fit recommencer tous les
Voyages. Il établit donc en tous lieux
cerre Mode par autorité , mais elle ne
fut pas longtemps fans plaire à toutes
les Nations , qui l'ont toûjours continuée
depuis, comme nous le voyons
encor prefentement. A fon retour il
perfuada tout ce qu'il voulut , & fut
bien récompenfé. Je ſuis voftre , &c.
D'ABLOVILLE.
903 8063. 206. Coo3. 2003 2003 : 2003 £963 £93. 8
JE
LETTRE
obligé,
XXXI.
E fuis obligé, Monfieur de vous apprendre
le bruit que voftre Mercure
fait à Madrid parmy les Perfonnes
de la premiere qualité. Voicy ce qu'un
Homme de merite qui eft dans cette
Cour , & à qui je l'envoyay il y a
quelque mois , m'en a écrit . l'admire
La nouvelle & agreable maniere de s'immortalifer
, que l'Autheur du Mercu
re fournit aux Gens d'efprit , dont je
trouve qu'il fait une troifiéme efpece de
Héros .
Car il eft des Héros de toutes les manicres
> • Et
228 Extraordinaire
Et fans parler des ames meurtrieres ,
Qui borbouillez de pouffiere & defang
Se font faifis du premier rang,
Sans parler des Autheurs antiques,
De leurs Commnantateurs, Traducteurs on
Critiques ,
De qui le front en guife de Guerriers,
Paroist couronné de Lauriers ,
Il eft des Héros à la mode ,
Qui par une adroite methode ,
Soit à faire des Vers , foit à les applaudir
Soit à tourner proprement une Epiftre,
Selon que leur talent a pû les enhardir ,
Du Mercure prenant un titre ,
Se font avec facilité
Guinder à l'Immortalité.
LE CAVALIER ECCLESIASTIQUE .
2003.2003. 2003. 2003-2003-2003.
DE L'ORIGINE
DES MOUCHES
DES DA ME S.
Uis que vous voulez , aimable Mercure
Galant,que je vous apprenne
Pu
l'origine
du Mercure Galant. 229
Forigine des Mouches que les Dames
mettent fur leur vifage , je vous rapporteray
ce que j'en ay leu dans un
vieux Manufcrit qui n'eft ny Grec, ny
Latin , ny Allemand. Il dit que l'Amour
, qui de fa nature eft inconftant
& volage , s'ennuyant un jour dans
les Cieux avec les Déelles , s'aviſa de
quitter cette belle Demeure pour venir
chercher du ragouft dans je ne
fçay quel petit Village où il y avoit de
fort jolies Bergeres , adroites, propres ,
bien -faites, & mefme affez fieres .Vous
fçavez ce que le Taffe dit de la fuite de
l'Amour,de la colere de Vénus , & des
perquifitions qu'elle fit pour le retrouver.
Voicy le refte de l'Hiftoire . L'Amour
ayant réfolu de fe déguifer, crût
qu'il feroit moins facilement reconnu
en équipage de Bergere,que dans l'habit
de Berger. Il cache donc fa Torche
& fon Bandeau dans une vieille
Mafure , ofte la pointe dorée de fes
Fléches , en met une autre qui pour
n'eftre pas fi belle , eft pourtant d'auffi
bonne trempe , replie le mieux qu'il
peut fes aifles fous fes bras , fe coeffe
d'un petit Bavolet , prend une Houlet .
τέ ,
230
Extraordinaire
te , & chaffe un Troupeau devant luy.
Tout favorife fon déguisement , fon
vifage jeune , fes cheveux blonds , fes
petites manieres . Jamais l'Amour ne
fut plus plaifant qu'en cet équipage.
Il fe regarde dans une Fontaine . Il
s'admire, & rit luy-mefme de fa Mafcarade,
bien affuré que perfonne ne le
reconnoiſtra , non pas mefme Vénus
qui le cherche. Habillé de cette maniere
, entre dans la Prairie , où toutes
les Bergeres du Village eftoient
affemblées autour de leurs Troupeaux .
Icy le Manufcrit eft un peu déchiré ,
& c'eft affurément dommage , car cet
endroit à monavis devoit eftre le plus
curieux, & il y auroit eu grand plai
fir de voir comment l'Amour fit connoiffance
, & de quelle forte il fe démefla
de fes premiers complimens....
Mais tout ce que l'on en fçait , c'eſt
qu'il fit amitié particuliere avec deux
des plus belles Bergeres , luy qu'on
accufe de ne fe connoiftre pas trop en
amitié. L'une s'appelloit Aminte , &
l'autre Cloris. Pour lay il fe donna le
nom de Carite. Ainfi ces trois Belles
eftoient toûjours enſemble, & ne pouvoient
du Mercure Galant. 231
voient vivre l'une fans l'autre. Un
jour qu'elles eftoiết au bord du Ruiffeau
qui arrofe la Prairie ( c'eftoit
peut- eftre dans la délicieufe Valée de
Tempé , au bord du Fleuve Penée ;
l'Hiftoire à la verité ne le dit pas, mais
on le peut fupofer.) Eſtant , dis - je, dans
la Prairie , elles virent un Effein d'Abeilles
, qui bourdonnant en l'air ,
avoient quitté leur Ruche trop pleine,
& cherchoient un nouvel endroit
pour fe loger. Carite peu fçavante
dans cette forte de ménage , courut
au devant d'elles , & les voulut arref
ter avec la main ; mais cette petite
Troupe mutinée , qui eft la feule au
fentiment de Virgile , qui ne reconnoift
point l'Amour , & qui ne paye
point de tribut à Vénus , s'effarouche,
fe jette fur le vifage de Carite , la pique
en plufieurs endroits , & luy fait
verfer des larmes. Ses deux Compagnes
s'empreffent auffitoft pour la fecourir.
Elles vont chercher une Herbe
dont le jus a la vertu de guérir ces
fortes de piqueures ; & pour hafter le
remede, & tenir la liqueur arrestée ſur
les playes, elles oftent un Ruban noir
qui
232
Extraordinaire
qui tenoit un Bouquet de fleurs attaché
au col d'une jeune Brébis . Elles
le coupent par petits morceaux , les
trempent dans le jus, & les appliquent
fi
,
proprement & avec tant d'art fur
chaque piqueure , que le vifage de la
Bergere au lieu d'en eftre défiguré , en
paroift plus beau . Elles eftoient encor
dans cette occupation , lors que Vénus
qui cherchoit l'Amour, arrive par hazard
en ce lieu. Elle s'arrefte un moment
à confiderer la belle Troupe , &
principalement Carite, qui toute honteufe
de l'équipage où elle eft, & craignant
d'eftre recognuë baiffe fes
beaux yeux pleins de larmes , & rou.
git de confufion . Vénus s'informe du
fujet de fa douleur , plaint la Bergere
de fon avanture , la trouve belle , &
prefque auffi aimable que fon Fils ,
voyant en elle beaucoup de fes traits.
Elle alloit pourfuivre fon chemin ,
quand la tremblante Carite ravie de la
voir partir fe prit inconfidérement
à
foûrire. Alors Vénus reconnut auffitoft
fon Fils déguisé , car les ris de
l'Amour font fi particuliets
, que perfonne
ne les fçauroit imiter. Elle
Ten
du Mercure Galant.
233
Fembraffe , fe faifit de luy , appelle les
Oyleaux qui traînent fon Char , & le
remene au Ciel avec elle . Tous les
Dieux réjouis de fon retour , accourent
pour le careffer . Les uns luy
oftent le Bavolet , d'autres le raillent
defon déguisement ; mais tous conviennent
que les Mouches font caufe
qu'il paroift avec un nouvel éclat, que
fon teint en eft plus vif, & que ces petites
marques noires qui cachent leurs
piqueures , font des agrémens qui augmentent
fa beauté. Ils voulurent
que l'effet gardaft le nom de la cau-
& donnerent celuy de Mouches
à ces agrémens. Depuis ce tempslà
ce nom leur eft toûjours demeuré.
C'eftoit justement la veille du jour que
Pâris avoit marqué pour juger le fameux
diférent des trois Déeffes qui
difputoient le prix de la Beauté . Vénus
laiffant à fes Rivales les ornemens
d'or & de pierreries , ne crût pas que
fes attraits euffent befoin de ce fecours
pour les vaincre. Chacun fçait
de quelle maniere elle voulut paroître
devant le Juge, mais tout le monde ne
çait pas qu'elle fe fervit de Mouches,
fe >
pour
234
Extraordinaire
pour le gagner , & qu'elle eft la premiere
qui ait employé ce petit fecret
pour relever la blancheur de fon teint.
Elle en mit une au coin de fa bouche,
une autre au deffus de l'oeil , & quelques
petites imperceptibles fur ſes
joues. Il y en a qui difent qu'elle en
mit encorfur tout le refte de fon corps,
mais l'Autheur de l'Hiftoire ne le dit
pas. Il ajoûte feulement que Pâris la
trouva fi belle avec ce nouvel ornement
, qu'il ne pût luy refufer la Pomme
d'or , & qu'apres qu'il eut enlevé
Heleine , dont les bonnes graces furent
un préfent de Vénus , & la récompenfe
du Jugement qu'il rendit en
fa faveur , il enfeigna ce fecret à fon
aimable Maiſtreffe ; qu'Heleine eftant
à Troye s'en fervit ; que les Dames
Troyennes l'imiterent , que cette plaifante
invention fe répandit en fuite
chez les Grecs , & par eux dans toute
l'Italie. On fçait que les Romains ont
étendu leur domination par tout.
Ainfi il n'y a pas lieu de s'étonner que
les Mouches foient reçenës chez touteforte
de Nations ; mais comme c'eſt
l'Amour que les Dames font redeva-
9
bles
du Mercure Galant.
235
bles du fecours que leur beauté en tí
re , elles ne s'en fervent que pour accroiftre
fon Empire , & luy acquerir
de nouveaux Sujets. Aufli voyonsnous
que celles qui ne luy peuvent
procurer de conqueftes , renoncent à
cct ornement qui ne convient proprement
qu'aux belles & jeunes Perfonnes.
Voila , aimable Mercure , ce que
je fçay fur ce fujet. Je ne vous déguiferay
point mon nom , & figneray
comme on m'appelle ,
HERMANITA.
Vous aurez encor un Air nouveau que
je ne puis me refoudre à laiſſer vieillir. Il
eft de la compofition de Monfieur du Parc,
vousfera connoiftre qu'il fçait la Mufique
à fond. C'est un Recit de Baffe avec
un Deffus adjoufté. La conjoncture de la
Paix des Vendanges en rend les Pa
rolesfort defaifon.
AIR NOUVEAU.
L'Alfons la les Flamans & le Prince
>
Bacchus nous appelle en Vendange,
Pour entonner le Vin nouveau.
An
23.
236
Extraordinaire
Amis , prenons le Verre & quittons l'a
Rapiere,
C'eft affez fait la guerre à ces Beu
veurs de Biere,
Il la faut faire aux Beuveurs d'ean.
J'adjoûte icy quelques Pieces fur la
Paix, à celles que je vous ay envoyées
dans ma Lettre du dernier mois.

POUR LE ROY ,
SONNE T.
Desdans
l'Histoire,
Es Roys morts la valeur vivante
Les fait combatre encor , & forcer des
Remparts;
Et la Pofterité , pour ces fameux hazards
,
Rend par fon jugement justice à leur memoire.
Mais par fes propres mains fe couronner
de gloire ,
Defarmer l'Ottoman , rétablir les Céfars
Venir,
du Mercure Galant. 237)
Venir, & voir , & vaincre
comme un Mars,
eftre enfin
Le maistre du Destin , qui donne la vi-
Etoire.
Ne s'ébranler derien,feul regir ſes Etats,
Seul de tous fes confeils estre l'ame & le
bras a
Seul répondre de tout , feul rendre fes
Oracles.
314
Estre jeune , & des Roys le Modele
achevé ;
Oùpeut estre le Roy qui fait tous ces ·
miracles ?
Nos Peres le cherchoient , & nous l'avons
trouvé.
L
AUTRE SONNET.
A Victoire, grand Prince, à tes ar
mesfidelle ,
Atoujours couronné tes genereux projets;.
Depuis qu'au Champ de Mars tu conduis
tes Sujets,
Elle a favorisé ton courage & ton zele.
Il étoit jufte auffi qu'à ton ardeur fi belle,
Qui nefe propofoit que d'illustres objets,
Le
238
Extraordinaire
La Fortune affervie augré de tesfouhaits,
De tes braves Guerriers fecondaft la
querelle.
Rien n'a pûrefister àl'effort de ton bras;
Ceux qui l'ont attendu , fe font veus mettre
à bas:
Mais par tout ta clemence a fuivy tes
conqueftes.
欢迎老
Tes Ennemis vaincus publiront tes hauts
faits ,
Et qu'ayat terraffé tant defuperbesTeftes,
Tu t'es comblé de gloire, en leur donnant
la Paix.
DE DOUZE.
STANCES
L
AU ROY.
A Victoire pour toy n'a t'elle plin de
charmes ?
Es-tu las du Triomphe, invincible Héros?
D'où vient que tu mets bas les armes,
Sur le point d'achever tes_glorieux , tra-
Vaux ?
De tes fiers Ennemis l'union confonduë,
Et
du Mercure Galant. 239
Et le Lyon enfuite avec l'Aigle éperdue,
D'ancun retour heureux n'ofoient plus fe
flater.
Tel eftoit fous ton Nom le destin de la
France.
Encor un peu de patience ,
Et l'Europe à ton joug venoit fe préfenter.
Quel Conquérant jamais au sein de la
Victoire
Ades Peuples vaincus vit- on offrir la
Paix ?
Et vous , ô Filles de Memoire,
Dans les Actes du Pinde avez - vous de
ces traits ?
Vos Demy- Dieux , à qui l'on éleva des
Temples ,
Et qu'aux Roys chaque Siecle a marquez
pour exemples ,
S'abandonnoient fans honte à leurs Exploits
guerriers.
Dût-il du monde entier en coûter la dé
faite ,
Is ne faifoient point la retraite,
Tant qu'ils pouvoient courir à de nonveaux
Lauriers.
Encor
240
Extraordinaire
Encor fi tes combats enfanglantoient nos
Plaines ,
Si chez nous de la Guerre on reffentoit les
maux ,
Grand Roy , fi t'expofantfes peines
La France à tes genoux t'invitoit anrepos
On croiroit que cedant pour elle à tant
d'alarmes ,
Tu quittes des Lauriers arrofez de fes
larmes ,
Qu'enfaveur de l'Etat turetires ta main.
Tupourrois au befoin refufer des Couronnes
.
Mais pour la Paix que tu nous donne ,
A laraifon d'Etat on a recours en vain.
Il n'en eft point , grand Prince , & tes
Sujets tranquilles
Sans raison pour la Paix auroient formé
des voeux ;
L'Abondance regne en nos Villes ;
Nous joüiffons par tout d'un calme bienheureux
.
Dans le temps que l'Europe ouverte à
tes Conqueftes ,
Sur fes Peuples armez voit fondre les
tempeftes,
Seuls,
du Mercure Galant.
241
Seuls , de l'effroy cominun affranchis par
ton bras,
Et deffous tes Lauriers à l'abry du Tonnerre
,
Nous ne connoiffons de la Guerre.
Que leplaifir d'entendre à quel prix en
combats.
***
La Science en crédit , les Mufes floriffantes
Les beaux Arts à l'envy par tes foins
cultivez , •
Tes loix aujourd'huy triomphantes ,
Despompeux Monumens dans la Guerre
élevez,
La Vertufur le Trêne , & toujours couronnée
>
Sous l'Empire de Mars jadis infortunée,
Les Spectacles charmans , les leux &
les Plaifirs ,
Ces biens , de la Paix feule autrefois l'apanage
Sont devenus nostre partage ,
Et par unfort heureux préviennent nos
defirs.
Quelle est donc cette Paix où ton ame
s'applique ?
Q.de Juillet. L
242 Extraordinaire
Seur de vaincre toujours , pourquoy la
donnes-tu ?
Ton fecret anguste s'explique ›
Grand Roy ; c'est un effet de ta feule
verin.
Elle feule en tes mains a fufpendu la
foudre;
Tout preft à te vanger, tu ne peux t'y refoudre
;
Tes Ennemis enfin te font devenus chers,
Et renonçant pour eux aufruit de la Vi-
Etoire ,
Tu vas mettre toute ta gloire
A donner deformais le calme à l'Vnivers.
C'est là du plus grand coeur l'effort le
plus fublime,
C'eft par là qu'un Heros merite des
Autels.
Acheve, Prince magnanime ,
Ouy , tu devois encor cet exemple aux
Mortels.
Enfeigne aux Conquérans à dompter
leur
courage,
Afe borner; c'est là, c'est là le grand
ouvrage ,
Et
du Mercure Galant.
243
Et ce que devant toy l'on n'avoit pas
compris.
Plus tes progrés font feûrs , plus cet
exemple eft rare;
Et plus ta vertufe déclare ,
Plus de ton Diadéme elle augmente le
prix.
Rendez- vous , fiers Etats ; Souverains,
que la France
Contre elle en cette Guerre a veus
réunir s
Rompe rompe vostre alliance ;
Contre tant de vertus vous ne sçauriez
tenir :
LOVIS par cet endroit ne donne point
d'ombrage;
Du pouvoir qu'il vous rend , venez luy
faire hommage ,
Et fecondez enfin fes auguftes projets.
Venez, pleins d'une noble & genereuse
envis,
Disputerle foin de fa vie ,
Le foin defon Triomphe , à fes propres
Sujets.
Et toy , qu'un fort plus doux foûmet à
fan Empire,
Lij
244
Extraordinaire
France tropfortunée, adore fes deffeins,
Le Ciel avec LOVIS conspire.
Nous en avons icy des gages trop certains.
Attens tout de la Paix , fous de pareils
aufpices.
Dans un Siecle de fer s'il a fait tes delices
,
Si du fein de Bellone il a pû te charmer ,
Que ne fera-cepoint, lors qu'en des jours
plus calmes ,
Ce Prince , à l'ombre de fes Palmes,
N'aura plus d'autre foin que de se faire
aimer ?
SONNET .
Ve l'Europe jouit d'un calme prétieux
!
Que le Ciel a d'éclat ! que la Nature eft
belle ?
Qu'il croift de fleurs ! d'où vient que tout
fe renouvelle ?
La Paix n'eft-elle point de retour en ces
lieux ?
L'aimable Deité viêt de quitter lesCieux.
Elle ameine les Ris les leux avec elle;
Le
du Mercure Galant. 245
Le doux Amour la fuit ,fon Arc d'orfur
fon aifle
Et le Carquois tout plein de traits délicieux.
O Monarque des Lys, à qui tout rend les
Armes ,
C'est vous qui ramenez ce repos & ces
charmes ,
Vostré extréme douceur remplit tous les
fouhaits.
****
Vous n'eftes plus celuy qui portant la
tempefte ,
Entaffie chaque jour Conqueftefur Conquefte
Vous eftes aujourd'huy le Héros de la
Paix.
FEUILLET , Avocat à Chartres.
SUR LA PAIX.
N
E craignez plus, petits Oyfeaux,
Le tintamarre de la Guerre ,
Vous n'entendrez plus ce Tonnerre
Qui vous chaffoit de nos Cofteans.
La Paix rend à nos Bois les charmes
Qu'avoit bannis le bruit des Armes.
Liij
2.46. Extraordinaire
Venez revoir ces clairs Ruiffeaux.
Leur doux murmure vous convie
A joindre vostre Symphonie
A l'aimable bruit de leurs eaux.
Vous rendrez à nos Bois les charmes
Qu'avoit bannis le bruit des Armes.
Raffurez- vous , petits Moutons,
La Paix doit diffiper vos craintes.
Ceffez , Bergers , vos triftes plaintes
Et changez vos langoureux tons ;
Nos Champs vont reprendre les charmes
Qu'avoit bannis le bruit des Armes .
Les Tambours font enfin muets ,
Plus de Fifres , plus de Trompetes,
On n'entend plus que des Mufetes
Qu'animent de gais Menüets.
Que des chantsfi doux ont des charmes
Apres le bruit affreux des Armes!
DUHAMEL , de Cany en Caux ..
A
SONNE T..
Pres tant de Combats fuivis de la
Victoire ,
De Baftions, de Forts, de Ramparts fra-
CASTEZAS
Tant
du Mercure Galant. 247
Tant de Peuples vaincus , d'Ennemis terraffez
,
Grand Roy , n'eftes - vous point raffafié de
gloire ?
Où pouront trouver place en une feule
Histoire ,
Tant d'heroïques Faits l'un fur l'autre
entaffeX;
Pres de Louis LE GRAND, Héros des
temps paſſez,
Que vous ferez petits au Temple de Memoire!
*
Par tout vainqueurfur Terre , & vainqueurfur
les Mers ,
Il auroit bientoft mis l'Europe dans les
fers,
The
S'il n'euft choify le Calme où la Paix le
convie.
Content d'avoir montré la force de fon
Bras ,
Comme Pere du Peuple , il n'a plus d'autre
envie
Que de faire adorer Son Regne en fes
Etats.
L'ABBE D'ANGERVILLE , de Caën .
Liiij
248
Extraordinaire
STANCES.
L
A Paix voyant tous les yeux éblou
Dufurprenant amas de gloire
Dont éclatoit le Conquérant LOVIS,
En remportant Victoire fur Victoire ;
Ialoufe desfameux Exploits
Que du plus augufte des Roys
Avoient fait en tous lieux les armes
Se montrant avec tous fes charmes
Luyfait entendre ainfifa voix .
Grand Roy , la merveille des Princes ,
Redonne le repos à toutes les Provinces ,
Et répondant à leurs fouhaits ,
·Apres avoir eftéfur la Mer , fur la Térrea
Le Maitre de la Guerre ,
Rens- toy l'Arbitre de la Paix.
Je vois en tes mains la Victoire
Qui te garde tous fes Lauriers ,
Qui t'anime avec tes Guerriers
A former des deffeins d'immortelle memoire
;

Mais je me jette entre tes bras
Fay-moy trouver , LOVIS , au Monde
une retraite; Quoy'
du Mercure Galant. 249
Quoy , n'ay-je point pour toy d'appas,
Et ne dira- t'on point , enfin , la Paix eſt
faite ?
Parmy tes miracles divers
Dont on remplira les Histoires ,
Ne me fera-t'on point voir à tout l'Univers
Placée aupres de tes Victoires ?
Ne regneray-je point à mon tour dans le
coeur
D'un Monarque toûjours vainqueur?
乾果
LOUIS interrompit le cours de fes merveilles
,
Si- toft que cette voix ent frapefes oreilles.
Ecoutons-la , dit il , cette divine Paix ,
Et ne la negligeons jamais.
Fille du Ciel , bonheur de la Terre & de
l'Onde ,
Viens réjouir le monde ,
Et répandant par tout la douceur des
plaifirs ,
Seconde mes defirs..
Parte à mes Ennemis le calme & l'abon--
dance
L V
250
Extraordinaire
Ils ont affez fenty laforce de mon Bras ;
Fais leur goufter enfin les fruits de ma
prefence ,
Tule veux , en eftfait , jerenonce aux
Combats..
Ce nefut point l'ardeur defaire des Conqueftes
,
Qui mefir exciter ces terribles tempeftes,
Dont le Nord , le Midy , font encore.
allarmez :
C'eft , & charmante Paix ( je Puis bien te
le dire )
A deffein d'établir icy bas ton Empire ,
Que nousfommes armeX.
Je veux done bien quitter les armes 9-
Faire cefferpar tout le trouble & les alarmes
;
Te vais chercher la Gloire au milieu de là
Paix.
Pay merité le Nom de LOVIS l'Invincible
;
Pourfavorifer tes fouhaits ,
Je veux porter celuy de LOVIS le Paifible..
SON
du Mercure Galant. 251
SONNE T.
Oin de toy la valeur qui cruelle &
Ne respire que fang , que trépas , &
qu'horreur!
La tienne grand Héros , te défend le carnage
,
Lors que tes Ennemis te foûmettent la
teur.
Affez , comme Céfar , tu regnes dans
l'orage ;
Tu dois comme un Auguste arrester fa
fureur ;
Puis que lule te cede en grandeur de courage
,
Viens triompher d'Octave encor par la
douceur.
Par le tranchant du Sabre , & de cent
mille Epées ,
On n'a veu tous les jours que des Teftes
coupées
Tes Soldats & la Mort marchoient d'un
mefmepas.
咏物
Touché
252- Extraordinaire
Touché de ces malheurs , avec un trait de
plume,
Toyfoul éteins un feu que ta vengeance
alume ,
Et fais dans un inftant , plus que cent
mille Bras.
DE BONNE CAMP , de
Quimpercorantin .
SONET O. -
Gan
imprefe
Ran Ré per fecondar l'inclite
Onde il vostro valor fi chiaro fplende:
Saver pofte in oblio le fue vicende
Sembra,fatta fortuna oggi FRANCESE.
Schermo di Marte à le fatali offefe
Se non hàfuor chi à voi vinto fi rende;
Se il GERIONfaperbo alfin comprende
Quanto fragili fian le fue difefe ;
Dhe non piú ftragi nò fiami permeffo
Come á nume di Pace offrirui il canto
Ch'á voi nume di guerra offrij fi fpeffo
E fe vincere altrui lodafi tanto
Vincer doppo i nemici anco fè fteffo
Sia
du Mercure Galant.
2531
Sia di LUIGI
incomparabil vanto .
Del Dottore ALFONSO
PAJOLI , Ferrareſe..
··4.2003. 2003. 8063.8
LETTRE XXXII.
A MADAME DE ***
A Riom en Auvergne.
Jae
E devrois , dites -vous , à l'exemple
de beaucoup d'autres , compofer
quelque Ouvrage à la gloire de Loüis
LE GRAND , ou de Monfeigneur
LE DAUPHIN. Ah , Madame , ou vous
prétendez me railler, ou connoiffant:
comme vous faites & cet invincible
Monarque & cet aimable Prince , je
dois croire que vous ne me connoiffez
pas . Pour des deffeins fi beaux , fr
relevez , il faut des Hommes extraordinaires
. Je doute mefme qu'ils pûf
fent s'en acquiter comme il faut.
Quelle voix affez éclatante
Peut chanter dignement la valeur triomne
phantes
D'un
254
Extraordinaire
D'un Roy dont les Exploits
Font trembler tant de Roys ?
Pour moy je me contente
De les admirer mille fois.
Ce n'eft pas à vous dire le vray ,
Madaine , que fouvent je ne fois affez
teméraire pour entreprendre de celebrer
au moins quelques- unes de fes
immortelles actions.
Centfois dans l'excés de mon zele ,
L'Efprit tout plein defes hautsfaits,
le voudrois tracer quelques traits
De fa gloire immortelle ;
Mau dans tous fes deffeins
Te voy toûjours tant d'excellence,
Que toutes les fois que j'y penfe ,
Le Pinceau me tombe des mains:
La mefme chofe pourroit bien arriver
à d'autres qu'à moy , & je puis dire,
fans qu'on ait lieu de s'en offencer ,
que perfonne ne dira jamais rien que
de foible , que de fort au deffous des
grandes , des furprenantes qualitez de
ce Héros .
En vain laplus noble éloquence
Etale la magnificence
Di
du Mercure Galant . 255
De fes plus fuperbes trésors ;
En vain les grands Efpritsfont leur plus
grands efforts ;
Quand le but est trop haut , on n'y fçanroit
atteindre.
Les yeux font éblouis à force de trop
voir,
Et l'on ne fçauroit bien dépeindre
Ce qu'on nefçauroit concevoir.
Quant à Monfeigneur LE DAUPHIN,
il s'éleve tellement chaque jour , que
bien- toft il fera auffi trop
élevé pour
nous.
Haftez- vous donc , fameux Apelles ,
D'achever vos Portraits ,
Donnez les derniers traits.
Et les qualitez immortelles ;
Contemplez bien cet Aftrefans pareil,
Tandis que vous pouvez le contempler
encore,
Car bientoft cette Aurore
Se va changer en un Soleil.
Deja mefme il jette tant d'éclat,
que dans le Mercure Galant ( que.
vous lifez, dites -vous , avec un plaifir
extrémé ,
256 Extraordinaire
extréme , & avec un attachement qui
me furprendroit ) il y a de bons yeux
qui ne fçauroient le regarder fixement.
Ainfi on fe contente de parler de fon
Fleuret & de fes Chevaux. Une autre
fois , Madame , quand vous voudrez
eftre obeie , fongez à me commander
des chofes poffibles . Alors je quitteray
tout pour vous faire connoistre
combien je fuis voftre , & c.
CHABROL .
"
LETTRE XXXIII.
LE
E bien que j'ay de vous écrire,
Monfieur , n'en eft. pas moins folide
, pour eftre aujourd'huy l'effet
d'un Songe. Je vous trace le recit de
ce Songe à l'inftant & à l'endroit que
je l'ay eu , c'est à dire , au fond d'un
Bois , où affis au bord d'une Fontaine ,.
& appuyé contre un Arbre , je me fuis
mis à refver fur ce que vous propofez
dans votre dernier Extraordinaire..
Comme j'y refvois avec plaifir , infenfiblement
le murmure de l'eau , &
le bruit des feuilles qu'un doux
Zéphire
du Mercure Galant.
257
Zéphire agitoit , m'ont incité à dormir.
A peine ay je eu les yeux fermez ,
que mon imagination m'a reprefenté
l'amour affez loin de moy , qui apres
avoir effuyé une de fes Fleches, la remettoit
dans fon Carquois , & qui en
fuite s'eftant approché , me tenoit ce
difcours. l'ay percé le coeur de cette infenfible
que in adores ; tu ne foûpireras
plus en vain, & un mefme feu confumera
vos deux coeurs, & puis jettant les yeux
fur voftre Livre car alors il n'avoit
point fon Bandeau ) il fe récrioit fur
les galans Ouvrages qui le compofent.
Apparemment , adjoûtoit- il , tu en
eftoits fur la Queftion de la confidence
que fait la Princeffe de Cleves à fon
Mary , & fur ce qu'on laiffe à inventer
touchant l'origine des Mouches
galantes , puis que l'Extraordinaire
eft ouvert en ces deux endroits . Si cela
eft , je viens tout à propos te tirer
d'affaire. Lors que l'Hymen unit deux
coeurs , dont il y en a un que je n'ay
point formé pour l'autre , & que ce
Dieu l'engage par des motifs de devoir,
d'eftime & d'amitié, je remarque
qu'on s'imagine quelquefois que le
plus
258
Extraordinaire
plus feûr eft de declarer à un Mary,
que l'on a toûjours aimé éperduëment
un Amant ; que
l'amour que caufe
cet Amant eft invincible, & qu'on ne
répondroit pas de ne luy eftre point
complaifante , fi l'on avoit à fe rencontrer
fouvent avec luy , parce qu'on
foûtient que ce procedé fincere convainc
ce Mary de la fidelité de fa
Femme, & l'oblige à en avoir une reciproque
; ce qui femble ne devoir
produire qu'un tres bon effet. Il y a
d'autres Gens qui croyent qu'il vaut
mieux voir cet Amant combattre &
foufrir , que d'en venir à une femblable
declaration. Ils fe perfuadent
qu'elle eft capable d'infpirer une tres-
-forte jaloufié à un Mary , qui fe mettra
en tefte que fa Femme, quoy qu'éloignée
de celuy qu'elle aime , n'en
fera pas moins à redouter ; Qu'elle
ne s'eft réfolue à luy faire un aveu fi
extraordinaire , que pour le mieux
éblouir ; Qu'elle ne montre des fenrimens
fi nobles , qu'afin de n'eftre
pas foupçonnée d'entretenir de fecretes
correfpondances avec fon Amant,
Que l'ambition & l'intereft feuls ont
contracté
-
du Mercure Galant.
259
contracté fon Mariage ; Que le bon
heur de l'Amant et préferable au
fien ; & qu'enfin le beau Sexe refiftant
rarement à une galanterie , des
yeux d'Argus auroient peine à decouveir
jufqu'où la Femme pouffera la
fienne. Ils concluent de là qu'une
confidence de cette nature ne peut
caufer que du trouble & du divorce .
Voila ce que j'ay à t'apprendre fur cette
Queſtion, me dit l'Amour. Je ne te
la décideray point , puifque je ne conclurois
pas à mon avantage.
Quant à l'origine des Mouches , tu
es heureux de ce que je le fçay mieux
que perfonne du monde. N'as -tu jamais
leu que Pfyché fut d'une beauté
achevée , qu'elle s'attira une partie du
culte qu'on rendoit à Vénus ma Mere
& de l'encens qu'on luy offroit ; que
ma Mere en fut indignée, & que comme
il n'y a pas loin de l'indignation
à la colere , elle la chercha par tout,
afin de l'immoler à fa jaloufie , pendant
le temps que tout amour que je
fuis , j'eftois tout amour pour cette
Pfyché, & que m'eftant bleffé de mes
propres traits ,j'entretenois cette Belle
dans
260 Extraordinaire
"
dans un Palais enchanté ? Ce fut durant
cette recherche qu'une Mouche
piqua ma Mere au vifage. Elle porta
auffitoft fa main un peu rudement fur
cette Mouche. Cela fut caufe qu'il y
en refta une aifle que la fueur y attacha
, parce que l'Eté n'avoit point encor
eu de jours fi chauds. Dans le
mefme inftant les Graces qui n'abandonnent
jamais Vénus, tomberét d'accord
que cette aifle donnoit un nouvel
ornement à fa beauté , c'eft pourquoy
elle la laiffa jufqu'à ce qu'apres
s'eftre vangée de Pfyché , Jupiter accompagné
d'autres Divinitez ,immortalifa
cette belle Nymphe. Tous les
yeux de ces Divinitez eftant attachez
fur ma Mere plus que de coûtume , elle
jugea que la noirceur de cette aifle
rehauffoit la blancheur de fon teint,
Jupiter la confirma luy- mefme dans
cette pensée , & luy dit, le veux croire,
ma Fille, que tu n'as inventé cet agrément
qu'afin de montrer aux Mortels qu'ils
ont eu tort de mettre Pfyché en comparaifon
avec toy. Ils reconnoiftrent fans
doute l'erreur où ils font tombe , quand
i als te verront de retour dans l'Ile de
Chypre
du Mercure Galant. 261
T
à
Chypre, où ils font fur le point de celebrer
une grande Fefte. Il eft vray que
ma Mere n'a jamais eſté tant admirée
qu'elle le fut dans la Fefte dont Jupiter
luy parla. Tout ce qu'il y avoit de
Jeuneffe galante dans le monde s'eftoit
affemblé pour la celebrer. Les
Belles furprifes du nouvel éclat de la
Déeffe , la voulurent imiter, & fe fervirent
de petits morceaux de Taffetas
peu pres de la longueur de cette aiſle
aufquels elles donnerent le nom de
Mouche, ayant fçeu des Graces ce qui
s'eftoit paflé en la perfonne de Vénus .
A peine l'Amour achevoit- il ces derniers
mots, qu'une Mouche eft venuë
me piquer & me réveiller . Il femble
qu'il y ait eu du deffein , & je me perfuade
que ce Dieu l'a ordonné ainsi ,
afin que je n'oubliaffe aucune circonftance
du Songe , & que je ne perdiffe
point de temps à vous l'écrire . Je fuis
voltre , &c.
DE LA SALLE , Sieur de L'Eftang.
On a pris tant de plaifir à faire des
Fictions fur cette origine des Mouches
galantes , que je ne doute point
qu'on
262 Extraordinaire "
qu'on ne fe divertiffe également à
chercher celle de l'Horloge de Sable.
La verfion que j'ay veu d'une Epigramme
Latine , pourra fervir d'idée
inventer quelque chofe d'agreable
fur cefujet. La voicy.
ALippedont le coeur fut autrefois fi
tendre ,
Compte icy les Heures du lour.
Ilfut confumé de l'Amour
Qui reduifitfon corps en cendre ,
Son continuel mouvement
Fait voir qu'on n'a jamais de repos en
aimant.
FESTES GALANTES
U
PROPOSE'ES.
Aulieu de propofer une nouvelle
Queſtion , vous voulez bien ,
Madame, que j'invite ceux qui liront
cette Lettre , à nous donner quelque
Galanterie fur la Paix . Comme elle va
eftre auffi favorable à l'Amour, qu'elle
eft contraire au Dien de la Guerre (car
ils ne font jamais puiffans l'un & l'au
tre dans le mefme temps ) on peut
fein
du Mercure Galant.
263
feindre que le premier pour marquer
fa joye , donne une Fefte où Mars
chagrin, refuſe de ſe trouver , & dans
laquelle on fera connoiftre tous les
avantages que nous allons tirer de la
Paix. La defcription de cette Fefte
pourra eftre meflée de Vers felon
qu'on fe fentira le génie difposé à la
Poësie . Comme tout ce qui regarde
l'Amour porte l'efprit à eftre galant,
je ne doute point que ce qu'on inventera
fur cette matiere , n'ait tous
les agrémens qui luy font propres . La
maniere de convier le choix des Af
fiftans, l'ornement du lieu, auffi-bien
que les divertiffemens , doivent mare
quer celuy qui donne la Fefte. Elle
pourra fe pafler dans les lieux champeftres
, dans les Palais enchantez , ou
dans le Ciel mefme . L'Amour eſtant
le Maiftre des Dieux & des Hommes ,
tient fon Empire par tout. Si quelqu'un
envoye des Deffeins de ces Feftes
bien deffinezyon pourra les faire
graver . Ie n'en donne icy qu'une tresimparfaite
idée , fur laquelle chacun
peut s'abandonner à fon imagination.
Ceux qui font de Province , pourront
faire
264 Extraordinaire

faire paffer leurs Feftes dans le plus
beau lieu de leur Canton , nommer les
belles Perfonnes qui y font bruit, auffi-
bien que ceux qui s'y diftinguent
par quelques avantages particuliers, &
rendre justice au merite des uns & des
autres , par la part qu'ils leur donneront
dans ces fortes de Galanteries .
Je croy eftre obligé de vous avertir
que dans l'Article où je vous ay parlé .
de laTour de Porcelaine , je ne me fuis
pas affez alfujery aux termes de l'Art ,
& ay mefme oublié de vous marquer
plufieurs ornemens . le vous ay dit que
les Fenestres de cette Tour eftoient
rondes , fuivant l'ufage ordinaire qui
nous fait appeller ronde une Porte qui
l'eft par le haut , quoy qu'elle foit
quarrée dans tout le refte, Cependant
on ne peut dire qu'une choſe foit ronde
, fi elle ne forme un cercle parfair.
Il faut feulement dire qu'elle eft ceintrée
, comme le font les Feneftres de la
Tour de Porcelaine. Au deffus des
› ceintres de ces Feneftres il y a d'autres
ceintres formez d'ornemens . I'ay encor
oublié de vous marquer que les
dix toits de la Tour de Porcelaine
font
du Mercure Galant. 265
font faits autrement que ceux de ce
Païs-cy. Les noftres font tous baiffez,
& ceux- là font relevez par les bords,
échancrez en aifles de Chauve-fouris,
& bordez d'un ornement fait en maniere
de dentelle . Les folivaux quiforrent
de ces toits font auffi reveſtus
d'ornemens , & les bouts en finiffent
en teftes de Dragon , ou fi vous voulez
, en ce que les Chinois appellent
Chimeres . Ces teftes de Dragon tiennent
les Chaînes où pendent les Clochetes
dont je vous ay déja parlé , ſans
vous avoir dit qu'elles ont toutes un
fon diférent , en forte que ces Clochetes
eftant accordées enfemble , felon
la diverfité de leur fon , elles rendent
toute l'harmonie d'un Inftru-
1 ment fort agreable , lors qu'elles font
agitées du vent . On voit fur le haut de
cette Tour une Branche d'or tournanre
à viz autour d'une tige , du bout de
laquelle tige fort une Pomme de Pin
d'or. Cette defcription eftant faite
dans les veritables termes de l'Art ,
fera plus intelligible , du moins aux
Connoiffeurs . Apres vous avoir appris
ce qui s'eft fait en la Chine il y a plus
Q.de Iuillet.
M
2.66 Extraordinaire
de huit Siecles , apprenez ce qui s'eſt
fait icy il y a quelques jours en réjouiffance
de la Paix ratifiée entre la
France & les Etats Generaux . Le Te-
Deum a efté chanté par ordre duRoy,
& les Cours Souveraines & le Corps
de Ville y affifterent . On a allumé des
Feux dans toutes les Ruës , & l'on en
a fait un devant l'Hoftel de Ville , dont
vous pouvez voir le Deffein icy gravé.
Cette Planche vous doit tenir lieu
d'un long difcours ; c'eft pourquoy je
vous diray ſeulement que les Figures
que vous voyez aux quatre coins , marquent
la Juftice , la Joye publique ,
l'Abondance , & la Felicité. Ces quatre
Déeffes accompagnent ordinairement
la Paix , & fe reconno ffent par
leur fymbole. La Figure qui eft fur la
pointe de la Pyramide du milieu , reprefente
cette derniere qui brufle des
Trophées d'Armes. Je ne vous parleray
point des Chifres , Deviſes , & autres
chofes de cette nature qui fervent
d'ornemens à cette Machine ; ce que
vous voyez icy gravé, vous les reprefente
, mais il ne vous fait pas voir la
joye des Peuples , & ne vous montre
qu'une
BIBLIOTHER
t
DE
LA
LYON
BIBLIO
T
DE
L
LYON
qu'une
du Mercure Galant.
267
qu'une partie de la dépenfe que la
Ville fit ce jour là . Les Modes nouvelles
devroient avoir icy place , mais les
beaux jours nous ont duré fi longtemps
, que je fuis obligé de remettre
cet Article à la fin du Mois. Vous le
trouverez dans ma premiere Lettre ,
avec les Figures gravées à l'ordinaire .
Vos Amics n'auront pas fujet de fe
plaindre , puis que je ne difere à tenir
parole que de quinze jours. Je remets
quantité de Pieces Galantes au premier
Extraordinaire, pour ne pas trop
groffir celuy- cy. Comme il y en a qui
font bonnes en tout temps , il y en a
d'autres qui font beaucoup meilleures
dans leur faifon ; & c'est par là que
dans ma premiere Lettre ordinaire ,
vous en trouverez deux qui n'ont pû
avoir place dans celle-cy .Elles font fur
la Queſtion propofée touchant Madame
de Cleves. Le tour en eft fi particulier
, que vous n'y verrez rien qui ne
foit tres- diférent de tout ce que je
vous envoye aujourd huy fur ce fujet.
Tant d'Ouvrages fi agreablement diverfifiez
fur une mefme matiere , font
Mij
268 Extraordinaire
connoiftre que la France n'a jamais
efté fi feconde en beaux Efprits. f-
Permettez moy, Madame, de propofer
icy des Deffeins d'Ouvrages
d'une autre nature . Ce que j'ay à dire
Jà- deffus ne déplaira pas à ceux qui
font zelez pour la gloire de notre
Augufte Monarque.
DESSEINS PROPOSEZ
d'Arcs de Triomphe, Pyramides
& Medailles à la gloire du Roy,
le tout embelly de Figures , Basreliefs
, Devifes , Infcriptions
autres Ornemens.
N
Onpeut envoyer des Deffeins de
toutes ces chofes , faits par de
bons Peintres , fans qu'il foit neceffaire
de les accompagner d'aucun dif
cours , fi ce n'eft qu'on y veuille joindre
quelque Ouvrage qui donne lieu
de faire la defcription de
ces Monu.
mens. Les Arts en peuvent élever de
magnifiques pour reconnoiftre ce que
pendant la Guerre mefme , ce grand
Prince
du Mercure Galant. 269
Prince n'a pas ceffé de faire pour eux.
Chaque Deffein ne doit pas eftre plus ,
grand qu'une page de cet Extraordinaire
, à caufe du temps qui pourroit
manquer aux Graveurs. Ceux des Arcs
de Triomphe peuvent eftre de la grandeur
de deux pages. Quant aux Medailles
, on doit auffi envoyer le Deffein
du Revers . Elles ne doivent eftre
guére plus grandes qu'une piece de
Trente fols, afin qu'en mettant le Revers
à coſté,l'un & l'autre puiffent eftre
dans la largeur d'une page. Les
Deffeins qui viendront plus-tard que
dans deux mois, ne pourront eftre gravez
faute de temps.
A Paris ce 14. d'Octobre 1678.
Pallois fermer mon Paquet , lors que
Ten ay reçeu un de Lyon qui contenvis
trois Lettres. Te ne pais m'empefcher de
vous envoyerlapremiere, & de vous dire
que vous aurez les deux autres dans celle
que vous attendez de moy le dernier jour
de ce Mois. Elles font remplies de choſes
fifçavantes & fi curieuſes touchant l'origine
des Cadrans , & la divifion 'des
Tours & des Heures , qu'elles meritens
Miit
270
Extraordinaire
l'impatience où vous allez eftre de les recevoir.
V
Ous
LETTRE.
avez ouvert une Carriere
où l'on peut entrer en lice , de
quelque âge , & de quelque Pais que
l'on foit , pour peu qu'on ait de bon
gouft, & d'amour pour les belles cho
fes . Vous n'avez ny borné le nombre,
ny fixé les années de ceux qui peuvec
vous écrire. Tout ce qui fe mefle de
Literature vous doit tribut , & j'ay crû
puis qu'on devoit vous lepayer tôt ou
tard , qu'il valoit autant que je commençaffe
aujourd'huy. J'ay quelquefois
deviné vos Enigmes ; mais fans
parler des paffez , je croy que ceux du
mois d'Aouft font le Claveffin & le
Tournebroche. Je fuis fi novice à ce métier
& je voy tant d'habiles Gens s'y
tromper, que je n'oferois me répondre
d'avoir pensé jufte . Voftre Mercure de
Septembre m'aprendra ce qui en eft. Je
me flate auffi d'avoir rencontré l'explication
de voftre Enigme en Figure.
Deux
du Mercure Galant.
271
Deux Lettres que j'écrivis là - deffus il
y a quelques jours à un de mes Amis,
& qu'on veut que je vous envoye , vous
apprendront ma pensée . Je les garde
pour la fin.Voulez- vous bien en attendant
que je vous faffe part de ce qui
fe dit hier au foir dans une petite
compagnie de Perfonnes choifies, où
je me trouvay par bon- heur ? Vous
n'ignorés pas que vous faites fouvent
le fujet des converfations .Prefque toutes
les Perfonnes qui cópofoient noftre
Troupe avoient leu le Mercure
d'Aouft & l'Extraordinaire depuis peu
de jours; ainfi tout roula là deffus . La
nouvelle invention de l'Ordre de la
Liberté des Coeurs eût fes Defenfeurs
& fes Partifans : d'autres prétendoient
qu'elle eftoit inutile.
Que l'onfe targue en vain de cette Liberté
,
Que tôt ou tard il faut fe rendre ,
Que la plus altiere Fierté
Ne fert de rien contre un Coeur tendre;
Et que le Coeur qui n'a pourſe defèdre
Qu'un fi maigre fecours, eft bien-tôt emporté.
Cette Liberté , ajoûtoient- ils , n'eft
Mexiiij
272
Extraordinaire
qu'une fâcheufe indolence qui paffe
toûjours tôt ou tard , le plûtoft qu'on
s'en defait c'eft le meilleur ; & un Capitaine
qui fe mefle d'enrôler des Gens
fous les Enfeignes de la Liberté, s'expofe
au hazard de voir bien- tôt tous
fes Soldats devenir autant de Transfuges
& de Deferteurs;en un mot c'eſt
une entreprise pernicieufe , c'eft vouloir
bannir toute la douceur de la vie,
& vivre dans une efpece d'infenfibi.
lité qui n'eft bonne qu'aux Pierres
& aux Statues. Je vous ennuyerois
fi je vous rapportois tout ce qu'on
dit là deffus , & fur les autres Pieces
du Mercure. On parla beaucoup
du Scrupule de l'Autheur de l'Epiftre .
On s'étonna qu'il en puft refter à un
Homme qui faifoit auffi bien des
Vers que celuy- là. Si les Gens de qualité
, difoit - on , doivent avoir de la
peine à fe déterminer , c'eft lors qu'ils
ne font que des Vers médiocres , parce
qu'au fonds leur élevation ne les
met jamais hors des atteintes de la
Cenfure ; & fi F'on n'a pas toute la
feverité de ce Poëte trop farouche qui
aimoit mieux fe faire mener en prifon,
que
du Mercure Galant.
273
que de louer les vers de Denys le Tyran
, du moins fe referve- t'on toûjours
une liberté de penfée qui ne fait pas
plus de
grace au Noble qu'au Roturier
: mais lors qu'on les fait auffi bien
tournez que ce galant Homme , le
rang ne fert qu'à en relever le prix , &
la qualitéde Poëte n'a pas femblé de
mauvais gouft aux plus grands Hommes
de l'Antiquité . Noftre Siecle eft
trop raifonnable pour avoir changé
de fentiment. Nous avons veu &
voyons encor de nos jours des Gens
élevez par leur Naiffance , qui ne dédaignent
pas de joindre le Titre de
Poëte à tant d'autres belles qualitez,
& de rares avantages qu'ils poffedent.
Paffons à l'Extraordinaire. Il ne fe
trouva perfonne parmy nous qui eut
deviné la Lettre en Chiffres. On ne
pût pas mefme bien s'accorder fur la
Question propofée , ſoit parce qu'on
la trouva trop délicate, foit parce que
ny les Hommes ny les femmes n'ont
intereft que ces confidences s'établiſ
fent. Elles font d'une trop dangereufe
confequence pour tous les deux . Les
Hommes fur tout , qui femblent d'abord
274
Extraordinaire
bord devoir fouhaiter leur établiffement
, parce qu'une confidence de
cette nature eft un garant bien fort
de la vertu d'une Femme , ont d'un
autre cofté tant de maux à craindre
de cet aveu , & il en coûta fi cher à
Monfieur de Cleves luy mefme,
-
qu'une tranquille ignorance eft à préferer
pour leur repos à une connoif.
fance fi perilleufe. Mais à regarder la
chofe en foy, de la marriere dont vous
avez posé la Quetion , une Femine
n'ayant que qué ce moyen pour éviter un
Ennemy trop dangereux , doit de deux
grands maux choifir le moindre , &
préferer la confervation de fa vertu ,
& de la tranquillité de fon coeur qui
eft fon premier bien , & fon premier
devoir , aux égards qu'elle pourroit
avoir pour la confervation du repos &
de la confiance de fon Mary. Au reste,
il faut bien pofer les circonftances, car
s'il en manquoit la moindre , la prudence
iroit à ne s'engager pas à cer
aven;& il eft certain pour l'ufage que
toutes ces circonstances enfemble fe
trouvent fi peu , qu'il eft prefque impoffible
de voir de femblables confidences.
4
du Mercure Galant. 275
"
dences . Ce feroit mal vous faire ma
cour, que de vous conter le refte de la
Converfation. Elle roula toute furles
Mouches du vifage. On en voulut tirer
l'origine du raport qu'on pretendit
qu'il y avoit entre les Dames &
des Mouches veritables. Ce fut une
petite fatire des Femmes qui finit
pourtant affez galamment . Mais vous
ne goûteriez pas celle - là , vous qui
avez tant d'égards pour le beau Sexe.
On voulut obliger quelqu'un à faire
quelque chofe fur l'origine de ces
Mouches ; mais on eut beau dire
qu'o
on le pourroit faire à l'imitation
des Poëtes , qui ont dit de la Mouche.
veritable que ç'avoit efté une Muficienne
amoureufe d'Endymion que
Diane avoit metamorphosée
par jaloufie
, perfonne ne s'en voulut charger.
La Converfation finit là. J'y finiray
auffi ma Lettre . Elle eft déja trop
longue , & je devrois vous avoir dit
bien plûtoft que je fuis avec toute l'eftime
que je dois, & c.
FIN.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le