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1678, 01, t. 1 (Extraordinaire) (Lyon)
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illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti
tabulis attribuit anno 1693 .
BE
13
LYON
ILLE
807157
EXTRAORDINAR
DU
MERCURE
THEO
ALAN T.
DE
LA
wartier de fanvier 1678.
LYON
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere .
M. DC. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
BLIO
THE
LYON
AUX
DAMB
E n'eft point vous
faire un Préfent ,
Mefdames , que de
vous donnerl Extraordinaire
, c'est vous rendre un
Ouvrage qui vient de vous . Il eft
tout plein , ou de ce que vous
avez produit vous mêmes, ou de
ce que vous avez fait produire
aux autres.Quelle joye ne refset
pas le Mercure de voir que vos
Plumes ayent travaillé à l'embellir
! Il n'a pû fe taire de ce
bonheur; & fi aprés s'eftre borã
ij
AUX DAMES.
né pendant plus d'un An à paroître
reglément dans le monde
tous les Mois , il emprunte aujourd'huy
un nouvel éclat pour
s'y montrer à des temps extraordinaires
, il ne le fait que dans
le deffein de publier vos faveurs.
Il croit même que ce n'eft qu'en
les publiant qu'il peut s'acquiter
de celles qu'il a reçeuës , &
s'en attirer de nouvelles. Il préted
vous faire paffer fon indifcre .
tio pour une marque de fa reconoiffance,
& pour vous engager
à le combler toûjours des mêmes
bontez , il vous jure qu'il fe
ra éternellement indifcret. Il n'y
en a aucune entre vous qui ne
fçache par l'expérience qu'elle
en a veu faire à fes Amans , que
quand on aime , il eft fort naturel
de ne pouvoir s'empefcher
de le publier , & que ceux dont
le coeur eit bien engagé , croiroient
AUX DAMES.
roient beaucoup perdre , s'ils
perdoient le plaifir de dire que
leur coeur eft engagé. Le Mercure
a fuivy cet exemple. Il n'a
pû eftre auffi remply d'eftime
pour le beau Sexe qu'il l'eftoit,
fans en inftruire le Public ; &
cette paffion qui eft de la nature
de celles que vous inſpirez, c'eſt
à dire , tres- forte & tres-agreable
, n'a pû fe taire ny fe renfermer.
Si vous foufrez que le Mercure
Galant vous faffe des Déclarations
d'amour à fa maniere,
il vous dira que luy à qui il paffe
entre les mains affez d'Ouvrages
fpirituels, & qui ſe meſte
un peu de ce meſtier -là , il fait
bien plus de cas de vous que des
Hommes ; & je trouve qu'il a
raiſon.
L'esprit des Hommes d'ordinaire
Eft un pur ouvrage de l'Art.
ã iij
AUX DAMES.
Si les Grees , les Latins , en reclamoient
leur part ,
Il ne nous en resteroit guére.
Nous parer fans façon de ce qu'ils ont
écrit ,
Voila nôtre plus grande gloire ,
Et nous appellons bel Esprit
Ce qui n'est que belle Mémoire.
Mais nous avons tout lien de paroître
jaloux
De ce que la Nature afoin de vous apprendre.
Grecs , ny Latins , n'y peuvent rien prétendre
,
Et tout votre esprit eft à vous.
Le Mercure Galant va plus
loin , & ce n'eft point une exagération
d'Amant . Il prétend
que les Hommes vous ont l'obligation
de toute la politeffe de
leur Efprit , & que vous leur en
infpirez plus que la plus heureufe
naiffance ne leur en fçauroit
donner ; car enfin
Aprés qu'on en a pris des leçons dans
vos yeux ,
It
AUX DAMES.
I eft certain que c'est toute autre
chofe ;
Iefçay par là combien le Coeur s'expofe,
Auffi l'Esprit s'en trouve beaucoup
mieux.
La Nature , il eft vray , l'ébauche & le
commence ,
Mais ( &celafoit dit fans qu'elle s'en
offence)
Quand il s'agit de le polir ,
C'est un honneur que l'Amour luy dif-
Pute ;
Detous fes agrémens luy feul peut l'embellir
2
Et l'Esprit fans l'Amour est un Diamant
brute.
Luyfeul le met en oeuvre , & le produit
au jour ,
Pour peu que de fa part la Nature y
réponde ;
Quelque esprit que l'on ait , il faut un
pen
d'amour >
Celafait tous les biens du monde.
Voila , Mesdames , les fentimens
paffionnez que le Mercure
Galant a pour vous. Il vous réǎ
iiij
AUX DAMES.
pond de fa conftance , & vous
affure que fi chaque Amant en
a autant pour chacune de vous,
qu'il en aura pour tout le beau
Sexe , vous ne vous plaindrez
jamais d'aucune infidelité ; mais
auffi il veut eftre récompensé de
l'attachement qu'il a pour vous,
& il vous demande à toutes en
general , ce que chaque Belle
en particulier fait quelquefois
acheter fi cher à un Amant , je
veux dire un peu d'estime pour
huy, & s'il fe peut, un peu d'empreffement
de le voir.
PREFA
PREFACE.
I la France a de tout temps
S paſsé de l'aveu meſme des
autres Nations , pouf le
Royaume du monde où les
Perfonnes d'efprit , les Gens galans ,&
les vrais Braves fe trouvent en plus
grand nombre , on a toûjours regardé
Paris comme la Ville où il s'en rencon
tre le plus, & dans laquelle tout ce que
les Provinces ont de plus illuftre vient
prendre des Leçons pour fe polir .Ainfi
il ne faut pas s'étonner fi ces Villes
font à l'égard du refte du monde , ce
que Paris eft à leur égard , c'eſt à dire,
les plus polies de toutes celles qui ont
quelque Nom. L'Efprit n'y regne pas
feulement, mais la modeftie, quoy qu'il
foit rare de la trouver avec le merite,
dont la préfomption eft prefque toûjours
inséparable. 1 eft certain que la
plupart des Gens de Province ont fi
peu de cette vanité ordinaire à ceux
PREFACE.
qui fe piquent de bel Efprit , qu'ils font
les premiers à s'abaiffer & à fe traiter
de Provinciaux . Cependant beaucoup
de leurs Lettres qui rendét témoignage
de cette modeftie , le rendent en mê
me temps de la délicarelle de leur goût
pour les bonnes chofes , & il eft bien
jufte de parler à leur avantage lors
qu'ils témoignent s'eftimer fi peu. La
pensée qu'ils ont qu'ils ne fçavent rien
parce qu'ils ne demeurent pas à Paris,
leur fait apprendre avec tant de foin
tout ce qui s'y paffe , qu'ils en font
beaucoup mieux informez que quantité
de Perfonnes de Paris même. Si j'ay
mis dans le Mercure ou quelques vieilles
Pieces , ou quelque Air qui n'ait
pas efté nouveau, ce font eux qui m'en
ont donné le premier Avis. C'eft par
eux que j'ay commencé à recevoir d'agreables
Explications fur les Enigmes ;
& ceux qui voudront fe donner la peine
d'examiner tous les Volumes du
Mercure, outre qu'ils y trouverontun
tres- grand nombre d'Ouvrages achevez
qui ont efté faits en Province, remarqueront
que la plupart des Feltes
Galantes en viennent. Elles ont fait
honneur
PREFACE .
honneur à la France, & j'en ay décrit
quelques unes que plufieurs Souverains
n'auroient pas voulu defavoüer .
Joignez à cela que ceux qui ont excellé
dans quelque genre d'ecrire ont
prefque tous efté de Province . Cela fe
juftifie par la plupart de nos plus confiderables
Aucheurs qui en font, auffi
bien qu'un affez grand nombre de
ceux qui ont efté choisis pour étre Arbitres
de la Langue dans l'Académie
Françoife . Comme ils font connus
de tout le monde , il feroit inutile
de les nommer. Les Lettres qui me
font venues de tous les endroits du
Royaume ayant donné lieu à cet Extraordinaire,
me fervent aujourd'huy
à faire voir qu'il n'y a pas feulement
de beaux Efprits de profeffion , mais
qu'il s'en trouve beaucoup parmy ceux
qui ne fe mélent d'écrire que pour leur
divertiffement. Cela eft fi vray, que fi
leurs Ouvrages eftoient meflez avec
lès Productions de nos Autheurs , on
pourroit avoir peine à les reconnoître.
On verra dans cet Extraordinaire que
la plupart donnent un tour à leurs
Vers auffi agreable & auffi aisé que
fpirituel
PREFACE.
fpirituel. Il eft vray qu'ils les ont prefque
faits tous fur
l'Explication des
Enigmes. Ainfi l'on
trouvera beaucoup
de Pieces fur une même
matiere.
Cependant ce qui
pourroit
ennuyer
quelques
Efprits mal tournez, doit attacher
davantage des
Efprits bien
faits, & il y a
dequoy
admirer dans la
mefine chofe le tour
diferent
cun luy
donne. Ce font des
Explica- que cha
tions des
mefmes
Enigmes qu'on ne
peut mieux
comparer qu'aux
Vifages
qui font tous
formez des
mefines parties
fans qu'on en ait
jamais vû aucun
qui ait
entierement
reffemblé à l'autre.
Ceux qui ont fait ces
Explications
doivent
recevoir un fort grand plaifir
de celles des autres; &
comme on n'en
peut faire fur les
Enigmes en
figures
qui ne foient
remplies de chofes auffi
utiles à fçavoir que
curieufes , s'il doit
eftre
agreable à toute forte
d'Efprits
de fe divertir en
s'inftruifant , il doit
l'eftre
beaucoup
plus aux
Intereffez
qui par amitié ou par alliance
prennent
quelque part dans la gloire de
ceux qui nous en
fourniffent
les
moyens. Quoy qu'il n'y ait rien de
plus
.PREFACE.
plus difficile qu'une belle Lettre , je
fuis affuré qu'on en trouvera quelques.
unes de tres- belles dans ce Volume.It
y en a beaucoup du beau Sexe , & on
ne doit pas douter qu'elles n'ayent de
la délicateffe & un tour fin , puis que
tout ce qui vient de ce côté- là a toûjoursun
caractere fpirituel. Comme
toute la France fe plaît à ce qui exerce
l'efprit , l'Extraordinaire en ouvrira
une carriere tres - ample. Chacun y
pourra trouver de la matiere à fon
gouft, puifqu'il contiendra trois chofes
qui ne feront jamais dans le Mercure,
une Lettre en Chiffres, dont on
laiffera la Clefà chercher ; une Queftion
Galante fur laquelle on pourra
dire fan fentiment ; une Hiftoire Enigmatique
qui aura fon fens envelopé
; & une autre Hiftoire Etrange-
Le. On prie chacun d'eftre court. On
le fera neceffairement fur la Lettre en
Chiffres , puifque l'Explication n'en
peut eftre que de peu de lignes . La
Queſtion proposée demande quelque
étendue, car il faut établir, raifonner,
prouver, & refoudre . Pour l'Hiftoire
Enigmatique , quoy qu'elle puft eftre
expli
PREFACE.
expliquée par un feul Mot , fi on avoit
l'avantage de le trouver , on pourra
faire un petit Difcours fur chacune en
forme d'Hiftoire , pour expliquer plus
agreablement fes pensées. Ceux qui
expliquent en Profe les Enigmes que
le Mercure propoſe en Vers,font priez
de n'en mander que leMot, parce qu'on
ne fait imprimer que les Explications
qu'on envoye en Vers , de peur que
trop de Profe fur le méme fujet n'ennuyât.
Il n'en eft pas de mefme des
Enigmes en figures , dont on fera imptimer
les Explications en Profe & en
Vers , parce qu'elles font toûjours accompagnées
de quelque trait d'erudition
ou d'Hiftoire , & que peu de Perfonnes
leur donnant le mefme fens,
la diverfité qui s'y rencontre fait trouver
de l'agrément dans chacune. Celles
qui feront en Vers ne laifferont pas
d'eftre préférées aux autres. Chacun
pourra envoyer des Queftions galanres
qu'on propofera ; & les diférens
Ouvrages que tant de chofes attire
ront , produiront à l'avenir un agreable
mélange dans l'Extraordinaire , &
feront caufe qu'on n'y trouvera plus
tant
PREFACE.
tant d'Explications d'Enigmes de fui
te . On donnera dans le premier qui
paroiftra, celles qui auront efté faites
fur les Enigmes des Mois de Mars,
d'Avril, & de May, & elles feront précedées
par des Lettres tres - curieufes
en forme de Differtation , fur la maniere
dont les Enigmes en figures doi
vent eftre faites. On tâchera de donner
ce fecond Extraordinaire le quinziéme
de Juillet , pour regagner le
temps, & remettre chaque Extraordinaire
dans fon Quartier. Jufqu'icy les
feules Enigmes ont fait recevoir cinq
à fix cens Lettres par mois ; & comme
on en recevra fur la Queftion proposée
dans chaque Extraordinaire,
fur la Lettre en Chiffres , & fur l'Hiftoire
Enigmatique , cela iroit à un
nombre infiny & à des fommes tresconfidérables
, s'il falloit en payer le
port. C'est pourquoy on prie ceux qui
écriront , d'adreffer leurs Lettres à
quelque Amy , qui les rendra franches
au Sieur Amaulry Libraire à
Lyon , ou d'en acquiter le port dans
les lieux d'où elles feront envoyées.
Ce fera peu de chofe pour chaque
Par
PREFACE.
Particulier; & tous ces Ports de Lettres
payez par un feul , font une fomme
qui diminuë beaucoup le plaifir de
les recevoir. La priere qu'on fait de
n'envoyer à l'avenir aucune Lettre
qui ne foit franche , eft d'autant plus
jufte, que beaucoup de Gens qui n'ont
jamais fait de Vers, envoyent leurs
coups d'effay, fans fonger qu'à moins
d'un tres - heureux naturel , il en faut
quelquefois faire dix mille , avant
que de réülfir à en faire un bon . On
verra par quelques Lettres de ce Volume
, qu'on n'a pas efté moins content
des Articles qui inftruifent dans
le Mercure , que de ceux qui divertif
fent . Ainfi quand on voudra envoyer
de petits Traitez d'érudition , on les
mettra dans les Extraordinaires, pourveu
qu'ils ne foient pas trop longs ,
afin que l'utile y foit meflé avec l'agreable.
On a déja commencé à le
faire dans celuy- cy , où l'on trouvera
d'abord en huit ou dix petites Let
tres tout ce qui fe peut dire de plus
curieux fur les Enigmes & fur la maniere
dont il lesfaut faire. Beaucoup
de Perfonnes ont expliqué celles qui
ent
PREFACE.
ont efté proposées dans le Mercure .
Quoy queje me fois contenté de les
nommer fans rien dire de chacun
d'eux , il ne faut pas croire qu'ils ne
fçachent que trouver un Mot d'Enigme.
Ce font Gens d'efprit qui fçavent
tous écrire agreablement en Profe
& en Vers , & qui n'ont pas feulastent
envoyé un Mot comme plufieurs
ont crû , mais des Explications tresingénieufes.
Je n'avance rien dont la
preuve ne ſe trouve dans cet Extraordinaire.
Il ne faut que lire les Lettres
qui le compofent pour en demeurer
d'accord. Al'égard des Modes, il contient
toutes celles de l'Hyver & du
Printemps. Si l'on fouhaite encor
quelque chofe de plus particulier pour
la connoiffance qu'on en donnera à
l'avenir , on n'épargnera rien pour fatisfaire
le Public fur le moindre avis
qu'on en recevra , & on ne manquera
point à luy rendre compte par ordre
dans chaque Extraordinaire de tout
ce qui aura paru de nouveau depuis le
commencement d'une Saifon , jufqu'à
ce qu'une autre luy ait fuccedé.
On
•
ON
N donnera un Volume da Mercure
Galant , le fixième jour de
chaque Mois fans aucun retardement.
Tous les Volumes de l'année 1678. à
commencer par celuy de Janvier , ne
fe donneront plus à l'avenir chez le
Sieur Amaulry Libraire à Lyon relié ,
qu'au prix de Vingt fols. Les dix Volumes
de l'Année 1677. fe donneront
toûjours au prix ordinaire , c'eft à di-
-re, douze fols relié.
Et pour l'Extraordinaire , il ſe diftribuera
au même lieu au prix de cinquantefols
relié
EXTRAIT
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à S.
Germain en Laye le 31. Decembre 1677.
Signé , Par le Roy en fon Confeil , JuNQUIERES.
Il eft permis à J. D. Ecuyer , Sieur de Vizé
, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. CouтEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé , a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour en
jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour lapremiere fois le
24. May 1678.
PRIVILEGE
DE MONSEIGNEUR
LE VICE - LEGAT
D'AVIGNON.
RANÇOIS NICCOLINI,
Referendaire de l'une & l'autre
Signature de Nôtre Saint Pere, Secretaire
Apoftolique du nombre
des Participans , Vice - Legat & Gouverneur
General en la Cité & Legation d'Avignon , &
Sur-Intendant des Armes de Sa Sainteté en cet
Eftat. Sur les Remonftrances qui nous ont
efté tres humblement faites de la part du Sieur
THOMAS A MAULRY , Marchand Libraire
de la Ville de Lyon , que ayant plû à Sa
Majefté Tres-Chreftienne d'accorder & permettre
au Sieur DE VIZE', Ecuyer , de faire
imprimer par Mois un Livre intitulé M ERCURE
GALANT, prefenté à Monfeigneur
LE DAUPHIN , & tout ce qui concerne
le Mercure , pendant le temps & efpace
de fix années , à compter du jour que chacun
defdits Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois , avec defences à
tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs & autres,
tres, d'imprimer, graver & debiter ledit Livre
fans fon confentement , ny d'en extraire autune
Piece ny Planche fervant à l'ornement
d'iceluy , mefmes d'en vendre feparément , &
de les donner à lire , fur groffe peine pecuniaire
, outre la confifcation . Iceluy Sieur
Amaulry qui fe trouve avoir acquis dudit Sieur
de Vizétout le droit que luy competoit en
vertu dudit Privilege du mois de Janvier
prefente année fous les Paches entr'eux accordez
; il a efté obligé pour cela , & pour fe
mettre en eftat de faire ladite Impreſſion , de
faire de grands frais & dépences , lefquelles
il faut qu'il continue, & mefmes qu'il les falfe
plus grandes , attendu que ladite Impreffion
doit eftre faite à chacun Mois , outre ce
l'Extraordinaire dudit Mercure de trois en
trois Mois ; Et craignant que quelque Perfonne
ne vienne à le fervir de ſon Nom pour
faire imprimer ledit Livre en cette Ville &
Eftar , ce qui luy feroit d'un grand préjudice ,
Nous a tres - humblement fur ce fupplié &
requis de luy vouloir accorder nos Lettres de
Grace & Privilege particulier & privatif. A
laquelle Supplication & ptiere , inclinant &
agréant , ainfin que nous avons agree &
agréons , approuvé & approuvons l'impreffion
dudit Livre , fous l'intitulation du Mercure
Galant. Voulans gratifier iceluy Amaulry
, & luy donner moyen de remboursement
de ladire dépenfe. Par ces Prefentes luy
avons permis & permettons de faire impri-
& privativement vendre & diftribuer
par toutes les Villes & Lieux de cet Eftat,
mer ,
par
>
par tel Libraire qu'il voudra choifir, les Exemplaires
du fufdit Livre du Mercure Galant,
avec des Figures , & l'Extraordinaire dudit
Mercate , en un ou plufieurs Volumes , & autant
de fois que bon luy femblera , durant le
temps & efpace de fix années , à compter du
jour que chacun Volume fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Faiſans , comme
nous avons fait & faifons , & mandons eftre.
faites , tres-expreffes inhibitions & defences
à tous Imprimeurs , Libraires & Graveurs de
cette Ville & Estat & à tous autres de quelque
qualité & condition qu'ils foient , d'imprimer
, extraire , ou contrefaire en aucune facon
& maniere , & fous quel pretexte que ce -
foit , mefmes d'augmentation , correction ,
changement de Titre , fauffes marques ou autrement
, ledit Livre ou Livres , ay aucune
Planche , ny Piece fervant à l'ornement d'iceux
, tant du Mercure Galant que de l'Extraordinaire
, en tout ny en partie , moins en
vendre & diftribuer autres que ceux de l'Impreffion
dudit Sieur Amaulry , tant de ceux qui
font paffez que de ceux à l'avenir , fans l'exprés
confentement dudit Sieur Amaulry , à
peine de fix mille livres d'amende , & de confifcation
des Exemplaires contrefaits , Caracteres,
Preffes & Inftrumens qui auront fervy
aufdites Impreffions, & de tous defpens, dommages
& interefts , fans autre declaration , encourables
les peines par chacun contrevenant
pour chacune fois qu'ils contreviendront,
applicables un tiers à la Reverende Chambre
>
un tiers au grand Hofpital , &
l'autre
F'autre tiers audit Amaulry , à condition toutefois
, & non autrement , qu'il fera mis quatre
Exemplaires dudit Livre & de chacun des
Volumes d'iceluy , qui fera imprimé , vendu
& debité en vertu des Prefentes en cettedite
Ville & Eftat chacun mois quant au Livre
du Mercure Galant , & de trois en trois mois
quant à l'Extraordinaire , dont l'un fera remis
dans nôtre Bibliotheque & de nos Succeffeurs ,
& l'autre rieres Monfieur l'Archiviſte & Secretaire
d'Eftat en cette Legation & de ſes Succeffeurs
audit Office , & les deux autres avec
l'exprés confentement dudit Sieur Amaulry
un à chacun des Impétrans du prefent Privilege,
le tout rendu & porté à fes defpens dans
la prefente Ville , & avant que pouvoir les
expofer en vente , à peine de nullité des Prefentes.
Du contenu aufquelles mandons & ordonnons
à tous Juges , Magiftrats & autres
Jufticiers & Officiers de Sa Sainteté en cette
Ville & Eftat , qu'ils faffent jouïr pleinement
& paisiblement iceluy Amaulry , & celuy
ou ceux qui auront droit & cauſe de luy,
fans fouffrir qu'il leur foit donné aucun trouble
ny empefchement, fur peine de def- obeïffance.
Voulons auffi qu'à l'Extrait des Preſentes
, collationné & figné par ledit Sieur Archivifte
& Secretaire d'Eftat, foy y foit adjoûtée
comme à fon Original , & qu'eftant mis au
commencement , ou à la fin de chaque Exemplaire
, ofte tout pretexte & caufe d'ignorance
, & foient tenues pour bien & deuement
fignifiées. Mandons en outre au premier
Courrier de Nôtre Saint Pere , ou Sergent , ou
Ser
Sergens fur ce requis , faire tous Exploits neceffaires
pour leur execution, lefquelles avons
voulu & ordonné , voulons & ordonnons
fortir leur plein & entier effet , toutes choſes
au contraire , nonobftant auſquelles avons dérogé
& dérogeons par ces mefmes Prefentes.
Donné en Avignon au Palais Apoftolique, ce
feizième jour du mois d'Avril mil fix cens feptante
huit. F. NICCOLINI , Vice-Legat.
Ainfin figné à l'Original . Et plus bas,
Par Mandement de Monfeigneur Illuftriffime .
FLOREN , Archivifte & Secretaire , ainfin
figné audit Original.
EXTRA
I
EXTRAORDINAIRÉ
DU
MERCURE
GALANT.
QUARTIER DE JANVIER.
OVS le voulez, Madame,
& il n'y apas moyen·
de m'en difpenfer. Le
commerce que les Lettres
que je vous écris , me donnentavec
le Public , attire vostre curiofité.
Il est juste de vous en rendre compte,
& de vous faire voir une partie de ce qu'on
m'écrit fur les Ouvrages des Particuliers,
que je prens foin de recueillir pour
vous tous les Mois. Les Enigmes ont été .
la matiere furlaquelle on s'eft le plus generalement
expliqué. On ne s'eft pas con-
Q. deIanv. A
2 Extraordinaire
tenté d'en chercher le fens. La plupart
de ceux qui l'ont trouvé , me l'oni envoyé
en Vers, & je puis dire que de long- temps
rien n'a efté fi fort à la mode. Ce que je
vous ay dit des Devifes dans ma Lettre
de Fevrier,aefté caufe qu'on m'a demandé
quelques Remarques fur les Enigmes , &
pourfatisfaire ceux qui s'enfont faits une
occupation d'eux- mefmes , & leurfaire
connoistre que bien loin d'étre une bagarelle
, elle a fait autrefois le plaifir des
plus grands Hommes de l'Antiquité, j'avois
commencé des Recherches fur ce fujet
, lors qu'il m'eft tombé entre les mains
plufieurs Lettres qui m'ont épargné une
plus grandefuite de foins. Elles font fi
belles & fipleines d'érudition, que je fuis
obligé de vous avouer qu'il me feroit impoffible
de rien trouver qui les égalât .
Lifez-les , je vous prie . Elles viennent
d'Aix en Provence. L'Autheur ne m'en
eft pas counu , mais ellesfont fi finement
& fifçavamment écrites , que vous partagerez
fans doute avec moy l'estime particuliere
qu'elles me donnent pour luy. Ie .
n'ay pû fçavoir àqui ellesfont adrefsées.
Il y a lieu de croire que c'est à l'Illuftre
Duc dont je vous ay entretenuë fifouvent.
du Mercure Galant.
3
LETTRES
SUR LES ENIGMES
DE CE TEMPS,
A Monfieur le D. D. S. A.
LETTRE I.
Ajourd'huy que les Enigmes font
à la mode, par le rang confiderable
que le Mercure Galant leur donne
regulierement dans fes Nouvelles de
chaque Mois , voftre curiofité , Monfieur,
eft de faifon, de vouloir apprendre
l'art d'en faire un iufte difcernement
, & toutes les autres chofes qui
en peuvent donner une connoiffance
plus particuliere que celle que l'on a
communement : mais malgré tout le
panchant que l'ay de vous écrire au
plutoft ce que mes Livres m'en ont
appris, ie ne trouve pas qu'il foit poffible
de renfermer dans une feule Lettre
ce qui fe prefente déia à mon efprit,
fans conter fur les nouvelles découver
tes quel'on a coûtume de faire en ef-
•
A ij
4
Extraordinaire
crivant. Il faut même un temps
raisonnable pour vous dire que l'on
ne doit pas faire entrer au rang des
Enigmes tout ce qui a quelque apparence
d'être Enigme. L'Apologue ne
l'eft point ; l'Apologue , ce voile ingénieux
dont le Sage Efope , dont le
Divin Socrate , pour ne nommer pas
tous les autres Anciens , couvroient la
verité , toutefois il en a quelque air.
Il ne prefente d'abord que des Figures
éloignées du fens que Fon reprefente ;
mais ces Figures fe démélent plus façilement
que celles de l'Enigme ; on
ne s'en approche point, fans y découvrir
quelques-uns de leurs fecrets , car
ils en ont fouvent pour toute forte de
Perfonnes. Ce font des Miroirs, on ne
les regarde point , fans y voir quelque
chofe de foy même. L'Enigme eft
beaucoup plus myfterieufe. Elle eft
neantmoins femblable à ces traits incomparables
d'Eloquence , en ce que
tout le monde les trouve d'une facilité
fi naturelle , qu'il n'y a perfonne qui
ne prefume qu'ils fe feroient prefentez
à luy s'il avoit eu la même chofe à exprimer,
quoy qu'ils foient en effet le
du Mercure Galant. 5
defeſpoir de tous ceux qui s'efforcent
le plus à les imiter. C'eſt ce qui rend
une belle Enigme une choſe fort rare.
Elle doit avoir tout l'art du fameux
Gygés. Il fe trouvoit exposé au milieu
du monde avec des traits fort vifibles,
cependant on ne le voyoit point. Vous
iugez bien déia , Monſieur , qu'il faut
plus d'une Lettre , ie ne dis plus pour
finir , mais pour commencer mefme
cette matiere , & à vons dire vray,
quand on eft éloigné de vous , il y a
du plaifir à trouver des pretextes de
yous écrire fouvent. Cette lettre n'eſt
donc que la premiere de quelques autres
que l'auray à vous envoyer, & voftre
curiofité fur les Enigmes vous coûttera
au moins le temps de les lire.
LET TRE I I.
E trouve, Monfieur, que ne voulant
vous faire connoître que les Reflexions
de nos Sçavans fur les Enigmes
, il arrivera que je vous parleray
encor auiourd'huy de toute autre chofe,
Il ne faut pas vous en étonner .
C'est la methode des habiles Gens . Ils
A iij
6 Extraordinaire
n'avancent iamais une Definition fans
l'avoir preparée , & cette préparation
eft de déméler ce qu'une choſe n'eft
pas , avant que de prononcer préciſement
fur ce qu'elle eft. On ne doit pas
s'en plaindre, Ils payent avec intereft
l'attention qu'on fe plaiſt à leur donner.
Je ne vous promets pas de vous fatisfaire
avec la même abondance , mais
vous ne demandiez des nouvelles que
fur les Enigmes , & vous en aurez fur
les Emblêmes, auffi bien que fur l'Apologue.
Ces Emblêmes font encore
des voiles ingenieux de nos penſées,
mais ces voiles ne font iamais plus propres
à l'Emblême , que lors qu'ils font
fi fins , ' qu'ils fervent feulement à faire
mieux paroiftre toutes les beau
tez d'une choſe. Ce font de ces toiles
déliées , de ces crefpes , de ces gazes
qui donnent un nouvel éclat aux
couleurs & de l'embelliſſement à
la lumiere mefme. La Peinture nous
parle par leur moyen , de la Morale &
de la Nature , en donnant de la couleur
& du corps à nos penſées. C'eftoit la
premiere Ecriture des Hommes qui ne
s'exprimoient que par des Images natu
>
du Mercure Galant.
7
relles qui pouvoient eftre de l'intelli
gence de tout l'Vnivers & de tous les
Siecles. Il feroit à defirer, pour la gloire
des Egyptiens , ces premiers Peuples
du monde , ces Fondateurs des
Sciences, que leur pofterité euft mieux
compris leur Ecriture. On n'auroit pas
crû qu'ils adoroient des Animaux,
puis que les Images qu'ils en confacroient
dans leurs Temples , n'êtoient
que de mistérieufes manieres de reprefenter
la divinité . C'eft de cette premiere
fource que nous avons encor des
Emblêmes , dont Alciat a fait un Recüeil
fort curieux . Les Grecs, qui plus
que toutes les autres Nations du Monde
ont aimé les fictions, tournerent en
Contes toute la profonde fageffe de
ces premiers Hommes. Il n'y eut plus
rien de régulier dans les Emblemes, ils
firent un mélange incroyable de toutes
choſes. L'ingénieux Ovide en a recüeilly
fes Livres des Métamorphofes.
On rêuffiroit plutoft à déchiffrer quelque
Grimoire , qu'à comprendre les
Myſteres qui y font peut- eftre ou qui
peut-eftre n'y font pas . Je ne fçay fi ce
Poëte tout ſpirituel qu'il eftoit,y avoit
A j
8 Extraordinaire
entendu quelque chofe. Les Enigmes
ne font pas du genre de ces fictions,
ny de celuy des emblêmes . Ce ne font
pas des fictions vagues , incertaines,
imaginaires , comme les Fables des
Grecs que le Sage Plutarque comparoit
aux Toiles des Aragnées , qui
les forment d'elles-mefmes , qui les
étendent en l'air , & qui n'ont rien de
folide. Mais à propos de cette Comparaiſon
, en voicy une autre du même
Autheur ( il y eftoit admirable ) qui
eft fort propre pour les belles Emblêmes.
Il veut qu'elles reffemblent à
l'Arc- en Ciel. Ce n'eft qu'une apparence
charmante des plus belles couleurs
; mais c'eft le Soleil même qui
fait cette apparence, C'eft fa lumiere
qui forme toutes ces couleurs , comme
c'eft la verité qui fe peint elle- même
dans l'Emblême, & qui en fait toute la
beauté. Il faut une troifiême Comparaifon
pour l'Enigme, elle enferme tout
l'éclat de la Verité dans un nuage.Il ne
m'ennuye pas, Mr. de vous écrire, mais
je dois craindre qu'il ne vous ennuye
de lire une Lettre trop longue; c'eſt ce
qui m'oblige de n'entrer pas auiour –
d'huydans un autre fuiet.
du Mercure Galant.
9
LETTRE III.
E vous deviendrois infupportable ,
Monfieur, fi pour traiter exactement
des Enigines, ie m'arrétois encor fur le
feul Article des Préliminaires. Je vois
bien qu'il faut eftre plus expéditif. Je
crains neantmoins de ne l'eftre pas encor
auiourd'huy. Car enfin , admirez
un peu la bizarrerie de noftre imagination.
Nous mafquons prefque dans
nos Difcours toutes chofes. Nous
parlons des Efprits comme s'ils
eftoient des Corps ; & nous parlons
auffi des Corps , comme s'ils étoient
des Efprits. Sans mentir, nous fommes
de merveilleufes Gens. Nous allons
chercher la verité dans tous les Siecles,
& dans tous les Climats du monde;
à peine l'a t'on trouvée , qu'on le fair
un plaifir, & même une neceffité de la
voiler. Nous parlions de l'Apologue,
de l'Emblême . Mais qui eft- ce qui
pourroit conter toutes les manieres
ou fçavantes, où fpirituelles, ou galan
tes , dont on fe fert pour n'expoler pas
communément la beauté de fes penfées
A
10
Extraordinaire
aux Profanes ? Voit- on dans les Poëtes,
ou la Mer,ou les Fontaines,ou la Guerre,
ou la Paix? C'eft Neptune en colere,
ce font des Naïades , c'eft Bellone au
front d'airain , c'eft une Fille du Ciel
couronnée d'Oliviers & de Myrthes.
Ce n'eft pas un grand effort d'Esprit,
de ne nommer plus les beautez d'un
Difcours, qu'un amas de fleurs dont il
eft parfumé , qu'un coloris merveilleux
qui en fait un admirable Tableau.
On n'aime pas plutoft une belle Perfonne,
qu'on ne l'embelliffe éncor de
Lys & de Roſes. On ne bannira ja
mais l'Allegorie, ny la Metaphore de
la Poëfie, ou du Difcours des Hommes.
Elles animent trop agreablement les
expreffions. Au refte ce feroit un ferupule
fort extraordinaire de les prendre
pour des menfonges. Quoy, ces agreables
Portraits de la Verité , ou plutoft
cette Verité elle-même,mais cette Verité
qui paroift avec toute fa force &
avec tous fes charmes , peut - elle ne
fe faire pas fentir à tout ce qui eft
un peuraifonnable ? Cependant ie ne
fonge pas que ma Lettre eft déia longue,
& que ie n'ay point encor parlé
du Mercure Galant . II
*
de la Devife , cette galante invention
née pour la Cour , & pour les Tournois.
On y voit briller la Verité, qui
furprend , & qui frappe agreablement
l'Elprit , dont fans cela i'aurois comparé
la lumiere à celle de l'Eclair . Elle
n'a pas toute l'étendue de la Comparaiſon
, mais elle en a toute la beauté.
Il n'y a rien de plus achevé que les
traits de cette Comparaifon qu'on n'acheve
pas. Ce font comme ces goutes
d'Effence , qui contiennent toute la
force d'un long Diſcours . Ce ne font
que des femences de pur Eſprit, qui
produisent leur fruit auffitoft qu'elles
yfont reçeuës . Mais ie voulois d'abord
entrer en matiere. Voilà pourtant la
meſure d'une Lettre déia remplie. Si
vous ne m'entendiez bien , Monfieur ,
il faudroit adjoûter que l'Enigme eft
un voile plus épais que PAllégorie,
& plus étendu que la Devife, Mais il
n'importe pas d'oublier ce détail. I
fant icy pratiquer l'Art de la Devife,
& laiffer à l'Efprit quelque chofe à
faire. Cet Elprit fe plaift à fe conduire
parfa lumiere. C'eft affez qu'on luy
ait découvert le terme où l'on vouloir
le mener. A vj
12 Extraordinaire
LETTRE IV.
Monfieur , toutes mes di-
Egreffions font finies, & apres avoir
erré tantoft fur l'Apologue , ou fur
l'Emblême, tantoft fur l'Allegorie, ou
fur les Devifes , me voilà arrivé à definir
l'Enigme. Aujourd'huy que l'on
n'aime que ce qui eft commode , &
que l'on eft accoûtumé à des études fi
délicates , que l'on fe trouve tout dé
goûté de ce qui paroift un peu fort, ce
ne fera pas apparemment faire bien valoir
mon fujet , que d'advoûer que
l'effence , que la nature de l'Enige
me eft d'étre une queftion obfcure ,
difficile , & dont le noeud eft fi ca
ché , qu'on ne peut le délier fans peine.
On a eu fans doute plus d'égard
que moy à cette humeur pareffeufe
de noftre Siecle , dans prefque toutes
les Enigmes qui y ont paru . On les a
faites fi aifées , fi libres , que leur fecret
ne couftoit rien à trouver. Mais
peut-eftre feroit- il affez important de
faire changer par cette efpece de Jeu,
l'extrême paffion que l'on a pour la
du Mercure Galant.
13
commodité , jufqu'à vouloir monter
fans peine fur le Parnaffe , comme fi
cette fameuſe Montagne n'eftoit plus
en nos iours qu'une Plaine & une
Campagne rafe. On ne peut dire combien
les Lettres ont efté defolées par
cette molle & delicate maniere de
traiter toutes chofes. Ie ne pretends
pas continuer long- temps fur ce ton.
Ileft plus à l'ufage des Satyres, qu'au
mien. Et d'ailleurs je ne fuis pas affez
Milantrope , Monfieur , pour ne pas
faire de grandes exceptions à ce que
je dis. Ie ne fuis pas auffi tellement entefté
des Enigmes, que la lumiere me
foit une chofe odieufe. Mais l'efprit
n'en jouit jamais avec plus de plaifir,
que quand elle luy a coufté quelque
peine.Un peu d'application , de travail
le fortifie. Ces fages Grecsfe fervoient
des Enigmes , comme d'un exercice
tres- propre à donner à l'Eſprit cette
impreffion de force, de liberté, de vigueur
, que la Promenade , ou la Dance
, ou la Paume , donnent au Corps.
Aprés le Repas , ils fe propofoient de
ces Queſtions embaraffantes , & ils
accoûtumoient leur Efprit à ne con
14
Extraordinaire
fiderer point l'application comme
une gefne , ou une torture , mais comme
un jeu , un divertiffement. Sçavez
-vous que ce jeu coufta pourtant
la vie au grand Homere ? L'avanture
en eft bizarre.De miferables Pefcheurs
qu'il rencontra par hazard, &
aufquels il demanda ce qu'ils avoient
pris , luy répondirent, Qu'ils avoient
laissé ce qu'ils avoient pris, & qu'ils
apportoient avec eux-ce qu'ils n'avoient
pú prendre. Il ne pût déméler cette
Enigme. Le fens qu'on luy donna,
luy parut fi peu digne de luy , qu'il
mourut de confufion d'avoir efté contraint
de l'apprendre de ces chétives ·
Gens. I'en aurois trop moy-même de
vous dire ce que c'eftoit. Quand vous
feriez en défaut fur cela , comme Homere,
iefuis feur que vous n'en mourriez
pas de déplaifir. Nous ne prenons
plus un fi grand intereft à la gloire, que
P'explication des Enigmés peut faire
acquerir. Vous aurez demain une Lettre
fur la maniere de faire de belles
Enigmes.
du Mercure Galant..
IS
LETTRE V.
Il'on veut avoir une intelligence
Sun peu exacte de quelque Ouvrage
d'Efprit , on ne peut guéres y réuffir,
que l'on ne confulte Ariftote. C'eſt
une chofe fort mal honnefte , de ne
rien faire de beau, que les Autheurs ne
l'empruntent
de ce Philofophe , & de
fe déclarer neantmoins contre la gloire
qu'il s'eft confervée iufqu'à nos
iours.Il parle de l'Enigme dans fa Poëtique.
Elle y eft avec tous les plus illuftres
Ouvrages de l'Efprit, la Tragé
die, & le Poëme heroique. C'eft luy
même, Monfieur, qui commande , car
c'eft un des Legislateurs
du Parnaffe,
que l'Enigme foit une Queſtion obfcure,
que fon fecretfoit prefque impenetrable.
Ie vous l'ay déia dit. Mais il adjoûte
un moyen de former cette obfcurité.
Car enfin c'eft une obfcurité d'art
& de methode , comme celle des ombres
d'un Tableau, qui fervent à faire
fortir les Figures , à donner un plus
grand éclat au coloris. Il pretend donc
qu'il n'y a rien qui cache mieux le fens
16 Extraordinaire
de l'Enigme , que de l'exprimer par
des Images oppofées , par un mélange
de rapports diférens , & par ces Antitheſes
, qui font une des plus éclatantes
Figures de la Rhetorique. La fameufe
Enigme de Thebes. Monfieur
fervira de Commentaire à fon Texte.
Quel eft cet Animal , dont voicy le
deftin ?
Rampant à quatre pieds, on me voit le
matin
,
Amidy i'en ay deux, fur lefoir un troifiéme
;
La nuit m'enleve tout , & n'ay rien de
moy-même.
Oedipe devina que c'eftoit l'Homme .
Car il rampe dans fon Enfance, qui
eft le matin de fa vie. Il s'éleve fur fes
deux pieds dans fon midy, dans un
temps plus avancé. Au declin de fa vie,
qui eft pour luy bien pres de cette
fongue nuit de la mort , qui luy enleve
tout , il a befoin de foûtenir d'un
bâton les démarches de fon Corps.
tout chancelant. Mais Oedipe eust
efté plus heureux , s'il euft deviné que
du Mercure Galant.
17
la récompenfe de fon Explication luy
feroit funefte. Il y a long- temps que
les Oedipes , ces habiles Connoiffeurs
des fortunes d'autruy , font en
poffeffion d'ignorer leur propres deftinées.
Ie ne fçay pas celle de cette
Lettre. Elle eft fort fuccincte.Ie crains
pourtant qu'avectoute fa bréveté elle
ne vous paroiffe encor trop longue .
LETTRE VI.
Von le confulte auffi fur la ma-
Irgile merite bien , Monfieur,
niere de faire une belle Enigme. Il en
propoſe dans fes Eclogues . Tout l'artifice
de la plus remarquable confifte
dans une Equivoque. Quelle croix
ç'a efté pour tous fes Interpretes
que cette Equivoque le ne fçay ,
Monfieur , fi c'eft que la Doctrine
des Equivoques n'a efté familiere
que depuis peu , qu'ils n'ont pas
crû que ce Poëte , dont la Morale eft
fort reguliere , s'en fuft permis l'ufa
ge ; mais quand nous applaudirions
à la plus grande feverité du monde, il
faudroit pourtant avoüer que dans l'E
18 Extraordinaire
nigme , dont la fin eft d'éluder la penetration
de l'Eſprit, l'Equivoque non
feulement eft permife , mais qu'elle y
eft de precepte ; car enfin on ne propoſe
pas des Enigmes pour dire clairement
la verité, pour découvrir d'abord
fa penſée .On veut qu'elle coufte quelque
chofe à celuy qui écoute. Il fe fait
mefme un plaifir de la chercher , &
c'eſt un plaifir auffi pour l'Autheur de
l'Enigme de voir qu'il l'a cherchée
par une methode fort éloignée , & qu'il
à donné des Explications contraires,
au lieu de celles qu'il étoit aifé de
rencontrer dans l'expreffion même . Il
eft vray qu'il n'y a point de commerce
entre les Langues fur la beauté de
cette Figure. Chaque langue a fes Equivoques
qu'elle ne communique
guere à une autre ; car le moyen, par
exemple, de traduire celle dont il s'agit
! Cali du Vers de Virgile étoit le
Genitif du nom de Coelius . Il l'eft auffi
de celuy qui fignifie le Ciel. Voilà
le jeu du Poëte le plus ferieux & le
plus fage qui a jamais efté , mais un
jeu que l'on ne fçauroit jouer également
en nôtre Langue ; car il n'eft
du Mercure Galant. 19
que
pas ordinaire qu'un homme s'y appelle
du Ciel, comme on en nomme tous les
jours de la Riviere, du Pré,de la Haye.
Cependant vous entendez bien, Monfieur
, que c'étoit un divertiffement
pour Virgile , comme il l'avoua luy
même à un de ſes Amis , de voir
cette efpace du Ciel qu'il difoit n'étre
que de trois aunes , étoit pris par les
uns pour le fond d'un Puits , par les
autres pour le deffous d'une Cheminée,
d'où l'on n'en découvre pas davantage
; au lieu de le prendre pour
l'efpace où Coelius , ce Prodigue qui
avoit mangé tout fon bien , étoit reduit
dans le Tombeau. Voilà l'efpace du
Ciel dont Virgile parloit; mais fi cette
Equivoque ne convient pas en nô
tre Langue , nous en avons un affez
grand nombre d'autres ,dont on peut fe
fervir pour former des Enigmes de ce
genre. Car enfin , Monfieur, il n'eft
pas une feule Nation fur la Terre où
la fecondité des penfées ne foit plus
grande que celle des expreffions . Ain
fi le mêmeterme y eft tantoft pour une
idée, & tantoft pour une autre. La place
même & la fituation qu'il a dans le
20 Extraordinaire
Difcours luy fait acquerirfouvent une
nouvelle force , ou luy fait perdre la
force qui luy eft naturelle. Il n'eft pas
neceffaire de vous avertir icy , Monfieur,
qu'il n'y a pas dans toute la Rhetorique
une Figure dont l'intemperancefoit
fujette à de plus fâcheux inconveniens.
Ie ne dis pas feulement , qu'on
doit la bannir de la focieté civile ,avec
autant de foin que le Menfonge. Ie dis
même qu'elle n'entre pas aujourd'huy
dans la plaifanterie , qu'elle ne la defhonore
beaucoup. Elle eft abominable
en galanterie , & il y a long- temps
qu'on ne l'y fouffre pas ; mais elle a fes
momens heureux où elle ade la beauté,
& on la trouvera toûjours avec plaifir
dans une Enigme femblable à celle
dont je vous ay entretenu.
LETTRE VII.
E fors prefentement , Monfieur , du
Ifçavant feftin des leptSages, c eftà
dire de lire un Traité de Plutarque, qui
nous a donné un de fes Ouvrages fous
ce titre.I'y ay appris une nouvelle maxime
de faire des Enigmes fans antidu
Mercure Galand. 21
thefes & fans Equivoques. Tout le ſecret
eft de propofer habilement une
Queftion ; mais cette habileté- là eft.
fort diférente de celle que Socrate faifoit
paroiftre dans fes Interrogations.
Ce Philofophe pretendoit que toute la
fcience d'un habile Maiftre confiftoit
non à donner une lumiere , car il
croyoit impoffible cette tranfmigration
de lumiere, mais à la découvrir dans
celuy qui écoute , de fe fervir de celle
qu'on y trouve, pour éclairer ce qu'il
y a de nuit & de tenebres dans l'Ame.
Ce qu'il nommoit quelquefois fervir
de Sage-Femme aux Efprits , qui ne
peuvent produire au dehors leurs propres
conceptions, fans quelque fecours
étranger. Il conduifit de cette forte
l'Esprit même de quelqu'un du vulgai
re, de lumiere en lumiere, par fes Interrogations
qu'il faifoit avec tant de
juftefle, qu'il n'étoit pas poffible de ne
pas voir l'objet qu'elles prefentoient à
I'Efprit,au point de veuë , que perfonne
n'a jamais mieux entendu que luy. II
fautfuivre une méthode contraire pour
l'Enigme. Il eft vray en cette rencontre.
comme en beaucoup d'autres, que par
22 Extraordinaire
diférentes voyes on arrive à la même
fin. Socrate alloit à la Sageffe par la facilité
de la lumiere. Il eft bon quelquefois
pour montrer le prix de la Sageffe
, que la lumiere qui y conduit,
coufte quelque chofe. Il faut donc propofer
la Queſtion par l'endroit où l'ame
a coûtume d'eftre plus tenébreufe. Or
on a communément un grand fond
d'obscurité fur le prix & l'excellence
des chofes , quand l'Efprit en fait la
comparaifon. Ce difcernement fe fait
fi mal , que l'on peut luy attribuer cette
bizarre varieté des Hommes dans le
choix qu'ils font de toutes choſes. Il
eft donc affez rare de fçavoir refoudre
préciſement une queſtion où il s'agit
de comparer enſemble plufieurs chofes
, & de fatisfaire par la jufteffe &
l'exactitude de la Réponſe tous les
goults diferens du monde. Mais je philofophe
peut-eftre trop . Au moins quel.
ques exemples des Enigmes qui furent
proposées à ce Feftin de Plutarque
donneront de l'éclairciffement à mes
Remarques. Qu'y a-t'il de plus fort ,
demandoit le fage Thales ? Chacun ré- ▾
pondoit felon quelque veuë particulie-
>
du Mercure Galant.
23
re qui fe prefentoit à fon Eſprit , fur la
Force. Mais ce Philofophe s'élevant
jufques à une idée univerfelle, qui fût
celle de tous les Hommes , répondit
que c'eftoit le Deftin , puis qu'enfin il
furmonte toutes chofes, & qu'il eft impoffible
de le furmonter. C'eſt encor
luy mefme qui demanda ce qui eftoit le
plus commun. Au lieu d'une Reponse,
on en trouvoit mille. On ne fut fatisfait
que de celuy qui répondit que
c'eftoit l'Efperance , qui eft un bien
que la Fortune n'enleve pas aux plus
mal-heureux. Mais à propos de tous
ces Sages, il me fouvient de cette Queftion,
qui a le plus de fageffe au monde
Elle fut réponduë, fans defobliger
tous ces Sages qui étoient de ce Repas,
& qui faifoient groffe chere de ces
fubtilitez. On donna la préference de
la Sageffe au Temps , qui eft le Pere
de tous les Arts, & l'Inventeur de toutes
les Sciences. Il y a dans ce Traité
de Plutarque un tres- grand nombre de
ce genre d'Enigmes , quia efté longtemps
l'entretien de ces anciens Grecs ,
& de ces fages Egyptiens plus anciens
de beaucoup que les Grecs. Apparem24
Extraordinaire
ment ils s'accoûtumojent par cette
méthode à fe former des idées univerfelles
, dont la verité ne dépendiſt ny
du gouft de leur Siecle , ny de celuy de
leur Païs. On fçait aujourd'huy plus
que jamais , combien il eft important
à la Sageffe de délivrer fon Eſprit des
phantômes des opinions fingulieres.
Vous fçavez l'avanture heureufe de celuy
qui adoroit avec tant de devotion
une Idole. Elle eft dans un Apologue
d'Efope.Voyant que tous les honneurs
qu'il luy rendoit eftoient perdus , de
dépit il la jetta de grande force contre
terre , & auffi-toft qu'il l'eut ainfi brifée
, il s'enrichit de l'or dont le dedans
de l'Idole eftoit plein. Il faut renoncer
à l'Idole de l'Opinion , la mettre
en pieces , la brifer , & on trouvera le
trefor de la verité , & de la Sageffe.
LETTRE VIII.
Uelles Lettres , Monfieur , pourroient
expliquer toutes les diferentes
manieres dont on peut faire les
Enigmes ? Je ne prétens pas les dire
toutes dans celles que j'ay l'honneur
de
du Mercure Galand .
25
de vous écrire, je prétens mefme vous
en avoir affez dit ; mais quoy que l'on
donne un rang fort honnefte aux Enig
mes , & qu'on les voye aujourd'huy
dans les Nouvelles d'un Siecle florif
fant , je puis neantmoins vous affurer
qu'elles eftoient dans une eftime bien
plus haute aux premiers Siecles de
PUnivers. Elles entroient au nombre
des Affaires où l'Etat eftoit intereffé,
Jocalle la Princeffe de Thébes , fut la
récompenſe de celle d'Oedipe. Efope
eftoit recherché par tous les Princes de
fon temps , à caufe de l'intelligence
particuliere qu'il avoit du fens de tou
tes les Enigmes. Sans mentir c'eſtoit
un Siecle qui nous paroift prefque fabuleux
, que celuy de ces anciens Roys
de Babylone & d'Egypte. Le croirezvous
, Monfieur , fur la bonne- foy de
Planude qui en a écrit fort ferieuſement
l'Histoire ? Ces Princes s'envoyoient
alors les uns aux autres des
Enigmes à répondre , à condition de
fe payer un tribut felon ce qu'ils répondroient
bien ou mal aux Queſtions
propofées. Voila toute leur guerre , en
laquelle Lycerus Roy de Babylone
2. de Ianv.
B
26 Extraordinaire ..
remportoit toûjours de grands avantages
fur Nectanabo Roy d'Egypte ; car
apres qu'Efope eut quitté la Cour du
Roy de Lydie , par la paffion de voyager,
qui eftoit celle de tous les grands
Hommes de ce temps- là, il fe fit bientoft
diftinguer dans celle de Babylone
par la merveilleufe fubtilité de fon
Elprit. Ce fut luy qui demefla dans un
Repas avec une heureuſe préfence
d'efprit une Enigme par laquelle
Nectanabo s'eftoit flaté de remporter
enfin la victoire fur Lycerus. Il y a,
difoit- il , un grand Temple qui eft appuyé
fur une Colomne , & cette Colomne
eft entourée de douze Villes ,
chacune de ces Villes a trente arcsboutans
, & il y a deux Femmes , l'une
blanche , l'autre noire , qui en meſurent
le tour. C'eftoit là fans doute une
fort myſterieuſe peinture & affez peu
réguliere. Il y avoit affez de confufion
pour embarraffer les yeux & fatiguer
l'efprit. Le Temple , dit d'abord le
Phrigien , eft le Monde ; la Colomne ,
l'Année , les Villes en font les Mois,
& les Arcs- boutans les Jours , autour
defquels la Lumiere & la Nuit fe. produ
Mercure Galant.
27
menent alternativement. Ce qui irritoit
le plus les Egyptiens , eft que cet
Ingenieur des Chaldéens eftoit un
perfonnage d'une étrange figure . C'eftoit
l'Enigme d'un Homme. Oferoisje
hazarder cette expreffion pour vous
dire qu'il en avoit fi peu l'apparence,
qu'on ne l'auroit pas pris pour un
Homme fans eftre un peu Devin comme
luy ? Ils aimerent pourtant en braves
Gens la Sageffe , jufques dans un
tel ennemy . Nectanabo le combla de
Prefens. Il n'y eut pas jufques à Rhodopé
, celle qui des liberalitez de fes
Amans fit élever une des trois Pyramides
qui fubfiftent encor , qui ne témoignât
de l'eftime pour les fubtilitez
d'Elope , le traitant tel qu'il eftoit d'une
maniere fort diferente de celle dont
l'éloquent Demofthene fut depuis reçeu
à Corynthe ; lors que voyant que
dans cette rencontre il ne pouvoit pas
perfuader , il ne voulut pas acheter un
repentir ; mais la paffion de voir &
d'apprendre le fit renoncer à toute la
gloire qu'il avoit acquife à la Cour de
ces Princes , & aux faveurs de la belle
Rodopé. Je n'ofe mefler icy la trifte
Bij
28 Extraordinaire
avanture de ce Voyageur. Il fut pendu
comme un Voleur à Delphes , aux
yeux d'Apollon. Quel defordre ? Les
Delphiens furent condamnez de rendre
de grands honneurs à la Memoire
de ce fage Supplicié . Mais , Monfieur,
tout cela n'eft pas de mon fujet , & net
doit point entrer dans mes Lettres.
Tout ce que vous venez de lire , eft fi
juste , le ftile en eftfi aifé , & ily a tant
àprofiter des fçavantes Remarques qu'on
y trouve , que je ne doute point qu'elles ne
vous fiffent aimer les Enigmes , quand
vous ne vous en feriez pas fait jufqu'icy
un amusement d'esprit agreable . Elles
font de quelque utilité pour le rendre plus
vif&plus prompt , & la Lettre qui fuit
vous fera voir qu'on s'en eft quelquefois
fervypourle dispofer à des Connoiffances
plus relevées. Comme elle m'a efté adreffeefans
Non, je ne puis que vous don
ner le plaifir de fa lecture.
POUR L'AUTHEUR
DU MERCURE GALANT .
O
N vous écrivoit il y a quelque
temps, Monfieur , queje prenois
du Mercure Galant. 19
plaifir aux Enigmes , & que j'en trouvois
l'Explication fans peine. On
cherchoit mefme à faire valoir ce talent
en moy , en vous apprenant mon
âge ; mais il faut que je vous ofte la
furpriſe que vous aurez pû avoir d'une
chofe qui paroift affez rare en une Fille
de feize ans , & qui devient aisée à
croire par les foins qu'on a eus de moy
dés mon enfance. On a tâché de me
donner toutes les lumieres qui peuvent
élever l'Esprit & le rendre plus agreable
ou plus penetrant , & je n'avois
pas dix ans , que mon Pere m'exerçoit
non feulement à expliquer des Enigmes
, mais encor à démefter en tous
lieux la Verité des apparences qui la
cachent , & il euft voulu faire de moy,
s'il euft pû , quelque chofe qui tinft
des Magiciens & des prophetes. Le
fuccés d'une fi excellente nourriture
n'a pas répondu à fes fouhaits. Je le
perdis que je n'avois pas encor treizeans
, & c'eftoit alors qu'il alloit achever
de me découvrir les fecrets d'une
Philofophie fimple & naturelle qui
s'accommode de tout ce qui fait trouver
la vie plus douce , & qui rebute
Bij
30
Extraordinaire
tout ce qui n'eft pas accompagné d'agrément
ou d'efprit. Lors qu'il me
donnoit quelques Enigmes à deviner,
je me fouviens que c'eftoit toûjours en
me difant qu'il y avoit de meilleures
chofes à faire , mais que cela pourroit
m'accoûtumer à mieux obferver tout
ce qui s'offre à nos yeux , & que fi l'étude
de ce qui eft difficile & où il faut
aflembler plufieurs chofes à la fois
pour penetrer ce que c'eft , donne de
la force & de l'étendue à l'Efprit , il
aimoit bien mieux que je m'exerçaffe
de cette forte fur des chofes réelles ,
que fur les chimériques comme tant de
Gens faifoient. On ne voit guere
d'Enfans fi bien élevez & c'eft fi
peu la mode de leur donner cette forte
d'éducation , que mon Pere fe cachoit
aux autres des plus rares Leçons que
j'en recevois. Ce n'eft pas que je n'aye
quelque reputation de fçavoir un peu
plus que les plus fpirituelles de noftre
voifinage , Il m'échape meſine affez
fouvent des chofes qui me feroient
paffer pour Sçavante , fi l'on ne me
trouvoit d'ailleurs affez bien faite ; car
la plupart des Gens font fi dupes ,
,
du Mercure Galant.
31
qu'on ne fe rend guere fufpecte de .
fcience quand on a un peu d'adreffe ,
qu'on eft habillée comme les autres,
qu'on fçait égayer la Compagnie , &
qu'avec une belle taille on a le teint,
les yeux & la bouche d'une jolie Perfonne.
Peu s'en faut que je ne vous
aye fait mon Portrait ; mais il n'eft pas
queftion de cela , & je ne voulois guere
vous parler que de voftre derniere
Enigme. Il me femble qu'elle ne convient
pas mal à un Parterre. On croit
que je n'ay pas fi bien deviné cette fois
qu'à l'ordinaire , & nous le fçaurons
bien-toft. Nous fongeons cependant,
Monfieur , à vous propofer dans quelque
temps des façons de parler douteufes.
Vous pourrez ſeul décider nos
difficultez fi vous voulez ; mais fi vo- z ;
ftre modeftie vous en empefche , vous
n'eftes qu'à deux pas de l'Académie
Françoile. Je vous parle auffi en
cet endroit de la part d'une Dame qui
vous écrivit il y a plus d'un mois ; &
comme elle a lû fort curieufement les
plus belles chofes de noftre Langue, &
qu'elle la fçait fort bien , les plus polis
pourront profiter des Décifions que
B iiij
32
Extraordinaire
vous donnerez . Nous nous réjoüiffons,
Monfieur , de tant de Chef- d'oeuvres
que vous nous faites efperer des plus
beaux Efprits & des meilleurs Ouvriers
, & nous croyons que ce grand
Prince qui gouverne & qui commande
fi bien , & qui ne penfe qu'à rendre
fon Siecle heureux & illuftre , voit
avec plaifir que vous répandiez de tous
coftez le merite & les lumieres de ceux
qui luy obeïffent. Son Regne déja fi
glorieux de ce qu'il a fait luy-meline ,
ne recevra pas peu d'éclat des Inventions
de tant de grands Hommes ; & de
leur cofté les beaux Arts , & les belles
Connoiffances , n'ont jamais efté en fi
grand honneur que de nos jours , car
outre l'affection & la retraite même en
fon Palais dont Louis LE GRAND
les honnore , un jeune Héros qui ſe
forme fur le plus haut modele du Monde,
aimant ce que vous donnez tous les
Mois , va laiffer fur le Mercure & fur
les Ouvrages de ceux qui l'embelliffent
avec vous un bonheur & une
gloire qui ne leur pouvoit venir d'ail-
Leurs , & qui ne finira jamais.
›
du Mercure Galant.
33
la Bean-
Il mefemble , Madame, que
té ne devroit point eftre le partage d'une
Fille qui a autant d'efprit que vous en
voyez dans cette Lettre . Cefont de trop
grands avantages dans une mefme Per-
Sonne. Lifez cependant ce que vous allez,
trouver écrit fous le nom de l'Hermite
de S. Giraud.La Lettre m'a esté envoyée
avec un Billet particulier qui m'apprend
que ce fpirituel Solitaire s'appelle Monfieur
Allard; qu'il eft Prefident en l'Election
de Grenoble , & Autheur de quelques
Ouvrages Genealogiques . C'eſt à
Monfieur le Preſident de Boiffien qu'il
adreffe l'Explication de l'Enigme que je
vous ay envoyée avec les Nouvelles du
Moisde Decembre. Il tourne d'une maniere
fi ingénieuſe les verite qu'il publie
de ce grand Homme , que j'affaiblirois
Eloge qu'il enfait , fi j'entreprenois
d'y rien adjoûter.
34 Extraordinaire
A MONSIEUR
LE PRESIDENT
DE BOISSIEU.
ONSIEUR,
M° Vous m'avez témoigné tant
de fatisfaction de ce que le fens de l'Enigme
du 9. Tome du Mercure Galant
n'avoit pas tout a fait échapé à ma
connoiffance, que je ne puis m'empécher
de vous écrire les fentimens que
j'ay fur celle du dixiéme Tome.
Il me femble que ce ne doit eftre
le premier lour de l'Année, que les Avares
& les Ingrats ne redoutent, que les
honnétes Gens, les Amans & les Perfonnes
bien-faifantes attendent avec
impatience pour donner des marques
de leur generofité , & qui eft reçeu
avec joye de bien des Gens , à caufe des
Ettennes qu'on leur donne. Le Regne
de ce jour-là eft toûjours d'éclat , mais
il dure peu. Le jour qui fuit, qui veritablement
eft fon Cadet, en avance la
du Mercure Galant.
35
fin. Il meurt pour renaiftre , & l'Année
qu'il demeure à revenir le peut,
appeller un long-temps. Ses Heures
font bornées pour celles du lour, & il
eft auffi vieux que le Monde.
Voila , Monfieur , toute l'Explication
que j'ay pu donner à cette Enig
me. Peut-eftre la trouverez -vous allez
jufte pour meriter voftre approbation.
Je ne fçay fi l'Autheur du Mercure Ga
lant voudroit bien l'avouer. Ces fortes
de leux donnent bien de l'occupation
par tout où fes Ouvrages font veus ; &
il feroit à fouhaiter qu'il nous fift part
de toutesles Lettres qu'on luy écrit fur
fes Enigmes , ce ne feroit peut-eftre
pas le moindre ornement de fon Li
vre. Envtout cas il nous apprendroit
par là que chaque Province a fes Sçavans
& fes beaux Efprits. Pour vous,
Monfieur, qué toute l'Europe connoit
vous n'avez pas besoin de l'Avantage
qu'il procure aux autres . Voftre illuftre
naiffance, voftre merite & voftre pro
fond fçavoir qui vous ont attiré l'admiration
de tout le monde , vous ont
acquis tant de reputation que celle
que vous pourriez tirer de quelque en36
Extraordinaire
droit du Mercure Galant n'en feroit pas
plus grande. Ie fouhaiterois neant
moins que l'Autheur qui fçait loüer fi
à propos , & qui n'a pas oublié Meffieurs
de Montauban , de Montanegre
& de la Cardonniere , trois de nos Illuftres
Dauphinois , vouluſt parler de
vous avec les Eloges que vous meritez
; Qu'il vouluft dire que l'origine
que vous tirez des anciens Comtes
d'Alinges , & cette fuite d'Illuftres
Ayeux que vous comptez dans voftre
race, la font l'une des plus cófidérables
du Royaume ; Que tant de rares & excellens
Ouvrages que vous avez donnez
au Public, rendent voftre memoi
re immortelle , Que ce fameux Génie
qui vous a fait paroiftre avec éclat
dans Rome lors de l'Ambaffade de
feu Monfieur le Duc de Créquy ,
& avectant d'honneur dans la premiere
Place d'un Corps Souverain . vous a
acquis une eftime generale ; Que
vous étes connu du Roy & des Miniftres
& qu'il ne tient qu'à
vous de paroître dans la Pourpre à la
téte d'un des plus. Auguftes Parlemens
de France. L'ay dit tout cela dans quel
du Mercure Galant.
37
ques-uns de mes Ouvrages ; mais la
plume d'un Solitaire & d'un Homme
peu connu comme moy, n'eft point af
Lez forte pour aller auffi loin que va le
Mercure,& celuy qui le compofe donnant
l'Immortalité à ceux qui la
meritent , je fuis perfuadé que vous
ferez bien -toft l'objet d'un de fes Eloges.
L'HERMITE DE S. GIRAUD,
Vnpeu d'interruption , Madame. Vous
continuerez à lire plus volontiers quand
vous vous ferez divertie à chanter un
Air qui a eftéfait fur le Printemps . Il
eft de faifon , & vous n'en trouverez
point qui ne le foient dans les Lettres extraordinaires
que vous recevrez de moy.
Vous nefçave peut- eftre pas que tous
les Maiftres de Mufique commencent
toûjours chaque Saiſon de l'Année par
des Chansons qui y conviennent , & qu'ils
ne donnent
que dans ce temps- là. Ainfi
vous en aurezunfur l'Esté dans l'Extraordinaire
de luillet , cemme vous en
avez aujourd'huy fur le Printemps. Ce
premier Air eft de la compofition de M.
Fleury, nonpas de celuy qui joue fi bien
38 Extraordinaire
"
du Theorbe, mais de celuy qui fefait ad
mirer par la maniere dont il touche le
Claveffin. C'est l'unique Ecolier qui montre
de tous ceux qu'a eus Monfieur Hardel,
qui eft mort depuis quelques jours.
La perte d'un fi grand Maistre ne pouvoit
estremieux reparée quepar un fi habile
Ecolier. Voicy les Paroles fur lef
quelles il a fait ce que vous verrez noté
on fuite.
AH,lebeau temps,
Bergere!
Ah, le beau temps !
Allonsfur lafougere.
Nous donner de l'Amour les plaifirs in
nocens.
Ah lebeau temps
Bergere !
Ah, le beau temps
Pour les Bergers contents !
Te reviens aux Lettres , Ily en a beau
coup dont je retranche соир des chofes fort
fpirituellement tournées , mais elles me
flatent trop pour me laiffer en pouvoir de
vous les envoyer entieres . He rougis même
de ce que j'y laiffe de trop adamageux
pour moy, & je l'aurois fupprimé comme
le reste, s'il ne faifoit connoiftre qu'on
du Mercure Galant.
39
pent tirer quelque utilité du foin que je
prens de recueillir tout ce qui eft digne
d'eftre fçen l'ay receu ces Lettres de tontes
les Provinces du Royaume, fans que
je fçache par qui la plûpart m'ont eſté
écrites. Il y en a mefme une Italienne.
Vous ne ferez pas fafchée d'apprendre
qu'on fçait jusqu'à Rome le commerce que
vous m'avez permis avec vous . Si la
mefme matiere eft traitée dans quelques
unes,aumoins le tour en eft diférent. Iy
ay mélé quelques Explications en Vers
desEnigmes que je vous ay propofées.
Ceux qui ont crû voir trois Femmes dans
la Figure qui reprefente l'Ecran , doivent
avoir pris Mars pour Minervé . Vous
vous én souviendrez s'il vous plaift ,
afin de ny étre point embaraffée.
If
LETTRE I.
L me femble , Monfieur , que pour
peu qu'on en fçache plus que
les autres,
c'eft affez la mode de vous écrire,
& je croy qu'on fe trouve bien de vous
donner à connoiftre ce qu'on fçait
faire en Vers & en Profe. De trois
40
Extraordinaire
>
Perfonnes que nous fommes qui voulons
vous faire quelquefois penfer
à nous
j'ay laiffé paffer devant
moy les plus éloquentes , & peu de
Gens parmy nos Voifins pourroient
difputer le Bel- Efprit avec celle dont
vous fçeutes la premiere, & peut- eftre
encor moins avec l'autre qui vous a
écrit depuis , & qui ne fe méle pas
moins de déveloper les choſes les plus
obfcures, que de gagner & d'enchan
ter tous ceux qui l'approchent. Nous
luy avions pourtant bien prédit qu'elle
n'avoit pas réuffy dans l'Enigme
de Decembre comme dans les autres.
Elle s'en défioit elle -même, & commençoit
à croire que le mot de cette
Enigme étoit la Mode ; mais elle n'eut
pas le moindre foupçon que ce fuft le
premier jour de l'Année. Si elle étoit
préfomptueufe de fes Connoiffances ,
nous l'euffions fort affurée que puisqu'elle
fe trompoit en une chofe qui
n'étoit pas fi difficile , nous devions
être moins crédules pour les Predi
tions qu'elle fait quelquefois, & que
fi elle expliquoit mal des Enigmes,
elle pourroit bien plûtoft faire de fauf
du Mercure Galant. 41
fes Centuries . Cela veut dire que parmy
nous à qui elle fe communique
tout- à- fait , nous ne faifons pas moins
de cas de fes Propheties, que vous faites
à Paris de l'Almanach de Milan,
Sitoft qu elle eut veu le Mot de l'Enigme
, elle dit de fon air ordinaire ;
Voila un grand affront & j'en devrois
mourircomme celuy quife noya pour n'avoirpu
comprendre un Secret de la Nature;
& en mefme temps pour fe confoler
, elle chercha l'Enigme du Mois
dernier. Elle la leut deux ou trois fois,
& nous affura que c'eftoit l'Académie
Françoife . Je la voulus auffi lire , & je
fus convaincue qu'elle en avoit trouvé
le vray fens. C'eft avoir bien vifte
reparé fon malheur à l'égard de l'autre
Enigme. Cette petite difgrace n'empefcha
pas que le talent qu'elle a d'éclaircir
les chofes les plus embarassées,
ne reçeuft force louanges d'un excellent
Homme qui prend quelque foin
d'elle , & qui vous fera d'ufage à quelque
heure pour orner le Mercure Galant
de mille chofes curieufes qu'il a
remarquées dans fes Voyages depuis
quarante ans , & que les autres Voya42
Extraordinaire
geurs ont negligées. Jugez, Monfieur,
fi une Hiftoire naïve des plus belles
Femmes du monde , & fi des Entretiens
de leur Esprit , de leurs Divertif
femens, & du tour qu'elles donnent aux
chofes qui viennent d'elles , avec une
peinture fidelle & charmante du pro
cedé des plus galans Hommes de l'Eu
rope & de l'Afie , & mefme de quelques-
uns de l'Affrique , & des bonnes
& mauvaiſes Couftumes de ces Païslà
, ne tiendroient pas agreablement
leur place parmy ce que vous pouvez
donner de plus curieux au monde. La
Mufique de la Chine , dit- il quelquefois
, eft plusexcellente que la noftre. Ils
ont de meilleurs Comediens que nous . Nos
Medecins n'y feroient pasfoufferts , &
ily abien d'autres chofes où ils excellent
fur nosplusgrands Maiftres ; mais pour
ce qui eft dela vie , de la bienfeance , &
de ce qu'il y a de plus élevé dans la Nature
, quoy que j'aye ven là , & parmy
les autres Nations , des Perfonnes d'ail→
leurs affezfines & d'autresfort fages , É
qu'on en trouveprefque par tout qui font
plufieurs chofes de fort bonne grace, ce ne
font pourtat d'ordinaire que des Gers de
du Mercure Galant.
43
Pais & d'habitude qui ne connoiſſent pas
bien eux- mefmes ce qu'ils ont de meilleur;
& à la Chine ny ailleurs je n'ay veu perfonne
à qui cette jeune Fille ne puſt faire
des Leçons. Il montre en mefme temps
une de celles qui vous ont écrit . Elle
vous envoyera dans quelques mois des
Remarques qu'elle fait fur les plus
belles Poëfies du Mercure. Leurs Autheurs
en devront eftre les plus contens
, car elle découvre quelquefois
dans leurs Ouvrages des beautez qu'ils
n'y ont pas toûjours obfervées euxmefmes
, & fi elle fait quelque Cenfure
, ils en recevront de l'honneur.
Ils verront qu'on ne s'y prend guere
d'une façon fi galante , & qu'elle laiffe
toûjours quelque nouvelle grace fur
tout ce qu'elle touche. J'ay remarqué
qu'elle difoit peu de chofes d'ordinaire
des Livres & des Perfonnes fi elle
n'en avoit beaucoup d'endroits à louer.
Tout ce qui vient d'elle eft également
bien reçeu , le blâme & les louanges,
tant elle fçait bien préparer tout ; & fi
l'on fe plaint quelquefois d'elle , c'eſt
pour fon filence, parce qu'on craint que
foit une marque que les choſes
ce ne
44
Extraordinaire
n'aillent pas fi bien qu'elle euft fouhaité.
Nous vous envoyons nos Lettres
fans les figner , & fans qu'elles
foient datées du lieu d'où nous vous
écrivons. Nous continuerons d'en ufer
de la mefme forte , fi vous ne le defirez
autrement. Il n'importe guere de fçavoir
fi nous fommes des environs de
Xaintes , de Nantes , ou de Blois , &
fi la Riviere qui embellit nos Prairies,
nos Bois & nos Cabanes , & qui en
rend le féjour fi doux & fi agreable ,
s'appelle la Charante ou la Loire.
Quant à moy je n'en fçay pas encor
affez pour meriter de voir mon Nom
dans un Livre comme le Mercure.
2003 ·2963.2003. 2003. 2003. 2003. forg
LETTRE II.
A Thouars.
E n'ay encor leu que quatre Tomes
Je encor Tormes de voltre Mercure Galant. Ce font
les quatre derniers , mais c'eft allez ,
Monfieur , pour pouvoir juger favora
blement des autres . On ne pourroit pas
trouver un plus feur moyen pour avoir,
comme vous avez , des correfpondandu
Mercure Galant.
45
ce dans toutes les Provinces , s'il falloit
eftre auffi ingénieux que vous l'eftes
, pour inftruire les Provinciaux
fans fortir de leurs Cabanes , & leur
rendre Paris commun fans les obliger
d'y aller faire de la dépenfe. Apres cela
vous ne vous attendez pas , Monfieur,
que les Dames de cette Ville ont
deffein de vous quereller par ma plume.
Cependant il n'y a rien de plus
vray , & il m'a efté impoffible de n'en
pas accepter la commiffion . Ces Dames
fe plaignent de ce que vous avez
parlé prefque de tous les environs de
cette Ville , fans avoir penſé à elles.
Vous ne fçavez peut eftre pas , Monfieur
, que Thouars eft une ancienne
Ville, arrofée par une riviere qui s'appelle:
Thone , dont elle tire fon nom ,
& qu'elle est embellie par un magnifique
Chafteau que les Seigneurs de la
Trimouille y ont fait baftir. Mais pour
vous faire concevoir une plus forte
idée de cette Ville , vous fçaurez qu'on
yaenvoyé fept Compagnies du Regiment
d'Anjou en Quartier d'Hyver.
Voyez s'il ne faut pas que la Ville foit
bonne. Vous comprenez bien , Mon46
Extraordinaire
fieur, que nos Dames ont quelque raifon
de fe plaindre de vous , & qu'à .
l'imitation de celles de Saumur leurs
Voifines , elles ont fort bien fait de
m'établir leur Secretaire , pour vous
dire que quoy que le nom de Thouars
veüille dire Fortereffe de Thoue , cependant
ce n'eft pas une Ville fi forte
que l'Amour n'y puiffe entrer. En
effet , Monfieur , je vous affure qu'on:
n'y avoit jamais tant parlé de Guerre
que depuis qu'on y a mis en Garniſon
les Troupes dont je viens de parler.
L'Amour & les Jeux avoient jufqueslà
fait toute l'occupation des Compagnies
, & donné lieu à de petites Intrigues
dont on vous feroit part ; s'il fe
trouvoit icy quelqu'un qui écriviſt
affez bien pour cela. Il ne me reſte
plus qu'à vous dire , Monfieur , que
nous avons icy des Dames qui ont extrémement
de l'efprit , & le gouft tresbon.
La meilleure marque que je
puiffe vous en donner , c'eft qu'elles
en prennent à la lecture de vôtre Mer
cure Galant , jufque- là qu'il y en a eu
qui ont condamné la trop grande vertu
de la Comteffe du Mois de Janvier, &
du Mercure Galant.
47
qui luy auroiét conſeillé la vengeance.
Elles fe font mifes en peine pour deviner
vos Enigmes ; mais en verité ,
Monfieur , elles ne veulent point paffer ,
pour Sorcieres. Il n'y en a qu'une d'elles
qui s'eft mis dans l'efprit de trouver
celle des quatres Vers , qui commence
par Iamais
par moy
lienx bas ne
furent habitez , & elle veut que ce foit
unie Etoille. Voila , Monfieur , un peu
plus que m'acquiter de ma Commiffion.
Je fouhaitte que nos Dames donnent
bien- toft lieu à quelque Hiftoire
veritable , afin de vous en faire part ,
& vous affurer encor une fois que
quoy qu'inconnu , je fuis , &c.
LETTRE
De Ham.
III.
B.
Parce que je prefume , Monfieur ,
que des trois Explications que je
donne au trois Enigmes de voſtre
Mercure de Fevrier, il s'en pourra trouver
une bonne , il ne m'eft pas poffible
de ne vous les pas envoyer. Les
voicy donc. Il mefemble aflez jufte de :
48 Extraordinaire
dire de la premiere en Vers , que c'eft
le Bafton de Marefchal de France. Ce
que la feconde nous marque paroift
convenir an Papier , ou à la Lettre
miffive; & je crois avoir trouvé le fens
de Pandore & d'Epimethée , quand je
dis que ce n'eft autre chofe que le Depart
du Roy, & l'Ouverture de la Campagne
; ce qui à mon fens eft tout-à
fait exprimé par l'ouverture de la
Boëfte , & la fortie de toutes fortes de:
maux , qui figurent ceux dont nous voyons
aujourd'huy la Flandre accablée.
Quoy quil en foit , Monfieur , je fuis
voftre , & c.
DE CROIX , Procureur
du Roy , de Ham.
LETTRE IV.
A Paris.
Nfin , Monfieur , j'ay obtenu d'une
belle Perfonne de mon Quartier
la permiffion de vous envoyer un
Quatrain de fa façon . le l'avois priée
de fouffrir que je vous la nommaffe
, mais elle ne me l'a voulu accordu
Mercure Galant.
49
>
der qu'à condition que je ne vous la fe.
rois connoiftre que fous le nom de la
Belle Dégrail. Au refte c'eſt une Demoiſelle
d'une naiffance illuftre &
dont la Famille a donne depuis peu des
Chefs au Corps de la Juftice . Elle eft
jeune, bien faite , & on peut dire que
là beauté de l'efprit ne cede point en
elle à celle du Corps . Le jour mefme
que le dernier Mercure parut , elle
commença de l'ouvrir dans une Compagnie
qui fe trouva chez elle, & leutl'Enigme
de la page......Chacun s'empreffa
d'en deviner le Mot. Moy-melme
je fis comme les autres , & ne réuffis
pas mieux ; mais la Belle Dégrail
riant de la peine qu'elle me voyoit
prendre,me dit tout d'un coup, & avec
un certain air qui enleve ceux qui la
regardent.
A quoy bon fi long- temps chercher qui
vous l'enseigne,
Ce Mot qui porte tout , & ne refuſferien?
Vous l'avezentendu , fi vous m'écoutez
bien.
Ce mot fi propre à tout , Tircis, c'est une
Enfeigne.
Q. de Janv.
C
50 Extraordinaire
Ce fut alors que pour vous témoigner
le reffentiment de toute hoftre
Compagnie qui prend un plaifir fingulier
à la lecture du Mercure , je propofay
de contribuer deformais à le
groffir , comme nous avons contribué
jufqu'à cette heure à fon debit , & de
commencer par ce Quatrin que je
vous envoye. Ma propofition ne fut
combatuë que par la Belle Dégrail, qui
fe rendoit heantinoins , mais fous les
conditions que je vous ay marquées.
Elle m'a pourtant permis encor de
vous dire qu'elle entretient quelque
connoiffance& quelque habitude avec
des Perfonnes de Crefpy en Valois,
d'où elle voit que vous recevez des
Mémoires. Apres cela je vous laiffe ,
en vous priant de fouffrir que je me
dife voftre , &c.
DE BEAUREGARD .
LETTRE V.
Surles deux Enigmes du Tome
A Périgueux.
de Janvier.
Ene prenspas ainfi les Enigmes d'em-
IF blée
du Mercure Galant.
Sr
Et ce n'est pas à moy d'en penetrer le
fens ;
Confultez pour cela la Royale Affemblée ;
Quifeule des Sçavans merite tout l'encens
.
Pour l'Enigme qui fuit, elle est trop relevée,
Et je fuis trop petit pour y pouvoir toucher
;
Mais j'efpere d'en approcher,
Et pouryréüffir dufond de ma Valée ,
Ie m'éleve auffi haut que le Coq d'un Clocher.
Ayant efté affez heureux , Monfieur,
pour deviner la plupart de vos Enigmes
précedens , -'ay crû que je pouvois
vous envoyer l'Explication de
celles-cy , & je l'aurois fait plutoft , ſi
je n'avois pas reçeu fi tardvoftre Mercure
de Janvier. l'attens celuy de
Fevrier pour fçavoir fi cette Explication
eft jufte , & fuis , Monfieur , tout
à vous.
I. Confeiller au Préfidial de
Périgueux.
Cij
52
Extraordinaire
LETTRE VI.
A Moulins.
Vo
Oftre Mercure vivra toûjours,
Monfieur ; Vous vous eftes tresbien
acquité de ce qu'on attendoit de
vous & de luy au commencement de
cette Année. Vous avez donné au Public
des Eftrennes fort agreables . Il
n'eft point d'Amant qui ne fe foit fait.
un plaifir de le recevoir pour en faire.
un autre à fa Maiftreffe en le luy préfentant.
C'eſt le plus joly travail qu'il
pouvoit luy offrir. Une chofe pourtant
m'y déplait , auffi- bien que dans tous
les autres . C'eft que vous nommez tous
ceux qui ont eu des avantures guerrietes
, & vous eftes fort refervé fur les
amoureuſes. Tout ce que vous dites de
galant eft par Enigmes . Tout de bon ,
Monfieur , cela n'eft pas bien , & il
feroit jufte que la Balance fuft égale
entre Mars & l'Amour. Si vous ofez
dire , Monfieur un tel a vaincu tel Ennemy,
pourquoy ne dites vous pas avec
la mefine liberté , Monfieur un tel a eu
unegalanterie avec Mademoiſelle une tel.
du Mercure Galant.
53
A
>
le ? Je trouverois cela fort raifonnable.
Je crains que vous ne le trouviez pas
de mefme & je doute fi ma remontrance
aura effet. Je vous imiteray donc
Monfieur ; & puis que vous ne voulez
pas qu'on fçache les Noms de ceux
dont vous publiez les galanteries, vous
ne fçaurez pas non plus le mien. Celuy
que je prens à la fin de cette Lettre
m'eftant commun avec tous les
honneftes Gens qui lifent le Mercure ,
vous ne m'y reconnoiſtrez pas fans
doute , & vous aurez de la peine à me
diftinguer dans le nombre de ceux qui
fe difent vos tres , & c. Il n'y a pourtant
perfonne qui foit plus voftre Serviteur
que moy.
LETTRE VII.
Leed
E Sonnet que vous trouverez dans
cette Lettre a efté envoyé du fond
de l'Allemagne depuis huit ou dix
jours. Vous voyez par là , Monfieur,
quelque chofe qu'on dife , qu'il y a
encor de bons François en ce Païs-là,
& que nous n'y fommes pas fi décréditez
, qu'il ne s'y rencontre toûjours
Ciij
54 Extraordinaire
'
quelqu'un qui veüille bien prendre
noftre party. Ces Vers viennent de la
Cour d'un Grand Prince qui eſt demeuré
neutre depuis le commencement
de la Guerre, & qui ayant beaucoup
de difcernement, aime avec paffion
les Gens d'efprit. Ils ont efté faits
par un Gentilhomme qui n'eft pas un
des moindres ornemens de fa Cour, &
valent bien la peine d'eftre publiez.
On a crû ne pouvoir mieux s'adreffer
pour cela qu'à l'Autheur du Mercure
Galant. Ses Ouvrages font veus par
toute l'Europe, & on eft perfuadé qu'il
n'y a point de meilleur moyen pour
mettre une Piece en credit, que
de le
prier de luy ménager une place dans
les Mémoires qu'il donne tous les
Mois au Public. Je fuis , Monfieur,
quoy que je n'aye pas l'honneur d'eftre
connu de vous , avec tous les fentimens
d'eſtime imaginables , voſtre,
&c. DE SAVEUS B.
SVR LE PROJET DE PAIX.
SONNET .
L
E Ciel prend le party d'un Monarque
invincible ,
du Mercure Galant.
55
A la confufion de tous fes Ennemis ;
Leurs deffeins confondus , & leurs coeurs
plus fournis ,
Les rendent aujourd'huy d'une humeur
plus paifible.
Contre luy trop longtemps ils ontfait leur
poffible ;
Mais fansfaire pourtant ce qu'ils s'eftoient
promis ,
Ils gagneront bien plus d'eftre de fes
Amis ,
Et d'éviter les maux d'une Guerre
nuifible.
LOUIS dont les bontez ne peuvent s'épuifer
,
Leur en offre un moyen qui va l'éternifer
Autant qu'ont déja fait fon Bras &fon
Courage.
Il confent au repos quand ils n'en peuventplus.
Que pourroient-ils de luy fouhaiter davange
,
Qu'une Treve , ou la Paix , apres eftre
vaincus ?
C iiij
56
Extraordinaire
1 LETTRE
De Provence à Tarafcon.
VIII.
JE croy,Monfieur, que vous avez réfolu
avec vos Enigmes, de nous faire
tourner la cervelle à nous autres pauvres
faineants & petits Efprits de Province.
Il n'en eft pas un parmy nous,
petit ny grand, qui ne fe rompe la tefte
à les deviner, & c'eſt un plaifir de voir
dans nos petites Societez des Perſonnes
de l'un & de l'autre Sexe fe debatre
tous les jours à qui leur donnera
un meilleur fens. En verité, Monfieur,
vous perdez le plus agreable fruit de
voftre travail , de n'eftre pas témoin des
plaifantes & crotefques chofes qui ſe
difent de temps en temps à cette occafion
, & des combats que nous faiſons
entre nous à tout propos pour foûtenir
chacun noftre fentiment. Mais enfin
comme il n'eſt point de fi chétifcoin
de Province où parmy tant d'Eſprits à
rebours il ne s'échape par hazard quelque
honnefte Homme & d'un peu
d'efprit , ie croy vous devoir dire à la
du Mercure Galant .
57
gloire de noftre petite Troupe , qu'à
l'égard de voftre premier Enigme plufieurs
de nos Meffieurs tomberent d'accord
que rien n'y convenoit, mieux
que l'Armée des Confederez ; que les
Orgues, la Riviere glacée, & le Nuage,
ont efté dits icy comme ailleurs , &
que pour cette derniere vous devez
attribuer l'honneur de l'avoir trouvée,
à un Gentil- homme de cette Ville, qui
a tres- bien imaginé le Carnaval. Ce
fens me paroift fort jufte , & je croy
celuy de l'Autheur.
L
!
L'INCOGNU INDIEN.
LETTRE IX.
Ily a de tres-honneftes Gens dans
la Province de Languedoc, qui font
toutes leurs delices de la lecture de vos
Livres, & qui ne cherchent des Nouvelles
de Guerre & de Ruelle que
dans le Mercure Galant. Auffi , Monfieur
rencontre - t-on dans vos Ecrits
dequoy fe fatisfaire de quelque humeur
qu'on fe trouve , Ceux qui ont
le gouft fin, quoy qu'ils foient Gens à
prendre le temps comme il vient , fe
C v
38
Extraordinaire
plaignent neantmoins à preſent de fa
lenteur , & trouvent que les premiers
jours de chaque Mois tardant trop à
venir, diférent trop le plaifir qu'ils fe
propofent des nouveaux Tomes que
vous promettez. Je crains que leur impatience
& leurs voeux ne haftent la
chofe du monde la plus reguliere , &
que vous n'ayez déja fait imprimer
dans voftre neufviéme Volume l'Explication
de l'Enigme que vous avez
donnée dans le huitiéme. A tout hazard
j'ay réfolu de vous envoyer ma
conjecture .
je fuis Dave , & non pas Oedipe,
7'abandonne au hazard mon Explication.
Quelqu'autre la prendroit pour une bonne
Nipe ;
Pour moy , je ne veux pas eftre fa Caution.
Vous verrez bien , Monfieur , que
j'ay raisó de m'en défier , car je n'ay pû
trouver aucun autre fujet de cet Enigme
que la derniere lettre du Nom que
prend pour cette heure voftre treshumble
& tres- obeïffant Serviteur,
L'INCOGNU.
du Mercure Galant. 59
O
LETTRE
X.
Nne peut , Monfieur , vous fçavoir,
trop de gré des foins que
vous prenez pour rendre utiles &
agreables au Public les belles Relations
que vous luy donnez tous les
Mois , & ie croy que ce feroit en diminuer
le prix , que d'entreprendre de
l'exprimer. Il n'y a , felon mon fens,
que le grand fuccés du Mercure qui
puiffe bien parler à l'avantage de fon
Autheur. Quelques-uns icy trouvent à
redire que vous parlicz fi auantageuſement
de tout le monde ; mais je ne fuis
pas de l'avis de ces Gens que la Satire a
gaftez. Outre que je vois que vous ne
donnez d'ordinaire les grands aplaudiffemens
qu'aux Suiets qui en font dignes
, il ne me paroit pas qu'un Hiftorien
en doive ufer autrement , quand il
raconte des évenemens fi nouveaux ,
& ie foûtiens que cette maniere de
parler obligeamment dens yoftre Hiftoire
, de tous ceux que vous y nommez,
eft profitable plutoft que defavantageufe.
La raison en eft évidente,
60 Extraordinaire
Ceux dont vous dites du bien , & qui
le méritent en effet , trouvent dans la
juftice que vous leur rendez , un fecond
motif aux belles Actions où leur propre
inclination les porte ; & ceux que
Vous traitez favorablement , s'ils ne
voyent pas la veritable peinture de ce
qu'ils ont fait , au moins voyent- ils
dans ce Portrait un peu flaté la belle
Image de ce qu'ils ont dû faire ; d'où
ils doivent conclure , que fi quelques
Actions médiocres ont efté receües de
fi bonne grace , les grandes font regardées
avec une parfaite admiration.
Les Critiques ont beau condamner ce
genre d'écrire , je fuis feur l'évenement
fera voir , à la confufion de
ceux qui le defaprouvent, que ce ftyle
obligeant qui engage , & qui plaift à
ceux qui fe trouvent marquez dans
cette Hiftoire, eft capable de faire plus
de bruit dans le monde que les Cenfures
bilieufes & les virulentes Satires
des autres qui irritent ceux qu'elles reprennent,
& ne les corrigent prefque
jamais.
que
Comme je fuis dans un Païs reculé
où le Mercure vient tard, & où meſme
du Mercure Galant. 61
avant les précautions que vous avez
prifes dans le dernier , il venoit fouvent
contrefait, je ne pus lire le precedent
que le 22. Janvier, & encor dans
une Edition fauffe , où l'on avoit obmis
l'Advertiffement que vous donnez
à ceux qui cherchent à vous écrire.
C'eft ce qui eft caufe que je ne l'ay pas
fait plutoft.
Au refte, Monfieur, vous avez tellement
rendu à la mode le Genre Enigmatique,
qu'on s'en fert à tout. Si un
Galant veut faire une declaration à
une Belle , il ne fçauroit s'empécher
d'employer ce ftyle dans fon Madrigal
; & s'il la veut confoler de quelque
perte, la violence de fa paffion ne
l'engage pas plus fortement à luy dire
quelques mots de fa peine en la confolant,
que la Mode le pouffe à luy en
parler en Enigme. Les deux Pieces
qui fuivent font la preuve de ce que
j'avance. Je voudrois vous pouvoir
faire connoiftre auffi fenfiblement l'e.
ftime que je fais de vous, & avec quel
zele je fuis voftre tres-humble Ser
viteur,
D. L. G
62 Extraordinaire:
IRis
A IRIS.
Ris , depuis deux mois il est né dans
mon fein
Certain petit Poupon le plus joly du
monde.
2
Il doit viure longtemps , car il paroift
fortfain ;
Il eft gras , potelé , fa treffe fera blande,
Vous l'aimeriez , tant il est beau.
D'une main il tient un Flambeau ,
De l'autre un Arc de bonne grace,
Sur l'épaule il porte un Carquois ;
Quand nous luttons , il me terraffe,
N'est- cepas eftre fort pour n'avoir que
deux mois ?
Outrefa force redoutable
Qui fait craindre en croiffant, qu'il devienne
indomptable,
Chacun déja muge à le voir,
Quefarufe dans peu paffera fon pouvoir.
le tiens de tres-bon lieu que vous étesfa
Mere,
Et viens vous demander ce qu'il enfan
dra faire.
Le nepuis étouffer ce Fruit qui vient da
vons
du Mercure Galant .
63
Mais vous pouvez l'inftruire, apres l'avoir
fait naiftre,
A neprendrepour moy qu'un air traitable
& doux.
Alors de tres-grand coeur je le laifferay
croiftre.
A LA MESME.
'N Roffignol eft mort, l'autre a pris
la volée. VN
Sans regreter
Sans en eftre fi defolée,
tant ces Oyfeaux.
Sans méler vos regrets au murmure
des
eaux,
Acceptez an Oyfeau d'une forme nouvelle,
Plus charmant mille fois qu'un Fils de
Philomelle.
Il a des bras,il a des mains,
Il a pour fon bec une bouche,
Toutfon corps eft formé comme les Corps
bumains,
Et fait comme un Poupon étendu furfa
couche. }
Cependant ce n'est qu'un Oyfeau,
On le reconnoit à fes aifless
64
Extraordinaire
Que l'adreffe d'aucun Pinceau
Ne fçauroit vous peindre affez bel-
Les.
Ecoutez fes douces Chansons,
Il en fait de toutes façons :
Mais pour rendre fur tout fon ramage
agreable,
Recevez-le chez vous d'un accueilfavorable
;
Alors , ma foy , jamais il ne prendra
・·l'effor
Nyjamais, belle Iris, vous n'en verrez la
mort .
LETRE XI.
A
Os Dames ont toûjours le même
empreffement de voir vôtre Mercure
; & ce que vous avez adjoûté au
dernier Tome , augmente l'obligation
que vous ont tous les honneftes Gens
des Provinces. Cependant, Monfieur,
j'ofe vous dire que le Mercure du Mois
de Janvier n'a pas eu pour moy tout
l'agrément des autres , & je n'y ay pû
voir fans quelque chagrin les Vers
que fay envoyez au commencement
de l'Année à Madame la Comteffe de
du Mercure Galant. 65
Mont- revel. Je les fis avec fi peu d'aplication
, & j'employay fi peu de
temps à inftruire mon petit Amour ,
qu'il eftoit difficile que fon compli
ment fut jufte. J'ay remarqué en vous
le donnant, qu'on l'a redreffé en quelque
chofe ; mais celuy qui a rendu ce
fervice à mon Cupidon , auroit eſte
plus obligeant , s'il fe fuft paffé de le
produire. Voftre nouveau Mercure à
d'ailleurs mille agrémens . L'Année
1677. en finiffant fon cours , s'explique
de la manière du mōde la plus fpirituelle.
La grande Prairie ne peut té
moigner fon dépit plus ingenieufement
, rien n'eft mieux imaginé que
l'Empire de la Poësie . Tous ces Ouvrages
ont des beautez particulieres. Rie n'eft
mieux tourné , ny plus naturel . Quant
à la grande Enigme , je n'en trouve
pas le Monftre plus dangereux que celuy
de Pfyché , & je croy que parmý
tant de Bras & de Teftes , il ne nous
cache
que l'Academie Françoiſe. Beaucoup
de Gens le croyent , & nos Dames
l'affurent. Ce qui pourroit me flater
à cet égard,eft qu'il ne m'a échapé
jufqu'icy aucune de vos Enigmes , &
66
Extraordinaire
que j'ay heureufement toûjours rencontré
le veritable Mot, Cette facilité
m'a pouffé à faire les deux que je
vous envoye. C'eft à dire vray, un peu
de vanité pour un Homme qui n'a eu
habitude qu'avec les Muſes des Alpes .
Le territoire n'eft pas heureux pour
les Vers, mais vous avez donné lieu à
cette vanité. Mes folies n'auroient efté
connues que d'une Philis Provinciale,
fi vous ne m'euffiez point placé dans
voftre Mercure. Nos Dames ne demandent
point d'autre raifon de la
bonté d'un Ouvrage , que la place
qu'il tient dans les voftres . Elles font
tellement perfuadées de voftre delicateffe,
que voftre choix fuffit pour attirer
leur approbation , & je fuis à leur
fens un habile Homme depuis que
mes Vers ont paru dans voftre Livre,
La bonté avec laquelle Madame la
Comteffe de Mont-revel a reçeu mon
Préfent,avoit déja autorisé ma Poëlie,
& m'avoit acquis quelque eftime dans
l'efprit de ceux qui connoiffent la delicateffe
du fien, mais quand l'opinion
qu'on a de voſtre difcernement , n'acheveroit
pas de me juftifier par tout,
du Mercure Galant.
67
je vous dois du moins beaucoup pour
tout ce qu'elle a fait pour moy en ce
Païs. Je n'efpere plus de pouvoir répondre
à cette obligation , ne voyant
pas qu'un Homme comme moy puiffe
faire autre chofe que vous dire inutilement,
je fuis voftre, & c.
V
DE MONTANEY , Confeiller au
Prefidial de Bourg en Breffe.
LETTRE XII.
Oftre Mercure , Monfieur , fait
le divertiffement de tous les hon.
neftes Gens.La maniere dot il eft écrit,
& cette certaine Urbanité , s'il eft permis
de fe fervir de ce terme , fi rare
dans les autres Ouvrages , & qui regne
par tout dans le voftre , y
font trouver
tous les jours de nouveaux agrémens.
Je ne fuis point furpris qu'on ait de
l'ambition pour y occuper quelque place
, je la trouve au contraire tres-raifonnable
, & j'eftime davantage mes
Amis depuis qu'ils fe font laiffez toucher
d'une envie fi noble. Les Enigmes
non moins poliment écrites , qu'ingé68
Extraordinaire
nieuſement imaginées, que vous y propoſez
, font naiftre une émulation dans
les Compagnies , qui contribuë beaucoup
au plaifir. Dans une de celles où
je me fuis trouvé on expliqua l'Enigme
de la Demoiſelle de Vernon , fur ua
Iaquemart , fur un Coq au haut d'un
Clocher , & fur le Soleil , & je reçeus
hier de Blois les Explications que je
yous envoye. J'aurois deû , Monfieur,
commencer cette Lettre
des excupar
fes de ne vous les pas porter moy- même;
mais j'efpere que celle que j'ay
déja pris la liberté de vous écrire , me
fera obtenir le pardon d'une faute qui
porte fa punition avec foy ; car je vous
protefte que je me fais une extréme
violence , dans la crainte de vous importuner
, fi je vous faifois perdre
quelque moment d'un temps qui vous
eft fi précieux.
PA
LETTRE XIII.
Army ceux qui fe divertiffent le
plus de tant d'agreables Nouvelles
que vous nous apprenez dans le Mercure
Galant , je fuis d'un des Quartiers
14
du Mercure Galant. 69
de France où l'on a le plus de curiofité
de voir ce Livre.Nous y lifós quelquefois
le Nom de nos Amis , apres qu'ils
ont fait quelque chofe de remarquable,
& nous les trouvons bien plus braves
& plus honnettes Gens quand vous
leur avez rendu juftice , que nous ne
faifions auparavant . Un d'eux m'écrivoit
il y a quelque temps qu'il avoit
bien moins de joye d'avoir fait fon
devoir dans une occafion affez dangereufe
, que de ce qu'il fçavoit que je
l'eftimerois plus qu'à l'ordinaire , des
louanges que vous luy aviez données.
Jamais deffein ne fut plus approuvé
que celuy que vous avez de faire connoiftre
le merite par tout où il fe trouve
, autant parmy les Autheurs que
parmy les Guerriers , & bien qu'il y
en ait quelquefois de fecret & de caché
, perfonne n'aura plus fujet de fe
plaindre en cela de fon malheur , puis
qu'on n'a qu'à recourir à vous pour
eftre connu . En effet, peut- on exceller
en quoy que ce foit , & n'eftre pas
affuré qu'en s'adreffant à une Perſonne
fi bienfaifante & fi jufte, on verra
bientoft tout le Royaume , & les Païs
70
Extraordinaire
Etrangers meſme ,inſtruits de ce qu'on
Avec le temps , Monmoyen
, nous
fçait faire
fieur , & par voftre moyen ,
connoiftrons les plus rares Ouvriers , &-
il n'y aura plus guere de talent extraordinaire
qui foit obfcur & inconnu,
car peu à peu vous verrez que ceux
qui n'ont pas d'empreffement à fe produire
d'eux mefmes , auront des Amis
qui vous parleront en faveur de ces
Perfonnes trop modeftes. Quoy que je
fois d'un Sexe où la Science & les belles
Connoiffances font affez rares , je
les aime affez neantmoins pour me réjouir
autant que les plus fçavans , qu'il
fe foit trouvé un Ecrivain affez officieux
pour inftruire tout le monde de
tout ce qui fe fait de plus curieux &
de plus achevé. Combien y a - t-il peu
de Gens qui connoiffent les excellens
Maiſtres en toutes fortes d'Ouvrages ?
Pour moy je croirois volontiers qu'on
ne fçauroit guére faire une perquifition
plus neceffaire , ny qui fuft plus
agreablement reçeue. Cependant un
peu d'exactitude & de feverité ne fiéroit
pas mal dans les rangs que vous
leur donnez. Mais à propos de chofes
du Mercure Galant. 71
bien faites & de ceux qui en fçavent
faire , nous avons trouué la Nouvelle
des Vendangeurs & des Vendangeufes
fort bien écrite , & nous fommes
trois ou quatre qui voudrions bien
avoir quelque Livre d'un ſtyle fi naïf
& qui nous a tant plû. Il n'y a aucune
de nous qui ne foit tres-fort perfuadée
que ce n'eft pas là un coup d'effay, &
que celuy qui s'eft fi bien acquité d'une
Relation fi galante, pourroit faire
des Nouvelles plus agreables que toutes
celles qu'on a veues , quand on y
mettroit celles de Bocace dont nous
avons leu quelques - unes des plus belles
& des plus honnétes : Celle- cy
qu'on nous a donnée , eft bien d'un
meilleur air. On n'en pouvoit pas
mieux repreſenter tous les Perfonnages
; & ce feroit avoir bien peu de
gouft & de difcernement à mon avis,
que de paffer legerement par deffus
fans s'appercevoir qu'elle eft de main
de Maiftre.Vous nous obligeriez beaucoup,
Monfieur, fi vous nous en pouviez
donner d'autres de la façon de celuy
qui l'a faite , & fi vous nous vouliez
apprendre qui il eft. Une autre
72 Extraordinaire
fois nous nous ferons connoiftre auffi
à vous ; car je ne vous parle pas plus
pour moy , que pour trois ou quatre
Perfonnes qui ne font pas moins éloquentes
que belles . Nous fommes toutes
extrêmement reconnoiffantes de
certaines chofes que vous avez touchées
encor plus en galant Homme
qu'en fidelle Hiſtorien, d'une Famille
dont nous fommes venues , & beaucoup
plus reconnoiffantes encor du
foin que vous avez eu de faire valoir
deux de nos plus proches Parens qui
font auffi bons ailleurs qu'à la Guerre,
& peut- eftre qu'à quelque heure vous
vous en appercevrez . Pour ce qui eft
des Enigmes , une Fille qui n'a pas
quinze ans, mais qui a l'efprit admirable,
nous ofte toûjours la peine de les
deviner; elle les cherche fort curieufement
dés que nous avons reçeu le Livre
:Elle n'a pas fi- toft lû deux ou trois
fois celle qu'elle trouve , qu'elle nous
dit ce que c'eft . La derniere eft fur la
lettre ; cela fut bientoft démeflé, &
Monfieur de Chandoré n'y fçauroit aller
plus vifte.
LET
dn Mercure Galant.
73
LETTRE XIV.
A Moulins.
Oute la France vous eft obligée,
Monfieur, de l'honneur que vous
luy faites dans les Païs Etrangers. Les
glorieufes & préque incroyables Conqueftes
de nôtre Invincible Monar
que ont forcé les Nations les plus envieufes
de noftre gloire , d'avouer que
rien ne peut égaler la bravoure de nos
François ; mais voftre Mercure leur
apprenant en détail les actions de valeur
& de conduite de nos Braves , leur
fait remarquer combien noftre France
eft fertile en Heros. Ils y voyent avec
étonnement que les Belles Lettres n'y
fleuriffent pas moins que les Armes,
& que Mars & les Mufes y font d'une
fi parfaite intelligence , que la plupart
de nos Guerriers fe fervent également
bien de l'Epée & de la Plume, & que
de la même main qu'ils rompent les
Efcadrons & forcent les Villes des En
Q de Ianv. D
74
Extraordinaire
>
nemis, ils ecrivent des Billets auffi tendres
& desVers auffi galants , que s'ils
avoiết employé toute leur vie à ces fortes
de galanteries . J'ay veu avec plaifir
combien à Rome les honneftes Gens
qui aimant noftre Langue & la gloire
de nôtre Nation , eftiment voftre Mercure
; & j'ay appris avec une joyė
extrême en arrivant en Provence,
que vous n'avez pas travaillé pour
des Ingrats , qu'on vous rendoit
juftice , & que vos Lettres avoient
une approbation generale de tout ce
qu'ily a de Gens d'efprit. Quoy que je
fois bien éloigné d'eftre de ce nombre,
je ne laiffe pas de prendre part au
plaifir que vous leur donnez . A mon
arrivée à Lyon jay devoré les derniers
Tomes que je n'avois pas veus.
Si j'avois pû les lire plus-toft , je vous
aurois envoyé une Explication de voftre
grande Enigme , que j'ay crû eftre
la Grammaire. Elle ne feroit plus
de faifon , & dans quelques jours voftre
ſecond Tome m'apprendra le veritable
Mot. Je crois avoir trouvé celuy
de la petite.
du Mercure Galant.
75
Pour vous en dire ma pensée ,
Jamais la Gironete en lieux bas n'eft
placée ,
Son Corps fe meut au moindre vent ,
Elle tourne les yeux du Couchant an
Levant ;
Enfin quoy qu'infenfible , elle eft auffi
Légere
Que mon infidelle Bergere.
S'il fe paffe quelque chofe de nouveau
à Bourbon , où je dois me rendre
dés que la belle Saifon y amenera les
Malades , je vous en feray part ; car
pour ne vous eftre pas connu , je n'en
pas moins voftre , & c. fuis
I
L
LETTRE XV.
y a longtemps , Monfieur , que je
refifte à la tentation de vous faire un
remercîment du plaifir de la lecture de
voftre Livre ; mais ayant veu dans le
dernier de l'Année que vous en receviez
de toutes parts , je n'ay pû m'empeſcher
de vous apprendre que voſtre
agreable Ouvrage fait beaucoup plus
de bien que vous ne pensez , & qu'il
Dij
76
Extraordinaire
eft d'une utilité plus importante que
celle de divertir & de plaire , en debitant
des Pieces galantes , ou en faifant
l'éloge de ceux qui fe fignalent à la
guerre. Vous fçaurez donc , Monfieur ,
que fans faire le reformateur , & fans
parler de morale , voftre Mercure galant
a plus fait de reforme que les
meilleurs Sermons de l'Avent , puis
qu'il a banny de beaucoup de Compagnies
la médifance & la cruelle raillerie
, & qu'il a fait voir qu'on pouvoit
eftre fort agreable , en difant toûjours
du bien de tout le monde . Vous
avez corrigé des Femmes qui ne pardonnoient
à perfonne , qui piquoient
leurs meilleurs Amis , qui trouvoient
des defauts en toutes chofes , qui ne
voyoient dans les plus parfaites que le
cofté qui n'eftoitpas achevé , & enfin
qui ne croyoient pas qu'on puft rire
fans tourner quelqu'un en ridicule.
Une Veuve tres-bien faite eftoit de ce
caractere. Sa Famille eft nombreuſe.
Elle a de la qualité & du rang . Elle
n'eft ny du jeu ny de la promenade;
mais bornant tout fon plaifir à vifiter
& à eftre vifitée , elle ne faifoit autre
du Mercure Galant.
77
y
que debiter de Quartier en Quartier
les Nouvelles de la Ville dont elle eft
toûjours informée la premiere. Elle
ajoûtoit régulierement une glofe malicieuſe
, comme fi elle avoit un intereft
particulier à décrier chaque Famille.
Elle fçait par coeur le foible des
Genealogies. Elle tient regiſtre de tous
les fâcheux accidens qui ont rendu des
Perfonnes malheureules. Elle n'oublie
jamais ce qui peut ternir le merite ,
obfcurcir la naiffance , ou rabailler la
dignité. Enfin elle ne dit du bien de
perfonne , à moins qu'il ne luy ferve à
offencer un autre plus vivement. Cette
Dame que tant de malignité environne
, ne s'eft pourtant pû defendre de
louer vôtre Livre. D'abord elle a trouvé
qu'il donnoit trop de louanges, qu'il
y avoit mille agreables malices à debiter
dans les Nouvelles , & qu'on pouvoit
innocemment ne pas toûjours dire
du bien de ceux de qui on parle ; mais
ayant veu que fon fentiment n'eftoit
pas approuvé , que les Gens d'efprit &
de bon fens prenoient voftre party
contre elle , que l'on blâmoit la raillerie
, que chacun avoit intereft à la
D iij
78 Extraordinaire
bannir , elle a commencé à fe dégoûter
de ce plaifir ; & entendant par tout
qu'on louoit l'Autheur du Mercure de
fon honnefteté & de la maniere civile
& obligeate avec laquelle il traite tout
le monde , elle s'eft infenfiblement accoûtumée
à ne plus médire. Ainfi ,
Monfieur , ce que le Confeffeur n'avoit
pû faire avec des penitences en
plufieurs années , voftre Livre l'a fait
en badinant , fi j'ofe le dire ainfi. Il a
bien fait encor de plus merveilleufes
converfions. Il a pacifié des Familles,
réüny des Ménages qui grondoient ,
adoucy des Peres de qui la mauvaiſe
humeur empeſchoit les Enfans d'entrer
en commerce avec eux , parce que
ces Gens fauvages auroient tary toutes
les fources de la joye par un pénible
travail des affaires de longue haleine,
ou par des refléxions chagrines. Le
Mercure Galant eft venu au fecours de
ce Malheureux. Il leur a fourny agreablement
à tous des fujets de converfation,
de plaifir & de joye. Mefme ces
petits Ménages grondeurs , où la dépenfe
& le détail des frais qui fe font,
eft la matiere la plus ordinaire de l'endu
Mercure Galant.
19
tretien, qui par là retombent inceffam
ment dans l'ennuy & la melancolie ,
ont enfin appris à parler des chofes
plus agreables. Ils fe contentoient autrefois
de ******* qui ne fervoit
pas à leur polir l'Eſprit , ny à leur rendre
l'humeur moins fauvage , comme
fait voftre aimable Mercure , où chacun
apprend mille agreables & galantes
Nouvelles, fans qu'on y puiffe rien
critiquer. Les plus feveres n'y fcauroient
trouver à redire , eux qui fe revoltent
au feul titre de Roman ou de
Comedie. Voftre Ouvrage , Monfieur,
eft donc plus utile que vous ne l'avez
peut-eftre crû. Je ne vous dis qu'une
partie de ſes bons effets , une autrefois
je vous en diray quelques autres. J'adjoûte
que l'Enigme de voftre dernier
Livre étoit facile à deviner à ceux qui
le leûrent le premier jour de l'Année .
LETTRE XVI.
A Paris.
'On m'ordonne de vous écrire &
de vous gronder, Monfieur; ce font
Diiij
80 Extraordinaire
bien des affaires tout- à-la fois pour un
Homme qui n'eft ny affez fpirituel
pour vous faire un joly Billet , ny
affez mal- honnefte pour vous brufquer.
Il faut pourtant obeïr ; & fi je
he le fais, j'encourray l'indignation de
la plus aimable Societé du monde.
Fâcheufe alternative qu'on ne peut
prendre que d'un mauvais cofté! Je
me fixe au premier, Monfieur , & je
vous prie en mefme temps de trouver
bon que mes Amis tous injuftes qu'ils
font , foient plus contens de moy que
vous. Ils veulent que je vous dife que
vous avez tort d'avoir diferé jufqu'à
l'Année 1677. à nous donner le Mercure
Galant , à moins que cette Année
ne foit voftre Année favorite , & que
vous n'ayez voulu la diftinguer des
autres par un endroit qui vous diftingue
fi fort vous - mefme du commun
des habiles Gens. On ne voit pas trop
bien pourquoy vous n'avez pas ou
vert plutoft une Carriere où vous de-'
viez cueillir tant de Lauriers, & femer
de fi doux plaifirs à ce qui s'appelle le
beau Monde. Il y a déja longtemps
que le Roy eft victorieux & conque
du Mercure Galant. 8r
rant,qu'il eft le Prince le plus accomply
de l'Univers , & voftre plume a
manqué tout ce temps- là à fes Exploits
& à fes Vertus. Il y a déja longtemps
auffi que les Avantures de Paris
, de la Cour , & de la France , ont
befoin d'un Hiftorien ; & cependant
vous vous eftes tû, vous à qui le filence
fied fi mal. En verité , Monfieur,
vous avez grand tort. Encor une fois,
c'eft un reproche que je vous fais de
la part de Perfonnes qui ont plus de
droit de vous le faire que moy , parce
que la délicateffe & la vivacité de leur
Efprit leur en donne davantage aux
belles choſes. Je ne fçay pas fi le foin
que vous avez eu de nous choisir un
Courrier auffi illuftre qu'est celuy de
Jupiter & des Dieux , pour nous.
apporter vos jolies Nouvelles , ne
Vous pourra point un peu difculpers,
mais je crains pour vous que non, puis
qu'enfin cela ne nous dédommage:
point de voftre dur filence , & qu'au
contraire nous n'en connoiffons que
mieux le bien dont il nous a privez..
Selon moy , Monfieur , il y a dix ans
que vous devriez avoir commancé à
D W
82 Extraordinaire
A
donner le Mercure au Public ; parce
qu'il y a dix ans que je commence à
prendre gouft aux productions d'Ef
prit, & à les favourer. Les autres difent
quinze, les autres vingt , & chacun
à proportion qu'il ett plus ou
moins avacé dans l'âge du bon fens.En
effet, Mr. c'est un Ouvrage qui plaiſt
àtout le monde. Il a une force magique
pour gaigner les coeurs de tous ceux
qui le lifent , en forte même que tel
qui dit mille & mille biens de vous,
ne fait point de difficulté de dire en
même temps qu'il faut que vous soyez
Magicien ; & pour moy j'adjoûte que
voftre Magie eft contagieufe puis
qu'apres avoir enchanté les Gens, elle
les rend eux-mêmes Magiciens. Vous
n'en difconviendrez pas fans doute, fi
vous faites reflexion au grand nombre
de Devins que vos Enigmes ont pro
duits. Je ne fçay pas fi le mal feroit
venu jufqu'à moy , qui ne m'entendis
jamais à deviner ; mais il me femble
que j'ay trouvé celle du Tableau . C'eſt
le Temps. Celle des trois Femmes qui
eft entre l'Homme & les deux autres,
eft l'Heure. L'Homme qui eft à fa
و
du Mercure Galant. 83
droite , & qui tient en main un Maillet
élevé & preft à tomber fur elle,
c'eſt le Marteau qui frape & qui fait
fonner l'Heure. Le Cupidon qui eft
aux pieds de cette Femme , comme
éperdu & effaré , ayant fon Carquois
renversé par terre , & fes Fleches bri
fées, marque la ruine & la deſtruction
de toutes chofes , qui eft caufée par
le Temps. Il n'est rien de plus fort
que l'Amour , & neantmoins le
Temps ne laille pas d'en venir à bout,
àplus forte raifon de toute autre choſe.
La feconde Femme qui eft au coſté
gauche de la premiere , qui la fuit ,
c'est l'Ombre qui fuit chaque Heure,
ou bien encor une autre Heure. Elle
montre avec la main Minerve , le
fymbole de la Sageffe, qui eft derriere
tous ces diférens Perfonnages, & qui
femble les fuivre & venir apres eux,
pour marquer que le Temps amene la
Sageffe & la Prudence avec luy. Mais,
Monfieur, au lieu du Temps qui amene
la Sageffe , ne feroit- ce point la Sageffe
elle - mefme a Voicy comment
Ses trois grands Ennemis font la Beauté
la Jeuneffe, & l'Amour , qui fout
84
Extraordinaire
faire tous les jours mille folies. Let
Veillard qui tient en main un Marteau.
élevé , & qui eft en poſture d'Homme
qui menace & qui veut frapper,
reprefente Saturne ou le Temps , qui
détruit ces chofes en la perfonne de
cette jeune belle éplorée & de Cupidon
defarmé & comme tout éperdu,
qui eft à fes pieds. La feconde Femme
qui en montre une troifiéme derriere
elle, fçavoir Minerve , figure la Vieilleffe
, qui femble dire aux jeunes &
belles Perfonnes , auffi -bien qu'aux
Amans , qu'ils doivent fe conſoler de
leur perte, puis que la Sageffe en doit
eftre la recompenfe & le prix. Voila,
Mofieur, dequoy choifir, Je ne fçay lequel
des deux Mots fera le plus à vôtre
gré;mais je fçay bien que vos intereſts
paroiffent trop meflez avec ceux de la
Sageffe , pour appréhender que vous
la rebutiez tout-à-fait. Pour moy qui
ne fuis pas de fi bonne intelligence
avec elle , je me tiens au Temps, quoy
que je n'aye pas trop fujet d'eftre fatisfait
du préfent & du paffé , mais j'efpere
que l'avenir me fera plus far.
vorable.. Je fuis , Monfieur
Monfieur , avec
da Mercure Galant.
85
toute l'eftime que je dois
VO
Atre , &c.
A
L'ABBE DROüYN.
LETTRE XVII.
Vibeur , dont chacun eft le zelé
Partiſan ,
Quadon reçoit vôtre Enigme en Etrénne,
Sans fe donner beaucoup de peine,
Onfonge enmefme temps au premier jour
de l'An.
Cefens eft naturelsje le crois veritable;
Peut- eftre auffi qu'il n'en eft rien :
Mais au moinsfi j'en puis croire le vray-
Semblable ,
Chaque Vers à ce Mot fe rapporte fort
bien
Le détail feroit une affaire
Ie n'entreprens point de le faire,
Te laiffe à qui fçaura cette Explication
D'enfaire l'application ;
le mefers feulement de cette conjonctures
Pour vous offriricy mon petit cöpliment»
D'avoir placé fort honorablement
Ma Devife en voftre Mercure.
·Elle n'eftoit belle que par le choix
Que ma Mufe avoit ofé faire,
86 Extraordinaire
Du plus augufte & duplus digne Frere,
Du plus augufte & du plus grand des
Roys,
C'eft voftre, &c.
GAUTHIER
LETTRE XVIII.
A Lyon.
E ne doute pas, Monfieur, que bien
des Gens ne fe foient mellez d'expliquer
vôtre derniere Enigme. Je ne
Içay s'ils auront heureufement rencontré
, mais la conjoncture du Mois où
elle paroift, m'en facilite le dénouement,
car je penfe que fon premier
jour en eft la clef, auffi bien que de
l'Année. Parmy tant de nuages, on ne
faiffe pas de voir luire un tres-beau
Iour de l'An, & il ne perd rien de fon
éclat dans les agreables obfcuritez dont
vous l'envelopez . Vos expreffions font
fi heureufes & fi juftes, qu'on ne peut
rien dire qui y vienne mieux. Les Enigmes
ne font pas les feuls ornemens
de vos Ouvrages. Pour moy, je compte
pour rien tous les momens que je
du Mercure Galant. 87
dérobe à vôtre Mercure . De bonne
foy , il eft fi infinuant , qu'on ne peut
luy refuſer toute l'approbation qu'on
luy donne . Je m'avife un peu tard d'en
dire ma pensée , auffi bien que de vôtre
Enigme, dont je n'ay pû vous envoyer
plutoft l'Explication. Je defefpere que
vous luy puiffiez faire l'honneur de la
citer. Celuy que vous me ferez de
croire queje fuis entierement dévoué
à vôtrefervice, me fera une affez douce
confolation , & me tiendra lieu de
tout, parce que dans la verité je n'ay
pas de plus forte paffion que de rendre
juftice à vos Ouvrages, & d'eftre voftre,
& c.
LETTRE XIX.
A
Langres.
E croy ne m'étre pas inutilement
Jappliqué à l'Explication des Enigmes
du dernier Tome de vôtre Mercure
, & fi les Mots que j'ay à vous
propofer , ne font pas les veritables,
ils y conviennent , ce me femble, affez
bien, pour me permettre de m'en fla
88 Extraordinaire
ter. Ce Corps que tant de teftes , de
bras , & de pieds , devroient rendre
tres- monstrueux , ne l'eft aucunement ;
& bien loin de là , c'eft un Corps des
plus accomplis , non feulement de la
France, mais mefme de tout le monde.
Cela n'a rien de furprenant , puis que
c'est un Corps compofé de quarante
des plus beaux Efprits du Royaume.
En un mot c'eft l'Academie Françoiſe.
Quant au mot de l'Enigme qui n'a que
quatre Vers, ce n'eſt à mon avis autre
chofe qu'un de ces Cogs qu'on met au
deffus des Clochers., 11 tourne fans
eftre animé , & regarde de tous coftez
fans rien voir. Pour l'Enigme.en figu
re , elle eft bien plus myfterieufe. Je
L'explique fur la Conftance , qui eft reprefentée
par Venus nuë & depoüillée
de tous les ornemens étrangers. Cette:
Déeffe eft Mere de l'Amour. Auffi
arrive-t- il fouvent que la Conftance
fait naiftre cette paffion ; & combien
a-t- on veu d'Amans qui n'eftans pas
heureux dans les commencemens
, le
deviennent par la perfeverance ; Faveur
pourtant tres fignalée , & qui
n'eft refervée qu'aux plus fortunez
du Mercure Galant. 89
Heureux ceux qui peuvent en fervir
d'exemple .
Heureux l'Amant dont la Conftance
Reduit àfes defirs une fiere Beauté !
Vn coeur fi longtemps difputé ,
Qui cede à la perfeverance ,
Eft la plus digne recompenſe
Dont on puiffe payer un amour rebuté.
Vénus eft affife , c'eft à dire dans la
poſture la plus ferme & la moins fujette
a eftre ebranlée, auffi ne l'eft - elle
pas par les menaces ny par les foûmiffions
de deux Perfonnes qui font à ſes
coftez; & comme elle regarde avec intrépidité
le coup dont il femble que
l'on veuille la fraper , elle ne témoigne
auffi nulle complaifance pour les
refpects de l'autre qui eft à genoux devant
elle. Le Dieu d'Amour & celuy
de la Guerre font dans cette peinture,
parce que c'eft dans ces deux occafions
où la conftance éclate davantage , &
rié ne la met à de plus difficiles épreuves
que les peines de l'Amour & les
dangers de la Guerre. Mais cette vertu
fort toûjours victorieufe de tous les
90 Extraordinaire
deux. Si les Hiftoires feintes , je veux
dire les Romans , nous donnent de fameux
exemples de l'un , l'Hiftoire veritable
de noftre incomparable Monarque
nous fournit de grandes épreuves
de l'autre, nous faiſant voir un Roy qui
par fa fermeté triomphe de tant de
Puiffances unies contre la fienne.
Je fuis ravy , Monfieur , d'avoir eu
cette occafion de vous témoigner en
particulier ma reconnoiffance pour les
préfens que vous faites au Public . C'elt
une obligation à laquelle tout le mon
de doit prendre part , puis qu'il n'y a
perfonne qui ne profite de voftre tra
vail. Il eft dans une approbation generale
, & vous pouvez vous affurer d'a
voir celle de tous les honneftes Gens
de ce Pais. Voftre Livre y eft lû avec
bien du plaifir. S'il s'y fait quelque
choſe qui mérite de vous eftre mandé;
j'auray foin de vous en faire part. Cependant
foyez perfuadé que parmy
tous ceux qui ont pour vous l'eftime
qui vous eft deuë , il n'y en a point
qui ait une plus forte inclination que
moy à eftre , &c.
D. L.
du Mercure Galant.
91
LETTRE XX.
ILLUSTRISSIMO SIGNORE,
V
Engono in queste parti di Toſcana
portatefulle ale del Mercurio Galante
le glorie del fuo Autore , il di cui
fertile ingenio come partoriſce ogni meſe
tanti gratiofi ragguaglÿ , ne naſcono ancora
al fuo merito infiniti ammiratorisanto
più che maggiormente fi accrefce in
noi il defiderio di haverlo , chefi vedono
in effo piu diftinte le relationi de gratiofi
fucceffi dell' Invittiffimo Re dé Galli , che
tiene hormai arrolata fotto lifuoi ftendardi
la Vittoria per renderfela infeparabile
dalle fue armi , onde poffa dirfi
naturalizata Francefe , cheſe dació ne
rifalta nelli noſtri animi un contento eftremo
, vien' ancora accompagnato dal gusto
che proviamo da quei fcherZi di fpirito ,
di che è ripieno tanto in Verfi che in Profa,
& fragl'altri dalle ingeniofe Enimme
che ei propuone & particorlamente
quella del primo Giorno di queſt' anno, il
di cui fenfo è al mio parere l'Academia
Francefe de Belli Spiriti , compofta di
quaranta huomini , che fono tanti Heroi
92
Extraordinaire
letterati che poffono tenery primi luoghi
ful Parnaffo & publicar la fama delle
Mufe Francefi . Maperche le Mufe Italiane
non fiano gelofe di tanti applaufi,
vuol bene ch' joli mandi questo Sonetto
de loro parte , per non voler eſſere loro
mute in cofi bella occafione , venendo à
comparire alla Francefe per effere meglio
accolte dal Mercurio & effendofeli jo de
piú partiali di vero cuore le facio rivexenza
& mifottoferivo. Di V. S. Illuf
triffima.
Devotiffimo Servitore:
vero,
LO SCONOSCIUTO.
LES MUSES
ITALIENNES ,
AUX MUSES
FRANCOISES.
M'es , quijoüiſſex d'une heureuſe
abondance,
Pourfournir de matiere à vos accens di
vers.
du Mercure Galant.
93
Depuis que le Mercure a pris naiſſance
en France.
Vous allez de vos chants remplir tout l'univers.
Quoy , faudra-t-il toûjours vous prêter
audience ?
Ne fçauroit-on avoir de part en vos
Concerts ?
Le Parnaffe n'eft pas le fejour dufilence,
Ilfaut bien aujourd'huy que nous meflions
nos Airs.
Noftre méthodeplaift , elle eft tendre
polie ;
Mais pour nepoint troubler vôtre douce
harmonie
,
Nous prendrons vos accens pour mieux
unir nos voix ;
Et nous partagerons par des accords de
méme
·Avec vous le plaifir que vous fentez extréme
,
De chanter que LOVIS eft leplus grand
des Roys.
94
Extraordinaire
LETTRE XXI.
A Paris.
AR
د
Pres avoir confideré vos Enigmes
, j'ay crû , Monfieur , que
la premiere ne fignifie autre chofe que
cet illuftre & fçavantiffime Corps de
l'Académie Françoife composé de
quarante doctes Chefs de diverfe qualité
, fçavoir , Ducs & Pairs , Evelques
, Préfidens , Confeillers , Ecclefiaftiques
, & Gens d'épée Si j'ay deviné
le Mot, il fuffira pour moy : J'auray
le plaifir de voir les Belles Explications
que les Sçavans vous en auront
données. Je trouve que la feconde
Enigme nous cache le Soleil.Je vous
en donne l'Explication en ce Sixain.
L'Enigme qu'un beau Quatrainfonde,
Cachefous un nuage un Aftrefans pareil
,
Affurément c'est le Soleil ,
Qui fans vie , & bien loin de quatre
parts du Monde ,
D'un mouvement reglé pourſuitfon premier
cours.
du Mercure Galant.
95
Quoy que fans vouloir voir , il regarde
toujours.
Ou fi vous aimez-mieux ces quatre
Vers.
Voftre Quatrain Enigmatique
Cache comme un nuage un Aftre fans
pareil.
Si j'en croy l'Esprit Prophétique,
Au travers des broüillards j'apperçoy le
Soleil.
L'Enigme en figure m'a embaraffé . Je
Fay laiffée a de plus habiles Gens que
moy. J'en ay toutefois tiré une Explication
que je me fuis contenté de communiquer
à quelques - uns de mes
Amis , en attendant que vous nous en
difiez le fecret. Ję fuis , & c .
DES
LETTRE XXII.
A Paris.
ES.
Ly a deux jours , Mr. que je pris la
liberté de vous écrire un Billet , où
je vous difois ma pensée fur l'Enig96
Extraordinaire
me en taille-douce de voftre dernier
Mercure. Depuis ce temps -là j'ay lû
une feconde fois celles que vous y propoſez
en Vers , & fi je ne me trompe,
plus heureuſement que la premiere,
puis que j'en ay trouvé les Mots. Ce
font l'Académie & le Coq d'un Clocher.
Elles font fi juftes & fi claires , qu'elles
n'ont pas befoin d'explication , &
je m'étonne comment elles ne m'ont
point fauté d'abord aux yeux . Il faut
pourtant que vous permettiez à ma
Mufe familiere de s'égayer un peu ,
& de vous dire à fa façon ce qu'elle
en penſe .
Cette Enigme eft l'Académie
Où leMérite met les petits & les grands:
Comine elle eft en tous lieux chere aux babiles
Gens ,
L'Ignorance eft fon ennemie.
Ses Membres font au nombre de quarante
,
Qui bien que diférens , forment un mesme
Corps ,
Et qui font mieux que la Troupe fçavante
du Mercure Galant.
97
Connoiftre les Vivans , & revivre les
Morts.
Qulty
De noftre Langue elle eft l'Arbitre Souveraine
;
Auffi LOVIS la traite- t - il en Reyne,
Il la foûtient parſes bienfaits ,
Et pour comble d'honneur , la placefous
le Dais.
D'Arles & de Soiffons elle fe dit la
Mere;
Mais quoy qu'elle ait donné milleOuvrages
divers ,
Qu'on admirepar tout &fa Profe &fes
Vers ,
Elle n'apas encor achevé ſa Grammaire.
Je vous donne le bonjour , Monfieur
, & fuis , & c.
L'ABBE DROUYN.
LETTRE XXIII.
E fuis l'Homme du monde le plus
Amalheureux , Monfieur . J'ay une envie
prodigicuſe de me faire imprimer,
& je n'en fçaurois venir à bout . Iem'eftois
donné l'honneur de vous écrire
E L. de Ianv.
198 Extraordinaire
une grande Lettre ily a trois ſemaines,
où je vous demandois un peu d'immortalité
; mais je n'en ay point reçeu ,
quoy que pourtant j'en aye attendu
jufqu'à l'arrivée de voſtre Mercure où
je ne me fuis point veu . Cela , comme
vous pouvez croire , m'a jetté dans une
fort grande confternation , car je m'eftois
flaté de l'efpérance d'eftre bientoft
Monfieur l'Autheur , & formant
mille projets là- deffus , j'avois commencé
à renoncer à mes anciennes
connoiffances , parce que je ne voulois
plus voir que les Gens à Stances ,
Sonets , Madrigaux , & le refte. J'ay
efté vilaiment trompé , & je me trouve
obligé de demeurer encor dans la
foule , ou de n'avoir point du tout d'Amis.
Tirez-moy de détreffe , je vous en
fuplie , Monfieur. Faites dire un mot
pour moy à voftre Mercure. Je ne veux
que cela pour m'ériger en Bel Eſprit,
& je fuis affuré qu'on ne verra pas plutoft
mes Ouvrages avec ceux de l'incomparable
Madame des Houlieres, &
les grands Poëtes Meffieurs de Fontenelle
& Ferrier , que fans autres preuves
de ce que je vaux , on me viendra
BIBLIOTHE
du Mercure Galant
rendre vifite comme à un Homme
traordinaire , & pour me faire plaifir,
auffi-toft on mettra le Mercure fur le
tapis. Les uns diront que ce que j'ay
fait, emporte le prix par deffus le refte.
Les autres qui voudront paroiftre plus
raffinez , loüeront mon Ouvrage , faifant
femblant d'ignorer qu'il foit de
moy. Alors un Amy apofté , dira, C'eft
Monfieur , en me montrant au doigt ,
qui a fait cela. Et l'autre répondra ;
Quoy , c'eft Monfieur ? Ak je n'enfçavois
rien. Ainfi mes louanges ne doivent
point paroiftre fuspectes , & c'est unfimple
effet du mérite de la Piece, Toutes
ces belles chofes , Monfieur , fans celles
que je ne dis pas , ne valent-elles
pas bien la peine que vous prendrez
de faire mettre mes petites badineries
dans voſtre Livre ? Je vous en envoye
une. Je ne fçay comment l'appeller,
car elle tient un peu de l'Elegie. Auſſi
avois -je d'abord réfolu d'en faire une,
& pour cet effet je m'eftois un peu attendry
contre mon ordinaire ; & m'imaginant
que j'eftois hay de ma Maî-
LYON
* 1893 *
VILLE
que je nommois Iris ( ce qui eft
conte , car je n'ay jamais efté
Eij
19
DELA
foo Extraordinaire
amoureux depuis que j'ay l'honneur de
me connoiftre ) j'avois commencé làdeffus
d'un ton plaintif; mais quand je
fus au 7. où 8. Vers, comme je n'avois
pas un grand fond de douleur , les tendres
fentimens difparurent auffitoft . Je
fuivis ma pente naturelle , qui eft de
badiner, de forte que je réduifis ce que
j'avois fait dans une espece de Stances,
fi cela peut avoir ce nom-là ; en tout
cas , Monfieur , vous en ferez le Parain
, & vous pourrez l'appeller comme
il vous plaira. Je leur fouhaite à
ces pauvres Enfans de mon Elprit ,
plus de profperitez qu'à leurs aifnez ,
qui le font perdus pour n'avoir pas fçeu
voftre adreffe. S'ils fe pouvoient trouver
chez le Maiftre de la Pofte , ie donnerois
bien quelque chofe , & qu'on
allaft les y chercher , car i'aurois bien
de la ioye de voir toute ma petite Famille
enfemble. Je condamne pourtant
celuy qui fe nomme la Parque , à
eftre ietté au feu , pour avoir osé , luy
indigne , louer le plus grand Roy du
Monde. Pour fon grand Frere qui l'a
accompagné, à la bonne heure, qu'on
le voye, pourveu qu'il parle plus iufte
du Mercure Galant . 101
› une autre fois , & qu'il dife
Que l'on grave fon Nom , où le leur le
fera
& non pas,
Quefon Nomfoit gravé où le leur le
Sera.
Mais parlons d'autre chofe. Voftre
derniere
Enigme paroift fi difficile,
que fi j'estois Juge , je croy que je ferois
mourir celuy qui la devineroit
,
comme eftant Sorcier. Pour moy , je
me rends. Je ne fçay ce que c'eft. J'efpere
que vous nous en inftruirez
bientoft.
J'attens voftre Mercure prochain
avec grande impatience
, Les autres
m'avoient
bien mis en gouft , mais le
dernier m'a achevé , c'eſt …….. Mais
arreftez-vous, ma plume, on ne m'imprimeroit
point , fi vous écriviez des
louanges ; & de peur de n'eftre pas
maiftreffe
de vous - mefme, finiffez vifte
, & dites à l'Autheur
du Mercure
que je fuis plus que perfonne fon tres,
&c.
L.
Je croyois , Monfieur , vous envo
voyer mes prétenduës Stances ; mais
È ij
102 Extraordinaire
comme je ne fçay preſque ce que c'eft
que faire desVers, elles ont un certain
gouft de Profe que je n'ay pû fouffrir,
& qui m'empefche de vous les faire
voir. J'ay misen leur place un petit
Inpromptu que je viens de faire , par
lequel des Gens qui ne me connoiftroient
pas, jureroient queje fuis amou
reux. Le voicy , Monfieur. Si vous le
jugez à propos , vous le mettrez en
quelque coin de voſtre Mercure.
De toutes les autres Bergeres
Helas que me fert l'amitié ?
Leurs douceurs pour moy font ameres
Et je me ris de leur pitié.
Rien ne peutfoulager ma peine ›
Que la cruelle Célimene ;
>
Mon mal fut fa feule rigueur
Monfeul remede eftfa douceur.
Mon deffein eftoit de faire noter
ces Vers;mais comme j'aurois peut- eftre
efté trop longtemps fans les donner
au Public , j'ay crû les devoir mettreicy
, de crainte que fi un galant
Homme mouroit , on n'imputaft fa
mort au chagrin de n'avoir pas efté
imprimé.
du Mercure Galand. 103
LETTRE
A Lyon.
XXIV.
Puis que lesEnigmes du Mercure
exercent fi agreablement l'Eſprit,
je ne puis vous cacher , Monfieur , le
plaifir que j'ay reçeu à chercher le
Tens de celle du Mois de Janvier , qui
m'a paru fort fpirituelle. Il me femble
qu'on peut l'appliquer affez juſtement
à l'Académie Françoife. Vous en jugerez
par les Vers fuivans. Je feray
peut- eftre plus heureux dans cette Explication
, que je ne le fus dans celle
de l'Enigme des Confederez , qui
n'eut le bon- heur d'aller à vous.
pas
Ce n'eft pas que je prenne à coeur un
filence qui ne pouvoit eftre qu'avantageux
aux petits Ouvrages que je
vous envoyois ; mais je ne me confole
pas d'en eftre encor réduit à vous affurer
que je fuis voſtre , &c.
DA...
E iiij
104.
Extraordinaire
J
Explication de l'Enigme du
Mois de Janvier 1678 .
E fuis cettefameufe & fage Académie,
Sur qui du beau Parler la grace eft
affermie.
Des quarante Sçavans qui compofent
mon Corps,
En faveur du bon fens , j'affemble les
efforts.
Le langage poly qui brille dans leur
bouche
,
De l'antique François a banny l'air fam
rouche ,
Et de mon noble Employ l'illuftre autorité
Dans les mots que j'admets choifit la pureté.
Degens de tous états dignement occupée,
Tay l'éclat de la Plume , & celuy de
l'Epée ,
Et l'on voit dans ce rang des Efprits les
plus beaux,
Préfidens,Cordens bleus, Evefques, Cardinaux.
Ce Grand chez qui fouvent j'anonce mes
Oracles ,
du Mercure Galant.
105
C'est l'augufte LOVIS cet amas de
Miracles
Qui d'un heureux concours fait admirer
en foy
Le Modelle parfait d'un Heros & d'un
Roy
Tappelle mes Enfans ces celebres Onvrages
Qui de tous les Sçavans s'attirent les
fuffrages,
Et qui peuvent prétendre au droit de
tout charmer ,
Auffitoft qu'une fois j'ay pû les estimer.
Les deux Filles que j'ay , l'une d'eft l'Eloquence
,
L'Autre est l'Art de Rimer avecque
bienfeance
Dans ces deux beaux talens je fçay me
fignaler ,
Quoy que j'en fois encor à l'Art de bien
parler.
E v
106 Extraordinaire
LETTRE XXV.
Fragment d'une Lettre de Richelieu, dans
laquelle il est marqué que plufieurs
Dames de cette magnifique Ville ont
deviné les Enigmes de l'Academie
Françoife & du Coq. Voicy ce qui fuit
& ce que cette Lettre en dit.
P
Our l'Eftampe , on luy donne icy
plufieurs fens. Les uns veulent que
ce foit la Triple Alliance étonnée les
autres ,la faloufie, & les autres, la Paix.
Mais pour moy,
Quand le tout en unpoint j'affemble,
Dedans cette Enigme il me femble
Apercevoir le Depart de mon Roy ,
Dont les apprefts cette Campagne
Iettent la terreur & l'effroy.
Dans la Hollande & dans l'Espagne,
On nous les peint dans ce Tableau
Par ces deux Femmes étonnées
Que ce Héros de fon Marteau
Etourdit toutes les Années ;
Car enfin ce Roy glorieux,
Quand unefois à partir il s'aprefte,
du Mercure Galant.
107
Leurdonne à tous martel en tefte,
Et les fait trembler en tous lieux.
Mais l'Amour voyant que la Guerre
Sauftrait àfon Empire un grand nombre
d'Amans,
Tend à mon Roy les mains, & craignant
Son tonnerre ,
Luy demande la Paix avec mille agrémens.
Il auroit pu toucher le coeur
De ce redoutable Vainqueur,
Sans l'obftination del Espagne oprimés,
Qui ne pouvant dompter fon effroyable
orgueil,
Conferve encor pres du Cercueil
Sa vaine gloire accoûtumée.
Ainfi l'Amour tout nud , fans Armes„
fans Carquois ,
A beau pleurer gémir,crier à haute voix,
Mon Prince eft fourd à tous fes
charmes ;
Et jettant l'oeil fur le Dieu Mars ,
Charmé de fa poſture , il fuit fes Etendards,
Et fiérement méprife & l'Amour & fes
Larmes.
Mous verrons dans le Tome de se
108 Extraordinaire
Mois , fi le Depart du Roy eft le vray
fens de l'Enigme du Tableau . Ie l'attens
avec impatience , & fuis voftre,
& c.
LETTRE XXVI.
E vous écris d'une Ruelle où vous
ne fçauriez croire combien l'on parle
de vous. Voftre Mercure Monfieur,
eft unHomme fi galant & fi genéreux,
que vous ne devez pas vous étonner
qu'il vous faffe regner dans des Provinces
éloignées. En effet, de vous dire
que voftre Livre foit le divertiffement
de tout le monde , c'eſt ce que
vous fçavez déja; mais il faut vous dire
plus , c'eft une partie fi effentielle à
nos plaifirs , que nous ne fçaurions.
nous en paffer ; & je fuis chargé
particulierement d'une tres belleCompagnie
, de vous en faire compliment,
& vous conjurer de continuer toûjours.
ce qu'elle appelle fa confolation. L'on
n'eft jamais trop affuré de ce quiplaiſt;
& pour y contribuer , je fçay qu'il ne
tiet pas à celles de qui je parle d'avoirchacune
une demy-douzaine d'Ayan
' du Mercure Galant . 109
tures. Vous voyez , Monfieur , par là,
le bruit que vous faites dans nos Provinces.
L'on attend le Mercure comme
l'on attend fon Revenu.Quand on
le tient , on le lit tout d'une haleine ;
on le relit cinq ou fix fois ; on ne faute
pas une ligne ; tout y plaift , & fur
tout vos Enigmes. Elles attachent extrémement
, & moy qui m'y applique
avec plaifir , je fuis bien aife de vous
en dire ma pensée.Je fuis bien trompé
fi la premiere eft autre chofe que l'Académie
Françoife. La feconde eft une
Girouette; Et pour la troifiéme en figure,
ie vous avoue queje nel'ay pas devi.
née.Mais ce bel endroit de vôtreLettre
n'eft pas le feul qui aye plûà nôtre belle
Aflemblée. LeRuiffeau & les Prairies
ont touché particulierement une perfonne
toute efprit & toute beauté, qui
témoigna qu'elle auroit bien du plaifir
fi elle voyoit leur Diférent terminé..
On ietta les yeux fur un ieune Poëte,
qui apres s'eftre defendu quelque
temps , fut enfermé dans un Cabinet,
où il fit les Vers que voicy..
餐X
110 Extraordinaire
LE DIFEREND
DES PRAIRIES
M
TERMINE'.
Afoy , je vous trouve admirables
Prairies , qui que vous foyez ,
De nous venir conter des Fables
Dans les Vers que vous employe
Elfemble que ruiffeau ne peut coulerfane
crime ,
S'il ne vous aime éperdûment ,
Et cependant dans fon eftime
lefçay que vous n'entrez que fort lei
gerement.
Quff gr
L'une fait la Maistreffe , & l'autre la
Rivale ;
Pour celle-là Ruiffean s'est égaré,
Et fur unton enamouré
Elle tuy fait compliment pour régale.
L'autre jaloufe & pleine de dépit ,
Prétend s'attirer le crédit,
Quoy quepour toutes deux la chancefair
commune ,
Car ce Ruiffeau ne vous aima jamais
du Mercure Galant. III
Et jamais femblable fortune
N'adû s'attirer vos fouhaits.
Mais pour qui donc couler ›
en colere ?
direz- vous
Ruiffeauxfont- ils indiférens?
Sont-ils comme ces fiers Torrens
Qui ne conlent que pour mal faire:
Eh vrayment non , ils aiment comme Eb
nous ,
Ou bienfi vous voulez , ils aiment comme
vous ,
Et celuy-cy ne fort defa taniere
Que pour une belle Riviere.
Ainfipendant que
vainement
Vous en difputez la conqueste ;
Ce Ruiffeau qui s'eft mis une autre amour
en tefte ,
Rit , & s'échape promptement.
Il court àfa belle Maiftreffe ,
Qui luy fait accueil , le reçoit
Commeun Amant digne de la tendreffe
Qu'à qui fçait bien aimer une Maiſtreſſe
doit .
Ils fe meflent , ils s'entrelaffent ,
Ils fe careffent , ils s'embraffent ,
Et vontdormirfous un berceau
112 Extraordinaire :
Formé de jonc de bruyere:
Ainfi cette Riviere aimefon cher Ruif-
Sean,
Le Ruiffeaufa Riviere ,
Et toujours le Ruiffeau la Riviere aiméra
,
Tant que Riviere elle fera .
Nous avons trouvé dans ces Vers
beaucoup de génie , & un caractere fi
aifé, que nous avons efté bien aiſes de
vous les envoyer.Toute la Compagnie
vous prie de les recevoir , & moy en
particulier, qui fuis voftre, & c.
A Lyon le 12. Fevrier , & du
Mercure le Tome II. 1678.
D***
LETTRE XXVII.
A Lyon.
C'eft de l'Enigme des Confederez qu'il
eft parlé dans cette Lettre .
A
Voüez- le , Monheur. Vous vous
eftes flaté de pouvoir dépaïfer
nos Provinciales , en les conduifant
d'un plein faut de l'Alphabet aux recherches
de la philofophie. Vous n'a
du Mercure Galant.
113
vez pas fait fans- doute refléxion , que
depuis que Monfieur de Lefclache eft
venu dans noftre Ville , nous fommes
toutes devenues fçavantes , au grand
chagrin meſme de la plûpart de nos
Marys , qui à peine en fçavent autant
que nous. Il ne faut pourtant pas faire
les fines. Avec toute noftre erudition
nous avons eu quelque peine à donner
dans le fens de voſtre Enigme ; & hi
nous avons efté affez heureuſes pour
penétrer dedans, ça efté par une avanture
femblable à celle de ce Peintre ,
qui par hazard réüffit merveilleuſement
à repreſenter l'écume d'un Cheval
, en jettant de dépit fon Pinceau
contrefaToille,apres a voir longtemps
effayé inutilement à la peindre fuivant
la force de fon idée. Vous jugerez ſi le
deſeſpoir nous aura efté auffi heureux,
quand nous aurons dit que la plus fpirituelle
de nous ne pouvant fouffrir la
raillerie d'une de fes Compagnes
qui luy reprochoit que fon bel Efprit
luy manquoit bien au befoin , puis
qu'elle ne pouvoit répondre à voftre
défy , eft entrée dans une colere qui l'a
fait fauter aux nuës. S'eftant trouvée
114 Extraordinaire
tout-à-coup fur fes Chariots volans,
elle n'a pas crû en devoir defcendre
fans avoir examiné fi elle ne découvriroit
point dans ce Païs toutes les convenances
qui font renfermées dans
voftre Enigme.
Il luy femble que le Nuage eft veri→
tablement ce vafte Corps qui a plus de
bras que le fabuleux Briarée , avec lequel
il couvre plufieurs Provinces.
Les parties de ce Corps réjouillent
extrémement la veuë , quoy qu'elles
foient fans proportion ; & leur irrégularité
paroit d'autant plus agreable ,
qu'elle eft plus éclairée contre l'ordinaire
des autres beautez .
La grandeur & l'épaiffeur de ce
Corps en fait la foibleffe , puis qu'ik
ceffè de fe pouvoir foûtenir en l'air
quand il eft fort épais. Sa chute eft
fouvent accompagnée des frayeurs du
Tonnerre.
Ses parties s'uniffent en s'entrechoquant
par l'impétuofité des vents :elles
fe féparent quelquefois fans douleur,
& fe réjoignent quand il leur plaift.
Enfin le Soleil & la Foudre , dont
l'un en est le Pere , & l'autre l'Enfant,
du Mercure Galant.
deviennent fon plus cruel ennemy ,
puis que l'un par les rayons les diffout,
& que l'autre luy déchire les entrailles
qui luy ont donné naiffance.
Si nôtre Explication eft mal penſée ,
nous ferons étonnées comme fi nous
eftions tombées des nuës : mais enfin ,
Monfieur le Roy vous a donné le
privilege de tourmenter quelquefois
la cervelle des Dames qui fe piquent
d'efprit.
Si quelques-unes en fouffrent , il
eft d'un grand fecours aux autres , à
qui il fait paffer tous les Mois une couple
d'heures le plus agreablement du
monde. Nous nous engagerions volontiers
à en faire l'éloge , fi fon debit
extraordinaire n'y réüffiffoit beaucoup
mieux que ne pourroient faire les Eco
lieres d'Apollonius , qui font toutes
vos tres-humbles Servantes.
LETTRE XXVIII.
D'un Village entre Tours & Saumur, ce
14. Fevrier 1678.
E fuis peut-eftre , Monfieur , la premiere
Fille de Village qui vous aye
116 Extraordinaire
écrit , de mefme que je crois eftre la
prémiere qui ait entrepris d'expliquer
les Enigmes que vous mettez dans vos
Mercures. Je vous affure que j'y ay
toûjours réüfly , à l'exception de celle
du Trictrac, dont je ne pûs penétrer le
fens. J'ay trouvé l'Illuftre Corps de
Meffieurs de l'Académie Royale des
Beaux Efprits dans la premiere de voftre
dernier Mercure. Tout y vient fi
jufte , qu'il ne fe peut rien de mieux.
Pour la feconde Enigme , elle eft trop
élevée pour moy, & i'avoue de bonnefoy
que je ne fuis pas fi hardie que la
Belle à qui le Public la doit. Celle
qui eft en figure doit eftre refervée
aux Sçavans , & j'attens le Mois de
Fevrier pour fçavoirfans peine ce que
toutes mes refveries ne me pourroient
faire découvrir. J'avois réfolu de vous
faire part d'une petite Hiftoire arrivée
dans noftre Village depuis quinze
jours mais apres l'avoir écrite , l'ay
eu des raifons pour la fuprimer. Ce n'a
pas efté fans chagrin , puis que je me
vois privée par là du plaifir de vous
rien envoyer, à moins que je ne
que je ne fçeuffe
que des Fruits de noftre incomparadu
Mercure Galant .
117
1
ble Païs feroient bien reçeus de l'Autheur
du Mercure Galant, à qui je fuis
tres-humble Servante.
LETTRE XXIX.
Puisqui vontrendre les Fleuves
PU
Uis que vous eftes le grand Ocean
& les Ruiffeaux , pour eftre derechef
rendus à toute la Terre , & que vous
recevez des Matereaux de toutes parts,
pour en dreffer tous les Mois un Edifice
agreable aux yeux des Curieux,
yous ne rebuterez pas , Monfieur , ce
qui peut vous venir de la Marne , &
ce que quelque petit coin de la Champagne
pourroit vous fournir de propre
à vos Ouvrages. L'Avanture arrivée
nouvellement en ces Quartiers , &
dont je vous envoye les Memoires , a
femblé digne à plufieurs d'y avoir place
, & c'eft ce qui m'a fait vous l'envoyer.
Si vous jugez qu'elle mérite de
tenir quelque rang dans le Mercure,
je vous l'abandonne abfolument , &
fuis , &c.
118 - Extraordinaire
LETTRE XXX.
A Châlonfur Saône.
Omme il n'y euft peut- eftre per-
Clonne en France qui reffentit plus
de chagrin que moy de l'interruption
du Mercure Galant en 1673. il n'y a
perfonne auffi , Monfieur , qui ait reçeu
plus de ioye du rétabliſſement
d'un Deffein qu'on ne doit pas eftimer
moins profitable que galant. L'utilité
de voſtre Ouvrage fe découvre,
& paroift mefme plus grande de jour
en jour. Vous ne fçauriez croire combien
la lecture de ce Livre a dérouillé
& déroüille tous les jours d'Efprits
dans les Provinces. On fe raffine infenfiblement
le gouft en examinant
les beautez des Pieces choifies que
l'on y trouve , & les Efprits fe fubtilifent
par les divers tours qu'ils font
obligez de fe donner pour trouver le
Mot d'une Enigme. Le mien ne s'eſt
pas employé inutilement à cette recherche.
Plufieurs de mes Amis me
font témoins que je divinay le Trictrac
du Mercure Galant. 119
& la LettreV; & le dixième Tome du
Mercure que noftre Libraire reçeut
feulement hyer , vient de m'apprendre
que j'avois auffi trouvé le Mot de l'Enigme
du neuvième , en difant que
c'eftoit l'Armée Ennemie. Ceux en préfence
de qui j'avois trouvé ce Mot
vers le milieu du Mois paffé, m'ont felicité
de ce que j'étois fi heureufement
tombé dans la penſée d'un auffi grand
Homme que Monfieur le Duc de S.
Aignan; & je vous affure , Monfieur,
que celane m'a pas caufé une joye médiocre.
Je ne fçay fi je feray auffi heureux
dans l'Explication de celle du di-
Kiéme Tome. Du moins elle m'a coûté
plus de méditation que les trois précedentes
, car je devinay le Trictrac à
la premiere lecture de l'Enigme , &
l'Armée Ennemie à la feconde ; au lieu
qu'il m'a fallu repaffer fur celle- cy
plus de douze fois avec attention ,
avant que d'y pouvoir appliquer un
Mot, encor n'ofay- je m'aflurer que ce
Mot foit le veritable , comme j'avois
fait celuy de cette derniere Enigme,
ayant voulu gagner quelque chole de
confidérable, contre un de mes Amis,
120 Extraordinaire
que le Tome fuivant nous appren→
droit que j'aurois heureufement deviné.
Quoy qu'il en ſoit, Monfieur , je
me hazarde à vous dire que le fens de
l'Enigme dont je vous parle , doit eftre
le premier Iour de l'Année , ou fi vous
voulez , le jour des Etrénes. Cependant
faites-moy la grace de ne pas regarder
cette Lettre comme d'un Devineur
d'Enigmes , mais comme d'un
Curieux qui a efté bien aiſe de ſe fervir
de l'Explication bonne ou mauvaife
qu'il vous envoye, comme d'une
occafion favorable à vous témoigner
en fon particulier les fentimens de
reconnoiffance, & les obligations que
vous doivent avoir toutes les Perfonnes
bien nées , pour les foins que vous
prenez de fatisfaire leur curiofité.
Voila l'effentiel de ma Lettre , qui
vous affurera de la forte eftime que
j'ay pour vous , & du zele ardent avec
lequel je veux eftre voſtre, & c.
MICOLET , Avocat à Châlons
Sur Saône.
RON
du Mercure Galant. 121
RONDE AU
Qui fert d'Explicatio à l'Enigme
du Coq.
C'EftLe Coq d'un Clocher. Voyons
comment.
Toujours en haut il change au premier
vent,
Bien que fon Corps n'ait jamais eu de vie;
Je tiens l'Enigme,ou du moins en partie,
Il faut trouver le reste promptement.
Il a les yeux tantoft vers l'Orient,
Tantoft ilsfont tournez vers l'Occident,
de voir il ait aucune envie,
C'est le Coq d'un Clocher.
Sans que
Ce que je dis n'eft que mon fentiment ,
Il eft permis d'enpenser autrement ,
Chacun croira felon ſa fantaiſie ;
Mais quoy qu'on penfe, ou quoy que l'on
me die ,
Ie répondray toûjours affurément :
C'est le Coq d'un Clocher.
Qde Janv . F
122 Extraordinaire
LETTRE XXXI.
De Villedavray.
de
vous
Avons prins la libarté que
récrire ce pety mot de Lettre à cauſe
de voſtre Marcure. Taftigué qu'il eft
galant ! Je l'avons déja ly tras foüas, &
'alons vous dire comman. A celle fin
que vous le fçachiais. Vn grand Monfieu
y a environ quate Mouas, paffant
par not Lieu pour s'en aller à Varfaille
, fon Caroffe rompifit var cheux
nous , & en attendis qu'on le racoinmodoit,
je le voyains qui lifet voſtre
Marcure. Mais qu'arriva- ty ? Noftre
Charron ayan mis des chevilles, il remonty
dans fon Caroffe avec tant de
hafte , que parfangué fon Livre nous
demeury. Je le lifmes donc parmy nous
autres , & je le trouvifmes fi biau , que
du depuis j'en ons acheté des autres.
Stuila où fte Prairie au bout de fon
roulet ne dit quafi plus rien, & ftuicy
que j'avons dont je fom tous émarveillé.
Ste petite Gazette eft divartiffante,
& ce biau gran Comba où ftimage eft
du Mercure Galant.
123
fi belle , eft queuque choſe de fort
biau. Je le lifions encor Dimanche
apres Vefpres ; & quand j'en fuſmes
à ces Enimes, chacun tâchy à deviner.
Le gran Rubart difet commeça , C'eft
un Saptre. Piarro Malet diſet , Noufra
fn'est pas un Saptre , c'eft bian putoft la
Partuifane d'un Gard' Manche ; Et à la
fin la groffe Margo s'approchy afin de
deviner à fon tour. Pargué , dit- elle,
les vela bian ampefcbé , & c'eſt un Bafton
de Marichal de France ; parguenno
y vous creve les yeux. Légrans Seigneux
tachons- ty pas de l'avoir ? & faifons-ty
pas trembler quan c'eft qui font Marichaux
à l'Armée ? Je difine tant de
chofes fur l'autre que rian pus. Je difine
de la Toille à pointure , je difme
une grande feuille de Papier , & enfin
je difme jufqu'à une Enſeigne de Paris.
C'est parfangué l'un de tout ça,
car je nous en maſlons queuque fouas,
& j'en avons déja deviné une. Je n'aurions
pas pris la hardieffe que de vous
récrire ce mot de Lettre , ſi ne fut la
gageure qui eft entre Colin la Folle,
& moy Collecteur. Il m'a foûtin que
c'eftet du Papier,& moy que c'eft une
Fij
124
Extraordinaire
{
Enfeigne. La gageure eft groffe ; vous
nous direz par voftre parmiffion quefqu'a
gagné. Je vous demandon efcufe
de l'importunaffion . Je fçavon bian
que je ne fom pas de vofte égalité ,
c'eft pourquoy je ſom
Vostres -humbles & tres - obeïſſans Serviteurs
, Les Païfans , Habitans &
Manans de Villedavray , par ies
mains du Collecteur .
LETTRE XXXII .
Lus on lit vôtre Livre , Monfieur,
Poc plus on y remarque de beautez
diférentes. Je trouve que le Titre eft
trop particulier pour tant de Sujets
qu'il renferme. Il pourroit à bon droit
eftre appellé le Livre univerfel , non
feulement parce qu'il traite de tout ce
que l'Efprit eft capable d'inventer ,
mais auffi parce qu'il donne des lumieres
pour mettre en pratique tout ce
que la Théorie ne peut executer . Cependant
comme ce Titre a quelque
chofe de trop férieux , & que l'on s'en
eft déja fervy pour la Science Univerfelle,
qu'on ne peut mieux trouver que
du Mercure Galant.
125
dans le voſtre , il femble que celuy de
l'Art , pour ne pas dire de l'Ecole du
beau Monde, feroit celuy qui luy conviendroit
le mieux ; car où peut- on
mieux apprendre la maniere de s'y introduire
, que par la lecture qui fait
l'entretien des Compagnies?Les Nouvelles
, les Hiftoires , les Avantures ,
les bonnes Penfées , les Modes , enfin
tout ce que la Galanterie peut inventer
de plus poly & de plus fpirituel ,
tant en Vers qu'en Profe , & où rencontrer
tout cela enfemble dans un
feul Livre ?
En verité , Monfieur , vous avez
trouvé un Secret qui eft merveilleux ;
car on peut dire que vous faites aujourd'huy
ce que fit autrefois l'Amour
au débrouillement du Cahos . Il eſt
inutile de vous en parler, c'eft une choque
tout le monde fçait ; mais il eft
conftant que vous tirez les Efprits malgré
eux à la découverte des chofes dont
ils ne fe feroient peut- eftre jamais avi-
Lez , & que de groffiers & terreftres
fe
vous en faites de tres-fpirituels.
Je ne veux point d'autre preuve
que les Pieces diférentes que l'on
F iij
126 Extraordinaire
vous envoye , & que vous recevez fi
honeftement , ayant affez d'indulgence
pour n'en rebuter aucune ; & c'eſt
ce facile accés que vous leur donnez ,
qui vous pourra un jour faire connoiftre
le profit que voftre Livre fait dans
le Monde , & qui a déjà fait dire de
yous , à l'occafion de ce qu'on difoit
de Monfieur Baptifte , que comme il
avoit rendu le Monde Muficien , vous
le rendiez tout galant & tout fpirituel.
LETTRE XXXIII.
A Villars en Bourbonnois .
QUoy que voftre Mercure de Fevrier
ait peut-eftre déja paru ,
il
n'eft pas encor venu iufqu'à moy.
J'attens , Monfieur , avec impatience,
qu'on me l'envoye de Lyon , pour y
apprendre le fens de vos Enigmes . Lors
que je vous écrivis de Moulins ce que
je penfois des deux qui font en Vers,
je n'avois fait aucune refléxion fur celle
qui eft en figure ; mais une belle
Dame ayant prétendu que c'eftoit le
Mariage,m'a obligé de luy fournir des
du Mercure Galant .
127
Rimes pour expliquer plus agreablement
fa penſée. La voicy à peu pres.
Voyez- vous , belle Iris , cet Homme fi
Sauvage
Qui menace cet Amour ?
Vous le connoistre quelque jour ;
C'est ,fi ie ne me trompe , ouy , c'est
le Mariage .
Il doit à cet Enfant fes plaifirs les plus
doux ,
L'Ingrat , & cependant voyez comme il
le frape ,
Il va l'affommer de ces coups ,
C'eft merveille s'il en échape.
La Déeffefa Mere en vain , le croiriezvous
,
Aux yeux de ce Tyran étale tous fes
charmes ;
Des appas fi touchans , fes plaintes , ny
fes larmes,
Ne peuvent du cruel appaifer le couroux.
La Nuit , tenebreufe Déeffe ,
Qui préfide à cet attentat ,
En frémit , en eft en détreffe,
Et plaint du Dieu mourant le pitoyable
eftat.
Pallas , qui n'aime que laguerre ,
F iiij
128 Extraordinaire
Du pacifique Enfant voyant la trouſſe à
terre;
Veut qu'au lieu du Carquois fon Caſque
foit placé ,
Dés qu'Amourfera trépaſſé.
Maisqu'a-t-elle à la main , cette Déeffe
fiere,
A qui tous nos Amans font auiourd'huy
la cour ?
C'est un Cercueil , c'eft une Biere ,
C'est le Suaire de l'Amour.
Ainfi Tirfis d'Aminte ayant fait la conquete
,
Dés qu'Hymen les eut ioints , meprifa
Ses appas
Peu de Guerriers ont l'amour dans la
refte
Pendant le regne de Pallas.
LETTRE XXXIV.
Q
Uoy que je ne fois pas de Saint
Maixent en Poitou , & que cette
Ville foit fameufe par les Hiftoires
q'uon fait de la naïveté de ſes Habitás ,
je n'ay point apréhendé de vous écrire
de ce lieu-là. On luy fait injuftice, j'y
connois quantite d'honneftes Gens,
du Mercure Galant. 129
& vous fçavez, Monfieur, qu'il y en a
par tout. J'avois bienun autre fujet de
craindre , & je l'aurois encor , fi
parmy
tant de jolies chofes qui font dans
le Mercure , je n'euffe veu que vous
y avez auffi mis quelqu'unes de celles
que je vous ay envoyées. En verité,
Monfieur , je ne je ne puis avoir trop de
reconnoiffance du foin que vous prenez
de me tirer de l'obfcurité où je
paffe ma vie , & je vous en remercie
de tout mon coeur. Vous m'avez appris
que je ne fuis pas le feul qui ait
crû que la Mode pouvoit eftre le Mot
de l'Enigme du dixiéme Mercure. J'ay
veu & leu fort legérement & ¸à la hafte
celles du dernier , & je ne me ſuis
arrefté qu'à la feconde dont je me fuis
fouvenu , parce qu'elle n'eft que de
quatre Vers. Voicy ce que j'en penſe.
Quand la nuit de fesfombres voiles
Couvre les objets du Iour,
•
Le Ciel tout brilllant d'Etoilles
Fait mieux remarquer fon tour ,
Et dansfa vafte carriere
Tout remply de majesté ,
Il a plus de lumiere ,
Il a plus de beauté.
F
130
Extraordinaire
C'est alors qu'on le voit tel que Vernon
le chante ›
Et nous le reprefente ;
C'est alors que du Ciel on dit ces veritez
;
Jamais par luy bas lieux ne furent habitez
,
Son Corps eft agiffant fans vie ,
Et l'on luy voit tourner les yeux de
tous coftez ,
Quoy que de regarder il n'ait aucune
envie.
LE SOLITAIRE d'aupres de
S. Maixent en Poitou..
LETRE XXXV.
A la Rochelle.
E croirois faire tort au Meftier dont
Je fuis, às a la curiofité de l'Autheur
je
du Mercure Galant , fi je négligeois
de luy faire part de ces Pieces d'un
Amy , qui fans fe piquer de Poëfie ny
de bel Efprit , peut montrer que tous
les Péagers ne font ny de mauvaiſe vie,
comme on les croyoit au temps des
du Mercure Galant. 131
Juifs , ny ennemis des belles Lettres.
Cet Amy qui eft renfermé dans l'Ifle
de Ré , ignore que je difpofe de fes
Ouvrages, & il prend fi peu d'intereft
à ce qui fe dit dans le monde ; que je
ne fçay s'il ne me fçaura pas mauvais
gré de le déterrer ainfi , & de le faire
fortir des refveries que luy infpire la
veuë d'une Merfauvage. Si l'on juge à
propos de donner à ces petites Pieces
une place dans le Mercure , l'on fçait
mieux que perfonne le moyen de les y
introduire ; & celuy qui fçait diftribuer
lagloire & le rang à tout le monde
, n'a befoin d'aucun avis fur cela.
On fe contente de luy fournir la matiere
, & de l'affurer que fi ces Vers
font bien
reçeus , ils feront fuivis de
beaucoup d'autres.
SONNE T.
TIrannique reſpect ,froids mouvemens
de crainte ,
Qui retenez mon feu dans un profond
fecret ,
C'est trop m'épouvanter du vain nom
d'Indiferet,
132
Extraordinaire
C'est trop cacher l'ardeur dont mon amè
eft attainte.
Ilfaut me declarer , & dans matrifte
plainte
Faire voir de mes maux le fenfible portrait
,
Quel qu'en foit le fuccés, je feray fans
regret , J
Si ma douleur cruelle y peut eftre dépeinte.
Mon mal triomphe icy de ma difcretion
,
Je ne fuisplus à moy , mais à mapaffion,
Et c'est elle qui regne en ce defordre ex-
•
tréme.
Tout ce que ma raifonpeut encore en cecy,
C'est qu'apres avoir dit , Philis , que je
vous aime ,
Ie ne le diray plus , fi vous m'aimez
auffi.
LETTRE XXXVI.
A Paris du Palais Royal.
Vadoute , Monfieur , d'apprendre
Ous ne ferez pas fâché fans
3
du Mercure Galant. 133
que la plupart des Converſations roulent
prefentement fur les divers Sujets
qui compofent voftre Mercure. Jamais
les , Hiftorietes n'ont efté plus
agreablement racontées. N'attendez
pas que ie vous donne icy les louanges
que vous méritez. Outre que vous
avez témoigné qu'elles ne vous plaifoient
pas , il faudroit pour cela une
autre plume que la mienne ; & le feul
deffein que l'ay en vous écrivant , eft
de vous dire qu'il y a deux ou trois
iours que ie me trouvay dans une
Compagnie où la lecture du Mercure
de Decembre donnoit un fort grand
plaifir. Chacun fe réioüiffoit de la réfolution
que vous aviez prife de l'embellir
, & il y en eut beaucoup qui
trouverent que pour mettre cet Ouvrage
dans fon entiere perfection ,
vous deviez donner les Armes de ceux
dont vous parlez . Ils adioûterent que
cela feroit tres-utile pour le Public, &
fort agreable pour bien des Gens qui
voudroient ne rien ignorer,puis qu'en
mefme temps que vous leur apprendriez
la Genealogie des Familles, vous
leur en feriez connoiftre les Armes.
134
Extraordinaire
Toute la Compagnie demeura d'accord
que le Mercure en feroit encor
plus eftimé. J'en fuis perfuadée , &
trouve dans la Science du Blazon tant
de chofes qui doivent plaire à noftre
Sexe, que fi vous m'en vouliez croire,
vous adioûteriez les Armes des Villes
à celles des Familles qu'on vous demande.
Apres qu'on eut raifonné longtemps
là- deffus , il fut, queftion de
trouver quelqu'un qui vous donnaſt
avis de ce qu'on avoit pensé. Je me
chargeay volontiers de cette commiffion.
Je m'en acquite ; & fi fans trop
d'embarras vous pouvez faire entrer
dans voftre Mercure l'embelliffement
que je vous propoſe , ie vous prie de
ne le refufer pas au Public , à noftre
Compagnie , & à moy qui fuis voftre
tres-humble Servante , D. G.
Explication de la premiere Enigmedu
Mercure deJanv.1678.
J'Ay developé , ce dit-on,
Graces aufameux Peliffon s
L'embarras de plus d'une Amie ;
Car s'il n'avoit jamais écrit ,
du Mercure Galant.
135
Qui pourroit enfin m'avoir dit
Que l'Enigme eft l'Académie ?
De la Place Royale.
Explication de la feconde Enigme
du méme Mois,fur la Lune .
L
Es Lieux bas ne font point habitez ·
par la Lune ,
Son Corps agit & ne vit pas.
On voit tourner ses yeux fuivant l'erreur
commune ,
Et pourtant les objets n'arreftent point
Ses pas ;
Et puis que fon Corps eft fans vie,
Elle ne peut former l'envie
De regarder les chofes d'icy bas.
LETTRE XXXVII.
A Troyes.
Je vous yay,gme des A , mes des
E vous envoyay, Monfieur, l'Expli
Conféderez affez tard. Je la fis fur le
Melon, & ie voy qu'elle ne vous a pas
déplû, puis que vous avez bien voulu
en parler dans voftre derniere Lettre .
136 Extraordinaire
Cela m'engage par la part que i'ay
dans la liberté commune , à tâcher
d'expliquer voftre Tableau du Volume
de Janvier. Voyez fi j'ay rencontré
le Mot, quand je prétens que cette
belle Femme nue nous reprefente
l'Enclume, fur laquelle il ne fe trouve
aucune matiere. Elle tend les bras pour
fe défendre de l'outrage que luy veut
faire ce brufque Forgeron qui eft preſt
de la fraper en cet état. Čet Amour
qui femble vouloir empefcher le coup,
eft le Feu qui prend part à la déféſe de
l'Enclume de tout fon pouvoir. Il s'aigrit,
il s'anime, il fort impétueufement
par l'effort qu'on luy fait , & tâche par
fon éclat d'arrefter la violence dont on
le menace . Le Carquois que cet Amour
foule aux pieds , figure les cendres qui
font ordinairement fous le Feu. Cette
Fille qui paroît à cofté toute épouvantée
, et l'Eau inféparable de la Forge
où fe paffe l'action. Elle n'a pas ímoins
de pitié de l'Enclume que le Feu en a,
mais elle refifte avec moins d'éclat
Ce Soldat eft un autre Forgeron qui
tire la corde des Soufflets reprefentée
par la Hallebarde qu'il tient d'une
du Mercure Galant. 137
main. Le Bouclier qu'il tient de l'autre
nous fait connoiftre le Fer , qui eſt
la matiere dont on fe fert dans les
Forges.
LETTRE XXXVIII.
A Bruxelles.
Omme vous écrivez à tout le
Cmonde , pour ainfi dire , par le
moyen de voſtre Mercure Galant , il
eft à croire , Monfieur , que vous voulez
bien que tout le monde vous écri
ve auffi fur le mefme fujet , & cela
fans diftinction d'Amis ou d'Ennemis.
En effet, on n'y en doit mettre aucune,
quand c'eſt d'une femblable matiere
qu'il s'agit. L'Enigme que vous avez
mife dans voftre Mercure de Decembre
, me donne lieu de prendre cette
liberté pour vous faire fçavoir comme
je l'entens. Voicy ce que je m'en fuis
imaginé. Il me femble , Monfieur, que
cette Enigme ne peut fignifier autre
chofe que le premier lour de chaque
Année que l'on appelle communément
le nouvel An , & que les deman-
›
138
Extraordinaire
deurs d'Etrennes n'aiment pas moins
que les donneurs le haïffent. Il fait du
bien aux uns , & du mal aux autres ; &
s'il réjouit ceux qui reçoivent, il afflige
en mefme temps ceux qui font fujets
ou à l'ingratitude , ou à l'avarice.
Il eft certain que ces derniers ne s'accommodent
pas trop bien de la coûtume
de ce jour-là , qui les met dans l'obligation
de faire des liberalitez où
leur inclination répugne . C'est tout
le contraire pour les Amans , puis que
cette mefme coûtume leur donne lieu
d'écrire des Billets , d'envoyer des
Vers , & de faire des préfens, & peuteftre
des déclarations d'amours à leurs
Belles. Au refte , l'on peut dire avec
raifon que ce jour - là eft de grand
éclat & de peu de durée , puis que
le bruit des Tambours , & des
Trompettes, des Hautbois & des Violons
, que l'on entend ordinairement
en cette Fefte , ne dure que jufques à
la fin de cette journée , & que le jour
d'apres que l'on appelle fon cadet , ne
manque jamais de la terminer. Mais fi
elle meurt , c'eft pour renaiſtre ; & fi
elle difparoift , ce n'eft que pour redu
Mercure Galant.
139
venirun An apres avec le mefme éclat
& les mefmes cerémonies . N'eft-il
point vray auffi que ce jour- là eft bien
vieux , puis qu'il ne l'eft pas moins
que le Monde , & qu'ils font nez enfemble
, s'il eft permis de parler ainſi?
On a cependant raifon de dire que fes
heures font bornées , puis qu'elles ne
peuvent aller au dela de vingt- quatre
heures, qui eftant comptées toutes enfemble
, ne font qu'un certain nonbre
de iours , quoy que celuy dont
il s'agit foit chargé d'une fort grande
quantité d'années. Voila , Monfieur,
comme l'entens voftre Enigme ; cela
eft pardonnable à un Flamand , qui
peut- eftre n'entend pas trop bien le
François ; & puis n'eft- ce point beaucoup
de pouvoir dire fiérement dans.
quelque converfation , l'ay écrit aujourd'huy
au galant Autheur du Mercure
Galant , & je l'ay affuré que je ne
fuis pas moins fon admirateur que fon
tres , &c.
B. B. B.
Il eft bon auffi, Monfieur, que vous
fçachiez que voftre Enigme du Tri-
Arac a efté déchiffré icy à l'ouverture
140
Extraordinaire
du Livre par une Femme de qualité,
mais pour celuy de voſtre Corps fans
tefte , nous avoüons franchement, elle
& moy, qu'il a pensé nous faire tourner
la noftre : neantmoins nous faifons
une partie de ce Corps monftrueux, &
voila , Monfieur , ce qui prouve fort
bien que l'on nefe connoift point foymefme.
L'on parle de mettre une tête
de Leopard fur ce Corps fi diforme,
& l'on dit que cela augmentera de
beaucoup fes forces & fa fierté
LETTRE XXXIX.
A Bruxelles.
Q
Uand ce ne feroit que pour faire
un peu d'honneur aux pauvres
Flamans , que vous autres François
tournez fi fouvent en Ridicules , &
particulierement fur le Chapitre du
Langage , je veux continuer à vous
faire part de mes conjectures fur vos
Enigmes , & tâcher à vous faire connoiftre
par ce moyen-là que nous ne
penfons point juftement fi mal que
nous parlons . Je dis donc , Monfieur,
du Mercure Galant.
141
& je puis le dire hardiment ce me
femble , que la premiere Enigme de
voftre premier Mercure de cette Année,
nous cache cet Illuftre Corps de
l'Académie Françoiſe , qui fait tant de
bruit & tant de bien de tous coftez ; &
à compter depuis le premier Vers jufques
au dernier , j'en trouve le raport
fi clair & fi jufte , que je ne crois point
qu'il foit neceffaire d'en faire icy l'explication,
car il eft certain qu'elle faute
aux yeux , pour ainfi dire, au meſme
inftant que l'on a trouvé le Mot ; mais
fur tout les quatre derniers Vers qui
parlent de cette premiere Leçon que
ces fçavans Hommes n'ont point encor
paffée , me paroiffent tournez fort
ingénieufement , & je les explique de
ce fameux Dictionnaire auquel on
travaille depuis fi longtemps , & que
l'on attend avec beaucoup d'impatience.
Quant à voftre petite Enigme de
Vernon , elle a efté déchiffrée fans aucune
peine par la mefme Femme de
qualité qui avoit déja déchiffré fi aifément
l'Enigme du Trictrac , & elle
foûtient que l'on veut parler de ces
petits Coqs que l'on met ordinairement
142
Extraordinaire
fur nos Clochers en forme de Giroüettes.
Dites-nous , s'il vous plaiſt, Monfieur
, avons- nous bien déviné elle &
moy , & pouvons-nous nous vanter
d'entendre paffablement le François ?
Nous ne prendrons pas la mefme vanité
au fujet de voftre Enigme en figure
, car nous avoüons de bonne - foy
que nous nous rendons , comme l'on
dit ordinairement ; mais peut-eftre
que nous ferons plus heureux , quand
nous aurons veu par voftre Mercure du
Mois de Fevrier de quelle maniere on
aura expliqué voftre Tableau énigmatique
, & principalement fi vous voulez
bien nous faire fçavoir fi cette forte
d'Enigmes fe doit expliquer par un
mot, par un Rébus , par un Proverbe,
par une Sentence,ou par une Moralité,
car à mon avis il y peut entrer de tout
cela fans aucune contrainte . Au refte,
Monfieur , je vous fais excufe de la
longueur & de la familiarité de ma
Lettre , & au pis-aller elle vous fera
connoiftre qu'on lit icy vos Mercures
avec plaifir & avec attention , & qu'on
en parle de la meſme maniere , mais
particulierement voftre , & c.
BBB.
du Mercure Galant . 143
L'on vous connoift , Monfieur , &
l'on vous obeit comme vous voyez fur
le Chapitre des louanges que vous
méritez , car autrement j'en remplirois
tout ce vuide , & encor ne dirois- je
point tout ce que je penfe de vous.
LETTRE X L.
A·Paris.
A iuftice que vous m'avez renduë
touchant l'Enigme de l'Académie
Françoife , ne m'auroit rien laiffé à defirer
, fi vous vous eftiez fouvenu que
l'avois auffi expliqué celle du Coq fur
le Clocher. J'efpere , Mr. que vous
ne prendrez pas ce petit reproche en
mauvaiſe part , & que vous me ferez
la grace de confidérer
de confidérer que la belle ambition
ne fied pas mal àun ieuneHom
me de mon âge. Voftre Volume du
Mois de Fevrier a tant de varietez
agreables , que i'ay pris un fingulier
plaifir à le lire. J'ay tâché de developebles
Enigmes que i'y ay trouvées ,&
croy que celle enTableau eft l'Ecuffon,
que cet Ecuffon eft la Boëfte de Pan144
Extraordinaire
dore, & qu'Epimethée & Pandore qui
la tiennent l'un & l'autre dans une égale
diſtance , en font les deux Supoſts .
Pour la premiere Enigme en Vers , ie
ne doute point que ce nefoit un Bafton
de Marefchal de France , & la feconde
une Enfeigne. Voftre premier Tome
m'apprendra fi i'ay auffi-bien deviné
que ie me le perfuade.Que ie fois
trompé ou non , ie me tiendray avantageufement
payé de mes peines , fi
vous voulez bien me croire voftre ,&c.
BAISE' le leune.
LETTRE XLI.
A Brie-Comte-Robert.
m'eftois imaginé i'ufqu'à prefent,
Monfieur , que le Mercure n'ef- , que
toit fait que pour recevoir les Ouvrages
des Hommes , mais i'ay perdu
cette penſée en lifant tous les Tomes
quevous en avez donné au Public. Je
n'en ay leu aucun dans lequel ie n'aye
trouvé quelque nom de Fille , foit dans
l'Explication des Enigmes , foit dans
quelque Compofition
particuliere.
C'eft ce qui me fait prendre auiourd
huy
du Mercure Galant .
145
C
alt
uk
d'huy la plume, car à vous dire le vray,
fi ie me fuffe perfuadé qu'il euſt eſté
permis à celles de mon Sexe de fe faire
voir dans le Mercure, il y a longtemps
que iè vous aurois envoyé quelques
Vers , ou que ie me ferois expliquée
avec vous fur les Enigmes que vous
propofez. Mais il vaut mieux tard
que iamais , & puis que les Dames
s'étudient auffi à faire éclater leur
Efprit fi publiquement ( ie dis publiquement
, n'y ayant rien qui foit fi public
que le Mercure ) ie ne vous cacheray
point que je ferois fort trompée
fi voltre premiereEnigme du Mois
de Fevrier ne nous marquoit pas un
Bafton de Marefchal de France . Je croy
cette Explication fi jufte , que j'attens
avec impatience le nouveau Mercure
pour fçavoir fi j'ay heureuſement rencontré
pour la premiere fois que je
me mefle de deviner. Je fuis volftre
, &c.
PORTATS , Fille de Monfieur
Portats Gouverneur de Brie-
Comte-Robert.
Q. de Ianv.
G
146
Extraordinaire
LETTRE XLII.
CE
E n'eft pas tout, Monfieur, que de
penfer apres vous. L'affaire eft de
penfer comme vous . Si je ne découvre
pas le veritable fens de l'Enigme dont
j'entreprens de chercher le Mot, j'efpere
que fa fubtilité me juftifiera du
manque de fuccez . Apres cela j'ofe
vous dire que fi les Figures de voftre
Tableau ne reprefentent pas la Jaloufie,
elles y ont affez de raport pour le
faire croire. Il femble que Vulcain s'étant
trouvé dans la Chambre de Vénus
dans un temps où l'on fe feroit
bien paffé de luy , il ait raison de fe
mettre en colere, & qu'il s'y mette en
effet. Je trouve qu'un Mary eft'
jaloux en forme , quand eftant auffi
mal- fait que Vulcain, il a une Femme
auffi belle que Vénus , & dont le
Galant eft du mérite de Mars . Eftre
Jaloux & Forgeron , c'eſt avoir un double
privilege d'emportement. Auffi
Vulcain effraye- t'il jufques à Mars
avec fon action menaçante. Mais il
femble pourtant n'en vouloir qu'à
du Mercure Galant.
147
l'Amour, parce qu'il fçait que c'eft luy
feul qui a lié la Partie.
Cōtre luy devroit- il avoir tant de colere?
Vn Enfantcroit bienfaire alors qu'il fert
Sa Mere ;
Mais Vulcain ne voit pas en fon mortel
ennuy.
Que l'Amour est plus fort que luy.
L'exemple de Vulcain devroit adoucir
la peine de tous les Jaloux; & quand
on a un Dieu pour compagnon, on fe
peut aifément confoler. Je ne fçay s'il
s'en trouvera beaucoup de ce fentiment
; mais laiffons- les réver aux
maux que leur caufe une imagination
trop vive , & qui ne cherche qu'à les
tourmenter. Si mon fentiment s'eft
trouvé faux fur voftre Enigme, il n'eſt
rien de fi veritable que ceux d'eftime
que j'ay pour vous, & que je ſuis vô-
DEROUX .
tre , & c.
LETTRE XLIII.
A
Troyes.
V
Oftre Mercure, Monfieur, a tant
de galanterie , qu'il en inſpire-
Gij
148
Extraordinaire
roit à la gravité même.J'ay fait d'abord
quelque difficulté de m'y rendre; & le
férieux que demande mon employ,
m'y fourniffoit plus d'un obftacle.
Mais enfin tout cela s'eft évanoüy , lors
que j'ay confideré que plufieurs Perfonnes
que vous nommez , n'en ont
pas de fort éloignez du mien , & que
les Mufes peuvent fans indécence habiter
auffi bien des Cloiftres , que paroiftre
fur des Theatres . Toutes ces reflexions
m'ont laiffé perfuader par voftre
Mercure, & d'autant plus , que c'eſt
une occafion pour vous témoigner que
je fuis voftre tres, &c.
N. DENISE , Chanoine
& Official de Troyes.
Cette Lettre eftoit accompagnée de
l'Explication qui fuit fur l'Enigme de
Pandore.
Me, à quoy bon refter ſur cent
mots partagée ?
Pandore nous figure une Ville affiegée,
Et cette Boëete eft un Mortier
Qui jette fur la Villeen diférentes Places
du Mercure Galant.
149
Toutes ces fumantes Carcaffes ,
Si toft qu'il reçoit feupar ce vieux Bombardier.
Ces Carreaux figurez pres des pieds de
Pandore,
Sont,Paté, Demy- Lune, & Baftio encore .
Ce Pavillon eft noftre Camp,
Ce Banc entrecoupé nous fert de Baterie;
Enfin fuivant ma réverie,
Mercure fous Pandore aux François
donne un Gand.
Vous voulez bien , Madame, qu'avant
que je reprenne la fuite des Lettres,
j'adjoûte à cette Explication une
partie de celles qui m'ont été envoyées
fur les Enigmes de Fevrier. Elles vous
feront connoiftre que la diftance des
lieux n'a pas empêché plufieurs Perfonnes
de fe rencontrer. Les deux premieres
font de Mademoiſelle de la
Salle , de Blois.
Explication de l'Enigme qu'
commence , Dans les Forefts, & c
Votre premiere Enigme est bien- toſt
devinée.
G iij
150
Extraordinaire
Si je ne l'explique point mal ,
Parun Bafton de Marefchal
le trouve dans nos Vers tonte fa deftinée.
Dans les Forefts d'abord ce fuperbe Baton
Naift , & d'un fimple Bois qu'il eftoit
de naiſſance,
Il devient par fa mort un Bois de con-
Sequence,
Dont le feul mouvement met tout en
action .
✡tty
Quand il eft apporté chez divers Artifans,
C'est alors quedes Champs il revient dans
la Ville ;
Et quand le Tour le rend à dorer plus
facile,
Il s'embellit ainfi par tout de temps en
temps.
Celuy qui le poffede , eft utile à l'Etat :
Certesily paroift dans ces Ames guerrieres,
Dans l'illuftre Créquy, dans le vaillant
r'Hin: eres,
du Mercure Galant.
ISI
Devant qui l'Ennemy tremble, fuit, &
s'abat .
Cent Braves qui n'ont point d'autre objet
de leurs voeux,
Suivent , pour l'acquerir, un Augufte.
Monarque
:
De fon Empire enfin s'il porte quelque
marque,
Ce font les fleurs de Lys qui brillent à
nos yeux.
Si jamais onle craint , fi fon pouvoir eft
grand,
Il eft vray que fur tout c'est au temps de
la Guerre ;
Et dans de bonnes mains il fait trembler
la Terre,
Quandfon Maiftre a renom d'un heureux
Conquérant.
Explication de l'Enigme qui
commence par , le porte ce
qu'on veut, &c.
Leop
E Mot de l'Enigme feconde,
C'est la Medaille affurément ;
G iiij
152
Extraordinaire
Car eft- il quelque chofe au monde
Qu'on n'imprime point aisément
Aux deux révers également ?
Tout Ouvrier qui la fabrique
Eft un vray Parent fans amour :
S'il l'expofe aux rigueurs des Saifons
nuit & jour,
Iln'en frapa jamais pour garder la Boutique.
Il eft vray qu'en ce temps un Curieux en
fait
Vne Piece de Cabinet :
Mais quoy tant de nouveaux caprices
N'empêchent point qu'originairement
On ne la mift au fondement
Des plus fuperbes Edifices,
Pour y fervir d'eternel monument
Enfin je fçay que dans l'Hiftoire,
Et pour toute l'Antiquité,
Elle fournitfouvent un fidelle Mémoire,
Quand lesyeux ont jugé de fa fincerité.
Explication de la premiere Enigme
du Mercure Galant du
Mois de Fevrier 1678. fur les
mêmes Rimes de l'Enigme.
du Mercure Galant. 153
L
A Terre.te nourrit,& te donne naiffance
;
En te Séparant d'elle , on fait ton heureux
fort,
Et l'inftrument fatal qui te donne la
mort,
Sert à former l'éclat de ta grandepuiffance.
Tu commandes par tout, dans les Camps ,
dans les Villes,
Chacun avec plaifir te voit dans fa mai-
Son,
L'on fait tout pour t'avoir, & c'est avec
raison,
Mais à tres peu de Gens les peinesfont
utiles.
Sur tout c'eft vainement que quelqu'un
te defire.
S'il n'a pas le bonheur d'eſtre eftimé du
Roy,
Et fi des Fleurs de Lys que tu portes fur
toy
Hn'a pas agrandy le glorieux Empire.
Il faut avoir couru les hazards de la
Guerre,
Il faut eftre fameux parmy tous les Humains,
Pourmériter enfin de t'avoir en fes mains
Gy
154
Extraordinaire'.
Il faut porter fa gloire aux deux bouts
de la Terre.
Ainfi des feuls Heros tu fais la recom
penfe,
Et tu dois bien fuffire à remplir leur efpoir
,
Pais qu'on ne peut la recevoir !
Sans avoir le Bafton de Maréchal de
France.
Explication de ces deux mêmes
Enigmes.
I.
LEBafton, dans nos Bois agité nuit &
jour,
Releve bien le fort de fa baffe naiſſance,
Et fait bien trembler à son tour,
Quand il devient Bafton de Marefchat
de France.
II.
Our trouver aiſement , fans que rien
pour
nous contraigne
Mille commoditez dont nous avons befoin
,
Ayonsfur toutgrand foin
D'en remarquer l'Enfeigne .
Mr LE
BOITEIX,
Chanoine de Sens.
du Mercure Galant. 155
Sur les deux mémes Enigmes.
D
Eux Enigmes ! c'eft trop. Vn pen
de patience ,
Attendez , il faut que j'y penſe.
Ab ma foy je les tiens , on je ne fuis
qu'unfot.
De l'une l'Enfeigne eft le Mot ;
De l'autre , le Bafton de Marefchal de
France.
M' CHIBERT DE MONTIGNY
, T. S. C.
Sur les deux mémesEnigmes par
un jeune Confeiller .
I.
'Eft-ce pas un Baſton de Marefchal
de France ?
NE
N'eft ce pas ce Baftan qui par un triſte
fort
N'a de pouvoir qu'apres fa mort ,
Ce Bafton qui toujours dans les Bois
prend naissance ?
En effet , des Forefts il revient dans la
Ville.
156
Extraordinaire
L'éclat de fa naiffancé en eft bien plus
fameux ,
Quand nous le recevons des mains de
nos Ayeux ,
Et le Bras qui le porte, à l'Etat eft utile.
烘培
C'eft des Braves Guerriers la digne récompenfe
,
Toutes ces Fleurs de Lys en marquent la
Splendeur;
Et tous les Courtisans , tous les Hommes
de coeur ,
Ontpour unfi grand prix toûjours quelque
espérance .
Mais il regne bien mieux au milieu de
la Guerre , }
Quand du brave Créquy l'intrépide valeur.
Infpire aux plus timides une guerriere
ardeurs
Et fait àfon feul nom trembler toute la
Terre.
S"
II.
Vr une Enſeigne on peint la joye &
lamifere ,
Tantoft on peint le mal , tantoft on peint
Le bien i
du Mercure Galand. 157
L'Enfeigne porte tout, & ne refufe rien,
Quoy que l'on la barbouille & devant &
derriere.
Le caprice y fait voir & le Ciel & la
Terre ;
Dans l'unefont les Saints , dans l'autre
les Démons
Témoin le petit Diable où vont les bons
Garçons.
Témoin le Pere noir où l'on boit à plein
verre.
On voit en mefme temps & la Paix & la
Guerre ,
Les Princes & les Roys avec leurs
Ecuffons.
Voulez- vous du Satin de toutes les façons
?
On en vend defort bon auz Armes d'Angleterre.
Mais un Pinceau leger à peine l'a finie,
Qu'on l'expofe aux rigueurs des Saifons
nuit & jour:
C'est pour elle en effet avoir bien peu d'amour,
Que d'expofer fi-toft une naiſſante vie.
158
Extraordinaire
On la cherche avec foin ſans faire de bévenë,
Quoy qu'on la puiffe voir en tous lieux,
en tout temps;
Par ceGuide l'onfçait où logent les Marchands,
Et l'on eft en repos anffitôt qu'on l'a veuë.
Les cinq Explications qui fuivent
font fur l'Enigme du Bafton
de Marefchal de France.
I.
Ette Enigme qu'on examine ,
FlusFouledans la fin quedans son
origine
>
N'est autre qu'un morceau de Bois ,
Qui coupédans les Champs , & porté
dans la Ville ,
Eft par les foins d'un Ouvrier habile,
Poly , repoly tant de fois.
Il est digne des mains des plus braves
François,
Et ne leur eft pas moins honorable qu'utile.
Chacun avec raifon le defire à la Cour,
Des plus grandes Maifons il reauffe la
gloire.
du Mercure Galant.
159
C'eft auffepar luy que l'Histoire
Garde cherement la memoire
Des Héros qu'on pourroit oublier quelque
jour.
•
Le Roy trouve en luy tant de charmes
,
> Que pour marque de fon amour
Il veut bien l'honorerdefes Royales Armes
;
Et ce morceau de Bois aux Ennemis
fatal,
Qui répand dans leurs Champs la terreur
, les allarmes ,
Eft an Bafton de Marefchal.
Mr. LE COMTE DE
CLISSON .
UNB
IL.
N Baston dans les Boisprit toûjours
fa naiſſance,
Mais jamais il n'a de puissance :
Que le Roy ne l'aitfait Bafton de Marefchal.
Son fort alors eft fans égal ,
Et quoy qu'il n'aye plus de vie ,
Les plus braves Guerriers luy portent
tous envie.
Dans les Champs il n'a nul éclat,
160 Extraordinaire
Il luyfaut pour briller , ou la Cour , on
la Ville,
Où fouvent il devient utile
Pour la défence del'Etat.
Quand il estoit couvert d'une écorce &
& d'un Lierre ,
Son Bois n'avoit nulle vertu ;
Mais quand de Fleurs de Lys il fe voit
revestu ,
Et qu'en de bonnes mains il paroiſt dans
la Guerre ,
Ilfait la terreur de la Terre.
UNE BERGERE
PROVENÇALE.
III.
'Enigme eft un Bafton de Marefchal
de France ,
Qui donneaux Ennemis une jufte terreur;
Et quoy que dans les Bois il prenne fa
naiẞance ,
Il eft dans les Combats le prix de la
valeur.
Mr. DE VOLONNE
1
du Mercure Galant. IGI
IV.
RONDEAU.
' Eft le Bafton comme je pense ,
Cui dansla Forestprend naiſſance,
Dont la mort augmente le prix ,
Puis que parmy nous il eft pris
Pour une marque de puiſſance .
收费安
La plus ordinaire espérance
Et la plus digne récompenfe
Des Braves & des Favoris ,
C'est le Bafton.
Quand on le porte avec prudence
On eft de l'Etat la défence ,
Et la terreur des Ennemis ,
Il eftfemé de Fleurs de Lys ,
Enfin d'un Marefchal de France,
C'est le Bafton.
Mr. GAUTHIER .
V.
Q
Vine s'attacheroit qu'au lieu de ma
naiſſance ,
Me croiroit un Bafton de petite importance
; 1
162 Extraordinaire
Mais le changement de monfort ,
Et ma puiffance apres ma mort ,
Ioints à toute autre circonstance ,
Funt deviner, fans qu'on refue bienfort,
Quejefuis un Bafton de Marefchal de
France.
Mr. MoGUOT DE
MACHY .
Voicy de quelle façon Monfieur
Lelleron a expliqué ces mefmes Enigmes.
Il commence par celle de Pandore
qui eft en figure.
Sur l'Enigme de Pandore.
Andore en cet Enigme infigne,
Pandoran
de Vulcain ,
Reprefentefort bien la Vigne
mains
Dont la chaleur fait meurir le Raiſin
Sous le Pampre qui la couronne,
D'où l'on tire l'excellent Vin
Que dans cette Coupe elle donne.
烧烧
Celuy qui la reçoit eft le premier Asstheur
De ce Ius qui luyfut funeste ;
du Mercure Galant. 163
Il n'en connoiffoit pas la force & la vigueur
,
Il s'enfatisfit , & de refte.
Surpris par un fi doux appas ,
Il s'endormit à nu , comme on le reprefente,
Et dansfa pofture indécente.
Fit voir à fes Enfans ce qu'il ne faloit
pas ;
Ou bienla nudité qu'il expofe à la veuë,
Enfeigne que le Vin rend les Gens indiferers,
Qu'il tire du coeur les fecrets,
Et la verité toute nuë.
Run
C'est l'ordinaire effet de la groffe vapeur
Qu'il exhale de cette Coupe ,
Qui monte dans la tefte avecque cette
troupe
D'Enfans impétueux que produit fa
chaleur.
,
Un Singe à qui cette peinture
Donne une plaifantefigure
Paroift le premier furfon bord,
Pour nous apprendre que d'abord
Le Vin porte l'Homme à la joye,
Mais l'amour defon coeur en fuite fait
Sa proye
164
Extraordinaire
Et l'excite à la la volupté
Qu'exprime cette Fille à gorge découverte
Qui ne luy montrefa beauté
Quepour travailler àſa perte.
*
Au plus haut de cettefumée
On a placé la Vanité ,
Quipar elle eft nourrie, & par elle animée
,
Parce qu'un Buveur entefté
Se vante à toute extremité,
Et malgré qu'on en ait , fe fait fa renommée.
Sur l'Enigme , Dans les Forefts.
Ans les embrafemens des Bois,
D'Argent pourla premiere fois...
Paroiffant au jour , prit naiffance ;
Et la Fonte changeantfon fort
Luy cauſe une espece de mort
Sans laquelle il n'auroit jamais eu de
puiſſance.
欢迎烧
On en a fait de la Monnoye ,
Qu'aux Villes comme aux Champs
on reçoit avecjoye.
Paffant de mains en mains, il acquiert de
l'éclat.
du Mercure Galant.
165
Sa beautés'accroift par l'ufage.
D'en poffeder beaucoup quiconque a l'avantage
,
Eft toûjours utile à l'Etat.
A la Cour comme ailleurs nous voyons
tous les jours
Chacunfonpirer pour ſes charmes
Et pour autorifer fon cours ,
Le Roy luy fait porter fes Armes.
Quelque force qu'on tienne prefte ,
On ne peut fans argentfaire aucune conquefte
;
Et comme à ce Métal tout cede , tout
fe rend ,
Quand ce puiffant Nerfde la Guerre
Eft menpar un LouÜISLE GRAND ,
Il fait trembler toute la Terre .
Je
Sur l'Enigme , le porte ce qu'on
veut , & c .
L'Enfeigne qu'on pend aux Mai-
Peutporter devant & derriere.
Des Rébus de toutes façons
166 Extraordinaire
Le Bien , ou Mal affis , la loye , ou la
Mifere ,
Le Paradis , l'Enfer, les Saints, & catera
,
Comme l'Hofte fouhaitera.
Nuit & jour on l'expofe auffi- toft qu'elle
est faite ;
->
Et celuy qui veut faire emplette
Quoy qu'il puiſſe voir aisément
Une Enfeigne en l'airſuſpenduë ,
De peur defaire une béveuë ,
Prendre l'une pour l'autre , il cherche
exactement
Celle où demeure le Marchand
Qui peut l'accommoder des chofes neceffaires
;
Et fi- toft qu'il l'a venë , il trouve fes
affaires.
J'adjoûte deux autres Explications
de cette derniere Enigme.L'une eft de
Monfieur Bruneau ; l'autre m'a eſté
envoyée de Creſpylen Valois.
I.
E ne puis me cacher, je fuis trop expo-
JE
"
Sée's
Et fi quelqu'un de may par hazard a
befoin,
du Mercure Galant.
167
La découverte en est aisée ,
On voit une Enſeigne de loin.
Pour
I I..
>
Our répondre à chaque Diftique
De voftre Enigme Poëtique
Avec un Efprit prophetique
Il eft bon de vous dire en Vers
Que l'Enfeigne d'une Boutique
Reçoit fans aucune replique
Du mal ou du bien authentique ,
A l'endroit , ainsi qu'à l'envers.
On y voit à la mode antique
Vn Saint qui porte une Tunique
Vn Démon quifouvent fait nique
A quelque Pere des Deferts.
Le Ciel y paroift en optique ,
On y voit d'un air magnifique
Vn Prince dont la Politique
Le rend maiftre de l'Vnivers.
L'Ecuffon d'un Roy Gatholique, ..
Auffi-bien que d'un Heretique,
Ou de quelque autre République,
Paroift en mille endroits divers.
Ainfi c'est par un fort tragique
Qu'un riche Marchand qui trafique
L'expofe à l'injure des Airs.
Vne Enfeigne toûjours indique
Tout ce quife met en pratique ;.
168 Extraordinaire
Et je ne crois pas que j'explique
Voftre Enigmefort de travers.
Beaucoup de Perfonnes ont donné des
fens diferens à l'Enigme de Pandore. Ie
me perfuade que vous neferez point fachée
de voir cette diverfité , & je vous
envoye ce qui m'a efté écrit là - deffas.Voicy
par où finit le Billet d'une Belle de la
Rue Chapon.
Je ne me connois pas affez aux I mages
, pour vous parler de Pandore. Il me
femble pourtant que l'Amour ou l'ambition
pourroiét eu former le fens.Regardez
le commencement de ces Paffions,
il n'y a rien de plus agreable, &
c'eft ce que nous reprefente Pandore.
Voyez- en la fin , il n'y a rien ordinairement
de plus funefte , & on y
peut appliquer la Boëte qu'ouvre
Epimethée. Je trouverois encor à
expliquer cette Enigme fur la Satyre.
Si ces mots n'y conviennent pas , ils
peuvent du moins fervir de moralité
à la Fable .
du Mercure Galant.
169
BILLE T.
A Perfonne qui a expliqué voftre
premier Tableau fur Andromede,
trouve que celuy de Pandore
n'eft pas trop éloigné d'une Ruche.
Vous fçavez , Monfieur , que quand
on en veut tirer le Miel , on en fait
fortir les Mouches avec du feu , cela
approche fort de voſtre Enigme ; car
je fais de la Boëte une Ruche , autour
de laquelle le Laboureur & fa
Femme font un feu qui en fait fortir
les Mouches qui s'envolent .
Explication de la même Enigme .
que
A Beauté donnent les Dieux,
Lat
Cet aimable Poiſon qui nous prend
par les yeux ,
Eft une fource trop féconde ,
D'où fortent tous les Manx que foufre
tout le monde.
Pandore eft un objet qui donne de l'amour
Q. de Janv. H
170
Extraordinaire
Pour cette Boëte fi funeste ,
Qui nous feroit perdre le jour
Sans l'efperance qui nous reste.
BILLE T.
A Paris.
>
de Fevrier , intitulée Pandore, reprefentoit
le Roy fous la reffemblance
d'Epimethée , qui en ouvrant la
Bocte que cette Déeffe luy apporta,
en fit fortir toute forte de Maux, fans
eitre attaqué d'aucun. La Guerre que
ce grand Monarque a declarée à fes
Ennemis, n'a pour eux que des fuites
tres-malheureuſes,tandis que la France
jouit des mêmes avantages qu'elle
pourroit efperer das un temps de Paix.
DAVVILLIER DE BASBOURG,
Avocat.
Vo
AUTR E.
Oftre Tableau me repreſente
Andromede , dont la Femme
du Mercure Galant. 171
qui eft languiffante dans fa Chaife eft
l'Image. Celuy qui paroift la vouloir
alfommer eft le Dragon ; ce petit Amour
qui fe met au devant eft Perſee
qui l'aimoit éperdument & qui la
fauve aux yeux de cette Femme épouvantée
qui eft la Mere de la Belle expofée,
& dont la tendreffe ne peut fe
raffurer aupres de Perfée qui ne s'eftoit
mis fous les armes que pour defendre
fa Maistreffe .
Fragment d'une Lettre
de Rheims.
ne doute point que le Mot de l'EJigme
de Pandore ne foit le Fruit
défendu à noftre premier Pere . Voicy
la maniere dont je l'explique . Epimethée
qui eſt dans une Chambre propre
& magnifique , reprefente Adamı
qui eftoit dans le Paradis Terreftre,
le plus beau lieu du monde , & où il
vivoit dans une felicité pleine & entiere
. Pandore & fa Boëte ne figurentelles
pas Eve qui prefenta la Pomme à
Adam Selon la Fable, tous les maux ?
Hij
172 Extraordinaire
.
que
fe font répandus dans la Nature fi-toſt
la Boëte a efté ouverte , & il n'y
a eu que l'Esperance qui foit demeurée
au fonds. Il eft bien plus de dire
que ce n'eft que parce qu'Adam a
mangé de ce Fruit , que les Hommes
ont miferables , & qu'il ne leur eft
demeuré que l'efperance de fe foûtraire
à leur mifere par le travail. Epimethée
n'a pas le Corps entierement veftu
; auffi Adam eftoit-il nud , puis
que l'Ecriture marque qu'apres avoir
tranfgreffé le Commandement de
Dieu, il eut lonte de fa nudité.
Fragment d'une Lettre de Lyon.
Oicy
Voici comme j'explique l'Eni-
Ꮩ gme de Pandore . Je dis que Pandore
envoyée par Jupiter pour aller
porter une Boëte à Epimethée, reprefente
la Chymie qui fe vante de dorer
tous les Metaux jufques dans le
fond de leur fubftance , & qui eft une
Science que fes Partifans affurent venir
de Jupiter, c'eft à dire de Dieu qui
ne eft l'Infpirateur. Epimethée eft ce
du Mercure Galant .
173
fameux Bertholt Allemand qui ayant
jetté du Salpeftre dans un Creufet avec
quelques autres ingrédiens, & raiſonnant
fur le fracas qu'il fit tout à coup
apres qu'il eut efté enflamé par le feu,
trouva enfin cette terrible & fulminante
compofition dont il fut crû le
premier Inventeur , contre l'opinion
de ceux qui foûtiennent que ce dangereux
Secret nous eft premierement
venu de la Chine. Quoy qu'il en ſoit
il eft conftant que les plus grands
maux & les plus épouvantables débris
que caufe la Guerre ont pris leur origine
de luy. Ainfi on peut dire avec
beaucoup de raifon que cette Boëte
fignifie tous les Inftrumens à feu dont
on fe fert à la Guerre , & dans lefquels
on renferme la Poudre , qui venant à
s'embrafer & à fortir par ces bouches
effroyables, fur tout par celles des Canons,
pouffe en l'air & contre les murs
des Places qu'on affiege , ces Boulets
rouges qu'on en voit fortir au travers
de leur plus épaiffe fumée. Ces Carcaffes
accablantes ces Bombes &
ces Grenades volantes qui font de ſi
ravages , & qui empruntent de afreux
Hiij
174
Extraordinaire
la poudre cette force impulfive & defolante
qui renverfe tout ce qu'elle
rencontre à fon paffage ,font affez naïvement
exprimez par ces petits corps
qui font impetueufement portez contre
ce grand Pillier qui eft la figure
des Fortifications qu'on attaque ; ce
que la pofture de Pandore & d'Epimethée,
qui font chacun furun Siege
fembloit vouloir confirmer.
PERIER LABORY .
La diverfité des fens qui ont esté
donne à ces Enigmes , ne nousfait pas
feulement connoistre la diverfité des Efprits
, mais le plaifir que tout le monde
Je fait de ce qui feroit regardé comme une
peine , fi on eftoit indispensablement
obligé de faire ces fortes d'Explications,
Le temps qu'ony employeroit alors par
contrainte, leur feroit donner le nom d'étude;
& il n'y a point de Mot plus terrible
pour beaucoup d'Esprits libertins
qui refuferoient les belles connoiffances ,
fi on ne trouvoit moyen de les divertir en
les leur infinuant. La Ienneſſe eſt naturellement
ennemie du travail , & il eſt
du Mercure Galant. 175
difficile de le faire aimer , qu'en le rendant
agreable . C'est par là que les Perfonnes
du plus haut rang n'épargnent
point quelquefois la dépense pour faire
donner à leurs Enfans les premieres teintures
des Lettres , fans qu'ils s'apperçoivent
que ce foit une étude qu'on leur
faitfaire. Nous avons veu de nos jours
un habile & ingénieux Precepteur d'un
tres-grand Prince fe fervir de cette
adreſſe. Il ordonna qu'on fift quantité de
petits Hommes pour comp :fer pluſieurs
Compagnies. On avoit mis toutes les
Lettres de l' Alphabet au bout des Piques
des Capitaines . C'estoit un jeu pour le
Prince , qui en demandant qu'on luy fift
approcher le Capitaine A , le Capitaine
B , ainfi des autres , s'attacha aux
Lettres qui les diftingnoient , & apprit
en pen de jours avec plaisir , ce qu'on ne
retient ordinairement qu'en beaucoup de
mois. Ie croy , Madame , que vous entrerezdans
ce mefme raiſonnement , && que
vous en tirerez cette conféquence , quefi
tout ce qui eft propofé comme étude , fait
naiftre de la répugnance & du chagrin ,
parce qu'on le regarde comme un travail;
tout ce qui femble inventé pour nous di-
1
1
Hiiij
176 Extraordinaire "
:
vertir , eft toûjours avidement embraſſe.
Les Enigmes dont j'avois commencé à
vous parler en font un exemple. Elles
donnent de la peine. Ilfaut refver pour
en découvrir le fens , & on n'en vient
quelquefois à bout qu'apres plufieurs beures
d'application ; mais parce qu'on les
regarde comme un plaifir , on s'en fait
un effectif de toutes les refveries qu'elles
coûtent , & on ne laiffe pas d'en tirer l'utilité
qui doit eftre le but de ces fortes de
jeux d'esprit. Ainfi on apprend en fe
devertiffant , puis que pour déveloper le
fens qu'ony tient caché , ilfaut s'appliquer
fortement à connoiftre la nature de
toutes chofes. Les Enigmes en figure
n'ont pas feulement fait étudier les Fa
bles , elles ontfait lire les Histoires Saintes
& Prophanes , & engagé à de cu
rieufes recherches fur toute forte defujets.
Il ne faut qu'en voir les Explicationspour
le connoistre. Ie ne vous envoye
que celles qui ont efté faitesfur les deux
premieres , c'est à dire fur Vénus & Vulcain
, & fur Pandore . Elles font remplies
de tant de chofes d'érudition , qu'il est
impoffible de ne pas demeurer d'accord dis
profit qu'on peut faire en les lifant . Puis
que vous m'affure que ces fortes d'occHdu
Mercure Galant. 177
pations d'esprit ne plaisent pas moins
dans votre Province qu'ellesfont ailleurs,
ilfaut que je vous donne à vous & à vos
Amies une nouvelle matiere de vous exercer.
Ie viens de vous faire voir quantité
de Lettres qui en vous divertiſſant , ne
vous ont confté que la peine de les lire.
En voicy une autre que vous examinerez
plus d'une fois avant que vous en puiſſiez
découvrir lefens. Elle eft en Chifres ; &
afin que vous ne foyez point embaraſſée
de ce terme , ilfaut vous dire que le Chifre
n'eft pas toujours employé dans ce qui
s'appelle Lettre de Chifres. Onfe fert da
Plantes d'Animaux , & generalement
de tout ce qu'on veut . Ainfi ces Lettres
nefont rien autre chose qu'un fecret entre
deux on plufieurs Perfonnes qui s'entendent
, & qui regardent chacun les marques
ou caracteres dont elles font convenues
pour reconnoistre ce qu'elles s'écrivent.
On les employe pour tout ce qu'on
ne veut point qui soit découvert , & il n'y
a que ceux qui en ont la clefqui en puiffent
avoir l'intelligence . Il faut que les
autres devinent , & je vous donne aujourd'huy
à deviner à vous mefme parce
nombre d'Orfeaux , de Poiffons , &
-
Ну
178
Extraordinaire
d'Animaux , que j'ay fait graver dans
la Planche que je vous envoye . Ceux qui
fe feront un plaifir avec vous de déchifrer
cette Lettre , ne le feront pas fans
utilité , puis qu'en s'appliquant à diftinguer
chaquefigure , ils apprendront à les
connoiftre parfaitement . le dévrois ne
vous rien dire davantage , parce qu'on
n'inftruit jamais ceux qu'on a deffein de
tromper ; mais afin de vous donner plus
de facilité à déchifrer cette premiere Lettre
, vous accoustumer par là à venir à
bout de celles de cette nature que je vous
envoyeray tous les trois Mois , je vay
vous nommer sans aucun ordre tout ce
que vous trouverez dans cette Planche.
Il y a quelques figures qui y font ernployées
plufieurs fois , & il ne vous fera
pas difficile de les connoiftre. Ne vous
étonnez pas de l'Iynx & du Nycticorax.
·Il est bon de vous faire voir quelques
Oyfeaux qui vous foient moins connus
que la plupart de ceux dont j'ay à vous
dire les noms. Voicy tout ce qui fait la
graveure de la Planche . Une Autruche,
un Lievre , un Renard , un Vipere,
un Etourneau , un Eturgeon , un Rat,
un Rinocerot , un Roffignol , un Tydu
Mercure Galant.
179
gre , un Nycticorax , un Iynx , un
Chien , un Eléphant , un Daim , un
Sanfonnet , une Mouche , un Turbot,
un Eperlan , un Afne , une Tanche,
un lar , une Alloüete , une Truye, un
Ecureuil , un Dromadaire , un Tarin,
un Lyon , un Vautour , une Oye , un
Vaneau , un Ortolan , une Macreuſe,
une Salamandre , un Chévreüil , un
Héron , un Chat , un Hybou , un
Pinfon , une Ecriviffe , une Tourterelle
, un Serin , une Loutre , une
Tortue , un Emerillon , un Saumon,
un Lapin , un Roitelet , un Bléreau,
un Singe , un Ramier , une Perdrix
, un Eprevier , un Rale , un Faifan
, un Ours , une Bécaffe , un Veau,
une Grue , un Léopard , une Grénoüille
, un Merle , un Loup , & un
Aigle.
Tettez les yeux fur la Planche . Tachez
de connoistre les Figures par tout ce
que je viens de nommer , & trouvez un
fens dans l'arrangement où vous les voyez
fans la Planche , & où vous devez taeber
de les mettre avant que de vous attacher
à deviner. Si la chofe vous paroist
difficile , fongez qu'ily a en France de fi
180
Extraordinaire
habiles Gens à déchifrer cesfortes de Lettres,
qu'il ne leur en a jamais échapé aucune.
Cependant ne confonde pas ces
Figures, avec les Hierogliphes . Ils font
fort diférens des Chifres , & c'est ce qu'il
y aura lieu de vous expliquer une autre
fois.
Ie reviens aux Lettres , dont je n'ay
interrompu la fuite que pour vous
donner à déchifrer . Il y en a qui contiennent
d'agreables incidens. Lapremiere
que vous allez voir est du
nombre. Les autres font fur diférentes
matieres.
LETTRE XLIV .
L eft donc bien vray , Monfieur,
que vous avez reçeu les deux Billets
que nous vous avons écrits, & que
vous avez même donné des louanges
à ce qui nous fembloit fort provincial.
Vous infpirez par l'Ouvrage que
vous donnez tous les Mois au Public,
une certaine envie de faire quelque
chofe d'agreable qui nous fait ailément
fuccomber à la tentation que
du Mercure Galant. 181
nous avons de vous écrire.Et le moyen
de s'en difpenfer apres le foin que vous
prenez de nous faire valoir dans vôtre
Mercure Il n'y a rien de plus obligeant
pour des Perfonnes inconnues
& éloignées de vous de pres de cent
lieues, qui ne pouvoient fe promettre
que vous en feriez tant pour elles. En
verité , Monfieur , il faut que vous
ayez autant de bonté que vous paroisfez
Galant. Nous en fommes fi touchées
ma Coufine & moy, que nous
ne ferons point de dificulté de vous
avouer que vous avez prefque deviné,
quand vous avez crû nous connoître
, au moins pour ce qui regarde
noftre Maiſon fituée fur l'une
des deux Rivieres dont vous
parlez . Elle eft fur le haut d'un Côteau
entouré de plaines , de Bocages,
de Ruiffeaux & de Prairies , où coulent
doucement des Fontaines d'une
eau tres-vive & tres- claire qui nous
font fouvenir affez fouvent des Driades
& des Hamadriades dont les Poëtes
font de fi agreables Peintures. Ce
fut dans ce lieu charmant que ma
Coufine & moy nous allames jufqu'à
182 Extraordinaire
un Bois qui n'eft pas fort éloigné du
Côteau que nous habitons. Le jour
qui eftoitle plus beau du monde, quoy
que dans la plus rigoureufe faifon de
l'année, fembloit deſtiné aux plaiſirs
de la Promenade, & rien ne nous avoit
paru plus propre à faire paffer la migraine
qui tourmentoit cruellement
ma belle Parente. Apres nous eftre un
peu promenées, nous nous repofâmes
au pied d'un Chefne, vis à vis de la
Riviere , où mon aimable Coufine
ayant un de fes bras appuyé fur mes
genoux, & foûtenant fa tefte de l'une
de fes mains , me fit voir dans une douce
langueur où fon mal l'avoit fait
tomber , que les Beautez les plus vives
& les plus enjoüées ne font pas
toûjours les plus touchantes. Jem'occupois
pour la divertir à la lecture de
voftre dernier Mercure , & j'avois à
peine lû l'Hiftoire des deux Coufines.
que vous faites trouver fi ingénieufement
dans un Bain, quand un bruit
qui paroiffoit venir d'affez loin , me
fit quitter mon Livre & fufpendit la
douleur de ma Compagne. Ayant
tourné la tefte l'une & l'autre vers
du Mercure Galant . 183
l'endroit d'où il venoit , nous fûmes.
furpriſes de voir de l'autre cofté de la
Riviere deux Hommes bien montez,
courans à toute bride, deguifez par de
grands Bonnets fourrez qui leur couvroient
le vifage, dont le dernier portoit
une Dame mafquée en croupe.
Nous revenions à peine de noitre
premiere furprile, que nous entendimes
un nouveau bruit. Il eftoit caufé
par quatre Cavaliers qui joignirent
auffi-toft les premiers, qu'ils parurent
défier au combat en tirant leurs Epées ;
mais les deux qui fe crûrent trop foibles
pour refifter aux autres , fe défirent
de la Dame , la mirent à terre ,
fe retirerent avec autant de vîteffe que
nous leur en avions remarqué quand
ils eftoient arrivez. Ceux qui les obligerent
à fuyr eftans defcendus de
cheval, prierent cette Dame d'y monter
; mais nous connumes par fes cris
qu'elle s'y oppofoit de toute la force,
& nous comprimes mémes qu'elle fe
feroit jettée dans la Riviere , fur le
bord de laquelle fe paffoit cette avanture,
fi on ne l'euft pas retenué . Elle
faifoit de grands efforts pour s'écha
&
184
Extraordinaire
per, quand un de fes Meffieurs fe jetta
à fes genoux , & par fes actions fupliantes
nous fit conoiftre que l'amour
avoit grande part à cette affaire. Mais
quelque grace qui nous paruft dans
tout ce qu'il faifoit , & malgré toute
l'éloquence que fa paffion luy donnoit
, & dont on doit croire qu'il fe
fervit de fon mieux , la Dame ne paroiffoit
pas perfuadée ; mais enfin un
vieux Cavalier de la Troupe luy tint
un langage qui fans doute luy réuffit,
car foit qu'il parlaft avec plus d'autorité,
foit qu'il euft plus de bonheur
que celuy que nous crumes le plus
amoureux , nous vifmes diminuer le
deſeſpoir de la Dame qui fe réfolut un
peu apres à monter en croupe, & à fa
deftinée. Il nous a efté impoffible de
rien deméler de plus de ce miftere. Si
nous en pouvons découvrir la fuite,
nous vous en ferons part, comme nous
faifons du malheur qui m'arriva de
laiffer mon Livre au pied de l'Arbre
où nous nous eftions repofées ; mais
ma Coufine y perdit auffi fa migrai
ne , & la joye que i'en eus me confola
de ma perte.
3
du Mercure Galant. 185
Cette belle journée eftoit pour
nous une journée d'avantures . Nous
trouvâmes en entrant dans noſtre
Chafteau un Caroffe à fix Chevaux ,
dont nous ne pûmes connoiftre d'abord
les Livrées ; & quand nous fûmes
dans la Salle , nous vifmes trois
Bergeres maſquées conduites par trois
Bergers qui ne cedoient point aux plus
galants de ceux qui menoient paiftre
leurs Troupeaux aux bords de Lignon,
dans les heureux temps d'Aftrée. Les
Bergers eftoient habillez avec tant de
magnificence & de propreté , que
vous n'auriez point douté en les voyant
, qu'ils ne paffaffent tous les autres
de leur Province. Je ne fçay mefme
fi dans vos quartiers vous en trouveriez
aisément qui euffent quelque
avatage fur eux. Les Bergeres avoient
de petits Habits à la Poitevine , dont
les Corps eftoient de toille d'argent de
couleur de feu , enrichis de dentelles
d'or fraifées , & cet ajuftement donnoit
à ces aimables Villageoifes un air
qui ne déplairoit pas fans - doute aux
plus délicats de vos Courtifans. Les
Couvrechefs jaunes qui faifoient leur
186 Extraordinaire
coëffure , ne diminuoient rien des
charmes qui paroiffoient dans leurs
vifages , malgré le foin qu'elles prenoient
de les cacher fous de petits
Mafques de Venife. Vous pouvez juger
de l'agreable furpriſe où nous fûmes
ma Coufine & moy. Nous n'en
pouvions attendre qu'une fuite heureufe.
Auffine manqua-t-il rien à cette
Avanture de tout ce qui la pouvoit
rendre plus divertiffante. Ces Maſ
ques,fuivant la coûtume du Païs, propoferent
de jouer un Momon. Ils le
mirent mefme fur la Table dans une
Boëte auffi galante que magnifique. Je
fus la plus hardie de la Compagnie.
Je jettay ma Bourfe fur la Table pour
jouer , & jouay heureuſement , foit
que la Fortune l'euft ainfi voulu , ou
que celuy qui avoit fait le défy euft
cherché à perdre. La Boëte fut ouverte
, & on trouva dedans une Taupe.
C'eft, felon moy , un des plus vilains
Animaux qu'on puiffe voir. Il ne ſe
cacheroit pas toûjours fous terre , s'il
n'eftoit convaincu luy-mefme de fa
laideur. Mon gain me coufta un Souper.
Je le donnay de mon mieux, & ne
du Mercure Galant.
187
$
fus point fâchée de régaler des Gens
qui avoient pris tant de foin de nous
divertir. En attendant le Souper , on
dança des Ménüets .Cette belle Troupe
avoit amené avec elle fix Hautbois,
qui ne gafteroient affurément aucune
des. Simphonies où on les voudroit
employer. Les Sabots de nos Bergers
& de nos Bergeres , qu'un autre appelleroit
des Souliers de bois , & qui n'étoient
pas moins galans & moins magnifiques
que
les Souliers de vos Dames
les mieux mifes , ne les empelcherent
pas de dançer avec toute la
propreté de celles que vous admirez
tous les jours dans voftre grande Ville.
Il falut lever le Mafque quand on fervit
le Souper. C'eft là que nous vifmes
des Beautez qu'on ne peut affez loüer.
Il fembloit que la Nature euft pris
plaifir à faire exprés des Vifages pour
parer les plus belles Perfonnes qu'on
vit jamais. Je ne vous dis rien de la
bonne mine des Bergers. Ils eftoient
dignes de fervir d'eſcorte à de fi aimables
Bergeres , & on peut dire avec verité
qu'il auroit efté difficile de faire
une plus charmante Affemblée.Nôtre
188 Extraordinaire
Repas dura deux heures. Nous dançames
enfuite toute la nuit , & je n'eus
d'impatience dans toute cette Feſte
que de voir arriver le temps de vous
l'écrire. Vous voyez , Monfieur, qu'au
moins nous vous faisons part de nos
plaiſirs de la maniere que nous le pouvons
, en reconnoiffance de ceux que
vous nous procurez par vos Ouvrages,
& de la bonté particuliere que vous
avez bien voulu avoir pour deux Coufines
qui font vos tres, & c.
LETTRE XLV.
A Paris .
Omme la moindre faveur méri-
Cene
Co te une reconnoiffance , je me
trouve engagé à vous faire paroiftre la
mienne , par l'honneur que je reçois
de voſtre fouvenir. C'eft un devoir,
Monfieur, dont je m'acquite avec joye.
J'avois defiré de vous expliquer de
bouche l'eftime que j'ay pour vous. Je
révere naturellement les Sçavans , &
l'amour que j'ay toûjours eu pour l'étude
des beaux Arts , m'a porté foudu
Mercure Galant. 189
vent à chercher accés auprés de ceux
dont j'avois longtemps admiré les Ouvrages
dans le filence du Cabinet.
Quoy que ces Perfonnes foient des
Elprits du premier ordre, avec lefquels
la jeuneffe où je fuis encor , femble ne
me devoir pas fouffrir de commerce ,
j'ay eu affez de bonheur pour entretenir
quelquefois ces Génies éminens,
& pour leur témoigner la joye que
j'avois d'eftre né dans ces heureux
temps , où la profondeur de leur érudition
& la beauté de leur langage
leur ont attiré tant de louanges & d'adorateurs.
J'aurois eu la mefme curiofité
pour Ciceron & pour Demoftenes,
fi j'avois efté de leur temps , & mon
amour n'euft pas efté moindre pour
Virgile & pour l'incomparable Homere
; mais je ne me plains point de
ma deſtinée. Noftre âge n'eft inferieur
en rien aux Siecles paffez. Il a porté &
porte encor des Hommes auffi fameux
que les plus fameux Perfonnages de
l'Italie & de la Gréce ; & n'en connoiffous-
nous pas , Monfieur , parmy ceux
qui ont achevé leur courfe , & parmy
ceux qui vivent encor, qui ont furpal190
Extraordinaire
fé dans tous les genres d'écrire les plus
Celebres d'entre les Orateurs , les
Hiftoriens & les Poëtes des temps paffez
? Si la Fortune devient favorable à
mes defirs , je pourray bien vous quereller
un jour en bons termes de ce
que vous ne voulez pas que l'on vous
exprime par de juftes loüanges le plaifir
qu'on prend à lire vos Livres. Vous
eftes ingénieux à divertir l'efprit de
vos Lecteurs par cent petites Hiftoires
les plus agreables du monde , & vous
ne voulez pas que l'on vous cajole un
peu fur l'induſtrie de voftre Efprit qui
a trouvé le moyen de faire fçavoir à
tout le monde ce qui fe paffe par tout
Le monde.
Je connois de jeunes Demoiſelles
que leur humeur enjoüée n'a pas empeſché
de joindre à une vivacité d'efprit
merveilleux,une connoiffance entiere
des beaux Arts , lefquelles font
toûjours tres- curieufes de ces Narrarions
de Balets & de Divertiffemens
que vous raportez . Elles difent, Monfieur,
que les Provençales ont triomphé
dans leur Maſcarade , & qu'il n'y
à rien de fi galant & de fi fpirituel.
du Mercure Galant .
191
"
Elles ont lû & relû cet endroit , &
elles ont affuré qu'on ne pouvoit trop
aimer ces belles Perfonnes. La Gazette
Galante leur a paru encor tresbien
inventée , & elles l'ont admirée
plus d'une fois . Le Combat de la
Louange & de la Satyre eft quelque
chofe de bien fin , l'invention en eft
fubtile, & quiconque l'aura lû , avouera
avec ces jeunes Demoifelles , que
l'Autheur de ce Combat , foit qu'il
l'ait donné en attaquant ou pour le defendre
, doit eftre regardé comme le
victorieux & le maiftre du champ de
Bataille. Je n'aurois jamais fait, Monfieur
, fi je voulois vous écrire tout le
bien qu'elles difent de voftre Mercure
, & avec quel empreffement elles
l'attendent tous les Mois. Ces aimables
Perſonnes m'ont ordonné d'expliquer
les Enigmes de l'onziéme Tome.
Elles ont crû qu'ayant efté affez
heureux pour trouver l'Académie Francoife
dans une Enigme , j'aurois encor
le mefme bonheur dans les deux dernieres
que vous venez de nous propofer.
La confequence n'eft pas infaillible
, mais leur volonté a efté plus forte
192
Extraordinaire
que mes raifons , & ne leur pouvant
refifter,je me fuis mis en chemin pour
chercher le Mot de la feconde . Je l'ay
je croy trouvé par celuy de l'Enfeigne.
Dans la premiere , Monfieur , il me
femble que j'y vois briller l'éclat des
Fleurs de Lis , & que ce Baiton de
couleur bleuë qui en eſt tout parfemé,
doit eftre un Bafton de Marefchal de
France , l'objet des voeux de tous les
Braves de nos Armées. Le fort de ce
Bafton eft fans doute bien éclatant
puis qu'il eft deftiné pour eftre le prix
glorieux des nobles fatigues de nos
Héros. Ce Bafton eft comme un foudre
qui donne la Paix à l'Etat, & porte
la Guerre aux Etrangers; qui raffure
le Royaume, qui donne la terreur aux
Ennemis, & fait enfin trembler toute
la Terre.
Il faut eftre auffi importun que je le
fuis , pour vous arrefter fi long- temps
par une Lettre ; & il faut eftre auffi
honnefte que vous l'ettes , Monfieur,
pour avoir la patience de la lire. Peuteftre
avec tant de paroles n'auray- je
rencontré que du vent , fans trouver
le Mot ; mais puis que dans voſtre
Mercu
du Mercure Galant.
193
Mercure vous me donnez la liberté de
vous écrire, j'ay crû que vous ne trou
veriez pas mauvais que je m'en ferviffe,
quand ce ne feroit que pour vous
allurer que je fuis voftre , & c.
LAGRENE' DE VRILLY .
LETTRE XLVI.
Y
A Richelieu.
E pris dernierement la liberté, Monfieur
, de vous écrire les fentimens de
nos Dames de Richelieu fur les Enigmes
du Mois de Janvier ; mais comme
elles en ont fort heureuſement découvert
le vray ſens , & que vous n'en
avez pourtant point fait de mention
dans voftre dernier Volume , je me.
fuis perfuadé pour l'honneur de ces
Dames qui ont & de la qualité & de
l'efprit , que ma Lettre ne vous a pas
efté mife entre les mains , puis que
vous paroiffez trop exact & trop obligeant
, pour ne leur pas rendre la même
juſtice que vous avez renduë à tant
d'autres , qui n'ont pas eu plus d'efprit
& de pénetration qu'elles,à en décou-
Q. de Lanv.
I
194
Extraordinaire
vrir tout le miftere. Cependant comme
je n'avois pas réüfly dans le foin
que j'avois pris de vous faire fçavoir
leur penfée,je les avois priées de choi
fir un autre que moy pour vous écrire
à l'avenir leurs intentions ; mais ces
Dames qui n'aiment pas beaucoup l'éclat
, & qui fe contentent de deviner
les Enigmes, fans fonger plus loin , fe
font fervies du pouvoir qu'elles ont fur
moy, pour m'obliger à ne pas quiter
J'employ qu'elles m'ont donné de leut
Secretaire aupres de vous . Je leur
obeïs , & pour
le faire exactement,
je vay vous apprendre de quelle maniere
elles expliquent vos deux dernieres
Enigmes en Vers , & celle du
Tableau de Pandore . Je commence par
la premiere. Elles foûtiennent,
Quand on devroit encor les paffer fous
filence,
Que ce qu'on lit au premier Madrigal,
Avec raifon ne fe peutdire en France,
Que d'un Baston de Maréchal,
Pour la feconde Enigme , elle leur a
peu de peine, que dés la pre- fait fi
du Mercure Galant. 195
miere lecture qu'elles en firent, elles
y trouverent un fens que je croy eftre
le veritable :
Car quoy quel Autheur en effet ,
Pour paroiftre obfcur fe contraigne ,
Il nous a dépeint un Enfeigne,
Bien mieux qu'aucun Peintre n'euftfait
Le Tableau de Pandore n'eft rien
à leur fens que la Pomme qui a produit
fur la Terre toutesles Miferes que
nous y voyons;
On pour mieux m'expliquer , c'est la
chute de l'Homme,
Que caufa lafatale Pomme
Qu'Eve offrit àfon cher Epoux,
D'où tout incontinentfortirent
Lesfâcheux Maux qui les faifirent,
Et qui font venus juſqu'à nous.
Et en effet Eve preſentant ce malheureux
Fruit à Adam dans le Paradis
Terreftre, luy donna l'envie d'en goû→
ter, comme Pandore infpira à Epimethée
une curiofité femblable, quad elle
luy mit entre les mains la Boëte funefte
d'où fortirent tous les Maux
que
les anciens Poëtes ont feint. Car enfin
I ij
196
Extraordinaire
il n'eft que trop affuré que ces Anciens
là nous ont fait par cette Fable un portrait
naïfde la chute de l'Homme. Par
Pandore ils nous ont reprefenté la Nature
humaine dans l'état d'innocence,
& fa chute par la curiofité d'Epime.
thée , qui eft le Peché . Ce que Jupiter
fit lors qu'il envoya à cet Homme
cette Boëte tres-précieufe au dehors,
mais où eneffet tous les Maux eftoient
cachez au dedans ; la Providence Divine
l'a fait , quoy que diferamment
à l'égard d'Adam qui reçeut d'Eve
cette malheureuſe Pomme qui nous a
tous perdus , & qui eftant tres-agreable
à voir , cachoit neantmoins dans
foy toutes les miferes que nous reffentons
. La feule diference qu'il y a, c'eft
que l'une n'eft qu'une fiction , & que
l'autre eft une realité que nous n'experimentons
que trop , & que l'Ecriture
Sainte nous oblige de croire,
Mais pour rendre juſtice aux Perfonnes
qui ont deviné toutes ces Enigmes
, je vous diray que la premiere
l'a efté par Madame de Grand- Pré que
yous connoiffez . La feconde par Madame
de Reveillon que vous ne con-
1
du Mercure Galant. 197
noiffez pas , & qui eft une des plus
aimables Perfonnes du monde ; & la
troifiéme par cinq ou fix autres Dames,
qui toutes vous eftiment comme
elles doivent , auffi bien que celuy à
qui elles ont donné commiffion de
vous en affurer , & qui fera toute fa
vie voſtre tres , & c.
DE GRAMMONT .
LETTRE XLVII.
A Arles.
Onfieur, Il faudroit que l'Aca-
Mdémie Royale fuft infpirée de
ce mefine Dieu qui a donné fon Nom
à voftre Livre , pour vous remercier
dignement des louanges qu'il nous a
données. Il faudroit avoir fon éloquence
& fa galanterie pour vous exprimer
comme il faut toute noftre reconnoiffance
. Mais comment remplir
nos devoirs en cette rencontre
maniere de faire la chofe furpaffe le
bienfait. Vous nous avez fait connoître
à toute l'Europe, avant mefme que
nous fuffions connus de vous . On dira
peut-eftre que c'eft noftre bonne for-
La
I iij
198
Extraordinaire
1
tune qui l'a fait , ou pour mieux dire
voftre génie bienfaiſant, & que c'eſt
luy qui fçait faire quand il veut des
Portraits qui paffent de bien loin les.
Originaux. On peut dire encor que
vous redreffez fouvent la Nature , &
que vous n'avez pas fimplement dit
de nous tout ce que nous fommes, mais
encor ce que nous devons eftre . Qu'on
en dife ce qu'on voudra ; que les Oyfeaux
& les raisonnables ; que les Sçavans
& les Envieux s'en entretiennent,
il fera toûjours vray de dire que
de la mefme main dont vous encenfez
les Dieux de la Terre , & dont vous
avez accouſtumé de montrer les Braves
& les Héros , vous avez encor dépeint
les Académiciens de la Ville
d'Arles. On dira que vous les comptez
entre les Miracles de fa Majeſté,,
& qu'il faut eftre Impie ou Libertin
pour douter de la verité des Miracles.
Quoy qu'il en foit , Monfieur , fi nous
croy ons pouvoir eftre auffi heureux
en matiere d'Impreffion que vous l'eftes
, nous ferions bien-toft connoiftre
toute la terre que nous fommes ravis
de vous estre obligez , & qu'apres .
199
SHO
THERE
!
du Mercure Galan
Palliance de l'Académie Francoife la
protection
de Monfieur le De
S. Aignan , & les continuelles graces
que nous recevons du Roy, nous n'eftimons
rien tant que vostre amitié ,
& que nous voulons toûjours eftre
YOS , &c.
M
Les Académ. de l'A.R. d'A.
ESTOUBLON, Sec. Perp.
REPONSE.
Effieurs , Si le Mercure eftoit
du prix que vous luy donnez, il
feroit bien récompenfé par l'obligeante
Lettre que vous m'avez fait
la grace de m'écrire. Je n'ay point pretendu
de remerciement quand j'ay entretenu
le Public de l'Illuftre Compagnie
dont tout enſemble vous formez
le Corps. J'ay cherché feulement à me
faire honneur en luy apprenant qu'elle
ne m'eftoit pas inconnue. Je diray
plus encor , quelque fuccés que mon
Livre eut paru avoir , jefuis perfuadé
qu'on auroit crû que beaucoup de
chofes y auroient manqué , fi on n'y
avoit point lû vos Illuftres Noms. Les
I iiij
200 Extraordinaire')
plus éclairez m'auroient fans doute accufé
de l'eftre peu fut ce qui eft le plus
digned'eftre eftimé,s'ils avoient apris
par d'autres, ce que j'aurois négligé de
leur apprendre de vous dont le Nom
feul peut donner du poids à mon Outvrage.
Cette matiere mefine n'eftoit
pas difficile à trouver , & quoy que
rien ne foit fi rare qu'une Affemblée
où il y ait autant de merite qu'il s'en
rencontre dans la voftre, ce merite eſt
fi connu & fait un bruit fi éclatant
´dans le monde , qu'il faudroit n'en eſtre
point du tout pour ignorer que votre
Académie eft remplie d'excellens
Hommes qui ne cedent en rien en délicateffe
& en érudition aux Siecles
les plus heureux de l'Antiquité. Ces
Illuftres Romains de qui vous tirez
voftre origine , nous ont laiffé avec
leurs Efprits fins & polis , un amour
pour les belles chofes qui vous donne
aujourd'huy la preferece fur la plûpart
des Nations , auffi- bien que la valeur
& le courage qui vous ont diftingué
dans tous les temps. Il y a bien des
Siecles qu'on a reconnu en vous ce
que nous admirons aujourd'huy ; &
du Mercure Galant . 201
les Hiftoires font remplies des marques
de confideration que vous avez
reçeuës de Rome dans fon état le plus
floriffant ; c'eft
a
par elles
que
nous
fçavons
que
dans
le temps
où elle
faifoit
paroiſtre
ſon eſtime
avec
un plus
entier
des-intereffement
à ceux
qu'elle
croyoit
qui la meritoient
, elle
à donné
à voftre
magnifique
Ville
le Nom
de la petite
Rome
Gauloiſe
. Je ne vous
apprendrois
rien
, quand
je vous
dirois
tout
ce que les Autheurs
en rapportent
; vous
ne l'ignorez
pas , &je
vous
en parle
feulement
pour
vous
faire
voir
que c'eft
par le témoignage
de
plufieurs
Siecles
que
je vous
connois
.
Ceux
d'Arles
fe font
rendus
fameux dans
l'un
& dans
l'autre
Empire
, & il
vous
en refte
de glorieux
Monumens
.
Apres
cela
, Meffieurs
, vous
jugerez
bien
que
je me ferois
fait grand
tort,
fi je m'eftois
tû fur les chofes
que j'ay
crû devoir
publier
de vous
; je vous
ay feulement
rendu
juftice
, & vous
me la rendrez
en me faifant
l'honneur de me croire
, Meffieurs
, Voftre
tres,
&c,
Ιν
202 Extraordinaire
.
LETTRE XLVIII.
A Vendofme.
Ivoftre gloire ,
E croirois dérober quelque chofe à
voftre gloire , Monfieur , & à celle
d'une Demoiſelle des environs de cette :
Ville qui n'a pas moins d'efprit que de
naiffance & de beauté , fi je ſouffrois
plus longtemps qu'elle vous demeurât
inconnue. Elle lit tous les Mois le
Galant Ouvrage que toute la France
doit à vos foins ; & au hazard de faire
fouffrir la modeftie qui l'oblige à cacher
les talens qui l'élevent au deffus
de la plupart de celles de fon Sexe , je
vous envoye un Rondeau qu'elle a
fait pour fervir d'Explication à voftre.
premiere Enigme du Mois de Fevrier.
Elle a fi heureufement deviné toutes
les premieres depuis le Trictrac , jufqu'à
celle de l'Academie , que je ne
doute point qu'elle n'ait également
réüffy à l'égard de cette derniere. Elle
me fçaura mauvais gré, fans doute , du
vol que je luy ay fait de fes Vers ;
mais vous luy en avez fourny la madu
Mercure Galant. 203
tiere par voſtre Enigme , & il eft jufte
de vous faire voir une Production où
vous avez part. ~
RONDEAU.
Est un Baston de Marefchal de
CER France.
Dans les Forefts il a pris fa naiffance,
Ne doit-on pas auffi tomber d'accord
Qu'on n'en fait cas jamais qu'apres fa
mort?
Quand quelqu'un a ce Bafton d'impor
tance,
Il peut fe croire utile en aſſurance.
Veut- on fçavoir ce qui fait la vaillance
Detant de Gens dont l'on hafte le fort??
C'est un Bafton.
It'a du Roy toniours la bienveillance ','.
En Guerre il eft en tres-grandepuiffance,
Et nos Héros s'en accommodent fort,
Touty convient", je ne fçay fi j'ay tort , -
le puis manquer , mais selon l'aparencej »
C'estun Bafton.
3
204
Extraordinaire
Autre Explication de la mefme
Enigme.
DEullay
-je me tromper & deviner
fort mal ,
C'est l'illuftre Bafton d'un fameux Marefchal.
Ce Bois naift aux Forefts , & fans changer
d'espece.
Ce n'est qu'apres fa mort qu'il acquiert
fa Nobleffe ,
Et peut- on contefter fans choquer la raifon
,
Qu'il n'ajoute l'éclat au rang d'une
Maifon?
Son Regne & fon pouvoir éclatent dans
la Guerre ,
Lors qu'il porte par tout le Foudre & le
Tonnerre
,
Chaffant de toutes parts nos plus fiers
Ennemis ,
A l'aspect de l'azur & de l'or de fes Lys.
Mr. F. Confeiller au Prefidial
de Périgueux
Si c'eft autre chofe, Monfieur, vous
nous l'aprendrez , & fi Mademoiſelle
du Mercure Galant.
205
de Ville , qui eft le nom de cette Illuftre
Perfonne , a trouvé le vray Mot,
vous ne ferez pas fâché que je vous
aye démeflé dans la foule de toutes
celles qui vous ont obligation , une
Demoiſelle affez connue dans le monfon
mérite & fa beauté , & qui
n'eft pas éloignée de la Ville de Vendofme.
de
par
JE
Sur la mefme Enigme .
E croy no deviner point mal ,
Difant que l'Enigme donnée
Au fecond Mois de cette Année,
Eft un Bafton de Marefchal.
JE
LETTRE XLIX.
A Fleury.
E ne fçay pas bien , Monfieur , le
nom de l'Animal dont on fait les
Bufles & les Baudriers, & il n'y a pas
lieu de s'en étonner , puis que l'uſage
en eft reſervé tout entier à voftre
Sexe ; mais il me femble que voftre
premiere Enigme du Mois de Fevrier
206 Extraordinaire
ne doit s'entendre que de cet Animal,
foit Cerf, foit Elan, ou Bufle . Il habite
dans les Bois. Il doit mourir avant
qu'il puiffe fervir. Quand on l'a tué,
on l'apporte à la Ville pour luy donner
fa premiere préparation en le la
vant , puis une autre en le corroyant.
En fuite le faifant paffer par diférens
Ouvriers , il acquiert de Maifon en
Maiſon toûjours de nouvelles perfections
, jufqu'à ce qu'il ait celles d'ef
tre en uſage parfait de Bufle & de Bau--
drier. C'est pour lors qu'il eft tresutile
à l'Etat, qu'il eft defiré d'un cha
cun à la Cour , mefme de noftre Illuftre
Monarque, qui fe fert fi bien d'un
Baudrier pour porter l'Epée ( digne
marque de fon Empire ) & d'un Buffe
pour relever encor cette Majefté toute
guerriere fi bien féante à Loüis
LE GRAND , & fi formidable à ſes
Ennemis.Enfin tout fon ufage eft pour
l'Armée , & quand il eft porté par un
Homme qui a du coeur , il eſt la ter--
reur de toute la Terre..
"p
LA SOLITAIRE DE FLEURYdu
Mercure Galant.
107
LETTRE L.
A Troyes.
E vous envoye , Monfieur , ce que
j'ay pensé fur les trois Enigmes que
vous propofez dans votre dernier
Mercure. Pandore peut eftre la figure
du Vin ; Epimethée, celle d'un Homme
yvre, comme Noé ou Silene : Et
que peut-on entendre autre choſe par
les maux qui fortent de la Boëte , que
les fumées & les chimeres qui montent
à la tefte d'un Homme qui eft enyvré
? La premiere Enigme en Vers
me paroift eftre un Bafton de Marefchal
de France ; & la feconde , l'Ara
gent monnoyé , ou les Medailles.
Vo
LETTRE LI.
Ous fçavez, Monfieur , que Mars
& les Mufes n'ont jamais bienvefcu
enfemble. Louis LE GRAND
aquirien n'eft d'impoffible , accommode
aujourd'huy les fatigues & la
fierté de l'un avec le repos & la dou208
Extraordinaire
ceur des autres . Jamais Guerre n'a efté
fi avantageufe que celle- cy ; Mars &
Apollon y trouvent également leur
compte , puis qu'elle fait autant de
Sçavans que de bons Capitaines.Auffi
eft-il bien jufte qu'à mefure que la
gloire de noftre Invincible Monarque
augmente , le Ciel faffe naiftre des
Perfonnes qui la puiffent publier.
Pour moy je fuis devenu Poëte par
une espece de miracle auffi grand que
ceux que le Roy fait en Flandres. Il
ne vous fera pas difficile , Monfieur,de
connoiftre que le Sonnet que je vous
envoye , eſt un coup d'effay. Auffi efperay-
je que vous ne regarderez pas
tant l'art que le fujet qui en fait tout
le prix & toute la beauté ; c'eft par là
feulement qu'il fe peut promettre d'étre
inferé dans vôtre Mercure , où vous
meflez fi bien les Actions de valeur
avec les avantures de Galanterie,
qu'elles furprennent.
LE JEUNE SOLITAIRE de
Langon , dans la Province de
Guyenne, à fept lieües de Bordeaux,
fur le bord de la Garonne.
du Mercure Galant.
209
LETTRE LIL
Du Prieuré de Noft e- Dame
de la Charité fur Loire.
PArmy le peu de relâche que m'accorde
tres-peu fouvent la cruauté
tres- peu
d'une goute univerfelle qui me tient
à la torture, je viens, Monfieur, de lire
avec beaucoup de plaifir vôtre Mois
de Fevrier de cette Année, & j'ay tellement
efté ravy de l'ingénieufe Defcription
de vôtre combat de la Louange
& de la Satire , que j'ay mille fois
autant eftimé digne de la premiere,
cette agreable Production de voſtre
génie, que fon ennemie eft odieuſe à
la Vertu & aux grands Efprits. Le
mien , Monfieur , eft trop borné pour
en rien attendre qui contribue à voftre
éloge. Auffi je ne me hazarderay
pas à l'entreprendre. Je vous diray
feulement ce que j'ay penſé fur l'Enigme
de Pandore. La Boëte qu'elle apporte,
fignifie la Guerre . Jupiter nous
marque un Dieu qui vange la Rebellion
de la Nature humaine figurée par
N
210
Extraordinaire
la trifte Epimethée , qui reçoit cette
Boëte de la main de la fauffe Divinité.
Elle eft d'or à l'exterieur ; & pendant
qu'elle eft fermée par l'Amour &
l'union des Peuples , ils ne s'en promettent
que des tréfors, des avantages,
& de la gloire. Mais depuis que la revolte
des premiers Hommes eut fait
une guerre ouverte aux Volontez du
Createur, fa main irritée ne leur a fait
naiftre que des calamitez, des difgra
ces , desinfortunes , & des malheurs,
avec la mort, qui font les maux qu'on
voit fortir de la Boete de Pandore, ou
plutoft les funeftes fuites de la Guerre,
laquelle enfes préludes fe montre d'or ,
par l'efperance des Palmes , des Lauriers,
des Conqueftes , des Victoires,
des Triomphes , & des Trophées qui
animent les Guerriers : mais lors qu'elle
eft ouverte & allumée par les diférentes
paffions, qui comme le Rideau
fufpendu & volant au gré des vents en
voltre Figure Enigmatique, aveugle
leur raifon , elle enfante mille maux.
qui nous font repreſentez par ceux qui
fortent de la Bocte de Pandore.
du Mercure Galant. 211
LETTRE LIIK
A Paris.
Ja
E me promenois tantoft dans la grande
Salle du Palais , & je me promenois
fort doucement , car, Monfieur,
vous allez voir qu'il y a bien de mon
adreffe. J'ay veu à mes pieds un petit
morceau de papier. Comme dans noftre
Art il faut faire profit de tout', &
chercher toûjours, j'ay fait voltiger en
l'air ce morceau de papier avec un petit
Souflet que je porte toûjours fous
le Manteau. Auffi toft j'ay apperceu
qu'il y avoit quelque chofe gravé d'un
cofté , je l'ay ramaffé. Or j'avois entendu
dire que Monfieur Jean Flamel
mourut autre fois, & que quand il fut
mort , on luy fit dreffer une Epitaphe
avec des Figures fous lefquelles eftoit.
cachée la Pierre Philofophale ; tellement
que qui auroit pû les deviner,
l'auroit trouvée. J'ay donc dit, que
peut-eftre elle feroit cachée fous ces
Figures-cy auffi bien que fous les autres.
Je les ay regardées , confiderées,
212 Extraordinaire
& examinées. D'abord j'ay reconnu
Pandore à fa beauté : c'eft noftre Art,
la belle Chymie. Je me fuis veu dans
Epimethée, car, Monfieur, que d'obligations
j'ay à la Fortune , & qu'on
eft heureux , quand on doit l'eftre : Il
me reffembloit comme deux goutes
d'eau. Courage, mon Efprit, courage ,
luy ay-je dit , voilà la Chymie , me
voilà , il ne nous manque plus que la
Pierre Philofophale. Elle fera fans
doute dans cette Bocte, dans cette Boëte
bien- heureuſe. Qu'ay -je fait ? J'ay
pris mon Souflet des deux mains, j'ay
louflé dans la Boëte de toute ma force,
& auffitoft la Boëte s'eft renversée. A
la verité j'ay reffenty dans ce mefine
moment- là de grands mots par tout le
corps ; mais n'importe , j'ay relevé la
Boëte, & en mefme temps ( car, Monfieur
, on n'a point les beaux Secrets
fans peine ) il en eft forty une fumée
épouvantable. J'ay regardé dedans, j'y
ay veu l'efpérance , & voilà la Pierre
Philofophale que le Chymifte a trouvée.
du Mercure Galant. 213
LETTRE LIV.
A Troyes.
·
E voudrois , Monfieur , que vous
Jpuiffiez eftre témoin de ce qui fe
paffe tous les Mois dans une belle
Compagnie de cette Ville , lors qu'on
y apporte vôtre Mercure. Vous verriez
dans le même temps tout ce que l'empreffement,
la joye, & le chagrin peuvent
produire. Chacun veut le premier
regarder l'endroit qui le touche.
L'un veut apprendre s'il a deviné l'Enigme
du Mois precedent , & fi fon
nomeft dans le Mercure.L'autre cherche
celles que vous donnez de nouyeau
à expliquer, pour avoir l'avantage
d'eftre le premier à le faire. D'au
tres veulent chanter les Chanſons,
d'autres lire les Hiftoires, & d'autres
Examiner les Tailles- douces. Les
Curieux de Nouvelles fe jettent
avec le dernier empreffement fur les
Articles de Guerre. Chacun demande
à la fois ce que le Volume contient,
avant qu'aucun en foit éclaircy ; &
214
Extraordinaire
ceux qui n'y trouvent point ou les
Ouvrages qu'ils vous ont envoyez, ou
leurs noms pour avoir deviné les Enigmes
, divertiffent toute la Compagnie
par leur chagrin.Enfin , Monfieur,
tout ce qui fe paffe en un quart- d'heure,
eft fi réjouillant pour ceux qui s'attachent
à le confiderer , qu'il m'eft
impoffible de vous en faire une peinture
qui en puiffe approcher. Il faut
avouer que l'occupation que donne
le Mercure eft utile de plus d'une maniere.
Le temps qu'on employe à le
lire, à faire des reflexions fur les Articles
qu'il contient , à deviner les
Enigmes, & à travailler à quelques petits
Ouvrages dignes d'y eftre placez,
occupe fi agreablement celuy qu'on
employeroit au jeu , à la médiſance, &
peut- eftre mefme à la débauche, qu'on
ne fçauroit affez exagerer l'obligation
que toute la France a au Mercure, puis
qu'il ne nous fait pas feulement paffer
les heures avec plaifir , mais encor
qu'il nous donne lieu d'acquerir de
l'Efprit. Il nous apprend toûjours quelque
chofe que nous ignorions , & eft
caufe que nous fommes inftruits en
eſt
du Mercure Galant. 215
peu de tempsde ce que les autres n'ont
fouvent appris qu'en beaucoup d'années.
Scavez-vous bien comment cela
fe fait , Monfieur ? C'eft que chacun
difant fon fentimét fur les Enigmes en
figures , ne les cite que pleines d'érudition,
& des morceaux d'Hiftoires ; &
que les Avis de plufieurs habiles Gens
dits en mefme temps, apprennent tout
d'un coup ce qui leur a coufté beaucoupde
veilles. Ne vous imaginez pas
que toutes ces louangesfoient fans intereft
; on ne les donne au Mercure
que pour vous exciter à continuer un
Ouvrage qui produit tant de bons effets,
& à nous donner l'Extraordinaire
,où nous efperons voir bien des
Gens de noftre Ville. Nous croyons
qu'il nous fera connoiftre tous les
beaux Efprits de France ; nous entendons
les beaux Eſprits Cavaliers qui
ne fe meДlent pas ordinairement d'écrire
, & qui ne fe font point imprier,
car ceux de profeffion font affez
connus. Vous devez fçavoir le fort &
le foible de l'Esprit des premiers
mieux que perfonne du monde ; c'eſt
à vous qu'ils fe confient , vous en fça216
Extraordinaire
vez la foibleffe & l'étendue , comme
un Directeur fçait le fort & le foible
d'une confcience . Si pour vous animer
à travailler, il ne reste plus qu'à vous
féliciter fur le grand debit de vôtre
Livre,je vous puis dire que vous avez
contentement fur cet Article, & que
Monfieur Malbert Directeur des Poltes
de Champagne nous difoit dernierement
que le Mercure groffiffoit tous
les Ordinaires la Mafle du Courrier
qui vient en cette Province. Plaignez
vous aprés cela , Monfieur ; mais je
ne croy pas que vous foyez fi injufte
que d'accufer le Siecle de mauvais
gouft. Je fuis perfuadé du contraire, &
que vous ne refuferez pas de me faire
la grace de croire voftre tres, &c.
LETTRE LV.
De Châlons en Champagne.
L
E hazard m'ayant fait tomber aujourd'huy
entre les mains le dernier
Tome du Mercure Galant , je l'ay
ouvert , Monfieur , avec une extréme
curiofité . Je fuis tombé heureuſement
fur
du
Mercure
Galant. 217
fur les noms de ceux qui s'eftoient
meflez d'expliquer les
ingénieuſes
Enigmes du Volume de Janvier , où
parmy une fçavante multitude , j'ay
remarqué avec plaifir qu'un bel Efprit
de Troyes & un venérable Chanoine
de Rheims , avoient eu affez d'affurance
pour prendre la liberté de vous
écrire , & de vous envoyer ce qu'ils
avoient pensé de ces admirables Enigmes.
J'ay achevé de lire la Page entiere
; j'ay retourné le feüillet , j'ay lû &
relû avec un empreffement fans pareil
les Pages fuivantes qui traitent du méme
fujet , dans l'efpérance que j'avois
d'y remarquer quelque galantHomme
de Châlons ; mais helas , ç'a eſté en
vain que j'ay cherché, je n'y ay trouvé
perfonne , & dés ce moment j'ay fenty
mon coeur brûler d'une noble envie
de faire connoiftre que mon Païs où
regne avec admiration toute la galanterie
de Champagne , ne vouloit rien
ceder à ces deux fameufes Villes dans
l'art d'expliquer des Enigmes. Je me
fuis appliqué un bo quart- d'heure à la
lecture des deux Enigmes de Fevrier,
où enfin j'ay trouvé deux Mots que je
Q. de Ianv.
K
218 Extraordinaire
· ne puis me difpenfer de vous envoyer,
dans l'efpérance que vous ferez affez
charitable pour les placer dans voftre
Extraordinaire du 15. Avril. Une Ville
toute entiere vous en aura obligation.
Voſtre charmant Mercure qu'on
n'y voit que rarement, fe trouvera par
tout. Quantité de beaux Efprits qui ne
s'éveillent qu'avec le temps ; vous envoyeront
fouvent de raresProductions ,
& moy que vous connoiftrez par le
nom du Petit Medecin , je feray eternellement
l'admirateur de voſtre ſtyle
enjoüé, & le plus humble de vos Serviteurs,
LE PETIT MEDECIN .
Les deux Mots que je croy eftre
ceux de vos Enigmes , font le Bafton de
Marefchal de France , & la Lettre.
LETTRE LVI.
A Paris.
E
Jie Fraces , &
l'Indigence , peuvent
croy que la Guerre , l'Ambition
,
le
eftre lafource de toutes fortes de maux.
du Mercure Galant. 219
Si le détail n'en eftoit point trop long,
ou plutoft fi j'en pouvois trouver la
fin, je ferois voir qu'il n'y en a point
au inonde qui ne foient fortis & qui
ne fortent tous les jours de ce que je
viens de nommer ; & comme l'Amour
produit tres-fouvent ces quatre choſes ,
on peut justement dire que tous les
maux du monde viennent de luy, qu'il
eft renfermé dans la Boête de Pandore
, & qu'ainfi le mot de l'Enigme eft
Amour. Ce fut luy qui alluma entre
les Grecs & les Troyens cette Guerre
dont le feu ne s'éteignit que dans
l'embrafement de Troye. Ce fut luy
qui arma les Sabins contre Rome naiffante,
& qui troublat le repos de laRepub.
Romaine , fit devenir publique la
querelle particuliere de Céfar & d'Antoine.
C'eft luy qui n'étant pas ordinairement
fatisfait d'une dépenſe , fi
elle n'eft outrée, diffipe les plus puiffans
heritages, & caufe par là une indigence
& des Procés qui engendrent
mille autres maux. C'est l'Amour qui
met fouvent des defordres dans les Fa
milles , & le Barreau retentit tous les
jours des plaintes qu'on fait contre luy
Kij
220 Extraordinaire
Je ne diray point que le defir de plaire
à une Maiftreffe qu'il fait naiſtre
dans le coeur d'un Amant , excite dans
ce mefme coeur une ambition de s'élever
pour en eftre plus favorablement
receu , qui fait fouvent répandre du
fang fans qu'on fçache le fujet qui le
fait verfer. Pourquoy dirois - je toutes
ces chofes On les fçait , puis que les
Hiftoires en font remplies. Il n'eft
donc pas neceffaire que je groffiffe cette
Lettre , ponr prouver que l'Amour
eft le Mot de l'Enigme de Pandore, &
il ne me refte plus qu'à vous affurer
que je fuis voftre , &c.
DE ROUX,
LETTRE LVII.
ン
A Caën.
Ous avez déja veu , Mr, des Ouvrages
de Mr Couture de Caën ;
& l'explication de l'Enigme dot le mot
eftoit le premier lour de l'Année, que je
vous adreffay , & que vous avez mife
dans le Mercure qui a precedé celuycy
, m'eft un témoignage convaincant
que vous estimez ce bel Efprit. Cela
du Mercure Galant . 221
eſtant , je m'affure que vous ne trouverez
pas mauvais que je vous faffe
part d'une Lettre qu'il a écrite à une
Dame de la premiere qualité de Baffe
Normandie , où il fait voir l'eftime
qu'il a pour tout ce que vous donnez
au Public , & explique les trois Enigmes
de voftre dernier Tome. Cela eft
admirable en luy, qu'eftant encor fort
jeune , il goufte parfaitement les bonnes
chofes , & poffede quafi toutes les
Langues de l'Europe. Je fouhaiterois
avoir la fienne , Monfieur , pour vous
exprimer combien en mon particulier
je vous fuis redevable des bonnes heures
que vos Livres me font paffer.
E
JE
Du ....
ne fçay , Madame, fi vous avez remarqué
que l'Autheur du Mercure
Galant fuit fi ponctuellement l'ordre
des Saifons , qu'on ne peut pas dire
qu'il laiffe échaper la moindre occafion
de paroiftre le meilleur Oeconome
du monde. Dans fon dernier
Mercure par exemple il nous avoit
donné l'Ecran pour Enigme. Eftoit- il
rien qui fuft plus de faifon ? Ily avoit
K jij
222 Extraordinaire
ajoûté l'Académie Françoife , veritable
modele de toutes les agreables Affemblées
qui fe faifoient dans le temps da
Carnaval.Il eft vray que pour les jours
gras il auroit pû nous fervir quelque
mourceau plus frianden foy qu'un Coq;
mais la belle Madame la Marquife de
Leinville de qui il le tenoit , donnoit
un grand relief à ce Mets. Pour moy
qui ne me pique point d'une délicatel
fe fi raffinée , j'avoue que la maniere
dont il étoit apprefté , me l'a fait trou
ver fort à mon gouft.
Je ne m'accommode pas fi bien de
ce qu'il nous préfente dans celuy- cy.
La premiere Enigme , fi je ne me
trompe, eft la Feuille de Papier , qui
figure la maigreur, la pâleur , & la
fechereffe des Vifages de ce temps- cy.
La feconde eft la Pique, qui fert d'autant
plus utilement le Roy dans fes
Armées, qu'elle tombe en de meilleures
mains , & qui porte cette marque
de l'Empire de France , que le fer en
eft taillé en Fleur de Lys. Cette armure
ne convient- elle pas encor fort
bien au commencement de cette glorieufe
Campagne ? Pour ce qui eft de
du Mercure Galant. 223
PEnigme enFigure, c'eft bien un autre
Bafton que la Pique. C'eft le Carême.
Cette belle Dame qui fait un preſent
fi précieux , mais fi contraire à la fanté
, nous figure l'Eglife qui l'impofe
aux Hommes reprefentez par Epimethée
pour les punir de leurs crimes.
Toutes ces maladies qui fortent en
foule de cette Boëte , font voir affez
clairement les diférentes indifpofitions
que caufent les viandes de Carême.
S'il n'eft pas tout-à- fait felon
la verité , que ce foit de là qu'elles
naiffent, du moins pouvons - nous dire
qu'il n'eft pas contre les fentimens
communs.
Demandez à la jeune Iris , 44
Qu'eft devenu ce teint de Rofes & de
Lys,
D'où luy vient ce vifage blême ;
La jeune Iris vous répondra,
I'en fuis en une peine extréme ;
Mais qu'est- ce que l'on y fera ?
C'est le Carême.
Je ne m'en trouve pas mieux que
cette belle Perfonne , & Mr N ...
f
K iiij
224
Extraordinairel'Hypocrate
de noftre Village, ne raifonne
pas autrement qu'elle. Vous ne
connoiffez que trop la fuffifance affetée
de l'Homme ; mais , Madame,
voicy ce qui vous fera voir le caratere
du Genie dans fon naturel. Je
luy difois ce matin que je me trouvois
fort mal depuis cinq ou fix jours ; que
j'avois une inflamation de poitrine
qui m'exerçoit étrangement ; & que
enfin l'on pouvoit raifonner avec luy
de la caufe de ces fortes d'indifpofitions.
Pline, Hipocrate & Galien,
Ma- t'ildit, dans leur temps , la connu.
rent fort bien ;
Sur tout Galien dit en l'Article feptiéme,
Que la caufe des Fluxions,
Des Fiévres, de la Toux , des Inflammations,
C'est le Caresme.
N'eft-il pas vray , Madame,
que cette citation eft fort à propos
, & fort bien placée , & que
'il rencontroit
toûjours auffi heureu
du Mercure Galant. 225
fément , il ne guériroit pas moins de
monde par les bons mots , que par
fes
mauvaiſes Ordonnances ? Pour moy
j'avoue que celuy- cy m'a déchargé la
rate fans le fecours de l'Apoticaire.
Ainfi voulant pouffer la converfation
plus loin , je me fuis encor plaint d'un
furieux mal de tefte qui m'interdifoit
jufqu'à la moindre application. Luy
me voyant un Livre entre les mains ,
- m'a demandé quel il eftoit , & fi je
pouvois faire une pareille lecture ,lans
m'appliquer. C'eft , luy ay-je répondu,
te Mercure Galant . Iy cherche le fens
d'une Enigme. Les autres endroits de
cet Ouvrage, font plus capables de délaffer
l'efprit, mais cette Enigme eft d'une
toute autre nature. l'avois deviné
celles des Tomes précedens , mais franchement
jeme rends à celle- cy. Il faut,
Madame, rendre juftice à mon Medecin.
Son grand efprit dans cette rencontre
a infiniment fervy au peu qué
vous m'avez tant de fois dit que j'en
ay. Comme donc en pourfuivant mes
plaintes je luy difois , je fuis dans une
appréhenfion mortelle que mon mal n'ait
quelque mauvaise faite , j'éprouve déja
que
K v
226 Extraordinaire
L'Esprit fe fent des foibleffes du
Corps,
Monfieur, je n'avois de mavie
Fait en vain de fi grands efforts .
De quelque longue maladie
Ne ferois-je point menacé ?
Monfieur, m'a- t - il dit tout de même,
N'en foyez point embaraffé,
C'est le Carefme.
Ce c'est le Caresme , m'a femblé fi
jufte en cet endroit de noftre entretien,
que j'ay fait une plus particuliere
reflexion fur le Tableau de Pandore
, & qu'enfin, graces à Mr N. jay
trouvé fans beaucoup de peine ce que
je vous en écris. Je pourrois encor y
ajoûter que l'efperance qui demeura
feule au fond de la Boëte , reprefente
admirablement bien celle qui
nous refte de voir bientoft la fin d'une
faifon fi fâcheufe aux malades comme
moy , & de recouvrer ce qu'elle nous
a fait perdre d'énbonpoint. Vous
voyez, Madame, que je fuis redevable.
de mes lumieres à un Aveugle , & que
s'il euft mieux raifonné , je n'aurois
peut-eftre pas fi bien deviné. J'en fuis
4
du Mercure Galant .
227
fort reconnoiffant ; car enfin , de conter
cela pour rien , c'eft à mon avis ne
connoiftre pas le prix des chofes. Je
vous prie, Madame, quand vous ferez
de retour à la Campagne, de le féliciter
nommément là- deffus , & de me
croire avec tout l'attachement poffible,
voſtre tres, & c .
COUTURE .
LETTRE LVIII.
A Coutance.
N
Ous venons enfin , Monfieur de
recevoir le Tome du Mercure,
où vous nous avez fi obligeamment
placez . Nôtre Societé de Coutance
m'ordonne de vous en faire de treshumbles
remercîmens , & Mr le Préfident
de Pierreville a prié Mr l'Abbé
de la Roquefon Beaufrere qui eft à
Paris , de vous en faire fes compli
mens. Noftre Compagnie , Monfieur,
eft encor médiocre , mais l'honneur'
que vous luy faites , ne manquera pas'
de contribuer à fon augmentation, &
228 Extraordinaire
la maniere dont vous en parlez , nous
engage à ne vous pas laiffer ignorer
quelles fortes de Perfonnes la compolent.
Je vay vous en dire feulement les
noms ; Mr le Préfident de Pierreville;
Mr l'Abbé de la Mothe, Chanoine &
Archidiacre du Cotantin ; Mr l'Abbé
des Viviers , Aumônier du Roy
Mr Corbet , Chanoine & principal
du College, ( Mr le Préſident de l'ife
qui eft mort depuis un mois , avoit
fa place apres ces Meffieurs , comme
ils m'ont fait la grace de me la donner
apres ; ) Mr de Vandôme Confeiller
du Roy au Préfidial ; Mr de la Fevrerie,
Mr Langevin , Profeffeur de Philofophie
; Mr de S. André, Docteur
en Medecine , Autheur des Entretiens
fur l'Aside & fur l'Alkali , Mr le Vavaffeur,
Preftre ; & Mr du Bofc, Profeffeur.
Ce feroit trop dérober à vos
continuelles occupations, que de vousfaire
le portrait de ces Meffieurs. Je
vous diray feulement que Mr de la
Ferrerie, dont le bel efprit eft icy efti
mé , fit ces jours paffez les trois Pieces
que je vous envoye. Si vous
les trouvez dignes d'entrer dans
du Mercure Galant. 229
› te Mercure il vous en envoyera
de femblables de temps en temps, lans
parler de celles que ces autres Melheurs
vous préparent. J'y joints une
Fable que je viens de faire à l'imitation
de celles de vos derniers Tomes ,
& croyois y mettre une autre forte de
Conte intitulé les Amans malheureux,
mais il eſt de plus de trois cens Vers,
& il vous faut des Pieces plus courtes.
Je groffis d'ailleurs ce Paquet d'un Cahier
de Reflexions que vous me permettrez,
Monfieur, de vous prefenter .
Je ne fçaurois plus defavouer qu'elles
foient de moy, mes Amis en ayant reconnu
le ftile & les lettres de mon
nom à la vingtiéme Page. Je me difpoſe
à en faire faire la feconde Edition
, qui fera augmentée de plus de la
moitié. Elles furent examinées à une
de nos Conférences où il n'y avoit
point de Difcours , car quelques- uns
de ces Meffieurs n'en ont point encor
fait. Voicy les Sujets de ceux qui ont
efté prononcez . Les Sciences renduës
illuftres par les foins du Roy ; L'Eloge
de l'Hiftoire de France ; Ea maniere de
bien employer le temps ; Quel caractere
230
Extraordinaire
d'efprit doit avoir un Académicien ; Le
Triomphe de l'Eloquence , de la Raiſon
& de l'Expérience , de la Beauté & de
la Diformité , de la Ieuneffe & de la
Vieilleffe . On efpere , Monfieur, mettre
au premier jour Monfieur de Servigny
, Fils de Monfieur de Pontrilly
Préfident au Préfidial , à la place de
Monfieur de l'Ifle Préfident des Elûs,
ce jeune Gentilhomme eftant au meſme
rang dans le Catalogue qu'eftoit
cet Illuftre Mort.Je fuis voltre , &c.
MASSEVILLE
.
Monfieur le Préfident de Pierreville
aura fans-doute de la joye de voir
ce que je viens de lire dans voftre dernier
Volume , de Monfieur Miromef
nil , qui eft Frere de Madame la Préfidente
fa Femme.
Fragment d'une Lettre du Païs
du Maine.
Ay bien de diférentes penfées fur
vôre Planche de Vénus & de Vulcain.
du Mercure Galant.
231
Je me contenteray de vous en dire une
au hazard. Je me perfuade que c'eft la
conftance ou fermeté d'efprit & de
courage figurée par ce Baftiment folide
, & dont la bafe eft angulaire. Ce
Soldat debout appuyé fur fon Bouclier
d'une main , & fur la Pique de l'autre ,
eft une marque de ftabilité
de ftabilité , ne pouvant
vaciler de cofté ny d'autre. Cette
Vénus dans fa moleffe , eft dans une.
pofture ftable. Si elle eftoit pourtant,
entierement couchée , l'on ne pourroit
pas la renverfer ; alors elle feroit plus
ferme ; mais en l'état qu'elle eft , elle
ne peut pas tomber de haut , eftant
affile fur les genoux d'une autre qui
eft affife contre terre. Il n'y a que ce
pauvre petit Aveugle à plaindre, dont
les armes font renversées , & qui me
paroift foible ; c'eft pourquoy il eſt
obligé de chercher à taftons un Bafton
pour s'appuyer. Vous voyez de quelle
maniere il tend les bras . S'il pouvoit
attraper ce gros Homme qui tient un
Maillet, il auroit un bon appuy ; car y
a - t -il Rocher plus ferme que cet [
Homme? Il voit une Divinité en état
de toucher les chofes infenfibles , qui i
I
232
Extraordinaire
a épuifé le Carquois de l'Amour pour
le fléchir ; cependant il demeure ferme,
& veut me fme avec fon Maillet
émouffer & écrafer toutes les Fleches:
qu'on peut darder contre luy. Voila ,
Monfieur , une de mes imaginations.
Elle ne vous eft pas expliquée en ter
mes choifis ,mais ce défaut eft pardonnable
à une Fille qui ne cherche qu'à
vous dire ce qu'elle penfe, & qui ett
voftre tres, & c.
SANS VOUS JE N'AIME RIEN.
LETTRE LIX.
Expliqueray voftre Tableau de
Pandore fur le Soleil, qui eft reprefenté
par cette figure d'Homme. Cette
Femme eft la Terre. La Coupe que
tient cet Homme , eft la chaleur que
le Soleil communique à la Terre par
fes rayons, qui en la frapant , attirent
à luy quantité de vapeurs dont il forme
les nuages qui fe voyent entre la
Terre & le Soleil. De dire fi cette
Femme fouffre par cette attraction , ou
fi elle reçoit avec joye la chaleur qui
la faitproduire, ce feroit une queftion
du Mercure Galant.
233
de longue thaleine , puis qu'on peut
foûtenir que l'un & l'autre luy arrive,
ou foûtenir le contraire. Quoy qu'il
en foit, ces petites Figures font les Infectes
diférens de nature qui s'engendrent
dans la moyenne region de l'air,
par le moyen de la chaleur & de l'humidité
de ces deux corps. Cette Couronne
de Fleurs dont eft ornée la tefte
de cette Femme , nous montre qu'en
effet cette generation & cette attraction
fe font principalement lors que
la Terre eft couverte de Fleurs dans
les Saifons du Printemps & de l'Efté.
La Chaiſe où eft affife cette Femme,
c'eft l'Eau fur laquelle la Terre flote
continuellement. Cette efpece de Lit
ou Thrône , & ce grand Rideau , &
tout le refte où le paffe l'action , font
les Cieux qui font au deffus & au deſfous
du Soleil. Je fouhaite, Monfieur,
que cette Explication aye un fort auffi
heureux que celle de l'Enclume , je
veux dire celuy de vous plaire . C'eſt
le feul but que ſe propoſe voſtre
tres , &c.
234
Extraordinaire
JE
LETTRE LX.
E vous envoye , Monfieur , les Explications
qui ont efté faites par la
belle Mademoiſelle Loyfeau de Coulommier
, fur vos deux Enigmes du
Mois de Fevrier . Les Vers fontun effay
de fa veine. Voicy le fens qu'elle a
donné à la premiere.
Afton de Marefchal de France ;
Ou Bafton de Commandement,
De la premiere Enigme eft , à ce que je
penfe,
Le véritable dénouement .
Sanaiffance ordinaire eft dans une Foreft;
Mais fipar un cruel Arreft ,
Faifant pour luy l'office de la Parque,
Du Tronc qui l'a porté , le Fer ne le fait
choir ,
Il ne devient jamais la marque
Du
rang, du renom , du pouvoir,
Que par luy l'on acquiert dans la Cour
du Monarque.
✡fty
Ilfe porte en Campagne, & revient dans
la Ville ,
du Mercure Galant.
235
D'une Famille illuftre il augmente l'honneur
,
Quand cette noble Race en grands Hommesfertile
,
Le tranfmet àfon Succeffeur ;
Et quand ce Defcendant en eft le pof-
Seffeur ,
On le doit croire à l'Etat tres - utile.
De ce Bafton le glorieux employ
Fait que chacun à la Cour le defire.
Les Hérosfont par luy fi bien aupres
Roy,
Qu'on
a jufte fujet de dire
>
du
Que s'il porte les Lys , c'est moins par
ornement ,
Que comme une honorable marque
Du fouverain Commandement
Que tiennent ces Héros des bienfaits du
Monarque.
Plus qu'en tout autre temps , dans le
temps de la Guerre,
Ce Bafton fait par tout éclater fon pouvoir:
Un General quifçait bien faire fon devoir,
A
Au feul bruit de fon nom , plus qu'an
bruit du Tonnerre ,
236
Extraordinaire
Voit d'un mortel effroy trembler toute la
Terre.
Cette fpirituelle Perfonne a expliqué
par ce Quatrain voſtre ſeconde
Enigme du mefine Mois.
Faut-il attendre un mois que l'Aut heur
nous enfeigne
Quel est au vray le Mot qu'il now laiſſe
trouver ?
Trefve qui voudrarefver ,
Mais je croy que c'est une Enfeigne.
Elle a encor donné cet autre fens à
la meſme Enigme.
Si je ne venois pas à bout
D'expliquer cette Enigme en fon fens
véritable ,
Ce Mot au moins m'afemblé convenable ,
Le Papier blanc endure tour.
Il porte ce qu'on veut de tous les deux
costez ,
Tant par devant que par
derriere.
Il est propre à porter , comme vous fou
baitte
Soit le mal , foit le bien , en diverfe maniere.
du Mercure Galant.
237
Egalementfur luy la perte d'un Procés
S'écrit comme l'heureuxfuccés.
Lefuccés porte à l'un la joye ,
La perte donne l'autre aux miferes ex
proye.
S'il porte ce qu'on veut, il ne refuſe rien.
Nous apprend-il des nouvelles fâcheufes,
Lors c'eft porter le mal ; mais c'eft porter
le bien,
D'en annoncer d'avantageuſes.
Le Paradis , l'Enfer , les Roys , leurs
Ecuffons,
Sont veusparfon moyen en diverse peinture;
Et c'est encor porter les Saints & les
Démons ›
Que d'en avoir fur luy l'image & la figure.
Un Peintre induftrieux luy fait par fon
pinceau
1
Porter& le Ciel & la Terre ,
Quand l'un & l'autre il peint dans un
Tableau.
C'est à luy que les Potentats
Font porter leurs Edits pour déclarer la
Guerre ,
Et les Traite de Paix pour finir leurs
debats.
238
Extraordinaire
Ses Parens , Gens qui n'ont que des ames
vénales ,
Pour fecher ce Papier fi- toft qu'il voit
Le jour ,
L'expofent aux rigueurs des Saifons inégales
:1
Qui fe fuccedent tour à tour.
Apres eftre remply , quoy qu'il foit tresfragile
,
Ilest pourtant fifort utile , 1.
す。
Que fans faire béveuë, on le cherche avec
foin.
Chaque jour nous voyons le Plaideur , le
Pupile,
Trouver en un vieux Codicile ,
Auffitoft qu'il l'a veu , ce dont il abefoin.
Avoücz , Monfieur , que ces Explications
font fort agreablement tournées
, pour une Perfonne du fexe de
Mademoiſelle Loyſeau , qui ne fait
que commencer à nouer cominerce
avec les Mufes. Voicy un Madrigal
qui vous fera juger de fon mérite. Il
luy a efté envoyé depuis quelques
jours par un galant Homme qui en eft.
fort touché
du Mercure Galant.
239
Sover
Oyez , charmante Iris , plus traitable
, ou plus fiere ,
Augmentez vos bonte , ou vostre bhumeurfevere
,
Et declare par là fi je dois esperer
De ne plus un jour endurer ,
Cet aveu fera le remede
Du tendre amour qui mepoffede.
Que dis - je , le remede ? Et je voudrois
guérir
Des maux que peut caufer une flamme fi
belle ?
Non , mon coeur , c'est un crime , on ne
peut tropfouffrir.
Quand Iris deviendroit mille fois plus
cruelle ,
Plutoft que vostre amour change jamais
pour elle ,
Apprenezqu'il vaut mieux mourir.
LETTRE LXI.
A Sedan .
Oftre Mercure , Monfieur , eft
Vfourny d'une fi agreable diverfité
de Nouvelles , que tout le monde,
de quelque âge , fexe , ou condition
240 Extraordinaire
›
qu'il foit , le cherche avec empreffement
& le lit avec une avidité
inoüye , & j'en voy plufieurs qui fouhaiteroient
qu'on fift travailler inceffamment
àun nouveau Calendrier qui
nous miſt une trentaine de Mois dans
l'Année , afin que l'on vift plus fouvent
un nouveau Tome de voſtre façon.
Cela ne vous paroiftra pas hors
d'apparence à l'égard du beau Sexe
pour qui vous travaillez principalement
; mais vous aurez quelque peine
à croire que des Barbons & des Sçavans
du plus gros calibre , ayent appris
dans vos Préfaces avec des tranfports
de joye , qu'il y aura tous les trois
Mois un Extraordinaire du Mercure,
fans préjudice des Volumes qui font
deftinez à chaque Mois. C'eft pourtant
une verité , Monfieur. Je connois dans
cette Frontiere quelques Perfonnes
heriffées de Science & enfoncées
dans l'étude de la profonde Erudition,
qui font ravies de ce nouveau Suplément
, & qui voudroient voir toutes
les Semaines un de vos Mercures ,
avoüant de bonne foy que jamais délaffement
d'Esprit n'a efté preparé
>
avec
A
du Mercure Galant. 241
avec tant de délicateffé que celuy que
vous leur préparez fans y penfer , car
ils s'imaginent que vous ne travaillez
que pour les beaux Eſprits , du nombre
defquels on a toûjours banny ces Gens
qui fe guindent vers les Sciences de
l'autre monde. Comme j'ay quelque
habitude avec eux , ils m'ont chargé
de vous affurer de leur reconnoiffance,
& quoy qu'on dife ordinairement que
l'on n'eft obligé qu'à ceux qui nous
ont eu en veuë quand ils ont fait quelque
chofe dont nous avons fçeu tirer
du profit , ils foûtiennent neantmoins
qu'ils vous font extrémement redevables
, puis que voftre travail leur fert
d'une agreable & utile recreation. Je
dis utile , Monfieur ; car ceux au nom
de qui je vous parle , font encor fi retranchez
au dela du monde , quoy que
voftre Livre les ait humanifez en
quelque façon , qu'ils content pour
bagatelle le bel Efprit , à moins qu'il
foit accompagné de quelque folidité
fcientifique ; de forte que fi voſtre
Mercure ne faifoit que les divertir, ils
croiroient faire tort à leur gravité, s'ils
vous faifoient faire leurs complimens:
Q. delanu.
L
262
Extraordinaire
mais à caufe des inftructions qu'ils y
trouvent fur plufieurs chofes qui font
du reffort des Sciences , ils croyent
qu'il eft indifpenfablement de leur devoir
de vous témoigner leur gratitude.
C'est à vous , Monfieur , à juger du
prix de ce compliment. Vous faites des
refléxions fi judicieufes fur les chofes
qui vous paffent par les mains, que
ce feroit une extréme temerité à moy
de vouloir vous faire prendre garde
au merveilleux effet de vos Livres,
& aux éloges qu'ils tirent des Gens
mefme du Païs Latin , tous infatuez
qu'ils font de l'ancienne Rome , &
de la doctrine des Univerfitez.Si vous
croyez , Monfieur , que cette efpece
d'Hommes qui fe veut fervir de moy
pour vous affurer de l'eftime que l'on
fait parmy eux de la maniere dont vous
parlez de toutes chofes, & du caractere
d'honnefte Homme , & de l'Esprit du
monde qu'ils remarquent également
dans vos Ouvrages , mérite quelque
confidération , vous n'aurez qu'à continuer
fur le pied que vous avez commencé.
Vous fçavez fi bien deviner
ce que le Lecteur doit demãder qu'on
du Mercure Galant . 243
luy éclairciffe , qu'il fuffit que voftre
Dame continue à vous propoſer ſes
difficultez , ou que vous les préveniez
dans l'occafion mefme , comme vous
le faites fouvent.Je fuis chargé de vous
dire de la part de nos Docteurs, qu'ils
vous remercient , 1. de ce que vous
inftruiſez le Public de plufieurs Points
d'érudition que les Gens du monde
ne viendroient jamais chercher dans
leurs Livres, à caufe qu'ils manquent
des ornemens dont vous affaiſonnez
voltre Mercure ; d'où il arrive que la
Science fe répand dans la plus belle
partie du monde à la faveur d'une
9
charmante Compagnie , ce qui
n'arriveroit jamais par leur moyen,
quelque peine qu'ils fe donnent
pour étendre les bornes de la Republique
des Lettres. 2. Ils vous
remercient de ce que vous les inftruiſez
eux-mefmes de plufieurs chofes
qu'ils ont oubliées, où qu'ils n'ont
jamais rencontrées dans leur immenſe
Lecture. L'un avoit oublié l'étymologie
de l'Obelifque , & la diférence
de la Pyramide , & fa deftination originaire.
Il ne fongeoit à rien moins
Lij
244
Extraordinaire
qu'à chercher tout cela dans fes Livres,
lors que vous luy en avez épargné
la neceffité. Un autre n'avoit jamais
bien fçeu ce que c'eft que l'Acte
de Refumpte, ny les Ceremonies de la
Reception d'un Duc & Pair au Parlement.
Un troifiéme n'avoit pas le loifir
de lire la longue Differtation du
P. Bouhours fur la Devife , & moins
encor le gros Livre du P. le Moine
fur le mefme fujet. Il a pû neantmoins
apprendre en lifant trois de vos Pages
ce qu'il y a de plus effentiel dans cet
Art-là. Au refte , Monfieur, il y a un
de nos Sçavans à qui vous avez donné
une extréme envie de connoiftre les
circonftances perfonnelles de ceux qui
font du bruit dans le monde. Il ne
trouve rien de plus beau que de fçavoir
en lifant le Mercure , qu'un Tel
& un Tel font d'une telle Maiſon, &
c'eft pour cela qu'il en eft idolâtre. Sa
curiofité , & celle de quelques-uns
de fes Confreres , va jufqu'à fouhaiter
qu'on luy dife la Province d'où font
les Familles , & il fe donna mille peines
l'autre jour pour avérer fi Meffieurs
de Valbelle font Provençaux
,
du Mercure Galant. 245
ce qu'il ne voyoit pas affez clairement
par tout ce que vous rapportez de curieux
fur leur Maifon. Je croy , Monfieur
, qu'il vous fera facile de fatiſfaire
toûjours en cela, comme vous le
faites tres-fouvent , ceux qui fouhaitent
de connoiftre la Patrie des grands
Hommes , foit dans les Armes , foit
dans les Lettres ; car vous fçavez bien
qu'il y a eu toûjours une grande émulation
là-deffus entre les Nations &
les Provinces, & que les Autheurs fe
batent fouvent pour juftifier la naiffance
de quelque Perfonne illuftre
dans tel ou tel Lieu , parce que plufieurs
Villes ou Provinces fe la veulent
attribuer.
Dés que je me vis engagé à vous
écrire , je m'avifay de chercher quelqu'un
qui expliquaft vos Enigmes du
Mois de Fevrier,& je crûs qu'il pourroit
bien y avoir affez d'Efprit à Sedan
pour cela, puis que je voy par voftre
Mercure que des Villes qui ne font
pas plus celebres vous fourniffent
quantité d'Explications. Je n'ay trouvé
perfonne qui ait pû mordre à la
Figure énigmatique , mais j'en ay
Liij
246 Extraordinaire
de
trouvé qui croyent que la premiere
Enigme en Vers eſt un Bafton de Marefchal
de France , & ils m'ont affez
fatisfait dans la maniere dont ils y appliquent
tous les Vers. Ils ont voulu
en faire autant de la feconde fur une
Lettre,mais ils ne trouvoient pas leur
conte, mefme felon leur gouft; ainfi je
ne voudrois pas garantir leurs fens. Je
vous demande mille pardons , Monfieur
, de ce que j'ofe vous adreffer
une filongue Lettre , pendant que
toutes parts on vous en envoye de fi
jolies, & que vous n'avez pas trop de
voftre temps pour lire toute cette affluence
de bonnes Pieces , & pour
mettre en oeuvre les diférens matéreaux
de voſtre Livre. Faites- moy
juftice de croire que je fuis un de ceux
qui le lifent avec autant de plaifir
pour un Ouvrage fi utile au Public, &
fi glorieux à la France , que d'eftime
pour voſtre Perfonne ; & que fans
connoiſtre mon nom , vous avez en
moy un tres , & c.
la
du Mercure Galant . 247
LETRE LXII.
l'Ex-
Ans la Rue de Mouffy , qu'une
belle Damoiſelle a rendue cele
bre dans le dernier Mercure, par
plication d'une de vos Enigmes, il s'eſt ·
trouvé , Monfieur , deux Amis fi parfaits,
ou plutoft fi parfaitement Amis,
qu'ils ne peuvent rien faire qui ne
leur foit commun à tous deux . S'ils
voyent voftre Mercure feparément,
ils trouvent le mefme fens à vos Enigmes.
S'ils le voyent enfemble , ils
les devinent à la fois de forte que
pour vous ménager à vous- mefme des
momens dont vous eftes trop liberal
envers le Public , au lieu de vous expliquer
vos dernieres à part,ils ſe font
unis pour toûjours , & commencent à
vous écrire aujourd'huy de la mefme
encre. La premiere de vos Enigmes
doit eftre à leurs fens , le Bafton de
Marefchal de France ; Et voicy ce
qu'ils penfent de lafeconde.
Et pour vous l'expliquer , fi j'ay befoin
d'un Peigne *
Liiij
248 1 Extraordinaire
C'est au Cerf, me dit- on , demandeZ- en
l'Enfeigne.
Veux-je une Coiffe noire ? allez au Papillon;
Du Point , aux trois Cornets ; du Brocard
, au Griffon.
Faut-il pour cacheter de la Cire d'Ef
pagne ?
Pen trouve à l'Empereur , quoy qu'ilsoit
d'Allemagne ;
Des Bas , aux Quatre-Vents ; des Chapeaux
, au Vifir';
Des Livres , au Coeur bon ; des Coliers
au Saphir ;
Du Pain , augrand Godet ; du Pin ,
Galere ;
àla
Du Mufcat , au Paſteur ; aux Flamans,
de la Biere.
Au Gros Arménien , on vend des Ban
driers ;
Chez le Gras , des Rubans ; cheZ Patin
des Souliers.
On apprend chez Féris à nettoyer la
bouche;
Chez la Bonne Faifenfe , à placer une
Mouche ;
Et quand on a de l'or , avec un peu da
foin,
du Mercure Galant . 249
L'Enfeignefait trouver ce dont on a befoin.
Pour l'explication de voftre Planche
, nous fommes bien trompez , f
ce n'eft le Sommeil reprefenté par Pandore
abordant Epimethée , qui femble
en eftre faifie dans fa Chaiſe &
fous ces Rideaux. La Boëte, & ce qui
en fort , nous marque les Songes qui
viennent pendant le fommeil , & ne
font que vent & que fumée , telle
que celle qui paroift dans ce Tableau
.
Voila , Monfieur , ce que les Inféparables
de la Ruë de Mouffy vous
envoyent. Ils ne prennent pas aujourd'huy
d'autre nom, & c'eft bien moins
leur modeftie que leur prudence , qui
les oblige à vous le cacher , pour ne
s'expofer pas ouvertement à la critique
qu'ils ont à craindre de leurs Ouvrages.
Le nom d'Infeparables que
vous trouvez icy , n'eft pas un nom
qu'ils fe foient donné. Leur affiduité
àfe voir , & leur union , le leur a attiré
de la part de bien des Gens de leur
Quartier
L. B. G. C..
L V
250
Extraordinaire
LETTRE LXIII.
Du Pais du Maine ,
ce 6. Mars 1678.
E fuis Monfieur, fort furpriſe, qu'a-
Jeres vous avoir toujours entédu patler
dans vos Lettres à l'avantage du
beau Sexe , vous ayez voulu en tracer
une auffi funefte Image que celle que
vous nous propofez fur voftre Enigme
de Pandore. Si le temps de penitence:
où nous fommes, ne vous fervoit d'excufe
, j'aurois bien de la peine à vous.
le pardonner. Je veux croire que ce
que vous en faites n'eft que pour nous
faire rentrer en nous-mefmes. Les
Cendres que nous avons prifes au
commencement du Carefme , nous
avoient affez humiliées , fans voftre
Tableau , qui n'a pas produit à mon
égard tout l'effet que vous en avez pû
attendre. Il m'a fait faire des refléxions
, qui loin de m'humilier , aug
mentent l'eftime que j'avois déja de
moy-mefme , & me font connoiftre
combien noftre Sexe vaut mieux que
du Mercure Galant.
251
le voftre. Elles m'ont fait voir que
Dieu dans laCréation duMonde avoit
fait tous les Ouvrages de bien en
mieux , & qu'ainfi la Femme ayant
efté le dernier qu'il ait fait , il doit
eftre eftimé le plus parfait : auffi l'avoit
- il formé d'une matiere animée,
& dans le lieu de delices. Vous direz
bien que Dieu a formé l'Homme de la
bouë,mais je vous défie de dire le lieu.
Il faut donc que vous demeuriez d'accord
que la Femme eft plus parfaite
que l'Homme. Elle merite bien voftre
eftime , puis que Dieu mefme l'a tant
eftimée , que de choisir une fi noble
matiere & un lieu fi agreable pour la
produire , comme fon chefd'oeuvre.
Ne vous laffez point, je vous prie , de
la loüer,& ne vous arreftez plus à nous
mettre devant les yeux une Pandore..
Voftre penſée eft fubtile, & vous etes
adroit , car vous voulez dire que c'eſt
la Femme , pour enfuite tirer cette fâcheufe
conféquence ; donc il faut mé--
prifer le beau Sexe ( c'eft ainfi que
Vous l'appellez ) puis que de la Feinme
font fortis tous les maux. C'eſt à
monfens aller un peu vifte. Eft- ce qμE;
252
Extraordinaire
dans voftre propre pensée les Hommes
ne font pas un bien ? A voſtre
avis, d'où vient l'Homme?ne vient- il
pas de la Femme?Et l'Home eftant l'abregé
de tout ce qu'il y a de bien dans
la Nature , tous les biens viennent
donc de la Femme. Je ne voy point de
repartie . Relevez voftre eftime pour
lebeau Sexe . Cependant je dis que le
Mot de voftre Enigme eft la Femme
figurée par Pandore . Vous la fupofez.
dans le Paradis Terreftre , parce que
Pandore eftant affife , eft dans un état
de repos , & le repos eft la marque du
Paradis. Je ne veux pas dire que ce
foit par malice que nous employez la
Figure de cette Déeffe a nous reprefenter
le Serpent qui féduit la Femme.
Ce Vale nous fait entendre le Fruit:
défendu ,duquel l'Homme ayant mangé
, tous les maux ont fuivy, comme
le travail, les maladies , & tous les pechez,
Auffi eftoit- il , à ce que vous dites
, defendu à Pandore d'ouvrir fa
Boëte , de laquelle fortent tous les
maux , comme le Rapt, repreſenté par
cette petite Figure enlevée ; le Vol,
par cette Figure aillée ;la Cócupifcendu
Mercure Galant. 253
ce & les ardeurs de la Fievre, figurée
par ces fumées & par ce demy corps.
Pour vos deux Enigmes en Vers ,
le Mot de la premiere me paroift étre
le Bafton de Marefchal de France ; &
celuy de la feconde , une Enfeigne. Le
fens y vient fi naturellement , qu'elles
n'ont point befoin d'explication .
J'efpere aller bientoft à Paris , où je
vous demanderay une heure d'audience
pour celle qui ne prendra point jufque-
là d'autre nom en vous écrivant,
que celuy de
SANS VOUS JE N'AIME RIEN.
LETTRE LXIV.
A Paris.
Lee
E Printemps eft encor fi peu avancé
, qu'il commence à peine de
nous donner des Fleurs. Cependant
Monfieur, voicy un Fruit précoce que
je vous envoye. C'eſt un Air compo-
و
fé par une aimable & jeune Perfonne
qui n'en avoit point encor fait . L'illuftre
Monfieur Sicard vous eft connu .
L'aimable Perfonne dont je vous parle
eft fa Fille , & je croy qu'il ne vous
254
Extraordinaire
faut rien de plus pour vous perfuader
de ce qu'elle fçait déja dans la Mufi
que. Son merite ne fe borne pas à ce
feul talent , & j'ay à vous apprendre
qu'elle chante , qu'elle joue du Lut,
de la Viole & du Claveffin , qu'elle eft
bien faite , & que tout cela fe peut
dire d'elle fans qu'on fe rende fufpect
de flaterie. Les Vers qui fuivent font
ceux qu'elle a choifis pour faire fon
coup d'effay..
'Aimable Flore eft de retour,
L'Zerlens , les Zephirs & l'Amour
Annoncent les douceurs de la Saifon nou
velle.
Le Printemps regne dans ces lieux,
Mais belas ! je n'en fuis pas mieux, "
Puisqu'Iris m'eft toûjours cruelle.
Ces Paroles meriteroient par elles
mefmes d'avoir place dans vôtre Mercure
, & je ne doute point que vous
ne les y faffiez paroiftre notées avec
plaifir , apres ce que je viens de vous
dire de l'Admirable Mademoiſelle Sicard..
Adieu , Monfieur , vous voulezz
du Mercure Galant.
255
bien que je continue à me conferver
la qualité que j'ay priſe d'abord avec
vous de vôtre tres-invifible Servante.
L
LETTRE LXV.
faut , Monfieur
, qu'à vous qui
nous apprenez
tout, je vous apprenne
une chofe
qu'il ya grande
apparence
que vous ignorez
. Les deux
Lettres
d'Apollon
& de l'Amour
à la
jeune
Iris , dont vous ne nous avez
point nommé
l'Autheur
, & que vous
avez mifes dans voftre
dernier
Volu
me de l'Année
1677.
font de Monfieur
de Fontenelle
. Nous y avions
remarqué
un tour de Poëfie
aifé & galant
qui nous avoit
perfuadez
que celuy
qui les avoit faites avoit de grandes
habitudes
fur le Parnaffe
, & il
m'eft
tombé
une Lettre
entre les
mains qui m'a heureuſement
fait trouver
ce que je cherchois
. Je vous l'envoye
, parce qu'elle
vous fera connoiftre
que malgré
la Guerre
voftre Mercure
Galant
eft leu par tout. Cette
Lettre
eft de Monfieur
de S. Aman
,
256
Extraordinaire
qui pour un Hollandois parle affez
bien noftre Langue pour meriter que
vous l'écoutiez.Il fit amitié avec Monfieur
de Fontenelle pendant quelques
mois de fejour qu'il fut obligé de faire
à Roiien pour fes affaires. Ils ont
entretenul commerce depuis ce tempslà
, & voicy ce qu'il luy a écrit ces
derniers jours.
'Avois déja lû, Monfieur , vos deux-
Lettres en Vers d'Apollon & de l'Amour,
lors que vous me les avez envoyées,
car nous avons icy le Mercure Galant
tous les Mois. Avous dire le vray , je vous
trouve un peu Coquet , & il semble que·
vous veuille me faire entendre que ce
Troupeau de vos Amis , dispersé en diverfes
Parties de l'Europe , n'eft que trop
bien remplacépar cesyeux fi bien fendus,
par ce beau teint & par cette taille fi
bien prife. Seroit- ce tout de bon que vous
feriez entesté, & voudriez vous effayer
de faire entrer dans vos Vers un peu
de
ce certain caractere doux & aisé dont
l'Amourſe vante dans fa Lettre à Iris?
Ala bonne heure , mais auſſi ſauvenezvons
que
du Mercure Galant.
257
Vous ne ferez jamais de Piece rêguliere
,
Si ce petit Brouillon vous inſpire vos
Vers.
En effet s'il vous arrive jamais d'eſtre
amoureux , vous ne ferez rien moins que
des Verş amoureux , puis que la Poësie
n'eft qu'unefeinte , & que l'on conteste la
qualité de Poëte à un des plus beaux Génies
de l'Antiquité , parce qu'il a dit des
veritez , & qu'il rapporte les chofesfans
les déguifer. Ce n'est pas pourtant que je
vonluffe vousfaire peur de l'Amour , mais
vous meparoiffez d'une certaine humeur à
facrifier & Amis & Amitié aux pieds
d'une Maistreffe. Vous merite bien que
je vous parle comme je fais , pour vous
punir de ce que vous me traite de Batave.
Ie ne vous le celepoint , vous m'ave
faché ,& fi je ne craignoispoint de vous
faire un affrontplus grand que celuy que
vous m'avez fait , je vous appellerois
Normand deux ou trois bonnes fois de
faite. Cependant ce n'eft pas tant vostre
reproche qui m'afâché que la peine qu'il
m'a donnée , car j'avois lû vos Vers dans
258
Extraordinaire
le Mercure , j'en avois avec la plus grande
tranquilité du monde , admiré lapureté
le génie , j'estois ravy de vous &
voir fi bien foutenir le caractere d'Apollon
& de l'Amour ; mais apres avoir reçeu
voftre injurieuse Lettre, j'ay estéforcé
de vous faire voir qu'une oreille Batave
eft auffi délicate qu'une Françoife. Il a
donc fallu vous critiquer , & Dienfait
quelle peine ce m'a efté. D'abordje vous
diray que quelque haute opinion que
jaye de vos Vers, je n'ay point balancé à
leur preferer ceux de la Belle , & fa ré-
Ponfe onfonjugement que j'ay lû dans le
Mercure. Ie nay rien veu de plus juste
ny de plus joly que ces deux petits Onvrages,
je ne fçay à quoy je ne l'es prefererois
pas. La belle veine que celle qui
Les a produits ! le vous trouve plus beureux
d'en avoir fait la découverte , que
ceux qui ont lespremiers trouvé les riches
veines du Potofe. Pour ce qui est du
Compliment d'Apollon , il mefemble qu'il
fe fait par tout trop connoiftre pour le
Maistre de la Maifon , & que le Dieu
du Parnaffeauroit pûfalüercéte Etrangere
qui abordoit àſon Cofteau d'une maniere
un peu plus civile , & fans Luy
du Mercure Galant. 259
faire fentir fi fouvent ce chez moy que
Les Perfonnes qui fe meflent defçavoir
vivre ont tant de foin d'éviter. le croy
aufli que vous vous faites tort de croire
que vostre Belle ne fçache pas encor
le nom d'Amour , & que vous ne luy
faitespas moins de tort à elle même. Comme
le dépit m'a inspiré cette Critique ,
j'en ay euun tres- grand , de ne pas trouverla
moindre choſe à critiquer dans les
Vers de l'Amour , & de vous laifferpaf
fer auffi voftre Sonnet d'Apollon & de
Daphnéfans vous reprocher autre chofe
que ce qu'on reproche à Virgile à l'égard
de Didon , qui eft que vous fcandalifez
la chasteté de Daphné qui paffe pour autant
Nymphe de bien qu'il y en ait ei
dans la Chreftienté de fon temps. L'ay
encor cent chofes à vous dire, & le Papier
eft tout preft de me manquer. N'avez
vous rien entre les mains qui foit digne
de vous ? car je ne m'imagine jamais que
vous vous borniez à ces petites Pieces
Galantes , vous devenez déja grand , il
y a long-temps que vous nous dites,
Afflabor majore Deo , & cependant
vous n'en faites rien. C'est maintenant
qu'il faut monter fur vos grands Che260
Extraordinaire
.
vaux ; En verité vous perdez quelque
chofe de ne m'avoir pas aupres de vous,
je vous fervirois du moins à vous hafter
d'aller. Lefuis voftre , &c.
A la Haye , le
15.de Mars.
S. AMAN.
Voila , Monfieur , une Lettre qui
juftifie ce que je vous dis . Mettez toû
jours dans voftre Mercure des Pieces
de cette force , quoy que vous n'en
connoiffiez pas les Autheurs , & vous
le ferez toûjours fouhaiter. C'est l'avis
que vous donne voftre tres , & c
LETTRE LXVI.
D'Ars en l'Ile de Ré , le
3. Avril 1678.
Uoy que voftre Mercure , Monfieur
, faffe bruit dans toute l'Europe
, vous auriez de la peine à croire
que l'Ile de Ré fi éloignée du monde
& de la politefle , puft en faire ſes delices
,fi je ne vous affurois pas que je
fuis le moindre de ceux qui en admirent
tous les jours les beautez , & qui
du Mercure Galant . 261
9
fouffrent de cette modeftie cruelle qui
impoſe filence à ceux qui vous veulent
rendre juftice. J'efpere m'en plaindre
plus amplement un de ces jours , en
Vous envoyant quelques penfées qui
ont efté conçeuës fur les bords d'une
Mer fauvage , & je me contente aujourd'huy
de vous faire part de celles
qui me font venues fur les deux Enigmes
du Mois de Février , dont l'une,
fi je ne me trompe, eft le Bafton de
Marefchal de France, & l'autre, l'Enfeigne
d'une Maiſon. Voicy , Monfieur,
comme j'explique la premiere.
C'est un Bafton, n'en doute pas ,
Mais un Bafton de conféquence,
Et dont éprouvent la puiſſance
L'Allemagne & les Pais-Bas.
En veut-on fçavoir davantage ?
C'est un Bafton de Marefchal
Qui ne fait jamais plus de mal
Qu'entre les mains d'un Hommefage.
J'explique la feconde de cette forte.
L'Enfeignefouffre tout ainfi que le Papier,
Elle montre un double visage.
262 Extraordinaire
On l'expofe aux Paffans pour en tirer
usage,
En fortant de chez l'Ouvrier.
Sans cette cruauté ce feroit pitié d'elle,
Elle perdroit jufqu'à fon nom,
Qui nousfert de marque fidelle
Quand nous cherchons une Maifon .
Je fçay, Monfieur , que je me prefente
un peu tard, grace à mon peu
d'habitude avec le monde, & à la Mer
qui m'environne ; mais cecy n'eftant
qu'un jeu d'Efprit , la perte n'en fera
pas grande ny pour vous ny pour moy,
qui fuis voftre, &c.
DE L'ISLE , Subdelegué de
Monfieur l'Intendant de la
Province en l'Ilede Ré.
LETTRE LXVII.
A Bruxelles le 4. d'Avril, 1678.
E nom de cette Ville commence
par un B. comme vous fçavez , &
le mien auffi , comme vous ne fçavez
point ; c'est pourquoy je me fers de
deux ou trois de ces caracteres pour
du Mercure Galant.
263
figner mes Lettres , & non pas pour
prendre la qualité de bel Efprit de Bruxelles
,comme vous femblez le croire,
par ce que vous dites de moy
dans voître
Mercure du Mois de Fevrier.Dieu
me garde, Monfieur, d'une femblable
penlée. Je vous avoue que la voſtre
m'a fait rougir à quarante ou cinquante
lieuës de ma honte , pour ainfi dire.
Je ne laiffe point pourtant de vous efcrire
encor mes conjectures fur vos
Enigmes , & fic'eft un peu tard, vous
n'en devez pas eftre furpris. Je fuis
dans un lieu où je ne reçois point vos
Livres plutoft. Je dis donc, Monfieur,
que les deux dernieres que vous nous
avez propofées , ne peuvent fignifier
autre chofe que les Baftons de vos Marefchaux
de France, & les Enfeignes de
nos Boutiques , & je ne crois point
qu'il foit neceffaire d'en mettre icy
l'Explication ; car enfin , fi je devine
bien , elle feroit inutile ; & fi je devine
mal , elle feroit fauffe . Au refte ,je
voudrois bien que la fterilité naturelle
& les defordres accidentels de ce
Païs-cy ne m'empefchaffent point de
vous envoyer quelque Ouvrage ou
264
Extraordinaire
quelque Hiftoire agreable pour mettre
dans vos Mercures ; car apres tout,
il est ennuyeux que je traite toûjours
un mefme Sujet , & d'autant plus,
Monfieur ,,
que vous ne voulez point
qu'on le diverfifie avec vos loüanges.
Il eft certain pourtant que vous en
meritez une infinité, & ce n'eft point
fans peine que j'en demeure là, & que
je finis fi promptement, en vous aflurant
que je fuis voftre tres,&c. B.B.B.
Il faut encor que vous fçachiez que
nous avons icy un Réfident d'un gråd
Roy du Nort , qui a deviné auffi vos
dernieres Enigmes à Livre ouvert, &
cela vous ſoit dit , pour vous faire
connoiftre que vos Mercures donnent
du plaifir à toutes fortes de Nations,
& que toutes fortes de Nations étudient
vos Mercures.
LETTRE LXVIII.
A Paris.
TR
Rois jeunes Perfonnes de diferentes
Provinces s'étant réünies
icy
du Mercure Galant.
265
icy par un heureux fort , ont pris un
extréme plaifir à lire le Mercure.Elles
fe fentent fi obligées à l'Autheur du
divertiffement qu'il leur donne, qu'elles
ne fçauroient s'empefcher de l'en
remercier. Elles le prient de ne ſe
point laffer d'y mettre plufieurs Avantures
galantes , & de continuer les
Enigmes qui font fi fpirituelles & qui
exercent fi bien l'efprit des jeunes
Gens. Si nous n'avions pas efté fi pareffeuſes
, nous luy aurions envoyé
l'Explication de celle de Janvier que
nous avions treuvée fort jufte. Je ne
fçay fi nous aurons auffi bien reüffi
dans celle qu'il nous vient de donner,
mais il nous paroift que la premiere
qui commence par Dans les Forefts
jay pris naiffance , doit eftre un Moufquet.
A noftre fens tout s'y rapporte,
mais noftre Lettre feroit trop longue,
fi nous l'expliquions mot à mot. Pour
la feconde , nous ne croyons point
nous tromper , en difant font
que ce
les Lettres que l'on envoye par la
Pofte , qui font écrites de tous coftez,
& qui contiennent ce que l'on y veut
mettre de bien & de mal , &c. & qui
Q. deIanv. M
266 Extraordinaire
reçoivent toutes les impreffions de
Cachets que l'on y imprime . Voila,
galant Mercure, la pensée des trois jo
Ties Provinciales qui pourront quelque
jour vous faire voir une prodution
de leur Societé. Nous nous foûmettons
à voltre cenfure, & nous fommes
de tres- bonne foy vos tres- obligées
Servantes.
LETTRE
A Dinan en Bretagne.
LXIX.
Na figrande envie en nos Quar
tiers d'avoir un Bafton de Maref
chal de France , qu'en penfant à la
difficulté qu'il y a de l'obtenir , j'ay
crû ne deviner pas mal , en vous difant
que la premiere Enigme de voftre
Mercure du Mois de Fevrier , ne
fignifie rien autre chofe, Je fçauray .
Monfieur , par le Volume que vous
nous promettez , fi j'auray bien rencontré.
Il y a beaucoup de parys pour
& contre, & il m'en couftera cinquante
Louis , fi je n'ay pas trouvé le vray
mot. Ne nous faites point languir fur
céte Explication. Puis que nous voyons:
du Mercure Galant. 267
que vous inférez des Chanfons & de
petits Ouvrages dans voftre Mercure
j'ay fait naitre l'envie à quelques-uns
de nos Sçavans de vous en envoyer.
Vous y verrez auffi d'affez jolies Avan
tures. Jefuis vôtretres , & c.
BOULANGER.
Depuis ma Lettre écrite nous avons
fait un autre pary fur la feconde Enigme
du Mercure de Fevrier , qui commence
par le porte ce qu'on veut. C'eſt
du Métal , de l'Or , ou de l'Argent
monnoyé. Enfin on foûtient que c'eft
dela Monnoye . J'en fuis pour mes cent
Louis , fi ce n'eft ny l'un ny l'autre de
ce que j'ay dit fur les deux Enigmes.
E
LETTRE LXX.
voy , Monfieur
> par vos Mercu-
Jres Galans
, qu'on ne s'eft pas fi
échauffé
fur le fujet des Enigmes
dans
les autres Provinces
, comme on a fait
en celle d'Angoulmois
, puis qu'on en
eft venu à faire des gageures
, comme
vous le verrez par la Lettre que l'on
m'écrit. Voyez , Monfieur
, ce que le
Mij
268 Extraordinaire
hazard fait. Je fuis une Femme qui à
peine fçais comme il faut parler , &
je me trouve dans la meſme penfée que
les fpirituelles Ecolieres d'Apollonius.
S'il n'y avoit point trop de temerité à
moy , je vous dirois que fi vous vouliez
faire une Enigme fur le Nuage,
je fuis perfuadée que vous auriez peine
à vous empefcher de vous fervir des
mefmes termes dont vous vous eftes
fervy pour parler de l'Armée des Conféderez
. Je croy auffi , Mr.que les Dames
de la Campagne vous doivent étre
fort obligées. Vous ne les divertiffez
pas feulement par vôtre Mercure Galant
, mais vous les rendrez fpirituelles
& fçavantes. Nous autres pauvres
Campagnardes, nous eftions affez fatiffaites
lors que nons fçavions bien parler
de noftre ménage , & nous croyions
que tout finiffoit dans noftre Enclos.
Mais les Conqueftes du Roy que nous
apprenons plus particulierement par
yous , nous font connoiftre que le
Monde eft grand. J'ay voulu , Monfieur
, vous en marquer en mon particulier
ma reconnoiffance , en vous apprenant
une fubtilité d'une jeune Dedu
Mercure Galant. 269
1
moiſelle de qualité agreable & fpirituelle
, qui fe trouva obligée d'époufer
un Officier de *** extrémement
vieux , & qui avoit de grands Garçons.
Le bon Homme commença à
Finftruire , comme Agnés le fut autrefois
par fon Mary. Elle l'écouta avec
attention , & témoigna vouloir fuivre
toutes les leçons . Elle aimoit le Bal
& la Comédie , en un mot elle n'étoit
pas ennemie des divertiffemens qui
luy paroiffoient innocens.Elle ne vou
loit pas auffi fâcher fon Mary. Elle fe
réfolut de fe coucher à neuf heures,
qui eftoit l'heure de fon vieil Epous.
Elle l'entretenoit des chofes les plus
agreables qu'elle pouvoit s'imagines,
jufqu'à ce qu'elle l'euft bien endormy.
Si - toit qu'elle s'en pouvoit tenir affurée
par fes ronflemens , elle fe levoit rée
doucement d'aupres de luy ; & afin
qu'il euft toûjours de la chaleur de fon
cofté , elle faifoit coucher fa Demoi-
[ felle en fa place , & de peur que le
bruit du Caroffe n'éveillaft le bon
Homme , on mettoit des Matelats depuis
la Remiſe du Caroffe juſqu'à la
Porte de la Rue , & on les laiffoit là
M iij
270 Extraordinaire
jufqu'à fon retour qu'elle revenoit
prendre la place dans fon Lit. Le matin
fon Mary la voyant dormir de bon
fomme , fe levoit tout doucement à
fon tour , pour ne la pas éveiller , &
s'en alloit au Palais, Ses Enfans prenoient
ce temps-là pour luy apprendre
les divertiflemens de fa Femme. Le
Veillard qui fe reffouvenoit des Hiftoires
qu'elle luy avoit faites le foir,
& du plaifir qu'il avoit pris le matin à
la voir dormir , accufoit fes Enfans
d'eftre des Calomniateurs, & difoit que
de la maniere qu'ils luy affuroient la
chofe , ils le luy feroient croire , s'il
n'eftoit pas affuré de l'avoir eue à fes
coftez toute la nuit ; plus ils juroient ,
plus il croyoit leurs fermens diaboliques
, & proteftoit qu'il ne les croiroit
jamais en aucune chofe . Ils avoient
beau s'offrir à luy donner des témoins
irréprochables de ce qu'ils luy contoient.
A cela le Pere répondoit qu'il
s'en croyoit mieux que perfonne , &
ne voulut plus les voir ny les écouter,
Mais il eft temps de vous faire voir ce
qu'on m'écrit fur la Gageure que j'ay
perdue. Voicy la Lettre.
du Mercure Galant.
27F
Ay enfin reçen le Mercure Galans
des Mois de Decembre & Ianvier , &
je vous l'envoye, Madame , plutoft pour™
contribuer quelque choſe à voſtre divertiffement
que pour vous faire voir la
Décifion de noftre Gageure. Vous la
trouverez dans le premier de ces deux
Tomes, avec l'Eloge que vous fait l'Autheur
dans les louanges qu'il donne aux
Spirituelles Ecolieres d'Apollonius qui
avoient eu la mefme penſée que vous fur
le fujet de l'Enigme dont vous cherchiez
le Mot. l'avoue , Madame , que j'ay'
Befprit auffi épais que le Nuage par le-¨·
quel vous avez pretendu l'expliquer",
puis que je n'ay jamais pû concevoir
qu'ily enft beaucoup de raport entre l'un
l'autre , encor que vostre fentiment ſe
foit trouvé conforme à celuy de Perfonnes
tres-éclairées , & qu'il ait en l'approbation
d'un Inge fi compétant. Apres
cela , quoy que vous n'ayez pas entiere--
ment touché le but , comme il y a bien
plus d'avantage pour vous que pour moy
en cette occafion , j'efpere , Madame
que vous me regalerez fans chagrin du
Mercure Galant pendant le temps dont
nousfommes convenus, & que vous vous
>
Mij
272
Extraordinaire™
confolerez aisémet de n'avoirpas gagné,
fur tout lors que vous aprendrez que
vous n'avez pû eftre vaincue que par
toute l'Armée des Confederez , qui apres
avoir fait feulement du bruit juſques icy ,
a enfin produit ce bon effet en ma faveur
; & comme c'est un fecours que je
ne me fuis pas procuré , & que je n'avois
pas mesme préveu , je confens , Madame,
que vous difiez fi vous le voulez,
que je fuis plus heureux que fage , pourven
que vous me faffiez l'honneur de me
croire autant qu'on le peut eftre , voftre
tres-humble & tres- obeiſſant Serviteur.
Proche Verteuil en Angoumois.
Vous voyez , Monfieur par cette
Lettre , ce que voftre Mercure fait
dans nos Provinces. Tout le monde y
trouve un agreable délaffement d'ef
prit , & moy plus que perfonne , qui
luis voftre tres- humble Servante.
JE
LETTRE
AParis.
LXXI.
E ne doute point, Monfieur que vous
n'eftimiez affez l'Eglogue que je
du Mercure Galant. 273
vous envoye , pour luy donner place,
ou dans voftre Mercure du Mois , ou
dans l'Extraordinaire que vous nous
faites efperer. C'eft une Traduction,
ou plutoft une Imitation de celle de
Virgile qui commance par Formofum ,
Paftor Corydon.Monfieur Defmay qui
en eft l'Autheur , a choify feulement
ce qui luy a femblé le plus propre à
fon fujet , & le plus capable des beau
tez de noftre Langue. Il m'en a confié
une Copie dont je vous fais part, fans
Pen confulter ; car il n'eſt jamais content
de luy-mefme , & il eft toûjours
le dernier à étre perfuadé du merite de
Les Ouvrages. Outre ceux de cette na
ture,que nous avons déja veus de luy,
il a donné au Public une premiere
Partie de l'Eſope du temps , & nous en
promet une feconde. Ce font des Fables
fort agreablement moralifées , &
enrichies de Figures felon leur divers
fujets . Je ne vous dis rien de la maniere
aifée dont il fçait tourner les Vers.
Vous n'avez qu'à lire pour le con--
noiftre..
M W
274
Extraordinaire
T
EGLOGUE.
'Yrfis , qui d'une amour extréme
Aimoit la jeune Iris , & l'aimoisfans
efpoir,
Ne faifoitfon bonheur fupréme
Que du feul plaifir de la voir.
Toujours l'efprit troublé de confufespen-
Sées ,
Et le coeur déchiré defon cruel amour,
Dans un Boisfolitaire il erroit nuit &
jour,
Et de ces plaintes infensées
Fatiguoit vainement les Echos d'alen
tour.
Veux-tumefuir toûjours, dy- moy , cruelle
Iris ,
Et nefinir jamaistes injuſtes mépris?
Quand je chante en ces Bois un Air à ta :
loüange ,
Nos Bergeres mele font mille fois répe--
ter
Et toy par un caprice étrange
Tu nepeux anefois feulement l'écouterį.
du Mercure Galant
275
C'eft en vain qu'à tesyeux je foûpire &
je pleure .
Mes foupirs & mes pleurs ne peuvent
t'attendrir.
Je ne veux feulement que te voir &fossi
frir ,
"
Tu mefuis , & tu veux , Barbare , que
je meure.
Maintenant que tous nos Troupeaux
Que l'ardeur du Soleil brûle en ces vaftes
Plaines ,
Cherchent ou l'ombre des Ormeaux
Ou l'eaufraifche de nos Fontaines ,
Je démeste tes pas au milieu de nas
Champs ;
Et pour mieux t'exprimer ma peinefans
égales
Bu fondde ces Buiffons l'importune Ci
gale
3
Foint fes cris enrouez à mes triftes acacens.
Ne valoit - il pas mieux de l'ingrate
Sylvie
Soufrir les fuperbes dédains ??.
La gloire del'avoir fervie
Malgréfes mépris inhumains {
276 Extraordinaire
Auroit affez payé la perte de ma vie ,.
La brillante noirceur dont fon vifage eft
peint ,
Egale enfes attraits la blancheur de ton
teint..
Pour estre blonde , Iris , n'en fais point
tant la fiere.
Qu'est-ce enfin qu'une Blonde ? une
Fleur printanniere 2.
Dont les vives couleurs éclatent peu de
jours.
Mais la Brune eft femblable aux bonnes
Violetes,
De qui le fombre éclat fous lesfraifches
berbetes,
Dans toutes les Saifons dure & brille
toujours.
Lors que panchéfur le rivage.
Ie confidere mon visage,
Sile brillant cristal de l'eau
Rend de tous les Objets une image
fidelle ,
Je ne fuis point fi laid ; Daphnis quifait
le beau
Sur moy , Sans vanité , n'auroit : nul
avantage.
du Mercure Galant. 277
Iris , ie m'en rapporte à toy,
Daphnis eft -ilplus beau que moy ?
Quand nos Troupeaux meflez boivent à
la Fontaine,
L'ay beau t'offrir mes voeux , te conter
mes ennuis ,
Daignes-tu me répondre ? helas ! belle
Inhumaine,
Tune demandes pasfeulement qui je fuis.
Ces Coteaux toûjours verds , cette fertile
Plaine
Me nourit tous les jours mille Bestes à
laine
Dont chacune me donne au Printemps
un Agneau.
Ny Efte,ny l'Hyver, les Meres ne
tariffent ,
Et toujours elles me fourniffent
Leurs mesures de Lait nouveau.
Les Chansons que je veux te dire,
Autrefois Amphion les chantoit fur sa
Lyre
Lors qu'il affembloit fes Troupeaux;
Et qui ne fçait dans nos Hameaux.
Que noftre grand Berger , noftre inving
cible Alcandre
278 Extraordinaire
™
Affure que ie puis, feul contre tous , prétendre
Au premier prix des Chalumeaux ?
Si l'amour dont l'ardeur tient mon ame
affervie ,
Teuft fous une Cabane engagée aveG
may
Qu'il euft rendu mon fort digne d'envie!
Teuffe parqué mes Troupeaux avec toy,
Et nous enffions tous deux chaffé de
compagnie.
Quelque heureux que puiffe eftre un✨-
Roy
+
Il deviendroit jaloux d'une fi douce vies
4
Viens voir aufon de mon Hautbois
Mes Agneaux bondirfur l'herbete,
Et par tes doux accens de ta charmante®
voix
Surpaffant les accords de ma douce
Mufete,
Reviens imiter Pan quand il chante en
nos Bois.
Ce Dieu fut le premier quifur la mole
cires
Arrangeant de frefles rofeauxs
du Mercure Galant
279
Chanta fon amoureux martyre ,
Quand Syrinx le fuyant fe plongea
dans les eaux .
C'eft de luy que vient l'art de faire
Des Fluftes & de Chalumeaux.
Enfin c'eft le Dieu tutelaire
Et desBergers & des Troupeaux.
欢迎烧
Ta bouche feroit honte à la Roſe nouvelle;
Mais crois-tu , vaine Iris, qu'elleferoit
moins belle,
Pour lafouler un peu du bout d'un Fla---
geoler ?
Aminte eft belle ; mais pourprendre
Des leçons du docte Sylvandre ,
Qu'est - ce qu'Aminte n'a pas fait ?
9 "
Si tu ne veux point ma Muſette
Prensma Fluste à fept chalumeaux.
C'est un don qu'en mourant me fit le
vieux Damete ,
Aprés m'avoir chargé du foin de fess
Troupeaux.
疹
*
Hier aufond d'une affreufe Vallée,
Et mefme au peril de mes jours ,
Par mille dangereux détours »
L'allay prendre deux Faons à la peau»
tanelées
280 Extraordinaire
Ce beau couple tarit tous les jours deux
Brébis ,
Iete le garde , belle Iris ;
Mais Doris qui me le demande,
Doris, tu la connois, l'importune Doris,
Pourroit bien l'obtenir ; Iris , je l'apprehende
,
Puis que pour mes préfens tu n'as que
"du mépris.
Enfin je te revoy ; les Nymphes empreffées
Apportent à tes pieds des Corbeilles de
Fleurs:
Koy Flore s'alarmer que leurs vives
couleurs .
Par les lys de ton fein ſoient ſi- toft effacées.
Pourquoy m'embaraffer d'inutiles pen
fées ?
La belle Iris pourra me voir d'un oeil
moins fier,
Si ie ioins mes préfens avec ce qu'on luy
donne.
Haftons-nous de luy faire une double:
Couronne
Doce Myrthe & de ce Laurier..
欢迎姨
du Mercure Galant . 281
Mais que ton espérance eft vaine !
Quefais-tu, malheureux Amant !
Tu combles de préfens Iris à tout moment,
Et ce n'eft qu'irriter fa haine.
Pourquoy mefuyr, Cruelle ? Eft - ce que
des Bergers
Les Adorations te paroiffent trop viles ?
Que la fiere Pallas fe plaife dans les
Villes ?
Pour nous , aimons toûjours la paix de
nos Vergers,
Des Dieux même ont aimé ces retraites
tranquilles.
Comme un jeune Ramier de Myrte en
Myrthe fuit
La Tourterelle qui l'enflame,
Ainfi je fuis par tout l'Ingrate qui me
fait,
Chacun à fon panchant abandonne fon
ame.
Mais ces Couples de Boeufs à ces Hameaux
voisins
Déja remenent leurs Charruës
A leur cou poudreux fufpenduës,
282 Extraordinaire
Et d'un leger fillon retracent leurs
Le
chemins.
Les noires ombres de ces Pins
Déia dans ces Prez étendues
Vont s'effacer avec le iour,
repos va regner dans toute la Nature,
Mais belas, mon cruel amour
N'accorde point de tréve au tourment
que i'endure.
Prens,Tyrfis , des deſſeins nouveaux,
Reconnois quelle eft tafolie.
Quay , ne pas oublier l'Ingrate qui t'onblie
?
Quand tes Seps négligez rampent fons
tes Ormeaux ,
Que tes Fruits étoufez fous des herbes
fteriles
Pourriffent fur tes Arbriffeaux ,
Tu pers un temps fi cher en plaintes
inutiles.
Cultive tes Vergers , & conduis tes
Troupeaux ,
Et puis qu'Iris te hait , que ton amour la
gefne ,
Que la Cruelle vive au gré de fon defir;
Si Doris eft moins belle , elle eft moins
inhumaine,
du Mercure Galant.
28.3
Et Doris de t'aimer fera tout fon
plaifir.
Je croy, Monfieur
› que la lecture
de cette Eglogue fuffira pour vous perfuader
que Mr Defmay
ne fait rien
qui ne foit digne d'étre veu par tout.
le vous
l'abandonne
pour la placer où
vous le jugerez à propos, & fuis voftre,
&c.
LETTRE LXXII.
Ous avez extrêmement plû ,
Monfieur,dans tous les Tomes
du Mercure qui ont precedé celuy de
Février ; cependant il faut avouer
qu'il n'en a point encor paru qui vous
ait plus attiré de louanges que ce dernier.
Il n'y a rien qui n'y foit capable
de divertir ce jeune & incomparable
Prince dont il porte l'augutte Nom.
au Frontispice. Cet Eloge, Monfieur,
eft fans- doute le plus grand Panegyrique
qu'on puiffe faire de voftre Livre,
& il fuffit de dire qu'il peut plaire à
Monfeigneur LE DAUPHIN , pour
faire croire qu'il doit eftre generale284
Extraordinaire
ment approuvé. Auffi ne connois-je
perfonne qui n'ait admiré tout ce qu'il
renferme. La Gazette Galante a eſté
trouvée tres-fpirituelle & tres- bien
imaginée. L'Hiftoire de la Belle morte
d'Amour , a touché les coeurs les plus
durs & les plus infenfibles ;Et le Combat
de la Satire & de la Loüange , a
donné tant de plaifir à tous vos Lecteurs
, qu'il eft impoffible de l'exprimer.
Dés que le Mercure a commencé
de paroiftre , l'exemple qu'il a donné
de parler de tout le monde obligeamment,
a fçeu fi bien affoiblir les Troupes
de la Satire , & depuis un an ila
tant fait paffer de Deferteurs dans
l'Armée de la Louange
S qu'on n'a
point efté furpris de voir cette derniere,
victorieufe de fon Ennemic. Apres
le divertiffement que l'on a pris à ce
Combat , on eft venu aux Enigmes.
Je vous jure qu'elles ont bien donné
de l'exercice à tous ceux qui ont vouly
entreprendre de les deviner. Pour moy
je ne fçay fi j'auray réülly. Vous allez
voir en peu de mots ce qui en eft.J'explique
celle qui eft en figure , par
le peché de nos premiers Parens , qui
du Mercure Galant. 285
כי
a efté la feule & veritable origine de
tous les maux qui fe font répandus depuis
fur la terre; & ce qui favorife cette
Explication , c'eft que les Payens,
felon le témoignage de Paufanias , ont
crû que Pandore avoit efté la premiere
Femme du monde .Pour les deux Enigmes
en Vers , je ne doute point que
la premiere ne fignifie un Bafton de
Marefchal de France. Un peu de refverie
me l'a fait aisément trouver. Il
n'en a pas efté de mefme de la feconde.
Elle m'a paru tres-obfcure , & je
croy qu'il y a peu de Gens qui ayent
fçeu découvrir le veritable fens qu'elle
renferme. Celuy d'Enfeigne que je
luy donne , a femblé fort raiſonnable
à des Perfonnes dont le difcernement
me perſuade que j'auray bien deviné :
car des deux coftez d'une Enfeigne l'on
peut reprefenter toutes les chofes dont
il eft parlé aux huit premiers Vers ;
pour les fuivans , ils conviennent fi
bien à cette Explication , qu'il n'eft
pas befoin de m'y étendre. Je fuis, & c .
&
L. S. D. D. D. S.
286 Extraordinaire
.
LETTRE LXXIIL
Omme la réputation du Mercure
Galant s'augmente tous les jours
parmy le beau monde , & que la plus
grande partie des Curieux ne content
plus les Mois & les Années que par
les Tomes de voftre Livre ,je ne fçay,
Monfieur , fi vous trouveriez lieu de
m'accorder quelques feuilles de Papier
perdu dans celuy du Mois courant,
pour y mettre quelques Vers qui
ne déplairont peut -eftre pas aux Perfonnes
de bon gouft . J'ay pensé que
les premiers Mois de l'Année feroient
trop dignement remplis par le grand
nombre d'Etrennes , par le Depart du
Roy , & par l'Ouverture de la Campagne
, qui font des matieres affez
amples & affez belles pour groffir vos
Lettres, & rehauffer la gloire de noftre
invincible Monarque , qui malgré
la rigueur des Saiſons , fuit la Victoire
par des chemins fi fecrets & fi peu
battus , qu'ils nous font auffi incompréhenfibles
qu'à nos Ennemis . C'eft
pourquoy je n'ay pas voulu me hazardu
Mercure Galant. 287
der de mettre au jour de plus foibles
productions dans un temps dont les
momens eftoient fi précieux & fi dignes
d'eftre bien ménagez : mais à prefent
que Sa Majefté a pris deux des
plus importantes Places de la Flandre,
& que les Fleurs du Printemps qui
font l'ornement & la beauté de nos
Parterres , ne font pas encor toutes
venues , la rareté en faifant le prix,
j'efpere que vous ne defagrérez pas
celles que je vous prefente , & je me
perfuade que les joignant avec voftre
adreffe accoûtumée à beaucoup d'autres
qui vous feront offertes de tous
coltez , ce juſte enchaînement & cet
agreable mélange en relevant l'éclat
& la vivacité , les rendra de bonne
odeur aux Efprits les plus fins . Je vous
feray tres obligé de la peine que vous
prendrez de le faire ; & fi vous fouhaittez
connoiftre celuy qui vous en
affure , je ne feray pas fâché de vous
dire que je fuis voftre , & c.
1)
HEBERT DE ROCMONT.
288 Extraordinaire
LETTRE LXXIV.
A Paris.
puis que j'ay efté affez bon Devin
pour trouver le Mot des Enigmes
du dernier Mercure ; fouffrez ; Monfieur
, que je vous dife ceux que je
crois eftre cachez fous celles que vous
venez de nous propofer.
Cette Malheureuſe qui eft exposée
nuit & jour, aux rigueurs des Saifons
, qui porte tout ce qu'on veut
luy faire porter , & qui fe fait chercher
avec foin > ne peut eftre autre
chofe que l'Enfeigne . L'application
y vient. Pour ce qui eft de vôtre
Enigme en figures , j'ay pensé que
ce pouvoit eftre le Mariage. La figure
d'Epimethée, qui malgré les bons avis
de Promethée fon Frere , malgré même
les defenfes qu'il luy avoit faites
de recevoir jamais aucun préfent de
Jupiter, ne fçauroit s'empefcher d'ac
cepter la Boete que la belle Pandore
luy offre de fa part, ny de l'ouvrir dans
le mefme temps qu'il la reçoit , reprefente
du Mercure Galant. 289
1
fente affez bien celle d'un Amant, qui
eftant épris d'une jeune Beauté qu'il
adore , veut fe rendre le feul maiſtre
de fon coeur en l'époufant , fans écouter
ny la voix du Sang & de la Nature
qui l'appelle ailleurs , ny les fages
confeils de fes plus particuliers Amis
qui tâchent de le détourner d'un engagement
dont il ne connoift pas toutes
les fuites. Enfin fi l'on ne voit for.
tir de la Boëte de Pandore que de la
fumée, & quantité de maux qui fe répandent
en fuite fur la terre , ne peuton
pas dire auffi que le plus grand
amour paffe ſouvent ou du moins
qu'il manque rarement de fe rallentir
apres quelques années de Sacrement ?
C'estun grand feu qui s'éteint, & qui
ne laiffe apres luy qu'un peu de fumée
pour marque qu'il a efté. Cet
Amant qui paroiffoit fi paffionné, n'eft
plus qu'un Mary qui n'a prefque que
de l'indifference & de la froideur. A
peine cette délicieuſe Boëte, enchantée
de l'Amour, eft- elle ouverte, qu'il
fe repent de l'avoir reçeue. Il en voit
fortir ce qu'il ne fçauroit fouffrir, & ce
qui fouvent doit eftre la caufe de tous
Q. de lany.
S
N
290 Extraordinaire
fes malheurs. N'eft - ce pas la plainte
qu'en faifoit autrefois chez le Poëte
ce Pere infortuné dont les Enfans n'attendoient
que la mort ? Ie me fuis marié,
difoit-il , Ab Dieux ! quelles miferes
n'ay ie point trouvées dans le Mariage
? L'ay eu des Enfans ; quelles inquiétudes
, quels chagrins ne m'ont- ils
point donnez ?
Que dites - vous , Monfieur , d'un
Pere dans cet état ? Ne vous femblet-
il pas autant à plaindre que le malheureux
Epimethée , puis que , pour
toute confolation , il ne luy refte que
la trifte efperance ou de voir finir
bientoft fes malheurs avec fa vie , ou
de recouvrer un jour fa premiere liberté
par la mort de celle qui a causé fon
engagement, Voila, Monfieur , ce que
je me fuis imaginé en jettant les yeux
fur Epimethée & fur Pandore. Un
Souffleur d'Alquimie auroit crû ſansdoute
trouver la Pierre Philofophale
fous ces Figures. Pour moy qui ne le
fuis pas, & qui me moque de ces Souffleurs,
je croirois plutoft que ce feroit
la Chymie. Elle ne promet que des
merveilles , & plufieurs beaux Secrets,
du Mercure Galant. 291
9
Pandore la reprefente tres- bien. Epimethée
qui ouvre la Boëte pour voir
ce qui eft dedans , qui n'y trouve que
de la fumée , & toutes fortes de maux,
& qui peut à peine retenir l'efperance
qui eft au fonds , c'eft le, Chymiſte
quia affez de curiofité & de prefomption
pour chercher & pour efperer
toûjours de trouver la Pierre Philofophale
, qui fouffle inceffamment dans
fon Fourneau , qui fe ruine & qui fe
trouve accablé de miferes dans ce
maudit Meftier ; enfin dont tous les
travaux, dont tous les fecrets tournent
& s'évanouiffent en fi mée .
Au moins , Monfieur, fi je n'ay pas
trouvé le veritable Mot de cette Enigme,
il me .reftera auffi-bien qu'à Epimethée
, l'efperance de trouver mieux
une autre fois . Mais le papier m'avertit
qu'il y a déja long- temps que je
vous entretiens, & je ne vous ay point
encor parlé de la Demoiſelle de la rrë
de Mouffy, qui m'a bien donné charge
de vous remercier de fa part, & de
vous témoigner qu'elle eft fort fenfible
à l'honnefteté que vous avez euë
de la faire paroiftre dans le monde
Nij
292 Extraordinaire
fous le nom d'une fort agreable Demoifelle.
Quoy qu'elle ait quelque
chofe de plus ; que fa beauté,fa taille ,
& fon air , foient admirables ; qu'elle
ait mille charmes répandus fur fa Perfonne,
& que toutes les manieres foiet
enchantées , elle a de la peine à vouloir
paroiftre tout ce qu'elle eft ; & la
grande modeftie qui l'accompagne
toûjours , marque affez qu'elle n'a pas
moins d'efprit que de beauté. Vous
avez pû le reconnoiftre par l'Enigme
qu'elle avoit devinée le Mois pallé ;
mais celle qu'elle a devinée ce Moiscy
achevera de vous en convaincre
auffi-bien que de fa civilité,puis qu'elle
m'a ordonné de vous envoyer pour
marque de fa reconnoiffance , le Bafton
de Marefchal de France. Je voudrois
avoir un auffi beau préfent à
vous faire , pour vous témoigner la
mienne ; & je me repens à prefent de
ne vous avoir pas offert la Pierre Philofophale.
Je ſuis voftre tres, &c.
DES BOIS,
Avocat au Parlement.
du Mercure Galant. 293
LETTRE
D
LXXV.
Eux ou trois Perfonnes qui né
parlent guére fans perfuader ce
qu'elles veulent , me confeillent de
vous envoyer , en imitant tant d'honneftes
Gens , quelques Vers de ma façon
, ou du moins de vous écrire quelque
Lettre. Cependant j'aurois encor
faillé tout cet honneur à de meilleurs
Ecrivains que moy, fi ces mefmes Perfonnes
ne m'avoient enfin commandé
de leur fervir aujourd'huy de Secretaire,
Ce font les trois Demoifelles , Monfieur
, qui vous ont écrit ces derniers
Mois , & qui pour ſe deguifer & donner
le change aux Lecteurs , ne vous
feroient plus entendre qu'elles font des
environs ou de Blois , ou de Nantes, ou
d'Angoulefme, fi elles eftoient affurées
qu'enfe faifant connoître à vous , leurs
Voifins ne fçauroient pas qu'elles fe
mettent du rang des beaux Efprits , en
vous donnant de leurs nouvelles comme
elles font quelquefois . Bien que j'aye
plus de raiſons qu'elles n'en ont de
ne vouloir pas courre ce méme hazard,
Niij
294
Extraordinaire
& de prendre des voyes plus couvertes
pour n'eftre pas reconnu , je m'apperçois
bien qu'elles ne feroient pas
beaucoup fâchées qu'on fçeuft que je
fuis, fi cela ne tiroit pas à conféquence
pour elles & pour cette reputation de
bel Efprit qu'elles veulent attendre
fans la chercher. Mais comme je fuis
tous les jours chez elles, il leur eft aifé
de voir que fi on fçavoit que c'eft de
moy que vient cette Lettre , on fçauroit
en mefme temps d'où vous font
venues celles qu'elles vous ont écrites,
& ainfi tout leur miſtere feroit découvert.
Je voudrois bien, Monfieur, qu'il
me fuft permis de vous décrire les
beautez de la Maifon où elles cachent
prefque à tous ceux qui les voyent, ce
qu'elles fçavent de plus élevé , & tant
d'agreables Vers qui leur font infpirez
d'une Mufe galante qui ne fonge qu'à
divertir & effacer les ennuis. Je ne
fçaurois vous reprefenter combien
tous ceux qui voyent ces Perfonnes fi
bien infpirées , font touchés de leur
merite.Elles ne difent rien qui ne faſfe
fentir la délicateffe de leur gouft , &
regreter le temps qu'on paffe ailleurs.
qu'aupres d'elles. Ceux qui ne font
du Mercure Galant . 295
+
que de leurs Amis , n'ont jamais pûr
difcerner celle qu'on devroit plutoft '
choifir des trois pour eftre heureux
dans la plus douce & la plus ai
mable converfation du monde.
Pour peu de jours qu'on s'éloigne
d'elles , on eft fâché d'avoir perdu
beaucoup de jolies choſes qu'elles
auront dites. Ce qu'on voit de la perfection
de la vie , & des entretiens
dans les Livres les plus épurez , & qui
laiffent les plus belles idées , femble
avoir efté fait far ce qui fe paffe partout
où l'on fe trouve avec elles. La
Galatée & le Parfait Courtifan , que›
les Italiens & les autres Nations ont
tant eftimez , n'ont prefque rien touché
qui ne faffe penfer à ces agrémens
qu'elles employent pour enchanter
ceux qui les approchent , fans qu'on
fçache d'ordinaire d'où cet enchantement
vient. Leurs Lettres vous ont
affez fait voir qu'elles aimoient les
beaux Ecrits , & qu'elles fe réjoüiffoient
du foin que vous avez de nous
apprendre tant de chofes curieufes que
nous n'aurions jamais fçeuës fans vous.
En des occafions de cette forte je ne
.
Niiij
296 Extraordinaire
leur ay point veu de joye plus grande
que celle qu'elles ont eue en lifant
l'endroit où vous promettez de nous
inftruire de ces Deffeins que Monfieur
le Brun a faits des diférens
airs des Paffions. Vous ne fçauriez
eftre trop étendu , difent- elles, fur un
fujet fi agreable, & je croy comme elles
que pour peu que vous vouluffiez
retrancher de ce que vous avez à dire
là-deffus, ce feroit une perte dont ceux
qui connoiffent le prix & l'uſage dune
choſe fi defirée de toutes parts , ne
pourroient fe confoler , à moins que
ce Peintre inimitable ne donnaſt bientoft
luy-mefme l'Ouvrage entier. La
plûpart des excellens Autheurs , &
particulierement les Inventeurs de
quelque chofe qui puiffe fervir au
monde , feroient bien à l'avenir de
vous envoyer le Plan ou quelque
abregé de ce qu'ils ont à mettre en lumiere
, ou de ce qu'ils ont découvert.
Le Mercure eft veu par tout , & fouvent
les plus curieux ne voyent les
meilleurs Livres , & fur tout dans les
Provinces, que pluſieurs années aprés
qu'ils font imprimez ; & ceux qui ont
du Mercure Galant.
297
moins de curiofité, ne les voyent quelquefois
jamais. Vous pourrez encor
fauver comme d'un naufrage quelques
reftes comme perdus de l'EL
prit de certains Autheurs , & il feroit à
fouhaiter que vous vouluffiez convier
ceux qui les ont de vous envoyer des
chofes fi precieuſes pour empefcher
qu'elles ne viennent à périr par quel
que hazard. Il me femble auffi que les
Gens de qualité qui ont prefque toûjours
quelque chofe de plus exquis &
de meilleur air que les autres , devroient
eftre bien aifes de devenir par
les Ecrits qu'ils vous donneroient , la
regle des Ecrivains qui n'ont pas efté
fi bien nourris , & qui n'ont pas eu
tant d'excellens Modelles pour le former
& fe rendre accomplis. Les belles
connoiffances font bien répandues
de tous coftez en ce Royaume ; mais
s'il y a encor en France quelques recoins
un peu barbares , le Mercure en
chaffera bientoft la barbarie;du moins
je remarque que toutes fortes de Gens
s'empreffent à profiter d'une invention
fi utile , & dont ceux qui ne fe
plaiſent que trop à ne rien faire , ne
NE
298 Extraordinaire
Vous font guere moins obligez que
ceux qui font du bruit dans le monde
par leurs Actions & par leurs Ecrits.
De belles Perfonnes de ma connoiffance
font venir des Maiftres pour:
apprendre à chanter les Chanfons notées.
D'autres le préparent à deviner
les Enigmes en figures ; & je ne voy
guére de Dame jolie & fpirituelle, qui
ne s'attache à expliquer celles que
vous nous donnez en Vers, & qui n'y
devienne de mois en mois plus habile.
Nous croyons icy qu'un Navire &
la Monnoye font les Mots des deux
dernieres. Cela devient fi commun ,
& mefine fi facile à quelques
-uns, que
la jeune Demoiselle qu'on vous a fi
bien peinte, & quis'é mefloit le plus,
y renonce prefentement, parce qu'elle
ne fe divertit qu'à ce qui eft rare &.
difficile mais cette bizarrerie n'ofte
rien des louanges de ceux qui démeſlent
des choies fi embarraffées
, & on
ne la luy peut pardonner qu'en fa¬
veur de ce qu'elle a d'extraordinaire.
Je croirais , Monfieur , que quelques
Perfonnes qui ne font pas encor con-
Dues, & qui fe fentent del'efprit &
·
du Mercure Galant.
299
21
du talent, pourroient fe fervir du Mer
cure pour expofer leurs Effays à la cenfure
des plus éclairez , & les inviter
mefme à vouloir s'expliquer franchement
fur leurs defauts , pour découvrir
par ce moyen s'ils en fçavent af
fez pour fe faire connoiftre. C'eſt auſſilà
le fentiment d'un galant Homme
qui contribuë quelquefois de fes inventions
aux embelliffemens du Mercure.
Vous eftes conjuré , Monfieur ,
de la part de cet excellent connoiffeur ,
& de celle de ceux qui ont le plus de
difcernement , d'employer toute vo… ”
ftre adreffe pour avoir de temps en
temps quelque belle Allégorie , comme
celles de Monfieur de Fontenelle ,
& de quelques autres. Le Mercure
qui plaist par tout, charme dans les en
droits où l'on trouve des Vers de Ma-"
dame des Houlieres , qui font fi tendres
& fi bien tournez,& il n'y a rien¹
de plus délicat ny de plus achevé que
お
les Plaintes des trois Prairies,mais on
né recevra jamais rien fi agreablement,
ny mefme avec tant de refpect,··
que des Lettres comme celle qui vous
a donné la pensée de difcourir du Sect
300
Extraordinaire
pase , pour en inftruire ceux qui n'avoient
pas oùy parler de cette Galanterie
d'Eſpagne & de Savoye. Le Difcours
que vous avez fait là deffus , auffi-
bien que celuy des Deviſes , en feront
toûjours fouhaiter de pareils.
Comme le Mercure eft le Livre de
Monfeigneur LE DAUPHIN , tous les
beaux Efprits doivent fe fervir d'un
moyen fi favorable pour luy offrir
leurs plus agreables chef-d'oeuvres , &
tout ce qu'ils auront de plus noble &
de plus propre pour un Prince qui
avec fon beau naturel fi bien cultivé
de fon fage Gouverneur , & des Lecons
da plus grand des Roys, court de
fi bon air fur les voyes de ces Princes,
d'un coeur & d'un efprit fi haut, qu'on
les regarde toûjours entre les plus
honneftes Gens & les plus grands
Hommes de tous les Siecles , comme
les plus brillans & les premiers .
LETTRE LXXVI. '
TO
Out le monde vous eft fi obligé,
Monfieur , des peines que vous
prenez pour nous donner tous les Mois
du Mercure Galant .
3Q1
ces fpirituelles Lettres qui font aujourd'huy
le plus agreable divertiffement
du Public , qu'il n'y a Perfonne
qui ne duſt tâcher de vous en marquer
fa reconnoiffance par quelque Ouvrage
qui meritaft d'avoir place parmy
ceux que vous y faites entrer. Pour
moy qui me fens incapable de rien
produire de moy-même , je me ſers au
moins du bien d'autruy afin de m'acquiter
envers vous de ce que je vous
dois pour la part que j'ay dans cette
obligation commune. Les Vers que je
vous envoye font de divers Autheurs
qui ont tous l'efprit tres- fin & tres- délicat.
Ils ont efté fait pour réponſe à
ce que demandoit une fort belle Dame
& d'un tres-grand merite , dans
l'Epiftre que vous allez voir. J'ay eu
foin de les ramaffer,dans la pensée que
vous feriez bien aile d'en embellir
l'Extraordinaire que vous nous promettez
, car je m'imagine qu'il vous
faut des chofes moins étenduës pour
voftre Mercure. Voicy ce que la Dame
dont je vous parle avoit écrit à un
de fes Amis.
3.02 Extraordinaire
™
V
Nillustre & galant Berger
Me confeillede m'engager.
Il n'est rien de fi fot, dit-il , qu'un coeur
tranquile 3
Il vaudroit affurément mieux
Qu'ilfuft endefirs trop fertile.
Le Caurce Bijou précieux,
N'eftpas fait pour eftre inutile.
Timandre , ce confeil n'est- il pas dange
reux ?
De bonne foy le peut - on fuivre ?
Décidez de mon fort en Amy genereux ,
Songez bien à quels mauxfe livre
Un Coeur qui s'abandonne aux-tranſports
amoureux
Confultez votre experience
Sur les dépits jaloux , fur l'ennuyeuſe,"
abfence,
Sur les douleurs qu'on fouffre alors qu'on
voit changer
Une ame qu'on croyoit qui feroit toûjours
tendre ,
Et puis , fage & prudent Timandre,
Dites- moy fi j'en dois courir tout le dan
ger.
Ces quatre Réponſes ont efté fai
tes par cet Amys & par trois autresy››
fur les mefmes Rimes de la Demande,
du Mercure Galant. 303
PREMIER AVIS.
Fryz
Vyezl'Amour & lesyeux du Berger
Qui tâche de vous engager.
Vom laffez- vous d'eftre tranquile,
Et ce grand coeur quifait tout pour le
mieux ,
Quifut toujours en beaux projets fertile,
La liberté ce trefor précieux ,
Laraifon , tout enfin vous eft- il inutile?
Pourriez- vous bien franchir un pas fi
dangereux ?
Ce petit Dieu vaut- il qu'on s'empreffe à
le fuivre
Luy qui trahit loin d'eftre genereux,
Et dans les affauts qu'il nous livre
Egale aux plus grands maux lefort des
Amoureux?
Tremblez d'en faire experience ,
Vive plutoft dans une heureufe abfence
De mille Amans qui pourroient voni
changer.
On ne peut pas eftre tranquile & tendres.
Contente vous d'Amis comme Timandre,
- Vous etes belle & libre , il eſt ſeul en a
danger.
304
Extraordinaire .
I
SECOND AVIS.
Ris , il eft plus d'un Berger
Qui voudroit pour vous s'engager' ,
S'il pouvoit en aimant avoir un fort
tranquile ,
Ou fi ,pour s'en expliquer mieux ,
Un caur en tendreffe fertile ,
Se propofant pour prix un Bijou précieux,
Ne craignoit de pouffer fa fleurette
inutile ,
Ce grand deffeinferoit moins dangereux
Si vous voulie auffi le fuivre,
Et faire choix fur tous d'un Amy genereux
,
Qui s'abandonne & qui ſe livre
Ala facilité qui le rend amoureux ,
Luy qu'une longue expérience
Rendfenfible aux faveurs , & quifonge
à l'abfence,
Dés la moindre rigueur qui l'oblige à
changer,
Dit , quand la Nymphe n'eft pas tendre,
Point de Tirfis , point de Timandre,
On évite par là la peine & le danger.
du Mercure Galant.
305
TROISIEME AVIS.
Il'illuftre & galant Berger ,
STDont le confeil tend à vous engager,
Vous faitfortir de cet eft at tranquile ,
Divine Iris , je croy qu'il vaudroit mieux
Que ce confeil en malheurs trop fertile,
Quoy qu'il offre deprécieux,
N'euft fait aupres de vous qu'un effort
inutile.
Qu'il eft fatal & qu'il eft dangereux !
C'est de tous les confeils le plus funefte à
Suivre.
Ilfait fouvent qu'un Amant genereux,
Sans le vouloir à mille maux nous livre .
Enfin fi l'on ne trouve un coeur bren
amoureux ,
Un coeur qui de fouffrir ait quelque expérience
,
Quifçache aimer malgré l'abſence,
Que rien ne puiffe obliger à changer ,
Qui foit difcret , fidelle & tendre ,
le vous le jure , Iris , & croyez en Timandre
,
Onfe met en un grand danger.
E
306 Extraordinaire
QVATRIEME
AVIS.
Qoy qu'endife unfage Berger ,
On peut aimer fans s'engager ,
,
C'ét un amufement agreable & tranquile.
Vn coeur pourroit- il choifir mieux ,
Que de fuivre l'Amour en cent plaifirs
fertile?
Le changement nous le rend précieux ,
Et la conftance eft inutile.
Le trop d'atrachementfans doute eft dangereux
,
Il fent trop l'esclavage , il eft dur de le
Suivre,
Pour peu qu'un coeurfoit genereux,
Rarement aux fers il fe livre ,
Et s'il n'eft fans contrainte , il n'eft point
amoureux .
Nous qui de l'amour libre avons l'expérience
Que les plaifirs prefens confolent d'une
abfence ,
Plutoft que de languir nous aimons à
changer,
D'une amefatisfaite & tendre
Nous trouvons le repos , n'en déplaife à
Timandres
du Mercure Galant.
307
.
Où fa moralité vous marque le dan-
A
of
ger.
MADRIGAL.
H!fi d'un coeur bien enflâmé,
Vn Berger vous rendoit hommage,
Si fidelle , amoureux & fage ,
fçavoit vousfervir fans espoir d'eftre
aimé ,
Vn Berger d'un fi beau modele
Sans vous mettre en danger vivroit fons
voftre loy;
Mais ce fage Berger , amoureux & fin
delle ,
Vous ne pouvez, Iris , le rencontrer qu'en
moy,
DE S. G..
Réponse au Madrigal , fur les
mefmes Rimes.
'Ous qui d'un coeur bien enftamé ,
Offrez leprécieux hommage,
Et qui vous piquez d'eftre fage,
Et d'aimer au hazard de n'eftre point
aimé ,
Pour les Amans tranfis gardez ce beau
modele ,
308
Extraordinaire
Et ne nous venés point en impofer la Loy.
Si malgré les rigueurs il faut eftre firdelle
,
Cette leçon n'est paspour moy.
A
B. D.
SONNE T.
Des coeurs délicats l'amour fait
trop de peine,
Iris , n'aimons jamais ; c'est le meilleur
party.
De n'avoir point aimé nul ne s'eft repety,
La chaîne la plus belle est toujours une
chaîne.
Quand on s'eft trop commis à la foibleffe
bumaine,
Iamais d'un repentir on ne s'eft garanty,
Le plusconftant amour s'est enfin démenty,
Et le plus violent a fait place à la hai
ne.
Petty
Mais pourquoy vous donner des confeils
Superflus ?
Dés que vostre raifon ne vous fervira
Pluse
du Mercure Galant. 309
Vous vous fervirez mal de la raiſon d'un
autre.
Que fervent les confeils où regnent les
appas ?
N'ay-je pas confulté ma raiſon & la
voftre ?
En fuis- ie mieux , Iris ? ne vous aimayie
pas ?
H.
AImez,c'eftmonavis , mais faites prudemment
Le choix d'un tendre & fage Amant.
Sur ce choix bien fouvent la plus fine eft
trompée.
•
Déciderez vous pour l'Epée ?
Le Cavalier , Iris , de l'amour fait un
ieu,
On court plus d'un danger lors qu'on en
eft aimée.
Il foûpire, il obtient, ilfe laffe , &fon
feu
Fait toujours un peu de fumée.
Sivous aimez un Magiftrat ,
Belle Iris, il faut faire eftat
D'effuyer beaucoup de chicane,
Le Heros à Manteau de pane
310
Extraordinaire.
Ecrit un Billet doux en style de Contract.
l'aimerais mieux ces Gens d'un honneur
delicat ,
Que leur propre intereft fçait forcer
dans leurs flames
A ménager les interefts des Dames.
Obligez par leur rang de n'aimer qu'en
fecret,
Ils évitent l'éclat, ont un amour dif-
Gret,
Et d'eternels plaifirs leur tendreſſe eft
Suivie ;
Maisparmy cenx que ie vous dis,
Si vous voulez choisir , ma foy ie vous
défie,
D'en trouver un, charmante Iris,
Quifoit mieux vostrefait, que moj qui
vous écris.
SONNE T.
Ardez- vous bien d'aimer,
IC'est un mestier pénible,
Ne foye point fenfible,
Ne fongez qu'à charmer.
Qui fe laiffe enflamer;
Souffre une peine borrible.
du Mercure Galant.
311
Il est presque impoffible
D'aimerfans s'allamer.
Regarde Amarante
Depuis qu'elle eft Amante.
Combien elle a d'ennuis ;
Maisfans allerplus loin, regardez - moy
moy-même,
Voyez comme ie fuis
Depuis que ie vous aime.
DE LA C.
MADRIGAL.
Vousque barlmeeCri, el fit naistre pour
M'ofez- vous demander fi vous devez
airner ?
C'est une chofe inévitable.
On nous a dit cent & cent fois,
Que la plus iufte de nos Loix,
Eft d'aimer quand on eft aimable.
B.
312
Extraordinaire
M
SONNE T.
Ille Amans, Iris trop charmante,
Vous prefcheront d'un ton moral,
Qu'à la fin on fe trouve mal
D'eftre touioars indiférente.
Ma Politique eft plus prudente,
En donnant ce confeil fatal,
Ie crains de fervir un Rival,
Et ce doute feul m'épouvante.
Fermez l'oreille à ces Flateurs,
Vous cauferiez trop de malheurs,
Si leur doctrine eftoit fuivie.
Par pitié ne les croyez pas,
Vn feul en peut avoir la vie,
Et mille en auroient le trépas.
SER
DE T.
SONNE T.
E peut- il, & qui le croira,
Qu'Irispar un heureux myſtere
Meconfulte fur une affaire
Qui de fon coeurdécidera ?
Quoy
du Mercure Galant.
313
Quoy, mon confeil infpirera
Ce que mes foupirs n'ont pufaire ?
Aimez donc, trop fage Bergere,
Du reste, Amour y pourvoira.
G
lettez vos regards favorables
Sur moy,fur tant de Miferables,
Qui vous affeurent de leurfoy.
Mais quelque defir que j'en aye,
Divine Iris, qui répond paye,
Et je ne répons que de moy
•
MADRIGAL.
Ris , ne vous engagezpas,
Lafeule libertédoit avoir des appas;
Banniffez ce Berger dont le confeil funeste
A mis dans voftre coeur le trouble &
l'embarras;
belas , Bergere,
Le revoir , l'écouter , belas ,
belas ,
C'est s'expofer à tout le reſte .
Qui peut faire douter , perſuade aisément
;
Ie connois de l'Amour les trompenfes
amorces,
Q. de Janv.
0
314
Extraordinaire
le fçay que difficilement
On refifte aux douceurs d'un tendre attachement
;
Mais est-il quelque chofe au deffus de
vosforces ?
CONCLVSION.
Ο'
Vand onpeut écouter d'un aimable
Berger
Vn confeil amoureux & tendre,
En vain pour fon repos on veut fe mé
nager,
Et demander avis avant que s'engager,
Il n'eft fouvent plus temps d'en prendre,
Le generenx Amy feroir mal entendu ,
S'il confeilloit de fe défendre 3
Et le coeur eft déja rendu ,
Quand ilconfulte pour se rendre.
D. S. G.
La Queſtion eftoit délicate , & je
croy , Monfieur , que vous trouverez
toutes ces diférentes Réponſes tresdélicatement
tournées. Il feroit à fouhaiter
qu'on en propofaft fouvent de
femblables. Elles donneroient a nos
du Mercure Galant.
315
·
beaux Efprits de galantes matieres de
s'exercer,& à moy peut- eftre une nouvelle
occafion de vous faire voir que
je fuis veritablement voftre , &c.
L. C.
Voicy encor une Explication qui a
efté faite fur la premiere Enigme du
mois de Fevrier,par une tres fpirittelle
Communauté de Xaintonge.
Les Vers de cette Enigme ont beaucoup
d'élegance ,
D'un efprit rare & fin elle eft le noble
effort i
Pour le Mot , je me trompe fort
Si ce n'eft le Bafton de Marefchal de
France.
Cette mefme Enigme a efté expliquée
fur l'Affuft d'un Canon, & la feconde
qui eft l'Enfeigne, fur la Toille.
Ces deux Mots ont donné lieu à ces
Vers qui m'ont efté envoyez du Chaf
teau d'Auberville.
Un jour fur un Canon eftant allé m'af-
Sevir
O ij
316
Extraordinaire
Tenant à la main un Mouchoir,
Et parcourant voftre galant Mercure,
Le vins de l' Enigme en peinture
Aux Enigmes de Vers, où je me disfoudain
,
Iefuis affis fur l'une , & tiens l'autre à
la main.
Monfieur le Grand de Rennes a expliqué
ainfi l'Enigme de Pandore &
d'Epimethée.
Alafin j'ay trouvé ce que c'eſt que Pandore
,
Il ne faut plus parler par fine métaphore.
Pandore a le pouvoir d'engager à l'Amour.
C'est ma pensée , & pour la mettre an
> jour
L'explique fur le Philtre , & non fur
autrechofe ,
A
Ce qu'à nos yeux cette Figure expofe.
De voir tant de Vapeurs n'eftes vous
point Surpris ?
Ce font autant depurs efprits,
Qui confumant le coeur du trifte Epimethée
,
du Mercure Galant .
317
Font ce que l'Aigle fait déchirant Promethée.
Ouvrez les rideaux ; ilpâlit.
Pour le guérir du Philtre, ilfaut le mettre
au Lit.
Autre explication fur la meſme
Enigme. Si ce que l'Autheur a mis
au bas vous en peut faire découvrir le
nom , vous me ferez plaifir de me l'apprendre.
La mort qui n'épargne perfonne .
A cette Enigme eft le fens que je donne,
Le Berger fous le Chaume , ou le Duc
fous le Dais ,
Dans la Cabane ou le Palais ,
Sont tous deux en bute à fes traits.
L'obfcurité qu'on voit paroiftre ,
Eft la Mort , ce terrible rien ,
Cette privation de l'Eftre ,
Qui nous ofte la vie estimée un grand
bien.
Par cette Boëte on voit la vie
Qui va bientoft eftre ravie
Ace trifte & malheureux Corps
Qu'on voit dépeint fous cet Epimethée.
O iij
318
Extraordinaire
Pandore eft l'ame , & ſemble eftre arrestée
Par d'inviſibles noeuds , par de fecrets
accords ;
Mais bientot elle l'abandonne,
Carfes derniers Soupirs plus vifte que
L'Eclair ,
S'évaporent en l'air ;
C'en eft fait , la Mort l'environne.
LA SALAMANDRE
du Hafvre de Grace.
Ce quifuit eft d'un Homme de Qualité
de Bordeaux , qui ayant expliqué les
deux Enigmes du mois de Fevrier fur le
Tambour fur l'Enſeigne, adreffe ces
Explications au deux perfonnes dont j'ay
marqué que je les tenois.
1963.2003 8003 803 ·{
A l'Autrice de la premiere Enigme
du Mercure de Fevrier.-
Oftre Tambour a fait trop de
Vbruit,Madame, pour n'eftre pas
entendu par tout Païs, & vous en faites
trop auffi pour n'eftre pas connuë
par tout le beau Monde. Vous eftes
du Mercure Galant.
319
4
merveilleufe à fçavoir dénaturer les
choles. D'une Créature champeftre,
fauvage , & née dans la Foreft , vous
en avez fçeu faire une , capable de
raisoner avec jufteffe parmy ies Hommes
de bon fens, de garder des mefures
avec les Gens du premier Ordre,
& de fe faire écouter avec éclat par
tout où l'honneur & la gloire trouvent
des Emulateurs. Apres cela, Madame
, permettez -moy de vous dire
que vouloir vous cacher fous l'enve
lope d'une Enigme , c'est proprement
vouloir prendre le Lievre au fon du
Tambour , & que l'Autheur du Mercure
qui n'a pas voulu vous nommer
ou par jaloufie , ou par diſcretion , n’a
pas réuffy. Quelque ingénieux qu'il
foit à nous vouloir dérober le plaifir
de vous connoiftre , il vous diftingue
par voftre plume, comme l'on fait les
Oyfeaux de prix, & nous vous diftinguons
de mefme. Il veut vous faire
connoiftre par les caracteres de vos
belles Lettres , & nous vous connoiffons
auffi par ceux de voſtre belle Eni
gme , où nous remarquons tous les
traits d'un beau Génie , une vivacité
O iiij
320
Extraordinaire
judicieuſe , une expreffion cavaliere,
une ame martiale , & des inclinations
héroiques .
LBizarrecomme dans fon
E Tambour eft dans fa
Il eft composé d'un bois
Qui n'any vertu ny
* t*
nailfance
fort,
mort,
puiffance.
Il marche aux champs , il marche aux
Villes.
Sa fuitefe groffit de Maifon en Maiſon,
Et quand elle eft complete , il est avec
raifon
Des fanfares de Mars une des plus
utiles.
Au Louvre, au Camp, on le defire,
Son tintamarre plaist an
Roy,
Il eft toûjours plein comme
moy
De la gloire de fon empire.
Son génie eft tout à la
Guerre,
Quoy que mal-traité des
Plus il eft batu de leurs
Plus il fait de bruit fur la
Humains,
mains.
Terre.
du Mercure Galant.
321
Al Autheur de lafeconde Enigme
du Mercure de Feurier..
'Autheur du Mercure , Monfieur,
L'avoit que faire de vous nomm: r
pour nous apprendre ce que vous efte ,
Il n'y a que les Hommes vulgaires qui
ne fe connoiffent que par leurs noms;
les beaux Efprits fe manifeftent par
eux-mefines ; & comme les grands
Peintres font connus par leurs manieres
, les grands Ecrivains le font außi
par un feul trait de leur plume & par
la plus legere de leurs expreffions . lls
'ont beau fe couvrir du voile d'une
Enigme , & fe traveftir fous un habit
étranger , ils font toûjours apperçeus
par quelque rayon qui les découvre.
Quand mefme ils voudraient fe cacher
aux yeux du monde, & vivre incognito,
on les trouveroit toûjours,parce qu'ils.
font tous logez comme vous à l'Enfeigne
de la Renommée ..
Enseigne , portant tout ,& ne refu
a w
rien
322 Extraordinaire
Peinte par le devant , peinte par le
derriere ,
Image à deux envers & du Mal & du
Bien ,
Quifais voir le bon temps ainfi que la
Mifere.
Tu t'imprimes fans choix de Saints &
de Démons,
De mille objets divers du Ciel & de la
Tu te pares des Roys , & de leurs
Terre.
Ecuffons,
Expofée en tout temps , feit en paix ,
foit en
Guerre.
Hé ! qui pourroit pour toy concevoir de
l'amour?
Tu reçois tous venans , tu n'es pas plunée
,
toft
Que ta porte eft ouverte & de nuit & de
jour ,
Et tu ne peux jamais fixer ta deſtinée.
On voit les Etrangers te chercher avec
foin ;
Mais rarement pour toy je fais quelque
beveuë ,
BIBLIOTHEE
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LYON
1893
le
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Roya
er en
ubas
2 до
du Mercure Galant. 323
Je te trouve d'abord fans en avoir
befoin ,
Et je t'ay découverte à la premiere
veuë.
Apres avoir fatisfait voftre curiofité
fur le commerce que les Lettres
que vous
m'avez permis de vous écrire m'ont donné
avec le Public , je mesouviens de l'engagement
je me où je me fuis mis avec vous
touchant les Modes ; mais avant que
j'entre dans le détail particulier de celles
qui commencent à estre reçenës , vous
voulez bien que je vous faffe connoiftre
par ces deux premieres Figures de quelle
maniere les Hommes fe font habillez
pendant tout l'Hyver. Lapremiere vous
les reprefente en Manteau. La Saifon a
esté fi facheufe jufqu'à aujourd'huy, qu'il
femble eftre encor d'ufage. Ainfi quand
je n'aurois pas en deffein de vous faire
voir dans les quatre Extraordinaires
les Modes de toute l'Année felon la diverfité
des temps , l'Hyver qui femble
avoir esté prolongé jusqu'icy , m'auroit
obligé de commencer par la Figure fur laquelle
vous avez déja pû jetter les yeux.
Il n'eft pas befein que je vom l'expliqué.
324
Extraordinaire
Ce que vous voyez écrit à cofté , vous
apprendra tout ce que j'aurois à vous dire
là deffus. Lafeconde Figure eft d'un Cavalier
avec une Echarpe , & le fimple
Infte - à- Corps.Ie n'oublieray pas les Dames
, & je ne difere à vous les montrer
telles qu'elles ont paru pendant lamefme
Saifon , que pour ne vous pas embaraffer
de trop de Figures tout à la fois . Ainfi
je paffe à ce qui est arrivé depuis quelque
temps dans la Cour d'Espagne. Quoy
que l'Avanturefoit auffi extraordinaire
que furprenante , elle ne laißße pas d'estre
vraye dans toutes fes particularitez , &
& s'il eftoit befoin d'en donner des prenves,
tout Madrid en ferviroit de témoin ..
Les chofes s'y fant passées de cette forte.
Un Cavalier d'une naiffance fort:
confiderable , avoit joint aux avantages
qu'il avoit reçeus d'une éducation
tres-heureufe, ce que plufieurs années:
de voyages font acquerir de connoiffances
utiles aux honneftes Gens.L'étude
du monde qu'il avoit faite dans
les principales Cours de l'Europe, faifoit
d'abord remarquer en luy des qualitez
qui fe trouvent rarement dans:
Habit
Hyuer
du Mercure Galant. 325
ceux qui n'ont jamais pris de ces fortes
de leçons ; & on peut dire que s'il
eftoit party avec des inclinations tresdignes
de luy , il eftoit revenu fi parfait
, qu'on ne le pouvoit voir fans
l'eftimer. Trois ou quatre jours apres
fonretour, n'eftant prefque encor connu
de perſonne , le hazard voulut que
dans une Fefte publique où tout le
monde courut en foule , il fut placé
aupres d'une jeune Demoiſelle dont la.
beauté le furprit. Illa regarda , il en
fut charmé , & il le fut bien davantage
, quand ayant commencé à l'entretenir
, il connut que les charmes de
fon vifage n'égaloient point ceux de
fon efprit.Il luy dit mille choſes obli-.
geantes , & les dit d'une maniere fi
fine, que fi la Belle luy plût , il ne plût
pas moins à la Belle. Ainfi la Fefte
finit trop toft pour l'un & pour l'autre,
& ce ne fut pas fans quelque chagrin.
qu'ils fe virent contraints de fe féparer.
Le Cavalier preffa la Belle de luy apprendre
qui elle eftoit , & fa réponſe
fut qu'elle alloit fouvent ſe promener
dans un Lieu qu'elle luy marqua, qu'il
pe tiendroit qu'à luy de l'y voir ,
326
Extraordinaire
que le temps luy feroit fçavoir s'il mé
riteroit qu'elle fatisfift fa curiofité .
Vous pouvez croire que le Cavalier ne
manqua pas aux Rendez -vous . Il y vit
fa Belle , qui fe ménagea fi bien, que fás
bleffer ce qu'elle fe devoit à elle- méme
elle luy donna toûjours lieu de parler.
S'il luy faifoit les proteftations les
plus empreffées , tant de modeftie
eftoit jointe à ce qu'elle luy difoit de
favorable , qu'il ne la quitoit jamais
qu'avec plus d'amour qu'il n'en avoit
eu en l'abordant. Enfin aprés l'avoir
entretenuë fept ou huit fois , & luy
avoir fait paroiftre ce que la plus vio
lente paffion peut infpirer pour une
Perfonne toute aimable , il la conjura
avec tant d'inftance de ne luy laiffer
pas ignorer plus long- temps qui il
aimoit , qu'elle fe refolut à ne luy en
faire plus de myftere. Elle luy apprit
fon nom , & il demeura fi interdit en
l'apprenant , que la Belle ne fçavoit
que s'imaginer de fon trouble. Il ne
pût mieux luy en découvrir la cauſe,
qu'en fe nommant. Son étonnement
fut égal à celuy du Cavalier.Elle foûpira,
& il sfurent quelque téps à fe redu
Mercure Galant . 327
garder fans fe rien dire. Leurs regards
ne difoient que trop qu'ils s'aimoient;
& dans la connoiffance qu'ils fe donnoient
l'un à l'autre de leurs plus fecrets
fentiments, ils avoient le malheur
d'apprendre que fi l'égalité de leur
naillance autorifoit leur amour , ils
eftoient de deux Familles fi irreconci
liables ennemies , que l'autorité du
Prince n'avoit pû empefcher beaucoup
de malheurs dont cette inimitié
avoit déja efté la caufe . Ils ne fe cacherent
point que l'impoffibilité apparente
de devenir jamais heureux
leur devoit faire une neceffité de renoncer
à ſe voir , mais ils n'eurent pas
la force de s'y réfoudre , & il fembla
que les obftacles prefque invincibles
qu'ils trouverent à leur paffion , ne fervirent
qu'à les enflâmer davantage.Ils
fe firent cent fermens de n'eftre jamais
à perfonne, s'ils ne pouvoiét eftre l'un
à l'autre , & ils continuerent à fe voir
avec d'autant plus de facilité , que le
Cavalier cacha exprés fon retour pour
demeurer inconnu à ceux qui auroient
pû donner quelque connoiffance de
fon Secret. Cependant comme il étoit
328
Extraordinaire
maistre de luy-même , & que la haine
la plus enracinée n'a jamais tenu contre
l'Amour, il employa des Perfonnes
tres-puiffantes pour travailler à la reconciliation.
des deux Familles . On
parla au Pere de la Belle. On luy fit
voir de quelle conſequence il eftoit
de prévenir les cruelles fuites que
pourroit avoir une haine hereditaire ,
qu'il feroit peut-eftre aisé d'affoupir
par un Mariage. C'eftoit un de ces
Vieillards obftinez qui ne pardonnent
jamais . Il s'emporta . Il n'écouta rien,
& ayant malheureufement appris que
fa Fille avoit fouffert l'entretien du Cavalier
, il eut des feveritez pour elle
qui luy firent payer bien cher ce
qu'elle y avoit goûté de plaifir. Elle
eut beau luy dire qu'elle luy avoit parlé
fans le connoître , il la mit dans un
Convent avec de fi étroites défenſes
de luy laiffer voir perfonne, qu'il falloit
avoir la plus forte paffion pour
fonger à combatre ce nouveau malheur.
Elle redoubla dans le coeur du
Cavalier ; & comme l'Amour eft inventif,
il luy fit trouver les moyens
affermir la belle Perfonne qui fouf
du Mercure Galant.
329
froit pour luy , dans la réfolution de
l'aimer toûjours. Les Efpions s'attacherent
inutilement à obferver ce qui
fe paffoit. Les deux Amans eurent des
intelligences fecretes que le Pere ne
pût découvrir ; & aprés plus d'une année
d'inquietudes & d'irrefolutions, la
Belle confentit à fuivre la fortune du .
Cavalier,mais elle voulut pour cela le
voir à couvert des pourfuites de fon
Pere & defes Freres , qu'elle ne doutoit
point qui ne ſe portaffent contre
luy aux dernieres extremitez, s'ils découvroient
qu'elle fuft en fon pouvoir.
Que n'ofe -t-on point quand on
aime ! Une Religieufe du Convent
mourut, & deux jours aprés la Belle fe
fit apporter un Habit fans que perfonne
en fceuft rien , & difpofa fi bien
toutes chofes , que fur l'avis qu'elle
donna à fon Amant , elle fut affeurée
qu'il fe trouveroit la nuit fuivante au
pied de la muraille du Jardin avecune
échelle de corde qui luy ferviroit à
s'échaper. La nuit s'avançant , & un
profond filence luy ayant fait connoître
que tout le monde dormoit , elle
eut le courage de defcendre dans la
330
Extraordinaire
fi
Cave où l'on avoit mis la Religieufe
morte. Elle la tira de la Biere , l'apporta
dans fon Lit , employa quelque
temps à luy brûler le vifage pour l'empêcher
d'eftre reconnue, mit le feu au
Lit, & laiffant fur fa Table les Habits
qu'elle avoit accoûtumé de porter, elle
fe fauva avec celuy qu'elle avoit reçeu
du Cavalier. Le feu fit un prompt
ravage.La Chambre fut toute embrasée.
On s'en apperçeut, on y courut, &
on y donna remede , ce ne pût eſtre
qu'aprés que le lit eut cité prefque entierement
confumé . On trouva le
Gorps. Le feu avoit gagné les Sieges,
& s'attachoit déja à la Table , où les
Habits eftoient à demy brûlez . Ils
eftoient connus , & ils ne laifferent
point douter du malheur de la belle
Fugitive. On la pleura. On luy rendit
les derniers honneurs , & l'accident
ayant efté divulgué dans la Ville , on
le regarda comme une punition de cette
irreconciliable haine que le Pere
avoit voulu garder pour fon Ennemy.
Cependant le Cavalier mena la Belle
dans un Chafteau qui eftoit à luy , &
l'y époufa fecretement. Conme elle
du Mercure Galant . 331
faifoit toute la felicité de la tendreffe
qu'il avoit pour elle , le plaifir d'en recevoir
des marques luy tint lieu de
tous les autres plaifirs . Elle n'eftoit
veuë que de fes Domeftiques , dont
aucun ne la connoiffoit ; & tandis que
tous fes Parens la croyoient morte ,
elle menoit une vie heureufe qui n'eftoit
troublée de temps en temps que
par quelques jours d'abſence de celuy
qu'elle aimoit uniquement . Trois ou
quatre ans fe pafferent, pendant lef
quels fon Pere mourut. Deux Fils qu'il
laiffa , eurent quelques affaires fâcheufes.
Le Cavalier qui eftoit fort confideré
à la Cour, les fervit malgré eux fi
utilement, que cette generofité les toucha.
Les mêmes Perfonnes qui avoiết
tâché de faire la reconciliation du Pere,
entreprirent celle des Fils . Comine
ils n'avoient pas entierement épousé
fa haine , ils donnerent les mains à la
propofition qu'on leur en fit. L'accommodement
fut fait, & ils trouverent le
Cavalier fi digne de leur amitié, qu'ils
entrerent avecluy dans la plus parfai
te union. Vous jngez bien, Madame,
qu'ils ne fe virent pas long- temps fans
G
332 Extraordinaire
qu'ils luy témoignaffent le déplaifir
qu'ils avoient de ce que la mort de
leur Soeur leur avoit ofté l'avantage
qu'ils auroient trouvé dans fon alliance.
Le Cavalier ne leur déguifa point
qu'il avoit aimée, & leur demanda par
grace de venir paffer quelques jours
dans fon Château. Sitoft qu'ils y furét
arrivez, ils leur dit qu'ils eftoient trop
de fes Amis pour leur cacher qu'il s'étoit
marié depuis quelque téps, & qu'il
fe fentoit d'autant plus obligé d'aimer
la belle Perfonne qu'il avoit épousée,
que ne s'eftant point mife en peine de
fe faire connoître dans le monde, elle
luy avoit témoigné par là qu'elle ne
vouloit vivre que pour luy. Alors il
l'envoya prier de venir. La Belle entra
avec cette émotion qui eft affez
inévitable dans des pareilles rencontres.
Ses Freres la croyoient morte.
Ils fe regarderent l'un l'autre.Ils regarderent
le Cavalier , & aprés ún haut
cry que leur premiere furprife leur arracha
, ils reconnurent leur Soeur aux
tendres embraffemens qu'elle leur fit.
Ils pleurerent tous de joye. L'Hiftoire
de la fauffe Morte fut éclaircie , &
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11
XC
he
noire
du Mercure Galant.
333
on admira les ſurprenantes réfolutions
que l'amour fait prendre à ceux qui en
font veritablement atteints .
le reviens aux Modes , non pas encor
à celles de la Saifon où nous fommes ,
mais aux Habits d'Hyver , que la rigueur
du temps a fait garder jusqu'icy
à beaucoup de Fermes. Cette premiere
Figure vous les reprefente habillées. Ce
n'eft pas ce qui leur eft prefentement le
plus ordinaire.Comme on vit aujourd'huy
fart commodément en France , on s'y habille
affez rarement , & on n'y met prefque
plus que ce qui s'apelle des Manteaux.
Les Robes ne font que pour les
Vifites de ceremonie, ou pour celles qu'on
rend aux Gens d'un rangplus élevé que
celuy qu'ontient , & on ne s'en fert ny
pour voir familierement fes Amies , ny
pour les Parties de Promenade. Ainfi ce
que j'auray à vous dire des Modes que le
Printemps a commencé d'amener pour le
beau Sexe , regardera moins les Robes
que
les Manteaux . Ne vous étonnez
point fi je fepare tous ces Articles. Outre
que la diverfité a fes charmes, vous les
goûtere mieux à ne les pas voir tout à
334
Extraordinaire
la fois. I'adjouteray ſeulement icy une fecande
Figure qui vous fera paroistre les
Dames en Deshabiller d'Hyver. Examinez-
la , & vous avouërez qu'il feroit
difficile defe mettre plus richement & de
meilleur gouft .
Comme c'eft chez elles que s'agitent
toutes les Questions d'efprit , une Dame
qui en a infiniment, en propofa une ily a
quelques jours à plufieurs Perfonnes treséclairées
de l'un & l'autre Sexe . La voicy.
QUESTION PROPOSE'E
Sçavoir , Qui l'on croyoit qui fit le
plus fouffrir un Amant, Óz Une Maiſtreffe
dont il connoift l'infidelité , &
qui ne voulant point rompre avec luy,
tâche de le retenir par des flateries &
par de fauffes proteſtations ; On Une
Maiftreffe qui le quite fans ménagement,
& qui ne luy cache point qu'elle
l'abandonne pour un Rival ?
La Dame qui propofa la Queſtion ,
pria qu'on ne répondit point fur le champ,
afin qu'on euft le temps defe confulter,
& que les Réponses puffent eftre mieux
raifonnées. Vous pouvez prendre party
$
Desh
Mand
de
pl
couleu
शु
du Mercure Galant.
335
là-deffus vous & vos Amies. Vous ne
penferezrien qui ne soit juste , & je ne
doute point que la pluralité d'Avis ne ſe
trouve de voftre cofté.
Ie n'ay plusqu'un Air de Printemps
à vous faire voir , avant que de venir à
l'Hiftoire Enigmatique que je vous ay
promis de vous envoyer. Cet Air eft de la
Compofition d'un Maistre du Havre.
L'efpere qu'il vous fera demeurer d'accord
queles Provinces ont d'auſſi habiles
Gens en Mufique qu'en toute autre chofe.
Les Parolesfont du ftile ordinaire des
Amans qui croyent avoir toujours fujer
defeplaindre.
CA
Ruel Printemps , peux- tu paroiftre
Où Climene ne paroift pas ?
Quit'engage à renaiftre
En des lieux fans appas ?
Tes plus beaux jours , belas ,
Avancent mon trépas.
Cruel Printemps ,peux - tu paroiftre
Où Climene ne paroift pas ?
Vnpeu d'application , Madame , ce
que j'ay prefentement à vous conter tient
du Prodige. Voicy dequoy il s'agit.
336 Extraordinaire
2003.2003 ·2003,2003.
HISTOIRE
ENIGMATIQUE .
Det
- Es interefts tres confidérables
ont fait former le deffein de la
plus extraordinaire Alliance dont on
ait jamais entendu parler. C'eft peu
de vous dire que les Parties font toutes
deux du mefme Sexe. Il y en a
beaucoup qui les font paffer pour la
Mere & pour la Fille . Il eft cependant
certain qu'elles font du mefme âge
l'une & l'autre. Quoy qu'elles foient
fort éloignées de fe pouvoir vanter
d'eftre jeunes , c'eſt quelque chose de
rare que le nombre de leurs années ne
laiffe découvrir en elles aucune apparence
de vieilleffe , & qu'on leur remarque
encor la meſme force qu'elles
ont eue dans leurs premiers ans . Elles
font fieres , fort fujettes à l'emportement
; & quand elles font une fois en
colere la vie des Hommes ne leur
coufte rien. Ce n'eft pas que la Fille
و
n'ait
du Mercure Galant.
337
n'ait beaucoup plus de tranquillité
que la Mere. Cette derniere ne fçauroit
paffer un feul jour fans s'émouvoir.
On ne luy en donne pourtant
aucunfujet, & perſonne n'a jamais pû
découvrir la railon qui l'oblige à fortir
fi fouvent hors d'elle-même. Ce
qui furprendra, c'eft que les deux Parties
dont je vous parle eftant déja mariées,
on entreprene de les marier encor
une fois. Leur premier Mariage
s'eft fait par un Arabe; & comme elles
font tres riches d'elles - mefmes, & que
chacune d'elles n'a befoin de rien , il
leur importeroit peu d'en contracter
un fecond , eftant d'ailleurs d'une humeur
froide & fort infenfible, fi ceux
quife meflent de leur union n'y avoiết
plus d'intereft qu'elles n'y en prennent.
On eft fort convaincu que cette
froideur rendra leur Mariage fterile,
& qu'il n'en naiftra rien qui leur reffemble.
Cependant on ne laiffe pas
d'en attendre une tres-grande fecondité
. Vous trouverez quelque chofe
de bien particulier dans cette Alliance,
en ce qu'elle ne fe peut faire que
par l'entremise de plufieurs autres Ma-
Q. de Ianv. P
338
Extraordinaire
riages qui la doivent préceder , & que
la fierté des principales Parties eft telle
, que faute de pouvoir faire d'affez
grands apprefts pour une entreveuë
qui foit digne de leur grandeur , fi elles
confentent à eftre unies , c'eſt à
condition qu'on ne les obligera point
à s'approcher. Elles ont fouvent à parler
des mefmes chofes , mais elles ne
fe fervent point de la mefme Langue
pour s'en expliquer , & les Allemans
chez l'une , font Italiens chez l'autre .
A peine eut-on fait les premieres propofitions
de ce Mariage , qu'on en
conçeut une jaloufie qui ne fe peut exprimer.
On fit mille deffeins pour le
rompre. On y apporta tous les obſtacles
poffibles, & rien n'a jamais eſté ſi
fortement combatu . Cette jalouſie n'eftoit
point dela nature de celle qui revolte
un Amant contre la Maiſtreffe, ou
qui anime un Rival contre un Rival.
Elle avoit plus de malignité, & sas regarder
les Parties dont aucun Prétendant
ne fongeoit à empefcher l'union ,
elle n'en vouloit qu'à la gloire que
remporteroient ceux qui traitoient une
fi grande Alliance , s'ils eftoient affez
du Mercure Galant.
339
heureux pour la faire reüffir. Chacun
en parloit diverſement. Parmy ceux
qu'aucun intereft ne faifoit agir , il y
en avoit qui la condamnoient , parce
qu'il fe trouve un Caractere, de Gens
qui fe plaiſent à n'approuver rien. Ils
difoient qu'il y avoit de l'imprudence
à penser à ce Mariage, apres qu'on en
avoit autrefois tenté deux de cette nature
qui n'avoient point eu de fuccez.
Ils adjoûtoient que l'un qui auroit fait
changer de nom à une bonne partie du
Monde, avoit efté crû trop dangereux;
& que l'autre qui auroit donné une
Maiftreffe à une infinité de petites
Voifines qui fembloient l'attendre ,
avoit efté mis entre les chofes qui font
impoffibles. Ceux qui ont accoûtumé
de louer tout , appuyez de quelques
autres qui n'eftoient peut - eftre pas
perfuadez que la chofe puft s'executer
mais qui vouloient y embarquer plus
avant les Agens de l'entrepriſe pour
avoir le plaifir de les voir tomber de
plus haut ; ceux- là , dis -je , foûtenoient
qu'il ne falloit que du temps & de la
conduite pour voir cette affaire heureuſement
terminée ; & ils alléguoient
1
Pij
340 Extraordinaire
du rang
pour raifon , qu'on avoit déja veu en
France un Mariage de la nature de celuy
qu'on propofoit, & que quoy qu'il
n'eut pas efté fait entre des Parties
de celles dont il eftoit queftion
, le fuccés de l'un répondoit en
quelque façon de celuy de l'autre. Je
n'examine point , Madame , fi ce fentiment
eftoit des- intéreffé. Il eft certain
que cette derniere Opinion a prévalu
, & que les foins & l'application
extraordinaire d'une perfonne tres- intelligente
dans ces fortes de négotiations
, ont donné à celle- cy des commencemens
fi heureux , qu'on ne doute
point que la finn'en foit telle qu'on .
fe la promet. Cela demande plufieurs
allées & venues vers les Parties , & il
a falu établir un Lieu tant pour fe repofer
dans ces Voyages , que pour
feûreté de ceux qu'on employeroit à
les faire. Le Mariage n'eft point encor
fait , quoy qu'il foit conclu . Les Parties
n'en témoignent ny chagrin ny
joye , n'avancent ny ne reculent , & fe
contentent de s'en repofer fur les foins
des Intéreffez.
la
Raifonnez , Madame , confultez vos
1996 co
THE
QUE
BIBLIO
LYON
*1893*
P36
VILLE
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couteurs
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COL
des
du Mercure Galant.
341
Spirituelles Amies, & me faites fçavoir
ce que vous pensez d'un Mariage fi pen
commun. Cependant j'acheve l'Article
des Modes. lettez les yeuxfur cette Fi
gure. Apeine le Printemps a- t- il commencé
de paroiftre, qu'on a veu des Dames
habillées de cette façon. Regardez
ces Manches, je puis vous affurer que ce
font les premieres qui ayent paru de la
maniere dont vous les voyez. Ne vous
étonnez
pas de luy voir une Echelle de
Rubans. On en portoit encor au commencement
de la Saifon où nous fommes . Cette
Mode n'apas continué , & peu de perfonnes
en portent prefentement. Voilà,
Madame, tout ce que vous aurez de Figures
habillées dans cet Extraordinaire.
Si les beaux jours eftoient venus avec le
Printemps , vous en auriez eu davantage,
& celles que j'aurois adjoûtées , vous
auroient donné une plus parfaite connoiffance
des Modes de cette feconde Saifon
de l'Année qu'on peut dire prefque finie
avant qu'elle ait commencé. Ie n'ay pas
Laiffé de faire des Recherches affez curienfes,
& qui feront d'une grande utilitépour
toutes les Dames de voftre Province,
& pour tous les Hommes , qui,
Piij
DE
LA
VILLE
LYON
1893
342
Extraordinaire
fans eftre à Paris , ny à la Cour, voudront
fe piquer d'eftre mis de bon air.
Pourfatisfaire l'un & l'autre Sexe ,j'ay
fait graver deux Garderobes, l'une pour
les Dames, & l'autre pour les Hommes.
Vousy verrez non feulement toutes for.
tes d'Echantillons des Etoffes & Dentelles
nouvelles, & des Points nouveaux;
mais encor des Modelles d'Habits pour
l'un&
pour l'autre Sexe , & generalement
de tout ce qui fe porte pour eftre
bien habillé. Examinez-le , & vous
avoüere que je n'ay pas employé mes
foins inutilement.
Ce n'est pas affez que vos yeux se
foient promenez fur ces Garderobes , il
faut vous donner une plus parfaite intelligence
de ce que vous venez d'y voir,
vous l'expliquer par Articles . C'eft
ce queje vay faire fuivant les Chiffres.
I.
GARDEROBE
DES HOMMES .
Ofur un fonds de Cuir bordé, &
Nporte des Baudriers brodez
chamaré en dedans proche la broderie,
d'une petite Frange de la couleur de
•
DE
LA
H
VILLE
THEQUE
LYON
* 1893
THÈQUE
BIBLIO 1
DEL
LYON
VILLE
du Mercure Galant.
343
la garniture de l'Habit, meflée d'une
autre petite Frange faite & decoupée
de la couleur du fonds du Baudrier.
2. L'on fait auffi des Baudriers de
Cuir de la couleur de l'Habit, brodez
& decoupez fur un fonds de Satin ou
de Taffetas de la couleur de la garniture
de l'Habit. On borde ces Baudriers
d'une double bande de Cuir écaillé &
dentelé.
3. On en porte auffi avec de la
Frange , decoupez & brodez comme
ceux que j'ay marquez.
4. Les Chapeaux fe portent gris,
de Caftor ras , à petits bords, & fi l'Habit
eft gris blanc, on donne un échantillon
au Chapelier , afin qu'il puiſſe
mieux affortir le Chapeau à l'Habit .
On porte les Tours de Plumes fort
grands, à deux pointes. L'on porte auffi
des Chapeaux fans Plumes , avec un
gros Noeud de Ruban étroit fur le
Trouffy du Chapeau , & un autre
Noeud attaché au Cordon . Plufieurs
Perfonnes portent des Plumes , avec
des Noeuds de Ruban au Trouffy.
5. Les Chauffes fe portent en Ringrave.
Le Canon de la Ringrave eſt
Piiij
344
Extraordinaire
coupé en grandes Languettes larges
de cinq doigts, chamarees d'une Dentelle
en Point d'Eſpagne , pliffée &
volante autour des Languettes . Les
Canons font attachez aux Chauffes
par ces Languettes , avec un Noeud
de Ruban.Il faut qu'un de ces Noeuds
de Ruban fe trouve fur les coftez des
Chauffes, & l'on peut faire celuy-là
plus gros que les autres . On doit voir
la Dentelle pliffée en Feftons fous les
Rubans ; & par le devant , les Chauffes
doivent eltre bien échancrées de la
ceinture. On prend ordinairement la
Dentelle de la couleur de l'Habit , &
un peu mcflée de la couleur de la Garniture.
6. Ilfe fait auffi des Chauffes coupées
, & attachées de la maniere des
autres , fans Dentelle ; mais on borde
les Languettes d'un Ruban paffé . On
porte toûjours des Chauffes étroites,
qui paffent le genoüil de quatre doigts,
pour yrouler un Bas . Il s'en porte auffi
à l'Eſpagnole, qui font fendues par le
cofté jufques à la poche , & boutonnées
en deux endroits. Cette ouverture
eft doublée d'un Satin de couleur
du Mercure Galant.
345
de la Garniture.. Plufieurs Perfonnes
qui s'habillent pour l'armée , prennent
la Frife d'Irlande gris- brun . C'eft une
Etofe frifée de l'épaiffeur d'un Ecu
blanc, de laquelle on a peine à voir la
fin. La plus grande Mode pour la Ville,
eft de Drap couleur de Prince . On
fait les Jufte-à- Corps fort longs. Quelques-
uns ont commencé à des
porter
Habits d'Etofes venant de Meffine.
Le fonds eft de Satin , & les Fleurs
brochées d'une couleur brune.
7. On porte des Gans garnis de
Frange pareille à celle du Baudrier ou
de la Garniture . On en porte auffi de
garnis d'une grande quantité de petits
Rubans.
8. On porte encor des Echarpes
de Point d'Espagne or & argent, avec
de la Frange .
9. On en porte auffi de Réſeau ,
remplies de petits Feftons ou Roletes
or, argent, & foye , travaillées au crochet
, avec des Campanes au lieu de
Frange.
10. Depuis quelques jours les
Ceinturons , ou Porte- Epées, font à la
mode. Ils font larges , & fervent à la
P v
346
Extraordinaire
place des Echarpes. On les fait de
Cuir brodé or & argent. Il y en a de
chamarez de Galon.
Ir. Les Cravates fe portent de
trois manieres. La premiere eft avec
un tiers de Point de France , ou d'un
autre Point, & de la Mouffeline noüée
qui accompagne le Point des deux côtez,
Vous voyez tout ce dans la Planche.
12. Il fe fait auffi des Cravates
fans toile , dans lesquelles il entre une
fois autant de Point que dans les premieres.
13. La troifiéme maniere eft en
Rabat noué. Les Rubans qu'on met
aux Cravates font toûjours fort larges.
14. On porte prefentement les Perruques
fort dégagées. Elles font travaillées
moitié crêpé , & moitié boucles
; de forte que lesPerruques bien :
faites ne font que des ondes. On ne les
porte pas tout- à -fait fi longues que
l'année paffée.
15. On fait auffi des Perruques
nommées Perruques à la Cavaliere.
Elles fe portent noüées dans le milieu.
Le noeud fe fait directement fous le
du Mercure Galant.
347
Ruban de la Cravate , & elles fe terminent
par une groffe boucle par bas.
16. Le Roy porte aujourd'huy des
Bottes pour la Chaffe , qui font de Cuir
brun , fur lefquelles on met un rang
de Boutons d'or fur le devant de la
jambe , depuis le genoüil juſques au
cou- de-pied , avec des agrémens d'or
des deux coftez des Boutons. Le Canon
de la Botte eft bordé & piqué . Il
en fort un autre Canon , lequel eft d'Etofe
brodée, comme vous pouvez voir
dans la Figure...
17. Les Souliers des Hommes fe
portent noirs , luftrez , avec des petits
ornemens lizerez d'or autour de l'ou
verture des oreilles.
Garderobe des Femmes.
Es derniers Points de France
Làà
la mode , n'ont point de brides
; les fleurons font plus preffez , less
fleurs fort relevées dans le milieu , &
les extremitez baffes. De petites tiges
& fleurettes lient & tiennent les groffes
à la place des brides.. La maniere
-de tourner les branchages appellée
348
Extraordinaire
Ordonnance , eft de deux fortes ; l'une
eft une tige qui roule & qui jette des
fleurs ; & l'autre eft réguliere, fçavoir
une fleur ou des fleurons dans un milieu,
qui jette régulierement des branches
de deux coltez.
2. Les Jupes courtes fe chamarent
de plufieurs manieres ; la premiere
eft en Tablier , avec deux rangs de
Dentelle plus bas , & fept par devant
furun fond de Satin blanc.On met de
la Dentelle brodée de couleur , ou de
Point d'Espagne, "comme vous verrez
à l'Article des Dentelles.
3. On porte encor d'autres Jupes
courtes à fond de Satin blanc broché,
ou paffé de petits fleurons, fabrique de
Meffine. Ces Jupes font chamarées de
trois rangs de Dentelles pliffées à la
Pfyché.
4. On fait des Palatines de Point
de France fans brides, avec des Bouillons
de Point noüez de Rubans.
5. On porte auffi des Palatines de
Crêpe pour le deüil .Elles sót bordées
d'un gaudron de mefme Crépe , avec
des Bouillons noüez aux extrémitez.
La Planche vous reprefente ces chofes
plus fenfiblement.
du Mercure Galant. 349
6. Les Gands de Femmes font de
deux manieres ; les uns font tous garnis
de petits Rubans , & les autres ne
le font que d'un fimple Noud.
7. On porte
des Jupes
de Satin
blanc brodé de fleurs & fleurons de
couleur , liées de branches & feüillages.
Elles font chamarées par bas d'une
Dentelle brodée , ou d'un Point
d'Efpagne de couleur.
8. On chamare des Jupes en quille
de Dentelles pliffées tout autour , diitantes
de quatre doigts les unes des
autres. On met une grande Dentelle
par bas, & l'on borde la Jupe d'un Galon
. La plupart de ces Jupes font de
Papeline , dont le fond eft couleur de
Prince.
$
9. La plupart des Tours de Bras
des Femmes font prefentement comme
ceux des Hommes. Ils font faits de
Point pliffe & retrouffé , avec un Ruban
& un Noeud de Diamans. La
Manchette eft attachée à la Manche
de toile , laquelle eft double & faite
de Point.
10. Il s'en fait auffi de retrouffez
en bouillons , avec un Noeud de Ru350
Extraordinaire
bans ou de Diamans ; & pour la Manchette
, elle eft à l'ordinaire..
11. Les Femmes portent de: Sou
liers de Cuir blanc , ou de couleur de
Franchipane , garnis feulement d'un
Noeud de Rubasfur le côté . Il s'en fait
auffi qui font chamarez de deux . Dentelles
par devant , avec des Boutons or
ou argent dans le milieu. Il s'en porte
encor de Cuir piqué or & argent , &.
d'autres,tout le Brocard or ou argent, &
de foye..
12. L'on a porté l'Hyver dernier
des Jupes de Tabis gris où Moire decoupées
fur un fond de Satin ou de :
Taffetas de couleur. Les decoupures
eftoient de petites fleurs ou fleurons
femez fans ordre , & d'autres eftoient
régulieres , comme il eft marqué dans
la Figure. L'on mettoit au bas de la
Jupe une grande Dentelle pliffée de
Point d'Espagne.
13. Les Dentelles à la mode pour
chamarer les Jupes,font demy brodées,
ou de Point d'Espagne. Les ornemens
qui forment la Dentelle font brodez,
& les Points d'Efpagne sot de gros feftons,
tout de couleur,& des Brachagess
du Mercure Galant,
351
qui jettent des fleurs qui embraffent
ces Feftons, & forment un deffein fort
agreable. On porte auffi des Dentelles
qui fe portoient l'année paffée. Ces.
Dentelles font avec des Brides , & les.
fleurs font faites de chenilles. On a fait
encor des Dentelles d'une maniere.
nouvelle,, avec des brides fur un grand
fleuron, qui jette de groffes fleurs brodées
de plufieurs couleurs. Les brides
font noires, & forment une Rabefque·
laquelle fait un fort agreable effet, avec
fes fleurs de toutes couleurs..
Etofes Nouvelles.
A. Tofe nouvelle à fond de Sa
AEEtTiOnblanc,femé de grands fleurrons
& de fleurs , de petites branches
fort legeres , & de petites fleurettes .
en feftons.
B. Etofe de Moire rayée , dont les
grandes rayes font blanches & tabifées
; & les petites , nuées d'incarnat
& d'autres couleurs.
C. Taffetas violet , avec des bou-.
quers aurore , & des bouquets noirs..
D. Etofe de Venife à fond de Satin
352
Extraordinaire.
blanc , orné de fleurs & de fleurons
nuez de couleurs & tombant en
feſtons.
E. Etofe à petits carreaux , ou en
échiquier. Elle eft moitié Satin , &
moitié Taffetas , & de couleur de
bois.
F. Gros Taffetas bleu , femé de petites
fleurs brochées aurore , & bordées
de noir. Les tiges ne font que lizer
es de noir, & jettent quelques petites
feuilles fort legeres & brochécs .
On a fait depuis quelques jours une
Jupe de cette Etofe à la Reyne.
G. Papeline blanche à fleurs naturelles
liées de branchages aurore &
couleur de bois. On en porte auffi de
poil de Chevre gris- blanc .
H. Gros de Tours, couleur de bois,
femé de petits bouquets de fleurs aurore,
brochez & fort éloignez les uns
des autres.
I. Etofe de Satin à fond aurore.
Les grands feuillages font blancs , &.
fervent de fond à de petits bouquets
de fleurs couleur de bois.
K. On porte un grand nombre
d'Etofes de Tours à fond de Satin
du Mercure Galant.
353
blanc , ou fonds perlé , Elles font femées
de fleurs & de bouquets de
toutes fortes de couleurs . Ces Etofes
font les plus à la mode pour toutes
fortes de Gens .
L. On auffi des Etofes remporte
plies de petits ornemens fleurs & crotefques
, toutes d'une couleur .
M. On porte depuis peu une Etofe
tres belle cui vient de Meffine.
Le fond eft de Satin jaune , avec de
grands fleurons blancs & violets brochez
.
On fe fert auffi de Toiles qui imitent
le Brocard à bouquets & autres
petites fleurs. Le fond eft de couleur
de Prince , & de noifette & aurore.
Elles fe vendent chez , le Sieur Baroy,
au Cloiftre Sainte Oportune.
Toutes les Doublures des Manteaux
font prefentement de Taffetas
changeant , piqué & moucheté tout
enfemble. Ils font bordez par devant
& fur les manches , de la mefme Etofe
que la Doublure.
On a encor porté dans le commencement
du Printemps , des Jupes
d'Erofes à Rubans . Cette Mode n'eit
354
Extraordinaire
pas nouvelle. Cependant les der
nieres Etofes à Rubans qui ont paru,
font faites fur des Deffeins tous nouveaux
.
L'Année derniere on portoit les
Manteaux & les Jupes de la mefme
Etofe. Cette Mode a encor eſté fuivie
de beaucoup de Perfonnes , depuis
que le Printemps a commencé ;
mais comme plufieurs autres portent
le Manteau d'une Etofe , & la Jupe
d'une autre on peut dire
> que cette
Mode n'eft pas generale
, & qu'en
s'habillant
à fa fantefie
fur cet article
, on fera toûjours
à la mode. Les
Manches
des Manteaux
font à prefent
ferr es par le bas, avec des bouillons
par le haut. Ceux qui en voudront
faire faire comme
on les fait à la
Cour , n'ont qu'à s'adreffer
à Madame
du Creux , Rue Craverfine
, qui
habille
la plus grande partie des Perfonnes
de la premiere
qualité
.
Les Rubans les plus à la mode font
les Rubans à la Dauphine , à fond
blanc & ornemens verds . Monfieur
LE DAUPHIN en a porté la premiere
Garniture depuis huit jours . Il y a
du Mercure Galant.
355
encor des Rubans à cafques , à fond
blanc ; des Rubans de Satin coupez ,
grands & petits ; d'autres fans envers
a fond de Taffetas , & façonnez ; des
fatins nuez; desRubans étroits bâtonnez
; & des Rubans tabizez , unis &
rayez , larges & étroits. On trouvera
de tous ces Rubans chez le Sieur le
Gras au Palais ,, fur le Perron vis à vis
le May. Comme c'eft luy qui fournit
la Garderobe du Roy , on doit eftre
feûr de trouver toûjours dans fa Boutique
les plus beaux Rubans , & qui
feront le p'us à la mode.
Les Eventails de cette Année font
grands , & fur des fonds blancs comme
les Jupes. Les Coëffes font toûjours
bordées fur de la Gaze . On en
porte de grandes, où tiennent des Palatines.
On en trouvera de tres- bien
faites chez le Sieur Gouffault au Palais
, à la Reyne de Suede .
Ie ne fçay , Madame , fi vous ferez
fatisfaite de ce que j'ay fait graver
touchant les Mcdes. Monfieur
Bérin defignateur ordinaire du Cabinet
du Roy , dontje fçay que
vous eft tres- connu , en a fait tous les
le nom
356
Extraordinaire
Deffeins , & Monfieur le Pautre les
a gravez. Ces deux Illuftres n'ayant
pas eu le temps de travailler , parce
que les Erofes de Printemps ne com .
mencent qu'à paro ftre , fe preparent à
faire des chofes furprenantes pour la
premiere Lettre ex raordinaire que je
vous envoyeray. Vous y verrez gravées
les manieres dont on met prefentement
les Pierreries en oeuvre, c'eſt à
dire les D.ffeins a la mode. Vous en
verrez qui regarderont des Ameuble .
mens nouveaux , & la façon dont on
fert aujourd'huy les grādes Tables desi
Defleins de Rubás qu'on n'a pas eu le
teps de graver, n'y fero t pas oub ez.
Je vous ay avertie d'abord que ce
que j'aurois à vous dire de l'Habillement
des Dames , rouleroit prefque
tout fur les Manteaux , parce que l'on
portoit beaucoup moins de Robes La
plûpart de celles qu'on fait font de
Tabis & de Moire mouchetée & decoupée.
Le Sieur de la Vallée Tailleur
de Cour , qui demeure dans la Place
du Palais Royal , pourra en apprendre
davantage aux Perfonnes qui s'adrefferont
à luy. On verra des Defdu
Mercure Galant .
357
feins de Robe dans ma premiere Lettre
extraordinaire , auffi bien que des
Coëfures . Il y en a de toutes nouvelles
, qui le feront encor dans deux
Mois ,parce qu'elles ne font que commencer
à eftre inventées. On les doic
à Mademoiſelle de Canillac , qui eft
des plus recherchées dans fa Profeffion
, & choifie pour coëfer dans les
Ba ets du Roy , où vous fçavez
qu'on n'employe que les plus Illuftres
en chaque Art. Cependant je vous diray
qu'on fit prefentement beaucoup
de Boucles , & que les Cheveux de
devant le mettent plus en arriere
qu'on ne les mettoit . On doit m'envoyer
lufieursEchantillons d'Etofes
nouvelles qu on fabrique dans les Païs
étrangers & même des Figures toutes
habillées . Je feray graver toutes ces
chofes , & j'efpere qu'à l'avenir vous
ne vous plaindrez pas de mon peu de
foin fur le Chapitre des Modes Je
fuis Madame , voftre tres, & c.
!
A Paris leis . de May 1678 .
Avis pour placer les Figures.
La Chanfon qui commence , par
As le beau temps , doit regarder la page
38.
C
La Lettre en Chifres , doit regarpage
178.
der la
La Chanfon qui commence par
L'Aimable Flore est de retour , doit regarder
la page 254..
La Figure de l'Homme en Manteau
, doit estre à la page 3 13 .
La figure de l'Homme en Echarpe,
doit eftre à la page 324.
La Femme en Habit noir, & Jupe
d'Hermine , doit eftre à la page 333 .
La Femme en Def- habillé , doit
eftre à la page 334.
La Chanfon qui commence par
Cruel Printemps peux - tu paroistre ,
doit regarder la page 335.
La Femme en Habit de Printemps,
doit eftre à la page 341 .
La grande Planche où il y a deux
Figures , & plufieurs Deffeins de Modes
& Echantillons , doit regarder à
la page 342.
L'Ecriture de toutes les Figures habillées
doit eftre en dehors.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti
tabulis attribuit anno 1693 .
BE
13
LYON
ILLE
807157
EXTRAORDINAR
DU
MERCURE
THEO
ALAN T.
DE
LA
wartier de fanvier 1678.
LYON
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere .
M. DC. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
BLIO
THE
LYON
AUX
DAMB
E n'eft point vous
faire un Préfent ,
Mefdames , que de
vous donnerl Extraordinaire
, c'est vous rendre un
Ouvrage qui vient de vous . Il eft
tout plein , ou de ce que vous
avez produit vous mêmes, ou de
ce que vous avez fait produire
aux autres.Quelle joye ne refset
pas le Mercure de voir que vos
Plumes ayent travaillé à l'embellir
! Il n'a pû fe taire de ce
bonheur; & fi aprés s'eftre borã
ij
AUX DAMES.
né pendant plus d'un An à paroître
reglément dans le monde
tous les Mois , il emprunte aujourd'huy
un nouvel éclat pour
s'y montrer à des temps extraordinaires
, il ne le fait que dans
le deffein de publier vos faveurs.
Il croit même que ce n'eft qu'en
les publiant qu'il peut s'acquiter
de celles qu'il a reçeuës , &
s'en attirer de nouvelles. Il préted
vous faire paffer fon indifcre .
tio pour une marque de fa reconoiffance,
& pour vous engager
à le combler toûjours des mêmes
bontez , il vous jure qu'il fe
ra éternellement indifcret. Il n'y
en a aucune entre vous qui ne
fçache par l'expérience qu'elle
en a veu faire à fes Amans , que
quand on aime , il eft fort naturel
de ne pouvoir s'empefcher
de le publier , & que ceux dont
le coeur eit bien engagé , croiroient
AUX DAMES.
roient beaucoup perdre , s'ils
perdoient le plaifir de dire que
leur coeur eft engagé. Le Mercure
a fuivy cet exemple. Il n'a
pû eftre auffi remply d'eftime
pour le beau Sexe qu'il l'eftoit,
fans en inftruire le Public ; &
cette paffion qui eft de la nature
de celles que vous inſpirez, c'eſt
à dire , tres- forte & tres-agreable
, n'a pû fe taire ny fe renfermer.
Si vous foufrez que le Mercure
Galant vous faffe des Déclarations
d'amour à fa maniere,
il vous dira que luy à qui il paffe
entre les mains affez d'Ouvrages
fpirituels, & qui ſe meſte
un peu de ce meſtier -là , il fait
bien plus de cas de vous que des
Hommes ; & je trouve qu'il a
raiſon.
L'esprit des Hommes d'ordinaire
Eft un pur ouvrage de l'Art.
ã iij
AUX DAMES.
Si les Grees , les Latins , en reclamoient
leur part ,
Il ne nous en resteroit guére.
Nous parer fans façon de ce qu'ils ont
écrit ,
Voila nôtre plus grande gloire ,
Et nous appellons bel Esprit
Ce qui n'est que belle Mémoire.
Mais nous avons tout lien de paroître
jaloux
De ce que la Nature afoin de vous apprendre.
Grecs , ny Latins , n'y peuvent rien prétendre
,
Et tout votre esprit eft à vous.
Le Mercure Galant va plus
loin , & ce n'eft point une exagération
d'Amant . Il prétend
que les Hommes vous ont l'obligation
de toute la politeffe de
leur Efprit , & que vous leur en
infpirez plus que la plus heureufe
naiffance ne leur en fçauroit
donner ; car enfin
Aprés qu'on en a pris des leçons dans
vos yeux ,
It
AUX DAMES.
I eft certain que c'est toute autre
chofe ;
Iefçay par là combien le Coeur s'expofe,
Auffi l'Esprit s'en trouve beaucoup
mieux.
La Nature , il eft vray , l'ébauche & le
commence ,
Mais ( &celafoit dit fans qu'elle s'en
offence)
Quand il s'agit de le polir ,
C'est un honneur que l'Amour luy dif-
Pute ;
Detous fes agrémens luy feul peut l'embellir
2
Et l'Esprit fans l'Amour est un Diamant
brute.
Luyfeul le met en oeuvre , & le produit
au jour ,
Pour peu que de fa part la Nature y
réponde ;
Quelque esprit que l'on ait , il faut un
pen
d'amour >
Celafait tous les biens du monde.
Voila , Mesdames , les fentimens
paffionnez que le Mercure
Galant a pour vous. Il vous réǎ
iiij
AUX DAMES.
pond de fa conftance , & vous
affure que fi chaque Amant en
a autant pour chacune de vous,
qu'il en aura pour tout le beau
Sexe , vous ne vous plaindrez
jamais d'aucune infidelité ; mais
auffi il veut eftre récompensé de
l'attachement qu'il a pour vous,
& il vous demande à toutes en
general , ce que chaque Belle
en particulier fait quelquefois
acheter fi cher à un Amant , je
veux dire un peu d'estime pour
huy, & s'il fe peut, un peu d'empreffement
de le voir.
PREFA
PREFACE.
I la France a de tout temps
S paſsé de l'aveu meſme des
autres Nations , pouf le
Royaume du monde où les
Perfonnes d'efprit , les Gens galans ,&
les vrais Braves fe trouvent en plus
grand nombre , on a toûjours regardé
Paris comme la Ville où il s'en rencon
tre le plus, & dans laquelle tout ce que
les Provinces ont de plus illuftre vient
prendre des Leçons pour fe polir .Ainfi
il ne faut pas s'étonner fi ces Villes
font à l'égard du refte du monde , ce
que Paris eft à leur égard , c'eſt à dire,
les plus polies de toutes celles qui ont
quelque Nom. L'Efprit n'y regne pas
feulement, mais la modeftie, quoy qu'il
foit rare de la trouver avec le merite,
dont la préfomption eft prefque toûjours
inséparable. 1 eft certain que la
plupart des Gens de Province ont fi
peu de cette vanité ordinaire à ceux
PREFACE.
qui fe piquent de bel Efprit , qu'ils font
les premiers à s'abaiffer & à fe traiter
de Provinciaux . Cependant beaucoup
de leurs Lettres qui rendét témoignage
de cette modeftie , le rendent en mê
me temps de la délicarelle de leur goût
pour les bonnes chofes , & il eft bien
jufte de parler à leur avantage lors
qu'ils témoignent s'eftimer fi peu. La
pensée qu'ils ont qu'ils ne fçavent rien
parce qu'ils ne demeurent pas à Paris,
leur fait apprendre avec tant de foin
tout ce qui s'y paffe , qu'ils en font
beaucoup mieux informez que quantité
de Perfonnes de Paris même. Si j'ay
mis dans le Mercure ou quelques vieilles
Pieces , ou quelque Air qui n'ait
pas efté nouveau, ce font eux qui m'en
ont donné le premier Avis. C'eft par
eux que j'ay commencé à recevoir d'agreables
Explications fur les Enigmes ;
& ceux qui voudront fe donner la peine
d'examiner tous les Volumes du
Mercure, outre qu'ils y trouverontun
tres- grand nombre d'Ouvrages achevez
qui ont efté faits en Province, remarqueront
que la plupart des Feltes
Galantes en viennent. Elles ont fait
honneur
PREFACE .
honneur à la France, & j'en ay décrit
quelques unes que plufieurs Souverains
n'auroient pas voulu defavoüer .
Joignez à cela que ceux qui ont excellé
dans quelque genre d'ecrire ont
prefque tous efté de Province . Cela fe
juftifie par la plupart de nos plus confiderables
Aucheurs qui en font, auffi
bien qu'un affez grand nombre de
ceux qui ont efté choisis pour étre Arbitres
de la Langue dans l'Académie
Françoife . Comme ils font connus
de tout le monde , il feroit inutile
de les nommer. Les Lettres qui me
font venues de tous les endroits du
Royaume ayant donné lieu à cet Extraordinaire,
me fervent aujourd'huy
à faire voir qu'il n'y a pas feulement
de beaux Efprits de profeffion , mais
qu'il s'en trouve beaucoup parmy ceux
qui ne fe mélent d'écrire que pour leur
divertiffement. Cela eft fi vray, que fi
leurs Ouvrages eftoient meflez avec
lès Productions de nos Autheurs , on
pourroit avoir peine à les reconnoître.
On verra dans cet Extraordinaire que
la plupart donnent un tour à leurs
Vers auffi agreable & auffi aisé que
fpirituel
PREFACE.
fpirituel. Il eft vray qu'ils les ont prefque
faits tous fur
l'Explication des
Enigmes. Ainfi l'on
trouvera beaucoup
de Pieces fur une même
matiere.
Cependant ce qui
pourroit
ennuyer
quelques
Efprits mal tournez, doit attacher
davantage des
Efprits bien
faits, & il y a
dequoy
admirer dans la
mefine chofe le tour
diferent
cun luy
donne. Ce font des
Explica- que cha
tions des
mefmes
Enigmes qu'on ne
peut mieux
comparer qu'aux
Vifages
qui font tous
formez des
mefines parties
fans qu'on en ait
jamais vû aucun
qui ait
entierement
reffemblé à l'autre.
Ceux qui ont fait ces
Explications
doivent
recevoir un fort grand plaifir
de celles des autres; &
comme on n'en
peut faire fur les
Enigmes en
figures
qui ne foient
remplies de chofes auffi
utiles à fçavoir que
curieufes , s'il doit
eftre
agreable à toute forte
d'Efprits
de fe divertir en
s'inftruifant , il doit
l'eftre
beaucoup
plus aux
Intereffez
qui par amitié ou par alliance
prennent
quelque part dans la gloire de
ceux qui nous en
fourniffent
les
moyens. Quoy qu'il n'y ait rien de
plus
.PREFACE.
plus difficile qu'une belle Lettre , je
fuis affuré qu'on en trouvera quelques.
unes de tres- belles dans ce Volume.It
y en a beaucoup du beau Sexe , & on
ne doit pas douter qu'elles n'ayent de
la délicateffe & un tour fin , puis que
tout ce qui vient de ce côté- là a toûjoursun
caractere fpirituel. Comme
toute la France fe plaît à ce qui exerce
l'efprit , l'Extraordinaire en ouvrira
une carriere tres - ample. Chacun y
pourra trouver de la matiere à fon
gouft, puifqu'il contiendra trois chofes
qui ne feront jamais dans le Mercure,
une Lettre en Chiffres, dont on
laiffera la Clefà chercher ; une Queftion
Galante fur laquelle on pourra
dire fan fentiment ; une Hiftoire Enigmatique
qui aura fon fens envelopé
; & une autre Hiftoire Etrange-
Le. On prie chacun d'eftre court. On
le fera neceffairement fur la Lettre en
Chiffres , puifque l'Explication n'en
peut eftre que de peu de lignes . La
Queſtion proposée demande quelque
étendue, car il faut établir, raifonner,
prouver, & refoudre . Pour l'Hiftoire
Enigmatique , quoy qu'elle puft eftre
expli
PREFACE.
expliquée par un feul Mot , fi on avoit
l'avantage de le trouver , on pourra
faire un petit Difcours fur chacune en
forme d'Hiftoire , pour expliquer plus
agreablement fes pensées. Ceux qui
expliquent en Profe les Enigmes que
le Mercure propoſe en Vers,font priez
de n'en mander que leMot, parce qu'on
ne fait imprimer que les Explications
qu'on envoye en Vers , de peur que
trop de Profe fur le méme fujet n'ennuyât.
Il n'en eft pas de mefme des
Enigmes en figures , dont on fera imptimer
les Explications en Profe & en
Vers , parce qu'elles font toûjours accompagnées
de quelque trait d'erudition
ou d'Hiftoire , & que peu de Perfonnes
leur donnant le mefme fens,
la diverfité qui s'y rencontre fait trouver
de l'agrément dans chacune. Celles
qui feront en Vers ne laifferont pas
d'eftre préférées aux autres. Chacun
pourra envoyer des Queftions galanres
qu'on propofera ; & les diférens
Ouvrages que tant de chofes attire
ront , produiront à l'avenir un agreable
mélange dans l'Extraordinaire , &
feront caufe qu'on n'y trouvera plus
tant
PREFACE.
tant d'Explications d'Enigmes de fui
te . On donnera dans le premier qui
paroiftra, celles qui auront efté faites
fur les Enigmes des Mois de Mars,
d'Avril, & de May, & elles feront précedées
par des Lettres tres - curieufes
en forme de Differtation , fur la maniere
dont les Enigmes en figures doi
vent eftre faites. On tâchera de donner
ce fecond Extraordinaire le quinziéme
de Juillet , pour regagner le
temps, & remettre chaque Extraordinaire
dans fon Quartier. Jufqu'icy les
feules Enigmes ont fait recevoir cinq
à fix cens Lettres par mois ; & comme
on en recevra fur la Queftion proposée
dans chaque Extraordinaire,
fur la Lettre en Chiffres , & fur l'Hiftoire
Enigmatique , cela iroit à un
nombre infiny & à des fommes tresconfidérables
, s'il falloit en payer le
port. C'est pourquoy on prie ceux qui
écriront , d'adreffer leurs Lettres à
quelque Amy , qui les rendra franches
au Sieur Amaulry Libraire à
Lyon , ou d'en acquiter le port dans
les lieux d'où elles feront envoyées.
Ce fera peu de chofe pour chaque
Par
PREFACE.
Particulier; & tous ces Ports de Lettres
payez par un feul , font une fomme
qui diminuë beaucoup le plaifir de
les recevoir. La priere qu'on fait de
n'envoyer à l'avenir aucune Lettre
qui ne foit franche , eft d'autant plus
jufte, que beaucoup de Gens qui n'ont
jamais fait de Vers, envoyent leurs
coups d'effay, fans fonger qu'à moins
d'un tres - heureux naturel , il en faut
quelquefois faire dix mille , avant
que de réülfir à en faire un bon . On
verra par quelques Lettres de ce Volume
, qu'on n'a pas efté moins content
des Articles qui inftruifent dans
le Mercure , que de ceux qui divertif
fent . Ainfi quand on voudra envoyer
de petits Traitez d'érudition , on les
mettra dans les Extraordinaires, pourveu
qu'ils ne foient pas trop longs ,
afin que l'utile y foit meflé avec l'agreable.
On a déja commencé à le
faire dans celuy- cy , où l'on trouvera
d'abord en huit ou dix petites Let
tres tout ce qui fe peut dire de plus
curieux fur les Enigmes & fur la maniere
dont il lesfaut faire. Beaucoup
de Perfonnes ont expliqué celles qui
ent
PREFACE.
ont efté proposées dans le Mercure .
Quoy queje me fois contenté de les
nommer fans rien dire de chacun
d'eux , il ne faut pas croire qu'ils ne
fçachent que trouver un Mot d'Enigme.
Ce font Gens d'efprit qui fçavent
tous écrire agreablement en Profe
& en Vers , & qui n'ont pas feulastent
envoyé un Mot comme plufieurs
ont crû , mais des Explications tresingénieufes.
Je n'avance rien dont la
preuve ne ſe trouve dans cet Extraordinaire.
Il ne faut que lire les Lettres
qui le compofent pour en demeurer
d'accord. Al'égard des Modes, il contient
toutes celles de l'Hyver & du
Printemps. Si l'on fouhaite encor
quelque chofe de plus particulier pour
la connoiffance qu'on en donnera à
l'avenir , on n'épargnera rien pour fatisfaire
le Public fur le moindre avis
qu'on en recevra , & on ne manquera
point à luy rendre compte par ordre
dans chaque Extraordinaire de tout
ce qui aura paru de nouveau depuis le
commencement d'une Saifon , jufqu'à
ce qu'une autre luy ait fuccedé.
On
•
ON
N donnera un Volume da Mercure
Galant , le fixième jour de
chaque Mois fans aucun retardement.
Tous les Volumes de l'année 1678. à
commencer par celuy de Janvier , ne
fe donneront plus à l'avenir chez le
Sieur Amaulry Libraire à Lyon relié ,
qu'au prix de Vingt fols. Les dix Volumes
de l'Année 1677. fe donneront
toûjours au prix ordinaire , c'eft à di-
-re, douze fols relié.
Et pour l'Extraordinaire , il ſe diftribuera
au même lieu au prix de cinquantefols
relié
EXTRAIT
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du
Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à S.
Germain en Laye le 31. Decembre 1677.
Signé , Par le Roy en fon Confeil , JuNQUIERES.
Il eft permis à J. D. Ecuyer , Sieur de Vizé
, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , prefenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le confentement de l'Expofant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre feparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confifcation des Exemplaires contrefaits
, ainfi que plus au long il eft porté audit
Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. CouтEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé , a
cedé & tranfporté fon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour en
jouir fuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour lapremiere fois le
24. May 1678.
PRIVILEGE
DE MONSEIGNEUR
LE VICE - LEGAT
D'AVIGNON.
RANÇOIS NICCOLINI,
Referendaire de l'une & l'autre
Signature de Nôtre Saint Pere, Secretaire
Apoftolique du nombre
des Participans , Vice - Legat & Gouverneur
General en la Cité & Legation d'Avignon , &
Sur-Intendant des Armes de Sa Sainteté en cet
Eftat. Sur les Remonftrances qui nous ont
efté tres humblement faites de la part du Sieur
THOMAS A MAULRY , Marchand Libraire
de la Ville de Lyon , que ayant plû à Sa
Majefté Tres-Chreftienne d'accorder & permettre
au Sieur DE VIZE', Ecuyer , de faire
imprimer par Mois un Livre intitulé M ERCURE
GALANT, prefenté à Monfeigneur
LE DAUPHIN , & tout ce qui concerne
le Mercure , pendant le temps & efpace
de fix années , à compter du jour que chacun
defdits Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois , avec defences à
tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs & autres,
tres, d'imprimer, graver & debiter ledit Livre
fans fon confentement , ny d'en extraire autune
Piece ny Planche fervant à l'ornement
d'iceluy , mefmes d'en vendre feparément , &
de les donner à lire , fur groffe peine pecuniaire
, outre la confifcation . Iceluy Sieur
Amaulry qui fe trouve avoir acquis dudit Sieur
de Vizétout le droit que luy competoit en
vertu dudit Privilege du mois de Janvier
prefente année fous les Paches entr'eux accordez
; il a efté obligé pour cela , & pour fe
mettre en eftat de faire ladite Impreſſion , de
faire de grands frais & dépences , lefquelles
il faut qu'il continue, & mefmes qu'il les falfe
plus grandes , attendu que ladite Impreffion
doit eftre faite à chacun Mois , outre ce
l'Extraordinaire dudit Mercure de trois en
trois Mois ; Et craignant que quelque Perfonne
ne vienne à le fervir de ſon Nom pour
faire imprimer ledit Livre en cette Ville &
Eftar , ce qui luy feroit d'un grand préjudice ,
Nous a tres - humblement fur ce fupplié &
requis de luy vouloir accorder nos Lettres de
Grace & Privilege particulier & privatif. A
laquelle Supplication & ptiere , inclinant &
agréant , ainfin que nous avons agree &
agréons , approuvé & approuvons l'impreffion
dudit Livre , fous l'intitulation du Mercure
Galant. Voulans gratifier iceluy Amaulry
, & luy donner moyen de remboursement
de ladire dépenfe. Par ces Prefentes luy
avons permis & permettons de faire impri-
& privativement vendre & diftribuer
par toutes les Villes & Lieux de cet Eftat,
mer ,
par
>
par tel Libraire qu'il voudra choifir, les Exemplaires
du fufdit Livre du Mercure Galant,
avec des Figures , & l'Extraordinaire dudit
Mercate , en un ou plufieurs Volumes , & autant
de fois que bon luy femblera , durant le
temps & efpace de fix années , à compter du
jour que chacun Volume fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Faiſans , comme
nous avons fait & faifons , & mandons eftre.
faites , tres-expreffes inhibitions & defences
à tous Imprimeurs , Libraires & Graveurs de
cette Ville & Estat & à tous autres de quelque
qualité & condition qu'ils foient , d'imprimer
, extraire , ou contrefaire en aucune facon
& maniere , & fous quel pretexte que ce -
foit , mefmes d'augmentation , correction ,
changement de Titre , fauffes marques ou autrement
, ledit Livre ou Livres , ay aucune
Planche , ny Piece fervant à l'ornement d'iceux
, tant du Mercure Galant que de l'Extraordinaire
, en tout ny en partie , moins en
vendre & diftribuer autres que ceux de l'Impreffion
dudit Sieur Amaulry , tant de ceux qui
font paffez que de ceux à l'avenir , fans l'exprés
confentement dudit Sieur Amaulry , à
peine de fix mille livres d'amende , & de confifcation
des Exemplaires contrefaits , Caracteres,
Preffes & Inftrumens qui auront fervy
aufdites Impreffions, & de tous defpens, dommages
& interefts , fans autre declaration , encourables
les peines par chacun contrevenant
pour chacune fois qu'ils contreviendront,
applicables un tiers à la Reverende Chambre
>
un tiers au grand Hofpital , &
l'autre
F'autre tiers audit Amaulry , à condition toutefois
, & non autrement , qu'il fera mis quatre
Exemplaires dudit Livre & de chacun des
Volumes d'iceluy , qui fera imprimé , vendu
& debité en vertu des Prefentes en cettedite
Ville & Eftat chacun mois quant au Livre
du Mercure Galant , & de trois en trois mois
quant à l'Extraordinaire , dont l'un fera remis
dans nôtre Bibliotheque & de nos Succeffeurs ,
& l'autre rieres Monfieur l'Archiviſte & Secretaire
d'Eftat en cette Legation & de ſes Succeffeurs
audit Office , & les deux autres avec
l'exprés confentement dudit Sieur Amaulry
un à chacun des Impétrans du prefent Privilege,
le tout rendu & porté à fes defpens dans
la prefente Ville , & avant que pouvoir les
expofer en vente , à peine de nullité des Prefentes.
Du contenu aufquelles mandons & ordonnons
à tous Juges , Magiftrats & autres
Jufticiers & Officiers de Sa Sainteté en cette
Ville & Eftat , qu'ils faffent jouïr pleinement
& paisiblement iceluy Amaulry , & celuy
ou ceux qui auront droit & cauſe de luy,
fans fouffrir qu'il leur foit donné aucun trouble
ny empefchement, fur peine de def- obeïffance.
Voulons auffi qu'à l'Extrait des Preſentes
, collationné & figné par ledit Sieur Archivifte
& Secretaire d'Eftat, foy y foit adjoûtée
comme à fon Original , & qu'eftant mis au
commencement , ou à la fin de chaque Exemplaire
, ofte tout pretexte & caufe d'ignorance
, & foient tenues pour bien & deuement
fignifiées. Mandons en outre au premier
Courrier de Nôtre Saint Pere , ou Sergent , ou
Ser
Sergens fur ce requis , faire tous Exploits neceffaires
pour leur execution, lefquelles avons
voulu & ordonné , voulons & ordonnons
fortir leur plein & entier effet , toutes choſes
au contraire , nonobftant auſquelles avons dérogé
& dérogeons par ces mefmes Prefentes.
Donné en Avignon au Palais Apoftolique, ce
feizième jour du mois d'Avril mil fix cens feptante
huit. F. NICCOLINI , Vice-Legat.
Ainfin figné à l'Original . Et plus bas,
Par Mandement de Monfeigneur Illuftriffime .
FLOREN , Archivifte & Secretaire , ainfin
figné audit Original.
EXTRA
I
EXTRAORDINAIRÉ
DU
MERCURE
GALANT.
QUARTIER DE JANVIER.
OVS le voulez, Madame,
& il n'y apas moyen·
de m'en difpenfer. Le
commerce que les Lettres
que je vous écris , me donnentavec
le Public , attire vostre curiofité.
Il est juste de vous en rendre compte,
& de vous faire voir une partie de ce qu'on
m'écrit fur les Ouvrages des Particuliers,
que je prens foin de recueillir pour
vous tous les Mois. Les Enigmes ont été .
la matiere furlaquelle on s'eft le plus generalement
expliqué. On ne s'eft pas con-
Q. deIanv. A
2 Extraordinaire
tenté d'en chercher le fens. La plupart
de ceux qui l'ont trouvé , me l'oni envoyé
en Vers, & je puis dire que de long- temps
rien n'a efté fi fort à la mode. Ce que je
vous ay dit des Devifes dans ma Lettre
de Fevrier,aefté caufe qu'on m'a demandé
quelques Remarques fur les Enigmes , &
pourfatisfaire ceux qui s'enfont faits une
occupation d'eux- mefmes , & leurfaire
connoistre que bien loin d'étre une bagarelle
, elle a fait autrefois le plaifir des
plus grands Hommes de l'Antiquité, j'avois
commencé des Recherches fur ce fujet
, lors qu'il m'eft tombé entre les mains
plufieurs Lettres qui m'ont épargné une
plus grandefuite de foins. Elles font fi
belles & fipleines d'érudition, que je fuis
obligé de vous avouer qu'il me feroit impoffible
de rien trouver qui les égalât .
Lifez-les , je vous prie . Elles viennent
d'Aix en Provence. L'Autheur ne m'en
eft pas counu , mais ellesfont fi finement
& fifçavamment écrites , que vous partagerez
fans doute avec moy l'estime particuliere
qu'elles me donnent pour luy. Ie .
n'ay pû fçavoir àqui ellesfont adrefsées.
Il y a lieu de croire que c'est à l'Illuftre
Duc dont je vous ay entretenuë fifouvent.
du Mercure Galant.
3
LETTRES
SUR LES ENIGMES
DE CE TEMPS,
A Monfieur le D. D. S. A.
LETTRE I.
Ajourd'huy que les Enigmes font
à la mode, par le rang confiderable
que le Mercure Galant leur donne
regulierement dans fes Nouvelles de
chaque Mois , voftre curiofité , Monfieur,
eft de faifon, de vouloir apprendre
l'art d'en faire un iufte difcernement
, & toutes les autres chofes qui
en peuvent donner une connoiffance
plus particuliere que celle que l'on a
communement : mais malgré tout le
panchant que l'ay de vous écrire au
plutoft ce que mes Livres m'en ont
appris, ie ne trouve pas qu'il foit poffible
de renfermer dans une feule Lettre
ce qui fe prefente déia à mon efprit,
fans conter fur les nouvelles découver
tes quel'on a coûtume de faire en ef-
•
A ij
4
Extraordinaire
crivant. Il faut même un temps
raisonnable pour vous dire que l'on
ne doit pas faire entrer au rang des
Enigmes tout ce qui a quelque apparence
d'être Enigme. L'Apologue ne
l'eft point ; l'Apologue , ce voile ingénieux
dont le Sage Efope , dont le
Divin Socrate , pour ne nommer pas
tous les autres Anciens , couvroient la
verité , toutefois il en a quelque air.
Il ne prefente d'abord que des Figures
éloignées du fens que Fon reprefente ;
mais ces Figures fe démélent plus façilement
que celles de l'Enigme ; on
ne s'en approche point, fans y découvrir
quelques-uns de leurs fecrets , car
ils en ont fouvent pour toute forte de
Perfonnes. Ce font des Miroirs, on ne
les regarde point , fans y voir quelque
chofe de foy même. L'Enigme eft
beaucoup plus myfterieufe. Elle eft
neantmoins femblable à ces traits incomparables
d'Eloquence , en ce que
tout le monde les trouve d'une facilité
fi naturelle , qu'il n'y a perfonne qui
ne prefume qu'ils fe feroient prefentez
à luy s'il avoit eu la même chofe à exprimer,
quoy qu'ils foient en effet le
du Mercure Galant. 5
defeſpoir de tous ceux qui s'efforcent
le plus à les imiter. C'eſt ce qui rend
une belle Enigme une choſe fort rare.
Elle doit avoir tout l'art du fameux
Gygés. Il fe trouvoit exposé au milieu
du monde avec des traits fort vifibles,
cependant on ne le voyoit point. Vous
iugez bien déia , Monſieur , qu'il faut
plus d'une Lettre , ie ne dis plus pour
finir , mais pour commencer mefme
cette matiere , & à vons dire vray,
quand on eft éloigné de vous , il y a
du plaifir à trouver des pretextes de
yous écrire fouvent. Cette lettre n'eſt
donc que la premiere de quelques autres
que l'auray à vous envoyer, & voftre
curiofité fur les Enigmes vous coûttera
au moins le temps de les lire.
LET TRE I I.
E trouve, Monfieur, que ne voulant
vous faire connoître que les Reflexions
de nos Sçavans fur les Enigmes
, il arrivera que je vous parleray
encor auiourd'huy de toute autre chofe,
Il ne faut pas vous en étonner .
C'est la methode des habiles Gens . Ils
A iij
6 Extraordinaire
n'avancent iamais une Definition fans
l'avoir preparée , & cette préparation
eft de déméler ce qu'une choſe n'eft
pas , avant que de prononcer préciſement
fur ce qu'elle eft. On ne doit pas
s'en plaindre, Ils payent avec intereft
l'attention qu'on fe plaiſt à leur donner.
Je ne vous promets pas de vous fatisfaire
avec la même abondance , mais
vous ne demandiez des nouvelles que
fur les Enigmes , & vous en aurez fur
les Emblêmes, auffi bien que fur l'Apologue.
Ces Emblêmes font encore
des voiles ingenieux de nos penſées,
mais ces voiles ne font iamais plus propres
à l'Emblême , que lors qu'ils font
fi fins , ' qu'ils fervent feulement à faire
mieux paroiftre toutes les beau
tez d'une choſe. Ce font de ces toiles
déliées , de ces crefpes , de ces gazes
qui donnent un nouvel éclat aux
couleurs & de l'embelliſſement à
la lumiere mefme. La Peinture nous
parle par leur moyen , de la Morale &
de la Nature , en donnant de la couleur
& du corps à nos penſées. C'eftoit la
premiere Ecriture des Hommes qui ne
s'exprimoient que par des Images natu
>
du Mercure Galant.
7
relles qui pouvoient eftre de l'intelli
gence de tout l'Vnivers & de tous les
Siecles. Il feroit à defirer, pour la gloire
des Egyptiens , ces premiers Peuples
du monde , ces Fondateurs des
Sciences, que leur pofterité euft mieux
compris leur Ecriture. On n'auroit pas
crû qu'ils adoroient des Animaux,
puis que les Images qu'ils en confacroient
dans leurs Temples , n'êtoient
que de mistérieufes manieres de reprefenter
la divinité . C'eft de cette premiere
fource que nous avons encor des
Emblêmes , dont Alciat a fait un Recüeil
fort curieux . Les Grecs, qui plus
que toutes les autres Nations du Monde
ont aimé les fictions, tournerent en
Contes toute la profonde fageffe de
ces premiers Hommes. Il n'y eut plus
rien de régulier dans les Emblemes, ils
firent un mélange incroyable de toutes
choſes. L'ingénieux Ovide en a recüeilly
fes Livres des Métamorphofes.
On rêuffiroit plutoft à déchiffrer quelque
Grimoire , qu'à comprendre les
Myſteres qui y font peut- eftre ou qui
peut-eftre n'y font pas . Je ne fçay fi ce
Poëte tout ſpirituel qu'il eftoit,y avoit
A j
8 Extraordinaire
entendu quelque chofe. Les Enigmes
ne font pas du genre de ces fictions,
ny de celuy des emblêmes . Ce ne font
pas des fictions vagues , incertaines,
imaginaires , comme les Fables des
Grecs que le Sage Plutarque comparoit
aux Toiles des Aragnées , qui
les forment d'elles-mefmes , qui les
étendent en l'air , & qui n'ont rien de
folide. Mais à propos de cette Comparaiſon
, en voicy une autre du même
Autheur ( il y eftoit admirable ) qui
eft fort propre pour les belles Emblêmes.
Il veut qu'elles reffemblent à
l'Arc- en Ciel. Ce n'eft qu'une apparence
charmante des plus belles couleurs
; mais c'eft le Soleil même qui
fait cette apparence, C'eft fa lumiere
qui forme toutes ces couleurs , comme
c'eft la verité qui fe peint elle- même
dans l'Emblême, & qui en fait toute la
beauté. Il faut une troifiême Comparaifon
pour l'Enigme, elle enferme tout
l'éclat de la Verité dans un nuage.Il ne
m'ennuye pas, Mr. de vous écrire, mais
je dois craindre qu'il ne vous ennuye
de lire une Lettre trop longue; c'eſt ce
qui m'oblige de n'entrer pas auiour –
d'huydans un autre fuiet.
du Mercure Galant.
9
LETTRE III.
E vous deviendrois infupportable ,
Monfieur, fi pour traiter exactement
des Enigines, ie m'arrétois encor fur le
feul Article des Préliminaires. Je vois
bien qu'il faut eftre plus expéditif. Je
crains neantmoins de ne l'eftre pas encor
auiourd'huy. Car enfin , admirez
un peu la bizarrerie de noftre imagination.
Nous mafquons prefque dans
nos Difcours toutes chofes. Nous
parlons des Efprits comme s'ils
eftoient des Corps ; & nous parlons
auffi des Corps , comme s'ils étoient
des Efprits. Sans mentir, nous fommes
de merveilleufes Gens. Nous allons
chercher la verité dans tous les Siecles,
& dans tous les Climats du monde;
à peine l'a t'on trouvée , qu'on le fair
un plaifir, & même une neceffité de la
voiler. Nous parlions de l'Apologue,
de l'Emblême . Mais qui eft- ce qui
pourroit conter toutes les manieres
ou fçavantes, où fpirituelles, ou galan
tes , dont on fe fert pour n'expoler pas
communément la beauté de fes penfées
A
10
Extraordinaire
aux Profanes ? Voit- on dans les Poëtes,
ou la Mer,ou les Fontaines,ou la Guerre,
ou la Paix? C'eft Neptune en colere,
ce font des Naïades , c'eft Bellone au
front d'airain , c'eft une Fille du Ciel
couronnée d'Oliviers & de Myrthes.
Ce n'eft pas un grand effort d'Esprit,
de ne nommer plus les beautez d'un
Difcours, qu'un amas de fleurs dont il
eft parfumé , qu'un coloris merveilleux
qui en fait un admirable Tableau.
On n'aime pas plutoft une belle Perfonne,
qu'on ne l'embelliffe éncor de
Lys & de Roſes. On ne bannira ja
mais l'Allegorie, ny la Metaphore de
la Poëfie, ou du Difcours des Hommes.
Elles animent trop agreablement les
expreffions. Au refte ce feroit un ferupule
fort extraordinaire de les prendre
pour des menfonges. Quoy, ces agreables
Portraits de la Verité , ou plutoft
cette Verité elle-même,mais cette Verité
qui paroift avec toute fa force &
avec tous fes charmes , peut - elle ne
fe faire pas fentir à tout ce qui eft
un peuraifonnable ? Cependant ie ne
fonge pas que ma Lettre eft déia longue,
& que ie n'ay point encor parlé
du Mercure Galant . II
*
de la Devife , cette galante invention
née pour la Cour , & pour les Tournois.
On y voit briller la Verité, qui
furprend , & qui frappe agreablement
l'Elprit , dont fans cela i'aurois comparé
la lumiere à celle de l'Eclair . Elle
n'a pas toute l'étendue de la Comparaiſon
, mais elle en a toute la beauté.
Il n'y a rien de plus achevé que les
traits de cette Comparaifon qu'on n'acheve
pas. Ce font comme ces goutes
d'Effence , qui contiennent toute la
force d'un long Diſcours . Ce ne font
que des femences de pur Eſprit, qui
produisent leur fruit auffitoft qu'elles
yfont reçeuës . Mais ie voulois d'abord
entrer en matiere. Voilà pourtant la
meſure d'une Lettre déia remplie. Si
vous ne m'entendiez bien , Monfieur ,
il faudroit adjoûter que l'Enigme eft
un voile plus épais que PAllégorie,
& plus étendu que la Devife, Mais il
n'importe pas d'oublier ce détail. I
fant icy pratiquer l'Art de la Devife,
& laiffer à l'Efprit quelque chofe à
faire. Cet Elprit fe plaift à fe conduire
parfa lumiere. C'eft affez qu'on luy
ait découvert le terme où l'on vouloir
le mener. A vj
12 Extraordinaire
LETTRE IV.
Monfieur , toutes mes di-
Egreffions font finies, & apres avoir
erré tantoft fur l'Apologue , ou fur
l'Emblême, tantoft fur l'Allegorie, ou
fur les Devifes , me voilà arrivé à definir
l'Enigme. Aujourd'huy que l'on
n'aime que ce qui eft commode , &
que l'on eft accoûtumé à des études fi
délicates , que l'on fe trouve tout dé
goûté de ce qui paroift un peu fort, ce
ne fera pas apparemment faire bien valoir
mon fujet , que d'advoûer que
l'effence , que la nature de l'Enige
me eft d'étre une queftion obfcure ,
difficile , & dont le noeud eft fi ca
ché , qu'on ne peut le délier fans peine.
On a eu fans doute plus d'égard
que moy à cette humeur pareffeufe
de noftre Siecle , dans prefque toutes
les Enigmes qui y ont paru . On les a
faites fi aifées , fi libres , que leur fecret
ne couftoit rien à trouver. Mais
peut-eftre feroit- il affez important de
faire changer par cette efpece de Jeu,
l'extrême paffion que l'on a pour la
du Mercure Galant.
13
commodité , jufqu'à vouloir monter
fans peine fur le Parnaffe , comme fi
cette fameuſe Montagne n'eftoit plus
en nos iours qu'une Plaine & une
Campagne rafe. On ne peut dire combien
les Lettres ont efté defolées par
cette molle & delicate maniere de
traiter toutes chofes. Ie ne pretends
pas continuer long- temps fur ce ton.
Ileft plus à l'ufage des Satyres, qu'au
mien. Et d'ailleurs je ne fuis pas affez
Milantrope , Monfieur , pour ne pas
faire de grandes exceptions à ce que
je dis. Ie ne fuis pas auffi tellement entefté
des Enigmes, que la lumiere me
foit une chofe odieufe. Mais l'efprit
n'en jouit jamais avec plus de plaifir,
que quand elle luy a coufté quelque
peine.Un peu d'application , de travail
le fortifie. Ces fages Grecsfe fervoient
des Enigmes , comme d'un exercice
tres- propre à donner à l'Eſprit cette
impreffion de force, de liberté, de vigueur
, que la Promenade , ou la Dance
, ou la Paume , donnent au Corps.
Aprés le Repas , ils fe propofoient de
ces Queſtions embaraffantes , & ils
accoûtumoient leur Efprit à ne con
14
Extraordinaire
fiderer point l'application comme
une gefne , ou une torture , mais comme
un jeu , un divertiffement. Sçavez
-vous que ce jeu coufta pourtant
la vie au grand Homere ? L'avanture
en eft bizarre.De miferables Pefcheurs
qu'il rencontra par hazard, &
aufquels il demanda ce qu'ils avoient
pris , luy répondirent, Qu'ils avoient
laissé ce qu'ils avoient pris, & qu'ils
apportoient avec eux-ce qu'ils n'avoient
pú prendre. Il ne pût déméler cette
Enigme. Le fens qu'on luy donna,
luy parut fi peu digne de luy , qu'il
mourut de confufion d'avoir efté contraint
de l'apprendre de ces chétives ·
Gens. I'en aurois trop moy-même de
vous dire ce que c'eftoit. Quand vous
feriez en défaut fur cela , comme Homere,
iefuis feur que vous n'en mourriez
pas de déplaifir. Nous ne prenons
plus un fi grand intereft à la gloire, que
P'explication des Enigmés peut faire
acquerir. Vous aurez demain une Lettre
fur la maniere de faire de belles
Enigmes.
du Mercure Galant..
IS
LETTRE V.
Il'on veut avoir une intelligence
Sun peu exacte de quelque Ouvrage
d'Efprit , on ne peut guéres y réuffir,
que l'on ne confulte Ariftote. C'eſt
une chofe fort mal honnefte , de ne
rien faire de beau, que les Autheurs ne
l'empruntent
de ce Philofophe , & de
fe déclarer neantmoins contre la gloire
qu'il s'eft confervée iufqu'à nos
iours.Il parle de l'Enigme dans fa Poëtique.
Elle y eft avec tous les plus illuftres
Ouvrages de l'Efprit, la Tragé
die, & le Poëme heroique. C'eft luy
même, Monfieur, qui commande , car
c'eft un des Legislateurs
du Parnaffe,
que l'Enigme foit une Queſtion obfcure,
que fon fecretfoit prefque impenetrable.
Ie vous l'ay déia dit. Mais il adjoûte
un moyen de former cette obfcurité.
Car enfin c'eft une obfcurité d'art
& de methode , comme celle des ombres
d'un Tableau, qui fervent à faire
fortir les Figures , à donner un plus
grand éclat au coloris. Il pretend donc
qu'il n'y a rien qui cache mieux le fens
16 Extraordinaire
de l'Enigme , que de l'exprimer par
des Images oppofées , par un mélange
de rapports diférens , & par ces Antitheſes
, qui font une des plus éclatantes
Figures de la Rhetorique. La fameufe
Enigme de Thebes. Monfieur
fervira de Commentaire à fon Texte.
Quel eft cet Animal , dont voicy le
deftin ?
Rampant à quatre pieds, on me voit le
matin
,
Amidy i'en ay deux, fur lefoir un troifiéme
;
La nuit m'enleve tout , & n'ay rien de
moy-même.
Oedipe devina que c'eftoit l'Homme .
Car il rampe dans fon Enfance, qui
eft le matin de fa vie. Il s'éleve fur fes
deux pieds dans fon midy, dans un
temps plus avancé. Au declin de fa vie,
qui eft pour luy bien pres de cette
fongue nuit de la mort , qui luy enleve
tout , il a befoin de foûtenir d'un
bâton les démarches de fon Corps.
tout chancelant. Mais Oedipe eust
efté plus heureux , s'il euft deviné que
du Mercure Galant.
17
la récompenfe de fon Explication luy
feroit funefte. Il y a long- temps que
les Oedipes , ces habiles Connoiffeurs
des fortunes d'autruy , font en
poffeffion d'ignorer leur propres deftinées.
Ie ne fçay pas celle de cette
Lettre. Elle eft fort fuccincte.Ie crains
pourtant qu'avectoute fa bréveté elle
ne vous paroiffe encor trop longue .
LETTRE VI.
Von le confulte auffi fur la ma-
Irgile merite bien , Monfieur,
niere de faire une belle Enigme. Il en
propoſe dans fes Eclogues . Tout l'artifice
de la plus remarquable confifte
dans une Equivoque. Quelle croix
ç'a efté pour tous fes Interpretes
que cette Equivoque le ne fçay ,
Monfieur , fi c'eft que la Doctrine
des Equivoques n'a efté familiere
que depuis peu , qu'ils n'ont pas
crû que ce Poëte , dont la Morale eft
fort reguliere , s'en fuft permis l'ufa
ge ; mais quand nous applaudirions
à la plus grande feverité du monde, il
faudroit pourtant avoüer que dans l'E
18 Extraordinaire
nigme , dont la fin eft d'éluder la penetration
de l'Eſprit, l'Equivoque non
feulement eft permife , mais qu'elle y
eft de precepte ; car enfin on ne propoſe
pas des Enigmes pour dire clairement
la verité, pour découvrir d'abord
fa penſée .On veut qu'elle coufte quelque
chofe à celuy qui écoute. Il fe fait
mefme un plaifir de la chercher , &
c'eſt un plaifir auffi pour l'Autheur de
l'Enigme de voir qu'il l'a cherchée
par une methode fort éloignée , & qu'il
à donné des Explications contraires,
au lieu de celles qu'il étoit aifé de
rencontrer dans l'expreffion même . Il
eft vray qu'il n'y a point de commerce
entre les Langues fur la beauté de
cette Figure. Chaque langue a fes Equivoques
qu'elle ne communique
guere à une autre ; car le moyen, par
exemple, de traduire celle dont il s'agit
! Cali du Vers de Virgile étoit le
Genitif du nom de Coelius . Il l'eft auffi
de celuy qui fignifie le Ciel. Voilà
le jeu du Poëte le plus ferieux & le
plus fage qui a jamais efté , mais un
jeu que l'on ne fçauroit jouer également
en nôtre Langue ; car il n'eft
du Mercure Galant. 19
que
pas ordinaire qu'un homme s'y appelle
du Ciel, comme on en nomme tous les
jours de la Riviere, du Pré,de la Haye.
Cependant vous entendez bien, Monfieur
, que c'étoit un divertiffement
pour Virgile , comme il l'avoua luy
même à un de ſes Amis , de voir
cette efpace du Ciel qu'il difoit n'étre
que de trois aunes , étoit pris par les
uns pour le fond d'un Puits , par les
autres pour le deffous d'une Cheminée,
d'où l'on n'en découvre pas davantage
; au lieu de le prendre pour
l'efpace où Coelius , ce Prodigue qui
avoit mangé tout fon bien , étoit reduit
dans le Tombeau. Voilà l'efpace du
Ciel dont Virgile parloit; mais fi cette
Equivoque ne convient pas en nô
tre Langue , nous en avons un affez
grand nombre d'autres ,dont on peut fe
fervir pour former des Enigmes de ce
genre. Car enfin , Monfieur, il n'eft
pas une feule Nation fur la Terre où
la fecondité des penfées ne foit plus
grande que celle des expreffions . Ain
fi le mêmeterme y eft tantoft pour une
idée, & tantoft pour une autre. La place
même & la fituation qu'il a dans le
20 Extraordinaire
Difcours luy fait acquerirfouvent une
nouvelle force , ou luy fait perdre la
force qui luy eft naturelle. Il n'eft pas
neceffaire de vous avertir icy , Monfieur,
qu'il n'y a pas dans toute la Rhetorique
une Figure dont l'intemperancefoit
fujette à de plus fâcheux inconveniens.
Ie ne dis pas feulement , qu'on
doit la bannir de la focieté civile ,avec
autant de foin que le Menfonge. Ie dis
même qu'elle n'entre pas aujourd'huy
dans la plaifanterie , qu'elle ne la defhonore
beaucoup. Elle eft abominable
en galanterie , & il y a long- temps
qu'on ne l'y fouffre pas ; mais elle a fes
momens heureux où elle ade la beauté,
& on la trouvera toûjours avec plaifir
dans une Enigme femblable à celle
dont je vous ay entretenu.
LETTRE VII.
E fors prefentement , Monfieur , du
Ifçavant feftin des leptSages, c eftà
dire de lire un Traité de Plutarque, qui
nous a donné un de fes Ouvrages fous
ce titre.I'y ay appris une nouvelle maxime
de faire des Enigmes fans antidu
Mercure Galand. 21
thefes & fans Equivoques. Tout le ſecret
eft de propofer habilement une
Queftion ; mais cette habileté- là eft.
fort diférente de celle que Socrate faifoit
paroiftre dans fes Interrogations.
Ce Philofophe pretendoit que toute la
fcience d'un habile Maiftre confiftoit
non à donner une lumiere , car il
croyoit impoffible cette tranfmigration
de lumiere, mais à la découvrir dans
celuy qui écoute , de fe fervir de celle
qu'on y trouve, pour éclairer ce qu'il
y a de nuit & de tenebres dans l'Ame.
Ce qu'il nommoit quelquefois fervir
de Sage-Femme aux Efprits , qui ne
peuvent produire au dehors leurs propres
conceptions, fans quelque fecours
étranger. Il conduifit de cette forte
l'Esprit même de quelqu'un du vulgai
re, de lumiere en lumiere, par fes Interrogations
qu'il faifoit avec tant de
juftefle, qu'il n'étoit pas poffible de ne
pas voir l'objet qu'elles prefentoient à
I'Efprit,au point de veuë , que perfonne
n'a jamais mieux entendu que luy. II
fautfuivre une méthode contraire pour
l'Enigme. Il eft vray en cette rencontre.
comme en beaucoup d'autres, que par
22 Extraordinaire
diférentes voyes on arrive à la même
fin. Socrate alloit à la Sageffe par la facilité
de la lumiere. Il eft bon quelquefois
pour montrer le prix de la Sageffe
, que la lumiere qui y conduit,
coufte quelque chofe. Il faut donc propofer
la Queſtion par l'endroit où l'ame
a coûtume d'eftre plus tenébreufe. Or
on a communément un grand fond
d'obscurité fur le prix & l'excellence
des chofes , quand l'Efprit en fait la
comparaifon. Ce difcernement fe fait
fi mal , que l'on peut luy attribuer cette
bizarre varieté des Hommes dans le
choix qu'ils font de toutes choſes. Il
eft donc affez rare de fçavoir refoudre
préciſement une queſtion où il s'agit
de comparer enſemble plufieurs chofes
, & de fatisfaire par la jufteffe &
l'exactitude de la Réponſe tous les
goults diferens du monde. Mais je philofophe
peut-eftre trop . Au moins quel.
ques exemples des Enigmes qui furent
proposées à ce Feftin de Plutarque
donneront de l'éclairciffement à mes
Remarques. Qu'y a-t'il de plus fort ,
demandoit le fage Thales ? Chacun ré- ▾
pondoit felon quelque veuë particulie-
>
du Mercure Galant.
23
re qui fe prefentoit à fon Eſprit , fur la
Force. Mais ce Philofophe s'élevant
jufques à une idée univerfelle, qui fût
celle de tous les Hommes , répondit
que c'eftoit le Deftin , puis qu'enfin il
furmonte toutes chofes, & qu'il eft impoffible
de le furmonter. C'eſt encor
luy mefme qui demanda ce qui eftoit le
plus commun. Au lieu d'une Reponse,
on en trouvoit mille. On ne fut fatisfait
que de celuy qui répondit que
c'eftoit l'Efperance , qui eft un bien
que la Fortune n'enleve pas aux plus
mal-heureux. Mais à propos de tous
ces Sages, il me fouvient de cette Queftion,
qui a le plus de fageffe au monde
Elle fut réponduë, fans defobliger
tous ces Sages qui étoient de ce Repas,
& qui faifoient groffe chere de ces
fubtilitez. On donna la préference de
la Sageffe au Temps , qui eft le Pere
de tous les Arts, & l'Inventeur de toutes
les Sciences. Il y a dans ce Traité
de Plutarque un tres- grand nombre de
ce genre d'Enigmes , quia efté longtemps
l'entretien de ces anciens Grecs ,
& de ces fages Egyptiens plus anciens
de beaucoup que les Grecs. Apparem24
Extraordinaire
ment ils s'accoûtumojent par cette
méthode à fe former des idées univerfelles
, dont la verité ne dépendiſt ny
du gouft de leur Siecle , ny de celuy de
leur Païs. On fçait aujourd'huy plus
que jamais , combien il eft important
à la Sageffe de délivrer fon Eſprit des
phantômes des opinions fingulieres.
Vous fçavez l'avanture heureufe de celuy
qui adoroit avec tant de devotion
une Idole. Elle eft dans un Apologue
d'Efope.Voyant que tous les honneurs
qu'il luy rendoit eftoient perdus , de
dépit il la jetta de grande force contre
terre , & auffi-toft qu'il l'eut ainfi brifée
, il s'enrichit de l'or dont le dedans
de l'Idole eftoit plein. Il faut renoncer
à l'Idole de l'Opinion , la mettre
en pieces , la brifer , & on trouvera le
trefor de la verité , & de la Sageffe.
LETTRE VIII.
Uelles Lettres , Monfieur , pourroient
expliquer toutes les diferentes
manieres dont on peut faire les
Enigmes ? Je ne prétens pas les dire
toutes dans celles que j'ay l'honneur
de
du Mercure Galand .
25
de vous écrire, je prétens mefme vous
en avoir affez dit ; mais quoy que l'on
donne un rang fort honnefte aux Enig
mes , & qu'on les voye aujourd'huy
dans les Nouvelles d'un Siecle florif
fant , je puis neantmoins vous affurer
qu'elles eftoient dans une eftime bien
plus haute aux premiers Siecles de
PUnivers. Elles entroient au nombre
des Affaires où l'Etat eftoit intereffé,
Jocalle la Princeffe de Thébes , fut la
récompenſe de celle d'Oedipe. Efope
eftoit recherché par tous les Princes de
fon temps , à caufe de l'intelligence
particuliere qu'il avoit du fens de tou
tes les Enigmes. Sans mentir c'eſtoit
un Siecle qui nous paroift prefque fabuleux
, que celuy de ces anciens Roys
de Babylone & d'Egypte. Le croirezvous
, Monfieur , fur la bonne- foy de
Planude qui en a écrit fort ferieuſement
l'Histoire ? Ces Princes s'envoyoient
alors les uns aux autres des
Enigmes à répondre , à condition de
fe payer un tribut felon ce qu'ils répondroient
bien ou mal aux Queſtions
propofées. Voila toute leur guerre , en
laquelle Lycerus Roy de Babylone
2. de Ianv.
B
26 Extraordinaire ..
remportoit toûjours de grands avantages
fur Nectanabo Roy d'Egypte ; car
apres qu'Efope eut quitté la Cour du
Roy de Lydie , par la paffion de voyager,
qui eftoit celle de tous les grands
Hommes de ce temps- là, il fe fit bientoft
diftinguer dans celle de Babylone
par la merveilleufe fubtilité de fon
Elprit. Ce fut luy qui demefla dans un
Repas avec une heureuſe préfence
d'efprit une Enigme par laquelle
Nectanabo s'eftoit flaté de remporter
enfin la victoire fur Lycerus. Il y a,
difoit- il , un grand Temple qui eft appuyé
fur une Colomne , & cette Colomne
eft entourée de douze Villes ,
chacune de ces Villes a trente arcsboutans
, & il y a deux Femmes , l'une
blanche , l'autre noire , qui en meſurent
le tour. C'eftoit là fans doute une
fort myſterieuſe peinture & affez peu
réguliere. Il y avoit affez de confufion
pour embarraffer les yeux & fatiguer
l'efprit. Le Temple , dit d'abord le
Phrigien , eft le Monde ; la Colomne ,
l'Année , les Villes en font les Mois,
& les Arcs- boutans les Jours , autour
defquels la Lumiere & la Nuit fe. produ
Mercure Galant.
27
menent alternativement. Ce qui irritoit
le plus les Egyptiens , eft que cet
Ingenieur des Chaldéens eftoit un
perfonnage d'une étrange figure . C'eftoit
l'Enigme d'un Homme. Oferoisje
hazarder cette expreffion pour vous
dire qu'il en avoit fi peu l'apparence,
qu'on ne l'auroit pas pris pour un
Homme fans eftre un peu Devin comme
luy ? Ils aimerent pourtant en braves
Gens la Sageffe , jufques dans un
tel ennemy . Nectanabo le combla de
Prefens. Il n'y eut pas jufques à Rhodopé
, celle qui des liberalitez de fes
Amans fit élever une des trois Pyramides
qui fubfiftent encor , qui ne témoignât
de l'eftime pour les fubtilitez
d'Elope , le traitant tel qu'il eftoit d'une
maniere fort diferente de celle dont
l'éloquent Demofthene fut depuis reçeu
à Corynthe ; lors que voyant que
dans cette rencontre il ne pouvoit pas
perfuader , il ne voulut pas acheter un
repentir ; mais la paffion de voir &
d'apprendre le fit renoncer à toute la
gloire qu'il avoit acquife à la Cour de
ces Princes , & aux faveurs de la belle
Rodopé. Je n'ofe mefler icy la trifte
Bij
28 Extraordinaire
avanture de ce Voyageur. Il fut pendu
comme un Voleur à Delphes , aux
yeux d'Apollon. Quel defordre ? Les
Delphiens furent condamnez de rendre
de grands honneurs à la Memoire
de ce fage Supplicié . Mais , Monfieur,
tout cela n'eft pas de mon fujet , & net
doit point entrer dans mes Lettres.
Tout ce que vous venez de lire , eft fi
juste , le ftile en eftfi aifé , & ily a tant
àprofiter des fçavantes Remarques qu'on
y trouve , que je ne doute point qu'elles ne
vous fiffent aimer les Enigmes , quand
vous ne vous en feriez pas fait jufqu'icy
un amusement d'esprit agreable . Elles
font de quelque utilité pour le rendre plus
vif&plus prompt , & la Lettre qui fuit
vous fera voir qu'on s'en eft quelquefois
fervypourle dispofer à des Connoiffances
plus relevées. Comme elle m'a efté adreffeefans
Non, je ne puis que vous don
ner le plaifir de fa lecture.
POUR L'AUTHEUR
DU MERCURE GALANT .
O
N vous écrivoit il y a quelque
temps, Monfieur , queje prenois
du Mercure Galant. 19
plaifir aux Enigmes , & que j'en trouvois
l'Explication fans peine. On
cherchoit mefme à faire valoir ce talent
en moy , en vous apprenant mon
âge ; mais il faut que je vous ofte la
furpriſe que vous aurez pû avoir d'une
chofe qui paroift affez rare en une Fille
de feize ans , & qui devient aisée à
croire par les foins qu'on a eus de moy
dés mon enfance. On a tâché de me
donner toutes les lumieres qui peuvent
élever l'Esprit & le rendre plus agreable
ou plus penetrant , & je n'avois
pas dix ans , que mon Pere m'exerçoit
non feulement à expliquer des Enigmes
, mais encor à démefter en tous
lieux la Verité des apparences qui la
cachent , & il euft voulu faire de moy,
s'il euft pû , quelque chofe qui tinft
des Magiciens & des prophetes. Le
fuccés d'une fi excellente nourriture
n'a pas répondu à fes fouhaits. Je le
perdis que je n'avois pas encor treizeans
, & c'eftoit alors qu'il alloit achever
de me découvrir les fecrets d'une
Philofophie fimple & naturelle qui
s'accommode de tout ce qui fait trouver
la vie plus douce , & qui rebute
Bij
30
Extraordinaire
tout ce qui n'eft pas accompagné d'agrément
ou d'efprit. Lors qu'il me
donnoit quelques Enigmes à deviner,
je me fouviens que c'eftoit toûjours en
me difant qu'il y avoit de meilleures
chofes à faire , mais que cela pourroit
m'accoûtumer à mieux obferver tout
ce qui s'offre à nos yeux , & que fi l'étude
de ce qui eft difficile & où il faut
aflembler plufieurs chofes à la fois
pour penetrer ce que c'eft , donne de
la force & de l'étendue à l'Efprit , il
aimoit bien mieux que je m'exerçaffe
de cette forte fur des chofes réelles ,
que fur les chimériques comme tant de
Gens faifoient. On ne voit guere
d'Enfans fi bien élevez & c'eft fi
peu la mode de leur donner cette forte
d'éducation , que mon Pere fe cachoit
aux autres des plus rares Leçons que
j'en recevois. Ce n'eft pas que je n'aye
quelque reputation de fçavoir un peu
plus que les plus fpirituelles de noftre
voifinage , Il m'échape meſine affez
fouvent des chofes qui me feroient
paffer pour Sçavante , fi l'on ne me
trouvoit d'ailleurs affez bien faite ; car
la plupart des Gens font fi dupes ,
,
du Mercure Galant.
31
qu'on ne fe rend guere fufpecte de .
fcience quand on a un peu d'adreffe ,
qu'on eft habillée comme les autres,
qu'on fçait égayer la Compagnie , &
qu'avec une belle taille on a le teint,
les yeux & la bouche d'une jolie Perfonne.
Peu s'en faut que je ne vous
aye fait mon Portrait ; mais il n'eft pas
queftion de cela , & je ne voulois guere
vous parler que de voftre derniere
Enigme. Il me femble qu'elle ne convient
pas mal à un Parterre. On croit
que je n'ay pas fi bien deviné cette fois
qu'à l'ordinaire , & nous le fçaurons
bien-toft. Nous fongeons cependant,
Monfieur , à vous propofer dans quelque
temps des façons de parler douteufes.
Vous pourrez ſeul décider nos
difficultez fi vous voulez ; mais fi vo- z ;
ftre modeftie vous en empefche , vous
n'eftes qu'à deux pas de l'Académie
Françoile. Je vous parle auffi en
cet endroit de la part d'une Dame qui
vous écrivit il y a plus d'un mois ; &
comme elle a lû fort curieufement les
plus belles chofes de noftre Langue, &
qu'elle la fçait fort bien , les plus polis
pourront profiter des Décifions que
B iiij
32
Extraordinaire
vous donnerez . Nous nous réjoüiffons,
Monfieur , de tant de Chef- d'oeuvres
que vous nous faites efperer des plus
beaux Efprits & des meilleurs Ouvriers
, & nous croyons que ce grand
Prince qui gouverne & qui commande
fi bien , & qui ne penfe qu'à rendre
fon Siecle heureux & illuftre , voit
avec plaifir que vous répandiez de tous
coftez le merite & les lumieres de ceux
qui luy obeïffent. Son Regne déja fi
glorieux de ce qu'il a fait luy-meline ,
ne recevra pas peu d'éclat des Inventions
de tant de grands Hommes ; & de
leur cofté les beaux Arts , & les belles
Connoiffances , n'ont jamais efté en fi
grand honneur que de nos jours , car
outre l'affection & la retraite même en
fon Palais dont Louis LE GRAND
les honnore , un jeune Héros qui ſe
forme fur le plus haut modele du Monde,
aimant ce que vous donnez tous les
Mois , va laiffer fur le Mercure & fur
les Ouvrages de ceux qui l'embelliffent
avec vous un bonheur & une
gloire qui ne leur pouvoit venir d'ail-
Leurs , & qui ne finira jamais.
›
du Mercure Galant.
33
la Bean-
Il mefemble , Madame, que
té ne devroit point eftre le partage d'une
Fille qui a autant d'efprit que vous en
voyez dans cette Lettre . Cefont de trop
grands avantages dans une mefme Per-
Sonne. Lifez cependant ce que vous allez,
trouver écrit fous le nom de l'Hermite
de S. Giraud.La Lettre m'a esté envoyée
avec un Billet particulier qui m'apprend
que ce fpirituel Solitaire s'appelle Monfieur
Allard; qu'il eft Prefident en l'Election
de Grenoble , & Autheur de quelques
Ouvrages Genealogiques . C'eſt à
Monfieur le Preſident de Boiffien qu'il
adreffe l'Explication de l'Enigme que je
vous ay envoyée avec les Nouvelles du
Moisde Decembre. Il tourne d'une maniere
fi ingénieuſe les verite qu'il publie
de ce grand Homme , que j'affaiblirois
Eloge qu'il enfait , fi j'entreprenois
d'y rien adjoûter.
34 Extraordinaire
A MONSIEUR
LE PRESIDENT
DE BOISSIEU.
ONSIEUR,
M° Vous m'avez témoigné tant
de fatisfaction de ce que le fens de l'Enigme
du 9. Tome du Mercure Galant
n'avoit pas tout a fait échapé à ma
connoiffance, que je ne puis m'empécher
de vous écrire les fentimens que
j'ay fur celle du dixiéme Tome.
Il me femble que ce ne doit eftre
le premier lour de l'Année, que les Avares
& les Ingrats ne redoutent, que les
honnétes Gens, les Amans & les Perfonnes
bien-faifantes attendent avec
impatience pour donner des marques
de leur generofité , & qui eft reçeu
avec joye de bien des Gens , à caufe des
Ettennes qu'on leur donne. Le Regne
de ce jour-là eft toûjours d'éclat , mais
il dure peu. Le jour qui fuit, qui veritablement
eft fon Cadet, en avance la
du Mercure Galant.
35
fin. Il meurt pour renaiftre , & l'Année
qu'il demeure à revenir le peut,
appeller un long-temps. Ses Heures
font bornées pour celles du lour, & il
eft auffi vieux que le Monde.
Voila , Monfieur , toute l'Explication
que j'ay pu donner à cette Enig
me. Peut-eftre la trouverez -vous allez
jufte pour meriter voftre approbation.
Je ne fçay fi l'Autheur du Mercure Ga
lant voudroit bien l'avouer. Ces fortes
de leux donnent bien de l'occupation
par tout où fes Ouvrages font veus ; &
il feroit à fouhaiter qu'il nous fift part
de toutesles Lettres qu'on luy écrit fur
fes Enigmes , ce ne feroit peut-eftre
pas le moindre ornement de fon Li
vre. Envtout cas il nous apprendroit
par là que chaque Province a fes Sçavans
& fes beaux Efprits. Pour vous,
Monfieur, qué toute l'Europe connoit
vous n'avez pas besoin de l'Avantage
qu'il procure aux autres . Voftre illuftre
naiffance, voftre merite & voftre pro
fond fçavoir qui vous ont attiré l'admiration
de tout le monde , vous ont
acquis tant de reputation que celle
que vous pourriez tirer de quelque en36
Extraordinaire
droit du Mercure Galant n'en feroit pas
plus grande. Ie fouhaiterois neant
moins que l'Autheur qui fçait loüer fi
à propos , & qui n'a pas oublié Meffieurs
de Montauban , de Montanegre
& de la Cardonniere , trois de nos Illuftres
Dauphinois , vouluſt parler de
vous avec les Eloges que vous meritez
; Qu'il vouluft dire que l'origine
que vous tirez des anciens Comtes
d'Alinges , & cette fuite d'Illuftres
Ayeux que vous comptez dans voftre
race, la font l'une des plus cófidérables
du Royaume ; Que tant de rares & excellens
Ouvrages que vous avez donnez
au Public, rendent voftre memoi
re immortelle , Que ce fameux Génie
qui vous a fait paroiftre avec éclat
dans Rome lors de l'Ambaffade de
feu Monfieur le Duc de Créquy ,
& avectant d'honneur dans la premiere
Place d'un Corps Souverain . vous a
acquis une eftime generale ; Que
vous étes connu du Roy & des Miniftres
& qu'il ne tient qu'à
vous de paroître dans la Pourpre à la
téte d'un des plus. Auguftes Parlemens
de France. L'ay dit tout cela dans quel
du Mercure Galant.
37
ques-uns de mes Ouvrages ; mais la
plume d'un Solitaire & d'un Homme
peu connu comme moy, n'eft point af
Lez forte pour aller auffi loin que va le
Mercure,& celuy qui le compofe donnant
l'Immortalité à ceux qui la
meritent , je fuis perfuadé que vous
ferez bien -toft l'objet d'un de fes Eloges.
L'HERMITE DE S. GIRAUD,
Vnpeu d'interruption , Madame. Vous
continuerez à lire plus volontiers quand
vous vous ferez divertie à chanter un
Air qui a eftéfait fur le Printemps . Il
eft de faifon , & vous n'en trouverez
point qui ne le foient dans les Lettres extraordinaires
que vous recevrez de moy.
Vous nefçave peut- eftre pas que tous
les Maiftres de Mufique commencent
toûjours chaque Saiſon de l'Année par
des Chansons qui y conviennent , & qu'ils
ne donnent
que dans ce temps- là. Ainfi
vous en aurezunfur l'Esté dans l'Extraordinaire
de luillet , cemme vous en
avez aujourd'huy fur le Printemps. Ce
premier Air eft de la compofition de M.
Fleury, nonpas de celuy qui joue fi bien
38 Extraordinaire
"
du Theorbe, mais de celuy qui fefait ad
mirer par la maniere dont il touche le
Claveffin. C'est l'unique Ecolier qui montre
de tous ceux qu'a eus Monfieur Hardel,
qui eft mort depuis quelques jours.
La perte d'un fi grand Maistre ne pouvoit
estremieux reparée quepar un fi habile
Ecolier. Voicy les Paroles fur lef
quelles il a fait ce que vous verrez noté
on fuite.
AH,lebeau temps,
Bergere!
Ah, le beau temps !
Allonsfur lafougere.
Nous donner de l'Amour les plaifirs in
nocens.
Ah lebeau temps
Bergere !
Ah, le beau temps
Pour les Bergers contents !
Te reviens aux Lettres , Ily en a beau
coup dont je retranche соир des chofes fort
fpirituellement tournées , mais elles me
flatent trop pour me laiffer en pouvoir de
vous les envoyer entieres . He rougis même
de ce que j'y laiffe de trop adamageux
pour moy, & je l'aurois fupprimé comme
le reste, s'il ne faifoit connoiftre qu'on
du Mercure Galant.
39
pent tirer quelque utilité du foin que je
prens de recueillir tout ce qui eft digne
d'eftre fçen l'ay receu ces Lettres de tontes
les Provinces du Royaume, fans que
je fçache par qui la plûpart m'ont eſté
écrites. Il y en a mefme une Italienne.
Vous ne ferez pas fafchée d'apprendre
qu'on fçait jusqu'à Rome le commerce que
vous m'avez permis avec vous . Si la
mefme matiere eft traitée dans quelques
unes,aumoins le tour en eft diférent. Iy
ay mélé quelques Explications en Vers
desEnigmes que je vous ay propofées.
Ceux qui ont crû voir trois Femmes dans
la Figure qui reprefente l'Ecran , doivent
avoir pris Mars pour Minervé . Vous
vous én souviendrez s'il vous plaift ,
afin de ny étre point embaraffée.
If
LETTRE I.
L me femble , Monfieur , que pour
peu qu'on en fçache plus que
les autres,
c'eft affez la mode de vous écrire,
& je croy qu'on fe trouve bien de vous
donner à connoiftre ce qu'on fçait
faire en Vers & en Profe. De trois
40
Extraordinaire
>
Perfonnes que nous fommes qui voulons
vous faire quelquefois penfer
à nous
j'ay laiffé paffer devant
moy les plus éloquentes , & peu de
Gens parmy nos Voifins pourroient
difputer le Bel- Efprit avec celle dont
vous fçeutes la premiere, & peut- eftre
encor moins avec l'autre qui vous a
écrit depuis , & qui ne fe méle pas
moins de déveloper les choſes les plus
obfcures, que de gagner & d'enchan
ter tous ceux qui l'approchent. Nous
luy avions pourtant bien prédit qu'elle
n'avoit pas réuffy dans l'Enigme
de Decembre comme dans les autres.
Elle s'en défioit elle -même, & commençoit
à croire que le mot de cette
Enigme étoit la Mode ; mais elle n'eut
pas le moindre foupçon que ce fuft le
premier jour de l'Année. Si elle étoit
préfomptueufe de fes Connoiffances ,
nous l'euffions fort affurée que puisqu'elle
fe trompoit en une chofe qui
n'étoit pas fi difficile , nous devions
être moins crédules pour les Predi
tions qu'elle fait quelquefois, & que
fi elle expliquoit mal des Enigmes,
elle pourroit bien plûtoft faire de fauf
du Mercure Galant. 41
fes Centuries . Cela veut dire que parmy
nous à qui elle fe communique
tout- à- fait , nous ne faifons pas moins
de cas de fes Propheties, que vous faites
à Paris de l'Almanach de Milan,
Sitoft qu elle eut veu le Mot de l'Enigme
, elle dit de fon air ordinaire ;
Voila un grand affront & j'en devrois
mourircomme celuy quife noya pour n'avoirpu
comprendre un Secret de la Nature;
& en mefme temps pour fe confoler
, elle chercha l'Enigme du Mois
dernier. Elle la leut deux ou trois fois,
& nous affura que c'eftoit l'Académie
Françoife . Je la voulus auffi lire , & je
fus convaincue qu'elle en avoit trouvé
le vray fens. C'eft avoir bien vifte
reparé fon malheur à l'égard de l'autre
Enigme. Cette petite difgrace n'empefcha
pas que le talent qu'elle a d'éclaircir
les chofes les plus embarassées,
ne reçeuft force louanges d'un excellent
Homme qui prend quelque foin
d'elle , & qui vous fera d'ufage à quelque
heure pour orner le Mercure Galant
de mille chofes curieufes qu'il a
remarquées dans fes Voyages depuis
quarante ans , & que les autres Voya42
Extraordinaire
geurs ont negligées. Jugez, Monfieur,
fi une Hiftoire naïve des plus belles
Femmes du monde , & fi des Entretiens
de leur Esprit , de leurs Divertif
femens, & du tour qu'elles donnent aux
chofes qui viennent d'elles , avec une
peinture fidelle & charmante du pro
cedé des plus galans Hommes de l'Eu
rope & de l'Afie , & mefme de quelques-
uns de l'Affrique , & des bonnes
& mauvaiſes Couftumes de ces Païslà
, ne tiendroient pas agreablement
leur place parmy ce que vous pouvez
donner de plus curieux au monde. La
Mufique de la Chine , dit- il quelquefois
, eft plusexcellente que la noftre. Ils
ont de meilleurs Comediens que nous . Nos
Medecins n'y feroient pasfoufferts , &
ily abien d'autres chofes où ils excellent
fur nosplusgrands Maiftres ; mais pour
ce qui eft dela vie , de la bienfeance , &
de ce qu'il y a de plus élevé dans la Nature
, quoy que j'aye ven là , & parmy
les autres Nations , des Perfonnes d'ail→
leurs affezfines & d'autresfort fages , É
qu'on en trouveprefque par tout qui font
plufieurs chofes de fort bonne grace, ce ne
font pourtat d'ordinaire que des Gers de
du Mercure Galant.
43
Pais & d'habitude qui ne connoiſſent pas
bien eux- mefmes ce qu'ils ont de meilleur;
& à la Chine ny ailleurs je n'ay veu perfonne
à qui cette jeune Fille ne puſt faire
des Leçons. Il montre en mefme temps
une de celles qui vous ont écrit . Elle
vous envoyera dans quelques mois des
Remarques qu'elle fait fur les plus
belles Poëfies du Mercure. Leurs Autheurs
en devront eftre les plus contens
, car elle découvre quelquefois
dans leurs Ouvrages des beautez qu'ils
n'y ont pas toûjours obfervées euxmefmes
, & fi elle fait quelque Cenfure
, ils en recevront de l'honneur.
Ils verront qu'on ne s'y prend guere
d'une façon fi galante , & qu'elle laiffe
toûjours quelque nouvelle grace fur
tout ce qu'elle touche. J'ay remarqué
qu'elle difoit peu de chofes d'ordinaire
des Livres & des Perfonnes fi elle
n'en avoit beaucoup d'endroits à louer.
Tout ce qui vient d'elle eft également
bien reçeu , le blâme & les louanges,
tant elle fçait bien préparer tout ; & fi
l'on fe plaint quelquefois d'elle , c'eſt
pour fon filence, parce qu'on craint que
foit une marque que les choſes
ce ne
44
Extraordinaire
n'aillent pas fi bien qu'elle euft fouhaité.
Nous vous envoyons nos Lettres
fans les figner , & fans qu'elles
foient datées du lieu d'où nous vous
écrivons. Nous continuerons d'en ufer
de la mefme forte , fi vous ne le defirez
autrement. Il n'importe guere de fçavoir
fi nous fommes des environs de
Xaintes , de Nantes , ou de Blois , &
fi la Riviere qui embellit nos Prairies,
nos Bois & nos Cabanes , & qui en
rend le féjour fi doux & fi agreable ,
s'appelle la Charante ou la Loire.
Quant à moy je n'en fçay pas encor
affez pour meriter de voir mon Nom
dans un Livre comme le Mercure.
2003 ·2963.2003. 2003. 2003. 2003. forg
LETTRE II.
A Thouars.
E n'ay encor leu que quatre Tomes
Je encor Tormes de voltre Mercure Galant. Ce font
les quatre derniers , mais c'eft allez ,
Monfieur , pour pouvoir juger favora
blement des autres . On ne pourroit pas
trouver un plus feur moyen pour avoir,
comme vous avez , des correfpondandu
Mercure Galant.
45
ce dans toutes les Provinces , s'il falloit
eftre auffi ingénieux que vous l'eftes
, pour inftruire les Provinciaux
fans fortir de leurs Cabanes , & leur
rendre Paris commun fans les obliger
d'y aller faire de la dépenfe. Apres cela
vous ne vous attendez pas , Monfieur,
que les Dames de cette Ville ont
deffein de vous quereller par ma plume.
Cependant il n'y a rien de plus
vray , & il m'a efté impoffible de n'en
pas accepter la commiffion . Ces Dames
fe plaignent de ce que vous avez
parlé prefque de tous les environs de
cette Ville , fans avoir penſé à elles.
Vous ne fçavez peut eftre pas , Monfieur
, que Thouars eft une ancienne
Ville, arrofée par une riviere qui s'appelle:
Thone , dont elle tire fon nom ,
& qu'elle est embellie par un magnifique
Chafteau que les Seigneurs de la
Trimouille y ont fait baftir. Mais pour
vous faire concevoir une plus forte
idée de cette Ville , vous fçaurez qu'on
yaenvoyé fept Compagnies du Regiment
d'Anjou en Quartier d'Hyver.
Voyez s'il ne faut pas que la Ville foit
bonne. Vous comprenez bien , Mon46
Extraordinaire
fieur, que nos Dames ont quelque raifon
de fe plaindre de vous , & qu'à .
l'imitation de celles de Saumur leurs
Voifines , elles ont fort bien fait de
m'établir leur Secretaire , pour vous
dire que quoy que le nom de Thouars
veüille dire Fortereffe de Thoue , cependant
ce n'eft pas une Ville fi forte
que l'Amour n'y puiffe entrer. En
effet , Monfieur , je vous affure qu'on:
n'y avoit jamais tant parlé de Guerre
que depuis qu'on y a mis en Garniſon
les Troupes dont je viens de parler.
L'Amour & les Jeux avoient jufqueslà
fait toute l'occupation des Compagnies
, & donné lieu à de petites Intrigues
dont on vous feroit part ; s'il fe
trouvoit icy quelqu'un qui écriviſt
affez bien pour cela. Il ne me reſte
plus qu'à vous dire , Monfieur , que
nous avons icy des Dames qui ont extrémement
de l'efprit , & le gouft tresbon.
La meilleure marque que je
puiffe vous en donner , c'eft qu'elles
en prennent à la lecture de vôtre Mer
cure Galant , jufque- là qu'il y en a eu
qui ont condamné la trop grande vertu
de la Comteffe du Mois de Janvier, &
du Mercure Galant.
47
qui luy auroiét conſeillé la vengeance.
Elles fe font mifes en peine pour deviner
vos Enigmes ; mais en verité ,
Monfieur , elles ne veulent point paffer ,
pour Sorcieres. Il n'y en a qu'une d'elles
qui s'eft mis dans l'efprit de trouver
celle des quatres Vers , qui commence
par Iamais
par moy
lienx bas ne
furent habitez , & elle veut que ce foit
unie Etoille. Voila , Monfieur , un peu
plus que m'acquiter de ma Commiffion.
Je fouhaitte que nos Dames donnent
bien- toft lieu à quelque Hiftoire
veritable , afin de vous en faire part ,
& vous affurer encor une fois que
quoy qu'inconnu , je fuis , &c.
LETTRE
De Ham.
III.
B.
Parce que je prefume , Monfieur ,
que des trois Explications que je
donne au trois Enigmes de voſtre
Mercure de Fevrier, il s'en pourra trouver
une bonne , il ne m'eft pas poffible
de ne vous les pas envoyer. Les
voicy donc. Il mefemble aflez jufte de :
48 Extraordinaire
dire de la premiere en Vers , que c'eft
le Bafton de Marefchal de France. Ce
que la feconde nous marque paroift
convenir an Papier , ou à la Lettre
miffive; & je crois avoir trouvé le fens
de Pandore & d'Epimethée , quand je
dis que ce n'eft autre chofe que le Depart
du Roy, & l'Ouverture de la Campagne
; ce qui à mon fens eft tout-à
fait exprimé par l'ouverture de la
Boëfte , & la fortie de toutes fortes de:
maux , qui figurent ceux dont nous voyons
aujourd'huy la Flandre accablée.
Quoy quil en foit , Monfieur , je fuis
voftre , & c.
DE CROIX , Procureur
du Roy , de Ham.
LETTRE IV.
A Paris.
Nfin , Monfieur , j'ay obtenu d'une
belle Perfonne de mon Quartier
la permiffion de vous envoyer un
Quatrain de fa façon . le l'avois priée
de fouffrir que je vous la nommaffe
, mais elle ne me l'a voulu accordu
Mercure Galant.
49
>
der qu'à condition que je ne vous la fe.
rois connoiftre que fous le nom de la
Belle Dégrail. Au refte c'eſt une Demoiſelle
d'une naiffance illuftre &
dont la Famille a donne depuis peu des
Chefs au Corps de la Juftice . Elle eft
jeune, bien faite , & on peut dire que
là beauté de l'efprit ne cede point en
elle à celle du Corps . Le jour mefme
que le dernier Mercure parut , elle
commença de l'ouvrir dans une Compagnie
qui fe trouva chez elle, & leutl'Enigme
de la page......Chacun s'empreffa
d'en deviner le Mot. Moy-melme
je fis comme les autres , & ne réuffis
pas mieux ; mais la Belle Dégrail
riant de la peine qu'elle me voyoit
prendre,me dit tout d'un coup, & avec
un certain air qui enleve ceux qui la
regardent.
A quoy bon fi long- temps chercher qui
vous l'enseigne,
Ce Mot qui porte tout , & ne refuſferien?
Vous l'avezentendu , fi vous m'écoutez
bien.
Ce mot fi propre à tout , Tircis, c'est une
Enfeigne.
Q. de Janv.
C
50 Extraordinaire
Ce fut alors que pour vous témoigner
le reffentiment de toute hoftre
Compagnie qui prend un plaifir fingulier
à la lecture du Mercure , je propofay
de contribuer deformais à le
groffir , comme nous avons contribué
jufqu'à cette heure à fon debit , & de
commencer par ce Quatrin que je
vous envoye. Ma propofition ne fut
combatuë que par la Belle Dégrail, qui
fe rendoit heantinoins , mais fous les
conditions que je vous ay marquées.
Elle m'a pourtant permis encor de
vous dire qu'elle entretient quelque
connoiffance& quelque habitude avec
des Perfonnes de Crefpy en Valois,
d'où elle voit que vous recevez des
Mémoires. Apres cela je vous laiffe ,
en vous priant de fouffrir que je me
dife voftre , &c.
DE BEAUREGARD .
LETTRE V.
Surles deux Enigmes du Tome
A Périgueux.
de Janvier.
Ene prenspas ainfi les Enigmes d'em-
IF blée
du Mercure Galant.
Sr
Et ce n'est pas à moy d'en penetrer le
fens ;
Confultez pour cela la Royale Affemblée ;
Quifeule des Sçavans merite tout l'encens
.
Pour l'Enigme qui fuit, elle est trop relevée,
Et je fuis trop petit pour y pouvoir toucher
;
Mais j'efpere d'en approcher,
Et pouryréüffir dufond de ma Valée ,
Ie m'éleve auffi haut que le Coq d'un Clocher.
Ayant efté affez heureux , Monfieur,
pour deviner la plupart de vos Enigmes
précedens , -'ay crû que je pouvois
vous envoyer l'Explication de
celles-cy , & je l'aurois fait plutoft , ſi
je n'avois pas reçeu fi tardvoftre Mercure
de Janvier. l'attens celuy de
Fevrier pour fçavoir fi cette Explication
eft jufte , & fuis , Monfieur , tout
à vous.
I. Confeiller au Préfidial de
Périgueux.
Cij
52
Extraordinaire
LETTRE VI.
A Moulins.
Vo
Oftre Mercure vivra toûjours,
Monfieur ; Vous vous eftes tresbien
acquité de ce qu'on attendoit de
vous & de luy au commencement de
cette Année. Vous avez donné au Public
des Eftrennes fort agreables . Il
n'eft point d'Amant qui ne fe foit fait.
un plaifir de le recevoir pour en faire.
un autre à fa Maiftreffe en le luy préfentant.
C'eſt le plus joly travail qu'il
pouvoit luy offrir. Une chofe pourtant
m'y déplait , auffi- bien que dans tous
les autres . C'eft que vous nommez tous
ceux qui ont eu des avantures guerrietes
, & vous eftes fort refervé fur les
amoureuſes. Tout ce que vous dites de
galant eft par Enigmes . Tout de bon ,
Monfieur , cela n'eft pas bien , & il
feroit jufte que la Balance fuft égale
entre Mars & l'Amour. Si vous ofez
dire , Monfieur un tel a vaincu tel Ennemy,
pourquoy ne dites vous pas avec
la mefine liberté , Monfieur un tel a eu
unegalanterie avec Mademoiſelle une tel.
du Mercure Galant.
53
A
>
le ? Je trouverois cela fort raifonnable.
Je crains que vous ne le trouviez pas
de mefme & je doute fi ma remontrance
aura effet. Je vous imiteray donc
Monfieur ; & puis que vous ne voulez
pas qu'on fçache les Noms de ceux
dont vous publiez les galanteries, vous
ne fçaurez pas non plus le mien. Celuy
que je prens à la fin de cette Lettre
m'eftant commun avec tous les
honneftes Gens qui lifent le Mercure ,
vous ne m'y reconnoiſtrez pas fans
doute , & vous aurez de la peine à me
diftinguer dans le nombre de ceux qui
fe difent vos tres , & c. Il n'y a pourtant
perfonne qui foit plus voftre Serviteur
que moy.
LETTRE VII.
Leed
E Sonnet que vous trouverez dans
cette Lettre a efté envoyé du fond
de l'Allemagne depuis huit ou dix
jours. Vous voyez par là , Monfieur,
quelque chofe qu'on dife , qu'il y a
encor de bons François en ce Païs-là,
& que nous n'y fommes pas fi décréditez
, qu'il ne s'y rencontre toûjours
Ciij
54 Extraordinaire
'
quelqu'un qui veüille bien prendre
noftre party. Ces Vers viennent de la
Cour d'un Grand Prince qui eſt demeuré
neutre depuis le commencement
de la Guerre, & qui ayant beaucoup
de difcernement, aime avec paffion
les Gens d'efprit. Ils ont efté faits
par un Gentilhomme qui n'eft pas un
des moindres ornemens de fa Cour, &
valent bien la peine d'eftre publiez.
On a crû ne pouvoir mieux s'adreffer
pour cela qu'à l'Autheur du Mercure
Galant. Ses Ouvrages font veus par
toute l'Europe, & on eft perfuadé qu'il
n'y a point de meilleur moyen pour
mettre une Piece en credit, que
de le
prier de luy ménager une place dans
les Mémoires qu'il donne tous les
Mois au Public. Je fuis , Monfieur,
quoy que je n'aye pas l'honneur d'eftre
connu de vous , avec tous les fentimens
d'eſtime imaginables , voſtre,
&c. DE SAVEUS B.
SVR LE PROJET DE PAIX.
SONNET .
L
E Ciel prend le party d'un Monarque
invincible ,
du Mercure Galant.
55
A la confufion de tous fes Ennemis ;
Leurs deffeins confondus , & leurs coeurs
plus fournis ,
Les rendent aujourd'huy d'une humeur
plus paifible.
Contre luy trop longtemps ils ontfait leur
poffible ;
Mais fansfaire pourtant ce qu'ils s'eftoient
promis ,
Ils gagneront bien plus d'eftre de fes
Amis ,
Et d'éviter les maux d'une Guerre
nuifible.
LOUIS dont les bontez ne peuvent s'épuifer
,
Leur en offre un moyen qui va l'éternifer
Autant qu'ont déja fait fon Bras &fon
Courage.
Il confent au repos quand ils n'en peuventplus.
Que pourroient-ils de luy fouhaiter davange
,
Qu'une Treve , ou la Paix , apres eftre
vaincus ?
C iiij
56
Extraordinaire
1 LETTRE
De Provence à Tarafcon.
VIII.
JE croy,Monfieur, que vous avez réfolu
avec vos Enigmes, de nous faire
tourner la cervelle à nous autres pauvres
faineants & petits Efprits de Province.
Il n'en eft pas un parmy nous,
petit ny grand, qui ne fe rompe la tefte
à les deviner, & c'eſt un plaifir de voir
dans nos petites Societez des Perſonnes
de l'un & de l'autre Sexe fe debatre
tous les jours à qui leur donnera
un meilleur fens. En verité, Monfieur,
vous perdez le plus agreable fruit de
voftre travail , de n'eftre pas témoin des
plaifantes & crotefques chofes qui ſe
difent de temps en temps à cette occafion
, & des combats que nous faiſons
entre nous à tout propos pour foûtenir
chacun noftre fentiment. Mais enfin
comme il n'eſt point de fi chétifcoin
de Province où parmy tant d'Eſprits à
rebours il ne s'échape par hazard quelque
honnefte Homme & d'un peu
d'efprit , ie croy vous devoir dire à la
du Mercure Galant .
57
gloire de noftre petite Troupe , qu'à
l'égard de voftre premier Enigme plufieurs
de nos Meffieurs tomberent d'accord
que rien n'y convenoit, mieux
que l'Armée des Confederez ; que les
Orgues, la Riviere glacée, & le Nuage,
ont efté dits icy comme ailleurs , &
que pour cette derniere vous devez
attribuer l'honneur de l'avoir trouvée,
à un Gentil- homme de cette Ville, qui
a tres- bien imaginé le Carnaval. Ce
fens me paroift fort jufte , & je croy
celuy de l'Autheur.
L
!
L'INCOGNU INDIEN.
LETTRE IX.
Ily a de tres-honneftes Gens dans
la Province de Languedoc, qui font
toutes leurs delices de la lecture de vos
Livres, & qui ne cherchent des Nouvelles
de Guerre & de Ruelle que
dans le Mercure Galant. Auffi , Monfieur
rencontre - t-on dans vos Ecrits
dequoy fe fatisfaire de quelque humeur
qu'on fe trouve , Ceux qui ont
le gouft fin, quoy qu'ils foient Gens à
prendre le temps comme il vient , fe
C v
38
Extraordinaire
plaignent neantmoins à preſent de fa
lenteur , & trouvent que les premiers
jours de chaque Mois tardant trop à
venir, diférent trop le plaifir qu'ils fe
propofent des nouveaux Tomes que
vous promettez. Je crains que leur impatience
& leurs voeux ne haftent la
chofe du monde la plus reguliere , &
que vous n'ayez déja fait imprimer
dans voftre neufviéme Volume l'Explication
de l'Enigme que vous avez
donnée dans le huitiéme. A tout hazard
j'ay réfolu de vous envoyer ma
conjecture .
je fuis Dave , & non pas Oedipe,
7'abandonne au hazard mon Explication.
Quelqu'autre la prendroit pour une bonne
Nipe ;
Pour moy , je ne veux pas eftre fa Caution.
Vous verrez bien , Monfieur , que
j'ay raisó de m'en défier , car je n'ay pû
trouver aucun autre fujet de cet Enigme
que la derniere lettre du Nom que
prend pour cette heure voftre treshumble
& tres- obeïffant Serviteur,
L'INCOGNU.
du Mercure Galant. 59
O
LETTRE
X.
Nne peut , Monfieur , vous fçavoir,
trop de gré des foins que
vous prenez pour rendre utiles &
agreables au Public les belles Relations
que vous luy donnez tous les
Mois , & ie croy que ce feroit en diminuer
le prix , que d'entreprendre de
l'exprimer. Il n'y a , felon mon fens,
que le grand fuccés du Mercure qui
puiffe bien parler à l'avantage de fon
Autheur. Quelques-uns icy trouvent à
redire que vous parlicz fi auantageuſement
de tout le monde ; mais je ne fuis
pas de l'avis de ces Gens que la Satire a
gaftez. Outre que je vois que vous ne
donnez d'ordinaire les grands aplaudiffemens
qu'aux Suiets qui en font dignes
, il ne me paroit pas qu'un Hiftorien
en doive ufer autrement , quand il
raconte des évenemens fi nouveaux ,
& ie foûtiens que cette maniere de
parler obligeamment dens yoftre Hiftoire
, de tous ceux que vous y nommez,
eft profitable plutoft que defavantageufe.
La raison en eft évidente,
60 Extraordinaire
Ceux dont vous dites du bien , & qui
le méritent en effet , trouvent dans la
juftice que vous leur rendez , un fecond
motif aux belles Actions où leur propre
inclination les porte ; & ceux que
Vous traitez favorablement , s'ils ne
voyent pas la veritable peinture de ce
qu'ils ont fait , au moins voyent- ils
dans ce Portrait un peu flaté la belle
Image de ce qu'ils ont dû faire ; d'où
ils doivent conclure , que fi quelques
Actions médiocres ont efté receües de
fi bonne grace , les grandes font regardées
avec une parfaite admiration.
Les Critiques ont beau condamner ce
genre d'écrire , je fuis feur l'évenement
fera voir , à la confufion de
ceux qui le defaprouvent, que ce ftyle
obligeant qui engage , & qui plaift à
ceux qui fe trouvent marquez dans
cette Hiftoire, eft capable de faire plus
de bruit dans le monde que les Cenfures
bilieufes & les virulentes Satires
des autres qui irritent ceux qu'elles reprennent,
& ne les corrigent prefque
jamais.
que
Comme je fuis dans un Païs reculé
où le Mercure vient tard, & où meſme
du Mercure Galant. 61
avant les précautions que vous avez
prifes dans le dernier , il venoit fouvent
contrefait, je ne pus lire le precedent
que le 22. Janvier, & encor dans
une Edition fauffe , où l'on avoit obmis
l'Advertiffement que vous donnez
à ceux qui cherchent à vous écrire.
C'eft ce qui eft caufe que je ne l'ay pas
fait plutoft.
Au refte, Monfieur, vous avez tellement
rendu à la mode le Genre Enigmatique,
qu'on s'en fert à tout. Si un
Galant veut faire une declaration à
une Belle , il ne fçauroit s'empécher
d'employer ce ftyle dans fon Madrigal
; & s'il la veut confoler de quelque
perte, la violence de fa paffion ne
l'engage pas plus fortement à luy dire
quelques mots de fa peine en la confolant,
que la Mode le pouffe à luy en
parler en Enigme. Les deux Pieces
qui fuivent font la preuve de ce que
j'avance. Je voudrois vous pouvoir
faire connoiftre auffi fenfiblement l'e.
ftime que je fais de vous, & avec quel
zele je fuis voftre tres-humble Ser
viteur,
D. L. G
62 Extraordinaire:
IRis
A IRIS.
Ris , depuis deux mois il est né dans
mon fein
Certain petit Poupon le plus joly du
monde.
2
Il doit viure longtemps , car il paroift
fortfain ;
Il eft gras , potelé , fa treffe fera blande,
Vous l'aimeriez , tant il est beau.
D'une main il tient un Flambeau ,
De l'autre un Arc de bonne grace,
Sur l'épaule il porte un Carquois ;
Quand nous luttons , il me terraffe,
N'est- cepas eftre fort pour n'avoir que
deux mois ?
Outrefa force redoutable
Qui fait craindre en croiffant, qu'il devienne
indomptable,
Chacun déja muge à le voir,
Quefarufe dans peu paffera fon pouvoir.
le tiens de tres-bon lieu que vous étesfa
Mere,
Et viens vous demander ce qu'il enfan
dra faire.
Le nepuis étouffer ce Fruit qui vient da
vons
du Mercure Galant .
63
Mais vous pouvez l'inftruire, apres l'avoir
fait naiftre,
A neprendrepour moy qu'un air traitable
& doux.
Alors de tres-grand coeur je le laifferay
croiftre.
A LA MESME.
'N Roffignol eft mort, l'autre a pris
la volée. VN
Sans regreter
Sans en eftre fi defolée,
tant ces Oyfeaux.
Sans méler vos regrets au murmure
des
eaux,
Acceptez an Oyfeau d'une forme nouvelle,
Plus charmant mille fois qu'un Fils de
Philomelle.
Il a des bras,il a des mains,
Il a pour fon bec une bouche,
Toutfon corps eft formé comme les Corps
bumains,
Et fait comme un Poupon étendu furfa
couche. }
Cependant ce n'est qu'un Oyfeau,
On le reconnoit à fes aifless
64
Extraordinaire
Que l'adreffe d'aucun Pinceau
Ne fçauroit vous peindre affez bel-
Les.
Ecoutez fes douces Chansons,
Il en fait de toutes façons :
Mais pour rendre fur tout fon ramage
agreable,
Recevez-le chez vous d'un accueilfavorable
;
Alors , ma foy , jamais il ne prendra
・·l'effor
Nyjamais, belle Iris, vous n'en verrez la
mort .
LETRE XI.
A
Os Dames ont toûjours le même
empreffement de voir vôtre Mercure
; & ce que vous avez adjoûté au
dernier Tome , augmente l'obligation
que vous ont tous les honneftes Gens
des Provinces. Cependant, Monfieur,
j'ofe vous dire que le Mercure du Mois
de Janvier n'a pas eu pour moy tout
l'agrément des autres , & je n'y ay pû
voir fans quelque chagrin les Vers
que fay envoyez au commencement
de l'Année à Madame la Comteffe de
du Mercure Galant. 65
Mont- revel. Je les fis avec fi peu d'aplication
, & j'employay fi peu de
temps à inftruire mon petit Amour ,
qu'il eftoit difficile que fon compli
ment fut jufte. J'ay remarqué en vous
le donnant, qu'on l'a redreffé en quelque
chofe ; mais celuy qui a rendu ce
fervice à mon Cupidon , auroit eſte
plus obligeant , s'il fe fuft paffé de le
produire. Voftre nouveau Mercure à
d'ailleurs mille agrémens . L'Année
1677. en finiffant fon cours , s'explique
de la manière du mōde la plus fpirituelle.
La grande Prairie ne peut té
moigner fon dépit plus ingenieufement
, rien n'eft mieux imaginé que
l'Empire de la Poësie . Tous ces Ouvrages
ont des beautez particulieres. Rie n'eft
mieux tourné , ny plus naturel . Quant
à la grande Enigme , je n'en trouve
pas le Monftre plus dangereux que celuy
de Pfyché , & je croy que parmý
tant de Bras & de Teftes , il ne nous
cache
que l'Academie Françoiſe. Beaucoup
de Gens le croyent , & nos Dames
l'affurent. Ce qui pourroit me flater
à cet égard,eft qu'il ne m'a échapé
jufqu'icy aucune de vos Enigmes , &
66
Extraordinaire
que j'ay heureufement toûjours rencontré
le veritable Mot, Cette facilité
m'a pouffé à faire les deux que je
vous envoye. C'eft à dire vray, un peu
de vanité pour un Homme qui n'a eu
habitude qu'avec les Muſes des Alpes .
Le territoire n'eft pas heureux pour
les Vers, mais vous avez donné lieu à
cette vanité. Mes folies n'auroient efté
connues que d'une Philis Provinciale,
fi vous ne m'euffiez point placé dans
voftre Mercure. Nos Dames ne demandent
point d'autre raifon de la
bonté d'un Ouvrage , que la place
qu'il tient dans les voftres . Elles font
tellement perfuadées de voftre delicateffe,
que voftre choix fuffit pour attirer
leur approbation , & je fuis à leur
fens un habile Homme depuis que
mes Vers ont paru dans voftre Livre,
La bonté avec laquelle Madame la
Comteffe de Mont-revel a reçeu mon
Préfent,avoit déja autorisé ma Poëlie,
& m'avoit acquis quelque eftime dans
l'efprit de ceux qui connoiffent la delicateffe
du fien, mais quand l'opinion
qu'on a de voſtre difcernement , n'acheveroit
pas de me juftifier par tout,
du Mercure Galant.
67
je vous dois du moins beaucoup pour
tout ce qu'elle a fait pour moy en ce
Païs. Je n'efpere plus de pouvoir répondre
à cette obligation , ne voyant
pas qu'un Homme comme moy puiffe
faire autre chofe que vous dire inutilement,
je fuis voftre, & c.
V
DE MONTANEY , Confeiller au
Prefidial de Bourg en Breffe.
LETTRE XII.
Oftre Mercure , Monfieur , fait
le divertiffement de tous les hon.
neftes Gens.La maniere dot il eft écrit,
& cette certaine Urbanité , s'il eft permis
de fe fervir de ce terme , fi rare
dans les autres Ouvrages , & qui regne
par tout dans le voftre , y
font trouver
tous les jours de nouveaux agrémens.
Je ne fuis point furpris qu'on ait de
l'ambition pour y occuper quelque place
, je la trouve au contraire tres-raifonnable
, & j'eftime davantage mes
Amis depuis qu'ils fe font laiffez toucher
d'une envie fi noble. Les Enigmes
non moins poliment écrites , qu'ingé68
Extraordinaire
nieuſement imaginées, que vous y propoſez
, font naiftre une émulation dans
les Compagnies , qui contribuë beaucoup
au plaifir. Dans une de celles où
je me fuis trouvé on expliqua l'Enigme
de la Demoiſelle de Vernon , fur ua
Iaquemart , fur un Coq au haut d'un
Clocher , & fur le Soleil , & je reçeus
hier de Blois les Explications que je
yous envoye. J'aurois deû , Monfieur,
commencer cette Lettre
des excupar
fes de ne vous les pas porter moy- même;
mais j'efpere que celle que j'ay
déja pris la liberté de vous écrire , me
fera obtenir le pardon d'une faute qui
porte fa punition avec foy ; car je vous
protefte que je me fais une extréme
violence , dans la crainte de vous importuner
, fi je vous faifois perdre
quelque moment d'un temps qui vous
eft fi précieux.
PA
LETTRE XIII.
Army ceux qui fe divertiffent le
plus de tant d'agreables Nouvelles
que vous nous apprenez dans le Mercure
Galant , je fuis d'un des Quartiers
14
du Mercure Galant. 69
de France où l'on a le plus de curiofité
de voir ce Livre.Nous y lifós quelquefois
le Nom de nos Amis , apres qu'ils
ont fait quelque chofe de remarquable,
& nous les trouvons bien plus braves
& plus honnettes Gens quand vous
leur avez rendu juftice , que nous ne
faifions auparavant . Un d'eux m'écrivoit
il y a quelque temps qu'il avoit
bien moins de joye d'avoir fait fon
devoir dans une occafion affez dangereufe
, que de ce qu'il fçavoit que je
l'eftimerois plus qu'à l'ordinaire , des
louanges que vous luy aviez données.
Jamais deffein ne fut plus approuvé
que celuy que vous avez de faire connoiftre
le merite par tout où il fe trouve
, autant parmy les Autheurs que
parmy les Guerriers , & bien qu'il y
en ait quelquefois de fecret & de caché
, perfonne n'aura plus fujet de fe
plaindre en cela de fon malheur , puis
qu'on n'a qu'à recourir à vous pour
eftre connu . En effet, peut- on exceller
en quoy que ce foit , & n'eftre pas
affuré qu'en s'adreffant à une Perſonne
fi bienfaifante & fi jufte, on verra
bientoft tout le Royaume , & les Païs
70
Extraordinaire
Etrangers meſme ,inſtruits de ce qu'on
Avec le temps , Monmoyen
, nous
fçait faire
fieur , & par voftre moyen ,
connoiftrons les plus rares Ouvriers , &-
il n'y aura plus guere de talent extraordinaire
qui foit obfcur & inconnu,
car peu à peu vous verrez que ceux
qui n'ont pas d'empreffement à fe produire
d'eux mefmes , auront des Amis
qui vous parleront en faveur de ces
Perfonnes trop modeftes. Quoy que je
fois d'un Sexe où la Science & les belles
Connoiffances font affez rares , je
les aime affez neantmoins pour me réjouir
autant que les plus fçavans , qu'il
fe foit trouvé un Ecrivain affez officieux
pour inftruire tout le monde de
tout ce qui fe fait de plus curieux &
de plus achevé. Combien y a - t-il peu
de Gens qui connoiffent les excellens
Maiſtres en toutes fortes d'Ouvrages ?
Pour moy je croirois volontiers qu'on
ne fçauroit guére faire une perquifition
plus neceffaire , ny qui fuft plus
agreablement reçeue. Cependant un
peu d'exactitude & de feverité ne fiéroit
pas mal dans les rangs que vous
leur donnez. Mais à propos de chofes
du Mercure Galant. 71
bien faites & de ceux qui en fçavent
faire , nous avons trouué la Nouvelle
des Vendangeurs & des Vendangeufes
fort bien écrite , & nous fommes
trois ou quatre qui voudrions bien
avoir quelque Livre d'un ſtyle fi naïf
& qui nous a tant plû. Il n'y a aucune
de nous qui ne foit tres-fort perfuadée
que ce n'eft pas là un coup d'effay, &
que celuy qui s'eft fi bien acquité d'une
Relation fi galante, pourroit faire
des Nouvelles plus agreables que toutes
celles qu'on a veues , quand on y
mettroit celles de Bocace dont nous
avons leu quelques - unes des plus belles
& des plus honnétes : Celle- cy
qu'on nous a donnée , eft bien d'un
meilleur air. On n'en pouvoit pas
mieux repreſenter tous les Perfonnages
; & ce feroit avoir bien peu de
gouft & de difcernement à mon avis,
que de paffer legerement par deffus
fans s'appercevoir qu'elle eft de main
de Maiftre.Vous nous obligeriez beaucoup,
Monfieur, fi vous nous en pouviez
donner d'autres de la façon de celuy
qui l'a faite , & fi vous nous vouliez
apprendre qui il eft. Une autre
72 Extraordinaire
fois nous nous ferons connoiftre auffi
à vous ; car je ne vous parle pas plus
pour moy , que pour trois ou quatre
Perfonnes qui ne font pas moins éloquentes
que belles . Nous fommes toutes
extrêmement reconnoiffantes de
certaines chofes que vous avez touchées
encor plus en galant Homme
qu'en fidelle Hiſtorien, d'une Famille
dont nous fommes venues , & beaucoup
plus reconnoiffantes encor du
foin que vous avez eu de faire valoir
deux de nos plus proches Parens qui
font auffi bons ailleurs qu'à la Guerre,
& peut- eftre qu'à quelque heure vous
vous en appercevrez . Pour ce qui eft
des Enigmes , une Fille qui n'a pas
quinze ans, mais qui a l'efprit admirable,
nous ofte toûjours la peine de les
deviner; elle les cherche fort curieufement
dés que nous avons reçeu le Livre
:Elle n'a pas fi- toft lû deux ou trois
fois celle qu'elle trouve , qu'elle nous
dit ce que c'eft . La derniere eft fur la
lettre ; cela fut bientoft démeflé, &
Monfieur de Chandoré n'y fçauroit aller
plus vifte.
LET
dn Mercure Galant.
73
LETTRE XIV.
A Moulins.
Oute la France vous eft obligée,
Monfieur, de l'honneur que vous
luy faites dans les Païs Etrangers. Les
glorieufes & préque incroyables Conqueftes
de nôtre Invincible Monar
que ont forcé les Nations les plus envieufes
de noftre gloire , d'avouer que
rien ne peut égaler la bravoure de nos
François ; mais voftre Mercure leur
apprenant en détail les actions de valeur
& de conduite de nos Braves , leur
fait remarquer combien noftre France
eft fertile en Heros. Ils y voyent avec
étonnement que les Belles Lettres n'y
fleuriffent pas moins que les Armes,
& que Mars & les Mufes y font d'une
fi parfaite intelligence , que la plupart
de nos Guerriers fe fervent également
bien de l'Epée & de la Plume, & que
de la même main qu'ils rompent les
Efcadrons & forcent les Villes des En
Q de Ianv. D
74
Extraordinaire
>
nemis, ils ecrivent des Billets auffi tendres
& desVers auffi galants , que s'ils
avoiết employé toute leur vie à ces fortes
de galanteries . J'ay veu avec plaifir
combien à Rome les honneftes Gens
qui aimant noftre Langue & la gloire
de nôtre Nation , eftiment voftre Mercure
; & j'ay appris avec une joyė
extrême en arrivant en Provence,
que vous n'avez pas travaillé pour
des Ingrats , qu'on vous rendoit
juftice , & que vos Lettres avoient
une approbation generale de tout ce
qu'ily a de Gens d'efprit. Quoy que je
fois bien éloigné d'eftre de ce nombre,
je ne laiffe pas de prendre part au
plaifir que vous leur donnez . A mon
arrivée à Lyon jay devoré les derniers
Tomes que je n'avois pas veus.
Si j'avois pû les lire plus-toft , je vous
aurois envoyé une Explication de voftre
grande Enigme , que j'ay crû eftre
la Grammaire. Elle ne feroit plus
de faifon , & dans quelques jours voftre
ſecond Tome m'apprendra le veritable
Mot. Je crois avoir trouvé celuy
de la petite.
du Mercure Galant.
75
Pour vous en dire ma pensée ,
Jamais la Gironete en lieux bas n'eft
placée ,
Son Corps fe meut au moindre vent ,
Elle tourne les yeux du Couchant an
Levant ;
Enfin quoy qu'infenfible , elle eft auffi
Légere
Que mon infidelle Bergere.
S'il fe paffe quelque chofe de nouveau
à Bourbon , où je dois me rendre
dés que la belle Saifon y amenera les
Malades , je vous en feray part ; car
pour ne vous eftre pas connu , je n'en
pas moins voftre , & c. fuis
I
L
LETTRE XV.
y a longtemps , Monfieur , que je
refifte à la tentation de vous faire un
remercîment du plaifir de la lecture de
voftre Livre ; mais ayant veu dans le
dernier de l'Année que vous en receviez
de toutes parts , je n'ay pû m'empeſcher
de vous apprendre que voſtre
agreable Ouvrage fait beaucoup plus
de bien que vous ne pensez , & qu'il
Dij
76
Extraordinaire
eft d'une utilité plus importante que
celle de divertir & de plaire , en debitant
des Pieces galantes , ou en faifant
l'éloge de ceux qui fe fignalent à la
guerre. Vous fçaurez donc , Monfieur ,
que fans faire le reformateur , & fans
parler de morale , voftre Mercure galant
a plus fait de reforme que les
meilleurs Sermons de l'Avent , puis
qu'il a banny de beaucoup de Compagnies
la médifance & la cruelle raillerie
, & qu'il a fait voir qu'on pouvoit
eftre fort agreable , en difant toûjours
du bien de tout le monde . Vous
avez corrigé des Femmes qui ne pardonnoient
à perfonne , qui piquoient
leurs meilleurs Amis , qui trouvoient
des defauts en toutes chofes , qui ne
voyoient dans les plus parfaites que le
cofté qui n'eftoitpas achevé , & enfin
qui ne croyoient pas qu'on puft rire
fans tourner quelqu'un en ridicule.
Une Veuve tres-bien faite eftoit de ce
caractere. Sa Famille eft nombreuſe.
Elle a de la qualité & du rang . Elle
n'eft ny du jeu ny de la promenade;
mais bornant tout fon plaifir à vifiter
& à eftre vifitée , elle ne faifoit autre
du Mercure Galant.
77
y
que debiter de Quartier en Quartier
les Nouvelles de la Ville dont elle eft
toûjours informée la premiere. Elle
ajoûtoit régulierement une glofe malicieuſe
, comme fi elle avoit un intereft
particulier à décrier chaque Famille.
Elle fçait par coeur le foible des
Genealogies. Elle tient regiſtre de tous
les fâcheux accidens qui ont rendu des
Perfonnes malheureules. Elle n'oublie
jamais ce qui peut ternir le merite ,
obfcurcir la naiffance , ou rabailler la
dignité. Enfin elle ne dit du bien de
perfonne , à moins qu'il ne luy ferve à
offencer un autre plus vivement. Cette
Dame que tant de malignité environne
, ne s'eft pourtant pû defendre de
louer vôtre Livre. D'abord elle a trouvé
qu'il donnoit trop de louanges, qu'il
y avoit mille agreables malices à debiter
dans les Nouvelles , & qu'on pouvoit
innocemment ne pas toûjours dire
du bien de ceux de qui on parle ; mais
ayant veu que fon fentiment n'eftoit
pas approuvé , que les Gens d'efprit &
de bon fens prenoient voftre party
contre elle , que l'on blâmoit la raillerie
, que chacun avoit intereft à la
D iij
78 Extraordinaire
bannir , elle a commencé à fe dégoûter
de ce plaifir ; & entendant par tout
qu'on louoit l'Autheur du Mercure de
fon honnefteté & de la maniere civile
& obligeate avec laquelle il traite tout
le monde , elle s'eft infenfiblement accoûtumée
à ne plus médire. Ainfi ,
Monfieur , ce que le Confeffeur n'avoit
pû faire avec des penitences en
plufieurs années , voftre Livre l'a fait
en badinant , fi j'ofe le dire ainfi. Il a
bien fait encor de plus merveilleufes
converfions. Il a pacifié des Familles,
réüny des Ménages qui grondoient ,
adoucy des Peres de qui la mauvaiſe
humeur empeſchoit les Enfans d'entrer
en commerce avec eux , parce que
ces Gens fauvages auroient tary toutes
les fources de la joye par un pénible
travail des affaires de longue haleine,
ou par des refléxions chagrines. Le
Mercure Galant eft venu au fecours de
ce Malheureux. Il leur a fourny agreablement
à tous des fujets de converfation,
de plaifir & de joye. Mefme ces
petits Ménages grondeurs , où la dépenfe
& le détail des frais qui fe font,
eft la matiere la plus ordinaire de l'endu
Mercure Galant.
19
tretien, qui par là retombent inceffam
ment dans l'ennuy & la melancolie ,
ont enfin appris à parler des chofes
plus agreables. Ils fe contentoient autrefois
de ******* qui ne fervoit
pas à leur polir l'Eſprit , ny à leur rendre
l'humeur moins fauvage , comme
fait voftre aimable Mercure , où chacun
apprend mille agreables & galantes
Nouvelles, fans qu'on y puiffe rien
critiquer. Les plus feveres n'y fcauroient
trouver à redire , eux qui fe revoltent
au feul titre de Roman ou de
Comedie. Voftre Ouvrage , Monfieur,
eft donc plus utile que vous ne l'avez
peut-eftre crû. Je ne vous dis qu'une
partie de ſes bons effets , une autrefois
je vous en diray quelques autres. J'adjoûte
que l'Enigme de voftre dernier
Livre étoit facile à deviner à ceux qui
le leûrent le premier jour de l'Année .
LETTRE XVI.
A Paris.
'On m'ordonne de vous écrire &
de vous gronder, Monfieur; ce font
Diiij
80 Extraordinaire
bien des affaires tout- à-la fois pour un
Homme qui n'eft ny affez fpirituel
pour vous faire un joly Billet , ny
affez mal- honnefte pour vous brufquer.
Il faut pourtant obeïr ; & fi je
he le fais, j'encourray l'indignation de
la plus aimable Societé du monde.
Fâcheufe alternative qu'on ne peut
prendre que d'un mauvais cofté! Je
me fixe au premier, Monfieur , & je
vous prie en mefme temps de trouver
bon que mes Amis tous injuftes qu'ils
font , foient plus contens de moy que
vous. Ils veulent que je vous dife que
vous avez tort d'avoir diferé jufqu'à
l'Année 1677. à nous donner le Mercure
Galant , à moins que cette Année
ne foit voftre Année favorite , & que
vous n'ayez voulu la diftinguer des
autres par un endroit qui vous diftingue
fi fort vous - mefme du commun
des habiles Gens. On ne voit pas trop
bien pourquoy vous n'avez pas ou
vert plutoft une Carriere où vous de-'
viez cueillir tant de Lauriers, & femer
de fi doux plaifirs à ce qui s'appelle le
beau Monde. Il y a déja longtemps
que le Roy eft victorieux & conque
du Mercure Galant. 8r
rant,qu'il eft le Prince le plus accomply
de l'Univers , & voftre plume a
manqué tout ce temps- là à fes Exploits
& à fes Vertus. Il y a déja longtemps
auffi que les Avantures de Paris
, de la Cour , & de la France , ont
befoin d'un Hiftorien ; & cependant
vous vous eftes tû, vous à qui le filence
fied fi mal. En verité , Monfieur,
vous avez grand tort. Encor une fois,
c'eft un reproche que je vous fais de
la part de Perfonnes qui ont plus de
droit de vous le faire que moy , parce
que la délicateffe & la vivacité de leur
Efprit leur en donne davantage aux
belles choſes. Je ne fçay pas fi le foin
que vous avez eu de nous choisir un
Courrier auffi illuftre qu'est celuy de
Jupiter & des Dieux , pour nous.
apporter vos jolies Nouvelles , ne
Vous pourra point un peu difculpers,
mais je crains pour vous que non, puis
qu'enfin cela ne nous dédommage:
point de voftre dur filence , & qu'au
contraire nous n'en connoiffons que
mieux le bien dont il nous a privez..
Selon moy , Monfieur , il y a dix ans
que vous devriez avoir commancé à
D W
82 Extraordinaire
A
donner le Mercure au Public ; parce
qu'il y a dix ans que je commence à
prendre gouft aux productions d'Ef
prit, & à les favourer. Les autres difent
quinze, les autres vingt , & chacun
à proportion qu'il ett plus ou
moins avacé dans l'âge du bon fens.En
effet, Mr. c'est un Ouvrage qui plaiſt
àtout le monde. Il a une force magique
pour gaigner les coeurs de tous ceux
qui le lifent , en forte même que tel
qui dit mille & mille biens de vous,
ne fait point de difficulté de dire en
même temps qu'il faut que vous soyez
Magicien ; & pour moy j'adjoûte que
voftre Magie eft contagieufe puis
qu'apres avoir enchanté les Gens, elle
les rend eux-mêmes Magiciens. Vous
n'en difconviendrez pas fans doute, fi
vous faites reflexion au grand nombre
de Devins que vos Enigmes ont pro
duits. Je ne fçay pas fi le mal feroit
venu jufqu'à moy , qui ne m'entendis
jamais à deviner ; mais il me femble
que j'ay trouvé celle du Tableau . C'eſt
le Temps. Celle des trois Femmes qui
eft entre l'Homme & les deux autres,
eft l'Heure. L'Homme qui eft à fa
و
du Mercure Galant. 83
droite , & qui tient en main un Maillet
élevé & preft à tomber fur elle,
c'eſt le Marteau qui frape & qui fait
fonner l'Heure. Le Cupidon qui eft
aux pieds de cette Femme , comme
éperdu & effaré , ayant fon Carquois
renversé par terre , & fes Fleches bri
fées, marque la ruine & la deſtruction
de toutes chofes , qui eft caufée par
le Temps. Il n'est rien de plus fort
que l'Amour , & neantmoins le
Temps ne laille pas d'en venir à bout,
àplus forte raifon de toute autre choſe.
La feconde Femme qui eft au coſté
gauche de la premiere , qui la fuit ,
c'est l'Ombre qui fuit chaque Heure,
ou bien encor une autre Heure. Elle
montre avec la main Minerve , le
fymbole de la Sageffe, qui eft derriere
tous ces diférens Perfonnages, & qui
femble les fuivre & venir apres eux,
pour marquer que le Temps amene la
Sageffe & la Prudence avec luy. Mais,
Monfieur, au lieu du Temps qui amene
la Sageffe , ne feroit- ce point la Sageffe
elle - mefme a Voicy comment
Ses trois grands Ennemis font la Beauté
la Jeuneffe, & l'Amour , qui fout
84
Extraordinaire
faire tous les jours mille folies. Let
Veillard qui tient en main un Marteau.
élevé , & qui eft en poſture d'Homme
qui menace & qui veut frapper,
reprefente Saturne ou le Temps , qui
détruit ces chofes en la perfonne de
cette jeune belle éplorée & de Cupidon
defarmé & comme tout éperdu,
qui eft à fes pieds. La feconde Femme
qui en montre une troifiéme derriere
elle, fçavoir Minerve , figure la Vieilleffe
, qui femble dire aux jeunes &
belles Perfonnes , auffi -bien qu'aux
Amans , qu'ils doivent fe conſoler de
leur perte, puis que la Sageffe en doit
eftre la recompenfe & le prix. Voila,
Mofieur, dequoy choifir, Je ne fçay lequel
des deux Mots fera le plus à vôtre
gré;mais je fçay bien que vos intereſts
paroiffent trop meflez avec ceux de la
Sageffe , pour appréhender que vous
la rebutiez tout-à-fait. Pour moy qui
ne fuis pas de fi bonne intelligence
avec elle , je me tiens au Temps, quoy
que je n'aye pas trop fujet d'eftre fatisfait
du préfent & du paffé , mais j'efpere
que l'avenir me fera plus far.
vorable.. Je fuis , Monfieur
Monfieur , avec
da Mercure Galant.
85
toute l'eftime que je dois
VO
Atre , &c.
A
L'ABBE DROüYN.
LETTRE XVII.
Vibeur , dont chacun eft le zelé
Partiſan ,
Quadon reçoit vôtre Enigme en Etrénne,
Sans fe donner beaucoup de peine,
Onfonge enmefme temps au premier jour
de l'An.
Cefens eft naturelsje le crois veritable;
Peut- eftre auffi qu'il n'en eft rien :
Mais au moinsfi j'en puis croire le vray-
Semblable ,
Chaque Vers à ce Mot fe rapporte fort
bien
Le détail feroit une affaire
Ie n'entreprens point de le faire,
Te laiffe à qui fçaura cette Explication
D'enfaire l'application ;
le mefers feulement de cette conjonctures
Pour vous offriricy mon petit cöpliment»
D'avoir placé fort honorablement
Ma Devife en voftre Mercure.
·Elle n'eftoit belle que par le choix
Que ma Mufe avoit ofé faire,
86 Extraordinaire
Du plus augufte & duplus digne Frere,
Du plus augufte & du plus grand des
Roys,
C'eft voftre, &c.
GAUTHIER
LETTRE XVIII.
A Lyon.
E ne doute pas, Monfieur, que bien
des Gens ne fe foient mellez d'expliquer
vôtre derniere Enigme. Je ne
Içay s'ils auront heureufement rencontré
, mais la conjoncture du Mois où
elle paroift, m'en facilite le dénouement,
car je penfe que fon premier
jour en eft la clef, auffi bien que de
l'Année. Parmy tant de nuages, on ne
faiffe pas de voir luire un tres-beau
Iour de l'An, & il ne perd rien de fon
éclat dans les agreables obfcuritez dont
vous l'envelopez . Vos expreffions font
fi heureufes & fi juftes, qu'on ne peut
rien dire qui y vienne mieux. Les Enigmes
ne font pas les feuls ornemens
de vos Ouvrages. Pour moy, je compte
pour rien tous les momens que je
du Mercure Galant. 87
dérobe à vôtre Mercure . De bonne
foy , il eft fi infinuant , qu'on ne peut
luy refuſer toute l'approbation qu'on
luy donne . Je m'avife un peu tard d'en
dire ma pensée , auffi bien que de vôtre
Enigme, dont je n'ay pû vous envoyer
plutoft l'Explication. Je defefpere que
vous luy puiffiez faire l'honneur de la
citer. Celuy que vous me ferez de
croire queje fuis entierement dévoué
à vôtrefervice, me fera une affez douce
confolation , & me tiendra lieu de
tout, parce que dans la verité je n'ay
pas de plus forte paffion que de rendre
juftice à vos Ouvrages, & d'eftre voftre,
& c.
LETTRE XIX.
A
Langres.
E croy ne m'étre pas inutilement
Jappliqué à l'Explication des Enigmes
du dernier Tome de vôtre Mercure
, & fi les Mots que j'ay à vous
propofer , ne font pas les veritables,
ils y conviennent , ce me femble, affez
bien, pour me permettre de m'en fla
88 Extraordinaire
ter. Ce Corps que tant de teftes , de
bras , & de pieds , devroient rendre
tres- monstrueux , ne l'eft aucunement ;
& bien loin de là , c'eft un Corps des
plus accomplis , non feulement de la
France, mais mefme de tout le monde.
Cela n'a rien de furprenant , puis que
c'est un Corps compofé de quarante
des plus beaux Efprits du Royaume.
En un mot c'eft l'Academie Françoiſe.
Quant au mot de l'Enigme qui n'a que
quatre Vers, ce n'eſt à mon avis autre
chofe qu'un de ces Cogs qu'on met au
deffus des Clochers., 11 tourne fans
eftre animé , & regarde de tous coftez
fans rien voir. Pour l'Enigme.en figu
re , elle eft bien plus myfterieufe. Je
L'explique fur la Conftance , qui eft reprefentée
par Venus nuë & depoüillée
de tous les ornemens étrangers. Cette:
Déeffe eft Mere de l'Amour. Auffi
arrive-t- il fouvent que la Conftance
fait naiftre cette paffion ; & combien
a-t- on veu d'Amans qui n'eftans pas
heureux dans les commencemens
, le
deviennent par la perfeverance ; Faveur
pourtant tres fignalée , & qui
n'eft refervée qu'aux plus fortunez
du Mercure Galant. 89
Heureux ceux qui peuvent en fervir
d'exemple .
Heureux l'Amant dont la Conftance
Reduit àfes defirs une fiere Beauté !
Vn coeur fi longtemps difputé ,
Qui cede à la perfeverance ,
Eft la plus digne recompenſe
Dont on puiffe payer un amour rebuté.
Vénus eft affife , c'eft à dire dans la
poſture la plus ferme & la moins fujette
a eftre ebranlée, auffi ne l'eft - elle
pas par les menaces ny par les foûmiffions
de deux Perfonnes qui font à ſes
coftez; & comme elle regarde avec intrépidité
le coup dont il femble que
l'on veuille la fraper , elle ne témoigne
auffi nulle complaifance pour les
refpects de l'autre qui eft à genoux devant
elle. Le Dieu d'Amour & celuy
de la Guerre font dans cette peinture,
parce que c'eft dans ces deux occafions
où la conftance éclate davantage , &
rié ne la met à de plus difficiles épreuves
que les peines de l'Amour & les
dangers de la Guerre. Mais cette vertu
fort toûjours victorieufe de tous les
90 Extraordinaire
deux. Si les Hiftoires feintes , je veux
dire les Romans , nous donnent de fameux
exemples de l'un , l'Hiftoire veritable
de noftre incomparable Monarque
nous fournit de grandes épreuves
de l'autre, nous faiſant voir un Roy qui
par fa fermeté triomphe de tant de
Puiffances unies contre la fienne.
Je fuis ravy , Monfieur , d'avoir eu
cette occafion de vous témoigner en
particulier ma reconnoiffance pour les
préfens que vous faites au Public . C'elt
une obligation à laquelle tout le mon
de doit prendre part , puis qu'il n'y a
perfonne qui ne profite de voftre tra
vail. Il eft dans une approbation generale
, & vous pouvez vous affurer d'a
voir celle de tous les honneftes Gens
de ce Pais. Voftre Livre y eft lû avec
bien du plaifir. S'il s'y fait quelque
choſe qui mérite de vous eftre mandé;
j'auray foin de vous en faire part. Cependant
foyez perfuadé que parmy
tous ceux qui ont pour vous l'eftime
qui vous eft deuë , il n'y en a point
qui ait une plus forte inclination que
moy à eftre , &c.
D. L.
du Mercure Galant.
91
LETTRE XX.
ILLUSTRISSIMO SIGNORE,
V
Engono in queste parti di Toſcana
portatefulle ale del Mercurio Galante
le glorie del fuo Autore , il di cui
fertile ingenio come partoriſce ogni meſe
tanti gratiofi ragguaglÿ , ne naſcono ancora
al fuo merito infiniti ammiratorisanto
più che maggiormente fi accrefce in
noi il defiderio di haverlo , chefi vedono
in effo piu diftinte le relationi de gratiofi
fucceffi dell' Invittiffimo Re dé Galli , che
tiene hormai arrolata fotto lifuoi ftendardi
la Vittoria per renderfela infeparabile
dalle fue armi , onde poffa dirfi
naturalizata Francefe , cheſe dació ne
rifalta nelli noſtri animi un contento eftremo
, vien' ancora accompagnato dal gusto
che proviamo da quei fcherZi di fpirito ,
di che è ripieno tanto in Verfi che in Profa,
& fragl'altri dalle ingeniofe Enimme
che ei propuone & particorlamente
quella del primo Giorno di queſt' anno, il
di cui fenfo è al mio parere l'Academia
Francefe de Belli Spiriti , compofta di
quaranta huomini , che fono tanti Heroi
92
Extraordinaire
letterati che poffono tenery primi luoghi
ful Parnaffo & publicar la fama delle
Mufe Francefi . Maperche le Mufe Italiane
non fiano gelofe di tanti applaufi,
vuol bene ch' joli mandi questo Sonetto
de loro parte , per non voler eſſere loro
mute in cofi bella occafione , venendo à
comparire alla Francefe per effere meglio
accolte dal Mercurio & effendofeli jo de
piú partiali di vero cuore le facio rivexenza
& mifottoferivo. Di V. S. Illuf
triffima.
Devotiffimo Servitore:
vero,
LO SCONOSCIUTO.
LES MUSES
ITALIENNES ,
AUX MUSES
FRANCOISES.
M'es , quijoüiſſex d'une heureuſe
abondance,
Pourfournir de matiere à vos accens di
vers.
du Mercure Galant.
93
Depuis que le Mercure a pris naiſſance
en France.
Vous allez de vos chants remplir tout l'univers.
Quoy , faudra-t-il toûjours vous prêter
audience ?
Ne fçauroit-on avoir de part en vos
Concerts ?
Le Parnaffe n'eft pas le fejour dufilence,
Ilfaut bien aujourd'huy que nous meflions
nos Airs.
Noftre méthodeplaift , elle eft tendre
polie ;
Mais pour nepoint troubler vôtre douce
harmonie
,
Nous prendrons vos accens pour mieux
unir nos voix ;
Et nous partagerons par des accords de
méme
·Avec vous le plaifir que vous fentez extréme
,
De chanter que LOVIS eft leplus grand
des Roys.
94
Extraordinaire
LETTRE XXI.
A Paris.
AR
د
Pres avoir confideré vos Enigmes
, j'ay crû , Monfieur , que
la premiere ne fignifie autre chofe que
cet illuftre & fçavantiffime Corps de
l'Académie Françoife composé de
quarante doctes Chefs de diverfe qualité
, fçavoir , Ducs & Pairs , Evelques
, Préfidens , Confeillers , Ecclefiaftiques
, & Gens d'épée Si j'ay deviné
le Mot, il fuffira pour moy : J'auray
le plaifir de voir les Belles Explications
que les Sçavans vous en auront
données. Je trouve que la feconde
Enigme nous cache le Soleil.Je vous
en donne l'Explication en ce Sixain.
L'Enigme qu'un beau Quatrainfonde,
Cachefous un nuage un Aftrefans pareil
,
Affurément c'est le Soleil ,
Qui fans vie , & bien loin de quatre
parts du Monde ,
D'un mouvement reglé pourſuitfon premier
cours.
du Mercure Galant.
95
Quoy que fans vouloir voir , il regarde
toujours.
Ou fi vous aimez-mieux ces quatre
Vers.
Voftre Quatrain Enigmatique
Cache comme un nuage un Aftre fans
pareil.
Si j'en croy l'Esprit Prophétique,
Au travers des broüillards j'apperçoy le
Soleil.
L'Enigme en figure m'a embaraffé . Je
Fay laiffée a de plus habiles Gens que
moy. J'en ay toutefois tiré une Explication
que je me fuis contenté de communiquer
à quelques - uns de mes
Amis , en attendant que vous nous en
difiez le fecret. Ję fuis , & c .
DES
LETTRE XXII.
A Paris.
ES.
Ly a deux jours , Mr. que je pris la
liberté de vous écrire un Billet , où
je vous difois ma pensée fur l'Enig96
Extraordinaire
me en taille-douce de voftre dernier
Mercure. Depuis ce temps -là j'ay lû
une feconde fois celles que vous y propoſez
en Vers , & fi je ne me trompe,
plus heureuſement que la premiere,
puis que j'en ay trouvé les Mots. Ce
font l'Académie & le Coq d'un Clocher.
Elles font fi juftes & fi claires , qu'elles
n'ont pas befoin d'explication , &
je m'étonne comment elles ne m'ont
point fauté d'abord aux yeux . Il faut
pourtant que vous permettiez à ma
Mufe familiere de s'égayer un peu ,
& de vous dire à fa façon ce qu'elle
en penſe .
Cette Enigme eft l'Académie
Où leMérite met les petits & les grands:
Comine elle eft en tous lieux chere aux babiles
Gens ,
L'Ignorance eft fon ennemie.
Ses Membres font au nombre de quarante
,
Qui bien que diférens , forment un mesme
Corps ,
Et qui font mieux que la Troupe fçavante
du Mercure Galant.
97
Connoiftre les Vivans , & revivre les
Morts.
Qulty
De noftre Langue elle eft l'Arbitre Souveraine
;
Auffi LOVIS la traite- t - il en Reyne,
Il la foûtient parſes bienfaits ,
Et pour comble d'honneur , la placefous
le Dais.
D'Arles & de Soiffons elle fe dit la
Mere;
Mais quoy qu'elle ait donné milleOuvrages
divers ,
Qu'on admirepar tout &fa Profe &fes
Vers ,
Elle n'apas encor achevé ſa Grammaire.
Je vous donne le bonjour , Monfieur
, & fuis , & c.
L'ABBE DROUYN.
LETTRE XXIII.
E fuis l'Homme du monde le plus
Amalheureux , Monfieur . J'ay une envie
prodigicuſe de me faire imprimer,
& je n'en fçaurois venir à bout . Iem'eftois
donné l'honneur de vous écrire
E L. de Ianv.
198 Extraordinaire
une grande Lettre ily a trois ſemaines,
où je vous demandois un peu d'immortalité
; mais je n'en ay point reçeu ,
quoy que pourtant j'en aye attendu
jufqu'à l'arrivée de voſtre Mercure où
je ne me fuis point veu . Cela , comme
vous pouvez croire , m'a jetté dans une
fort grande confternation , car je m'eftois
flaté de l'efpérance d'eftre bientoft
Monfieur l'Autheur , & formant
mille projets là- deffus , j'avois commencé
à renoncer à mes anciennes
connoiffances , parce que je ne voulois
plus voir que les Gens à Stances ,
Sonets , Madrigaux , & le refte. J'ay
efté vilaiment trompé , & je me trouve
obligé de demeurer encor dans la
foule , ou de n'avoir point du tout d'Amis.
Tirez-moy de détreffe , je vous en
fuplie , Monfieur. Faites dire un mot
pour moy à voftre Mercure. Je ne veux
que cela pour m'ériger en Bel Eſprit,
& je fuis affuré qu'on ne verra pas plutoft
mes Ouvrages avec ceux de l'incomparable
Madame des Houlieres, &
les grands Poëtes Meffieurs de Fontenelle
& Ferrier , que fans autres preuves
de ce que je vaux , on me viendra
BIBLIOTHE
du Mercure Galant
rendre vifite comme à un Homme
traordinaire , & pour me faire plaifir,
auffi-toft on mettra le Mercure fur le
tapis. Les uns diront que ce que j'ay
fait, emporte le prix par deffus le refte.
Les autres qui voudront paroiftre plus
raffinez , loüeront mon Ouvrage , faifant
femblant d'ignorer qu'il foit de
moy. Alors un Amy apofté , dira, C'eft
Monfieur , en me montrant au doigt ,
qui a fait cela. Et l'autre répondra ;
Quoy , c'eft Monfieur ? Ak je n'enfçavois
rien. Ainfi mes louanges ne doivent
point paroiftre fuspectes , & c'est unfimple
effet du mérite de la Piece, Toutes
ces belles chofes , Monfieur , fans celles
que je ne dis pas , ne valent-elles
pas bien la peine que vous prendrez
de faire mettre mes petites badineries
dans voſtre Livre ? Je vous en envoye
une. Je ne fçay comment l'appeller,
car elle tient un peu de l'Elegie. Auſſi
avois -je d'abord réfolu d'en faire une,
& pour cet effet je m'eftois un peu attendry
contre mon ordinaire ; & m'imaginant
que j'eftois hay de ma Maî-
LYON
* 1893 *
VILLE
que je nommois Iris ( ce qui eft
conte , car je n'ay jamais efté
Eij
19
DELA
foo Extraordinaire
amoureux depuis que j'ay l'honneur de
me connoiftre ) j'avois commencé làdeffus
d'un ton plaintif; mais quand je
fus au 7. où 8. Vers, comme je n'avois
pas un grand fond de douleur , les tendres
fentimens difparurent auffitoft . Je
fuivis ma pente naturelle , qui eft de
badiner, de forte que je réduifis ce que
j'avois fait dans une espece de Stances,
fi cela peut avoir ce nom-là ; en tout
cas , Monfieur , vous en ferez le Parain
, & vous pourrez l'appeller comme
il vous plaira. Je leur fouhaite à
ces pauvres Enfans de mon Elprit ,
plus de profperitez qu'à leurs aifnez ,
qui le font perdus pour n'avoir pas fçeu
voftre adreffe. S'ils fe pouvoient trouver
chez le Maiftre de la Pofte , ie donnerois
bien quelque chofe , & qu'on
allaft les y chercher , car i'aurois bien
de la ioye de voir toute ma petite Famille
enfemble. Je condamne pourtant
celuy qui fe nomme la Parque , à
eftre ietté au feu , pour avoir osé , luy
indigne , louer le plus grand Roy du
Monde. Pour fon grand Frere qui l'a
accompagné, à la bonne heure, qu'on
le voye, pourveu qu'il parle plus iufte
du Mercure Galant . 101
› une autre fois , & qu'il dife
Que l'on grave fon Nom , où le leur le
fera
& non pas,
Quefon Nomfoit gravé où le leur le
Sera.
Mais parlons d'autre chofe. Voftre
derniere
Enigme paroift fi difficile,
que fi j'estois Juge , je croy que je ferois
mourir celuy qui la devineroit
,
comme eftant Sorcier. Pour moy , je
me rends. Je ne fçay ce que c'eft. J'efpere
que vous nous en inftruirez
bientoft.
J'attens voftre Mercure prochain
avec grande impatience
, Les autres
m'avoient
bien mis en gouft , mais le
dernier m'a achevé , c'eſt …….. Mais
arreftez-vous, ma plume, on ne m'imprimeroit
point , fi vous écriviez des
louanges ; & de peur de n'eftre pas
maiftreffe
de vous - mefme, finiffez vifte
, & dites à l'Autheur
du Mercure
que je fuis plus que perfonne fon tres,
&c.
L.
Je croyois , Monfieur , vous envo
voyer mes prétenduës Stances ; mais
È ij
102 Extraordinaire
comme je ne fçay preſque ce que c'eft
que faire desVers, elles ont un certain
gouft de Profe que je n'ay pû fouffrir,
& qui m'empefche de vous les faire
voir. J'ay misen leur place un petit
Inpromptu que je viens de faire , par
lequel des Gens qui ne me connoiftroient
pas, jureroient queje fuis amou
reux. Le voicy , Monfieur. Si vous le
jugez à propos , vous le mettrez en
quelque coin de voſtre Mercure.
De toutes les autres Bergeres
Helas que me fert l'amitié ?
Leurs douceurs pour moy font ameres
Et je me ris de leur pitié.
Rien ne peutfoulager ma peine ›
Que la cruelle Célimene ;
>
Mon mal fut fa feule rigueur
Monfeul remede eftfa douceur.
Mon deffein eftoit de faire noter
ces Vers;mais comme j'aurois peut- eftre
efté trop longtemps fans les donner
au Public , j'ay crû les devoir mettreicy
, de crainte que fi un galant
Homme mouroit , on n'imputaft fa
mort au chagrin de n'avoir pas efté
imprimé.
du Mercure Galand. 103
LETTRE
A Lyon.
XXIV.
Puis que lesEnigmes du Mercure
exercent fi agreablement l'Eſprit,
je ne puis vous cacher , Monfieur , le
plaifir que j'ay reçeu à chercher le
Tens de celle du Mois de Janvier , qui
m'a paru fort fpirituelle. Il me femble
qu'on peut l'appliquer affez juſtement
à l'Académie Françoife. Vous en jugerez
par les Vers fuivans. Je feray
peut- eftre plus heureux dans cette Explication
, que je ne le fus dans celle
de l'Enigme des Confederez , qui
n'eut le bon- heur d'aller à vous.
pas
Ce n'eft pas que je prenne à coeur un
filence qui ne pouvoit eftre qu'avantageux
aux petits Ouvrages que je
vous envoyois ; mais je ne me confole
pas d'en eftre encor réduit à vous affurer
que je fuis voſtre , &c.
DA...
E iiij
104.
Extraordinaire
J
Explication de l'Enigme du
Mois de Janvier 1678 .
E fuis cettefameufe & fage Académie,
Sur qui du beau Parler la grace eft
affermie.
Des quarante Sçavans qui compofent
mon Corps,
En faveur du bon fens , j'affemble les
efforts.
Le langage poly qui brille dans leur
bouche
,
De l'antique François a banny l'air fam
rouche ,
Et de mon noble Employ l'illuftre autorité
Dans les mots que j'admets choifit la pureté.
Degens de tous états dignement occupée,
Tay l'éclat de la Plume , & celuy de
l'Epée ,
Et l'on voit dans ce rang des Efprits les
plus beaux,
Préfidens,Cordens bleus, Evefques, Cardinaux.
Ce Grand chez qui fouvent j'anonce mes
Oracles ,
du Mercure Galant.
105
C'est l'augufte LOVIS cet amas de
Miracles
Qui d'un heureux concours fait admirer
en foy
Le Modelle parfait d'un Heros & d'un
Roy
Tappelle mes Enfans ces celebres Onvrages
Qui de tous les Sçavans s'attirent les
fuffrages,
Et qui peuvent prétendre au droit de
tout charmer ,
Auffitoft qu'une fois j'ay pû les estimer.
Les deux Filles que j'ay , l'une d'eft l'Eloquence
,
L'Autre est l'Art de Rimer avecque
bienfeance
Dans ces deux beaux talens je fçay me
fignaler ,
Quoy que j'en fois encor à l'Art de bien
parler.
E v
106 Extraordinaire
LETTRE XXV.
Fragment d'une Lettre de Richelieu, dans
laquelle il est marqué que plufieurs
Dames de cette magnifique Ville ont
deviné les Enigmes de l'Academie
Françoife & du Coq. Voicy ce qui fuit
& ce que cette Lettre en dit.
P
Our l'Eftampe , on luy donne icy
plufieurs fens. Les uns veulent que
ce foit la Triple Alliance étonnée les
autres ,la faloufie, & les autres, la Paix.
Mais pour moy,
Quand le tout en unpoint j'affemble,
Dedans cette Enigme il me femble
Apercevoir le Depart de mon Roy ,
Dont les apprefts cette Campagne
Iettent la terreur & l'effroy.
Dans la Hollande & dans l'Espagne,
On nous les peint dans ce Tableau
Par ces deux Femmes étonnées
Que ce Héros de fon Marteau
Etourdit toutes les Années ;
Car enfin ce Roy glorieux,
Quand unefois à partir il s'aprefte,
du Mercure Galant.
107
Leurdonne à tous martel en tefte,
Et les fait trembler en tous lieux.
Mais l'Amour voyant que la Guerre
Sauftrait àfon Empire un grand nombre
d'Amans,
Tend à mon Roy les mains, & craignant
Son tonnerre ,
Luy demande la Paix avec mille agrémens.
Il auroit pu toucher le coeur
De ce redoutable Vainqueur,
Sans l'obftination del Espagne oprimés,
Qui ne pouvant dompter fon effroyable
orgueil,
Conferve encor pres du Cercueil
Sa vaine gloire accoûtumée.
Ainfi l'Amour tout nud , fans Armes„
fans Carquois ,
A beau pleurer gémir,crier à haute voix,
Mon Prince eft fourd à tous fes
charmes ;
Et jettant l'oeil fur le Dieu Mars ,
Charmé de fa poſture , il fuit fes Etendards,
Et fiérement méprife & l'Amour & fes
Larmes.
Mous verrons dans le Tome de se
108 Extraordinaire
Mois , fi le Depart du Roy eft le vray
fens de l'Enigme du Tableau . Ie l'attens
avec impatience , & fuis voftre,
& c.
LETTRE XXVI.
E vous écris d'une Ruelle où vous
ne fçauriez croire combien l'on parle
de vous. Voftre Mercure Monfieur,
eft unHomme fi galant & fi genéreux,
que vous ne devez pas vous étonner
qu'il vous faffe regner dans des Provinces
éloignées. En effet, de vous dire
que voftre Livre foit le divertiffement
de tout le monde , c'eſt ce que
vous fçavez déja; mais il faut vous dire
plus , c'eft une partie fi effentielle à
nos plaifirs , que nous ne fçaurions.
nous en paffer ; & je fuis chargé
particulierement d'une tres belleCompagnie
, de vous en faire compliment,
& vous conjurer de continuer toûjours.
ce qu'elle appelle fa confolation. L'on
n'eft jamais trop affuré de ce quiplaiſt;
& pour y contribuer , je fçay qu'il ne
tiet pas à celles de qui je parle d'avoirchacune
une demy-douzaine d'Ayan
' du Mercure Galant . 109
tures. Vous voyez , Monfieur , par là,
le bruit que vous faites dans nos Provinces.
L'on attend le Mercure comme
l'on attend fon Revenu.Quand on
le tient , on le lit tout d'une haleine ;
on le relit cinq ou fix fois ; on ne faute
pas une ligne ; tout y plaift , & fur
tout vos Enigmes. Elles attachent extrémement
, & moy qui m'y applique
avec plaifir , je fuis bien aife de vous
en dire ma pensée.Je fuis bien trompé
fi la premiere eft autre chofe que l'Académie
Françoife. La feconde eft une
Girouette; Et pour la troifiéme en figure,
ie vous avoue queje nel'ay pas devi.
née.Mais ce bel endroit de vôtreLettre
n'eft pas le feul qui aye plûà nôtre belle
Aflemblée. LeRuiffeau & les Prairies
ont touché particulierement une perfonne
toute efprit & toute beauté, qui
témoigna qu'elle auroit bien du plaifir
fi elle voyoit leur Diférent terminé..
On ietta les yeux fur un ieune Poëte,
qui apres s'eftre defendu quelque
temps , fut enfermé dans un Cabinet,
où il fit les Vers que voicy..
餐X
110 Extraordinaire
LE DIFEREND
DES PRAIRIES
M
TERMINE'.
Afoy , je vous trouve admirables
Prairies , qui que vous foyez ,
De nous venir conter des Fables
Dans les Vers que vous employe
Elfemble que ruiffeau ne peut coulerfane
crime ,
S'il ne vous aime éperdûment ,
Et cependant dans fon eftime
lefçay que vous n'entrez que fort lei
gerement.
Quff gr
L'une fait la Maistreffe , & l'autre la
Rivale ;
Pour celle-là Ruiffean s'est égaré,
Et fur unton enamouré
Elle tuy fait compliment pour régale.
L'autre jaloufe & pleine de dépit ,
Prétend s'attirer le crédit,
Quoy quepour toutes deux la chancefair
commune ,
Car ce Ruiffeau ne vous aima jamais
du Mercure Galant. III
Et jamais femblable fortune
N'adû s'attirer vos fouhaits.
Mais pour qui donc couler ›
en colere ?
direz- vous
Ruiffeauxfont- ils indiférens?
Sont-ils comme ces fiers Torrens
Qui ne conlent que pour mal faire:
Eh vrayment non , ils aiment comme Eb
nous ,
Ou bienfi vous voulez , ils aiment comme
vous ,
Et celuy-cy ne fort defa taniere
Que pour une belle Riviere.
Ainfipendant que
vainement
Vous en difputez la conqueste ;
Ce Ruiffeau qui s'eft mis une autre amour
en tefte ,
Rit , & s'échape promptement.
Il court àfa belle Maiftreffe ,
Qui luy fait accueil , le reçoit
Commeun Amant digne de la tendreffe
Qu'à qui fçait bien aimer une Maiſtreſſe
doit .
Ils fe meflent , ils s'entrelaffent ,
Ils fe careffent , ils s'embraffent ,
Et vontdormirfous un berceau
112 Extraordinaire :
Formé de jonc de bruyere:
Ainfi cette Riviere aimefon cher Ruif-
Sean,
Le Ruiffeaufa Riviere ,
Et toujours le Ruiffeau la Riviere aiméra
,
Tant que Riviere elle fera .
Nous avons trouvé dans ces Vers
beaucoup de génie , & un caractere fi
aifé, que nous avons efté bien aiſes de
vous les envoyer.Toute la Compagnie
vous prie de les recevoir , & moy en
particulier, qui fuis voftre, & c.
A Lyon le 12. Fevrier , & du
Mercure le Tome II. 1678.
D***
LETTRE XXVII.
A Lyon.
C'eft de l'Enigme des Confederez qu'il
eft parlé dans cette Lettre .
A
Voüez- le , Monheur. Vous vous
eftes flaté de pouvoir dépaïfer
nos Provinciales , en les conduifant
d'un plein faut de l'Alphabet aux recherches
de la philofophie. Vous n'a
du Mercure Galant.
113
vez pas fait fans- doute refléxion , que
depuis que Monfieur de Lefclache eft
venu dans noftre Ville , nous fommes
toutes devenues fçavantes , au grand
chagrin meſme de la plûpart de nos
Marys , qui à peine en fçavent autant
que nous. Il ne faut pourtant pas faire
les fines. Avec toute noftre erudition
nous avons eu quelque peine à donner
dans le fens de voſtre Enigme ; & hi
nous avons efté affez heureuſes pour
penétrer dedans, ça efté par une avanture
femblable à celle de ce Peintre ,
qui par hazard réüffit merveilleuſement
à repreſenter l'écume d'un Cheval
, en jettant de dépit fon Pinceau
contrefaToille,apres a voir longtemps
effayé inutilement à la peindre fuivant
la force de fon idée. Vous jugerez ſi le
deſeſpoir nous aura efté auffi heureux,
quand nous aurons dit que la plus fpirituelle
de nous ne pouvant fouffrir la
raillerie d'une de fes Compagnes
qui luy reprochoit que fon bel Efprit
luy manquoit bien au befoin , puis
qu'elle ne pouvoit répondre à voftre
défy , eft entrée dans une colere qui l'a
fait fauter aux nuës. S'eftant trouvée
114 Extraordinaire
tout-à-coup fur fes Chariots volans,
elle n'a pas crû en devoir defcendre
fans avoir examiné fi elle ne découvriroit
point dans ce Païs toutes les convenances
qui font renfermées dans
voftre Enigme.
Il luy femble que le Nuage eft veri→
tablement ce vafte Corps qui a plus de
bras que le fabuleux Briarée , avec lequel
il couvre plufieurs Provinces.
Les parties de ce Corps réjouillent
extrémement la veuë , quoy qu'elles
foient fans proportion ; & leur irrégularité
paroit d'autant plus agreable ,
qu'elle eft plus éclairée contre l'ordinaire
des autres beautez .
La grandeur & l'épaiffeur de ce
Corps en fait la foibleffe , puis qu'ik
ceffè de fe pouvoir foûtenir en l'air
quand il eft fort épais. Sa chute eft
fouvent accompagnée des frayeurs du
Tonnerre.
Ses parties s'uniffent en s'entrechoquant
par l'impétuofité des vents :elles
fe féparent quelquefois fans douleur,
& fe réjoignent quand il leur plaift.
Enfin le Soleil & la Foudre , dont
l'un en est le Pere , & l'autre l'Enfant,
du Mercure Galant.
deviennent fon plus cruel ennemy ,
puis que l'un par les rayons les diffout,
& que l'autre luy déchire les entrailles
qui luy ont donné naiffance.
Si nôtre Explication eft mal penſée ,
nous ferons étonnées comme fi nous
eftions tombées des nuës : mais enfin ,
Monfieur le Roy vous a donné le
privilege de tourmenter quelquefois
la cervelle des Dames qui fe piquent
d'efprit.
Si quelques-unes en fouffrent , il
eft d'un grand fecours aux autres , à
qui il fait paffer tous les Mois une couple
d'heures le plus agreablement du
monde. Nous nous engagerions volontiers
à en faire l'éloge , fi fon debit
extraordinaire n'y réüffiffoit beaucoup
mieux que ne pourroient faire les Eco
lieres d'Apollonius , qui font toutes
vos tres-humbles Servantes.
LETTRE XXVIII.
D'un Village entre Tours & Saumur, ce
14. Fevrier 1678.
E fuis peut-eftre , Monfieur , la premiere
Fille de Village qui vous aye
116 Extraordinaire
écrit , de mefme que je crois eftre la
prémiere qui ait entrepris d'expliquer
les Enigmes que vous mettez dans vos
Mercures. Je vous affure que j'y ay
toûjours réüfly , à l'exception de celle
du Trictrac, dont je ne pûs penétrer le
fens. J'ay trouvé l'Illuftre Corps de
Meffieurs de l'Académie Royale des
Beaux Efprits dans la premiere de voftre
dernier Mercure. Tout y vient fi
jufte , qu'il ne fe peut rien de mieux.
Pour la feconde Enigme , elle eft trop
élevée pour moy, & i'avoue de bonnefoy
que je ne fuis pas fi hardie que la
Belle à qui le Public la doit. Celle
qui eft en figure doit eftre refervée
aux Sçavans , & j'attens le Mois de
Fevrier pour fçavoirfans peine ce que
toutes mes refveries ne me pourroient
faire découvrir. J'avois réfolu de vous
faire part d'une petite Hiftoire arrivée
dans noftre Village depuis quinze
jours mais apres l'avoir écrite , l'ay
eu des raifons pour la fuprimer. Ce n'a
pas efté fans chagrin , puis que je me
vois privée par là du plaifir de vous
rien envoyer, à moins que je ne
que je ne fçeuffe
que des Fruits de noftre incomparadu
Mercure Galant .
117
1
ble Païs feroient bien reçeus de l'Autheur
du Mercure Galant, à qui je fuis
tres-humble Servante.
LETTRE XXIX.
Puisqui vontrendre les Fleuves
PU
Uis que vous eftes le grand Ocean
& les Ruiffeaux , pour eftre derechef
rendus à toute la Terre , & que vous
recevez des Matereaux de toutes parts,
pour en dreffer tous les Mois un Edifice
agreable aux yeux des Curieux,
yous ne rebuterez pas , Monfieur , ce
qui peut vous venir de la Marne , &
ce que quelque petit coin de la Champagne
pourroit vous fournir de propre
à vos Ouvrages. L'Avanture arrivée
nouvellement en ces Quartiers , &
dont je vous envoye les Memoires , a
femblé digne à plufieurs d'y avoir place
, & c'eft ce qui m'a fait vous l'envoyer.
Si vous jugez qu'elle mérite de
tenir quelque rang dans le Mercure,
je vous l'abandonne abfolument , &
fuis , &c.
118 - Extraordinaire
LETTRE XXX.
A Châlonfur Saône.
Omme il n'y euft peut- eftre per-
Clonne en France qui reffentit plus
de chagrin que moy de l'interruption
du Mercure Galant en 1673. il n'y a
perfonne auffi , Monfieur , qui ait reçeu
plus de ioye du rétabliſſement
d'un Deffein qu'on ne doit pas eftimer
moins profitable que galant. L'utilité
de voſtre Ouvrage fe découvre,
& paroift mefme plus grande de jour
en jour. Vous ne fçauriez croire combien
la lecture de ce Livre a dérouillé
& déroüille tous les jours d'Efprits
dans les Provinces. On fe raffine infenfiblement
le gouft en examinant
les beautez des Pieces choifies que
l'on y trouve , & les Efprits fe fubtilifent
par les divers tours qu'ils font
obligez de fe donner pour trouver le
Mot d'une Enigme. Le mien ne s'eſt
pas employé inutilement à cette recherche.
Plufieurs de mes Amis me
font témoins que je divinay le Trictrac
du Mercure Galant. 119
& la LettreV; & le dixième Tome du
Mercure que noftre Libraire reçeut
feulement hyer , vient de m'apprendre
que j'avois auffi trouvé le Mot de l'Enigme
du neuvième , en difant que
c'eftoit l'Armée Ennemie. Ceux en préfence
de qui j'avois trouvé ce Mot
vers le milieu du Mois paffé, m'ont felicité
de ce que j'étois fi heureufement
tombé dans la penſée d'un auffi grand
Homme que Monfieur le Duc de S.
Aignan; & je vous affure , Monfieur,
que celane m'a pas caufé une joye médiocre.
Je ne fçay fi je feray auffi heureux
dans l'Explication de celle du di-
Kiéme Tome. Du moins elle m'a coûté
plus de méditation que les trois précedentes
, car je devinay le Trictrac à
la premiere lecture de l'Enigme , &
l'Armée Ennemie à la feconde ; au lieu
qu'il m'a fallu repaffer fur celle- cy
plus de douze fois avec attention ,
avant que d'y pouvoir appliquer un
Mot, encor n'ofay- je m'aflurer que ce
Mot foit le veritable , comme j'avois
fait celuy de cette derniere Enigme,
ayant voulu gagner quelque chole de
confidérable, contre un de mes Amis,
120 Extraordinaire
que le Tome fuivant nous appren→
droit que j'aurois heureufement deviné.
Quoy qu'il en ſoit, Monfieur , je
me hazarde à vous dire que le fens de
l'Enigme dont je vous parle , doit eftre
le premier Iour de l'Année , ou fi vous
voulez , le jour des Etrénes. Cependant
faites-moy la grace de ne pas regarder
cette Lettre comme d'un Devineur
d'Enigmes , mais comme d'un
Curieux qui a efté bien aiſe de ſe fervir
de l'Explication bonne ou mauvaife
qu'il vous envoye, comme d'une
occafion favorable à vous témoigner
en fon particulier les fentimens de
reconnoiffance, & les obligations que
vous doivent avoir toutes les Perfonnes
bien nées , pour les foins que vous
prenez de fatisfaire leur curiofité.
Voila l'effentiel de ma Lettre , qui
vous affurera de la forte eftime que
j'ay pour vous , & du zele ardent avec
lequel je veux eftre voſtre, & c.
MICOLET , Avocat à Châlons
Sur Saône.
RON
du Mercure Galant. 121
RONDE AU
Qui fert d'Explicatio à l'Enigme
du Coq.
C'EftLe Coq d'un Clocher. Voyons
comment.
Toujours en haut il change au premier
vent,
Bien que fon Corps n'ait jamais eu de vie;
Je tiens l'Enigme,ou du moins en partie,
Il faut trouver le reste promptement.
Il a les yeux tantoft vers l'Orient,
Tantoft ilsfont tournez vers l'Occident,
de voir il ait aucune envie,
C'est le Coq d'un Clocher.
Sans que
Ce que je dis n'eft que mon fentiment ,
Il eft permis d'enpenser autrement ,
Chacun croira felon ſa fantaiſie ;
Mais quoy qu'on penfe, ou quoy que l'on
me die ,
Ie répondray toûjours affurément :
C'est le Coq d'un Clocher.
Qde Janv . F
122 Extraordinaire
LETTRE XXXI.
De Villedavray.
de
vous
Avons prins la libarté que
récrire ce pety mot de Lettre à cauſe
de voſtre Marcure. Taftigué qu'il eft
galant ! Je l'avons déja ly tras foüas, &
'alons vous dire comman. A celle fin
que vous le fçachiais. Vn grand Monfieu
y a environ quate Mouas, paffant
par not Lieu pour s'en aller à Varfaille
, fon Caroffe rompifit var cheux
nous , & en attendis qu'on le racoinmodoit,
je le voyains qui lifet voſtre
Marcure. Mais qu'arriva- ty ? Noftre
Charron ayan mis des chevilles, il remonty
dans fon Caroffe avec tant de
hafte , que parfangué fon Livre nous
demeury. Je le lifmes donc parmy nous
autres , & je le trouvifmes fi biau , que
du depuis j'en ons acheté des autres.
Stuila où fte Prairie au bout de fon
roulet ne dit quafi plus rien, & ftuicy
que j'avons dont je fom tous émarveillé.
Ste petite Gazette eft divartiffante,
& ce biau gran Comba où ftimage eft
du Mercure Galant.
123
fi belle , eft queuque choſe de fort
biau. Je le lifions encor Dimanche
apres Vefpres ; & quand j'en fuſmes
à ces Enimes, chacun tâchy à deviner.
Le gran Rubart difet commeça , C'eft
un Saptre. Piarro Malet diſet , Noufra
fn'est pas un Saptre , c'eft bian putoft la
Partuifane d'un Gard' Manche ; Et à la
fin la groffe Margo s'approchy afin de
deviner à fon tour. Pargué , dit- elle,
les vela bian ampefcbé , & c'eſt un Bafton
de Marichal de France ; parguenno
y vous creve les yeux. Légrans Seigneux
tachons- ty pas de l'avoir ? & faifons-ty
pas trembler quan c'eft qui font Marichaux
à l'Armée ? Je difine tant de
chofes fur l'autre que rian pus. Je difine
de la Toille à pointure , je difme
une grande feuille de Papier , & enfin
je difme jufqu'à une Enſeigne de Paris.
C'est parfangué l'un de tout ça,
car je nous en maſlons queuque fouas,
& j'en avons déja deviné une. Je n'aurions
pas pris la hardieffe que de vous
récrire ce mot de Lettre , ſi ne fut la
gageure qui eft entre Colin la Folle,
& moy Collecteur. Il m'a foûtin que
c'eftet du Papier,& moy que c'eft une
Fij
124
Extraordinaire
{
Enfeigne. La gageure eft groffe ; vous
nous direz par voftre parmiffion quefqu'a
gagné. Je vous demandon efcufe
de l'importunaffion . Je fçavon bian
que je ne fom pas de vofte égalité ,
c'eft pourquoy je ſom
Vostres -humbles & tres - obeïſſans Serviteurs
, Les Païfans , Habitans &
Manans de Villedavray , par ies
mains du Collecteur .
LETTRE XXXII .
Lus on lit vôtre Livre , Monfieur,
Poc plus on y remarque de beautez
diférentes. Je trouve que le Titre eft
trop particulier pour tant de Sujets
qu'il renferme. Il pourroit à bon droit
eftre appellé le Livre univerfel , non
feulement parce qu'il traite de tout ce
que l'Efprit eft capable d'inventer ,
mais auffi parce qu'il donne des lumieres
pour mettre en pratique tout ce
que la Théorie ne peut executer . Cependant
comme ce Titre a quelque
chofe de trop férieux , & que l'on s'en
eft déja fervy pour la Science Univerfelle,
qu'on ne peut mieux trouver que
du Mercure Galant.
125
dans le voſtre , il femble que celuy de
l'Art , pour ne pas dire de l'Ecole du
beau Monde, feroit celuy qui luy conviendroit
le mieux ; car où peut- on
mieux apprendre la maniere de s'y introduire
, que par la lecture qui fait
l'entretien des Compagnies?Les Nouvelles
, les Hiftoires , les Avantures ,
les bonnes Penfées , les Modes , enfin
tout ce que la Galanterie peut inventer
de plus poly & de plus fpirituel ,
tant en Vers qu'en Profe , & où rencontrer
tout cela enfemble dans un
feul Livre ?
En verité , Monfieur , vous avez
trouvé un Secret qui eft merveilleux ;
car on peut dire que vous faites aujourd'huy
ce que fit autrefois l'Amour
au débrouillement du Cahos . Il eſt
inutile de vous en parler, c'eft une choque
tout le monde fçait ; mais il eft
conftant que vous tirez les Efprits malgré
eux à la découverte des chofes dont
ils ne fe feroient peut- eftre jamais avi-
Lez , & que de groffiers & terreftres
fe
vous en faites de tres-fpirituels.
Je ne veux point d'autre preuve
que les Pieces diférentes que l'on
F iij
126 Extraordinaire
vous envoye , & que vous recevez fi
honeftement , ayant affez d'indulgence
pour n'en rebuter aucune ; & c'eſt
ce facile accés que vous leur donnez ,
qui vous pourra un jour faire connoiftre
le profit que voftre Livre fait dans
le Monde , & qui a déjà fait dire de
yous , à l'occafion de ce qu'on difoit
de Monfieur Baptifte , que comme il
avoit rendu le Monde Muficien , vous
le rendiez tout galant & tout fpirituel.
LETTRE XXXIII.
A Villars en Bourbonnois .
QUoy que voftre Mercure de Fevrier
ait peut-eftre déja paru ,
il
n'eft pas encor venu iufqu'à moy.
J'attens , Monfieur , avec impatience,
qu'on me l'envoye de Lyon , pour y
apprendre le fens de vos Enigmes . Lors
que je vous écrivis de Moulins ce que
je penfois des deux qui font en Vers,
je n'avois fait aucune refléxion fur celle
qui eft en figure ; mais une belle
Dame ayant prétendu que c'eftoit le
Mariage,m'a obligé de luy fournir des
du Mercure Galant .
127
Rimes pour expliquer plus agreablement
fa penſée. La voicy à peu pres.
Voyez- vous , belle Iris , cet Homme fi
Sauvage
Qui menace cet Amour ?
Vous le connoistre quelque jour ;
C'est ,fi ie ne me trompe , ouy , c'est
le Mariage .
Il doit à cet Enfant fes plaifirs les plus
doux ,
L'Ingrat , & cependant voyez comme il
le frape ,
Il va l'affommer de ces coups ,
C'eft merveille s'il en échape.
La Déeffefa Mere en vain , le croiriezvous
,
Aux yeux de ce Tyran étale tous fes
charmes ;
Des appas fi touchans , fes plaintes , ny
fes larmes,
Ne peuvent du cruel appaifer le couroux.
La Nuit , tenebreufe Déeffe ,
Qui préfide à cet attentat ,
En frémit , en eft en détreffe,
Et plaint du Dieu mourant le pitoyable
eftat.
Pallas , qui n'aime que laguerre ,
F iiij
128 Extraordinaire
Du pacifique Enfant voyant la trouſſe à
terre;
Veut qu'au lieu du Carquois fon Caſque
foit placé ,
Dés qu'Amourfera trépaſſé.
Maisqu'a-t-elle à la main , cette Déeffe
fiere,
A qui tous nos Amans font auiourd'huy
la cour ?
C'est un Cercueil , c'eft une Biere ,
C'est le Suaire de l'Amour.
Ainfi Tirfis d'Aminte ayant fait la conquete
,
Dés qu'Hymen les eut ioints , meprifa
Ses appas
Peu de Guerriers ont l'amour dans la
refte
Pendant le regne de Pallas.
LETTRE XXXIV.
Q
Uoy que je ne fois pas de Saint
Maixent en Poitou , & que cette
Ville foit fameufe par les Hiftoires
q'uon fait de la naïveté de ſes Habitás ,
je n'ay point apréhendé de vous écrire
de ce lieu-là. On luy fait injuftice, j'y
connois quantite d'honneftes Gens,
du Mercure Galant. 129
& vous fçavez, Monfieur, qu'il y en a
par tout. J'avois bienun autre fujet de
craindre , & je l'aurois encor , fi
parmy
tant de jolies chofes qui font dans
le Mercure , je n'euffe veu que vous
y avez auffi mis quelqu'unes de celles
que je vous ay envoyées. En verité,
Monfieur , je ne je ne puis avoir trop de
reconnoiffance du foin que vous prenez
de me tirer de l'obfcurité où je
paffe ma vie , & je vous en remercie
de tout mon coeur. Vous m'avez appris
que je ne fuis pas le feul qui ait
crû que la Mode pouvoit eftre le Mot
de l'Enigme du dixiéme Mercure. J'ay
veu & leu fort legérement & ¸à la hafte
celles du dernier , & je ne me ſuis
arrefté qu'à la feconde dont je me fuis
fouvenu , parce qu'elle n'eft que de
quatre Vers. Voicy ce que j'en penſe.
Quand la nuit de fesfombres voiles
Couvre les objets du Iour,
•
Le Ciel tout brilllant d'Etoilles
Fait mieux remarquer fon tour ,
Et dansfa vafte carriere
Tout remply de majesté ,
Il a plus de lumiere ,
Il a plus de beauté.
F
130
Extraordinaire
C'est alors qu'on le voit tel que Vernon
le chante ›
Et nous le reprefente ;
C'est alors que du Ciel on dit ces veritez
;
Jamais par luy bas lieux ne furent habitez
,
Son Corps eft agiffant fans vie ,
Et l'on luy voit tourner les yeux de
tous coftez ,
Quoy que de regarder il n'ait aucune
envie.
LE SOLITAIRE d'aupres de
S. Maixent en Poitou..
LETRE XXXV.
A la Rochelle.
E croirois faire tort au Meftier dont
Je fuis, às a la curiofité de l'Autheur
je
du Mercure Galant , fi je négligeois
de luy faire part de ces Pieces d'un
Amy , qui fans fe piquer de Poëfie ny
de bel Efprit , peut montrer que tous
les Péagers ne font ny de mauvaiſe vie,
comme on les croyoit au temps des
du Mercure Galant. 131
Juifs , ny ennemis des belles Lettres.
Cet Amy qui eft renfermé dans l'Ifle
de Ré , ignore que je difpofe de fes
Ouvrages, & il prend fi peu d'intereft
à ce qui fe dit dans le monde ; que je
ne fçay s'il ne me fçaura pas mauvais
gré de le déterrer ainfi , & de le faire
fortir des refveries que luy infpire la
veuë d'une Merfauvage. Si l'on juge à
propos de donner à ces petites Pieces
une place dans le Mercure , l'on fçait
mieux que perfonne le moyen de les y
introduire ; & celuy qui fçait diftribuer
lagloire & le rang à tout le monde
, n'a befoin d'aucun avis fur cela.
On fe contente de luy fournir la matiere
, & de l'affurer que fi ces Vers
font bien
reçeus , ils feront fuivis de
beaucoup d'autres.
SONNE T.
TIrannique reſpect ,froids mouvemens
de crainte ,
Qui retenez mon feu dans un profond
fecret ,
C'est trop m'épouvanter du vain nom
d'Indiferet,
132
Extraordinaire
C'est trop cacher l'ardeur dont mon amè
eft attainte.
Ilfaut me declarer , & dans matrifte
plainte
Faire voir de mes maux le fenfible portrait
,
Quel qu'en foit le fuccés, je feray fans
regret , J
Si ma douleur cruelle y peut eftre dépeinte.
Mon mal triomphe icy de ma difcretion
,
Je ne fuisplus à moy , mais à mapaffion,
Et c'est elle qui regne en ce defordre ex-
•
tréme.
Tout ce que ma raifonpeut encore en cecy,
C'est qu'apres avoir dit , Philis , que je
vous aime ,
Ie ne le diray plus , fi vous m'aimez
auffi.
LETTRE XXXVI.
A Paris du Palais Royal.
Vadoute , Monfieur , d'apprendre
Ous ne ferez pas fâché fans
3
du Mercure Galant. 133
que la plupart des Converſations roulent
prefentement fur les divers Sujets
qui compofent voftre Mercure. Jamais
les , Hiftorietes n'ont efté plus
agreablement racontées. N'attendez
pas que ie vous donne icy les louanges
que vous méritez. Outre que vous
avez témoigné qu'elles ne vous plaifoient
pas , il faudroit pour cela une
autre plume que la mienne ; & le feul
deffein que l'ay en vous écrivant , eft
de vous dire qu'il y a deux ou trois
iours que ie me trouvay dans une
Compagnie où la lecture du Mercure
de Decembre donnoit un fort grand
plaifir. Chacun fe réioüiffoit de la réfolution
que vous aviez prife de l'embellir
, & il y en eut beaucoup qui
trouverent que pour mettre cet Ouvrage
dans fon entiere perfection ,
vous deviez donner les Armes de ceux
dont vous parlez . Ils adioûterent que
cela feroit tres-utile pour le Public, &
fort agreable pour bien des Gens qui
voudroient ne rien ignorer,puis qu'en
mefme temps que vous leur apprendriez
la Genealogie des Familles, vous
leur en feriez connoiftre les Armes.
134
Extraordinaire
Toute la Compagnie demeura d'accord
que le Mercure en feroit encor
plus eftimé. J'en fuis perfuadée , &
trouve dans la Science du Blazon tant
de chofes qui doivent plaire à noftre
Sexe, que fi vous m'en vouliez croire,
vous adioûteriez les Armes des Villes
à celles des Familles qu'on vous demande.
Apres qu'on eut raifonné longtemps
là- deffus , il fut, queftion de
trouver quelqu'un qui vous donnaſt
avis de ce qu'on avoit pensé. Je me
chargeay volontiers de cette commiffion.
Je m'en acquite ; & fi fans trop
d'embarras vous pouvez faire entrer
dans voftre Mercure l'embelliffement
que je vous propoſe , ie vous prie de
ne le refufer pas au Public , à noftre
Compagnie , & à moy qui fuis voftre
tres-humble Servante , D. G.
Explication de la premiere Enigmedu
Mercure deJanv.1678.
J'Ay developé , ce dit-on,
Graces aufameux Peliffon s
L'embarras de plus d'une Amie ;
Car s'il n'avoit jamais écrit ,
du Mercure Galant.
135
Qui pourroit enfin m'avoir dit
Que l'Enigme eft l'Académie ?
De la Place Royale.
Explication de la feconde Enigme
du méme Mois,fur la Lune .
L
Es Lieux bas ne font point habitez ·
par la Lune ,
Son Corps agit & ne vit pas.
On voit tourner ses yeux fuivant l'erreur
commune ,
Et pourtant les objets n'arreftent point
Ses pas ;
Et puis que fon Corps eft fans vie,
Elle ne peut former l'envie
De regarder les chofes d'icy bas.
LETTRE XXXVII.
A Troyes.
Je vous yay,gme des A , mes des
E vous envoyay, Monfieur, l'Expli
Conféderez affez tard. Je la fis fur le
Melon, & ie voy qu'elle ne vous a pas
déplû, puis que vous avez bien voulu
en parler dans voftre derniere Lettre .
136 Extraordinaire
Cela m'engage par la part que i'ay
dans la liberté commune , à tâcher
d'expliquer voftre Tableau du Volume
de Janvier. Voyez fi j'ay rencontré
le Mot, quand je prétens que cette
belle Femme nue nous reprefente
l'Enclume, fur laquelle il ne fe trouve
aucune matiere. Elle tend les bras pour
fe défendre de l'outrage que luy veut
faire ce brufque Forgeron qui eft preſt
de la fraper en cet état. Čet Amour
qui femble vouloir empefcher le coup,
eft le Feu qui prend part à la déféſe de
l'Enclume de tout fon pouvoir. Il s'aigrit,
il s'anime, il fort impétueufement
par l'effort qu'on luy fait , & tâche par
fon éclat d'arrefter la violence dont on
le menace . Le Carquois que cet Amour
foule aux pieds , figure les cendres qui
font ordinairement fous le Feu. Cette
Fille qui paroît à cofté toute épouvantée
, et l'Eau inféparable de la Forge
où fe paffe l'action. Elle n'a pas ímoins
de pitié de l'Enclume que le Feu en a,
mais elle refifte avec moins d'éclat
Ce Soldat eft un autre Forgeron qui
tire la corde des Soufflets reprefentée
par la Hallebarde qu'il tient d'une
du Mercure Galant. 137
main. Le Bouclier qu'il tient de l'autre
nous fait connoiftre le Fer , qui eſt
la matiere dont on fe fert dans les
Forges.
LETTRE XXXVIII.
A Bruxelles.
Omme vous écrivez à tout le
Cmonde , pour ainfi dire , par le
moyen de voſtre Mercure Galant , il
eft à croire , Monfieur , que vous voulez
bien que tout le monde vous écri
ve auffi fur le mefme fujet , & cela
fans diftinction d'Amis ou d'Ennemis.
En effet, on n'y en doit mettre aucune,
quand c'eſt d'une femblable matiere
qu'il s'agit. L'Enigme que vous avez
mife dans voftre Mercure de Decembre
, me donne lieu de prendre cette
liberté pour vous faire fçavoir comme
je l'entens. Voicy ce que je m'en fuis
imaginé. Il me femble , Monfieur, que
cette Enigme ne peut fignifier autre
chofe que le premier lour de chaque
Année que l'on appelle communément
le nouvel An , & que les deman-
›
138
Extraordinaire
deurs d'Etrennes n'aiment pas moins
que les donneurs le haïffent. Il fait du
bien aux uns , & du mal aux autres ; &
s'il réjouit ceux qui reçoivent, il afflige
en mefme temps ceux qui font fujets
ou à l'ingratitude , ou à l'avarice.
Il eft certain que ces derniers ne s'accommodent
pas trop bien de la coûtume
de ce jour-là , qui les met dans l'obligation
de faire des liberalitez où
leur inclination répugne . C'est tout
le contraire pour les Amans , puis que
cette mefme coûtume leur donne lieu
d'écrire des Billets , d'envoyer des
Vers , & de faire des préfens, & peuteftre
des déclarations d'amours à leurs
Belles. Au refte , l'on peut dire avec
raifon que ce jour - là eft de grand
éclat & de peu de durée , puis que
le bruit des Tambours , & des
Trompettes, des Hautbois & des Violons
, que l'on entend ordinairement
en cette Fefte , ne dure que jufques à
la fin de cette journée , & que le jour
d'apres que l'on appelle fon cadet , ne
manque jamais de la terminer. Mais fi
elle meurt , c'eft pour renaiſtre ; & fi
elle difparoift , ce n'eft que pour redu
Mercure Galant.
139
venirun An apres avec le mefme éclat
& les mefmes cerémonies . N'eft-il
point vray auffi que ce jour- là eft bien
vieux , puis qu'il ne l'eft pas moins
que le Monde , & qu'ils font nez enfemble
, s'il eft permis de parler ainſi?
On a cependant raifon de dire que fes
heures font bornées , puis qu'elles ne
peuvent aller au dela de vingt- quatre
heures, qui eftant comptées toutes enfemble
, ne font qu'un certain nonbre
de iours , quoy que celuy dont
il s'agit foit chargé d'une fort grande
quantité d'années. Voila , Monfieur,
comme l'entens voftre Enigme ; cela
eft pardonnable à un Flamand , qui
peut- eftre n'entend pas trop bien le
François ; & puis n'eft- ce point beaucoup
de pouvoir dire fiérement dans.
quelque converfation , l'ay écrit aujourd'huy
au galant Autheur du Mercure
Galant , & je l'ay affuré que je ne
fuis pas moins fon admirateur que fon
tres , &c.
B. B. B.
Il eft bon auffi, Monfieur, que vous
fçachiez que voftre Enigme du Tri-
Arac a efté déchiffré icy à l'ouverture
140
Extraordinaire
du Livre par une Femme de qualité,
mais pour celuy de voſtre Corps fans
tefte , nous avoüons franchement, elle
& moy, qu'il a pensé nous faire tourner
la noftre : neantmoins nous faifons
une partie de ce Corps monftrueux, &
voila , Monfieur , ce qui prouve fort
bien que l'on nefe connoift point foymefme.
L'on parle de mettre une tête
de Leopard fur ce Corps fi diforme,
& l'on dit que cela augmentera de
beaucoup fes forces & fa fierté
LETTRE XXXIX.
A Bruxelles.
Q
Uand ce ne feroit que pour faire
un peu d'honneur aux pauvres
Flamans , que vous autres François
tournez fi fouvent en Ridicules , &
particulierement fur le Chapitre du
Langage , je veux continuer à vous
faire part de mes conjectures fur vos
Enigmes , & tâcher à vous faire connoiftre
par ce moyen-là que nous ne
penfons point juftement fi mal que
nous parlons . Je dis donc , Monfieur,
du Mercure Galant.
141
& je puis le dire hardiment ce me
femble , que la premiere Enigme de
voftre premier Mercure de cette Année,
nous cache cet Illuftre Corps de
l'Académie Françoiſe , qui fait tant de
bruit & tant de bien de tous coftez ; &
à compter depuis le premier Vers jufques
au dernier , j'en trouve le raport
fi clair & fi jufte , que je ne crois point
qu'il foit neceffaire d'en faire icy l'explication,
car il eft certain qu'elle faute
aux yeux , pour ainfi dire, au meſme
inftant que l'on a trouvé le Mot ; mais
fur tout les quatre derniers Vers qui
parlent de cette premiere Leçon que
ces fçavans Hommes n'ont point encor
paffée , me paroiffent tournez fort
ingénieufement , & je les explique de
ce fameux Dictionnaire auquel on
travaille depuis fi longtemps , & que
l'on attend avec beaucoup d'impatience.
Quant à voftre petite Enigme de
Vernon , elle a efté déchiffrée fans aucune
peine par la mefme Femme de
qualité qui avoit déja déchiffré fi aifément
l'Enigme du Trictrac , & elle
foûtient que l'on veut parler de ces
petits Coqs que l'on met ordinairement
142
Extraordinaire
fur nos Clochers en forme de Giroüettes.
Dites-nous , s'il vous plaiſt, Monfieur
, avons- nous bien déviné elle &
moy , & pouvons-nous nous vanter
d'entendre paffablement le François ?
Nous ne prendrons pas la mefme vanité
au fujet de voftre Enigme en figure
, car nous avoüons de bonne - foy
que nous nous rendons , comme l'on
dit ordinairement ; mais peut-eftre
que nous ferons plus heureux , quand
nous aurons veu par voftre Mercure du
Mois de Fevrier de quelle maniere on
aura expliqué voftre Tableau énigmatique
, & principalement fi vous voulez
bien nous faire fçavoir fi cette forte
d'Enigmes fe doit expliquer par un
mot, par un Rébus , par un Proverbe,
par une Sentence,ou par une Moralité,
car à mon avis il y peut entrer de tout
cela fans aucune contrainte . Au refte,
Monfieur , je vous fais excufe de la
longueur & de la familiarité de ma
Lettre , & au pis-aller elle vous fera
connoiftre qu'on lit icy vos Mercures
avec plaifir & avec attention , & qu'on
en parle de la meſme maniere , mais
particulierement voftre , & c.
BBB.
du Mercure Galant . 143
L'on vous connoift , Monfieur , &
l'on vous obeit comme vous voyez fur
le Chapitre des louanges que vous
méritez , car autrement j'en remplirois
tout ce vuide , & encor ne dirois- je
point tout ce que je penfe de vous.
LETTRE X L.
A·Paris.
A iuftice que vous m'avez renduë
touchant l'Enigme de l'Académie
Françoife , ne m'auroit rien laiffé à defirer
, fi vous vous eftiez fouvenu que
l'avois auffi expliqué celle du Coq fur
le Clocher. J'efpere , Mr. que vous
ne prendrez pas ce petit reproche en
mauvaiſe part , & que vous me ferez
la grace de confidérer
de confidérer que la belle ambition
ne fied pas mal àun ieuneHom
me de mon âge. Voftre Volume du
Mois de Fevrier a tant de varietez
agreables , que i'ay pris un fingulier
plaifir à le lire. J'ay tâché de developebles
Enigmes que i'y ay trouvées ,&
croy que celle enTableau eft l'Ecuffon,
que cet Ecuffon eft la Boëfte de Pan144
Extraordinaire
dore, & qu'Epimethée & Pandore qui
la tiennent l'un & l'autre dans une égale
diſtance , en font les deux Supoſts .
Pour la premiere Enigme en Vers , ie
ne doute point que ce nefoit un Bafton
de Marefchal de France , & la feconde
une Enfeigne. Voftre premier Tome
m'apprendra fi i'ay auffi-bien deviné
que ie me le perfuade.Que ie fois
trompé ou non , ie me tiendray avantageufement
payé de mes peines , fi
vous voulez bien me croire voftre ,&c.
BAISE' le leune.
LETTRE XLI.
A Brie-Comte-Robert.
m'eftois imaginé i'ufqu'à prefent,
Monfieur , que le Mercure n'ef- , que
toit fait que pour recevoir les Ouvrages
des Hommes , mais i'ay perdu
cette penſée en lifant tous les Tomes
quevous en avez donné au Public. Je
n'en ay leu aucun dans lequel ie n'aye
trouvé quelque nom de Fille , foit dans
l'Explication des Enigmes , foit dans
quelque Compofition
particuliere.
C'eft ce qui me fait prendre auiourd
huy
du Mercure Galant .
145
C
alt
uk
d'huy la plume, car à vous dire le vray,
fi ie me fuffe perfuadé qu'il euſt eſté
permis à celles de mon Sexe de fe faire
voir dans le Mercure, il y a longtemps
que iè vous aurois envoyé quelques
Vers , ou que ie me ferois expliquée
avec vous fur les Enigmes que vous
propofez. Mais il vaut mieux tard
que iamais , & puis que les Dames
s'étudient auffi à faire éclater leur
Efprit fi publiquement ( ie dis publiquement
, n'y ayant rien qui foit fi public
que le Mercure ) ie ne vous cacheray
point que je ferois fort trompée
fi voltre premiereEnigme du Mois
de Fevrier ne nous marquoit pas un
Bafton de Marefchal de France . Je croy
cette Explication fi jufte , que j'attens
avec impatience le nouveau Mercure
pour fçavoir fi j'ay heureuſement rencontré
pour la premiere fois que je
me mefle de deviner. Je fuis volftre
, &c.
PORTATS , Fille de Monfieur
Portats Gouverneur de Brie-
Comte-Robert.
Q. de Ianv.
G
146
Extraordinaire
LETTRE XLII.
CE
E n'eft pas tout, Monfieur, que de
penfer apres vous. L'affaire eft de
penfer comme vous . Si je ne découvre
pas le veritable fens de l'Enigme dont
j'entreprens de chercher le Mot, j'efpere
que fa fubtilité me juftifiera du
manque de fuccez . Apres cela j'ofe
vous dire que fi les Figures de voftre
Tableau ne reprefentent pas la Jaloufie,
elles y ont affez de raport pour le
faire croire. Il femble que Vulcain s'étant
trouvé dans la Chambre de Vénus
dans un temps où l'on fe feroit
bien paffé de luy , il ait raison de fe
mettre en colere, & qu'il s'y mette en
effet. Je trouve qu'un Mary eft'
jaloux en forme , quand eftant auffi
mal- fait que Vulcain, il a une Femme
auffi belle que Vénus , & dont le
Galant eft du mérite de Mars . Eftre
Jaloux & Forgeron , c'eſt avoir un double
privilege d'emportement. Auffi
Vulcain effraye- t'il jufques à Mars
avec fon action menaçante. Mais il
femble pourtant n'en vouloir qu'à
du Mercure Galant.
147
l'Amour, parce qu'il fçait que c'eft luy
feul qui a lié la Partie.
Cōtre luy devroit- il avoir tant de colere?
Vn Enfantcroit bienfaire alors qu'il fert
Sa Mere ;
Mais Vulcain ne voit pas en fon mortel
ennuy.
Que l'Amour est plus fort que luy.
L'exemple de Vulcain devroit adoucir
la peine de tous les Jaloux; & quand
on a un Dieu pour compagnon, on fe
peut aifément confoler. Je ne fçay s'il
s'en trouvera beaucoup de ce fentiment
; mais laiffons- les réver aux
maux que leur caufe une imagination
trop vive , & qui ne cherche qu'à les
tourmenter. Si mon fentiment s'eft
trouvé faux fur voftre Enigme, il n'eſt
rien de fi veritable que ceux d'eftime
que j'ay pour vous, & que je ſuis vô-
DEROUX .
tre , & c.
LETTRE XLIII.
A
Troyes.
V
Oftre Mercure, Monfieur, a tant
de galanterie , qu'il en inſpire-
Gij
148
Extraordinaire
roit à la gravité même.J'ay fait d'abord
quelque difficulté de m'y rendre; & le
férieux que demande mon employ,
m'y fourniffoit plus d'un obftacle.
Mais enfin tout cela s'eft évanoüy , lors
que j'ay confideré que plufieurs Perfonnes
que vous nommez , n'en ont
pas de fort éloignez du mien , & que
les Mufes peuvent fans indécence habiter
auffi bien des Cloiftres , que paroiftre
fur des Theatres . Toutes ces reflexions
m'ont laiffé perfuader par voftre
Mercure, & d'autant plus , que c'eſt
une occafion pour vous témoigner que
je fuis voftre tres, &c.
N. DENISE , Chanoine
& Official de Troyes.
Cette Lettre eftoit accompagnée de
l'Explication qui fuit fur l'Enigme de
Pandore.
Me, à quoy bon refter ſur cent
mots partagée ?
Pandore nous figure une Ville affiegée,
Et cette Boëete eft un Mortier
Qui jette fur la Villeen diférentes Places
du Mercure Galant.
149
Toutes ces fumantes Carcaffes ,
Si toft qu'il reçoit feupar ce vieux Bombardier.
Ces Carreaux figurez pres des pieds de
Pandore,
Sont,Paté, Demy- Lune, & Baftio encore .
Ce Pavillon eft noftre Camp,
Ce Banc entrecoupé nous fert de Baterie;
Enfin fuivant ma réverie,
Mercure fous Pandore aux François
donne un Gand.
Vous voulez bien , Madame, qu'avant
que je reprenne la fuite des Lettres,
j'adjoûte à cette Explication une
partie de celles qui m'ont été envoyées
fur les Enigmes de Fevrier. Elles vous
feront connoiftre que la diftance des
lieux n'a pas empêché plufieurs Perfonnes
de fe rencontrer. Les deux premieres
font de Mademoiſelle de la
Salle , de Blois.
Explication de l'Enigme qu'
commence , Dans les Forefts, & c
Votre premiere Enigme est bien- toſt
devinée.
G iij
150
Extraordinaire
Si je ne l'explique point mal ,
Parun Bafton de Marefchal
le trouve dans nos Vers tonte fa deftinée.
Dans les Forefts d'abord ce fuperbe Baton
Naift , & d'un fimple Bois qu'il eftoit
de naiſſance,
Il devient par fa mort un Bois de con-
Sequence,
Dont le feul mouvement met tout en
action .
✡tty
Quand il eft apporté chez divers Artifans,
C'est alors quedes Champs il revient dans
la Ville ;
Et quand le Tour le rend à dorer plus
facile,
Il s'embellit ainfi par tout de temps en
temps.
Celuy qui le poffede , eft utile à l'Etat :
Certesily paroift dans ces Ames guerrieres,
Dans l'illuftre Créquy, dans le vaillant
r'Hin: eres,
du Mercure Galant.
ISI
Devant qui l'Ennemy tremble, fuit, &
s'abat .
Cent Braves qui n'ont point d'autre objet
de leurs voeux,
Suivent , pour l'acquerir, un Augufte.
Monarque
:
De fon Empire enfin s'il porte quelque
marque,
Ce font les fleurs de Lys qui brillent à
nos yeux.
Si jamais onle craint , fi fon pouvoir eft
grand,
Il eft vray que fur tout c'est au temps de
la Guerre ;
Et dans de bonnes mains il fait trembler
la Terre,
Quandfon Maiftre a renom d'un heureux
Conquérant.
Explication de l'Enigme qui
commence par , le porte ce
qu'on veut, &c.
Leop
E Mot de l'Enigme feconde,
C'est la Medaille affurément ;
G iiij
152
Extraordinaire
Car eft- il quelque chofe au monde
Qu'on n'imprime point aisément
Aux deux révers également ?
Tout Ouvrier qui la fabrique
Eft un vray Parent fans amour :
S'il l'expofe aux rigueurs des Saifons
nuit & jour,
Iln'en frapa jamais pour garder la Boutique.
Il eft vray qu'en ce temps un Curieux en
fait
Vne Piece de Cabinet :
Mais quoy tant de nouveaux caprices
N'empêchent point qu'originairement
On ne la mift au fondement
Des plus fuperbes Edifices,
Pour y fervir d'eternel monument
Enfin je fçay que dans l'Hiftoire,
Et pour toute l'Antiquité,
Elle fournitfouvent un fidelle Mémoire,
Quand lesyeux ont jugé de fa fincerité.
Explication de la premiere Enigme
du Mercure Galant du
Mois de Fevrier 1678. fur les
mêmes Rimes de l'Enigme.
du Mercure Galant. 153
L
A Terre.te nourrit,& te donne naiffance
;
En te Séparant d'elle , on fait ton heureux
fort,
Et l'inftrument fatal qui te donne la
mort,
Sert à former l'éclat de ta grandepuiffance.
Tu commandes par tout, dans les Camps ,
dans les Villes,
Chacun avec plaifir te voit dans fa mai-
Son,
L'on fait tout pour t'avoir, & c'est avec
raison,
Mais à tres peu de Gens les peinesfont
utiles.
Sur tout c'eft vainement que quelqu'un
te defire.
S'il n'a pas le bonheur d'eſtre eftimé du
Roy,
Et fi des Fleurs de Lys que tu portes fur
toy
Hn'a pas agrandy le glorieux Empire.
Il faut avoir couru les hazards de la
Guerre,
Il faut eftre fameux parmy tous les Humains,
Pourmériter enfin de t'avoir en fes mains
Gy
154
Extraordinaire'.
Il faut porter fa gloire aux deux bouts
de la Terre.
Ainfi des feuls Heros tu fais la recom
penfe,
Et tu dois bien fuffire à remplir leur efpoir
,
Pais qu'on ne peut la recevoir !
Sans avoir le Bafton de Maréchal de
France.
Explication de ces deux mêmes
Enigmes.
I.
LEBafton, dans nos Bois agité nuit &
jour,
Releve bien le fort de fa baffe naiſſance,
Et fait bien trembler à son tour,
Quand il devient Bafton de Marefchat
de France.
II.
Our trouver aiſement , fans que rien
pour
nous contraigne
Mille commoditez dont nous avons befoin
,
Ayonsfur toutgrand foin
D'en remarquer l'Enfeigne .
Mr LE
BOITEIX,
Chanoine de Sens.
du Mercure Galant. 155
Sur les deux mémes Enigmes.
D
Eux Enigmes ! c'eft trop. Vn pen
de patience ,
Attendez , il faut que j'y penſe.
Ab ma foy je les tiens , on je ne fuis
qu'unfot.
De l'une l'Enfeigne eft le Mot ;
De l'autre , le Bafton de Marefchal de
France.
M' CHIBERT DE MONTIGNY
, T. S. C.
Sur les deux mémesEnigmes par
un jeune Confeiller .
I.
'Eft-ce pas un Baſton de Marefchal
de France ?
NE
N'eft ce pas ce Baftan qui par un triſte
fort
N'a de pouvoir qu'apres fa mort ,
Ce Bafton qui toujours dans les Bois
prend naissance ?
En effet , des Forefts il revient dans la
Ville.
156
Extraordinaire
L'éclat de fa naiffancé en eft bien plus
fameux ,
Quand nous le recevons des mains de
nos Ayeux ,
Et le Bras qui le porte, à l'Etat eft utile.
烘培
C'eft des Braves Guerriers la digne récompenfe
,
Toutes ces Fleurs de Lys en marquent la
Splendeur;
Et tous les Courtisans , tous les Hommes
de coeur ,
Ontpour unfi grand prix toûjours quelque
espérance .
Mais il regne bien mieux au milieu de
la Guerre , }
Quand du brave Créquy l'intrépide valeur.
Infpire aux plus timides une guerriere
ardeurs
Et fait àfon feul nom trembler toute la
Terre.
S"
II.
Vr une Enſeigne on peint la joye &
lamifere ,
Tantoft on peint le mal , tantoft on peint
Le bien i
du Mercure Galand. 157
L'Enfeigne porte tout, & ne refufe rien,
Quoy que l'on la barbouille & devant &
derriere.
Le caprice y fait voir & le Ciel & la
Terre ;
Dans l'unefont les Saints , dans l'autre
les Démons
Témoin le petit Diable où vont les bons
Garçons.
Témoin le Pere noir où l'on boit à plein
verre.
On voit en mefme temps & la Paix & la
Guerre ,
Les Princes & les Roys avec leurs
Ecuffons.
Voulez- vous du Satin de toutes les façons
?
On en vend defort bon auz Armes d'Angleterre.
Mais un Pinceau leger à peine l'a finie,
Qu'on l'expofe aux rigueurs des Saifons
nuit & jour:
C'est pour elle en effet avoir bien peu d'amour,
Que d'expofer fi-toft une naiſſante vie.
158
Extraordinaire
On la cherche avec foin ſans faire de bévenë,
Quoy qu'on la puiffe voir en tous lieux,
en tout temps;
Par ceGuide l'onfçait où logent les Marchands,
Et l'on eft en repos anffitôt qu'on l'a veuë.
Les cinq Explications qui fuivent
font fur l'Enigme du Bafton
de Marefchal de France.
I.
Ette Enigme qu'on examine ,
FlusFouledans la fin quedans son
origine
>
N'est autre qu'un morceau de Bois ,
Qui coupédans les Champs , & porté
dans la Ville ,
Eft par les foins d'un Ouvrier habile,
Poly , repoly tant de fois.
Il est digne des mains des plus braves
François,
Et ne leur eft pas moins honorable qu'utile.
Chacun avec raifon le defire à la Cour,
Des plus grandes Maifons il reauffe la
gloire.
du Mercure Galant.
159
C'eft auffepar luy que l'Histoire
Garde cherement la memoire
Des Héros qu'on pourroit oublier quelque
jour.
•
Le Roy trouve en luy tant de charmes
,
> Que pour marque de fon amour
Il veut bien l'honorerdefes Royales Armes
;
Et ce morceau de Bois aux Ennemis
fatal,
Qui répand dans leurs Champs la terreur
, les allarmes ,
Eft an Bafton de Marefchal.
Mr. LE COMTE DE
CLISSON .
UNB
IL.
N Baston dans les Boisprit toûjours
fa naiſſance,
Mais jamais il n'a de puissance :
Que le Roy ne l'aitfait Bafton de Marefchal.
Son fort alors eft fans égal ,
Et quoy qu'il n'aye plus de vie ,
Les plus braves Guerriers luy portent
tous envie.
Dans les Champs il n'a nul éclat,
160 Extraordinaire
Il luyfaut pour briller , ou la Cour , on
la Ville,
Où fouvent il devient utile
Pour la défence del'Etat.
Quand il estoit couvert d'une écorce &
& d'un Lierre ,
Son Bois n'avoit nulle vertu ;
Mais quand de Fleurs de Lys il fe voit
revestu ,
Et qu'en de bonnes mains il paroiſt dans
la Guerre ,
Ilfait la terreur de la Terre.
UNE BERGERE
PROVENÇALE.
III.
'Enigme eft un Bafton de Marefchal
de France ,
Qui donneaux Ennemis une jufte terreur;
Et quoy que dans les Bois il prenne fa
naiẞance ,
Il eft dans les Combats le prix de la
valeur.
Mr. DE VOLONNE
1
du Mercure Galant. IGI
IV.
RONDEAU.
' Eft le Bafton comme je pense ,
Cui dansla Forestprend naiſſance,
Dont la mort augmente le prix ,
Puis que parmy nous il eft pris
Pour une marque de puiſſance .
收费安
La plus ordinaire espérance
Et la plus digne récompenfe
Des Braves & des Favoris ,
C'est le Bafton.
Quand on le porte avec prudence
On eft de l'Etat la défence ,
Et la terreur des Ennemis ,
Il eftfemé de Fleurs de Lys ,
Enfin d'un Marefchal de France,
C'est le Bafton.
Mr. GAUTHIER .
V.
Q
Vine s'attacheroit qu'au lieu de ma
naiſſance ,
Me croiroit un Bafton de petite importance
; 1
162 Extraordinaire
Mais le changement de monfort ,
Et ma puiffance apres ma mort ,
Ioints à toute autre circonstance ,
Funt deviner, fans qu'on refue bienfort,
Quejefuis un Bafton de Marefchal de
France.
Mr. MoGUOT DE
MACHY .
Voicy de quelle façon Monfieur
Lelleron a expliqué ces mefmes Enigmes.
Il commence par celle de Pandore
qui eft en figure.
Sur l'Enigme de Pandore.
Andore en cet Enigme infigne,
Pandoran
de Vulcain ,
Reprefentefort bien la Vigne
mains
Dont la chaleur fait meurir le Raiſin
Sous le Pampre qui la couronne,
D'où l'on tire l'excellent Vin
Que dans cette Coupe elle donne.
烧烧
Celuy qui la reçoit eft le premier Asstheur
De ce Ius qui luyfut funeste ;
du Mercure Galant. 163
Il n'en connoiffoit pas la force & la vigueur
,
Il s'enfatisfit , & de refte.
Surpris par un fi doux appas ,
Il s'endormit à nu , comme on le reprefente,
Et dansfa pofture indécente.
Fit voir à fes Enfans ce qu'il ne faloit
pas ;
Ou bienla nudité qu'il expofe à la veuë,
Enfeigne que le Vin rend les Gens indiferers,
Qu'il tire du coeur les fecrets,
Et la verité toute nuë.
Run
C'est l'ordinaire effet de la groffe vapeur
Qu'il exhale de cette Coupe ,
Qui monte dans la tefte avecque cette
troupe
D'Enfans impétueux que produit fa
chaleur.
,
Un Singe à qui cette peinture
Donne une plaifantefigure
Paroift le premier furfon bord,
Pour nous apprendre que d'abord
Le Vin porte l'Homme à la joye,
Mais l'amour defon coeur en fuite fait
Sa proye
164
Extraordinaire
Et l'excite à la la volupté
Qu'exprime cette Fille à gorge découverte
Qui ne luy montrefa beauté
Quepour travailler àſa perte.
*
Au plus haut de cettefumée
On a placé la Vanité ,
Quipar elle eft nourrie, & par elle animée
,
Parce qu'un Buveur entefté
Se vante à toute extremité,
Et malgré qu'on en ait , fe fait fa renommée.
Sur l'Enigme , Dans les Forefts.
Ans les embrafemens des Bois,
D'Argent pourla premiere fois...
Paroiffant au jour , prit naiffance ;
Et la Fonte changeantfon fort
Luy cauſe une espece de mort
Sans laquelle il n'auroit jamais eu de
puiſſance.
欢迎烧
On en a fait de la Monnoye ,
Qu'aux Villes comme aux Champs
on reçoit avecjoye.
Paffant de mains en mains, il acquiert de
l'éclat.
du Mercure Galant.
165
Sa beautés'accroift par l'ufage.
D'en poffeder beaucoup quiconque a l'avantage
,
Eft toûjours utile à l'Etat.
A la Cour comme ailleurs nous voyons
tous les jours
Chacunfonpirer pour ſes charmes
Et pour autorifer fon cours ,
Le Roy luy fait porter fes Armes.
Quelque force qu'on tienne prefte ,
On ne peut fans argentfaire aucune conquefte
;
Et comme à ce Métal tout cede , tout
fe rend ,
Quand ce puiffant Nerfde la Guerre
Eft menpar un LouÜISLE GRAND ,
Il fait trembler toute la Terre .
Je
Sur l'Enigme , le porte ce qu'on
veut , & c .
L'Enfeigne qu'on pend aux Mai-
Peutporter devant & derriere.
Des Rébus de toutes façons
166 Extraordinaire
Le Bien , ou Mal affis , la loye , ou la
Mifere ,
Le Paradis , l'Enfer, les Saints, & catera
,
Comme l'Hofte fouhaitera.
Nuit & jour on l'expofe auffi- toft qu'elle
est faite ;
->
Et celuy qui veut faire emplette
Quoy qu'il puiſſe voir aisément
Une Enfeigne en l'airſuſpenduë ,
De peur defaire une béveuë ,
Prendre l'une pour l'autre , il cherche
exactement
Celle où demeure le Marchand
Qui peut l'accommoder des chofes neceffaires
;
Et fi- toft qu'il l'a venë , il trouve fes
affaires.
J'adjoûte deux autres Explications
de cette derniere Enigme.L'une eft de
Monfieur Bruneau ; l'autre m'a eſté
envoyée de Creſpylen Valois.
I.
E ne puis me cacher, je fuis trop expo-
JE
"
Sée's
Et fi quelqu'un de may par hazard a
befoin,
du Mercure Galant.
167
La découverte en est aisée ,
On voit une Enſeigne de loin.
Pour
I I..
>
Our répondre à chaque Diftique
De voftre Enigme Poëtique
Avec un Efprit prophetique
Il eft bon de vous dire en Vers
Que l'Enfeigne d'une Boutique
Reçoit fans aucune replique
Du mal ou du bien authentique ,
A l'endroit , ainsi qu'à l'envers.
On y voit à la mode antique
Vn Saint qui porte une Tunique
Vn Démon quifouvent fait nique
A quelque Pere des Deferts.
Le Ciel y paroift en optique ,
On y voit d'un air magnifique
Vn Prince dont la Politique
Le rend maiftre de l'Vnivers.
L'Ecuffon d'un Roy Gatholique, ..
Auffi-bien que d'un Heretique,
Ou de quelque autre République,
Paroift en mille endroits divers.
Ainfi c'est par un fort tragique
Qu'un riche Marchand qui trafique
L'expofe à l'injure des Airs.
Vne Enfeigne toûjours indique
Tout ce quife met en pratique ;.
168 Extraordinaire
Et je ne crois pas que j'explique
Voftre Enigmefort de travers.
Beaucoup de Perfonnes ont donné des
fens diferens à l'Enigme de Pandore. Ie
me perfuade que vous neferez point fachée
de voir cette diverfité , & je vous
envoye ce qui m'a efté écrit là - deffas.Voicy
par où finit le Billet d'une Belle de la
Rue Chapon.
Je ne me connois pas affez aux I mages
, pour vous parler de Pandore. Il me
femble pourtant que l'Amour ou l'ambition
pourroiét eu former le fens.Regardez
le commencement de ces Paffions,
il n'y a rien de plus agreable, &
c'eft ce que nous reprefente Pandore.
Voyez- en la fin , il n'y a rien ordinairement
de plus funefte , & on y
peut appliquer la Boëte qu'ouvre
Epimethée. Je trouverois encor à
expliquer cette Enigme fur la Satyre.
Si ces mots n'y conviennent pas , ils
peuvent du moins fervir de moralité
à la Fable .
du Mercure Galant.
169
BILLE T.
A Perfonne qui a expliqué voftre
premier Tableau fur Andromede,
trouve que celuy de Pandore
n'eft pas trop éloigné d'une Ruche.
Vous fçavez , Monfieur , que quand
on en veut tirer le Miel , on en fait
fortir les Mouches avec du feu , cela
approche fort de voſtre Enigme ; car
je fais de la Boëte une Ruche , autour
de laquelle le Laboureur & fa
Femme font un feu qui en fait fortir
les Mouches qui s'envolent .
Explication de la même Enigme .
que
A Beauté donnent les Dieux,
Lat
Cet aimable Poiſon qui nous prend
par les yeux ,
Eft une fource trop féconde ,
D'où fortent tous les Manx que foufre
tout le monde.
Pandore eft un objet qui donne de l'amour
Q. de Janv. H
170
Extraordinaire
Pour cette Boëte fi funeste ,
Qui nous feroit perdre le jour
Sans l'efperance qui nous reste.
BILLE T.
A Paris.
>
de Fevrier , intitulée Pandore, reprefentoit
le Roy fous la reffemblance
d'Epimethée , qui en ouvrant la
Bocte que cette Déeffe luy apporta,
en fit fortir toute forte de Maux, fans
eitre attaqué d'aucun. La Guerre que
ce grand Monarque a declarée à fes
Ennemis, n'a pour eux que des fuites
tres-malheureuſes,tandis que la France
jouit des mêmes avantages qu'elle
pourroit efperer das un temps de Paix.
DAVVILLIER DE BASBOURG,
Avocat.
Vo
AUTR E.
Oftre Tableau me repreſente
Andromede , dont la Femme
du Mercure Galant. 171
qui eft languiffante dans fa Chaife eft
l'Image. Celuy qui paroift la vouloir
alfommer eft le Dragon ; ce petit Amour
qui fe met au devant eft Perſee
qui l'aimoit éperdument & qui la
fauve aux yeux de cette Femme épouvantée
qui eft la Mere de la Belle expofée,
& dont la tendreffe ne peut fe
raffurer aupres de Perfée qui ne s'eftoit
mis fous les armes que pour defendre
fa Maistreffe .
Fragment d'une Lettre
de Rheims.
ne doute point que le Mot de l'EJigme
de Pandore ne foit le Fruit
défendu à noftre premier Pere . Voicy
la maniere dont je l'explique . Epimethée
qui eſt dans une Chambre propre
& magnifique , reprefente Adamı
qui eftoit dans le Paradis Terreftre,
le plus beau lieu du monde , & où il
vivoit dans une felicité pleine & entiere
. Pandore & fa Boëte ne figurentelles
pas Eve qui prefenta la Pomme à
Adam Selon la Fable, tous les maux ?
Hij
172 Extraordinaire
.
que
fe font répandus dans la Nature fi-toſt
la Boëte a efté ouverte , & il n'y
a eu que l'Esperance qui foit demeurée
au fonds. Il eft bien plus de dire
que ce n'eft que parce qu'Adam a
mangé de ce Fruit , que les Hommes
ont miferables , & qu'il ne leur eft
demeuré que l'efperance de fe foûtraire
à leur mifere par le travail. Epimethée
n'a pas le Corps entierement veftu
; auffi Adam eftoit-il nud , puis
que l'Ecriture marque qu'apres avoir
tranfgreffé le Commandement de
Dieu, il eut lonte de fa nudité.
Fragment d'une Lettre de Lyon.
Oicy
Voici comme j'explique l'Eni-
Ꮩ gme de Pandore . Je dis que Pandore
envoyée par Jupiter pour aller
porter une Boëte à Epimethée, reprefente
la Chymie qui fe vante de dorer
tous les Metaux jufques dans le
fond de leur fubftance , & qui eft une
Science que fes Partifans affurent venir
de Jupiter, c'eft à dire de Dieu qui
ne eft l'Infpirateur. Epimethée eft ce
du Mercure Galant .
173
fameux Bertholt Allemand qui ayant
jetté du Salpeftre dans un Creufet avec
quelques autres ingrédiens, & raiſonnant
fur le fracas qu'il fit tout à coup
apres qu'il eut efté enflamé par le feu,
trouva enfin cette terrible & fulminante
compofition dont il fut crû le
premier Inventeur , contre l'opinion
de ceux qui foûtiennent que ce dangereux
Secret nous eft premierement
venu de la Chine. Quoy qu'il en ſoit
il eft conftant que les plus grands
maux & les plus épouvantables débris
que caufe la Guerre ont pris leur origine
de luy. Ainfi on peut dire avec
beaucoup de raifon que cette Boëte
fignifie tous les Inftrumens à feu dont
on fe fert à la Guerre , & dans lefquels
on renferme la Poudre , qui venant à
s'embrafer & à fortir par ces bouches
effroyables, fur tout par celles des Canons,
pouffe en l'air & contre les murs
des Places qu'on affiege , ces Boulets
rouges qu'on en voit fortir au travers
de leur plus épaiffe fumée. Ces Carcaffes
accablantes ces Bombes &
ces Grenades volantes qui font de ſi
ravages , & qui empruntent de afreux
Hiij
174
Extraordinaire
la poudre cette force impulfive & defolante
qui renverfe tout ce qu'elle
rencontre à fon paffage ,font affez naïvement
exprimez par ces petits corps
qui font impetueufement portez contre
ce grand Pillier qui eft la figure
des Fortifications qu'on attaque ; ce
que la pofture de Pandore & d'Epimethée,
qui font chacun furun Siege
fembloit vouloir confirmer.
PERIER LABORY .
La diverfité des fens qui ont esté
donne à ces Enigmes , ne nousfait pas
feulement connoistre la diverfité des Efprits
, mais le plaifir que tout le monde
Je fait de ce qui feroit regardé comme une
peine , fi on eftoit indispensablement
obligé de faire ces fortes d'Explications,
Le temps qu'ony employeroit alors par
contrainte, leur feroit donner le nom d'étude;
& il n'y a point de Mot plus terrible
pour beaucoup d'Esprits libertins
qui refuferoient les belles connoiffances ,
fi on ne trouvoit moyen de les divertir en
les leur infinuant. La Ienneſſe eſt naturellement
ennemie du travail , & il eſt
du Mercure Galant. 175
difficile de le faire aimer , qu'en le rendant
agreable . C'est par là que les Perfonnes
du plus haut rang n'épargnent
point quelquefois la dépense pour faire
donner à leurs Enfans les premieres teintures
des Lettres , fans qu'ils s'apperçoivent
que ce foit une étude qu'on leur
faitfaire. Nous avons veu de nos jours
un habile & ingénieux Precepteur d'un
tres-grand Prince fe fervir de cette
adreſſe. Il ordonna qu'on fift quantité de
petits Hommes pour comp :fer pluſieurs
Compagnies. On avoit mis toutes les
Lettres de l' Alphabet au bout des Piques
des Capitaines . C'estoit un jeu pour le
Prince , qui en demandant qu'on luy fift
approcher le Capitaine A , le Capitaine
B , ainfi des autres , s'attacha aux
Lettres qui les diftingnoient , & apprit
en pen de jours avec plaisir , ce qu'on ne
retient ordinairement qu'en beaucoup de
mois. Ie croy , Madame , que vous entrerezdans
ce mefme raiſonnement , && que
vous en tirerez cette conféquence , quefi
tout ce qui eft propofé comme étude , fait
naiftre de la répugnance & du chagrin ,
parce qu'on le regarde comme un travail;
tout ce qui femble inventé pour nous di-
1
1
Hiiij
176 Extraordinaire "
:
vertir , eft toûjours avidement embraſſe.
Les Enigmes dont j'avois commencé à
vous parler en font un exemple. Elles
donnent de la peine. Ilfaut refver pour
en découvrir le fens , & on n'en vient
quelquefois à bout qu'apres plufieurs beures
d'application ; mais parce qu'on les
regarde comme un plaifir , on s'en fait
un effectif de toutes les refveries qu'elles
coûtent , & on ne laiffe pas d'en tirer l'utilité
qui doit eftre le but de ces fortes de
jeux d'esprit. Ainfi on apprend en fe
devertiffant , puis que pour déveloper le
fens qu'ony tient caché , ilfaut s'appliquer
fortement à connoiftre la nature de
toutes chofes. Les Enigmes en figure
n'ont pas feulement fait étudier les Fa
bles , elles ontfait lire les Histoires Saintes
& Prophanes , & engagé à de cu
rieufes recherches fur toute forte defujets.
Il ne faut qu'en voir les Explicationspour
le connoistre. Ie ne vous envoye
que celles qui ont efté faitesfur les deux
premieres , c'est à dire fur Vénus & Vulcain
, & fur Pandore . Elles font remplies
de tant de chofes d'érudition , qu'il est
impoffible de ne pas demeurer d'accord dis
profit qu'on peut faire en les lifant . Puis
que vous m'affure que ces fortes d'occHdu
Mercure Galant. 177
pations d'esprit ne plaisent pas moins
dans votre Province qu'ellesfont ailleurs,
ilfaut que je vous donne à vous & à vos
Amies une nouvelle matiere de vous exercer.
Ie viens de vous faire voir quantité
de Lettres qui en vous divertiſſant , ne
vous ont confté que la peine de les lire.
En voicy une autre que vous examinerez
plus d'une fois avant que vous en puiſſiez
découvrir lefens. Elle eft en Chifres ; &
afin que vous ne foyez point embaraſſée
de ce terme , ilfaut vous dire que le Chifre
n'eft pas toujours employé dans ce qui
s'appelle Lettre de Chifres. Onfe fert da
Plantes d'Animaux , & generalement
de tout ce qu'on veut . Ainfi ces Lettres
nefont rien autre chose qu'un fecret entre
deux on plufieurs Perfonnes qui s'entendent
, & qui regardent chacun les marques
ou caracteres dont elles font convenues
pour reconnoistre ce qu'elles s'écrivent.
On les employe pour tout ce qu'on
ne veut point qui soit découvert , & il n'y
a que ceux qui en ont la clefqui en puiffent
avoir l'intelligence . Il faut que les
autres devinent , & je vous donne aujourd'huy
à deviner à vous mefme parce
nombre d'Orfeaux , de Poiffons , &
-
Ну
178
Extraordinaire
d'Animaux , que j'ay fait graver dans
la Planche que je vous envoye . Ceux qui
fe feront un plaifir avec vous de déchifrer
cette Lettre , ne le feront pas fans
utilité , puis qu'en s'appliquant à diftinguer
chaquefigure , ils apprendront à les
connoiftre parfaitement . le dévrois ne
vous rien dire davantage , parce qu'on
n'inftruit jamais ceux qu'on a deffein de
tromper ; mais afin de vous donner plus
de facilité à déchifrer cette premiere Lettre
, vous accoustumer par là à venir à
bout de celles de cette nature que je vous
envoyeray tous les trois Mois , je vay
vous nommer sans aucun ordre tout ce
que vous trouverez dans cette Planche.
Il y a quelques figures qui y font ernployées
plufieurs fois , & il ne vous fera
pas difficile de les connoiftre. Ne vous
étonnez pas de l'Iynx & du Nycticorax.
·Il est bon de vous faire voir quelques
Oyfeaux qui vous foient moins connus
que la plupart de ceux dont j'ay à vous
dire les noms. Voicy tout ce qui fait la
graveure de la Planche . Une Autruche,
un Lievre , un Renard , un Vipere,
un Etourneau , un Eturgeon , un Rat,
un Rinocerot , un Roffignol , un Tydu
Mercure Galant.
179
gre , un Nycticorax , un Iynx , un
Chien , un Eléphant , un Daim , un
Sanfonnet , une Mouche , un Turbot,
un Eperlan , un Afne , une Tanche,
un lar , une Alloüete , une Truye, un
Ecureuil , un Dromadaire , un Tarin,
un Lyon , un Vautour , une Oye , un
Vaneau , un Ortolan , une Macreuſe,
une Salamandre , un Chévreüil , un
Héron , un Chat , un Hybou , un
Pinfon , une Ecriviffe , une Tourterelle
, un Serin , une Loutre , une
Tortue , un Emerillon , un Saumon,
un Lapin , un Roitelet , un Bléreau,
un Singe , un Ramier , une Perdrix
, un Eprevier , un Rale , un Faifan
, un Ours , une Bécaffe , un Veau,
une Grue , un Léopard , une Grénoüille
, un Merle , un Loup , & un
Aigle.
Tettez les yeux fur la Planche . Tachez
de connoistre les Figures par tout ce
que je viens de nommer , & trouvez un
fens dans l'arrangement où vous les voyez
fans la Planche , & où vous devez taeber
de les mettre avant que de vous attacher
à deviner. Si la chofe vous paroist
difficile , fongez qu'ily a en France de fi
180
Extraordinaire
habiles Gens à déchifrer cesfortes de Lettres,
qu'il ne leur en a jamais échapé aucune.
Cependant ne confonde pas ces
Figures, avec les Hierogliphes . Ils font
fort diférens des Chifres , & c'est ce qu'il
y aura lieu de vous expliquer une autre
fois.
Ie reviens aux Lettres , dont je n'ay
interrompu la fuite que pour vous
donner à déchifrer . Il y en a qui contiennent
d'agreables incidens. Lapremiere
que vous allez voir est du
nombre. Les autres font fur diférentes
matieres.
LETTRE XLIV .
L eft donc bien vray , Monfieur,
que vous avez reçeu les deux Billets
que nous vous avons écrits, & que
vous avez même donné des louanges
à ce qui nous fembloit fort provincial.
Vous infpirez par l'Ouvrage que
vous donnez tous les Mois au Public,
une certaine envie de faire quelque
chofe d'agreable qui nous fait ailément
fuccomber à la tentation que
du Mercure Galant. 181
nous avons de vous écrire.Et le moyen
de s'en difpenfer apres le foin que vous
prenez de nous faire valoir dans vôtre
Mercure Il n'y a rien de plus obligeant
pour des Perfonnes inconnues
& éloignées de vous de pres de cent
lieues, qui ne pouvoient fe promettre
que vous en feriez tant pour elles. En
verité , Monfieur , il faut que vous
ayez autant de bonté que vous paroisfez
Galant. Nous en fommes fi touchées
ma Coufine & moy, que nous
ne ferons point de dificulté de vous
avouer que vous avez prefque deviné,
quand vous avez crû nous connoître
, au moins pour ce qui regarde
noftre Maiſon fituée fur l'une
des deux Rivieres dont vous
parlez . Elle eft fur le haut d'un Côteau
entouré de plaines , de Bocages,
de Ruiffeaux & de Prairies , où coulent
doucement des Fontaines d'une
eau tres-vive & tres- claire qui nous
font fouvenir affez fouvent des Driades
& des Hamadriades dont les Poëtes
font de fi agreables Peintures. Ce
fut dans ce lieu charmant que ma
Coufine & moy nous allames jufqu'à
182 Extraordinaire
un Bois qui n'eft pas fort éloigné du
Côteau que nous habitons. Le jour
qui eftoitle plus beau du monde, quoy
que dans la plus rigoureufe faifon de
l'année, fembloit deſtiné aux plaiſirs
de la Promenade, & rien ne nous avoit
paru plus propre à faire paffer la migraine
qui tourmentoit cruellement
ma belle Parente. Apres nous eftre un
peu promenées, nous nous repofâmes
au pied d'un Chefne, vis à vis de la
Riviere , où mon aimable Coufine
ayant un de fes bras appuyé fur mes
genoux, & foûtenant fa tefte de l'une
de fes mains , me fit voir dans une douce
langueur où fon mal l'avoit fait
tomber , que les Beautez les plus vives
& les plus enjoüées ne font pas
toûjours les plus touchantes. Jem'occupois
pour la divertir à la lecture de
voftre dernier Mercure , & j'avois à
peine lû l'Hiftoire des deux Coufines.
que vous faites trouver fi ingénieufement
dans un Bain, quand un bruit
qui paroiffoit venir d'affez loin , me
fit quitter mon Livre & fufpendit la
douleur de ma Compagne. Ayant
tourné la tefte l'une & l'autre vers
du Mercure Galant . 183
l'endroit d'où il venoit , nous fûmes.
furpriſes de voir de l'autre cofté de la
Riviere deux Hommes bien montez,
courans à toute bride, deguifez par de
grands Bonnets fourrez qui leur couvroient
le vifage, dont le dernier portoit
une Dame mafquée en croupe.
Nous revenions à peine de noitre
premiere furprile, que nous entendimes
un nouveau bruit. Il eftoit caufé
par quatre Cavaliers qui joignirent
auffi-toft les premiers, qu'ils parurent
défier au combat en tirant leurs Epées ;
mais les deux qui fe crûrent trop foibles
pour refifter aux autres , fe défirent
de la Dame , la mirent à terre ,
fe retirerent avec autant de vîteffe que
nous leur en avions remarqué quand
ils eftoient arrivez. Ceux qui les obligerent
à fuyr eftans defcendus de
cheval, prierent cette Dame d'y monter
; mais nous connumes par fes cris
qu'elle s'y oppofoit de toute la force,
& nous comprimes mémes qu'elle fe
feroit jettée dans la Riviere , fur le
bord de laquelle fe paffoit cette avanture,
fi on ne l'euft pas retenué . Elle
faifoit de grands efforts pour s'écha
&
184
Extraordinaire
per, quand un de fes Meffieurs fe jetta
à fes genoux , & par fes actions fupliantes
nous fit conoiftre que l'amour
avoit grande part à cette affaire. Mais
quelque grace qui nous paruft dans
tout ce qu'il faifoit , & malgré toute
l'éloquence que fa paffion luy donnoit
, & dont on doit croire qu'il fe
fervit de fon mieux , la Dame ne paroiffoit
pas perfuadée ; mais enfin un
vieux Cavalier de la Troupe luy tint
un langage qui fans doute luy réuffit,
car foit qu'il parlaft avec plus d'autorité,
foit qu'il euft plus de bonheur
que celuy que nous crumes le plus
amoureux , nous vifmes diminuer le
deſeſpoir de la Dame qui fe réfolut un
peu apres à monter en croupe, & à fa
deftinée. Il nous a efté impoffible de
rien deméler de plus de ce miftere. Si
nous en pouvons découvrir la fuite,
nous vous en ferons part, comme nous
faifons du malheur qui m'arriva de
laiffer mon Livre au pied de l'Arbre
où nous nous eftions repofées ; mais
ma Coufine y perdit auffi fa migrai
ne , & la joye que i'en eus me confola
de ma perte.
3
du Mercure Galant. 185
Cette belle journée eftoit pour
nous une journée d'avantures . Nous
trouvâmes en entrant dans noſtre
Chafteau un Caroffe à fix Chevaux ,
dont nous ne pûmes connoiftre d'abord
les Livrées ; & quand nous fûmes
dans la Salle , nous vifmes trois
Bergeres maſquées conduites par trois
Bergers qui ne cedoient point aux plus
galants de ceux qui menoient paiftre
leurs Troupeaux aux bords de Lignon,
dans les heureux temps d'Aftrée. Les
Bergers eftoient habillez avec tant de
magnificence & de propreté , que
vous n'auriez point douté en les voyant
, qu'ils ne paffaffent tous les autres
de leur Province. Je ne fçay mefme
fi dans vos quartiers vous en trouveriez
aisément qui euffent quelque
avatage fur eux. Les Bergeres avoient
de petits Habits à la Poitevine , dont
les Corps eftoient de toille d'argent de
couleur de feu , enrichis de dentelles
d'or fraifées , & cet ajuftement donnoit
à ces aimables Villageoifes un air
qui ne déplairoit pas fans - doute aux
plus délicats de vos Courtifans. Les
Couvrechefs jaunes qui faifoient leur
186 Extraordinaire
coëffure , ne diminuoient rien des
charmes qui paroiffoient dans leurs
vifages , malgré le foin qu'elles prenoient
de les cacher fous de petits
Mafques de Venife. Vous pouvez juger
de l'agreable furpriſe où nous fûmes
ma Coufine & moy. Nous n'en
pouvions attendre qu'une fuite heureufe.
Auffine manqua-t-il rien à cette
Avanture de tout ce qui la pouvoit
rendre plus divertiffante. Ces Maſ
ques,fuivant la coûtume du Païs, propoferent
de jouer un Momon. Ils le
mirent mefme fur la Table dans une
Boëte auffi galante que magnifique. Je
fus la plus hardie de la Compagnie.
Je jettay ma Bourfe fur la Table pour
jouer , & jouay heureuſement , foit
que la Fortune l'euft ainfi voulu , ou
que celuy qui avoit fait le défy euft
cherché à perdre. La Boëte fut ouverte
, & on trouva dedans une Taupe.
C'eft, felon moy , un des plus vilains
Animaux qu'on puiffe voir. Il ne ſe
cacheroit pas toûjours fous terre , s'il
n'eftoit convaincu luy-mefme de fa
laideur. Mon gain me coufta un Souper.
Je le donnay de mon mieux, & ne
du Mercure Galant.
187
$
fus point fâchée de régaler des Gens
qui avoient pris tant de foin de nous
divertir. En attendant le Souper , on
dança des Ménüets .Cette belle Troupe
avoit amené avec elle fix Hautbois,
qui ne gafteroient affurément aucune
des. Simphonies où on les voudroit
employer. Les Sabots de nos Bergers
& de nos Bergeres , qu'un autre appelleroit
des Souliers de bois , & qui n'étoient
pas moins galans & moins magnifiques
que
les Souliers de vos Dames
les mieux mifes , ne les empelcherent
pas de dançer avec toute la
propreté de celles que vous admirez
tous les jours dans voftre grande Ville.
Il falut lever le Mafque quand on fervit
le Souper. C'eft là que nous vifmes
des Beautez qu'on ne peut affez loüer.
Il fembloit que la Nature euft pris
plaifir à faire exprés des Vifages pour
parer les plus belles Perfonnes qu'on
vit jamais. Je ne vous dis rien de la
bonne mine des Bergers. Ils eftoient
dignes de fervir d'eſcorte à de fi aimables
Bergeres , & on peut dire avec verité
qu'il auroit efté difficile de faire
une plus charmante Affemblée.Nôtre
188 Extraordinaire
Repas dura deux heures. Nous dançames
enfuite toute la nuit , & je n'eus
d'impatience dans toute cette Feſte
que de voir arriver le temps de vous
l'écrire. Vous voyez , Monfieur, qu'au
moins nous vous faisons part de nos
plaiſirs de la maniere que nous le pouvons
, en reconnoiffance de ceux que
vous nous procurez par vos Ouvrages,
& de la bonté particuliere que vous
avez bien voulu avoir pour deux Coufines
qui font vos tres, & c.
LETTRE XLV.
A Paris .
Omme la moindre faveur méri-
Cene
Co te une reconnoiffance , je me
trouve engagé à vous faire paroiftre la
mienne , par l'honneur que je reçois
de voſtre fouvenir. C'eft un devoir,
Monfieur, dont je m'acquite avec joye.
J'avois defiré de vous expliquer de
bouche l'eftime que j'ay pour vous. Je
révere naturellement les Sçavans , &
l'amour que j'ay toûjours eu pour l'étude
des beaux Arts , m'a porté foudu
Mercure Galant. 189
vent à chercher accés auprés de ceux
dont j'avois longtemps admiré les Ouvrages
dans le filence du Cabinet.
Quoy que ces Perfonnes foient des
Elprits du premier ordre, avec lefquels
la jeuneffe où je fuis encor , femble ne
me devoir pas fouffrir de commerce ,
j'ay eu affez de bonheur pour entretenir
quelquefois ces Génies éminens,
& pour leur témoigner la joye que
j'avois d'eftre né dans ces heureux
temps , où la profondeur de leur érudition
& la beauté de leur langage
leur ont attiré tant de louanges & d'adorateurs.
J'aurois eu la mefme curiofité
pour Ciceron & pour Demoftenes,
fi j'avois efté de leur temps , & mon
amour n'euft pas efté moindre pour
Virgile & pour l'incomparable Homere
; mais je ne me plains point de
ma deſtinée. Noftre âge n'eft inferieur
en rien aux Siecles paffez. Il a porté &
porte encor des Hommes auffi fameux
que les plus fameux Perfonnages de
l'Italie & de la Gréce ; & n'en connoiffous-
nous pas , Monfieur , parmy ceux
qui ont achevé leur courfe , & parmy
ceux qui vivent encor, qui ont furpal190
Extraordinaire
fé dans tous les genres d'écrire les plus
Celebres d'entre les Orateurs , les
Hiftoriens & les Poëtes des temps paffez
? Si la Fortune devient favorable à
mes defirs , je pourray bien vous quereller
un jour en bons termes de ce
que vous ne voulez pas que l'on vous
exprime par de juftes loüanges le plaifir
qu'on prend à lire vos Livres. Vous
eftes ingénieux à divertir l'efprit de
vos Lecteurs par cent petites Hiftoires
les plus agreables du monde , & vous
ne voulez pas que l'on vous cajole un
peu fur l'induſtrie de voftre Efprit qui
a trouvé le moyen de faire fçavoir à
tout le monde ce qui fe paffe par tout
Le monde.
Je connois de jeunes Demoiſelles
que leur humeur enjoüée n'a pas empeſché
de joindre à une vivacité d'efprit
merveilleux,une connoiffance entiere
des beaux Arts , lefquelles font
toûjours tres- curieufes de ces Narrarions
de Balets & de Divertiffemens
que vous raportez . Elles difent, Monfieur,
que les Provençales ont triomphé
dans leur Maſcarade , & qu'il n'y
à rien de fi galant & de fi fpirituel.
du Mercure Galant .
191
"
Elles ont lû & relû cet endroit , &
elles ont affuré qu'on ne pouvoit trop
aimer ces belles Perfonnes. La Gazette
Galante leur a paru encor tresbien
inventée , & elles l'ont admirée
plus d'une fois . Le Combat de la
Louange & de la Satyre eft quelque
chofe de bien fin , l'invention en eft
fubtile, & quiconque l'aura lû , avouera
avec ces jeunes Demoifelles , que
l'Autheur de ce Combat , foit qu'il
l'ait donné en attaquant ou pour le defendre
, doit eftre regardé comme le
victorieux & le maiftre du champ de
Bataille. Je n'aurois jamais fait, Monfieur
, fi je voulois vous écrire tout le
bien qu'elles difent de voftre Mercure
, & avec quel empreffement elles
l'attendent tous les Mois. Ces aimables
Perſonnes m'ont ordonné d'expliquer
les Enigmes de l'onziéme Tome.
Elles ont crû qu'ayant efté affez
heureux pour trouver l'Académie Francoife
dans une Enigme , j'aurois encor
le mefme bonheur dans les deux dernieres
que vous venez de nous propofer.
La confequence n'eft pas infaillible
, mais leur volonté a efté plus forte
192
Extraordinaire
que mes raifons , & ne leur pouvant
refifter,je me fuis mis en chemin pour
chercher le Mot de la feconde . Je l'ay
je croy trouvé par celuy de l'Enfeigne.
Dans la premiere , Monfieur , il me
femble que j'y vois briller l'éclat des
Fleurs de Lis , & que ce Baiton de
couleur bleuë qui en eſt tout parfemé,
doit eftre un Bafton de Marefchal de
France , l'objet des voeux de tous les
Braves de nos Armées. Le fort de ce
Bafton eft fans doute bien éclatant
puis qu'il eft deftiné pour eftre le prix
glorieux des nobles fatigues de nos
Héros. Ce Bafton eft comme un foudre
qui donne la Paix à l'Etat, & porte
la Guerre aux Etrangers; qui raffure
le Royaume, qui donne la terreur aux
Ennemis, & fait enfin trembler toute
la Terre.
Il faut eftre auffi importun que je le
fuis , pour vous arrefter fi long- temps
par une Lettre ; & il faut eftre auffi
honnefte que vous l'ettes , Monfieur,
pour avoir la patience de la lire. Peuteftre
avec tant de paroles n'auray- je
rencontré que du vent , fans trouver
le Mot ; mais puis que dans voſtre
Mercu
du Mercure Galant.
193
Mercure vous me donnez la liberté de
vous écrire, j'ay crû que vous ne trou
veriez pas mauvais que je m'en ferviffe,
quand ce ne feroit que pour vous
allurer que je fuis voftre , & c.
LAGRENE' DE VRILLY .
LETTRE XLVI.
Y
A Richelieu.
E pris dernierement la liberté, Monfieur
, de vous écrire les fentimens de
nos Dames de Richelieu fur les Enigmes
du Mois de Janvier ; mais comme
elles en ont fort heureuſement découvert
le vray ſens , & que vous n'en
avez pourtant point fait de mention
dans voftre dernier Volume , je me.
fuis perfuadé pour l'honneur de ces
Dames qui ont & de la qualité & de
l'efprit , que ma Lettre ne vous a pas
efté mife entre les mains , puis que
vous paroiffez trop exact & trop obligeant
, pour ne leur pas rendre la même
juſtice que vous avez renduë à tant
d'autres , qui n'ont pas eu plus d'efprit
& de pénetration qu'elles,à en décou-
Q. de Lanv.
I
194
Extraordinaire
vrir tout le miftere. Cependant comme
je n'avois pas réüfly dans le foin
que j'avois pris de vous faire fçavoir
leur penfée,je les avois priées de choi
fir un autre que moy pour vous écrire
à l'avenir leurs intentions ; mais ces
Dames qui n'aiment pas beaucoup l'éclat
, & qui fe contentent de deviner
les Enigmes, fans fonger plus loin , fe
font fervies du pouvoir qu'elles ont fur
moy, pour m'obliger à ne pas quiter
J'employ qu'elles m'ont donné de leut
Secretaire aupres de vous . Je leur
obeïs , & pour
le faire exactement,
je vay vous apprendre de quelle maniere
elles expliquent vos deux dernieres
Enigmes en Vers , & celle du
Tableau de Pandore . Je commence par
la premiere. Elles foûtiennent,
Quand on devroit encor les paffer fous
filence,
Que ce qu'on lit au premier Madrigal,
Avec raifon ne fe peutdire en France,
Que d'un Baston de Maréchal,
Pour la feconde Enigme , elle leur a
peu de peine, que dés la pre- fait fi
du Mercure Galant. 195
miere lecture qu'elles en firent, elles
y trouverent un fens que je croy eftre
le veritable :
Car quoy quel Autheur en effet ,
Pour paroiftre obfcur fe contraigne ,
Il nous a dépeint un Enfeigne,
Bien mieux qu'aucun Peintre n'euftfait
Le Tableau de Pandore n'eft rien
à leur fens que la Pomme qui a produit
fur la Terre toutesles Miferes que
nous y voyons;
On pour mieux m'expliquer , c'est la
chute de l'Homme,
Que caufa lafatale Pomme
Qu'Eve offrit àfon cher Epoux,
D'où tout incontinentfortirent
Lesfâcheux Maux qui les faifirent,
Et qui font venus juſqu'à nous.
Et en effet Eve preſentant ce malheureux
Fruit à Adam dans le Paradis
Terreftre, luy donna l'envie d'en goû→
ter, comme Pandore infpira à Epimethée
une curiofité femblable, quad elle
luy mit entre les mains la Boëte funefte
d'où fortirent tous les Maux
que
les anciens Poëtes ont feint. Car enfin
I ij
196
Extraordinaire
il n'eft que trop affuré que ces Anciens
là nous ont fait par cette Fable un portrait
naïfde la chute de l'Homme. Par
Pandore ils nous ont reprefenté la Nature
humaine dans l'état d'innocence,
& fa chute par la curiofité d'Epime.
thée , qui eft le Peché . Ce que Jupiter
fit lors qu'il envoya à cet Homme
cette Boëte tres-précieufe au dehors,
mais où eneffet tous les Maux eftoient
cachez au dedans ; la Providence Divine
l'a fait , quoy que diferamment
à l'égard d'Adam qui reçeut d'Eve
cette malheureuſe Pomme qui nous a
tous perdus , & qui eftant tres-agreable
à voir , cachoit neantmoins dans
foy toutes les miferes que nous reffentons
. La feule diference qu'il y a, c'eft
que l'une n'eft qu'une fiction , & que
l'autre eft une realité que nous n'experimentons
que trop , & que l'Ecriture
Sainte nous oblige de croire,
Mais pour rendre juſtice aux Perfonnes
qui ont deviné toutes ces Enigmes
, je vous diray que la premiere
l'a efté par Madame de Grand- Pré que
yous connoiffez . La feconde par Madame
de Reveillon que vous ne con-
1
du Mercure Galant. 197
noiffez pas , & qui eft une des plus
aimables Perfonnes du monde ; & la
troifiéme par cinq ou fix autres Dames,
qui toutes vous eftiment comme
elles doivent , auffi bien que celuy à
qui elles ont donné commiffion de
vous en affurer , & qui fera toute fa
vie voſtre tres , & c.
DE GRAMMONT .
LETTRE XLVII.
A Arles.
Onfieur, Il faudroit que l'Aca-
Mdémie Royale fuft infpirée de
ce mefine Dieu qui a donné fon Nom
à voftre Livre , pour vous remercier
dignement des louanges qu'il nous a
données. Il faudroit avoir fon éloquence
& fa galanterie pour vous exprimer
comme il faut toute noftre reconnoiffance
. Mais comment remplir
nos devoirs en cette rencontre
maniere de faire la chofe furpaffe le
bienfait. Vous nous avez fait connoître
à toute l'Europe, avant mefme que
nous fuffions connus de vous . On dira
peut-eftre que c'eft noftre bonne for-
La
I iij
198
Extraordinaire
1
tune qui l'a fait , ou pour mieux dire
voftre génie bienfaiſant, & que c'eſt
luy qui fçait faire quand il veut des
Portraits qui paffent de bien loin les.
Originaux. On peut dire encor que
vous redreffez fouvent la Nature , &
que vous n'avez pas fimplement dit
de nous tout ce que nous fommes, mais
encor ce que nous devons eftre . Qu'on
en dife ce qu'on voudra ; que les Oyfeaux
& les raisonnables ; que les Sçavans
& les Envieux s'en entretiennent,
il fera toûjours vray de dire que
de la mefme main dont vous encenfez
les Dieux de la Terre , & dont vous
avez accouſtumé de montrer les Braves
& les Héros , vous avez encor dépeint
les Académiciens de la Ville
d'Arles. On dira que vous les comptez
entre les Miracles de fa Majeſté,,
& qu'il faut eftre Impie ou Libertin
pour douter de la verité des Miracles.
Quoy qu'il en foit , Monfieur , fi nous
croy ons pouvoir eftre auffi heureux
en matiere d'Impreffion que vous l'eftes
, nous ferions bien-toft connoiftre
toute la terre que nous fommes ravis
de vous estre obligez , & qu'apres .
199
SHO
THERE
!
du Mercure Galan
Palliance de l'Académie Francoife la
protection
de Monfieur le De
S. Aignan , & les continuelles graces
que nous recevons du Roy, nous n'eftimons
rien tant que vostre amitié ,
& que nous voulons toûjours eftre
YOS , &c.
M
Les Académ. de l'A.R. d'A.
ESTOUBLON, Sec. Perp.
REPONSE.
Effieurs , Si le Mercure eftoit
du prix que vous luy donnez, il
feroit bien récompenfé par l'obligeante
Lettre que vous m'avez fait
la grace de m'écrire. Je n'ay point pretendu
de remerciement quand j'ay entretenu
le Public de l'Illuftre Compagnie
dont tout enſemble vous formez
le Corps. J'ay cherché feulement à me
faire honneur en luy apprenant qu'elle
ne m'eftoit pas inconnue. Je diray
plus encor , quelque fuccés que mon
Livre eut paru avoir , jefuis perfuadé
qu'on auroit crû que beaucoup de
chofes y auroient manqué , fi on n'y
avoit point lû vos Illuftres Noms. Les
I iiij
200 Extraordinaire')
plus éclairez m'auroient fans doute accufé
de l'eftre peu fut ce qui eft le plus
digned'eftre eftimé,s'ils avoient apris
par d'autres, ce que j'aurois négligé de
leur apprendre de vous dont le Nom
feul peut donner du poids à mon Outvrage.
Cette matiere mefine n'eftoit
pas difficile à trouver , & quoy que
rien ne foit fi rare qu'une Affemblée
où il y ait autant de merite qu'il s'en
rencontre dans la voftre, ce merite eſt
fi connu & fait un bruit fi éclatant
´dans le monde , qu'il faudroit n'en eſtre
point du tout pour ignorer que votre
Académie eft remplie d'excellens
Hommes qui ne cedent en rien en délicateffe
& en érudition aux Siecles
les plus heureux de l'Antiquité. Ces
Illuftres Romains de qui vous tirez
voftre origine , nous ont laiffé avec
leurs Efprits fins & polis , un amour
pour les belles chofes qui vous donne
aujourd'huy la preferece fur la plûpart
des Nations , auffi- bien que la valeur
& le courage qui vous ont diftingué
dans tous les temps. Il y a bien des
Siecles qu'on a reconnu en vous ce
que nous admirons aujourd'huy ; &
du Mercure Galant . 201
les Hiftoires font remplies des marques
de confideration que vous avez
reçeuës de Rome dans fon état le plus
floriffant ; c'eft
a
par elles
que
nous
fçavons
que
dans
le temps
où elle
faifoit
paroiſtre
ſon eſtime
avec
un plus
entier
des-intereffement
à ceux
qu'elle
croyoit
qui la meritoient
, elle
à donné
à voftre
magnifique
Ville
le Nom
de la petite
Rome
Gauloiſe
. Je ne vous
apprendrois
rien
, quand
je vous
dirois
tout
ce que les Autheurs
en rapportent
; vous
ne l'ignorez
pas , &je
vous
en parle
feulement
pour
vous
faire
voir
que c'eft
par le témoignage
de
plufieurs
Siecles
que
je vous
connois
.
Ceux
d'Arles
fe font
rendus
fameux dans
l'un
& dans
l'autre
Empire
, & il
vous
en refte
de glorieux
Monumens
.
Apres
cela
, Meffieurs
, vous
jugerez
bien
que
je me ferois
fait grand
tort,
fi je m'eftois
tû fur les chofes
que j'ay
crû devoir
publier
de vous
; je vous
ay feulement
rendu
juftice
, & vous
me la rendrez
en me faifant
l'honneur de me croire
, Meffieurs
, Voftre
tres,
&c,
Ιν
202 Extraordinaire
.
LETTRE XLVIII.
A Vendofme.
Ivoftre gloire ,
E croirois dérober quelque chofe à
voftre gloire , Monfieur , & à celle
d'une Demoiſelle des environs de cette :
Ville qui n'a pas moins d'efprit que de
naiffance & de beauté , fi je ſouffrois
plus longtemps qu'elle vous demeurât
inconnue. Elle lit tous les Mois le
Galant Ouvrage que toute la France
doit à vos foins ; & au hazard de faire
fouffrir la modeftie qui l'oblige à cacher
les talens qui l'élevent au deffus
de la plupart de celles de fon Sexe , je
vous envoye un Rondeau qu'elle a
fait pour fervir d'Explication à voftre.
premiere Enigme du Mois de Fevrier.
Elle a fi heureufement deviné toutes
les premieres depuis le Trictrac , jufqu'à
celle de l'Academie , que je ne
doute point qu'elle n'ait également
réüffy à l'égard de cette derniere. Elle
me fçaura mauvais gré, fans doute , du
vol que je luy ay fait de fes Vers ;
mais vous luy en avez fourny la madu
Mercure Galant. 203
tiere par voſtre Enigme , & il eft jufte
de vous faire voir une Production où
vous avez part. ~
RONDEAU.
Est un Baston de Marefchal de
CER France.
Dans les Forefts il a pris fa naiffance,
Ne doit-on pas auffi tomber d'accord
Qu'on n'en fait cas jamais qu'apres fa
mort?
Quand quelqu'un a ce Bafton d'impor
tance,
Il peut fe croire utile en aſſurance.
Veut- on fçavoir ce qui fait la vaillance
Detant de Gens dont l'on hafte le fort??
C'est un Bafton.
It'a du Roy toniours la bienveillance ','.
En Guerre il eft en tres-grandepuiffance,
Et nos Héros s'en accommodent fort,
Touty convient", je ne fçay fi j'ay tort , -
le puis manquer , mais selon l'aparencej »
C'estun Bafton.
3
204
Extraordinaire
Autre Explication de la mefme
Enigme.
DEullay
-je me tromper & deviner
fort mal ,
C'est l'illuftre Bafton d'un fameux Marefchal.
Ce Bois naift aux Forefts , & fans changer
d'espece.
Ce n'est qu'apres fa mort qu'il acquiert
fa Nobleffe ,
Et peut- on contefter fans choquer la raifon
,
Qu'il n'ajoute l'éclat au rang d'une
Maifon?
Son Regne & fon pouvoir éclatent dans
la Guerre ,
Lors qu'il porte par tout le Foudre & le
Tonnerre
,
Chaffant de toutes parts nos plus fiers
Ennemis ,
A l'aspect de l'azur & de l'or de fes Lys.
Mr. F. Confeiller au Prefidial
de Périgueux
Si c'eft autre chofe, Monfieur, vous
nous l'aprendrez , & fi Mademoiſelle
du Mercure Galant.
205
de Ville , qui eft le nom de cette Illuftre
Perfonne , a trouvé le vray Mot,
vous ne ferez pas fâché que je vous
aye démeflé dans la foule de toutes
celles qui vous ont obligation , une
Demoiſelle affez connue dans le monfon
mérite & fa beauté , & qui
n'eft pas éloignée de la Ville de Vendofme.
de
par
JE
Sur la mefme Enigme .
E croy no deviner point mal ,
Difant que l'Enigme donnée
Au fecond Mois de cette Année,
Eft un Bafton de Marefchal.
JE
LETTRE XLIX.
A Fleury.
E ne fçay pas bien , Monfieur , le
nom de l'Animal dont on fait les
Bufles & les Baudriers, & il n'y a pas
lieu de s'en étonner , puis que l'uſage
en eft reſervé tout entier à voftre
Sexe ; mais il me femble que voftre
premiere Enigme du Mois de Fevrier
206 Extraordinaire
ne doit s'entendre que de cet Animal,
foit Cerf, foit Elan, ou Bufle . Il habite
dans les Bois. Il doit mourir avant
qu'il puiffe fervir. Quand on l'a tué,
on l'apporte à la Ville pour luy donner
fa premiere préparation en le la
vant , puis une autre en le corroyant.
En fuite le faifant paffer par diférens
Ouvriers , il acquiert de Maifon en
Maiſon toûjours de nouvelles perfections
, jufqu'à ce qu'il ait celles d'ef
tre en uſage parfait de Bufle & de Bau--
drier. C'est pour lors qu'il eft tresutile
à l'Etat, qu'il eft defiré d'un cha
cun à la Cour , mefme de noftre Illuftre
Monarque, qui fe fert fi bien d'un
Baudrier pour porter l'Epée ( digne
marque de fon Empire ) & d'un Buffe
pour relever encor cette Majefté toute
guerriere fi bien féante à Loüis
LE GRAND , & fi formidable à ſes
Ennemis.Enfin tout fon ufage eft pour
l'Armée , & quand il eft porté par un
Homme qui a du coeur , il eſt la ter--
reur de toute la Terre..
"p
LA SOLITAIRE DE FLEURYdu
Mercure Galant.
107
LETTRE L.
A Troyes.
E vous envoye , Monfieur , ce que
j'ay pensé fur les trois Enigmes que
vous propofez dans votre dernier
Mercure. Pandore peut eftre la figure
du Vin ; Epimethée, celle d'un Homme
yvre, comme Noé ou Silene : Et
que peut-on entendre autre choſe par
les maux qui fortent de la Boëte , que
les fumées & les chimeres qui montent
à la tefte d'un Homme qui eft enyvré
? La premiere Enigme en Vers
me paroift eftre un Bafton de Marefchal
de France ; & la feconde , l'Ara
gent monnoyé , ou les Medailles.
Vo
LETTRE LI.
Ous fçavez, Monfieur , que Mars
& les Mufes n'ont jamais bienvefcu
enfemble. Louis LE GRAND
aquirien n'eft d'impoffible , accommode
aujourd'huy les fatigues & la
fierté de l'un avec le repos & la dou208
Extraordinaire
ceur des autres . Jamais Guerre n'a efté
fi avantageufe que celle- cy ; Mars &
Apollon y trouvent également leur
compte , puis qu'elle fait autant de
Sçavans que de bons Capitaines.Auffi
eft-il bien jufte qu'à mefure que la
gloire de noftre Invincible Monarque
augmente , le Ciel faffe naiftre des
Perfonnes qui la puiffent publier.
Pour moy je fuis devenu Poëte par
une espece de miracle auffi grand que
ceux que le Roy fait en Flandres. Il
ne vous fera pas difficile , Monfieur,de
connoiftre que le Sonnet que je vous
envoye , eſt un coup d'effay. Auffi efperay-
je que vous ne regarderez pas
tant l'art que le fujet qui en fait tout
le prix & toute la beauté ; c'eft par là
feulement qu'il fe peut promettre d'étre
inferé dans vôtre Mercure , où vous
meflez fi bien les Actions de valeur
avec les avantures de Galanterie,
qu'elles furprennent.
LE JEUNE SOLITAIRE de
Langon , dans la Province de
Guyenne, à fept lieües de Bordeaux,
fur le bord de la Garonne.
du Mercure Galant.
209
LETTRE LIL
Du Prieuré de Noft e- Dame
de la Charité fur Loire.
PArmy le peu de relâche que m'accorde
tres-peu fouvent la cruauté
tres- peu
d'une goute univerfelle qui me tient
à la torture, je viens, Monfieur, de lire
avec beaucoup de plaifir vôtre Mois
de Fevrier de cette Année, & j'ay tellement
efté ravy de l'ingénieufe Defcription
de vôtre combat de la Louange
& de la Satire , que j'ay mille fois
autant eftimé digne de la premiere,
cette agreable Production de voſtre
génie, que fon ennemie eft odieuſe à
la Vertu & aux grands Efprits. Le
mien , Monfieur , eft trop borné pour
en rien attendre qui contribue à voftre
éloge. Auffi je ne me hazarderay
pas à l'entreprendre. Je vous diray
feulement ce que j'ay penſé fur l'Enigme
de Pandore. La Boëte qu'elle apporte,
fignifie la Guerre . Jupiter nous
marque un Dieu qui vange la Rebellion
de la Nature humaine figurée par
N
210
Extraordinaire
la trifte Epimethée , qui reçoit cette
Boëte de la main de la fauffe Divinité.
Elle eft d'or à l'exterieur ; & pendant
qu'elle eft fermée par l'Amour &
l'union des Peuples , ils ne s'en promettent
que des tréfors, des avantages,
& de la gloire. Mais depuis que la revolte
des premiers Hommes eut fait
une guerre ouverte aux Volontez du
Createur, fa main irritée ne leur a fait
naiftre que des calamitez, des difgra
ces , desinfortunes , & des malheurs,
avec la mort, qui font les maux qu'on
voit fortir de la Boete de Pandore, ou
plutoft les funeftes fuites de la Guerre,
laquelle enfes préludes fe montre d'or ,
par l'efperance des Palmes , des Lauriers,
des Conqueftes , des Victoires,
des Triomphes , & des Trophées qui
animent les Guerriers : mais lors qu'elle
eft ouverte & allumée par les diférentes
paffions, qui comme le Rideau
fufpendu & volant au gré des vents en
voltre Figure Enigmatique, aveugle
leur raifon , elle enfante mille maux.
qui nous font repreſentez par ceux qui
fortent de la Bocte de Pandore.
du Mercure Galant. 211
LETTRE LIIK
A Paris.
Ja
E me promenois tantoft dans la grande
Salle du Palais , & je me promenois
fort doucement , car, Monfieur,
vous allez voir qu'il y a bien de mon
adreffe. J'ay veu à mes pieds un petit
morceau de papier. Comme dans noftre
Art il faut faire profit de tout', &
chercher toûjours, j'ay fait voltiger en
l'air ce morceau de papier avec un petit
Souflet que je porte toûjours fous
le Manteau. Auffi toft j'ay apperceu
qu'il y avoit quelque chofe gravé d'un
cofté , je l'ay ramaffé. Or j'avois entendu
dire que Monfieur Jean Flamel
mourut autre fois, & que quand il fut
mort , on luy fit dreffer une Epitaphe
avec des Figures fous lefquelles eftoit.
cachée la Pierre Philofophale ; tellement
que qui auroit pû les deviner,
l'auroit trouvée. J'ay donc dit, que
peut-eftre elle feroit cachée fous ces
Figures-cy auffi bien que fous les autres.
Je les ay regardées , confiderées,
212 Extraordinaire
& examinées. D'abord j'ay reconnu
Pandore à fa beauté : c'eft noftre Art,
la belle Chymie. Je me fuis veu dans
Epimethée, car, Monfieur, que d'obligations
j'ay à la Fortune , & qu'on
eft heureux , quand on doit l'eftre : Il
me reffembloit comme deux goutes
d'eau. Courage, mon Efprit, courage ,
luy ay-je dit , voilà la Chymie , me
voilà , il ne nous manque plus que la
Pierre Philofophale. Elle fera fans
doute dans cette Bocte, dans cette Boëte
bien- heureuſe. Qu'ay -je fait ? J'ay
pris mon Souflet des deux mains, j'ay
louflé dans la Boëte de toute ma force,
& auffitoft la Boëte s'eft renversée. A
la verité j'ay reffenty dans ce mefine
moment- là de grands mots par tout le
corps ; mais n'importe , j'ay relevé la
Boëte, & en mefme temps ( car, Monfieur
, on n'a point les beaux Secrets
fans peine ) il en eft forty une fumée
épouvantable. J'ay regardé dedans, j'y
ay veu l'efpérance , & voilà la Pierre
Philofophale que le Chymifte a trouvée.
du Mercure Galant. 213
LETTRE LIV.
A Troyes.
·
E voudrois , Monfieur , que vous
Jpuiffiez eftre témoin de ce qui fe
paffe tous les Mois dans une belle
Compagnie de cette Ville , lors qu'on
y apporte vôtre Mercure. Vous verriez
dans le même temps tout ce que l'empreffement,
la joye, & le chagrin peuvent
produire. Chacun veut le premier
regarder l'endroit qui le touche.
L'un veut apprendre s'il a deviné l'Enigme
du Mois precedent , & fi fon
nomeft dans le Mercure.L'autre cherche
celles que vous donnez de nouyeau
à expliquer, pour avoir l'avantage
d'eftre le premier à le faire. D'au
tres veulent chanter les Chanſons,
d'autres lire les Hiftoires, & d'autres
Examiner les Tailles- douces. Les
Curieux de Nouvelles fe jettent
avec le dernier empreffement fur les
Articles de Guerre. Chacun demande
à la fois ce que le Volume contient,
avant qu'aucun en foit éclaircy ; &
214
Extraordinaire
ceux qui n'y trouvent point ou les
Ouvrages qu'ils vous ont envoyez, ou
leurs noms pour avoir deviné les Enigmes
, divertiffent toute la Compagnie
par leur chagrin.Enfin , Monfieur,
tout ce qui fe paffe en un quart- d'heure,
eft fi réjouillant pour ceux qui s'attachent
à le confiderer , qu'il m'eft
impoffible de vous en faire une peinture
qui en puiffe approcher. Il faut
avouer que l'occupation que donne
le Mercure eft utile de plus d'une maniere.
Le temps qu'on employe à le
lire, à faire des reflexions fur les Articles
qu'il contient , à deviner les
Enigmes, & à travailler à quelques petits
Ouvrages dignes d'y eftre placez,
occupe fi agreablement celuy qu'on
employeroit au jeu , à la médiſance, &
peut- eftre mefme à la débauche, qu'on
ne fçauroit affez exagerer l'obligation
que toute la France a au Mercure, puis
qu'il ne nous fait pas feulement paffer
les heures avec plaifir , mais encor
qu'il nous donne lieu d'acquerir de
l'Efprit. Il nous apprend toûjours quelque
chofe que nous ignorions , & eft
caufe que nous fommes inftruits en
eſt
du Mercure Galant. 215
peu de tempsde ce que les autres n'ont
fouvent appris qu'en beaucoup d'années.
Scavez-vous bien comment cela
fe fait , Monfieur ? C'eft que chacun
difant fon fentimét fur les Enigmes en
figures , ne les cite que pleines d'érudition,
& des morceaux d'Hiftoires ; &
que les Avis de plufieurs habiles Gens
dits en mefme temps, apprennent tout
d'un coup ce qui leur a coufté beaucoupde
veilles. Ne vous imaginez pas
que toutes ces louangesfoient fans intereft
; on ne les donne au Mercure
que pour vous exciter à continuer un
Ouvrage qui produit tant de bons effets,
& à nous donner l'Extraordinaire
,où nous efperons voir bien des
Gens de noftre Ville. Nous croyons
qu'il nous fera connoiftre tous les
beaux Efprits de France ; nous entendons
les beaux Eſprits Cavaliers qui
ne fe meДlent pas ordinairement d'écrire
, & qui ne fe font point imprier,
car ceux de profeffion font affez
connus. Vous devez fçavoir le fort &
le foible de l'Esprit des premiers
mieux que perfonne du monde ; c'eſt
à vous qu'ils fe confient , vous en fça216
Extraordinaire
vez la foibleffe & l'étendue , comme
un Directeur fçait le fort & le foible
d'une confcience . Si pour vous animer
à travailler, il ne reste plus qu'à vous
féliciter fur le grand debit de vôtre
Livre,je vous puis dire que vous avez
contentement fur cet Article, & que
Monfieur Malbert Directeur des Poltes
de Champagne nous difoit dernierement
que le Mercure groffiffoit tous
les Ordinaires la Mafle du Courrier
qui vient en cette Province. Plaignez
vous aprés cela , Monfieur ; mais je
ne croy pas que vous foyez fi injufte
que d'accufer le Siecle de mauvais
gouft. Je fuis perfuadé du contraire, &
que vous ne refuferez pas de me faire
la grace de croire voftre tres, &c.
LETTRE LV.
De Châlons en Champagne.
L
E hazard m'ayant fait tomber aujourd'huy
entre les mains le dernier
Tome du Mercure Galant , je l'ay
ouvert , Monfieur , avec une extréme
curiofité . Je fuis tombé heureuſement
fur
du
Mercure
Galant. 217
fur les noms de ceux qui s'eftoient
meflez d'expliquer les
ingénieuſes
Enigmes du Volume de Janvier , où
parmy une fçavante multitude , j'ay
remarqué avec plaifir qu'un bel Efprit
de Troyes & un venérable Chanoine
de Rheims , avoient eu affez d'affurance
pour prendre la liberté de vous
écrire , & de vous envoyer ce qu'ils
avoient pensé de ces admirables Enigmes.
J'ay achevé de lire la Page entiere
; j'ay retourné le feüillet , j'ay lû &
relû avec un empreffement fans pareil
les Pages fuivantes qui traitent du méme
fujet , dans l'efpérance que j'avois
d'y remarquer quelque galantHomme
de Châlons ; mais helas , ç'a eſté en
vain que j'ay cherché, je n'y ay trouvé
perfonne , & dés ce moment j'ay fenty
mon coeur brûler d'une noble envie
de faire connoiftre que mon Païs où
regne avec admiration toute la galanterie
de Champagne , ne vouloit rien
ceder à ces deux fameufes Villes dans
l'art d'expliquer des Enigmes. Je me
fuis appliqué un bo quart- d'heure à la
lecture des deux Enigmes de Fevrier,
où enfin j'ay trouvé deux Mots que je
Q. de Ianv.
K
218 Extraordinaire
· ne puis me difpenfer de vous envoyer,
dans l'efpérance que vous ferez affez
charitable pour les placer dans voftre
Extraordinaire du 15. Avril. Une Ville
toute entiere vous en aura obligation.
Voſtre charmant Mercure qu'on
n'y voit que rarement, fe trouvera par
tout. Quantité de beaux Efprits qui ne
s'éveillent qu'avec le temps ; vous envoyeront
fouvent de raresProductions ,
& moy que vous connoiftrez par le
nom du Petit Medecin , je feray eternellement
l'admirateur de voſtre ſtyle
enjoüé, & le plus humble de vos Serviteurs,
LE PETIT MEDECIN .
Les deux Mots que je croy eftre
ceux de vos Enigmes , font le Bafton de
Marefchal de France , & la Lettre.
LETTRE LVI.
A Paris.
E
Jie Fraces , &
l'Indigence , peuvent
croy que la Guerre , l'Ambition
,
le
eftre lafource de toutes fortes de maux.
du Mercure Galant. 219
Si le détail n'en eftoit point trop long,
ou plutoft fi j'en pouvois trouver la
fin, je ferois voir qu'il n'y en a point
au inonde qui ne foient fortis & qui
ne fortent tous les jours de ce que je
viens de nommer ; & comme l'Amour
produit tres-fouvent ces quatre choſes ,
on peut justement dire que tous les
maux du monde viennent de luy, qu'il
eft renfermé dans la Boête de Pandore
, & qu'ainfi le mot de l'Enigme eft
Amour. Ce fut luy qui alluma entre
les Grecs & les Troyens cette Guerre
dont le feu ne s'éteignit que dans
l'embrafement de Troye. Ce fut luy
qui arma les Sabins contre Rome naiffante,
& qui troublat le repos de laRepub.
Romaine , fit devenir publique la
querelle particuliere de Céfar & d'Antoine.
C'eft luy qui n'étant pas ordinairement
fatisfait d'une dépenſe , fi
elle n'eft outrée, diffipe les plus puiffans
heritages, & caufe par là une indigence
& des Procés qui engendrent
mille autres maux. C'est l'Amour qui
met fouvent des defordres dans les Fa
milles , & le Barreau retentit tous les
jours des plaintes qu'on fait contre luy
Kij
220 Extraordinaire
Je ne diray point que le defir de plaire
à une Maiftreffe qu'il fait naiſtre
dans le coeur d'un Amant , excite dans
ce mefme coeur une ambition de s'élever
pour en eftre plus favorablement
receu , qui fait fouvent répandre du
fang fans qu'on fçache le fujet qui le
fait verfer. Pourquoy dirois - je toutes
ces chofes On les fçait , puis que les
Hiftoires en font remplies. Il n'eft
donc pas neceffaire que je groffiffe cette
Lettre , ponr prouver que l'Amour
eft le Mot de l'Enigme de Pandore, &
il ne me refte plus qu'à vous affurer
que je fuis voftre , &c.
DE ROUX,
LETTRE LVII.
ン
A Caën.
Ous avez déja veu , Mr, des Ouvrages
de Mr Couture de Caën ;
& l'explication de l'Enigme dot le mot
eftoit le premier lour de l'Année, que je
vous adreffay , & que vous avez mife
dans le Mercure qui a precedé celuycy
, m'eft un témoignage convaincant
que vous estimez ce bel Efprit. Cela
du Mercure Galant . 221
eſtant , je m'affure que vous ne trouverez
pas mauvais que je vous faffe
part d'une Lettre qu'il a écrite à une
Dame de la premiere qualité de Baffe
Normandie , où il fait voir l'eftime
qu'il a pour tout ce que vous donnez
au Public , & explique les trois Enigmes
de voftre dernier Tome. Cela eft
admirable en luy, qu'eftant encor fort
jeune , il goufte parfaitement les bonnes
chofes , & poffede quafi toutes les
Langues de l'Europe. Je fouhaiterois
avoir la fienne , Monfieur , pour vous
exprimer combien en mon particulier
je vous fuis redevable des bonnes heures
que vos Livres me font paffer.
E
JE
Du ....
ne fçay , Madame, fi vous avez remarqué
que l'Autheur du Mercure
Galant fuit fi ponctuellement l'ordre
des Saifons , qu'on ne peut pas dire
qu'il laiffe échaper la moindre occafion
de paroiftre le meilleur Oeconome
du monde. Dans fon dernier
Mercure par exemple il nous avoit
donné l'Ecran pour Enigme. Eftoit- il
rien qui fuft plus de faifon ? Ily avoit
K jij
222 Extraordinaire
ajoûté l'Académie Françoife , veritable
modele de toutes les agreables Affemblées
qui fe faifoient dans le temps da
Carnaval.Il eft vray que pour les jours
gras il auroit pû nous fervir quelque
mourceau plus frianden foy qu'un Coq;
mais la belle Madame la Marquife de
Leinville de qui il le tenoit , donnoit
un grand relief à ce Mets. Pour moy
qui ne me pique point d'une délicatel
fe fi raffinée , j'avoue que la maniere
dont il étoit apprefté , me l'a fait trou
ver fort à mon gouft.
Je ne m'accommode pas fi bien de
ce qu'il nous préfente dans celuy- cy.
La premiere Enigme , fi je ne me
trompe, eft la Feuille de Papier , qui
figure la maigreur, la pâleur , & la
fechereffe des Vifages de ce temps- cy.
La feconde eft la Pique, qui fert d'autant
plus utilement le Roy dans fes
Armées, qu'elle tombe en de meilleures
mains , & qui porte cette marque
de l'Empire de France , que le fer en
eft taillé en Fleur de Lys. Cette armure
ne convient- elle pas encor fort
bien au commencement de cette glorieufe
Campagne ? Pour ce qui eft de
du Mercure Galant. 223
PEnigme enFigure, c'eft bien un autre
Bafton que la Pique. C'eft le Carême.
Cette belle Dame qui fait un preſent
fi précieux , mais fi contraire à la fanté
, nous figure l'Eglife qui l'impofe
aux Hommes reprefentez par Epimethée
pour les punir de leurs crimes.
Toutes ces maladies qui fortent en
foule de cette Boëte , font voir affez
clairement les diférentes indifpofitions
que caufent les viandes de Carême.
S'il n'eft pas tout-à- fait felon
la verité , que ce foit de là qu'elles
naiffent, du moins pouvons - nous dire
qu'il n'eft pas contre les fentimens
communs.
Demandez à la jeune Iris , 44
Qu'eft devenu ce teint de Rofes & de
Lys,
D'où luy vient ce vifage blême ;
La jeune Iris vous répondra,
I'en fuis en une peine extréme ;
Mais qu'est- ce que l'on y fera ?
C'est le Carême.
Je ne m'en trouve pas mieux que
cette belle Perfonne , & Mr N ...
f
K iiij
224
Extraordinairel'Hypocrate
de noftre Village, ne raifonne
pas autrement qu'elle. Vous ne
connoiffez que trop la fuffifance affetée
de l'Homme ; mais , Madame,
voicy ce qui vous fera voir le caratere
du Genie dans fon naturel. Je
luy difois ce matin que je me trouvois
fort mal depuis cinq ou fix jours ; que
j'avois une inflamation de poitrine
qui m'exerçoit étrangement ; & que
enfin l'on pouvoit raifonner avec luy
de la caufe de ces fortes d'indifpofitions.
Pline, Hipocrate & Galien,
Ma- t'ildit, dans leur temps , la connu.
rent fort bien ;
Sur tout Galien dit en l'Article feptiéme,
Que la caufe des Fluxions,
Des Fiévres, de la Toux , des Inflammations,
C'est le Caresme.
N'eft-il pas vray , Madame,
que cette citation eft fort à propos
, & fort bien placée , & que
'il rencontroit
toûjours auffi heureu
du Mercure Galant. 225
fément , il ne guériroit pas moins de
monde par les bons mots , que par
fes
mauvaiſes Ordonnances ? Pour moy
j'avoue que celuy- cy m'a déchargé la
rate fans le fecours de l'Apoticaire.
Ainfi voulant pouffer la converfation
plus loin , je me fuis encor plaint d'un
furieux mal de tefte qui m'interdifoit
jufqu'à la moindre application. Luy
me voyant un Livre entre les mains ,
- m'a demandé quel il eftoit , & fi je
pouvois faire une pareille lecture ,lans
m'appliquer. C'eft , luy ay-je répondu,
te Mercure Galant . Iy cherche le fens
d'une Enigme. Les autres endroits de
cet Ouvrage, font plus capables de délaffer
l'efprit, mais cette Enigme eft d'une
toute autre nature. l'avois deviné
celles des Tomes précedens , mais franchement
jeme rends à celle- cy. Il faut,
Madame, rendre juftice à mon Medecin.
Son grand efprit dans cette rencontre
a infiniment fervy au peu qué
vous m'avez tant de fois dit que j'en
ay. Comme donc en pourfuivant mes
plaintes je luy difois , je fuis dans une
appréhenfion mortelle que mon mal n'ait
quelque mauvaise faite , j'éprouve déja
que
K v
226 Extraordinaire
L'Esprit fe fent des foibleffes du
Corps,
Monfieur, je n'avois de mavie
Fait en vain de fi grands efforts .
De quelque longue maladie
Ne ferois-je point menacé ?
Monfieur, m'a- t - il dit tout de même,
N'en foyez point embaraffé,
C'est le Carefme.
Ce c'est le Caresme , m'a femblé fi
jufte en cet endroit de noftre entretien,
que j'ay fait une plus particuliere
reflexion fur le Tableau de Pandore
, & qu'enfin, graces à Mr N. jay
trouvé fans beaucoup de peine ce que
je vous en écris. Je pourrois encor y
ajoûter que l'efperance qui demeura
feule au fond de la Boëte , reprefente
admirablement bien celle qui
nous refte de voir bientoft la fin d'une
faifon fi fâcheufe aux malades comme
moy , & de recouvrer ce qu'elle nous
a fait perdre d'énbonpoint. Vous
voyez, Madame, que je fuis redevable.
de mes lumieres à un Aveugle , & que
s'il euft mieux raifonné , je n'aurois
peut-eftre pas fi bien deviné. J'en fuis
4
du Mercure Galant .
227
fort reconnoiffant ; car enfin , de conter
cela pour rien , c'eft à mon avis ne
connoiftre pas le prix des chofes. Je
vous prie, Madame, quand vous ferez
de retour à la Campagne, de le féliciter
nommément là- deffus , & de me
croire avec tout l'attachement poffible,
voſtre tres, & c .
COUTURE .
LETTRE LVIII.
A Coutance.
N
Ous venons enfin , Monfieur de
recevoir le Tome du Mercure,
où vous nous avez fi obligeamment
placez . Nôtre Societé de Coutance
m'ordonne de vous en faire de treshumbles
remercîmens , & Mr le Préfident
de Pierreville a prié Mr l'Abbé
de la Roquefon Beaufrere qui eft à
Paris , de vous en faire fes compli
mens. Noftre Compagnie , Monfieur,
eft encor médiocre , mais l'honneur'
que vous luy faites , ne manquera pas'
de contribuer à fon augmentation, &
228 Extraordinaire
la maniere dont vous en parlez , nous
engage à ne vous pas laiffer ignorer
quelles fortes de Perfonnes la compolent.
Je vay vous en dire feulement les
noms ; Mr le Préfident de Pierreville;
Mr l'Abbé de la Mothe, Chanoine &
Archidiacre du Cotantin ; Mr l'Abbé
des Viviers , Aumônier du Roy
Mr Corbet , Chanoine & principal
du College, ( Mr le Préſident de l'ife
qui eft mort depuis un mois , avoit
fa place apres ces Meffieurs , comme
ils m'ont fait la grace de me la donner
apres ; ) Mr de Vandôme Confeiller
du Roy au Préfidial ; Mr de la Fevrerie,
Mr Langevin , Profeffeur de Philofophie
; Mr de S. André, Docteur
en Medecine , Autheur des Entretiens
fur l'Aside & fur l'Alkali , Mr le Vavaffeur,
Preftre ; & Mr du Bofc, Profeffeur.
Ce feroit trop dérober à vos
continuelles occupations, que de vousfaire
le portrait de ces Meffieurs. Je
vous diray feulement que Mr de la
Ferrerie, dont le bel efprit eft icy efti
mé , fit ces jours paffez les trois Pieces
que je vous envoye. Si vous
les trouvez dignes d'entrer dans
du Mercure Galant. 229
› te Mercure il vous en envoyera
de femblables de temps en temps, lans
parler de celles que ces autres Melheurs
vous préparent. J'y joints une
Fable que je viens de faire à l'imitation
de celles de vos derniers Tomes ,
& croyois y mettre une autre forte de
Conte intitulé les Amans malheureux,
mais il eſt de plus de trois cens Vers,
& il vous faut des Pieces plus courtes.
Je groffis d'ailleurs ce Paquet d'un Cahier
de Reflexions que vous me permettrez,
Monfieur, de vous prefenter .
Je ne fçaurois plus defavouer qu'elles
foient de moy, mes Amis en ayant reconnu
le ftile & les lettres de mon
nom à la vingtiéme Page. Je me difpoſe
à en faire faire la feconde Edition
, qui fera augmentée de plus de la
moitié. Elles furent examinées à une
de nos Conférences où il n'y avoit
point de Difcours , car quelques- uns
de ces Meffieurs n'en ont point encor
fait. Voicy les Sujets de ceux qui ont
efté prononcez . Les Sciences renduës
illuftres par les foins du Roy ; L'Eloge
de l'Hiftoire de France ; Ea maniere de
bien employer le temps ; Quel caractere
230
Extraordinaire
d'efprit doit avoir un Académicien ; Le
Triomphe de l'Eloquence , de la Raiſon
& de l'Expérience , de la Beauté & de
la Diformité , de la Ieuneffe & de la
Vieilleffe . On efpere , Monfieur, mettre
au premier jour Monfieur de Servigny
, Fils de Monfieur de Pontrilly
Préfident au Préfidial , à la place de
Monfieur de l'Ifle Préfident des Elûs,
ce jeune Gentilhomme eftant au meſme
rang dans le Catalogue qu'eftoit
cet Illuftre Mort.Je fuis voltre , &c.
MASSEVILLE
.
Monfieur le Préfident de Pierreville
aura fans-doute de la joye de voir
ce que je viens de lire dans voftre dernier
Volume , de Monfieur Miromef
nil , qui eft Frere de Madame la Préfidente
fa Femme.
Fragment d'une Lettre du Païs
du Maine.
Ay bien de diférentes penfées fur
vôre Planche de Vénus & de Vulcain.
du Mercure Galant.
231
Je me contenteray de vous en dire une
au hazard. Je me perfuade que c'eft la
conftance ou fermeté d'efprit & de
courage figurée par ce Baftiment folide
, & dont la bafe eft angulaire. Ce
Soldat debout appuyé fur fon Bouclier
d'une main , & fur la Pique de l'autre ,
eft une marque de ftabilité
de ftabilité , ne pouvant
vaciler de cofté ny d'autre. Cette
Vénus dans fa moleffe , eft dans une.
pofture ftable. Si elle eftoit pourtant,
entierement couchée , l'on ne pourroit
pas la renverfer ; alors elle feroit plus
ferme ; mais en l'état qu'elle eft , elle
ne peut pas tomber de haut , eftant
affile fur les genoux d'une autre qui
eft affife contre terre. Il n'y a que ce
pauvre petit Aveugle à plaindre, dont
les armes font renversées , & qui me
paroift foible ; c'eft pourquoy il eſt
obligé de chercher à taftons un Bafton
pour s'appuyer. Vous voyez de quelle
maniere il tend les bras . S'il pouvoit
attraper ce gros Homme qui tient un
Maillet, il auroit un bon appuy ; car y
a - t -il Rocher plus ferme que cet [
Homme? Il voit une Divinité en état
de toucher les chofes infenfibles , qui i
I
232
Extraordinaire
a épuifé le Carquois de l'Amour pour
le fléchir ; cependant il demeure ferme,
& veut me fme avec fon Maillet
émouffer & écrafer toutes les Fleches:
qu'on peut darder contre luy. Voila ,
Monfieur , une de mes imaginations.
Elle ne vous eft pas expliquée en ter
mes choifis ,mais ce défaut eft pardonnable
à une Fille qui ne cherche qu'à
vous dire ce qu'elle penfe, & qui ett
voftre tres, & c.
SANS VOUS JE N'AIME RIEN.
LETTRE LIX.
Expliqueray voftre Tableau de
Pandore fur le Soleil, qui eft reprefenté
par cette figure d'Homme. Cette
Femme eft la Terre. La Coupe que
tient cet Homme , eft la chaleur que
le Soleil communique à la Terre par
fes rayons, qui en la frapant , attirent
à luy quantité de vapeurs dont il forme
les nuages qui fe voyent entre la
Terre & le Soleil. De dire fi cette
Femme fouffre par cette attraction , ou
fi elle reçoit avec joye la chaleur qui
la faitproduire, ce feroit une queftion
du Mercure Galant.
233
de longue thaleine , puis qu'on peut
foûtenir que l'un & l'autre luy arrive,
ou foûtenir le contraire. Quoy qu'il
en foit, ces petites Figures font les Infectes
diférens de nature qui s'engendrent
dans la moyenne region de l'air,
par le moyen de la chaleur & de l'humidité
de ces deux corps. Cette Couronne
de Fleurs dont eft ornée la tefte
de cette Femme , nous montre qu'en
effet cette generation & cette attraction
fe font principalement lors que
la Terre eft couverte de Fleurs dans
les Saifons du Printemps & de l'Efté.
La Chaiſe où eft affife cette Femme,
c'eft l'Eau fur laquelle la Terre flote
continuellement. Cette efpece de Lit
ou Thrône , & ce grand Rideau , &
tout le refte où le paffe l'action , font
les Cieux qui font au deffus & au deſfous
du Soleil. Je fouhaite, Monfieur,
que cette Explication aye un fort auffi
heureux que celle de l'Enclume , je
veux dire celuy de vous plaire . C'eſt
le feul but que ſe propoſe voſtre
tres , &c.
234
Extraordinaire
JE
LETTRE LX.
E vous envoye , Monfieur , les Explications
qui ont efté faites par la
belle Mademoiſelle Loyfeau de Coulommier
, fur vos deux Enigmes du
Mois de Fevrier . Les Vers fontun effay
de fa veine. Voicy le fens qu'elle a
donné à la premiere.
Afton de Marefchal de France ;
Ou Bafton de Commandement,
De la premiere Enigme eft , à ce que je
penfe,
Le véritable dénouement .
Sanaiffance ordinaire eft dans une Foreft;
Mais fipar un cruel Arreft ,
Faifant pour luy l'office de la Parque,
Du Tronc qui l'a porté , le Fer ne le fait
choir ,
Il ne devient jamais la marque
Du
rang, du renom , du pouvoir,
Que par luy l'on acquiert dans la Cour
du Monarque.
✡fty
Ilfe porte en Campagne, & revient dans
la Ville ,
du Mercure Galant.
235
D'une Famille illuftre il augmente l'honneur
,
Quand cette noble Race en grands Hommesfertile
,
Le tranfmet àfon Succeffeur ;
Et quand ce Defcendant en eft le pof-
Seffeur ,
On le doit croire à l'Etat tres - utile.
De ce Bafton le glorieux employ
Fait que chacun à la Cour le defire.
Les Hérosfont par luy fi bien aupres
Roy,
Qu'on
a jufte fujet de dire
>
du
Que s'il porte les Lys , c'est moins par
ornement ,
Que comme une honorable marque
Du fouverain Commandement
Que tiennent ces Héros des bienfaits du
Monarque.
Plus qu'en tout autre temps , dans le
temps de la Guerre,
Ce Bafton fait par tout éclater fon pouvoir:
Un General quifçait bien faire fon devoir,
A
Au feul bruit de fon nom , plus qu'an
bruit du Tonnerre ,
236
Extraordinaire
Voit d'un mortel effroy trembler toute la
Terre.
Cette fpirituelle Perfonne a expliqué
par ce Quatrain voſtre ſeconde
Enigme du mefine Mois.
Faut-il attendre un mois que l'Aut heur
nous enfeigne
Quel est au vray le Mot qu'il now laiſſe
trouver ?
Trefve qui voudrarefver ,
Mais je croy que c'est une Enfeigne.
Elle a encor donné cet autre fens à
la meſme Enigme.
Si je ne venois pas à bout
D'expliquer cette Enigme en fon fens
véritable ,
Ce Mot au moins m'afemblé convenable ,
Le Papier blanc endure tour.
Il porte ce qu'on veut de tous les deux
costez ,
Tant par devant que par
derriere.
Il est propre à porter , comme vous fou
baitte
Soit le mal , foit le bien , en diverfe maniere.
du Mercure Galant.
237
Egalementfur luy la perte d'un Procés
S'écrit comme l'heureuxfuccés.
Lefuccés porte à l'un la joye ,
La perte donne l'autre aux miferes ex
proye.
S'il porte ce qu'on veut, il ne refuſe rien.
Nous apprend-il des nouvelles fâcheufes,
Lors c'eft porter le mal ; mais c'eft porter
le bien,
D'en annoncer d'avantageuſes.
Le Paradis , l'Enfer , les Roys , leurs
Ecuffons,
Sont veusparfon moyen en diverse peinture;
Et c'est encor porter les Saints & les
Démons ›
Que d'en avoir fur luy l'image & la figure.
Un Peintre induftrieux luy fait par fon
pinceau
1
Porter& le Ciel & la Terre ,
Quand l'un & l'autre il peint dans un
Tableau.
C'est à luy que les Potentats
Font porter leurs Edits pour déclarer la
Guerre ,
Et les Traite de Paix pour finir leurs
debats.
238
Extraordinaire
Ses Parens , Gens qui n'ont que des ames
vénales ,
Pour fecher ce Papier fi- toft qu'il voit
Le jour ,
L'expofent aux rigueurs des Saifons inégales
:1
Qui fe fuccedent tour à tour.
Apres eftre remply , quoy qu'il foit tresfragile
,
Ilest pourtant fifort utile , 1.
す。
Que fans faire béveuë, on le cherche avec
foin.
Chaque jour nous voyons le Plaideur , le
Pupile,
Trouver en un vieux Codicile ,
Auffitoft qu'il l'a veu , ce dont il abefoin.
Avoücz , Monfieur , que ces Explications
font fort agreablement tournées
, pour une Perfonne du fexe de
Mademoiſelle Loyſeau , qui ne fait
que commencer à nouer cominerce
avec les Mufes. Voicy un Madrigal
qui vous fera juger de fon mérite. Il
luy a efté envoyé depuis quelques
jours par un galant Homme qui en eft.
fort touché
du Mercure Galant.
239
Sover
Oyez , charmante Iris , plus traitable
, ou plus fiere ,
Augmentez vos bonte , ou vostre bhumeurfevere
,
Et declare par là fi je dois esperer
De ne plus un jour endurer ,
Cet aveu fera le remede
Du tendre amour qui mepoffede.
Que dis - je , le remede ? Et je voudrois
guérir
Des maux que peut caufer une flamme fi
belle ?
Non , mon coeur , c'est un crime , on ne
peut tropfouffrir.
Quand Iris deviendroit mille fois plus
cruelle ,
Plutoft que vostre amour change jamais
pour elle ,
Apprenezqu'il vaut mieux mourir.
LETTRE LXI.
A Sedan .
Oftre Mercure , Monfieur , eft
Vfourny d'une fi agreable diverfité
de Nouvelles , que tout le monde,
de quelque âge , fexe , ou condition
240 Extraordinaire
›
qu'il foit , le cherche avec empreffement
& le lit avec une avidité
inoüye , & j'en voy plufieurs qui fouhaiteroient
qu'on fift travailler inceffamment
àun nouveau Calendrier qui
nous miſt une trentaine de Mois dans
l'Année , afin que l'on vift plus fouvent
un nouveau Tome de voſtre façon.
Cela ne vous paroiftra pas hors
d'apparence à l'égard du beau Sexe
pour qui vous travaillez principalement
; mais vous aurez quelque peine
à croire que des Barbons & des Sçavans
du plus gros calibre , ayent appris
dans vos Préfaces avec des tranfports
de joye , qu'il y aura tous les trois
Mois un Extraordinaire du Mercure,
fans préjudice des Volumes qui font
deftinez à chaque Mois. C'eft pourtant
une verité , Monfieur. Je connois dans
cette Frontiere quelques Perfonnes
heriffées de Science & enfoncées
dans l'étude de la profonde Erudition,
qui font ravies de ce nouveau Suplément
, & qui voudroient voir toutes
les Semaines un de vos Mercures ,
avoüant de bonne foy que jamais délaffement
d'Esprit n'a efté preparé
>
avec
A
du Mercure Galant. 241
avec tant de délicateffé que celuy que
vous leur préparez fans y penfer , car
ils s'imaginent que vous ne travaillez
que pour les beaux Eſprits , du nombre
defquels on a toûjours banny ces Gens
qui fe guindent vers les Sciences de
l'autre monde. Comme j'ay quelque
habitude avec eux , ils m'ont chargé
de vous affurer de leur reconnoiffance,
& quoy qu'on dife ordinairement que
l'on n'eft obligé qu'à ceux qui nous
ont eu en veuë quand ils ont fait quelque
chofe dont nous avons fçeu tirer
du profit , ils foûtiennent neantmoins
qu'ils vous font extrémement redevables
, puis que voftre travail leur fert
d'une agreable & utile recreation. Je
dis utile , Monfieur ; car ceux au nom
de qui je vous parle , font encor fi retranchez
au dela du monde , quoy que
voftre Livre les ait humanifez en
quelque façon , qu'ils content pour
bagatelle le bel Efprit , à moins qu'il
foit accompagné de quelque folidité
fcientifique ; de forte que fi voſtre
Mercure ne faifoit que les divertir, ils
croiroient faire tort à leur gravité, s'ils
vous faifoient faire leurs complimens:
Q. delanu.
L
262
Extraordinaire
mais à caufe des inftructions qu'ils y
trouvent fur plufieurs chofes qui font
du reffort des Sciences , ils croyent
qu'il eft indifpenfablement de leur devoir
de vous témoigner leur gratitude.
C'est à vous , Monfieur , à juger du
prix de ce compliment. Vous faites des
refléxions fi judicieufes fur les chofes
qui vous paffent par les mains, que
ce feroit une extréme temerité à moy
de vouloir vous faire prendre garde
au merveilleux effet de vos Livres,
& aux éloges qu'ils tirent des Gens
mefme du Païs Latin , tous infatuez
qu'ils font de l'ancienne Rome , &
de la doctrine des Univerfitez.Si vous
croyez , Monfieur , que cette efpece
d'Hommes qui fe veut fervir de moy
pour vous affurer de l'eftime que l'on
fait parmy eux de la maniere dont vous
parlez de toutes chofes, & du caractere
d'honnefte Homme , & de l'Esprit du
monde qu'ils remarquent également
dans vos Ouvrages , mérite quelque
confidération , vous n'aurez qu'à continuer
fur le pied que vous avez commencé.
Vous fçavez fi bien deviner
ce que le Lecteur doit demãder qu'on
du Mercure Galant . 243
luy éclairciffe , qu'il fuffit que voftre
Dame continue à vous propoſer ſes
difficultez , ou que vous les préveniez
dans l'occafion mefme , comme vous
le faites fouvent.Je fuis chargé de vous
dire de la part de nos Docteurs, qu'ils
vous remercient , 1. de ce que vous
inftruiſez le Public de plufieurs Points
d'érudition que les Gens du monde
ne viendroient jamais chercher dans
leurs Livres, à caufe qu'ils manquent
des ornemens dont vous affaiſonnez
voltre Mercure ; d'où il arrive que la
Science fe répand dans la plus belle
partie du monde à la faveur d'une
9
charmante Compagnie , ce qui
n'arriveroit jamais par leur moyen,
quelque peine qu'ils fe donnent
pour étendre les bornes de la Republique
des Lettres. 2. Ils vous
remercient de ce que vous les inftruiſez
eux-mefmes de plufieurs chofes
qu'ils ont oubliées, où qu'ils n'ont
jamais rencontrées dans leur immenſe
Lecture. L'un avoit oublié l'étymologie
de l'Obelifque , & la diférence
de la Pyramide , & fa deftination originaire.
Il ne fongeoit à rien moins
Lij
244
Extraordinaire
qu'à chercher tout cela dans fes Livres,
lors que vous luy en avez épargné
la neceffité. Un autre n'avoit jamais
bien fçeu ce que c'eft que l'Acte
de Refumpte, ny les Ceremonies de la
Reception d'un Duc & Pair au Parlement.
Un troifiéme n'avoit pas le loifir
de lire la longue Differtation du
P. Bouhours fur la Devife , & moins
encor le gros Livre du P. le Moine
fur le mefme fujet. Il a pû neantmoins
apprendre en lifant trois de vos Pages
ce qu'il y a de plus effentiel dans cet
Art-là. Au refte , Monfieur, il y a un
de nos Sçavans à qui vous avez donné
une extréme envie de connoiftre les
circonftances perfonnelles de ceux qui
font du bruit dans le monde. Il ne
trouve rien de plus beau que de fçavoir
en lifant le Mercure , qu'un Tel
& un Tel font d'une telle Maiſon, &
c'eft pour cela qu'il en eft idolâtre. Sa
curiofité , & celle de quelques-uns
de fes Confreres , va jufqu'à fouhaiter
qu'on luy dife la Province d'où font
les Familles , & il fe donna mille peines
l'autre jour pour avérer fi Meffieurs
de Valbelle font Provençaux
,
du Mercure Galant. 245
ce qu'il ne voyoit pas affez clairement
par tout ce que vous rapportez de curieux
fur leur Maifon. Je croy , Monfieur
, qu'il vous fera facile de fatiſfaire
toûjours en cela, comme vous le
faites tres-fouvent , ceux qui fouhaitent
de connoiftre la Patrie des grands
Hommes , foit dans les Armes , foit
dans les Lettres ; car vous fçavez bien
qu'il y a eu toûjours une grande émulation
là-deffus entre les Nations &
les Provinces, & que les Autheurs fe
batent fouvent pour juftifier la naiffance
de quelque Perfonne illuftre
dans tel ou tel Lieu , parce que plufieurs
Villes ou Provinces fe la veulent
attribuer.
Dés que je me vis engagé à vous
écrire , je m'avifay de chercher quelqu'un
qui expliquaft vos Enigmes du
Mois de Fevrier,& je crûs qu'il pourroit
bien y avoir affez d'Efprit à Sedan
pour cela, puis que je voy par voftre
Mercure que des Villes qui ne font
pas plus celebres vous fourniffent
quantité d'Explications. Je n'ay trouvé
perfonne qui ait pû mordre à la
Figure énigmatique , mais j'en ay
Liij
246 Extraordinaire
de
trouvé qui croyent que la premiere
Enigme en Vers eſt un Bafton de Marefchal
de France , & ils m'ont affez
fatisfait dans la maniere dont ils y appliquent
tous les Vers. Ils ont voulu
en faire autant de la feconde fur une
Lettre,mais ils ne trouvoient pas leur
conte, mefme felon leur gouft; ainfi je
ne voudrois pas garantir leurs fens. Je
vous demande mille pardons , Monfieur
, de ce que j'ofe vous adreffer
une filongue Lettre , pendant que
toutes parts on vous en envoye de fi
jolies, & que vous n'avez pas trop de
voftre temps pour lire toute cette affluence
de bonnes Pieces , & pour
mettre en oeuvre les diférens matéreaux
de voſtre Livre. Faites- moy
juftice de croire que je fuis un de ceux
qui le lifent avec autant de plaifir
pour un Ouvrage fi utile au Public, &
fi glorieux à la France , que d'eftime
pour voſtre Perfonne ; & que fans
connoiſtre mon nom , vous avez en
moy un tres , & c.
la
du Mercure Galant . 247
LETRE LXII.
l'Ex-
Ans la Rue de Mouffy , qu'une
belle Damoiſelle a rendue cele
bre dans le dernier Mercure, par
plication d'une de vos Enigmes, il s'eſt ·
trouvé , Monfieur , deux Amis fi parfaits,
ou plutoft fi parfaitement Amis,
qu'ils ne peuvent rien faire qui ne
leur foit commun à tous deux . S'ils
voyent voftre Mercure feparément,
ils trouvent le mefme fens à vos Enigmes.
S'ils le voyent enfemble , ils
les devinent à la fois de forte que
pour vous ménager à vous- mefme des
momens dont vous eftes trop liberal
envers le Public , au lieu de vous expliquer
vos dernieres à part,ils ſe font
unis pour toûjours , & commencent à
vous écrire aujourd'huy de la mefme
encre. La premiere de vos Enigmes
doit eftre à leurs fens , le Bafton de
Marefchal de France ; Et voicy ce
qu'ils penfent de lafeconde.
Et pour vous l'expliquer , fi j'ay befoin
d'un Peigne *
Liiij
248 1 Extraordinaire
C'est au Cerf, me dit- on , demandeZ- en
l'Enfeigne.
Veux-je une Coiffe noire ? allez au Papillon;
Du Point , aux trois Cornets ; du Brocard
, au Griffon.
Faut-il pour cacheter de la Cire d'Ef
pagne ?
Pen trouve à l'Empereur , quoy qu'ilsoit
d'Allemagne ;
Des Bas , aux Quatre-Vents ; des Chapeaux
, au Vifir';
Des Livres , au Coeur bon ; des Coliers
au Saphir ;
Du Pain , augrand Godet ; du Pin ,
Galere ;
àla
Du Mufcat , au Paſteur ; aux Flamans,
de la Biere.
Au Gros Arménien , on vend des Ban
driers ;
Chez le Gras , des Rubans ; cheZ Patin
des Souliers.
On apprend chez Féris à nettoyer la
bouche;
Chez la Bonne Faifenfe , à placer une
Mouche ;
Et quand on a de l'or , avec un peu da
foin,
du Mercure Galant . 249
L'Enfeignefait trouver ce dont on a befoin.
Pour l'explication de voftre Planche
, nous fommes bien trompez , f
ce n'eft le Sommeil reprefenté par Pandore
abordant Epimethée , qui femble
en eftre faifie dans fa Chaiſe &
fous ces Rideaux. La Boëte, & ce qui
en fort , nous marque les Songes qui
viennent pendant le fommeil , & ne
font que vent & que fumée , telle
que celle qui paroift dans ce Tableau
.
Voila , Monfieur , ce que les Inféparables
de la Ruë de Mouffy vous
envoyent. Ils ne prennent pas aujourd'huy
d'autre nom, & c'eft bien moins
leur modeftie que leur prudence , qui
les oblige à vous le cacher , pour ne
s'expofer pas ouvertement à la critique
qu'ils ont à craindre de leurs Ouvrages.
Le nom d'Infeparables que
vous trouvez icy , n'eft pas un nom
qu'ils fe foient donné. Leur affiduité
àfe voir , & leur union , le leur a attiré
de la part de bien des Gens de leur
Quartier
L. B. G. C..
L V
250
Extraordinaire
LETTRE LXIII.
Du Pais du Maine ,
ce 6. Mars 1678.
E fuis Monfieur, fort furpriſe, qu'a-
Jeres vous avoir toujours entédu patler
dans vos Lettres à l'avantage du
beau Sexe , vous ayez voulu en tracer
une auffi funefte Image que celle que
vous nous propofez fur voftre Enigme
de Pandore. Si le temps de penitence:
où nous fommes, ne vous fervoit d'excufe
, j'aurois bien de la peine à vous.
le pardonner. Je veux croire que ce
que vous en faites n'eft que pour nous
faire rentrer en nous-mefmes. Les
Cendres que nous avons prifes au
commencement du Carefme , nous
avoient affez humiliées , fans voftre
Tableau , qui n'a pas produit à mon
égard tout l'effet que vous en avez pû
attendre. Il m'a fait faire des refléxions
, qui loin de m'humilier , aug
mentent l'eftime que j'avois déja de
moy-mefme , & me font connoiftre
combien noftre Sexe vaut mieux que
du Mercure Galant.
251
le voftre. Elles m'ont fait voir que
Dieu dans laCréation duMonde avoit
fait tous les Ouvrages de bien en
mieux , & qu'ainfi la Femme ayant
efté le dernier qu'il ait fait , il doit
eftre eftimé le plus parfait : auffi l'avoit
- il formé d'une matiere animée,
& dans le lieu de delices. Vous direz
bien que Dieu a formé l'Homme de la
bouë,mais je vous défie de dire le lieu.
Il faut donc que vous demeuriez d'accord
que la Femme eft plus parfaite
que l'Homme. Elle merite bien voftre
eftime , puis que Dieu mefme l'a tant
eftimée , que de choisir une fi noble
matiere & un lieu fi agreable pour la
produire , comme fon chefd'oeuvre.
Ne vous laffez point, je vous prie , de
la loüer,& ne vous arreftez plus à nous
mettre devant les yeux une Pandore..
Voftre penſée eft fubtile, & vous etes
adroit , car vous voulez dire que c'eſt
la Femme , pour enfuite tirer cette fâcheufe
conféquence ; donc il faut mé--
prifer le beau Sexe ( c'eft ainfi que
Vous l'appellez ) puis que de la Feinme
font fortis tous les maux. C'eſt à
monfens aller un peu vifte. Eft- ce qμE;
252
Extraordinaire
dans voftre propre pensée les Hommes
ne font pas un bien ? A voſtre
avis, d'où vient l'Homme?ne vient- il
pas de la Femme?Et l'Home eftant l'abregé
de tout ce qu'il y a de bien dans
la Nature , tous les biens viennent
donc de la Femme. Je ne voy point de
repartie . Relevez voftre eftime pour
lebeau Sexe . Cependant je dis que le
Mot de voftre Enigme eft la Femme
figurée par Pandore . Vous la fupofez.
dans le Paradis Terreftre , parce que
Pandore eftant affife , eft dans un état
de repos , & le repos eft la marque du
Paradis. Je ne veux pas dire que ce
foit par malice que nous employez la
Figure de cette Déeffe a nous reprefenter
le Serpent qui féduit la Femme.
Ce Vale nous fait entendre le Fruit:
défendu ,duquel l'Homme ayant mangé
, tous les maux ont fuivy, comme
le travail, les maladies , & tous les pechez,
Auffi eftoit- il , à ce que vous dites
, defendu à Pandore d'ouvrir fa
Boëte , de laquelle fortent tous les
maux , comme le Rapt, repreſenté par
cette petite Figure enlevée ; le Vol,
par cette Figure aillée ;la Cócupifcendu
Mercure Galant. 253
ce & les ardeurs de la Fievre, figurée
par ces fumées & par ce demy corps.
Pour vos deux Enigmes en Vers ,
le Mot de la premiere me paroift étre
le Bafton de Marefchal de France ; &
celuy de la feconde , une Enfeigne. Le
fens y vient fi naturellement , qu'elles
n'ont point befoin d'explication .
J'efpere aller bientoft à Paris , où je
vous demanderay une heure d'audience
pour celle qui ne prendra point jufque-
là d'autre nom en vous écrivant,
que celuy de
SANS VOUS JE N'AIME RIEN.
LETTRE LXIV.
A Paris.
Lee
E Printemps eft encor fi peu avancé
, qu'il commence à peine de
nous donner des Fleurs. Cependant
Monfieur, voicy un Fruit précoce que
je vous envoye. C'eſt un Air compo-
و
fé par une aimable & jeune Perfonne
qui n'en avoit point encor fait . L'illuftre
Monfieur Sicard vous eft connu .
L'aimable Perfonne dont je vous parle
eft fa Fille , & je croy qu'il ne vous
254
Extraordinaire
faut rien de plus pour vous perfuader
de ce qu'elle fçait déja dans la Mufi
que. Son merite ne fe borne pas à ce
feul talent , & j'ay à vous apprendre
qu'elle chante , qu'elle joue du Lut,
de la Viole & du Claveffin , qu'elle eft
bien faite , & que tout cela fe peut
dire d'elle fans qu'on fe rende fufpect
de flaterie. Les Vers qui fuivent font
ceux qu'elle a choifis pour faire fon
coup d'effay..
'Aimable Flore eft de retour,
L'Zerlens , les Zephirs & l'Amour
Annoncent les douceurs de la Saifon nou
velle.
Le Printemps regne dans ces lieux,
Mais belas ! je n'en fuis pas mieux, "
Puisqu'Iris m'eft toûjours cruelle.
Ces Paroles meriteroient par elles
mefmes d'avoir place dans vôtre Mercure
, & je ne doute point que vous
ne les y faffiez paroiftre notées avec
plaifir , apres ce que je viens de vous
dire de l'Admirable Mademoiſelle Sicard..
Adieu , Monfieur , vous voulezz
du Mercure Galant.
255
bien que je continue à me conferver
la qualité que j'ay priſe d'abord avec
vous de vôtre tres-invifible Servante.
L
LETTRE LXV.
faut , Monfieur
, qu'à vous qui
nous apprenez
tout, je vous apprenne
une chofe
qu'il ya grande
apparence
que vous ignorez
. Les deux
Lettres
d'Apollon
& de l'Amour
à la
jeune
Iris , dont vous ne nous avez
point nommé
l'Autheur
, & que vous
avez mifes dans voftre
dernier
Volu
me de l'Année
1677.
font de Monfieur
de Fontenelle
. Nous y avions
remarqué
un tour de Poëfie
aifé & galant
qui nous avoit
perfuadez
que celuy
qui les avoit faites avoit de grandes
habitudes
fur le Parnaffe
, & il
m'eft
tombé
une Lettre
entre les
mains qui m'a heureuſement
fait trouver
ce que je cherchois
. Je vous l'envoye
, parce qu'elle
vous fera connoiftre
que malgré
la Guerre
voftre Mercure
Galant
eft leu par tout. Cette
Lettre
eft de Monfieur
de S. Aman
,
256
Extraordinaire
qui pour un Hollandois parle affez
bien noftre Langue pour meriter que
vous l'écoutiez.Il fit amitié avec Monfieur
de Fontenelle pendant quelques
mois de fejour qu'il fut obligé de faire
à Roiien pour fes affaires. Ils ont
entretenul commerce depuis ce tempslà
, & voicy ce qu'il luy a écrit ces
derniers jours.
'Avois déja lû, Monfieur , vos deux-
Lettres en Vers d'Apollon & de l'Amour,
lors que vous me les avez envoyées,
car nous avons icy le Mercure Galant
tous les Mois. Avous dire le vray , je vous
trouve un peu Coquet , & il semble que·
vous veuille me faire entendre que ce
Troupeau de vos Amis , dispersé en diverfes
Parties de l'Europe , n'eft que trop
bien remplacépar cesyeux fi bien fendus,
par ce beau teint & par cette taille fi
bien prife. Seroit- ce tout de bon que vous
feriez entesté, & voudriez vous effayer
de faire entrer dans vos Vers un peu
de
ce certain caractere doux & aisé dont
l'Amourſe vante dans fa Lettre à Iris?
Ala bonne heure , mais auſſi ſauvenezvons
que
du Mercure Galant.
257
Vous ne ferez jamais de Piece rêguliere
,
Si ce petit Brouillon vous inſpire vos
Vers.
En effet s'il vous arrive jamais d'eſtre
amoureux , vous ne ferez rien moins que
des Verş amoureux , puis que la Poësie
n'eft qu'unefeinte , & que l'on conteste la
qualité de Poëte à un des plus beaux Génies
de l'Antiquité , parce qu'il a dit des
veritez , & qu'il rapporte les chofesfans
les déguifer. Ce n'est pas pourtant que je
vonluffe vousfaire peur de l'Amour , mais
vous meparoiffez d'une certaine humeur à
facrifier & Amis & Amitié aux pieds
d'une Maistreffe. Vous merite bien que
je vous parle comme je fais , pour vous
punir de ce que vous me traite de Batave.
Ie ne vous le celepoint , vous m'ave
faché ,& fi je ne craignoispoint de vous
faire un affrontplus grand que celuy que
vous m'avez fait , je vous appellerois
Normand deux ou trois bonnes fois de
faite. Cependant ce n'eft pas tant vostre
reproche qui m'afâché que la peine qu'il
m'a donnée , car j'avois lû vos Vers dans
258
Extraordinaire
le Mercure , j'en avois avec la plus grande
tranquilité du monde , admiré lapureté
le génie , j'estois ravy de vous &
voir fi bien foutenir le caractere d'Apollon
& de l'Amour ; mais apres avoir reçeu
voftre injurieuse Lettre, j'ay estéforcé
de vous faire voir qu'une oreille Batave
eft auffi délicate qu'une Françoife. Il a
donc fallu vous critiquer , & Dienfait
quelle peine ce m'a efté. D'abordje vous
diray que quelque haute opinion que
jaye de vos Vers, je n'ay point balancé à
leur preferer ceux de la Belle , & fa ré-
Ponfe onfonjugement que j'ay lû dans le
Mercure. Ie nay rien veu de plus juste
ny de plus joly que ces deux petits Onvrages,
je ne fçay à quoy je ne l'es prefererois
pas. La belle veine que celle qui
Les a produits ! le vous trouve plus beureux
d'en avoir fait la découverte , que
ceux qui ont lespremiers trouvé les riches
veines du Potofe. Pour ce qui est du
Compliment d'Apollon , il mefemble qu'il
fe fait par tout trop connoiftre pour le
Maistre de la Maifon , & que le Dieu
du Parnaffeauroit pûfalüercéte Etrangere
qui abordoit àſon Cofteau d'une maniere
un peu plus civile , & fans Luy
du Mercure Galant. 259
faire fentir fi fouvent ce chez moy que
Les Perfonnes qui fe meflent defçavoir
vivre ont tant de foin d'éviter. le croy
aufli que vous vous faites tort de croire
que vostre Belle ne fçache pas encor
le nom d'Amour , & que vous ne luy
faitespas moins de tort à elle même. Comme
le dépit m'a inspiré cette Critique ,
j'en ay euun tres- grand , de ne pas trouverla
moindre choſe à critiquer dans les
Vers de l'Amour , & de vous laifferpaf
fer auffi voftre Sonnet d'Apollon & de
Daphnéfans vous reprocher autre chofe
que ce qu'on reproche à Virgile à l'égard
de Didon , qui eft que vous fcandalifez
la chasteté de Daphné qui paffe pour autant
Nymphe de bien qu'il y en ait ei
dans la Chreftienté de fon temps. L'ay
encor cent chofes à vous dire, & le Papier
eft tout preft de me manquer. N'avez
vous rien entre les mains qui foit digne
de vous ? car je ne m'imagine jamais que
vous vous borniez à ces petites Pieces
Galantes , vous devenez déja grand , il
y a long-temps que vous nous dites,
Afflabor majore Deo , & cependant
vous n'en faites rien. C'est maintenant
qu'il faut monter fur vos grands Che260
Extraordinaire
.
vaux ; En verité vous perdez quelque
chofe de ne m'avoir pas aupres de vous,
je vous fervirois du moins à vous hafter
d'aller. Lefuis voftre , &c.
A la Haye , le
15.de Mars.
S. AMAN.
Voila , Monfieur , une Lettre qui
juftifie ce que je vous dis . Mettez toû
jours dans voftre Mercure des Pieces
de cette force , quoy que vous n'en
connoiffiez pas les Autheurs , & vous
le ferez toûjours fouhaiter. C'est l'avis
que vous donne voftre tres , & c
LETTRE LXVI.
D'Ars en l'Ile de Ré , le
3. Avril 1678.
Uoy que voftre Mercure , Monfieur
, faffe bruit dans toute l'Europe
, vous auriez de la peine à croire
que l'Ile de Ré fi éloignée du monde
& de la politefle , puft en faire ſes delices
,fi je ne vous affurois pas que je
fuis le moindre de ceux qui en admirent
tous les jours les beautez , & qui
du Mercure Galant . 261
9
fouffrent de cette modeftie cruelle qui
impoſe filence à ceux qui vous veulent
rendre juftice. J'efpere m'en plaindre
plus amplement un de ces jours , en
Vous envoyant quelques penfées qui
ont efté conçeuës fur les bords d'une
Mer fauvage , & je me contente aujourd'huy
de vous faire part de celles
qui me font venues fur les deux Enigmes
du Mois de Février , dont l'une,
fi je ne me trompe, eft le Bafton de
Marefchal de France, & l'autre, l'Enfeigne
d'une Maiſon. Voicy , Monfieur,
comme j'explique la premiere.
C'est un Bafton, n'en doute pas ,
Mais un Bafton de conféquence,
Et dont éprouvent la puiſſance
L'Allemagne & les Pais-Bas.
En veut-on fçavoir davantage ?
C'est un Bafton de Marefchal
Qui ne fait jamais plus de mal
Qu'entre les mains d'un Hommefage.
J'explique la feconde de cette forte.
L'Enfeignefouffre tout ainfi que le Papier,
Elle montre un double visage.
262 Extraordinaire
On l'expofe aux Paffans pour en tirer
usage,
En fortant de chez l'Ouvrier.
Sans cette cruauté ce feroit pitié d'elle,
Elle perdroit jufqu'à fon nom,
Qui nousfert de marque fidelle
Quand nous cherchons une Maifon .
Je fçay, Monfieur , que je me prefente
un peu tard, grace à mon peu
d'habitude avec le monde, & à la Mer
qui m'environne ; mais cecy n'eftant
qu'un jeu d'Efprit , la perte n'en fera
pas grande ny pour vous ny pour moy,
qui fuis voftre, &c.
DE L'ISLE , Subdelegué de
Monfieur l'Intendant de la
Province en l'Ilede Ré.
LETTRE LXVII.
A Bruxelles le 4. d'Avril, 1678.
E nom de cette Ville commence
par un B. comme vous fçavez , &
le mien auffi , comme vous ne fçavez
point ; c'est pourquoy je me fers de
deux ou trois de ces caracteres pour
du Mercure Galant.
263
figner mes Lettres , & non pas pour
prendre la qualité de bel Efprit de Bruxelles
,comme vous femblez le croire,
par ce que vous dites de moy
dans voître
Mercure du Mois de Fevrier.Dieu
me garde, Monfieur, d'une femblable
penlée. Je vous avoue que la voſtre
m'a fait rougir à quarante ou cinquante
lieuës de ma honte , pour ainfi dire.
Je ne laiffe point pourtant de vous efcrire
encor mes conjectures fur vos
Enigmes , & fic'eft un peu tard, vous
n'en devez pas eftre furpris. Je fuis
dans un lieu où je ne reçois point vos
Livres plutoft. Je dis donc, Monfieur,
que les deux dernieres que vous nous
avez propofées , ne peuvent fignifier
autre chofe que les Baftons de vos Marefchaux
de France, & les Enfeignes de
nos Boutiques , & je ne crois point
qu'il foit neceffaire d'en mettre icy
l'Explication ; car enfin , fi je devine
bien , elle feroit inutile ; & fi je devine
mal , elle feroit fauffe . Au refte ,je
voudrois bien que la fterilité naturelle
& les defordres accidentels de ce
Païs-cy ne m'empefchaffent point de
vous envoyer quelque Ouvrage ou
264
Extraordinaire
quelque Hiftoire agreable pour mettre
dans vos Mercures ; car apres tout,
il est ennuyeux que je traite toûjours
un mefme Sujet , & d'autant plus,
Monfieur ,,
que vous ne voulez point
qu'on le diverfifie avec vos loüanges.
Il eft certain pourtant que vous en
meritez une infinité, & ce n'eft point
fans peine que j'en demeure là, & que
je finis fi promptement, en vous aflurant
que je fuis voftre tres,&c. B.B.B.
Il faut encor que vous fçachiez que
nous avons icy un Réfident d'un gråd
Roy du Nort , qui a deviné auffi vos
dernieres Enigmes à Livre ouvert, &
cela vous ſoit dit , pour vous faire
connoiftre que vos Mercures donnent
du plaifir à toutes fortes de Nations,
& que toutes fortes de Nations étudient
vos Mercures.
LETTRE LXVIII.
A Paris.
TR
Rois jeunes Perfonnes de diferentes
Provinces s'étant réünies
icy
du Mercure Galant.
265
icy par un heureux fort , ont pris un
extréme plaifir à lire le Mercure.Elles
fe fentent fi obligées à l'Autheur du
divertiffement qu'il leur donne, qu'elles
ne fçauroient s'empefcher de l'en
remercier. Elles le prient de ne ſe
point laffer d'y mettre plufieurs Avantures
galantes , & de continuer les
Enigmes qui font fi fpirituelles & qui
exercent fi bien l'efprit des jeunes
Gens. Si nous n'avions pas efté fi pareffeuſes
, nous luy aurions envoyé
l'Explication de celle de Janvier que
nous avions treuvée fort jufte. Je ne
fçay fi nous aurons auffi bien reüffi
dans celle qu'il nous vient de donner,
mais il nous paroift que la premiere
qui commence par Dans les Forefts
jay pris naiffance , doit eftre un Moufquet.
A noftre fens tout s'y rapporte,
mais noftre Lettre feroit trop longue,
fi nous l'expliquions mot à mot. Pour
la feconde , nous ne croyons point
nous tromper , en difant font
que ce
les Lettres que l'on envoye par la
Pofte , qui font écrites de tous coftez,
& qui contiennent ce que l'on y veut
mettre de bien & de mal , &c. & qui
Q. deIanv. M
266 Extraordinaire
reçoivent toutes les impreffions de
Cachets que l'on y imprime . Voila,
galant Mercure, la pensée des trois jo
Ties Provinciales qui pourront quelque
jour vous faire voir une prodution
de leur Societé. Nous nous foûmettons
à voltre cenfure, & nous fommes
de tres- bonne foy vos tres- obligées
Servantes.
LETTRE
A Dinan en Bretagne.
LXIX.
Na figrande envie en nos Quar
tiers d'avoir un Bafton de Maref
chal de France , qu'en penfant à la
difficulté qu'il y a de l'obtenir , j'ay
crû ne deviner pas mal , en vous difant
que la premiere Enigme de voftre
Mercure du Mois de Fevrier , ne
fignifie rien autre chofe, Je fçauray .
Monfieur , par le Volume que vous
nous promettez , fi j'auray bien rencontré.
Il y a beaucoup de parys pour
& contre, & il m'en couftera cinquante
Louis , fi je n'ay pas trouvé le vray
mot. Ne nous faites point languir fur
céte Explication. Puis que nous voyons:
du Mercure Galant. 267
que vous inférez des Chanfons & de
petits Ouvrages dans voftre Mercure
j'ay fait naitre l'envie à quelques-uns
de nos Sçavans de vous en envoyer.
Vous y verrez auffi d'affez jolies Avan
tures. Jefuis vôtretres , & c.
BOULANGER.
Depuis ma Lettre écrite nous avons
fait un autre pary fur la feconde Enigme
du Mercure de Fevrier , qui commence
par le porte ce qu'on veut. C'eſt
du Métal , de l'Or , ou de l'Argent
monnoyé. Enfin on foûtient que c'eft
dela Monnoye . J'en fuis pour mes cent
Louis , fi ce n'eft ny l'un ny l'autre de
ce que j'ay dit fur les deux Enigmes.
E
LETTRE LXX.
voy , Monfieur
> par vos Mercu-
Jres Galans
, qu'on ne s'eft pas fi
échauffé
fur le fujet des Enigmes
dans
les autres Provinces
, comme on a fait
en celle d'Angoulmois
, puis qu'on en
eft venu à faire des gageures
, comme
vous le verrez par la Lettre que l'on
m'écrit. Voyez , Monfieur
, ce que le
Mij
268 Extraordinaire
hazard fait. Je fuis une Femme qui à
peine fçais comme il faut parler , &
je me trouve dans la meſme penfée que
les fpirituelles Ecolieres d'Apollonius.
S'il n'y avoit point trop de temerité à
moy , je vous dirois que fi vous vouliez
faire une Enigme fur le Nuage,
je fuis perfuadée que vous auriez peine
à vous empefcher de vous fervir des
mefmes termes dont vous vous eftes
fervy pour parler de l'Armée des Conféderez
. Je croy auffi , Mr.que les Dames
de la Campagne vous doivent étre
fort obligées. Vous ne les divertiffez
pas feulement par vôtre Mercure Galant
, mais vous les rendrez fpirituelles
& fçavantes. Nous autres pauvres
Campagnardes, nous eftions affez fatiffaites
lors que nons fçavions bien parler
de noftre ménage , & nous croyions
que tout finiffoit dans noftre Enclos.
Mais les Conqueftes du Roy que nous
apprenons plus particulierement par
yous , nous font connoiftre que le
Monde eft grand. J'ay voulu , Monfieur
, vous en marquer en mon particulier
ma reconnoiffance , en vous apprenant
une fubtilité d'une jeune Dedu
Mercure Galant. 269
1
moiſelle de qualité agreable & fpirituelle
, qui fe trouva obligée d'époufer
un Officier de *** extrémement
vieux , & qui avoit de grands Garçons.
Le bon Homme commença à
Finftruire , comme Agnés le fut autrefois
par fon Mary. Elle l'écouta avec
attention , & témoigna vouloir fuivre
toutes les leçons . Elle aimoit le Bal
& la Comédie , en un mot elle n'étoit
pas ennemie des divertiffemens qui
luy paroiffoient innocens.Elle ne vou
loit pas auffi fâcher fon Mary. Elle fe
réfolut de fe coucher à neuf heures,
qui eftoit l'heure de fon vieil Epous.
Elle l'entretenoit des chofes les plus
agreables qu'elle pouvoit s'imagines,
jufqu'à ce qu'elle l'euft bien endormy.
Si - toit qu'elle s'en pouvoit tenir affurée
par fes ronflemens , elle fe levoit rée
doucement d'aupres de luy ; & afin
qu'il euft toûjours de la chaleur de fon
cofté , elle faifoit coucher fa Demoi-
[ felle en fa place , & de peur que le
bruit du Caroffe n'éveillaft le bon
Homme , on mettoit des Matelats depuis
la Remiſe du Caroffe juſqu'à la
Porte de la Rue , & on les laiffoit là
M iij
270 Extraordinaire
jufqu'à fon retour qu'elle revenoit
prendre la place dans fon Lit. Le matin
fon Mary la voyant dormir de bon
fomme , fe levoit tout doucement à
fon tour , pour ne la pas éveiller , &
s'en alloit au Palais, Ses Enfans prenoient
ce temps-là pour luy apprendre
les divertiflemens de fa Femme. Le
Veillard qui fe reffouvenoit des Hiftoires
qu'elle luy avoit faites le foir,
& du plaifir qu'il avoit pris le matin à
la voir dormir , accufoit fes Enfans
d'eftre des Calomniateurs, & difoit que
de la maniere qu'ils luy affuroient la
chofe , ils le luy feroient croire , s'il
n'eftoit pas affuré de l'avoir eue à fes
coftez toute la nuit ; plus ils juroient ,
plus il croyoit leurs fermens diaboliques
, & proteftoit qu'il ne les croiroit
jamais en aucune chofe . Ils avoient
beau s'offrir à luy donner des témoins
irréprochables de ce qu'ils luy contoient.
A cela le Pere répondoit qu'il
s'en croyoit mieux que perfonne , &
ne voulut plus les voir ny les écouter,
Mais il eft temps de vous faire voir ce
qu'on m'écrit fur la Gageure que j'ay
perdue. Voicy la Lettre.
du Mercure Galant.
27F
Ay enfin reçen le Mercure Galans
des Mois de Decembre & Ianvier , &
je vous l'envoye, Madame , plutoft pour™
contribuer quelque choſe à voſtre divertiffement
que pour vous faire voir la
Décifion de noftre Gageure. Vous la
trouverez dans le premier de ces deux
Tomes, avec l'Eloge que vous fait l'Autheur
dans les louanges qu'il donne aux
Spirituelles Ecolieres d'Apollonius qui
avoient eu la mefme penſée que vous fur
le fujet de l'Enigme dont vous cherchiez
le Mot. l'avoue , Madame , que j'ay'
Befprit auffi épais que le Nuage par le-¨·
quel vous avez pretendu l'expliquer",
puis que je n'ay jamais pû concevoir
qu'ily enft beaucoup de raport entre l'un
l'autre , encor que vostre fentiment ſe
foit trouvé conforme à celuy de Perfonnes
tres-éclairées , & qu'il ait en l'approbation
d'un Inge fi compétant. Apres
cela , quoy que vous n'ayez pas entiere--
ment touché le but , comme il y a bien
plus d'avantage pour vous que pour moy
en cette occafion , j'efpere , Madame
que vous me regalerez fans chagrin du
Mercure Galant pendant le temps dont
nousfommes convenus, & que vous vous
>
Mij
272
Extraordinaire™
confolerez aisémet de n'avoirpas gagné,
fur tout lors que vous aprendrez que
vous n'avez pû eftre vaincue que par
toute l'Armée des Confederez , qui apres
avoir fait feulement du bruit juſques icy ,
a enfin produit ce bon effet en ma faveur
; & comme c'est un fecours que je
ne me fuis pas procuré , & que je n'avois
pas mesme préveu , je confens , Madame,
que vous difiez fi vous le voulez,
que je fuis plus heureux que fage , pourven
que vous me faffiez l'honneur de me
croire autant qu'on le peut eftre , voftre
tres-humble & tres- obeiſſant Serviteur.
Proche Verteuil en Angoumois.
Vous voyez , Monfieur par cette
Lettre , ce que voftre Mercure fait
dans nos Provinces. Tout le monde y
trouve un agreable délaffement d'ef
prit , & moy plus que perfonne , qui
luis voftre tres- humble Servante.
JE
LETTRE
AParis.
LXXI.
E ne doute point, Monfieur que vous
n'eftimiez affez l'Eglogue que je
du Mercure Galant. 273
vous envoye , pour luy donner place,
ou dans voftre Mercure du Mois , ou
dans l'Extraordinaire que vous nous
faites efperer. C'eft une Traduction,
ou plutoft une Imitation de celle de
Virgile qui commance par Formofum ,
Paftor Corydon.Monfieur Defmay qui
en eft l'Autheur , a choify feulement
ce qui luy a femblé le plus propre à
fon fujet , & le plus capable des beau
tez de noftre Langue. Il m'en a confié
une Copie dont je vous fais part, fans
Pen confulter ; car il n'eſt jamais content
de luy-mefme , & il eft toûjours
le dernier à étre perfuadé du merite de
Les Ouvrages. Outre ceux de cette na
ture,que nous avons déja veus de luy,
il a donné au Public une premiere
Partie de l'Eſope du temps , & nous en
promet une feconde. Ce font des Fables
fort agreablement moralifées , &
enrichies de Figures felon leur divers
fujets . Je ne vous dis rien de la maniere
aifée dont il fçait tourner les Vers.
Vous n'avez qu'à lire pour le con--
noiftre..
M W
274
Extraordinaire
T
EGLOGUE.
'Yrfis , qui d'une amour extréme
Aimoit la jeune Iris , & l'aimoisfans
efpoir,
Ne faifoitfon bonheur fupréme
Que du feul plaifir de la voir.
Toujours l'efprit troublé de confufespen-
Sées ,
Et le coeur déchiré defon cruel amour,
Dans un Boisfolitaire il erroit nuit &
jour,
Et de ces plaintes infensées
Fatiguoit vainement les Echos d'alen
tour.
Veux-tumefuir toûjours, dy- moy , cruelle
Iris ,
Et nefinir jamaistes injuſtes mépris?
Quand je chante en ces Bois un Air à ta :
loüange ,
Nos Bergeres mele font mille fois répe--
ter
Et toy par un caprice étrange
Tu nepeux anefois feulement l'écouterį.
du Mercure Galant
275
C'eft en vain qu'à tesyeux je foûpire &
je pleure .
Mes foupirs & mes pleurs ne peuvent
t'attendrir.
Je ne veux feulement que te voir &fossi
frir ,
"
Tu mefuis , & tu veux , Barbare , que
je meure.
Maintenant que tous nos Troupeaux
Que l'ardeur du Soleil brûle en ces vaftes
Plaines ,
Cherchent ou l'ombre des Ormeaux
Ou l'eaufraifche de nos Fontaines ,
Je démeste tes pas au milieu de nas
Champs ;
Et pour mieux t'exprimer ma peinefans
égales
Bu fondde ces Buiffons l'importune Ci
gale
3
Foint fes cris enrouez à mes triftes acacens.
Ne valoit - il pas mieux de l'ingrate
Sylvie
Soufrir les fuperbes dédains ??.
La gloire del'avoir fervie
Malgréfes mépris inhumains {
276 Extraordinaire
Auroit affez payé la perte de ma vie ,.
La brillante noirceur dont fon vifage eft
peint ,
Egale enfes attraits la blancheur de ton
teint..
Pour estre blonde , Iris , n'en fais point
tant la fiere.
Qu'est-ce enfin qu'une Blonde ? une
Fleur printanniere 2.
Dont les vives couleurs éclatent peu de
jours.
Mais la Brune eft femblable aux bonnes
Violetes,
De qui le fombre éclat fous lesfraifches
berbetes,
Dans toutes les Saifons dure & brille
toujours.
Lors que panchéfur le rivage.
Ie confidere mon visage,
Sile brillant cristal de l'eau
Rend de tous les Objets une image
fidelle ,
Je ne fuis point fi laid ; Daphnis quifait
le beau
Sur moy , Sans vanité , n'auroit : nul
avantage.
du Mercure Galant. 277
Iris , ie m'en rapporte à toy,
Daphnis eft -ilplus beau que moy ?
Quand nos Troupeaux meflez boivent à
la Fontaine,
L'ay beau t'offrir mes voeux , te conter
mes ennuis ,
Daignes-tu me répondre ? helas ! belle
Inhumaine,
Tune demandes pasfeulement qui je fuis.
Ces Coteaux toûjours verds , cette fertile
Plaine
Me nourit tous les jours mille Bestes à
laine
Dont chacune me donne au Printemps
un Agneau.
Ny Efte,ny l'Hyver, les Meres ne
tariffent ,
Et toujours elles me fourniffent
Leurs mesures de Lait nouveau.
Les Chansons que je veux te dire,
Autrefois Amphion les chantoit fur sa
Lyre
Lors qu'il affembloit fes Troupeaux;
Et qui ne fçait dans nos Hameaux.
Que noftre grand Berger , noftre inving
cible Alcandre
278 Extraordinaire
™
Affure que ie puis, feul contre tous , prétendre
Au premier prix des Chalumeaux ?
Si l'amour dont l'ardeur tient mon ame
affervie ,
Teuft fous une Cabane engagée aveG
may
Qu'il euft rendu mon fort digne d'envie!
Teuffe parqué mes Troupeaux avec toy,
Et nous enffions tous deux chaffé de
compagnie.
Quelque heureux que puiffe eftre un✨-
Roy
+
Il deviendroit jaloux d'une fi douce vies
4
Viens voir aufon de mon Hautbois
Mes Agneaux bondirfur l'herbete,
Et par tes doux accens de ta charmante®
voix
Surpaffant les accords de ma douce
Mufete,
Reviens imiter Pan quand il chante en
nos Bois.
Ce Dieu fut le premier quifur la mole
cires
Arrangeant de frefles rofeauxs
du Mercure Galant
279
Chanta fon amoureux martyre ,
Quand Syrinx le fuyant fe plongea
dans les eaux .
C'eft de luy que vient l'art de faire
Des Fluftes & de Chalumeaux.
Enfin c'eft le Dieu tutelaire
Et desBergers & des Troupeaux.
欢迎烧
Ta bouche feroit honte à la Roſe nouvelle;
Mais crois-tu , vaine Iris, qu'elleferoit
moins belle,
Pour lafouler un peu du bout d'un Fla---
geoler ?
Aminte eft belle ; mais pourprendre
Des leçons du docte Sylvandre ,
Qu'est - ce qu'Aminte n'a pas fait ?
9 "
Si tu ne veux point ma Muſette
Prensma Fluste à fept chalumeaux.
C'est un don qu'en mourant me fit le
vieux Damete ,
Aprés m'avoir chargé du foin de fess
Troupeaux.
疹
*
Hier aufond d'une affreufe Vallée,
Et mefme au peril de mes jours ,
Par mille dangereux détours »
L'allay prendre deux Faons à la peau»
tanelées
280 Extraordinaire
Ce beau couple tarit tous les jours deux
Brébis ,
Iete le garde , belle Iris ;
Mais Doris qui me le demande,
Doris, tu la connois, l'importune Doris,
Pourroit bien l'obtenir ; Iris , je l'apprehende
,
Puis que pour mes préfens tu n'as que
"du mépris.
Enfin je te revoy ; les Nymphes empreffées
Apportent à tes pieds des Corbeilles de
Fleurs:
Koy Flore s'alarmer que leurs vives
couleurs .
Par les lys de ton fein ſoient ſi- toft effacées.
Pourquoy m'embaraffer d'inutiles pen
fées ?
La belle Iris pourra me voir d'un oeil
moins fier,
Si ie ioins mes préfens avec ce qu'on luy
donne.
Haftons-nous de luy faire une double:
Couronne
Doce Myrthe & de ce Laurier..
欢迎姨
du Mercure Galant . 281
Mais que ton espérance eft vaine !
Quefais-tu, malheureux Amant !
Tu combles de préfens Iris à tout moment,
Et ce n'eft qu'irriter fa haine.
Pourquoy mefuyr, Cruelle ? Eft - ce que
des Bergers
Les Adorations te paroiffent trop viles ?
Que la fiere Pallas fe plaife dans les
Villes ?
Pour nous , aimons toûjours la paix de
nos Vergers,
Des Dieux même ont aimé ces retraites
tranquilles.
Comme un jeune Ramier de Myrte en
Myrthe fuit
La Tourterelle qui l'enflame,
Ainfi je fuis par tout l'Ingrate qui me
fait,
Chacun à fon panchant abandonne fon
ame.
Mais ces Couples de Boeufs à ces Hameaux
voisins
Déja remenent leurs Charruës
A leur cou poudreux fufpenduës,
282 Extraordinaire
Et d'un leger fillon retracent leurs
Le
chemins.
Les noires ombres de ces Pins
Déia dans ces Prez étendues
Vont s'effacer avec le iour,
repos va regner dans toute la Nature,
Mais belas, mon cruel amour
N'accorde point de tréve au tourment
que i'endure.
Prens,Tyrfis , des deſſeins nouveaux,
Reconnois quelle eft tafolie.
Quay , ne pas oublier l'Ingrate qui t'onblie
?
Quand tes Seps négligez rampent fons
tes Ormeaux ,
Que tes Fruits étoufez fous des herbes
fteriles
Pourriffent fur tes Arbriffeaux ,
Tu pers un temps fi cher en plaintes
inutiles.
Cultive tes Vergers , & conduis tes
Troupeaux ,
Et puis qu'Iris te hait , que ton amour la
gefne ,
Que la Cruelle vive au gré de fon defir;
Si Doris eft moins belle , elle eft moins
inhumaine,
du Mercure Galant.
28.3
Et Doris de t'aimer fera tout fon
plaifir.
Je croy, Monfieur
› que la lecture
de cette Eglogue fuffira pour vous perfuader
que Mr Defmay
ne fait rien
qui ne foit digne d'étre veu par tout.
le vous
l'abandonne
pour la placer où
vous le jugerez à propos, & fuis voftre,
&c.
LETTRE LXXII.
Ous avez extrêmement plû ,
Monfieur,dans tous les Tomes
du Mercure qui ont precedé celuy de
Février ; cependant il faut avouer
qu'il n'en a point encor paru qui vous
ait plus attiré de louanges que ce dernier.
Il n'y a rien qui n'y foit capable
de divertir ce jeune & incomparable
Prince dont il porte l'augutte Nom.
au Frontispice. Cet Eloge, Monfieur,
eft fans- doute le plus grand Panegyrique
qu'on puiffe faire de voftre Livre,
& il fuffit de dire qu'il peut plaire à
Monfeigneur LE DAUPHIN , pour
faire croire qu'il doit eftre generale284
Extraordinaire
ment approuvé. Auffi ne connois-je
perfonne qui n'ait admiré tout ce qu'il
renferme. La Gazette Galante a eſté
trouvée tres-fpirituelle & tres- bien
imaginée. L'Hiftoire de la Belle morte
d'Amour , a touché les coeurs les plus
durs & les plus infenfibles ;Et le Combat
de la Satire & de la Loüange , a
donné tant de plaifir à tous vos Lecteurs
, qu'il eft impoffible de l'exprimer.
Dés que le Mercure a commencé
de paroiftre , l'exemple qu'il a donné
de parler de tout le monde obligeamment,
a fçeu fi bien affoiblir les Troupes
de la Satire , & depuis un an ila
tant fait paffer de Deferteurs dans
l'Armée de la Louange
S qu'on n'a
point efté furpris de voir cette derniere,
victorieufe de fon Ennemic. Apres
le divertiffement que l'on a pris à ce
Combat , on eft venu aux Enigmes.
Je vous jure qu'elles ont bien donné
de l'exercice à tous ceux qui ont vouly
entreprendre de les deviner. Pour moy
je ne fçay fi j'auray réülly. Vous allez
voir en peu de mots ce qui en eft.J'explique
celle qui eft en figure , par
le peché de nos premiers Parens , qui
du Mercure Galant. 285
כי
a efté la feule & veritable origine de
tous les maux qui fe font répandus depuis
fur la terre; & ce qui favorife cette
Explication , c'eft que les Payens,
felon le témoignage de Paufanias , ont
crû que Pandore avoit efté la premiere
Femme du monde .Pour les deux Enigmes
en Vers , je ne doute point que
la premiere ne fignifie un Bafton de
Marefchal de France. Un peu de refverie
me l'a fait aisément trouver. Il
n'en a pas efté de mefme de la feconde.
Elle m'a paru tres-obfcure , & je
croy qu'il y a peu de Gens qui ayent
fçeu découvrir le veritable fens qu'elle
renferme. Celuy d'Enfeigne que je
luy donne , a femblé fort raiſonnable
à des Perfonnes dont le difcernement
me perſuade que j'auray bien deviné :
car des deux coftez d'une Enfeigne l'on
peut reprefenter toutes les chofes dont
il eft parlé aux huit premiers Vers ;
pour les fuivans , ils conviennent fi
bien à cette Explication , qu'il n'eft
pas befoin de m'y étendre. Je fuis, & c .
&
L. S. D. D. D. S.
286 Extraordinaire
.
LETTRE LXXIIL
Omme la réputation du Mercure
Galant s'augmente tous les jours
parmy le beau monde , & que la plus
grande partie des Curieux ne content
plus les Mois & les Années que par
les Tomes de voftre Livre ,je ne fçay,
Monfieur , fi vous trouveriez lieu de
m'accorder quelques feuilles de Papier
perdu dans celuy du Mois courant,
pour y mettre quelques Vers qui
ne déplairont peut -eftre pas aux Perfonnes
de bon gouft . J'ay pensé que
les premiers Mois de l'Année feroient
trop dignement remplis par le grand
nombre d'Etrennes , par le Depart du
Roy , & par l'Ouverture de la Campagne
, qui font des matieres affez
amples & affez belles pour groffir vos
Lettres, & rehauffer la gloire de noftre
invincible Monarque , qui malgré
la rigueur des Saiſons , fuit la Victoire
par des chemins fi fecrets & fi peu
battus , qu'ils nous font auffi incompréhenfibles
qu'à nos Ennemis . C'eft
pourquoy je n'ay pas voulu me hazardu
Mercure Galant. 287
der de mettre au jour de plus foibles
productions dans un temps dont les
momens eftoient fi précieux & fi dignes
d'eftre bien ménagez : mais à prefent
que Sa Majefté a pris deux des
plus importantes Places de la Flandre,
& que les Fleurs du Printemps qui
font l'ornement & la beauté de nos
Parterres , ne font pas encor toutes
venues , la rareté en faifant le prix,
j'efpere que vous ne defagrérez pas
celles que je vous prefente , & je me
perfuade que les joignant avec voftre
adreffe accoûtumée à beaucoup d'autres
qui vous feront offertes de tous
coltez , ce juſte enchaînement & cet
agreable mélange en relevant l'éclat
& la vivacité , les rendra de bonne
odeur aux Efprits les plus fins . Je vous
feray tres obligé de la peine que vous
prendrez de le faire ; & fi vous fouhaittez
connoiftre celuy qui vous en
affure , je ne feray pas fâché de vous
dire que je fuis voftre , & c.
1)
HEBERT DE ROCMONT.
288 Extraordinaire
LETTRE LXXIV.
A Paris.
puis que j'ay efté affez bon Devin
pour trouver le Mot des Enigmes
du dernier Mercure ; fouffrez ; Monfieur
, que je vous dife ceux que je
crois eftre cachez fous celles que vous
venez de nous propofer.
Cette Malheureuſe qui eft exposée
nuit & jour, aux rigueurs des Saifons
, qui porte tout ce qu'on veut
luy faire porter , & qui fe fait chercher
avec foin > ne peut eftre autre
chofe que l'Enfeigne . L'application
y vient. Pour ce qui eft de vôtre
Enigme en figures , j'ay pensé que
ce pouvoit eftre le Mariage. La figure
d'Epimethée, qui malgré les bons avis
de Promethée fon Frere , malgré même
les defenfes qu'il luy avoit faites
de recevoir jamais aucun préfent de
Jupiter, ne fçauroit s'empefcher d'ac
cepter la Boete que la belle Pandore
luy offre de fa part, ny de l'ouvrir dans
le mefme temps qu'il la reçoit , reprefente
du Mercure Galant. 289
1
fente affez bien celle d'un Amant, qui
eftant épris d'une jeune Beauté qu'il
adore , veut fe rendre le feul maiſtre
de fon coeur en l'époufant , fans écouter
ny la voix du Sang & de la Nature
qui l'appelle ailleurs , ny les fages
confeils de fes plus particuliers Amis
qui tâchent de le détourner d'un engagement
dont il ne connoift pas toutes
les fuites. Enfin fi l'on ne voit for.
tir de la Boëte de Pandore que de la
fumée, & quantité de maux qui fe répandent
en fuite fur la terre , ne peuton
pas dire auffi que le plus grand
amour paffe ſouvent ou du moins
qu'il manque rarement de fe rallentir
apres quelques années de Sacrement ?
C'estun grand feu qui s'éteint, & qui
ne laiffe apres luy qu'un peu de fumée
pour marque qu'il a efté. Cet
Amant qui paroiffoit fi paffionné, n'eft
plus qu'un Mary qui n'a prefque que
de l'indifference & de la froideur. A
peine cette délicieuſe Boëte, enchantée
de l'Amour, eft- elle ouverte, qu'il
fe repent de l'avoir reçeue. Il en voit
fortir ce qu'il ne fçauroit fouffrir, & ce
qui fouvent doit eftre la caufe de tous
Q. de lany.
S
N
290 Extraordinaire
fes malheurs. N'eft - ce pas la plainte
qu'en faifoit autrefois chez le Poëte
ce Pere infortuné dont les Enfans n'attendoient
que la mort ? Ie me fuis marié,
difoit-il , Ab Dieux ! quelles miferes
n'ay ie point trouvées dans le Mariage
? L'ay eu des Enfans ; quelles inquiétudes
, quels chagrins ne m'ont- ils
point donnez ?
Que dites - vous , Monfieur , d'un
Pere dans cet état ? Ne vous femblet-
il pas autant à plaindre que le malheureux
Epimethée , puis que , pour
toute confolation , il ne luy refte que
la trifte efperance ou de voir finir
bientoft fes malheurs avec fa vie , ou
de recouvrer un jour fa premiere liberté
par la mort de celle qui a causé fon
engagement, Voila, Monfieur , ce que
je me fuis imaginé en jettant les yeux
fur Epimethée & fur Pandore. Un
Souffleur d'Alquimie auroit crû ſansdoute
trouver la Pierre Philofophale
fous ces Figures. Pour moy qui ne le
fuis pas, & qui me moque de ces Souffleurs,
je croirois plutoft que ce feroit
la Chymie. Elle ne promet que des
merveilles , & plufieurs beaux Secrets,
du Mercure Galant. 291
9
Pandore la reprefente tres- bien. Epimethée
qui ouvre la Boëte pour voir
ce qui eft dedans , qui n'y trouve que
de la fumée , & toutes fortes de maux,
& qui peut à peine retenir l'efperance
qui eft au fonds , c'eft le, Chymiſte
quia affez de curiofité & de prefomption
pour chercher & pour efperer
toûjours de trouver la Pierre Philofophale
, qui fouffle inceffamment dans
fon Fourneau , qui fe ruine & qui fe
trouve accablé de miferes dans ce
maudit Meftier ; enfin dont tous les
travaux, dont tous les fecrets tournent
& s'évanouiffent en fi mée .
Au moins , Monfieur, fi je n'ay pas
trouvé le veritable Mot de cette Enigme,
il me .reftera auffi-bien qu'à Epimethée
, l'efperance de trouver mieux
une autre fois . Mais le papier m'avertit
qu'il y a déja long- temps que je
vous entretiens, & je ne vous ay point
encor parlé de la Demoiſelle de la rrë
de Mouffy, qui m'a bien donné charge
de vous remercier de fa part, & de
vous témoigner qu'elle eft fort fenfible
à l'honnefteté que vous avez euë
de la faire paroiftre dans le monde
Nij
292 Extraordinaire
fous le nom d'une fort agreable Demoifelle.
Quoy qu'elle ait quelque
chofe de plus ; que fa beauté,fa taille ,
& fon air , foient admirables ; qu'elle
ait mille charmes répandus fur fa Perfonne,
& que toutes les manieres foiet
enchantées , elle a de la peine à vouloir
paroiftre tout ce qu'elle eft ; & la
grande modeftie qui l'accompagne
toûjours , marque affez qu'elle n'a pas
moins d'efprit que de beauté. Vous
avez pû le reconnoiftre par l'Enigme
qu'elle avoit devinée le Mois pallé ;
mais celle qu'elle a devinée ce Moiscy
achevera de vous en convaincre
auffi-bien que de fa civilité,puis qu'elle
m'a ordonné de vous envoyer pour
marque de fa reconnoiffance , le Bafton
de Marefchal de France. Je voudrois
avoir un auffi beau préfent à
vous faire , pour vous témoigner la
mienne ; & je me repens à prefent de
ne vous avoir pas offert la Pierre Philofophale.
Je ſuis voftre tres, &c.
DES BOIS,
Avocat au Parlement.
du Mercure Galant. 293
LETTRE
D
LXXV.
Eux ou trois Perfonnes qui né
parlent guére fans perfuader ce
qu'elles veulent , me confeillent de
vous envoyer , en imitant tant d'honneftes
Gens , quelques Vers de ma façon
, ou du moins de vous écrire quelque
Lettre. Cependant j'aurois encor
faillé tout cet honneur à de meilleurs
Ecrivains que moy, fi ces mefmes Perfonnes
ne m'avoient enfin commandé
de leur fervir aujourd'huy de Secretaire,
Ce font les trois Demoifelles , Monfieur
, qui vous ont écrit ces derniers
Mois , & qui pour ſe deguifer & donner
le change aux Lecteurs , ne vous
feroient plus entendre qu'elles font des
environs ou de Blois , ou de Nantes, ou
d'Angoulefme, fi elles eftoient affurées
qu'enfe faifant connoître à vous , leurs
Voifins ne fçauroient pas qu'elles fe
mettent du rang des beaux Efprits , en
vous donnant de leurs nouvelles comme
elles font quelquefois . Bien que j'aye
plus de raiſons qu'elles n'en ont de
ne vouloir pas courre ce méme hazard,
Niij
294
Extraordinaire
& de prendre des voyes plus couvertes
pour n'eftre pas reconnu , je m'apperçois
bien qu'elles ne feroient pas
beaucoup fâchées qu'on fçeuft que je
fuis, fi cela ne tiroit pas à conféquence
pour elles & pour cette reputation de
bel Efprit qu'elles veulent attendre
fans la chercher. Mais comme je fuis
tous les jours chez elles, il leur eft aifé
de voir que fi on fçavoit que c'eft de
moy que vient cette Lettre , on fçauroit
en mefme temps d'où vous font
venues celles qu'elles vous ont écrites,
& ainfi tout leur miſtere feroit découvert.
Je voudrois bien, Monfieur, qu'il
me fuft permis de vous décrire les
beautez de la Maifon où elles cachent
prefque à tous ceux qui les voyent, ce
qu'elles fçavent de plus élevé , & tant
d'agreables Vers qui leur font infpirez
d'une Mufe galante qui ne fonge qu'à
divertir & effacer les ennuis. Je ne
fçaurois vous reprefenter combien
tous ceux qui voyent ces Perfonnes fi
bien infpirées , font touchés de leur
merite.Elles ne difent rien qui ne faſfe
fentir la délicateffe de leur gouft , &
regreter le temps qu'on paffe ailleurs.
qu'aupres d'elles. Ceux qui ne font
du Mercure Galant . 295
+
que de leurs Amis , n'ont jamais pûr
difcerner celle qu'on devroit plutoft '
choifir des trois pour eftre heureux
dans la plus douce & la plus ai
mable converfation du monde.
Pour peu de jours qu'on s'éloigne
d'elles , on eft fâché d'avoir perdu
beaucoup de jolies choſes qu'elles
auront dites. Ce qu'on voit de la perfection
de la vie , & des entretiens
dans les Livres les plus épurez , & qui
laiffent les plus belles idées , femble
avoir efté fait far ce qui fe paffe partout
où l'on fe trouve avec elles. La
Galatée & le Parfait Courtifan , que›
les Italiens & les autres Nations ont
tant eftimez , n'ont prefque rien touché
qui ne faffe penfer à ces agrémens
qu'elles employent pour enchanter
ceux qui les approchent , fans qu'on
fçache d'ordinaire d'où cet enchantement
vient. Leurs Lettres vous ont
affez fait voir qu'elles aimoient les
beaux Ecrits , & qu'elles fe réjoüiffoient
du foin que vous avez de nous
apprendre tant de chofes curieufes que
nous n'aurions jamais fçeuës fans vous.
En des occafions de cette forte je ne
.
Niiij
296 Extraordinaire
leur ay point veu de joye plus grande
que celle qu'elles ont eue en lifant
l'endroit où vous promettez de nous
inftruire de ces Deffeins que Monfieur
le Brun a faits des diférens
airs des Paffions. Vous ne fçauriez
eftre trop étendu , difent- elles, fur un
fujet fi agreable, & je croy comme elles
que pour peu que vous vouluffiez
retrancher de ce que vous avez à dire
là-deffus, ce feroit une perte dont ceux
qui connoiffent le prix & l'uſage dune
choſe fi defirée de toutes parts , ne
pourroient fe confoler , à moins que
ce Peintre inimitable ne donnaſt bientoft
luy-mefme l'Ouvrage entier. La
plûpart des excellens Autheurs , &
particulierement les Inventeurs de
quelque chofe qui puiffe fervir au
monde , feroient bien à l'avenir de
vous envoyer le Plan ou quelque
abregé de ce qu'ils ont à mettre en lumiere
, ou de ce qu'ils ont découvert.
Le Mercure eft veu par tout , & fouvent
les plus curieux ne voyent les
meilleurs Livres , & fur tout dans les
Provinces, que pluſieurs années aprés
qu'ils font imprimez ; & ceux qui ont
du Mercure Galant.
297
moins de curiofité, ne les voyent quelquefois
jamais. Vous pourrez encor
fauver comme d'un naufrage quelques
reftes comme perdus de l'EL
prit de certains Autheurs , & il feroit à
fouhaiter que vous vouluffiez convier
ceux qui les ont de vous envoyer des
chofes fi precieuſes pour empefcher
qu'elles ne viennent à périr par quel
que hazard. Il me femble auffi que les
Gens de qualité qui ont prefque toûjours
quelque chofe de plus exquis &
de meilleur air que les autres , devroient
eftre bien aifes de devenir par
les Ecrits qu'ils vous donneroient , la
regle des Ecrivains qui n'ont pas efté
fi bien nourris , & qui n'ont pas eu
tant d'excellens Modelles pour le former
& fe rendre accomplis. Les belles
connoiffances font bien répandues
de tous coftez en ce Royaume ; mais
s'il y a encor en France quelques recoins
un peu barbares , le Mercure en
chaffera bientoft la barbarie;du moins
je remarque que toutes fortes de Gens
s'empreffent à profiter d'une invention
fi utile , & dont ceux qui ne fe
plaiſent que trop à ne rien faire , ne
NE
298 Extraordinaire
Vous font guere moins obligez que
ceux qui font du bruit dans le monde
par leurs Actions & par leurs Ecrits.
De belles Perfonnes de ma connoiffance
font venir des Maiftres pour:
apprendre à chanter les Chanfons notées.
D'autres le préparent à deviner
les Enigmes en figures ; & je ne voy
guére de Dame jolie & fpirituelle, qui
ne s'attache à expliquer celles que
vous nous donnez en Vers, & qui n'y
devienne de mois en mois plus habile.
Nous croyons icy qu'un Navire &
la Monnoye font les Mots des deux
dernieres. Cela devient fi commun ,
& mefine fi facile à quelques
-uns, que
la jeune Demoiselle qu'on vous a fi
bien peinte, & quis'é mefloit le plus,
y renonce prefentement, parce qu'elle
ne fe divertit qu'à ce qui eft rare &.
difficile mais cette bizarrerie n'ofte
rien des louanges de ceux qui démeſlent
des choies fi embarraffées
, & on
ne la luy peut pardonner qu'en fa¬
veur de ce qu'elle a d'extraordinaire.
Je croirais , Monfieur , que quelques
Perfonnes qui ne font pas encor con-
Dues, & qui fe fentent del'efprit &
·
du Mercure Galant.
299
21
du talent, pourroient fe fervir du Mer
cure pour expofer leurs Effays à la cenfure
des plus éclairez , & les inviter
mefme à vouloir s'expliquer franchement
fur leurs defauts , pour découvrir
par ce moyen s'ils en fçavent af
fez pour fe faire connoiftre. C'eſt auſſilà
le fentiment d'un galant Homme
qui contribuë quelquefois de fes inventions
aux embelliffemens du Mercure.
Vous eftes conjuré , Monfieur ,
de la part de cet excellent connoiffeur ,
& de celle de ceux qui ont le plus de
difcernement , d'employer toute vo… ”
ftre adreffe pour avoir de temps en
temps quelque belle Allégorie , comme
celles de Monfieur de Fontenelle ,
& de quelques autres. Le Mercure
qui plaist par tout, charme dans les en
droits où l'on trouve des Vers de Ma-"
dame des Houlieres , qui font fi tendres
& fi bien tournez,& il n'y a rien¹
de plus délicat ny de plus achevé que
お
les Plaintes des trois Prairies,mais on
né recevra jamais rien fi agreablement,
ny mefme avec tant de refpect,··
que des Lettres comme celle qui vous
a donné la pensée de difcourir du Sect
300
Extraordinaire
pase , pour en inftruire ceux qui n'avoient
pas oùy parler de cette Galanterie
d'Eſpagne & de Savoye. Le Difcours
que vous avez fait là deffus , auffi-
bien que celuy des Deviſes , en feront
toûjours fouhaiter de pareils.
Comme le Mercure eft le Livre de
Monfeigneur LE DAUPHIN , tous les
beaux Efprits doivent fe fervir d'un
moyen fi favorable pour luy offrir
leurs plus agreables chef-d'oeuvres , &
tout ce qu'ils auront de plus noble &
de plus propre pour un Prince qui
avec fon beau naturel fi bien cultivé
de fon fage Gouverneur , & des Lecons
da plus grand des Roys, court de
fi bon air fur les voyes de ces Princes,
d'un coeur & d'un efprit fi haut, qu'on
les regarde toûjours entre les plus
honneftes Gens & les plus grands
Hommes de tous les Siecles , comme
les plus brillans & les premiers .
LETTRE LXXVI. '
TO
Out le monde vous eft fi obligé,
Monfieur , des peines que vous
prenez pour nous donner tous les Mois
du Mercure Galant .
3Q1
ces fpirituelles Lettres qui font aujourd'huy
le plus agreable divertiffement
du Public , qu'il n'y a Perfonne
qui ne duſt tâcher de vous en marquer
fa reconnoiffance par quelque Ouvrage
qui meritaft d'avoir place parmy
ceux que vous y faites entrer. Pour
moy qui me fens incapable de rien
produire de moy-même , je me ſers au
moins du bien d'autruy afin de m'acquiter
envers vous de ce que je vous
dois pour la part que j'ay dans cette
obligation commune. Les Vers que je
vous envoye font de divers Autheurs
qui ont tous l'efprit tres- fin & tres- délicat.
Ils ont efté fait pour réponſe à
ce que demandoit une fort belle Dame
& d'un tres-grand merite , dans
l'Epiftre que vous allez voir. J'ay eu
foin de les ramaffer,dans la pensée que
vous feriez bien aile d'en embellir
l'Extraordinaire que vous nous promettez
, car je m'imagine qu'il vous
faut des chofes moins étenduës pour
voftre Mercure. Voicy ce que la Dame
dont je vous parle avoit écrit à un
de fes Amis.
3.02 Extraordinaire
™
V
Nillustre & galant Berger
Me confeillede m'engager.
Il n'est rien de fi fot, dit-il , qu'un coeur
tranquile 3
Il vaudroit affurément mieux
Qu'ilfuft endefirs trop fertile.
Le Caurce Bijou précieux,
N'eftpas fait pour eftre inutile.
Timandre , ce confeil n'est- il pas dange
reux ?
De bonne foy le peut - on fuivre ?
Décidez de mon fort en Amy genereux ,
Songez bien à quels mauxfe livre
Un Coeur qui s'abandonne aux-tranſports
amoureux
Confultez votre experience
Sur les dépits jaloux , fur l'ennuyeuſe,"
abfence,
Sur les douleurs qu'on fouffre alors qu'on
voit changer
Une ame qu'on croyoit qui feroit toûjours
tendre ,
Et puis , fage & prudent Timandre,
Dites- moy fi j'en dois courir tout le dan
ger.
Ces quatre Réponſes ont efté fai
tes par cet Amys & par trois autresy››
fur les mefmes Rimes de la Demande,
du Mercure Galant. 303
PREMIER AVIS.
Fryz
Vyezl'Amour & lesyeux du Berger
Qui tâche de vous engager.
Vom laffez- vous d'eftre tranquile,
Et ce grand coeur quifait tout pour le
mieux ,
Quifut toujours en beaux projets fertile,
La liberté ce trefor précieux ,
Laraifon , tout enfin vous eft- il inutile?
Pourriez- vous bien franchir un pas fi
dangereux ?
Ce petit Dieu vaut- il qu'on s'empreffe à
le fuivre
Luy qui trahit loin d'eftre genereux,
Et dans les affauts qu'il nous livre
Egale aux plus grands maux lefort des
Amoureux?
Tremblez d'en faire experience ,
Vive plutoft dans une heureufe abfence
De mille Amans qui pourroient voni
changer.
On ne peut pas eftre tranquile & tendres.
Contente vous d'Amis comme Timandre,
- Vous etes belle & libre , il eſt ſeul en a
danger.
304
Extraordinaire .
I
SECOND AVIS.
Ris , il eft plus d'un Berger
Qui voudroit pour vous s'engager' ,
S'il pouvoit en aimant avoir un fort
tranquile ,
Ou fi ,pour s'en expliquer mieux ,
Un caur en tendreffe fertile ,
Se propofant pour prix un Bijou précieux,
Ne craignoit de pouffer fa fleurette
inutile ,
Ce grand deffeinferoit moins dangereux
Si vous voulie auffi le fuivre,
Et faire choix fur tous d'un Amy genereux
,
Qui s'abandonne & qui ſe livre
Ala facilité qui le rend amoureux ,
Luy qu'une longue expérience
Rendfenfible aux faveurs , & quifonge
à l'abfence,
Dés la moindre rigueur qui l'oblige à
changer,
Dit , quand la Nymphe n'eft pas tendre,
Point de Tirfis , point de Timandre,
On évite par là la peine & le danger.
du Mercure Galant.
305
TROISIEME AVIS.
Il'illuftre & galant Berger ,
STDont le confeil tend à vous engager,
Vous faitfortir de cet eft at tranquile ,
Divine Iris , je croy qu'il vaudroit mieux
Que ce confeil en malheurs trop fertile,
Quoy qu'il offre deprécieux,
N'euft fait aupres de vous qu'un effort
inutile.
Qu'il eft fatal & qu'il eft dangereux !
C'est de tous les confeils le plus funefte à
Suivre.
Ilfait fouvent qu'un Amant genereux,
Sans le vouloir à mille maux nous livre .
Enfin fi l'on ne trouve un coeur bren
amoureux ,
Un coeur qui de fouffrir ait quelque expérience
,
Quifçache aimer malgré l'abſence,
Que rien ne puiffe obliger à changer ,
Qui foit difcret , fidelle & tendre ,
le vous le jure , Iris , & croyez en Timandre
,
Onfe met en un grand danger.
E
306 Extraordinaire
QVATRIEME
AVIS.
Qoy qu'endife unfage Berger ,
On peut aimer fans s'engager ,
,
C'ét un amufement agreable & tranquile.
Vn coeur pourroit- il choifir mieux ,
Que de fuivre l'Amour en cent plaifirs
fertile?
Le changement nous le rend précieux ,
Et la conftance eft inutile.
Le trop d'atrachementfans doute eft dangereux
,
Il fent trop l'esclavage , il eft dur de le
Suivre,
Pour peu qu'un coeurfoit genereux,
Rarement aux fers il fe livre ,
Et s'il n'eft fans contrainte , il n'eft point
amoureux .
Nous qui de l'amour libre avons l'expérience
Que les plaifirs prefens confolent d'une
abfence ,
Plutoft que de languir nous aimons à
changer,
D'une amefatisfaite & tendre
Nous trouvons le repos , n'en déplaife à
Timandres
du Mercure Galant.
307
.
Où fa moralité vous marque le dan-
A
of
ger.
MADRIGAL.
H!fi d'un coeur bien enflâmé,
Vn Berger vous rendoit hommage,
Si fidelle , amoureux & fage ,
fçavoit vousfervir fans espoir d'eftre
aimé ,
Vn Berger d'un fi beau modele
Sans vous mettre en danger vivroit fons
voftre loy;
Mais ce fage Berger , amoureux & fin
delle ,
Vous ne pouvez, Iris , le rencontrer qu'en
moy,
DE S. G..
Réponse au Madrigal , fur les
mefmes Rimes.
'Ous qui d'un coeur bien enftamé ,
Offrez leprécieux hommage,
Et qui vous piquez d'eftre fage,
Et d'aimer au hazard de n'eftre point
aimé ,
Pour les Amans tranfis gardez ce beau
modele ,
308
Extraordinaire
Et ne nous venés point en impofer la Loy.
Si malgré les rigueurs il faut eftre firdelle
,
Cette leçon n'est paspour moy.
A
B. D.
SONNE T.
Des coeurs délicats l'amour fait
trop de peine,
Iris , n'aimons jamais ; c'est le meilleur
party.
De n'avoir point aimé nul ne s'eft repety,
La chaîne la plus belle est toujours une
chaîne.
Quand on s'eft trop commis à la foibleffe
bumaine,
Iamais d'un repentir on ne s'eft garanty,
Le plusconftant amour s'est enfin démenty,
Et le plus violent a fait place à la hai
ne.
Petty
Mais pourquoy vous donner des confeils
Superflus ?
Dés que vostre raifon ne vous fervira
Pluse
du Mercure Galant. 309
Vous vous fervirez mal de la raiſon d'un
autre.
Que fervent les confeils où regnent les
appas ?
N'ay-je pas confulté ma raiſon & la
voftre ?
En fuis- ie mieux , Iris ? ne vous aimayie
pas ?
H.
AImez,c'eftmonavis , mais faites prudemment
Le choix d'un tendre & fage Amant.
Sur ce choix bien fouvent la plus fine eft
trompée.
•
Déciderez vous pour l'Epée ?
Le Cavalier , Iris , de l'amour fait un
ieu,
On court plus d'un danger lors qu'on en
eft aimée.
Il foûpire, il obtient, ilfe laffe , &fon
feu
Fait toujours un peu de fumée.
Sivous aimez un Magiftrat ,
Belle Iris, il faut faire eftat
D'effuyer beaucoup de chicane,
Le Heros à Manteau de pane
310
Extraordinaire.
Ecrit un Billet doux en style de Contract.
l'aimerais mieux ces Gens d'un honneur
delicat ,
Que leur propre intereft fçait forcer
dans leurs flames
A ménager les interefts des Dames.
Obligez par leur rang de n'aimer qu'en
fecret,
Ils évitent l'éclat, ont un amour dif-
Gret,
Et d'eternels plaifirs leur tendreſſe eft
Suivie ;
Maisparmy cenx que ie vous dis,
Si vous voulez choisir , ma foy ie vous
défie,
D'en trouver un, charmante Iris,
Quifoit mieux vostrefait, que moj qui
vous écris.
SONNE T.
Ardez- vous bien d'aimer,
IC'est un mestier pénible,
Ne foye point fenfible,
Ne fongez qu'à charmer.
Qui fe laiffe enflamer;
Souffre une peine borrible.
du Mercure Galant.
311
Il est presque impoffible
D'aimerfans s'allamer.
Regarde Amarante
Depuis qu'elle eft Amante.
Combien elle a d'ennuis ;
Maisfans allerplus loin, regardez - moy
moy-même,
Voyez comme ie fuis
Depuis que ie vous aime.
DE LA C.
MADRIGAL.
Vousque barlmeeCri, el fit naistre pour
M'ofez- vous demander fi vous devez
airner ?
C'est une chofe inévitable.
On nous a dit cent & cent fois,
Que la plus iufte de nos Loix,
Eft d'aimer quand on eft aimable.
B.
312
Extraordinaire
M
SONNE T.
Ille Amans, Iris trop charmante,
Vous prefcheront d'un ton moral,
Qu'à la fin on fe trouve mal
D'eftre touioars indiférente.
Ma Politique eft plus prudente,
En donnant ce confeil fatal,
Ie crains de fervir un Rival,
Et ce doute feul m'épouvante.
Fermez l'oreille à ces Flateurs,
Vous cauferiez trop de malheurs,
Si leur doctrine eftoit fuivie.
Par pitié ne les croyez pas,
Vn feul en peut avoir la vie,
Et mille en auroient le trépas.
SER
DE T.
SONNE T.
E peut- il, & qui le croira,
Qu'Irispar un heureux myſtere
Meconfulte fur une affaire
Qui de fon coeurdécidera ?
Quoy
du Mercure Galant.
313
Quoy, mon confeil infpirera
Ce que mes foupirs n'ont pufaire ?
Aimez donc, trop fage Bergere,
Du reste, Amour y pourvoira.
G
lettez vos regards favorables
Sur moy,fur tant de Miferables,
Qui vous affeurent de leurfoy.
Mais quelque defir que j'en aye,
Divine Iris, qui répond paye,
Et je ne répons que de moy
•
MADRIGAL.
Ris , ne vous engagezpas,
Lafeule libertédoit avoir des appas;
Banniffez ce Berger dont le confeil funeste
A mis dans voftre coeur le trouble &
l'embarras;
belas , Bergere,
Le revoir , l'écouter , belas ,
belas ,
C'est s'expofer à tout le reſte .
Qui peut faire douter , perſuade aisément
;
Ie connois de l'Amour les trompenfes
amorces,
Q. de Janv.
0
314
Extraordinaire
le fçay que difficilement
On refifte aux douceurs d'un tendre attachement
;
Mais est-il quelque chofe au deffus de
vosforces ?
CONCLVSION.
Ο'
Vand onpeut écouter d'un aimable
Berger
Vn confeil amoureux & tendre,
En vain pour fon repos on veut fe mé
nager,
Et demander avis avant que s'engager,
Il n'eft fouvent plus temps d'en prendre,
Le generenx Amy feroir mal entendu ,
S'il confeilloit de fe défendre 3
Et le coeur eft déja rendu ,
Quand ilconfulte pour se rendre.
D. S. G.
La Queſtion eftoit délicate , & je
croy , Monfieur , que vous trouverez
toutes ces diférentes Réponſes tresdélicatement
tournées. Il feroit à fouhaiter
qu'on en propofaft fouvent de
femblables. Elles donneroient a nos
du Mercure Galant.
315
·
beaux Efprits de galantes matieres de
s'exercer,& à moy peut- eftre une nouvelle
occafion de vous faire voir que
je fuis veritablement voftre , &c.
L. C.
Voicy encor une Explication qui a
efté faite fur la premiere Enigme du
mois de Fevrier,par une tres fpirittelle
Communauté de Xaintonge.
Les Vers de cette Enigme ont beaucoup
d'élegance ,
D'un efprit rare & fin elle eft le noble
effort i
Pour le Mot , je me trompe fort
Si ce n'eft le Bafton de Marefchal de
France.
Cette mefme Enigme a efté expliquée
fur l'Affuft d'un Canon, & la feconde
qui eft l'Enfeigne, fur la Toille.
Ces deux Mots ont donné lieu à ces
Vers qui m'ont efté envoyez du Chaf
teau d'Auberville.
Un jour fur un Canon eftant allé m'af-
Sevir
O ij
316
Extraordinaire
Tenant à la main un Mouchoir,
Et parcourant voftre galant Mercure,
Le vins de l' Enigme en peinture
Aux Enigmes de Vers, où je me disfoudain
,
Iefuis affis fur l'une , & tiens l'autre à
la main.
Monfieur le Grand de Rennes a expliqué
ainfi l'Enigme de Pandore &
d'Epimethée.
Alafin j'ay trouvé ce que c'eſt que Pandore
,
Il ne faut plus parler par fine métaphore.
Pandore a le pouvoir d'engager à l'Amour.
C'est ma pensée , & pour la mettre an
> jour
L'explique fur le Philtre , & non fur
autrechofe ,
A
Ce qu'à nos yeux cette Figure expofe.
De voir tant de Vapeurs n'eftes vous
point Surpris ?
Ce font autant depurs efprits,
Qui confumant le coeur du trifte Epimethée
,
du Mercure Galant .
317
Font ce que l'Aigle fait déchirant Promethée.
Ouvrez les rideaux ; ilpâlit.
Pour le guérir du Philtre, ilfaut le mettre
au Lit.
Autre explication fur la meſme
Enigme. Si ce que l'Autheur a mis
au bas vous en peut faire découvrir le
nom , vous me ferez plaifir de me l'apprendre.
La mort qui n'épargne perfonne .
A cette Enigme eft le fens que je donne,
Le Berger fous le Chaume , ou le Duc
fous le Dais ,
Dans la Cabane ou le Palais ,
Sont tous deux en bute à fes traits.
L'obfcurité qu'on voit paroiftre ,
Eft la Mort , ce terrible rien ,
Cette privation de l'Eftre ,
Qui nous ofte la vie estimée un grand
bien.
Par cette Boëte on voit la vie
Qui va bientoft eftre ravie
Ace trifte & malheureux Corps
Qu'on voit dépeint fous cet Epimethée.
O iij
318
Extraordinaire
Pandore eft l'ame , & ſemble eftre arrestée
Par d'inviſibles noeuds , par de fecrets
accords ;
Mais bientot elle l'abandonne,
Carfes derniers Soupirs plus vifte que
L'Eclair ,
S'évaporent en l'air ;
C'en eft fait , la Mort l'environne.
LA SALAMANDRE
du Hafvre de Grace.
Ce quifuit eft d'un Homme de Qualité
de Bordeaux , qui ayant expliqué les
deux Enigmes du mois de Fevrier fur le
Tambour fur l'Enſeigne, adreffe ces
Explications au deux perfonnes dont j'ay
marqué que je les tenois.
1963.2003 8003 803 ·{
A l'Autrice de la premiere Enigme
du Mercure de Fevrier.-
Oftre Tambour a fait trop de
Vbruit,Madame, pour n'eftre pas
entendu par tout Païs, & vous en faites
trop auffi pour n'eftre pas connuë
par tout le beau Monde. Vous eftes
du Mercure Galant.
319
4
merveilleufe à fçavoir dénaturer les
choles. D'une Créature champeftre,
fauvage , & née dans la Foreft , vous
en avez fçeu faire une , capable de
raisoner avec jufteffe parmy ies Hommes
de bon fens, de garder des mefures
avec les Gens du premier Ordre,
& de fe faire écouter avec éclat par
tout où l'honneur & la gloire trouvent
des Emulateurs. Apres cela, Madame
, permettez -moy de vous dire
que vouloir vous cacher fous l'enve
lope d'une Enigme , c'est proprement
vouloir prendre le Lievre au fon du
Tambour , & que l'Autheur du Mercure
qui n'a pas voulu vous nommer
ou par jaloufie , ou par diſcretion , n’a
pas réuffy. Quelque ingénieux qu'il
foit à nous vouloir dérober le plaifir
de vous connoiftre , il vous diftingue
par voftre plume, comme l'on fait les
Oyfeaux de prix, & nous vous diftinguons
de mefme. Il veut vous faire
connoiftre par les caracteres de vos
belles Lettres , & nous vous connoiffons
auffi par ceux de voſtre belle Eni
gme , où nous remarquons tous les
traits d'un beau Génie , une vivacité
O iiij
320
Extraordinaire
judicieuſe , une expreffion cavaliere,
une ame martiale , & des inclinations
héroiques .
LBizarrecomme dans fon
E Tambour eft dans fa
Il eft composé d'un bois
Qui n'any vertu ny
* t*
nailfance
fort,
mort,
puiffance.
Il marche aux champs , il marche aux
Villes.
Sa fuitefe groffit de Maifon en Maiſon,
Et quand elle eft complete , il est avec
raifon
Des fanfares de Mars une des plus
utiles.
Au Louvre, au Camp, on le defire,
Son tintamarre plaist an
Roy,
Il eft toûjours plein comme
moy
De la gloire de fon empire.
Son génie eft tout à la
Guerre,
Quoy que mal-traité des
Plus il eft batu de leurs
Plus il fait de bruit fur la
Humains,
mains.
Terre.
du Mercure Galant.
321
Al Autheur de lafeconde Enigme
du Mercure de Feurier..
'Autheur du Mercure , Monfieur,
L'avoit que faire de vous nomm: r
pour nous apprendre ce que vous efte ,
Il n'y a que les Hommes vulgaires qui
ne fe connoiffent que par leurs noms;
les beaux Efprits fe manifeftent par
eux-mefines ; & comme les grands
Peintres font connus par leurs manieres
, les grands Ecrivains le font außi
par un feul trait de leur plume & par
la plus legere de leurs expreffions . lls
'ont beau fe couvrir du voile d'une
Enigme , & fe traveftir fous un habit
étranger , ils font toûjours apperçeus
par quelque rayon qui les découvre.
Quand mefme ils voudraient fe cacher
aux yeux du monde, & vivre incognito,
on les trouveroit toûjours,parce qu'ils.
font tous logez comme vous à l'Enfeigne
de la Renommée ..
Enseigne , portant tout ,& ne refu
a w
rien
322 Extraordinaire
Peinte par le devant , peinte par le
derriere ,
Image à deux envers & du Mal & du
Bien ,
Quifais voir le bon temps ainfi que la
Mifere.
Tu t'imprimes fans choix de Saints &
de Démons,
De mille objets divers du Ciel & de la
Tu te pares des Roys , & de leurs
Terre.
Ecuffons,
Expofée en tout temps , feit en paix ,
foit en
Guerre.
Hé ! qui pourroit pour toy concevoir de
l'amour?
Tu reçois tous venans , tu n'es pas plunée
,
toft
Que ta porte eft ouverte & de nuit & de
jour ,
Et tu ne peux jamais fixer ta deſtinée.
On voit les Etrangers te chercher avec
foin ;
Mais rarement pour toy je fais quelque
beveuë ,
BIBLIOTHEE
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LYON
1893
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Roya
er en
ubas
2 до
du Mercure Galant. 323
Je te trouve d'abord fans en avoir
befoin ,
Et je t'ay découverte à la premiere
veuë.
Apres avoir fatisfait voftre curiofité
fur le commerce que les Lettres
que vous
m'avez permis de vous écrire m'ont donné
avec le Public , je mesouviens de l'engagement
je me où je me fuis mis avec vous
touchant les Modes ; mais avant que
j'entre dans le détail particulier de celles
qui commencent à estre reçenës , vous
voulez bien que je vous faffe connoiftre
par ces deux premieres Figures de quelle
maniere les Hommes fe font habillez
pendant tout l'Hyver. Lapremiere vous
les reprefente en Manteau. La Saifon a
esté fi facheufe jufqu'à aujourd'huy, qu'il
femble eftre encor d'ufage. Ainfi quand
je n'aurois pas en deffein de vous faire
voir dans les quatre Extraordinaires
les Modes de toute l'Année felon la diverfité
des temps , l'Hyver qui femble
avoir esté prolongé jusqu'icy , m'auroit
obligé de commencer par la Figure fur laquelle
vous avez déja pû jetter les yeux.
Il n'eft pas befein que je vom l'expliqué.
324
Extraordinaire
Ce que vous voyez écrit à cofté , vous
apprendra tout ce que j'aurois à vous dire
là deffus. Lafeconde Figure eft d'un Cavalier
avec une Echarpe , & le fimple
Infte - à- Corps.Ie n'oublieray pas les Dames
, & je ne difere à vous les montrer
telles qu'elles ont paru pendant lamefme
Saifon , que pour ne vous pas embaraffer
de trop de Figures tout à la fois . Ainfi
je paffe à ce qui est arrivé depuis quelque
temps dans la Cour d'Espagne. Quoy
que l'Avanturefoit auffi extraordinaire
que furprenante , elle ne laißße pas d'estre
vraye dans toutes fes particularitez , &
& s'il eftoit befoin d'en donner des prenves,
tout Madrid en ferviroit de témoin ..
Les chofes s'y fant passées de cette forte.
Un Cavalier d'une naiffance fort:
confiderable , avoit joint aux avantages
qu'il avoit reçeus d'une éducation
tres-heureufe, ce que plufieurs années:
de voyages font acquerir de connoiffances
utiles aux honneftes Gens.L'étude
du monde qu'il avoit faite dans
les principales Cours de l'Europe, faifoit
d'abord remarquer en luy des qualitez
qui fe trouvent rarement dans:
Habit
Hyuer
du Mercure Galant. 325
ceux qui n'ont jamais pris de ces fortes
de leçons ; & on peut dire que s'il
eftoit party avec des inclinations tresdignes
de luy , il eftoit revenu fi parfait
, qu'on ne le pouvoit voir fans
l'eftimer. Trois ou quatre jours apres
fonretour, n'eftant prefque encor connu
de perſonne , le hazard voulut que
dans une Fefte publique où tout le
monde courut en foule , il fut placé
aupres d'une jeune Demoiſelle dont la.
beauté le furprit. Illa regarda , il en
fut charmé , & il le fut bien davantage
, quand ayant commencé à l'entretenir
, il connut que les charmes de
fon vifage n'égaloient point ceux de
fon efprit.Il luy dit mille choſes obli-.
geantes , & les dit d'une maniere fi
fine, que fi la Belle luy plût , il ne plût
pas moins à la Belle. Ainfi la Fefte
finit trop toft pour l'un & pour l'autre,
& ce ne fut pas fans quelque chagrin.
qu'ils fe virent contraints de fe féparer.
Le Cavalier preffa la Belle de luy apprendre
qui elle eftoit , & fa réponſe
fut qu'elle alloit fouvent ſe promener
dans un Lieu qu'elle luy marqua, qu'il
pe tiendroit qu'à luy de l'y voir ,
326
Extraordinaire
que le temps luy feroit fçavoir s'il mé
riteroit qu'elle fatisfift fa curiofité .
Vous pouvez croire que le Cavalier ne
manqua pas aux Rendez -vous . Il y vit
fa Belle , qui fe ménagea fi bien, que fás
bleffer ce qu'elle fe devoit à elle- méme
elle luy donna toûjours lieu de parler.
S'il luy faifoit les proteftations les
plus empreffées , tant de modeftie
eftoit jointe à ce qu'elle luy difoit de
favorable , qu'il ne la quitoit jamais
qu'avec plus d'amour qu'il n'en avoit
eu en l'abordant. Enfin aprés l'avoir
entretenuë fept ou huit fois , & luy
avoir fait paroiftre ce que la plus vio
lente paffion peut infpirer pour une
Perfonne toute aimable , il la conjura
avec tant d'inftance de ne luy laiffer
pas ignorer plus long- temps qui il
aimoit , qu'elle fe refolut à ne luy en
faire plus de myftere. Elle luy apprit
fon nom , & il demeura fi interdit en
l'apprenant , que la Belle ne fçavoit
que s'imaginer de fon trouble. Il ne
pût mieux luy en découvrir la cauſe,
qu'en fe nommant. Son étonnement
fut égal à celuy du Cavalier.Elle foûpira,
& il sfurent quelque téps à fe redu
Mercure Galant . 327
garder fans fe rien dire. Leurs regards
ne difoient que trop qu'ils s'aimoient;
& dans la connoiffance qu'ils fe donnoient
l'un à l'autre de leurs plus fecrets
fentiments, ils avoient le malheur
d'apprendre que fi l'égalité de leur
naillance autorifoit leur amour , ils
eftoient de deux Familles fi irreconci
liables ennemies , que l'autorité du
Prince n'avoit pû empefcher beaucoup
de malheurs dont cette inimitié
avoit déja efté la caufe . Ils ne fe cacherent
point que l'impoffibilité apparente
de devenir jamais heureux
leur devoit faire une neceffité de renoncer
à ſe voir , mais ils n'eurent pas
la force de s'y réfoudre , & il fembla
que les obftacles prefque invincibles
qu'ils trouverent à leur paffion , ne fervirent
qu'à les enflâmer davantage.Ils
fe firent cent fermens de n'eftre jamais
à perfonne, s'ils ne pouvoiét eftre l'un
à l'autre , & ils continuerent à fe voir
avec d'autant plus de facilité , que le
Cavalier cacha exprés fon retour pour
demeurer inconnu à ceux qui auroient
pû donner quelque connoiffance de
fon Secret. Cependant comme il étoit
328
Extraordinaire
maistre de luy-même , & que la haine
la plus enracinée n'a jamais tenu contre
l'Amour, il employa des Perfonnes
tres-puiffantes pour travailler à la reconciliation.
des deux Familles . On
parla au Pere de la Belle. On luy fit
voir de quelle conſequence il eftoit
de prévenir les cruelles fuites que
pourroit avoir une haine hereditaire ,
qu'il feroit peut-eftre aisé d'affoupir
par un Mariage. C'eftoit un de ces
Vieillards obftinez qui ne pardonnent
jamais . Il s'emporta . Il n'écouta rien,
& ayant malheureufement appris que
fa Fille avoit fouffert l'entretien du Cavalier
, il eut des feveritez pour elle
qui luy firent payer bien cher ce
qu'elle y avoit goûté de plaifir. Elle
eut beau luy dire qu'elle luy avoit parlé
fans le connoître , il la mit dans un
Convent avec de fi étroites défenſes
de luy laiffer voir perfonne, qu'il falloit
avoir la plus forte paffion pour
fonger à combatre ce nouveau malheur.
Elle redoubla dans le coeur du
Cavalier ; & comme l'Amour eft inventif,
il luy fit trouver les moyens
affermir la belle Perfonne qui fouf
du Mercure Galant.
329
froit pour luy , dans la réfolution de
l'aimer toûjours. Les Efpions s'attacherent
inutilement à obferver ce qui
fe paffoit. Les deux Amans eurent des
intelligences fecretes que le Pere ne
pût découvrir ; & aprés plus d'une année
d'inquietudes & d'irrefolutions, la
Belle confentit à fuivre la fortune du .
Cavalier,mais elle voulut pour cela le
voir à couvert des pourfuites de fon
Pere & defes Freres , qu'elle ne doutoit
point qui ne ſe portaffent contre
luy aux dernieres extremitez, s'ils découvroient
qu'elle fuft en fon pouvoir.
Que n'ofe -t-on point quand on
aime ! Une Religieufe du Convent
mourut, & deux jours aprés la Belle fe
fit apporter un Habit fans que perfonne
en fceuft rien , & difpofa fi bien
toutes chofes , que fur l'avis qu'elle
donna à fon Amant , elle fut affeurée
qu'il fe trouveroit la nuit fuivante au
pied de la muraille du Jardin avecune
échelle de corde qui luy ferviroit à
s'échaper. La nuit s'avançant , & un
profond filence luy ayant fait connoître
que tout le monde dormoit , elle
eut le courage de defcendre dans la
330
Extraordinaire
fi
Cave où l'on avoit mis la Religieufe
morte. Elle la tira de la Biere , l'apporta
dans fon Lit , employa quelque
temps à luy brûler le vifage pour l'empêcher
d'eftre reconnue, mit le feu au
Lit, & laiffant fur fa Table les Habits
qu'elle avoit accoûtumé de porter, elle
fe fauva avec celuy qu'elle avoit reçeu
du Cavalier. Le feu fit un prompt
ravage.La Chambre fut toute embrasée.
On s'en apperçeut, on y courut, &
on y donna remede , ce ne pût eſtre
qu'aprés que le lit eut cité prefque entierement
confumé . On trouva le
Gorps. Le feu avoit gagné les Sieges,
& s'attachoit déja à la Table , où les
Habits eftoient à demy brûlez . Ils
eftoient connus , & ils ne laifferent
point douter du malheur de la belle
Fugitive. On la pleura. On luy rendit
les derniers honneurs , & l'accident
ayant efté divulgué dans la Ville , on
le regarda comme une punition de cette
irreconciliable haine que le Pere
avoit voulu garder pour fon Ennemy.
Cependant le Cavalier mena la Belle
dans un Chafteau qui eftoit à luy , &
l'y époufa fecretement. Conme elle
du Mercure Galant . 331
faifoit toute la felicité de la tendreffe
qu'il avoit pour elle , le plaifir d'en recevoir
des marques luy tint lieu de
tous les autres plaifirs . Elle n'eftoit
veuë que de fes Domeftiques , dont
aucun ne la connoiffoit ; & tandis que
tous fes Parens la croyoient morte ,
elle menoit une vie heureufe qui n'eftoit
troublée de temps en temps que
par quelques jours d'abſence de celuy
qu'elle aimoit uniquement . Trois ou
quatre ans fe pafferent, pendant lef
quels fon Pere mourut. Deux Fils qu'il
laiffa , eurent quelques affaires fâcheufes.
Le Cavalier qui eftoit fort confideré
à la Cour, les fervit malgré eux fi
utilement, que cette generofité les toucha.
Les mêmes Perfonnes qui avoiết
tâché de faire la reconciliation du Pere,
entreprirent celle des Fils . Comine
ils n'avoient pas entierement épousé
fa haine , ils donnerent les mains à la
propofition qu'on leur en fit. L'accommodement
fut fait, & ils trouverent le
Cavalier fi digne de leur amitié, qu'ils
entrerent avecluy dans la plus parfai
te union. Vous jngez bien, Madame,
qu'ils ne fe virent pas long- temps fans
G
332 Extraordinaire
qu'ils luy témoignaffent le déplaifir
qu'ils avoient de ce que la mort de
leur Soeur leur avoit ofté l'avantage
qu'ils auroient trouvé dans fon alliance.
Le Cavalier ne leur déguifa point
qu'il avoit aimée, & leur demanda par
grace de venir paffer quelques jours
dans fon Château. Sitoft qu'ils y furét
arrivez, ils leur dit qu'ils eftoient trop
de fes Amis pour leur cacher qu'il s'étoit
marié depuis quelque téps, & qu'il
fe fentoit d'autant plus obligé d'aimer
la belle Perfonne qu'il avoit épousée,
que ne s'eftant point mife en peine de
fe faire connoître dans le monde, elle
luy avoit témoigné par là qu'elle ne
vouloit vivre que pour luy. Alors il
l'envoya prier de venir. La Belle entra
avec cette émotion qui eft affez
inévitable dans des pareilles rencontres.
Ses Freres la croyoient morte.
Ils fe regarderent l'un l'autre.Ils regarderent
le Cavalier , & aprés ún haut
cry que leur premiere furprife leur arracha
, ils reconnurent leur Soeur aux
tendres embraffemens qu'elle leur fit.
Ils pleurerent tous de joye. L'Hiftoire
de la fauffe Morte fut éclaircie , &
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11
XC
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noire
du Mercure Galant.
333
on admira les ſurprenantes réfolutions
que l'amour fait prendre à ceux qui en
font veritablement atteints .
le reviens aux Modes , non pas encor
à celles de la Saifon où nous fommes ,
mais aux Habits d'Hyver , que la rigueur
du temps a fait garder jusqu'icy
à beaucoup de Fermes. Cette premiere
Figure vous les reprefente habillées. Ce
n'eft pas ce qui leur eft prefentement le
plus ordinaire.Comme on vit aujourd'huy
fart commodément en France , on s'y habille
affez rarement , & on n'y met prefque
plus que ce qui s'apelle des Manteaux.
Les Robes ne font que pour les
Vifites de ceremonie, ou pour celles qu'on
rend aux Gens d'un rangplus élevé que
celuy qu'ontient , & on ne s'en fert ny
pour voir familierement fes Amies , ny
pour les Parties de Promenade. Ainfi ce
que j'auray à vous dire des Modes que le
Printemps a commencé d'amener pour le
beau Sexe , regardera moins les Robes
que
les Manteaux . Ne vous étonnez
point fi je fepare tous ces Articles. Outre
que la diverfité a fes charmes, vous les
goûtere mieux à ne les pas voir tout à
334
Extraordinaire
la fois. I'adjouteray ſeulement icy une fecande
Figure qui vous fera paroistre les
Dames en Deshabiller d'Hyver. Examinez-
la , & vous avouërez qu'il feroit
difficile defe mettre plus richement & de
meilleur gouft .
Comme c'eft chez elles que s'agitent
toutes les Questions d'efprit , une Dame
qui en a infiniment, en propofa une ily a
quelques jours à plufieurs Perfonnes treséclairées
de l'un & l'autre Sexe . La voicy.
QUESTION PROPOSE'E
Sçavoir , Qui l'on croyoit qui fit le
plus fouffrir un Amant, Óz Une Maiſtreffe
dont il connoift l'infidelité , &
qui ne voulant point rompre avec luy,
tâche de le retenir par des flateries &
par de fauffes proteſtations ; On Une
Maiftreffe qui le quite fans ménagement,
& qui ne luy cache point qu'elle
l'abandonne pour un Rival ?
La Dame qui propofa la Queſtion ,
pria qu'on ne répondit point fur le champ,
afin qu'on euft le temps defe confulter,
& que les Réponses puffent eftre mieux
raifonnées. Vous pouvez prendre party
$
Desh
Mand
de
pl
couleu
शु
du Mercure Galant.
335
là-deffus vous & vos Amies. Vous ne
penferezrien qui ne soit juste , & je ne
doute point que la pluralité d'Avis ne ſe
trouve de voftre cofté.
Ie n'ay plusqu'un Air de Printemps
à vous faire voir , avant que de venir à
l'Hiftoire Enigmatique que je vous ay
promis de vous envoyer. Cet Air eft de la
Compofition d'un Maistre du Havre.
L'efpere qu'il vous fera demeurer d'accord
queles Provinces ont d'auſſi habiles
Gens en Mufique qu'en toute autre chofe.
Les Parolesfont du ftile ordinaire des
Amans qui croyent avoir toujours fujer
defeplaindre.
CA
Ruel Printemps , peux- tu paroiftre
Où Climene ne paroift pas ?
Quit'engage à renaiftre
En des lieux fans appas ?
Tes plus beaux jours , belas ,
Avancent mon trépas.
Cruel Printemps ,peux - tu paroiftre
Où Climene ne paroift pas ?
Vnpeu d'application , Madame , ce
que j'ay prefentement à vous conter tient
du Prodige. Voicy dequoy il s'agit.
336 Extraordinaire
2003.2003 ·2003,2003.
HISTOIRE
ENIGMATIQUE .
Det
- Es interefts tres confidérables
ont fait former le deffein de la
plus extraordinaire Alliance dont on
ait jamais entendu parler. C'eft peu
de vous dire que les Parties font toutes
deux du mefme Sexe. Il y en a
beaucoup qui les font paffer pour la
Mere & pour la Fille . Il eft cependant
certain qu'elles font du mefme âge
l'une & l'autre. Quoy qu'elles foient
fort éloignées de fe pouvoir vanter
d'eftre jeunes , c'eſt quelque chose de
rare que le nombre de leurs années ne
laiffe découvrir en elles aucune apparence
de vieilleffe , & qu'on leur remarque
encor la meſme force qu'elles
ont eue dans leurs premiers ans . Elles
font fieres , fort fujettes à l'emportement
; & quand elles font une fois en
colere la vie des Hommes ne leur
coufte rien. Ce n'eft pas que la Fille
و
n'ait
du Mercure Galant.
337
n'ait beaucoup plus de tranquillité
que la Mere. Cette derniere ne fçauroit
paffer un feul jour fans s'émouvoir.
On ne luy en donne pourtant
aucunfujet, & perſonne n'a jamais pû
découvrir la railon qui l'oblige à fortir
fi fouvent hors d'elle-même. Ce
qui furprendra, c'eft que les deux Parties
dont je vous parle eftant déja mariées,
on entreprene de les marier encor
une fois. Leur premier Mariage
s'eft fait par un Arabe; & comme elles
font tres riches d'elles - mefmes, & que
chacune d'elles n'a befoin de rien , il
leur importeroit peu d'en contracter
un fecond , eftant d'ailleurs d'une humeur
froide & fort infenfible, fi ceux
quife meflent de leur union n'y avoiết
plus d'intereft qu'elles n'y en prennent.
On eft fort convaincu que cette
froideur rendra leur Mariage fterile,
& qu'il n'en naiftra rien qui leur reffemble.
Cependant on ne laiffe pas
d'en attendre une tres-grande fecondité
. Vous trouverez quelque chofe
de bien particulier dans cette Alliance,
en ce qu'elle ne fe peut faire que
par l'entremise de plufieurs autres Ma-
Q. de Ianv. P
338
Extraordinaire
riages qui la doivent préceder , & que
la fierté des principales Parties eft telle
, que faute de pouvoir faire d'affez
grands apprefts pour une entreveuë
qui foit digne de leur grandeur , fi elles
confentent à eftre unies , c'eſt à
condition qu'on ne les obligera point
à s'approcher. Elles ont fouvent à parler
des mefmes chofes , mais elles ne
fe fervent point de la mefme Langue
pour s'en expliquer , & les Allemans
chez l'une , font Italiens chez l'autre .
A peine eut-on fait les premieres propofitions
de ce Mariage , qu'on en
conçeut une jaloufie qui ne fe peut exprimer.
On fit mille deffeins pour le
rompre. On y apporta tous les obſtacles
poffibles, & rien n'a jamais eſté ſi
fortement combatu . Cette jalouſie n'eftoit
point dela nature de celle qui revolte
un Amant contre la Maiſtreffe, ou
qui anime un Rival contre un Rival.
Elle avoit plus de malignité, & sas regarder
les Parties dont aucun Prétendant
ne fongeoit à empefcher l'union ,
elle n'en vouloit qu'à la gloire que
remporteroient ceux qui traitoient une
fi grande Alliance , s'ils eftoient affez
du Mercure Galant.
339
heureux pour la faire reüffir. Chacun
en parloit diverſement. Parmy ceux
qu'aucun intereft ne faifoit agir , il y
en avoit qui la condamnoient , parce
qu'il fe trouve un Caractere, de Gens
qui fe plaiſent à n'approuver rien. Ils
difoient qu'il y avoit de l'imprudence
à penser à ce Mariage, apres qu'on en
avoit autrefois tenté deux de cette nature
qui n'avoient point eu de fuccez.
Ils adjoûtoient que l'un qui auroit fait
changer de nom à une bonne partie du
Monde, avoit efté crû trop dangereux;
& que l'autre qui auroit donné une
Maiftreffe à une infinité de petites
Voifines qui fembloient l'attendre ,
avoit efté mis entre les chofes qui font
impoffibles. Ceux qui ont accoûtumé
de louer tout , appuyez de quelques
autres qui n'eftoient peut - eftre pas
perfuadez que la chofe puft s'executer
mais qui vouloient y embarquer plus
avant les Agens de l'entrepriſe pour
avoir le plaifir de les voir tomber de
plus haut ; ceux- là , dis -je , foûtenoient
qu'il ne falloit que du temps & de la
conduite pour voir cette affaire heureuſement
terminée ; & ils alléguoient
1
Pij
340 Extraordinaire
du rang
pour raifon , qu'on avoit déja veu en
France un Mariage de la nature de celuy
qu'on propofoit, & que quoy qu'il
n'eut pas efté fait entre des Parties
de celles dont il eftoit queftion
, le fuccés de l'un répondoit en
quelque façon de celuy de l'autre. Je
n'examine point , Madame , fi ce fentiment
eftoit des- intéreffé. Il eft certain
que cette derniere Opinion a prévalu
, & que les foins & l'application
extraordinaire d'une perfonne tres- intelligente
dans ces fortes de négotiations
, ont donné à celle- cy des commencemens
fi heureux , qu'on ne doute
point que la finn'en foit telle qu'on .
fe la promet. Cela demande plufieurs
allées & venues vers les Parties , & il
a falu établir un Lieu tant pour fe repofer
dans ces Voyages , que pour
feûreté de ceux qu'on employeroit à
les faire. Le Mariage n'eft point encor
fait , quoy qu'il foit conclu . Les Parties
n'en témoignent ny chagrin ny
joye , n'avancent ny ne reculent , & fe
contentent de s'en repofer fur les foins
des Intéreffez.
la
Raifonnez , Madame , confultez vos
1996 co
THE
QUE
BIBLIO
LYON
*1893*
P36
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couteurs
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des
du Mercure Galant.
341
Spirituelles Amies, & me faites fçavoir
ce que vous pensez d'un Mariage fi pen
commun. Cependant j'acheve l'Article
des Modes. lettez les yeuxfur cette Fi
gure. Apeine le Printemps a- t- il commencé
de paroiftre, qu'on a veu des Dames
habillées de cette façon. Regardez
ces Manches, je puis vous affurer que ce
font les premieres qui ayent paru de la
maniere dont vous les voyez. Ne vous
étonnez
pas de luy voir une Echelle de
Rubans. On en portoit encor au commencement
de la Saifon où nous fommes . Cette
Mode n'apas continué , & peu de perfonnes
en portent prefentement. Voilà,
Madame, tout ce que vous aurez de Figures
habillées dans cet Extraordinaire.
Si les beaux jours eftoient venus avec le
Printemps , vous en auriez eu davantage,
& celles que j'aurois adjoûtées , vous
auroient donné une plus parfaite connoiffance
des Modes de cette feconde Saifon
de l'Année qu'on peut dire prefque finie
avant qu'elle ait commencé. Ie n'ay pas
Laiffé de faire des Recherches affez curienfes,
& qui feront d'une grande utilitépour
toutes les Dames de voftre Province,
& pour tous les Hommes , qui,
Piij
DE
LA
VILLE
LYON
1893
342
Extraordinaire
fans eftre à Paris , ny à la Cour, voudront
fe piquer d'eftre mis de bon air.
Pourfatisfaire l'un & l'autre Sexe ,j'ay
fait graver deux Garderobes, l'une pour
les Dames, & l'autre pour les Hommes.
Vousy verrez non feulement toutes for.
tes d'Echantillons des Etoffes & Dentelles
nouvelles, & des Points nouveaux;
mais encor des Modelles d'Habits pour
l'un&
pour l'autre Sexe , & generalement
de tout ce qui fe porte pour eftre
bien habillé. Examinez-le , & vous
avoüere que je n'ay pas employé mes
foins inutilement.
Ce n'est pas affez que vos yeux se
foient promenez fur ces Garderobes , il
faut vous donner une plus parfaite intelligence
de ce que vous venez d'y voir,
vous l'expliquer par Articles . C'eft
ce queje vay faire fuivant les Chiffres.
I.
GARDEROBE
DES HOMMES .
Ofur un fonds de Cuir bordé, &
Nporte des Baudriers brodez
chamaré en dedans proche la broderie,
d'une petite Frange de la couleur de
•
DE
LA
H
VILLE
THEQUE
LYON
* 1893
THÈQUE
BIBLIO 1
DEL
LYON
VILLE
du Mercure Galant.
343
la garniture de l'Habit, meflée d'une
autre petite Frange faite & decoupée
de la couleur du fonds du Baudrier.
2. L'on fait auffi des Baudriers de
Cuir de la couleur de l'Habit, brodez
& decoupez fur un fonds de Satin ou
de Taffetas de la couleur de la garniture
de l'Habit. On borde ces Baudriers
d'une double bande de Cuir écaillé &
dentelé.
3. On en porte auffi avec de la
Frange , decoupez & brodez comme
ceux que j'ay marquez.
4. Les Chapeaux fe portent gris,
de Caftor ras , à petits bords, & fi l'Habit
eft gris blanc, on donne un échantillon
au Chapelier , afin qu'il puiſſe
mieux affortir le Chapeau à l'Habit .
On porte les Tours de Plumes fort
grands, à deux pointes. L'on porte auffi
des Chapeaux fans Plumes , avec un
gros Noeud de Ruban étroit fur le
Trouffy du Chapeau , & un autre
Noeud attaché au Cordon . Plufieurs
Perfonnes portent des Plumes , avec
des Noeuds de Ruban au Trouffy.
5. Les Chauffes fe portent en Ringrave.
Le Canon de la Ringrave eſt
Piiij
344
Extraordinaire
coupé en grandes Languettes larges
de cinq doigts, chamarees d'une Dentelle
en Point d'Eſpagne , pliffée &
volante autour des Languettes . Les
Canons font attachez aux Chauffes
par ces Languettes , avec un Noeud
de Ruban.Il faut qu'un de ces Noeuds
de Ruban fe trouve fur les coftez des
Chauffes, & l'on peut faire celuy-là
plus gros que les autres . On doit voir
la Dentelle pliffée en Feftons fous les
Rubans ; & par le devant , les Chauffes
doivent eltre bien échancrées de la
ceinture. On prend ordinairement la
Dentelle de la couleur de l'Habit , &
un peu mcflée de la couleur de la Garniture.
6. Ilfe fait auffi des Chauffes coupées
, & attachées de la maniere des
autres , fans Dentelle ; mais on borde
les Languettes d'un Ruban paffé . On
porte toûjours des Chauffes étroites,
qui paffent le genoüil de quatre doigts,
pour yrouler un Bas . Il s'en porte auffi
à l'Eſpagnole, qui font fendues par le
cofté jufques à la poche , & boutonnées
en deux endroits. Cette ouverture
eft doublée d'un Satin de couleur
du Mercure Galant.
345
de la Garniture.. Plufieurs Perfonnes
qui s'habillent pour l'armée , prennent
la Frife d'Irlande gris- brun . C'eft une
Etofe frifée de l'épaiffeur d'un Ecu
blanc, de laquelle on a peine à voir la
fin. La plus grande Mode pour la Ville,
eft de Drap couleur de Prince . On
fait les Jufte-à- Corps fort longs. Quelques-
uns ont commencé à des
porter
Habits d'Etofes venant de Meffine.
Le fonds eft de Satin , & les Fleurs
brochées d'une couleur brune.
7. On porte des Gans garnis de
Frange pareille à celle du Baudrier ou
de la Garniture . On en porte auffi de
garnis d'une grande quantité de petits
Rubans.
8. On porte encor des Echarpes
de Point d'Espagne or & argent, avec
de la Frange .
9. On en porte auffi de Réſeau ,
remplies de petits Feftons ou Roletes
or, argent, & foye , travaillées au crochet
, avec des Campanes au lieu de
Frange.
10. Depuis quelques jours les
Ceinturons , ou Porte- Epées, font à la
mode. Ils font larges , & fervent à la
P v
346
Extraordinaire
place des Echarpes. On les fait de
Cuir brodé or & argent. Il y en a de
chamarez de Galon.
Ir. Les Cravates fe portent de
trois manieres. La premiere eft avec
un tiers de Point de France , ou d'un
autre Point, & de la Mouffeline noüée
qui accompagne le Point des deux côtez,
Vous voyez tout ce dans la Planche.
12. Il fe fait auffi des Cravates
fans toile , dans lesquelles il entre une
fois autant de Point que dans les premieres.
13. La troifiéme maniere eft en
Rabat noué. Les Rubans qu'on met
aux Cravates font toûjours fort larges.
14. On porte prefentement les Perruques
fort dégagées. Elles font travaillées
moitié crêpé , & moitié boucles
; de forte que lesPerruques bien :
faites ne font que des ondes. On ne les
porte pas tout- à -fait fi longues que
l'année paffée.
15. On fait auffi des Perruques
nommées Perruques à la Cavaliere.
Elles fe portent noüées dans le milieu.
Le noeud fe fait directement fous le
du Mercure Galant.
347
Ruban de la Cravate , & elles fe terminent
par une groffe boucle par bas.
16. Le Roy porte aujourd'huy des
Bottes pour la Chaffe , qui font de Cuir
brun , fur lefquelles on met un rang
de Boutons d'or fur le devant de la
jambe , depuis le genoüil juſques au
cou- de-pied , avec des agrémens d'or
des deux coftez des Boutons. Le Canon
de la Botte eft bordé & piqué . Il
en fort un autre Canon , lequel eft d'Etofe
brodée, comme vous pouvez voir
dans la Figure...
17. Les Souliers des Hommes fe
portent noirs , luftrez , avec des petits
ornemens lizerez d'or autour de l'ou
verture des oreilles.
Garderobe des Femmes.
Es derniers Points de France
Làà
la mode , n'ont point de brides
; les fleurons font plus preffez , less
fleurs fort relevées dans le milieu , &
les extremitez baffes. De petites tiges
& fleurettes lient & tiennent les groffes
à la place des brides.. La maniere
-de tourner les branchages appellée
348
Extraordinaire
Ordonnance , eft de deux fortes ; l'une
eft une tige qui roule & qui jette des
fleurs ; & l'autre eft réguliere, fçavoir
une fleur ou des fleurons dans un milieu,
qui jette régulierement des branches
de deux coltez.
2. Les Jupes courtes fe chamarent
de plufieurs manieres ; la premiere
eft en Tablier , avec deux rangs de
Dentelle plus bas , & fept par devant
furun fond de Satin blanc.On met de
la Dentelle brodée de couleur , ou de
Point d'Espagne, "comme vous verrez
à l'Article des Dentelles.
3. On porte encor d'autres Jupes
courtes à fond de Satin blanc broché,
ou paffé de petits fleurons, fabrique de
Meffine. Ces Jupes font chamarées de
trois rangs de Dentelles pliffées à la
Pfyché.
4. On fait des Palatines de Point
de France fans brides, avec des Bouillons
de Point noüez de Rubans.
5. On porte auffi des Palatines de
Crêpe pour le deüil .Elles sót bordées
d'un gaudron de mefme Crépe , avec
des Bouillons noüez aux extrémitez.
La Planche vous reprefente ces chofes
plus fenfiblement.
du Mercure Galant. 349
6. Les Gands de Femmes font de
deux manieres ; les uns font tous garnis
de petits Rubans , & les autres ne
le font que d'un fimple Noud.
7. On porte
des Jupes
de Satin
blanc brodé de fleurs & fleurons de
couleur , liées de branches & feüillages.
Elles font chamarées par bas d'une
Dentelle brodée , ou d'un Point
d'Efpagne de couleur.
8. On chamare des Jupes en quille
de Dentelles pliffées tout autour , diitantes
de quatre doigts les unes des
autres. On met une grande Dentelle
par bas, & l'on borde la Jupe d'un Galon
. La plupart de ces Jupes font de
Papeline , dont le fond eft couleur de
Prince.
$
9. La plupart des Tours de Bras
des Femmes font prefentement comme
ceux des Hommes. Ils font faits de
Point pliffe & retrouffé , avec un Ruban
& un Noeud de Diamans. La
Manchette eft attachée à la Manche
de toile , laquelle eft double & faite
de Point.
10. Il s'en fait auffi de retrouffez
en bouillons , avec un Noeud de Ru350
Extraordinaire
bans ou de Diamans ; & pour la Manchette
, elle eft à l'ordinaire..
11. Les Femmes portent de: Sou
liers de Cuir blanc , ou de couleur de
Franchipane , garnis feulement d'un
Noeud de Rubasfur le côté . Il s'en fait
auffi qui font chamarez de deux . Dentelles
par devant , avec des Boutons or
ou argent dans le milieu. Il s'en porte
encor de Cuir piqué or & argent , &.
d'autres,tout le Brocard or ou argent, &
de foye..
12. L'on a porté l'Hyver dernier
des Jupes de Tabis gris où Moire decoupées
fur un fond de Satin ou de :
Taffetas de couleur. Les decoupures
eftoient de petites fleurs ou fleurons
femez fans ordre , & d'autres eftoient
régulieres , comme il eft marqué dans
la Figure. L'on mettoit au bas de la
Jupe une grande Dentelle pliffée de
Point d'Espagne.
13. Les Dentelles à la mode pour
chamarer les Jupes,font demy brodées,
ou de Point d'Espagne. Les ornemens
qui forment la Dentelle font brodez,
& les Points d'Efpagne sot de gros feftons,
tout de couleur,& des Brachagess
du Mercure Galant,
351
qui jettent des fleurs qui embraffent
ces Feftons, & forment un deffein fort
agreable. On porte auffi des Dentelles
qui fe portoient l'année paffée. Ces.
Dentelles font avec des Brides , & les.
fleurs font faites de chenilles. On a fait
encor des Dentelles d'une maniere.
nouvelle,, avec des brides fur un grand
fleuron, qui jette de groffes fleurs brodées
de plufieurs couleurs. Les brides
font noires, & forment une Rabefque·
laquelle fait un fort agreable effet, avec
fes fleurs de toutes couleurs..
Etofes Nouvelles.
A. Tofe nouvelle à fond de Sa
AEEtTiOnblanc,femé de grands fleurrons
& de fleurs , de petites branches
fort legeres , & de petites fleurettes .
en feftons.
B. Etofe de Moire rayée , dont les
grandes rayes font blanches & tabifées
; & les petites , nuées d'incarnat
& d'autres couleurs.
C. Taffetas violet , avec des bou-.
quers aurore , & des bouquets noirs..
D. Etofe de Venife à fond de Satin
352
Extraordinaire.
blanc , orné de fleurs & de fleurons
nuez de couleurs & tombant en
feſtons.
E. Etofe à petits carreaux , ou en
échiquier. Elle eft moitié Satin , &
moitié Taffetas , & de couleur de
bois.
F. Gros Taffetas bleu , femé de petites
fleurs brochées aurore , & bordées
de noir. Les tiges ne font que lizer
es de noir, & jettent quelques petites
feuilles fort legeres & brochécs .
On a fait depuis quelques jours une
Jupe de cette Etofe à la Reyne.
G. Papeline blanche à fleurs naturelles
liées de branchages aurore &
couleur de bois. On en porte auffi de
poil de Chevre gris- blanc .
H. Gros de Tours, couleur de bois,
femé de petits bouquets de fleurs aurore,
brochez & fort éloignez les uns
des autres.
I. Etofe de Satin à fond aurore.
Les grands feuillages font blancs , &.
fervent de fond à de petits bouquets
de fleurs couleur de bois.
K. On porte un grand nombre
d'Etofes de Tours à fond de Satin
du Mercure Galant.
353
blanc , ou fonds perlé , Elles font femées
de fleurs & de bouquets de
toutes fortes de couleurs . Ces Etofes
font les plus à la mode pour toutes
fortes de Gens .
L. On auffi des Etofes remporte
plies de petits ornemens fleurs & crotefques
, toutes d'une couleur .
M. On porte depuis peu une Etofe
tres belle cui vient de Meffine.
Le fond eft de Satin jaune , avec de
grands fleurons blancs & violets brochez
.
On fe fert auffi de Toiles qui imitent
le Brocard à bouquets & autres
petites fleurs. Le fond eft de couleur
de Prince , & de noifette & aurore.
Elles fe vendent chez , le Sieur Baroy,
au Cloiftre Sainte Oportune.
Toutes les Doublures des Manteaux
font prefentement de Taffetas
changeant , piqué & moucheté tout
enfemble. Ils font bordez par devant
& fur les manches , de la mefme Etofe
que la Doublure.
On a encor porté dans le commencement
du Printemps , des Jupes
d'Erofes à Rubans . Cette Mode n'eit
354
Extraordinaire
pas nouvelle. Cependant les der
nieres Etofes à Rubans qui ont paru,
font faites fur des Deffeins tous nouveaux
.
L'Année derniere on portoit les
Manteaux & les Jupes de la mefme
Etofe. Cette Mode a encor eſté fuivie
de beaucoup de Perfonnes , depuis
que le Printemps a commencé ;
mais comme plufieurs autres portent
le Manteau d'une Etofe , & la Jupe
d'une autre on peut dire
> que cette
Mode n'eft pas generale
, & qu'en
s'habillant
à fa fantefie
fur cet article
, on fera toûjours
à la mode. Les
Manches
des Manteaux
font à prefent
ferr es par le bas, avec des bouillons
par le haut. Ceux qui en voudront
faire faire comme
on les fait à la
Cour , n'ont qu'à s'adreffer
à Madame
du Creux , Rue Craverfine
, qui
habille
la plus grande partie des Perfonnes
de la premiere
qualité
.
Les Rubans les plus à la mode font
les Rubans à la Dauphine , à fond
blanc & ornemens verds . Monfieur
LE DAUPHIN en a porté la premiere
Garniture depuis huit jours . Il y a
du Mercure Galant.
355
encor des Rubans à cafques , à fond
blanc ; des Rubans de Satin coupez ,
grands & petits ; d'autres fans envers
a fond de Taffetas , & façonnez ; des
fatins nuez; desRubans étroits bâtonnez
; & des Rubans tabizez , unis &
rayez , larges & étroits. On trouvera
de tous ces Rubans chez le Sieur le
Gras au Palais ,, fur le Perron vis à vis
le May. Comme c'eft luy qui fournit
la Garderobe du Roy , on doit eftre
feûr de trouver toûjours dans fa Boutique
les plus beaux Rubans , & qui
feront le p'us à la mode.
Les Eventails de cette Année font
grands , & fur des fonds blancs comme
les Jupes. Les Coëffes font toûjours
bordées fur de la Gaze . On en
porte de grandes, où tiennent des Palatines.
On en trouvera de tres- bien
faites chez le Sieur Gouffault au Palais
, à la Reyne de Suede .
Ie ne fçay , Madame , fi vous ferez
fatisfaite de ce que j'ay fait graver
touchant les Mcdes. Monfieur
Bérin defignateur ordinaire du Cabinet
du Roy , dontje fçay que
vous eft tres- connu , en a fait tous les
le nom
356
Extraordinaire
Deffeins , & Monfieur le Pautre les
a gravez. Ces deux Illuftres n'ayant
pas eu le temps de travailler , parce
que les Erofes de Printemps ne com .
mencent qu'à paro ftre , fe preparent à
faire des chofes furprenantes pour la
premiere Lettre ex raordinaire que je
vous envoyeray. Vous y verrez gravées
les manieres dont on met prefentement
les Pierreries en oeuvre, c'eſt à
dire les D.ffeins a la mode. Vous en
verrez qui regarderont des Ameuble .
mens nouveaux , & la façon dont on
fert aujourd'huy les grādes Tables desi
Defleins de Rubás qu'on n'a pas eu le
teps de graver, n'y fero t pas oub ez.
Je vous ay avertie d'abord que ce
que j'aurois à vous dire de l'Habillement
des Dames , rouleroit prefque
tout fur les Manteaux , parce que l'on
portoit beaucoup moins de Robes La
plûpart de celles qu'on fait font de
Tabis & de Moire mouchetée & decoupée.
Le Sieur de la Vallée Tailleur
de Cour , qui demeure dans la Place
du Palais Royal , pourra en apprendre
davantage aux Perfonnes qui s'adrefferont
à luy. On verra des Defdu
Mercure Galant .
357
feins de Robe dans ma premiere Lettre
extraordinaire , auffi bien que des
Coëfures . Il y en a de toutes nouvelles
, qui le feront encor dans deux
Mois ,parce qu'elles ne font que commencer
à eftre inventées. On les doic
à Mademoiſelle de Canillac , qui eft
des plus recherchées dans fa Profeffion
, & choifie pour coëfer dans les
Ba ets du Roy , où vous fçavez
qu'on n'employe que les plus Illuftres
en chaque Art. Cependant je vous diray
qu'on fit prefentement beaucoup
de Boucles , & que les Cheveux de
devant le mettent plus en arriere
qu'on ne les mettoit . On doit m'envoyer
lufieursEchantillons d'Etofes
nouvelles qu on fabrique dans les Païs
étrangers & même des Figures toutes
habillées . Je feray graver toutes ces
chofes , & j'efpere qu'à l'avenir vous
ne vous plaindrez pas de mon peu de
foin fur le Chapitre des Modes Je
fuis Madame , voftre tres, & c.
!
A Paris leis . de May 1678 .
Avis pour placer les Figures.
La Chanfon qui commence , par
As le beau temps , doit regarder la page
38.
C
La Lettre en Chifres , doit regarpage
178.
der la
La Chanfon qui commence par
L'Aimable Flore est de retour , doit regarder
la page 254..
La Figure de l'Homme en Manteau
, doit estre à la page 3 13 .
La figure de l'Homme en Echarpe,
doit eftre à la page 324.
La Femme en Habit noir, & Jupe
d'Hermine , doit eftre à la page 333 .
La Femme en Def- habillé , doit
eftre à la page 334.
La Chanfon qui commence par
Cruel Printemps peux - tu paroistre ,
doit regarder la page 335.
La Femme en Habit de Printemps,
doit eftre à la page 341 .
La grande Planche où il y a deux
Figures , & plufieurs Deffeins de Modes
& Echantillons , doit regarder à
la page 342.
L'Ecriture de toutes les Figures habillées
doit eftre en dehors.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères