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LE NOUVEAU
MERCURE
GALANT ,
CONTENANT LES
Nouvelles du mois d'Octobre
1677. & plufieurs autres .
TOME VIII.
A
PARIS ,
Au Palais , dans la Salle Royale ,
l'Image S. Louis , 1677.
à
MIBLIOTHECA
REGIA
MONACENS15.
NOUVEAU
3
MERCURE
GALAN T.
ΤΟ ΜΕ VIII.
ne
Ou s le voyez , Madame ,
qui devine une fois
devine pas toûjours. Vos
Amies que vous m'avez
mandé avoir eu fi peu de peine à
penétrer les obfcuritez de l'Enigme
de la Lettre R, n'ont pû déveloper
celles de la derniere que je vous ay
envoyée , & elles vous obligent à
m'en demander l'explication . Vous
dites que ce qui les a empefchées
d'en venir à bout , a efté cette querelle
finie par la culebute des reftes d'un
Squelete qui fortent brufquement de
leurs creux. Elles ne font pas les feules
à qui cet endroit ait paru difficile à
débroüiller ; mais à cela pres ,
A 2
vous
m'au4
LE MERCURE
m'auriez fait plaifir de me mander ce
qu'elles ont entendu par les premiers
Vers , & quel fens elles ont crû pouvoir
donner à ce fombre & double
Parterre , éclairé de rayons diferens ,
où la guerre eft allumée entre deux
Amis , & foûtenue à grand bruit par
une troupe de Demoiſelles. Puis que
vous m'affurez qu'elles ferendent , il
ne faut plus leur cacher que le mot
qu'elles ont inutilement cherché , eft
le Trictrac. 11 fournit ce double Parterre
diverfifié de rayons , & un affez
bon nombre de Dames qui ne fe peuvent
remüer fans bruit. Quant aux
reftes du Squelete , il n'eſt pas befoin
de vous direque ce font les Dez , qui
eftans faits d'os , font pouffez affez
brufquement du fond des Cornets.
Quoy que des Jeux d'efprit , elles
ne laiffent pas de faire refver fouvent
les plus habiles , & il en eft dont le
fens à trouver cauferoit de longs embarras
, fi on eftoit auffi obftiné à le
chercher, qu'un Amant Feft quel
7
queGALAN
T. 5
quefois à vouloir découvrir quels fa
vorables fentimens fa paffion a pû faire
naiftre au coeur d'une Belle . Si
pourtant Mr. de Fontenelle en eſt
crû , il y a une voye auffi prompte
qu'infaillible pour reüffir en amour.
Voyez s'il a penfé jufte quand il s'en
eft expliqué par ces Vers.
LES FLECHE S
D'AMOUR.
L'Amour n'avoit jadis que des Fléches d'A
cier,
Ce n'eftoit pasfairegrande dépense ,
Mais cela fuffifoit pour un Siecle groffier ,
Où tous lescoeurs ferendoient fans defence.
Le temps changea ; plus de fimplicité;
Les traits d' Acier devinrent inutiles ,
Et l'Amour eut àfaire à des Gens plus habiles,
Qui de les repouffer prenoient la liberté.
S'ils bleffoient, la bleffure eftoit bientoft guerie,
Perfonne ne s'en trouvoit mal.
Quelremede ? Il falut changer de baterie,
Illes fit d'un autre Metal ,
Ce fut d'Or ; àl'Amour la victoire eftoit feure.
Quels Ennemis , Grands Dieux , n'auroit- il pas
defaits ?
A 3
Aufi ,
6 LE MERCURE
Auffi , quoy qu'il paruft d'abord ſe mettre en
frais ,
Il regagna fes frais avec ufure.
A chaque Fleche qui voloit
Une foule de Caurs couroit au devant d'elle.
Quoyque la playe en fuft mortelle ,
N'eftoit pas bleffe qui vnloit.
L'Amour ne lançoit plus fes Fleches que par
grace ,
Heureux les Cours fur qui tomboient des traits
fi doux,
Souvent de les percerfa mainfe trouvoit laffe,
Lors qu'ils ne l'estoient pas de recevoir ſes coups.
Chacun d'eux euft reçeu vingt Fleches au lieu
d'une ,
Chacun euft volontiers épuisé le Charquois ;
Se faire bleffer plufieurs fous ,
C'eftoit affez pour fairefa fortune.
Certe mode n'a point changé,
Les Fleckes d'orfont toujours en ufage ,
Etpourpeu qu'on s'en ferve , il n'eft Coeurſi ſauvage,
Quifous les Loix d'Amour nefoit bientoft rangé,
Puis
que l'Amour
a efté
de tous
les
Siecles
, on ne peut
difconvenir
qu'il
n'y
ait de grandes
douceurs
à fe voir
aimé
; mais
il ne faut
pas
quelquefois
l'eftre
avec
excés
pour
vivre
heureux
,
& fur
tout
en Mariage
. Ce
qui
eft ar-
,, 6 ,
rivé
GALAN T.
7
rivé depuis quelques jours en eft une
preuve. Voicy P'Hiftoire en peu de
mots. Un fort galant Homme , Mary
d'une Dame d'un grand merite ,
fembloit n'avoir rien à fouhaiter. Il
avoit du bien , des Amis , un Employ
confiderable , & l'eftime de tous ceux
qui le connoiffoient ; mais pour
fes
pechez il eftoit fi paffionnément aiméde
la Femme , qu'ils en paffoient
tous deux de méchans momens. Une
bagatelle luy faifoit ombrage. Il ne
luy fuffifoit point de connoiftre fon
Mary incapable d'aucun attachement
préjudiciable à la tendreffe qu'il luy
devoit , trois Vifites à une mefme Perfonne
bleffoient fa délicateffe ; ce
n'eftoit pas la trahir , mais c'eftoit fe
plaire ailleurs qu'avecelle , & ne luy
pas donner tout fon coeur. Il eftoit
honnefte , aimoit le repos , & pour
éviter toute occafion de querelle , il
ne luy parloit ny de fes parties de
Divertiffement , ny de fes plus agreables
Connoiffances. Il chercha fur
tout
8 LE MERCURE
tout à luy cacher les foins qu'il rendoit
à une Dame toute charmante de
fa perfonne. Il n'y avoit rien de plus
touchant. Elle avoit infiniment d'éenga-
fprit , & je ne fçay quoy de fi
geant dans fes manieres , qu'il eftoit
difficile de s'en fauver. Cela eftoit dangereux
pour un Homme qui avoit le
gouft fin , & elle eftoit propre à luy
faire des affaires de plus d'une façon ,
mais à quelques périls qu'il s'expofât
aupres d'elle , il craignoit moins
l'embarras de fon coeur en la voyant ,
que celuy de fon Domeftique , fi fes
Vifites eftoient découvertes. Il eut
pourtant beau faire , fa Femme les
fçeut , la Dame luy eftoit connue ,
& elle la trouvoit beaucoup plus redoutable
qu'une autre . Reproches de
fes affidues complaifances à proportion
du merite de la Belle. Grandes
juftifications pour avoir la paix . On
gronde pendant quelques jours. On
promet de ne plus voir, & enfin on fe
racommode. Le Mary tient parole en
ар-
GALA NAT.
999
apparence . Il feint des Affaires qui
ne le laiffent à luy que dans des heu
res où l'on ne peut découvrir ce qu'il
devient. Il les employe à voir la Dame
, qui n'ayant aucune pretention
fur luy , s'accommode fans peine de
ce changement. Il avoit converfation
agreable , & c'eftoit tout ce qu'elle
cherchoit. Cependant fa précaution
luy eft inutile d'une autre façon. Il
eftoit un jour chez un Marchand pour
quelques Etofes qu'il vouloit choifir ,
& il y eftoit allé dans une Chaiſe de
fes Chifres , avec des Porteurs de Livrée.
On commençoit à luy en déveloper
quelques - unes , quand il
tourne la tefte fur un grand tumulte
qu'ilentend. Deux Cavaliers fe pouffoient
l'un l'autre P'Epée à la main
avec beaucoup de vigueur. Il en reconnoit
l'un qui eftoit de fes plus
particuliers Amis. Il y court , fait ce
qu'il peut pour les feparer , & en
vient à bout aidé de quelques autres
qui fe joignent à luy. La Querelle
A. 5
pou10
LE MERCURE
pouvoit avoir des fuites , il ne les
veut point quiter qu'il ne les voye
accommodez , & ils vont enſemble
chez une Perfonne de haute confidération
, qu'ils prennent pour Arbitre
de leur Diferent. Pendant ce tempslà
il s'eftoit paffé bien des chofes qu'il
ne fçavoit pas. La Belle qu'il continuoit
de voir en fecret , paffe malheureuſement
en Chaife dans l'inftant
mefme que les deux Cavaliers mettoient
l'Epée à la main . La vifion
d'une Epée nue fait de grands effets
fur la Populace. On fuit , on s'écarte
, & chacun fe ferre avec tant
de précipitation qu'on renverſe la
Chaife & les Porteurs. La Dame s'écrie.
Les Combatans eftoient déja
dans une autre Ruë. On vient à elle.
Quelques goutes de fang font dire
qu'elle eft fort bleffée. On la trouve
évanoüye , & on l'emporte chez le
Marchand devant la Boutique duquel
les Porteurs de Livrée eftoient arre- <
ftez. Autre incident qu'il euft efté
diffiGALAN
T. II
difficile de prévoir . Tandis qu'on luy
jette de l'eau fur le vifage , la Dame
qui en avoit efté jaloufe , paffe par
le mefme endroit . Les Femmes font
curieufes. Elle voit du monde amaffé,
elle en demande la caufe. On luy répond
qu'on s'eftoit batu , qu'il y avoit
quelqu'un de bleffé chez le Marchand
, & on luy nomme en mefme
temps fon Mary. Elle apperçoit fes
Porteurs , remarque fa Chaile , ne
doute point qu'il ne foit le Bleffé , &
ayant crié trois ou quatre fois , Ah
mon cher Mary , du ton le plus lamentable
( car comme je vous ay déja
dit , c'eftoit une Femme tres- aimante
) elle defcend impétueufement de
Carroffe , fend la preffe qui environnoit
la Belle , & en criant toûjours
Ab mon cher Mary , elle fe prépa
roit à l'embraffer , quand elle connoit
que c'est une Femme . Quel
contre-temps ! Elle croit venir au fecours
de fon Mary , & c'eft fa Riva
le qu'elle rencontre . Elle la recon-
A 6
noit ,
12 LE MERCURE
noit , pouffe un cry nouveau , mais
ce n'eft plus fur le mefme ton. Les
circonftances de l'Avanture luy font
penfer cent chofes qui la mettent
hors d'elle- mefme. Elle s'imagine
qu'il s'eft batu pour cette Rivale ,
prend fes Porteurs qu'elle trouve au
lieu mefme où on luy donne du fecours
pour une conviction de la chofe
, impute fon évanouiffement au chagrin
d'avoir caufé un fort grand defordre
, & dans cette penfée elle rougit
, pâlit , remonte dans fon Caroffe
avec la mefme impétuofité qu'elle en
eftoit defcendue & la promptitude
de fon depart ne cauſe pas moins de
furprise à ceux qui examinent ce qu'elle
fait , que leur en avoient caufé d'abord
fes conjugales exclamations où
perfonne n'avoit rien compris. Elle
s'éloigne , & la Belle Evanoüye commence
à ouvrir les yeux fans avoir
rien veu de tout ce qui vient d'arriver.
Elle valoit bien qu'on s'inté
reffaft pour elle, Quoy que fa bleffure
GALAN T. 13
ne ne fuft rien , on la fait voir à unChirurgien
qui paffe , & apres qu'elle s'eft
fervie de quelque précaution contre la
frayeur qu'elle a euë , elle fe fait remener
chez elle. La Dame Jaloufe n'en
eft pas quite à fi bon marché. Son Mary
qui s'eft batu,& fa Rivale énanoüye,
luy font prefumer une intelligence fecrete
dont elle tire de fâcheufes conféquences.
Elle en eſt dans une colere inconcevable.
Lapenfée d'eftre la Dupe
d'un commerce qu'elle avoit eu lieu
de croire finy , ne luy laiffe point de repos.
Elle foûpire,fe plaint de la perfidie
des Hommes;& l'impatience de fe vanger
luy en faifoit examiner les moyens,
quand unTailleur que luy envoye
une de fes Amies la vient demander de
fa part. Il n'eftoit pas à qui le vouloit
avoir,& elle eft contrainte de fufpendre
fon chagrin pour ne pas perdre l'occafion.
Il prend fa meſure , & voulant
enveloper fon Etofe avec une autre
dont il s'eftoit déja chargé , la Dame
qui la trouve agreable , luy demande
A 7
14
LE MERCURE
de à qui elle eft. Il répond qu'il la vient
de lever chez le Marchand pour une
Dame de Campagne ; & comme les
Tailleurs aiment naturellement à raifonner
, il ajoûte que dans la Boutique
où il l'a choifie , il eftoit arrivé depuis
une heure ou deux la plus plaifante
chofe dont elle euft peut- eftre jamais
entendu parler. Là-deffus il luy nom .
mefa Rivale qu'il y avoit veuë , & luy
veut conter malgré elle ce qu'elle fçavoit
avant luy. Il n'en falloit pas davantage
pour la mettre aux champs.
Elle reprend fon Etofe ,la donne à garder
à fa Suivante , & dit chagrinement
qu'elle ne veut plus fe faire faire d'Habit.
Le Tailleur prend la choſe ſur le
point d'honneur ; dit que fi elle craint
qu'il ne la vole , il veut bien couper
PEtofe en fa prefence ; & plus la Dame
s'obſtine à ne vouloir point d'Habit ,
plus il s'obtine à vouloir travailler
pour elle. Le Mary arrive , la Dame
le regarde de travers , le Tailleur luy
fait les plaintes , foûtient qu'il eſt honnefte
GALANT. 15
nefte Homme , qu'il n'a jamais paffé
pour Voleur , & que puis qu'on l'a ap◄
pellépour faire un Habit , il ne foufrira
point qu'un aurre le faffe . C'eftoit un
grand Procés à vuider pour le Mary.
Il commence par fe defaire du Tailleur
, en luy donnant un Loüis pour
fes pas perdus ; écoute les nouveaux
reproches de fa Femme , dont
il ne fçait que penfer ; & apres luy avoir
fait connoiftre qu'il n'avoit aucune
part à ce qui l'avoit chagrinée , il
la remet peu à peu dans fon ordinaire
tranquillité. Voila , Madame, comme
les chofes les plus loüables produifent
quelquefois de méchants effets ; & làdeffus
, Dieu garde tout honneſte Mary
d'eftre trop aimé de fa Femme.
Adire le vray , Madame , c'eſt une
terrible affaire que de s'obliger d'aimer
par Contract. Le coeur qui veut eftre
toûjours libre dans fon choix , & qui fe
plaift quelquefois à choisir fouvent ,
n'a pas de legeres contraintes à fouffrir,
quand le devoir luy rend l'amour ne
cef.
16 LE MERCURE
ceffaire. Il faut fe faire de grands ef
forts pour ſe foûmettre de bonne grace
à fa tyrannie , & c'eſt une violence
dont je doute que celuy qui a fait les
Vers que je vous envoye s'accommodât
aifément. Vous le connoiffez . Ila
plus d'efprit qu'il ne veut laiffer croire
qu'il en a , & ce que vous allez lire
vous perfuadera fans peine qu'il tourne
les chofes finement. C'est tout ce
que vous fçaurez de luy . Il a tellement
peur que cette petite Piece ne vous
le faffe croire trop libertin en amour ,
qu'il ne me l'a donnée qu'en me faifant
promettre que je vous cacherois fon
nom .
RUPTURE.
Uoy qu'on ait dit jufqu'à ce jour ,
Le changement , Iris , n'eftpas unfi grand
crime ;
Onpaffefortfouvent de l'eftime a l'amour
Paffons de l'amour á l'eftime.
Comme il commence à nous laffer ,
Rompons les naudsfecrets de noftre intelligence.
A.
GALAN T. 17
A quy bonnouspiquer d'unefotte conftance,
Qui ne fertplus qu'à nous embaraffer?
Quandle Coeur que charmoit un panchant agrea.
ble ,
N'en fait plus fa felicité ,
Doit-on le croire fi coupable ,
Pour le voir s'affranchir du dégouft qui l'accable »
En manquant de fidelité ?
C'est une vertu chimérique
Dont il faut reformer l'erreur ;
L'uſage en paroit tyrannique ,
Et pour entretenir une amoureuſe ardeur ,
Ilfaut je-ne -fçay- quoy qui pique.
C'eft - lá ce qui cauſe aux Amons
Ce que pour la Perfonne aimée
Ils ont dedoux empreffemens:
Et pour une Ame bien charmée ,
Que l'amour a d'appas dans les commencemens !
Comme il nefait que naiftre, il eft ardent, fidelle,
Tout luy plaift dans l'Objet qui caufe fes defirs ,
Et le premier éclat d'une ardeur mutuelle
Remplifant lesfouhaits , le comble deplaifirs.
Mais on languit , Iris , fans cette douce amorce
Que nousprefte la nouveauté;
Et de la paffion le temps détruit la force ,
Sans qu'onfe foit fait mefme une infidelité.
Nefouhaitant plus rien , on nefçait ou fe prendre
La fympathie alors eft d'un foible fecours ,
L'Amour ne fe fait plus entendre , Et
18 LE MERCURE
Etpar un changement difficile à comprendre ,
On ceffe d'eftre henreuxparce qu'on left toûjours.
Où font ces doux tranſports où j'eſtois ſi ſenſible ?
Vous les partagiez avec moy,
Rien ne vous eftoit impoffible
Quand vous croyiez devoir reconnoiftre ma foy.
Nous avions chaque jour cent choſes à nous dire ,
Nous confondions tous nos defirs ;
S'ilfalloit nous quiter , Dieux , le cruel martyre ,
Et qu'il nous coûtoit de foupirs !
Mais l'abfence pour nous ceffe d'eftre unepeine .
Je ne fuis plus refueur éloigné de vos yeux ,
Vous écoutex Damon , j'en conte à Celimene ;
Et comme enfin l'Amour l'un pour l'autre nous
gefne ,
Nous quiter ce fera le mieux.
L'inconftance apres tout eft un vice commode.
De quelque bel Objet qu'on puiffe eftre charmé ,
Il eft bon defuivre la mode,
Qui foufre peu de temps que le coeur s'accommode
De l'habitude d'eftre aimé.
A force de foins l'Amour s'ufe >
On n'y fçauroit trouver toûjours le mafme appas ,
Et l'Etoile au befoin nous peutfervir d'excuſe ,
S'il eft encor des délicats
Que cette vieille erreur abuse ,
Qu'on doit aimer juſqu'au trépas.
N'affectonspoint , Iris , d'avoir l'ame heroïque ,
Un peu de foibleſſe fied bien ,
C'eft de tres-bonnefoy qu'avec vous je m'explique,
ReGALANT.
19
Reprenez votre coeur , je reprendray le mien.
Vous avez mille Amans , j'ay plus d'une Mai-
Streffe ,
Un commerce nouveau nous doit paroiftre doux.
Croyez- moy , quelque Objet où noftre choix s'a
dreffe ,
Nous le verrons tous deuxfans en eftrejaloux.
Si noftre Amy dont vous me demandez
des nouvelles s'eftoit pas fait
une vertu d'aimer conftamment , il fe
feroit épargné bien des chagrins , dont
enfin il a efté récompenfé. C'est une
nouvelle à vous apprendre. La Belle
qui fembloit avoir pour luy les froideurs
dont il fe plaignoit , n'affectoir
cette fauffe infenfibilité , que pour
l'engager à plus d'amour. Cela me fait
fouvenir de la Galatée de Virgile dont
je croy vous avoir parlé. Elle fuyoit
apres avoirjetté une Pomme à un Berger
dont elle fe connoiffoit aimée, & fe
laiffoit voir en fuyant pour le faire
courir apres elle. Cette penfée a efté
renduë fort agreablement par cesVers
dont on ne m'a point fait connoiftre
l'Autheur.
IMI20
LE MERCURE

IMITATION DE LA GALATEE
de Virgile .
Mon
On Troupeau quelquefois , en paillant , me
conduit
Sur les bords d'un Torrent dont la vague irritée
,
Du frein qu'elle s'estfait d'une Roche emportée ,
Vient d'unflot bondiffant l'affaillir, mais fans fruit
La rage de fe voir domptée
La ramene cent fois ; & centfois ne produit
Que plus d'écume & plus de brust.
Là refuant, l'ame triſte , &la veuë arr eftée;
Ainfi , difois je un jour , ma flame rebutée
En vainjufqu'icy m'a reduit
Adesfoins obftinez de plaire à Galatée ,
Quandfortant à pas lents d'une Roche écartée
Cette Belle me jette une Pomme , & s'enfuit
Q'une courfe précipitée.
Je medétourne, & vois qu'ellefe laiffe choir
Sous unSaule où d'abord fa fuite l'a portée.
Ah! dis-je en y courant , reprenons quelque
espoir,
Ma flame enpeut eftreflatée ,
Puis que pour me faire fçavoir
Que c'eft elle par qui là Pomme m'eft jettée,
La Follete en tombant veut bien ſe laufer voir.
Apres vous avoir entrenuë de tant
de choſes où l'Amour a part , trouvez
bon
que je vous parle un moment de
ce
GALAN T. 21
ce qui regarde la Guerre . En vous
mandant la derniere fois la vigoureu-
Action de Mr. de Rofamel Lieute
nant des Gendarmes de Flandre ,
j'oubliay de vous marquer que Mon-
Geur le Duc de Luxembourg qui
eftoit venu camper à Vefer fur le
grand Escaut entre Gand & Dendermonde
, avoit fait partir en mefme
temps trois Détachemens , l'un fous
les ordres de Mr. de le Cardonniere
Lieutenant General , pour aller aux
Portes de cette derniere Ville ; & les
deux autres fous ceux de Mr. Dauger
Brigadierde Cavalerie , & de Mr.
le Marquis d'Uxel Brigadier d'Infanterie.
Celuy de Mr. de la Cardonniere
n'avoit rien à executer . Il eftoit
fait feulement pour couvrir les deux
derniers.
Mr.le Marquis d'Uxel alla juſqu'au
Village de S. Jean Stien , aux Por
tes de Hulft , où il brûla quelques
lieues de Païs , & emmena quantité
de Chevaux
& de Beftiaux
, les Habitans
s'eftans retirez .
Je
22 LE MERCURE
Je n'ajouteray rien à ce que je vous
ay déja dit de Mr. de Rofamel , qui
fut détaché par Mr. Dauger & qui
s'eftant fait ouvrir la Barriere du Pont
d'Anvers , s'en rendit maiftre avec
une bravoure qu'on ne fçauroit affez
eftimer.
Monfieur le Duc de Luxembourg
ne s'eftoit avancé fur le Canal de
Bruxelles que pour faire quiter la
Sambre aux Ennemis ; ce qu'ils fi
rent , dés qu'ils eurent appris qu'il
eftoit fi proche d'eux. Leur Campagne
n'a pas efté fort glorieufe. Vo.
yez- en la peine dans ce Sonnet.
SUR LA* CAMPAGNE
des Ennemis en Flandre.
SONNET IRREGULIER .
Enter aumois d'Avril le fecours d'une Place,
Et ne pouvoir la fecourir ;
Chercher une Bataille , ardemment y courir ,
Et s'y voir bien batus pour prix de leur audace.
S'aviferquatre mois apres cette disgrace,
Pour
GALAN T. 23
C
Pour effayer de s'aguerrir ,
Deformer un grand Siege , & craignant dy
périr,
Le lever auffi toft , &fuir de bonnegrace .
Faire avorter par là tous les vaftes projets
Qu'apres de longs Confeils vingt Miniftres ont
faits ;
Pour les en confoler , conquérir deux Chaumieres.
Ceder par tout l'avantage aux François ;
C'est ainsi qu'on a veu réuffir les affaires
Et desfiers Espagnols , &des bons Hollandois.
On ne peut pas dire qu'ils n'ayent
point réüffy dans leurs entrepriſes , fi
en venant affieger Charleroy , ils
n'ont eu deffein que de chagriner Mr.
de Montal , qui comme je vous ay
déja dit, euſt eſté bien- aife qu'ils luy
euffent laiffé l'occafion de les vifiter.
Voicy une Lettre de confolation que
luy en a écrite une Perfonne fort
fpirituelle. Elle merite bien que vous
la voyicz.
CON24
LE MERCURE
CONSOLATION
A Mr. DE MONTAL ,
Sur la Levée du Siege de Charleroy.
TEcroy que mon devoir m'oblige
De n'attendre pas plus long-temps
A vousfaire fçavoir l'intereft quejeprens
Ala perte qui vous afflige.
Je viens d'aprendre avec douleur
Que des Conféderez la premiere chaleur
S'eft bientoft convertie en glace ,
Et que vous peftez fort contre veftre malheur ,
De les voir décamper d'autour de voftre Place,
Laperte eft grande affurément ,
Et plus grande qu'on ne peut croire
Puis qu'enfin vous perdez dans ce décampe
ment
L'occafion d'augmenter voftre gloire .
Sans examiner les motifs
Que l'on eut pour ofer un tel Siege entreprendre,
Kit-on jamais plus belle Armée en Flandre ,
Et de plus valerie!
grands
Quelle noble
Cent cinquante Escadrons , vingt mille Pionniers
,
Cinquante Bataillons au moins d'Infanterie,
Trois Lignes qui par tout couvroient tous les
Quartiers ,
Cent gros Canons & vingt Mortiers
Tous
GALANT.
25
Tous prefts à mettre en batterie ;
Tout cela promettoit matiere á vos Exploits ,
Et flatoit voftre Seigneurie ,
Que c'eftoit tout de bon , &non par raillerie,
Ainfi que la premiere fois .
Fay Seeu que fans pouffer trop avant les affaires,
Ils fe tenoient fort loin , craignant les vilains
tours
Qui vous font affez ordinaires ,
Et ces diables de Moufquetaires
Quifrapent plus fort que des fourds;
Que des le premierjour ils manquoient de Farine;
Que voyant déja la Famine ,
Qui d'une grande Armée eft le plus grand des
maux ,
Quoy que mal à leur aife , ils faifoient bonne
mine ,
Et continuoient leurs Travaux ;
Mais qu'auffitoft qu'ils aperçeurent
Le brave Luxembourg marcher le long des Bois ,
Les plus hardis d'entre eax fe teurent ,
bien plus encor , quand ils fçeurent
Nos Soldats animez par l'Illuftre Louvois.
Alors leurs Generaux s'entr'envoyant la Plote ,
( Au moins , à ce qu'on dit , car on peut bien
ponfer
Que ce Secours les dût embaraffer )
Hermofa dit au Prince , & vifte , qu'onfe bote i
Les laifferez- vous avancer ?
Pour moy , je cours occuper cette mote De peur que l'Ennemy ne s'y vienne placer.
Teme 8. B
L'hon26
LE MERCURE
L'honneur , luy dit le Prince , apartient à l'Eglife
,
Que Monfieur d'ofnabruk entamel'action.
Si j'y vay . répond-il , que l'on me débaptife ,
Dois je aller le premier à la Proceffion ?
Cherchez de grace une autre dupe.
Pendant leur conteftation
Le Vaillant Luxembourg occupe
Quelques Poftes avantageux.
Ainfi vuider le Camp , repaffer la Riviere ,
Fut le meilleur party pour eux,
Qui ne laifferent rien derriere.
O comme en jurant ferme alors
Vous avanciez de vos Dehors
Pour donner fur l'Arrieregarde!
le m'en raporte bien à vous ,
Sans un Ruiffeau qui vous retarde
Ils euffent comme il faut fenty vostre couroux.
Vn de leurs Officiers paya pour tous les autres,
Et de ce que de loin on fe tira de coups ,
Vn Chien , dit- on , y demeura des Noftres.
Si vous m'en demandez la raifon aujourd'huy ,
Les Chiens fe font la guerre entre toutes les
Beftes,
J
De la Triple Vnion le Cerbere à trois teftes
Décharge fa fureur fur un Chien comme luy.
C'est pour ce digne Exploit qu'ils venoient
grande erre,
Pauvres Flamans , gardez- vous bien
De leur plus reprocher qu'ils font payez pour
rien.
Ces Troupes quifaifoient trembler toute la Terre,
Tout
GALAN T. 27
Tout ce grand appareil de guerre ,
Et voftre argent enfin ont fait mourir un Chien.
Comme on doit des Heros conferver la memoire ,
Ce Chien merite affez qu'on luy dreſſe un Tombeau
,
Et qu'un bel Epitaphe éternife fa gloire .
Voyez fi celuy- cy vous paroift affez beau.
EPITAPHE.
CY git le grand Citron , Chien d'un gentil
courage ,
Qui d'un coup de Moufquet en la fleur de fon
âge ,
Proche de Charleroy mourut au Lit d'honneur
,
Aboyant avec trop d'ardeur
Apres les Alliez lors qu'ils plioient bagage.
Jamais Chien n'eut fur terre un plus glorieux
Sort ,
Un monde d'Ennemis s'eft armé pour fa
mort.
L'avoir tué , c'eft plus qu'abatre cent murailles
;
Trois Peuples affernblez, ont fait ce grand effort
,
Que l'on doit mettre au rang des celebres B3-
tailles ,
Et les Eftats de Flandre encor
Par avance ont payé deux cens mille eſcus
d'or
Pour les frais de fes funerailles.
Leur Armée en fortoit quite à trop bon marches
B 2
Er
1
28 LE MERCURE
Et vous paruftes bien fâché
D'avoir faitfi peu de carnage ;
Mais quelque Perfonne foûtient
Que vous le fuftes davantage ,
Parce qu'ils vous voloient , outre leur équipage
,
Un Bafton qui vous appartient.
Car ainfi que chacun le conte ,
Il est tres affuré que le vaillant Mental,
Par leur évafion trop prompte ,
Perà un Bafton de Marefchal.
Vous en eftiez inconfolable
Vous juriez , vous peftiez en diable ,
Et l'on vous entendoit crier du mesme ton
Qu'un Aveugle en colere , & qui perdfon Baſton.
Que pourtant ce chagrin n'ait rien qui vous
tourmente ,
Vous verrez quelque jour tous vos defirs contens,
Ce Bafton viendra dans fon temps ,
l'attente.
Et vous n'y perdrez que
Ne vous fuffit-il pas que le plus grand des Rois
Vous a veu triompher déis plus d'une fois ,
Et que d'aucun fervice il ne perd la memoire ?
S'il vous donne plus tard ce prix de vos Exploits
,
Vous le poffederez avecque plus de gloire ;
C'est ce que je fouhaite , & fuis de tout mon
coeur ,
Votre tres-humble Serviteur.
Il eft certain que M. de Montal n'a
pas efté le feul qui ait veu avec chagrin
la
GALAN T. 29


la prompte Retraite de l'Armée du
Prince d'Orange . Tous ceux qui eftoient
enfermez avec luy dans Charleroy
, brûloient d'envie de fe fignaler.
C'est ce que nosEnnemis mefmes croiront
aisément apres les marques de
courage qu'ils voyent tous les jours
que donnent les Noftres en toute forte
de rencontres. Ils font affez convaincus
de la juftice qu'ils leur doivent rendre
, par les continuels avantages que
nous avons remportez fur eux ; mais
quoyque la valeur femble avoir efté de
tout temps une vertu particuliere aux
François , on peut dire qu'elle n'a jamais
tant paru que fous le Regne de
LOUIS LE GRAND. On ne s'en
étonne pas. Son exemple, & les promptes
récompenfes qu'il donne aux veritables
Braves , font de puiffans motifs
pour leur faire tout entreprendre, dans
Pempreffement de fe diftinguer. Commece
Grand Prince fe plaift toûjours à
chercher quelques nouveaux moyens
de reconnoiftre les fervices qu'on luy
rend
1
B 3
30
LE MERCURE
rend , il a augmenté fes
quatre Compagnies
des Gardes du Corps , d'un
Lieutenant, d'un Enfeigne ,& de quelques
Gardes. Meffieurs de Saint Ruth,
Marin , Lignety , du Mefnil , Saint
Germain d'Achon, & du Repaire , onteſté
faits Lieutenans ; & Meffieurs de
Reneville , de Gaffion , de Vignau , de
la Grange , de Quiery , de Vilemon ,
de Monpipaux , de Bagé , de la Cafe ,
& de Leffay , font en mefme temps devenus
Enfeignes. Meffieurs de Serignan
& de Vandeüil en auront les
Brevets , le rang , & le commandement
, & ne laifferont pas de faire toujours
leurs fonctions d'Aydes Majors.
Je ne doute point , Madame , que je
ne vous fiffe un fort grand plaifir de
vous parler feparément de tous ceux
que je viens de vous nommer ; mais
outre que j'attens des Memoires de
leurs Amis pour ce qui les regarde chacun
en particulier , j'ay tant de chofes
à vous dire dans cette Lettre , que
pour ne me laiffer point accabler de la
matiere
GALANT . 3 I
matiere tout ce que j'ajoûteray aujourd'huy
à cet Article , c'eft qu'on n'entre
point dans le Corps où ils ont l'avand'eftre
tage
reçeus , qu'on ne ſe ſoit
fait remarquer dans les plus importantes
occafions , & qu'il n'y a point de
commandement dont tous ceux qui'en
font Officiers ne foient eftimez capables.
Ils ont l'honneur d'eftre toujours
aupres de la Perfonne du Roy , on leur
en confie la garde , & vous pouvez
bien juger qu'un fi glorieux employ
demande des Gens dont le courage foit
auffi connu que le merite . On fe fait
une fi haute felicité d'avoir part à la
moindre chofe qui touche l'incomparable
Louis , qu'on prétend que
la lettre L. ' sattribuë de grands privileges
fur toutes les autres , parce qu'el
le commence fon Nom. Il eft vray
qu'on la fait déja un peu enflée de ce
qu'elle commençoit ceux du Louvre
& de Lutece , qui comme vous fçavez
eft l'ancien nom de Paris. Voyez
ce qu'en dit cette Epigramme.
PREB
4
32. LE MERCURE
PREROGATIVES
. de la Lettre L.
PeArce que la Lettre L eft la premiere en
tefte
De Lutece , du Louvre , &du nom de Loüis,
Elle s'enfle d'orgueil , elle levè la crefte ,
Et demande àfes Soeurs des refpects inois.
En vain vous pretendez garder voflre arrogance
,
C'eft à vous àflèchir sous mon obeiſſance,
• Leur dit elle & j'ay droit de vous faire la
loy ,
Car tout ce que le Monde a de plus admirable
Commençant par mon nom , le rend incomparable
,
Et nulle parmy vous n'a tant d'honneurs que
moy.
Vous avez veu le Louvre , vous
en avez admiré la magnificence , mais
vous n'avez peut- eftre jamais veu une
Maifon qui quoy qu'elle ne foit que
le logement d'un Particulier , merite
bien que je vous en parle. C'eſt celle
de Mr du Brouffin , fi entendu en toutes
chofes , & qui a trouvé l'art d'y
renfermer non feulement toutes les
commoditez , mais les agrémens qui
femGALANT.
33
femblent ne devoir eftre que dans les
Palais. Ce qu'on dit de la beauté de
cette Maiſon ayant fait naître à Mon- .
fieur quelque curiofité de la voir , ce
Grand Prince luy fit l'honneur ces
jours paffez d'aller chez luy , & de ne
defapprouver pas la liberté qu'il prit
de luy donner à manger. Il n'y eut
rien de fi propre que ce Repas , rien
de fi exquis que tout ce qu'on y fervit,
&S. Alteffe Royale s'en montra fi fatisfaite
, qu'on avoüa , que la réputation
qu'a Mr du Brouffin de fe connoiftre
fi bien à tout , ne s'eft pas répanduë
fans fondement. Je ne vous
diray rien de fa Perfonne , ny de fa
Famille. Il s'appelle Brulart , & mes
dernieres Lettres vous ont appris affez
de chofes du fameux Cancelier de
de Sillery qui portoi ce mefme Nom,
pour vous faire connoiftre le fang dont
il eft forty. C'eft un Homme des plus
éclairez que nous ayons , & on ne fe
raporte pas moins à tuy de ce qui regarde
les productions de l'Esprit , que
des
B 5
34
LE MERCURE
des Ouvrages où la feule induftrie fe
trouve à confiderer. Il feroit à fouhai-
* ter que tous ceux qui ont comme luy
quelques talens extraordinaires , fuſ
fent exempts de mourir , ou du moins
qu'ils vefcuffent auffi longtemps qu'a
fait Mr Charpentier Doyen du Grand
Confeil , qui mourut fur la fin de
l'autre mois âgé de quatre - vingt dixhuit
ans. Il en avoit paffé foixante &
treize dans les Charges , & on le pouvoit
dire le plus ancien Magiftrat de
France . Les divers Emplois qu'il a
eus dans la fonction de celle de Confeiller
au Grand Confeil , l'ont rendu
recommandable. Il fut envoyé par
le Roy en la Ville de Villeneuve lez
Avignon , pour regler la Jurifdiction
& les Droits de Sa Majefté avec le Vice-
Legat , & il s'acquita de cette
Commiffion avec autant de fidelité &
d'exactitude , qu'il a toûjours fait paroiftre
de probité en exerçant fa- Charge
avec une affiduité exemplaire , juf
qu'à fon extréme caducité. Il eftoit
de
1
GALAN T.
35
de bonne &tres- ancienne Famille ; &
comme il avoit vefcu avec beaucoup
il a finy avec une fort d'honneur
grande pieté.
Quand on dit adieu au monde par
la mort , c'eft fans refource. Il n'en
eſt pas de mefme du fpirituel Inconnu
qui prétend l'avoir dit aux Mufes. Il a
un fi beau talent pour la poë fie , qu'il
fe réfoudra difficilement à tenir parole.
Voyez fi j'ay raiſon de le croire.
L'A DIEU
AUX MUSES.
DISCOURS.
MUſes , c'eft trep refver au bord de vos
Fontaines,
Pour un foible plaifir vous caufex millepeines;
Vous n'avez plus pour moy vos premieres beautez,
Et je renonce aux biens que vous me promettez.
Fadis avee honneur vos charmantes retrai
tes
Retentiffoient du bruit des tranquiles Poëtes ,
Quand les Maistres du Monde apres de grands
exploits
Concertoient avec eux à l'ombre de vois Bois
Et
B 6
36.
LE MERCURE
Et qu'un mefme Laurier cueilly fur le Parnaffe
Couronnoit tout ensemble Augufle & Son Ho.
race.
Mais belas , dans ce Siecle un injufte mépris
Eft de nos triftes Vers & le fruit & le prix!
Quoy, lors que fans rien faire il m'eft permis .
de vivre ,
Dois je mal-à -propos fecher à faire un Livre ,
Quand je n'auray pour fruit de mes travaux
ingrats
Que le mépris du Peuple , la haine des
Fats ?
Mais quand de vos attraits on a l'ame ravie
Qui vous fait une fois , vous fuit toutesa vie.
On a beau remontrer au Poète Damon
Qu'on n'entendit jamais fon barbare jargon ;
En vain pour le guerir de fa fureur d'écrire ,
On méprife fes Vers que luy feul il admire ,
Afes propres dépens il se fait imprimer ,
Et toujours malgré vous il s'obſtine à rimer.
Moy mefme mille fois à vos ardeurs rebelle ,
Fay tenté vainement de vous eftre infidelle
Tous les jours , dés que l'Aube anonce le Soleil
,
Apollon par ces mots interrompt mon fommeil.
Quitte, quiste du Lit les delices vulgaires ,
Ce n'eftpas en dormant que fe font les Homeres,
Debout. Il n'eftpas jour , que faire fi matin ?
Vad'Horace& de Perfe éclaircir le Latin ,
Lis & relis encore & Terence , & Virgile,
Et fur leur ftyle heureux tâche à former ton
-Style.
Je
GALANT.. 37
Fefgay tous ces Auteurs. Les peut on trop fça¯
voir?
Il t'y faut appliquer du matin jufqu'au foir,
Te fevrer des plaifirs ou l'âge te convie,
Et me facrifier les beaux jours de ta vie.
C'est ainsi , doctes Soeurs , que os chers Nour
riffons
A leur tranquilité préferent vos Chanfons.
Onpourroit de vostre Art foufrir l'inquiétude ,
Si le gain balançoit l'ennny de fon etude ;
Mais entre tous les Arts qui demandent nos
foins,
Voflre Art coufte le plus , & profite le moins.
Nocard qui tuë un Homme avec une Ordonnance
,
De fon affainat reçoit la récompenfe ;
Et toy qui t'enrichis d'un argent fi mal dû,
Paulin , je t'aypayé pour un Procés perdu.
Cependant qui ne fçait la réponſe barbare
Que fit à l'Ariofte un Mecenas avare ,
Quand cet Auteur Comique autant qu'ingé
nieux ,
Alla luy prefenter fon Roland Furieux ?
La Gloire , direz vous , qui vous fuit d'ora
dinaire ,
Doit á vos Favoris tenir lieu de falaire,
O le digne loyer d'un pénible Métier ,
Où Jans compter le temps , on perd juſqu'àu
papier!
Cette Gloire qui dupe & le Sot l'Habile,
Qu'est elle que du vent quand elle eft infer
tile? Et
B 7
38 LE MERCURE
Et puis lors qu'apres elle on court en infenfe ,
Eft- on feur de l'atteindre apres s'eftre laffe ?
Licidas quife tue à grimper au Parnaffe ,
Eft d'un tas de Laquais fiflé de place en place ;
Et combien voyons -nous d'Auteurs infortunez ,
Qu'a d'eternels affronts vous avez condamnez
?
Dans un Siccle où fleurit la pureté parfaite ,
Il faue de grands talens pour former un
Poëte ;
Il faut qu'au Berceau mefme Apollon nous ait
ry,
Que des meilleurs Auteurs noftre efprit Soit
nourry ,
Et que par le travail d'une longue lecture ,
L'Art acheve les traits qu'ébaucha la Nature.
Aujourd'huy que l'on voit d'affez fameux Auteurs
Apauvrir le Libraire, & manquer d'Acheteurs,
Iray- 1e follement pourprix de mon étude,
Des Livres inconnus groffir la multitude ?
En vain vous me flatez qu'un fuccés plus heureux
Diffiperoit ma crainte, & rempliroit mes voeux,
Et que Paris un jour à mes Oeuvres propice
Forceroit la Province á me rendre juſtice .
Quand les fons de mon Lut prefque usé fous mes
doigts,
D'un Cygne azonifant furpafferoient la voix,
Et que mes Chants polis par de laffantes
veilles
Auroient d'Apollon mefme enchanté les oreilles
Pour
GALANT. 39
Pourrois-je m'affurer que le tour de mes Vers
Sceut plaire également à mille Efprits divers?
Mais fi fermant les yeux aux périls où s'expofe
La gloire ou le repos de quiconque compose ,
Jefuivois pour rimer un aveugle defir ,
Quel genre de Poeme oferois - je choisir ?
Faut il , Auteur nouveau d'une Piece tragique ,
Faire plaindre un Héros fur un ton magnifique,
Et touchant le fuccés refveur , trifte , inquiet ,
D'un chagrin incertain m'affliger en effet ?
Nen , mon ame au repos conftamment attachée,
D'un fentiment pareil nepeut eftre touchée.
Dois-je en ftyle amoureux , pleurant , hors de
faifon ,
Me plaindre des rigueurs d'Iris , ou de Lifon ?
Helas! les plus beaux Vers d'on coeur tendre
& fidelle
Sont un foible fecours pour vaincre une Gruelle.
Si dans une Satire abondante en bon mots
le berne plaifamment une foule de Sots,
Toute la ville en cris contre moy dechainée,
Traite mes jeux d'esprit de licence effrenée..
Mes Amis les plus chers n'ofent qu'avec ter
reur
D'un torrent fi rapide arrefter la fureur ,
Et fur le bruit qui court mes Parens en alarmes
A ma future mort donnent déja des larmes.
Ges Parens ennemis de vos vieilles Chansons
Me font à tout moment d'importunes leçons.
Quite , me difent-ils , une étude inutile ,
Et va faire au Palais une moiffen fertile.
Vital,
40
LE MERCURE
1
Vital, tu le connois , chacun parle de luy ;
Voy ce qu'il fut jadis , ce qu'il eft aujourd'huy.
Tu fçais le peu de bien qu'il eut pour fon
partage ,
Ses debtes de beaucoup paffoient fon heritage.
Cependant qui l'a mis au rang où tu le vois ?
C'est le Barreau. Voila l'utilité des Loix.
Mets-toy devant les yeux un femblable modelle,
Des Vers qui te font tort débrouille ta cervelle
;
Ou fi pour t'attirer , le Droit manque d'apas ,
Quite le, mais du moins dors , & ne rime
pas.
C'est ainsi qu'opofez au panchant qui m'entraine
,
De mon coeur contre vous ils foûlevent la haine ;
Il faut leur plaire enfin , & faire un nouveau
choix.
Adieu , Mufes , adieu pour la dernierefois .
Larefolution ne tiendra pas , Madame
, &je croy que vous n'en eftes
pas moins perfuadée que je le fuis.Tant
de Gens qui ne font nullement nez
Poëtes , s'obſtinent tous les jours à
fatiguer leurs Amis par de méchans
Vers ; comment un Homme qui en
fait de fi bons , & qui les tourne d'une
maniere fi agreable , voudroit- il
*
enGALAN
T. 4.I
enfevelir un talent qui ne luy peut acquerir
que de la gloire ? Si vous avez
efté fatisfaite , comme je n'en doute
pas , de cette ingénieufe Satire , vous
ne la ferez pas moins d'une Lettre qui
m'eft tombée depuis trois jours entre
les mains . On ne me l'a donnée que
pour m'y faire lire une Avanture de
Vendanges ' qu'on me permettoit
d'embellir, & j'en trouve le ftile fi pur,
que je croirois la défigurer , fi j'entreprenois
d'y changer la moindre chofe.
Voyez la telle qu'elle a efté écrite par
un fort galant Homme qui a bien vouque
fon Amy m'en ait fait part. lu
LETTRE DE Mr LE ***
A Mrs de ***
SIne
mour ,
نم
I ne fçavois que vous avez de l'aque
la belle Perfonne qui
vous attache ne fçauroit quiter Paris,
je ne vous pardonnerois pas de ne point
venir goûter avec nous les plaifirs de la
Campagne , dans une Saifon où il y a
de
4.2
LE MERCURE
de longues années que nous n'avons eu de
fi beaux jours. Il femble que le Soleilfe
leve exprés pour faire fa Cour à quantité
de Gens chofis de l'un & de l'autre
Sexe qui fe trouvent prefque dans tous
nos Villages Chacun rencontre ce qui
luy eft propre , & à la Houlete pres dont
on ne s'eft pas encor avisé defefervir , la
vie qu'on mene icy meparo ftfi libre &
fi agreable, que je m'imagine voir quelquefois
ce que Mr. d'Urfe nous a peint
des Bergeres de Lignon. On s'affemble.
dans les Prairies , on s'entretient au bord
des Ruiffeaux , & quand le temps de la
Promenade eft paffé, les plus grandes
Villes n'ont point de Divertiffemens que
nous ayons fujet de regreter Le croirez-
vous ? Le Bal , mais le Balenforme
, fe donnepar tout aux environs ; &
comme ce n'est que beau Monde , on le
court de Village en Village , comme on
fait de Quartier en Quartier à Paris
dans le Carnaval. Qu'auroit- on à ne
Se pas réjouir ? Les Vendanges n'ont
peut- eftrejamais efté fi belles , la France
GALAN T. 43
"
ce triomphe de toutes parts ; & fi le Ciel
nous favorife d'un Automne tout charmant
le Roy & fes Miniftres travaillent
à nous faire trouver agreables
les plus vilains jours de la plus rude Sai-
Son,, par les foins qu'ils prennent ou de
nous procurer la Paix , ou de nous mettre
en état de ne point fentir les incommoditez
de la Guerre . Parmy les Bals
de noftre Canton , ilyen eut undernierement
dont la nouveauté ne vousfurprendra
peut eftrepas moins qu'elle nous
Surprit . Ie foupois chez Mr. de***
Te ne fçay fi vous le connoiffez,. C'est un
petit Homme qui aime fort à voir fes.
Amis , & dont la Maifon eft un veritable
Bijou. On la vient voir de tous les
coftez. Le Iardin en eft fort proprement
entretenu. Outre le Mufcat qui couvre
un Berceau , il y a des Efpaliers qui
raportent les plus excellens Fruits qu'on.
puiffe manger , & je croy que le petit
Homme enferoit part affez libéralement
àceux qui en admirent la beauté , fifa
Femme qui eft unpeu la Maistreffe , ne trouvoit
44 LE MERCURE
trouvoit qu'il eft plusjudicieux d'en accommoder
certaines Femmes de la Halle
quila vifitent de temps en temps . Apres
que nous eûmesfoupé , on appreftoit des
Cartes pour une Partie d'Hombre,
quand le Maistre de la Maison qui
s'eftoit approché des Fenestres , nous appella
pour nous faire obferver plufieurs
flambeaux qui paroiffoient dans la
Campagne , & que nous vifmes s'avancer
peu àpeu vers le Village . Ilsy entrerent
, & un peu apres nous entendifmes
grand bruit à la Porte , où trois Carroffes
s'eftoient arreftez. Ils avoient pour
accompagnement , fix Hommes d'cheval
veftus en Paifans , auſſi -bien que
les Cochers & les Laquais . Ceux qui
defcendirent du premier Carroffe ,
avoient des Habits un peu plus propres,
mais pourtant de Païfans comme les autres
. C'eftoient des Violons , qui d'a
bord qu'ils furent entrez dans la Court,
firent connoiftre en jouant qu'on ne venoit
là que pour danfer. La Compagnie
fuivit. Elle confiftoit enfix Hommes
GALANT.
45
mes & quatre Femmes veftus en Vendangeurs
& Vendangeufes . Leurs Habits
eftoient de Satin & de Gaze d'argent.
Les Hommes avoient de petites
Hotes argentées , les Femmes des Paniers
de mefme , & les unes & les autres
des Serpetes de Vendangeurs. On
ouvrit une grande Salle. Six Flam
beaux portez par les fix Hommes qui
eftoient venus à cheval , precederent les
Violons qui furent fuivis de cette galante
Troupe de Vendangeurs. Les Laquais
tirerent auffitoft des Carroffes dequoy
éclairer la Salle; & comme ils ne
manquoient de rien , & qu'ils eftoient
en affez grand nombre pour danfer , on
ne demeura pas long- temps à ne rien
faire. Le Maitre & la Maistreffe du
Logis furent pris d'abord. Ils ne fçavoient
quepenfer de cette imprévenegalanterie.
Ils examinoient comme moy
qui pouvoient eftre les Gens qui fe donnoient
un femblable divertiffement
& il ne nousfut pas poffible de le deviner.
Tout ce que nousSeeûmes par
quel46
LE MERCURE
quelques mots qui leur échaperent , &
qu'ils croyoient fe dire bas , c'est qu'ily
avoit un Duc parmy eux. On leur entendit
mefme apeller un Page , & à l'air
de leur danfe & à toutes leurs manieres ,
il parut que c'eftoient Perfonnes de la
plus haute Qualité . Le bruit des Violons
attira incontinent dans cette Salle tout
ce qu'ily avoit de Gens raisonnables dans
le Village . Les plus jolies Paifannes y
vinrent. Elles eftoient déja accoûtumées
à fe mefler parmy les Dames quand ilfe
donnoit quelque Fefte. Des Bourgeois
curieux fe mafquerent le mieux qu'ils
pûrent , & on peut dire que ce fut un
Bal régulier , puis que les Mafques en
furent , & qu'il y avoit du monde de
toute efpece. Apres qu'on eut dansé quelque
temps , ceux qui avoient amenéles
Violons demandoient à entrer dans le
Jardin , & dirent que puis qu'ils
eftoient venus pour vendanger , ils ne
prétendoient pas qu'on les renvoyaftfans
les avoir mis en befogne. La Maistreffe
de la Maifon trembla pour fes Fruits, &
voulut
GALAN T. 47
voulut trouver l'heure indue ; mais le
petit Homme qui eftoi galant s'ofrit
à eftre leur Conducteur , &dit en riant.
Que tout ce qu'il craignoit , c'eftoit
que des Vendangeufes d'un fi grand
merite ne vouluffent vendre cherement
leur temps , & qu'il ne fuft
difficile de les payer . Le Jardinfut
ouvert , toute la Troupe y entra , le
Mufcat fut vendangé , & on n'êpargna
point les Espaliers. Les Hotes , les
Paniers , tout fut remply de ce qu'il y
avoit de plus beau Fruit , & on ne laiffa
prefquerien. Le Feu parut violent , les
difcoursgalans cefferent, le petit Homme
devint froid , fa Femme encor d'avan
tage Ils voulaientfe plaindre , & fe retenoient
; on nefçait à qui on parle quand
on parle à des Gens masquez . Ils avoient
oйy les noms de Duc & de Page , & en
ne voulant pas foufrir qu'on continuaft
la vendange , ils craignoient de n'eftre
pas Maitres chez eux. Les faux Vendangeurs
s'empefchoient de rire autant
qu'ilspouvoient,& en laiffoient echaper
quel48
LE
MERCURE
quelques éclats qu'il leur eftoit impoffible
de retenir. Les Intereffez rioient du
bout des dents. Le Jardinier & la Fardiniere
, avec les Domestiques les plus
groffiers , querelloient ceux qui dépouilloient
les Arbres fi hardiment , & alloientjufqu'à
les accufer de vol. C'eftoit
affez foiblement que leurs Maiftres leur
ordonnoient de fetaire. Lesfaux , mais
pourtant trop veritables Vendangeurs ,
redoublerent leurs éclats de rire à mefure
qu'ils voyoient quelque Espalier déchargé.
Apres qu'ils eurent cüeilly tout ce
qu'ils rencontrerent de plus beau , le
Mary voyant que c'eftoit un malfans remede
, voulut faire de neceffité vertu;
& afin qu'on ne l'accusat pas d'avoir
fouffert une Galanterie de mauvaise
grace , il les mena dans un endroit où il
y avoit encor quelques Arbres à dépouiller.
On luy dit que ce feroit pour
une autre fois , parce que des Vendangeurs
de leur importance n'eftoient pas
accoustumez à travaillerfi long- temps ;
&tan.
GALAN T. 49
& tandis qu'un d'entr'eux l'aſſura en
termes fort étendus , qu'il n'auroit pas
lieu de fe repentir de l'honefteté qu'il
avoit euë, les autres monterent en Carroffe.
Celuy- cy prit congé du petit
Homme, rejoignit fa Compagnie , &
tout difparut en mefme temps . Fetrouvay
Avanture auffi bizarre qu'il en
futjamais arrivé à perfonne. Le Mary
qui faifoit le Rieur en enrageant , me
demanda ce que je penfois des Vendangeurs
fa Femme le querella d'avoir
confenty à eftre la Dupe de leur Mommerie
, & ne fachant tous trois quel
jugement faire de leur procedé , nous
rentrâmes dans la Salle , où nous eûmes
un autre fujet de furprife . Elle eftoit
encor toute éclairée d'un affez grand
nombre de Bougies qu'ils y avoientfait
pour
le Bal, & cette lumiere
nous fit appercevoir d'abordfur la Table
une partie des Fruits que nous croyions
emportez , & qu'ils y avoient fait
laiffer par leurs Gens. La Maîtreffe du
Logis n'en fut que mediocrement confolée.
mettre
C
50
LE MERCURE
folée. Ils avoient efté cueillis hors de
faifon, & comme ils ne luyfembloient
pas propres à ce qu'elle avoit refolu d'en
faire , elle n'auroit de long- temps ceffe
de gronder , fans une Montre de
Diamans qui luyfauta auxyeux leplus
à
propos du monde. Elle eftoitfur cette
mefme Table, avec de riches Tablettes
que nous ouvrimes , & où nous trouvâmes
ces mots écrits. D'affez illuftres
Vendangeufes , qu'on ne dédaigne
pas quelque-fois de recevoir à la Cour,
ayant eu envie de vos Mufcats , ont
crû qu'elles pouvoient fe donner le
plaifir d'exercer voftre patience en
les vendangeant. N'en murmurez
pas. Ily a peut-eftre des Gens du plus
haut rang qui fouhaiteroient qu'elles
ne les miffent pas à de plus fâcheufes
épreuves. Quelque rude que vous ait
pû eftre celle- cy , elles vous priënt de
ne l'ublier jamais ; & afin de vous y
elles vous laiffent cette
Montre qui vous fera fouvenir d'elles
toutes les fois que vous y regarderez à
l'heure
engager ,
GALAN T.
51
l'heure qu'elles ont fait le dégaft de vos
plus beaux Fruits. Le petit Homme
trouva les Vendangeufes fort honneftes
& cette Galanterie plut fi fort à fa
Femme qu'elle fouhaita qu'on revinft le
lendemain vendanger aux mefmes conditions
ce qui leur eftoit demeuré da
Fruits .
.3
Je ne vous parleray point , mon
Cher , de tous les autres Bals qui fe
font donnez dans le voisinage. Je vous
marque feulement celuy - cy a caufe de
l'Avanturc. Elle réjouira fans doute
l'aimable Perfonne qui vous empefche
de nous venir voir. Tachez à l'en divertir,
&fi vous jugez qu'elle merit e
une place dans le Mercure Galant
faites la conter à l'Autheur , afin qu'il
luy donne les embelliffemens dont elle a
befoin.
Cependant envoyez- moy fix
Exemplaires du Volume du dernier
Mois , on me le demande par tout où je
vay , & ce n'estpas eftregalant que de
le refufer aux Belles . C'est par le
Mercure qu'on apprend toutes les
C 2
Not
52
LE MERCURE
Nouvelles agreables ; & fi Mr. Miton
acrû lepouvoir nommer la Confolation
des Provinces , on peut adjoûter qu'il
eft le Plaifir des Compagnies à qui les
Vendanges font quiter Paris . Je ne
voy perſonne qui ne s'en falſe un fort
grand defa lecture. Tout le monde en eft
avide , & pendant que les Hommes
s'attachent aux Articles ferieux , les
Damesrient des Hiftoriettes , & s'emprefent
à chercher le fens des Enigmes.
Ce 7. d'Octobre 1677.
Voyez , Madame , fi je n'ay pas
eu raifon de ne vouloir rien changer à
la Lettre qui vous apprend l'Avanture
des Vendangeurs . Mais à propos
d'Enigmes , vous ne fçauriez croire
combien j'ay reçeu de Billets fur celle
du Trictrac , depuis que j'ay commencé
à vous écrire. Les uns y ont fait venir
un fens forcé je ne fçay comment ;
les autres m'ont demandé fi ce n'eftoit
• point un plaifir que je me donnois fans
avoir deffein de rien éclaircir,& voicy
ce
GALAN T. 53

ce que m'écrivent prefentement des
Dames qui me feront l'honneur de fe
nommer quand il leur plaira. La Sufcription
eft obligeante , ne l'attribuez
pas à ma vanité,
POUR
LE GALANT AUTHEUR
DU 3813
MERCURE GALANT.
IL faut avoir autant d'esprit que
vous en avez, Monfieur , pour
tourner les Enigmes auſſi bien que vous
avez fait celle que nous avons veue dans
voftre Lettre du Mois paffe . Quoy que
tout y foit jufte , il faut l'avouer de
bonne -foy, nous avons refvé inutilement
pour en découvrir le fens , &
apres nous eftre adreffées à plufieurs Perfonnes
fort Spirituelles qui n'y ont pas
mieux réuffy que nous , nous avons
enfin trouvé unjeune Architecte , qui
a deviné que vos Vers nous défignoient
le
C 3
54
LE MERCURE
le Trictrac. Cette marque defon efprit
merite bien , Monfieur , que vous en
veüilliez rendretémoignage dans votre
premiere Lettre. Il n'eft pas d'ailleurs
indigne d'y avoir place. Il s'apelle
M. Dury de Chantdoré , & c'est particulierement
fous ce dernier nom qu'on
parle deluy Il eft Architecte desBaftimens
du Roy, fort connu , quoy que
peu avancé en age, mais d'un grand
merite, & déja tres- consommé dans
les Matématiques , dont l'étude fait
une de fes principales occupations. Il
entendparfaitement l'Architecture , &
fesAvisfont recherchez dans les deffeins
les plus importans. S'il va chez vous
comme il le doit faire, pour fçavoir de
yous mefme s'il a beureufement deviné,
ne luy dites point , s'il vous plaiſt , que
vous ayez reçeú cette Lettre. Il fera
plus agreablement furpris defetrouver
dans la voftre, quand il ne s'attendra
point à la grace que nous vous demandons
pourluy. Nous l'efperons de voftre
hannefteté , & ne fouhaitons d'eftre
promGALAN
T. 55
promptement de retour dela Campagne,
que pour vous aller affurerdebouche que
nous fommes vos tres-bumbles Servantcs.
On me fait bien de l'honneur , Madame
, comme vous le voyez par le
commencement de ce Billet , & cela ,
grace à un Inconnu qui ne s'eft point
encor voulu declarer Autheur de l'Enigme
, car je me fens obligé de vous
dire qu'elle n'eft de
pas
& de
moy ,
refufer une gloire qui ne m'eft point
deuë. Je croy qu'apres la fincerité de
cet aveu , vous ne douterez pas que
je n'aye toûjours beaucoup dejoye à
rendrejustice aux Gens d'efprit,& que
je ne me fafle un fort grand plaifir de
les nommer quand je les connoy . J'ay
enfin découvert que celuy qui a fait
le Panégyrique des Alliez que vous
avez tant eftimé , s'appelloit Mr. de
Maffeville. Il eft de Normandie &
voicy un Sonnet de fa façon qui ne
vous paroiftra pas indigne de ce que
?
Vous
C 4
56 LE MERCURE
vous avez déja veu de luy. Il a eſté
fait pour un Philofophe qui n'a fçeu
Li bien raiſonner , qu'il n'ait fenty que
l'Amour eftoit plus puiffant que la
Raiſon.
LE PHILOSOPHE
AMANT.
SONNET.
Pourquoy fuis-je rongé de cette inquiétude ?
D'où vient qu'elle m'accable
tous lieux?
me fuit en
D'où vient cette langueur qui paroiſt dans mes
yeux ?
Et pourquoy me voit - on chercher la Solitude ?
Ie me fens dégoufté des leux& de l'Etude,
le méprife & je hay ce que j'aimois le mieux.
Pour un rien quelquefois je deviens furieux ,
Enfin tout me paroit infuportable & rude.
Qui caufe , jufte Ciel , un fi grand change .
ment ?
Ce déplorable état viendroit- il du moment
Où malgré ma raiſon j'allay voir IJabelle ?
le ne fçay; mais belas ! à mon cruel tourment
l'ay beau chercher par tout quelque foulagement
,
Le ne puis l'adoucir qu'en voyant cette Belle.
Encor
GALANT.
57
Encor un Sonnet , Madame. II
m'a efté envoyé de Poitou , & vous
n'avez jamais rien veu de plus fingulier.
Il roule fur deux feules rimes , &
vous ne le trouverez pas favorable à
vos bons Amis les faux Devots.
L'HYPOCRITE,
SONNET.
LE Bigot en ce temps , pour bien faire fon
.compte ,
"Compte jufqu'à fes pas , & mefure le temps ;
Mais à le voir longtemps on n'en fait point de
conte ,
Et l'on compte pour rien tout Remploy defon
temps.
Ce n'est pas pour ce temps , nous dit-il , que
jc compte ,
Mon compte feroit faux, & bien à contretemps ;
Mais le temps à venir eft le feul queje compte,
Et vivant bien , je fais mon compte par ce
temps.
Le garde tous les temps que l'Eglife nous
compte ,
le compte un Chapelet à toute heure , en tour
temps,
Et nul temps ne m'en peut faire oublier le
compte. CS
Hipo
$ 8 LE MERCURE
Hypocrite , tu pers & ton compte&ton temps ;
Dieu connoit qu'en tout temps tu ve vas qu'à
ton compte ,
Et que c'est pour tromper que tu comptes le
temps.
"
Vous avez veu des Boutsrimez . On
les borne ordinairement aux quatorze
Vers d'un Sonnet. En voicy de plus
étendus ils font fur tous ceux du
charmant Idylle que Madame Defhoulieres
nous a donné contre la Rai
fon. Vous les trouverez dans un fens
tout oppofé. Je n'en connois point
P'Autheur. On m'a feulement affuré
qu'ils avoient efté faits par un Homme
de qualité de Lyon ; & vous ferez aifé.
ment perfuadée en les lifant , qu'il n'a
pas moins d'efprit que de naiffance .
VERSIRREGULIERS
fur les mefmes Rimes de l'Idylle
des Moutons.
HElas petits Moutons , que vous feriez
'heureux ,
Si paiffant dans nos Champs , fans foucis ,fans
alarines, AufGALAN
T. 59
Auffitoft aimez qu'amoureux,
Sans qu'il vous en coufte des larmes ,
Voftre coeur reffentoit la pointe des defirs,
Etfi des mouvemens que donne la Nature
Affaifonnant les maux avecque les plaifirs ,
Vous pouviez penetrer cette heureufe impofture
Qui fait de ce mélange un grand bien parmy
nous ,
Et ne fe trouve point chez vous !
Il vous faudroit un peu de raison pour partage,
Vous en feriez fans- doute un tres- utile uſage.
Innocens Animaux , vous en eftes jaloux,
Et vous nous enviez cet heureux avantage ;
Mais fi vous m'en croyez n'en faites point de
bruit,
Ce mal pour vous eft fans remede ,
Tout vous trompe & tout vous féduit
Quand vous appellez à votre aide
L'aveugle inftinct qui vous conduit.
La Naturepour vous fevere
Ne vous comptant prefque pour rien.
Vous abandonne à votre Chien ,
Pour vousgarder de la colere
Des Loups cruels & raviffans ,
Et pour touteraifon vous donne une chimere
Quifuit l'appétit de vosfens.
Si vous fçaviez ce que vous faites
Dans cette indigne oifiveté ,
Si vousfçaviez ce que vous eftes
Dans cette trifte obſcurité ,
Vous maudiriez centfois cette tranquillité, E
€ 6
бо
LE MERCURE
la beauté ,
Et lesdefauts de la naiſſance -
Qui vous a refufé l'efprit
Et neferiezpas vanité
De voftrefunefte indolence.
Si par elle affranchis desfoucis criminels ,
Vous n'avezpoint de remords qui vous ronge ,
Vous perdez les biens éternels ,
Et paffez icy comme un Songe .
Tout eft dansce vafte Univers
De la fainte Sageffe un onvrage folide.
De fon deftin elle décide
Selonfesjugemens divers.
Al'Homme elle a donné l'efprit i la prudence
,
Pour éviter du Sort le caprice & les coups ;
Et vous , petits Moutons , qui vivez fans
ſcience ,
D'une informe raison , vous avez l'apparence,
Mais vous eftesfoûmis a noftre dépendance ,
Et vous ne vivez que pour nous.
Ces Vers ont paru fort nets & fort
aifez à tous ceux qui les ont veus , &
c'eſt une loüange oû la flaterie n'a
point de part. Elle en a beaucoup à
celles qui fe donnent ordinairement
aux Grands. Les diférentes manieres
dont ils peuvent faire du bien , font
caufe qu'on les encenſe de toutes parts.
H
GALAN T. 61
Il fuffit qu'on ait des prétentions pour
trouver matiere de loüer ; & pour
venir à fon but, il eft des vertus generales
qui s'accommodent fans peine à
toute forte de fujets . A dire vray , ces
éloges vagues qui ne marquent rien de
pofitif, devroient éftre un peu fufpects
à ceux qui fe font honneur de
les recevoir ; mais lors qu'en loüant
des chofes de fait , on s'attache plus à
rendre juftice à l'honnefte Homme ,
qu'à fe foûmettre fervilement à la faveur
, il n'y a point d'envie affez
noire pour ofer blâmer ce qui fe dit à
l'avantage de ceux qui pouvant donner
à leurs plaifirs les heures où les
foins de l'Etat leur permettent de ferelâcher
, prennent une conduite toute
oppofée , & ne fe fervent du pouvoir
qu'ils ont de faire tout ce qui leur
plaiſt , que pour ferendre encor plus
dignes de l'élevation où le veritable
merite les a mis. C'eft par là qu'on a
beau donner des loüanges à Monfieur
Colbert , elles ne ferontjamais éclater
C 7
qu'im-

62 LE MERCURE
qu'imparfaitement les rares qualitez
qui les luy attirent. Tout le monde
fçait que les grandes Affaires l'occupent
jour & nuit ; & fon délaffement
eftant dans l'Etude , on peut dire qu'il
fait fon plaifir , de ce qui feroit le travail
des autres. Il aime tellement les
Gens de Lettres , qu'il ne fe dérobe
aux foucisde fon Miniftere , que pour
s'enrretenir avec eux. Jugez parlà ,
Madame , fi ce n'eſt pas à fon Efprit
plutoft qu'à la confidération de fon
Rang , qu'il doit la Place que Meffieurs
de l'Académie Françoiſe le prierent
il y a quelques années de vouloir
accepter dans leur Corps. Il a pour
eux une eftime fi particuliere , que
leur en voulant donner d'autres marques
que celles qu'ils en reçoivent lors
qu'il peut affifter à leurs Séances , il
leur fit dernierement l'honneur à tous
de les régaler dans fa belle Maifon de
Sceaux. Il les avoit conviez le jour
précedent par un Billet qu'ils trouverent
chacun chez eux. Monfieur
1 ArGALANT.
63
l'Archevefque de Paris , qui confi
dere infiniment cette Illuftre Comqagnie
dont il eft , ne manqua pas à
s'y rendre , & il faudroit amaffer bien
du monde pour fournir autant d'Efprit
qu'il s'en trouva en peu de temps
chez Illuftre Miniftre qui les atten
doit. Mr l'Abbé Regnier luy prefentaen
arriuant , un tres- beau Livre
qu'il a compofé de la Perfection du
Chreftien . On fe mit à table. Il y en
eut deux fervies en mefme temps , &
le Repas fut digne de celuy qui le donnoit.
Il fe dit mille chofes agreables
pendant le Difner , qui ne finit que
pour mettre ces Meffieurs dans une
liberté plus entiere de faire paroiftre
qu'ils n'eftoient qu'Efprit. Au fortir
de table , toute la Compagnie fut dans
une autre Salle , où il fe fit une
agreable Converfation . Mr Quinaut
y lût un fort beau Sonnet qu'il avoit
fait en venant à Sceaux , & Monfieur
Colbert demanda à Mr l'Abbé Furetiere
s'il n'avoit rien fait de nouveau.
II
64
LE MERCURE
Ilfe trouva qu'il avoit fur luy quel
ques Vers fur les derniers Exploits du
Roy. C'eft un Fragment d'une Defcription
de l'Arc de Triomphe .
dans laquelle il parle des plus remarquables
Actions que ce Prince a faites
pendant la Paix & depuis la Guerre ,
fuivant qu'elles pouront eftre placées
dans les Quadres de ce magnifique
Edifice . Cet Illuftre Abbé ayant efté
invité de les lire , il commença de la
forte.
LA PRISE
DE VALENCIENNES.
D Ans un autre Quadre eſt tracé
Le Siege de Valencienne j.
C'est à ce coup qu'cft efface
Tout le miraculeux de l'Hiftoire ancienne.
Famais ne fut chargé par Cizean , ny Burin ,
D'un plus digne Sujet , Le Marbre , nyl' Airin
L'impetueux Vainqueur bait ces longueurs
enormes
;
Qu'ont fous les autres Chefs les Sieges dans les
formes,
Il veut mefme à la Guerre eftre au deffus des
Loix a
Qu'à
GALAN T. 65
Qu'à des Héros futurs il fervè , de Modelle ,
Et pour varier fes Exploits ,
Il invente un Affaut d'une façon nouvelle.
On voit encor debout les Tours & les Remparts;
Les Ravelins , les Forts , les Digues font entieres
Par des Foffez profonds , des Canaux ,
Rivieres ,
des
Les Chemins font encor coupez de toutes parts;
Et cependant pour prendre uue Ville impré
nable ,
Un Guichet à peine s'ouvrant
Eft une Bréche raisonnable
Qui fuffit à ce Conquérant ;
La trahison , ny la furprise,
N'ont point de part à l'entreprise ,
Ny tout le guerrier appareil ,
Ny les troubles de la Nature ,
La faveur d'un orage , ou d'une nuit obfcure ,
Tout fe paffe aux yeux du Soleil;
Mais le plus furprenant & le plus heroïque,
C'est qu'ony voit entrer Louis en pacifique ;
Et la Victoire à fes coftez
Avec éclat a beau paroiftre
A ces Peuples épouvantez ,
Apeine pas un d'eux la peut- il reconnoistre,
Elle est trop déguisée , & n'a point dans les
yeux
La rage & la fureur qu'elle porte en tous lieuxs
Elle ne traine point fon funefte équipage ;
Le calme & la douceur qui regne fur fonfront.
Interdisent le feu , le meurtre , le pillage , Et
66 LE MERCURE
Et fauvant la Pudeur du plus cruel affront,
Ils font furpris de voir en leur fier Adverfaire,
Que le Ciel leur envoye un Ange tutelaire,
Qui leur donne un Secours plus prompt &plus
certain
Que ceux qu'ils attendoient de Mons & de
Louvain.
LE SIEGE
DE CHAMBRAY
PLus haut on voit Cambray , Ville dont le
renom
Semblait braver l'effort du Fer& du Canon.
On croit en admirant fa forte Citadelle ,
Qu'une Semiramis nouvelle
En éleva les Mursfilarzes&fihauts,
Pour la mettre au deffus des plus ardans Affauts.
En vain par des Foffez qui femblent des Vallées ,
Sont de ces Corpspuiſſans les forces raſſemblées ;
C'eft affez que Louisfoit campé devant eux ,
Son Bras en peu de temps rend leur chute commune
,
Et le Ciel fitfans doute une Place des deux,
Pour luyfaire obtenir deux Victoires en une.
En vain les Aquilons pour nuire àſes travaux
Redoublent le venin de leurs froides halaines ,
Et l'Hyver fur un Trône enrichy de Cristaux
Y penfe encorjouir de l'Empire des Plaines ;
Noftre infatigable Louis ,
Autheur de Campemens juſqu'alors inouis,
Renverfe tous lesprivileges
"
Des
GALAN 67
-
T.
Des Vents & des Broüillars , de la Pluye & des
Neiges ;
Ses Guerriersfur les pas , fuivant fes Leçons ,
Vontál'Affaut couverts defeux & deglaçons ,
Et malgré les Frimats , les Neiges les
Glaces ,
Ils domitent les Saifons auffi- bien que les Places.
S. OMER,
ET LA
BATAILLE DE CASSEL.
D'Autre-part Saint Omer au milieu de fes
Eaux,
Des plus nombreux Guerriers ne craint point
les approches ,
Ses Palliades de Rofeaux
La defendent bien mieux que les plus dures
Roches.
Euft on jamais pensé qu'au centre d'an Marais,
Où le terrain n'eft point folide ,
"
Où l'eau mefme n'eft pas liquide ,
On puft laferrer d'affez pres ?
Et cependant PHILIPPE en obtient la Victoire ,
PHILIPPE , que Loüis afficie à fa gloire ,
Qui partagefon Sang, feconde fa Valeur ,
Qui d'un double Laurier la tefte Couronnée
Par une Ville prise avec tant de chaleur,
Et pour une Bataille à mefme temps gagnée,
Montre à tout l'Univers combien de grands
fuccés Deit
68 LE MERCURE
#
Dit attendre Louis de ces heureux effais .

Apres la lecture de ees Vers l'on paffa
de la falle où l'on eftoit dans un lieu
apellé le Cabinet de l'Aurore. Ce fut
que Mr. Quinaut recita cinq ou fix
cens Vers fur les Peintures de cette
charmante Maifon. Mr l'Abbé Tallemant
le jeune en loüa les Eaux par un
Poëme dont il fit part à l'Affemblée. Il
eft fort à la gloire de Mr. le Jongleur,
qui a trouvé le fecret d'en faire venir
où il n'y ena point , & où il n'y a pas
mefme d'apparence qu'il y ait moyen
de les conduire. Mr Perraut Intendant
des Baſtimens , parla le dernier. Il ne
dit que peu de Stances , mais qui réveillerent
les attentions. Les fréquens
applaudiffemens qu'elles regeurent ,
font une preuve inconteſtable de leur
beauté. Il n'y a point lieu d'en eftre
furpris. Mr. Perraut eft ce qui s'appelle
un Eſprit de bon gouft , qui ne donne
jamais dans le faux brillant . Il écrit,
& fçait comme on doit écrire. Il poffede
toutes les belles Connoiffances ,
& fes
GALANT.
69
& fes Ouvrages ont toujours eu un fort
grand fuccés . Il feroit à fouhaiter que
nous en euffions davantage , mais fes
occupations ne luy permettent pas de
travailler. Au fortir du Cabinet , on
alla voir les Appartemens , & on fe
promena en fuite de tous côtez dans le
Jardin. Ces Meffieurs eurent par tout
fujet d'admirer ; mais quelques beautez
qu'ils découvriffent , rien ne leur
parut fi digne de leurs éloges , que celuy
qui les avoit reçeus fi obligeam.
ment. Avoüez-le , Madame. Pour
aimer ainfi les Gens d'efprit , il faut
eftre parfaitement honnefte Homme.
Il faut fe détacher de la grandeur & du
bien , pour fe regarder en Philofophe,
& chercher la veritable folidité dans
les Sciences. Il eft certain qu'on ne
peut les aimer davantage que fait
Monfieur Colbert.Il ne fe contente pas
d'eftre de l'Académie Françoife , ily
aun nombre de ces Meffieurs qui compofe
une autre petite Académie qui
s'affemble toutes les Semaines fous fon
Nom
70
LE MERCURE
1
Nom. C'eſt avec eux qu'il s'entretient
fort fouvent fur les plus hautes matieres.
On a veu de tout temps la plupart
de ceux qui ont fait une figure confidérable
dans le monde , avoir de grandes
Biblioteques , & donner mefme
des Penfions à plufieurs Perſonnes d'efprit
, mais c'eſtoient d'ignorans Ambitieux
qui ne faifoient l'un & l'autre
que par oftentation , & qui fe mettoient
peu en peine de voir les Livres
& les Sçavans. Monfieut Colbert n'en
uſe Pas de cette forte. Il ne dédaigne
point de fe familiarifer avec les Gens
de Lettres , de s'abaiffer jufqu'à ceux
qui font fort éloigné de fon Rang , &
de fe dépouiller de la Grandeur qui
l'environne , pour fe rendre en quelque
façon leur égal. Comme il a tou
tes les lumieres qui peuvent luy en faire
aimer l'entretien , doit- on s'étonner
fi fe rendant le Pere & le Protecteur des
Sciences & des beaux Arts , il feconde
fi bien le Roy qui les fait fleurir , & qui
n'a pas merité le Nom de Lovis LE
GRAND
GALAN T.
71
GRAND par fa feule valeur , mais
encor par toutes les actions de fa vie?
Mr. Boyer donna en fortant cet Inpromptu
àMonfieur Colbert.
MADRIGAL .
Cy tout plaift , icy tout eft charmant,
La Sageffe par tout , la magnificence ,
Par tout la pompe & l'agrément,
Far tout le choix& l'abondance.
Mais n'en déplaife à ces beautez,
Dont les plus curieux fe peuvent fatisfaire,
Le plaifir le plus grand dont nous ſoyons tentez
,
Eft d'avoir le bonheur de plaire.
Au Maifire glorieux de ces Lieux enchantez .
Le nom de Mr. Boyer qui nous a
donné tant de belles Tragédies, me fait
fouvenir que le Theatre eft menacé
d'une grande perte . On tient ( & c'eft
un bruit qui fe confirme de toutes
parts ) qu'un de nos plus Illuftres Autheurs
y renonce , pour s'appliquer
entierement à travailler à l'Hiftoire. Il
femble qu'il ne fe foit attaché quelque
temps à faire les Portraits de quelques
Héros
72 LE MERCURE
T
Héros de l'Antiquité , que pour effayer
fon Pinceau , & préparer fes cou .
leurs , dans le deffein de peindre ceux
d'aujourd'huy avec une plus vive reffemblance.
La gloire qu'ils ont de paffer
déja les Alexandres & les Achilles,
répond de l'admiration qui redoublera
pour eux quand le temps aura fait
vieillir leurs actions. Elles font comme
ces Tableaux des grands Maiftres , qui
deviennent plus confidérables apres
-que de longues années en ont confacré
le nom . On met parmy les Grands
Hommes quantité de Princes dont , à
les regarder de pres , on n'a fujet de parder
que parce qu'ils ont vefcu avant
nous . Il n'en fera pas de mefme de nof
tre incomparable Monarque. Comme
il merite les plus fortes louanges de fon
vivant ,la plus éloignée Pofterité le regardera
comme un Modele parfait de
fageffe , de valeur , & de vertu. Jamais
Regne n'ofrit ny de fi grandes chofes ,
ny en fi grand nombre.Celuy qui en va
écrire l'Hiſtoire , eſt capable d'en foûtenir
GALAN T.
73.
tenir le merite. La matiere' ne peut
eſtre plus belle , ny le Conducteur
plus éclairé , & on a tout fujet de n'en
rien attendre que de merveilleux . Heureux
celuy qui doit y travailler avec
luy ! & heureux en mefme temps les
froids Ecrivains , les méchans Poëtes,
& les ridicules , dont ce redoutable &
fameux Autheur n'aura plus le temps
d'attaquer les defauts dans fes charmantes
Satires !
J'apprens dans cet endroit de ma
Lettre , qu'on vient de fe batre vigoureuſement
en Allemagne , que la
Maifon du Roy y a glorieufement
foûtenu la réputation où elle eft de ne
pouvoir faire que des miracles , & que
Monfieur le Marefchal de Créquy a
fait paroiftre dans cette occafion , comme
il a déja fait en plufieurs autres,
toute la prudence d'un General confommé.
Je ne fermeray point mon
Paquet fans vous en écrire le détail ;
mais en attendant que j'en aye appris
les particularitez , je ne puis m'em-
D peſcher
74
LE MERCURE
pefcher de vous dire qu'on ne peut
affez admirer la France qui abonde
tellement en Braves , que comme elle
en a toûjours de refte , les Moufquetaires
arrivoient à Paris dans le temps
mefme qu'on eftoit aux mains avec
les plus fortes Troupes de l'Empereur.
Qu'euffent fait les Ennemis , outre
les Gardes du Corps & les Gensd'armes
qui les ont batus , ils euffent
eu en tefte ces Preneurs de Villes &
ces Gagneurs de Batailles , qui font
entrez par affaut dans Valenciennes ,
& qui ont tant contribué à la fameufe
Victoire que Son Alteffe Royale a
remportée à Caffel ? Vous vous en
fouvenez , Madame mes Lettres
vous en ont inftruite , & je croy
que vous avez leu avec plaifir les
marques d'intrépidité qu'ils y ont
données. Il n'y avoit autre-fois
que le temps qui puft faire de veritables
Guerriers , les premieres occafions
ne fervoient en quelque façon
que d'effay à l'adreffe & à la valeur ,
& il
GALAN T. 75
& il eftoit rare qu'on montraſt tout
d'un coup ce qu'on eftoit . On prévient
aujourd'huy les années ; & la
maniere dont les Gentilshommes font
élevez dans lès Académies , a quelque
chofe de fi martial , qu'on peut dire
qu'ils y font leurs premieres Campagnes
. Du moins ils en fortent telle -
ment aguerris , que dés qu'ils paroif
fent à l'Armée tousjeunes qu'ils font ,
on diroit qu'ils n'ont fait toute leur
vie autre chofe que de combatre. Il
eft vray que l'exactitude avec laquelle
Mr de Bernardy leur donne fes foins
contribue beaucoup aux avantages
qu'ils en reçoivent . On ne luy en
peut donner trop de louanges . Il ne fe
contente pas de leur enfeigner leurs
Exercices ; il leur fait prendre dans
tout ce qu'ils font un air noble , qui
perfuade aisément de leur naiffance
& c'est ce qui luy attire non feulement
tout ce qu'il y a de grand & d'illuftre
en France , mais auffi quantité de
jeunes Seigneurs qui luy font envoyez

>
des
76 LE MERCURE
des Royaumes étrangers. La maniere
d'attaquer & de défendre les Places ,
eft une Leçon qu'il n'oublie point à
leur donner. C'est pour cela qu'il fit
bâtir il y a quelques années un Fort au
bout du Palais de Luxembourg. Les
Académiftes s'y vont exercertous les
Samedis; & le bruit de leur adreffe
qui a fouvent pour témoin un grand
nombre de Perfonnes de qualité , s'eft
tellement répandu , que Madame n'a
pas dédaigné de les honorer de fa pre
fence. Elle avoit choify un jour extraordinaire
pour leur venir voir faire
l'attaque du Fort. Ils s'y préparerent
avecjoye. Mr le Duc de Valentinois ,
Fils de Monfieur le Prince de Monaco
, l'attaquas avec beaucoup de
vigueur ; & la maniere dont il fut
fecondé , eut un je- ne-fçay quel air
de bravoure qui plut fi fort à Son
Alteffe Royale qu'elle en congratula
M, de Bernardy , & luy dit obligeaniment
, qu'elle viendroit admirer
plus d'une fois lesjeunes Guerriers qu'il
& a
avoit
GALAN T.. 77
avoit faits. Elle eftoit fuivie d'une
partie de fa Cour ; & leur bonne mine -
jointe à l'air relevé qui acompagna
tout ce qu'ils firent , leur ayant acquis
des Maiftreffes , donna lieu à quelques
Avantures galantes dontje vous
entretiendray le Mois prochain. Je
tâcheray de metrouver moy-mefme à
l'attaque de leur Fort , afin de vous
en mander quelque chofe de plus particulier
, & je vous feray fçavoir en
mefme temps les Noms de ces Braves
Fortunez , qui fçavent de fi bonne
heure conquérir les Places & gagner
des Coeurs. Il faut choifir bien heureuſement
, pour le pouvoir affurer
du dernier , car le coeur des Belles eſt
quelquefois un peu fugitif, & telle
qui affure un Amant de fa tendreffe
quand elle n'a que luy à qui parler , ne
s'en fouvient guére dans le temps
qu'elle voit groffir fa Cour . Juges en
par la Plainte qui a cfté fait là .
deffus.
D 3
RE78
LE MERCURE
L
REPRO CHE
AMOUREUX,
Ors que nous fommes feuls , quelquefois ma
foufrance
Rapelle dans ton coeur ta tendresse & tafoy ;
Maisaprescelaj'appercoy ,
Infidelle , que mapréfence
Fait le mefme effet que l'abfence
Quandla foule eft aupres detoy.
Cette conduite defefpere fouvent.
les Bergers fidelles , & c'eft ce qui a
fait dire à l'Autheur de ces premiers
Vers.
RESOLUTION
DE NE PLUS AIMER .
Il faut , il faut enfin que mon coeur ſe dé-
Puis
gage ,
que
cien.
tant de Bergers peuventprétendre au
Ton amourfaifoit tout mon bien ;
Mais dans un ficher avantage ,
On ne foufre point de partage ;
Quand on n'apas tout , on n'a rien.
Je
GALAN T.
79
Je ne doute point , Madame , que
je ne vous oblige en vous envoyant ces
Madrigaux. Ils marquent une veine
aifée ; & quand j'en recevray de pareils
, j'auray foin de vous en faire
part. Le dernier nous fait connoiftre
qu'il n'y a qu'à fe faire violence pour
venir à bout de l'Amour. Ileft certain
qu'on en guérit en ceffant de voir ;
mais contre la mort , point de remede .
Elle nous a enlevé depuis peu M. de
Boifvin- de-Vaurouy , Confeiller au
Parlement. Il eftoit de la Quatriéme
des Enqueftes , fort confideré dans fa
Chambre , plein de feu & de capacité,
& auffi bon Juge qu'expérimenté dans
les Affaires. Madame de Longueville
avoit en luy une entiere confiance &
fon zele pour cette Princeffe luy avoit
fait recevoir avec plaifir la propofition
de fe faire Chefde fon Confeil. C'eſt
une perte pour le Public , pour fes
Amis , & pour toute fa Famille , qui
eft une des plus confidérables de Normandie,.
Mr.
D 4x
80 LE MERCURE
Mrle Maye de la Couraudiere ,
Confeiller de la Cour des Aydes , eft
mort auffy. Il avoit de l'efprit , &
eftoit tres-digne de fa Charge.
Comme mes Lettres que vous
avez bien voulu laiffer devenir publiques
, ont donné cours au Mercure ,
je croy vous devoir rendre compte
d'un commencement d'Avanture
qu'il a caufé dans les premiers jours de
ce Mois . Ils ont efté fi beaux , que
jamais on n'a veu tant de monde aux
Thuilleries. Un Gentilhomme s'y
promenoit feul un foir , refvant peuteftre
à quelque affaire de coeur, quand
il apperçeut ce qui eftoit fort capable
de luy en faireune. C'eftoit une jeune
Perfonne d'une beauté furprenante.
Elle eftoit avec un Homme de Robe
qu'il luy entendit nommer ſon
Coufin , en la fuivant d'affez pres ,
comme il fit tant qu'elle marcha . Aprés
quelques tours d'Allée , elle alla s'af
feoir fur un Banc ; & le Gentilhomme
impatient de fçavoir fi elle eftoit auffi
fpiGALAN
T. 81
fpirituelle que belle , fe coulale plus
promptement qu'il pût derriere une
Paliffade , qui luy donna moyen d'écouter
fans eftre apperçeu . Je vous l'avoue
difoit-elle quand il s'approcha ,
la lecture a tant de charmes pour moy, i
qu'on ne me fçauroit obliger plus fenfiblement
, que de me fournir dequoy
lire. J'y paffe trois & quatre heures de
fuite fans m'ennuyer , & les L-vres
font mon entretien ordinaire au defaut
de la Converfation . Et quels Livres ,
luy dit le Parent , vous divertiffent le
plus ? Tout m'eft propre ; reprit elle.
Hiftoires , Voyages , Romans , Comédies
je lis tout ; & je vous diray
mefme , au hazard de paffer pour ridicule
aupres de vous , quil m'a pris
fantaisie depuis peu de parcourir cette
Philofophie nouvelle qui fait tant de
bruit dans le monde. Je fuis Femme ,
& par conféquent curieufe . Des qu'on
me parle d'une nouveauté , je brûle
d'envie de la voir ; & tandis que mon
Pere & ma Mere iront folliciter leur
Pro-
D 5
82 LE MERCURE
Procés , je prétens bien me fatisfaire
l'efprit fur toutes les agreables Bagatelles
qui s'impriment t us les jours
à Paris , car je ne croy pas que nous
retournions en Bretagne avant le Carefme.
Je m'imagine , ma belle Parente
, luy dit le Coufin , que vous
ne manquerez pas à commencer par
le Mercure Galant. Il n'y a point de
Livre qui foit plus en vogue , & il
feroit honteux qu'il vous échapaft ,
puis que vous faites profeffion de tout
lire. Et dequoy traite ce Mercure ,
luy demanda t- elle avec précipitation
? De toute forte de matieres , répondit
il. Il parle de la Guerre , & il
ne fe paffe rien en France , & particu-.
lierement à Paris , qui foit un peu remarquable
, dont il n'informe le Pus
blic. L'Autheur y mefle ce qu'il apprend
de petites Avantures caufées par
l'Amour ; le tout eft diverfifié par des
Pieces galantes de Vers & de Profe ,
& ce mélange a quelque chofe d'agreable
qui fait que ceux qui approu-
1
vent
GALANT” . 83 :
à
ventle moins fon Livre , ont toûjours
la curiofité de le voir. Pour moy ,j'en
fuis fi fatisfait , que je ferois tres - fâché
qu'il ne le continuaft pas ; ce qui divertit
, l'emporte de beaucoup fur ce
qui feroit capable d'ennuyer ; & fij'y
trouve quelque chofe à redire , c'eſt
qu'il loue avec profufion , & qu'il s'étend
un peu trop fur les Articles de
Guerre , car il perd plus de temps
décrire la prife des Villes , que le Roy
n'en a employé à les conquérir. Vous
allez loin , répondit l'aimable Coufine
, & je ne fçay ce que vous enten
dez par ce terme de profufion. Eft ce
qu'en loüant les Gens , l'Autheur du
Mercure ne particularife rien , & que
fondant le bien qu'il en dit fur des expreffions
generales , il affure feulement
qu'il font tous d'un merite achevé ,
qu'aucune belle qualité ne leur manque
, & qu'il s'y trouve un affemblage
de vertus fi parfait , qu'il eft impoffible
d'aller au dela ? Voila , ce me
femble , ce qui s'appelleroit louer avec
D. 6 . pro8.4
LE MERCURE
profufion , quoy qu'en effet ce ne
fuft point du tout loüer. Je ne fuis
point affez injufte , repliqua- t- il ,
pour accufer l'Autheur dont je vous
parle de loüer indiféremment tout le
monde. Il éleve plus ou moins ceux
qu'il a occafion de nommer felon les
chofes par lefquelles ils meritent d'eftre
loüez ; il cite leurs Actions , fait cennoiftre
les Emplois qui leur ont donné
lieu de fe rendre confidérables : mais
comme je n'ay aucun intereft à ce qui
les touche , j'aimerois mieux qu'il
m'apprift quelque nouvelle agreable ,
que de me dire ce qu'il ne m'importe
point de fçavoir. C'eſt à dire , mon
cher Coufin , reprit la Belle en riant ,
que
fi vous ou vos Amis vous aviez de
longs Articles dans le Mercure , vous
ne trouveriez point qu'il loüaft exceffivement
. Voila l'injuftice de beaucoup
de Gens. Ils voudroient qu'il ne
fe fift rien que pour eux , & ils ne confidérent
pas , quand on donne quelque
chofe au Public , que ce Public eftant
un
GALAN T. 85
un Tout compofé de diferentes parties
, il faut s'il fe peut , trouver le
moyen de contenter toutes fortes d'Efprits.
Je ne fçay ce que c'eft que le
Mercure , mais peut- eftre n'a-t- il
aucun Article qui ne rencontre fes Partifans
, quand il auroit mefme quelque
chofe d'effectivement ennuyeux. Les
uns s'attacheront aux Nouvelles fé
rieufes ; les autres aux Avantures
d'amour ; ceux- cy chercheront les
Vers , ceux - là quelqu'autre Galanterie;
& comme vous m'avez dit que
c'eft un Livre où tout cela eft raniaffé,
j'ay peine à croire qu'on puſt former
un deffein plus capable de réüffir.
Quant aux louanges , vous pouvez
paffer par deffus , fi vous en foufrez ;
mais mille & mille honneftes Gens
qui font en France , ne meritent-ils
pas qu'on parle d'eux ? & le defir de
fe rendre digne d'eftre loüé , fervant
quelquefois d'aiguillon à la Vertu ,
doit- on envier à tant de Braves qui
hazardent tous les jours leur vie pour
D 7
fervir
1
86 LE MERCURE
fervir l'Etat , une récompenfe fi légitimement
deuë à leurs grandes
actions ? La Juftice qu'aparemment
leur rend le Mercure redouble la curiofité
que j'ay de le voir , & je ne
crains point que le trop de Guerre
m'importune. La prife de Valencien -
nes a coufté fi peu de temps , que je
ne m'étonne pas qu'il en faille employer
davantage à la décrire ; mais
outre que dans les Caffandres & les
Cyrus j'ay tout lû juſqu'aux plus longues
defcriptions des Batailles , je fuis
perfuadée que nous ne pouvons
fçavoir trop exactement ce qui ſe
fait de nos jours. Les Relations les
plus fidelles oublient toûjours quel,
ques circonstances , & nous n'en
voyons aucune qui n'ait fa nouveauté ,
du moins par quelque endroit particulier
qui n'a point efté touché dans
les autres.
La nuit s'avançoit , la Belle fe retira,
& le Gentilhomme que fonefprit
n'avoit pas moins furpris que
fa
GALANET. $7

fa beauté , la fit fuivre parun Laquais.
Illuy envoya dés le lendemain les fept
premiers Tomes du Mercure Galant ,
avec ces Vers.
LE
MERCURE GALANT,
A LA BELLE INCONNUE
qui a de la curiofité pour luy.
*
A My de Cupidon , Galant de Renommée
,
Je parle également & d'Amour & d'Armée,
Et viens , mais en tremblant , vous conter en ce
jour
Des Nouvelles d'amour.
Si vous merecevezfansvous mettre en couroux ,
Si je fuis par hazard le bien venu chez vous >
Rien nepeut égaler le bonheur & lajoye ·
De celuy qui m'envoye.
Vous l'avez avoiïé , vous aimez la lecture ,
Vous vous divertiſſez à lire une Avanture ;
Mefme dans les Romans , je fçay que les Combats
Ne vous déplaifent pas .
Pourquoy vous déplairoy-je en ma fincerité?`
Je nedisjamais rien contre la verité ; Mais
88 LE MERCURE
Mais fur tout aujoujourd'huy , fans que l'on me
renvoye ,
Feprétens qu'on le croye.
Cette impréveuë Galanterie embaraffa
un moment la Belle. Elle vit
bien que la converfation qu'elle avoit
euë le foir precedent aux Thuilleries ,
eſtoit cauſe du Préfent qu'on luy faifoit.
Il ne luy déplaifoit pas , puis
qu'il fatisfaifoit l'impatience où elle
eftoit de voir le Mercure. Je ne vous
puis dire ce qu'elle penfa , ny par quel
motif de curiofité ou d'intrigue elle fit
la Réponse que vous allez voir , car je
n'ay point fçeu quelle fuite a eu l'Avanture
, mais il eft certain qu'elle ne
reçeut point le Meffage en Provinciale
façonniere , & qu'eftant entrée dans
fon Cabinet , elle écrivit ces deux
Vers qu'elle revint donner au Porteur.
Les Nouvelles d'amour de celuy qui t'envoye
Ne me déplaisent pas , ie prétens qu'il le croye
Si
GALAN T. 89
Si j'apprens à quoy auront abonty
ces premieres difpofitions à faire une
agreable connoiffance , je vous le feray
fçavoir. Cependant , Madame, vous.
voyez qu'on me fait un crime des
louanges que je ne croy jamais donner
que fort juftement ; & comme dans
voftre Campagne il fe peut trouver
des Cenfeurs auffi- bien qu'icy , je vous
prie de vouloir prendre mon party
contre eux , & d'ajoûter aux raiſons
de l'aimable Perfonne qui a defendu
le Mercure fans l'avoir veu , qu'il ne
faut pas s'étonner fi la France qui eft fi
peuplée , fournit tous les Mois quinze
ou vingt Sujets loüables , fur tout
dans un temps
où par la force de fes
Armes elle triomphe de la plus grande
partie de l'Europe liguée contre elle ;
que fi la Cour & la moitié de Paris connoît
ceux dont je vous marque les
Actions & les Familles , il y a une infinité
de Perfonnes dans les Provinces .
qui n'en ont jamais connu que
le
Nom , & qui me fçavent bon grédu
foin
90
LE MERCURE
foin que je prens de leur apprendre ce
qu'ils auroient peut - eftre toûjours
ignoré. Je fçay qu'il en eft qui condamnent
toutes les louanges qui ne les
regardent pas ; mais ce n'eft pas un fentiment
qui foit genéralement fuivy ;
& pour en eftre perfuadée , voyez je
vous prie , ce commencement d'une
Lettre qui m'a efté écrite de Saint
Maixent par un Inconnu. Elle eſt de
celuy qui a fait le Sonnet contre l'Hypocrite
, que je vous ay dit qui m'avoit
efté envoyé de Poitou .
Je fais mademeure dans une Province
où l'onfçait rarement des nouvelles du
grand monde, & il y a longtemps que
je uis dans une efpece de folitude , mais
je n'aypû m'empefcher defçavoir qu'ily
avoit un Mercure Galant . J'ay bicn
voulu le lire , & je në me repens point
de l'avoirlû . J'ay toûjours aimé la maniere
aisée& naturelle dont il est écrit ,
& je fuis bien aife , Monfieur , de
vous voir dire du bien des Gens dont
yous
GALANT.
91
vous parlez , contre l'ordinaire de ceux
qui fe font imprimer. Cette bonnefteté
marque un bon coeur , & toft ou
tard , &c.
Je fuprime le refte , parce qu'il eft
trop à mon avantage ; mais enfin , Madame
, vous voyez par là que tout le
monde ne fe chagrine pas de ce que je
rens juſtice au merite . Si ce qu'il y a
de plus honneftes Gens dans les Provinces
, fe fait un plaifir d'apprendre
les Nouvelles du Mercure , je dois eftre.
fatisfait du foin qu'on prend de l'y envoyer.
Une belle Dame à qui un
Homme de qualité & d'un grand merite
a donné le nom de Princeffe , en
fait tous les Mois un de fes divertiffemens
dans une Maifon de Campagne
où elle s'eſt retirée. Il eft régulier à luy
en faire tenir tous les Volumes à mefure
qu'ils paroiffent ; & comme il a
efté un des Hommes de France le
mieux fait , & que fa bonne mine rend
encor témoignage de ce qu'il eftoit
dans
92 LE MERCURE
4
dans fa jeunneffe, l'habitude qu'il a prife
à eſtre galant ne s'eft pû perdre , &
vous l'allez voir par ce Quatrain qu'il
écrivit dans la premiere page du dernier
Tome qu'il luy envoya.
· Princeffe du Galant Mercure
Vous pouvez prendre la lecture ;
le ne ferois pas malheureux ,
S'il parloit un jour de nous deux .
Ces quatre Vers d'un Homme confdérable
, qui ne fe pique point d'en
faire ont je- ne fçay- quoy d'aifé &
de fin qui vaut mieux que de longues
Pieces où la Nature n'a point de part .
Le merite ena eu beaucoup au choix
que le Roy a fait de Monfieur de Faucon
de Ris , Maiftre des Requeſtes ,
pour l'Intendance du Bourbonnois à
laquelle il a efté nommé. Il est tresentendu
dans les Affaires , & l'on ne
douta point qu'on ne le deftinaft aux
grands Emplois , quand le Roy diférant
à faire un Garde des Sceaux apres
la mort de M. le Chancelier , il fut
un des Six que Sa Majeſté voulut qui
affiGALAN
T.
93 .
affiftaffent au Sceau. Sa capacité eſt
accompagnée d'une probité fort reconnue
, & il y joint une honneſteté
qui ne peut eftre affez eftimée. je ne
vous dis rien de fon Efprit , il l'a treséclairé
& tres- agreable , mais on n'en
doit pas eftre furpris , puis qu'il fort
d'une Famille qui eft tout Efprit. Mr
de Charleval , & M l'Abbé de Mareüil
, fes Oncles , qui en ont infiniment
, font affez connus pourjuftifier
ce que je dis. Il eft Fils de feu M. de
Ris , qui eft mort Premier Prefident
du Parlement de Normandie , & dont
l'Oncle & le Pere avoiēt poſſedé avant
luy cette grande Charge avec autant
de gloire qu'il a fait. Cette gloire dont
no Defcendans heritent , eft la plus
forte confolation qui puiffe les foulager
dans de grandes pertes. Celle de Madame
de Montauglan a efté fort fenfible
à fes Amis. Elle eft morte depuis
peu de jours , & n'a laiffé qu'une Fille
âgée de fix ans , qu'on tient qui fera
un Party de plus de huit cens mille
livres.
94 LE MERCURE
livres . Elle eftoit Fille de Mr. de la
Barde quia efté Ambaſſadeur en Suiffe
, & Soeur de Mrl'Abbé de la Barde
Confeiller en la Cour , & de Madame
de Brion , dont le Mary eft auffi Confeiller.
Feu Mr.le Comte fon Mary,
vivant Confeiller du Pärlement , eftoit
Fils de Mr. le Comte Seigneur de
Montauglan de Germonville , qui
eft mort Confeiller de la Grand'
Chambre , apres s'eftre allié dans la
Maiſon dc Mr. Boulanger , ancienne
Famille de la Robe. Mrs le Comte ont
auffi eu alliance dans la Maifon de
Longueval , tres- ancienne & confidérable
en Picardie , & dans celle de
Rupierre , qui ne l'eft pas moins en
Normandie,
Enfin , Madame , je paffe à un
Article dont je n'aurois pas manqué à
yous entretenir dés l'autre Mois , fi
le Roy n'euft paffé que quinze jours à
Fontainebleau , comme on l'avoit crû
d'abord. Vous fçavez qu'il n'en eft
party que le dernier de Septembre , &
il
GALAN T.
95
il ne faut pas s'étonner s'il n'a pû quiter
fi toft un fi agreable fejour. Ce
fuperbe & fpacieux
Chafteau qui en
pourroit compofer
plufieurs , eft une
Maiſon vrayment Royale. On fe perd
dans legrand nombre de Courts , d'Apartemens
, de Galeries & de Jardins
qui s'y rencontrent
de tous coftez ; &
comme on y trouve par tout fujet d'admirer
, on a dequoy exercer longtemps
l'admiration. Ce fut dans ce magnifique
Lieu , où le Chafteau feul pourroit
eftre pris pour une Ville , qu'il
plût au Roy d'aller paffer quelquesuns
des derniers beaux jours de l'Eté.
Il avoit fait de grandes
Conqueftes
pendant l'Hyver. Sa prudence aidée
de fon Confeil , à qui nous n'avons
jamais veu prendre de fauffes mefures,
avoit diffipé les deffeins de toute l'Eu .
rope , fait lever le Siege de Charleroy,
& obligé les Impériaux
à retourner fur
les bords du Rhin. Il eftoit bien juſte
qu'apres des foins de cette importance
,
ce grand Prince cherchaft à fe délaffer,
& il
96
LE
MERCURE
rer ,
& il auroit eu peine à le faire plus
agreablement , qu'à Fontainebleau .
Tout le temps qu'il réfolut d'y demeufut
deſtiné aux Plaifirs. On en
prépara de toutes les fortes , & on ne
chercha à l'envy qu'à paroiftre magnifique
dans une Cour que la magnificence
ne quite jamais . Monfieur le
Prince de Marfillac Grand- Maiſtre de
la Garderobe , fçachant qu'on devoit
changer de Divertiffemens chaque
jour , & que tout le monde fongeoit
à fe mettre en état de fe faire remar
quer , fit faire fans en rien dire au Roy,
une douzaine d'Habits extraordinaires
, outre ceux qui avoient eſté ordonnez.
Sa Majesté ayant veu le premier
, les voulut voir tous , & les
trouva auffi beaux que galamment
imaginez. Le Roy en eut encor d'autres
qui auroient peut-eftre contribué
quelque chofe à la bonne mine de
'Houme du monde le mieux fait ,
mais qui ne pûrent augmenter l'admiration
qu'on a pour un Monarque
qui
GALAN T.
.97
qui tire de luy- meſme tout fon éclat .
Je croy ? Madame , que vous n'attendez
rien de moy fur ce qui regarde
Monfieur le Prince de Marfillac ,
& que n'ignorant pas qu'il eft Fils de
Monfieur le Duc de la Rochefoucaut,
vous fçavez qu'une fi glorieuſe naiffance
ne luy apû infpirer que des fentimens
dignes de luy . On ne peut la
mieux foûtenir qu'il a toûjours fait. Il
n'a point eu d'occaſion de fignaler ſon
courage & de faire paroiftre fon efprit,
qu'il n'ait donné d'avantageufes marques
de l'un & de l'autre , & il n'y a
guére de Dames qui ne l'ayent trouvé
auffi Galant que nos Ennemis l'ont
connu Brave. Jugez combien d'Avantures
agreables nous fçaurions de
luy , s'il eftoit auffi peu
difcret qu'il
eft favorablement reçeu du beau Sexe.
Ses Amis ne l'employentjamais , qu'il
ne leur donne fujet de fe louer de fes
foins ; & toutes fes belles qualitez font
devenues publiques & inconteftables
par l'eftime qu'en fait un Roy , qui
E ne
98
LE
MERCURE
1
ne voyant rien dans toute la Terre que
la naiffance puiffe mettre au deffus de
luy , trouve tout au deffous de la penétration
de fon efprit & de la force de
fon difcernement. Le premier des Divertiffemens
que Sa Majefté a voulu
fe donner à Fontainebleau , fut celuy
de la Comédie. Elle y fut joüée tous
lesjours alternativement avec l'Opéra.
Voicy les Pieces qu'y reprefenta l'Hoftel
de Bourgogne.
Iphigénie , avec Crifpin Medecin.
Le Menteur.
Mariane , avec l'Apres- Soupé des
Auberges.
L'Avare.
Pompée , avec les Nicandres .
Mitridate.
Le Milantrope.
Horace , avec le Deüil.
Bajazet , avec les Fragmens de
Moliere.
Phédre & Hippolyte.
Oedipe , avec les Plaideurs.
Jodelet Maiftre.
VenGALAN
T.
99
Venceslas , avec le Baron de la
Craffe.
Cinna , avec l'Ombre de Moliere .
L'Ecole des Femmes.
Nicomede , avec le Soupé mal- appreſté.

Parmy tant de Comédies , on n'a
repreſenté que trois Opéra , à fçavoir,
Alcefte , Thesée , & Athis. Ils ont
efté chantez par la feule Mufique du
Roy , augmentée exprés de plufieurs
→ Perfonnes & entr'autres de Mademoiſelle
de la Garde & de Mademoifelle
Ferdinand. Elles ont fait connoiftre
en peu de jours , qu'on leur avoit
rendu juftice en les choififfant pour en
eftre , & on peut dire à leur avantage
que c'eft de plus d'une maniere qu'elles
ont plû. On ne peut rien adjoûter
aux applaudiffemens qu'a reçeus Me
de Saint Chriſtophle , non feulement
pour avoir bien chanté , mais pour
eftre entrée dans la paffion tantoft de la
plus forte maniere , & tantoft de la
plus touchante , felon que la diverfité
du
E 2
100 LE MERCURE
du fujet le demandoit. Le refte de la
Mufique du Roy a fait à fon ordinaire.
Il eft impoffible qu'elle faffe mal . Elle
eft composée des meilleures Voix de
France & fous un Maiſtre tel que
Mr de Lully , les moins habiles le deviennent
en peu de temps. LesDan
feurs qui s'y font fait admirer , ont
extraordinairement fatisfait dans leurs
Entrées ; & ce qui n'en laiffe pas douter
, c'eft que les Sieurs Favier , Letang
, Faure , Magny , & cinq autres
, ont eu de grandes gratifications,
outre leurs penfions ordinaires. De
pareils Ecoliers à qui Mr de Beauchamp
a donné & donne encor tous
lesjours des Leçons , quoy qu'ils foient
déja grands Maiftres , font voir qu'il
eft dans fon Art un des plus habiles
Hommes du monde. Auffi a- t-il eu
l'honneur de montrer autrefois à Sa
Majefté. Les trois Mafcarades remplies
d'Entrées crotefque qui ont paru
parmy ces Divertiffemens , eftoient
de fon invention . Elles furent ajoûtées
pour
GALAN T. 101
pour nouveau Plaifir aux Repréfentations
des dernieres Comédies qu'on
joüa ; & ceux qui en furent , ayant
eu l'avantage de divertir le Roy d'une
maniere auffi plaifante qu'agreable ,
reçeurent beaucoup de loüanges . Mc
Philbert dans le Recit d'un Suiffe qui
veut parler François fans le fçavoir ,
fit fort rire les plus férieux & par fes
poftures , & par fon langage Suiffe
Francifé. Les Plaifits n'ont pas efté
bornez à tout ce que je viens de vous
dire. Il y a eu deux Bals où toute la
Cour a paru dans un éclat merveilleux.
Les Pierreries ont brillé de toutes parts,
& jamais on n'en a tant veu.
Le Roy s'y fit voir avec un Habit
de lames d'or , fur lequel il y avoit
une broderie or & argent ; l'arrangement
de fes Pierreries eftoit en boucles
de Baudrier. Vous aurez de la
peine à bien concevoir les brillans
effets qu'elles produisent ainfi arrangées.
La beauté en redouble d'autant
plus , que cette maniere donne lieu de
les
E 3
102 LE MERCURE
les mefler felon les groffeurs ; &
quelque prix qu'ayent les chofes
d'elles-mefmes , vous fçavez que l'induftrie
des Hommes ne laiffe pas quelquefois
d'y contribuer . Outre toutes
ces Pierreries , le Roy portoit une
Epée fur laquelle il y en avoit
plus de quinze cens mille livres.
pour
La Reyne en fembloit eftre toute
couverte. Elle en avoit d'une groffeur
extraordinaire. Son Habit eftoit noir,
& fon Etofe ne fervant qu'à en relever
l'éclat , on peut dire qu'elle
ébloüiffoit .
L'ajustement de Monfeigneur le
Dauphin eftoit d'une grande magnificence
. Rien ne pouvoit eſtre mieux
imaginé ; & ce qu'il y avoit d'avantageux
pour luy , c'eft qu'il en effaçoit
l'éclat par la vivacité de fon teint , &
par les autres charmes de fa Perfonne
.
Monfieur , qui réuffit en toutes
chofes , & à qui la galanterie eft naturelle
, fe met toûjours d'un fi bon air ,
qu'il
GALAN T. 103
qu'il ne faut pas eftre furpris s'il fe fit
admirer de tout le monde. Son Habit
eftoit tout couvert de Pierreries arrangées
, comme le font les longues Boutonnieres
des Cafaques à la Brandebourg.
On ne peut eftre mieux qu'estoient
Madame & Mademoifelle. Tout
brilloit en elles , tout y eftoit riche &
bien entendu .
Je me fuis fervy jufqu'icy der termes
de magnifique , de brillant , &
d'éclatant , & j'en cherche inutilement
quelqu'un qui fignifie plus que tout
cela pour exprimer ce qu'eftoit Mademoiſelle
de Blois dans l'un & dans
l'autre Bal . Jamais parure ne fit de fi
grands effets. Vous n'en douterez
point , quand vous fçaurez que cette
jeune Princeffe , quoy qu'elle foit
une des plus belles Perfonnes du
monde , laiffa perdre des regards qu'attiroient
de temps en temps la richeffe
delfon Habillement , & l'air tout particulier
dont elle eftoit mife. Ce fut
un
E 4
104 LE MERCURE
un amas de Pierreries le premier jour ,
qui ne fe peut concevoir qu'en le
voyant ; & elle en eftoit fi couverte ,
que le bas de fa Robe en eftoit chargé
tout autour. Elle parut en gris de lin
dans le fecond Bal & toûjours avec
avantage.
Vous pouvez juger que les Dames
en genéral n'avoient rien épargné
pour paroiftre magnifiques. Elles
eftoient toutes coifées avec une groffe
nate fort large , ou avec une corde ,
ayant les cheveux frifez jufqu'au milieu
de la tefte , qui paroiffoit toute en
boucles. Elles en avoient deux ou
trois grandes inégales qui leur pendoient
de chaque cofté avec une autre
extrémement longue . Toute la coifure
eftoit accompagnéede Poinçons
de Pierreries , & d'autres faits de Perles
. Des noeuds de toutes fortes de
Pierreries & de Perles qui tenoient lieu
de Rubans , en garniffoient les cofteż .
D'autres y faifoient des Bouquets , &
le Rond de quelques - unes eftoit garny
comme
GALAN T. 105
comme le devant- Celles dont les cheveux
pouvoient s'accommoder de la
poudre , en avoient beaucoup . Pour
leurs Habits , comme en Campagne
elles en peuvent porter de couleur à la
Cour , elles en avoient prefque toutes
de gris , qui ne laiffoient pourtant pas
d'eftre diférens . Lés uns eftoient d'un
gris perlé , & les autres d'un gris cendré
, avec de petites Broderies fines &
des plus belles , ou de petits Bouquets
de broderie appliquez par le Brodeur ,
ou brodez fur l'Etofe mefme. Ces
Habits eftoient tous chamarrez de
Pierreriez fur les Echarpes ou Tailles ,
& elles en avoient de gros noeuds devant.
Des Attaches de Pierreries , des
Chatons , & des Boutons , ornoient
leurs manches de diférentes manieres .
Tout le devant de leurs Jupes eftoit
auffi chamarré , & de groffes Attaches
de Diamans les retrouffoient en quelques
endroits. Plufieurs Pierreries formoient
le noeud de derriere , & il y
avoit quelques Robes qui en eftoient
cha-
E 5
106 LE MERCURE
chamarrées par demy lez. Les manches
de deffous eftoient de Point de
France , tailladées en long , & relevées
par le bas avec un point de
France godronné. Il y avoit des Pierreries
entre les godrons , & des noeuds
de Pierreries deffous les manchetes.
La plupart en avoient des Bracelets
tout autour , & toutes des Coleretes
comme on en met quand on eft en
Habit gris. Si ce mot de Colerete n'eſt
pas remis en ufage , corrigez moy je
vous prie. Je traite une matiere où
vous devez eftre plus fçavante que je
ne fuis , & je ne répons pas que ce
foit le feul terme que j'aye mal appliqué.
Les Dames n'ont pas éfte feulement
ainfi parées pour les deux grands
Bals , qui ont fait paroiftre avec tant
d'éclat la magnificence & la galanterie
de la premiere Cour du monde ; elles
fe font trouvées tous les foirs à la Comédie
, ou à l'Opéra , dans le mefme
ajuftement où je viens de vous les dépeindre
, & il redoubla dans les jours
-

de
GALAN T. 107
dela Naiffance du Roy & de la Reyne,
qui ferencontrerent le mefme Mois ,
fur tout à l'égard des Pierreries . Le
nombre en eftoit prefque infiny ; &
comme il n'y en avoit que de fines ,
on peut juger du merveilleux effet
qu'elles firent toutes enfemble , quand
tous ceux qui s'eftoient parez pour
danfer furent affemblez ; car vous re◄
marquerez, Madame . , que chez le
Roy il n'y a perfonne de nommé pour
le Bal , & qu'il fuffit d'eftre d'une
Qualité confidérable pour avoir la liberté
d'y danfer . Le Roy mena la
Reyne ; Monfeigneur le Dauphin ,
Mademoifelle ; Monfieur , Madame ;
Monfieur le Prince de Conty, Mademoiſelle
de Blois ; Monfieur de
Monmouth , Madame la Comteffe
de Gramont ; Monfieur le Comte
d'Armagnac , Madame la Princeffe
d'Elbeuf; Monfieur le Comte de
Brionne , Madame la Marquiſe de la
Ferté; Monfieur de Tilladet , Madame
de Soubife ; Monfieur le Comte
de
E 6
* 108 LE
MERCURE
4
9
de Louvigny , Madame de Louvois ;
Monfieur de Beaumont , Madame de
Ventadour ; Monfieur le Chevalier
de Chaſtillon , Madame de S. Valier;
& Monfieur le Comte de Fiefque ,
Mademoiſelle de Grancé, 11 feroit
difficile de fçavoir les noms de tous
ceux qui furent de ces deux Bals , &
le rang qu'ils eurent à danfer. Les uns
fe trouverent au premier , les autres
au fecond , & beaucoup à tous les
deux. On y vit Madame la Ducheffe
de Chevreufe , Mademoiſelle de
Thiange , Mademoiſelle des Adrets ,
& Mademoiſelle de Beauvais. Ces
deux dernieres font Filles d'Honneur
de Madame On y vitencor Monfieur
le Duc de Vermandois , Monfieur le
Chevalier de Lorraine , Monfieur le
Chevalier de Vendofme , Monfieur
le Marquis de Mirepoix , Monfieur le
Marquis de Rhodes , & quelques
autres . Vous ferez aifément perfuadée
que le Roy s'y fit diftinguer. Son
grand air , & la grace qui l'accompagne
GALANT. 100
pagne en toutes chofes , font des avantages
qui ne font communs à perfonne;
& quand il ne feroit point ce
qu'il eft , je vous jure , Madame ,
que je ne m'empefcherois point de
vous dire qu'il donna fujet de l'admirer
au deffus de tous les autres . La
Colation du premier Bal fut fuperbe ,
la France augmente tous les jours en
magnificence , & peut- eftre ne s'eft- il
jamais rien veu depareil. Comme je
fçay que vous aimez tout ce qui marque
de la grandeur , j'ay crû que vous
me fçauriez bon gré du Plan que je
vous ay fait graver de cette Royale
Colation . Prenez la peine de jetter les
yeux deffus . Des grands Quarrez portoient
par le bas huit grandes Corbeilles
de Fruit cru . Il y avoit de pes
tits Ronds de Confitures feches dans
les encognures. Le fecond rang portoit
encor quatre Corbeilles , &
les Encognures eftoient remplies
comme celles du premier. Un grand
Quarré de Fruit portant deux pieds
de
E. 7.
110 LE MERCURE
de hauteur , faifoit le deffus. Les Ronds
& Ovales eftoient de Fruit cru , & des
Confitures feches rempliffoient tous
les Quarrrez du tour de la Table. Imaginez
- vous par tout des Flambeaux , &
des Girandoles , & des Soucoupes de
criftal garnies de quantité de Gobelets
pleins d'Eaux glacées , & des Porcelaines
fines en hors d'oeuvre , remplies
de toutes fortes de Compotes. Je puis
abufer de quelques termes , pardonnez-
le moy. Une Balustrade un peu
éloignée de la Table , la tenoit comme
enfermée , & il y avoi des Bufets au
dela. Je voudrois bien fçavoir ce que
voftre imagination vous reprefente de
toutes ces choſes. Les yeux en de.
voient eftre charmez , & je ne fçay
s'ils les pouvoient longtemps fuporter.
Peignez- vous bien cet éblouiffant
amas de Lumieres qui s'aidoient les
unes les autres , quand celles des Flambeaux
donnant fur le criftal des Girandoles
, & celles des Girandoles fur
l'or des Flambeaux , elles trouvoient

encor
GALAN T. SHI
encor à s'augmenter par ce qui rejal
liffoit d'éclat des Caramels déja brillans
d'eux- mefmes , & du candy des Confitures
perlées . Adjoûtez- y ce que les
Fruits diverſement colorez , les Rubans
des Corbeilles , & le Criſtal des
Soucoupes , en pouvoient avoir , &
à tout cela joignez l'effet que produifoient
les Pierreries de Leurs Majeftez
, & celles de quarante Dames qui
eftoient à table , & qu'on en voyoit
toutes couvertes , il eft impoffible que
vous ne conceviez quelque chofe au
dela de tout ce qu'on a jamais veu de
plus éclatant. Les Hommes qui s'eftoient
mis tous en Juft-au- corps , ne
brilloient pas moins deleur cofté . On
n'en pouvoit affez admirer la broderie
, qui paroiffoit d'autant plus , que
ce n'eftoit que lumiere partout. Ils
eftoient derriere les Dames , & elles
leur faifoient part de tout ce qu'il
y avoit fur la Table. Il faut rendre
juftice à Mr Bigot Controlleur
ordinaire de la Maifon du Roy.
Il
112
LE MERCURE
Il n'y a point d'Homme plus intelligent
, ny qui fcache mieux regler ces
fortes,de chofes. Tout le temps qu'on
a paffé à Fontainebleau a tellement
efté donné aux Plaifirs , que les jours
de Media noche , quand l'Opéra ou la
Comédie finiffoit trop toft , il avoit
de petits Bals particuliers jufqu'à minuit.
Vous fçavez , Madame , ce
que veut dire Media noche , & que c'eft
une mode qui nous eft venue d'Efpagne
, où l'on attend à Souper en viande
, que le Samedy ou un autrejour
d'abftinence , s'il fe rencontre dans
quelque Semaine , foit expiré. Parmy
tant de Divertiffemens , la Chaffe
n'a pas efté oubliée. Il y en a eu tour
à tour de plufieurs fortes.Un jour apres
que le Roy fut arrivé à Fontainebleau ,
il les commença par celle du Lievre
avec la Meute de Monfeigneur le
Dauphin , commandée par Mr de
Selincourt . Sa Majesté témoigna eftre
fort fatisfaite de l'équipage. Le lendemain
Elle courut le Cerf avec une
Meute
GALAN T. 113
Meute nouvelle qu'Elle avoit faite
Elle- mefme des trois meilleures qu'on
luy avoit pû choifir. La Chaffe du
Sanglier fuivit. Le Roy en tua trois
à coups d'Epée ; & ces diférentes Chaffes
fuccederent pendant quelques
jours l'une à l'autre , tantoft avec les
Chiens de Monfeigneur le Dauphin ,
tantoft avec les Chiens de Monfieur,
& quelquefois avec ceux de M. l'Abbé
de Sainte Croix. En fuite il ne fe paffa
point de jour où l'on ne couruft le
Cerf. Les Chiens de Sa Majefté ont
eu l'avantage . Ils en ont pris quinze;
les Chiens de Monfieur , neuf; ceux
de Mr l'Abbé de Sainte Croix , dix.
Le Roy a efté tirer des Faifans , &
couru une fois le Chevreuil. Il arriva
unjour aux Toiles dans le temps qu'un.
Cerf que les Chiens de Mr de Sainte.
Croix couroient fort loin de là , vint
s'y mettre , comme s'il euft eu deffein
de donner le plaifir de fa fin à Sa Majefté.
C'eftoit le plus grand qui euft
efté pris à Fontainebleau. La tefte en
a efté
114
LE MERCURE
a efté trouvée fi belle , que le Roy l'a
fait mettre dans la Galerie des Cerfs .
Je vous ay trop de fois nommé Mr
F'Abbé de Sainte Croix , pour ne vous
le faire pas connoiftre. Il eft Fils de
feu Mr le Premier Prefident Molé ,
Garde des Sceaux , Frere de Mr le
Prefident de Champlaftreux , &
Maistre des Requeftes . On ne peut
voir un plus honnefte Homme , ny un
meilleur Amy. Toutes fes manieres
font engageantes , & fes dépenfes d'un
grand Seigneur. Dans la derniere
Chaffe le Roy laiffa courre un Cerfà
fa troifiéme tefte , qui dura prefque
tout le jour. Il y en a eu de tres méchans
& qui onttué bien des Chiens . II
s'eft fait encor une Chaffe extraordinaire
à l'occafion de Monfieur de Verneüil
, qui eftant venu au Lever du
Roy , eut l'honneur de luy donner
fa Chemife. Sa Majefté s'eftant divertie
à luy parler de plufieurs chofes,
tombe fur la Chaffe , & luy dit qu'Elle
luy en vouloit donner le plaifir le
lenGALAN
T.. 115
lendemain. Monfieur de Soyecour
Grand- Veneur de France > reçeut
l'ordre fit préparer deux Cerfs au
lieu d'un . La Reyne a veu une fois la
Chaffe en Carroffe , & Monfieur le
Dauphin les a fait toutes avec le Roy.
Il n'y a rien de fi furprenant que l'adreffe
& la vigueur qu'a fait paroiftre
ce jeune Prince au de la de ce que fon
âge luy devroit permettre. Madame
s'eft fait admirer à ſon ordinaire. C'eſt
un Charme que de la voir à cheval.
Rien en l'étonne , elle fait fon plaifir
de la fatigue ; & fon Sexe ne luy per- >
mettant pas d'aller à la Guerre , elle
en va voir les Images , commeje l'ay
déja marqué. Ce n'eft pas feulement
par là qu'elle merite d'eftré eftimée.
Tous les Ouvrages d'efprit la touchent.
Elle carreffe les Autheurs , &
juge mieux que perfonne de tout ce
qu'on voit de beau au Theatre. Madame
la Ducheffe de Tofcane s'eft
auffi trouvée à ces Parties. On ne peut
montrer plus d'eſprit qu'elle en fait
paroiſtre.
116. LE MERCURE
paroiftre. Elle fait tout avec grace , eft
bonne , genéreuse , & fidelle Amie,
& n'oublie jamais dans l'éloignement
ceux qu'elle honore de fa bienveillance.
Il n'eft pas befoin de vous dire
qu'elle eft , Fille de feu Monfieur le
Duc d'Orleans , Oncle du Roy. Monfieur
le Prince de Conty , quoy que
jeune encor , n'a pas efté un des moins
ardens pour cet Exercice . J'aurois;
peine à vous exprimer combien Monfieur
le Duc de Monmouth ya montré
de vigueur. C'eftoit quelque chofe
de fi bouillant , qu'on l'en a veu quel ·
quefois emporté jufque parmy les
Rochers. Il a beaucoup paru au Bal ,
& on luy a trouvé un air tout à fait digne
de ce qu'il eft . Vous pouvez croire
que Madame la Ducheffe de Bouillon
aimant autant la Chaffe qu'elle fait,
laiffa échaper peu d'occafions d'y fuivre
le Roy. Elle a une adreffe mer.
veilleuse en tout ce qu'elle veut faire
& jamais on n'a mieux tiré en volant .
Vous avez efté charmée des agrémens
de
T
GALAN T.
117
de fa Perfonne, & de la vivacité de fon
teint ; mais vous la feriez encor davantage
, fi vous connoiffiez parfaitement
la force & la délicateffe de fon
Efprit. Elle l'a penétrant ; & comme il
eft capable de toutes les belles connoiffances
, elle a un attachement inconcevable
pour les Livres , & va juſqu'à
ce qui s'appelle fçavoir les chofes profondement.
Mademoiſelle de Grancé
a efté du nombre de ces Illuftres Chaf
fereffes. Elle eft belle , a de la bonté ,
& un Efprit qui répond à fa Naiflance.
Mademoiſelle des Adrets a fait auffi
voir que la fatigue qui fuit ces fortes
de Plaifirs, ne l'étonne pas. Je n'ay
point fçeu le nom des autres . J'ay apris
feulement que les Dames ont efté à
la Chaffe en Jupes , Juft- au- corps de
broderie , & Coifures de Plumes. Je
ne puis m'empefcher de vous dire encor
que Mademoiſelle dança tresbien
, & fe fit admirer au Bal . Quelques
autres , tant Hommes que Femmes
, s'y firent auffi diftinguer. Mais
ma
118 LE MERCURE
ma Lettre eft déja fi longue , que je
paffe au Te Deum de M Lully , qui
peut eftre compté parmy les Plaifirs
de Fontainebleau . Il le fit chanter devant
le Roy le jour que Sa Majefté
luy fit l'honneur de nommer fon Fils.
Toutes fortes d'Inftrumens l'accompagnerent
; les Tymbales & les
Trompetes n'y furent point oubliez.
Il eftoit de Monfieur Lully , c'eft
tout dire. Ce qu'on y admira particulierement
, c'est que chaque Couplet
eftoit de diférente Mufique. Le
Roy le trouva fi beau , qu'il voulut
l'entendre plus d'une fois .
Avant qu'on quitaft Fontaine .
bleau , Monfieur l'Evefque de Marfeille
qui arrivoit de Pologne , y vint
falüer Sa Majefté , & en fut reçeu avec
des témoignages d'eftime & de fatisfaetion
, dignes des importans fervices
qu'il luy a rendus dans cette Cour. Il
y avoit efté envoyé Ambaffadeur Extraordinaire
pour affifter à la Diete qui
fe tenoit à Varfovie pour l'Election de
celuy
GALAN T.
119
celuy qui devoit remplir la place du
Roy Michel , mort en 1673. & il
tourna fibien les Efprits par fa prudence
& par fon habileté , que malgré les
engagemens que toute la Nobleffe du
Grand Duché de Lithuanie , & la
plus grande partie de celle de Pologne,
avoient pris avec la Maifon d'Autri
che , le Grand Marefchal Sobieski fut
proclamé Roy d'un confentement
unanime , fous le nom de Jean I II.
Comme on ne peut douter que le merite
de ce nouveau Prince n'ait contribué
à le faire élever au Trône , on ne
peut douter auffi que la confidération
du plus Grand Monarque du monde
qui luy donnoit fa protection , & la
fage & vigilante conduite de fon Miniftre
, n'ayent eu la plus grande part
en cette Election fi glorieufe à la France,
fi neceffaire à la Pologne , & fi
avantageufe à toute la Chreftienté.
C'eſt une verité dont ce nouveau Roy,
incontinent apres qu'il fut éleu , fit
gloire de demeurer d'accord luy-meme,
120 LE MERCURE
me , en donnant à Monfieur de Marfeille
fa Nomination au Cardinalat ,
comme une premiere marque de fa
reconnoiffance envers le Roy , & de
fon eftime envers fon Miniftre . Ce
n'eft pas le feul fervice que cet Illuftre
Prélat ait rendu alors à Sa Majefté. Le
Roy qu'on venoit d'élire avoit une
cruelle Guerre fur les bras . Toutesles
forces de l'Empire Otoman eſtoient
jointes contre luy à celles des Tarta-
-res , & la Paix ne pouvoit qu'eftre
avantageufe à la France & à fes Alliez .
Monfieur de Marfeille y donna toute
fon application pendant trois ans , &
le fuccés fit connoiftre qu'il ne l'avoit
pas
inutilement donnée. Il eft difficile
de ne pas réüffir quand on a autant
d'intelligence & de penétration qu'il en
a dans les affaires. Il foûtient fon rang,
& les Emplois qu'on luy donne , par
une magnificence qui en eft digne ; &
ce qui eft remarquable , il apporte par
fes foins autant d'ordre dans fon Diocefe
pendant fon abfence , que s'il demeuroit
GALAN T. 121
t
meuroit toûjours préfent . Je ne vous
parle point de fa Maiſon, qui eft grande
, illuftre , & fort ancienne , &
dont il y a des chofes tres - glorieufes à
dire, Le temps me preffe , & le merite
de Monfieur de Marfeille me donnera
fi fouvent occafion de vous entretenir
de tout ce qui le regarde , que
je ne vous en laifferay rien ignorer.
Je vous diray feulement aujourd'huy'
qu'il eft de la Maiſon de Fourbin , &
de la Branche des Marquis de Janfon.
Enfin le Mois de Septembre s'écoula
, & apres avoir goufté tant de
diférens Plaiſirs , & jouy de la Promenade
dans quelques Maifons de
plaifance des environs de Fontainebleau
, la Cour en partit auffi groffe
que fi le Roy n'euft pas eu quatre Ar
mées fur terre , & une cinquiéme fur
mer, Monfieur le Duc de Vermandois
, & Mademoiſelle de Blois , qui
retournoient à Verfailles , s'arreſte
tent à Effone , & difnerent dans la
Maifon de Mr. du Pin . C'est cette
F elle
122 LE MERCURE
belle Maiſon qui eftoit à feu Mr. Heffelin
, & dont on ne peut trop admirer
les Advenuës , les Cafcades , &
les Jets d'eau qui y font prefque infinis.
Les Dames que les Vendanges y
avoient attirées , le rendirent dans le
Jardin , où elles falüerent ces deux
jeunes & Illuftres Perfonnes , qui furent
reçeuës par Mr. du Pin à la defcente
du Carroffe. Il avoit eu l'ordre
de Monfieur Colbert , & il l'executa
avec tout l'empreffement & toute la
joye que luy devoit caufer un honneur
auffi grand que celuy qu'il recevoit.
On difna dans la Salle Italienne.
Le Prince & la Princeffe fe mirent à
table avec Madame Colbert ; & pendant
le Repas, les Violons & les Hautbois
de Paris joüerent les plus beaux
Airs de l'Opéra. Apres qu'on eut difné
, les Divertiffemens ne manquerent
pas. Le jeune Prince voulut
prendre celuy d'aller à l'Eſcarpolete
fur l'eau , & il en obtint la permiffion
de Mr. Gédoüin fon Gouverneur ,
qui
GALAN T. 123
qui connoiffant fon adreffe , fut afſu
ré qu'il n'avoit aucun péril à courir .
Tout le monde fut charmé de fa hardiefle
, & de la grace avec laquelle il
foûtint l'ébranlement de l'Eſcarpolete.
D'autres qui crûrent la chofe
aifée , s'y hazarderent apres luy , &
divertirent la Compagnie en tombant
dans l'eau. L'heure du depart approchoit,
& pour dernier Divertiſſement,
Monfieur le Duc de Vermandois , &
Mademoiſelle de Blois , allerent voir
la Court des Machines , d'où ils furent
enlevez dans un Apartement furprenant.
Ils n'en fortirent que pour fe
remettre en Carroffe , apres que
Mr. de Pin leur eut prefenté de tresbeaux
Fruits pour la Colation pendant
le chemin .
Vous fçavez fans doute , Madame
, que Monfieur Courtin eft de
retour de fon Ambaffade d'Angleterre.
Sa Majefté Britannique ne s'eft
pas contentée de luy marquer l'eftime
qu'elle faifoit de luy , il en a re-
F 2 çeu
124
LE MERCURE
çêu un Préſent beaucoup plus confidérable
que ceux que l'on donne ordinairement
aux Ambaffadeurs apres
leur Audiance de Congé.
Ceux qui font choifls pour ces
grands Emplois , comme ils le font
par un Roy qui connoit parfaitement
le vray mérité, ont bien dequoy s'ap
plaudir de cet avantage , & c'eft ce
qui redouble la gloire de Monfieur le
Cardinal d'Eftrées , qu'on envoye
Ambaffadeur Extraordinaire à Rome.
Il a l'efprit profond , beaucoup de
doctrine , & tout ce qui eft neceffaire
aux Grands Hommes pour bien conduire
les plus importantes Affaires. Il
fort d'une Maifon fi confidérable ,
que pour vous en marquer la grandeur
, il fuffit de vous dire qu'il eft
allié de deux Souveraines moins illuftres
encor par le haut Rang qu'elles
tiennent , que par leur merite & par
leur efprit.
Je quite la Cour pour la Cour. En
effet , Madame , je croy ne m'en éloigner
GALAN T. 125
gner pas , en vous parlant d'un Mariage
qui a donné lieu icy depuis peu
à une Fefte tres- magnifique. Monfieur
le Marquis de Beringhen a époufé
Mademoiſelle d'Aumont. Je croy ,
Madame , que vous ne demanderez
pas d'autres preuves de fa Nobleffe ,
que celles qu'il a données en fe faifant
recevoir Chevalier de Malte ; elles
font affez rigoureufes pour tenir lieu
de Titres de Nobleffe. Peut - eftre ferez-
vous furpriſe qu'un Chevalier de
Malte fe marie ; mais les Chevaliers
de cet Ordre ne font leurs Voeux
qu'à vingt-cinq ans , & il neles avoit
pas. Ce Marquis eft d'une des plus
anciennes Familles des Païs- Bas. Son
Grand-Pere eftoit fort confideré de
Henry IV. qui l'employa en plufieurs
Négotiations importantes aupres des
Princes d'Allemagre . Monfieur le
Comte de Beringhen fon pere eft
Premier Ecuyer du Roy ( dont il a
la furvivance ) Gouverneur des Citadelles
de Marſeille , & Chevalier des
F 3 Or126
LE MERCURE
Ordres du Roy. C'eft un parfaitement
honnefte Homme , à qui une
grande modeftie en toutes chofes ,
une fidelité éprouvée , une exactitude
de probité qui ne fe rencontre pas
en tout le monde , une prudence reconnue
, & unefageffe qu'on admire,
ont acquis l'eftime de toute la Cour.
Madame de Beringhen fa Femme
eftoit Fille de feu Monfieur le Marquis
d'Uxelles , Gouverneur de Châlons.
Cette Famille originaire de
Bourgogne , eft affez connue par fes
fervices & fon ancienneté. Le nom
d'Uxelles a fait bruit dans les Armées .
Plufieurs qui le portoient ,
commandé, & plufieurs y font morts
l'Epée à la main pour le fervice de leur
Prince. Le Marié eft bien fait , de
belle taille , il a de l'efprit & du merite
; & dans plufieurs rencontres qui
ont fait paroiftre fon courage , il s'eft
montré digne Heritier de celuy de feu
Monfieur le Marquis de Beringhen
fon Frere , qui fut tué devant Been
ont
fan
GALANT . 127
fançon . Comme il eft demeuré Chef
de fa Famille , le Roy qui le confidere
, luy a défendu de s'expoſer davantage
, & par cette marque d'eſtime
il a voulu faire connoiftre à Monfieur
le Premier la bienveillance particuliere
dont il l'honore. La Mariée eft
Fille de Monfieur le Duc d'Aumont ,
Premier Gentilhomwe de la Chambre
, Gouverneur de Boulogne & du
Païs Boulonois. Il avoit époufé en
premieres Nopces une Fille de Mon..
fieur le Tellier , Chevalier & Tréforier
des Ordres du Roy, Marquis de
Louvois , Seigneur de Chaville , Miniftre
& Secretaire d'Etat ; & c'eſt de
ce Mariage qu'eft Mademoiſelle
d'Aumont dont je vous parle. Elle
eft bien faite , a une fort grande
jeuneffe , & c'eſt un Charme qu'elle
foûtient par beaucoup d'autres qui la
rendent toute aimable. J'aurois beaucoup
à vous dire , Madame , fur ce
qui regarde la Maifon d'Aumont.
Elle eft remplie d'un nombre infiny
F 4
de.
128 LE MERCURE
de grands Perfonnages , Chevaliers
des Ordres , Marefchaux de France ,
Gouverneurs de Provinces , & autres
qui ont poffedé les plus belles
Charges de l'Etat. Avant l'an 1381 .
Pierre d'Aumont fut Chambellan des
Roys Jean & Charles V. Et Pierre II.
fi renommé dans l'Hiftoire , le fut de
Charles VI. & Garde de l'Oriflame de
France. Jean Sire d'Aumont , qui
vivoit avant l'an 1595. reçeut le Bafton
de Marefchal , qu'il merita par
quantité de grandes Actions qu'il fit à
une infinité de Sieges & de Batailles .
Je ne vous diray rien de celles de feu
Monfieur le Marefchal d'Aumont ,
Pere du Duc qui porte aujourd'huy
ce nom . Comme il a vefcu de nos
jours , il n'y a perfonne qui ne les fçache.
Ileft mort Gouverneur de Paris,
& l'eftoit encor de Boulogne & du
Païs Boulonois. C'eft un Gouvernément
attaché des longtemps à leur
Famille , qui eft entrée dans les plus
grandes Alliances. Vous n'en douterez
GALANT. 129
rez pas , quand je vous auray dit que
Jean VI. d'Aumont avoit épousé Antoinette
Chabot feconde Fille de Philippe
Chabot Comte de Charny & de
Buzançois , Sieur de Brion , Admiral de
France , & Gouverneur de Bourgoigne,
& Françoise Longuy Dame dePaigny,
Soeur aifnée de Jaqueline de Longuy
Ducheffe de Montpenfier , Trifayeule
maternelle d'Anne- Marie Loüife
d'Orleans, Souveraine de Dombes ,
Princeffe de la Roche-fur-Yon , &
Ducheffe de Montpenfier. Lejour du
Mariage eftant arrefté ; on prit les ordres
de Monfieur le Duc d'Aumont.
Comme il s'entend admirablement à
tout , c'eſt un des premiers Hommes
du monde à n'en donner que de juftes
fur les grandes chofes. Sa prévoyance
en , facilitè l'execution , & il explique
toûjours fi bien ce qu'il penfe
, qu'on entre fans peine dans tout
ce qu'il s'eft imaginé. La Nopce fe
fit dans fon Hotel. Il eft d'une beauté
furprenante ; rien n'égale celle des
FS Apar
130 LE MERCURE
Apartemens , ils font & diféremment
conftruits , & diféremment ornez.
Tout y eft d'une magnificence achevée;
la propreté ſemble y difputer de
prix avec la fomptuofité des Meubles;
Raretéz par tout, Tableaux admirables
& des plus grands Maiftres ; &
ce qui frape fur toutes chofes , ce font
plufieurs Portraits antiques des Defcendans
de cette Maifon , qui marquent
je-ne-fçay-quoy de fi noble &
de fi grand , qu'ils fuffiroient prefque
pour en perfuader l'ancienneté. Vous
vous imaginez affez lajoye qui éclata
fur le vifage de tous les Intéreffez ,
fans que je m'arrefte à vous la dépeindre.
Le Marié parut l'air content ,
d'une parure magnifique , propre &
bien entendue , & foûtint cette grande
Fefte avec un agrement tout particulier.
La Mariée qui demeuroit chez
Monfieur le Tellier depuis qu'elle eſt
fortie du Couvent , & qui a beaucoup
profité de l'exemple de Madame le
Tellier , dont chacun connoift le bon
fens
GALAN T..
131
fens & la pieté , arriva fur les huit heures
du foir. Quoy qu'elle brillaft d'une
infinité de Pierreries , fa Perſonne
la paroit encor plus que toute autre
chofe. Elle vint avec un petit air férieux
& nonchalant , qui luy donnoit
une grace merveilleufe , & jamais à
quatorze ans on ne s'eft mieux tiré
d'une illuftre & grande Compagnie
affemblée pour elle feule , & dans un
jour où les Filles font le plus feverement
critiquées. La Salle du Souper
eftoit éclairée d'un nombre infiny de
Luftrés. Il y en avoit fur la Table de
toutes fortes de manieres , c'eftoit
comme un Theatre qui regnoit dans
le milieu , mais dont la longueur ne
caufoit aucun embarras , Tout fut fervy
avec une propreté & une magnificence
inconcevable. De chaque cofté
de la Table il y avoit deux rangs dé
vingt-cinq Plats chacun , qui faifoient
cent Plats en tout , & ces cent Plats
furent relevez quatre fois. Le Fruit ,
& tout ce qu'il y a de plus délicat &
6 F 6
de
132 LE MERCURE
de plus délicieux pour compofer le
plus fuperbe Deffert , eftoit fervy au
milieu de toute la longueur de la Table
, dans des Baffins de vermeil cizelé
de diférentes formes , & garnis
en Pyramides tres hautes de tout ce
qu'on fe peut imaginer de propre à
fatisfaire le gouft ; le tout dans des
Porcelaines fines qui eftoient là de
toutes les fortes . Cette efpece de
Montagne que formoit ce magnifique
Deffert , & qui fut trouvé fur la
Table en s'y mettant , ne fatisfaifoit
pas moins les yeux . Quoy qu'il y euft
de la fimetrie , il y avoit des endroits
irréguliers , lajufteffe fe trouvoit dans
leur inégalité , & on voyoit par tout
une agreable diverfité de couleurs. A
chaque coſté du Fruit il y avoit des
Flambeaux de vermeil du haut de la
Tablejufqu'au bas ; & comme il étoit
difficile qu'on pût fervir fans confus
fion les quatre cens Plats qui furent
mis à double rang des deux coftez en
quatre diférens Services , le Maiftred'Ho
GALANT.
·133
19
d'Hoftel fe fervit de précaution . Il
rangea tous ceux qui portoient leurs
Plats , vis- à -vis des endroits où ils de
voient eftre placez , de forte qu'en
paffant entre leurs rangs , il les pofoit
en un moment fur la Table fans aucun
defordre. Cela fit dire agreablement
à quelqu'un , à caufe des rangs , qu'il
croyoit voir un Exercice de Gens de
Guerre. Si la fuite n'en eftoit pas plus
dangereufe, les Recruës fe feroient facilement.
La richeffe du Buffet furpaffe
l'imagination ; il eftoit tout de
vermeil , & on ne vit jamais une fi
grande quantité de Vafescizelez.Pendant
le Souper, les Violons du Roy
joüerent dans un grand Sallon qui ré
pondoit à la Salle . Les Dames qui en
furent eftoient ( fouvenez - vous je
vous prie que je ne leur donne aucun
rang ) Mesdames le Tellier, d'Aumont
, de Louvois , de Flez , de la
Mote , d'Uxelles , de Frontenac ,
de Soubife , de Foix , de Coaquin ,
de Chafteauneuf , de la Ferté, &
F 7 Mas
134
LE MERCURE
Mademoiſelle d'Aumont , Fille du
feu Marquis de ce nom. Ces dernieres
eftoient magnifiquement parées .
Au fortir de la Table , on monta
dans des Apartemens enchantez. Les
belles Voix de l'Opéra s'y trouverent;
la Symphonie les feconda , &
à minuit le Mariage fut celebré. Je ne
vous parle point des riches & brillans
Préfens qui ont efté faits à la Mariée
par Monfieur le Tellier & Monfieur
le Premier ; je vous diray feulement
que ceux de Monfieur le Marquis de
Louvois , & de Monfieur l'Archevêque
de Rheims , fes Oncles , ont fort
paru. Jugez fi luy ayant donné un
Ameublement de Chambre d'argent ,
& tout ce qui peut fervir à l'orner ,
peut y avoir eu rien de plus magnifique.
Je tiens ces Particularitez d'uue
belle Dame qui a plus de part que
moy à cette Defcription . Comme elle
a infiniment de l'efprit , je n'ay fait
que fuivre fidellement fes idées.
J'en aurois de grandes pour m'étenil
dre
GALAN T.
135
dre fur la Campagne de Monfieur le
Baron de Monclar , fi l'accablement
de la matiere qui m'a fait attendre jufqu'à
aujourd'huy à vous en parler ,
ne m'obligcoit à la refferrer en peu de
mots. Vous fçavez que l'Armée qu'il
commande eftoit oppofée à celle des
Cercles , compofée des Troupes de
tant d'Etats , qu'elle pourroit feule
tenir tefte à un Roy moins puiffant
que celuy de France. Il y a plufieurs
Cercles, comme ceux de la Baffe Saxe,
de Franconie , de Suabe , de Baviere,
jufqu'au nombre de dix , & plufieurs
Provinces font fous chaque Cercle.
Le Prince de Bade Dourlach fut leur
dernier General. Apres fa mort il en
falut nommer un nouveau . L'Affaire
fut miſe en déliberation à la Diete
de Ratisbonne. Plufieurs grands Generaux
des plus Illuftres Maifons d'Al
lemagne y pretendoient ; mais enfin
le choix tomba fur le Prince de Saxe-
Eyfenach , de la Maifon de Saxe. Le
voila donc faifi du Commandement
1.7 ´de
136 LE MERCURE
de cette Armée. Le feul Nom en pro
met beaucoup. Les uns l'appellent
l'Armée dès Cercles de l'Empire , les
autres l'Armée de l'Empire , & la
plûpart l'Armée des Cercles du Haut
Rhin. Plufieurs Officiers Generauxen
grande confideration chez les Alle
mands , font nommez pour y fervir
Le Comte de Dunevald, Officier d'u
fort grand merite, eft du nombre . On
deftine fon Regiment pour groffir les
Troupee de cette Armée , aufquelles
pour reconnoiffance du Generalat , le
Prince d'Eyfenach enjoint beaucoup,
auffi-bien que les Ducs de Saxe- Go
the, & de Weimar. Toutes ces Trou
pes fe mettent en marche vers Strasbourg.
A leur approche le Magiftrat
proteſte qu'il ne les laiffera point paffer
fur fon Pont ; mais on reconnoift
l'intelligence fi - toft qu'elles font en
veuë, il feint qu'il ne peut refifter
& leur permet le paffage. Cette Armée
eftant au delà du Rhin , & ayant
eu grande peine ày fubfifter quelquetemps
GALANT. 37
temps , elle prend du Pain pour dix
jours , s'avance vers les Montagnes ,
vient juſqu'à une lieuë de Scheleftat ;
& apprenant qu'il eft fortifié , qu'il
Ja onze Redoutes de pierre , & que
Monfieur le Baron de Monclar eft
derriere avec des Troupes , elle n'ofe
prendre la résolution de l'attaquer.
Dans cet embarras , le Prince d'Eyfenach
marche vers Colmar , où le
bon ordre que les François mettent
par tout à leurs affaires le reduit à
faire demander une fomme aux Etats
de Suabe pour la fubfiftance de fes
Troupes. Il eft contraint de tirer des
Munitions de Philisbourg que le Magiftrat
de Strasbourg luy envoye querir
avec une Efcorte. Pendant ce
temps Mr. de Monclar couvre fi bien
toutes fes Places , qu'à peine les Ennemis
voyent- ils jour à furprendre le
moindre Chafteau .Ils veuleut prendre
celuy de Sainte Croix aupres de Colmar.
Mr. du Fay Commandant de
Brifac y envoye quatrevingts hommes.
138 LE MERCURE
mes. Ils le font fommer , le Gouver
neur ne veut point fe rendre. Mr.de
Villac Lieutenant de Roy de Brifac ,
trouve moyen de fe jetter dedans avec
quatre cens hommes , malgré toute
l'Armée ennemie, & ce Chafteau n'eft
point pris. Enfin le Prince d'Eyfenach
voyant qu'il n'avoit encor på réüffir
de ce cofté , fait venir de Fribourg dequoy
faire un Pont de Bateaux vers
Bafle. Mr. de Monclar paffe dans le
Brifgau pour obferver fes mouvemens
, & apprend qu'il s'eft allé cam
per pres de Bafle , apres avoir fait ravager
les Bleds des environs de Colmar
, contre ce qu'il avoit promis aux
Habitans qui luy avoient donné de
l'argent pour s'en garantir. C'eft le
feul Exploit de fa Campagne , encor
ne l'auroit- il pas fait s'il n'euft manqué !
de parole. Il campe fous Bafle à Hunninguen
, fait achever fon Pont de
Bateaux , & fe retire à Bafle furpris
d'une Fievre- tierce que fes mauvais
fuccés ont pû luy caufer, Mr. de Monclar
GALANT. 139
ل
clar reçoit un renfort qui luy eft envoyé
par Monfieur le Marefchal de
Créquy , & fait repentir ceux qui ont
fourny quelque fubfiſtance aux Ennemis.
Ils font travailler à des Retranchemens
aux deux coftez de leur
Pont. Les Noftres favorisent un
Convoy d'argent qui va à Brifac , fans
qu'un Détachement du Prince d'Eyfenach
entreprenne de s'y oppofer. Ce
Prince fait baftir une Redoute dans
une Ifle pour maintenir fon Pont , &
perfonne n'ofe fortir de fon Camp.
On leur rend dans le Brifgau les violences
qu'ils ont exercé autour deRuf
fac. Mr. Monclar avance à trois licuës
d'eux ; ils font venus nous chercher.
Les Païfans font employez à des
Redoutes pour couvrir leur Pont. On
voit par là qu'ils fuyent le Combat.
On fe retranche auffi. Cependant les
Generaux & les Officiers fe traitent les
uns les autres à Bafle. Meffieurs les
Marquis de Lambert , de Nefle & de
Feuquiere , y regalent le Baron de
No140
LE MERCURE
Noftits-Schirein , & d'autres Officiers
Allemans . En fortant de la Ville les
Partis s'entrechargent les uns les au
tres. Pendant qu'on a ainfi occafion
de fe voir à Bafle , le Comte de Dunevald
pratique un Officier François
nommé Mr. de la Madelaine , Major
du Chafteau de Lanfcron , qui,
luy doit livrer la Place moyennant dix
mille efcus. Ce Major en avertit Mr.
de Siffredy qui y commandoit. Le
Comte de Dunevald vient à l'heure
marquée avec le Neveu du Prince de
Saxe , le Colonel Rofe , & des Troupes.
Il s'apperçoit qu'il eſt découvert,
prend la fuite , & reçoit un coup de
Moufquet qui luy emporte fon Chapeau
& fa Perruque. Plufieurs y perdent
la vie. Ceux qui ont paffé là
Herfe font faits Prifonniers , & il en
coufte dix mille efcus aux Allemans.
Le Prince d'Eyfenach commençant
à fe mieux porter , & les Troupes des
Cercles & celles que j'ay marquées ne
juy fuffifant pas , trois nouveaux Re
gis
GALAN T.
14.1
gimens le viennent joindre. Il eſt harcelé
de la Garnifon de Brifac. Apres
une marche de huit heures Mr. de
Monclar, furprend un des Quartiers
des Ennemis , fait quatre cens Prifonniers
, prend cinq cens Chevaux ,
fe rend mailtre du Chafteau de Plotzheim,
fe pofte avantageufement pour
obferver les Ennemis , fe faifit d'une
Hauteur, fait travailler à une Redou
te qui voit dans leur Camp & y met
du Canon. Monfienr le Comte de la
Mote-Houdancourt Meftre de Camp
de Cavalerie , Ne veu du Marefchal
de ce nom , ayant l'Avantgarde compofée
de quatre cens Chevaux , rencontre
un pareil nombre des Ennemis
qui en couvroient un fort grand de
Fourrageurs fans avoir efté avertis de
fa marche. Il les défait , & prendfept
à huit cens Fourrageurs ou Cavaliers.
Le refte fuit. On leur envoye
huit cens Chevaux pour les foûtenir.
Mr. le Comte de la ote avec une
vigueur incroyable , Pouffe & défai
enco
142 LE MERCURE
encor ces huit cens Chevaux , & demeure
ferme fur le champ de Bataille,
éloigné feulement d'une demy lieuë
du Camp des Ennemis fans qu'il en
forte depuis aucun fecours , c'eft à
dire qu'avee quatre cens Chevaux il
en renverſe douze cens , fans compter
les Fourrageurs . Ce font d'illuftres
commencemens , & ce jeune Comte
ne fçauroit marcher plus dignement
fur les pas du fameux Marefchal dont
il eft Neveu . Depuis cette A&tion on
a toûjours coupé tous les Fourrages
aux Ennemis , pour les obliger à repaffer
tout-à-fait le Rhin , ou à fe battre.
On leur attaque en fuite une Redoute
paliffadée & un Logement dont
on fe rend mailtre , & on les oblige à
fe refferrer dans leur Camp. Mr. le
Marquis de Noailles Colonel de Cavalerie
défaît leur grande Garde. Il
fait conftruire une Redoute pour les
incommoder, & foûtient les Travailleurs.
Mr. de Monclar en fait élever
deux autres. Mr. de Caumont Major
de
GALAN T. 143
de Cavalerie bat deux de leurs Efca-.
drons aux environs de Bafle, Les Ennemis
commencent à fonger à leur
Retraite. Noftre Armée eft à la portée
du Canon de la leur . On voit tout
ce qui fe paffe dans leur Camp , fans
qu'ils puiffent voir ce qui fe fait dans
le noftre. On les oblige de tirer du
Fourrage par leur Pont , noftre Ca- ,
non les defole. On pouffe leur Garde
, on leur tuë beaucoup de monde ,
& on fait quartier au Baron de Noftits.
Ils prennent toutes les précautions
imaginables pour nous cacher leur
Retraite. Ils font d'abord repaffer
leur gros Bagage , & repaffent euxmêmes
quelque temps apres à la faveur
d'un grand Brouillard qui les
empefche d'eftre apperceus. On dé
couvre le matin qu'ils ont abandonné
leur Redoute ; & comme on les voit
qui fe retirent encor , favorifez d'un
Canon qu'ils ont pofté de l'autre cofté
du Rhin , Mr. de Monclar en fait
pofter du fien , & les oblige par là à fe
re144
LE MERCURE
retirer avec une précipitation qui eft
caufe que beaucoup d'enrr'eux font
noyez, Ils nous laiffent tous les Bateaux
du gros bras du Rhin , & s'échapent
apres avoir brûlé tous
ceux qui eftoient par delà l'Ifle ,
auffi-bien que quelques piles de Foin
mais nous profitons du Fourrage qui
eft dans leur Camp . Les Ennemis ne
repaffent chez eux que pour y eftre
battus , & c'eft par ce Combat que
finit la Campagne de l'Armée des
Cercles , avant que d'eftre incorporée
à celle du Prince Charles. Le Pont
qu'avoit fait conftruire le Prince
d'Eyfenach ne luy ayant fervy qu'àfe
retirer apres en avoir perdu la moitié ,
Monfieur de Monclar paffe fur
celuy de Brifac, & entre dans le Brifgau.
Mr. le Marquis de la Valette le
joint auffi-toft apres avec fa Brigade.
Le General ennemy en eft furpris , &
plus encor d'aprendre que Mr. le Marefchal
de Créquy fait conftruire un
Pont à Rhenau pour paffer le Rhin.
II
.
GALAN T.. 145
Il réfout de s'y oppofer, Mr de Monclar
qui obferve fes mouvemens , envoye
Mr de Caumont , Capitaine & Major
du Regiment de Belport , avec deux
Efcadrons , pour ſe faifir d'un paſſage .
1ls font pouffez par fept des Ennemis ,
& fe tirent pourtant d'affaires fans
perdre qu'un feul Capitaine. Le Prince
d'Eyfenach veur gagner le Pofte deCapel
qui eft vis-à-vis de Rhenau , mais il eſt
embaraffé par un nouveau General . Il
croit que M.de Monclar fonge à fe faifir
d'Offenbourg. Cette penfée luy fait divifer
fes forces. Il y envoye du monde,
& à Fribourg; & pendant ce temps ,
Monfieur de Créquy fe rend maistre du
Pofte que le Prince d' Eyfenach avoit eu
deffein d'occuper. C'eft ce que beau
coup de Relations n'ont pas affez ny
marqué , ny éclaircy. Monfieur de
Créquy voulant donner de l'inquiétude
aux Ennemis , laiffe fes Ordres à Monfieur
le Comte de Maulevrier- Colbert
Lieutenant General , pour faire paffer
l'Armée fur le Pont du Rhin , & fait
marcher les Brigades de la Valete & de
Dugas , avec les Regimens de Dragons
de Liftenay & de Theffé , entre Strafbourg
& Offenbourg. Il s'avance pres
de Vilftet. Il apprend que les Ennemis
y viennent camper , & juge à propos
G 'd'y
146 LE MERCURE
d'y attendre un plus grand Corps de
Troupes pour paffer la Riviere devant
eux. Il n'a pas le temps de le faire . Un
Party luy rapporte que le Prince d'Eyfenach,
veut gagner le Fort de Kill , ce
qui luy eft bientoft apres confirmé par
une grande pouffiere. Il croit qu'il faut
tenter le Paffage par des guez , quoy que
difficiles. Mr le Marquis de Genlis fair
les Détachemens de la premiere Colomne
, Mr le Comte de Roye ceux
de la feconde , & Mr de Monclar
foûtient ces deux Lignes. Mr le
Marquis de Riverolles fe met à la tefte
des Gens détachez , paffe l'eau , &
tâche d'ébranler les Ennemis . Ils font
grand feu fur luy, il retourne à la charge,
il eft bleffé , & Mr de Montefquiou
Capitaine dans fon Regiment tué, Les
Dragons de Liftenay s'aprochent des
hayes , mettent pied à terre , & rendent
les abords de la Riviere plus faciles.
Mrs les Marquis de Ranes , de Lambert
, & de Bouflairs , pouffent quelques
Troupes , & apres les premieres efcarmouches
, ébranlent les Ennemis , qui
à la faveur d'une Digue fe placent affez
pres des Noftres . Monfieur le Marefchal
de Créquy fait auffitoft avancer les Regimens
de la Valete , de Cayeux , & de
Villars. Le Marquis de ce nom , qui en
(
eft
GALAN T. 147
eft Colonel , fe met à la tefte des premiers
Eſcadruns , montre une vigueur
extraordinaire , & les anime par fon
exemple. Il défait une grande Garde des
Ennemis , & pouffe plufieurs Efcadrons
de Cuiraffiers. Mrs les Marquis de Ranes
, de Lambert , & de Bouflairs , placent
les Dragons de Theffé & de Liftenay
le long de la Digue. Ils font voir
une activité furprenante , & chargent
les Ennemis avec tant de vigueur & de
courage , que les ayant mis en defordre,
ils les auroient entierement défaits , fans
l'arrivée de la nuit qui favorifa leur Retraite
. Plufieurs de leurs Officiers furent
tuez , & ils laifferent plus de fix cens
Hommes fur la place , fans plus de fixvingt
Chariots qu'ils abandonnerent.
Cette occafion ne nous coufta pas vingt
Hommes. Mr de Roquefeüille Cornete
des Gardes de Mr le Marefchal de
Créquy, & Mr de Briaille l'un de fes
Pages , y furent bleffez , le dernier à la
jambe . & l'autre au bras d'un coup de
Piftolet qu'il y reçeut . Avant le Combat,
Mr de Gaffion' cherchant à reconnoiftre
les Ennemis , tomba dans la Colomne
de leur premiere Ligne , & foûtint toute
leur Cavalerie qui le pouffa. Il ne perdit
que fix Hommes , & s'en eftant glorieufement
retiré, on peut dire que c'eft
pref-
G 2
148 LE MERCURE
prefque contre toute une Armée qu'il a
combatu. On n'a peut- eftre pas reflechy
fur une chofe qui fait en deux mots l'E
loge de M. le Marefchal de Créquy,
L'Armée de l'Empereur eftant venue jul
qu'à Mouzon , a efté obligée de s'en retourner
fans avoir rien fait , & Mede .
Créquy fait une fi extraordinaire dili
gence , qu'il eft dans les Terres de l'Em.
pire plutoft qu'elle , & bat l'Armée des
Cercles avant qu'aucune de fes Troupes
foit arrivée. C'est tout ce que peut faire
& la plus fage conduite , & la plus
exacte prévoyance. Cette déroute fut
doublement fenfible au Prince de Saxe,
Eyfenach . Meffieurs de Strafbourg qui
craignent & cherchent à ménager les
Vainqueurs qui ne font pas éloignez ,
n'oferent recevoir des Troupes barnes, &
celles-cy furent contraintes de fe refu.
gier dans une Inle appellée l'Ile du Pont
de Strafbourg, Elles s'y trouverent fort
incommodées Elles ne pouvoient aller
au fourage , & elles eftolent encor fi
épouvantées de la maniere dont elles
avoient veu combatre les François
qu'elles ne vouloient point fortir de cette
Ifle fans Sauf-conduit : Le feul expé
dient que le Prince d'Eylenach trouva
pour fe dégager , fut de prier Mis de
Strafbourg d'aller en Corps chez le Réfident
GALAN: T. 149
fident du Roy , & de l'engager à joindre
fes prieres aux leurs pour obtenir un
Paffeport de Monfieur le Marefchal de
Créquy L'expédient eft nouveau , &
ne paroiftroit pas croyable dans un Roman.
Mr du Pré Refident de France
écrivit. La lettre fut envoyée par un
Trompete au nom de la Republique de
Strasbourg , & ce qu'on demandoit fut
accordé. Les François font auffi honneftes
que braves , & ne refufent rien
quand on fe foumet . Vous avez veu le
Paffeport,il eft imprimé dans la Gazete.
Le lendemain du Combat , Monfieur
de Créquy feachant que les Ennemis
avoient fait un grand amas de Fourrages
dans Vilftet , crût qu'il eftoit de coniéquence
d'envoyer brûler les Magaſins &
toutes les Maifons dans lesquelles il y en
avoit. Mr le Comte de la Mothe fut
détaché avec trois cens Chevaux pour
faire cette Expédition. Apres avoir
pouffé quelques Troupes qu'il rencontra
en chemin , il fe rendit à Vilftet , &
fut furpris de trouver Garnifon dans le
Chafteau. C'eft une Tour de grandes
pierres quarrés , & environnées d'un
bon Foffe. Il envoya un Trompete fommer
la Garnifon de ſe rendre ; fur le refus
qu'elle en fit , il donna ordre qu'on dift
au Commandant , que s'il le défendoit ,
G 3
il
150 LE MERCURE
il le feroit prendre à la Porte , fans aucun
quartier pour les Soldats . Ils voulurent
compofer , & ayant inutilement demandé
à fortir avec armes & bagages
ils ne furent reçeus qu'à difcretion . Il
avoit fait mettre pied à terre à fes Cava.
Fiers ; & quand ils le virent en rèſoiution
de les attaquer , ils fe rendirent . Il envoya
la Garnifon à Mr de Créquy , fic
mettre le feu au Chafteau , & à toutes
les Maifous où il y avoit du Fourrage ,
& en fuite aux Magafins de Foin qui
eftoient fort confidérables. C'eft l'ufage
de la Guerre , & il n'y a point de voye
plus prompte pour chaffer un Ennemy ,
que de luy ofter les moyens de fubfifter.
Cette raifon a obligé Mr le Mareſchal
de Crequy à faire brûler beaucoup de
Fourrages & de Moulins en deçà du
Rhin , & Mr de Monclar a fait la mefme
chofe dans le Marquifat de Bade , dans
les Bourgs du Brifgau , & dans tous les
Lieux oùles Ennemis pouvoient prendre
des Quartiers d'Hyver. C'eft par où il
a finy la Campagne , l'Armée qu'il commandoit
en Chef ayant eu ordre de fc
joindre à celle de Mr de Créquy , pour
n'en plus compofer q'une fous le Commandement
de ce Marefchal. Je la quite
pour vous entretenir de ce qui s'eft paffé
dans celle de Flandre depuis ma derniere
Lettre.
GALAN T. 151
Lettre. Les Ennemis n'ont fongé qu'à
s'y établir une communication libre
entre Bruxelles & Mons , & à faire des
Redoutes . Il ne nous faudra qu'un inoment
pour détruire leurs Ouvrages . Qui
prend Valenciennnes d'affaut , & force
Cambray à fe rendre , forcera des Redoutes
quand il voudra, Auffiles avonsnous
laiffé faire . Puis qu'ils fongent à fe
défendre , ils ne fe croyent plus en état
de nous attaquer. Cependant toutes
leurs précautions ne les peuvent mettre
à couvert de nos enrreprifes . On a étably
des Contributions ; & comme la Guerre
a fes Loix pour faire payer ceux qui ont
trop de lenteur à y fatisfaire , Monfieur le
Marefchal de Humieres a puny te retardemeut
par quelques vifites un peu chagrinantes
pour les négligens. Outre le
Camp volant de Monfieur le Baron de
Quincy , il eftoit accompagné de Meffieurs
de Joyeufe & d'Albret, qui commandoient
de grands Détachemens . Ils
ont efté fur le bord du Canal de Bruges ,
où la Chaft ellenie d'Ypres les envoya
prier d'attendre trois jours . Mrle Marefchal
de Humieres paffale Canal , affura
les Contributions , s'approcha de Gand,
& revint joindre Monfieur le Duc de
Luxembourg. Le Prince d'Orange quita
Armée , & en laiffa le Commandement
G 4 .
au
152 LE MERCURE
au Comte de Valdec , qui craignantla
famine , ou du moins voulant faire meil
leure chere que les autres , envoya auffitoft
demander des Paffeports à Monfieur
de Luxembourg pour fes Pourvoyeurs.
11 ne me refte plus à vous parler que de
deux Actions particulieres trop remar
quables pour me difpenfer de leur donner
les louanges qui leur font deuës.
Elles font de deux Parens du mefme
nom. La premiere eft de Mrle Comte
de Longueval qui commande les Dragons
Dauphins Il fut détaché pour aller
dans l'Ile de Bierutick , à deux lieuës
de Fleffingue , & ayant paffé à la faveur
d'une marée baffe , & fous la Moufqueterie
d'une Redoute d'un Fort &
d'un long Parapet qui eftoit garny d'Infanterie
, il y mit le feu en plein midy ,
& fe retire avec plus de foixante Prifonniers
. Quelque har die que foit cette
Action , on pouvoit tout attendre d'un
Homme qui a pris le Fort aux Vaches.
Ce qui fuit ne vous paroiftra pas moins
digne d'eftre admiré , & vous y verrez
de la prefence d'efprit meflée avec beaucoup
de courage. Mr de Longueval Capitaine
de Cavalerie , ayant efté détaché
avec cinquante Maiftres pour quelque
Expédition , prit au Guide qui connoiffoit
fi mal les lieux , que s'eftant
égarez ,
GALAN T. 153
égarez , ils fe trouverent au milieu du
Camp des Ennemis , à trente pas de la
Tente du Prince de Naffau . Mrde Longueval
ayant adroitement découvert
qu'il n'y eftoit pas , entra dans la Tente,
le demanda , & dit qu'il luy venoit rendre
compte d'une Commiffion dont il
l'avoit chargé. Il ajoûta qu'il avoit eu
beaucoup de fatigue , & ptia qu'on luy
fift donner quelques rafraichiffemens .
On luy appotta des Eaux glacées de tou
tes fortes , & pendant le repos qu'il feignoit
de prendre , il examina tous ceux
qui eftoient dans la Tente , & les ayant
jugez incapables de luy refifter , il s'en
faifit , fit prendre tout ce qu'il rencontra
de meilleur , & traverfa le Camp Ennemy
avec fon Burin , & fes Prifonniers.
Cette vigoureuſe Action y mit l'alarme ,
& il s'en apperçeut lors qu'il en fortoit.
Avoüez, Madame, qu'il ne fe peut
rien voir de plus hardy ; mais qui n'entreprendroit
pas de grandes chofes fur
l'exemple d'un Roy qui n'en fait jamais
que d'extraordinaires ? Si vous voulez
voir fes Conqueftes en racourcy ( car on
en parle de toutes manieres ) lifez ce
Couplet qui a efté fait fur l'Air d'une
Danfe nouvelle dediée à Madame la
Grand' Ducheffe de Florence . On la
nomme la Desforges , du nom de celuy
G. S
qui
154
LE MERCURE
1
qui l'a inventée . Toutes les Perfonnes
de qualité qui l'ont veuë dancer en ont
efté fatis-faites . Elle a trois mouvemens
diférens , eftant compofée de la Courante
, du Paffepied , & de la Bourée .
POUR LE ROY.
COURANTE.
Rand Roy , quels rapides Exploits
De jour enjour augmentent voftre gloire?
La Victoire
Obeit à vos Loix.
PASSE PIED,
Dans le temps des Glaces ,
Conquerir trois Places !
Ce font des coups
Qui n'eftoient deus qu'à Vous.
BOURE E.
bis.
bis.
Et tout l'Univers
A les yeux ouverts
Sur un Conquérant
Si grand.
A l'ombre de vos Palmes
Tous vos Etats font calmes ,
Et jamais
La Paix
Ne peut plus à propos
Couronner un Héros.
bis.
bis.
Il
GALANT. 155

Il ne faut pas que le plaifir de la Dánfe
nous faffe renconcer à la guerre. Retournons
aux bords du Rhin. Nous y avons
laiffé Mr. le Marefchal de Créquy vaiuqueur
du Prince d'Eyfenach , qui ne peut
trouver moyen de fortir de l'Ifle où il s'eft
caché apres avoir efté batu , qu'en failant
demander un Paffeport. Il luy eft accordé
, mais il a honte de s'en fervir , & cependant
il en tire fa feûreté malgré luy,
puis qu'il eft caufe qu'on s'éloigne fans
l'attaquer , & qu'il a le temps d'attendre.
l'Armée du Prince Charles pour le dégager.
Ce Prince paffe enfin à Philifbourg,
& vient ouvrir un paffage au refte des
Troupes tremblantes du Prince de Saxe ,
qui croyent toûjours voir des François .
Ils fe joignent. Ce n'eft pas tout , & ce
que je vay vous dire vous furprendra.On
ne l'a point fçeu , ou du moins on n'en a
point parlé. L'Empire & l'Espagne au
defefpoir de voir toute une Campagne
perdue, & que tant de Troupes ayent péry
fans avoir ofé tenter aucune entrepriſe,
prennent degrandes mefures pour enfren--
dre la fin glorieufe , & furprendre les
François, comme fi le Roy,fes Miniftres ,
& fes Generaux , eftoient capables de
manquer de prévoyance, & ne pepétroiết
pas leurs deffeins. Le Miniftre d'Elpagne
qui eft dans l'Armée du Prince Charles
G 6 pour
156 LE MERCURE
pour luy fervir de Confeil , & répondre
de fa conduite , ufe de toutes les pré-,
cautions poffibles pour fournir ou faire
fournir à fes befoins . Il luy fait tirer de
Vienne , de Ratisbonne , & de toute
l'Allemagne , des fecours d'argent , de
provifions , &de monde. Il groffit ſon
Armée des Garnifons & des Milices de
l'Alface , du Brifgau , du Palatinat , &
de Philisbourg. Vorms , Spire , &
Treves , le fecourent aufli de leur cofté .
Ainfi fortifié de Troupes , appuyé de
Confeil , rafraifchy , & ne manquant
point d'argent , il affure la Maifon d'Autriche
qu'il prendra Scheleftat cette
Campagne , batra les François , & fera
le Blocus de Brifac. Avec tous ces avan-,
tages diférens , il a encor la liberté de
paffer fur le Pont de Strasbourg. Il y
paffé .Monfieur de Créquy plus diligent
que ce Prince , fe trouve de l'autre cofté
avant luy , fortifié des feules Troupes
que commandoit Mr de Monclar. Il en
envoye quelques-unes pour fe faifir du
Chafteau de Kokberg , qui eft une vieille
Malure , mais untres-bon Pofte. Ces
Troupes occuperent en mefme temps les
autres Poftes des environs. Elles y arriverent
quelques heures avant les Ennemis
qui marchoient dans le meſme deſfein.
Ils avoient envoyé leurs meilleures
GALAN T. 157
res Troupes de Cavalerie , qui eftoient
des vieux Regimens de l'Empire & des-
Croates. Cinquante Gardes du Roy qui
s'eftoient avancez pour tâcher à décou
vrir leur marche , furent rencontrez d'un
fort gros Efcadron , qu'ils chargerent
avec autant de réfolution que fi leurs forces
avoient efté égales. L'Exempt qui
les commandoit fut tué. Les Gardes
s'opiniâtrerent à le retirer , & le remporterent
apres avoir vangé fa mort fur
ungrand nombre d'Ennemis qui leur laifferent
quelques Cuiraffes & des Sacs de
Grain . Les Énnemis firent en fuite quelques
mouvemens pour furprendre Monfieur
de Créquy . I penétra leur deffein ,
& ne les voulant point laiffer paffer du
cofté de Saverne , il eut la prévoyance
d'aller choisir un terrain propre pour
mettre fon Armée en bataille ; & apres
avoir laiffé dans le Village qui eftoit à la
gauche de noftre Camp , trois Bataillons
commandez par Mr de Feuquieres , &
trois cens Hommes commandez par Mr
de Refnel , rangea luymefme fon Armée
en bataille à mefure qu'elle avançoit , &
mit des Troupes dans les Villages des
environs , qui fe retrancherent , & qui
auroient arrefté longtemps les Ennemis,
s'ils euffent voulu donner une Bataille
generale. Mr de Vaubecour Capitaine
G 7
de
1582
LE MERCURE
de Chevaux Legers , revint , ramena
vingt-fept Chevaux , & douze Cuiraf
fiers pris à l'Arrieregarde des Ennemis ,
qui parurent fur une Hauteur preſque
vis-à-vis de Kokberg , où ils mirent des
Dragons . On détacha vingt Carabiniers
des Gardes du Roy , qui firent tefte aux
petites Troupes qui s'eftoient avancées .
Ils furent foûtenus par un Efcadron de
grand' Garde , & par les Gardes ordinaires
, qui eftant montez fur la Hauteur
, chargerent les Ennemis , qui s'approcherent
, & les poufferent aſſez loin
à la veuë du Prince Charles . Un Rendu
affura qu'il avoit empefché que fes Gens
ne retournaffent'à la charge.Mr de Soulffe
qui avoit fait avancer plufieurs Troupes
par derriere , chargea les Noftres ,
& leur fit defcendre la Hauteur. Mrs de
Choifeüil & de Renty qui eftoient de
jour , ayant fait avancer deux Efcadrons
de la Brigade de la Valete , pour foûtenir
leur Détachement , firent remonter
les Carabiniers & les Gardes ordinaires ,
qui reprirent leur premier Pofte , &
quand tout fut bien difpofé , ils chargerent
l'un & l'autre par l'ordre de Monfieur
le Marefchal de Créquy. Cette
charge fut vigoureufe. On repouffa les
Ennemis fort loin , & l'on fè tint longtemps
en prefence, Monfieur le Mareíchal
GALAN T. 159
"
Schal qui vit arriver beaucoup d'Efcadrons
aux Ennemis , envoya ordre à la
Brigade des Gardes du Corps du Roy de
monter fur la Hauteur avec toute la Brigade
de la Valete. Elles fe mirent fur
deux Lignez , ayant deux Efcadrons de
Dragons à leur droite. La Brigade des
Gardes du Roy foûtint avec une fermeté
incroyable un ttes - grand nombre de Cavalerie
. Elle fe mella , & entra l'Epée
à la main dans tous les Elcadrons avancez.
Ce fut en ce temps que la Compagnie
des Chevaux- Legers s'eftant feparée
en deux ; chargea & tailla en pieces
deux gros Efcadrons. La gauche des Ennemis
plia. La droite en fit de mefme , &
leur trente Eſcadrons furent mis en defordre
, & pouffez jufque dans leur
Camp. Monfieur de Créquy fit fonner
la Retraite , mais ce ne fut que pour remettre
nos Efcadrons en bataille. Ce
foin fut inutile . Les Ennemis n'oferenr
revenir à la charge , & firent feulement
avancer du Canon fur les fept heures du
foir , pour dépofter nos Gardes ordinaires
qui eftoient demeurez fur la Hauteur.
On tira quelques coups fans nul effet ;
& voyant que nos Troupes ne s'ébranloient
point , ils fe retirerent avec leur
Canon. Comme la nuit approchoir,
Monfieur le Marefchal fit auffi retirer les
Troupes qui eftoient en bataille , & les
ren
160 LE MERCURE
3
renvoya dans leurs Poftes. Elles pafferent
la nuit au Biovac . On vit dans ce
moment les Ennemis étendre deux Lignes
de Cavalerie à la portée de noftre
gros Canon. Ils s'éloignerent à la pointe
du jour. Sur les huit heures , Mrle Marefchal
fit avancer quatre Pieces de Canon
à cinq cens pás de Kokberg , pour
faire retirer les Efcadrons des Ennemis
qui eftoient poftez fur une Hauteur ;.&
Ma le Marquis de la Frefeliere les pointa
fi jufte , qu'il les forca à la retraite , &
tua plufieurs Cavaliers. Le Colonel Mortagne
en fut tué à la tefte de fon Baraillon
. Voila tout ce qui s'eft paffé à la
grande Affaire de Kokberg le jour qui
la précedé & le lendemain. J'ay fait une
Lifte de trente ou quarante Noms des
principaux Allemans qui ont efté tuez
ou bleffez que je vous envoyeray la
premiere fois , fi vous m'affurez que la
rudeffe de leur prononciation ne peut
rien avoir qui vous effarouche. Je vous
diray en attendant , qu'on gagne fouvent
des Batailles , fans queles avantages en
foient plus grands que ceux que cette occafion
nous a fait avoir. Des Timbales ,
des Etendarts , des Prifonniers de confidération
, celuy qui commandoit tuể ,
plufieurs bleffez , ce qui eft furprenant,
aucun des Noftres au pouvoir des Ennemis.
GALAN TI 161
mis. La plupart avoient des Cuiraffes
& il eft àcroire que fans cela il en feroit
peu refté . Jamais on n'a fait voir tant de
valeur , & jamais tant de Gens ne fe
font fignalez dans une mefine occafion ,
Ils meritent de grandes louanges , & je
puis leur en donner qui n'auroient rien
de fufpect .Elles font de leur General.Ce
grand Capitaine a voulu rendre juſtice á
feur valeur, & fa modeftie a efté telle,
que quoy qu'il ait efté l'ame de tout , il
n'a parlé que de ce qu'ils ont fait. Voicy
en quels termes il écrit & des Braves &
des Corps qui fe font fignalez.
Mr. de S. Eftefve s'y condusfit en bon
brave Chevau-Leger. Mr Baftiment fit auffi
parfaitement , Mr Marin fut affez heureux
pour faire une charge fi à propos , qu'elle
contribua beaucoup au fuccés de l'Action. Mrs
de la Serre de de Neufchelle firent bien le ma
nége de Gens qui fçavent fe conduireparfaitement;
& Mr de la Fitte avec l'activité qu'on
Luy connoift , fe porta par tout avec beaucoup
de vigueur & de conduite ; mais lors que la
meflee eftoitplus forte , & que le General Majer
Haran marchoit pour prendre enflanc nos
Troupes qui efloient attachées au Combat , Mr
de Buzanval qui commandoit les Gens- d'armes
, Mr de Nonan faisant les fonctions de
Brigadier ce jour là , & Mrs de Valbelle is de
Valancé avec les Chevaux-Legers , firent
une
162 LE MERCURE
une charge d'autant plus admirable , qu'elle
fut opiniatrée & menée avec toute la vigueur
poffible. Les Chevaux Legers de la Gardefe
Jurpafferent , &je croy que depuis long-temps
on n'a veu une Action faite avec tant de vigueur
& tant d'ordre.
Dans un autre endroit parlant de l'action
de cette grande Journée , il ajoûte,
à laquelle Monfieur de Vendofmc , & Mon
fieur le Comte de Schomberg fe font trouvez,
donnant par leur exemple une grande chaleur
au Combat. Mr le Chevalier d'Eftrades à qui
j'avois ordonnée de prendre les Gardes ordinaires,
les mèna avec une vigueur inconcevable .
Ie fuis oblige defaire remarqner au Roy lavaleur
de la Brigade de la Valete , & de fon Regiment
en particulier , auffi bien que de celuy
de Mr de Cayeux , & fingulierement ce qu'a
fait Mr deVillars dans le cours de cette Action.
Ilfut avecfon Regimentfouvent meflé avec les
Ennemis, & toujours avec l'avantage qui eft
deu à la valeur, & à fa conduite. Mr de
Choiseuil dans tout ce Combat a merite beaucoup
de louanges , que Sa Majesté luyfeache
bon gré de fon zele & defon application en tout
rencontre.
Il marque encor dans un autre endroit,
que Mrde Choifeüil & Mr de Renty ,
menerent cette Affaire avec beaucoup de
vigueur & de capacité . Si le General eft
content de tous ces braves , ils ont bien
fujec
GALANT. 153
fujet de l'eftre de luy. On combat pour
la gloire , & en leur rendant à chacun
celle qui leur eft deuë , il fait que la
louange de l'un eft diférente de celle de
l'autre , en forte qu'elle fe donne toute
à la maniere dont on s'eft diftingué , fans
qu'il y ait rien de general . Mais s'il a
rendu juftice aux autres , on a pris ſoin
de reparer l'injuftice qu'il s'eft faite , en
ne difant rien de luy. Voicy de quelle
maniere en parle la Relation d'un Officier
General , qui a autant de coeur & de
conduite , que d'intelligence dans le
Meftier de la Guerre.
Ie n'ofe rien dire de Monfieur le Marefchal,
parce que je peindrois malfa Valeur de fa ca
pacité; mais les ordres qu'il a donnez àfon
ordinaire , & la difpofition qu'il apporta , fit
le gain de ce grand & chaud Combat , &je
puis dire avec tous les Témoins decette Action ,
qu'il ne faloit pas moins qu'un Homme comme
luypour la mener à une fin glorieufe.
Vous voyez , Madame , que toutes
ces louanges ne font point de moy ; mais
quand par modeftie Monfieur le Marefchal
de Créquy oublie Mr le Marquis
fon Fils , je dois vous dire qu'il eut un
Cheval bleffé fous luy , & qu'il fit par
fa valeur & par fa conduite des choles
fort au dela de ce qu'on pouvoit attendre
d'un jeune Guerrier de quinze ans , car
il
164
LE MERCURE
il rallia des Troupes , & les remena au
Combat avec beaucoup de fermeté . Mr
le Marquis de la Ferté fit paroistre un
courage digne de luy ; & à la maniere
dont il fe fignala , on auroit deviné fans
le connoiftre , de quel fang ileft fony.
Mr le Marquis de Luzerne fit des mer
veilles. Son Cheval fut bleffé , & il eut
cinq coups dans les Habits,Mrle Conte
de Schomberg dont j'ay déja parlé , en
reçeut un dans fes Armes . Mile Marquis
de Nefle fe fit fort diftinguer , auffi - bien
que M: le Marquis de Monteffon & Mr
de Bolefme. Ce furent Mrs de Valbelle
& de Bérange , qui firent cette belle
Action de féparer les chevaux Legers
en deux Troupes pour s'oppoler à deux
Efcadrons , ce qui contribua fort au gain
de cette journée. Mr Marin que je vous
ay déjanommé , avec fon Elcadron des
Gardes du Corps , en batit un de Cuiraffiers
, & deux de Montecuculi. Il eut
deux Etendarts , & avoit pris un Tim .
balier , mais le Cheval du Timbalier
ayant efté tué , il fut contraint d'abandonner
les Timbales . Un Garde
de fa Brigade prit le General Major
de la Cavalerie de l'Empereur , & un
autre le Lieutenant Colonel de Montecuculi
, fort confidérable dans l'Armée
, puis qu'il recevoit les Ordres de
ce
GALANT. 165
ce Grand General qu'il donnoit au Prin
ce Charles . Dans ma premiere Lettre
je feray à mon ordinaire , & vous parle
ray en peu de lignes de la Maiſon & du
merite particulier de chacun des Braves
qui fe font faits remarquer, J'oubliois à
Vous dire que Monfieur de Saint Estelve
fut un des premiers qui fit paro
patience qu'il avoit de combatre , en
Courant reconnoiftre les Ennemis , fuivy
de Mr de la Mefiliere Cadet dans les
Gardes , qui eut fon Cheval bleffe . Il
eft de la Compagnie de Noailles , & l'on
ne peut rien ajoûter à ce qu'elle a fait,
Nous pouvons dire que nous n'avons
rien perdu dans cette grande Action , f
on compare noftre perte à celle des Ennemis,
M de Haubourg & de Dune
fort Exemprs , ont efté tuez ; & Mude
S. Vians Montafeau & Guillon , auffi
Exempts , bleffez . M de Valencé l'a
efté pareillement,
Quoy que je vous aye déja nommé
Monfieur le Duc de Vendofme parmy
les Braves , ce feroit luy faire tort que
de ne vous en rien dire de plus, Il n'eft
pas des Amis du Prince Charles qui s'eft
plaint hautement de luy , mais ces plaintes
font les plus grandes louanges que
nous luy puifions donner , puis qu'il
avoue que ce jeune Prince a beaucoup
con186
LE MERCURĖ
contribué à luy dérober la Victoire qu'il
s'eftoit promife par toutes les raiſons
que j'ay marquées . Il eft certain qu'on
ne peut affez admirer l'intrepidité de
Monfieur de Vendofme, Voyant deux
de nos Efcadrons pouffez par cinq des
Ennemis , il y courut à toute bride
l'Epée à la main , les ralia , fe mità leur
tefte avec les Officiers , & pouffa fi vivement
les Troupes oppofées , qu'elles
furent contraintes d'abandonner le
Comte de Naffau & d'autres Commandans
qui ont tous efté pris ou tuez.
Cette Action fe fit en prefence de plufieurs
Officiers Generaux & de Monfieur
le Marefchal de Créquy mefme , qui
furent furpris de le voir revenir fans eftre
bleffé , quoy qu'il n'euft ny Cuiraffe ny
Pot en tefte. Ils luy firent un Compliment
deû & a fa Perfonne & à fon mefite,
& le prierent en mefme temps de
ne vouloir plus s'expofer de la forte ,
pour ne pas mépriſer tout- à-fait les faveurs
du Ciel . Je pourrois encor vous
dire quelque chofe de ce qui s'eft paffé
depuis le Combat , mais l'endroit eft
beau pour finir , vous fçaurez le reſte une
autre fois. Je reſerve auffi à vous parler
du merite de ceux à qui le Roy a donné
depuis peu des Evefchez & des Abbayes.
Mais quelque preffé que je fois
de
GALAN T.
167
de fermer ma Lettre , vous, ne, me pardonneriez
pas fi je ne vous envoyois une
Enigme , pour vos fpirituelles Amies .
Celle que vous allez lire a efté faite exprés
pour elles , & doit les embaraffer ,
par une raifon que je vous diray quand
nous parlerons du Mot. Elle eft d'une
Perfonne du premier Rang.
ENIG ME.
E fuis dans le travail fans eftre en exercice
,
Toujours dans les vertus , & ne fors peint du
vice ;
མཛུ་
On me trouve au Barreau fans entrer au
Palais ,
Fort avant dans la Cour&parmy les Valets.
Je m'érige en Vaillant , puis on me voit en
fuite,
Je vis en étourdyfans manquer de conduite.
En Valeur, puis en Pauvre on me voit plufieurs
fois,
Je suis toujours en Gaule & ne fuispoint
François.
Fe nefuis point enperte & toûjours en ruine ,
Et je fais le Devin fans que l'on me} des
dine,
Si les Belles de vos Quartiers tombent
dans l'embarras que je prévoy , elles
n'au
168 LE MERCURE
n'auront é'à confulter Apollon . Parmy
fes qualitez qui font en grand nombre,
il a celle de Devin. Elles fçavent fans
doute qu'il ne pût autrefois avoir l'avan
tage de toucher Daphné , mais je ne
fçay fielles en fçavent laraifon. Elles la
trouveront dans ce Sonnet, Quoy qu'il
foir badin , inoltaiffe pas d'avoir fa
beauté , & je ne doute point que vous
n'en foyez fatisfaite.
I
SONNE T.
Etuis (wrioitjadis Apollon à Daphiè ,
Lors que tout hors d'haleine il courot apre:
Et uy contoitpourtant la longue Kiriells
Des raros qualitex, dont ilgjepit orné.)
Je fuis le Dieu desVs. Je fuis Bai- Efrat né
(Maus les Vers n'eficient point le Cha, me de la
Bele
Je Spay j üer du Luit , arrefox, Ragatelic,
LeLutnepouvoit rienfur ce coeur obfiné,
Fe conneyla vertu de la moindre Racine,
Fe fuis , n'endoutezpas , Dieu de la Medecine.
Daphnecouroitus vifle apres ce nomfatal.
Mais s'il euft dit , voyez quelle eft voſtre Gonquefte
,
fuis un jeune Dieu , beau , galant , liberal ,
Daphn!fur ma parole auroit tourné la tifte.
Tous
GALAN T. 169
Tous les Amans ne font pas fortunez >
& l'Amour , pour mieux faire connoiftre
fa puiffance , ne prend pas toûjours
le party des Dieux. Apollon a lieu
de s'en plaindre ; laiffons- le dans fon
chagrin , & voyons ce que dit un Mortel
plus heureux que luy. Sa Maiftreffe l'avoit
prié de feindre pour tromper les Jaloux
, & voicy ce qu'il luy répond .
AIR NOUVEAU
de Mr Lambert.
Philis , vous m'ordonnez defeindre
De l'indiferencepour vous ,
Afin de tromper les Faloux
Quefans ceffe nous devons craindre :
Mais quand onjouit chaque jour
Des charmes de voftre prefence ,
Qu'ileft mal-aifé que l'Amour
Paroiffe de l'indiference!
Quelle que foit la puiffance de ce
Dieu , il a trouvé des coeurs qui n'ont
jamais reconnu fon empire, Il n'en eft
pas de mefme de la Mort , elle triomphe
toft ou tard , & vient de nous ravir Monfieur
d'Aligre à quatre-vingt cinq ans.
Tout fe prépare pour rendre les honneurs
funebres deûs à fa mémoire ; &
quand ceux qui ont pris le foin d'y faire
H fon
170 LE MERCURE
fon Eloge s'en feront acquitez , je vous
apprendray à mon tour ce que je fçay de
cet Illuftre Défunt. Cependant je ne
puis m'empefcher de parler de Monfieur
le Tellier , pour apprendre de bonne
heure à la France les avantages qu'elle
doit tirer du choix que Sa Majeſté
vient de faire de ce Miniftre pour la
Charge de Chancelier & Garde des
Sceaux de France. Monfieur le Tellier,
apres avoir paffé plufieurs années dans
les Charges de Procureur du Roy au
Chaftelet & de Confeiller au Grand
Confeil , où il eut plufieurs Commiffions
importantes , fut fait Maistre
des Requeftes , & en fuite Intendant
du Roy dans fon Armée en Piémont,
puis fon Ambaffadeur aupres de
Leurs Alteffes Royales de Savoye ;
d'où eftant revenu , la Cour ftant perfuadée
de fon merite par les Services
importans qu'il avoit rendus à la
Couronne dans ces diférens Emplois,
il fut choify par la Reyne Mere du Roy
pendant fa Régence , pour eftre l'un des
Secretaires d'Etat. Le Département de
la Guerre luy eftant échû , il fervit dans
cette Charge d'une maniere fi utile à l'Etat
, & fi agreable aux Gensde Guerre,
qu'on luy remit bientoft le foin de toutes
les Affaires qui la regardoient. Il entra
quelGALAN
T. 171
quelque temps apres dans le Confeil
en qualité de Miniftre. Sa prudence
y a toûjours paru , & fon zele y a
toûjours éclaté pour le Service du Roy.
Il a fervy ce Prince pendant les temps les
plus difficiles , avec une fidelité à l'épreuve
de toutes chofes , & la maniere
dont il a vefcu avec ceux qui s'écartoient
de ce qu'ils devoient à leur Souverain ,
leur a toûjours fait apprehender fes remontrances
, & lors qu'ils ont voulu
rentrer dans leur devoir , ils ont tenté
plufieurs fois d'obtenir leur pardon par
fon moyen , ne connoiffant perfonne en
qui l'on pût mettre plus feûrement en dépoft
fon honneur & fa vie. De fi grandes
qualitez luy ont acquis en plufieurs
temps de grands honneurs, & luy avoient
donné la confidence entiere de la Reyne
Mere , dont il a reçeu des marques éclatantes
par fon Teftament & par les dernieres
actions de fa vie . Tant de chofes
avantageufes luy ont attiré uue confidération
particuliere du Grand Prince qu'il
fert aujourd'huy. On a toûjours admiré
en luy une modération fans exemple ,
que la Fortune & les Honneurs n'ont
jamais pû corrompre ; mais parmy ces
avantages il doit compter celuy d'avoir
un Fils qui fert fibien & le Roy & l'Etat.
Je ne m'étendray point davantage
H2. fur
'172
LE MERCURE
fur les grandes qualitez de ces deux Mfniftres
, ils font tous deux incomparables
, & je diray feulement encor une
fois ce que toute la Terre doit publier
avec moy. Ce Chancelier choify par le
plus grand des Roys pour remplir la premiere
Charge de fon Royaume , à donné
un Homme à Sa Majefté quifçait parfaitement
executer toutes les volontez
de ce puiffant Monarque , & qui fait
réüffir des chofes qui n'ont jamais efté
méditées que par un fi grand Roy , ny
executées que par un figrand Miniftre..
A Paris ce 3.1 . d'Oftobre 1677%
ON donnera un Tome du Nouveau
Mercure Galant , le premier jour de
chaque Mois fans aucun retardement.
AVIS.
A V 1 S.
JE prieceux quim'ont fait la grace de m'envoyer
des Hiftorietes, des Vers , & d'autres
Pieces Galantes , de ne fe point impatienter
s'ils ne les trouvent pas dans ce Volume.
Comme j'en reçois de tous coftez , il m'eft
impoffible de mettre tout dans le mefme
temps , & je fuis obligé de préferer ce qui a
le plus de raport aux nouvelles du Mois dans
lequel j'écris ; mais enfin tout le monde aura
fon tour, & je n'ofteray à perfonnela gloire
qu'on doit attendre des agreables chofes qu'on
me donne pour embellir le Mercure.
Ta
Table des Matiereres contenuës en
ce Volume.
EXplication de l'Enigme du VII. Tome du Mer
cure Galant.
Les Fleches d'Amour.
Les Apparences Trompeufes , Hiftoire.
Rupture.
Imitation de la Galatée de Virgile.
Divers Détachemens de l'Arméc de Flandre.
Sonnet fur la Campagne des Ennemis en Flandre.
Confolation à M. Montal fur la Levée du Siege
de Charleroy.
Epitaphe de Citron tué devant Charleroy.
Augmentation d'un Lieutenant & d'un Enfei
gne dans les quatre Compagnies des Gardes
du Corps,
Prérogatives de la Lettre L.
Regal donné à Son Alteffe Royale..
L'Adieu aux Muses.
Mort de M. Charpentier , Doyen du Grand
Confeil.
Le Bal de Campagne , ou les Illuftres Vendangeufes
, Hiftoire.
Lettre à l'Autheur du Mercure Galant touchant
l'Explication de l'Enigme du VII. Volume .
Le Philofophe Amant , Sonnet.
L'Hypocrite , Sonnet.
Vers Irreguliers fur les Rimes de l'idylle des
Moutons
Bégal donné à Meffieurs de l'Académie Frangoife
, par Monfieur Colbert.
Vers de M. l'Abbé
Furetiere.
InTABLE.
Impromptu de M. Boyer.
Deux Illuftres Autheurs quittent leur occupation
ordinairepour travailler à l'Hiftoire.
Madame va voir prendre un Fort attaqué & defendu
par Meffieurs les Academiftes de l'Acamie
de Bernardy.
Reproche amoureux.
Refolution de neplus aimer,
Mort de M. Boifvin du Vaurouy Confeiller au
Parlement.
Mort de M. le Maye de la Couraudiere Confeiller
de la Cour des Aydes.
Avanture des Thuilleries.
Extrait de la Lettre d'un Solitaire.
Vers envoyez dans un Tome du Mercure Galant .
Le Roy donne à M. Faucon de Ris l'Intendance
du Bourbonnois .
Mort de Madame de Montauglan.
Tout ce qui s'eftpasse à Fontainebleaupendant le
Séjour que Leurs Majeftez y ont fait. Cet
Article contient ceux des Comedies , Opéra,
Bals , Plan d'une Collation , Chaffes , &la
maniere dont les Dames ont efté parées dans
tous ces Divertiffemens .
M. l'Evefque de Marseille faluële Roy apres fon
retour de Pologne.
Reception faite à Effone à Monfieur le Duc de
Vermandois, & à Mademoiselle de Blois , par
M.du Pin.
Retour de M. Courtin de fon Ambaſſade d' Angleterre.
M. le Cardinal d'Eftrées eft envoyé Ambasadeur
Extraordinaire à Rome. MaTABLE.
Mariage de M. le Marquis de Beringhen , &de
Mademoiselle d'Aumont.
Ce qui s'eftpaffé pendant toute la Campagne entre
l'Armée du Roy commandée par M. le Ba
ron deMonclar , & celle des Cercles .
Tout ce qui s'est fait en Flandre depuis le Mois
dernier.
Airs fur la Danfe nouvelle appellée la Desforges.
Tout ce qui s'eft passé a la Fournée de Kokberg ,
avec les Noms de tous ceux qui s'y font figna
lez , & leurs actions lesplus remarquables .
Enigme.
Sonnet fur les Amours d'Apollon & de Daphné .
Air de M. Lambert .
Mort de Monfieur d'Aligre , Chancelier & Garde
des Sceaux de France.
Le Roy donne la mefme Charge á Monfieur le
Tellier.
Fin de la Table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque

Contrefaçon dite « à la sphère » du Mercure de Paris.

Soumis par lechott le