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1678, 04, t. 2 (Extraordinaire) (Lyon)
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BIBLIO
THERE
DE
LYON
1893
ག་
ཏུ།
802157
THÈQUE
VIBLIO
THERE
LYON
1893 *
VILLE
DE
LA
EXTRAORDINAIRE
BIBLIO
DU 807157
MERCURE
LYON
GALANT.
artier d' Avril 1678
TOME I I.
A
LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere .
M. DC. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
THEADE
PREFACE
E premier Extraordinaire
ayant
ETTIA
efté donné depuis
deux Mois , l'envie
de mettre celuy-
cy dans fon Quartier , l'a
fait fuivre de fi prés, qu'on a efté
obligé de differer jufqu'à celuy
d'Octobre à tenir parole fur
les Lettres qui doivent traiter
des Enigmes en Figures , & fur
beaucoup d'autres chofes qu'on
a fait attendre au Public . On eft
fâché de n'avoir pû faire entrer
dans ce Second quantité d'Explications
fort curieufes fur ces
ã ij
PREFACE.
pas
en
Enigmes en Figures ; mais comme
il faut preferire des regles
tout , on avertit qu'à cet égard ,
on mettra à l'avenir tout ce qui
fera donné par ceux qui en¦auront
trouvé le Mot , le nombre
n'ayant pas encor paffé trois ou
quatre.Pour les Explications qui
ne feront fur le vray fens,
comme l'efprit n'y paroift pas
moins , & qu'elles font fouvent
pleines de recherches fort
agreables , on en mettra une fur
chaque Mot diferent , pourveu
qu'elles ne foient pas trop longues
, & que l'application en paroiffe
fpirituelle. Pour les Enigmes
en Vers , il eft inutile de
donner des Vers pour des Vers,
quand on n'a autre choſe à dire
que le vray Mot. On en a mis
beaucoup dans le premier Extraordinaire
, afin de contenter
tout
PREFACE
.
tout le monde , mais on n'en fera
plus imprimer , qu'il n'y ait un
tour agreable & plein d'invention
, comme on en verra dans
quelques Explications de ce Volume,
qui femblent eſtre plûtoft
des Recits d'Hiftoires galantes,
par le mélange de Profe & de
Vers , que de fimples explications.
On mettra tout ce qu'il y
en aura de ce genre fur les fix
Enigmes des trois Mois . Quelques
fpirituelles qu'elles puiffent
eftre , on prie ceux qui en donneront,
de les faire courtes, afin
que chacun puiffe trouver place,
& qu'outre ces Explications , on
puiffe mettre dans l'Extraordinaire
quantité d'Ouvrages d'érudition
, tels qu'on en trouvera
dans celuy- cy , avec des Nouvelles
Etrangeres . Il y aura toujours
quelques Figures, Un Artia
iii
PREFACE.
cle pour les Modes , Et une Lettre
en Chiffres. Ceux qui en
ont offert, les envoyeront quand
il leur plaira , j'entens les Lettres
en Chiffres. S'ils vouloient
fe donner la peine de les faire
deffigner , on les feroit mieux
comprendre au Graveur . De
quelquefaçon qu'ils les envoyét,
on les recevra avec plaifir.Comme
l'on aura trois Mois pour
toutes les chofes qu'on fouhaitera
qui foient miſes dans
l'Extraordinaire
on avertic
qu'on ne mettra rien de ce qui
fera envoyé das les dix derniers
jours , & qu'on preferera toûtjours
ce qu'on recevra de bonne-
heure , parce que le temps
qu'il faut ménager pour l'Impreffion
du Mercure , eft caufe
qu'on a befoin de deux mois
pour celle de l'Extraordinaire.
>
Le
PREFACE.
Le premier dont on avoit fixé
d'abord le prix à cinquante fols,
fe donne prefentement auffi
bien que celuy- cy à trente fols.
as iiij
Avis pourplacer les Figures.
LE
E feu d'artifice dreffé devant le
Palais de leurs Alteffes Royales,
doit regarder la page 29.
Le feu d'artifice dreffe fur le Pô,
doit regarder la page 47.
La Lettre en Chiffres , doit regar
der la page 195 .
La Figure du Cavalier habillé à la
mode, doit regarder la page 262.
La Figure de la Femme, doit regar
der la page 266 .
EXTRAIT
EXTTRA
du Privilege du Roy.
RAIT
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
PaintGermain en Laye le trente un De
cembre mil fix cens feptante fept , Signé ,
Par le Roy en fon Confeil , JuN QUIERES.
Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de Vizé
, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678.Signé ESTIENNE COUTEROT ,
Syndic.
Ec
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé , a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour en
jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour lapremiere fois le
30. Inilles, 1678.
་་ ་་་ mm )
EXTRAIT
EXTRAIT DV PRIVILEGE
de Monseigneur le Vice- Legat
d'Avignon.
PAE
Ar grace & Privilege de Monfeigneur
l'Excellentiffime Vice- Legat , il eft permis
THOMAS AMA ULRY Libraire de Lyon d'inprimer
& debiter le Livre intitulé Le Mercure
Galand , avec l'Extraordinaire dudit Mercure
Galand , avec deffences à tous autres d'imprimer
, vendre , ny debiter dans la Ville d'Avignon
& Comté Venaiffin aucun Exemplaire
dudit Livre, même de ceux cy- devant imprimés,
en tout ou en partie, que de l'impreffion dudit
AMAULRY, pendant le temps de fix années, à
compter du jour que chaque Volume fera imprimé
pour la premiere fois , à peine de fix mil
livres d'amende , ainfi qu'il eft plus amplement
porté à l'Original ; & le prefent Privilege
eft tenu pour deuëment fignifié en mettant
un Extrait au prefent Livre. Signé
FR. NICOLINI Vice- Legat. Datté du
16. Avril 1678. Enregistré par FLORENT
Archevifte.
EXTRAIT
ON
N donnera un Volume du Mercure
Galant le fixiéme iour de
chaque Mois fans aucun retardement,
& un Extraordinaire tous les trois
Mois . Tous les Volumes de l'année
1678. à commencer par celuy de Janvier
, ne fe donneront plus à l'avenir,
chez le fieur Amaulry Libraire à Lyon,
relié, qu'au prix de vingt fols. Les dix
Volumes de l'année 1677.fe donneront
toûjours au prix ordinaire , c'eſt à
dire douze fols relié.
Le premier Extraordinaire fe donnera
auffi au mefme prix de trente fols
relié, bien qu'il foit marqué cinquante
fols.
}
EXTRA
i
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL.
TOME II.
UELQUE peu de temps
que me laiffent les Lettres
que vous recevez de
moy tous les Mois , ilfaut,
Madame, vous tenir parole
fur l' Extraordinaire, & fairefucceder
le Quartier d' Avril à celuy que vous
avez déja veu de Ianvier. Ie n'ay que ce
Seul moyen de fatisfaire tous ceux dont
on me fait la grace de m'envoyer lesga-
Q.d'Avril
A
2 Extraordinaire
lans Ouvrages. Il m'en demeure toûjours
beaucoup qui ne peuvent entrer dans mes
Lettres ordinaires , où les Nouvelles du
temps doivent avoir place preferablement
à tout. L'Extraordinaire en fera comme
un Suplément , & vous y trouverez entr'autres
chofes tout ce que j'auray pû
ramaffer d'Avantures & de Festes des
Cours Etrangeres . La Gazette Galante
& quelques autres Pieces pour Monfeigneur
le Dauphin , vous ont affe per-
Juadée de l'efprit de Monfieur du Mata
d'Emery, Il n'eft pas le feul qui en ait
dans fa Farnille. Monfieur d'Emery de
Boubes fon Frere en partage avec luy les
avantages,& vous en conviendrez quand
vous aurez lû ce qu'il adreffe à une belle
Perfonne de fa Province.C'est une Morale
ingénieufe qui a de l'utilitédansfon
agrément.
LE
du Mercure Galant.
3
•.2013 80103 $163 :8963 ·2063.
LE MARIAGE
DES PAROLES
AVEC LES EFFECTS.
A l'Illuftre Mademoiſelle S.M.
1/
L n'eft rien de fi commun que de
fe marier , & rien qui le foit fi peu
que d'eftre heureux dans le Mariage.
L'Amour qui y doit eftre le premier
des Invitez , ne s'y trouve prefque jamais
; & l'Hymens qui eft obligé d'y
affifter de gré ou de force,n'y mene le
plus fouvent pour toute fuite que des?
reproches & des repentirs. L'Intereft!
s'y fait de fefte plus que tous les Con
viez. Il en eft le Confeiller & l'Arbitre,
le Solliciteur & le Juge tout enfemble
; & s'il arrive qu'il fe partage
quelquefois entre le Merite & la Fortune
, il fe determine bientoft en faveur
de celle - cy ; & dans un Procez
où la Raifon follicite pour le premier
, il n'écoute que l'autre , & luy
A jj
4
Extraordinaire
donne gain de Caufe . Vous avez
éprouvé cette injuftice en plufieurs
rencontres, & quoy que voftre Etoile
n'ait point oublié de vous donner
beaucoup de bien avec beaucoup de
beauté,dans les engagemens que plufieurs
Perfonnes ont voulu prendre.
pour vous , il femble que le defir d'ac-.
commoder leurs affaires ait prévalu
à celuy de fe rendre heureux , & que
cet air fi charmant qui ne laiffe échaper
aucune liberté de ceux qui ont le
bonheur de vous approcher,n'ait fervy
qu'à vous attirer des Avares & des
Infidelles :On a fongé à penetrer dans
vos richeffes , autant qu'à s'infinuer
dans voftre coeur ; & quand des Magiftrats
fouverains , & des Gentilshommes
qualifiez , vous ont recherchée,
ils n'ont pas porté l'Amour tout..
feul avec eux ; ils ont fait marcher
devant luy des Conventions & des
Demandes . Dans la connoiffance
que vous avez euë de leurs veuës intereffées
, il n'eft pas furprenant que.
tant de Partys ayent efté rejettez , &
que vostre vertu qui doit eftre comprée
pour beaucoup , n'ait pû fouffrir
de
du Mercure Galant.
5
"
"
de n'eftre point employée en payement,
& de ne point faire capital avec
d'autres fommes. 11 eftoit injufte que
ce fut pour rié que la Nature euft pris
tant de foin à vous embellir ; & fi les
graces du Corps & celles de l'Efprit
ne font pas faites pour groffir les Articles
d'un Contract de Mariage , el-
-les doivent au moins enfler le coeur
d'un Pretendant, & l'obliger d'en faire
des Claufes fecretes pour fa gloire
& pour fon bonheur. Mais ce n'eft
plus l'air du Siecle. L'Intereft fe prefente
par tout le premier. La Beauté
& les Graces ne paroiffent qu'apres
luy , & il prend le devant à tout ce
que le vray Merite peut avoir de plus
eftimable. Ainfi il empefche les Propofitions
de coeur à coeur, il rompt les
Traitez que commence l'Amour , &
s'oppose à toutes ces legitimes unions
Idont la Fortune ne fait pas le premier
noeud. C'eft pour cela qu'il mer fouvent
des obftacles entre les Paroles &
·les effets , qu'il en éloigne les ajuftemens
, & qu'il n'y a point de Mariage
bien formé , que celuy où ce Monftre
ne fetrouve point. A dire vray,toutes
A iij
Extraordinaire
les Paroles ne font pas de mefme efpece.
Voicy la difference qu'il en faut
faire.Il y en a de belles qui fe proftituent,
& qui fe donnent à tous les allans
& venans ; il y en a auffi de chaftes
qui fe retiennent,& qui fe plaifent
d'eftre recherchées. Celles- cy font
Filles de la Sincerité, quí enfante avec
peine , & qui feroit fterile , fi elle n'eftoit
fecouruë de l'abondance de
coeur. Celles -là naiffent de la Cajol-
Jeric , qui eft extremement feconde,
& qui ayant beaucoup de facilité à
mettre fes Enfans au jour , ne laiffe
pas d'en fupofer encore un affez grand
nombre. Le Compliment, qui eft un
de ceux qu'elle aime le plus, ne garde
point de mesures dans fa conduite.
Il depenfe tout , & fait de fi grandes
profufions , qu'il accable ceux qui les
reçoivent. La Diffimulation les épargne
quelquefois. C'est une Mere qui
ne fe montre point , & qui au travers
d'un grand voile produit des Filles
qui ont un éclat affez capable d'ébloüir
d'abord, mais dont les charmes
cftudiez & les beaurez deguifées ne fe.
duifent que les Credules. Quoy que
la
du Mercure Galant.
la Feintife s'applique inceffamment à
ajufter fes Paroles , les ornemens
qu'elle leur donne font trop affectez
pour exciter une veritable admiration
. Tous les brillans & toutes les
broderies dont elles fe parent,ne font
que de fauffes richelles qui furpren-
Hent pour quelques momens,mais qui
eftant examinées , fe font méprifer
par le peu de valeur qu'on y reconnoît.
Ces Paroles que le feul artifice
rend fi pompeufes , ont un air de finelle
quitrompe les oreilles les plus
fçavantes & les plus exercées . Elles
entrent dans le coeur par forprife , &
ne voulant point s'y establir , elles ne
fe marient point auffi , parce qu'elles
font trop indifferentes & trop vagabondes,
pour ne pas
dire trop infidelles.
Elles donnent des louanges qui
fontfufpectes. Elles font des promeffes
quifont douteufes. Elles font douces
& obligeantes fous un zele apparent
, qui va loin & qui n'aboutit à
rien. La Cour eft proprement le Païs
natal de ces belles Paroles. Elles s'y
établiffent de plein droit,& y font un
commerce où il n'y a que mauvaiſe-
A iiij
8 Extraordinaire
foy & banqueroutes. Si elles paffent
dans les Provinces, c'eft pour y dreffer
des Theatres, pour y jouer des tours
de Saltinbanque, & y reprefenter des
Comedies. Il n'en eft pas ainfi des
belles Paroles de Ruelle. Elles ont
un air languiffant , & font toûjours
douces & toûjours plaintives. Cependant
leur modeſtie eft eftudiée .
C'est un moyen dont elles fe fervent
pour s'infinuer, & pour faire leurs af
faires à petit bruit Elles ne sot parées
que d'un voile qui cache des détours
& des perfidies concertées. Quoy
qu'elles femblent fi foibles & fi delicates,
qu'à peine fe peuvent- elles foûtenir
, elles ne laiffent pas d'avoir de
la force , & cette force eft d'autant
plus dangereufe, qu'elle confifte toute
en foupleffes & en fubtilitez . Ainfi
il arrive fouvent qu'elles caufent de
grands defordres , & font beaucoup
de fracas fans beaucoup d'éclat . C'eſt
auffi pour cela qu'elles ne fe marient
point, & que les Effets s'en éloignét.
Ils n'ont pas tant d'averfion pour les
belles Paroles de la Chaire & du Barreau
. Elles ont toutes un caractere
qui
du Mercure Galant.
9
qui les diftingue des autres . Ce font
des parlenfes & des emportées , &
quoy qu'elles s'enflent affez ordinairement
d'orgueil ,pour fe voir les Interpretes
des Loix Divine & Humaines,
elles fe bornent fouvent à émou.
voir les Paffions , & à troubler la Raifon.
Cette force , ou fi vous voulez ,
acet efprit dont elles font animées , les
faiocagire avec tant de vehemence,
qu'on peut dire qu'elles tonnent , &
qu'elles fulminent ; mais auffi qu'elles
jetrent prefque toujours plus d'éclairs
que de foudres . C'eftce qui fait que
ces belles Paroles rencontrent fi rarementle
party qu'elles démadent .Tous
ces fuperbes embelliffemens qui fervent
à leur magnificence ,ne leur attirent
fouvent que des Cenfeurs & des
Envieux. Elles font pourtant nobles
& hardies ; &aquand elles fe prefentent
devant les Tribunaux du Ciel &
de la Terre, elles reüffiffent quelquefois,
& viennent à bout de leurs deffeins.
Alors le mariage de ces Paroles
avec les Effets eft celebre .Il fe fait
en preſence d'une grande foule. Tou
te une Ville y affifte , mais dans une
A v
JO Extraordinaire
folemnité fi eclatante, on voit peu de
ces belles Paroles couronnées dont
Je mariage confifte dans l'extinction
des Procez & dans le falut des Hom
mes. Il n'y a de Paroles heureuſes que
celles qui naiffent d'une fidelle amitié.
Elles ne manquent jamais d'aller
à leurs fins , & les Effets qui en font
les Partys déclarez, fe hâtent toûjours
de s'affocier avec elles . Elles fe menagent
d'une maniere bien éloignée de
la conduite des autres que la corruption
du Siecle autorife. Ces Paroles
dont je parle icy , ne prennent poipt
Ja qualité de belles ny de grandes
Paroles. Elles font humbles & negligées
, & ont plus de bonté que de
mine. Elles ne vont jamais en foule,
& ne fe plaifent point à faire grand
bruit pour peu de chofel Elles ont
ane fimplicité qui les fait eftimer , &
Jeur peu de fuite leur fait plus d'honneur
, & leur donne plus de oreance ,
que ne feroit un riche appareil &un
grand équipage. C'efte par là qu'on
ne peut leur refufer toute forte deconfiance.
Quand l'amitié les met au
monde , elles perfuadent d'abord
qu'elles
du Mercure Galant. II
-
qu'elles viennent de plus loin que des
leyres.Ce font les extremitez du coeur
où l'Efprit trouve la commodité de
deguifer tout ce qu'il veut. Il y falfifie
à fouhait tout ce que ces levres
produifent de leur chef. Ce n'eft pas
auffi l'origine des Paroles dont la pureté
eft fi recherchée ; c'est le bon
eccur , le coeur fimple & developé ,
quita des yeux pour voir les necelli
tez des Amis, & des oreilles pour en
tendre leurs demandes. Ce coeur n'a
pas moins de fermeté que de diligen
ce , & les Paroles qui en fortent font
fermes & diligentes comme lay. Elle's
ne font ny galantes ny babillardes , &
comme le menfonge ne gafte point
leur veritable naïveté , leur beauté
demeure dans fon naturel , & n'eft ja
mais alterée par aucun fard . Les párures
étrangeres ne les corrompent
point , & quand le jour de leur Mariage
eft venu , quelque pudeur qu'el
les témoignent , elles ont affez de
courage pour en repouffer l'Interest
qui fait fes efforts pour s'y mefler:
Les menaces ny les difficultez né les
détournent point de l'execution , &
leur
I 2 Extraordinaire
leur gloire eft de ne point changer.
La Sincerité qui les nourrit, leur don
ne des forces , & la Generofité les
appuye . Les Effets qui fuivent ces
Paroles paroiffent devant elles lors
qu'on y penfe le moins . ! ls font agreables
, infpirent de la joye, & ont l'art
de plaire . Leur maniere eft obligeante,
& quoy qu'ils marchent tefte baiffée
, ils font plus grands que les Pa
roles , qui font petites & de peu de
montre. Quand l'heure de celebrer
leur Mariage eft venue , l'affemblée
des Parens des deux Partys fe fait
dans un des plus chauds & des plus
commodes Appartemens du Coeur.
Le Panchant & l'Amitié , qui font les
Pere & Mere des Paroles , y menent
l'Affection , l'Attachement , la Bonne
Volonté, l'Inclination , & l'Engagement,
qui en font les proches Parens.
La Sympathie s'y trouve toûjours
des premieres comme leur Ayeule , &
eft obligée d'y aller lentement , à caufe
qu'elle eft aveugle . D'un autre côté,
les Effets conduits par le Pouvoir
& la liberalité , qui font fes Pere &
Mere , paroiffent fuivis de la fatisfa-
1
&tion
du Mercure Galant.
13
ation, de la Commodité, du Profit , de
l'Affurance , & de la Joye , qui font
leurs Alliez. La Jouiffance ne s'en
fepare point , & le tient pres de la
Sympathie. Les Mariées ne font pas
en grand nombre . Elles ne font que
quatre,marchant à la file , ornées d'une
innocente nonchalance , & accom
pagnées d'une fermeté que rien ne
peut ébranler. Ces quatre Mariées
font, le vous le promets . Les Effets leur
donnent incontinent la main ; & les
Graces qui font derriere , répandent
les prefens & les bienfaits dont elles
font chargées . Le Merite dreffe le
Contract, & un des principaux Articles
eft , que les Effets jouiront des
acquefts faits dans la Gloire apres la
mort des Paroles. Cette folemnité
achevée, la Joye prend foin de divertir
l'Affemblée. La Raifon ne manque
jamais d'y envoyer des Ambaffadeurs
pour feliciter les Mariez, & les
affurer qu'elle donnefon approbation
à une Alliance fi bien affortie . Quand
il fe fait un Mariage de cette nature,
la Reconnoiffance fe trouve toûjours
à la fin de la Cerémonie. C'est pour
prote
14 Extraordinaire
profefter aux Mariez qu'elle veut s'attacher
à eux , & donner fes foins à
élever leurs Enfans , qui ne peuvent
eftre que les Remercîmens & les Rétributions.
Avoüez que tout en iroit beaucoup
mieux , fi ces Mariages eftoient frequens.
Les grandes Villes , non plus
que la Cour , ne font pas les lieux où
ils fe font facilement. Vous me ferez
fçavoir s'il s'en fait fouvent de femblables
où vous eftes .
A Bordeaux le 14.d'Avril 1678. *
Cet Articlede Mariage me fait fou
venir de celuy qui vous a tant embaraf
fée dans l'Hiftoire Enigmatique de
l'Extraordinaire de lanvier.Vous me té
moignez de l'impatience d'en avoir l'Ex
plication , & je croy ne vous lapouvoir
"donner d'une maniere plus agreable , qu'en
vous faifant part d'une Lettre qui m'eft
tombéeentre les mains fur cette matiere.
Celuy qui l'a écrite a beaucoup de délicateffe
d'efprit, & ilferoit difficile de tourmer
les chofes plus finement. Il s'éloigne
expres du but pour y mieuxfraper , &
1quand on s'aperçoit de la tromperie , an
1
y
du Mercure Gatant.
15
ytrouve quelque chofe de fi bien imaginé,
qu'on ne fe peut croire en droit de s'en
plaindre. Le nom d'unfi galant Homme
ne m'eft point connu. Ie fçay Seulement
que c'eſt à une Dame de fes Amies qu'il
écrit , & qu'il date de Villars en Bourbannois
£400 6063 8563-8963-1963 863-83. fag £ 4.2013
A MADAME DE ***
E voudrois eftre bel Efprit , Mada-
Jme, pour,foftenir le rang que le
Mercure me donne dans l'Extraordi
naire que vous avez pris la peine de
m'envoyer. J'ay même quelque cha
grin de ne l'eftre pas , ne fçachant
comment faire pour témoigner ma
reconnoiffance à l'Autheur d'un
galant Livre , qu'une de nos Campa
gnardes appelle le Tombeau des Romans.
Je crains d'eftre degradé fi j'entreprens
de luy faire un compliment
dans les formes , car c'est un étrange
Homme. Il n'y a pas moyen de l'approcher
avec des louanges ,luy quizen
a un fond inépuifable, & qui donne fi
judicieuſement aux autres ce qu'ilmerite
16 Extraordinaire
2
rite fi bien luy-même. Cependant}
comme je ne fuis pas naturellement
ingrat,je voudrois bien fatisfaire mon
inclination reconnoiffante. Je fuis
d'avis d'ufer pour cela du privilege
de nous autres pauvres Provinciaux ,
qui avons accoûtumé de nous vanger
en Chanfons quand les forces nous
manquent. J'ay fait des Paroles prof
pres à eftre mifes en chant , & quiferont
de faifon pour quelqu'un des
Mercures d'Eté. Je les envoye à un
Maistre de mes amis qui vous les don
nera dés qu'il les aura notées . Je vous
prie de les envoyer à l'Autheur du
Mercure , & de l'affurer que Air eft
de la main de Maiftre, & d'un Maistre
qui a puisé fes connoiffances dans la
bonne fource. Au refte, Madame , dequoy
vous aviez vous de me deman
der la decifion de la Queftion galan
te ? C'est une fâcheufe alternative que
celle qu'on y propofe . Pour bien ju
ger de la grandeur des maux d'un
Amant trahy & trompé fous de fauf
fes apparences d'amitié , & pour en
faire une comparaifon jufte avec les
peines d'un Amant méprisé & abandonné
du Mercure Galant. 17
donné ouvertement , il faudroit, ce me
femble, eftre tombé dans l'un & l'autre
de ces deux malheurs. Gardezvous
bien, Madame, de me donner jamais
une fi cruelle experience. Laif
fez moy ignorer toute ma vie la fubtilité
de cette Queftion . Que fa difficulté
foit toûjours pour moy une difficulté
impenetrable' ; j'en laiffe volontiers
la décifion à vos Ennemis.
Il me fera plus facile de vous parler
du Mariage de la Mere & de la Fille
qui vous paroift fi effroyable . N'en
foyez point alarmée ; vous pouvez y
confentir fans fcrupule, On peut introduire
en France cette forte de Poligamie
, fans craindre les cenfures de
Rome. Le S. Siege y donnera les
mains , & quoy que les deux Parties
ne luy foient pas également foûmifes,
elles peuvent contracter fans difpence.
Laiffons le ftyle Enigmatique , &
parlons plus clairement. Le Mariage
qu'on propofe entre des Parties de
même fexe & déja mariées , n'eſt autre
chofe que le Traité de Paix entre la
France & la Hollande ; & l'Histoire
Enigmatique n'eft qu'un recit de ce
+
qui
18 Extraordinaire
qui fe paffe à Nimegue dans la Negociation
de cette Paix . Voicy comme
je prétens l'expliquer
Une Dame de vôtre connoiffance ,
qui ne veut pas que je mette icy fon
nom , entra dans ma Chambre dans
le temps que je vous écrivois ces
mots , & que je penfois ferieufenient
à l'explication de cette Enigme. J'avois
l'efprit fi occupé , qu'à peine
m'eftois- je apperçeu qu'elle eftoit prefente
lors qu'elle me demanda à quoy
je révois fi profondement . Je luy répondis
que je venois de m'engager à
expliquer l'Hiftoire Enigmatique de
l'Extraordinaire du Mercure ; mais
que j'y trouvois des difficultez que je
n'avois pas préveües d'abord , & qui
me mettoient fort en peine. Où en
eftes-vous, me dit- elle J'en fuis, luy
répondis-je, à un certain Arabe , qui
a fait le premier Mariage entre des
Parties de méme fexe qu'on propofe
de marier une feconde fois , c'eſt à
dire , felon mon fens ,qui a fait la premiere
Paix de la Hollande avec la
France . Cet Arabe n'eft point de ma
conoiffance , & il m'embarraffe étrangement
du Mercure Galant.
19
gément. Il faut avoir recours à l'Hiftoire
, dit cette fpirituelle Perfonne,
elle refoudra vôtre difficulté. Il eft
vray , Madame,répondis -je ; mais ma
memoire ne me fournit rien là- deffus,
& je ne fçaurois confulter mes Livres,
car, comme vous fçavez , je n'ay
icy que le Mercure Galant pour toute
Bibliotheque. Alors je luy leus le
commencement de cette Hiftoire , &
luy fis examiner le caractere des deux
Parties qu'on avoit deffein de marier.
Elle n'en tira pas plus de lumieres
que moy pour les bien connoistre , &
fe trouvant arreftée par les mêmes difficultez
; Ne vous gefnez pas ,me ditelle
, le beau téps nous invite à la promenade
;n'en perdons pas la plus belle
heure. Vous travaillerez avec plus
de liberté apres avoir pris l'air . N'oubliez
pas cependant voftre Livre, nous
lirons cette Hiftoire en nous promenant.
Peut- eftre trouverez vous fans
y penfer ce que vous n'avez fçeu tronaver
en y fongeant avec trop d'appli-
-cation . Nous fortîmes en mêmetemps
, & à peine fùmes nous dans le
Jardin , que la Dame prenant la parole
;
20 Extraordinaire
le ; Que vous eftes heureux , me ditelle
, d'avoir quelque connoiffance
des Langues ! On ne fçauroit lire
deux pages fans trouver des difficultez
faute de les fçavoir un peu. Je lifois
ce matin la Relation d'un Voyage,
& j'ay rencontré dés le commencement
un mot qui m'a arreftée tout
court. Quel mor ? luy dis - je . Le Détroit
de Gibraltar , me répondit- elle.
Gibraltar ! Que ce mot eft barbare !
c'eft de l'Arabe pour moy. C'eft , Madame,
de l'Arabe pour tout le monde,
luy repliquay-je : ce Détroit eftànt
ainfi appellé du nom d'un Capitaine
Arabe nommé Giber Tarif, lequel , fi
je ne me trompe , fit paffer le premier
fes Vaiffeaux de l'Ocean dans la Mediterranée
; car vous n'ignorez pas
fans doute que ce Détroit joint les
deux Mers enfemble. Voila , dit- elle ,
un Mariage qui.reffemble fort à celuy
de voftre Enigme. Les deux Parties
font à peu prés du caractere de celles
qu'on y marie , de même fexe & de
même âge, fieres , fujettes à l'emportement
, & à qui la vie des Hommes
ne coûte rien quand elles font une
fois
du Mercure Galant . 2I
"
e
S
S
S
fois en colere. La plus tranquille peut
encore eftre confiderée comme la Fille
de l'autre , qui eftant continuellement
agitée par un flus & reflus , ne
fçauroit pafler un feul jour fans s'émouvoir
, & fans fortir comme hors
d'elle-même , fans que les plus habilles
Philofophes ayent jamais pû découvrir
la caufe de cette agitation .
Mais , continua t- elle , ces deux Mers
ne font elles pas jointes en quelque
autre endroit du monde ? Non , Madame
, luy répondis je . Il eft vray
qu'une grande Reyne a eu deffein
d'en faire autrefois la jonction entre
PAGe & l'Afrique où elles s'approchent
d'affez prés , car il n'y a qu'un
Détroit de terre de dix - huit à vingt
lieues qui les fepare, & que Cleopatre
vouloit ouvrir , pour faire paffer fes
Vaiffeaux de la Mediterranée dans
l'Ocean par la Mer Rouge
. Cette
Reyne
d'Egypte
euft fait par là une
Ifle de toute l'Afrique
qui eft une des
plus grandes
Parties
du Monde
;mais
fon deffein
neut point defuite, parce
qu'il fut jugé ou trop dangereux
, ou
tout-à-fait impoffible
. On a auffi effayé
22 Extraordinaire
fayé en vain dans la Grece une jonction
de même nature, pour faire paffer
les Vaiffeaux de l'Adriatique dans
la Mer Egée. Démetrius fut le premier
qui en forma le deffein . Cefar,
Caligula & Neron, l'ont inutilement
tenté aprés luy , quoy que ces deux
Mers ne foient feparées que par un
Iftme ou Détroit de terre de deux
lieuës de large feulement. Si ce deffein
avoit eu quelque fuccez , on euſt
fait du Peloponefe, qu'on appelle aujourd'huy
la Morée , une grande &
belle Ifle , qui euft pû paffer pour la
Maiftreffe d'une infinité d'autres qui
l'environnent & qui font en grand
nombre dans l'Archipel. Tout cela
fe rapporte admirablement bien à vôtre
Hiftoire Enigmatique , dit la Dame
, & je croirois que le Mariage qui
y eft propofé feroit la jonction des
Mers, fi aujourd'huy on avoit formé
le deffein de faire quelque chofe de
femblable. Non feulement on en a
formé le déffein , luy dis- je , mais on
travaille même dépuis plufieurs années
à l'execution d'une entrepriſe fi
furprenante. Ce grand Ouvrage, qui
peut
du Mercure Galant.
23
peut paffer pour le plus beau de l'Europe,
eft prefqué achevé . 11 eftoit refervé
pour le Regne de Louis LE
GRAND , qui ne trouve rien d'impoffible
, & il eft digne de la grandeur
& de la magnificence de ce Prince .
La pofterité aura de la peine à croire
qu'on ait pû fournir à de fi grandes
dépenfes dans le temps que les Allemans
, les Efpagnols & les Hollandois
eftoient liguez contre nous, & que le
Roy faifoit de fi glorieufes Conquêtes
fur eux . Ileft pourtant certain que
pendant que la France eftoit occupée
à vaincre de fi puiffans Ennemis , on a
travaillé fans relâche à faire un Canal
en Languedoc ,large & affez
fond pour porter des Bateaux de
charge , qui tranſporteront les Marchandiſes
d'une Mer à l'autre , & enrichiront
les Provinces , voifines par ce
nouveau commerce. Vous ne fçauriez
croire , Madame , continuay je, combien
on a ramaffé de Ruiffeaux & de
petites Rivieres enſemble , dont on a
conduit les Eaux par des précipices
& des Montagnes inacceffibles , pour
en faire un Refervoir d'une grandeur
profur
24.
Extraordinaire
furprenante,à qui on a donné le nom
de Bon amour , qui fournira de l'eau
au Canal fans qu'il en puiffe manquer
dans les plus grades fechereffes . Voila
bien des Mariages , dit la Dame en
foûriant , qu'on a efté obligé de faire
pour conclure celuy des deux Mers,
& cela me perfuaderoit quafi que leur
ionction eft le Mariage dont il eft parlé
dans l'Hiftoire Enigmatique du
Mercure. Je ne m'étonne pas ,luy disie,
que vous en foyez perfuadée, mais
ie fuis furpris de la maniere dont yous
me l'avez perfuadé à moy- même , en
me tirant adroitement de mon erreur.
Vous penfez donc , repliqua- t - elle,
que i'ay prétendu expliquer voftre
Enigme, & que i'en ay trouvé le fens?
Ne nous vantons encor de rien . Lis
fons l'Hiftoire entiere , & voyons fi
nous y trouverons noftre conte . Elle
prit le Livre que i'avois , & en lifant
elle s'arreftoit à chaque periode,pour
me donner le temps d'en faire l'application
. Mais ayant rencontré ces
paroles , Elles ont souvent à parler des
mêmes chofes ,mais elles nefe fervet point
de la même langue pour s'en expliquer
du Mercure Galant.
25
les Allemans chez l'une font Ita
liens chez l'autre. Voila , dit- elle , de la
difficulté. Point du tout , Madame,
luy répondis -je. La langue Italienne
eft auffi commune fur la Mediterranée
, qui environne prefque toute
l'Italie, que l'Allemande l'eft fur l'Ocean
; & les Allemans font à l'égard
de cette grande Mer , ce que les Italiens
font à l'égard de l'autre. Elle
continua enfuite fa lecture , que j'interrompis
pour luy apprendre que ce
Mariage qu'on avoit déja veu en
France de la nature de celuy qu'on
propofoit , & qui répondoit en quelque
façon de fon fuccés , quoy qu'il
fult entre des Parties de moindre rág,
n'eftoit autre chofe que le Canal de
Briare , qui joint la Loire avec la Seine.
Vous voyez donc bien , me ditelle
, apres avoir achevé de lire , que
l'Hiftoire Enigmatique eft veritablement
la jonction des deux Mers ? J'en
fuis fi perfuadé, luy dis - je ,que fi l'Autheur
de l'Enigme y donnoit un autre
fens , je ne l'en croirois pas. Je me
trouvay à Pefenas , où quelques affaires
m'avoient obligé de me rendre
L. d'Avril. B
26 Extraordinaire
auprés de Monfieur le Prince de Conty
, lors qu'on fit les premieres propofitions
de ce deffein aux Etats de
Languedoc qui y eſtoient aſſemblez ,
& je fus témoin des conteftations qui
fe firent fur ce fujet , car chacun en
difoit fon fentiment . Il me fouvient
même qu'une Dame ayant demandé
à un de fes Amis ce qu'il en penfoit,
il luy répondit galamment.
Que voulez vous que je vous die
Du deffein qu'on ofe former ,
De joindre l'une & l'autre Mer ?
L'entrepriſe en est bien hardie.
Iris, ce deffein me déplaift :
Laiffons le Monde comme il eft,
Et fuivons les routes aifées.
Quefi vous estimez que cefoit un grand:
biens
D'unir les chofes divifées,
Vniffe vaftre coar an mien.
Je dis en fuite à la Dame que Monfieur
Riquet avoit donné le projet
d'une fi extraordinaire entreprife , &
qu'ayant efté chargé de l'éxecution ,
il y avait travaillé jufqu'icy avec
beau
du Mercure Galant.
27
beaucoup d'application & de fuccés,
Qu'on admiroit la force de fon génie
dans les moyens qu'il avoit trouvez
de furmonter tous les obftacles qui
s'eftoient rencontrez dans la faite de
ce travail , & qui auroient jetté tout
autre que luy dans le defefpoir de le
conduire à une heureufe fin , Qu'on
avoit bâty des Hôteleries fur le Canal
, & étably des Coches d'eau qui
alloient déja pour la commodité des
Voyageurs & que les Carroffes rouloientfur
le bord de ce même Canal ,
dans des lieux où les Gens de pied ne
paffoient autrefois qu'en tremblant.
Voila , Madame, ce qui fe paffà à noftre
promenade, & tout ce quej'avois
à vous dire fur l'Enigme. Je ne doute
pas que vous ne foyez laffe de lire;
mais fi je vous ay fatiguée par la longueur
de ma Lettre , j'en tireray an
moins cet avantage , que vous aurez
eu quelque impatience de voir que je
fuis, voftre tres -humble & tres - obeïffant
Serviteur.
le ne vous ayfait part jufqu'icy que
de quelques Festes de Particuliers. Il eft
Bij
28 Extraordinaire
I
bon de vous faire voir jusqu'où va la
magnificence des Souverains quand ils
en donnent. Les Réjouiffances qui ont
efté faites cette année à Turin aux jours
de la Naiffance de Leurs Alteffes Royales
, en peuvent fournir une haute idée.
La Cour de Savoye imitefi parfaitement
la politeffe & la galanterie de celle de
France , que vous neferez point ſurpriſe
de ce qu'on a veu de fomptueux dans une
occafion oùla reconnoiffance du Fils & la
tendreffe de la Mere ont disputé comme
à l'envy à qui fe fignaleroit davantage.
Cefut l'11.d' Avril , jour de la Naiſſance
de Madame Royale , que lapremiere
de ces Réjouiffances commença. Le jeune
Prince la voulut celebrer d'une maniere
qui répondift à la paffion qu'il a pour la
gloire d'une fi illuftre Mere. Ses ordres
furent donnez pour tenir preſt un Feu
d'artifice dans la Place où eft le vieux
Palais , le Palais neufde Leurs Alteffes
Royales. Vous en trouverez le Deffein
dans cette Planche . Ie l'ayfait graver
expres , afin que vous puffiez entrer
plus aisément dans la fomptuofité de cette
Fefte . Rien ne manqua de ce qui la pouvoit
rendre des plus éclatantes. Voicy ce
que
La
29
? esté
BIBLIO
TREVE
DE
LA
LYON
#1893
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que
du Mercure Galant. 29
que porte la Relation qui m'en a esté
envoyée.
FESTES
DE TURIN.
Adame Royale fut faluée à fon
Mréveil par une décharge de l'Infanterie
qui formoit divers Bataillons
aux coins de la Place du Chateau.
Cent Mortiers & autant de Pieces de
Canon continuerent , & augmenterent
le bruit. Quoy qu'il euft quelque
chofe de terrible , il ne laiffa pas
d'exprimer agreablement la joye qui
rempliffoit tous les cours; & de la rés
pandre par tout où il pût eftre entendu.
Cependant les Trompetes , les
Tambours , les Hautbois , les Fifres
& les Mufetes , fe répondoient à diverfes
repriſes dans la grande Salle du
Chafteau , & formoient enfemble un
Concert , qui pour eftre martial ne
perdoit rien de fon agrément. Les
Violons & les Inftrumens de Mufique
y tenoient auffi leur partie dans la
B iij
30
Extraordinaire
Chambre voifine , & faifoient entendre
la plus agreable harmonie du
monde , qui continua jufques à la
fortie de Madame Royale de fon Appartement
. Elle parut avec un Habit
extrémement riche dans fa fimplicité,
& avec cette maniere noble, qui releve
fes actions les plus communes.
Son premier foin fut de fatisfaire
fa pietésen allant entendre la Meffe à
la Chapelle du S.Suaire . Elle s'y rendit
accompagnée de toute la Cour.
Les Dames & les Cavaliers eftoient
fi richement , & fi galamment vêtus,
qu'il feroit difficile de bien décrire
leu parure. La galanterie,la propreté,
& la magnificence, leur font ordinaires
dans toutes les occafions , mais ils
avoient enchery en celle - cy fur tout
ce qui s'eftoit fait par le paffé. Le
Regiment des Gardes eftoit en Bataille
à la Place de S. Jean. Les Arquebufiers
eftoient rangez en haye
dans la Nef , & laiffoient entre - eux
un eſpace vuide,qui eftoit remply par
cent pauvres Filles , à qui Madame
Royale avoit donné un habit , & une
bourſe, Les Gentilshommes Archers,
&
du Mercure Galant. 31
& les Cuiraffiers Gardes - du - Corps,
occupoient l'aîle droite du Chour,
où toute la Nobleffe eftoit confufé
ment.
La Meffe finie , on retourna au
Chateau. Toute la Cour fit la reverence
, & baifa la main à. Madame
Royale , qui répondit à chacun avec
çet air de majesté & de douceur , qui
luy attire l'admiration generale.
Cependant la Table fut couverte.
On avoit affemblé tout ce que l'ab6-
dance , & la délicateffe peuvent four
nir de plus exquis. Leurs Alteffes
Royales mangerent en public avecdes
Princes du Sang, fervis par le Grand
Maistre, & par les autres Officiers qui
ont accoustumé de fervir dans fes fortes
de fonctions...
Aprés le Difné , Madame Royale
reçeut dans fon Cabinet le Confeil
d Etat , le Senat , la Chambre des
Comptes , & le Corps de Ville , qui
luy firent compliment par la bouche
du Grand Chancelier , des Premiers
Préfidens & du Premier Syndic , qui
eftoient à la refte de ces Compagnies.
Elle paffa en fuite fous le Dais de l'a
B iiij
32 Extraordinaire
Chambre de parade, où les Ambaffadeurs
vinrent fe conjoüir avec elle,
conduits par le Maiftre des Ceremo
nies.
Aprés cela la Cour fortit en parade.
Madame Royale eftoit dans fon
Carroffe , avec quelques- unes de fes
principales Dames. Les autres la fuivoient
en plufieurs autres Carroffes.
Monfieur le Duc de Savoye eftoir à
cheval à cofté, precedé des Princes du
Sang , des Chevaliers de l'Ordre , &
de toute la Nobleffe chacun en fon
rang fuperbement inonté , avec des
Houffes d'une tres - riche broderie.
Le Peuple qui eftoit accouru en foule,
bordoit toutes les Ruës par où ils
pafferent , & faifoit connoître par fes
acclamations l'amour qu'il a pour fes
Souverains,
>
Au retour, Madame Royale vit les
Dames de la Ville qui luy baiferent la
main , & fortit en fuite fur le Balcon
du Chafteau pour voir le Feu d'artifice
qu'on avoit preparé dans la Place.
Le deffein en avoit efté donné par
Monfieur le Comte de Caftellamont
Premier Ingénieur de S , A. R. &
Mon
du Mercure Galant.
33
Monfieur le Comte de Piofafque
Chevalier de l'Ordre, Grand . Maistre
de l'Artillerie , l'avoit fait executer
avec beaucoup de fuccez par les Officiers
qui dépendent de luy , & qui
font trés - habiles. C'estoit un grand
Bâtiment reprefentant le Temple des
Vertus , de forme Octogone , haut
d'environ neuf toifes , & divisé en
trois Ordres d'Architecture .
Le premier , qui fervoit comme de
baſe à tout l'Edifice , eftoit Tofcan,
ouvert à chaque face par une Porte de
Marbre jafpe , parfaitement imité .
Une Baluftrade de même matiere regnoit
tout autour , & portoit fur fes
Piedeftaux huit Statues.
Le fecond Ordre eftoit Dorique ,
avec quatre Portes à fes quatre faces .
Chaque Porte avoit un grand Ecu des
Armes de Savoye pendant au haut en
forme de couronnement , & aux coftez
deux Colomnes avec leurs ornemens
ordinaires , diftribuez avec beaucoup
de fimetrie , & enrichis de quatre
Statues affiles fur les faillies de la
Corniche,
Le troifiéme Ordre eftoit Ionique,
В v
34 Extraordinaire
compofé de divers Pilaftres , qui fourtenoient
une autre Corniche entourée
auffi d'une Balustrade, fur les Piedeftaux
de laquelle s'élevoient aux
angles huit Statues , qui reprefentoient,
comme toutes les autres , diverfes
fortes de Vertus.
Le faifte du Temple eftoit une efpece
de Dôme , qui fervoit comme de
bafe à un grand Piedeftail, fur lequel
on avoit placé une Statue couronnée
d'Etoiles & vétuë d'un Manteau
Royal, qui regnoit fur toutes les autres
, & qui reprefentoit Madame
Royale.
>
Le Temple eftoit environné d'une
Barriere ovale , à plus de huit toifes
de diftance. Quantité de Pins verdoyans
en formoient l'enceinte , &
fortoient d'autant de Vafes de Marbre
feint,qui reffembloient à des Piedeftaux.
Chaque Arbre eftoit feparé
par un Fanal , & chaque Fanal avoit
d'un cofté le Chifre de Madame
Royale , une Girandole de l'autre .
L'efpace vuide entre la Barriere &
le Temple , eftoit occupé par les Vices,
que des Dragons,des Hydres, des
Cro
du Mercure Galant.
35
Crocodiles,& divers autres Animaux
monstrueux , reprefentoient. Le tout
eftoit remply de Feux d'artifice ,
Au premier fignal des Trompetes
& des Tambours , l'enceinte du Temple
fut éclairée. La Porte la plus élevée
du cofté du Chafteau s'ouvrit, &
le Meffager des Vertus en fortit couronné
de Lauriers & de Fleurs . Il vola
vers le Balcon de Madame Royale,
& apres avoir chanté quelques Vers
à falouange , il luy prefenta un Livre
qui expliquoit le deffein du Feu d'artifice
, & revola en fuite avec la même
hardieffe au lien d'où il eftoic
party.
Apres ce vol, les Vices fous la forme
des Monftres dont nous avons
parlé , s'avancerent vers le Temple,
vomiffant des torrens de feu , mais
tous leurs efforts s'en allerent en fumée.
Les Vertus lés terrafferent avee
des traits enflâmez , & en remporterent
une entiere victoire.
La Renommée & l'Abondance
partirent alors du Temple, & prirent
leur vol l'une vers l'Orient, & l'autre
vers l'Occident. Elles eftoient toutes
écla
36 Extraordinaire
éclatantes de Feux d'artifice , que la
premiere jettoit principalement par
fa Trompete , & la feconde par une
Corne d'abondance , pour fignifier
que la gloire de Madame Royale fe
répand par tout, & fes foins genéreux
ont reparé cette année la fterilité de la
terre .
L'Amour parut en fuite en l'air
avec tous les attraits , portant d'une
main une Couronne de Laurier, qu'il
mit fur la tefte de la Statuë qui eſtoit
au faifte du Temple , & de l'autre un
Flambeau avec lequel il alluma le
Temple même. Cet Amour reprefentoit
S. A. R. plein de tendreffe & de
reconnoiffance pour fon augufte Mere.
Toute la Machine fut illuminée
en un moment , & parut ou transfor
mée en une maffe de cryftal , ou enrichie
par tout de diamans. Il s'en détacha
de tous coftez une infinité de
Globes de feu , qui meflant la lumiere
à l'epaiffeur de la fumée, & les éclairs
aux tonnerres, partageoient agreablement
les Efprits entre la crainte & la
joye. Les Fufées volantes rempliffoiét
l'air de leurs longues traînées de feu,
&
du Mercure Galant.
37
& s'élevoient d'abord fi haut qu'elles
fembloient vouloir fe confondre avec
les Altres , puis formoient en retombant
une fi prodigieufe quantité d'Etoiles
, qu'elles fembloient entraîner
avec elles toutes celles du Ciel . Ce
Spectacle dura pres d'une heure , &
fut terminé par trois décharges de
toute l'Infanterie.
La Fefte neantmoins ne finit paslà
, il y eut encor un grand Bal dans
le Salon du Chateau , richement tapiffé,
& éclairé de quantité de Plaques
& de Luftres .
L'Affemblée ne pouvoit eftre ny
plus nombreuſe , ny mieux rangée.
L'Or , l'Argent , & les Pierreries,
mefloient agreablement leur éclat à
la beauté des Dames, & au bon air des
Cavaliers , qui eftoient prefque tous
venus avec des Habits plus riches
que ceux du matin , pour plaire à Son
Alteffe Royale , qui ne penfoit luymême
qu'à plaire à Madame Royale.
Ce jeune Prince danfa avec cette bonne
grace qui eft née & qui croift toûjours
avec luy. La Danfe fut interrompue
par une fomptueufe Colla-
13
tion
38
Extraordinaire
tion , & laiffa en finiffant à tous les
Spectateurs un ardent defir de celebrer
pendant une longue fuite d'années
la Nailfance fortunée de leur
Princeffe pour La gloire & pour leur
bonheur.
1:
Comme parmy les foins importans
qui l'occupet prefque toûjours , l'éducation
de Son Alteffe Royale tient le
premier rang , elle en fait l'objet de
toutes les penfees , & le fujet de ton
tes les applications , quoy qu'elle ne
laiffe pas de penfer & de s'appliquer
à tout le refte. Ce jeune Prince qui a
reçeu d'elle avec la vie une élevation
d'Efprit , & une beauté de Corps qui
furprennent , feroit affurément digne
de regner , quand il ne feroit pas né
avec une Couronne ; mais Madame
Royale ne fe contente pas de ces avātages.
Elle croiroit manquer à ce
qu'elle doit à un Fils qui luy eft fi
cher, fi elle ne joignoit le fecours de
l'Art aux dons de la Nature pour perfectionner
les grandes qualitez par
lefquelles il luy reffemble. C'est dans
cette veuë qu'elle veut que fes Jeux
mêmes foient des Leçons capables de
l'inftrui
"
du Mercure Galant . 319
l'inftruire en le divertiffant, & de luy
infpirer des fentimens dignes d'elle
& de luy.
Cette noble maxime dont elle ne
s'écarte jamais , a reglé la Fefte qu'elle
a voulu donner à Son Alteffe Royale,
le 14. de May, jour de la Naiſſance
de ce Prince. Tout y a efté galant
magnifique, & auffi fpirituel qu'infructif.
&
On garda le même ordre pour le
réveil, pour la Meffe , pour le Difné,
& pour les Complimens qu'on avoit
tenu à la Naiffance de Madame
Royale.
Toute la Cour parut avec les mêmes
tranfports de joye , & ne laiffa
remarquer de diférence que dans les
Habits , qui ne reffembloient à ceux
de l'autre Fefte , qu'en ce qu'ils
eftoient également riches , & bien
concertez .
La Cavalcate fe fit auffi avec la
même pompe , & fe rendit dans la
grande Allée du Cours d'où elle defcendit
dans un Fond qui forme une
efpece d'Amphitéatre de verdure , où
l'on avoit dreffé la Barriere pour une
Course
40
1
Extraordinaire
Courſe à cheval . Les Cavaliers tous
couverts de Plumes & de Rubans de
diférentes couleurs , & enrichis de
broderie d'or , d'argent , & de fleurs
au naturel, entrerent dans la Lice fuperbement
montez , & fignalerent
leur adreffe à fournir la Carriere ,& à
rompre plufieurs Lances pour difputer
le Prix qui avoit efté proposé.
La Courſe eftant finie , on fe retira
dans la grande Salle du Valentin, où
l'on paffa agreablement le reste du
jour à entendre un Concert de Mufique
Françoife. L'Eglogue qui fuit fut
chantée avec beaucoup de fuccez ....
•£903.2003.6103 ·2063 2063 2003 for £ 63.✡
EGLOGUE.
·Tirfis , Arcas , Alcandre
,
Eurilas.
Q"
TIRSI S.
Ve dites-vous , Bergers , des char
mes que ces lieux
Font briller à vos yeux ?
Ne laiffent-ils à vostre zele
Former
du Mercure Galant.
41
S
e
Former d'autresfentimens
Que d'admirer d'une , Fefte fi belle
3. Lapompe & les agrémens ?
Et tandis que chacun s'empreffe,
A témoigner fon allegreffe,
Vos yeux d'unfoin fi doux
Sont-ils , comme les miens , & charmez
& jaloux ?
·C'eſt-
ARCA S.
-ce que je voulois apprendre de toymefme.
Cette Pompe , où chacun fait voir un
Zele extréme,
Les Echos d'alentour
Réveillez tour à tour
Par le bruit des Trompetes,
Par les tendres Concerts des Voix & des
Mufetes,
Ces Feux , quifur ces bords font l'office
du jour ;
Nefçauroient contenter mes ardeurs inquietes;
Et je fens que cette fois
La commune allégreffe
Eft pour mon coeur jaloux un fujet de
trifteffe ,
Si je ne la partage en y meflant ma voix .
ALCAN
42 Extraordinaire
ALCAN DR E.
Nous pouvons aisément fur ces Rives
charmantes
Contenterce defir ialoux,
Qui nous anime tous.
Ioignons à nos voix éclatantes ;
Nos Mufetes lesplus touchantes.
Si pour un tel Concert c'est peu que de
nous trois,
Les Echos de ces lieux multiplirant nos
voix.
Tous trois enfemble.
Ioignons à nos voix éclatantes
Nos Mufetes les plus touchant es.
Quenos coeurs, que nos yeux , que nos plus
doux accords
De noftre ioye expriment les träfports
EURILA S.
Animez- vous , Bergers , d'une nouvelle
ardeur,
Et faites de vos chants admirer la douceur
;
Celuy qui d'une voix plus nette
Dansfes tendres Chansons fçaura mieux
àson tour
Celebrer cat heureux Iour,
Aura
du Mercure Galant.
43
Aurade moy cette Mufete,
Dont i'emportay le prix aux Feftes de
l'Amour.
Sus donc éleve vos voix ;
Que vostre chant prenne un air moins
ruftique.
Vous chantez un Héros : il doit estre
héroïque,
Autant qu'il eft poffible à des foibles
Hautbois.
TIRSI S.
Beau Fleuve, fi iadis un ieune Témeraire ,
Pour avoir mal fuivy la route de fon
Pere ,
Dans lefein de tes eaux précipité des
Cieux,
Te donne un nom fi glorieux ;
Que d'un bruit bien plus fier tu dois
rouler ton onde,
D'eftre l'heureux témoin de l'ardeur fans
feconde
Dont noftre Prince fuis les pas de fes
Ayeux !
AR CAS .
Tu le verras un iour de cent Lauriers
Cueillis dans le Champ des Guerriers,
Ombra
44
Extraordinaire
Ombrager tes Rives fleuries,
Et tes Echos
Auront peine à répondre à tant de voix
unies ,
Pour celébrer ce Héros.
ALCANDRE.
Quels préfages certains du plus rare
bonbeur
Ne doit- on pas former de fa gloire naif-
Sante ?
Il a de fa Mere charmante
Le Vifage & le coeur.
TIRSI S.
Nous admirons dans nos Hameaux
Avec combien de grace, aufon des Chalumeaux
,
Danfe noftre blonde leuneffe ;
Mais cesplaifirs n'ont rien que d'en-
пиусих
Pour qui voit dans un Bal , & la grace
& l'adreſſe
Dont cet aimable Prince enchante tous
les yeux.
ARCA S.
I'avois toûjours crûfabuleux
Le
du Mercure Galant .
45
Le recit que l'on fait des attraits merveilleux
Du malheureux Berger dont Vénus fut
charmée ;
Mais d'un Prince fi beau les charmes
inoüis
Ont à mesyeux éblouis
Inftifié la Renommée.
ALCAN DRE .
Ah que ne puis je avoir affez de vie
Pour voir fa gloire un iour faire naiſtre
l'Envie ?
Alors pour celebrer fes Exploits les plus
beaux ,
Le Chantre de la Thrace,
Le Dieu mefme du Chant iugé par le
Parnaffe
Pourroient céder le prix à mes doux
Chalumeaux.
TIRSI S.
Les Torrens couleront fans bruit , fans
violence.
ARCAS.
Il fera des Iardins fans Arbres & fans.
Fleurs.
ALCAN
46.
Extraordinaire
ALCANDRE.
Nos Bois perdront leur ombre , & leur
filence;
Tous trois enſemble.
Quand ie perdray le foin de chanter fes
grandeurs.
EURILA S.
Bergers , ie ne fçaurois iuger auquel de
vous
le dois donner un prix que vousméritez
tous ;
Vne égale beauté brille en vos Chanfonnettes
.
I'y trouve plus d'appas qu'à celles des
Opfeaux
Qu'au bruit dont les Zéphirs agitent
ces Ormeaux ,
Qu'au murmure flateur que parmy ces
herbettes
Font ces coulans Ruiffeaux.
Tous enfemble.
Suivons un fi beau proiet,
Qu'à iamais de nos Chants ce Princefoit
L'obiet.
Dans nos Bois , dans nos Prez , fur les
vertes Fougeres ,
Chantons
BIBLIO
DELA VILLA
LYON
1893
47
en
le
lefoit
Dur
ce
ece
Dur
Taaut
mi-
Feu
de
erele
que
ide
&
Pparins,
ur,*
icu
rtiques
46
Nos
Quan
Berge
Ie doi
Vne é
I'y
Qu'a
Qu'a
Fa
Su
Qu'à
DE
LYON
VILLE
I
geres ,
Chantons
du Mercure Galant.
47
Chantons un fi beau Nom , charmons- en
nos Bergeres ,
La Voix nous manquera plutoft que le
:
Suiet.
Lors que la nuit fut venue, on defcendit
fur le bord du Pô, où l'on avoit
dreffé un grand Salon de verdure pour
leurs Alteffes Royales , qui s'y placerent
avec les Princes fur une espece
de Balcon avancé, Le reste de la Cour
fe rangea derriere , & les Ambaſſadeurs
à cofté fur un petit Echafaut
qu'on leur avoit preparé. L'on admira
d'abord le fuperbe appareil du Feu
d'artifice, qui eftoit de l'invention de
Mr. le Comte de Caftellamont, fi fertileen
beaux deffeins , & que le zele
agiffant de M ' le Comte de Piofafque
avoit fait executer par les Officiers de
Artillerie avec une promptitude &
une magnificence extraordinaire .
Il s'élevoit fur la Rive du Pô opposée
au Palais du Valentin un Bâtiment
quarré de trois gros Pavillons ,
& de plus de 18. toiles en largeur,
avec une grande Court au milieu
bordée de trois coſtez par des Portiques
&
4
6
48
Extraordinaire
ques foûtenus fur des Pilaftres de
Marbre , & ornez de Niches en forme
de Medailles , où l'on voyoit k
Bufte des plus fçavans Hommes de la
Grece. Cette Court avançoit quatre
toifes dans l'eau , & avoit au milieu
de la Balustrade qui la fermoir parde.
vant une grande ouverture , qui fai
foit la principale entrée du Palais , &
formoit une espece de port femblable
au Pirée d'Athenes .
Il y avoit aux deux aîles deux Ga
leries qui s'étendant le long du Pô,
faifoient avec tout le corps de l'Edifice
une façade de quarante toifes,
Elles eftoient terminées par un Pavil
lon chacune , qui estoit divisé en trois
rangs de Fenestres toutes enrichies
des plus beaux ornemens de l'Architecture
.
Une Balustrade de Marbre pofét
fur une Corniche finement travaillée,
fervoit comme de couronnement à
tout 1 Edifice , & portoit fur fes Picdeftaux
les Statues des plus illuftres
Héros des Siecles paffezbe y
Tout lordre du Palais eftoit Dorique
, & ce n'eft pas fans raiſon qu'on
luy
du Mercure Galant.
49
= luy avoit donné le nom de Portiques
d'Athenes : Car comme cette fameufe
Ville a efté la Mere & la Nourrice
des Sciences & des beaux Arts , on a
voulu exprimer que Turin pourra prétendre
à la mefme gloire par le foin
que Madame Royale a eu d'y eſtablir
fles deux Academies des Lettres & des
Exercices.
Tandis que tout le monde eftoit
attentif à confiderer la grandeur & la
beauté de ce Palais qu'on découvroit
O parfaitement bien à la faveur d'une
infinité de Fanaux qui faifoient naiftre
un nouveau jour dans l'obſcurité
de la nuit, l'air ne retentiffoit que du
fon des Trompetes, du bruit des Tambours
, & de la fymphonie de mille
autres Inftrumés qui avoient efté partagez
en diférens Poftes, afin qu'ils fe
répondiffent alternativement , & que
leur accord fuft plus harmonieux.
Le Port d'Athenes s'ouvrit en mefme
temps, & on en vit fortir un petit
Navire éclairé de quantité de Bougies
, & enrichy de Trophées & de
Figures de relief , où l'or & les couleurs
les plus fines n'avoient point
Q. d'Avril. C
༨༠
Extraordinaire
efté épargnées. Il avoit fon Fanal &
fa Banniere arborée en Pavillon. On
y voyoit d'un cofté une Tefte de Médufe,
& de l'autre un Olivier, avec ce
mot Divina Palladis Arte , pour exprimer
que comme cet Arbre eft l'ouvrage
de Minerve , la Paix auffi dont
il eft le fymbole, eft celuy de Madame
Royale. Plufieurs autres Banderoles
où l'on avoit peint des Deviſes fort
ingénieufes eftoient plantées fur des
Globes pofez fur les Piedeftaux de la
Balustrade qui bordoit le Navire. Mi.
nerve eftoit affife à la Poupe , avec toute
la Majeſté & la fierté que luy don,
ne fa mine & fa parure guerriere. Une
riche Coquille luy fervoit de Trône.
Les degrez par où l'on y montoit ef
toient remplis d'un grand nombre de
Muficiens ,qui reprefentoient par leurs
habillemens les Sciences & les Arts
qui font neceffaires à l'éducation d'un
Grand Prince. Les Violons eftoient
rangez au tour d'eux vêtus en Citoyens
d'Athenes.
Le Vaiffeau traverfa le Pô au fon
des Trompettes Marines , & vint
moüiller l'Anchre devant le Balcon
de
du Mercure Galant.
de Madame Royale, où Minerve & le
Choeur des Sciences chanterent à diverfes
repriſes de tres- beaux Vers ,
C pour inſpirer à S. A. R. les fentimens
de vertu qui font particuliers aux Perfonnes
de fa naiffance.
Apres le Chant , le Concert des
Trompetes Marines recommença , &
le Vaiffeau remontant le Pô alla au
devát d'un autre éclatant d'or & d'argent.
C'eftoit le Char de Neptune
qui defcendoit pour porter Leurs Alteffes
Royales à Athenes. Leurs Figures
au naturel y paroiffoient affifes
au plus haut avec un grand nombre
de Nereides, & d'autres Divinitez de
la Mer de mefme Sculpture , qui leur
faifoient une pompeufe Cour. Deux
Chevaux Marins le tiroient ; & Neptune
luy-mefme debout, & le Trident
à lamain , fembloit en eftre le Conducteur
, quoy que toute la Machine
faft reglée par des Bateliers vêtus en
Tritons .
Le Char paffa devant les Portiques
d'Athenes , comme pour y décharger
Leurs Alteffes Royales , qui y furent
reçeuës au bruit de trois cens Mor-
Cij
521 Extraordinaire
:
'
tiers . Il alla en fuite fe placer au milieu
du Pô ,devant le Pavillon qui terminoit
la Galerie de l'aîle droite ; &
le Vaiffeau de Minerve fe pofta vis - à
vis au bout de la Galerie de l'aifle
gauche.
On avoit cependant veu defcendre
par le Pô des Girandoles & des Dau
phins fur de petites Machines flotantes
qui s'élevoient & fe replongeoient
à mesure que les feux dont elles eftoient
remplies joüoient.
Son Alteffe Royale donnant alors.
le feu à une petite Fufée preparée à ce
deffein , parut auffitoft comme enlevé
dans l'air, & Caftor & Pollux qui
l'avoient toûjours accompagné , volerent
fur le Palais pour y donner
auffi le feu. A peine en eurent - ils
touché le faiſte , qu'on le vit illuminé
par tout, & d'une maniere fi rare, que
toute la Façade parut femée d'Etoiles.
On auroit dit que c'eftoit le plus
beau Palais du Monde, fi celuy qu'on
voyoit en mefme temps dans l'eau ne
luy avoit difputé le prix. Apres qu'on
eut quelque temps le plaifir de le confiderer
, on eut celuy de le voir reduite
du Mercure Galant.
53
j
duire en cendre par les feux d'artifice
dont il eftoit remply.
Il fembloit que le Ciel , la Terre ,
& l'Eau , fuffent tout en feu , & fe
fuffent confondus en un mefme Element
. La hauteur & le nombre de Fufées
volantes , celles qui rouloient fur
le rivage, & celles qui reffortoient du
Pô apres s'y eftre enfoncées , répandoint
tant de lumiere , & éclatoient
avec que tant de bruit, que ce n'eftoit
f qu'une longue fuite d'éclairs & de
tonnerres d'autant plus furprenans ,
qu'on avoit peine à diftinguer s'ils fe
formoient dans l'air, ou dans le fonds
de l'eau .
Ce Spectacle ceffa enfin apres une
durée extraordinaire , & les coups de
3 Boëtes qui l'avoient commencé le
finirent . Alors la Cour remonta dans
la Salle du Valentin , où la beauté du
Bal & la fomptuofité de la Collation ,
prolongerent les plaifirs , & terminerent
agreablement la journée , en faifant
avouer à tout le Monde que cet-`
te Feste pouvoit juſtement le difputer
à toutes celles qu'on avoit veües
jufques alors,fi elle ne les furpaffoit.
Ciij
54
Extraordinaire
Avoue , Madame , que de pareilles
Feftesfont bien dignes de la grandeur de
ceux qui les ont données. Vous avez déia
ven le Temple des Vertus gravé ; vous
aurie lieu de vous plaindre , fi ie ne
vousfaifois encor voir le Portique d'Athenes
qui a fervy de fuiet à ce dernier
Feu d'artifice. Vos yeux vous en peuvent
reprefenter la beauté dans cette
Planche.
Ie viens anx Lettres que i̇'ay reçenës
&fur l'Extraordinaire , & fur les Mercaresdes
troisderniers Mois, l'en ayfait
le choix felon la diverfité des matieres,
& ie ne doute point que vous ne trouviez
de l'agrément dans chacune.
Fox 8063 2063 2064 206
11/2
LETTRE I.
L eft impoffible , Monfieur de lire
le Mercure Extraordinaire , fans luy
donner les louanges qu'il mérite. J'avoue
qu'en le lifant j'y ay trouvé ce
je - ne - fçay - quoy qui plaift par tout
où il fe rencontre. Il follicite fi puiffamment
dans cet Ouvrage l'approbation
des Leseurs mefme les plus
criti
du Mercure Galant.
55
critiques , que ma Mufe a crû qu'elle
ne pouvoit fans crime s'empefcher de
loüer , ce qu'elle admire avec juftice .
Non, non, ie ne puis plus me tairè ;
Duffay- ie me faire un affaire ,
Je veux louer publiquement
Le Mercure Extraordinaire ;
Mais je nefçay nypar où, ny comment.
Si exalte l'Autheur , il bait
loüanges,
il bait trop les
Il ne les imprimera pas ,
Et ie verray périr dans ces malheureux
Langes
L'Enfant de mon Esprit qui naift entre
fes bras.
Vous pouvez juger, Monfieur , que
cecy ne tend point à vous louer , car
ce feroit un peché contre les defenſes
que vous avez faites ; auffi ma Muſe
n'adreffe les louanges qu'elle eft capable
de donner, qu'à ces rares Efprits
qui fourniffent de matiere à la belle
oeconomie qui met ce Livre Extraordinaire
au jour. De forte qu'on peut
dire ,
C iij
96
Extraordinaire
Qu'il eft l'Enfant de plufieurs Peres,
Et qu'il n'a iamais eu de Meres ,
Car le Sexe n'eft point divers dans les
Efprits ,
Ouleplus ou le moins , enfait la diférence
,
Dans l'Homme , dans la Femme , ils ont
la mefme effence,
Et la grandeur en fait le prix.
Il eft vray que le Mercure Extraordinaire
eft un Ouvrage où tous les
beaux Efprits ont part . C'eft comme
un lien qui fait l'union des belles
Ames qui font répandues par toute
la France , & que le Ciel ne femble
avoir ornées de tant de belles qualitez,
que pour fervir de lumiere à tout
le refte . Ces belles pointes d'efprit
qui ne paroiffent inventées que pour
le divertiffement , nous laiffent facilement
juger combien ces rares Perfonnes
font capables de fervir au Public
, quand elles fe voudront employer
à des chofes plus ferieufes &
plus utiles.
C'est ainsi qu'un jeune Soldat
Sefaçonne dans l'Exercice,
Et
du Mercure Galant.
57
J
E
Et pratique dans la Milice
Les Leçons qu'il apprend dedans un
feint Combat:
Ces grands Esprits, ces Esprits rares,
Avecque leur travail accordent leur
plaifir,
Et de leurs beaux talens ils ne font point
avares,
Quand pour un digne Employ l'Etat les
vent choisir.
.
Je n'entreprens pas de louer le
Mercure Extraordinaire autant qu'il
eft loüable, & que l'étendue des fçavans
Efprits qui contribuent à ce bel
Ouvrage , le demande. Je dis feulement
que c'est un Tableau qui nous
fait voir la diverfité des beaux Genies
dont la France abonde ; que c'eft un
fuperbe Palais où les Mufes s'affemblent
de toutes parts , ces Mufes qui
croiffent de jour en jour fous la protection
du GRAND Louis , qui comme
un Mars redoutable fait trembler
toute 1 Europe à fon aſpect, & comme
un autre Apolon fait decouler les
Eaux. du Sacré Vallon dans les Climats
les plus éloignez de fon Empi-
C v
$ 8
Extraordinaire
re. Mais je laiffe le foin de donner
les louanges que méritent les Victoires
d'un grand Roy , à ces Efprits
brillans, à ces Perfonnes éclairées , à
qui ma Mufe eft tres- humble Servante,
comme je fuis voftre tres, & c .
DESNOS.
LETTRE II.
Voicy. Monfieur, ce que je penſe
des trois Enigmesque vous nous
avez propofees dans voftre Mercure
du Mois de Mars. Je les ay expliquées
de cette forte à une belle Perfonne
qui m'en avoit demandé le fens.
PREMIERE ENIGME.
V
Ous voulez donc, belle Amarante,
Sçavoir quelle eft cette inconftante
Qui fe fait aimer conftamment,
Sans qui le plus aimable Amant
Nefçauroit plaire àfon Amante s
Cette Fille de Róturier,
De tout age & de tout mestier ;
Quides Galans reçoit l'hommage ,
Qui
du Mercure Galant.
59
A
Qui cede au fou , commande aufage,
Qui de tout décide à la Cour
Malgréfon ignorance extréme,
Et contre qui laraifon mefme
Se déclare en vain chaque jour :
Enfin cette vieille Matereffe,
Qui ne plaist que par ſa jeuneſſe,
Je vous le das de bonne foy,
Vous la connoiffe mieux que moy
Elle vous plaift m'incommode
Belle Amarante, c'eft la Mado.
SECONDE ENIGME.
CA
E Corpspetit & lourdsdont la tefte
is eft legere,
C'est la Grenade, ma Bergere :
Le corps en eft de fer
feuer i anch
la tefte de
L'un tend en bant ,l'autre en bas lien.
Qui l'aime , la détruit ; car elle ne peuv
plaire
Que par le mal qu'ellepeur faire,
Enportant la mort &fes coups
Chez le Flamand , & loin de nous.
Le vray mot de certe Enigme
eftoit le Volant.
ENIGME
60 Extraordinaire
ENIGME DE MEDE' E.
Ette Fable fi bien choisie,
CRepresente la Ialousie.
La Robe empoisonnée dont Medée
fait preſent à Créüfe,nous repre
fente parfaitement bien les apparences
empoisonnées dont la jaloufie fe fers
pour glifferfon venin dans l'ame des
Amans. Noftre coeur,comme Créon,
eft confumé du feu invifible de cette
paffion dés qu'il en eſt touché ; & le
bon fens , qui eft icy exprimé fous la
figure de Jafon, confidere avec étonnement
les defordres de cette dange.
reufe Ennemie , qui fe fauve par des
routes inconnues, fans qu'il foit poffi.
ble de l'arrefter dans fa courſe , ny
d'éteindre les feux qu'elle vient d'al
lumer.
AUTRE EXPLICATION
de Medée,fur la Bombe.
MEdéeétale icy fa rage
Auxyeux du fier Iafon qui mépriſaſes
feux :
Les
du Mercure Galant. 61
M
1
Les feux defon courroux fur Créon malbeureux,
Sur Créüſe brûlante en ſes habits pompeux
Vangent hautement cet outrage.
Ellefend l'airfur fes Dragons ailez.
Iafon& fes Soldats confiderent fa route.
Voila pour la Peinture. Examinons la
2.3 toutes
Découvrons , s'il se peut , fes mysteres
voilex.
Ces Gens armez, cettefunefte image
De Morts & de Mourans,
Marquent l'endroit où fe cache le fens
De l' Enigme dépeinte en ce fameux Ouvrage.
C'eft dedans les Combats , c'en eft quelqu'Inftrument.
F
Bon ! la lueur du feu m'y conduit feûrement
>
Et je voy clairement
Que la Bombefeule eft capable
De brûler,de voler,& d'attirer les yeux
Sur fa route incertaine , au Soldat curieux.
Affurément la Bombe eft le fens de la
Fable.
AUTRE ,
62
Extraordinaire
AUTRE ,
Sur la Guerre des Pais-Bas .
L'Enigme de Medée eft ue vive
De la Guerre des Pais- Bas,
Où l'Inventeur nous cachę à travers HN
> nuage
Nos jaloux Ennemis à bas
Medée eft la France animée
Contre les Bataves ingrats,
Et fa chemife envenimée
Reprefente la Guerre au fond de leurs
Etats.
Créüfe eft la Hollande embraſée &mourante
,
Créon eft l'Espagnol qui vient àfon fea
cours
Et qui s'efforce en vain de détourner le
cours
De cette flame devorante.
Il vient , loin de l'éteindre , encore l'al-
Lumer,
६
T joignant unfurcroift de nouvelles matieres,
Et la France les voit tous deuxfe cofumer
du Mercure Galant.
63
S
Au coeur de leurs Etats , & loin defes
$ Frontieres.
Elle regarde avec indignité
Ce jufte châtiment de leur temerité ,
Qui voulue retarder l'effet de fa vengeance.
Ces Dragons pleins d'activité,
Par qui fon Char eft emporté,
Nousfigurent la vigilance
Des deux yeux furveillans qui gouvernent
la France .
Ces Miniftres zélez dont la fidelité
Et la fublime intelligence,
L'élevent au deffus de tous fes Ennemis
Qu'elle adétruits, op laffez, ou foumis.
ROBBE.
RONDEAU
Sur l'Enigme de la Mode,
'Eft la Mode certainement
Cuife fait aimer conftamment z
Chacun à la fuivre s'empreffe,
La Majefté, comme l'Alteffe ,
S'y foumet infenfiblement.
Ilfaut qu'enfon ajustemen
On
64
Extraordinaire
On puiffe dire d'un Amant,
S'il veut contenter ſa Maîtreſſe,
C'eft la Mode.
Qui peut décider hardiment ?
Faire fuivrefon fentiment,
Et plairefort par fa jeuneſſe
Avec une extréme vieilleffe ;
Qui lepeut ? tresaffurémens
C'est la Mode.
LETTRE III.
De Porché- Fontaine,
var Varfaille.
Bian, Monfieu du Marcure , pis
que ceux- là de Vildavray ont
bian pris la hardieffe de vou zenvoyer
une Lattre , je prandron aveuc
vote parmillion fte libertay la auffi.
bian qu'eux , & pourquoy non ? Sou
zombre qui l'ont trouvé le Marcure
d'un Monfieu qui paffit par leu Village
, y famble palfangué que l'en noferet
lé regarde. Si font fu le chemin
de la Mafon du Roy , jen éton pu
pras
du Mercure Galant.
65
pras qu'eux, & de fte façon- là je hanton
pu volontiers le zonnefte Perfonne
& ceux- là qui en difont du milleu.
J'avon don antandu parlé de vote
Marcure , & fi je le zavon tretous lus
& relus depis le pu grand jufqu'au pu
ptit , car gueu marfy j'éton de zamis
du Jardignié du Garçon de l'Oftal de
la Reyne , & c'est un guiebe qui a
toûjou queuque Livre fiché dans lé
mains ; & com la gueu grace , je fa-
#von luire,& écrire, & ancor bian que
je ne fayon qu'un pauvre Bargé , j'avon
pourtant efté Goujat, Soudart &
Lanfpefade dans le Regiman de Monpeza
oüy , & fi j'avon queuque foüas
farvy d'Afpion . Tatigué voyé fi je
n'éton pas habile en tou.
* Or pou revenir à mon compte ,
j'avon don veu tou vo Zambleme &
vo Regnime , & fi j'avon offi bian
deviné que lé zautre ; mais margué
j'éton tro honteux , & je n'érion jamais
crû que vo zeuffié voulu bouter
du jargon de pauvre guiebes com nou
qui ne favon de Latin que note patois,
aveuc ftila de rou cé cracheux de
Latin à tou propos ; mais pis que tou
Vo
66
Extraordinaire
vo zeſt bon , j'allon vou dire note- ra
telée .
2
Vou dite don par vote Aftrordinaire
qu'ou vlé qu'an vou diſe troüas
chofe, & la prumiere ceft vote guiébe
de Bétail qui faut déchifrer. Que
far d'an mantir ? Ancor bian que je
fayon pu da demy Sorciez , je n'avon
jamas pu connaftre tou cé Zoy fiaulà.
L'Aloüere eft com le Marle le
Marle com le Sanfonnet , le Samfonnet
com le Serein , & qui guiebe devineret
fla ? Si je lé zavas pu connaftre
, j'auras tou deviné , car j'avon
fort bian deviné lé deu prumiez mots,
& jel' croyon dea. Dite- zan la verité,
n'effepas l'Amour ,la Guarre ? Fau.
te de connaitre le Zoyfiau , je n'avon
pu deviné le refte ; mais fi par cas fortuit
perfonne nla deviné dans le Marcure
de May , je vou zan diron note
panfeye , car je connoiffion un Ofillié
qui nou dira palfangué leu nom &
leu farnom ; & pour ſquieft de vote
deuziame Queſtion , j'ammerais tou
fin tou frant mieux que l'an me difit
tou d'un coup , margué je ne t'aime
pu, pourvoy toy ailleurs, que de m'amufer
du Mercure Galant.
67.
mufer pandan bian du tams à me dire
qu'an m'aime , & qui n'an fait rian.
Je ne fay pas la rafſon de fla , mais je
va vou zan baillé une comparafon pu
jufte que l'or.
Par exempe , quan j'arrivon le
foüar dé Champs , que j'avon mis nos
Brebis à l'Etable , fi par malheur le
Chian , le Chat , ou queuque autre
Varmene , a répandu la Marmite fan
que j'an fachion rian , & que note Minagere
nou difit tou d'un cou , ny a
poin de foupe,je nou confolon aveuc
du lar, du froumage , ou bian fque je
trouvon de pras ; mais margué , fial
s'aviſe de peu d'eftre grondée , de remettre
d'autre yau ,& de nou bian faire
attandre apres,difan tantoft une rafon,
tantoft l'autre , & qu'au bout du
compte al ne mette rian dan note
Ecuelle que
de l'yau toute claire,n'ef
fepas pour anragé & pour anvoyé la
Minagere au guiebe ? C'eftjufteman
tou comme ; car fi Marote au gros cu
me dit, Veis- tu Bertran ? le t'aime, mais
ceft que lé lans fon bian médiran. Ancor
bian que je te quite quenque foias pou
parler avene René , fneft pas que iy aye
bonté
68
Extraordinaire
bouté me namiquié , ie t'aime trop , mais
ceft pour faire taire lé médireux; & margué
que ftanpandan
au bout d'un
mouas ou quatre que Marote vianne
à épousé René, jarnigué n'en ay- je pas
dans le cu ? Au lieu que fi al me l'avet
dit d'abord , je feras confolay afteurelà,
Voyé-vou , Monfieu du Marcure ,
je vous dis la varité com à ma prope
Tante, crayé- zan tou fqui vou plaira. Mais comme dit l'autre , c'est le
pire à écorché que la queuë . Voyon
fi j'avon bian devinay vote Hiftore
Animatique
. Par fqueft de moy , je
me dōneras au guiebe que ceft la join
teure dé deu Mars don vou vlé parlé,
& fla eft pu clar que de l'yau de Roche
, car lé zinteras qui fefon faire ce
Mariage , ceft lé zinteras du commarce
qui fe fra par ce Canar . Lé Partie
qui fon de mafme Saxe , la Mere & la
Fille de mafine âge , tou fla fon lé
deu Mars. La Mar qui fe mouve pu
que l'autre , c'eft la Mar d'Almagne,
à caufe du flus & du reflus. Al zont
déja efté mariée une fouas , c'eft par
le Détroit de Gille Batar. Tou lé
Mariage qui fe devon faire auparavant
du Mercure Galant. 69 1
vant , ceft le Laqs , le Zétans , & lé
Riffiaux qui devon composé le Canar.
Vn Mariage tout de mafme antre
de pu ptite Jans , ceft ſtila de la Loir
& de la Saine par le Canar de Driare,
1 ftila qu'an voufit faire lia bian lontams;
feftet Naron qui voufit parcé le
Stime de Corinte.
Je laffon bian d'autre fotife fu vote
Hiftore dont je ne voulon pas parlé
pour abregé , & je l'erion bian pu faire
ouy , fi vou ne nou zavié pas demandey
tant de rafons ; & pour vou
le montré , tené , vela com j'erion expliquey
vote Hiftore.
Pour éclarcir en quatre Vars
Ce Mariage d'importance ,
C'est la jointure dé deu Mars
Quifait tant de brit dan la France.
Vou n'an erez margué pas davantage
pour ſte foüas ; & fi vou nou jugé
digne d'altre capabe d'imprimé,
faite nou placé dan vote Aftrordinaire
; & fi comje vou zon déja dit ,parfonne
n'a déchifray vote Lattre dans
le Marcure de May, & que je piffion
zaprandre
70 Extraordinaire
zaprandre le nom de vo Zoyfiaux, je
you l'anvoyeron toute antiare , & fi
peut-aftre je vou bailleron pour vote
Marcure une Lattre à déchifré qui fera
belle & bonne & bian faite.
Une autre foüas je vou fron dé complimans
, mais pour afteure j'éton fans
façon vote ptit Sarvitur ,
LE BARGE DE PORCHE'
FONTAINE,
LETTRE IV.
A Bordeaux.
Uffiez- vous , Monfieur , m'ac-
Deufer de coqueterie , il faut que
je vous faffe part d'un Bouquet qui
me fut envoyé le jour de ma Feſte . Je
le trouve affez beau pour pouvoir vous
eftre montré ; & comme je ne manque
jamais de reconnoiffance à l'égard de
ceux qui me veulent du bien , je croy
ne pouvoir m'acquitter plus libérale
ment qu'en vous apprenant quil eft du
Fils ailné de Monfieur Bigos Receveur
desTailles aux Elections de Bordeaux
& de Condom . J'efpere, Mon
fieur ,
da Mercure Galant. 71
JE
I
f
1
pas
dans fieur,que vous ne l'oublierez
voftre Mercure, puis que c'est par là
que je pretes payer ce que je luy dois .
Je veux bien vous dire encor que nous
avons crû luy & moy que vos deux
Enigmes du Mois de May parlent l'une
de la Flufte, & l'autre du Soleil ; &
que pour votre Hiftoire Enigmatique
qui eft dans vôtre Extraordinaire,
nous ne doutons point que ce ne foit
un Mariage fait de la main de Monfieur
Riquet , par cette jonction furprenante
de la Mer Oceane avec la
Mer Mediterranée qu'il a entrepriſe,
à laquelle il réüffit fi heureufement.
Vous verrez , Monfieur , fi nos
Explications font juftes , & vous me
ferez la grace de croire que je fuis voftre
tres-humble Servante.
BOUQUET
Envoyé àMademoiſelle N*** le jour
de fa Fefte.
J'Av >
Avois deffein , belle N ***
De vous prefenter un Bouquet
Et d'aller aujourd'huy vous offrir la
fleurette ,
Mais
72
Extraordinaire
Mais mafoy je n'en ay rien fait,
Tay pensé que les Lys , les Oeillets &
la Rofe ,
Eftoient pour vous trop peu de choft,
Et que vous poffediez ce qu'ils ont de
plus beau,
Puis qu'enfin fur vostre visage
La nature avecfonpinceau
A voulupour voftre avantage
Mettre les plus vives couleurs
Qui nous paroiffent dans les Fleurs.
Du Iafmin & des Lys la blancheurfans
égale ,
Aupres de vostre teint flétrit & devien
palle ,
La Rofe aupres de vous perd ſon plus
bel éclat
Et quoy que chacun nous en conte ,
Il eft certain qu'en cet état
Elle n'eft rouge que de bonte.
ダ
On ne sçauroit nier qu'en fa diverfité,
La Tulipe n'ait de la grace,
Maismalgré fa vivacité ,
Dans un iour fa beauté s'efface ;
Et par un contraire ornement ,
Ce
!
du Mercure Galant.
73
Ce quifait qu'à nosyeux vous paroiffe
plus belle ,
C'est qu'on peut dire affurément
Que N*** eft une Immort elle.
Pourformer les plus belles Fleurs ,
Nous voyons tous les jours au lever de
l'Aurore ,
Qu'unfeulSoleil travaille à peindre leurs
couleurs,
Etfuffit pour lesfaire éclore,
Mais quand je voy vos yeux, ces Astres
fans pareils,
Eclater fur voftre viſage,
Le ne m'étonne plus qu'avec ces deux
Soleils
Vous remportiez tout l'avantage.
****
Excufez donc, charmant objet,
Pardonnez , divine N***
Si je n'ay pas deffein de vous faire un
Bouquet,
Ny de vous porter la fleurette .
Vn tel prefentferoit indigne de tous deux;
Et fi noftre Mufe s'aprefte
A folemnifer voftre Feste,
Ce n'est qu'en vous offrant fes voeux.
Q. d'Avril, D
74
Extraordinaire
LETTRE V.
Our peu qu'on ait d'inclination
pour les belles Connoiffances , il
femble, Monfieur , qu'on foit en droit
de lier quelque commerce avec vous;
& c'eft une chofe fi à la mode que de
vous écrire , que je ne cherche point
d'excufes de la confiance avec laquelle
je vay vous parler du Mercure.
Avant que vous vous meflaffiez de
donner ce contentement à la France ,
je languiffois fouvent de l'ennuy que
j'avois d'eftre fi long- temps fans voir
quelque Piece nouvelle , & les plus
beaux Ouvrages à force de les lire
me dégoûtoient quelquefois . On n'avoit
découvert alors cette foule pas
de beaux Efprits, dont les caracteres fr
divers font du Mercure le Livre le plus
délicieux qui ait efté veu jufqu'icy.
Et que fera - ce que l'Extraordinaire
avec tous les agrémens & toute l'érudition
que vous nous y promettez ?
Pour tant de chofes qui regardent la
Science du monde , je me contentois
d'étu
du Mercure Galant.
75
d'étudier les meilleurs Romans , au
lieu qu'à cette heure j'auray pour mes
Maistres tous ces excellens Ecrivains
dont le mérite paroift en tout ce que
vous nous donnez . Il me femble , Monfeur
, qu'il y a peu de fortes d'Ecrits ,
pourveu qu'ils ne foient pas de trop
longue haleine, qui ne puiffent tronver
leur place dans le Mercure. Pour
vmoy je voudrois que nous y pûffions
voir tout ce qui peut fervir à l'honnefteté
& au bonheur. Souvent ceux
qui ont le plus d'efprit , & même de
: certe étude qui rend habile , n'écri-
Event pas beaucoup, & peut- eftre qu'il
n'eft pas neceffaire d'avoir inventé un
grand nombre de chofes pour meriter
l'aprobation & les louanges de
= fon Siecle ; c'est bien affez qu'on foit
l'Autheur de quelque invetion agreable
, ou de grand ufage . Je voy que
chacun fe difpofe à faire paffer les
fiennes dans vos mains , afin qu'elles
foient bien-toft répandues & en eftat
de durer roûjours à la faveur du Mer、
cure. Je connois une Dame qui n'écrit
pas fouvent , mais dont les Lettres,
me paroiffent delicates & mefine
Dij
76 Extraordinaire
d'un fens affez rare . Si je croyois que
vous jugeaffiez que les Lettres comme
les Vers fuffent de bon air dans le
Mercure fans y avoir de raport , j'employerois
toute la créance que cette
Dame peut avoir'en moy , pour avoir
la permiffion de vous envoyer quelques-
uns de fes Billets. Je fuis prefque
affuré qu'ils feroient de voftre gouft,
& je voudrois bien que ceux qui en
font d'auffi bons vous les vouluffent
donner , & que nous en trouvaffions
fouvent de pareils dans le Mercure ,
ce Livre en feroit encor plus agreablement
diverfifié. Ceux qui ne font
pas meftier d'écrire , & qui felon les
occafions effayent de s'en acquiter en
honneftes Gens , ont d'ordinaire en
leurs Ecrits quelque chofe de plus vif
& de plus noble que les autres , fur
tout lors qu'ils ont du génie. Ce qui
vient d'eux eft fouvent quelque Original
qu'on fait bien de recueillir , &
de ne pas laiffer perdre.Mais à propos
d'Ouvrages qu'on doit conferver , à
qui peut - on mieux s'adreffer qu'à
vous, Monfieur , pour folliciter ceux
qui ont les Lettres , & tout ce qui refte
de
du Mercure Ga'ant.
77
5:
I 00
de feu Monfieur Conrart , de mettre
bientoft au jour une chofe fi fouhai-
I tée de ceux qui ont connu cet excel-
Jent Homme , ou pour l'avoir vû , ou
pour avoir lû quelque chofe de fa façon
? Et qui pourroit par fes corref
pondances fçavoir plus aifément que
vous où l'on trouveroit les Vers de
Meffieurs Belot & Patris , s'ils ne font
pas encor imprimez . Les plus fins
Connoiffeurs m'ont parlé de ces
Poefies là avec tant d'eftime , qu'il feroit
à fouhaiter que tout le monde
les puft lire , & qu'on les recherchât
curieufement. Ceux qui fe' foucient
peu de femblables pertes , & qui les négligent,
ne connoiffent pas ce que valent
les chofes bien faites, & n'acheteroient
pas volontiers des Tableaux
de Raphaël de ceux qui en fçauroiét
le prix. Ces Perfonnes n'ont guêre de
paffion pour les bonnes manieres , &
cependant, il feroit bien difficile de
parvenir à quelque chofe de grand
avec cette indiférence. J'ay l'avantage
de me trouver tous les jours parmy
les Gens qui font fort fenfibles à
tout ce qui eft de bon air, & je les en-
D iij
78
Extraordinaire
tens décider quelquefois des diférentes
beautez du Mereure , & même ils
prennent plaifir & reüffiffent fouvent
à expliquer les Enigmes. Deux Dames
qui les ont devinées la plûpart,
ont fait une gageure fur la premiere
du dernier Volume. L'une veut que
ce foit la Mode , & l'autre foûtient
que ce ne l'eft pas , & que ce Vers entr'autres,
Fille de Roturier , ne s'y peut
ajufter, parce, dit- elle , que ce ne font
pas toûjours les Ouvriers qui font les
Modes . S'il arrivoit , Monfieur , que
vous vinffiez à témoigner que cette
Lettre puft faire un bon effet, quelque
penfée que vous enffiez en me faifant
cet honneur, je ne fçay qui me réjouiroit
le plus , ou la juftice d'un fi bon
Juge , ou de la faveur d'un ſi galant
Homme.
LETTRE VI.
A Blois.
JAY
Ay reçeu , Monfieur , le Mercure
Galant qu'il vous a plû de m'envoyer
du Mercure Galant.
79
D
voyer. Quoy que ce Livre ait toûjours
efté de mon gouft , le dernier
Tome m'a plus donné de plaifir que
les autres. A vous dire vray , je croy
qu'il eft entré un peu d'amour propre
dans ce plaifir ; car comme l'Autheur
fe foûtient toûjours également ,je ne
voy rien qui m'ait pû rendre plus fenfible
à fa derniere Lettre , que mon
hom que j'ay trouvé parmy ceux des
Perfonnes qui ont deviné les Enigmes
Croiriez - vous bien , Monfieur,
que ce fuccez m'a enflé le courage, &
que je me fuis appliquée à deviner les
deux qu'il propofe ? Je fuis fi enteftée
de la Mode , que je n'ay pas eu beaucoup
de peine à la trouver dans la
premiere. Mais la feconde m'a plus
embaraffée , & fi de bonne foy je ne
croy pas avoir reüffy . Apres y avoir
donné cent Mots qui y venoient auffi
mal les uns que les autres , je me fuis
enfin déterminée pour la Fufée, & me
fuis allée perdre dans les airs , d'où je
reviens pour vous dire que je fuis vôtre
tres-humble Servante,
DE LA SALLE,
Dij
80
Extraordinaire
LETTRE VII.
A Rheims.
L faut avouer ,
Monfieur , que le
Public vous eft infiniment obligé
de la bonté que vous avez de vouloir
bien l'inftruire en le divertiffant. En
effet , voftre Mercure produit tous les
jours des biens merveilleux. Il eft
cauſe que les Converfations ne languiffent
plus , que la médiſance en eft
bannie , que ceux qui negligeoient la
lecture s'y appliquent
entierement , &
fur tout que le beau Sexe
commence
à prendre gouft à toutes les belles
productions
d'Esprit dont voftre Livre
eft remply ; auffi tous les Efprits fi
diférens qu'ils foient , y trouvent dequoy
fe fatisfaire. Ceux qui aiment
les nouvelles de la Guerre , s'y inftruifent
avec bien plus d'exactitu
de de tout le détail des Combats,
des prifes des Places , & des belles
actions de nos Braves , que dans les
Nouvelles
particulieres. Ceux qui
fe
du Mercure Galant. 81
nt
ןינ C
L
ه ل ل ا
fe plaifent à la Poëfie , y rencontrent
dequoy s'occuper agreablemet. Ceux
qui font pour la Galanterie , fe divertiffent
à la lecture de vos jolies Nouvelles
. Ceux qui ont la Voix belle , &
qui fçavent la Mufique , chantent
avec plaifir vos Chanſons.Enfin ceux
qui veulent attacher leurs efprits ,
s'empreffent à vouloir tirer les Enigmes
de l'obfcurité dont elles font entourées
, mais fi on eft quelquefois
affez heureux pour en découvrir le
vray Mot, ce n'eft pas le plus fouvent
fans avoir paffé de mauvaiſes heures,
& mefme quelque nuit fans dormir.
Si je juge des autres par moy -mefme,
les Enigmes du Mois de May doivent
avoir caufé de l'embarras à bien des
Gens mais il peut arriver que ce qui
m'a femblé bien difficile , aura paru
fort aifé aux cautres. Quoy qu'il en
foit , Monfieur apres y avoir bien
fongé , j'ay trouvé que la Flufte pou
voit bien eftre le Mot de la premiere ,
& que le four avoit du raport avec la
feconde . Je fuis voſtre & c.
DY
82 Extraordinaire
LETTRE VIII.
A Flamenville ,
Pays deCaux.
Ca
E n'eft pas merveille , Monfieur,
que voftre Mercure faffe tant de
bruit dans prefque toutes les Provins
ces de l'Europe ; il y a dans tous les
Pais étrangers une infinité de Perfonnes
qui cherchent à s'inftruire , fans.
s'éloigner de leur foyer ; mais il y
a lieu d'eftre étonné que vos Livres
ayent paffé mefine jufqués dans les
Villages de ce floriffant Etat. Les did
férens Volumes que vous nous don
hez n'ont pas ile mefmé fort que les
Ouvrages de nos Sçavans ; ils font au
gouft & à l'uſage de tout le monde,
& à peine font- ils tirez de deffous la
Preffe , qu'ils font portez dans tous.
les coins du Royaume pour donner
avis aux plus retirez de ce qui fe paffe
હિ
dans ce vafte Corps . Nous autres Provinciaux
qui autrefois eftios plus particulierement
inftruits des avatures du
Japon
du Mercure Galant.
83
Japon ou de l'Amerique, que de ce qui
#f fe paffoit dans le lieu où nous avons
pris nailfance, nous vous fommes plus
particulierement obligez que les autres,
& bien que nous foyons des derniers
à vous remercier de vos foins,
il faut cependant juger de nos reffentimens
fuivant le plaifir que chacun
trouve à lire toutes les charmantés
Pieces dont vous nous faites part .
Pour moy , Monfieur , qui me fuis
fenty infiniment voftre redevable dés
Je premier moment que je les ay leuë,
jay aufh cherché tous les moyens de
vous en marquer ma reconnoiffance..`
Heftvray que mes travaux ont efté infructueux
lors que j'ay tâché de vous
faire une belle Lettre : auffi n'eft-il
pas aifé de venir à bout d'un pareil
Ouvrage.Ilfaut dire mille belles chofes
en peu de mots , & les dire d'une
maniere qui divertiffe agreablement
Tefprit, fans qu'on s'éloigne pourtant
de ce caractere aisé qui fait foul les
belles Lettres. Il faut fur tout que la
politefle de la Langue , qui n'eft pas.
le moindre ornement des Ouvrages
de nos jours ,y paroiffe dans tout fon
01
Luftre
84
Extraordinaire
Apres cela , Monfieur , vous ne fçauriez
raisonnablement vous difpenfer
de rendre juſtice à ma négligence ; &
de bonne - foy j'aurois abfolument pris
le party de me taire , fi je n'avois crû
qu'il eftoit moins honteux à un honnefte
Homme d'eftre reconnoiffant,au
hazard de faire connoiftre fon peu de
merite, que d'eftre ingrat par fon trop
de difcretion. Souvenez - vous au
moins , je vous prie que cette Lettre
vient d'une des extrémitez de la France,
où les Sciences ne fe connoiffent
quafi point. C'eſt pour cela que toutes
les autres Provinces ont travaillé
avec fuccés à l'embelliffement de vos
Livres , pendant qu'elle feule s'eft
donnée toute entiere à les admirer. A
vous parler franchement , Monfieur,
elle eft un peu trop foigneuſe de ſa réputation,
pour fe vouloir expofer mal
à propos. Nous attendons à nous glif
fer parmy les autres fçavans , que
nos foins nous ayent rendu affez hardis
pour ofer vous écrire , ou pour
mieux dire que nous ayons acquis
quelque lumiere aux defpens des autres.
Vous voyez que nous fommes
de
du Mercure Galant. 85
CE
ha
ca
5.
Aff
Fra
to
de fins Normands , & que nous prenons
bien nos mefures : auffi n'eft - il
permis de n'en point prendre qu'à
ceux qui ont une parfaite connoiffance
de leurs forces ; & ceux - là, à mon
fens, méritent bien d'eſtre joüez , qui
fans avoir fait aucun apprentiffage,
s'érigent en Sçavans , & font aflez
effrontez pour ofer efperer la mefme
fortune que les Plumes les plus délicates
. Nous tâcherons d'éviter ces
fortes d'emportemens , & pour moy
je vay profiter agreablement des inftructions
qu'on nous donne dans voftre
Extraordinaire que je viens de recevoir
au moins fi je fuis heureux
de réüffir en quelque chofe
fera par voſtre feul moyen , & parun
pur effet de vos foins. Il fe paffe quelquefois
de plaifantes Avantures fur le
bord de nos Mers , & mefme dans
cette petite Province d'où je vous
éeris,& bié que le hazard qui fe mefle
prefque de toutes chofes , leur donne
naiffance , & en conduife les intrigues
, je vous jure qu'il fait quelquefois
plus que les efforts de l'Eſprit
qui fe donne toute entiere à l'embelliffement
que › ce
86 Extraordinaire
liffement de beaucoup d'autres . Je
pourray , Monfieur , vous donner le
détail de quelques unes dans lafuite.Je
finis cependant cette Lettre qui m'a
tant donné d'embarras , & il ne faut
pas s'en éronner , puis qu'elle doit
comber fous voſtre examen.
LE BERGER SANS MOUTONS.
On dit icy que l'Amour est le fens
de la premiere Enigne du Mercure
d'Avril , & que la Canne eſt celuy de
la derniere. On fe peut tromper en
cela , & ce Païs- cy n'eft pas celuy de
Normandie , qu'on croit tout plein
de Sorciers..
LETTRE IX.
LE GALANT PELERINAGE.
Qus somes trois jeunes B`rgeres,,
N.Toutes trois charmities & fieres,
Dans les Prez de Limeil now TheNons
nos Moutons,
Les Echos de Cachamp rediſent res
Chanfons
Quets
du Mercure Galant. 87
d
Quelquefois à l'ombre d'un Chesne
Now entendons fans nous en mettre en
peine
Nos Bergers foupirer d'amour.
Cependant , il le faut avolier , l'autre
jours
Le Mercure Galant dans noftre Solitude
Nous donna de l'inquietude.
Nous nous piquons de bel Efprit,
Monfieur,& les Enigmes fi bien tout
nées dont vous diverſifiez voſtre Ouvrage,
privent noftre efprit de la tran
quilité que les foûpirs de nos Bergers
n'ont pû encor bannir de nofre
coeur.
Chacune de nous trois defirant la premiere
En déveloper le miftere,
Nous allâmes aux Bois avant le point du
9 jour »
Nous dérober aux yeux des Bergers
d'alentour.
Mais ce fut bien inutilement ; nofere
marche ne pût eftre fi fecrete,que
des Bergers que l'Amour tendoit vigilans
88 Extraordinaire
gilans n'en euffent le vent. Nous
avions paffé pres d'une demy heure
dans une tres-profonde rêverie , tresmal
fatisfaites de nous- mêmes , quand
nous entendîmes à quelques pas de
nous un Concert de Fluftes douces
qui nous auroit paru tres- agreable,
s'il n'euft point troublé noftre filence
. Noftre . Aînée qui fe faifoit un
point- d'honneur de deviner la premiere
Enigme où elle s'eftoit particu
lierement attachée , n'en fut nulle
ment interrompue, fon efprit au contraire
ranimé par la gayeté de ces Inftrumens
, crût faire une jufte application
de ce qu'elle entendoit , avec
ce qu'elle lifoit.
Falloit-il tant refver, s'écria cette Belle ?
Vne Flute pour moy , c'est donc chofe
nouvelle ?
Ne voyons- nous pas les Rofeaux ,
Tantoft pres des Marais , tantoft pres des
Ruiffeaux ?
Comme un Cameleon dont la froide nature
Se contente de vent pour toutenourriture,
L'air nefert il pas d'aliment
A
du Mercure Galant. 89
N
be
› [
qu
-P
st
ar
1
Acet agreable Inftrument ,
Qui parfa douceurfans pareille ,
En fermant tour à tour quelques - uns de
fesyeux ,
Nous charme beaucoup mieux.
Qu'une bouche en s'ouvrant ne flate
noftre oreille ?
Elle nous vint joindre en mêmetemps
; mais d'auffi loin que nous la
vîmes, nous luy criâmes plufieurs fois
ce qu'elle fe faifoit un plaifir de nons
CC dire. Les Bergers qui nous virent fort
gayes,fe hazarderent à nous aborder,
s'imaginant devoir eftre mieux reçeus
de nous qu'ils n'avoient accoûtumé
de l'eftre. Auffi ne fe tromperent-
ils pas . La Bergere Catin noftre
aînée,patla la premiere à fon Amant,
& luy dit qu'elle mettroit fin à fa peine,
fi par le mot de la Flufte elle avoit
trouvé le veritable fens de l'Enigme
qui l'avoit tant fait rêver, parce qu'el
le luy en auroit tout l'obligation.
Voyez , Monfieur , le pouvoir de voftre
Mercure qui s'étendfur les cocnrs.
Mirtil ( c'est le nom de fon Berger ) la
conjura de luy éclaircir ce myftere: il
fut
90 Extraordinaire
fut le plus fatisfait de tous les Hommes,
quand il vit les applaudiffemens
que les autres Bergers donnoient à fa
Maiftreffe touchant l'Explication de
l'Enigme ; & la joye dont il eftoit
tranfporté luy donnant de la hardieffe,
il remontra à la belle Catin que le
temps de recevoir des nouvelles du
Mercure Galant eftoit trop long , &
qu'elle pouvoit le rendre heureux
plutoft fans rien hazarder. Les autres
Bergers qui croyoient par là avancer
leurs affaires , mélerent leurs prieres
aux fiennes pour obtenir de la charmante
Catin un confentement qu'elle
ne crût pas luy pouvoir refufer en
confcience apres tant de témoigna
ges d'amour. Nous fortîmes du Bois,
& l'on peut dire qu'il n'y eut jamais
tant de galanterie dans un Lieu auffi
fauvage que celuy que nous avions
choify.Mirtil en reconduifant la bel
le Catin , luy propofa d'aller prendre
un Repas le foir même dans une Grote
à Montreuil qui appartenoit à un
de fes Parens. Elle euft de la peine à y
confentir , mais fa Soeur la Bergere
Margoton qui aime ces fortes de Parties,
du Mercure Galant. 91
ties,acheva de la réfoudre. Le Berger
Mirtil qui fçait fon monde, ne trouva
pas à propos de me laiffer feule dans
mon Village avec mon Troupeau &
mon Chien , outre que la chofe me
touchoit affez , puis que la Bergere
Catin eft ma Parente , & que c'eftoit
elle qu'il avoit deffein de regaler. Auf
fi m'en pria-t- il , & je pouray , Monfieur
, vous donner une fidelle Relation
de cette Fefte . Le mot de Cadeau
, de Fefte , & autres femblables ,
déplûrent à la belle Catin , Bergere
fort fcrupuleuse en amour. Il faut
ufer du terme de Pelerinage , qui luy
fembloit plus doux Pour cette raifon,
elle fit graver fa Houlete comme celle
de fon Berger qui avoit la forme d'une
Coquille , & voulut que tous les
Bergers & Bergeres de la Compagnie
en ufaffent ainfi . Quand la grande
chaleur dujour fur paffée, nous nous
mîmes en chemin, parées de Guirlandes
faites de Fleurs nouvellement
cueillies. Nous arrîvames enfin 4
Montreuil. On entra dans la Grotte,
on l'admira , & pour continuer le Pelerinage
jufqu'au bout , on en détacha
quel
92 Extraordinaire
quelques Coquilles dont on fe fervit
pour verfer à boire pendant le Repas,
qui fut fans contredit au deffus de la
portée des Bergers ordinaires. Pour
comble de divertiffement , trois gros
réjouis de Bergers bien moins fenfi
bles à l'amour qu'aux faveurs de Bacchus
, fe diftinguerent fort plaifamment
par des Couronnes de feuilles
de Vignes ; de forte que la douceur
des Partifans de l'Amour , & la confufion
que caufoient ceux de Bacchus ,
faifoient un fi agreable mélange , que
les uns & les autres eftoient pleinement
fatisfaits . il n'y eut que la Bergere
Margoton qui ne pût s'empêcher
d'accufer ces gros Bergers couronnez
de peu de complaifance ; mais fes
plaintes,quoy qu'elle foit toute char.
mante, ne faifoient aucun effet fur des
Gens qui ne confidéroient fes charmes
que par le trou d'une Bouteille.
L'un d'eux , même offencé de la liberté
qu'elle prenoit de faire le Procez
à Bacchus dans la perfonne de fes
Partifans , l'honora du nom de Lieutenant
Criminel, & par vengeance ils
commencerent tout de nouveau à
>
boire
du Mercure Galant.
༡༣
fe boire à fa fanté fous ce nouveau titre.
Quand ils eurent ceffe d'abreuver
leur Coquilles d'une liqueur bien diférente
de celle où elles avoient pris
naiffance , nous fifmes quelques tours
de promenade , pendant laquelle nos
deux Amans prirent jour pour fe rendre
heureux par un Mariage proposé
déja depuis quelque temps.
Quant à moy , Monfieur, j'ay pris le
party de me divertir de tout , & n'ay
rien negligé de ce qui pouvoit contri,
buer à votre fatisfaction , eftant plus
parfaitement à vous que je ne connois
point, qu'à bien des Gens que ie connois
fort, tres- humble Servante ,
LA BERGERE MANETE .
LETTRE X
A Rheims.
E partage d'autant plus , Monfieur ,
l'obligation que noftre Ville vous
a d'avoir publié noftre Monument
le foin comme vous avez fait ,, que
qu'on m'a donné de le faire graver, &
d'en
94
Extraordinaire
&
d'en faire fçavoir mon fentiment , m'oblige
d'avoir de la reconnoiffance
pour ceux qui s'intereffent à le faire
valoir. Et comme je voy que vous en
pouvez parler encor dans votre preinier
Volume , quoy que je fois perfuadé
que vous eftes pleinement inftruit
de tout ce qui fe peut dire làdeffus
, j'ay cru que vous voudriez
bien me permettre de vous propoſer
quelques reflexions que j'ay faites,
dont vous vous fervirez autant que
vous le jugerez à propos .
Il n'eft pas fi feur que cet Arc de
Triomphe foit de Jules Célar , quoy
qu'en die Monfieur Bergier , qu'on ne
puiffe avoir raifon d'en douter, On ne
voit point de Bâtiment de cet Empereur
, mefme dans Rome ; les Arcs
de Triomphe n'eftoient point encor
communs alors , ils n'avoient
pas mefme de nom en Latin . C'eſt
pourtant une coûtume triviale & vulgaité
, d'attribuer à Jules Céfar une
partie des antiquitez de Provinces,
parce que c'eft le Peuple qui eft au
teur de cela , plutoft que les habiles
Gens . De là vient qu'on n'entend
2 autre
du Mercure Galant.
95
QUE
1d
autre chofe par tout que Camp de Céfar,
Chemin de Céfar , Palais de Céfar,
& peuteftre ne fe trompe- t-on pas à
prendre le nom de Céfar en general
pour Empereur Romain , puis qu'ils
fe font tous appellez Céfars. Mais fi
l'on confidere nottre Architecture,
pour peu qu'on s'y entende , on demeurera
d'accord qu'elle n'eft pas
du gouft des premiers temps de l'Empire
Romain. C'eft furquoy il n'y a
point de difficulté. Elle n'eft pas auffi
de la mauvaife maniere des bastemps
; & fi l'on veut fe donner la
peine de rechercher qui des Empereurs
l'auroit pû faire conftrui .
re , je ne croy pas qu'on en trouve
d'autres que Julien . Il eft le feul des
Empereurs de fon fiecle qui ait paffé
par Rheims , apres avoir obtenu des.
Victoires confiderables fur les Peuples
de Germanie , qui font les Allemans.
L'Hiftoire de fes Conqueftes
eft dans Ammian Marcellin . Il fit
un accord avec eux, puis retourna par
noftre Ville , pour s'aller faire déclarer
Empereur à Paris 361. an apres
la venue de Noftre Seigneur, & 1112 .
apres
96 Extraordinaire
apres la fondation de Rome . L'Architecture
de noftre Monument paroit
estre de ce temps là ; on y voit
des Trophées dont les armes font
toutes femblables à celles des anciens
Peuples de Germanie, qui nous
font tres connues par les Medailles
•
,
de Drufus Pere de Germanicus , de
Marc Aurele , & d'autres. On y voit
les Caducées qui marquent la Paix.
Tout cela convient parfaitement à
Julien , qui voyant le Grand- chemin
de l'Empire qui paffoit par
Rheims le merite de la Ville ,
l'honneur que Jules Céfar avoit fait
aux Rhémois de leur donner le premier
rang aprés ceux d'Autun , &
mefme fur ceux- cy , qui ne pûrent
conferver cet avantage , comme Céfar
le dit luy - mefme dans le fixiéme
de fes Commentaires. Julien ,
dis - je , ayant confideré tout cela , &
l'inviolable fidelité de nos Peuples,
auroit choify noftre ville pour yfaire
eriger un Monument eternel à fa
gloire.
Vous pouriez dire icy quelque chofe
de Julien, & le vanger de la mauvaiſe
reputation
8
Au
Gen
Your
Itio
Cop
res
Bare
du Mercure Galant . 97
J
ST
ا ن
reputation qu'on luy a donnée . Il ef
toit petit ; mais il avoit bonne mine.
Il s'avifa de fe laiffer croître la barbe,
& cela donna lieu à ceux d'Antioche,
Peuple mocqueur & abandonné au
luxe , de le railler ; à quoy il ne répondit
que par une autre raillerie qui
fe voit parmy fes Ouvrages , & que la
force du mot Grec rend fi difficile à
traduire en noftre Langue. On difoit
que de corps & d'efprit il reffembloit à
Titus , qu'on appelloit les delices
du Genre humain ; on adjoûtoit
à cela qu'il avoit la valeur de Trajan
, & la modération de Marc-
Aurele ,
Les Guerres qu'il eut en Allema-
C gne furent contre ceux de Francfort.
Il défit leurs Troupes avec le peu de
Gens qu'il avoit , & fit prifonnier
leur Roy Chonodomarius. Il défit
auffi Badomarius Roy des Allemans .
Tout cela méritoit bien un Arc de
Triomphe , en un lieu qui ne fuit pas
trop éloigné de l'Allemagne , qui fuft
un grand paffage , & qui fuft affez
pres de Paris , où il s alloit faire déclarer
Empereur.
Q. d'Avril. E
98
.
Extraordinaire
Vous pouvez dire quelque chofe
des Figures de Victoires qui font aux
quatre coins de la Voûte de Romulus
parmy les Trophées . Elles gravent
les hauts faits de l'Empereur , afin
la memoire en foit eternelle . El- que
les font aîlées pour marquer la
promptitude des Conqueftes , & la
vitelle avec laquelle le bruit s'en eft
répandu dans le monde. On ne mettoit
pas toûjours des aîles à la Vi
toire ; elle eftoit adorée fans aîles
dans Athenes . Les Romains mefme
l'ont quelque fois figurée fans aîles,
prétendant l'arrefter chez eux par ce
moyen. Il y auroit quelque chofe de
galant à dire fur ce qu'on luy a donné
le perfonnage de Femme, auffi - bien
qu'à la Renommée ; & à la Felicité
de l'Empire ,qui eft auffi exprimée par
une Femme dans la Voûte des Saifons.
Remarquez les quatre Enfans
qui defignent les quatre Saifons de
l'année. Celuy qui tient un Panier
de Fleurs , eft le Printemps ; L'Eté
tient une Faucile ; L'Automne a un
Panier de Fruits ; L'Hyver feul eſt
habillé , & porte un Fleau. Les
Medailles
du Mercure Galant.
LYON
DELI
таг:
e
I
Medailles luy donnent auffi un
vre parce que c'eft la faifon la
plus propre pour la Chaffe. Mais
voicy déja trop de chofes pour une
fois. Je les ay ramaffées avec confufron
, & felon qu'elles me font venuës
à l'efprit , eftant affuré que fi
vous jugez à propos de vous en fervir
, vous les fçaurez bien mettre en
leur place. Pour moy j'ay mieux aimé
vous faire une Lettre moins réguliere
, que de diférer à vous remer
cier , & à vous donner ces avis
moins pour faire valoir mes pensées,
que pour vous donner des marques
de mon eftime , & du defir que j'ay
d'eftre voftre & c.
RAINSSANT , Docteur &
Profeſſeur en Medecine,
Conf de Rheims .
DE
LAVILLE
THEQUE
BIBLIO
LYON
*
Eij
100 Extraordinaire
Ivon
LETTRE XI.
TL femble , Monfieur , que dans
voftre Préface de l'Extraordinaire
vous avez fait deffein de ſurprendre
noftre modeftie par toutes les louages
que vous luy donnez ; mais quelque
douce que foit la tentation , nous
voulons bien , quoy qu'en confirmant
ce que vous avez dit à noftre avantage
, vous affurer qu'eftant trop perfuadez
de ce que nous fommes à l'égard
de Paris noftre grande & commune
Maiftreffe , nous ne pouvons
tirer gloire du peu que nous valons,
au moins moy en mon particulier.
Ainfi laiffant à part ce que vous dites
d'obligeant pour nous , je vous avoüe,
ray librement que la quatrième Lettre
ne me femble pas définir fort jufte
la nature de l'Enigme , en concluant
qu'elle doit ne pouvoir eftre expliquée
qu'avec peine ; car pour moy,
ou d'abord ma premiere idée m'en
fournit le Mot , ou il m'eft en fuite
impoffi
du Mercure Galant. ΙΟΙ
impoffible de le trouver. Vous le croirez
aisément , fi vous vous fouvenez
que depuis que je m'en ſuis mefléc , je
n'ay reüffy qu'aux premieres , comme
fi je m'y eftois entierement épuifée .
La raison que j'ay à vous en donner
me paroift affez recevable. Celuy
qui veut trouver le veritable fens d'une
Enigme , doit avoir l'efprit libre à
la lecture & à l'examen de toutes les
parties qui la compofent , pour eftre
en état de la concevoir autant qu'il
le faut , & il eft certain qu'on ne le
peut avoir plus libre qu'avant qu'on
y ait refvé , puis que la refverie
n'eft qu'une confufion de diférentes
pensées qui ne fait qu'embaraffer , an
lieu d'éclaircir . Quoy que prouve
ce raiſonnement , je ne prétens pas
qu'il diminue rien de l'eftime qui
eft deue aux huit Lettres qui traitrent
de la nature de l'Enigme. Elles
font fi fçavantes & fi fpirituelles
, que je me feray toûjours
gloire de les admirer pour veu
qu elles me laiffent la liberté d'expliquer
comme je puis votre Hiftoire
Enigmatique , qui ne parle que
E iij
: ر
102 Extraordinaire
du deffein de Monfieur Riquet , & de
la grande entreprife du Canal de
Narbonne pour la communication
des deux Mers . Voila ce mystérieux
Mariage de Parties du mefme Sexe,
duquel il ne poura naiſtre une troifiéme
Mer , & dont neantmoins on attend
une grande fécondité. On fçait
que le Détroit de Gibraltar eft leur
premier Mariage . On fçait la régu
larité de l'inconftance de celle qui
femble la Mere de l'autre , qui ne rea
mue pas tant. Perfonne n'ignore
qu'il feroit d'angereux pour l'Egypte,
mais profitable à tout le refte du
monde , de couper ce qui fépare la
Mediterrannée de la Mer rouge , &
que la jonction qui eft aisée de la Mer
de Sala & de la Magiore par les Flem
ves Tanais & Volga , donneroit à la
Mediterranée les Richeffes de toute
l'Afie. Nous pouvons encor aisé
ment nous fouvenir d'un pareil Mariage
en France , autant que la jon
tion de la Seine & de la Loire par
le Canal de Briare peut eftre comparée
à celle des deux Mers : Et qui ne
fgait que face grand Mariage fe fait,
ce
"
du Mercure Galant.
103
ce ne fera qu'apres de fort grands
travaux ? Je finirois volontiers , fi je
n'avois à décider voftre Queftion
Laquelle , fupposé ( comme il l'eft )
qu'on foit perfuadé de l'infidelité d'u
ne Maiftreffe malgré fes fauffes caref
fes , peut moins donner de peine à
réfoudre , que de douleur à un Amanc
qui fe trouveroit dans cette peine.
Une infidelité déclarée , & une infifidelité
diffimulée , eftant toûjours
infidelité pour lny , il luy eft beaucoup
plus cruel de reconnoiftre que
fa Maistreffe s'étudie à luy cacher fa
perfidie , que non pas de fouffrir une
infidélité déclarée. Tout le ménagement
qu'elle apporte , aigrit plutoft
fon mal , qu'il ne l'adoucit , puis que
ce ménagement dégenete en trahifon
; & que fi apres une infidelité il
peut refter quelque efpoir, c'eft plutoft
apres une infidelité declarée avec fráchife
, qu'apres une lâche tromperie.
Cependant tres- malheureux qui s'y
trouvera pris d'une ou d'autre ma
niere. Il faut que la pluralité de voix
Femportefur une chofe fi problématique
, ou plutoft je m'en veux bien
E iiij
104
Extraordinaire
remettre à voftre difcernement , &
vous avoüer en mefme temps que je
fuis trop prompte pour pouvoir dechiffrer
la Lettre en Figures. Vous
connoiffez le befoin que nous avions
de voftre Extraordinaire pour les Modes
, & cela feul , fans que je vous en
témoigne rien , poura vous faire affez
juger quelles obligations vous
toutes les Provinces , & particulieont
rement
LA VILLE DE HAM.
LETTRE XII.
A Lyon.
Vieur,&t encor 1
'Ous allez eftre furpris , Monfieur
, & encor plus l Ecole de
Medecine , quand je vous auray dit
que voftre dernier Mercure Galant
guérit les infirmes , & rend la fanté
aux Malades. Quand on me l'a apporté
, il y avoit trois femaines que je
n'eftois fenfible qu'aux maux & aux
chagrins ; & depuis que j'en ay fait
la lecture , j'ay commencé à l'eftre au
plaifir
du Mercure Galant.
105
W
plaifir, & à me porter beaucoup mieux
graces à tous les diferens agrémens
que vous y fçavez ſi bien meller avec
voftre adreffe ordinaire. Je fuis affuré
qu'on ne s'eftoit pas encor avifé de
loüer voſtre Mercure par cet endroit,
& que vous-mefme qui l'inftruifez
& qui le faites ce qu'il eft , vous ne
fçaviez pas,ny toute l'Antiquité auffi,
qu'il fut auffi grand Docteur en Me.
decine qu'Apollon . Jugez de ce qu'il
peut faire à l'avenir , fi vous continuez
à luy donner vos foins. Il ne faut pas
douter qu'il ne faffe de plus grandes.
merveiles. Cependant faites en forte,
je vous prie, qu'il nous apprenne par
quelles raifons one a voulu que l'Enigme
de Marfye fignifiaft à meſme
temps , une Vigne , la Goute, un Luth,
un Fagot , un Bafton de Cire d'Efpagne,
un Echo, une Trompete Marine, la Ville
de Gand, & les Victoires du Roy . Les
raifons qui ont fait prendre des che
mins fi diférens & fiécartez , pour aller
au mefme but,doivent affurément
eftre curieuſes. Ne refufez pas au Public
ce que vous demande avec la
dernierempreffement voftre, &c. >V)
BOUCHET.
E v
106 Extraordinaire
LETTRE XIII.
A
Bourges.
E plaifir de lire les Ouvrages Ga
LE
Mois au Public, eft trop confiderable
pour pouvoir eftre negligé d'aucune
Province : Auffi , Monfieur , puis-je
bien avouer , apres les avoir tous lûs
jufqu'à prefent, qu'il n'y a point d'endroit
de la France fi éloigné, qui n'ait
contribué à faire connoiftre le génic
& le caractere galant de fon Pars.
Les uns nous ont fait voir avec admiration
ce que la Terre avoit refervé
pendant plufieurs fiecles à la gloire
du plus grand de tous fes Monarques.
Les autres nous ont chanté fes Vicsoires
; d'autres nous ont publié les
qualitez furprenantes du jeune Héros
dont le Nom honore fi fort voftre
Ouvrage. Les autres ont fçeu nous
décrire agreablement une Imrigue ; &
les autres enfin fe font exercez à in
venter& àdeviner dos Enigmes. Fort.
tes
du Mercure Galant.
107
tes ces marques d'efprit ne me font
que trop voir les obligations que tou
te la France vous a de luy découvrir
tant de Perfonnes qui demeuroient
Louvent dans la pouffiere , & dont
les Ouvrages , quoy que beaux , ne
fortoient pas de la Province . Vous
avez fçeu , Monfieur , les tirer de cer
oubly par vos foins . Noftre Sexe ne
vous et pas moins redevable de la
peine que vous prenez en ſa faveur
de luy faire fçavoir les nouvelles Modes
, & tout ce qui peut contribuer le
plus à fon embelliffement. Vous eftes
trop fçavant dans l'art de plaire aux
Belles , pour manquer de leur apprendre
une chofe dont elles font fi foigneuſes
, fur tout en ce Païs où elles
câchent de faire voir par leur politeffe
qu'elles ne font pas fort éloignées
du commerce du beau monde . C'eft ce
que vous a pû apprédre l'illuftre Abbé
qui fournit quelquefois de matiere à
vos Ouvrages. Je ne doute point que
l'applaudiffemet qu'il reçoit de la part
qu'il a au Belifaire ne vous oblige à
le faire connoiftre plus particulierement.
Ne vous étonnez pas , Monfeur,
108 Extraordinaire
fieur,que je loue fi hautemetun Compatriote
qui fait honneur à une Ville
auffi confidérable qu'eft la noſtre, qui
a toûjours fourny des gráds Hommes
pour leur Sciences. Il eft vray qu'il y
eft plus obligé qu'un autre fortant du
fang d'une de fes lumieres. C'eft la
mefine raifon qui me donne la liberté
, en vous envoyant l'Explication
des Enigmes de ce Mois , de vous affurer
que je fuis voftre , &c.
G. A. P. DE LA COUDRE
LETTRE XIV.
A la Rochelle.
UNI
N remercîment du plaifir & de
l'utilité qu'on reçoit également
de vos Ouvrages , n'eft pas une chofe
fort ragoûtante pour vous. Je
eroy que vous en eftes accablé , &
que dans cette multitude le plus
beau ne laiffe pas de vous impor
tuner un peu. Auffi , Monfieur je
vous épargneray la peine de lire ce
que bien des Gens voudroient que
VOUS
du Mercure Galant.
109
vous appriffiez pour marque de leur
reconnoiffance . Comme je vous crois
plus fenfible aux avantures qui arrivent
à vos Ouvrages ( car enfin ce
font vos Enfans & des Enfans dignes
de n'eftre pas defavoüez ) je veux vous
apprendre que ne fe contentant pas
de courir toute la Terre , ils ont entrepris
des Voyages fur Mer. Quatorze
de compagnie s'embarquerent
il n'y a que huit jours pour les Ifles
de l'Amérique, & quatre pour le Canada
, autant pour la Cayenne , &
autant pour le Portugal. C'eft moy
qui leur ay fait entreprendre ce
Voyage , & qui les ay affurez qu'ils
feroient bien reçeus . S'il leur arrive
quelque chofe de particulier dans ces
Voyages ,je vous le feray fçavoir . Un
de mes Amis m'a dit que le Voyage
du Mercure Galant à l'Amerique ſeroit
un beau fujet pour une Piece de
Vers, & qu'il y penferoit.
L'ABBE D'ARTEVAL
"
t
LETTRE
110 Extraordinaire
LETTRE XV .
Ue chacun explique à la mode
'Hiftoire Enigmatique de voſtre
Mercure Extraordinaire. Pour moy,
Monfieur , qui veut ménager voſtre
temps, je foûtiens en mon pâtois Picart,
qu'elle n'eft rien autre chofe que
l'entreprise qui s'eft faite depuis quel
ques années dans le Languedoc , pour
joindre enfemble les deux Mers . Ceux
du Pais en pouront parler plus jufte ,
que celle qui en eft éloignée de plus
de deux cens lieuës , & voicy en pen
de mots commeje l'explique..
Les interefts du Commerce ont
formé ce grand deffein . L'Ocean
par fa vafte étendue peut paffer pour
la Mere de la Mediterranée,quoy que
toutes deux elles ayent efté créées
avec le Monde ; leur fierté paroift
dans les flors que les vents y élevent;
la tempefte y fait perir des Armées
entieres , & détruit plus d'Hommes
en une heure , que le Canon n'en fait
mourir en plufieurs Sieges. La Mediterranée
du Mercure Galant. III
terranée eft la plus tranquille , & le
flux & reflux de l'Occean qui fait for
mouvement continuel & journaliet
eft un fecret fi caché » que perfonne
n'en a pû jufqu'à prefent
découvrir la caufe. Ces deux Mers
font déja jointes enfemble par le Détroit
de Cadix , & elles lefont ellesmefines
en particulier à d'autres , dont
le détail feroit long. Elles poffedent
chacune dans leur fein , leurs Riva
ges & leurs Ifles, des Richeffes, & fe
peuvent aisément paffer d'un fecours
mutuel. Il n'y a rien de plus froid ny
de plus inséfible que l'eau . On ne peur
fe perfuader que 1Occean & la Mediterranée
puillent enfemble former
une nouvelle Mer au pied des Pyrenées
du meflange de leurs caues: mais
ce grand ouvrage ne laiffera pas d'ap
porter une grande abondance & un
profit confiderable aux Provinces
voilinés. Cétre union nefe peut faire
que par l'union de plufieurs petits
Ruiffeaux S qui tombans de
la Montagne noire joignent enfemble
leurscaues par une Rigole qui
les conduit en un mefme endroit pour
lcs
112 Extraordinaire
les diftribuer d'un côté & d'autre, car
les deux Mers font fi éloignées , que
l'on ne peut fans ce fecours les faire
approcher plus prés que de foixante
lienës . Ce qu'elles portent, change de
noms fuivant la diverfité des Peuples .
L'on fçait les difficultez que Monfieur
Riquet , Entrepreneur de ce deffein,
a trouvées d'abord par l'impoffibilité
de la chofe, puis qu'il a efté plus heureux
que les Romains , que l'Hiftoire
rapporte avoir tenté le mefme ouvra
ge ; que les Egyptiens qui ont voulu
joindre la Mer Rouge à la Mediterranée
; & que les Lacedemoniens qui
s'eftoiét efforcez de feparer leur Païs
d'avec le refte de la Grèce , par la ru
pture de l'ifthme de Corinte. Le Mal
riage dont il eft parlé , eft la jonction
qui s'eft faite de la Loire & de la Seine
par le Canal de Briare , laquelle
quoy que de moindre confideration,
a eu fes difficultez , & fa perfection.
Le lieu de fureté étably pour la com
munication , eft le grand Baffin de
Navroufe , fitué entre Touloufe &
Narbonne , qui reçoit les eaues , les
diftribue , & eft le point de divifion
Le
du Mercure Galant. 113
Le deffein n'eft pas entierement achevé,
& les deux Mers ne s'en tourmentent
pas davantage . Elles s'en repofent
fur le foin de leurs Médiateurs.
En voila affez pour un coup d'effay ,
& pour vous faire connoiftre , Monfieur
, que le Mercure a icy des Gens
qui en font autant d'estime que pas
une Ville du Royaume.
LA VILLE DE BEAUVAIS.
LETTRE XVI.
A Mons en Hainaut.
Vo pro-
Ous nous demandez noftre eftime,
Monfieur , nous vous la
mettons , mais il eft inutile de vous
témoigner l'empreffement dans lequel
nous fommes de vous voir , puis que
nous ne somes pas en eftat d'executer
les réfolutions que nous pourriós faire
pour contenter noftre envie. Vous
prenez trop d intereft de noftre Sexe
pour ne le pas engager dans les vôtres
; & l'eftime que vous en faites fi
publiquement, autorife encor la jufti
CC
114
Extraordinaire
ce que luy a rendu l'Auteur de l'Egalité
des deux Sexes qui a efté critiqué
mal à propos. Cecy eft un peu libre,
Monfieur ,pour des Dames qui no
fe font pas encor donné l'honneur de
vous écrire, ny de qui peut- eftre vous
n'avez pas encor ouy parler en France,
où les Chanoinelles font plus rares
qu'en ce Païs-cy. Nous ne nous ferions
pas fi facilement fait connoître
à vous ,fi la civilité avec laquelle vous
traittez les Eirangers , n'avoit donné
place dans votre Extraordinaire de
Janvier à trois Lettres qu'un Courtifan
de Bruxelles vous avoit écrites.
Nous ne réfidons pas fi fort à Mons,
que nous n'en fortions quelquefois
pour aller à la Cour de Bruxelles ,avec
laquelle nous entretenons une grande.
correfpondance par les avantages que
noftre naiffance nous y a donnez ;
outre que le rang que nous tenons
dans l'Eglife, ne nous fait rien perdre
de celuy que noftre qualité nous a acquis
dans le monde. Nous fomines.
Dames fans Maris , & quoy que nous
foyons fous un Chef qui a engagé fa
liberté , nous confervons toûjours la
nôtre
du Mercure Galant. 115
1
nôtre fans eftre fufceptibles d'aucun
reproche. C'eſt à la verité un de nos
plus beaux appanages , & vous jugez
bien de là, Monfieur , que de quelque
1. Nation que nous foyons , nous fommes
très- capables non feulement de
contribuer au debit de voftre Mercu
re, mais auffi de le favorifer de noftre
protection dans les Pais Etrangers
par l'eftime que nous en pretendons
faire. Nous l'entreprenons d'autant
plus volontiers , que nous fommes
perfuadées que la gravité Efpagnole,
la franchife Allemande,& la fincerité
Flamande , ne fe rebutent point de la
gentilleffe & de la politeffe de voftre
France. Nous doutons mefme fi les
Efprits qui n'ont ny fexe, ny âge, ny
condition , changent d'efpece chez
les Nations. Jugez- en, Monfieur , par
l'explication que nous donnons à vô
tre Hiftoire Enigmatique , que nous
croyons eftre la jonction de la Mer
Occeane avec la Mediterranée. La
France y eft intereffée pour plufieurs
raifons , c'eft pourquoy elle en a formé
Je projet . L'on fçait affez qu'elles font
d'un mefmefexe , & d'un mefme âge;
que
116
Extraordinaire
que l'Occean pourroit mefme paffer
pour Mere de la Mediterranée, que la
mort des hommes ne leur coûte rien
dans leurs tempeftes , & que l'Efprit
de l'Homme n'a pas encor pû connoiftre
la caufe du flux & reflux de
FOccean. Le Détroit de Gilbraltar
eft leur premier Mariage ou leur premiere
Jonction ', qui a pû eftre faite
par un Arabe , & elles s'intereſſent
fort peu à contracter une feconde
union . Enfin ,Monfieur,nous parcouririons
facilement toute votre Hiftoire
, fi un Flageolet dont on joüe
agreablement à noftre porte, ne nous
interrompoit pour vous dire qu'il eſt
celuy que vous dites eftre né dans les
Forefts , tautoft prés des Ruiffeaux ,
tantoft prés des Marais . Il ne nous
charme effectivement qu'en fermant
la plufpart de fes yeux , Vous nous
ferez donc la grace de nons apprendre
le veritable fens de ces deux Enigmes.
La troifi me ne nous donne pas
affez de lumiere pour nous convaincre
, qu'elle eft le lour même. Quelque
apparence de jour qu'elle ait , nous
nous déclarons neantmoins autant
pour
du Mercure Galant. 117
f
и
pour le Soleil que pour le Jour. Il y a
grande difpute entre nous fur cette
party fe decla-
Enigme. Le plus fort
re pour le dernier Mot , & fept autres
pour le premier. Prononcez , Monfeur
, & nous croyez vos tres - humbles
fervantes,
LES DAMES DE MONS .
LETTRE XVII.
A Troyes.
Vo
Oftre Mercure produit tous les
jours des effets extraordinaires
& furprenans , & je croy , Monfieur ,
que quelques
foins
l'on
que
prenne
de vous en inftruire , vous n'en fçavez
qu'une tres petite partie . Entre
les plus confiderables
qu'il ait efté
capable de faire naiftre jufqu'à prefent
, celuy que je me fuis chargé de
-vous apprendre
, doit ce me femble tenir
un des premiers
rangs. En effet, Monfieur
, donner lieu à la naiffance
d'une Academie
, eft une chofe qui
n'eſt pas commune
. Ce mot d'Academic
718
Extraordinaire
1
demie vous furprendra fans - doute,
car je ne croy pas que vous ayez encor
appris qu'il y en a une en cette
Ville qui porte le titre d'Academie de
Beaux Efprits de la Ruë de la Monnoye.
Elle vous eft redevable de ce
qu'elle eft , & je fuis chargé de vous
témoigner en fon nom fa reconnoiffance.
Plufieurs Perfonnes de l'un &
de l'autre Sexe , d'un eſprit fin & délicat
, s'affembloient depuis longtemps
chez une belle Dame dont le merite
attire chez elle tout ce qu'il y a d'honneftes
Gens en cette Ville . Le jeu , les
promenades , & les autres divertiffemens
qui fouftiennent les bonnes
Compagnies , ont entretenu celle -cy
pendant plufieurs années dans une
union qui a peu d'exemples. Mais
comme toutes les Perfonnes qui forment
cet Illuftre Corps , eftoient ca-
-pables de s'occuper à quelque chofe
de plus folide & de plus ferieux , elles
ont quitté infenfiblement ces amufemens
fteriles pour s'appliquer aux
belles Lettres & à l'examen des Ouvrages
d'efprit que vous leur donnez
dans voftre Mercure. Il est attendu
tous
1
du Mercure Galant. 119
!
tous les Mois avec impatience , & on
le lit publiquement dans l'Affemblée.
Il feroit utile , Monfieur , de faire icy
l'éloge de toutes les Pieces dont vous
avez composé le dernier Volume ;
noftre Academie fe contente de vous
dire aujourd'huy qu'elle les admire
avec tout le reste de la France. J'ay
ordre de vous faire fçavoir ce qu'elle
a penſé des deux Enigmes que vous
propofez dans le Mois de May. Elle .
croit que la premiere cft la Flufte, dont
elle a fait une application tres jufte.
Elle a feulement jugé d'abord que le
mot d'yeux eftoit impropre pour cet
Inftrument , & plufieurs euffent mieux
aimé que l'on le faft fervy de celuy
de bouches , parce qu'à proprement
parler, la Flufte fe fait entendre, & ne
voit pas . Mais une Belle de la Compagnie,
auffi habile dans le langage
des yeux, que dans celuy de la parole
nous tira fur le champ de la difficulté
qui nous arreftoit , & nous fit demeurer
d'accord que la Flufte n'eft pas
la feule chofe dont les yeux fe faffent
entendre. Noftre propre expérience
nous auroit convaincus fans peine,
car
120 Extraordinaire
le
car il eft vray qu'il en eft peu parmy
nous qui ne fe foient fervis de ce langage
pout exprimer à cette charmante
Perfonne ce que fon mérite joint à
un enjouement extraordinaire , peut
infpirer. Pour la feconde de vos Enigmes
, le fentiment general a efté que
cc ne pouvoit eftre autre choſe que
Soleil . Voila , Monfieur, ce que noftre
Académie m'a ordonné de vous mander
comme à celuy qui l'a fait naiſtre.
Tout le Corps a une eftime toute particuliere
pour vous . Ceux qui le compofent
vous têmoigneroient dans les
occafions beaucoup de zele pour voftre
ſervice , & je me trouve en mon
particulier tres- glorieux d'avoir eu la
commiffion de vous mander leurs
fentimens , puis qu'elle me donne
l'occafion de vous affurer que je fuis
voftre , & c.
DE VILLEPROUVEE DE NORME ,
Secretaire de l'Académie des
Beaux Efprits de la Ruë de la
Monnoye,
LETTRE
du Mercure Galánt. 121
LETTRE XVIII.
Ous faites les chofes , Monfieur
V de la manière du monde la plus
engageáte, & vous obligez les Gés au
point de ne pouvoir vous témoigner
allez de reconnoiffance. La place que
vous m'avez accordée pour Monfieur
l'Abbé de ... dans le dernier Tome
de voſtre Mercure, m'a efté une agreable
occafion de le faire voir à Monfeur
l'Archevefque de ... Ce Livre
ne luy eftoit pas tout à fait inconnu.
Havoit entendu plufieurs Perfonnes
d'efpriten parler avec avantage, mais
il m'avoua qu'il ne s'efto t jamais pû
perfuader qu'il fuft du prix que je le
faifois. Ce que je luy dis de vôtre ftile,
& de ces heureufes qualités que vous
poffedez pour décrire parfaitement
bien une Hiftoire , luy fit fouhaiter
de le lire . Il s'arrefta particulierement
au détail de la prife de Leuve , qu'il
trouva eftre l'ouvrage d'une Main
maistreffe , & d'un pai fait Hiftorica .
Peu s'en fallut mefme qu'il ne penfaft
Q. d'Avril.
A
F
122 Extraordinaire
de noftre Monarque , ce qu'Aléxandre
dit autrefois d'Achille, lors qu'il
admiroit le bonheur de ce Héros d'avoir
eu Homere pour Trompete de
fes Actions. Il n'a laiffé le foin de luy
faire venir voftre Mercure tous les
Mois,& deux belles Perfonnes m'ont
donné la mefme commiffion . L'eftime
que tout le monde a de cet Illuftre
Prélat , m'a fait croire que je devois
vous écrire ces particularitez , &
je me fuis aifément perfuadé qu'un
Inconnu comme moy ne pouvoi
mieux vous affurer du reffentiment
qu'il a de vos honneftetez , qu'en
vous faifant fçavoir les progrez confidérables
que fait tous les jours le
Mercure Galant parmy le beaumode.
Je m'imagine avoir encor trouvé
le fens de vos Enigmes . La premiere
nous décrit fort agreablement la Fla
fte ; La feconde eft un peu plus diffi
cile , mais le nuage n'eft pas affez
épais pour nous cacher le Soleil. Je ne
doute point que le Mot de l'Enigme
d'Ino ne foit la Cafcade. Il n'y a rien
dans le Tableau qui n'y convienne ;
mais fi vous me demandiez un fens
moral,
du Mercure Galant.
123
moral , il me feroit fort affé de l'expliquer
fur l'inconftance de la Fortune.
Je fuis voftre , & c.
CELIS ANDRE.
I
LETTRE XIX.
Au Mans.
L faut, Monfieur , que je m'acqui-
Ie de
re de la commiffion que quelques
Belles de noftre Ville m'ont donnée,
& que je vous témoigne de leur part
l'estime qu'elles font de vos Ouvrages.
Elles lifent toutes voftre 'Mercure
, & elles admirent continuelle
ment la maniere fine dont vous fçavez
tourner les chofes , l'ordre que
vous leur donnez , & le jufte difcernement
qui paroift dans le choix que
vous en faites . Elles publient qu'on
ne peut trop dire du bien de vous ,
qu'enfin tout le monde doit aimer celuy
qui travaille pour le divertiffement
de tout le monde. Cela vous
fera voir , Monfieur , que le Mans
n'est pas feulement recommandable
&
Fij
124
Extraordinairepar
les Chapons & par fes belles
Bougies ; qu'il ne faut pas en juger
par l'idée qu'en donne le plaifant Autheur
du Roman Comique , mais que
l'Efprit & la belle Galanterie y regnent
autant qu'en aucune Ville de
France. On y voit beaucoup de Sçavans
, des Medecins admirables , des
Chanoines polis , & des Dames extrémement
bien faites. Il y en a une
qui croit avoir deviné vos deux dernieres
Enigmes. Vous nous obligerez
fort , Monfieur , de nous faire fçavoir
fi fes conjectures font bonnes .
Elle dit que la premiere eft une Flufte,
& la feconde le Soleil. Comme cette
Demoiſelle a beaucoup de délicarefle
& de penétration d'efprit , je ne
craindray point de vous dire qu'elle
s'appelle Mademoiſelle Pezé la Ca--
dete , du Mans. Je fuis , Monfieur,
voftre tres , & c.
S. D.
LETTRE:
du Mercure Galant.
125
LETTRE XX.
A Neuhaufel en Hongrie.
Ca
' Eft affez mal débuter pour eftre
bien reçeu de vous , Monfieur,
de vous faire connoiftre que ce Billet
vient d'un Païs où la Galanterie eft
peu en ufage , & où l'air infecté du
voifinage des Turcs infpire plus de
rudeffe que de douceur.
Il me fera bien mal aisé
De vous perfuader qu'en ce Pais Barbare
( Où la delicateffe eft rare )
On fe foit jamais avisé
De prendre gouft à la lecture
De voftre agreable Mercure ;
Cependant depuis peu je prens foin que
toûjours
Parmy nos Dames il ait cours .
Quoy qu'il faffe quelques centaines
de lieues de chemin pour arriver
jufqu'icy , la fatigue d'un fi long
voyage ne luy fait perdre aucun de fes
F iij
126 Extraordinaire
agrémens . Je luy en trouve mefme
tant , que pour vous obliger de continuer
cet Ouvrage, je voudrois que
tout le monde vous apprift toutes les
Hiftorietes galantes qui fe paffent
par tout ; car enfin il me femble
que
Puis que pour le Public vous voulezbien
écrire ,
Et qu'on profite jufqu'icy
De ce talent qui vous fait fi bien dire,
Tout le Public pour vous dévroit écrire
auffi.
Je ne me hazarderay pourtant point
à vous conter aucunes de nos avantures
, que je ne fçache fi la délicatelle
de vos Efprits en peut fouffrir le recit.
L'Amour eftant de tout Païs, ilfe
trouve icy comme ailleurs .
Le Seay que nostre nom fait peur aux
Etrangers ,
Que l'on croit nos fagons trop rudes &
Severes ;
On trouve icy pourtantfort peu de coeurs
Legers ,
Nous nous en rapportons à nos belles
Bergeres.
Si
du Mercure Galant. 1.27
E
per
✓
Si vous me faites connoiftre que
ina correfpondance ne vous eft pas
defagreable , vous pourrez en juger
yous mefme , car il est arrivé dépuis
dans une de nos Villes une cho-
Le qui marque la plus grande conftance
qui fe foit peut- eftre jamais
vene Je vous l'apprendray, vous le
voulez . Dites-le moy en deux mots
dans un petit coin de Voltre Mercure
Galant , fans vous informes qui je
fuis , ny moy qui vous etes ; rien ne
peur nous empefcher de nous eftimer,
& fans vous faire tort , vous pouvez
me comprer parmy le nombre de vos
res humbles Serviteurs.
LETTRE XXI.
"
E ne fgay pas , Monfieur , de quel
Démon vous vous fervez pour tener
les Gens ; mais je puis vous affurer
que dans le fonds de mon Hermitage
j'ay mis en ufage tout ce que
la Morale m'a pû infpirer pour me
défaire de celuy qui vouloit m'engaà
lire voftre Mercure , & qui ger
Fiiij
128 Extraordinaire
à la fin m'y a obligé. Il eft vray , Mon.
fieur , que je l'avois regardé d'un autre
ceil que je ne devois. Le titre de
Galant que vous luy faites porter ,
avoit tellement gendarmé ma devotion,
que je n'avois ofé jufques à prefent
jetter feulement les yeux deffus ;
mais i'ay bien connu depuis par ma
propre expérience que c'eftoit quelque
chofe de fi innocent , que l'on
s'en pouvoit faire un amulement à
la Grille & dans le Cloiftre , auffibien
que dans le fonds d'un Hermitage.
le fouhaiterois pouvoir reconnoiftre
le plaifir que j'ay eu en le
lifant par quelque nouvelle de cette
Province , dont ie ne manqueray point
de vous faire part dans l'occafion ,
pour avoir celle de vous protefter que
ie fuis voftre tres , & c.
2
BLE SOLITAIRE de ta
Charité fur Loire.
LETTRE XXII.
A Rouen.
V
l'on
Ous fçavez , Monfieur, que
a étably une Académie de Beaux
Efprits
du Mercure Galant. 129
Efprits à Coûtance. Vous l'apprenez
à toute la Terre , puis que voftre
Mercure va par tout ; mais il
n'eft pas jufte que vous ignoriez plus
longtemps le merite d'une belle Dame
de ce voisinage. C'eft Madame
la Marqaife des Biards, de l'Illuftre
Maifon de Mongommery. Elle a le
difcernement fi fin pour toutes les
jolies chofes , qu'elle en connoift le
jufte prix. Elle nous fait remarquer
celuy de vôtre Mercure , & je fuis
perfuadé que fon approbation luy eft
un nouvel ornement . Auffi fon fentiment
paffe icy pour une Loy. Elle
fait des Vers le plus galamment du
monde. Je voudrois qu'elle confentiſt
que je vous en envoyaffe de fa façon.
Je m'affeure que vous leur donneriez
place parmy les plus agreables
Pieces dont vous diverfifiez voftre
Ouvrage. Je feray ce que je pourray
pour obtenir d'elle ce confentement.
Ce ne fera pas un petit effort qu'elle
fe fera , puis qu'elle a peine à foufrir
que l'on fçache qu'elle trouve
le fens de la plupart de vos Enigmes,
& que la premiere du Mois pallé
F Y.
130 Extraordinaire
,
De fignifie autre chofe que la Flu
fte ; la feconde , l'Aurore ; & l'Hi
ftoire Enigmatique
le Canal de
Toulouſe pour la jonction des deux
Mers. Je meurs d'impatience de fçavoir
fi elle ne fe trompe jamais. Donnez
des aîles à voſtre Mercure , Monfieur
, c'est tout ce qui luy manque.
Et pourquoy le faites- vous marcher
à pas de Tortue , & luy donnez- vous
un mois pour un voyage de vingthuit
lieuës ? C'eft faire languir dans
une agreable attente celuy qui eſt,
Monfieur , avec une eftime toute particuliere,
voftre , &c.
QUEVILLE D'ENGLES.
LETTRE XXIII
A Grenoble.
Ette Ville eft fi charinantë ,
Celes Dames yfont fibien tournées
, que tout Etranger que je fuis ,
je ne puis m'empefcher d'eftre enchanté
de leurs manieres . Ne trouvez
pas
du Mercure Galant.
F31
pas mauvais , Monfieus , que je me
plaigne aunom des Belles , de ce qu'elles
n'ont point de place dans le Mercure.
I fe paffe icy des Avantures,
qui en rempliroient affez agreable-i
ment quelques pages. Je veux bien en
jetter la faure fur ceux qui y ont part,
&je me perfuade que leur difcretion
dérobe au Bublic mille jolies chofes
qui le pallent. Pour moy qui en fuis
témoin , & qui y entre allez pour en
avoir le plaifir , mais trop peu pour y
prendre intereft, je regarde tout d'un
cell tranquille , je recueille de toutes
parts des circonstances , & prenant
part aux intrigues tantoft fur le pied
Confident , tantoft fur le pied d'Amát,
je m'artire des uns une grade oùverture
de coeur, & je caufe aux autres
des chagrins & des dépitsamoureux.
Ainfi me fourrant par tour , & jóüaut
plus d'un perfonnage dans les difé
sentes conjonctures , peu de choles
échapent à ma vene. eft cestain
myftere que je n'ay pas encor bien démellé
, & c'est ce qui fait que je di
fére à vous faire tenir mes Memoires.
Cependant je vous en
4X
Voye
132
Extraordinaire
す
voye le Mot de la premiere Enigme
que vous propofez . C'est une Belle
qui l'a trouvé . Hyer au matin ayant
reçeu le Mercure du Mois d'Avril,
je courus en grande hafte le porter à
cette Dame. Elle fortoit du Lit , &
une de fes Femmes luy donnoit fa
Chemife. Je luy lûs les Vers de l'Enigme
, & eftant au dernier où il y a,
Quand on n'a que moy feule on eft
fans ornemens. Si les autres Vers >
dit- elle , s'appliquent auffi jufte à la
Chemife que ce dernier , nous avons deviné
l'Enigme . Je ne voulus pas convenir
de la chofe , prétendant que
dans l'état où elle fe trouvoit , elle
n'eftoit pasfans ornemens,quoy qu'en
Chemife ; & que fi l'on appelloit ornemens
ce qui faifoit paroiftre une
Perfonne avec plus d'éclat , elle avoit
tous les ornemens qu'on pouvoit fouhaiter.
Cela me fournit matiere à
mille douceurs que je luy dis , aufquelles
elle répondit fort galamment.
Elle prit le Livre , & ayant mis fon
Mot fur chaque Vers , elle en fit une
application fort jufte , & je fus contraint
d'avouer que le Mot eftoit la
Chemife.
du Mercure Galant.
133
Chemife . Elle paffa à la feconde. Sa
vivacité naturelle ne luy permettant
pas de refver longtemps fur une cho.
fe , & fonimagination ne luy fourniffant
rien fur l'Enigme. I la faut
laiffer , dit-elle , bà expliquer à Meffieurs
les Marefchaux de Camp. L'apperçois
dans celle qui eft gravée , deux
petits Amours qui tiennent des Mafques.
Cela eft de nostre compétence. Elle examina
chaque Figure, & apres un moment
de reflexion , elle trouva que le
Vers Satyrique,ou la Satyre, pouvoient
affez heureuſement s'appliquer au
Tableau ; qu'un Homme entre les
mains de la Satyre , eftoit dans un étar
plus déplorable que le pauvre Marfyas
; qu'Apollon figuroit l'Autheur
de la Satyre , que celuy qui écorche
Marfyas , eftoit la Satyre mefme ;
que les Amours qui tenoient les
Mafques , eftoient les traits les plus
perçans de la Satyre , qui alloient démafquer
le Vice ; & que Marfyas
eftoit le malheureux fur qui tomboit
toute la colere de la Satyre. Cette
pensée donna lieu à une converfation
de belles Lettres dont 4.la
Dame
134
Extraordinaire
Dame fe tira fort juſto, Horace & Jug
venal ne manquerent pas d'y entrer,
& il eftoit difficile de parler de ces
grands Génies de l'Antiquité , fans
faire juftice à ceux de noftre Siecle .
Vous jugez bien qu'on n'oublia pas
Monfieur D'efpreaux . La Dane feair
fes Ouvrages par coeur , & j'eus un
plaifir extrémne d'entendre de fa bou
che les traits les plus délicats de fes
inimitables Pieces . Je voulus Fengager
à vous છે. envoyer en Vers l'Explication
de vos Enigmes . Sa venë
eft tendre & délicate. Le fupplice de
Marfyas ne vous fait-il point peur , me
repliqua- t- elle en plaifantant ? Nefor
yons pas fifots,ny vous ny may, de nous
eriger en Poëtesson ne les épargne pas ash
jourd'huy , on les écorche vifs. Je convins
que fa peau eftoit trop belle
belle , &
qu'il falloit la conferver. Nous rîmes
quelques momens de cette idée,
& la lecture de vos Nouvelles, nous
fit tomber infenfiblement fur les Ouvrages
d'efprit. La Dame s'en expliqua
d'une maniere qui me fit commoiftre
que c'étoit ce qui la touchoit
davantage. Je ne meferay point
mes
du Mercure Galant . 139
mes louanges à celles qui fortirens
alors pour vous de la bouche de la
plus charmante & de la plus fpirituelle
Perfonne de Grenoble . Je me
contenteray de vous affurer de mon
eftime , & que je fuis voftre , & c.
L. C. D.
LETTRE XXIV.
A Châlons en Champagne.
JA
'Ay leu , Monfieur , voftre Mercu
re du Mois de May avec le mefme
plaifir que m'ont donné tous les au
tres. La Flufte doit eftre le Mot de vol
Are premiere Enigme . Ce fens m'a
paru facile à déveloper , mais je vous
avoue que j'ay leû la feconde plus de.
fix fois fans trouver de mot qui me
fatisfit. Le Soleil , le Point du Iour,
Le Temps , le Fen , tout cela m'eit venu
en pensée , mais rien ne m'a contenté.
Pour l'Enigme d'Ino , j'avoue
mon foible. Je ne fuis point capable
d'un affez grand attachement
pour en percer les obfcuritez . J'ay
cru
136
Extraordinaire
crû pourtant que ce pouvoit eftte la
Glace . Ces Jeux d'efprit en font d'agreables
amuſemens ; mais comme
ils ne feroient pas incompatibles dans
voftre Mercure avec des chofes plus
férieufes , pour- quoy , Monfieur,
n'y parlez vous point de Science , &
particulierement de Phyfique , dans
un temps où elle eft devenue fi claire
& fi familiere , depuis que ces grands
Hommes Defcartes & Gaffendi y ont
travaillé avec tant d'aplaudiffement &
de fuccés De bonne foy , penfezvous
que vostre belle Dame & fes illuftres
Amies dont vous estimez
tant l'efprit & la vivacité , ne priffent
pas un fort grand plaifir à ce
que vous diriez des Ouvrages de ces
fameux Philofophes ? Doutez - vous
qu'elles n'appriffent avec joye ce
qui fe paffe dans ces fameufes Conférences
qui fe font tous les jours
à Paris fur ces matieres ? Doutezvous
mefme que le Public ne vous
euft une fort grande obligation , fi
vous le defabufiez par là des pensées
injuftes qu'il peut avoir du mérite
exceffif de l'Antiquité, au préjudice de
la
du Mercure Galant . 137
la Divine & fçavante Nouveauté ? Si
je ne craignois d'abufer de voſtre loifir
, je vous envoyerois un petit Traité
que je feray peut - eftre imprimer
un jour. C'eft un Ouvrage purement
Phyfique & mécanique. Tout y eft
expliqué par les Regles foules dur
mouvement, & je me promets qu'on
n'y trouveravarien que de clair &
d'intelligible, & qu'il ne faudra qu'un
peu de bon fens pour entrer dans tous
mes fentimens fans fcrupule. Je fuis ,
Monfieur voftre , & c .
LATSON le jeune , Medecin.
11
Vous le voyez , Madame. Ce que
vous m'avez oppofé fur le Mot du Soleil
, qui eft celuy de la feconde Enigmė
du dernier Mois , ne vous a pas fait
peine à vous feule. Plufieurs perfonnes
qui l'ont trouvé , comme vous , ont crû
que tous les Vers n'y pouvoient quadrer,
& c'est par là que ie vous prie d'examiner
la Lettre qui fuit . Elle éclaircira
toutes vos difficultezfur la pensée mefme
de l'Autheur qui m'avoit expliqué
fon Enigme de la mefme forte en me la
donnant.
LETTRE
138
Extraordinaire
LETTRE
C
के
XX V.
L faut vous l'avouer , Monfieur.
La feconde Enigme de votre Mercure
du Mois de May; nous a dọn.
né bien de la peine à nous autres
beaux Efptits de Province: Quoy
que nous avons jufqu'ici deviné tous
tes celles que vous nous avez proposées
, celle- cy a penfé nous écha
per ; non pas ,
vous dire le vray,
qu'il fut difficile d'en trouver le
Mot , au contraire il fautoit d'abord
aux yeux ; mais il eftoit f'mal - aifé
d'en faire l'application , qu'on fe
perfuadoit auffitoft qu'on ne l'avoit
pas trouvé. Il y en eut plufieurs d'entre
nous qui dirent que c'eftoit le Soleil.
On relût les Vers , pour voir
s'ils pouvoient s'ajuster à ce fens-là,
& l'on convint d'une commune vois
que ce ne pouvoit estre le Soleil
Comment ferait - ce le Soleil, difions+
nous , que ce Corps dont on ne voit
prefque tien paròidre à Peut on dire
que plus on le voir , moins on le fent,
›
&
du Mercure Galant. 139
& que plus on eft habile , moins on
fçait où il eft ? Je ne laiffay pourtant
pas de faire reflexion en mon particulier
à ce fens- là , & à la fin j'ay
trouvé que tout s'y appliquoit fort
jufte. Il eft certain qu'on ne voit
prefque rien paroistre du Soleil. Heft
beaucoup de fois plus grand que la
verre, & il ne nous paroift guére plus
grand qu'une affiete. C'eft-là n'en
voir prefque rien paroistre.
་
Quoy que fort ancien , je nais à chaque
inftant.
Naifire & fe lever à l'égard du Sou
Feil , c'eft la mefine ehofe . Il n'y a
point de moment où il ne fe leve , &
par confequent ik ne naiffe en quel
que Pais. Cependant il eit auffi ancien
que le Monde.
อน
Et jefuis avant que de naiſtre.
Cela s'entend de foy-mefme. Pour
Fe Quadrain fuivant , voila comment
je l'explique. C'eft la Terre qui oc
eupe fans ceffe le Soleil , parce que le
Soleil n'a point d'autre employ que
celuy d'éclairer la Terre, On rombe
d'accord
140 Extraordinaire
d'accord qu'elle n'est qu'un point à
fon égard , & cependant il n'en peut
éclairer qu'une moitié à la fois.
Ma Fille jamais ne me quite ,
Si ce n'eft dans les lieux où je fuis trop
puiffant. } 2
Je fuis fort trompé , fi cette Fille
n'eft l'Ombre. Elle ne quite jamais le
Soleil , fi ce n'eft dans les lieux où il
donne à plomb, & fi vous me permettez
ce mot, perpendiculairement.
Plus on me voit, moins on mefent,
Et plus je crois plus maforce eft petite.
Il ne m'a pas falu moins qu'un Traité
de Sphère pour m'expliquer ces
deux Vers. J'y ay trouvé que dans les
Pais où l'on voit le Soleil pendat des
fix mois entiers , on n'y fentoit aucune
chaleur, & qu'au contraire dans ceux
où l'on ne le voit jamais plus de douze
heures de fuite , c'eft au chaud exceffif.
Je fçavois bien que le Soleil n'a
jamais plus de force qu'à fon midy,
qui eft le point où il nous paroift le
plus petit, & que comme de là jufqu'à
fon couchant, il nous paroift toûjours
croître , fa force diminue toûjours
auffy.
Ой
du Mercure Galant. 141
Où me trouveriez- vous ? plus vous ferez
babile ,
Et moins vous fçaurez où je fuis .
Que cela m'a embarraffé ! J'euffe
defelperé d'ajuster ces derniers Vers ,
s'il ne me fuft fouvenu d'une nouvelle
opinion qui eft extrémement à la mode.
Le Vulgaire croit que la Terre , cóme
étant le Corps le plus pefant , occupe
le centre du Monde où elle eſt
immobile , & que le Soleil qui eft dans
le Ciel des Planetes , ou dans un Ciel
qui luy eft particulier , tourne inceffamment
autour d'elle. Mais les Sçavans
de ces derniers Siecles ont bien
renversé tout cet ordre. Ils ont déplacé
la Terre & le Soleil. Ils ont mis au lieu
de la Terre , le Soleil immobile au cétre
du Monde, & ont trafporté la Terre
dans un grand Cercle fort éloigné
du Soleil , autour duquel elle tourne .
Toute obfcure que paroift cette opinion
, elle fe foûtient par de fi fortes
raifons , que fi on eft affez habile
pour les bien penetrer , on commence
à douter que le Soleil foit hors du
centre du Monde. Ainfi quand on
n'a
142
Extraordinaire
n'a fur cette matiere que les connoiffances
communes , on fe tient affuré
que le Soleil eft infiniment élevé
au deffus de la Terre ; mais quand
on rafine un peu davantage , on voit
affez d'apparence dans l'opinion contraire
, pour ne fçavoir plus file Soleil
eft effectivement où on le place
d'ordinaire. Je fuis voftre , & c.
LETTRE
Au Pays du Maixe.
XXVI.
Ay veu , Monfieur , voftre Mercure
Extraordinaire , qui m'a caufé
beaucoup de fatisfaction , en me donnant
lieu de remarquer le diférent
tour que peut recevoir une mefme
chofe. Parmy tant de Lettres dont il
eft remply , j'en ay trouvé de tresbien
écrites ; mais avec cette fatiffaction
, je n'ay pas efté peu furpri
fe du choix que vous avez fait des
miennes pour les inférer au nombre
des autres. Je vous les avois écrites
fans aucune penfée que vous les dûfhez
du Mercure Galant.
143
fiez rendre publiques. Au moins fi
vous nous vouliez dire voſtre ſentiment
fur chacune , pour nous aider à
reconnoiftre nos defaurs , vous nous
donneriez la facilité de faire d'éloquentes
Rétoriciennes , comme on a
déja donné à noftre Sexe le moyen
de devenir Philofophes .
1
Les premieres Lettres qui traitent
de la nature de l'Enigme & de
l'Apologue , font belles & fçavantes
; mais il me femble qu'elles n'expliquent
point encor affez. Celle
que vous nous avez propofée en
Chifre , commence indubitablement
par l'Amour. Je n'ay pas efté plus
foin. Pour voftre Queftion galante,
il femble d'abord que des deux Maiftreffes
, celle qui trahit fait plus
foufrir un Amant , parce que les pa
-roles & les fauffes tendrelles font autant
de coups de poignard qui per+
çent le coeur de ce pauvre Amant ,
& qui luy donnent la mort autant
de fois qu'on le trompe , au lieu que
l'autre ne le fait foufrir que dans le
moment de la rupture . Cependant
je fuis perfuadée que cette derniere
qui
144
Extraordinaire.
qui quite ouvertement , eft celle qui
fait foufrir davantage , parce que
nous avons du foulagement tant qu'il
nous demeure quelque efpérance. Or
tant que celle qui trahit donne des
paroles , Amant efpere la pouvoir
gagner. Les paroles en amour , quoy
que fauffes , ne laiffent pas d'avoir
leurs agrémens ; mais lors qu'un
Amant eft quité, & qu'il voit fa Maîtreffe
en la poffeffion de fon Rival,
il n'y a plus de retour ny d'efperance.
Il fera donc vray. de dire que
celle qui quite ouvertement, fait plus
endurer > puis que l'Amant foufre
fans foulagement. & fans efperance
de guérifon.
L'Hiftoire Enigmatique n'eft autre
chofe que la jonction qu'on veut
faire de la Mer Oceane avec la Mediterranée
par la Riviere de Garonne
, & par quelque autre , fi je ne me
trompe , qui fe décharge dans cette
derniere Mer. Je ne vous en écriray
point le détail , je vous diray feulement
que le pareil Mariage qui a efté
fait en France eft le Canal de Briare.
Les Mots des deux Enigmes en
Vers
du Mercure Galant.
145
Vers de voftre Mercure de May , doi-"
vent eftre la Flufte & le Soleil.
Le Mot de
l'Enigme Ino me paroift
eftre
l'Imprimerie, parce que comme
le Papier reçoit tout ce qu'on
veut, l'eau dans laquelle Ino fe precipite
, ne refuſe rien. Ino eft la
Preffe . Ses Suivantes font les Lettres,
qui
demeurent
dans l'état où on les
met, & dans le rang qu'on leur donne.
Athamas qu'on doit fuppofer ,
eft
l'Imprimeur qui fait mouvoir la
Preffe. Le Rocher eft le foûtien de
cette Preffe ; & les diférentes
chofes
qui fervent
d'ornement au Tableau,
fignifient les diferentes
Matieres qu'on
veut
imprimer.
SANS VOUS JE N'AIME RIEN.
LETTRE XXVII.
Uoy que vous éprouviez affez,
Monfieur , combien vos Livres
font
agreablement reçeus en tous
lieux,on ne peut s'empêcher de ioindie
fon fentiment à celuy de tous les
beaux Efprits , qui font paroiftre par
Q.a'Avril. G
146
Extraordinaire
leurs Eloges la fatisfaction qu'ils en
reçoivent. Mon compliment n'ira pas
plus loin , ayant feulement deffein de
vous faire connoiftre ceux qui par
modeftie negligent de vous apprendre
qu'ils ont dévelopé la plus grande
partie de vos Enigmes . Je vous
parle de Monfieur & de Madame de
Cerify. Cette aimable Dame avoit
trouvé voftre Secret de Pandore , &
elle explique la premiere de vos Enigmes
du mois d'Avril fur la Chemiſe.
Vous nous apprendrez fi elle a devinéjufte.
On a crû que l'Enigme fuivante
eftoit une Canne , & Marfyas
écorché, la fauffe Monnoye. Je ne fçay
fi on s'eft trompé : mais je fçay qu'il
eft difficile de trouver en Normandie
une Famille entiere plus generalement
eftimée que celle de Cerify.
La qualité , le bien , & le merite,
ne furent jamais enſemble dans une
plus jufte proportion pour donner
fajet de vivre heureux , qu'on les
rencontre dans cette Famille. Si on
y confidere les Perfonnes , il y en
a fept qui par differens Efprits , compofent
la plus fouhaitable harmo
nie
du Mercure Galant.
147
nie du monde On y connoift tous
les beaux endroits de la Profe & des
Vers , & on écrit également bien
dans l'un & dans l'autre genre ,
quand on s'en veut donner la peine.
On y fçait la Mufique affez pour
profiter de vos Chanſons , mefme de
celle qui eft Italienne , On y parle
Anglois , Latin , Gree , Hebreu ; la
probité , la gayeté , l'honneſteré , la
complaifance & la civilité ,, y regnent
dans tous les Efprits.Si on ajoûte
à cela la demeure dans une parfairement
belle Terre , à trois lieuës de
Coutance, magnifiquement bâtie, accompagnée
de Parterres , Terraffes,
Canaux ,Jets d'eau, Orangeries, Allées
de diverfes fortes , beau Mail , Jeu de
Longue - paume, nombre d'Efpaliers,
Garenne , Riviere , Foires & Marchez
; je croy que vous avoüerez
qu'on y- peut paffer la vie fans chagrin ,
avec une tres bonne & propre Table
qu'on y trouve en tout temps , & par
deffus tout cela , deux belles , jeunes
&
charmantes Dames , dont la premiere
qui eft Femme de l'aifné
eft une riche heritiere de la Maiſon
Gij
148 Extraordinaire
de Bertreville dans le Païs de Caux ,
où elle a deux Terres Nobles, de plus
de dix mille livres de rente , outre la
Terre de l'Ile fort bien bâtie > aux
Portes d'Orleans. La Femme du jeune
eft Fille de Monfieur de la Bazoge,
Confeiller au Parlement de Rouen.
Les Perfonnes de ce caractere font aimées
des Grands & du Peuple , &
Monfieur de Cerify l'eft particulierement
de Monfieur le Marefchal de
Bellefond aupres duquel il a fervy le
Roy quelque temps. Il faudroit , Monfieur
que vous vous fuffiez vous même
trouvé en ce Lieu pour juger combien
j'oublie de chofes à leur avantage,
tant fur le fujet de Madame de Cerify
la Doüairiere qui a eu une Soeur
mariée au Milor Holis , que nous
avons veu Ambaffadeur en France ,
que fur le chapitre de Mefdemoifelles
de Cerify dont les belles qualitez
demanderoient une Lettre entiere ;
mais celle cy me paroift déja trop
longue . Ainfi , Monfieur , je finis en
vous affurant que ie fuis du nombrede
ceux qui approuvent beaucoup vos
Mercures,comme eftant d'un très- bon
ufage
du Mercure Galant.
149
ufage dans la focieté civile . Ils valent
bien fans doute une Compagnie de
Gendarmes dans l'Armée du Roy ,
& meritent d'autant mieux le Quartier
d'hyver , que vous ne faites point
de Soldats par force.
LETTRE XXVIII.
A Auxerre.
Vo
Os Ouvrages , Monfieur , font
tant de bruit dans le Monde ,
qu'il faudroit n'en eftre pas pour ne
les point lire. Toutes les Lettres qui
compofent voftre Extraordinaire
nous ont donné beaucoup de plaifir ;
& apres avoir bien refvé fur l'Hiftoire
Enigmatique , nous avons crû
l'entendre dans fon vray fens ,
L'expliquant fur le Canal de Languedoc,
qui doit faire la jonction des deux
Mers . Nous n'avons pas eu moins de
fatisfaction à lire voftre Mercure du
Mois de May ; & ce qui nous l'a rendue
plus fenfible , a efté la Flufte , que
$ nous avons trouvée dans votre
en
G iij
150
Extraordinaire
premiere Enigme ; & comme la Flufte
s'accommode fort bien avec le
Tambour , nous n'avions point douté
d'abord que ce mot de Tambour
ne fuft celuy de voſtre Enigme ; mais
apres un peu de refléxion , nous avons
connu que nous nous eſtions trompées.
Nous ne fçavons file Croiſſant
de la Lune vous fatisfera davantage.
Vous nous l'apprendrez , Monfieur ,
par voftre Mercure de Juin , qu'attendent
avec impatience vos treshumbles
Servantes ,
003 8003.6003 &
MERCES l'aifnée , ODINET.
LETTRE XXIX.
Du Village de Villedavray.
I je vou récrivon ancore un coup,
Monfieu , ne vou zen ébaïffé pas.,
A qui pargué voudrions vou que j'aliffion
dire nofte furprinfe de quand
ceft que je nou fomme veu dans vofte
Marcure ? En nou zy voyant coll
chez de la forte , javons failly tretous
à chouar de nofte auft, Via .
man
du Mercure Galant .
151
man famon , difion - je à part nou ,
j'on bian afaire qui nous boute- là .
A gardé , la belle chanfe ! Se li eft
pargué avis que je ne fachions pas
qui fe moque ; & dan ce panfement
je nou zimaginion déja d'eftre la risée
de zautre Village ; mais javon
apprins depís qui ne lilient pas com
nou vofte biau efprit. Javon apprins
auffi dun de nos Voirins qui eft un
bon Homme , que jeftion butor de
nou choquer d'un ofancement qui
eft favorifement ; mais pálfangué
tou fran ce favorifement- la ne nou
plaifoit pas. Afteure pourtan que je
fomme pu clare- voyant , je vou zen
avon de l'obligation , & je vou zen
remarcion de bian bon coeur ; & à cel
fin que je nayon pu tan de onte, je táchon
de nou perfectioner à parler.
Jeftudions pour fla vofte Marcure. Je
me le lifon pus apres Valpres comme
je faifion dans le tems des femailles,
car je voyon bian que ceft trop peu ,
mais vraman je le lifon bian autrement.
C'eft tou vou dire, Monfieu , qui
ne fort point d'antre nos mains. Jen
oublion juquà d'aller au chams, & jen
La Montaj G pije
152
Extraordinaire
pardon le boire & le manger. Hé
bian, nefpas une marveille ? Je voudrion
que vou viffiais déja comant
ceft que nofte Lieutenant êcry , vou
prendriens fé Laitres pour un Monfieu
de Paris,tant/qual font bian dite.
Je nou fomme auffi avifez de ce Mariage
de vofte Marcure. Javon penſé fi
ne pouroit point eftre queuque Prince
que vous vouliais marier , mais l'un
de nou zautre qui pourtant n'a jamais
efté Matelot, a adviné que ceftoit ces
deux Mars qu'on veut qui antre l'une
dan l'autre. Mais à propos de devination
, Rolin la Foffe me bailly l'autre
jour un Chapiau, ayant com vous
favé pardu la gageure. Sily a queuque
chaufe dans tou nofte Lieu qui
-vous duife , vou n'avais qu'à parlé ,
car palfangué je fomme plains de bone
volontay , & je ne demandon pas
mieux que de vou rendre farvice ,com
eſtant toûjous & à jamais , Monfieu,
Vostras- bumbes & tras-obeiffans Sarvitens,
les Paifans, Habitans & Ma
j nans de Villedavray , qui n'ofon pas
prandre la ardieffe que de vous dire
com laute, que..
SANS YOU JE NAIMON RIAN ,
du Mercure Galant.
153
LETTRE XXX.
De l'Ile de Ré.
E
Ntre une infinité de chofes qui
m'ont plû en lifant ( pour ne pas
dire en devorant ) voftre Extraordinaire
du Quartier de Janvier , je me
fuis attaché particulierement à l'Hiftoire
Enigmatique. Je ne fçay fi le
bonheur que j'ay eu de trouver les
Mots de plufieurs Enigmes de voftre
Ordinaire, a eu autant de part à mon
choix que la beauté de l'Ouvrage ;"
mais je fçay bien que j'y ay pris un
fort grand plaifir, & que peu de chofes
me paroiffent mieux imaginées. '
= Auffi convenoit-il à la merveille qui
en fait le fujet d'eftre traitée d'une
maniere auffi peu commune . Cependant
quelque infenfibilité que l'on
5 donne aux Parties qui contractent'
dans cette Hiftoire un Mariage fi
extraordinaires, pourquoy veut on
que l'Amour dont la puiffance eft
infinie, & qui fait fentir fes feux iuf
} G v
154
Extraordinaire
part?
ques dans l'onde & dans les climats
les plus glacez , n'y ait point de
Ne fçait - on pas que fa Mere a pris
naiffance dans le fein de l'une de ces
deux Parties , & qu'elles ont chacune
leur panchant comme toutes les autres
chofes C'eft par ce panchant
mefme que leur Mariage s'accompli
ra dés qu'on aura levé toutes les difficultez
qui traverfent leur union ,
qui fait une des Merveilles de noftre
Augufte Monarque , de ce Prince
né pour la gloire & pour la felicité
de fes Peuples . A peine eft il
hors du Champ de Mars , qu'on le
voit s'inquiéter avec une bonté furprenante.
Il prévient leur foulagement.
Il prévient leurs fouhaits. Sa
gloire qui a fait taire l'Envie , cette
gloire qui efface toutes celles des Siecles
paffez , & qui fervira de modelle
aux Héros qui viendront apres lay,
femble luy devenir infupportable , fi
elle ne procure à fes Sujets un parfait
repos. Il ne peut eftre heureux
en un mot qu'ils ne le faient avec
luy. Auffi eft'on embaraffé à trouver
des termes qui puiffent exprimer leur
,
admi
du Mercure Galant.
155
-
6
70
leur amour
admiration & leur
gratitude, comme & difcerner laquelquelle
de ces chofes tient la premiere
place dans leurs efprits. Le Mariage
, ou la jonction des deux Mers , qui
fait à mon fens le fujet de l'Hiftoire
Enigmatique , n'a jamais efté fi dif
ficile , qu'il l'eft de donner aux vertus
de Louis LE GRAND les louanges
qu'elles meritent.
LETTRE XXXI .
A Bruxelles.
Plire
Our vous épargner, la peine de
lire une longue Lettre , je vous
diray d'abord que je crois avoir de
viné les deux Enigmes de votre
Mercure du Mois de Mars , & je
vous demande fi la premiere n'eſt
point la Mode , & la feconde un Volant
. Je vous diray auffi de bonne foy
qu'il ne m'a point fallu plus de
temps pour en venir à bour , qu'il
m'en faut pour vous l'écrire ; & plût
à Dieu, Monfieur , que les deffeins, &
parti
156 Extraordinaire
particulierement les Voyages Enigmatiques
de Sa Majefté Tres- Chrêtienne,
ne fuffent point plus difficiles
à déchiffrer , & ne nous donnaffent
point plus de peine ! Enfin pour garder
aujourd'huy la mefme proportion
en toutes chofes , je n'emploiray aufque
tres-peu de temps à finir ma
Lettre , & pour tout compliment je
me contenteray de vous aflurer que
je ne fuis pas moins voftre admirateur
perpetuel , que voftre tres-humble &
tres-obeiffant Serviteur ,
fi
B. B. B.
Si nous recevions plutoft vos Mercures
à Bruxelles, vous recevriez plutoft
mes conjectures à Paris , & cela
foit dit pour fervir d'excufe à leur retardement.
T'adjoufte icy , Madame , quelques
autres Explications fur ces Enigmes,
Voicy un Quadrain de Monfieur d' Hermilly
fort agreablement tourné fur toutes
Les deux.
Si
du Mercure Galant. 157
Ipar une fine methode ,
L'Autheur du Mercure Galant
Habille une Enigme à la Mode,
Il en tire une autre en Volant.
A UTR E.
CHaque Haque Saifon afa methode ,
Les Ouvrages d'Efprit n'en font pas
mefme exempts,
D'autres Pieces ont eu leur temps,
A prefent l'Enigme eft la Mode,
M. CHARPENTIER .
En voicy deux fur l'Enigme
de la Flufte .
P
Eut-on avoir peine à comprendre
L'Enigme qu'on a miſe aujour ?
Voyez que fans parole elle ſe fait entendre,
Et fe nourrit de l'air qui fe trouve à
l'entour.
C'eft en vain que l'on en difpute ;
Ondit en vain , c'est un Tambour,
Ce nepeut eftre qu'une Flufte,
L'INDOLENT.
AUTRE.
158
Extraordinaire
.
Ο
AUTRE.
N m'entend aux Ballets , ie fers
aux leux, aux Ris,
I'ay grand nombre d'Amans , & ne fuis
point farouche ;
Mais quoy quechacun d'eux & me baiſe
& me touche ,
Philbert & Defconfteaux font mes feuls
Favoris .
JULIE de la Place Royale.
Tay une infinité d'autres Explications
tres-fpirituelles en Vers , fur chaque
Enigme des trois derniers Mois , que
je fuis obligé defuprimer , ainfi que celles
qui me reffent de l'Hiftoire Enigmatique
, pour venir à des matieres plus nowvelles
& plus diverfifiées.
LETTRE XXXII.
A Arles,
'Agrable artifice , Monfieur , que
vous avez trouyé pour nourris
les
du Mercure Galant.
159
les Efprits dans l'exercice des belles
Lettres ! Toutes vos manieres de
traiter les Sujets que vous mettez au
jour, ont un certain gouft que nul autre
que vous ne peut jamais fi bien affaifonner
; & quelque avantage que
noftre Siecle reçoive d'un nombre
infiny de rares Écrivains , qui rendent
le Regne de Louis LE GRAND
incomparablement plus celebre &
plus glorieux que celuy d'Augufte,
qui fembloit eftre celuy des Génies
les plus fublimes , du Sçavoir le plus
éminent , & de la plus fine Galanterie
, on doit tomber d'accord qu'il en
eft peu qui puiffent vous imiter dans
le prompt affemblage de toutes ces
chofes que vous nous faites admirer
chaque Mois . Il n'eft rien de mieux
imaginé que voftre Hiftoire Enigmatique
de l'Extraordinaire ; l'allégorie
en eft parfaitement fuivie , &
fi propre à l'idée que j'en ay conçeuë,
qu'il me femble que la chofe ne peut
eftre entenduë que de la jonction des
Mers. Pour votre premiere Enigme
du Mercure du Mois de May, je croy
pouvoir dire ,
ભ
Soufflez
1
160 Extraordinaire
Soufflez. & remuez les doigts
Sur la Flufte, ou fur la Mufete,
Et de l'Enigme de ce Mois
L'Explication fera nette ,
Voicy celle que je donne à votre
Enigme en figure.
Ino montée fur le haut d'un Rocher
d'où elle fe précipite dans la
Mer , reprefente la Hollande qui s'é-i
toit élevée au faifte de l'ambition . Les
Conqueftes & la Clemence de Louis
LE GRAND , l'obligent à fe precipiter.
dans la Mer comme dans fon centre,
puis qu'elle eft confinée dans les eaux :
par fon Commerce. Les trois Figurés
qui restent métamorphofées en Statues
, reprefentent la Triple Alliance,
qui refte comme accablée & fans
mouvement depuis que la Hollande
a fçeu fe foumettre, fans que les foins
de ces trois Filles ayent pû l'empefcher
de rendre cet hommage au plus
grand des Roys. Je fuis , Monfieur,
voftre , &c.
GIFFON , de l'Académie
Royale d'Arles.
LETTRE
du Mercure Galant . 161
5
LETTRE XXXIII.
A Gennes.
Oftre Mercure Monfieur
>
parle fibien , & de la grandeur
Romaine , & de la Richeffe de
Venife au ſujet de fes Opéra , que
l'idée que vous m'en donnez , me tient
lieu du plaifir que goûtent les Cu- .
rieux par la reprefentation . J'avois
crû que vous tiendriez parole fur ceux.
qui ont paru cette année ; mais vous
n'y avez point encore fongé . Cependant
il faut vous dire que Gennes à
qui on donne le nom de Superbe , fe:
croiroit ensevelie dans l'oubly , fi
elle ne trouvoit place au Mercure .
Elle ne peut voir fans envie que fes
Rivales y regnent avec tant de fa
fte ; & moy qui ay de bons fentimens
pour ma Patrie , je vais vous engager
à parler d'elle par une avanture
qui n'eftpas moins nouvelle que plaifante.
A peine votre Mercure eftoit arri-
I
γέ
162 Extraordinaire
vé à Gennes , qu'une Illuftre Dame,
Femme d'un ancien Senateur , luy
donna accés chez elle . Ce Livre faifoit
fes délices & luy fervoit de compagnie
dans fa Chambre pendant le
jour aucune Suivante n'ayant la liberté
d'y entrer fans le confentement
de fon Mary. Il prenoit ombrage
de tout , & il eftoit jaloux , juſqu'à
croire que la Magie métamorpho
foit tout ce qui approchoit de fa Femme.
Ainfi luy ayant un jour furpris
voftre Livre , il n'eut pas fi toft lû,
Mercure Galant , qui en eft le Titre ,
qu'il l'arracha de fes mains avec violence
, l'enferma dans fon Cabinet.
fous plufieurs clefs, & fe pofta en fentinelle
à la porte porte ,, le Moufquet fur l'épaule
& la Dague an cofté. Il y demeura
24. heures , dans la pensée
que le Mercure eftoit quelque François
metamorphosé en Livre par art
magique , qui ne manqueroit point à
prendre fa veritable figure pendant la
muit pour galantifer la Ferme d'une
autre maniere qu'il n'avoit fait le jour
Sa jaloufie l'empéchoit de dormir.
& de manger , & il ne ferait pas
7
fi
du Mercure Galant. 163
3
fi- toft forty de fon embuscade , s'il
7 n'euft efté mandé par le Doge qui
l'appelloit au Senat . Il n'y voulut pas
aller fans s' claircir du prétendu Galant
de fa Femme , qu'il croyoit avoir
enfermé dans fon Cabinet. Il le fit
Ouvrir & tenoit fes armes toutes
preftes pour tirer fur celuy qui fortiroit.
Sa Femme curieute de voir la fin
de cette Comedie accourut ,& le trouva
dans la poſture d'un Chaffeur qui
couche en joue fon gibier , pendant
qu'un Domeftique ouvroit la porte du
Cabinet pour en faire fortir le Prifonier.
Jamais furpriſe ne fut plus
grande que celle qui parut fur fon vifage
, lors qu'il trouva voftre Livre au
mefme lieu où il l'avoit mis . Honteux
de l'emportement de fa jalousie,
peu digne de la gravité d'un Sena- fi
teur , il remit le Mercure entre les
mains de fa Femme , & depuis cette
avanture que je tiens de la Dame à
qui elle est arrivée , tous les Maris
font gloire d'eftre les Mercures de
leurs Femmes en leur introduifant
des Galans pacifiques comme le
voftre.
Apres
164
Extraordinaire
Apres cela je vous diray que voftre
Poëfie eft devenue icy à la mode . No.
ftre langue fe néglige , & dans peu
les Enfans n'aprendront que le François.
Pour moy j'y trouve plus de
charmes qu'à l'Italien. Vos Enigmes
font des jeux d'efprit qui occupent
tous les honneftes Gens de la
Republique Voftre Hiftoire Enigmatique
eft admirable . Je vous en
envoye l'Explication fur la jonction
des deux Mers , & vous envoyeray
à l'avenir toutes les avantures qui fe
pafferont à Gennes. Croyez - en une
Fille qui fait gloire de tenir ce qu'el
le promet , & qui eft voftre tres - humble
Servante,
CLARISE , Génoife.
LETTRE XXXIV .
A Lyon.
E n'eft
Com
pas
chofe nouvelle pour
vous , Monfieur; de recevoir des
Lettres de toutes parts des Gens inconnus
; mais il eft rare qu'on vous
écrive
du Mercure Galant . 165
écrive de cent lieuës , fans vous donner
matiere de groffir voftre Mercure,
Je ne fuis , grace à ma deſtinée , ny
Poëte , ny Amoureux ; mais je vous
avoue que par tout où je trouve du
mérite ,je fuis empreffé de luy donner
des marques de mon eftime. Ne deſaprouvez
donc pas que je faffe à vôtre
égard ce que vous fçavez fi bien faire
à l'égard des autres . Je ne louë pas
feulement les foins continuels de voſtre
Eſprit, à informer toute l'Europe
de tout ce qui arrive de plus curieux
& de plus galant dans le premier Empire
du Monde ; mais j'admire fon
adreffe à louer toûjours agreablement.
Il n'eft pas difficile d'eftre critique
& de blâmer. Cette qualité eft
naturelle prefque à tous les Hommes;
mais faire le contraire fans ennuyer &
fans flater , c'eft affurément le chefd'oeuvre
de l'Eloquence , & l'action
d'une exacte juftice. Je vous prie de
croire que j'obeïs à fes Lois , quand
je public que vous eftes un parfaite
ment honnefte Homme , & que je
fuis voftre , &c.
BOUCHET de Grenoble.
LETTRE
166
Extraordinaire
2003. 2003. 80603-253
LETTRE XXXV.
A Montplaifant , pres
Bourg en Breffe.
Cent,
E n'eft pas dans les Villes feulement,
Monfieur,que voſtre Mercure
fait le plaifir des honneftes
Gens ;nous le voyons regulierement
tous les Mois dans noftre Campagne,
& depuis qu'il y paroift , le foin
de nos Troupeaux ne fait plus noftre
principale occupation. Nous citons
vos Vers à tous propos. Nous ne
chantons plus que les Chanfons du
Mercure ; & quelques - unes de parmy
nous que la lecture de vos Ouvrages
a rendues plus habiles , s'aviſent depuis
peu de faire des Vers , & d'expliquer
vos Enigmes. Nos Bergers
fe piquent auffi de bel Efprit à leur
exemple. Leurs Fluftes n'aprennent
plus aux Echos que les Airs qu'ils
ont appris de vous. Leur galanterie
s'épure & nous ne defefperons
pas de vous envoyer bientoft de leurs
,
Ouvra
du Mercure Galant. 167
Ouvrages. Voyez par là , Monfieur,
combien nous vous fommes obligées,
puis qu'outre tous les plaifirs que
nous donne voſtre Mercure , il polit
l'efprit de nos Amans.
Ces Bergers dont l'amour fut autrefois
bornée
Afaire paiftre nos Troupeaux,
Qui paffoient uniment une longue journée
Dans des emplois toûjours égaux,
Auiourd'huy mieux inftruits s'attachent
pour nous plaire,
A millepetitsfoins nouveaux,
Ilsfont parler leurs Chalumeaux
Dufeu difcret dont ilsfont un mistere.
Ilsfe parent de nos couleurs,
Millefleurs tous les iours entourant nos
Houlettes,
1
Etbien fouvent deffous les fleurs,
Adroitement ils cachent les fleurettes.
Dans le befoin ilsfont parler les yeux,
Par tout deffus l'écorce tendre
On voit des Chiffres amoureux,
Et leur amour ingénieux
En centfaçonsfe fait entendre,
Ledifcret & ieune Philandre ,
>
A
་
168 Extraordinaire
Adeux Moineaux qu'il a nourris,
Qui ne parlent que de Cloris .
Le Sanfonnet d'Hylas fçait le nom de
Climene ,
Le petit Chien de Céladon
Ne faute que pour Celimene.
Depuis peu le Chantre Philene,
Dont la fiere Daphné prend tous les
iours leçon ,
Fait des Vers pour cette inhumaine,
Et fous pretexte de Chanfon,
Ce Berger l'inftruit de fa peine.
Tous les autres Bergers par de galans.
détours,
Marquent adroitement l'excez de leur
tendreffe
.
Vingt Beautez dont l'ame tygreffe
S'irritoit des tendres difcours ,
Ont veu ceder leur humeur fiere,
Al'ingenieuſe maniere
Dont ils expliquent leur amour.
Enfin dans cet heureuxſéjour,
Grace an Galant Mercure , on ne voit
pres des Belles , ..
Que des Amanspolis , que des Bergers
charmans,
Dont les tendres empreſſemens
Font efperer des ardeurs eternelles.
Toue
du Mercure Galant. 169
Tout aime , il n'eft plus de rebelles,
Et tous les jours quelques Feftes nouvelles
Découvrent de nouveaux Amans.
Noftre Campagne eft affurément
un des lieux où voftre Mercure eft le
mieux reçeu. Il n'eft perfonne parmy
nous dont l'efprit ne fe foit déterré
, pour ainsi dire , depuis quelques
mois. Vos dernieres Enigmes femblent
eftre particulierement propofées
à des Bergeres. Le Soleil qu'elles
voyent tous les jours , & la Flufte
de leurs Bergers , font l'un & l'autre
de leur connoiffance. Il nous ef
toit difficile de nous y tromper. Vn
Gentilhomme de nos Voifins nous affeure
fort , que nous avons rencontré
jufte. Il s'apelle Monfieur de Befferel ,
Neveu de Monfieur le Doyen des
Comtes de Lyon. Il n'a manqué juſqu'icy
aucune de vos Enigmes , & il
ne fe peut que fon fentiment ne nous
donne bonne opinion du noftre.
Nous fouhaiterions , pour répondre
aux obligations que vous a tout
noftre Sexe , vous pouvoir faire des
Q. d'Avril.
H
170
Extraordinaire
prefens auffi agreables que le font
pour vous les Ouvrages delicats de
Madame des Houlieres , mais ce n'eſt
plus fur le bord des eaux , ny dans les
Forefts que naiffent les meilleurs
Fruits du Parnaffe.
On dit qu' Apollon autrefois
Tintfa Cour fur une Montagne ;
Mais il lege aujourd'huy chez le plus
grand des Roys ,
Et ne vient plus à la Campagne.
Sans cela , Monfieur , vous recevriez
d'autres marques de noftre reconnoiffance
que les affurances que
nous vous donnons , qu'on ne peut
avoir ny plus d'empreffement pour
voftre Mercure, ny plus d'eftime pour
vous qu'en ont
LES BERGERES de Montplaifant .
LETTRE XXXVI.
Q
Uoy que tout le Monde femble
avoir la liberté de dire fon fentiment
fur la Question propofée ,
il femble que les froids , les infenfibles,
du Mercure Galant. 171
fibles , & les indiférens , devroient
eftre récufez comme incapables de
prononcer fur cette matière . Pour
moy j'avoue que ie fuis fenfiblement
convaincu qu'une Bergere fait plus
fouffrir fon Berger , lors que par de
fauffes proteftations , & des tendrefſes
affectées , elle tâche de luy cacher
fon infidelité qui ne luy eft que trop
connue , que lors qu'elle rompt tout
d'un coup avec luy , & le change
pour un Rival ; car ne fçait- on pas
que rien ne nous foûtient mieux en
amour que l'efperance ? Nous avons
beau voir qu'un Rival nous ofte le
coeur que nous avons crû tout à
nous . Nous aimons à nous tromper
nous-mefmes , noftre erreur nous
plaift , nous fommes fâchez d'avoir
trop de pénétration , & nous n'entrons
iamais dans les éclairciffemens
qu'avec peine. Des le moment que
nous avons donné toute noftre tendreffe
à une Bergere , nous pouvons
dire que nous ne vivons que par elle ,
& fi nous la regardons comme la
feule Perfonne qui foit digne de
noftre attachement , comme pré-
Hij
172 Extraordinaire
tend-on qu'elle ne nous perfuade pas!
tout ce qu'elle veut ? Il eft vray
que fon infidelité nous eft connuë
, & qu'elle nous a donné en
mille rencontres des marques indubitables
de fon changement : nous
l'aimons avec ardeur ; adieu , raiſon,
il n'en faut pas davantage pour nous
convaincre ,car dés qu'elle nous protefte
adroitement que ce n'eft que
pour nous éprouver , & pour nous
engager plus fortement à fon fervice,
avons nous befoin d'un autre raiſonnement
, fi nous fommes d'autant
plus aveugles que nous fommes plus
amoureux ? En effet , qui ne donneroit
dans un piege tendu par une
main qui nous eft fi chere ? Qui ne fe
laifferoit
de fiai- pas enchaîner par
mables liens ? On s'y laiffe prendre
par une agreable furpriſe , on y demeure
par une efpèce d'enchantement
, & on s'y endort par neceffité.
Ce font là les moyens dont ſe
fervent les Bergeres infidelles pour
tromper avec plus d'apparence leurs
Bergers paffionnez ; & c'eſt auffi
cette cruelle connoiffance qui fait le
plus
du Mercure Galant. 173
il
plus affreux tourment d'un Berger.
Il fçait trop bien que fa Bergere fa
vorife fon Rival , & qu'elle ne le conferve
dans fes chaînes que pour le facrifier
à celuy qu'elle adore . En cet
eftat pitoyable quelles pensées defefpérantes
n'a- t- il point ? quelles rages
fecretes quels chagrins mortels ?
quels furieux affauts ? Il mene une
vie languiffante ; parlons jufte , il
meurt à tous momens. Peut on apres
cela comparer fon fuplice à celuy
d'un Berger à qui fa Bergere a declaré
fon infidelité Cette furpriſe eft an
coup impréveu qui le tue tout d'un
coup , mais quand elle cache font
changement par des proteftations
apparentes , qu'elle quitte fon Berger,
& qu'elle le retient avec addreffe par
des careffes fimulées , ce tourment
eft d'autant plus cruel qu'il eft plus
differé. Le premier de fes Amans
meurt fans fe reconnoiftre , & le dernier
fe voit brûler à petit feu. L'un
eft un coup de foudre qui luy donne
le coup de grace , & l'autre eft un
poifon qui fe gliffe peu à peu dans fon
ame,& qui preffe fi fort fon coeur ,qu'il
H iij
174 Extraordinaire
Luy ofte la chaleur avec la vie Voila,
Galant Mercure , le témoignage d'un
coeur qui n'a que trop experimenté
le malheur d'un Berger fidelle , qui fe
voit abandonné & retenu par un infidelle
Bergere. Plus heureux s'il ne
connoiffoit un fi grand malheur que
fur la foy d'un autre.
Pour la Lettre en Chiffres , j'ay
trouvé dans les deux premieres lignes
, l'Amour de la Guerre & les Arts.
Quant au refte il eft difficile , & les
divers Animaux aëriens , terreftres,
& aquatiques , font fi mal differenciez
, que je n'ay pas voulu rebuter
davantage mon efprit , puis qu'il eft
vray de dire avec un Ancien ,
Stultum eft difficiles habere nugas.
Soufrez que je finiffe par un mot
d'avis. Tout le monde tombe d'accord
qu'on ne peut rien trouver de
plus agreable que vos Lettres ; mais
beaucoup de Perſonnes fouhaiteroient
que vous propofaffiez dans
chaque Mercure quelques doutes fur
la Langue Françoife , qui fe décideroient
par la pluralité des voir dans
le Mercure fuivant, & cela fans entreprendre
du Mercure Galant.
175
prendre fur la Jurifdiction de Meffieurs
de l'Académie Franço : fe . Je
fuis & c.
HEBERT DE ROCMONT.
LETTRE XXXVII.
A Richelieu.
A beauté de cette Saiſon ayant
Lobligé
obligé nos Dames de quitter Richelieu
pour aller joüir à la Campagne
des douceurs qui s'y rencontrent
, nous eftions affemblez chez
une d'elles quand un Laquais qu'on
avoit envoyé à la Ville pour quel--
ques Lettres qu'on attendoit de la
Pofte , nous apporta voftre Extraordinaire.
On le lût avec l'empreffement
que vous pouvez vous imaginer,
& apres y avoir paffé plufieurs
heures , toute la Compagnie demeura
d'accord que vous aviez raifon
de nommer Extraordinaire , ces belles
Lettres que vous nous promettez
tous les trois Mois . Je ne veux
pas m'étendre fur le merite de cette
G iiij
176 Extraordinaire
premiere ; mais je vous puis affurer ,
Monfieur , qu'elle nous a tous charmez
en ces quartiers , & que fi les
autres qui la fuivront répondent à la
beauté de celle cy , vous ferez accablé
de remercîmens qui vous viendront
& des Païs Etrangers , & de
tous les endroits de ce Royaume.
Voftre Hiftoire Enigmatique nous
occupa un peu , mais pourtant.
Onn'a pas eu befoin dans ces aimables
lieux,
Dufecours d'Apollon , ny d'aucun Art
magique,
Afin de découvrir le fens misterieux ,
Que vouloit nous cacher l'Hiftoire Enig.
matique.
Onfçait qu'un Mariage auffi prodigieux.
Ne convient qu'aux deux Mers qu'un
adroit Politique
Pretend enſemble unir par un Canal
beureux.
Voila comment icy la belle Iris l'explique.
Ces deux Mers ne font pas de Sexe different
,
Hercu
du Mercure Galant,
177
Hercule , cet illuftre & fameux Conquerant
5
Les joignit toutes deux , à ce que
l'Histoire.
dit
"Artaxerxe & Neron l'entreprirent en
vain.
Qu'on n'enfoitpas furpris ; une femblable
gloire
Se refervoit fans doute à noftre Souverain.
On vint en fuite , Monfieur à la
Question que vous propofez . Il n'y
eat perfonne qui ne convinft que l'Amant
qu'une Maiftreffe abandonneroit
fans ménagement pour unRival
heureux , devroit foufrir incomparablement
davantage que s'il eftoit
abandonné d'une autre qui tâcheroit
de l'éblouir par de fauffes marques
de tendreffe , pour le rendre compâtible
avec fes Rivaux favorifez . L'illuftre
Perfonne que j'ay nommée Iris ,
fut feule d'un fentiment oppofé. Je ne
vous rapporteray point toutes les
raifons dont on fe fervit contre elle.
Je vous diray feulement , qu'y
ayant de la lâcheté & de la
Hv
178
Extraordinaire
perfidie dans cette derniere Maiftreffe
, & l'autre agiffant avec plus de
fincerité , il nous paroiffoit moins de
crime dans celle - cy , que dans cello
dont le coeur eftoit fi lâche , & l'amour
fi univerfel ; car enfin il n'eſt
pas fort furprenant qu'une Femme fuiette,
dit-on , naturellement à changer
, venant à trouver dans un autre
des qualitez avantageufes que celuy
à qui elle s'eft engagée d'abord , n'a
pas, quite ce premier Amant, qui ne
luy peut reprocher autre chofe que
fon inconftance ; mais pour celle qui
veut ménager , & celuy qu'elle quite,
& ceux qu'elle prend , outre l'inconftance
qui luy eft commune avec la
premiere , elle eft encor fourbe , lache
& perfide, & ne mérite pas qu'on
la regrete. Ainfi un Amant eftant
obligé de conferver plus d'eftime
pour la premiere que pour celle- cy,
la perte qu'il en fait luy doit eftre
auffi infiniment plus fenfible. Je fuis
voftre , & c.
DE GRAMONT.
LETTRE
du Mercure Galant. 179
LETTRE XXXVIII.
A Rennes.
ON
N ne peut , Monfieur , affez
louer voftre Mercure , où l'utile
& l'agréable continuent toûjours à
fe rencontrer . Si ie ne vous croyois
accablé de remercîmens , je m'éten
drois fort à vous faire les miens , des
agreables heures que vous me faites
paffer. Hyer encor eftant allé voir
une Parente Keligieufe , j'y trouvay
trois ou quatre Perfonnes fort
fpirituelles. Voftre Livre qui eft l'ordinaire
entretien des Compagnies ,
faifoit le fujer du leur. Sur tout chacun
veut deviner les Enigmes . Apres
que deux d'entr'elles eurent expliqué
Medée fur la Falonfie & la Fortune
, la Religieufe dont je vous parle
, dit que Medée repreſentoft le
Roy , fon Chariot eftant environ
né du Soleil , qui eft la Devife de
eet incomparable Monarque ; que les
Serpens qai le traînoient , eftoient
les
180 Extraordinaire
les fymboles de la Prudence , &
marquoient celle qui regle toutes fes
actions ; Que Jafon qui quitte Medée
pour époufer Créüfe , figuroit
les Alliez , qui l'ayant efté autrefois
du Roy , avoient quitté cette illuftre
Alliance pour en contracter une
autre qui avoit efté fuivie de toutes
fortes de malheurs ; Que la furpriſe
qu'eut Jafon & ceux de la Suite, lors
que voulant punir Medée il luy vit
fendre les airs & fe dérober à fa veuë,
ne fut pas fi grande que celle des Ennemis
, lors que voyant le Roy à
Mets ils crûrent qu'il alloit eftendre
fes Conqueftes du côté d'Allemagne,
& qu'au mefme moment , fans qu'ils
fuffent informez de fa marche , ils
apprirent qu'il eftoit en Flandre , &
que Gand avoit efté pris. Il me femble
, Monfieur , que cette Explica
tion- là eft bonne & la plus jufte..
Celle qui l'a trouvée ne veut pas que
je vous la nomme. Ainfi vous ne la
connoiftrez que fous le nom de la
Belle Solitaire Cloiftrée de Rennes.
C'est une jeune Perfonne fort
fpirituelle, & belle comme un Ange
C'eft
' du Mercure Galant. 181
C'est tout ce que vous en peut dire
voltre , &c.
DE G.
LETTRE XXXIX .
A Question que vous nous pro-
Lpofez , Monfieur , nous fait remarquer
deux fortes d'infidélitez . La
premiere a cela de bon , qu'elle prépare
doucement un Amant au malheur
qui luy doit arriver. Elle luy fait
avaler le poifon dans un Vafe d'or,
& faifant agir fa Maiftreffe avec
quelques mefures pour luy , il femble
qu'il doit tirer de cette conduite
concertée quelque fujet de confolation
, parce que ces petits ménagemens
marquent au moins qu'elle luy
conferve un refte d'eftime.
- D'autre part quand il penfe qu'il
n'eft rien de plus lâche que la trahifon,
& qu'il la découvre à travers ces
ménagemens , ce luy eft un redoublement
de douleur d'eftre l'objet de la
perfidie de fa Maiftreffe , & de voir
qu'on l'affaffine fous une fauffe apparence
d'amitié. La
182 Extraordinaire ›
1
La feconde forte d'infidelité femble
devoir eftre moins fenfible à un
Amant. La raison , eft que fa Maiftreffe
ne luy fait pas goûter l'amer
tume à longs traits , & que la luy faifant
avaler en un inftant , elle luy
épargne le chagrin que caufe l'ennuy
d'une paffion éteinte , & qui ne fe foûtient
que par artifice. Elle empefche
qu'il ne s'y confume en des affiduitez
inutiles , qu'il ne perde fon temps &
fes foins. Il y a mefine quelque efpece
de bonne foy à une Mailtreffe
( quand elle eft refolue à eftre infi
delle à fon Amane ) de ne luy pas
cacher fon inconftance. En un mot,
la brufque rupture garantit l'Amant
du déplaifir de paffer pour Dupe , &
de voir à loifir introduire un Rival en
fa place.
D'un autre cofté une pareille rup.
ture eft un coup de foudre pour cet
Amant.Elle luy fait voir que fa Mai.
ftreffe n'a nulle eftime pour luy , puis
qu'elle le quitte fans ménagement, &
il n'eft rien de fi infuportable que le
mépris.
Ainfi , felon moy, la premiere forte
d'infi
du Mercure Galant. 183
d'infidelité fait moins fouffrir un
Amant , parce qu'elle porte avec elle
l'image de quelque honnefteté,& que
l'honnefteté eftant le charme de la
vie , tout ce qui en a l'air choque
moins, quelque defagreable d'ailleurs
qu'il puiffe eftre ; au lieu que la feconde
forte d'infidelité marque une brufquerie
ruftique & fauvage qui deplaît
à tout le monde .
T. D. D.
LETTRE
A Saumeur.
X L.
,
L n'ya point , Monfieur , de Provinciaux
en France qui foient
plus enflez de bonne opinion d'euxmefmes
que je le fuis. Depuis que j'ay
veu paroiftre une de mes Lettres dans
voftre Extraordinaire , j'ay commencé
à regarder de haut en bas tous
mes Confreres les Campagnards ,
me perfuadant qu'on ne pouvoit paffer
pour Homme d'efprit dans le monde
, fi l'on n'eftoit dans vos Ouvra
ges.
184
Extraordinaire
ges. Quand je me trouve à préfent
avec quelqu'un , je tiens ma gravité,
& ne répons que par monofyllabes
aux demandes que l'on me fait . Je
pefe fur mes paroles comme fur autant
d'Oracles ; je compofe mes geftes
, & m'étudie foigneufement à bien
foûtenir en tout le titre d'Autheur
que je pretens porter à l'avenir , Cependant
, quelque vanité que j'aye,
je ne m'oublie pas entierement . Je reconnois
toûjours celuy de qui j'ay reçeu
ma gloire, & fi l'on me voit monté
fur le Parnaffe , j'avouë de bonne
foy que vous m'y avez porté. C'eft
une grace , Monfieur , qui mériteroit
que je vous en fiffe des remercîmens
dignes de voftre honnefteté ;
mais, tout Autheur que je fuis , je me
fens encor trop de foibleffe pour y
bien réuffir. Ainfi de peur de vous
faire perdre le temps à lire quelques
mefchans complimens , il vaut mieux
vous parler de voftre dernier Mercure
, qui a paru auffi charmant que
tous les autres. Pour moy je n'admixe
rien tant dans vos Ouvrages , que
vos Ouvrages mefmes ; & tout ce
que
du Mercure Galant. 185
que
le Mercure fait dire d'agreable à
bien des Gés, ne me plaiſt jamais comme
ce qu'il dit luy- meſme. Par exéple,
Monfieur > peut- on rien voir de plus
clair ny de mieux expliqué que le
fujet des Trophées & des Arcs de
Triomphes ? Vous renfermez agreablement
en peu de paroles , tout ce
que Lipfe & les plus fçavans dans
l'Antiquité ont dit fur cette matiere.
Certes il feroit à defirer que vous
vouluffiez prendre la peine de traiter
en tous les Livres que vous donnez
au Public > quelques matieres
femblables . Nous verrions bien toft
les Pédans défaits , & le beau Sexe
parfaitement inftruit des chofes les
plus curieufes. Ce qui paroift de plus
épineux deviendroit auffi facile aux
Dames que les Enigmes qui ne leur
coûtent prefque plus rien à deviner .
Jugez en par les Explications que
je vous envoye , & me croyez voftrr,
&c.
·
DE LA TOUCHE,
Quelques Maiftres de Mufique af
fez experts , m'ont prié de vous mander
qu'il feroit bon que ceux qui compolent
386 Extraordinaire
pofent les Airs que vous faites graver
, fiffent une Baffe vocale au lieu
d'une continuë. Je crois , Monfieur ,
qu'ils ont raifon , parce qu'on peut
jouer une Baffe vocale fur les Inftrumens
, & qu'on ne chante point de
Baffes continues .
LETTRE XLI.
Adame du Chaftelier ne dedai-
Mane pas de conférer avec les
Bergers & les Bergeres de fon Village
, des Nouvelles de la Guerre & de
la Cour, ny mefme de ces chofes fpirituelles
qui font contenues dans le
Mercure Galant. Celuy du Mois de
May luy ayant efté envoyé,elle les fit
affembler au Carrefour de la Fontaine,&
là s'eftant affis en rond fous des
Alifiers & d'autres Arbres qui fourniffent
en cet endroit une agreable
fraîcheur pour la faifon , elle leur en
fit faire la lecture.
Ils attachoient toute leur ame
A ces ingénieux difcours ;
E
du Mercure Galant. 187
Et quand le beau Dieu des Amours
Euft versé dans leurs coeurs cette adorable
flame
Qui part de fon divin Flambeau ,
Ou qu'il euft fait le chant de leur Epitalame,
Il les enft moins ravis que ce Livre nouveau.
Le filence fut grand , l'attention'
profonde , & l'admiration encor plus
puiffante.
Auffi n'ont ils point veu dans toutes
leurs Prairies,
Quifont charmantes & fleuries ,
Tant d'agreables Fleurs
Que ce Livre en contient comme un divin
Parterre,
Et qui n'afpirant qu'aux honneurs,
Se font pour la Victoire une innocentè
guerre.
Apres que la lecture en eut efté
faite à diferentes reprifes , Madame
du Chaftelier demanda à cette Troupe
Paftorale ce qu'elle penfoit de ce
qu'elle avoit entendu. Chacun fit
3
des
188
Extraordinaire
des remarques fort judicieuses . Ils ne
laifferent échaper aucun endroit fin
& delicat , qu'ils n'en fiffent connoître
la beauté. Ainfi Madame du Chaftelier
ne crût pas eftre dans un des
moindres Cercles de la Capitale. Il
n'y eut que la d'Hermanfé , qui eftant
d'un efprit plus libre que les autres,
témoigna qu'il y avoit quelque chofe
dans cet Autheur & dans fes Livres,
qui oftoit beaucoup à leur agrément.
On la preffa de déclarer ce que c'étoit.
C'est répondit-elle , que l'Autheur
eft trop honnefte Homme , &
que fon Livre tient trop de fon Mai-
Are. Cette réponſe impréveuë furprit
la Compagnie ; & quand on la pria
de s'expliquer , elle dit que l'un & l'autre
reffembloient à des Gens d'une
grande frugalité, qui n'uſoient de fel ,
de poivre, ny d'aucun ragoût ; qu'elle
aimoit dans fon manger les chofes piquantes
pour exciter l'appetit, & dans
la nourriture fpirituelle , ce qui réveil.
loit l'Efprit; & foûtenoit,
Que le plaifir, c'est le Satire,
Sans quoy nul affaifonnement ;
E
du Mercure Galant. 189
Et que celuy quifait mieux dire ,
Sçait reprendrefort librement.
Ce n'eft pas,continua - t- elle que je
trouvaffe beau qu'il fit fon application
principale à médire , ny melme à critiquer
; ny auffi que je le blâme de ce
qu'il a de la complaifance pour tout
le monde. Mais j'eftime qu'il ne fe
feroit pas de tort , s'il piquoit ce qui
choque le bon fens; & que ceux - mêmes
qui fe verroient ainfi traittez , ne
s'en offenceroient pas , parce qu'ils en
profiteroient. De bonne foy , n'eft- il
pas vray que fi nous avions eu les mêmes
égards les uns pour les autres,
nous parlerions encore le patois de
noftre Village , & que Madame ne
nous feroit pas aujourd'huy la faveur
que nous recevons d'elle .
Il est donc bon que la Critique
Reprenne ces endroits qui choquent le bon
fens,
Qu'elle les blâme & les explique,
Ou bien enftyle allégorique ,
Ou bien en des difcours preffans:
Pouveu qu'onfçachefa pratique,
"(Quellefoit fiere ou politique )
Tous
190
Extraordinaire
Tous fes moyens feront toujours tresinnocens.
Comme les autres n'avoient trouvé
que des louanges à donner , on la
follicita de toucher les endroits que
l'on devoit critiquer. Je ne veux pas,
dit elle , m'ériger en Sçavante. Il y
auroit trop de prefomption qu'une
Fille champestre ofaft cenfurer ce
qui reçoit tant d'approbation. Mais
quoy que je n'aye pour guide que la
lumiere naturelle , je veux bien me
hazarder de vous dire que je ne
pais convenir que quand une Enigme
nous eft reprefentée fous un nom
mafculin , on l'interprete par un
mot feminin , comme plufieurs ont
fait fur l'Enigme du Satyre Marfye .
Il me femble auffi que c'eft offenfer
la raifon dans ces fortes de chofes
, de reprefenter un Homme par un
Homme , parce qu'en ce cas il n'y a
point d'Enigme , & mon fentiment
eft que tout ce qui eft de l'Enigme
doit changer , mais j'eftime que tout
changement dans ces rencontres doit
avoir fa bienféance , & qu'elle n'eft
pas
du Mercure Galant. 191
-pas gardée quand on fait une métamorphofe
d'un Sexe à l'autre. C'eft
pourtant ce que plufieurs ont fait
dans le Mercure. L'Enigme ne doit
pas eftre traitée comme ces Tableaux
qu'on a veus dans le Cyrus. Les
Mots qui ne reprefentent pas un
Corps naturel , ne font pas de vrais
Mots pour l'Enigme , & quand on
en propofe de cette forte , on fait
égarer ceux qui vont à la droite Explication
. Enfin ce qui en doit faire
le fujet , doit avoir un Eftre veritable
& particulier , afin que les raports
foient finguliers. Voilà mes obfervations
, mais j'en dis trop pour une
Bergere. Si ce que j'ay dit eft raifonnable,
il pourra fervir à l'explication
des trois Enigmes dont on vient de
faire la lecture , & dont on n'a point
encore fongé à deviner les Mots.
Nous y refverons à loifir. Cependant
, Daphnis , veux tu me faire un
plaifir Par la permiffion de Madame ,
chante nous fur ta Flufte quelque
Air nouveau , & nous ' dancerons à
d'ombre de ces Arbres. Helas , répondit
Daphnis , j'ay, perdu ma Flufte ;
?
mais,
192
Extraordinaire.
mais,Bergere, tu m'en fais trouver une
qui vaut mieux que la mienne , car la
premiere Enigme c'eſt la Flufte.
Tout y convient fi clairement,
Que ce mot fuffit & l'explique ;
Maispermette qu'en ce moment
I'enfaffe voir unfens miftique.
D'Hermenfé vous nommez follet
Le beau feu qui me perſecute ;
Que jefois voftre Flageolet,
Et vous auffi foyez ma Flufte.
Vous me baifere en tous lieux ,
Ainfi moy vous à qui mieux mieux,
Et dans ces baifers reciproques,
Si nous ne rempliſſons les airs
De cent fimphoniques Concerts,
Nous jouirons des équivoques.
La perte de ta Flufte , dit Linus à
Daphnis , ne t'a guére causé d'amertume
; il te paroift un gouft trop bon
pour en avoir efté malade. Auffi elle
t'en fait recouvrer une qui te donne
incomparablement
plus de gloire que
le jeu de l'autre n'euft fait . Ainfi for
vént arrive- t-il qu'un malheur eft
avantageux.Tu le vois par experience.
Je
du Mercure Galant.
193
Je ne fçay quel effet aura tonfouhait;
mais comme le feu de ton amour te
l'a infpiré , il me fait auffi découvrir
le fens de la feconde Enigme. C'est le
fen de la Chandelle.
Ces Bergers font admirables , dit la
jeune Scarron Mandiné. Ils tournent
fi bien toutes chofes, qu'ils font tout
raporter à l'Amour. Il fe rencontre
dans tous leurs difcours , c'eft fon feu
qui regne par tout , & je ne fçay ce
qu'ils diroient , fi l'on avoit trouvé
le moyen de l'éteindre. Je pense que
l'Autheur de l'Enigme d'Ine , plus
fage que la plupart des Hommes , prévoyant
par un Efprit prophétique,
que plufieurs mefleroient ce feu dans
l'explication des deux premieres Enigmes
, a voulu leur preparer un rafraîchiffement
par celle- cy : car ,
Madame , cette Ino n'eft autre chofe
qu'une Fontaine dont la Source
ayant cité attirée pres de cette Pyramide
elle monte jufqu'au haut
par la force des refforts qui font cachez
dans ces trois figures de Filles
qui les reprefentent ; & cette Source
retombe dans ce Baffin par ces
Q. d'Avril.
•
I
194
Extraordinaire
deux Bras étendus , dont les doigts
font des Tuyaux .
+
Cet Autheur eft de la Touraine.
Ila frequenté dans ces lieux ,
Car , Madame , pouvoit -il mieux
Reprefenter voftre Fontaine ?
Ces trois Filles qu'on voit tendre les
mains en baut ,
Sont ces trois illuſtres Statues ,
Qui par defourds refforts portant les
·eaux aux nuës
Les font par cette Ino retomber d'un
grand faut.
Elle est fur cette Pyramide ,
Taillée en forme de Rocher;
On croit qu'elle va trébucher ,
Mais il n'en tombe rien que l'Element
liquide.
Enfin d'Ino qu'on étale à nosyeux
On ne doit point fe mettre en peine,
Elle n'eft rien qu'un trait ingenieux
Qui fignifie une Fontaine.
Je viens , Madame , à l'Explica
tion de laLettre en Chifres que vous avIL
vene dans l'Extraordinaire du Quartier
de Lanvier. Cette Lettre,quoy quefacileà
déchi
du Mercure Galant.
195
déchifrer, na pas laiffé de caufer de l'embarras
. La plupart ont dit qu'il eftoit
abfolument impoffible d'en trouver le fens,
mais il a efté trouvé entier par Monfieur
le Président de la Chambre Monfieur
Robbe, Monfieur de la Grange, & il
fuffit qu'une chofe foit devinée par un
feul pour connoistre qu'il n'eftoit pas impoffible
dela deviner. Plufieurs autres
ont trouvé les premiers mots de céte Lettre
, &rien ne les auroit arrefte dans la
fuitte , s'ils euffent en une affez parfaite
connoiffance des Animaux . Voicy de
quelle maniere vous pourrez déveloper
ce Chifre. Voyez le premier Extraordinaire
où eft la Planche qui le contient . Les
Animaux dont je vous ay donné les noms
tranfpofez , y font figurez dans l'ordre
quifuit.
Un Loup, un Aigle un Merle , un
Ours,unVipere , un Renard , unLievre,
une Autruche , une Grenouille , un
Vautour , un Efpervier , un Rinocerot
, un Rat , un Efturgeon , un Ef
tourneau , un Tarin , un Leopard ,
une Ecreviffe, un Singe , un Iynx , un
Nicticorax, un Tigre, un Roffignol,
un lar , une Grue, un Veau, un Eme-
I ij
196 Extraordinaire
rillon , un Sanfonnet , un Dain , un
Eléfant , un Chien , une Allouette,
une Beccaffe , un Iynge , un Nicticorax,
un Eperlan , un Turbot ,une Mouche,
un Ours, un Nicticorax , un Tarin,
un Faifá uneAllouette,un Iar, une
Tanche, un Nicticorax , un Afne , un
Iynx ,un Sanfonnet,un Tigre,un Rale,
un Eléfant, un Ecureuil , une Truye
, un Lievre , un Efpervier, un Saumon
, une Perdrix , un Ramier , un
Iynx , un Tarin , un Dromadaire , un
Eftourneau,un Singe, un Bléreau , un
Roitelet uneOye, un Vautour, un lar,
un Lion, unLapin,un Eperlan ,un Sau.
mon, unOrtola, un Vaneau , un Vipere,
un Emerillon , un Nicticorax , uneTor,
tue, uneLoutre, un Eléfant, un Safonnet,
une Macreuſe ,un Iynge ,un Serin ,
une Tourterelle , une Ecreviffe , un
Renard, un Eftourneau , un Salemandre,
un Quinſon , un Vaneau ,un Ecureuil
, un lynge , un Efpervier , un
Chat , un Ayron , un Chevreüil , un
Hibou , un Eléfant.
Prenez la premiere lettre du nom de
chaque Animal , dans l'ordre ou je les
viens
du Mercure Galant.
197
viens de placer , & vous trouverez que
toutes ces Lettres fignifient ,
L'Amour , la Guerre , & les intrigues
de Cabinet ; m'ont fait naiſtre,
& l'Esprit d'efbroüille fouvent les mifteres
que je cache.
Si vous avez efté embarraſſée
de
Plynx , du Nicticorax , & de quelques
autres Animaux qui ne vous eftoient
point affez connus , vous ne devez pas
l'eftre du nouveau Chifre que je vous
envoye , puis qu'aſſurement
vous en connoiftrez
toutes les Figures . Examinez - les
dans cette Planche, vos yeux m'épargneront
la peine de vous les nommer. I'ayfait
exprés feparer les mots , afin que vous
deviniez plus facilement .
Comme je ne doute point que lesſpiri-
Ituelles Réponses qu'on a faites fur la
Question galante ne vous ayent donné
beaucoup de plaifir, j'en vay propofer une
autre que la Princeffe de Cleves a peuteftre
déja fait agiter. Ce Livre continuë
àfaire bruit , & c'eſt avec beaucoup
dejuftice queMadame deClevés découvre
à fon Mary la Paffion qu'elle a pour
Monfieur le Duc de Nemours. Le trait,
eftfingulier , & partage les Efprits. Les
I iij
198 Extraordinaire
uns prétendent qu'elle ne devoit pointfaire
une confidence fi dangereufe , & les
autres admirent la vertu qui la fait aller
juſque-là ; mais on ne nous dit point les
raifons fur lefquelles les uns & les autres
fe fondent pour foûtenir leur Opi
nion. Elles ne peuvent eftre que belles
agreables à fçavoir. Ainfy
QUESTION PROPOSE'E.
Je demande fi une Femme de vertu,
qui a toute l'eftime poffible pour un
Mary parfaitement honnefte Homme
, & qui ne laiffe pas d'eftre combatuë
pour un Amant d'une tres-forte
paffion qu'elle tâche d'étoufer par
toute forte de moyens ; je demande ,
dis-je , fi cette Femme voulant fe retirer
dans un lieu où elle ne foit point
expofée à la veuë de cet Amant qu'elle
fçait qui l'aime , fans qu'il fçache
qu'ilfoit aimé d'elle , & ne pouvant
obliger fon Mary de confentir
à cette retraite fans luy découvrir ce
qu'elle fent pour l'Amant qu'elle
cherche à fuir , fait mieux de faire
confidence de fa paffion à ce Mary,
que
7
DE
LA
VILAR
7018
THOLDE
LYON
LETTR qu
qu
उ
VILLE
THE
QUE
CHEQUE
DE
LYON
BIBLIO
E
B
du Mercure Galant. 199
*
que de la taire au peril des combats
qu'elle fera continuellement obligée
de rendre par les indifpenfables occafions
de voir cet Amant , dont elle
n'a aucun autre moyen de s'éloigner
que celuy de la confidence dont il
s'agit ..
Lepeu de temps que j'ay en pour cet
Extraordinaire qu'il m'a falu avancer
d'un Mois pour le remettre dans fon
Quartier , me fait vous demandergrate
pour l'Hiftoire Enigmatique. Le
Public n'a pas feulement l'esprit penétrant
pour deviner ce qu'on luy propofe
: mais il l'explique avec tant d'érudition
, que le voy bien qu'il ne luỷ
faut rien donner qui ne foit digne de l'application
qu'il y fait paroiftre. Vous concevez
bien, Madame , que ces fortes d'Hiftoires
ne fe trouvent qu'apres de longues
recherches. Comme je croy mes idées
beaucoup moindres que celles des autres,
fivos fpirituelles Amies fe veulent
divertir à compofer quelque Avanture en
Enigme , dont le fujet puiffe eftre conny
comme celuy de la jonction des deux Mers
je la propoferay avec plaifir dans le premier
Extraordinaire. C'eft un Champ ou
I iiij
200 Extraordinaire
vert à tout le monde. Cependant fi je ne
leur donne pas aujourd'huy à expliquer,
jevay du moins leur donner à inveter.Elles
portent quelquefois des Mouches par
agrément . le les prie de m'aprendre par
quelque petite Fable qu'elles baftiront
comme il leur plaira , quelle peut avoir
efté l'origine de ces Mouches . On peut
faire entrer les Dieux dans cette Fable,
& chacun inventant felon fon génie ,
vous pouvez vous promettre beaucoup
de plaifir de ce qui fera trouvé diverſement
fur la mefme choſe. Ce deſſein qui
peut fournir à de tres-galantes fictions,
felon les diferentes Matieres qu'on traitera
, ne m'eft point venn de moy- mefine.
Je le dois à Monfieur l'Abbé de la Valt
d'Aix en Provence. C'eft luy qui a fait
ces belles Lettres fur les Enigmes qui
font au commencement du premier Extraordinaire.
L'approbation que vous leurs
avez donnée a esté fuivie des fuffrages
du Public. Vous l'avez pû remarquer en
beaucoup de Lettres de ce Volume , &
vous le remarquerez encor mieux en celle
qui fuit. Le la mets icy , &parce qu'elle
rend à Monfieur l'Abbé de la Valt la
justice qui luyeft deuë , & parce qu'elle
vous
du Mercure Galant. 201
vous apprendra encor quelque chofe de
nouveaufur cette matiere.
LETTRE XLII.
A Nuis en
Bourgogne.
LE
E grand nombre de Lettres que
vous recevez fur les Enigmes de
voftre Mercure , vous fait affez connoiſtre
, Monfieur , le plaifir qu'on
Le fait de découvrir un Mot renfermé
dans un fens allegorique & miftérieux
, & enveloppé dans des ombres
& figures fpirituelles & fçavantes.
La vivacité d'un Eſprit ne paroiſt
jamais mieux que dans une
prompte explication des Enigmes.
Auffi chacun ramaffe ce qu'il a de
plus brillant pour y reüffir , & employe
la force de fon imagination
pour trouver la verité cachée dans
des nuages , obfcurcie par des propofitions
oppofées , & voilée fous des
contradictions embarraflantes. Vous
fçavez que ce jeu a fait l'occupation
des plus grands Hommes de l'Anti-
I y
202 Extraordinaire
quité, que les Sages en ont fait le fujet
de leur étude , & les Rois la matiere
de leur divertiffement . Les fçavantes
obfervations envoyées à cer
incomparable Duc qui a fçeu méler
le bel Efprit avec la grande valeur,
l'honneur qu'on reçoit des Lettres
avec la gloire qu'on acquiert par
l'Epée , & les douceurs du Cabinet
avec les charmes de la Cour ; ces
obfervations , dis -je , fi curieuſement
recherchées , nous ont appris les differentes
efpeces de l'Enigme , les
moyens pour en faire de juftes , les
Autheurs qui en ont donné des regles,
& tout ce qu'une profonde érudition
peut apprendre de curieux fur
une matiere fi fterile. Ainfi il est bien
difficile d'ajoûter quelque chofe qui
n'ait pas efté rapportée par ce fçavant
Provençal : Neantmoins comme
un champ dépouillé de fa moiffon
conferve encor quelques épis de
bled , & que les pauvres ont droit
de glaner apres la recolte , j'ay entrepris
d'y ajoûter quelques remarques
qui ont échapé à la memoire de ce
celebre Autheur , afin que ce jeu
d'efpris
du Mercure Galant.
203
d'efprit renouvellé dans nos jours par
vos foins , foit dans une eftime plus
confiderable à l'avenir , & qu'il ferve
à établir commerce entre ceux qui
n'ont que des Marchandifes de l'ef
prit à trafiquer. Ariftote dans le
Chap.21 . de fa Poëtique , donne une
définition fort jufte de l'Enigme , &
qui nous en fait tres bien connoiftre
la nature. Il dit que c'est un Difcours
qui affemble diverses Propofitions qui
ont peu de rapport entre elles , & qui ne
pouvant pas eftre expliquées par la compofition
naturelle de leurs paroles, le pervent
eftre neantmoins par la tranſpoſttion
de leur fens. Il n'y a rien qui foit
plus propre à éveiller un Efprit que
cette ingénieufe façon de parler.
Apres qu'il s'en eft fait une habitude,
il eft certain qu'il eft plus capable de
comprendre la difficulté d'une Propofition
, & plus difpofé à refoudre
la fubtilité d'un Argument. Le Chapitre
10.du 3. Livre des Rois, rapporte
que cette fameufe Reyne de Saba qui
vint des extremitez de la Terre, pour
eftre témoin elle même de la fageffe
de Salomon , ae crût pas en avoir de
témoi
204
Extraordinaire
témoignages plus convainquans
qu'en luy propofant des Enigmes; &
La facilité qu'elle trouva dans ce
Prince à les refoudre , la confirma
extrémement dans les fentimens d'eftime
que la renommée luy en avoit
fait prendre. Mais ce que l'Ecriture
ne rapporte pas , & que Jofephe af
fure neanmoins fur la foy de deux fa
meux Hiſtoriens , Ménandre & Dion,
eft que Salomon eftant uny d'une
êtroite amitié avec Hiram Roy de
Tyr , ils s'envoyoient réciproquement
des Enigmes , & celuy qui y
donnoit la veritable explication , recevoit
de la part de l'autre des préfens
magnifiques & des prix dignes de
leur grandeur. Il ajoûte que Salomon
fut toûjours le vainqueur dans
cet exercice d'efprit , jufqu'à ce que
Hiram eat fait rencontre d'un jeune
Tyrien nommé Abdemon qui rétablit
la gloire de ce Monarque par
la grande fubtilité de fon efprit . Souffrez
, Monfieur , que je vous expofe
dans ces circonstances une Enigme
écrite dans le quatorfiéme Cha
pitre du Livre des Juges. Samfon reyeftu
du Mercure Galant.
205
yeftu des dépouilles du Lyon furieux
qu'il avoit tué , parut un jonr en public,
& y propofa une Enigme , avec
promeffe de donner à celuy qui en découvriroit
le miftere , trente pieces
d'argent & un pareil nombre d'habillemens.
Il fe fit promettre de méme,
que fi dans fept jours le fens n'en
eſtoir pas découvert , on luy payeroit
le mefme tribut. Ces offres ayant été
acceptées , il propofa fon Enigme en
ces termes. La force a engendré la
douceur , & lanourriture eft fortie de la
bouche. I faifoit allufion au Cadavre
de ce Lyon qu'il avoit terraffé , dans
la gueule duquel il trouva quelques
jours apres un Effain de Mouches,
& un Rayon de Miel. Ceux qui s'étoient
engagez
à expliquer cette
Enigme , n'en pouvant déveloper le
fens , ils eurent recours dans leur
embarras à la Femme de Samfon , &
leurs menaces firent tant d'effet fur
fon efprit , qu'elle promit de les fatisfaire.
Cette Femme fe fervit de tous
les artifices de fon Sexe pour penétrer
dans le fecret de fon Mary. Les
prieres furent employées , les caref
Les
206
Extraordinaire
fes redoublées , & les larmes répanduës
, mais toutes ces armes furent
inutiles d'abord. Comme trop de
panchant pour ce Sexe eftoit le foible
de ce Héros , il ne pût tenir longtemps
contre l'opiniátre fermeté de
fa Femme , & luy ayant enfin révelé
fon fecret , il vit fes intereſts trahis
par la Perfonne qui luy eftoit la plus
chere. Cette particularité m'a paru
trop propre à mon fujet pour la taire
; mais pour ne pas trop groffir ma
Lettre, j'enfuprime quantité d'autres,
& principalement une fort ingénieufe
rapportée dans le Chapitre 17.d'Ezechiel.
Salomon promet à celay qui
fera une férieufe lecture de fes Proverbes
, un efprit de fageffe , de pru
dence, & de difcernement ; & le plus
grand fruit qu'il en fait efperer , c'eft
l'intelligence dans le difcour des Sages
, la penétration dans les Paraboles,&
les lumieres pour l'Explication
des Enigmes.
Si l'autorité du Texte Sacré doit
eftre d'une grande confidération pour
nous obliger à faire eftat des manie-
"res de parler renfermées dans les obf
curitez
du Mercure Galant .
207
curitez ingénieuſes , les Exemples
prophanes nous engagent à ne les
point méprifer ; au contraire ils nous
invitent à nous en fervir utilement
pour ouvrir & récréer nos efprits .
Lycerus Roy de Babylone , & Nectcnabo
Roy d'Egypte,ſe ſont fait longtemps
une guerre innocente par le
moyen de l'Enigme. Efope fut d'un
grand fecours à ce premier, & le profond
génie de ce fubtil Philofophe
luy fervit beaucoup à triompher de
fon Averfaire : mais les Lettres rapportées
dans votre Extraordinai .
re font trop eftenduës fur ce trait
d'Hiftoire , pour le repeter. Les fept
Sages de la Grece pour lefquels l'An
tiquité a eu une fi grande veneration ,
faifoient des Enigmes le délaffement
de leurs efprits , l'entretien le plus
commun de leur repas , & la conver
fation la plus ordinaire de leur pro
menade. Plutarque dans fon Banquet
en fait propofer plufieurs par Thales
à cette Illuftre Societé , & c'eftoit de
cette maniere que s'occupoient ces fameux
Perfonnages dans leurs heures
perdues. Les intrigues du monde ,les
affaires
208 Extraordinaire
affaires de l'Etat & les démélez de la
Philofophie n'eftoient point reçeus
parmy eux dans ces heureux momés.
Ils délaffoient par là leur efprit en l'exerçant;
ils animoient fa vigueur fans
la fatiguer; ils entretenoient fa vivacité
fans luy faire aucune violence . Le
Public ne vous a donc pas une mediocre
obligation d'avoir fait renaître
dans nos jours ces innocentes & fpirituelles
recreations : auffi chacun fe
fait un tres-grand plaifir de deviner le
Mot de vos Enigmes, & ce plaifir feroit
tres-pur , s'il n'étoit un peu troublé
par l'impatience de fçavoir fi l'on
a rencontré le veritable. Je fuis voftre
, & c.
TAVEAULT,
le n'ay plus de place que pour deux
Lettres que j'ay reçeuës de Sedan. Quoy
qu'ellesfoient longues , je fuis affuré que
vous ne vous en plaindrez pas.Elles renferment
tant d'érudition,& l'affaiſonnement
des chofes fifpirituellement tournées,
qu'il eft difficile que vous ne régrettiez
d'en trouver trop toft lafin.
LETTRE
du Mercure Galant .
209
*3.803. ·80x3..
LETTRE XLIII.
A Sedan.
Jur
E vous l'ay déja écrit , Monfieur,
voftre Mercure plaift à toute forte
de Gens ; mais vous ne fçavez pas
que c'eft un embarras tout - à - fait
étrange pour moy , car on ne fe
contente pas de fe divertir à la lecture
de ce Livre , on fe croit encor
obligé à vous témoigner fa reconnoiffance
avec quelque efpece d'éclat
; & comme on a veu que les- remercimens
que je vous ay faits an
nom de quelques Docteurs, vous ont
paru dignes d'avoir place dans l'Extraordinaire,
on s'imagine qu'il n'y a
qu'à s'adreffer à moy pour le tirer
d'affaire honorablement , & que c'eſt
là le grand chemin de l'Impreffion ,
& dans cette veuë tout le monde me
veut avoir icy pour fon Secretaire.
Je m'en défens de tout mon mieux.
Je me tue à imaginer des raifons
pour cela , on y répond ; je replique,
210 Extraordinaire
que , on me refute une feconde fois;
je fuis feul contre plufieurs , j'ay beau
crier , on ne difcerne point ma voix
parmy tant d'autres plus fortes, & c'eſt
tous les jours à recommencer. N'eſtil
pas vray, Monfieur,que c'eft un des
plus grands embarras du monde ? Je
ne fçay fi je feray ceffer la perfecution
par la déclaration que je vais faire,
au hazard de m'atirer des Ennemis
& des Ennemies, que je ne veux vous
remercier que pour moy - mefine , &
pour la Troupe des Sçavans qui m'a
déja employé.
Je commence par moy - mefine ;
Monfieur , afin d'obeir au Proverbe
, & je vous avonë que je ne sçaurois
jamais vous remercier dignement
de l'honneur que vous m'avez
fait en faifant imprimer ma Lettre,
car dé là je fuis Autheur en bonne
& de se forme. C'eft un titre qu'on
ne fçauroit plus me difputer raifonnablement.
Or ce n'eft pas peu de
chofe que d étre Autheur , & il faut
bien que le monde en foit perfuadé,
P uis qu'on voit courir tant de Gens
à ce glorieux titre à travers mille railleries
du Mercure Galant . 21 I
Ieries & mille cenfures dont on les
menace. Les Rieurs ont beau faire des
plaifanteries fur la qualité d'Autheur
en general . Je ne voy pas que la tenta.
tion de fe faire imprimer en devienne
moins infurmontable, & je remarque
qu'ils ne font pas fâchez eux- mefines
qu'on leur faffe courir les perils de
Impreffion. Il ne faut pas s'en
étonner , car enfin la penfée quon
a mis au jour un Livre , fait naître
les plus agreables vifions du monde
dans l'efprit . L'Autheur fe figure
que pendant qu'il dormira la graffe
matinée , ou qu'il fe divertira à relire
les louanges que fes Amis luy au
ront écrites de toutes parts , plufieurs
Perſonnes en mille endroits de la
Terre examineront fon Livre , en feront
des Recueils , & fe prépareront
à le citer avec éloge . Il y en a qui
fe reprefentent plufieurs celebres Traducteurs
un Dictionnaire à la main.
occupez à faire parler divers langages
à leur Livre. Il s'en trouve qui
percent jufques dans les Siecles à
venir les plus reculez , & y voyent
à coup feûr que l'Antiquité rend
leurs
212 Extraordinaire
•
, & leurs compofitions venerables
qu'elles fervent de texte à mille fçavans
Commentaires. D'autres peignent
dans leur imagination cent
Ruelles à beau monde où on lira
leurs Ouvrages , où on les comblera
d'éloges , & où l'on refoudra de faire
connoiffance avec l'Autheur . C'eft
felon la nature du Livre , que l'on ſe
reprefente telle ou telle chofe, plutoft
qu'une autre , mais ce font toûjours
des idées qui rempliffent de contentement.
Il faut avoir paffe par l'experience
pour comprendre toute l'étendue
de ces plaifirs. Cèla va fi loin,
que la feule veuë d'un Papier imprimé
où on reconnoift fon ouvrage , répand
par tout le corps un plaifir qui
pénetre jufqu'aux moüelles , fur tout
la premiere fois qu'on eft regalé de ce
fpectacle : fi bien que je ne m'étonne
plus que l'on ait dit qu'il eft auffi rare
de trouver un Autheur qui fe contente
de faire feulement un Livre, que de
voir une Femme qui en demeure à la
premiere galanterie.
Il y auroit mille chofes à dire fur
tout cecy , mais il faut eſtre court:
Ainfi,
du Mercure Galant.
213
1
Ainfi , Monfieur en deux mots je
réels ,que
vous remercie de la qualité d'Autheur
dont il vous a plû de me donner l'inveftiture.
Je vous promets de la relever
toûjours de vous , & de vous en
prefter foy & hommage toutes les
fois que befoin fera. J'ay des raisons
toutes particulieres d'en ufer ainfi ,
caren me rendant Autheur vous m'avez
procuré des avantages fi réels , que
l'embarras dont je vous ay parlé au
commencement n'eft rien en comparaiſon
, & ne m'empefche pas de reconnoiftre
que je vous fuis infiniment
obligé. En effet , Monfieur, non
feulement vous m'avez attiré les re
mercîmens de toute une Ville pour la
gloire qu'elle trouve à paroiftre dans
vos Ouvrages, mais auffi vous m'avez
affocié à plufieurs beaux Efprits de
Fun & de l'autre fexe , de telle forte
que nous courons le monde reliez enfemble.
Ce qui me fait efperer que fi
je voyage quelque jour par les Provinces
du Royaume, je trouveray par
tout d'illuftres Confreres qui me recevront
chez eux à bras ouverts , car
il eft jufte qu'il fe forme une Confrairie
214. Extraordinaire
frairie des Autheurs de l'Extraordinaire
avec le droit d'hofpitalité réciproque
, y comprenant auffi tous
ceux qui devinent les Enigmes , ou
qui font figure dans le Mercure par
quelqu'autre endroit. Pour vous ,
Monfieur , cela ne fouffre point de
difficulté , vous n'avez que faire d'argent
pour voyager par le monde.
Vous avez des Creatures dans toutes
les Provinces , il n'y a point de lieu
où vous n'ayez fait de bons Amis &
de belles Amies. Quelle apparence
apres cela d'aller loger au Cabaret ?
Je fuis feûr qu'on fe feroit par tout
un devoir indifpenfable de vous en
tirer , & un plaifir extréme de vous
préparer un Apartement avec grand'
chere & grand feu. Mais tout bien
compté , je trouve qu'il vaut mieux
pour le bien general des Provinces,
que vous ne voyagiez pas , car un
voyage vous empécheroit de continuer
le Mercure & cette interruption
defoleroit plufieurs Provinces
enſemble au lieu que voſtre
prefence n'en fatisferoit qu'une à la
fois.
›
Je
du Mercure Galant.
215
Je paffe à nos vieux Docteurs . Ils
vous remercient comme d'une choſe
qui leur tient extrémement au coeur,
de ce que vous avez rendu public le
bon gouft: qu'ils ont confervé pour
les jolies chofes. Vous fçavez , Monfieur
, que les Gens de ce caractere ne
font rien que pour l'eternité , fi - bien
que vous les avez pris juftement par
Fendroit le plus fenfible , lors que
vous avez fait imprimer la démarche
qu'ils ont faite de vous remercier de
l'avantage que vous procurez aux
Sciences par le moyen de vôtre Mercure
Galant.Outre qu'ils font bien aifes
que le Public puiffe voir que les
Sciences ne gâtent pas le goût à l'égard
de la délicateffe , comme on les
en accufe ordinairement. Ils joignent
à tout cela d'autres confiderations qui
les obligent à vous remercier tresparticulierement
de l'Extraordinaire
du Mercure. C'eft , difent- ils , qu'ony ap
prend à connoistre les Gens d'efprit de
chaque Province, & qu'ony voit un Elo
gefortbien entendu des Provinciaux .
Je crains bien , Monfieur, que tous les
Parifiens ne vous en ayent pas avoüé,
car
216
Extraordinaire
car plufieurs d'entr'eux tranchent tout
court qu'hors de leur Ville il n'y a
point de falut pour l'Eſprit & pour la
Galanterie. Ils traitent toutes les Provinces
de Barbares, & fur tout , celles
qui font au delà de la Loire . Ils fe relâchent
quelquefois en faveur des autres,
avoüant que les lumieres de Paris
leur peuvent communiquer quelques
rayons. Mais ils prétendet que la Loire
eft une Barriere que tout Paris ne
fçauroit paffer , de forte qu'au delà ce
ne font qu'épaiffes tenebres,à peu pres
comme les Italiens difent des Régions
qui font à leur égard aux delà des Alpes.
En tout cas je fuis affuré que les
bons Connoiffeurs de Paris conviennent
avec vous , Monfieur , que tout
l'efprit & toute l'habileté & la déli–
cateffe de France , ne font pas renfermées
dans leur Ville, car il est évidemment
vray que les Provinces ont un
tres - grand nombre d'habiles Gens.
Je me ferois des affaires , fi je mettois
en exemple quelques - unes de
ces Provinces , car les autres ne
manqueroient pas de s'en fâcher.
Elles n'entendent point raillerie làdeffus
,
du Mercure Galant. 217
deffus , & ne fe veulent rien ceder les
unes aux autres. Elles publient tou
tes de grands Catalogues d'Hommes
Illuftres . Il y en a peu à la verité
qui trouvent un auffi bon Hiftorien
que le fayant Monfieur Ménage,
qui nous doit donner la Vie des
Illuftres Angevins , mais enfin elles
publient toutes de magnifiques Eloges
des grands Hommes qu'elles ont
produits , c'eft pourquoy je n'oferois
dire que la Normandie par exemple,
La Provence & l'Auvergne , font en
poffeffion de fournir quantité d'habiles
Gens.
Mais comme il eft probable que
Les bons Connoiffeurs de Paris font
en cela justice aux Provinces , il eft
de justice auffi que les Provinciaux
avouent à la gloire de cette incomparable
Ville, qu'elle fe pourroit paffer
du tribut que les Provinces luy
font de tout ce qu'elles produifent de
meilleur. J'avoue qu'il y a un tresgrand
nombre de Provinciaux dont
Les lumieres font beaucoup d'honneur
à la Ville de Paris ; mais encor un
coup ,
elle s'en
Qd'Avril.
pourroit paffer parce
K
218
Extraordinaire
;.
qu'il nait dans fon enceinte affez
d'habiles Gens en toute forte de Profellions
. On ne pourroit pas dire cela
de l'ancienne Rome, car à peine nous
refte- t- il quelque Ouvrage qui ait été
composé par un Enfant de cette Ville
; fi bien que tous ces beaux Livres
où nous admirons fa grandeur & fa
puiffance , font deûs à la plume des
Provinciaux . Si nous admirons l'é
loquence qui brille dans les Plaidoyers
de Cicéron le fublime qui
éclatte dans le Panégyrique de line;
la grandeur des pensées & des expreffions
qui regne dans 1Hiftoire
de Tite Live : SI. nous admirons les
Vers tendres & amoureux d'Ovide
& de Catulle ; la magnificence des
Odes d'Horace ; la majeſté de l'Eneide
; l'enjouement des Comédies de
Plaute ; le fel & le bon fens de celles
de l'adreffe fatyrique
d'Horace & de Juvenal : Si nous
admirons tout cela , dis - je , & plufieurs
autres Hiftoriens , Poëtes , &
Orateurs , qu'il feroit trop long de
nommer ce font tous Provinciaux
que nous admirons. Au contraire
}
Terence
17
1
il
du Mercure Galant. 219
ilferoit facile de prouver que les Parifiens
ont la meilleure part
dans tous
les Ouvrages de cette efpece que noſtre
Siecle admire le plus , & c'eſt
une marque inconteſtable que la
bonne fortune & la gloire de Paris
furpaffent celle de Rome , puis que
fans la plume des Etrangers nous ne
connoiftrions prefque rien de ce que
Rome a efté.
C'est pourtant une chofe que je ne
fçaurois faire entrer dans l'efprit de
nos Docteurs. Ils prétendent que
l'Antiquité, & particulierement l'Antiquité
Romaine , leur chere Marote,
doit avoir la préference en tout &
par tout , excepté quand ils mediditent
fur la gloire de noftre Grand
Monarque En quoy ils imitent les
Romains du temps d'Augufte , qui à
la referve de cet Empereur qu'ils mettoient
au delfus de tous les Anciens
Capitaines Grecs & Romains , donnoient
dans tout le refte la fuperiorité
aux Siecles precedens , comme
Horace le leur reproche Avec tout
cela je dois rendre ce témoignage
à nos Sçavans , qu'ils font bien
Kij
220 Extraordinaire
eloignez de l'enteftement d'un Doc
teur de Bezançon qui defaprouve voftre
Mercure , fur ce mefchant principe
, que tout ce qui n'a pas efté en
ufage parmy les Romains , ne vaut
rien. Il avoue que l'Autheur du Mercure
a de l'efprit , & qu'il ménage
fort les bonnes moeurs ; car , dit-il,
quoy qu'il fe faffe mille bons coups entre
Les deux Sexes , cependant les avantu
res du Mercure fe terminent toujours le
plus honneftement du monde , foit que
l'Autheur Suprime les conclufions qui
pourroient eftre de mauvais exemple, foit
qu'il ne choififfe que les Galanteries qui
ont efté bonneftes juſques au bout , fans
fe foncier du chagrin que cela fait aux
Lecteurs libertins ; Mais pourfuit- il,
fi cette forte de Livre eftoit loüable , les
Romains n'auroient pas manqué d'en
avoir.
Vous croirez peut - eftre , Monfieur,
que c'eft un conte fait à pla fir. Mais
pour vous convaincre que le Perfonnage
eft capable de ce rai onnement,
il fuffira de vous dire que c'eſt un
Homme qui ne trouve rien de mieux
penfé dans les Livres de ces der
niers
du Mercure Galant. 221
niers Siecles , que ce qu'on lit dans
un Dialogue de Speron Speroni , où
un Sçavant d'Italie protefte dés le
début qu'il aimeroit mieux fçavoir
parler comme Ciceron , que d'eftre
Pape. Et parce qu'on ne manqua pas
de le décrier fur un choix fi extraordinaire
, il ajoûta encor plus affirmativement
qu'il avoit en plus grande.
eftime la Langue de Ciceron que
l'Empire d'Augufte. Bembus autre
Sçavant d'Italie , qui eft un des Interlocuteurs
, n'en dit pas tout à fait
autant. Il fe contente de déclarer
qu'il ne donneroit pas le peu qu'il
fçait de cette Langue pour les Etats
de Mantouë . Noftre Docteur de Bezançon
trouve auffi que jamais Scaliger
n'a témoigné plus de jugement
que quand il a voulu eftre enterré ,
un Exemplaire de Virgile fur le coeur,
& qu'il a proteſté qu'il aimeroit
mieux avoir fait une certaine Ode
d'Horace , qu'eftre Roy de Portugal.
Avoüez moy , Monfieur , que ces
Gens - là n'aimoient guére à dominer
, car quand on eft touché de
cette paffion , on fe réfoudroit fans
·
K iij
222 Extraordinaire
peine à eftre muer , fi on eſperoit par
là d'aller à la Souveraineté . Mais
vous ne fçavez pas encor toute l'Hiftoire
du difcernement de ce mefine
Docteur. Son plus grand_Heros eft
un certain Pomponius Lotus qui
vivoit fur la fin du 15. Siecle. En
voicy la raifon. C'eft qu'il s'opiniâtra
toute la vie à n'étudier point le
Grec , de peur de s'expofer à corrompre
la pureté de la Langue Latine par
le mélange de quelque barbarie étran
gere ; ce qui eftoit bien éloigné de
La conduite du P. Maffée , qui pour
la meſme apprehenfion ne difoit jamais
fon Breviaire qu'en Grec. Ce
qui fuit eft encor plus étonnant ;
Pomponius Laetus fe défit de fon
nom de Baptéme , qui eftoit Pierre,
parce que ce n'eftoit pas un nom
Romain , comme celuy de Pompa
nius , qu'il prit en la place de l'autre.
Ayant épargné dequoy acheter une
petite Maifon fur le Mont Quirinal
, il y fit bâtir une Chapelle en
l'honneur de Romulus , & ne manquoit
pas tous les ans de chommer
avec beaucoup de devotion la
Feſte
du Mercure Galant . 223
Fefte de la Fondation de Rome ;
preft à imiter ( s'il eut eu affez d'argent
) les Habitans de la Ville d'Albande
dans la Carie , qui bâtirent
des Temples & des Autels à la ville
de Rome , apres l'avoir miſe au nombre
des Dieux. Vous ne vous foucîrez
guére , Monfieur , qu'un Docteur qui
eft capable de ces excés , ne foit pas
pour le Mercure Galant.
Ceux que nous avons icy ne font
pas de cette Toupe ils fçavent meprifer
les vieilles chofes avec plus de
retenue , & fans méprifer les productions
de noftre Siecle ils donnent
dans le Grec de tout leur coeur ,
& avoüent mefine qu'en fait de
gentileffe il n'a point fon femblable
dans l'antiquité. Il eft vray qu'ils
préferent la Langue Latine à la
Françoife , & qu'ils font bien aifes
que celle - cy ait perdu fon Procés
pour ce qui regarde l'Infcription
des Monumens publics , nonobftant
les Livres & les Harangues de
Meffieurs de l'Académie. Ils difent
que la Langue Latine a fi bien réuffy
à nous conferver la magnificen-
JCK K iiij
224 Extraordinaire
ce & la gloire des Célars , qu'il eft
-de la juftice & de la prudence de la
maintenir dans fa poffeffion , à prefent
qu'il s'agit d'élever des Monumens
à la gloire d'un Prince qui vaut
plus que tous les Céfars enfemble.
An refte , Monfieur, ils font inconfolables
de ce que Fancienne Italic
n'a fçeu produire un Homme comme
vous , pour compofer tous les Mois
:un Tome du Mercure Galant . Leurs
regrets me femblent affez légitimes,
car il eft certain qu'un Ouvrage de cet.
te nature feroit d'un grand ſecouts
pour connoiftre pleinement le génie
des Romains , & pour éclaircir mille
points d'Histoire & de Literature.
Cet ouvrage feroit beaucoup d'honneur
à la Langue Latine , car au lieu
que nous ne la voyons qu'en habit
dé cerémonie , il nous la montreroit
dans une parure aisée & naturelle , &
je ne doute pas qu'en cet état elle
n'eut des graces qui charmefoient
plus nos beaux Efprits , que toutes
les phrafes pompeufes
que toutes les périodes arrondies
qui nous reftent, Cet Ouvrage nous
> &
fergit
du Mercure Galant .
225
feroit connoiftre la converſation des
Romains , dont Monfieur de Balzac
nous a fait concevoir une fi haute
idée. Nous y verrions le caractere
de leur galanterie , nous verrions
comment les Dames Romaines répódoient
à une déclaration d'amour ,
& quel tour elles donnoient à leurs
Billets doux & à leurs Vers , ce que
nous ne pourrons pas connoiftre ny
par la Cielie de Mademoiſelle de Scu
dery,ny par la Cleopatre de Monfieur
de la Calprenede , parce qu'an lieu
de nous y donner des Portraits tirez
apres l'Original Romain ,
nous y donne les manieres de noftre
Siecle toutes pures , excepté qu'on
en ofte les idées de libertinage . Outre
cela nous verrions dans ce Mercure
l'Esprit Provincial de l'Italie , car
en nous rapporteroit fouvent des
Pieces galantes & en Vers & en Profe
, compofées à Mantouë , à Padouë,
à Naples , à Tarente , &c. qui nous
donneroit le moyen de remarquer
s'il y avoit de la diférence entre l'EL
prit compofé du Grec & du Romain ,
& l'Efprit composé du Romainr,.
K. v.
226 Extraordinaire
& du Gaulois.Bon Dieu , que ce Mercure
eut épargné de peine à tant de
fçavans Critiques qui ont feuilleté
des cent & deux cens mille Volumes
pendant quarante ans pour déterrer
comment on s'habilloit à Rome !
Mais d'autre cofté il leur eut fourny
un fi vafte champ de Commentaires,
qu'ils auroient bien eu dequoy exercer
leur diligence . Tel Billet eut efté écrit
en badinant par une jeune Beauté, qui
eut coûté dix ans de bonne étude aux
Turnebes & aux Cafaubons , & je ne
doute pas que la Langue Françoiſe
devenoit un jour ce que la Latine eft
devenue , il n'y eut des Vers de Madame
' des Houlieres par exemple qui
mettroient à quia tout le Parnaffe , à
force d'éftre difficiles . Je ferois bien
fâché que cette confideration l'empêchaft
de faire des Vers , car quand elle
devroit
Aux Saumaifes futurs préparer des
tortures ,
voire les obliger à fe manger les
poingts , noftre Siecle doit fouhaiter
qu'une Mufe aufli tendre & auffi délicate
que la fienne , nous régale fou
vene
du Mercure Galant. 227
d
vent defes productions . Mais j'admire
comme une chofe en attire une autre.
Je ne croyois vous écrire que
deux mots de remercîment , & deux
autres mots fur l'Hiftoire Enigmatique
, & voicy prefque un Livre fans
avoir rien dit fur cette Hiftoire. 11
n'eft pas jufte que nos Sçavans fe difpenfent
de fournir leur écot pour le
prochain Extraordinaire ; mais cette
Lettre eft déja fi lógue, qu'il faut renvoyer
la partie à une autre fois. On
a deviné icy les deux Enigmes du
Mois de May, fi le Mot de la premiere
eft une Flufte, & le Mot de la feconde
, le Soleil. Il y a des parys de con- ya
fequence fur ces paroles,
MaFille jamais ne me quite,
Si ce n'eft dans les lieux où je fuis trop
puiſſant.
Les uns veulent que ce foit l'Ombre,
d'autres la Lune , d'autres avec
plus d'apparence, l'Aurore. Nous verrons
au premier jour qui aura gagné.
Cependant je vous prie de me croire
voftre , &c.
228 Extraordinaire
Il eft certain que l'Autheur de l'Enigme
du Soleil a entendu l'Ombre par
les deux Vers quifont dans la fin de cette
Lettre.
LETTRE XLIV .
A Sedan.
E vous ay promis l'Explication de
Hiftoire Enigmatique je vous
tiens parole, Monfieur. Pay fait tout
-ce que j'ay pû pour obliger nos Sçávans
à s'exercer for la Lettre en
Chiffre ; mais comme ils ont craint
de n'en venir pas à bout , ils ont jugé
plus à propos de ne le point entreprendre
, pour ne point commer
tre leur reputation . Ils vouloient d'abord
me donner le change , & me
rapporter les diférens moyens dont
les Anciens fe fervoient pour envoyer
des ordres aux Generaux d'Armée
& aux Ambaffadeurs,fans craindre
que les Ennemis venant à intercepter
les Dépefches , y connuffent
quelque chofe, Ils me vouloient expliquee
du Mercure Galant. ·2·2·
pliquer la Scytale des Lacedemonies ,
me parler de l'Abbé Trithemo , & de:
ce que luy & d'autres ont écrit fur la
Steganographic : àl'occafion dequoy
ils vouloient examiner fiTritheme a
elté effectivement Magicien, & venir
ནཱ
propos de eela , à difcuter s'il y a des
-Sorciers ou non , & ce que la juft.ce:
doit faire de ceux que l'on accufe de
Veftra , d'où ils feroient paffez apparemment
à difputer fur le pouvoir des
bons & des mauvais Anges , ce qui
nous coſt menez encor plus loin,tant
ils ont d'adreffe à enfiler les matieres;
mais je leur dis que ne s'agiffant pas
-de cela, ils pourroient rengaîner pour
le coup , que je n'en ferois pas moins
perfuadé de leur lecture; que je ne prerendois
pas les forcer à avouer qu'ils
ne fçavoient pas bart de déchiffrer,
parce que cet aveu feroit contre le
Decorum de leur Profeffion , mais
qu auffi ils me permettroient de croire
qu'ils fe rendoient . Je voulus en
faite leur montrer quelques regles ›
pour trouver la clef des Chiffres, telles
que je les avois leuës dans un petit
Roman de Monfieur de Vaumoriere.
Ce
230
Extraordinaire
Ce fecours fut refufé , & on me dit
que c'eftoit à des Commis de** à
s'exercer à cela. Ainfi nous paflames
à l'Hiftoire Enigmatique. Ils comprirent
dés la feconde lecture , que
c'est la jonction des deux Mers , à la
quelle le Roy fait travailler dans le
Languedoc. Mais comme l'application
de tous les Articles femble plus
difficile que la découverte du Mor
mefme , & qu'on a befoin de quelque
connoiffance de l'Hiftoire & de
la Geographie pour en venir à bout,
je ne manqueray pas de leur faire remarquer
qu'ils eftoient là dans leur
élement , & que j'attendois des merveilles
de leur memoire. Mais ils
jouoient de malheur ce jour- là. Ils
n'avoient rien de prêt. Leurs idées
eftoient confufes , de forte qu'il leur
falut paffer par la mortification de
demander du temps pour confulter
leurs Livres & leurs Recueils.
L'affaire fut donc remife 2la huitaine.
Lejour venu, je fus les trouver pour
leur prefter une favorable audience.je
m'eftois preparé à les voir batre bien
da
du Mercure Galant.
231
de
du Pais,& faire mille digreffions ; ces
pendant ils me furprirent par l'effroyable
quantité de chofes qu'ils entafferent
les unes furles autres , & par
les écarts qu'ils faifoient à tout propos.
Une pensée en faifoit naiftre une
autre, & celle- cy une troifiéme ,
forte quen un clin d'oeil on fe trouvoit
à mille lienës du lieu d'où on
eftoit party. C'eftoir une Foreft d'érudition
frépaiffe que rien plus. Les
noms Grecs & Romains tomboient
dru comme la greffe , & je puis dire
que jamais je n'ay cfté fi dépaïfé.
Je tâche, Monfieur , de vous envoyer
le Réſultat de cette Conférence déchargé
de citatiós ,& d'une partie des
fuperfluitez qui penferent m'accabler.
L'Alliance dontil s'agit , eft la jonation
de la Mer Mediterranée & de la
Mer Oceane. L'une eft Fille de l'autre
, parce que la Mediterranée eft
un Golfe de l'Ocean ; & elles font
de mefme âge ; parce que dés le
commencement du monde l'Ocean a
formé ce Golfe. De la maniere que
je vous ay caracterisé ces Meffieurs ,
vous jugerez bien qu'ils n'ont ga
garde
232 Extraordinaire
f
garde de laiffer échaper l'occafion
qui lo prefentoit icy d'étaler de la leature.
En effet ils m'ont parlé de l'opinion
de quelques uns qui s'imaginent
que la Mer Mediterranée s'est
faite par l'effort de quelque tourmente
qui en ouvrant les terres aupres du
Détroit de Gibraltar, a pouffé les caur
de l'Ocean Atlantique le long des
Côtes d'Affrique & d'Europe. Ce
n'eft pas le feul coup de cette nature
qu'on attribue à la Mer. On pretend,
pourfuivoient- ils , que le Pas de Ca
lais & le Fare de Meffine fe font faits
de cette manie , & qu'autrefois la
France & l'Angleterre formoient un
mefme Continent , comme auffi l'Italie
& la Sicile. On pretend auffi
que l'Ile de Negrepont eftoit autrefois
attachée à la terre ferme de Grece,
& qu'une fureurs de vagues rompant
cette communication , forma
le fameux Canal qu'on appelle Exripe
, & voila nos Docteurs fur un
bel endroit , un flux & reflux: extraordinaire
; un Ariftote , le premier
Génie du monde , contemplant ce
grand myftere, & parce qu'il ne pouvoie
du Mercure Galant.
233
¡
voit le comprendre, s'y precipitant de-
: dans. On a traité cela de Fable . Le
lieu commun des erreurs populaires
n'a pas efté épargné . On a fait des
remarques fur le changement du nom
d'Eubae en celuy de Negrepont , qui
-auroient bien plû aux Femmes Sça-
-vantes de la Comédie de Moliere ,
car il y entroit bien du Grec , & on
s'eft trouvé infenfiblement fur les
moyens de faire la Guerre aux Turcs.
Ce qui me fir fouvenir d'un Sçavant
du dernier Siecle nomé Henry Etien-
-ne, qui ne traita prefque d'autre chofe
, que de la guerre contre les Turcs,
dans un Livre où il s'eftoit proposé
de cenfurer le ftile Latin d'un fçavant
Homme du Païs Bas.
2
Apres cela , rien ne nous a arreftez
jufques à l'endroit où il eft parlé
d'un Arabe , qui a marié les Parties
pour la premiere fois. Je vous
affure , Monfieur , que nos Docteurs
n'ont jamais pû fortir de ce mauvais
pas. Ils foûtiennent que le premier
Mariage doit eftre atttribué à la Nature,
& qu'il confifte dans la communication
qui eft entre les deux Mers
au
234
Extraordinaire
au Détroit de Gibraltar. Ils ne trouvent
pas dans leurs Livres qu'on ait
réuffy à faire d'autres jonctions de
cette importance , & leurs Cartes
Geographiques n'en marquent aucune
entre l'Ocean & la Mer Mediterrane
. Ils fçavent bien que des Soudans
d'Egypte , originairement Arabes
, ont fait travailler à la jonction
de la Mer Rouge & de la Mediterranée
par le moyen du Nil , mais ils
nefçavent pas que cela leur ait réufly.
Quoy qu'ils ne foient pas dans une
petite mortification de fe voir accrochez
for un Fair qui eft apparemment
fort connu ils ne laifferont
pas d'apprendre avec plaifir qui eft
cet Arabe . Ils n'ont pas eu le temps
de parcourir toute l'Histoire Sarrazine
, & la vie de tous les Califes , autrement
ils auroient pû trouver l'affaire.
Nous verrons au prochain Extraordinaire
ce que les autres Devineurs
en auront dit.
.
Pour ces Allemans chez l'une des
Parties , qui font Italiens chez l'autre
, ils difent que ce font les Vents :
en effet on leur donne des noms Italiens
du Mercure Galant. 235
liens fur la Mediterranee,& des noms
Allemans fur l'Ocean . Par exemple,
Je Vent de Septentrion s'appelle Vent
de Nord fur l'Ocean , & Tramontana
fur la Mer Mediterranee. Le premier
eft un mot Allemand , le dernier un
mot Italien qui marque que le Vent
de Septentrion fouffle d'au dela des
Alpes à l'egard de l'Italie. Comme
nos Docteurs font bien aifes de mettre
tout à profit, ils ont pris de là occafion
de dire que le Proverbe, perdre
la Tramontane , a pris fon origine de
l'etonnement où feroit un Pilote qui
ne pourroit plus regler fa courfe par la
fituation du Pôle Septentrional : &
de là , Monfieur , ils ont passé à une
digreffion trop judicieuſe , pour ne
vous eftre pas communiquée.
Ils ont dit que c'eftoit une opinion
affez bien eftablic, que les Vents
ont reçeu , fous le Regne de Charlemagne,
les noms qu'ils portent encor
fur l'Ocean : qu'il y a mefme des Autheurs
qui difent que Charlemagne
leur impofa ces noms , ce grand Prince
n'eftant pas fi occupé de fes vaf-
Les Conqueftes , qu'il ne fe derobâr
quel
236
Extraordinaire
.
quelques momens pour la culture des
Arts & des Sciences, jufques là qu'on
le fait Autheur d'un Traitté de Grammaire
tres- achevé : ce qu'il fit peueftre
à l'imitation de Céfar qui a
composé divers Traitez de cette na.
ture , un de l'Analogie , un autre du
moyen d'écrire élegamment , & c.
Ces noms de Céfar & de Charlemagne
nous ont fait penfer à noftre Invincible
Louis , dont l'ame grande
& heroique inceffamment appliquée
aux fonctions de la Royauté , & environnée
de toutes parts des triomphes
qu'il luy a falu remporter par
le concours d'une prudence confommée
& d'une valeur fans égale , ne
Pempefche pas de compofer. Mais
ce font bien d'autres compofitions
que des Traitez de Grammaire : 11
fuffit au Roy de parler fi jufte , qu'il
n'y a point de regles qui fourniffent
un meilleur modele. Quant au refte,
fa Plume Royale ne doit avoir qu'un
Objet tout à fait heroïque , comme
font les Actions mefmes de
LOUIS LE GRAND , fur lefquelles
Sa Majefté compofe des Memoi
res
du Mercure Galant. 237
res qui pourront eſtre à l'avenir les
Loix fondamétales de l'Empire François
, & en foûtenir le bonheur & la
gloire mieux que toutes les Loix Saliques
. C'est là que tous les Succeffeurs
de Sa Majesté apprendront l'Art
de Regner d'une maniere glorieuſe
au nom François , & formidable à
fes Ennemis, A l'égard de Monſeigneur
le DAUPHIN , la chofe eft plus
qu'infaillible , puis que le Roy luymefme
luy mettra en main les Maximes
de fon Regne ; puis que fa Majefté
luy montre par des exemples
glorieufement executez , l'applica
tion qu'il faut faire de fes Maximes ;
puis qu'il a joint à une heureuſe Naiffance
une fi belle Education , que
nous le voyons deja tout brillant de
gloire par cent qualitez heroïques,
Nos Docteurs ont dit fur cela les plus
belles chofes du monde , mais je tâ
che d'eftre court , me fouvenant de
voſtre Preface.
Tout ce qui fuit dans le Difcours
Enigmatique, qui regarde les Cabales
qui fe font faites contre le celebre
Mr Riquet. On fçait que la Cour est
le
238
Extraordinaire
le Païs des embufcades , & qu'encor
que fous un Roy comme le noftre
qui fe fçait faire craindre & aimer
également , on n'ofe pas facrifier la
gloire publique à fes paffions partieu .
lieres, les Hommes neantmoins font
toûjours indifciplinab es du cofté de
l'envie. Je pourrois finir icy , mais
les deux Tentatives qui ont efté faires
inutilement pour joindre des
Mers , ont fourny tant de chofes à
nos Docteurs , qu'il n'y a pas moyen
de les paffer toutes fous filence.
La premiere de ces Tentatives eſt
celle de joindre la Mer Rouge à la
Mer Mediterranné . Le premier qui en
forma le deffein fut un Roy d'Egypte
nommé Nécus , il y a environ
2280 ans Le Canal eftoit déja moitié
fait lors qu'il en abandonna l'entreprife
, fur l'avis que luy donna
l'Oracle que c'eftoit travailler pour
un Etranger. Cet Etranger eftoit
Darius Roy de Perfe , qui fe trouvant
maistre de l'Egypte par la conqueste
que Cambyfes en avoit faite , fit approfondir
le Canal ; mais cela n'abou
tit à rien. Quant au Roy d'Egypte, il
trouva
du Mercure Galant.
239
trouva mieux fon compte à équiper
des Flotes, car aulieu qu'il avoit per
du vingt mille Hommes à creufer un
Canal qui ne luy reüffit pas, les Vaiffeaux
qu'il équipa pour la Mer Rouge,
& qui furent montez par des Phaniciens
, les meilleurs Hommes de Mer
de ce temps - là , firent tout le tour de
l'Afrique , & retournerent en Egypte
par la Mer Mediterranée . D'où on
peut convaincre de faux ceux qui difent
que le premier qui a doublé le
Cap de Bonne Efpérance , eft le fameux
Vafco de Gama l'an 1497.Ou
tre ces Phæniciens , plufieurs autres
ont auffi doublé le mefme Cap, entr'autres
Hannon Capitaine Carthaginois
, qui eftant party de Cadis , fit
voile jufques à l extremité de l'Arabie,
& un certain Eudoxe qui fuyant
la perfécution de Prolomée Lathyrus'
Roy d'Egypte, s'embarqua fur la Mer
Rouge , & s'en alla à Cadis . Plufieurs
Croyent que les Flotes de Salomon
qui alloient chercher de l'or d'Ophir
, s'équipoient fur la Mer Rouge
, & retournoient à Joppe , qui
eftoit un Port de la Mediterranée .
+
Alé
240 Extraordinaire
Alexandre avoit fi bien ouy parler de
cette route, qu'il avoit refolu de s'embarquer
à l'emboucheure de l'Euphrate
; & en côtoyant l'Arabie &
I'Affrique , d'aller voir les fameufes
Colomnes d Hercule & d'entrer par
le Détroit dans la Mediterranée . Je
m'arrefte icy,Mofieur,car fije voulois
fuivre nos Sçavans , il me faudroit aller
jufques aux P...... fur lefquels ils,
difputerent plus d'une heure , apres
avoir long temps parlé de l'invention,
de la Boulfole , & avoir examiné fi les
Anciens ont eu quelque connoiffance
de l'Amerique,
Le troifiéme qui a fait travailler à
la jonction de ces mefmes Mers , eft
un Roy d'Egypte d'une autre race,
à fçavoir de celle qui s'y eftablit
apres la mort d'Alexandre le Grand
en la perfonne de Ptolomée , l'un
des Capitaines d'Alexandre. Le Fils
de Prolomée , nomme Ptolomée Philadelphe
, ne fe contentant pas d'avoir
fait conftruire la Tour du Phate
l'une de fept Merveilles du monde
, fit auffi travailler au Canal du
Roy Nécus, il y a environ 2000.ans .
II
du Mercure Galant.
241
il
i! y en a qui difent qu'il le conduifit
à fa perfection ; mais nos Docteurs
tiennent cela pour apocryphe , &
pour n'avoir autre fondement que les
louanges de quelque Poëte , car il y
en avoit bon nombre dans la Cour
de ce Prince ; une partie de ceux qui
compofent la fameufe Plaïade des
Grecs vivoit fous fon regne ;
leur faifoit de groffes penfions ; la
Nation Grecque ne gardoit aucune
mefure ny dans la louange ny dans
le blâme , & dés là on doit aller
bride en main pour juger de la gloire
de ce Ptolomée. Les Poëtes font
une tres-mefchante caution du merite
des Souverains ; l'hyperbole leur
eft neceffaire de neceffité de préceptecar
les regles de la Poëfie le veulent
ainfi ; ) ils n'ont garde de l'ou
blier quand elle eft bien payée , de
forte que fur la foy de leurs louanges
on ne peut tout au plus répondre que
de la liberalité des Gens.
Prefque tous nos Geographes lors
qu'ils parlent de l'Ifthme de Suez
nous contet qu'apres la perte de la Bataille
d'Actium , la Reyne Cleopatre
Q. d'Avril. L
242. Extraordinaire
fit travailler à le rompre , afin de fe
fauver avec fa Flote dans quelque endroit
de l'Ocean, Monfieur de la Mothe
le Vayer,qui eftoit fi fçavant,nous
le debite ainfi dans fa Geographie du
Prince , & fe reclame de l'autorité de
Plutarque. Cependant il eft certain
que Plutarque dit toute autre chofe ;
c'eft que Cleopatre s'eftoit mis dans
l'efprit de faire tranfporter fes Vaiffeaux
par terre à force de bras &
de machines , jufques dans la Mer
Rouge , à peu près comme Mahomet
II. le pratiqua pour fe rendre
maistre de Conftantinople . Il eft
plus certain que les Soudans d'Egypte
ont voulu tirer un Canal du Nil
jufques à la Mer Rouge, pour faciliter
le commerce de l'Europe dans le
Levant , & pour augmenter leurs revenus
en faifant payer de gros impofts
aux marchandiſes . On dit que
le fameux Alfonfe d'Albuquelque
apres la découverte des Indes , eut la
mefme penfée. D'autres difent qu'il
voulut faire un Traité avec le Roy des
Abyffins pour détourner le Nil &
ruiner par là l'Egypte ; à quoy on adjoûte
du Mercure Galant. 243
joûte que le Grand Seigneur , pour
éviter cet inconvenient , paye tribut
au Roy des Abyffins . Cependant
la Relation du P. Telles Jefuite Portugais,
qu'on eftime beaucoup, traite
tout cela de Fables , & foûtient qu'il
eft impoffible d'en venir à bout , &
que le Nil eft éloigné de la Mer Rouge
de plus de cent lieuës , au lieu où
il l'approche davantage . Monfieur du
Val doit avoir d'autres Memoires , puis
qu'il nous affure dans des Livres imprimez
depuis deux ans , que le Canal
du Nil le plus proche de la Mer Rouge
n'en eft éloigné que d'environ
neuflieues. Qu'il y a des Gens qui fe
trompent parmy les Autheurs, & qui
en trompent d'autres : On convient
affez géneralement que l'on a craint
Pinondation de l'Egypte par les eaux
de la Mer Rouge , parce qu'elles font
beaucoup plus hautes que l'Egypte ,
& que c'eft la raifon pourquoy on ne
s'eft pas opiniâtré à achever le Canal
de communication . On a touché cela
dans l'Hiftoire Enigmatique . Pour
cette Partie confiderable du Monde
qui eut changé de nom , il faut dire
Lij
244 Extraordinaire
que c'est l'Affrique , car de Prefqu'Ifle
qu'elle eft à prefent , elle feroit devenue
une Iffe , fi on eut une fois joint
les deux Mers.
La feconde Tentative eft celle d'ifoler
la Morée, en perçant l'Ifthme de
Corinthe fi celebre par la tenue des
Etats Genéraux de la Grece , qu'on
appelloit le Confeil des Amphictions
, & par les Jeux qu'on y celebroit
en l'honneur de Neptune . Demétrius
Roy de Macédoine , Jules Céfar,
Caligula,& Néron , ont eu ce deffein.
Néron l'avoit pris tellement à
coeur , qu'il haranga dans les formes
fon Regiment des Gardes pour l'animer
d'avantage à ce travail. Ce
fut luy qui ouvrit la Tranchée le
premier , & qui chargea fur ſes épaules
la premiere hottée de terre. Si ce
deffein eut reüffy, la navigation de la
Mer d'Ionie dans la Mer Egée eut
efté incomparablement plus courte:
le Peloponnefe fe fut veu la maiſtreſ
fe Ifle de toutes ces Mers , qui font
toute couvertes de petites Ifles ; on
eut évité mille incommoditez qu'il
falloit effuyer neceffairement pour
faire
du Mercure Galant. 145
faire le tour du Peloponnefe , dont le
circuit eft de plus de 300. lieuës , à
parcourir l'enfoncement de tous fes
Golfes , comme il falloit faire anciennement
, car faute de Bouffole il
falloit toûjours ranger les Côtes.Certe
entrepriſe paffa enfin pour impoffible
, comme il paroit par le vieux
Proverbe Latin , crenfer l'Ifthme , qui
fignifioit la mefme chofe que parmy
nous vouloir prendre la Lune avec
les dents .. On s'imagina mefme qu'il
entroit de la Religion dans tout cela ,
& on conte que Néron , tout Néron
qu'il eftoit , fe déporta de fon entreprife
, de peur de fe faire des affaires
avec les Dieux. On allegue des Oracles
, & entr'autres celuy qui fut rendu
aux Gridiens qui avoient voulu
convertir en Ifle leur Territoire fitué
dans la Doride . Les Travailleurs
ne frappoient pas un feul coup
fans eftre incommodez par les efclats
de pierre qui leur fautoient aux
yeux principalement. Ils crûrent
qu'il y avoit du myftere là- dedans ,
on courut vifte à l'Oracle , qui répondit
qu'on eut à laiffer les chofes
Liij
246
Extraordinaire
comme elles eftoient , & que fi Jupiter
eut voulu là une Ifle , il auroit bien
fçeu l'y mettre. J'ay oüy dire qu'on
a attaqué l'entrepriſe de Monfieur
Riquet par cet endroit- là , comme fi
c'eftoit une temerité à l'Homme de
youloir reformer les oeuvres de la
Creation. C'eft icy que nos Docteurs
fe font donnez l'effor d'une étrange
maniere , comme il eft facile de fe figurer.
Je me repoſay , cependant , &
interrompis mon attention .
Apres qu'ils furent revenus de leurs
longues courfes , je crûs que pour
les
délaffer , il faloit leur propofer la
Queftion galante. Ils prirent cela
pour une raillerie , & me dirent qu'il
ne faloit pas infulter ainfi aux Gens
de Lettres , & qu'apres tout on avoit
tort dans le monde de les croire fort
ignorans de la Galanterie. Ils reclamerent
l'autorité de Platon & d'Ariftote
, citerent des Vers Grecs du
premier qu'ils garantirent pour auffi
paffionnez & délicats qu'aucune Scene
du Paftor Fido : & à l'égard
d'Ariftote , ils dirent qu'il avoit fait
au pied de la lettre , ce que les Gens
du
du Mercure Galant.
247
›
du monde ne font qu'en figure. Les
Galans de profeffion difent bien qu'-
ils offrent de l'encens à leur Maiftref
fe,qu'ils luy font des facrifices , qu'ils
la regardent comme leur Divinité ,
mais ce n'est que par métaphore.C'eft
Ariftote qui a fait cela réellement &
de fait › & avec toutes les Cerémonies
qui fe pratiquoient pour les
Déeffes. On ne voit guére de vos
Amoureux poursuivent- ils en me
regardant , dans les Prifons de l'Inquifition
pour les excés de leur tendreffe
; mais fi Ariftote ne fe fut fauvé
, on luy eut fait rendre un rude
compte de fon Idolâtrie galante.
Apres cette petite Apologie de la
galanterie des Sçavans , ils ne firent
difficulté de m'avouer que pour
eux ils ne connoiffoient pas affez
l'Amour pour décider de la Queſtion;
qu'ils n'avoient jamais aimé d'autres
Femmes que les leurs , encor eftoitce
feulement depuis qu'ils les avoient
épousées ; qu'ils fçavoient bien que
cela paffoit pour ridicule dans le
grand monde , où fort fouvent
on n'a point d'autre raifon de n'aimer
pas
Liiij
248 Extraordinaire
pas une Perfonne , fi ce n'eft qu'on
fe trouve marié avec elle , mais qu'ils
ne fe piquoient pas de tant de délicateffe.
Enfin je n'ay pû arracher d'eux
autre chofe que ce qui fuit .
J
Qu'il vaut mieux eftre trahy par
une Maiftreffe qui ne garde nulles
mefures avec nous , que par une Maiftreffe
qui nous veut tenir le bec en
l'eau , parce que quand on voit une
perfidie accompagnée de froideur , on
prend fon party , & on fe degage,
au lieu qu'une Maiftreffe infidelle , &
que vous auriez mefme furpriſe en
flagrant delit
, peut avoir affez de
forces par fes flateries & par fes détours
pour vous retenir dans fes filets .
Or c'est la plus grãde lâcheté du monde
, que d'eftre pris pour Dupe comme
cela , témoin ce Roy de Tama.
ran dont on nous a donné l'Hiftoriette
ces années dernieres ; la foibleffe
qu'il a de fe laiffer perfuader
par fa Maiftreffe déloyale tout ce
qu'elle veut contre le témoignage
de fes fens l'expofe au mépris de
tous les Lecteurs. Si elle l'eut trahy
fans le ménager aucunement ,
ز ا
eut
du Mercure Galant.
249
eut évité cette honte . Ils ont conelu
par un paffage de Térence , où
il eft dit que le moindre femblant de
pleurer d'une Coquette infidelle , eſt
capable d'abufer miférablement un
honnefte Homme , éclairé d'ailleurs
fur fes infidelitez , & armé de mille .
bonnes réfolutions. Ces bons Do--
etcurs n'ont pas bien compris l'eftat
de la Queftion ; car il s'agit proprement
de fçavoir lequel des deux Partis
fair le plus fouffrir un Homme. Il
femble que ce foit quand on eft mé
prifé & trahy tout- à là fois ouverte
ment , car les peines que l'on voit
qu'une Maiftreffe fe donne pour fe
justifier aupres de nous,doivent appor.
ter quelque confolation , eftant une
marque de fon eftime. Mais ces Meffeurs
n'y regardent pas de fi pres , ils
vont au folide ; le meilleur dans
leur opinion , eſt tout ce qui nous
expofe au mépris de moins de Gens ,
& qui nous ayde à recouvrer noſtre
liberté. Je fuis voftre , &c...
La neceffité de finir me fait fuprimer
avec chagrin plufieurs autres Explications
de l'Hiftoire Enigmatique prefque
L
250 Extraordinaire
amples que cette derniere. Vous n'y tron
veriez pas feulement de la difference
dans toutes & par le ftile & par le tour,
mais des chofes particulieres qui ayant
échapé aux uns , ont efté expliquées par
les autres . Vous voyez , Madame , que
les Sçavans de Sedan ont efté arrestez par
l'Arabe , fur lesquelles autres Explica
tions vous ont éclaircie. Cela ne vient
que de ce que leur trop profonde érudition
bear a fait chercher un Arabe qui ait veritable
nent uny les deux Mers , comme
Mr Riquet entreprend de les unir par le
Canal de Languedoc , & qu'ils nefe font
Pas contentez de ce que l'Ocean n'ayan
communication dans la Mediterranée
quepar le Détroit de Gibraltar , c'eſt um
Arabe qui a donnéfon nom à ce Détroit,
& qui par là femble avoirfait le Mariade
l'une & de l'autre Mer. Ce Detroit
appelloit autrefois le Détroit d'Hercu
les ou de Gades Selon les Anciens
il s'eftoit fait par la feparation
des Montagnes de Calpe & d'Abyla ,
dont la premiere eft du côté d'Espagne, &*
l'autre du côté d'Afrique. Quelques Autheurs
donnent le nom de Gibel Tarifà
Arabe dont il est question, mais la plus
ge
S
сотт
du Mercure Galant.
251
commune opinion eft qu'il fe nommoitfeulement
Taric , & qu'ayant efté envoyé en
Espagne où il s'empara de la Montagne
de Calpé environ l'an 712. elle fus
nommée Gibel Taric, c'est àdire en Arabe
Montagne de Taric, d'où est venu le nom
de Gibraltar. Pour ce qui eft marqué que
les deux Parties qui doivent s'unir ne
fe fervent point de la mefme Langue
pour s'expliquer des mefmes
shofes, & que les Allemans chez l'une
font Italiens chez l'autre , ce n'estpoint
à caufe que la Mediterranée environne
prefque toute l'Italie , & que l'Ocean
eft voifin del'Allemagne , quoy que pour--
tant cefens que plufieurs Perfonnes ong
donné à cette diverfité de langage, ne foir
pas à rejetter, mais parce que fur la
Mediterranée les noms des Fents font:
Italiens , comme Levante , Ponente ,
Oftro, Tramontana , & e: au lieu quefur·
Oceanilsfont appellez en Langue Allemande,
Ooft, Oüeft, Zuid,Noord , &c..
Cependant au defaut de ces Explications
que jefuprime , il eft jufte que je:
vous apprenne qui font ceux qui les ont
données. C'est la moindre choſe qui leur-
Loit dene pour les recherches on du moins:
pourr
252
Extraordinaire
pour les efforts de memoire qu'ils ont efté
obligez defaire.Monfieur Germain , Prêtre
de Caën, a traité toutes les Parties de
cette junctiondes Mers avec beaucoup d'é.
rudition. Monfieur de Seguiniere- Poigrant
, d'aupres de S. Maixant , l'afuivy
de pres. M de Cocur Avocat, l'a expliquée
en Frofe & en Vers ; & M'Bonnet
de Vaux de Loches, avec beaucoup de galanterie
, d'érudition , & d'esprit. M de
Suan Avocat en la Chambre de l'Edit de
Languedoc , en a envoyé une Explication
de Montauban , remplie de citations
tres-fçavantes , ainsi qu'afait de Montmedy
.Mr de Colonques Capitaine au Regiment
de la Marine. Le détail de cette
derniere eft grand , jufte & curieux. Il
fait voir les avantages qu'apportera le
Canal de communication des deux Mers.
Ie fuis fâché que la Belle qui fouhaitoit
le voir imprimé tout du long , n'ait pas
cettefatisfaction. Mr le Marquis de la
Calade Feudataire de la Princeffe Aurelie,
& M'de Lefcarde- Voifenel de Caën,
en ont donné des Explications en Vers.
Mr de Prugne Avocat , en a envoyé une
tres-belle en Profe , de Gueret dans la
Haute Marche, auffi bien que le Berger
libre
du Mercure Galant. 253
libre de la Plage de Senary en Provence.
Celle du Secretaire des Dames de Saumur,
n'eft pas moins belle , & tous les points
d'érudition y font tres- bien marquez. Le
Mot en a efté auffi trouvé par Meſſieurs
de la Salle , S de Leftang , de Rheims ;
Gardien, Secretaire du Roy ; Coulets , de
Mets ; Des Ages , Prieur de S. Antoine
en Perigord ; & par Mademoiselle Sachot
, Soeur de le Curé de S. Gervais.
Plufieurs ont donné d'autres Mots à cette
Hiftoire ; comme le Mariage de la Paix
& de la Guerre , celuy de la Terre &
de la Pluye , & il ne fe peut rien de plus
galant que l' Explication qu'en afaite Mr
Lincelierfur le Mariage de la Guerre
& de l'Amour dans le Mercure .
Le moyen de finir cet Article , fans
vous faire voir la Lettre qui fuit ? Les
Vers dugrand
Corneille que vous y lirez,
me mepermettent
point de douter qu'elle
ne vous plaife.
LETTRE XLV .
A Paris.
>
Oftre Extraordinaire Monfieur
, m'a caufé un plaifir qui V&
n'eft
254
Extraordinaire
n'eſt pas commun. La diverfité du ftile
dans la quantité de Lettres qui le compofent
m'a furpris . Je me fuis fouvenu
en lifant de la pensée d'un Ancien qui
s'étonnoit qu'il ne fe trouvât pas deux
Hommes qui fe reffemblaffent parfaitement,
quoy que formez des meſmes
parties. Les Lettres dont vous nous
avez donné le Recueil , ont prefque:
toutes un même fuiet , & la difference.
du ftile ne laiffe pas d'y mettre une fort
grande varieté.
Pour votre Hiftoire Enigmatique,,
ie vous avoue qu'elle m'a paru fort aifée,&
qu'à peine i'en avois lû les premieres
pages , que douze Vers de:
Monfieur de Corneille l'aîné , que je
vous envoye , m'ont fait connoiftre
que vous nous vouliez parler
de la jonction des deux Mers. Je ne
doute pas que vous n'ayez déja
veu ces Vers , puis qu'il y a quelque
temps qu'ils font compofez : mais ils
viennent tellement au fujet , que:
jay crû vous en devoir faire fouvenir..
•
LAL
du Mercure Galant.
255
La Garomne & l'Atax dans leurs
Grotes profondes
Soupiroient de tout temps pour marier,
leurs Ondes,
Et faire ainfi paffer par un heureux
panchant
Les Trefors de l'Aurore aux Rives dn
Couchant.
Mais à des voeux fi doux , à des flâmes
fi belles,
La Nature attachée à des Loix eternelles,
Pour obftacle invincible oppoſoit fierement
Des Monts & des Rochers l'affreuse
enchaifnement.
France , ton Grand Roy parle, & ces.
Rochers fe fendent,
La Terre ouvre fonfein, les plus hauts
Monts defcendent,
Tout cede, & l'Eau qui voit ces paffages
ouverts,
Le fait voir tout puiſſant fur la Terre
& les Mers.
Je me vois obligé de vous avertir
que dans plufieurs Cartes de Erance,
on trouve Aude au lieu d'Atax,qui
eft dans le premier de ces Vers , mais
en
256
Extraordinaire·
on en trouve auffi qui marquent Atax
& non pas Aude, jJee ferois trop long,
Monfieur , fi j'entreprenois d'expliquer
chaque partie de cette Hiftoire.
Il fuffit que je vous aye dit le vray mot:
& qu'il m'ait procuré l'occafion de
vous allurer que je fuis voſtre, &c.
C. P. R. A. D. C.
Ces buit autres Vers m'ont efte envoyez
fur cette même jonction des Mers.
Ils font trop agreables pour les oublier.
Dans voftre Hiftoire Enigmatique,
(Paifque vous voulez qu'on l'explique
Et mefme que ce foit en Vers )
Je trouve le Canal qui doit ioindre les
Mers ;
Mais ie prévoy que das ce Mariage
Que nous verrons conclu par le fecours
de l'Art,
Si les futurs Conjoints ne font mauvais
ménage,
Ils feront au moins lit à
part
- Mr.Douvrier fifameux par les Devifes,
a fait une Inferiptiomerveilleuse pour
ee Canal qui doitfaire la communication
des
du Mercure Galant.
257
des deux Mers. Elle eft Latine , & c'eſt
quelque chofe de bien extraordinaire pour
moy que de vous rien envoyer dans cette
Langue ; mais outre qu'on ne sçauroie
mieux louer le Ray quefait cette Infeription
en peu de mots , je croy pouvoir
dans une Lettre extraordinaire , ce que je
ne me croirois pas permis dans une autre.
Eternum hoc publicæ utilitatis opus ,
Immortalis gloriæ monumentum ,
Omnibus retro fæculis , nec tentatum ,
Quondam venturis , miraculo futurum ,
LUDOVICUS AUGUSTUS ,
Rex Chriftianiffimus ,
Fatis major ;
Disjuncta fatorum lege ,
jungens >
Maria,
Authore gloria , Duce prudentia,
Comite fortuna ,
Audacter inchoavit , feliciter perfecit.
Si je ne puis mettre icy tout ce qui m'a
efté écritfur l'Histoire Enigmatique , il
ne m'eft pas moins impoffible de vous envoyer
les fentimens de chaque Particulier
fur la Question propofée. Celuy qui figne
NicolaifNippuob de Mariftel, a dit que
PAmant
258 Extraordinaire
Amant quité tout d'un coup foufre le
plus, & il le prouve par l'Histoire d'un
Amant mort de douleur dans le moment
qu'il apprit de fa Maistreffe qu'elle l'e
quitoit pour un Rival . C'eſt une Avanture
dont je vous entretiendray quelque
iour. Mr de Seguiniere dont je vous viens
de parler , eft d'un Sentiment contraire ,
fait une tres-judicienfe peinture des
peines de l'Amant à qui une Infidelle veur
faire croire qu'elle ne ceffe point de l'aimer.
Les Dames de Saumur font de ce
mefmefentiment , auffi -bien que la plûpart
de ceux qui ont écrit fur la question.
Ils conviennent tous que l'Amant abandonné
tout d'un coup foufreplus violemment
dans le temps qu'ilfoufre ; mais comme
la neceffité de fon malheur luy doit
faire prendre defortes réfolutions pour fe
guerir , ils foutiennent que fes peines ne
fçauroient eftre langues , felon eux
c'est tout en amour que gagner du temps,
Le finis cette matiere par ce Sonnet que
ay reçen de Chaumont en Baſſigny.
SONNET
du Mercure Galant.
259
SONNE T,
Sur la Queftion des deux Amans,
propofée dans le premier
Extraordinaire.
Loris ufant de ftratagême,
Cour déguifer fon changement
Croit qu'avec ce temperament,
L'iniure pour Daphnis n'en devient
pas extrême .
Iris qui n'en fait pas de mefme,
Croiroit outrager fon Amant,
De n'avouer pas nettement
Que c'eft de tout fon coeur qu'en d'autres
lieux elle aime.
4
Si vous demandez qui des deux
Rend fon Amant moins malheu.
reux .
Je ne vois pas, helas ! quelle eft la plus
difcrette.
Car l'infidelité , parlant felon mon
gouft,
A quelque chofe qu'on la mette,
Eft touhours un mauvais ragouft..
260
Extraordinaire
peu
Quoy que ma Lettre extraordi
nairefoit faite en partie pour met
tre les fpirituelles & galantes Explications
des Enigmes du Mercure
où l'on n'en met qu'une , je n'ay
pú ménager de place que pour tresdans
celle- cy , & j'en ay d'autant
plus de chagrin , que
beaucoup
de Gens demandent à voir de
quelle maniere chacun y fait rapporter
les diférens Mots qu'il leur
donne. La plupart de ceux qui ont
efté nomme dans les trois derniers
Tomes du Mercure , m'en ont envoyé
de tres-agreables Explications
; car comme je vous l'ay deja
marqué , beaucoup n'y font pas
nommez pour avoir fimplement
trouvé un Mot. Iln'y a rien de plus
galant quetoutes celles que j'ay reçeuës
fur l'Enigme de la Mode.
Monfieur le Prefident du Prefidial
de Nantes en a fait une dont chaque
du Mercure Galant. 261
que Stance finit par un des Vers
de l'Enigme , & a unfens tresjufte
par tout. Ie fuis fâché de me
voir contraint à ne faire queparler
defon Efpritfans le faire voir. La
Societé qui tire aufort pour deviner
les Enigmes , en a auffi donné
de tres - belles Explications. Celle
de la Flufte en Vers qui m'eft venuë
d'Ablouville vers Argentan ,
ne fçauroit eftre plus fpirituelle ,
comme iln'y a rien de plus fçavant
que tout ce que Monfieur Panthot
Docteur & profeßeur en Medecine
Lyon , a trouvéfur les Enigmes
en Figures qu'il a expliquées. Ie
ne devrois pas oublier l'Explication
du Satyre Troyen , & celle de
La Salamandre Prifonniere , fur la
Cafcade; mais je les prie de me
pardonner, ils auront leur tour une
autre fois.
à
Iepaffe aux Modes nouvelles, &
commen
262 Extraordinaire
commence par ce Cavalier tout
habilléfur lequel vous pouvezjetter
les yeux. Ie ne vous envoyeray
pas beaucoup de ces Figures dans
cet Extraordinaire. Vous en avez
cu davantage dans le premier qui
parut ily a deux Mois . Nous eftions
déja au Commencement de l'Eté, &
comme nousfommes encor dans céte
mefmefaifon , il nepeut y avoir eu
beaucoup de changement dans les
Modes. Il n'y aprefque aucune di .
férence pour les Habits entre la
fin du Printemps & l'Eté. Ils ne
changent qu'en Automne & en Hyver,
à cause de l'épaiffeur des Etofes
qui donne lieu d'enfaire de belles
pour les Femmes , les Taffetas ,
les Toiles , & les Gazes , eftant
prefque feules de mode pour elles
pendant la chaleur. Leurs Manteauxfont
prefentement attachez
proches du fein d'une Agraphe de
Pierre
Habit
Rubans to
tabize ou
brode aue
de lafrange
THEQUE
BIBLIO
LYON
*1893
DEL
VILLE
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1
DE
LAVILLE
LYON
1893
du Mercure Galant. 263
le
Pierreries. Ilsfont ouverts par
bas, &font voir le Corcet chamaré
depoint de France ou d'Angleterre.
Elles portent auſſi une Ceinture
brodée , avec un Crochet de
Diamans au bas du Corps . L'on
met toûjours deux Noeuds de Ruban
aux cofte des Manteaux ; & les
Tours de Manches continuënt à
eftre doubles . Onporte encor desTa.
bis & des Taffetas d'Angleterre de
toutes couleurs, decoupez en pluche.
On porte auffi quantitéde Gazes à
fleurs & rayées de toutes couleurs .
La derniere Mode eft d'une Etofe
que l'on nomme de l'invifible . Ily
en a de plufieurs couleurs , mais
celle qui regne le plus eft couleur de
Prince. On s'eft auffi fervy d'une
Etofe qui de deux pas paroift decoupée
en pluche. Il n'y a prefque
point de Dames qui ne fe foient
fait faire des Habits de toutes ces
diféren
264
Extraordinaire
diférentes façons. Elles portent des
Iupes de Point de France , & les
plus nouvelles font de Point d'Angleterre
pleines fans fonds , avec
une Dentelle de même,la Iupe plifsée
au bas. On enfait auffi de Toile
blanche ou Mouffeline rayée , avec
une Dentelle fraizée au bas de la
Iupe. On continue à porter des Iupesde
la mefme Etofe que les Manteaux
; mais quand les Manteaux
& les Iupesfont de Gaze , il faut
mettre une autre Iupe de Taffetas
fous celle de Gale , & qu'ellefoit
d'une couleur plus brune ou plus
claire. Ainfifi la Iupe de Gaze eft
decouleur brune , la Iupe de deffous
doit estre d'une couleur plus
claire ; comme auffi celle de deffus
eftant claire , il faut choisir une
couleur plus brune pour la Iupe de
deffous.
Les couleurs brunes font les couleurs
du Mercure Galant. 265
leurs de mufc , de bois, noiresfeüil-
= le. morte , & violet.
bien
Les couleurs claires font blanc,
incarnat , bleu , vert , gris- de- lin,
& couleur de paille ; & pour
faire l'affortiment , ilfaut toûjours
= que les couleurs de deßousfoient
diférentes de celles qui font dans
les Iupes de deffus ; c'est à dire que
= qui mettroit une Iupe de Gaze de
deffusfeuille-morte, &une de def→
fous de mefmecouleurplus claire ou
plus brune que celle de deffus pour
tafaire détacher , cela feroit un
mauvais accord. Il faut toûjours
une couleurtout àfait diférente de
I celle qu'on veut détacher. Ie ne
parle pasfeulement pour les Gakes,
mais pour toutes fortes d'Etofes',
Garnitures , & Broderies.
Les Femmes portent des Gands
travaille en Point d'Angleterre,
avec une Dentelle pliffée au tour.
Q. d'Avril. M
266 Extraordinaire
Les Eventails font peints de Figures
& doyfeaux de diférentes
couleurs , fur un fonds blanc rehauffé
d'or.
Examinez , je vous prie , la Figare
qui fuit. Elle reprefente la
maniere de s'habiller qui eft prefentement
le plus en ufage parmy
les Dames.
Quant à ce qui regarde les Hommes
, ilsportent leurs Iuste-à- corps
un peu plus amples que l'Hyver
paffé, & toujours fort longs . Il s'en
fait beaucoup d'Etamine couleur
de Prince , & de Gros de Tours
couleur de muſc , unis & à fleurs.
La Tiretaine a estéfort à lamode,
& les plus grands Seigneurs en ont
porté. Onfait les Chauffes ouvertes
à demy doublées de Tabis piqué, &
l'ouverture bordée d'une Dentelle
pliffée , avec un Bas roulé de la
couleur de l'Habit. Les Veftes fe
portent
du Mercure Galant. 267
portent auffi longues que les Iufteà
corps. La plupart font de Toile
blanche , chamarez de Dentelle
d'Angleterre ou de Point de France
. On met deux rangs de Dentelle
aux Manches, & une aux Gands.
On porte les Baudriers fort longs,
laplupart àfond blanc , & brodez
de la couleur de l'Etofe ou de la
Garniture. Les Fleurons de la Broderiefont
fort grands. La plupart
des Nauds d'épaule font d'un Rubannoüéfort
large & tabike, plein
ourayé. On en met auffi de brodez
avec une Frange d'or au bout. Les
Chapeaux fe portent toûjours de
Caftor gris , avec un Croiffant de
Plumes de mefme couleur que
Garniture. Onfait des Cravates de
Point d'Angleterre ou de France
fans brides , accompagnées de deux
Nauds de Toile de Batifte ou Mouffeline
, bordée d'unpetit point qui
la
Mij
268
Extraordinaire
a du raport au grand.
Ie croyoisfinir iey, mais une Lettre
qu'on m'apporte prefentement
de Venife merite bien que vous la
voyiez. Vous la trouverez accompagnée
d'une autre que Monfieur
le Duc de S. Aignan m'afait l'honneur
de m'écrire fur les Enigmes
d'un des derniers Mois.
LETTRE XLVI.
De Venifele 15. Avril 1678.
UN
IN Gentilhomme François qui
paffé le Carnaval à Veniſe, m'ayant
fait prefent d'un de vos Mercures
, ie l'ay lû , Monfieur , avec beaucoup
de plaifir , & l'ay fait voir à des
Perfonnes affez éclairées qui l'ont
trouvé extrémement bien tourné. Cet
Ouvrage eft remply de galanteries qui
répondent à la délicatelle des François
, & les Expreffions m'en ont paru
iuftes & fi aifées , que ie ne crains
point
du Mercure Galant. 269
point de vous dire que i'y ay remarqué
plus de lumiere encor que de brillant.
MAS LUZ , AUN QUE RESPLENDOR.
Chaque feuillet a fa beauté
Que cent traits brillans font connoi
Stres
Mais malgré toute fa clarté
Il encache beaucoup plus qu'il n'en fait
paroiftre.
Les Nouvelles de la Guerre, les Intrigues
d'Amour , les Compofitions
galantes & heroiques en Profe & en
Vers, les Airs paffionnez , & les Enigines,
font un compofé admirable.
C'est un Champ émaillé de cent mille
fleurettes
Dont la diverfité charme & ravit les
yeux,
Ony voit des Bergers tendres , ingénieux
Qui chantent leurs Amours fur leurs
douces Mufettes.
Les Fiffres, Hautbois & Tambours
S'accordent avec les Trompettes.
Müj
270
Extraordinaire ”.
Les Mufes en ce Champ paroiffent
fatisfaites
De l'Empire de Mars , des Ris & des
Amours.
Jugez, Monfieur , de la fatisfaction
que m'a donné cette lecture par le panchant
que l'ay à vous rendre iuftice :
vous ne devez point vous en étonner.
PIEGA ONDE PIU RICEVE.
Le panche du cofté dont je reçois le plus .
Je ne ferois pas Venitien , fi i'avois
d'autres fentimens pour un François de
voftre caractere:ainfi vous devez croifii'eftime
vos Ouvrages , i'eftime
encor plus l'Auteur à qui i'ay fait
voeu d'eftre toute ma vie & c.
re que
FREDINO
LETTRE XLVIL
Du Havre le 24. de May..
Lus vous continuez votre Mercu
Pre Galant ,plus ic continue à l'admirer
. Il m'inftruit en me divertiffant,
&
du Mercure Galant
271
& le feul defaut que i'y remarque, c'eft
qu'il attache à un tel point , qu'on
pourroit en avoir moins d'application
au fervice du Roy dans les emplois où
l'on y doit eftre occupé. Vous qui témoignez
avec tant de iuftice de l'admiration
pour les incomparables vertus
de ce grand Monarque, ne craignez
vous point d'apporter de la diſtraction
à ceux qui le fervent ? Vous me répondrez
fans doute , Monfieur , que comme
ce n'eft pas pour longtemps, cela ne
peut pas eftre de dangereule confequence.
Quand j'en conviendray avec
vous, il n'en fera de mefme pour
l'explication des Enigmes ; auffi n'en
ay-ie ofé entreprendre aucune depuis
celle de l'Armée des Confederez, hors
les deux que ie vous envoye auiourd'huy,
ie confeffe qu'elles m'ont tenté,
& que pour les avoir trouvé faciles à
deviner , elles ne m'en ont pas femblé
moins ingenieufes . Voicy , Monfieur,
ce que ie diray fur la premiere.
pas
Je ne fçay fi jay frappé
Bien droit an but ou je vife,
On fi dans cette entreprise
M
272
Extraordinaire
le fuis en vain occupés
Maisje feray fort trompé
Si ce n'eft une Chemife.
Sans refver un moment j'eus l'affaire
achevée,
Regardant un Bâton que j'avois à la
main,
Sa tefte vant le mieux, pource qu'elle est
d'or fin.
Il eft fec, droit, leger, il fe fait craindres
Enfin,
C'eft une Canne d'Inde, & l'Enigme eft
trouvée.
Il ne fe peut pas faire qu'un Premier
Gentilhomme de la Chambre du
Roy méconnoiffe une Chemife qui a
Phonneur d'approcher de fi pres, comme
dit l'Enigme, de la Sacrée Perfonne
de fa Maiefté; ny qu'un Lieutenant
general en fes Armées fe puiffe tromper
facilement en la defeription d'une
Canne. Mais quand ie le ferois dans
toutes les deux f ce que i'ay peine à
croire) ie m'en confolerois bien , puis
que ie voy par les nos de plufieurs perfonnes
du Mercure Galant.
273
fonnes de beaucoup d'efprit & de mérite,
que l'on ne rencontre pas toufiour
abfolument, & qu'il fuffit d'approcher
du deffein qu'ont eu les Autheurs de
ces galans Ouvrages. Les grandes apparences
de la Paix avec la Hollande
m'empefchent de dire mes fentimens
touchant la troifiéme. Vous iugez bien,
Monfieur , quels ilsauroient pû eftrẻ
fans cela. Quoy qu'il en foit, ie fouhaite
bien moins d'avoir réüffy à deviner ces
trois Enigmes , qu'à trouver une occafion
de vous faire bien connoiftre avec
combien d'eftime ie fuis toufiours
voftre , & c.
LE DUC DE S. AIGNAN .
Adieu , Madame. Ie ne doute
point que je n'aye quantité d'agreables
chofes à vous faire voir
dans le prochain Extraordinaire
queje vous promets de vous envoyer
précisement le quinkiefme
do
274
Extraordinaire
d'octobre pour le Quartier du
Mois où nous fommes. Iefuis vo-
Stre , &c.
A Paris ce 20. de Juillet 1678.
FIN.
OTHEQUE
DELA
VILLE
LYON
dinaire
Quartier la
mes. Jefais vo
Juillet1678
J
DE
LA
THELFE
LYON
Illuftriffimus
APL&rrucoghrdieuexnpeinffciospus
NCCS.deoaeSulmfliveliglliulose
STPJoraciEtinreiSttuaaUmttiiss
at1Tata6enrb9fniu3tbolauiimstenti .
BIBLIO
THERE
DE
LYON
1893
ག་
ཏུ།
802157
THÈQUE
VIBLIO
THERE
LYON
1893 *
VILLE
DE
LA
EXTRAORDINAIRE
BIBLIO
DU 807157
MERCURE
LYON
GALANT.
artier d' Avril 1678
TOME I I.
A
LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere .
M. DC. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
THEADE
PREFACE
E premier Extraordinaire
ayant
ETTIA
efté donné depuis
deux Mois , l'envie
de mettre celuy-
cy dans fon Quartier , l'a
fait fuivre de fi prés, qu'on a efté
obligé de differer jufqu'à celuy
d'Octobre à tenir parole fur
les Lettres qui doivent traiter
des Enigmes en Figures , & fur
beaucoup d'autres chofes qu'on
a fait attendre au Public . On eft
fâché de n'avoir pû faire entrer
dans ce Second quantité d'Explications
fort curieufes fur ces
ã ij
PREFACE.
pas
en
Enigmes en Figures ; mais comme
il faut preferire des regles
tout , on avertit qu'à cet égard ,
on mettra à l'avenir tout ce qui
fera donné par ceux qui en¦auront
trouvé le Mot , le nombre
n'ayant pas encor paffé trois ou
quatre.Pour les Explications qui
ne feront fur le vray fens,
comme l'efprit n'y paroift pas
moins , & qu'elles font fouvent
pleines de recherches fort
agreables , on en mettra une fur
chaque Mot diferent , pourveu
qu'elles ne foient pas trop longues
, & que l'application en paroiffe
fpirituelle. Pour les Enigmes
en Vers , il eft inutile de
donner des Vers pour des Vers,
quand on n'a autre choſe à dire
que le vray Mot. On en a mis
beaucoup dans le premier Extraordinaire
, afin de contenter
tout
PREFACE
.
tout le monde , mais on n'en fera
plus imprimer , qu'il n'y ait un
tour agreable & plein d'invention
, comme on en verra dans
quelques Explications de ce Volume,
qui femblent eſtre plûtoft
des Recits d'Hiftoires galantes,
par le mélange de Profe & de
Vers , que de fimples explications.
On mettra tout ce qu'il y
en aura de ce genre fur les fix
Enigmes des trois Mois . Quelques
fpirituelles qu'elles puiffent
eftre , on prie ceux qui en donneront,
de les faire courtes, afin
que chacun puiffe trouver place,
& qu'outre ces Explications , on
puiffe mettre dans l'Extraordinaire
quantité d'Ouvrages d'érudition
, tels qu'on en trouvera
dans celuy- cy , avec des Nouvelles
Etrangeres . Il y aura toujours
quelques Figures, Un Artia
iii
PREFACE.
cle pour les Modes , Et une Lettre
en Chiffres. Ceux qui en
ont offert, les envoyeront quand
il leur plaira , j'entens les Lettres
en Chiffres. S'ils vouloient
fe donner la peine de les faire
deffigner , on les feroit mieux
comprendre au Graveur . De
quelquefaçon qu'ils les envoyét,
on les recevra avec plaifir.Comme
l'on aura trois Mois pour
toutes les chofes qu'on fouhaitera
qui foient miſes dans
l'Extraordinaire
on avertic
qu'on ne mettra rien de ce qui
fera envoyé das les dix derniers
jours , & qu'on preferera toûtjours
ce qu'on recevra de bonne-
heure , parce que le temps
qu'il faut ménager pour l'Impreffion
du Mercure , eft caufe
qu'on a befoin de deux mois
pour celle de l'Extraordinaire.
>
Le
PREFACE.
Le premier dont on avoit fixé
d'abord le prix à cinquante fols,
fe donne prefentement auffi
bien que celuy- cy à trente fols.
as iiij
Avis pourplacer les Figures.
LE
E feu d'artifice dreffé devant le
Palais de leurs Alteffes Royales,
doit regarder la page 29.
Le feu d'artifice dreffe fur le Pô,
doit regarder la page 47.
La Lettre en Chiffres , doit regar
der la page 195 .
La Figure du Cavalier habillé à la
mode, doit regarder la page 262.
La Figure de la Femme, doit regar
der la page 266 .
EXTRAIT
EXTTRA
du Privilege du Roy.
RAIT
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
PaintGermain en Laye le trente un De
cembre mil fix cens feptante fept , Signé ,
Par le Roy en fon Confeil , JuN QUIERES.
Il eft permis à J.D. Ecuyer, Sieur de Vizé
, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678.Signé ESTIENNE COUTEROT ,
Syndic.
Ec
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé , a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour en
jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour lapremiere fois le
30. Inilles, 1678.
་་ ་་་ mm )
EXTRAIT
EXTRAIT DV PRIVILEGE
de Monseigneur le Vice- Legat
d'Avignon.
PAE
Ar grace & Privilege de Monfeigneur
l'Excellentiffime Vice- Legat , il eft permis
THOMAS AMA ULRY Libraire de Lyon d'inprimer
& debiter le Livre intitulé Le Mercure
Galand , avec l'Extraordinaire dudit Mercure
Galand , avec deffences à tous autres d'imprimer
, vendre , ny debiter dans la Ville d'Avignon
& Comté Venaiffin aucun Exemplaire
dudit Livre, même de ceux cy- devant imprimés,
en tout ou en partie, que de l'impreffion dudit
AMAULRY, pendant le temps de fix années, à
compter du jour que chaque Volume fera imprimé
pour la premiere fois , à peine de fix mil
livres d'amende , ainfi qu'il eft plus amplement
porté à l'Original ; & le prefent Privilege
eft tenu pour deuëment fignifié en mettant
un Extrait au prefent Livre. Signé
FR. NICOLINI Vice- Legat. Datté du
16. Avril 1678. Enregistré par FLORENT
Archevifte.
EXTRAIT
ON
N donnera un Volume du Mercure
Galant le fixiéme iour de
chaque Mois fans aucun retardement,
& un Extraordinaire tous les trois
Mois . Tous les Volumes de l'année
1678. à commencer par celuy de Janvier
, ne fe donneront plus à l'avenir,
chez le fieur Amaulry Libraire à Lyon,
relié, qu'au prix de vingt fols. Les dix
Volumes de l'année 1677.fe donneront
toûjours au prix ordinaire , c'eſt à
dire douze fols relié.
Le premier Extraordinaire fe donnera
auffi au mefme prix de trente fols
relié, bien qu'il foit marqué cinquante
fols.
}
EXTRA
i
EXTRAORDINAIRE
DU
MERCURE
GALANT.
QUARTIER D'AVRIL.
TOME II.
UELQUE peu de temps
que me laiffent les Lettres
que vous recevez de
moy tous les Mois , ilfaut,
Madame, vous tenir parole
fur l' Extraordinaire, & fairefucceder
le Quartier d' Avril à celuy que vous
avez déja veu de Ianvier. Ie n'ay que ce
Seul moyen de fatisfaire tous ceux dont
on me fait la grace de m'envoyer lesga-
Q.d'Avril
A
2 Extraordinaire
lans Ouvrages. Il m'en demeure toûjours
beaucoup qui ne peuvent entrer dans mes
Lettres ordinaires , où les Nouvelles du
temps doivent avoir place preferablement
à tout. L'Extraordinaire en fera comme
un Suplément , & vous y trouverez entr'autres
chofes tout ce que j'auray pû
ramaffer d'Avantures & de Festes des
Cours Etrangeres . La Gazette Galante
& quelques autres Pieces pour Monfeigneur
le Dauphin , vous ont affe per-
Juadée de l'efprit de Monfieur du Mata
d'Emery, Il n'eft pas le feul qui en ait
dans fa Farnille. Monfieur d'Emery de
Boubes fon Frere en partage avec luy les
avantages,& vous en conviendrez quand
vous aurez lû ce qu'il adreffe à une belle
Perfonne de fa Province.C'est une Morale
ingénieufe qui a de l'utilitédansfon
agrément.
LE
du Mercure Galant.
3
•.2013 80103 $163 :8963 ·2063.
LE MARIAGE
DES PAROLES
AVEC LES EFFECTS.
A l'Illuftre Mademoiſelle S.M.
1/
L n'eft rien de fi commun que de
fe marier , & rien qui le foit fi peu
que d'eftre heureux dans le Mariage.
L'Amour qui y doit eftre le premier
des Invitez , ne s'y trouve prefque jamais
; & l'Hymens qui eft obligé d'y
affifter de gré ou de force,n'y mene le
plus fouvent pour toute fuite que des?
reproches & des repentirs. L'Intereft!
s'y fait de fefte plus que tous les Con
viez. Il en eft le Confeiller & l'Arbitre,
le Solliciteur & le Juge tout enfemble
; & s'il arrive qu'il fe partage
quelquefois entre le Merite & la Fortune
, il fe determine bientoft en faveur
de celle - cy ; & dans un Procez
où la Raifon follicite pour le premier
, il n'écoute que l'autre , & luy
A jj
4
Extraordinaire
donne gain de Caufe . Vous avez
éprouvé cette injuftice en plufieurs
rencontres, & quoy que voftre Etoile
n'ait point oublié de vous donner
beaucoup de bien avec beaucoup de
beauté,dans les engagemens que plufieurs
Perfonnes ont voulu prendre.
pour vous , il femble que le defir d'ac-.
commoder leurs affaires ait prévalu
à celuy de fe rendre heureux , & que
cet air fi charmant qui ne laiffe échaper
aucune liberté de ceux qui ont le
bonheur de vous approcher,n'ait fervy
qu'à vous attirer des Avares & des
Infidelles :On a fongé à penetrer dans
vos richeffes , autant qu'à s'infinuer
dans voftre coeur ; & quand des Magiftrats
fouverains , & des Gentilshommes
qualifiez , vous ont recherchée,
ils n'ont pas porté l'Amour tout..
feul avec eux ; ils ont fait marcher
devant luy des Conventions & des
Demandes . Dans la connoiffance
que vous avez euë de leurs veuës intereffées
, il n'eft pas furprenant que.
tant de Partys ayent efté rejettez , &
que vostre vertu qui doit eftre comprée
pour beaucoup , n'ait pû fouffrir
de
du Mercure Galant.
5
"
"
de n'eftre point employée en payement,
& de ne point faire capital avec
d'autres fommes. 11 eftoit injufte que
ce fut pour rié que la Nature euft pris
tant de foin à vous embellir ; & fi les
graces du Corps & celles de l'Efprit
ne font pas faites pour groffir les Articles
d'un Contract de Mariage , el-
-les doivent au moins enfler le coeur
d'un Pretendant, & l'obliger d'en faire
des Claufes fecretes pour fa gloire
& pour fon bonheur. Mais ce n'eft
plus l'air du Siecle. L'Intereft fe prefente
par tout le premier. La Beauté
& les Graces ne paroiffent qu'apres
luy , & il prend le devant à tout ce
que le vray Merite peut avoir de plus
eftimable. Ainfi il empefche les Propofitions
de coeur à coeur, il rompt les
Traitez que commence l'Amour , &
s'oppose à toutes ces legitimes unions
Idont la Fortune ne fait pas le premier
noeud. C'eft pour cela qu'il mer fouvent
des obftacles entre les Paroles &
·les effets , qu'il en éloigne les ajuftemens
, & qu'il n'y a point de Mariage
bien formé , que celuy où ce Monftre
ne fetrouve point. A dire vray,toutes
A iij
Extraordinaire
les Paroles ne font pas de mefme efpece.
Voicy la difference qu'il en faut
faire.Il y en a de belles qui fe proftituent,
& qui fe donnent à tous les allans
& venans ; il y en a auffi de chaftes
qui fe retiennent,& qui fe plaifent
d'eftre recherchées. Celles- cy font
Filles de la Sincerité, quí enfante avec
peine , & qui feroit fterile , fi elle n'eftoit
fecouruë de l'abondance de
coeur. Celles -là naiffent de la Cajol-
Jeric , qui eft extremement feconde,
& qui ayant beaucoup de facilité à
mettre fes Enfans au jour , ne laiffe
pas d'en fupofer encore un affez grand
nombre. Le Compliment, qui eft un
de ceux qu'elle aime le plus, ne garde
point de mesures dans fa conduite.
Il depenfe tout , & fait de fi grandes
profufions , qu'il accable ceux qui les
reçoivent. La Diffimulation les épargne
quelquefois. C'est une Mere qui
ne fe montre point , & qui au travers
d'un grand voile produit des Filles
qui ont un éclat affez capable d'ébloüir
d'abord, mais dont les charmes
cftudiez & les beaurez deguifées ne fe.
duifent que les Credules. Quoy que
la
du Mercure Galant.
la Feintife s'applique inceffamment à
ajufter fes Paroles , les ornemens
qu'elle leur donne font trop affectez
pour exciter une veritable admiration
. Tous les brillans & toutes les
broderies dont elles fe parent,ne font
que de fauffes richelles qui furpren-
Hent pour quelques momens,mais qui
eftant examinées , fe font méprifer
par le peu de valeur qu'on y reconnoît.
Ces Paroles que le feul artifice
rend fi pompeufes , ont un air de finelle
quitrompe les oreilles les plus
fçavantes & les plus exercées . Elles
entrent dans le coeur par forprife , &
ne voulant point s'y establir , elles ne
fe marient point auffi , parce qu'elles
font trop indifferentes & trop vagabondes,
pour ne pas
dire trop infidelles.
Elles donnent des louanges qui
fontfufpectes. Elles font des promeffes
quifont douteufes. Elles font douces
& obligeantes fous un zele apparent
, qui va loin & qui n'aboutit à
rien. La Cour eft proprement le Païs
natal de ces belles Paroles. Elles s'y
établiffent de plein droit,& y font un
commerce où il n'y a que mauvaiſe-
A iiij
8 Extraordinaire
foy & banqueroutes. Si elles paffent
dans les Provinces, c'eft pour y dreffer
des Theatres, pour y jouer des tours
de Saltinbanque, & y reprefenter des
Comedies. Il n'en eft pas ainfi des
belles Paroles de Ruelle. Elles ont
un air languiffant , & font toûjours
douces & toûjours plaintives. Cependant
leur modeſtie eft eftudiée .
C'est un moyen dont elles fe fervent
pour s'infinuer, & pour faire leurs af
faires à petit bruit Elles ne sot parées
que d'un voile qui cache des détours
& des perfidies concertées. Quoy
qu'elles femblent fi foibles & fi delicates,
qu'à peine fe peuvent- elles foûtenir
, elles ne laiffent pas d'avoir de
la force , & cette force eft d'autant
plus dangereufe, qu'elle confifte toute
en foupleffes & en fubtilitez . Ainfi
il arrive fouvent qu'elles caufent de
grands defordres , & font beaucoup
de fracas fans beaucoup d'éclat . C'eſt
auffi pour cela qu'elles ne fe marient
point, & que les Effets s'en éloignét.
Ils n'ont pas tant d'averfion pour les
belles Paroles de la Chaire & du Barreau
. Elles ont toutes un caractere
qui
du Mercure Galant.
9
qui les diftingue des autres . Ce font
des parlenfes & des emportées , &
quoy qu'elles s'enflent affez ordinairement
d'orgueil ,pour fe voir les Interpretes
des Loix Divine & Humaines,
elles fe bornent fouvent à émou.
voir les Paffions , & à troubler la Raifon.
Cette force , ou fi vous voulez ,
acet efprit dont elles font animées , les
faiocagire avec tant de vehemence,
qu'on peut dire qu'elles tonnent , &
qu'elles fulminent ; mais auffi qu'elles
jetrent prefque toujours plus d'éclairs
que de foudres . C'eftce qui fait que
ces belles Paroles rencontrent fi rarementle
party qu'elles démadent .Tous
ces fuperbes embelliffemens qui fervent
à leur magnificence ,ne leur attirent
fouvent que des Cenfeurs & des
Envieux. Elles font pourtant nobles
& hardies ; &aquand elles fe prefentent
devant les Tribunaux du Ciel &
de la Terre, elles reüffiffent quelquefois,
& viennent à bout de leurs deffeins.
Alors le mariage de ces Paroles
avec les Effets eft celebre .Il fe fait
en preſence d'une grande foule. Tou
te une Ville y affifte , mais dans une
A v
JO Extraordinaire
folemnité fi eclatante, on voit peu de
ces belles Paroles couronnées dont
Je mariage confifte dans l'extinction
des Procez & dans le falut des Hom
mes. Il n'y a de Paroles heureuſes que
celles qui naiffent d'une fidelle amitié.
Elles ne manquent jamais d'aller
à leurs fins , & les Effets qui en font
les Partys déclarez, fe hâtent toûjours
de s'affocier avec elles . Elles fe menagent
d'une maniere bien éloignée de
la conduite des autres que la corruption
du Siecle autorife. Ces Paroles
dont je parle icy , ne prennent poipt
Ja qualité de belles ny de grandes
Paroles. Elles font humbles & negligées
, & ont plus de bonté que de
mine. Elles ne vont jamais en foule,
& ne fe plaifent point à faire grand
bruit pour peu de chofel Elles ont
ane fimplicité qui les fait eftimer , &
Jeur peu de fuite leur fait plus d'honneur
, & leur donne plus de oreance ,
que ne feroit un riche appareil &un
grand équipage. C'efte par là qu'on
ne peut leur refufer toute forte deconfiance.
Quand l'amitié les met au
monde , elles perfuadent d'abord
qu'elles
du Mercure Galant. II
-
qu'elles viennent de plus loin que des
leyres.Ce font les extremitez du coeur
où l'Efprit trouve la commodité de
deguifer tout ce qu'il veut. Il y falfifie
à fouhait tout ce que ces levres
produifent de leur chef. Ce n'eft pas
auffi l'origine des Paroles dont la pureté
eft fi recherchée ; c'est le bon
eccur , le coeur fimple & developé ,
quita des yeux pour voir les necelli
tez des Amis, & des oreilles pour en
tendre leurs demandes. Ce coeur n'a
pas moins de fermeté que de diligen
ce , & les Paroles qui en fortent font
fermes & diligentes comme lay. Elle's
ne font ny galantes ny babillardes , &
comme le menfonge ne gafte point
leur veritable naïveté , leur beauté
demeure dans fon naturel , & n'eft ja
mais alterée par aucun fard . Les párures
étrangeres ne les corrompent
point , & quand le jour de leur Mariage
eft venu , quelque pudeur qu'el
les témoignent , elles ont affez de
courage pour en repouffer l'Interest
qui fait fes efforts pour s'y mefler:
Les menaces ny les difficultez né les
détournent point de l'execution , &
leur
I 2 Extraordinaire
leur gloire eft de ne point changer.
La Sincerité qui les nourrit, leur don
ne des forces , & la Generofité les
appuye . Les Effets qui fuivent ces
Paroles paroiffent devant elles lors
qu'on y penfe le moins . ! ls font agreables
, infpirent de la joye, & ont l'art
de plaire . Leur maniere eft obligeante,
& quoy qu'ils marchent tefte baiffée
, ils font plus grands que les Pa
roles , qui font petites & de peu de
montre. Quand l'heure de celebrer
leur Mariage eft venue , l'affemblée
des Parens des deux Partys fe fait
dans un des plus chauds & des plus
commodes Appartemens du Coeur.
Le Panchant & l'Amitié , qui font les
Pere & Mere des Paroles , y menent
l'Affection , l'Attachement , la Bonne
Volonté, l'Inclination , & l'Engagement,
qui en font les proches Parens.
La Sympathie s'y trouve toûjours
des premieres comme leur Ayeule , &
eft obligée d'y aller lentement , à caufe
qu'elle eft aveugle . D'un autre côté,
les Effets conduits par le Pouvoir
& la liberalité , qui font fes Pere &
Mere , paroiffent fuivis de la fatisfa-
1
&tion
du Mercure Galant.
13
ation, de la Commodité, du Profit , de
l'Affurance , & de la Joye , qui font
leurs Alliez. La Jouiffance ne s'en
fepare point , & le tient pres de la
Sympathie. Les Mariées ne font pas
en grand nombre . Elles ne font que
quatre,marchant à la file , ornées d'une
innocente nonchalance , & accom
pagnées d'une fermeté que rien ne
peut ébranler. Ces quatre Mariées
font, le vous le promets . Les Effets leur
donnent incontinent la main ; & les
Graces qui font derriere , répandent
les prefens & les bienfaits dont elles
font chargées . Le Merite dreffe le
Contract, & un des principaux Articles
eft , que les Effets jouiront des
acquefts faits dans la Gloire apres la
mort des Paroles. Cette folemnité
achevée, la Joye prend foin de divertir
l'Affemblée. La Raifon ne manque
jamais d'y envoyer des Ambaffadeurs
pour feliciter les Mariez, & les
affurer qu'elle donnefon approbation
à une Alliance fi bien affortie . Quand
il fe fait un Mariage de cette nature,
la Reconnoiffance fe trouve toûjours
à la fin de la Cerémonie. C'est pour
prote
14 Extraordinaire
profefter aux Mariez qu'elle veut s'attacher
à eux , & donner fes foins à
élever leurs Enfans , qui ne peuvent
eftre que les Remercîmens & les Rétributions.
Avoüez que tout en iroit beaucoup
mieux , fi ces Mariages eftoient frequens.
Les grandes Villes , non plus
que la Cour , ne font pas les lieux où
ils fe font facilement. Vous me ferez
fçavoir s'il s'en fait fouvent de femblables
où vous eftes .
A Bordeaux le 14.d'Avril 1678. *
Cet Articlede Mariage me fait fou
venir de celuy qui vous a tant embaraf
fée dans l'Hiftoire Enigmatique de
l'Extraordinaire de lanvier.Vous me té
moignez de l'impatience d'en avoir l'Ex
plication , & je croy ne vous lapouvoir
"donner d'une maniere plus agreable , qu'en
vous faifant part d'une Lettre qui m'eft
tombéeentre les mains fur cette matiere.
Celuy qui l'a écrite a beaucoup de délicateffe
d'efprit, & ilferoit difficile de tourmer
les chofes plus finement. Il s'éloigne
expres du but pour y mieuxfraper , &
1quand on s'aperçoit de la tromperie , an
1
y
du Mercure Gatant.
15
ytrouve quelque chofe de fi bien imaginé,
qu'on ne fe peut croire en droit de s'en
plaindre. Le nom d'unfi galant Homme
ne m'eft point connu. Ie fçay Seulement
que c'eſt à une Dame de fes Amies qu'il
écrit , & qu'il date de Villars en Bourbannois
£400 6063 8563-8963-1963 863-83. fag £ 4.2013
A MADAME DE ***
E voudrois eftre bel Efprit , Mada-
Jme, pour,foftenir le rang que le
Mercure me donne dans l'Extraordi
naire que vous avez pris la peine de
m'envoyer. J'ay même quelque cha
grin de ne l'eftre pas , ne fçachant
comment faire pour témoigner ma
reconnoiffance à l'Autheur d'un
galant Livre , qu'une de nos Campa
gnardes appelle le Tombeau des Romans.
Je crains d'eftre degradé fi j'entreprens
de luy faire un compliment
dans les formes , car c'est un étrange
Homme. Il n'y a pas moyen de l'approcher
avec des louanges ,luy quizen
a un fond inépuifable, & qui donne fi
judicieuſement aux autres ce qu'ilmerite
16 Extraordinaire
2
rite fi bien luy-même. Cependant}
comme je ne fuis pas naturellement
ingrat,je voudrois bien fatisfaire mon
inclination reconnoiffante. Je fuis
d'avis d'ufer pour cela du privilege
de nous autres pauvres Provinciaux ,
qui avons accoûtumé de nous vanger
en Chanfons quand les forces nous
manquent. J'ay fait des Paroles prof
pres à eftre mifes en chant , & quiferont
de faifon pour quelqu'un des
Mercures d'Eté. Je les envoye à un
Maistre de mes amis qui vous les don
nera dés qu'il les aura notées . Je vous
prie de les envoyer à l'Autheur du
Mercure , & de l'affurer que Air eft
de la main de Maiftre, & d'un Maistre
qui a puisé fes connoiffances dans la
bonne fource. Au refte, Madame , dequoy
vous aviez vous de me deman
der la decifion de la Queftion galan
te ? C'est une fâcheufe alternative que
celle qu'on y propofe . Pour bien ju
ger de la grandeur des maux d'un
Amant trahy & trompé fous de fauf
fes apparences d'amitié , & pour en
faire une comparaifon jufte avec les
peines d'un Amant méprisé & abandonné
du Mercure Galant. 17
donné ouvertement , il faudroit, ce me
femble, eftre tombé dans l'un & l'autre
de ces deux malheurs. Gardezvous
bien, Madame, de me donner jamais
une fi cruelle experience. Laif
fez moy ignorer toute ma vie la fubtilité
de cette Queftion . Que fa difficulté
foit toûjours pour moy une difficulté
impenetrable' ; j'en laiffe volontiers
la décifion à vos Ennemis.
Il me fera plus facile de vous parler
du Mariage de la Mere & de la Fille
qui vous paroift fi effroyable . N'en
foyez point alarmée ; vous pouvez y
confentir fans fcrupule, On peut introduire
en France cette forte de Poligamie
, fans craindre les cenfures de
Rome. Le S. Siege y donnera les
mains , & quoy que les deux Parties
ne luy foient pas également foûmifes,
elles peuvent contracter fans difpence.
Laiffons le ftyle Enigmatique , &
parlons plus clairement. Le Mariage
qu'on propofe entre des Parties de
même fexe & déja mariées , n'eſt autre
chofe que le Traité de Paix entre la
France & la Hollande ; & l'Histoire
Enigmatique n'eft qu'un recit de ce
+
qui
18 Extraordinaire
qui fe paffe à Nimegue dans la Negociation
de cette Paix . Voicy comme
je prétens l'expliquer
Une Dame de vôtre connoiffance ,
qui ne veut pas que je mette icy fon
nom , entra dans ma Chambre dans
le temps que je vous écrivois ces
mots , & que je penfois ferieufenient
à l'explication de cette Enigme. J'avois
l'efprit fi occupé , qu'à peine
m'eftois- je apperçeu qu'elle eftoit prefente
lors qu'elle me demanda à quoy
je révois fi profondement . Je luy répondis
que je venois de m'engager à
expliquer l'Hiftoire Enigmatique de
l'Extraordinaire du Mercure ; mais
que j'y trouvois des difficultez que je
n'avois pas préveües d'abord , & qui
me mettoient fort en peine. Où en
eftes-vous, me dit- elle J'en fuis, luy
répondis-je, à un certain Arabe , qui
a fait le premier Mariage entre des
Parties de méme fexe qu'on propofe
de marier une feconde fois , c'eſt à
dire , felon mon fens ,qui a fait la premiere
Paix de la Hollande avec la
France . Cet Arabe n'eft point de ma
conoiffance , & il m'embarraffe étrangement
du Mercure Galant.
19
gément. Il faut avoir recours à l'Hiftoire
, dit cette fpirituelle Perfonne,
elle refoudra vôtre difficulté. Il eft
vray , Madame,répondis -je ; mais ma
memoire ne me fournit rien là- deffus,
& je ne fçaurois confulter mes Livres,
car, comme vous fçavez , je n'ay
icy que le Mercure Galant pour toute
Bibliotheque. Alors je luy leus le
commencement de cette Hiftoire , &
luy fis examiner le caractere des deux
Parties qu'on avoit deffein de marier.
Elle n'en tira pas plus de lumieres
que moy pour les bien connoistre , &
fe trouvant arreftée par les mêmes difficultez
; Ne vous gefnez pas ,me ditelle
, le beau téps nous invite à la promenade
;n'en perdons pas la plus belle
heure. Vous travaillerez avec plus
de liberté apres avoir pris l'air . N'oubliez
pas cependant voftre Livre, nous
lirons cette Hiftoire en nous promenant.
Peut- eftre trouverez vous fans
y penfer ce que vous n'avez fçeu tronaver
en y fongeant avec trop d'appli-
-cation . Nous fortîmes en mêmetemps
, & à peine fùmes nous dans le
Jardin , que la Dame prenant la parole
;
20 Extraordinaire
le ; Que vous eftes heureux , me ditelle
, d'avoir quelque connoiffance
des Langues ! On ne fçauroit lire
deux pages fans trouver des difficultez
faute de les fçavoir un peu. Je lifois
ce matin la Relation d'un Voyage,
& j'ay rencontré dés le commencement
un mot qui m'a arreftée tout
court. Quel mor ? luy dis - je . Le Détroit
de Gibraltar , me répondit- elle.
Gibraltar ! Que ce mot eft barbare !
c'eft de l'Arabe pour moy. C'eft , Madame,
de l'Arabe pour tout le monde,
luy repliquay-je : ce Détroit eftànt
ainfi appellé du nom d'un Capitaine
Arabe nommé Giber Tarif, lequel , fi
je ne me trompe , fit paffer le premier
fes Vaiffeaux de l'Ocean dans la Mediterranée
; car vous n'ignorez pas
fans doute que ce Détroit joint les
deux Mers enfemble. Voila , dit- elle ,
un Mariage qui.reffemble fort à celuy
de voftre Enigme. Les deux Parties
font à peu prés du caractere de celles
qu'on y marie , de même fexe & de
même âge, fieres , fujettes à l'emportement
, & à qui la vie des Hommes
ne coûte rien quand elles font une
fois
du Mercure Galant . 2I
"
e
S
S
S
fois en colere. La plus tranquille peut
encore eftre confiderée comme la Fille
de l'autre , qui eftant continuellement
agitée par un flus & reflus , ne
fçauroit pafler un feul jour fans s'émouvoir
, & fans fortir comme hors
d'elle-même , fans que les plus habilles
Philofophes ayent jamais pû découvrir
la caufe de cette agitation .
Mais , continua t- elle , ces deux Mers
ne font elles pas jointes en quelque
autre endroit du monde ? Non , Madame
, luy répondis je . Il eft vray
qu'une grande Reyne a eu deffein
d'en faire autrefois la jonction entre
PAGe & l'Afrique où elles s'approchent
d'affez prés , car il n'y a qu'un
Détroit de terre de dix - huit à vingt
lieues qui les fepare, & que Cleopatre
vouloit ouvrir , pour faire paffer fes
Vaiffeaux de la Mediterranée dans
l'Ocean par la Mer Rouge
. Cette
Reyne
d'Egypte
euft fait par là une
Ifle de toute l'Afrique
qui eft une des
plus grandes
Parties
du Monde
;mais
fon deffein
neut point defuite, parce
qu'il fut jugé ou trop dangereux
, ou
tout-à-fait impoffible
. On a auffi effayé
22 Extraordinaire
fayé en vain dans la Grece une jonction
de même nature, pour faire paffer
les Vaiffeaux de l'Adriatique dans
la Mer Egée. Démetrius fut le premier
qui en forma le deffein . Cefar,
Caligula & Neron, l'ont inutilement
tenté aprés luy , quoy que ces deux
Mers ne foient feparées que par un
Iftme ou Détroit de terre de deux
lieuës de large feulement. Si ce deffein
avoit eu quelque fuccez , on euſt
fait du Peloponefe, qu'on appelle aujourd'huy
la Morée , une grande &
belle Ifle , qui euft pû paffer pour la
Maiftreffe d'une infinité d'autres qui
l'environnent & qui font en grand
nombre dans l'Archipel. Tout cela
fe rapporte admirablement bien à vôtre
Hiftoire Enigmatique , dit la Dame
, & je croirois que le Mariage qui
y eft propofé feroit la jonction des
Mers, fi aujourd'huy on avoit formé
le deffein de faire quelque chofe de
femblable. Non feulement on en a
formé le déffein , luy dis- je , mais on
travaille même dépuis plufieurs années
à l'execution d'une entrepriſe fi
furprenante. Ce grand Ouvrage, qui
peut
du Mercure Galant.
23
peut paffer pour le plus beau de l'Europe,
eft prefqué achevé . 11 eftoit refervé
pour le Regne de Louis LE
GRAND , qui ne trouve rien d'impoffible
, & il eft digne de la grandeur
& de la magnificence de ce Prince .
La pofterité aura de la peine à croire
qu'on ait pû fournir à de fi grandes
dépenfes dans le temps que les Allemans
, les Efpagnols & les Hollandois
eftoient liguez contre nous, & que le
Roy faifoit de fi glorieufes Conquêtes
fur eux . Ileft pourtant certain que
pendant que la France eftoit occupée
à vaincre de fi puiffans Ennemis , on a
travaillé fans relâche à faire un Canal
en Languedoc ,large & affez
fond pour porter des Bateaux de
charge , qui tranſporteront les Marchandiſes
d'une Mer à l'autre , & enrichiront
les Provinces , voifines par ce
nouveau commerce. Vous ne fçauriez
croire , Madame , continuay je, combien
on a ramaffé de Ruiffeaux & de
petites Rivieres enſemble , dont on a
conduit les Eaux par des précipices
& des Montagnes inacceffibles , pour
en faire un Refervoir d'une grandeur
profur
24.
Extraordinaire
furprenante,à qui on a donné le nom
de Bon amour , qui fournira de l'eau
au Canal fans qu'il en puiffe manquer
dans les plus grades fechereffes . Voila
bien des Mariages , dit la Dame en
foûriant , qu'on a efté obligé de faire
pour conclure celuy des deux Mers,
& cela me perfuaderoit quafi que leur
ionction eft le Mariage dont il eft parlé
dans l'Hiftoire Enigmatique du
Mercure. Je ne m'étonne pas ,luy disie,
que vous en foyez perfuadée, mais
ie fuis furpris de la maniere dont yous
me l'avez perfuadé à moy- même , en
me tirant adroitement de mon erreur.
Vous penfez donc , repliqua- t - elle,
que i'ay prétendu expliquer voftre
Enigme, & que i'en ay trouvé le fens?
Ne nous vantons encor de rien . Lis
fons l'Hiftoire entiere , & voyons fi
nous y trouverons noftre conte . Elle
prit le Livre que i'avois , & en lifant
elle s'arreftoit à chaque periode,pour
me donner le temps d'en faire l'application
. Mais ayant rencontré ces
paroles , Elles ont souvent à parler des
mêmes chofes ,mais elles nefe fervet point
de la même langue pour s'en expliquer
du Mercure Galant.
25
les Allemans chez l'une font Ita
liens chez l'autre. Voila , dit- elle , de la
difficulté. Point du tout , Madame,
luy répondis -je. La langue Italienne
eft auffi commune fur la Mediterranée
, qui environne prefque toute
l'Italie, que l'Allemande l'eft fur l'Ocean
; & les Allemans font à l'égard
de cette grande Mer , ce que les Italiens
font à l'égard de l'autre. Elle
continua enfuite fa lecture , que j'interrompis
pour luy apprendre que ce
Mariage qu'on avoit déja veu en
France de la nature de celuy qu'on
propofoit , & qui répondoit en quelque
façon de fon fuccés , quoy qu'il
fult entre des Parties de moindre rág,
n'eftoit autre chofe que le Canal de
Briare , qui joint la Loire avec la Seine.
Vous voyez donc bien , me ditelle
, apres avoir achevé de lire , que
l'Hiftoire Enigmatique eft veritablement
la jonction des deux Mers ? J'en
fuis fi perfuadé, luy dis - je ,que fi l'Autheur
de l'Enigme y donnoit un autre
fens , je ne l'en croirois pas. Je me
trouvay à Pefenas , où quelques affaires
m'avoient obligé de me rendre
L. d'Avril. B
26 Extraordinaire
auprés de Monfieur le Prince de Conty
, lors qu'on fit les premieres propofitions
de ce deffein aux Etats de
Languedoc qui y eſtoient aſſemblez ,
& je fus témoin des conteftations qui
fe firent fur ce fujet , car chacun en
difoit fon fentiment . Il me fouvient
même qu'une Dame ayant demandé
à un de fes Amis ce qu'il en penfoit,
il luy répondit galamment.
Que voulez vous que je vous die
Du deffein qu'on ofe former ,
De joindre l'une & l'autre Mer ?
L'entrepriſe en est bien hardie.
Iris, ce deffein me déplaift :
Laiffons le Monde comme il eft,
Et fuivons les routes aifées.
Quefi vous estimez que cefoit un grand:
biens
D'unir les chofes divifées,
Vniffe vaftre coar an mien.
Je dis en fuite à la Dame que Monfieur
Riquet avoit donné le projet
d'une fi extraordinaire entreprife , &
qu'ayant efté chargé de l'éxecution ,
il y avait travaillé jufqu'icy avec
beau
du Mercure Galant.
27
beaucoup d'application & de fuccés,
Qu'on admiroit la force de fon génie
dans les moyens qu'il avoit trouvez
de furmonter tous les obftacles qui
s'eftoient rencontrez dans la faite de
ce travail , & qui auroient jetté tout
autre que luy dans le defefpoir de le
conduire à une heureufe fin , Qu'on
avoit bâty des Hôteleries fur le Canal
, & étably des Coches d'eau qui
alloient déja pour la commodité des
Voyageurs & que les Carroffes rouloientfur
le bord de ce même Canal ,
dans des lieux où les Gens de pied ne
paffoient autrefois qu'en tremblant.
Voila , Madame, ce qui fe paffà à noftre
promenade, & tout ce quej'avois
à vous dire fur l'Enigme. Je ne doute
pas que vous ne foyez laffe de lire;
mais fi je vous ay fatiguée par la longueur
de ma Lettre , j'en tireray an
moins cet avantage , que vous aurez
eu quelque impatience de voir que je
fuis, voftre tres -humble & tres - obeïffant
Serviteur.
le ne vous ayfait part jufqu'icy que
de quelques Festes de Particuliers. Il eft
Bij
28 Extraordinaire
I
bon de vous faire voir jusqu'où va la
magnificence des Souverains quand ils
en donnent. Les Réjouiffances qui ont
efté faites cette année à Turin aux jours
de la Naiffance de Leurs Alteffes Royales
, en peuvent fournir une haute idée.
La Cour de Savoye imitefi parfaitement
la politeffe & la galanterie de celle de
France , que vous neferez point ſurpriſe
de ce qu'on a veu de fomptueux dans une
occafion oùla reconnoiffance du Fils & la
tendreffe de la Mere ont disputé comme
à l'envy à qui fe fignaleroit davantage.
Cefut l'11.d' Avril , jour de la Naiſſance
de Madame Royale , que lapremiere
de ces Réjouiffances commença. Le jeune
Prince la voulut celebrer d'une maniere
qui répondift à la paffion qu'il a pour la
gloire d'une fi illuftre Mere. Ses ordres
furent donnez pour tenir preſt un Feu
d'artifice dans la Place où eft le vieux
Palais , le Palais neufde Leurs Alteffes
Royales. Vous en trouverez le Deffein
dans cette Planche . Ie l'ayfait graver
expres , afin que vous puffiez entrer
plus aisément dans la fomptuofité de cette
Fefte . Rien ne manqua de ce qui la pouvoit
rendre des plus éclatantes. Voicy ce
que
La
29
? esté
BIBLIO
TREVE
DE
LA
LYON
#1893
VILLA
fon
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leur partie dans la
B iij
28 . Extraordinaire
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Pri
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d'ai
Pal
fes
fein
ver
plu
te
TELA
LYON
VILLE
vir
que
du Mercure Galant. 29
que porte la Relation qui m'en a esté
envoyée.
FESTES
DE TURIN.
Adame Royale fut faluée à fon
Mréveil par une décharge de l'Infanterie
qui formoit divers Bataillons
aux coins de la Place du Chateau.
Cent Mortiers & autant de Pieces de
Canon continuerent , & augmenterent
le bruit. Quoy qu'il euft quelque
chofe de terrible , il ne laiffa pas
d'exprimer agreablement la joye qui
rempliffoit tous les cours; & de la rés
pandre par tout où il pût eftre entendu.
Cependant les Trompetes , les
Tambours , les Hautbois , les Fifres
& les Mufetes , fe répondoient à diverfes
repriſes dans la grande Salle du
Chafteau , & formoient enfemble un
Concert , qui pour eftre martial ne
perdoit rien de fon agrément. Les
Violons & les Inftrumens de Mufique
y tenoient auffi leur partie dans la
B iij
30
Extraordinaire
Chambre voifine , & faifoient entendre
la plus agreable harmonie du
monde , qui continua jufques à la
fortie de Madame Royale de fon Appartement
. Elle parut avec un Habit
extrémement riche dans fa fimplicité,
& avec cette maniere noble, qui releve
fes actions les plus communes.
Son premier foin fut de fatisfaire
fa pietésen allant entendre la Meffe à
la Chapelle du S.Suaire . Elle s'y rendit
accompagnée de toute la Cour.
Les Dames & les Cavaliers eftoient
fi richement , & fi galamment vêtus,
qu'il feroit difficile de bien décrire
leu parure. La galanterie,la propreté,
& la magnificence, leur font ordinaires
dans toutes les occafions , mais ils
avoient enchery en celle - cy fur tout
ce qui s'eftoit fait par le paffé. Le
Regiment des Gardes eftoit en Bataille
à la Place de S. Jean. Les Arquebufiers
eftoient rangez en haye
dans la Nef , & laiffoient entre - eux
un eſpace vuide,qui eftoit remply par
cent pauvres Filles , à qui Madame
Royale avoit donné un habit , & une
bourſe, Les Gentilshommes Archers,
&
du Mercure Galant. 31
& les Cuiraffiers Gardes - du - Corps,
occupoient l'aîle droite du Chour,
où toute la Nobleffe eftoit confufé
ment.
La Meffe finie , on retourna au
Chateau. Toute la Cour fit la reverence
, & baifa la main à. Madame
Royale , qui répondit à chacun avec
çet air de majesté & de douceur , qui
luy attire l'admiration generale.
Cependant la Table fut couverte.
On avoit affemblé tout ce que l'ab6-
dance , & la délicateffe peuvent four
nir de plus exquis. Leurs Alteffes
Royales mangerent en public avecdes
Princes du Sang, fervis par le Grand
Maistre, & par les autres Officiers qui
ont accoustumé de fervir dans fes fortes
de fonctions...
Aprés le Difné , Madame Royale
reçeut dans fon Cabinet le Confeil
d Etat , le Senat , la Chambre des
Comptes , & le Corps de Ville , qui
luy firent compliment par la bouche
du Grand Chancelier , des Premiers
Préfidens & du Premier Syndic , qui
eftoient à la refte de ces Compagnies.
Elle paffa en fuite fous le Dais de l'a
B iiij
32 Extraordinaire
Chambre de parade, où les Ambaffadeurs
vinrent fe conjoüir avec elle,
conduits par le Maiftre des Ceremo
nies.
Aprés cela la Cour fortit en parade.
Madame Royale eftoit dans fon
Carroffe , avec quelques- unes de fes
principales Dames. Les autres la fuivoient
en plufieurs autres Carroffes.
Monfieur le Duc de Savoye eftoir à
cheval à cofté, precedé des Princes du
Sang , des Chevaliers de l'Ordre , &
de toute la Nobleffe chacun en fon
rang fuperbement inonté , avec des
Houffes d'une tres - riche broderie.
Le Peuple qui eftoit accouru en foule,
bordoit toutes les Ruës par où ils
pafferent , & faifoit connoître par fes
acclamations l'amour qu'il a pour fes
Souverains,
>
Au retour, Madame Royale vit les
Dames de la Ville qui luy baiferent la
main , & fortit en fuite fur le Balcon
du Chafteau pour voir le Feu d'artifice
qu'on avoit preparé dans la Place.
Le deffein en avoit efté donné par
Monfieur le Comte de Caftellamont
Premier Ingénieur de S , A. R. &
Mon
du Mercure Galant.
33
Monfieur le Comte de Piofafque
Chevalier de l'Ordre, Grand . Maistre
de l'Artillerie , l'avoit fait executer
avec beaucoup de fuccez par les Officiers
qui dépendent de luy , & qui
font trés - habiles. C'estoit un grand
Bâtiment reprefentant le Temple des
Vertus , de forme Octogone , haut
d'environ neuf toifes , & divisé en
trois Ordres d'Architecture .
Le premier , qui fervoit comme de
baſe à tout l'Edifice , eftoit Tofcan,
ouvert à chaque face par une Porte de
Marbre jafpe , parfaitement imité .
Une Baluftrade de même matiere regnoit
tout autour , & portoit fur fes
Piedeftaux huit Statues.
Le fecond Ordre eftoit Dorique ,
avec quatre Portes à fes quatre faces .
Chaque Porte avoit un grand Ecu des
Armes de Savoye pendant au haut en
forme de couronnement , & aux coftez
deux Colomnes avec leurs ornemens
ordinaires , diftribuez avec beaucoup
de fimetrie , & enrichis de quatre
Statues affiles fur les faillies de la
Corniche,
Le troifiéme Ordre eftoit Ionique,
В v
34 Extraordinaire
compofé de divers Pilaftres , qui fourtenoient
une autre Corniche entourée
auffi d'une Balustrade, fur les Piedeftaux
de laquelle s'élevoient aux
angles huit Statues , qui reprefentoient,
comme toutes les autres , diverfes
fortes de Vertus.
Le faifte du Temple eftoit une efpece
de Dôme , qui fervoit comme de
bafe à un grand Piedeftail, fur lequel
on avoit placé une Statue couronnée
d'Etoiles & vétuë d'un Manteau
Royal, qui regnoit fur toutes les autres
, & qui reprefentoit Madame
Royale.
>
Le Temple eftoit environné d'une
Barriere ovale , à plus de huit toifes
de diftance. Quantité de Pins verdoyans
en formoient l'enceinte , &
fortoient d'autant de Vafes de Marbre
feint,qui reffembloient à des Piedeftaux.
Chaque Arbre eftoit feparé
par un Fanal , & chaque Fanal avoit
d'un cofté le Chifre de Madame
Royale , une Girandole de l'autre .
L'efpace vuide entre la Barriere &
le Temple , eftoit occupé par les Vices,
que des Dragons,des Hydres, des
Cro
du Mercure Galant.
35
Crocodiles,& divers autres Animaux
monstrueux , reprefentoient. Le tout
eftoit remply de Feux d'artifice ,
Au premier fignal des Trompetes
& des Tambours , l'enceinte du Temple
fut éclairée. La Porte la plus élevée
du cofté du Chafteau s'ouvrit, &
le Meffager des Vertus en fortit couronné
de Lauriers & de Fleurs . Il vola
vers le Balcon de Madame Royale,
& apres avoir chanté quelques Vers
à falouange , il luy prefenta un Livre
qui expliquoit le deffein du Feu d'artifice
, & revola en fuite avec la même
hardieffe au lien d'où il eftoic
party.
Apres ce vol, les Vices fous la forme
des Monftres dont nous avons
parlé , s'avancerent vers le Temple,
vomiffant des torrens de feu , mais
tous leurs efforts s'en allerent en fumée.
Les Vertus lés terrafferent avee
des traits enflâmez , & en remporterent
une entiere victoire.
La Renommée & l'Abondance
partirent alors du Temple, & prirent
leur vol l'une vers l'Orient, & l'autre
vers l'Occident. Elles eftoient toutes
écla
36 Extraordinaire
éclatantes de Feux d'artifice , que la
premiere jettoit principalement par
fa Trompete , & la feconde par une
Corne d'abondance , pour fignifier
que la gloire de Madame Royale fe
répand par tout, & fes foins genéreux
ont reparé cette année la fterilité de la
terre .
L'Amour parut en fuite en l'air
avec tous les attraits , portant d'une
main une Couronne de Laurier, qu'il
mit fur la tefte de la Statuë qui eſtoit
au faifte du Temple , & de l'autre un
Flambeau avec lequel il alluma le
Temple même. Cet Amour reprefentoit
S. A. R. plein de tendreffe & de
reconnoiffance pour fon augufte Mere.
Toute la Machine fut illuminée
en un moment , & parut ou transfor
mée en une maffe de cryftal , ou enrichie
par tout de diamans. Il s'en détacha
de tous coftez une infinité de
Globes de feu , qui meflant la lumiere
à l'epaiffeur de la fumée, & les éclairs
aux tonnerres, partageoient agreablement
les Efprits entre la crainte & la
joye. Les Fufées volantes rempliffoiét
l'air de leurs longues traînées de feu,
&
du Mercure Galant.
37
& s'élevoient d'abord fi haut qu'elles
fembloient vouloir fe confondre avec
les Altres , puis formoient en retombant
une fi prodigieufe quantité d'Etoiles
, qu'elles fembloient entraîner
avec elles toutes celles du Ciel . Ce
Spectacle dura pres d'une heure , &
fut terminé par trois décharges de
toute l'Infanterie.
La Fefte neantmoins ne finit paslà
, il y eut encor un grand Bal dans
le Salon du Chateau , richement tapiffé,
& éclairé de quantité de Plaques
& de Luftres .
L'Affemblée ne pouvoit eftre ny
plus nombreuſe , ny mieux rangée.
L'Or , l'Argent , & les Pierreries,
mefloient agreablement leur éclat à
la beauté des Dames, & au bon air des
Cavaliers , qui eftoient prefque tous
venus avec des Habits plus riches
que ceux du matin , pour plaire à Son
Alteffe Royale , qui ne penfoit luymême
qu'à plaire à Madame Royale.
Ce jeune Prince danfa avec cette bonne
grace qui eft née & qui croift toûjours
avec luy. La Danfe fut interrompue
par une fomptueufe Colla-
13
tion
38
Extraordinaire
tion , & laiffa en finiffant à tous les
Spectateurs un ardent defir de celebrer
pendant une longue fuite d'années
la Nailfance fortunée de leur
Princeffe pour La gloire & pour leur
bonheur.
1:
Comme parmy les foins importans
qui l'occupet prefque toûjours , l'éducation
de Son Alteffe Royale tient le
premier rang , elle en fait l'objet de
toutes les penfees , & le fujet de ton
tes les applications , quoy qu'elle ne
laiffe pas de penfer & de s'appliquer
à tout le refte. Ce jeune Prince qui a
reçeu d'elle avec la vie une élevation
d'Efprit , & une beauté de Corps qui
furprennent , feroit affurément digne
de regner , quand il ne feroit pas né
avec une Couronne ; mais Madame
Royale ne fe contente pas de ces avātages.
Elle croiroit manquer à ce
qu'elle doit à un Fils qui luy eft fi
cher, fi elle ne joignoit le fecours de
l'Art aux dons de la Nature pour perfectionner
les grandes qualitez par
lefquelles il luy reffemble. C'est dans
cette veuë qu'elle veut que fes Jeux
mêmes foient des Leçons capables de
l'inftrui
"
du Mercure Galant . 319
l'inftruire en le divertiffant, & de luy
infpirer des fentimens dignes d'elle
& de luy.
Cette noble maxime dont elle ne
s'écarte jamais , a reglé la Fefte qu'elle
a voulu donner à Son Alteffe Royale,
le 14. de May, jour de la Naiſſance
de ce Prince. Tout y a efté galant
magnifique, & auffi fpirituel qu'infructif.
&
On garda le même ordre pour le
réveil, pour la Meffe , pour le Difné,
& pour les Complimens qu'on avoit
tenu à la Naiffance de Madame
Royale.
Toute la Cour parut avec les mêmes
tranfports de joye , & ne laiffa
remarquer de diférence que dans les
Habits , qui ne reffembloient à ceux
de l'autre Fefte , qu'en ce qu'ils
eftoient également riches , & bien
concertez .
La Cavalcate fe fit auffi avec la
même pompe , & fe rendit dans la
grande Allée du Cours d'où elle defcendit
dans un Fond qui forme une
efpece d'Amphitéatre de verdure , où
l'on avoit dreffé la Barriere pour une
Course
40
1
Extraordinaire
Courſe à cheval . Les Cavaliers tous
couverts de Plumes & de Rubans de
diférentes couleurs , & enrichis de
broderie d'or , d'argent , & de fleurs
au naturel, entrerent dans la Lice fuperbement
montez , & fignalerent
leur adreffe à fournir la Carriere ,& à
rompre plufieurs Lances pour difputer
le Prix qui avoit efté proposé.
La Courſe eftant finie , on fe retira
dans la grande Salle du Valentin, où
l'on paffa agreablement le reste du
jour à entendre un Concert de Mufique
Françoife. L'Eglogue qui fuit fut
chantée avec beaucoup de fuccez ....
•£903.2003.6103 ·2063 2063 2003 for £ 63.✡
EGLOGUE.
·Tirfis , Arcas , Alcandre
,
Eurilas.
Q"
TIRSI S.
Ve dites-vous , Bergers , des char
mes que ces lieux
Font briller à vos yeux ?
Ne laiffent-ils à vostre zele
Former
du Mercure Galant.
41
S
e
Former d'autresfentimens
Que d'admirer d'une , Fefte fi belle
3. Lapompe & les agrémens ?
Et tandis que chacun s'empreffe,
A témoigner fon allegreffe,
Vos yeux d'unfoin fi doux
Sont-ils , comme les miens , & charmez
& jaloux ?
·C'eſt-
ARCA S.
-ce que je voulois apprendre de toymefme.
Cette Pompe , où chacun fait voir un
Zele extréme,
Les Echos d'alentour
Réveillez tour à tour
Par le bruit des Trompetes,
Par les tendres Concerts des Voix & des
Mufetes,
Ces Feux , quifur ces bords font l'office
du jour ;
Nefçauroient contenter mes ardeurs inquietes;
Et je fens que cette fois
La commune allégreffe
Eft pour mon coeur jaloux un fujet de
trifteffe ,
Si je ne la partage en y meflant ma voix .
ALCAN
42 Extraordinaire
ALCAN DR E.
Nous pouvons aisément fur ces Rives
charmantes
Contenterce defir ialoux,
Qui nous anime tous.
Ioignons à nos voix éclatantes ;
Nos Mufetes lesplus touchantes.
Si pour un tel Concert c'est peu que de
nous trois,
Les Echos de ces lieux multiplirant nos
voix.
Tous trois enfemble.
Ioignons à nos voix éclatantes
Nos Mufetes les plus touchant es.
Quenos coeurs, que nos yeux , que nos plus
doux accords
De noftre ioye expriment les träfports
EURILA S.
Animez- vous , Bergers , d'une nouvelle
ardeur,
Et faites de vos chants admirer la douceur
;
Celuy qui d'une voix plus nette
Dansfes tendres Chansons fçaura mieux
àson tour
Celebrer cat heureux Iour,
Aura
du Mercure Galant.
43
Aurade moy cette Mufete,
Dont i'emportay le prix aux Feftes de
l'Amour.
Sus donc éleve vos voix ;
Que vostre chant prenne un air moins
ruftique.
Vous chantez un Héros : il doit estre
héroïque,
Autant qu'il eft poffible à des foibles
Hautbois.
TIRSI S.
Beau Fleuve, fi iadis un ieune Témeraire ,
Pour avoir mal fuivy la route de fon
Pere ,
Dans lefein de tes eaux précipité des
Cieux,
Te donne un nom fi glorieux ;
Que d'un bruit bien plus fier tu dois
rouler ton onde,
D'eftre l'heureux témoin de l'ardeur fans
feconde
Dont noftre Prince fuis les pas de fes
Ayeux !
AR CAS .
Tu le verras un iour de cent Lauriers
Cueillis dans le Champ des Guerriers,
Ombra
44
Extraordinaire
Ombrager tes Rives fleuries,
Et tes Echos
Auront peine à répondre à tant de voix
unies ,
Pour celébrer ce Héros.
ALCANDRE.
Quels préfages certains du plus rare
bonbeur
Ne doit- on pas former de fa gloire naif-
Sante ?
Il a de fa Mere charmante
Le Vifage & le coeur.
TIRSI S.
Nous admirons dans nos Hameaux
Avec combien de grace, aufon des Chalumeaux
,
Danfe noftre blonde leuneffe ;
Mais cesplaifirs n'ont rien que d'en-
пиусих
Pour qui voit dans un Bal , & la grace
& l'adreſſe
Dont cet aimable Prince enchante tous
les yeux.
ARCA S.
I'avois toûjours crûfabuleux
Le
du Mercure Galant .
45
Le recit que l'on fait des attraits merveilleux
Du malheureux Berger dont Vénus fut
charmée ;
Mais d'un Prince fi beau les charmes
inoüis
Ont à mesyeux éblouis
Inftifié la Renommée.
ALCAN DRE .
Ah que ne puis je avoir affez de vie
Pour voir fa gloire un iour faire naiſtre
l'Envie ?
Alors pour celebrer fes Exploits les plus
beaux ,
Le Chantre de la Thrace,
Le Dieu mefme du Chant iugé par le
Parnaffe
Pourroient céder le prix à mes doux
Chalumeaux.
TIRSI S.
Les Torrens couleront fans bruit , fans
violence.
ARCAS.
Il fera des Iardins fans Arbres & fans.
Fleurs.
ALCAN
46.
Extraordinaire
ALCANDRE.
Nos Bois perdront leur ombre , & leur
filence;
Tous trois enſemble.
Quand ie perdray le foin de chanter fes
grandeurs.
EURILA S.
Bergers , ie ne fçaurois iuger auquel de
vous
le dois donner un prix que vousméritez
tous ;
Vne égale beauté brille en vos Chanfonnettes
.
I'y trouve plus d'appas qu'à celles des
Opfeaux
Qu'au bruit dont les Zéphirs agitent
ces Ormeaux ,
Qu'au murmure flateur que parmy ces
herbettes
Font ces coulans Ruiffeaux.
Tous enfemble.
Suivons un fi beau proiet,
Qu'à iamais de nos Chants ce Princefoit
L'obiet.
Dans nos Bois , dans nos Prez , fur les
vertes Fougeres ,
Chantons
BIBLIO
DELA VILLA
LYON
1893
47
en
le
lefoit
Dur
ce
ece
Dur
Taaut
mi-
Feu
de
erele
que
ide
&
Pparins,
ur,*
icu
rtiques
46
Nos
Quan
Berge
Ie doi
Vne é
I'y
Qu'a
Qu'a
Fa
Su
Qu'à
DE
LYON
VILLE
I
geres ,
Chantons
du Mercure Galant.
47
Chantons un fi beau Nom , charmons- en
nos Bergeres ,
La Voix nous manquera plutoft que le
:
Suiet.
Lors que la nuit fut venue, on defcendit
fur le bord du Pô, où l'on avoit
dreffé un grand Salon de verdure pour
leurs Alteffes Royales , qui s'y placerent
avec les Princes fur une espece
de Balcon avancé, Le reste de la Cour
fe rangea derriere , & les Ambaſſadeurs
à cofté fur un petit Echafaut
qu'on leur avoit preparé. L'on admira
d'abord le fuperbe appareil du Feu
d'artifice, qui eftoit de l'invention de
Mr. le Comte de Caftellamont, fi fertileen
beaux deffeins , & que le zele
agiffant de M ' le Comte de Piofafque
avoit fait executer par les Officiers de
Artillerie avec une promptitude &
une magnificence extraordinaire .
Il s'élevoit fur la Rive du Pô opposée
au Palais du Valentin un Bâtiment
quarré de trois gros Pavillons ,
& de plus de 18. toiles en largeur,
avec une grande Court au milieu
bordée de trois coſtez par des Portiques
&
4
6
48
Extraordinaire
ques foûtenus fur des Pilaftres de
Marbre , & ornez de Niches en forme
de Medailles , où l'on voyoit k
Bufte des plus fçavans Hommes de la
Grece. Cette Court avançoit quatre
toifes dans l'eau , & avoit au milieu
de la Balustrade qui la fermoir parde.
vant une grande ouverture , qui fai
foit la principale entrée du Palais , &
formoit une espece de port femblable
au Pirée d'Athenes .
Il y avoit aux deux aîles deux Ga
leries qui s'étendant le long du Pô,
faifoient avec tout le corps de l'Edifice
une façade de quarante toifes,
Elles eftoient terminées par un Pavil
lon chacune , qui estoit divisé en trois
rangs de Fenestres toutes enrichies
des plus beaux ornemens de l'Architecture
.
Une Balustrade de Marbre pofét
fur une Corniche finement travaillée,
fervoit comme de couronnement à
tout 1 Edifice , & portoit fur fes Picdeftaux
les Statues des plus illuftres
Héros des Siecles paffezbe y
Tout lordre du Palais eftoit Dorique
, & ce n'eft pas fans raiſon qu'on
luy
du Mercure Galant.
49
= luy avoit donné le nom de Portiques
d'Athenes : Car comme cette fameufe
Ville a efté la Mere & la Nourrice
des Sciences & des beaux Arts , on a
voulu exprimer que Turin pourra prétendre
à la mefme gloire par le foin
que Madame Royale a eu d'y eſtablir
fles deux Academies des Lettres & des
Exercices.
Tandis que tout le monde eftoit
attentif à confiderer la grandeur & la
beauté de ce Palais qu'on découvroit
O parfaitement bien à la faveur d'une
infinité de Fanaux qui faifoient naiftre
un nouveau jour dans l'obſcurité
de la nuit, l'air ne retentiffoit que du
fon des Trompetes, du bruit des Tambours
, & de la fymphonie de mille
autres Inftrumés qui avoient efté partagez
en diférens Poftes, afin qu'ils fe
répondiffent alternativement , & que
leur accord fuft plus harmonieux.
Le Port d'Athenes s'ouvrit en mefme
temps, & on en vit fortir un petit
Navire éclairé de quantité de Bougies
, & enrichy de Trophées & de
Figures de relief , où l'or & les couleurs
les plus fines n'avoient point
Q. d'Avril. C
༨༠
Extraordinaire
efté épargnées. Il avoit fon Fanal &
fa Banniere arborée en Pavillon. On
y voyoit d'un cofté une Tefte de Médufe,
& de l'autre un Olivier, avec ce
mot Divina Palladis Arte , pour exprimer
que comme cet Arbre eft l'ouvrage
de Minerve , la Paix auffi dont
il eft le fymbole, eft celuy de Madame
Royale. Plufieurs autres Banderoles
où l'on avoit peint des Deviſes fort
ingénieufes eftoient plantées fur des
Globes pofez fur les Piedeftaux de la
Balustrade qui bordoit le Navire. Mi.
nerve eftoit affife à la Poupe , avec toute
la Majeſté & la fierté que luy don,
ne fa mine & fa parure guerriere. Une
riche Coquille luy fervoit de Trône.
Les degrez par où l'on y montoit ef
toient remplis d'un grand nombre de
Muficiens ,qui reprefentoient par leurs
habillemens les Sciences & les Arts
qui font neceffaires à l'éducation d'un
Grand Prince. Les Violons eftoient
rangez au tour d'eux vêtus en Citoyens
d'Athenes.
Le Vaiffeau traverfa le Pô au fon
des Trompettes Marines , & vint
moüiller l'Anchre devant le Balcon
de
du Mercure Galant.
de Madame Royale, où Minerve & le
Choeur des Sciences chanterent à diverfes
repriſes de tres- beaux Vers ,
C pour inſpirer à S. A. R. les fentimens
de vertu qui font particuliers aux Perfonnes
de fa naiffance.
Apres le Chant , le Concert des
Trompetes Marines recommença , &
le Vaiffeau remontant le Pô alla au
devát d'un autre éclatant d'or & d'argent.
C'eftoit le Char de Neptune
qui defcendoit pour porter Leurs Alteffes
Royales à Athenes. Leurs Figures
au naturel y paroiffoient affifes
au plus haut avec un grand nombre
de Nereides, & d'autres Divinitez de
la Mer de mefme Sculpture , qui leur
faifoient une pompeufe Cour. Deux
Chevaux Marins le tiroient ; & Neptune
luy-mefme debout, & le Trident
à lamain , fembloit en eftre le Conducteur
, quoy que toute la Machine
faft reglée par des Bateliers vêtus en
Tritons .
Le Char paffa devant les Portiques
d'Athenes , comme pour y décharger
Leurs Alteffes Royales , qui y furent
reçeuës au bruit de trois cens Mor-
Cij
521 Extraordinaire
:
'
tiers . Il alla en fuite fe placer au milieu
du Pô ,devant le Pavillon qui terminoit
la Galerie de l'aîle droite ; &
le Vaiffeau de Minerve fe pofta vis - à
vis au bout de la Galerie de l'aifle
gauche.
On avoit cependant veu defcendre
par le Pô des Girandoles & des Dau
phins fur de petites Machines flotantes
qui s'élevoient & fe replongeoient
à mesure que les feux dont elles eftoient
remplies joüoient.
Son Alteffe Royale donnant alors.
le feu à une petite Fufée preparée à ce
deffein , parut auffitoft comme enlevé
dans l'air, & Caftor & Pollux qui
l'avoient toûjours accompagné , volerent
fur le Palais pour y donner
auffi le feu. A peine en eurent - ils
touché le faiſte , qu'on le vit illuminé
par tout, & d'une maniere fi rare, que
toute la Façade parut femée d'Etoiles.
On auroit dit que c'eftoit le plus
beau Palais du Monde, fi celuy qu'on
voyoit en mefme temps dans l'eau ne
luy avoit difputé le prix. Apres qu'on
eut quelque temps le plaifir de le confiderer
, on eut celuy de le voir reduite
du Mercure Galant.
53
j
duire en cendre par les feux d'artifice
dont il eftoit remply.
Il fembloit que le Ciel , la Terre ,
& l'Eau , fuffent tout en feu , & fe
fuffent confondus en un mefme Element
. La hauteur & le nombre de Fufées
volantes , celles qui rouloient fur
le rivage, & celles qui reffortoient du
Pô apres s'y eftre enfoncées , répandoint
tant de lumiere , & éclatoient
avec que tant de bruit, que ce n'eftoit
f qu'une longue fuite d'éclairs & de
tonnerres d'autant plus furprenans ,
qu'on avoit peine à diftinguer s'ils fe
formoient dans l'air, ou dans le fonds
de l'eau .
Ce Spectacle ceffa enfin apres une
durée extraordinaire , & les coups de
3 Boëtes qui l'avoient commencé le
finirent . Alors la Cour remonta dans
la Salle du Valentin , où la beauté du
Bal & la fomptuofité de la Collation ,
prolongerent les plaifirs , & terminerent
agreablement la journée , en faifant
avouer à tout le Monde que cet-`
te Feste pouvoit juſtement le difputer
à toutes celles qu'on avoit veües
jufques alors,fi elle ne les furpaffoit.
Ciij
54
Extraordinaire
Avoue , Madame , que de pareilles
Feftesfont bien dignes de la grandeur de
ceux qui les ont données. Vous avez déia
ven le Temple des Vertus gravé ; vous
aurie lieu de vous plaindre , fi ie ne
vousfaifois encor voir le Portique d'Athenes
qui a fervy de fuiet à ce dernier
Feu d'artifice. Vos yeux vous en peuvent
reprefenter la beauté dans cette
Planche.
Ie viens anx Lettres que i̇'ay reçenës
&fur l'Extraordinaire , & fur les Mercaresdes
troisderniers Mois, l'en ayfait
le choix felon la diverfité des matieres,
& ie ne doute point que vous ne trouviez
de l'agrément dans chacune.
Fox 8063 2063 2064 206
11/2
LETTRE I.
L eft impoffible , Monfieur de lire
le Mercure Extraordinaire , fans luy
donner les louanges qu'il mérite. J'avoue
qu'en le lifant j'y ay trouvé ce
je - ne - fçay - quoy qui plaift par tout
où il fe rencontre. Il follicite fi puiffamment
dans cet Ouvrage l'approbation
des Leseurs mefme les plus
criti
du Mercure Galant.
55
critiques , que ma Mufe a crû qu'elle
ne pouvoit fans crime s'empefcher de
loüer , ce qu'elle admire avec juftice .
Non, non, ie ne puis plus me tairè ;
Duffay- ie me faire un affaire ,
Je veux louer publiquement
Le Mercure Extraordinaire ;
Mais je nefçay nypar où, ny comment.
Si exalte l'Autheur , il bait
loüanges,
il bait trop les
Il ne les imprimera pas ,
Et ie verray périr dans ces malheureux
Langes
L'Enfant de mon Esprit qui naift entre
fes bras.
Vous pouvez juger, Monfieur , que
cecy ne tend point à vous louer , car
ce feroit un peché contre les defenſes
que vous avez faites ; auffi ma Muſe
n'adreffe les louanges qu'elle eft capable
de donner, qu'à ces rares Efprits
qui fourniffent de matiere à la belle
oeconomie qui met ce Livre Extraordinaire
au jour. De forte qu'on peut
dire ,
C iij
96
Extraordinaire
Qu'il eft l'Enfant de plufieurs Peres,
Et qu'il n'a iamais eu de Meres ,
Car le Sexe n'eft point divers dans les
Efprits ,
Ouleplus ou le moins , enfait la diférence
,
Dans l'Homme , dans la Femme , ils ont
la mefme effence,
Et la grandeur en fait le prix.
Il eft vray que le Mercure Extraordinaire
eft un Ouvrage où tous les
beaux Efprits ont part . C'eft comme
un lien qui fait l'union des belles
Ames qui font répandues par toute
la France , & que le Ciel ne femble
avoir ornées de tant de belles qualitez,
que pour fervir de lumiere à tout
le refte . Ces belles pointes d'efprit
qui ne paroiffent inventées que pour
le divertiffement , nous laiffent facilement
juger combien ces rares Perfonnes
font capables de fervir au Public
, quand elles fe voudront employer
à des chofes plus ferieufes &
plus utiles.
C'est ainsi qu'un jeune Soldat
Sefaçonne dans l'Exercice,
Et
du Mercure Galant.
57
J
E
Et pratique dans la Milice
Les Leçons qu'il apprend dedans un
feint Combat:
Ces grands Esprits, ces Esprits rares,
Avecque leur travail accordent leur
plaifir,
Et de leurs beaux talens ils ne font point
avares,
Quand pour un digne Employ l'Etat les
vent choisir.
.
Je n'entreprens pas de louer le
Mercure Extraordinaire autant qu'il
eft loüable, & que l'étendue des fçavans
Efprits qui contribuent à ce bel
Ouvrage , le demande. Je dis feulement
que c'est un Tableau qui nous
fait voir la diverfité des beaux Genies
dont la France abonde ; que c'eft un
fuperbe Palais où les Mufes s'affemblent
de toutes parts , ces Mufes qui
croiffent de jour en jour fous la protection
du GRAND Louis , qui comme
un Mars redoutable fait trembler
toute 1 Europe à fon aſpect, & comme
un autre Apolon fait decouler les
Eaux. du Sacré Vallon dans les Climats
les plus éloignez de fon Empi-
C v
$ 8
Extraordinaire
re. Mais je laiffe le foin de donner
les louanges que méritent les Victoires
d'un grand Roy , à ces Efprits
brillans, à ces Perfonnes éclairées , à
qui ma Mufe eft tres- humble Servante,
comme je fuis voftre tres, & c .
DESNOS.
LETTRE II.
Voicy. Monfieur, ce que je penſe
des trois Enigmesque vous nous
avez propofees dans voftre Mercure
du Mois de Mars. Je les ay expliquées
de cette forte à une belle Perfonne
qui m'en avoit demandé le fens.
PREMIERE ENIGME.
V
Ous voulez donc, belle Amarante,
Sçavoir quelle eft cette inconftante
Qui fe fait aimer conftamment,
Sans qui le plus aimable Amant
Nefçauroit plaire àfon Amante s
Cette Fille de Róturier,
De tout age & de tout mestier ;
Quides Galans reçoit l'hommage ,
Qui
du Mercure Galant.
59
A
Qui cede au fou , commande aufage,
Qui de tout décide à la Cour
Malgréfon ignorance extréme,
Et contre qui laraifon mefme
Se déclare en vain chaque jour :
Enfin cette vieille Matereffe,
Qui ne plaist que par ſa jeuneſſe,
Je vous le das de bonne foy,
Vous la connoiffe mieux que moy
Elle vous plaift m'incommode
Belle Amarante, c'eft la Mado.
SECONDE ENIGME.
CA
E Corpspetit & lourdsdont la tefte
is eft legere,
C'est la Grenade, ma Bergere :
Le corps en eft de fer
feuer i anch
la tefte de
L'un tend en bant ,l'autre en bas lien.
Qui l'aime , la détruit ; car elle ne peuv
plaire
Que par le mal qu'ellepeur faire,
Enportant la mort &fes coups
Chez le Flamand , & loin de nous.
Le vray mot de certe Enigme
eftoit le Volant.
ENIGME
60 Extraordinaire
ENIGME DE MEDE' E.
Ette Fable fi bien choisie,
CRepresente la Ialousie.
La Robe empoisonnée dont Medée
fait preſent à Créüfe,nous repre
fente parfaitement bien les apparences
empoisonnées dont la jaloufie fe fers
pour glifferfon venin dans l'ame des
Amans. Noftre coeur,comme Créon,
eft confumé du feu invifible de cette
paffion dés qu'il en eſt touché ; & le
bon fens , qui eft icy exprimé fous la
figure de Jafon, confidere avec étonnement
les defordres de cette dange.
reufe Ennemie , qui fe fauve par des
routes inconnues, fans qu'il foit poffi.
ble de l'arrefter dans fa courſe , ny
d'éteindre les feux qu'elle vient d'al
lumer.
AUTRE EXPLICATION
de Medée,fur la Bombe.
MEdéeétale icy fa rage
Auxyeux du fier Iafon qui mépriſaſes
feux :
Les
du Mercure Galant. 61
M
1
Les feux defon courroux fur Créon malbeureux,
Sur Créüſe brûlante en ſes habits pompeux
Vangent hautement cet outrage.
Ellefend l'airfur fes Dragons ailez.
Iafon& fes Soldats confiderent fa route.
Voila pour la Peinture. Examinons la
2.3 toutes
Découvrons , s'il se peut , fes mysteres
voilex.
Ces Gens armez, cettefunefte image
De Morts & de Mourans,
Marquent l'endroit où fe cache le fens
De l' Enigme dépeinte en ce fameux Ouvrage.
C'eft dedans les Combats , c'en eft quelqu'Inftrument.
F
Bon ! la lueur du feu m'y conduit feûrement
>
Et je voy clairement
Que la Bombefeule eft capable
De brûler,de voler,& d'attirer les yeux
Sur fa route incertaine , au Soldat curieux.
Affurément la Bombe eft le fens de la
Fable.
AUTRE ,
62
Extraordinaire
AUTRE ,
Sur la Guerre des Pais-Bas .
L'Enigme de Medée eft ue vive
De la Guerre des Pais- Bas,
Où l'Inventeur nous cachę à travers HN
> nuage
Nos jaloux Ennemis à bas
Medée eft la France animée
Contre les Bataves ingrats,
Et fa chemife envenimée
Reprefente la Guerre au fond de leurs
Etats.
Créüfe eft la Hollande embraſée &mourante
,
Créon eft l'Espagnol qui vient àfon fea
cours
Et qui s'efforce en vain de détourner le
cours
De cette flame devorante.
Il vient , loin de l'éteindre , encore l'al-
Lumer,
६
T joignant unfurcroift de nouvelles matieres,
Et la France les voit tous deuxfe cofumer
du Mercure Galant.
63
S
Au coeur de leurs Etats , & loin defes
$ Frontieres.
Elle regarde avec indignité
Ce jufte châtiment de leur temerité ,
Qui voulue retarder l'effet de fa vengeance.
Ces Dragons pleins d'activité,
Par qui fon Char eft emporté,
Nousfigurent la vigilance
Des deux yeux furveillans qui gouvernent
la France .
Ces Miniftres zélez dont la fidelité
Et la fublime intelligence,
L'élevent au deffus de tous fes Ennemis
Qu'elle adétruits, op laffez, ou foumis.
ROBBE.
RONDEAU
Sur l'Enigme de la Mode,
'Eft la Mode certainement
Cuife fait aimer conftamment z
Chacun à la fuivre s'empreffe,
La Majefté, comme l'Alteffe ,
S'y foumet infenfiblement.
Ilfaut qu'enfon ajustemen
On
64
Extraordinaire
On puiffe dire d'un Amant,
S'il veut contenter ſa Maîtreſſe,
C'eft la Mode.
Qui peut décider hardiment ?
Faire fuivrefon fentiment,
Et plairefort par fa jeuneſſe
Avec une extréme vieilleffe ;
Qui lepeut ? tresaffurémens
C'est la Mode.
LETTRE III.
De Porché- Fontaine,
var Varfaille.
Bian, Monfieu du Marcure , pis
que ceux- là de Vildavray ont
bian pris la hardieffe de vou zenvoyer
une Lattre , je prandron aveuc
vote parmillion fte libertay la auffi.
bian qu'eux , & pourquoy non ? Sou
zombre qui l'ont trouvé le Marcure
d'un Monfieu qui paffit par leu Village
, y famble palfangué que l'en noferet
lé regarde. Si font fu le chemin
de la Mafon du Roy , jen éton pu
pras
du Mercure Galant.
65
pras qu'eux, & de fte façon- là je hanton
pu volontiers le zonnefte Perfonne
& ceux- là qui en difont du milleu.
J'avon don antandu parlé de vote
Marcure , & fi je le zavon tretous lus
& relus depis le pu grand jufqu'au pu
ptit , car gueu marfy j'éton de zamis
du Jardignié du Garçon de l'Oftal de
la Reyne , & c'est un guiebe qui a
toûjou queuque Livre fiché dans lé
mains ; & com la gueu grace , je fa-
#von luire,& écrire, & ancor bian que
je ne fayon qu'un pauvre Bargé , j'avon
pourtant efté Goujat, Soudart &
Lanfpefade dans le Regiman de Monpeza
oüy , & fi j'avon queuque foüas
farvy d'Afpion . Tatigué voyé fi je
n'éton pas habile en tou.
* Or pou revenir à mon compte ,
j'avon don veu tou vo Zambleme &
vo Regnime , & fi j'avon offi bian
deviné que lé zautre ; mais margué
j'éton tro honteux , & je n'érion jamais
crû que vo zeuffié voulu bouter
du jargon de pauvre guiebes com nou
qui ne favon de Latin que note patois,
aveuc ftila de rou cé cracheux de
Latin à tou propos ; mais pis que tou
Vo
66
Extraordinaire
vo zeſt bon , j'allon vou dire note- ra
telée .
2
Vou dite don par vote Aftrordinaire
qu'ou vlé qu'an vou diſe troüas
chofe, & la prumiere ceft vote guiébe
de Bétail qui faut déchifrer. Que
far d'an mantir ? Ancor bian que je
fayon pu da demy Sorciez , je n'avon
jamas pu connaftre tou cé Zoy fiaulà.
L'Aloüere eft com le Marle le
Marle com le Sanfonnet , le Samfonnet
com le Serein , & qui guiebe devineret
fla ? Si je lé zavas pu connaftre
, j'auras tou deviné , car j'avon
fort bian deviné lé deu prumiez mots,
& jel' croyon dea. Dite- zan la verité,
n'effepas l'Amour ,la Guarre ? Fau.
te de connaitre le Zoyfiau , je n'avon
pu deviné le refte ; mais fi par cas fortuit
perfonne nla deviné dans le Marcure
de May , je vou zan diron note
panfeye , car je connoiffion un Ofillié
qui nou dira palfangué leu nom &
leu farnom ; & pour ſquieft de vote
deuziame Queſtion , j'ammerais tou
fin tou frant mieux que l'an me difit
tou d'un coup , margué je ne t'aime
pu, pourvoy toy ailleurs, que de m'amufer
du Mercure Galant.
67.
mufer pandan bian du tams à me dire
qu'an m'aime , & qui n'an fait rian.
Je ne fay pas la rafſon de fla , mais je
va vou zan baillé une comparafon pu
jufte que l'or.
Par exempe , quan j'arrivon le
foüar dé Champs , que j'avon mis nos
Brebis à l'Etable , fi par malheur le
Chian , le Chat , ou queuque autre
Varmene , a répandu la Marmite fan
que j'an fachion rian , & que note Minagere
nou difit tou d'un cou , ny a
poin de foupe,je nou confolon aveuc
du lar, du froumage , ou bian fque je
trouvon de pras ; mais margué , fial
s'aviſe de peu d'eftre grondée , de remettre
d'autre yau ,& de nou bian faire
attandre apres,difan tantoft une rafon,
tantoft l'autre , & qu'au bout du
compte al ne mette rian dan note
Ecuelle que
de l'yau toute claire,n'ef
fepas pour anragé & pour anvoyé la
Minagere au guiebe ? C'eftjufteman
tou comme ; car fi Marote au gros cu
me dit, Veis- tu Bertran ? le t'aime, mais
ceft que lé lans fon bian médiran. Ancor
bian que je te quite quenque foias pou
parler avene René , fneft pas que iy aye
bonté
68
Extraordinaire
bouté me namiquié , ie t'aime trop , mais
ceft pour faire taire lé médireux; & margué
que ftanpandan
au bout d'un
mouas ou quatre que Marote vianne
à épousé René, jarnigué n'en ay- je pas
dans le cu ? Au lieu que fi al me l'avet
dit d'abord , je feras confolay afteurelà,
Voyé-vou , Monfieu du Marcure ,
je vous dis la varité com à ma prope
Tante, crayé- zan tou fqui vou plaira. Mais comme dit l'autre , c'est le
pire à écorché que la queuë . Voyon
fi j'avon bian devinay vote Hiftore
Animatique
. Par fqueft de moy , je
me dōneras au guiebe que ceft la join
teure dé deu Mars don vou vlé parlé,
& fla eft pu clar que de l'yau de Roche
, car lé zinteras qui fefon faire ce
Mariage , ceft lé zinteras du commarce
qui fe fra par ce Canar . Lé Partie
qui fon de mafme Saxe , la Mere & la
Fille de mafine âge , tou fla fon lé
deu Mars. La Mar qui fe mouve pu
que l'autre , c'eft la Mar d'Almagne,
à caufe du flus & du reflus. Al zont
déja efté mariée une fouas , c'eft par
le Détroit de Gille Batar. Tou lé
Mariage qui fe devon faire auparavant
du Mercure Galant. 69 1
vant , ceft le Laqs , le Zétans , & lé
Riffiaux qui devon composé le Canar.
Vn Mariage tout de mafme antre
de pu ptite Jans , ceft ſtila de la Loir
& de la Saine par le Canar de Driare,
1 ftila qu'an voufit faire lia bian lontams;
feftet Naron qui voufit parcé le
Stime de Corinte.
Je laffon bian d'autre fotife fu vote
Hiftore dont je ne voulon pas parlé
pour abregé , & je l'erion bian pu faire
ouy , fi vou ne nou zavié pas demandey
tant de rafons ; & pour vou
le montré , tené , vela com j'erion expliquey
vote Hiftore.
Pour éclarcir en quatre Vars
Ce Mariage d'importance ,
C'est la jointure dé deu Mars
Quifait tant de brit dan la France.
Vou n'an erez margué pas davantage
pour ſte foüas ; & fi vou nou jugé
digne d'altre capabe d'imprimé,
faite nou placé dan vote Aftrordinaire
; & fi comje vou zon déja dit ,parfonne
n'a déchifray vote Lattre dans
le Marcure de May, & que je piffion
zaprandre
70 Extraordinaire
zaprandre le nom de vo Zoyfiaux, je
you l'anvoyeron toute antiare , & fi
peut-aftre je vou bailleron pour vote
Marcure une Lattre à déchifré qui fera
belle & bonne & bian faite.
Une autre foüas je vou fron dé complimans
, mais pour afteure j'éton fans
façon vote ptit Sarvitur ,
LE BARGE DE PORCHE'
FONTAINE,
LETTRE IV.
A Bordeaux.
Uffiez- vous , Monfieur , m'ac-
Deufer de coqueterie , il faut que
je vous faffe part d'un Bouquet qui
me fut envoyé le jour de ma Feſte . Je
le trouve affez beau pour pouvoir vous
eftre montré ; & comme je ne manque
jamais de reconnoiffance à l'égard de
ceux qui me veulent du bien , je croy
ne pouvoir m'acquitter plus libérale
ment qu'en vous apprenant quil eft du
Fils ailné de Monfieur Bigos Receveur
desTailles aux Elections de Bordeaux
& de Condom . J'efpere, Mon
fieur ,
da Mercure Galant. 71
JE
I
f
1
pas
dans fieur,que vous ne l'oublierez
voftre Mercure, puis que c'est par là
que je pretes payer ce que je luy dois .
Je veux bien vous dire encor que nous
avons crû luy & moy que vos deux
Enigmes du Mois de May parlent l'une
de la Flufte, & l'autre du Soleil ; &
que pour votre Hiftoire Enigmatique
qui eft dans vôtre Extraordinaire,
nous ne doutons point que ce ne foit
un Mariage fait de la main de Monfieur
Riquet , par cette jonction furprenante
de la Mer Oceane avec la
Mer Mediterranée qu'il a entrepriſe,
à laquelle il réüffit fi heureufement.
Vous verrez , Monfieur , fi nos
Explications font juftes , & vous me
ferez la grace de croire que je fuis voftre
tres-humble Servante.
BOUQUET
Envoyé àMademoiſelle N*** le jour
de fa Fefte.
J'Av >
Avois deffein , belle N ***
De vous prefenter un Bouquet
Et d'aller aujourd'huy vous offrir la
fleurette ,
Mais
72
Extraordinaire
Mais mafoy je n'en ay rien fait,
Tay pensé que les Lys , les Oeillets &
la Rofe ,
Eftoient pour vous trop peu de choft,
Et que vous poffediez ce qu'ils ont de
plus beau,
Puis qu'enfin fur vostre visage
La nature avecfonpinceau
A voulupour voftre avantage
Mettre les plus vives couleurs
Qui nous paroiffent dans les Fleurs.
Du Iafmin & des Lys la blancheurfans
égale ,
Aupres de vostre teint flétrit & devien
palle ,
La Rofe aupres de vous perd ſon plus
bel éclat
Et quoy que chacun nous en conte ,
Il eft certain qu'en cet état
Elle n'eft rouge que de bonte.
ダ
On ne sçauroit nier qu'en fa diverfité,
La Tulipe n'ait de la grace,
Maismalgré fa vivacité ,
Dans un iour fa beauté s'efface ;
Et par un contraire ornement ,
Ce
!
du Mercure Galant.
73
Ce quifait qu'à nosyeux vous paroiffe
plus belle ,
C'est qu'on peut dire affurément
Que N*** eft une Immort elle.
Pourformer les plus belles Fleurs ,
Nous voyons tous les jours au lever de
l'Aurore ,
Qu'unfeulSoleil travaille à peindre leurs
couleurs,
Etfuffit pour lesfaire éclore,
Mais quand je voy vos yeux, ces Astres
fans pareils,
Eclater fur voftre viſage,
Le ne m'étonne plus qu'avec ces deux
Soleils
Vous remportiez tout l'avantage.
****
Excufez donc, charmant objet,
Pardonnez , divine N***
Si je n'ay pas deffein de vous faire un
Bouquet,
Ny de vous porter la fleurette .
Vn tel prefentferoit indigne de tous deux;
Et fi noftre Mufe s'aprefte
A folemnifer voftre Feste,
Ce n'est qu'en vous offrant fes voeux.
Q. d'Avril, D
74
Extraordinaire
LETTRE V.
Our peu qu'on ait d'inclination
pour les belles Connoiffances , il
femble, Monfieur , qu'on foit en droit
de lier quelque commerce avec vous;
& c'eft une chofe fi à la mode que de
vous écrire , que je ne cherche point
d'excufes de la confiance avec laquelle
je vay vous parler du Mercure.
Avant que vous vous meflaffiez de
donner ce contentement à la France ,
je languiffois fouvent de l'ennuy que
j'avois d'eftre fi long- temps fans voir
quelque Piece nouvelle , & les plus
beaux Ouvrages à force de les lire
me dégoûtoient quelquefois . On n'avoit
découvert alors cette foule pas
de beaux Efprits, dont les caracteres fr
divers font du Mercure le Livre le plus
délicieux qui ait efté veu jufqu'icy.
Et que fera - ce que l'Extraordinaire
avec tous les agrémens & toute l'érudition
que vous nous y promettez ?
Pour tant de chofes qui regardent la
Science du monde , je me contentois
d'étu
du Mercure Galant.
75
d'étudier les meilleurs Romans , au
lieu qu'à cette heure j'auray pour mes
Maistres tous ces excellens Ecrivains
dont le mérite paroift en tout ce que
vous nous donnez . Il me femble , Monfeur
, qu'il y a peu de fortes d'Ecrits ,
pourveu qu'ils ne foient pas de trop
longue haleine, qui ne puiffent tronver
leur place dans le Mercure. Pour
vmoy je voudrois que nous y pûffions
voir tout ce qui peut fervir à l'honnefteté
& au bonheur. Souvent ceux
qui ont le plus d'efprit , & même de
: certe étude qui rend habile , n'écri-
Event pas beaucoup, & peut- eftre qu'il
n'eft pas neceffaire d'avoir inventé un
grand nombre de chofes pour meriter
l'aprobation & les louanges de
= fon Siecle ; c'est bien affez qu'on foit
l'Autheur de quelque invetion agreable
, ou de grand ufage . Je voy que
chacun fe difpofe à faire paffer les
fiennes dans vos mains , afin qu'elles
foient bien-toft répandues & en eftat
de durer roûjours à la faveur du Mer、
cure. Je connois une Dame qui n'écrit
pas fouvent , mais dont les Lettres,
me paroiffent delicates & mefine
Dij
76 Extraordinaire
d'un fens affez rare . Si je croyois que
vous jugeaffiez que les Lettres comme
les Vers fuffent de bon air dans le
Mercure fans y avoir de raport , j'employerois
toute la créance que cette
Dame peut avoir'en moy , pour avoir
la permiffion de vous envoyer quelques-
uns de fes Billets. Je fuis prefque
affuré qu'ils feroient de voftre gouft,
& je voudrois bien que ceux qui en
font d'auffi bons vous les vouluffent
donner , & que nous en trouvaffions
fouvent de pareils dans le Mercure ,
ce Livre en feroit encor plus agreablement
diverfifié. Ceux qui ne font
pas meftier d'écrire , & qui felon les
occafions effayent de s'en acquiter en
honneftes Gens , ont d'ordinaire en
leurs Ecrits quelque chofe de plus vif
& de plus noble que les autres , fur
tout lors qu'ils ont du génie. Ce qui
vient d'eux eft fouvent quelque Original
qu'on fait bien de recueillir , &
de ne pas laiffer perdre.Mais à propos
d'Ouvrages qu'on doit conferver , à
qui peut - on mieux s'adreffer qu'à
vous, Monfieur , pour folliciter ceux
qui ont les Lettres , & tout ce qui refte
de
du Mercure Ga'ant.
77
5:
I 00
de feu Monfieur Conrart , de mettre
bientoft au jour une chofe fi fouhai-
I tée de ceux qui ont connu cet excel-
Jent Homme , ou pour l'avoir vû , ou
pour avoir lû quelque chofe de fa façon
? Et qui pourroit par fes corref
pondances fçavoir plus aifément que
vous où l'on trouveroit les Vers de
Meffieurs Belot & Patris , s'ils ne font
pas encor imprimez . Les plus fins
Connoiffeurs m'ont parlé de ces
Poefies là avec tant d'eftime , qu'il feroit
à fouhaiter que tout le monde
les puft lire , & qu'on les recherchât
curieufement. Ceux qui fe' foucient
peu de femblables pertes , & qui les négligent,
ne connoiffent pas ce que valent
les chofes bien faites, & n'acheteroient
pas volontiers des Tableaux
de Raphaël de ceux qui en fçauroiét
le prix. Ces Perfonnes n'ont guêre de
paffion pour les bonnes manieres , &
cependant, il feroit bien difficile de
parvenir à quelque chofe de grand
avec cette indiférence. J'ay l'avantage
de me trouver tous les jours parmy
les Gens qui font fort fenfibles à
tout ce qui eft de bon air, & je les en-
D iij
78
Extraordinaire
tens décider quelquefois des diférentes
beautez du Mereure , & même ils
prennent plaifir & reüffiffent fouvent
à expliquer les Enigmes. Deux Dames
qui les ont devinées la plûpart,
ont fait une gageure fur la premiere
du dernier Volume. L'une veut que
ce foit la Mode , & l'autre foûtient
que ce ne l'eft pas , & que ce Vers entr'autres,
Fille de Roturier , ne s'y peut
ajufter, parce, dit- elle , que ce ne font
pas toûjours les Ouvriers qui font les
Modes . S'il arrivoit , Monfieur , que
vous vinffiez à témoigner que cette
Lettre puft faire un bon effet, quelque
penfée que vous enffiez en me faifant
cet honneur, je ne fçay qui me réjouiroit
le plus , ou la juftice d'un fi bon
Juge , ou de la faveur d'un ſi galant
Homme.
LETTRE VI.
A Blois.
JAY
Ay reçeu , Monfieur , le Mercure
Galant qu'il vous a plû de m'envoyer
du Mercure Galant.
79
D
voyer. Quoy que ce Livre ait toûjours
efté de mon gouft , le dernier
Tome m'a plus donné de plaifir que
les autres. A vous dire vray , je croy
qu'il eft entré un peu d'amour propre
dans ce plaifir ; car comme l'Autheur
fe foûtient toûjours également ,je ne
voy rien qui m'ait pû rendre plus fenfible
à fa derniere Lettre , que mon
hom que j'ay trouvé parmy ceux des
Perfonnes qui ont deviné les Enigmes
Croiriez - vous bien , Monfieur,
que ce fuccez m'a enflé le courage, &
que je me fuis appliquée à deviner les
deux qu'il propofe ? Je fuis fi enteftée
de la Mode , que je n'ay pas eu beaucoup
de peine à la trouver dans la
premiere. Mais la feconde m'a plus
embaraffée , & fi de bonne foy je ne
croy pas avoir reüffy . Apres y avoir
donné cent Mots qui y venoient auffi
mal les uns que les autres , je me fuis
enfin déterminée pour la Fufée, & me
fuis allée perdre dans les airs , d'où je
reviens pour vous dire que je fuis vôtre
tres-humble Servante,
DE LA SALLE,
Dij
80
Extraordinaire
LETTRE VII.
A Rheims.
L faut avouer ,
Monfieur , que le
Public vous eft infiniment obligé
de la bonté que vous avez de vouloir
bien l'inftruire en le divertiffant. En
effet , voftre Mercure produit tous les
jours des biens merveilleux. Il eft
cauſe que les Converfations ne languiffent
plus , que la médiſance en eft
bannie , que ceux qui negligeoient la
lecture s'y appliquent
entierement , &
fur tout que le beau Sexe
commence
à prendre gouft à toutes les belles
productions
d'Esprit dont voftre Livre
eft remply ; auffi tous les Efprits fi
diférens qu'ils foient , y trouvent dequoy
fe fatisfaire. Ceux qui aiment
les nouvelles de la Guerre , s'y inftruifent
avec bien plus d'exactitu
de de tout le détail des Combats,
des prifes des Places , & des belles
actions de nos Braves , que dans les
Nouvelles
particulieres. Ceux qui
fe
du Mercure Galant. 81
nt
ןינ C
L
ه ل ل ا
fe plaifent à la Poëfie , y rencontrent
dequoy s'occuper agreablemet. Ceux
qui font pour la Galanterie , fe divertiffent
à la lecture de vos jolies Nouvelles
. Ceux qui ont la Voix belle , &
qui fçavent la Mufique , chantent
avec plaifir vos Chanſons.Enfin ceux
qui veulent attacher leurs efprits ,
s'empreffent à vouloir tirer les Enigmes
de l'obfcurité dont elles font entourées
, mais fi on eft quelquefois
affez heureux pour en découvrir le
vray Mot, ce n'eft pas le plus fouvent
fans avoir paffé de mauvaiſes heures,
& mefme quelque nuit fans dormir.
Si je juge des autres par moy -mefme,
les Enigmes du Mois de May doivent
avoir caufé de l'embarras à bien des
Gens mais il peut arriver que ce qui
m'a femblé bien difficile , aura paru
fort aifé aux cautres. Quoy qu'il en
foit , Monfieur apres y avoir bien
fongé , j'ay trouvé que la Flufte pou
voit bien eftre le Mot de la premiere ,
& que le four avoit du raport avec la
feconde . Je fuis voſtre & c.
DY
82 Extraordinaire
LETTRE VIII.
A Flamenville ,
Pays deCaux.
Ca
E n'eft pas merveille , Monfieur,
que voftre Mercure faffe tant de
bruit dans prefque toutes les Provins
ces de l'Europe ; il y a dans tous les
Pais étrangers une infinité de Perfonnes
qui cherchent à s'inftruire , fans.
s'éloigner de leur foyer ; mais il y
a lieu d'eftre étonné que vos Livres
ayent paffé mefine jufqués dans les
Villages de ce floriffant Etat. Les did
férens Volumes que vous nous don
hez n'ont pas ile mefmé fort que les
Ouvrages de nos Sçavans ; ils font au
gouft & à l'uſage de tout le monde,
& à peine font- ils tirez de deffous la
Preffe , qu'ils font portez dans tous.
les coins du Royaume pour donner
avis aux plus retirez de ce qui fe paffe
હિ
dans ce vafte Corps . Nous autres Provinciaux
qui autrefois eftios plus particulierement
inftruits des avatures du
Japon
du Mercure Galant.
83
Japon ou de l'Amerique, que de ce qui
#f fe paffoit dans le lieu où nous avons
pris nailfance, nous vous fommes plus
particulierement obligez que les autres,
& bien que nous foyons des derniers
à vous remercier de vos foins,
il faut cependant juger de nos reffentimens
fuivant le plaifir que chacun
trouve à lire toutes les charmantés
Pieces dont vous nous faites part .
Pour moy , Monfieur , qui me fuis
fenty infiniment voftre redevable dés
Je premier moment que je les ay leuë,
jay aufh cherché tous les moyens de
vous en marquer ma reconnoiffance..`
Heftvray que mes travaux ont efté infructueux
lors que j'ay tâché de vous
faire une belle Lettre : auffi n'eft-il
pas aifé de venir à bout d'un pareil
Ouvrage.Ilfaut dire mille belles chofes
en peu de mots , & les dire d'une
maniere qui divertiffe agreablement
Tefprit, fans qu'on s'éloigne pourtant
de ce caractere aisé qui fait foul les
belles Lettres. Il faut fur tout que la
politefle de la Langue , qui n'eft pas.
le moindre ornement des Ouvrages
de nos jours ,y paroiffe dans tout fon
01
Luftre
84
Extraordinaire
Apres cela , Monfieur , vous ne fçauriez
raisonnablement vous difpenfer
de rendre juſtice à ma négligence ; &
de bonne - foy j'aurois abfolument pris
le party de me taire , fi je n'avois crû
qu'il eftoit moins honteux à un honnefte
Homme d'eftre reconnoiffant,au
hazard de faire connoiftre fon peu de
merite, que d'eftre ingrat par fon trop
de difcretion. Souvenez - vous au
moins , je vous prie que cette Lettre
vient d'une des extrémitez de la France,
où les Sciences ne fe connoiffent
quafi point. C'eſt pour cela que toutes
les autres Provinces ont travaillé
avec fuccés à l'embelliffement de vos
Livres , pendant qu'elle feule s'eft
donnée toute entiere à les admirer. A
vous parler franchement , Monfieur,
elle eft un peu trop foigneuſe de ſa réputation,
pour fe vouloir expofer mal
à propos. Nous attendons à nous glif
fer parmy les autres fçavans , que
nos foins nous ayent rendu affez hardis
pour ofer vous écrire , ou pour
mieux dire que nous ayons acquis
quelque lumiere aux defpens des autres.
Vous voyez que nous fommes
de
du Mercure Galant. 85
CE
ha
ca
5.
Aff
Fra
to
de fins Normands , & que nous prenons
bien nos mefures : auffi n'eft - il
permis de n'en point prendre qu'à
ceux qui ont une parfaite connoiffance
de leurs forces ; & ceux - là, à mon
fens, méritent bien d'eſtre joüez , qui
fans avoir fait aucun apprentiffage,
s'érigent en Sçavans , & font aflez
effrontez pour ofer efperer la mefme
fortune que les Plumes les plus délicates
. Nous tâcherons d'éviter ces
fortes d'emportemens , & pour moy
je vay profiter agreablement des inftructions
qu'on nous donne dans voftre
Extraordinaire que je viens de recevoir
au moins fi je fuis heureux
de réüffir en quelque chofe
fera par voſtre feul moyen , & parun
pur effet de vos foins. Il fe paffe quelquefois
de plaifantes Avantures fur le
bord de nos Mers , & mefme dans
cette petite Province d'où je vous
éeris,& bié que le hazard qui fe mefle
prefque de toutes chofes , leur donne
naiffance , & en conduife les intrigues
, je vous jure qu'il fait quelquefois
plus que les efforts de l'Eſprit
qui fe donne toute entiere à l'embelliffement
que › ce
86 Extraordinaire
liffement de beaucoup d'autres . Je
pourray , Monfieur , vous donner le
détail de quelques unes dans lafuite.Je
finis cependant cette Lettre qui m'a
tant donné d'embarras , & il ne faut
pas s'en éronner , puis qu'elle doit
comber fous voſtre examen.
LE BERGER SANS MOUTONS.
On dit icy que l'Amour est le fens
de la premiere Enigne du Mercure
d'Avril , & que la Canne eſt celuy de
la derniere. On fe peut tromper en
cela , & ce Païs- cy n'eft pas celuy de
Normandie , qu'on croit tout plein
de Sorciers..
LETTRE IX.
LE GALANT PELERINAGE.
Qus somes trois jeunes B`rgeres,,
N.Toutes trois charmities & fieres,
Dans les Prez de Limeil now TheNons
nos Moutons,
Les Echos de Cachamp rediſent res
Chanfons
Quets
du Mercure Galant. 87
d
Quelquefois à l'ombre d'un Chesne
Now entendons fans nous en mettre en
peine
Nos Bergers foupirer d'amour.
Cependant , il le faut avolier , l'autre
jours
Le Mercure Galant dans noftre Solitude
Nous donna de l'inquietude.
Nous nous piquons de bel Efprit,
Monfieur,& les Enigmes fi bien tout
nées dont vous diverſifiez voſtre Ouvrage,
privent noftre efprit de la tran
quilité que les foûpirs de nos Bergers
n'ont pû encor bannir de nofre
coeur.
Chacune de nous trois defirant la premiere
En déveloper le miftere,
Nous allâmes aux Bois avant le point du
9 jour »
Nous dérober aux yeux des Bergers
d'alentour.
Mais ce fut bien inutilement ; nofere
marche ne pût eftre fi fecrete,que
des Bergers que l'Amour tendoit vigilans
88 Extraordinaire
gilans n'en euffent le vent. Nous
avions paffé pres d'une demy heure
dans une tres-profonde rêverie , tresmal
fatisfaites de nous- mêmes , quand
nous entendîmes à quelques pas de
nous un Concert de Fluftes douces
qui nous auroit paru tres- agreable,
s'il n'euft point troublé noftre filence
. Noftre . Aînée qui fe faifoit un
point- d'honneur de deviner la premiere
Enigme où elle s'eftoit particu
lierement attachée , n'en fut nulle
ment interrompue, fon efprit au contraire
ranimé par la gayeté de ces Inftrumens
, crût faire une jufte application
de ce qu'elle entendoit , avec
ce qu'elle lifoit.
Falloit-il tant refver, s'écria cette Belle ?
Vne Flute pour moy , c'est donc chofe
nouvelle ?
Ne voyons- nous pas les Rofeaux ,
Tantoft pres des Marais , tantoft pres des
Ruiffeaux ?
Comme un Cameleon dont la froide nature
Se contente de vent pour toutenourriture,
L'air nefert il pas d'aliment
A
du Mercure Galant. 89
N
be
› [
qu
-P
st
ar
1
Acet agreable Inftrument ,
Qui parfa douceurfans pareille ,
En fermant tour à tour quelques - uns de
fesyeux ,
Nous charme beaucoup mieux.
Qu'une bouche en s'ouvrant ne flate
noftre oreille ?
Elle nous vint joindre en mêmetemps
; mais d'auffi loin que nous la
vîmes, nous luy criâmes plufieurs fois
ce qu'elle fe faifoit un plaifir de nons
CC dire. Les Bergers qui nous virent fort
gayes,fe hazarderent à nous aborder,
s'imaginant devoir eftre mieux reçeus
de nous qu'ils n'avoient accoûtumé
de l'eftre. Auffi ne fe tromperent-
ils pas . La Bergere Catin noftre
aînée,patla la premiere à fon Amant,
& luy dit qu'elle mettroit fin à fa peine,
fi par le mot de la Flufte elle avoit
trouvé le veritable fens de l'Enigme
qui l'avoit tant fait rêver, parce qu'el
le luy en auroit tout l'obligation.
Voyez , Monfieur , le pouvoir de voftre
Mercure qui s'étendfur les cocnrs.
Mirtil ( c'est le nom de fon Berger ) la
conjura de luy éclaircir ce myftere: il
fut
90 Extraordinaire
fut le plus fatisfait de tous les Hommes,
quand il vit les applaudiffemens
que les autres Bergers donnoient à fa
Maiftreffe touchant l'Explication de
l'Enigme ; & la joye dont il eftoit
tranfporté luy donnant de la hardieffe,
il remontra à la belle Catin que le
temps de recevoir des nouvelles du
Mercure Galant eftoit trop long , &
qu'elle pouvoit le rendre heureux
plutoft fans rien hazarder. Les autres
Bergers qui croyoient par là avancer
leurs affaires , mélerent leurs prieres
aux fiennes pour obtenir de la charmante
Catin un confentement qu'elle
ne crût pas luy pouvoir refufer en
confcience apres tant de témoigna
ges d'amour. Nous fortîmes du Bois,
& l'on peut dire qu'il n'y eut jamais
tant de galanterie dans un Lieu auffi
fauvage que celuy que nous avions
choify.Mirtil en reconduifant la bel
le Catin , luy propofa d'aller prendre
un Repas le foir même dans une Grote
à Montreuil qui appartenoit à un
de fes Parens. Elle euft de la peine à y
confentir , mais fa Soeur la Bergere
Margoton qui aime ces fortes de Parties,
du Mercure Galant. 91
ties,acheva de la réfoudre. Le Berger
Mirtil qui fçait fon monde, ne trouva
pas à propos de me laiffer feule dans
mon Village avec mon Troupeau &
mon Chien , outre que la chofe me
touchoit affez , puis que la Bergere
Catin eft ma Parente , & que c'eftoit
elle qu'il avoit deffein de regaler. Auf
fi m'en pria-t- il , & je pouray , Monfieur
, vous donner une fidelle Relation
de cette Fefte . Le mot de Cadeau
, de Fefte , & autres femblables ,
déplûrent à la belle Catin , Bergere
fort fcrupuleuse en amour. Il faut
ufer du terme de Pelerinage , qui luy
fembloit plus doux Pour cette raifon,
elle fit graver fa Houlete comme celle
de fon Berger qui avoit la forme d'une
Coquille , & voulut que tous les
Bergers & Bergeres de la Compagnie
en ufaffent ainfi . Quand la grande
chaleur dujour fur paffée, nous nous
mîmes en chemin, parées de Guirlandes
faites de Fleurs nouvellement
cueillies. Nous arrîvames enfin 4
Montreuil. On entra dans la Grotte,
on l'admira , & pour continuer le Pelerinage
jufqu'au bout , on en détacha
quel
92 Extraordinaire
quelques Coquilles dont on fe fervit
pour verfer à boire pendant le Repas,
qui fut fans contredit au deffus de la
portée des Bergers ordinaires. Pour
comble de divertiffement , trois gros
réjouis de Bergers bien moins fenfi
bles à l'amour qu'aux faveurs de Bacchus
, fe diftinguerent fort plaifamment
par des Couronnes de feuilles
de Vignes ; de forte que la douceur
des Partifans de l'Amour , & la confufion
que caufoient ceux de Bacchus ,
faifoient un fi agreable mélange , que
les uns & les autres eftoient pleinement
fatisfaits . il n'y eut que la Bergere
Margoton qui ne pût s'empêcher
d'accufer ces gros Bergers couronnez
de peu de complaifance ; mais fes
plaintes,quoy qu'elle foit toute char.
mante, ne faifoient aucun effet fur des
Gens qui ne confidéroient fes charmes
que par le trou d'une Bouteille.
L'un d'eux , même offencé de la liberté
qu'elle prenoit de faire le Procez
à Bacchus dans la perfonne de fes
Partifans , l'honora du nom de Lieutenant
Criminel, & par vengeance ils
commencerent tout de nouveau à
>
boire
du Mercure Galant.
༡༣
fe boire à fa fanté fous ce nouveau titre.
Quand ils eurent ceffe d'abreuver
leur Coquilles d'une liqueur bien diférente
de celle où elles avoient pris
naiffance , nous fifmes quelques tours
de promenade , pendant laquelle nos
deux Amans prirent jour pour fe rendre
heureux par un Mariage proposé
déja depuis quelque temps.
Quant à moy , Monfieur, j'ay pris le
party de me divertir de tout , & n'ay
rien negligé de ce qui pouvoit contri,
buer à votre fatisfaction , eftant plus
parfaitement à vous que je ne connois
point, qu'à bien des Gens que ie connois
fort, tres- humble Servante ,
LA BERGERE MANETE .
LETTRE X
A Rheims.
E partage d'autant plus , Monfieur ,
l'obligation que noftre Ville vous
a d'avoir publié noftre Monument
le foin comme vous avez fait ,, que
qu'on m'a donné de le faire graver, &
d'en
94
Extraordinaire
&
d'en faire fçavoir mon fentiment , m'oblige
d'avoir de la reconnoiffance
pour ceux qui s'intereffent à le faire
valoir. Et comme je voy que vous en
pouvez parler encor dans votre preinier
Volume , quoy que je fois perfuadé
que vous eftes pleinement inftruit
de tout ce qui fe peut dire làdeffus
, j'ay cru que vous voudriez
bien me permettre de vous propoſer
quelques reflexions que j'ay faites,
dont vous vous fervirez autant que
vous le jugerez à propos .
Il n'eft pas fi feur que cet Arc de
Triomphe foit de Jules Célar , quoy
qu'en die Monfieur Bergier , qu'on ne
puiffe avoir raifon d'en douter, On ne
voit point de Bâtiment de cet Empereur
, mefme dans Rome ; les Arcs
de Triomphe n'eftoient point encor
communs alors , ils n'avoient
pas mefme de nom en Latin . C'eſt
pourtant une coûtume triviale & vulgaité
, d'attribuer à Jules Céfar une
partie des antiquitez de Provinces,
parce que c'eft le Peuple qui eft au
teur de cela , plutoft que les habiles
Gens . De là vient qu'on n'entend
2 autre
du Mercure Galant.
95
QUE
1d
autre chofe par tout que Camp de Céfar,
Chemin de Céfar , Palais de Céfar,
& peuteftre ne fe trompe- t-on pas à
prendre le nom de Céfar en general
pour Empereur Romain , puis qu'ils
fe font tous appellez Céfars. Mais fi
l'on confidere nottre Architecture,
pour peu qu'on s'y entende , on demeurera
d'accord qu'elle n'eft pas
du gouft des premiers temps de l'Empire
Romain. C'eft furquoy il n'y a
point de difficulté. Elle n'eft pas auffi
de la mauvaife maniere des bastemps
; & fi l'on veut fe donner la
peine de rechercher qui des Empereurs
l'auroit pû faire conftrui .
re , je ne croy pas qu'on en trouve
d'autres que Julien . Il eft le feul des
Empereurs de fon fiecle qui ait paffé
par Rheims , apres avoir obtenu des.
Victoires confiderables fur les Peuples
de Germanie , qui font les Allemans.
L'Hiftoire de fes Conqueftes
eft dans Ammian Marcellin . Il fit
un accord avec eux, puis retourna par
noftre Ville , pour s'aller faire déclarer
Empereur à Paris 361. an apres
la venue de Noftre Seigneur, & 1112 .
apres
96 Extraordinaire
apres la fondation de Rome . L'Architecture
de noftre Monument paroit
estre de ce temps là ; on y voit
des Trophées dont les armes font
toutes femblables à celles des anciens
Peuples de Germanie, qui nous
font tres connues par les Medailles
•
,
de Drufus Pere de Germanicus , de
Marc Aurele , & d'autres. On y voit
les Caducées qui marquent la Paix.
Tout cela convient parfaitement à
Julien , qui voyant le Grand- chemin
de l'Empire qui paffoit par
Rheims le merite de la Ville ,
l'honneur que Jules Céfar avoit fait
aux Rhémois de leur donner le premier
rang aprés ceux d'Autun , &
mefme fur ceux- cy , qui ne pûrent
conferver cet avantage , comme Céfar
le dit luy - mefme dans le fixiéme
de fes Commentaires. Julien ,
dis - je , ayant confideré tout cela , &
l'inviolable fidelité de nos Peuples,
auroit choify noftre ville pour yfaire
eriger un Monument eternel à fa
gloire.
Vous pouriez dire icy quelque chofe
de Julien, & le vanger de la mauvaiſe
reputation
8
Au
Gen
Your
Itio
Cop
res
Bare
du Mercure Galant . 97
J
ST
ا ن
reputation qu'on luy a donnée . Il ef
toit petit ; mais il avoit bonne mine.
Il s'avifa de fe laiffer croître la barbe,
& cela donna lieu à ceux d'Antioche,
Peuple mocqueur & abandonné au
luxe , de le railler ; à quoy il ne répondit
que par une autre raillerie qui
fe voit parmy fes Ouvrages , & que la
force du mot Grec rend fi difficile à
traduire en noftre Langue. On difoit
que de corps & d'efprit il reffembloit à
Titus , qu'on appelloit les delices
du Genre humain ; on adjoûtoit
à cela qu'il avoit la valeur de Trajan
, & la modération de Marc-
Aurele ,
Les Guerres qu'il eut en Allema-
C gne furent contre ceux de Francfort.
Il défit leurs Troupes avec le peu de
Gens qu'il avoit , & fit prifonnier
leur Roy Chonodomarius. Il défit
auffi Badomarius Roy des Allemans .
Tout cela méritoit bien un Arc de
Triomphe , en un lieu qui ne fuit pas
trop éloigné de l'Allemagne , qui fuft
un grand paffage , & qui fuft affez
pres de Paris , où il s alloit faire déclarer
Empereur.
Q. d'Avril. E
98
.
Extraordinaire
Vous pouvez dire quelque chofe
des Figures de Victoires qui font aux
quatre coins de la Voûte de Romulus
parmy les Trophées . Elles gravent
les hauts faits de l'Empereur , afin
la memoire en foit eternelle . El- que
les font aîlées pour marquer la
promptitude des Conqueftes , & la
vitelle avec laquelle le bruit s'en eft
répandu dans le monde. On ne mettoit
pas toûjours des aîles à la Vi
toire ; elle eftoit adorée fans aîles
dans Athenes . Les Romains mefme
l'ont quelque fois figurée fans aîles,
prétendant l'arrefter chez eux par ce
moyen. Il y auroit quelque chofe de
galant à dire fur ce qu'on luy a donné
le perfonnage de Femme, auffi - bien
qu'à la Renommée ; & à la Felicité
de l'Empire ,qui eft auffi exprimée par
une Femme dans la Voûte des Saifons.
Remarquez les quatre Enfans
qui defignent les quatre Saifons de
l'année. Celuy qui tient un Panier
de Fleurs , eft le Printemps ; L'Eté
tient une Faucile ; L'Automne a un
Panier de Fruits ; L'Hyver feul eſt
habillé , & porte un Fleau. Les
Medailles
du Mercure Galant.
LYON
DELI
таг:
e
I
Medailles luy donnent auffi un
vre parce que c'eft la faifon la
plus propre pour la Chaffe. Mais
voicy déja trop de chofes pour une
fois. Je les ay ramaffées avec confufron
, & felon qu'elles me font venuës
à l'efprit , eftant affuré que fi
vous jugez à propos de vous en fervir
, vous les fçaurez bien mettre en
leur place. Pour moy j'ay mieux aimé
vous faire une Lettre moins réguliere
, que de diférer à vous remer
cier , & à vous donner ces avis
moins pour faire valoir mes pensées,
que pour vous donner des marques
de mon eftime , & du defir que j'ay
d'eftre voftre & c.
RAINSSANT , Docteur &
Profeſſeur en Medecine,
Conf de Rheims .
DE
LAVILLE
THEQUE
BIBLIO
LYON
*
Eij
100 Extraordinaire
Ivon
LETTRE XI.
TL femble , Monfieur , que dans
voftre Préface de l'Extraordinaire
vous avez fait deffein de ſurprendre
noftre modeftie par toutes les louages
que vous luy donnez ; mais quelque
douce que foit la tentation , nous
voulons bien , quoy qu'en confirmant
ce que vous avez dit à noftre avantage
, vous affurer qu'eftant trop perfuadez
de ce que nous fommes à l'égard
de Paris noftre grande & commune
Maiftreffe , nous ne pouvons
tirer gloire du peu que nous valons,
au moins moy en mon particulier.
Ainfi laiffant à part ce que vous dites
d'obligeant pour nous , je vous avoüe,
ray librement que la quatrième Lettre
ne me femble pas définir fort jufte
la nature de l'Enigme , en concluant
qu'elle doit ne pouvoir eftre expliquée
qu'avec peine ; car pour moy,
ou d'abord ma premiere idée m'en
fournit le Mot , ou il m'eft en fuite
impoffi
du Mercure Galant. ΙΟΙ
impoffible de le trouver. Vous le croirez
aisément , fi vous vous fouvenez
que depuis que je m'en ſuis mefléc , je
n'ay reüffy qu'aux premieres , comme
fi je m'y eftois entierement épuifée .
La raison que j'ay à vous en donner
me paroift affez recevable. Celuy
qui veut trouver le veritable fens d'une
Enigme , doit avoir l'efprit libre à
la lecture & à l'examen de toutes les
parties qui la compofent , pour eftre
en état de la concevoir autant qu'il
le faut , & il eft certain qu'on ne le
peut avoir plus libre qu'avant qu'on
y ait refvé , puis que la refverie
n'eft qu'une confufion de diférentes
pensées qui ne fait qu'embaraffer , an
lieu d'éclaircir . Quoy que prouve
ce raiſonnement , je ne prétens pas
qu'il diminue rien de l'eftime qui
eft deue aux huit Lettres qui traitrent
de la nature de l'Enigme. Elles
font fi fçavantes & fi fpirituelles
, que je me feray toûjours
gloire de les admirer pour veu
qu elles me laiffent la liberté d'expliquer
comme je puis votre Hiftoire
Enigmatique , qui ne parle que
E iij
: ر
102 Extraordinaire
du deffein de Monfieur Riquet , & de
la grande entreprife du Canal de
Narbonne pour la communication
des deux Mers . Voila ce mystérieux
Mariage de Parties du mefme Sexe,
duquel il ne poura naiſtre une troifiéme
Mer , & dont neantmoins on attend
une grande fécondité. On fçait
que le Détroit de Gibraltar eft leur
premier Mariage . On fçait la régu
larité de l'inconftance de celle qui
femble la Mere de l'autre , qui ne rea
mue pas tant. Perfonne n'ignore
qu'il feroit d'angereux pour l'Egypte,
mais profitable à tout le refte du
monde , de couper ce qui fépare la
Mediterrannée de la Mer rouge , &
que la jonction qui eft aisée de la Mer
de Sala & de la Magiore par les Flem
ves Tanais & Volga , donneroit à la
Mediterranée les Richeffes de toute
l'Afie. Nous pouvons encor aisé
ment nous fouvenir d'un pareil Mariage
en France , autant que la jon
tion de la Seine & de la Loire par
le Canal de Briare peut eftre comparée
à celle des deux Mers : Et qui ne
fgait que face grand Mariage fe fait,
ce
"
du Mercure Galant.
103
ce ne fera qu'apres de fort grands
travaux ? Je finirois volontiers , fi je
n'avois à décider voftre Queftion
Laquelle , fupposé ( comme il l'eft )
qu'on foit perfuadé de l'infidelité d'u
ne Maiftreffe malgré fes fauffes caref
fes , peut moins donner de peine à
réfoudre , que de douleur à un Amanc
qui fe trouveroit dans cette peine.
Une infidelité déclarée , & une infifidelité
diffimulée , eftant toûjours
infidelité pour lny , il luy eft beaucoup
plus cruel de reconnoiftre que
fa Maistreffe s'étudie à luy cacher fa
perfidie , que non pas de fouffrir une
infidélité déclarée. Tout le ménagement
qu'elle apporte , aigrit plutoft
fon mal , qu'il ne l'adoucit , puis que
ce ménagement dégenete en trahifon
; & que fi apres une infidelité il
peut refter quelque efpoir, c'eft plutoft
apres une infidelité declarée avec fráchife
, qu'apres une lâche tromperie.
Cependant tres- malheureux qui s'y
trouvera pris d'une ou d'autre ma
niere. Il faut que la pluralité de voix
Femportefur une chofe fi problématique
, ou plutoft je m'en veux bien
E iiij
104
Extraordinaire
remettre à voftre difcernement , &
vous avoüer en mefme temps que je
fuis trop prompte pour pouvoir dechiffrer
la Lettre en Figures. Vous
connoiffez le befoin que nous avions
de voftre Extraordinaire pour les Modes
, & cela feul , fans que je vous en
témoigne rien , poura vous faire affez
juger quelles obligations vous
toutes les Provinces , & particulieont
rement
LA VILLE DE HAM.
LETTRE XII.
A Lyon.
Vieur,&t encor 1
'Ous allez eftre furpris , Monfieur
, & encor plus l Ecole de
Medecine , quand je vous auray dit
que voftre dernier Mercure Galant
guérit les infirmes , & rend la fanté
aux Malades. Quand on me l'a apporté
, il y avoit trois femaines que je
n'eftois fenfible qu'aux maux & aux
chagrins ; & depuis que j'en ay fait
la lecture , j'ay commencé à l'eftre au
plaifir
du Mercure Galant.
105
W
plaifir, & à me porter beaucoup mieux
graces à tous les diferens agrémens
que vous y fçavez ſi bien meller avec
voftre adreffe ordinaire. Je fuis affuré
qu'on ne s'eftoit pas encor avifé de
loüer voſtre Mercure par cet endroit,
& que vous-mefme qui l'inftruifez
& qui le faites ce qu'il eft , vous ne
fçaviez pas,ny toute l'Antiquité auffi,
qu'il fut auffi grand Docteur en Me.
decine qu'Apollon . Jugez de ce qu'il
peut faire à l'avenir , fi vous continuez
à luy donner vos foins. Il ne faut pas
douter qu'il ne faffe de plus grandes.
merveiles. Cependant faites en forte,
je vous prie, qu'il nous apprenne par
quelles raifons one a voulu que l'Enigme
de Marfye fignifiaft à meſme
temps , une Vigne , la Goute, un Luth,
un Fagot , un Bafton de Cire d'Efpagne,
un Echo, une Trompete Marine, la Ville
de Gand, & les Victoires du Roy . Les
raifons qui ont fait prendre des che
mins fi diférens & fiécartez , pour aller
au mefme but,doivent affurément
eftre curieuſes. Ne refufez pas au Public
ce que vous demande avec la
dernierempreffement voftre, &c. >V)
BOUCHET.
E v
106 Extraordinaire
LETTRE XIII.
A
Bourges.
E plaifir de lire les Ouvrages Ga
LE
Mois au Public, eft trop confiderable
pour pouvoir eftre negligé d'aucune
Province : Auffi , Monfieur , puis-je
bien avouer , apres les avoir tous lûs
jufqu'à prefent, qu'il n'y a point d'endroit
de la France fi éloigné, qui n'ait
contribué à faire connoiftre le génic
& le caractere galant de fon Pars.
Les uns nous ont fait voir avec admiration
ce que la Terre avoit refervé
pendant plufieurs fiecles à la gloire
du plus grand de tous fes Monarques.
Les autres nous ont chanté fes Vicsoires
; d'autres nous ont publié les
qualitez furprenantes du jeune Héros
dont le Nom honore fi fort voftre
Ouvrage. Les autres ont fçeu nous
décrire agreablement une Imrigue ; &
les autres enfin fe font exercez à in
venter& àdeviner dos Enigmes. Fort.
tes
du Mercure Galant.
107
tes ces marques d'efprit ne me font
que trop voir les obligations que tou
te la France vous a de luy découvrir
tant de Perfonnes qui demeuroient
Louvent dans la pouffiere , & dont
les Ouvrages , quoy que beaux , ne
fortoient pas de la Province . Vous
avez fçeu , Monfieur , les tirer de cer
oubly par vos foins . Noftre Sexe ne
vous et pas moins redevable de la
peine que vous prenez en ſa faveur
de luy faire fçavoir les nouvelles Modes
, & tout ce qui peut contribuer le
plus à fon embelliffement. Vous eftes
trop fçavant dans l'art de plaire aux
Belles , pour manquer de leur apprendre
une chofe dont elles font fi foigneuſes
, fur tout en ce Païs où elles
câchent de faire voir par leur politeffe
qu'elles ne font pas fort éloignées
du commerce du beau monde . C'eft ce
que vous a pû apprédre l'illuftre Abbé
qui fournit quelquefois de matiere à
vos Ouvrages. Je ne doute point que
l'applaudiffemet qu'il reçoit de la part
qu'il a au Belifaire ne vous oblige à
le faire connoiftre plus particulierement.
Ne vous étonnez pas , Monfeur,
108 Extraordinaire
fieur,que je loue fi hautemetun Compatriote
qui fait honneur à une Ville
auffi confidérable qu'eft la noſtre, qui
a toûjours fourny des gráds Hommes
pour leur Sciences. Il eft vray qu'il y
eft plus obligé qu'un autre fortant du
fang d'une de fes lumieres. C'eft la
mefine raifon qui me donne la liberté
, en vous envoyant l'Explication
des Enigmes de ce Mois , de vous affurer
que je fuis voftre , &c.
G. A. P. DE LA COUDRE
LETTRE XIV.
A la Rochelle.
UNI
N remercîment du plaifir & de
l'utilité qu'on reçoit également
de vos Ouvrages , n'eft pas une chofe
fort ragoûtante pour vous. Je
eroy que vous en eftes accablé , &
que dans cette multitude le plus
beau ne laiffe pas de vous impor
tuner un peu. Auffi , Monfieur je
vous épargneray la peine de lire ce
que bien des Gens voudroient que
VOUS
du Mercure Galant.
109
vous appriffiez pour marque de leur
reconnoiffance . Comme je vous crois
plus fenfible aux avantures qui arrivent
à vos Ouvrages ( car enfin ce
font vos Enfans & des Enfans dignes
de n'eftre pas defavoüez ) je veux vous
apprendre que ne fe contentant pas
de courir toute la Terre , ils ont entrepris
des Voyages fur Mer. Quatorze
de compagnie s'embarquerent
il n'y a que huit jours pour les Ifles
de l'Amérique, & quatre pour le Canada
, autant pour la Cayenne , &
autant pour le Portugal. C'eft moy
qui leur ay fait entreprendre ce
Voyage , & qui les ay affurez qu'ils
feroient bien reçeus . S'il leur arrive
quelque chofe de particulier dans ces
Voyages ,je vous le feray fçavoir . Un
de mes Amis m'a dit que le Voyage
du Mercure Galant à l'Amerique ſeroit
un beau fujet pour une Piece de
Vers, & qu'il y penferoit.
L'ABBE D'ARTEVAL
"
t
LETTRE
110 Extraordinaire
LETTRE XV .
Ue chacun explique à la mode
'Hiftoire Enigmatique de voſtre
Mercure Extraordinaire. Pour moy,
Monfieur , qui veut ménager voſtre
temps, je foûtiens en mon pâtois Picart,
qu'elle n'eft rien autre chofe que
l'entreprise qui s'eft faite depuis quel
ques années dans le Languedoc , pour
joindre enfemble les deux Mers . Ceux
du Pais en pouront parler plus jufte ,
que celle qui en eft éloignée de plus
de deux cens lieuës , & voicy en pen
de mots commeje l'explique..
Les interefts du Commerce ont
formé ce grand deffein . L'Ocean
par fa vafte étendue peut paffer pour
la Mere de la Mediterranée,quoy que
toutes deux elles ayent efté créées
avec le Monde ; leur fierté paroift
dans les flors que les vents y élevent;
la tempefte y fait perir des Armées
entieres , & détruit plus d'Hommes
en une heure , que le Canon n'en fait
mourir en plufieurs Sieges. La Mediterranée
du Mercure Galant. III
terranée eft la plus tranquille , & le
flux & reflux de l'Occean qui fait for
mouvement continuel & journaliet
eft un fecret fi caché » que perfonne
n'en a pû jufqu'à prefent
découvrir la caufe. Ces deux Mers
font déja jointes enfemble par le Détroit
de Cadix , & elles lefont ellesmefines
en particulier à d'autres , dont
le détail feroit long. Elles poffedent
chacune dans leur fein , leurs Riva
ges & leurs Ifles, des Richeffes, & fe
peuvent aisément paffer d'un fecours
mutuel. Il n'y a rien de plus froid ny
de plus inséfible que l'eau . On ne peur
fe perfuader que 1Occean & la Mediterranée
puillent enfemble former
une nouvelle Mer au pied des Pyrenées
du meflange de leurs caues: mais
ce grand ouvrage ne laiffera pas d'ap
porter une grande abondance & un
profit confiderable aux Provinces
voilinés. Cétre union nefe peut faire
que par l'union de plufieurs petits
Ruiffeaux S qui tombans de
la Montagne noire joignent enfemble
leurscaues par une Rigole qui
les conduit en un mefme endroit pour
lcs
112 Extraordinaire
les diftribuer d'un côté & d'autre, car
les deux Mers font fi éloignées , que
l'on ne peut fans ce fecours les faire
approcher plus prés que de foixante
lienës . Ce qu'elles portent, change de
noms fuivant la diverfité des Peuples .
L'on fçait les difficultez que Monfieur
Riquet , Entrepreneur de ce deffein,
a trouvées d'abord par l'impoffibilité
de la chofe, puis qu'il a efté plus heureux
que les Romains , que l'Hiftoire
rapporte avoir tenté le mefme ouvra
ge ; que les Egyptiens qui ont voulu
joindre la Mer Rouge à la Mediterranée
; & que les Lacedemoniens qui
s'eftoiét efforcez de feparer leur Païs
d'avec le refte de la Grèce , par la ru
pture de l'ifthme de Corinte. Le Mal
riage dont il eft parlé , eft la jonction
qui s'eft faite de la Loire & de la Seine
par le Canal de Briare , laquelle
quoy que de moindre confideration,
a eu fes difficultez , & fa perfection.
Le lieu de fureté étably pour la com
munication , eft le grand Baffin de
Navroufe , fitué entre Touloufe &
Narbonne , qui reçoit les eaues , les
diftribue , & eft le point de divifion
Le
du Mercure Galant. 113
Le deffein n'eft pas entierement achevé,
& les deux Mers ne s'en tourmentent
pas davantage . Elles s'en repofent
fur le foin de leurs Médiateurs.
En voila affez pour un coup d'effay ,
& pour vous faire connoiftre , Monfieur
, que le Mercure a icy des Gens
qui en font autant d'estime que pas
une Ville du Royaume.
LA VILLE DE BEAUVAIS.
LETTRE XVI.
A Mons en Hainaut.
Vo pro-
Ous nous demandez noftre eftime,
Monfieur , nous vous la
mettons , mais il eft inutile de vous
témoigner l'empreffement dans lequel
nous fommes de vous voir , puis que
nous ne somes pas en eftat d'executer
les réfolutions que nous pourriós faire
pour contenter noftre envie. Vous
prenez trop d intereft de noftre Sexe
pour ne le pas engager dans les vôtres
; & l'eftime que vous en faites fi
publiquement, autorife encor la jufti
CC
114
Extraordinaire
ce que luy a rendu l'Auteur de l'Egalité
des deux Sexes qui a efté critiqué
mal à propos. Cecy eft un peu libre,
Monfieur ,pour des Dames qui no
fe font pas encor donné l'honneur de
vous écrire, ny de qui peut- eftre vous
n'avez pas encor ouy parler en France,
où les Chanoinelles font plus rares
qu'en ce Païs-cy. Nous ne nous ferions
pas fi facilement fait connoître
à vous ,fi la civilité avec laquelle vous
traittez les Eirangers , n'avoit donné
place dans votre Extraordinaire de
Janvier à trois Lettres qu'un Courtifan
de Bruxelles vous avoit écrites.
Nous ne réfidons pas fi fort à Mons,
que nous n'en fortions quelquefois
pour aller à la Cour de Bruxelles ,avec
laquelle nous entretenons une grande.
correfpondance par les avantages que
noftre naiffance nous y a donnez ;
outre que le rang que nous tenons
dans l'Eglife, ne nous fait rien perdre
de celuy que noftre qualité nous a acquis
dans le monde. Nous fomines.
Dames fans Maris , & quoy que nous
foyons fous un Chef qui a engagé fa
liberté , nous confervons toûjours la
nôtre
du Mercure Galant. 115
1
nôtre fans eftre fufceptibles d'aucun
reproche. C'eſt à la verité un de nos
plus beaux appanages , & vous jugez
bien de là, Monfieur , que de quelque
1. Nation que nous foyons , nous fommes
très- capables non feulement de
contribuer au debit de voftre Mercu
re, mais auffi de le favorifer de noftre
protection dans les Pais Etrangers
par l'eftime que nous en pretendons
faire. Nous l'entreprenons d'autant
plus volontiers , que nous fommes
perfuadées que la gravité Efpagnole,
la franchife Allemande,& la fincerité
Flamande , ne fe rebutent point de la
gentilleffe & de la politeffe de voftre
France. Nous doutons mefme fi les
Efprits qui n'ont ny fexe, ny âge, ny
condition , changent d'efpece chez
les Nations. Jugez- en, Monfieur , par
l'explication que nous donnons à vô
tre Hiftoire Enigmatique , que nous
croyons eftre la jonction de la Mer
Occeane avec la Mediterranée. La
France y eft intereffée pour plufieurs
raifons , c'eft pourquoy elle en a formé
Je projet . L'on fçait affez qu'elles font
d'un mefmefexe , & d'un mefme âge;
que
116
Extraordinaire
que l'Occean pourroit mefme paffer
pour Mere de la Mediterranée, que la
mort des hommes ne leur coûte rien
dans leurs tempeftes , & que l'Efprit
de l'Homme n'a pas encor pû connoiftre
la caufe du flux & reflux de
FOccean. Le Détroit de Gilbraltar
eft leur premier Mariage ou leur premiere
Jonction ', qui a pû eftre faite
par un Arabe , & elles s'intereſſent
fort peu à contracter une feconde
union . Enfin ,Monfieur,nous parcouririons
facilement toute votre Hiftoire
, fi un Flageolet dont on joüe
agreablement à noftre porte, ne nous
interrompoit pour vous dire qu'il eſt
celuy que vous dites eftre né dans les
Forefts , tautoft prés des Ruiffeaux ,
tantoft prés des Marais . Il ne nous
charme effectivement qu'en fermant
la plufpart de fes yeux , Vous nous
ferez donc la grace de nons apprendre
le veritable fens de ces deux Enigmes.
La troifi me ne nous donne pas
affez de lumiere pour nous convaincre
, qu'elle eft le lour même. Quelque
apparence de jour qu'elle ait , nous
nous déclarons neantmoins autant
pour
du Mercure Galant. 117
f
и
pour le Soleil que pour le Jour. Il y a
grande difpute entre nous fur cette
party fe decla-
Enigme. Le plus fort
re pour le dernier Mot , & fept autres
pour le premier. Prononcez , Monfeur
, & nous croyez vos tres - humbles
fervantes,
LES DAMES DE MONS .
LETTRE XVII.
A Troyes.
Vo
Oftre Mercure produit tous les
jours des effets extraordinaires
& furprenans , & je croy , Monfieur ,
que quelques
foins
l'on
que
prenne
de vous en inftruire , vous n'en fçavez
qu'une tres petite partie . Entre
les plus confiderables
qu'il ait efté
capable de faire naiftre jufqu'à prefent
, celuy que je me fuis chargé de
-vous apprendre
, doit ce me femble tenir
un des premiers
rangs. En effet, Monfieur
, donner lieu à la naiffance
d'une Academie
, eft une chofe qui
n'eſt pas commune
. Ce mot d'Academic
718
Extraordinaire
1
demie vous furprendra fans - doute,
car je ne croy pas que vous ayez encor
appris qu'il y en a une en cette
Ville qui porte le titre d'Academie de
Beaux Efprits de la Ruë de la Monnoye.
Elle vous eft redevable de ce
qu'elle eft , & je fuis chargé de vous
témoigner en fon nom fa reconnoiffance.
Plufieurs Perfonnes de l'un &
de l'autre Sexe , d'un eſprit fin & délicat
, s'affembloient depuis longtemps
chez une belle Dame dont le merite
attire chez elle tout ce qu'il y a d'honneftes
Gens en cette Ville . Le jeu , les
promenades , & les autres divertiffemens
qui fouftiennent les bonnes
Compagnies , ont entretenu celle -cy
pendant plufieurs années dans une
union qui a peu d'exemples. Mais
comme toutes les Perfonnes qui forment
cet Illuftre Corps , eftoient ca-
-pables de s'occuper à quelque chofe
de plus folide & de plus ferieux , elles
ont quitté infenfiblement ces amufemens
fteriles pour s'appliquer aux
belles Lettres & à l'examen des Ouvrages
d'efprit que vous leur donnez
dans voftre Mercure. Il est attendu
tous
1
du Mercure Galant. 119
!
tous les Mois avec impatience , & on
le lit publiquement dans l'Affemblée.
Il feroit utile , Monfieur , de faire icy
l'éloge de toutes les Pieces dont vous
avez composé le dernier Volume ;
noftre Academie fe contente de vous
dire aujourd'huy qu'elle les admire
avec tout le reste de la France. J'ay
ordre de vous faire fçavoir ce qu'elle
a penſé des deux Enigmes que vous
propofez dans le Mois de May. Elle .
croit que la premiere cft la Flufte, dont
elle a fait une application tres jufte.
Elle a feulement jugé d'abord que le
mot d'yeux eftoit impropre pour cet
Inftrument , & plufieurs euffent mieux
aimé que l'on le faft fervy de celuy
de bouches , parce qu'à proprement
parler, la Flufte fe fait entendre, & ne
voit pas . Mais une Belle de la Compagnie,
auffi habile dans le langage
des yeux, que dans celuy de la parole
nous tira fur le champ de la difficulté
qui nous arreftoit , & nous fit demeurer
d'accord que la Flufte n'eft pas
la feule chofe dont les yeux fe faffent
entendre. Noftre propre expérience
nous auroit convaincus fans peine,
car
120 Extraordinaire
le
car il eft vray qu'il en eft peu parmy
nous qui ne fe foient fervis de ce langage
pout exprimer à cette charmante
Perfonne ce que fon mérite joint à
un enjouement extraordinaire , peut
infpirer. Pour la feconde de vos Enigmes
, le fentiment general a efté que
cc ne pouvoit eftre autre choſe que
Soleil . Voila , Monfieur, ce que noftre
Académie m'a ordonné de vous mander
comme à celuy qui l'a fait naiſtre.
Tout le Corps a une eftime toute particuliere
pour vous . Ceux qui le compofent
vous têmoigneroient dans les
occafions beaucoup de zele pour voftre
ſervice , & je me trouve en mon
particulier tres- glorieux d'avoir eu la
commiffion de vous mander leurs
fentimens , puis qu'elle me donne
l'occafion de vous affurer que je fuis
voftre , & c.
DE VILLEPROUVEE DE NORME ,
Secretaire de l'Académie des
Beaux Efprits de la Ruë de la
Monnoye,
LETTRE
du Mercure Galánt. 121
LETTRE XVIII.
Ous faites les chofes , Monfieur
V de la manière du monde la plus
engageáte, & vous obligez les Gés au
point de ne pouvoir vous témoigner
allez de reconnoiffance. La place que
vous m'avez accordée pour Monfieur
l'Abbé de ... dans le dernier Tome
de voſtre Mercure, m'a efté une agreable
occafion de le faire voir à Monfeur
l'Archevefque de ... Ce Livre
ne luy eftoit pas tout à fait inconnu.
Havoit entendu plufieurs Perfonnes
d'efpriten parler avec avantage, mais
il m'avoua qu'il ne s'efto t jamais pû
perfuader qu'il fuft du prix que je le
faifois. Ce que je luy dis de vôtre ftile,
& de ces heureufes qualités que vous
poffedez pour décrire parfaitement
bien une Hiftoire , luy fit fouhaiter
de le lire . Il s'arrefta particulierement
au détail de la prife de Leuve , qu'il
trouva eftre l'ouvrage d'une Main
maistreffe , & d'un pai fait Hiftorica .
Peu s'en fallut mefme qu'il ne penfaft
Q. d'Avril.
A
F
122 Extraordinaire
de noftre Monarque , ce qu'Aléxandre
dit autrefois d'Achille, lors qu'il
admiroit le bonheur de ce Héros d'avoir
eu Homere pour Trompete de
fes Actions. Il n'a laiffé le foin de luy
faire venir voftre Mercure tous les
Mois,& deux belles Perfonnes m'ont
donné la mefme commiffion . L'eftime
que tout le monde a de cet Illuftre
Prélat , m'a fait croire que je devois
vous écrire ces particularitez , &
je me fuis aifément perfuadé qu'un
Inconnu comme moy ne pouvoi
mieux vous affurer du reffentiment
qu'il a de vos honneftetez , qu'en
vous faifant fçavoir les progrez confidérables
que fait tous les jours le
Mercure Galant parmy le beaumode.
Je m'imagine avoir encor trouvé
le fens de vos Enigmes . La premiere
nous décrit fort agreablement la Fla
fte ; La feconde eft un peu plus diffi
cile , mais le nuage n'eft pas affez
épais pour nous cacher le Soleil. Je ne
doute point que le Mot de l'Enigme
d'Ino ne foit la Cafcade. Il n'y a rien
dans le Tableau qui n'y convienne ;
mais fi vous me demandiez un fens
moral,
du Mercure Galant.
123
moral , il me feroit fort affé de l'expliquer
fur l'inconftance de la Fortune.
Je fuis voftre , & c.
CELIS ANDRE.
I
LETTRE XIX.
Au Mans.
L faut, Monfieur , que je m'acqui-
Ie de
re de la commiffion que quelques
Belles de noftre Ville m'ont donnée,
& que je vous témoigne de leur part
l'estime qu'elles font de vos Ouvrages.
Elles lifent toutes voftre 'Mercure
, & elles admirent continuelle
ment la maniere fine dont vous fçavez
tourner les chofes , l'ordre que
vous leur donnez , & le jufte difcernement
qui paroift dans le choix que
vous en faites . Elles publient qu'on
ne peut trop dire du bien de vous ,
qu'enfin tout le monde doit aimer celuy
qui travaille pour le divertiffement
de tout le monde. Cela vous
fera voir , Monfieur , que le Mans
n'est pas feulement recommandable
&
Fij
124
Extraordinairepar
les Chapons & par fes belles
Bougies ; qu'il ne faut pas en juger
par l'idée qu'en donne le plaifant Autheur
du Roman Comique , mais que
l'Efprit & la belle Galanterie y regnent
autant qu'en aucune Ville de
France. On y voit beaucoup de Sçavans
, des Medecins admirables , des
Chanoines polis , & des Dames extrémement
bien faites. Il y en a une
qui croit avoir deviné vos deux dernieres
Enigmes. Vous nous obligerez
fort , Monfieur , de nous faire fçavoir
fi fes conjectures font bonnes .
Elle dit que la premiere eft une Flufte,
& la feconde le Soleil. Comme cette
Demoiſelle a beaucoup de délicarefle
& de penétration d'efprit , je ne
craindray point de vous dire qu'elle
s'appelle Mademoiſelle Pezé la Ca--
dete , du Mans. Je fuis , Monfieur,
voftre tres , & c.
S. D.
LETTRE:
du Mercure Galant.
125
LETTRE XX.
A Neuhaufel en Hongrie.
Ca
' Eft affez mal débuter pour eftre
bien reçeu de vous , Monfieur,
de vous faire connoiftre que ce Billet
vient d'un Païs où la Galanterie eft
peu en ufage , & où l'air infecté du
voifinage des Turcs infpire plus de
rudeffe que de douceur.
Il me fera bien mal aisé
De vous perfuader qu'en ce Pais Barbare
( Où la delicateffe eft rare )
On fe foit jamais avisé
De prendre gouft à la lecture
De voftre agreable Mercure ;
Cependant depuis peu je prens foin que
toûjours
Parmy nos Dames il ait cours .
Quoy qu'il faffe quelques centaines
de lieues de chemin pour arriver
jufqu'icy , la fatigue d'un fi long
voyage ne luy fait perdre aucun de fes
F iij
126 Extraordinaire
agrémens . Je luy en trouve mefme
tant , que pour vous obliger de continuer
cet Ouvrage, je voudrois que
tout le monde vous apprift toutes les
Hiftorietes galantes qui fe paffent
par tout ; car enfin il me femble
que
Puis que pour le Public vous voulezbien
écrire ,
Et qu'on profite jufqu'icy
De ce talent qui vous fait fi bien dire,
Tout le Public pour vous dévroit écrire
auffi.
Je ne me hazarderay pourtant point
à vous conter aucunes de nos avantures
, que je ne fçache fi la délicatelle
de vos Efprits en peut fouffrir le recit.
L'Amour eftant de tout Païs, ilfe
trouve icy comme ailleurs .
Le Seay que nostre nom fait peur aux
Etrangers ,
Que l'on croit nos fagons trop rudes &
Severes ;
On trouve icy pourtantfort peu de coeurs
Legers ,
Nous nous en rapportons à nos belles
Bergeres.
Si
du Mercure Galant. 1.27
E
per
✓
Si vous me faites connoiftre que
ina correfpondance ne vous eft pas
defagreable , vous pourrez en juger
yous mefme , car il est arrivé dépuis
dans une de nos Villes une cho-
Le qui marque la plus grande conftance
qui fe foit peut- eftre jamais
vene Je vous l'apprendray, vous le
voulez . Dites-le moy en deux mots
dans un petit coin de Voltre Mercure
Galant , fans vous informes qui je
fuis , ny moy qui vous etes ; rien ne
peur nous empefcher de nous eftimer,
& fans vous faire tort , vous pouvez
me comprer parmy le nombre de vos
res humbles Serviteurs.
LETTRE XXI.
"
E ne fgay pas , Monfieur , de quel
Démon vous vous fervez pour tener
les Gens ; mais je puis vous affurer
que dans le fonds de mon Hermitage
j'ay mis en ufage tout ce que
la Morale m'a pû infpirer pour me
défaire de celuy qui vouloit m'engaà
lire voftre Mercure , & qui ger
Fiiij
128 Extraordinaire
à la fin m'y a obligé. Il eft vray , Mon.
fieur , que je l'avois regardé d'un autre
ceil que je ne devois. Le titre de
Galant que vous luy faites porter ,
avoit tellement gendarmé ma devotion,
que je n'avois ofé jufques à prefent
jetter feulement les yeux deffus ;
mais i'ay bien connu depuis par ma
propre expérience que c'eftoit quelque
chofe de fi innocent , que l'on
s'en pouvoit faire un amulement à
la Grille & dans le Cloiftre , auffibien
que dans le fonds d'un Hermitage.
le fouhaiterois pouvoir reconnoiftre
le plaifir que j'ay eu en le
lifant par quelque nouvelle de cette
Province , dont ie ne manqueray point
de vous faire part dans l'occafion ,
pour avoir celle de vous protefter que
ie fuis voftre tres , & c.
2
BLE SOLITAIRE de ta
Charité fur Loire.
LETTRE XXII.
A Rouen.
V
l'on
Ous fçavez , Monfieur, que
a étably une Académie de Beaux
Efprits
du Mercure Galant. 129
Efprits à Coûtance. Vous l'apprenez
à toute la Terre , puis que voftre
Mercure va par tout ; mais il
n'eft pas jufte que vous ignoriez plus
longtemps le merite d'une belle Dame
de ce voisinage. C'eft Madame
la Marqaife des Biards, de l'Illuftre
Maifon de Mongommery. Elle a le
difcernement fi fin pour toutes les
jolies chofes , qu'elle en connoift le
jufte prix. Elle nous fait remarquer
celuy de vôtre Mercure , & je fuis
perfuadé que fon approbation luy eft
un nouvel ornement . Auffi fon fentiment
paffe icy pour une Loy. Elle
fait des Vers le plus galamment du
monde. Je voudrois qu'elle confentiſt
que je vous en envoyaffe de fa façon.
Je m'affeure que vous leur donneriez
place parmy les plus agreables
Pieces dont vous diverfifiez voftre
Ouvrage. Je feray ce que je pourray
pour obtenir d'elle ce confentement.
Ce ne fera pas un petit effort qu'elle
fe fera , puis qu'elle a peine à foufrir
que l'on fçache qu'elle trouve
le fens de la plupart de vos Enigmes,
& que la premiere du Mois pallé
F Y.
130 Extraordinaire
,
De fignifie autre chofe que la Flu
fte ; la feconde , l'Aurore ; & l'Hi
ftoire Enigmatique
le Canal de
Toulouſe pour la jonction des deux
Mers. Je meurs d'impatience de fçavoir
fi elle ne fe trompe jamais. Donnez
des aîles à voſtre Mercure , Monfieur
, c'est tout ce qui luy manque.
Et pourquoy le faites- vous marcher
à pas de Tortue , & luy donnez- vous
un mois pour un voyage de vingthuit
lieuës ? C'eft faire languir dans
une agreable attente celuy qui eſt,
Monfieur , avec une eftime toute particuliere,
voftre , &c.
QUEVILLE D'ENGLES.
LETTRE XXIII
A Grenoble.
Ette Ville eft fi charinantë ,
Celes Dames yfont fibien tournées
, que tout Etranger que je fuis ,
je ne puis m'empefcher d'eftre enchanté
de leurs manieres . Ne trouvez
pas
du Mercure Galant.
F31
pas mauvais , Monfieus , que je me
plaigne aunom des Belles , de ce qu'elles
n'ont point de place dans le Mercure.
I fe paffe icy des Avantures,
qui en rempliroient affez agreable-i
ment quelques pages. Je veux bien en
jetter la faure fur ceux qui y ont part,
&je me perfuade que leur difcretion
dérobe au Bublic mille jolies chofes
qui le pallent. Pour moy qui en fuis
témoin , & qui y entre allez pour en
avoir le plaifir , mais trop peu pour y
prendre intereft, je regarde tout d'un
cell tranquille , je recueille de toutes
parts des circonstances , & prenant
part aux intrigues tantoft fur le pied
Confident , tantoft fur le pied d'Amát,
je m'artire des uns une grade oùverture
de coeur, & je caufe aux autres
des chagrins & des dépitsamoureux.
Ainfi me fourrant par tour , & jóüaut
plus d'un perfonnage dans les difé
sentes conjonctures , peu de choles
échapent à ma vene. eft cestain
myftere que je n'ay pas encor bien démellé
, & c'est ce qui fait que je di
fére à vous faire tenir mes Memoires.
Cependant je vous en
4X
Voye
132
Extraordinaire
す
voye le Mot de la premiere Enigme
que vous propofez . C'est une Belle
qui l'a trouvé . Hyer au matin ayant
reçeu le Mercure du Mois d'Avril,
je courus en grande hafte le porter à
cette Dame. Elle fortoit du Lit , &
une de fes Femmes luy donnoit fa
Chemife. Je luy lûs les Vers de l'Enigme
, & eftant au dernier où il y a,
Quand on n'a que moy feule on eft
fans ornemens. Si les autres Vers >
dit- elle , s'appliquent auffi jufte à la
Chemife que ce dernier , nous avons deviné
l'Enigme . Je ne voulus pas convenir
de la chofe , prétendant que
dans l'état où elle fe trouvoit , elle
n'eftoit pasfans ornemens,quoy qu'en
Chemife ; & que fi l'on appelloit ornemens
ce qui faifoit paroiftre une
Perfonne avec plus d'éclat , elle avoit
tous les ornemens qu'on pouvoit fouhaiter.
Cela me fournit matiere à
mille douceurs que je luy dis , aufquelles
elle répondit fort galamment.
Elle prit le Livre , & ayant mis fon
Mot fur chaque Vers , elle en fit une
application fort jufte , & je fus contraint
d'avouer que le Mot eftoit la
Chemife.
du Mercure Galant.
133
Chemife . Elle paffa à la feconde. Sa
vivacité naturelle ne luy permettant
pas de refver longtemps fur une cho.
fe , & fonimagination ne luy fourniffant
rien fur l'Enigme. I la faut
laiffer , dit-elle , bà expliquer à Meffieurs
les Marefchaux de Camp. L'apperçois
dans celle qui eft gravée , deux
petits Amours qui tiennent des Mafques.
Cela eft de nostre compétence. Elle examina
chaque Figure, & apres un moment
de reflexion , elle trouva que le
Vers Satyrique,ou la Satyre, pouvoient
affez heureuſement s'appliquer au
Tableau ; qu'un Homme entre les
mains de la Satyre , eftoit dans un étar
plus déplorable que le pauvre Marfyas
; qu'Apollon figuroit l'Autheur
de la Satyre , que celuy qui écorche
Marfyas , eftoit la Satyre mefme ;
que les Amours qui tenoient les
Mafques , eftoient les traits les plus
perçans de la Satyre , qui alloient démafquer
le Vice ; & que Marfyas
eftoit le malheureux fur qui tomboit
toute la colere de la Satyre. Cette
pensée donna lieu à une converfation
de belles Lettres dont 4.la
Dame
134
Extraordinaire
Dame fe tira fort juſto, Horace & Jug
venal ne manquerent pas d'y entrer,
& il eftoit difficile de parler de ces
grands Génies de l'Antiquité , fans
faire juftice à ceux de noftre Siecle .
Vous jugez bien qu'on n'oublia pas
Monfieur D'efpreaux . La Dane feair
fes Ouvrages par coeur , & j'eus un
plaifir extrémne d'entendre de fa bou
che les traits les plus délicats de fes
inimitables Pieces . Je voulus Fengager
à vous છે. envoyer en Vers l'Explication
de vos Enigmes . Sa venë
eft tendre & délicate. Le fupplice de
Marfyas ne vous fait-il point peur , me
repliqua- t- elle en plaifantant ? Nefor
yons pas fifots,ny vous ny may, de nous
eriger en Poëtesson ne les épargne pas ash
jourd'huy , on les écorche vifs. Je convins
que fa peau eftoit trop belle
belle , &
qu'il falloit la conferver. Nous rîmes
quelques momens de cette idée,
& la lecture de vos Nouvelles, nous
fit tomber infenfiblement fur les Ouvrages
d'efprit. La Dame s'en expliqua
d'une maniere qui me fit commoiftre
que c'étoit ce qui la touchoit
davantage. Je ne meferay point
mes
du Mercure Galant . 139
mes louanges à celles qui fortirens
alors pour vous de la bouche de la
plus charmante & de la plus fpirituelle
Perfonne de Grenoble . Je me
contenteray de vous affurer de mon
eftime , & que je fuis voftre , & c.
L. C. D.
LETTRE XXIV.
A Châlons en Champagne.
JA
'Ay leu , Monfieur , voftre Mercu
re du Mois de May avec le mefme
plaifir que m'ont donné tous les au
tres. La Flufte doit eftre le Mot de vol
Are premiere Enigme . Ce fens m'a
paru facile à déveloper , mais je vous
avoue que j'ay leû la feconde plus de.
fix fois fans trouver de mot qui me
fatisfit. Le Soleil , le Point du Iour,
Le Temps , le Fen , tout cela m'eit venu
en pensée , mais rien ne m'a contenté.
Pour l'Enigme d'Ino , j'avoue
mon foible. Je ne fuis point capable
d'un affez grand attachement
pour en percer les obfcuritez . J'ay
cru
136
Extraordinaire
crû pourtant que ce pouvoit eftte la
Glace . Ces Jeux d'efprit en font d'agreables
amuſemens ; mais comme
ils ne feroient pas incompatibles dans
voftre Mercure avec des chofes plus
férieufes , pour- quoy , Monfieur,
n'y parlez vous point de Science , &
particulierement de Phyfique , dans
un temps où elle eft devenue fi claire
& fi familiere , depuis que ces grands
Hommes Defcartes & Gaffendi y ont
travaillé avec tant d'aplaudiffement &
de fuccés De bonne foy , penfezvous
que vostre belle Dame & fes illuftres
Amies dont vous estimez
tant l'efprit & la vivacité , ne priffent
pas un fort grand plaifir à ce
que vous diriez des Ouvrages de ces
fameux Philofophes ? Doutez - vous
qu'elles n'appriffent avec joye ce
qui fe paffe dans ces fameufes Conférences
qui fe font tous les jours
à Paris fur ces matieres ? Doutezvous
mefme que le Public ne vous
euft une fort grande obligation , fi
vous le defabufiez par là des pensées
injuftes qu'il peut avoir du mérite
exceffif de l'Antiquité, au préjudice de
la
du Mercure Galant . 137
la Divine & fçavante Nouveauté ? Si
je ne craignois d'abufer de voſtre loifir
, je vous envoyerois un petit Traité
que je feray peut - eftre imprimer
un jour. C'eft un Ouvrage purement
Phyfique & mécanique. Tout y eft
expliqué par les Regles foules dur
mouvement, & je me promets qu'on
n'y trouveravarien que de clair &
d'intelligible, & qu'il ne faudra qu'un
peu de bon fens pour entrer dans tous
mes fentimens fans fcrupule. Je fuis ,
Monfieur voftre , & c .
LATSON le jeune , Medecin.
11
Vous le voyez , Madame. Ce que
vous m'avez oppofé fur le Mot du Soleil
, qui eft celuy de la feconde Enigmė
du dernier Mois , ne vous a pas fait
peine à vous feule. Plufieurs perfonnes
qui l'ont trouvé , comme vous , ont crû
que tous les Vers n'y pouvoient quadrer,
& c'est par là que ie vous prie d'examiner
la Lettre qui fuit . Elle éclaircira
toutes vos difficultezfur la pensée mefme
de l'Autheur qui m'avoit expliqué
fon Enigme de la mefme forte en me la
donnant.
LETTRE
138
Extraordinaire
LETTRE
C
के
XX V.
L faut vous l'avouer , Monfieur.
La feconde Enigme de votre Mercure
du Mois de May; nous a dọn.
né bien de la peine à nous autres
beaux Efptits de Province: Quoy
que nous avons jufqu'ici deviné tous
tes celles que vous nous avez proposées
, celle- cy a penfé nous écha
per ; non pas ,
vous dire le vray,
qu'il fut difficile d'en trouver le
Mot , au contraire il fautoit d'abord
aux yeux ; mais il eftoit f'mal - aifé
d'en faire l'application , qu'on fe
perfuadoit auffitoft qu'on ne l'avoit
pas trouvé. Il y en eut plufieurs d'entre
nous qui dirent que c'eftoit le Soleil.
On relût les Vers , pour voir
s'ils pouvoient s'ajuster à ce fens-là,
& l'on convint d'une commune vois
que ce ne pouvoit estre le Soleil
Comment ferait - ce le Soleil, difions+
nous , que ce Corps dont on ne voit
prefque tien paròidre à Peut on dire
que plus on le voir , moins on le fent,
›
&
du Mercure Galant. 139
& que plus on eft habile , moins on
fçait où il eft ? Je ne laiffay pourtant
pas de faire reflexion en mon particulier
à ce fens- là , & à la fin j'ay
trouvé que tout s'y appliquoit fort
jufte. Il eft certain qu'on ne voit
prefque rien paroistre du Soleil. Heft
beaucoup de fois plus grand que la
verre, & il ne nous paroift guére plus
grand qu'une affiete. C'eft-là n'en
voir prefque rien paroistre.
་
Quoy que fort ancien , je nais à chaque
inftant.
Naifire & fe lever à l'égard du Sou
Feil , c'eft la mefine ehofe . Il n'y a
point de moment où il ne fe leve , &
par confequent ik ne naiffe en quel
que Pais. Cependant il eit auffi ancien
que le Monde.
อน
Et jefuis avant que de naiſtre.
Cela s'entend de foy-mefme. Pour
Fe Quadrain fuivant , voila comment
je l'explique. C'eft la Terre qui oc
eupe fans ceffe le Soleil , parce que le
Soleil n'a point d'autre employ que
celuy d'éclairer la Terre, On rombe
d'accord
140 Extraordinaire
d'accord qu'elle n'est qu'un point à
fon égard , & cependant il n'en peut
éclairer qu'une moitié à la fois.
Ma Fille jamais ne me quite ,
Si ce n'eft dans les lieux où je fuis trop
puiffant. } 2
Je fuis fort trompé , fi cette Fille
n'eft l'Ombre. Elle ne quite jamais le
Soleil , fi ce n'eft dans les lieux où il
donne à plomb, & fi vous me permettez
ce mot, perpendiculairement.
Plus on me voit, moins on mefent,
Et plus je crois plus maforce eft petite.
Il ne m'a pas falu moins qu'un Traité
de Sphère pour m'expliquer ces
deux Vers. J'y ay trouvé que dans les
Pais où l'on voit le Soleil pendat des
fix mois entiers , on n'y fentoit aucune
chaleur, & qu'au contraire dans ceux
où l'on ne le voit jamais plus de douze
heures de fuite , c'eft au chaud exceffif.
Je fçavois bien que le Soleil n'a
jamais plus de force qu'à fon midy,
qui eft le point où il nous paroift le
plus petit, & que comme de là jufqu'à
fon couchant, il nous paroift toûjours
croître , fa force diminue toûjours
auffy.
Ой
du Mercure Galant. 141
Où me trouveriez- vous ? plus vous ferez
babile ,
Et moins vous fçaurez où je fuis .
Que cela m'a embarraffé ! J'euffe
defelperé d'ajuster ces derniers Vers ,
s'il ne me fuft fouvenu d'une nouvelle
opinion qui eft extrémement à la mode.
Le Vulgaire croit que la Terre , cóme
étant le Corps le plus pefant , occupe
le centre du Monde où elle eſt
immobile , & que le Soleil qui eft dans
le Ciel des Planetes , ou dans un Ciel
qui luy eft particulier , tourne inceffamment
autour d'elle. Mais les Sçavans
de ces derniers Siecles ont bien
renversé tout cet ordre. Ils ont déplacé
la Terre & le Soleil. Ils ont mis au lieu
de la Terre , le Soleil immobile au cétre
du Monde, & ont trafporté la Terre
dans un grand Cercle fort éloigné
du Soleil , autour duquel elle tourne .
Toute obfcure que paroift cette opinion
, elle fe foûtient par de fi fortes
raifons , que fi on eft affez habile
pour les bien penetrer , on commence
à douter que le Soleil foit hors du
centre du Monde. Ainfi quand on
n'a
142
Extraordinaire
n'a fur cette matiere que les connoiffances
communes , on fe tient affuré
que le Soleil eft infiniment élevé
au deffus de la Terre ; mais quand
on rafine un peu davantage , on voit
affez d'apparence dans l'opinion contraire
, pour ne fçavoir plus file Soleil
eft effectivement où on le place
d'ordinaire. Je fuis voftre , & c.
LETTRE
Au Pays du Maixe.
XXVI.
Ay veu , Monfieur , voftre Mercure
Extraordinaire , qui m'a caufé
beaucoup de fatisfaction , en me donnant
lieu de remarquer le diférent
tour que peut recevoir une mefme
chofe. Parmy tant de Lettres dont il
eft remply , j'en ay trouvé de tresbien
écrites ; mais avec cette fatiffaction
, je n'ay pas efté peu furpri
fe du choix que vous avez fait des
miennes pour les inférer au nombre
des autres. Je vous les avois écrites
fans aucune penfée que vous les dûfhez
du Mercure Galant.
143
fiez rendre publiques. Au moins fi
vous nous vouliez dire voſtre ſentiment
fur chacune , pour nous aider à
reconnoiftre nos defaurs , vous nous
donneriez la facilité de faire d'éloquentes
Rétoriciennes , comme on a
déja donné à noftre Sexe le moyen
de devenir Philofophes .
1
Les premieres Lettres qui traitent
de la nature de l'Enigme & de
l'Apologue , font belles & fçavantes
; mais il me femble qu'elles n'expliquent
point encor affez. Celle
que vous nous avez propofée en
Chifre , commence indubitablement
par l'Amour. Je n'ay pas efté plus
foin. Pour voftre Queftion galante,
il femble d'abord que des deux Maiftreffes
, celle qui trahit fait plus
foufrir un Amant , parce que les pa
-roles & les fauffes tendrelles font autant
de coups de poignard qui per+
çent le coeur de ce pauvre Amant ,
& qui luy donnent la mort autant
de fois qu'on le trompe , au lieu que
l'autre ne le fait foufrir que dans le
moment de la rupture . Cependant
je fuis perfuadée que cette derniere
qui
144
Extraordinaire.
qui quite ouvertement , eft celle qui
fait foufrir davantage , parce que
nous avons du foulagement tant qu'il
nous demeure quelque efpérance. Or
tant que celle qui trahit donne des
paroles , Amant efpere la pouvoir
gagner. Les paroles en amour , quoy
que fauffes , ne laiffent pas d'avoir
leurs agrémens ; mais lors qu'un
Amant eft quité, & qu'il voit fa Maîtreffe
en la poffeffion de fon Rival,
il n'y a plus de retour ny d'efperance.
Il fera donc vray. de dire que
celle qui quite ouvertement, fait plus
endurer > puis que l'Amant foufre
fans foulagement. & fans efperance
de guérifon.
L'Hiftoire Enigmatique n'eft autre
chofe que la jonction qu'on veut
faire de la Mer Oceane avec la Mediterranée
par la Riviere de Garonne
, & par quelque autre , fi je ne me
trompe , qui fe décharge dans cette
derniere Mer. Je ne vous en écriray
point le détail , je vous diray feulement
que le pareil Mariage qui a efté
fait en France eft le Canal de Briare.
Les Mots des deux Enigmes en
Vers
du Mercure Galant.
145
Vers de voftre Mercure de May , doi-"
vent eftre la Flufte & le Soleil.
Le Mot de
l'Enigme Ino me paroift
eftre
l'Imprimerie, parce que comme
le Papier reçoit tout ce qu'on
veut, l'eau dans laquelle Ino fe precipite
, ne refuſe rien. Ino eft la
Preffe . Ses Suivantes font les Lettres,
qui
demeurent
dans l'état où on les
met, & dans le rang qu'on leur donne.
Athamas qu'on doit fuppofer ,
eft
l'Imprimeur qui fait mouvoir la
Preffe. Le Rocher eft le foûtien de
cette Preffe ; & les diférentes
chofes
qui fervent
d'ornement au Tableau,
fignifient les diferentes
Matieres qu'on
veut
imprimer.
SANS VOUS JE N'AIME RIEN.
LETTRE XXVII.
Uoy que vous éprouviez affez,
Monfieur , combien vos Livres
font
agreablement reçeus en tous
lieux,on ne peut s'empêcher de ioindie
fon fentiment à celuy de tous les
beaux Efprits , qui font paroiftre par
Q.a'Avril. G
146
Extraordinaire
leurs Eloges la fatisfaction qu'ils en
reçoivent. Mon compliment n'ira pas
plus loin , ayant feulement deffein de
vous faire connoiftre ceux qui par
modeftie negligent de vous apprendre
qu'ils ont dévelopé la plus grande
partie de vos Enigmes . Je vous
parle de Monfieur & de Madame de
Cerify. Cette aimable Dame avoit
trouvé voftre Secret de Pandore , &
elle explique la premiere de vos Enigmes
du mois d'Avril fur la Chemiſe.
Vous nous apprendrez fi elle a devinéjufte.
On a crû que l'Enigme fuivante
eftoit une Canne , & Marfyas
écorché, la fauffe Monnoye. Je ne fçay
fi on s'eft trompé : mais je fçay qu'il
eft difficile de trouver en Normandie
une Famille entiere plus generalement
eftimée que celle de Cerify.
La qualité , le bien , & le merite,
ne furent jamais enſemble dans une
plus jufte proportion pour donner
fajet de vivre heureux , qu'on les
rencontre dans cette Famille. Si on
y confidere les Perfonnes , il y en
a fept qui par differens Efprits , compofent
la plus fouhaitable harmo
nie
du Mercure Galant.
147
nie du monde On y connoift tous
les beaux endroits de la Profe & des
Vers , & on écrit également bien
dans l'un & dans l'autre genre ,
quand on s'en veut donner la peine.
On y fçait la Mufique affez pour
profiter de vos Chanſons , mefme de
celle qui eft Italienne , On y parle
Anglois , Latin , Gree , Hebreu ; la
probité , la gayeté , l'honneſteré , la
complaifance & la civilité ,, y regnent
dans tous les Efprits.Si on ajoûte
à cela la demeure dans une parfairement
belle Terre , à trois lieuës de
Coutance, magnifiquement bâtie, accompagnée
de Parterres , Terraffes,
Canaux ,Jets d'eau, Orangeries, Allées
de diverfes fortes , beau Mail , Jeu de
Longue - paume, nombre d'Efpaliers,
Garenne , Riviere , Foires & Marchez
; je croy que vous avoüerez
qu'on y- peut paffer la vie fans chagrin ,
avec une tres bonne & propre Table
qu'on y trouve en tout temps , & par
deffus tout cela , deux belles , jeunes
&
charmantes Dames , dont la premiere
qui eft Femme de l'aifné
eft une riche heritiere de la Maiſon
Gij
148 Extraordinaire
de Bertreville dans le Païs de Caux ,
où elle a deux Terres Nobles, de plus
de dix mille livres de rente , outre la
Terre de l'Ile fort bien bâtie > aux
Portes d'Orleans. La Femme du jeune
eft Fille de Monfieur de la Bazoge,
Confeiller au Parlement de Rouen.
Les Perfonnes de ce caractere font aimées
des Grands & du Peuple , &
Monfieur de Cerify l'eft particulierement
de Monfieur le Marefchal de
Bellefond aupres duquel il a fervy le
Roy quelque temps. Il faudroit , Monfieur
que vous vous fuffiez vous même
trouvé en ce Lieu pour juger combien
j'oublie de chofes à leur avantage,
tant fur le fujet de Madame de Cerify
la Doüairiere qui a eu une Soeur
mariée au Milor Holis , que nous
avons veu Ambaffadeur en France ,
que fur le chapitre de Mefdemoifelles
de Cerify dont les belles qualitez
demanderoient une Lettre entiere ;
mais celle cy me paroift déja trop
longue . Ainfi , Monfieur , je finis en
vous affurant que ie fuis du nombrede
ceux qui approuvent beaucoup vos
Mercures,comme eftant d'un très- bon
ufage
du Mercure Galant.
149
ufage dans la focieté civile . Ils valent
bien fans doute une Compagnie de
Gendarmes dans l'Armée du Roy ,
& meritent d'autant mieux le Quartier
d'hyver , que vous ne faites point
de Soldats par force.
LETTRE XXVIII.
A Auxerre.
Vo
Os Ouvrages , Monfieur , font
tant de bruit dans le Monde ,
qu'il faudroit n'en eftre pas pour ne
les point lire. Toutes les Lettres qui
compofent voftre Extraordinaire
nous ont donné beaucoup de plaifir ;
& apres avoir bien refvé fur l'Hiftoire
Enigmatique , nous avons crû
l'entendre dans fon vray fens ,
L'expliquant fur le Canal de Languedoc,
qui doit faire la jonction des deux
Mers . Nous n'avons pas eu moins de
fatisfaction à lire voftre Mercure du
Mois de May ; & ce qui nous l'a rendue
plus fenfible , a efté la Flufte , que
$ nous avons trouvée dans votre
en
G iij
150
Extraordinaire
premiere Enigme ; & comme la Flufte
s'accommode fort bien avec le
Tambour , nous n'avions point douté
d'abord que ce mot de Tambour
ne fuft celuy de voſtre Enigme ; mais
apres un peu de refléxion , nous avons
connu que nous nous eſtions trompées.
Nous ne fçavons file Croiſſant
de la Lune vous fatisfera davantage.
Vous nous l'apprendrez , Monfieur ,
par voftre Mercure de Juin , qu'attendent
avec impatience vos treshumbles
Servantes ,
003 8003.6003 &
MERCES l'aifnée , ODINET.
LETTRE XXIX.
Du Village de Villedavray.
I je vou récrivon ancore un coup,
Monfieu , ne vou zen ébaïffé pas.,
A qui pargué voudrions vou que j'aliffion
dire nofte furprinfe de quand
ceft que je nou fomme veu dans vofte
Marcure ? En nou zy voyant coll
chez de la forte , javons failly tretous
à chouar de nofte auft, Via .
man
du Mercure Galant .
151
man famon , difion - je à part nou ,
j'on bian afaire qui nous boute- là .
A gardé , la belle chanfe ! Se li eft
pargué avis que je ne fachions pas
qui fe moque ; & dan ce panfement
je nou zimaginion déja d'eftre la risée
de zautre Village ; mais javon
apprins depís qui ne lilient pas com
nou vofte biau efprit. Javon apprins
auffi dun de nos Voirins qui eft un
bon Homme , que jeftion butor de
nou choquer d'un ofancement qui
eft favorifement ; mais pálfangué
tou fran ce favorifement- la ne nou
plaifoit pas. Afteure pourtan que je
fomme pu clare- voyant , je vou zen
avon de l'obligation , & je vou zen
remarcion de bian bon coeur ; & à cel
fin que je nayon pu tan de onte, je táchon
de nou perfectioner à parler.
Jeftudions pour fla vofte Marcure. Je
me le lifon pus apres Valpres comme
je faifion dans le tems des femailles,
car je voyon bian que ceft trop peu ,
mais vraman je le lifon bian autrement.
C'eft tou vou dire, Monfieu , qui
ne fort point d'antre nos mains. Jen
oublion juquà d'aller au chams, & jen
La Montaj G pije
152
Extraordinaire
pardon le boire & le manger. Hé
bian, nefpas une marveille ? Je voudrion
que vou viffiais déja comant
ceft que nofte Lieutenant êcry , vou
prendriens fé Laitres pour un Monfieu
de Paris,tant/qual font bian dite.
Je nou fomme auffi avifez de ce Mariage
de vofte Marcure. Javon penſé fi
ne pouroit point eftre queuque Prince
que vous vouliais marier , mais l'un
de nou zautre qui pourtant n'a jamais
efté Matelot, a adviné que ceftoit ces
deux Mars qu'on veut qui antre l'une
dan l'autre. Mais à propos de devination
, Rolin la Foffe me bailly l'autre
jour un Chapiau, ayant com vous
favé pardu la gageure. Sily a queuque
chaufe dans tou nofte Lieu qui
-vous duife , vou n'avais qu'à parlé ,
car palfangué je fomme plains de bone
volontay , & je ne demandon pas
mieux que de vou rendre farvice ,com
eſtant toûjous & à jamais , Monfieu,
Vostras- bumbes & tras-obeiffans Sarvitens,
les Paifans, Habitans & Ma
j nans de Villedavray , qui n'ofon pas
prandre la ardieffe que de vous dire
com laute, que..
SANS YOU JE NAIMON RIAN ,
du Mercure Galant.
153
LETTRE XXX.
De l'Ile de Ré.
E
Ntre une infinité de chofes qui
m'ont plû en lifant ( pour ne pas
dire en devorant ) voftre Extraordinaire
du Quartier de Janvier , je me
fuis attaché particulierement à l'Hiftoire
Enigmatique. Je ne fçay fi le
bonheur que j'ay eu de trouver les
Mots de plufieurs Enigmes de voftre
Ordinaire, a eu autant de part à mon
choix que la beauté de l'Ouvrage ;"
mais je fçay bien que j'y ay pris un
fort grand plaifir, & que peu de chofes
me paroiffent mieux imaginées. '
= Auffi convenoit-il à la merveille qui
en fait le fujet d'eftre traitée d'une
maniere auffi peu commune . Cependant
quelque infenfibilité que l'on
5 donne aux Parties qui contractent'
dans cette Hiftoire un Mariage fi
extraordinaires, pourquoy veut on
que l'Amour dont la puiffance eft
infinie, & qui fait fentir fes feux iuf
} G v
154
Extraordinaire
part?
ques dans l'onde & dans les climats
les plus glacez , n'y ait point de
Ne fçait - on pas que fa Mere a pris
naiffance dans le fein de l'une de ces
deux Parties , & qu'elles ont chacune
leur panchant comme toutes les autres
chofes C'eft par ce panchant
mefme que leur Mariage s'accompli
ra dés qu'on aura levé toutes les difficultez
qui traverfent leur union ,
qui fait une des Merveilles de noftre
Augufte Monarque , de ce Prince
né pour la gloire & pour la felicité
de fes Peuples . A peine eft il
hors du Champ de Mars , qu'on le
voit s'inquiéter avec une bonté furprenante.
Il prévient leur foulagement.
Il prévient leurs fouhaits. Sa
gloire qui a fait taire l'Envie , cette
gloire qui efface toutes celles des Siecles
paffez , & qui fervira de modelle
aux Héros qui viendront apres lay,
femble luy devenir infupportable , fi
elle ne procure à fes Sujets un parfait
repos. Il ne peut eftre heureux
en un mot qu'ils ne le faient avec
luy. Auffi eft'on embaraffé à trouver
des termes qui puiffent exprimer leur
,
admi
du Mercure Galant.
155
-
6
70
leur amour
admiration & leur
gratitude, comme & difcerner laquelquelle
de ces chofes tient la premiere
place dans leurs efprits. Le Mariage
, ou la jonction des deux Mers , qui
fait à mon fens le fujet de l'Hiftoire
Enigmatique , n'a jamais efté fi dif
ficile , qu'il l'eft de donner aux vertus
de Louis LE GRAND les louanges
qu'elles meritent.
LETTRE XXXI .
A Bruxelles.
Plire
Our vous épargner, la peine de
lire une longue Lettre , je vous
diray d'abord que je crois avoir de
viné les deux Enigmes de votre
Mercure du Mois de Mars , & je
vous demande fi la premiere n'eſt
point la Mode , & la feconde un Volant
. Je vous diray auffi de bonne foy
qu'il ne m'a point fallu plus de
temps pour en venir à bour , qu'il
m'en faut pour vous l'écrire ; & plût
à Dieu, Monfieur , que les deffeins, &
parti
156 Extraordinaire
particulierement les Voyages Enigmatiques
de Sa Majefté Tres- Chrêtienne,
ne fuffent point plus difficiles
à déchiffrer , & ne nous donnaffent
point plus de peine ! Enfin pour garder
aujourd'huy la mefme proportion
en toutes chofes , je n'emploiray aufque
tres-peu de temps à finir ma
Lettre , & pour tout compliment je
me contenteray de vous aflurer que
je ne fuis pas moins voftre admirateur
perpetuel , que voftre tres-humble &
tres-obeiffant Serviteur ,
fi
B. B. B.
Si nous recevions plutoft vos Mercures
à Bruxelles, vous recevriez plutoft
mes conjectures à Paris , & cela
foit dit pour fervir d'excufe à leur retardement.
T'adjoufte icy , Madame , quelques
autres Explications fur ces Enigmes,
Voicy un Quadrain de Monfieur d' Hermilly
fort agreablement tourné fur toutes
Les deux.
Si
du Mercure Galant. 157
Ipar une fine methode ,
L'Autheur du Mercure Galant
Habille une Enigme à la Mode,
Il en tire une autre en Volant.
A UTR E.
CHaque Haque Saifon afa methode ,
Les Ouvrages d'Efprit n'en font pas
mefme exempts,
D'autres Pieces ont eu leur temps,
A prefent l'Enigme eft la Mode,
M. CHARPENTIER .
En voicy deux fur l'Enigme
de la Flufte .
P
Eut-on avoir peine à comprendre
L'Enigme qu'on a miſe aujour ?
Voyez que fans parole elle ſe fait entendre,
Et fe nourrit de l'air qui fe trouve à
l'entour.
C'eft en vain que l'on en difpute ;
Ondit en vain , c'est un Tambour,
Ce nepeut eftre qu'une Flufte,
L'INDOLENT.
AUTRE.
158
Extraordinaire
.
Ο
AUTRE.
N m'entend aux Ballets , ie fers
aux leux, aux Ris,
I'ay grand nombre d'Amans , & ne fuis
point farouche ;
Mais quoy quechacun d'eux & me baiſe
& me touche ,
Philbert & Defconfteaux font mes feuls
Favoris .
JULIE de la Place Royale.
Tay une infinité d'autres Explications
tres-fpirituelles en Vers , fur chaque
Enigme des trois derniers Mois , que
je fuis obligé defuprimer , ainfi que celles
qui me reffent de l'Hiftoire Enigmatique
, pour venir à des matieres plus nowvelles
& plus diverfifiées.
LETTRE XXXII.
A Arles,
'Agrable artifice , Monfieur , que
vous avez trouyé pour nourris
les
du Mercure Galant.
159
les Efprits dans l'exercice des belles
Lettres ! Toutes vos manieres de
traiter les Sujets que vous mettez au
jour, ont un certain gouft que nul autre
que vous ne peut jamais fi bien affaifonner
; & quelque avantage que
noftre Siecle reçoive d'un nombre
infiny de rares Écrivains , qui rendent
le Regne de Louis LE GRAND
incomparablement plus celebre &
plus glorieux que celuy d'Augufte,
qui fembloit eftre celuy des Génies
les plus fublimes , du Sçavoir le plus
éminent , & de la plus fine Galanterie
, on doit tomber d'accord qu'il en
eft peu qui puiffent vous imiter dans
le prompt affemblage de toutes ces
chofes que vous nous faites admirer
chaque Mois . Il n'eft rien de mieux
imaginé que voftre Hiftoire Enigmatique
de l'Extraordinaire ; l'allégorie
en eft parfaitement fuivie , &
fi propre à l'idée que j'en ay conçeuë,
qu'il me femble que la chofe ne peut
eftre entenduë que de la jonction des
Mers. Pour votre premiere Enigme
du Mercure du Mois de May, je croy
pouvoir dire ,
ભ
Soufflez
1
160 Extraordinaire
Soufflez. & remuez les doigts
Sur la Flufte, ou fur la Mufete,
Et de l'Enigme de ce Mois
L'Explication fera nette ,
Voicy celle que je donne à votre
Enigme en figure.
Ino montée fur le haut d'un Rocher
d'où elle fe précipite dans la
Mer , reprefente la Hollande qui s'é-i
toit élevée au faifte de l'ambition . Les
Conqueftes & la Clemence de Louis
LE GRAND , l'obligent à fe precipiter.
dans la Mer comme dans fon centre,
puis qu'elle eft confinée dans les eaux :
par fon Commerce. Les trois Figurés
qui restent métamorphofées en Statues
, reprefentent la Triple Alliance,
qui refte comme accablée & fans
mouvement depuis que la Hollande
a fçeu fe foumettre, fans que les foins
de ces trois Filles ayent pû l'empefcher
de rendre cet hommage au plus
grand des Roys. Je fuis , Monfieur,
voftre , &c.
GIFFON , de l'Académie
Royale d'Arles.
LETTRE
du Mercure Galant . 161
5
LETTRE XXXIII.
A Gennes.
Oftre Mercure Monfieur
>
parle fibien , & de la grandeur
Romaine , & de la Richeffe de
Venife au ſujet de fes Opéra , que
l'idée que vous m'en donnez , me tient
lieu du plaifir que goûtent les Cu- .
rieux par la reprefentation . J'avois
crû que vous tiendriez parole fur ceux.
qui ont paru cette année ; mais vous
n'y avez point encore fongé . Cependant
il faut vous dire que Gennes à
qui on donne le nom de Superbe , fe:
croiroit ensevelie dans l'oubly , fi
elle ne trouvoit place au Mercure .
Elle ne peut voir fans envie que fes
Rivales y regnent avec tant de fa
fte ; & moy qui ay de bons fentimens
pour ma Patrie , je vais vous engager
à parler d'elle par une avanture
qui n'eftpas moins nouvelle que plaifante.
A peine votre Mercure eftoit arri-
I
γέ
162 Extraordinaire
vé à Gennes , qu'une Illuftre Dame,
Femme d'un ancien Senateur , luy
donna accés chez elle . Ce Livre faifoit
fes délices & luy fervoit de compagnie
dans fa Chambre pendant le
jour aucune Suivante n'ayant la liberté
d'y entrer fans le confentement
de fon Mary. Il prenoit ombrage
de tout , & il eftoit jaloux , juſqu'à
croire que la Magie métamorpho
foit tout ce qui approchoit de fa Femme.
Ainfi luy ayant un jour furpris
voftre Livre , il n'eut pas fi toft lû,
Mercure Galant , qui en eft le Titre ,
qu'il l'arracha de fes mains avec violence
, l'enferma dans fon Cabinet.
fous plufieurs clefs, & fe pofta en fentinelle
à la porte porte ,, le Moufquet fur l'épaule
& la Dague an cofté. Il y demeura
24. heures , dans la pensée
que le Mercure eftoit quelque François
metamorphosé en Livre par art
magique , qui ne manqueroit point à
prendre fa veritable figure pendant la
muit pour galantifer la Ferme d'une
autre maniere qu'il n'avoit fait le jour
Sa jaloufie l'empéchoit de dormir.
& de manger , & il ne ferait pas
7
fi
du Mercure Galant. 163
3
fi- toft forty de fon embuscade , s'il
7 n'euft efté mandé par le Doge qui
l'appelloit au Senat . Il n'y voulut pas
aller fans s' claircir du prétendu Galant
de fa Femme , qu'il croyoit avoir
enfermé dans fon Cabinet. Il le fit
Ouvrir & tenoit fes armes toutes
preftes pour tirer fur celuy qui fortiroit.
Sa Femme curieute de voir la fin
de cette Comedie accourut ,& le trouva
dans la poſture d'un Chaffeur qui
couche en joue fon gibier , pendant
qu'un Domeftique ouvroit la porte du
Cabinet pour en faire fortir le Prifonier.
Jamais furpriſe ne fut plus
grande que celle qui parut fur fon vifage
, lors qu'il trouva voftre Livre au
mefme lieu où il l'avoit mis . Honteux
de l'emportement de fa jalousie,
peu digne de la gravité d'un Sena- fi
teur , il remit le Mercure entre les
mains de fa Femme , & depuis cette
avanture que je tiens de la Dame à
qui elle est arrivée , tous les Maris
font gloire d'eftre les Mercures de
leurs Femmes en leur introduifant
des Galans pacifiques comme le
voftre.
Apres
164
Extraordinaire
Apres cela je vous diray que voftre
Poëfie eft devenue icy à la mode . No.
ftre langue fe néglige , & dans peu
les Enfans n'aprendront que le François.
Pour moy j'y trouve plus de
charmes qu'à l'Italien. Vos Enigmes
font des jeux d'efprit qui occupent
tous les honneftes Gens de la
Republique Voftre Hiftoire Enigmatique
eft admirable . Je vous en
envoye l'Explication fur la jonction
des deux Mers , & vous envoyeray
à l'avenir toutes les avantures qui fe
pafferont à Gennes. Croyez - en une
Fille qui fait gloire de tenir ce qu'el
le promet , & qui eft voftre tres - humble
Servante,
CLARISE , Génoife.
LETTRE XXXIV .
A Lyon.
E n'eft
Com
pas
chofe nouvelle pour
vous , Monfieur; de recevoir des
Lettres de toutes parts des Gens inconnus
; mais il eft rare qu'on vous
écrive
du Mercure Galant . 165
écrive de cent lieuës , fans vous donner
matiere de groffir voftre Mercure,
Je ne fuis , grace à ma deſtinée , ny
Poëte , ny Amoureux ; mais je vous
avoue que par tout où je trouve du
mérite ,je fuis empreffé de luy donner
des marques de mon eftime. Ne deſaprouvez
donc pas que je faffe à vôtre
égard ce que vous fçavez fi bien faire
à l'égard des autres . Je ne louë pas
feulement les foins continuels de voſtre
Eſprit, à informer toute l'Europe
de tout ce qui arrive de plus curieux
& de plus galant dans le premier Empire
du Monde ; mais j'admire fon
adreffe à louer toûjours agreablement.
Il n'eft pas difficile d'eftre critique
& de blâmer. Cette qualité eft
naturelle prefque à tous les Hommes;
mais faire le contraire fans ennuyer &
fans flater , c'eft affurément le chefd'oeuvre
de l'Eloquence , & l'action
d'une exacte juftice. Je vous prie de
croire que j'obeïs à fes Lois , quand
je public que vous eftes un parfaite
ment honnefte Homme , & que je
fuis voftre , &c.
BOUCHET de Grenoble.
LETTRE
166
Extraordinaire
2003. 2003. 80603-253
LETTRE XXXV.
A Montplaifant , pres
Bourg en Breffe.
Cent,
E n'eft pas dans les Villes feulement,
Monfieur,que voſtre Mercure
fait le plaifir des honneftes
Gens ;nous le voyons regulierement
tous les Mois dans noftre Campagne,
& depuis qu'il y paroift , le foin
de nos Troupeaux ne fait plus noftre
principale occupation. Nous citons
vos Vers à tous propos. Nous ne
chantons plus que les Chanfons du
Mercure ; & quelques - unes de parmy
nous que la lecture de vos Ouvrages
a rendues plus habiles , s'aviſent depuis
peu de faire des Vers , & d'expliquer
vos Enigmes. Nos Bergers
fe piquent auffi de bel Efprit à leur
exemple. Leurs Fluftes n'aprennent
plus aux Echos que les Airs qu'ils
ont appris de vous. Leur galanterie
s'épure & nous ne defefperons
pas de vous envoyer bientoft de leurs
,
Ouvra
du Mercure Galant. 167
Ouvrages. Voyez par là , Monfieur,
combien nous vous fommes obligées,
puis qu'outre tous les plaifirs que
nous donne voſtre Mercure , il polit
l'efprit de nos Amans.
Ces Bergers dont l'amour fut autrefois
bornée
Afaire paiftre nos Troupeaux,
Qui paffoient uniment une longue journée
Dans des emplois toûjours égaux,
Auiourd'huy mieux inftruits s'attachent
pour nous plaire,
A millepetitsfoins nouveaux,
Ilsfont parler leurs Chalumeaux
Dufeu difcret dont ilsfont un mistere.
Ilsfe parent de nos couleurs,
Millefleurs tous les iours entourant nos
Houlettes,
1
Etbien fouvent deffous les fleurs,
Adroitement ils cachent les fleurettes.
Dans le befoin ilsfont parler les yeux,
Par tout deffus l'écorce tendre
On voit des Chiffres amoureux,
Et leur amour ingénieux
En centfaçonsfe fait entendre,
Ledifcret & ieune Philandre ,
>
A
་
168 Extraordinaire
Adeux Moineaux qu'il a nourris,
Qui ne parlent que de Cloris .
Le Sanfonnet d'Hylas fçait le nom de
Climene ,
Le petit Chien de Céladon
Ne faute que pour Celimene.
Depuis peu le Chantre Philene,
Dont la fiere Daphné prend tous les
iours leçon ,
Fait des Vers pour cette inhumaine,
Et fous pretexte de Chanfon,
Ce Berger l'inftruit de fa peine.
Tous les autres Bergers par de galans.
détours,
Marquent adroitement l'excez de leur
tendreffe
.
Vingt Beautez dont l'ame tygreffe
S'irritoit des tendres difcours ,
Ont veu ceder leur humeur fiere,
Al'ingenieuſe maniere
Dont ils expliquent leur amour.
Enfin dans cet heureuxſéjour,
Grace an Galant Mercure , on ne voit
pres des Belles , ..
Que des Amanspolis , que des Bergers
charmans,
Dont les tendres empreſſemens
Font efperer des ardeurs eternelles.
Toue
du Mercure Galant. 169
Tout aime , il n'eft plus de rebelles,
Et tous les jours quelques Feftes nouvelles
Découvrent de nouveaux Amans.
Noftre Campagne eft affurément
un des lieux où voftre Mercure eft le
mieux reçeu. Il n'eft perfonne parmy
nous dont l'efprit ne fe foit déterré
, pour ainsi dire , depuis quelques
mois. Vos dernieres Enigmes femblent
eftre particulierement propofées
à des Bergeres. Le Soleil qu'elles
voyent tous les jours , & la Flufte
de leurs Bergers , font l'un & l'autre
de leur connoiffance. Il nous ef
toit difficile de nous y tromper. Vn
Gentilhomme de nos Voifins nous affeure
fort , que nous avons rencontré
jufte. Il s'apelle Monfieur de Befferel ,
Neveu de Monfieur le Doyen des
Comtes de Lyon. Il n'a manqué juſqu'icy
aucune de vos Enigmes , & il
ne fe peut que fon fentiment ne nous
donne bonne opinion du noftre.
Nous fouhaiterions , pour répondre
aux obligations que vous a tout
noftre Sexe , vous pouvoir faire des
Q. d'Avril.
H
170
Extraordinaire
prefens auffi agreables que le font
pour vous les Ouvrages delicats de
Madame des Houlieres , mais ce n'eſt
plus fur le bord des eaux , ny dans les
Forefts que naiffent les meilleurs
Fruits du Parnaffe.
On dit qu' Apollon autrefois
Tintfa Cour fur une Montagne ;
Mais il lege aujourd'huy chez le plus
grand des Roys ,
Et ne vient plus à la Campagne.
Sans cela , Monfieur , vous recevriez
d'autres marques de noftre reconnoiffance
que les affurances que
nous vous donnons , qu'on ne peut
avoir ny plus d'empreffement pour
voftre Mercure, ny plus d'eftime pour
vous qu'en ont
LES BERGERES de Montplaifant .
LETTRE XXXVI.
Q
Uoy que tout le Monde femble
avoir la liberté de dire fon fentiment
fur la Question propofée ,
il femble que les froids , les infenfibles,
du Mercure Galant. 171
fibles , & les indiférens , devroient
eftre récufez comme incapables de
prononcer fur cette matière . Pour
moy j'avoue que ie fuis fenfiblement
convaincu qu'une Bergere fait plus
fouffrir fon Berger , lors que par de
fauffes proteftations , & des tendrefſes
affectées , elle tâche de luy cacher
fon infidelité qui ne luy eft que trop
connue , que lors qu'elle rompt tout
d'un coup avec luy , & le change
pour un Rival ; car ne fçait- on pas
que rien ne nous foûtient mieux en
amour que l'efperance ? Nous avons
beau voir qu'un Rival nous ofte le
coeur que nous avons crû tout à
nous . Nous aimons à nous tromper
nous-mefmes , noftre erreur nous
plaift , nous fommes fâchez d'avoir
trop de pénétration , & nous n'entrons
iamais dans les éclairciffemens
qu'avec peine. Des le moment que
nous avons donné toute noftre tendreffe
à une Bergere , nous pouvons
dire que nous ne vivons que par elle ,
& fi nous la regardons comme la
feule Perfonne qui foit digne de
noftre attachement , comme pré-
Hij
172 Extraordinaire
tend-on qu'elle ne nous perfuade pas!
tout ce qu'elle veut ? Il eft vray
que fon infidelité nous eft connuë
, & qu'elle nous a donné en
mille rencontres des marques indubitables
de fon changement : nous
l'aimons avec ardeur ; adieu , raiſon,
il n'en faut pas davantage pour nous
convaincre ,car dés qu'elle nous protefte
adroitement que ce n'eft que
pour nous éprouver , & pour nous
engager plus fortement à fon fervice,
avons nous befoin d'un autre raiſonnement
, fi nous fommes d'autant
plus aveugles que nous fommes plus
amoureux ? En effet , qui ne donneroit
dans un piege tendu par une
main qui nous eft fi chere ? Qui ne fe
laifferoit
de fiai- pas enchaîner par
mables liens ? On s'y laiffe prendre
par une agreable furpriſe , on y demeure
par une efpèce d'enchantement
, & on s'y endort par neceffité.
Ce font là les moyens dont ſe
fervent les Bergeres infidelles pour
tromper avec plus d'apparence leurs
Bergers paffionnez ; & c'eſt auffi
cette cruelle connoiffance qui fait le
plus
du Mercure Galant. 173
il
plus affreux tourment d'un Berger.
Il fçait trop bien que fa Bergere fa
vorife fon Rival , & qu'elle ne le conferve
dans fes chaînes que pour le facrifier
à celuy qu'elle adore . En cet
eftat pitoyable quelles pensées defefpérantes
n'a- t- il point ? quelles rages
fecretes quels chagrins mortels ?
quels furieux affauts ? Il mene une
vie languiffante ; parlons jufte , il
meurt à tous momens. Peut on apres
cela comparer fon fuplice à celuy
d'un Berger à qui fa Bergere a declaré
fon infidelité Cette furpriſe eft an
coup impréveu qui le tue tout d'un
coup , mais quand elle cache font
changement par des proteftations
apparentes , qu'elle quitte fon Berger,
& qu'elle le retient avec addreffe par
des careffes fimulées , ce tourment
eft d'autant plus cruel qu'il eft plus
differé. Le premier de fes Amans
meurt fans fe reconnoiftre , & le dernier
fe voit brûler à petit feu. L'un
eft un coup de foudre qui luy donne
le coup de grace , & l'autre eft un
poifon qui fe gliffe peu à peu dans fon
ame,& qui preffe fi fort fon coeur ,qu'il
H iij
174 Extraordinaire
Luy ofte la chaleur avec la vie Voila,
Galant Mercure , le témoignage d'un
coeur qui n'a que trop experimenté
le malheur d'un Berger fidelle , qui fe
voit abandonné & retenu par un infidelle
Bergere. Plus heureux s'il ne
connoiffoit un fi grand malheur que
fur la foy d'un autre.
Pour la Lettre en Chiffres , j'ay
trouvé dans les deux premieres lignes
, l'Amour de la Guerre & les Arts.
Quant au refte il eft difficile , & les
divers Animaux aëriens , terreftres,
& aquatiques , font fi mal differenciez
, que je n'ay pas voulu rebuter
davantage mon efprit , puis qu'il eft
vray de dire avec un Ancien ,
Stultum eft difficiles habere nugas.
Soufrez que je finiffe par un mot
d'avis. Tout le monde tombe d'accord
qu'on ne peut rien trouver de
plus agreable que vos Lettres ; mais
beaucoup de Perſonnes fouhaiteroient
que vous propofaffiez dans
chaque Mercure quelques doutes fur
la Langue Françoife , qui fe décideroient
par la pluralité des voir dans
le Mercure fuivant, & cela fans entreprendre
du Mercure Galant.
175
prendre fur la Jurifdiction de Meffieurs
de l'Académie Franço : fe . Je
fuis & c.
HEBERT DE ROCMONT.
LETTRE XXXVII.
A Richelieu.
A beauté de cette Saiſon ayant
Lobligé
obligé nos Dames de quitter Richelieu
pour aller joüir à la Campagne
des douceurs qui s'y rencontrent
, nous eftions affemblez chez
une d'elles quand un Laquais qu'on
avoit envoyé à la Ville pour quel--
ques Lettres qu'on attendoit de la
Pofte , nous apporta voftre Extraordinaire.
On le lût avec l'empreffement
que vous pouvez vous imaginer,
& apres y avoir paffé plufieurs
heures , toute la Compagnie demeura
d'accord que vous aviez raifon
de nommer Extraordinaire , ces belles
Lettres que vous nous promettez
tous les trois Mois . Je ne veux
pas m'étendre fur le merite de cette
G iiij
176 Extraordinaire
premiere ; mais je vous puis affurer ,
Monfieur , qu'elle nous a tous charmez
en ces quartiers , & que fi les
autres qui la fuivront répondent à la
beauté de celle cy , vous ferez accablé
de remercîmens qui vous viendront
& des Païs Etrangers , & de
tous les endroits de ce Royaume.
Voftre Hiftoire Enigmatique nous
occupa un peu , mais pourtant.
Onn'a pas eu befoin dans ces aimables
lieux,
Dufecours d'Apollon , ny d'aucun Art
magique,
Afin de découvrir le fens misterieux ,
Que vouloit nous cacher l'Hiftoire Enig.
matique.
Onfçait qu'un Mariage auffi prodigieux.
Ne convient qu'aux deux Mers qu'un
adroit Politique
Pretend enſemble unir par un Canal
beureux.
Voila comment icy la belle Iris l'explique.
Ces deux Mers ne font pas de Sexe different
,
Hercu
du Mercure Galant,
177
Hercule , cet illuftre & fameux Conquerant
5
Les joignit toutes deux , à ce que
l'Histoire.
dit
"Artaxerxe & Neron l'entreprirent en
vain.
Qu'on n'enfoitpas furpris ; une femblable
gloire
Se refervoit fans doute à noftre Souverain.
On vint en fuite , Monfieur à la
Question que vous propofez . Il n'y
eat perfonne qui ne convinft que l'Amant
qu'une Maiftreffe abandonneroit
fans ménagement pour unRival
heureux , devroit foufrir incomparablement
davantage que s'il eftoit
abandonné d'une autre qui tâcheroit
de l'éblouir par de fauffes marques
de tendreffe , pour le rendre compâtible
avec fes Rivaux favorifez . L'illuftre
Perfonne que j'ay nommée Iris ,
fut feule d'un fentiment oppofé. Je ne
vous rapporteray point toutes les
raifons dont on fe fervit contre elle.
Je vous diray feulement , qu'y
ayant de la lâcheté & de la
Hv
178
Extraordinaire
perfidie dans cette derniere Maiftreffe
, & l'autre agiffant avec plus de
fincerité , il nous paroiffoit moins de
crime dans celle - cy , que dans cello
dont le coeur eftoit fi lâche , & l'amour
fi univerfel ; car enfin il n'eſt
pas fort furprenant qu'une Femme fuiette,
dit-on , naturellement à changer
, venant à trouver dans un autre
des qualitez avantageufes que celuy
à qui elle s'eft engagée d'abord , n'a
pas, quite ce premier Amant, qui ne
luy peut reprocher autre chofe que
fon inconftance ; mais pour celle qui
veut ménager , & celuy qu'elle quite,
& ceux qu'elle prend , outre l'inconftance
qui luy eft commune avec la
premiere , elle eft encor fourbe , lache
& perfide, & ne mérite pas qu'on
la regrete. Ainfi un Amant eftant
obligé de conferver plus d'eftime
pour la premiere que pour celle- cy,
la perte qu'il en fait luy doit eftre
auffi infiniment plus fenfible. Je fuis
voftre , & c.
DE GRAMONT.
LETTRE
du Mercure Galant. 179
LETTRE XXXVIII.
A Rennes.
ON
N ne peut , Monfieur , affez
louer voftre Mercure , où l'utile
& l'agréable continuent toûjours à
fe rencontrer . Si ie ne vous croyois
accablé de remercîmens , je m'éten
drois fort à vous faire les miens , des
agreables heures que vous me faites
paffer. Hyer encor eftant allé voir
une Parente Keligieufe , j'y trouvay
trois ou quatre Perfonnes fort
fpirituelles. Voftre Livre qui eft l'ordinaire
entretien des Compagnies ,
faifoit le fujer du leur. Sur tout chacun
veut deviner les Enigmes . Apres
que deux d'entr'elles eurent expliqué
Medée fur la Falonfie & la Fortune
, la Religieufe dont je vous parle
, dit que Medée repreſentoft le
Roy , fon Chariot eftant environ
né du Soleil , qui eft la Devife de
eet incomparable Monarque ; que les
Serpens qai le traînoient , eftoient
les
180 Extraordinaire
les fymboles de la Prudence , &
marquoient celle qui regle toutes fes
actions ; Que Jafon qui quitte Medée
pour époufer Créüfe , figuroit
les Alliez , qui l'ayant efté autrefois
du Roy , avoient quitté cette illuftre
Alliance pour en contracter une
autre qui avoit efté fuivie de toutes
fortes de malheurs ; Que la furpriſe
qu'eut Jafon & ceux de la Suite, lors
que voulant punir Medée il luy vit
fendre les airs & fe dérober à fa veuë,
ne fut pas fi grande que celle des Ennemis
, lors que voyant le Roy à
Mets ils crûrent qu'il alloit eftendre
fes Conqueftes du côté d'Allemagne,
& qu'au mefme moment , fans qu'ils
fuffent informez de fa marche , ils
apprirent qu'il eftoit en Flandre , &
que Gand avoit efté pris. Il me femble
, Monfieur , que cette Explica
tion- là eft bonne & la plus jufte..
Celle qui l'a trouvée ne veut pas que
je vous la nomme. Ainfi vous ne la
connoiftrez que fous le nom de la
Belle Solitaire Cloiftrée de Rennes.
C'est une jeune Perfonne fort
fpirituelle, & belle comme un Ange
C'eft
' du Mercure Galant. 181
C'est tout ce que vous en peut dire
voltre , &c.
DE G.
LETTRE XXXIX .
A Question que vous nous pro-
Lpofez , Monfieur , nous fait remarquer
deux fortes d'infidélitez . La
premiere a cela de bon , qu'elle prépare
doucement un Amant au malheur
qui luy doit arriver. Elle luy fait
avaler le poifon dans un Vafe d'or,
& faifant agir fa Maiftreffe avec
quelques mefures pour luy , il femble
qu'il doit tirer de cette conduite
concertée quelque fujet de confolation
, parce que ces petits ménagemens
marquent au moins qu'elle luy
conferve un refte d'eftime.
- D'autre part quand il penfe qu'il
n'eft rien de plus lâche que la trahifon,
& qu'il la découvre à travers ces
ménagemens , ce luy eft un redoublement
de douleur d'eftre l'objet de la
perfidie de fa Maiftreffe , & de voir
qu'on l'affaffine fous une fauffe apparence
d'amitié. La
182 Extraordinaire ›
1
La feconde forte d'infidelité femble
devoir eftre moins fenfible à un
Amant. La raison , eft que fa Maiftreffe
ne luy fait pas goûter l'amer
tume à longs traits , & que la luy faifant
avaler en un inftant , elle luy
épargne le chagrin que caufe l'ennuy
d'une paffion éteinte , & qui ne fe foûtient
que par artifice. Elle empefche
qu'il ne s'y confume en des affiduitez
inutiles , qu'il ne perde fon temps &
fes foins. Il y a mefine quelque efpece
de bonne foy à une Mailtreffe
( quand elle eft refolue à eftre infi
delle à fon Amane ) de ne luy pas
cacher fon inconftance. En un mot,
la brufque rupture garantit l'Amant
du déplaifir de paffer pour Dupe , &
de voir à loifir introduire un Rival en
fa place.
D'un autre cofté une pareille rup.
ture eft un coup de foudre pour cet
Amant.Elle luy fait voir que fa Mai.
ftreffe n'a nulle eftime pour luy , puis
qu'elle le quitte fans ménagement, &
il n'eft rien de fi infuportable que le
mépris.
Ainfi , felon moy, la premiere forte
d'infi
du Mercure Galant. 183
d'infidelité fait moins fouffrir un
Amant , parce qu'elle porte avec elle
l'image de quelque honnefteté,& que
l'honnefteté eftant le charme de la
vie , tout ce qui en a l'air choque
moins, quelque defagreable d'ailleurs
qu'il puiffe eftre ; au lieu que la feconde
forte d'infidelité marque une brufquerie
ruftique & fauvage qui deplaît
à tout le monde .
T. D. D.
LETTRE
A Saumeur.
X L.
,
L n'ya point , Monfieur , de Provinciaux
en France qui foient
plus enflez de bonne opinion d'euxmefmes
que je le fuis. Depuis que j'ay
veu paroiftre une de mes Lettres dans
voftre Extraordinaire , j'ay commencé
à regarder de haut en bas tous
mes Confreres les Campagnards ,
me perfuadant qu'on ne pouvoit paffer
pour Homme d'efprit dans le monde
, fi l'on n'eftoit dans vos Ouvra
ges.
184
Extraordinaire
ges. Quand je me trouve à préfent
avec quelqu'un , je tiens ma gravité,
& ne répons que par monofyllabes
aux demandes que l'on me fait . Je
pefe fur mes paroles comme fur autant
d'Oracles ; je compofe mes geftes
, & m'étudie foigneufement à bien
foûtenir en tout le titre d'Autheur
que je pretens porter à l'avenir , Cependant
, quelque vanité que j'aye,
je ne m'oublie pas entierement . Je reconnois
toûjours celuy de qui j'ay reçeu
ma gloire, & fi l'on me voit monté
fur le Parnaffe , j'avouë de bonne
foy que vous m'y avez porté. C'eft
une grace , Monfieur , qui mériteroit
que je vous en fiffe des remercîmens
dignes de voftre honnefteté ;
mais, tout Autheur que je fuis , je me
fens encor trop de foibleffe pour y
bien réuffir. Ainfi de peur de vous
faire perdre le temps à lire quelques
mefchans complimens , il vaut mieux
vous parler de voftre dernier Mercure
, qui a paru auffi charmant que
tous les autres. Pour moy je n'admixe
rien tant dans vos Ouvrages , que
vos Ouvrages mefmes ; & tout ce
que
du Mercure Galant. 185
que
le Mercure fait dire d'agreable à
bien des Gés, ne me plaiſt jamais comme
ce qu'il dit luy- meſme. Par exéple,
Monfieur > peut- on rien voir de plus
clair ny de mieux expliqué que le
fujet des Trophées & des Arcs de
Triomphes ? Vous renfermez agreablement
en peu de paroles , tout ce
que Lipfe & les plus fçavans dans
l'Antiquité ont dit fur cette matiere.
Certes il feroit à defirer que vous
vouluffiez prendre la peine de traiter
en tous les Livres que vous donnez
au Public > quelques matieres
femblables . Nous verrions bien toft
les Pédans défaits , & le beau Sexe
parfaitement inftruit des chofes les
plus curieufes. Ce qui paroift de plus
épineux deviendroit auffi facile aux
Dames que les Enigmes qui ne leur
coûtent prefque plus rien à deviner .
Jugez en par les Explications que
je vous envoye , & me croyez voftrr,
&c.
·
DE LA TOUCHE,
Quelques Maiftres de Mufique af
fez experts , m'ont prié de vous mander
qu'il feroit bon que ceux qui compolent
386 Extraordinaire
pofent les Airs que vous faites graver
, fiffent une Baffe vocale au lieu
d'une continuë. Je crois , Monfieur ,
qu'ils ont raifon , parce qu'on peut
jouer une Baffe vocale fur les Inftrumens
, & qu'on ne chante point de
Baffes continues .
LETTRE XLI.
Adame du Chaftelier ne dedai-
Mane pas de conférer avec les
Bergers & les Bergeres de fon Village
, des Nouvelles de la Guerre & de
la Cour, ny mefme de ces chofes fpirituelles
qui font contenues dans le
Mercure Galant. Celuy du Mois de
May luy ayant efté envoyé,elle les fit
affembler au Carrefour de la Fontaine,&
là s'eftant affis en rond fous des
Alifiers & d'autres Arbres qui fourniffent
en cet endroit une agreable
fraîcheur pour la faifon , elle leur en
fit faire la lecture.
Ils attachoient toute leur ame
A ces ingénieux difcours ;
E
du Mercure Galant. 187
Et quand le beau Dieu des Amours
Euft versé dans leurs coeurs cette adorable
flame
Qui part de fon divin Flambeau ,
Ou qu'il euft fait le chant de leur Epitalame,
Il les enft moins ravis que ce Livre nouveau.
Le filence fut grand , l'attention'
profonde , & l'admiration encor plus
puiffante.
Auffi n'ont ils point veu dans toutes
leurs Prairies,
Quifont charmantes & fleuries ,
Tant d'agreables Fleurs
Que ce Livre en contient comme un divin
Parterre,
Et qui n'afpirant qu'aux honneurs,
Se font pour la Victoire une innocentè
guerre.
Apres que la lecture en eut efté
faite à diferentes reprifes , Madame
du Chaftelier demanda à cette Troupe
Paftorale ce qu'elle penfoit de ce
qu'elle avoit entendu. Chacun fit
3
des
188
Extraordinaire
des remarques fort judicieuses . Ils ne
laifferent échaper aucun endroit fin
& delicat , qu'ils n'en fiffent connoître
la beauté. Ainfi Madame du Chaftelier
ne crût pas eftre dans un des
moindres Cercles de la Capitale. Il
n'y eut que la d'Hermanfé , qui eftant
d'un efprit plus libre que les autres,
témoigna qu'il y avoit quelque chofe
dans cet Autheur & dans fes Livres,
qui oftoit beaucoup à leur agrément.
On la preffa de déclarer ce que c'étoit.
C'est répondit-elle , que l'Autheur
eft trop honnefte Homme , &
que fon Livre tient trop de fon Mai-
Are. Cette réponſe impréveuë furprit
la Compagnie ; & quand on la pria
de s'expliquer , elle dit que l'un & l'autre
reffembloient à des Gens d'une
grande frugalité, qui n'uſoient de fel ,
de poivre, ny d'aucun ragoût ; qu'elle
aimoit dans fon manger les chofes piquantes
pour exciter l'appetit, & dans
la nourriture fpirituelle , ce qui réveil.
loit l'Efprit; & foûtenoit,
Que le plaifir, c'est le Satire,
Sans quoy nul affaifonnement ;
E
du Mercure Galant. 189
Et que celuy quifait mieux dire ,
Sçait reprendrefort librement.
Ce n'eft pas,continua - t- elle que je
trouvaffe beau qu'il fit fon application
principale à médire , ny melme à critiquer
; ny auffi que je le blâme de ce
qu'il a de la complaifance pour tout
le monde. Mais j'eftime qu'il ne fe
feroit pas de tort , s'il piquoit ce qui
choque le bon fens; & que ceux - mêmes
qui fe verroient ainfi traittez , ne
s'en offenceroient pas , parce qu'ils en
profiteroient. De bonne foy , n'eft- il
pas vray que fi nous avions eu les mêmes
égards les uns pour les autres,
nous parlerions encore le patois de
noftre Village , & que Madame ne
nous feroit pas aujourd'huy la faveur
que nous recevons d'elle .
Il est donc bon que la Critique
Reprenne ces endroits qui choquent le bon
fens,
Qu'elle les blâme & les explique,
Ou bien enftyle allégorique ,
Ou bien en des difcours preffans:
Pouveu qu'onfçachefa pratique,
"(Quellefoit fiere ou politique )
Tous
190
Extraordinaire
Tous fes moyens feront toujours tresinnocens.
Comme les autres n'avoient trouvé
que des louanges à donner , on la
follicita de toucher les endroits que
l'on devoit critiquer. Je ne veux pas,
dit elle , m'ériger en Sçavante. Il y
auroit trop de prefomption qu'une
Fille champestre ofaft cenfurer ce
qui reçoit tant d'approbation. Mais
quoy que je n'aye pour guide que la
lumiere naturelle , je veux bien me
hazarder de vous dire que je ne
pais convenir que quand une Enigme
nous eft reprefentée fous un nom
mafculin , on l'interprete par un
mot feminin , comme plufieurs ont
fait fur l'Enigme du Satyre Marfye .
Il me femble auffi que c'eft offenfer
la raifon dans ces fortes de chofes
, de reprefenter un Homme par un
Homme , parce qu'en ce cas il n'y a
point d'Enigme , & mon fentiment
eft que tout ce qui eft de l'Enigme
doit changer , mais j'eftime que tout
changement dans ces rencontres doit
avoir fa bienféance , & qu'elle n'eft
pas
du Mercure Galant. 191
-pas gardée quand on fait une métamorphofe
d'un Sexe à l'autre. C'eft
pourtant ce que plufieurs ont fait
dans le Mercure. L'Enigme ne doit
pas eftre traitée comme ces Tableaux
qu'on a veus dans le Cyrus. Les
Mots qui ne reprefentent pas un
Corps naturel , ne font pas de vrais
Mots pour l'Enigme , & quand on
en propofe de cette forte , on fait
égarer ceux qui vont à la droite Explication
. Enfin ce qui en doit faire
le fujet , doit avoir un Eftre veritable
& particulier , afin que les raports
foient finguliers. Voilà mes obfervations
, mais j'en dis trop pour une
Bergere. Si ce que j'ay dit eft raifonnable,
il pourra fervir à l'explication
des trois Enigmes dont on vient de
faire la lecture , & dont on n'a point
encore fongé à deviner les Mots.
Nous y refverons à loifir. Cependant
, Daphnis , veux tu me faire un
plaifir Par la permiffion de Madame ,
chante nous fur ta Flufte quelque
Air nouveau , & nous ' dancerons à
d'ombre de ces Arbres. Helas , répondit
Daphnis , j'ay, perdu ma Flufte ;
?
mais,
192
Extraordinaire.
mais,Bergere, tu m'en fais trouver une
qui vaut mieux que la mienne , car la
premiere Enigme c'eſt la Flufte.
Tout y convient fi clairement,
Que ce mot fuffit & l'explique ;
Maispermette qu'en ce moment
I'enfaffe voir unfens miftique.
D'Hermenfé vous nommez follet
Le beau feu qui me perſecute ;
Que jefois voftre Flageolet,
Et vous auffi foyez ma Flufte.
Vous me baifere en tous lieux ,
Ainfi moy vous à qui mieux mieux,
Et dans ces baifers reciproques,
Si nous ne rempliſſons les airs
De cent fimphoniques Concerts,
Nous jouirons des équivoques.
La perte de ta Flufte , dit Linus à
Daphnis , ne t'a guére causé d'amertume
; il te paroift un gouft trop bon
pour en avoir efté malade. Auffi elle
t'en fait recouvrer une qui te donne
incomparablement
plus de gloire que
le jeu de l'autre n'euft fait . Ainfi for
vént arrive- t-il qu'un malheur eft
avantageux.Tu le vois par experience.
Je
du Mercure Galant.
193
Je ne fçay quel effet aura tonfouhait;
mais comme le feu de ton amour te
l'a infpiré , il me fait auffi découvrir
le fens de la feconde Enigme. C'est le
fen de la Chandelle.
Ces Bergers font admirables , dit la
jeune Scarron Mandiné. Ils tournent
fi bien toutes chofes, qu'ils font tout
raporter à l'Amour. Il fe rencontre
dans tous leurs difcours , c'eft fon feu
qui regne par tout , & je ne fçay ce
qu'ils diroient , fi l'on avoit trouvé
le moyen de l'éteindre. Je pense que
l'Autheur de l'Enigme d'Ine , plus
fage que la plupart des Hommes , prévoyant
par un Efprit prophétique,
que plufieurs mefleroient ce feu dans
l'explication des deux premieres Enigmes
, a voulu leur preparer un rafraîchiffement
par celle- cy : car ,
Madame , cette Ino n'eft autre chofe
qu'une Fontaine dont la Source
ayant cité attirée pres de cette Pyramide
elle monte jufqu'au haut
par la force des refforts qui font cachez
dans ces trois figures de Filles
qui les reprefentent ; & cette Source
retombe dans ce Baffin par ces
Q. d'Avril.
•
I
194
Extraordinaire
deux Bras étendus , dont les doigts
font des Tuyaux .
+
Cet Autheur eft de la Touraine.
Ila frequenté dans ces lieux ,
Car , Madame , pouvoit -il mieux
Reprefenter voftre Fontaine ?
Ces trois Filles qu'on voit tendre les
mains en baut ,
Sont ces trois illuſtres Statues ,
Qui par defourds refforts portant les
·eaux aux nuës
Les font par cette Ino retomber d'un
grand faut.
Elle est fur cette Pyramide ,
Taillée en forme de Rocher;
On croit qu'elle va trébucher ,
Mais il n'en tombe rien que l'Element
liquide.
Enfin d'Ino qu'on étale à nosyeux
On ne doit point fe mettre en peine,
Elle n'eft rien qu'un trait ingenieux
Qui fignifie une Fontaine.
Je viens , Madame , à l'Explica
tion de laLettre en Chifres que vous avIL
vene dans l'Extraordinaire du Quartier
de Lanvier. Cette Lettre,quoy quefacileà
déchi
du Mercure Galant.
195
déchifrer, na pas laiffé de caufer de l'embarras
. La plupart ont dit qu'il eftoit
abfolument impoffible d'en trouver le fens,
mais il a efté trouvé entier par Monfieur
le Président de la Chambre Monfieur
Robbe, Monfieur de la Grange, & il
fuffit qu'une chofe foit devinée par un
feul pour connoistre qu'il n'eftoit pas impoffible
dela deviner. Plufieurs autres
ont trouvé les premiers mots de céte Lettre
, &rien ne les auroit arrefte dans la
fuitte , s'ils euffent en une affez parfaite
connoiffance des Animaux . Voicy de
quelle maniere vous pourrez déveloper
ce Chifre. Voyez le premier Extraordinaire
où eft la Planche qui le contient . Les
Animaux dont je vous ay donné les noms
tranfpofez , y font figurez dans l'ordre
quifuit.
Un Loup, un Aigle un Merle , un
Ours,unVipere , un Renard , unLievre,
une Autruche , une Grenouille , un
Vautour , un Efpervier , un Rinocerot
, un Rat , un Efturgeon , un Ef
tourneau , un Tarin , un Leopard ,
une Ecreviffe, un Singe , un Iynx , un
Nicticorax, un Tigre, un Roffignol,
un lar , une Grue, un Veau, un Eme-
I ij
196 Extraordinaire
rillon , un Sanfonnet , un Dain , un
Eléfant , un Chien , une Allouette,
une Beccaffe , un Iynge , un Nicticorax,
un Eperlan , un Turbot ,une Mouche,
un Ours, un Nicticorax , un Tarin,
un Faifá uneAllouette,un Iar, une
Tanche, un Nicticorax , un Afne , un
Iynx ,un Sanfonnet,un Tigre,un Rale,
un Eléfant, un Ecureuil , une Truye
, un Lievre , un Efpervier, un Saumon
, une Perdrix , un Ramier , un
Iynx , un Tarin , un Dromadaire , un
Eftourneau,un Singe, un Bléreau , un
Roitelet uneOye, un Vautour, un lar,
un Lion, unLapin,un Eperlan ,un Sau.
mon, unOrtola, un Vaneau , un Vipere,
un Emerillon , un Nicticorax , uneTor,
tue, uneLoutre, un Eléfant, un Safonnet,
une Macreuſe ,un Iynge ,un Serin ,
une Tourterelle , une Ecreviffe , un
Renard, un Eftourneau , un Salemandre,
un Quinſon , un Vaneau ,un Ecureuil
, un lynge , un Efpervier , un
Chat , un Ayron , un Chevreüil , un
Hibou , un Eléfant.
Prenez la premiere lettre du nom de
chaque Animal , dans l'ordre ou je les
viens
du Mercure Galant.
197
viens de placer , & vous trouverez que
toutes ces Lettres fignifient ,
L'Amour , la Guerre , & les intrigues
de Cabinet ; m'ont fait naiſtre,
& l'Esprit d'efbroüille fouvent les mifteres
que je cache.
Si vous avez efté embarraſſée
de
Plynx , du Nicticorax , & de quelques
autres Animaux qui ne vous eftoient
point affez connus , vous ne devez pas
l'eftre du nouveau Chifre que je vous
envoye , puis qu'aſſurement
vous en connoiftrez
toutes les Figures . Examinez - les
dans cette Planche, vos yeux m'épargneront
la peine de vous les nommer. I'ayfait
exprés feparer les mots , afin que vous
deviniez plus facilement .
Comme je ne doute point que lesſpiri-
Ituelles Réponses qu'on a faites fur la
Question galante ne vous ayent donné
beaucoup de plaifir, j'en vay propofer une
autre que la Princeffe de Cleves a peuteftre
déja fait agiter. Ce Livre continuë
àfaire bruit , & c'eſt avec beaucoup
dejuftice queMadame deClevés découvre
à fon Mary la Paffion qu'elle a pour
Monfieur le Duc de Nemours. Le trait,
eftfingulier , & partage les Efprits. Les
I iij
198 Extraordinaire
uns prétendent qu'elle ne devoit pointfaire
une confidence fi dangereufe , & les
autres admirent la vertu qui la fait aller
juſque-là ; mais on ne nous dit point les
raifons fur lefquelles les uns & les autres
fe fondent pour foûtenir leur Opi
nion. Elles ne peuvent eftre que belles
agreables à fçavoir. Ainfy
QUESTION PROPOSE'E.
Je demande fi une Femme de vertu,
qui a toute l'eftime poffible pour un
Mary parfaitement honnefte Homme
, & qui ne laiffe pas d'eftre combatuë
pour un Amant d'une tres-forte
paffion qu'elle tâche d'étoufer par
toute forte de moyens ; je demande ,
dis-je , fi cette Femme voulant fe retirer
dans un lieu où elle ne foit point
expofée à la veuë de cet Amant qu'elle
fçait qui l'aime , fans qu'il fçache
qu'ilfoit aimé d'elle , & ne pouvant
obliger fon Mary de confentir
à cette retraite fans luy découvrir ce
qu'elle fent pour l'Amant qu'elle
cherche à fuir , fait mieux de faire
confidence de fa paffion à ce Mary,
que
7
DE
LA
VILAR
7018
THOLDE
LYON
LETTR qu
qu
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VILLE
THE
QUE
CHEQUE
DE
LYON
BIBLIO
E
B
du Mercure Galant. 199
*
que de la taire au peril des combats
qu'elle fera continuellement obligée
de rendre par les indifpenfables occafions
de voir cet Amant , dont elle
n'a aucun autre moyen de s'éloigner
que celuy de la confidence dont il
s'agit ..
Lepeu de temps que j'ay en pour cet
Extraordinaire qu'il m'a falu avancer
d'un Mois pour le remettre dans fon
Quartier , me fait vous demandergrate
pour l'Hiftoire Enigmatique. Le
Public n'a pas feulement l'esprit penétrant
pour deviner ce qu'on luy propofe
: mais il l'explique avec tant d'érudition
, que le voy bien qu'il ne luỷ
faut rien donner qui ne foit digne de l'application
qu'il y fait paroiftre. Vous concevez
bien, Madame , que ces fortes d'Hiftoires
ne fe trouvent qu'apres de longues
recherches. Comme je croy mes idées
beaucoup moindres que celles des autres,
fivos fpirituelles Amies fe veulent
divertir à compofer quelque Avanture en
Enigme , dont le fujet puiffe eftre conny
comme celuy de la jonction des deux Mers
je la propoferay avec plaifir dans le premier
Extraordinaire. C'eft un Champ ou
I iiij
200 Extraordinaire
vert à tout le monde. Cependant fi je ne
leur donne pas aujourd'huy à expliquer,
jevay du moins leur donner à inveter.Elles
portent quelquefois des Mouches par
agrément . le les prie de m'aprendre par
quelque petite Fable qu'elles baftiront
comme il leur plaira , quelle peut avoir
efté l'origine de ces Mouches . On peut
faire entrer les Dieux dans cette Fable,
& chacun inventant felon fon génie ,
vous pouvez vous promettre beaucoup
de plaifir de ce qui fera trouvé diverſement
fur la mefme choſe. Ce deſſein qui
peut fournir à de tres-galantes fictions,
felon les diferentes Matieres qu'on traitera
, ne m'eft point venn de moy- mefine.
Je le dois à Monfieur l'Abbé de la Valt
d'Aix en Provence. C'eft luy qui a fait
ces belles Lettres fur les Enigmes qui
font au commencement du premier Extraordinaire.
L'approbation que vous leurs
avez donnée a esté fuivie des fuffrages
du Public. Vous l'avez pû remarquer en
beaucoup de Lettres de ce Volume , &
vous le remarquerez encor mieux en celle
qui fuit. Le la mets icy , &parce qu'elle
rend à Monfieur l'Abbé de la Valt la
justice qui luyeft deuë , & parce qu'elle
vous
du Mercure Galant. 201
vous apprendra encor quelque chofe de
nouveaufur cette matiere.
LETTRE XLII.
A Nuis en
Bourgogne.
LE
E grand nombre de Lettres que
vous recevez fur les Enigmes de
voftre Mercure , vous fait affez connoiſtre
, Monfieur , le plaifir qu'on
Le fait de découvrir un Mot renfermé
dans un fens allegorique & miftérieux
, & enveloppé dans des ombres
& figures fpirituelles & fçavantes.
La vivacité d'un Eſprit ne paroiſt
jamais mieux que dans une
prompte explication des Enigmes.
Auffi chacun ramaffe ce qu'il a de
plus brillant pour y reüffir , & employe
la force de fon imagination
pour trouver la verité cachée dans
des nuages , obfcurcie par des propofitions
oppofées , & voilée fous des
contradictions embarraflantes. Vous
fçavez que ce jeu a fait l'occupation
des plus grands Hommes de l'Anti-
I y
202 Extraordinaire
quité, que les Sages en ont fait le fujet
de leur étude , & les Rois la matiere
de leur divertiffement . Les fçavantes
obfervations envoyées à cer
incomparable Duc qui a fçeu méler
le bel Efprit avec la grande valeur,
l'honneur qu'on reçoit des Lettres
avec la gloire qu'on acquiert par
l'Epée , & les douceurs du Cabinet
avec les charmes de la Cour ; ces
obfervations , dis -je , fi curieuſement
recherchées , nous ont appris les differentes
efpeces de l'Enigme , les
moyens pour en faire de juftes , les
Autheurs qui en ont donné des regles,
& tout ce qu'une profonde érudition
peut apprendre de curieux fur
une matiere fi fterile. Ainfi il est bien
difficile d'ajoûter quelque chofe qui
n'ait pas efté rapportée par ce fçavant
Provençal : Neantmoins comme
un champ dépouillé de fa moiffon
conferve encor quelques épis de
bled , & que les pauvres ont droit
de glaner apres la recolte , j'ay entrepris
d'y ajoûter quelques remarques
qui ont échapé à la memoire de ce
celebre Autheur , afin que ce jeu
d'efpris
du Mercure Galant.
203
d'efprit renouvellé dans nos jours par
vos foins , foit dans une eftime plus
confiderable à l'avenir , & qu'il ferve
à établir commerce entre ceux qui
n'ont que des Marchandifes de l'ef
prit à trafiquer. Ariftote dans le
Chap.21 . de fa Poëtique , donne une
définition fort jufte de l'Enigme , &
qui nous en fait tres bien connoiftre
la nature. Il dit que c'est un Difcours
qui affemble diverses Propofitions qui
ont peu de rapport entre elles , & qui ne
pouvant pas eftre expliquées par la compofition
naturelle de leurs paroles, le pervent
eftre neantmoins par la tranſpoſttion
de leur fens. Il n'y a rien qui foit
plus propre à éveiller un Efprit que
cette ingénieufe façon de parler.
Apres qu'il s'en eft fait une habitude,
il eft certain qu'il eft plus capable de
comprendre la difficulté d'une Propofition
, & plus difpofé à refoudre
la fubtilité d'un Argument. Le Chapitre
10.du 3. Livre des Rois, rapporte
que cette fameufe Reyne de Saba qui
vint des extremitez de la Terre, pour
eftre témoin elle même de la fageffe
de Salomon , ae crût pas en avoir de
témoi
204
Extraordinaire
témoignages plus convainquans
qu'en luy propofant des Enigmes; &
La facilité qu'elle trouva dans ce
Prince à les refoudre , la confirma
extrémement dans les fentimens d'eftime
que la renommée luy en avoit
fait prendre. Mais ce que l'Ecriture
ne rapporte pas , & que Jofephe af
fure neanmoins fur la foy de deux fa
meux Hiſtoriens , Ménandre & Dion,
eft que Salomon eftant uny d'une
êtroite amitié avec Hiram Roy de
Tyr , ils s'envoyoient réciproquement
des Enigmes , & celuy qui y
donnoit la veritable explication , recevoit
de la part de l'autre des préfens
magnifiques & des prix dignes de
leur grandeur. Il ajoûte que Salomon
fut toûjours le vainqueur dans
cet exercice d'efprit , jufqu'à ce que
Hiram eat fait rencontre d'un jeune
Tyrien nommé Abdemon qui rétablit
la gloire de ce Monarque par
la grande fubtilité de fon efprit . Souffrez
, Monfieur , que je vous expofe
dans ces circonstances une Enigme
écrite dans le quatorfiéme Cha
pitre du Livre des Juges. Samfon reyeftu
du Mercure Galant.
205
yeftu des dépouilles du Lyon furieux
qu'il avoit tué , parut un jonr en public,
& y propofa une Enigme , avec
promeffe de donner à celuy qui en découvriroit
le miftere , trente pieces
d'argent & un pareil nombre d'habillemens.
Il fe fit promettre de méme,
que fi dans fept jours le fens n'en
eſtoir pas découvert , on luy payeroit
le mefme tribut. Ces offres ayant été
acceptées , il propofa fon Enigme en
ces termes. La force a engendré la
douceur , & lanourriture eft fortie de la
bouche. I faifoit allufion au Cadavre
de ce Lyon qu'il avoit terraffé , dans
la gueule duquel il trouva quelques
jours apres un Effain de Mouches,
& un Rayon de Miel. Ceux qui s'étoient
engagez
à expliquer cette
Enigme , n'en pouvant déveloper le
fens , ils eurent recours dans leur
embarras à la Femme de Samfon , &
leurs menaces firent tant d'effet fur
fon efprit , qu'elle promit de les fatisfaire.
Cette Femme fe fervit de tous
les artifices de fon Sexe pour penétrer
dans le fecret de fon Mary. Les
prieres furent employées , les caref
Les
206
Extraordinaire
fes redoublées , & les larmes répanduës
, mais toutes ces armes furent
inutiles d'abord. Comme trop de
panchant pour ce Sexe eftoit le foible
de ce Héros , il ne pût tenir longtemps
contre l'opiniátre fermeté de
fa Femme , & luy ayant enfin révelé
fon fecret , il vit fes intereſts trahis
par la Perfonne qui luy eftoit la plus
chere. Cette particularité m'a paru
trop propre à mon fujet pour la taire
; mais pour ne pas trop groffir ma
Lettre, j'enfuprime quantité d'autres,
& principalement une fort ingénieufe
rapportée dans le Chapitre 17.d'Ezechiel.
Salomon promet à celay qui
fera une férieufe lecture de fes Proverbes
, un efprit de fageffe , de pru
dence, & de difcernement ; & le plus
grand fruit qu'il en fait efperer , c'eft
l'intelligence dans le difcour des Sages
, la penétration dans les Paraboles,&
les lumieres pour l'Explication
des Enigmes.
Si l'autorité du Texte Sacré doit
eftre d'une grande confidération pour
nous obliger à faire eftat des manie-
"res de parler renfermées dans les obf
curitez
du Mercure Galant .
207
curitez ingénieuſes , les Exemples
prophanes nous engagent à ne les
point méprifer ; au contraire ils nous
invitent à nous en fervir utilement
pour ouvrir & récréer nos efprits .
Lycerus Roy de Babylone , & Nectcnabo
Roy d'Egypte,ſe ſont fait longtemps
une guerre innocente par le
moyen de l'Enigme. Efope fut d'un
grand fecours à ce premier, & le profond
génie de ce fubtil Philofophe
luy fervit beaucoup à triompher de
fon Averfaire : mais les Lettres rapportées
dans votre Extraordinai .
re font trop eftenduës fur ce trait
d'Hiftoire , pour le repeter. Les fept
Sages de la Grece pour lefquels l'An
tiquité a eu une fi grande veneration ,
faifoient des Enigmes le délaffement
de leurs efprits , l'entretien le plus
commun de leur repas , & la conver
fation la plus ordinaire de leur pro
menade. Plutarque dans fon Banquet
en fait propofer plufieurs par Thales
à cette Illuftre Societé , & c'eftoit de
cette maniere que s'occupoient ces fameux
Perfonnages dans leurs heures
perdues. Les intrigues du monde ,les
affaires
208 Extraordinaire
affaires de l'Etat & les démélez de la
Philofophie n'eftoient point reçeus
parmy eux dans ces heureux momés.
Ils délaffoient par là leur efprit en l'exerçant;
ils animoient fa vigueur fans
la fatiguer; ils entretenoient fa vivacité
fans luy faire aucune violence . Le
Public ne vous a donc pas une mediocre
obligation d'avoir fait renaître
dans nos jours ces innocentes & fpirituelles
recreations : auffi chacun fe
fait un tres-grand plaifir de deviner le
Mot de vos Enigmes, & ce plaifir feroit
tres-pur , s'il n'étoit un peu troublé
par l'impatience de fçavoir fi l'on
a rencontré le veritable. Je fuis voftre
, & c.
TAVEAULT,
le n'ay plus de place que pour deux
Lettres que j'ay reçeuës de Sedan. Quoy
qu'ellesfoient longues , je fuis affuré que
vous ne vous en plaindrez pas.Elles renferment
tant d'érudition,& l'affaiſonnement
des chofes fifpirituellement tournées,
qu'il eft difficile que vous ne régrettiez
d'en trouver trop toft lafin.
LETTRE
du Mercure Galant .
209
*3.803. ·80x3..
LETTRE XLIII.
A Sedan.
Jur
E vous l'ay déja écrit , Monfieur,
voftre Mercure plaift à toute forte
de Gens ; mais vous ne fçavez pas
que c'eft un embarras tout - à - fait
étrange pour moy , car on ne fe
contente pas de fe divertir à la lecture
de ce Livre , on fe croit encor
obligé à vous témoigner fa reconnoiffance
avec quelque efpece d'éclat
; & comme on a veu que les- remercimens
que je vous ay faits an
nom de quelques Docteurs, vous ont
paru dignes d'avoir place dans l'Extraordinaire,
on s'imagine qu'il n'y a
qu'à s'adreffer à moy pour le tirer
d'affaire honorablement , & que c'eſt
là le grand chemin de l'Impreffion ,
& dans cette veuë tout le monde me
veut avoir icy pour fon Secretaire.
Je m'en défens de tout mon mieux.
Je me tue à imaginer des raifons
pour cela , on y répond ; je replique,
210 Extraordinaire
que , on me refute une feconde fois;
je fuis feul contre plufieurs , j'ay beau
crier , on ne difcerne point ma voix
parmy tant d'autres plus fortes, & c'eſt
tous les jours à recommencer. N'eſtil
pas vray, Monfieur,que c'eft un des
plus grands embarras du monde ? Je
ne fçay fi je feray ceffer la perfecution
par la déclaration que je vais faire,
au hazard de m'atirer des Ennemis
& des Ennemies, que je ne veux vous
remercier que pour moy - mefine , &
pour la Troupe des Sçavans qui m'a
déja employé.
Je commence par moy - mefine ;
Monfieur , afin d'obeir au Proverbe
, & je vous avonë que je ne sçaurois
jamais vous remercier dignement
de l'honneur que vous m'avez
fait en faifant imprimer ma Lettre,
car dé là je fuis Autheur en bonne
& de se forme. C'eft un titre qu'on
ne fçauroit plus me difputer raifonnablement.
Or ce n'eft pas peu de
chofe que d étre Autheur , & il faut
bien que le monde en foit perfuadé,
P uis qu'on voit courir tant de Gens
à ce glorieux titre à travers mille railleries
du Mercure Galant . 21 I
Ieries & mille cenfures dont on les
menace. Les Rieurs ont beau faire des
plaifanteries fur la qualité d'Autheur
en general . Je ne voy pas que la tenta.
tion de fe faire imprimer en devienne
moins infurmontable, & je remarque
qu'ils ne font pas fâchez eux- mefines
qu'on leur faffe courir les perils de
Impreffion. Il ne faut pas s'en
étonner , car enfin la penfée quon
a mis au jour un Livre , fait naître
les plus agreables vifions du monde
dans l'efprit . L'Autheur fe figure
que pendant qu'il dormira la graffe
matinée , ou qu'il fe divertira à relire
les louanges que fes Amis luy au
ront écrites de toutes parts , plufieurs
Perſonnes en mille endroits de la
Terre examineront fon Livre , en feront
des Recueils , & fe prépareront
à le citer avec éloge . Il y en a qui
fe reprefentent plufieurs celebres Traducteurs
un Dictionnaire à la main.
occupez à faire parler divers langages
à leur Livre. Il s'en trouve qui
percent jufques dans les Siecles à
venir les plus reculez , & y voyent
à coup feûr que l'Antiquité rend
leurs
212 Extraordinaire
•
, & leurs compofitions venerables
qu'elles fervent de texte à mille fçavans
Commentaires. D'autres peignent
dans leur imagination cent
Ruelles à beau monde où on lira
leurs Ouvrages , où on les comblera
d'éloges , & où l'on refoudra de faire
connoiffance avec l'Autheur . C'eft
felon la nature du Livre , que l'on ſe
reprefente telle ou telle chofe, plutoft
qu'une autre , mais ce font toûjours
des idées qui rempliffent de contentement.
Il faut avoir paffe par l'experience
pour comprendre toute l'étendue
de ces plaifirs. Cèla va fi loin,
que la feule veuë d'un Papier imprimé
où on reconnoift fon ouvrage , répand
par tout le corps un plaifir qui
pénetre jufqu'aux moüelles , fur tout
la premiere fois qu'on eft regalé de ce
fpectacle : fi bien que je ne m'étonne
plus que l'on ait dit qu'il eft auffi rare
de trouver un Autheur qui fe contente
de faire feulement un Livre, que de
voir une Femme qui en demeure à la
premiere galanterie.
Il y auroit mille chofes à dire fur
tout cecy , mais il faut eſtre court:
Ainfi,
du Mercure Galant.
213
1
Ainfi , Monfieur en deux mots je
réels ,que
vous remercie de la qualité d'Autheur
dont il vous a plû de me donner l'inveftiture.
Je vous promets de la relever
toûjours de vous , & de vous en
prefter foy & hommage toutes les
fois que befoin fera. J'ay des raisons
toutes particulieres d'en ufer ainfi ,
caren me rendant Autheur vous m'avez
procuré des avantages fi réels , que
l'embarras dont je vous ay parlé au
commencement n'eft rien en comparaiſon
, & ne m'empefche pas de reconnoiftre
que je vous fuis infiniment
obligé. En effet , Monfieur, non
feulement vous m'avez attiré les re
mercîmens de toute une Ville pour la
gloire qu'elle trouve à paroiftre dans
vos Ouvrages, mais auffi vous m'avez
affocié à plufieurs beaux Efprits de
Fun & de l'autre fexe , de telle forte
que nous courons le monde reliez enfemble.
Ce qui me fait efperer que fi
je voyage quelque jour par les Provinces
du Royaume, je trouveray par
tout d'illuftres Confreres qui me recevront
chez eux à bras ouverts , car
il eft jufte qu'il fe forme une Confrairie
214. Extraordinaire
frairie des Autheurs de l'Extraordinaire
avec le droit d'hofpitalité réciproque
, y comprenant auffi tous
ceux qui devinent les Enigmes , ou
qui font figure dans le Mercure par
quelqu'autre endroit. Pour vous ,
Monfieur , cela ne fouffre point de
difficulté , vous n'avez que faire d'argent
pour voyager par le monde.
Vous avez des Creatures dans toutes
les Provinces , il n'y a point de lieu
où vous n'ayez fait de bons Amis &
de belles Amies. Quelle apparence
apres cela d'aller loger au Cabaret ?
Je fuis feûr qu'on fe feroit par tout
un devoir indifpenfable de vous en
tirer , & un plaifir extréme de vous
préparer un Apartement avec grand'
chere & grand feu. Mais tout bien
compté , je trouve qu'il vaut mieux
pour le bien general des Provinces,
que vous ne voyagiez pas , car un
voyage vous empécheroit de continuer
le Mercure & cette interruption
defoleroit plufieurs Provinces
enſemble au lieu que voſtre
prefence n'en fatisferoit qu'une à la
fois.
›
Je
du Mercure Galant.
215
Je paffe à nos vieux Docteurs . Ils
vous remercient comme d'une choſe
qui leur tient extrémement au coeur,
de ce que vous avez rendu public le
bon gouft: qu'ils ont confervé pour
les jolies chofes. Vous fçavez , Monfieur
, que les Gens de ce caractere ne
font rien que pour l'eternité , fi - bien
que vous les avez pris juftement par
Fendroit le plus fenfible , lors que
vous avez fait imprimer la démarche
qu'ils ont faite de vous remercier de
l'avantage que vous procurez aux
Sciences par le moyen de vôtre Mercure
Galant.Outre qu'ils font bien aifes
que le Public puiffe voir que les
Sciences ne gâtent pas le goût à l'égard
de la délicateffe , comme on les
en accufe ordinairement. Ils joignent
à tout cela d'autres confiderations qui
les obligent à vous remercier tresparticulierement
de l'Extraordinaire
du Mercure. C'eft , difent- ils , qu'ony ap
prend à connoistre les Gens d'efprit de
chaque Province, & qu'ony voit un Elo
gefortbien entendu des Provinciaux .
Je crains bien , Monfieur, que tous les
Parifiens ne vous en ayent pas avoüé,
car
216
Extraordinaire
car plufieurs d'entr'eux tranchent tout
court qu'hors de leur Ville il n'y a
point de falut pour l'Eſprit & pour la
Galanterie. Ils traitent toutes les Provinces
de Barbares, & fur tout , celles
qui font au delà de la Loire . Ils fe relâchent
quelquefois en faveur des autres,
avoüant que les lumieres de Paris
leur peuvent communiquer quelques
rayons. Mais ils prétendet que la Loire
eft une Barriere que tout Paris ne
fçauroit paffer , de forte qu'au delà ce
ne font qu'épaiffes tenebres,à peu pres
comme les Italiens difent des Régions
qui font à leur égard aux delà des Alpes.
En tout cas je fuis affuré que les
bons Connoiffeurs de Paris conviennent
avec vous , Monfieur , que tout
l'efprit & toute l'habileté & la déli–
cateffe de France , ne font pas renfermées
dans leur Ville, car il est évidemment
vray que les Provinces ont un
tres - grand nombre d'habiles Gens.
Je me ferois des affaires , fi je mettois
en exemple quelques - unes de
ces Provinces , car les autres ne
manqueroient pas de s'en fâcher.
Elles n'entendent point raillerie làdeffus
,
du Mercure Galant. 217
deffus , & ne fe veulent rien ceder les
unes aux autres. Elles publient tou
tes de grands Catalogues d'Hommes
Illuftres . Il y en a peu à la verité
qui trouvent un auffi bon Hiftorien
que le fayant Monfieur Ménage,
qui nous doit donner la Vie des
Illuftres Angevins , mais enfin elles
publient toutes de magnifiques Eloges
des grands Hommes qu'elles ont
produits , c'eft pourquoy je n'oferois
dire que la Normandie par exemple,
La Provence & l'Auvergne , font en
poffeffion de fournir quantité d'habiles
Gens.
Mais comme il eft probable que
Les bons Connoiffeurs de Paris font
en cela justice aux Provinces , il eft
de justice auffi que les Provinciaux
avouent à la gloire de cette incomparable
Ville, qu'elle fe pourroit paffer
du tribut que les Provinces luy
font de tout ce qu'elles produifent de
meilleur. J'avoue qu'il y a un tresgrand
nombre de Provinciaux dont
Les lumieres font beaucoup d'honneur
à la Ville de Paris ; mais encor un
coup ,
elle s'en
Qd'Avril.
pourroit paffer parce
K
218
Extraordinaire
;.
qu'il nait dans fon enceinte affez
d'habiles Gens en toute forte de Profellions
. On ne pourroit pas dire cela
de l'ancienne Rome, car à peine nous
refte- t- il quelque Ouvrage qui ait été
composé par un Enfant de cette Ville
; fi bien que tous ces beaux Livres
où nous admirons fa grandeur & fa
puiffance , font deûs à la plume des
Provinciaux . Si nous admirons l'é
loquence qui brille dans les Plaidoyers
de Cicéron le fublime qui
éclatte dans le Panégyrique de line;
la grandeur des pensées & des expreffions
qui regne dans 1Hiftoire
de Tite Live : SI. nous admirons les
Vers tendres & amoureux d'Ovide
& de Catulle ; la magnificence des
Odes d'Horace ; la majeſté de l'Eneide
; l'enjouement des Comédies de
Plaute ; le fel & le bon fens de celles
de l'adreffe fatyrique
d'Horace & de Juvenal : Si nous
admirons tout cela , dis - je , & plufieurs
autres Hiftoriens , Poëtes , &
Orateurs , qu'il feroit trop long de
nommer ce font tous Provinciaux
que nous admirons. Au contraire
}
Terence
17
1
il
du Mercure Galant. 219
ilferoit facile de prouver que les Parifiens
ont la meilleure part
dans tous
les Ouvrages de cette efpece que noſtre
Siecle admire le plus , & c'eſt
une marque inconteſtable que la
bonne fortune & la gloire de Paris
furpaffent celle de Rome , puis que
fans la plume des Etrangers nous ne
connoiftrions prefque rien de ce que
Rome a efté.
C'est pourtant une chofe que je ne
fçaurois faire entrer dans l'efprit de
nos Docteurs. Ils prétendent que
l'Antiquité, & particulierement l'Antiquité
Romaine , leur chere Marote,
doit avoir la préference en tout &
par tout , excepté quand ils mediditent
fur la gloire de noftre Grand
Monarque En quoy ils imitent les
Romains du temps d'Augufte , qui à
la referve de cet Empereur qu'ils mettoient
au delfus de tous les Anciens
Capitaines Grecs & Romains , donnoient
dans tout le refte la fuperiorité
aux Siecles precedens , comme
Horace le leur reproche Avec tout
cela je dois rendre ce témoignage
à nos Sçavans , qu'ils font bien
Kij
220 Extraordinaire
eloignez de l'enteftement d'un Doc
teur de Bezançon qui defaprouve voftre
Mercure , fur ce mefchant principe
, que tout ce qui n'a pas efté en
ufage parmy les Romains , ne vaut
rien. Il avoue que l'Autheur du Mercure
a de l'efprit , & qu'il ménage
fort les bonnes moeurs ; car , dit-il,
quoy qu'il fe faffe mille bons coups entre
Les deux Sexes , cependant les avantu
res du Mercure fe terminent toujours le
plus honneftement du monde , foit que
l'Autheur Suprime les conclufions qui
pourroient eftre de mauvais exemple, foit
qu'il ne choififfe que les Galanteries qui
ont efté bonneftes juſques au bout , fans
fe foncier du chagrin que cela fait aux
Lecteurs libertins ; Mais pourfuit- il,
fi cette forte de Livre eftoit loüable , les
Romains n'auroient pas manqué d'en
avoir.
Vous croirez peut - eftre , Monfieur,
que c'eft un conte fait à pla fir. Mais
pour vous convaincre que le Perfonnage
eft capable de ce rai onnement,
il fuffira de vous dire que c'eſt un
Homme qui ne trouve rien de mieux
penfé dans les Livres de ces der
niers
du Mercure Galant. 221
niers Siecles , que ce qu'on lit dans
un Dialogue de Speron Speroni , où
un Sçavant d'Italie protefte dés le
début qu'il aimeroit mieux fçavoir
parler comme Ciceron , que d'eftre
Pape. Et parce qu'on ne manqua pas
de le décrier fur un choix fi extraordinaire
, il ajoûta encor plus affirmativement
qu'il avoit en plus grande.
eftime la Langue de Ciceron que
l'Empire d'Augufte. Bembus autre
Sçavant d'Italie , qui eft un des Interlocuteurs
, n'en dit pas tout à fait
autant. Il fe contente de déclarer
qu'il ne donneroit pas le peu qu'il
fçait de cette Langue pour les Etats
de Mantouë . Noftre Docteur de Bezançon
trouve auffi que jamais Scaliger
n'a témoigné plus de jugement
que quand il a voulu eftre enterré ,
un Exemplaire de Virgile fur le coeur,
& qu'il a proteſté qu'il aimeroit
mieux avoir fait une certaine Ode
d'Horace , qu'eftre Roy de Portugal.
Avoüez moy , Monfieur , que ces
Gens - là n'aimoient guére à dominer
, car quand on eft touché de
cette paffion , on fe réfoudroit fans
·
K iij
222 Extraordinaire
peine à eftre muer , fi on eſperoit par
là d'aller à la Souveraineté . Mais
vous ne fçavez pas encor toute l'Hiftoire
du difcernement de ce mefine
Docteur. Son plus grand_Heros eft
un certain Pomponius Lotus qui
vivoit fur la fin du 15. Siecle. En
voicy la raifon. C'eft qu'il s'opiniâtra
toute la vie à n'étudier point le
Grec , de peur de s'expofer à corrompre
la pureté de la Langue Latine par
le mélange de quelque barbarie étran
gere ; ce qui eftoit bien éloigné de
La conduite du P. Maffée , qui pour
la meſme apprehenfion ne difoit jamais
fon Breviaire qu'en Grec. Ce
qui fuit eft encor plus étonnant ;
Pomponius Laetus fe défit de fon
nom de Baptéme , qui eftoit Pierre,
parce que ce n'eftoit pas un nom
Romain , comme celuy de Pompa
nius , qu'il prit en la place de l'autre.
Ayant épargné dequoy acheter une
petite Maifon fur le Mont Quirinal
, il y fit bâtir une Chapelle en
l'honneur de Romulus , & ne manquoit
pas tous les ans de chommer
avec beaucoup de devotion la
Feſte
du Mercure Galant . 223
Fefte de la Fondation de Rome ;
preft à imiter ( s'il eut eu affez d'argent
) les Habitans de la Ville d'Albande
dans la Carie , qui bâtirent
des Temples & des Autels à la ville
de Rome , apres l'avoir miſe au nombre
des Dieux. Vous ne vous foucîrez
guére , Monfieur , qu'un Docteur qui
eft capable de ces excés , ne foit pas
pour le Mercure Galant.
Ceux que nous avons icy ne font
pas de cette Toupe ils fçavent meprifer
les vieilles chofes avec plus de
retenue , & fans méprifer les productions
de noftre Siecle ils donnent
dans le Grec de tout leur coeur ,
& avoüent mefine qu'en fait de
gentileffe il n'a point fon femblable
dans l'antiquité. Il eft vray qu'ils
préferent la Langue Latine à la
Françoife , & qu'ils font bien aifes
que celle - cy ait perdu fon Procés
pour ce qui regarde l'Infcription
des Monumens publics , nonobftant
les Livres & les Harangues de
Meffieurs de l'Académie. Ils difent
que la Langue Latine a fi bien réuffy
à nous conferver la magnificen-
JCK K iiij
224 Extraordinaire
ce & la gloire des Célars , qu'il eft
-de la juftice & de la prudence de la
maintenir dans fa poffeffion , à prefent
qu'il s'agit d'élever des Monumens
à la gloire d'un Prince qui vaut
plus que tous les Céfars enfemble.
An refte , Monfieur, ils font inconfolables
de ce que Fancienne Italic
n'a fçeu produire un Homme comme
vous , pour compofer tous les Mois
:un Tome du Mercure Galant . Leurs
regrets me femblent affez légitimes,
car il eft certain qu'un Ouvrage de cet.
te nature feroit d'un grand ſecouts
pour connoiftre pleinement le génie
des Romains , & pour éclaircir mille
points d'Histoire & de Literature.
Cet ouvrage feroit beaucoup d'honneur
à la Langue Latine , car au lieu
que nous ne la voyons qu'en habit
dé cerémonie , il nous la montreroit
dans une parure aisée & naturelle , &
je ne doute pas qu'en cet état elle
n'eut des graces qui charmefoient
plus nos beaux Efprits , que toutes
les phrafes pompeufes
que toutes les périodes arrondies
qui nous reftent, Cet Ouvrage nous
> &
fergit
du Mercure Galant .
225
feroit connoiftre la converſation des
Romains , dont Monfieur de Balzac
nous a fait concevoir une fi haute
idée. Nous y verrions le caractere
de leur galanterie , nous verrions
comment les Dames Romaines répódoient
à une déclaration d'amour ,
& quel tour elles donnoient à leurs
Billets doux & à leurs Vers , ce que
nous ne pourrons pas connoiftre ny
par la Cielie de Mademoiſelle de Scu
dery,ny par la Cleopatre de Monfieur
de la Calprenede , parce qu'an lieu
de nous y donner des Portraits tirez
apres l'Original Romain ,
nous y donne les manieres de noftre
Siecle toutes pures , excepté qu'on
en ofte les idées de libertinage . Outre
cela nous verrions dans ce Mercure
l'Esprit Provincial de l'Italie , car
en nous rapporteroit fouvent des
Pieces galantes & en Vers & en Profe
, compofées à Mantouë , à Padouë,
à Naples , à Tarente , &c. qui nous
donneroit le moyen de remarquer
s'il y avoit de la diférence entre l'EL
prit compofé du Grec & du Romain ,
& l'Efprit composé du Romainr,.
K. v.
226 Extraordinaire
& du Gaulois.Bon Dieu , que ce Mercure
eut épargné de peine à tant de
fçavans Critiques qui ont feuilleté
des cent & deux cens mille Volumes
pendant quarante ans pour déterrer
comment on s'habilloit à Rome !
Mais d'autre cofté il leur eut fourny
un fi vafte champ de Commentaires,
qu'ils auroient bien eu dequoy exercer
leur diligence . Tel Billet eut efté écrit
en badinant par une jeune Beauté, qui
eut coûté dix ans de bonne étude aux
Turnebes & aux Cafaubons , & je ne
doute pas que la Langue Françoiſe
devenoit un jour ce que la Latine eft
devenue , il n'y eut des Vers de Madame
' des Houlieres par exemple qui
mettroient à quia tout le Parnaffe , à
force d'éftre difficiles . Je ferois bien
fâché que cette confideration l'empêchaft
de faire des Vers , car quand elle
devroit
Aux Saumaifes futurs préparer des
tortures ,
voire les obliger à fe manger les
poingts , noftre Siecle doit fouhaiter
qu'une Mufe aufli tendre & auffi délicate
que la fienne , nous régale fou
vene
du Mercure Galant. 227
d
vent defes productions . Mais j'admire
comme une chofe en attire une autre.
Je ne croyois vous écrire que
deux mots de remercîment , & deux
autres mots fur l'Hiftoire Enigmatique
, & voicy prefque un Livre fans
avoir rien dit fur cette Hiftoire. 11
n'eft pas jufte que nos Sçavans fe difpenfent
de fournir leur écot pour le
prochain Extraordinaire ; mais cette
Lettre eft déja fi lógue, qu'il faut renvoyer
la partie à une autre fois. On
a deviné icy les deux Enigmes du
Mois de May, fi le Mot de la premiere
eft une Flufte, & le Mot de la feconde
, le Soleil. Il y a des parys de con- ya
fequence fur ces paroles,
MaFille jamais ne me quite,
Si ce n'eft dans les lieux où je fuis trop
puiſſant.
Les uns veulent que ce foit l'Ombre,
d'autres la Lune , d'autres avec
plus d'apparence, l'Aurore. Nous verrons
au premier jour qui aura gagné.
Cependant je vous prie de me croire
voftre , &c.
228 Extraordinaire
Il eft certain que l'Autheur de l'Enigme
du Soleil a entendu l'Ombre par
les deux Vers quifont dans la fin de cette
Lettre.
LETTRE XLIV .
A Sedan.
E vous ay promis l'Explication de
Hiftoire Enigmatique je vous
tiens parole, Monfieur. Pay fait tout
-ce que j'ay pû pour obliger nos Sçávans
à s'exercer for la Lettre en
Chiffre ; mais comme ils ont craint
de n'en venir pas à bout , ils ont jugé
plus à propos de ne le point entreprendre
, pour ne point commer
tre leur reputation . Ils vouloient d'abord
me donner le change , & me
rapporter les diférens moyens dont
les Anciens fe fervoient pour envoyer
des ordres aux Generaux d'Armée
& aux Ambaffadeurs,fans craindre
que les Ennemis venant à intercepter
les Dépefches , y connuffent
quelque chofe, Ils me vouloient expliquee
du Mercure Galant. ·2·2·
pliquer la Scytale des Lacedemonies ,
me parler de l'Abbé Trithemo , & de:
ce que luy & d'autres ont écrit fur la
Steganographic : àl'occafion dequoy
ils vouloient examiner fiTritheme a
elté effectivement Magicien, & venir
ནཱ
propos de eela , à difcuter s'il y a des
-Sorciers ou non , & ce que la juft.ce:
doit faire de ceux que l'on accufe de
Veftra , d'où ils feroient paffez apparemment
à difputer fur le pouvoir des
bons & des mauvais Anges , ce qui
nous coſt menez encor plus loin,tant
ils ont d'adreffe à enfiler les matieres;
mais je leur dis que ne s'agiffant pas
-de cela, ils pourroient rengaîner pour
le coup , que je n'en ferois pas moins
perfuadé de leur lecture; que je ne prerendois
pas les forcer à avouer qu'ils
ne fçavoient pas bart de déchiffrer,
parce que cet aveu feroit contre le
Decorum de leur Profeffion , mais
qu auffi ils me permettroient de croire
qu'ils fe rendoient . Je voulus en
faite leur montrer quelques regles ›
pour trouver la clef des Chiffres, telles
que je les avois leuës dans un petit
Roman de Monfieur de Vaumoriere.
Ce
230
Extraordinaire
Ce fecours fut refufé , & on me dit
que c'eftoit à des Commis de** à
s'exercer à cela. Ainfi nous paflames
à l'Hiftoire Enigmatique. Ils comprirent
dés la feconde lecture , que
c'est la jonction des deux Mers , à la
quelle le Roy fait travailler dans le
Languedoc. Mais comme l'application
de tous les Articles femble plus
difficile que la découverte du Mor
mefme , & qu'on a befoin de quelque
connoiffance de l'Hiftoire & de
la Geographie pour en venir à bout,
je ne manqueray pas de leur faire remarquer
qu'ils eftoient là dans leur
élement , & que j'attendois des merveilles
de leur memoire. Mais ils
jouoient de malheur ce jour- là. Ils
n'avoient rien de prêt. Leurs idées
eftoient confufes , de forte qu'il leur
falut paffer par la mortification de
demander du temps pour confulter
leurs Livres & leurs Recueils.
L'affaire fut donc remife 2la huitaine.
Lejour venu, je fus les trouver pour
leur prefter une favorable audience.je
m'eftois preparé à les voir batre bien
da
du Mercure Galant.
231
de
du Pais,& faire mille digreffions ; ces
pendant ils me furprirent par l'effroyable
quantité de chofes qu'ils entafferent
les unes furles autres , & par
les écarts qu'ils faifoient à tout propos.
Une pensée en faifoit naiftre une
autre, & celle- cy une troifiéme ,
forte quen un clin d'oeil on fe trouvoit
à mille lienës du lieu d'où on
eftoit party. C'eftoir une Foreft d'érudition
frépaiffe que rien plus. Les
noms Grecs & Romains tomboient
dru comme la greffe , & je puis dire
que jamais je n'ay cfté fi dépaïfé.
Je tâche, Monfieur , de vous envoyer
le Réſultat de cette Conférence déchargé
de citatiós ,& d'une partie des
fuperfluitez qui penferent m'accabler.
L'Alliance dontil s'agit , eft la jonation
de la Mer Mediterranée & de la
Mer Oceane. L'une eft Fille de l'autre
, parce que la Mediterranée eft
un Golfe de l'Ocean ; & elles font
de mefme âge ; parce que dés le
commencement du monde l'Ocean a
formé ce Golfe. De la maniere que
je vous ay caracterisé ces Meffieurs ,
vous jugerez bien qu'ils n'ont ga
garde
232 Extraordinaire
f
garde de laiffer échaper l'occafion
qui lo prefentoit icy d'étaler de la leature.
En effet ils m'ont parlé de l'opinion
de quelques uns qui s'imaginent
que la Mer Mediterranée s'est
faite par l'effort de quelque tourmente
qui en ouvrant les terres aupres du
Détroit de Gibraltar, a pouffé les caur
de l'Ocean Atlantique le long des
Côtes d'Affrique & d'Europe. Ce
n'eft pas le feul coup de cette nature
qu'on attribue à la Mer. On pretend,
pourfuivoient- ils , que le Pas de Ca
lais & le Fare de Meffine fe font faits
de cette manie , & qu'autrefois la
France & l'Angleterre formoient un
mefme Continent , comme auffi l'Italie
& la Sicile. On pretend auffi
que l'Ile de Negrepont eftoit autrefois
attachée à la terre ferme de Grece,
& qu'une fureurs de vagues rompant
cette communication , forma
le fameux Canal qu'on appelle Exripe
, & voila nos Docteurs fur un
bel endroit , un flux & reflux: extraordinaire
; un Ariftote , le premier
Génie du monde , contemplant ce
grand myftere, & parce qu'il ne pouvoie
du Mercure Galant.
233
¡
voit le comprendre, s'y precipitant de-
: dans. On a traité cela de Fable . Le
lieu commun des erreurs populaires
n'a pas efté épargné . On a fait des
remarques fur le changement du nom
d'Eubae en celuy de Negrepont , qui
-auroient bien plû aux Femmes Sça-
-vantes de la Comédie de Moliere ,
car il y entroit bien du Grec , & on
s'eft trouvé infenfiblement fur les
moyens de faire la Guerre aux Turcs.
Ce qui me fir fouvenir d'un Sçavant
du dernier Siecle nomé Henry Etien-
-ne, qui ne traita prefque d'autre chofe
, que de la guerre contre les Turcs,
dans un Livre où il s'eftoit proposé
de cenfurer le ftile Latin d'un fçavant
Homme du Païs Bas.
2
Apres cela , rien ne nous a arreftez
jufques à l'endroit où il eft parlé
d'un Arabe , qui a marié les Parties
pour la premiere fois. Je vous
affure , Monfieur , que nos Docteurs
n'ont jamais pû fortir de ce mauvais
pas. Ils foûtiennent que le premier
Mariage doit eftre atttribué à la Nature,
& qu'il confifte dans la communication
qui eft entre les deux Mers
au
234
Extraordinaire
au Détroit de Gibraltar. Ils ne trouvent
pas dans leurs Livres qu'on ait
réuffy à faire d'autres jonctions de
cette importance , & leurs Cartes
Geographiques n'en marquent aucune
entre l'Ocean & la Mer Mediterrane
. Ils fçavent bien que des Soudans
d'Egypte , originairement Arabes
, ont fait travailler à la jonction
de la Mer Rouge & de la Mediterranée
par le moyen du Nil , mais ils
nefçavent pas que cela leur ait réufly.
Quoy qu'ils ne foient pas dans une
petite mortification de fe voir accrochez
for un Fair qui eft apparemment
fort connu ils ne laifferont
pas d'apprendre avec plaifir qui eft
cet Arabe . Ils n'ont pas eu le temps
de parcourir toute l'Histoire Sarrazine
, & la vie de tous les Califes , autrement
ils auroient pû trouver l'affaire.
Nous verrons au prochain Extraordinaire
ce que les autres Devineurs
en auront dit.
.
Pour ces Allemans chez l'une des
Parties , qui font Italiens chez l'autre
, ils difent que ce font les Vents :
en effet on leur donne des noms Italiens
du Mercure Galant. 235
liens fur la Mediterranee,& des noms
Allemans fur l'Ocean . Par exemple,
Je Vent de Septentrion s'appelle Vent
de Nord fur l'Ocean , & Tramontana
fur la Mer Mediterranee. Le premier
eft un mot Allemand , le dernier un
mot Italien qui marque que le Vent
de Septentrion fouffle d'au dela des
Alpes à l'egard de l'Italie. Comme
nos Docteurs font bien aifes de mettre
tout à profit, ils ont pris de là occafion
de dire que le Proverbe, perdre
la Tramontane , a pris fon origine de
l'etonnement où feroit un Pilote qui
ne pourroit plus regler fa courfe par la
fituation du Pôle Septentrional : &
de là , Monfieur , ils ont passé à une
digreffion trop judicieuſe , pour ne
vous eftre pas communiquée.
Ils ont dit que c'eftoit une opinion
affez bien eftablic, que les Vents
ont reçeu , fous le Regne de Charlemagne,
les noms qu'ils portent encor
fur l'Ocean : qu'il y a mefme des Autheurs
qui difent que Charlemagne
leur impofa ces noms , ce grand Prince
n'eftant pas fi occupé de fes vaf-
Les Conqueftes , qu'il ne fe derobâr
quel
236
Extraordinaire
.
quelques momens pour la culture des
Arts & des Sciences, jufques là qu'on
le fait Autheur d'un Traitté de Grammaire
tres- achevé : ce qu'il fit peueftre
à l'imitation de Céfar qui a
composé divers Traitez de cette na.
ture , un de l'Analogie , un autre du
moyen d'écrire élegamment , & c.
Ces noms de Céfar & de Charlemagne
nous ont fait penfer à noftre Invincible
Louis , dont l'ame grande
& heroique inceffamment appliquée
aux fonctions de la Royauté , & environnée
de toutes parts des triomphes
qu'il luy a falu remporter par
le concours d'une prudence confommée
& d'une valeur fans égale , ne
Pempefche pas de compofer. Mais
ce font bien d'autres compofitions
que des Traitez de Grammaire : 11
fuffit au Roy de parler fi jufte , qu'il
n'y a point de regles qui fourniffent
un meilleur modele. Quant au refte,
fa Plume Royale ne doit avoir qu'un
Objet tout à fait heroïque , comme
font les Actions mefmes de
LOUIS LE GRAND , fur lefquelles
Sa Majefté compofe des Memoi
res
du Mercure Galant. 237
res qui pourront eſtre à l'avenir les
Loix fondamétales de l'Empire François
, & en foûtenir le bonheur & la
gloire mieux que toutes les Loix Saliques
. C'est là que tous les Succeffeurs
de Sa Majesté apprendront l'Art
de Regner d'une maniere glorieuſe
au nom François , & formidable à
fes Ennemis, A l'égard de Monſeigneur
le DAUPHIN , la chofe eft plus
qu'infaillible , puis que le Roy luymefme
luy mettra en main les Maximes
de fon Regne ; puis que fa Majefté
luy montre par des exemples
glorieufement executez , l'applica
tion qu'il faut faire de fes Maximes ;
puis qu'il a joint à une heureuſe Naiffance
une fi belle Education , que
nous le voyons deja tout brillant de
gloire par cent qualitez heroïques,
Nos Docteurs ont dit fur cela les plus
belles chofes du monde , mais je tâ
che d'eftre court , me fouvenant de
voſtre Preface.
Tout ce qui fuit dans le Difcours
Enigmatique, qui regarde les Cabales
qui fe font faites contre le celebre
Mr Riquet. On fçait que la Cour est
le
238
Extraordinaire
le Païs des embufcades , & qu'encor
que fous un Roy comme le noftre
qui fe fçait faire craindre & aimer
également , on n'ofe pas facrifier la
gloire publique à fes paffions partieu .
lieres, les Hommes neantmoins font
toûjours indifciplinab es du cofté de
l'envie. Je pourrois finir icy , mais
les deux Tentatives qui ont efté faires
inutilement pour joindre des
Mers , ont fourny tant de chofes à
nos Docteurs , qu'il n'y a pas moyen
de les paffer toutes fous filence.
La premiere de ces Tentatives eſt
celle de joindre la Mer Rouge à la
Mer Mediterranné . Le premier qui en
forma le deffein fut un Roy d'Egypte
nommé Nécus , il y a environ
2280 ans Le Canal eftoit déja moitié
fait lors qu'il en abandonna l'entreprife
, fur l'avis que luy donna
l'Oracle que c'eftoit travailler pour
un Etranger. Cet Etranger eftoit
Darius Roy de Perfe , qui fe trouvant
maistre de l'Egypte par la conqueste
que Cambyfes en avoit faite , fit approfondir
le Canal ; mais cela n'abou
tit à rien. Quant au Roy d'Egypte, il
trouva
du Mercure Galant.
239
trouva mieux fon compte à équiper
des Flotes, car aulieu qu'il avoit per
du vingt mille Hommes à creufer un
Canal qui ne luy reüffit pas, les Vaiffeaux
qu'il équipa pour la Mer Rouge,
& qui furent montez par des Phaniciens
, les meilleurs Hommes de Mer
de ce temps - là , firent tout le tour de
l'Afrique , & retournerent en Egypte
par la Mer Mediterranée . D'où on
peut convaincre de faux ceux qui difent
que le premier qui a doublé le
Cap de Bonne Efpérance , eft le fameux
Vafco de Gama l'an 1497.Ou
tre ces Phæniciens , plufieurs autres
ont auffi doublé le mefme Cap, entr'autres
Hannon Capitaine Carthaginois
, qui eftant party de Cadis , fit
voile jufques à l extremité de l'Arabie,
& un certain Eudoxe qui fuyant
la perfécution de Prolomée Lathyrus'
Roy d'Egypte, s'embarqua fur la Mer
Rouge , & s'en alla à Cadis . Plufieurs
Croyent que les Flotes de Salomon
qui alloient chercher de l'or d'Ophir
, s'équipoient fur la Mer Rouge
, & retournoient à Joppe , qui
eftoit un Port de la Mediterranée .
+
Alé
240 Extraordinaire
Alexandre avoit fi bien ouy parler de
cette route, qu'il avoit refolu de s'embarquer
à l'emboucheure de l'Euphrate
; & en côtoyant l'Arabie &
I'Affrique , d'aller voir les fameufes
Colomnes d Hercule & d'entrer par
le Détroit dans la Mediterranée . Je
m'arrefte icy,Mofieur,car fije voulois
fuivre nos Sçavans , il me faudroit aller
jufques aux P...... fur lefquels ils,
difputerent plus d'une heure , apres
avoir long temps parlé de l'invention,
de la Boulfole , & avoir examiné fi les
Anciens ont eu quelque connoiffance
de l'Amerique,
Le troifiéme qui a fait travailler à
la jonction de ces mefmes Mers , eft
un Roy d'Egypte d'une autre race,
à fçavoir de celle qui s'y eftablit
apres la mort d'Alexandre le Grand
en la perfonne de Ptolomée , l'un
des Capitaines d'Alexandre. Le Fils
de Prolomée , nomme Ptolomée Philadelphe
, ne fe contentant pas d'avoir
fait conftruire la Tour du Phate
l'une de fept Merveilles du monde
, fit auffi travailler au Canal du
Roy Nécus, il y a environ 2000.ans .
II
du Mercure Galant.
241
il
i! y en a qui difent qu'il le conduifit
à fa perfection ; mais nos Docteurs
tiennent cela pour apocryphe , &
pour n'avoir autre fondement que les
louanges de quelque Poëte , car il y
en avoit bon nombre dans la Cour
de ce Prince ; une partie de ceux qui
compofent la fameufe Plaïade des
Grecs vivoit fous fon regne ;
leur faifoit de groffes penfions ; la
Nation Grecque ne gardoit aucune
mefure ny dans la louange ny dans
le blâme , & dés là on doit aller
bride en main pour juger de la gloire
de ce Ptolomée. Les Poëtes font
une tres-mefchante caution du merite
des Souverains ; l'hyperbole leur
eft neceffaire de neceffité de préceptecar
les regles de la Poëfie le veulent
ainfi ; ) ils n'ont garde de l'ou
blier quand elle eft bien payée , de
forte que fur la foy de leurs louanges
on ne peut tout au plus répondre que
de la liberalité des Gens.
Prefque tous nos Geographes lors
qu'ils parlent de l'Ifthme de Suez
nous contet qu'apres la perte de la Bataille
d'Actium , la Reyne Cleopatre
Q. d'Avril. L
242. Extraordinaire
fit travailler à le rompre , afin de fe
fauver avec fa Flote dans quelque endroit
de l'Ocean, Monfieur de la Mothe
le Vayer,qui eftoit fi fçavant,nous
le debite ainfi dans fa Geographie du
Prince , & fe reclame de l'autorité de
Plutarque. Cependant il eft certain
que Plutarque dit toute autre chofe ;
c'eft que Cleopatre s'eftoit mis dans
l'efprit de faire tranfporter fes Vaiffeaux
par terre à force de bras &
de machines , jufques dans la Mer
Rouge , à peu près comme Mahomet
II. le pratiqua pour fe rendre
maistre de Conftantinople . Il eft
plus certain que les Soudans d'Egypte
ont voulu tirer un Canal du Nil
jufques à la Mer Rouge, pour faciliter
le commerce de l'Europe dans le
Levant , & pour augmenter leurs revenus
en faifant payer de gros impofts
aux marchandiſes . On dit que
le fameux Alfonfe d'Albuquelque
apres la découverte des Indes , eut la
mefme penfée. D'autres difent qu'il
voulut faire un Traité avec le Roy des
Abyffins pour détourner le Nil &
ruiner par là l'Egypte ; à quoy on adjoûte
du Mercure Galant. 243
joûte que le Grand Seigneur , pour
éviter cet inconvenient , paye tribut
au Roy des Abyffins . Cependant
la Relation du P. Telles Jefuite Portugais,
qu'on eftime beaucoup, traite
tout cela de Fables , & foûtient qu'il
eft impoffible d'en venir à bout , &
que le Nil eft éloigné de la Mer Rouge
de plus de cent lieuës , au lieu où
il l'approche davantage . Monfieur du
Val doit avoir d'autres Memoires , puis
qu'il nous affure dans des Livres imprimez
depuis deux ans , que le Canal
du Nil le plus proche de la Mer Rouge
n'en eft éloigné que d'environ
neuflieues. Qu'il y a des Gens qui fe
trompent parmy les Autheurs, & qui
en trompent d'autres : On convient
affez géneralement que l'on a craint
Pinondation de l'Egypte par les eaux
de la Mer Rouge , parce qu'elles font
beaucoup plus hautes que l'Egypte ,
& que c'eft la raifon pourquoy on ne
s'eft pas opiniâtré à achever le Canal
de communication . On a touché cela
dans l'Hiftoire Enigmatique . Pour
cette Partie confiderable du Monde
qui eut changé de nom , il faut dire
Lij
244 Extraordinaire
que c'est l'Affrique , car de Prefqu'Ifle
qu'elle eft à prefent , elle feroit devenue
une Iffe , fi on eut une fois joint
les deux Mers.
La feconde Tentative eft celle d'ifoler
la Morée, en perçant l'Ifthme de
Corinthe fi celebre par la tenue des
Etats Genéraux de la Grece , qu'on
appelloit le Confeil des Amphictions
, & par les Jeux qu'on y celebroit
en l'honneur de Neptune . Demétrius
Roy de Macédoine , Jules Céfar,
Caligula,& Néron , ont eu ce deffein.
Néron l'avoit pris tellement à
coeur , qu'il haranga dans les formes
fon Regiment des Gardes pour l'animer
d'avantage à ce travail. Ce
fut luy qui ouvrit la Tranchée le
premier , & qui chargea fur ſes épaules
la premiere hottée de terre. Si ce
deffein eut reüffy, la navigation de la
Mer d'Ionie dans la Mer Egée eut
efté incomparablement plus courte:
le Peloponnefe fe fut veu la maiſtreſ
fe Ifle de toutes ces Mers , qui font
toute couvertes de petites Ifles ; on
eut évité mille incommoditez qu'il
falloit effuyer neceffairement pour
faire
du Mercure Galant. 145
faire le tour du Peloponnefe , dont le
circuit eft de plus de 300. lieuës , à
parcourir l'enfoncement de tous fes
Golfes , comme il falloit faire anciennement
, car faute de Bouffole il
falloit toûjours ranger les Côtes.Certe
entrepriſe paffa enfin pour impoffible
, comme il paroit par le vieux
Proverbe Latin , crenfer l'Ifthme , qui
fignifioit la mefme chofe que parmy
nous vouloir prendre la Lune avec
les dents .. On s'imagina mefme qu'il
entroit de la Religion dans tout cela ,
& on conte que Néron , tout Néron
qu'il eftoit , fe déporta de fon entreprife
, de peur de fe faire des affaires
avec les Dieux. On allegue des Oracles
, & entr'autres celuy qui fut rendu
aux Gridiens qui avoient voulu
convertir en Ifle leur Territoire fitué
dans la Doride . Les Travailleurs
ne frappoient pas un feul coup
fans eftre incommodez par les efclats
de pierre qui leur fautoient aux
yeux principalement. Ils crûrent
qu'il y avoit du myftere là- dedans ,
on courut vifte à l'Oracle , qui répondit
qu'on eut à laiffer les chofes
Liij
246
Extraordinaire
comme elles eftoient , & que fi Jupiter
eut voulu là une Ifle , il auroit bien
fçeu l'y mettre. J'ay oüy dire qu'on
a attaqué l'entrepriſe de Monfieur
Riquet par cet endroit- là , comme fi
c'eftoit une temerité à l'Homme de
youloir reformer les oeuvres de la
Creation. C'eft icy que nos Docteurs
fe font donnez l'effor d'une étrange
maniere , comme il eft facile de fe figurer.
Je me repoſay , cependant , &
interrompis mon attention .
Apres qu'ils furent revenus de leurs
longues courfes , je crûs que pour
les
délaffer , il faloit leur propofer la
Queftion galante. Ils prirent cela
pour une raillerie , & me dirent qu'il
ne faloit pas infulter ainfi aux Gens
de Lettres , & qu'apres tout on avoit
tort dans le monde de les croire fort
ignorans de la Galanterie. Ils reclamerent
l'autorité de Platon & d'Ariftote
, citerent des Vers Grecs du
premier qu'ils garantirent pour auffi
paffionnez & délicats qu'aucune Scene
du Paftor Fido : & à l'égard
d'Ariftote , ils dirent qu'il avoit fait
au pied de la lettre , ce que les Gens
du
du Mercure Galant.
247
›
du monde ne font qu'en figure. Les
Galans de profeffion difent bien qu'-
ils offrent de l'encens à leur Maiftref
fe,qu'ils luy font des facrifices , qu'ils
la regardent comme leur Divinité ,
mais ce n'est que par métaphore.C'eft
Ariftote qui a fait cela réellement &
de fait › & avec toutes les Cerémonies
qui fe pratiquoient pour les
Déeffes. On ne voit guére de vos
Amoureux poursuivent- ils en me
regardant , dans les Prifons de l'Inquifition
pour les excés de leur tendreffe
; mais fi Ariftote ne fe fut fauvé
, on luy eut fait rendre un rude
compte de fon Idolâtrie galante.
Apres cette petite Apologie de la
galanterie des Sçavans , ils ne firent
difficulté de m'avouer que pour
eux ils ne connoiffoient pas affez
l'Amour pour décider de la Queſtion;
qu'ils n'avoient jamais aimé d'autres
Femmes que les leurs , encor eftoitce
feulement depuis qu'ils les avoient
épousées ; qu'ils fçavoient bien que
cela paffoit pour ridicule dans le
grand monde , où fort fouvent
on n'a point d'autre raifon de n'aimer
pas
Liiij
248 Extraordinaire
pas une Perfonne , fi ce n'eft qu'on
fe trouve marié avec elle , mais qu'ils
ne fe piquoient pas de tant de délicateffe.
Enfin je n'ay pû arracher d'eux
autre chofe que ce qui fuit .
J
Qu'il vaut mieux eftre trahy par
une Maiftreffe qui ne garde nulles
mefures avec nous , que par une Maiftreffe
qui nous veut tenir le bec en
l'eau , parce que quand on voit une
perfidie accompagnée de froideur , on
prend fon party , & on fe degage,
au lieu qu'une Maiftreffe infidelle , &
que vous auriez mefme furpriſe en
flagrant delit
, peut avoir affez de
forces par fes flateries & par fes détours
pour vous retenir dans fes filets .
Or c'est la plus grãde lâcheté du monde
, que d'eftre pris pour Dupe comme
cela , témoin ce Roy de Tama.
ran dont on nous a donné l'Hiftoriette
ces années dernieres ; la foibleffe
qu'il a de fe laiffer perfuader
par fa Maiftreffe déloyale tout ce
qu'elle veut contre le témoignage
de fes fens l'expofe au mépris de
tous les Lecteurs. Si elle l'eut trahy
fans le ménager aucunement ,
ز ا
eut
du Mercure Galant.
249
eut évité cette honte . Ils ont conelu
par un paffage de Térence , où
il eft dit que le moindre femblant de
pleurer d'une Coquette infidelle , eſt
capable d'abufer miférablement un
honnefte Homme , éclairé d'ailleurs
fur fes infidelitez , & armé de mille .
bonnes réfolutions. Ces bons Do--
etcurs n'ont pas bien compris l'eftat
de la Queftion ; car il s'agit proprement
de fçavoir lequel des deux Partis
fair le plus fouffrir un Homme. Il
femble que ce foit quand on eft mé
prifé & trahy tout- à là fois ouverte
ment , car les peines que l'on voit
qu'une Maiftreffe fe donne pour fe
justifier aupres de nous,doivent appor.
ter quelque confolation , eftant une
marque de fon eftime. Mais ces Meffeurs
n'y regardent pas de fi pres , ils
vont au folide ; le meilleur dans
leur opinion , eſt tout ce qui nous
expofe au mépris de moins de Gens ,
& qui nous ayde à recouvrer noſtre
liberté. Je fuis voftre , &c...
La neceffité de finir me fait fuprimer
avec chagrin plufieurs autres Explications
de l'Hiftoire Enigmatique prefque
L
250 Extraordinaire
amples que cette derniere. Vous n'y tron
veriez pas feulement de la difference
dans toutes & par le ftile & par le tour,
mais des chofes particulieres qui ayant
échapé aux uns , ont efté expliquées par
les autres . Vous voyez , Madame , que
les Sçavans de Sedan ont efté arrestez par
l'Arabe , fur lesquelles autres Explica
tions vous ont éclaircie. Cela ne vient
que de ce que leur trop profonde érudition
bear a fait chercher un Arabe qui ait veritable
nent uny les deux Mers , comme
Mr Riquet entreprend de les unir par le
Canal de Languedoc , & qu'ils nefe font
Pas contentez de ce que l'Ocean n'ayan
communication dans la Mediterranée
quepar le Détroit de Gibraltar , c'eſt um
Arabe qui a donnéfon nom à ce Détroit,
& qui par là femble avoirfait le Mariade
l'une & de l'autre Mer. Ce Detroit
appelloit autrefois le Détroit d'Hercu
les ou de Gades Selon les Anciens
il s'eftoit fait par la feparation
des Montagnes de Calpe & d'Abyla ,
dont la premiere eft du côté d'Espagne, &*
l'autre du côté d'Afrique. Quelques Autheurs
donnent le nom de Gibel Tarifà
Arabe dont il est question, mais la plus
ge
S
сотт
du Mercure Galant.
251
commune opinion eft qu'il fe nommoitfeulement
Taric , & qu'ayant efté envoyé en
Espagne où il s'empara de la Montagne
de Calpé environ l'an 712. elle fus
nommée Gibel Taric, c'est àdire en Arabe
Montagne de Taric, d'où est venu le nom
de Gibraltar. Pour ce qui eft marqué que
les deux Parties qui doivent s'unir ne
fe fervent point de la mefme Langue
pour s'expliquer des mefmes
shofes, & que les Allemans chez l'une
font Italiens chez l'autre , ce n'estpoint
à caufe que la Mediterranée environne
prefque toute l'Italie , & que l'Ocean
eft voifin del'Allemagne , quoy que pour--
tant cefens que plufieurs Perfonnes ong
donné à cette diverfité de langage, ne foir
pas à rejetter, mais parce que fur la
Mediterranée les noms des Fents font:
Italiens , comme Levante , Ponente ,
Oftro, Tramontana , & e: au lieu quefur·
Oceanilsfont appellez en Langue Allemande,
Ooft, Oüeft, Zuid,Noord , &c..
Cependant au defaut de ces Explications
que jefuprime , il eft jufte que je:
vous apprenne qui font ceux qui les ont
données. C'est la moindre choſe qui leur-
Loit dene pour les recherches on du moins:
pourr
252
Extraordinaire
pour les efforts de memoire qu'ils ont efté
obligez defaire.Monfieur Germain , Prêtre
de Caën, a traité toutes les Parties de
cette junctiondes Mers avec beaucoup d'é.
rudition. Monfieur de Seguiniere- Poigrant
, d'aupres de S. Maixant , l'afuivy
de pres. M de Cocur Avocat, l'a expliquée
en Frofe & en Vers ; & M'Bonnet
de Vaux de Loches, avec beaucoup de galanterie
, d'érudition , & d'esprit. M de
Suan Avocat en la Chambre de l'Edit de
Languedoc , en a envoyé une Explication
de Montauban , remplie de citations
tres-fçavantes , ainsi qu'afait de Montmedy
.Mr de Colonques Capitaine au Regiment
de la Marine. Le détail de cette
derniere eft grand , jufte & curieux. Il
fait voir les avantages qu'apportera le
Canal de communication des deux Mers.
Ie fuis fâché que la Belle qui fouhaitoit
le voir imprimé tout du long , n'ait pas
cettefatisfaction. Mr le Marquis de la
Calade Feudataire de la Princeffe Aurelie,
& M'de Lefcarde- Voifenel de Caën,
en ont donné des Explications en Vers.
Mr de Prugne Avocat , en a envoyé une
tres-belle en Profe , de Gueret dans la
Haute Marche, auffi bien que le Berger
libre
du Mercure Galant. 253
libre de la Plage de Senary en Provence.
Celle du Secretaire des Dames de Saumur,
n'eft pas moins belle , & tous les points
d'érudition y font tres- bien marquez. Le
Mot en a efté auffi trouvé par Meſſieurs
de la Salle , S de Leftang , de Rheims ;
Gardien, Secretaire du Roy ; Coulets , de
Mets ; Des Ages , Prieur de S. Antoine
en Perigord ; & par Mademoiselle Sachot
, Soeur de le Curé de S. Gervais.
Plufieurs ont donné d'autres Mots à cette
Hiftoire ; comme le Mariage de la Paix
& de la Guerre , celuy de la Terre &
de la Pluye , & il ne fe peut rien de plus
galant que l' Explication qu'en afaite Mr
Lincelierfur le Mariage de la Guerre
& de l'Amour dans le Mercure .
Le moyen de finir cet Article , fans
vous faire voir la Lettre qui fuit ? Les
Vers dugrand
Corneille que vous y lirez,
me mepermettent
point de douter qu'elle
ne vous plaife.
LETTRE XLV .
A Paris.
>
Oftre Extraordinaire Monfieur
, m'a caufé un plaifir qui V&
n'eft
254
Extraordinaire
n'eſt pas commun. La diverfité du ftile
dans la quantité de Lettres qui le compofent
m'a furpris . Je me fuis fouvenu
en lifant de la pensée d'un Ancien qui
s'étonnoit qu'il ne fe trouvât pas deux
Hommes qui fe reffemblaffent parfaitement,
quoy que formez des meſmes
parties. Les Lettres dont vous nous
avez donné le Recueil , ont prefque:
toutes un même fuiet , & la difference.
du ftile ne laiffe pas d'y mettre une fort
grande varieté.
Pour votre Hiftoire Enigmatique,,
ie vous avoue qu'elle m'a paru fort aifée,&
qu'à peine i'en avois lû les premieres
pages , que douze Vers de:
Monfieur de Corneille l'aîné , que je
vous envoye , m'ont fait connoiftre
que vous nous vouliez parler
de la jonction des deux Mers. Je ne
doute pas que vous n'ayez déja
veu ces Vers , puis qu'il y a quelque
temps qu'ils font compofez : mais ils
viennent tellement au fujet , que:
jay crû vous en devoir faire fouvenir..
•
LAL
du Mercure Galant.
255
La Garomne & l'Atax dans leurs
Grotes profondes
Soupiroient de tout temps pour marier,
leurs Ondes,
Et faire ainfi paffer par un heureux
panchant
Les Trefors de l'Aurore aux Rives dn
Couchant.
Mais à des voeux fi doux , à des flâmes
fi belles,
La Nature attachée à des Loix eternelles,
Pour obftacle invincible oppoſoit fierement
Des Monts & des Rochers l'affreuse
enchaifnement.
France , ton Grand Roy parle, & ces.
Rochers fe fendent,
La Terre ouvre fonfein, les plus hauts
Monts defcendent,
Tout cede, & l'Eau qui voit ces paffages
ouverts,
Le fait voir tout puiſſant fur la Terre
& les Mers.
Je me vois obligé de vous avertir
que dans plufieurs Cartes de Erance,
on trouve Aude au lieu d'Atax,qui
eft dans le premier de ces Vers , mais
en
256
Extraordinaire·
on en trouve auffi qui marquent Atax
& non pas Aude, jJee ferois trop long,
Monfieur , fi j'entreprenois d'expliquer
chaque partie de cette Hiftoire.
Il fuffit que je vous aye dit le vray mot:
& qu'il m'ait procuré l'occafion de
vous allurer que je fuis voſtre, &c.
C. P. R. A. D. C.
Ces buit autres Vers m'ont efte envoyez
fur cette même jonction des Mers.
Ils font trop agreables pour les oublier.
Dans voftre Hiftoire Enigmatique,
(Paifque vous voulez qu'on l'explique
Et mefme que ce foit en Vers )
Je trouve le Canal qui doit ioindre les
Mers ;
Mais ie prévoy que das ce Mariage
Que nous verrons conclu par le fecours
de l'Art,
Si les futurs Conjoints ne font mauvais
ménage,
Ils feront au moins lit à
part
- Mr.Douvrier fifameux par les Devifes,
a fait une Inferiptiomerveilleuse pour
ee Canal qui doitfaire la communication
des
du Mercure Galant.
257
des deux Mers. Elle eft Latine , & c'eſt
quelque chofe de bien extraordinaire pour
moy que de vous rien envoyer dans cette
Langue ; mais outre qu'on ne sçauroie
mieux louer le Ray quefait cette Infeription
en peu de mots , je croy pouvoir
dans une Lettre extraordinaire , ce que je
ne me croirois pas permis dans une autre.
Eternum hoc publicæ utilitatis opus ,
Immortalis gloriæ monumentum ,
Omnibus retro fæculis , nec tentatum ,
Quondam venturis , miraculo futurum ,
LUDOVICUS AUGUSTUS ,
Rex Chriftianiffimus ,
Fatis major ;
Disjuncta fatorum lege ,
jungens >
Maria,
Authore gloria , Duce prudentia,
Comite fortuna ,
Audacter inchoavit , feliciter perfecit.
Si je ne puis mettre icy tout ce qui m'a
efté écritfur l'Histoire Enigmatique , il
ne m'eft pas moins impoffible de vous envoyer
les fentimens de chaque Particulier
fur la Question propofée. Celuy qui figne
NicolaifNippuob de Mariftel, a dit que
PAmant
258 Extraordinaire
Amant quité tout d'un coup foufre le
plus, & il le prouve par l'Histoire d'un
Amant mort de douleur dans le moment
qu'il apprit de fa Maistreffe qu'elle l'e
quitoit pour un Rival . C'eſt une Avanture
dont je vous entretiendray quelque
iour. Mr de Seguiniere dont je vous viens
de parler , eft d'un Sentiment contraire ,
fait une tres-judicienfe peinture des
peines de l'Amant à qui une Infidelle veur
faire croire qu'elle ne ceffe point de l'aimer.
Les Dames de Saumur font de ce
mefmefentiment , auffi -bien que la plûpart
de ceux qui ont écrit fur la question.
Ils conviennent tous que l'Amant abandonné
tout d'un coup foufreplus violemment
dans le temps qu'ilfoufre ; mais comme
la neceffité de fon malheur luy doit
faire prendre defortes réfolutions pour fe
guerir , ils foutiennent que fes peines ne
fçauroient eftre langues , felon eux
c'est tout en amour que gagner du temps,
Le finis cette matiere par ce Sonnet que
ay reçen de Chaumont en Baſſigny.
SONNET
du Mercure Galant.
259
SONNE T,
Sur la Queftion des deux Amans,
propofée dans le premier
Extraordinaire.
Loris ufant de ftratagême,
Cour déguifer fon changement
Croit qu'avec ce temperament,
L'iniure pour Daphnis n'en devient
pas extrême .
Iris qui n'en fait pas de mefme,
Croiroit outrager fon Amant,
De n'avouer pas nettement
Que c'eft de tout fon coeur qu'en d'autres
lieux elle aime.
4
Si vous demandez qui des deux
Rend fon Amant moins malheu.
reux .
Je ne vois pas, helas ! quelle eft la plus
difcrette.
Car l'infidelité , parlant felon mon
gouft,
A quelque chofe qu'on la mette,
Eft touhours un mauvais ragouft..
260
Extraordinaire
peu
Quoy que ma Lettre extraordi
nairefoit faite en partie pour met
tre les fpirituelles & galantes Explications
des Enigmes du Mercure
où l'on n'en met qu'une , je n'ay
pú ménager de place que pour tresdans
celle- cy , & j'en ay d'autant
plus de chagrin , que
beaucoup
de Gens demandent à voir de
quelle maniere chacun y fait rapporter
les diférens Mots qu'il leur
donne. La plupart de ceux qui ont
efté nomme dans les trois derniers
Tomes du Mercure , m'en ont envoyé
de tres-agreables Explications
; car comme je vous l'ay deja
marqué , beaucoup n'y font pas
nommez pour avoir fimplement
trouvé un Mot. Iln'y a rien de plus
galant quetoutes celles que j'ay reçeuës
fur l'Enigme de la Mode.
Monfieur le Prefident du Prefidial
de Nantes en a fait une dont chaque
du Mercure Galant. 261
que Stance finit par un des Vers
de l'Enigme , & a unfens tresjufte
par tout. Ie fuis fâché de me
voir contraint à ne faire queparler
defon Efpritfans le faire voir. La
Societé qui tire aufort pour deviner
les Enigmes , en a auffi donné
de tres - belles Explications. Celle
de la Flufte en Vers qui m'eft venuë
d'Ablouville vers Argentan ,
ne fçauroit eftre plus fpirituelle ,
comme iln'y a rien de plus fçavant
que tout ce que Monfieur Panthot
Docteur & profeßeur en Medecine
Lyon , a trouvéfur les Enigmes
en Figures qu'il a expliquées. Ie
ne devrois pas oublier l'Explication
du Satyre Troyen , & celle de
La Salamandre Prifonniere , fur la
Cafcade; mais je les prie de me
pardonner, ils auront leur tour une
autre fois.
à
Iepaffe aux Modes nouvelles, &
commen
262 Extraordinaire
commence par ce Cavalier tout
habilléfur lequel vous pouvezjetter
les yeux. Ie ne vous envoyeray
pas beaucoup de ces Figures dans
cet Extraordinaire. Vous en avez
cu davantage dans le premier qui
parut ily a deux Mois . Nous eftions
déja au Commencement de l'Eté, &
comme nousfommes encor dans céte
mefmefaifon , il nepeut y avoir eu
beaucoup de changement dans les
Modes. Il n'y aprefque aucune di .
férence pour les Habits entre la
fin du Printemps & l'Eté. Ils ne
changent qu'en Automne & en Hyver,
à cause de l'épaiffeur des Etofes
qui donne lieu d'enfaire de belles
pour les Femmes , les Taffetas ,
les Toiles , & les Gazes , eftant
prefque feules de mode pour elles
pendant la chaleur. Leurs Manteauxfont
prefentement attachez
proches du fein d'une Agraphe de
Pierre
Habit
Rubans to
tabize ou
brode aue
de lafrange
THEQUE
BIBLIO
LYON
*1893
DEL
VILLE
e
S.
71
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DE
LAVILLE
LYON
1893
du Mercure Galant. 263
le
Pierreries. Ilsfont ouverts par
bas, &font voir le Corcet chamaré
depoint de France ou d'Angleterre.
Elles portent auſſi une Ceinture
brodée , avec un Crochet de
Diamans au bas du Corps . L'on
met toûjours deux Noeuds de Ruban
aux cofte des Manteaux ; & les
Tours de Manches continuënt à
eftre doubles . Onporte encor desTa.
bis & des Taffetas d'Angleterre de
toutes couleurs, decoupez en pluche.
On porte auffi quantitéde Gazes à
fleurs & rayées de toutes couleurs .
La derniere Mode eft d'une Etofe
que l'on nomme de l'invifible . Ily
en a de plufieurs couleurs , mais
celle qui regne le plus eft couleur de
Prince. On s'eft auffi fervy d'une
Etofe qui de deux pas paroift decoupée
en pluche. Il n'y a prefque
point de Dames qui ne fe foient
fait faire des Habits de toutes ces
diféren
264
Extraordinaire
diférentes façons. Elles portent des
Iupes de Point de France , & les
plus nouvelles font de Point d'Angleterre
pleines fans fonds , avec
une Dentelle de même,la Iupe plifsée
au bas. On enfait auffi de Toile
blanche ou Mouffeline rayée , avec
une Dentelle fraizée au bas de la
Iupe. On continue à porter des Iupesde
la mefme Etofe que les Manteaux
; mais quand les Manteaux
& les Iupesfont de Gaze , il faut
mettre une autre Iupe de Taffetas
fous celle de Gale , & qu'ellefoit
d'une couleur plus brune ou plus
claire. Ainfifi la Iupe de Gaze eft
decouleur brune , la Iupe de deffous
doit estre d'une couleur plus
claire ; comme auffi celle de deffus
eftant claire , il faut choisir une
couleur plus brune pour la Iupe de
deffous.
Les couleurs brunes font les couleurs
du Mercure Galant. 265
leurs de mufc , de bois, noiresfeüil-
= le. morte , & violet.
bien
Les couleurs claires font blanc,
incarnat , bleu , vert , gris- de- lin,
& couleur de paille ; & pour
faire l'affortiment , ilfaut toûjours
= que les couleurs de deßousfoient
diférentes de celles qui font dans
les Iupes de deffus ; c'est à dire que
= qui mettroit une Iupe de Gaze de
deffusfeuille-morte, &une de def→
fous de mefmecouleurplus claire ou
plus brune que celle de deffus pour
tafaire détacher , cela feroit un
mauvais accord. Il faut toûjours
une couleurtout àfait diférente de
I celle qu'on veut détacher. Ie ne
parle pasfeulement pour les Gakes,
mais pour toutes fortes d'Etofes',
Garnitures , & Broderies.
Les Femmes portent des Gands
travaille en Point d'Angleterre,
avec une Dentelle pliffée au tour.
Q. d'Avril. M
266 Extraordinaire
Les Eventails font peints de Figures
& doyfeaux de diférentes
couleurs , fur un fonds blanc rehauffé
d'or.
Examinez , je vous prie , la Figare
qui fuit. Elle reprefente la
maniere de s'habiller qui eft prefentement
le plus en ufage parmy
les Dames.
Quant à ce qui regarde les Hommes
, ilsportent leurs Iuste-à- corps
un peu plus amples que l'Hyver
paffé, & toujours fort longs . Il s'en
fait beaucoup d'Etamine couleur
de Prince , & de Gros de Tours
couleur de muſc , unis & à fleurs.
La Tiretaine a estéfort à lamode,
& les plus grands Seigneurs en ont
porté. Onfait les Chauffes ouvertes
à demy doublées de Tabis piqué, &
l'ouverture bordée d'une Dentelle
pliffée , avec un Bas roulé de la
couleur de l'Habit. Les Veftes fe
portent
du Mercure Galant. 267
portent auffi longues que les Iufteà
corps. La plupart font de Toile
blanche , chamarez de Dentelle
d'Angleterre ou de Point de France
. On met deux rangs de Dentelle
aux Manches, & une aux Gands.
On porte les Baudriers fort longs,
laplupart àfond blanc , & brodez
de la couleur de l'Etofe ou de la
Garniture. Les Fleurons de la Broderiefont
fort grands. La plupart
des Nauds d'épaule font d'un Rubannoüéfort
large & tabike, plein
ourayé. On en met auffi de brodez
avec une Frange d'or au bout. Les
Chapeaux fe portent toûjours de
Caftor gris , avec un Croiffant de
Plumes de mefme couleur que
Garniture. Onfait des Cravates de
Point d'Angleterre ou de France
fans brides , accompagnées de deux
Nauds de Toile de Batifte ou Mouffeline
, bordée d'unpetit point qui
la
Mij
268
Extraordinaire
a du raport au grand.
Ie croyoisfinir iey, mais une Lettre
qu'on m'apporte prefentement
de Venife merite bien que vous la
voyiez. Vous la trouverez accompagnée
d'une autre que Monfieur
le Duc de S. Aignan m'afait l'honneur
de m'écrire fur les Enigmes
d'un des derniers Mois.
LETTRE XLVI.
De Venifele 15. Avril 1678.
UN
IN Gentilhomme François qui
paffé le Carnaval à Veniſe, m'ayant
fait prefent d'un de vos Mercures
, ie l'ay lû , Monfieur , avec beaucoup
de plaifir , & l'ay fait voir à des
Perfonnes affez éclairées qui l'ont
trouvé extrémement bien tourné. Cet
Ouvrage eft remply de galanteries qui
répondent à la délicatelle des François
, & les Expreffions m'en ont paru
iuftes & fi aifées , que ie ne crains
point
du Mercure Galant. 269
point de vous dire que i'y ay remarqué
plus de lumiere encor que de brillant.
MAS LUZ , AUN QUE RESPLENDOR.
Chaque feuillet a fa beauté
Que cent traits brillans font connoi
Stres
Mais malgré toute fa clarté
Il encache beaucoup plus qu'il n'en fait
paroiftre.
Les Nouvelles de la Guerre, les Intrigues
d'Amour , les Compofitions
galantes & heroiques en Profe & en
Vers, les Airs paffionnez , & les Enigines,
font un compofé admirable.
C'est un Champ émaillé de cent mille
fleurettes
Dont la diverfité charme & ravit les
yeux,
Ony voit des Bergers tendres , ingénieux
Qui chantent leurs Amours fur leurs
douces Mufettes.
Les Fiffres, Hautbois & Tambours
S'accordent avec les Trompettes.
Müj
270
Extraordinaire ”.
Les Mufes en ce Champ paroiffent
fatisfaites
De l'Empire de Mars , des Ris & des
Amours.
Jugez, Monfieur , de la fatisfaction
que m'a donné cette lecture par le panchant
que l'ay à vous rendre iuftice :
vous ne devez point vous en étonner.
PIEGA ONDE PIU RICEVE.
Le panche du cofté dont je reçois le plus .
Je ne ferois pas Venitien , fi i'avois
d'autres fentimens pour un François de
voftre caractere:ainfi vous devez croifii'eftime
vos Ouvrages , i'eftime
encor plus l'Auteur à qui i'ay fait
voeu d'eftre toute ma vie & c.
re que
FREDINO
LETTRE XLVIL
Du Havre le 24. de May..
Lus vous continuez votre Mercu
Pre Galant ,plus ic continue à l'admirer
. Il m'inftruit en me divertiffant,
&
du Mercure Galant
271
& le feul defaut que i'y remarque, c'eft
qu'il attache à un tel point , qu'on
pourroit en avoir moins d'application
au fervice du Roy dans les emplois où
l'on y doit eftre occupé. Vous qui témoignez
avec tant de iuftice de l'admiration
pour les incomparables vertus
de ce grand Monarque, ne craignez
vous point d'apporter de la diſtraction
à ceux qui le fervent ? Vous me répondrez
fans doute , Monfieur , que comme
ce n'eft pas pour longtemps, cela ne
peut pas eftre de dangereule confequence.
Quand j'en conviendray avec
vous, il n'en fera de mefme pour
l'explication des Enigmes ; auffi n'en
ay-ie ofé entreprendre aucune depuis
celle de l'Armée des Confederez, hors
les deux que ie vous envoye auiourd'huy,
ie confeffe qu'elles m'ont tenté,
& que pour les avoir trouvé faciles à
deviner , elles ne m'en ont pas femblé
moins ingenieufes . Voicy , Monfieur,
ce que ie diray fur la premiere.
pas
Je ne fçay fi jay frappé
Bien droit an but ou je vife,
On fi dans cette entreprise
M
272
Extraordinaire
le fuis en vain occupés
Maisje feray fort trompé
Si ce n'eft une Chemife.
Sans refver un moment j'eus l'affaire
achevée,
Regardant un Bâton que j'avois à la
main,
Sa tefte vant le mieux, pource qu'elle est
d'or fin.
Il eft fec, droit, leger, il fe fait craindres
Enfin,
C'eft une Canne d'Inde, & l'Enigme eft
trouvée.
Il ne fe peut pas faire qu'un Premier
Gentilhomme de la Chambre du
Roy méconnoiffe une Chemife qui a
Phonneur d'approcher de fi pres, comme
dit l'Enigme, de la Sacrée Perfonne
de fa Maiefté; ny qu'un Lieutenant
general en fes Armées fe puiffe tromper
facilement en la defeription d'une
Canne. Mais quand ie le ferois dans
toutes les deux f ce que i'ay peine à
croire) ie m'en confolerois bien , puis
que ie voy par les nos de plufieurs perfonnes
du Mercure Galant.
273
fonnes de beaucoup d'efprit & de mérite,
que l'on ne rencontre pas toufiour
abfolument, & qu'il fuffit d'approcher
du deffein qu'ont eu les Autheurs de
ces galans Ouvrages. Les grandes apparences
de la Paix avec la Hollande
m'empefchent de dire mes fentimens
touchant la troifiéme. Vous iugez bien,
Monfieur , quels ilsauroient pû eftrẻ
fans cela. Quoy qu'il en foit, ie fouhaite
bien moins d'avoir réüffy à deviner ces
trois Enigmes , qu'à trouver une occafion
de vous faire bien connoiftre avec
combien d'eftime ie fuis toufiours
voftre , & c.
LE DUC DE S. AIGNAN .
Adieu , Madame. Ie ne doute
point que je n'aye quantité d'agreables
chofes à vous faire voir
dans le prochain Extraordinaire
queje vous promets de vous envoyer
précisement le quinkiefme
do
274
Extraordinaire
d'octobre pour le Quartier du
Mois où nous fommes. Iefuis vo-
Stre , &c.
A Paris ce 20. de Juillet 1678.
FIN.
OTHEQUE
DELA
VILLE
LYON
dinaire
Quartier la
mes. Jefais vo
Juillet1678
J
DE
LA
THELFE
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères