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1677, 08, t. 6 (contrefaçon)
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LE NOUVEAU
MERCURE
GALAN T ,
CONTENANT LES
Nouvelles du mois d'Aouft
1677. & plufieurs autres .
TO ME VI.
Suivant la Copie imprimée
A PARIS ,
Chez la Veuve O. DE VARENNËS ,
au Palais, dans la Salle Royale ,
au Vafe d'Or , 1677.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS
ГІЯ АЯЛ
e
3
NOUVEAU
MERCURE
GALAN T.
TOME VI.
AMAIS commerce n'a
tant fait d'éclat que le noftre
, tout Paris en parla ,
toute la France s'en entre-
1
tient , il fait du bruit jufques dans les
Païs les plus éloignez , & cependant
la médifance n'en dit rien : il fatisfait
les plus critiques , & tout le monde
en fouhaite la continuation & nous en
donne fi publiquement des marques ,
& avec des manieres fi obligeantes ,
que nous manquerions de reconnoiffances
envers un nombre infiny de
Perfonnes du plus haut merite, fi nous
interrompions un commerce qui
plaift à tout ce qu'il y a de plus Illu- -
ftre dans le monde. Apres tant d'ap-
A 2 plau
4
LE MERCURE
plaudiffemens fi fouvent réïterez , je
vay , Madame , faire de nouveaux
efforts , pour ne vous mander rien
qui ne foit digne de voftre curiofité, &
je fuis feur que tout ce qui aura le
bonheur de vous plaire, fera eftimé de
toutes les Perfonnes de bon gouft . Je
commence par un Madrigal dont on
dit icy beaucoup de bien . Je n'en connoy
pas l'Autheur , mais fon Ouvrage
marque affez qu'il a de l'efprit, fans
qu'il foit neceffaire de rien dire de plus
pour le faire croire.
LE BERGER
ET LE PESCHEUR.
MADRIGAL.
UN Berger des Cofteaux , contre un Pefcheur
de Loire ,
Diputoit un jour la gloire
Des faveurs dont l'Amour daignoit les partagen.
Un Pefcheur , difoit - il , peut- ilfe foulager,
Lors qu'un tendre amour le preffe ?
Je veux qu'il ait une Maitreffe,
Mais
GALAN T. 5
Mais a t -il l'heure du Berger ?
Ah , luy dit le Pefcheur , quelle erreur eft la
tienne ?
Vn Berger a fonheure , un Pefcheur a lafianne;
Car lors quefur nos bords fleuris
Nousfomines tefte à tefte avecque nos Doris ,
Qu'au recit de nos feux leur tendreffe redouble ,
Et qu'une confufe langueur
Marque le trouble de leur coeur ,
Alors nous pefchons en eau trouble ,
Et c'eft là l beure du Pefcheur.
Si les Bergers feuls avoient l'avantagede
trouvertoûjours l'heure qu'on
fouhaite auffi - toft qu'on commence
d'aimer , on quiteroit fouvent des Palais
pour venir habiter leurs Cabanes ;
& la plupart de ceux que la Fortune
femble avoir mis au deffus des fouhaits
, fe croiroient malheureux , &
porteroient envie à leur bonheur . Il
n'eft rien qu'un Amant bien paffionné
ne fit pour toucher l'objet dont il
eft charmé. Rien ne tient dans un
coeur plus fortement que l'Amour , &
le Madrigal qui fuit fait voir qu'il fe
trouve des Amans qui ne veulent pas
guérir de leurs bleffures .
4
A 3
MA
G LE MERCURE
MADRIGAL.
B Elle Iris , je n'aime que vous ;
Quand je ne vous voy pas , rien ne mesemble
doux
Vous adorer toûjours est toute mon envie :
Glorieuxde mon mal , je n'en veux pas guérir; `
Pour vous feule j'aime la vie ,
Pourquoy mefaites vous mourir ?
Voicy un autre Madrigal que nous
devons encor à l'Amour.
MADRIGAL.
LE Refpect & l'Amour pleins deglace &de
flime,
Se font la guerre dans mon ame ,
Et ne fe eulent point ceder:
Mais , ôBeauté charmante & rare ,
Sije ne puis les accorder ,
Permettez queje les fepare!
Un Amour fans refpect fait toûours
de grandes entrepriſes ; c'eſt un
Enfant perdu qui va bien vifte , &
qu'il eft bien difficile d'arrefter . Il
pouffe fes affaires plus loin qu'on ne
croit
GALAN T.
croit dés qu'on luy a laiffé faire le premier
pas ; & qui veut empeſcher fes
progrés , ne luy doit d'abord rien pardonner.
Je fçay , Madame , que c'eft
voftre fentiment , & que vous eftes
ennemie declarée de ces Amans fans
refpect dont la trop grande hardieffe
declare toûjours la guerre à la pudeur.
Je vous ay promis une Lettre en
Chanfons , elles font toûjours fort à la
mode , mais on en trouve rarement
de bonnes. Des taifons particulieres
m'empefchent de vous envoyer entiere
celle dont je pretendois vous fai
re part. En voicy quelques Coupletsdont
vous devez eftre fatisfaite.
Bourée fur l'Air de A ta fanté.
D'Epuishuitjours
Tous les Amours:
Reviennent habiter le Chasteau de Versailles :
Sqavez-vous bien pourquoy?
C'est qu'ilsfuivent le Roy.
Sur l'Airde Le beau BergerTircis.
Apres avoirJoûmis
Trois des plus fortes Villes ,
A 4
Ren8
LE MERCURE
Rendu de nos Ennemis
Tous lesprojets inutiles ,
Des plaifirs plus tranquilles
Peuvent eftrepermis .
Surl'Air des Importuns.
Grace à Loüis , nous vous baiſons les mains ,
Conquerans Grecs , & Conquerans Romains,
Cherchez ailleurs qui celebre vos Faits ;
Dans un Printemps
Ilfait plus qu'en dix ans
Pous nefiftesjamais.
Les Couplets que vous allez voir
font de la mefme Lettre , mais ils ne
fuivent pas ces premiers.
Sur le Chant de Vous avez belle B ***
Si l'on ofoitaux Epoux ,
Ecrire d'unftile doux
le poufferous des Helas:
Mais ,6cheres Précieufes ,
Le bon air ne le veut pas.
Sur l'Air de le ne veux pas vous connoiftre.
Quelque tendrequ'on puiffe eftre,
Deslors que le Sacrement
Adécidé d'un Peut - eftre ,
Comme par enchantement
On voit bientoft difparoiftre
Et la Maiftreffe & l'Amaut,
Sur
GALAN T. 9
Sur l'Air de Buvons à nous quatre.
L'Amour en ménagé
Trouve peu d'appas .
On ne le mitonne pas ,
Et de l'Esclavage
Ileft bientoft las.
Puis que les Chanfons ont tant de
charmes pour vos belles Provinciales ,
je croy ne devoir pas quitter cette
matiere fans vous faire encor part de
deux qui font tombées entre mes
mains .L'Air de la premiere eft de Mr.
Boiffet ; les Paroles furent faites fur le
bruit qui courut que Monfieur retourneroit
à l'Armée peu de temps apres
que ce Prince fut atrivé à Paris , &
c'eft fur ce fujet que l'Autheur feint
que Madame s'adreffe à ce Prince
pour luy dire ce qui fuit.
CHANSON.
Ous quej'ay veu brûler d'uneflame fi belle ,
Et qui m'avezjaré de me garder la foy,
Ab que c'eft efire pufidelle ,
Qu'aimer plus la Gloire que moy ?
Si voftreprompt retour nefinit ma fouffrance ,
A 5
LA
10 LE MERCURE
La Parque va bientoft meranger fous fa Loy ::
Ab que c'eft avoir d'inconftance ,
D'aimer plus la Gloire que moy !
Les deux Couplets qui fuivent fon
pour Madamela Marefchale de Lorge.
L'Air en a efté fait par Mr. Dambroüys,
V
CHANSON.
Os charmes , belle Iris, font aisément connai- .'
fire
Que l'Amour est toujours le maître ,
Et que tous les Guerriers qu'on redoute le plus ,-
Sont ceux qu'il a plutoft vaincus.
Veftre Illuftre Héros , queplus d'une Victoire .
Arendu tout brillant de gloire ,
Soumis à vos appas , adore dans vos yeux
Amour leplus puiſſant des Dieux.
Apres vous avoir divertie par des
Vers dont le fens n'eft pas difficile à
comprendre , il faut que je vous en
envoye qui ne vous donneront pas
moins de plaifir , & qui embarafferont
agreablement voftre efprit. C'eſt
l'effet qu'ils doivent produire; & celuy
GALAN T. II
luy qui les a faits n'auroit pas atteint
le but qu'il s'eft propofé , s'il ne vous
faifoit refver quelque temps . Peuteftre
prendrez- vous tout cela pour un
Enigme ; vous aurez raifon , & la
voicy.
J.
E fuis en Liberté, fansfortir de Prifon ;
Fe fuis au Defefpoir , fans quitter l'Eſperance

Quoy que dans le Péril , jefuis en Affurance;
Jeparois en l'Armée , &fus en Garnison ;
Faypart fans lâcheté , mefme à la Trabifon 3
Te fers à la Richeffe autant qu'à la Souffrances
Ie préfide à la Rime , ainfi qu'à la Raiſon,
Et derniere en-Faveur , jefuisfeconde en Frauce.
Comme il n'eft rien degrand , ny de rare fans
Moy ,
Je ſuis & dans la Cour , & dans l'Eſprit du
Roy;
"
C'eft avec Moy qu'ilrit , qu'il s'entretient, qu'il
s'ouvre ,
F'affifte à fon Coucher , i'affifte àfon Réveil,'
Il mefouffre à Versaille , à Saint Germain , au
Louvre ,
Mais melaiffe à la Porte en entrant aú Confeil.
Je fuis premiere en Rang , & derniere à la
Cour,
A 6
72
LE MERCURE
&
l'envaux deux au Trictrac , &fuis bonne à la
Prime ,
Jefus tres innocente , & toûjours dans le Crime.
Paccompagne Amour, &termine lefour,
Je fers à la Peinture , à la Profe , àla Rime,
Fecours avec le Cerf,& vole avec l'Autour.
On me voit en Crédit ,Jans me voir en Eftime ;
Toujours , fans paffion , on me voit en Amour ;
Au milieu de Paris , je me trouve enfermée ,
Sans quitter un moment , ny le Roy , ny l'Armée
;
En Robe jepréfide , & j'entre au Parlement ,
l'ay dans tous les Arrifts une double Seance ?
Je fuis toujours préfente à la moindre Ordon
nance >
Et nemefuisjamais trouvée en Jugement .
Je ne fçay , Madame , fi en lifant
ces Vers vous en aurez dévelopé le
miftere ; les Enigmes font ordinairement
fur un mot comme Montre ,
Epée, Miroir , ou quelque autre ;
&celle- cy n'a pas mefme pour but de
parler d'une fyllabe , puis qu'elle ne
renferme que ce que l'on peut dire de
la Lettre R. Jamais Ouvrage n'a tant
donné de peine, ou n'a du moins dû
entant donner ; c'eft fans contredit
le
GALAN T.
13
le plus beau que nous ayons de tous
ceux qui mettent l'eſprit à la geſne , &
qu'on ne peut faire qu'avec une application
extraordinaire
, quelque facilité
qu'on ait à écrire. Il eſt de vingthuit
Vers , & la Lettre R s'y rencontreprefque
par tout , de maniere que
chaque mot où elle entre paroift une
Enigme particuliere à ceux qui ne
fçavent pas qu'elle fait le principal fujet
de la Piece: c'eft toûjours elle qu'on
fait parler. Voicy ce qu'elle dit dans
-le premier Vers de ceux que vous venez
de lire.
Jefuis en libertéfans fortir deprifon.
On ne peut l'accuſer de dire faux , lors
qu'elle affure qu'elle eft en liberté , puis
qu'elle entre dans ce mot ; & quand
elle dit qu'elle ne fort point de prifon ,
elle parle encor auffi jufte , les Lettres
qui compofent le mot de prifon ,
ne formant fans elle que celuy de pifon,
de maniere qu'elle peut dire ,
Qu'elle eft en liberté fans fortir depri-
Jon.
On
14
LE MERCURE
On voir dans les vingt- fept Vers qui
reftent , des contrarietez femblables .
Elles paroiffent fi juftes lors qu'on relit
l'Enigme une feconde fois , apres
en avoir appris le fujet , que j'ay de la
peine à concevoir comment il s'eft
trouvé une Prrfonne qui ait voulu
s'appliqueraffez fortement , & affez
longtemps , pour faire un Ouvragefi
remply de difficultez .
Voicy d'autres Pieces qui doivent
moins à l'Efprit. Il y feroit regardé
comme un defaut s'il y paroiffoit
trop ; & le Coeur doit avoir la meilleure
part aux Ouvrages dont l'Amourinfpire
le deffein .
CONTRA INTE
d'un Coeur amoureux .
U'un caur fouffre par la contraiute?
Ab qu'il eft digne depitié ;
S'ilcommence la moindreplainte, -
Iben dit trop de la moitié ;
Ilfaut que toujours en luy mefme
Il étouffe millefoupirs.
S'il
GALAN T.
15
1
S'il veut former quelques defirs ,
Il craint d'alarmer ce qu'il aime..
Hélas ! quefaire en ce moment ?
Tout n'eft pour luy qu'un dur martire :
Qu'un coeurJouffre quand il foûpire ,
Et qu'il aime trop tendrement !
Rien ne peut mieux fuivre ces
Vers quele Rondeau que je vous envoye
, ppuuiiss qu'il exprime encor
l'embarras d'un Coeur amoureux.
RONDEAU.
T Aifez vous , tendres mouvemens ,
Lauffez- moypour quelques monens,
Tout mon coeur ne sçauroit fuffire
Aux tranfports que l' Amour m'infpire
Pour le plus parfait des Amans.
A quoy fervent cesfentimens?
Dans leursplus doux emportemens ,
La Raifon vient toûjours me dire ,.
Taifez- vous.
La Cruelle depuis deux ans .....
Mais belas! quels redoublemens ·
Souffre mon amoureux martire ?
Mon Bergerparoift ,ilfoûpire ,
Le voicy.Vains raisonnemens
Taifez- vous.
L'A
16 LE MERCURE
L'Amour fourniffoit autrefois
prefque toute la matiere des Vers qui
fe faifoient , mais depuis quelques
années les grandes Conqueftes du
Roy ont pris la place , & la plupart de
ceux qui en ont écrit , ont cru qu'ils
devoient fe fervir de ce langage pour
parler plus dignement d'un fi beau
Sujet. Ne vous étonnez pas apres cela
fi vous avez trouvé dans toutes mes
Lettres des Vers à la gloire de ce Monarque.
Je vous envoye encor un
Sonnet fur les belles Actions de ce
Prince.
L
AU ROY ,
SONNET.
Es Siecles à venir ne pourront jamais croier,
De noftre Roy vainqueur , les Exploits merveilleux
;
Des Héros de la Fable , ils croiront voir l'Hiftoire
,
Dans les Faits de Loüis pareils à ceux des
Dieux.
Lars qu'à tant d'Ennemis , de Victoire en Victoi .
re Il
GALAN T. 17
Il marche en Conquérant , les défait en tous
lieux ;
QuandfurTerre & fur Mer, il acquiert tant de
gloire ,
Ne triomphe- t- ilpas des Titans orgueilleux ?
Vn luftre defa Vie a dompté dix Provinces ,
Forcemille Remparts , auxyeux de tous les Princes,
Armezpourfecourir le Batave expirant .
Leurs efforts impuiffans , avec cent mille Teftes,
N'ont pufauver Cambray des mains d'un Roy fi
grand;
Rien nepeut que la Paix arrefterfes Conqueftes.
Les Poëtes qui ont de tout temps
efté de grands menteurs , ne difent
plus que des veritez , lors qu'ils parlent
des furprenantes Conqueftes du
Roy: mais comme ils ne pourroient
rien inventer qui eut plus de ce merveilleux
qui approche de la Fable , les
Siecles à venir pourroient bien prendre
pour des fictions tout ce qu'ils difent
aujourd'huy de plus veritable. Ce
n'eft pas leur faute ; pourquoy le Roy
fait il de figrandes chofes que la Pof
terité aura de la peine à les croire ?
Pendant que les beaux Efprits travail18
LE MERCURE
vaillent pour laiffer apres eux dequoy
la convaincre des étonnantes merveilles
que nous voyons tous les jours
vous voulez bien que nous changions
de matiere , & que je vous envoye un
Sonnet qui n'eft ny fur la Galanterie,
ny fut le bonheur de la France , & auquel
l'Amour n'a point de part.
LE SOLITAIRE.
SONNET.
S'Eleve qui voudra's par force , ou par adrefſe
,
Fufqu'au fommet gliffant des grandeurs de la
Cour ,
Je prétens , fans quitter mon aimable fejour -
Loin du Peuple & du bruit ', rechercher la Sageſ-
Je,
La fans crainte des Grands , Jansfafte &fans
triſteſſe ,
Mes yeux apres la nuit verront naiftre lejour.
Fe verray les Saifons fe fuivre tour à tour ,
Et dans un doux reposj'attendrayla Vieilleffe.
Ainfi lors que la Mort viendra rompre le cours
Des bien heureux momens qui compofent mes
jours ,
Je mourray chargé d'ans; inconnu, folitaire.
Qu'un
GALAN T. 19
Qu'un Homme eft malheureux à l'heure du trépas
,
Lors qu'ayant negligé lefeul bien neceſſaire ,
Ilmeurt connu de tous , &nefe connoift pas!
Ces chofes font belles à dire , mais
l'execution en eft difficile , & la plûpart
de ceux qui font ces fortes d'Ouvrages
, fongent bien moins à quiter
le monde , qu'à faire paroiftre leur
efprit. Beaucoup de Gens parlent
avantageufement de la Solitude , &
en dépeignent la tranquillité , & cependant
on voit peu de Solitaires.
Quoy que le nombre en foit petit ,
j'en ay découvert un depuis quelques
jours , dont l'Hiftoire merite bien de
vous eftre racontée. Il eft Fils unique
& feul Heritier d'un Homme qui
peut paffer pour grand Seigneur dans
fa Province. H le fit étudier avec
beaucoup de foin & de dépefe , luy fit
faire fes Exercices à Paris , & le rappella
aupres de luy dés qu'ils furent
achevées , de crainte qu'il ne prift le
party de l'Epée , & que le defir dela
gloire
20 LE MERCURE
gloire qui excite prefque tous les jeunes
Gens , ne l'engageât à fuivre l'exemple
de la plupart de fes Camarades
qu'il voyoit aller à l'Armée , en fortant
de l'Academie. Ce Fils dont l'hu .
meur eftoit douce , qui n'aimoit que
le repos , & qui fe faifoit unejoye extréme
d'obeïr à fon Pere , fe rendit
aupres de luy dans le temps marqué ,
& voulut répondre par fa diligence à
l'einpreffement que ce bon Homme.
avoit de le revoir. Dés qu'il fut de retour
, il luy propofa une Charge de
Confeiller dans le Parlement de ***
pour l'attacher plus fortement aupres
de luy. Cet offre fut accepté avec
joye , & la Charge ayant efté achetée ,
il y fut reçeu avec applaudiffement; il
Paexercée pendant dix ans avec une
integrité dont nous avons peu veu
d'exemples. Il ne faut pas s'en étonner
, il eftoit indiférent , & la Province
n'avoit point de Beautez capables
de le toucher. Ce n'eft pas qu'il
euft de mépris pour aucune , & que
fon indiférence aprochât de celle de
GALANT . 21
beaucoup de jeunes Gens qui ont fi
bonne opinion d'eux- mefmes , qu'ils
croyent la plupart des Femmes indignes
de leurs foins . Noftre Solitaire
n'avoit point ce defaut , & s'il avoit
de l'indiférence , la caufe n'en
devoit eftrǝ attribuée qu'à fon temperament.
Sa froideur pour le Sexe
eftoit accompagnée d'une civilitéqui
gagnoit tous les coeurs , & jamais Infenfible
ne l'a fi peu paru . Si quelques
Belles qui ne le haïffoient pas,
& qui auroient volontiers fait la moitié
des avances , cachoient le chagrin
qu'elles avoient de luy voir un coeur
fi peu capable d'aimer , fon Pere faifoit
fans ceffe paroiftre le fien. Il le
preffoit tous les jours de fe marier , &
luy témoignoit avec une ardeur inconcevable
le defir qu'il avoit de voir
des Succeffeurs qui puffent empefcher
fon Nom de mourir. Ces dif
cours fatiguoient noftre Solitaire, il
ne fongeoit qu'à fes Livres , il n'aimoit
que fon Cabinet , il y paffoit
des
22 LE MERCURE
des jours entiers , & ne voyoit les Dames
que lors qu'il ne pouvoit civile
ment s'en défendre , & que le hazard
les faifoit trouver dans des lieux où
il ne les cherchoit pas de maniere
qu'on peut dire qu'au milieu d'une
des plus Galantes Villes de France , &
dans un Parlement celebre , il yivoit
comme s'il euft efté dans une Solitude.
Le calme d'efprit & les douceurs
qu'il trouvoit dans cette vie tranquile
, furent meflées de quelques chagrins.
Les empreffemens que fon Pere
avoit de le marier , luy firent de la
peine : il voulut tâcher à ſe vaincre
pour luy obeïr , il combatit les defirs
qu'il avoit de conſerver fa liberté , il ſe
dit des raifons pour ſe faire vouloir ce
qu'il appréhendoit le plus , mais ce
fut toûjours inutilement ; de forte que
fe voyant dans la néceffité d'entendre
tous lesjours les plaintes de fon Pere ,
ou de prendre une Femme , il réfolut
de vendre fa Charge de Confeiller , &
de fe retirer dans une Maiſon de
CamGALAN
T. 23
Gampagne fur les bords d'une agreable
Riviere. Il pratiqua fecrettement
des Gens pour cela , conclut promptement
fon marché , & partit auffitoft
apres. La Maiſon eftoit à luy, elle
eftoit toute meublée , il y alloit fouvent
, & n'ayant befoin de faire aucuns
apprefts pour ce Voyage , il fit
facilement croire qu'il n'alloit que s'y
promener , quoy qu'il euft deffein de
s'y établir tout- à-fait . A peine y eft- il
arrivé , qu'il s'adonne entierement à
la lecture des plus beaux Livres , aux
Oeuures de Piéte & à la culture de fon
Jardin . Le pere au defefpoir & qui
fouhaitoit toûjours d'avoir des Succeffeurs
, confulte fes Amis pour fçavoir
de quelle maniere il en ufera pour
faire retourner fon Fils dans le monde..
On y trouve de la difficulté, plufieurs
expédients font propofez , on
fe quite fans fe déterminer à rien . On
fe raffemble , & le bon Homme conclut
enfin qu'il parlera à quelques Bateliers
, & qu'il priera une Fille publique
24 LE MERCURE
L
que inconnue à fon Fils , & la plus
belle qu'il pourra trouver de fe mettre
dans leur Bateau , & qu'ils iront
aupres du Jardin de fon Fils , où ils
feindront de faire naufrage. Son argent
luy fait trouver tout ce qu'il fouhaite.
On luy promet tout , on execute
tout , mais fi à propos & avec
tant d'aparence de verité , que noftre
Solitaire en eft touché de compaffion.
Il eftoit appuyé fur le bord d'une
Terraffe qui regardoit la Riviere , &
tenoit un Livre remply de Traitez
contre l'Amour, Ille lifoit avec plai
fir , s'applaudiffoit de la dureté de
fon coeur , & s'affermiffoit dans la refolution
qu'il faifoit tous les joursde
ne fe laiffer jamais éblouir par aucune
Beauté , quelques charmes qu'elle
pût avoir, lors que les cris des Bateliers
, & d'une jeune Fille qui fembloit
périr , luy firent abandonner la
lecture pour courir au bord de l'eau . Il
vit une Femme qui en fortoit , illuy
prefenta la main , & la preffa d'entrer
chez
GALANT .
25
chez luy pour changer de hardes , &
pour prendre du repos. Illa plaignit
pendant le chemin avec une honne
fteté qui luy eft naturelle , & luy dit
des chofes qui l'auroient empefchée
de croire qu'il eftoit infenfible , fielle
n'en avoit efté bien avertic. Elle fe
contenta de luy repartir qu'elle fe
trouvoit bien-heureuſe dans fon infortune
de rencontrer une Perfonne
auffi obligeante que luy . Quand elle
fut arrivée dans fon Logis , elle demanda
du feu & du Linge pour en
changer , parce que le fien eftoit tout
mouillé. Noftre Solitaire en fut luymefme
chercher , & il auroit fait l'im
poffible pour fa belle Hofteffe , fans
en fçavoir la raifon, leftoit fi troublé
& fi interdit , qu'il nefçavoit ce
qu'il faifoit. Il la regardoit fans parler,
& parloit fans fçavoir ny ce qu'il difoit
, ny ce qu'il luy vouloit dire . Il
luy allume luy-mefme du feu avec
unempreffement extraordinaire , &
envoyatous fes Gens avec ordre de ne
Tome VI. B rien
26
LE MERCURE
rien épargner pour fauver fes Hardes
qui flotoient fur l'eau . Pendant qu'il
eftoit occupé à faire du feu , la Belle
fe defhabilloit peu à peu , & laiffoit
entrevoir de temps en temps une par
tie des beautez qui avoient eſté admirées
d'un grand nombre de Cavaliers .
Elle fe coucha en fuite. Noftre Solitaire
s'approcha de fon Lit , & voulut
P'entretenir ; mais elle luy dit qu'elle
eftoit fort fatiguée , & le pria avec
un air modefte & remply d'une certaine
pudeur qui arrache les coeurs, de
fe retirer & de la laiffer en repos. Il est
vray qu'elle eftoit laffe , & le feint
Naufrage l'avoit prefque autant tourmentée
qu'auroit fait un veritable péril.
Elle dormit fort tranquillement
pendant toute la nuit. Son Hofte n'en
fit pas de mefme , il reſva à l'Avanture
qui luy eftoit arrivée, & fon imagination
ne ceffa point de luy reprefenter
la Belle qui n'eftoit fortie de
l'eau ,que pour luy ravir le repos dont
il joüiffoit. Son infenfibilité l'empefchoit
GALANT. 27

fchoit de croire qu'il aimât veritablement;&
quand il auroit efté bien perfuadé
de fa paffion , il n'oſoit ſe l'a
vouer à luy- mefme ; & la maniere
dontil avoit vefcu luy faifoit voir tant
de foibleffe dans un fi prompt changement
, qu'il ne fçavoit à quoy fe
déterminer. Il fe leva avec ces cruelles
irréfolutions . Il fut à peine habillé ,
qu'il envoya fçavoir de quelle maniere
fa belle Hofteffe avoit paffé la nuit.
Il apprit qu'elle eftoit éveillée , &
qu'elle fe portoit bien . Il en témoig
na de la joye , & luy envoya demander
la permiffion de la voir. Il l'obtint ;
mais à peine fut il entré dans fa
Chambre, qu'il fentit un batement
de coeur qui luy préfagea ce qui luy
eft arrivé puis. Illuy trouva de nouveaux
charmes , & luy fit des complimens
embarraffez , que la Belle
connut bien que ces appas commençoient
à faire l'effet que le Pere de no
ftre Infenfible s'eftoit propofé. Elle le
pria de luy donner quelqu'un pour
B 2 en-
$
28 LE MERCURE
envoyer querir une Litiere dans la
Ville Capitale de la Province , qui
n'eftoit pas éloignée du lieu où ils
eftoient , & luy dit qu'elle eftoit obligée
d'y aller inceffammene pour
porter des Papiers de conféquence à
fa Mere , qui eftoit fur le point d'y
voirjuger un grand Procés . Il luy promit
tout dans le deffein de ne luy rien
tenir , & fit venir fur l'heure un de fes
Gens à qui il commanda d'executer
ponctuellement tout ce qu'elle luy dis
roit ; puis il luy defendit en particu
lier de fuivre aucuns de fes ordres , &
le fit cacher afin qu'il ne paruft plus
devant elle. Il mit tout en ufage pour
empefcher qu'elle ne s'ennuyât: Les
Repas furent galans & magnifiques,&
tout parla de fon amour avant qu'il en
dit rien & qu'il en fut luy- mefme bien
perfuadé. Cependant fa paffion qui a
voit efté violente dés fa naiffance, lo
bligea de s'informer avec foin des raifons
qui avoient penfé faire périr une
fi aimable Perfonne. Illuy demanda
d'ou
GALAN T 291
d'où elle eftoit partie , & pourquoy.
elle s'eftoit fiée à des Bateliers fi im
prudens . Elle luy rendit raifon de
tout , & luy dir que fa Mere ne vou
loit pas qu'elle confiât à perfonne les
Papiers dont elle luy venoit de parler
& qu'ayant appris qu'un Bateau devoit
paffer aupres de la Terre d'où el
le les venoit de querir , elle s'eftoit mife
dedans , & avoit envoyé tous fes
Gens par terre. Elle adjoûta à toutes
ces chofes , qu'elle defcendoit d'une
Illuftre Maiſon qu'elle luy nomma ,
mais que les Debres que fes Anceſtres
avoient laiffées , à caufe des dépenfes.
exceffives au fquelles le fervice de leur
Prince les avoit engagées , eftoient
caufe qu'elle ne paroiffoit pas dans le
monde avec tout l'éclat que devoit
faire une Perfonne de fa naiffance . Ce
Récit acheva de charmer noftre Solitaire:&
fa belle Hofteffe qui ne devoit
demeurer chez luy que pendant quelques
jours , s'eftant apperçeuë qu'il
reffentoit un veritable amour , voulut
B 3
voir
30 LE MERCURE
voirjufques où les chofes pourroient
aller. Leurs converfations devinrent
longues & frequentes , les yeux de
l'Amant parlerent fouvent , fes foins
confirmerent tout ce qu'ils dirent , &
Les Billets tendres en apprirent encor
davantage. Ce n'eftoit toutefois pas
affez , il falloit une declaration de vive
voix & dans les formes. Noftre Solitaire
la fit , mais en Aimant bien refolu
d'aimer toûjours. Il dit à cette
adroite Perfonne ( qui n'avoit rien
oublié de tout ce qu'elle avoit crû neceffaire
pour l'enflamer ) qu'il ne
tiendroit qu'à elle de le rendre heureux
le refte de fes jours , en partageant
avec luy le peu de bien que la
Fortune luy avoit donné , & qu'il ne
demandoit pour reconnoiffance que
fes bonnes graces & fon coeur. Illuy
propofa en fuite de l'époufer le lendemain.
Elle fit d'abord de grandes difficultez
, puis elle fe rendit en luy demandant
huit jours pour en conferer
avecfa Mere. Il ne voulut point confenGALAN
T.
34
fentir à ce retardement. Elle en témoigna
autant de chagrin qu'elle en
avoit de joye , & le laiffa en fuite le
maiftre de la chofe. Il fit tout préparer
pour le lendemain , & le Mariagefe
fit dans l'Eglife du lieu , en prefence
de tous les Paroiffiens . Cependant le
Pere de noftre Nouveau Marié qu'on
n'avoit averty de rien , fentit redoubler
la curiofité qu'il avoit de fçavoir
comment fon ftratagême avoir réüffy.
Il vint voir fon Fils , qu'il trouva
d'abord plus gay qu'à l'ordinaire. Ilen
eut beaucoup de joye , & luy en
demandala caufe. L'Amour a fait ce
changement , luy répondit- il. Pen
fuis ravy , luy repartit le bon Hom-
1.
me en l'embraffant les larmes aux
yeux , & je croy que puis qu'une
Femme a pù vous toucher , vous
pourez devenir fenfible aux charmes
de quelque autre. Le Fils l'affura du
contraire , & luy dit qu'il aimeroit
eternellement celle à qui il avoit donné
fon coeur. Vous avez beau jurer ,
3
B
4
luy
32
LE MERCURE
luy repartit le Pere , je ne croiray plus
rien d'impoffible , puis que vous vous
eftes laiffé toucher. Il eft vray queje
me fuis laiffé toucher , & mefme plus
que vous nepensez , luy repliqua ce
Fils , puis que voir , aimer & époufer,
n'ont efté qu'une mefme chofe
en moy.Jugez apres cela , pourfuivitil,
fi vous avez raiſon d'affurer que je
deviendray fenfible aux charmes
d'une autre Femme ? Ces paroles rendirent
le Pere immobile , & le faifirent
tellement qu'il demeura quelque
temps fans pouvoir parler. Le Fils qui
crut que la joye produifoit cet effet
dans le coeur de fon Pere , adjoûta
qu'il ne le prefferoit plus de luy donner
des Succeffeurs , qu'il en auroit
bien toft , & qu'il croyoit que fa Femme
eftoit groffe. Quoy , luy dit le bon.
Homme d'une voix tremblante ,
vous avez épousé la Perfonne que
vous avez rétirée du Naufrages ! Oüy
mon Pere , luy répondit- il, le Ciel
me l'a envoyée pour m'empefcher
d'eftre
GALANT.
33
d'eftre plus long- temps rebelle à vos
volontez . Ab ! qu'avez- vousfait , mon™
Fils , qu'avez vous fait ? s'écria le.
Vieillard. Ce que vous avez fi fouvent
fouhaité de moy , repartit noftre
Nouveau Marié. Dites plutoft , interrompit
le Pere avec des yeux pleins
de fureur , tout ce que je devois craindre,
& ce qui vous couvrira d'une
infamie eternelle, & vous rendra l'op➡
probre de tout le monde . Je vous pardonne
toutefois , pourfuivit- il,à cau
fe de voſtre ignorance ; mais il faut
quiter voftre Femme , il la faut fuïr
& ne jamais fonger à la revoir. De la
maniere que vous parlez , répondit le
Fils, il falloit que j'euffe une Soeur qui
ne m'eftoit pas connue , & je l'aurayfans
doute épousée , puis qu'il n'ya
qu'une avanture femblable qui me
puiffe obliger d'abandonner une
Femme à qui j'ay fi publiquement
donné mafoy. Tuluy en peux manquer
, repritle Pere , & ton Mariage
fe peut rompre , quoy qu'elle ne foit :
point
B455
34
LE MERCURE
les
point ta Soeur. Il luy raconta en fuite
toute l'Histoire du feint Naufrage , &
fuy dit qu'il avoit pretendu que
charmes & les manieres engageantes
de la Perfoune qui avoit ordre de fe
retirer chez luy apres fon malheur ap
parant, & de luy demander les fecours
qu'il luy avoit offert de luy. mefme ,
pourroient peu à peu faire diminuer
fon averfion pour les Dames ; que
c'eftoit tout ce qu'il avoit fouhaité
dans la pensée que fon coeur eftant devenu
moins farouche , fe pourroit
attendrir pour une plus honnefte Perfonne
, & qu'il fe feroit alors fi adroitement
fervy de l'occafion , qu'il l'auroit
fait confentir à luy donner la
main ; mais que puis qu'il avoit épou
fé une Courtifane , il devoit par toutes
fortes de raifons demander la rupture
de fon Mariage . Je n'ay point leu
dans fes yeux ce qu'elle eftoit , dit alors
ce Fils avec un ton auffi trifte
touchant : Ils m'ont paru doux , je
n'ay rien veu que d'aimable dans
que
touGALAN
T.
35
toute fa Perfonne , & j'ay trouvé
des charmes dans fon efprit qui auroient
pû engager des coeurs plus infenfibles
que le mien. Tout ce que
vous dites peut excufer voftre Mariage
, repartit le Pere avec beaucoup
de douceur , fans pouvoir vous fervir
de pretexte pour vous empefcher de le
rompre ; mais prefentement , pourfuivit
il , que vous connoiffez voftre
erreur la raiſon... La raifon , s'écria
le Fils , je vous ay dit mille & mille
fois pendant que vous me preffiez
d'engager mon coeur , qu'elle eftoit
incompatible avec l'amour , & que
de peur de la perdre je voulois eftre
toûjours infenfible. Vous fouhaitiez
alors de me voir moins raifonnable, &
vous me le repetiez tous lesjours : cependant
vous voulez, aujourd'huy
une paffion violente , je conferve toute
la raison que pourroit avoir l'Homme
du monde le plus infenfible. Il en
faut avoir quand l'honneur le veut,repliqua
le Pere , & fi tu ne rompston
B 6 Ma36
LE MERCURE
Mariage , je te declare que je te def
heriteray. Je ne voy pas dequoy vous
pouvez vous plaindre , luy répondit
le Fils , je n'ay pas efté chercher la
Perfonne que j'ay épousée , & vous
demeurez vous- mefme d'accord que
vous me l'avez l'envoyée. Dés que
j'ay fenty que je commençois à l'aimer
, je me fuis fouvenu de vous &
de la joye que vous auriez en apprenant
que je ceffois d'eftre infenfible.
Le defir de vous plaire s'eft mis de la
partie , il m'a empefché de refifter
fortement aux premiers mouvemens
de mon amour , & je me ſuis laiffé
vaincre quand j'ay ferieuſement fait
reflexion fur la maniere dont la Perfonne
que j'ay épousée eſtoit venuë
chez moy. J'ay crû qu'il y avoit de la
deftinée dans cette avanture, que nous
eftions nez l'un pour l'autre , & que
je ferois criminel fi j'eftois plus longtemps
rebelle à vos volontez , & que
les Succeffeurs que vous fouhaitiez avec
tant d'empreffement , eftoient
peutGALAN
T. 37
peut-eftre deftinez pour eftre un jour
de grands Hommes , & que le Public
en pouvoit recevoir des avantages.
confiderables . Ayant examiné toutes
ces chofes , j'aurois crû faire un crime
de ne pas fuivre les mouvemens qui .
m'eftoient inſpirezapres une avanture
fi extraordinaire & dans un temps
où j'y penfois le moins. Toutes ces
raifons ne fatisfirent pas le Pere , il.
preffa encor fon Fils de confentir à fe
démarier. Ce dernier s'en eft fait un
fcrupule de confcience , & le Pere s'eft
pourveu enJuſtice pour faire caffer le
Mariage. Je les trouve tous deux à
plaindre, & je ferois bien embaraffé
fi j'avois à prononcer là - deffus. Les ·
raifons de l'un & de l'autre me paroif
fent bonnes , & je ne trouve que PAmour
de condamnable , mais il ne reconnoist
point de Juges, & ne fait jamais
que ce qu'il luy plaiſt.
Aurefte , Madame , vous ſçaurez
que j'ay eu depuis peu une longue
converfation avec voftre aimable &
B 7 jeu38
LE
MERCURE
jeune Parente. Vous m'en avez,toûjours
dit beaucoup de bien ; mais j'ay
peine à croire que vous connoiffiez
tout ce qu'elle vaut. Son efprit augmente
tous les jours auffi- bien que fa
beauté , & il y a dequoy eftre charmé
de l'un & de l'autre . Je me trouvay
heureuſement aupres d'elle il y a trois
jours à l'Opéra d'Ifis , qu'elle ne voulut
point du tout écouter. Elle aima
mieux employer ce temps à me demander
de vos nouvelles. Nous dif
mes affez de mal de vous , & j'efpere
qu'elle vous en rendra compte . Cefut
quelque chofe de nouveau pour moy
de la voir fi peu curieufe de Mufique ,
elle qui l'aime avec tant de paffion , &
à qui le moindre Concert tient lieu
du plus agreable Divertiffement. Elle
me dit qu'elle n'eftoit point changée
là deffus , mais qu'elle avoit déja veu
Ilis dix ou douze fois , qu'elle n'y
eftoit venue ce jour là que par complaifance
, & qu'elle s'ennuyoit d'entendre
toûjours la méme chofe. Si
le
GALAN T.
39
le Voyage n'eftoit point fi long,jeluy
confeillerois d'aller tous les ans paffer
le Carnaval à Venife , elle y auroit
contentement , & la diverfité des Opéra
nouveaux qui s'y repreſentent ,luy
fourniroit fouvent de nouveaux plaifirs.
Il y en a eu cette année neuf dife
rens fur cinq Theatres. J'ay appris
des particularitez de quelques - uns ,"
qui valent bien que je vous les faffe
fçavoir. Elles ferviront du moins à
vous donner quelque idée de ces
grands Spectacles , & à vous rendre
prefente en quelque forte à ce que l'éloignement
des Lieux ne vous permet
point de voir.
Le premier de ces Opéra a elté le
Totila , de la compofition de Mateo
Neris. Il a paru far le Theatre Grimani
de S. Jean & S. Paul , avec un
fuccés digne de la beauté de l'Ou vrage.
Chaque Acte avoit divers changemens
de Scenes . L'Ouverture du pre-:
mier fe faifoit par une petite Chambre
avec un Lit fur lequel un Enfant dormoit.
40 LE MERCURE
moit . Clelie paroiffoit aupres de luy
tenantun poignard qu'elle fembloit
prefte à luy enfoncer dans le fein. La
Chambre difparoiffoit tout-à- coup ,
& le Theatre reprefentoit une des
Places de Rome, environnée de Palais
d'uneftructure admirable. Totila entroit
fuivy de fes Troupes , l'Epée & :
le Flambeau à la main , Trompetes
fonnantes , avec leurs Enfeignes . Ces
Palais s'embrafoient les uns apres les
autres. On en voyoit tomber les pieces
à mesure que la flame s'y attachoit
, mais avec un artifice fi furprenant
, & qui approchoit tellement de
la nature , qu'il n'y avoit perfonne qui
ne cruft qu'ils brûloient veritablement.
Ledefordre regnoit par tout ,
& dans cette confufion , Marfia Fille
de Servius , cherchant à fe fauver des
Soldats qui la pourfuivoient , fe jettoit
par une feneftre , & tomboit évanouie
entre les bras de Totila qui la
recevoit. La troifiéme Scene avoit
pour Décoration une Salle de l'ApparGALANT.
4.1.
partement de Clelié; & celle de la qua--
triéme eftoit une Rue où l'on voyoit
une Tour, & une des Portes de Rome
en éloignement. Des Efclaves.
conduifoient de loin un Elephant
d'une grandeur démesurée.Il fembloit
tout couvert d'or ; & ce qui caufa au
tant d'admiration que de furprife ,
c'eftque cet Elephant s'eftant arrefté ,
s'ouvrit au fon des Trompetes , & fe
fepara en plufieurs parties , qui firent
paroiftre Beliffaire , Lepide , Cinna,
une Troupe nombreuſe de Soldats as
vec leurs Armes & leurs Boucliers, dés
Trompetes , & des Enfeignes dont
toute la Scene fut remplie. On y vit
du mois cent cinquante Perfonnes.
tout à la fois. Jugez avec quel ordre
ils devoient avoir efté rangez les un
fur les autres , & avec combien d'addreffe
il falloit qu'on euſt entremeflé
les Boucliers , les Armes, les Enfei
gnes & les Trompetes pour former le
corps de ce prodieux Elephant. Cet
Acte finiffoit par une Danfe de Cavaliers
42 LE MERCURE
valiers montez fur de veritables Che
vaux.
La premiere Scene du Second fe
paffoit dans la Court d'un Palais , qui
faifoit place à une Mer . On découvroit
la Plage, & l'Armée Navale de
Totila , avec la Ville de Rome en
éloignement . Des Soldats en fortoient
comme en triomphe , faifant marcher
devant eux des Efclaves & des Prifonniers
, tandis que les autres remplif
foient les Vaiffeaux des Dépoüilles &
des Tréfors dont ils s'eftoient enrichis
au Sac de cette fameufe Ville. Une
Tempefte accompagnée de Tonnerres
& d'Eclairs les pouffoit contre des
Ecüeils , ils s'y brifoient & s'abifmoient
les uns apres les autres. Il n'y
avoit rien de mieux repréfente que ce
Naufrage. D'effroyables cris qu'on
entendoit retentir , faifoient connoiftre
le defeſpoir de ceux qui fe perdoient
, & on en voyoit une partie
qui fe jettant à la nage , tâchoit de
gagner le bord. La derniere Scene aavoit
GALAN T. 43
avoit un Bois pour Décoration , & elle
fe paffoit dans une Nuit éclairée
d'une Lune qui fe couvroit peu àpeu
de nuages , & laiffoit enfin le Ciel entierement
obfcurcy. Une Entrée de
Soldats attaquez par deux Ours finiffoit
l'Acte.
Le Troifiéme faifoit paroistre d'abord
une Plaine où l'Armée des Ro- .
mains eftoit campée d'un cofté, & de
l'autre on découvroit la Ville de Rome
avec un Pont fur la Brêche . Des
Chariots chargez des Dépoüilles des
Ennemis paffoient fur ce Pont , ils eftoient
tirez par de veritables Chevaux
, & Beliſſaire entroit en fuite par
cette Bréche avec fes Gens montez
comme luy fur des Chevaux vivans.
La Scene fuivante ſe repreſentoit dans
une Salle d'un riche & magnifique
Palais. Puis on voyoit une grande
Court qui fe changeoit en un Theatre
chargé d'un grand Peuple qui s'y
eftoit placé pour voir le Tournoy des
Quatre Elemens. Ce Tournoy com .
mençoit
44 LE MERCURE
mençoit par la Quadrille de Junon
qui reprefentant PAir , y paroiffoit
fur une Nuë, Cibelle comme Déeffe
de la Terre, y amenoit dans une Machine
force Cavaliers armez , &
diſpoſez à bien foûtenir les interefts.
La Région du Feu s'ouvroit en fuite ,
& on y voyoit Pluton qui conduifoit
fa Troupe dans une autre Machine..
Neptune prenoit le party de l'Eau , &
fa Quadrille fortoit d'une vaſte Mer ,
dont l'agitation n'eftoit pas l'objet le
moins agueable aux yeux. Je ne vous
dis rien des Jouftes qui fe faifoient
avec une adreffe merveilleufe , & qui
eftoient terminées par l'arrivée de la,
Paix , qui venoit en Machine comme
\ ces autres Divinitez , & qui mettoit
d'accord tous les Combatans ; ce qui
n'empêchoit pas que le Spectacle ne
finift par un Combat des Wandales
contre les Romains , & par un autre
de Paſteurs contre des Bêtes farouches.
Avoüez , Madame , que fi le Torila
fe.
GALAN T. 45
fejoûoit à Paris , vous ne vous defen
driez pas de quitter la Province pour
quelquesjours . Tant de beautez meriteroient
bien de vous attirer , & je
croy que vous n'auriez pas moins de
curiofité pour l'Aftiage , quia efté le
fecond Opéra reprefenté l'Hyver
dernier à Venife fur le mefme Theatre
Grimani, Le Sujet a efté pris de
celuy que le Cavalier Appoloni avoit
déja traité avec tant d'applaudiffement
, & les Décorations ont paru.
admirables. La premiese Scene eftoit
le Camp d'une Armée cntiere, où des
Soldats faifoient l'ouverture par une
Danfe Pyrrique, accompagnée d'une
fimphonie merveilleule . Cette Danſe
eftoit interrompue par l'arrivée d'une
Princefle ,fuivie de quelques Officiers
Generaux de fon Armée , tous à che
val . On voyoit en fuite une Salle richement
parée , dont un Enfer horrible
prenoit la place . Caron y paflojt
les Ames dans la Barque L'Ombre
de Cirene Femme d'Altiage , s'offroit
en
46 LE MERCURE
en fonge à ce Prince , & tout l'Enfer
difparoiffoit au moment de fon réveil.
Une Prifon fuccedoit à ces divers
changemens qui eftoient fuivis d'une
Décoration de Jardins délicieux , d'où
les Tours de la Prifon fe découvroient
Le fecond Acte s'ouvroit par une
grande Place ornée d'Arcs de Triom.
phe : & les autres Scenes offroient
une Veuë de Maifons , celle d'une
Court , & en fuite tout ce que le
Temple de Diane peut avoir de plus
pompeux dans fa ftructure. Unlieu
où il fembloit que la Nature n'avoit
rien laiffé à défirer pour les Délices ,
faifoit la premiere Décoration du
Troifiéme Acte , apres laquelle on
voyoit un Salon du Palais du Roy ,
qui fe changeoit en une espece de
Portique , d'où l'on avoit communication
au lieu où les Beftes eftoient
enfermées. Le dernier changement
de Theatre faifoit voir une Salle toute
brillante de Cristaux , ce magnifique
Spectacle eftoit embelly de deux Entrées
,
GALANT. 47
trées , outre celle des Soldats qui ouvroit
le premier Acte. Il y en avoit
une de Pages au Second , & le tout
eftoit terminé par une autre de Démons
qui s'enfuyoient à l'aspect
d'une Divinité, Le Seigneur Jean
Bonaventure Viviani , Maître de
Chappelle de l'Empereur à Infpruk,
avoit pris foin de la Mufique. La
compoſition en eftoit merveilleuſe ,
& l'execution en avoit efté entrepriſe
par les premiers Muficiens de
'Europe , & par les plus excellens
Joueurs d'Inftrumens de l'un & de
l'autre Sexe , pour lesquels on avoit
fait une dépenſe prodigieufe , car il
y avoit telle Muficienne à qui l'on
donnoit plus de quatre cens Pistoles
pour fon Carnaval . C'eſt le moyen
de ne manquer pas de belles Voix ;
& il ne faut pas s'étonner apres des
liberalitez fi accommodantes , fi tant
de Perfonnes s'apliquent à l'envy à
fe rendre parfaites dans la Mufique.
Nicomede en Bithinie , dedié à
l'Im48
LE
MERCU
RE
f
Imperatrice Eleonor , a fuivy ces
deux Opéra Le Docteur Matheo
Giannini en avoit fait les Vers , &
il a paru fur le Theatre Zane de S.
Moïse avec un applaudiffement f
general , que tous ceux qui l'ont
veu reprefenter , ont avoué que ja,
mais Piece n'avoit eu ny tant d'inventions
galantes & fines , ny tant
de chofes capables de plaire & de
toucher le gouft des plus délicats.
Comme les Machines que ce grand
Sujet demandoit n'auroient pû s'executer
dans le petit efpace d'un Theatre
ordinaire , on s'eft contenté des
Décorations & des Changemens de
Scenes' qu'on y a faites les plus belles
& les plus riches qu'on ait jamais
veües . Le premier Acte finifloit par
un Balet de Tailleurs de pierre. Ils .
tenoient chacun leurs Marteaux &
leurs Cifeaux , & faifoient leurs mouvemens
en cadence autour d'une Statuë
de Nicomede , qu'ils fembloient
achever en dançant ; mais tout cela
d'une
GALAN T. 49
d'une maniere fi bien concertée ,
qu'on ne pouvoit rien voir de plus
jufte. Une Entrée de Païfans & de
Laboureurs avec leurs Bêches & leurs
Hoyaux finiffoit l'Acte fuivant ; &
la feconde Scene du Troifiéme eftoit
agreablement interrompue par une
Danfe de plufieurs Héros , qui fe fouvenant
de leurs anciennes amours
prenoient chacun un bout des cordons
de diverfes couleurs qui pendoient
aux branches d'un Mirte élevé
au milieu du Theatre.Il n'y avoit rien
de fi divertiffant que de les voir ſe
mefler & fe démefler les uns d'avec
les autres , ce qu'ils faifoient de diférentes
manieres , & toûjours avec une
adreffe qui attiroit les acclamations de
tout le monde. La Mufique de cet
Opéra eftoit du tres- excellent Cavalier
Charles Groffi , Maiftre de Chapelle
de la Sereniffime Republique.
C'eſt un des Hommes du monde qui
poffede le mieux cette Scienee . Il n'a
rien fait qui ne porte les marques
Tome VI. C d'une
LE MERCURE
d'une haute capacité ; & fi elle a paru
avec tant d'avantage pour luy dans
l'Opéra de Nicomede , elle n'a pas
efté moins admirée dans celuy d'Iocafte
Reyned'Armenie , qu'on a donné
encor fur le mefme Theatre Zane
avec un tres-grand fuccés . L.e Docteur
Moniglia qui en avoit fait les Vers , en
a remporté beaucoup de gloire Je ne
vous diray point toutes les beautez de
cette Piece. Les Décorations furprenoient
, les Machines en eftoient admirables
, la Mufique parfaite , &
l'execution merveilleufe.
Jules Cefur en Egypte , a fourny le
Sujet du cinquiéme Opéra qui a efté
reprefenté fur le fameux Theatre
Vendramino de S. Sauveur. Les Vers
eftoient du Seigneur Buffani , & la
Mufique de la compofition du Seigneur
Antoine Sartorio , Maiftre de
Chapelle du Duc Jean - Frederic de
de Brunfvic & de Lunebourg , Duc
d'Hanover. Cet Opéra n'a pas efté
moins applaudy que celuy d'Antonin
&
GALAN T.
51
1
& de Pompejan , compofé par les mefmes
Autheurs , donné fur le meſme
Theatre , & chanté par les plus excellentes
Voix . Les Vers , la Mufique ,
les Décorations , les Machines, tout y
eftoit admirable , il n'en faut point
d'autre preuve que le grand concours
de monde qui s'y elt toûjours trouvé
pour le voir.
Il y en a eu encor deux autres fur
un des anciens Theatres de Venife. Je
ne vous en puis dire ny les Sujets , ny
le Nom de ceux qui ont compofe les
Vers & la Mufique ; je vous diray feulement
que ce grand nombre de Spe-
Etacles n'a point empefché l'Etabliffement
d'un Theatre tout nouveau
appellé le Theatre de Saint Ange.
On n'y a donné cette année qu'un
feul Opéra , qui fait le neufiéme de
ceux dontj'avois à vous parler. Il avoit
pour Sujet le Raviffement d'Helene,&
eftoit chanté comme tous les autres
par de tres habiles Muficiens. La
beauté de leurs Voix répondoit par-
C 2 faite52
LE MERCURE
faitement au profond fçavoir de l'excellent
Seigneur Dominique Freschi,
Maistre de Chapelle à Vicenze , qui
en avoit compofé la Mufique. Je
n'ay point fçeu le Nom de l'Autheur
des Vers , & tout ce qu'on m'a pû
dire , c'eft que la Piece eftoit remplie
d'Incidens en fort grand nombre, &
tous également beaux & furprenans.
Il n'y avoit rien de fi magnifique
que les Décorations. On y admiroit
fur tout une Grote qui faifoit un des
plus agreables ornemens du Palais
d'Oenone . Elle eftoit embellie de
Fontaines vives & de Jets d'eau naturels
; & fi vous voulez bien rappeller
l'image de toutes les chofes que
je viens de vous ébaucher legerement,
vous aurez peine à concevoir
: qu'on fe réfolve à faire tant de dépenfes
& tant d'apprefts pour des
Spectacles qui ne paroiffent que pendant
deux mois , & qu'une feule Ville
puiffe fournir affez de Spectateurs
pour fatisfaire aux frais de tant de
difeGALAN
T.
53
diferentes Perfonnes qu'on y employe.
Auffi n'abandonne - t on rien
au Public de cette nature qui n'aproche
de la perfection. Il n'y a point
de talent affoupy que l'émulation ne
réveille. C'eft à qui emportera le
prix fur les autres. On ne fe neglige
point parce qu'on craint d'eftre furmonté,
& que fi on laiffoit échaper
quelque chofe de bas ou de foible , ce
qu'on verroit de plus achevé , en feroit
trop aifément appercevoir les defauts.
La peine fuivroit incontinent,
& le manque de fuccés de ces Quvrages
negligez en feroit perdre toute
la dépenfe. On ne les reprefente
jamais qu'en Janvier & Fevrier, c'eſt
à dire pendant tout le temps du Carnaval.
J'ay pris mes meſures pour
en avoir des nouvelles tous les ans ,
afin de vous en faire part ; & j'efpere
les avoir beaucoup plutoft que je
ne les ay euës cette année. Ce n'eft
pas feulement à Venife que les Opéra
font en regne. Il s'en fait prefque
C 3
dans
54 LE MERCURE
dans toutes les Villes d'Italie , & les
Troubles de Meffine n'ont point empefché
qu'on n'y ait donné ce pompeux
Divertiffement à Monfieur le
Marefchal Duc de Vivonne. C'eft
une glorieufe marque de la merveilleufe
prévoyance du Roy , qui entretient
fi bien l'abondance dans un lieu
où regne la Guerre , que les Plaifirs
n'en font point bannis.
Vous feriez bien peu curieufe ,
Madame , fi au retour de Venife où
je vous ay fait faire Voyage fans que
vous y ayez penfé , vous dédaigniez
de paffer par la Ville d'Arles, pour y
admirer l'Obelifque qu'on y voit , &
dont il eft difficile que vous n'ayez
entendu parler. C'eft un des plus fuperbes
Monumens que nous ayons.
de l'Antiquité , & le feul de cette na
ture qui foit en France. On n'en fçait
point l'Hiſtoire au vray , mais il n'y
a point à douter qu'il ne foit un refte
de la grandeur des Romains qui ont
habité longtemps cette Ville. ApparemGALAN
T. 55
remment ils l'avoient fait venir d'E
gypte pour le confacrer à la gloire
de quelqu'un de leurs Empereurs ; &
ce qui donne lieu de le croire , c'eft
qu'il eft de la mefme matiere que
ceux de Rome qu'on a apportez de
ce Païs - là , c'eſt à dire de Granite
Orientale , qui eft une efpece de pierreencore
plus dure & plus précieufe que
le marbre. Sa hauteur eft de cinquante
& deux pieds , & fa bafe de fept
pieds de diametre , tout d'une piece.
Il fut trouvédans le Jardin d'un Particulier
, aupres des Murs de la Ville
qui ne font pas fort éloignez de la Riviere
du Rhône. Il eft à croire qu'il
y eftoit demeuré depuis fon Débarquement
, qui doit s'eftre fait il y a
environ feize Siecles , fans qu'il ait
jamais fervy à l'ufage auquel il avoit
efté d'abord deftiné. Il eftoit enfeve
ly dans la terre , la pointe un peu découverte
. On trouve des Memoires
dans les Archives de la Maifon de Ville
, qui font connoiftre que Charles
C4
IX.
56 LE MERCURE
IX . Roy de France paffant par Arles
, donna ordre qu'on le déterrât
pour le tranfporter ailleurs ; mais foit
que la dépenſe ou la difficulté de l'entrepriſe
le rebutât , il n'acheva point
ce qu'il avoit commencé . C'est en
quoy l'on ne peut affez loüer le zele
des Habitans de cette Ville, qui voulant
laiffer à la Pofterité un Monument
eternel de la véneration qu'ils
ont pour le Roy , n'ont på eftre arreftez
par aucun obftacle , & ont fait
elever cet Obelifque à la gloire dans
une de leurs Places publiques , avec
de magnifiques Infcriptions aux quatre
faces de fon pied - eftal . Je les fuprime
parce qu'elles ne font pas Fran-
Coifes , & que le Latin n'eft point de
mife parmy les Dames . Pour l'Obelifque
je vous en ay déja marqué la
hauteur. On a mis un Monde fur fa
pointe , & il y a un Soleil au deffus dc
ce Monde , qui fait une Devife fans
Paroles. Le pied en eft enfermé , &
on n'a épargné aucune dépenfe , ny
pour
GALAN T.
57
-
pour fon ornement , ny pour fa con
fervation . Meffieurs de Roche , Romany
, Agard & Maure, font les quatre
Confuls qui le firent élever l'année
derniere ; & les embelliffemens
qu'on y a faits celle cy font deûs aux
foins de Meffieurs de Sabatier , de
l'Armeillere , Delofte & Beuf. Il y en
a deux de ce dernier Nom, tous deux
Confuls dans le mefme temps. Ce
que je vous ay dit des Romains qui
ont fait autrefois un fi long féjour
dans Arles , juftifie affez qu'on l'a
toûjours regardé comme une Ville
tres confiderable. En effet il y en a.
peu dans le Royaume où l'on trouve
tant de Nobleffe , & dont les Habitans
naiffent avec de plus loüables
inclinations. Ils aiment également les
Armes & les Sciences. L'un & l'autre
fe connoift , & par le grand nombre
d'Officiers d'Armées que cette Ville
a donnez au Roy, depuis la Declaration
de la Guerre , & qui font actuellement
dans le Service , & par l'Eta-
C 5 bliffe58
LE MERCURE
bliſſement d'une Academie de Belles
Lettres , érigée en 1668. fous le bon
plaifir de Sa Majesté , avec les mefmes
Privileges que celle de Paris. Elle
eft toute compofée de Gens de qualité
& de merite, qui n'ont pas moins
d'avantage à fe fervir de l'Epée que
de la Plume , & qui n'ayant que la
gloire pour objet , ne refuſent aucun
moyen d'en acquerir . Ils ont Monfieur
le Duc de S. Aignan pour Chef.
Ils n'en pouvoient choisir un dont
les fentimens euffent plus de rapport
avec ceux qui leur font naturels, puis
qu'il femble que Mars & les Mufes
ayent fait en luy une alliance immortelle
, & qu'on l'a toujours veu
faire gloire d'eftre le Protecteur des
Braves & des Sçavans. C'eft de cet Illuftre
Corps que Mr. de Roubin fut
choifi les Confuls d'Arles , pour
aller prefenter au Roy de leur part,
l'Estampe qu'ils ont fait graver de
leur Obelifque. Il eftoit digne de cet
employ , ayant l'Eſprit ailé & délipar
cat,
GALANT. 59
cat , & capable de tout ce qu'il veur
entreprendre. Il n'écrit pas moins agreablement
en Vers qu'en Profe ; &
vous pouvez juger du talent qu'il a
pour la Poëfie par ce Sonnet qu'il a
fait fur l'Obelifque dont je vous parle.
AU ROY,
Sur l'Obelifque élevé à fa gloire
dans la Ville d'Arles.
SON NE T♪)
GRand Roy, dont les Exploitsfont fameuse
dans l'Hiftoire,
Qui joins le nom d'Augufte , à celuy de Chrefien,
Ton Bras qui de la France eft le ferme foûtien
Entaffe chaque jour Victoire fur Victoire :
Ton Regne eft fchery des Fillesde Memoire,.
Qu'elles en font par tout leur plus doux entre
tien ;
Jamais Deftin nefut plus heureux que le tien:
Le Temps qui détruit tout , aide mefme à ta
Gloire.
Ce pompeux Monument de l'Orgueil des Ro
mains
€ 6 Qu'au
60 LE MERCURE
Qu'aujourd'huy la Fortune a mis entre nos
mains ,
Eft de ces Veritez une Preuve éclatante :
Puis qu'on voit que les ans ne l'ont tant reſpecté,
Qu'afin de preparer une Table d'attente,
Pour y graver ton nom à la Pofterité.
Vous voyez , Madame , que je
n'ay pas flaté Mr. de Roubin , par ce
que je vous ay dit à fon avantage. 11
eft du Pont S. Efprit en Languedoc.
L'amour qu'il a toûjours eu pour les
Sciences ne l'a pas empefché de prendre
party dans la Guerre , où il a efté
Officier , & fort aimé de feu Monfieur
de Guife , qui avoit pour luy
une confideration toute particuliere .
Vous vous plaindriez fans doute fi je
negligeois de vous faire part du Com
pliment qu'il a fait au Roy en s'ac
quitant de la commiffion qu'il avoit
reçeuë. Sa Majefté l'écouta tres- favorablement
, & en a parlé depuis d'une
maniere fi glorieufe pour luy , qu'il
n'a beſoin d'aucun autre Eloge. Voicy
les termes dont il fe fervit.
COMGALAN
T. 61
COMPLIMENT
FAIT AU ROY ,
En luy prefentant l'Eftampe de l'Obelifque
érigé à fa gloire dans
la Ville d'Arles .
SIRE,
Je viens offrir à Voftre Majefté
au nom de fa Ville d'Arles , la Figure
de l'Obelifque qu'elle a fait ériger nonvellement
à fa gloire . Cette Ville ,
SIRE, qui fut autrefois un des plais
Auguftes Theatres de la magnificence
& de la grandeur des Romains, & qui
fe reffentant encor aujourd'huy du commerce
qu'elle a eu fi longtemps avec
ces grands Hommes , femble en avoir
berité les genereufes inclinations ,
toûjours efté prévenuë de tant d'amour
pour les Actions Heroïques , qu'elle n'a
pú voir celles dont V. M. vient de fe
fignaler dans ces dernieres Campagnes,
Jans concevoir pour Elle des fentimens
de veneration , dont elle a voulu don
C 7 ner
62 LE MERCURE
ner des marques publiques à toute la
France. En effet , SIRE , tandis que
V. M. defend fi genereufement nos
Frontieres contre les efforts de tant
d'Ennemis , & que par tant de nobles.
travaux & tant deglorieusesfatigues ,
elle affure noftre repos , & nous fait
mefme dans le plus fort de la Guerre,
jouir de cetteprofondepaix, & de cette.
douce tranquillité qui fait le bonheur
des Peuples ; tandis que par de nouvelles
Conqueftes elle augmente tous les
jours les bornes de cet Empire, &
que promenant par tout fes Armes
victorieuses , elle porte la reputation
de la France jufqu'aux extremitez de
la Terre , n'est- il pas raisonnable que
pour tant d'Illuftres bienfaits , nous
luy donnions quelque témoignage d'une
eternelle reconnoiffance , & que par
une jufte rétribution de la gloire que
la fplendeur & la felicité defon Regne
répandent fur tous les François ,
nous employions tous nos foins & tous.
nos efforts pour immortaliſer la fienne?
Nous
·
GALAN T.
63
Nous fommes , SIRE , fi convaincus
d'un fi jufte & fi legitim: devoir
, que ne pouvant rien trouver
fur la Terre qui meritaft de vous effre
offert , nous avons fouillé juſques dans
le fond de fon fein , pour en tirer cet
augufte Monument que la Provi
dence n'avoit fans doute pris foin d'y
tenir caché durant tant de Siecles,
qu'afin que fon Antiquité le rendift
plus prétieux & plus venerable , plus
digne enfin defervir unjour à lagloi
re du plus grand des Rois . Il eft vray,
SIRE , je veux l'avoüër icy , qu'un
fi grand & fi magnifique deffein auroit
peut- eftre demeuré long- tempsfans
execution , fi cette noble Compagnie
qui compofe vostre Academie Royale,
que noftre Ville regarde commen
de fes plus riches ornemens , ne nous
eust enbardis à cette entrepriſe , en
nous remontrant qu il ne faut jamais
rien trouver d'impoffibl , ny mesme
de difficile , quand il s'agit de mar
quer fon zele pour la gloire de V. M

Com
64
LE MERCURE
Comme ces I'uftres Génie's ont pour
but l'Immortalité , ils ont crû que ce
n'eftoit point affez de confier au papier
le foin de tranfmettre aux Siecles
futurs le fouvenir des merveilles de
voftre Regne ; qu'ilfalloit que le Marbrele
Bronze fuffent employez à
ce grand deffein, & que pour confacrer
voftre gloire par un Ouvrage qui
puft durer autant que le Monde , il
eftoit neceffaire que cet Obélifque de.
meuraft comme un grand Livre toùjours
ouvert aux yeux de la Pofterité
, où vos Actions immortelles fuffent
écrites avec des caracteres quele temps
ne puft effacer. C'est par là , SIRE,
que les uns & les autresfe font agrea
blement flatez, de ce doux espoir , que
vous auriez la bonté de recevoir ceté
moignage de leur zele avec quelque
forte de complaifance , & de leur accorder
en Juite Phonneur de vostre
Augufte Royale protection. C'eft
Punique grace , SIRE , qu'ils viennent
aujourdhuy vous demander par
""
1 MA
GALAN T. 65
ma bouche , & dont peut- eftre Voftre
Majefté ne les trouveroit pas tout- àfait
indignes , fi on pouvoit la meriter
par les plus profonds fentimens
d'un inviolable refpect , par lesfermens
folemnels d'une eternelle fidelité , &i
par les voeux ardens qu'ils font tous
les jours au Ciel ppoouurr la confervation
de voftre Perfonne Sacrée , auffi bien
que pour la continuation de vos Profperitez
& de vós Victoires.
Je ne doute point , Madame , que
vous ne joigniez vos applaudiffemens
à ceux que l'Autheur de ce Compliment
a reçeus ; & pour paffer
d'Arles à Montpellier , je vous di
ray qu'on y parle fort du Mariage
de Mademoiſelle de la Verune avec
Monfieur de la Quere Capitaine des
Vaiffeaux. C'eſt une Heritiere qu'on
tient riche d'un million.Cela eft confidérable
; mais ce qui eft beaucoup
plus avantageux pour elle , c'eſt que
fa fortune , toute grande qu'elle eft,
pa66
LE MERCURE
paroift encor au deffous de fon merite.
Mr. de la Quere luy a donné
plufieurs Feftes. Elles ont toutes efté
d'une galanterie admirable , mais fur
tout la derniere vous fera voir que
P'Inconnu que vous avez tant aimé
fur le Theatre , & que vous nommiez
fi plaifamment , L'Amant qui
ne fe trouve point ailleurs , n'a pas
donné un exemple d'une fi dangereufe
conféquence , qu'il n'y ait des
Gens qui faffent gloire de l'imiter. Il
ne faut qu'aimer pour cela , & voi-
су de quelle maniere Mr. de la Quere
s'y eft pris. Mademoiſelle de la
Verune s'eftoit allée promener un peu
tard avec quelques- unes de fes Amies
& de fes Parentes , dans un Jardin
où il y a un petit Pavillon , & quas
tre Cabinets de verdure aux quatre
coins. Elles furent fort furprifes de
trouver dans le premier où elles entrerent
, une Table à dix - huit couverts.
La magnificence y fut
de , & la propreté merveilleufe. H
gran-
Y
GALANT 67
y eut buit Services diférens , & il
n'y manqua rien de tout ce qu'on
fe peut figurer de plus exquis & de
plus délicat pour le gouft . Aucune
d'elles ne s'attendoit à ce Souper
& moins encor à eftre diverties par
un Concert admirable de Hautbois
qui estoient dans un autre Cabinet .
A ces Hautbois fuccederent les Violons
qu'on avoit mis dans le troifiéme
; & ils n'eurent pas plutoft ceffé
de jouer , qu'une excellente Mu.
fique fe fit entendre du dernier de
ces Cabinets . Le Souper eftant finy,
la Table fut couverte de Bouquets
de Fleurs de toutes les Saifons , & de
Rubans de toutes fortes. Un mo
ment apres on propofa de s'aller ré
pofer dans des Chaifes de commodi
té qui eftoient dans le Pavillon , &
ce fut de nouveau un agreable ſujet
de furprife pour ces aimables Perfonnes
, de voir tout le Jardin éclairé
de mille Bougies qu'on avoit attachées
aux branches des Arbres , &
dont
68. LE MERCURE
dont la lumiere leur fit découvrir lesapprefts
d'un tres- beau Feu d'Artifice
qui dura plus de demy heure.
Il fut fuivy d'un nombre infiny de
Fufées volantes qui faifoient voir en
l'air de cent diferentes manieres , le
Nom & les Chiffres de Mademoiſelle
de la Verune. Ce Divertiffement
qui les occupa quelque temps ayant
ceffé , elles continuerent de marcher
vers le Pavillon , & furent à peine
affifes dans le Veftibule , qu'elles virent
fortir du derriere de la Tapifferie
, des Acteurs qui leur donnerent
la Comedie. Ce fut par elle que cette
galante Feſte fe termina : elle ne
finit qu'avec la nuit ; & cette belle
Troupe n'euft pas lieu de regreter les
heures que tant de plaiſirs luy firent
dérober au fommeil.
Vous voulez bien , Madame, que
de Montpellier je vous ramene à la
Cour , & que je vous faffe encor une
fois part de l'Epiftre qui fut envoyée
par Monfieur de Rambouillet à Monfieur
GALANT .
69
Monfieur le Prince de Marfillac apres
les dernieres Conqueftes du Roy.
Il manquoit beaucoup de Vers à la
Copie qui eftoit dans ma derniere
Lettre , vous le pourrez facilement
connoiftre en lifant celle - cy , où vous
trouverez des agrémens qui n'eftoient
pas dans la premiere .
A MONSEIGNEUR
LE PRIN CE
DE MARSILLA C.
EPISTRE.
lieu de jeûner le Carême ,
D'eftre avec un visage blême
Afaire vos Devotions ,
Et vacquer à vos Stations ;
Tout ce temps vous avez fait rage
Parmy le fang & le carnage ,
Vous n'avez, malgré les hazards ,
Songé qu'a forcer des Remparts ,
Vous avez pris trois grandes Villes ,
Des Flamans les plus feurs aziles,
Mefme vous avez fait périr
Ceux qui venoient les fecourir.
Pany
170
LE MERCURE
+
Puny leur audace infolente ,
Dans une Bataille fanglante ,
Ce que les plus grands Conquerans
- N'auroient jamais fait en quatre ans.
Je ne fçay ce que le Saint Pere
Aura jugé de cette affaire .
Mais jamais chez les plus pieux
Careme ne fe paffa mieux.
La prife de Valencienne ,
Eft une action fort Chreftienne ,
Violer quand on fut dedans.
Sembloit eftre du Droit des Gens.
Le plus moderé, le plus fage
Brufle alors , met tout au pillage.
Vos Soldats mieux difciplinez ,
Par la feule gloire menez ,
Dans une Place ainfi conquiſe ,
Entrent comme dans une Eglife,
Des Démons quand ils font aux mains ,
Et quand ils font Vainqueurs des Saints.
Loüis , l'ame de ces merveilles
Qui n'eurent jamais de pareilles ,
Trouve maintenant à propos
Que les Corps prennent du repos .
Il a bien voulu leur permettre
Quelques fejours pour ſe remettre
Luy cependant fait mille tours ,
L'ame vieille , elle agit toûjours,
Et repaffe fur toute chofe ,
Pendant que le corps fe repofe.
Mais on dit que dans peu de temps
Vous allez vous remettre aux champs.

GALANT 71
Où Diable allez vous donc encore?
Eft - ce au Nord! eft ce vers l'Aurore ?
Voulez vous vous mettre fur l'eau ?
Et paffer la Mer fans Vaiffeau ?
Les Dauphins de la Mer Baltique ,
Les Baleines du Pôle Arctique ,
Ma foy, vous n'aurez qu'à vouloir,
Viendront vos ordres recevoir ,
Et fur le Zelandois rivage ,
Vous porter Canon & Bagage.
Ce n'est pas fi grand' chofe , enfin,
Vous avez bien paffé le Rhin ,
Cette Barriere fi terrible ,
Dont le paffage eft fi pénible ,
Que Rome, maiftreffe de tout ,
Apeine en vint jadis à bout.
Ayant Louis à votre tefte ,
Vous n'aurez rien qui vous arrefte ,
Afes armes tout reüffit ›
Tout luy fuccede , tout luy rit.
D'où vient que ceux de qui les veuës
Ne font pas affez étendues
Exaltent autant fon bonheur ,
Que fa prudence & fa valeur ?
Mais quand on fait eftre fevere
Sans ceffer toutefois de plaire ,
Lors qu'on fait infpirer aux cears
Les defirs qui font les Vainqueurs,
De mépris des Parques cruelles ,
Et que les Miniftres fidelles
Dont avec foin on a fait choix ,
Sont au deffus de leurs Emplois ,
Qu'avec
72 LE MERCURE
Qu'avecque juftice on diſpenſe
Et la peine la récompenfe ,
Qu'on fait toutes chofes prévoir ,
A tous les accidens pourvoir,
Et que jamais on ne viole
Le Don facré de fa parole ,
Avec fes talens merveilleux ,
Il est bien aifé d'eftre heureux.
Cependant par trop entreprendre
Vous pourriez plus perdre que prendre :
Il eft vray qu'il faut que chacun ,
Contribue au bonheur commun.
On doit facrifier fa vie
A la gloire de fa Patrie.
Ainfi , Seigneur , malgré les coups
Que le Rhin vit tomber fur vous
Tous les jours une ardeur nouvelle
Vous fait expofer de plus belle.
Mais il e bon de regarder
Qu'il ne faut pas tout hazarder ,
que les Teftes couronnées ,
Doivent au moins eftre épargnées.
Comment fouffrez vous que le Roy ,
(Fen'y pense point fans effroy)
Dit à toute heure aux mousquetades ,
Toûjours en butte aux cannonades ,
Vous , Seigneur , qui foir & matin
nud comme la main?
Et
Le
voyez
Quoy
que des Dieux
fon fang
il tire ,
Encore
qu'il foit un Héros
,
Qu'il eft pourtant de chair & dos ,
Et qu'il a befoin d'une Armure
GALAN T. 73
La mieux trempée & la plus dure
Si fon Frere n'en eut point mis ,
Je n'auroit pas des Ennemis
Dans cette Bataille fameufe
Eu la Victoire glorieuse ,
Et nous verrions dans la douleur
Madame qui rit de bon coeur.
L'Armure pourtant la meilleure
N'empefche pas qu'on n'y demeure ,
Le Canon eft encor plus fort ,
Turenne a fuby fon effort ,
Et les Rois dont il eft la foudre
Peuvent en eftre mis en poudre :
Ainfi vous devez tout ofer
Pour l'empefcher de s'expofer ;
Qui doit toûjours eftre le Maiftre ,
En ce point ne doit jamais l'eftre.
Le plus feur eft de revenir,
Rien n'a droit de vous retenir ;
Lors que des Beautez defolées
Sont par voftre abfence accablées
D'ennuis & de vives douleurs ,
Et leurs beaux yeux noyez de pleurs ,
Rien n'eft préferable à ces Belles,
Et la Gloire eft moins belle qu'elles.
Leur Carefine eft un peu trop long ,
Leur Jubilé hors de faifou.
Pourtant quoy que la Bulle dife ,
Et tous les Canons de l'Eglife ,
Ils ne finiront que le jour
Qu'elles vous verront de retour.
Tom. VI. D Pen74
LE MERCURE
Pendant que nous fommes à la
Cour , je dois encor vous dire que
le Roy a nommé Monfieur l'Abbé
de Beauveau à l'Eveſché de Nantes,
fur la Démiffion pure & fimple de
Monfieur de la Baume le Blanc qui
en eftoit Evefque. Cet illuftre Abbé
eft recommandable par fon merite
& par fa naiffance . On a veu
dans fa Maifon des Sénefchaux d'Anjou
, de Provence & de Lorraine ,
des Gouverneurs de Places , des
Preſidents des Comptes , des Chambellans
des Rois Charles VII. &
Louis XI. & des Evefques d'Arles ,
d'Angers & de Nantes. Elle eſt alliée
des Maifons de Bourbon & de
Vendofme , & de plufieurs autres
des plus Illuftres du Royaume.
Le Roy a pareillement donné
deux Abbayes à Monfieur le Cardinal
de Bonzy. Tout ce que je
pourrois dire de ce Prince de l'Eglife
feroit infiniment au deffous de
luy. Sa naiffance eft connue , fon
efGALAN
T. 75
efprit & fa conduite ont paru dans
les grandes Ambaffades dont il s'eft
acquité avec tant de fuccés , & fes
manieres honneftes & engageantes
luy attirent les coeurs de tous ceux
qui le connoiffent. Monfieur d'Ormoy
, quatriéme Fils de Monfieur
Colbert , en gagna beaucoup dernierement
, & fe fit admirer d'un
nombre infiny de Gens de la premiere
Qualité , qui furent preſens à
l'Acte de toute la Philofphie , dedié
à Monfeigneur le Dauphin , qu'il
Efoûtint dans la Salle des Cordeliers ,
& auquel Mr. l'Abbé Colbert fon
Frere préfida. On n'a jamais merité
tant d'applaudiffement dans un âge
fi peu avancé , que ce jeune Soutenant
en eut ce jour- là d'une grande
& illuftre Affemblée. Ce qu'il difoit
ne paroiffoit point un effet de fa memoire
, on eftoit convaincu qu'il
l'entendoit , & que fon efprit & fon
jugement parloient . Voicy des Vers
qui ont efté faits fur ce fujet , &
D 2
qui
76 LE MERCURE
qui font dans une eftime generale.
ARGUMENT.
Propofé à Mr. Colbert d'Ormoy,
apres l'Acte public de Philoſophie
qu'il afoûtenu , n'ayant que treize
ans, fous Monfieur l'Abbé Colbert
fon Frere.
A Imable Enfant , jeune Merveille ,
Vous avez charmé tout Paris ,
Et lesplus Sages fontfurpris
De voftre Actionfans pareille.
Ex vous l'Esprit & l'Agrément ,
La Memoire & le lugement ,
Font une parfaite harmonie :
Souffrez donc qu'avec liberté ,,
Jepropofe à ce beau Génie
Encore une difficulté.
Faites- moy, s'ilvous plaift , comprendre
Par quel coup du Ciel ou du Sort
Vous avez un Efpritfifort
Dans un Corpsfi jeune & fitendre ?
Eftre Philofophe à treize ans!
Neft- ce pas fe moquer du temps ?
Vn Enfantfçavoir tant de chofes !
Fele voy , maisj'ay beau le voir
Je vous en demande les cauſes,
Et
GALAN T.
77
Etje n'y puis rien concevoir.
Dans tout ce que l'Hiftoire affemble
Et ramaffe de tous coftez ,
Succés , prodiges , nouveautez ,
Je ne voy rien qui vous reffemble.
Je cherche dans lecoursdes temps
Quelque Philofophe à treize ans .
En qui je trouve vos lumieres.
Ferencontre affez de vieux Fous
Mais pour des Sages impuberes ,
On n'en vit jamais avant vous.
Quoy done, vous aurezfçeu répondre
Avant l'âge de puberté-
A toute l'Vniverfité ,
>
Et rien n'aura pû vous confondre ?
Jefoutiens que cette Action
Eft une contradiction ,
Et voicy comment je raiſonne :
Voftre Efprit en ce nouveau Cas ,
N'apoint eu l'exemple qu'il donne;
Donc il donne ce qu'iln'apas.
A voftre âge parler en Maître
De l'Ame & defes mouvemens !
Voir lefonds des raisonnemens!
Difcourir des Caufes del'Etre!
Répondre à tout , & toutprouver !
Cela nesçauroit arriver
Quepar quelque metempsicofe
Nous n'en eroyons point parmy nous;
Mais enfin, quoy que l'on m'opofe .
Voftre Esprit eft plus vieux que vcus.
D 3
Mais
78 LE MERCURE
Mais pourquoy (dit la voixpublique )
N'auroit- ilpas toujours raiſon ,
Puis qu'il eft de cette Maifon
Où la Science eft domeftique ?
Ilfaut quefur tout ilfoit preft ,
Eftant Difciple comme ill'eft ,
D'unfi docte fifage Frere.
C'eftcequ'on dit detoutes parts;
Outre que voftre Illuftre Pere
Eft le Peremefmedes Arts.
Ileft vray ; maisje vous confeffe
Queje nesçaurois concevoir ,
Commentfijeune on peut avoir
Les plus beauxfruits de la villeffe.
Hécomment donc avez- vousfait ?
Quel est ce merveilleuxfecret ,
De joindre au Printemps un Autonne ?
Voilatoute ma Question,
Et je ne croypas que perfonne
Enfachelafolution.
Les jeunes Philofophes n'eftant
pas ennemis des Belles , & la Philofophie
eftant aujourd'huy familiere au
beau Sexe , je croy pouvoir mettre
l'Article que vous allez voir en ſuite
de celuy dont je viens de parler.
Deux Damesjeunes , belles , bien
faites , fpirituelles , & de qualité ,
ayant
GALAN T.
79
ayant leurs raiſons pour paffer quelque
temps dans un Convent à cinq
ou fix lieues de Paris , aprirent il y
a quelques jours avec joye , qu'un.
jeune Marquis , qui a une affez belle
Maifon dans leur voisinage , faifoit
une réjouiffance le lendemain , qui
eftoit le jour de fa Fefte. Comme la
retraite ne leur a pas ofté l'efprit d'enjoüement
, & qu'elles ne laiffent écha
per aucune occafion de fe faire des
plaifirs de tout ce qui en peut caufer
d'innocens , elles fongerent à quelque
galanterie qni leur puft donner part
au Divertiffement qui fe préparoit.
Le foin qu'elles eurent de s'en faire inftruire
, leur fit découvrir qu'il confiftoit
en un grand Repas que le Mar
quis donnoit à quelques- uns de fes
Amis , dont on ne leur put dire que le
nom de trois , & que fur les cinq heures
du foir on fe devoit rendre dans la
Plaine , où il y avoit un Prix propofé
pour celuy qui montreroit le
plus d'adreffe à tirer. Heureuſement
D 4 pour
80 LE MERCURE
pour elles , les trois Conviez qu'on
leur nomma eftoient de leur connoiffance
, elles en fçavoient les Intrigues.
Il s'agiffoit d'une Fefte qu'on celebroit
; la coûtume veut qu'on envoye
des Bouquets , & ce fut ce qui leur
donna la penſée de ce qu'elles fe réfolurent
d'executer. Elles entrerent dans
le Jardin , choifirent ce qu'elles crûrent
propre à leur deffein , en firent
quatre Bouquets diférents , avec un
Billet pour chacun de ceux à qui ils
eftoient deftinez , enfermerent le tout
dans une Boëte , la cacheterent fort
proprement , & y joignirent une Lettre
generale pour la Bande joyeuſe
qu'elles eftoient bien aifes d'embaraffer.
En voicy l'adreffe & les termes.
LES
GALANT. 8T
LES INCONNUES,
AUX QUATRE TENANS
de la Fefte de ***
Nouscroyons , Braves Tenans, qu'il
eft de noftre honnefteté, ayant l'a
vantage d'eftre de vos Voifines , de
contribuer par quelque Galanterie au
plaifir que vous vous propofez de don
ner aujourd'huy à tout le Canton,pour
y faire plus dignement chommer vofre
Fefte; & comme vous eftes quatre
Amis fort unis en toutes chofes ,
nous craindrions de vous donner un
jufte fujet de vous plaindre de noftre
injuftice , fi nous faifions en ca rencontre
aucune diference entre vous.
C'est ce qui nous oblige à vous envayer
à chacun un Bouquet . Confiderezles
bien , & vous verrez fans doute,
qu'il nous a fallu y fonger plus d'une
fois pour vous en choifir de tels. Si
nous pouvons , ma Soeur & moy , nous
dérober demain d'une partie de Chaffe
où nous sommes engagées , nous irons
D 5 2013
( LE MERCURE
82
de
provoir
avec quelques Amis le cas que
vous faites de nos Prefens . Nous efperons
que vous ne dédaignerez pas
les porter. Sur tout fi nous allons àla
Fefte , ne nous obligez point à nous
démafquer , fi nous trouvons à
pos de ne le pas faire. Nous avons intereft
à n'eftre pas connues de tout le
monde. Adieu. Ce font vos Servantes
& Amies, LES DAMES DU MONT
-BRILLANT , à deux lieues de chez
·vous, que vous voifinez, affe,z rarement.
Celafoit dit enpaſſant.
3
Le lendemain de grand matin ces
deux belles Compagnes de fortune
mirent la Lettre & la Boëte entre
les mains d'un Homme inconnu qui
ne manquoit pas d'adreffe .Elles l'inftruilirent
de ce qu'il avoit à faire
pour n'eftre pas fuivy , & luy donnerent
ordre de laiffer l'une & l'autre
au premier qu'il trouveroit des
Domeſtiques du jeune Marquis. La
chofe reüffit comme on l'avoit projetGALAN
T. 83*
jettée. Le Preſent fut rendu au Marquis
, fans qu'on luy puſt dire qui
l'envoyoit.Celuy qui s'en eftoit chargé
, l'avoit donné à un Cocher pour
fon Maiftre , & le Cocher ne s'eftoit
pas mis en peine d'en rien apprendre
de plus. Le Marquis fe prome
noit dans le Jardin avec fes Amis
quand ce Prefent luy fut apporté.
C'eftoit le jour de fa Fefte.Il ne douta
point non plus qu'eux , que la
Boëte ne fuft une marque de fouvenir
de quelqu'une de fes Amies ,
& dans cette penfée il réçeut avec
plaifir les congratulations qu'ils luy
en firent ; mais il fut bien furpris ,
quand ayant jetté les yeux fur la
Lettre , il vit qu'elle s'adreffoit aux
quatre Tenans. La nouveauté de ce
Titre luy fit aisément juger qu'il y
avoit là de l'avanture. Il en rit avec
fes Amis , la Lettre fut leuë , & le
miftere leur en parut fi plaifant , qu'ils
eurent impatience d'en voir la fuite.
Ainfi quoy qu'ils dûffent craindre de
D6 trou84
LE MERCURE
trouver quelque folie dans la Boëte ,
ils fe hâterent de l'ouvrir, fans qu'un
trou que fe fit le Marquis par un
faux pas fur le pommeau de l'Epée
d'un Gentilhomme de la Compagnie
, ny le fang qui fortoit de fa bleffure
, les puft rendre moins empreffez
à fatisfaire leur curiofité . Vous
rirez de ces circonstances , mais elles
font effentielles , parce qu'elles font
vrayes , & je vous conte nuëment
les chofes comme elles font arrivées.
A l'ouverture de la Boëte les Bouquets
parurent. Ils eftoient extraordinaires.
Le premier qui en fut tiré
, eftoit celuy du Maiſtre de la
Maiſon . Les belles Perfonnes qui les
avoient mis par ordre dans la Boëte,
luy en avoient voulu faire l'honneur.
Il confiftoit en un beau Chardon noüé
d'un Ruban feüille- morte, avec ce
Billet attaché autour.
Oila , jeune Marquis , un petit
Réveille matin , pour vous faire
penGALAN
T. 85
penser à vostre defunte Maistreffe ,
qui cependant prendtoute la part qu'elle
doit à la magnificence dant vous
faites parade en public. C'est une vertu
qui ne manque jamais d'accompagner
une belle ame comme la voftre, d
laquelle il ne manque rien qu'un peu
de veritable amour, que nous vous fou
baitons en bonnes Amies.
On plaifanta fur ce Billet , dont
on chercha l'explication. Je ne fçay
fi elle fut trouvée , mais je fçay bien
que le fecond Bouquet qu'on tira
eftoit pour Monfieur le Comte de
*** Il eftoit compofé de Sauge avec
un Ruban vert,& ce Billet.
CE petit Ruban vert , cher Comte,
ne vous ofte pas tout- à-fait l'efperance
de regagner les bonnes graces
de vostre Maistreße , & nous croyans
que fi elle estoit perfuadée que vostre
tendreffe fuft telle qu'elle la fouhaite ,
vous feriez heureux & content. Efperez
toûjours.
C
7
On
86 LE MERCURE

"
On luy applaudit ſur l'Eſpérance,
& cependant on tira de la Boëte un
Bouquet de Rue marqué pour un
Cavalier de la Troupe. Un Ruban
jaune qui le noüoit , y tenoit ce Billet
attaché.
Vous
a-
Ous ne devez pas eftre le moins
content de ce que vostre bonnefortune
vous envoye le jaune , qui marque
la pleine fatisfaction de vos
mours. Nous ne vous difons rien de
la Ruë, un Homme à bonne fortune
comme vous en peut quelquefois avoir
befoin. Si vous n'en fçavez pas l'explication
, montrez- la à votre Maiftreffe
. Elle vous dira fans doute que
eela ne peut venir que de veritables
Amies, & fort intereffées pour vous.
On crût ce Billet malicieux , &
chacun luy donna telle interpretation
qu'il voulut , fans que le Cavalier qui
entendoit raillerie s'en formalifaſt. Ôn
vint au dernier Bouquet , qui fe trouva
une belle Ortie fleurie , noüée d'un
RuGALAN
T. 87
que
Ruban couleur de chair paffé . Le
Billet que ce Ruban enfermoit , portoit
le nom de Monfieur
d'indifpenfables affaires qui luy eftoient
inopinément furvenuës
voient empefché de venir au Rendez-
vous. A fon defaut , on ne vou.
lut
9 2-
pas laiffer le Bouquet fans Maiftre
, & on pria un autre Comte, & un
jeune Chevalier , qui avoient auffi
efté priez de la Fefte , de voir entr'-
eux qui l'accepteroit . Ils s'en excuferent
l'un & Pautre , & prétendirent
que les termes du Billet ne conviendroient
pas à ce qui leur pouvoit
estre arrivé. On l'ouvrit , & ces
paroles y furent trouvées.
Nousne voyons rien qui convienne
mieux à l'Amant des Onze
mille Vierges , Monfiaur ** que cette
agreable Ortie , pour moderer les chaleurs
qu'il reffent à credit pour toutes
les Belles .
Ces divers Billets fervirent longtemps
88 LE MERCURE
temps d'entretien à la Compagnie.
On fe mit à table , & les Tenans ne
manquerent pas de boire à la fanté
des Belles Inconnues du Mont Brillant.
Les ordres furent donnez pour
leur apprefter une magnifique Collation
quand elles viendroient à la
Fefte , où l'on ne douta point que
l'impatience de voir l'effet qu'auroit
produit leur galanterie ne les amenaft.
Cependant comme ces aimables
Reclufes n'eftoient pas en pouvoir
de fortir de leur Couvent , l'Avanture
auroit finy là , fi le hazard
qui fe mefle prefque de tout , n'y
cuft donné ordre.
Le grand chaud commençant à fe
paffer , il y avoit déja beaucoup de
monde amaffé dans la Plaine où l'on
devoit tirer pour le prix. Le Comte
& le Cavalier qui avoient eu part
aux Bouquets , s'y eftoient rendus des
premiers , & ils raifonnoient enfemble
fur l'Incident de la Boëte , quand
its
apperçeurent deux Dames qui s'avan
GALAN T. 89
vançoient au petit galop avec deux
Cavaliers , & en équipage à peu pres
de Chaffereffes. Ils ne douterent point
qu'elles ne fuffent les deux Inconnuës
qu'ils attendoient , & ils fe confirmerent
dans cette penfée en leur
voyant mettre pied à terre , ce qu'elles
firent pour joüir plus à leur aife
du Divertiffement public . Outre l'intereft
particulier qu'ils avoient à noüier
converſation avec elles , la civilité
feule les obligeoit à leur faire compliment
, & ils le commencerent par
remercîment de l'exactitude
qu'elles avoient euë à venir s'acquiter
de leur parole . Elles connurent
d'abord qu'on fe méprenoit ; mais
comme le Maſque les mettoit en
feûreté , elles fe firent un plaifir de
cette méprife , & voulant voir juf
qu'où elle pouroit aller , elles répondirent
d'une maniere qui ne détrompa
point les deux Tenans. Elles a
voient de l'efprit ; un Rôle d'Avanturieres
leur parut plaifant à jouer ,
&
90 LE MERCURE
& elles n'eurent pas de peine à le
foûtenir. Il fut dit mille chofes agreables
de part & d'autre. Le Comte les
affura qu'il garderoit fort foigneufement
le Ruban vert , & leur promit
d'efperer fur leur parole. Le Cavalier
fit avec elles de fon coſté une
plaifanterie fur la Ruë , & ny la Ruë
ny le Ruban vert ne les pûrent déconcerter.
Elles fe tirerent de tout
par des réponſes ambiguës ; & leurs
Conducteurs qui ne parloient point,
ne pouvoient s'empefcher de rire de
les voir fournir fi long- temps à un
galimatias , où ils eftoient affurez
qu'elles ne comprenoient rien non
'plus qu'eux . Enfin fur le refus qu'elles
firent de fe démaſquer , & de venir
au Chaſteau prendre la Collation
qui leur eftoit préparée , le Comte &
le Cavalier crûrent que c'eftoit au
Marquis à faire les honneurs de fa
Fefte , & ils coururent l'avertir de
leur arrivée. Les Dames prirent ce
temps pour s'échaper ; elles n'avoient
eu
GALANT. 91
eu deffein que de fe divertir une heure
incognito , & jugeant bien que le
Marquis , ou les feroit fuivre , ou les
obferveroit de fi pres , qu'il feroit difficile
qu'il ne les reconnuft , elles aimerent
mieux fe priver du plaifir
qu'elles avoient efperé , que de s'expofer
à faire voir qu'elles avoient
joüé de faux Perfonnages. Ainfi le
Marquis ne les trouva plus quand il
arriva , & il n'auroit pas fçeu qui elles
eftoient , fans un Gentilhomme qui
furvint , & qui venant de les rencontrer,
leur dit que c'eſtoient fes Soeurs,
avec le Mary de l'une , & un Amy.
Comme il ne parut aucune autre Dame
du reste du jour, le Marquis ,
quoy qu'étonné de la promptitude de
leur retraite , n'imputa qu'à elles la
galanterie des Bouquets , & leur rendit
vifite le lendemain avec les trois
autres Intéreffez . Le galimatias s'y
recommença. Elles en rirent quelque
temps , mais enfin elles leur
protefterent
fi férieufement qu'elles ne
fça-

92 LE MERCURE
fçavoient ce qu'on leur difoit , que
les Tenans furent obligez de chercher
ailleurs leurs Inconnues. Leur
embarras ne ceffa point , quelque recherche
qu'ils fiffent dans le voifinage
,jufqu'à ce qu'eftant allez voir les
deux belles Reclufes au Couvent , ils
connurent àquelques paroles de Sauge
& de Chardon qui leur échapa, que
c'eftoient elles qui les avoient régalez
de fi beaux Bouquets. Un grand éclat
de rire dont elles ne pûrent fe defendre
, acheva de les perfuader. Ils en
raillerent avec elles , & apres quelques
legeres façons , elles leur avoüerent
ce qu'ils n'auroient peut- eftre
jamais fçeu , fi elles fe fuffent obftinées
à le cacher.
Puis que nous fommes encor àla
Campagne , vous voulez bien , Madame
, que je vous mene à la Chaffe,
vous y trouverez bonne Compagnie.
Monfeigneur le Dauphin , qui fe
plaift tort à celle des Renards , ayant
efté
GALAN T.
93
efté averty qu'il y en avoit à une petire
lieuë de Verfailles , dans le Parc
de la Terre de Joüy , dont Mr. Berthelot
eft Seigneur , y alla prendre
ce divertiffement l'un des premiers
jours de ce mois , accompagné de
Meffieurs les Princes de Conty , de
Monfieur le Duc de Montaufier fon
Gouverneur , de Monfieur le Duc
de Curfol , & de plufieurs Officiers
de fa Maifon. Il arriva dans ce Parc,
où Mr. & M. Berthelot , avec leur
Fils aifné, Sous- Lieutenant des Chaf
fes de S. Germain , eurent l'honneur
de le recevoir. En paffant devant un
Pavillon qui venoit d'eftre baſty fur
la Fontaine du Parc , & qu'on commença
d'appeller le Pavillon Dau .
phin , il fut fuplié d'y vouloir entrer
avec ceux qui l'accompagnoient. 11
y trouva une fort belle Collation de
toute forte de Fruits , apres laquelle
il alla pourſuivre un Renard qui fe
fit chaffer , mais qui s'échapa en fe
terrant. Ce jeune Prince retourna
trois
94 LE MERCURE
trois jours apres au mefine lieu , &
avec la mefme Compagnie. Il defcendit
au Chateau , s'y promena de
tous les coftez , & paffant dans le
Salon , il y fut régalé d'une Collation
magnifique. Il demeura quelque
temps à table , & eftant allé en
fuite chaffer dans le Parc , où l'un
de fes Gens tua un Lievre, il donna.
ordre qu'on le portaft à Madame Berthelot
, qui faifoit les honneurs de fa
Maiſon. Deux jours furent encor à
peine écoulez , qu'il fe rendit pour
la troifiéme fois dans ce mefme Parc,
où Monfieur le Duc du Lude ferencontra.
Le Fils aifné de Mr. Berthelot
luy prefenta deux grands Barils
de Bois de Cedre , remplis de
Poudre . Ils eftoient tres- curieuſement
travaillez , & enrichis d'argent cizelé
, avec des Dauphins d'argent au
deffus. Ce Prefent eft galant pour un
Officier des Chaffes , à un Prince
qui aime à chaffer. La Collation luy
fut fervie dans le Pavillon Dauphin ,
&
GALAN T.
95
& préceda le divertiffement de la
Chaffe du Renard , qui courut longtemps
de part & d'autre , & s'alla
terrer . Il falut le bêcher pour le prendre.
Le plaifir en fut grand, & Monfeigneur
le Dauphin fortit de ce lieu
tres-fatisfait.
Voila , Madame , vous entretenir
longtemps de bien des choſes ,
fans vous avoir encor rien dit de nos
Affaires de Catalogne . Vous ne devez
pas eſtre ſurpriſe , fij'ay attendu
jufqu'à aujourd'huy à vous faire part
de ce qui s'y eft paffé depuis l'ouverture
de la Campagne. Vous fçavez
que je n'ay pas accoûtumé de
vous parler de ces fortes d'Articles
& morceaux , que je ne vous en
donnejamais de nouvelles que quand
j'en ay affez amaffé pour en faire un
corps. Les Espagnols avoient formé
le deffein d'une grande diverfion de
ce cofté là , & cela par politique. Ce
Païs eft plus pres d'eux , & les avantages
qu'ils fe tenoient affurez d'y
par
rem96
LE MERCURE
remporter , devoient faire une plus
forte impreffion fur l'efprit des Peuples.
Ils firent des levées dans toutes
leurs Provinces , aufquelles ils
donnent le nom de Royaumes , &
choifirent le Comte de Monterey
pour Viceroy de Catalogne, & pour
General de cette Armée. Il eft adroit,
vigilant , & d'une exactitude merveilleuse
à faire bien fervir fon Prince.
Ces grandes levées eftant faites ,
& la plupart des Nobles ayant joint
l'Armée , partie comme Volontaires ,
partie comme Officiers , la Cour
d'Espagne en efpera tout , & fe fortifia
encor plus dans le deffein de faire
quelque entrepriſe conſidérable fur
les François en Catalogne , pour faire
oublier au Peuple de Madrid les
Conqueftes du Roy en Flandre . Ainfi
le Comte de Monterey reçeut ordre
de partir en porte de Sarragoffe
où il eftoit , d'aller à Barcelone , d'y
arrefter fix Vaiffeaux chargez de
Troupes pour la Sicile , & de les faire
GALAN T.
97
re fervir en Catalogne. Douze cens
Fantaffins levez dans le Royaume
de Grenade , arriverent en mefme
temps à Barcelone. Ce Meftre de
Camp de Valence luy mena deux
mille Hommes un peu apres ; &
d'autres levées faites dans le mefme
Royaume & dans l'Andaloufie , les
joignirent prefque auffitoft. Le Comte
de Monterey eſtant arrivé dans
l'Armée qu'il devoit commander ,
Monfieur le Marefchal Duc de Navailles
& luy s'envoyerent faire de
grandes civilitez , & fe firent dire
qu'ils fe verroient. Ce Comte voulut
paroiftre le plus civil. Il fit avanfitavancer
fes Troupes , & marcha du cofté
de Saint Pierre Pefcador,où Monfieur
de Navailles eftoit pofté. Ce Duc
eftant bien aiſe de luy épargner la
moitié du chemin , envoya huit cens
Chevaux pour reconnoiftre les Ennemis
, & ces huit cens Chevaux enleverent
leur grande Garde. Deux
jours apres , le Comte de Monterey
Tome VI.
E YOU
98
LE
MERCURE
voulant paffer un Défilé à la veuë de
noftre Armée, Monfieur de Navailles
le fit charger , & le contraignit de fe
retirer en defordre apres une Eſcarmouche
de trois heures , où les Ef
pagnols perdirent beaucoup de monde.
Quelque temps apres , Monfieur
le Duc de Navailles ayant eu avis
que le Comte de Monterey avoit
commandé huit cens Miquelets avec
un Détachement de Cavalerie , pour
nous ofter la communication avec le
Lampourdan , il envoya quelques
Troupes fous Mr. de la Rabliere Marefchal
de Camp , qui les défit. On
tua les deux Commandans , & on
prit deux autres Officiers. Voila toute
la Campagne en peu de mots juſqu'au
jour de la grande Défaite des Ennemis
dont vous avez entendu parler,
que je vay vous apprendre , avec
des particularitez que vous n'avez
affurément point veuës enfemble.
Vous tremblez peut- eftre déja que
je ne vous aille faire une longue Re
&
lation ,
GALAN T.
99
lation , que je ne vous accable d'une
infinité de termes de Guerre , & que
je ne vous nomme tous les Villages
par où l'on a paffé , & tous les Poftes
qu'on a occupez . Raffurez - vous,
Madame , je ne vous parleray de la
Guerre que d'une maniere qui n'aura
rien d'ennuyeux pour vous , &
qui fera tres- intelligible aux Dames
à qui vous faites part de mes Lettres
. C'eft pour elles particulierement
que j'écris , & je ne feray ce Recit
que comme vous le feriez vous-mefme.
S'il n'a pas le tour aifé & naturel
que vous luy donneriez , il aura
du moins le charme de la briéveté.
Fiez-vous-en à moy, je vous prie ,
& hazardez- vous fur ma parole à
lire ce que je vous envoye. Nous
eftions entrez en Catalogne malgré
les grandes forces que les Ennemis
y avoient ; nous avions fait chez eux
tous les degafts imaginables, confommé
leurs Fourrages , enlevé leurs
Beftiaux , & donné en mefme temps
E 2 aux
100 LE MERCURE
aux Noftres le moyen de faire paifiblement
leur récolte dans le Rouf
fillon ; mais nous n'avions pû entrer
dans le Païs ennemy , que par des
paffages étroits qui font entre les
Montagnes , & que les Espagnols
pouvoient aisément occuper pour
nous empefcher le retour. En effet
ils s'eftoient déja faifis de quelquesuns
en intention de nous attaquer.
Nos Troupes leur cedoient en nombre.
Il eftoit queſtion de fortit des
Monts où nous nous eſtions engagez,
& ce fut dans cette difficulté qu'éclata
la prudence & la conduite de
Monfieur le Duc de Navailles. 11
envoya fes ordres à Monfieur le Chevalier
d'Aubeterre , Gouverneur de
Collioure , & Lieutenant General des
Armées du Roy , de ſe rendre maiftre
d'un Paffage appellé le Col de
Bagnols , qu'il fçavoit qu'on avoit
deffein de luy fermer. Mr. Je Chevalier
d'Aubeterre partit environ a
minuit , avec un détachement de fa
Gar- 27
GALAN T.
Garniſon & des Milices du Païs. Il
trouva que les Ennemis avoient occupé
des Hauteurs & des Rochers
efcarpez. Il les en chaffa avec une
vigueur incroyable , & fit fuir deux
Bataillons qui venoient à leur fecours.
Le chemin eftant ouvert , Mr. de
Navailles commença à faire marcher
dés ce jour là. Les Ennemis vinrent
camper à la portée de noftre Canon;
il y eut quelques efcarmouches , &
on les recommença le lendemain Les
Espagnols en Bataille voulurent gagner
une Montagne fort haute , mais
on les en empefcha.Cet obftacle rom
pit leurs mefures , & nous occupâ
mes une Hauteur qui nous oftatout
lieu de rien craindre d'eux . On demeura
trois jours en prefence , &
pendant tout ce temps on ne fit que
des efcarmouches. On chargea trois
Efcadrons ennemis qui avoient paffé
une Riviere , & qui eftoient foûtenus
de fept Regimens d'Infanterie.
L'avantage nous demeura avec perte
E 3 pour
102 LE MERCURE
pour les Efpagnols de plus de fept
cens Hommes qui furent ou tuez ,
ou faits prifonniers , ou mis hors de
combat. Noftre General n'ayant plus
rien à faire dans le Païs , fongea à
s'en retirer , & fit marcher les pre .
miers Bagages. Cette marche fut dérobée
à la connoiffance des Ennemis,
auffi-bien que celle de toute l'Armée
qui commença à défiler à minuit .
Lors que le Comte de Monterey en
fut averty , cette nouvelle le mit au
defefporr , & il marcha avec tant de
précipitation , qu'il joignit noftre Arriere
garde. Monfieur de Navailles
avec une adreffe & une prudence admirables
trouva moyen de faire a
vancer encor noftre Armée , ce qui
fit perdre haleine aux Ennemis qui
nous pourſuivoient. Les Espagnols
ayans plus de Troupes que nous, &
ces Troupes eftant compofées de toute
la Nobleffe de leurs Royaumes ,
ſe répondoient tellement de la Victoire
, que dans l'impatience de combatre
,
GALANT. 103
tre , ils vinrent enfin à bout d'attacher
l'efcarmouche , ce qu'ils firent
avec une impétuofité qui fe peut à
peine concevoir. Ils occuperent des
Hauteurs ; mais les Noftres apres les
en avoir chaffez en gagnerent d'autres
, & conferverent fi bien cet avantage
pendant toute la journée ,
qu'ils donnerent lieu aux Bagages d'avancer
beaucoup & de fe mettre en
feureté. Monfieur de Navailles ne.
craignant plus rien , & ayant fait
voir au Comte de Monterey qu'il
en fçavoit plus que luy , mit fon Armée
en bataille dans le lieu qu'il jugea
le plus avantageux , & fit pofter
fon Canon de forte qu'il fut tres bien
fervy , & incommoda fort les Ennemis.
Noftre General voulut encor
gagner une Hauteur ; & ce qui paroift
incroyable , nos Troupes qui
devoient éftre fatiguées de tant de
mouvemens , y pafferent avec dili
gence & fans aucune confufion , par
un effet des ordres que Monfieur
E
4
de
104 LE MERCURE
de Navailles donnoit avec une application
& une prefence d'efprit qui
n'avoient rien d'égal que fon courage.
Il animoit tous les Officiers à
bien faire ; & les Soldats encouragez
par fon exemple & par fes paroles ,'
réfolureut de périr plutoft que d'abandonner
ce dernier Pofte. Les Ennemis
vinrent auffi - toft à nous ent
tres - bon ordre , & le Combat s'en,
gagea . On tira pendant trois heures
de la feule longueur de deux Piques ,
Bataillons contre Bataillons , la Cavalerie
de part & d'autre eftant derriere
l'Infanterie. Nos Troupes ne
firent aucun méchant mouvement ,
& on ne les put obliger à reculer d'un
feul pas. La Cavalerie que nous avions
fur l'aifle gauche fit des merveilles
: Elle monta fur une Hauteur
prefque inacceffible , & en chaffa les
Ennemis. Celle de la droite alla plufieurs
fois à la charge , & en tua
grand nombre. L'Occafion dura cinq
heures & demie , & fe termina avecbeauGALAN
T.
105
beaucoup de gloire pour le Roy. Les
Eſpagnols y ont perdu plus de deux
"
mille Hommes. On leur a entiere---
ment défait les Regimens d'Arragon,
de Medina Sidonia & de Monteleone.
Tous les Officiers de ces trois Regimens
ont efté tuez , bleffez , ou
faits prifonniers. On a fort mal traité
ceux de Grenade & de la Cofte, &
il y a eu un tres - grand nombre de
prifonniers , entre lefquels font plu-.
fieurs Perfonnes de qualité, dont quelques-
uns , comme le Comte de la
Fuente , le Vicomte de Saint Geor--
ge & le Colonel Heffe , font morts
de leurs bleffures. Cette Action eft.
d'autant plus glorieufe , qu'on a batu
les Ennemis dans leur Païs , quoy
que plus forts , qu'on y eft demeuré
maistre du Champ de Bataille, qu'on
leur a pris des Drapeaux , & tout cela
en fe retirant ; ce qui eft une circonftance
,remarquable : car les Retraites
font ordinairement dangereufes
, & on y eft rarement attaqué:
qu'on
E. 5
106 LE MERCURE
qu'on ne foit batu. Les Espagnols
n'ont rien entrepris depuis ce tempslà
, & voila à quoy ont abouty tous
ces grands Armemens , & toutes cés
Levées qui avoient épuisé leurs Royaumes
de Grenade & d'Andaloufie.
Je vous ay tenu parole , Madame .
Ce Récit n'eft embaraffé d'aucuns
Noms de Paffages , & je ne l'ay pas
mefme voulu charger de ceux de nos.
Officiers qui fe font fait remarquer ,
afin de vous en laiffer plus aifément
fuivre le fil. Cela ne me doit pas
empefcher de leur rendre prefentement
juftice ; & pour faire honneur
aux Etrangers , je vous diray d'abord
que les Suiffes & les Allemans ne
donnerent quartier à perfonne , fur
ce qu'un Trompete des Ennemis
vint declarer qu'ils n'en feroient
point aux Etrangers. Si les François.
euffent fuivy cet exemple , il ne fe
roit guere demeuré d'Espagnols.
Les Regimens de Sault , de Furftemberg
, de Navailles , d'Erlac , de
Gal
GALAN T. ΤΟΥ
Gaffion , de la Rabliere , de Lanfon,
de Lebret , & de Villeneuve , fe font
diftinguez , auffibien que les Dragons
, que rien n'a efté capable d'ébranler.
Jamais on n'a fi genérale.
ment bien fait dans aucun Combat.
On n'a pas remarqué un feul Soldat
qui ait reculé, & on ne fçait qui lou
er , particulierement des Officiers ,'
parce qu'ils meritent tous d'égales
loüanges .
Monfieur le Marefchal Duc de
Navailles divifa fes Troupes en plufieurs
Corps , & quoy qu'il fuft par
tout , il ne laiffa pas de fe mettre à la
tefte d'un de ces Corps qu'il avoit f
judicieuſement divifez . Mr. de la Rabliere
Marefchal de Camp , eſtoit à la
teſte d'un autre , & monta fur une
Hauteur où il batit les Ennemis . Mr.
de Gaffion Lieutenant General , pareillement
à la tefte d'un Corps , occupa
une autre Hauteur ; & Mr. Chevreau
Brigadier de Cavalerie , fe fignala
à la tefte du quatrieme Corps.
E 6 :
Mr.
108 LE MERCURE
Mr. du Sauffay donna beaucoup de
marques de coeur & de conduite en
cette occafion ; it commandoit la
Cavalerie . Mr. le Marquis d'Apre
mont Marefchal de Camp , y fit des
merveilles. Il eftoit par tour. Ce fut
luy qui foûtint les premiers efforts
des Ennemis , & qui commença à
leur faire connoiftre qu'ils s'eftoient
trompez quand ils s'eftoient voulu
répondre fi fortement de la Victoire..
La conduite des Bagages fut donnée
à Mr. d'Urban Brigadier d'Infanterie.
Il les miten feûreté , & revint en
fuite prendre part à la gloire de cette
fameufe Journée. Mr. le Marquis de
Villeneuve Colonel de Cavalerie , apres
avoir foûtenu les efforts des En
nemis , les chargea vigoureufement.
Mr. le Chevalier de Ganges fit des
chofes furprenantes , & forma des
Efcadrons, malgré tout le feu des Ennemis
. Mr. le Marquis de Navailles ,
fervit de Brigadier en la pace de Mr.
de S. André qui avoit efté envoyé depuis
GALA N' T. rog
puis deux jours à Bellegarde.Ce Mar
quis agit avec autant de prudence que
de courage. Il mena les Bataillons à la
Charge , & fe montra digne du Sang
dont il fort, Mr. des Fontaines Lieutenant
d'Artillerie , fit tout ce qu'on
pouvoit attendre de luy. Son Canon
fut bien fervy , & fi à propos, que les
Ennemis en foufrirent beaucoup.
Toutes les Relations parlent fi avantageufement
de Mrs de la Rabliere &
de Gaffion , qu'on ne leur peut donner
trop de louanges , non- plus qu'à
M.le Chevalier d'Aubeterre , qui
ayant apporté une vigilance incroya
ble a fe faifir du Col de Bagnols a
vant le Combat , montra une vigueur
extraordinaire à chaffer les En.
nemis qui avoient occupé les Hauteurs
des environs de ce Paffage, quoy
qu'ils fuffent beaucoup mieux poftez
& en plus grand nombre. Mr. de
de Raifon Capitaine au Regiment de
Sault , & un petit Corps de Suiffes ,
executerent tres- bien fes ordres. Mr.
E 70
le
110
LE MERCURE
le Camus de Beaulieu , Intendant General
de tout le Païs , donna les fiens
fort à propos. Il avoit reçeu une Lettre
en chifre de Monfieur le Duc de
Navailles pour faire marcher toute
la Milice du Païs avec Mr. le Chevalier
d'Aubeterre , & pour tenir preſtes
les Munitions de guerre & de bouche
, & il prit foin de tout avec une
diligence & une ponctualité qui ne
peuvent eftre affez eftimées. Il chargea
Mr. Heron Commiffaire ordinaire
des Guerres , & des Convois tant
par Terre que par Mer , de l'execution
de beaucoup de chofes dont il
s'acquita tres-fidellement. Il ne me
refte plus qu'à vous dire les noms des
Morts & des Bleffez , tant d'actions
vigoureufes n'ayant pû fe faire fans
qu'il nous en ait coufté quelque
choſe.
Capitaines tuez.
Mr Chouerafqui , Mr le Chevalier
du Cros , Mr Duran.
Capitaines bleffez.
!
Mrs
GALAN T. IIE
Mrs Praflon , Davenes , Bardonanche
, Maurniay , De Tubas
Revellas , Tronc , Romp , Gefferet
, Bandron , Quantagril ; Guafque,
Saint Génies , Labarte , Sainte-
Coulombe , Langlade , Barriere ,
Brouffan , Chatonville , Vulaine.
Mr. le Marquis de Villeneuve:
Colonel de Cavalerie , & Mr. de
Conflans Major du Regiment de la
Rabliere , ont auffi efte bleffez .
Je ne vous parle point des Efpagnols
morts ou bleffez . Ce font noms
qui vous font entierement inconnus
, & d'ailleurs le nombre en eft
fi grand , qu'ils ne pourroient que
vous ennuyer. Le Comte de Monterey
a envoyé demander le Corps:
du Comte de la Fuente par un Trompete
, & dire à Monfieur de Navailles
qu'il avoit efté plus heureux que
luy. Ce Trompete le pria en mef
me temps de fa part d'avoir foin de
la Nobleffe d'Eſpagne qu'il avoit
entre fes mains.
Quoy
112 LE MERCURE
Quoy qu'on faffe paffer l'Amour
pour la plus violente de toutes
les Paffions , il faut. que la
Gloire ait quelque chofe de beaucoup
plus fort , puis qu'elle oblige
les plus honneftes Gens à préferer
les fatignes aux plaifirs , & qu'elle:
les arrache fans peine de ce qui leur
eft le plus cher , pour les précipiter
dans les plus redoutables. Il eſt vray
que l'éloignement de ce qu'on aime :
n'eft pas également fenfible à tout
le monde. Il y en a quine trouvent
rien de plus inutile. que d'en foûpi-
& j'en connois quelques uns
qui s'accommodent admirablement
bien des Maximes qu'on nous a données
là-deffus depuis quelque temps..
Elles ont efté faites en faveur d'une
aimable Perfonne qui recevant tous
les jours des reproches de ce qu'elle
n'aimoit pas , demanda enfin des:
Regles qui ne luy laiffaffent aucun
embarras dans l'engagement qu'on
cherchoit à lui faire prendre. Ces:
Vers
GALAN T.
113
Vers luy furent envoyez un peu apres.
Je ne vous en puis dire l'Autheur.
Il nous a voulu cacher fon
nom , quoy qu'il n'y ait que de la
gloire pour luy à les avoüer.
MAXIMES
D'AMOUR.
Nous voulons qu'un Amant fe declare luy
mefme,
Et que fans trop contefter ,
Dés qu'il a juré qu'il aime ,
On n'en puiffe plus douter:
Par une injufte defiance ,
Et fur un doute mal fondé ,
Qui laffent d'un Amant toute la patience ,
On perdfouvent un Coeur qu'on auroit poffedé.
La declaration une fois eftant faite ,
Chacun de fon coftè la doit tenir fecrete ;
Plus l'Amour eft caché , plus il a de douceur.
Il faut aimer & Je taire,
Une flame fans mystere
Ne chatouille point un Coeur.
Apres qu'on s'eft promis les plus tendres a
mours,
On doit vivre en paisible & douce intelligence;
Et s'il arrive que l'abfence
Vienne
114 LE MERCURE
Vienne de ce repos interrompre le cours ,
Il n'en faut pas aimer avec moins de conftance,
J
Mais il eft bon qu'on fe difpenfe
De ces triftes langeurs ou l'on paffe fes jours,
Lors que de fe revoir on meurt d'impatience ;
Car enfin à quoy bon gémir jufqu'au retour ?
En aura-t- on eu moins d'amour
Pour n'avoir pas pouffé des foûpirs dans les
Hues ?
Non , aimer de la forte , eft duftile ancien ,
A de plus douces loix nos moeurs font defcenduës
,
Et je tiens qu'à le prendre bien ,
Les peines en amour font des peines perduës,
Dés que la Belle n'en voit rien.
Il faut , quand cet Amour s'explique ,
Que ce foit avec enjouement ,
Et qu'il laiffe le ton tragique
Pour le Theatre & le Roman.
Il n'eft rien de plus falutaire
Pour un Amant , que de railler.
L'Amour eft un Enfant dont le babil fait
plaire ,
On l'écoute avecjoye autant qu'il veut parler ,
Mais dés qu'il crie on le fait taire.
Nous fuivrons toûjours la méthode
De cacher noftre paffion ,
Ne trouvant rien plus incommode
Qu'un Amant de profeffion .
"
On rit quand on le voit dans fon chagrin
extréme
Se
GALAN T. 115
Se mettre avec empressement
Derriere le Fauteuil de la beauté qu'il aime ,
Pour luy parler tout - bas de fon cruel tourment.
Chacun fe divertit d'une amourfi publique ;
En bonne tendre politique ,
Un Amant bien fenfé ne dout paroiftre Amant
Qu'à ce qu'il aime feulement.
Que jamais noftre hameur trahiffant noftre
flame,
Ne faffe découvrir le fecret de noftre ame.
Que jamais nos Rivaux ne lifent dans nos
jeux
Ce qui doit demeurer toujours mifterieux.
Autrefois un Amant exft paffé pour volage,
S'il exft veu fon Iris fans changer de couleur.
Maintenant , Dieu mercy , ny rougeur , ny
pâleur ,
Chez les Gens de bon gouft ne font plus en
ufage.
L'Amour veut du fecret ; fa joyt &fa dovi
leur
Doivent eftre dans noftre coeur,
Et non pasfur noftre visage.
Le deffein de ceffer de vivre ,
Si-toft qu'on fe voit maltraité
De quelque inhumaine Beauté
N'eft pas à noftre avis un deffein fort à ſuivre.
Auffi nous abrogeons l'ufage des poifons ,
Defendons pour jamais les funeftes foupçons,
Ban
116. LE MERCUKI
1
Banniffons tous les morts de rage & d'hui
meurs fombres ,
Retenant feulement le Silence & les Ombres
Pour employer dans nos Chansons .
Que l'Amant à la Maiftreffe ,
Ny la Maiftreffe à l'Amant ,
Ne demandent jamais trop d'eclairciffement,
Quelque chagrin qui les preffe,
Il faut un peu de bonne foy
Pour eftre heureux dans l'amoureux miftere .
le veux vous croire , croyez-moy ,
C'est le mieux que nous puiffions faire.
Fuyons fur tout la curiofité ,
En amour il n'eft rien de pire.
Toujours elle fait voir quelque infidelité ,
Et je connois tel Amant qui foûpire
D'avoir appris certaine verité
Qu'on n'avoit pas voulu luy dire.
Enfin de nos amours nouvelles.
Banniffons les tranſports jaloux .
On a tant de plaifir à fe croire fidelles,
quoy bon fe vouloir priver d'un bien & doux ?
Eft- il fottife égale à la foibleffe extréme
D'un Amant roûjours alarmé ,
A
Qui malgré les fermens de la Belle qu'il aime ,
Cherche à fe convaincre luy mefme ,
De n'eftre point affez aimè?
Retournons à la Guerre , rien
n'arreſte les Francois quand il s'agit
de
GALAN T. 117
de fervir leur Prince , & d'acquerir
de la reputation. Vous venez de voir
combatre fur Terre , voyez à prefent
combatre fur Mer. Nous y avons
remporté des avantages dont ceux
qui ne font pas accoûtumez à vaincre
tout les jours par tout , feroient
plus de bruit que nous n'enfaiſons.
Le Capitaine Tobias fort eſtimé
chez les Hollandois , éprouva , il
y a quelque temps , combien les Armes
du Roy font à craindre. Il revenoit
de Smirne , & commandoit
une Flote compofée de trois gros
Vaiffeaux de guerre , de cinq Navires
, & de huit grandes Fluftes ,
le tout extraordinairement riche. Le
Vaiffeau qu'il montoit eftoit de foixante
& fix Pieces de Canon , &
chaque Navire de quarante. Il fut
rencontré dans la Manche à la hauteur
d'Oüeffant , par Mr le Chevalier
de Chateaurenaut Chefd'EC
cadre , qui croifoit de ce cofté- là.
Quoy qu'il n'euft que quatre
Vaif
feaux
118 LE MERCURE
feaux de guerre & trois legeres Fré.
gates , cette inégalité ne l'empefcha
pas de prendre la refolution de l'attaquer
Les Ennemis l'attendirent
en bon ordre , & voyant leurs forces
beaucoup au deffus de celles des
Attaquans , ils fe préparerent à les
recevoir avec une confiance qui ne
leur permettoit point de douter de
la Victoire. Leurs huit Baftimens
s'eftant mis en ligne , & les Fluftes
fous le vent , Mr de Chafteaurenaut
arriva fur eux à la petite pointe du
jour. Il fit tout ce qu'il put pour
aborder le Commandant , qui évita
fix fois l'abordage. Le Combat fut
long & opiniâtré. Nos Frégates prirent
quatre grandes Fluftes chargées
d'Huile , de Taback , & dIndigo
, & deux Vaiffeaux Hollan
dois coulerent à fond , avec de l'Argent
en barre , & plufieurs marchandifes
de grand prix. Leurs autres
Vaiffeaux ont efté fort mal rraitez.
Ils s'échaperent à la faveur d'une brune
GALANT. 119
ne qui empefcha Mr. le Chevalier
de Chasteaurenaut de les fuivre.
Chacun fçait qu'on ne peut avoir plus
de coeur qu'il en fait paroiftre , que
le péril ne l'étonne point , & qu'il
n'eft pas feulement bon Soldat &
bon Capitaine, mais encor bon Homme
de Mer , & fort intelligent dans
tout ce qui regarde l'employ qu'on
luy a donné. Meffieurs les Comtes
de Sourdis & de Rofmadec , & Mr.
Foran Capitaine de Vaiffeaux , fe
font extraordinairement diftinguez.
Mrs. Huet- du Rueaux , de Banville
, & de Maifon- neuve , ont donné
des marques de leur courage tant
que le Combat a duré . M.le Baron
d'Audengervat , Mrs. de Moran- Boifamis
& de Sancé Lieutenans , de
Boncour & de Courbon Enſeignes ,
de la Haudiniere & de la Robiniere
Volontaires , & de Bellimont Garde
de la Marine , ont efté bleffez en fe
fignalant . Les Ennemis ont perdu
beaucoup de monde , & it ne nous
en
120 LE MERCURE
en a coufté que Mr. Mercadet Enfeigne,
qu'ils nous ont tué.
Cet avantage n'eſt
"
pas
le
feul
que
nous avons eu fur Mer. Mr. le Chevalier
de Breteuil qui commande
l'Efcadre des Galeres Françoifes en
Rouffillon a enlevé deux Barques
d'un Convoy qui venoit aux Efpagnols
, & dont tout le feu de la Moufqueterie
des Ennemis ne put empeſcher
la prife . Il pourfuivit les autres
jufques fous le Canon de la Tour de
Palmos aux Coftes de Catalogne , Mr.
le Chevalier de Bourfeville fe rendit
maiſtre d'une troifiéme , & on ne
peut trop eſtimer les marques d'intrépidité
& de valeur que tous les
deux ont données.
Il ne faut qu'eftre François pour
porter la terreur en prenant les armes.
Un Marchand du Havre s'eftant
plaint qu'un Corfaire nomméle
Capitaine Mauvel , venoit de luy enlever
une Barque affez confidérable,
avec le Pilote qu'il avoit deffus. Mon-
Geur
GALANT. 121
fieur le Duc de S. Aignan détacha
fans perdre temps fix Soldats par
Compagnie , & les faifant promptement
embarquer dans des Chaloupes
, & quelques autres dans un Bateau
qui fert à porter le Bois , afin
qu'on les puft prendre pour des Marchands
, ils allerent joindre le Corfaire
qui eftoit encor à l'ancre.Mr.de
Brevedent Capitaine de Frégate legere
, & Mr. du Buiffon Enfeigne
du Port , fe trouverent à cette attaque.
Il y eut un combat de Mouf
queterie, qui fe fit préfque à bout touchant
, & qui étonna tellement le
Corfaire , qu'il prit la fuite apres la
décharge de quatre Pieces de Canon
dont il eftoit armé. Son Pilote fut
tué , trois de fes Matelots demeure
rent fur la place , & il fut bleffé
luy-mefme. Il n'y eut de l'autre cô
té qu'un feul Soldat bleffé à la jambe
, & le Maft de l'une des Chaloupes
endommagé d'un coup de Canon
. La Barque fut repriſe. Elle eſt
Tome VI, F efti-
"
122 LE MERCURE
eftimée à
pres
de mil écus, & c'eft du
Pilote du Marchand qui eftoit avec le
Corfaire pendant le Combat, & qu'il
a relâché depuis, qu'on a fçeu ces par
ticularitez.
Je ne vous parle point d'un petit
Corfaire de Saint Malo , armé de fix ,
Pieces de Canon , qui s'eftant rendu
maistre de trois grandes Fluftes
de Dannemarc chargées de Froment,
de Seigle , & de plufieurs autres chofes
, les a amenées dans ce Port.
Ces fortes de prifes y font ordinaires;
un autre Corſaire ayant amené
prefque en mefme temps un Hollandois
; & deux autres un Biſcayen
chargé de diverſes marchandiſes.
le
Vous voyez , Madame , que
Roy triomphe de tous coftez fur Mer,
comme il triomphe par tout fur Terre.
Il eft vray qu'on aous imputoit
une difgrace qui donnoit grande joye
à nos Ennemis. On prétendoit que
toutes nos Galeres avoient efté confommées
à Civitavechia par un Incendie
GALAN T
123
3
cendie dont on n'avoit pû arrefter
la violence. Le bruit en courut à
Naples ; & dans le temps que cette
Nouvelle s'y debitoit , elles parurent
à l'Ile de Pont , où elles prirent trois
gros Vaiffeaux à la veve mefme de
1 cette Ville.
Je doy de Naples vous amener
= jufques au Camp, où je laiffay Monfieur
le Marefchal de Créquy le Mois
dernier , & vous entretenir de ce qui
= s'eft paffé entre fon Armée & celle
du Prince Charles : mais avant que
de faire ce trajet , je croy que vous
ferez bien- aiſe de voir des Vers qu'on
eftime dans le monde , & que le ha
zard a fait tomber entre mes mains.
Ils font de Monfieur de Rambouiller,
dont je vous ay déja parlé dans cette
-Lettre. Vous le connoiffez , Madame,
vous fçaves qu'il eft galant , & qu'il
a beaucoup de délicateffe dans l'EL
prit. Voicy dequoy en faire demeurer
d'accord tous ceux qui le pouroient
ignorer.
F 2
Vous
124 LE MERCURE
V
Ous voulez qu'on mette en quartiers
L'Empoisonneufe ***.
Et pour fes Crimes , la luftice
Selon vous , manque de Suplice.
Hé bien l'on eft de vostre avis ,
Et vos Arrests feront fuivis.
Mais,comme on dit fouvent , les genes
Les cachots , les fers & les chaifnes ,
Les gibets , la rouë , & les feux ,
Ne font que pour les Malheureux.
Combien de Dames par le Monde
Vivent dans une paix profonde
Qui ne font rien journellement ,
Qu'empoisonner impurément ?
3
Vous qui voulez tant qu'on puniffe ,
Ceft voftre ordinaire exercice.
Tay de vous reçeu le Poiſon
Pour empefcher ma guerifon.
Tous les jours voftre main cruelle
M'en donne une doze nouvelle.
Vous eftes en communauté ,
De Crimes & d'impunité ,
Avec que ces Empoisonneuses ,
Qui font d'autant plus dangereufes
Que d'abord leur Poifon eft doux ,
Etfe fait defirer de tous ,
Qu'avec une force inconnue
Il gagne Pouye & la veue,
Qu'ilfe gliffe , & les autres fens
A la fin n'en font pas exempts.
Il eft d'autant plus redoutable ,
Qu'encor que son feu nous accable
T
11
GALAN T 125
Il ne termine pas nos jours ,
Et nous laiffe fans nul fecours ,
Trainer une vie ennuyeuſe ,
Pire qu'une mort douloureuſe.
Mais s'il ne donne point la mort ,
Helas fon rigoureux effort ,
De tant de maux nous environne ,
Qu'on la cherche , ou qu'on fe la donne-
Il eft fi fubtil ce Poifon ,
Qu'il trouble par fois la raison,
Fufqu'à ne faire aucunes plaintes
De JesplusJenibles atteintes,
Jusqu'à refufer de guerir
von I
Des tourmens qu'il nous fait fouffriral
Chaque Empoisonneufe
le donne
4 tous, fans épargner perfonne :
Au mépris des plus faintes Loix,
Elles s'attaquent mefme aux Rois ,
Un nombre infiny leur prefente
A toute heure la Coupe ardente.
Elles n'ont point d'egard au rang..
Elles n'en ont pas mefme au fang;
Telle fe rit du Fratricide ,
Et paffe jufqu'au Parricide ;
L'on ne fauroit les contenir,
Et l'on devroit bien les punir.
Mais leur conduite eft approuvée ,
Elles vont la tefte levée.
Celles qui caufent plus de mal,
Et de qui le Poifon fatal ,
Fait les effets les plus étranges
Reçoivent le plus de loüanges ;

F3
ob
126 LE MERCURE
Et bien loin de les chaftier >
De faire un fi maudis Meftier ,
On adore ces Criminelles ,
Et tous les Fuges font pour elles.
On feroit déja rebuté
De trouver tant d'impunité
Pour des Crimes fi puniffables ,
N'eftoit qu'entre mille Coupables
Quelquesfois pour fe cenfoler ,
On en voit quelqu'une brûler.
Venons aux deux Armées d'Allemagne.
J'en uferay fur cet Article
comme j'ay fait fur celuy de Catalogne.
Je laifferay les dates , qui
ne vous feroient pas mieux fçavoir
les chofes, & fuprimeray les noms
de quantité de Villages , de Ruif
feaux , & de Rivieres , que vous ne
vous mettrez peut- eftre jamais en
peine de connoiftre. Je cherche à
eftre court , & à ne vous dire que ce
qui ne vous peut caufer d'embarras .
Depuis ce que je vous marquay la
derniere fois de ces Armées , tout a
confifté en quelques Décampemens
qu'elles ont fait l'une & l'autre , &
dans
GALANT. " 127
dans leſquels la vigilance , la conduite
, & la prévoyance de Monfieur le
Marefchal de Créquy ont toûjours
efté fi grandes , qu'en embaraffant
par tout le Prince Charles , il a rompu
toutes les méfures . On n'en peut
douter, puis que nous fommes à la fin
d'Aouft , fans que ce Prince ait encor
rien executé. On a feulement envoyé
des Partis de part & d'autre. Il n'eft
point befoin de vous dire que nous y
avons toûjours eu l'avantage. Quand
les Ennemis ne demeureroient pas
d'accord de leurs Morts & de leurs
Bleffez , le grand nombre de Prifonniers
que nous avons faits fur eux , &
dont la Ville de Mets eftoit toute rem
plie avant qu'ils s'en éloignaffent , fe
roit connoiftre ce qu'ils tâcheroient
inutilement de cacher. Le Comte de
Stirum , fort eftimé dans l'Armée du
Prince Charles , eftant à la tefte de
quatrevingt Maiftres choifis , & de
plufieurs Volontaires , fut rencontré
par Mr de la Chapelle Capitaine au
F 4 Re128
LE MERCURE
Regiment de Rocqueville , avec trênte
Maiftres & trente Dragons. Ils fe
poufferent. Mr de la Chapelle tua &
Bleffa vingt des Ennemis , & fit ce
Comte prifonnier , avec quarante- un
de ceux qui le foûtenoient. Vous admirerez
l'intrépidité de Mr de Langlade
Officier de noftre Armée. Il alla
dans le Camp des Ennemis , ſe meſla
la nuit parmy eux , prit trois ou quatre
de leurs plus beaux Chevaux , fortit.
du Camp , & enleva un petit Corps avancé.
Il n'eft pas le feul qui cherche
les occafions de fe fignaler. Tous les
François brûlent de combatre, & l'ar
deur qu'ils en font paroiſtre va fi loin,
que Mr le Marefchal de Créquy eft
fouvent contraint de fe fervir de fon
autorité pour les retenir. Les ennemis
eftant venus un jour reconnoiſtre noftre
Camp , on les repouffa jufqu'aux
quinze premiers Efcadrons , où eftoient
leurs Generaux . Monfieur le
Duc de Vendôme combatit avec une
vigueur incroyable , & ſe meſla jufqu'a
GALAN T. rag,
qu'à deux fois parmy les Cuiraffiers.
Cette occafion fut remarquable , &
par tout ce queje viens de vous en di
re,& par la maniere dont Mr le Comte
de Broille & Mr le Marquis de Bouflairs
s'y fignalerent. Mr le Marquis
de Riveroles ayant eu fajambe de bois
emportée , & fon Cheval tué , ne laiffa
pas de combatre vigoureuſement ,
appuyé fur le tronçon de fa jambe,
On le remonta , & il eut le temps
de fe retirer. Cette action fut admirée
de tout le monde . Si ceux quila
virent en demeurerent furpris , les
Ennemis le furent bien davantage ,
quand apres avoir décampé de Gendrecour
, ils aperçeurent Mr de Créquy
campé à une lieuë d'eux , fans.
qu'il y euft entre les deux Armées ny
Bois , ny Riviere , ny Défilé . Ils ti
rerent d'abord trois coups de Canon
pour rappeler leurs Fourrageurs &
leurs Coureurs , & ils furent toute
la nuit & tout lejour en bataille. Il y
eut plufieurs efcarmouches , & les
F 5 gran

1
130 LE MERCURE
grades Gardes fe poufferent deux fois .
Les Gardes du Corps ayant efté commandez
pour foûtenir la noftre , vinrentaux
mains,repoufferent les Ennemis,
en tuerent quelques- uns, & en fi.
rent d'autres prisonniers . Mr. de Créquy
eftoit venu dans cedernier Camp
en Carroffe. Il en defcendit fitoft qu'il
fut arrivé , monta à Cheval , fit défiler
fon Armée , la campa fort avantageufement
, & apres avoir employé
plus de fix heures à donner fes ordres,
il entra dans une Tente où il coucha ,
& qu'il avoit fait dreffer à la tefte des
Chevaux - Legers. Le lendemain il
envoya Mr Philbert Capitaine de fes
Gardes , dans le Camp des Ennemis,
porter à Mr le Marquis de Grana', de
la part de Monfieur le Duc , une Epée
enrichie de tres- beaux Diamans,
en échange de dix Chevaux Croates
qu'il luy avoit envoyés depuis quelque
temps. Il fut conduit au Prince
Charles , & méné en fuite au Marquis
de Grana , qui mit pied à terre ,
&
GALAN.T.
& luy fit prefent de fon Cheval. Plufieurs
Officiers Generaux qui estoient
prefens , demanderent à cet Envoyé
quand Mr le Marefchal de Créquy
vouloit combatre. Il leur répondit.
Meffieurs , il ne tient qu'à vous,
iln'y any Défilé ny Riviere entre les
deux Armées , & l'on eft preft à vous
bien recevoir. Surquoy un d'entr'eux
ne pût s'empeſcher de dire : Ne faifons
point lesfins , il ne tient qu'à nous
de combatre.
Les Ennemis ayant décampé , &
s'eftant faifis de Moufon , n'y trou
verent aucun avantage. Monfieur le
Marefchal de Schomberg qui avoit
préveu leur deſſein , en avoit fait fortir
Habitans & meubles , & on peut
dire mefme que le Pofte eftoit méchant
pour eux , puis qu'ils pouvoient
eftre veus dans leur Camp. Ce
quiles attira particulierement en ce
lieu-là , fur l'efperance d'y faire paffer
la Meufe à quelques Partis : mais
cela ne leur arriva qu'une feule fois;
F 6 Mon132
LE MERCURE
Monfieur de Créquy traverſa promptement
un Bois où jamais Armée
n'avoit paffé, & fa marche fut & diligente
, qu'il rompit toutes leurs mefures
. Toutes les Gazetes ont parlé
de la promptitude de cette Marche ,
& la Gazete de Hollande mefme n'a
pû s'en taire. Le Prince Charles apprenant
que noftre Armée s'approchoit
, fit retirer fes Ponts de Bateaux ,
& vit toutes les prétentions réduites
à eftre dans une Ville fans Fortifications
, & où tout luy manquoit , avec
des Troupes en refte auffi fortes que
les fiennes , & dont une partie eftoit
poſtée fur des hauteurs qui découvroient
dans fon Camp. Ils'y fortifia
fans fçavoir pourquoy , puis que fon
Armée déperiffant de jour en jour , il
fe trouva obligé de décamper quelque
temps apres , ayant remply toutes
nos Villes de Deferteurs ; Sedan n'en
voulant plus recevoir , & nos Partis
faifant tant de Prifonniers , que les
feuls Païfans des environs de Stenay y
ameGALAN
T. 133
amenerent un jour une Compagnie
entiere. Ainfi apres avoir fait fortifier
les deux bords de la Meufe , creufer
le Foffé d'une Redoute , & ordonné
de grands Retranchemens , pour
s'affurer la tefte d'un Bois , le voyant
continuellement infulté de tous côtez
, & l'ayant nouvellement elté
d'un Party de Montmédy commandé
par Mr de la Breteche, qui tua qua
rante Cavaliers , & emmena cinquante-
cinq Chevaux , il abandonna tout,
& fit mettre le feu à Mouſon , où fes
Gardes firent une perte confidérable
dans les Fauxbourgs. Il ny eut pas
plus de vingt Maiſons brûlées , les
Habitans eftant accourus en foule , &
ayant éteint promptement le feu . On
ne fçauroit croire les dommages que
les Ennemis ont receus aux environs.
Mrs Meflin & Des Fourneaux , deux
vieux Colonels retirez chez eux , tenoient
les Bois à la tefte des Païfans ,
& les harceloient inceffamment. Ils
avoient laiffé du Canon & du mon-
F 7
dc
134
LE MERCURE
de dans la Redoute de Moufon, qu'ils
furent obligez d'abandonner. Ils n'en
fortirent pourtant qu'apres avoir envoyé
faire excufe des Villages qu'on
nous avoit brûlez , & fait punir quelques
uns des Incendiaires. Le procedé
eft prudent , nous fommes affez
en état de leur rendre le mal qu'ils
nous font. Les Ennemis s'eftant retile
Décampement de Monfieur
de Créquy les furprit & les embaraffa
autant que les précedens. Jamais De
part nefut fi
promptement ordonné ,
ny Marche fi- toft executée. On la
tint fecrete à l'ordinaire. L'ordre en
ayant efté reçeu fur les huit heures du
foir, on fonnale Guet. Les Gardes
avancées furent laiffées , & à dix heures
l'Armée paffa la Meufe fur plufieurs
Ponts qui y eftoient depuis
quelques jours. On trouva à trois
lieuës une grande Garde des Ennemis
fur une Hauteur. On commen .
ça de la pouffer , mais Monfieur de
Créquy defendit qu'on la pouffaft
jufGALAN
T.
135
jufques dans la Meufe , parce qu'il
vouloit établir fon Camp avant que
d'entrer dans quelque Action . Il
choifit fes Quartiers ; & cette Garde,
& ce qui la foûtenoit , ayant efté en
fuite vigoureuſement pouffée , on
amena quelques Priſonniers . Voila
où les chofes en eftoient il n'y a pas
long temps, Ceque je vous manday
la derniere fois , joint à ce que jevous
écris aujourd'huy , eft une Relation
fidelle & concife de toute la Campa
gne , pour ce qui regarde lés divers
mouvemens de l'Armée du Prince
Charles. Il ne me reste plus qu'à vous
dire que pendant fon fejour à Moufon
, le Marquis de Grana envoya par
un Trompete à Mr le Chevalier de
Breteuil Ayde de Camp de Monfieur
le Marefchal de Schomberg , un fort
beau Cheval Turc fuperbement enharnaché.
On l'eftime plus de deux
cens Piſtoles. Il luy fit ce Prefent
fans qu'il le connuft , & feulement en
confideration de l'amitié qu'il lia autre1361
LE MERCURE
trefois avec la Famille quand il vint
en France , & qu'il confirma depuis à
Madrid , où il trouva M'de Breteuil
fon Frere , qui eft prefentement Intendant
en Picardie. Vous fçavez
fans doute , Madame , que ces Meffeurs
font d'une des meilleures Familles
de la Robe , que Mrleur Pere
a efté Controleur des Finances , &
qu'apres avoir paffé par tous les Emplois
dignes d'un Homme de fa fuffifance
, il a eſté fait Conſeiller d'Es
tat.
Cependant n'eftes vous point furprife
des grands préparatifs quife font
faits depuis quatre mois du cofté de
Allemagne , fans que l'Armée, des
Alliez ait encor pû rien executer ?
Cette lenteur , ou plutoft cette impuiffance
, a donné lieu à ces Vers ,
que je ne veux pas diférer à vous
faire voir.
PANEGALA
NIT) 137
PANEGYRIQUE
DES ALLIEZ.
SUperbes Espagnols , Conquerans des deux
Mondes ,
Hollandoisfi vantez &fi crains fur les Ondes ,
Allemands qui tenez l'Empire des Cefars,
Danois, iffus des Gots qui bravoient les hazards,
Nobles Napolitains, Flamans nez pour la Guerre,
Vous , enfin , dont le Nom vapar toute la Terre,
Que n'aurez vous point fait vous eſtant tous
unis ?
Sans doute on aura veu mille Tyrans punis ,
Gent Princes détronez , l'Univers en alarmes,
Le Turc & le Sophy rendre hommage à vos
armes.
Du moins toute l'Europe abandonnant fes Rois,
Doit lesfers à la main s'eftre offerte à vos Loix:
Car que ne peuvent point tant de Héros en-
Jemble,
Héros au nom de qui tout s'abaiſſe , tout tremble,
Héros l'effroy du Monde , & qui toûjours Vainqueurs
Des plus fiers Ennemis glaçent d'abordles coeurs?
Je n'exagere point ; qu'on life vos Hiftoires,
On verra du mefme air étaler vos Victoires ,
Onny verra par tout des Anglois repouffez,
Des Suedois batus , des François renverſex.
Mais par malheur pour vous ces llaftres Dé
faites
N'ont pour tout fondement que vos fades Ga
zetes ,
Et
138 LE MERCURE
Et tous vos Armemens , dans leur grand appareil,
Sont de foibles Broüillards qu'écarte le Soleil.
Déja depuis fix ans , malgré plus de vingt
Princes ,
Nos Troupes ont toûjours vefcu dans vos Provinces.
Nos Neveux croiront- ils que fant de Potentats
Sefoient chargez du foin de nourrir nos Soldats,
Trois Rois , quatre Electeurs , Ducs , Comtes ,
Republiques ?
Indignes Combatans , mal-adroits Politiques,
Avec tant d'arrogance &fipeu de vertu,
Vous meritiez l'affront que vos armes ont eu.
Loüis, le Grand Loüis parfafeulepus
fance,
Rompt les honteux deſſeins d'une injufte Alliance
;
Il va dans vos Païs , la Victoire le fuit,
Et le coup eft fi prompt qu'il devance le bruit.
Maftric , Place fi forte & fi bien defenduë,
Eft prefque en mefme temps attaquée & renduë,
Befançon , Dole , Gré, Salins , Limbourg, Bouchain
,
Aire , Condé, Dinan , luy reſiſtent en vain.
CesTriomphes font peu ; Cambray , Valencienne,
Font enprenant Jes Loix leur gloire de lafienne.
Defon cofté PHILIPPE ardent à l'imiter ,
Conçoit un grand Deffein , court l'executer.
Il combat , met en fuite , & les Lauriers qu'il
gagne ,
Font perdre avec l'honneur Saint Omer à l'Ef- .
pagne. Mais
GALAN T. 139
Mais pour quiter l'Escaut & la Meufe & la
Lis ,
Noftre Augufte Hérosplante plus loinfes Lys.
La Sicile obert à fes grands Capitaines,
La Catalogne voit Navailles dans fes Plaines,
Dans l'Amerique , enfin , Cayenne & Tabaco
Mettent tout en allarme à Mexique & Cusco.
C'eftpar defi grande coups par defi nobles mar
ques
Qu'ils'eft acquis le nom du plus grand des Mo
narques,
Qu'on publie à l'envy de ce Roy glorieux,
Qu'eftant feul contre tous , il triomphe en t'ous
lieux ,
Et qu'entre les Humains avec de tels abftacles,
LaySeulpouvoitfournir àfaire ces Miracles.
Je vous ay déja tant parlé de Guer
re, que je ne vous diray que tres peu
de chofe
de la
Campagne
du
Prince d'Orange. Les Troupes des
Princes d'Allemagne liguez, avec luy,
paffent tous les ans fix mois à fortir
de leurs Quartiers d'Hyver , à marcher
, à s'affembler , & employ ent
les autres fix mois à reprendre leurs
Quartiers , & c'eft là où elles trouvent
des coups à donner , & le temps
de leur veritable Campagne , parce
qu'el140
LE MERCURE
qu'elles vivent avec tant de difcipline
, qu'il n'y a perfonne qui ne refufe
de les recevoir. Elles ont fait la
mefme choſe cette année , & elles ont
d'autant plus fatigué, qu'ayant pref
que toûjours marché pour tâter toutes
nos Villes de Flandre , elles n'en
ont trouvé aucune en affez méchant
état pour leur permettre de s'y repofer.
Ainfi elles arriverent devant
Charleroy un peu laffes & encor é
tourdies d'avoir fi longtemps tournoyé.
Le Siege de cette Place fut
formé prefque auffitoft . Le Prince
d'Orange fit avancer fix mille
Chevaux , croyant obliger une par
tie de la Garnifon à fortir ; mais
Mr. le Comte de Montal plus fin &
plus expérimenté que luy , les laiffa
fe promener , & voulut referver fes
Gens pour les recevoir de meilleure
grace. C'eftoit fe mal adreffer. Mr.
de Montal garde bien ce qu'on luy
confie , & on a lieu d'en eftre perfuadé.
Il a déja fait lever deux ou
trois
GALAN T. 141
trois Sieges aux Ennemis , & traverfé
leur Camp pour fe jetter dans des
Places qu'ils affiegeoient. Auffi fem-
5 bloit- il ne rien fouhaiter avec tantde
paffion que d'eftre attaqué , pour a
voir la gloire de fe bien défendre. Dans
le temps que le Prince d'Orange s'approchoit
de Charleroy , Mr.le Mar-
#quis de Jauvelle qui eftoit dans Oudenarde
, eut ordre de s'y jetter avec
cent cinquante Moufquetaires de
ceux qu'il commande , & une Com
pagnie de Grenadiers à cheval. Il fit
une diligence fi extraordinaire , qu'il
y arrriva en trente heures fans avoir
fait repaiftre qu'une feule fois. Rien
ne fçauroit mieux marquer le plaifir
que les Moufquetaires fe faifoient de
s'enfermer dans une Ville affiegée.
Les Ennemis ne doutant point qu'il
ne ſe haftast d'y venir , parce qu'ils
fçavoient l'ordre qu'il avoit de fetenit
preft d'entrer dans la premiere
Place qu'ils affiegeroient, crurent qu'apres
que celle- cy feroit inveftie , ils
au
142 LE MERCURE
per.
auroient encor le temps de détacher
huit cens Chevaux pour aller au devant
de luy ; mais ils furent trompez
dans ce qu'ils s'eftoient voulu
fuader , & quand ils envoyerent leur
Cavalerie , ils apprirent qu'il eftoit
entré. Ils ne laifferent pas de fe montrer
réfolus à pouffer leur entrepriſe.
Ils prirent leurs Quartiers le 10.de ce
mois , ils firent travailler à leurs Lignes
, & le 14 ils décamperent. On
ne fçait que s'imaginer de cette Retraite
. Si ce Siege n'avoit eſté qu'une
feinte , ils auroient moins avancé
leurs Lignes , ou ils auroient entrepris
quelque autre Siege dans le meſme
temps , mais ils n'en ontfait au
cun , & tout ce que nous fçavons ,
c'eft que fi-toft qu'ils apprirent que
nos Troupes s'affembloient , ils fongerent
à décamper , firent partir leur
Canon & leur Bagage pendant deux
jours , & fe retirerent fans faluer Mr.
de Montal , qui eftoit fi bien intentionné
pour les recevoir .
AdGALANT.
143
4
Admirez , Madame , comme tout
eft préveu , & comme en France on
ſe tient preparé à tout. A peine euton
appris le depart de Monfieur le
Marquis de Louvois , qu'on fçeut
qu'il eftoit au milieu d'une Armée
de cinquante mille Hommes , que
les Ordres du Roy qu'il portoit , &
qu'il fait fi bien executer , avoient
fait affembler fi promptement, qu'on
euft dit qu'un coup de Baguete les
avoit fait fortir tout-à- coup du fein
de la Terre . Les Ennemis en furent
déconcertez , & ils ne le furent pas
moins de la fermeté aveclaquelle nos
Troupes allerent à eux fans s'arrefter.
Ce fut fans- doute ce qui les empefcha
de les attendre . Ils avoient
pris fi mal leurs mefures , qu'en
commençant le Siege de Charleroy,
ils manquoient de Vivres & de Fourrages.
Leurs Convois dévoient venir
de Bruxelles , & ils ne prenoient pas
garde que Mr. le Baron de Quincy
eftoit entr'eux & cette Ville pour
leur
144 LE MERCURE
- leur difputer le paffage. Ain& le Prince
d'Orange a efté , ou mal averty de
nos forces , ou mal affifté des Confederez.
Monfieur de Louvois entra
le 15. dans Charleroy avec Monfieur
le Marefchal Duc de Luxembourg.
La joye que Mr. de Montal eut de
les recevoir , fut meflée d'un peu de
chagrin de ce qu'il les recevoit fi-teft.
Il auroit bien voulu que le Prince
d'Orange luy euft fait une plus longue
vifite , & il fe fâchoit d'autant
plus de la promptitude de fon depart,
qu'il s'eftoit fort difpofé à ne luy laiffer
pas ramener tous ceux qui Paccompagnoient.
On apprit dés qu'il fe fut retiré
que les Conféderez appréhendoient
tellement les François , qu'aucuns
de leurs Officiers Generaux ne voulurent
foufrir que les Troupes qu'ils
commandoient fuffent à l'Arrieregarde
le jour de leur Décampement.
Leurs conteftations furent fi grandes
fur ce fujet , qu'ils s'en remirent
au
GALANT. 145
"
au Sort , qui fe déclara contre les Efpagnols.
Je ne puis finir cet Article , fans
donner les loüanges qui font deues à
Monfieur le Comte de Marfan , a
Meffieurs les Princes d'Harcour &
d'Elbeuf, à Monfieur le Comte de
Soiffons , & à Monfieur le Cheva
lier de Savoye. Ils ont efté dans tous
les endroits où ils ont crû pouvoir
engager
les Ennemis à combatre. Ils
fuivirent Monfieur le Comte du Plef te du Ple
fis, Mr. de Tilladet , & Mr. Rofe,
qui furent commandez avec trois
mille Chevaux pour s'opposer aux
Convois qui leur devoient venir de
Monts . On n'ofa les en faire fortir,
& ce fut pourquoy le Prince d'Orange
manqua de Vivres prefque dans
le mefme temps qu'il eut bloqué
Charleroy. La Retraite qu'il fit apres
avoir demeuré quatre jours devant
cette Place , nous a produit ce Madrigal.
Tom. VI. G MA146
LE MERCURE
MADRIGAL.
A Traquer une Place , où commande Montal!
Montal, dont le grand Nom porte unſeur
privilege
Depre
lever
le
Siege
,
Ou n'y pensez pas , ou vous y pensez
mal.
Quittez des projets inutiles ,
Vous perdrez vos efforts aupres de Charleroy,
Montal qui le defend , fuft - ilfeul , a dequoy
Répondre de toutes les Villes.
Ainfi comme antrefois pour éviter fes coups.
Décamper , fuyez , fauvez- vous,
Mille remercîmens , Madame,de
ceux que vous me faites de la part
de vos Amies pour le Marqués de
Mr. de Fontenelle que je vous envoyay
la derniere fois. Je fuis bien
aife que vous luy ayez fait rendre
juftice dans voftre Province , & fa.
tisferay avec joye à l'ordre que vous
me donnez de ramaffer tout ce que
je pourray trouver de Pieces Galantes
de fa façon.Ne croyez pas cependant
qu'il ne foit propre qu'au Stile
badin. Quoy qu'il convienne mieux
à fon âge que le férieux , voyez,
je
GALANT 147
je vous prie , comme il fe tire d'af
faires quand il a de grandes matieres
à traiter. Ses Amis luy ayant confeillé
de travailler , fur celle que Mrs.
de l'Académie Françoiſe avoient
choifiepour le Prix qui s'y donne tous
les deux ans ,
il leur envoya les Vers
qui fuivent.
SUR L'EDUCATION
de Monfeigneur le DAUPHIN,& le
foin que prend le ROY de dreffer
luy-mefme les Memoires de fon
Regne , pour fervir d'inſtruction à
cejeune Prince.
FRANCE, de ton pouvoir contemple l'étendue,
Voy de tes Ennemis l'Vnion confondue ;
Ils n'ont fait apres tour par leurs vains attentats
,
Que te donner le droit de dompter leurs Etats.
Florijante au dedans , au dehors redoutée,
Enfin au plus haut point ta grandeur eft
montée.
Mais ce rare bonheur , France , dont tu
jouis
G 2 N'i148
LE MERCURE
N'iroit pas au delà du Regne de Loüis.
Ton Empire chargé des Dons de la Victoire,
Succomberoit un jour fous l'amas de fa gloire,
Si Louis dont les foins embraffent l'avenir,
Ne te formoit un Roy qui feuft la foûtenir.
Il faut tout un Héros pour le rang qu'il pof-
Jede,
Amoins qu'on ne l'imite en vain on luy fuc -
cede.
Que le Sceptre eft pénible apres qu'il l'a port é!
Par tant d'Etats foûmis fon poids s'eft augmenté
;
Et par un fi grand Roy ces Provinces - conquifes
Dans les mains d'un grand Roy veulent eftre
remifes
Peut-eftre eftoit-ce affez pour remplir ce deftin ,
Que le SangdeLoű 1 s nous donnat unD a u-
PHIN .
Sorty d'une origine&finoble &fipure ,
Que de vertus en luy promettoit la Nature ,
Et qui ne fe fuft pas repoféfur fafoy ?
Mais comme elle auroit pû ne faire en luy qu'un
Roy,
Loüisfait un Hérosfi digne de l'Empire ,
Que nous l'élirions tous s'ilfe devoit élire.
Peuples , le croirez vous ? decette mefme main
Dont le Foudre vangeur ne partjamais en vain,
Sous qui l'audace tremble , & l'orgueil s'hu
milie ,
Il trace pour ce Fils l'Hiftoire de fa vie ,
Ce long enchainement , ce tiſſu de hauts Faits,
Qu'au
GALANT. 149
Qu'aucuns momens oyfifs n'interrompent jamais
;
Ne nous figurons point qu'il la borne à décrire
Vn Empire nouveau qui grofit noftre Empire,
Nos Drapeaux arborex fur ces fuperbes Forts
D'où Cambray déficit nos plus vaillans efforts,
Et d'Espagnols défaits ces Campagnes couvertes
, ..
Et la riche Sicile adjoûtée à leurs pertes ,
Exploits trop publiez , & dont il veut laiffer
L'exemple à tous les Roiss'ils l'ofent embraffer.
Mais les profonds fecrets de fa haute fageffe,
Ce n'est qu'à fon DAUPHIN que ce Héros les
Laiffe :
Tous ces vaftes deffeins qu'execute un inftant ,
Et dont il ne nous vient que le bruit écla
tant ,
Les yeux feuls defon Fils découvrent leurnaif-
Jance.
Il les voit lentement meurir dans le filence,
Et recevoir toujours d'infenfibles progrés,
Tant que tout à l'envy réponde du fuccés,
Et que de tous coflex la Fortune foûmife ,
Se trouve hors d'état de trahir l'entreprise ,
Tremblex , fiers Espagnols ; Belges , reconnoiffez
Dequoy par ces Leçons vous efter menacez.
Quand Louis affrontant vos feux & vos
machines ,
De vos murs abbatus entaffe les ruines ,
Que rien ne fe dérobe à ſon jufte couroux ;
Peut-efire n'eft il pas plus à craindre pour
-G 3 V0145,
Que
150
LE MERCURE
Que quand avec les Soins de l'amour paterà
nelle,
Il s'attache à former fon Fils fur fon modele.
Dans ce Prefent qu'il fait à fes Peuples char
mex ,
Combien d'autres Prefens fe trouvent renfer➡
Amez ,
Il nous donne en luy feul des Victoires certaines
,
Il nous donne l'Ibere accablé de nos chaines.
Combien , heureux François , devez vous
Loüis
Pour toutes les vertus dont il orne ce Fils!
Mais s'il falloit encor , qu'à ces vertus guer•
rieres ,
Les Mufes , les beaux Artsprétaffent leursla
mieres ,
Combien luy devez- vous pour le gran? Montaufier,
Qu'à ce noble travail il daigne affocier!
Il eft, cent & cent Ross dont peut - eftre l'Hi
ftoire,
Dans la foule des Rois cacheroit la memoire,
Si de leurs Succeffeurs l'indigne lâcheté ,
Ne leur donnoit l'éclat, qu'ils n'ont pas merité ;
Princes de qui les Noms avec gloirefurvivent,
Parce qu'on les compare avec ceux qui lesfuivent.
C
Quelquefois mefme un Roy qui ne fe répond
pas
Que d'affex longs regrets honorent fon trépas,
Par un tour politique en fecret fe ménage
D'un
GOALANT 151
D'un indigne Heritier le honteux avantage.
Tibere deût l'Empire à fes beureux defauts;,
Augufte euft pû d'ailleurs craindre peu de Ri
reux ;
Mais enfin aux Romains fa vertu fut plus
chere,
Quand elle eut le fecours des vices de Tibere.
Tu dédaignes , Louis, ces Maximes d'Etat.
Tu veux qu'un Succeffeur augmente ton éclat ;
Mais loin qu'à fes depens ton grand Nom fe
foutienne,
Tu veux que par fa gloire il augmente la
tienne,
Animé de ton Sang , formé par tes Leçons,
De Difciple & de Fils réuniffant les Noms,
Quelles hautes vertus peut- il faire paroiftre,
Qu'il n'herite d'un Pere , ou n'apprenne d'una
Maiftre ?
1
Les Peuples conteront au rang de tes bienfaits
Le bonheur dont fa main comblera les fou
baits s
4
Et par fon brasvainqueur nos Ennemis enfuite,
N'imputeront qu'à toy leur -Puiſſance detruite.
Deja tous nos François Spectateurs de tes Soins,
Dans ces voix d'allegreffe à l'envy fe fontjoins.
Neforejeune DAUPHIN des beaux defirs s'en
flame ,
1
Louis par fes Leçons luytranfmetfa grande
ame ,
ll attend qu'il le fuive un jour d'unpas egal,
Et dans fon propre Fils fe promet un Rival.
Avoüez ,
752 LE MERCURE
Avoüez , Madame , qu'il y a de
grandes beautez dans cette Piece ,
que la pompe des Vers s'y trouve
jointe à la folidité du Raifonnement ,
que le tour en eft noble , la liaifon
jufte , & qu'une Tragédie de cette
force ne feroit pas indigne de pa
roiftre fur nos Theatres.Cependant
cette Piece , toute belle qu'elle eft ,
n'a point emporté le Prix , & nous
devons croire qu'il s'en eft fait une
meilleure , puis que Mrs. de l'Académie
l'ont ainfi jugé. Ces fublimes
Efprits ont des lumieres infaillibles
qui ne les laiffent point fujets à
Ferreur ; & la Brigue ne pouvant
rien aupres d'eux , on doit dire de
leurs Arrefts , ils font donnez ,, ils
font juftes. Préparez- vous , Madame,
à recevoir un fort grand plaifir le
Mois prochain , & quand apres vous
avoir entretenu de l'Inftution des
Prix , & des Céremonies qui s'obfervent
le jour qu'on les donne , je
vous feray part de la Piece qui a merité
GALAN T. 153
rité cette Année celuy des Vers, car
il y en a une autre pour la Profe.
Vous l'auriez euë dés aujourd'huy
fi je l'avois pû recouvrer. Comme
elle l'emporte fur celle que je vous
envoye , & dont je fuis affuré
que
yous ferez tres -fatisfaite , je ne doute
point que vous ne foyez charmée
de fa lecture. Ce qui me convainc
davantage des furprenantes beautez
que vous ferez obligée d'y découvrir,
c'eft qu'à la referve de deux ou trois
de ces Meffieurs qui ont donnéleurs
voix à Mr. de Fontenelle , peuteftre
à caufe que leur âge les rend
moins fenfibles au brillant , qu'à là
majefté du Vers , & à la force de
la Penfée , tous les autres fe font unanimement
déclarez pour la Piece
triomphante, tant il eft vray que le
bon fens eft toûjours un , qu'il eft
indifpenfablement le mefme pour
toutes les Perfonnes extraordinairement
éclairées , & qu'il ne foufre aucune
diverfité de fentimens dans ces
G5

154 LE MERCURE
4
.
Génies élevez qui ont une fuperiorité
d'Efprit que nous admirons , fans
quenous y puiffions atteindre.
Monfieur le Duc du Maine n'eft
point encor de retour. Il eftoit ces
jours paffez à Bagnieres , où tous les
Evefques des environs font venus luy
rendre vifite. Celuy de Comminge
alla prendre congé de luy en partant
pour la Cour. On s'empreffe par tout
où il paffe , à luy rendre les honneurs
qui luy font deûs , & fon efprit & fes
promptes & vives reparties font admirées
de tout le monde.
Il n'y a rien d'égal à l'aplaudiffement
avec lequel Monfieur le Comte
de la Chaife , Frere du R. P. de la
Chaife Confeffeur du Roy , a efté
reçeu Senéchal de la Province det
Lyon. Il traita magnifiquement le
Prefidial de la Ville ,& ce fut une joye
generale parmy le Peuple . C'eft un
Homme qui a de tres - belles qualitez
, & qui ayant beaucoup de naiffance
, n'aime à tirer fes plus grands
avanGALANT
155
avantages que de fon propre merite.
Monfieur le Marquis de Saillant
Vicomte de Comborg . a acheté de
Monfieur le Duc de Ventadour , la
Charge de Senéchal de Limousin,
Il ne faut pas que j'oublie à vous
parler des deux nouveaux Echevins
qui ont efté faits icy. Voicy de quelle
maniere on procede à cette forte
d'élection. Mr. le Prevoft des Marchands,
& Mrs les Echevins , s'affemblent
dans l'Hoftel de Ville avec tout
ce qui en compofe le Corps . Ils font
chacun un Difcours , & rendent
compte de leur adminiſtration , apres
quoy ils fe retirent , & l'on nomme
quatre Scrutateurs pour examiner fi
l'élection qui fe doit faire par le
Scrutin fe fait dans toutes les formes
Les quatre qu'on nomma ces derniers
jours furent Mr. le Prefident de
la Falüére , apellé le Grand Scrutateur
, Mr. Potel pour Mrs les Confeillers
de Ville , Mr. de la Porte pour
les Quarteniers , & Mr. Levefque
G 6 Con156
LE MERCURE
Confeiller au Chaftelet pour la Bourgeoifie.
Le choix de ces quatre Meffieurs
eftant fait , on travailla à celuy
des Echevins par la voye du
Scrutin , comme il fe pratique encor
à Rome dans les grandes Elections
Mr. Alexandre de Veinx Confeiller
de Ville , & qui a rendu de
fort grands fervices dans cette Charge
qu'il exerce depuis longtemps avec
une approbation generale , fut éleu
premier Echevin en la placé de Mr.
Favier ; & Mr. Etienne Magueux
Avocat en Parlement , dont le me
rite eft affez connu , fut fait fecond
Echevin en la place de M. Galiot.
Mr de Pomereüil Confeiller
d'Etat ordinaire , Prefident au Grand
Confeil , & Prevoft des Marchands ,
accompagné de tout le Corps de
Ville , les mena en fuite l'un & l'autre
à Verſailles , où ils prefterent le
Serment entre les mains de Sa Majefté
, qui les reçeut d'une maniere
tres - favorable. Mr. le Prefident de la

Faluére
GALANT. 157
Falüére rendit compte au Roy de ce
qui s'eftoit paffé dans l'Election , &
fit un Difcours dont Sa Majeftéfur
tres -fatisfaite. Ces nouveaux Echevins
vont s'appliquer à l'embelliffement
de Paris , à l'exemple des précedens
; & fans qu'on ceffe de travailler
au Rempart , ils doivent faire
élargir plufieurs Ruës, & nous donner
de nouvelles Eaux.
Je n'ay appris aucun Mariage que
celuy de la Fille de Mr. Foreft Confeiller
au Parlement , qui a époufé
depuis peu Mr. Bourlon Maiftre des
Comptes. Il eft jeune , riche , & d'une
Maifon qu'on tient qui nous a donné
autrefois un Cardinal..
Madame de Choifeüil , Veuvede
feu Mr. du Pleffis Secretaire d'Etat,
mourut dernierement , fort regretée
de tous ceux qui connoiffoient fon
merite. Elle eftoit d'une tres- noble
& tres-ancienne Famille, dans laquelle
on a veu des Gouverneurs de Province
, des Chevaliers de l'Ordre ,
G
7
&
158
LE MERCURE
+
& des Marefchaux de France. Comme
elle avoit l'efprit tres - éclairé , la
lecture faifoit un de fes plaifirs les
plus fenfibles , & fa Ruelle eftoit autrefois
remplie de tout ce qu'il y
avoit d'illuftre & de fpirituel à la
Cour.
Je finis , Madame , mais ne grondez
point , je vous prie , fi je finis
fans vous tenir parole fur un fecond
Idylle de Madame des Houlieres.
Pour vous appaifer , je vous envoye
un fecond Rondeau qu'elle afait d'un
ftile fort diférent de celuy que vous
avez déja veu. Il a fait naiftre une
grande conteftation pour fçavoir le
quel des deux devoit eftre préferé.
Vous en entendrez parler au premier
jour , & vous fçaurez les fentimens
d'une infinité de Perfonnes d'efprit
que ce diférent a partagées. Jugezen
cependant vous- mefme. Je vous
envoye avec le nouveau , celuy que
vous auriez la peine d'aller chercher
dans ma Lettre du Mois de Juillet.
On
GALAN T. 159
On m'en avoit donné une Copie fi
défigurée , qu'il eft bon que vous le
voyiez en meilleur état ; & d'ailleurs t ;
s'agiffant de les comparer , il ne les
faut pas éloigner l'un de l'autre.
RONDEAU.
Contre l'Amour voulez - vous vous defendres
Empefchez vous& de voir & d'entendre
Gens dont le coeur s'expuique avec efprit.
Il en eft peu de ce genre maudit ,
Mais trop encor pour mettre un coeur en cendre.
Quand une fois il leur plaift de nous rendre
D'amoureux foins , qu'ils prennent un air
tendre ,
On lit en vain tout ce qu'Ovide écrit
Contre l'Amour.
De la Raifon on ne doit rien attendre.
Trop de malheurs n'ont feu que trop ap
prendre
Qu'elle n'eft rien dés que le coeur agit;
La feule fuite , Iris , nous garantit ,
Ceft le party le plus utile à prendre
Contre l'Amour.
RONDE AU.
Ebel Efprit au Siecle de Marot
Des dons du Ciel paffoit pour le gros Lot,
Des
160 LE MERCURE
Des grands Seigneurs il donnoit accointance,
Menoit par fois à noble jouſſance ,
Et qui plus eft, faifoit bouillir le Pot.
Or eft paffe le temps , où d'un bon mot ,
Stance , ou Balade , on payoit fon écot.
Plus n'en voyons qui prennent pour finance
Le bel Efprit.
A prix d'argent l'Autbeur comme le Sot ,
Boit Ja Chorine, & mange fon Gigot ,
Heureux encor d'avoir telle pitance.
Maints ont le Chef plus remply que la panfe,
Le Fat eft riche , & nous voyons capot
Le bel Efprit.
Faitez-moy fçavoir pofitivement
ce que vous penfez de ces deux Rondeaux.
Je trouve bien du beau dans
l'un & dans l'autre , & ne puis m'empefcher
de dire en parlant d'Elprit ,
qu'il faut que Madame des Houlieres
en ait furieufement. Je me fers d'un
étrange terme pour marquer l'eftime
que j'en fais ; mais comme il n'y en
a point qui pûffent exprimer tout ce
que j'en penfe , je m'arrefte à celuy
qui me femble fignifier davantage.
Je ne manqueray point à la faire
pref
GALAN T. 161
preffer pour l'Idylle , & j'efpere que
vous ferez fatisfaite de tout ce que
je vous amaffe pour le Mois prochain.
AParis ce 31. Aouſt 1667.
FIN.
N donnera un Tome du Nouveau
Mercure Galant , le premier
jour de chaque Mois fans aucun
retardement.
TABLE DES MATIERES.
LE Berger & le Pefcheur , Madrigal.
Autre Madrigal.
Madrigal fur l'Amour & le Respect.
Fragmens d'une Lettre en Chansons.
Chanfon pour Madame , dont l'Air a efté fait
par M. Boiffet.
Chanfon pour Madame la Marefchale de Lorge,
dont l'Air eft de M. d'Ambrouys.
Enigme.
Contrainte d'un Coeur amoureux.
Rondeau.
Sonnet au Roy.
Le Solitaire , Sonnet.
Hiftoiredu Solitaire.
Sujets de neuf Opera qui ont tous efté repreſen
tez à Venife depuis le mois de Janvier de la
prefente année, avec les Noms de ceux qui ont
compofé les Pieces & la Mufique : la Defcription
des Changemens de Theatre, & detou
tes les Machines.
Defcription de l'Obelifque trouve dans la Ville
d'Arles & élevé à la gloire du Roy!"
Sonnet fur le mefme fujet prefenté au Roy par
M. Roubin , de l'Académie des Belles Lettres,
établie à Arles.
Compliment fait au Roy par le mefme au nom
de laVille d' Arles, en luy preſentant l'Eftampe
del'Obelifque.
Defcription d'une Fefte Galante donnée à Montpellier
par M. de la Quere à Mademoiſelle de
la Verune.
Epifire de M. de Ramboüillet.
Le
TABLE.
Le Roy nomme M. l'Abbé de Beauveau à l'Eve
fché de Nantes , fur la Démiffion pure &
fimple deM. dela Baume le Blanc.
Le Roy donne deux Abbayes à M. le Cardinal de
Bonzy.
M.d'Ormoy quatrième Fils de Monfieur Colbert,
fontient un Alte de toute la Philofophie , dédié
à Monfeigneur le Dauphin.
Argument en Vers proposé aumefme.
Hiftoire des quatre Bouquets.
Reception faite à Monfeigneur le Dauphin dans
le Chateau de Fouy , par M. & Madame
Berthelot.
Tout ce qui s'eftpaſſé en Catalogne depuis l'ouverture
de la Campagne , avec les Noms des
Morts & des Bleffez , & de ceux qui ſefont
fignalez dans la derniere Defaite des Enne
mis.
Maximes d'Amour.
Plufieurs avantages remportez für Mer en divers
endroitspar les Vaiffeaux deFrance, depuis
le commencement de la Campagne , avec
les Noms de tous ceux quiſe font diſtinguez.
Galanteriede M. de Rambouillet.
Tout ce qui s'eft paſſé entre l'Armée commandée
par M. le Marefchal de Crequy , & celle du
Prince Charles , depuis la Relation qui en à
efté donnée dans le cinquiéme Volume du
Mercure.
Panegyrique des Alliez
La Campagne du Prince d'Orange, depuis la Bataille
de Caffel.
Ma
TABLE.
Madrigalfur la Levée du Siege de Charleroy
Vers de M.de Fontenelle, fur l'Education de Mon-
Seigneur le Dauphin , & le foin que prend le
Roy de dreffer luy mefme les Memoires de fon
Regne, pour fervir d'inftruction à ce jeune
Prince. Ceft le Sujet qui avoit esté propoſe
par Meffieurs de l'Académie pour le Prix
des Vers de cette année.
Honneurs rendus à M. le Duc du Maine , dans
tous les lieux où il paffe.
Reception de Mle Comtede la Chaife à la Charge
de Senefchal de Lion.
M. le Marquis de Saillant achete celle de Sene-
Schal de Limofin.
Tout ce qui s'eft paffé dans l'Election des deux
nouveaux Echevins,
Mariage de Mademoiſelle Foreft & de M. Bourlon
Maiftre des Comptes.
Mort de Madame de Choiseul, Veuve de M. du
Pleffis Secretaire d'Etat.
Rondeaux de Madame Des Houlieres.
Fin de la Table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque

Contrefaçon dite « à la sphère » du Mercure de Paris.

Soumis par lechott le