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LE NOUVEAU
MERCURE
GALAN T.
Contenant
Les Nouvelles du mois de
SEPTEMBRE 16772
& plufieurs autres.
TOME. VII
Suivant la Copie imprimée
A PARIS ,
Chez la veuve O. DE VARENNES,
au Palais , dans la Salle Royale,
au Vafed'Or. 1677.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE
MONTAUSIER
PAIR de FRANCE , & c.
Gouverneur de Monseigneur
LE DAUPHIN.
MONSEIGNEUR,
Quoy que le Mercure Galant femble
eftre devenu de Livre de tout le monde, celuy
que je prens la liberté de vous offrir
A 2
eſt
EPIST R E.
eft tellement à Vous , que j'ay crû que
vous ne defaprouveriez pas que je luy
fiffe porter voftre Illuftre Nom. Ce qu'il
contient de plus relevé regarde l'Education
de Monfeigneur le DAUPHIN.
C'eft l'Article le plus étendu , parce qu'il
eft imposible de renfermer enpeu de paroles
le prétieux Sujet de tant de veilles
de tant de foins ; Et quel autre que
Vous , MONSEIGNEUR , 4 autant de
part que vous en avez à cette merveilleufe
Education qui nous fait admirer dans ce
jeune Prince toutes les qualitez qui le
pouvoient rendre digne d'eftre Fils de
LOUIS LE GRAND ? C'eft Vous qui luy
infpirez les Vertus qui font particulieres
aux Perfonnes de fon Rang. C'eft Vous
qui le faites entrer dans les Sentimens
Politiques qui doivent eftre la principale
Etude des Souverains ; Et le Roy luy donnant
les veritables Regles dugrand Art de
regner , par les Memoires qu'il prend foin
de luy dreffer de fa vie , c'eft Vous qui luy
rendez ces fecours fenfibles' , & luy apprenez
à meriter par luy- mefmeles avantages
EPIST R E.
ges qui luyfont deftinez par fa Naiſſancé.
L'honneur que vous avez reçeu par le
choix que cet incomparable Monarque à
fait de Vous pour vous confier ce qu'apres
Luy la France à de plus cher & de plus
Augufte , à efté fait par d'autres Rois en
differents Siecles aux plus confiderables de
l'Etat ; mais ces Rois qui les ont choifis
n'eftoient point Louis XIV. & comme
ils n'avoient pas cette vive fource de
lumieres dont il eft éclairé dans tout ce
qu'ilfait , ils ont pu donner à la faveur ,
-ce que l'experience nousfait voir que vous
vous eftes attiré par le plusfolide merite.
Cette gloire , MONSEIGNEUR , eftfi
éclatante & fi particuliere pour Vous , que
quoy que toute voftre vie foit une matiere
inépuisable d'Eloges; Dire que le Roy vous
à fait Gouverneur de Monseigneur le
DAUPHIN , & que les hautes Idées que
vous luy avez fait prendre de ce qu'il eft
né, l'ont rendu ce que nous le voyons
c'eft à dire plus que les Panegyriques les
plus achevez ne pourroient faire concevoir
des plus Grands Hommes . C'eft auf-
A 3
fi
EPISTRE.
fià cettefeule louange que je m'arrefte,
& quelque liberté que je prenne de vous
prefenter cette Partie du Mercure , je
me trouve en mefme temps contraint d'avouer
que le Mercure ne doit point eftre
pour Vous. Il eft leu par tout , & on l'eftime
parce qu'en faisant connoiftre les
merveilles que produit tous les jours la
France , ily apeu de Pais Etrangers où il
ne donne fujet de l'admirer ; Mais ,
MONSEIGNEUR , quand il dira
que vous eftes d'une des plus nobles &
plus anciennes Maifons du Royaume , que
vous avez l'Esprit aussi grand que la
naiffance , que vostre Courage les égale
l'un & l'autre , & que malgrél'attachement
que vous avez toujours eu pour les
Belles Lettres , vous n'avez laißé échaper·
aucune occafion de vous fignaler par les
Armes , que dira -t - il qui ne foit connu
dans tous les lieux où fa bonnefortune luy
a fait trouver de l'accés ? L'Italie ne
vous a- t - elle pas veu aux Sieges de Rofi
gnan & de Cafal donner des voftre jeune
age des marques de cette Valeur dont la
2 A LorEPIST
RE.
"
Lorraine a depuis efté témoin , & que
l'Alface n'a pu s'empefcher en fuite d'admirer
quand vous treuvant fous le
feu Duc de Weimar à l'Attaque de la
Ville & Fortereffe de Brifac , vous y fbftes
tout ce qu'on peut attendre d'un Homme
à qui les grandes Occafions infpirent la
plus impatiente ardeur de fe diftinguer ?
Je ne parleny des autres Sieges, ny d'une
infinité de Rencontres qui ont toutes fervy
à faire éclater voftre Courage. Je
laiffe la Bataille de Cerné, dans laquelle
vous prêtes de vostre propre main trois
Etendars de Cavalerie. Avec quellegloire
n'avez-vous pas combatu en Allemagne
, feul Marefchal de Camp de l'Armée
que commandoit feu Monfieur le Marefchal
de Guebriant ? La Haute & Baffe
Alface dont le Roy vous avoit confié le
Commandement , n'oubliroutjamais l'intrepidité
avec laquelle vous avez tenu
tefte aux Ennemis , dont enfin vous nepuftes
éviter d'eftre fait Prifonnier de guerre,
apres vous eftre exposé par tout où
le plus preffant péril vous appelloit. Voila
A
4
de
EPISTRE.
degrandes Actions , MONSEIGNEUR !
Nos Hiftoires qui en feront pleines vous
répondent de l'Immortalité que vous avez
fibien meritée, & mesfoibles expreßions
ne pouvant rien pour voftre gloire , je ne
découvre plus dans ce que je me hazarde
vous offrir , qu'un ambitieux motif
d'amour propre , qui me fait fouhaiter
que tout le monde fçache la grace que
vous me faites de m'honorer de voftre
protection , & d'agréer que je me dife
Avec le zele le plus refpectueux ,
MONSEIGNEUR,
Voftre tres-humble & tres
obeïffant Serviteur , D.
NOUNOUVEAUP
MERCURE
GALAN T.
TOMEVI I.
P
RENEZ-Y garde , Madame.
Il n'y a rien de fi
propre à me gafter , que
les louanges, & vous in en
donnez de fi flateuſes ,
qu'infenfiblement je pourray en eftre
féduit . Si cela arrive , vous n'y trouverez
pas voſtre compte. J'entreray
dans une préfomption que vous aurez
peine à vaincre , & il vous en couftera
tout au moins des prieres pour ces
Lettres dont vous me témoignez faire
tant de cas . Je veux croire que vous
en eftes contente , parce que vous avez
de la bonté pour moy ; mais quelque
vanité que voftre approbation me donne
; je conferve affez de raiſon pour
A 5
voir
10 LE MERCURE
voir que vous cherchez à me payer du
foin que je prens de vous envoyer
tous les Mois avec les Nouvelles ordinaires
, ce que je puis recouvrer
de plus curieux. Je ne me pique
point de les affaifonner de ce tour
fin & délicat qui redouble le prix
des chofes , & vous perdez vos obligeantes
exagerations , fi vous croyez.
me perfuader . Demeurons donc, s'il
vous plaift , dans les termes dont
nous fommes convenus . Laiffezmoy
vous écrire toûjours fans façon ,
& ne cherchez dans tout ce que vous
recevez de moy , que les témoigna
gen d'un zele qui me rend plus fenfible
à l'avantage de vous fatisfaire ,
qu'à l'efperance de m'acquerir la réputation
de bel Efprit. Il eft dangereux
de l'avoir. Elle engage à une!
trop fevere exactitude , pour ne laiffer
rien paroiftre où l'on n'ait mis
la derniere main , & cette fujetion feroit
fâcheuse pour moy que la méditation,
embarraffe , & qui prens toû
jouts
GALANT. 11
jours la voye la plus aifée pour fortir
d'affaires. Je ne fçay fi c'eft eftre
de mauvais gouft , mais ce qui eft
commode me femble fi fouhaitable
par tout , que je ne puis condam
ner ceux qui veulent de la commodité
dans l'Amour mefme. Il s'eft
fait une petite Piece là deffus qui me
met encore davantage dans leurs fentimens,
Je ne vous puis dire de qui
elle eft . Elle m'a efté envoyée de
Rouen , avec priere de ne point informer
du nom de l'Autheur. Le terroir
eft bon pour les Vers , & il n'en
vient gueres de méchans de ce Païslà
. Voyez fi je me trompe , en croyant
ceux- cy affez agreablement tournez
pour vous plaire.
L'AMOUR COMMODE.
E bien , mon coeur facile & quipar
toutfe rend, HE
Pour quatre ou cinq Beautez en mefme
temps foûpire. (grand
Entre nous belle Iris , eft ce un crimefi
Qu'ilfaillé y trouver tant à dire ?
A 6 Si
LE MERCURE
د
Sij'ay de quoy vous engager
Parce que j'aime ailleurs en dois-je moins
vois plaire,
Et pour quelques douceurs qu'on me voit
partager ,
Nefçaurois-je eftre vôtre affaire ?
Rendezplus de juftice àmafincerité.
Si j'en conte en tous lieux , c'eftfans eftre
volage,
T'aime tant que l'on m'aime , & cettefermeté
Vaut bien qu'avec moy l'on s'engage.
Ileft vrayqu'abfent des beaux yeux.
Dont mon ame charmée adorè la lumiere,
Pourfinir des joursennuyeux
Je n'aypas la main meurtriere.
Je cours oùje prétens qu'on ſe plaiſe à me
voir,
Fe ris je chante , jefolâtre,
Et regarde le Defefpoir
Comme une vertu de Theatre.
"C'eſt eftre , je l'avouë', Amant peu regu
lier,
Mais je fuis tous les maux que le chagrin
fait naiftre.
EA
GALAN T. 13
Et fi c'eft là n'aimer qu'en Ecolier,
Dieu megarde d'aimer en Maiſtre.
Apres tout, le repos eftant un bien fi doux,
Aime- t- on afin qu'on enrage ,
Etpour fêcher d'ennuy d'eftre éloigné de
vous,
Vous en verray-je davantage ?
Les plaintes , les langueurs , les foûpirss
lesfanglots,
Merendront-ils ce que m'ofte l'abſences
Et n'eft- ilpas plus à propos
Qu'apres avoirperduje prenne patience ?
L'amour de tous les maux eft le plus dangereux
Quandtrop d'attachement nous livre àfon
caprice,
Etje ne fsache point d'employ fimalheureux's
Que defefaire Amant d'offices
Achaque occafion ilfaut avec transport
S'arracher les cheveux , fe battre lapoi
trine,
Eftre toutpreft de courir à la mort,
Qu du moins en avoir la mine,
Fran
14
LE MERCURE
Franchement , ce mestier eft des plusfatigans,
Ila mille chagrins qui rarement s'appaifent,
Etce n'eft pas à tort qu'on nomme extravagans
Les pauvres Dupes quis'y plaiſent:
Aime par regles qui voudra ,
Jamais ce ne fut ma methode,
Je m'offre, &fans fonger comme le tout
ira,
Jeprens d'abord duplus commode.
Mes voeux n'ayant pour tout objet
Que de rendre beureux ce quej'aime,
Pour réüffir dans ce projet
Je croy devoir toûjours commencer par
moy-mesme.
Ainfi , charmante Iris , fi mon humeur vous
plaift,
Nexaminez rien autre chofe,
Aimez- moyfans prendre intereft
Si de mon coeur quelqu'autre ainfi que vous
difpofe.
Tant que je vous verray , je feray tout à
vous
Point
GALAN T.
Pointde fouvenirdes Abfentes,
Vous allumerezfeule endes momens fi doux
Mespaffions les plus ardentes.
Dans quelque paſe- temps que vous vüeilliez
donner,
P'y donnerayfans le combatre ;
Et fi vous voulez badiner,
feferar badin comme quatre:
Je ne dis pas , quand vous m'aurez quités
Qu'attendant quejevous revoyes
Je n'aille d'un autre cofte
Faire un nouvel amas dejoye.
Maisces égaremensfacheux aux coeurs jam
loux,
Nepeuvent eftre à voftre honte;
Ce que je feray loin de vous,
Ne fera pointfur voftre compte.
Dans le temps où tous deux nous ne nous
verronspas,
Comme d'aucun plaifir je ne veux me defendre,
Ne vous faitespoint d'embarrus
De tous ceux que vous pourrezprendre.
Recevez des Amans écoutez leurs dou
.ceurs
E
16 LE MERCURE
Et_quand de nous revoir l'heurè fera
venue,
Prenons ce que chacun, nous aurons, fait
ailleurs,
Comme chofe non avenuë.
Sans nous inquieter de rien,
Faifons- nous le mefme visage
Que fi voftre coeur & le mien
Eftoientdemeurex fans partage,
Comme d'amour tout transporté,
Je vousferay mille careffes .
Vouspourrezy répondre en toute feureté
Par vosplusflateuſes tendreffes.
Mefaire des faveurs , c'eft ne rien bazarder.
Jefuisdifcret , & recevant des voftres,
Vous aurez beau m'en accorder,
Je n'enparleraypoint aux autres.
Aces conditionsfije fuis voftrefait,
Belle Iris , vous n'avez qu'à dire,
Cherchons en nous aimant l'amour leplus
parfait,
Mais n'aimons jamais que pour rire.
Sitout le monde fuivoit ces Maximes,
GALAN T. 17
mes , l'Amour ne cauferoit pas tant
de malheurs , & l'emportement inconfideré
d'un Jaloux n'auroit pas
donné lieu à l'Avanture que vous
allez entendre.
Une Dame bien faite , jolie , fpirituelle
, enjoüée , vertueufe dans le
fond , mais ayant l'air du monde ,
& trouvant un plaifir fenfible à s'entendre
conter des douceurs , ne pût
s'empefcher de s'abandonner à fon
panchant pendant l'abfence de fon
Mary que d'importantes affaires
avoient appellé pour quelques mois
dans le Languedoc. Il aimoit fa
Femme , & elle meritoit bien qu'il
l'aimaft ; mais foit jaloufie , foit
délicateffe trop fcrupuleufe fur le
point d'honneur , il eftoit fevere
ce qui regardoit fa conduite , & il
l'obligeoit à vivre dans une régularité
un peu éloignée des innocentes libertez
qu'elle auroit crû pouvoir s'accorder.
Ainfi il ne faut pas eftre furpris,
ſi ſe voyant maiſtrefle de fes actions
pour
par
18 LE MER CURE.
par fon depart , elle n'euft pas tous
les fcrupules qu'il avoit tâché de luy
donner. Elle eftoit née pour la joye ,
l'occafion eftoit favorable , & elle crût
qu'il luy devoit eftre permis de s'en
fervir. Elle eut pourtant foin d'éviter
l'éclat , & ne voulut recevoir aucune
vifite chez elle ; mais elle avoit des
Amies , ces Amies voyoient le beau
monde , & l'enjoûment de fon humeur
joint aux agrémens de fa Perfonne
, fit bientoft l'effet qu'elle fouhaitoit
. On la vit , elle plût , on luy
dit qu'elle eftoit belle , fans qu'elle
témoignaft s'en fâcher ; les tendres
déclarations fuivirent , elle les reçeut
en Femme d'efprit qui veut en profiter
fans fe commettre ; & là - deffus ,
grands deffeins de s'en faire aimer.
Promenades Comédies , Opéra
Feftes galantes , tout eft mis en ufage ,
& c'eft tous les jours quelque nouveau
Divertiffement . Cette maniere de vie
auffi agreable que commode , avoit
pour elle une douceur merveilleufe, &
> '
jamais
GALAN T. 19
jamais Femme Femme ne s'accommoda
mieux de l'abfence de fon Mary. Les
plus éclairez pourtant en fait de Galanterie
, s'apperçeurent bientoft qu'il
n'y avoit que des paroles à efperer
d'elle. Ils l'en eftimerent davantage
& n'en eurent pas moins d'empreffement
à fe rendre où ils croyoient la
devoir trouver. Jufques- là tout alloit
le mieux du monde ; mais ce qui gaſta
tout , ce fut un de ces Meffieurs du
bel air,qui fortement amoureux d'euxmefmes
fur leurs propres complaifancès
, s'imaginent qu'il n'y a point de
Femmes à l'épreuvè de leurs douceurs
, quand ils daignent fe donner
la peine d'en conter. Celuy - cy , dont
une Perruque blonde , des Rubans
bien compaffez , & force Point de
France répandu par tout , faifoient
le merite le plus eclatant , fe tenoit ſi
fort affuré des faveurs de la Belle dont
il s'agit , fur quelques Réponfes enjouées
qu'il n'avoit pas eu l'efprit de
comprendre , qu'il fe hazarda un jour
à pouf20
LE MERCURE
à pouffer les affaires un peu trop loin.
La Dame le regarda fierement , changea
de ftile , prit fon férieux , & rabatit
tellement fa vanité , qu'il en demeura
inconfolable . I fe croyoit.
beau, & trop plein du ridicule entêtement
qu'il avoit pour luy , il ne trouvoit
pas vray-femblable qu'il fe fuft
offert fans qu'on euſt accepté le Party.
Il examina de plus pres les manieres
de la Dame , la vit de belle humeur avec
ceux qu'il regardoit comme fes
Rivaux ; & fans fonger qu'ils ne luy
avoient pas donné les mefmes fujets
de plainte que luy , imputant à quelque
préoccupation de coeur ce qui
n'eftoit qu'un effet de fa vertu , il prit
confeil de fa jaloufie , & ne chercha
plus qu'à fe vanger de l'aveuglement
qu'elle avoit de faire des Heureux à
fon préjudice. Il en trouva l'occafion
& plus prompte & toute autre
qu'il ne l'efperoit . La Dame eftoit
allée à une Partie de Campagne pour
quelques jours avec une Amie. Par
malGALAN
T. 21
malheur pour elle , fon Mary revint
inopinément de Languedoc le lendemain
de cette Partie . Il fut furpris
de ne la point rencontrer en arrivant.
Celle qui l'avoit emmenée hors
de Paris eftoit un peu en réputation
de Coquete. Le chagrin le prit.
Il forma des foupçons , & il y fut
confirmé par l'Amant jaloux , qui
ayant fçeu fon retour , fut des premiers
à le voir. Comme ils avoient
toûjours vefcu enſemble avec affez
de familiarité , le Mary ne luy cacha
point la mauvaiſe humeur où le mettoit
l'imprudente Promenade de fa
Femme. Cet infidelle Amy qui ne
cherchoit qu'a fe vanger d'elle ,
crût qu'il ne pouvoit prendre mieux
fon temps. Il la juftifie en apparence
, & entrant dans le détail de toutes
les Connoiffances qu'elle a faites
depuis fon depart , pour prévenir
, dit - il , les méchans contes
que d'indifcrets Zélez luy en pourroient
faire , il les excufe d'une
ma22
LE MERCURE
inaniere qui la rend coupable de tout
ce qu'il feint de vouloir qu'il croye
innocent. Le Mary prend feu. Quelques
petites railleries que d'autres luy
font , & qui ont du raport avec cette
premiere accufation , achevent de le
bleffer jufqu'au vif. Il s'emporte , il
fulmine , & il auroit pris quelque réfolution
violente , fi fes veritables
Amis n'euffent détourné le coup.
Tout ce qu'ils peuvent gagner pourtant
, c'eft qu'en attendant qu'il foit
éclaircy des prétendues galanteries
de fa Femme , elle ira fe mettre dans
un Couvent qu'il leur nomme à douze
ou quinze lieuës de Paris . Deux Parentes
des plus prudes fe chargent de
luy porter l'ordre , & de le faire executer.
La Dame qui connoiffoit la
ſeverité de fon Mary , ne balance
point à faire ce qu'il fouhaite . La
voila dans le Couvent , dont heureufement
pour elle l'Abbeffe eftoit Soeur
d'un de ceux qui luy en avoient le plus
conté , quoy que ce commerce fuft
deGALAN
T.
23
demeuré inconnu à l'Amant jaloux.
Ainfi elle ne manqua pas de Lettres
de faveur pour tous les Privileges qui
pouvoient luy eſtre accordez . Elle
n'avoit pas trop beſoin d'une recommandation
particuliere. Ses manieres
engageantes & flateuſes en eftoient
une tres-forte pour elle , & il ne falloit
rien davantage pour la faire aimer de
tout le Couvent , C'eftoit une neceffité
pour elle d'y paffer quelque
temps , elle aimoit les plaifirs , & elle
s'en fit de tout ce qui en peut donner
dans la retraite . Elle noua fur tout
amitié avec une jeune Veuve Provençale
, Penſionnaire du Couvent comme
elle. Son langage la charma tellement
( il n'y en a point de plus agreable
pour les Dames ) qu'elle s'attacha
à l'étudier ; & comme il ne faut
que vouloir fortement les chofes pour
y réuffir , elle s'y rendit fi fçavante en
trois mois , qu'on l'eut prife pour une
Provençale originaire . Cependant il
y en avoit déja fix qu'elle eftoit réclufe
.
1
24. LE MERCURE
clufe. Sa prifon l'ennuyoit , & elle
fuccomba à la tentation de venir à Paris
incognito paffer quinze jours avec
fes Amies. L'Abbeffe , quoy qu'avec
un peu de peine , luy accorda ce congé
à l'inftante follicitation de fon Frere ,
à qui elle devoit ce qu'elle eftoit . Elle
fe précautionne pour n'eftre point découverte.
Une Amie avec qui elle
concerte fon deffein , & qui fe charge
de luy faire donner un Apartement en
lieu où elle ne foit connuë d'aucun
Domestique , la va prendre à deux
lieuës de Paris , & là mene chez la
Femme d'un vieux Confeiller , qui ne
l'ayant jamais veuë , la reçoit comme
une Dame qui arrive nouvellement de
Provence. Grande amitié qui fe lie
entr'elles. Il n'eſt parlé que de la
belle Provençale , c'eft fous ce nom
qu'on fonge à la divertir , & elle jouë
fi bien fon perfonnage , que ne voyant
que trois ou quatre de fes plus particuliers
Amis qui font avertis de tout ,
il eft impoffible qu'on la foupçonne
de
? GUA LAIN T.
25
.
de n'eftre pas ce qu'elle fe dit. Tout :
contribue à mettre fon fecret en affurance.
Le quartier où elle loge eſt
fort éloigné de fon Mary , elle ne
fort jamais que mafquée avec la Femme
du Confeiller ; & quand elle fait
quelque Partie de promenade avec
fon Amie , ce font tous Gens choifis
qui en font , & leur indifcretion
n'eft point à craindre pour elle. Trois
femaines fe paffent de cette forte, Elle
prend fes mefures pour toutes les chofes
qui peuvent obliger fon Mary à la
rappeller aupres de luy , & feignant
tout- à- coup d'avoir reçeu des nouvel
les qui la preffent de fe rendre en Pro
vencey elle ſe diſpoſe à s'aller renfer
mer dans le Couvent . Le jour eft pris
pour cela. Elle doit aller coucher avec
fon Amie à cinq ou fix lieuës de Pa❤
ris , & les adieux font déja à demyfaits
fans qu'on ait rien découvert de
ce qu'elle a intereſt a tenir caché. Dans
cette difpofition qui cuft pû prévoir
ce qui luy arrive ? Son Mary avoit
Tom. VII. B un
26 LE MERCURE
un Procés, le Confeiller qui la loge en
eft nommé Raporteur ; il cherche accés
aupres de luy , & s'adreffe a un
Gentilhomme avec qui il a fait connoiffance
en Languedoc , & qu'il fçait
eftre le tout-puiffant dans cette Maifon.
Le Gentilhomme prend volontiers
cette occafion de faire valoir fon
credit , & ils vont enſemble chez le
Confeiller le jour mefine que la fauffe
Provençale doit partir. Le Confeiller
s'eftoit enfermé dans fon Cabinet au
retour du Palais pour une Affaire
qu'il falloit neceffairement qu'il examinaft
fur l'heure. Il eftoit queſtion
d'attendre. Le Gentilhomme pour
mieux fervir fon Amy , le mene a
FApartement de Madame qu'il veut
mettre dans fes interefts. Comme il
y entroit fans façon a toutes les heures
du jour , il y monte fans qu'elle
en foit avertie , & il la furprend avec
la fauffe Provençale , qui ne s'attendoit
a rien moins qu'a une vifite de
fon Mary. Jugez de la ſurpriſe de
l'un
GALAN T. 27
Fun & de l'autre. Le Mary ne fçait
où il en eft. Il regarde , reconnoift
fa Femme , & troublé d'une
rencontre fi inopinée , ' il oublie fon
Procés , & n'écoute prefque point
ce que fon Amy dit en fa faveur. La
Dame n'eft pas moins embaraffée de
fon cofté ; mais comme elle voit le
pas dangereux pour elle , fi elle n'y
remedie par fon efprit , elle ne fe
déconcerte point , & parlant Pro
vençal au Gentilhomme qu'elle a déja
veu pluſieurs fois , elle luy dit cent
plaifanteries qui mettent le Mary dans
un embarres nouveau. Il demande
tout bas a fon Amy qui elle eft ,
& il luy répond de fi bonne foy
( comme il le croit ) que c'eſt une
Dame de Provence venue a Paris
pour affaires , que fon langage fervant
a confirmer ce qu'il luy dit , il
commence a croire que la reffemblance
des traits a pû le tromper , & le
ne s'en faut guére mefme qu'il ni
les trouve moins reffemblans qu'ils
B 2 пе
28 LE MERCURE
ne luy ont paru d'abord. Il s'approche
d'elle , l'examine , luy parle , &
le Gentilhomme luy ayant dit qu'il
falloit qu'elle follicitaft pour fon
Amy , elle promet de s'y employer
comme fi c'eftoit fon affaire propre.
Elle tient parole , & le Confeiller entrant
, c'eft elle qui commence la follicitation
; mais elle le fait avec tant
de grace & avec une telle liberté
d'efprit , que fon Mary ne peut croire
que fi elle eftoit fa Femme , elle euft
pû fe poffeder affez pour pouffer le
déguifement jufque là . Il fort tresfatisfait
du Confeiller ; & pour n'avoir
aucun fcrupule d'eftre la Dupe de
cette rencontre , il fe réfout d'aller
dés le lendemain trouver fa Femme
au Couvent. Elle y met ordre par la
promptitude de fon retour , & devihant
ce qu'il eft capable de faire pour
s'éclaircir , au lieu d'aller coucher où
fon Amie la devoit mener , elle mar
the toute la nuit , & arrive de tresgrand
matin au Couvent, L'Abbefle
à
qui
GALAN T..Ï 29
inà
qui elle rend compte de tout ,
ftruit la Touriere de ce qu'elle doit
dire , fi quelqu'un la vient demander.
Son Mary fait diligence , & arrive fix
heures apres elle. Il vient au Parloir?
On luy dit que fa Femme n'a prefque
point quité le Lit depuis huit jours ,
à caufe d'une legere indifpofition , &
elle paroît un quart - d'heure apres en
coifure de Convalefcente . La fatigue
du voyage , & le manque de dormir
pendant toute la nuit paffée, l'avoient
un peu abatuë. Cela vint le plus à
propos du monde. Comme fon Mary
ne luy trouva ny les mefmes ajuftemens
, ny la mefme vivacité de teint
qui l'avoit éblouy le jour précedent
dans la Provençale , il fut aifément
perfuadé qu'il y avoit eu de l'erreur
dans ce qu'il s'en eftoit figuré d'abord.
Cependent il avoit remarqué tant de
merite dans cette prétendue Provençale
, & il en eftoit tellement touché,
que fe tenant trop heureux de poffeder
une Perfonne qui luy reffembloit , &
B 3
eftant
LE MERCURE
1
eftant d'ailleurs convaincu qu'il y
avoit eu plus d'imprudence que de
crime dans la conduite de fa Femme ,
il luy dit les chofes les plus touchantes
pour luy faire oublier ce que fix mois
de clôture luy avoient pû cauſer de
chagrin . Elle garde quelque temps
fon férieux avec luy , luy fait fes plaintes
en bon accent François de fon injurienx
procedé , & apres quelques
feints refus de luy pardonner fi-toft
um outrage qui avoit fait tant de tort à
fa reputation ; elle fe rend aux preffans
témoignages de fa tendreffe , & retourne
avec luy le lendemain a Paris,
Il luy conte l'Avanture de la Provençale
qu'il promet de luy faire voir , &
il demeure un peu interdit , quand
l'eftant allé demander chez le Confeiller
› il apprend que fes affaires
l'avoient rapellée en Provence. Je ne
fçay fi un depart fi prompt luy a fait
foupçonner quelque chofe , mais il en
ufe tres-bien avec fa Femme , & il luy
laiffe mefme plus de liberté qu'il ne
luy
GALAN T. 31
luy en foufroit avant fon voyage de
Languedoc-
A propos de Languedoc , on vous
a dit vray, Madame , en vous apprenant
que Monfieur le Marquis de
Montanegre avoit eu l'agrément du
Roy pour fa Lieutenance Generale
du Bas Languedoc , & je ne fçay
comment j'oubliay la derniere fois
que je vous écrivis , a vous faire part
• de cette nouvelle. Toute la Province
en a témoigné de la joye ; &
comme elle connoît fon zele pour la
Religion , fa fidelité pour le fervice
de fon Maiftre , & fon desintéreffement
pour le bien dublic , elle ne
doute point que fon Gouvernement
ne luy procure toute forte d'avantages.
Il n'y a rien de plus glorieux pour luy ,
que la maniere dont il a plu au Roy
de le diftinguer entre un grand nombre
de Prétendans , pour luy confier
nn Pofte auffi important que celuy
dont je vous parle. Auffi faut - il
demeurer d'accord que M. le Mar-
B 4 quis
32 LE MERCURE
quis de Montanegre s'eftoit rendu
digne de cette préference , par l'attachement
qu'il a toûjours eu pour le
Service. Apres fes premieres Campagnes
, il fut Capitaine de Cavalerie
au Regiment de Monfieur , dont
il eut enfuite l'honneur d'eftre Meftre
de Camp pendant pluſieurs années .
& inefme de commander la Cavalerie
en Catalogne . Il donna de tresgrandes
marques de valeur & de courage
en foûtenant l'effort de celle des
Ennemis , lors qu'ils entreprirent de
fecourir Campedon que l'Armée du
-Roy affiegeoit. Ils eftoient des deux
tiers plus forts que nous , & Mr. de
Montanegre tout bleffé qu'il fut d'abord
, ne laiffa pas de fe jetter luy
feul dans un de leurs Efcadrons , pour
tâcher par fon exemple de ranimer les
Siens , que l'inégalité du nombre avoit
effrayez. Il mit cet Efcadron en defordre,
& s'eftant relevé de deffous fon
Cheval qui fut tué il fe défendit
long- temps l'Epée à la main , mais
enGALANT.
33
enfin une nouvelle bleffure qu'il reçeut
dans le corps , le fit tomber par terre ,
& entre les mains de ceux qui n'en
feroient pas aifément venus à bout
s'il n'eut efté mis par là hors de combat.
Cette Action , & beaucoup d'au
tres , ayant fait bruit à la Cour , il feroit
parvenu fans doute aux Commandens
dont le merite de ceux qui
luy reffemblent eft toûjours recompenſé
, fi la Paix des Pyrenées qui fe
fit peu de temps apres ne l'euft forcé
à fe retirer chez luy. Le Roy ne l'y
voulut pas laiffer inutile , & on
connuft l'eftime particuliere dont Sa
Majefté l'honoroit
par l'entrée
qu'Elle luy donna aux Etats Generaux
de Languedoc en qualité de Baron.
Cet honneur eftoit grand , mais
non pas au deffus d'une Perfonne
de fa naiffance. Il n'y en a guére
de plus illuftre , & je vay fatisfaire
avec joye a l'ordre que vous me donnez
de vous apprendre ce que j'en
fçay.
Mr. le
>
B S
34
LE MERCURE
Mr. le Marquis de Montanegre
prend fon origine de la Maifon d'Urre
en Dauphiné , qui partagée en douze
Branches il y a plus de deux cens ans ,
compte dans fes Alliances les Maifons
de Vefq , d'Ademar , de Berenger
, de Cornillon , & prefque tout
ce qu'il y a de grandes & anciennes
Familles dans cette Province , où
l'on fçait que la Nobleffe eft en poffeffion
de fe conferver depuis longtemps
dans toute fa pureté. On
trouve parmy les Titres de cette Maifon
des Vaffaux de la Terre d'Urre
annoblis il y a cinq cens ans , parun
Privilege particulier dont certaines
Familles confiderables du Dauphiné
jouiffoient en ce temps- là ; & ces
mefmes Titres font connoiſtre que
dés l'an 1266. il y avoit des Chevaliers
de l'Ordre de S. Jean de Jerufalen
dans la Maifon d'Urre, & qu'un
François d'Urre en prenoit la qualité.
Je ne vous parle point d'un
Aimé d'Urre, Seigneur des Teffie-
.
res,
GALAN T.. '35
res , Grand Maiftre de la Maifon du
Duc de Loraine , & dans le rang &
Palliance de l'ancienne Chevalerie de
Lorraine ; ny d'un autre des plus proches
de Mr. de Montanegre , qui fut
Lieutenant du Roy en Provence , fous
le Regne de Henry II . Nous y avons
veu de nos jours commander par
Commiffion Monfieur le Marquis
d'Ayguebonne de la mefme Maifon
d'Urre , qui fut fait Chevalier des Ordres
du Roy en 1646 , & que le Commandement
des Armées du Roy en
Italie , & le Gouvernement de Cafal,
ont fait affez connoiftre par tout. Ce
n'eft pas feulement de cette Illuftre
Maifon que Mr. le Marquis de Montanegre
tire les avantages de fa naiffance
; il trouve encor dequoy la relever
par Meffire Pierre de Libertas
fon Ayeul maternel , qui réduifit à
l'obeïffance du Roy Henry IV. la
Ville de Marſeille , que la perfidie
de quelques Particuliers luy avoit ar
rachée malgré elle , tandis que ce
B - 6 Grand
36.
LE MERCURE
Grand Prince eftoit occupé au Siege
d'Amiens . Son Action fi remarquable
dans l'Hiftoire ne s'effacera jamais
de la memoire des Marſeillois , qui
non contens de luy avoir érigé une
Statuë , font celebrer tous les ans un
Service en Corps de Ville , en reconnoiffance
de fa valeur & de fa fidelité.
Voilacomme les Grands Hommes
ne meurent jamais, Leur nom demeure
apres eux , & ils n'ont rien à craindre
du temps. Il eft vray qu'il n'eſt
pas permis d'eftre grand Homme
à
tous ceux qui le voudroient
devenir.
On a beau faire de belles Actions
,
elles font longtemps
ignorées
, fi on
n'eft d'une naiffance
à le faire d'abord
remarquer
; mais au moins files occafions
d'une bravoure
d'éclat ne s'offrent
pas , l'éfprit
eft une reffource
avec laquelle
on peut toûjours
faire
figure dans le monde ; & qui ne s'y
diftingue
par aucune qualité
recommandable
, n'eft à mon avis guere
diferent de cet Enfant- Ours que la
feuc
GALAN T.
37
feue Reyne de Pologne faifoit élever.
Je ne fçay , Madame , fi vous en avez
entendu parler. Il fut trouvé dans les
Forefts de Lithuanie , & pouvoit avoir
fept ou huit ans. Toutes ces manieres
firent préfumer qu'il avoit efté nourry
par une Ourfe. Les traits de fon vifage
eftoient affez beaux , mais on y
voyoit par tout des cicatrices . On ne
fçait fi elles venoient des ongles des
jeunes Ours fes Freres avec lefquels il
pouvoit s'eftre joué , ou des ronces
& des branchages des Bois qu'il traverfoit
, quand il fut pris , avec une
agilité merveilleufe . La Reyne à qui on
l'apporta , le fit mettre chez les Filles
de la Charité qu'elle a fondées à Varfovie
, & ordonna qu'on en prift tout
le foin poffible pour voir fi on pourroit
tirer quelque éclairciffement de fa vie
paffée , quand il auroit appris à parler,
Mais c'est ce qu'il n'a pu faire , quelque
peine qu'on ait prife pour luy faire
prononcer quelques paroles. On a
feulement remarqué qu'il entendoit ,
& au38
LE MERCURE
& aucun ufage de raifon ne luy eft venu.
Il s'approchoit de tout le monde ,
& faifoit le Signe de la Croix , parce
qu'à ce Signe on luy donnoit du pain ,
qu'il alloit en fuite dévorer en Befte.
Il déchiroit tout ce qu'il rencontroit
avec fes ongles & fes dents , & n'épargnoit
pas mefme fes habits. Son plus
grand plaifir eftoit de grater la terre ,
d'y faire des ouvertures , & de fe fauver
dedans. J'ay voulu fçavoir ce qu'il
eftoit devenu , & on m'a écrit depuis
quinze jours qu'apres la mort de la
Reyne on l'avoit donné à un Evefque
de Lithuanie , qui s'eftoit chargé d'en
prendre foin . Apparemment c'eftoit
quelque larcin fait à l'honneur qu'on
avoit voulu cacher en l'expofant dans
les Bois. Il s'en fait beaucoup d'autres
dans le monde dont on ne dit
mot , & il n'eft point de Belle qui
n'ait fon heure dangereufe quand les
Amans s'attachent à l'obferver. Les
Prudes mefmes ne s'en fauvent pas.
Voyez ce qu'un Expert fur cette matiere
GALAN T.
39
tiere en a ingénieuſement écrit depuis
peu.
L'HORLOGE
DES AMANS.
Pres la declaration
Qui marque une fincere & tendre
paffion,
Quand la Belle devient refveufe.
L'occafion fe montre beureufe ;
Et fil Amant ade l'efprit,
Ilen doit faire fon profit.
L'heure où l' Amant fe raccommode
Eft toujours une heure commode,
On veutfe racquiter du temps qu'on aperdu
Et la Belle eftant appaisée, (du,
Le coeurpourſe montrer de bonne foyren-
Nous rend toute entrepriſe aisée.
Ce moment fi chery des Hommes & des
Dieux ,
(yeux:
Eft en Chiffres
d'amour
écrit dedans
les
Decellepour qui l'onfoûpire,
Et bien heurenx qui l'y peut lire.
Une Femme dans le courroux
Où la met un Maryjaloux,
Aux
40
LE MERCURE
Aux defirs d'un Amant eft rarement cruelle.
L'occafion de fervanger
Eft une occafion trop belle,
Et l'heure du Dépit, l'eftſouvent du Berger.
Si parmy la réjouissance
D'une Fefte donnée enquelque beau Iardin,
Celle que vous aimez lors que moins ony
penfe,
S'éclipfe & difparoift foudain,
Suivez-la , l'amourfe declare.
Ce n'eft pas fans deffein que la Belle s'égare.
Une Fiere veutdu respect,
Cherche dans fa conduite un Amant circonfpect.
Et quicontre lamédifance
En tous lieux prenne fadefence;
Son honneurfauvé de ces coups
Se defendra mal contre vous.
Celle que le chagrin dévore,
Qui ne vit que dans un grand düeil,
Et d'une cendre qu'elle adore
Semble n'aimer que le cercueil,
Quoy qu'on la croye inconfolable,
N'eft pas toujours inéxorable.
Le
GALANT
41
4 La douleur n'eftant point vertu ,
Nefournit que defoibles armes,
Et l'amour eft mal combatu
Par lalangueur & par les armes.
Commefouvent lapeine irrite le defir,
Pour objet de vos voeux s'il vous plaift de
choifir
Quelque Prude à vos yeux aimable,
Ne vous allarmez point de fa grande froideur,
Par vos foins , vos reſpects , montrez luy
voftre ardeur,
Et laiffez faire au temps , il la rendre
traitable,
Elle ne croira pas en avoir moins d'honneur,
Pour donner à l'amour une place en fon
coeur.
Je ne fçay fi l'Autheur de ces Vers
eft auffi bien fondé en raiſon qu'il le
croit eftre , mais je fçay que vous en
avez beaucoup d'eftimer autant que
vous faites le Compliment que je vous
ay envoyé de M. de Roubin. Il en a
fait un autre que vous ne ferez pas fachée
LE MERCURE
chée de voir, Comme l'Académie
Royale d'Arles eft affociée à celle de
Paris , & qu'elle a toûjours pris foin
d'entretenir avec cet Illuftre Corps ,
une correfpondance dont elle s'eftime
glorieufe , en députant Mr. de Roubin
pour venir prefenter au Roy l'Eftampe
du fuperbe Obelifque dont je
vous ay parlé la derniere fois , elle le
chargea d'en offrir en fuite à Meffieurs
de l'Académie Françoife. L'Avis
leur en ayant efté donné , ils luy firent
dire par M. l'Abbé Tallemant le
jeune qui eft prefentement Directeur
de la Compagnie (car on en élit un
nouveau tous les trois mois ) qu'ils
attendoient avec beaucoup de joye
l'honneur qu'il leur vouloit faire , &
que quand il luy plairoit venir à leur
Affemblée , il y feroit tres-bien reçeu.
Sur cette affurance , ce Député ſe
rendit à l'Apartement du Louvre que
le Roy leur a donné pour leurs Conferences
, fans les avoir fait avertir
du jour. Il y fut placé au lieu le plus
.
bonoGALANT.
43
honorable. & avant que leur diftribuer
les Estampes de l'Obelifque
qu'il leur avoit préparées , avec des
copies du Sonnet que vous avez veu
de luy fur ce fujet , il leur parla en ees
termes.
ME
ESSIEURS ,
L'Académie Royale d'Arles qui
me procure aujourd'huy l'honneur de paroiftre
dans cette illuftre Affemblée , compofée
de tout ce qu'il y a de plus grand &
de plus augufte dans la Republique des
Lettres , veut en ufer aupres de la voftre
comme une Fille bien née , qui vient de
temps en temps rendre compte defes occupations
& defa conduite à fa Mere , afin
de fe conferver dans fa bien- veillance.
C'est pour cela , Meßieurs , qu'elle m'a
chargé de vous faire part de ce fuperbe
& majestueux Monument qui vient d'efre
érigé par fes foins à l'honneur de
noftre Invincible Monarque , & qu'elle
croit pouvoir avec juſtice compter au
nombre de fes Ouvrages , puis que c'eſt
elle
44
LE MERCURE
elle qui en infpira le premier deffein , qui
en a follicité l'execution , & qui a conduit
enfin fi heureusement l'entrepriſe
qu'elle a merité nonfeulement les accla-
´mations du Public , & les applaudiffemens
de la Cour ; mais , ce qui luy eft
encor plus glorieux , les complaifances
mefme du plus grand Roy de la Terre.
Jusqu'icy , Meßieurs , je l'avoue , nos
·Mufes timides & tremblantes , fe défiant
-de leurs forces , n'avoient encor rien entrepris
de confiderable à fa gloire ; & ce-
› dant aux voftres l'avantage de celebrer
fes Victoires par tout le monde , elles fe
contentoient de chanter enfecret quelques
Hymnes à fa louange , de brûler à fon
bonneur quelque grain d'Encens , & de
venir femer de temps en temps quelques
Fleurs fur le marche- pied de fon Trône ;
mais aujourd'huy , Meßieurs , elles portent
bien plus haut leur ambition , & voulant
donner des marques plus éclatantes
de la grandeur de leur zele à cet incomparable
Monarque , elles viennent de luy
confacrer un ouvrage , qui malgrél'injure
3 GALAIN T
45
ن ا
4
i jure des Temps , & la violence mesme
des Elemens , eft affuré de pouvoir durer
autant que le Monde. Ne croyez pas
neantmoins , Meßieurs , qu'il foit de la
nature de ceux que vous enfantez tous les
jours , à qui la beauté du Stile , la fublimité
des Penfees , la force de l'Eloquence,
la reputation enfin & le merite des Autheurs
, font comme autant de garans
d'Immortalité. Non , Meßieurs , celuy
dontje parle icy , doit eftre regardé plutoft
comme un effort de nos mains , que de
noftre efprit , où par un heureux artifice ,
ayant fait fupléer la Nature à l'Art , &
lamatiere à la forme , nous avons trouvé
le fecret defauver eternellement de l'Oubly,
l'Augufte Nom de Lorus LE
GRAND , en legravant fur le Marbre
&fur la Granite avec des Caracteres ineffaçables.
C'est en quoy , Meßieurs je
ne fçaurois m'empefcher de m'applaudir
en fecret de cette loitable précaution que
nous avons eue pour fa gloire , quand je
confidere fur tout à combien de malheu
reux accidens font fouvent exfpofez les
V
Оц-
46
LE
MERCURE
Ouvrages mefmes des plus grands Hom ~
mes. N'eft- ce pas en effet une déplorable.
conftume , ouplutoft une malheureufe neceßité
, que celle de confier , comme on
fait tous lesjours , les Veritez les plus importantes
de noftre Hiftoire , à la bonne
foy d'un Dépofitaire außi foible , außi.
leger , & außi périffable que le Papier ,
qu'un Enfant déchire , que le Vent emporte
, que les Vers rongent , que l'Eau pourrit,
& que lefeu confume avec tant defacilité
? En verité, Meßieurs , je tremble
pour l'intereft des Mufes de noftre France,
toutes les fois que je m'imagine qu'il ne
faudroit qu'une petite étincelle pour embrafer
& réduire en cendres toute la Bibliotheque
du Louvre , & priver ainfi
malheureusement la Pofterité dufruit prétieux
de tant defueurs & de tant de veilles
que vous confacrez au Public , & qui
devroient immortaliser vos Illuftres Noms
dans la memoire des Hommes , außi bien
que celuy de noftre Augufte Monarque.
Graces au Ciel , Meßieurs , nous avons
trouvé le moyen de le mettre à couvert de
GRS
GALANT. 47
oes injuftices de la Fortune, &l'Academie
Royale d'Arles peut dire maintenant avec
raifon , de ce grand & fuperbe Livre qu'-
elle vient de confacrer à fa gloire , ce que
le Poëte n'a dit autrefois du fien quepar
vanité:
Exegi monumentum ære perennius,
Quod non imber edax , nec Aquilo
impotens , & c.
Vous en allez juger , Meßieurs , par ces.
Exemplaires que je fuis chargé de vous en
offrir , & que vous aurez s'il vousplaift,
la bonté de recevoir avec complaisance
de la part d'une Compagnie toute remplie
defentimens de refpect & de veneration
pour la voftre , & qui ne fouhaite rien
tant au monde que de fe pouvoir rendre
digne par fes fervices de cette Adoption
glorieufe dont il vous a plû l'honorer,
LeCompliment , le Sonnet & les
Eftampés de l'Obelifque , dont celle
qu'on avoit deftinée pour la Salle de
l'Académie eftoit enrichie d'une
fort
48
LE MERCURE
fort belle Bordure , tout fut reçeu
avec applaudiffement de cette Illuftre
Affemblée , au nom de laquelle le
Directeur remercia M. de Roubin
avec les termes les plus civils , & apres
luy avoir donné mille affurances de l'e+
ftime particuliere que la Compagnie
avoit toûjours eue pour l'Académie
Royale d'Arles , il fe plaignit obligeamment
de ce que ne l'ayant pas
averty du jour qu'il avoit choify pour
leur faire l'honneur qu'ils recevoient ,
il luy avoit ofté le moyen de fe préparer
à luy répondre avec plus d'orne.
ment , & de faire tenir une Affemblée
extraordinaire qui luy auroit donné
un plus grand nombre d'Approbateurs.
Il le fupplia cependant au nom
de la Compagnie , de vouloir donner
à M²,de Mezeray , qui en eſt le Secre
taire , une copie de fon Difcours pour
la mettre dans leur Regiftre. On luy
fit les honneurs entiers , & ces Meffieurs
luy donnerent part aux Jettons
comme à une Perfonne de leur Corps .
•
Je
GALANT.
49
Je croy , Madame , que vous n'igno
rez pas que c'eſt une Liberalité du Roy
qui leur donne quarante Jettons d'argent
pour chaque Seance. Ils font diftribuez
à ceux qui s'y rencontrent , &
beaucoup d'entre eux fe font honneur
de s'y trouver pour les recevoir . Comme
les chofes dépendent quelquefois
autant de la maniere dont elles font
tournées , que de ce qu'elles valent par
elles- mefmes , la Ville d'Arles a bien
lieu d'eftre fatisfaite , pnis que fi le zele
qu'elle a pour le Roy luy a fait faire de
la dépenfe , on peut- dire que Mr. de
Roubin en a relevé le prix . L'Académie
qui l'a choifi dans fon Corps pour
cette Députation , ne doit pas eftre
moins contente d'avoir nommé une
Perfonne dont l'Efprit a fi avantageufement
foûtenu la réputation que cette
Compagnie s'eft acquife parmy ceux
qui connoiffent ce que c'eft que les belles
Lettres.
Vos Amies fe revolteront peuteftre
contre deux Vers Latins em-
Tom. VII . C ployez
50. LE MERCURE
ployez dans le Compliment ; mais
elles doivent fonger qu'ils ont bonne
grace avec des Sçavans , & je me raporte
a ce que vous leur direz , fi elles
vous en demandent l'explication.
Ces Affemblées d'Hommes choifis
pour les belles Connoiffances , font
jugées fi neceffaires dans tous les Etats
bien policez , qu'a l'exemple de l'Academie
Francoife , Madame Royale
en établit une à Turin. Les Séances
s'en doivent tenir dans l'un de fes Palais
, où Son Alteffe Royale inftitué
une autre Académie pour tous les
exercices du Corps qui peuvent perfectionner
un Gentil-homme. Elle
choifit pour cela les plus habiles Maiftres
qu'on puiffe trouver. Ce n'eft
pas la feule marque que cette grande
Princeffe donne a fes Sujets du foin
qu'elle a de leurs avantages. La recolte
des Grains ayant efté tresmédiocre
cette année en Piémont ,
elle n'a pu voir ce que fes Peuples auroient
a foufrir de cette difette , fans
que
GALAN T. SI
que fa bonté fe foit intereffée a les fecourir.
Les groffes fommes d'argent
qu'elle a repandues pour faire venir
des Grains de dehors , ont reparé
l'indigence où ils fe trouvoient , &
par fa genérofité accoûtumée elle a
fait naître pour eux l'abondance au milieu
de la fterilité.
Je me réjouis avec vous , Madame,
de ce que vous avez des Amies d'un
efprit fi vif & fi éclairé , qu'elles n'ont
point eu befoin de l'Explication que je
vous envoyay la dernière fois de l'Enigme
de la Lettre R. pour deviner
ce que c'eftoit . Quoy que bien des
Gens ayent inutilement tâche d'en
venir à bout , je veux croire qu'elles
n'en ont point efté embaraffées ; &
puis qu'elles ont tant de facilité à déveloper
les chofes obfcures , demandez-
leur , je vous prie , quel peut eſtre
le fens de ces Vers .
c 2 ENI
52 LE MERCURE
ENIGM E.
Ans un double &Jombreparterre
Eclairé de rayons divers,
T'allume unefoudaine guerre
Entredeux Amus que je fers.
I'intereffe dans leurs querelles
Ungrand nombre de Demoiselles
Quifont mille cris éclatans .
Cependant toute la Difpute
Finit entre les Combatans.
Par la bizarre culebute
Des reftes d'un Squelete affreux
Brufquement
fortis de leurs creux.
7
Voila dequoy exercer vos fpirituelles
Amies. Je leur laiffe le plaifir entier
de deviner,& ne leur feray point le tort
de vous envoyer le mot de l'Enigme.
Si elles ne l'attrapent pas , le fecours
eft preft. Il ne vous coûtera que la
peine de le demander , & vous l'apprendrez
dans ma Lettre du Mois prochain
. Je voudrois qu'il n'en coûtaſt
pas davantage pour avoir ce que fait
Monfieur le Duc de S. Aignan ; mais
comGALAN
T. 53
comme il n'en garde point de Copies,
on n'a de luy que ce que le hazard fait
recouvrer de ceux à qui il peut l'avoir
adreffé. C'eſt par ce moyen que la
Ballade qui fuit m'eft tombée entre
les mains.
BALLA DE
AU ROY.
CH
Harmant & glorieux Vainqueur
Qui mettez tout feus voftre Empire,
Ce quife paffe dans mon coeur
Vous voulez donc l'aprendre , SIRE ?
Helas ! à toute beure ilfoupire.
Et dit accablé de travaux,
Que brûler& ne l'ofer dire,
Est le plus grand de tous les maux.
Mon efprit n'a plus de vigueur,
Rien n'est pareil à mon martyre,
Et dans l'excés de ma langueur,
Je nefçay ce que je defire.
Achaque inftant mon mal empire,
Tay des faloux , j'ay des Rivaux ;
Mais brûler& ne l'ofer dire,
Eft leplusgrand de tous mes maux.
.
C 3
0%
54
LE MERCURE
4
On voit en ma triste couleur
Un changement que l'on admire.
L'excés de ma vive douleur,
Tous les plaifirs vient m'interdire.
Fenefçay fi l'on peut décrire .
Des tourmens qui n'ontpoint d'égaux ;
Maisbrûler& ne l'ofer dire
Eft leplus grand de tous les maux .
ENVO Y.
Ah! Grand Roy , voit- on rien depire,
Entre les plus fiers Animaux,
Que l'Hommefujet à medire ;
Et brúler & ne l'ofer dire.
N'est-ce pas le plus grand des maux ?
Vous voyez , Madame , que le
Genie de Monfieur le Duc de Saint
Aignan eft univerfel , & que la contrainte
des Rimes qui embaraffe dans
ces fortes d'Ouvrages , ne luy ofte
rien de fa facilité ordinaire a s'exprimer.
Il donne toûjours fes ordres
dans fon Gouvernement avec une
application qui met les Rades du Havre
GALAN T. 55
vre dans une entiere feûreté , & les
Armateurs ennemis ne fe hazardent
plus a faire aucune entrepriſe de ce
cofté la depuis que le Roy luy a fait
l'honneur de luy donner une Barque
longue toute équipée , avec laquelle
il empefchera facilement ces Pyrates
de troubler le commerce comme ils
avoient accoûtumé.
Au refte , Madame , doutez tant
qu'il vous plaira que le Solitaire dont
Vous avez appris l'avanture par ma
derniere Lettre , ait paffé fi aveuglement
de l'Indiférence a l'Amour,
je puis vous affurer qu'il n'y a rien
de plus vray que le Procés intenté
par le Pere pour faire caffer fon
Mariage. S'il y a quelque chofe qui
vous bleffe dans la Perfonne qu'il
avoit choiſie pour faire renoncer fon
Fils a l'infenfibilité , vous ne devez
point vous en prendre a moy , qui aime
mieux vous conter les chofes dans
leurs plus veritables circonftances ,
que de les falfifier pour les embellir.
C 4
11
56 LE MERCURE
Il en arrive tous les jours de fi extraordinaires
, que toutes wrayes qu'elles
font , elles femblent quelquefois s'éloigner
du vrayfemblable. Ainfi je ne
doute point qu'il ne fe trouvedes Incrédules
fur l'Hiftoire de la Fauffe
Provençale. Quoy qu'en vous l'écrivant
je n'aye fait que fuivre les Memoires
qui m'en ont efté donnez , vous
aurez peut-eftre peine vous- mefme à
vous perfuader qu'un Mary puiffe parler
à la propre Femme , & s'imaginer
qu'elle ne la foit pas , Mais outre le
Langage Provençal qui luy devoit
eftre inconnu , & les autres particularitez
qui établiffent le Fait , combien
avons- nous veu de Gens fe tromper à
la reffemblance des traits ? L'Affaire
de Martin Guerre qui a fait autrefois
tant de bruit au Parlement de Touloufe
, en eft une preuve inconteftable
, & en voicy un exemple fort récent
dont je vous vay faire le détail en
peu de mots.
Il n'y a qu'un mois ou deux qu'un
MiGALANT.
57
lord ayant une Charge fort confidérable
dans la Maifon du Roy d'Angleterre,
eut diférent avec deux Seigneurs
de cette Nation , contre lefquels , fur
quelques paroles fächeufes qui leur é
chaperent , il fut obligé de mettre l'Epée
à la main. Il en demeura un fur la
place, & cette mort luy fit paffer promtement
la Mer pour ſe mettre à couvert
des porfuites qu'il devoit craindre.
Son Pere qui eft un fort grand
Seigneur , & tres - riche , donna fes or
dres fur l'heure en diférens lieux où le
Milord pouvoit s'eftre retiré , & il
écrivit entr'autres à un Banquier de
Paris de fa connoiflance, pour le prier,
fi fon Fils s'adreffoit à luy , de ne luy
refufer pas l'affiftance de fa Bourſe.
La Lettre eft rendue au Banquier , qui
le lendemain reçoit un Billet du Milord.
Ce Billet eftoit un avis de fon
arrivée à Verſailles & un honnefte
emprunt de cent Piſtoles qu'il le prioit
de donner au prefent Porteur. Le Banquier
qui avoit eu déja des affaires avec
C S
>
luy
58 LE MERCURE
luy dans un Voyage qu'il avoit fait
en France , examine l'écriture , la reconnoift
, s'informe de bien des chofes
fur lesquelles on luy répond jufte
, & compte auffi- toft l'argent .
Autre Billet à un nommé Gouin,
Tailleur Anglois . Le caractere luy
eftoit connu , & fur cette caution il
accompagne l'Agent du Milord chez
divers Marchands . On leve des Etoffes
, on choifit des Points de France
: tout fuit , Plumes , Perruque , Baudrier
, Rubans ; gain raiſonnable , &
credit par tout. La facilité des Prefteurs
engage le Milord à doubler fon
équipage. Ils fourniffent de nouveau,
& celuy qui a déja donné du Point
de France , eft le feul qui refufe de
s'embarquer plus loin fans fçavoir
qui le payera. On luy nomme le
Bancquier. Il leva trouver , prend fa
parole , & continue à faire credit. Cependant
le Milord fait fort grand'
chere a Verfailles . 11 fe donne les
Violons & les Hautsbois, & fa dépenfe
GALAN T. 39
fe ayant fait bruit , on s'étonne de ne
le point voir chez les Perſonnes de
qualité d'Angleterre qui font à la
Cour. Ceux avec qui il eft entré en
commerce de plaiſirs luy en demandent
la caufe. Il répond qu'il n'eſt
point de condition a aller chercher les
Gens. Cette réponſe fi peu digne de
celuy qu'il ſe diſoit eftre, fait foupçonner
quelque fourberie . On l'obſerve,
il s'en apperçoit , & trouve a propos
de décamper. 11 part de nuit avec fon
Agent , & fa fuite ne laifle plus douter
dela verité. C'eftoit en effet un faux
Milord qui avoit fi bien copié le veritable
, que le Banquier qui luy avoit
parlé deux fois n'avoit pû connoiftre
qu'il le dupoit. Comme il en avoit
tous les traits , il s'eftoit attaché a
contrefaire fon écriture , & elle eftoit fi
femblable , que tout autre s'y fuſt laiſſe
attraper. Le Marchand de Point de
France alla trouver le Banquier . Il paya
les chofes dont il avoit répondu, & les
autres Marchands ont pris patience.
C 6 Nous
60 LE MERCURE
Co
ment
Nous avons eu des nouvelles de
Conftantinople qui nous apprennent
que M. le Marquis de Nointel noftre
Ambaffadeur à la Porte , y avoit foûtenu
comme il devoit la Dignité de
fon caractere. Il s'apperçeut à fa premiere
Audiance du Grand Vifir , que
le Siege qu'on luy donnoit , n'eftoit
point à l'ordinaire vis- à- vis du fien fur
le Sofa , qui eft un Tapis en façon
d'Eftrade. Il en voulut prendre un autre
dont deux Turcs fe faifirent pour
l'en empefcher, Il le leur arracha des
mains , & le mit fur le Sofa , où il s'affit
en attendant l'arrivée du Grand Vifir
qui eftoit alors au Divan . On courut
l'avertir de l'action de Mr. de
Nointel , auquel il envoya dire par
Mauro Cordato fon premier Drogman
, qu'il ne luy donneroit point Audiance
, s'il n'eftoit affis hors du Sofa.
Mr. de Nointel répondit au Drogman
que le Grand Vifir pouvoit ordonner
de fon Siege , mais non pas de fa Perfonne
, & s'en alla dans le mefine inftant
ade
innd
Gra
par
dans
fer.
point
OU
feurdo
Conten
fé,le
prendr
Predece
account
'
accou
biende
GALAN T.- 6.1
ftant. Le Grand Vifir luy a fait dire
depuis qu'il ne laifferoit pas de luy accorder
comme auparavant toutes les
chofes qui regardoient le Commerce ,
fuivant les Capitulations qui en avoient
efté faites. Il eft certain que cette entrepriſe
ne fe fait point particulierement
contre la France. Les meſmes
raifons ont empefché d'autres Ambaſfadeurs
d'aller à l'Audiance . C'eſt une
innovation que veut faire le nouveau
Grand Vifir qui cherche à fe diftinguer
par quelque chofe de ceux qu'on a veus
dans le mefme Employ. Il paroift fort
fier , & l'on remarque qu'il ne donne
point le Caffetan aux Ambaſſadeurs ,
ou pour m'expliquer mieux , qu'il ne
leur donne point de Vefte , & qu'il le
contente de leur faire preſenter le Caffé
, le Sorbec & le Parfum , fans le
prendre avec eux , à l'exemple de fon
Predeceffeur. Comme je ne fuis pas
accouſtumé au Sorbec , & que je ne
m'accommode point du Parfum , j'ay
bien de la peine à croire que cela vaille
la
62 LE MER CU RE
la Collation inpromptu qu'une Dame
donna il y a quelques jours a deux
de fes Amies , & a trois Cavaliers qui
fetrouverent chez elle. Les Confitures
n'y furent point épargnées , &
elles donnerent lieu aux douceurs qui
furent dites aux Belles. Toutes les
trois valent bien qu'on leur en conte ;
& les Cavaliers ayant de l'efprit , & ſe
meflant de faire des Vers , l'Inpromptu
de la Collation fut caufe qu'on
leur en demanda un a chacun d'eux
pour celle des Dames que le hazard
luy deftineroit. On tira au fort , & le
premier qui prit un Billet ne fut pas
faché de voir qu'il eftoit remply du
Nom d'une aimable Brune à qui il y
avoit déja quelque temps qu'il en contoit.
Il fit pour elle ce Madrigal .
REPROCHE DE N'AIMER
point affez.
Eft pour vofire intereft plutoft que
pour moymesme,
Que
GALAN T.
63
Que vous devez m'aimer autant que je
vous aime.
Si voftre ampur eftoit égal au mien
Vous goufteriez cent douceurs que jegoufte's
Vous vous feriez mille plaifirs de rien.
Pour n'aimer pas affez voila ce qu'il en
coufte.
Ab , Philis , vous y perdez bien.
La Dame qui donnoit la Collation
, fut celle pour qui le fecond
eut à faire un Inpromptu , & il en
prit le fujet fur la profufion de fes
Confitures..
CONFITURES DONNEES.
T
Rouveroit- on , Iris , des ames affex
dures
Pour ne pas adorer & vous & vos bienfaits
?
Vous joignez la douceur de vos divins attraits,
A celle de vos Confitures.
Cependant n'en deplaiſe à toutes vos faveurs
Je
64
MERCURE LE
Je meplains au milieu de mes bonnes fortunes
:
Au lieu de me donner , Iris , tant de douceurs,
Helas ! dites-m'en quelques unes.
Vos appasfont doux à mes yeux,
Vos Confitures à ma bouche;
Mais moncoeur merite bien mieux
Quelqu'autre douceur qui le touche.
Le Nom de la troifiéme Dame fut
tiré par un Cavalier qui ne l'avoit
jamais veuë avant ce jour là. Elle eft
blonde , a le teint vif, & les yeux fi
perçans , qu'en ayant eſté charmé d'abord
, il ne s'en failloit
guere qu'il ne
luy euft déja fait une declaration en
forme. Ce fut là- deffus qu'il fit ces
Vers.
PASSION NAISSANTE.
Uoy déja d'un amour fi tendre
Je mefens le coeur enflâmé !
Deux beauxyeux dés l'abord ont - ils du me
Surprendre !
C'est trop toft en eftre charmé.
Pour
GALANT 65
*
.
Pourquoy ne me pas mieux defendre
?
Aimerois je autrement quand je ferois
aimé.
Je ne fçay ce qui en arrivera.
L'Autheur de ce dernier Inpromptu
femble eftre touché tout de bon
du merite de la Dame qui le trouve
fort à fon gré. Il la voit chez
elle , luy rend de grands foins , &
ce qui n'a commencé que par une
Galanterie d'enjoüement , pourra finir
par un attachement veritable. Ce
font des coups ordinaires de l'Amour.
Il a caufé depuis peu un des
plus bizarres Incidens dont vous ayez
jamais entendu parler , & voicy de
quelle maniere.
Une jeune Veuve dont la beauté
attiroit des Soûpirans , l'efprit des
louanges , & l'air coquet des railleries
, avoit l'adreffe de ménager
trois Amans que des raifons d'intereft
ou de vanité luy avoient fait choifir
d'u naffez diférent caractere. L'un
eftoit
66 LE MERCURE
eftoit un jeune Etourdy , Marquis à
bon titre , un peu gueux , mais bien
fait , & fort capable de fe faire aimer.
Il avoit l'air bon , ne manquoit de rien
en apparence , & vivoit avec tout l'éclat
qu'auroit pû faire un Homme de
fa naiffance , à qui la Fortune auroit
efté plus favorable qu'à luy. L'autre
eftoit un petit Vieillard , toûjours
propre , de bonne humeur , liberal ,
& cette derniere qualité valoit bien
qu'on ne prift point garde à fes années.
Il avoit efté autrefois Banquier,
s'eftoit meflé en fuite de plus d'une
affaire , & par des voyes inconnuës ,
avoit trouvé moyen de fe rendre un
des plus riches Roturiers du Royaume.
Les vifites du Marquis luy faifoient
paffer de méchans momens ,
fes grands airs n'eftoient point à fon
ufage , & c'eftoit quelque chofe de
fi redoutable pour luy , qu'il eftoit
contraint de quiter la place fi toft
qu'il entroit. Il en avoit fait fes
plaintes a la Dame , qui ne s'en incomGALAN
T. 67
י
commodoit pas. Elle tournoit finement
les chofes & deux ou trois
paroles flateufes menoient le bon
Homme où elle vouloit . Son troifiéme
Amant eftoit d'une efpece oppofée
a l'un & a l'autre. Il tenoit le
milieu entre le Marquis & le Banquier.
Une Charge de Robe le rendoit
confidérable , & il n'avoit rien
d'ailleurs qui le fift trop diftinguer.
Point de defaut remarquable , point
de vertu particuliere , il fervoit fes
Amis , & fans élevation ny baffelfe
il s'eftoit acquis la réputation
d'honnefte Homme. La belle Veuve
l'attendoit un foir. Les jours
eftoient longs , & il ne devoit venir
que fort tard. Une raifon importante
l'obligeoit d'en ufer ainfi. Elle
avoit un Procés dont il eftoit Ra
porteur , & fi on l'euft veu entrer
chez elle , fes Parties auroient eu
droit de le réfufer. Elle croyoit
le petit Vieillard a l'une de fes Terres
, le Marquis. ne devoit pas revenis
68 LE MERCURE
nir fi-toft de la Cour , & fur cette affurance
elle avoit donné le rendezvous
; mais comme les Coquetes font
nées pour les Avantures , le Vieillard
entra lors qu'elle y penfoit le moins .
Il eftoit dans fa propreté ordinaire.
Un Habit de Tafetas noir tout chamarré
de Dentelle, le Bas de foye bien
tiré , Perruque blonde , & un Rabat
d'un Point de France admirable. A
peine eut-il dit à la Veuve que l'impatience
de la revoir luy avoit fait précipiter
fon retour , qu'on entendit le
bruit d'un Carroffe à fix Chevaux . Il
arreſta devant fa Maifon , on en defcendit
avec grand fracas , on heurta
fort rudement à la Porte , & l'on entra
de plein- pied , fans s'informer fi on
eftoit en humeur de voir les Gens . La
Dame prefta l'oreille , & au bruit qui
fe faifoit, elle n'eut pas de peine à connoiftre
les manieres du Marquis . Elle
s'en trouva embaraffée , il commençoit
à faire nuit , le Confeiller devoit venir
à onze heures , & pour ne fe point
brouilGALAN
T .. 69
brouiller avec luy il falloit fe défaire
de deux Amans. Le Vieillard n'eftoit
pas moins en peine de fon cofté, l'heu- ,
re induë pour un Homme de fa forte
le pouvoit rendre fufpect au Marquis
dont il avoit déja effuyé quelque brufquerie
, & ne voulant s'expofer ny à
fes emportemens jaloux , ny à fe voirtraité
en petit Bourgeois , il témoigna
fon inquiétude à la Veuve. Elle en fut
ravie , & luy propofa d'entrer dans un
Balcon aupres duquel il eftoit affis .
Le Party luy plut , il ouvrit promptement
le Balcon , & n'eut que le temps.
d'en faire fermer la Porte apres qu'il s'y
fut jetté. Le Marquis dit d'abord à la
belle Veuve qu'il n'eftoit venu que
pour elle feule , ayant à fe trouver le
lendemain au lever du Roy ; que fes
Chevaux eftant fatiguez , il s'eftoit mis
dans le Caroffe d'un Duc de fes Amis
qui l'avoit defcendu à fa Porte , & qu'il
efperoit qu'elle voudroit bien luy prefter
le fien pour le ramener chez luy
quand il feroit temps de la quiter. Elle
у соп-
LE MERCURE
y confentit, & apres avoir donné ordre
qu'on avertiſt fon Cocher de fe tenir
preft , elle entra en converſation avec
le Marquis. Il luy parla de fon amour ,
luy fit quelque reproche de certaines
vifites qu'elle recevoit , & luy demanda
fur tout des nouvelles du petit Banquier
qu'on luy faifoit le tort dans le
monde de luy donner pour Amant . II
le tourna en ridicule , & adjoûta que s'il
lerencontroit encore chez elle comme
il avoit déja fait , il ne manqueroit pas
a le divertir agreablement . La Dame
qui avoit intereſt a fe conferver le petit
Vieillard, & qui n'eftant que Coquete,
n'aimoit pas qu'on fift le Souverain
avec elle , releva fes paroles d'un ton
plus haut que le fien , & luy ayant dit
qu'elle ne devoit compte de fes actions
a perfonne. Elle luy témoigna fierement
s'il ne luy rendoit des foins que
dans l'efperance du droit de maiftrife ,
il ne fe pouvoit plus mal adreffer. Le
Marquis luy répondit que fon deffein
n'eftoit pas de prendre aucune autorité
fur
GALANT. 71
fur fes fentimens , qu'il difputeroit volontiers
fon coeur avec un autre , mais
qu'il y alloit de fa gloire de ne pas fouffrir
un Rival qu'elle ne luy pouvoit
donner fans fe faire tort a elle- mefme.
Ces jaloufies de gloire ne fatisfirent
point la belle Veuve . Elle pretendit
qu'elles faifoient voir trop peu de tendreffe,
& que fi on en devoit pardonner
quelques-unes , ce ne pouvoit eftre que
celles qui eftoient caufées par l'amour.
Il fe dit la- deffus des chofes affez délicates.
Le Marquis demeura dans (on
chagrin, & ne put s'empefcher de faire
conoître a la Dame qu'il l'eftimoit trop
pour la foupçonner de répondre a la
paffion du Banquier;mais que fi ces petits
Meffts. n'avoient pas dans leur per- .
fonne dequoy fe faire aimer comme les
Gens de qualité, ils fe faifoient fouffrir
par de certains endroits... La Veuve ne
le laiffa pas achever. Sa fierté luy fit dire
quelque chofe de choquant pour luy,
qu'il voulut bien endurer d'elle , mais
dont il fit porter la peine a fon Rival,en
redou72
LE MERCURE
redoublant les menaces qu'il avoit déja
faites de le divertir à la premiere occafion.
Il parloit fi haut , que le Vieillard
qui entendoit tout , trembloit de
crainte dans le Balcon où il s'eftoit enfermé
; mais il n'en fut pas quite pour
cela , & prefque auffi toft il trembla de
froid , quoy que la chaleur fut fort grande.
Le Tonnerre qui avoit commencé
à gronder éclata tout- à - coup avec tant
de violence qu'il ne s'eftoit veu de
longtemps un pareil orage. Il fut fuivy
de la pluye , qui tombant en abondance
eut bientoft colé l'Habit de tafetas
contre la peau de ce pauvre Amant
tranfy. Apres qu'elle fut un peu
diminuée , le Marquis dit qu'il falloit
voir fur le Balcon fi elle eftoit encor
bien forte. Ces paroles mirent le Vieillard
dans de nouvelles frayeurs . La
Veuve qui eftoit affife aupres du Balcon
, l'entrouvrit fans balancer. Elle
avança fa main qu'elle retira auffi toft
en le refermant avec précipitation , &
difant que la pluye ceffoit , mais qu'il
faiGALANT
73
1
faifoit un vent horrible. Elle demanda
en même temps fi on avoit mis les Che
vaux à fon Carroffe. Autre embarras
qu'elle n'avoit point préveu . Son Cocher
à qui on avoit dit qu'elle ne fortiroit
point ce ſoir là , étoit allé boire en
lieu où il fut impoffible de le trouver .
Cette nouvelle la defefpere . UnLaquais
qu'elle avoit , étoit dans l'accez d'une
groffe fiévre , il ne luy en reftoit qu'un
petit incapable de conduire fes Chevaux
, l'heure s'avançoit , & elle craignoit
l'arrivée du Confeiller. Son inquietude
paroift. Le Marquis qui n'en
fçait point la veritable raiſon , la prie de
ne fe point impatienter . Il l'affure de
nouveau que la feule envie de la voir l'a
fait venir à Paris , lui dit que c'êt un plaifir
qu'il ne fçauroit avoir trop longtemps,
& en attendant que fon Cocher
foit revenu, il lui demande fi elle veut fe
divertir à jouer. Le vieillard qui écoute
tout , ne fçait où il en eft de ce redoublement
de difgrace . La pluye l'avoit
enrûmé, l'envie de touffer le prend , il y
Tom. VII . D refifte
74 LE MERCURE
fifte autant qu'il peut; & n'ofant ny fe
moucher , ny cracher , ny éternuer , il
ne s'en faut guerré qu'il n'étouffe. La
Dame ne ' paffe pas mieux fon temps
que luy. Elle veut fe tirer d'affaire à
quelque prix que ce foit , & n'en trouve
point d'autre moyen que de déclarer
franchement au Marquis que fon Cocher
ne rentrant quelquefois que le matin
, elle ne pretend point luy laiffer
paffer la nuit chez elle , & fe perdre
d'honneur pour luy épargner la fatigue
de s'en retourner à pied. Le Marquis
répond que fi elle ne luy avoit pas promis
fon Carroffe, il fe feroit affuré d'un
autre , & qu'il n'y a pas lieu de demander
qu'un Homme comme luy , qui demeure
dans un Quartier tres - éloigné,
traverfe tout Paris au milieu des bouës
que la pluye a faites . Ces raiſons ne
font point reçeures . Il ira où il luy plaira,
mais abfolument il ne paffera point
la nuit chez elle . Ils s'aigriffent tous
deux fur cette Difpute , fe levent de
deffus leurs Sieges , & fe promenent
dans
GALAN T.
75
dans la Chambre en fe querellant . Le
Marquis entre dans une Garderobe où
il voit la Demoiſelle de la Daine. Elle
eftoit de leur confidence , & il s'arrefte
à luy faire des plaintes de ſa Maiſtreffe.
La Veuve prend ce temps pour tirer le
Vieillard du Balcon , elle le mene fur
l'Escalier , & le conjure prefque à genoux
de la delivrer du Marquis. L'expedient
qu'elle en trouve eft de defcendre
à l'Ecurie, de mettre les Chevaux
à fon Carroffe , de s'enveloper dans un
vieux Manteau de Maiftre Robert fon
Cocher qui reftoit toûjours au Logis,
de paffer pour luy, & de remmener fon
Rival. La propofition luy paroift extravagante
, il la rejette avec colere, &
ne fonge qu'à s'aller fecher. Elle ne fe
rebute point , le preffe , l'embaraffe à
force de raifons ; & fur ce qu'il luy oppofe
qu'il fera verfer le Carroffe parce
qu'il ne le fçait pas mener , elle luy dit
que fes Chevaux font faciles à conduire,
& que n'y ayant point d'embarras la
nuit dans les Ruës, il faut qu'il manque
D 2 d'amour
76 LE MERCURE
d'amour pour elle, s'il s'obftine à la refufer.
Tout cela ne le perfuade point.
L'impatience la prend , & elle va jufqu'à
le menacer d'aller dire fur l'heure
au Marquis qu'elle vient de le furprendre
caché chez elle, épiant fes actions.
L'envie de plaire fe mefle à la peur que
luy donne cette menace. Il fe laifle mener
à l'Ecurie, met les Chevaux au Carroffe
le mieux qu'il peut , & apres qu'il
s'eft envelopé du vieux Manteau de
Maiſtre Robert , on avertit le Marquis
que le Cocher eft rentré , &qu'il peut
defcendre. Le Marquis dit adieu à la
Dame affez froidement, fe jette dans le
Caroffe avec un air chagrin , & s'eftant
laiffé conduire par fon Rival , il luy
donne un Demy- Louis d'or en defcendant.
A peine étoit- il forty de chez
la Veuve , que le Confeiller qui pendant
la pluye n'avoit pas voulu faire
marcher deux uniques Chevaux qu'il
avoit,prit fon heure pour l'entretenir.
Il entra fans bruit, ayant laiffé fon Carroffe
au bout de la Ruë pour éloigner le
foupçon. Le petit Vieillard ramena
celuy
GALAN T. 77%
celuy de la Dame à laquelle il voulut
inutilement donner le bon foir . On luy
dit qu'elle dormoit . Il demanda , fi l'on
n'avoit point veu fes Gens , & fi l'on ne
luy avoit point amené de Chaife , fuivant
l'ordre qu'il en aoit donné . On
luy répondit qu'on n'avoit veu perfonne
, mais on les avoit renvoyez de peur
qu'ils ne viffent entrer le Confeiller :
De forte qu'apres avoir fervy de Cocher
a fon Rival, il fut contraint de s'en
retourner apied fans autre récompenfe
de fes frayeurs & de fes peines , que
celle du Demy- Louis qu'il avoit efté
obligé de recevoir.
L'Avanture eft fort récente , & vous
connoiflez la Dame qui s'eft fi adroitement
tirée de tant d'embarras : C'eſt
celle que vous rencotrâtes il y a deux
ans chez Madame la Comteffe de ***
qui a tant de grace a dire des Vers &
qui en dit alors quelques-uns de M.
Boyer fur les Conqueftes du Roy,
dont vous luy demandâtes une copie.
Vous vous fouviendrez qu'elle
D3
ne
78
LE MERCURE
ne vous la put donner , parce qu'elle
n'en fçavoit que des endroits détachez.
J'ay enfin recouvrée la Piece entiere ,
qui pour n'eftre pas toute nouvelle ,
n'en merite pas moins la curiofité. que
Vous avez déja euë de la voir. Elle fut
faite apres la mort de Ruyter, & la Défaite
de la Flote Efpagnole devant Palerme.
M. Boyer fait toujours de tresbeaux
Vers , il n'y a perfonne qui n'en
convienne , mais j'en ay peu veu de luy
qui foient mieux tournez & plus éga
lement foûtenus que ceux- cy. Je vous
en laiffe juger vous- mefme.
POUR LE ROY.
VERS IRREGULIERS.
AP'Académie Françoiſe.
Vel éclat s'offre encore à mes yeux
éblouis ?
Q°)Dell
Quel bruit fe répandfur la terre,
Et fait tant d'honneur à Louis ?
Toujours vainqueur , toûjours plus craint
que leTonnerrès
Ses
GUA LAIN T. I 79
Ses Ennemispar tout battus ou méprifex,
Toute la Flandre défolée,
Toute la Sicile ébranlée ,
Ruyter mort, des Vaiffeaux abifmez, embrafer
Quelle richemoiffon de gloire !
Pour en celebrer lamemoire,
Quon ne m'impofa point de Loix
Dont lacontrainte eft incommode;
Je ne puu ajuster ma voix
Sur le ton mesuré du Sonnet & de l'Ode :
Nefuivonsplus ng regle , ny methode
Pour chanter de fi grands Exploits.
Que t'av je dans hardeur dont ' ay lame
enflamée,
Ces tranfportséloquens à cesfeavantesfu
reurs
Dont les Chantresfameux enfioient la Renommée
mommée..ch
Et des premiers Hérous , & des premiere
Vainqueurs !
Que n'ay-je tout l'encens , avec toutes les
fleurs
Dont on vit autrefois couverte & parfu-
Nmée
La Route des Triomphateurs!
Muſes, je ne veux point vos faveurs or«
dinaires,
$307
Ou plutoft je renonce à vos vaines chimenes.
D4 Voftre
80 LE MERCURE
Veftrefaux Apollon fonfabuleux pouvoir,
Vosfontaines, tous vos mifterested
Abufent trop long-temps noftre credule
efpoir.
1ST.W
C'eft icy que fans vous il m'eft permis de
voir
Lesfidelles Dépofitaires ?
De l'Eloqnence & du Sçavoir wo
Vous donc, mes chers Rivaux dont Peclat
m'environne,
Fournifex moy cet amas de Lauriers
Dontje veux aujourd'huyformer uneCon.
ronne
Pour le plus grand des Rois& des Guer
99113 83
riers.
Ecoutez aujourd'huy voſtre illuftre Mocene,
" Obeiſſez à cette voix jav and Aar I
Qui parmy nous doift eftrefouveraine,
Et qui dans les Confeils du plus fage des
Rois
Ne trouve rien que parſon poids
Elle nefurmonte & n'entraine; f
Luy- mefmepour vous animers no thu
Interrompt fes travaux , vous exhorte ,
vouspreffes
WI
Se mele aux beaux Concertsque vous des
vezformer.
се
Ace zele infiny qui le brûlefans ceffè, 10
Poetes, Orateurs, laiffez - vous enflamer.
Pour
GALAN T.J 81
Pour vous à qui Loüis a confié l'Hiftoire
D'une vie abondante en Exploits fignalez
Pour en tranfmettre la memoire
AuxSiècles les plus reculez,
Faites en un recit & fidelle & fincere.
Point de vains ornemens , point d'éclat
emprunté.
C'eft le plus grand effort que voftre Art
puiffefaire,
Que d'en mettre en plein jour la fimple
verité. 17
Laiffez aux Ennemis , quand tout leur eft
contraire ,
L'artifice honteux d'un Triomphe inventéj
Laiffez leur pour pouvoir confoler leur
mifere,
La ridicule vanité
D'une Victoire imaginaire.
Dans un Récit naif, montrez par quels
efforts
Parquels affauts par quelles funerailles,
Quand l'épée à la main nous ferciens des
murailles,
L'Escaut a veu rougirfes bords ;
De quels murs foudroyez il vit fumer fes
rives ;
Quel nombre il entraîna de morts & de
3
mourans,
D5
Et
82 LE MERCURE
Et de quelfangqui couloit en torrens»
Il vit hafterfes ondes fugitives.
Dites-nous quel prodige ou quel enchantement,
Rend l'Armée, ennemie étonnée & confufe,
Et quelle nouvelle Medufe
Ofte à cent mille bras l'ame & le mouve.
ment
Faites nous voir l'Ibere & le Batave
Tous tremblans à l'afpect d'um Ray vickorieux,
Comme on voit à l'aspect d'un Maistre imperieux
Unfoible& malheureux. Efclave.
Racontez-nous avec quelle chaleur
On fit fondrefur nous des Troupes affenblées,
Puis fefauver confuſes &troublées,
Et repaffer le Rhin avec tant de frayaur.
Nefardez point par des Contesfrivoles .
Des Faits fi beaux , figlorieuxa
Que le Vaincu menare & triomphe enpa= !
roles, i
Et par de faux Exploits s'élevajufqu'aux
Cieux,
Nos fimples veritez paffent leurs hyperboles.
Comme plongez dans un profond fom
mcil,
Les
GALANT
83
Les Ennemisfe paiffent de beaux Songes;
Mais enfin voicy leréveil
Qui va diffiper ces mensonges...
Que n'attendoient- ils pas de cet immenfe
Corps
De fieres Nations contre nous ramaffées !
Ilsfe fiatoient de voir par leurs communs
efforts
Toutes nosforces renverfées.
Cependant un Royfeul fans en eftre allar
més
Fait tefte à l'Univers armé.
Il fait plus d'une main ce Prince redoutablesonian
Combat les efforts dangereux
D'une Ligue fiformidable,
Et del'autre en Roy genereux,
Par une valeurfecourable, ..
Ilfauve un Peuple malheureux,
Et brife le joug qui l'accable.
:
Quel espoir quel orgueil vous eft encor
permis
*
Dans une Guerrefifunefte ?
Tremblexfuperbes Ennemis,
Ruyter eft tout ce qui vous refte.
Faut - il quece Ruyter, l'ame de fes Soldats,
Faut-il que cette illuftre tefte, a
Ce Secour's mandié plus craint que
bras,
Plus redouté que la tempefte,
D 6
tous vos
Your
84.3
LE
MERCURE
Vousfaffe pourjamais rougir defon trépas ?
Et qu'enfin ce grand coup nous rende une
Conquefte
Que nous ne vous demandions pas ? ...
Mais ce n'eft pas affez , voftre audace obfinée
,aver
Par nos fréquens fuccés honteufe & condamnée,
Démentfes propres yeux pour tromperfa
fierté:
Ilfait des veritez encor plus convainquantes,
Des Victoires plus éclatantes
Pourfurmonter enfin voftre incredulité.
Pour vous perfuader àforcede Miracles,
Et pour confondre vos Oracles
Il faut vous enlever tout l'Empire de:
Eaux :
K
Ilfaut pour vous ofter toute voftre ´efperance,
Avecune intrépide& noble confiance,
Aller jufqu'en vos Ports , astaquer vos
Vaiffeaux
Il faut que pour jamais deux Flotès deſolées,
DesVaiffeaux abymez , des Galeres brulées,
De voftre orgueil puny foient l'affreux
monument, (ble,
Que de l'Onde& du Feu le mélange terri-
Que
GALANT. 852 d
Que le bruyant éclat d'un long embrafesment,
hired , tot zal tach
Rende à tout l'Vnivers voſtreperte vifible.
Ouvrez enfin lesyeux, Ennemis du repos ;
Voyez quel eft le Fruit de vostre injufte
4. Guerre:
-Lours triomphoitfur la Terre, Jony
Loüis va pour jamais triompher Sur
les Flots A1 9.2
Ilvivoitglorieux dans une Paixprofonde,
Content de fa grandeur & du noble afcendant
*
Qui le rendoient l'amour les delices du
5monde ; 3 , morro 6 ol(dent,
Et voftre ambition , voftre orgueilimpru
Remettant dans fes mains la Foudre & le
(l'Onde.
Le rendent la terreur, de la Terre & de
Trident,
Que de Conqueftes ! que de Vil
les prifes , & qué de Batailles gagnées!
depuis ce temps là ! Tant d'avantages
remportez fur les Ennemis ,
leur rendent la Paix fort neceffaire .
Elle dépend des Conférences qui fe
tiennent à Nimegae , où depuis que ·
l'Affemblée eft devenue confidérable
, toutes les Ambafladrices qui
fe
86 LE MERCURE
fe voyent familierement , & für tout
celles dont les Maris font demeurez en
bonne intelligence avec les Ambaffadeurs
de France, ont formé une Societé
pour le Jeu , qui leur fait paffer agreablement
tous les jours dela Semaine
, de forte quielle fe trouve toute
partagée entre les Ambaffadrices
d'Angleterre , de France , d'Eſpagne,
de Suede , de Dannemarc , & de Hollande
. Chacune reçoit la Compagnie
chez elle à fon tour , & la régale d'une
Collation de Fruits & de Confitures,
avec des Vins & de Liqueurs en abondance,
1
ཎྜ1 :| :ཀུ ས ཏུ |:ཀ
Quoy que les Dames n'aillent pas
régulierement chez les Ambaffadeurs
qui n'ont point de Femme elles ne
laiffent pas de s'affembler quelquefois
chez Monfieur le Marefchal d'Eftra- }
des , & chez M. le Comte d'Avaux, !
qui par la maniere dont ils les reçoi- {
vent , leur font connoiftre que la ma- 1
gnificence eft inféparable de l'honne- i
fteté qu'ils ont pour leur Sexe, Ce
3
derGALAN
T. 87
dernier leur a donné depuis peu une
Fefte des mieux ordonnées , malgré le
peu de temps qu'il eut à s'y préparer.Il™
y avoit Affemblée à l'ordinaire chez u
ne des Ambaffadrices; & la correfpondance
qui eft prefentement à Nimegue
entre les Ambaffadeurs de France, &
d'Eſpagne , ayant fair agréer à Madame
la Marquife de los Balbafes une
Partie de Jeu pour le lendemain chez
Mtle Comte d' Avaux , toute la Com->
pagnie s'y rendit , quoy que ce fuft le
jour de Madame Tempel Ambaffadrice
d'Angleterre . Monfieur l'Evelque
de Marfeille, que cet Ambaffa deur
avoit reçeu chez luy àfon paffage de
Pologne en France , partagea le plaifir
de cette Feſte, Elle parut avec tout
l'éclat poffible , & il ne s'en faut pas. [
étonner, Mr. le Comte d'Avaux eftant
tres commodement logé, meublé ma
gnifiquement , & fervy par les meil
leurs Officiers qui foient à Nimegue. A
Joignez à cela la joye qu'il le fait de ne ↑
rien épargner pour les Dames , quand I
2
il
¢
LE MERCURE
1.
il s'agit de les régaler . Le Jeu commenà
trois Tables dans le Chambre
d'audiance qui eft tres- richement meu- ¡
blée. Quelques Ambaffadeurs y jouerent
avec les Dames. La Marquife de
los Balbafes Ambaffadrice d'Efpagne ,
& Soeur du Conneftable Colonna, s'y
eftoit rendue avec la Ducheffe de
S. Pedro & la Marquife Quintany fes
deux Filles . Le Mary de la premiere
eft à Nimegue , & l'autre eft mariée
au Fils du Prefident de Caftille qu'elle
n'a point encor veu. Le Marquis de
los Balbafes , de la Maifon de Spinola,
y vint avec Dom Ronquillo fon Col- ,,
legue , & apres qu'on cut allumé plufieurs
grands Torcheres & Flambeaux 9.
de vermeil on apporta les Liqueurs,
les Eaux glacées i les Fruits , & les i
Confitures. Le Chocolat fut donné
en fuite , & pendant que le Jeu continua
, les Violons de Meffieurs les
Ambaffadeurs de France fe firent entendre
dans l'Antichambre éclairée de i
Luftres & d'un grand nombre de Bou
gies.
GALANT 89
giés. Plafieurs Perfonnes conſidérables
de l'un & de l'autre Sexe , y danfoient
en prefence des Excellences qui
ne jouoient point. Le Jeu ayant efté
quité à dix heures du foir , toutes les
Dames entrerent dans une Salle ', où
vis- à-vis du Bufet il y avoit une Table
à deux retours, & vuide dans le milieu.
Elle fut fervie avec une propreté merveilleufe
, & iln'y manqua rien de
tout ceque lé Païs & la Saifon pûrent
fournir de plus délicat & de plus c
quis. Une figrande profufion de toutes
chofesfurprit d'autant plus , que la
Partie n'avoit efté réfoluë que le foir
précedent, L'éclat d'un des plus beaux
Bufets qu'on puiffe voir , ne fatisfaifoit
pas moins la veuë par la richeffe &
par le grand nombre de Baffins & de
Vafes d'un tres-beau vermeil , que la
délicateffe des Mets contentoir la
diverfité des goufts. Il n'y eut and
cun ordre de préfeance . Les Dab
mes & quelques Ambaffadeurs s'affirent
à Table aux endroits ou chacun
༡
fe
90 LETMER CAUR E
fe trouva apres qu'on fuft entré dans
la Salle. MP. le Comte d'Avaux fe
tint prefque toujours dans le vuide de
la Table où perfonne n'eftoit affis. Il
voulut fervir les Dames , tandis que
les Pages portoient ireeffamment fur
des Soucoupes de verneil , des meilleurs
Vins de France & d'Italie , & des
plus délicieufes Liqueurs de l'Europe.
Apres le Soupé , toute la Compagnie
paffa dans la premiere Antichambre,
où plufieurs rangs de Chaiſes placées
tout autour laifoient dans le milieu un
vuide affez grand pour y danfer commodement.
Tout le premier range
ftoit occupé par les Ambaffadeurs &
par les Dames , & les autres le furent
par un grand nombre de Demoiselles
& de Gentilshommes François , Allenians
, Efpagnols , Italiens , & des au
tres principales Nations de l'Europe.
Les Bourgeois vinrent en foule regarder
l'Affemblée par les Feneftres.b
leur éftoit nouveau d'en voir une com
pofée de tant de Perfonnes Illuftres,:
1
Les
GALANT. 91
1
}
Les Ambaffadrices , & la plupart des
Ambaffadeuts , qui furent pris pour
danfer , ne firent que des réverepces.
11 feroit difficile de s'en acquiter d'une
maniere plus galante que fit le Marquis
de los Balbafes. La Marquife Quintany
fa Fille fe fit admirer dans le bon
air & dans la jufteffe de fa danfe , fans
que fa Coifure à l'Eſpagnole, fes gran
des Manches de tafetas couleur de feu
attachées au poignet, & fon vafte Garde-
Infant , diminuaffent rien de la
grace qui attira les louanges de tout le
monde. La Fefte dura jufqu'à une
heure apres minuit . Chacun fortit éga
lement fatisfait de la magnificence &
des manieres honneftes de Monfieur le
Comte d'Avaux , qui avoit fibien don
né fes ordres , qu'il trouva moyen
d'empefcher la confufion qui eft prefque
toûjours inévitable en de pareilles
occafions .
Je croy, Madame , que quand le
Nom d'Avaux ne vous feroit pas connu
par les Grands Hommes qui l'ont
rendu
92
LE MERCURE
>
fendu illuftre , les Lettres de Voiture
vous auroient appris combien il eſt
glorieux de le porter. C'eft une tresancienne
Famille ; & dés le temps de
Charles IX. Henry de Mefmes Seigneur
de Mallaffife , eftoit Ambaſſadeur
en Espagne . Il y a eu depuis dans
cette Maifon des Maiftres des Requeftes
, des Confeillers d'Etat , un Lieutenant
Civil & Prevoft des Marchands
, un Sur- Intendant des Finances
& Secretaire de l'Ordre du Roy?
Le Comte d'Avaux Plenipotentiaire
pour la Paix en l'Aflemblée de Munfter
, s'eft acquis beaucoup de gloire
dans fes Ambaffades d'Italie , d'Allemagne
, de Pologne , de Suede & de
Dannemarc. Celuy qui a prefentement
la mefme qualité de Plenipotentiaire
à Nimegue eft fon Neveu.
On voit affez qu'il eft né galant par ce
qu'il fait tous les jours. Il a du merite,
de l'efprit ; & quoy qu'il foit jeune
encor, il a déja efté Ambaffadeur à
Venife. Il eft Fils de feu Mr. de Mefmes
GALANT 93
*
mes Seigneur d'Irval , Prefident à Mor
tier , & Frere de M¹ . de Meſmes qui
remplit aujourd'huy cette grande
Charge avec une approbation fi generale.
Je ne vous dis rien de ce Preſident.
Vous fçavez qu'il eft Prevoſt des
Ordres , & fort eftimé du Roy. Le
choix que je vous ay déja mandé qu'on
avoit fait de luy dans l'Académie
Françoife pour fucceder à Mr. Des-
Marefts , fait les eloges de fon Efprit.
Cependant je ne puis fortir de Nimegue
fans vous dire que j'auray fouvent
de pareilles Nouvelles à vous en donner
. Vous ne ferez pas fâchée de voir
que les François s'y diftinguent par la
magnificence & par la galanterie, comme
ils font à l'Armée par la valeur .
pa- Enfin , Madame , je vous tiens
role , & je vous envoye ce que je vous
avois fait efperer fur lafin de ma Lettre
du mois de Juillet , par laquelle je vous
promettois une des plus belles Pieces
d'Eloquence que vous euffiez jamais
veuës. Ne me fçachez point mauvais
94 LE MERCURE
vais gré du retardement. Je vous donne
les chofes le plutoft qu'il m'eft poffible
de les avoir, il n'importe en quel
temps , pourveu qu'elles foient bonnes;
& le Compliment que Mr. Quinaut
fit au Roy à fon retour de Flandre , ne
fera pas moins nouveau pour vous qu'il
l'auroit efté lors qu'il euft l'honneur
de le faire , puis que perfonne n'en a
rien veu , & qu'on le demande tous les
jours. Ileftoit alors Directeur de l'Académie
Françoife , à laquelle le Roy
fait l'honneur de la recevoir comme
une Compagnie Souveraine. Ainfi il
fut conduit par le Mailtre & le Grand
Maiftre des Ceremonies, accompagné
de plufieurs Perſonnes de la plus haute
qualité qui font du Corps de cette celebre
Compagnie. Sa Majefté luy
prefta une tres favorable audiance , &
voicy de quelle maniere il luy parla.
COMGALAN
T.1 95
COMPLIMENT FAIT AU
ROY par l'Académie Françoife ,
Monfieur Quinaut Directeur de
cette Compagnie portant la parole.
S'Ala
A la veuë de Voftre Majesté triomphante
& comblée de gloire , Nous fommesfaifis
d'un excés de joye qui nous interdit
prefque la parole , & qui ne permet
à noftre zele de s'exprimer qu'imparfaitement.
Mais , SIRE , ce n'eft point
dans cette occafion que l'Académie Françoife
doit apprehender de ne paroift -e pas
affez éloquente : Ilfuffit qu'elle vous parle
de vous-mefme pour eftre affurée de ne
rien dire que de merveilleux. On n'aja
mais rien imaginé de fi grand que les Entrepriſes
que vous venez d'executer , &
Le fimple récit de vos Actions eft le plus
parfait de tous les Eloges.
Voftre Majefté s'est dérobée aux douceurs
durepos pour courir aux fatigues &.
aux dangers : Elle n'a pas attendu que
le
96
LE MERCURE
le Printemps luy revint ouvrir les Champs
où tous les ans elle va cueillir des Palmes
nouvelles ; l'ardeur de fon courage afurmonté
les obftacles d'une Saïfon rigoureufe
;fa prévoyante Sageffe a reparé par
d'innombrables précautions la fterilité des
Hyvers ; & a Prudence fa difputé avec
fa Valeur à qui fe fignaleroit par. de plus
grands prodiges.
Du moment , SIRE , que la Renommée
euft annoncé le jour de vostre Départ
, la Victoire s'empreffa pour vous accompagner
, & la Terreur devança voftre
marche. Le premier éclat de la foudre
dont vous eftiez armè , eft tombéfur une
Ville fuperbe dont rien n'avoit pû abatre
l'orgueil , & toute fiere qu'elle eftoit d'avoir
bravé les efforts unis de deux celebres
Capitaines , elle ne vous a refifté qu'autant
qu'il le falloit pour vous donner l'avantage
de l'emporter de vive force. Ce
fut alors que vous éprouvâtes heureuſement
jufques à quel point vous avez porté
l'exactitude de la Difcipline Militaire :
Vos Soldats combatirent en Héros , tant
ils
GALAN T. 97
:
ils furent tous animez par voftre prefence
; mais apres avoir renversé tout ce
qui s'eftoit opposé à l'impetuofité de leur
courage , ils s'arrefterent par vos ordres
dans la chaleur de la Victoire , & n'oferent
toucher aux riches dépouilles que le
droit de la Guerre leur avoit livrées.
Il ne vous en coûta qu'une parole pour
empefcher l'affreufe defolation d'une
Ville floriffante Vous euftes le plaifir
de la prendre &
mefme temps ,
moins fatisfait de
Maiftre , que d'en devenir le Confervateur.
de la fauver en
vous fuftes bien
vous en rendre le
Ce grand fuccés a esté fuivy d'un
antre encore plus grand , & qui paroiffoit
au deffus de nos plus hautes efperances.
Vos Peuples font accourus à ce
fpectacle , ils ont efté tranfportez dejoye
en voyant fortir les Ennemis que vous
avez chaffez d'une redoutable Retraite
, & ils beniffent tous les jours la Main
victorieuse qui les a delivrez des courfes,
des ravages , des incendies dont ils ef-
Tom. VII. Kolent
Bayerischo
Staatsbibilothsk
München
98 LE
MERCURE
toient fouvent furpris & continuellement
menacez . Ce n'eftoit qu'à Vous , SIRE,
que le Ciel avoit refervé l'honneur deforcer
la Barriere fatale qui donnoit des
bornes trop étroites à voftre Empire , & de
faire du plus fort Boulevart de l'Espagne,
un des prineipaux Remparts de la
France.
Cependant , comme fi ç'euft efté encore
troppeu pour V. M. de voir que tout cedoit
où vous eftiez prefent , vous avez
entrepris de vaincre mefme où vous n'efiez
pas. Vous avez feparé vos Troupes
pour étendre vos progrés en divers lieux.
Unepartie de voftre Armée a fuffy pour
gagner une Bataille , & pour achever la
Conquefte de l'Artois , & vous avez pris
foin qu'un Prince qui a partagéavec Vous
la gloire de voftre augufte Naiffance , euft
aussi part aux bonneurs de poftre Triomphe.
Ce n'est pas feulement fur la Terre
que la Victoire accompagne vos Armes, elle
avolépourlesfuivre jufques fur les Mers
Les plus éloignées. Une Flote ennemie qui
avoit
GALAN T. 99
vient
avoit fur la voftre toute forte d'avanta
ges, excepté celuy de la Valeur ,
deftre attaquée & détruite , & fes débris
flotans portent la terreur du Nom de V.M.
fur les bords les plus reculez du Nouveañ
Monde.
Quel bonheur pour nous d'avoir un
Protecteurfi glorieux , & qui donne à cel
lebrer des Evenemens fi memorables !
Nous n'avons pas befoin de chercher ail™
leurs qu'en luy- mefme un modelle par
fait de la Vertu heroïque ; & nous fommes
certains que l'éclat immortel de fa
gloirefe répandrafur nos Ouvrages , &
leur communiquera le privilege de paffer
jufqu'à la derniere Pofterité. Quand nous
décrirons vos travaux , SIRE , nous ne
ferons pas dans l'embarras de n'avoir fous
vent à vous offrir que les mefmes louanges
que nous vous aurons déja données :
Quoy que vous ne ceßiez point d'eftre
Conquerant , chacune de vos Conque
ftes eft toujours achevée d'une maniere
nouvelle & furprenante ; & les Images
fidelles que nous en ferons feront autant
E 2
de
1100
LE MERCURE
de differens Tableaux dont chacun aura
fa beautéfinguliere .
Apres avoir connu fi avantageuſement
combien vous eftes redouté de vos
Ennemis , reconnoiffez avec quel excés de
tendreffe & de veneration vous eftes aimé
& prefque adoré de vos Sujets. Voyez
le raviffement qui fe montre dans tous
Les yeux qui vous regardent ; écoutez les
acclamations qui retentiffent de toutes
parts à vostre veuë. Il faut toutefois ,
SIRE , ne vous rien déguifer , lajoye
publique n'éclate point tant encore pour
le fuccés de vos entrepriſes , qu'en faveur
de vostre retour. C'est ce retour fi ardamment
fouhaité qui dißipe nos allarmes
: Que nous ferions heureux s'il
les dißipoit pour toujours ! Nous n'avons
encore pû confiderer vostre grand Cour
qu'avec une admiration inquiete . Nous
n'ofons prefque vous faire voir de brillans
Portraits de la Gloire qui vous engage
fi fouvent dans le peril ; elle ne
vous paroift que trop belle , & ne vous
'emporte que trop loin.
Mais,
GALAN T.
A
Mais , graces à vos Exploits , nous
devons efperer que nos craintes feront
bientoft finies ; cette Ligue qui fe croyoit.
fi formidable eft frapée ellé-mefme de
la confternation qu'elle pretendoit jetterjufques
dans le coeur de voftre Royaume
: Les plus fieres Puiffances de l'Europe
armées & réunies ne peuvent s'empefcher
d'eftre convaincues de leur foibleffe
contre une Nation que vous rendez
invincible : Plus elles vous ont opposé
d'Eftats , de Princes , de Rois , plus
elles ont fourny d'ornemens à vos Trophées
, & leurs difgraces & vos Triomphes
doivent leur avoir affez apris que le
deffein de vous faire la Guerre leurfut
bien moins infpiré par leur jaloufie , que
par la bonnefortune de V. M.
3
On n'en doit point douter , SI-RE ,
il n'y a plus rien qui puiffe fauver vos
Ennemis , que le fecours de la Paix. Vous
voulez bien leur laiffer encore cet unique
& dernier moyen d'arrefter les progrés
étonnans de vos armes , & nous
applaudiffous avec plaisir à votre mo-
E 3
dera102
LE MERCURE
deration. La France n'a plus befoin que
vous ètendiez fes limites : Sa veritable
grandeur est d'avoir unfi grand Maiftre.
Le Ciel à qui nous vous devons , nous a
donné dans unfeul bien tous les biens enfemble
, nous ne luy demandons rien de
nouveau ; c'est affez qu'il nous laiſſe paifiblement
jouir de la felicité de vostre
Regne. Il fuffit qu'il ait foin de conferver
une vieglorieufe où noftre bonheur eft attaché
, & qui vaut plus mille fois que
Conquefte de toute la Ferre.
la
Ce Compliment plût beaucoup au
Roy. Aufli ne fe contenta- t -il pas de
témoigner d'abord à Monfieur Quinaut
qu'il en eftoit tres -fatisfait ;l'ayant
reveu quelque temps apres l'audiance,
il eut la bonté de luy dire une feconde
fois qu'on ne pouvoit mieux parler.
La réputation qu'il s'eft acquife par les
beaux Ouvrages que nous avons de
luy ne faifoit pas moins attendre
du talent qu'il a de bien exprimer
les chofes, La matiere eftoit grande,
GALAN T. 103
de , & Monfieur Quinaut fort capable
de la traiter. Il eft Auditeur
des Comptes , & auffi eftimé de fa
Compagnie qu'il l'a toûjours efté des
plus confidérables Perfonnes de la
Cour.
Apres avoir parlé des Conqueftesdu
Roy, paffons à la bonté de ce Prince
, & difons qu'aimant à la faire paroiftre
pour toutes les Perfonnes confiderables
de fa Cour , il a donné à
Monfieur le Comte de Coffé la Charge
de Grand Pannetier de France que
poffedoit feu M. le Comte de Coffé
fon Pere , dont je vous ay mandé la
mort dans mapremiere Lettre de cette
Année. Ainfi , Madame , je ne vous
repete point qu'il a efté un des plus
galans Hommes de fon temps , que fes
belles qualitez luy avoient également
attiré l'eftime de l'un & de l'autreSexe,
& qu'apres avoir donné des marques
d'un grand courage & d'une extreme
prudence , dans une infinité de Sieges
& de Batailles dont il s'eft toûjours
E 4
glo104
LE MERCURE
glorieufement tiré , il a confervé jufqu'au
dernier moment de fa vie une fidelité
inébranlable pour fon Prince.
Mr. le Comte de Coffé fon Fils , quoy
qu'il n'ait pas encor dix ans , fe montre
déja preft à marcher fur les traces de
fes Anceftres , à qui une haute Naiffancejointe
aux fignalez fervices qu'ils
ont de tout temps rendus à l'Etat , a
fait obtenir les plus grandes Charges
de la Maiſon de nos Roys. Celle de
Grand Pannetier de France eſt une des
plus anciennes , & il y a deux cens ans
qu'elle eft dans la Maifon de Coffé,
Je ferois trop long fi je voulois nommer
tous les Grands Hommes en
font fortis , je vay feulement vous en
faire connoiftre quelques-uns. Jean.
de Coffé Senéchal de Provence , eftoit
Favory de René d'Anjou , Roy de
Sicile & Comte de Provence , qui
le fit fon Ambaffadeur aupres de
Louis XI. fon Neveu. Il eut l'adreffe
d'accorder leurs Démeflez , &
d'empefcher que la Comté de Proven
ce
GALAN T.
105
vence ne fuft donnée au Duc de Bourgogne.
René de Coffé Neveu de Jean ,
Seigneur de Briffac en Anjou , Grand
Pannetier & Fauconnier de France ,
accompagna Charles VII, à la Conquefte
de Naples , & fe trouva aux
Batailles d'Aignadel & de Marignan ,
où il donna de grandes marques de
courage & de valeur.
Charles de Coffé Marefchal de
France , n'en fit pas moins paroiftre en
Italie à la Rencontre des Impériaux
& des Savoyards. Il eftoit Grand- Maiftre
de l'Artillerie , Gouverneur de Paris
& de Picardie, & Lieutenant General
pour le Roy Henry II . en Piémont.
Je ne vous dis rien de Timoleon de
Coffé Grand Fauconnier de France ,
& Colonel General de l'Infanterie
Françoife. Son trop d'ardeur fuy coiita
la vie au Siege de Mucidan . Il y
fut tué , pour c'eftre trop avancé en
voulant reconnoiftre la Bréche. Charles
de Coffé fon Frere , Duc de Briffac,
E 5 Ma106
LE MERCURE
Marefchal de France, & Chevalier des
Ordres du Roy , a eu la gloire de remettre
Paris fous l'obeiflance de Henry
IV. & c'eft de luy que font defcendus
les Duc des Briffac , & le Comte
de Coffé d'aujourd'huy.
Puis que nous fommes fur le Chapitre
des grandes Maifons du Royaume
, je doy vous entretenir encor d'une
autre.
Je vous appris il y a deux mois que
Monfieur le Marquis de Foix s'eftoit
marié , Vous apprendrez aujourd'huy
qu'il a efté reçeu dans la Charge de
Chevalier d'Honneur de Madame , apres
avoir eu l'agrement de Leurs Alteffes
Royales pour en traiter avec
Monfieur le Comte de Vaillac qui la
poffedoit ; & comme je me fouviens.
que vous ne fufles pas contente alors
de ce que je vous marquay feulement
qu'il eftoit d'une des plus grandes Maifons
du Royaume , je vay vous en dire
quelque chofe de plus particulier. Il eſt
certain que celle de Foix eft Illuftre par
tant
GALAN T. 107
tant d'avantages , qu'il s'en trouve peu
qui aye paru avec plus d'éclat. Elle a
poffedé les Comtez de Barcelone , de
Carcaffonne , de Befiers , de Foix , de
Montcade , de Perigord , & de Caftelbon
; la Vicomté de Narbonne , la
Duché de Nemours , la Principauté de
Bearn, & le Royaume de Navarre.Elle
eft fortie des Rois d'Arragon, alliée de
ceux de Caftille , de Hongrie , de Boheme
, & de France ; des Empereurs
d'Allemagne ; des Archiducs d'Auftriche
; des Comtes de Toulouſe , d'Urgel
, de Cardonne, d'Artois, de Comminges
, d'Albret , de Mioffens & de
Candale ; des Marquis de Levy & de
Montferrat ; des Ducs de Bretagne , de
Lorraine, d'Orleans, de Bourbon, & de
tant d'autres , qu'il ne faut pas s'étonner
fi les Grands Hommes qui en font
fortis ont toujours tâché de répondre
à la gloire de leur naiffance par celle de
leurs actions. Je laiffe un Roger de
Foix , qui eftant entré le premier dans
Antioche quand elle fut prife d'affaut
È 6 par
108 LE MERCURE
par les Chreftiens , la defendit contre
tous les Infidelles affemblez , & ne fe
rendit pas moins fameux que Godefroy
de Bouillon dans la Conqueſte
de la Terre- Sainte : Un Raymond ,
qui ayant fuivy Philippe Augufte dans
la Syrie , fit des chofes incroyables au
Siege d'Acre , où il combatit feul à
feul le Neveu du Sultan , qu'il tua à la
veuë de deux grandes Armées , &
des Roys de France , d'Angleterre &
de Jerufalem , Un Roger-Bernard ,
dit le Grand ; Un Roger Rotfer qui
fit trembler les Sarrafins en Egypte ;
& enfin un Gafton , qui s'eftant montré
invincible contre l'Angleterre ,
vangea l'Espagne de la tyrannie des
Mores , & tua de fa main à la tefte de
leur Armée Guilhem- Raimond , Fils
d'un de leurs Rois , Je viens à Jean de
Foix , Gouverneur de Languedoc pour
le Roy Charles V I. qui ménagea fi
bien les efprits des Peuples, qu'il affura
le repos de cette grande Province dans
un temps où il y avoit du trouble de
tous
GALANT. 109
tous coftez dans l'Eftat . Odet de Foix,
Vicomte de Lautrec , furnommé le
Preneur de Villes , vangea par le fang &
par le feu la difgrace qui eftoit arrivée
devant Pavie à François I. Et avant
luy Gaſton de Foix , Duc de Nemours,
ayant efté fait General de l'Armée du
Roy Louis XII . fon Oncle à l'âge de
vingt- deux ans , avoit donné des marques
de la plus haute Valeur en Italie ,
où il renverfales Forces des Venitiens,
du Roy de Caſtille , & du Pape , avec
une vifteffe qui ne fe peut concevoir.
Mais fi le grand Nom de Foix a tant
fait de bruit dans les Armes , il ne s'eft
pas rendu moins confiderable dans l'Eglife.
On a veu un Pierre Cardinal de
Foix, Legat du Pape en France, qui délivra
l'Eglife du Schifine dont elle étoit
déchiré depuis long- temps. On a veu
un autre Pierre , auffi Cardinal de Foix ,
qui par fa prudence diffipa les Troubles
du Milanois ; Un Paul de Foix Archevefque
de Thoulouſe , qui fe montra un
des plus fermes appuis de la Religion
& de
LLO LE
MERCURE
ger
& de l'Eftat , en Ecoffe, en Angleterre,
& en fuite à Rome , où il fut envoyé
Ambaffadeur ; Et de nos jours , Madame
, avec combien de gloire Jean- Rode
Foix a- t-il commandé des Regimens
de Cavalerie & d'Infanterie en
Catalogne, fous Mr. le Marefchal de la
Mothe-Houdancourt ? Il s'eft fignalé
par la maniere vigoureuſe dont il l'a
defendue contte la tyrannie des Efpagnols
, & fes grandes actions font affez
connues de tout le monde . Il eftoit
Pere de Monfieur le Marquis de Foix
d'aujourd'huy , qui ayant appris dans
cette derniere guerre, que les Ennemis
eftoient fortis de Puycerda pour ravager
la Province de Foix dont il eſt
Gouverneur , vint à eux à la tefte de la
Nobleffe , & leur en ayant fermé l'entrée
, les repouffa jufqu'au fond du
Rouffillon avec tant de honte pour
eux , qu'ils s'eftoient promis de fuccés
dans leur entrepriſe.
Dans le moment que je vous écris
cecy on m'apprend que Monfieur de *
MaGALAN
T ILE
Matignon à prefté Serment entre les
mains de Sa Majefté pour la Lieute
nance de Roy de Normandie. Vous
fçavez, Madame , la confideration ou il
eft dans cette Province.Il n'a pas moins
de naiffance que de merite, eftant de la
Famille de feu Mr. le Marefchal de
Matignon , qui fut un des plus grands
Hommes de fon temps . Il eft allié des
plus Hluftres Maifons du Royaume , je
veux dire, de celles mefme des Princes.
Pendant que les uns entrent dans les
grandes Charges, les autres fortent du
monde; quelque grande figure qu'on y
ait fait , il en faut partir , comme vousallez
voir par les deux Articles fuivans.
a-
Nous avons perdu Monfieur le Prefident
de Maiſons , qui eft mort fort
âgé au commencement de ce mois ,
pres s'eftre fait tailler. Sans cette refolution
que les extrémes douleurs luy firent
prendre M. de Lorme fon Medecin
qui demeuroit avec luy , & qui a
pres de fix- vingts ans , luy auroit pû
encore prolonger la vie. Il eftoit miagnifique,
112 LE MERCURE
gnifique dans fa dépenfe , tres-bon
Juge , & fort éclairê dans les Affaires,
dont fon âge & fes grands Emplois luy
avoient donné beaucoup d'experience.
Il avoit efté Premier Prefident de la
Cour des Aydes , Sur- Inten lant des
Finances , & Gouverneur de S. Germaiu
en Laye & de Verfailles. Il s'appelloit
René de Longüeil , eftoit Marquis
de Maiſons , & fortoit d'une Illuftre
& fort ancienne Famille . Dés l'an
1415. le Chevalier Raoul de Longüeil
fe fignala , & fut tué à la Bataille d'Azincour.
Jean de Longueil Prefident
au Parlement eut deux Fils , dont l'un
fut Prefident comme luy , & l'autre Evefque
d'Auxerre. Le Preſident époufa
une Soeur du Chancelier de Morvil,
liers , & eut un Fils Evefque de Leon ,
& un autre qui fut Seigneur de Mai.
fons, & qui laiffa pluffeurs Branches ,de
l'une defquelles eft forty celuy dont je
vous mande la mort. Monfieur le Prefident
de Longüeil fon Fils avoit eſté
receu enfurvivance de fa Charge. C'eſt
le
GALAN T..
113
le quatrième Prefident à Mortier de
cette Famille. La feuë Reyne Mere
l'avoit fait fon Chancelier. Il eft honnefte,
bon Amy, civil & entendu dans
les Affaires .
Madame de Puifieux Soeur de Mr.
le Grand Prieur de France , & de feu
Mr. de Valencé Archevefque de
Rheims, eft morte icy depuis quelques
jours , fort regretée de tous ceux qui
la connoiffoient . Feu Mr. de Puifieux
fon Mary eftoit Secretaire d'Etat , &
avoit en mefme temps le Département
de la Guerre & des Etrangers. Il n'a
point eu d'Emplois qu'il n'ait meritez
& par luy mefme , & par l'avantage
qu'il avoit d'eftre Fils de l'Illuftre
Chancelier de Sillery , qui ayant tout
ce qu'on peut fouhaiter dans un excellent
Homme d'Etat , s'eft acquité des
plus importantes Négotiations avec un
zele qui n'a jamais eu pour objet que
la grandeur & la gloire de fon Maiftre.
Il n'y a perfonne qui n'en foit inftruit
, & il faut n'avoir pas leu noftre
Hi114
LE MERCURE
Hiftoire pour ignorer qu'il fut envoyé
Ambaffadeur en Italie, en Allemagne,
aux Païs -Bas, & en Suiffe; que ce fut lay
qui conclut le Mariage de Henry IV.
& le Traité de Vervins , & que dans
ces diférentes occafions d'un long Miniftere
, il s'acquit une réputation qui
augmenta fort l'eftime qu'on avoit déja
pour la Maifon des Brularts dont il
eftoit. Non feulement les grandes
Charges l'ont toûjours renduë tresconfidérable
, mais elle eft d'une fort
ancienne Nobleffe , & alliée des meilleures
Familles du Royaume. Il y a ea
deux Secretaires d'Etat de cette Maifon.
Elle adonné plufieurs Premiers
Prefidens au Parlement de Dijon , un
Prefident à Mortier , & un Procureur
General à celuy de Paris , fans parler
des Maiſtres desRequeſtes & des Confeillers
d'Etat qu'on y a veus . Madame
de Puifieux n'en diminua point la gloire
en y entrant, fon merite répondoit à
fa naiffance. Elle avoit l'efprit infini
ment éclairé, folide, ferme, & une éloquence
GALAN t.
115
quence naturelle qui ne manquoit jamais
de perfuader. Elle a efté magnifique
dans fa fortune , & fait paroiftre
une conftance admirable lors qu'elle ne
s'eft pas veuë en eftat de faire tout ce
que fon grand coeur auroit fouhaité.
Elle a reçeu fouvent & fous le Regne
de Louis XIII. & pendant la Régence
de la feu Reyne Mere , de glorieuſes
marques de leur bien -veillance ; mais
rien ne l'a mife dans une plus haute
confidération , que les faveurs que le
Roy a répandues fur elle en plufieurs
rencontres d'une maniere qui a fait affez
connoiftre qu'il la diftinguoit de la
plus grande partie de celles de fon
Sexe. Auffi les premieres Perfonnes
de l'Etat ont continué juſqu'à la mort
à luy donner des preuves d'une eftime
toute particuliere ; & fi jamais Femme
n'eut tant d'Amis & d'Amies , on peut
dire que jamais Femme ne merita plus
d'en avoir. Elle eft morte avec une
prefence d'efprit & une fermeté digne
de celle qu'elle a fait éclater dans toutes
116 LE MERCURE
tes les actions de fa vie , & ceux qui
l'ont affiftée dans ces derniers mo
mens ,n'ont pas moins admiré fon courage
à ne fe point étonner de ce qu'ils
ont de terrible , que fa pieté pleine de
ferveur à fe foûmettre aux ordres de
Dieu...
Les articles précedens vous ayant
appris la mort , & vous ayant fait connoiftre
le merite de deux Perfonnes
auffi illuftres par leur grande vertu que
par l'éclat de leur naiſſance,je vais dans
un feul Article vous parler d'une partie
de ce que la France a de plus confidérable
du cofté de l'Efprit, & vous entretenir
de ce qu'elle a de plus relevé du cofté
de la Naiffance, & des merveilleufes
qualitez qui rendent les grands hommes
recommandables. Vous jugez bien , Madame
, que c'eft de l'Article de l'Académie
Françoiſe dont je vous vais entretenir
pour m'acquiter de ma parole .
J'avois eu foin de prendre une Copie
de la piece de Vers qu'elle a jugée digne
du Prix, mais je ne vous l'envoyeray
GALAN T. 117
ray point puis que vous me mandez que
vous l'avez veuë. Je vous entretiendray
ſeulement de l'Inftitution de ces
Prix (car je vous ay déja fait fçavoir
qu'il y en a deux ) & des cerémonies
aqui s'obfervent le jour qu'on les donne.
Ils font chacun de la valeur de trente
Piftoles, & confiftent en deux Medailles
d'or, dont l'une reprefente un Saint
Louis,& l'autre le Portait du Roy. Le
Prix de Profe a esté fondé par feu Mr.
de Balzac qui eftoit de cet Illuftre
Corps. Les excellens Ouvrages qu'il
nous a laiflez fe lifent tous les jours avec
admiration , & c'eft avec beaucoup de
juſtice qu'on l'a fait paffer pour le
plus Eloquent Homme de fon temps.
Comme l'argent qu'il a laiffé pour cela,
ne produit pas chaque année un intereſt
affe pour remplir la valeur du Prix, on
ne ledonne que tous les deux ans ; &
à l'imitation de ce Grand Homme ,
un Académicien d'autant plus genéreux
qu'il ne veut point fe faire connoiſtre
, a fourny jufqu'icy la meſme
fom118
LE MERCURE
bien
que
fomme pour le prix des Vers . Meffis de
l'Académie en choififfent le Sujet , auffi
de la Profe . Ils en avertiffent le
Public un an auparavant par quelques
Affiches; & ceux qui travaillent fur ces
matieres , font obligez d'envoyer leurs
Pieces dans le dernier jour d'Avril , fans
fe nofhmer , afin que n'en connoiffant
point les Autheurs , ces Meffieurs les
puiffent examiner fans aucune préoccu
pation qui les faffe plutoft pancher vers
l'un que vers l'autre. Les Prix fe donnent
publiquement ; & comme ils ont
choify le Jour de S. Louis pour en faire
la diftribution , le Roy a commencé
cette année d'en augmenter la folemnité
pour eux , en donnant fes ordres
pour leur faire chanter la Meffe en mufique,
& prononcer le Panégyrique de
ce Grand Saint. Ainfi la Meffe fut ce-
Febrée ce Jour- là pour leur Compagnie
par Mr. l'Abbé du Pont Chapelain du
Louvre. Mr. Oudot qui a fait tant d'agreables
chofes , y fit admirer fon Gế-
nie pour la mufique. Tout ce qui s'y
chanGALAN
T. 119
chanta eftoyt de luy. Mr. l'Abbé de S.
Martin fit le Panégyrique du Saint , &
marqua d'une maniere fort ingénieufe
tout ce que le Roy faifoit pour élever
un Corps auffi Illuftre que celuy devant
lequel il parloit. Il euft efté difficile
de luy choifir des Auditeurs qui fe
connuffent mieux aux belles Chofes ; &
puis qu'il les fatisfit tous , on ne peut
douter qu'il ne fuft digne des applaudiffemens
qu'il reçeut . L'aprefdînée on
tint Affemblée publique, où fe trouverent
quantité d'Evefques & de Gens
de la premiere Qualité. M. l'Abbé
Tallemant le jeune, comme Directeur
de la Compagnie, expliqua d'abord en
peu demots la maniere dont on s'étoit
fervy pour juger des Pieces qui avoient
merité le Prix , & les donna à lire à
Mr. Abbé Regnier. Il commença par
celle de Profe , & perfonne ne s'eſtant
prefenté pour en déclarer l'Autheur ,
il leut en faite celle de Vers. Elle fe
trouva digne de l'approbation que vous
lay avez donnée; & apres que la lecture
en
120 LE MERCURE
en eut efté faite , M. l'Abbé Talle .
mant fit connoiftre qu'on venoit d'apprendre
qu'elle eftoit de Mr. de la
Monnoye Correcteur des Comptes à
Dijon Je croy, Madame, que les Prix
n'ont encor elté donnez que trois fois,
& c'est le troifiéme qu'il a déja remporté
pour les Vers . Il feroit à fouhaiter
pour ceux qui ont entré en concurrence
avec luy, que Meffieurs de l'Académie
luy donnaffent la premiere Place vacante
.Comme la qualité de Juge ne laifferoit
plus recevoir ſes Ouvrages, les autres
auroient plus de courage à travailler.
Ces deux Pieces ayant efté leuës ,
Mr. Cordemoy qui eft de leur Corps ,
& Lecteur de Monfeigneur le Dauphin,
en leut deux autres de Profe fur des Sujets
diférens . Elles eftoient d'un Prefident
& d'un Avocat de Soiffons qu'on
ne m'a pu nommer, & avoient efté envoyées
par l'Académie de cette mefme
Ville,qui doit ce tribut à celle de Paris
par une des Loix de fon Etabliffement.
Il y en a une autre qui l'oblige à ne
prenGALAN
T. I 121
prendre pour fon Protecteur qu'un des
Quarante qui compofent l'Académie
Françoife, & c'eft ce qui luy a fait choifir
Monfieur le Cardinal d'Eftrées qui
en elt . Ces Lectures furent fuivies d'un
Panégyrique du Roy que fit Mr. l'Ab
bé Tallemant , en décrivant toute la
Campagne 11 parla avec une liberté
qui faifoit voir qu'il étoit maiftre de fes
pentées , & qu'il ne cherchoit point ce
qu'il difoit. Il s'exprima par des termes
fi choifis , & tout ce qu'il dit fut prononcé
avec tant de grace , qu'il auroit pû
faire valoir des chofes médiocres , mais
outre qu'on n'en peut dire fur une fi
éclatante matiere,jamais il n'y eut Difcours
fi éloquent . Les grandes Actions
du. Roy furent peintes avec les plus vives
couleurs . Tout eftoit également
fort, rien d'ennuyeux , rien de languif
fant. La joye eftoit marquée fur le vifage
de fes Auditeurs , & il eut celle de
fe voir obligé plus d'une fois de s'in
terrompre luy mefme pour laiffer finit
les applaudiffemens qu'il recevoir.
: Tome VII . F En122
LE MERCURE
Enfin, Madame, fi le Roy ne ſe rendoit
tous les jours loüable par une infinité
d'endroits nouveaux qui furprennent
autant qu'ils donnent fujet de l'admirer
, je ne croy pas que perfonne ofaft
entreprendre de le louer apres Monf.
l'Abbé Tallemant. Auffi, quand il eut
finy, il eut beau demander , comme on
fait ordinairement, fi quelqu'un des A.
cadémiciens n'avoit rien à lire , chacun
fe leva , & dit tout haut , qu'apres ce
qu'on venoit d'entendre , on ne pourroit
plus rien trouver de beau , & qu'il
en falloit demeurer là.
J'ay bien de la joye , Madame , de
voir par vos Remarques fur l'Ouvrage
de Mr. de la Monnoye , que vous eftes
tombée dans mes fentimens. Tous les
endroits que vous loüez m'avoient extrémement
plû, & j'ay trouvé comme
yous fa Poëlie toute riante. Il eft vray
que la matiere en eftoit bien favorable,
& que l'Education de Monfeigneur le
Dauphin qu'on avoit choiſie cette anpour
Sujet de la Piece de Vers,
née
ofroit
GALAN T.
123
ofroit de grandes idées à l'Eſprit. Que
ce jeune Prince en a , & qu'il eftoit difficile
que la Nature aidée du ſecours
des plus habiles Mailtres que la France
luy ait pu donner, ne fift pas en luy un
de fes Chefs d'oeuvres les plus accomplis
! Ce n'eft point affez de dire qu'il
n'ignore rien , on peut adjoûter fans
flaterie qu'il excelle dans tout ce qu'il
fçait. Il a une fi parfaite connoiffance
des Fables , que dés fes premieres années
il ne voyoit point de Tapifferie
qui en reprefentaft quelqu'une, qu'il ne
l'expliquaft auffi-toft. Il fçait tres bien
les Matématiques, il deffigne & grave
admirablement , & on fut furpris un
jour qu'eftant entré chez Mr.Sylveftre,
en paffant par les Galleries du Louvre,
il prit un Burin , & grava fur le champ
un Paifage qui meritoit toutes les louanges
qu'il reçeut. Ila gravé le Chas
fteau de S.Germain , dont ayant donné
une Eſtampe à Monfieur de S. Aignan,
ce Duc à qui la vivacité d'Efprit n'a
jamais manqué , fit cet Impromptu
F 2
pour
124 LE MERCURE
pour luy rendre graces d'un fi agreable
Préfent.
Sur le Chafteau de S. Germain , Gravé
par Monſeigneur le Dauphin.
2
Raveur Augufte & fans égal,
admire,
Louis tout l'Univers
(mal,
Quand on vous verroit peindre & graver affez
Quel Cenfeur oferoit y trouver àredire ?
Mais on vous voit brillant comme un autre Soleil
Effacer le renom de Lifippe & d'Apelle ;
Vous trouver toûjours fans pareil
N'eft pas une chofe nouvelle.
Pour moyje ne fçaurois , à moins d'un Inpromptu,
Vanter le beau Prefent qu'il vous plaift de me
faire ,
Le langage des Dieux , de la haute Vertu
C
Eft la recompenfe ordinaire .
Simon deffein eft unpeu temeraire,
Ren obtiendray peut- eftre lepardon
En vous difant d'une voix animée
Qu'unjour malgréles coups , lapoudre, lafumée,
Les cris, l'acier luiſant , & le bruit du Canon,
Vous graverez encor mieux voftre Nom ·
AuTemple de la Renominée..
Voicy de quelle maniere on a fait
parler ce mefine Chafteau de S, Ger-"
main furta mefme Graveure.
Celuy
GALAN T. 125
Eluy dont la main m'a gravé,
Bientoft par mille Exploits tous rayonnans de
gloire,
Se burinant luy-mefme au Temple de Memoire,
S'en va dans ce grand Art eftre un Maiffre
achevé.
Ce Quatrain eft de M. de Tierceville
- Mahaut , à qui Monfieur le Duc
de Montaufier , qui a pour luy beaucoup
d'eftime & de bien veillance , at
voit fait voir ce petit Ouvrage de Monfeigneur
le Dauphin. C'eft un Gentil
homme que fon merite rend affez con
nu. Quand une infinité de Sonnets, de
Madrigaux , & d'autres Pieces galantes
qu'on a veuës de luy , n'auroient pas
fait connoiftre qu'il a autant de feu
que de délicateffe dans l'Eſprit , il ne
faudroit que l'entendre pour en eftre
perfuadé. Sa converfation eft fort
agreable , & on eft afluré de ne s'ennuyer
jamais avec luy. Le foin que
daigne prendre le Roy de dreffer des
Memoires de fa main pour l'inftru-
&tion de Monfeigneur le Dauphin , eſt
F3
126 LE MERCURE
il
une fenfible marque de l'amour qu'il a
pour fes Peuples , à qui par cette bonté
qui luy eft fi naturelle pour eux ,
voudroit laiffer , s'il fe pouvoit , un
Succeffeur qui allaſt encor au dela de
fes grandes qualitez. Sa Majeſté qui
a toûjours eu de tres- particulieres
confidérations pour toutes les Perfonnes
qui ont l'honneur d'eftre de
fon Sang , fait élever avec luy Meffieurs
les Princes de Conty & de laRoche-
fur- Yon. Quelque haute que foit
leur Naiffance , on peut dire qu'elle
n'eft pas le plus grand de leurs avantages.
Leur Efprit femble eſtre encor au
deffus , & ils fe montrent par là dignes
Fils de feu Monfieur le Prince de
Conty leur Pere , qui en avoit infiniment
, & dignes Neveux de Son Alteffe
Sereniffime Monfieur le Prince ,
dont les grandes lumieres ne font pas
moins l'admiration de tout le monde ,
que fon extraordinaire valeur. On a
veu encor aupres de Monfeigneur le
Dauphin des Enfans d'honneur d'une
grande
GALAN T. 127
grande qualité , mais qui n'eftoient pas
moins confidérables par les talens qui
les accompagnoient
. Ainfi ce jeune
Prince n'ayant jamais veu que de l'Efprit
dans tout ce qui l'à environné ,
eftant fort éclairé de luy mefme , &
ayant pour Gouverneur Monfieur le
Duc de Montaufier , & Monfieur Boffuet
ancien Evefque de Condom pour
Précepteur, on n'a point à douter qu'il
n'atteigne ce degré de perfection que
Sa Majefté luyfouhaite. Vous avez entendu
parler fi avantageufement
de l'un
& de l'autre , que je ne puis prefque
vous en rien dire qui ne vous foit déja
tres-connu. Monfieur de Montaufier
poffede toutes les qualitez d'un grand
Homme. Il aune rectitude d'ame qui
le rend auffi peu complaifant pour ceux
qui font mal' , qu'il fe montre zelé Protecteur
de la Vertu . Il prend toûjours
le party de la Juftice avec une ardeur
incroyable , & ne louë que ce qui me
rite veritablement d'eftre loué , mais
fes louadges ne font point des paroles,
F4
ce
128 LE MERCURE
ce font des chofes de fait dont toute la
Cour retentit . Vous fçavez qu'il eft
de la Maifon de Sainte- Maure , dont
l'ancienneté juftifie affez la grandeur.
Dés l'an mil dix il paroift que Goffelin
de Sainte-Maure eftoit un des plus
grands Seigneurs du Royaume ; & en
1334. on a veu un Guillaume de Sainte-
Maure Chancelier de France. Leur
Pofterité qui s'eft divifée en plufieurs
Branches, & qui ayant toûjours pris de
tresgrandes Alliances , en a donné aux
plus Illuftres Maifons , s'eft continuée
par vingt degrez de defcente directe de
mafle en mafle , jufqu'à Monfieur de
Montaufier , à qui le Marquifat qui
porte ce nom , érigé en Duché , appartient
en propre. Il fut tranfimis il
y a pres de quatre cens ans à la Maiſon
de Sainte- Maure par une des Filles
d'un Duc d'Angoulefie . Je ne vous
parleray ny de fon courage , nyde fa
valeur. La France en a efté témoin ,
auffi bien que l'Italie , la Lorraine,
l'Alface , & l'Allemagne. Dans les
der2
i 129 GALAN Τ .
derniers Mouvemens fomentez par les
Ennemis de la Couronne , non feulement
il maintint dans l'obeïffance du
Roy les Provinces de Xaintonge &
d'Angoulinois dont il eftoit, Gouver
neur ; mais apres avoir rejetté inviolable
les Propofitions avantageufes qui
luy furent faites pour l'obliger d'entrer
dans le party des Rebelles , il
chaffa les Ennemis des Places de Xaintes
, de Taillebourg , & de Tallemont
, dont ils s'eftoient emparez ;
& les ayant pourfuivis , quoy que fort
inégal en nombre , il chargea & défit
une partie de leur Armée à Montanié
en Périgord , fans qu'une bleffure qu'il
reçeut au bras , & dont il eft demeuré
eftropié , luy fit rien relâcher de la vigueur
avec laquelle il fe fignala dans u
ne fi glorieufe occafion . Le Gouvernement
de Normandie ayant vaqué par
la mort de feu Monfieur de Longueville.
Sa Majefte l'engratifia , tant en confideration
de fes fervices , que de ceux.
qu'Hector de Sainte Maure fon Frere
F 5
aifa
130· LE MERCURE
aifné avoit rendus à l'Etat , non feule
ment en defendant Rofignan dans le
Montferrat contre le Marquis de Spinola
, mais en plufieurs autres occafions,
& fur tout dans la Valteline, où
il fut tué en forçant les Bains de Borino
, & menant l'Avantgarde de l'Armée
que commandoit feu Mr. le Duc
de Rohan.
Monfieur l'Evefque de Condom qui
a fuccedé à feu Mr. le Prefident de Perigny
dans la Charge de Precepteur de
Monſeigneur le Dauphin , a prêché
longtemps avec un fuccés qui l'a rendu
digne de la réputation qu'il s'eft acquife.
Il mene une vie fort exemplaire,
& n'ayant pas moins de pieté que de
doctrine , il ne peut infpirer à ce jeuue
Prince que des fentimens conformes
au deffein pour lequel le Roy luy a fait
l'honneur de le choifir. Il a beaucoup
de doucear, des manieres aifées & in
finuantes , qui jointes aux favorables
difpofitions qu'il a trouvées dans l'Efprit
de cet Auguſte Diſciple , y font
paffer
GALANT 131
paffer adroitement , & fans qu'il ait
lieu de s'en rebuter, toutes les connoiffances
qui peuvent eftre de fon employ.
Il eft de l'Academie Françoife,
auffi-bien que M. Huet Sous-Precepteur
de ce Prince. C'eft un Homme
d'une fort grande erudition , à qui nous
devons plufieurs Manufcrits des Ouvrages
d'Origene, qui n'avoient jamais
efté publiez Vous vous plaindriez , Madame
, fi je finiffois l'Article de l'Education
de Monfeigneur le Dauphin
fans vous parler de M.Milet qui en eft
le Sous- Gouverneur . Les Négotiations
dans lesquelles il a efté employé par
Mr. le Cardinal de Richelieu & par
Mr. le Cardinal Mazarin , tant dedans
que dehors le Royaume, font une marque
inconteftable de fon merité . Il eft
Marefchal des Camps & Armées du.
Roy, & a efté envoyé par Sa Majesté
en Allemagne & en Pologne , où il a
tres.utilement fervy.
Mr. Blondel qui enfeigne les Ma
thématiques à Monfeigneur le Dauphi
, F 6
132 LE MERCURE
phin , eft auffi Marefchal de Camp.
On l'a employé quelque temps aux Indes.
Il a efté Capitaine de Galere & de
Vaiffeau , & Envoyé extraordinaire à
Conftantinople ,en Suede, & aupres de
l'Electeur de Brandebourg. Il a beaucoup
de literature , & a fait plufieurs
Livres qui n'en laiffent point douter.
Il en a mis au jour quelques autres de
Fortifications & de Mathematiques ,
fort eftimez des François & des Etrangers.
Il a travaillé en particulier aupres
du Roy , qui le confidere . C'eſt
Juy qui a fait le nouveau Plan de Paris,
& qui a donné les Deffeins des nouvelles
Portes , & du nouveau Rampart
en forme de Cours .
·
Je ne vous diray rien de Mr. Sylveftre
qui a montré à deffigner à Monfeigneur
le Dauphin , & qui eft un
tres-habile Homme dans fon Art, auffi
-bien que tous les autres Maiftres
qui ont de l'employ aupres de ce jeune
Prince.
- Selon l'ordre des chofes , vous de
vriez
GALAN T. 133
vriez trouver icy un grand Article de
Guerre ; car qui auroit crû qu'apres
nous avoir laiffé faire une fi glorieuſe
Campagne , les Ennemis n'euffent ofé
profiter de la fatigue de nos Troupes ,
& n'euffent fait tant d'apprefts & de fi
puiffantes jonctions , que pour mieux
relever les avantages de la France , en
faifant voir quatre Armées , plus fortes
à la verité que les noftres , mais trop
foibles encor pour nous attaquer , tous
affoiblis que nous devions eftre par nos
Conqueftes du Mois de Mars? C'eftoit
un Torrent capable de tout entraîner ,
fi trouvant une Digue à l'épreuve de
fa plus redoutable furie , il n'euſt efté
contraint de fe renfermer , & de confumer
fes inutiles efforts à bondir contre
luy -mefme par l'impoffibilité de
s'étendre. Voyez, je vous prie, quelle
eftoit leur Armée de Flandre. Vous
y trouverez les forces de huit ou neuf
Puiffances Souveraines , dont quel
ques-unes fe font autrefois defendues
feules contre la France , & dont
les.
134
LE MERCURE
•
les autres ont efté affez fortes pour ſecouer
le joug de l'Eſpagne, & la réduire
apres plus de quarante années de
guerre , à ceder à des Sujets revoltez
Pindépendance qu'ils ufurpoient. Si
vous voulez reflechir fur l'Armée qu'ils
avoient en Allemagne , quels progrés
ne croirez- vous point qu'elle ait dû faire?
Elle eftoit compoſée de ces vieilles
Troupes de l'Empereur qui ont fi fou
vent batu les Ottomans;de ces intrépi
des Cuiraffiers dont le feul nom infpire
de la terreur ; de ces Hommes fortis
de Familles qui n'ont jamais eu d'autre
habitation que le milieu d'un Camp ,
& qui nez au bruit de la guerre de meres
auffi endurcies au travail que leurs
Peres, n'ont prefque point veu de Villes
que pour les affieger ou les défen
dre, de Villages que pour les brûler a
pres les avoir pillez , ny d'Ennemis que
pour les traiter auffi impitoyablement
qu'ils traitent les Turcs , pour qui l'habitude
de verfer du fang les a dépouilleż
de toute forte d'humanité. Ils ne
pou
GALAN. T.
435
pouvoient eſtre plus avantageufement
foûtenus que par les vieilles Troupes
de Lorraine , qui ayant appris leur meftier
fous leur defunt Duc, grand & rufé
Capitaine s'il en fut jamais , n'eftoient
pas moins accoûtumées qu'eux
aux incendies & au pillage. On fçait
mefme que c'eftoit une neceffité pour
elles de chercher a vivre de rapines ,
puis qu'elles ont eu rarement une autre
folde. Joignez à cela qu'ayant combatu
par tout fous leur Prince , ou ayant
efté lottées par luy à divers Etats, elles
fçavent tous les Païs , & qu'ainfi il leur
eftoit aiſé de ne faire point de fauffes
marches. Il ne l'eftoit pas moins à
l'Armée des Cercles commandée par
le Prince de Saxe-Eifenach , de montrer
que les forces de tant d'Etats qui
la compofoient ne s'eftoient pas inutilement
unies. Elle paroiffoit redoutable
, &feftant fur les bords de fon Païs,
elle ne devoit manquer de rien . Pour
celle de Catalogne , ma derniere Lettre
vous adeja marqué l'état où ellefe
trou136
LE ME. R. C. URE
trouvoit, quand les Efpagnols prétendant,
faire une grande diverfion de ce
cofté là eurent anaffé de nombreuſes
Troupes , d'autant plus confidérables,
qu'elles eftoient formées de la plus
grande partie de la Nobleffe de leurs
Royaumes , qui avoit abondance de
toutes chofes. Si vous me demandez
ce que ces quatre grandes Armées ont
produit , apprenez -le de nos Ennemis,
qui avouent euxmefmes qu'elles n'ont
rien fait. Nous fommes fi accoûtumez
à leur voir perdre tout le temps de la
Campagne , que nous commençons à
n'en eftre plus furpris ; mais qui viendroit
d'un nouveau Monde , & apprendroit
tout d'un coup que tant de
forces liguées de tous coftez contre le
Roy, n'auroient ny empefché fes Conqueftes,,
ny reparé leurs pertes par
aucune entrepriſe avantageufe , ou regarderoit
fes triomphes comme des
triomphes fabuleux , ou feroit perfuadé
que la France feule eft auffi puiffante
que le tefte de l'Europe enfemble. Nos
grands
་
GALAN T. 137
grands fuccés donnent affez fujet de
le croire ; mais quel que foit le coura
ge de nos Troupes , & quelque prudence
qui ait accompagné la valeur
de nos Genéraux , il a fallu , pour les
remporter , que le Prince dont les ordres
font tout mouvoir , n'en ait ja
mais donné que de bons ; que le Miniftre
qui agit fous luy , les ait toûjours
fait executer à propos ; que la préyoyance
n'ait manqué en rien ; que les
vivres , que l'argent , que tout ait efté
fournyjufte , & avec tous ces avantages
, nous fommes encor obligez de
reconnoiftre qu'il y a eu quelque chofe
de plus qu'humain dans la conduite
d'un Prince , dont le Ciel benit les
armes , & dont il prend vifiblement
foin apres nous l'avoir donné,
Cette verité vous fera fenfible ,
quand vous ayant appris en peu de
mots les rencontres des Partis &
les divers mouvemens de toutes les
Troupes ennemies depuis ce que
je vous en écrivis la derniere fois ;
>
je
138 LE MERCURE
je vous auray fait remarquer que quatre
grandes Armées ont moins fait pendant
cette Cainpagne que la feule Garnifon
de Maftric. Voyez apres cela fi on
n'a pas lieu d'admirer la France , le
grand Prince qui la gouverne, les Miniftres
qu'il employe , les Commandans
de fes Armées , fes Officiers , fes
Soldats , & de dire que fi nous fouhaitons
la Paix , ce ne peut eftre que par
bonté pour nos Ennemis , puis que la
Guerre nous eft une continuelle occafion
de Victoires.
Je reprens la Levée du Siege de
Charleroy, dont j'ay de nouvelles particularitez
à vous dire. A l'arrivée des
Enneinis , Mt. le Comte de Montal eftoit
à cheval, hors de la Place pour les
obſerver. Il fit bruler quelques maifons
écartées dont ils auroient pu fe fervir,
& on acheva une Demy- Lune & des
Retranchemens paliffadez a la tefte de
deux Digues . Il y en eut une autre coupée.
Les Affiegeans couvrirent le
Quartier du Prince d'Orange par quatre
GALAN T.. (139
tre Redoutes. Jamais il n'y eut de Lignes
fi eloignees d'une Place que celles
qu'ils firent. Monfieur de Combron
'Ingénieur , qui s'eftoit chargé d'un
Billet pour Monfieur de Montal ,
trompa l'Armée ennemie, & la traverſa
veſtu en Soldat d'un de Leurs Regimens.
Ce Billet marquoit l'arrivée de
Monfieur le Marquis de Louvoys. On
tira le Canon de la Place pour faire
connoiſtre qu'on l'avoit reçeu. On y
témoigna beaucoup de joye de lavenue
de ce vigilant Miniftre, & toute noftre
Armée fit éclater celle qu'elle en reffentit.
Sa diligence, & celle que Monfieur
le Duc de Luxembourg fit faire
extraordinairement à fes Troupes, mirent
l'épouvante dans le Camp des
Ennemis. Mr. Chéladet Capitaine du
Regiment de M. de Montal , les alla
reconnoiftre avec quarante Maiftres.
Il fut foûtenu de quelques autres , & fe
retira apres la décharge qu'il fit fur une
petite Garde. Les Affiegeans reprirent
courage & firent travailler a leurs
Lignes
140
LE MERCURE
Lignes avec grand empreffement ; mais
cette ardeur leur dura peu . Leurs
Bombes & leurs Boulets furent chargez
des le lendemain , ils firent partir
leur Canon & leurs équipages , & prirent
le chemin de Bruxelles. Ils le prirent
eux-mefmes un jour apres. Mr. le
Marquis de Montal Fils du Comte de
ce nom , en fut avertir Mr. le Duc de
Luxembourg & Mr. le Marquis de
Louvoys. On ne pût joindre les Ennemis
, parce que le Pont fur lequel ils
avoient paffé la Sambre fe trouva défait.
Les Moufquetaires de Mr. de Larriez
& Mr. le Comte de Montal , avec
les Moufquetaires & les Grenadiers du
Roy, les fuivrent. Le Regiment de
Montal , & les Dragons , pafferent au
gué , mais ce fut inutilement , la peur
leur avoit donné des aifles , & jamais
Fuyards n'en eurent de fi legeres.
Leur Infanterie ayant paffé le Piéton
avec une diligence incroyable fur deux
Ponts qui furent rompus , ils gagnerent
les Bois , & fe mirent à couvert
de
GALANT. 141
de la pourfuite des Noftres . Ils avoient
tenu Confeil de guerre avant que de lever
le Siege , & trois chofes leur en firent
prendre la réſolution . Ils avoient
fçeu le bon état de la Garnifon & de
la Place , & ne doutoient que M. de
Montal ne leur en difputaft vigoureufement
les approches. La difficulté de
recevoir des Convois qui leur efloient
coupez de tous coftez les embaraffoit ,
& ils ne s'eftoient pas attendus à voir
fitoft arriver, nos Troupes. On peut
dire à l'avantage du Prince d'Orange ,
que jamais il n'a conclu à rien de fi judicieux
qu'à la Levée de ce Siege ,
auquel il ne pouvoit s'opiniâtrer fans
faire périr fon Armée. Dés qu'elle
eut efté réfolue par toutes les voix ,
on mit en délibération quelles Troupes
feroient à l'Arriere- garde. Le
Lieutenant General Chauvet , commandant
celles de Brunfvic & d'Ofnabruc
parla le premier & dit qu'il n'avoit
ordre de les expofer que pour un Siegé
ou une Bataille, Le Commandana
?
de
142 LE MERCURE
de Munfter s'excufa fur les meſmes raifons
; & le Prince d'Orange ayant voulu
engager le Duc de Villa- Hermoſa à
faire ce que les deux autres refufoient ,
il s'en défendit fur le péril où feroit le
refte des Païs du Roy fon Maistre , fi
fes Troupes eltoient défaites
par les
François. Comme ils ne pûrent s'accommoder
qu'en tirant au Sort, il tomba
fur le Duc de Villa-Hermofa. Le
chagrin qu'il en eut luy fit imputer la
Levée du Siege au Prince d'Orange.
Ce Prince en fut piqué , & pour repouffer
l'injure , il luy dit affez fierement
, Que s'il avoit autant de François
dans fes Troupes qu'en avoient eufes Anceftres
, il viendroit plus aisément à bout
defes entreprifes. Il eut raifon de fe fâcher,
on l'infultoit apres luy avoir manqué
de parole, en ne luy fourniffant pas
tout ce qu'on luy avoit promis pour le
Siege qui caufoit leur démeflé . Cette
difpute n'empefcha pas ce Prince de
propofer le Siege de Maftric ; mais le
General Efpagnol s'y oppofa , & dit
que
GALAN T.
143
que l'Armée du Roy qui feroit libre
pendant ce Siege , feroit de nouvelles
Conqueftes en Flandre. Cependant
ces Generaux ne pouvant fe réfoudre à
finir la Campagne fans aucun exploit ,
attaquerent la Ville de Binch . C'eſt
une de ces Places qui n'eftant point
fortifiées , font toûjours aux moindres
Corps de Troupes qui paflent aux environs
. lls firent venir un Mortier &
du Canon , & n'eurent befoin que de
quatre à cinq mille Hommes pour en
forcer foixante & dix qui la gardoient.
Ils la brulerent pour marque de leur
victoire, & auffi- toft Meffieurs le Duc
de Villeroy, de Sourdis , & de Chamilly,
furent commandez pour aller bruler
les Fauxbourgs de Gand , en reprefaille
de cet incendie. Cette particularité
vous fait voir que les François
nefont jamais rien qu'avec juftice , &
que s'ils fe portent à quelqu'une des
horreurs qui fuivent la Guerre , ilsy
font toûjours contraints par leurs Ennemis.
Voicy comme fe pafferent les
cho144
LE MERCURE
choles . Mr. le Duc de Villeroy fut à
Belne entré dans le Païs de Vaës , que
fe Grand Bailly de Gand eftant venu
au devant de luy , l'affura du payement
des Contributions dont on eftoit con-.
venu l'année derniere , & luy demanda
trois heures pour s'en acquiter. Sa demande
luy fut accordée ; & M². de Vil.
leroy, apres avoir attendu plus de temps
qu'il n'avoit promis , fit mettre le feu à
un Chafteau. Perfonne ne revint ; ce
qui l'obligea à le faire mettre encor à
un des Fauxbourgs de Gand , & enfin
tout s'accommoda par le retour du
Bailly qui paya la fomme arreftée. Pendant
ce temps , plufieurs Détachemens
avoient efté faits pour empefcher les
courfes des Ennemis . Mr. de Quincy
eftoit d'un cofté , Mr. de S.Rhut d'un
autre, & M. le Comte de S. Geran
fous Athjayant ordre de s'avancer vers
Valenciennes , fi les Ennemis tournoient
de ce cofté- là . C'eft ainfi que
Mr. de Luxembourg prévoit à tout
avec une vigilance merveilleufe. Il
s'eftoit
GALAN T.
145
s'eftoit avancé luymeſme avec M². de
la Cardonniére , à une demy lieuë de
Bruxelles ; & quoy qu'il n'euft pas dix
mille Hommes avec luy , fa prefence
mit une telle épouvante dans cette
grande Ville , que le Confeil des
Bourguemeftres s'y affembla auffitoft.
Quelques- uns d'entr'eux fe croyant
abandonnez des Eſpagnols , eftoient
d'avis qu'on députaft à ce General ,'
mais quatre mille Hommes des leurs
qui fe jetterent dans la place , leur firent
changer de deffein.
Quoy que les noftres euffent apperçeu
ces Troupes au dela de l'Efcaut ,
il fut impoffible d'aller à elles à caufe
de nos Ponts qui n'eftoient pas prefts.
Cette courfe eut le fuccés qui l'avoit
fait entreprendre , puis qu'elle divifa
les forces des Ennemis. Il y eut quelques
coups donnez, Monfieur le Comte
de Soiffons qui ne voit point de péril
où il y a de la gloire à acquerir
fit paroiftre la bouillante ardeur qu'il
ne manque jamais d'avoir dans ces
Tome VII. G for-
, y
ï46
LE MERCURE
fortes d'occafions ; mais fon courage
fut fatal à un Gentilhomme des fiens
qui le fuivit toûjours de pres , & qui reçeut
un coup de Moufquet à la jambe
gauche , qui luy a caffé le petit os entierement
, & le gros à moitié. Comme
il eft fort aimé , fon malheur interefla
les principales Perfonnes de l'Armée ,
& Mr. de la Cardonniere en particulier
. Monfieur le Comte de Soiffons
qui l'eftime , en fut touché fenfiblement
, & aida luy- mefme à le porter
dans une Cabane de Païfans . Ill'y fit
penfer, & voyant que fes mouchoirs
qu'il donna ne fuffifoient pas, il déchira
jufqu'à fa chemife pour le fecourir.
Comme vous eftes bienfaifante & genereufe
, je ne doute point , Madame ,
que vous ne trouviez ce Prince` auffi
louable par ces marques de bonté pour
une Perfonne qui eft à luy , qu'il vous le
paroift par tant de chofes qui le rendent
digne des grands Noms qu'il porte, Le
Gentilhomme dont je vous parle eft
Mr. de Maulou , qui danfoit d'un fibel
air,
GALANTH
I 147
coup
T
air, & qui chante avec une fi grande ju
fteffe. 11 s'eft diftingué en millé endroits
par fes bonnes qualitez , & on ne
peut avoir plus d'Amis illuftres qu'il
en a, ny plaire à plus d'Amies railonnables.
Cet accident a touché icy beaude
Gens, & Madame la Princeffe
de Carignan qui s'eftoit privé de luy
pour donner à Monfieur le Comte de
Soiffons , fon Petit- Fils , un Homme
affuré qui ne l'abandonnaſt jamais , a
fait paroiftre affez ouvertement l'eftime
qu'elle en fait, par la douleur qu'elle
a témoignée de fa bleffure. Si Bruxelles
a eu de la terreur d'un cofté , Anvers
a tremble de l'autre . Mr. de Rofamel
ayant ellé détaché par Mr. de la Cardonniere
avec cent cinquante Maiftres
pour aller fçavoir fi les Ennemis n'avoient
aucunes Troupes en Corps , s'ac
quita de cet employ avec une bravoure
finguliere. Il eftoit obligé de paffer de
yant un Fort qui n'eft qu'a demy heure
d'Anvers . Les Ennemis luy deinande
rent le Qui vive ? Il répondit , Orange.
G 2 On
148 LE MERCURE
On s'informa de quel Regiment il
eftoit , il en nomma un ; fur ce qu'on'
voulut fçavoir ce qu'il alloit faire , il dit
qu'il eftoit envoyé par le Prince d'Orange
pour porter des nouvelles au
Gouverneur d'Anvers. Il fut crû fur.
fes réponſes , & les Ennemis l'ayant
laiffé paffer , il arriva à la Barriere de
cette Ville. On luy fit les mefmes queftions
, & apres qu'il eut repondu les
mefmes chofes qu'il avoit dites à ceux
du Fort , la Barriere luy fut ouverte. Il
y entra, & fit tuer un Sergent avec trois
Qu quatre Soldats , & mettre le feu à
quelques Batteaux qui étoient proches.
La Ville fut alarmée . Les Habitans
prirent les armes , croyant que cet Offcier
eftoit fuivy de toutes nos Troupes .
Il fe retira par le mefme chemin qu'il
avoit tenu en venant , & demanda à
ceux qui gardoient le Fort , s'ils ne vou
loient rien mander au Prince d'Orange
, ou a quelques Officiers de fon Armée.
Ils ne mirent aucun obſtacle a
for retour , & pour les en remercier, il
ranGALAN
T. 149
rangea
fa Troupe en Efcadron au de la
du Fort , & par une falve fort gaillarde,
il leur fit connoiftre ce qu'il eftoit.
Les Ennemis ne font venus a bout
d'aucun de leurs deffeins , quelque peu
confidérable qu'il ait efté. Ils vinrent
cès derniers jours avec grande diligence
pour couper Mr. de Joyeuſe qui
commandoit un Corps feparé , aſſez
éloigné de Mr. de Luxembourg , mais
ils réüffirent a leur ordinaire. -Voila
jufqu'a aujourd'huy la Campagne de
Flandre des Ennemis. Ils l'ont commencéepar
la perte d'une Bataille, continuée
par de redoutables apprefts &
des menaces d'affieger nos plus fortes
Places , & finie par la prompte Levée
du Siege de Charleroy. Le refte de la
noftre a efté employée de ce colté- là ,
a faire payer des Contributions a tout
ce qui refte de Païs aux Efpagnols , &
a quelques endroits de celuy des Hollandois
; & ces Braves qui devoient
tout prendre , font contraints de féparer
leurs forces pour couvrir ce qu'ils
G3 crai150
LE MERCURE
craignent que nous ne leur emportions .
L'Armée de l'Empereur, toute formidable
qu'elle eftoit, n'a pas fait de plus
grands progrés. Vous l'avez déja veuë
bien au dela de Moufon , Village fans
Habitans , dont elle s'eftoit emparée ,
& qu'elle fut obligée d'abandonner
pourfuivie dans fa retraite , & faifant
toûjours quelque perte confiderable,
Elle a efté fouvent reduite à s'arrefter
dans fa marche , par la crainte d'eftre
attaquée ; & ces vieux Soldats aguerris
n'ont pas crû quelquefois eftre en feu
reté dans leurs Quartiers, Ils rompent
leurs Ponts par tout où ils pallent , ce
n'eft pas chercher le combat. Il eft
vray que le dépit de fe retirer apres
tant de fatigues inutilement foufertes ,
leur a fait brûler des Eglifes , celle de
Boymontien eft une preuve ; mais hors
les incendies , les moindres chofes leur
font difficiles . Ils n'ont ofé attaquer la
Petite Bierre , ny Phalsbourg. Ils ne
peuvent aller en Alface fi facilement
qu'ils l'avoient crûolls cherchent à vivre,
GALAN T. 151
vre, & Monfieur le Marefchal de Crequy
eft toujours affez pres d'eux
pour
faire avorter tous leurs deffeins . Il envoya
dernierement Mr. d'Enonville
Colonel du Regiment dés Dragons de
la Reyne, avec fon Regiment , pour fai
re fortir du Chafteau de Dimerenken
la Garnifon qui eftoit dedans. Comme
elle refufa de fe rendre , Mr. le Marefchal
détacha deux cens Hommes d'Infanterie
commandez par M. de Cour→
celles , qui d'abord qu'il fut arrivé, leur
fit entendre qu'il avoit deux mille
Hommes de pied avec du Canon , &
qu'il les feroit tous pendre s'ils refiftoient.
Cette adroite menace les éton
na tellement , que fans examiner s'ils
la devoient craindre , ils mirent les ar
mes bas, & ferendirent Prifonniers de
guerre . Il y avoit plufieurs Païfans dans
ce Chafteau , qui en fortirent avec la
Garniſon . Mr. de Courcelles s'acquit
beaucoup d'eftime par cette conduite
& Mr. le Marefchal l'en loua fort en
prefence des Officiers Generaux , Les
G4
En152
LE MERCURE
Ennemis avoient pris la route de cette
Place , mais ils s'en retournerent , apprenans
que nous en eftions maiſtres.
Ils s'épargneroient quelquefois bien
des peines , s'ils le faifoient mieux inftruire
des chofes. Un Lieutenant du
Regiment d'Auvergne a défait une de
leurs Gardes, tué cinquante Hommes,
pris le Commandant , & emmené
vingtcinq Chevaux. Ils ont abandonné
la Sarre & tous leurs deffeins , &
marchent dans un Païs ruiné. 11 n'y
a pas la moitié de l'Armée qui garde
Les rangs. En arrivant , pour commencer
leur Campagne , le Prince ,
Charles avoit mis fur fes Guidons ,
Nunc aut numquam. Vous fçavez, Madame
, ou vous le devez fçavoir pour
l'apprendre à vos Amies , que ces trois
mots Latins fignifient , Maintenant , ou
Jamais. Voicy une façon de Rondeau
qu'un Homme d'auffi bonne humeur
que ſpirituel , a fait là - deffus .
Uncaut nunquam eft la Deviſe
Quenos unemis avoientpries
Croyant
GALAN T. 153
Grojant tout rangerfous leurs Loix ;
Et cependant depuisfixmois
Ils n'ont fait aucune entreprise.
Pourjuftifierun tel choix,
Ilfaudroit quefur les François
Quelque Place euft eftéconquife,
Nunc.
Apres que le plus grand des Rois
En plein Hyver en apris trois,
Malgré la gelée & la bife,
L'Allemand & le Hollandois
Doivent rougir de leurs Exploits,
Aut nunquam
.
Je devrois vous parler icy des Ar
mées de Monfieur le Baron de Monclar,
& de celle des Cercles , à laquelle
nous avons fait repaffer le Rhin ; mais
comme je ne vous en ay encor rien dit
dans aucune de mes Lettres, je referve
à vous faire un Recit entier de cette
Campagne dans ma premiere, afin que
vous en appreniez en mefme temps le
commencement & la fin. Quant à
l'Armée de Catalogne , le repos des
Ennemis vous fait mieux voir que
G 5
tout
154
LE MERCURE
ces ,
tout ce que je vous en pourrois dire,
qu'il faut qu'ils ayent efté bien batus,
puis qu'apres avoir amaffé tant de forils
n'ont rien entrepris depuis l'avantageuſe
Retraite de Monfieur le
Duc de Navailes. Voyez , Madame,
par ce détail , fi je n'ay pas eu raiſon
d'affurer que la feule Garnifon de Maftric
avoit plus fait que tant de milliers
d'Hommes . Elle a brûlé des Villages
dans le Pays d'Elfe , appartenant au
Duc de Neubourg. Elle en a brûlé
dans celuy de Juliers , avec les Villes de
Zittard & de Tongres , en reprefailles
de Moufon ; car, comme je vous l'ay
fait remarquer d'abord , les François
repouflent , mais ne commencent jamais
l'infulte. M. de Melac Colonel
de Cavalerie , a mis auffi le feu à trois
Chafteaux des environs de Zittard,fansque
le Major General Spaên qui commande
un Corps d'Alliez formé feulement
pour s'opoſer à la Garniſon de
Matric, ait pû l'empefcher ny rompre
fes Partis qui reviennent tous les jours
char
GALAN T. I
155
chargez de butin. Tout le Païs de Juliers
& de Gueldres l'apprehende , &
celuy de Cologne eft d'accord avec elle
pour les Contributions.
Les Rencontres de Mer ne nous
font pas moins glorieufes que les Attaques
de terre. Il y a dix ou douze jours
qu'une Efcadre d'Ennemis parut devant
Fecam , compofée de cinq Fregates
Oftendoifes de 36. de 34. de 28.
de 24. & de 12. Pieces de Canon , Elles
chaffoient un Vaiffeau nommé lë
S. George, de 200 Tonneaux , de 22 .
Pieces de Canon , & de 120. Homines
d'équipage, commandé par le Capitaine
d'Ohier de Dieppe , appartenant à
divers Particuliers , & fur tout au Sieur
Rouxel de la mefme Ville. On l'avoit
deftiné pour les Indes . Sa charge montoit
à cinquante mille écus, & le Baftiment
en vaut trente mille . Son bonheur
voulut qu'il vint échouer devant
le petit Fort , & que cinquante jemes
Hommes qui s'y jetterent auffitoft ,
joignirent a ceux de l'Equipage. Mr. le
G 6
fe
Duc
156
LE MERCURE
Duc de S. Aignan avoit donné le commandement
de ces cinquante Hommes
de Fecam a Mr. Godefroy , qui
eft un tresbrave Soldat , & qui fit des
merveilles en cette occafion . Cependant
les cinq Frégates ayant le Pavillon
François , tirerent environ cent
coups de Canon a ce Vaiffeau, & comine
c'eftoient tous Boulets a deux teftes
, ils couperent force cordages ; &
force Maneuvres avec l'Echelle , donnerent
huit coups dans le corps du Baftiment
, emporterent la cuiffe a un
Matelot , & percerent quelques Maifons
des coups qui échaperent. Les
Frégates tinrent en fuite une efpece de
Confeil , apres lequel remettant le Pavillon
d'Eſpagne , elles revinrent furieufement
a la charge, & quafi a la portée
du Piftolet. Le Combat dura cinq
heures , & elles tirerent du moins cinq
cens coups de Canon , & deux mille de
Moufquet , pendant que ceux du Vaiffeau
les attendoient a l'abordage , le Sabre
a la main , & que deux Pieces de
CaGALAN
T, I 157
L
Canon , feules en état de cinq qui font
dans le Fort , leur tirerent cent cinquante
coups. Leur Amirale & l'autre
grande de 34. furent percées de cinq
ou fix coups a l'eau , ce qui les obligea
de quiter le Combat l'une apres l'autre
, & d'eftre longtemps fur le cofté
pour reparer leur dommage. Tout le
monde fit fon devoir par les ordres de
M³,de Longueil Mr , qui , quoy que malade
, fit tres- bien de faire défendre le
Vaiffeau avant l'arrivée de Mr. de
S. Aignan , lequel ayant appris cette
nouvelle , & jugeant par le lieu où les
Frégates demeuroient, qu'elles ne manqueroient
point de revenir avec la marée,
partit du Havre, gagna Fécam toute
la nuit, & en y arrivant le matin, apperçeut
les deux grandes Frégrates fousvoile
qui revenoient vers le Vaiffeau .
Comme le péril ne l'a jamais étonné ,
il y monta par les cordes du dehors ,
& les Ennemis s'eftant approchez peu
alpeu, ils fe tinrent encor quelque temps,
à la veuë de Fécam , & difparurent
tout
158
LE MERCURE
• tout à fait en (uite . Alors M. de S. Aignan
, qui vouloit braver les Ennemis
dans leur retraite , opina à remettre le
Vaiffeau à flot , & à ne leur point cacher
fa route. Apres qu'il eut tiré tout
fon Canon par fon ordre , il mit à la
voile fur les huit heures du foir , & ce
Duc ayant repris le chemin le long de
la Cofte , arriva au point du-jour au
Havre en mefine temps que le Vaiffeau.
Jugez , Madame , de la joye des
Intereffez , & du Capitaine qui le
croyoient perdu fans refource. Tous
ceux qui ont eu part à cette Action , en
ont reçeu beaucoup de loüanges .
Mr. l'Abbé de Coffe , Gentilhomme
de Marſeille , & Frere d'un Capitaine
de Cavalerie du mefme nom , entra dés
le foir dans le Vaiffeau pour partager le
plaifir & la gloire de cette defenfe. On
a fçeu d'un Capitaine Anglois arrivé
depuis cette Attaque , qu'il avoit rencontré
les cinq Fregates avec leurs Maneuvres
en grand defordre,fur tout l'Amirale,
qui avoit plufieurs coups a l'eau,
tout
GALAN T.
159
tout fon Arriere brifé , & force Gens
hors de combat. Les Ennemis luy ont
dit que ce qui leur avoit fait conclure
leur retour, eftoit qu'ils avoient connu
les Gardes de M. de S. Aignan, & que
s'eftant apperçeus avec leur longue
veuë, qu'il montoit luy- mefme dans le
Vaiffeau , ils s'eftoient bien imaginez
qu'on n'oublieroit rien pour fa defenfe.
Ce témoignage eft bien glorieux pour
ce Duc, qui joignant la liberalité a tant
d'autres vertus qui l'accompagnent, né
fe contenta pas de recompenfer ceux
de l'Equipage par des louanges , mais
leur donna de l'argent pour s'eftre fi dignement
acquitez de leur devoir . Ce
fut la-deffus qu'un agreable Efprit de
Fecam fit ces deux Vers en parlant de
fuy a luy-mefme.
Illes mit en état de ne craindre plus rien,
Et les récompenfa d'avoirfauvé leur Bien.
1
Les principaux Intereffez ont efté ravis
de la maniere dont ce Duc c'est
pris pour fauver leur Vaiffeau contre
toute
160 LE MERCURE
toute apparence , & mefme contre leur
attente.
C'est vous entretenir trop longtemps
de Guerre. Je change de matiere
, & paffé à un Sujet de Procés qui
eft arrivé icy depuis peu , & qui vous
paroiftra affez extraordinaire. Un Gentilhomme
paffant à pied dans la Ruë
avec deux Laquais , ſe ſentit couvert
d'eau qu'on luy jetta tout- à - coup d'une
Feneftre. Il leva les yeux en haut pour
voir l'Autheur de l'infulte , & apperçeut
un gros Singe qui ayant pris plaifir
à l'arrofer , prétendoit encor fe divertir
à luy caffer la tefte d'un Pot qu'il
tenoit , Le Gentilhomme évita le coup
en reculant , & ne fut pas moins chagrin
de la méchante odeur que contracterent
fes cheveux en un moment ,
qu'il avoit eſté furpris de la fubite inondation.
Les Laquais qui mirent leur
honneur à vanger leur Maiſtre , remaſferent
les débris du Pot , & penfant les
jetter contre ce malicieux Animal qui
faifoit des gambades en grinçant les
dents ;
GALAN T. 161
dents ; ils les jetterent malheureuſement
de travers contre un grand Miroir
qui eftoit attaché à cofté de la Feneftre.
La Maiſtreffe du Logis entroit
alors dans fa Chambre . Elle eftoit fuperftitieuſe
& avare. Le bruit du coup
l'inftruit de fa perte , & un Miroir
caffé la fait foufrir doublement . Elle
crie au meurtre . Grande rumeur dans
le voifinage . Son Cocher fort avec
trois Laquais armez de tout ce qu'ils
peuvent rencontrer ; ils donnent fur
ceux du Gentilhomme , qui fe croit
obligé de les fecourir. L'un eft renverfé
par terre, l'autre a le bras percé d'une
Broche , & l'Epée du Maiftre auroit
peut- eftre eu peine à le garantir luymefme
des longues Armes qu'on luy
oppoſoit , fans un vieux Confeiller qui
les fepare , & qui interpofe fon autorité
pour prendre connoiffance de l'affaire.
La Dame qui fçait que le Gentilhomme
luy parle , vient promptement
luy porter fa plainte . Elle ne demande
pas feulement qu'on luy paye
fon
162 LE MERCURE
fon Miroir caffé, elle veut qu'on luy réponde
de tout ce qui luy doit arriver de
finiftre apres un accident de fi trifte augure.
Le Gentilhomme de fon cofté
n'a pas de legeres pretentions. Outre
fon Laquais percé de la Broche , qu'il
faut qu'on luy rende fain & fauf, il foûtient
qu'on luy doit faire raifon de l'infection
de la Chevelure. Le Confeiller
les écoute , & fans vouloir prononcer
, quoy qu'ils le faffent Arbitre du
diferend , il porte la Dame à fe confoler
de fon Miroir , & le Cavalier a fe
mettre en frais d'Effences pour reparer
le defordre de fes cheveux . Je ne fçay
fi la Dame qui eft un peu obſtinée , en
voudra demeurer la, mais je croy qu'en
bonne juftice le Singe devroit eftre
condamné aux defpens . Cependant le
Gentilhomme s'eft diverty de fon
avanture , en l'écrivant à une Dame
qu'il eftime tres- particulierement . On
peut croire que cette eftime va loin, &
que l'intelligence eft forte entr'eux ,
puis qu'il luy a envoyé ſon Portrait
"
1
comGALAN
T. , 163
comme un prefervatif affuré contre le
chagrin de fon abfence. Il s'eft fait
peindre avec une Couronne fur la tefte,
pour avoir lieu de luy protefter galamiment
qu'il n'en veut une que pour la
mettre à fes pieds. La Dame en feroit
fort digne , ayant de la beauté , de l'efprit,
& affez de naiffance, pour n'eftre
pas embaraffé du rang où un femblable
préfent la mettroit . Je crains bien
pourtant que ce Portrait envoyé ne faſfeune
Affaire au Gentilhomme, car le
Paquet fut ouvert en prefence d'une
Dame d'un fort grand merite, à qui fes
hommages n'ont point dèplû , & qui
le confiderant affez pour luy avoir dit
fouvent qu'elle ne pouvoit vivre fans
luy , aura pû fe chagriner de ce qu'il
femble qu'elle ne foit pas la feule maiftreffe
de fon coeur. Ce Procés devroit
eftre plus redoutable au Cavalier que
celuy du Singe. La chofe le regarde,
C'est à luy d'y mettre ordre . Il a de
l'efprit , & comme il entend fort bien
raillerie , je ne doute point qu'en
ma164
LE MERCURE
matiere de voeux partagez , il ne trouve
moyen de la faire entendre aux
autres.
Le Mariage de Mademoiſelle Ricouart
d'Erouville , dont le merite eft
connu , ayant efté arrefté avec M. de
la Levretiere Gouverneur de Condé ,
elle y fut menée au commencement
de ce Mois , accompagnée de plufieurs
Dames de fes Amies. Il vint au devant
d'elle avec cinquante Officiers ,
& deux Compagnies de Dragons . Elle
entra a Condé au bruit du Canon ,
toute la Garnifon eftant fous les armes
, & les Hayes jonchées de Fleurs.
Elle fut haranguée par les Officiers de
la Ville , & par le Doyen a la tefte de
fon Chapitre , & marié dés la nuit
mefine dans la Chapelle de Mr. le
Gouverneur. C'eft un Homme qui a
tres-bien fervy. Il eft fort bien fait de
fa perfonne , a beaucoup d'efprir & de
complaifance , un grand Equipage .
& une tres-borne Table.
De Condé je retourne encor a Nimégue,
GALAN.T. 165
"
mégue , où mille plaiſirs nouveaux délaffent
tous les jours ceux qui prennent
le foin des grandes Affaires qui s'y traitent.
Les Filles de Mr. le Marquis de
Spinola , avec les Dames de leur fuite,
y reciterent dernierement un Opéra en
Italien. Tous les Ambaffadeurs , les
Ambaffadrices , & tous ceux qui ont
caractere de Miniftre , s'y trouverent ,
à la referve des Ambaffadeurs de Brandebourg
& de Hollande . Si j'apprens
des particularitez de ce Divertiffe
ment , je ne manqueray pas de vous
en faire part.
Je quite la plume , car à moins de
prendre cette réfolution tout- à- coup ,
je voy bien que je ne finirois pas. J'at
tens le retour du Roy , pour vous faire
un Journal entier des Divertiffemens
de Fontainebleau . Je vous le promets
fi remply , qu'il fera nouveau en beaucoup
d'endroits pour ceux - mefmes qui
ont toûjours esté fur les lieux. J'y joindray
un Adieu aux Mufes , dont je fuis
certain que vous ferez tres-contente ,
auffi166.
LE MERCURE, & C.
auffi-bien que de quantité d'autres Pieces
& d'agreables Hiftoires , que la groſfeur
de ma Lettre m'empeſche de vous
envoyer aujourd'huy. Pour vous confoler
de ce retardement , vous trouverez
dans mon Paquet la Seconde Partie de
l'Heroine Moufquetaire. Je fçay que
c'eſt vous faire un prefent que vous aimèrez
. Puis que la premiere vous a tant
plû , celle-cy ne vous doit pas moins divertir.
Il y a des chofes tres-finement
tournées , & l'Autheur ne fe peut tirer
avec plus d'efprit qu'il fait des matieres
qui font un peu délicates . Tout ce qui
regarde la Baronne de Saint Sauveur, eſt
fort plaifamment écrit ; & de la maniere
dont les Avantures de Chriftine-Saint-
Aubin font traitées , on n'a pas à fouhaiter
qu'elles finiffert fitoft . Réponſe , s'il
vous plaift , fur l'explication que vos
Amies auront donnée à l'Enigme que je
jeur propoſe.
.f
A Paris ce 30 Sept. 1677.
N donnera un Tome du Nouveau
Mercure Galant, le premier jour de
chaque Mois fans aucun retardement.
TATABLE
DES MATIERES.
Li
'Amour Commode. "
Hiftoire de la fauffe Provençale.
Le Roy donne á Monfieur le Marquis de Monta
negre l'agréement de la Lieutenance de Roy de
Languedoc.
Hiftoire de l'Enfant Ours .
L'Horloge des Amans..
Compliment de Monfieur de Roubin de l'Académie
Royale d'Arles, à Meffieurs de l'Académie
Françoife , en leur préfentant des Eftampes de
l'Obélifque élevé à la gloire du Roy dans la
Ville d'Arles.
Académie de beaux Efprits établie à Turin par
Madame Royale.
Autre Académie des Exercices du Corps , établie
par la meſme.
Enigme.
Ballade .
Hiftoire du Faux Milord.
Le nouveau Grand Vifir veut introduire de nouvelles
manieres de recevoir les Ambaffadeurs ,
dont il ne peut venir à bout.
Collation Inpromptu.
Reproche de n'aimer point affez.
Confitures données.
Paffion naiffante.
Hiftoire de l'Amant Cocher.
Vers Irreguliers pour le Roy.
Particularitez d'un Régal donné â Nimegue par
Mr. le Comte d'Avaux Plenipotentiaire de
France.
Compliment fait au Roy par l'Académie Françoife
, M. Quinaut Directeur de Compagnie
portant la parole.
Le Roy donne au Fils de feu M. le Comte de Coffé
la Charge de Grand pannetier de France.
Monfieur le Marquis de Foix eft reçeu Chevalier
d'Honneur de Madame.
Mon1
TABL E.
Monfieur de Matignon prefte Serment entre les
mains de Sa Majefté pour la Lieutenance de
Roy de Normandie.
Mort de M. le Preſident de Maiſons.
Mort de Madame de Puifieux.
Tout ce qui s'eft paffé dans l'Académie Françoiſe
le jour de la Diftribution des Prix , avec plu
fieurs particularitez qui regarderent l'Education
de Monfeigneur le Dauphin, & les grandes qualitez
de ce Prince. .
Inpromptu de M. le Duc de S. Aignau à M. le
Dauphin , fur le Chaſteau de S. Germain gravé
par ce Prince.
Autres Vers de M. de Tierceville fur le meſme
Sujet.
Suite des Nouvelles de la Guerre.
Rondeau fur la Devife que le Prince Charles fit
mettre fur les Guidons en approchant de Mets.
Une Efcadre de 5. Fregates Oftendoiſes attaque
devant Fécam un Vaiffeau Marchand eftimé
quatre-vingt mille efcus . Il eft fauvé par les
bons ordres de M. le Duc de S. Aignan.
Hiftoire du Singe.
.
Mariage de Mademoiſelle Ricoüart d'Erouville ,
& de Mr. de la Levretiere , Gouverneur de
Condé .
Opéra repreſenté à Nimegue par les Filles de
M. le Marquis de Spinola.
1
Fin de la Table.
MERCURE
GALAN T.
Contenant
Les Nouvelles du mois de
SEPTEMBRE 16772
& plufieurs autres.
TOME. VII
Suivant la Copie imprimée
A PARIS ,
Chez la veuve O. DE VARENNES,
au Palais , dans la Salle Royale,
au Vafed'Or. 1677.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE
MONTAUSIER
PAIR de FRANCE , & c.
Gouverneur de Monseigneur
LE DAUPHIN.
MONSEIGNEUR,
Quoy que le Mercure Galant femble
eftre devenu de Livre de tout le monde, celuy
que je prens la liberté de vous offrir
A 2
eſt
EPIST R E.
eft tellement à Vous , que j'ay crû que
vous ne defaprouveriez pas que je luy
fiffe porter voftre Illuftre Nom. Ce qu'il
contient de plus relevé regarde l'Education
de Monfeigneur le DAUPHIN.
C'eft l'Article le plus étendu , parce qu'il
eft imposible de renfermer enpeu de paroles
le prétieux Sujet de tant de veilles
de tant de foins ; Et quel autre que
Vous , MONSEIGNEUR , 4 autant de
part que vous en avez à cette merveilleufe
Education qui nous fait admirer dans ce
jeune Prince toutes les qualitez qui le
pouvoient rendre digne d'eftre Fils de
LOUIS LE GRAND ? C'eft Vous qui luy
infpirez les Vertus qui font particulieres
aux Perfonnes de fon Rang. C'eft Vous
qui le faites entrer dans les Sentimens
Politiques qui doivent eftre la principale
Etude des Souverains ; Et le Roy luy donnant
les veritables Regles dugrand Art de
regner , par les Memoires qu'il prend foin
de luy dreffer de fa vie , c'eft Vous qui luy
rendez ces fecours fenfibles' , & luy apprenez
à meriter par luy- mefmeles avantages
EPIST R E.
ges qui luyfont deftinez par fa Naiſſancé.
L'honneur que vous avez reçeu par le
choix que cet incomparable Monarque à
fait de Vous pour vous confier ce qu'apres
Luy la France à de plus cher & de plus
Augufte , à efté fait par d'autres Rois en
differents Siecles aux plus confiderables de
l'Etat ; mais ces Rois qui les ont choifis
n'eftoient point Louis XIV. & comme
ils n'avoient pas cette vive fource de
lumieres dont il eft éclairé dans tout ce
qu'ilfait , ils ont pu donner à la faveur ,
-ce que l'experience nousfait voir que vous
vous eftes attiré par le plusfolide merite.
Cette gloire , MONSEIGNEUR , eftfi
éclatante & fi particuliere pour Vous , que
quoy que toute voftre vie foit une matiere
inépuisable d'Eloges; Dire que le Roy vous
à fait Gouverneur de Monseigneur le
DAUPHIN , & que les hautes Idées que
vous luy avez fait prendre de ce qu'il eft
né, l'ont rendu ce que nous le voyons
c'eft à dire plus que les Panegyriques les
plus achevez ne pourroient faire concevoir
des plus Grands Hommes . C'eft auf-
A 3
fi
EPISTRE.
fià cettefeule louange que je m'arrefte,
& quelque liberté que je prenne de vous
prefenter cette Partie du Mercure , je
me trouve en mefme temps contraint d'avouer
que le Mercure ne doit point eftre
pour Vous. Il eft leu par tout , & on l'eftime
parce qu'en faisant connoiftre les
merveilles que produit tous les jours la
France , ily apeu de Pais Etrangers où il
ne donne fujet de l'admirer ; Mais ,
MONSEIGNEUR , quand il dira
que vous eftes d'une des plus nobles &
plus anciennes Maifons du Royaume , que
vous avez l'Esprit aussi grand que la
naiffance , que vostre Courage les égale
l'un & l'autre , & que malgrél'attachement
que vous avez toujours eu pour les
Belles Lettres , vous n'avez laißé échaper·
aucune occafion de vous fignaler par les
Armes , que dira -t - il qui ne foit connu
dans tous les lieux où fa bonnefortune luy
a fait trouver de l'accés ? L'Italie ne
vous a- t - elle pas veu aux Sieges de Rofi
gnan & de Cafal donner des voftre jeune
age des marques de cette Valeur dont la
2 A LorEPIST
RE.
"
Lorraine a depuis efté témoin , & que
l'Alface n'a pu s'empefcher en fuite d'admirer
quand vous treuvant fous le
feu Duc de Weimar à l'Attaque de la
Ville & Fortereffe de Brifac , vous y fbftes
tout ce qu'on peut attendre d'un Homme
à qui les grandes Occafions infpirent la
plus impatiente ardeur de fe diftinguer ?
Je ne parleny des autres Sieges, ny d'une
infinité de Rencontres qui ont toutes fervy
à faire éclater voftre Courage. Je
laiffe la Bataille de Cerné, dans laquelle
vous prêtes de vostre propre main trois
Etendars de Cavalerie. Avec quellegloire
n'avez-vous pas combatu en Allemagne
, feul Marefchal de Camp de l'Armée
que commandoit feu Monfieur le Marefchal
de Guebriant ? La Haute & Baffe
Alface dont le Roy vous avoit confié le
Commandement , n'oubliroutjamais l'intrepidité
avec laquelle vous avez tenu
tefte aux Ennemis , dont enfin vous nepuftes
éviter d'eftre fait Prifonnier de guerre,
apres vous eftre exposé par tout où
le plus preffant péril vous appelloit. Voila
A
4
de
EPISTRE.
degrandes Actions , MONSEIGNEUR !
Nos Hiftoires qui en feront pleines vous
répondent de l'Immortalité que vous avez
fibien meritée, & mesfoibles expreßions
ne pouvant rien pour voftre gloire , je ne
découvre plus dans ce que je me hazarde
vous offrir , qu'un ambitieux motif
d'amour propre , qui me fait fouhaiter
que tout le monde fçache la grace que
vous me faites de m'honorer de voftre
protection , & d'agréer que je me dife
Avec le zele le plus refpectueux ,
MONSEIGNEUR,
Voftre tres-humble & tres
obeïffant Serviteur , D.
NOUNOUVEAUP
MERCURE
GALAN T.
TOMEVI I.
P
RENEZ-Y garde , Madame.
Il n'y a rien de fi
propre à me gafter , que
les louanges, & vous in en
donnez de fi flateuſes ,
qu'infenfiblement je pourray en eftre
féduit . Si cela arrive , vous n'y trouverez
pas voſtre compte. J'entreray
dans une préfomption que vous aurez
peine à vaincre , & il vous en couftera
tout au moins des prieres pour ces
Lettres dont vous me témoignez faire
tant de cas . Je veux croire que vous
en eftes contente , parce que vous avez
de la bonté pour moy ; mais quelque
vanité que voftre approbation me donne
; je conferve affez de raiſon pour
A 5
voir
10 LE MERCURE
voir que vous cherchez à me payer du
foin que je prens de vous envoyer
tous les Mois avec les Nouvelles ordinaires
, ce que je puis recouvrer
de plus curieux. Je ne me pique
point de les affaifonner de ce tour
fin & délicat qui redouble le prix
des chofes , & vous perdez vos obligeantes
exagerations , fi vous croyez.
me perfuader . Demeurons donc, s'il
vous plaift , dans les termes dont
nous fommes convenus . Laiffezmoy
vous écrire toûjours fans façon ,
& ne cherchez dans tout ce que vous
recevez de moy , que les témoigna
gen d'un zele qui me rend plus fenfible
à l'avantage de vous fatisfaire ,
qu'à l'efperance de m'acquerir la réputation
de bel Efprit. Il eft dangereux
de l'avoir. Elle engage à une!
trop fevere exactitude , pour ne laiffer
rien paroiftre où l'on n'ait mis
la derniere main , & cette fujetion feroit
fâcheuse pour moy que la méditation,
embarraffe , & qui prens toû
jouts
GALANT. 11
jours la voye la plus aifée pour fortir
d'affaires. Je ne fçay fi c'eft eftre
de mauvais gouft , mais ce qui eft
commode me femble fi fouhaitable
par tout , que je ne puis condam
ner ceux qui veulent de la commodité
dans l'Amour mefme. Il s'eft
fait une petite Piece là deffus qui me
met encore davantage dans leurs fentimens,
Je ne vous puis dire de qui
elle eft . Elle m'a efté envoyée de
Rouen , avec priere de ne point informer
du nom de l'Autheur. Le terroir
eft bon pour les Vers , & il n'en
vient gueres de méchans de ce Païslà
. Voyez fi je me trompe , en croyant
ceux- cy affez agreablement tournez
pour vous plaire.
L'AMOUR COMMODE.
E bien , mon coeur facile & quipar
toutfe rend, HE
Pour quatre ou cinq Beautez en mefme
temps foûpire. (grand
Entre nous belle Iris , eft ce un crimefi
Qu'ilfaillé y trouver tant à dire ?
A 6 Si
LE MERCURE
د
Sij'ay de quoy vous engager
Parce que j'aime ailleurs en dois-je moins
vois plaire,
Et pour quelques douceurs qu'on me voit
partager ,
Nefçaurois-je eftre vôtre affaire ?
Rendezplus de juftice àmafincerité.
Si j'en conte en tous lieux , c'eftfans eftre
volage,
T'aime tant que l'on m'aime , & cettefermeté
Vaut bien qu'avec moy l'on s'engage.
Ileft vrayqu'abfent des beaux yeux.
Dont mon ame charmée adorè la lumiere,
Pourfinir des joursennuyeux
Je n'aypas la main meurtriere.
Je cours oùje prétens qu'on ſe plaiſe à me
voir,
Fe ris je chante , jefolâtre,
Et regarde le Defefpoir
Comme une vertu de Theatre.
"C'eſt eftre , je l'avouë', Amant peu regu
lier,
Mais je fuis tous les maux que le chagrin
fait naiftre.
EA
GALAN T. 13
Et fi c'eft là n'aimer qu'en Ecolier,
Dieu megarde d'aimer en Maiſtre.
Apres tout, le repos eftant un bien fi doux,
Aime- t- on afin qu'on enrage ,
Etpour fêcher d'ennuy d'eftre éloigné de
vous,
Vous en verray-je davantage ?
Les plaintes , les langueurs , les foûpirss
lesfanglots,
Merendront-ils ce que m'ofte l'abſences
Et n'eft- ilpas plus à propos
Qu'apres avoirperduje prenne patience ?
L'amour de tous les maux eft le plus dangereux
Quandtrop d'attachement nous livre àfon
caprice,
Etje ne fsache point d'employ fimalheureux's
Que defefaire Amant d'offices
Achaque occafion ilfaut avec transport
S'arracher les cheveux , fe battre lapoi
trine,
Eftre toutpreft de courir à la mort,
Qu du moins en avoir la mine,
Fran
14
LE MERCURE
Franchement , ce mestier eft des plusfatigans,
Ila mille chagrins qui rarement s'appaifent,
Etce n'eft pas à tort qu'on nomme extravagans
Les pauvres Dupes quis'y plaiſent:
Aime par regles qui voudra ,
Jamais ce ne fut ma methode,
Je m'offre, &fans fonger comme le tout
ira,
Jeprens d'abord duplus commode.
Mes voeux n'ayant pour tout objet
Que de rendre beureux ce quej'aime,
Pour réüffir dans ce projet
Je croy devoir toûjours commencer par
moy-mesme.
Ainfi , charmante Iris , fi mon humeur vous
plaift,
Nexaminez rien autre chofe,
Aimez- moyfans prendre intereft
Si de mon coeur quelqu'autre ainfi que vous
difpofe.
Tant que je vous verray , je feray tout à
vous
Point
GALAN T.
Pointde fouvenirdes Abfentes,
Vous allumerezfeule endes momens fi doux
Mespaffions les plus ardentes.
Dans quelque paſe- temps que vous vüeilliez
donner,
P'y donnerayfans le combatre ;
Et fi vous voulez badiner,
feferar badin comme quatre:
Je ne dis pas , quand vous m'aurez quités
Qu'attendant quejevous revoyes
Je n'aille d'un autre cofte
Faire un nouvel amas dejoye.
Maisces égaremensfacheux aux coeurs jam
loux,
Nepeuvent eftre à voftre honte;
Ce que je feray loin de vous,
Ne fera pointfur voftre compte.
Dans le temps où tous deux nous ne nous
verronspas,
Comme d'aucun plaifir je ne veux me defendre,
Ne vous faitespoint d'embarrus
De tous ceux que vous pourrezprendre.
Recevez des Amans écoutez leurs dou
.ceurs
E
16 LE MERCURE
Et_quand de nous revoir l'heurè fera
venue,
Prenons ce que chacun, nous aurons, fait
ailleurs,
Comme chofe non avenuë.
Sans nous inquieter de rien,
Faifons- nous le mefme visage
Que fi voftre coeur & le mien
Eftoientdemeurex fans partage,
Comme d'amour tout transporté,
Je vousferay mille careffes .
Vouspourrezy répondre en toute feureté
Par vosplusflateuſes tendreffes.
Mefaire des faveurs , c'eft ne rien bazarder.
Jefuisdifcret , & recevant des voftres,
Vous aurez beau m'en accorder,
Je n'enparleraypoint aux autres.
Aces conditionsfije fuis voftrefait,
Belle Iris , vous n'avez qu'à dire,
Cherchons en nous aimant l'amour leplus
parfait,
Mais n'aimons jamais que pour rire.
Sitout le monde fuivoit ces Maximes,
GALAN T. 17
mes , l'Amour ne cauferoit pas tant
de malheurs , & l'emportement inconfideré
d'un Jaloux n'auroit pas
donné lieu à l'Avanture que vous
allez entendre.
Une Dame bien faite , jolie , fpirituelle
, enjoüée , vertueufe dans le
fond , mais ayant l'air du monde ,
& trouvant un plaifir fenfible à s'entendre
conter des douceurs , ne pût
s'empefcher de s'abandonner à fon
panchant pendant l'abfence de fon
Mary que d'importantes affaires
avoient appellé pour quelques mois
dans le Languedoc. Il aimoit fa
Femme , & elle meritoit bien qu'il
l'aimaft ; mais foit jaloufie , foit
délicateffe trop fcrupuleufe fur le
point d'honneur , il eftoit fevere
ce qui regardoit fa conduite , & il
l'obligeoit à vivre dans une régularité
un peu éloignée des innocentes libertez
qu'elle auroit crû pouvoir s'accorder.
Ainfi il ne faut pas eftre furpris,
ſi ſe voyant maiſtrefle de fes actions
pour
par
18 LE MER CURE.
par fon depart , elle n'euft pas tous
les fcrupules qu'il avoit tâché de luy
donner. Elle eftoit née pour la joye ,
l'occafion eftoit favorable , & elle crût
qu'il luy devoit eftre permis de s'en
fervir. Elle eut pourtant foin d'éviter
l'éclat , & ne voulut recevoir aucune
vifite chez elle ; mais elle avoit des
Amies , ces Amies voyoient le beau
monde , & l'enjoûment de fon humeur
joint aux agrémens de fa Perfonne
, fit bientoft l'effet qu'elle fouhaitoit
. On la vit , elle plût , on luy
dit qu'elle eftoit belle , fans qu'elle
témoignaft s'en fâcher ; les tendres
déclarations fuivirent , elle les reçeut
en Femme d'efprit qui veut en profiter
fans fe commettre ; & là - deffus ,
grands deffeins de s'en faire aimer.
Promenades Comédies , Opéra
Feftes galantes , tout eft mis en ufage ,
& c'eft tous les jours quelque nouveau
Divertiffement . Cette maniere de vie
auffi agreable que commode , avoit
pour elle une douceur merveilleufe, &
> '
jamais
GALAN T. 19
jamais Femme Femme ne s'accommoda
mieux de l'abfence de fon Mary. Les
plus éclairez pourtant en fait de Galanterie
, s'apperçeurent bientoft qu'il
n'y avoit que des paroles à efperer
d'elle. Ils l'en eftimerent davantage
& n'en eurent pas moins d'empreffement
à fe rendre où ils croyoient la
devoir trouver. Jufques- là tout alloit
le mieux du monde ; mais ce qui gaſta
tout , ce fut un de ces Meffieurs du
bel air,qui fortement amoureux d'euxmefmes
fur leurs propres complaifancès
, s'imaginent qu'il n'y a point de
Femmes à l'épreuvè de leurs douceurs
, quand ils daignent fe donner
la peine d'en conter. Celuy - cy , dont
une Perruque blonde , des Rubans
bien compaffez , & force Point de
France répandu par tout , faifoient
le merite le plus eclatant , fe tenoit ſi
fort affuré des faveurs de la Belle dont
il s'agit , fur quelques Réponfes enjouées
qu'il n'avoit pas eu l'efprit de
comprendre , qu'il fe hazarda un jour
à pouf20
LE MERCURE
à pouffer les affaires un peu trop loin.
La Dame le regarda fierement , changea
de ftile , prit fon férieux , & rabatit
tellement fa vanité , qu'il en demeura
inconfolable . I fe croyoit.
beau, & trop plein du ridicule entêtement
qu'il avoit pour luy , il ne trouvoit
pas vray-femblable qu'il fe fuft
offert fans qu'on euſt accepté le Party.
Il examina de plus pres les manieres
de la Dame , la vit de belle humeur avec
ceux qu'il regardoit comme fes
Rivaux ; & fans fonger qu'ils ne luy
avoient pas donné les mefmes fujets
de plainte que luy , imputant à quelque
préoccupation de coeur ce qui
n'eftoit qu'un effet de fa vertu , il prit
confeil de fa jaloufie , & ne chercha
plus qu'à fe vanger de l'aveuglement
qu'elle avoit de faire des Heureux à
fon préjudice. Il en trouva l'occafion
& plus prompte & toute autre
qu'il ne l'efperoit . La Dame eftoit
allée à une Partie de Campagne pour
quelques jours avec une Amie. Par
malGALAN
T. 21
malheur pour elle , fon Mary revint
inopinément de Languedoc le lendemain
de cette Partie . Il fut furpris
de ne la point rencontrer en arrivant.
Celle qui l'avoit emmenée hors
de Paris eftoit un peu en réputation
de Coquete. Le chagrin le prit.
Il forma des foupçons , & il y fut
confirmé par l'Amant jaloux , qui
ayant fçeu fon retour , fut des premiers
à le voir. Comme ils avoient
toûjours vefcu enſemble avec affez
de familiarité , le Mary ne luy cacha
point la mauvaiſe humeur où le mettoit
l'imprudente Promenade de fa
Femme. Cet infidelle Amy qui ne
cherchoit qu'a fe vanger d'elle ,
crût qu'il ne pouvoit prendre mieux
fon temps. Il la juftifie en apparence
, & entrant dans le détail de toutes
les Connoiffances qu'elle a faites
depuis fon depart , pour prévenir
, dit - il , les méchans contes
que d'indifcrets Zélez luy en pourroient
faire , il les excufe d'une
ma22
LE MERCURE
inaniere qui la rend coupable de tout
ce qu'il feint de vouloir qu'il croye
innocent. Le Mary prend feu. Quelques
petites railleries que d'autres luy
font , & qui ont du raport avec cette
premiere accufation , achevent de le
bleffer jufqu'au vif. Il s'emporte , il
fulmine , & il auroit pris quelque réfolution
violente , fi fes veritables
Amis n'euffent détourné le coup.
Tout ce qu'ils peuvent gagner pourtant
, c'eft qu'en attendant qu'il foit
éclaircy des prétendues galanteries
de fa Femme , elle ira fe mettre dans
un Couvent qu'il leur nomme à douze
ou quinze lieuës de Paris . Deux Parentes
des plus prudes fe chargent de
luy porter l'ordre , & de le faire executer.
La Dame qui connoiffoit la
ſeverité de fon Mary , ne balance
point à faire ce qu'il fouhaite . La
voila dans le Couvent , dont heureufement
pour elle l'Abbeffe eftoit Soeur
d'un de ceux qui luy en avoient le plus
conté , quoy que ce commerce fuft
deGALAN
T.
23
demeuré inconnu à l'Amant jaloux.
Ainfi elle ne manqua pas de Lettres
de faveur pour tous les Privileges qui
pouvoient luy eſtre accordez . Elle
n'avoit pas trop beſoin d'une recommandation
particuliere. Ses manieres
engageantes & flateuſes en eftoient
une tres-forte pour elle , & il ne falloit
rien davantage pour la faire aimer de
tout le Couvent , C'eftoit une neceffité
pour elle d'y paffer quelque
temps , elle aimoit les plaifirs , & elle
s'en fit de tout ce qui en peut donner
dans la retraite . Elle noua fur tout
amitié avec une jeune Veuve Provençale
, Penſionnaire du Couvent comme
elle. Son langage la charma tellement
( il n'y en a point de plus agreable
pour les Dames ) qu'elle s'attacha
à l'étudier ; & comme il ne faut
que vouloir fortement les chofes pour
y réuffir , elle s'y rendit fi fçavante en
trois mois , qu'on l'eut prife pour une
Provençale originaire . Cependant il
y en avoit déja fix qu'elle eftoit réclufe
.
1
24. LE MERCURE
clufe. Sa prifon l'ennuyoit , & elle
fuccomba à la tentation de venir à Paris
incognito paffer quinze jours avec
fes Amies. L'Abbeffe , quoy qu'avec
un peu de peine , luy accorda ce congé
à l'inftante follicitation de fon Frere ,
à qui elle devoit ce qu'elle eftoit . Elle
fe précautionne pour n'eftre point découverte.
Une Amie avec qui elle
concerte fon deffein , & qui fe charge
de luy faire donner un Apartement en
lieu où elle ne foit connuë d'aucun
Domestique , la va prendre à deux
lieuës de Paris , & là mene chez la
Femme d'un vieux Confeiller , qui ne
l'ayant jamais veuë , la reçoit comme
une Dame qui arrive nouvellement de
Provence. Grande amitié qui fe lie
entr'elles. Il n'eſt parlé que de la
belle Provençale , c'eft fous ce nom
qu'on fonge à la divertir , & elle jouë
fi bien fon perfonnage , que ne voyant
que trois ou quatre de fes plus particuliers
Amis qui font avertis de tout ,
il eft impoffible qu'on la foupçonne
de
? GUA LAIN T.
25
.
de n'eftre pas ce qu'elle fe dit. Tout :
contribue à mettre fon fecret en affurance.
Le quartier où elle loge eſt
fort éloigné de fon Mary , elle ne
fort jamais que mafquée avec la Femme
du Confeiller ; & quand elle fait
quelque Partie de promenade avec
fon Amie , ce font tous Gens choifis
qui en font , & leur indifcretion
n'eft point à craindre pour elle. Trois
femaines fe paffent de cette forte, Elle
prend fes mefures pour toutes les chofes
qui peuvent obliger fon Mary à la
rappeller aupres de luy , & feignant
tout- à- coup d'avoir reçeu des nouvel
les qui la preffent de fe rendre en Pro
vencey elle ſe diſpoſe à s'aller renfer
mer dans le Couvent . Le jour eft pris
pour cela. Elle doit aller coucher avec
fon Amie à cinq ou fix lieuës de Pa❤
ris , & les adieux font déja à demyfaits
fans qu'on ait rien découvert de
ce qu'elle a intereſt a tenir caché. Dans
cette difpofition qui cuft pû prévoir
ce qui luy arrive ? Son Mary avoit
Tom. VII. B un
26 LE MERCURE
un Procés, le Confeiller qui la loge en
eft nommé Raporteur ; il cherche accés
aupres de luy , & s'adreffe a un
Gentilhomme avec qui il a fait connoiffance
en Languedoc , & qu'il fçait
eftre le tout-puiffant dans cette Maifon.
Le Gentilhomme prend volontiers
cette occafion de faire valoir fon
credit , & ils vont enſemble chez le
Confeiller le jour mefine que la fauffe
Provençale doit partir. Le Confeiller
s'eftoit enfermé dans fon Cabinet au
retour du Palais pour une Affaire
qu'il falloit neceffairement qu'il examinaft
fur l'heure. Il eftoit queſtion
d'attendre. Le Gentilhomme pour
mieux fervir fon Amy , le mene a
FApartement de Madame qu'il veut
mettre dans fes interefts. Comme il
y entroit fans façon a toutes les heures
du jour , il y monte fans qu'elle
en foit avertie , & il la furprend avec
la fauffe Provençale , qui ne s'attendoit
a rien moins qu'a une vifite de
fon Mary. Jugez de la ſurpriſe de
l'un
GALAN T. 27
Fun & de l'autre. Le Mary ne fçait
où il en eft. Il regarde , reconnoift
fa Femme , & troublé d'une
rencontre fi inopinée , ' il oublie fon
Procés , & n'écoute prefque point
ce que fon Amy dit en fa faveur. La
Dame n'eft pas moins embaraffée de
fon cofté ; mais comme elle voit le
pas dangereux pour elle , fi elle n'y
remedie par fon efprit , elle ne fe
déconcerte point , & parlant Pro
vençal au Gentilhomme qu'elle a déja
veu pluſieurs fois , elle luy dit cent
plaifanteries qui mettent le Mary dans
un embarres nouveau. Il demande
tout bas a fon Amy qui elle eft ,
& il luy répond de fi bonne foy
( comme il le croit ) que c'eſt une
Dame de Provence venue a Paris
pour affaires , que fon langage fervant
a confirmer ce qu'il luy dit , il
commence a croire que la reffemblance
des traits a pû le tromper , & le
ne s'en faut guére mefme qu'il ni
les trouve moins reffemblans qu'ils
B 2 пе
28 LE MERCURE
ne luy ont paru d'abord. Il s'approche
d'elle , l'examine , luy parle , &
le Gentilhomme luy ayant dit qu'il
falloit qu'elle follicitaft pour fon
Amy , elle promet de s'y employer
comme fi c'eftoit fon affaire propre.
Elle tient parole , & le Confeiller entrant
, c'eft elle qui commence la follicitation
; mais elle le fait avec tant
de grace & avec une telle liberté
d'efprit , que fon Mary ne peut croire
que fi elle eftoit fa Femme , elle euft
pû fe poffeder affez pour pouffer le
déguifement jufque là . Il fort tresfatisfait
du Confeiller ; & pour n'avoir
aucun fcrupule d'eftre la Dupe de
cette rencontre , il fe réfout d'aller
dés le lendemain trouver fa Femme
au Couvent. Elle y met ordre par la
promptitude de fon retour , & devihant
ce qu'il eft capable de faire pour
s'éclaircir , au lieu d'aller coucher où
fon Amie la devoit mener , elle mar
the toute la nuit , & arrive de tresgrand
matin au Couvent, L'Abbefle
à
qui
GALAN T..Ï 29
inà
qui elle rend compte de tout ,
ftruit la Touriere de ce qu'elle doit
dire , fi quelqu'un la vient demander.
Son Mary fait diligence , & arrive fix
heures apres elle. Il vient au Parloir?
On luy dit que fa Femme n'a prefque
point quité le Lit depuis huit jours ,
à caufe d'une legere indifpofition , &
elle paroît un quart - d'heure apres en
coifure de Convalefcente . La fatigue
du voyage , & le manque de dormir
pendant toute la nuit paffée, l'avoient
un peu abatuë. Cela vint le plus à
propos du monde. Comme fon Mary
ne luy trouva ny les mefmes ajuftemens
, ny la mefme vivacité de teint
qui l'avoit éblouy le jour précedent
dans la Provençale , il fut aifément
perfuadé qu'il y avoit eu de l'erreur
dans ce qu'il s'en eftoit figuré d'abord.
Cependent il avoit remarqué tant de
merite dans cette prétendue Provençale
, & il en eftoit tellement touché,
que fe tenant trop heureux de poffeder
une Perfonne qui luy reffembloit , &
B 3
eftant
LE MERCURE
1
eftant d'ailleurs convaincu qu'il y
avoit eu plus d'imprudence que de
crime dans la conduite de fa Femme ,
il luy dit les chofes les plus touchantes
pour luy faire oublier ce que fix mois
de clôture luy avoient pû cauſer de
chagrin . Elle garde quelque temps
fon férieux avec luy , luy fait fes plaintes
en bon accent François de fon injurienx
procedé , & apres quelques
feints refus de luy pardonner fi-toft
um outrage qui avoit fait tant de tort à
fa reputation ; elle fe rend aux preffans
témoignages de fa tendreffe , & retourne
avec luy le lendemain a Paris,
Il luy conte l'Avanture de la Provençale
qu'il promet de luy faire voir , &
il demeure un peu interdit , quand
l'eftant allé demander chez le Confeiller
› il apprend que fes affaires
l'avoient rapellée en Provence. Je ne
fçay fi un depart fi prompt luy a fait
foupçonner quelque chofe , mais il en
ufe tres-bien avec fa Femme , & il luy
laiffe mefme plus de liberté qu'il ne
luy
GALAN T. 31
luy en foufroit avant fon voyage de
Languedoc-
A propos de Languedoc , on vous
a dit vray, Madame , en vous apprenant
que Monfieur le Marquis de
Montanegre avoit eu l'agrément du
Roy pour fa Lieutenance Generale
du Bas Languedoc , & je ne fçay
comment j'oubliay la derniere fois
que je vous écrivis , a vous faire part
• de cette nouvelle. Toute la Province
en a témoigné de la joye ; &
comme elle connoît fon zele pour la
Religion , fa fidelité pour le fervice
de fon Maiftre , & fon desintéreffement
pour le bien dublic , elle ne
doute point que fon Gouvernement
ne luy procure toute forte d'avantages.
Il n'y a rien de plus glorieux pour luy ,
que la maniere dont il a plu au Roy
de le diftinguer entre un grand nombre
de Prétendans , pour luy confier
nn Pofte auffi important que celuy
dont je vous parle. Auffi faut - il
demeurer d'accord que M. le Mar-
B 4 quis
32 LE MERCURE
quis de Montanegre s'eftoit rendu
digne de cette préference , par l'attachement
qu'il a toûjours eu pour le
Service. Apres fes premieres Campagnes
, il fut Capitaine de Cavalerie
au Regiment de Monfieur , dont
il eut enfuite l'honneur d'eftre Meftre
de Camp pendant pluſieurs années .
& inefme de commander la Cavalerie
en Catalogne . Il donna de tresgrandes
marques de valeur & de courage
en foûtenant l'effort de celle des
Ennemis , lors qu'ils entreprirent de
fecourir Campedon que l'Armée du
-Roy affiegeoit. Ils eftoient des deux
tiers plus forts que nous , & Mr. de
Montanegre tout bleffé qu'il fut d'abord
, ne laiffa pas de fe jetter luy
feul dans un de leurs Efcadrons , pour
tâcher par fon exemple de ranimer les
Siens , que l'inégalité du nombre avoit
effrayez. Il mit cet Efcadron en defordre,
& s'eftant relevé de deffous fon
Cheval qui fut tué il fe défendit
long- temps l'Epée à la main , mais
enGALANT.
33
enfin une nouvelle bleffure qu'il reçeut
dans le corps , le fit tomber par terre ,
& entre les mains de ceux qui n'en
feroient pas aifément venus à bout
s'il n'eut efté mis par là hors de combat.
Cette Action , & beaucoup d'au
tres , ayant fait bruit à la Cour , il feroit
parvenu fans doute aux Commandens
dont le merite de ceux qui
luy reffemblent eft toûjours recompenſé
, fi la Paix des Pyrenées qui fe
fit peu de temps apres ne l'euft forcé
à fe retirer chez luy. Le Roy ne l'y
voulut pas laiffer inutile , & on
connuft l'eftime particuliere dont Sa
Majefté l'honoroit
par l'entrée
qu'Elle luy donna aux Etats Generaux
de Languedoc en qualité de Baron.
Cet honneur eftoit grand , mais
non pas au deffus d'une Perfonne
de fa naiffance. Il n'y en a guére
de plus illuftre , & je vay fatisfaire
avec joye a l'ordre que vous me donnez
de vous apprendre ce que j'en
fçay.
Mr. le
>
B S
34
LE MERCURE
Mr. le Marquis de Montanegre
prend fon origine de la Maifon d'Urre
en Dauphiné , qui partagée en douze
Branches il y a plus de deux cens ans ,
compte dans fes Alliances les Maifons
de Vefq , d'Ademar , de Berenger
, de Cornillon , & prefque tout
ce qu'il y a de grandes & anciennes
Familles dans cette Province , où
l'on fçait que la Nobleffe eft en poffeffion
de fe conferver depuis longtemps
dans toute fa pureté. On
trouve parmy les Titres de cette Maifon
des Vaffaux de la Terre d'Urre
annoblis il y a cinq cens ans , parun
Privilege particulier dont certaines
Familles confiderables du Dauphiné
jouiffoient en ce temps- là ; & ces
mefmes Titres font connoiſtre que
dés l'an 1266. il y avoit des Chevaliers
de l'Ordre de S. Jean de Jerufalen
dans la Maifon d'Urre, & qu'un
François d'Urre en prenoit la qualité.
Je ne vous parle point d'un
Aimé d'Urre, Seigneur des Teffie-
.
res,
GALAN T.. '35
res , Grand Maiftre de la Maifon du
Duc de Loraine , & dans le rang &
Palliance de l'ancienne Chevalerie de
Lorraine ; ny d'un autre des plus proches
de Mr. de Montanegre , qui fut
Lieutenant du Roy en Provence , fous
le Regne de Henry II . Nous y avons
veu de nos jours commander par
Commiffion Monfieur le Marquis
d'Ayguebonne de la mefme Maifon
d'Urre , qui fut fait Chevalier des Ordres
du Roy en 1646 , & que le Commandement
des Armées du Roy en
Italie , & le Gouvernement de Cafal,
ont fait affez connoiftre par tout. Ce
n'eft pas feulement de cette Illuftre
Maifon que Mr. le Marquis de Montanegre
tire les avantages de fa naiffance
; il trouve encor dequoy la relever
par Meffire Pierre de Libertas
fon Ayeul maternel , qui réduifit à
l'obeïffance du Roy Henry IV. la
Ville de Marſeille , que la perfidie
de quelques Particuliers luy avoit ar
rachée malgré elle , tandis que ce
B - 6 Grand
36.
LE MERCURE
Grand Prince eftoit occupé au Siege
d'Amiens . Son Action fi remarquable
dans l'Hiftoire ne s'effacera jamais
de la memoire des Marſeillois , qui
non contens de luy avoir érigé une
Statuë , font celebrer tous les ans un
Service en Corps de Ville , en reconnoiffance
de fa valeur & de fa fidelité.
Voilacomme les Grands Hommes
ne meurent jamais, Leur nom demeure
apres eux , & ils n'ont rien à craindre
du temps. Il eft vray qu'il n'eſt
pas permis d'eftre grand Homme
à
tous ceux qui le voudroient
devenir.
On a beau faire de belles Actions
,
elles font longtemps
ignorées
, fi on
n'eft d'une naiffance
à le faire d'abord
remarquer
; mais au moins files occafions
d'une bravoure
d'éclat ne s'offrent
pas , l'éfprit
eft une reffource
avec laquelle
on peut toûjours
faire
figure dans le monde ; & qui ne s'y
diftingue
par aucune qualité
recommandable
, n'eft à mon avis guere
diferent de cet Enfant- Ours que la
feuc
GALAN T.
37
feue Reyne de Pologne faifoit élever.
Je ne fçay , Madame , fi vous en avez
entendu parler. Il fut trouvé dans les
Forefts de Lithuanie , & pouvoit avoir
fept ou huit ans. Toutes ces manieres
firent préfumer qu'il avoit efté nourry
par une Ourfe. Les traits de fon vifage
eftoient affez beaux , mais on y
voyoit par tout des cicatrices . On ne
fçait fi elles venoient des ongles des
jeunes Ours fes Freres avec lefquels il
pouvoit s'eftre joué , ou des ronces
& des branchages des Bois qu'il traverfoit
, quand il fut pris , avec une
agilité merveilleufe . La Reyne à qui on
l'apporta , le fit mettre chez les Filles
de la Charité qu'elle a fondées à Varfovie
, & ordonna qu'on en prift tout
le foin poffible pour voir fi on pourroit
tirer quelque éclairciffement de fa vie
paffée , quand il auroit appris à parler,
Mais c'est ce qu'il n'a pu faire , quelque
peine qu'on ait prife pour luy faire
prononcer quelques paroles. On a
feulement remarqué qu'il entendoit ,
& au38
LE MERCURE
& aucun ufage de raifon ne luy eft venu.
Il s'approchoit de tout le monde ,
& faifoit le Signe de la Croix , parce
qu'à ce Signe on luy donnoit du pain ,
qu'il alloit en fuite dévorer en Befte.
Il déchiroit tout ce qu'il rencontroit
avec fes ongles & fes dents , & n'épargnoit
pas mefme fes habits. Son plus
grand plaifir eftoit de grater la terre ,
d'y faire des ouvertures , & de fe fauver
dedans. J'ay voulu fçavoir ce qu'il
eftoit devenu , & on m'a écrit depuis
quinze jours qu'apres la mort de la
Reyne on l'avoit donné à un Evefque
de Lithuanie , qui s'eftoit chargé d'en
prendre foin . Apparemment c'eftoit
quelque larcin fait à l'honneur qu'on
avoit voulu cacher en l'expofant dans
les Bois. Il s'en fait beaucoup d'autres
dans le monde dont on ne dit
mot , & il n'eft point de Belle qui
n'ait fon heure dangereufe quand les
Amans s'attachent à l'obferver. Les
Prudes mefmes ne s'en fauvent pas.
Voyez ce qu'un Expert fur cette matiere
GALAN T.
39
tiere en a ingénieuſement écrit depuis
peu.
L'HORLOGE
DES AMANS.
Pres la declaration
Qui marque une fincere & tendre
paffion,
Quand la Belle devient refveufe.
L'occafion fe montre beureufe ;
Et fil Amant ade l'efprit,
Ilen doit faire fon profit.
L'heure où l' Amant fe raccommode
Eft toujours une heure commode,
On veutfe racquiter du temps qu'on aperdu
Et la Belle eftant appaisée, (du,
Le coeurpourſe montrer de bonne foyren-
Nous rend toute entrepriſe aisée.
Ce moment fi chery des Hommes & des
Dieux ,
(yeux:
Eft en Chiffres
d'amour
écrit dedans
les
Decellepour qui l'onfoûpire,
Et bien heurenx qui l'y peut lire.
Une Femme dans le courroux
Où la met un Maryjaloux,
Aux
40
LE MERCURE
Aux defirs d'un Amant eft rarement cruelle.
L'occafion de fervanger
Eft une occafion trop belle,
Et l'heure du Dépit, l'eftſouvent du Berger.
Si parmy la réjouissance
D'une Fefte donnée enquelque beau Iardin,
Celle que vous aimez lors que moins ony
penfe,
S'éclipfe & difparoift foudain,
Suivez-la , l'amourfe declare.
Ce n'eft pas fans deffein que la Belle s'égare.
Une Fiere veutdu respect,
Cherche dans fa conduite un Amant circonfpect.
Et quicontre lamédifance
En tous lieux prenne fadefence;
Son honneurfauvé de ces coups
Se defendra mal contre vous.
Celle que le chagrin dévore,
Qui ne vit que dans un grand düeil,
Et d'une cendre qu'elle adore
Semble n'aimer que le cercueil,
Quoy qu'on la croye inconfolable,
N'eft pas toujours inéxorable.
Le
GALANT
41
4 La douleur n'eftant point vertu ,
Nefournit que defoibles armes,
Et l'amour eft mal combatu
Par lalangueur & par les armes.
Commefouvent lapeine irrite le defir,
Pour objet de vos voeux s'il vous plaift de
choifir
Quelque Prude à vos yeux aimable,
Ne vous allarmez point de fa grande froideur,
Par vos foins , vos reſpects , montrez luy
voftre ardeur,
Et laiffez faire au temps , il la rendre
traitable,
Elle ne croira pas en avoir moins d'honneur,
Pour donner à l'amour une place en fon
coeur.
Je ne fçay fi l'Autheur de ces Vers
eft auffi bien fondé en raiſon qu'il le
croit eftre , mais je fçay que vous en
avez beaucoup d'eftimer autant que
vous faites le Compliment que je vous
ay envoyé de M. de Roubin. Il en a
fait un autre que vous ne ferez pas fachée
LE MERCURE
chée de voir, Comme l'Académie
Royale d'Arles eft affociée à celle de
Paris , & qu'elle a toûjours pris foin
d'entretenir avec cet Illuftre Corps ,
une correfpondance dont elle s'eftime
glorieufe , en députant Mr. de Roubin
pour venir prefenter au Roy l'Eftampe
du fuperbe Obelifque dont je
vous ay parlé la derniere fois , elle le
chargea d'en offrir en fuite à Meffieurs
de l'Académie Françoife. L'Avis
leur en ayant efté donné , ils luy firent
dire par M. l'Abbé Tallemant le
jeune qui eft prefentement Directeur
de la Compagnie (car on en élit un
nouveau tous les trois mois ) qu'ils
attendoient avec beaucoup de joye
l'honneur qu'il leur vouloit faire , &
que quand il luy plairoit venir à leur
Affemblée , il y feroit tres-bien reçeu.
Sur cette affurance , ce Député ſe
rendit à l'Apartement du Louvre que
le Roy leur a donné pour leurs Conferences
, fans les avoir fait avertir
du jour. Il y fut placé au lieu le plus
.
bonoGALANT.
43
honorable. & avant que leur diftribuer
les Estampes de l'Obelifque
qu'il leur avoit préparées , avec des
copies du Sonnet que vous avez veu
de luy fur ce fujet , il leur parla en ees
termes.
ME
ESSIEURS ,
L'Académie Royale d'Arles qui
me procure aujourd'huy l'honneur de paroiftre
dans cette illuftre Affemblée , compofée
de tout ce qu'il y a de plus grand &
de plus augufte dans la Republique des
Lettres , veut en ufer aupres de la voftre
comme une Fille bien née , qui vient de
temps en temps rendre compte defes occupations
& defa conduite à fa Mere , afin
de fe conferver dans fa bien- veillance.
C'est pour cela , Meßieurs , qu'elle m'a
chargé de vous faire part de ce fuperbe
& majestueux Monument qui vient d'efre
érigé par fes foins à l'honneur de
noftre Invincible Monarque , & qu'elle
croit pouvoir avec juſtice compter au
nombre de fes Ouvrages , puis que c'eſt
elle
44
LE MERCURE
elle qui en infpira le premier deffein , qui
en a follicité l'execution , & qui a conduit
enfin fi heureusement l'entrepriſe
qu'elle a merité nonfeulement les accla-
´mations du Public , & les applaudiffemens
de la Cour ; mais , ce qui luy eft
encor plus glorieux , les complaifances
mefme du plus grand Roy de la Terre.
Jusqu'icy , Meßieurs , je l'avoue , nos
·Mufes timides & tremblantes , fe défiant
-de leurs forces , n'avoient encor rien entrepris
de confiderable à fa gloire ; & ce-
› dant aux voftres l'avantage de celebrer
fes Victoires par tout le monde , elles fe
contentoient de chanter enfecret quelques
Hymnes à fa louange , de brûler à fon
bonneur quelque grain d'Encens , & de
venir femer de temps en temps quelques
Fleurs fur le marche- pied de fon Trône ;
mais aujourd'huy , Meßieurs , elles portent
bien plus haut leur ambition , & voulant
donner des marques plus éclatantes
de la grandeur de leur zele à cet incomparable
Monarque , elles viennent de luy
confacrer un ouvrage , qui malgrél'injure
3 GALAIN T
45
ن ا
4
i jure des Temps , & la violence mesme
des Elemens , eft affuré de pouvoir durer
autant que le Monde. Ne croyez pas
neantmoins , Meßieurs , qu'il foit de la
nature de ceux que vous enfantez tous les
jours , à qui la beauté du Stile , la fublimité
des Penfees , la force de l'Eloquence,
la reputation enfin & le merite des Autheurs
, font comme autant de garans
d'Immortalité. Non , Meßieurs , celuy
dontje parle icy , doit eftre regardé plutoft
comme un effort de nos mains , que de
noftre efprit , où par un heureux artifice ,
ayant fait fupléer la Nature à l'Art , &
lamatiere à la forme , nous avons trouvé
le fecret defauver eternellement de l'Oubly,
l'Augufte Nom de Lorus LE
GRAND , en legravant fur le Marbre
&fur la Granite avec des Caracteres ineffaçables.
C'est en quoy , Meßieurs je
ne fçaurois m'empefcher de m'applaudir
en fecret de cette loitable précaution que
nous avons eue pour fa gloire , quand je
confidere fur tout à combien de malheu
reux accidens font fouvent exfpofez les
V
Оц-
46
LE
MERCURE
Ouvrages mefmes des plus grands Hom ~
mes. N'eft- ce pas en effet une déplorable.
conftume , ouplutoft une malheureufe neceßité
, que celle de confier , comme on
fait tous lesjours , les Veritez les plus importantes
de noftre Hiftoire , à la bonne
foy d'un Dépofitaire außi foible , außi.
leger , & außi périffable que le Papier ,
qu'un Enfant déchire , que le Vent emporte
, que les Vers rongent , que l'Eau pourrit,
& que lefeu confume avec tant defacilité
? En verité, Meßieurs , je tremble
pour l'intereft des Mufes de noftre France,
toutes les fois que je m'imagine qu'il ne
faudroit qu'une petite étincelle pour embrafer
& réduire en cendres toute la Bibliotheque
du Louvre , & priver ainfi
malheureusement la Pofterité dufruit prétieux
de tant defueurs & de tant de veilles
que vous confacrez au Public , & qui
devroient immortaliser vos Illuftres Noms
dans la memoire des Hommes , außi bien
que celuy de noftre Augufte Monarque.
Graces au Ciel , Meßieurs , nous avons
trouvé le moyen de le mettre à couvert de
GRS
GALANT. 47
oes injuftices de la Fortune, &l'Academie
Royale d'Arles peut dire maintenant avec
raifon , de ce grand & fuperbe Livre qu'-
elle vient de confacrer à fa gloire , ce que
le Poëte n'a dit autrefois du fien quepar
vanité:
Exegi monumentum ære perennius,
Quod non imber edax , nec Aquilo
impotens , & c.
Vous en allez juger , Meßieurs , par ces.
Exemplaires que je fuis chargé de vous en
offrir , & que vous aurez s'il vousplaift,
la bonté de recevoir avec complaisance
de la part d'une Compagnie toute remplie
defentimens de refpect & de veneration
pour la voftre , & qui ne fouhaite rien
tant au monde que de fe pouvoir rendre
digne par fes fervices de cette Adoption
glorieufe dont il vous a plû l'honorer,
LeCompliment , le Sonnet & les
Eftampés de l'Obelifque , dont celle
qu'on avoit deftinée pour la Salle de
l'Académie eftoit enrichie d'une
fort
48
LE MERCURE
fort belle Bordure , tout fut reçeu
avec applaudiffement de cette Illuftre
Affemblée , au nom de laquelle le
Directeur remercia M. de Roubin
avec les termes les plus civils , & apres
luy avoir donné mille affurances de l'e+
ftime particuliere que la Compagnie
avoit toûjours eue pour l'Académie
Royale d'Arles , il fe plaignit obligeamment
de ce que ne l'ayant pas
averty du jour qu'il avoit choify pour
leur faire l'honneur qu'ils recevoient ,
il luy avoit ofté le moyen de fe préparer
à luy répondre avec plus d'orne.
ment , & de faire tenir une Affemblée
extraordinaire qui luy auroit donné
un plus grand nombre d'Approbateurs.
Il le fupplia cependant au nom
de la Compagnie , de vouloir donner
à M²,de Mezeray , qui en eſt le Secre
taire , une copie de fon Difcours pour
la mettre dans leur Regiftre. On luy
fit les honneurs entiers , & ces Meffieurs
luy donnerent part aux Jettons
comme à une Perfonne de leur Corps .
•
Je
GALANT.
49
Je croy , Madame , que vous n'igno
rez pas que c'eſt une Liberalité du Roy
qui leur donne quarante Jettons d'argent
pour chaque Seance. Ils font diftribuez
à ceux qui s'y rencontrent , &
beaucoup d'entre eux fe font honneur
de s'y trouver pour les recevoir . Comme
les chofes dépendent quelquefois
autant de la maniere dont elles font
tournées , que de ce qu'elles valent par
elles- mefmes , la Ville d'Arles a bien
lieu d'eftre fatisfaite , pnis que fi le zele
qu'elle a pour le Roy luy a fait faire de
la dépenfe , on peut- dire que Mr. de
Roubin en a relevé le prix . L'Académie
qui l'a choifi dans fon Corps pour
cette Députation , ne doit pas eftre
moins contente d'avoir nommé une
Perfonne dont l'Efprit a fi avantageufement
foûtenu la réputation que cette
Compagnie s'eft acquife parmy ceux
qui connoiffent ce que c'eft que les belles
Lettres.
Vos Amies fe revolteront peuteftre
contre deux Vers Latins em-
Tom. VII . C ployez
50. LE MERCURE
ployez dans le Compliment ; mais
elles doivent fonger qu'ils ont bonne
grace avec des Sçavans , & je me raporte
a ce que vous leur direz , fi elles
vous en demandent l'explication.
Ces Affemblées d'Hommes choifis
pour les belles Connoiffances , font
jugées fi neceffaires dans tous les Etats
bien policez , qu'a l'exemple de l'Academie
Francoife , Madame Royale
en établit une à Turin. Les Séances
s'en doivent tenir dans l'un de fes Palais
, où Son Alteffe Royale inftitué
une autre Académie pour tous les
exercices du Corps qui peuvent perfectionner
un Gentil-homme. Elle
choifit pour cela les plus habiles Maiftres
qu'on puiffe trouver. Ce n'eft
pas la feule marque que cette grande
Princeffe donne a fes Sujets du foin
qu'elle a de leurs avantages. La recolte
des Grains ayant efté tresmédiocre
cette année en Piémont ,
elle n'a pu voir ce que fes Peuples auroient
a foufrir de cette difette , fans
que
GALAN T. SI
que fa bonté fe foit intereffée a les fecourir.
Les groffes fommes d'argent
qu'elle a repandues pour faire venir
des Grains de dehors , ont reparé
l'indigence où ils fe trouvoient , &
par fa genérofité accoûtumée elle a
fait naître pour eux l'abondance au milieu
de la fterilité.
Je me réjouis avec vous , Madame,
de ce que vous avez des Amies d'un
efprit fi vif & fi éclairé , qu'elles n'ont
point eu befoin de l'Explication que je
vous envoyay la dernière fois de l'Enigme
de la Lettre R. pour deviner
ce que c'eftoit . Quoy que bien des
Gens ayent inutilement tâche d'en
venir à bout , je veux croire qu'elles
n'en ont point efté embaraffées ; &
puis qu'elles ont tant de facilité à déveloper
les chofes obfcures , demandez-
leur , je vous prie , quel peut eſtre
le fens de ces Vers .
c 2 ENI
52 LE MERCURE
ENIGM E.
Ans un double &Jombreparterre
Eclairé de rayons divers,
T'allume unefoudaine guerre
Entredeux Amus que je fers.
I'intereffe dans leurs querelles
Ungrand nombre de Demoiselles
Quifont mille cris éclatans .
Cependant toute la Difpute
Finit entre les Combatans.
Par la bizarre culebute
Des reftes d'un Squelete affreux
Brufquement
fortis de leurs creux.
7
Voila dequoy exercer vos fpirituelles
Amies. Je leur laiffe le plaifir entier
de deviner,& ne leur feray point le tort
de vous envoyer le mot de l'Enigme.
Si elles ne l'attrapent pas , le fecours
eft preft. Il ne vous coûtera que la
peine de le demander , & vous l'apprendrez
dans ma Lettre du Mois prochain
. Je voudrois qu'il n'en coûtaſt
pas davantage pour avoir ce que fait
Monfieur le Duc de S. Aignan ; mais
comGALAN
T. 53
comme il n'en garde point de Copies,
on n'a de luy que ce que le hazard fait
recouvrer de ceux à qui il peut l'avoir
adreffé. C'eſt par ce moyen que la
Ballade qui fuit m'eft tombée entre
les mains.
BALLA DE
AU ROY.
CH
Harmant & glorieux Vainqueur
Qui mettez tout feus voftre Empire,
Ce quife paffe dans mon coeur
Vous voulez donc l'aprendre , SIRE ?
Helas ! à toute beure ilfoupire.
Et dit accablé de travaux,
Que brûler& ne l'ofer dire,
Est le plus grand de tous les maux.
Mon efprit n'a plus de vigueur,
Rien n'est pareil à mon martyre,
Et dans l'excés de ma langueur,
Je nefçay ce que je defire.
Achaque inftant mon mal empire,
Tay des faloux , j'ay des Rivaux ;
Mais brûler& ne l'ofer dire,
Eft leplusgrand de tous mes maux.
.
C 3
0%
54
LE MERCURE
4
On voit en ma triste couleur
Un changement que l'on admire.
L'excés de ma vive douleur,
Tous les plaifirs vient m'interdire.
Fenefçay fi l'on peut décrire .
Des tourmens qui n'ontpoint d'égaux ;
Maisbrûler& ne l'ofer dire
Eft leplus grand de tous les maux .
ENVO Y.
Ah! Grand Roy , voit- on rien depire,
Entre les plus fiers Animaux,
Que l'Hommefujet à medire ;
Et brúler & ne l'ofer dire.
N'est-ce pas le plus grand des maux ?
Vous voyez , Madame , que le
Genie de Monfieur le Duc de Saint
Aignan eft univerfel , & que la contrainte
des Rimes qui embaraffe dans
ces fortes d'Ouvrages , ne luy ofte
rien de fa facilité ordinaire a s'exprimer.
Il donne toûjours fes ordres
dans fon Gouvernement avec une
application qui met les Rades du Havre
GALAN T. 55
vre dans une entiere feûreté , & les
Armateurs ennemis ne fe hazardent
plus a faire aucune entrepriſe de ce
cofté la depuis que le Roy luy a fait
l'honneur de luy donner une Barque
longue toute équipée , avec laquelle
il empefchera facilement ces Pyrates
de troubler le commerce comme ils
avoient accoûtumé.
Au refte , Madame , doutez tant
qu'il vous plaira que le Solitaire dont
Vous avez appris l'avanture par ma
derniere Lettre , ait paffé fi aveuglement
de l'Indiférence a l'Amour,
je puis vous affurer qu'il n'y a rien
de plus vray que le Procés intenté
par le Pere pour faire caffer fon
Mariage. S'il y a quelque chofe qui
vous bleffe dans la Perfonne qu'il
avoit choiſie pour faire renoncer fon
Fils a l'infenfibilité , vous ne devez
point vous en prendre a moy , qui aime
mieux vous conter les chofes dans
leurs plus veritables circonftances ,
que de les falfifier pour les embellir.
C 4
11
56 LE MERCURE
Il en arrive tous les jours de fi extraordinaires
, que toutes wrayes qu'elles
font , elles femblent quelquefois s'éloigner
du vrayfemblable. Ainfi je ne
doute point qu'il ne fe trouvedes Incrédules
fur l'Hiftoire de la Fauffe
Provençale. Quoy qu'en vous l'écrivant
je n'aye fait que fuivre les Memoires
qui m'en ont efté donnez , vous
aurez peut-eftre peine vous- mefme à
vous perfuader qu'un Mary puiffe parler
à la propre Femme , & s'imaginer
qu'elle ne la foit pas , Mais outre le
Langage Provençal qui luy devoit
eftre inconnu , & les autres particularitez
qui établiffent le Fait , combien
avons- nous veu de Gens fe tromper à
la reffemblance des traits ? L'Affaire
de Martin Guerre qui a fait autrefois
tant de bruit au Parlement de Touloufe
, en eft une preuve inconteftable
, & en voicy un exemple fort récent
dont je vous vay faire le détail en
peu de mots.
Il n'y a qu'un mois ou deux qu'un
MiGALANT.
57
lord ayant une Charge fort confidérable
dans la Maifon du Roy d'Angleterre,
eut diférent avec deux Seigneurs
de cette Nation , contre lefquels , fur
quelques paroles fächeufes qui leur é
chaperent , il fut obligé de mettre l'Epée
à la main. Il en demeura un fur la
place, & cette mort luy fit paffer promtement
la Mer pour ſe mettre à couvert
des porfuites qu'il devoit craindre.
Son Pere qui eft un fort grand
Seigneur , & tres - riche , donna fes or
dres fur l'heure en diférens lieux où le
Milord pouvoit s'eftre retiré , & il
écrivit entr'autres à un Banquier de
Paris de fa connoiflance, pour le prier,
fi fon Fils s'adreffoit à luy , de ne luy
refufer pas l'affiftance de fa Bourſe.
La Lettre eft rendue au Banquier , qui
le lendemain reçoit un Billet du Milord.
Ce Billet eftoit un avis de fon
arrivée à Verſailles & un honnefte
emprunt de cent Piſtoles qu'il le prioit
de donner au prefent Porteur. Le Banquier
qui avoit eu déja des affaires avec
C S
>
luy
58 LE MERCURE
luy dans un Voyage qu'il avoit fait
en France , examine l'écriture , la reconnoift
, s'informe de bien des chofes
fur lesquelles on luy répond jufte
, & compte auffi- toft l'argent .
Autre Billet à un nommé Gouin,
Tailleur Anglois . Le caractere luy
eftoit connu , & fur cette caution il
accompagne l'Agent du Milord chez
divers Marchands . On leve des Etoffes
, on choifit des Points de France
: tout fuit , Plumes , Perruque , Baudrier
, Rubans ; gain raiſonnable , &
credit par tout. La facilité des Prefteurs
engage le Milord à doubler fon
équipage. Ils fourniffent de nouveau,
& celuy qui a déja donné du Point
de France , eft le feul qui refufe de
s'embarquer plus loin fans fçavoir
qui le payera. On luy nomme le
Bancquier. Il leva trouver , prend fa
parole , & continue à faire credit. Cependant
le Milord fait fort grand'
chere a Verfailles . 11 fe donne les
Violons & les Hautsbois, & fa dépenfe
GALAN T. 39
fe ayant fait bruit , on s'étonne de ne
le point voir chez les Perſonnes de
qualité d'Angleterre qui font à la
Cour. Ceux avec qui il eft entré en
commerce de plaiſirs luy en demandent
la caufe. Il répond qu'il n'eſt
point de condition a aller chercher les
Gens. Cette réponſe fi peu digne de
celuy qu'il ſe diſoit eftre, fait foupçonner
quelque fourberie . On l'obſerve,
il s'en apperçoit , & trouve a propos
de décamper. 11 part de nuit avec fon
Agent , & fa fuite ne laifle plus douter
dela verité. C'eftoit en effet un faux
Milord qui avoit fi bien copié le veritable
, que le Banquier qui luy avoit
parlé deux fois n'avoit pû connoiftre
qu'il le dupoit. Comme il en avoit
tous les traits , il s'eftoit attaché a
contrefaire fon écriture , & elle eftoit fi
femblable , que tout autre s'y fuſt laiſſe
attraper. Le Marchand de Point de
France alla trouver le Banquier . Il paya
les chofes dont il avoit répondu, & les
autres Marchands ont pris patience.
C 6 Nous
60 LE MERCURE
Co
ment
Nous avons eu des nouvelles de
Conftantinople qui nous apprennent
que M. le Marquis de Nointel noftre
Ambaffadeur à la Porte , y avoit foûtenu
comme il devoit la Dignité de
fon caractere. Il s'apperçeut à fa premiere
Audiance du Grand Vifir , que
le Siege qu'on luy donnoit , n'eftoit
point à l'ordinaire vis- à- vis du fien fur
le Sofa , qui eft un Tapis en façon
d'Eftrade. Il en voulut prendre un autre
dont deux Turcs fe faifirent pour
l'en empefcher, Il le leur arracha des
mains , & le mit fur le Sofa , où il s'affit
en attendant l'arrivée du Grand Vifir
qui eftoit alors au Divan . On courut
l'avertir de l'action de Mr. de
Nointel , auquel il envoya dire par
Mauro Cordato fon premier Drogman
, qu'il ne luy donneroit point Audiance
, s'il n'eftoit affis hors du Sofa.
Mr. de Nointel répondit au Drogman
que le Grand Vifir pouvoit ordonner
de fon Siege , mais non pas de fa Perfonne
, & s'en alla dans le mefine inftant
ade
innd
Gra
par
dans
fer.
point
OU
feurdo
Conten
fé,le
prendr
Predece
account
'
accou
biende
GALAN T.- 6.1
ftant. Le Grand Vifir luy a fait dire
depuis qu'il ne laifferoit pas de luy accorder
comme auparavant toutes les
chofes qui regardoient le Commerce ,
fuivant les Capitulations qui en avoient
efté faites. Il eft certain que cette entrepriſe
ne fe fait point particulierement
contre la France. Les meſmes
raifons ont empefché d'autres Ambaſfadeurs
d'aller à l'Audiance . C'eſt une
innovation que veut faire le nouveau
Grand Vifir qui cherche à fe diftinguer
par quelque chofe de ceux qu'on a veus
dans le mefme Employ. Il paroift fort
fier , & l'on remarque qu'il ne donne
point le Caffetan aux Ambaſſadeurs ,
ou pour m'expliquer mieux , qu'il ne
leur donne point de Vefte , & qu'il le
contente de leur faire preſenter le Caffé
, le Sorbec & le Parfum , fans le
prendre avec eux , à l'exemple de fon
Predeceffeur. Comme je ne fuis pas
accouſtumé au Sorbec , & que je ne
m'accommode point du Parfum , j'ay
bien de la peine à croire que cela vaille
la
62 LE MER CU RE
la Collation inpromptu qu'une Dame
donna il y a quelques jours a deux
de fes Amies , & a trois Cavaliers qui
fetrouverent chez elle. Les Confitures
n'y furent point épargnées , &
elles donnerent lieu aux douceurs qui
furent dites aux Belles. Toutes les
trois valent bien qu'on leur en conte ;
& les Cavaliers ayant de l'efprit , & ſe
meflant de faire des Vers , l'Inpromptu
de la Collation fut caufe qu'on
leur en demanda un a chacun d'eux
pour celle des Dames que le hazard
luy deftineroit. On tira au fort , & le
premier qui prit un Billet ne fut pas
faché de voir qu'il eftoit remply du
Nom d'une aimable Brune à qui il y
avoit déja quelque temps qu'il en contoit.
Il fit pour elle ce Madrigal .
REPROCHE DE N'AIMER
point affez.
Eft pour vofire intereft plutoft que
pour moymesme,
Que
GALAN T.
63
Que vous devez m'aimer autant que je
vous aime.
Si voftre ampur eftoit égal au mien
Vous goufteriez cent douceurs que jegoufte's
Vous vous feriez mille plaifirs de rien.
Pour n'aimer pas affez voila ce qu'il en
coufte.
Ab , Philis , vous y perdez bien.
La Dame qui donnoit la Collation
, fut celle pour qui le fecond
eut à faire un Inpromptu , & il en
prit le fujet fur la profufion de fes
Confitures..
CONFITURES DONNEES.
T
Rouveroit- on , Iris , des ames affex
dures
Pour ne pas adorer & vous & vos bienfaits
?
Vous joignez la douceur de vos divins attraits,
A celle de vos Confitures.
Cependant n'en deplaiſe à toutes vos faveurs
Je
64
MERCURE LE
Je meplains au milieu de mes bonnes fortunes
:
Au lieu de me donner , Iris , tant de douceurs,
Helas ! dites-m'en quelques unes.
Vos appasfont doux à mes yeux,
Vos Confitures à ma bouche;
Mais moncoeur merite bien mieux
Quelqu'autre douceur qui le touche.
Le Nom de la troifiéme Dame fut
tiré par un Cavalier qui ne l'avoit
jamais veuë avant ce jour là. Elle eft
blonde , a le teint vif, & les yeux fi
perçans , qu'en ayant eſté charmé d'abord
, il ne s'en failloit
guere qu'il ne
luy euft déja fait une declaration en
forme. Ce fut là- deffus qu'il fit ces
Vers.
PASSION NAISSANTE.
Uoy déja d'un amour fi tendre
Je mefens le coeur enflâmé !
Deux beauxyeux dés l'abord ont - ils du me
Surprendre !
C'est trop toft en eftre charmé.
Pour
GALANT 65
*
.
Pourquoy ne me pas mieux defendre
?
Aimerois je autrement quand je ferois
aimé.
Je ne fçay ce qui en arrivera.
L'Autheur de ce dernier Inpromptu
femble eftre touché tout de bon
du merite de la Dame qui le trouve
fort à fon gré. Il la voit chez
elle , luy rend de grands foins , &
ce qui n'a commencé que par une
Galanterie d'enjoüement , pourra finir
par un attachement veritable. Ce
font des coups ordinaires de l'Amour.
Il a caufé depuis peu un des
plus bizarres Incidens dont vous ayez
jamais entendu parler , & voicy de
quelle maniere.
Une jeune Veuve dont la beauté
attiroit des Soûpirans , l'efprit des
louanges , & l'air coquet des railleries
, avoit l'adreffe de ménager
trois Amans que des raifons d'intereft
ou de vanité luy avoient fait choifir
d'u naffez diférent caractere. L'un
eftoit
66 LE MERCURE
eftoit un jeune Etourdy , Marquis à
bon titre , un peu gueux , mais bien
fait , & fort capable de fe faire aimer.
Il avoit l'air bon , ne manquoit de rien
en apparence , & vivoit avec tout l'éclat
qu'auroit pû faire un Homme de
fa naiffance , à qui la Fortune auroit
efté plus favorable qu'à luy. L'autre
eftoit un petit Vieillard , toûjours
propre , de bonne humeur , liberal ,
& cette derniere qualité valoit bien
qu'on ne prift point garde à fes années.
Il avoit efté autrefois Banquier,
s'eftoit meflé en fuite de plus d'une
affaire , & par des voyes inconnuës ,
avoit trouvé moyen de fe rendre un
des plus riches Roturiers du Royaume.
Les vifites du Marquis luy faifoient
paffer de méchans momens ,
fes grands airs n'eftoient point à fon
ufage , & c'eftoit quelque chofe de
fi redoutable pour luy , qu'il eftoit
contraint de quiter la place fi toft
qu'il entroit. Il en avoit fait fes
plaintes a la Dame , qui ne s'en incomGALAN
T. 67
י
commodoit pas. Elle tournoit finement
les chofes & deux ou trois
paroles flateufes menoient le bon
Homme où elle vouloit . Son troifiéme
Amant eftoit d'une efpece oppofée
a l'un & a l'autre. Il tenoit le
milieu entre le Marquis & le Banquier.
Une Charge de Robe le rendoit
confidérable , & il n'avoit rien
d'ailleurs qui le fift trop diftinguer.
Point de defaut remarquable , point
de vertu particuliere , il fervoit fes
Amis , & fans élevation ny baffelfe
il s'eftoit acquis la réputation
d'honnefte Homme. La belle Veuve
l'attendoit un foir. Les jours
eftoient longs , & il ne devoit venir
que fort tard. Une raifon importante
l'obligeoit d'en ufer ainfi. Elle
avoit un Procés dont il eftoit Ra
porteur , & fi on l'euft veu entrer
chez elle , fes Parties auroient eu
droit de le réfufer. Elle croyoit
le petit Vieillard a l'une de fes Terres
, le Marquis. ne devoit pas revenis
68 LE MERCURE
nir fi-toft de la Cour , & fur cette affurance
elle avoit donné le rendezvous
; mais comme les Coquetes font
nées pour les Avantures , le Vieillard
entra lors qu'elle y penfoit le moins .
Il eftoit dans fa propreté ordinaire.
Un Habit de Tafetas noir tout chamarré
de Dentelle, le Bas de foye bien
tiré , Perruque blonde , & un Rabat
d'un Point de France admirable. A
peine eut-il dit à la Veuve que l'impatience
de la revoir luy avoit fait précipiter
fon retour , qu'on entendit le
bruit d'un Carroffe à fix Chevaux . Il
arreſta devant fa Maifon , on en defcendit
avec grand fracas , on heurta
fort rudement à la Porte , & l'on entra
de plein- pied , fans s'informer fi on
eftoit en humeur de voir les Gens . La
Dame prefta l'oreille , & au bruit qui
fe faifoit, elle n'eut pas de peine à connoiftre
les manieres du Marquis . Elle
s'en trouva embaraffée , il commençoit
à faire nuit , le Confeiller devoit venir
à onze heures , & pour ne fe point
brouilGALAN
T .. 69
brouiller avec luy il falloit fe défaire
de deux Amans. Le Vieillard n'eftoit
pas moins en peine de fon cofté, l'heu- ,
re induë pour un Homme de fa forte
le pouvoit rendre fufpect au Marquis
dont il avoit déja effuyé quelque brufquerie
, & ne voulant s'expofer ny à
fes emportemens jaloux , ny à fe voirtraité
en petit Bourgeois , il témoigna
fon inquiétude à la Veuve. Elle en fut
ravie , & luy propofa d'entrer dans un
Balcon aupres duquel il eftoit affis .
Le Party luy plut , il ouvrit promptement
le Balcon , & n'eut que le temps.
d'en faire fermer la Porte apres qu'il s'y
fut jetté. Le Marquis dit d'abord à la
belle Veuve qu'il n'eftoit venu que
pour elle feule , ayant à fe trouver le
lendemain au lever du Roy ; que fes
Chevaux eftant fatiguez , il s'eftoit mis
dans le Caroffe d'un Duc de fes Amis
qui l'avoit defcendu à fa Porte , & qu'il
efperoit qu'elle voudroit bien luy prefter
le fien pour le ramener chez luy
quand il feroit temps de la quiter. Elle
у соп-
LE MERCURE
y confentit, & apres avoir donné ordre
qu'on avertiſt fon Cocher de fe tenir
preft , elle entra en converſation avec
le Marquis. Il luy parla de fon amour ,
luy fit quelque reproche de certaines
vifites qu'elle recevoit , & luy demanda
fur tout des nouvelles du petit Banquier
qu'on luy faifoit le tort dans le
monde de luy donner pour Amant . II
le tourna en ridicule , & adjoûta que s'il
lerencontroit encore chez elle comme
il avoit déja fait , il ne manqueroit pas
a le divertir agreablement . La Dame
qui avoit intereſt a fe conferver le petit
Vieillard, & qui n'eftant que Coquete,
n'aimoit pas qu'on fift le Souverain
avec elle , releva fes paroles d'un ton
plus haut que le fien , & luy ayant dit
qu'elle ne devoit compte de fes actions
a perfonne. Elle luy témoigna fierement
s'il ne luy rendoit des foins que
dans l'efperance du droit de maiftrife ,
il ne fe pouvoit plus mal adreffer. Le
Marquis luy répondit que fon deffein
n'eftoit pas de prendre aucune autorité
fur
GALANT. 71
fur fes fentimens , qu'il difputeroit volontiers
fon coeur avec un autre , mais
qu'il y alloit de fa gloire de ne pas fouffrir
un Rival qu'elle ne luy pouvoit
donner fans fe faire tort a elle- mefme.
Ces jaloufies de gloire ne fatisfirent
point la belle Veuve . Elle pretendit
qu'elles faifoient voir trop peu de tendreffe,
& que fi on en devoit pardonner
quelques-unes , ce ne pouvoit eftre que
celles qui eftoient caufées par l'amour.
Il fe dit la- deffus des chofes affez délicates.
Le Marquis demeura dans (on
chagrin, & ne put s'empefcher de faire
conoître a la Dame qu'il l'eftimoit trop
pour la foupçonner de répondre a la
paffion du Banquier;mais que fi ces petits
Meffts. n'avoient pas dans leur per- .
fonne dequoy fe faire aimer comme les
Gens de qualité, ils fe faifoient fouffrir
par de certains endroits... La Veuve ne
le laiffa pas achever. Sa fierté luy fit dire
quelque chofe de choquant pour luy,
qu'il voulut bien endurer d'elle , mais
dont il fit porter la peine a fon Rival,en
redou72
LE MERCURE
redoublant les menaces qu'il avoit déja
faites de le divertir à la premiere occafion.
Il parloit fi haut , que le Vieillard
qui entendoit tout , trembloit de
crainte dans le Balcon où il s'eftoit enfermé
; mais il n'en fut pas quite pour
cela , & prefque auffi toft il trembla de
froid , quoy que la chaleur fut fort grande.
Le Tonnerre qui avoit commencé
à gronder éclata tout- à - coup avec tant
de violence qu'il ne s'eftoit veu de
longtemps un pareil orage. Il fut fuivy
de la pluye , qui tombant en abondance
eut bientoft colé l'Habit de tafetas
contre la peau de ce pauvre Amant
tranfy. Apres qu'elle fut un peu
diminuée , le Marquis dit qu'il falloit
voir fur le Balcon fi elle eftoit encor
bien forte. Ces paroles mirent le Vieillard
dans de nouvelles frayeurs . La
Veuve qui eftoit affife aupres du Balcon
, l'entrouvrit fans balancer. Elle
avança fa main qu'elle retira auffi toft
en le refermant avec précipitation , &
difant que la pluye ceffoit , mais qu'il
faiGALANT
73
1
faifoit un vent horrible. Elle demanda
en même temps fi on avoit mis les Che
vaux à fon Carroffe. Autre embarras
qu'elle n'avoit point préveu . Son Cocher
à qui on avoit dit qu'elle ne fortiroit
point ce ſoir là , étoit allé boire en
lieu où il fut impoffible de le trouver .
Cette nouvelle la defefpere . UnLaquais
qu'elle avoit , étoit dans l'accez d'une
groffe fiévre , il ne luy en reftoit qu'un
petit incapable de conduire fes Chevaux
, l'heure s'avançoit , & elle craignoit
l'arrivée du Confeiller. Son inquietude
paroift. Le Marquis qui n'en
fçait point la veritable raiſon , la prie de
ne fe point impatienter . Il l'affure de
nouveau que la feule envie de la voir l'a
fait venir à Paris , lui dit que c'êt un plaifir
qu'il ne fçauroit avoir trop longtemps,
& en attendant que fon Cocher
foit revenu, il lui demande fi elle veut fe
divertir à jouer. Le vieillard qui écoute
tout , ne fçait où il en eft de ce redoublement
de difgrace . La pluye l'avoit
enrûmé, l'envie de touffer le prend , il y
Tom. VII . D refifte
74 LE MERCURE
fifte autant qu'il peut; & n'ofant ny fe
moucher , ny cracher , ny éternuer , il
ne s'en faut guerré qu'il n'étouffe. La
Dame ne ' paffe pas mieux fon temps
que luy. Elle veut fe tirer d'affaire à
quelque prix que ce foit , & n'en trouve
point d'autre moyen que de déclarer
franchement au Marquis que fon Cocher
ne rentrant quelquefois que le matin
, elle ne pretend point luy laiffer
paffer la nuit chez elle , & fe perdre
d'honneur pour luy épargner la fatigue
de s'en retourner à pied. Le Marquis
répond que fi elle ne luy avoit pas promis
fon Carroffe, il fe feroit affuré d'un
autre , & qu'il n'y a pas lieu de demander
qu'un Homme comme luy , qui demeure
dans un Quartier tres - éloigné,
traverfe tout Paris au milieu des bouës
que la pluye a faites . Ces raiſons ne
font point reçeures . Il ira où il luy plaira,
mais abfolument il ne paffera point
la nuit chez elle . Ils s'aigriffent tous
deux fur cette Difpute , fe levent de
deffus leurs Sieges , & fe promenent
dans
GALAN T.
75
dans la Chambre en fe querellant . Le
Marquis entre dans une Garderobe où
il voit la Demoiſelle de la Daine. Elle
eftoit de leur confidence , & il s'arrefte
à luy faire des plaintes de ſa Maiſtreffe.
La Veuve prend ce temps pour tirer le
Vieillard du Balcon , elle le mene fur
l'Escalier , & le conjure prefque à genoux
de la delivrer du Marquis. L'expedient
qu'elle en trouve eft de defcendre
à l'Ecurie, de mettre les Chevaux
à fon Carroffe , de s'enveloper dans un
vieux Manteau de Maiftre Robert fon
Cocher qui reftoit toûjours au Logis,
de paffer pour luy, & de remmener fon
Rival. La propofition luy paroift extravagante
, il la rejette avec colere, &
ne fonge qu'à s'aller fecher. Elle ne fe
rebute point , le preffe , l'embaraffe à
force de raifons ; & fur ce qu'il luy oppofe
qu'il fera verfer le Carroffe parce
qu'il ne le fçait pas mener , elle luy dit
que fes Chevaux font faciles à conduire,
& que n'y ayant point d'embarras la
nuit dans les Ruës, il faut qu'il manque
D 2 d'amour
76 LE MERCURE
d'amour pour elle, s'il s'obftine à la refufer.
Tout cela ne le perfuade point.
L'impatience la prend , & elle va jufqu'à
le menacer d'aller dire fur l'heure
au Marquis qu'elle vient de le furprendre
caché chez elle, épiant fes actions.
L'envie de plaire fe mefle à la peur que
luy donne cette menace. Il fe laifle mener
à l'Ecurie, met les Chevaux au Carroffe
le mieux qu'il peut , & apres qu'il
s'eft envelopé du vieux Manteau de
Maiſtre Robert , on avertit le Marquis
que le Cocher eft rentré , &qu'il peut
defcendre. Le Marquis dit adieu à la
Dame affez froidement, fe jette dans le
Caroffe avec un air chagrin , & s'eftant
laiffé conduire par fon Rival , il luy
donne un Demy- Louis d'or en defcendant.
A peine étoit- il forty de chez
la Veuve , que le Confeiller qui pendant
la pluye n'avoit pas voulu faire
marcher deux uniques Chevaux qu'il
avoit,prit fon heure pour l'entretenir.
Il entra fans bruit, ayant laiffé fon Carroffe
au bout de la Ruë pour éloigner le
foupçon. Le petit Vieillard ramena
celuy
GALAN T. 77%
celuy de la Dame à laquelle il voulut
inutilement donner le bon foir . On luy
dit qu'elle dormoit . Il demanda , fi l'on
n'avoit point veu fes Gens , & fi l'on ne
luy avoit point amené de Chaife , fuivant
l'ordre qu'il en aoit donné . On
luy répondit qu'on n'avoit veu perfonne
, mais on les avoit renvoyez de peur
qu'ils ne viffent entrer le Confeiller :
De forte qu'apres avoir fervy de Cocher
a fon Rival, il fut contraint de s'en
retourner apied fans autre récompenfe
de fes frayeurs & de fes peines , que
celle du Demy- Louis qu'il avoit efté
obligé de recevoir.
L'Avanture eft fort récente , & vous
connoiflez la Dame qui s'eft fi adroitement
tirée de tant d'embarras : C'eſt
celle que vous rencotrâtes il y a deux
ans chez Madame la Comteffe de ***
qui a tant de grace a dire des Vers &
qui en dit alors quelques-uns de M.
Boyer fur les Conqueftes du Roy,
dont vous luy demandâtes une copie.
Vous vous fouviendrez qu'elle
D3
ne
78
LE MERCURE
ne vous la put donner , parce qu'elle
n'en fçavoit que des endroits détachez.
J'ay enfin recouvrée la Piece entiere ,
qui pour n'eftre pas toute nouvelle ,
n'en merite pas moins la curiofité. que
Vous avez déja euë de la voir. Elle fut
faite apres la mort de Ruyter, & la Défaite
de la Flote Efpagnole devant Palerme.
M. Boyer fait toujours de tresbeaux
Vers , il n'y a perfonne qui n'en
convienne , mais j'en ay peu veu de luy
qui foient mieux tournez & plus éga
lement foûtenus que ceux- cy. Je vous
en laiffe juger vous- mefme.
POUR LE ROY.
VERS IRREGULIERS.
AP'Académie Françoiſe.
Vel éclat s'offre encore à mes yeux
éblouis ?
Q°)Dell
Quel bruit fe répandfur la terre,
Et fait tant d'honneur à Louis ?
Toujours vainqueur , toûjours plus craint
que leTonnerrès
Ses
GUA LAIN T. I 79
Ses Ennemispar tout battus ou méprifex,
Toute la Flandre défolée,
Toute la Sicile ébranlée ,
Ruyter mort, des Vaiffeaux abifmez, embrafer
Quelle richemoiffon de gloire !
Pour en celebrer lamemoire,
Quon ne m'impofa point de Loix
Dont lacontrainte eft incommode;
Je ne puu ajuster ma voix
Sur le ton mesuré du Sonnet & de l'Ode :
Nefuivonsplus ng regle , ny methode
Pour chanter de fi grands Exploits.
Que t'av je dans hardeur dont ' ay lame
enflamée,
Ces tranfportséloquens à cesfeavantesfu
reurs
Dont les Chantresfameux enfioient la Renommée
mommée..ch
Et des premiers Hérous , & des premiere
Vainqueurs !
Que n'ay-je tout l'encens , avec toutes les
fleurs
Dont on vit autrefois couverte & parfu-
Nmée
La Route des Triomphateurs!
Muſes, je ne veux point vos faveurs or«
dinaires,
$307
Ou plutoft je renonce à vos vaines chimenes.
D4 Voftre
80 LE MERCURE
Veftrefaux Apollon fonfabuleux pouvoir,
Vosfontaines, tous vos mifterested
Abufent trop long-temps noftre credule
efpoir.
1ST.W
C'eft icy que fans vous il m'eft permis de
voir
Lesfidelles Dépofitaires ?
De l'Eloqnence & du Sçavoir wo
Vous donc, mes chers Rivaux dont Peclat
m'environne,
Fournifex moy cet amas de Lauriers
Dontje veux aujourd'huyformer uneCon.
ronne
Pour le plus grand des Rois& des Guer
99113 83
riers.
Ecoutez aujourd'huy voſtre illuftre Mocene,
" Obeiſſez à cette voix jav and Aar I
Qui parmy nous doift eftrefouveraine,
Et qui dans les Confeils du plus fage des
Rois
Ne trouve rien que parſon poids
Elle nefurmonte & n'entraine; f
Luy- mefmepour vous animers no thu
Interrompt fes travaux , vous exhorte ,
vouspreffes
WI
Se mele aux beaux Concertsque vous des
vezformer.
се
Ace zele infiny qui le brûlefans ceffè, 10
Poetes, Orateurs, laiffez - vous enflamer.
Pour
GALAN T.J 81
Pour vous à qui Loüis a confié l'Hiftoire
D'une vie abondante en Exploits fignalez
Pour en tranfmettre la memoire
AuxSiècles les plus reculez,
Faites en un recit & fidelle & fincere.
Point de vains ornemens , point d'éclat
emprunté.
C'eft le plus grand effort que voftre Art
puiffefaire,
Que d'en mettre en plein jour la fimple
verité. 17
Laiffez aux Ennemis , quand tout leur eft
contraire ,
L'artifice honteux d'un Triomphe inventéj
Laiffez leur pour pouvoir confoler leur
mifere,
La ridicule vanité
D'une Victoire imaginaire.
Dans un Récit naif, montrez par quels
efforts
Parquels affauts par quelles funerailles,
Quand l'épée à la main nous ferciens des
murailles,
L'Escaut a veu rougirfes bords ;
De quels murs foudroyez il vit fumer fes
rives ;
Quel nombre il entraîna de morts & de
3
mourans,
D5
Et
82 LE MERCURE
Et de quelfangqui couloit en torrens»
Il vit hafterfes ondes fugitives.
Dites-nous quel prodige ou quel enchantement,
Rend l'Armée, ennemie étonnée & confufe,
Et quelle nouvelle Medufe
Ofte à cent mille bras l'ame & le mouve.
ment
Faites nous voir l'Ibere & le Batave
Tous tremblans à l'afpect d'um Ray vickorieux,
Comme on voit à l'aspect d'un Maistre imperieux
Unfoible& malheureux. Efclave.
Racontez-nous avec quelle chaleur
On fit fondrefur nous des Troupes affenblées,
Puis fefauver confuſes &troublées,
Et repaffer le Rhin avec tant de frayaur.
Nefardez point par des Contesfrivoles .
Des Faits fi beaux , figlorieuxa
Que le Vaincu menare & triomphe enpa= !
roles, i
Et par de faux Exploits s'élevajufqu'aux
Cieux,
Nos fimples veritez paffent leurs hyperboles.
Comme plongez dans un profond fom
mcil,
Les
GALANT
83
Les Ennemisfe paiffent de beaux Songes;
Mais enfin voicy leréveil
Qui va diffiper ces mensonges...
Que n'attendoient- ils pas de cet immenfe
Corps
De fieres Nations contre nous ramaffées !
Ilsfe fiatoient de voir par leurs communs
efforts
Toutes nosforces renverfées.
Cependant un Royfeul fans en eftre allar
més
Fait tefte à l'Univers armé.
Il fait plus d'une main ce Prince redoutablesonian
Combat les efforts dangereux
D'une Ligue fiformidable,
Et del'autre en Roy genereux,
Par une valeurfecourable, ..
Ilfauve un Peuple malheureux,
Et brife le joug qui l'accable.
:
Quel espoir quel orgueil vous eft encor
permis
*
Dans une Guerrefifunefte ?
Tremblexfuperbes Ennemis,
Ruyter eft tout ce qui vous refte.
Faut - il quece Ruyter, l'ame de fes Soldats,
Faut-il que cette illuftre tefte, a
Ce Secour's mandié plus craint que
bras,
Plus redouté que la tempefte,
D 6
tous vos
Your
84.3
LE
MERCURE
Vousfaffe pourjamais rougir defon trépas ?
Et qu'enfin ce grand coup nous rende une
Conquefte
Que nous ne vous demandions pas ? ...
Mais ce n'eft pas affez , voftre audace obfinée
,aver
Par nos fréquens fuccés honteufe & condamnée,
Démentfes propres yeux pour tromperfa
fierté:
Ilfait des veritez encor plus convainquantes,
Des Victoires plus éclatantes
Pourfurmonter enfin voftre incredulité.
Pour vous perfuader àforcede Miracles,
Et pour confondre vos Oracles
Il faut vous enlever tout l'Empire de:
Eaux :
K
Ilfaut pour vous ofter toute voftre ´efperance,
Avecune intrépide& noble confiance,
Aller jufqu'en vos Ports , astaquer vos
Vaiffeaux
Il faut que pour jamais deux Flotès deſolées,
DesVaiffeaux abymez , des Galeres brulées,
De voftre orgueil puny foient l'affreux
monument, (ble,
Que de l'Onde& du Feu le mélange terri-
Que
GALANT. 852 d
Que le bruyant éclat d'un long embrafesment,
hired , tot zal tach
Rende à tout l'Vnivers voſtreperte vifible.
Ouvrez enfin lesyeux, Ennemis du repos ;
Voyez quel eft le Fruit de vostre injufte
4. Guerre:
-Lours triomphoitfur la Terre, Jony
Loüis va pour jamais triompher Sur
les Flots A1 9.2
Ilvivoitglorieux dans une Paixprofonde,
Content de fa grandeur & du noble afcendant
*
Qui le rendoient l'amour les delices du
5monde ; 3 , morro 6 ol(dent,
Et voftre ambition , voftre orgueilimpru
Remettant dans fes mains la Foudre & le
(l'Onde.
Le rendent la terreur, de la Terre & de
Trident,
Que de Conqueftes ! que de Vil
les prifes , & qué de Batailles gagnées!
depuis ce temps là ! Tant d'avantages
remportez fur les Ennemis ,
leur rendent la Paix fort neceffaire .
Elle dépend des Conférences qui fe
tiennent à Nimegae , où depuis que ·
l'Affemblée eft devenue confidérable
, toutes les Ambafladrices qui
fe
86 LE MERCURE
fe voyent familierement , & für tout
celles dont les Maris font demeurez en
bonne intelligence avec les Ambaffadeurs
de France, ont formé une Societé
pour le Jeu , qui leur fait paffer agreablement
tous les jours dela Semaine
, de forte quielle fe trouve toute
partagée entre les Ambaffadrices
d'Angleterre , de France , d'Eſpagne,
de Suede , de Dannemarc , & de Hollande
. Chacune reçoit la Compagnie
chez elle à fon tour , & la régale d'une
Collation de Fruits & de Confitures,
avec des Vins & de Liqueurs en abondance,
1
ཎྜ1 :| :ཀུ ས ཏུ |:ཀ
Quoy que les Dames n'aillent pas
régulierement chez les Ambaffadeurs
qui n'ont point de Femme elles ne
laiffent pas de s'affembler quelquefois
chez Monfieur le Marefchal d'Eftra- }
des , & chez M. le Comte d'Avaux, !
qui par la maniere dont ils les reçoi- {
vent , leur font connoiftre que la ma- 1
gnificence eft inféparable de l'honne- i
fteté qu'ils ont pour leur Sexe, Ce
3
derGALAN
T. 87
dernier leur a donné depuis peu une
Fefte des mieux ordonnées , malgré le
peu de temps qu'il eut à s'y préparer.Il™
y avoit Affemblée à l'ordinaire chez u
ne des Ambaffadrices; & la correfpondance
qui eft prefentement à Nimegue
entre les Ambaffadeurs de France, &
d'Eſpagne , ayant fair agréer à Madame
la Marquife de los Balbafes une
Partie de Jeu pour le lendemain chez
Mtle Comte d' Avaux , toute la Com->
pagnie s'y rendit , quoy que ce fuft le
jour de Madame Tempel Ambaffadrice
d'Angleterre . Monfieur l'Evelque
de Marfeille, que cet Ambaffa deur
avoit reçeu chez luy àfon paffage de
Pologne en France , partagea le plaifir
de cette Feſte, Elle parut avec tout
l'éclat poffible , & il ne s'en faut pas. [
étonner, Mr. le Comte d'Avaux eftant
tres commodement logé, meublé ma
gnifiquement , & fervy par les meil
leurs Officiers qui foient à Nimegue. A
Joignez à cela la joye qu'il le fait de ne ↑
rien épargner pour les Dames , quand I
2
il
¢
LE MERCURE
1.
il s'agit de les régaler . Le Jeu commenà
trois Tables dans le Chambre
d'audiance qui eft tres- richement meu- ¡
blée. Quelques Ambaffadeurs y jouerent
avec les Dames. La Marquife de
los Balbafes Ambaffadrice d'Efpagne ,
& Soeur du Conneftable Colonna, s'y
eftoit rendue avec la Ducheffe de
S. Pedro & la Marquife Quintany fes
deux Filles . Le Mary de la premiere
eft à Nimegue , & l'autre eft mariée
au Fils du Prefident de Caftille qu'elle
n'a point encor veu. Le Marquis de
los Balbafes , de la Maifon de Spinola,
y vint avec Dom Ronquillo fon Col- ,,
legue , & apres qu'on cut allumé plufieurs
grands Torcheres & Flambeaux 9.
de vermeil on apporta les Liqueurs,
les Eaux glacées i les Fruits , & les i
Confitures. Le Chocolat fut donné
en fuite , & pendant que le Jeu continua
, les Violons de Meffieurs les
Ambaffadeurs de France fe firent entendre
dans l'Antichambre éclairée de i
Luftres & d'un grand nombre de Bou
gies.
GALANT 89
giés. Plafieurs Perfonnes conſidérables
de l'un & de l'autre Sexe , y danfoient
en prefence des Excellences qui
ne jouoient point. Le Jeu ayant efté
quité à dix heures du foir , toutes les
Dames entrerent dans une Salle ', où
vis- à-vis du Bufet il y avoit une Table
à deux retours, & vuide dans le milieu.
Elle fut fervie avec une propreté merveilleufe
, & iln'y manqua rien de
tout ceque lé Païs & la Saifon pûrent
fournir de plus délicat & de plus c
quis. Une figrande profufion de toutes
chofesfurprit d'autant plus , que la
Partie n'avoit efté réfoluë que le foir
précedent, L'éclat d'un des plus beaux
Bufets qu'on puiffe voir , ne fatisfaifoit
pas moins la veuë par la richeffe &
par le grand nombre de Baffins & de
Vafes d'un tres-beau vermeil , que la
délicateffe des Mets contentoir la
diverfité des goufts. Il n'y eut and
cun ordre de préfeance . Les Dab
mes & quelques Ambaffadeurs s'affirent
à Table aux endroits ou chacun
༡
fe
90 LETMER CAUR E
fe trouva apres qu'on fuft entré dans
la Salle. MP. le Comte d'Avaux fe
tint prefque toujours dans le vuide de
la Table où perfonne n'eftoit affis. Il
voulut fervir les Dames , tandis que
les Pages portoient ireeffamment fur
des Soucoupes de verneil , des meilleurs
Vins de France & d'Italie , & des
plus délicieufes Liqueurs de l'Europe.
Apres le Soupé , toute la Compagnie
paffa dans la premiere Antichambre,
où plufieurs rangs de Chaiſes placées
tout autour laifoient dans le milieu un
vuide affez grand pour y danfer commodement.
Tout le premier range
ftoit occupé par les Ambaffadeurs &
par les Dames , & les autres le furent
par un grand nombre de Demoiselles
& de Gentilshommes François , Allenians
, Efpagnols , Italiens , & des au
tres principales Nations de l'Europe.
Les Bourgeois vinrent en foule regarder
l'Affemblée par les Feneftres.b
leur éftoit nouveau d'en voir une com
pofée de tant de Perfonnes Illuftres,:
1
Les
GALANT. 91
1
}
Les Ambaffadrices , & la plupart des
Ambaffadeuts , qui furent pris pour
danfer , ne firent que des réverepces.
11 feroit difficile de s'en acquiter d'une
maniere plus galante que fit le Marquis
de los Balbafes. La Marquife Quintany
fa Fille fe fit admirer dans le bon
air & dans la jufteffe de fa danfe , fans
que fa Coifure à l'Eſpagnole, fes gran
des Manches de tafetas couleur de feu
attachées au poignet, & fon vafte Garde-
Infant , diminuaffent rien de la
grace qui attira les louanges de tout le
monde. La Fefte dura jufqu'à une
heure apres minuit . Chacun fortit éga
lement fatisfait de la magnificence &
des manieres honneftes de Monfieur le
Comte d'Avaux , qui avoit fibien don
né fes ordres , qu'il trouva moyen
d'empefcher la confufion qui eft prefque
toûjours inévitable en de pareilles
occafions .
Je croy, Madame , que quand le
Nom d'Avaux ne vous feroit pas connu
par les Grands Hommes qui l'ont
rendu
92
LE MERCURE
>
fendu illuftre , les Lettres de Voiture
vous auroient appris combien il eſt
glorieux de le porter. C'eft une tresancienne
Famille ; & dés le temps de
Charles IX. Henry de Mefmes Seigneur
de Mallaffife , eftoit Ambaſſadeur
en Espagne . Il y a eu depuis dans
cette Maifon des Maiftres des Requeftes
, des Confeillers d'Etat , un Lieutenant
Civil & Prevoft des Marchands
, un Sur- Intendant des Finances
& Secretaire de l'Ordre du Roy?
Le Comte d'Avaux Plenipotentiaire
pour la Paix en l'Aflemblée de Munfter
, s'eft acquis beaucoup de gloire
dans fes Ambaffades d'Italie , d'Allemagne
, de Pologne , de Suede & de
Dannemarc. Celuy qui a prefentement
la mefme qualité de Plenipotentiaire
à Nimegue eft fon Neveu.
On voit affez qu'il eft né galant par ce
qu'il fait tous les jours. Il a du merite,
de l'efprit ; & quoy qu'il foit jeune
encor, il a déja efté Ambaffadeur à
Venife. Il eft Fils de feu Mr. de Mefmes
GALANT 93
*
mes Seigneur d'Irval , Prefident à Mor
tier , & Frere de M¹ . de Meſmes qui
remplit aujourd'huy cette grande
Charge avec une approbation fi generale.
Je ne vous dis rien de ce Preſident.
Vous fçavez qu'il eft Prevoſt des
Ordres , & fort eftimé du Roy. Le
choix que je vous ay déja mandé qu'on
avoit fait de luy dans l'Académie
Françoife pour fucceder à Mr. Des-
Marefts , fait les eloges de fon Efprit.
Cependant je ne puis fortir de Nimegue
fans vous dire que j'auray fouvent
de pareilles Nouvelles à vous en donner
. Vous ne ferez pas fâchée de voir
que les François s'y diftinguent par la
magnificence & par la galanterie, comme
ils font à l'Armée par la valeur .
pa- Enfin , Madame , je vous tiens
role , & je vous envoye ce que je vous
avois fait efperer fur lafin de ma Lettre
du mois de Juillet , par laquelle je vous
promettois une des plus belles Pieces
d'Eloquence que vous euffiez jamais
veuës. Ne me fçachez point mauvais
94 LE MERCURE
vais gré du retardement. Je vous donne
les chofes le plutoft qu'il m'eft poffible
de les avoir, il n'importe en quel
temps , pourveu qu'elles foient bonnes;
& le Compliment que Mr. Quinaut
fit au Roy à fon retour de Flandre , ne
fera pas moins nouveau pour vous qu'il
l'auroit efté lors qu'il euft l'honneur
de le faire , puis que perfonne n'en a
rien veu , & qu'on le demande tous les
jours. Ileftoit alors Directeur de l'Académie
Françoife , à laquelle le Roy
fait l'honneur de la recevoir comme
une Compagnie Souveraine. Ainfi il
fut conduit par le Mailtre & le Grand
Maiftre des Ceremonies, accompagné
de plufieurs Perſonnes de la plus haute
qualité qui font du Corps de cette celebre
Compagnie. Sa Majefté luy
prefta une tres favorable audiance , &
voicy de quelle maniere il luy parla.
COMGALAN
T.1 95
COMPLIMENT FAIT AU
ROY par l'Académie Françoife ,
Monfieur Quinaut Directeur de
cette Compagnie portant la parole.
S'Ala
A la veuë de Voftre Majesté triomphante
& comblée de gloire , Nous fommesfaifis
d'un excés de joye qui nous interdit
prefque la parole , & qui ne permet
à noftre zele de s'exprimer qu'imparfaitement.
Mais , SIRE , ce n'eft point
dans cette occafion que l'Académie Françoife
doit apprehender de ne paroift -e pas
affez éloquente : Ilfuffit qu'elle vous parle
de vous-mefme pour eftre affurée de ne
rien dire que de merveilleux. On n'aja
mais rien imaginé de fi grand que les Entrepriſes
que vous venez d'executer , &
Le fimple récit de vos Actions eft le plus
parfait de tous les Eloges.
Voftre Majefté s'est dérobée aux douceurs
durepos pour courir aux fatigues &.
aux dangers : Elle n'a pas attendu que
le
96
LE MERCURE
le Printemps luy revint ouvrir les Champs
où tous les ans elle va cueillir des Palmes
nouvelles ; l'ardeur de fon courage afurmonté
les obftacles d'une Saïfon rigoureufe
;fa prévoyante Sageffe a reparé par
d'innombrables précautions la fterilité des
Hyvers ; & a Prudence fa difputé avec
fa Valeur à qui fe fignaleroit par. de plus
grands prodiges.
Du moment , SIRE , que la Renommée
euft annoncé le jour de vostre Départ
, la Victoire s'empreffa pour vous accompagner
, & la Terreur devança voftre
marche. Le premier éclat de la foudre
dont vous eftiez armè , eft tombéfur une
Ville fuperbe dont rien n'avoit pû abatre
l'orgueil , & toute fiere qu'elle eftoit d'avoir
bravé les efforts unis de deux celebres
Capitaines , elle ne vous a refifté qu'autant
qu'il le falloit pour vous donner l'avantage
de l'emporter de vive force. Ce
fut alors que vous éprouvâtes heureuſement
jufques à quel point vous avez porté
l'exactitude de la Difcipline Militaire :
Vos Soldats combatirent en Héros , tant
ils
GALAN T. 97
:
ils furent tous animez par voftre prefence
; mais apres avoir renversé tout ce
qui s'eftoit opposé à l'impetuofité de leur
courage , ils s'arrefterent par vos ordres
dans la chaleur de la Victoire , & n'oferent
toucher aux riches dépouilles que le
droit de la Guerre leur avoit livrées.
Il ne vous en coûta qu'une parole pour
empefcher l'affreufe defolation d'une
Ville floriffante Vous euftes le plaifir
de la prendre &
mefme temps ,
moins fatisfait de
Maiftre , que d'en devenir le Confervateur.
de la fauver en
vous fuftes bien
vous en rendre le
Ce grand fuccés a esté fuivy d'un
antre encore plus grand , & qui paroiffoit
au deffus de nos plus hautes efperances.
Vos Peuples font accourus à ce
fpectacle , ils ont efté tranfportez dejoye
en voyant fortir les Ennemis que vous
avez chaffez d'une redoutable Retraite
, & ils beniffent tous les jours la Main
victorieuse qui les a delivrez des courfes,
des ravages , des incendies dont ils ef-
Tom. VII. Kolent
Bayerischo
Staatsbibilothsk
München
98 LE
MERCURE
toient fouvent furpris & continuellement
menacez . Ce n'eftoit qu'à Vous , SIRE,
que le Ciel avoit refervé l'honneur deforcer
la Barriere fatale qui donnoit des
bornes trop étroites à voftre Empire , & de
faire du plus fort Boulevart de l'Espagne,
un des prineipaux Remparts de la
France.
Cependant , comme fi ç'euft efté encore
troppeu pour V. M. de voir que tout cedoit
où vous eftiez prefent , vous avez
entrepris de vaincre mefme où vous n'efiez
pas. Vous avez feparé vos Troupes
pour étendre vos progrés en divers lieux.
Unepartie de voftre Armée a fuffy pour
gagner une Bataille , & pour achever la
Conquefte de l'Artois , & vous avez pris
foin qu'un Prince qui a partagéavec Vous
la gloire de voftre augufte Naiffance , euft
aussi part aux bonneurs de poftre Triomphe.
Ce n'est pas feulement fur la Terre
que la Victoire accompagne vos Armes, elle
avolépourlesfuivre jufques fur les Mers
Les plus éloignées. Une Flote ennemie qui
avoit
GALAN T. 99
vient
avoit fur la voftre toute forte d'avanta
ges, excepté celuy de la Valeur ,
deftre attaquée & détruite , & fes débris
flotans portent la terreur du Nom de V.M.
fur les bords les plus reculez du Nouveañ
Monde.
Quel bonheur pour nous d'avoir un
Protecteurfi glorieux , & qui donne à cel
lebrer des Evenemens fi memorables !
Nous n'avons pas befoin de chercher ail™
leurs qu'en luy- mefme un modelle par
fait de la Vertu heroïque ; & nous fommes
certains que l'éclat immortel de fa
gloirefe répandrafur nos Ouvrages , &
leur communiquera le privilege de paffer
jufqu'à la derniere Pofterité. Quand nous
décrirons vos travaux , SIRE , nous ne
ferons pas dans l'embarras de n'avoir fous
vent à vous offrir que les mefmes louanges
que nous vous aurons déja données :
Quoy que vous ne ceßiez point d'eftre
Conquerant , chacune de vos Conque
ftes eft toujours achevée d'une maniere
nouvelle & furprenante ; & les Images
fidelles que nous en ferons feront autant
E 2
de
1100
LE MERCURE
de differens Tableaux dont chacun aura
fa beautéfinguliere .
Apres avoir connu fi avantageuſement
combien vous eftes redouté de vos
Ennemis , reconnoiffez avec quel excés de
tendreffe & de veneration vous eftes aimé
& prefque adoré de vos Sujets. Voyez
le raviffement qui fe montre dans tous
Les yeux qui vous regardent ; écoutez les
acclamations qui retentiffent de toutes
parts à vostre veuë. Il faut toutefois ,
SIRE , ne vous rien déguifer , lajoye
publique n'éclate point tant encore pour
le fuccés de vos entrepriſes , qu'en faveur
de vostre retour. C'est ce retour fi ardamment
fouhaité qui dißipe nos allarmes
: Que nous ferions heureux s'il
les dißipoit pour toujours ! Nous n'avons
encore pû confiderer vostre grand Cour
qu'avec une admiration inquiete . Nous
n'ofons prefque vous faire voir de brillans
Portraits de la Gloire qui vous engage
fi fouvent dans le peril ; elle ne
vous paroift que trop belle , & ne vous
'emporte que trop loin.
Mais,
GALAN T.
A
Mais , graces à vos Exploits , nous
devons efperer que nos craintes feront
bientoft finies ; cette Ligue qui fe croyoit.
fi formidable eft frapée ellé-mefme de
la confternation qu'elle pretendoit jetterjufques
dans le coeur de voftre Royaume
: Les plus fieres Puiffances de l'Europe
armées & réunies ne peuvent s'empefcher
d'eftre convaincues de leur foibleffe
contre une Nation que vous rendez
invincible : Plus elles vous ont opposé
d'Eftats , de Princes , de Rois , plus
elles ont fourny d'ornemens à vos Trophées
, & leurs difgraces & vos Triomphes
doivent leur avoir affez apris que le
deffein de vous faire la Guerre leurfut
bien moins infpiré par leur jaloufie , que
par la bonnefortune de V. M.
3
On n'en doit point douter , SI-RE ,
il n'y a plus rien qui puiffe fauver vos
Ennemis , que le fecours de la Paix. Vous
voulez bien leur laiffer encore cet unique
& dernier moyen d'arrefter les progrés
étonnans de vos armes , & nous
applaudiffous avec plaisir à votre mo-
E 3
dera102
LE MERCURE
deration. La France n'a plus befoin que
vous ètendiez fes limites : Sa veritable
grandeur est d'avoir unfi grand Maiftre.
Le Ciel à qui nous vous devons , nous a
donné dans unfeul bien tous les biens enfemble
, nous ne luy demandons rien de
nouveau ; c'est affez qu'il nous laiſſe paifiblement
jouir de la felicité de vostre
Regne. Il fuffit qu'il ait foin de conferver
une vieglorieufe où noftre bonheur eft attaché
, & qui vaut plus mille fois que
Conquefte de toute la Ferre.
la
Ce Compliment plût beaucoup au
Roy. Aufli ne fe contenta- t -il pas de
témoigner d'abord à Monfieur Quinaut
qu'il en eftoit tres -fatisfait ;l'ayant
reveu quelque temps apres l'audiance,
il eut la bonté de luy dire une feconde
fois qu'on ne pouvoit mieux parler.
La réputation qu'il s'eft acquife par les
beaux Ouvrages que nous avons de
luy ne faifoit pas moins attendre
du talent qu'il a de bien exprimer
les chofes, La matiere eftoit grande,
GALAN T. 103
de , & Monfieur Quinaut fort capable
de la traiter. Il eft Auditeur
des Comptes , & auffi eftimé de fa
Compagnie qu'il l'a toûjours efté des
plus confidérables Perfonnes de la
Cour.
Apres avoir parlé des Conqueftesdu
Roy, paffons à la bonté de ce Prince
, & difons qu'aimant à la faire paroiftre
pour toutes les Perfonnes confiderables
de fa Cour , il a donné à
Monfieur le Comte de Coffé la Charge
de Grand Pannetier de France que
poffedoit feu M. le Comte de Coffé
fon Pere , dont je vous ay mandé la
mort dans mapremiere Lettre de cette
Année. Ainfi , Madame , je ne vous
repete point qu'il a efté un des plus
galans Hommes de fon temps , que fes
belles qualitez luy avoient également
attiré l'eftime de l'un & de l'autreSexe,
& qu'apres avoir donné des marques
d'un grand courage & d'une extreme
prudence , dans une infinité de Sieges
& de Batailles dont il s'eft toûjours
E 4
glo104
LE MERCURE
glorieufement tiré , il a confervé jufqu'au
dernier moment de fa vie une fidelité
inébranlable pour fon Prince.
Mr. le Comte de Coffé fon Fils , quoy
qu'il n'ait pas encor dix ans , fe montre
déja preft à marcher fur les traces de
fes Anceftres , à qui une haute Naiffancejointe
aux fignalez fervices qu'ils
ont de tout temps rendus à l'Etat , a
fait obtenir les plus grandes Charges
de la Maiſon de nos Roys. Celle de
Grand Pannetier de France eſt une des
plus anciennes , & il y a deux cens ans
qu'elle eft dans la Maifon de Coffé,
Je ferois trop long fi je voulois nommer
tous les Grands Hommes en
font fortis , je vay feulement vous en
faire connoiftre quelques-uns. Jean.
de Coffé Senéchal de Provence , eftoit
Favory de René d'Anjou , Roy de
Sicile & Comte de Provence , qui
le fit fon Ambaffadeur aupres de
Louis XI. fon Neveu. Il eut l'adreffe
d'accorder leurs Démeflez , &
d'empefcher que la Comté de Proven
ce
GALAN T.
105
vence ne fuft donnée au Duc de Bourgogne.
René de Coffé Neveu de Jean ,
Seigneur de Briffac en Anjou , Grand
Pannetier & Fauconnier de France ,
accompagna Charles VII, à la Conquefte
de Naples , & fe trouva aux
Batailles d'Aignadel & de Marignan ,
où il donna de grandes marques de
courage & de valeur.
Charles de Coffé Marefchal de
France , n'en fit pas moins paroiftre en
Italie à la Rencontre des Impériaux
& des Savoyards. Il eftoit Grand- Maiftre
de l'Artillerie , Gouverneur de Paris
& de Picardie, & Lieutenant General
pour le Roy Henry II . en Piémont.
Je ne vous dis rien de Timoleon de
Coffé Grand Fauconnier de France ,
& Colonel General de l'Infanterie
Françoife. Son trop d'ardeur fuy coiita
la vie au Siege de Mucidan . Il y
fut tué , pour c'eftre trop avancé en
voulant reconnoiftre la Bréche. Charles
de Coffé fon Frere , Duc de Briffac,
E 5 Ma106
LE MERCURE
Marefchal de France, & Chevalier des
Ordres du Roy , a eu la gloire de remettre
Paris fous l'obeiflance de Henry
IV. & c'eft de luy que font defcendus
les Duc des Briffac , & le Comte
de Coffé d'aujourd'huy.
Puis que nous fommes fur le Chapitre
des grandes Maifons du Royaume
, je doy vous entretenir encor d'une
autre.
Je vous appris il y a deux mois que
Monfieur le Marquis de Foix s'eftoit
marié , Vous apprendrez aujourd'huy
qu'il a efté reçeu dans la Charge de
Chevalier d'Honneur de Madame , apres
avoir eu l'agrement de Leurs Alteffes
Royales pour en traiter avec
Monfieur le Comte de Vaillac qui la
poffedoit ; & comme je me fouviens.
que vous ne fufles pas contente alors
de ce que je vous marquay feulement
qu'il eftoit d'une des plus grandes Maifons
du Royaume , je vay vous en dire
quelque chofe de plus particulier. Il eſt
certain que celle de Foix eft Illuftre par
tant
GALAN T. 107
tant d'avantages , qu'il s'en trouve peu
qui aye paru avec plus d'éclat. Elle a
poffedé les Comtez de Barcelone , de
Carcaffonne , de Befiers , de Foix , de
Montcade , de Perigord , & de Caftelbon
; la Vicomté de Narbonne , la
Duché de Nemours , la Principauté de
Bearn, & le Royaume de Navarre.Elle
eft fortie des Rois d'Arragon, alliée de
ceux de Caftille , de Hongrie , de Boheme
, & de France ; des Empereurs
d'Allemagne ; des Archiducs d'Auftriche
; des Comtes de Toulouſe , d'Urgel
, de Cardonne, d'Artois, de Comminges
, d'Albret , de Mioffens & de
Candale ; des Marquis de Levy & de
Montferrat ; des Ducs de Bretagne , de
Lorraine, d'Orleans, de Bourbon, & de
tant d'autres , qu'il ne faut pas s'étonner
fi les Grands Hommes qui en font
fortis ont toujours tâché de répondre
à la gloire de leur naiffance par celle de
leurs actions. Je laiffe un Roger de
Foix , qui eftant entré le premier dans
Antioche quand elle fut prife d'affaut
È 6 par
108 LE MERCURE
par les Chreftiens , la defendit contre
tous les Infidelles affemblez , & ne fe
rendit pas moins fameux que Godefroy
de Bouillon dans la Conqueſte
de la Terre- Sainte : Un Raymond ,
qui ayant fuivy Philippe Augufte dans
la Syrie , fit des chofes incroyables au
Siege d'Acre , où il combatit feul à
feul le Neveu du Sultan , qu'il tua à la
veuë de deux grandes Armées , &
des Roys de France , d'Angleterre &
de Jerufalem , Un Roger-Bernard ,
dit le Grand ; Un Roger Rotfer qui
fit trembler les Sarrafins en Egypte ;
& enfin un Gafton , qui s'eftant montré
invincible contre l'Angleterre ,
vangea l'Espagne de la tyrannie des
Mores , & tua de fa main à la tefte de
leur Armée Guilhem- Raimond , Fils
d'un de leurs Rois , Je viens à Jean de
Foix , Gouverneur de Languedoc pour
le Roy Charles V I. qui ménagea fi
bien les efprits des Peuples, qu'il affura
le repos de cette grande Province dans
un temps où il y avoit du trouble de
tous
GALANT. 109
tous coftez dans l'Eftat . Odet de Foix,
Vicomte de Lautrec , furnommé le
Preneur de Villes , vangea par le fang &
par le feu la difgrace qui eftoit arrivée
devant Pavie à François I. Et avant
luy Gaſton de Foix , Duc de Nemours,
ayant efté fait General de l'Armée du
Roy Louis XII . fon Oncle à l'âge de
vingt- deux ans , avoit donné des marques
de la plus haute Valeur en Italie ,
où il renverfales Forces des Venitiens,
du Roy de Caſtille , & du Pape , avec
une vifteffe qui ne fe peut concevoir.
Mais fi le grand Nom de Foix a tant
fait de bruit dans les Armes , il ne s'eft
pas rendu moins confiderable dans l'Eglife.
On a veu un Pierre Cardinal de
Foix, Legat du Pape en France, qui délivra
l'Eglife du Schifine dont elle étoit
déchiré depuis long- temps. On a veu
un autre Pierre , auffi Cardinal de Foix ,
qui par fa prudence diffipa les Troubles
du Milanois ; Un Paul de Foix Archevefque
de Thoulouſe , qui fe montra un
des plus fermes appuis de la Religion
& de
LLO LE
MERCURE
ger
& de l'Eftat , en Ecoffe, en Angleterre,
& en fuite à Rome , où il fut envoyé
Ambaffadeur ; Et de nos jours , Madame
, avec combien de gloire Jean- Rode
Foix a- t-il commandé des Regimens
de Cavalerie & d'Infanterie en
Catalogne, fous Mr. le Marefchal de la
Mothe-Houdancourt ? Il s'eft fignalé
par la maniere vigoureuſe dont il l'a
defendue contte la tyrannie des Efpagnols
, & fes grandes actions font affez
connues de tout le monde . Il eftoit
Pere de Monfieur le Marquis de Foix
d'aujourd'huy , qui ayant appris dans
cette derniere guerre, que les Ennemis
eftoient fortis de Puycerda pour ravager
la Province de Foix dont il eſt
Gouverneur , vint à eux à la tefte de la
Nobleffe , & leur en ayant fermé l'entrée
, les repouffa jufqu'au fond du
Rouffillon avec tant de honte pour
eux , qu'ils s'eftoient promis de fuccés
dans leur entrepriſe.
Dans le moment que je vous écris
cecy on m'apprend que Monfieur de *
MaGALAN
T ILE
Matignon à prefté Serment entre les
mains de Sa Majefté pour la Lieute
nance de Roy de Normandie. Vous
fçavez, Madame , la confideration ou il
eft dans cette Province.Il n'a pas moins
de naiffance que de merite, eftant de la
Famille de feu Mr. le Marefchal de
Matignon , qui fut un des plus grands
Hommes de fon temps . Il eft allié des
plus Hluftres Maifons du Royaume , je
veux dire, de celles mefme des Princes.
Pendant que les uns entrent dans les
grandes Charges, les autres fortent du
monde; quelque grande figure qu'on y
ait fait , il en faut partir , comme vousallez
voir par les deux Articles fuivans.
a-
Nous avons perdu Monfieur le Prefident
de Maiſons , qui eft mort fort
âgé au commencement de ce mois ,
pres s'eftre fait tailler. Sans cette refolution
que les extrémes douleurs luy firent
prendre M. de Lorme fon Medecin
qui demeuroit avec luy , & qui a
pres de fix- vingts ans , luy auroit pû
encore prolonger la vie. Il eftoit miagnifique,
112 LE MERCURE
gnifique dans fa dépenfe , tres-bon
Juge , & fort éclairê dans les Affaires,
dont fon âge & fes grands Emplois luy
avoient donné beaucoup d'experience.
Il avoit efté Premier Prefident de la
Cour des Aydes , Sur- Inten lant des
Finances , & Gouverneur de S. Germaiu
en Laye & de Verfailles. Il s'appelloit
René de Longüeil , eftoit Marquis
de Maiſons , & fortoit d'une Illuftre
& fort ancienne Famille . Dés l'an
1415. le Chevalier Raoul de Longüeil
fe fignala , & fut tué à la Bataille d'Azincour.
Jean de Longueil Prefident
au Parlement eut deux Fils , dont l'un
fut Prefident comme luy , & l'autre Evefque
d'Auxerre. Le Preſident époufa
une Soeur du Chancelier de Morvil,
liers , & eut un Fils Evefque de Leon ,
& un autre qui fut Seigneur de Mai.
fons, & qui laiffa pluffeurs Branches ,de
l'une defquelles eft forty celuy dont je
vous mande la mort. Monfieur le Prefident
de Longüeil fon Fils avoit eſté
receu enfurvivance de fa Charge. C'eſt
le
GALAN T..
113
le quatrième Prefident à Mortier de
cette Famille. La feuë Reyne Mere
l'avoit fait fon Chancelier. Il eft honnefte,
bon Amy, civil & entendu dans
les Affaires .
Madame de Puifieux Soeur de Mr.
le Grand Prieur de France , & de feu
Mr. de Valencé Archevefque de
Rheims, eft morte icy depuis quelques
jours , fort regretée de tous ceux qui
la connoiffoient . Feu Mr. de Puifieux
fon Mary eftoit Secretaire d'Etat , &
avoit en mefme temps le Département
de la Guerre & des Etrangers. Il n'a
point eu d'Emplois qu'il n'ait meritez
& par luy mefme , & par l'avantage
qu'il avoit d'eftre Fils de l'Illuftre
Chancelier de Sillery , qui ayant tout
ce qu'on peut fouhaiter dans un excellent
Homme d'Etat , s'eft acquité des
plus importantes Négotiations avec un
zele qui n'a jamais eu pour objet que
la grandeur & la gloire de fon Maiftre.
Il n'y a perfonne qui n'en foit inftruit
, & il faut n'avoir pas leu noftre
Hi114
LE MERCURE
Hiftoire pour ignorer qu'il fut envoyé
Ambaffadeur en Italie, en Allemagne,
aux Païs -Bas, & en Suiffe; que ce fut lay
qui conclut le Mariage de Henry IV.
& le Traité de Vervins , & que dans
ces diférentes occafions d'un long Miniftere
, il s'acquit une réputation qui
augmenta fort l'eftime qu'on avoit déja
pour la Maifon des Brularts dont il
eftoit. Non feulement les grandes
Charges l'ont toûjours renduë tresconfidérable
, mais elle eft d'une fort
ancienne Nobleffe , & alliée des meilleures
Familles du Royaume. Il y a ea
deux Secretaires d'Etat de cette Maifon.
Elle adonné plufieurs Premiers
Prefidens au Parlement de Dijon , un
Prefident à Mortier , & un Procureur
General à celuy de Paris , fans parler
des Maiſtres desRequeſtes & des Confeillers
d'Etat qu'on y a veus . Madame
de Puifieux n'en diminua point la gloire
en y entrant, fon merite répondoit à
fa naiffance. Elle avoit l'efprit infini
ment éclairé, folide, ferme, & une éloquence
GALAN t.
115
quence naturelle qui ne manquoit jamais
de perfuader. Elle a efté magnifique
dans fa fortune , & fait paroiftre
une conftance admirable lors qu'elle ne
s'eft pas veuë en eftat de faire tout ce
que fon grand coeur auroit fouhaité.
Elle a reçeu fouvent & fous le Regne
de Louis XIII. & pendant la Régence
de la feu Reyne Mere , de glorieuſes
marques de leur bien -veillance ; mais
rien ne l'a mife dans une plus haute
confidération , que les faveurs que le
Roy a répandues fur elle en plufieurs
rencontres d'une maniere qui a fait affez
connoiftre qu'il la diftinguoit de la
plus grande partie de celles de fon
Sexe. Auffi les premieres Perfonnes
de l'Etat ont continué juſqu'à la mort
à luy donner des preuves d'une eftime
toute particuliere ; & fi jamais Femme
n'eut tant d'Amis & d'Amies , on peut
dire que jamais Femme ne merita plus
d'en avoir. Elle eft morte avec une
prefence d'efprit & une fermeté digne
de celle qu'elle a fait éclater dans toutes
116 LE MERCURE
tes les actions de fa vie , & ceux qui
l'ont affiftée dans ces derniers mo
mens ,n'ont pas moins admiré fon courage
à ne fe point étonner de ce qu'ils
ont de terrible , que fa pieté pleine de
ferveur à fe foûmettre aux ordres de
Dieu...
Les articles précedens vous ayant
appris la mort , & vous ayant fait connoiftre
le merite de deux Perfonnes
auffi illuftres par leur grande vertu que
par l'éclat de leur naiſſance,je vais dans
un feul Article vous parler d'une partie
de ce que la France a de plus confidérable
du cofté de l'Efprit, & vous entretenir
de ce qu'elle a de plus relevé du cofté
de la Naiffance, & des merveilleufes
qualitez qui rendent les grands hommes
recommandables. Vous jugez bien , Madame
, que c'eft de l'Article de l'Académie
Françoiſe dont je vous vais entretenir
pour m'acquiter de ma parole .
J'avois eu foin de prendre une Copie
de la piece de Vers qu'elle a jugée digne
du Prix, mais je ne vous l'envoyeray
GALAN T. 117
ray point puis que vous me mandez que
vous l'avez veuë. Je vous entretiendray
ſeulement de l'Inftitution de ces
Prix (car je vous ay déja fait fçavoir
qu'il y en a deux ) & des cerémonies
aqui s'obfervent le jour qu'on les donne.
Ils font chacun de la valeur de trente
Piftoles, & confiftent en deux Medailles
d'or, dont l'une reprefente un Saint
Louis,& l'autre le Portait du Roy. Le
Prix de Profe a esté fondé par feu Mr.
de Balzac qui eftoit de cet Illuftre
Corps. Les excellens Ouvrages qu'il
nous a laiflez fe lifent tous les jours avec
admiration , & c'eft avec beaucoup de
juſtice qu'on l'a fait paffer pour le
plus Eloquent Homme de fon temps.
Comme l'argent qu'il a laiffé pour cela,
ne produit pas chaque année un intereſt
affe pour remplir la valeur du Prix, on
ne ledonne que tous les deux ans ; &
à l'imitation de ce Grand Homme ,
un Académicien d'autant plus genéreux
qu'il ne veut point fe faire connoiſtre
, a fourny jufqu'icy la meſme
fom118
LE MERCURE
bien
que
fomme pour le prix des Vers . Meffis de
l'Académie en choififfent le Sujet , auffi
de la Profe . Ils en avertiffent le
Public un an auparavant par quelques
Affiches; & ceux qui travaillent fur ces
matieres , font obligez d'envoyer leurs
Pieces dans le dernier jour d'Avril , fans
fe nofhmer , afin que n'en connoiffant
point les Autheurs , ces Meffieurs les
puiffent examiner fans aucune préoccu
pation qui les faffe plutoft pancher vers
l'un que vers l'autre. Les Prix fe donnent
publiquement ; & comme ils ont
choify le Jour de S. Louis pour en faire
la diftribution , le Roy a commencé
cette année d'en augmenter la folemnité
pour eux , en donnant fes ordres
pour leur faire chanter la Meffe en mufique,
& prononcer le Panégyrique de
ce Grand Saint. Ainfi la Meffe fut ce-
Febrée ce Jour- là pour leur Compagnie
par Mr. l'Abbé du Pont Chapelain du
Louvre. Mr. Oudot qui a fait tant d'agreables
chofes , y fit admirer fon Gế-
nie pour la mufique. Tout ce qui s'y
chanGALAN
T. 119
chanta eftoyt de luy. Mr. l'Abbé de S.
Martin fit le Panégyrique du Saint , &
marqua d'une maniere fort ingénieufe
tout ce que le Roy faifoit pour élever
un Corps auffi Illuftre que celuy devant
lequel il parloit. Il euft efté difficile
de luy choifir des Auditeurs qui fe
connuffent mieux aux belles Chofes ; &
puis qu'il les fatisfit tous , on ne peut
douter qu'il ne fuft digne des applaudiffemens
qu'il reçeut . L'aprefdînée on
tint Affemblée publique, où fe trouverent
quantité d'Evefques & de Gens
de la premiere Qualité. M. l'Abbé
Tallemant le jeune, comme Directeur
de la Compagnie, expliqua d'abord en
peu demots la maniere dont on s'étoit
fervy pour juger des Pieces qui avoient
merité le Prix , & les donna à lire à
Mr. Abbé Regnier. Il commença par
celle de Profe , & perfonne ne s'eſtant
prefenté pour en déclarer l'Autheur ,
il leut en faite celle de Vers. Elle fe
trouva digne de l'approbation que vous
lay avez donnée; & apres que la lecture
en
120 LE MERCURE
en eut efté faite , M. l'Abbé Talle .
mant fit connoiftre qu'on venoit d'apprendre
qu'elle eftoit de Mr. de la
Monnoye Correcteur des Comptes à
Dijon Je croy, Madame, que les Prix
n'ont encor elté donnez que trois fois,
& c'est le troifiéme qu'il a déja remporté
pour les Vers . Il feroit à fouhaiter
pour ceux qui ont entré en concurrence
avec luy, que Meffieurs de l'Académie
luy donnaffent la premiere Place vacante
.Comme la qualité de Juge ne laifferoit
plus recevoir ſes Ouvrages, les autres
auroient plus de courage à travailler.
Ces deux Pieces ayant efté leuës ,
Mr. Cordemoy qui eft de leur Corps ,
& Lecteur de Monfeigneur le Dauphin,
en leut deux autres de Profe fur des Sujets
diférens . Elles eftoient d'un Prefident
& d'un Avocat de Soiffons qu'on
ne m'a pu nommer, & avoient efté envoyées
par l'Académie de cette mefme
Ville,qui doit ce tribut à celle de Paris
par une des Loix de fon Etabliffement.
Il y en a une autre qui l'oblige à ne
prenGALAN
T. I 121
prendre pour fon Protecteur qu'un des
Quarante qui compofent l'Académie
Françoife, & c'eft ce qui luy a fait choifir
Monfieur le Cardinal d'Eftrées qui
en elt . Ces Lectures furent fuivies d'un
Panégyrique du Roy que fit Mr. l'Ab
bé Tallemant , en décrivant toute la
Campagne 11 parla avec une liberté
qui faifoit voir qu'il étoit maiftre de fes
pentées , & qu'il ne cherchoit point ce
qu'il difoit. Il s'exprima par des termes
fi choifis , & tout ce qu'il dit fut prononcé
avec tant de grace , qu'il auroit pû
faire valoir des chofes médiocres , mais
outre qu'on n'en peut dire fur une fi
éclatante matiere,jamais il n'y eut Difcours
fi éloquent . Les grandes Actions
du. Roy furent peintes avec les plus vives
couleurs . Tout eftoit également
fort, rien d'ennuyeux , rien de languif
fant. La joye eftoit marquée fur le vifage
de fes Auditeurs , & il eut celle de
fe voir obligé plus d'une fois de s'in
terrompre luy mefme pour laiffer finit
les applaudiffemens qu'il recevoir.
: Tome VII . F En122
LE MERCURE
Enfin, Madame, fi le Roy ne ſe rendoit
tous les jours loüable par une infinité
d'endroits nouveaux qui furprennent
autant qu'ils donnent fujet de l'admirer
, je ne croy pas que perfonne ofaft
entreprendre de le louer apres Monf.
l'Abbé Tallemant. Auffi, quand il eut
finy, il eut beau demander , comme on
fait ordinairement, fi quelqu'un des A.
cadémiciens n'avoit rien à lire , chacun
fe leva , & dit tout haut , qu'apres ce
qu'on venoit d'entendre , on ne pourroit
plus rien trouver de beau , & qu'il
en falloit demeurer là.
J'ay bien de la joye , Madame , de
voir par vos Remarques fur l'Ouvrage
de Mr. de la Monnoye , que vous eftes
tombée dans mes fentimens. Tous les
endroits que vous loüez m'avoient extrémement
plû, & j'ay trouvé comme
yous fa Poëlie toute riante. Il eft vray
que la matiere en eftoit bien favorable,
& que l'Education de Monfeigneur le
Dauphin qu'on avoit choiſie cette anpour
Sujet de la Piece de Vers,
née
ofroit
GALAN T.
123
ofroit de grandes idées à l'Eſprit. Que
ce jeune Prince en a , & qu'il eftoit difficile
que la Nature aidée du ſecours
des plus habiles Mailtres que la France
luy ait pu donner, ne fift pas en luy un
de fes Chefs d'oeuvres les plus accomplis
! Ce n'eft point affez de dire qu'il
n'ignore rien , on peut adjoûter fans
flaterie qu'il excelle dans tout ce qu'il
fçait. Il a une fi parfaite connoiffance
des Fables , que dés fes premieres années
il ne voyoit point de Tapifferie
qui en reprefentaft quelqu'une, qu'il ne
l'expliquaft auffi-toft. Il fçait tres bien
les Matématiques, il deffigne & grave
admirablement , & on fut furpris un
jour qu'eftant entré chez Mr.Sylveftre,
en paffant par les Galleries du Louvre,
il prit un Burin , & grava fur le champ
un Paifage qui meritoit toutes les louanges
qu'il reçeut. Ila gravé le Chas
fteau de S.Germain , dont ayant donné
une Eſtampe à Monfieur de S. Aignan,
ce Duc à qui la vivacité d'Efprit n'a
jamais manqué , fit cet Impromptu
F 2
pour
124 LE MERCURE
pour luy rendre graces d'un fi agreable
Préfent.
Sur le Chafteau de S. Germain , Gravé
par Monſeigneur le Dauphin.
2
Raveur Augufte & fans égal,
admire,
Louis tout l'Univers
(mal,
Quand on vous verroit peindre & graver affez
Quel Cenfeur oferoit y trouver àredire ?
Mais on vous voit brillant comme un autre Soleil
Effacer le renom de Lifippe & d'Apelle ;
Vous trouver toûjours fans pareil
N'eft pas une chofe nouvelle.
Pour moyje ne fçaurois , à moins d'un Inpromptu,
Vanter le beau Prefent qu'il vous plaift de me
faire ,
Le langage des Dieux , de la haute Vertu
C
Eft la recompenfe ordinaire .
Simon deffein eft unpeu temeraire,
Ren obtiendray peut- eftre lepardon
En vous difant d'une voix animée
Qu'unjour malgréles coups , lapoudre, lafumée,
Les cris, l'acier luiſant , & le bruit du Canon,
Vous graverez encor mieux voftre Nom ·
AuTemple de la Renominée..
Voicy de quelle maniere on a fait
parler ce mefine Chafteau de S, Ger-"
main furta mefme Graveure.
Celuy
GALAN T. 125
Eluy dont la main m'a gravé,
Bientoft par mille Exploits tous rayonnans de
gloire,
Se burinant luy-mefme au Temple de Memoire,
S'en va dans ce grand Art eftre un Maiffre
achevé.
Ce Quatrain eft de M. de Tierceville
- Mahaut , à qui Monfieur le Duc
de Montaufier , qui a pour luy beaucoup
d'eftime & de bien veillance , at
voit fait voir ce petit Ouvrage de Monfeigneur
le Dauphin. C'eft un Gentil
homme que fon merite rend affez con
nu. Quand une infinité de Sonnets, de
Madrigaux , & d'autres Pieces galantes
qu'on a veuës de luy , n'auroient pas
fait connoiftre qu'il a autant de feu
que de délicateffe dans l'Eſprit , il ne
faudroit que l'entendre pour en eftre
perfuadé. Sa converfation eft fort
agreable , & on eft afluré de ne s'ennuyer
jamais avec luy. Le foin que
daigne prendre le Roy de dreffer des
Memoires de fa main pour l'inftru-
&tion de Monfeigneur le Dauphin , eſt
F3
126 LE MERCURE
il
une fenfible marque de l'amour qu'il a
pour fes Peuples , à qui par cette bonté
qui luy eft fi naturelle pour eux ,
voudroit laiffer , s'il fe pouvoit , un
Succeffeur qui allaſt encor au dela de
fes grandes qualitez. Sa Majeſté qui
a toûjours eu de tres- particulieres
confidérations pour toutes les Perfonnes
qui ont l'honneur d'eftre de
fon Sang , fait élever avec luy Meffieurs
les Princes de Conty & de laRoche-
fur- Yon. Quelque haute que foit
leur Naiffance , on peut dire qu'elle
n'eft pas le plus grand de leurs avantages.
Leur Efprit femble eſtre encor au
deffus , & ils fe montrent par là dignes
Fils de feu Monfieur le Prince de
Conty leur Pere , qui en avoit infiniment
, & dignes Neveux de Son Alteffe
Sereniffime Monfieur le Prince ,
dont les grandes lumieres ne font pas
moins l'admiration de tout le monde ,
que fon extraordinaire valeur. On a
veu encor aupres de Monfeigneur le
Dauphin des Enfans d'honneur d'une
grande
GALAN T. 127
grande qualité , mais qui n'eftoient pas
moins confidérables par les talens qui
les accompagnoient
. Ainfi ce jeune
Prince n'ayant jamais veu que de l'Efprit
dans tout ce qui l'à environné ,
eftant fort éclairé de luy mefme , &
ayant pour Gouverneur Monfieur le
Duc de Montaufier , & Monfieur Boffuet
ancien Evefque de Condom pour
Précepteur, on n'a point à douter qu'il
n'atteigne ce degré de perfection que
Sa Majefté luyfouhaite. Vous avez entendu
parler fi avantageufement
de l'un
& de l'autre , que je ne puis prefque
vous en rien dire qui ne vous foit déja
tres-connu. Monfieur de Montaufier
poffede toutes les qualitez d'un grand
Homme. Il aune rectitude d'ame qui
le rend auffi peu complaifant pour ceux
qui font mal' , qu'il fe montre zelé Protecteur
de la Vertu . Il prend toûjours
le party de la Juftice avec une ardeur
incroyable , & ne louë que ce qui me
rite veritablement d'eftre loué , mais
fes louadges ne font point des paroles,
F4
ce
128 LE MERCURE
ce font des chofes de fait dont toute la
Cour retentit . Vous fçavez qu'il eft
de la Maifon de Sainte- Maure , dont
l'ancienneté juftifie affez la grandeur.
Dés l'an mil dix il paroift que Goffelin
de Sainte-Maure eftoit un des plus
grands Seigneurs du Royaume ; & en
1334. on a veu un Guillaume de Sainte-
Maure Chancelier de France. Leur
Pofterité qui s'eft divifée en plufieurs
Branches, & qui ayant toûjours pris de
tresgrandes Alliances , en a donné aux
plus Illuftres Maifons , s'eft continuée
par vingt degrez de defcente directe de
mafle en mafle , jufqu'à Monfieur de
Montaufier , à qui le Marquifat qui
porte ce nom , érigé en Duché , appartient
en propre. Il fut tranfimis il
y a pres de quatre cens ans à la Maiſon
de Sainte- Maure par une des Filles
d'un Duc d'Angoulefie . Je ne vous
parleray ny de fon courage , nyde fa
valeur. La France en a efté témoin ,
auffi bien que l'Italie , la Lorraine,
l'Alface , & l'Allemagne. Dans les
der2
i 129 GALAN Τ .
derniers Mouvemens fomentez par les
Ennemis de la Couronne , non feulement
il maintint dans l'obeïffance du
Roy les Provinces de Xaintonge &
d'Angoulinois dont il eftoit, Gouver
neur ; mais apres avoir rejetté inviolable
les Propofitions avantageufes qui
luy furent faites pour l'obliger d'entrer
dans le party des Rebelles , il
chaffa les Ennemis des Places de Xaintes
, de Taillebourg , & de Tallemont
, dont ils s'eftoient emparez ;
& les ayant pourfuivis , quoy que fort
inégal en nombre , il chargea & défit
une partie de leur Armée à Montanié
en Périgord , fans qu'une bleffure qu'il
reçeut au bras , & dont il eft demeuré
eftropié , luy fit rien relâcher de la vigueur
avec laquelle il fe fignala dans u
ne fi glorieufe occafion . Le Gouvernement
de Normandie ayant vaqué par
la mort de feu Monfieur de Longueville.
Sa Majefte l'engratifia , tant en confideration
de fes fervices , que de ceux.
qu'Hector de Sainte Maure fon Frere
F 5
aifa
130· LE MERCURE
aifné avoit rendus à l'Etat , non feule
ment en defendant Rofignan dans le
Montferrat contre le Marquis de Spinola
, mais en plufieurs autres occafions,
& fur tout dans la Valteline, où
il fut tué en forçant les Bains de Borino
, & menant l'Avantgarde de l'Armée
que commandoit feu Mr. le Duc
de Rohan.
Monfieur l'Evefque de Condom qui
a fuccedé à feu Mr. le Prefident de Perigny
dans la Charge de Precepteur de
Monſeigneur le Dauphin , a prêché
longtemps avec un fuccés qui l'a rendu
digne de la réputation qu'il s'eft acquife.
Il mene une vie fort exemplaire,
& n'ayant pas moins de pieté que de
doctrine , il ne peut infpirer à ce jeuue
Prince que des fentimens conformes
au deffein pour lequel le Roy luy a fait
l'honneur de le choifir. Il a beaucoup
de doucear, des manieres aifées & in
finuantes , qui jointes aux favorables
difpofitions qu'il a trouvées dans l'Efprit
de cet Auguſte Diſciple , y font
paffer
GALANT 131
paffer adroitement , & fans qu'il ait
lieu de s'en rebuter, toutes les connoiffances
qui peuvent eftre de fon employ.
Il eft de l'Academie Françoife,
auffi-bien que M. Huet Sous-Precepteur
de ce Prince. C'eft un Homme
d'une fort grande erudition , à qui nous
devons plufieurs Manufcrits des Ouvrages
d'Origene, qui n'avoient jamais
efté publiez Vous vous plaindriez , Madame
, fi je finiffois l'Article de l'Education
de Monfeigneur le Dauphin
fans vous parler de M.Milet qui en eft
le Sous- Gouverneur . Les Négotiations
dans lesquelles il a efté employé par
Mr. le Cardinal de Richelieu & par
Mr. le Cardinal Mazarin , tant dedans
que dehors le Royaume, font une marque
inconteftable de fon merité . Il eft
Marefchal des Camps & Armées du.
Roy, & a efté envoyé par Sa Majesté
en Allemagne & en Pologne , où il a
tres.utilement fervy.
Mr. Blondel qui enfeigne les Ma
thématiques à Monfeigneur le Dauphi
, F 6
132 LE MERCURE
phin , eft auffi Marefchal de Camp.
On l'a employé quelque temps aux Indes.
Il a efté Capitaine de Galere & de
Vaiffeau , & Envoyé extraordinaire à
Conftantinople ,en Suede, & aupres de
l'Electeur de Brandebourg. Il a beaucoup
de literature , & a fait plufieurs
Livres qui n'en laiffent point douter.
Il en a mis au jour quelques autres de
Fortifications & de Mathematiques ,
fort eftimez des François & des Etrangers.
Il a travaillé en particulier aupres
du Roy , qui le confidere . C'eſt
Juy qui a fait le nouveau Plan de Paris,
& qui a donné les Deffeins des nouvelles
Portes , & du nouveau Rampart
en forme de Cours .
·
Je ne vous diray rien de Mr. Sylveftre
qui a montré à deffigner à Monfeigneur
le Dauphin , & qui eft un
tres-habile Homme dans fon Art, auffi
-bien que tous les autres Maiftres
qui ont de l'employ aupres de ce jeune
Prince.
- Selon l'ordre des chofes , vous de
vriez
GALAN T. 133
vriez trouver icy un grand Article de
Guerre ; car qui auroit crû qu'apres
nous avoir laiffé faire une fi glorieuſe
Campagne , les Ennemis n'euffent ofé
profiter de la fatigue de nos Troupes ,
& n'euffent fait tant d'apprefts & de fi
puiffantes jonctions , que pour mieux
relever les avantages de la France , en
faifant voir quatre Armées , plus fortes
à la verité que les noftres , mais trop
foibles encor pour nous attaquer , tous
affoiblis que nous devions eftre par nos
Conqueftes du Mois de Mars? C'eftoit
un Torrent capable de tout entraîner ,
fi trouvant une Digue à l'épreuve de
fa plus redoutable furie , il n'euſt efté
contraint de fe renfermer , & de confumer
fes inutiles efforts à bondir contre
luy -mefme par l'impoffibilité de
s'étendre. Voyez, je vous prie, quelle
eftoit leur Armée de Flandre. Vous
y trouverez les forces de huit ou neuf
Puiffances Souveraines , dont quel
ques-unes fe font autrefois defendues
feules contre la France , & dont
les.
134
LE MERCURE
•
les autres ont efté affez fortes pour ſecouer
le joug de l'Eſpagne, & la réduire
apres plus de quarante années de
guerre , à ceder à des Sujets revoltez
Pindépendance qu'ils ufurpoient. Si
vous voulez reflechir fur l'Armée qu'ils
avoient en Allemagne , quels progrés
ne croirez- vous point qu'elle ait dû faire?
Elle eftoit compoſée de ces vieilles
Troupes de l'Empereur qui ont fi fou
vent batu les Ottomans;de ces intrépi
des Cuiraffiers dont le feul nom infpire
de la terreur ; de ces Hommes fortis
de Familles qui n'ont jamais eu d'autre
habitation que le milieu d'un Camp ,
& qui nez au bruit de la guerre de meres
auffi endurcies au travail que leurs
Peres, n'ont prefque point veu de Villes
que pour les affieger ou les défen
dre, de Villages que pour les brûler a
pres les avoir pillez , ny d'Ennemis que
pour les traiter auffi impitoyablement
qu'ils traitent les Turcs , pour qui l'habitude
de verfer du fang les a dépouilleż
de toute forte d'humanité. Ils ne
pou
GALAN. T.
435
pouvoient eſtre plus avantageufement
foûtenus que par les vieilles Troupes
de Lorraine , qui ayant appris leur meftier
fous leur defunt Duc, grand & rufé
Capitaine s'il en fut jamais , n'eftoient
pas moins accoûtumées qu'eux
aux incendies & au pillage. On fçait
mefme que c'eftoit une neceffité pour
elles de chercher a vivre de rapines ,
puis qu'elles ont eu rarement une autre
folde. Joignez à cela qu'ayant combatu
par tout fous leur Prince , ou ayant
efté lottées par luy à divers Etats, elles
fçavent tous les Païs , & qu'ainfi il leur
eftoit aiſé de ne faire point de fauffes
marches. Il ne l'eftoit pas moins à
l'Armée des Cercles commandée par
le Prince de Saxe-Eifenach , de montrer
que les forces de tant d'Etats qui
la compofoient ne s'eftoient pas inutilement
unies. Elle paroiffoit redoutable
, &feftant fur les bords de fon Païs,
elle ne devoit manquer de rien . Pour
celle de Catalogne , ma derniere Lettre
vous adeja marqué l'état où ellefe
trou136
LE ME. R. C. URE
trouvoit, quand les Efpagnols prétendant,
faire une grande diverfion de ce
cofté là eurent anaffé de nombreuſes
Troupes , d'autant plus confidérables,
qu'elles eftoient formées de la plus
grande partie de la Nobleffe de leurs
Royaumes , qui avoit abondance de
toutes chofes. Si vous me demandez
ce que ces quatre grandes Armées ont
produit , apprenez -le de nos Ennemis,
qui avouent euxmefmes qu'elles n'ont
rien fait. Nous fommes fi accoûtumez
à leur voir perdre tout le temps de la
Campagne , que nous commençons à
n'en eftre plus furpris ; mais qui viendroit
d'un nouveau Monde , & apprendroit
tout d'un coup que tant de
forces liguées de tous coftez contre le
Roy, n'auroient ny empefché fes Conqueftes,,
ny reparé leurs pertes par
aucune entrepriſe avantageufe , ou regarderoit
fes triomphes comme des
triomphes fabuleux , ou feroit perfuadé
que la France feule eft auffi puiffante
que le tefte de l'Europe enfemble. Nos
grands
་
GALAN T. 137
grands fuccés donnent affez fujet de
le croire ; mais quel que foit le coura
ge de nos Troupes , & quelque prudence
qui ait accompagné la valeur
de nos Genéraux , il a fallu , pour les
remporter , que le Prince dont les ordres
font tout mouvoir , n'en ait ja
mais donné que de bons ; que le Miniftre
qui agit fous luy , les ait toûjours
fait executer à propos ; que la préyoyance
n'ait manqué en rien ; que les
vivres , que l'argent , que tout ait efté
fournyjufte , & avec tous ces avantages
, nous fommes encor obligez de
reconnoiftre qu'il y a eu quelque chofe
de plus qu'humain dans la conduite
d'un Prince , dont le Ciel benit les
armes , & dont il prend vifiblement
foin apres nous l'avoir donné,
Cette verité vous fera fenfible ,
quand vous ayant appris en peu de
mots les rencontres des Partis &
les divers mouvemens de toutes les
Troupes ennemies depuis ce que
je vous en écrivis la derniere fois ;
>
je
138 LE MERCURE
je vous auray fait remarquer que quatre
grandes Armées ont moins fait pendant
cette Cainpagne que la feule Garnifon
de Maftric. Voyez apres cela fi on
n'a pas lieu d'admirer la France , le
grand Prince qui la gouverne, les Miniftres
qu'il employe , les Commandans
de fes Armées , fes Officiers , fes
Soldats , & de dire que fi nous fouhaitons
la Paix , ce ne peut eftre que par
bonté pour nos Ennemis , puis que la
Guerre nous eft une continuelle occafion
de Victoires.
Je reprens la Levée du Siege de
Charleroy, dont j'ay de nouvelles particularitez
à vous dire. A l'arrivée des
Enneinis , Mt. le Comte de Montal eftoit
à cheval, hors de la Place pour les
obſerver. Il fit bruler quelques maifons
écartées dont ils auroient pu fe fervir,
& on acheva une Demy- Lune & des
Retranchemens paliffadez a la tefte de
deux Digues . Il y en eut une autre coupée.
Les Affiegeans couvrirent le
Quartier du Prince d'Orange par quatre
GALAN T.. (139
tre Redoutes. Jamais il n'y eut de Lignes
fi eloignees d'une Place que celles
qu'ils firent. Monfieur de Combron
'Ingénieur , qui s'eftoit chargé d'un
Billet pour Monfieur de Montal ,
trompa l'Armée ennemie, & la traverſa
veſtu en Soldat d'un de Leurs Regimens.
Ce Billet marquoit l'arrivée de
Monfieur le Marquis de Louvoys. On
tira le Canon de la Place pour faire
connoiſtre qu'on l'avoit reçeu. On y
témoigna beaucoup de joye de lavenue
de ce vigilant Miniftre, & toute noftre
Armée fit éclater celle qu'elle en reffentit.
Sa diligence, & celle que Monfieur
le Duc de Luxembourg fit faire
extraordinairement à fes Troupes, mirent
l'épouvante dans le Camp des
Ennemis. Mr. Chéladet Capitaine du
Regiment de M. de Montal , les alla
reconnoiftre avec quarante Maiftres.
Il fut foûtenu de quelques autres , & fe
retira apres la décharge qu'il fit fur une
petite Garde. Les Affiegeans reprirent
courage & firent travailler a leurs
Lignes
140
LE MERCURE
Lignes avec grand empreffement ; mais
cette ardeur leur dura peu . Leurs
Bombes & leurs Boulets furent chargez
des le lendemain , ils firent partir
leur Canon & leurs équipages , & prirent
le chemin de Bruxelles. Ils le prirent
eux-mefmes un jour apres. Mr. le
Marquis de Montal Fils du Comte de
ce nom , en fut avertir Mr. le Duc de
Luxembourg & Mr. le Marquis de
Louvoys. On ne pût joindre les Ennemis
, parce que le Pont fur lequel ils
avoient paffé la Sambre fe trouva défait.
Les Moufquetaires de Mr. de Larriez
& Mr. le Comte de Montal , avec
les Moufquetaires & les Grenadiers du
Roy, les fuivrent. Le Regiment de
Montal , & les Dragons , pafferent au
gué , mais ce fut inutilement , la peur
leur avoit donné des aifles , & jamais
Fuyards n'en eurent de fi legeres.
Leur Infanterie ayant paffé le Piéton
avec une diligence incroyable fur deux
Ponts qui furent rompus , ils gagnerent
les Bois , & fe mirent à couvert
de
GALANT. 141
de la pourfuite des Noftres . Ils avoient
tenu Confeil de guerre avant que de lever
le Siege , & trois chofes leur en firent
prendre la réſolution . Ils avoient
fçeu le bon état de la Garnifon & de
la Place , & ne doutoient que M. de
Montal ne leur en difputaft vigoureufement
les approches. La difficulté de
recevoir des Convois qui leur efloient
coupez de tous coftez les embaraffoit ,
& ils ne s'eftoient pas attendus à voir
fitoft arriver, nos Troupes. On peut
dire à l'avantage du Prince d'Orange ,
que jamais il n'a conclu à rien de fi judicieux
qu'à la Levée de ce Siege ,
auquel il ne pouvoit s'opiniâtrer fans
faire périr fon Armée. Dés qu'elle
eut efté réfolue par toutes les voix ,
on mit en délibération quelles Troupes
feroient à l'Arriere- garde. Le
Lieutenant General Chauvet , commandant
celles de Brunfvic & d'Ofnabruc
parla le premier & dit qu'il n'avoit
ordre de les expofer que pour un Siegé
ou une Bataille, Le Commandana
?
de
142 LE MERCURE
de Munfter s'excufa fur les meſmes raifons
; & le Prince d'Orange ayant voulu
engager le Duc de Villa- Hermoſa à
faire ce que les deux autres refufoient ,
il s'en défendit fur le péril où feroit le
refte des Païs du Roy fon Maistre , fi
fes Troupes eltoient défaites
par les
François. Comme ils ne pûrent s'accommoder
qu'en tirant au Sort, il tomba
fur le Duc de Villa-Hermofa. Le
chagrin qu'il en eut luy fit imputer la
Levée du Siege au Prince d'Orange.
Ce Prince en fut piqué , & pour repouffer
l'injure , il luy dit affez fierement
, Que s'il avoit autant de François
dans fes Troupes qu'en avoient eufes Anceftres
, il viendroit plus aisément à bout
defes entreprifes. Il eut raifon de fe fâcher,
on l'infultoit apres luy avoir manqué
de parole, en ne luy fourniffant pas
tout ce qu'on luy avoit promis pour le
Siege qui caufoit leur démeflé . Cette
difpute n'empefcha pas ce Prince de
propofer le Siege de Maftric ; mais le
General Efpagnol s'y oppofa , & dit
que
GALAN T.
143
que l'Armée du Roy qui feroit libre
pendant ce Siege , feroit de nouvelles
Conqueftes en Flandre. Cependant
ces Generaux ne pouvant fe réfoudre à
finir la Campagne fans aucun exploit ,
attaquerent la Ville de Binch . C'eſt
une de ces Places qui n'eftant point
fortifiées , font toûjours aux moindres
Corps de Troupes qui paflent aux environs
. lls firent venir un Mortier &
du Canon , & n'eurent befoin que de
quatre à cinq mille Hommes pour en
forcer foixante & dix qui la gardoient.
Ils la brulerent pour marque de leur
victoire, & auffi- toft Meffieurs le Duc
de Villeroy, de Sourdis , & de Chamilly,
furent commandez pour aller bruler
les Fauxbourgs de Gand , en reprefaille
de cet incendie. Cette particularité
vous fait voir que les François
nefont jamais rien qu'avec juftice , &
que s'ils fe portent à quelqu'une des
horreurs qui fuivent la Guerre , ilsy
font toûjours contraints par leurs Ennemis.
Voicy comme fe pafferent les
cho144
LE MERCURE
choles . Mr. le Duc de Villeroy fut à
Belne entré dans le Païs de Vaës , que
fe Grand Bailly de Gand eftant venu
au devant de luy , l'affura du payement
des Contributions dont on eftoit con-.
venu l'année derniere , & luy demanda
trois heures pour s'en acquiter. Sa demande
luy fut accordée ; & M². de Vil.
leroy, apres avoir attendu plus de temps
qu'il n'avoit promis , fit mettre le feu à
un Chafteau. Perfonne ne revint ; ce
qui l'obligea à le faire mettre encor à
un des Fauxbourgs de Gand , & enfin
tout s'accommoda par le retour du
Bailly qui paya la fomme arreftée. Pendant
ce temps , plufieurs Détachemens
avoient efté faits pour empefcher les
courfes des Ennemis . Mr. de Quincy
eftoit d'un cofté , Mr. de S.Rhut d'un
autre, & M. le Comte de S. Geran
fous Athjayant ordre de s'avancer vers
Valenciennes , fi les Ennemis tournoient
de ce cofté- là . C'eft ainfi que
Mr. de Luxembourg prévoit à tout
avec une vigilance merveilleufe. Il
s'eftoit
GALAN T.
145
s'eftoit avancé luymeſme avec M². de
la Cardonniére , à une demy lieuë de
Bruxelles ; & quoy qu'il n'euft pas dix
mille Hommes avec luy , fa prefence
mit une telle épouvante dans cette
grande Ville , que le Confeil des
Bourguemeftres s'y affembla auffitoft.
Quelques- uns d'entr'eux fe croyant
abandonnez des Eſpagnols , eftoient
d'avis qu'on députaft à ce General ,'
mais quatre mille Hommes des leurs
qui fe jetterent dans la place , leur firent
changer de deffein.
Quoy que les noftres euffent apperçeu
ces Troupes au dela de l'Efcaut ,
il fut impoffible d'aller à elles à caufe
de nos Ponts qui n'eftoient pas prefts.
Cette courfe eut le fuccés qui l'avoit
fait entreprendre , puis qu'elle divifa
les forces des Ennemis. Il y eut quelques
coups donnez, Monfieur le Comte
de Soiffons qui ne voit point de péril
où il y a de la gloire à acquerir
fit paroiftre la bouillante ardeur qu'il
ne manque jamais d'avoir dans ces
Tome VII. G for-
, y
ï46
LE MERCURE
fortes d'occafions ; mais fon courage
fut fatal à un Gentilhomme des fiens
qui le fuivit toûjours de pres , & qui reçeut
un coup de Moufquet à la jambe
gauche , qui luy a caffé le petit os entierement
, & le gros à moitié. Comme
il eft fort aimé , fon malheur interefla
les principales Perfonnes de l'Armée ,
& Mr. de la Cardonniere en particulier
. Monfieur le Comte de Soiffons
qui l'eftime , en fut touché fenfiblement
, & aida luy- mefme à le porter
dans une Cabane de Païfans . Ill'y fit
penfer, & voyant que fes mouchoirs
qu'il donna ne fuffifoient pas, il déchira
jufqu'à fa chemife pour le fecourir.
Comme vous eftes bienfaifante & genereufe
, je ne doute point , Madame ,
que vous ne trouviez ce Prince` auffi
louable par ces marques de bonté pour
une Perfonne qui eft à luy , qu'il vous le
paroift par tant de chofes qui le rendent
digne des grands Noms qu'il porte, Le
Gentilhomme dont je vous parle eft
Mr. de Maulou , qui danfoit d'un fibel
air,
GALANTH
I 147
coup
T
air, & qui chante avec une fi grande ju
fteffe. 11 s'eft diftingué en millé endroits
par fes bonnes qualitez , & on ne
peut avoir plus d'Amis illuftres qu'il
en a, ny plaire à plus d'Amies railonnables.
Cet accident a touché icy beaude
Gens, & Madame la Princeffe
de Carignan qui s'eftoit privé de luy
pour donner à Monfieur le Comte de
Soiffons , fon Petit- Fils , un Homme
affuré qui ne l'abandonnaſt jamais , a
fait paroiftre affez ouvertement l'eftime
qu'elle en fait, par la douleur qu'elle
a témoignée de fa bleffure. Si Bruxelles
a eu de la terreur d'un cofté , Anvers
a tremble de l'autre . Mr. de Rofamel
ayant ellé détaché par Mr. de la Cardonniere
avec cent cinquante Maiftres
pour aller fçavoir fi les Ennemis n'avoient
aucunes Troupes en Corps , s'ac
quita de cet employ avec une bravoure
finguliere. Il eftoit obligé de paffer de
yant un Fort qui n'eft qu'a demy heure
d'Anvers . Les Ennemis luy deinande
rent le Qui vive ? Il répondit , Orange.
G 2 On
148 LE MERCURE
On s'informa de quel Regiment il
eftoit , il en nomma un ; fur ce qu'on'
voulut fçavoir ce qu'il alloit faire , il dit
qu'il eftoit envoyé par le Prince d'Orange
pour porter des nouvelles au
Gouverneur d'Anvers. Il fut crû fur.
fes réponſes , & les Ennemis l'ayant
laiffé paffer , il arriva à la Barriere de
cette Ville. On luy fit les mefmes queftions
, & apres qu'il eut repondu les
mefmes chofes qu'il avoit dites à ceux
du Fort , la Barriere luy fut ouverte. Il
y entra, & fit tuer un Sergent avec trois
Qu quatre Soldats , & mettre le feu à
quelques Batteaux qui étoient proches.
La Ville fut alarmée . Les Habitans
prirent les armes , croyant que cet Offcier
eftoit fuivy de toutes nos Troupes .
Il fe retira par le mefme chemin qu'il
avoit tenu en venant , & demanda à
ceux qui gardoient le Fort , s'ils ne vou
loient rien mander au Prince d'Orange
, ou a quelques Officiers de fon Armée.
Ils ne mirent aucun obſtacle a
for retour , & pour les en remercier, il
ranGALAN
T. 149
rangea
fa Troupe en Efcadron au de la
du Fort , & par une falve fort gaillarde,
il leur fit connoiftre ce qu'il eftoit.
Les Ennemis ne font venus a bout
d'aucun de leurs deffeins , quelque peu
confidérable qu'il ait efté. Ils vinrent
cès derniers jours avec grande diligence
pour couper Mr. de Joyeuſe qui
commandoit un Corps feparé , aſſez
éloigné de Mr. de Luxembourg , mais
ils réüffirent a leur ordinaire. -Voila
jufqu'a aujourd'huy la Campagne de
Flandre des Ennemis. Ils l'ont commencéepar
la perte d'une Bataille, continuée
par de redoutables apprefts &
des menaces d'affieger nos plus fortes
Places , & finie par la prompte Levée
du Siege de Charleroy. Le refte de la
noftre a efté employée de ce colté- là ,
a faire payer des Contributions a tout
ce qui refte de Païs aux Efpagnols , &
a quelques endroits de celuy des Hollandois
; & ces Braves qui devoient
tout prendre , font contraints de féparer
leurs forces pour couvrir ce qu'ils
G3 crai150
LE MERCURE
craignent que nous ne leur emportions .
L'Armée de l'Empereur, toute formidable
qu'elle eftoit, n'a pas fait de plus
grands progrés. Vous l'avez déja veuë
bien au dela de Moufon , Village fans
Habitans , dont elle s'eftoit emparée ,
& qu'elle fut obligée d'abandonner
pourfuivie dans fa retraite , & faifant
toûjours quelque perte confiderable,
Elle a efté fouvent reduite à s'arrefter
dans fa marche , par la crainte d'eftre
attaquée ; & ces vieux Soldats aguerris
n'ont pas crû quelquefois eftre en feu
reté dans leurs Quartiers, Ils rompent
leurs Ponts par tout où ils pallent , ce
n'eft pas chercher le combat. Il eft
vray que le dépit de fe retirer apres
tant de fatigues inutilement foufertes ,
leur a fait brûler des Eglifes , celle de
Boymontien eft une preuve ; mais hors
les incendies , les moindres chofes leur
font difficiles . Ils n'ont ofé attaquer la
Petite Bierre , ny Phalsbourg. Ils ne
peuvent aller en Alface fi facilement
qu'ils l'avoient crûolls cherchent à vivre,
GALAN T. 151
vre, & Monfieur le Marefchal de Crequy
eft toujours affez pres d'eux
pour
faire avorter tous leurs deffeins . Il envoya
dernierement Mr. d'Enonville
Colonel du Regiment dés Dragons de
la Reyne, avec fon Regiment , pour fai
re fortir du Chafteau de Dimerenken
la Garnifon qui eftoit dedans. Comme
elle refufa de fe rendre , Mr. le Marefchal
détacha deux cens Hommes d'Infanterie
commandez par M. de Cour→
celles , qui d'abord qu'il fut arrivé, leur
fit entendre qu'il avoit deux mille
Hommes de pied avec du Canon , &
qu'il les feroit tous pendre s'ils refiftoient.
Cette adroite menace les éton
na tellement , que fans examiner s'ils
la devoient craindre , ils mirent les ar
mes bas, & ferendirent Prifonniers de
guerre . Il y avoit plufieurs Païfans dans
ce Chafteau , qui en fortirent avec la
Garniſon . Mr. de Courcelles s'acquit
beaucoup d'eftime par cette conduite
& Mr. le Marefchal l'en loua fort en
prefence des Officiers Generaux , Les
G4
En152
LE MERCURE
Ennemis avoient pris la route de cette
Place , mais ils s'en retournerent , apprenans
que nous en eftions maiſtres.
Ils s'épargneroient quelquefois bien
des peines , s'ils le faifoient mieux inftruire
des chofes. Un Lieutenant du
Regiment d'Auvergne a défait une de
leurs Gardes, tué cinquante Hommes,
pris le Commandant , & emmené
vingtcinq Chevaux. Ils ont abandonné
la Sarre & tous leurs deffeins , &
marchent dans un Païs ruiné. 11 n'y
a pas la moitié de l'Armée qui garde
Les rangs. En arrivant , pour commencer
leur Campagne , le Prince ,
Charles avoit mis fur fes Guidons ,
Nunc aut numquam. Vous fçavez, Madame
, ou vous le devez fçavoir pour
l'apprendre à vos Amies , que ces trois
mots Latins fignifient , Maintenant , ou
Jamais. Voicy une façon de Rondeau
qu'un Homme d'auffi bonne humeur
que ſpirituel , a fait là - deffus .
Uncaut nunquam eft la Deviſe
Quenos unemis avoientpries
Croyant
GALAN T. 153
Grojant tout rangerfous leurs Loix ;
Et cependant depuisfixmois
Ils n'ont fait aucune entreprise.
Pourjuftifierun tel choix,
Ilfaudroit quefur les François
Quelque Place euft eftéconquife,
Nunc.
Apres que le plus grand des Rois
En plein Hyver en apris trois,
Malgré la gelée & la bife,
L'Allemand & le Hollandois
Doivent rougir de leurs Exploits,
Aut nunquam
.
Je devrois vous parler icy des Ar
mées de Monfieur le Baron de Monclar,
& de celle des Cercles , à laquelle
nous avons fait repaffer le Rhin ; mais
comme je ne vous en ay encor rien dit
dans aucune de mes Lettres, je referve
à vous faire un Recit entier de cette
Campagne dans ma premiere, afin que
vous en appreniez en mefme temps le
commencement & la fin. Quant à
l'Armée de Catalogne , le repos des
Ennemis vous fait mieux voir que
G 5
tout
154
LE MERCURE
ces ,
tout ce que je vous en pourrois dire,
qu'il faut qu'ils ayent efté bien batus,
puis qu'apres avoir amaffé tant de forils
n'ont rien entrepris depuis l'avantageuſe
Retraite de Monfieur le
Duc de Navailes. Voyez , Madame,
par ce détail , fi je n'ay pas eu raiſon
d'affurer que la feule Garnifon de Maftric
avoit plus fait que tant de milliers
d'Hommes . Elle a brûlé des Villages
dans le Pays d'Elfe , appartenant au
Duc de Neubourg. Elle en a brûlé
dans celuy de Juliers , avec les Villes de
Zittard & de Tongres , en reprefailles
de Moufon ; car, comme je vous l'ay
fait remarquer d'abord , les François
repouflent , mais ne commencent jamais
l'infulte. M. de Melac Colonel
de Cavalerie , a mis auffi le feu à trois
Chafteaux des environs de Zittard,fansque
le Major General Spaên qui commande
un Corps d'Alliez formé feulement
pour s'opoſer à la Garniſon de
Matric, ait pû l'empefcher ny rompre
fes Partis qui reviennent tous les jours
char
GALAN T. I
155
chargez de butin. Tout le Païs de Juliers
& de Gueldres l'apprehende , &
celuy de Cologne eft d'accord avec elle
pour les Contributions.
Les Rencontres de Mer ne nous
font pas moins glorieufes que les Attaques
de terre. Il y a dix ou douze jours
qu'une Efcadre d'Ennemis parut devant
Fecam , compofée de cinq Fregates
Oftendoifes de 36. de 34. de 28.
de 24. & de 12. Pieces de Canon , Elles
chaffoient un Vaiffeau nommé lë
S. George, de 200 Tonneaux , de 22 .
Pieces de Canon , & de 120. Homines
d'équipage, commandé par le Capitaine
d'Ohier de Dieppe , appartenant à
divers Particuliers , & fur tout au Sieur
Rouxel de la mefme Ville. On l'avoit
deftiné pour les Indes . Sa charge montoit
à cinquante mille écus, & le Baftiment
en vaut trente mille . Son bonheur
voulut qu'il vint échouer devant
le petit Fort , & que cinquante jemes
Hommes qui s'y jetterent auffitoft ,
joignirent a ceux de l'Equipage. Mr. le
G 6
fe
Duc
156
LE MERCURE
Duc de S. Aignan avoit donné le commandement
de ces cinquante Hommes
de Fecam a Mr. Godefroy , qui
eft un tresbrave Soldat , & qui fit des
merveilles en cette occafion . Cependant
les cinq Frégates ayant le Pavillon
François , tirerent environ cent
coups de Canon a ce Vaiffeau, & comine
c'eftoient tous Boulets a deux teftes
, ils couperent force cordages ; &
force Maneuvres avec l'Echelle , donnerent
huit coups dans le corps du Baftiment
, emporterent la cuiffe a un
Matelot , & percerent quelques Maifons
des coups qui échaperent. Les
Frégates tinrent en fuite une efpece de
Confeil , apres lequel remettant le Pavillon
d'Eſpagne , elles revinrent furieufement
a la charge, & quafi a la portée
du Piftolet. Le Combat dura cinq
heures , & elles tirerent du moins cinq
cens coups de Canon , & deux mille de
Moufquet , pendant que ceux du Vaiffeau
les attendoient a l'abordage , le Sabre
a la main , & que deux Pieces de
CaGALAN
T, I 157
L
Canon , feules en état de cinq qui font
dans le Fort , leur tirerent cent cinquante
coups. Leur Amirale & l'autre
grande de 34. furent percées de cinq
ou fix coups a l'eau , ce qui les obligea
de quiter le Combat l'une apres l'autre
, & d'eftre longtemps fur le cofté
pour reparer leur dommage. Tout le
monde fit fon devoir par les ordres de
M³,de Longueil Mr , qui , quoy que malade
, fit tres- bien de faire défendre le
Vaiffeau avant l'arrivée de Mr. de
S. Aignan , lequel ayant appris cette
nouvelle , & jugeant par le lieu où les
Frégates demeuroient, qu'elles ne manqueroient
point de revenir avec la marée,
partit du Havre, gagna Fécam toute
la nuit, & en y arrivant le matin, apperçeut
les deux grandes Frégrates fousvoile
qui revenoient vers le Vaiffeau .
Comme le péril ne l'a jamais étonné ,
il y monta par les cordes du dehors ,
& les Ennemis s'eftant approchez peu
alpeu, ils fe tinrent encor quelque temps,
à la veuë de Fécam , & difparurent
tout
158
LE MERCURE
• tout à fait en (uite . Alors M. de S. Aignan
, qui vouloit braver les Ennemis
dans leur retraite , opina à remettre le
Vaiffeau à flot , & à ne leur point cacher
fa route. Apres qu'il eut tiré tout
fon Canon par fon ordre , il mit à la
voile fur les huit heures du foir , & ce
Duc ayant repris le chemin le long de
la Cofte , arriva au point du-jour au
Havre en mefine temps que le Vaiffeau.
Jugez , Madame , de la joye des
Intereffez , & du Capitaine qui le
croyoient perdu fans refource. Tous
ceux qui ont eu part à cette Action , en
ont reçeu beaucoup de loüanges .
Mr. l'Abbé de Coffe , Gentilhomme
de Marſeille , & Frere d'un Capitaine
de Cavalerie du mefme nom , entra dés
le foir dans le Vaiffeau pour partager le
plaifir & la gloire de cette defenfe. On
a fçeu d'un Capitaine Anglois arrivé
depuis cette Attaque , qu'il avoit rencontré
les cinq Fregates avec leurs Maneuvres
en grand defordre,fur tout l'Amirale,
qui avoit plufieurs coups a l'eau,
tout
GALAN T.
159
tout fon Arriere brifé , & force Gens
hors de combat. Les Ennemis luy ont
dit que ce qui leur avoit fait conclure
leur retour, eftoit qu'ils avoient connu
les Gardes de M. de S. Aignan, & que
s'eftant apperçeus avec leur longue
veuë, qu'il montoit luy- mefme dans le
Vaiffeau , ils s'eftoient bien imaginez
qu'on n'oublieroit rien pour fa defenfe.
Ce témoignage eft bien glorieux pour
ce Duc, qui joignant la liberalité a tant
d'autres vertus qui l'accompagnent, né
fe contenta pas de recompenfer ceux
de l'Equipage par des louanges , mais
leur donna de l'argent pour s'eftre fi dignement
acquitez de leur devoir . Ce
fut la-deffus qu'un agreable Efprit de
Fecam fit ces deux Vers en parlant de
fuy a luy-mefme.
Illes mit en état de ne craindre plus rien,
Et les récompenfa d'avoirfauvé leur Bien.
1
Les principaux Intereffez ont efté ravis
de la maniere dont ce Duc c'est
pris pour fauver leur Vaiffeau contre
toute
160 LE MERCURE
toute apparence , & mefme contre leur
attente.
C'est vous entretenir trop longtemps
de Guerre. Je change de matiere
, & paffé à un Sujet de Procés qui
eft arrivé icy depuis peu , & qui vous
paroiftra affez extraordinaire. Un Gentilhomme
paffant à pied dans la Ruë
avec deux Laquais , ſe ſentit couvert
d'eau qu'on luy jetta tout- à - coup d'une
Feneftre. Il leva les yeux en haut pour
voir l'Autheur de l'infulte , & apperçeut
un gros Singe qui ayant pris plaifir
à l'arrofer , prétendoit encor fe divertir
à luy caffer la tefte d'un Pot qu'il
tenoit , Le Gentilhomme évita le coup
en reculant , & ne fut pas moins chagrin
de la méchante odeur que contracterent
fes cheveux en un moment ,
qu'il avoit eſté furpris de la fubite inondation.
Les Laquais qui mirent leur
honneur à vanger leur Maiſtre , remaſferent
les débris du Pot , & penfant les
jetter contre ce malicieux Animal qui
faifoit des gambades en grinçant les
dents ;
GALAN T. 161
dents ; ils les jetterent malheureuſement
de travers contre un grand Miroir
qui eftoit attaché à cofté de la Feneftre.
La Maiſtreffe du Logis entroit
alors dans fa Chambre . Elle eftoit fuperftitieuſe
& avare. Le bruit du coup
l'inftruit de fa perte , & un Miroir
caffé la fait foufrir doublement . Elle
crie au meurtre . Grande rumeur dans
le voifinage . Son Cocher fort avec
trois Laquais armez de tout ce qu'ils
peuvent rencontrer ; ils donnent fur
ceux du Gentilhomme , qui fe croit
obligé de les fecourir. L'un eft renverfé
par terre, l'autre a le bras percé d'une
Broche , & l'Epée du Maiftre auroit
peut- eftre eu peine à le garantir luymefme
des longues Armes qu'on luy
oppoſoit , fans un vieux Confeiller qui
les fepare , & qui interpofe fon autorité
pour prendre connoiffance de l'affaire.
La Dame qui fçait que le Gentilhomme
luy parle , vient promptement
luy porter fa plainte . Elle ne demande
pas feulement qu'on luy paye
fon
162 LE MERCURE
fon Miroir caffé, elle veut qu'on luy réponde
de tout ce qui luy doit arriver de
finiftre apres un accident de fi trifte augure.
Le Gentilhomme de fon cofté
n'a pas de legeres pretentions. Outre
fon Laquais percé de la Broche , qu'il
faut qu'on luy rende fain & fauf, il foûtient
qu'on luy doit faire raifon de l'infection
de la Chevelure. Le Confeiller
les écoute , & fans vouloir prononcer
, quoy qu'ils le faffent Arbitre du
diferend , il porte la Dame à fe confoler
de fon Miroir , & le Cavalier a fe
mettre en frais d'Effences pour reparer
le defordre de fes cheveux . Je ne fçay
fi la Dame qui eft un peu obſtinée , en
voudra demeurer la, mais je croy qu'en
bonne juftice le Singe devroit eftre
condamné aux defpens . Cependant le
Gentilhomme s'eft diverty de fon
avanture , en l'écrivant à une Dame
qu'il eftime tres- particulierement . On
peut croire que cette eftime va loin, &
que l'intelligence eft forte entr'eux ,
puis qu'il luy a envoyé ſon Portrait
"
1
comGALAN
T. , 163
comme un prefervatif affuré contre le
chagrin de fon abfence. Il s'eft fait
peindre avec une Couronne fur la tefte,
pour avoir lieu de luy protefter galamiment
qu'il n'en veut une que pour la
mettre à fes pieds. La Dame en feroit
fort digne , ayant de la beauté , de l'efprit,
& affez de naiffance, pour n'eftre
pas embaraffé du rang où un femblable
préfent la mettroit . Je crains bien
pourtant que ce Portrait envoyé ne faſfeune
Affaire au Gentilhomme, car le
Paquet fut ouvert en prefence d'une
Dame d'un fort grand merite, à qui fes
hommages n'ont point dèplû , & qui
le confiderant affez pour luy avoir dit
fouvent qu'elle ne pouvoit vivre fans
luy , aura pû fe chagriner de ce qu'il
femble qu'elle ne foit pas la feule maiftreffe
de fon coeur. Ce Procés devroit
eftre plus redoutable au Cavalier que
celuy du Singe. La chofe le regarde,
C'est à luy d'y mettre ordre . Il a de
l'efprit , & comme il entend fort bien
raillerie , je ne doute point qu'en
ma164
LE MERCURE
matiere de voeux partagez , il ne trouve
moyen de la faire entendre aux
autres.
Le Mariage de Mademoiſelle Ricouart
d'Erouville , dont le merite eft
connu , ayant efté arrefté avec M. de
la Levretiere Gouverneur de Condé ,
elle y fut menée au commencement
de ce Mois , accompagnée de plufieurs
Dames de fes Amies. Il vint au devant
d'elle avec cinquante Officiers ,
& deux Compagnies de Dragons . Elle
entra a Condé au bruit du Canon ,
toute la Garnifon eftant fous les armes
, & les Hayes jonchées de Fleurs.
Elle fut haranguée par les Officiers de
la Ville , & par le Doyen a la tefte de
fon Chapitre , & marié dés la nuit
mefine dans la Chapelle de Mr. le
Gouverneur. C'eft un Homme qui a
tres-bien fervy. Il eft fort bien fait de
fa perfonne , a beaucoup d'efprir & de
complaifance , un grand Equipage .
& une tres-borne Table.
De Condé je retourne encor a Nimégue,
GALAN.T. 165
"
mégue , où mille plaiſirs nouveaux délaffent
tous les jours ceux qui prennent
le foin des grandes Affaires qui s'y traitent.
Les Filles de Mr. le Marquis de
Spinola , avec les Dames de leur fuite,
y reciterent dernierement un Opéra en
Italien. Tous les Ambaffadeurs , les
Ambaffadrices , & tous ceux qui ont
caractere de Miniftre , s'y trouverent ,
à la referve des Ambaffadeurs de Brandebourg
& de Hollande . Si j'apprens
des particularitez de ce Divertiffe
ment , je ne manqueray pas de vous
en faire part.
Je quite la plume , car à moins de
prendre cette réfolution tout- à- coup ,
je voy bien que je ne finirois pas. J'at
tens le retour du Roy , pour vous faire
un Journal entier des Divertiffemens
de Fontainebleau . Je vous le promets
fi remply , qu'il fera nouveau en beaucoup
d'endroits pour ceux - mefmes qui
ont toûjours esté fur les lieux. J'y joindray
un Adieu aux Mufes , dont je fuis
certain que vous ferez tres-contente ,
auffi166.
LE MERCURE, & C.
auffi-bien que de quantité d'autres Pieces
& d'agreables Hiftoires , que la groſfeur
de ma Lettre m'empeſche de vous
envoyer aujourd'huy. Pour vous confoler
de ce retardement , vous trouverez
dans mon Paquet la Seconde Partie de
l'Heroine Moufquetaire. Je fçay que
c'eſt vous faire un prefent que vous aimèrez
. Puis que la premiere vous a tant
plû , celle-cy ne vous doit pas moins divertir.
Il y a des chofes tres-finement
tournées , & l'Autheur ne fe peut tirer
avec plus d'efprit qu'il fait des matieres
qui font un peu délicates . Tout ce qui
regarde la Baronne de Saint Sauveur, eſt
fort plaifamment écrit ; & de la maniere
dont les Avantures de Chriftine-Saint-
Aubin font traitées , on n'a pas à fouhaiter
qu'elles finiffert fitoft . Réponſe , s'il
vous plaift , fur l'explication que vos
Amies auront donnée à l'Enigme que je
jeur propoſe.
.f
A Paris ce 30 Sept. 1677.
N donnera un Tome du Nouveau
Mercure Galant, le premier jour de
chaque Mois fans aucun retardement.
TATABLE
DES MATIERES.
Li
'Amour Commode. "
Hiftoire de la fauffe Provençale.
Le Roy donne á Monfieur le Marquis de Monta
negre l'agréement de la Lieutenance de Roy de
Languedoc.
Hiftoire de l'Enfant Ours .
L'Horloge des Amans..
Compliment de Monfieur de Roubin de l'Académie
Royale d'Arles, à Meffieurs de l'Académie
Françoife , en leur préfentant des Eftampes de
l'Obélifque élevé à la gloire du Roy dans la
Ville d'Arles.
Académie de beaux Efprits établie à Turin par
Madame Royale.
Autre Académie des Exercices du Corps , établie
par la meſme.
Enigme.
Ballade .
Hiftoire du Faux Milord.
Le nouveau Grand Vifir veut introduire de nouvelles
manieres de recevoir les Ambaffadeurs ,
dont il ne peut venir à bout.
Collation Inpromptu.
Reproche de n'aimer point affez.
Confitures données.
Paffion naiffante.
Hiftoire de l'Amant Cocher.
Vers Irreguliers pour le Roy.
Particularitez d'un Régal donné â Nimegue par
Mr. le Comte d'Avaux Plenipotentiaire de
France.
Compliment fait au Roy par l'Académie Françoife
, M. Quinaut Directeur de Compagnie
portant la parole.
Le Roy donne au Fils de feu M. le Comte de Coffé
la Charge de Grand pannetier de France.
Monfieur le Marquis de Foix eft reçeu Chevalier
d'Honneur de Madame.
Mon1
TABL E.
Monfieur de Matignon prefte Serment entre les
mains de Sa Majefté pour la Lieutenance de
Roy de Normandie.
Mort de M. le Preſident de Maiſons.
Mort de Madame de Puifieux.
Tout ce qui s'eft paffé dans l'Académie Françoiſe
le jour de la Diftribution des Prix , avec plu
fieurs particularitez qui regarderent l'Education
de Monfeigneur le Dauphin, & les grandes qualitez
de ce Prince. .
Inpromptu de M. le Duc de S. Aignau à M. le
Dauphin , fur le Chaſteau de S. Germain gravé
par ce Prince.
Autres Vers de M. de Tierceville fur le meſme
Sujet.
Suite des Nouvelles de la Guerre.
Rondeau fur la Devife que le Prince Charles fit
mettre fur les Guidons en approchant de Mets.
Une Efcadre de 5. Fregates Oftendoiſes attaque
devant Fécam un Vaiffeau Marchand eftimé
quatre-vingt mille efcus . Il eft fauvé par les
bons ordres de M. le Duc de S. Aignan.
Hiftoire du Singe.
.
Mariage de Mademoiſelle Ricoüart d'Erouville ,
& de Mr. de la Levretiere , Gouverneur de
Condé .
Opéra repreſenté à Nimegue par les Filles de
M. le Marquis de Spinola.
1
Fin de la Table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque
Contrefaçon dite « à la sphère » du Mercure de Paris.