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LE NOUVEAU
MERCURE
GALAN T ,
CONTENANT LES
Nouvelles du mois de Juillet
1677. & plufieurs autres .
TOME V
Suivant la Copie imprimée
A PARIS ,
Chez GUILLAUME DE LUYNE ,
au Palais, dans la Salle des Merciers
, à laJuſtice , 1677 .
BIBLIOTECA
REGLA
MONAGENS12.
1
NOUVEAU
3
MERCURE
GALANT
TOME V.
E vous l'avouë , Madame
, j'ay de la joye que
les Lettres que vous me
permettez de vous adreffer
ayent un fi grand cours dans le
monde : & l'embarras oùje me trou
ve quelquefois pour choisir parmy ce
qu'on m'apporte de tous coftez , ce
que je croy de plus curieux , pour
vous , ne diminuë rien du plaifir que
je me fais de contenter le Public , en
luy faifant part de ce que je vous envoye.
Je commence par un Sonnet
qui n'eft pas dans l'exacte régularité ,
mais qui ne laiffe pas d'avoir fon agré
ment par fes expreffions naturelles.
Une aimable Fille dont la conſerva-
A 2
tion
4
LE MERCURE
tion eft un charme pour tous ceux qui
la connoiffent particulierement , avoit
prié un de fes Amis , façon d'Amant,
de luy apprendre l'Espagnol , parce
qu'elle avoit entendu dire que cette
Langue avoitje ne fçay quoy
de majeftueux
& de fier qui répondoit affez
à fon caracterc . On ne refufe rien à
ce qu'on aime.Il s'engagea volontiers
à ce qu'elle fouhaitoit de luy , & pour
Pen mieux affurer , il luy envoya ce
Sonnet dés le jour meſme.
SONNE T.
PArce que l'Espagnol eft une Languefiere ,
Iervous le dois apprendre ? Et bienfoit , com
mençons s
Mais ce queje demande à ma belle Ecoliere ,
C'eft de nefefervirjamais de mes Leçons.
Déjafifierement voftre ame indifferente
Oppofe àmon amour qu'il ne faut point aimer
Que mefme en Espagnol , y fuffiez- vous Seavante
,
Vous auriez de la peine à vous mieux exprimérè
Croyez- moyle François vaut bien qu'on lepréfere
Ala rudefierté d'une Langue Etrangere...
Dece qu'il adélibre emprantons lefecours.
Mais
GALAN T.
5
Mais que defon coflé l'Eſpagnol fe confole ;
Car ne pouvons - nous pas mefler dans nos
amours ,
Et liberté Françoife , &conftance Espagnole?
Ces quatorze Vers , fi vous në
voulez pas les appeller un Sonnet ,
font de M. de Fontenelle ; & comme
vous ne me tiendrez pas quite , fi
je ne vous envoyois rien davantage
de luy , en voicy d'autres qu'il fitil
ya quelque temps , & dont l'enjouëment
a paru fort agreable. C'eft un
Chien quien a fourny la matiere , &
elle ne femblera peut- eftre pas affez
relevée aux délicats ; mais pourquoy
dédaigneroit- on de faire des Vers
pour un Chien , puis qu'un de nos
plus renommez Aurheurs a fait autrefois
les louanges de la Fiévre Quarte?
Marqués eft un tres-joly petit Animal
. Il fut apporté dés fes premiers
mois d'Arragon en France , & il me
rite bien l'Eloge que vous allez voir .
A 3 ELO6
LE MERCURE
ELOGE DE MARQUE'S,
petit Chien Arragonnois.
S
Cavez- vous avec qui , Philis • ce petit
Chien ,
Peut avoir de la reffemblance ?
Cà , devinez , fongez-y bien ,
La chofe eft affez d'importance.
Ponrpercer le miftere , & vous yfairejour ,
ExaminezMarqués ,fon humeur , fafigure ;
Mais enfin cette Enigme eft - elle trop obfcure ?
Fous rendez- vous ? il reſſemble à l'Amour.
Al'Amour , direz - vous ! la comparaison cloche,
Sijamais on a veu comparaifon clocher.
Est- ce que
cher?
de l'Amour un Chienpeut appro-
Oyda, Philis, il aproche.
Mais en approcher ce n'eft rien ,
le diray davantage , &j'augmenteray bien
La furprise queje vous cauſo ;
Voftre Chien & l'Amoar , l'Amour & voftre
Chien ,
C'eftjusvert,vertjus,mème choſe.
Marqués fur vosgenoux a mille privautez ,
Entre vos bras ilfe loge à toute heure >
Et c'est là que l'Amour établit fa demeure,
Lors qu'il eft bien reçeu de vous autres Beautez.
On voit Marquésfe mettre aisément encolerc.
Et s'apaiferfort aisément ;
Connoiffez- vous l'Amour ? voilafon caractere,
Ilfe fache & s'appaiſe en un méme moment.
Afin
GALAN T. 7
1
Afin que voftre Chien ait la taille mieuxfaite,
Vous le traitez affez frugalement ,
Et le pauvre Marqués quifait toûjours diete ;
Subfifteje ne Jçay comment.
L'Amour ue peut chez vous trouver defubfiftance,
Vous ne luyfervez pas unfeul mets nouriffant
Et s'ilne vivoit d'efperance ,
le croy qu'ilmourroit ennaiſſant.
Avec ce petit Chien vousfolâtrez fans ceffe
En falatrant , cepetit Ghien vous mord ,
Onjoue avec l'Amour ; il badine d'aberd,
Mais en badinant il -vous bleſſe.
Loin de punir cepetit Animal ,
>
Ne rit on pas de fes morfures ,
Encor que de l'Amour onfente les bleffures,
Al'Amour qui lesfait on ne veut point de mal.
On veut qu'un Chienfoit tel que quand il vieno
de naitre,
Et depeurqu'il ne croiffe on y prend millefoins.
Il ne faut pas enprendre moins.
Pour empécher l'Amour de croître.
Vous carreflex Marqués parce qu'il eft petit ;
S'il devenoit tropgrand , il n'auroit rien d'ais
mable ;
Vn petit Amour divertit ;
S'ildénient trop grand,il accable.
Maisj'entens que Marquésſeplaint du mauvais
tour
Que luy fait ma Mufe indifcrete.
A 4
Ah!
& LE MERCURE
Ah! vous me ruinez , vous gatez tout, Poëte ,
Dit il , en mefaifant reſſembler à l'Amour.
L'Amour n'eft pas trop bien aupres dema Maifree
;
Si vous ne lefçavez, ellel'a toujoursfuy,
Et c'eft affezpour perdrefa tendreffe .
Que d'avoirpar malheur du raport avec luy.
En mon état de Chienj'ay l'ame affez contente,
lefuis heureuxpar cent bonnes raifons;
Tay bien affaire, moy, que vos comparaisons
Viennent troubler mafortunepreſente.
Et fipourreffembler anx Dieux
Ma Maiftreffe me difgracie ,
1
Avoftre avis , m'en trouveray -je mieux?
Non , non , c'est trop d'honneur , je vous en remercie.
Ah ! monpauvre Marqués , ce feroit grandpitié
,
Qapres avoir quitté pour elle Pere & Mere,
La Patrie auxgrands coeurs toujours aimable &
chere ,
Tu te viffes difgracié
Pour une caufefi legere.
Non, cela nefepeut , fay valoir tes appas ;
Cher Marqués , ta Maiftreffe aime que tu la flès-
-tes,
Careffe la , tiens-toyfans ceffe entrefes bras ,
En aboyant en luy donnant tespattes
Explique- toy le mieux que tu pourras.
Et loin qu'elle te foit cruelle ,
Parce qu'avec l'Amour on te voit du raport ,
Fay
GALAN T.
9
Fay que l'Amour trouve grace aupres d'elle ,
Puis qu'il te reffemble fifort .
Pensez de ces Vers tout ce qu'il
vous plaira ; vous eftes de méchante
humeur fi vous regrettez le temps
que vous aura pû coufter leur lecture,
& je ne me hazardérois pas volontiers
apres cela , à vous conter familierement
ce qui eft arrivé depuis peu à
M. le Vicomte de *** Je ne fçay
fi vous le connoiffez. Il eft naturellement
Galant , & il a peine à voir une
Femme aimable fans luy dire des douceurs
, mais il eft délicat fur l'engagement
, & pour le toucher il ne fuffit
pas toûjours d'eftre Belle. Il y a quelque
temps que parmy des Dames de
fa connoiffance qu'il rencontra aux
Thuilleries , il en vit nne dont la
beauté le furprit. Il demanda qui elle
eftoit , entra
en converfation
avec
elle , luy
dit d'obligeantes
folies
, &
luy
rendit
Vifite
le lendemain
. La
Dame
le reçeut
auffi
favorablement
qu'elle
l'avoit
écouté
aux Thuilleries
.
A 5-
Le
10 LE MERCURE
Le Vicomte fait figure dans le beau
monde , & elle n'euft pas efté fâchée
qu'on l'euft crû de fes Soûpirans . Il
eut quelque affiduité pour elle , & il
ne la vit pas longtemps fans connoiftre
qu'il eftoit aimé ; mais toute belle
qu'elle eft , elle n'eut point pour luy
ceje ne fçay quoy qui pique : Ses manieres
luy déplurent ; il luy trouva
une fuffifance inconfiderée , un eſprit
mal tourné , quoy qu'elle ne foit pas
fans efprit ; & comme il ceffa de luy
dire qu'il l'aimoit dés la quatriémeVifite
, il eut abfolument ceffé de la voir,
fans une jeune Parente qu'il rencontra
chez elle , & qui fut tout- à- fait ſelon
fon coeur. Elle n'eftoit pas fi belle
que la Dame , mais elle reparoit ce
defaut par des agrémens qui pour un
Homme de fon gouft eftoient bien
plus touchans que la Beauté. Elle ne
difoit rien qui ne fuft jufte & fpirituel,
c'eftoit une maniere aifée en toutes
chofes , point de contrainte , point
d'affectation Elle chantoit commeun
AnGALANT.
·
Ange , & toute fa Perſonne plût tellement
au Vicomte , que ce ne fut
que pour elle feule qu'il continua fes
affiduitez où il la voyoit . Comme elle
ne lepouvoit recevoir chez elle , il fe
mit affez bien dans ſon eſprit pour
fçavoir quand elle devoit rendre Vifite
à fa Parente , & fi elle n'y pouvoit
venir de trois jours , il paffoit auffi
trois jours fans y venir. Ce manque
d'empreffement n'accomodoit point
la Dame , qui s'eftoit laiffée prendre
tout de bon au merite du Vicomte.
Elle crut que le trop de fierté qu'elle
luy marquoit en eftoit la caufe , &
refolut de s'humanifer pour le mettre
avec elle dans une liaifon dont il ne
luy fuft pas permis de fe dédire . Elle
commença par de petites avances flateufes
qui jetterent le Vicomte dans
un nouvel embarras. Ce n'eft pas qu'il
foit infenfible aux faveurs des Belles,'
au cor raire il n'y a rien qu'il ne faffe
pour s'en rendre digne , mais il veut
aimer pour cela , & à moins que cet
A 6 affai12
LE MERCURE
affaifonnement ne s'y trouve , les
faveurs ne font rien pour luy . Ainfi
quand il avoit le malheur de ferencontrer
feul avec la Dame , il ne
manquoit jamais à luy parler de
Cambray , ou de S. Omer. Elle avoit
beau l'interrompre pour tourner le
difcours fur les affaires du coeur , il
revenoit toûjours à quelque attaque
de Demy - lune ; & fi la Dame ſe montroit
quelquefois un peu trop obligeante
pour luy , il recevoit cela avec
une modeftie qui la chagrinoit encor
plus que les Contes de Guerre qu'il
luy faifoit. Cependant la belle humeur
où il fe mettoit fi toft qu'il voyoit
entrer l'aimable Parente , caufa
un defordre auquel il n'y eut plus
moyen de remedier. La Dame ouvrit
les yeux , obferva le Vicomte, connut
une partie de ce qu'il avoit dans le
coeur , & entra unjour dans un fi furieux
tranfport de jaloufie ontre fa
Parente , apres qu'il les eut quittées ,
qu'elle luy defendit fa Maiſon. Le
ViGALANT.
13
Vicomte qui n'en eftoit point averty,
fut furpris de ne la point voir le lendemain
au rendez- vous qu'elle luy avoit
donné ; il y retourna inutilement ; ily
les deux jours fuivans , & ne fçachant
que s'imaginer de ce changement , il
chercha l'occafion de luy parler chez
une Dame où il fçeut qu'elle alloit
affez fouvent. Ce fut là que cette
aimable Perfonne luy apprit l'infulte
qu'on luy avoit faite pour luy. Il en
eut un chagrin inconcevable , & luy
ayant juré qu'il ne reverroit jamais
fa peu touchante Parente , il refvoit
chez luy aux moyens qu'il devoit tenir
pour la rupture , quand on luy en
apporta un Billet . La Dame s'eftoit
avifée de fe vouloir plaindre de fa froideur;
mais comme elle cherchoit toûjours
plus à luy plaire qu'à le fâcher,
elle crut que pour ne le pas effaroucher
par fes reproches , il falloit du
moins les rendre agreables par leur
maniere ; & s'imaginant que les Vers
autorifoient ceux qui aiment à s'ex-
A 7 pli14
LE MERCURE
pliquer plus librement que la Profe,
elle s'eftoit adreffée à un Homme qui
la voyoit quelquefois & qui en faifoit
d'affez paffables. Tout fut miſtere
pour luy; Elle luy dit feulement les
chofes dont on fe plaignoit , & il fallut
qu'il fift les Versfans fçavoir ny à qui
ils devoient eſtre envoyez , ny qui
eftoit la Dame qui avoit fujet de fe
plaindre. Les voicy tels
comte les reçeut.
que le Vi-
Vousm'avez dit que vous m'aimex ,
Etje vous l'ay d'abordoiy dire avecjoyes.
Mais que Doulez - vous quej'en croye ,
Si vous ne me le confirmez ?
La langue eft quelque chofe , & defon témoig
nage
Le charme eft doux à quil'attend ;
Mais croyez-vous que pour eftre content ,
Ilnefaille rien davantage?
Ce n'eftpastout de dire , ilfaut eftre empreffe
Aconvainere les Gens de ce qu'on leur proteſte ,
Et quandla langue a commencé ,
C'est au coeur àfaire le refte.
Ileft centpetitsfoins qu'un Efprit complaisant
Trouve àfaire valoir quand l'amour eft extréme
;
Et c'eftfouvent enfe taifant
Qu'on
GALANT. 15
•
Qu'on dit plus fortement qu'on aime.
Des regards enflamez , unfoûrireflateur .
Font aux Amans entendre des merveilles;
Etj'aime mieux ce quifedit au coeur ,
Que ce qu'on dit pour les oreilles .
Tout doit tendre à donner despreuves defafoys
Le refte , pures bagatelles.-
Lors que vous me voyez , le grand ragouft pour
may ,
Que vous me contiez des nouvelles !
Dites - moy millefois que charmé de me voir ,
Vous ne trouvez que moy d'aimablefur la terre;
A quoy
bon me parler de combats & deguerre ,
Quand j'ay de vous autre chose àfçavoir ?
Qu'on aitfait quelque exploit d'une importance.
extréme,
Vn autre peut me l'expliquer ;
Mais un autre que vous , dumoinsfans me choquer
,
Nepeut medire ,je vous aime.
C'est par vous que ces motsfontpour moy pleins
d'appas.
Cependant quefaut- il de vous queje foupçonne ?
Sije vous tens la main , vous ne la baifezpas,
Quoy que vous ne foyez obfervé deperfonne.
11femble que toujours timide , circonfpect ,
Vous eftant git Amant , vous n'ofiez le paroiftre,
Et que chez vous l'Amour , quipar toutfait le
Maistre,
Soit enchainé par le refpect.
Non
16: LE MERCURE
Non,non.vous n'aimezpoint , j'en ay la certitu
de,
Pay voulu meflater en vain jufqu'à ce jour ; ·
L'aveu queje reçeus d'abord de votre amour
Fut une douceur d'habitude!
C'eft fans vous laiſſer enflamer,
J
Que vostre coeurquand il vous plaiftfoûpire
Et vous nefçavezpas aimer ,
Vous fçavixfeulement le dire.
Ces Vers que le Vicomte auroit
trouvez jolis fur toute autre matiere ,
luy déplûrent fur celle - cy. Il eftoit
déja de méchante humeur. Il dit qu'il
envoyeroit la Réponſe ; & pour la
rendre de la mefme maniere qu'il
avoit reçeu le Billet , il alla emprunter
le fecours d'un de fes plus particuliers
Amis . Ce qu'il y eut de plaifant,
c'eft que c'eftoit celuy mefme qui
avoit déja fait les Vers de la Dame , &
qui ayant appris toute fon Hiftoire
par le Vicomte , fut ravy de trouver
une occafion fi propre à fe vanger
la fineffe qu'elle luy avoit faite. Le
Vicomte le pria de mefler quelque
chofe de malicieux dans cette Réponde
Le
GALAN T.
17
fe , & de la faire affez piquante pour
obliger la Dame à ne fouhaiterjamais
de le revoir. Il y confentit d'autant
plus volontiers , que la Dame luy
ayant caché qu'elle euſt intereſt à
l'affaire, il ne devoit pas craindre de
ſe brouiller avec elle , quand mefme
elle viendroit à découvrir qu'il euft
fait les Vers. Il les apporta une heure
apres au Vicomte , qui les envoya
dés lejour mefme. Ils eftoient un peu
cavaliers , comme vous l'allez voir
par leurlecture.
CE n'eft pasd'aujourd'huy qu'en Chevalier
courtois
Pen conteaux Belles d'importance;
Mais ilfait malfeur quelquefois
Mefaire une agreable avance
Sur la trop credule efperance ,
Quedefemblables paffe- droits
M'obligeront à la confiance.
Mon coeur à s'engager jamais ne fe réfout ,
Et desplus doux attraitsfuft la Bolle affortie
Qui croit tenter mon humble modeftie,
Qand ma complaifance eft à bout ,
l'aime mieux quitter lapartie ,
Que de rifquer àgagner tout.
Ap18
LE MERCURE
Apparemment la Dame fe le tint
pour dit , du moins elle dût connoiftre
par là que le Vicomte n'avoit aucune
eftime pour elle. Ils ne fe font
point veus depuis ce temps-là ; & je
tiens lesparticularitez de l'Hiftoire de
celuy qui a fait les Vers.
Quoy que la France foit le plus
ageable féjour que puiffent choisir
les Perfonnes de bon gouft , trouvez
bon , Madame , que je vous mene
au de là des Mers. Les Armes du Roy
y ont remporté une celebre Victoire
à douze cens lieuës d'icy , vous le
fçavez , & le Combat donné devant
Tabaco
, a tant fait de bruit qu'il
n'eft ignoré de perfonne . Mon deffein
n'eft pas de repeter ce que l'Extraordinaire
en a dit ; je ne veux que vous
bien marquer de quelle confequence
eft aux Ennemis la perte de leurs
Vaiffeaux. On a tâché à la déguiſer,
cependant la verité ne peuteftre longtemps
cachée , il n'eft point de nüages
qu'elle ne perce pour fe découvrir.
Si
GALAN T. 19
Si l'Admiral Binkes ne demeure pas
d'accord de tous nos avantages , ce
qu'ila écrit ne fuffit pas pour faire
croire que nous ne les ayons pas remportez
, & nous y devons moins adjoûter
de foy qu'à vingt Relations,
& qu'à des Lettres de Hollande meſme
qui ont efté envoyées à des Particuliers
, & qui conviennent toutes de
la mefme chofe . Mais pour donner
quelque ordre à ce difcours , parlons
des forces que les Ennemis avoient
avant qu'ils fuffent attaquez , examinons
la conduite de Monfieur le
Comte d'Eftrées , voyons ce qu'il a
fait avant le Combat , pourquoy il
l'a donné , & de quellle maniere ila
combatu , & faifons en fuite reflexion
fur le dommage que doit
caufer aux Ennemis la perte qu'ils
ont faite fous le Canon mefme de leur
Tortereffe.
Tous ceux qui ont marqué dans
leurs Relations que les Ennemis
avoient quatorze Vaiffeaux , en ont
don20
LE MERCURE
donné des preuves convainquantes .
Ils disent en quatre endroits qu'un
Négre & un Pilote qui furent pris
avant le Combat , en affurerent Mr.
le Comte d'Eftrées ; que ceux qui
débarquerent pour l'Attaque du Fort
eftant arrivez für une hauteur les découvrirent
dans la Rade au meſme
nombre, & que l'ordre de leur Bataille
en demy croiffant , donna lieu
aux Noftres d'en faire un compte exact
, lors qu'ils allerent les attaquer.
11 eft vray que le Vaiffeau de Rafmus
fameux Corfaire , & une Pinace
montée de trente huit pieces de Canon
, eftoient compris dans les quatorze
Vaiffeaux ; & c'est peut- eſtre
par cette raifon que les Holandois
foûtiennent qu'ils en avoient moins
que ne marquent nos Relations ; mais
le nom ne fait rien à la chofe , la Pinace
valoit bien un Vaiffeau , & ce
luy de Rafmus les fervoit quoy qu'il
ne fuft pas venu avec eux. Je ne parle
point d'un Vaiffeau Portugais qui
eftoit
GALAN T. 21
eftoit dans le Port , ne fçachant pas
s'il a combatu . Tous ces Vaiffeaux
eſtoient à portée de Moufquét de leur
Fort , dont les Canonsà fleur d'eau
defendoient l'entrée de la Rade. Il y
avoit aupres du Port un Banc qui
rendoit la paffe fi étroite , qu'il n'y
pouvoit entrer qu'un Vaiffeau de
front.
Voila l'eftat des forces des Ennemis
. Voyons les raifons que M. le
Comte d'Eftrées a euës de les attaquer
avec dix Vaiffeaux feulement , les
précautions qu'il a priſes pour réüffir,
& fon intrépidité pendant le Combat.
Ce Vice- Admiral eftant arrivé à
une lieuë de l'entrée de la Rade des
Ennemis , fit mettre à terre M. de
Souches , & M. le Febvre de Mericour
, accompagnez de quelques
Habitans de la Martinique , & leur
ordonna de tâcher à faire quelques
Prifonniers. Ils ne prirent qu'un Négre
, qui rapporta ce que j'ay déja
dit ,, que les Ennemis avoient quatorze
22 LE MERCURE
torze Vaiffeaux , parce qu'il leur en
eftoit arrivé cinq depuis quelques
jours. Ce Négre adjouta que le Fort
n'eftoit pas achevé , ce qui fit réſoudre
M. d'Eftrées à le faire attaquer
avant que les Ennemis euffent le
temps de fe reconnoiftre . Il fit débarquer
quelques Troupes avec M. le
Chevalier de Grand- Fontaine. Il alla
luy-mefme à terre où il refolut
d'occuper les Ennemis du cofté de la
Mer , tandis qu'on attaqueroit le
Fort , mais une grande Plüye eftant
furvenue , & ayant fait groffir une
petite Riviere arrefta les Troupes.Cependant
on apprit que le Fort achevé.
M. le Vice- Admiral qui eftoit prefque
en mefme temps fur mer & fur terre ,
& qui eftoit revenu pour faire la diverfion
queje vous viens de marquer,
débarqua encore une fois & fit conduire
du Canon & un Mortier qui ne
firent pas tout l'effet qu'il s'en eftoit
promis. M. le Comte d'Eftrées eftant
retourné une feconde fois dans
fon
GALANT. 23
fon Vaiffeau , envoya M. Heroüard
pour agir de concert avec M. le Chevalier
de Grand Fontaine
, & s'approcher
du Fort par Tranchée. Les
Ennemis ayant eu le temps de fe reconnoiftre
avant que d'eftre preffez ,
& ſe préparant à ſe bien defendre ,
M. le Vice-Admiral qui l'apprit fit
revenir auffi -toft M. Heroüard pour
raporter l'eftat des chofes dans un
Confeil de Guerre. Il dit ce qu'il avoit
appris , & adjouta qu'il faloit trop de
temps pour ſe rendre maiftre du Fort
dans les formes ; mais qu'on l'emporteroir
bien-toft fi l'on faifoit une diverfion
du cofté de la Mer ; & fur ce
qu'on héfitoit à fuivre fon confeil , il
fe leva & affura tellement qu'il réüffi .
roit , qu'on le crût . Il eut ordre de
faire deux bonnes Attaques
& une
fauffe, & de ne donner que deux heures
apres que le Combat de Mer feroit
commence. M. le Comte d'Eftrées
qui appuya cet Avis , ne le fit pas
fans en avoir beaucoup de raifons . Il
avoit
24.
LE MERCURE
avoit emporté la Cayenne de la mer
me maniere , il connoiffoit la valeur
de fes Troupes & la bonté de fes Vaiffeaux
, & il vit de plus des neceffitez
abfoluës d'en ufer ainfi. La longueur
d'un Siege dans les formes luy auroit
fait rifquer fes Vaiffeaux , la Rade de
Tabaco eftoit mauvaiſe , & il y avoit
déja perdu plufieurs cables . Il réüffit
du cofté de la Mer comme vous avez
appris ; & fi l'on avoit fait du coſté de
la terre ce qu'il avoit ordonné , la
victoire auroit efté entiere , puis que
les Ennemis ont perdu tous leurs
Vaiffeaux , encor qu'ils fuffent favorifez
du Canon de leur Fort.
Si la vigilance de M. le Vice- Admiral
a paru en defcendant deux fois à
terre, il n'en a pas moins fait paroiftre
fur Mer , où fon intrépidite s'eft
fait remarquer. On l'a veu apres avoir
effuyé le feu de tous les Vaiffeaux Ere
nemis & des Bateries du Fort , aborder
le Contre- Admiral de Hollande ,
s'en rendre maiftre , & attaquer un
autre
GALAN T. 25
autreVaiffeau ave : le mefme fuccés
On l'a veu bleffé dans un Canot , expofé
au feu des Ennemis , faire gouverner
vers leurs Vaiffeaux , pour
examiner l'eftat où ils eftoient . Ona
veu ce Canot s'enfoncer apres avoir
efté percé d'un coup de Canon. Oña
veu ce Vice- Admiral dans la Mer ; &
apres en eftre forty tout trempé &
bleffé en deux endroits , on l'a veu
appeller une Chaloupe & ſe mettre
dedans pour aller encor ſe mefler parmy
les Ennemis , & donner les or
dres en s'expofant de nouveau aux
mefmes dangers qu'il venoit d'éviter.
Si l'attaque de terre n'a pas eſté fi
heureufe que celle de Mer , la trop
bouillante ardeur de ceux qui devoient
infulter le Fort , & qui l'attaquerent
pluftoft qu'on ne leur avoit
ordonné , en a efté cauſe. La mort de
M.de Bayancour y a auffi beaucoup
contribué. Les Milices qu'il commandoit
, & qui portoient les Echel-
Tome V. B les
26 LE MERCURE
les fe voyant fans Chef , ne voulurent
plus avancer. Cependant tout eftoit
bien concerté , l'on eftoit au haut du
Parapet , & fans tous ces malheurs que
Mr. le Comte d'Eftrées ne pouvoit
prévoir , l'entreprife de terre auroit:
eu le fuccés qu'on en attendoit , &
auroit fait réüffir celle de Mer , non
pas plus qu'elle a fait , mais avec bien
moins de perte. Les Hollandois croyent
avoir beaucoup gagné , parce
qu'ils n'ont pas perdu leur Fort , &
que noftre Victoire n'a efté entiere
que du cofté de la Mer ; cependant,
elle eft fi grande qu'elle peut affez
nous récompenfer de quelques heures:
que nous avons perduës devant le
Fort ; & fi l'on peut dire qu'on réüffit
toûjours beaucoup lors qu'on a de
grands deffeins , & qu'on vient à bout
de plus de la moitié , nous pouvons
affurer que nons avons eu des avanta
ges confiderables , & que la moindre
perte des Hollandois eft celle de tous
leurs Vaiffeaux . Leur Contre- Admiral
GALAN T. 27 "
miral eftoit monté de foixante & fix
pieces de Canon; le Lieutenant étonné
d'y voir le feu , dit auffistoft qu'il
y avoit dix- huit milliers de poudre
dans ce Vaiffeau, & une grande quantité
de richeffes. On fit tout ce que
l'on pût pour en arrefter l'embrafement
, mais il fut impoffible. Parmy
les Vaiffeaux qui ont efté brûlez ,
il y en avoit cinq nouvellement arrivez
de Hollande chargez de vivres
pour unan , tant pour l'Escadre , que
pour les Colonies , ils avoient apporté
fix cens Hommes & amené plufieurs
Familles , & beaucoup de Marchandifes
& d'argent pour établir des Magafins.
Ils ont perdu outre cela plufieurs
Négres avec leurs Femmes &
leurs Enfans qu'ils avoient embarquez
pour tranfporter cette Colonie
ailleurs. Ainfi en brûlant leurs Vaiffeaux
, nous pouvons dire que nous
avons entierement ruiné le commencement
de leurs Habitations , & mis
les noftres en feureté ; il leur faut des
B 2 mil.
28 LE MERCURE
millions pour fe rétablir , & pour armer
une nouvelle Flote. Plufieurs
Lettres de Hollande affurent la mefme
chofe , & les Particuliers qui fentent
leur mal , loin de le déguiſer , ne
peuvent s'empefcher de s'en plaindre.
Les Victoires qui s'obtiennent facilement
ne font pas les plus eftimées.
La valeur & la bravoure des Vainqueurs
ne paroiffent que par la forte
refiftance de leurs Ennemis , & c'eft
par cette raifon que le Combat Naval
donné devant Tabaco feroit moins
glorieux aux François s'ils yyaavvoyent
perdu moins de monde. Jamais Action
n'a efté fi vigoureufe . On tira
pendant le Combat pres de trente mille
coups de Canon de part & d'autre à
portée de Piftolet . Il n'eft refté aux
Ennemis qu'un feul Capitaine de
Vaiffeau capable de rendre fervice ,
tous les autres ont efté bleffer , tuez ou
brûlez, & leur mort n'a couflé qu'un
peu de fang à nos Braves pour les fairetriompher
avec plus d'éclat. Voicy
les
GALAN t. 29
les Noms de ceux qui ont eſté tuez &
bleffez en fe fignalant , tant au Combat
de Mer qu'à l'attaque de la Fortereffe.
Sul Capitaines morts.
Mr. Gabaret. Les Ennemis l'ont
veu combattre jufqu'à fon dernier
moment , & il n'a quitté le combat
qu'avec la vie , quoy qu'il euft pu s'en
retirer , eftant blefté de trois coups.
Heftoit Parent du grand Gabaret qui
commande à Meffine , & il s'eft montré
digne de ce Nom par toutes fes
actions,
Mr. de Léfine , de la Borde &
Heroüart de la Piogerie.
Capitaines bleffex.
Mr. le Chevalier de Grand Fontaine.
C'eſt un tresbrave Officier qui
a vieilly dans les Troupes , & qui s'eft
trouvé en beaucoup d'occafions périlleufes
où il s'eft toûjours fignalé .
Mr. le Marquis de Villiers- d'O.
Mr. le Comte de Blenac.
B 3
M.
༣༠
LE MERCURE
Mrs. le Febvre , de Méricour , de
Montorier , & de Maſcarany .
Lieutenans morts .
Mr. le Chevalier d'Erre.
Mr. de la Meliniere. Il a donné
des preuves de fon courage jufques à
la mort. Mrs. Tivas , & de Bellecheau.
Lieutenans bleffez.
Mr. le Chevalier d'Hervault. Mrs.
de Champigny , de Martignac &
.de Cour- celles . Ce dernier a efté bleffé
en ſe ſignalant à l'attaque du Fort.
Enfeignes morts.
Mr. le Chevalier Merault. Mrs.
de Villiers , de S. Privas , & de Sciche
, aîné & cadet .
Enfeignes bleffez.
Mr. le Chevalier d'Augers . Il a
donné de grandes marques de valeur.
Mr. le Chevalier de Blenac. Mr. de
ła Rocque. Ileftoit Major des Troupes
de la Defcente. Il fauta le premier
par deffus les deux paliffades , & alla
jufques au Parapet de la Ville , où il
B 3
ne
GALAN t .
ne monta point faute d'échelle. M
de Vefençay , Coignard , Herman ,
Comar de la Malmaiſon , & du Me
nil Heroüard.
Autres Officiers tuez.
Mr. de Bayancour , Lieutenant
de Roy de S. Chriftophe Mr. de
Richebourg , Lieutenant d'une Barque
longue. Mr. de Lifle Commiffaire
de l'Artillerie. Mr. de Paris, Capitaine
des Matelots de Monfieur le
Comte d'Estrées. Mrs. de la Brachetiere
, & Stavay , Gardes de Marine.
Autres Officiers bleſſeż.
Mr. Defvaux Capitaine d'une
Barque longue. Mr. Gifors Ecrivain
du Roy. Mr. Pinette Secretaire de
Monfieur le Comte d'Estrées , Fils
de Mr. Pinette affez connu par fa
capacité dans les Affaires du Clergé.
Mr. de la Motte , Mr. de Chatelard,
M. de Vilair.
?
Volontaires tuez.
Mr. de Sainte-Marthe Fils du
Gouverneur de la Martinique. Mrs.
B 4 Coradon & le Gras. Il
32
LE
MERCURE
Il y a eu d'autres Volontaires &
Gardes de Marine , qui fe font fignalez.
Les uns ont efté tuez , les autres
bleffez , & la plûpart ont fervy à terre
en qualité de Lieutenans d'Infanterie.
M. Gaffan , Kermovan , de Vainetre
, Julien , Rehaut , Brignol , &
Kercon , font de ce nombre.
Rien ne peut égaler l'intrépidité
de M. Berthier , qui fe jetta à le Mer ,
& enleva un Canot fous l'Eperon
d'un Vaiffeau enemy. Ceux qui fe
mirent dedans avec M. le Comte
d'Eftrées furent M. le Chevalier .
d'Erbouville Major. M. le Chevalier
d'Hervault qui a apporté au Roy
la nouvelle de la défaite des Vaiffeaux
ennemis , & M. le Chevalier Parifoit
Volontaire. Ce dernier à accompagné
M. le Vice- Admiral dans tous
les périls où il s'eſt trouvé ; il a fait
admirer fon courage , & a fait dire de
luy avec beaucoup de juftice , que
de pareils Volontaires valoient bien
les plus braves Officiers , & ceux qui
font
GALAN T. 33
font les plus confommez dans le Meftier
de la Guerre.
| Je croyois ne vous devoir plus
rien dire touchant l'Affaire de Tabaco
; mais je fuis obligé de rendre
juftice à M. Binkes , & de publier fa
fincerité. Je viens de lire la Lettre
qu'il a écrite aux Etats apres le Combat
Naval , & j'ay efté furpris de la
trouver ſemblable à celle que nous avons
veuë de M , le Comte d'Eftrées
fur le mefme fujet . Les Holandois ont
youļu nous perfuader que M. Binkes
ne demeuroit pas d'accord de nos
avantages ; ils ont eu leurs raifons
pour en ufer de la forte ; & comme les
pertes qui fe font dans des Païs de
commerce font beaucoup plus fenfibles
aux Particuliers , que celles où
P'Etat eft intereffé , il ne faut pas s'étonner
fi on les déguife avec tant de
foin : on y réüffit d'abord ; & la verité
qui vient de fi loin, demeure toûjours
quelque temps cachée.
Songeons au retour , Madame.
Quoy
B 5
k
17
34
LE MERCURE
Quoy que le trajet foit long , vous
n'en devez point craindre la fatigue ;"
& fi vous eſtes bleffée de l'Image de
la Mer , vous n'aurez pour la diffiper
par quelque agreable Objet, qu'à faire
un tour à Verfailles . On y a celebré
cette année avec une extraordinaire
magnificence les deux jours , defti
nez par tout où regne la veritable Religion
, aux Proceffions les plus fo
lemnelles. C'eft un effet de la pieté
du Roy , qui ne fe fait pas moins de
gloire de foûtenir dignement le Titre
qu'il a de Fils aifné de l'égliſe , que
le nom de LoVIS LE GRAND
que tant de Victoires furprenantes
uy ont acquis depuis une fi longue
fuite d'années. M. Bontemps Gou
verneur de Verfailles , dont chacun
connoit le zele pour le fervice de Sa
Majefté , reçeut l'ordre pour tout ce
qui regardoit la pompe de ces deux
grandes Journées , & il le donna en
fuite pour l'execution à M. Berrin
Défignateur du Cabinet du Roy. Le
Ge
GALANT.
35
Genie de ce dernier vous eft connu , &
vous fçavez , Madame , qu'il feroit
difficile d'en trouver un plus inventif.
Je ne vous feray point le détail de tout
ce qui ornoit le plus fuperbe & le plus
riche Repofoir qu'on ait jamais veu .
Tout le monde eft informé de la
grande quantité de Pieces rares , curieufes
, & fans prix , que le Roy
avoit avant la guerre ; le nombre en
eft encor augmenté depuis c tempslà
, & il n'y a peut - cftre rien qui marque
plus la grandeur de la France & la
merveilleufe conduite de fon Prince ,
rien qui foit plus à la gloire de ceux
qui ont fous luy les premiers emplois
de l'Etat , que de voir un fi grand amas
de richeffes non feulement con
fervé , mais accrû malgré les exceffives
dépenfes où l'on eſt tous lesjours
engagé pour la fubfiftance de nos Armées.
Parmy tant de raretez , on admira
fu tout une Couronne de Pierreries
de deux pieds de diametre , qui
ne pût eftre regardée qu'avec un
B 6 éton
36
LE MERCURE
étonnement inconcevable .
Toutes les Courts dans lesquelles
paffa la Proceffion , furent ornées
d'une partie des belles Tapifferies du
Roy. M. du Mets Sor-Intendant de
tous les Meubles , ordonna à M.
Coquino , qui garde ceux de la Couronne
, de les faire tranſporter à Verfailles.
Voicy celles qui y furent tenduës.
Les Actes des Apoftres de Raphaël.
La Pfyché de Raphaël.
Les Crotefques de Raphaël.
Le Grand Scipion de Jules Romain
.
Le Fructus Belli, qui eftoit au Roy
d'Eſpagne.
Le Grand Conftantin de Rubens ,
& les douze Mois de l'Année qui
eftoient autrefois à Monfieur de
Guife.
Toutes ces Tentures font rehauffées
d'or. Elles eftoient accompagnées
de la Chaffe d'Olbeins fameux Peintre
Allemand. Les
GALAN T.
37
Les Tapifferies modernes qui pafurent
le mefme jour , & qui ont efté
faites fur les Deffeins de M. le Brun ,
& fabriquées aux Gobelins , repreſentant
toutes enfemble l'Hiftoire du
Roy ,furent.
Le Sacre de Sa Majeſté.
La Conférence,ou l'Entreveuë du
Roy avec le Roy d'Espagne.
Le Mariage du Roy.
L'Audiance que Sa Majesté donna
à Fontaine-bleau à Monfieur le
Cardinal Legat.
L'Alliance faite avec les Suiffes.
Toutes les Conqueftes du Roy en
diférentes Pieces , dans lefquelles Sa
Majefté eft repreſentée au naturel ,
avec tous ceux qui fe font trouvez
dans toutes les Cerémonies , Sieges
& Combats , qu'on admire dans ces
Tentures . Elles font toutes rehauffées
'or auffi -bien que celles qui fuivent.
Les Batailles d'Alexandre. : "
Les Veues des Maiſons Royales.
Les Mufes. De
Les Saifons.
B
7
Et
38 LE MERCURE
Et les cinq Sens de Nature.
Ces dernieres ont encor efté faites
fur les Deffens de M. le Brun Premier
Peintre du Roy , & elles font travaillées
avec tant d'art & de délicateſſe ,
que la Peinture n'a rien de plus vif.
Les magnificences qui parurent
huit jours apres , ne furent pas moins
confidérables. Jamais on n'a rien veu
de fi agreable , ny de mieux entendu.
Tout le Chafteau fe trouva fuperbement
décoré , toutes les Feneftres
eſtoient ornées de riches Tapis , &
tous les Balcons reveftus de Tapis de
Perfe à fonds d'or , & remplis de
Caiffes d'Oranger . Il y en avoit auffi
de pofées à plomb fur les Colomnes ,
environnées de Feftons de Fleurs ,
& entre chaque Colomne on voyoit
d'autres Caiffes d'Oranger, Les mefmes
ornemens regnoient autour de la
Court , & le tout enſemble produi
foit un effet fi merveilleux , que la
veuë en eftoit charmée.
Dans le mefme temps que le Roy
a.
GALAN T. 39
a fait éclater fa pieté par toutes ces
magnificences , Monfieur a donné
des marques publiques de la fienne,
en venant gagner icy fon Jubilé qu'il
n'avoit pû gagner à l'Armée . Il a fait
fes Stations avec un zele qui a édifié
tout le monde .
Mais revenons à la Bataille de Caffel,
il faut que je vous faffe part de ces
Vers qu'a faits Mr. Martinet Ayde
des Cerémonies , fur les Victoires de
Son Alteffe Royale.
A MONSIEUR ,
Sur Les Conqueftes.
AS-S-EL efloit connu par cesgrandesjournées
.
Qui couvrirent d'honneur deux Teftes couronnees.
Sous le Nom de PHILIPPE également heureux
Sil'on vit triompher ces Princes genereux ,..
Superbe de leur Nom , & jaloux de leur Gloire ,
Comme eux d'un pas hardy tu cours à la Victoire;
Mais ta rare conduite a dequoy nous charmer,
Tucherches l'Ennemyfavs quitter Saint Omer.
Sans
49
LE MERCURE
Sans détacherles tiens dupied de la muraille ,
Tupréviens le Secours , tugagnes la Bataille ,
Et tout couvert de fang, reviens d'unpas vainqueur
Donner aux Affiegeans de laforce & du coeur.
Se voyant hors d'eftat de defendre la Place,
Déjales Affiegex ont recours à ta grace :
D'une Amefi Royale on doit tout efperer.
Et ta clemence eft feure à qui veut l'implorer.
Decesfameux Héros tu ranimes la cendre ,
On croiten te voyant voir un autre Alexandre :
Ta Valeur admirable , & tes Faits inouis
Font reconnoiftre en toy lepurfang de Loüis.
Viens bannir de nos coeurs la crainte& les alarmes,
AuVainqueur des Vainqueurs viens confacrer
tes armes ,
Des Drapeaux ennemis viens charger fes Autels
,
Payer àfesgrandeurs des Tributs immortels ,
Et par un humble aveu defa haute puiſſance ,
Signaler & ton zele & ta reconnoiffance.
Sans elleun coup fasal euft rompu les accords
Qui tiennent attachez & ton ame & ton corps;
Laiffe pour quelquesjours reſpirer ton Armée,
Et tandis que par tout laprompte Renommée
Irafemer le bruit de tes travaux guerriers ,
Viens refpirer toy- mefme à l'ombre des Lauriers.
J'adjoûte à ces Vers une Devife
quia efté faite pour Monfieur, & que
beauGALANT.
41
beaucoup de Gens d'efprit ont eftimée.
Elle a pour corps une Lune qui
entre dans les Signes du Soleil, & voicy
les Paroles qui luy fervent d'ame.
Sequitur veftigia Fratris . Pardonnez-
moy ces trois mots Latins , Madame
. Quand ils feroient d'une Langue
entierement inconnue pour
vous , vous n'auriez befoin pour les
entendre , que du dernier de ces fix
Versqui font au deffous de la Devife.
Tant de Monfires divers nesçauroient arrefter
Ce bel Aftredans fa carriere :
Maisplein deforce &de lumiere ,
Nous voyons quefans s'écarter ,
Dés qu'ilparoiftfurl'Hemisphere
Ilfuitfidellement les traces defon Frere.
970
Je croy qu'il feroit difficile de donner
à Monfieur une plus forte loüan,
ge . En effet , fuivre les traces du
Grand Louis , c'eft aller plus loin
que les plus fameux Conquerans
n'ont jamais efté. Nos beaux Efprits
s'exercent encor tous les jours fur une
fi vafte matiere. Je ne vous envoye
point
42 LE MERCURE
point ce qui a efté imprimé , & qui
pourroit n'eftre point nouveau pour
vous. Je m'arrefte feulement à ce qui
ne peut avoir efté veu que de fort peu
de Perfonnes , & c'est par là que je
Vous fais part de ces Vers , où vous
trouverez plus de naturel , que de
cette élevation pompeufe qui a quelquefois
plus de grands mots que de
bon fens. Ils font de M. de Mimur,
dont le Pere eft Confeiller au Parlement
de Dijon . Cejeune Gentilhomme
fut donné pour Page de la Chambre
à Monfeigneur le Dauphin , dans
le temps que Monfieur de Montaufier
fut fait Gouverneur de ce Prince.
Quoy que M. de Mimur n'euſt pas
encor dix ans , il paffoit déja pour
un prodige. Il fçavoit parfaitement
P'Hiftoire & la Chronologie ; les
Sciences les plus relevées luy eftoient
familieres , & il en donna déslors
d'affez glorieufes marques , en confondant
plufieurs Perfonnes qui en
prefence d'un grand Prince , s'attacheGALAN
43
" T.
cherent à luy faire des Queſtions.
Son merite augmente tous les jours,
auffi - bien que fa modeftie , qui l'auroit
toûjours empefché de laiffer courir
ces Vers , fifes Amis n'avoient eu
affez de memoire pour en tirer une
Copie malgré luy.
VERS IRREGULIERS
POUR LE RO Y.
Uel defirpreffant m'inquiete ,
QUel
Et quel jeune transport d'une ardeur indifcrete
,
Eleve mon efpritjufqu'auplus grand des Rois ?
Quoy ! temeraire avec ce peu de voix ,
Quiferviroit àpeine à parler de nos Bois ,
Ou du travail que fait l'Abeille au Mont Himette
,
Oferois je chanter comme en moins de deux mois
Louis afçeu ranger trous Villesfousfes Loix ?
Oferois-je conter lafanglante Défaite
Qui met le Flamand aux abois ,
Et tantefuprenans Exploits ,
Où n'auroit pasfuffy le plus fameux Roëte ,
Que dans fon heureux Siecle Augufte eut autrefois?
Not
44
LE MERCURE
le
Non , à quelque deſſein que mon zele m'engage ,
Ie connois mongénie , & ne me flate pas
n'entreprendraypoint de tracer une image
Quile peigne auffifier qu'on le voit aux Combats
Attacher la Victoire incortaine & volage ,
Et larendre conflaute à marcherfurfespas..
· C'eſt cependant parſes derniersprogrés,
Que la Frontiere deformais
Varra le Laboureur dansfafertile terre
S'enrichir tous les ans des trefors de Cerés ,
Et fans eftre allarmé des malheurs de la Guerre .
louir enfeureté des douceurs de la Paix.
Venez montrer cefront où brille la Victoire ,
Ramenez nos béauxjours , ramènéz nos plaifirs,
Revenez, & faites- nous croire
Que vous preferez nos defirs
Aux interefts de voſtregloire.`
Hé! quoy tant de travaux avant qu'à nos Vergers
Le Printemps ait rendu leur verdure ordinaire,
Nepeuvent done vous fatisfaire ?
Toujours nouveaux deſſeins , toûjours nouveaux
dangers.
Grand Roy , ménagez mieux une tefte fi chere,
Le Belge n'a que tropfenty woftre colere :-
Prenez à l'avenir un peu plus de repos ,
Et laiffez deformais des Conqueftes àfaire ,
Al' Ardeur queje vois dans unjethe Héros
Qui cherche àfe montrer digne Fils d'un tel Perc.
On ne peut douter que Sa Majesté
n'ait
GALANT. 45
n'ait exposé ſa Perſonne à bien des périls
, puis qu'il ne s'eft rien fait où l'on
n'ait marqué les alarmes de la France
pour cet Augufte Monarque .Voyezle
encor , Madame , dans cette Lettre
de M. de Rambouillet à Monfieur le
Prince de Marfillac Grand- Maiſtre
de la Garderobe , Monfieur de Bre
teüil l'a leuë au Roy, à qui elle n'a pas
déplû , &je croirois vous dérober un
plaifir , fije negligeois à vous l'envoyer.
A MONSIEUR ..
LE PRINCE DE
MARSILLA C.
A
EPISTRE.
V lieu de jeuner le Caresme ,
D'eftre avec un vifage bleme,
Afaire vos Devotions ,
Et vacquer à vos Stations ,
Tout ce temps vous avez fait rage .
Parmylefang& le carnage ,
Vous n'avez , malgré les hazards ,
Sen46.
LE MERCURE
Songé qu'àforcer des Ramparts s
Vousavez pris trois grandes Villes ,
Des Flamans les plusfeurs aziles ;
Mefme vous avezfait périr
Ceux qui venoientlesfecourir ,
Puny leur audace infolente ,
Dans uneBataillefanglante ,
Ce que les plus grands Conquerans
A peine euffentfait en quatre ans.
Louis , l'ame de ces merveilles
Qui n'eurentjamais depareilles,
Trouve maintenant à propos
Que les corps prennent du repos ,
Il a bien voulu leur permettre
Quelquefejourpourſe remettre.
Luy cependant fait mille tours ,
L'ame veille , elle agit toûjours ,
Et repaffe fur toute chofe ,
Pendant que le corpsferepofe.
Mais on dit que dans peude temps
Vous allez vous remettre aux champs ;
Où Diable allez- vous donc encore ?
Eft- ce au Nort, eft - ce vers l'Aurore ?
Voulez- vous vous mettrefur Peau,
Et paffer la Mer fans Vaiffeau?
Les Dauphins de la Mer Baltique ,
Les Baleines du Pole Arctique ,
( Mafoy vous n'aurez qu'à vouloir ▶
Viendront vos ordres recevoir
Etfur le Zelandois rivage ,
Vous mettront , Canon & Bagage,
Ce
GALAN T. 47
Ce n'est pas figrand' chofe enfin ,
Vous avez bienpaffe le Rhin ,
Cette Barrierefi terrible ,
Dont le paffage eftfi pénible ,
Que Rome maiftreffe de tout ,
Apeine en vint jadis à bout .
Ayant Louis à votre tefte ,
Vous n'aurez rien qui vous arreſte ,
Ace Héros tout réïfit ,
Tout luyfuccede , tout luy rit.
C'eft par là que ceux dont les veuës
Nefont affez étenduës ,
Exaltent autant fon bonheur
Quefaprudence&fa valeur ,
Mais ce qu'ils difent , bagatelles.
Lorsque les Miniftres fidelles ,,,
Dont avecfoin on afait choix ,
Sont au deffus de leurs Emplois ;
Qu'avecquejuftice on difpenfe ,
Et lapeine& la récompenfe ,
Qu'on fait toutes chofes prévoir ,
Atous les accidens pourvoir ,
Et quejamais on ne viole
Le Donfacré defa parole,
Avec ces talens merveilleux ,
Ileft bien aifé d'eftre heureux,
Cependant pour trop entreprendre ,
Vouspourriez plus perdre que prendre :
Il eft vray qu'ilfaut que chacun
Contribue au bonheur commun.
On doitfacrifierfa vie
Ala gloiredefa Patrie.
Ainfi,
48
LE
MERCURE
Ainfi , Seigueur , malgré les coups
Que le Rhin vit tomberfur Vous ,
Tous les jours une ardeur nouvelle
Vousfait expofer deplus belle.
Mais il eft bon de regarder ,
Qu'il nefautpas tout hazarder ,
Et que les Teftes couronnées
Doivent au moins eftre épargnées.
Commentfouffrez- vous que le Roy.
( le n'ypense pointſans effroy )
Soit à touteheure aux mousquetades ,
Toujoure en bute aux canonades ?
Vous , Seigneur , qui matin &foir
Avez le bonheur de le voir ,
Vousfçavez , & devez luy dire,
( Quoy que des Dieuxfon fang il tire ,
Qu'ilfoit leplusgrand desHéres,)
Qu'il eftpourtanc de chair & d'os ,
Et qu'il a befoin d'une armure
La mieux trempée &laplus dure.
Si PHILIPPE n'euft point mis ,
Il n'euft pasfurfes ennemis
Dans cetteBataille fameufe
Remporté la Victoire heureufe ,
Et nous verrions dans la douleur ,
Madame quirit de bon coeur.
L'armurepourtant la meilleure ,
N'empefche pas qu'on n'y demeure.
Ce Canon eft encor plus fort ,
Turenne en a fenty l'effort .
Et Louisfait mieux queperfonne,
Que tout cede où le Boulet donne.
Ainfi
GALAN T. 49
Ainfi vousdevez tout ofer
Pour l'empefcher de s'expofer.
Qui doit toujours eftre le Maistre .
En cepoint ne doitjamais l'eftre.
Le plusfeur eft de revenir 9
Rien n'a droit de vous retenir
Lors que des Beautez defolées ,
D'ennuis loin de vous accablées ,
Ne lesfiniront que lejour
Qu'elles vous verront de retour.
Cet Article feroit mal finy, fije n'y
joignois ces Vers qui ont efté chantez
devant le Roy avec une entiere fatisfaction
de tous ceux qui ont eu le
plaifir de les entendre.
Grand Roy , fameux Héros à qui tout eft foûmis
,
Tremblerons - tous toûjours commne vos Ennemis ?
Nepourons nousjamais apprendrefans alarmes,
L'étonnantfuccés de vos armes ?
Laiffezporter la guerre en cent Climats divers ,
Sans vous expoferdavantage ;
Mais vous ferez plutoft Maistre de PVnivers:
Que de voftre Courage,
Ces Paroles font de M. de Frontiniere.
Il eft fi connu de toutes les
Perfonnes de qualité qui ont le goût
des bonnes choles , qu'on ne sçauroit
Tome V. C mieux
50.
LE MERCURE
mieux loüer ce qu'il fait , qu'en difant
qu'il en eſt l'Autheur . C'eſt luy qui
a fait l'Opéra de Narciffe , dont vous
avez oüy dire tant de bien. M. de
Lullyy travaille avec beaucoup d'application
; & comme on ne peut
douter que
que fa Mufique ne réponde à
la douceur & à la beauté des Vers , on
a fujet d'en attendre quelque chofe de
merveilleux . La plus grande partie
des belles Paroles qui ont efté mifes en
Chant par M. Lambert depuis plufieurs
années , font de ce mefme M.
de Frontiniere. L'Air de celles
que
je vous envoye , a efté fait par M.
Moliere. Cft un admirable Génie.
Vous voyez bien queje vous parle de
celuy qu'on appelle icy communément
le petit Moliere. En verité ,
Madame , j'ay peine à vous pardonner
voftre attachement pour la Province
, puis qu'il vous a privée du
plaifir que vous auriez reçeu de deux
Opéra de fa compofition qui ont efté
chantez depuis deux ou trois ans dans
une
GALAN T.
5I
1
une Maiſon particuliere , & dans la
fienne. Le concours y a efté grand ,
& ils ont fait tant de bruit , que le
Roy les a voulu entendre à Saint Germain.
Ilsy ont efté reprefentez plus
d'une fois , & Sa Majesté les a toû
jours écoutez avec une attention qui
marquoit mieux que toute autre
chofe la fatisfaction qu'Elle en recevoit.
Auffi faut- il avouer que le petit
Moliere donne des agrémens bien
particuliers à tour ce qu'il fait. Ilexprime
admirablement les paffions ,
& il trouve des tons qui fuffiroient
feuls à faire connoiftre ce que les Acteurs
repreſentent . C'est ce qu'on
eftimoit en luy dans le temps qu'il travailloit
aux Balets du Roy. ( ce qu'il®
a fait longtemps feul , & depuis avec
M. de Lully , jufqu'à ce que ce der-
⚫nier ait efté Surintendant de la Mufique.
) Il toûjours pris foin de
mefler ce que la Mulique Françoife
a de plus doux , avec le profond de la
Science des Italiens ; & ce quia efté
C 2
un
52
LE MERCURE
un fort grand avantage pour luy , il
n'a prefque jamais travaillé que fur de
belles Paroles. Celles de ces deux der.
niers Opéra qui ont eu pour ſujet
les Amours de Cephale & de l'Aurore
, & les Avantures d'Andromede
, font de M. l'Abbé Tallemant
le jeune. Il me feroit inutile de vous
parler de fon merite & de fon efprit
, l'un & l'autre vous eft connu .
Je vous diray feulement que fi vous
aviez entendu les Vers de ces deux
Ouvrages de Theatre , vous connoiftriez
qu'ils répondent parfaitement
aux belles chofes que vous avez déja
veuës de luy. On y a remarqué un
art merveilleux ; & ce qui a fort contribué
à les rendre auffi agreables
qu'ils font , c'eft qu'il a trouvé moyen
d'en retrancher les Perfonnages , qui
n'eftant point intereffez dans le fujet
de la Piece , ne peuvent jamais eftre
qu'ennuyeux. Je reuiens aux Paroles
de M. de Frontiniere. Elles ont efté
chantées devant le Roy par la petite
MaGALAN
T. 53
•
Mademoiſelle Jaquier. C'eſt un Prodige
qui a paru icy depuis quatre
ans. Elle chante , à Livre ouvert, la
Mufique la plus difficile . Elle l'accompagne
, & accompagne les autres
qui veulent chanter , avec le Claveffin
dont elle jouë d'une maniere
qui ne peut eftre imitée. Elle compofe
des Pieces , & les jouë fur tous les tons
qu'on luy propofe. Je vous ay dit ,
Madame , qu'il y a quatre ans qu'elle
paroift avec des qualitez fi extraordinaires
, & cependant elle n'en a encor
que dix. Je ne fçay fien la voyant,
vous ne diriez point ce qu'on a entendu
dire à un des plus beaux Efprits
que nous ayons. Il la regardoit , &
furpris de tous ces miracles , il dit
agreablement , qu'il voyoit bien que
c'eftoit elle , mais qu'avec tout cela il
n'en voudroit pasjurer. Si nous eſtions
au temps où l'on croyoit les Silphes
& les Gnomes , on pourroit douter
que ce n'en fuft une production.
Toutes celles qui touchent le Clavef-
C 3
fin ,
´. 54
LE MERCURE
fin , & dont le nombre eft grand , ont
fait ce qu'elles ont pû pour la furprendre
, & ont efté en fuite contraintes
de l'admirer comme les autres
d'attribuer à la Magie ce qu'elles ne
peuvent faire comme elle.
ου
Je paffe à une Avanture que merite
bien que vous l'appreniez . Un Cavalier
qui fe fait appeller Marquis , &
que l'on prendroit pour cela , à fes
airs & à fes manieres, d'un bout à l'autre
des Thuilleries, devint amoureux
d'une Dame quia de la jeuneffe , de
la beauté & de l'efprit . Il aima , il
fut aimé. Jufques-là il n'y a qu'honneur
, tout eft dans les Regles ; mais
comme il eft affez rare que l'Amour
laiffe jouir les Amans d'une longue
tranquillité , & que le relâchement
commence toûjours par quelqu'une
des Parties , le Cavalier ( à la honte
de fon Sexe ) commença à fe rallentir
; fes Vifites devinsene moins frequentes
, fes foins moins empreffez ;
& les Amis de la Dame qui eftoient en
état
GALAN T. 55
état de juger fainement de la conduite
du Marquis , parce qu'ils ne s'eftoient
pas laiffé éblouir comme elle à
fes grands airs , & à l'éclat de fon merite
, n'eurent pas de peine à s'appercevoir
de la diminution de fa tendreffe
. Une de fes Amies fe chargea du foin
de l'en avertir ( Commiffion dangereufe
, & qui attire d'ordinaire plus
de haine que de reconnoiffance. )
Elle s'y prit pourtant d'une maniere
affez délicate; il y euft eu de la groffiereté,
& mefme de la dureté , à luy
dire tout d'un coup qu'elle n'eftoit
plus aimée , & que tout le monde
connoiffoit que le Marquis en faifoit
fa Dupe. La Morale eft d'un grand
fecours dans ces fortes d'occafions: on
ne fait les applications que quand on
veut , & cependant on a la liberté de
dire que les Hommes de ce temps . cy
font faits d'une étrange maniere ; que .
les Femmes font bien folles de conter
fur leur fidelité , & mille autres chofes
qui ne font que trop veritables. Ce
C 4
fut
56
LE MERCURE
fut à peu pres le difcours que cette
Dame tint à fon Amie. D'abord cela
fe paffa en plaifanterie
, elle en con-
•
vint , ou du moins elle fit femblant
d'en convenir , parce qu'il y avoit un
Homme prefent à cette converfation ,
à qui elle eftoit bien aife de faire la
guerre ; mais enfin la choſe fut tout de
nouveaufi fort rebatuë apres fon départ
, que la Dame regardant fon Amie
avec quelque forte d'inquietude ,
ne put s'empeſcher de luy demander
pourquoy elle traitoit cette matiere fi
à fond , & fi elle avoit appris quelque
chofe du Marquis qui luy en fift craindre
pour elle quelque mauvais tour .
Cette Amie répond qu'elle ne fçait
rien de pofitif, qu'elle fçait feulement
qu'il a beaucoup de vanité , & qu'elle
gageroit bien que fi on luy donnoit
un Rendez - vous par un Billet de la
part d'une Inconnue , il fe feroit une
agreable affaire d'y courir , & que
peut.eftre mefme il ne fe defendroit
pas de la facrifier , fi la nouvelle conquefte
GALAN T. 57
quefte avoit du brillant. La Dame
qui aimoit le Marquis , prend fortement
fon party; & fur cette conteftation
, elle voirentrer une aimable Provinciale
de fes intimes Amies , qui
n'eftoit que depuis deux jours à Paris .
On la fait arbitre du differend . La
Belle , que quelque intrigue particuliere
n'avoit pas trop bien perfuadée
de la probité des Hommes , fe declare
contre le Marquis . L'affaire confi .
ftoit en preuve , & l'expédient en fut
trouvé. La Provinciale avoit de l'efprit
& de la beauté ; elle eftoit inconnue
au Marquis , & on convint qu'el
le luy donneroit un Rendez- vous où
elle fe trouveroit avec la Dame , qui
déguiſée en Suivante , feroit témoin
de tout ce qui fe pafferoit . La chofe
eft executée fur l'heure ; on fait écrire
Le Billet, & il eft porté chez le Marquis
par un Grifon qui a ordre de le laiffer
au premier qui luy ouvrira , & de
s'en revenir fans attendre de Réponſe .
Ce Billet paroiffoit d'une Dame qui
C 5
avoit
58
LE
MERCURE
avoit difputé long- temps entre fa pudeur
& le merite du Cavalier , & qui
apres beaucoup de refiftance inutile ,
n'avoit pûs'empefcher de luy donner
un Rendez -vous au lendemain dans
l'Allée la plus écartée des Thuilleries ,
où elle devoit luy apprendre des chofes
aufquelles elle ne pouvoit penfer
fans rougir. Le papier , la cire , la
foye , le chiffre , le caractere , enfin
tout fentoit fon bien ; & il y avoit dans
la Lettre de certaines manieres de s'exprimer
, qui faifoient juger que la
Dame n'avoit pas moins de qualité
que d'efprit . Le Marquis trouve cette
Lettre à fon retour , l'ouvre avec
empreffement , la lit , la relit , &
croyant tout poffible fur la foy de fa
vanité , il ne fonge plus qu'à fe met,
tre en état de faire une entrée pom,
peuſe & magnifique dans le coeur
d'une Dame qu'il veut croire tout
au moins Ducheffe. La Broderie ,
le Point de France , les Plumes ,
une Perruque neuve , enfin rien
n'eft
GALANT. 59
n'eft épargné. Un Valet de chambre
a ordre de tenir tout preft pour
cette grande journée ; & apres que
le Marquis a fait plus d'un jugement
temeraire fur quelques Dames qu'il
foupçonne de la Lettre & du Rendez-
vous , il fe couche & s'endort
fur l'agreable penſée dont il ſe flate,
qu'il doit eftre le lendemain le plus
heureux de tous les Hommes. Ce
lendemain fi defire arrive , il fe met
fous les armes , & apres avoir confulté
quatre ou cinq fois fon Miroir,
& tout ce qu'il a de Laquais chez luy,
il monte en Caroffe , & fe fait mener
aux Thuilleries. L'Allée du Rendez-
vous eftoit fi bien defignée qu'il
ne s'y pouvoit tromper. L'aimable
Provinciale arrive un moment apres
avec la Dame intereffée : l'une dans
une propreté qui donnoit un nouvel
éclat ang agrémens de fa perfonne ,
& l'autre affez negligée pour ne démentir
point le perfonnage qu'elle
s'eftoit refoluë de jouer . Ce ne fut
C 6 pas
ба LE MERCURE
pas un leger fujet de chagrin à cette
derniere , de voir la diligence de
fon Amant à fe trouver au lieu qui
luy avoit efté marqué pour le Rendez
- vous . Elle ne doute plus de ce
qu'il eft capable de faire contre elle ;
& pour n'eftre point détrompée , il
ne s'en faut guère qu'elle ne fouhaite
que quelque rencontre impréveuë
oblige le Marquis à fe retirer . Elle
demande un peu de temps à fon Amie
pour fe remettre de l'émotion
que cette avanture luy caufe . Elle
Pobferve , & fi le hazard fait entrer
quelque Dame dans l'Allée où il fe
promene feul , elle eft au defefpoir
de voir avec quelle miſterieuſe complaifance
pour luy- mefme il fe prepare
à recevoir l'heureufe declaration
qu'il attend. Ce font faluts redoublez
à chaque perfonne bien faire
qui paffe ; & à la maniere chagrine
dont elle voit qu'il fe détourne quand
il connoift que ce n'eft point à luy
qu'on en veur , elle juge de la difpofition
GALAN F. 61
de
fition où il eft de luy manquer
fidelité. Enfin l'impatience la prend ,
elle a trop fait pour n'achever pas.
La belle Provinciale qui n'attendoit
que fon confentement pour s'acqui
ter de fon rolle , entre dans l'Alléc
du Marquis , avance lentement vers
luy , le regarde , s'arreſte , & apres
avoir donné lieu à quatre ou cinq
gracieuſes reverences qu'il luy fait ,
elle luy demande ce qu'il peut pen
fer d'une Dame qui le prévient par
des declarations fi contraires à la retenuë
de fon Sexe. Quoy que ce
qu'elle avoit à dire fuft concerté, la
matiere eftoit délicare , & elle ne put
commencer à la traiter , fans fentir
un je ne fçay quel trouble qui me
floit beaucoup de pudeur à l'effort
qu'elle fembloit faire fur elle mefme.
Le Marquis eft charmé de l'embarras
où il la voit. Il s'applaudit , reï
tere fes reverences , & luy faifant
deviner qu'il n'ofe rica dire à cauſe
qu'il eft écouté de la Suivante ,
C
7.
il
ap- .
62 LE MERCURE
apprend d'elle que c'eft une Fille
pour qui elle n'a rien de caché , &
dont le fecours luy eft neceffaire pour
la liaifon qu'elle veut prendre avec
luy. Grandes proteftations d'une
eternelle reconnoiffance. Elles font
fuivies de la plus inftante priere de
luy laiffer voir l'aimable perfonne à
qui il eft redevable de tant de bontez.
L'adroite Provinciale répond
que quoy qu'elle tienne un rang affez
confiderable dans le monde , il fera
difficile qu'il la connoiffe , parce
qu'ayant toûjours aimé la retraite ,
elle a vefcu jufques là pour fes plus
particulieres Amies ; que fon merite
la force à ne vouloir plus vivre que
pour luy ; &
que s'il eft difcret , il
trouvera en l'aimant toutes les douceurs
qu'on peut efperer de la plus
fincere correfpondance . Tout cela
eft dit d'un air modefte & embaraf
fé , qui achevant de charmer le pauvre
Marquis , redouble l'impatience
qu'il a de voir fi fon viſage répond
à
GALANT. 63
à l'idée qu'ils en eft formé. Elle ofte
fon Loup ; & comme elle a beaucoup
de brillant , & qu'un peu de
rougeur avoit donné une nouvelle
vivacité à fon teint , elle paroift aux
yeux du Marquis la plus belle Perfonne
qu'il ait jamais veuë. Il ne
trouve point de termes à luy expri
mer fon raviffement. Il eft charmé,
il meurt pour elle , & voudroit eftre
en lieu de pouvoir fe jetter à fes genoux
pour la remercier comme il
doit des favorables fentimens qu'elle
luy témoigne. Elle remet fon Maf
que , & profitant de l'effet qu'ont
produit fes charmes , elle luy fait
connoiſtre
que quoy qu'elle n'ait pû
vaincre le penchant qui luy a fait
faire un pas fi dangereux contre l'intereft
de fa gloire , elle a une délicateffe
qui ne luy permet pas de s'accommoder
d'un coeur partagé ; qu'elle
fçait qu'il a de l'attachement pour
une Damesen qui elle veut croire
beaucoup, de merite , mais que cet
atta64
LE MERCURE
attachement eft fi fort incompatible
avec celuy qu'elle luy demande ,
que s'il ne peut obtenir de luy de
rompre , il ne doit jamais efperer de
la revoir. Le Marquis la laiffe à
peine achever. La Darne qu'elle luy
a nommée le touche fi peu , qu'il
ne manquera point de pretexte pour
la rupture , & il n'y a point de facrifice
qu'il ne luy faffe pour fe rendre
digne de fes bontez. Jugez fi la
fauffe Suivante qui entendoit tout ,
paffoit bien fon temps . Sur cette
affurance force promeffes de part &
d'autre de s'aimer eternellement . On
prend des mefures pour le voir . L'aimable
Provinciale nomme un lieu
connu où le Marquis fe trouvera
feul dés le foir mefme entre onze
heures & minuit , & où la Suivante
aura foin de le venir prendre pous
le mener chez elle à dix pas de là.
En mefme temps il entre du monde
dans l'Allée. Elle en prend occafion
de fe feparer du Marquis , ofte fon
Loup
GALAN T. 65
Loup de nouveau , & luy difant un
adieu tendre des yeux , le laiffe le
plus amoureux de tous les Hommes.
Il arrefte la fauffe Suivante , la conjure
de luy eſtre favorable , & luy
fait entendre qu'elle n'aura pas lieu
de fe plaindre de fon manque de
liberalité. C'est le dénouement de
la Piece. La Suivante luy répond
de tous les bons offices qu'il en doit
attendre , & fe contente apres cela
de fe démafquer. Jamais il n'y eut
rien de pareil à la furpriſe du Marquis.
On l'a rendu infidelle , & il
voit qu'il n'en remporte que la honte
de l'eftre inutilement. Et puis ,
Madame , fiez-vous aux Hommes.
A parler fincerement auffi bien dans
voftre beau Sexe que dans le noſtre,
il y a toûjours à riſquer ; mais la
veuë du peril n'empefche pas qu'on
ne s'y expofe , & on ne fe defend
pas d'aimer quand on veut. La complaifance
, les petits foins , les manieres
tendres , autant d'écüeils pour
la
66 LE MERCURE
la liberté. C'est ce qu'a dit fort agreablement
l'Illuftre Madame des
Houlieres dans ce Rondeau que je
vous envoye.
RONDEAU
DE
MADAME DES HOULIÈRES
àune de fes Amies ,
Contre l'Amour voulez - vous vous defendre ?
Empefchez vous& de voir d'entendre
Gens dont le coeur s'exprime avec efprit.
Il en eft peu de ce genre maudit ,
Et trop encor pour mettre un coeur en cendre.
Quand unefois illeur plaift de nous rendre
D'amoureux foins , qu'ils prennent un air tendre
,
On lit en vain tout ce qu'Ovide éctit
Contre l'Annour.
De laraifon on ne doit rien attendre ;
Trop de malheurs n'ont fçeu quetrop apprendre
Qu'elle n'eft rien des que le coeuragit ;
La feulefuite, Iris , nous garantit ,
C'eft- le party leplus utile à prendre
Contre l'Amour.
Le génie de Madame Des Houlieres
GALAN T. 67
res n'eft pas borné à ces fortes de petits
Ouvrages. Il eft capable de tout , &
pour en eftre perfuadée , examinez
je vous prie cet Idylle qu'elle donna il
ya quelque temps à fes Amis. Il doit
eftre fuivy de quelques autres qu'on
me promet d'elle , & dontje ne manqueray
pas à vous faire part.
LES MOUTONS,
IDYLLE.
HElas, petits Moutons , que vous eftes heu- "
reux!
Vous paiffez dans nos champs fans Soucy , fans
allarmes ,
Auffi toft aimez , qu'amoureux.
On ne vousforce point à répandre des larmes ;
Vousneformezjamais d'inutiles defirs
Dans vos tranquilles coeurs l'Amourfuit la Na.
ture ,
Sans reffentirfes maux vous avezfes plaifirs ,
Limbition , l'Honneur , l'Intereft , l'Impofture,
"
Quifont tant de maux parmy nous
Ne fe rencontrent point chez vous.
Cependant nous avons la raison pourpartage,
Et vous en ignorez l'uſage ;
In68
LE MERCURE
Innocens animaux , n'en foyez point jaloux ,
Ce n'eft pas ungraudavantage.
Cettefiere raifon dont onfait tant de bruit,
Contre les Paffions n'eft pas unfeur remede,
Unpeu de Vin la trouble, un Enfant laféduit ,
Et déchirer un coeur qui l'appelle àfon aide ,
Eft tout l'effet qu'elle produit.
I
Toujours impuifante&fevere ,
Elle s'oppose à tout , & nefurmonte rien ;
Sous la garde de voſtre Chien ,
Vous devez beaucoup moins redouter la colere
Des Loups cruels & ravifans ,
Quefous l'autorité d'une telle Chimere ,
Nous ne devons craindre nos fens .
Ne vaudrait- il pas mieux vivre comme vous
faites ,
·
Dans une douce oyfiveté ?
Ne vaudroit- ilpas mieux eftre comme vous efies;
Dans une heureufe obfcurité ,
Que d'avoirfans tranquillité
Des Richeffes , de la Naiffance ,
De l'Elprit & dela Beauté ?
Ges pretendus trésors dont on fait vanité
Valent moins que voftre indolence .
Ils nous livrent fans ceffe a desjoins criminels ,
Par eux plus d'un remords nous ronge ,
Nous voulons les rendre éternels ,
Sans fonger qu'eux & nous paſſerens comme un
fonge.
Il n'eft dans ce vafte Univers
Rien d'affuré , rien de folide ;
Des chofes d'icy bas la Fortune décide ,
Selon
GALANT. 69
Selon fes caprices divers
Tout leffort de noftre Prudence
Ne peut nous dérober au moindre de fes coups.
Paiffe , Moutons, paiffez fans regle , fant
Science ,
Malgré la trompeuse apparence ,
a
Vous eftes plus heureux & plus fages que nous .
Je ne vous diray rien à l'avanta
ge de cet Idylle , fi - non qu'un des
plus grands Hommes que nous
ayons , auffi confiderable par fon
Efprit que par fa Dignité , apres l'avoir
leu plus d'une fois , écrivit ces
propres mots au deffous de la Copie
qu'on luy en montra .
que
Ces Vers font de la derniere beauté
& dans la derniere jufteffe ; & quoy juſteſſe ;
la Morale en foit fine & délicate
, & les raisonnemens forts , il
y a neantmoins un certain air de tendreffe
répandu dans toute la Piece qui
la rend tout- à fait charmante.
Je vous ay déja mandé , Madame ,
que
Monfieurle Duc du Maine eftoit
allé prendre des Eaux à Barrege. Voicy
quelques particularitez que j'ay
fceues
7༠ LE MERCURE
fçeuës de fon Voyage. Il eft party accompagné
de Madame de Maintenon
, à qui un merite extraordinaire
foûtenu de l'efprit & de la beauté
avoit acquis l'eftime de tout le monde
dés le temps qu'elle eftoit Femme de
M. Scarron . Savertu incorruptible
à tout ce qu'il y a de plus dangereux
pour les Perfonnes auffi bien faites
qu'elle eft, fut un charme pour la feuë
Reyne Mere, qui la voyant fans biens
apres la mort de fon Mary , luy donna
une penfion confiderable. Elle eft de
la Maifon d'Aubigny. Ce Nom eft
affez connu dans l'Hiftoire , & il auroit
ſuffy feul à luy faire meriter
l'honneur que Sa Majefté luy a fait de
luy confier l'éducation de Monfieur
le Duc du Maine. Ce jeune Prince
arriva avec elle à Cognac il y a environ
un mois . Mr. d'Aubigny for
Frere , quieft Gouverneur de la Ville
& du Chafteau , n'oublia rien pour
le recevoir avec tous les honneurs
deus à une Perfonne de fon rang. Il fit
monGALAN
T. 71
.
monter à cheval cent Gentilshommes
de la Province , avec lesquels il alla au
devant de luy à plus d'une lieuë de
Cognac. Monfieur le Duc du Maine
y entra au bruit des Boëtes & des
Moufquetades que toute la Bourgeoifie
qui eftoit fous les armes déchargea
à fon arrivée. Il prit beaucoup de plaifir
à voir une Compagnie d'Enfans
veftusen Dragons , qui firent Garde
devant la Porte de fa Chambre , pendant
les deux jours qu'il s'arreſta à
à Cognac. Il fe rendit de là à Jonfac ,
où la Comteffe de ce nom le reçeut &
le regala magnifiquement à Souper.Il
continua fa route le lendemain , &
vint coucher à Blaye. Ce ne fut pas
fans entendre la décharge du Canon ,
& de toute l'Artillerie du Chateau.
Monfieur le Duc de Roquelaure , &
Monfieur de Séve Intendant de Guyenne
s'y eftoient rendus avec les Jurats
Députez de Bordeaux pour l'af
furer de la joye qu'on auroit de l'y recevoir.
Il y arriva le lendemain Les
Com72
LE MERCURE
Complimens de la Ville luy furent.
portez par Mr. de la Lande Premier
Jurat qui luy fut preſenté à la deſcente
de la Maiſon Navale , par Monfieur
le Comte de Montaigu . Ce jeune
Prince alla le foir fe promener à cheval
fur le Quay des Chartreux , accompagné
de Monfieur le Duc de
Roquelaure, & au retour il entra dans
le Chasteau Trompete , où toute la
Garniſon le trouva dans la Place fous
les armes. Mr. Cefar Ayde Major
eftoit à la tefte en l'abſence du Major.
L'impatience d'eftre à Barrege le fit
partir dés le lendemain , malgré les inftantes
prieres qui luy furent faites de
s'arrefter quelques jours à Bordeaux
pour s'y délaffer des fatigues de fon
Voyage. On luy vouloit donner le
divertiffement d'une Tragedie Françoiſe
qui avoit efté repreſentée avec
grand fuccés depuis quinze jours par
les Ecoliers du College de Guyenne.
Mr. l'Abbé Bardin ui en eft Principal,
& à qui un long ufage du grand
nonGALAN
T.
73
monde a dés long temps appris à bien :
faire les chofes qui le regardent , avoit
pris des mefures fi juftes , que la belle
Affemblée de l'un & de l'autre Sexe
qui fe trouva à ce Spectacle , en fortit
avec une extréme fatisfaction. La
propreté des Acteurs répondoit à la
grace avec laquelle ils s'acquiterent
tous de leurs Rôles , & on admira
fur tout deux Enfans qui firent un
remercîment à Monfieur le Duc de
Roquelaure d'un petit air fier qui
furprit & charma tous ceux qui les
entendirent. L'Aifné n'a encor que
fix ans , & ils font tous deux Fils.
de Monfieur de Seve Intendant de
cette Province. Je ne vous dis rien
de fon merite , il vous eft connu ,
& vous n'ignorez pas qu'il eft Fils
de feu Mr. de Seve Confeiller d'Etat
, qu'on a veu trois fois Prevoſt
des Marchands. On ne peut executer
les Ordres du Roy ny avec plus
de zele qu'il en montre pour le fervice
de Sa Majefté , ny avec un
Tome. V. D applau
74
LE MERCURE
à
aplaudiffement plus general de tous
ceux qui les reçoivent de luy. Cependant
, Madame , vous croirez
que la Tragédie dont je vous parle
a efté quelque chofe de fort provin
cial & vous aurez de la peine
eftre perfuadée que les Mufes Gaf
connes approchent de la politeffe de
celles que le Roy a bien voulu loger
dans le Louvre. Perdez cette penfée
, & jugez de ce qu'a pu eftre la
Piece par ces Vers qui devoient fervir
de compliment à Monfieur let
Duc du Maine , s'il euft eu le temps
d'en voir une Repréſentation.
Qoy qu'il nous foit fort glorieux,
Prince, de vous voir en ces lieux
Nous avions intereft à trouver des obftacles
Pour retenir le defir curieux
Qui vous attire à nos Spectacles..
Nous connofans le fang des Demy Dieux ,
Il est accoûtumé de tout temps aux Miracle
Et nous n'en venon's point etaler
C'est d'une tragique Avanture
La trifle & fidelle peinture
Que nous avons à vous ofnin.
vos yeux!
Lesrares qualitez qu'en vous chacun admire,
Nous
GALAN T. 75
Nous donneroient fans -doute affez à difcourir ;
Mais nous n'en difons rien , pour avoir trop
à dire.
Pour parler dignement de vous ,
Nous voulons en ces lieux faire venir la
Gloire ,
Mais vous n'aurez pas de peine à nous en
croire )
Elle n'a point de temps à perdre avecque
nous.
Pour l'Augufte Loüis elle eft toute occupée ,
Elle ne peut le quiter un moment ,
Et pour aucun Héros jamais attachement
Ne rendit moins fon attente trompée.
Si ce grand Conquerant Peuft laiffée en pou
voir
De fe donner quelques jours de relâche ,
Prince , vous l'auriez veuë icy vous recevoir,
Mais on peut à ce prix fe paffer de la voir,
Et cela n'a rien qui vous fâche.
d'un
Tandis que je fuis en Province.
il faut que je vous faffe part
Mariage qui s'eft fait à Grenoble ,
où Monfieur le Comte de Montoifon
a épousé depuis peu Mademoifelle
de Chevrieres , Fille du Second
Preſident de ce Parlement. Il eft de
P'Illuftre Maifon de Clermont , &
D 2 un
76 LE MERCURE
un des Defcendans de Philibert de
Montoifon , appellé le Gentil Montoifon
, qui fit fi bien à la Bataille
de Fournoue , & auquel le Roy
Charles VIII dit ces paroles dans
l'ardeur du combat , A la recouſſe ,
Montoifon. Ce qui a depuis fervy
de Devife à cette Famille. Mademoiſelle
de Chevrieres n'eft pas moins.
confidérable par fa beauté & par les
qualitez de fon efprit ; que par fa
naiffance. Elle parle bien , écrit juſte ,
entend l'Italien , fait des Vers dans
l'occafion , & a un difcernement
merveilleux pour les bonnes chofes.
Elle eft Soeur de Monfieur le Comte
de S. Valier Capitaine des Gardes
de la Porte du Roy , & de Mr.
l'Abbé de Chevrieres Aumônier de
Sa Majesté.
M. Delrieu qui a acheté la Cha
ge de Maiftre d'Hoftel ordinaire du
Roy qu'avoit M Sanguin , s'eft
auffi marié icy depuis quelques jours,
& a époufé Mademoiſelle de Montmor
,
GALAN T. 77
mor , Soeur de Madame de Bertilbrune
, bien
Monfieur de
Meffieurs les
lac. Elle eft jeune ,
faite , & Fille de
Montmor Doyen de
Maiſtres des Requeftes , & l'un des
Quarante de l'Académie Françoife.
M. Delrieu luy a fait des Préfens
tres confidérables en fe mariant , &
a traité tous les Conviez dans fa belle
Maiſon de S. Clou avec une magnificence
extraordinaire .
Mademoiſelle d'Orleans eft allée
à Eu , & y a mené Mademoiſelle
de Bréval , dont elle veut prendre
foin à prefent qu'elle n'a plus de
Mere. Vous fçavez , Madame , que
Mademoiſelle de Bréval eft Niéce
de Monfieur l'Archevefque de Paris.
Elle eſt tres jeune , a un fort
grand brillant de beauté , une vivacité
d'efprit merveilleufe , & tou-
Les les qualitez qu'on peut fouhaiter
dans une Perfonne de fa naiffance.
Elle ne pouvoit les faire éclater plus
avantageufement qu'aupres d'une
D 3
Prin78
LE MERCURE
Princeffe dont la conduite a toûjours
eſté un exemple de pieté & de vertu
, & qui par mille preuves de genérofité
fe plaift tous les jours à faire
voir qu'elle a l'Ame toute Royale,
& qu'il n'y a rien de plus élevé
que fon coeur.
Je ne fçay , Madame , fi on vous
aura appris que le Roy a donné depuis
peu un nouveau Premier Prefident
au Parlement de Bretagne.
Monfieur d'Argouge qui l'eftoit ,
s'eft démis volontairement de cette
Charge. C'eft un Homme tres-fage ,
qui eftoit fort eftimé de la feu Reyne
Mere, & qui a bien fervy le Roy
dans les Etats de Bretagne . Sa Majefté
l'a fait Confeiller d'Etat ordinaire
, & a mis en fa place Monfieur
Phelipeaux de Pontchartrain , qui
eftoit Confeiller au Parlement. Ön
ne peut douter de fon merite, puis
qu'un Employ de cette importance
ne fe donne jamais qu'à des Perfonnes
qui en ont infiniment. Il eft de
la.
GALAN T. 79
la Maiſon de la Vrilliere , c'eſt à
dire d'une des plus grandes & des
meilleures Familles de la Robe ; on
peut meſme adjoûter d'une Famille
pieufe , puis que tous ceux de la
Maifon de Hodie qui en font , vivent
dans une régularité exemplaire
dont tout le monde eft édifié.
Monfieur l'Abbé Colbert, qui employe
fes meilleures heures à l'étude ,
& qui en fait fon plus agreable attachement
, donna il y a quelquesjours
des marques de fa haute fuffifance par
un excellent Diſcours Latin qu'il fit
dans la grand' Salle de Sorbonne , à
Pouverture des Sorboniques. La
nombreuſe Affemblée qui s'y trouva,
compofée en partie de Cardinaux , de
Prélats , & de Perfonnes de lapremie .
re Qualité, ne pût affez admirer l'éloquence
avec laquelle il fit connoiftre
combien la protection que le Roy
donne aux Docteurs de la Faculté &
de la Maiſon , leur eftoit avantageufe
& pour le maintien de leurs Privile
D 4 ges ,
80 LE MERCURE
ges, & pour conferver les Sciences
Ecclefiaftiques dans toute leur pureté.
11 eft prieur de Sorbonne. Les Do-
Aeurs & les Bacheliers de la Societé
font ordinairement cette élection par
la voye du Scrutin ; mais Monfieur
l'Abbé Colbert , dont le merite porte
pourluy une recommandation toute
particuliere , a efté éleu de vive voix.
Tout le monde le fouhaitoit , & tout
le monde le nomma en mefme temps.
Sivos Provinciaux vous demandent
ce que c'est qu'eftre Prieur de Sorbonne,
vous leur pourrez dire , Madame
, que c'eſt une élection qui fe fait
au commencement de chaque Licence
, que la Licence dure deux ans; que
le Prieur a le premier rang dans toutes
les Affemblées de Sorbonne , où il
recueille les fufrages , & conclut ; qu'il
préfide aux Sorboniques , en affigne
le jour , ouvre la premiere par une
Harangue , & ferme la derniere par
une autre. Je croy vous entendre dire
en lifant cela , que n'ayant aucune
enGALAN
T. 8
envie de vous mettre du nombre de
Bacheliers & des Docteurs , il ne vous
importe guére de fçavoir ce qui les regarde
; vous voyez auffi queje tranche
court. Venons aux Vers que Mr.
de Corneille l'aifné a prefentez au
Roy fur fes Conqueftes. Je pourrois
me difpenfer de vous les envoyer, parce
qu'ils font imprimez ; mais com me
ils ne le font qu'en feüille volante , il eft
bon de vous donner lieu de les conferver
; & d'ailleurs fi le mot de Parélie
a embaraffé quelqu'une de vos Dames
de Province , vous leur en ferez voir
explication dans le changement des
deux Vers où ce mot eftoit employé.
SUR LES VICTOIRES
DU ROY.
Ivous l'avois bien dit , Ennemis de laFrance
,
Que pour vous la Victoire auroit peu de conftance,
Et que de Philisbourg à vos armes rendu
Le péniblefuccés vousferoit cher vendu.
D 5
82 LE MERCURE
Apeine la Campagne aux Zéphirs eft ouverte , -
Et trois Villes déja reparent noftre perte ;-
Trois Villes dont la moindre cuft pufaire un Etat,
Lors que chaque Province avoit fon Potentat ;
Trois Villes qui pouvoient tenir autant d'années,
Si le Ciela Loüis ne les cuft destinées,
Et commefi leur prife étoit trop peu pour nous,
Mont-Caffel vous apprend ce que pefent nos
coups.
Loüis n'a qu'à paroifire , & vos Murailles
tombent ,
Il n'a qu'à donner l'ordre , & vos Héros fuc
combent ;
Et tandis que fa gloire arrefte en d'autres leux
L'honneur defa prefence , & l'effort defesyeux ,
L'Ange de qui le brasfoûtient fon Diademe
Fous terraffe pour luy parunautre luy-mesme,
Et Dieu pour luy donner unferme & digne appuy,
Ne fait qu'un Conquérant de PHILIPPE
de luy .
Ainfi quand le Soleil fur un épais nüage,
Four fe faire unfecond , imprime fon image,
Leur bauteur eft égale, & leur éclat pare !,
Nous voyons deux Soleils qui ne font qu'un
Soleil:
Sous un double dehors il eft toujours unique,
Senl maiftre des rayons qu'à l'autreil communi ·
que ,
Et ce brillant portrait qu'illuminent fes foins
Ne brilleroit pas tant , s'il luy reſſembloit moins.
Mais c'eft affez , Grand Roy , c'eft affez de
Conquestes, Laiffe
GALAN T. 83
Laiffe àd'autres faifons celles où tu t'appreftes:
Quelquejufte bonheur quifuive tes projets ,
Nous envions ta veuë à tes nouveaux Sujets .
Ils bravent tes Drapeaux , tes Canons lesfoudroyent
,
Et pour tout chaftiment tu les vois , ils te voyent ;
Quel prix de leur défaite , & que tant de bonté
Rarement accompagne un Vainqueur irrité !
Pour nous , qui ne mettons noftre bien qu'en ta
veuë ,
Vange nous du long-temps que nous l'avons perdue,
"
Du vol qu'ils nous en font vien nous faire
raifon,
Ramene nos Soleils deffus noftre Orifon :
Quand on vient d'entaffer victoirefur victoire,.
Un moment derepos fait mieux goufter la gloire,
Et je te le redis , nous devenons jaloux
De cesmefmes bonheurs qui t'éloignent de nous.
S'il faut combatre encor , tu peux de ton Ver
failles
Forcer des Baftions , &gagner des Batailles ,
Et tes Pareils , pour vaincre en ces nobles hazards
,
N'ont pas toujours befoin d'y porter leurs regards.
Qt de ton Cabinet qu'ilfaut que tu contemples
Quel fruit des Ennemis tirent de tes Exemples» »
Et par quellong tiffu d'illuftres actions ,
Ilsfçauront profiter de tes inftructions.
Paffez , Héros , paffez , v.nez courir nos
Plaines,
D 6 Ega
$4
LE MERCURE
Egalez enfix mois l'effet defix femaines ;
Vous feriez affez forts pour en venir à bout ,
Si vous ne trouviez pas noftre grand Roy par
tout.
Par tout vous trouverez fon ame , & Son ouvrage
,
Des Chefs faits de fa main , formez sur fon
courage ,
Pleins de fa haute idée , intrépides , vaillans
→
Famais prefque affaillis , toûjours prefque afe
faillans ;
4
Par tout de vrais Francois , Soldats des lear
enfance ,
Attachez au devoir , prompts à l'obeiſſance ;
Par tout enfin des cours qui fçavent aujour™
d'buy
Le faire par tout craindre , & ne craindre
que luy.
Sur le zele , Grand Roy , de ces ames guerrieres
,
Tu peux te repofer du foin de tes Frontieres ,
Attendant que leur bras vainqueur de tes
Flamans ,
Mefle un nouveau triomphe à tes délaffemens ,
Qu'il réduife à la Paix la Hollande & l'ESpagne,
Que par un coup de Maistre il ferme ta Campagne
,
Et que l'Aigle jaloux n'en puiffe remporter
Que le fort des Lions que tu viens de dompter
.
Ces:
GALAN T 85
Ces Lions n'ont pû eftre domp
tez , qu'il ne nous en ait coufté un pen
de fang ; & voicy une Avanture que
ce fang répandu a produite.
La Femme d'un Capitaine d'Infanterie
parut un parfait modele d'amour
conjugal , tant que fon Mary
vefcut. Ses Voifins , fes Parens , & fes
Amis,n'eftoient occupez qu'à effuyer
les larmes qu'elle verfoit quand il partoit
pour l'Armée. Le moindre bruit
d'une Bataille , ou d'un Siege la defefperoit
; elle en pouffoit des cris qui
faifoient compaffion à tout le monde ,
& rien n'euft égalé la haute réputation
où la mettoit une fi jufte tendreffe , fi
elle fuft morte avant fon Mary ; mais
par
malheur pour fa vertu , un coup
de Moufquet ayant emporté ce cher
Epoux , cette paffion fi légitime &
fi violente fe démentit. Apres avoir
picuré quelques jours , elle s'ennuya
de pleurer , fes lamentations cefferent,
& on n'eut pas de peine à connoiftre
que la douleur qu'elle montroit de fa
D 7
mort ,
86 LE MERCURE
â
C
mort , eftoit beaucoup moindre que
l'artifice qu'elle avoit eu pour faire
croire qu'elle Paimoit . Comme elle
fe ne trouva pas en état de fubfifter
dans le monde apres la mort , parce
qu'il avoit mangé prefque tout fon
Bien dans le Service , fes Parens & fes
Amis crûrent qu'il n'y avoit aucun
party à prendre pour elle , que celuy
de fe retirer dans un Couvent ; mais
elle eftoit bien faite , la retraite ne
l'accommodoit pas , & ellejugea pluspropos
de fuivre le confeil d'une
foule de Soupirans , qui luy perfuaderent
fans peine qu'on ne manquoit
point d'argent quand on le vouloit
fervir de fa beauté. Ce fut fur cet honnefte
fondement qu'elle s'embarqua
à faire l'épreuve de fon merite. Plus
de penfée de Couvent , elle a des veues
plus fatisfaifantes , & apres avoir
balancé quelquesjours fur qui tomberoit
fon premier choix pour commencer
une fi noble carriere , ellejette les
yeux fur un Camarade du pauvre Défunt
,
GALANT. 87
funt , nommé Mr. de la Foreft , Officier
fubalterne de fa Compagnie, qui
remplaça bientoft l'Epoux , & fut
encore plus aimé. Il demeura quelque
temps unique & paifible poffeffeur
de la jeune Veuve , & fa premiere
vertu nous doit faire croire qu'elle
n'auroit pas fi - toft expiré , file manque
d'argent n'euft troublé tout d'un
coup un commerce fi agreablement
étably. La finance du Fantaffin fut
malheureuſement trop toft épuifée ,
& il fallut malgré la vertu ſe réfoudre
à chercher quelque autre refource . Par
hazard un riche Receveur , Homme
d'un caractere fort amoureux , & de
manieres fort liberales , avoit commencé
à rendre quelques affiduitez à
la Veuve. Elle avoit de grands charmes
pour luy ; mais l'humeur fâcheufe du
Fantaffin l'obligeoit d'étouffer das un
grand fearet les defirs que fa coquetterie
luy infpiroit. Cependant le befoin
d'argent augmentoit toûjours. La
Veuve en fait paroiftre fon chagrin au
Fi88
LE MERCURE
4
Financier. Le Financier ouvre fa
bourfe , & cette facilité à la tirer d'embarras
, avance fi fort fes affaires, qu'en
peu de jours il fe voit au comble de fes
fouhaits, Le Fantaffin fait du bruit
dans les premiers mouvemens de fa jaloufie
, mais enfin la délicateffe de fon
coeur cede aux befoins preffans de fa
Maiftreffe , & il comprend qu'il n'eft
pas mauvais pour fon propre intereft ,
qu'il ait quelque chofe à partager avec
un Financier. La Veuve & luy con .
viennent donc de leurs Faits , & il eft
réfolu que pour ofter à Mr. le Receveur
tout fujet de gronderie , & tout
prétexte de fufpendre fes libéralitez , le
Fantaffin ne paroiftra plus dans la
Maifon , & n'y viendra que fecrettement.
Mr. le Receveur qui croit que
fon merite feul a chaffé fon plus redoutable
Rival , s'abandonne à toute la
joye quiluy cauſe fon inopinée fencité,
& perfuadé que fa Maîftriffe a bien
voulu renoncer à tout pour luy , il n'a
plus d'autres foins que de luy marquer
par.
GALAN T. 89
par fes profufipns qu'il meritoit cette
préference. Toute la Maiſon fe fent
en peu de temps de fes bienfaits , rien
n'y manque, ce font meubles fur meubles
, le Fantaffin y trouve fon compte
, & fans plus s'inquiéter de ce qui fe
paffe , il vient tous les jours en fecret
partager l'argent du Financier , & les
faveurs de la Veuve.Ce fortuné commerce
alloit admirablement bien , &
rien n'euft efté égal à tant de profpéritez
, fi la Confidente de cette galante
paffion ne fe fuft malheureu fement
mis en tefte de la troubler.C'eftoit une
vieille Coquette qui demeuroit dans le
voifinage,abandonnée tant que lajeuneffe
luy avoit permis de l'eftre, avide
de toutes fortes de gains , & la premiere
Fourbe de celles de cette noble Profeffion.
Le bonheur de fa Voifine , &
fur tout l'argent du Receveur , ne furent
pas longtemps fans luy faire envie
; mais n'ofant confier à fes vieux
appas le foin d'attraper ce qui caufoit
fa plus forte tentation , elle s'aviſa.
d'u90
LE MERCURE
d'une rufe qui luy réüffit . Elle avoit
déja voulu plufieurs fois donner des
foupçons de Mr. de la Foreft au pauvre
Receveur , qui s'obtinoit toûjours
à croire qu'on avoit entierement
rompu avec luy ; elle luy avoit mefme
dit en riant , que fuelle l'entrepre
nóit , elle n'auroit pas de peine à luy
faire voir qu'il eftoit la Dupe de l'un
& de l'autre . Elle pouffa enfin la chofe
plus loin ; & unjour que cette ruſée
Confidente fçeut qu'il devoit appor
ter mille écus à la Veuve , elle alla l'attendre
dans le temps que Mr de la Foreft
eftoit feulavec elle dans un Cabinet
qui ne s'ouvroit que pourluy , &
oùil entroit fans eftre veu par un petit
Efcalier dérobé. Elle ne l'eut pas fitoft
apperçeu , qu'elle courut au devant
de luy , & luy montrant le Degré
qui conduifoit au lieu du paifible
Rendez- vous , elle s'enfuitchez elle,
apres l'avoir affuré qu'il trouveroit la
Veuve avec le Fantallin dont il fe cro.
yoit défait. Le pauvre Receveur
1
avanGALAN
T. 91
: avance , & partagé entre la confiance
& la crainte , il montoit tout doucement
le Degré , quand le Diable
qui fe mefloit ce jour- là de fes affaires
, luy fait trouver une jeune Enfant
Niéce de la Veuve , qui le voyant
aller au Cabinet où elle avoit
veu la Tante s'enfermer avec la Fo-.
reft , l'arrefte tout d'un coup , en
luy criant qu'on n'entroit point
quand Mr. de la Foreft cftoit dans le
Čabinet avec la Tante. Il n'en fallut
pas davantage pour percer le coeur
du Financier. Il fort tout ardent de
colere d'une fi funeſte Maiſon , trop
heureux , à ce qu'il croit , d'en avoir
fauvé fes mille écus. Il court au plus
vifte s'en confoler avec fa Confidente
, qui s'eftant dés longtemps preparée
à cet évenement , n'oublie
rien de tout ce qui peut empoiſonner
ce qu'il penfe déja de la Veuve.
Elle luy conte mille avantures qu'il
fe feroit bien paffé de fçavoir , &
Pamufe fi bien par fes longs dif
cours
92
LE MERCURE
cours , qu'elle le retient juſqu'à deux
heures du matin , dans untemps où
la vigilance du Guet n'empefchoit
point qu'on ne volaft toutes les nuits.
Quandle premier defefpoir du malheureux
Receveur fut un peu appaifé
, il voulut aller chez luy donner
quelque repos à fa douleur ;
mais l'heure eftant fort induë , il
ne crût pas que l'obſcurité de la nuit
fuft une affez feûre fauvegarde pour
fes mille écus , qu'il s'imaginoit avoir
fauvez du naufrage. Il les laiffa
donc en dépoft à cette chere Confidente
qui venoit de luy donner tant
de marques d'une fincere amitié. La
perfide qui n'avoit fait jouer toutes
ces ,machines que pour en venir là,
reçeut cet argent avec une joye qui
ne fe peut dire ; & le pauvre Receveur
fut bien étonné le lendemain ,
lors
que venant pour le getirer de fes
mains , elle le traita de vifionnaire
& d'infolent , de luy demander ce
qu'elle prétendoit qu'il ne luy euft
point
GALANT.
93
point donné : elle y adjouta mefme
quelques menaces violentes qui firent
craindre au Receveur unc fuite
de plus fâcheufes avantures , & il fe
crût trop heureux pour éviter l'éclat
qui ne luy pouvoit eftre que préjudiciable
, d'abandonner pour toû-:
jours fes écus , fa Confidente , & fa
Maîtreffe.
C'est trop différer à vous entretenir
du merite de ceux que le Roy a élevez
aux plus confidérables Dignitez de
P'Eglife . Monfieur l'Evefque d'Ufés,
Fils de Monfieur de la Vriliere Secretaire
d'Etat , a eu l'Archevefché de
Bourges. Cette nouvelle élevation fait
voir combien Sa Majesté eft perfuadée
& de fa fuffifance pour régler un
grand Dioceſe , & de fa piéte pour fervir
d'exemple aux Peuples qui vont
eftre commis à fa conduite
L'Everché d'Ulés a efté donné en
mefme temps à Mr. l'Abbé Poncet ,
Fils de Mr. Poncet Confeiller d'Etat
&du Confeil Royal, & Neveu de feu
Mon94
LE MERCURE
Monfieur f'Archevefque de Bourges.
C'eft quelque chofe d'affez glorieux
pour luy , d'entendre dire par tout
que les fervices de Mr. fon Pere , qui
comme vous fçavez eft dans une treshaute
confidération , n'ont aucune
part à la Dignité qu'il vient d'acquérir.
Monfieur Felix Evefque de Digne,
a efté nommé à l'Evefché de Chalons
fur Saone. La maniere édifiante
dont il prefche , fait connoiftre affez
ce qu'on doit attendre de fon zele
pour la conduite de fon Troupeau.
On n'eft pas moins perfuadé de celuy
de Mr. l'Abbé du Laurens , Grand
Prieur de l'Ordre de Clugny , que le
Roy a fait Evefque du Bellay. Il eft
Frere de feu Mr. du Laurens Confeiller
à la Grand? Chambre , qui s'eftoit
fait baſtir un Apartement dans l'Abbaye
de S. Victor , où il eft mort depuis
deux ans.
le fçay , Madame , que la réputation
de Mr. de Piancour , Abbé de la
Croix
GALAN T.
95
5. Croix , vous eft connuë , & ainfi je
ne doute point que vous n'ayez de la
joye d'apprendre que Sa Majefté a
rendu juftice à fon merite, en le nommant
à l'Evefché de Mande. C'eft un
Pofte fort avantageux qui le rend
Second Prefident des Etats de la Pro
vince. Sa pieté , fa profonde doctrine
, & fon exacte régularité à remplir
les devoirs que Dieu luy a impofez ,
faifoientvoir dans fa Perfonne toutes
les qualitez neceffaires pour faire un
tres- digne Prélat , & ily a longtemps
que nous le verrions dans cette haute
Dignité, s'il avoit voulu écouter les
propofitions qui luy ont efté faites ;
maisil a toujours protefté que fi cela
arrivoit , il y feroit conduit par les
feules mains de la Providence ; & en
effet , il n'a prefque point paru à la
Cour , & la chofe eftoit arreſteé en fa
faveur , ayant qu'il euft appris qu'elle
ſe duft faire. Il'a beaucoup de naiffance
, & eft Frere de M. le Chevaliér
de Piancour , qui eft mort depuis
un
96
LE
MERCURE
L
un an à Meffine , apres avoir rendu de
fort grands fervices au Roy , dont il a
efté l'Agent à Malte pendant trois années.
Il s'eftoit acquité de cet Employ
avec tant de fidelité & de zele , qu'ayant
efté rappellé en Cour, il trouva à
Marſeille une Lettre de Monfieur le
Marquis de Segnelay qui luy faifoit
fçavoir que Sa Majesté le gratifioit
d'une Galere. Il l'équipa en tres peu
de temps , & n'épargna rien pour la
rendre une des plus confidérables qui
puffent eftre employées aufervice de
fon Maiftre. Perfonne n'ignore les
belles actions qu'il fit à la grande Affaire
de Palerme. Son trop de zele luy
coufta la vie un peu apres. Il ne voulut
point abandonner fa Galere , où ily
avoit un fortgrand nombre de Malades.
Les Fievres eftoient malignes , il
en fut pris , & mourut fort regrété de
Monfieur le Marefchal Duc de Vi.
vonne , & de tout l'Ordre de Malte ,
qui avoit pour luy une eftime tresparticuliere.
Le
GALAN T. 97
LeRoy qui fait tout avec prudence
, & ne répand jamais fes graces
qu'avec juftice, a fait l'honneur à Mr.
FAbbé de la Berchere , l'un de fes Aumôniers
, de le nommer à l'Evefché
de Lavaur. Il eft Docteur de Sorbonne;
& quoy qu'il n'ait pas encor trente
ans , il eft confommé dans toutes
les Sciences qu'on peut fouhaiter dans
un grand Prélat. Il a prefché , & toûjours
avec fuccés ; & fi la foibleffe de
fa voix luy euft pû permettre de continuer
, il auroit remply tres - dignement
les premieres Chaires de Paris.
Son Grand Pere eft mort Premier
Prefident du Parlement de Dijon . La
furvivance de cette Charge avoit efté
accordée à Monfieur de la Berchere
fon Pere , qui l'exerça quoy qu'il
n'euft que vingt fept ans. Il paffa à
celle de Premier Prefident de Grenoble,
par les ordres de la feu Reyne Mere
, qui l'honoroit de fon eſtime , &
qui crût que fa prefence en cette Province
ne feroit pas inutile aux Affai-
Tome V. E res
98 LE MERCURE
res du Roy pendant la Régence. Cettegrande
Charge fut exercée apres fa
mort , comme elle l'eft encor aujourd'huy
, par Mr. de la Berchere , qui
en avoit la ſurvivance , & qui eft Oncle
de Mr. l'Abbé de la Berchere dont
je vous parle.
Je croy , Madame , que vous vous
étonnez de ne point trouver le Nom
de Mr. l'Abbé de Noailles parmy tant
d'Evefques , puis qu'il ne manque
d'aucune des qualitez qui peuvent
élever à l'Epiſcopat une Perfonne.de
fa naiffance. Le Roy qui eft fort perfuadé
de fon merite , luy avoit fait
l'honneur de le nommer ; mais les inftantes
prieres de Monfieur le Duc de
Noailles fon Pere , qui n'a pû ſe réſoudre
à eftre privé fi toft de la préſence
d'un Fils qu'il aime fort tendrement ,
jointes à l'envie qu'il a fait paroiftre
d'avoir encor quelques années pendant
lefquelles il puft fe rendre plus
digne des graces de Sa Majesté par
fon
application extraordinaire à l'étude ,
en
GALANT.
99
en ont fufpendu l'effet jufqu'à un autre
temps.
Tandis que les Dignitez commencent
pour les uns , elles finiffent pour
les autres ; & Monfieur le Marquis
de Pianeffe , qui a gouverné fi
long- temps les Etats de Savoye & de
Piémont fous les ordres de Leurs Alteffes
Royales , avec un fuccés toûjours
favorable , malgré les temps
difficiles & les entrepriſes fecretes des
Ennemis,eft mort glorieufement dans
la Solitude , d'oùje vous manday il y
a quelques mois qu'on l'avoit plufieurs
fois retiré , pour ſe fervir de fon
fe
Miniftere dans les plus preffans befoins
de l'Etat. Dans quelque pouvoir
qu'il ait efté , on l'a toûjours veu facrifier
fes intereſts propres , & fon plus
jufte reffentiment , à la gloire & à l'avantage
de fes Maiftres. Je ne vous
parle pointde fa Maifon ,ny de fes Alliances
avec celle de Savoye , cela
eft connu de tout le monde. Je vous
diray feulement qu'à examiner la maĘ
2
niere
100 LE MERCURE
niere dont il a vefcu , & les chofes qu'il
a écrites , on peut en quelque forte luy
donner le titre de Saint . On n'a jamais
veu plus de pieté , plus de charité , &
un plus grand détachement des grandeurs
du monde ; il ne s'en laiffoit
point éblouir , & il n'auroit pas accepté
fi long-temps la premiere place.
de l'Etat dont il eftoit né Sujet ,
s'il n'euft apris des premiers Chreftiens
, qu'apres Dieu , il devoit à fes
Maiftres & à fa Patrie , les foins qu'il
s'eft toûjours attaché à leur donner.
La matiere eft un peu trifte ; &
comme je fçay que vous aimez tout
ce qui vient de Madame le Camus , je
croy que ce fera vous entirer agreablement
, que de vous faite voir deux
petites Pieces de fa façon , qui me font
tombées depuis peu entre les mains ;
P'une eft un Inpromptu pour Monfieur
le Duc, qu'elle fit il y a quelque
temps en préſence de ce Prince ; &
Pautre , un Compliment à Madame
la Marefchale de Clerembaut qui luy
avoit rendu office. IN.
GALAN T. ΙΟΙ
INPROMPTU
POUR
MONSIEUR LE DUC .
Ve d'efprit & que de valeur
Que
On voit dans ce Prince admirable !
Ses grandes qualitez furpaffentfa grandeur.
Sans luy Condéferoit un Prince incomparable ,
Mais par bonheurpour nous il afait fonfemblable.
POUR MADAME
LA MARESCHALE
DECLEREMBAUT.
MArefchale de Clerembaut ,
Vousportez la vertu fi haut ,
Que l'Amour en eft en colere.
Il s'en plaignit l'autrejour àfa Mere.
Elle luy dit ; mon Fils , chacun afon defaut.
Cette vertu pourtant àfaitfur elle
Libeureux choix dont la gloire eftoit deue àfon
zele
Choix qui mit en fes mains le Charme de la
Cour ,
Cette Princeffefansfeconde.
Dont lesyeuxpourront bien unjour
E 3
Te
102 LE MERCURE
Te foumettre le Fils du plusgrand Roy du monde.
Quant à la Mareschale , en vain dela toucher
Tu crois l'avantagepoffible.
Son coeur eft un rocher
Quifut toujours inacceffible.
L'Amour à cedifcours luy répondit ; Et bien
Fe confens qu'ellefoit infenfible à ma flame,
Mais qu'elle aille du tout au rien ,
Je ne le puisfouffrir ; tout au moins quefon ame
Soit tendre à lapitié ,
Puis qu'on le peutfans blâme.
Je fuis defon avis,
Quej'aurayfur ce pié
j'efpere , Madame ,
Quelquepart à votre amitié.
Si l'Amitié fait faire des Complimens
d'un cofté , l'Amour fait faire
des Mariages de l'autre , & nous venons
de le voir en la perfonne de
Monfieur le Marquis de Foix , Gouverneur
& Lieutenant General pour
le Roy en la Province de Foix , quia
époufé Mademoiſelle d'Hendrefon ,
premiere Fille d'Honneur de Madame.
Elle est bien faite , de belle taille ,
& d'une tres grande Maifon d'Allemagne.
Pour Monfieur le Marquis
de Foix , je n'ay que faire de vous dire
qu'il eft d'une des meilleures Maifons
GALANT. 103
fons du Royaume;le grand Nom qu'il
affez . Leurs Altef
porte ,
le
marque
fes Royales
, outre leurs libéralitez
accouftumées
en de pareilles
occafions
,
ont donné à la Mariée une Croix
de Diamans
de grand prix , & tous les
Habits de la Nôce qui s'eft faire au
Palais Royal avec beaucoup
de magnificence
. Il y eut Comédie
le foir. Les
Mariez
font preſentemen
chez Madame
la Ducheffe de Meklebourg
, qui
les confidere
fort , & qui auroit fair
avec plaifir les frais de la Noce, fi Madame
l'euft voulu foufrir. Cette
Princeffe
a prefque
tous les jours
montéà cheval , & s'eft fouvent donné
le plaifir de la Chaffe au Cerf, pendant
le Voyage
qu'elle a fait à Villers
-Côtrets , où elle a accompagné
Monfieur
.
J'avois oublié à vous dire que le
Roy avoit donné l'Abbaye de la
Croix à Monfieur l'Abbe Pellot , Fils
de Monfieur le Premier Prefident de
Rouen. Elle est d'un revenu confidé-
E 4 rable ,
104
LE MERCURE
rable , & d'une tres-grande beauté.
Feu Monfieur l'Abbé de Piancour ,
Oncle de celuy qui vient d'eftre nommé
à l'Evefché de Mande , l'avoit
fait rebaſtir entièrement , & ellé doit
la plus grande partie de fes embelliffemens
aux foins de ce dernier qui n'arien
épargné pour la rendre ce qu'elle
eſt .
Monfieur le Marefchal de Gramont
eft toûjours à Bayonne. Comme
il n'a point d'autre attachement
que ce qui regarde le fervice du Roy,
il s'eft employé avec un zele admirable
à faire reparer les defordres que le
débordement des Eaux avoit caufé
aux Fortifications de cette Place , dans
laquelle il a fait entrer quatre cens
Hommes , tous braves & aguerris,
qu'il a levez dans fes Terres .
Vous voulez bien , Madame, que
je mefle à ces Nouvelles les derniers
Vers qu'on m'adonnez de Monfieur
le Duc de S. Aignan'; ils vous feront
connoiftre avec quelle promptitude
il
GALAN T.
105
.
il vient à bout de tout ce qu'il entreprend
. Le Roy luy avoit fait l'honneur
à fon retour du Havre,de luy faire
voir les Augmentatinos qui eftoient
faites à Verfailles & à Trianon
depuis fon depart ; & dés le foir melme
il prit la liberté de donner à Sa
Majefté ces Vers qu'il fit fur les beautez
de ces deux Maiſons.
ELOGE
DE
VERSAILLES
ET DE TRIANON.
E fçavois bien , Tirfis , par cent illuftres
marques ,
Que nous avionspour Roy le plus grand des Monarques
;
Qu'en guerre comme enpaix il eftoit fans pareil
Qu'on le voyoit briller comme un autre Soleil ,
Et qu'eftant des Guerriers le plus parfait mo
dele
Ilfe couvroit par tout d'unegloire immortelle ;
Mais je ne penfous pas qu'ilfuft enfon pouvoir
D'affembler les Trefors que nous venons de voir,
Que retournant vainqueur duplusfort des Ba
tailles, IL
1
106 LE MERCURE
Il fift de Trianon ce qu'ilfait de Versailles,
Que le plus délicat nepust rien defirer
Aux rares ornemens qui s'y font admirer,
Qu'onypaffaft des Mers , qu'on y vift fur les
ondes
Des fuperbes Vaiffeaux les courſes vagabondes ,
Que le Iafpe , le Marbre & cent autres Beautez
rtinent à l'envy tous lesfens enchantez,
Qu'on puft en un moment des plus baffes Campagnes
Elever des Torrens & percer des Montagnes,
Et qu'enfin de ces lieux lepompeux ornement,
De tous les Curieux devinft l'étonnement .
Mais , Tirfis , euft- on cru qu'une humaine puiffance
Euft rangé les Saifonsfous fon obeillance,
Pour le plaifir desyeux changé l'ordre du temps,
Fait des plus grands Hyvers un eternel Printemps
,
Etjoint plus d'une fois dans une mefme Place,
Au doux émail des Fleurs lafroideur de la glace.
Tous les Siecles paffez n'ayant rien veu de tel,
Admirons ce Grand Roy qui n'a rien de mortel,
Mais adjoûtons , Tirfis , que ce Monarque
Augufte,
Pouvant tout ce qu'il veut , ne veut rien quede
jufte.
Voicy d'autres Vers que Monfieur
de S. Aignan fit pour Madame la
PreGALANT.
107
Prefidente d'Ozembray , qui eftoit
venue au Havre pour peu de jours.
Elle devoit partir le lendemain , &
voicy ce que cet Illuftre Duc luy don
na au fortir d'un Bal où tout le monde
eftoit en couleur de feu ,
POUR
MADAME LA PRESIDENTE
D'OZEM BRAY.
Pourquoy nous honorer d'une courte vifite,
Pourquoy faire éclater icy tant de merite,
Avec tant de rigueurs ?
C'est avoirpeu d'amourpour le bien de la France
,
Que de venir troubler les coeurs
Dans un Place d'importance.
On devroit vous traiter comme une criminelle.
Vous mettre dans lesfers comme ingrate , rebelle ,
Et vous pouffer àbout.
Vous dites qu'avec vous nous n'avons rien à
craindre,
Mais vou mettez lefeupar tout ,
Et puis , vous partez fans l'éteindre.
Voila , Madame , comme Mon-
E 6 Lieur
108 LE MERCURE
Geur le Duc de S. Aignan fait les honneurs
du Havre d'une maniere toute
galante & fpirituelle , fans que cette
innocente Galanterie diminue rien du
zele qu'il fait voir pour toutes les chofes
qui regardent la Religion. Il en a
donné des marques depuis peu dans
un tres- beau Difcours qu'il a fait dans
la Maifon de Ville contre la licence
des Blafphemes. Je vous l'envoyerois
dans cette Lettre , fi la fainteté de la
matiere eftoit compatible avec le titre
de Mercure Galant , que vous avez
bien voulu luy laiffer porter.
Je ne puis finir, fans vous parler
de ce qui s'eft paffé en Allemagne. Le
Publicen eft informé chaque femaine
, & je ne vous en ay donné encor
aucunes nouvelles . A dire vray , Madame
, j'ay efté bien aiſe d'amaffer ce
que j'en ay pû apprendre tous les jours
de divers endroits ,afin d'en faire conme
une fuite d'Hiftoire plus agreable
pour vous. Peut- eftre mefme y trouverez
- vous de la nouveauté , parce
qu'il
GALAN T. 109
.
qu'il eft impoffible que ceux qui écrivent
les chofes dans le temps meſme
qu'elles arrivent , en foient affez bien
inftruits pour les pouvoir publier dans
leurs plus exactes circonftances. C'eſt
un fruit qu'on a beſoin de laiffer meurir
, pour en connoiftre toute la bonté.
Il faut du temps pour fçavoir s'il
n'y a rien à adjoûter à ce qui ſe debite
toûjours d'abord imparfaitement.Les
particularitez qui échapent aux uns ,
font rapportées un peu apres par les
autres , & il y auroit de l'iujuftice à
vouloir priver le Public de la connoiffance
des chofes dont le détail ne
peut jamais venir avec les premieres
nouvelles qu'on en reçoit.
Pendant que plus de vingt Puiffances
Souveraines liguées contre
nous , amaffoient de toutes parts un
nombre infiny de Troupes , celles de
Fence qui avoient déja pris trois des
plus fortes Places de l'Europe , & gagné
une Bataille , eftoient dans des
Quartiers de refraîchiffement. On les
E 7 cros
110 LE MERCURE
croyoit fort diminuées par les fatigues
de tant de Sieges entrepris dans une
faifon rigoureuſe , & toutes les Ga
zettes ne parloient que de Levées &
de Jonctions de Troupes ennemies
qui fe faifoient de tous coftez, On ne
difoit rien des noftres ; il n'y avoit pas
mefme d'apparence que nous pûffions
eftre affez forts pour nous oppofer au
Prince Charles. Cependant on a veu
tout d'un coup , comme par enchantement
, Monfieur le Marefchal de
Créquy en état de luy tenir tefte , tandis
que Monfieur de Luxembourg a
voit en Flandre une Armée auffi
nombreuſe que celle que nous avons
en Allemagne. Ces Armées ne manquent
de rien , & l'admirable prévoyance
du Roy eft fi bien fecondée par
le zele des Miniftres qui executent fes
ordres , que tout ce qui eft neceffaire
pour les faire fubfifters'y trouve u
jours en abondance. Voila ce qui nous
facilite tant de glorieufes conqueftes ,
& qui nous fait arrefter fans peine le
torrent oppofé de tant de Troupes.
GALAN T. III
Voyons les mouvemens de l'Armée
de l'Empereur depuis trois mois
que le Prince Charles qui la commande
a fait l'ouverture de la Campagne
. Elle eftoit à trois lieues de
Mets dés le commencement de Juin ,
& dés ce temps - là Monfieur le Marefchal
de Créquy commença à la combatre
& àla ruiner par fes Partis & par
fes divers mouvemens . Le Prince
Charles qui avoit réſolu de tenter
quelque chofe de grand , paffa la Seille
la nuit du dix au onze de ce mefme
moins, & vint camper du coſté de
noſtre General , mais ce ne fut que
pour y voir fon Armée dans l'extréme
neceffité de toutes chofes pendant le
long fejour qu'elle y fit , & pour donner
lieu à un nombre infiny de Partis
de la détruire plus commodément.
Apres que ce Prince eut achevé de
pairer , Mr. de la Fite arriva dés le
foir mefme aupres de Monfieur le
Marefchal de Créquy avec un Détachement
des Gardes du Corps , de
Gens
.112 A LE MERCURE
•
Gens d'armes , & de Chevaux-Legers
de la Garde. Le Prince Charles
qui ne fe feroit pas hazardé à paffer la
Rivière s'il euft efté averty de ce
Secours , n'en reçeut la nouvelle
qu'avec un chagrin mortel. Il vit bien
qu'il luy feroit difficile de rien entreprendre
, Monfieur de Créquy eftant
prefque auffi fort que luy ; mais comme
il luy auroit efté honteux de faire
voir qu'il avoit de méchans Eſpions,
ou plutoft qu'il n'en avoit point , il
aima mieux faire bonne contenance
dans fon Pofte , que de s'en retourner
fur fes pas. C'eft où fon Armée a
penſé périr , c'eſt où elle a tant manqué
de Fourages , & tant mangé de
Pain poury & de méchans Gâteaux.
La neceffité y eftoit fi grande , qu'on
n'en, diftribuoit qu'un pour quatre
Soldats. Il eft mefme fouvent arrivé
que le Pain manquant entierent,
'elle n'a mangé que de la Vache. Il
eft vray que l'on y a quelquefois donné
quelques Efcalins au lieu de Pain ;
mais
GALAN T., 113
mais fi cet argent a empeſché les plus
féditieux de crier , il n'a pas empefché
de mourir de faim ceux à qui un
fi foible fecours ne pouvoit faire trouver
dequoy manger. Tant que le
Prince Charles a demeuré dans ce
Pofte , quatre choſes ont ruiné fon
Armée ; la Deſertion , nos Partis , le
manque de Pain , & les Païfans qui
prenoient tous ceux qui s'écartoient
pour en chercher. Les Marchez &
les Places publiques de Mets eftoient
remplis de leurs Chevaux qui fe donnoient
à fort grand marché. Ce fut
dans ce temps que Monfieur le Marefchal
de Créquy fit faire à fon Armée
ce beau mouvement qui embaraffa
tant les Ennemis. Il fit fi bien
placer fon Canon , qu'il leur tua plus
de huit ou neuf cens Hommes , avant
qu'on puft entendre le leur , qui ne
fut en état de tirer que plus de trois
heures apres le noftre. Ils firent connoiftre
qu'ils n'avoient aucun deffein
de fe battre , puis qu'ils repafferent
la
114. LE MERCURE
la Seille. On trouva dans leur Camp
quantité de Soldats qu'iis avoient enterrez
, afin qu'on ne s'apperçut pas
de leur perte , & ils l'avoient fait fi
fort à la hafte , qu'ils leur avoient laiſ
féleurs habits & leurargent , dont on
trouva mefme une fomme confidérable
dans les Bottes d'un Cavalier . On
les pourſuivit dans leur Retraite , où
ils perdirent encor beaucoup de monde.
Cette pourſuite , & leur Canon ,
qu'ils tirerent à noftre exemple quelque
temps auparavant , nous coûterent
auffi quelques Gens . Nous perdîmes
Mr. de Préfonval Lieutenant
Colonel de la Couronne. Quelques
Gardes du Corps furent tuez , &
deux Exempts bleffez , qui font Mr.
de la Fouchardiere & Mr. Darman .
daris . Depuis ce temps les Ennemis
ont ſouvent changé de Pofte , & Mr.
le Marefchal de Créquy a toujours
profité de leurs mouvemens . Ils eftoient
vis-à-vis le Village d'Arancy,
que ce vigilant Marefchal apprit
lors
qu'ils
GALANT. 115
qu'ils attendoient un grand Convoy.
Il fit un Détachement commandé par
Mr. de la Haye Lieutenant General,
pour le furprendre. On leur tua plus
de quatre cens Hommes , & on leur
prit du moins cent Charettes. Ceux
qui fe fignalerent en cette occafion ,
furent Meffieurs les Marquis de Genlis
& de Renty , Mr. le Comte de
Moreüil , Mr. de la Fite , Mr. le
Comte d'Aubijoux , & Mr. Marin .
Mr. de la Haye y fut tué d'un coup
de Moufquet. Nos Partis ayant continué
toûjours à les inquiéter , quatre
Pieces de noftre Canon chargées à
cartouches , les incommoderent fort
aupres de Maleroy. Quelques jours
apres comme on fuivoit leur marché
avec l'ardeur qui eft ordinaire aux
François , Mr. le Chevalier d'Eftrades
qui eftoit Chefd'un Party de deux
cens Chevaux , apperçeut quelques
Troupes de leur Arrieregarde ; il en
fit avertir Mr. le Comte de Maulevrier-
Colbert qui commandoir
>
l'Aiſle
116 LE MERCURE
P'Aifle gauche . Il s'avança pour examiner
la contenance des Ennemis , &
les fit attaquer. Les Regimens de Portia
& de Souches furent défaits. On
découvrit la queue des Bagages ; on y
tua plus de deux cens Perfonnes , on
y fit cent Prifonniers , & l'on pilla
quantité de Chariots. La Femme du
Tréforier de l'Armée , qui par malheur
fe trouva là dans fon Carroffe
avec d'autres Femmes , fut tuée dans
Pardeur du Combat , fans qu'on fçeut
mefme fi elle y eftoit. Deux de nos
Efcadrons , & quelques Dragons ,
plus avides de gloire que de butin ,
poufferent plus avant , & pafferent
un Défilé. Ils furent chargez par un
Corps d'Ennemis beaucoup plus confidérable
qu'ils n'eftoient . Ils fe retirent
en bon ordre , & ne perdirent
pas trente Hommes. Les Ennemis
n'oferent les pourfuivre , & ils merent
mieux laiffer emporter aux
François tout ce qu'ils avoient pillé,
que d'avancer pour les combattre , &
les
GALAN T. 117
les empefcher de profiter de leur butin.
Depuis ce temps - là le Prince
Charles fe promene , & il femble qu'il
ait envie de venir voir le Prince d'Orange
, qui n'eft pas plus avancé que
luy , quoy que l'un & l'autre foit en
campagne depuis pres de trois mois.
Je ne doute point qu'ils n'ayent entrepris
quelque chofe quand vous re .
cevrez ma Lettre , puis que je la finis
dans le temps où ils doivent du moins
faire voir qu'ils n'ont pas affemblé
tant de Troupes dans le feul deffein
de nous obferver. Le Prince Charles
n'auroit pas attendu fi longtemps à fe
déclarer , fi Mr. le Marefchal de Créquy
l'euft laiffé plus en repos ; mais fa
vigilance a toûjours détruit ce que ce
Prince s'eftoit propofé de faire. Quand
ils ont efté féparez , il a tenu des Ponts
prefts pour faire paffer fes Partis ;
& ans quelque Camp que les
Ennemis ayent efté , ils en ont toûjours
efté fatiguez . Ses Ordres s'executoienr
avec tant de ponctualité,
qu'on
1818 LE MERCURE
qu'on les a veus quelquefois inquiétez
en mefme temps par les Partis de
Nancy , par ceux des Lieux les plus
proches,par les Détachemens de l'Armée
, & par les Païfans . C'eft ainfi
qu'on fair périr les Troupes les plus
nombreuſes , & que fans rien perdre
on gagne fouvent plus que fi on donnoit
une Bataille. Mr. de Beaufort
Marefchal de Camp , pouffa unefois
leur Garde jufques à leurs Tentes.
Quatorze Cuiraffiers furent pris une
autre fois par un Party de vingt- cinq
contre vingt-cinq . Un Lieutenant
de Fufiliers , fortifié des Païfans du
Païs Meffin , attaqua & batit quelque
temps apres un Convoy de Vin &
d'Eau de vie , dont il enfonça tous les
Tonneaux; & le Major du Regiment
de Cominges , avec tres- peu de Gens,
avoit défait quelques jours auparavant
quatre-vingts Cuiraffiers , dont
la plupartfurent faits prifonniers. Je
pourrois vous raconter encor un
nombre infiny d'actions de vigueur
qui
GALAN T. 119
qui ont ont efté faites par nos Partis ; mais
je vous veux feulement parler de
deux dont les circonftances font affez
curieuſes. Le Prince Charles s'ennuyant
de ne rien faire , & ne voulant
pas que l'on s'aperçeut de fon chagrin ,
réfolut de donner le Bal aux principales
Dames de fon Armée. Cela ne doit
pas vous étonner , les Allemans ne
marchant guéres qu'en Famille.Com❤
me il n'eft point de Nation qui n'imite
les François en quelque chofe , les
Allemans pour paroiftre avec plus de
galanterie , voulurent avoir de nos
Habits les plus à la mode , & le Prin .
ce Charles en envoya demander
par
un Trompete
au Lieutenant
de Roy
de Mets , lequel par une honneſteté
toute Françoile
luy envoya auffi- toft
des Tailleurs , avec les Etofes les plus
nouvelles
qu'on puft trouver.Les
Habits
firent , & on commença le Bal .
Monfieur de Créquy prit ce temps
pour leur donner un autre divertiffement.
Il envoya quelques
Troupes
qui
120 LE MERCURE
•
qui donnerent, l'alarme dans l'un de
leurs Quartiers , & qui eurent ordre
de fe retirer d'une maniere qui pût
engager les Ennemis à les pourſuivre.
Ses Ordres furent ponctuellement executez
; & comme il avoit fait placer
plufieurs Canons chargez à cartouches
dans un endroit où les Ennemis ne
croyoient pas qu'il y en euft , la plûpart
de ceux qui pour fuivirent nos
Gens furent tuez ou bleffeż ; & l'alarme
s'eftant répandue dans tout le
Camp , le Bal fut tellement troublé ,
que les Allemans oublierent leurs
Dances , & ne fçeurent plus faire de
pas que pour décamper quelques jours
apres. Le Canon ne leur fut pas moins
fatal le jour que leurs Fourageurs furent
enlevez. La plupart des Officiers
qui avoient des Valets au fourage
s'attrouperent pour les venir défendre
; mais ils n'oferent avance &
l'on euft dit qu'ils n'eftoient venus
que pour eftre témoins de la perte de
leurs Chevaux . Ils ne s'en retournerent
GALAN T.
1211
rent pourtant pas tous , & plufieurs
furent tuez par noftre Canon . Vous
direz peut eftre que c'eſt n'avoir
rien fait , que de n'avoir ny pris de
Places , ny gagné de Batailles ; mais
apres les premiers avantages que nous
avons remportez , n'eft- il pas bienglorieux
d'empefcher tant de Puiffan
ces unies d'executer aucune de leurs
entrepriſes ? De pareils emplois demändent
le Capitaine le plus confommé;
ils ont dequoy exercer toute
fon expérience , & dequoy le rendre
vigilant , eftant obligé de faire des
mouvemens continuels , & de prendre
garde en mefme temps de n'en fai
re aucun de faux . C'eft par là qu'on
ruine infenfiblement les Armées ennemies
; mais il ne fuffit pas pour cela
avoir du coeur , il faut avoir de l'efprit
& de l'adreffe, & que la tefte agiffe
plus quele bras. Monfieur de Créquy
a montré depuis trois mois que
toutes ces chofes ne luy eſtoient pas
inconnuës , & qu'il fçavoit joindre
Tom: V. F la
1221
LE MERCURE
la conduite & la prudence à la haute
valeur dont il a donné des marques
dans un nombre infiny d'occafions ,
& dans la diverfité des mouvemens
qu'il a faits. Comme il ne s'en eft pas
trouvé un de faux , on ne peut marcher
plus glorieufement qu'il fait fur
les traces de Monfieur de Turenne. Il
l'a imité en toutes chofes , & toutes
les Lettres nous affurent qu'il ne s'eft
pas fait moins aimer dans toutes les
Troupes qu'il commande , qu'il s'eft
fait craindre parmy celles qui luy font
oppofées.
La feconde Armée d'Allemagne ,
compofée des Troupes des Cercles ,
n'a pas fait plus de progrés que celle
du Prince Charles. Mr. de Monclar
Pobferve de pres , & Mr. le Marquis
de Bligny l'eft allé joindre avec un
Détachement de dix Escadrons. Il y
a pres de trois mois que le Prince ' Orange
affemble la fienne , & qu'ilat,
tend celle de dix ou douze Alliez qui
marchent depuis longtemps. Il a paru
jul.
GALAN T. 123
jufques icy que toutes ces Troupes .
n'eftoient en campagne que pour arrefter
les courfes de la Garniſon de
Maftric ; ce qu'elles n'ont toutefois
pû faire. Mr. de la Motte avec un
Détachement , a efté prendre force
Beftiaux du cofté de Namur;& Monfieur
le Duc de Luxembourg a fouragé
longtempsjufques aux Portes de
Bruxelles. Il a envoyé quelques
Troupes aux environs d'Oudenarde
fous le commandement de Meffieurs
de la Motte & d'Auger. Le Prince
d'Orange commença à décamper le
15. & Monfieur de Luxembourg le
16. Je ne vous en diray rien davantage
dans cette Lettre , quand mefme
on entreprendroit quelque chofe
avant qu'elle fut fermée, afin de vous
en parler au long dans la premiere que
je vous écriray & de ne vous en
posat faire le détail à deux fois.
Le Roy a donné le Regiment de la
Fére qu'avoit Mr. dela Haye , à Mr.
le Marquis de Créquy , âgé de quin-
F 2 Zc
124
LE MERCURE
ze ans , qui fert d'Ayde de Camp à
Monfieur le Marefchal de Créquy
fon Pere. Ce jeune Marquis montre
déja tant d'ardeur pour la gloire , que
fi on luy laiffoit la liberté de faire tout
ce que fon courage luy infpire , il
s'expoferoit tous les jours aux dangersles
plus évidens. Mr. de Choify a
eu le Commandement de Thionville,
ce Pofte ayant auffi vaqué par la mort
de Mr. de la Haye Lieutenant General.
Il eftoit Gouverneur de S. Venant
, lors que Sa Majefté l'envoya
aux Indes en qualité de Viceroy. Il
entendoit parfaitement les Fortifications
, & paffoit pour un Homme
tres.fage. La Lieutenance de Roy de
Montelimart a eſté donné à Mr. de
Serignan Ayde- Major des Gardes du
Corps. Les fervices qu'il a rendus, ont
toûjours efté agreables au Roy , & fa
Famille eft connue par des actions de
vigueur.
Je paffe aux Divertiffemens publics
dontj'ay peu de chofe à vous di
t
re ,
GALAN T. 125
que
re , & il n'y a eu de la nouveauté
fur le Théatre des Italiens , qui nous
ont donné une Piece fort agreable, intitulée
La Propreté Ridicule. Elle eft
meflée de quelques Entrées qui luy
donnent beaucoup d'agrément. Le
caractere de la Femme qui eft propre
juſqu'à l'excés , est tiré fur de bons
Originaux. On l'a déja joüée douze
ou quinze fois ; & Arlequin , à ſon
ordinaire , y eft un Perſonnage tresdivertiffant.
Les Comédiens François
le font contentez de faire revivre
quelques vieilles Pieces qui avoient
fait beaucoup de bruit dans leur
temps , & on a reveu fur les deux
Théatres , les Vifionnaires de Mr. des
Marefts, le Iodelet Maiftre de Mr.
Scarron , & le D. Bertrand de Cigaral
de M. de Corneille lejeune , qui
eftoit autrefois le charme de tout Paris
, & qu'on y repreſentoit en mefme
temps fur tous les Théatres.
11 eft temps de fatisfaire la curiofité
de vos Belles de Province , & de vous
F 3 en126
LE MERCURE
entretenir des Modes nouvelles dont
vous m'avez mandé plufieurs fois
qu'elles fouhaitoient de trouver quelque
Article dans les Lettres que je
vous envoye. Ce n'eft pas une affaire
peu embaraffante , & je ne fçay comment
j'aurois pû m'acquiter de ma
parole , fije ne me fuffe trouvé dernierement
dans une Ruelle abondante
en Perfonnes du bel air. On y rail.
loit un Mary jaloux , lors queje vis
entrer une Femme moitié Prétieuſe,
& moitié Coquette. Que je fuis fatiguée
! dit- elle , apres avoir falüé la
Compagnie ; J'ay efté aujourd'huy
chez plus de vingt Marchands , &je
n'en fuis
gueres fortie plus fçavante
que j'y fuis entrée . J'ay reçeu dix
Lettres de la Campagne , par lefquel .
les on me prie de mander les Modes
nouvelles , & je ne fçay qu'écrire làdeffus.
On n'a jamais veu en France
ce que l'on voit aujourd'huy ; il n'y a
plus de Modes genérales , parce qu'il
y en a trop de particulieres ; à peine
trouGALAN
T. 127
trouve-t- on deux Perfonnes veftues
de la mefme maniere , chacun s'habille
à fa fantaisie , & l'on ne paroiſt
plus extravagant comme autrefois ,
lors qu'on n'eft pas mis comme les autres.
Pour moy , continua-t- elle , je
ne feray point de réponſe , & je ne
finirois jamais , fije voulois écrire la
diverfité des Habillemens de chaque
Particulier. Je donnay d'abord dans
fon fens , pour l'amener apres plus
facilement à mon but ; & jeluy dis en
fuite que fi elle vouloit prier toute la
Comdagnie de s'entretenir fur cette
matiere , & que chacun dit les Modes
qu'il croyoit les plus genérales , je les
écrirois fur l'heure , & qu'ainfi elle
trouveroit fon Memoire des Modes
tout fait , fans qu'elle fiſt autre choſe
que dire fon avis. Cette penſée luy
plût , chacun promit d'expliquer ce
qufçavoit ; on me donna de l'encre
& du papier , & j'écrivis pour elle &
pour moy , ce que vous allez lire touchant
les Modes dont on fe fert depuis
F4
qu'on
128 LE MERCURE
qu'on ne porte plus d'or & d'argent.
On parla d'abord des Etofes , ou
plutoft on en voulut parler; car à peine
euſt on entâmé ce diſcours , qu'une
jeune Beauté prit la parole , & dit que
de cinquante Femmes du bel air , à
peine en trouvoit- on deux qui portaffent
des Etoffes ; & que hors quelques
Taffetas & Tabis decoupez & mouchetez
, gris & changeans, qui estoient
un refte de Mode des Habits d'Etamine
& de Serge des Grifettes du
Printemps , on ne voyoit plus de
Femmes veftuës que de Toilles & de
Gazes ; & elle adjouta qu'elle les aimoit
tellement , qu'elle avoit voulu
voir toutes celles qui avoient efté faites
, & que leur diverfité & leur beauté
eftoient des chofes admirables. On
la pria de parler de toutes celles qu'elle
avoit veuës,& voicy de quelle maniere
elle s'en acquita .
On fait , depuis que les chaleurs
ont commencé , des Manteaux &
des Jupes de plufieurs fortes de Gazes
;
GALAN T.
129
zes ; les moindres font les unies , les
rayées , & celles qui font à carreaux.
Il y en a prefque de toutes couleurs ,
meflées , & fans eftre meflées. Il y en
a auffi beaucoup de rebrochées , dont
les fleurs paroiffent de relief. On en
voit fur des fonds bruns couvertes de
fleurs de toutes couleurs , & il s'en
trouve de mefme fur des fonds blancs
qui font le plus bel effet du monde ;
d'autres font fur ees fonds mouchetez
& d'autres fon à colomnes. Les Femmes
du grand air qui ont le petit
deüil, en portent de blanches, avec des
fleurs noires rebrochées ; & celles qui
font plus modeftes , en mettent de
noires unies , avec des Jupes de Gaze
bleues deffous. Les Gazes dont les
fonds & les fleurs fon blanches, fe portent
beaucoup plus en Jupes qu'en
Manteaux. Celles qui font rayées , &
quint de grandes efpaces entre les
rayes , remplies de toutes fortes de
fleurs , font tres- belles : Mais quelque
beauté qn'ayent toutes ces Gazes,
F 5 pour130
LE MERCURE
pourſuivit- elle , je ne defefpere pas
d'en voir encor de plus extraordinaires,
puis qu'il n'eft point de jour qu'on
n'en remarque aux Thuilleries d'un
deffein tout nouveau. Il n'eft rien de
plus agreable que tous les Manteaux
de Gaze , continua la mefme , & ils
ne font effacez que par ceux de Points
de France fur de la Toillejaune , qui
eftant accompagnez d'Echelles de
mefme Point , donnent un certain air
de grandeur à ceux qui les portent ,
que les Etofes les plus remplies d'or &
d'argent ne font pas toûjours remarquer
dans les Perfonnes les plus qualifiées
. On voit auffi , adjoûta- t-elle ,
quelques Manteaux & Jupes de Taf.
fetas volans & changeans , mais le
nombre n'en eft pas grand . Puis que
vous avez parlé des Manteaux , reprit
une autre , je vais parler des Jupes
; j'en achetay hier , & ce fut
caufe queje m'informay de celles qui
font les plus à la mode. On en voit encor
qui font toutes de Point de France
,
GALAN T.
13 r
ce , & d'autres toutes de Point d'Angleterre
; mais comme elles font extrémement
cheres , le nombre n'en
eft
pas fi grand ; & celles dont on porte
le plus , font de Mouffeline rayée ,
avec un Point au bas des plus hauts
que l'on puiffe trouver . Il y en a auffi
beaucoup de Taffetas de toutes fortes
de couleurs , fous des Gazes que chacun
choifit à fa fantaifie , mais la plûpart
les prennent Blanches .On en voit
depuis quelques jours de Toille decoupée
, comme on decoupoit le Tabis
& le Satin. Les Femmes qui font
un peu fur le retour , & quelques autres
encor , portent des Jupes de Brocard
, & d'autres Etofes ; les unes
mettent un petit Point de France en
bas , les autres une Dentelle noire. Il y
en a qui mettent des Guipures de toutes
couleurs ; mais quand on les pliffe ,
on des Dentelles de foye douce ,
fans fonds , & fans eftre guipées ny
gommées. Il y a diverfes manieres de
mettre ces Dentelles ; les unes en ont
F 6 unc
132
LE MERCURE
une grande pliffée , & un Pied qui releve
, & les autres deux grandes pliffées
à deux doigts l'une de l'autre , &
toutes deux tombantes.
Quand celle qui avoit parlé des Jupes
à la mode eut finy fon difcours, on
preffa une vieille Fille qui n'avoit ny
beauté ny agrément, & qui par toutes
ces raifons fe retranchoit fur le bel
Efprit , de dire quelque chofe fur le fujet
de la Converfation . Elle répondit
avec un air dedaigneux , qu'elle ne
fçavoit pas comment on pouvoit perdre
le temps à parler de ces bagatelles ,
& que cette matiere n'eftoit bonne
que pour certaines Femmes qui n'auroientjamais
rien à dire , fans le fecours
de leurs Habillemens. On luy répondit
qu'elle avoit raiſon ; mais que lors
qu'on eftoit en compagnie , on fe rendoit
ridicule , fi l'on ne faifoit comme
les autres , puis qu'il femblon qu'on
les méprifaft , & qu'on voulut fe diftinguer
; ce qu'un Efprit bien tourné
ne devoit jamais faire. Hé bien ,
reGALAN
T. 133
reprit- elle brufquement, puis que l'efprit
de bagatelle regne aujourd'huy,il
faut faire comme les autres. Si je me
fuis défenduë de parler des Modes
nouvelles , ce n'eft pas que je les ignore
: comme il ne faut point d'efprit
pour les apprendre , & qu'on n'a befoin
que d'avoir des yeux , tout le
monde les doit fçavoir, & je croy n'en
ignorer aucune. Elle s'arreſta un mo.
ment, puis elle entra dans le détail de
toutes les Modes dont on n'avoit point
encor parlé , qu'elle debita avec un
torrent de paroles , fans s'arrefter un
moment, ny laiffer le temps à aucun
de la Compagnie de luy repliquer par
un feul mot. Voicy tout ce qu'elle dit.
La plupart des Coëffes que l'on
porte à prefent, font à colomnes blanches
& fans fonds ; on en voit auffi de
noires à petites Mouches , de Gazes
fort claires d'Angleterre fans fonds , de
blanches , de rouffes , & des Cornettes
de mefme ces dernieres. On ne fait
plus de Bonnets friſez , & l'on met
deux
134
LE MERCURE
deux petites Cornetses & une grande.
On fe cordonne de Point de France &
de Rubans de toutes couleurs. Jamais
ils n'ont tant efté en regne qu'ils font
depuis la Defenſe de l'or & de l'argent;
& Pon met tant d'Echelles , qu'il eft
impoffible que cette Mode foit longtemps
en regne , parce que les Gens
de qualité ne manquent jamais de
quitter celles qui deviennent trop
communes. On porte beaucoup de
Gands garnis , & tous les Manteaux
font retrouffez avec des Rubans,
Toutes les Garnitures font remplies
de Ferets , ils font plus courts , plus
brillans , & mieux travaillez que les
ronds que l'on portoit il y a quelques
années , & il n'y a rien de plus agreable
; on en met jufques aux Rubans
de Souliers. Les Manches , dont on
fe fert à prefent , font de plufieurs manieres
. Il y en a de pliffées , ave du
Point en bas . On en voit d'autres qui
ne font point pliffées , & qui ont une
Dentelle qui relevé avec un petit Pied.
II
GALAN T. 135
Il s'en trouve auffi beaucoup à boüillons.
La plupart des Manchettes qui
accompagnent ces Manches , fontà
trois rangs.On porte toûjours des Bas
de la Chine, & l'on n'en met plus guéres
de marbrez, Les Souliers font de
plufieurs manieres. On decoupe des
Cuirs fur des Etofes de toutes fortes de
couleurs. Il y en a de mouchetez , laffez
aux coftez avec un petit Molet , & de
brodez de Soye. Les plus magnifiques
font ceux qui font de Toille de
Marfeille piquée , qui font garnis de
Dentelle d'Angleterre ou de Point de
France , formant une maniere de Rozeantique
, comme on en mettoit autrefois
fur les Souliers. On en avoit
auffi de Geais de toutes couleurs. Les
Eventails les plus ordinaires font de
Peaux de Vélin , avec des Bâtons de
Calanbourg. On les porte toûjours
grades , & les belles Peintures font
toûjours à la mode.
On fait à prefent beaucoup de Points
de France fans fonds , & des Picots en
com136
LE MERCURE
campannes à tous les beaux Mouchoirs.
On en a veu quelques -uns
avec de petites Fleurs fur les grandes ,
que l'on pouroit appeller des Fleurs
volantes , n'eftant attachés que par le
milieu ; mais il n'y a pas d'apparence
que cette Mode foit fuivie .
Toutes ces choſes ayant efté dites
de fuite , celle qui en fit le recit fe trouva
tellement hors d'haleine , qu'apres
avoir achevé , elle ne pût dire autre
choſe. La Belle qui vouloit mander
des Modes en Province , crût en ſçavoir
affez , & l'on auroit finy cette
matiere , fi une Perfonne de la compagnie
n'euft dit qu'il faloit auffi s'entretenir
des manieres de s'habiller des
Hommes. N'en foyez point en peine,
repartit une Beauté enjoüée , j'ay
vingt Amans qui à l'envy s'éforcent
de fe mettre bien pour me plaire , &je
fçay comment il faut qu'un Home
foit pour eftre à la mode. Elle prononça
ces paroles d'un air qui plût à toute
l'Affemblée. On la pria de dire ce
qu'elGALAN
T. 137
qu'elle fçavoit là-deffus , & fans ſe
faire preffer , elle commença de la
forte.
L'ajuftement eft moins neceffaire
aux Hommes qu'à la plupart des
Femmes, & il cache moins leurs defauts
. Un Homme eft toûjours affez
paré quand il a bonne mine ; il plaift
en Habit de Cavalier , & fans ornement
; & les Femmes qui ne font point
ajuftées , plaiſent rarement , à moins
que leur beauté ne foit veritable &
toute à elles. On dira , pourfuivit
cette charmante Perfonnne , quej'aime
bien les Hommes , de parler ainfi
à leur avantage : Cependant tous mes
Amans font également bien aupres
de moy , & publient que je fuis la
plus cruelle Perfonne du monde . Tant
qu'ils parleront ainfi , je ne me plaindray
pas d'eux , & je croirois qu'on
ne medeyroit guéres eftimer , s'ils te
noient un autre langage. Le defir
qu'ils ont de me plaire , fait qu'ils ne
paroiffent devant moy qu'avec une
pro138
LE
MERCURE
propréte achevée , & tout cela fans
avoir d'Etofes magnifiques . On n'en
voit point prefentement , elles font
prefque toutes unies ; à peine en trouve-
t-on de foye , & l'on ne porte que
des Drogvets , des Etamines & des
Serges ; mais quand un Homme eft
bien coëffé & bien chauffé , qu'il a de
beau Linge , une belle Garniture, &
une belle Vefte , il eft plus paré que
s'il eftoit chargé de Broderie ou de
gros Galons d'or , qui ne feroient que
l'épaiffir. Les Hommes portent à prefent
des Veſtes fort longues,garnics de
Point. Les plus nouvelles font de
Mouffeline claire rayée , avec de la
Toille jaune deffous , & du Point deffus.
Leurs Chapeaux font petits , leurs,
Gands garnis de Rubans étroits , &
toute leur Garniture de mefme. Au
milieu de ces petits Rubans , ils ont à
leur Chapeau , fur leurs Manches , au
Noeud de leurs Epées , & quelquefois
aux deux coftez de leurs Culotes ou
Rhingraves , des Noeuds de Ruban
large ,
GALAN T.
139
large , aux deux coſtez duquel eft coufue
une Dentelle blanche. Depuis
quelquesjours on y en met de noire ,
qu'on fait coudre au milieu de Ruban
, de maniere qu'elle le couvre
tout entier. On voit plufieurs Habits
avec quantité de rangs d'oeillets ; ils
n'eftoient d'abord que blancs , & aux
revers des Manches ; on eu met prefentement
partout , & ils font de toutes
couleurs ; on commence mefme à
les entourer de petits Cordonnets qui
font plufieurs figures comme aux
Baudriers. D'abord que l'argent fut
defendu , on porta des Cordons de
foye aurore, & de foye blanche, qu'on
prenoit pour de l'or & pour de l'argent.
On met des Boutons des mef- .
mes couleurs , & depuis peu on en
porte de meflez comme les Garnitures.
Les Hommes commencent à- devenir
Kagnifiques en Souliers , ils en
ont de brodez qui coûtent quatre Loüis
la paire , mais on en voit encor
peu. La Converfation auroit efté plus
lon140
LE MERCURE
longue , fans une vifite férieufe qui
furvint , & qui l'interrompit ; c'eſt
pourquoy je prie vos belles Provinciales
de fe contenter de ce queje vous
envoye.
Jecroy , Madame , que vous eftes
dans l'impatience de fçavoir ce qui
s'eft paffé à la Fefte de Sceaux ; il eft
temps de fatisfaire voftre curiofité. Le
Roy voulant faire l'honneur à Monfieur
Colbert d'y aller voir ſa belle
Maifon , choifit le jour de cette Promenade
, & ce fage Miniftre en ayant
eſté averty , ſe prépara à l'y recevoir
en zelé Sujet qui attend fon Maiftre,
& un Maistre comme le Roy. Il ne
chercha point à faire une de ces Feftes
fomptueuses dont l'exceffiue dépense
n'attire ſouvent que le defordre , &
qui fatisfont plus l'ambition de ceux
qui les donnent, qu'elles ne caufent
de plaifir à ceux pour quien les fait.
La profufion qui s'y trouve femble
n'apartenir qu'aux Souverains
quand on cherche plus à divertir qu'à
; &
faire
GALAN T. 141
faire bruit par le' fafte , on s'attache
moins à ce qui coûte extraordinairement
, qu'à ce qui doit paroiftre
agreable. C'est ce que fit Monfieur
Colbert avec cette prudence qui accompagne
toutes fes actions . Il fongea
feulement à une Reception bien
entendue , & il & il voulut que la pro
preté , le bon ordre , & la diverfité
des plaifirs , tinffent lieu de cette
fomptuofité extraordinaire , qu'il
n'eut pû jamais porter affez loin , s'il
l'eut voulu proportionner à la grace
que luy faifoit le plus grand Prince du
Monde. Cet heureux jour venu , il
fit affembler tous les Habitans des le
matin , leur apprit le deffein que de
Roy avoit de venir à Sceaux ; &
pour augmenter la joye qu'ils luy en
firent paroiftre , & leur donner lieu
de garder longtemps le fouvenir de
P'honneur que Sa Majesté luy faifoit,
il leur dit qu'ils devoient une
payer
année de Taille au Roy , mais qu'ils
fongeaffent feulement à trouver dequoy
1.4.2 LE MERCURE
quoy fatis-faire aux fix premiers
mois , & qu'il payeroit le refte pour
eux. Ils fe retirerent fort fatisfaits , &
fe furent préparer à donner des marques
publiques de la joye qu'ils
avoient de voir le Roy. Ce Prince
n'en découvrit pourtant rien aux environs
de Sceaux , tout y eftoit tranquile
, & l'on n'eut pas mefme dit en
entrant dans la Maifon de Monfieur
Colbert , qu'on y euft fait aucuns
préparatifs pour la Reception de
Leurs Majeftez . Elles en voulurent
voir d'abord les Apartemens , dont
les Ornemens & les Meubles eftoient
dans cette merveilleufe propreté , qui
arrefte pas moins les yeux que l'extraordinaire
magnificence. On fe
promena en faite , & ce ne fut pas
fans admirer plufieurs endroits particuliers
du Jardin . La Promenade fut
interrompue par le Divertisement du
Prologue de l'Opéra d'Hermione,
apres lequel on acheva de voir les raretez
du Jardin. Les Plaiſirs fe renconGALANT.
143
contrerent par tout. D'un cofté il y
avoit des Voix , des Inftrumens de
l'autre ; & le tout eftant court , agreable
, donné à propos , & fans eftre
attendu , divertiffoit de plus d'une
maniere ; pointde confufion , & toujours
nouvelle furpriſe .Je ne vous parle
point du Souper, tout y eftoit digne
de celuy qui le donnoit ; on ne peut
rien dire de plus fort pour marquer
une extréme propreté, jointe à tout
ce que les Mets les mieux affaifonnez
peuvent avoir de délicateffe. Monfieur
Colbert fervit le Roy & la Reyne
; & Monſeigneur le Dauphin fut
fervy par Monfieur le Marquis de
Segnelay. Leurs Majeftez s'eftant
affifes , & aupres d'elles Monfeigneur
le Dauphin , Mademoiſelle d'Orleans
, Madame la Grand' Ducheffe,
& Mademoiſelle de Blois ; le Roy
fit metre à table plufieurs Dames ,
dont je ne m'engage pas à vous dire
les noms felon leur rang. Ces Dames
furent Mademoiſelle d'Elbeuf,
Ma144
LE MERCURE
Madame la Ducheffe de Richelieu ,
Madame de Bethune , Madame de
Montefpan , Madame la Marefchale
de Humieres , Madame la Comteffe
de Guiche , Madame de Thiange ,
Madame la Marquise de la Ferté ,
Madame d'Eudicour , Madame Colbert
, Madame la Ducheffe de Chevreuſe
, Madame la Comteffe de S.
Aignan , Madame la Marquise de
Segnelay , & Mademoiſelle Colbert.
Toutes ces Dames furent fervies par
les Gens de Monfieur Colbert , le
Roy n'ayant voulu donner cet ordre
à aucun de ſes Officiers.Il y avoit deux
antres Tables en d'autres Salles , à
l'une defquelles eftoit Monfieur le
Duc , & à l'autre Monfieur le Prince
de Conty , Monfieur de la Roche fur
Yon fon Frere , & Monfieur le Duc
de Vermandois , avec plufieurs autres
Perfonnes des plus qualifies de la
Cour. Monfieur le Duc de Chevreufe
& Monfieur le Comte de S. Aignan
, firent les honneurs de ces deux
TaGALANT.
14-5
Tables. Le Soupé fut fuivy d'un Feu
d'Artifice admirable , qui divertit
d'autant plus , que ce beau Lieu eftant
tout remply d'Echos , le bruit que les
Boëtes faifoient eftoit redoublé de
toutes parts . Ce ne fut pas la feule furprife
que caufa ce Feu , il n'y avoit
point d'apparence qu'il y en duft
avoir dans le lieu où il parut , & l'étonnement
fut grand lors qu'on le vit
brûler tout àcoup , & qu'il fe fit entendre.
Les Villages circonvoifins
commencerent alors à donner des
marques de leur allégreffe, & l'on en
vit fortir en mefme temps un nombre
infiny de Fuſées Volantes dans toute
l'étendue de l'Horifon qui peut eftre
veuë du Chasteau ; de maniere qu'on
euft dit que le Village de Sceaux ne
vouloit pas feulement témoigner la
joye qu'il reffentoit de voir un fi
grand Roy, mais encore que toute la
Nature vouloit contribuer à fes plai-
Girs.
Le Feu fut à peine finy , que toute
TomeV. G la
146 LE MERCURE
la Cour entra dans l'Orangerie , où elle
fut de nouveau agreablement ſurpriſe.
Elle trouva dans le mefme en.
droit où l'on avoit chanté quelques
Airs de l'Opéra , un Theatre magnifique
, avec des enfoncemens admirables.
Il paroiffoit avoir efté mis là par
enchantement , à caufe du peu de
temps qu'on avoit eu pour le dreffer.
Monfieur le Brun y avoit donné fes
foins , & rien n'y manquoit.. La
Phédre de Monfieur Racine y fur reprefentée
, & applaudie à fon ordinaire.
Cette Fefte paruft finie avec la
Comédie , & Monfieur Colbert eut
Pavantage d'entendre dire à Sa Maje-
Até qu'elle ne s'eftoit jamais plus agreablement
divertie. A peine fut-elle hors
du Chafteau , qu'elle trouva de nouvelles
Feftes , & vit briller de nouveaux
Feux . Tout eftoit en joye , on
dançoit d'un cofté , on chan it de
Pautre. Les Hautbois fe failoient entendre
parmy les cris de Vive le Roy ,
& les violons fembloient fervir d'Echo
à
GALAN T. 147
à tous ces cris d'allégreffe . Jamais on
ne vit de Nuit fi bien éclairée , tous les
Arbres eftoient chargez de lumieres ,
& les Chemins eftoient couverts de
feüillées . Toutes les Païfannes dan
çoient deffous ; elles n'avoient rien
oublié de tout ce qni les pouvoit rendre
propres ; & quantité de Bourgeoi
fes qui vouloient prendre part à la Fefte
, s'eftoient meflées avec elles. Ce
fut ainfi que Monfieur Colbert divertit
le Roy pardes furpriſes agreables ,
& des plaifirs toûjours renaiffans les
uns des autres. Ses ordres furent executez
avec tant de jufteffe & tant
d'exactitude , que tout divertit également
dans cette Fefte , & qu'il n'y
eut point de confufion . On peut dire
qu'elle fut fomptueufe fans fafte , &
abondante en toutes chofes, fans qu'il
y eut rien de fuperflu.
Pais que vous me demandez encor
des Lettres en Chanfons , & que vous
les trouvez divertiffantes , je croy que
pouray vous en envoyer le Mois
G 2
pro348
LE MERCURE
prochain. Je fuis ravy que celle de
Mr. Galant ne vous ait pas moins plû
qu'elle a fait a tout Paris . La Copie
dont je vous ay fait part , avoit paffé
parmy tant de mains , qu'elle n'eftoit
pas conforme à l'Original , & il y
avoit mefmes quelques Couplets
d'oubliez. Je fuis obligé de vous en
avertir pour la gloire de l'Autheur. le
ne vous dis rien des avantages que
Mr. le Chevalier de Chafteaurenaud
aremportez fur les Hollandois , ny de
ceux que nous avons eus en Catalogne.
l'efpere vous en entretenir le Mois
prochain , & vous en mander des particularitez
qui n'ont point encorefté
publiées. Je vous envoyeray en mefme
temps une des plus belles Pieces
d'Eloquence dont on ait oüy parler
depuis plufieurs années. Toute la
Cour en convient ; & toutes les Perfonnes
de bon gouft qui l'ont euë ,
font de ce fentiment.
A Paris ce 31. Iuillet 1677.
FIN.
On
GALAN T. 149
N donnera un Tome du Nouveau
Mercure Galant , le premier
jour de chaque Mois fans aucun
retardement.
G 3
ΤΑ
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Volume.
Sonnet de Monfieur de Fontenelle à une de ſes
Amies qui l'avoit prié de luy apprendre
l'Espagnol.
Eloge de Marqués petit Chien Arragonnois , dø
mefme Autheur.
Avanture de Monfieur le Vicomte de.
Combat donné devant la Fortereffe de Tabago ,
avec les Noms des Morts & des Bleſſez ,
& de tous ceux qui s'y fontfignalez.
Difcription detout ce qui a paru à Versailles aux
Proceffions folennelles qui s'y font faites ,
avec les Noms de toutes les Tapiffèries de la
Couronne , & des grands Peintres qui enont·
fait les Deffeins.
Autres VersfurJes Conqueftes.
De vife fur le mefme Sujet.
Vers de M. de Mimur fur les Conqueftes du Roy.
Epiftre en Vers de M. de Rambouillet à Monfieur
le Prince de Marfillac.
Air de M. de Molierejur des Paroles de M. de
Frontiniere , chantées devant le Roy par
Madem. Lacquier.
Sujet de deux Opera mis en Mufique par le mef
me .
Avanture des Thuilleries.
Rondeau de Madame Des-Houllieres à une de
Jes Amies.
Les Moutons , Idylle de la mefme
Re
TABLE.
Reception faite à Monfieur le Duc du Maine,
par M. d'Aubigny , Gouverneur de Cognae.
Receptionfaite au mefme Princepar Madame la
Comteffe de lonfac.
Tragedie qui luy eftoitpreparée à Bordeaux , où
les deux Fils de Monfieur de Seve fe font admirer.
Vers à lagloire du Roy & de Monfieur le Duc du
Maine.
Mariage de M. le Comte de Montoifon & de
Mademosfelle de Chevrieres.
Mariage de M. Delrieu , & de Mademoiselle
de Montmort.
Voyage deMademoiselle d'Orleans àEu, &fee
bontez pour Mademoiselle de Breval.
Le Roy fait M. d'Argouges Confeiller d'Eftat,
& donne la Charge de Premier Prefident de
Bretagne à M. de Pontchartrain .
M. l'Abbé Colbert éleu depuis pen Prieur de
Sorbonne , fait un beau Difcours à l'ouverture
des Sorboniques.
Versde M. de Corneille l'aifné fur les Conqueftes
du Roy.
Hiftoire dela Veuve de M. de la Foreft.
Le Roy donne l'Archevefché de Bourges au
Fils de M. de la Vrilliere : L'Eveſché d'Ufiez
à M. l'Abbé Poncet , celuy de Chaalonsfur
Sac à M. Felix , celuy du Bellay à M.
l'Abé du Laurens , celuy de Mande à M.
de Piancour , Abbé de la Croix , & celuy de
Lavaar à M. l'Abbé de la Berchere.
Mort de M. le Marquis de Pianeffe.
G4
ImTABLE
Impromptu pour M. le Duc , fait par Mademe
le Camus en prefence de ce Prince.
Vers de Madame le Camus , à Madame la Marefchale
de Clerambaut、
Mariage de M. le Marquis de Foix , &de Ma☀
demoiſelle d'Hendreſon , premiere File a’Honneur
de Madame.
Le Roy donne l'Abbaye de la Croix à M. l'Abbé
Pellot.
Zele de M. le Mareſchal de Grammont pour le
Jervice du Roy.
Eloge de Versailles& deTrianon par Monfieur le
Duc de S. Aignan .
Vers à Madame la Prefidente d'Ozembray , par
le mefme.
Ce qui s'eft paffe en Allemagne entre l'Armée ·
du Roy& cellede l'Empereur.
Le Roy donne le Regiment de la Fere au Fils de
M. le Marefchal de Crequy ; le Commandement
de Thionville à M. de Choify ; & la
Lieutenance de Roy de Montelimart , à M.
de Serignan.
Divertiffemens donnez au Public.
ModesNouvelles.
Defcription de la Fekte de Sceaux.
Fia de la Table.
MERCURE
GALAN T ,
CONTENANT LES
Nouvelles du mois de Juillet
1677. & plufieurs autres .
TOME V
Suivant la Copie imprimée
A PARIS ,
Chez GUILLAUME DE LUYNE ,
au Palais, dans la Salle des Merciers
, à laJuſtice , 1677 .
BIBLIOTECA
REGLA
MONAGENS12.
1
NOUVEAU
3
MERCURE
GALANT
TOME V.
E vous l'avouë , Madame
, j'ay de la joye que
les Lettres que vous me
permettez de vous adreffer
ayent un fi grand cours dans le
monde : & l'embarras oùje me trou
ve quelquefois pour choisir parmy ce
qu'on m'apporte de tous coftez , ce
que je croy de plus curieux , pour
vous , ne diminuë rien du plaifir que
je me fais de contenter le Public , en
luy faifant part de ce que je vous envoye.
Je commence par un Sonnet
qui n'eft pas dans l'exacte régularité ,
mais qui ne laiffe pas d'avoir fon agré
ment par fes expreffions naturelles.
Une aimable Fille dont la conſerva-
A 2
tion
4
LE MERCURE
tion eft un charme pour tous ceux qui
la connoiffent particulierement , avoit
prié un de fes Amis , façon d'Amant,
de luy apprendre l'Espagnol , parce
qu'elle avoit entendu dire que cette
Langue avoitje ne fçay quoy
de majeftueux
& de fier qui répondoit affez
à fon caracterc . On ne refufe rien à
ce qu'on aime.Il s'engagea volontiers
à ce qu'elle fouhaitoit de luy , & pour
Pen mieux affurer , il luy envoya ce
Sonnet dés le jour meſme.
SONNE T.
PArce que l'Espagnol eft une Languefiere ,
Iervous le dois apprendre ? Et bienfoit , com
mençons s
Mais ce queje demande à ma belle Ecoliere ,
C'eft de nefefervirjamais de mes Leçons.
Déjafifierement voftre ame indifferente
Oppofe àmon amour qu'il ne faut point aimer
Que mefme en Espagnol , y fuffiez- vous Seavante
,
Vous auriez de la peine à vous mieux exprimérè
Croyez- moyle François vaut bien qu'on lepréfere
Ala rudefierté d'une Langue Etrangere...
Dece qu'il adélibre emprantons lefecours.
Mais
GALAN T.
5
Mais que defon coflé l'Eſpagnol fe confole ;
Car ne pouvons - nous pas mefler dans nos
amours ,
Et liberté Françoife , &conftance Espagnole?
Ces quatorze Vers , fi vous në
voulez pas les appeller un Sonnet ,
font de M. de Fontenelle ; & comme
vous ne me tiendrez pas quite , fi
je ne vous envoyois rien davantage
de luy , en voicy d'autres qu'il fitil
ya quelque temps , & dont l'enjouëment
a paru fort agreable. C'eft un
Chien quien a fourny la matiere , &
elle ne femblera peut- eftre pas affez
relevée aux délicats ; mais pourquoy
dédaigneroit- on de faire des Vers
pour un Chien , puis qu'un de nos
plus renommez Aurheurs a fait autrefois
les louanges de la Fiévre Quarte?
Marqués eft un tres-joly petit Animal
. Il fut apporté dés fes premiers
mois d'Arragon en France , & il me
rite bien l'Eloge que vous allez voir .
A 3 ELO6
LE MERCURE
ELOGE DE MARQUE'S,
petit Chien Arragonnois.
S
Cavez- vous avec qui , Philis • ce petit
Chien ,
Peut avoir de la reffemblance ?
Cà , devinez , fongez-y bien ,
La chofe eft affez d'importance.
Ponrpercer le miftere , & vous yfairejour ,
ExaminezMarqués ,fon humeur , fafigure ;
Mais enfin cette Enigme eft - elle trop obfcure ?
Fous rendez- vous ? il reſſemble à l'Amour.
Al'Amour , direz - vous ! la comparaison cloche,
Sijamais on a veu comparaifon clocher.
Est- ce que
cher?
de l'Amour un Chienpeut appro-
Oyda, Philis, il aproche.
Mais en approcher ce n'eft rien ,
le diray davantage , &j'augmenteray bien
La furprise queje vous cauſo ;
Voftre Chien & l'Amoar , l'Amour & voftre
Chien ,
C'eftjusvert,vertjus,mème choſe.
Marqués fur vosgenoux a mille privautez ,
Entre vos bras ilfe loge à toute heure >
Et c'est là que l'Amour établit fa demeure,
Lors qu'il eft bien reçeu de vous autres Beautez.
On voit Marquésfe mettre aisément encolerc.
Et s'apaiferfort aisément ;
Connoiffez- vous l'Amour ? voilafon caractere,
Ilfe fache & s'appaiſe en un méme moment.
Afin
GALAN T. 7
1
Afin que voftre Chien ait la taille mieuxfaite,
Vous le traitez affez frugalement ,
Et le pauvre Marqués quifait toûjours diete ;
Subfifteje ne Jçay comment.
L'Amour ue peut chez vous trouver defubfiftance,
Vous ne luyfervez pas unfeul mets nouriffant
Et s'ilne vivoit d'efperance ,
le croy qu'ilmourroit ennaiſſant.
Avec ce petit Chien vousfolâtrez fans ceffe
En falatrant , cepetit Ghien vous mord ,
Onjoue avec l'Amour ; il badine d'aberd,
Mais en badinant il -vous bleſſe.
Loin de punir cepetit Animal ,
>
Ne rit on pas de fes morfures ,
Encor que de l'Amour onfente les bleffures,
Al'Amour qui lesfait on ne veut point de mal.
On veut qu'un Chienfoit tel que quand il vieno
de naitre,
Et depeurqu'il ne croiffe on y prend millefoins.
Il ne faut pas enprendre moins.
Pour empécher l'Amour de croître.
Vous carreflex Marqués parce qu'il eft petit ;
S'il devenoit tropgrand , il n'auroit rien d'ais
mable ;
Vn petit Amour divertit ;
S'ildénient trop grand,il accable.
Maisj'entens que Marquésſeplaint du mauvais
tour
Que luy fait ma Mufe indifcrete.
A 4
Ah!
& LE MERCURE
Ah! vous me ruinez , vous gatez tout, Poëte ,
Dit il , en mefaifant reſſembler à l'Amour.
L'Amour n'eft pas trop bien aupres dema Maifree
;
Si vous ne lefçavez, ellel'a toujoursfuy,
Et c'eft affezpour perdrefa tendreffe .
Que d'avoirpar malheur du raport avec luy.
En mon état de Chienj'ay l'ame affez contente,
lefuis heureuxpar cent bonnes raifons;
Tay bien affaire, moy, que vos comparaisons
Viennent troubler mafortunepreſente.
Et fipourreffembler anx Dieux
Ma Maiftreffe me difgracie ,
1
Avoftre avis , m'en trouveray -je mieux?
Non , non , c'est trop d'honneur , je vous en remercie.
Ah ! monpauvre Marqués , ce feroit grandpitié
,
Qapres avoir quitté pour elle Pere & Mere,
La Patrie auxgrands coeurs toujours aimable &
chere ,
Tu te viffes difgracié
Pour une caufefi legere.
Non, cela nefepeut , fay valoir tes appas ;
Cher Marqués , ta Maiftreffe aime que tu la flès-
-tes,
Careffe la , tiens-toyfans ceffe entrefes bras ,
En aboyant en luy donnant tespattes
Explique- toy le mieux que tu pourras.
Et loin qu'elle te foit cruelle ,
Parce qu'avec l'Amour on te voit du raport ,
Fay
GALAN T.
9
Fay que l'Amour trouve grace aupres d'elle ,
Puis qu'il te reffemble fifort .
Pensez de ces Vers tout ce qu'il
vous plaira ; vous eftes de méchante
humeur fi vous regrettez le temps
que vous aura pû coufter leur lecture,
& je ne me hazardérois pas volontiers
apres cela , à vous conter familierement
ce qui eft arrivé depuis peu à
M. le Vicomte de *** Je ne fçay
fi vous le connoiffez. Il eft naturellement
Galant , & il a peine à voir une
Femme aimable fans luy dire des douceurs
, mais il eft délicat fur l'engagement
, & pour le toucher il ne fuffit
pas toûjours d'eftre Belle. Il y a quelque
temps que parmy des Dames de
fa connoiffance qu'il rencontra aux
Thuilleries , il en vit nne dont la
beauté le furprit. Il demanda qui elle
eftoit , entra
en converfation
avec
elle , luy
dit d'obligeantes
folies
, &
luy
rendit
Vifite
le lendemain
. La
Dame
le reçeut
auffi
favorablement
qu'elle
l'avoit
écouté
aux Thuilleries
.
A 5-
Le
10 LE MERCURE
Le Vicomte fait figure dans le beau
monde , & elle n'euft pas efté fâchée
qu'on l'euft crû de fes Soûpirans . Il
eut quelque affiduité pour elle , & il
ne la vit pas longtemps fans connoiftre
qu'il eftoit aimé ; mais toute belle
qu'elle eft , elle n'eut point pour luy
ceje ne fçay quoy qui pique : Ses manieres
luy déplurent ; il luy trouva
une fuffifance inconfiderée , un eſprit
mal tourné , quoy qu'elle ne foit pas
fans efprit ; & comme il ceffa de luy
dire qu'il l'aimoit dés la quatriémeVifite
, il eut abfolument ceffé de la voir,
fans une jeune Parente qu'il rencontra
chez elle , & qui fut tout- à- fait ſelon
fon coeur. Elle n'eftoit pas fi belle
que la Dame , mais elle reparoit ce
defaut par des agrémens qui pour un
Homme de fon gouft eftoient bien
plus touchans que la Beauté. Elle ne
difoit rien qui ne fuft jufte & fpirituel,
c'eftoit une maniere aifée en toutes
chofes , point de contrainte , point
d'affectation Elle chantoit commeun
AnGALANT.
·
Ange , & toute fa Perſonne plût tellement
au Vicomte , que ce ne fut
que pour elle feule qu'il continua fes
affiduitez où il la voyoit . Comme elle
ne lepouvoit recevoir chez elle , il fe
mit affez bien dans ſon eſprit pour
fçavoir quand elle devoit rendre Vifite
à fa Parente , & fi elle n'y pouvoit
venir de trois jours , il paffoit auffi
trois jours fans y venir. Ce manque
d'empreffement n'accomodoit point
la Dame , qui s'eftoit laiffée prendre
tout de bon au merite du Vicomte.
Elle crut que le trop de fierté qu'elle
luy marquoit en eftoit la caufe , &
refolut de s'humanifer pour le mettre
avec elle dans une liaifon dont il ne
luy fuft pas permis de fe dédire . Elle
commença par de petites avances flateufes
qui jetterent le Vicomte dans
un nouvel embarras. Ce n'eft pas qu'il
foit infenfible aux faveurs des Belles,'
au cor raire il n'y a rien qu'il ne faffe
pour s'en rendre digne , mais il veut
aimer pour cela , & à moins que cet
A 6 affai12
LE MERCURE
affaifonnement ne s'y trouve , les
faveurs ne font rien pour luy . Ainfi
quand il avoit le malheur de ferencontrer
feul avec la Dame , il ne
manquoit jamais à luy parler de
Cambray , ou de S. Omer. Elle avoit
beau l'interrompre pour tourner le
difcours fur les affaires du coeur , il
revenoit toûjours à quelque attaque
de Demy - lune ; & fi la Dame ſe montroit
quelquefois un peu trop obligeante
pour luy , il recevoit cela avec
une modeftie qui la chagrinoit encor
plus que les Contes de Guerre qu'il
luy faifoit. Cependant la belle humeur
où il fe mettoit fi toft qu'il voyoit
entrer l'aimable Parente , caufa
un defordre auquel il n'y eut plus
moyen de remedier. La Dame ouvrit
les yeux , obferva le Vicomte, connut
une partie de ce qu'il avoit dans le
coeur , & entra unjour dans un fi furieux
tranfport de jaloufie ontre fa
Parente , apres qu'il les eut quittées ,
qu'elle luy defendit fa Maiſon. Le
ViGALANT.
13
Vicomte qui n'en eftoit point averty,
fut furpris de ne la point voir le lendemain
au rendez- vous qu'elle luy avoit
donné ; il y retourna inutilement ; ily
les deux jours fuivans , & ne fçachant
que s'imaginer de ce changement , il
chercha l'occafion de luy parler chez
une Dame où il fçeut qu'elle alloit
affez fouvent. Ce fut là que cette
aimable Perfonne luy apprit l'infulte
qu'on luy avoit faite pour luy. Il en
eut un chagrin inconcevable , & luy
ayant juré qu'il ne reverroit jamais
fa peu touchante Parente , il refvoit
chez luy aux moyens qu'il devoit tenir
pour la rupture , quand on luy en
apporta un Billet . La Dame s'eftoit
avifée de fe vouloir plaindre de fa froideur;
mais comme elle cherchoit toûjours
plus à luy plaire qu'à le fâcher,
elle crut que pour ne le pas effaroucher
par fes reproches , il falloit du
moins les rendre agreables par leur
maniere ; & s'imaginant que les Vers
autorifoient ceux qui aiment à s'ex-
A 7 pli14
LE MERCURE
pliquer plus librement que la Profe,
elle s'eftoit adreffée à un Homme qui
la voyoit quelquefois & qui en faifoit
d'affez paffables. Tout fut miſtere
pour luy; Elle luy dit feulement les
chofes dont on fe plaignoit , & il fallut
qu'il fift les Versfans fçavoir ny à qui
ils devoient eſtre envoyez , ny qui
eftoit la Dame qui avoit fujet de fe
plaindre. Les voicy tels
comte les reçeut.
que le Vi-
Vousm'avez dit que vous m'aimex ,
Etje vous l'ay d'abordoiy dire avecjoyes.
Mais que Doulez - vous quej'en croye ,
Si vous ne me le confirmez ?
La langue eft quelque chofe , & defon témoig
nage
Le charme eft doux à quil'attend ;
Mais croyez-vous que pour eftre content ,
Ilnefaille rien davantage?
Ce n'eftpastout de dire , ilfaut eftre empreffe
Aconvainere les Gens de ce qu'on leur proteſte ,
Et quandla langue a commencé ,
C'est au coeur àfaire le refte.
Ileft centpetitsfoins qu'un Efprit complaisant
Trouve àfaire valoir quand l'amour eft extréme
;
Et c'eftfouvent enfe taifant
Qu'on
GALANT. 15
•
Qu'on dit plus fortement qu'on aime.
Des regards enflamez , unfoûrireflateur .
Font aux Amans entendre des merveilles;
Etj'aime mieux ce quifedit au coeur ,
Que ce qu'on dit pour les oreilles .
Tout doit tendre à donner despreuves defafoys
Le refte , pures bagatelles.-
Lors que vous me voyez , le grand ragouft pour
may ,
Que vous me contiez des nouvelles !
Dites - moy millefois que charmé de me voir ,
Vous ne trouvez que moy d'aimablefur la terre;
A quoy
bon me parler de combats & deguerre ,
Quand j'ay de vous autre chose àfçavoir ?
Qu'on aitfait quelque exploit d'une importance.
extréme,
Vn autre peut me l'expliquer ;
Mais un autre que vous , dumoinsfans me choquer
,
Nepeut medire ,je vous aime.
C'est par vous que ces motsfontpour moy pleins
d'appas.
Cependant quefaut- il de vous queje foupçonne ?
Sije vous tens la main , vous ne la baifezpas,
Quoy que vous ne foyez obfervé deperfonne.
11femble que toujours timide , circonfpect ,
Vous eftant git Amant , vous n'ofiez le paroiftre,
Et que chez vous l'Amour , quipar toutfait le
Maistre,
Soit enchainé par le refpect.
Non
16: LE MERCURE
Non,non.vous n'aimezpoint , j'en ay la certitu
de,
Pay voulu meflater en vain jufqu'à ce jour ; ·
L'aveu queje reçeus d'abord de votre amour
Fut une douceur d'habitude!
C'eft fans vous laiſſer enflamer,
J
Que vostre coeurquand il vous plaiftfoûpire
Et vous nefçavezpas aimer ,
Vous fçavixfeulement le dire.
Ces Vers que le Vicomte auroit
trouvez jolis fur toute autre matiere ,
luy déplûrent fur celle - cy. Il eftoit
déja de méchante humeur. Il dit qu'il
envoyeroit la Réponſe ; & pour la
rendre de la mefme maniere qu'il
avoit reçeu le Billet , il alla emprunter
le fecours d'un de fes plus particuliers
Amis . Ce qu'il y eut de plaifant,
c'eft que c'eftoit celuy mefme qui
avoit déja fait les Vers de la Dame , &
qui ayant appris toute fon Hiftoire
par le Vicomte , fut ravy de trouver
une occafion fi propre à fe vanger
la fineffe qu'elle luy avoit faite. Le
Vicomte le pria de mefler quelque
chofe de malicieux dans cette Réponde
Le
GALAN T.
17
fe , & de la faire affez piquante pour
obliger la Dame à ne fouhaiterjamais
de le revoir. Il y confentit d'autant
plus volontiers , que la Dame luy
ayant caché qu'elle euſt intereſt à
l'affaire, il ne devoit pas craindre de
ſe brouiller avec elle , quand mefme
elle viendroit à découvrir qu'il euft
fait les Vers. Il les apporta une heure
apres au Vicomte , qui les envoya
dés lejour mefme. Ils eftoient un peu
cavaliers , comme vous l'allez voir
par leurlecture.
CE n'eft pasd'aujourd'huy qu'en Chevalier
courtois
Pen conteaux Belles d'importance;
Mais ilfait malfeur quelquefois
Mefaire une agreable avance
Sur la trop credule efperance ,
Quedefemblables paffe- droits
M'obligeront à la confiance.
Mon coeur à s'engager jamais ne fe réfout ,
Et desplus doux attraitsfuft la Bolle affortie
Qui croit tenter mon humble modeftie,
Qand ma complaifance eft à bout ,
l'aime mieux quitter lapartie ,
Que de rifquer àgagner tout.
Ap18
LE MERCURE
Apparemment la Dame fe le tint
pour dit , du moins elle dût connoiftre
par là que le Vicomte n'avoit aucune
eftime pour elle. Ils ne fe font
point veus depuis ce temps-là ; & je
tiens lesparticularitez de l'Hiftoire de
celuy qui a fait les Vers.
Quoy que la France foit le plus
ageable féjour que puiffent choisir
les Perfonnes de bon gouft , trouvez
bon , Madame , que je vous mene
au de là des Mers. Les Armes du Roy
y ont remporté une celebre Victoire
à douze cens lieuës d'icy , vous le
fçavez , & le Combat donné devant
Tabaco
, a tant fait de bruit qu'il
n'eft ignoré de perfonne . Mon deffein
n'eft pas de repeter ce que l'Extraordinaire
en a dit ; je ne veux que vous
bien marquer de quelle confequence
eft aux Ennemis la perte de leurs
Vaiffeaux. On a tâché à la déguiſer,
cependant la verité ne peuteftre longtemps
cachée , il n'eft point de nüages
qu'elle ne perce pour fe découvrir.
Si
GALAN T. 19
Si l'Admiral Binkes ne demeure pas
d'accord de tous nos avantages , ce
qu'ila écrit ne fuffit pas pour faire
croire que nous ne les ayons pas remportez
, & nous y devons moins adjoûter
de foy qu'à vingt Relations,
& qu'à des Lettres de Hollande meſme
qui ont efté envoyées à des Particuliers
, & qui conviennent toutes de
la mefme chofe . Mais pour donner
quelque ordre à ce difcours , parlons
des forces que les Ennemis avoient
avant qu'ils fuffent attaquez , examinons
la conduite de Monfieur le
Comte d'Eftrées , voyons ce qu'il a
fait avant le Combat , pourquoy il
l'a donné , & de quellle maniere ila
combatu , & faifons en fuite reflexion
fur le dommage que doit
caufer aux Ennemis la perte qu'ils
ont faite fous le Canon mefme de leur
Tortereffe.
Tous ceux qui ont marqué dans
leurs Relations que les Ennemis
avoient quatorze Vaiffeaux , en ont
don20
LE MERCURE
donné des preuves convainquantes .
Ils disent en quatre endroits qu'un
Négre & un Pilote qui furent pris
avant le Combat , en affurerent Mr.
le Comte d'Eftrées ; que ceux qui
débarquerent pour l'Attaque du Fort
eftant arrivez für une hauteur les découvrirent
dans la Rade au meſme
nombre, & que l'ordre de leur Bataille
en demy croiffant , donna lieu
aux Noftres d'en faire un compte exact
, lors qu'ils allerent les attaquer.
11 eft vray que le Vaiffeau de Rafmus
fameux Corfaire , & une Pinace
montée de trente huit pieces de Canon
, eftoient compris dans les quatorze
Vaiffeaux ; & c'est peut- eſtre
par cette raifon que les Holandois
foûtiennent qu'ils en avoient moins
que ne marquent nos Relations ; mais
le nom ne fait rien à la chofe , la Pinace
valoit bien un Vaiffeau , & ce
luy de Rafmus les fervoit quoy qu'il
ne fuft pas venu avec eux. Je ne parle
point d'un Vaiffeau Portugais qui
eftoit
GALAN T. 21
eftoit dans le Port , ne fçachant pas
s'il a combatu . Tous ces Vaiffeaux
eſtoient à portée de Moufquét de leur
Fort , dont les Canonsà fleur d'eau
defendoient l'entrée de la Rade. Il y
avoit aupres du Port un Banc qui
rendoit la paffe fi étroite , qu'il n'y
pouvoit entrer qu'un Vaiffeau de
front.
Voila l'eftat des forces des Ennemis
. Voyons les raifons que M. le
Comte d'Eftrées a euës de les attaquer
avec dix Vaiffeaux feulement , les
précautions qu'il a priſes pour réüffir,
& fon intrépidité pendant le Combat.
Ce Vice- Admiral eftant arrivé à
une lieuë de l'entrée de la Rade des
Ennemis , fit mettre à terre M. de
Souches , & M. le Febvre de Mericour
, accompagnez de quelques
Habitans de la Martinique , & leur
ordonna de tâcher à faire quelques
Prifonniers. Ils ne prirent qu'un Négre
, qui rapporta ce que j'ay déja
dit ,, que les Ennemis avoient quatorze
22 LE MERCURE
torze Vaiffeaux , parce qu'il leur en
eftoit arrivé cinq depuis quelques
jours. Ce Négre adjouta que le Fort
n'eftoit pas achevé , ce qui fit réſoudre
M. d'Eftrées à le faire attaquer
avant que les Ennemis euffent le
temps de fe reconnoiftre . Il fit débarquer
quelques Troupes avec M. le
Chevalier de Grand- Fontaine. Il alla
luy-mefme à terre où il refolut
d'occuper les Ennemis du cofté de la
Mer , tandis qu'on attaqueroit le
Fort , mais une grande Plüye eftant
furvenue , & ayant fait groffir une
petite Riviere arrefta les Troupes.Cependant
on apprit que le Fort achevé.
M. le Vice- Admiral qui eftoit prefque
en mefme temps fur mer & fur terre ,
& qui eftoit revenu pour faire la diverfion
queje vous viens de marquer,
débarqua encore une fois & fit conduire
du Canon & un Mortier qui ne
firent pas tout l'effet qu'il s'en eftoit
promis. M. le Comte d'Eftrées eftant
retourné une feconde fois dans
fon
GALANT. 23
fon Vaiffeau , envoya M. Heroüard
pour agir de concert avec M. le Chevalier
de Grand Fontaine
, & s'approcher
du Fort par Tranchée. Les
Ennemis ayant eu le temps de fe reconnoiftre
avant que d'eftre preffez ,
& ſe préparant à ſe bien defendre ,
M. le Vice-Admiral qui l'apprit fit
revenir auffi -toft M. Heroüard pour
raporter l'eftat des chofes dans un
Confeil de Guerre. Il dit ce qu'il avoit
appris , & adjouta qu'il faloit trop de
temps pour ſe rendre maiftre du Fort
dans les formes ; mais qu'on l'emporteroir
bien-toft fi l'on faifoit une diverfion
du cofté de la Mer ; & fur ce
qu'on héfitoit à fuivre fon confeil , il
fe leva & affura tellement qu'il réüffi .
roit , qu'on le crût . Il eut ordre de
faire deux bonnes Attaques
& une
fauffe, & de ne donner que deux heures
apres que le Combat de Mer feroit
commence. M. le Comte d'Eftrées
qui appuya cet Avis , ne le fit pas
fans en avoir beaucoup de raifons . Il
avoit
24.
LE MERCURE
avoit emporté la Cayenne de la mer
me maniere , il connoiffoit la valeur
de fes Troupes & la bonté de fes Vaiffeaux
, & il vit de plus des neceffitez
abfoluës d'en ufer ainfi. La longueur
d'un Siege dans les formes luy auroit
fait rifquer fes Vaiffeaux , la Rade de
Tabaco eftoit mauvaiſe , & il y avoit
déja perdu plufieurs cables . Il réüffit
du cofté de la Mer comme vous avez
appris ; & fi l'on avoit fait du coſté de
la terre ce qu'il avoit ordonné , la
victoire auroit efté entiere , puis que
les Ennemis ont perdu tous leurs
Vaiffeaux , encor qu'ils fuffent favorifez
du Canon de leur Fort.
Si la vigilance de M. le Vice- Admiral
a paru en defcendant deux fois à
terre, il n'en a pas moins fait paroiftre
fur Mer , où fon intrépidite s'eft
fait remarquer. On l'a veu apres avoir
effuyé le feu de tous les Vaiffeaux Ere
nemis & des Bateries du Fort , aborder
le Contre- Admiral de Hollande ,
s'en rendre maiftre , & attaquer un
autre
GALAN T. 25
autreVaiffeau ave : le mefme fuccés
On l'a veu bleffé dans un Canot , expofé
au feu des Ennemis , faire gouverner
vers leurs Vaiffeaux , pour
examiner l'eftat où ils eftoient . Ona
veu ce Canot s'enfoncer apres avoir
efté percé d'un coup de Canon. Oña
veu ce Vice- Admiral dans la Mer ; &
apres en eftre forty tout trempé &
bleffé en deux endroits , on l'a veu
appeller une Chaloupe & ſe mettre
dedans pour aller encor ſe mefler parmy
les Ennemis , & donner les or
dres en s'expofant de nouveau aux
mefmes dangers qu'il venoit d'éviter.
Si l'attaque de terre n'a pas eſté fi
heureufe que celle de Mer , la trop
bouillante ardeur de ceux qui devoient
infulter le Fort , & qui l'attaquerent
pluftoft qu'on ne leur avoit
ordonné , en a efté cauſe. La mort de
M.de Bayancour y a auffi beaucoup
contribué. Les Milices qu'il commandoit
, & qui portoient les Echel-
Tome V. B les
26 LE MERCURE
les fe voyant fans Chef , ne voulurent
plus avancer. Cependant tout eftoit
bien concerté , l'on eftoit au haut du
Parapet , & fans tous ces malheurs que
Mr. le Comte d'Eftrées ne pouvoit
prévoir , l'entreprife de terre auroit:
eu le fuccés qu'on en attendoit , &
auroit fait réüffir celle de Mer , non
pas plus qu'elle a fait , mais avec bien
moins de perte. Les Hollandois croyent
avoir beaucoup gagné , parce
qu'ils n'ont pas perdu leur Fort , &
que noftre Victoire n'a efté entiere
que du cofté de la Mer ; cependant,
elle eft fi grande qu'elle peut affez
nous récompenfer de quelques heures:
que nous avons perduës devant le
Fort ; & fi l'on peut dire qu'on réüffit
toûjours beaucoup lors qu'on a de
grands deffeins , & qu'on vient à bout
de plus de la moitié , nous pouvons
affurer que nons avons eu des avanta
ges confiderables , & que la moindre
perte des Hollandois eft celle de tous
leurs Vaiffeaux . Leur Contre- Admiral
GALAN T. 27 "
miral eftoit monté de foixante & fix
pieces de Canon; le Lieutenant étonné
d'y voir le feu , dit auffistoft qu'il
y avoit dix- huit milliers de poudre
dans ce Vaiffeau, & une grande quantité
de richeffes. On fit tout ce que
l'on pût pour en arrefter l'embrafement
, mais il fut impoffible. Parmy
les Vaiffeaux qui ont efté brûlez ,
il y en avoit cinq nouvellement arrivez
de Hollande chargez de vivres
pour unan , tant pour l'Escadre , que
pour les Colonies , ils avoient apporté
fix cens Hommes & amené plufieurs
Familles , & beaucoup de Marchandifes
& d'argent pour établir des Magafins.
Ils ont perdu outre cela plufieurs
Négres avec leurs Femmes &
leurs Enfans qu'ils avoient embarquez
pour tranfporter cette Colonie
ailleurs. Ainfi en brûlant leurs Vaiffeaux
, nous pouvons dire que nous
avons entierement ruiné le commencement
de leurs Habitations , & mis
les noftres en feureté ; il leur faut des
B 2 mil.
28 LE MERCURE
millions pour fe rétablir , & pour armer
une nouvelle Flote. Plufieurs
Lettres de Hollande affurent la mefme
chofe , & les Particuliers qui fentent
leur mal , loin de le déguiſer , ne
peuvent s'empefcher de s'en plaindre.
Les Victoires qui s'obtiennent facilement
ne font pas les plus eftimées.
La valeur & la bravoure des Vainqueurs
ne paroiffent que par la forte
refiftance de leurs Ennemis , & c'eft
par cette raifon que le Combat Naval
donné devant Tabaco feroit moins
glorieux aux François s'ils yyaavvoyent
perdu moins de monde. Jamais Action
n'a efté fi vigoureufe . On tira
pendant le Combat pres de trente mille
coups de Canon de part & d'autre à
portée de Piftolet . Il n'eft refté aux
Ennemis qu'un feul Capitaine de
Vaiffeau capable de rendre fervice ,
tous les autres ont efté bleffer , tuez ou
brûlez, & leur mort n'a couflé qu'un
peu de fang à nos Braves pour les fairetriompher
avec plus d'éclat. Voicy
les
GALAN t. 29
les Noms de ceux qui ont eſté tuez &
bleffez en fe fignalant , tant au Combat
de Mer qu'à l'attaque de la Fortereffe.
Sul Capitaines morts.
Mr. Gabaret. Les Ennemis l'ont
veu combattre jufqu'à fon dernier
moment , & il n'a quitté le combat
qu'avec la vie , quoy qu'il euft pu s'en
retirer , eftant blefté de trois coups.
Heftoit Parent du grand Gabaret qui
commande à Meffine , & il s'eft montré
digne de ce Nom par toutes fes
actions,
Mr. de Léfine , de la Borde &
Heroüart de la Piogerie.
Capitaines bleffex.
Mr. le Chevalier de Grand Fontaine.
C'eſt un tresbrave Officier qui
a vieilly dans les Troupes , & qui s'eft
trouvé en beaucoup d'occafions périlleufes
où il s'eft toûjours fignalé .
Mr. le Marquis de Villiers- d'O.
Mr. le Comte de Blenac.
B 3
M.
༣༠
LE MERCURE
Mrs. le Febvre , de Méricour , de
Montorier , & de Maſcarany .
Lieutenans morts .
Mr. le Chevalier d'Erre.
Mr. de la Meliniere. Il a donné
des preuves de fon courage jufques à
la mort. Mrs. Tivas , & de Bellecheau.
Lieutenans bleffez.
Mr. le Chevalier d'Hervault. Mrs.
de Champigny , de Martignac &
.de Cour- celles . Ce dernier a efté bleffé
en ſe ſignalant à l'attaque du Fort.
Enfeignes morts.
Mr. le Chevalier Merault. Mrs.
de Villiers , de S. Privas , & de Sciche
, aîné & cadet .
Enfeignes bleffez.
Mr. le Chevalier d'Augers . Il a
donné de grandes marques de valeur.
Mr. le Chevalier de Blenac. Mr. de
ła Rocque. Ileftoit Major des Troupes
de la Defcente. Il fauta le premier
par deffus les deux paliffades , & alla
jufques au Parapet de la Ville , où il
B 3
ne
GALAN t .
ne monta point faute d'échelle. M
de Vefençay , Coignard , Herman ,
Comar de la Malmaiſon , & du Me
nil Heroüard.
Autres Officiers tuez.
Mr. de Bayancour , Lieutenant
de Roy de S. Chriftophe Mr. de
Richebourg , Lieutenant d'une Barque
longue. Mr. de Lifle Commiffaire
de l'Artillerie. Mr. de Paris, Capitaine
des Matelots de Monfieur le
Comte d'Estrées. Mrs. de la Brachetiere
, & Stavay , Gardes de Marine.
Autres Officiers bleſſeż.
Mr. Defvaux Capitaine d'une
Barque longue. Mr. Gifors Ecrivain
du Roy. Mr. Pinette Secretaire de
Monfieur le Comte d'Estrées , Fils
de Mr. Pinette affez connu par fa
capacité dans les Affaires du Clergé.
Mr. de la Motte , Mr. de Chatelard,
M. de Vilair.
?
Volontaires tuez.
Mr. de Sainte-Marthe Fils du
Gouverneur de la Martinique. Mrs.
B 4 Coradon & le Gras. Il
32
LE
MERCURE
Il y a eu d'autres Volontaires &
Gardes de Marine , qui fe font fignalez.
Les uns ont efté tuez , les autres
bleffez , & la plûpart ont fervy à terre
en qualité de Lieutenans d'Infanterie.
M. Gaffan , Kermovan , de Vainetre
, Julien , Rehaut , Brignol , &
Kercon , font de ce nombre.
Rien ne peut égaler l'intrépidité
de M. Berthier , qui fe jetta à le Mer ,
& enleva un Canot fous l'Eperon
d'un Vaiffeau enemy. Ceux qui fe
mirent dedans avec M. le Comte
d'Eftrées furent M. le Chevalier .
d'Erbouville Major. M. le Chevalier
d'Hervault qui a apporté au Roy
la nouvelle de la défaite des Vaiffeaux
ennemis , & M. le Chevalier Parifoit
Volontaire. Ce dernier à accompagné
M. le Vice- Admiral dans tous
les périls où il s'eſt trouvé ; il a fait
admirer fon courage , & a fait dire de
luy avec beaucoup de juftice , que
de pareils Volontaires valoient bien
les plus braves Officiers , & ceux qui
font
GALAN T. 33
font les plus confommez dans le Meftier
de la Guerre.
| Je croyois ne vous devoir plus
rien dire touchant l'Affaire de Tabaco
; mais je fuis obligé de rendre
juftice à M. Binkes , & de publier fa
fincerité. Je viens de lire la Lettre
qu'il a écrite aux Etats apres le Combat
Naval , & j'ay efté furpris de la
trouver ſemblable à celle que nous avons
veuë de M , le Comte d'Eftrées
fur le mefme fujet . Les Holandois ont
youļu nous perfuader que M. Binkes
ne demeuroit pas d'accord de nos
avantages ; ils ont eu leurs raifons
pour en ufer de la forte ; & comme les
pertes qui fe font dans des Païs de
commerce font beaucoup plus fenfibles
aux Particuliers , que celles où
P'Etat eft intereffé , il ne faut pas s'étonner
fi on les déguife avec tant de
foin : on y réüffit d'abord ; & la verité
qui vient de fi loin, demeure toûjours
quelque temps cachée.
Songeons au retour , Madame.
Quoy
B 5
k
17
34
LE MERCURE
Quoy que le trajet foit long , vous
n'en devez point craindre la fatigue ;"
& fi vous eſtes bleffée de l'Image de
la Mer , vous n'aurez pour la diffiper
par quelque agreable Objet, qu'à faire
un tour à Verfailles . On y a celebré
cette année avec une extraordinaire
magnificence les deux jours , defti
nez par tout où regne la veritable Religion
, aux Proceffions les plus fo
lemnelles. C'eft un effet de la pieté
du Roy , qui ne fe fait pas moins de
gloire de foûtenir dignement le Titre
qu'il a de Fils aifné de l'égliſe , que
le nom de LoVIS LE GRAND
que tant de Victoires furprenantes
uy ont acquis depuis une fi longue
fuite d'années. M. Bontemps Gou
verneur de Verfailles , dont chacun
connoit le zele pour le fervice de Sa
Majefté , reçeut l'ordre pour tout ce
qui regardoit la pompe de ces deux
grandes Journées , & il le donna en
fuite pour l'execution à M. Berrin
Défignateur du Cabinet du Roy. Le
Ge
GALANT.
35
Genie de ce dernier vous eft connu , &
vous fçavez , Madame , qu'il feroit
difficile d'en trouver un plus inventif.
Je ne vous feray point le détail de tout
ce qui ornoit le plus fuperbe & le plus
riche Repofoir qu'on ait jamais veu .
Tout le monde eft informé de la
grande quantité de Pieces rares , curieufes
, & fans prix , que le Roy
avoit avant la guerre ; le nombre en
eft encor augmenté depuis c tempslà
, & il n'y a peut - cftre rien qui marque
plus la grandeur de la France & la
merveilleufe conduite de fon Prince ,
rien qui foit plus à la gloire de ceux
qui ont fous luy les premiers emplois
de l'Etat , que de voir un fi grand amas
de richeffes non feulement con
fervé , mais accrû malgré les exceffives
dépenfes où l'on eſt tous lesjours
engagé pour la fubfiftance de nos Armées.
Parmy tant de raretez , on admira
fu tout une Couronne de Pierreries
de deux pieds de diametre , qui
ne pût eftre regardée qu'avec un
B 6 éton
36
LE MERCURE
étonnement inconcevable .
Toutes les Courts dans lesquelles
paffa la Proceffion , furent ornées
d'une partie des belles Tapifferies du
Roy. M. du Mets Sor-Intendant de
tous les Meubles , ordonna à M.
Coquino , qui garde ceux de la Couronne
, de les faire tranſporter à Verfailles.
Voicy celles qui y furent tenduës.
Les Actes des Apoftres de Raphaël.
La Pfyché de Raphaël.
Les Crotefques de Raphaël.
Le Grand Scipion de Jules Romain
.
Le Fructus Belli, qui eftoit au Roy
d'Eſpagne.
Le Grand Conftantin de Rubens ,
& les douze Mois de l'Année qui
eftoient autrefois à Monfieur de
Guife.
Toutes ces Tentures font rehauffées
d'or. Elles eftoient accompagnées
de la Chaffe d'Olbeins fameux Peintre
Allemand. Les
GALAN T.
37
Les Tapifferies modernes qui pafurent
le mefme jour , & qui ont efté
faites fur les Deffeins de M. le Brun ,
& fabriquées aux Gobelins , repreſentant
toutes enfemble l'Hiftoire du
Roy ,furent.
Le Sacre de Sa Majeſté.
La Conférence,ou l'Entreveuë du
Roy avec le Roy d'Espagne.
Le Mariage du Roy.
L'Audiance que Sa Majesté donna
à Fontaine-bleau à Monfieur le
Cardinal Legat.
L'Alliance faite avec les Suiffes.
Toutes les Conqueftes du Roy en
diférentes Pieces , dans lefquelles Sa
Majefté eft repreſentée au naturel ,
avec tous ceux qui fe font trouvez
dans toutes les Cerémonies , Sieges
& Combats , qu'on admire dans ces
Tentures . Elles font toutes rehauffées
'or auffi -bien que celles qui fuivent.
Les Batailles d'Alexandre. : "
Les Veues des Maiſons Royales.
Les Mufes. De
Les Saifons.
B
7
Et
38 LE MERCURE
Et les cinq Sens de Nature.
Ces dernieres ont encor efté faites
fur les Deffens de M. le Brun Premier
Peintre du Roy , & elles font travaillées
avec tant d'art & de délicateſſe ,
que la Peinture n'a rien de plus vif.
Les magnificences qui parurent
huit jours apres , ne furent pas moins
confidérables. Jamais on n'a rien veu
de fi agreable , ny de mieux entendu.
Tout le Chafteau fe trouva fuperbement
décoré , toutes les Feneftres
eſtoient ornées de riches Tapis , &
tous les Balcons reveftus de Tapis de
Perfe à fonds d'or , & remplis de
Caiffes d'Oranger . Il y en avoit auffi
de pofées à plomb fur les Colomnes ,
environnées de Feftons de Fleurs ,
& entre chaque Colomne on voyoit
d'autres Caiffes d'Oranger, Les mefmes
ornemens regnoient autour de la
Court , & le tout enſemble produi
foit un effet fi merveilleux , que la
veuë en eftoit charmée.
Dans le mefme temps que le Roy
a.
GALAN T. 39
a fait éclater fa pieté par toutes ces
magnificences , Monfieur a donné
des marques publiques de la fienne,
en venant gagner icy fon Jubilé qu'il
n'avoit pû gagner à l'Armée . Il a fait
fes Stations avec un zele qui a édifié
tout le monde .
Mais revenons à la Bataille de Caffel,
il faut que je vous faffe part de ces
Vers qu'a faits Mr. Martinet Ayde
des Cerémonies , fur les Victoires de
Son Alteffe Royale.
A MONSIEUR ,
Sur Les Conqueftes.
AS-S-EL efloit connu par cesgrandesjournées
.
Qui couvrirent d'honneur deux Teftes couronnees.
Sous le Nom de PHILIPPE également heureux
Sil'on vit triompher ces Princes genereux ,..
Superbe de leur Nom , & jaloux de leur Gloire ,
Comme eux d'un pas hardy tu cours à la Victoire;
Mais ta rare conduite a dequoy nous charmer,
Tucherches l'Ennemyfavs quitter Saint Omer.
Sans
49
LE MERCURE
Sans détacherles tiens dupied de la muraille ,
Tupréviens le Secours , tugagnes la Bataille ,
Et tout couvert de fang, reviens d'unpas vainqueur
Donner aux Affiegeans de laforce & du coeur.
Se voyant hors d'eftat de defendre la Place,
Déjales Affiegex ont recours à ta grace :
D'une Amefi Royale on doit tout efperer.
Et ta clemence eft feure à qui veut l'implorer.
Decesfameux Héros tu ranimes la cendre ,
On croiten te voyant voir un autre Alexandre :
Ta Valeur admirable , & tes Faits inouis
Font reconnoiftre en toy lepurfang de Loüis.
Viens bannir de nos coeurs la crainte& les alarmes,
AuVainqueur des Vainqueurs viens confacrer
tes armes ,
Des Drapeaux ennemis viens charger fes Autels
,
Payer àfesgrandeurs des Tributs immortels ,
Et par un humble aveu defa haute puiſſance ,
Signaler & ton zele & ta reconnoiffance.
Sans elleun coup fasal euft rompu les accords
Qui tiennent attachez & ton ame & ton corps;
Laiffe pour quelquesjours reſpirer ton Armée,
Et tandis que par tout laprompte Renommée
Irafemer le bruit de tes travaux guerriers ,
Viens refpirer toy- mefme à l'ombre des Lauriers.
J'adjoûte à ces Vers une Devife
quia efté faite pour Monfieur, & que
beauGALANT.
41
beaucoup de Gens d'efprit ont eftimée.
Elle a pour corps une Lune qui
entre dans les Signes du Soleil, & voicy
les Paroles qui luy fervent d'ame.
Sequitur veftigia Fratris . Pardonnez-
moy ces trois mots Latins , Madame
. Quand ils feroient d'une Langue
entierement inconnue pour
vous , vous n'auriez befoin pour les
entendre , que du dernier de ces fix
Versqui font au deffous de la Devife.
Tant de Monfires divers nesçauroient arrefter
Ce bel Aftredans fa carriere :
Maisplein deforce &de lumiere ,
Nous voyons quefans s'écarter ,
Dés qu'ilparoiftfurl'Hemisphere
Ilfuitfidellement les traces defon Frere.
970
Je croy qu'il feroit difficile de donner
à Monfieur une plus forte loüan,
ge . En effet , fuivre les traces du
Grand Louis , c'eft aller plus loin
que les plus fameux Conquerans
n'ont jamais efté. Nos beaux Efprits
s'exercent encor tous les jours fur une
fi vafte matiere. Je ne vous envoye
point
42 LE MERCURE
point ce qui a efté imprimé , & qui
pourroit n'eftre point nouveau pour
vous. Je m'arrefte feulement à ce qui
ne peut avoir efté veu que de fort peu
de Perfonnes , & c'est par là que je
Vous fais part de ces Vers , où vous
trouverez plus de naturel , que de
cette élevation pompeufe qui a quelquefois
plus de grands mots que de
bon fens. Ils font de M. de Mimur,
dont le Pere eft Confeiller au Parlement
de Dijon . Cejeune Gentilhomme
fut donné pour Page de la Chambre
à Monfeigneur le Dauphin , dans
le temps que Monfieur de Montaufier
fut fait Gouverneur de ce Prince.
Quoy que M. de Mimur n'euſt pas
encor dix ans , il paffoit déja pour
un prodige. Il fçavoit parfaitement
P'Hiftoire & la Chronologie ; les
Sciences les plus relevées luy eftoient
familieres , & il en donna déslors
d'affez glorieufes marques , en confondant
plufieurs Perfonnes qui en
prefence d'un grand Prince , s'attacheGALAN
43
" T.
cherent à luy faire des Queſtions.
Son merite augmente tous les jours,
auffi - bien que fa modeftie , qui l'auroit
toûjours empefché de laiffer courir
ces Vers , fifes Amis n'avoient eu
affez de memoire pour en tirer une
Copie malgré luy.
VERS IRREGULIERS
POUR LE RO Y.
Uel defirpreffant m'inquiete ,
QUel
Et quel jeune transport d'une ardeur indifcrete
,
Eleve mon efpritjufqu'auplus grand des Rois ?
Quoy ! temeraire avec ce peu de voix ,
Quiferviroit àpeine à parler de nos Bois ,
Ou du travail que fait l'Abeille au Mont Himette
,
Oferois je chanter comme en moins de deux mois
Louis afçeu ranger trous Villesfousfes Loix ?
Oferois-je conter lafanglante Défaite
Qui met le Flamand aux abois ,
Et tantefuprenans Exploits ,
Où n'auroit pasfuffy le plus fameux Roëte ,
Que dans fon heureux Siecle Augufte eut autrefois?
Not
44
LE MERCURE
le
Non , à quelque deſſein que mon zele m'engage ,
Ie connois mongénie , & ne me flate pas
n'entreprendraypoint de tracer une image
Quile peigne auffifier qu'on le voit aux Combats
Attacher la Victoire incortaine & volage ,
Et larendre conflaute à marcherfurfespas..
· C'eſt cependant parſes derniersprogrés,
Que la Frontiere deformais
Varra le Laboureur dansfafertile terre
S'enrichir tous les ans des trefors de Cerés ,
Et fans eftre allarmé des malheurs de la Guerre .
louir enfeureté des douceurs de la Paix.
Venez montrer cefront où brille la Victoire ,
Ramenez nos béauxjours , ramènéz nos plaifirs,
Revenez, & faites- nous croire
Que vous preferez nos defirs
Aux interefts de voſtregloire.`
Hé! quoy tant de travaux avant qu'à nos Vergers
Le Printemps ait rendu leur verdure ordinaire,
Nepeuvent done vous fatisfaire ?
Toujours nouveaux deſſeins , toûjours nouveaux
dangers.
Grand Roy , ménagez mieux une tefte fi chere,
Le Belge n'a que tropfenty woftre colere :-
Prenez à l'avenir un peu plus de repos ,
Et laiffez deformais des Conqueftes àfaire ,
Al' Ardeur queje vois dans unjethe Héros
Qui cherche àfe montrer digne Fils d'un tel Perc.
On ne peut douter que Sa Majesté
n'ait
GALANT. 45
n'ait exposé ſa Perſonne à bien des périls
, puis qu'il ne s'eft rien fait où l'on
n'ait marqué les alarmes de la France
pour cet Augufte Monarque .Voyezle
encor , Madame , dans cette Lettre
de M. de Rambouillet à Monfieur le
Prince de Marfillac Grand- Maiſtre
de la Garderobe , Monfieur de Bre
teüil l'a leuë au Roy, à qui elle n'a pas
déplû , &je croirois vous dérober un
plaifir , fije negligeois à vous l'envoyer.
A MONSIEUR ..
LE PRINCE DE
MARSILLA C.
A
EPISTRE.
V lieu de jeuner le Caresme ,
D'eftre avec un vifage bleme,
Afaire vos Devotions ,
Et vacquer à vos Stations ,
Tout ce temps vous avez fait rage .
Parmylefang& le carnage ,
Vous n'avez , malgré les hazards ,
Sen46.
LE MERCURE
Songé qu'àforcer des Ramparts s
Vousavez pris trois grandes Villes ,
Des Flamans les plusfeurs aziles ;
Mefme vous avezfait périr
Ceux qui venoientlesfecourir ,
Puny leur audace infolente ,
Dans uneBataillefanglante ,
Ce que les plus grands Conquerans
A peine euffentfait en quatre ans.
Louis , l'ame de ces merveilles
Qui n'eurentjamais depareilles,
Trouve maintenant à propos
Que les corps prennent du repos ,
Il a bien voulu leur permettre
Quelquefejourpourſe remettre.
Luy cependant fait mille tours ,
L'ame veille , elle agit toûjours ,
Et repaffe fur toute chofe ,
Pendant que le corpsferepofe.
Mais on dit que dans peude temps
Vous allez vous remettre aux champs ;
Où Diable allez- vous donc encore ?
Eft- ce au Nort, eft - ce vers l'Aurore ?
Voulez- vous vous mettrefur Peau,
Et paffer la Mer fans Vaiffeau?
Les Dauphins de la Mer Baltique ,
Les Baleines du Pole Arctique ,
( Mafoy vous n'aurez qu'à vouloir ▶
Viendront vos ordres recevoir
Etfur le Zelandois rivage ,
Vous mettront , Canon & Bagage,
Ce
GALAN T. 47
Ce n'est pas figrand' chofe enfin ,
Vous avez bienpaffe le Rhin ,
Cette Barrierefi terrible ,
Dont le paffage eftfi pénible ,
Que Rome maiftreffe de tout ,
Apeine en vint jadis à bout .
Ayant Louis à votre tefte ,
Vous n'aurez rien qui vous arreſte ,
Ace Héros tout réïfit ,
Tout luyfuccede , tout luy rit.
C'eft par là que ceux dont les veuës
Nefont affez étenduës ,
Exaltent autant fon bonheur
Quefaprudence&fa valeur ,
Mais ce qu'ils difent , bagatelles.
Lorsque les Miniftres fidelles ,,,
Dont avecfoin on afait choix ,
Sont au deffus de leurs Emplois ;
Qu'avecquejuftice on difpenfe ,
Et lapeine& la récompenfe ,
Qu'on fait toutes chofes prévoir ,
Atous les accidens pourvoir ,
Et quejamais on ne viole
Le Donfacré defa parole,
Avec ces talens merveilleux ,
Ileft bien aifé d'eftre heureux,
Cependant pour trop entreprendre ,
Vouspourriez plus perdre que prendre :
Il eft vray qu'ilfaut que chacun
Contribue au bonheur commun.
On doitfacrifierfa vie
Ala gloiredefa Patrie.
Ainfi,
48
LE
MERCURE
Ainfi , Seigueur , malgré les coups
Que le Rhin vit tomberfur Vous ,
Tous les jours une ardeur nouvelle
Vousfait expofer deplus belle.
Mais il eft bon de regarder ,
Qu'il nefautpas tout hazarder ,
Et que les Teftes couronnées
Doivent au moins eftre épargnées.
Commentfouffrez- vous que le Roy.
( le n'ypense pointſans effroy )
Soit à touteheure aux mousquetades ,
Toujoure en bute aux canonades ?
Vous , Seigneur , qui matin &foir
Avez le bonheur de le voir ,
Vousfçavez , & devez luy dire,
( Quoy que des Dieuxfon fang il tire ,
Qu'ilfoit leplusgrand desHéres,)
Qu'il eftpourtanc de chair & d'os ,
Et qu'il a befoin d'une armure
La mieux trempée &laplus dure.
Si PHILIPPE n'euft point mis ,
Il n'euft pasfurfes ennemis
Dans cetteBataille fameufe
Remporté la Victoire heureufe ,
Et nous verrions dans la douleur ,
Madame quirit de bon coeur.
L'armurepourtant la meilleure ,
N'empefche pas qu'on n'y demeure.
Ce Canon eft encor plus fort ,
Turenne en a fenty l'effort .
Et Louisfait mieux queperfonne,
Que tout cede où le Boulet donne.
Ainfi
GALAN T. 49
Ainfi vousdevez tout ofer
Pour l'empefcher de s'expofer.
Qui doit toujours eftre le Maistre .
En cepoint ne doitjamais l'eftre.
Le plusfeur eft de revenir 9
Rien n'a droit de vous retenir
Lors que des Beautez defolées ,
D'ennuis loin de vous accablées ,
Ne lesfiniront que lejour
Qu'elles vous verront de retour.
Cet Article feroit mal finy, fije n'y
joignois ces Vers qui ont efté chantez
devant le Roy avec une entiere fatisfaction
de tous ceux qui ont eu le
plaifir de les entendre.
Grand Roy , fameux Héros à qui tout eft foûmis
,
Tremblerons - tous toûjours commne vos Ennemis ?
Nepourons nousjamais apprendrefans alarmes,
L'étonnantfuccés de vos armes ?
Laiffezporter la guerre en cent Climats divers ,
Sans vous expoferdavantage ;
Mais vous ferez plutoft Maistre de PVnivers:
Que de voftre Courage,
Ces Paroles font de M. de Frontiniere.
Il eft fi connu de toutes les
Perfonnes de qualité qui ont le goût
des bonnes choles , qu'on ne sçauroit
Tome V. C mieux
50.
LE MERCURE
mieux loüer ce qu'il fait , qu'en difant
qu'il en eſt l'Autheur . C'eſt luy qui
a fait l'Opéra de Narciffe , dont vous
avez oüy dire tant de bien. M. de
Lullyy travaille avec beaucoup d'application
; & comme on ne peut
douter que
que fa Mufique ne réponde à
la douceur & à la beauté des Vers , on
a fujet d'en attendre quelque chofe de
merveilleux . La plus grande partie
des belles Paroles qui ont efté mifes en
Chant par M. Lambert depuis plufieurs
années , font de ce mefme M.
de Frontiniere. L'Air de celles
que
je vous envoye , a efté fait par M.
Moliere. Cft un admirable Génie.
Vous voyez bien queje vous parle de
celuy qu'on appelle icy communément
le petit Moliere. En verité ,
Madame , j'ay peine à vous pardonner
voftre attachement pour la Province
, puis qu'il vous a privée du
plaifir que vous auriez reçeu de deux
Opéra de fa compofition qui ont efté
chantez depuis deux ou trois ans dans
une
GALAN T.
5I
1
une Maiſon particuliere , & dans la
fienne. Le concours y a efté grand ,
& ils ont fait tant de bruit , que le
Roy les a voulu entendre à Saint Germain.
Ilsy ont efté reprefentez plus
d'une fois , & Sa Majesté les a toû
jours écoutez avec une attention qui
marquoit mieux que toute autre
chofe la fatisfaction qu'Elle en recevoit.
Auffi faut- il avouer que le petit
Moliere donne des agrémens bien
particuliers à tour ce qu'il fait. Ilexprime
admirablement les paffions ,
& il trouve des tons qui fuffiroient
feuls à faire connoiftre ce que les Acteurs
repreſentent . C'est ce qu'on
eftimoit en luy dans le temps qu'il travailloit
aux Balets du Roy. ( ce qu'il®
a fait longtemps feul , & depuis avec
M. de Lully , jufqu'à ce que ce der-
⚫nier ait efté Surintendant de la Mufique.
) Il toûjours pris foin de
mefler ce que la Mulique Françoife
a de plus doux , avec le profond de la
Science des Italiens ; & ce quia efté
C 2
un
52
LE MERCURE
un fort grand avantage pour luy , il
n'a prefque jamais travaillé que fur de
belles Paroles. Celles de ces deux der.
niers Opéra qui ont eu pour ſujet
les Amours de Cephale & de l'Aurore
, & les Avantures d'Andromede
, font de M. l'Abbé Tallemant
le jeune. Il me feroit inutile de vous
parler de fon merite & de fon efprit
, l'un & l'autre vous eft connu .
Je vous diray feulement que fi vous
aviez entendu les Vers de ces deux
Ouvrages de Theatre , vous connoiftriez
qu'ils répondent parfaitement
aux belles chofes que vous avez déja
veuës de luy. On y a remarqué un
art merveilleux ; & ce qui a fort contribué
à les rendre auffi agreables
qu'ils font , c'eft qu'il a trouvé moyen
d'en retrancher les Perfonnages , qui
n'eftant point intereffez dans le fujet
de la Piece , ne peuvent jamais eftre
qu'ennuyeux. Je reuiens aux Paroles
de M. de Frontiniere. Elles ont efté
chantées devant le Roy par la petite
MaGALAN
T. 53
•
Mademoiſelle Jaquier. C'eſt un Prodige
qui a paru icy depuis quatre
ans. Elle chante , à Livre ouvert, la
Mufique la plus difficile . Elle l'accompagne
, & accompagne les autres
qui veulent chanter , avec le Claveffin
dont elle jouë d'une maniere
qui ne peut eftre imitée. Elle compofe
des Pieces , & les jouë fur tous les tons
qu'on luy propofe. Je vous ay dit ,
Madame , qu'il y a quatre ans qu'elle
paroift avec des qualitez fi extraordinaires
, & cependant elle n'en a encor
que dix. Je ne fçay fien la voyant,
vous ne diriez point ce qu'on a entendu
dire à un des plus beaux Efprits
que nous ayons. Il la regardoit , &
furpris de tous ces miracles , il dit
agreablement , qu'il voyoit bien que
c'eftoit elle , mais qu'avec tout cela il
n'en voudroit pasjurer. Si nous eſtions
au temps où l'on croyoit les Silphes
& les Gnomes , on pourroit douter
que ce n'en fuft une production.
Toutes celles qui touchent le Clavef-
C 3
fin ,
´. 54
LE MERCURE
fin , & dont le nombre eft grand , ont
fait ce qu'elles ont pû pour la furprendre
, & ont efté en fuite contraintes
de l'admirer comme les autres
d'attribuer à la Magie ce qu'elles ne
peuvent faire comme elle.
ου
Je paffe à une Avanture que merite
bien que vous l'appreniez . Un Cavalier
qui fe fait appeller Marquis , &
que l'on prendroit pour cela , à fes
airs & à fes manieres, d'un bout à l'autre
des Thuilleries, devint amoureux
d'une Dame quia de la jeuneffe , de
la beauté & de l'efprit . Il aima , il
fut aimé. Jufques-là il n'y a qu'honneur
, tout eft dans les Regles ; mais
comme il eft affez rare que l'Amour
laiffe jouir les Amans d'une longue
tranquillité , & que le relâchement
commence toûjours par quelqu'une
des Parties , le Cavalier ( à la honte
de fon Sexe ) commença à fe rallentir
; fes Vifites devinsene moins frequentes
, fes foins moins empreffez ;
& les Amis de la Dame qui eftoient en
état
GALAN T. 55
état de juger fainement de la conduite
du Marquis , parce qu'ils ne s'eftoient
pas laiffé éblouir comme elle à
fes grands airs , & à l'éclat de fon merite
, n'eurent pas de peine à s'appercevoir
de la diminution de fa tendreffe
. Une de fes Amies fe chargea du foin
de l'en avertir ( Commiffion dangereufe
, & qui attire d'ordinaire plus
de haine que de reconnoiffance. )
Elle s'y prit pourtant d'une maniere
affez délicate; il y euft eu de la groffiereté,
& mefme de la dureté , à luy
dire tout d'un coup qu'elle n'eftoit
plus aimée , & que tout le monde
connoiffoit que le Marquis en faifoit
fa Dupe. La Morale eft d'un grand
fecours dans ces fortes d'occafions: on
ne fait les applications que quand on
veut , & cependant on a la liberté de
dire que les Hommes de ce temps . cy
font faits d'une étrange maniere ; que .
les Femmes font bien folles de conter
fur leur fidelité , & mille autres chofes
qui ne font que trop veritables. Ce
C 4
fut
56
LE MERCURE
fut à peu pres le difcours que cette
Dame tint à fon Amie. D'abord cela
fe paffa en plaifanterie
, elle en con-
•
vint , ou du moins elle fit femblant
d'en convenir , parce qu'il y avoit un
Homme prefent à cette converfation ,
à qui elle eftoit bien aife de faire la
guerre ; mais enfin la choſe fut tout de
nouveaufi fort rebatuë apres fon départ
, que la Dame regardant fon Amie
avec quelque forte d'inquietude ,
ne put s'empeſcher de luy demander
pourquoy elle traitoit cette matiere fi
à fond , & fi elle avoit appris quelque
chofe du Marquis qui luy en fift craindre
pour elle quelque mauvais tour .
Cette Amie répond qu'elle ne fçait
rien de pofitif, qu'elle fçait feulement
qu'il a beaucoup de vanité , & qu'elle
gageroit bien que fi on luy donnoit
un Rendez - vous par un Billet de la
part d'une Inconnue , il fe feroit une
agreable affaire d'y courir , & que
peut.eftre mefme il ne fe defendroit
pas de la facrifier , fi la nouvelle conquefte
GALAN T. 57
quefte avoit du brillant. La Dame
qui aimoit le Marquis , prend fortement
fon party; & fur cette conteftation
, elle voirentrer une aimable Provinciale
de fes intimes Amies , qui
n'eftoit que depuis deux jours à Paris .
On la fait arbitre du differend . La
Belle , que quelque intrigue particuliere
n'avoit pas trop bien perfuadée
de la probité des Hommes , fe declare
contre le Marquis . L'affaire confi .
ftoit en preuve , & l'expédient en fut
trouvé. La Provinciale avoit de l'efprit
& de la beauté ; elle eftoit inconnue
au Marquis , & on convint qu'el
le luy donneroit un Rendez- vous où
elle fe trouveroit avec la Dame , qui
déguiſée en Suivante , feroit témoin
de tout ce qui fe pafferoit . La chofe
eft executée fur l'heure ; on fait écrire
Le Billet, & il eft porté chez le Marquis
par un Grifon qui a ordre de le laiffer
au premier qui luy ouvrira , & de
s'en revenir fans attendre de Réponſe .
Ce Billet paroiffoit d'une Dame qui
C 5
avoit
58
LE
MERCURE
avoit difputé long- temps entre fa pudeur
& le merite du Cavalier , & qui
apres beaucoup de refiftance inutile ,
n'avoit pûs'empefcher de luy donner
un Rendez -vous au lendemain dans
l'Allée la plus écartée des Thuilleries ,
où elle devoit luy apprendre des chofes
aufquelles elle ne pouvoit penfer
fans rougir. Le papier , la cire , la
foye , le chiffre , le caractere , enfin
tout fentoit fon bien ; & il y avoit dans
la Lettre de certaines manieres de s'exprimer
, qui faifoient juger que la
Dame n'avoit pas moins de qualité
que d'efprit . Le Marquis trouve cette
Lettre à fon retour , l'ouvre avec
empreffement , la lit , la relit , &
croyant tout poffible fur la foy de fa
vanité , il ne fonge plus qu'à fe met,
tre en état de faire une entrée pom,
peuſe & magnifique dans le coeur
d'une Dame qu'il veut croire tout
au moins Ducheffe. La Broderie ,
le Point de France , les Plumes ,
une Perruque neuve , enfin rien
n'eft
GALANT. 59
n'eft épargné. Un Valet de chambre
a ordre de tenir tout preft pour
cette grande journée ; & apres que
le Marquis a fait plus d'un jugement
temeraire fur quelques Dames qu'il
foupçonne de la Lettre & du Rendez-
vous , il fe couche & s'endort
fur l'agreable penſée dont il ſe flate,
qu'il doit eftre le lendemain le plus
heureux de tous les Hommes. Ce
lendemain fi defire arrive , il fe met
fous les armes , & apres avoir confulté
quatre ou cinq fois fon Miroir,
& tout ce qu'il a de Laquais chez luy,
il monte en Caroffe , & fe fait mener
aux Thuilleries. L'Allée du Rendez-
vous eftoit fi bien defignée qu'il
ne s'y pouvoit tromper. L'aimable
Provinciale arrive un moment apres
avec la Dame intereffée : l'une dans
une propreté qui donnoit un nouvel
éclat ang agrémens de fa perfonne ,
& l'autre affez negligée pour ne démentir
point le perfonnage qu'elle
s'eftoit refoluë de jouer . Ce ne fut
C 6 pas
ба LE MERCURE
pas un leger fujet de chagrin à cette
derniere , de voir la diligence de
fon Amant à fe trouver au lieu qui
luy avoit efté marqué pour le Rendez
- vous . Elle ne doute plus de ce
qu'il eft capable de faire contre elle ;
& pour n'eftre point détrompée , il
ne s'en faut guère qu'elle ne fouhaite
que quelque rencontre impréveuë
oblige le Marquis à fe retirer . Elle
demande un peu de temps à fon Amie
pour fe remettre de l'émotion
que cette avanture luy caufe . Elle
Pobferve , & fi le hazard fait entrer
quelque Dame dans l'Allée où il fe
promene feul , elle eft au defefpoir
de voir avec quelle miſterieuſe complaifance
pour luy- mefme il fe prepare
à recevoir l'heureufe declaration
qu'il attend. Ce font faluts redoublez
à chaque perfonne bien faire
qui paffe ; & à la maniere chagrine
dont elle voit qu'il fe détourne quand
il connoift que ce n'eft point à luy
qu'on en veur , elle juge de la difpofition
GALAN F. 61
de
fition où il eft de luy manquer
fidelité. Enfin l'impatience la prend ,
elle a trop fait pour n'achever pas.
La belle Provinciale qui n'attendoit
que fon confentement pour s'acqui
ter de fon rolle , entre dans l'Alléc
du Marquis , avance lentement vers
luy , le regarde , s'arreſte , & apres
avoir donné lieu à quatre ou cinq
gracieuſes reverences qu'il luy fait ,
elle luy demande ce qu'il peut pen
fer d'une Dame qui le prévient par
des declarations fi contraires à la retenuë
de fon Sexe. Quoy que ce
qu'elle avoit à dire fuft concerté, la
matiere eftoit délicare , & elle ne put
commencer à la traiter , fans fentir
un je ne fçay quel trouble qui me
floit beaucoup de pudeur à l'effort
qu'elle fembloit faire fur elle mefme.
Le Marquis eft charmé de l'embarras
où il la voit. Il s'applaudit , reï
tere fes reverences , & luy faifant
deviner qu'il n'ofe rica dire à cauſe
qu'il eft écouté de la Suivante ,
C
7.
il
ap- .
62 LE MERCURE
apprend d'elle que c'eft une Fille
pour qui elle n'a rien de caché , &
dont le fecours luy eft neceffaire pour
la liaifon qu'elle veut prendre avec
luy. Grandes proteftations d'une
eternelle reconnoiffance. Elles font
fuivies de la plus inftante priere de
luy laiffer voir l'aimable perfonne à
qui il eft redevable de tant de bontez.
L'adroite Provinciale répond
que quoy qu'elle tienne un rang affez
confiderable dans le monde , il fera
difficile qu'il la connoiffe , parce
qu'ayant toûjours aimé la retraite ,
elle a vefcu jufques là pour fes plus
particulieres Amies ; que fon merite
la force à ne vouloir plus vivre que
pour luy ; &
que s'il eft difcret , il
trouvera en l'aimant toutes les douceurs
qu'on peut efperer de la plus
fincere correfpondance . Tout cela
eft dit d'un air modefte & embaraf
fé , qui achevant de charmer le pauvre
Marquis , redouble l'impatience
qu'il a de voir fi fon viſage répond
à
GALANT. 63
à l'idée qu'ils en eft formé. Elle ofte
fon Loup ; & comme elle a beaucoup
de brillant , & qu'un peu de
rougeur avoit donné une nouvelle
vivacité à fon teint , elle paroift aux
yeux du Marquis la plus belle Perfonne
qu'il ait jamais veuë. Il ne
trouve point de termes à luy expri
mer fon raviffement. Il eft charmé,
il meurt pour elle , & voudroit eftre
en lieu de pouvoir fe jetter à fes genoux
pour la remercier comme il
doit des favorables fentimens qu'elle
luy témoigne. Elle remet fon Maf
que , & profitant de l'effet qu'ont
produit fes charmes , elle luy fait
connoiſtre
que quoy qu'elle n'ait pû
vaincre le penchant qui luy a fait
faire un pas fi dangereux contre l'intereft
de fa gloire , elle a une délicateffe
qui ne luy permet pas de s'accommoder
d'un coeur partagé ; qu'elle
fçait qu'il a de l'attachement pour
une Damesen qui elle veut croire
beaucoup, de merite , mais que cet
atta64
LE MERCURE
attachement eft fi fort incompatible
avec celuy qu'elle luy demande ,
que s'il ne peut obtenir de luy de
rompre , il ne doit jamais efperer de
la revoir. Le Marquis la laiffe à
peine achever. La Darne qu'elle luy
a nommée le touche fi peu , qu'il
ne manquera point de pretexte pour
la rupture , & il n'y a point de facrifice
qu'il ne luy faffe pour fe rendre
digne de fes bontez. Jugez fi la
fauffe Suivante qui entendoit tout ,
paffoit bien fon temps . Sur cette
affurance force promeffes de part &
d'autre de s'aimer eternellement . On
prend des mefures pour le voir . L'aimable
Provinciale nomme un lieu
connu où le Marquis fe trouvera
feul dés le foir mefme entre onze
heures & minuit , & où la Suivante
aura foin de le venir prendre pous
le mener chez elle à dix pas de là.
En mefme temps il entre du monde
dans l'Allée. Elle en prend occafion
de fe feparer du Marquis , ofte fon
Loup
GALAN T. 65
Loup de nouveau , & luy difant un
adieu tendre des yeux , le laiffe le
plus amoureux de tous les Hommes.
Il arrefte la fauffe Suivante , la conjure
de luy eſtre favorable , & luy
fait entendre qu'elle n'aura pas lieu
de fe plaindre de fon manque de
liberalité. C'est le dénouement de
la Piece. La Suivante luy répond
de tous les bons offices qu'il en doit
attendre , & fe contente apres cela
de fe démafquer. Jamais il n'y eut
rien de pareil à la furpriſe du Marquis.
On l'a rendu infidelle , & il
voit qu'il n'en remporte que la honte
de l'eftre inutilement. Et puis ,
Madame , fiez-vous aux Hommes.
A parler fincerement auffi bien dans
voftre beau Sexe que dans le noſtre,
il y a toûjours à riſquer ; mais la
veuë du peril n'empefche pas qu'on
ne s'y expofe , & on ne fe defend
pas d'aimer quand on veut. La complaifance
, les petits foins , les manieres
tendres , autant d'écüeils pour
la
66 LE MERCURE
la liberté. C'est ce qu'a dit fort agreablement
l'Illuftre Madame des
Houlieres dans ce Rondeau que je
vous envoye.
RONDEAU
DE
MADAME DES HOULIÈRES
àune de fes Amies ,
Contre l'Amour voulez - vous vous defendre ?
Empefchez vous& de voir d'entendre
Gens dont le coeur s'exprime avec efprit.
Il en eft peu de ce genre maudit ,
Et trop encor pour mettre un coeur en cendre.
Quand unefois illeur plaift de nous rendre
D'amoureux foins , qu'ils prennent un air tendre
,
On lit en vain tout ce qu'Ovide éctit
Contre l'Annour.
De laraifon on ne doit rien attendre ;
Trop de malheurs n'ont fçeu quetrop apprendre
Qu'elle n'eft rien des que le coeuragit ;
La feulefuite, Iris , nous garantit ,
C'eft- le party leplus utile à prendre
Contre l'Amour.
Le génie de Madame Des Houlieres
GALAN T. 67
res n'eft pas borné à ces fortes de petits
Ouvrages. Il eft capable de tout , &
pour en eftre perfuadée , examinez
je vous prie cet Idylle qu'elle donna il
ya quelque temps à fes Amis. Il doit
eftre fuivy de quelques autres qu'on
me promet d'elle , & dontje ne manqueray
pas à vous faire part.
LES MOUTONS,
IDYLLE.
HElas, petits Moutons , que vous eftes heu- "
reux!
Vous paiffez dans nos champs fans Soucy , fans
allarmes ,
Auffi toft aimez , qu'amoureux.
On ne vousforce point à répandre des larmes ;
Vousneformezjamais d'inutiles defirs
Dans vos tranquilles coeurs l'Amourfuit la Na.
ture ,
Sans reffentirfes maux vous avezfes plaifirs ,
Limbition , l'Honneur , l'Intereft , l'Impofture,
"
Quifont tant de maux parmy nous
Ne fe rencontrent point chez vous.
Cependant nous avons la raison pourpartage,
Et vous en ignorez l'uſage ;
In68
LE MERCURE
Innocens animaux , n'en foyez point jaloux ,
Ce n'eft pas ungraudavantage.
Cettefiere raifon dont onfait tant de bruit,
Contre les Paffions n'eft pas unfeur remede,
Unpeu de Vin la trouble, un Enfant laféduit ,
Et déchirer un coeur qui l'appelle àfon aide ,
Eft tout l'effet qu'elle produit.
I
Toujours impuifante&fevere ,
Elle s'oppose à tout , & nefurmonte rien ;
Sous la garde de voſtre Chien ,
Vous devez beaucoup moins redouter la colere
Des Loups cruels & ravifans ,
Quefous l'autorité d'une telle Chimere ,
Nous ne devons craindre nos fens .
Ne vaudrait- il pas mieux vivre comme vous
faites ,
·
Dans une douce oyfiveté ?
Ne vaudroit- ilpas mieux eftre comme vous efies;
Dans une heureufe obfcurité ,
Que d'avoirfans tranquillité
Des Richeffes , de la Naiffance ,
De l'Elprit & dela Beauté ?
Ges pretendus trésors dont on fait vanité
Valent moins que voftre indolence .
Ils nous livrent fans ceffe a desjoins criminels ,
Par eux plus d'un remords nous ronge ,
Nous voulons les rendre éternels ,
Sans fonger qu'eux & nous paſſerens comme un
fonge.
Il n'eft dans ce vafte Univers
Rien d'affuré , rien de folide ;
Des chofes d'icy bas la Fortune décide ,
Selon
GALANT. 69
Selon fes caprices divers
Tout leffort de noftre Prudence
Ne peut nous dérober au moindre de fes coups.
Paiffe , Moutons, paiffez fans regle , fant
Science ,
Malgré la trompeuse apparence ,
a
Vous eftes plus heureux & plus fages que nous .
Je ne vous diray rien à l'avanta
ge de cet Idylle , fi - non qu'un des
plus grands Hommes que nous
ayons , auffi confiderable par fon
Efprit que par fa Dignité , apres l'avoir
leu plus d'une fois , écrivit ces
propres mots au deffous de la Copie
qu'on luy en montra .
que
Ces Vers font de la derniere beauté
& dans la derniere jufteffe ; & quoy juſteſſe ;
la Morale en foit fine & délicate
, & les raisonnemens forts , il
y a neantmoins un certain air de tendreffe
répandu dans toute la Piece qui
la rend tout- à fait charmante.
Je vous ay déja mandé , Madame ,
que
Monfieurle Duc du Maine eftoit
allé prendre des Eaux à Barrege. Voicy
quelques particularitez que j'ay
fceues
7༠ LE MERCURE
fçeuës de fon Voyage. Il eft party accompagné
de Madame de Maintenon
, à qui un merite extraordinaire
foûtenu de l'efprit & de la beauté
avoit acquis l'eftime de tout le monde
dés le temps qu'elle eftoit Femme de
M. Scarron . Savertu incorruptible
à tout ce qu'il y a de plus dangereux
pour les Perfonnes auffi bien faites
qu'elle eft, fut un charme pour la feuë
Reyne Mere, qui la voyant fans biens
apres la mort de fon Mary , luy donna
une penfion confiderable. Elle eft de
la Maifon d'Aubigny. Ce Nom eft
affez connu dans l'Hiftoire , & il auroit
ſuffy feul à luy faire meriter
l'honneur que Sa Majefté luy a fait de
luy confier l'éducation de Monfieur
le Duc du Maine. Ce jeune Prince
arriva avec elle à Cognac il y a environ
un mois . Mr. d'Aubigny for
Frere , quieft Gouverneur de la Ville
& du Chafteau , n'oublia rien pour
le recevoir avec tous les honneurs
deus à une Perfonne de fon rang. Il fit
monGALAN
T. 71
.
monter à cheval cent Gentilshommes
de la Province , avec lesquels il alla au
devant de luy à plus d'une lieuë de
Cognac. Monfieur le Duc du Maine
y entra au bruit des Boëtes & des
Moufquetades que toute la Bourgeoifie
qui eftoit fous les armes déchargea
à fon arrivée. Il prit beaucoup de plaifir
à voir une Compagnie d'Enfans
veftusen Dragons , qui firent Garde
devant la Porte de fa Chambre , pendant
les deux jours qu'il s'arreſta à
à Cognac. Il fe rendit de là à Jonfac ,
où la Comteffe de ce nom le reçeut &
le regala magnifiquement à Souper.Il
continua fa route le lendemain , &
vint coucher à Blaye. Ce ne fut pas
fans entendre la décharge du Canon ,
& de toute l'Artillerie du Chateau.
Monfieur le Duc de Roquelaure , &
Monfieur de Séve Intendant de Guyenne
s'y eftoient rendus avec les Jurats
Députez de Bordeaux pour l'af
furer de la joye qu'on auroit de l'y recevoir.
Il y arriva le lendemain Les
Com72
LE MERCURE
Complimens de la Ville luy furent.
portez par Mr. de la Lande Premier
Jurat qui luy fut preſenté à la deſcente
de la Maiſon Navale , par Monfieur
le Comte de Montaigu . Ce jeune
Prince alla le foir fe promener à cheval
fur le Quay des Chartreux , accompagné
de Monfieur le Duc de
Roquelaure, & au retour il entra dans
le Chasteau Trompete , où toute la
Garniſon le trouva dans la Place fous
les armes. Mr. Cefar Ayde Major
eftoit à la tefte en l'abſence du Major.
L'impatience d'eftre à Barrege le fit
partir dés le lendemain , malgré les inftantes
prieres qui luy furent faites de
s'arrefter quelques jours à Bordeaux
pour s'y délaffer des fatigues de fon
Voyage. On luy vouloit donner le
divertiffement d'une Tragedie Françoiſe
qui avoit efté repreſentée avec
grand fuccés depuis quinze jours par
les Ecoliers du College de Guyenne.
Mr. l'Abbé Bardin ui en eft Principal,
& à qui un long ufage du grand
nonGALAN
T.
73
monde a dés long temps appris à bien :
faire les chofes qui le regardent , avoit
pris des mefures fi juftes , que la belle
Affemblée de l'un & de l'autre Sexe
qui fe trouva à ce Spectacle , en fortit
avec une extréme fatisfaction. La
propreté des Acteurs répondoit à la
grace avec laquelle ils s'acquiterent
tous de leurs Rôles , & on admira
fur tout deux Enfans qui firent un
remercîment à Monfieur le Duc de
Roquelaure d'un petit air fier qui
furprit & charma tous ceux qui les
entendirent. L'Aifné n'a encor que
fix ans , & ils font tous deux Fils.
de Monfieur de Seve Intendant de
cette Province. Je ne vous dis rien
de fon merite , il vous eft connu ,
& vous n'ignorez pas qu'il eft Fils
de feu Mr. de Seve Confeiller d'Etat
, qu'on a veu trois fois Prevoſt
des Marchands. On ne peut executer
les Ordres du Roy ny avec plus
de zele qu'il en montre pour le fervice
de Sa Majefté , ny avec un
Tome. V. D applau
74
LE MERCURE
à
aplaudiffement plus general de tous
ceux qui les reçoivent de luy. Cependant
, Madame , vous croirez
que la Tragédie dont je vous parle
a efté quelque chofe de fort provin
cial & vous aurez de la peine
eftre perfuadée que les Mufes Gaf
connes approchent de la politeffe de
celles que le Roy a bien voulu loger
dans le Louvre. Perdez cette penfée
, & jugez de ce qu'a pu eftre la
Piece par ces Vers qui devoient fervir
de compliment à Monfieur let
Duc du Maine , s'il euft eu le temps
d'en voir une Repréſentation.
Qoy qu'il nous foit fort glorieux,
Prince, de vous voir en ces lieux
Nous avions intereft à trouver des obftacles
Pour retenir le defir curieux
Qui vous attire à nos Spectacles..
Nous connofans le fang des Demy Dieux ,
Il est accoûtumé de tout temps aux Miracle
Et nous n'en venon's point etaler
C'est d'une tragique Avanture
La trifle & fidelle peinture
Que nous avons à vous ofnin.
vos yeux!
Lesrares qualitez qu'en vous chacun admire,
Nous
GALAN T. 75
Nous donneroient fans -doute affez à difcourir ;
Mais nous n'en difons rien , pour avoir trop
à dire.
Pour parler dignement de vous ,
Nous voulons en ces lieux faire venir la
Gloire ,
Mais vous n'aurez pas de peine à nous en
croire )
Elle n'a point de temps à perdre avecque
nous.
Pour l'Augufte Loüis elle eft toute occupée ,
Elle ne peut le quiter un moment ,
Et pour aucun Héros jamais attachement
Ne rendit moins fon attente trompée.
Si ce grand Conquerant Peuft laiffée en pou
voir
De fe donner quelques jours de relâche ,
Prince , vous l'auriez veuë icy vous recevoir,
Mais on peut à ce prix fe paffer de la voir,
Et cela n'a rien qui vous fâche.
d'un
Tandis que je fuis en Province.
il faut que je vous faffe part
Mariage qui s'eft fait à Grenoble ,
où Monfieur le Comte de Montoifon
a épousé depuis peu Mademoifelle
de Chevrieres , Fille du Second
Preſident de ce Parlement. Il eft de
P'Illuftre Maifon de Clermont , &
D 2 un
76 LE MERCURE
un des Defcendans de Philibert de
Montoifon , appellé le Gentil Montoifon
, qui fit fi bien à la Bataille
de Fournoue , & auquel le Roy
Charles VIII dit ces paroles dans
l'ardeur du combat , A la recouſſe ,
Montoifon. Ce qui a depuis fervy
de Devife à cette Famille. Mademoiſelle
de Chevrieres n'eft pas moins.
confidérable par fa beauté & par les
qualitez de fon efprit ; que par fa
naiffance. Elle parle bien , écrit juſte ,
entend l'Italien , fait des Vers dans
l'occafion , & a un difcernement
merveilleux pour les bonnes chofes.
Elle eft Soeur de Monfieur le Comte
de S. Valier Capitaine des Gardes
de la Porte du Roy , & de Mr.
l'Abbé de Chevrieres Aumônier de
Sa Majesté.
M. Delrieu qui a acheté la Cha
ge de Maiftre d'Hoftel ordinaire du
Roy qu'avoit M Sanguin , s'eft
auffi marié icy depuis quelques jours,
& a époufé Mademoiſelle de Montmor
,
GALAN T. 77
mor , Soeur de Madame de Bertilbrune
, bien
Monfieur de
Meffieurs les
lac. Elle eft jeune ,
faite , & Fille de
Montmor Doyen de
Maiſtres des Requeftes , & l'un des
Quarante de l'Académie Françoife.
M. Delrieu luy a fait des Préfens
tres confidérables en fe mariant , &
a traité tous les Conviez dans fa belle
Maiſon de S. Clou avec une magnificence
extraordinaire .
Mademoiſelle d'Orleans eft allée
à Eu , & y a mené Mademoiſelle
de Bréval , dont elle veut prendre
foin à prefent qu'elle n'a plus de
Mere. Vous fçavez , Madame , que
Mademoiſelle de Bréval eft Niéce
de Monfieur l'Archevefque de Paris.
Elle eſt tres jeune , a un fort
grand brillant de beauté , une vivacité
d'efprit merveilleufe , & tou-
Les les qualitez qu'on peut fouhaiter
dans une Perfonne de fa naiffance.
Elle ne pouvoit les faire éclater plus
avantageufement qu'aupres d'une
D 3
Prin78
LE MERCURE
Princeffe dont la conduite a toûjours
eſté un exemple de pieté & de vertu
, & qui par mille preuves de genérofité
fe plaift tous les jours à faire
voir qu'elle a l'Ame toute Royale,
& qu'il n'y a rien de plus élevé
que fon coeur.
Je ne fçay , Madame , fi on vous
aura appris que le Roy a donné depuis
peu un nouveau Premier Prefident
au Parlement de Bretagne.
Monfieur d'Argouge qui l'eftoit ,
s'eft démis volontairement de cette
Charge. C'eft un Homme tres-fage ,
qui eftoit fort eftimé de la feu Reyne
Mere, & qui a bien fervy le Roy
dans les Etats de Bretagne . Sa Majefté
l'a fait Confeiller d'Etat ordinaire
, & a mis en fa place Monfieur
Phelipeaux de Pontchartrain , qui
eftoit Confeiller au Parlement. Ön
ne peut douter de fon merite, puis
qu'un Employ de cette importance
ne fe donne jamais qu'à des Perfonnes
qui en ont infiniment. Il eft de
la.
GALAN T. 79
la Maiſon de la Vrilliere , c'eſt à
dire d'une des plus grandes & des
meilleures Familles de la Robe ; on
peut meſme adjoûter d'une Famille
pieufe , puis que tous ceux de la
Maifon de Hodie qui en font , vivent
dans une régularité exemplaire
dont tout le monde eft édifié.
Monfieur l'Abbé Colbert, qui employe
fes meilleures heures à l'étude ,
& qui en fait fon plus agreable attachement
, donna il y a quelquesjours
des marques de fa haute fuffifance par
un excellent Diſcours Latin qu'il fit
dans la grand' Salle de Sorbonne , à
Pouverture des Sorboniques. La
nombreuſe Affemblée qui s'y trouva,
compofée en partie de Cardinaux , de
Prélats , & de Perfonnes de lapremie .
re Qualité, ne pût affez admirer l'éloquence
avec laquelle il fit connoiftre
combien la protection que le Roy
donne aux Docteurs de la Faculté &
de la Maiſon , leur eftoit avantageufe
& pour le maintien de leurs Privile
D 4 ges ,
80 LE MERCURE
ges, & pour conferver les Sciences
Ecclefiaftiques dans toute leur pureté.
11 eft prieur de Sorbonne. Les Do-
Aeurs & les Bacheliers de la Societé
font ordinairement cette élection par
la voye du Scrutin ; mais Monfieur
l'Abbé Colbert , dont le merite porte
pourluy une recommandation toute
particuliere , a efté éleu de vive voix.
Tout le monde le fouhaitoit , & tout
le monde le nomma en mefme temps.
Sivos Provinciaux vous demandent
ce que c'est qu'eftre Prieur de Sorbonne,
vous leur pourrez dire , Madame
, que c'eſt une élection qui fe fait
au commencement de chaque Licence
, que la Licence dure deux ans; que
le Prieur a le premier rang dans toutes
les Affemblées de Sorbonne , où il
recueille les fufrages , & conclut ; qu'il
préfide aux Sorboniques , en affigne
le jour , ouvre la premiere par une
Harangue , & ferme la derniere par
une autre. Je croy vous entendre dire
en lifant cela , que n'ayant aucune
enGALAN
T. 8
envie de vous mettre du nombre de
Bacheliers & des Docteurs , il ne vous
importe guére de fçavoir ce qui les regarde
; vous voyez auffi queje tranche
court. Venons aux Vers que Mr.
de Corneille l'aifné a prefentez au
Roy fur fes Conqueftes. Je pourrois
me difpenfer de vous les envoyer, parce
qu'ils font imprimez ; mais com me
ils ne le font qu'en feüille volante , il eft
bon de vous donner lieu de les conferver
; & d'ailleurs fi le mot de Parélie
a embaraffé quelqu'une de vos Dames
de Province , vous leur en ferez voir
explication dans le changement des
deux Vers où ce mot eftoit employé.
SUR LES VICTOIRES
DU ROY.
Ivous l'avois bien dit , Ennemis de laFrance
,
Que pour vous la Victoire auroit peu de conftance,
Et que de Philisbourg à vos armes rendu
Le péniblefuccés vousferoit cher vendu.
D 5
82 LE MERCURE
Apeine la Campagne aux Zéphirs eft ouverte , -
Et trois Villes déja reparent noftre perte ;-
Trois Villes dont la moindre cuft pufaire un Etat,
Lors que chaque Province avoit fon Potentat ;
Trois Villes qui pouvoient tenir autant d'années,
Si le Ciela Loüis ne les cuft destinées,
Et commefi leur prife étoit trop peu pour nous,
Mont-Caffel vous apprend ce que pefent nos
coups.
Loüis n'a qu'à paroifire , & vos Murailles
tombent ,
Il n'a qu'à donner l'ordre , & vos Héros fuc
combent ;
Et tandis que fa gloire arrefte en d'autres leux
L'honneur defa prefence , & l'effort defesyeux ,
L'Ange de qui le brasfoûtient fon Diademe
Fous terraffe pour luy parunautre luy-mesme,
Et Dieu pour luy donner unferme & digne appuy,
Ne fait qu'un Conquérant de PHILIPPE
de luy .
Ainfi quand le Soleil fur un épais nüage,
Four fe faire unfecond , imprime fon image,
Leur bauteur eft égale, & leur éclat pare !,
Nous voyons deux Soleils qui ne font qu'un
Soleil:
Sous un double dehors il eft toujours unique,
Senl maiftre des rayons qu'à l'autreil communi ·
que ,
Et ce brillant portrait qu'illuminent fes foins
Ne brilleroit pas tant , s'il luy reſſembloit moins.
Mais c'eft affez , Grand Roy , c'eft affez de
Conquestes, Laiffe
GALAN T. 83
Laiffe àd'autres faifons celles où tu t'appreftes:
Quelquejufte bonheur quifuive tes projets ,
Nous envions ta veuë à tes nouveaux Sujets .
Ils bravent tes Drapeaux , tes Canons lesfoudroyent
,
Et pour tout chaftiment tu les vois , ils te voyent ;
Quel prix de leur défaite , & que tant de bonté
Rarement accompagne un Vainqueur irrité !
Pour nous , qui ne mettons noftre bien qu'en ta
veuë ,
Vange nous du long-temps que nous l'avons perdue,
"
Du vol qu'ils nous en font vien nous faire
raifon,
Ramene nos Soleils deffus noftre Orifon :
Quand on vient d'entaffer victoirefur victoire,.
Un moment derepos fait mieux goufter la gloire,
Et je te le redis , nous devenons jaloux
De cesmefmes bonheurs qui t'éloignent de nous.
S'il faut combatre encor , tu peux de ton Ver
failles
Forcer des Baftions , &gagner des Batailles ,
Et tes Pareils , pour vaincre en ces nobles hazards
,
N'ont pas toujours befoin d'y porter leurs regards.
Qt de ton Cabinet qu'ilfaut que tu contemples
Quel fruit des Ennemis tirent de tes Exemples» »
Et par quellong tiffu d'illuftres actions ,
Ilsfçauront profiter de tes inftructions.
Paffez , Héros , paffez , v.nez courir nos
Plaines,
D 6 Ega
$4
LE MERCURE
Egalez enfix mois l'effet defix femaines ;
Vous feriez affez forts pour en venir à bout ,
Si vous ne trouviez pas noftre grand Roy par
tout.
Par tout vous trouverez fon ame , & Son ouvrage
,
Des Chefs faits de fa main , formez sur fon
courage ,
Pleins de fa haute idée , intrépides , vaillans
→
Famais prefque affaillis , toûjours prefque afe
faillans ;
4
Par tout de vrais Francois , Soldats des lear
enfance ,
Attachez au devoir , prompts à l'obeiſſance ;
Par tout enfin des cours qui fçavent aujour™
d'buy
Le faire par tout craindre , & ne craindre
que luy.
Sur le zele , Grand Roy , de ces ames guerrieres
,
Tu peux te repofer du foin de tes Frontieres ,
Attendant que leur bras vainqueur de tes
Flamans ,
Mefle un nouveau triomphe à tes délaffemens ,
Qu'il réduife à la Paix la Hollande & l'ESpagne,
Que par un coup de Maistre il ferme ta Campagne
,
Et que l'Aigle jaloux n'en puiffe remporter
Que le fort des Lions que tu viens de dompter
.
Ces:
GALAN T 85
Ces Lions n'ont pû eftre domp
tez , qu'il ne nous en ait coufté un pen
de fang ; & voicy une Avanture que
ce fang répandu a produite.
La Femme d'un Capitaine d'Infanterie
parut un parfait modele d'amour
conjugal , tant que fon Mary
vefcut. Ses Voifins , fes Parens , & fes
Amis,n'eftoient occupez qu'à effuyer
les larmes qu'elle verfoit quand il partoit
pour l'Armée. Le moindre bruit
d'une Bataille , ou d'un Siege la defefperoit
; elle en pouffoit des cris qui
faifoient compaffion à tout le monde ,
& rien n'euft égalé la haute réputation
où la mettoit une fi jufte tendreffe , fi
elle fuft morte avant fon Mary ; mais
par
malheur pour fa vertu , un coup
de Moufquet ayant emporté ce cher
Epoux , cette paffion fi légitime &
fi violente fe démentit. Apres avoir
picuré quelques jours , elle s'ennuya
de pleurer , fes lamentations cefferent,
& on n'eut pas de peine à connoiftre
que la douleur qu'elle montroit de fa
D 7
mort ,
86 LE MERCURE
â
C
mort , eftoit beaucoup moindre que
l'artifice qu'elle avoit eu pour faire
croire qu'elle Paimoit . Comme elle
fe ne trouva pas en état de fubfifter
dans le monde apres la mort , parce
qu'il avoit mangé prefque tout fon
Bien dans le Service , fes Parens & fes
Amis crûrent qu'il n'y avoit aucun
party à prendre pour elle , que celuy
de fe retirer dans un Couvent ; mais
elle eftoit bien faite , la retraite ne
l'accommodoit pas , & ellejugea pluspropos
de fuivre le confeil d'une
foule de Soupirans , qui luy perfuaderent
fans peine qu'on ne manquoit
point d'argent quand on le vouloit
fervir de fa beauté. Ce fut fur cet honnefte
fondement qu'elle s'embarqua
à faire l'épreuve de fon merite. Plus
de penfée de Couvent , elle a des veues
plus fatisfaifantes , & apres avoir
balancé quelquesjours fur qui tomberoit
fon premier choix pour commencer
une fi noble carriere , ellejette les
yeux fur un Camarade du pauvre Défunt
,
GALANT. 87
funt , nommé Mr. de la Foreft , Officier
fubalterne de fa Compagnie, qui
remplaça bientoft l'Epoux , & fut
encore plus aimé. Il demeura quelque
temps unique & paifible poffeffeur
de la jeune Veuve , & fa premiere
vertu nous doit faire croire qu'elle
n'auroit pas fi - toft expiré , file manque
d'argent n'euft troublé tout d'un
coup un commerce fi agreablement
étably. La finance du Fantaffin fut
malheureuſement trop toft épuifée ,
& il fallut malgré la vertu ſe réfoudre
à chercher quelque autre refource . Par
hazard un riche Receveur , Homme
d'un caractere fort amoureux , & de
manieres fort liberales , avoit commencé
à rendre quelques affiduitez à
la Veuve. Elle avoit de grands charmes
pour luy ; mais l'humeur fâcheufe du
Fantaffin l'obligeoit d'étouffer das un
grand fearet les defirs que fa coquetterie
luy infpiroit. Cependant le befoin
d'argent augmentoit toûjours. La
Veuve en fait paroiftre fon chagrin au
Fi88
LE MERCURE
4
Financier. Le Financier ouvre fa
bourfe , & cette facilité à la tirer d'embarras
, avance fi fort fes affaires, qu'en
peu de jours il fe voit au comble de fes
fouhaits, Le Fantaffin fait du bruit
dans les premiers mouvemens de fa jaloufie
, mais enfin la délicateffe de fon
coeur cede aux befoins preffans de fa
Maiftreffe , & il comprend qu'il n'eft
pas mauvais pour fon propre intereft ,
qu'il ait quelque chofe à partager avec
un Financier. La Veuve & luy con .
viennent donc de leurs Faits , & il eft
réfolu que pour ofter à Mr. le Receveur
tout fujet de gronderie , & tout
prétexte de fufpendre fes libéralitez , le
Fantaffin ne paroiftra plus dans la
Maifon , & n'y viendra que fecrettement.
Mr. le Receveur qui croit que
fon merite feul a chaffé fon plus redoutable
Rival , s'abandonne à toute la
joye quiluy cauſe fon inopinée fencité,
& perfuadé que fa Maîftriffe a bien
voulu renoncer à tout pour luy , il n'a
plus d'autres foins que de luy marquer
par.
GALAN T. 89
par fes profufipns qu'il meritoit cette
préference. Toute la Maiſon fe fent
en peu de temps de fes bienfaits , rien
n'y manque, ce font meubles fur meubles
, le Fantaffin y trouve fon compte
, & fans plus s'inquiéter de ce qui fe
paffe , il vient tous les jours en fecret
partager l'argent du Financier , & les
faveurs de la Veuve.Ce fortuné commerce
alloit admirablement bien , &
rien n'euft efté égal à tant de profpéritez
, fi la Confidente de cette galante
paffion ne fe fuft malheureu fement
mis en tefte de la troubler.C'eftoit une
vieille Coquette qui demeuroit dans le
voifinage,abandonnée tant que lajeuneffe
luy avoit permis de l'eftre, avide
de toutes fortes de gains , & la premiere
Fourbe de celles de cette noble Profeffion.
Le bonheur de fa Voifine , &
fur tout l'argent du Receveur , ne furent
pas longtemps fans luy faire envie
; mais n'ofant confier à fes vieux
appas le foin d'attraper ce qui caufoit
fa plus forte tentation , elle s'aviſa.
d'u90
LE MERCURE
d'une rufe qui luy réüffit . Elle avoit
déja voulu plufieurs fois donner des
foupçons de Mr. de la Foreft au pauvre
Receveur , qui s'obtinoit toûjours
à croire qu'on avoit entierement
rompu avec luy ; elle luy avoit mefme
dit en riant , que fuelle l'entrepre
nóit , elle n'auroit pas de peine à luy
faire voir qu'il eftoit la Dupe de l'un
& de l'autre . Elle pouffa enfin la chofe
plus loin ; & unjour que cette ruſée
Confidente fçeut qu'il devoit appor
ter mille écus à la Veuve , elle alla l'attendre
dans le temps que Mr de la Foreft
eftoit feulavec elle dans un Cabinet
qui ne s'ouvroit que pourluy , &
oùil entroit fans eftre veu par un petit
Efcalier dérobé. Elle ne l'eut pas fitoft
apperçeu , qu'elle courut au devant
de luy , & luy montrant le Degré
qui conduifoit au lieu du paifible
Rendez- vous , elle s'enfuitchez elle,
apres l'avoir affuré qu'il trouveroit la
Veuve avec le Fantallin dont il fe cro.
yoit défait. Le pauvre Receveur
1
avanGALAN
T. 91
: avance , & partagé entre la confiance
& la crainte , il montoit tout doucement
le Degré , quand le Diable
qui fe mefloit ce jour- là de fes affaires
, luy fait trouver une jeune Enfant
Niéce de la Veuve , qui le voyant
aller au Cabinet où elle avoit
veu la Tante s'enfermer avec la Fo-.
reft , l'arrefte tout d'un coup , en
luy criant qu'on n'entroit point
quand Mr. de la Foreft cftoit dans le
Čabinet avec la Tante. Il n'en fallut
pas davantage pour percer le coeur
du Financier. Il fort tout ardent de
colere d'une fi funeſte Maiſon , trop
heureux , à ce qu'il croit , d'en avoir
fauvé fes mille écus. Il court au plus
vifte s'en confoler avec fa Confidente
, qui s'eftant dés longtemps preparée
à cet évenement , n'oublie
rien de tout ce qui peut empoiſonner
ce qu'il penfe déja de la Veuve.
Elle luy conte mille avantures qu'il
fe feroit bien paffé de fçavoir , &
Pamufe fi bien par fes longs dif
cours
92
LE MERCURE
cours , qu'elle le retient juſqu'à deux
heures du matin , dans untemps où
la vigilance du Guet n'empefchoit
point qu'on ne volaft toutes les nuits.
Quandle premier defefpoir du malheureux
Receveur fut un peu appaifé
, il voulut aller chez luy donner
quelque repos à fa douleur ;
mais l'heure eftant fort induë , il
ne crût pas que l'obſcurité de la nuit
fuft une affez feûre fauvegarde pour
fes mille écus , qu'il s'imaginoit avoir
fauvez du naufrage. Il les laiffa
donc en dépoft à cette chere Confidente
qui venoit de luy donner tant
de marques d'une fincere amitié. La
perfide qui n'avoit fait jouer toutes
ces ,machines que pour en venir là,
reçeut cet argent avec une joye qui
ne fe peut dire ; & le pauvre Receveur
fut bien étonné le lendemain ,
lors
que venant pour le getirer de fes
mains , elle le traita de vifionnaire
& d'infolent , de luy demander ce
qu'elle prétendoit qu'il ne luy euft
point
GALANT.
93
point donné : elle y adjouta mefme
quelques menaces violentes qui firent
craindre au Receveur unc fuite
de plus fâcheufes avantures , & il fe
crût trop heureux pour éviter l'éclat
qui ne luy pouvoit eftre que préjudiciable
, d'abandonner pour toû-:
jours fes écus , fa Confidente , & fa
Maîtreffe.
C'est trop différer à vous entretenir
du merite de ceux que le Roy a élevez
aux plus confidérables Dignitez de
P'Eglife . Monfieur l'Evefque d'Ufés,
Fils de Monfieur de la Vriliere Secretaire
d'Etat , a eu l'Archevefché de
Bourges. Cette nouvelle élevation fait
voir combien Sa Majesté eft perfuadée
& de fa fuffifance pour régler un
grand Dioceſe , & de fa piéte pour fervir
d'exemple aux Peuples qui vont
eftre commis à fa conduite
L'Everché d'Ulés a efté donné en
mefme temps à Mr. l'Abbé Poncet ,
Fils de Mr. Poncet Confeiller d'Etat
&du Confeil Royal, & Neveu de feu
Mon94
LE MERCURE
Monfieur f'Archevefque de Bourges.
C'eft quelque chofe d'affez glorieux
pour luy , d'entendre dire par tout
que les fervices de Mr. fon Pere , qui
comme vous fçavez eft dans une treshaute
confidération , n'ont aucune
part à la Dignité qu'il vient d'acquérir.
Monfieur Felix Evefque de Digne,
a efté nommé à l'Evefché de Chalons
fur Saone. La maniere édifiante
dont il prefche , fait connoiftre affez
ce qu'on doit attendre de fon zele
pour la conduite de fon Troupeau.
On n'eft pas moins perfuadé de celuy
de Mr. l'Abbé du Laurens , Grand
Prieur de l'Ordre de Clugny , que le
Roy a fait Evefque du Bellay. Il eft
Frere de feu Mr. du Laurens Confeiller
à la Grand? Chambre , qui s'eftoit
fait baſtir un Apartement dans l'Abbaye
de S. Victor , où il eft mort depuis
deux ans.
le fçay , Madame , que la réputation
de Mr. de Piancour , Abbé de la
Croix
GALAN T.
95
5. Croix , vous eft connuë , & ainfi je
ne doute point que vous n'ayez de la
joye d'apprendre que Sa Majefté a
rendu juftice à fon merite, en le nommant
à l'Evefché de Mande. C'eft un
Pofte fort avantageux qui le rend
Second Prefident des Etats de la Pro
vince. Sa pieté , fa profonde doctrine
, & fon exacte régularité à remplir
les devoirs que Dieu luy a impofez ,
faifoientvoir dans fa Perfonne toutes
les qualitez neceffaires pour faire un
tres- digne Prélat , & ily a longtemps
que nous le verrions dans cette haute
Dignité, s'il avoit voulu écouter les
propofitions qui luy ont efté faites ;
maisil a toujours protefté que fi cela
arrivoit , il y feroit conduit par les
feules mains de la Providence ; & en
effet , il n'a prefque point paru à la
Cour , & la chofe eftoit arreſteé en fa
faveur , ayant qu'il euft appris qu'elle
ſe duft faire. Il'a beaucoup de naiffance
, & eft Frere de M. le Chevaliér
de Piancour , qui eft mort depuis
un
96
LE
MERCURE
L
un an à Meffine , apres avoir rendu de
fort grands fervices au Roy , dont il a
efté l'Agent à Malte pendant trois années.
Il s'eftoit acquité de cet Employ
avec tant de fidelité & de zele , qu'ayant
efté rappellé en Cour, il trouva à
Marſeille une Lettre de Monfieur le
Marquis de Segnelay qui luy faifoit
fçavoir que Sa Majesté le gratifioit
d'une Galere. Il l'équipa en tres peu
de temps , & n'épargna rien pour la
rendre une des plus confidérables qui
puffent eftre employées aufervice de
fon Maiftre. Perfonne n'ignore les
belles actions qu'il fit à la grande Affaire
de Palerme. Son trop de zele luy
coufta la vie un peu apres. Il ne voulut
point abandonner fa Galere , où ily
avoit un fortgrand nombre de Malades.
Les Fievres eftoient malignes , il
en fut pris , & mourut fort regrété de
Monfieur le Marefchal Duc de Vi.
vonne , & de tout l'Ordre de Malte ,
qui avoit pour luy une eftime tresparticuliere.
Le
GALAN T. 97
LeRoy qui fait tout avec prudence
, & ne répand jamais fes graces
qu'avec juftice, a fait l'honneur à Mr.
FAbbé de la Berchere , l'un de fes Aumôniers
, de le nommer à l'Evefché
de Lavaur. Il eft Docteur de Sorbonne;
& quoy qu'il n'ait pas encor trente
ans , il eft confommé dans toutes
les Sciences qu'on peut fouhaiter dans
un grand Prélat. Il a prefché , & toûjours
avec fuccés ; & fi la foibleffe de
fa voix luy euft pû permettre de continuer
, il auroit remply tres - dignement
les premieres Chaires de Paris.
Son Grand Pere eft mort Premier
Prefident du Parlement de Dijon . La
furvivance de cette Charge avoit efté
accordée à Monfieur de la Berchere
fon Pere , qui l'exerça quoy qu'il
n'euft que vingt fept ans. Il paffa à
celle de Premier Prefident de Grenoble,
par les ordres de la feu Reyne Mere
, qui l'honoroit de fon eſtime , &
qui crût que fa prefence en cette Province
ne feroit pas inutile aux Affai-
Tome V. E res
98 LE MERCURE
res du Roy pendant la Régence. Cettegrande
Charge fut exercée apres fa
mort , comme elle l'eft encor aujourd'huy
, par Mr. de la Berchere , qui
en avoit la ſurvivance , & qui eft Oncle
de Mr. l'Abbé de la Berchere dont
je vous parle.
Je croy , Madame , que vous vous
étonnez de ne point trouver le Nom
de Mr. l'Abbé de Noailles parmy tant
d'Evefques , puis qu'il ne manque
d'aucune des qualitez qui peuvent
élever à l'Epiſcopat une Perfonne.de
fa naiffance. Le Roy qui eft fort perfuadé
de fon merite , luy avoit fait
l'honneur de le nommer ; mais les inftantes
prieres de Monfieur le Duc de
Noailles fon Pere , qui n'a pû ſe réſoudre
à eftre privé fi toft de la préſence
d'un Fils qu'il aime fort tendrement ,
jointes à l'envie qu'il a fait paroiftre
d'avoir encor quelques années pendant
lefquelles il puft fe rendre plus
digne des graces de Sa Majesté par
fon
application extraordinaire à l'étude ,
en
GALANT.
99
en ont fufpendu l'effet jufqu'à un autre
temps.
Tandis que les Dignitez commencent
pour les uns , elles finiffent pour
les autres ; & Monfieur le Marquis
de Pianeffe , qui a gouverné fi
long- temps les Etats de Savoye & de
Piémont fous les ordres de Leurs Alteffes
Royales , avec un fuccés toûjours
favorable , malgré les temps
difficiles & les entrepriſes fecretes des
Ennemis,eft mort glorieufement dans
la Solitude , d'oùje vous manday il y
a quelques mois qu'on l'avoit plufieurs
fois retiré , pour ſe fervir de fon
fe
Miniftere dans les plus preffans befoins
de l'Etat. Dans quelque pouvoir
qu'il ait efté , on l'a toûjours veu facrifier
fes intereſts propres , & fon plus
jufte reffentiment , à la gloire & à l'avantage
de fes Maiftres. Je ne vous
parle pointde fa Maifon ,ny de fes Alliances
avec celle de Savoye , cela
eft connu de tout le monde. Je vous
diray feulement qu'à examiner la maĘ
2
niere
100 LE MERCURE
niere dont il a vefcu , & les chofes qu'il
a écrites , on peut en quelque forte luy
donner le titre de Saint . On n'a jamais
veu plus de pieté , plus de charité , &
un plus grand détachement des grandeurs
du monde ; il ne s'en laiffoit
point éblouir , & il n'auroit pas accepté
fi long-temps la premiere place.
de l'Etat dont il eftoit né Sujet ,
s'il n'euft apris des premiers Chreftiens
, qu'apres Dieu , il devoit à fes
Maiftres & à fa Patrie , les foins qu'il
s'eft toûjours attaché à leur donner.
La matiere eft un peu trifte ; &
comme je fçay que vous aimez tout
ce qui vient de Madame le Camus , je
croy que ce fera vous entirer agreablement
, que de vous faite voir deux
petites Pieces de fa façon , qui me font
tombées depuis peu entre les mains ;
P'une eft un Inpromptu pour Monfieur
le Duc, qu'elle fit il y a quelque
temps en préſence de ce Prince ; &
Pautre , un Compliment à Madame
la Marefchale de Clerembaut qui luy
avoit rendu office. IN.
GALAN T. ΙΟΙ
INPROMPTU
POUR
MONSIEUR LE DUC .
Ve d'efprit & que de valeur
Que
On voit dans ce Prince admirable !
Ses grandes qualitez furpaffentfa grandeur.
Sans luy Condéferoit un Prince incomparable ,
Mais par bonheurpour nous il afait fonfemblable.
POUR MADAME
LA MARESCHALE
DECLEREMBAUT.
MArefchale de Clerembaut ,
Vousportez la vertu fi haut ,
Que l'Amour en eft en colere.
Il s'en plaignit l'autrejour àfa Mere.
Elle luy dit ; mon Fils , chacun afon defaut.
Cette vertu pourtant àfaitfur elle
Libeureux choix dont la gloire eftoit deue àfon
zele
Choix qui mit en fes mains le Charme de la
Cour ,
Cette Princeffefansfeconde.
Dont lesyeuxpourront bien unjour
E 3
Te
102 LE MERCURE
Te foumettre le Fils du plusgrand Roy du monde.
Quant à la Mareschale , en vain dela toucher
Tu crois l'avantagepoffible.
Son coeur eft un rocher
Quifut toujours inacceffible.
L'Amour à cedifcours luy répondit ; Et bien
Fe confens qu'ellefoit infenfible à ma flame,
Mais qu'elle aille du tout au rien ,
Je ne le puisfouffrir ; tout au moins quefon ame
Soit tendre à lapitié ,
Puis qu'on le peutfans blâme.
Je fuis defon avis,
Quej'aurayfur ce pié
j'efpere , Madame ,
Quelquepart à votre amitié.
Si l'Amitié fait faire des Complimens
d'un cofté , l'Amour fait faire
des Mariages de l'autre , & nous venons
de le voir en la perfonne de
Monfieur le Marquis de Foix , Gouverneur
& Lieutenant General pour
le Roy en la Province de Foix , quia
époufé Mademoiſelle d'Hendrefon ,
premiere Fille d'Honneur de Madame.
Elle est bien faite , de belle taille ,
& d'une tres grande Maifon d'Allemagne.
Pour Monfieur le Marquis
de Foix , je n'ay que faire de vous dire
qu'il eft d'une des meilleures Maifons
GALANT. 103
fons du Royaume;le grand Nom qu'il
affez . Leurs Altef
porte ,
le
marque
fes Royales
, outre leurs libéralitez
accouftumées
en de pareilles
occafions
,
ont donné à la Mariée une Croix
de Diamans
de grand prix , & tous les
Habits de la Nôce qui s'eft faire au
Palais Royal avec beaucoup
de magnificence
. Il y eut Comédie
le foir. Les
Mariez
font preſentemen
chez Madame
la Ducheffe de Meklebourg
, qui
les confidere
fort , & qui auroit fair
avec plaifir les frais de la Noce, fi Madame
l'euft voulu foufrir. Cette
Princeffe
a prefque
tous les jours
montéà cheval , & s'eft fouvent donné
le plaifir de la Chaffe au Cerf, pendant
le Voyage
qu'elle a fait à Villers
-Côtrets , où elle a accompagné
Monfieur
.
J'avois oublié à vous dire que le
Roy avoit donné l'Abbaye de la
Croix à Monfieur l'Abbe Pellot , Fils
de Monfieur le Premier Prefident de
Rouen. Elle est d'un revenu confidé-
E 4 rable ,
104
LE MERCURE
rable , & d'une tres-grande beauté.
Feu Monfieur l'Abbé de Piancour ,
Oncle de celuy qui vient d'eftre nommé
à l'Evefché de Mande , l'avoit
fait rebaſtir entièrement , & ellé doit
la plus grande partie de fes embelliffemens
aux foins de ce dernier qui n'arien
épargné pour la rendre ce qu'elle
eſt .
Monfieur le Marefchal de Gramont
eft toûjours à Bayonne. Comme
il n'a point d'autre attachement
que ce qui regarde le fervice du Roy,
il s'eft employé avec un zele admirable
à faire reparer les defordres que le
débordement des Eaux avoit caufé
aux Fortifications de cette Place , dans
laquelle il a fait entrer quatre cens
Hommes , tous braves & aguerris,
qu'il a levez dans fes Terres .
Vous voulez bien , Madame, que
je mefle à ces Nouvelles les derniers
Vers qu'on m'adonnez de Monfieur
le Duc de S. Aignan'; ils vous feront
connoiftre avec quelle promptitude
il
GALAN T.
105
.
il vient à bout de tout ce qu'il entreprend
. Le Roy luy avoit fait l'honneur
à fon retour du Havre,de luy faire
voir les Augmentatinos qui eftoient
faites à Verfailles & à Trianon
depuis fon depart ; & dés le foir melme
il prit la liberté de donner à Sa
Majefté ces Vers qu'il fit fur les beautez
de ces deux Maiſons.
ELOGE
DE
VERSAILLES
ET DE TRIANON.
E fçavois bien , Tirfis , par cent illuftres
marques ,
Que nous avionspour Roy le plus grand des Monarques
;
Qu'en guerre comme enpaix il eftoit fans pareil
Qu'on le voyoit briller comme un autre Soleil ,
Et qu'eftant des Guerriers le plus parfait mo
dele
Ilfe couvroit par tout d'unegloire immortelle ;
Mais je ne penfous pas qu'ilfuft enfon pouvoir
D'affembler les Trefors que nous venons de voir,
Que retournant vainqueur duplusfort des Ba
tailles, IL
1
106 LE MERCURE
Il fift de Trianon ce qu'ilfait de Versailles,
Que le plus délicat nepust rien defirer
Aux rares ornemens qui s'y font admirer,
Qu'onypaffaft des Mers , qu'on y vift fur les
ondes
Des fuperbes Vaiffeaux les courſes vagabondes ,
Que le Iafpe , le Marbre & cent autres Beautez
rtinent à l'envy tous lesfens enchantez,
Qu'on puft en un moment des plus baffes Campagnes
Elever des Torrens & percer des Montagnes,
Et qu'enfin de ces lieux lepompeux ornement,
De tous les Curieux devinft l'étonnement .
Mais , Tirfis , euft- on cru qu'une humaine puiffance
Euft rangé les Saifonsfous fon obeillance,
Pour le plaifir desyeux changé l'ordre du temps,
Fait des plus grands Hyvers un eternel Printemps
,
Etjoint plus d'une fois dans une mefme Place,
Au doux émail des Fleurs lafroideur de la glace.
Tous les Siecles paffez n'ayant rien veu de tel,
Admirons ce Grand Roy qui n'a rien de mortel,
Mais adjoûtons , Tirfis , que ce Monarque
Augufte,
Pouvant tout ce qu'il veut , ne veut rien quede
jufte.
Voicy d'autres Vers que Monfieur
de S. Aignan fit pour Madame la
PreGALANT.
107
Prefidente d'Ozembray , qui eftoit
venue au Havre pour peu de jours.
Elle devoit partir le lendemain , &
voicy ce que cet Illuftre Duc luy don
na au fortir d'un Bal où tout le monde
eftoit en couleur de feu ,
POUR
MADAME LA PRESIDENTE
D'OZEM BRAY.
Pourquoy nous honorer d'une courte vifite,
Pourquoy faire éclater icy tant de merite,
Avec tant de rigueurs ?
C'est avoirpeu d'amourpour le bien de la France
,
Que de venir troubler les coeurs
Dans un Place d'importance.
On devroit vous traiter comme une criminelle.
Vous mettre dans lesfers comme ingrate , rebelle ,
Et vous pouffer àbout.
Vous dites qu'avec vous nous n'avons rien à
craindre,
Mais vou mettez lefeupar tout ,
Et puis , vous partez fans l'éteindre.
Voila , Madame , comme Mon-
E 6 Lieur
108 LE MERCURE
Geur le Duc de S. Aignan fait les honneurs
du Havre d'une maniere toute
galante & fpirituelle , fans que cette
innocente Galanterie diminue rien du
zele qu'il fait voir pour toutes les chofes
qui regardent la Religion. Il en a
donné des marques depuis peu dans
un tres- beau Difcours qu'il a fait dans
la Maifon de Ville contre la licence
des Blafphemes. Je vous l'envoyerois
dans cette Lettre , fi la fainteté de la
matiere eftoit compatible avec le titre
de Mercure Galant , que vous avez
bien voulu luy laiffer porter.
Je ne puis finir, fans vous parler
de ce qui s'eft paffé en Allemagne. Le
Publicen eft informé chaque femaine
, & je ne vous en ay donné encor
aucunes nouvelles . A dire vray , Madame
, j'ay efté bien aiſe d'amaffer ce
que j'en ay pû apprendre tous les jours
de divers endroits ,afin d'en faire conme
une fuite d'Hiftoire plus agreable
pour vous. Peut- eftre mefme y trouverez
- vous de la nouveauté , parce
qu'il
GALAN T. 109
.
qu'il eft impoffible que ceux qui écrivent
les chofes dans le temps meſme
qu'elles arrivent , en foient affez bien
inftruits pour les pouvoir publier dans
leurs plus exactes circonftances. C'eſt
un fruit qu'on a beſoin de laiffer meurir
, pour en connoiftre toute la bonté.
Il faut du temps pour fçavoir s'il
n'y a rien à adjoûter à ce qui ſe debite
toûjours d'abord imparfaitement.Les
particularitez qui échapent aux uns ,
font rapportées un peu apres par les
autres , & il y auroit de l'iujuftice à
vouloir priver le Public de la connoiffance
des chofes dont le détail ne
peut jamais venir avec les premieres
nouvelles qu'on en reçoit.
Pendant que plus de vingt Puiffances
Souveraines liguées contre
nous , amaffoient de toutes parts un
nombre infiny de Troupes , celles de
Fence qui avoient déja pris trois des
plus fortes Places de l'Europe , & gagné
une Bataille , eftoient dans des
Quartiers de refraîchiffement. On les
E 7 cros
110 LE MERCURE
croyoit fort diminuées par les fatigues
de tant de Sieges entrepris dans une
faifon rigoureuſe , & toutes les Ga
zettes ne parloient que de Levées &
de Jonctions de Troupes ennemies
qui fe faifoient de tous coftez, On ne
difoit rien des noftres ; il n'y avoit pas
mefme d'apparence que nous pûffions
eftre affez forts pour nous oppofer au
Prince Charles. Cependant on a veu
tout d'un coup , comme par enchantement
, Monfieur le Marefchal de
Créquy en état de luy tenir tefte , tandis
que Monfieur de Luxembourg a
voit en Flandre une Armée auffi
nombreuſe que celle que nous avons
en Allemagne. Ces Armées ne manquent
de rien , & l'admirable prévoyance
du Roy eft fi bien fecondée par
le zele des Miniftres qui executent fes
ordres , que tout ce qui eft neceffaire
pour les faire fubfifters'y trouve u
jours en abondance. Voila ce qui nous
facilite tant de glorieufes conqueftes ,
& qui nous fait arrefter fans peine le
torrent oppofé de tant de Troupes.
GALAN T. III
Voyons les mouvemens de l'Armée
de l'Empereur depuis trois mois
que le Prince Charles qui la commande
a fait l'ouverture de la Campagne
. Elle eftoit à trois lieues de
Mets dés le commencement de Juin ,
& dés ce temps - là Monfieur le Marefchal
de Créquy commença à la combatre
& àla ruiner par fes Partis & par
fes divers mouvemens . Le Prince
Charles qui avoit réſolu de tenter
quelque chofe de grand , paffa la Seille
la nuit du dix au onze de ce mefme
moins, & vint camper du coſté de
noſtre General , mais ce ne fut que
pour y voir fon Armée dans l'extréme
neceffité de toutes chofes pendant le
long fejour qu'elle y fit , & pour donner
lieu à un nombre infiny de Partis
de la détruire plus commodément.
Apres que ce Prince eut achevé de
pairer , Mr. de la Fite arriva dés le
foir mefme aupres de Monfieur le
Marefchal de Créquy avec un Détachement
des Gardes du Corps , de
Gens
.112 A LE MERCURE
•
Gens d'armes , & de Chevaux-Legers
de la Garde. Le Prince Charles
qui ne fe feroit pas hazardé à paffer la
Rivière s'il euft efté averty de ce
Secours , n'en reçeut la nouvelle
qu'avec un chagrin mortel. Il vit bien
qu'il luy feroit difficile de rien entreprendre
, Monfieur de Créquy eftant
prefque auffi fort que luy ; mais comme
il luy auroit efté honteux de faire
voir qu'il avoit de méchans Eſpions,
ou plutoft qu'il n'en avoit point , il
aima mieux faire bonne contenance
dans fon Pofte , que de s'en retourner
fur fes pas. C'eft où fon Armée a
penſé périr , c'eſt où elle a tant manqué
de Fourages , & tant mangé de
Pain poury & de méchans Gâteaux.
La neceffité y eftoit fi grande , qu'on
n'en, diftribuoit qu'un pour quatre
Soldats. Il eft mefme fouvent arrivé
que le Pain manquant entierent,
'elle n'a mangé que de la Vache. Il
eft vray que l'on y a quelquefois donné
quelques Efcalins au lieu de Pain ;
mais
GALAN T., 113
mais fi cet argent a empeſché les plus
féditieux de crier , il n'a pas empefché
de mourir de faim ceux à qui un
fi foible fecours ne pouvoit faire trouver
dequoy manger. Tant que le
Prince Charles a demeuré dans ce
Pofte , quatre choſes ont ruiné fon
Armée ; la Deſertion , nos Partis , le
manque de Pain , & les Païfans qui
prenoient tous ceux qui s'écartoient
pour en chercher. Les Marchez &
les Places publiques de Mets eftoient
remplis de leurs Chevaux qui fe donnoient
à fort grand marché. Ce fut
dans ce temps que Monfieur le Marefchal
de Créquy fit faire à fon Armée
ce beau mouvement qui embaraffa
tant les Ennemis. Il fit fi bien
placer fon Canon , qu'il leur tua plus
de huit ou neuf cens Hommes , avant
qu'on puft entendre le leur , qui ne
fut en état de tirer que plus de trois
heures apres le noftre. Ils firent connoiftre
qu'ils n'avoient aucun deffein
de fe battre , puis qu'ils repafferent
la
114. LE MERCURE
la Seille. On trouva dans leur Camp
quantité de Soldats qu'iis avoient enterrez
, afin qu'on ne s'apperçut pas
de leur perte , & ils l'avoient fait fi
fort à la hafte , qu'ils leur avoient laiſ
féleurs habits & leurargent , dont on
trouva mefme une fomme confidérable
dans les Bottes d'un Cavalier . On
les pourſuivit dans leur Retraite , où
ils perdirent encor beaucoup de monde.
Cette pourſuite , & leur Canon ,
qu'ils tirerent à noftre exemple quelque
temps auparavant , nous coûterent
auffi quelques Gens . Nous perdîmes
Mr. de Préfonval Lieutenant
Colonel de la Couronne. Quelques
Gardes du Corps furent tuez , &
deux Exempts bleffez , qui font Mr.
de la Fouchardiere & Mr. Darman .
daris . Depuis ce temps les Ennemis
ont ſouvent changé de Pofte , & Mr.
le Marefchal de Créquy a toujours
profité de leurs mouvemens . Ils eftoient
vis-à-vis le Village d'Arancy,
que ce vigilant Marefchal apprit
lors
qu'ils
GALANT. 115
qu'ils attendoient un grand Convoy.
Il fit un Détachement commandé par
Mr. de la Haye Lieutenant General,
pour le furprendre. On leur tua plus
de quatre cens Hommes , & on leur
prit du moins cent Charettes. Ceux
qui fe fignalerent en cette occafion ,
furent Meffieurs les Marquis de Genlis
& de Renty , Mr. le Comte de
Moreüil , Mr. de la Fite , Mr. le
Comte d'Aubijoux , & Mr. Marin .
Mr. de la Haye y fut tué d'un coup
de Moufquet. Nos Partis ayant continué
toûjours à les inquiéter , quatre
Pieces de noftre Canon chargées à
cartouches , les incommoderent fort
aupres de Maleroy. Quelques jours
apres comme on fuivoit leur marché
avec l'ardeur qui eft ordinaire aux
François , Mr. le Chevalier d'Eftrades
qui eftoit Chefd'un Party de deux
cens Chevaux , apperçeut quelques
Troupes de leur Arrieregarde ; il en
fit avertir Mr. le Comte de Maulevrier-
Colbert qui commandoir
>
l'Aiſle
116 LE MERCURE
P'Aifle gauche . Il s'avança pour examiner
la contenance des Ennemis , &
les fit attaquer. Les Regimens de Portia
& de Souches furent défaits. On
découvrit la queue des Bagages ; on y
tua plus de deux cens Perfonnes , on
y fit cent Prifonniers , & l'on pilla
quantité de Chariots. La Femme du
Tréforier de l'Armée , qui par malheur
fe trouva là dans fon Carroffe
avec d'autres Femmes , fut tuée dans
Pardeur du Combat , fans qu'on fçeut
mefme fi elle y eftoit. Deux de nos
Efcadrons , & quelques Dragons ,
plus avides de gloire que de butin ,
poufferent plus avant , & pafferent
un Défilé. Ils furent chargez par un
Corps d'Ennemis beaucoup plus confidérable
qu'ils n'eftoient . Ils fe retirent
en bon ordre , & ne perdirent
pas trente Hommes. Les Ennemis
n'oferent les pourfuivre , & ils merent
mieux laiffer emporter aux
François tout ce qu'ils avoient pillé,
que d'avancer pour les combattre , &
les
GALAN T. 117
les empefcher de profiter de leur butin.
Depuis ce temps - là le Prince
Charles fe promene , & il femble qu'il
ait envie de venir voir le Prince d'Orange
, qui n'eft pas plus avancé que
luy , quoy que l'un & l'autre foit en
campagne depuis pres de trois mois.
Je ne doute point qu'ils n'ayent entrepris
quelque chofe quand vous re .
cevrez ma Lettre , puis que je la finis
dans le temps où ils doivent du moins
faire voir qu'ils n'ont pas affemblé
tant de Troupes dans le feul deffein
de nous obferver. Le Prince Charles
n'auroit pas attendu fi longtemps à fe
déclarer , fi Mr. le Marefchal de Créquy
l'euft laiffé plus en repos ; mais fa
vigilance a toûjours détruit ce que ce
Prince s'eftoit propofé de faire. Quand
ils ont efté féparez , il a tenu des Ponts
prefts pour faire paffer fes Partis ;
& ans quelque Camp que les
Ennemis ayent efté , ils en ont toûjours
efté fatiguez . Ses Ordres s'executoienr
avec tant de ponctualité,
qu'on
1818 LE MERCURE
qu'on les a veus quelquefois inquiétez
en mefme temps par les Partis de
Nancy , par ceux des Lieux les plus
proches,par les Détachemens de l'Armée
, & par les Païfans . C'eft ainfi
qu'on fair périr les Troupes les plus
nombreuſes , & que fans rien perdre
on gagne fouvent plus que fi on donnoit
une Bataille. Mr. de Beaufort
Marefchal de Camp , pouffa unefois
leur Garde jufques à leurs Tentes.
Quatorze Cuiraffiers furent pris une
autre fois par un Party de vingt- cinq
contre vingt-cinq . Un Lieutenant
de Fufiliers , fortifié des Païfans du
Païs Meffin , attaqua & batit quelque
temps apres un Convoy de Vin &
d'Eau de vie , dont il enfonça tous les
Tonneaux; & le Major du Regiment
de Cominges , avec tres- peu de Gens,
avoit défait quelques jours auparavant
quatre-vingts Cuiraffiers , dont
la plupartfurent faits prifonniers. Je
pourrois vous raconter encor un
nombre infiny d'actions de vigueur
qui
GALAN T. 119
qui ont ont efté faites par nos Partis ; mais
je vous veux feulement parler de
deux dont les circonftances font affez
curieuſes. Le Prince Charles s'ennuyant
de ne rien faire , & ne voulant
pas que l'on s'aperçeut de fon chagrin ,
réfolut de donner le Bal aux principales
Dames de fon Armée. Cela ne doit
pas vous étonner , les Allemans ne
marchant guéres qu'en Famille.Com❤
me il n'eft point de Nation qui n'imite
les François en quelque chofe , les
Allemans pour paroiftre avec plus de
galanterie , voulurent avoir de nos
Habits les plus à la mode , & le Prin .
ce Charles en envoya demander
par
un Trompete
au Lieutenant
de Roy
de Mets , lequel par une honneſteté
toute Françoile
luy envoya auffi- toft
des Tailleurs , avec les Etofes les plus
nouvelles
qu'on puft trouver.Les
Habits
firent , & on commença le Bal .
Monfieur de Créquy prit ce temps
pour leur donner un autre divertiffement.
Il envoya quelques
Troupes
qui
120 LE MERCURE
•
qui donnerent, l'alarme dans l'un de
leurs Quartiers , & qui eurent ordre
de fe retirer d'une maniere qui pût
engager les Ennemis à les pourſuivre.
Ses Ordres furent ponctuellement executez
; & comme il avoit fait placer
plufieurs Canons chargez à cartouches
dans un endroit où les Ennemis ne
croyoient pas qu'il y en euft , la plûpart
de ceux qui pour fuivirent nos
Gens furent tuez ou bleffeż ; & l'alarme
s'eftant répandue dans tout le
Camp , le Bal fut tellement troublé ,
que les Allemans oublierent leurs
Dances , & ne fçeurent plus faire de
pas que pour décamper quelques jours
apres. Le Canon ne leur fut pas moins
fatal le jour que leurs Fourageurs furent
enlevez. La plupart des Officiers
qui avoient des Valets au fourage
s'attrouperent pour les venir défendre
; mais ils n'oferent avance &
l'on euft dit qu'ils n'eftoient venus
que pour eftre témoins de la perte de
leurs Chevaux . Ils ne s'en retournerent
GALAN T.
1211
rent pourtant pas tous , & plufieurs
furent tuez par noftre Canon . Vous
direz peut eftre que c'eſt n'avoir
rien fait , que de n'avoir ny pris de
Places , ny gagné de Batailles ; mais
apres les premiers avantages que nous
avons remportez , n'eft- il pas bienglorieux
d'empefcher tant de Puiffan
ces unies d'executer aucune de leurs
entrepriſes ? De pareils emplois demändent
le Capitaine le plus confommé;
ils ont dequoy exercer toute
fon expérience , & dequoy le rendre
vigilant , eftant obligé de faire des
mouvemens continuels , & de prendre
garde en mefme temps de n'en fai
re aucun de faux . C'eft par là qu'on
ruine infenfiblement les Armées ennemies
; mais il ne fuffit pas pour cela
avoir du coeur , il faut avoir de l'efprit
& de l'adreffe, & que la tefte agiffe
plus quele bras. Monfieur de Créquy
a montré depuis trois mois que
toutes ces chofes ne luy eſtoient pas
inconnuës , & qu'il fçavoit joindre
Tom: V. F la
1221
LE MERCURE
la conduite & la prudence à la haute
valeur dont il a donné des marques
dans un nombre infiny d'occafions ,
& dans la diverfité des mouvemens
qu'il a faits. Comme il ne s'en eft pas
trouvé un de faux , on ne peut marcher
plus glorieufement qu'il fait fur
les traces de Monfieur de Turenne. Il
l'a imité en toutes chofes , & toutes
les Lettres nous affurent qu'il ne s'eft
pas fait moins aimer dans toutes les
Troupes qu'il commande , qu'il s'eft
fait craindre parmy celles qui luy font
oppofées.
La feconde Armée d'Allemagne ,
compofée des Troupes des Cercles ,
n'a pas fait plus de progrés que celle
du Prince Charles. Mr. de Monclar
Pobferve de pres , & Mr. le Marquis
de Bligny l'eft allé joindre avec un
Détachement de dix Escadrons. Il y
a pres de trois mois que le Prince ' Orange
affemble la fienne , & qu'ilat,
tend celle de dix ou douze Alliez qui
marchent depuis longtemps. Il a paru
jul.
GALAN T. 123
jufques icy que toutes ces Troupes .
n'eftoient en campagne que pour arrefter
les courfes de la Garniſon de
Maftric ; ce qu'elles n'ont toutefois
pû faire. Mr. de la Motte avec un
Détachement , a efté prendre force
Beftiaux du cofté de Namur;& Monfieur
le Duc de Luxembourg a fouragé
longtempsjufques aux Portes de
Bruxelles. Il a envoyé quelques
Troupes aux environs d'Oudenarde
fous le commandement de Meffieurs
de la Motte & d'Auger. Le Prince
d'Orange commença à décamper le
15. & Monfieur de Luxembourg le
16. Je ne vous en diray rien davantage
dans cette Lettre , quand mefme
on entreprendroit quelque chofe
avant qu'elle fut fermée, afin de vous
en parler au long dans la premiere que
je vous écriray & de ne vous en
posat faire le détail à deux fois.
Le Roy a donné le Regiment de la
Fére qu'avoit Mr. dela Haye , à Mr.
le Marquis de Créquy , âgé de quin-
F 2 Zc
124
LE MERCURE
ze ans , qui fert d'Ayde de Camp à
Monfieur le Marefchal de Créquy
fon Pere. Ce jeune Marquis montre
déja tant d'ardeur pour la gloire , que
fi on luy laiffoit la liberté de faire tout
ce que fon courage luy infpire , il
s'expoferoit tous les jours aux dangersles
plus évidens. Mr. de Choify a
eu le Commandement de Thionville,
ce Pofte ayant auffi vaqué par la mort
de Mr. de la Haye Lieutenant General.
Il eftoit Gouverneur de S. Venant
, lors que Sa Majefté l'envoya
aux Indes en qualité de Viceroy. Il
entendoit parfaitement les Fortifications
, & paffoit pour un Homme
tres.fage. La Lieutenance de Roy de
Montelimart a eſté donné à Mr. de
Serignan Ayde- Major des Gardes du
Corps. Les fervices qu'il a rendus, ont
toûjours efté agreables au Roy , & fa
Famille eft connue par des actions de
vigueur.
Je paffe aux Divertiffemens publics
dontj'ay peu de chofe à vous di
t
re ,
GALAN T. 125
que
re , & il n'y a eu de la nouveauté
fur le Théatre des Italiens , qui nous
ont donné une Piece fort agreable, intitulée
La Propreté Ridicule. Elle eft
meflée de quelques Entrées qui luy
donnent beaucoup d'agrément. Le
caractere de la Femme qui eft propre
juſqu'à l'excés , est tiré fur de bons
Originaux. On l'a déja joüée douze
ou quinze fois ; & Arlequin , à ſon
ordinaire , y eft un Perſonnage tresdivertiffant.
Les Comédiens François
le font contentez de faire revivre
quelques vieilles Pieces qui avoient
fait beaucoup de bruit dans leur
temps , & on a reveu fur les deux
Théatres , les Vifionnaires de Mr. des
Marefts, le Iodelet Maiftre de Mr.
Scarron , & le D. Bertrand de Cigaral
de M. de Corneille lejeune , qui
eftoit autrefois le charme de tout Paris
, & qu'on y repreſentoit en mefme
temps fur tous les Théatres.
11 eft temps de fatisfaire la curiofité
de vos Belles de Province , & de vous
F 3 en126
LE MERCURE
entretenir des Modes nouvelles dont
vous m'avez mandé plufieurs fois
qu'elles fouhaitoient de trouver quelque
Article dans les Lettres que je
vous envoye. Ce n'eft pas une affaire
peu embaraffante , & je ne fçay comment
j'aurois pû m'acquiter de ma
parole , fije ne me fuffe trouvé dernierement
dans une Ruelle abondante
en Perfonnes du bel air. On y rail.
loit un Mary jaloux , lors queje vis
entrer une Femme moitié Prétieuſe,
& moitié Coquette. Que je fuis fatiguée
! dit- elle , apres avoir falüé la
Compagnie ; J'ay efté aujourd'huy
chez plus de vingt Marchands , &je
n'en fuis
gueres fortie plus fçavante
que j'y fuis entrée . J'ay reçeu dix
Lettres de la Campagne , par lefquel .
les on me prie de mander les Modes
nouvelles , & je ne fçay qu'écrire làdeffus.
On n'a jamais veu en France
ce que l'on voit aujourd'huy ; il n'y a
plus de Modes genérales , parce qu'il
y en a trop de particulieres ; à peine
trouGALAN
T. 127
trouve-t- on deux Perfonnes veftues
de la mefme maniere , chacun s'habille
à fa fantaisie , & l'on ne paroiſt
plus extravagant comme autrefois ,
lors qu'on n'eft pas mis comme les autres.
Pour moy , continua-t- elle , je
ne feray point de réponſe , & je ne
finirois jamais , fije voulois écrire la
diverfité des Habillemens de chaque
Particulier. Je donnay d'abord dans
fon fens , pour l'amener apres plus
facilement à mon but ; & jeluy dis en
fuite que fi elle vouloit prier toute la
Comdagnie de s'entretenir fur cette
matiere , & que chacun dit les Modes
qu'il croyoit les plus genérales , je les
écrirois fur l'heure , & qu'ainfi elle
trouveroit fon Memoire des Modes
tout fait , fans qu'elle fiſt autre choſe
que dire fon avis. Cette penſée luy
plût , chacun promit d'expliquer ce
qufçavoit ; on me donna de l'encre
& du papier , & j'écrivis pour elle &
pour moy , ce que vous allez lire touchant
les Modes dont on fe fert depuis
F4
qu'on
128 LE MERCURE
qu'on ne porte plus d'or & d'argent.
On parla d'abord des Etofes , ou
plutoft on en voulut parler; car à peine
euſt on entâmé ce diſcours , qu'une
jeune Beauté prit la parole , & dit que
de cinquante Femmes du bel air , à
peine en trouvoit- on deux qui portaffent
des Etoffes ; & que hors quelques
Taffetas & Tabis decoupez & mouchetez
, gris & changeans, qui estoient
un refte de Mode des Habits d'Etamine
& de Serge des Grifettes du
Printemps , on ne voyoit plus de
Femmes veftuës que de Toilles & de
Gazes ; & elle adjouta qu'elle les aimoit
tellement , qu'elle avoit voulu
voir toutes celles qui avoient efté faites
, & que leur diverfité & leur beauté
eftoient des chofes admirables. On
la pria de parler de toutes celles qu'elle
avoit veuës,& voicy de quelle maniere
elle s'en acquita .
On fait , depuis que les chaleurs
ont commencé , des Manteaux &
des Jupes de plufieurs fortes de Gazes
;
GALAN T.
129
zes ; les moindres font les unies , les
rayées , & celles qui font à carreaux.
Il y en a prefque de toutes couleurs ,
meflées , & fans eftre meflées. Il y en
a auffi beaucoup de rebrochées , dont
les fleurs paroiffent de relief. On en
voit fur des fonds bruns couvertes de
fleurs de toutes couleurs , & il s'en
trouve de mefme fur des fonds blancs
qui font le plus bel effet du monde ;
d'autres font fur ees fonds mouchetez
& d'autres fon à colomnes. Les Femmes
du grand air qui ont le petit
deüil, en portent de blanches, avec des
fleurs noires rebrochées ; & celles qui
font plus modeftes , en mettent de
noires unies , avec des Jupes de Gaze
bleues deffous. Les Gazes dont les
fonds & les fleurs fon blanches, fe portent
beaucoup plus en Jupes qu'en
Manteaux. Celles qui font rayées , &
quint de grandes efpaces entre les
rayes , remplies de toutes fortes de
fleurs , font tres- belles : Mais quelque
beauté qn'ayent toutes ces Gazes,
F 5 pour130
LE MERCURE
pourſuivit- elle , je ne defefpere pas
d'en voir encor de plus extraordinaires,
puis qu'il n'eft point de jour qu'on
n'en remarque aux Thuilleries d'un
deffein tout nouveau. Il n'eft rien de
plus agreable que tous les Manteaux
de Gaze , continua la mefme , & ils
ne font effacez que par ceux de Points
de France fur de la Toillejaune , qui
eftant accompagnez d'Echelles de
mefme Point , donnent un certain air
de grandeur à ceux qui les portent ,
que les Etofes les plus remplies d'or &
d'argent ne font pas toûjours remarquer
dans les Perfonnes les plus qualifiées
. On voit auffi , adjoûta- t-elle ,
quelques Manteaux & Jupes de Taf.
fetas volans & changeans , mais le
nombre n'en eft pas grand . Puis que
vous avez parlé des Manteaux , reprit
une autre , je vais parler des Jupes
; j'en achetay hier , & ce fut
caufe queje m'informay de celles qui
font les plus à la mode. On en voit encor
qui font toutes de Point de France
,
GALAN T.
13 r
ce , & d'autres toutes de Point d'Angleterre
; mais comme elles font extrémement
cheres , le nombre n'en
eft
pas fi grand ; & celles dont on porte
le plus , font de Mouffeline rayée ,
avec un Point au bas des plus hauts
que l'on puiffe trouver . Il y en a auffi
beaucoup de Taffetas de toutes fortes
de couleurs , fous des Gazes que chacun
choifit à fa fantaifie , mais la plûpart
les prennent Blanches .On en voit
depuis quelques jours de Toille decoupée
, comme on decoupoit le Tabis
& le Satin. Les Femmes qui font
un peu fur le retour , & quelques autres
encor , portent des Jupes de Brocard
, & d'autres Etofes ; les unes
mettent un petit Point de France en
bas , les autres une Dentelle noire. Il y
en a qui mettent des Guipures de toutes
couleurs ; mais quand on les pliffe ,
on des Dentelles de foye douce ,
fans fonds , & fans eftre guipées ny
gommées. Il y a diverfes manieres de
mettre ces Dentelles ; les unes en ont
F 6 unc
132
LE MERCURE
une grande pliffée , & un Pied qui releve
, & les autres deux grandes pliffées
à deux doigts l'une de l'autre , &
toutes deux tombantes.
Quand celle qui avoit parlé des Jupes
à la mode eut finy fon difcours, on
preffa une vieille Fille qui n'avoit ny
beauté ny agrément, & qui par toutes
ces raifons fe retranchoit fur le bel
Efprit , de dire quelque chofe fur le fujet
de la Converfation . Elle répondit
avec un air dedaigneux , qu'elle ne
fçavoit pas comment on pouvoit perdre
le temps à parler de ces bagatelles ,
& que cette matiere n'eftoit bonne
que pour certaines Femmes qui n'auroientjamais
rien à dire , fans le fecours
de leurs Habillemens. On luy répondit
qu'elle avoit raiſon ; mais que lors
qu'on eftoit en compagnie , on fe rendoit
ridicule , fi l'on ne faifoit comme
les autres , puis qu'il femblon qu'on
les méprifaft , & qu'on voulut fe diftinguer
; ce qu'un Efprit bien tourné
ne devoit jamais faire. Hé bien ,
reGALAN
T. 133
reprit- elle brufquement, puis que l'efprit
de bagatelle regne aujourd'huy,il
faut faire comme les autres. Si je me
fuis défenduë de parler des Modes
nouvelles , ce n'eft pas que je les ignore
: comme il ne faut point d'efprit
pour les apprendre , & qu'on n'a befoin
que d'avoir des yeux , tout le
monde les doit fçavoir, & je croy n'en
ignorer aucune. Elle s'arreſta un mo.
ment, puis elle entra dans le détail de
toutes les Modes dont on n'avoit point
encor parlé , qu'elle debita avec un
torrent de paroles , fans s'arrefter un
moment, ny laiffer le temps à aucun
de la Compagnie de luy repliquer par
un feul mot. Voicy tout ce qu'elle dit.
La plupart des Coëffes que l'on
porte à prefent, font à colomnes blanches
& fans fonds ; on en voit auffi de
noires à petites Mouches , de Gazes
fort claires d'Angleterre fans fonds , de
blanches , de rouffes , & des Cornettes
de mefme ces dernieres. On ne fait
plus de Bonnets friſez , & l'on met
deux
134
LE MERCURE
deux petites Cornetses & une grande.
On fe cordonne de Point de France &
de Rubans de toutes couleurs. Jamais
ils n'ont tant efté en regne qu'ils font
depuis la Defenſe de l'or & de l'argent;
& Pon met tant d'Echelles , qu'il eft
impoffible que cette Mode foit longtemps
en regne , parce que les Gens
de qualité ne manquent jamais de
quitter celles qui deviennent trop
communes. On porte beaucoup de
Gands garnis , & tous les Manteaux
font retrouffez avec des Rubans,
Toutes les Garnitures font remplies
de Ferets , ils font plus courts , plus
brillans , & mieux travaillez que les
ronds que l'on portoit il y a quelques
années , & il n'y a rien de plus agreable
; on en met jufques aux Rubans
de Souliers. Les Manches , dont on
fe fert à prefent , font de plufieurs manieres
. Il y en a de pliffées , ave du
Point en bas . On en voit d'autres qui
ne font point pliffées , & qui ont une
Dentelle qui relevé avec un petit Pied.
II
GALAN T. 135
Il s'en trouve auffi beaucoup à boüillons.
La plupart des Manchettes qui
accompagnent ces Manches , fontà
trois rangs.On porte toûjours des Bas
de la Chine, & l'on n'en met plus guéres
de marbrez, Les Souliers font de
plufieurs manieres. On decoupe des
Cuirs fur des Etofes de toutes fortes de
couleurs. Il y en a de mouchetez , laffez
aux coftez avec un petit Molet , & de
brodez de Soye. Les plus magnifiques
font ceux qui font de Toille de
Marfeille piquée , qui font garnis de
Dentelle d'Angleterre ou de Point de
France , formant une maniere de Rozeantique
, comme on en mettoit autrefois
fur les Souliers. On en avoit
auffi de Geais de toutes couleurs. Les
Eventails les plus ordinaires font de
Peaux de Vélin , avec des Bâtons de
Calanbourg. On les porte toûjours
grades , & les belles Peintures font
toûjours à la mode.
On fait à prefent beaucoup de Points
de France fans fonds , & des Picots en
com136
LE MERCURE
campannes à tous les beaux Mouchoirs.
On en a veu quelques -uns
avec de petites Fleurs fur les grandes ,
que l'on pouroit appeller des Fleurs
volantes , n'eftant attachés que par le
milieu ; mais il n'y a pas d'apparence
que cette Mode foit fuivie .
Toutes ces choſes ayant efté dites
de fuite , celle qui en fit le recit fe trouva
tellement hors d'haleine , qu'apres
avoir achevé , elle ne pût dire autre
choſe. La Belle qui vouloit mander
des Modes en Province , crût en ſçavoir
affez , & l'on auroit finy cette
matiere , fi une Perfonne de la compagnie
n'euft dit qu'il faloit auffi s'entretenir
des manieres de s'habiller des
Hommes. N'en foyez point en peine,
repartit une Beauté enjoüée , j'ay
vingt Amans qui à l'envy s'éforcent
de fe mettre bien pour me plaire , &je
fçay comment il faut qu'un Home
foit pour eftre à la mode. Elle prononça
ces paroles d'un air qui plût à toute
l'Affemblée. On la pria de dire ce
qu'elGALAN
T. 137
qu'elle fçavoit là-deffus , & fans ſe
faire preffer , elle commença de la
forte.
L'ajuftement eft moins neceffaire
aux Hommes qu'à la plupart des
Femmes, & il cache moins leurs defauts
. Un Homme eft toûjours affez
paré quand il a bonne mine ; il plaift
en Habit de Cavalier , & fans ornement
; & les Femmes qui ne font point
ajuftées , plaiſent rarement , à moins
que leur beauté ne foit veritable &
toute à elles. On dira , pourfuivit
cette charmante Perfonnne , quej'aime
bien les Hommes , de parler ainfi
à leur avantage : Cependant tous mes
Amans font également bien aupres
de moy , & publient que je fuis la
plus cruelle Perfonne du monde . Tant
qu'ils parleront ainfi , je ne me plaindray
pas d'eux , & je croirois qu'on
ne medeyroit guéres eftimer , s'ils te
noient un autre langage. Le defir
qu'ils ont de me plaire , fait qu'ils ne
paroiffent devant moy qu'avec une
pro138
LE
MERCURE
propréte achevée , & tout cela fans
avoir d'Etofes magnifiques . On n'en
voit point prefentement , elles font
prefque toutes unies ; à peine en trouve-
t-on de foye , & l'on ne porte que
des Drogvets , des Etamines & des
Serges ; mais quand un Homme eft
bien coëffé & bien chauffé , qu'il a de
beau Linge , une belle Garniture, &
une belle Vefte , il eft plus paré que
s'il eftoit chargé de Broderie ou de
gros Galons d'or , qui ne feroient que
l'épaiffir. Les Hommes portent à prefent
des Veſtes fort longues,garnics de
Point. Les plus nouvelles font de
Mouffeline claire rayée , avec de la
Toille jaune deffous , & du Point deffus.
Leurs Chapeaux font petits , leurs,
Gands garnis de Rubans étroits , &
toute leur Garniture de mefme. Au
milieu de ces petits Rubans , ils ont à
leur Chapeau , fur leurs Manches , au
Noeud de leurs Epées , & quelquefois
aux deux coftez de leurs Culotes ou
Rhingraves , des Noeuds de Ruban
large ,
GALAN T.
139
large , aux deux coſtez duquel eft coufue
une Dentelle blanche. Depuis
quelquesjours on y en met de noire ,
qu'on fait coudre au milieu de Ruban
, de maniere qu'elle le couvre
tout entier. On voit plufieurs Habits
avec quantité de rangs d'oeillets ; ils
n'eftoient d'abord que blancs , & aux
revers des Manches ; on eu met prefentement
partout , & ils font de toutes
couleurs ; on commence mefme à
les entourer de petits Cordonnets qui
font plufieurs figures comme aux
Baudriers. D'abord que l'argent fut
defendu , on porta des Cordons de
foye aurore, & de foye blanche, qu'on
prenoit pour de l'or & pour de l'argent.
On met des Boutons des mef- .
mes couleurs , & depuis peu on en
porte de meflez comme les Garnitures.
Les Hommes commencent à- devenir
Kagnifiques en Souliers , ils en
ont de brodez qui coûtent quatre Loüis
la paire , mais on en voit encor
peu. La Converfation auroit efté plus
lon140
LE MERCURE
longue , fans une vifite férieufe qui
furvint , & qui l'interrompit ; c'eſt
pourquoy je prie vos belles Provinciales
de fe contenter de ce queje vous
envoye.
Jecroy , Madame , que vous eftes
dans l'impatience de fçavoir ce qui
s'eft paffé à la Fefte de Sceaux ; il eft
temps de fatisfaire voftre curiofité. Le
Roy voulant faire l'honneur à Monfieur
Colbert d'y aller voir ſa belle
Maifon , choifit le jour de cette Promenade
, & ce fage Miniftre en ayant
eſté averty , ſe prépara à l'y recevoir
en zelé Sujet qui attend fon Maiftre,
& un Maistre comme le Roy. Il ne
chercha point à faire une de ces Feftes
fomptueuses dont l'exceffiue dépense
n'attire ſouvent que le defordre , &
qui fatisfont plus l'ambition de ceux
qui les donnent, qu'elles ne caufent
de plaifir à ceux pour quien les fait.
La profufion qui s'y trouve femble
n'apartenir qu'aux Souverains
quand on cherche plus à divertir qu'à
; &
faire
GALAN T. 141
faire bruit par le' fafte , on s'attache
moins à ce qui coûte extraordinairement
, qu'à ce qui doit paroiftre
agreable. C'est ce que fit Monfieur
Colbert avec cette prudence qui accompagne
toutes fes actions . Il fongea
feulement à une Reception bien
entendue , & il & il voulut que la pro
preté , le bon ordre , & la diverfité
des plaifirs , tinffent lieu de cette
fomptuofité extraordinaire , qu'il
n'eut pû jamais porter affez loin , s'il
l'eut voulu proportionner à la grace
que luy faifoit le plus grand Prince du
Monde. Cet heureux jour venu , il
fit affembler tous les Habitans des le
matin , leur apprit le deffein que de
Roy avoit de venir à Sceaux ; &
pour augmenter la joye qu'ils luy en
firent paroiftre , & leur donner lieu
de garder longtemps le fouvenir de
P'honneur que Sa Majesté luy faifoit,
il leur dit qu'ils devoient une
payer
année de Taille au Roy , mais qu'ils
fongeaffent feulement à trouver dequoy
1.4.2 LE MERCURE
quoy fatis-faire aux fix premiers
mois , & qu'il payeroit le refte pour
eux. Ils fe retirerent fort fatisfaits , &
fe furent préparer à donner des marques
publiques de la joye qu'ils
avoient de voir le Roy. Ce Prince
n'en découvrit pourtant rien aux environs
de Sceaux , tout y eftoit tranquile
, & l'on n'eut pas mefme dit en
entrant dans la Maifon de Monfieur
Colbert , qu'on y euft fait aucuns
préparatifs pour la Reception de
Leurs Majeftez . Elles en voulurent
voir d'abord les Apartemens , dont
les Ornemens & les Meubles eftoient
dans cette merveilleufe propreté , qui
arrefte pas moins les yeux que l'extraordinaire
magnificence. On fe
promena en faite , & ce ne fut pas
fans admirer plufieurs endroits particuliers
du Jardin . La Promenade fut
interrompue par le Divertisement du
Prologue de l'Opéra d'Hermione,
apres lequel on acheva de voir les raretez
du Jardin. Les Plaiſirs fe renconGALANT.
143
contrerent par tout. D'un cofté il y
avoit des Voix , des Inftrumens de
l'autre ; & le tout eftant court , agreable
, donné à propos , & fans eftre
attendu , divertiffoit de plus d'une
maniere ; pointde confufion , & toujours
nouvelle furpriſe .Je ne vous parle
point du Souper, tout y eftoit digne
de celuy qui le donnoit ; on ne peut
rien dire de plus fort pour marquer
une extréme propreté, jointe à tout
ce que les Mets les mieux affaifonnez
peuvent avoir de délicateffe. Monfieur
Colbert fervit le Roy & la Reyne
; & Monſeigneur le Dauphin fut
fervy par Monfieur le Marquis de
Segnelay. Leurs Majeftez s'eftant
affifes , & aupres d'elles Monfeigneur
le Dauphin , Mademoiſelle d'Orleans
, Madame la Grand' Ducheffe,
& Mademoiſelle de Blois ; le Roy
fit metre à table plufieurs Dames ,
dont je ne m'engage pas à vous dire
les noms felon leur rang. Ces Dames
furent Mademoiſelle d'Elbeuf,
Ma144
LE MERCURE
Madame la Ducheffe de Richelieu ,
Madame de Bethune , Madame de
Montefpan , Madame la Marefchale
de Humieres , Madame la Comteffe
de Guiche , Madame de Thiange ,
Madame la Marquise de la Ferté ,
Madame d'Eudicour , Madame Colbert
, Madame la Ducheffe de Chevreuſe
, Madame la Comteffe de S.
Aignan , Madame la Marquise de
Segnelay , & Mademoiſelle Colbert.
Toutes ces Dames furent fervies par
les Gens de Monfieur Colbert , le
Roy n'ayant voulu donner cet ordre
à aucun de ſes Officiers.Il y avoit deux
antres Tables en d'autres Salles , à
l'une defquelles eftoit Monfieur le
Duc , & à l'autre Monfieur le Prince
de Conty , Monfieur de la Roche fur
Yon fon Frere , & Monfieur le Duc
de Vermandois , avec plufieurs autres
Perfonnes des plus qualifies de la
Cour. Monfieur le Duc de Chevreufe
& Monfieur le Comte de S. Aignan
, firent les honneurs de ces deux
TaGALANT.
14-5
Tables. Le Soupé fut fuivy d'un Feu
d'Artifice admirable , qui divertit
d'autant plus , que ce beau Lieu eftant
tout remply d'Echos , le bruit que les
Boëtes faifoient eftoit redoublé de
toutes parts . Ce ne fut pas la feule furprife
que caufa ce Feu , il n'y avoit
point d'apparence qu'il y en duft
avoir dans le lieu où il parut , & l'étonnement
fut grand lors qu'on le vit
brûler tout àcoup , & qu'il fe fit entendre.
Les Villages circonvoifins
commencerent alors à donner des
marques de leur allégreffe, & l'on en
vit fortir en mefme temps un nombre
infiny de Fuſées Volantes dans toute
l'étendue de l'Horifon qui peut eftre
veuë du Chasteau ; de maniere qu'on
euft dit que le Village de Sceaux ne
vouloit pas feulement témoigner la
joye qu'il reffentoit de voir un fi
grand Roy, mais encore que toute la
Nature vouloit contribuer à fes plai-
Girs.
Le Feu fut à peine finy , que toute
TomeV. G la
146 LE MERCURE
la Cour entra dans l'Orangerie , où elle
fut de nouveau agreablement ſurpriſe.
Elle trouva dans le mefme en.
droit où l'on avoit chanté quelques
Airs de l'Opéra , un Theatre magnifique
, avec des enfoncemens admirables.
Il paroiffoit avoir efté mis là par
enchantement , à caufe du peu de
temps qu'on avoit eu pour le dreffer.
Monfieur le Brun y avoit donné fes
foins , & rien n'y manquoit.. La
Phédre de Monfieur Racine y fur reprefentée
, & applaudie à fon ordinaire.
Cette Fefte paruft finie avec la
Comédie , & Monfieur Colbert eut
Pavantage d'entendre dire à Sa Maje-
Até qu'elle ne s'eftoit jamais plus agreablement
divertie. A peine fut-elle hors
du Chafteau , qu'elle trouva de nouvelles
Feftes , & vit briller de nouveaux
Feux . Tout eftoit en joye , on
dançoit d'un cofté , on chan it de
Pautre. Les Hautbois fe failoient entendre
parmy les cris de Vive le Roy ,
& les violons fembloient fervir d'Echo
à
GALAN T. 147
à tous ces cris d'allégreffe . Jamais on
ne vit de Nuit fi bien éclairée , tous les
Arbres eftoient chargez de lumieres ,
& les Chemins eftoient couverts de
feüillées . Toutes les Païfannes dan
çoient deffous ; elles n'avoient rien
oublié de tout ce qni les pouvoit rendre
propres ; & quantité de Bourgeoi
fes qui vouloient prendre part à la Fefte
, s'eftoient meflées avec elles. Ce
fut ainfi que Monfieur Colbert divertit
le Roy pardes furpriſes agreables ,
& des plaifirs toûjours renaiffans les
uns des autres. Ses ordres furent executez
avec tant de jufteffe & tant
d'exactitude , que tout divertit également
dans cette Fefte , & qu'il n'y
eut point de confufion . On peut dire
qu'elle fut fomptueufe fans fafte , &
abondante en toutes chofes, fans qu'il
y eut rien de fuperflu.
Pais que vous me demandez encor
des Lettres en Chanfons , & que vous
les trouvez divertiffantes , je croy que
pouray vous en envoyer le Mois
G 2
pro348
LE MERCURE
prochain. Je fuis ravy que celle de
Mr. Galant ne vous ait pas moins plû
qu'elle a fait a tout Paris . La Copie
dont je vous ay fait part , avoit paffé
parmy tant de mains , qu'elle n'eftoit
pas conforme à l'Original , & il y
avoit mefmes quelques Couplets
d'oubliez. Je fuis obligé de vous en
avertir pour la gloire de l'Autheur. le
ne vous dis rien des avantages que
Mr. le Chevalier de Chafteaurenaud
aremportez fur les Hollandois , ny de
ceux que nous avons eus en Catalogne.
l'efpere vous en entretenir le Mois
prochain , & vous en mander des particularitez
qui n'ont point encorefté
publiées. Je vous envoyeray en mefme
temps une des plus belles Pieces
d'Eloquence dont on ait oüy parler
depuis plufieurs années. Toute la
Cour en convient ; & toutes les Perfonnes
de bon gouft qui l'ont euë ,
font de ce fentiment.
A Paris ce 31. Iuillet 1677.
FIN.
On
GALAN T. 149
N donnera un Tome du Nouveau
Mercure Galant , le premier
jour de chaque Mois fans aucun
retardement.
G 3
ΤΑ
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Volume.
Sonnet de Monfieur de Fontenelle à une de ſes
Amies qui l'avoit prié de luy apprendre
l'Espagnol.
Eloge de Marqués petit Chien Arragonnois , dø
mefme Autheur.
Avanture de Monfieur le Vicomte de.
Combat donné devant la Fortereffe de Tabago ,
avec les Noms des Morts & des Bleſſez ,
& de tous ceux qui s'y fontfignalez.
Difcription detout ce qui a paru à Versailles aux
Proceffions folennelles qui s'y font faites ,
avec les Noms de toutes les Tapiffèries de la
Couronne , & des grands Peintres qui enont·
fait les Deffeins.
Autres VersfurJes Conqueftes.
De vife fur le mefme Sujet.
Vers de M. de Mimur fur les Conqueftes du Roy.
Epiftre en Vers de M. de Rambouillet à Monfieur
le Prince de Marfillac.
Air de M. de Molierejur des Paroles de M. de
Frontiniere , chantées devant le Roy par
Madem. Lacquier.
Sujet de deux Opera mis en Mufique par le mef
me .
Avanture des Thuilleries.
Rondeau de Madame Des-Houllieres à une de
Jes Amies.
Les Moutons , Idylle de la mefme
Re
TABLE.
Reception faite à Monfieur le Duc du Maine,
par M. d'Aubigny , Gouverneur de Cognae.
Receptionfaite au mefme Princepar Madame la
Comteffe de lonfac.
Tragedie qui luy eftoitpreparée à Bordeaux , où
les deux Fils de Monfieur de Seve fe font admirer.
Vers à lagloire du Roy & de Monfieur le Duc du
Maine.
Mariage de M. le Comte de Montoifon & de
Mademosfelle de Chevrieres.
Mariage de M. Delrieu , & de Mademoiselle
de Montmort.
Voyage deMademoiselle d'Orleans àEu, &fee
bontez pour Mademoiselle de Breval.
Le Roy fait M. d'Argouges Confeiller d'Eftat,
& donne la Charge de Premier Prefident de
Bretagne à M. de Pontchartrain .
M. l'Abbé Colbert éleu depuis pen Prieur de
Sorbonne , fait un beau Difcours à l'ouverture
des Sorboniques.
Versde M. de Corneille l'aifné fur les Conqueftes
du Roy.
Hiftoire dela Veuve de M. de la Foreft.
Le Roy donne l'Archevefché de Bourges au
Fils de M. de la Vrilliere : L'Eveſché d'Ufiez
à M. l'Abbé Poncet , celuy de Chaalonsfur
Sac à M. Felix , celuy du Bellay à M.
l'Abé du Laurens , celuy de Mande à M.
de Piancour , Abbé de la Croix , & celuy de
Lavaar à M. l'Abbé de la Berchere.
Mort de M. le Marquis de Pianeffe.
G4
ImTABLE
Impromptu pour M. le Duc , fait par Mademe
le Camus en prefence de ce Prince.
Vers de Madame le Camus , à Madame la Marefchale
de Clerambaut、
Mariage de M. le Marquis de Foix , &de Ma☀
demoiſelle d'Hendreſon , premiere File a’Honneur
de Madame.
Le Roy donne l'Abbaye de la Croix à M. l'Abbé
Pellot.
Zele de M. le Mareſchal de Grammont pour le
Jervice du Roy.
Eloge de Versailles& deTrianon par Monfieur le
Duc de S. Aignan .
Vers à Madame la Prefidente d'Ozembray , par
le mefme.
Ce qui s'eft paffe en Allemagne entre l'Armée ·
du Roy& cellede l'Empereur.
Le Roy donne le Regiment de la Fere au Fils de
M. le Marefchal de Crequy ; le Commandement
de Thionville à M. de Choify ; & la
Lieutenance de Roy de Montelimart , à M.
de Serignan.
Divertiffemens donnez au Public.
ModesNouvelles.
Defcription de la Fekte de Sceaux.
Fia de la Table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque
Contrefaçon dite « à la sphère » du Mercure de Paris.