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LE NOUVEAU
MERCURE
GALAN T ,
CONTENANT LES
Nouvelles du mois de May
1677. & plufieurs autres .
TOME I 1 I.
Suivant la Copie imprimée
A PARIS ,
Chez CLAUDE BARBIN , au Palais
fur le fecond Perron de la
S. Chapelle, 1677;
BIBLIOTHA
REGIA
MAACENGIS
V SVI 2'
rleb comel Em
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE STAIGNAN,
PAIR DE FRANCE .
MON SEIGNEUR,
C'eft eftre bien hardy de vous adreffer
une Epiftre à vous quifaites tous les
jours des Lettres admirables , & qui
écrivez avec une délicateſſe dont fi peu
de Perfonnes peuvent approcher .Ce n'eft
point auffi comme bel Efprit quejeprens
cette liberté. Les matieres dont traite
le Mercure luy ont déja donné entrée
prefque dans toutes les Cours de l'Europe.
Ie cherche à l'y faire recevoir agreablement
, & je n'en puis trouver un
moyen plusfeur , que de luyfaire porter
A 2 voftre
EPIST RE.
*
voftre Illuftre Nom. Ce Nom eft connu
par tout , MONSEIGNEVR,
il n'y a point de lieu , quelque reculé
qu'il foit , ou l'on demande qui vous
eftes , & je nepuis douter que le Mercuren'ytrouve
une tres-favorable reception,
fi vous mepermettez depublier
que le deffein vous en a plû ; quefa lecture
vous a diverty , & que c'est particulierement
fur voftre approbation que
je mefuis enhardy à le poursuivre. De
quel poids ne fera- t - ellepoint aupres des
Critiques , cette glorieuse approbation
dont vous fouffrez que je me flate ?
Dira- t- on que vous manquez, de lumie
res pour juger fainement des chofes ,
Vous , MON SEIGNEUR ,
quieftes reconnu de tout le monde pour
un Esprit tout éclairé , qui poffedez
éminemment ce qu'il y a de plus belles
Connoiffances, & dont les jugemens
reglentfi fouvent ceux de l'Academie
Françoife , établiepour mettre la Langue
dans laplus exactepureté ? Necro ,
gez pas, MON SEIGNEUR,
que
EPIST R E.
quecejufte témoignage que je rends de
vous à la verité,foit un commencement
des louanges queje me prepared vous
donner. La matiere eft unpeu trop ample
, & de quelque cofté queje me tournaffeje
m'en trouverois bien - toft accablé.
Eneffet , que n'aurois -je point a
dire de cette infigne Valeur dont vous
avez tant defois donné de fi éclatantes
marques ? Elle paroiftra affez ailleurs
dans le fimple Récit que je me referve
à faire de vos grandes Actions , &
j'adjoûteray feulement icy qu'elle ne
vous eftpasmoins un bien bereditaire ,
que cette merveilleufe adreffe de corps
que vous avez toûjours eue en partage.
Nous le voyons par la Charge de
Mestre de Camp de la Cavalerie
Legere qui ne s'est jamais donnée
qu'aux vrais Braves , & dans laquel
lefeu Monfieur le Comte de S. Aignan
voftre Pere s'acquit autrefois une fi
haute reputation; & du cofté de l'adreffe
, ne fut - ilpas lefecond Affaillant
fousle Prince de Conty au grand Ca-
A 3 rouEPIST
RE.
roufel de Louis XIII , comme vous
Pavez efté fous le Roy à celuy dont il
plút à Sa Majesté de fe donner le
magnifique Divertiſſement . Avec quel
avantage n'y paruftes - vous pas , &
quels yenx manquaftes- vous d'attirer
dans une occafion fipropre à faire voir છે
la grace toute particuliere que vous
avez dans ces nobles Exercices quifont
fi neceffaires auxe Perfonnes de voftre
rang, & dont il y a eu mefme des Fils
de Rois qui n'ont pas quelque fois dédaigné
de venir prendre des Leçons
fousnos meilleurs Maistres ? Yen a
til aucun où vous n'excelliez ? ou plutôt
, MON SEINEVR , ne
peut- on pas dire que vous eftes univer
fel, & que la Galanterie eft tellement
née avec vous que vous n'ignorez rien
de ce qui la peut rendre confiderable ? Il
ne vous fuffit pas de fçavoir executer.
Combien de Spectacles inventez en un
momentpour le Roy , où vous avez fait
admirer à toutela Cour la prompte vivacité
de ce mirveilleux Génie qu'on
ne
E PIST RE.
ne fçauroit affez estimer ! On s'y fou
vient encor avecplaifir de celuy de l'Ifle
Enchantée , Spectacle qu'on n'apû voir
Sans furprife , & dont l'invention ne
demandoit
pas
guerriere , qu'un Efprit veritablement
galant. Mais à quoy m'arreftay je,
MON SE IGNEVR ? L'eftime
& la confiance dont le Roy vous a
toujours honoré , ne font - elles pas l'a
marque laplus indubitable de ce merite
extraordinaire qui parlefi avantageufementpour
vous. En vous confiant la
Place dontil vous afait Gouverneur ,
il vous a mis entre les mains une des
Clefs de fon Royaume ; & ce grand
Dépoft ne juftifie- t - il pas avec toute la
gloire qui vous eft deue combien vos
longsfervices l'ont perfuadéfortement
de voftre fidelité ? Voila beaucoup de
chofes , MON SEIGNEUR,
quiferoient un long Panegyrique pour
un autre ; on feroit affurément épuisé ;
& fi on adjoutoit en finissant qu'on en
auroit encor bien d'autres à dire, ce fe-
A 4
moins une Ame toute
roit
EPIST RE.
roit uneflaterie qui ferviroit d'embelliffement
à la Lettre , & ces autres
chofes ne feroient que ce qui auroit eſté
déja dit ; mais il n'en eft pas ainfi de
vous, & le Mercurc va faire voir
par l'Article qui vous regarde , que fi
jayfait icy une legere ébauche de voftre
Portrait , ç'a eftèfeulement pour prenare
l'occafion de faire connoistre à tout
le monde avec combien de paffion & de
respectjefuis.
MON SEIGNEUR,
Voftre tres-humble & tresobeiffant
Serviteur . D:
NOUVEAU
MERCURE
GALAN T.
TOME · III.
Ous m'en dites trop, Madame
, on s'oblige foy
méme en obligeant une
Perfonne auffi fpirituelle
que vous ; & la peine quej'ay à vous
amaffer des Nouveautez ne vaut pas
les remercimens que vous m'en faites.
11 eft aifé d'eftre officieux pour une
Amie de voftre importance , & le
zele que je vous ay voüé m'ayant
toûjours fait chercher avec ardeur les
occafions de vous en donner des marques
, je vous fuis plus redevable de
voftre curiofité , que vous ne me
l'eftes du foin queje prens de la fatisfaire.
Si ce queje vous envoye merite
le nom de Prefent que vous luy don
A5
REL
fo LE MERCURE
j'ay la joye de vous en pouvoir faire
de confiderables . Ils le feroient moins ,
s'ils cftoient tous de mon propre
fonds je me fers pour cela du bien
d'autruy , & ce qu'il y a d'avantageux
pour moy , c'eſt que ceux à qui je
prens , ne m'obligent point à reftituer
, il fuffit que je declare ce que je
leur ay pris. Ils font contens que vous
en joüiffiez , & nous fommes tous
fatisfaits. Je vous ay marqué dans la
fin de ma derniere Lettre , quej'eftois
accablé par l'abondance de la matiere ,
j'en ay encor plus pour celle.cy, &
je me trouve dans la neceffité , ou de
vous manquer de parole en ne vous
envoyant pas ma Lettre dans le
temps que je vous ay promis , ou de
ne vous pas mander tout ce que je
croy digne de voftre curiofité. L'embarras
où je fuis ne m'empefchera pas
pourtant de commencer par où j'ay
finy ma derniere , & de vous entretenir
encor de la Bataille. Je puis bien
vous parler deux fois d'une chofe dont
on
GALAN T. IT
& dont on
parlera eternellement
découvre tous les jours des circon -
ftances qui augmentent la gloire que
Son Alteffe Royale s'y eft acquife . Elle
eut trois Batailles à foûtenir dans la fameufe
Journée de Caffel , puis que
les Bataillons de fon Armée eurent
non feulement à combattre ceux qui
eftoient dans la Plaine , & ceux qui
venoient apres s'eftre rafraîchis , mais
qu'ils effuyerent auffi le feu de tous
ceux qui eftoient à couvert dans les
hayes ; ce qui fait voir que fi les deux
Armées euffent efté en pleine Campagne
, celle de France , quoy que
beaucoup moins forte , auroit triomphé
fans que la victoire y euft efté
difputée un feul moment. Je me
fens obligé de vous dire à l'avantage
des Suiffes , dont perfonne n'a
parlé jufques icy , qu'ils y ont acquis
beaucoup de gloire ; Que les
Gens d'armes Anglois & Ecoffois
chargèrent trois fois enfemble , &
que les Anglois furent une quatrié-
A 6 me
12 LE MERCURE
me fois à la charge , & fe meflerent
avec les Gardes du Prince d'Orange
qui eftoit à leur tefte . Permettez
-moy d'adjoûter à cela quelque
particularité des Moufquetaires , on
n'en peut parler trop fouvent ; mais
ce que j'ay à vous en dire , prouvera
ce que j'ay déja marqué touchant
le nombre des Bataillons ennemis
dont il falloit qu'un feul effuyât le
feu. Ce fut pour cette raifon que les
Moufquetaires mirent pied à terre , &
non feulement ils défirent les Bataillons
qui les avoient obligez de combatre
à pied, mais en remontant à che
val ils effuyerent une décharge qui
leur fut faite par de nouvelles Troupes,
& qui tua foixante de leurs Che
vaux. Ce fut là où. Monfieur de
Moiffac fut tué. Le feul nom des
Moufquetaires mit le defordre dans
un Bataillon Hollandois. Un Officier
qui eftoit à la tefte les voyant venir
l'Epée à la main d'une contenance
toute fiere , s'écria en ces propres ter
mes.
GALANT
13
mes. Nous fommes perdus , cefont les
Moufquetaires : Voila la troifiémefois
queje metrouvefous leurspattes. Ces
paroles ne leur font pas defavantageufes
; puis qu'on les rencontroit fi fouvent
, c'eſt une marque qu'ils eftoient
par tout. Auffices Hollandois en furent
tellement épouvantez , qu'apres
une feule décharge qu'ils firent , ils
jetterent leurs armes pour eftre
moins embarraffez en fuyant.
On ne peut refufer au Prince d'Orange
les louanges qui luy font deuës.
Dés qu'il vit le defordre parmy fes
Troupes , & qu'il eftoit impoffible
de les rallier , il fit débander toute fon
Infanterie dans des hayes , de peur
que les chemins qui font fort ferrez &
méchans ne l'arreftaffent dans fa retraite.
Cet ordre qu'il donna à propos,
empefcha la perte du refte de fon Armée.
11 fe retira à Ypres , où il eut
quelque Démélé avec le Prince de
Naffau , chacun des deux voulant
que l'autre fut cauſe du malheur qui
A 7
feur
14 LE MERCURE
leur eftoit arrivé; mais il s'en devoient
plûtoft prendre à la prudete conduite,
& à la valeur de Son Alteffe Royale .
Puis que vous regardez les Lettres
que je vous écris comme une Hiftoire
journaliere , & que vous m'affurez
que plufieurs en font de mefme , je
croy eftre obligé d'y mettre les Noms
de beaucoup d'Officiers qui ont efté
bleffez ou tuez en fe fignalant , &
dont je ne vous ay point encor parlé.
Bleffez
M. le Comte de Carle , Enfeigne
des Gens d'armes Ecoffois , bleffé &
prifonnier.
M. du Paffage , Mareſchal des
Logis au mefme Corps.
M. leChevalier de la Guette , Capitaine-
Lieutenant des Gens d'armes
Anglois , bleffé & prifonnier dans le
mefme Corps.
M. le Chevalier de Croly , Enfeigne.
M. Obrien , Marefchal des Logis.
M. le Marquis de Mongon, Sous-
LieuGALANT.
15
Lieutenant des Gens d'armes de
Bourgogne.
M. le Marquis de Sepville , Capitaine-
Lieutenant des Chevaux- Legers
de la Reyne.
M. le Marquis de Villarceaux ,
Sous-Lieutenant des Chevaux Legers
Dauphins.
M. Lanjon , Sous- Lieutenant des
Gens d'armes d'Anjou.
M. Refuge , Capitaine aux Gardes
, bleffé & prifonnier.
M. Maliffis , Capitaine au mefme
Corps.
M. des Alleurs, Capitaine au mefme
Corps.
M. le Sage.
M. de Varenne.
Monfieur de Fourrille , tous trois
Lieutenans au mefme Corps.
M. de Beaumont Sous- Lieute
nant au mefme Corps.
M. de Nonant , Enfeigne au mefme
Corps.
M. de Villechauve , Lieutenant
Colonel
16 LE MERCURE
Colonel du Regiment du Roy , &
Brigadier d'Infanterie.
M. des Farges , Lieutenant- Colonel
du Regiment de la Reine.
M. Laufier , Major du Regiment
des Vaiffeaux .
M. de l'Etoille , Lieutenant-Colonel
du Regiment Lyonnois .
M. Des- Dames , Major du Regiment
de Humieres.
M. de la Meloniere , Lieutenant-
Colonel du Regiment d'Anjou .
M. le Marquis de Genlis , Colonel
du Regiment de la Couronne.
M. le Marquis d'Are-fur Tille ,
Fils aîné de Monfieur le Comte de
Tavanes , Capitaine au mefme Corps.
M. Zegber , Major du Regiment
de Greder.
Tuez.
M. le Comte de S. Luc , Mouf
quetaire.
M. le Marquis de la Grange, Gui
don des Gens d'armes Ecoffois .
M. Macher , guidon des Gensd'armes
Anglois. M...
GALAN T.
17
2
M. Rirdan , Marefchal des Logis
au mefme Corps.
. M. Cordet , Marefchal des Logis
des Gens d'armes de Bourgogne.
M. le Chevalier de Beauvaux , Capitaine
Lieutenant des Gens d'armes
de Monfieur.
M. le Marquis de Villacerf , Capipitaine
dans le Regiment de Tilladet.
M. de la Boiffiere , Capitaine aux
Gardes.
M.de Crean , Lieutenant Colonel
du Regiment de Humieres.
M. Sigoville, Major du Regiment
du Maine.
Monfieur Cheral , Major du Regimentd'Anjou.
M. de Villars , Lieutenant- Colonel
du Regiment Royal Italien.
M. Bouron , Lieutenant aux Gardes
, eft le feul des Prifonniers qui
n'ait point efté bleffé . On peut juger
par là de l'ardeur avec laquelle nos
Troupes ont combattu . Tous les
Officiers fe font fignalez , foit en s'engageant
18 LE MERCURE
gageant parmy les Ennemis , foit en
ralliant leurs Troupes, & l'on ne peut
rien adjoûter à ce que les Bleffez & les
Prifonniers ont fait . Vous voulez
bien , Madame , que je vous entretienne
du merite & de la valeur d'une
partie de ces Officiers. J'efpere avec
le temps vous parler des autres , & je
croy que puis que vous fouffrez que
mes Lettres deviennent publiques
apres que vous les avez leuës, on pren
dra à l'avenir plus de foin de m'informer
du merite de ceux qui fe feront
diftinguez dans les grandes occafions.
Monfieur le Chevalier de la Guette
a combattu avec beaucoup de vigueur
; mais ayant eu un Cheval tuẻ
fous luy,il ne put s'empefcher de tomber
entre les mains des Ennemis .
La Famille de Monfieur le Marquis
de Villarceaux vous eft connuë.
Son Grand Pere eftoit Confeiller
d'Eftat , & Monfieur le Marquis de
Villarceaux fon Pere a toûjours paffé
pour brave , galant & bien fait. Il fert
encore
GALANT. 19
encore le Roy dans la Venerie , & celuy
dontje vous parle a la furvivance
de cette Charge. Il eft auffi Sous - Lieutenant
des Chevaux - Legers Dauphins
, & a efté bleffé à leur tefte , en
donnant des marques de fon courage.
Monfieur de Refuge Capitaine aux
Gardes , eft Neveu du Confeiller de la
Grand'Chambre qui porte le mefme
nom , & dont la probité eft fi connuë.
Monfieur de Refuge fon Pere a efté
Lieutenant General en Italie fous le
Prince Thomas , qui connoiffant fon
grand merite, fouhaita de l'avoir aupres
de luy. Monfieur le Marquis de
Refuge fon Frere a beaucoup d'efprit
& de coeur. Il fçait parfaitement bien
l'Hiftoire. Il eftoit à Maftrik avec fon
Regiment , lors qu'il fut affiegé par
Monfieur le Prince d'Orange. Il y fit
connoiftre de quelle Famille il eftoit.
Le Capitaine aux Gardes dont j'ay
commencéàvous parler , a fait voir
dans cette derniere occafion ainfi
qu'en beaucoup d'autres , qu'il eft digne
20 LE MERCURE
nedu Nom qu'il porte. On ne peut
avoir plus de merite qu'en a Madame
de Refuge leur Mere , ce qui fe connoiſt
par l'eftime particuliere , & la
forte amitié que plufieurs grandes
Princeffes ont pour elle.
Monfieur de Fourille eft Fils du
Lieutenant Colonel des Gardes . Il n'a
pas moins de delicateffe d'efprit , que
de veritable valeur, & l'on ne sçauroit
douter de la fatisfaction que le Roya
receuë de fes fervices , puis qu'il luy a
donné la Charge de Capitaine aux
Gardes qu'avoit Monfieurde la Boiffiere.
Monfieur de Genlis quoy que jeune
encor,eft Colonel du Regiment de
la Couronne . On a veu mourir trois
de fes Freres à la tefte de ce Regiment
mais les Gens de coeur loin d'apprehender
la mort , portent fouvent envie
à ceux qui la trouvent au Lit d'honneur
. Il eft Neveu de Monfieur le
Marquis de Genlis , Lieutenant General.
Mon1
21-
GALANT
.
Monfieur le Marquis d'Are- fur-
Tille , Fils aíné de Monfieur le Comte
de Tavanes, eft d'une des plus Illuftres
Familles de Bourgogne. On a
veu des Marefchaux de France dans fa
Maiſon , & il n'a pas efté bleffé fans
vendre bien cher aux Ennemis le peu
de fang qu'il a répandu .
On a peu connu de Gens plus intrépides
que Monfieur de Moiffac
Cornete des Moufquetaires blancs. Il
avoit donné en Candie des marques
d'une grande valeur , & eftoit fignalé
dans le Regiment des Gardes dont il
eftoit Officier , avant que Sa Majesté
euft reconnu fes fervices , en le faifant
Cornete des Moufquetaires. Il
entra le fecond dans Valenciennes , &
apres avoir pouffé les Ennemis à la
Bataille de Caffel, combatant à la tefte
des Moufquetaires , il a efté tué en
remontant à cheval.
Monfieur le Comte de Carfe , Fils
aîné de Monfieur le Marquis de Gordes
, eft mort à Ypres , des bleffures
qu'il
22 LE MERCURE
qu'il avoit reçeuës à la mefme Bataille.
Il eft de la Maiſon de Simiannes , qui
eft une des plus confiderables de Provence
, fon Grand Pere eftoit Capitaine
des Gardes du Corps fous Louis
XIII. On ne peut avoir plus d'efprit
qu'en avoit ce Comte , quoy qu'il
ne fuft âgé que de vingt & deux ans;
& nous avons admiré de tres-beaux
Ouvrages aufquels il avoit beaucoup
de part
.
9
Monfieur de Creil , Capitaine aux
Gardes merite bien de trouver fa
place icy. Les Ennemis ayant fondu
furfon Bataillon qu'ils mirent d'abord
en defordre , il le rallia avec beaucoup
de courage , & le mit plufieurs fois
en eftat de les foûtenir .
J'oubliois à vous parler de Monfieur
de la Tournelle , Capitaine au
Regiment Royal des Vaiffeaux , qui
fut bleffé en allant dire au Commandant
du Bataillon qu'il falloit attaquer
les trois Ennemis qu'il avoit en tefte.
Ce fut la premiere action du Combat,
ce
GALAN T.
23
ce Bataillon de quatre cens Hommes
ayant paffé le premier le Ruiffeau , &
rompu fur une hauteur les trois Ba
taillons qu'il eftoit allé chercher.
Monfieur de la Tournelle s'eft fignalé
depuis dix- fept ans en toutes les occafions
où fon Regiment a efté employé.
Il fut bleffé à Bouchain , &
il l'avoit efté auparavant à Senef, où
il merita d'eftre diftingué par Monfieur
le Prince.
Je croy vous devoir dire encor que
je me fuis trompé, en vous marquant
que Monfieur de Tracy eftoit à la Bataille.
Ce font quelques Relations qui
m'ont fait faire cette faute ; mais il
eftoit facile de fe méprendre , puis
que le Secours qu'il avoit amené a
combatu.
Il ne me reste plus pour vous tenir
parole , qu'à vous envoyer les Vers
dont je vous ay déja parlé , mais je
vous avertis que je ne prétens point
eftre garant de ce que ne vous y trouviez
quelque chofe à condamner. Ce
n'eft
24 LE MERCURE
n'eft point à moy à les examiner
quand ils viennent d'un Autheur celebre
, & qui s'eft déja acquis de la
reputation par d'autres Ouvrages. Si
je vous en envoye de mediocres fans
vous nommer ceux qui les auront
faits , je veux bien vous en eſtre refponfable
: & cependant je paffe au
Sonnet de Monfieur l'Abbé Tallemant
l'ainé , que je vous ay promis.
Il eft de l'Academie Françoiſe , & fon
Efprit eft connu par des Ouvrages
d'une autre confideration que des
Sonnets. Il a fait des Traductions qui
ont eu l'avantage de plaire au Roy , &
il nous a délivrez du vieux langage
d'Amiot, par celle qu'il nous a donnée
de Plutarque.
GALAN T. 25
A MONSIEUR ,
Sur la Victoire qu'il a remportée , &
fur fon humanité apres la Bataille.
O
SONNET ,
Ncelebrepar tout vos belles Actions ,
La France retentit du bruit de voſtre gloire ;
Et le récit pompeux de cette grande Hiftoire
Vafaire l'entretien de mille Nations.
De Chef de Soldat faifant les fonctions ,
Voftre rare Valeur nous donne la Victoire,
Et la Pofterité ne pourrajamais croire ,
Que l'on ait triomphe de tant de Legions.
Surmonter à lafois l'Eſpagne& la Hollande ,
Ce n'eftpas tout l'honneur que voftre coeur de
mande:
S'ilaparuterrible , il veut paroistre humain.
Tel qui vous vit plus fier que le Dieu des Batailles
Le jour que vostre Brasfit tant de Funerailles ,
N'a point veu de Vainqueur plus doux le lende
main.
Je croy , Madame , qu'il feroit
difficile de trouver des Vers plus coulans
, & que dans leur douceur dont
`chacun demeure d'accord , vous re-
Tom. III. B mar.
26 LE MERCURE
marquez celle de l'efprit de l'Illuftre
Autheur à qui nous les devons .
Si le Sonnet que vous venez de
voir , vous a fait connoiftre l'ardeur
du zele de Monfieur l'Abbé Tallemant
pour la gloire de Son Alteffe
Royale , celuy de Monfieur l'Abbé
Efprit ne vous en fera pas moins paroiftre.
Le voicy.
A MONSIEUR,
Sur la Bataille de Caffel , & la prife
de S. Omer.
SONNET.
ATraquer Saint Omer , & d'une noble audace
Aller remplir d'effroy le Camp des Ennemis ,
Les combatre , les vaincre , & les ayantfoûmis
Deuxfois victorieux entrer dans cette Place.
Forcer les Affiegez à luy demander grace ,
Laurfaire aimer le jougoùfon Bras les a mis,
Remplir tous les Emplois afa Valeur commis
Geftfuivre le chemin que la Gloire luy trace.
Lesplusfameux Héros qu'ait veu l'Antiquité
N'alloient que pas àpas à l'Immortalitè,
Il
GALANT. 27.
Ils eftoient couronnez apres de longues peines.
PHILIPPE va plus vifte , & fon courage eft
tel,
Quepaffant les Exploits des plus grands Capitaines
,
Désfonpremier Triomphe ilfe rend Immortel.
Je n'ay rien à vous dire davantage ,
ce Sonnet parle affez; Monfieur l'Abbé
Efprit vous eft connu & vous
fçavez qu'il a fait d'autres Ouvrages
qui luy ont acquis à jufte titre beaucoup
de reputation.
Tout le monde s'eft intereffé à la
gloire de Son Alteffe Royale , & les
Dames y ont auffi voulu prendre
part. Voicy les Vers que Madame le
Camus luy a prefentez.
LEgrand Philippe Augufte & celuy de Valois
,
Et Philippe le Bel , tous trois Rois des Francois ;
Ont pres du Mont Caffel emporté la Victoire ;
Mais avec plus d'éclat Philippe de Bourbon,
Portant comme eux le mefme Nom ,
Vient d'eftre au mefme lieu couronné par la
Gloire.
Vous avez déja veu trois fois ,
Ffpagnols , Flamans, Holandois ,
B 2 Pres
18 LE MERCURE
Pres de ce Mont fameux défaire vostre Armée ,
Par nosredoutables François .
La Victoire avec eux eft trop accouftumée ,
Quitez votre arrogance , elle eft bien reprimée
Par tant deglorieux Exploits .
Ce Mont Caffel a veu Son Alteſſe Rojale
Faire des effortsplus qu'humains ,
Agir dela sefte& des mains,
Avecune vigueur àfa prudence égale.
Héros , qui difputiez l'Empire des Romains,
Vous ne fiftes pas mieux dans les Champs de
Pharfale.
N'enfoyonspointfurpris ; depuis que le Soleil
Eclaire fur noftre Hemisphere ,
Ilne s'eft rien veu de pareil
Anoftre Grand Monarque , & Philippe est fan
Frere.
Avoüez , Madame , que ces Vers
ne font pas indignes du Héros qui les a
reçeus , qu'ils ont un tour facile , qu'il
eft rare de trouver dans ce qu'on travaille
avec trop d'étude , & que pour
leur donner voftre approbation, vous
n'avez pas befoin de confulter l'eftime
que vous avez pour Madame le
Camus , qui foûtient fi noblement
les auanta es de voftre beau Sexe.
Voicy deux autres Sonnets pour
leurs
GALAN T. 29
leurs Alteffes Royales. Ils font de
Monfieur Robinet , qui travaille à la
Gazette depuis trentecinq ans , & qui
a fait feul tous les Extraordinaires que
nous avons veus juſques à l'année derniere.
Ils luy ont acquis beaucoup
d'eſtime , & le Public luy a rendu làdeffus
la juftice qu'il luy de voit.
•
·
A MONSIEUR ,
SUR SES VICTOIRES.
SONNE T.
Que tu nous parois Grand dans la Lice de
Mars ,
Où ten Coeur & ton Bras moiffonnent tant de
Gloire !
Oùfuifant le Meftier dupremier des Cefars,
On te voit remporter Victoire fur Victoire !
Ta Valeur fçait trouver dans les affreux Hazars,
Le Renom qu'aux Héros on confacre en l'Hiftoire.
Tufçaisfur des débris d'Hommes & do Remparts
,
Toy-mefme te baftir unTemplede Mémoire.
Apres tesgrands Exploits , brillant, victorieux ,
Vien recevoir l'honneur qu'on doit aux demy-
Dieux ,
B 3
Vien
30
LE MERCURE
Vienjouir du Triomphe & fidoux &fijufte.
Les Mufes, à l'envy , te chantent dans leurs
Vers ,
Et font voler ton Nom aux bouts de l'Vnivers ,
Avec le Nom fameux d'un Roy plus grand
qu ' Augufte.
A MADAME,
Sur les Victoires , & fur le Retour de
MONSIEUR.
SONNET.
GAgnant une Bataille , & forçant une
Ville ,
PHILIPPE fe découvre à nos yeux tout entier
:
C'est un Prince , àla Cour , d'humeur douce &
civile,
Quidansfon airgalant ne mefle rien defier.
Mais dans le Champ de Mars,PHILIPPE
un Achille ,
Ilprendl'air & lefront d'un terrible Guerrier.
D'unintrépideCoeur d'une Ame tranquille
Il s'avance au Combat , & charge le premier.
Grande Princeffe , il vient tout éclatant de
gloire ,
Sonfront eft couronné des mains de la Victoire .
Mais c'eft peu qu'un triomphe & fi noble & fi
beau ,
OrGALAN
T. 3
Ordonnez que l'Amour rendant fon heur extréme
,
Pour digne Feu de joye allumefon Flambeau ,
Et d'un Myrthe charmant couronnez- le´vousmesme.
Tous ces Vers , & beaucoup d'autres
encor , furent prefentez à Monfieur
quelques jours apres fon arrivée
à Paris. Ce Prince avant que de partir
pour fe rendre en cette Ville , avoit
cfté au devant de Sa Majesté à Te.
rouanne. Le Roy le tint un demy
quart d'heure embraffe , & luy témoigna
une fi grande tendreffe, que toute
la Cour fut charmée de l'air & de la
manieré avec laquelle ce Monarque
le reçeut: Le lendemain de fon arrivée
à Paris , la Reyne le vint vifiter
avant que d'aller aux Carmelites ; &
Leurs Alteffes Royales furent en fuite
dîner avec elle .
Vous avez impatience fans doute.
que je vienne aux particularitez des
deux derniers Sieges qui ont acquis
tant de gloire aux Armes du Roy.J'en
ay recueilly de tres - fidelles Memoires:
B 4
mais,
32 LE MERCURE
mais , Madame , avant que de vous
en faire part , il faut que je vous conte
une Avanture qui a mis de la froideur
entre des Gens qui fembloient
ne dévoir jamais eftre broüillez . Vous
connoiffez une des Parties intereffées,
& voicy comme le tout s'eft paffé.
Une fort aimable Marquife , qui
valoit bien l'attachement entier d'un
honneſte Homme , avoit étably une
amitié de confiance & d'eftime avec
un Cavalier qui la meritoit. Iljoignoit
à beaucoup d'efprit le don d'eftre auffi
galant qu'aucun autre qui aitjamais
eu de la complaifance pour le beau
Sexe & une des conditions de leur
amitié fut qu'ils ne fe cacheroient rien
P'un à l'autre. Cependant il eut du
panchant pour une jeune Veuve qui
avoit autant de naiſſance que de merite
; ce panchant approchoit un peu
de l'amour , & il en fit miftere àla
Marquife. La belle Veuve qui aimoit
les gens d'efprit , n'eut point de chagrin
de fes vifites ; tout ce qui flate
plaiſt
GALANT.
33
plaift , illuy dit des douceurs , & elle
ne crût pas avoir ſujet de s'en gendar
mer. Le Cavalier qui fçavoit queles
Femmes fe laiffant toucher par tout
ce qui fe fait de bonne grace , fe montre
empreffé à la divertir. Il la veut -
régaler , tâcheà la tirer de chez elle ,
luy propoſe d'agreables parties , mais
tout cela inutilement. La Belle eftoit
fcrupuleufe , elle haïffoit l'éclat , &
ne vouloit point donner à parler. Une
de fes A mies , qui l'eftoit auffi du Cavalier
, trouva moyen de concilier
les choſes . Elle convint qu'il emprunteroit
quelque Maiſon à une lieuë de
Paris , fans dire pour qui , qu'il luy
apporteroit un Billet portant ordre
au Concierge de recevoir quatre Dames
à l'exclufion de tous autres (car
la belle Veuve vouloit des Témoins
qui éloignaffent l'idée d'un Rendezvous
trop particulier ) qu'il prendroit
fes mefures pour le Régal , & qu'il ne
fe fcandaliferoit pas fi on luy en témoignoit
de la furprife , & mefme un
B 5 peu
1
34
LE MERCURE
peu de colere , felon que le cas échéeroit.
La Veuve eftoit fiere , & ne
fouffroit pas volontiers qu'on ſe miſt
en frais pour elle. Tout cela fe faifoit
fous pretexte de promenade , & elle
ne devoit rien fçavoir de plus. Il n'en
falloit pas dire davantage au Cavalier.
Il arrefte le jour, envoye le Billet , donne
les ordres pour le Régal ; & afin de
faire les chofes plus galamment , il fe
réfout à ne s'y trouver que fur la fin .
Cela luy donnoit lieu de defavoüer
qu'il fuft l'Autheur de la Fefte , &
on ne l'auroit pas moins crû pour cela.
Le jour choifi arrive ; le Concierge
avoit efté averty par fon Maiſtre ,
de ne laiffer entrer que les quatre Dames
qui luy montreroient un Billet de
fa main. Pour le Cavalier il avoit tout
pouvoir , & dés le jour precedent il
avoit difpofé ce qui eftoit neceffaire à
fon deffein ; mais par malheur pour
luy la belle Veuve fe trouva ce jour là
mefme dans un engagement in difpenfable
de monter en Caroffe à dix
heuGALAN
T.
35
heures du matin , pour ne revenir
qu'au foir. Son Amie écrit promptement
au Cavalier de remettre la
par
tie au lendemain , de faire changer le
Billet d'entrée qu'on luy renvoye ( car.
le jour y eftoit marqué ) & d'eftre al
feuré qu'il n'y auroit plus de changemet.
On donne la lettre à un Laquais;
le Laquais perd la Lettre en la portant ;
& de peur d'eftre batu , il revient dire
qu'il l'a donnée au Portier , parce que
le Cavalier venoit de fortir. La Veuve
& fon Amie partent ; le Cavalier va
chez la Marquife . On l'y veut retenir
à dîner , il s'excufe fur un embaras
d'affaires chagrinantes qu'il ne peut
remettre , & ilattend impatiemment
que le foir arrive pour voir le fuccés
de fon Régal. Il eft à peine forty , que
la Suivante de la Marquife vient dire
en riant à fa Maiſtreffe , qu'elle avoit
bien des nouvelles à luy conter. Ces
nouvelles eſtoient , qu'un Laquais
marchoit devant elle dans la Rue , qu'il
avoit laiffétomber un Billet , qu'elle
B 6
l'a36
LE MERCURE
l'avoit ramaffé , que ce Billet s'adref
foit au Cavalier, & que le deffus eftoit
d'un écriture de Femme. La Marquife
l'ouvre , trouve l'ordre au Concierge
de recevoir quatre Femmes ce
jour là , & reconnoift feulement la
main de celuy qui l'avoit écrit , C'eftoit
un Confeiller d'un âge affez
avancé , & en réputation d'une avarice
confommée. Il venoit quelquefois
chez elle , faMaifon de Campagne
luy eftoit connuë, & il ne reſtoit
plus qu'à découvrir pour quila partie
fe faifoit. Elle refléchit for le refus
que le Cavalier luy avoit faitde diner
avec elle , fur les preffantes affaires .
quiluy en avoient fervy d'excufe , &
rapportant cela au Biller perdu , elle
ne doute point qu'on ne luy faffe fi-.
neffe de quelque Intrigue. L'éclairciffement
neluy en fçauroit rien coû
ter. Elle dine promptement , va prendre
trois de fes Amies , monte en Carroffe
, fort de Paris , & les mene à la
Maifon du Confeiller. On là refufe :
fur
GALAN T. 37
fur l'ordre reçeu de ne laiffer entrer
perfonne. Elle foûrit , dit que l'ordre
ne doit pas eftre pour elle , mon→
tre le Billet ; grandes excufes , tout
luy eft ouvert , & le Concierge l'affure
qu'il n'eſt là que pour luy obeïr.
Ce début contente affez la Marquife,
elle entre dans le Jardin avec fes Amies
, leur fait faire quelques tours
d'Allée , & les ayant conviées à s'af
feoir dans un Cabinet de verdure (car
puis qu'on la laiffoit maiftreffe de la
Maiſon, c'eftoit à celle à en faire les
honneurs ) elles n'ont pas plûtoft pris
place , qu'elles entendent des Voix
toutes charmantes foûtenues de
Theorbes & de Claveffins. La Marquife
regarde les Dames ,
elles ne
fçavent toutes que penfer , la reception
eft merveilleufe , & ces préparatifs
n'ont pas efté faits en vain. Apres
que cette agreable Mufique a ceffé ,
elles fe levent & prennent une autre
Alléequi fe terminoit dans un petit
Bois ; elles y entrent. Autre diver-
B 7
tiffe-
1
38 LE MERCURE
tiffement. C'eft un Concert merveil
leux de Mufetes , de Flûtes douces ,
& de Hautbois, Cela vale mieux du
monde; mais il faut voir à quoy tout
aboutira. Le plus grand etonnement
des Dames eft de ne voir perfonne qui
s'intéreffe à cette Fefte. Elles fortent
du Jardin ; le Concierge qui les at
tend à la porte , les prie de vouloir entrer
dans la Salle , & elles y trouvent
une Collation ſervie avec une magni
ficence qui ne fe peut exprimer. La
Marquife qui avoit efté bien aife de
joüir des Hautbois & de la Mufique ,
ufe de quelque referve fur l'article de
la Collation . Elle dit qu'affurément
on fe méprenoit , que tant d'apprefts
n'avoient point efté faits pour elle ; &
onluy protefte tant de fois qu'autre
qu'elle n'entreroit dans la Maiſon de
tout lejour , qu'elle eft obligée de fe
rendre . Quoy qu'elle ne doute point
que cette méprife ne foit l'effet du
Billet perdu , & qu'elle voye clairement
que le Régal vient du Cavalier
qur
GALAN T.- 39
qui comme j'ay dit étoit fort galant ,
elle prie qu'au moins on luy apprenne
à qui elle eft obligée d'une honnefteté
fi furprenante. A cela point d'autre
réponſe que de la prier de s'affeoir.
Voila donc les Dames à table ; elles
mangent toûjours à bon compte , au
hazard de ce qui peut arriver ; & les
Violons qui les viennent divertir pendant
la Collation , font l'achevement
de la Fefte. Enfin le Cavalier arrive ,
on luy dit qu'il y a quatre Dames à table.
Ilentend les Violons , & n'ayant
point àdouter que ce ne foit fa belle
Veuve , il fe prépare à luy faire la
guerre de la maniere la plus enjoüée ,
de ce qu'elle luy a fait fineffe du Régal
qu'on luy donnoit . Il entre dans la
Salle en criant , voila qui eft bien honnefte,&
n'a pas achevé ce peu de mots ,
quereconnoiffant la Marquife,il croit
eftre tombé des nues , & ne rien voir
de tout ce qu'il voit . La Marquife
l'obſerve, fe confirme dans ce qu'elle
croitpar le trouble où il eft , & feignant
4.0 LE MERCURE
nant de n'y rien penetrer ; queje fuis.
ravie de vous voir , luy dit elle ! par
quel privilege eftes - vous icy ? car on
n'y laiffe eetrer aujourd'huy perfonne.
Venez , mettez - vous aupres de
moy; Monfieur le Confeiller qui me
reçoit avec la magnificence que vous
voyez , voudra bien que je vous faffe
prendre part à la Fefte. Ces paroles
jettent le Cavalier dans un embarras
nouveau. Il ne fçait fi le Confeiller le
jouë , ou fi c'eſt la Veuve qui luy
fait piece ; & ne pouvant deviner par
quelle avanture il trouve la Marquife
dans un lieu où il ne l'attendoit pas , il
tâche à luy cacher fa furprife , pour
ne luy pas apprendre ce qu'elle peut
ignorer; mais il a beau fe vouloir mettre
de bonne humeur , fa gayeté paroift
forcée , & la malicieule Marqui
fe fait un plaifir merveilleux de fon
defordre. S'ibrefve un moment , elle
veut qu'il foit jaloux de ce qu'un
autre que luy la régale d'une maniere
figalante ,, && luy dit plaifamment,
4
qu'il
GALAN T. 41
qu'il faut qu'il ait de bons Efpions ,
pour avoir efté averty de tout fi à
point nommé. Il répond qu'apres
s'eftre tiré de fon affaire chagrine qui
n'alloit pas comme il fouhaitoit , il avoit
appris qu'on luy avoit veu prendre
la route de cette Maifon où ilss'eſtoient
ſouvent promenez enſemble ,
qu'il l'y eftoit venu chercher , & qu'il
avoit eu bien de la peine à fe faire ouvrir.
La Marquife feint de croire ce
qu'il luy dit, &luy parlant à demy bas,
mais affez haut pour eſtre enteduë des
Dames ; n'admirez-vous pas , luy ditelle,
ce que fait faire l'amour?car il faut
de neceffité que Monfieur le Confeiller
m'aime fans me l'avoir ofé dire:
Voyez de quelle maniere il me fait
recevoir chez luy. Il eſt le plus avare
de tous les Hommes , & cependant il
n'y a point de profufion pareille à la
Gienne. Nous avons efté déja régalées
dans le Jardin de Voix , de Hautbois
, & de Concerts ; c'eft une galanterie
achevée , & je croy que je l'ai
meray
42
LE MERCURE
meray s'il continue. Le Cavalier perdoit
patience , & il fut tenté vingt
fois de s'expliquer , dans la penfée que
fon fecret eftoit découvert ; mais il
pouvoit ne l'eftre pas , & c'eftoit af
fez pour le retenir. Lejour s'abaiffoit,
on remonte en Carroffe . Le Cavalier
prend place dans celuy de la Marquife
, qui le mene fouper chez elle , &
ne le laiffe fortir qu'à minuit. Ce
n'eftoit point affez , la Piece pouvoit
eſtre pouffée plus loin , c'eſt à quoy
la Marquiſe ne manque pas. Elle fçait
par le Billet perdu , que les Dames
inconnues s'attendoient à eftre régalées
le lendemain. Elle fonge à mettre
le Cavalier hors d'état de s'éclaircir ,
par confequent de fatisfaireles Belles .
Elle luy envoye pour cela de fort bon
matin deux de fes Amis qui l'arreſtent
, jufqu'à ce qu'elle paffe chez
luy elle mefme , & fait fi bien , que
malgré qu'il en ait , elle l'engage pour
tout le reste du jour. Ce n'est pas fans
plaifanter plus d'une fois fur la prétenduë
GALAN T. 43
tenduë galanterie du Confeiller . Mais
tandis que la Marquife fe divertit
agreablement, on s'ennuye chez la
belle Veuve de n'avoir point de nouvelles
du Cavalier. L'heure de la promenade
fe paffant , on s'imagine qu'il
s'eft piqué de ce qu'on avoit remis la
Partie ; on le traite de bizarre , & on
protefte fort qu'on ne luy donnera
jamais lieu d'exercer fa méchante hu
meur. Il rend vifite le lendemain ,
débute par quelque plainte ; & la belle
Veuve qui ne luy explique rien , fe
contente de luy répondre fort froidement.
Son Amie plus impatiente , le
querelle de les avoir fait attendre tout
le jour ; la chole s'éclaircit , on fait venir
le Laquais. Le Laquais foûtient
qu'il a donné le Billet à fon Portier ; &
alors le Cavalier ne doute plus qu'il
n'ait efté remis entre les mains de la
Marquife , quoy qu'il ne fçache
comment. Il conjure la belle Veuve
de choifir tel autrejour qu'il luy plaira
, & il n'en peut rien obtenir. İl re-
&
tour44
LE MERCURE
tourne chez la Marquife , qui luy demande
s'il a fait fa paix avec les Belles
qu'il a manqué à régaler le jour prece
dent. Il fe plaint de fa maniere d'agir
avec luy; elle luy reproche le fecret
qu'il luy a fait de fes Intrigues contre
les loix de leur amitié. Ils fe feparent
en grondant , & je croy qu'ils grondent
encor prefentement. J'ay fçeu
toutes les eirconftances de l'Hiftoire ,
d'un des plus particuliers Amis du
Cavalier. La Marquife veut qu'il luy
nomme la Dame pour qui fe faifoit la
Fefte , & le Cavalier veut eftre dif
cret. Voila l'obftacle du raccommodement.
Venons au Siege de Cambray. Je
croy , Madame , qu'il n'eſt pas
befoin
de vous faire fouvenir que cette Ville
eft une des plus anciennes de la Gaule
Belgique , qu'elle fut baſtie du temps
de Servius Tullius fixiéme Roy des
Romains , & qu'ila toûjours efté ſi
difficile de la prendre à force ouverte
fans y perdre beaucoup de monde, que
quand
GALANT
45
quand le fecond de nos Rois s'en rendit
le Maiſtre , ce ne fut qu'apres y
avoir veu périr cinquante - trois mille
Hommes de part & d'autre. Si cette
grande Ville eftoit fi forte dés le
temps de Clodion, on pouvoit la croire
imprenable depuis que Charles-
Quinty eut fait bâtir cette redoutable
Citadelle dont il n'y a porfonne qui
ne parle avec étonnement . Nous
avons perdu cette Place il y a quatrevings
deux ans. Les Espagnols l'affiegerent
en 1595. Monfieur le Duc
de Rhetelois fe jetta dedans par l'ordre
de Monfieur le Duc de Nevers fon
Pere. Le Marefchal de Balagny qui y
commandoit en avoit efté declaré
Prince , & ne croyez pas , Madame,
qu'elle fuft alors attaquee de la maniere
qu'elle vient de l'eftre par le
Roy. Cette vigueur n'appartient
qu'aux François , & il eft difficile de
les vaincre , fi on ne joint l'adreffe à
la force . Quand les Efpagnols méditerent
cette Conquefte , le Roy Hén-
-
ry
46
LE
MERCURE
ry IV. qui avoit des affaires chez luy ,
eftoit à Fontaine - Françoife où il tailloit
de la befogne aux Ennemis qui
vouloient paffer en Bourgogne ; mais
ce n'eftoit point affez que ce Grand
Princefuft hors d'état de venir ſecourir
Cambray , il y avoit des François
dedans , & les Efpagnols craignant
qu'ils ne fiffent une trop longue refiftance
qui en auroit pû empeſcher la
prife , en donnant lieu au Secours de
s'affembler , s'aviferent d'un ftratagéme
qui leur réüffit. Le prix du Bled
eftoit diminué de beaucoup par l'abondance
de l'année , ils fçavoient
qu'il y en avoit de grandes provifions
dans la Place , & ils pratiquerent
adroitement des Particuliers qui en
donnoit plus qu'il ne valoit. La veuë
d'un gain confiderable tenta l'avarice
de Madame de Balagny , qui au déçeu
de fon Mary en vendit la plus grande
partie en divers temps ; & quand on
en eut en quelque façon épuifé la Place
, le Comte de Fuentes la vint affieger.
GALAN T. 47
ger. L'impoffibilité d'attendre du Secours
parce que les Vivres manquerent
incontinent aux Affiegez , les obligea
de fe rendre , & on tient qu'il
en pritun fi grand faififfement à Madame
de Balagny , qu'elle mourut
dans le moment que fon Mary fignoit
la Capitulation. Toutes ces chofes
relevent de beaucoup la gloire du
Roy , & tous accoustumez que nous
fommes à voir autant de Miracles
qu'il fait de Conqueftes , nous ne concevons
qu'avec peine qu'en fi peu de
temps , & fans aucune perte confiderable
, il ait pû réduire une Ville qui
a coûté autrefois tant de milliers
d'Hommes , fortifiée d'une Citadelle
qui en devoit au moins retarder la
priſe de plufieurs mois , & que l'Efpagne
ne nous avoit oftée que par furprife
, pendant que l'invincible Henry
qui en eftoit fort éloigné , avoit
ailleurs de preffantes Guerres àfoûtenir.
Mais fuivons noftre Grand Momarque
, il ne fait que fortir de Valen48
MERCURE LE
lenciennes , & il eft deja devant Cambray.
Avant que d'entrer dans le détail
de ce Siege , je croy vous devoir
nommertous ceux qui ont alternativement
monté la Tranchée , afin
d'éviter une repetition de Noms qui
feroit ennuyeuſe , & groffiroit trop
ma Lettre.
Marefchaux de France.
M. le Marefchal de Schomberg.
M. le Marefchal de la Feüillade.
M. le Duc de Luxembourg.
M. le Marefchal de Lorge.
Lieutenans Generaux.
M. le Marquis de Renel.
M. de la Cardoniere.
M. le Comte d'Auvergne.
M. le Duc de Villeroy.
Marefchaux de Camp.
M.le Prince Palatin de Birkenfeld.
M. le Comte de S. Geran .
M. le Marquis de Tilladet.
M.le Chevalier de Tilladet.
M.le Marquis de Jauvelle .
Bri
GALANT. 49
Brigadiers de Cavalerie.
M.de la Fuite.
M. de Buzenval.
M. le Comte de Tallard.
M. d'Auger.
M. deJoffan.
Brigadiers d'Infanterie.
M. de Rubantel.
M. de Tracy.
M. le Marquis d'Uxelles.
M.de Villechauve.
M. de S. George .
Aydesde Camp du Roy.
M. le Chevalier de Vendofme.
M.le Prince d'Harcourt.
M.le Marquis de Chiverny.
M. le Marquis de Cavois.
M.le Marquis de Danjeau.
Pendant qu'on travailloit aux
Lignes , les Ennemis firent une Sortie
, mais ils furent repouffez jufques
à la Paliffade par Monfieur Roze Brigadier
de Cavalerie , qui fut bleffé en
cette occafion d'un coup de Moufquet
à la cuiffe.
Tome III. C Le
50
LE MERCURE
Le Roy vifitoit & preffoit fans ceffe
les Travaux , & apres qu'on eut
achevé les Lignes de circonvallation
& de contrevallation, qui furent faites
par
les Païfans de Picardie , il ordonna
l'ouverture de la Tranchée. Elle fe
fit la nuit du 29 au 30 de Mars ; Sa
Majefté y demeura longtemps , & fit
avancer le Travail. Lefeu des Ennemis
fut mediocre , & leur Canon ne
tira que le matin.
Lanuit du 30 au 31.
Les Ennemis firent grand feu . On avança
beaucoup leTravail, on ne perdit
ny Soldats,ny Officiers. Monfieur
de la Salle le fils Officier aux Gardes
fut bleffé.
La nuit du 3 1 au 1 d'Avril
On avança beaucoup . Les Ennemis
firent grand feu deGrenades, & furent
fort incommodez par noftre Canon .
La nuit dux au 2 d'Avril.
On fit un Logement fur la Contrefcarpe
; mais là droite commandée
par Monfieur le Marefchal de la
FeüGALAN
T. 51
Feuillade , & par Monfieur le Com
te d'Auvergne, pouffa fi avant, qu'elle
força la Demy-lune & la partie droite
de l'Ouvrage couronné. On ne jugea
pas à propos d'y demeurer , parce
qu'on craignoit les Mines. Monfieur
le Marquis de Tilladet qui commandoit
à la gauche , planta des Piquets
pour faire fon Logement ; mais on fe
contenta de fe retrancher fur la Contrefcarpe
, comme il avoit efté réfolu.
Les Ennemis montrerent quelque
vigueur , tuerent & blefferent
quelques uns des noftres , & furent
encore plus vigoureuſement repouf
fez. On leur prit un Capitaine & un
Officier , avec quatorze Soldats : le
refte fe fauva par des Caponnieres.
La nuit du 2 au 3
Trois coups de Canon fervirent de
Signal pour attaquer deux Demy lunes
entre la Citadelle & un Château
qu'on emporta. Sur les onze heures
du matin on attacha le Mineur. Monfieur
le Marquis de Broffes fut bleffé
C 2
en
52 LE MERCURE
-
en allant le voir attacher , & les Affie
gez cefferent de tirer. Plufieurs Lettres
marquent une circonftance queje
n'oferois affurer , mais que je croy
pouvoir vous écrire. Elles difent que
Monfieur le Comte d'Auvergne fit
ce qui n'eftoit point encore arrivé à
la Guerre , qu'il batit luy mefme la
Chamade , voyant que la confternation
des Ennemis les empefchoit de
fonger àce qu'ils devoient faire , &
que fi-toft qu'ils parurent fur les
Remparts , il leur dit , Qu'il eftoit
temps qu'ils fongeaſſent au falut de la
Ville , puis que le Mineur y eftant
attaché on la forceroit , &qu'ils de.
voient craindrequ'on ne la traittat plus
impitoyablement que Valenciennes , fi
elle eftoit prifepar affaut. On entra en
Negociation , & l'on conclut une
Tréve qui dura vingtquatre heures. Il
y eut plufieurs conteftations , les Ennemis
pretendans de demeurer maiftres
d'un grand Baftion quiles voyoit
à revers & qui donnoit fur toute leur
efplaG-
ALAN T. 53
efplanade. Mais cet Article ne peut
eftre décidé en leur faveur , parce que
c'eftoit un Baſtion de la Ville , & que
tout ce qui en dépendoit devoit demeurer
au Roy.
Il y eut encore une autre contefta
tion , & le Gouverneur demanda
que les Femmes de Qualité fortiffent,
auffi-bien que celles des petits Offi
ciers & des Soldats avec un Paffeport,'
& qu'elles fuffent conduites à Mons
avec leur Bagage. Le Roy répondit
qu'il donneroit aux Femmes de Qua.
lité un Quartier tel qu'elles voudroient
dans la Ville , avec une Garde
fuffifante pour leur feureté ; mais que
pour les autres qu'on faifoit monter
au nombre de douze cens , elles pouvoient
entrer dans la Citadelle , auffibien
que les Bleffez. Il y a des Lettres
qui affurent que Sa Majefté permit à
huit Femmes de confidération de fe
retirer à Mons, Les Ennemis eurent
deux jours entiers pour fonger à leurs
affaires , ils s'en fervirent pour tirer
C 3
de
54
LE MERCURE
de la Ville tout ce qui pouvoit eftre
utile à leur defence , & le conduire
dans la Citadelle. Le Gouverneur
ordonna à tous les Cavaliers de tuer
leurs Chevaux , & de n'en referver
que dix par Compagnie. Les Cavaliers
ne purent s'y réfoudre , & l'Exécuteur
de la Haute Juſtice eut ordre
de faire cette grande Execution , apres
laquelle quatre mille Hommes
commandez par de bons Officiers ,
fans comter les Officiers Reformez ,
tous réfolus de fe bien defendre & de
tenir au moins trois mois , entrerent
dans la Citadelle , ayant abandonné
à la clemence du Roy douze cens
Femmes de leur Garniton ; ce qui
donna lieu à l'Avanture fuivante.
Une de nos Vedettes fe trouvant
pendant la Tréve fi prés de celle des
Ennemis qu'il ne leur eftoit pas diffi
cile de s'entre parler , le François dit
à l'Espagnol , Qu'il nefçavoit ce qu'il
alloit faire , de s'enfermer dans la Citadelle
, puis que le Roy n'avoit pas
perGALANT.
55
permis qu'ils emmenaſſent leurs Femmes,
& que les François eftant maiftres
de la Ville, iltrouveroit àfon retourqu'ony
auroitbienfait des affaires.
L'Espagnol entra en de fi grandes
appréhenfions , qu'ayant jetté fon
Moufquet , il fe rendit aux noftres ,
& ne voulut point entrer dans la Citadelle.
Le Greffier de la Ville , & le Prevolt
de la Cathedrale , fe rendirent
aupres Monfieur de S. Poüange , &
en ayant reçeu la Capitulation par
laquelle les Habitans feroient tráitez
comme ceux de Lile , & le Clergé
comme celuy de Tournay , la
Tréve eftant expirée , on livra le
cinquième du mois , à cinq heures.
apres midy , une Porte à nos Trou
pes , lefquelles fe faifirent de tous les
Poftes à mesure que les Ennemis les
abandonnoient pour fe retirer dans la
Citadelle.
La vigilance , les fatigues & l'intrépidité
du Roy, ne fe peuvent expri-
C4 mer.
56 LE MERCURE
mer. Il fut à la Tranchée deux heures
apres qu'elle fuft ouverte, & s'avança
luy quatriéme jufqu'à la tefte du
Travail. Quelquesjours auparavant
un Boulet de Canon avoit paffé au
pres du Sieur de Givry , Ecuyer de
la petite Ecurie , qui n'eftoit pas loin
de Sa Majesté.
Le Roy ne fut pas plutoft maiſtre
de Cambray , que le Prevoft de la
Cathedrale,qui eft en réputation d'un
Homme d'efprit , vint de la part de
tout le Clergé , prier Sa Majefté d'entrer
dans la Ville , ce qu'elle ne fit
qu'apres la prife de la Citadelle . Quit
tons un moment cette matiere , &
pour vous délaffer dela guerre , paf
fons au chapitre de l'Amour . Voicy
des Vers qu'il a fait faire : ils ont un
tour noble qui marque les privileges
de leur fource , & vous n'en avez jamais
trouvé de.bons, ſi vous n'eſtes
contente de ceux- cy.
G- ALAN T. 47
Efuis vieux , Belle Iris , c'eft un mal incura.
ble.
Dejour enjour ilcroift , d'heure en heure il accable
,
La mortfeule enguerit , mais fi dejour enjour
Ilme rendplus malpropre à groffir voftre Cour,
Il tire enfin ce fruit de ma décrepitude,
Queje vous voy fans trouble &fans inquietude »
Sans batement de coeur , & que ma liberté
Prés de tous vos attraits eft toute enfenreté:
Tel eft l'heureuxfecours que reçoit des années
Vne ame dont vos loix regloient les deftinées.
Non quejefois encor bien defaccontumé
Des douceurs que prodigue un coeur vrayment
charmé ;
A-ce tributflateur la bienfeance oblige ,
Le Merite l'impofe , & la Beauté l'exige ,
Nul age n'en difpenfe , & fût- on aux abois ,
Ilfaut enfuir la veuë , ou luypayer fes droits;
Mais neme rangez point , alors quej'enfoupire.
Parmy les Soupirans dont il vous plaift de rire.
Ecoutez mesfoupirsfans les conter à rien s
lefuis de ces Mourans quife portentfort bien ,
levis aupresde vous dans une paix profonde ,
Et doute , quandj'enfors ,fi vous eftes au Monde,
Pardonnez-moy ce mot qui fent le revolté ,
Avec le coeur peut- eftre il eft mal concerté ,
Vos regards ontpour moy toûjours lemefme char
mne,
M'offrent mefmes perils, me donnent mefme alar
me,
CS
Etx
58 LE MERCURE
Et je n'efperois aucune guerifon ,
Si l'age eftoit chez vous monfeul contrepoiſon.
Mais graces au bonheur de ma trifte avanture ,
Apeine ay-je loifir d'y fentir ma bleffure.
Graces à vingt Amans dont chez vous onferit ,.
Des que vostre il n'y bleffe , un autre ail m'y
guerit.
Souffrez queje m'enflate , & qu'à mon tourje
cede
Auchagrinant Rival qui comme eux vous obfede
,
Quileurfait prefque à tous deferter voftre Cour,
Et n'ofe sous parler ny d'Himen ny d'amour.
Vous le dites du moins , voulez qu'on le croye ,
Et mon refte d'amour vous en croit avecjoye ;
lefay plus , je le voyfans en eftre jaloux ,
Avoftre tour m'en croyez- vous ?
Que pensez - vous , Madame , de :
' cette galanterie ? L'Autheur qui prétend
que fes vieilles années luy ont:
acquis l'avantage d'aimer fi commodement
, & qui s'explique d'une ma..
niere fi agreable , ne merite- t- il pas
d'eftre particulierement confideré de
la Dame ? Ileft rare de pouvoir conferver
dans un âge auffi avancé que
celuy qu'il fe donne , le feu d'efprit
qu'il fait paroiftre encor dans ces Vers;
&
GALAN T. 59
& le vieux Martian que vous avez
tant admiré dans l'admirable Pulcherie
du grand Corneille , n'auroit pas
parlé plus galamment , s'il avoit voulu
s'éloigner du férieux .
A l'heure qu'il eft , on m'apporte
une Lettre qui merite bien de vous
eftre envoyée , & qui eſt une espece
d'avanture pour moy. C'est à vous ,
Madame , à qui je dois les chofes obligeantes
que vous y verrez. Si vous
n'aviez pas fouffert que les Nouvelles
quej'ay foin de vous envoyer tous les
mois , priffent le Titre de Mercure
Galant pour courir le monde , apres
qu'elles ont eftéjuſqu'à vous , je n'aurois
pas reçeu un témoignage fi avantageux
de l'approbation que leur
donne le Public. J'ignore le nom de la
Perfonne qui me fait la grace de m'écrire
; je fçay feulement celuy de la
Dame dont on me parle, & vous voudrez
bien que je vous le taife . Tout
ce queje me croy permis de vous en
dire, c'eft qu'elle eft d'un mérite ge.
C 6 ne-
1
66. LE MERCURE
neralement reconnu , & ' qu'affurément
vous entendrez parler d'elle plus
d'une fois dans le Mercure.
LETTRE
DUN IN.CONN U
A. L'AUTHEUR :
DU MERCURE GALANT.
Efersde Secretaire à une belle Dame,
qui fouhaite , Monfieur , que
je vous mandé l'extréme fatisfaction ·
que luy a donnée la lecture des deux premiers
Tomes de vostre Mercure Galant.
Je convies avec elle que c'eft in Ouvrage
tres utile , & mefme glorieuxpour
la France ; qu'il fera encor plus recherché
quelque jour qu'il ne l'est aujour
d'buy, quoy qu'il foit affez difficile d'en
avoir des premiers , & que dans un :
Siecle éloigné du noftre , il fervira de
Titre à quantité deFamilles dont vous
faites connoiftre & la noblesse & l'antiquité
: mais à vous dire les chofes :
comGALANT.
.
61
comme elles font , je croy qu'il y a un
peu d'intereft meflé aux louanges que
vous donne la Dame dont je vous parle.
Elle a une demangeaifon terrible de
voir fon Nom parmy ceux à qui vous®
donnez place dans le Mercure; & com
me ellefait qu'il a unfortgrandfuccés,
qu'il court deja dans toutes les Villes de
France, & mefmeplus loin , elle n'en
fait point la fine, elle feroit ravie de
courir le Monde avec luy. C'eft eftre
Coureufe , il eft vray , & ce mestier
n'accommode pas la réputation d'une
Femme; cependant elle croiroit n'y pas
bazarder lafienne, au contraire, eftant
auffiperfuadée qu'elle eft qu'on ne pourra
plus à l'avenir faire preuve de valeur
, debeauté , & de bel efprit , fi
P'on n'eft dans le Mercure , elle feroit
audefefpoir que vousoubliaſſiez à par-
છે
ler d'elle. Quelque enviepourtant qu'el
le'en ait , elle dit fort plaisamment qu'el
leneferoit pas peu embaraßée à vous
marquerfon belendroit , qu'elle nefçait
par oùfe prendre pour le trouver ; &
C 7 que
62 LE MERCURE
que ce qui la confole , c'est qu'elle l'ap- .
prendrade vouspar la connoiſſance infuſe
que vous devez avoir de tout le
monde , veu la maniere dont vousparlez
de mille Gens. Iugez fi elle araifon
en cela ; elle s'appelle Madame la Marquife
de *** & à prefent que vous
Sçavezfon nom , je croy que vous ne
chercherez pas longtemps ce bel endroit
qu'elle atant depeine à découvrir. Sa
naifance, fa beautè , fon efprit , fa
fidelité pour fes Amis , voila bien de
beaux endroits au lieu d'un. Choififfez;
de quelque cofté que vous vous tourniez
fur fon chapitre , vous ne parlerez point
àfaux .Elle efpere que comme les Hommes
ont leurs Hiftoriens , vous ne dédaignerez
point d'eftre quelque jour celuy
des Femmes , & qu'apres avoir rendu à
nos Braves la justice que vous leur de
vez dans cette Campagne, vous estimerex
affez les Belles pour en vouloir faire·
une reveue. Sa modeftie l'empefche defe
mettre de ce nombre , je m'en rapporte d
vous, & tiens cependant que les Hommes
ne vous fontpas peu obligez. Je les
GALANT. 63
trouve bien plus à leur aife reliez, en
Veau dans voftre Livre , que d'avoir d
courir enfeuilles volantes dans les autres
Nouvelles que les Dames lifent rarement
.J'en connay qui ont eu bien de la
joye d'apprendre dans le Mercure les
belles Actions de leurs Amans, qu'elles
ne lifoient point ailleurs , ou qu'elles y
voyoient marquées , fans qu'il y euft
rien de leurs autres belles qualitez.
Ceux qui fe font diftinguez à Valenciennes
& àla Bataille de Caffel , vous
doivent un remercîment , & il eſt à
croire que vous n'oublierez pas
les autres
quifefontfignalez à Cambray &
à S. Omer. Prenez y garde , je connois
une Demoiselle avec qui vous auriez
unfortgrand démeflé , fi vous ne
parliez pas de fon Amant. Ce que je
remarque departiculier , c'est que vous
accoûtumez le monde à n'eftre pas fàché
d'entendre dire du bien de fon prochain
; cela eft affez nouveau , car noftrepanchant
eft à la fatyre. Vous ne
defobligez perfonne , & ce que vous
dites
64.
LE MERCURE
dites d'avantageux pour ceux que vous
louez , eft fondéfur des chofes fi veri
tables , , quecomme vous les citez , elles
ne peuvent paſſer pour des flateries.
Continuez , Monfieur , je vous e73
follicite pour les Belles , &je ne doute
point que vous n'enfoyezfollicité d'ailleurspar
tout ce qu'ily a de plus bonneftes
Gens en France.
Et par apoftille il y a d'une écritu
re de Femme..
Ne croyez pas, Monfieur , un Extravagant
qui ne vous écrit que des folies
fur Particle qui me regarde l'ay
amené la mode de jouer les années du
Mercure , comme on joue les Loges
pour la Comédie , & il veut ſe van- -
gerde ce q'il l'a perdupour un an contre
deux Dames & contre moy, qui nous en
divertirons à fes dépens. Ainfi ne changez
pas le deßein de le pourſuivre , car .
ceferoit autant deperdupournous.
Je vous avouë , Madame , que
la
lecture de cette Lettre m'a donné du
:
44
plais
GALANT. 65
•
plaifir ;je la trouve bien écrite , & je
voudrois en pouvoir imiter le ſtile
dans toutes celles que vous mefaites
l'honneur de fouhaiter de moy ; mais
pour paffer de la Profe aux Vers ; &
vous parler de l'Amour Noyé , je
ne fuis point furpris qu'on vous en ait
dit du bien , je vous l'envoye . C'eſt
une tres-jolie bagatelle. Comme elle
a plû icy à tout le monde, jenedoute
pas qu'elle ne foit de voſtre goût ; &
afin que vous en receviez plus , il
faut vous en expliquer le fujet. On
s'eftoit entretenu de toutes chofes dans
une fort agreable Compagnie ; ony
avoit meſme un peu médit , car le
moyen de parler longtemps , & de
ne donner pas fur le prochain ? On ne
fçavoit plus que faire , la pluye empefchoit
la promenade ; & comme le
badinage eft quelquefois de faifon, on
s'avifa de badiner Le Jeu de l'Amour
Noyé fut le divertiffement qu'on
choifit. On nomme deux Amans aux
Belles , qui en noyent l'un en faveur
de
66 LE MERCURE
de l'autre . Il y en avoit quelques-unes
dans cette petite Affemblée , qui valoient
bien qu'on ſouhaitaſt d'en eſtre
choify , & il arriva qu'une des plus
enjoüées noya jufqu'à douze fois un
des deux Amans qu'on luy donna . Ce
fut cettejeune Perfonne qui a les che
veux d'un fi beau blond , dont le vifage
& la taille font fi fort à voftre gré,
& que vous dites que Madame la
Marquife de *** araifon d'appeller
fon petit Ange. Voila la Noyeufe.
Je ne vous puis dire quel eft le Noyé ,
je fçay feulement que les Vers font de
Monfieur deFontenelle , qui à l'âge
dé vingt ans a déja plus d'acquis qu'on
n'en a ordinairement à quarante. Il
eft de Rouen , il y demeure ; & plufieurs
Perfonnes de la plus haute qualité
qui l'ont veu icy , avoüent que
c'eft un meurtre que de le laiffer dans
la Province. Il n'y a point de Science
fur laquelle il ne raiſonne folidement ;
mais il le fait d'une maniere aiſée , &
qui n'a rien de la rudeffe des Sçavans
de
GALANT. 67
de profeffion . Il n'aime les belles
Connoiffances que pour s'en fervir en
honnefte Homme. Il a l'efprit fin ,
galant , délicat ; & pour vous le faire
connoiftre par une endroit qui vous
fera tres- connu , il eft Neveu de Meffieurs
Corneille.
L'AMOUR NOYE
P Hilisplongeoit l'Amour dans l'eau ,
L'Amourfefauveit à la nage ;
Ilrevenoit fur le rivage ,
Philis le plongeoit de nouveau .
Cruelles difoit- il, vous qui m'avezfait naiſtre,
Helas pourquoy me noyez- vous ?
Eft- ce que vous voulez m'empefcher deparoiftre
Prenez en un moyen plus doux.
le ne paroiftraypoint , c'est une affaire faite ,
le ne vousferois pas pourtant de defhonneur;
Au lieu de me noyer , donnez- moy pour retraite
Vnpetit coin de vostre coeur.
Je vous répons qu'ilferoi impoffible
De trouver un endroit plus propre à me cacher ;
Comme onfçait qu'il mefut toûjoursinacceffible,
On ne m'y viendra pas chercher.
Philis ne l'en voulut pas croire ,
Ce n'eftpas qu'apres tout l'avis nefuftfort bon;
Pour
68 LE MERCURE
Pour réponse elle lefit boire
Mais boireplus que de raison.
Tel qu'unpetit Barbet qu'à l'eau fon Maifire en
voye ,
Et qui de cepéril des qu'il eft échappé ,
Revient àfon Maiftre avecjoye
Tout degoutant tout trempé
Tel l'Amour s'expofant à des rigneurs nouvelles,
Apeineforty du danger ,
Revenoit vers Phitis , enfecoûantfes aifles ,
Quoy qu'ilfçeuft que Philis alloit le replonger.
Ses forces cependant à lafin s'épuiferent,
11 eftoit las defaire des plongeons ,
Il ferendat, &les bras luy manquerent ,
"Ilfalut qu'ilcoulaft àfonds
Le croira-t-on ? Philis enfut ravie,
Car elle le noyoit pour la douzièmefois :
Elle herita de l'Arc , des Traits &du Car.
quois ,
Dontelle s'eftfort bienfervie.
Pour lepetit Amour , je ne puis concevoir
Qu'à lanage onzefois ilfoit forty d'affaire ;
Sans beaucoup de vigueur cela nefepeutfaire ,
Le pauvre Enfant n'en devoirguere avoir ,
Ilfut toujours malnourry parſa Mere.
Quoy que l'espoir ne foit qu'une viande legere ,
Apeinefut ilmé , qu'on le févra d'espoir.
Si Philis unpeu moins injuſte ,
Leuft traité comme il faut en luy donnant le
jour
C'euft bien efté l'Amour le plus robufte
Que
GALANT. 69
1 Que l'on euft veu de memoire d'Amour.
Epitaphe de l'Amour.
Cy gift l'Amour, Philis a voulu fon trépas ,
La noyé de fes mains , on n'en fçait point la
caufe.
Quoy que fous ce Tombeau fon Corps repoſe ,
Qu'il fuft mort tout- à-fait je n'en répondreis
pas.
Souvent il n'eft pas mort,bien qu'ilparoiffe l'eftre,
Quand on n'y pense plus ilfort defon Cercueil ,
Il ne lay faut que deux mots,, uncoup d'oeil,
Quelquefois rienpour lefaire renaiftre.
Vous vous fouvenez je croy , Madame
, qu'il ya déja quelque temps
que la Ville de Cambray eft prife : je
n'ay pas crû devoir paffer auffi toft
apres fa réduction au Siege de la Citadelle.
Le Roy dont le grand coeur ne
trouve rien de trop difficile , luy donna
vingt- quatre heures pour le pré
parer à une vigoureufer fiftance , &
j'ay pris ce temps pour délaffer voftre
efprit , & vous faire lire des Pieces
auffi galantes qu'agreables avant
que de venir aux particularitez que
j'ay
70
LE MERCURE
j'ay à vous en dire . Voicy les Noms
des Officiers Generaux , qui tant
qu'a duré ce Siege , ont tour à tour
monté la Tranchée .
Marefchaux de France.
M. le Marefchal de Schomberg.
M. le Marefchal de la Feüillade.
M. le Marefchal de Lorge,
Lieutenans Generaux.
M. Le Comte d'Auvergne.
M. le Duc de Villeroy.
M. le Marquis de Renel.
Marefchaux de Camp.
M. le Prince Palatin de Birkenfeld.
M. le Comte de S. Geran.
M. le Marquis de Tilladet.
M. le Chevalier de Tilladet. ⠀
M. de Monbron.
Brigadiers.
M. de S. George.
M. le Marquis d'Uxelles.
M. de Rubantel. 3
M.
Joffau.qtepa
Il eft difficile de donner à tous ces
MelGALANT.
7$
Meffieurs le rang qui leur appartient,
leurs pretentions peuvent eltre fondées
fur deux chofes : l'une fur la naiffance
, & l'autre ſur le temps qu'il y
a qu'ils font Officiers Generaux ; mais
ce n'eft pas àmoyà décider fur la premiere
, & je ne fuis pas affez informé
de la feconde ; c'eft pourquoy toutes
les fois que j'en parleray , le hazard
ordonnera de leur rang. Je ne vous
marque point icy les Noms des Aydes
de Camp du Roy , je vous les ay
déja fait connoiftre. Peut eftre ferezvous
ſurpriſe de trouver moins d'Officiers
Generaux au Siege de la Citadelle
qu'il n'y en avoit à celuy de la
Ville; mais les grands Détachemens
quele Roy fit fi judicieuſement pour
envoyer au devant du Prince d'orange
, en font cauſe. Sa Majeſté
qui ne fait rien qu'avec une prudence
admirable , ordonna quelques jours
apres qu'il n'y auroit plus qu'un Of
ficier General de jour.Voyons les agir
fous les ordres de ce Grand Prince.
La
72
LE MERCURE
La nuit du 5 au 6 d'Avril.
Le Roy fit ouvrir la Tranchée à
PEſplanade de la Citadelle , & commencer
une Attaque par dehors . On
ne fit cette nuit que gabionner les
avenues des Ruës , & pouffer quelques
fapes : on fit auffi un petit Logement
à droit & à gauche au bout
des deux Rues qui abboutifſoient à
P'Esplanade. La mefme Tranchée qui
avoit déja fervy pour l'attaque de la
Ville , fut encore pouffée dehors à la
gauche contre la Citadelle.
Lanuit du 6 au7 .
Les Suiffes travaillerent toute la
nuit dans la Ville à poufferleurs Logemens.
Les Ennemis firent une Sortie
, & vinrent jufques à l'endroit où
Monfieur de Vigny prenoit fes mefures
pour loger fes Mortiers. Comme
il fe vit au milieu d'eux , il les fuivit
avec beaucoup de prefence d'efprit
jufques a leur Contrefcarpe , où apres
qu'ils fe furent retirez , il fecoula le
long de la muraille du Rempart de la
Vil.
GALAN T. 73
Ville. Les Suiffes le prirent pour un
Rendu , & il fut conduit aux Offi
ciers , qui le reconnurent d'abord.
On pouffa cette nuit-là les Travaux
fort pres du Glacis de la Contrefcarpe.
Lies Affiegez firent deux Sorties : ils
poufferent quelques Travailleurs qué
les Officiers remenerent auffi toft.
Deux de nos Batteries fe trouverent le
matin en eftat de tirer , quoy que
plufieurs de nos Travailleurs euffent
eftétuez par le Canon des Ennemis
qui eftoit monté fur des Cavaliers fort
élevez & qui découvroit tout ce
qui fe paffoit dans la Plaine. Il tua
Monfieur Chamants , Commiffaire
de l'Artilleaie qui eftoit en grande ' reputation
, & emporta le bras d'un
autre , dont la force du coup fit tom
ber le Chapeau , qu'il ramaffa froidement.
Monfieur de Sautour Lieutenant
aux Gardes qui alloit vifiter les
Travaux , & venoit à cheval da
Camp, cut ce mefme jour les deux
bras emportez d'un coup de Canon
TomeIII. D
dont
74 LE MERCURE
dont il mourut trois heures apres.
Monfieur le Comte d'Auvergne courut
auffi grand hazard de la vie , un
Boulet ayant emporté un Gabion
derriere lequel il eftoit. Il fut couvert
de pierres & de terre , il eut une contufion
à la tefte, quelques égratignures
au vifage ; & la fiévre l'ayant pris ,
le Roy luy fit donner fa Litiere pour
le conduire à la plus prochaine Ville.
La nuit du 7 au 8.
La Tranchée du cofté de la Ville
fut pouffée par les Gardes à quarante
pas de la Contrefcarpe. Monfieur de
Catinal qui en eft Major General, ordonna
à Monfieur de Beauregard , &
à Monfieur d'Anglure Capitaines au
mefme Corps , de pendre douze ou
quinze de leurs meilleurs Soldats ,
avec un bon Sergent pour foûtenir
leurs Sapeurs. Les Ennemis fortirent
zau nombre de trente ou quarante du
cofté de Monfieur le Marquis d'Anglure.
Le Sergent détachéavec ce petit
nombre de Soldats les attendit , &
leur
GALAN T.
75
leur fit une décharge fi à propos , qu'il
en jetta plufieurs par terre , les autres
fe retirerent dans leurs Paliffades. Ils
tenterent la mefme chofe à la gauche ,
& ils eurent un pareil fuccés. On fit
un Logement fur le Baſtion attaché à
la Ville. On dreffa le matin une Baterie
de huit pieces de Canon au Loge
ment qu'on avoit fait fur le mefme
Baſtion de l'attaque de la Ville. On
mit en eftat la Baterie des Mortiers.
Monfieur de Megnac , Commiffaire
de l'Artillerie , fut tué.
La nuit du 8 au 9.
On acheva la communication de
toutes les Sapes ; la Tranchée du cofté
de l'Eſplanade fut avancée auffibien
que celle qui eft du cofté de la
Campagne. L'on pratiqua deux Bateries
, l'une fur le Baſtion du Moulin
à la gauche de l'attaque de la Ville , de
dix pieces de Canon fous Monfieur
Tibergeau & l'autre fur le Baftion de
Sainte Barbe , de fept pieces à la droite
vers la Porte de France fous Mon-
D 2
fieur
76.
LE MERCURE
fieur d'Alinville. On ne pouvoit pas
mieux poſter deux Bateries ; celle de
Monfieur Tibergeau découvroit toute
la Porte & le Pont de la Citadelle à
la Ville , avec toute la face du Baſtion
neuf; & la Baterie de Monfieur d Alinville
voyoit l'autre face du Baftion
, & celle du Baftion qui regarde
la Porte du Secours. A l'Attaque de
Picardie hors de la Ville , on avança
une autre Baterie qui démonta une
partie du Canon du Ennemis . Une
de nos Bombes eftant tombée dans la
Citadelle fur un tas de Grenades , le
feu s'y prit & fit un grand fracas ; celles
que les Ennemis jetterent eſtoient
fi petites & fi foibles , qu'en tombant
elles fe caffoient fur le pavé. Les Affiegez
ne craignoient rien tant que
certains Manequins remplis de pierres
de toutesgroffeurs , que l'on met dans
des Mortiers faits expres , & qui font
plus longs que les autres : ces pierres
'écartent en l'air , & brifent en tombant
tout ce qu'elles rencontrent ;
de
les
blefGALAN
T. 77
bleffures en font dangereufes , & la
gangrene s'y met bientoft.
Lanuit du 9 au 10.
On fir trois Bateries , on travailla
dans le Foffé pour s'approcher de la
pointe du Baſtion de la Place . Monfieur
Faucher Ingenieur , allant vifiter
les Sapes oùles Ennemis jettoient
une infinité de Grenades
, reçeut
un coup de Moufquet dans la tefte.
On acheva la communication de la
droite à la gauche entre les deux
Tranchées qui embraffent deux Baftions
exterieurs de la Place qui n'en
aque quatre. On auroit pû faire la
décente du Foffé , mais comme tout
y estoit plein de Caponieres & de
Fourneaux , le Roy voulut ménager
fon monde. Sa Majefté vit jetter des
Bombes & des Carcaffes , elles mirent
le feu dans un Magaſin de Bois de la
Citadelle qui fut confommé ; ce qui
obligea les Ennemis à fe retirer dans
leurs Cazemates. Monfieur le Tillier
Commiffaire de l'Artillerie fut tué
l'aprefdînée.
D 3
Lc
78
LE MERCURE
心
Le dixiéme au matin , Monfieur
Le Duc de Villeroy revenant de la
Tranchée , & s'en allant au Camp
par la Porte de Noftre- dame , dont
le chemin eftoit battu de quelques
Pieces de la Citadelle que noftre Canon
n'avoit pû démonter , on dit à
Monfieur le Marquis de Renel , qui
eftoit avec Monfieur le Marquis
d'Arcy , que Monfieur le Duc de
Villeroy venoit derriere luy ,
il fe re.
tourna pour aller au devant , & vo
yant en mefme temps mettre le feu
au Canon , il dit , Voila qui eft pour
Bous , & le Boulet luy donna auffiroft
dans le milieu du corps.
Lanuit du 10 áи II.
On pouffa les Sapes à la droite , &
Fon fit des communications: les Affiegez
fortirent à la gauche & firent plier
nos Travailleurs ; mais Meffieurs les
Marquis de Tilladet & d'Uxelles les
raffurerent & repoufferent les Ennemis.
A mefme temps Meffieurs de
Chapereux & de Courtevin Capitaines
GALAN T. 79
nes détachez de Picardie , prirent une
grande Demy-lune revestuë & tresbien
cazematée , avec des creneaux à
trois gueules qui defendoient le Foffé,
& deux grandes Caponieres. Nos
Soldats eftant entrez dans les Cazemates
avec beaucoup de vigueur , furent
fort incommodez du feu quis'y
mit par le moyen des Poudres que les
Ennemis yavoient laiffées , & dont
ils avoientfait des trainées. On fait un
Logement à la gorge de la Demy lu
ne qui venoit d'eftre prife , & l'on
dreffa deux Bateries à l'attaque gauche
pour batre une Demy-lune du
corps de la Citadelle.
Lanuit du 11 au 12.
Le Roy ayant réſolu de faire atta
quer toute la Contrefcarpe du cofté de
l'Esplanade , & de faire faire un Logement
fur le bord du Foffé à la gauche
hors de la Ville , les Suiffes monterent
la Tranchée , & l'on fit des
Détachemens de deux cens Hommes
des Gardes Françoiſes , du Regiment
D 4
du
80 LE MERCURE
du Roy , du Regiment Dauphin , de
celuy de Picardie , & de celuy des
Fufeliers. Les Capitaines détachez
des Gardes eftoient M. d'Avezan ,
qui devoit eſtre ſoûtenu par M. le
Chevalier de Mirabeau en cas de befoin.
Monfieur le Chevalier de Til-
Jadet eftoit le Marefchal de Campde
jour ; il y avoit un Brigadier à la gauche.
Monfieur le Prince d'Elbeuf
eftoit Ayde de Camp du Roy. L'ordre
eftoit donné pour minuit, & on
eftoit convenu qu'au dernier coup de
Canon des huit que la Baterie de Tibergeau
devoit tirer , on feroit con
noiftre par un Vive le Roy à ceux des
autres Attaques , que nous eftions
maiftres de la Contreſcarpe. Plufieurs
voulurent eftre de la partie comme
Volontaires , & entr'autres Monfieur
le Marquis d'Anglure , qui montra
autant d'impatience en attendant le
Signal , ques'il n'eſt pas déja eu tou
te la réputation qu'il a fi juftement
meritée. Les autres eftoient Monfieur
GALAN T..
fieur le Chevalier de Courtenay ,
Monfieur le Marquis de Malofe Neveu
de Monfieur le Marefchal de
Lorge , Monfieur le Vicomte de
Meaux petit-Fils de Monfieur le Duc
d'Orval, Monfieur le Vicomte de
Corbeil Fils de Monfieur le Comte de
Bregy , Monfieur le Chevalier de
Feuquieres , Monfieur le Comte de
la Vauguyon , Monfieur le Jay Fils
de Monfieur le Prefident le Jay ,
Monfieur le Chevalier d'Arnoul , &
Meffieurs Boily , de Rouvray , de
Vauroüy, Parfait , Goulon , Tilly,
Asfeld Suedois , & plufieurs autres
Le Roy eftoit vers la Porte de Peronne
qui devoit voir l'Attaque. Le
dernier coup de Canon ayant tiré , on
marcha dans un grand filencejufques
à la Contrefcarpe. On y fut à peine
arrivé, que les Soldats firentun grand
cry de Vive le Roy , & un grand feu
de Moufquets & de certaines Machines
de verre pleines de poudre , qui
ne manquent jamais de s'alumer en
D- 5
·les
82 LE MERCURE
les jettant. On força tout ce qu'on
fencontra , & l'on marcha en faifant
toûjours un fort grand feu jufques à
une guerite du Rempart de la Ville
qui aboutit fur le Foffé de la Citadelle.
Les Ennemis qui n'ofoient lever
la tefte fur leurs Baftions , ny fur leur
courtine , laifferent à nos Travailleurs
tout le temps d'avancer leurs
Travail fans beaucoup de rifque. Les
Affiegez fe contentoient de jetter des
Grenades qui tomboient difficilement
dans le chemin couvert , à caufe de
la largeur du Foffé . Ils s'apperçeurent
de leur peu d'effet , & voyant
que le feu des noftres qui avoit déja
duré trois heures fe ralentiffoit par le
manquement de munitions , par la
Jaffitude des Soldats , & par la chaleur
des Moufquets qui commençoient
à s'échauffer beaucoup , ils firent
de leur courtine & dela face de
leur Baftions un féu de Moufqueterié
grand jufques au jour , qu'on ne
fçauroit s'imaginer qu'avec peine
comGALAN
T.
83
comment le Logement put eftre
achevé. Il le fut cependant ; mais on
yperdit du monde , & Meffieurs les
Chevaliers de Courtenay & d'Arnoul
fürent bleffez , auffi - bien que Meffieurs
de Rouvray , le Jay , Boify,
Vauroüy , Parfait , & le Fils de
Monfieur le Colonel Lokman. Ily
eut un Sous-Lieutenant de Catinal
tué. Le Roy dit qu'il n'avoitjamais
veu unfi grand feu.
Le douziéme pendant le jour on
fit un trou à coups de Canon à la
face du Baftion , à la gauche de la
Ville, pour loger le Mineur.
Lanuit du 12 au 13.
On travailla à faire la communica
tion des Attaques du cofté de celle des
Gardes. Ala gauche on fit une Baterie
dans le Foffé de la Ville qui batit
la muraille qui le fepare d'avec celuy
de la Citadelle , & qui devoit foûtenir
le Mineur qu'on avoit attaché à la
face du Baſtion oppofé à celuy de la
Ville. Cette Baterie eftoit foûtenuë
D 6 par
84.
LE MERCURE
par un Détachement des Grenadiers à
cheval de la Maifon du Roy , tous
Gens d'élite , commandez par Monfieur
Riotor. Le Mineur travailla
avec toute la diligence poffible , & it
avoit prefque tout difpofé , quand
les Ennemis qui en eurent quelque
foupçon , envoyerent la nuit un Colonel
Espagnol nommé Couvaruvias
pour reconnoiftre ce qui fe paffoit
dans le Foffé. Son Bonnet fut empor
té d'une moufquerade
..
*
La nuit du 13 au 14.
On élargit les Logemens & les Places
d'armes à l'attaque droite. On tra
vailla à cinq Bateries à la gauche , &
Pon fut occupé à faire en deux endroits
la Defcente dans le Foffé , & à
dreffer un Logement pour le Mineur,
avecune Baterie de quatre Pieces. Le
feu des Ennemis fut fort grand pendant
toute la nuit.
Le 14 au matin.
Les Bateries pour batre le Baftion
de la gauche , & celles du Foffé pour
fa
GÀLAN TË
85
favorifer le Mineur , tirerent für les
neufheures , & fur les dix on attaqua
hors de la Ville une Demy-lune de
terre à la gauche du Bastion . L'impa
tience de ceux qui eftoient deftinez
pour l'attaquer fut fi grand qu'ils ne
purent attendre l'heure qui avoit cfté
marquée. Cette Demy-lune fut auffi
toft emportée , quoy qu'elle fuft reveftuë
par la gorge. On prit quelques
Ennemis avec un Officier. Monfieur
Parifot Ingenieur eftoit de jour, il
avoit eu ordre de faire travailler à un
Logement au milieu de la Demylus
ne , & mefme au delà s'il eftoit pof
fible, afin qu'on puft y mettre plus
de monde, & que les nostres en fuffent
entierement : maiftres. Ceftait un
moyen d'éviter les Fourneaux qui
font ordinairement aux angles où l'on
aaccouftuméde faire les Logemens..
On fit avancer les Travailleurs avec
leurs gabions , fafcines & autres ou
tils. Es travaillerent pendant trois
quarts d'heures à la faveur d'un fort
grand
D7
86 LE MERCURE
grand feu de nos Gens détachez , &
de celuy qu'on faifoit de nos Tras
vaux cependant les Ennemis jette
rent quantité de Grenades ; & réfo
lurent de nous chaffer. Un Regiment
Irlandois , avec plufieurs Officierss
reformez , foûtenus des Officiers Efpagnols
, fut commandé pour cela.
Ils firent jouer un Fourneau fur la
gorge de la Demy- lune , pour s'en
faciliter l'entrée , & parurent fur leurs
Baſtions & furleur Courtine , en faifant
un feu extraordinaire. Il fut fi
violent, que nos Soldats qui n'eftoient
plus en état de leur répondre par un
auffi grand , à caufe de celuy qu'ils
avoient déja fait , furent obligez de
fe retirer , le Logement n'ayant pú
eftre achevé. Les Affiegez defcendirent
pour ruiner la tefte de nos Travaux
; mais Monfieurle Duc de Villeroy
foûtint leur premier effort ,
lesobligea de rentrer , de forte qu'ils
fe contenterent de reprendre ce qu'ils
avoient perdu. Meffieurs d'Erouvil-
&
le ,
1
87
GALANT
.
J
le Dort , Neveu de Monfieur de Feuquieres
, & Parifot Ingénieur, furent
bleffez. Monfieur le Duc de Villeroy
fe tint toûjours dans un Pofte avancé ,
où il effuya pendant quatre heures
le feu des Ennemis avec une fermeté
inébranlable. Monfieur de Rubantel
donna des marques d'une grande intrépidité
, & fe tint dans la Demy-lune
tant qu'on la put garder. Monfieur
le Marquis d'Uxelles y donna des
marques de fon courage & de fa conduite.
Les autres qui fe fignalerent ,
furent Monfieur le Marquis de Dangeau
& Monfieur le Marquis de Pa
laifeau, Fils de Monfieur le Marefchal
de Clerambault , Monfieur le Chevalier
de Bevron-d'Harcour , Meffieurs
les Vicomtes de Meaux & de
Corbeil , Monfieur des Crochet's
Capitaine au Regiment Dauphin ,
Meffieurs d'Agicour , Goulon Ingé
nieur , & Asfeld Suedois. Plufieurs
autres fe diftinguerent encor ; je vous
les feray connoiftre quand j'en auray
ap88
. LE MERCURE
appris les noms. Les Ennemis firent
une perte confidérable , & l'on n'en
peut douter, puis qu'ils demanderent
eux- mefmes une tréve pour retirer
leurs Morts. Elle commença à deux
heures apres midy , & dura une demy-
heure , ou trois quarts d'heure.
On leur apprit pendant ce temps , que
les trois Décharges que nous avions
faites il y avoit deux jours , eftoient
en réjouiffance de la Victoire que
Monfieur avoit remportée fur le
Prince d'Orange. Monfieur le Duc
de Villeroy & Monfieur le Marquis
de Dangeau , eurent un entretien avec
le Colonel Cauvaruvias quieftoit fur
le Baſtion fous lequel le Mineur eſtoit
attaché , & Monfieurle Duc de Vil-
Jeroy ne fit point de dificulté de luy en
montrer le trou..
".
La nuit du 14 au 15-
Al'Attaque de la droite , on fit un
Logement à la gorge de la Demy- lune
qui couvre la Porte de la Citadelle.
Ala gauche , on travailla à un Logement
GALANT
89
ment de la Contrefcarpe d'une Demy-
lune. On ne perdit qu'un Homme
cette nuit - là.
La nuit du 15 au 16.
On fe rendit maiftre de la Demylune
que les Ennemis avoient reprife;
& tous ceux qui la gardoient furent
pris ou tuez. Monfieur la Magne Capitaine
au Regiment Dauphin fus
bleffé , & Pon pratiquaun Logement
à la pointe A la droiteon plaça trois
Bateries à l'angle de la face du Baſtion
neuf. Elles furent dreffées par l'ordre
de Monfieur du Mets , & par les foins
de Monfieur d'Alinville , & firent un
Sieffrayable feu , & une bréche of
confiderable , que les Ensemis furent
contraints de retirer leur Canon en
arriere , dans la crainte qu'ils eurent
que le Baftion contre lequel ces : Bate,
ries donnoient , ne s'ébpulaſt , &
n'entrainaft leur Artillerie dans le
Foffé, lls avancerent des Chevaux de
friſe pourgarder leur Bréche.b
1.900
Le
90
LE MERCURE
Le 16
Le Mineur eftant attaché au Baftion
neuf, & la Mine en état de fai.
re fon effet , on fit dire au Gouver
neur que le Roy avoit bien voulu
qu'il fuft averty de l'état des chofes ;
qu'il devoit fe rendre , puis que
le
Canon avoit déja fait une bréche
affez grande pour monter à l'Affaut,
& que la Mine eftoit prefte à jouer ;
que s'il s'opiniâtroit davantage , Sa
Majefté auroit le déplaifir de fe voir
contrainte à le forcer par les armes ;
qu'ayant donné affez de marques de
valeur & de refiftanee , il ne devoit
point refufer la Compofition qu'Elle
eftoit prefte à luy donner ; qu'Elle
offroit de faire voir à ceux qu'il luy
voudroit envoyer , que les chofes
eftoient en la manièrequ'on les difoit;
& que fi apres cela il s'obftinoit à fe
defendre iline devoit point efpefer
d'autre party que celuy de fe rendre
à difcretion. Le Gouverneur répondit
à cela , apres avoir tenu Confeil,
GALAN T.
91
feil , qu'il eftoit bien obligé à la bonté
du Roy ; mais qu'il croyoit qu'eftanrle
plus genéreux Prince du monde,
il ne feroit pas fâché qu'il fift fon
devoir , puis qu'en fe défendant bien ,
Ja conquefte en feroit plus glorieuſe
pour les armes de Sa Majesté ; que
cependant il oſoit l'affurer qu'il ne fe
voyoit pas encor en état de pouvoir
eftre fitoft réduit à rendre la Place ,
puis que quand le Baftion où eftoit
attaché le Mineur , feroit fauté. il
luy reftoit trois Baftions qu'il défendroit
comme autant de Citadelles.
Le Gouverneur apres cette réponſe,
régala & fit boire du Vin d'Eſpagne
à ceux qui l'eſtoient venu fommer.
Le Roy commanda auffi- toft qu'on
relevaft la Tranchée , & qu'on retiraft
les Bateries & les Corps de Garde
qui eftoient proche des Fourneaux,
de peur qu'ils n'en fuffent endommagez.
On mit en fuite le feu à la Mine,
qui fit tout l'effet que l'on pouvoit
fouhaiter , mais fans beaucoup de
bruit ,
92 LE MERCURE
1
bruit , ayant fait en éboulant une
bréche au Baſtion depuis le hautjuf
ques au bas , que l'on élargit encore
avec le Canon.
Monfieur le Marefchal de la Feuillade
qui commandoit les Attaques
le jour que la Mine joüa , ne vou
lant point hazarder un Affaut fans
eftre affuré fi les Ennemis eftoient
retranchez dans la gorge du Baſtion,
refolut d'en faire réconnoiftre l'état.
Il demanda au Major des Gardes à
qui des Lieutenans c'eftoit à marchers
& ayant fçeu que c'effoir à Monfieur
de Boiffelau , il adjoûta que c'eftoit
fon Homme , & qu'on le fift venir.
Il luy commanda de monter fur le
haur du Baffion pour reconnoiftre fi
les Ennemis eftoient retranchez , &
voir leur contenance , luy donna
trenta Grenadiers des Gardes pour le
foûtenir , & le fit accompagner du
Neveu de Monfieur de Vauban , &
de Monfieur Goulon Ingenieurs,
a fin qu'ils puffent tous enſemble rendre
GALANT.
93
dre un fidelle rapport de l'état des Ennemis
. Monfieur de Boiffelau fe mit
à la tefte de ces Gens détachez avec
Monfieur Solus Sous-Lieutenant
aux Gardes , & Monfieur des Crochets
Capitaine du Regiment Dauphin.
Le chemin eftoit fi difficile , &
la terre fi molle , que ce ne fut pas
fans beaucoup de peine qu'ils monterent
fur le Baſtion . Ils apperçeurent
un potit Retranchement à dix pas
d'eux , où il yavoit cinquante Grenadiers
des Ennemis qui leur firent un
tres- grand feu, qui n'empefcha pourtant
pas qu'ils n'examinaffent chacun
de leur cofté ce qu'il y avoit à remarquer.
Monfieur de Boiffelau commanda
aux trente Grenadiers qu'il
avoit avec luy de jetter leurs Grenades
dans le Logement des Ennemis :
ils eftoient retranchez à la gorge de
leur Baſtion , & avoient un Parapet
fort élevé au deffus du petit Retranchement
où eftoient leurs Grenadiers.
Ils firent un feu continuel de moufque.
94
LE MERCURE
queterie , & jetterent une fi grande
quantité de Grenades , que le Neveu
de Monfieur de Vauban fut tué
auffi -bien que quelquesSoldats.Monfieur
des Crochets fut bleffé , & Monfieur
de Boiffelau eut un coup de
Grenade fur l'épaule , qui alla faire
fon effer plus loin fans le bleffer.
Monfieur le Marefchal de la Feüillade
attendoit au pied de la Bréche ;
mais voyant que Monfieur de Boif
felau qui eftoit monté deffus , y avoit
demeuré pres d'un quart d'heure fans
luy venir faire fon rapport , il luy
envoya dire deux fois de defcendre.
Il executa cet ordre ayant fait retirer
devant luy les Morts & les Bleffez . II
rendit compte à Monfieur de la
Feüillade de l'état des Ennemis & de
leurs Retranchemens , & ce Maref
chal le fut rendre en ſuite é Sa Majeſté.
Lanuit du 16 au 17.
On n'entreprit
rien.
Lo
GALAN T. 95
L
17.
On fit dans la Demy- lune reveftue
, un Logement tout du long de
la face droite; afin d'y poſter des Gens
pour faire feu fur la Bréche. On dreffaune
Baterie à Mortiers dans cette
mefme Demy- lune , & au bas de la
Bréche , une autre Baterie pour tirer
des pierres. Noftre Canon fit une bréche
de plus de quarante pas au Baſtion
de la droite ; mais il fe trouva une
muraille derriere. On crût que les
Ennemis vouloient fouffrir un Affaut
, mais ils ne l'attendirent pas , &
jugeant bien qu'ils pouvoient eftre
forcez , puis que trente Hommes
avoient pû monter fur leur Baſtion ,
le Gouverneur qui ne donnoit plus fes
ordres que dans une Cazemate , & à la
clarté d'une Bougie , fit batre la Chamade.
On courut en porter la Nouvelle
au Roy. Il eftoit à la Meffe ; &
il entendit dire que le feu avoit pris à
fon Quartier , & qu'on battoit la
Chamade , fans donner aucune marque
96
LE MERCURE
que qu'il eut rien entendu que la
Meffe nefuft achevee . On donna des
Oftages de part & d'autre , & la Negotiation
dura deux heures. Les Ennemis
envoyerent le Comtede Tilly
General de leur Cavalerie, le Colonel
Cauvaruvias Efpagnol , & le Colonel
Buis , pour traiter des Articles de la
Capitulation. Ils en propoferent quel
ques-uns , & fe remirent enfin entierement
à la generofité du Roy , fans
rien exiger que ce qu'il luy plairoir de
leuraccorder. Cette foumiffion leur
fut avantageufe , puis qu'il leur fut
permis de faire fortir leur Infanterie
par la Bréche , Tambour battant-,
Mefche allumée par les deux - bouts ,
Enfeignes déployées, & leur Cavale
rie en ordre de Gens de Guerre par la
Porte du Secours , pour eltre conduits
à Bruxelles , avec deux pieces de Canon
, deux Mortiers , & cinquante
Chariots , pour porter ceux de leurs
Malades qui pouvoient eftre tranfportez.
LeRoy leur promit de plus
d'éGALAN
T.
97
d'établir un Hofpital pour ceux qu'ils
ne pourroient emmener , & qu'il donneroit
permiffion à quelques- uns de
leurs Officiers d'en venir prendre
foin , & de demeurer dans la Ville.
Le Gouverneur Dom Pedro de Sava ,
la fortit à la queuë de fa Cavalerie,
couché dans fon Caroffe , parce qu'il
avoit efté bleffé . Le Roy luy dit quelques
paroles obligeantes fur fes bleffures
; à quoy il répondit . Ah , Sacrée
Majefté, qu'un Rencontre comme celuy-
cy m'auroitfait faire de folies dans
unâge moins avancé ! Mais graces
Pexperience de quelques années , j'ay
bien connu le Prince à qui nous avions à
faire, & trouvé qu'il valoit mieux
fubir lejong de bonne grace , que depro
diguer inutilement le fang des Noftres
par uneplus longue refiftance. Il fortit
de la Citadelle environ fix cens Dragons
& Cravates , dont les Officiers
rendirent leurs foumiffions au Roy.
L'Infanterie Efpagnole parut fort
bonne : elle compofoit deux vieilles
Tome III.
à
E Ter98.
LE MERCURE
Terces , l'une de Canarie , & l'autre
de Cauvaruvias. Les Fantaffins` avoient
tous des Rondaches , de groffes
Piques , & de gros Moufquets.Leurs
Soldats Hollandois eftoient bons ,
quoy qu'âgez ; mais les Walons
eftoient trop jeunes, & la plûpart nus.
Ils fortirent environ deux mille quatré
cens Hommes. Il y avoit beaucoup
de Negres dans le Regiment de Canarie
Lelendemain 19. le Roy alla faire
chanter le Te Deum dans l'Eglife
Cathedrale de Cambray , où tout
le. Clergé le reçeut à la Porte. C'eft
une des plus belles Eglifes de l'Europe
;il y adeux Jubez , dont l'un eft
tout de cuivre , & tres- bien travaillé.
La Porte du Choeur eft de la mefme
matiere , & toute cizelée. Son Horloge
fonne à toutes les heures & demy
heures , un Carillon en mufique
Outre le Tréfor de l'Eglife , il
yaencor celuy de Noftre- Dame de
Grace, dont la Chapelle qui eft dans
2
la
GALAN T. '
99
la mefme Cathedrale , eft très-magnifique.
Son Tabernacle eft d'argent
cizelé , & éclairé à toute heure
par vingt Lampes d'un fort grand
prix. Il y a neufParoiffes dans la Ville,
& des Monafteres à proportion . Les
Bâtimens en font affez beaux , auffibien
que les Rues. Sa Place d'armes
eft d'une grandeur extraordinaire , &
capable de contenir toute la Garniſon
en bataille.
3
Apres le Te Deum , le Roy fut:
voir tous les Travaux , & vifiter la
Citadelle. Un Officier Efpagnol qui
avoit efté bleffé , & qui parut tresgalant
Homme à quelques François
qui l'entretinrent , les affura que
dans la feule Citadelle il y avoit eu
plus de mille Hommes tuez our
bleffez.
Voila , Madame , ce que j'ay tiré
de fept ou huit Relations , & de plus
de vingt Lettres , & je Pay fait avec
tant d'exactitude , que je n'ay rien
voulu mettre dans ce Journal , quis
E.2
n'air
100 LE MERCURE
de
n'ait eſté marqué par plus d'uhe Perfonne;
cependant je ne laiffe pas
craindre d'avoir manqué en quelques
endroits à l'égard des dattes. Je n'ay
toutefois rienà me reprocher là-def
fus. Ceux qui font des Relations
font le plus fouvent fi peu d'accord
entr'eux , que fice Journal fe trouvoit
jufte , je croy que ce feroit le
premier.
Le Gouverneur de Cambray
'n'eut pas plutoft fait battre la Chamade
, que Monfieur le Comte de Gramont
partit pour en apporter la premiere
nouvelle à la Reyne , quiluyfit
prefent quelquesjours apres d'une
Boefte de Diamans de grand prix .
Monfieur Mouret Valet de Garderobe
du Roy , vint enſuite apporter
à cette Princeffe les Particularitez de
ce qui s'eftoit paffé depuis le départ de
Monfieur le Comte de Gramont , &
les Ordres pour faire chanter icy leb
Te Deum. je ne vous en parle point, :
n'ayant pas accoûtumé de vous man-
T
der
GALA NT. IOI
der de ces Nouvelles que l'allégreffe
des Peuples rend publiques , à moins
qu'elles ne foient accompagnées de
circonftances particulieres . C'eſt par
cette raifon que je vous diray quelque
chofe de ce qui s'eft paffé à Lile. Le
Feu qu'on y a fait pour fe réjouir de
la prife de Cambray , en reprefentoit
la Citadelle. Elle fut attaquée &
défenduë; on y jetta des Bombes &
des Carcaffes ; & les Dames virent
fans crainte , ce qu'elles ne pouroient
bien voir fans péril dans un veritable
Siege. Je croy que nous aurons bientoft
le mefme avantage , avantage , & que des
Tableaux & des Tapufferies , qu'on
ne pourratrop admirer , nous repre
fenteront tout ce qui s'eft paffé de
vant Cambray , puis que l'Illuftre
Monfieur le Brun , & Meffieurs le
Nautre & Vandermeulle , ont efté
fur les lieux en faire les Deffeins. Nous
verrons un Siege plus fameux que
celuy de Troye , qu'Achille & tous
les Roys de la Grece ne pûrent pren-
E 3
⚫ont
dre
102 LE MERCURE
dre qu'en dix ans avec tant de milliers
d'Hommes , & dont ils ne feroient
peut- eftre jamais venus à bout avec
un figrand nombre de Combatans , fi
les rufes qu'ils employerent ne leur
euffent efté favorables. Ce n'eft point
par ces voyes que le Roy fait de fi
grandes Conqueftes . Ses lumieres
naturelles , fa longue expérience au
Meftier de la Guerre , fa judicieuſe
conduite, fa grande prévoyance , fes
foins vigilans , & fes fatigues, font
les feules chofes qu'il employe pour
faire réüffir en tout temps fes glo
rieufes Entrepriſes. Jamais Monar
que n'a tant donné d'Ordres luymefme
, ny tant paffé de journées
à cheval , que ce Prince a fait devant
Cambray ; il vifitoit tout , il
agiffoit inceffamment , il ordonnoit
de toutes chofes, il eftoit par tout ;
& puis qu'il a tout fait , on ne peut
entrer dans un détail dont chaque
particularité en demanderoit un Volume
entier.
Un
GALAN T.
103
Un Prince figrand & fi judicieux,
ne pouvant faire choix pour le fervir,
que de Perfonnes d'un mérite extraordinaire
, on ne peut douter de
celuy de Meffieurs les Marefchaux de
France qui ont agy fous fes Ordres
pendant les Sieges qu'il a entrepris
cette Campagne ; c'eft pourquoy je
n'en diray que peu de chofe. L'Hif
toire parle déja affez de Monfieur le
Marefchal de Schomberg. Apres
s'eftre acquis beaucoup de gloire avant
la Paix des Pyrenées par tout où
il avoit combatu , il fut commander
en Portugal ; & quoy que fes Troupes
fuffent beaucoup moins nombreufes
que celles des Espagnols , il
ne laiffa pas de les batre fouvent , &
d'emporter beaucoup de Places ; ce
qui a fait dire de luy avecbeaucoup
de juftice , que c'eft un Homme de
tefte , de coeur , & d'exécution.
Quelques jours apres que la Tranchée
fut ouverte devant la Citadelle
de Cambray , les Ennemis ayant fait
E 4 une
1
104
LE MERCURE
les
une Sortie , ce Marefchal qui fe trouva
à la Garde de la Cavalerie
chargea luy-mefme le Piſtolet à la
main , & les fit rentrer dans leurs
Paliffades. Il auroit couché toutes les
nuits dans la Tranchée , fi Sa Majefté
voyant toutes les fatigues qu'il fe
donnoit , ne luy euft fouvent ordonné
de fe retirer.
Il me fouvient , Madame , que
je vous ay déja parlé plufieurs fois de
la Famille de Monfieur le Marefchal
de la Feüillade , & du merite parti
culier de ce Duc. Vous fçavez ce qu'il
a fait en Hongrie , en Candie , & en
France , &je puis vous affurer qu'il
a continué à donner pendant cette
Campagne des marques de fa valeur
& de fon grand zele pour la gloire du
Roy. L'un & l'autre ont paru devant
la Citadelle de Cambray , &je vous
ay marqué qu'il attendoit luy- mefme
au pied de la Bréche la réponſe de ceux
qu'il y avoit fait monter pour reconnoiſtre
l'état des Ennemis . Quelques
jours
GALANT.
105
jours auparavant un Boulet de Canon
avoit paff fous le ventre de fon Cheval
, & il avoit penſé en eſtre tué.
Monfieur le Marefchal de Lorge a
beaucoup contribué à la priſe de la
Contrefcarpe. Il eft de la Maifon de
Duras , qui eft une des plus Illuftres
de Guienne. Il a fervy tres - utilement
le Roy en Italie . On ne peut s'attacher
avec une plus grande application
au meftier de la Guerre , & il a fi bien
étudié ce grand Art fous feu Monfieur
de Turenne fon Oncle , qu'il en
met toutes les manieres en pratique
lors que l'occafion s'en prefente. La
fameufe Retraite qu'il fit apres la
mort de ce grand Homme , àla veuë
d'une Armée beaucoup plus forte que
la fienne , fait beaucoup mieux fon
Eloge , que tout ce quej'en pourrois
dire .
Je ne parle point icy des Officiers
Generaux , ils fe font montrez dignes
du choix de Sa Majefté , & je ne ferois
en vous entretenant de leurs
E 5
" actions .
106 LE MERCURE
actions paffées que vou repeter
ce que je vous ay déja dr en d'autres
endroits. A l'égard de Cambray
, on ne peut douter qu'ils n'ayent
fait voir & beaucoup de conduite
& beaucoup de valeur , puis
qu'ils ont tour à tour monté la Tranchée
, & que dans les occafions les
plus perilleufes ils ont les premiers effuyé
le feu des Ennemis à la tefte des
Troupes qu'ils commandoient.
Monfieur le Prince d'Elbeuf, Ay.
de Camp du Roy , a fait voir une ardeur
fi bouillante , que fi on ne l'euft
fouvent retenu de force , il fe feroit
expofé àtous les perils du Siege.Monfieur
le Comte d'Auvergne ne voulant
point le laiffer aller à l'attaque des
deux Demy -lunes , ce Prince fit ce
qu'il put pour fe dérober de luy , &
rien ne le put empeſcher d'y venir à la
fin de l'attaque ; mais le peril fe trouva
alors plus grand , parce que
les:
Ennemis ne tirerent de leurs Remparts
que
lors que leurs Gens furent
fortis
GALAN T.
107
fortis des Demy- lunes , de peur de
tirer furux. Ce Prince y demeura
tant qu'on fit le Logement , & fut
pendant tout ce temps exposé au feu
des Ennemis . Il eftoit auffi à l'attaque
de la Contrefcarpe.
Monfieur le Chevalier de Feuquieres
qui s'eft diftingué au Siege de
la Citadelle , eft Fils de Monfieur le
Marquis de Feuquieres Gouverneur
de Verdin , & Ambaffadeur en Suede
, petit- Fils du fameux Marquis
de Feuquieres , qui a commandé fi
long- temps les Armées du feu Roy en
Allemagne : l'Hiftoire eft remplie de
fes Victoires , & des fameufes Negotiations
qu'il a faites aupres de la
plus grande partie des Princes Etrangers.
Le Chevalier dont nous parlons
eft bien fait , & il donne tous les jours
de nouvelles marques de fa valeur.
La mort de Monfieur le Marquis
de Renel ne me doit pas empefcher de
parler de luy , & je croy devoir rendre
juftice à fa memoire . Sa Valeur
E 6 , eftoit
r08 LE MERCURE
7
eſtoit connuë , il avoit des Amis du
premier rang , & il eftoit a mé de fon
Maistre. Ce n'eft pas d'aujourd'huy
que le Titre de Marquis eft dans fa
Famille , & l'Hiftoire nous parle d'un
Marquis de Renel Gouverneur de
Vitry qui fut tué en 1615 en voulant
empefcher la jonction de fix
cens Reiftres à l'Armée des Princes.
On ne peut douter de la Nobleffe de
cette Famille , puis qu'elle defcend
de la Maifon d'Amboiſe , ' fi connuë
dans toutes nos Hiftoires. La douleur
que Madame la Marquife de Renel
fent encor tous les jous de la perte
qu'elle a faite , feroit difficile à exprimer.
Elle aimoit celuy qu'elle
pleure avec une tendreffe inconcevable;
mais cette tendreffe n'empefchoit
point qu'elle ne facrifiât toutes chofes
, afin qu'il puft fervir fon Prince
en Homme de fa Qualité.
Monfieur le Vicomte de Meaux,
Fils de Monfieur de Bethune , & petit-
Fils de Monfieur le Duc d'Orval ,
s'eft
GALAN T. 109
s'eft trouvé dans toutes les occafions
de vigueu ; & l'on n'en fçauroit douter
, puis qu'il a reçeu pendant le feul
Siege dont nous parlons jufqu'à fix
coups , dont heureuſement pour luy
il a efté quite pour quelques contufions.
Monfieur le Ducd'Orval dont
je vous parle , eft Fils de Monfieur le
Ducde Sully , Favory de Henry IV.
Monfieur le Comte de la Vauguyon
s'efbfignalé en entrant le troifiéme
dans la Contrefcarpe. Ila cfté
Chambellan de Monfieur. Il eſt d'une
tres-bonne Famille de Poitou , & fon
Pere a eu des Emplois confiderables
dans les Indes.
Monfieur le Vicomte de Corbeil ,
Fils de Monfieur le Comte de Bregy ,
Lieutenant General, & autrefois Ambaffadeur
Extraordinaire en Pologne
, s'eft trouvé à toutesles attaques
de la Citadelle de Cambray , & ne s'y
pas trouvé des derniers. Il eft h
modefte là- deffus, & donne tant de
louanges à tous ceux qui s'y font fig-
E 7
eft
naTro
LE MERCURE
nalez , qu'il femble qu'il ne croye pas
en meriter : cependant il eft impoffible
de raiſonner de la matiere qu'il
fait fur toutce quis'y eft paffé de plus
particulier , fans avoir eſté exposé aux
plus grands périls. Il fçait le meftier
de la Guerre , il entend les Fortifications,
& il en parle auffi jufte que Madame
la Comteffe de Bregy fa Mere
écrit agreablement . Je n'ofe vous en
dire davantage , fçachant qu'elle cache
avec grand foin toutes les belles
productions de fon efprit , & qu'elle
ne fe réfout qu'avec peine à les communiquer
à ceux à qui elle fe confie le
plus. Elle a l'efprit brillant & folide
tout enfemble , & donne un tour fi
agreable à tout ce qu'elle dit , qu'on
ne fort jamais d'avec elle fans eftre
charmé de fa confervation. Elle eft genereufe
, & fert fes Amis avec une
ardeur qu'on ne peut affez loüer. Jugez
, Madame , fi ce n'eft pas avec
raifon quetant de belles qualitez luy
ont acquis l'eftime particuliere de
Leurs
GALANT.
Leurs Alveffes Royales ; mais le zele
qui m'emporte en parlant d'une Perfonne
autant de merite, me fait oublier
que je fuis encor devant la Citadelle
de Cambray , ou du moins que
j'y dois eftre. Il eft temps d'en fortir fi
je veux vous mander d'autres Nouvelles.
Achevons donc en deux mots,
& difons que les Pages du Roy ont
tous fait voir une valeur digne de lá
naiffance qu'il faut avoir pour obtenir
un Poſte ſi avantageux. Il s'en
trouvoit tous les jours deux à la teſte
des Batailles qui montoient les Gardes
des Tranchées ; Sa Majefté l'avoit
ordonné ainfi pour les émpeſcher d'y
allertous. Cependant il eftoit fouvent
difficile de les retenir...
Je vous parlerois icy de Monfieur
du Mets , fi je n'eftois accablé par la
matiere . C'est un Article que je fuis
obligé de remettre à une autrefois , &
de finir en vous difant qu'il ne mérite
pas moins de loüanges pour fa vigi
lance& fes foins , que Monfieur de
VauI12.
LE MERCURE
Vauban pour les grands & prodigi
eux Travaux
qu'il a fait fae , & qu'il
a fi bien conduits ; ayant pariculierement
recherché
les moyens d'épar
gner le fang, en quoy il a parfaitement
réüffy..
Je commence a m'appercevoir que
le Siege de Cambray m'a mené plus
loin que je ne l'avois.crû. Le Détail
que j'ay à vous faire de celuy de S.
Omer & de la prife du Fort aux
Vaches , ne fera guere moins long, &
cette raiſon m'oblige à le referver
pour le mois prochain . Il eft bon d'ailleurs
de chercher à vous divertir par
la diverfité des matieres , & de ne
yous point tant parler de Guerre dans
une mefme Lettre ; celle- cy: eft déja
affez ample, &je croy que vous ne
murmurerez point de ce retarde
ment , quand je vous auray affurée
que tout ce queje vous promets de ce
dernier Siege ne vous fera pas moins
nouveau , qu'ils vous le paroiftroit
aujourd'huy , n'y ayant perfonne "
qui
GALANT.
113
qui vous en puiffe mander autant de
particular ez que moy. Il faudroit
pour cela qu'on vouluft fe donner la
peine de compofer un Journal fur un
grand nombre de Relations , & je
puis me vanter d'en avoir d'orginales
dont on n'a laiffé échaper aucunes copies.
C'eft fur cette affurance queje
difere ce que j'ay à vous en dire , &
que je paffe à quelques Vers qui ont
efté faits fur les Conqueftes du Roy .
En voicy de Monfieur Boyer.
A
POUR LE ROY.
SONNET.
Peine le Soleil diffipoit lesfrimats ,
Qu'on a veu de Loüis la Valeur triom
phante,
La Flandre defolée , &fes meilleurs Soldats
Arroufer de leur Sang l'Herbe à peine naſſante.
Luyfeul a changé l'art des Sieges , des Combats,
Dontjadis la metode eftoit douteuse && lente...
Ce lupiterqui regne & qui tonne icy bas ,
Lance en toute Jaifonfa foudre impatiente.
Ses Exploitsfont toujours auffi prompts qu'écla-
Ils
tans ,
114
LE MERCURE
Ils ne releventpointdes regles ny detemps ,
En vainpour luy nos voeux appellent la Victoire.
Ce Héros dont l'ardeur ne s'arres jamais ,
Sçait fi bien abreger le chemin de Sure ,
Que fa rapidité devance nosfouhaits.
เน
Lesdeux Sonnets qui fuivent font
de Monfieur Robinet qui a fait autrefois
la Mufe Hiftorique, dediée à
Madame.
AUROY ,
SURSES CONQUESTES.
SONNET.
M Iraculeux Héros , Vainqueur inimitable ,
Par tesfameux Exploits , tutefais admirer.
A quel grand Conquerant te peut - on ` comparer
,
Dont lagloire ne cede à ton Nom redoutable ?
Tu n'esplus qu'à toy- mefme aujourd'huy comparable.
L' Alexandre orgueilleux quife fit adorer ,
Se verroit , s'ilvivoit , réduit à foûpirer,
D'eftre moinsgrandque toy , d'eftre moins adorable.
Luy qui crut poſſeder la Gloire fans Rivaux ,
Ne
GALAN T. 115.
Neput entre dans Tyr qu'en fix mois de Travaux
,
Quoy que Tyralut moins qu'une de tes Con-
Mieux que Gefar, tu n'as qu'à venir & qu'à
voir,
Les Victolres , pour toy , fe trouvent toûjoursprefies,
Trois Villes en un mois tombent fous tonpouvoirs
POUR LE ROY
SONNET.
Dmirons ce Grand Roy » toûjours viltorieux,
Admirens ce Héros , fi digne qu'on l'admire,
Regardons fon grand air, tel eft celuy des
Dieux ,
Dontcomme leurpareil, ilpartage l'Empire.
Ileft fage , vaillant , jufte , laborieux ,
Sengrandcoeur pour la Gloire inceffament fo
pire.
Toutesfes actionsle rendent glorieux ,
Et l'Hiftoire aurapeine à vous les bien décrire.
Seprivant du repos , s'éloignant desplaifirs,
Vers cette Gloire auftere iltourne fes defirs ,
En durant l'Hyver mefme il ouvre la Campagne.
La Victoire auffi toftfe trouve à fes coftez ;
Elleluy faitprefent de iroisgrandes Citez,
Et laiffe à deviner lesfuites à l'Espagne.
Les
11.6 LE MERCURE
Les Sonnets par Echo deviennent
tellement à la mode , que j'ay crû
que vous ne feriez facute de voir
celuy.cy.
pas
DE l'Augufte Louis celebrez les Trophées ,
Fées ,
Tracez , Filles des Bois , deffus fes Lauriers vers;
Vers ,
~Comme il eftpourfe voir dans le Ciel couronné
Né,
Dreſſez à ce Héros дне Vnivers contemple
,
Temple.
L'onpeut biende Cefar ce qu'on enfait accroire, ****
Croire ,
Mais la Gloire en Hyver fuivoit - elle fes pas
?
Pas.
Aupresdu Grand Louis auroit-ildu renom?
Non,
Le vit-on comme luy juſte , vaillant , affàble ?
Fable.
210
Ce que l'Antiquité, qui chez nous a credit ·Dit
Des plus fameux Guerriers , eft une bagatelle
Telle
Qu'ils auroient tousperdu devant cegrand Vainqueur
Coeur.
Loyons-le qui jamais dans fon foin vigilant,
Lent ,
Του.
GALANT. 117
Toujours pour entaffer merveille fur merveille ,
Veille.
Qui donc efu deffus de noftre Demy-Dieu?
Dieu!
Voicy d'autres Vers qui méritent
bien de tenir leur place icy.
POUR MONSIEUR ,
Sur la Bataille du Mont- Caffel.
A bruit des grands Exploits que font aux
Charnps de Mars
Deux Chefsqu'à ce Combat mefme chaleur en
traine ,
La Victoirefur eux tournetousfes regards :
Pnisfurfes aifles d'or dans les airsfe promene,
Et partageant entre eux la gloire & les ho
zards,
Balance & demeure incertaine.
Maisl'un fe diftinguant par cent efforts guerriers,
Et l'emportantfur l'autre aux yeux de la vi
Etoire ,
La Victoirene fait quecroire,
Elle quipour Loüisgardetous fes Lauriers.
Si ce n'eftpas Louis , dit - elle , c'eft fon-Frere ;
Te le connois à ce qu'il vient defaire.
Ellepart, & d'un vol qui n'eft plus incertain,
-564
Dans
118 LE MERCURE
Dans le Camp de PHILIPPE elle-fe précipite ,
Luy prefente auffi toft les Laurie qu'il merite,
Et le couronne de fa main.
Je ne vous demande point voftre
fentiment fur ce Madrigal , vous eftes
de trop bon goût pour ne le pas approuver.
Il eft encor de Monfieur
Boyer, fameux par quantité de belles
Pieces de Theatre qui luy ont fait
meriter une place dans l'Académie
Françoife , qu'il a toûjours occupée
parmy les beaux Efprits. Les Vers
admirables , & les grands évenemens
dont elles font remplies , leur feroient
faire plus de bruit qu'elles ne font aujourd'huy
, quoy que tous les Gens
éclairez en parlent avec beaucoup
d'eftime nous eſtions encor au
temps où les Ouvrages de cette nature
faifoient d'eux-mefmes leur bien
ou mauvais fuccés.
Au refte , Madame , je m'eftois
bien imaginé que je vous avois fait
unfort agreable préfent , en vous envoyant
la dernière fois les Lettres que
Mon1
GALANT. 119
Monfieurle Duc de S. Aignan avoit
écrites au Roy , & à Son Alteffe
Royale. Fes méritent fans-doute
tout ce que vous m'en dites d'avantageux,
& je vay fatisfaire avec bien.
de la joye àl'ordre que vous me donnez
de vous faire connoiftre en peu de
mots par quels degrez il eft
à la haute élevation de gloire où
nous le voyons.
parvenu
Monfieur le Duc de S. Aignan
apres avoir fait deux Campagnes dans
une tres-grande jeuneffe , eut une
Compagnie de Cavalerie en 1634. Il
fe trouva en 1635. fous le Duc de
Rohan dans le Quartier de Steimbrun
en Alface , lors qu'il fut attaqué par
les Colonels Uriel & Mercy , qui
furent repouffez ; & il feroit difficile
de vous dire combien il reçeut de
louanges dans cette Occafion & par
le General , & par tous les Officiers
des Troupes. Il n'acquit pas moins
de groire en la fameuse Retraite de
Mayence fous le Duc Bernard de
Vey120
LE MERCURE
Veymar & le Cardinal de Valette,
fur tout au Combat de Vaudevranges
, qui fut tres- glorieu à la France
, par le fuccés & par la grande inégalité
du nombre. Dix Campagnes,
pendant lefquelles il eut toûjours l'aprobation
entiere des Genéraux , confirmerent
l'opinion qu'on avoit déja
juſtement conçeuë de fa haute valeur
& de fa conduite. L'année 1648.
ayant efté fatale à ce Royaume par
les Guerres civiles & par les divifions,
Monfieur le Duc de S. Aignan mena
au Roy en 1649. quatre cens Gentils
hommes , que leur affection pour
fa Perfonne avoit attachez à fa fortune
, avec cette glorieufe circonftance,
que toutes les Villes de deffus la
Loire luy ayant refufé le paffage , il
traverfa cette grande Riviere dans des
Bateaux , malgré la rigueur de la faifon
, & força tout ce qui luy voulut
faire obftacle ; ce qui fit admirer tout
enfemble & fon crédit aupres de la
Nobleffe , & fon zele au ſervice de
Sa
GALAN T. 121
Sa Majefé. Il fut Premier Gentil
homme de Chambre à la fin de cette
mefme anée , & Lieutenant General
; puis ayant efté envoyé en Berry
pour y commander avec un Corps
d'Armée , il prit la Tour de Bourges
en 1650. le Fort de Baugy , plufieurs
autres Places , & maintint
toutes les Villes de cette Province en
leur devoir. Il demeura une année
entiere dans cet employ , & il y joi
gnittoûjours le reſpect deû au rang &
au mérite de Son Alteffe Sereniffime
Monfieur le Prince avec l'exacte
fidelité qu'il devoit au Roy , traitant
dix-huit Prifonniers confidérables ,
faits en une mefme occafion , avec
toute la civilité poffible. Il fuivit Sa
Majefté aux Sieges de Sainte Menehoud
& de Montmedy, apres avoir
entrepris , comme Volontaire , une
Mine à celuy de Chasteau- Porcien ,
qui reüffit & qui avança la prife de
cette Place, Le Roy luy a confié des
puis le Gouvernement important du
Tom: III
>
F HaT22
LE MERCURE
Havre de Grace , dans lequel eftant
menacé par le grand Arement des
Hollandois en 1674 , & divers
Avis , de quelque Defcente fur fes
Coftes , il mit fur pied en tres- peu
de jours , dans une étenduë de treize
lieues de long feulement , & de cinq
de large , quinze cens Chevaux , &
pres de quatorze mille Hommes de
pied , avec l'équipage de quatre Pieces
de Canon , les Villes ne laiffant
pas d'eftre bien gardées ; ce qui euſt
paru tres-furprenant fous un autre
moins aimé de la Nobleffe & du Peuple
, & qui fut confirmé par le Commiffaire
des Guerres qui en fit la feconde
Reveuë. Hla joint le Sçavoir à
la Valeur , eftant de l'Académie Fran-
Coife , & Protecteur de celle d'Arles ;
& il réüffit fi bien en tout ce qu'il entreprend
, mefme pour les exercices
du Corps , qu'il en a acquis l'eftime de
Sa Majefté , & l'approbation du Pu
blic. Je ne vous diray point , Mada
me, qu'il a autant d'Amis qu'il y a
J11 d'honGALAN
T.. 123
d'honnefte Gens en France. Vous
fçavez que a civilité luy gagne tous
les Coe & qu'il eft d'une humeur
fi obligeante , qu'il tient la journée
perduë , quand il n'y trouve pas l'occafion
de s'employer pour quelqu'un.
Sa modeftie fouffriroit fans- doute , fi
j'entrois dans un plus grand détail des
belles Actions qu'il a faites , & fi je
parlois de fes bleffures en grand nombre
, de fes Combats particuliers, dont
il eft toûjours forty avec un entier
avantage. C'eſt par cette raison que
je ne parleray qu'en paffant de l'une
des plus éclatantes & des plus glorieufes
Actions qu'il foit poffible de faire.
Ileft difficile que vous l'ignoriez, puis
que le bruit s'en eft répandu par tout,
& qu'il n'y a perfonne qui n'en ait
parlé avec autant d'admiration que de
furprife. Monfieur le Duc de S. Aignan
eftoit feul ; quatre Hommes eurent
la lâcheté de fe fervir de cet avans
tage pour l'attaquer. Il ne s'étonna
point , & fon courage fut fi bien fe-
F 2 con124
LE MERCURE
Condé de fon adreffe , qu'il en tua
trois , & mit le quatriém en fuite.
C'eft dequoy je ne doute int que
l'Hiftoire ne faffe foy quelque jour ,
auffi -bien que les Regiftres du Parlement;
& peut- eftre n'oubliera-t- elle
pas ce qu'il a fait encor depuis peu en
faveur d'un brave Officier , contre
lequel n'ayant pas voulu refufer de tirer
l'Epée par rencontre , encor qu'il
fuft fous fa charge , il le bleffa & le defarma.
Le Roy fut en colere dela temerité
de cet Officier ; & la genérofité
naturelle de Monfieur le Duc de S.
Aignan l'obligea à ſe venirjetter à ſes
pieds , pour en obtenir non feulement
la Grace de ce Gentilhomme en qui il
avoit reconnu de la valeur , mais encor
fon rétabliſſement en fa Charge ,
que Sa Majesté cut agreable de luy
accorder par une bonté toute Royale.
Voila , Madame , mais forten pe
tit , le Portrait de cet Illuftre Duc. Je
vous en laiffe examiner tousles traits ,
vous entrouverez beaucoup qui mar
quent
GALAN T. 125
quent le don particulier qu'il a de ſe
faire aimé de tout le monde ; & cependant
paffé à ceux dont le Roya
récompenſé la valeur .
Le Gouvernement de Mezieres a
eftédonnéà Monfieur de Lançon , &
celuy de Sainte Menehoud à Monfieur
de Neuchelle , tous deux Lieutenans
des Gardes du Corps de Sa
Majefté.Leurs Charges prouvent leur
mérite : elles fe vendoient autre-fois ;
mais il y a douze ou quinze ans quele
Roy voulant avoir aupres de fa Perfonne
ceux qui avoient paffé toute
leur vie dans fes Troupes , en recompenfe
leurs fervices. Il a continué à
mefure qu'elles ont vaqué , à les remplir
des plus braves & des plus anciens
Officiers ;. de maniete qu'il n'y en a
aucun dans ce Corps qui ne foit capa
ble des plus grands Emplois militai
res.
Le Roy a donné le Gouvernement
de Cambray à Monfieur de Cezan ,
Major du Regiment des Gardes , &
F 3
qui
126 LE MERCURE
qui eftoit Gouverneur de Condé.
C'eft un ancien Officier , qui par fes
longs fervices s'eft rendu dne de cet
honneur.
Monfieur Dreux , qui avoit la Lieu -
tenance de Roy dans Bouchain a eu
celle de Cambray , & Monfieur Parifot
la Majorité. Il ne faut que lire le
détail du Siege de cette Place pour
connoiltre fon mérite.
LcCommandement de la Citadelle
de Cambray a eſté donné à Monfieur
de Choify tres - habile Ingénieur;
& la Lieutenance de Roy à Monfieur
du Frefne , qui eftoit Major de Bou
chain.
Monfieur de la Levretiére , Commandant
de Limbourg , a efté nommé
au Gouvernement de Condé ;
& Monfieur de S. Geniers à celuy
de S. Omer. Il commandoit dans
Douay ainfi qu'il a fait dans Brifac.
Il eft Frere de Monfieur le
Marefchal de Navailles. Il a donné
en beaucoup d'occafions de grandes
preuGALANT.
127
preuves de valeur , & il ne faut que
le voir por remarquer auffitoft qu'il
a reçeu de coups tres -dangereux .
Monneur Raouffet Capitaine dans
Navarre , a efté fait Lieutenant de
Roy de S. Omer ; & la Majorité a
efté donnée à Monfieur de Rochepaire
Ingénieur, ainfi que le Commandement
de Douay à Monfieur le Marquis
de Pierrefite , quia fervy longtemps
dans l'Infanterie à la tefte du
Regiment du Roy .
Monfieur de Rouvray , Lieutenant
de la Venerie , ayant efté tué
dans la Journée de Caffel , le Roy a
pourveu de cette Charge Monfieur
de la Motte Exempt des Gardes
du Corps . C'eft un tres-honneſte
Homme , dont on a veu avec joye le
mérite récompenfé . Il fut bleffé à la
Bataille de Senef, & il ne s'eft trouvé
dans aucune occaſion où il n'ait
donné beaucoup de marques de courage.
Monfieur de la Cardoniere a eula
Char-
F 4
128 LE MERCURE
Charge de Meftre de Camp General
de la Cavalerie Legere , cante par
la mort de Monfieur le cuis de
Renel. Je vous ay parlé de fon mérite
dans mes dernieres Lettres , &
Vous voyez que je vous ay dit vray,
puis que le Roy l'a reconnu.
Les Pages du Roy s'eftant fignalez
dans les occafions les plus périlleuses,
Sa Majefté pour commencer à leur en
témoigner fa fatisfaction , adonné à
M. de Boifdennemets leur Doyen
une Enfeigne aux Gardes.
Le Roy a fait Monfieur du Peré ,
Lieutenant Colonel du Regiment
Lyonois , en luy difant , Qu'il ne
pouvoit remettre cette Charge en de
meilleures mains , & qu'il le fift bien
fervir. On ne peut faire un préſent
de meilleure grace ; & des paroles fi
obligeantes , prononcées par un fi
grand Prince , doivent caufer plus de
joye à un galant Homme , que tout
ce qu'il en pouroit recevoir ; auffi en
ont- elles donné beaucoup à Monfieur
GALANT . 129
fieur du Peré. C'eſt un tresancien
Officier , quoy quejeune encor. Ila
commend à porter les armes dés l'âge
de treize ans ; & depuis vingt- quatre
années il s'eft fignalé dans toutes les
occafions où le Regiment Lyonois
s'eft trouvé. On fçait combien de
gloire ce Regiment s'eft acquis , &
qu'il a fait des choſes incroyables.
Monfieur le Duc de Villeroy s'eftant
exposé depuis plufieurs années
aux périls les plus évidens , & ayant
merité d'eftre Lieutenant General
dans un âge où les autres commen
cent à peine à faire parler d'eux , Sa
Majefté a voulu encor reconnoiſtre
l'ardeur avec laquelle il a fervy cette
Campagne , &luy a donné une Penfion
de douze mille livres de rente , en
attendant qu'il luy faffe autrement
connoiftre combien il eft fatisfait de
luy.
Je n'ay appris aucun Mariage de
Perfonnes de remarque , que celuy
de Monfieur de Bragelonne Confeil-
F 5
ler
130
LE MERCURE
ler au Parlement , qui a épousé Ma
demoufelle Chanlatte. It en réputation
d'un fort bon Juge & Fils de
Monfieur de Bragelonne Premier
Prefident au Parlement de Mets.
Cette Famille eft une des plus grandes
& des plus confidérables de Paris.
Monfieur de Bailleul , Fils de Monfieur
de Bailleul Prefident à Mortier,
& petit- Fils d'un autre Prefident à
Mortier , Sur- Intendant des Finances
, & Miniftre d'Etat fous la Regence
de la feuë Reyne Mere du
Roy , a efté reçeu depuis peu Confeiller
au Parlement. On ne peut donner
plus de marques de fuffiſance qu'il
en a donné dans les examens qui luy
ont efté faits. On n'en a point eſté
furpris , & il n'a fait que confirmer
l'opinion avantageufe qu'il avoit fait
concevoir de luy par fes Plaidoyez ,
dans lefquels il s'eftoit fait fouvent
admirer à la Grand Chambre & ailleurs
, depuis cinq ou fix ans qu'il
fréquentoit le Barreau en qualité d'AMon
vocat.
GALAN T. 134
Monfieur de Bretonvilliers a efte
auffi reçet dans le mefme temps Confeiller
au Parlement. On ne peut douter
q ne foit tresdigne de cette
Charge , apres qu'il a exercé pendant
deux ans celle de Confeiller au Chafteler
avec toute la capacité qui peut
rendre unJuge recommandable.
Monfieur le Préfident Nicolaï a
perdu Monfieur le Marquis de Coufainville,
qui eft mort ( dit- on ) d'une
veine qu'il s'eftoit rompue par la
violence d'une toux. Tout le monde
a efté luy faire compliment fur la perte
de ce Fils , qui eftoit civil , honnefte
, obligeant , & qu'il regardoit
comme devant poffeder apres luy la
Charge de Premier Prefident de la
Chambre des Comptes , qu'il exerce
avec tant de gloire , eftant le huitiéme
de fon Nomà qui elle eft venue
de Pere en Fils. Ila rappellé inconti
nent de l'Armée Monfieur le Comte
d'Yvore fon fecond Fils , qu'il
oblige à quiter l'Epée pour prendre le
•
F 6
par
732 LE MERCURE
pour
on ne
party de la Robe. Il a infiniment de
l'efprit quoy que tres -jeure , dit les
chofes d'une maniere aifée
doute point qu'il n'ait quelque jour
les Harangues cette agreable &
vive éloquence qui eft naturelle &
comme hereditaire dans cette illuftre
& grande Famille. Il ne faut pas que
j'oublie à vous dire qu'elle eft venuë
en France par un Chancelier de Naples
que Charles VIII . y emmena
comme un Homme rare , & qu'il
honoroit d'une eftime particuliere.
On a auffi efté faire Compliment à
Monfieur l'Archevefque de Paris fur
la mort de Madame la Marquise de
Breval fa Bellefoeur. Elle eftoit dela
Maifon de Fortia , & n'avoit prefque
point eu de fanté depuis la perte de
Monfieur le Marquis de Chanvalon
fon Fils unique , qui eftoit Cornete
des Chevaux -Legers de la Garde du
Roy , & qui fut tué à la Bataille de
Senef , après avoir efté longtemps
aux mains avec le Commandant des
CuiGALANT
133
Cuiraffiers de l'Empereur , & emporté
la fornete de fa Compagnie.
LE Tché de Chaalons eft vacant
par la mort de Monfieur de Maupeou
, qui avoit efté Aumônier du
Roy. Ce Prélat eftoit d'une probité
& d'une bonté extraordinaire , tresfidelle
& tres-paffionné pour fes Amis.
Il avoit perdu plufieurs Freres au fervice
de Sa Majefté dans le Regiment
des Gardes , où ils s'eftoient tous diftinguez
par des actions éclatantes de
valeur , comme la plupart de ceux
qui portent ce Nom ont fait & font
encor tous lesjours , dans les Tribunaux
où ils préfident avec une integrité
digne de fervir d'exemple à tous.
ceux qui veulent entrer dans les Emplois
de la Robe.
Il eft furvenu icy un Différend dont
je voudrois bien quevous m'euffiez
fait fçavoir voftre penfée . Un Cavalier
qui ne manque pas de mérite , avoit
efté dix fois chez une fort belle
Dame fans la trouver. Il luy parle enfin
134 LE MERCURE
fin chez une de fes Amies , aquielle
rendoit vifite comme luy. Elle luy
fait des reproches obligean de fa négligence
à la voir ; & fur ce qu' oppofe
qu'il luy feroit inutile de l'aller
chercher , puis qu'on ne la rencontroit
jamais ; Voila mon Bracelet , luy ditelle
, raportez- le-moy demain à telle
beure; & fi vous ne me trouvez pas,
il eft à vous. Le Bracelet eftoit de
prix,& il n'y a pas d'apparence qu'elle
euft voulu le rifquer. Cependant on
luy propoſe le lendemain une Partie
de divertiffement pour tout le jour ;
elle l'accepte, va difner en Ville , & ne
fe fouvient point de l'engagement où
elle s'eft mife. Le Cavalier a de fon
cofté des affaires importantes qu'il ne
peut remettre , & qui l'empefchent
d'aller chez elle ; ils conviennent tous
deux de leurs Faits , & c'est là deffus
qu'il faut prononcer. Le Cavalier
Loûtient que puis qu'elle a manqué à
la parole qu'elle luy avoit donnée de
l'attendre, le Bracelet doit eftre àluy ;
&
GALAN T. 135
& afin qu'on ne le foupçonne pas de
le vouloi garder par un mouvement
d'avarice il offre à la Dame de luy
en rendre deux fois la valeur en autres
Bijoux . La Dame avouë que s'il eftoit
venu chez elle , il n'y auroit point de
conteftation mais comme il demeure
d'accord de n'y avoir pas efté , elle
demande obſtinement fon Bracelet ,
& ne veut rien recevoir en échange.
Parlez , Madame , ils vous connoiffent
tous deux pour la Perfonne du
monde la plus équitable , & je ne
doute point qu'ils ne fe foumettent
volontiers au jugement que vous
rendrez.
Je penfois finir icy ; mais Madame
, je ferois faché que vous apprif
fiez par d'autres que par moy de quelle
maniere Monfieur le Duc de Ro
quelaure a efté reçeu à Bordeaux . Le
Gouvernement de Guyenne qu'il a
plû au Roy de luy confier , elt une
marque du mérite extraordinaire qui
luy à fait obtenir cette glorieufe récom136
LE MERCURE
compenfe de fes fervices ; & ily a tant
de chofes à dire de luy, que comme
j'auray occafion de vous en parler
plus d'une fois , je ne groffiray point
aujourd'huy ma Lettre de ce qui ne
peut eftre ignoré que par ceux qui
n'ont aucun commerce dans le monde.
On ne peut exprimer lajoye qui
fe repandit dans toute cette grande
Province , fi toft qu'on y fçeut qu'il
en avoit efté nommé Gouverneur ; il
y eftoit dans une fort haute eftime &
pour fanaiffance , & pour les qualitez
porticuliers de fa Perfonne. Il arriva
à Blaye le 8 de May , où il reçeut les
Complimens de Meffieurs les Jurats
de Bordeaux , portez par la bouche
de Monfieur Chiquet Jurat & ancien
Avocat , accompagné de Monfieur
de Jean Procureur Syndic de la Maifon
de Ville. Lelendemain il fe rendit
au Port dudit Blaye à cinq heures
du matin , & apres y avoir reçeu tous
les honneurs poffibles par Monfieur
de Monbleru Commandant dans la
Pla
GALAN T. 137
Place , il monta dans la Maiſon Navale
qui y avoit eſté envoyée par
les Jus & fur les dix heures il arriva
à Bordeaux aubruit de tout le Canon
du Chateau Trompette , & des
Vaiffeaux. Monfieur le Comte de
Montaigu Gouverneur du Chateau
& Lieutenant General de la Province
, le vint recevoir fur le Fort , où il
luy prefenta les Jurats , à latefte def
quels fe trouva Monfieur de la Lande,
qui harangua d'une maniere à faire
connoiftre qu'un Gentilhomme n'eft
pas moins propre à eftre bon Orateur
que bon Capitaine. On ne luy avoit
point préparé d'Entrée , parce qu'il
n'en avoit point voulu , pour n'eftre
pas à charge au Public ; mais quelque
précaution qu'il euft prife pour cacher
fon arrivée , elle fut fçeuë incontinentde
tout le Peuple, qui accourut
enfoule fur le Port , & on peut
dire que jamais Gouverneur n'a efté
receu avec plus d'acclamations. De
là , voulant rendre les honneurs deûs
au
138
LE
MERCURE
au Prélat de cette grande Ville , il fut
conduit à l'Archevefché ; pres quoy
il alla difner au Chafteau Tompette,
où Monfieur de Montaigu le regala
avec une magnificence admirable.
Vous fçavez , Madame , que Monfieur
le Comte de Montaigu eft un
Homme d'un fort grand mérite , &
que fa naiffance ne le rend pas moins
illuftre , qu'un grand nombre de belles
Alliances qui font dans fa Maiſon.
Il a efté Cornette des Chevaux -Legers
de la Garde du Roy , & Gouver
neur de Rocroy ; & apres avoir meritépar
de grands fervices la confiance
de Sa Majesté & de la feuë Reyne
Mere dans des occafions tres - importantes
, il a efté choify par le Roy pour
l'un de fes Lieutenans dans le Gouvernement
de Guyenne , & pour
Gouverneur du Chafteru Trompette.
Cet Employ marque plus que toute
autre chofe l'eftime particuliere
dont il a toûjours efté honoré par fon
Maiſtre. Tout le monde fçait l'imporGALAN
T.
139
portance de ce Pofte , & l'on a veu
dans les derniers temps de quelle conféquence
eft d'y avoir un Homme
dont la fageffe , la fidelité , & l'expérience
, mettent en feûreté une
Province qui a toûjours efté en bute
aux plus puiffans Ennemis du Royaume.
C'eft où Monfieur de Montaigu
a voulu chercher du repos pour fe
délaffer des longues fatigues qu'il à
cues à effuyer dans les Armées , nejugeant
pas que l'âge , ny mefme les
penfées qu'on doit avoir dans un certain
temps pour l'autre vie , le pûffent
difpenfer de rendre jufqu'au dernier
foupir les fervices qu'il croît devoir à
un Prince qui luy a toûjours donné
des marques de la bonté.
Apres ces premiers devoirs rendus
à Monfieur le Duc de Roquelaure ,
toute la femaine ſe paffa à recevoir les
Harangues de tous les Corps , entre
lefquelles celles de Monfieur le Doyen
de la Cathedrale , & de Monfieur de
Meftivier Prefident à la Cour des
Ay140
LE MERCURE
Aydes , ont efté fort eftimées , ' ainfi
que celles de Monfieur le lieutenant
General du Prefidial de Boux , &
du Juge - Mage d'Auche. Monfieur
le Duc s'embarqua le 14. du mefme
mois pour aller à Marmande le faire
recevoirau Parlement.
A dieu , Madame. Sans la groffeur
extraordinaire de ma Lettre ,
vous auriez dés aujourd'huy le Compliment
que Monfieur Charpentier a
fait à Monfieur le Cardinal d'Eftrées ,
au nom de l'Académie Françoiſe ; je
vous le referve pour le Mois prochain,
ainfi que plufieurs autres chofes curieufes
qui n'ont pû trouver place icy.
AParis le premier luin 1677 .
ON donnera un Tome du Mercure Galant
, le premier jour de chaque Mois
fans aucun retardement.
Page 54 au lieu de puis que le Roy n'avoit
pas voulufoufrir qu'ils emmenaffent leurs Femmes.
lifez puis qu'on n'y avoit pas voulu recevoir
le urs Femmes.
MERCURE
GALAN T ,
CONTENANT LES
Nouvelles du mois de May
1677. & plufieurs autres .
TOME I 1 I.
Suivant la Copie imprimée
A PARIS ,
Chez CLAUDE BARBIN , au Palais
fur le fecond Perron de la
S. Chapelle, 1677;
BIBLIOTHA
REGIA
MAACENGIS
V SVI 2'
rleb comel Em
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE STAIGNAN,
PAIR DE FRANCE .
MON SEIGNEUR,
C'eft eftre bien hardy de vous adreffer
une Epiftre à vous quifaites tous les
jours des Lettres admirables , & qui
écrivez avec une délicateſſe dont fi peu
de Perfonnes peuvent approcher .Ce n'eft
point auffi comme bel Efprit quejeprens
cette liberté. Les matieres dont traite
le Mercure luy ont déja donné entrée
prefque dans toutes les Cours de l'Europe.
Ie cherche à l'y faire recevoir agreablement
, & je n'en puis trouver un
moyen plusfeur , que de luyfaire porter
A 2 voftre
EPIST RE.
*
voftre Illuftre Nom. Ce Nom eft connu
par tout , MONSEIGNEVR,
il n'y a point de lieu , quelque reculé
qu'il foit , ou l'on demande qui vous
eftes , & je nepuis douter que le Mercuren'ytrouve
une tres-favorable reception,
fi vous mepermettez depublier
que le deffein vous en a plû ; quefa lecture
vous a diverty , & que c'est particulierement
fur voftre approbation que
je mefuis enhardy à le poursuivre. De
quel poids ne fera- t - ellepoint aupres des
Critiques , cette glorieuse approbation
dont vous fouffrez que je me flate ?
Dira- t- on que vous manquez, de lumie
res pour juger fainement des chofes ,
Vous , MON SEIGNEUR ,
quieftes reconnu de tout le monde pour
un Esprit tout éclairé , qui poffedez
éminemment ce qu'il y a de plus belles
Connoiffances, & dont les jugemens
reglentfi fouvent ceux de l'Academie
Françoife , établiepour mettre la Langue
dans laplus exactepureté ? Necro ,
gez pas, MON SEIGNEUR,
que
EPIST R E.
quecejufte témoignage que je rends de
vous à la verité,foit un commencement
des louanges queje me prepared vous
donner. La matiere eft unpeu trop ample
, & de quelque cofté queje me tournaffeje
m'en trouverois bien - toft accablé.
Eneffet , que n'aurois -je point a
dire de cette infigne Valeur dont vous
avez tant defois donné de fi éclatantes
marques ? Elle paroiftra affez ailleurs
dans le fimple Récit que je me referve
à faire de vos grandes Actions , &
j'adjoûteray feulement icy qu'elle ne
vous eftpasmoins un bien bereditaire ,
que cette merveilleufe adreffe de corps
que vous avez toûjours eue en partage.
Nous le voyons par la Charge de
Mestre de Camp de la Cavalerie
Legere qui ne s'est jamais donnée
qu'aux vrais Braves , & dans laquel
lefeu Monfieur le Comte de S. Aignan
voftre Pere s'acquit autrefois une fi
haute reputation; & du cofté de l'adreffe
, ne fut - ilpas lefecond Affaillant
fousle Prince de Conty au grand Ca-
A 3 rouEPIST
RE.
roufel de Louis XIII , comme vous
Pavez efté fous le Roy à celuy dont il
plút à Sa Majesté de fe donner le
magnifique Divertiſſement . Avec quel
avantage n'y paruftes - vous pas , &
quels yenx manquaftes- vous d'attirer
dans une occafion fipropre à faire voir છે
la grace toute particuliere que vous
avez dans ces nobles Exercices quifont
fi neceffaires auxe Perfonnes de voftre
rang, & dont il y a eu mefme des Fils
de Rois qui n'ont pas quelque fois dédaigné
de venir prendre des Leçons
fousnos meilleurs Maistres ? Yen a
til aucun où vous n'excelliez ? ou plutôt
, MON SEINEVR , ne
peut- on pas dire que vous eftes univer
fel, & que la Galanterie eft tellement
née avec vous que vous n'ignorez rien
de ce qui la peut rendre confiderable ? Il
ne vous fuffit pas de fçavoir executer.
Combien de Spectacles inventez en un
momentpour le Roy , où vous avez fait
admirer à toutela Cour la prompte vivacité
de ce mirveilleux Génie qu'on
ne
E PIST RE.
ne fçauroit affez estimer ! On s'y fou
vient encor avecplaifir de celuy de l'Ifle
Enchantée , Spectacle qu'on n'apû voir
Sans furprife , & dont l'invention ne
demandoit
pas
guerriere , qu'un Efprit veritablement
galant. Mais à quoy m'arreftay je,
MON SE IGNEVR ? L'eftime
& la confiance dont le Roy vous a
toujours honoré , ne font - elles pas l'a
marque laplus indubitable de ce merite
extraordinaire qui parlefi avantageufementpour
vous. En vous confiant la
Place dontil vous afait Gouverneur ,
il vous a mis entre les mains une des
Clefs de fon Royaume ; & ce grand
Dépoft ne juftifie- t - il pas avec toute la
gloire qui vous eft deue combien vos
longsfervices l'ont perfuadéfortement
de voftre fidelité ? Voila beaucoup de
chofes , MON SEIGNEUR,
quiferoient un long Panegyrique pour
un autre ; on feroit affurément épuisé ;
& fi on adjoutoit en finissant qu'on en
auroit encor bien d'autres à dire, ce fe-
A 4
moins une Ame toute
roit
EPIST RE.
roit uneflaterie qui ferviroit d'embelliffement
à la Lettre , & ces autres
chofes ne feroient que ce qui auroit eſté
déja dit ; mais il n'en eft pas ainfi de
vous, & le Mercurc va faire voir
par l'Article qui vous regarde , que fi
jayfait icy une legere ébauche de voftre
Portrait , ç'a eftèfeulement pour prenare
l'occafion de faire connoistre à tout
le monde avec combien de paffion & de
respectjefuis.
MON SEIGNEUR,
Voftre tres-humble & tresobeiffant
Serviteur . D:
NOUVEAU
MERCURE
GALAN T.
TOME · III.
Ous m'en dites trop, Madame
, on s'oblige foy
méme en obligeant une
Perfonne auffi fpirituelle
que vous ; & la peine quej'ay à vous
amaffer des Nouveautez ne vaut pas
les remercimens que vous m'en faites.
11 eft aifé d'eftre officieux pour une
Amie de voftre importance , & le
zele que je vous ay voüé m'ayant
toûjours fait chercher avec ardeur les
occafions de vous en donner des marques
, je vous fuis plus redevable de
voftre curiofité , que vous ne me
l'eftes du foin queje prens de la fatisfaire.
Si ce queje vous envoye merite
le nom de Prefent que vous luy don
A5
REL
fo LE MERCURE
j'ay la joye de vous en pouvoir faire
de confiderables . Ils le feroient moins ,
s'ils cftoient tous de mon propre
fonds je me fers pour cela du bien
d'autruy , & ce qu'il y a d'avantageux
pour moy , c'eſt que ceux à qui je
prens , ne m'obligent point à reftituer
, il fuffit que je declare ce que je
leur ay pris. Ils font contens que vous
en joüiffiez , & nous fommes tous
fatisfaits. Je vous ay marqué dans la
fin de ma derniere Lettre , quej'eftois
accablé par l'abondance de la matiere ,
j'en ay encor plus pour celle.cy, &
je me trouve dans la neceffité , ou de
vous manquer de parole en ne vous
envoyant pas ma Lettre dans le
temps que je vous ay promis , ou de
ne vous pas mander tout ce que je
croy digne de voftre curiofité. L'embarras
où je fuis ne m'empefchera pas
pourtant de commencer par où j'ay
finy ma derniere , & de vous entretenir
encor de la Bataille. Je puis bien
vous parler deux fois d'une chofe dont
on
GALAN T. IT
& dont on
parlera eternellement
découvre tous les jours des circon -
ftances qui augmentent la gloire que
Son Alteffe Royale s'y eft acquife . Elle
eut trois Batailles à foûtenir dans la fameufe
Journée de Caffel , puis que
les Bataillons de fon Armée eurent
non feulement à combattre ceux qui
eftoient dans la Plaine , & ceux qui
venoient apres s'eftre rafraîchis , mais
qu'ils effuyerent auffi le feu de tous
ceux qui eftoient à couvert dans les
hayes ; ce qui fait voir que fi les deux
Armées euffent efté en pleine Campagne
, celle de France , quoy que
beaucoup moins forte , auroit triomphé
fans que la victoire y euft efté
difputée un feul moment. Je me
fens obligé de vous dire à l'avantage
des Suiffes , dont perfonne n'a
parlé jufques icy , qu'ils y ont acquis
beaucoup de gloire ; Que les
Gens d'armes Anglois & Ecoffois
chargèrent trois fois enfemble , &
que les Anglois furent une quatrié-
A 6 me
12 LE MERCURE
me fois à la charge , & fe meflerent
avec les Gardes du Prince d'Orange
qui eftoit à leur tefte . Permettez
-moy d'adjoûter à cela quelque
particularité des Moufquetaires , on
n'en peut parler trop fouvent ; mais
ce que j'ay à vous en dire , prouvera
ce que j'ay déja marqué touchant
le nombre des Bataillons ennemis
dont il falloit qu'un feul effuyât le
feu. Ce fut pour cette raifon que les
Moufquetaires mirent pied à terre , &
non feulement ils défirent les Bataillons
qui les avoient obligez de combatre
à pied, mais en remontant à che
val ils effuyerent une décharge qui
leur fut faite par de nouvelles Troupes,
& qui tua foixante de leurs Che
vaux. Ce fut là où. Monfieur de
Moiffac fut tué. Le feul nom des
Moufquetaires mit le defordre dans
un Bataillon Hollandois. Un Officier
qui eftoit à la tefte les voyant venir
l'Epée à la main d'une contenance
toute fiere , s'écria en ces propres ter
mes.
GALANT
13
mes. Nous fommes perdus , cefont les
Moufquetaires : Voila la troifiémefois
queje metrouvefous leurspattes. Ces
paroles ne leur font pas defavantageufes
; puis qu'on les rencontroit fi fouvent
, c'eſt une marque qu'ils eftoient
par tout. Auffices Hollandois en furent
tellement épouvantez , qu'apres
une feule décharge qu'ils firent , ils
jetterent leurs armes pour eftre
moins embarraffez en fuyant.
On ne peut refufer au Prince d'Orange
les louanges qui luy font deuës.
Dés qu'il vit le defordre parmy fes
Troupes , & qu'il eftoit impoffible
de les rallier , il fit débander toute fon
Infanterie dans des hayes , de peur
que les chemins qui font fort ferrez &
méchans ne l'arreftaffent dans fa retraite.
Cet ordre qu'il donna à propos,
empefcha la perte du refte de fon Armée.
11 fe retira à Ypres , où il eut
quelque Démélé avec le Prince de
Naffau , chacun des deux voulant
que l'autre fut cauſe du malheur qui
A 7
feur
14 LE MERCURE
leur eftoit arrivé; mais il s'en devoient
plûtoft prendre à la prudete conduite,
& à la valeur de Son Alteffe Royale .
Puis que vous regardez les Lettres
que je vous écris comme une Hiftoire
journaliere , & que vous m'affurez
que plufieurs en font de mefme , je
croy eftre obligé d'y mettre les Noms
de beaucoup d'Officiers qui ont efté
bleffez ou tuez en fe fignalant , &
dont je ne vous ay point encor parlé.
Bleffez
M. le Comte de Carle , Enfeigne
des Gens d'armes Ecoffois , bleffé &
prifonnier.
M. du Paffage , Mareſchal des
Logis au mefme Corps.
M. leChevalier de la Guette , Capitaine-
Lieutenant des Gens d'armes
Anglois , bleffé & prifonnier dans le
mefme Corps.
M. le Chevalier de Croly , Enfeigne.
M. Obrien , Marefchal des Logis.
M. le Marquis de Mongon, Sous-
LieuGALANT.
15
Lieutenant des Gens d'armes de
Bourgogne.
M. le Marquis de Sepville , Capitaine-
Lieutenant des Chevaux- Legers
de la Reyne.
M. le Marquis de Villarceaux ,
Sous-Lieutenant des Chevaux Legers
Dauphins.
M. Lanjon , Sous- Lieutenant des
Gens d'armes d'Anjou.
M. Refuge , Capitaine aux Gardes
, bleffé & prifonnier.
M. Maliffis , Capitaine au mefme
Corps.
M. des Alleurs, Capitaine au mefme
Corps.
M. le Sage.
M. de Varenne.
Monfieur de Fourrille , tous trois
Lieutenans au mefme Corps.
M. de Beaumont Sous- Lieute
nant au mefme Corps.
M. de Nonant , Enfeigne au mefme
Corps.
M. de Villechauve , Lieutenant
Colonel
16 LE MERCURE
Colonel du Regiment du Roy , &
Brigadier d'Infanterie.
M. des Farges , Lieutenant- Colonel
du Regiment de la Reine.
M. Laufier , Major du Regiment
des Vaiffeaux .
M. de l'Etoille , Lieutenant-Colonel
du Regiment Lyonnois .
M. Des- Dames , Major du Regiment
de Humieres.
M. de la Meloniere , Lieutenant-
Colonel du Regiment d'Anjou .
M. le Marquis de Genlis , Colonel
du Regiment de la Couronne.
M. le Marquis d'Are-fur Tille ,
Fils aîné de Monfieur le Comte de
Tavanes , Capitaine au mefme Corps.
M. Zegber , Major du Regiment
de Greder.
Tuez.
M. le Comte de S. Luc , Mouf
quetaire.
M. le Marquis de la Grange, Gui
don des Gens d'armes Ecoffois .
M. Macher , guidon des Gensd'armes
Anglois. M...
GALAN T.
17
2
M. Rirdan , Marefchal des Logis
au mefme Corps.
. M. Cordet , Marefchal des Logis
des Gens d'armes de Bourgogne.
M. le Chevalier de Beauvaux , Capitaine
Lieutenant des Gens d'armes
de Monfieur.
M. le Marquis de Villacerf , Capipitaine
dans le Regiment de Tilladet.
M. de la Boiffiere , Capitaine aux
Gardes.
M.de Crean , Lieutenant Colonel
du Regiment de Humieres.
M. Sigoville, Major du Regiment
du Maine.
Monfieur Cheral , Major du Regimentd'Anjou.
M. de Villars , Lieutenant- Colonel
du Regiment Royal Italien.
M. Bouron , Lieutenant aux Gardes
, eft le feul des Prifonniers qui
n'ait point efté bleffé . On peut juger
par là de l'ardeur avec laquelle nos
Troupes ont combattu . Tous les
Officiers fe font fignalez , foit en s'engageant
18 LE MERCURE
gageant parmy les Ennemis , foit en
ralliant leurs Troupes, & l'on ne peut
rien adjoûter à ce que les Bleffez & les
Prifonniers ont fait . Vous voulez
bien , Madame , que je vous entretienne
du merite & de la valeur d'une
partie de ces Officiers. J'efpere avec
le temps vous parler des autres , & je
croy que puis que vous fouffrez que
mes Lettres deviennent publiques
apres que vous les avez leuës, on pren
dra à l'avenir plus de foin de m'informer
du merite de ceux qui fe feront
diftinguez dans les grandes occafions.
Monfieur le Chevalier de la Guette
a combattu avec beaucoup de vigueur
; mais ayant eu un Cheval tuẻ
fous luy,il ne put s'empefcher de tomber
entre les mains des Ennemis .
La Famille de Monfieur le Marquis
de Villarceaux vous eft connuë.
Son Grand Pere eftoit Confeiller
d'Eftat , & Monfieur le Marquis de
Villarceaux fon Pere a toûjours paffé
pour brave , galant & bien fait. Il fert
encore
GALANT. 19
encore le Roy dans la Venerie , & celuy
dontje vous parle a la furvivance
de cette Charge. Il eft auffi Sous - Lieutenant
des Chevaux - Legers Dauphins
, & a efté bleffé à leur tefte , en
donnant des marques de fon courage.
Monfieur de Refuge Capitaine aux
Gardes , eft Neveu du Confeiller de la
Grand'Chambre qui porte le mefme
nom , & dont la probité eft fi connuë.
Monfieur de Refuge fon Pere a efté
Lieutenant General en Italie fous le
Prince Thomas , qui connoiffant fon
grand merite, fouhaita de l'avoir aupres
de luy. Monfieur le Marquis de
Refuge fon Frere a beaucoup d'efprit
& de coeur. Il fçait parfaitement bien
l'Hiftoire. Il eftoit à Maftrik avec fon
Regiment , lors qu'il fut affiegé par
Monfieur le Prince d'Orange. Il y fit
connoiftre de quelle Famille il eftoit.
Le Capitaine aux Gardes dont j'ay
commencéàvous parler , a fait voir
dans cette derniere occafion ainfi
qu'en beaucoup d'autres , qu'il eft digne
20 LE MERCURE
nedu Nom qu'il porte. On ne peut
avoir plus de merite qu'en a Madame
de Refuge leur Mere , ce qui fe connoiſt
par l'eftime particuliere , & la
forte amitié que plufieurs grandes
Princeffes ont pour elle.
Monfieur de Fourille eft Fils du
Lieutenant Colonel des Gardes . Il n'a
pas moins de delicateffe d'efprit , que
de veritable valeur, & l'on ne sçauroit
douter de la fatisfaction que le Roya
receuë de fes fervices , puis qu'il luy a
donné la Charge de Capitaine aux
Gardes qu'avoit Monfieurde la Boiffiere.
Monfieur de Genlis quoy que jeune
encor,eft Colonel du Regiment de
la Couronne . On a veu mourir trois
de fes Freres à la tefte de ce Regiment
mais les Gens de coeur loin d'apprehender
la mort , portent fouvent envie
à ceux qui la trouvent au Lit d'honneur
. Il eft Neveu de Monfieur le
Marquis de Genlis , Lieutenant General.
Mon1
21-
GALANT
.
Monfieur le Marquis d'Are- fur-
Tille , Fils aíné de Monfieur le Comte
de Tavanes, eft d'une des plus Illuftres
Familles de Bourgogne. On a
veu des Marefchaux de France dans fa
Maiſon , & il n'a pas efté bleffé fans
vendre bien cher aux Ennemis le peu
de fang qu'il a répandu .
On a peu connu de Gens plus intrépides
que Monfieur de Moiffac
Cornete des Moufquetaires blancs. Il
avoit donné en Candie des marques
d'une grande valeur , & eftoit fignalé
dans le Regiment des Gardes dont il
eftoit Officier , avant que Sa Majesté
euft reconnu fes fervices , en le faifant
Cornete des Moufquetaires. Il
entra le fecond dans Valenciennes , &
apres avoir pouffé les Ennemis à la
Bataille de Caffel, combatant à la tefte
des Moufquetaires , il a efté tué en
remontant à cheval.
Monfieur le Comte de Carfe , Fils
aîné de Monfieur le Marquis de Gordes
, eft mort à Ypres , des bleffures
qu'il
22 LE MERCURE
qu'il avoit reçeuës à la mefme Bataille.
Il eft de la Maiſon de Simiannes , qui
eft une des plus confiderables de Provence
, fon Grand Pere eftoit Capitaine
des Gardes du Corps fous Louis
XIII. On ne peut avoir plus d'efprit
qu'en avoit ce Comte , quoy qu'il
ne fuft âgé que de vingt & deux ans;
& nous avons admiré de tres-beaux
Ouvrages aufquels il avoit beaucoup
de part
.
9
Monfieur de Creil , Capitaine aux
Gardes merite bien de trouver fa
place icy. Les Ennemis ayant fondu
furfon Bataillon qu'ils mirent d'abord
en defordre , il le rallia avec beaucoup
de courage , & le mit plufieurs fois
en eftat de les foûtenir .
J'oubliois à vous parler de Monfieur
de la Tournelle , Capitaine au
Regiment Royal des Vaiffeaux , qui
fut bleffé en allant dire au Commandant
du Bataillon qu'il falloit attaquer
les trois Ennemis qu'il avoit en tefte.
Ce fut la premiere action du Combat,
ce
GALAN T.
23
ce Bataillon de quatre cens Hommes
ayant paffé le premier le Ruiffeau , &
rompu fur une hauteur les trois Ba
taillons qu'il eftoit allé chercher.
Monfieur de la Tournelle s'eft fignalé
depuis dix- fept ans en toutes les occafions
où fon Regiment a efté employé.
Il fut bleffé à Bouchain , &
il l'avoit efté auparavant à Senef, où
il merita d'eftre diftingué par Monfieur
le Prince.
Je croy vous devoir dire encor que
je me fuis trompé, en vous marquant
que Monfieur de Tracy eftoit à la Bataille.
Ce font quelques Relations qui
m'ont fait faire cette faute ; mais il
eftoit facile de fe méprendre , puis
que le Secours qu'il avoit amené a
combatu.
Il ne me reste plus pour vous tenir
parole , qu'à vous envoyer les Vers
dont je vous ay déja parlé , mais je
vous avertis que je ne prétens point
eftre garant de ce que ne vous y trouviez
quelque chofe à condamner. Ce
n'eft
24 LE MERCURE
n'eft point à moy à les examiner
quand ils viennent d'un Autheur celebre
, & qui s'eft déja acquis de la
reputation par d'autres Ouvrages. Si
je vous en envoye de mediocres fans
vous nommer ceux qui les auront
faits , je veux bien vous en eſtre refponfable
: & cependant je paffe au
Sonnet de Monfieur l'Abbé Tallemant
l'ainé , que je vous ay promis.
Il eft de l'Academie Françoiſe , & fon
Efprit eft connu par des Ouvrages
d'une autre confideration que des
Sonnets. Il a fait des Traductions qui
ont eu l'avantage de plaire au Roy , &
il nous a délivrez du vieux langage
d'Amiot, par celle qu'il nous a donnée
de Plutarque.
GALAN T. 25
A MONSIEUR ,
Sur la Victoire qu'il a remportée , &
fur fon humanité apres la Bataille.
O
SONNET ,
Ncelebrepar tout vos belles Actions ,
La France retentit du bruit de voſtre gloire ;
Et le récit pompeux de cette grande Hiftoire
Vafaire l'entretien de mille Nations.
De Chef de Soldat faifant les fonctions ,
Voftre rare Valeur nous donne la Victoire,
Et la Pofterité ne pourrajamais croire ,
Que l'on ait triomphe de tant de Legions.
Surmonter à lafois l'Eſpagne& la Hollande ,
Ce n'eftpas tout l'honneur que voftre coeur de
mande:
S'ilaparuterrible , il veut paroistre humain.
Tel qui vous vit plus fier que le Dieu des Batailles
Le jour que vostre Brasfit tant de Funerailles ,
N'a point veu de Vainqueur plus doux le lende
main.
Je croy , Madame , qu'il feroit
difficile de trouver des Vers plus coulans
, & que dans leur douceur dont
`chacun demeure d'accord , vous re-
Tom. III. B mar.
26 LE MERCURE
marquez celle de l'efprit de l'Illuftre
Autheur à qui nous les devons .
Si le Sonnet que vous venez de
voir , vous a fait connoiftre l'ardeur
du zele de Monfieur l'Abbé Tallemant
pour la gloire de Son Alteffe
Royale , celuy de Monfieur l'Abbé
Efprit ne vous en fera pas moins paroiftre.
Le voicy.
A MONSIEUR,
Sur la Bataille de Caffel , & la prife
de S. Omer.
SONNET.
ATraquer Saint Omer , & d'une noble audace
Aller remplir d'effroy le Camp des Ennemis ,
Les combatre , les vaincre , & les ayantfoûmis
Deuxfois victorieux entrer dans cette Place.
Forcer les Affiegez à luy demander grace ,
Laurfaire aimer le jougoùfon Bras les a mis,
Remplir tous les Emplois afa Valeur commis
Geftfuivre le chemin que la Gloire luy trace.
Lesplusfameux Héros qu'ait veu l'Antiquité
N'alloient que pas àpas à l'Immortalitè,
Il
GALANT. 27.
Ils eftoient couronnez apres de longues peines.
PHILIPPE va plus vifte , & fon courage eft
tel,
Quepaffant les Exploits des plus grands Capitaines
,
Désfonpremier Triomphe ilfe rend Immortel.
Je n'ay rien à vous dire davantage ,
ce Sonnet parle affez; Monfieur l'Abbé
Efprit vous eft connu & vous
fçavez qu'il a fait d'autres Ouvrages
qui luy ont acquis à jufte titre beaucoup
de reputation.
Tout le monde s'eft intereffé à la
gloire de Son Alteffe Royale , & les
Dames y ont auffi voulu prendre
part. Voicy les Vers que Madame le
Camus luy a prefentez.
LEgrand Philippe Augufte & celuy de Valois
,
Et Philippe le Bel , tous trois Rois des Francois ;
Ont pres du Mont Caffel emporté la Victoire ;
Mais avec plus d'éclat Philippe de Bourbon,
Portant comme eux le mefme Nom ,
Vient d'eftre au mefme lieu couronné par la
Gloire.
Vous avez déja veu trois fois ,
Ffpagnols , Flamans, Holandois ,
B 2 Pres
18 LE MERCURE
Pres de ce Mont fameux défaire vostre Armée ,
Par nosredoutables François .
La Victoire avec eux eft trop accouftumée ,
Quitez votre arrogance , elle eft bien reprimée
Par tant deglorieux Exploits .
Ce Mont Caffel a veu Son Alteſſe Rojale
Faire des effortsplus qu'humains ,
Agir dela sefte& des mains,
Avecune vigueur àfa prudence égale.
Héros , qui difputiez l'Empire des Romains,
Vous ne fiftes pas mieux dans les Champs de
Pharfale.
N'enfoyonspointfurpris ; depuis que le Soleil
Eclaire fur noftre Hemisphere ,
Ilne s'eft rien veu de pareil
Anoftre Grand Monarque , & Philippe est fan
Frere.
Avoüez , Madame , que ces Vers
ne font pas indignes du Héros qui les a
reçeus , qu'ils ont un tour facile , qu'il
eft rare de trouver dans ce qu'on travaille
avec trop d'étude , & que pour
leur donner voftre approbation, vous
n'avez pas befoin de confulter l'eftime
que vous avez pour Madame le
Camus , qui foûtient fi noblement
les auanta es de voftre beau Sexe.
Voicy deux autres Sonnets pour
leurs
GALAN T. 29
leurs Alteffes Royales. Ils font de
Monfieur Robinet , qui travaille à la
Gazette depuis trentecinq ans , & qui
a fait feul tous les Extraordinaires que
nous avons veus juſques à l'année derniere.
Ils luy ont acquis beaucoup
d'eſtime , & le Public luy a rendu làdeffus
la juftice qu'il luy de voit.
•
·
A MONSIEUR ,
SUR SES VICTOIRES.
SONNE T.
Que tu nous parois Grand dans la Lice de
Mars ,
Où ten Coeur & ton Bras moiffonnent tant de
Gloire !
Oùfuifant le Meftier dupremier des Cefars,
On te voit remporter Victoire fur Victoire !
Ta Valeur fçait trouver dans les affreux Hazars,
Le Renom qu'aux Héros on confacre en l'Hiftoire.
Tufçaisfur des débris d'Hommes & do Remparts
,
Toy-mefme te baftir unTemplede Mémoire.
Apres tesgrands Exploits , brillant, victorieux ,
Vien recevoir l'honneur qu'on doit aux demy-
Dieux ,
B 3
Vien
30
LE MERCURE
Vienjouir du Triomphe & fidoux &fijufte.
Les Mufes, à l'envy , te chantent dans leurs
Vers ,
Et font voler ton Nom aux bouts de l'Vnivers ,
Avec le Nom fameux d'un Roy plus grand
qu ' Augufte.
A MADAME,
Sur les Victoires , & fur le Retour de
MONSIEUR.
SONNET.
GAgnant une Bataille , & forçant une
Ville ,
PHILIPPE fe découvre à nos yeux tout entier
:
C'est un Prince , àla Cour , d'humeur douce &
civile,
Quidansfon airgalant ne mefle rien defier.
Mais dans le Champ de Mars,PHILIPPE
un Achille ,
Ilprendl'air & lefront d'un terrible Guerrier.
D'unintrépideCoeur d'une Ame tranquille
Il s'avance au Combat , & charge le premier.
Grande Princeffe , il vient tout éclatant de
gloire ,
Sonfront eft couronné des mains de la Victoire .
Mais c'eft peu qu'un triomphe & fi noble & fi
beau ,
OrGALAN
T. 3
Ordonnez que l'Amour rendant fon heur extréme
,
Pour digne Feu de joye allumefon Flambeau ,
Et d'un Myrthe charmant couronnez- le´vousmesme.
Tous ces Vers , & beaucoup d'autres
encor , furent prefentez à Monfieur
quelques jours apres fon arrivée
à Paris. Ce Prince avant que de partir
pour fe rendre en cette Ville , avoit
cfté au devant de Sa Majesté à Te.
rouanne. Le Roy le tint un demy
quart d'heure embraffe , & luy témoigna
une fi grande tendreffe, que toute
la Cour fut charmée de l'air & de la
manieré avec laquelle ce Monarque
le reçeut: Le lendemain de fon arrivée
à Paris , la Reyne le vint vifiter
avant que d'aller aux Carmelites ; &
Leurs Alteffes Royales furent en fuite
dîner avec elle .
Vous avez impatience fans doute.
que je vienne aux particularitez des
deux derniers Sieges qui ont acquis
tant de gloire aux Armes du Roy.J'en
ay recueilly de tres - fidelles Memoires:
B 4
mais,
32 LE MERCURE
mais , Madame , avant que de vous
en faire part , il faut que je vous conte
une Avanture qui a mis de la froideur
entre des Gens qui fembloient
ne dévoir jamais eftre broüillez . Vous
connoiffez une des Parties intereffées,
& voicy comme le tout s'eft paffé.
Une fort aimable Marquife , qui
valoit bien l'attachement entier d'un
honneſte Homme , avoit étably une
amitié de confiance & d'eftime avec
un Cavalier qui la meritoit. Iljoignoit
à beaucoup d'efprit le don d'eftre auffi
galant qu'aucun autre qui aitjamais
eu de la complaifance pour le beau
Sexe & une des conditions de leur
amitié fut qu'ils ne fe cacheroient rien
P'un à l'autre. Cependant il eut du
panchant pour une jeune Veuve qui
avoit autant de naiſſance que de merite
; ce panchant approchoit un peu
de l'amour , & il en fit miftere àla
Marquife. La belle Veuve qui aimoit
les gens d'efprit , n'eut point de chagrin
de fes vifites ; tout ce qui flate
plaiſt
GALANT.
33
plaift , illuy dit des douceurs , & elle
ne crût pas avoir ſujet de s'en gendar
mer. Le Cavalier qui fçavoit queles
Femmes fe laiffant toucher par tout
ce qui fe fait de bonne grace , fe montre
empreffé à la divertir. Il la veut -
régaler , tâcheà la tirer de chez elle ,
luy propoſe d'agreables parties , mais
tout cela inutilement. La Belle eftoit
fcrupuleufe , elle haïffoit l'éclat , &
ne vouloit point donner à parler. Une
de fes A mies , qui l'eftoit auffi du Cavalier
, trouva moyen de concilier
les choſes . Elle convint qu'il emprunteroit
quelque Maiſon à une lieuë de
Paris , fans dire pour qui , qu'il luy
apporteroit un Billet portant ordre
au Concierge de recevoir quatre Dames
à l'exclufion de tous autres (car
la belle Veuve vouloit des Témoins
qui éloignaffent l'idée d'un Rendezvous
trop particulier ) qu'il prendroit
fes mefures pour le Régal , & qu'il ne
fe fcandaliferoit pas fi on luy en témoignoit
de la furprife , & mefme un
B 5 peu
1
34
LE MERCURE
peu de colere , felon que le cas échéeroit.
La Veuve eftoit fiere , & ne
fouffroit pas volontiers qu'on ſe miſt
en frais pour elle. Tout cela fe faifoit
fous pretexte de promenade , & elle
ne devoit rien fçavoir de plus. Il n'en
falloit pas dire davantage au Cavalier.
Il arrefte le jour, envoye le Billet , donne
les ordres pour le Régal ; & afin de
faire les chofes plus galamment , il fe
réfout à ne s'y trouver que fur la fin .
Cela luy donnoit lieu de defavoüer
qu'il fuft l'Autheur de la Fefte , &
on ne l'auroit pas moins crû pour cela.
Le jour choifi arrive ; le Concierge
avoit efté averty par fon Maiſtre ,
de ne laiffer entrer que les quatre Dames
qui luy montreroient un Billet de
fa main. Pour le Cavalier il avoit tout
pouvoir , & dés le jour precedent il
avoit difpofé ce qui eftoit neceffaire à
fon deffein ; mais par malheur pour
luy la belle Veuve fe trouva ce jour là
mefme dans un engagement in difpenfable
de monter en Caroffe à dix
heuGALAN
T.
35
heures du matin , pour ne revenir
qu'au foir. Son Amie écrit promptement
au Cavalier de remettre la
par
tie au lendemain , de faire changer le
Billet d'entrée qu'on luy renvoye ( car.
le jour y eftoit marqué ) & d'eftre al
feuré qu'il n'y auroit plus de changemet.
On donne la lettre à un Laquais;
le Laquais perd la Lettre en la portant ;
& de peur d'eftre batu , il revient dire
qu'il l'a donnée au Portier , parce que
le Cavalier venoit de fortir. La Veuve
& fon Amie partent ; le Cavalier va
chez la Marquife . On l'y veut retenir
à dîner , il s'excufe fur un embaras
d'affaires chagrinantes qu'il ne peut
remettre , & ilattend impatiemment
que le foir arrive pour voir le fuccés
de fon Régal. Il eft à peine forty , que
la Suivante de la Marquife vient dire
en riant à fa Maiſtreffe , qu'elle avoit
bien des nouvelles à luy conter. Ces
nouvelles eſtoient , qu'un Laquais
marchoit devant elle dans la Rue , qu'il
avoit laiffétomber un Billet , qu'elle
B 6
l'a36
LE MERCURE
l'avoit ramaffé , que ce Billet s'adref
foit au Cavalier, & que le deffus eftoit
d'un écriture de Femme. La Marquife
l'ouvre , trouve l'ordre au Concierge
de recevoir quatre Femmes ce
jour là , & reconnoift feulement la
main de celuy qui l'avoit écrit , C'eftoit
un Confeiller d'un âge affez
avancé , & en réputation d'une avarice
confommée. Il venoit quelquefois
chez elle , faMaifon de Campagne
luy eftoit connuë, & il ne reſtoit
plus qu'à découvrir pour quila partie
fe faifoit. Elle refléchit for le refus
que le Cavalier luy avoit faitde diner
avec elle , fur les preffantes affaires .
quiluy en avoient fervy d'excufe , &
rapportant cela au Biller perdu , elle
ne doute point qu'on ne luy faffe fi-.
neffe de quelque Intrigue. L'éclairciffement
neluy en fçauroit rien coû
ter. Elle dine promptement , va prendre
trois de fes Amies , monte en Carroffe
, fort de Paris , & les mene à la
Maifon du Confeiller. On là refufe :
fur
GALAN T. 37
fur l'ordre reçeu de ne laiffer entrer
perfonne. Elle foûrit , dit que l'ordre
ne doit pas eftre pour elle , mon→
tre le Billet ; grandes excufes , tout
luy eft ouvert , & le Concierge l'affure
qu'il n'eſt là que pour luy obeïr.
Ce début contente affez la Marquife,
elle entre dans le Jardin avec fes Amies
, leur fait faire quelques tours
d'Allée , & les ayant conviées à s'af
feoir dans un Cabinet de verdure (car
puis qu'on la laiffoit maiftreffe de la
Maiſon, c'eftoit à celle à en faire les
honneurs ) elles n'ont pas plûtoft pris
place , qu'elles entendent des Voix
toutes charmantes foûtenues de
Theorbes & de Claveffins. La Marquife
regarde les Dames ,
elles ne
fçavent toutes que penfer , la reception
eft merveilleufe , & ces préparatifs
n'ont pas efté faits en vain. Apres
que cette agreable Mufique a ceffé ,
elles fe levent & prennent une autre
Alléequi fe terminoit dans un petit
Bois ; elles y entrent. Autre diver-
B 7
tiffe-
1
38 LE MERCURE
tiffement. C'eft un Concert merveil
leux de Mufetes , de Flûtes douces ,
& de Hautbois, Cela vale mieux du
monde; mais il faut voir à quoy tout
aboutira. Le plus grand etonnement
des Dames eft de ne voir perfonne qui
s'intéreffe à cette Fefte. Elles fortent
du Jardin ; le Concierge qui les at
tend à la porte , les prie de vouloir entrer
dans la Salle , & elles y trouvent
une Collation ſervie avec une magni
ficence qui ne fe peut exprimer. La
Marquife qui avoit efté bien aife de
joüir des Hautbois & de la Mufique ,
ufe de quelque referve fur l'article de
la Collation . Elle dit qu'affurément
on fe méprenoit , que tant d'apprefts
n'avoient point efté faits pour elle ; &
onluy protefte tant de fois qu'autre
qu'elle n'entreroit dans la Maiſon de
tout lejour , qu'elle eft obligée de fe
rendre . Quoy qu'elle ne doute point
que cette méprife ne foit l'effet du
Billet perdu , & qu'elle voye clairement
que le Régal vient du Cavalier
qur
GALAN T.- 39
qui comme j'ay dit étoit fort galant ,
elle prie qu'au moins on luy apprenne
à qui elle eft obligée d'une honnefteté
fi furprenante. A cela point d'autre
réponſe que de la prier de s'affeoir.
Voila donc les Dames à table ; elles
mangent toûjours à bon compte , au
hazard de ce qui peut arriver ; & les
Violons qui les viennent divertir pendant
la Collation , font l'achevement
de la Fefte. Enfin le Cavalier arrive ,
on luy dit qu'il y a quatre Dames à table.
Ilentend les Violons , & n'ayant
point àdouter que ce ne foit fa belle
Veuve , il fe prépare à luy faire la
guerre de la maniere la plus enjoüée ,
de ce qu'elle luy a fait fineffe du Régal
qu'on luy donnoit . Il entre dans la
Salle en criant , voila qui eft bien honnefte,&
n'a pas achevé ce peu de mots ,
quereconnoiffant la Marquife,il croit
eftre tombé des nues , & ne rien voir
de tout ce qu'il voit . La Marquife
l'obſerve, fe confirme dans ce qu'elle
croitpar le trouble où il eft , & feignant
4.0 LE MERCURE
nant de n'y rien penetrer ; queje fuis.
ravie de vous voir , luy dit elle ! par
quel privilege eftes - vous icy ? car on
n'y laiffe eetrer aujourd'huy perfonne.
Venez , mettez - vous aupres de
moy; Monfieur le Confeiller qui me
reçoit avec la magnificence que vous
voyez , voudra bien que je vous faffe
prendre part à la Fefte. Ces paroles
jettent le Cavalier dans un embarras
nouveau. Il ne fçait fi le Confeiller le
jouë , ou fi c'eſt la Veuve qui luy
fait piece ; & ne pouvant deviner par
quelle avanture il trouve la Marquife
dans un lieu où il ne l'attendoit pas , il
tâche à luy cacher fa furprife , pour
ne luy pas apprendre ce qu'elle peut
ignorer; mais il a beau fe vouloir mettre
de bonne humeur , fa gayeté paroift
forcée , & la malicieule Marqui
fe fait un plaifir merveilleux de fon
defordre. S'ibrefve un moment , elle
veut qu'il foit jaloux de ce qu'un
autre que luy la régale d'une maniere
figalante ,, && luy dit plaifamment,
4
qu'il
GALAN T. 41
qu'il faut qu'il ait de bons Efpions ,
pour avoir efté averty de tout fi à
point nommé. Il répond qu'apres
s'eftre tiré de fon affaire chagrine qui
n'alloit pas comme il fouhaitoit , il avoit
appris qu'on luy avoit veu prendre
la route de cette Maifon où ilss'eſtoient
ſouvent promenez enſemble ,
qu'il l'y eftoit venu chercher , & qu'il
avoit eu bien de la peine à fe faire ouvrir.
La Marquife feint de croire ce
qu'il luy dit, &luy parlant à demy bas,
mais affez haut pour eſtre enteduë des
Dames ; n'admirez-vous pas , luy ditelle,
ce que fait faire l'amour?car il faut
de neceffité que Monfieur le Confeiller
m'aime fans me l'avoir ofé dire:
Voyez de quelle maniere il me fait
recevoir chez luy. Il eſt le plus avare
de tous les Hommes , & cependant il
n'y a point de profufion pareille à la
Gienne. Nous avons efté déja régalées
dans le Jardin de Voix , de Hautbois
, & de Concerts ; c'eft une galanterie
achevée , & je croy que je l'ai
meray
42
LE MERCURE
meray s'il continue. Le Cavalier perdoit
patience , & il fut tenté vingt
fois de s'expliquer , dans la penfée que
fon fecret eftoit découvert ; mais il
pouvoit ne l'eftre pas , & c'eftoit af
fez pour le retenir. Lejour s'abaiffoit,
on remonte en Carroffe . Le Cavalier
prend place dans celuy de la Marquife
, qui le mene fouper chez elle , &
ne le laiffe fortir qu'à minuit. Ce
n'eftoit point affez , la Piece pouvoit
eſtre pouffée plus loin , c'eſt à quoy
la Marquiſe ne manque pas. Elle fçait
par le Billet perdu , que les Dames
inconnues s'attendoient à eftre régalées
le lendemain. Elle fonge à mettre
le Cavalier hors d'état de s'éclaircir ,
par confequent de fatisfaireles Belles .
Elle luy envoye pour cela de fort bon
matin deux de fes Amis qui l'arreſtent
, jufqu'à ce qu'elle paffe chez
luy elle mefme , & fait fi bien , que
malgré qu'il en ait , elle l'engage pour
tout le reste du jour. Ce n'est pas fans
plaifanter plus d'une fois fur la prétenduë
GALAN T. 43
tenduë galanterie du Confeiller . Mais
tandis que la Marquife fe divertit
agreablement, on s'ennuye chez la
belle Veuve de n'avoir point de nouvelles
du Cavalier. L'heure de la promenade
fe paffant , on s'imagine qu'il
s'eft piqué de ce qu'on avoit remis la
Partie ; on le traite de bizarre , & on
protefte fort qu'on ne luy donnera
jamais lieu d'exercer fa méchante hu
meur. Il rend vifite le lendemain ,
débute par quelque plainte ; & la belle
Veuve qui ne luy explique rien , fe
contente de luy répondre fort froidement.
Son Amie plus impatiente , le
querelle de les avoir fait attendre tout
le jour ; la chole s'éclaircit , on fait venir
le Laquais. Le Laquais foûtient
qu'il a donné le Billet à fon Portier ; &
alors le Cavalier ne doute plus qu'il
n'ait efté remis entre les mains de la
Marquife , quoy qu'il ne fçache
comment. Il conjure la belle Veuve
de choifir tel autrejour qu'il luy plaira
, & il n'en peut rien obtenir. İl re-
&
tour44
LE MERCURE
tourne chez la Marquife , qui luy demande
s'il a fait fa paix avec les Belles
qu'il a manqué à régaler le jour prece
dent. Il fe plaint de fa maniere d'agir
avec luy; elle luy reproche le fecret
qu'il luy a fait de fes Intrigues contre
les loix de leur amitié. Ils fe feparent
en grondant , & je croy qu'ils grondent
encor prefentement. J'ay fçeu
toutes les eirconftances de l'Hiftoire ,
d'un des plus particuliers Amis du
Cavalier. La Marquife veut qu'il luy
nomme la Dame pour qui fe faifoit la
Fefte , & le Cavalier veut eftre dif
cret. Voila l'obftacle du raccommodement.
Venons au Siege de Cambray. Je
croy , Madame , qu'il n'eſt pas
befoin
de vous faire fouvenir que cette Ville
eft une des plus anciennes de la Gaule
Belgique , qu'elle fut baſtie du temps
de Servius Tullius fixiéme Roy des
Romains , & qu'ila toûjours efté ſi
difficile de la prendre à force ouverte
fans y perdre beaucoup de monde, que
quand
GALANT
45
quand le fecond de nos Rois s'en rendit
le Maiſtre , ce ne fut qu'apres y
avoir veu périr cinquante - trois mille
Hommes de part & d'autre. Si cette
grande Ville eftoit fi forte dés le
temps de Clodion, on pouvoit la croire
imprenable depuis que Charles-
Quinty eut fait bâtir cette redoutable
Citadelle dont il n'y a porfonne qui
ne parle avec étonnement . Nous
avons perdu cette Place il y a quatrevings
deux ans. Les Espagnols l'affiegerent
en 1595. Monfieur le Duc
de Rhetelois fe jetta dedans par l'ordre
de Monfieur le Duc de Nevers fon
Pere. Le Marefchal de Balagny qui y
commandoit en avoit efté declaré
Prince , & ne croyez pas , Madame,
qu'elle fuft alors attaquee de la maniere
qu'elle vient de l'eftre par le
Roy. Cette vigueur n'appartient
qu'aux François , & il eft difficile de
les vaincre , fi on ne joint l'adreffe à
la force . Quand les Efpagnols méditerent
cette Conquefte , le Roy Hén-
-
ry
46
LE
MERCURE
ry IV. qui avoit des affaires chez luy ,
eftoit à Fontaine - Françoife où il tailloit
de la befogne aux Ennemis qui
vouloient paffer en Bourgogne ; mais
ce n'eftoit point affez que ce Grand
Princefuft hors d'état de venir ſecourir
Cambray , il y avoit des François
dedans , & les Efpagnols craignant
qu'ils ne fiffent une trop longue refiftance
qui en auroit pû empeſcher la
prife , en donnant lieu au Secours de
s'affembler , s'aviferent d'un ftratagéme
qui leur réüffit. Le prix du Bled
eftoit diminué de beaucoup par l'abondance
de l'année , ils fçavoient
qu'il y en avoit de grandes provifions
dans la Place , & ils pratiquerent
adroitement des Particuliers qui en
donnoit plus qu'il ne valoit. La veuë
d'un gain confiderable tenta l'avarice
de Madame de Balagny , qui au déçeu
de fon Mary en vendit la plus grande
partie en divers temps ; & quand on
en eut en quelque façon épuifé la Place
, le Comte de Fuentes la vint affieger.
GALAN T. 47
ger. L'impoffibilité d'attendre du Secours
parce que les Vivres manquerent
incontinent aux Affiegez , les obligea
de fe rendre , & on tient qu'il
en pritun fi grand faififfement à Madame
de Balagny , qu'elle mourut
dans le moment que fon Mary fignoit
la Capitulation. Toutes ces chofes
relevent de beaucoup la gloire du
Roy , & tous accoustumez que nous
fommes à voir autant de Miracles
qu'il fait de Conqueftes , nous ne concevons
qu'avec peine qu'en fi peu de
temps , & fans aucune perte confiderable
, il ait pû réduire une Ville qui
a coûté autrefois tant de milliers
d'Hommes , fortifiée d'une Citadelle
qui en devoit au moins retarder la
priſe de plufieurs mois , & que l'Efpagne
ne nous avoit oftée que par furprife
, pendant que l'invincible Henry
qui en eftoit fort éloigné , avoit
ailleurs de preffantes Guerres àfoûtenir.
Mais fuivons noftre Grand Momarque
, il ne fait que fortir de Valen48
MERCURE LE
lenciennes , & il eft deja devant Cambray.
Avant que d'entrer dans le détail
de ce Siege , je croy vous devoir
nommertous ceux qui ont alternativement
monté la Tranchée , afin
d'éviter une repetition de Noms qui
feroit ennuyeuſe , & groffiroit trop
ma Lettre.
Marefchaux de France.
M. le Marefchal de Schomberg.
M. le Marefchal de la Feüillade.
M. le Duc de Luxembourg.
M. le Marefchal de Lorge.
Lieutenans Generaux.
M. le Marquis de Renel.
M. de la Cardoniere.
M. le Comte d'Auvergne.
M. le Duc de Villeroy.
Marefchaux de Camp.
M.le Prince Palatin de Birkenfeld.
M. le Comte de S. Geran .
M. le Marquis de Tilladet.
M.le Chevalier de Tilladet.
M.le Marquis de Jauvelle .
Bri
GALANT. 49
Brigadiers de Cavalerie.
M.de la Fuite.
M. de Buzenval.
M. le Comte de Tallard.
M. d'Auger.
M. deJoffan.
Brigadiers d'Infanterie.
M. de Rubantel.
M. de Tracy.
M. le Marquis d'Uxelles.
M.de Villechauve.
M. de S. George .
Aydesde Camp du Roy.
M. le Chevalier de Vendofme.
M.le Prince d'Harcourt.
M.le Marquis de Chiverny.
M. le Marquis de Cavois.
M.le Marquis de Danjeau.
Pendant qu'on travailloit aux
Lignes , les Ennemis firent une Sortie
, mais ils furent repouffez jufques
à la Paliffade par Monfieur Roze Brigadier
de Cavalerie , qui fut bleffé en
cette occafion d'un coup de Moufquet
à la cuiffe.
Tome III. C Le
50
LE MERCURE
Le Roy vifitoit & preffoit fans ceffe
les Travaux , & apres qu'on eut
achevé les Lignes de circonvallation
& de contrevallation, qui furent faites
par
les Païfans de Picardie , il ordonna
l'ouverture de la Tranchée. Elle fe
fit la nuit du 29 au 30 de Mars ; Sa
Majefté y demeura longtemps , & fit
avancer le Travail. Lefeu des Ennemis
fut mediocre , & leur Canon ne
tira que le matin.
Lanuit du 30 au 31.
Les Ennemis firent grand feu . On avança
beaucoup leTravail, on ne perdit
ny Soldats,ny Officiers. Monfieur
de la Salle le fils Officier aux Gardes
fut bleffé.
La nuit du 3 1 au 1 d'Avril
On avança beaucoup . Les Ennemis
firent grand feu deGrenades, & furent
fort incommodez par noftre Canon .
La nuit dux au 2 d'Avril.
On fit un Logement fur la Contrefcarpe
; mais là droite commandée
par Monfieur le Marefchal de la
FeüGALAN
T. 51
Feuillade , & par Monfieur le Com
te d'Auvergne, pouffa fi avant, qu'elle
força la Demy-lune & la partie droite
de l'Ouvrage couronné. On ne jugea
pas à propos d'y demeurer , parce
qu'on craignoit les Mines. Monfieur
le Marquis de Tilladet qui commandoit
à la gauche , planta des Piquets
pour faire fon Logement ; mais on fe
contenta de fe retrancher fur la Contrefcarpe
, comme il avoit efté réfolu.
Les Ennemis montrerent quelque
vigueur , tuerent & blefferent
quelques uns des noftres , & furent
encore plus vigoureuſement repouf
fez. On leur prit un Capitaine & un
Officier , avec quatorze Soldats : le
refte fe fauva par des Caponnieres.
La nuit du 2 au 3
Trois coups de Canon fervirent de
Signal pour attaquer deux Demy lunes
entre la Citadelle & un Château
qu'on emporta. Sur les onze heures
du matin on attacha le Mineur. Monfieur
le Marquis de Broffes fut bleffé
C 2
en
52 LE MERCURE
-
en allant le voir attacher , & les Affie
gez cefferent de tirer. Plufieurs Lettres
marquent une circonftance queje
n'oferois affurer , mais que je croy
pouvoir vous écrire. Elles difent que
Monfieur le Comte d'Auvergne fit
ce qui n'eftoit point encore arrivé à
la Guerre , qu'il batit luy mefme la
Chamade , voyant que la confternation
des Ennemis les empefchoit de
fonger àce qu'ils devoient faire , &
que fi-toft qu'ils parurent fur les
Remparts , il leur dit , Qu'il eftoit
temps qu'ils fongeaſſent au falut de la
Ville , puis que le Mineur y eftant
attaché on la forceroit , &qu'ils de.
voient craindrequ'on ne la traittat plus
impitoyablement que Valenciennes , fi
elle eftoit prifepar affaut. On entra en
Negociation , & l'on conclut une
Tréve qui dura vingtquatre heures. Il
y eut plufieurs conteftations , les Ennemis
pretendans de demeurer maiftres
d'un grand Baftion quiles voyoit
à revers & qui donnoit fur toute leur
efplaG-
ALAN T. 53
efplanade. Mais cet Article ne peut
eftre décidé en leur faveur , parce que
c'eftoit un Baſtion de la Ville , & que
tout ce qui en dépendoit devoit demeurer
au Roy.
Il y eut encore une autre contefta
tion , & le Gouverneur demanda
que les Femmes de Qualité fortiffent,
auffi-bien que celles des petits Offi
ciers & des Soldats avec un Paffeport,'
& qu'elles fuffent conduites à Mons
avec leur Bagage. Le Roy répondit
qu'il donneroit aux Femmes de Qua.
lité un Quartier tel qu'elles voudroient
dans la Ville , avec une Garde
fuffifante pour leur feureté ; mais que
pour les autres qu'on faifoit monter
au nombre de douze cens , elles pouvoient
entrer dans la Citadelle , auffibien
que les Bleffez. Il y a des Lettres
qui affurent que Sa Majefté permit à
huit Femmes de confidération de fe
retirer à Mons, Les Ennemis eurent
deux jours entiers pour fonger à leurs
affaires , ils s'en fervirent pour tirer
C 3
de
54
LE MERCURE
de la Ville tout ce qui pouvoit eftre
utile à leur defence , & le conduire
dans la Citadelle. Le Gouverneur
ordonna à tous les Cavaliers de tuer
leurs Chevaux , & de n'en referver
que dix par Compagnie. Les Cavaliers
ne purent s'y réfoudre , & l'Exécuteur
de la Haute Juſtice eut ordre
de faire cette grande Execution , apres
laquelle quatre mille Hommes
commandez par de bons Officiers ,
fans comter les Officiers Reformez ,
tous réfolus de fe bien defendre & de
tenir au moins trois mois , entrerent
dans la Citadelle , ayant abandonné
à la clemence du Roy douze cens
Femmes de leur Garniton ; ce qui
donna lieu à l'Avanture fuivante.
Une de nos Vedettes fe trouvant
pendant la Tréve fi prés de celle des
Ennemis qu'il ne leur eftoit pas diffi
cile de s'entre parler , le François dit
à l'Espagnol , Qu'il nefçavoit ce qu'il
alloit faire , de s'enfermer dans la Citadelle
, puis que le Roy n'avoit pas
perGALANT.
55
permis qu'ils emmenaſſent leurs Femmes,
& que les François eftant maiftres
de la Ville, iltrouveroit àfon retourqu'ony
auroitbienfait des affaires.
L'Espagnol entra en de fi grandes
appréhenfions , qu'ayant jetté fon
Moufquet , il fe rendit aux noftres ,
& ne voulut point entrer dans la Citadelle.
Le Greffier de la Ville , & le Prevolt
de la Cathedrale , fe rendirent
aupres Monfieur de S. Poüange , &
en ayant reçeu la Capitulation par
laquelle les Habitans feroient tráitez
comme ceux de Lile , & le Clergé
comme celuy de Tournay , la
Tréve eftant expirée , on livra le
cinquième du mois , à cinq heures.
apres midy , une Porte à nos Trou
pes , lefquelles fe faifirent de tous les
Poftes à mesure que les Ennemis les
abandonnoient pour fe retirer dans la
Citadelle.
La vigilance , les fatigues & l'intrépidité
du Roy, ne fe peuvent expri-
C4 mer.
56 LE MERCURE
mer. Il fut à la Tranchée deux heures
apres qu'elle fuft ouverte, & s'avança
luy quatriéme jufqu'à la tefte du
Travail. Quelquesjours auparavant
un Boulet de Canon avoit paffé au
pres du Sieur de Givry , Ecuyer de
la petite Ecurie , qui n'eftoit pas loin
de Sa Majesté.
Le Roy ne fut pas plutoft maiſtre
de Cambray , que le Prevoft de la
Cathedrale,qui eft en réputation d'un
Homme d'efprit , vint de la part de
tout le Clergé , prier Sa Majefté d'entrer
dans la Ville , ce qu'elle ne fit
qu'apres la prife de la Citadelle . Quit
tons un moment cette matiere , &
pour vous délaffer dela guerre , paf
fons au chapitre de l'Amour . Voicy
des Vers qu'il a fait faire : ils ont un
tour noble qui marque les privileges
de leur fource , & vous n'en avez jamais
trouvé de.bons, ſi vous n'eſtes
contente de ceux- cy.
G- ALAN T. 47
Efuis vieux , Belle Iris , c'eft un mal incura.
ble.
Dejour enjour ilcroift , d'heure en heure il accable
,
La mortfeule enguerit , mais fi dejour enjour
Ilme rendplus malpropre à groffir voftre Cour,
Il tire enfin ce fruit de ma décrepitude,
Queje vous voy fans trouble &fans inquietude »
Sans batement de coeur , & que ma liberté
Prés de tous vos attraits eft toute enfenreté:
Tel eft l'heureuxfecours que reçoit des années
Vne ame dont vos loix regloient les deftinées.
Non quejefois encor bien defaccontumé
Des douceurs que prodigue un coeur vrayment
charmé ;
A-ce tributflateur la bienfeance oblige ,
Le Merite l'impofe , & la Beauté l'exige ,
Nul age n'en difpenfe , & fût- on aux abois ,
Ilfaut enfuir la veuë , ou luypayer fes droits;
Mais neme rangez point , alors quej'enfoupire.
Parmy les Soupirans dont il vous plaift de rire.
Ecoutez mesfoupirsfans les conter à rien s
lefuis de ces Mourans quife portentfort bien ,
levis aupresde vous dans une paix profonde ,
Et doute , quandj'enfors ,fi vous eftes au Monde,
Pardonnez-moy ce mot qui fent le revolté ,
Avec le coeur peut- eftre il eft mal concerté ,
Vos regards ontpour moy toûjours lemefme char
mne,
M'offrent mefmes perils, me donnent mefme alar
me,
CS
Etx
58 LE MERCURE
Et je n'efperois aucune guerifon ,
Si l'age eftoit chez vous monfeul contrepoiſon.
Mais graces au bonheur de ma trifte avanture ,
Apeine ay-je loifir d'y fentir ma bleffure.
Graces à vingt Amans dont chez vous onferit ,.
Des que vostre il n'y bleffe , un autre ail m'y
guerit.
Souffrez queje m'enflate , & qu'à mon tourje
cede
Auchagrinant Rival qui comme eux vous obfede
,
Quileurfait prefque à tous deferter voftre Cour,
Et n'ofe sous parler ny d'Himen ny d'amour.
Vous le dites du moins , voulez qu'on le croye ,
Et mon refte d'amour vous en croit avecjoye ;
lefay plus , je le voyfans en eftre jaloux ,
Avoftre tour m'en croyez- vous ?
Que pensez - vous , Madame , de :
' cette galanterie ? L'Autheur qui prétend
que fes vieilles années luy ont:
acquis l'avantage d'aimer fi commodement
, & qui s'explique d'une ma..
niere fi agreable , ne merite- t- il pas
d'eftre particulierement confideré de
la Dame ? Ileft rare de pouvoir conferver
dans un âge auffi avancé que
celuy qu'il fe donne , le feu d'efprit
qu'il fait paroiftre encor dans ces Vers;
&
GALAN T. 59
& le vieux Martian que vous avez
tant admiré dans l'admirable Pulcherie
du grand Corneille , n'auroit pas
parlé plus galamment , s'il avoit voulu
s'éloigner du férieux .
A l'heure qu'il eft , on m'apporte
une Lettre qui merite bien de vous
eftre envoyée , & qui eſt une espece
d'avanture pour moy. C'est à vous ,
Madame , à qui je dois les chofes obligeantes
que vous y verrez. Si vous
n'aviez pas fouffert que les Nouvelles
quej'ay foin de vous envoyer tous les
mois , priffent le Titre de Mercure
Galant pour courir le monde , apres
qu'elles ont eftéjuſqu'à vous , je n'aurois
pas reçeu un témoignage fi avantageux
de l'approbation que leur
donne le Public. J'ignore le nom de la
Perfonne qui me fait la grace de m'écrire
; je fçay feulement celuy de la
Dame dont on me parle, & vous voudrez
bien que je vous le taife . Tout
ce queje me croy permis de vous en
dire, c'eft qu'elle eft d'un mérite ge.
C 6 ne-
1
66. LE MERCURE
neralement reconnu , & ' qu'affurément
vous entendrez parler d'elle plus
d'une fois dans le Mercure.
LETTRE
DUN IN.CONN U
A. L'AUTHEUR :
DU MERCURE GALANT.
Efersde Secretaire à une belle Dame,
qui fouhaite , Monfieur , que
je vous mandé l'extréme fatisfaction ·
que luy a donnée la lecture des deux premiers
Tomes de vostre Mercure Galant.
Je convies avec elle que c'eft in Ouvrage
tres utile , & mefme glorieuxpour
la France ; qu'il fera encor plus recherché
quelque jour qu'il ne l'est aujour
d'buy, quoy qu'il foit affez difficile d'en
avoir des premiers , & que dans un :
Siecle éloigné du noftre , il fervira de
Titre à quantité deFamilles dont vous
faites connoiftre & la noblesse & l'antiquité
: mais à vous dire les chofes :
comGALANT.
.
61
comme elles font , je croy qu'il y a un
peu d'intereft meflé aux louanges que
vous donne la Dame dont je vous parle.
Elle a une demangeaifon terrible de
voir fon Nom parmy ceux à qui vous®
donnez place dans le Mercure; & com
me ellefait qu'il a unfortgrandfuccés,
qu'il court deja dans toutes les Villes de
France, & mefmeplus loin , elle n'en
fait point la fine, elle feroit ravie de
courir le Monde avec luy. C'eft eftre
Coureufe , il eft vray , & ce mestier
n'accommode pas la réputation d'une
Femme; cependant elle croiroit n'y pas
bazarder lafienne, au contraire, eftant
auffiperfuadée qu'elle eft qu'on ne pourra
plus à l'avenir faire preuve de valeur
, debeauté , & de bel efprit , fi
P'on n'eft dans le Mercure , elle feroit
audefefpoir que vousoubliaſſiez à par-
છે
ler d'elle. Quelque enviepourtant qu'el
le'en ait , elle dit fort plaisamment qu'el
leneferoit pas peu embaraßée à vous
marquerfon belendroit , qu'elle nefçait
par oùfe prendre pour le trouver ; &
C 7 que
62 LE MERCURE
que ce qui la confole , c'est qu'elle l'ap- .
prendrade vouspar la connoiſſance infuſe
que vous devez avoir de tout le
monde , veu la maniere dont vousparlez
de mille Gens. Iugez fi elle araifon
en cela ; elle s'appelle Madame la Marquife
de *** & à prefent que vous
Sçavezfon nom , je croy que vous ne
chercherez pas longtemps ce bel endroit
qu'elle atant depeine à découvrir. Sa
naifance, fa beautè , fon efprit , fa
fidelité pour fes Amis , voila bien de
beaux endroits au lieu d'un. Choififfez;
de quelque cofté que vous vous tourniez
fur fon chapitre , vous ne parlerez point
àfaux .Elle efpere que comme les Hommes
ont leurs Hiftoriens , vous ne dédaignerez
point d'eftre quelque jour celuy
des Femmes , & qu'apres avoir rendu à
nos Braves la justice que vous leur de
vez dans cette Campagne, vous estimerex
affez les Belles pour en vouloir faire·
une reveue. Sa modeftie l'empefche defe
mettre de ce nombre , je m'en rapporte d
vous, & tiens cependant que les Hommes
ne vous fontpas peu obligez. Je les
GALANT. 63
trouve bien plus à leur aife reliez, en
Veau dans voftre Livre , que d'avoir d
courir enfeuilles volantes dans les autres
Nouvelles que les Dames lifent rarement
.J'en connay qui ont eu bien de la
joye d'apprendre dans le Mercure les
belles Actions de leurs Amans, qu'elles
ne lifoient point ailleurs , ou qu'elles y
voyoient marquées , fans qu'il y euft
rien de leurs autres belles qualitez.
Ceux qui fe font diftinguez à Valenciennes
& àla Bataille de Caffel , vous
doivent un remercîment , & il eſt à
croire que vous n'oublierez pas
les autres
quifefontfignalez à Cambray &
à S. Omer. Prenez y garde , je connois
une Demoiselle avec qui vous auriez
unfortgrand démeflé , fi vous ne
parliez pas de fon Amant. Ce que je
remarque departiculier , c'est que vous
accoûtumez le monde à n'eftre pas fàché
d'entendre dire du bien de fon prochain
; cela eft affez nouveau , car noftrepanchant
eft à la fatyre. Vous ne
defobligez perfonne , & ce que vous
dites
64.
LE MERCURE
dites d'avantageux pour ceux que vous
louez , eft fondéfur des chofes fi veri
tables , , quecomme vous les citez , elles
ne peuvent paſſer pour des flateries.
Continuez , Monfieur , je vous e73
follicite pour les Belles , &je ne doute
point que vous n'enfoyezfollicité d'ailleurspar
tout ce qu'ily a de plus bonneftes
Gens en France.
Et par apoftille il y a d'une écritu
re de Femme..
Ne croyez pas, Monfieur , un Extravagant
qui ne vous écrit que des folies
fur Particle qui me regarde l'ay
amené la mode de jouer les années du
Mercure , comme on joue les Loges
pour la Comédie , & il veut ſe van- -
gerde ce q'il l'a perdupour un an contre
deux Dames & contre moy, qui nous en
divertirons à fes dépens. Ainfi ne changez
pas le deßein de le pourſuivre , car .
ceferoit autant deperdupournous.
Je vous avouë , Madame , que
la
lecture de cette Lettre m'a donné du
:
44
plais
GALANT. 65
•
plaifir ;je la trouve bien écrite , & je
voudrois en pouvoir imiter le ſtile
dans toutes celles que vous mefaites
l'honneur de fouhaiter de moy ; mais
pour paffer de la Profe aux Vers ; &
vous parler de l'Amour Noyé , je
ne fuis point furpris qu'on vous en ait
dit du bien , je vous l'envoye . C'eſt
une tres-jolie bagatelle. Comme elle
a plû icy à tout le monde, jenedoute
pas qu'elle ne foit de voſtre goût ; &
afin que vous en receviez plus , il
faut vous en expliquer le fujet. On
s'eftoit entretenu de toutes chofes dans
une fort agreable Compagnie ; ony
avoit meſme un peu médit , car le
moyen de parler longtemps , & de
ne donner pas fur le prochain ? On ne
fçavoit plus que faire , la pluye empefchoit
la promenade ; & comme le
badinage eft quelquefois de faifon, on
s'avifa de badiner Le Jeu de l'Amour
Noyé fut le divertiffement qu'on
choifit. On nomme deux Amans aux
Belles , qui en noyent l'un en faveur
de
66 LE MERCURE
de l'autre . Il y en avoit quelques-unes
dans cette petite Affemblée , qui valoient
bien qu'on ſouhaitaſt d'en eſtre
choify , & il arriva qu'une des plus
enjoüées noya jufqu'à douze fois un
des deux Amans qu'on luy donna . Ce
fut cettejeune Perfonne qui a les che
veux d'un fi beau blond , dont le vifage
& la taille font fi fort à voftre gré,
& que vous dites que Madame la
Marquife de *** araifon d'appeller
fon petit Ange. Voila la Noyeufe.
Je ne vous puis dire quel eft le Noyé ,
je fçay feulement que les Vers font de
Monfieur deFontenelle , qui à l'âge
dé vingt ans a déja plus d'acquis qu'on
n'en a ordinairement à quarante. Il
eft de Rouen , il y demeure ; & plufieurs
Perfonnes de la plus haute qualité
qui l'ont veu icy , avoüent que
c'eft un meurtre que de le laiffer dans
la Province. Il n'y a point de Science
fur laquelle il ne raiſonne folidement ;
mais il le fait d'une maniere aiſée , &
qui n'a rien de la rudeffe des Sçavans
de
GALANT. 67
de profeffion . Il n'aime les belles
Connoiffances que pour s'en fervir en
honnefte Homme. Il a l'efprit fin ,
galant , délicat ; & pour vous le faire
connoiftre par une endroit qui vous
fera tres- connu , il eft Neveu de Meffieurs
Corneille.
L'AMOUR NOYE
P Hilisplongeoit l'Amour dans l'eau ,
L'Amourfefauveit à la nage ;
Ilrevenoit fur le rivage ,
Philis le plongeoit de nouveau .
Cruelles difoit- il, vous qui m'avezfait naiſtre,
Helas pourquoy me noyez- vous ?
Eft- ce que vous voulez m'empefcher deparoiftre
Prenez en un moyen plus doux.
le ne paroiftraypoint , c'est une affaire faite ,
le ne vousferois pas pourtant de defhonneur;
Au lieu de me noyer , donnez- moy pour retraite
Vnpetit coin de vostre coeur.
Je vous répons qu'ilferoi impoffible
De trouver un endroit plus propre à me cacher ;
Comme onfçait qu'il mefut toûjoursinacceffible,
On ne m'y viendra pas chercher.
Philis ne l'en voulut pas croire ,
Ce n'eftpas qu'apres tout l'avis nefuftfort bon;
Pour
68 LE MERCURE
Pour réponse elle lefit boire
Mais boireplus que de raison.
Tel qu'unpetit Barbet qu'à l'eau fon Maifire en
voye ,
Et qui de cepéril des qu'il eft échappé ,
Revient àfon Maiftre avecjoye
Tout degoutant tout trempé
Tel l'Amour s'expofant à des rigneurs nouvelles,
Apeineforty du danger ,
Revenoit vers Phitis , enfecoûantfes aifles ,
Quoy qu'ilfçeuft que Philis alloit le replonger.
Ses forces cependant à lafin s'épuiferent,
11 eftoit las defaire des plongeons ,
Il ferendat, &les bras luy manquerent ,
"Ilfalut qu'ilcoulaft àfonds
Le croira-t-on ? Philis enfut ravie,
Car elle le noyoit pour la douzièmefois :
Elle herita de l'Arc , des Traits &du Car.
quois ,
Dontelle s'eftfort bienfervie.
Pour lepetit Amour , je ne puis concevoir
Qu'à lanage onzefois ilfoit forty d'affaire ;
Sans beaucoup de vigueur cela nefepeutfaire ,
Le pauvre Enfant n'en devoirguere avoir ,
Ilfut toujours malnourry parſa Mere.
Quoy que l'espoir ne foit qu'une viande legere ,
Apeinefut ilmé , qu'on le févra d'espoir.
Si Philis unpeu moins injuſte ,
Leuft traité comme il faut en luy donnant le
jour
C'euft bien efté l'Amour le plus robufte
Que
GALANT. 69
1 Que l'on euft veu de memoire d'Amour.
Epitaphe de l'Amour.
Cy gift l'Amour, Philis a voulu fon trépas ,
La noyé de fes mains , on n'en fçait point la
caufe.
Quoy que fous ce Tombeau fon Corps repoſe ,
Qu'il fuft mort tout- à-fait je n'en répondreis
pas.
Souvent il n'eft pas mort,bien qu'ilparoiffe l'eftre,
Quand on n'y pense plus ilfort defon Cercueil ,
Il ne lay faut que deux mots,, uncoup d'oeil,
Quelquefois rienpour lefaire renaiftre.
Vous vous fouvenez je croy , Madame
, qu'il ya déja quelque temps
que la Ville de Cambray eft prife : je
n'ay pas crû devoir paffer auffi toft
apres fa réduction au Siege de la Citadelle.
Le Roy dont le grand coeur ne
trouve rien de trop difficile , luy donna
vingt- quatre heures pour le pré
parer à une vigoureufer fiftance , &
j'ay pris ce temps pour délaffer voftre
efprit , & vous faire lire des Pieces
auffi galantes qu'agreables avant
que de venir aux particularitez que
j'ay
70
LE MERCURE
j'ay à vous en dire . Voicy les Noms
des Officiers Generaux , qui tant
qu'a duré ce Siege , ont tour à tour
monté la Tranchée .
Marefchaux de France.
M. le Marefchal de Schomberg.
M. le Marefchal de la Feüillade.
M. le Marefchal de Lorge,
Lieutenans Generaux.
M. Le Comte d'Auvergne.
M. le Duc de Villeroy.
M. le Marquis de Renel.
Marefchaux de Camp.
M. le Prince Palatin de Birkenfeld.
M. le Comte de S. Geran.
M. le Marquis de Tilladet.
M. le Chevalier de Tilladet. ⠀
M. de Monbron.
Brigadiers.
M. de S. George.
M. le Marquis d'Uxelles.
M. de Rubantel. 3
M.
Joffau.qtepa
Il eft difficile de donner à tous ces
MelGALANT.
7$
Meffieurs le rang qui leur appartient,
leurs pretentions peuvent eltre fondées
fur deux chofes : l'une fur la naiffance
, & l'autre ſur le temps qu'il y
a qu'ils font Officiers Generaux ; mais
ce n'eft pas àmoyà décider fur la premiere
, & je ne fuis pas affez informé
de la feconde ; c'eft pourquoy toutes
les fois que j'en parleray , le hazard
ordonnera de leur rang. Je ne vous
marque point icy les Noms des Aydes
de Camp du Roy , je vous les ay
déja fait connoiftre. Peut eftre ferezvous
ſurpriſe de trouver moins d'Officiers
Generaux au Siege de la Citadelle
qu'il n'y en avoit à celuy de la
Ville; mais les grands Détachemens
quele Roy fit fi judicieuſement pour
envoyer au devant du Prince d'orange
, en font cauſe. Sa Majeſté
qui ne fait rien qu'avec une prudence
admirable , ordonna quelques jours
apres qu'il n'y auroit plus qu'un Of
ficier General de jour.Voyons les agir
fous les ordres de ce Grand Prince.
La
72
LE MERCURE
La nuit du 5 au 6 d'Avril.
Le Roy fit ouvrir la Tranchée à
PEſplanade de la Citadelle , & commencer
une Attaque par dehors . On
ne fit cette nuit que gabionner les
avenues des Ruës , & pouffer quelques
fapes : on fit auffi un petit Logement
à droit & à gauche au bout
des deux Rues qui abboutifſoient à
P'Esplanade. La mefme Tranchée qui
avoit déja fervy pour l'attaque de la
Ville , fut encore pouffée dehors à la
gauche contre la Citadelle.
Lanuit du 6 au7 .
Les Suiffes travaillerent toute la
nuit dans la Ville à poufferleurs Logemens.
Les Ennemis firent une Sortie
, & vinrent jufques à l'endroit où
Monfieur de Vigny prenoit fes mefures
pour loger fes Mortiers. Comme
il fe vit au milieu d'eux , il les fuivit
avec beaucoup de prefence d'efprit
jufques a leur Contrefcarpe , où apres
qu'ils fe furent retirez , il fecoula le
long de la muraille du Rempart de la
Vil.
GALAN T. 73
Ville. Les Suiffes le prirent pour un
Rendu , & il fut conduit aux Offi
ciers , qui le reconnurent d'abord.
On pouffa cette nuit-là les Travaux
fort pres du Glacis de la Contrefcarpe.
Lies Affiegez firent deux Sorties : ils
poufferent quelques Travailleurs qué
les Officiers remenerent auffi toft.
Deux de nos Batteries fe trouverent le
matin en eftat de tirer , quoy que
plufieurs de nos Travailleurs euffent
eftétuez par le Canon des Ennemis
qui eftoit monté fur des Cavaliers fort
élevez & qui découvroit tout ce
qui fe paffoit dans la Plaine. Il tua
Monfieur Chamants , Commiffaire
de l'Artilleaie qui eftoit en grande ' reputation
, & emporta le bras d'un
autre , dont la force du coup fit tom
ber le Chapeau , qu'il ramaffa froidement.
Monfieur de Sautour Lieutenant
aux Gardes qui alloit vifiter les
Travaux , & venoit à cheval da
Camp, cut ce mefme jour les deux
bras emportez d'un coup de Canon
TomeIII. D
dont
74 LE MERCURE
dont il mourut trois heures apres.
Monfieur le Comte d'Auvergne courut
auffi grand hazard de la vie , un
Boulet ayant emporté un Gabion
derriere lequel il eftoit. Il fut couvert
de pierres & de terre , il eut une contufion
à la tefte, quelques égratignures
au vifage ; & la fiévre l'ayant pris ,
le Roy luy fit donner fa Litiere pour
le conduire à la plus prochaine Ville.
La nuit du 7 au 8.
La Tranchée du cofté de la Ville
fut pouffée par les Gardes à quarante
pas de la Contrefcarpe. Monfieur de
Catinal qui en eft Major General, ordonna
à Monfieur de Beauregard , &
à Monfieur d'Anglure Capitaines au
mefme Corps , de pendre douze ou
quinze de leurs meilleurs Soldats ,
avec un bon Sergent pour foûtenir
leurs Sapeurs. Les Ennemis fortirent
zau nombre de trente ou quarante du
cofté de Monfieur le Marquis d'Anglure.
Le Sergent détachéavec ce petit
nombre de Soldats les attendit , &
leur
GALAN T.
75
leur fit une décharge fi à propos , qu'il
en jetta plufieurs par terre , les autres
fe retirerent dans leurs Paliffades. Ils
tenterent la mefme chofe à la gauche ,
& ils eurent un pareil fuccés. On fit
un Logement fur le Baſtion attaché à
la Ville. On dreffa le matin une Baterie
de huit pieces de Canon au Loge
ment qu'on avoit fait fur le mefme
Baſtion de l'attaque de la Ville. On
mit en eftat la Baterie des Mortiers.
Monfieur de Megnac , Commiffaire
de l'Artillerie , fut tué.
La nuit du 8 au 9.
On acheva la communication de
toutes les Sapes ; la Tranchée du cofté
de l'Eſplanade fut avancée auffibien
que celle qui eft du cofté de la
Campagne. L'on pratiqua deux Bateries
, l'une fur le Baſtion du Moulin
à la gauche de l'attaque de la Ville , de
dix pieces de Canon fous Monfieur
Tibergeau & l'autre fur le Baftion de
Sainte Barbe , de fept pieces à la droite
vers la Porte de France fous Mon-
D 2
fieur
76.
LE MERCURE
fieur d'Alinville. On ne pouvoit pas
mieux poſter deux Bateries ; celle de
Monfieur Tibergeau découvroit toute
la Porte & le Pont de la Citadelle à
la Ville , avec toute la face du Baſtion
neuf; & la Baterie de Monfieur d Alinville
voyoit l'autre face du Baftion
, & celle du Baftion qui regarde
la Porte du Secours. A l'Attaque de
Picardie hors de la Ville , on avança
une autre Baterie qui démonta une
partie du Canon du Ennemis . Une
de nos Bombes eftant tombée dans la
Citadelle fur un tas de Grenades , le
feu s'y prit & fit un grand fracas ; celles
que les Ennemis jetterent eſtoient
fi petites & fi foibles , qu'en tombant
elles fe caffoient fur le pavé. Les Affiegez
ne craignoient rien tant que
certains Manequins remplis de pierres
de toutesgroffeurs , que l'on met dans
des Mortiers faits expres , & qui font
plus longs que les autres : ces pierres
'écartent en l'air , & brifent en tombant
tout ce qu'elles rencontrent ;
de
les
blefGALAN
T. 77
bleffures en font dangereufes , & la
gangrene s'y met bientoft.
Lanuit du 9 au 10.
On fir trois Bateries , on travailla
dans le Foffé pour s'approcher de la
pointe du Baſtion de la Place . Monfieur
Faucher Ingenieur , allant vifiter
les Sapes oùles Ennemis jettoient
une infinité de Grenades
, reçeut
un coup de Moufquet dans la tefte.
On acheva la communication de la
droite à la gauche entre les deux
Tranchées qui embraffent deux Baftions
exterieurs de la Place qui n'en
aque quatre. On auroit pû faire la
décente du Foffé , mais comme tout
y estoit plein de Caponieres & de
Fourneaux , le Roy voulut ménager
fon monde. Sa Majefté vit jetter des
Bombes & des Carcaffes , elles mirent
le feu dans un Magaſin de Bois de la
Citadelle qui fut confommé ; ce qui
obligea les Ennemis à fe retirer dans
leurs Cazemates. Monfieur le Tillier
Commiffaire de l'Artillerie fut tué
l'aprefdînée.
D 3
Lc
78
LE MERCURE
心
Le dixiéme au matin , Monfieur
Le Duc de Villeroy revenant de la
Tranchée , & s'en allant au Camp
par la Porte de Noftre- dame , dont
le chemin eftoit battu de quelques
Pieces de la Citadelle que noftre Canon
n'avoit pû démonter , on dit à
Monfieur le Marquis de Renel , qui
eftoit avec Monfieur le Marquis
d'Arcy , que Monfieur le Duc de
Villeroy venoit derriere luy ,
il fe re.
tourna pour aller au devant , & vo
yant en mefme temps mettre le feu
au Canon , il dit , Voila qui eft pour
Bous , & le Boulet luy donna auffiroft
dans le milieu du corps.
Lanuit du 10 áи II.
On pouffa les Sapes à la droite , &
Fon fit des communications: les Affiegez
fortirent à la gauche & firent plier
nos Travailleurs ; mais Meffieurs les
Marquis de Tilladet & d'Uxelles les
raffurerent & repoufferent les Ennemis.
A mefme temps Meffieurs de
Chapereux & de Courtevin Capitaines
GALAN T. 79
nes détachez de Picardie , prirent une
grande Demy-lune revestuë & tresbien
cazematée , avec des creneaux à
trois gueules qui defendoient le Foffé,
& deux grandes Caponieres. Nos
Soldats eftant entrez dans les Cazemates
avec beaucoup de vigueur , furent
fort incommodez du feu quis'y
mit par le moyen des Poudres que les
Ennemis yavoient laiffées , & dont
ils avoientfait des trainées. On fait un
Logement à la gorge de la Demy lu
ne qui venoit d'eftre prife , & l'on
dreffa deux Bateries à l'attaque gauche
pour batre une Demy-lune du
corps de la Citadelle.
Lanuit du 11 au 12.
Le Roy ayant réſolu de faire atta
quer toute la Contrefcarpe du cofté de
l'Esplanade , & de faire faire un Logement
fur le bord du Foffé à la gauche
hors de la Ville , les Suiffes monterent
la Tranchée , & l'on fit des
Détachemens de deux cens Hommes
des Gardes Françoiſes , du Regiment
D 4
du
80 LE MERCURE
du Roy , du Regiment Dauphin , de
celuy de Picardie , & de celuy des
Fufeliers. Les Capitaines détachez
des Gardes eftoient M. d'Avezan ,
qui devoit eſtre ſoûtenu par M. le
Chevalier de Mirabeau en cas de befoin.
Monfieur le Chevalier de Til-
Jadet eftoit le Marefchal de Campde
jour ; il y avoit un Brigadier à la gauche.
Monfieur le Prince d'Elbeuf
eftoit Ayde de Camp du Roy. L'ordre
eftoit donné pour minuit, & on
eftoit convenu qu'au dernier coup de
Canon des huit que la Baterie de Tibergeau
devoit tirer , on feroit con
noiftre par un Vive le Roy à ceux des
autres Attaques , que nous eftions
maiftres de la Contreſcarpe. Plufieurs
voulurent eftre de la partie comme
Volontaires , & entr'autres Monfieur
le Marquis d'Anglure , qui montra
autant d'impatience en attendant le
Signal , ques'il n'eſt pas déja eu tou
te la réputation qu'il a fi juftement
meritée. Les autres eftoient Monfieur
GALAN T..
fieur le Chevalier de Courtenay ,
Monfieur le Marquis de Malofe Neveu
de Monfieur le Marefchal de
Lorge , Monfieur le Vicomte de
Meaux petit-Fils de Monfieur le Duc
d'Orval, Monfieur le Vicomte de
Corbeil Fils de Monfieur le Comte de
Bregy , Monfieur le Chevalier de
Feuquieres , Monfieur le Comte de
la Vauguyon , Monfieur le Jay Fils
de Monfieur le Prefident le Jay ,
Monfieur le Chevalier d'Arnoul , &
Meffieurs Boily , de Rouvray , de
Vauroüy, Parfait , Goulon , Tilly,
Asfeld Suedois , & plufieurs autres
Le Roy eftoit vers la Porte de Peronne
qui devoit voir l'Attaque. Le
dernier coup de Canon ayant tiré , on
marcha dans un grand filencejufques
à la Contrefcarpe. On y fut à peine
arrivé, que les Soldats firentun grand
cry de Vive le Roy , & un grand feu
de Moufquets & de certaines Machines
de verre pleines de poudre , qui
ne manquent jamais de s'alumer en
D- 5
·les
82 LE MERCURE
les jettant. On força tout ce qu'on
fencontra , & l'on marcha en faifant
toûjours un fort grand feu jufques à
une guerite du Rempart de la Ville
qui aboutit fur le Foffé de la Citadelle.
Les Ennemis qui n'ofoient lever
la tefte fur leurs Baftions , ny fur leur
courtine , laifferent à nos Travailleurs
tout le temps d'avancer leurs
Travail fans beaucoup de rifque. Les
Affiegez fe contentoient de jetter des
Grenades qui tomboient difficilement
dans le chemin couvert , à caufe de
la largeur du Foffé . Ils s'apperçeurent
de leur peu d'effet , & voyant
que le feu des noftres qui avoit déja
duré trois heures fe ralentiffoit par le
manquement de munitions , par la
Jaffitude des Soldats , & par la chaleur
des Moufquets qui commençoient
à s'échauffer beaucoup , ils firent
de leur courtine & dela face de
leur Baftions un féu de Moufqueterié
grand jufques au jour , qu'on ne
fçauroit s'imaginer qu'avec peine
comGALAN
T.
83
comment le Logement put eftre
achevé. Il le fut cependant ; mais on
yperdit du monde , & Meffieurs les
Chevaliers de Courtenay & d'Arnoul
fürent bleffez , auffi - bien que Meffieurs
de Rouvray , le Jay , Boify,
Vauroüy , Parfait , & le Fils de
Monfieur le Colonel Lokman. Ily
eut un Sous-Lieutenant de Catinal
tué. Le Roy dit qu'il n'avoitjamais
veu unfi grand feu.
Le douziéme pendant le jour on
fit un trou à coups de Canon à la
face du Baftion , à la gauche de la
Ville, pour loger le Mineur.
Lanuit du 12 au 13.
On travailla à faire la communica
tion des Attaques du cofté de celle des
Gardes. Ala gauche on fit une Baterie
dans le Foffé de la Ville qui batit
la muraille qui le fepare d'avec celuy
de la Citadelle , & qui devoit foûtenir
le Mineur qu'on avoit attaché à la
face du Baſtion oppofé à celuy de la
Ville. Cette Baterie eftoit foûtenuë
D 6 par
84.
LE MERCURE
par un Détachement des Grenadiers à
cheval de la Maifon du Roy , tous
Gens d'élite , commandez par Monfieur
Riotor. Le Mineur travailla
avec toute la diligence poffible , & it
avoit prefque tout difpofé , quand
les Ennemis qui en eurent quelque
foupçon , envoyerent la nuit un Colonel
Espagnol nommé Couvaruvias
pour reconnoiftre ce qui fe paffoit
dans le Foffé. Son Bonnet fut empor
té d'une moufquerade
..
*
La nuit du 13 au 14.
On élargit les Logemens & les Places
d'armes à l'attaque droite. On tra
vailla à cinq Bateries à la gauche , &
Pon fut occupé à faire en deux endroits
la Defcente dans le Foffé , & à
dreffer un Logement pour le Mineur,
avecune Baterie de quatre Pieces. Le
feu des Ennemis fut fort grand pendant
toute la nuit.
Le 14 au matin.
Les Bateries pour batre le Baftion
de la gauche , & celles du Foffé pour
fa
GÀLAN TË
85
favorifer le Mineur , tirerent für les
neufheures , & fur les dix on attaqua
hors de la Ville une Demy-lune de
terre à la gauche du Bastion . L'impa
tience de ceux qui eftoient deftinez
pour l'attaquer fut fi grand qu'ils ne
purent attendre l'heure qui avoit cfté
marquée. Cette Demy-lune fut auffi
toft emportée , quoy qu'elle fuft reveftuë
par la gorge. On prit quelques
Ennemis avec un Officier. Monfieur
Parifot Ingenieur eftoit de jour, il
avoit eu ordre de faire travailler à un
Logement au milieu de la Demylus
ne , & mefme au delà s'il eftoit pof
fible, afin qu'on puft y mettre plus
de monde, & que les nostres en fuffent
entierement : maiftres. Ceftait un
moyen d'éviter les Fourneaux qui
font ordinairement aux angles où l'on
aaccouftuméde faire les Logemens..
On fit avancer les Travailleurs avec
leurs gabions , fafcines & autres ou
tils. Es travaillerent pendant trois
quarts d'heures à la faveur d'un fort
grand
D7
86 LE MERCURE
grand feu de nos Gens détachez , &
de celuy qu'on faifoit de nos Tras
vaux cependant les Ennemis jette
rent quantité de Grenades ; & réfo
lurent de nous chaffer. Un Regiment
Irlandois , avec plufieurs Officierss
reformez , foûtenus des Officiers Efpagnols
, fut commandé pour cela.
Ils firent jouer un Fourneau fur la
gorge de la Demy- lune , pour s'en
faciliter l'entrée , & parurent fur leurs
Baſtions & furleur Courtine , en faifant
un feu extraordinaire. Il fut fi
violent, que nos Soldats qui n'eftoient
plus en état de leur répondre par un
auffi grand , à caufe de celuy qu'ils
avoient déja fait , furent obligez de
fe retirer , le Logement n'ayant pú
eftre achevé. Les Affiegez defcendirent
pour ruiner la tefte de nos Travaux
; mais Monfieurle Duc de Villeroy
foûtint leur premier effort ,
lesobligea de rentrer , de forte qu'ils
fe contenterent de reprendre ce qu'ils
avoient perdu. Meffieurs d'Erouvil-
&
le ,
1
87
GALANT
.
J
le Dort , Neveu de Monfieur de Feuquieres
, & Parifot Ingénieur, furent
bleffez. Monfieur le Duc de Villeroy
fe tint toûjours dans un Pofte avancé ,
où il effuya pendant quatre heures
le feu des Ennemis avec une fermeté
inébranlable. Monfieur de Rubantel
donna des marques d'une grande intrépidité
, & fe tint dans la Demy-lune
tant qu'on la put garder. Monfieur
le Marquis d'Uxelles y donna des
marques de fon courage & de fa conduite.
Les autres qui fe fignalerent ,
furent Monfieur le Marquis de Dangeau
& Monfieur le Marquis de Pa
laifeau, Fils de Monfieur le Marefchal
de Clerambault , Monfieur le Chevalier
de Bevron-d'Harcour , Meffieurs
les Vicomtes de Meaux & de
Corbeil , Monfieur des Crochet's
Capitaine au Regiment Dauphin ,
Meffieurs d'Agicour , Goulon Ingé
nieur , & Asfeld Suedois. Plufieurs
autres fe diftinguerent encor ; je vous
les feray connoiftre quand j'en auray
ap88
. LE MERCURE
appris les noms. Les Ennemis firent
une perte confidérable , & l'on n'en
peut douter, puis qu'ils demanderent
eux- mefmes une tréve pour retirer
leurs Morts. Elle commença à deux
heures apres midy , & dura une demy-
heure , ou trois quarts d'heure.
On leur apprit pendant ce temps , que
les trois Décharges que nous avions
faites il y avoit deux jours , eftoient
en réjouiffance de la Victoire que
Monfieur avoit remportée fur le
Prince d'Orange. Monfieur le Duc
de Villeroy & Monfieur le Marquis
de Dangeau , eurent un entretien avec
le Colonel Cauvaruvias quieftoit fur
le Baſtion fous lequel le Mineur eſtoit
attaché , & Monfieurle Duc de Vil-
Jeroy ne fit point de dificulté de luy en
montrer le trou..
".
La nuit du 14 au 15-
Al'Attaque de la droite , on fit un
Logement à la gorge de la Demy- lune
qui couvre la Porte de la Citadelle.
Ala gauche , on travailla à un Logement
GALANT
89
ment de la Contrefcarpe d'une Demy-
lune. On ne perdit qu'un Homme
cette nuit - là.
La nuit du 15 au 16.
On fe rendit maiftre de la Demylune
que les Ennemis avoient reprife;
& tous ceux qui la gardoient furent
pris ou tuez. Monfieur la Magne Capitaine
au Regiment Dauphin fus
bleffé , & Pon pratiquaun Logement
à la pointe A la droiteon plaça trois
Bateries à l'angle de la face du Baſtion
neuf. Elles furent dreffées par l'ordre
de Monfieur du Mets , & par les foins
de Monfieur d'Alinville , & firent un
Sieffrayable feu , & une bréche of
confiderable , que les Ensemis furent
contraints de retirer leur Canon en
arriere , dans la crainte qu'ils eurent
que le Baftion contre lequel ces : Bate,
ries donnoient , ne s'ébpulaſt , &
n'entrainaft leur Artillerie dans le
Foffé, lls avancerent des Chevaux de
friſe pourgarder leur Bréche.b
1.900
Le
90
LE MERCURE
Le 16
Le Mineur eftant attaché au Baftion
neuf, & la Mine en état de fai.
re fon effet , on fit dire au Gouver
neur que le Roy avoit bien voulu
qu'il fuft averty de l'état des chofes ;
qu'il devoit fe rendre , puis que
le
Canon avoit déja fait une bréche
affez grande pour monter à l'Affaut,
& que la Mine eftoit prefte à jouer ;
que s'il s'opiniâtroit davantage , Sa
Majefté auroit le déplaifir de fe voir
contrainte à le forcer par les armes ;
qu'ayant donné affez de marques de
valeur & de refiftanee , il ne devoit
point refufer la Compofition qu'Elle
eftoit prefte à luy donner ; qu'Elle
offroit de faire voir à ceux qu'il luy
voudroit envoyer , que les chofes
eftoient en la manièrequ'on les difoit;
& que fi apres cela il s'obftinoit à fe
defendre iline devoit point efpefer
d'autre party que celuy de fe rendre
à difcretion. Le Gouverneur répondit
à cela , apres avoir tenu Confeil,
GALAN T.
91
feil , qu'il eftoit bien obligé à la bonté
du Roy ; mais qu'il croyoit qu'eftanrle
plus genéreux Prince du monde,
il ne feroit pas fâché qu'il fift fon
devoir , puis qu'en fe défendant bien ,
Ja conquefte en feroit plus glorieuſe
pour les armes de Sa Majesté ; que
cependant il oſoit l'affurer qu'il ne fe
voyoit pas encor en état de pouvoir
eftre fitoft réduit à rendre la Place ,
puis que quand le Baftion où eftoit
attaché le Mineur , feroit fauté. il
luy reftoit trois Baftions qu'il défendroit
comme autant de Citadelles.
Le Gouverneur apres cette réponſe,
régala & fit boire du Vin d'Eſpagne
à ceux qui l'eſtoient venu fommer.
Le Roy commanda auffi- toft qu'on
relevaft la Tranchée , & qu'on retiraft
les Bateries & les Corps de Garde
qui eftoient proche des Fourneaux,
de peur qu'ils n'en fuffent endommagez.
On mit en fuite le feu à la Mine,
qui fit tout l'effet que l'on pouvoit
fouhaiter , mais fans beaucoup de
bruit ,
92 LE MERCURE
1
bruit , ayant fait en éboulant une
bréche au Baſtion depuis le hautjuf
ques au bas , que l'on élargit encore
avec le Canon.
Monfieur le Marefchal de la Feuillade
qui commandoit les Attaques
le jour que la Mine joüa , ne vou
lant point hazarder un Affaut fans
eftre affuré fi les Ennemis eftoient
retranchez dans la gorge du Baſtion,
refolut d'en faire réconnoiftre l'état.
Il demanda au Major des Gardes à
qui des Lieutenans c'eftoit à marchers
& ayant fçeu que c'effoir à Monfieur
de Boiffelau , il adjoûta que c'eftoit
fon Homme , & qu'on le fift venir.
Il luy commanda de monter fur le
haur du Baffion pour reconnoiftre fi
les Ennemis eftoient retranchez , &
voir leur contenance , luy donna
trenta Grenadiers des Gardes pour le
foûtenir , & le fit accompagner du
Neveu de Monfieur de Vauban , &
de Monfieur Goulon Ingenieurs,
a fin qu'ils puffent tous enſemble rendre
GALANT.
93
dre un fidelle rapport de l'état des Ennemis
. Monfieur de Boiffelau fe mit
à la tefte de ces Gens détachez avec
Monfieur Solus Sous-Lieutenant
aux Gardes , & Monfieur des Crochets
Capitaine du Regiment Dauphin.
Le chemin eftoit fi difficile , &
la terre fi molle , que ce ne fut pas
fans beaucoup de peine qu'ils monterent
fur le Baſtion . Ils apperçeurent
un potit Retranchement à dix pas
d'eux , où il yavoit cinquante Grenadiers
des Ennemis qui leur firent un
tres- grand feu, qui n'empefcha pourtant
pas qu'ils n'examinaffent chacun
de leur cofté ce qu'il y avoit à remarquer.
Monfieur de Boiffelau commanda
aux trente Grenadiers qu'il
avoit avec luy de jetter leurs Grenades
dans le Logement des Ennemis :
ils eftoient retranchez à la gorge de
leur Baſtion , & avoient un Parapet
fort élevé au deffus du petit Retranchement
où eftoient leurs Grenadiers.
Ils firent un feu continuel de moufque.
94
LE MERCURE
queterie , & jetterent une fi grande
quantité de Grenades , que le Neveu
de Monfieur de Vauban fut tué
auffi -bien que quelquesSoldats.Monfieur
des Crochets fut bleffé , & Monfieur
de Boiffelau eut un coup de
Grenade fur l'épaule , qui alla faire
fon effer plus loin fans le bleffer.
Monfieur le Marefchal de la Feüillade
attendoit au pied de la Bréche ;
mais voyant que Monfieur de Boif
felau qui eftoit monté deffus , y avoit
demeuré pres d'un quart d'heure fans
luy venir faire fon rapport , il luy
envoya dire deux fois de defcendre.
Il executa cet ordre ayant fait retirer
devant luy les Morts & les Bleffez . II
rendit compte à Monfieur de la
Feüillade de l'état des Ennemis & de
leurs Retranchemens , & ce Maref
chal le fut rendre en ſuite é Sa Majeſté.
Lanuit du 16 au 17.
On n'entreprit
rien.
Lo
GALAN T. 95
L
17.
On fit dans la Demy- lune reveftue
, un Logement tout du long de
la face droite; afin d'y poſter des Gens
pour faire feu fur la Bréche. On dreffaune
Baterie à Mortiers dans cette
mefme Demy- lune , & au bas de la
Bréche , une autre Baterie pour tirer
des pierres. Noftre Canon fit une bréche
de plus de quarante pas au Baſtion
de la droite ; mais il fe trouva une
muraille derriere. On crût que les
Ennemis vouloient fouffrir un Affaut
, mais ils ne l'attendirent pas , &
jugeant bien qu'ils pouvoient eftre
forcez , puis que trente Hommes
avoient pû monter fur leur Baſtion ,
le Gouverneur qui ne donnoit plus fes
ordres que dans une Cazemate , & à la
clarté d'une Bougie , fit batre la Chamade.
On courut en porter la Nouvelle
au Roy. Il eftoit à la Meffe ; &
il entendit dire que le feu avoit pris à
fon Quartier , & qu'on battoit la
Chamade , fans donner aucune marque
96
LE MERCURE
que qu'il eut rien entendu que la
Meffe nefuft achevee . On donna des
Oftages de part & d'autre , & la Negotiation
dura deux heures. Les Ennemis
envoyerent le Comtede Tilly
General de leur Cavalerie, le Colonel
Cauvaruvias Efpagnol , & le Colonel
Buis , pour traiter des Articles de la
Capitulation. Ils en propoferent quel
ques-uns , & fe remirent enfin entierement
à la generofité du Roy , fans
rien exiger que ce qu'il luy plairoir de
leuraccorder. Cette foumiffion leur
fut avantageufe , puis qu'il leur fut
permis de faire fortir leur Infanterie
par la Bréche , Tambour battant-,
Mefche allumée par les deux - bouts ,
Enfeignes déployées, & leur Cavale
rie en ordre de Gens de Guerre par la
Porte du Secours , pour eltre conduits
à Bruxelles , avec deux pieces de Canon
, deux Mortiers , & cinquante
Chariots , pour porter ceux de leurs
Malades qui pouvoient eftre tranfportez.
LeRoy leur promit de plus
d'éGALAN
T.
97
d'établir un Hofpital pour ceux qu'ils
ne pourroient emmener , & qu'il donneroit
permiffion à quelques- uns de
leurs Officiers d'en venir prendre
foin , & de demeurer dans la Ville.
Le Gouverneur Dom Pedro de Sava ,
la fortit à la queuë de fa Cavalerie,
couché dans fon Caroffe , parce qu'il
avoit efté bleffé . Le Roy luy dit quelques
paroles obligeantes fur fes bleffures
; à quoy il répondit . Ah , Sacrée
Majefté, qu'un Rencontre comme celuy-
cy m'auroitfait faire de folies dans
unâge moins avancé ! Mais graces
Pexperience de quelques années , j'ay
bien connu le Prince à qui nous avions à
faire, & trouvé qu'il valoit mieux
fubir lejong de bonne grace , que depro
diguer inutilement le fang des Noftres
par uneplus longue refiftance. Il fortit
de la Citadelle environ fix cens Dragons
& Cravates , dont les Officiers
rendirent leurs foumiffions au Roy.
L'Infanterie Efpagnole parut fort
bonne : elle compofoit deux vieilles
Tome III.
à
E Ter98.
LE MERCURE
Terces , l'une de Canarie , & l'autre
de Cauvaruvias. Les Fantaffins` avoient
tous des Rondaches , de groffes
Piques , & de gros Moufquets.Leurs
Soldats Hollandois eftoient bons ,
quoy qu'âgez ; mais les Walons
eftoient trop jeunes, & la plûpart nus.
Ils fortirent environ deux mille quatré
cens Hommes. Il y avoit beaucoup
de Negres dans le Regiment de Canarie
Lelendemain 19. le Roy alla faire
chanter le Te Deum dans l'Eglife
Cathedrale de Cambray , où tout
le. Clergé le reçeut à la Porte. C'eft
une des plus belles Eglifes de l'Europe
;il y adeux Jubez , dont l'un eft
tout de cuivre , & tres- bien travaillé.
La Porte du Choeur eft de la mefme
matiere , & toute cizelée. Son Horloge
fonne à toutes les heures & demy
heures , un Carillon en mufique
Outre le Tréfor de l'Eglife , il
yaencor celuy de Noftre- Dame de
Grace, dont la Chapelle qui eft dans
2
la
GALAN T. '
99
la mefme Cathedrale , eft très-magnifique.
Son Tabernacle eft d'argent
cizelé , & éclairé à toute heure
par vingt Lampes d'un fort grand
prix. Il y a neufParoiffes dans la Ville,
& des Monafteres à proportion . Les
Bâtimens en font affez beaux , auffibien
que les Rues. Sa Place d'armes
eft d'une grandeur extraordinaire , &
capable de contenir toute la Garniſon
en bataille.
3
Apres le Te Deum , le Roy fut:
voir tous les Travaux , & vifiter la
Citadelle. Un Officier Efpagnol qui
avoit efté bleffé , & qui parut tresgalant
Homme à quelques François
qui l'entretinrent , les affura que
dans la feule Citadelle il y avoit eu
plus de mille Hommes tuez our
bleffez.
Voila , Madame , ce que j'ay tiré
de fept ou huit Relations , & de plus
de vingt Lettres , & je Pay fait avec
tant d'exactitude , que je n'ay rien
voulu mettre dans ce Journal , quis
E.2
n'air
100 LE MERCURE
de
n'ait eſté marqué par plus d'uhe Perfonne;
cependant je ne laiffe pas
craindre d'avoir manqué en quelques
endroits à l'égard des dattes. Je n'ay
toutefois rienà me reprocher là-def
fus. Ceux qui font des Relations
font le plus fouvent fi peu d'accord
entr'eux , que fice Journal fe trouvoit
jufte , je croy que ce feroit le
premier.
Le Gouverneur de Cambray
'n'eut pas plutoft fait battre la Chamade
, que Monfieur le Comte de Gramont
partit pour en apporter la premiere
nouvelle à la Reyne , quiluyfit
prefent quelquesjours apres d'une
Boefte de Diamans de grand prix .
Monfieur Mouret Valet de Garderobe
du Roy , vint enſuite apporter
à cette Princeffe les Particularitez de
ce qui s'eftoit paffé depuis le départ de
Monfieur le Comte de Gramont , &
les Ordres pour faire chanter icy leb
Te Deum. je ne vous en parle point, :
n'ayant pas accoûtumé de vous man-
T
der
GALA NT. IOI
der de ces Nouvelles que l'allégreffe
des Peuples rend publiques , à moins
qu'elles ne foient accompagnées de
circonftances particulieres . C'eſt par
cette raifon que je vous diray quelque
chofe de ce qui s'eft paffé à Lile. Le
Feu qu'on y a fait pour fe réjouir de
la prife de Cambray , en reprefentoit
la Citadelle. Elle fut attaquée &
défenduë; on y jetta des Bombes &
des Carcaffes ; & les Dames virent
fans crainte , ce qu'elles ne pouroient
bien voir fans péril dans un veritable
Siege. Je croy que nous aurons bientoft
le mefme avantage , avantage , & que des
Tableaux & des Tapufferies , qu'on
ne pourratrop admirer , nous repre
fenteront tout ce qui s'eft paffé de
vant Cambray , puis que l'Illuftre
Monfieur le Brun , & Meffieurs le
Nautre & Vandermeulle , ont efté
fur les lieux en faire les Deffeins. Nous
verrons un Siege plus fameux que
celuy de Troye , qu'Achille & tous
les Roys de la Grece ne pûrent pren-
E 3
⚫ont
dre
102 LE MERCURE
dre qu'en dix ans avec tant de milliers
d'Hommes , & dont ils ne feroient
peut- eftre jamais venus à bout avec
un figrand nombre de Combatans , fi
les rufes qu'ils employerent ne leur
euffent efté favorables. Ce n'eft point
par ces voyes que le Roy fait de fi
grandes Conqueftes . Ses lumieres
naturelles , fa longue expérience au
Meftier de la Guerre , fa judicieuſe
conduite, fa grande prévoyance , fes
foins vigilans , & fes fatigues, font
les feules chofes qu'il employe pour
faire réüffir en tout temps fes glo
rieufes Entrepriſes. Jamais Monar
que n'a tant donné d'Ordres luymefme
, ny tant paffé de journées
à cheval , que ce Prince a fait devant
Cambray ; il vifitoit tout , il
agiffoit inceffamment , il ordonnoit
de toutes chofes, il eftoit par tout ;
& puis qu'il a tout fait , on ne peut
entrer dans un détail dont chaque
particularité en demanderoit un Volume
entier.
Un
GALAN T.
103
Un Prince figrand & fi judicieux,
ne pouvant faire choix pour le fervir,
que de Perfonnes d'un mérite extraordinaire
, on ne peut douter de
celuy de Meffieurs les Marefchaux de
France qui ont agy fous fes Ordres
pendant les Sieges qu'il a entrepris
cette Campagne ; c'eft pourquoy je
n'en diray que peu de chofe. L'Hif
toire parle déja affez de Monfieur le
Marefchal de Schomberg. Apres
s'eftre acquis beaucoup de gloire avant
la Paix des Pyrenées par tout où
il avoit combatu , il fut commander
en Portugal ; & quoy que fes Troupes
fuffent beaucoup moins nombreufes
que celles des Espagnols , il
ne laiffa pas de les batre fouvent , &
d'emporter beaucoup de Places ; ce
qui a fait dire de luy avecbeaucoup
de juftice , que c'eft un Homme de
tefte , de coeur , & d'exécution.
Quelques jours apres que la Tranchée
fut ouverte devant la Citadelle
de Cambray , les Ennemis ayant fait
E 4 une
1
104
LE MERCURE
les
une Sortie , ce Marefchal qui fe trouva
à la Garde de la Cavalerie
chargea luy-mefme le Piſtolet à la
main , & les fit rentrer dans leurs
Paliffades. Il auroit couché toutes les
nuits dans la Tranchée , fi Sa Majefté
voyant toutes les fatigues qu'il fe
donnoit , ne luy euft fouvent ordonné
de fe retirer.
Il me fouvient , Madame , que
je vous ay déja parlé plufieurs fois de
la Famille de Monfieur le Marefchal
de la Feüillade , & du merite parti
culier de ce Duc. Vous fçavez ce qu'il
a fait en Hongrie , en Candie , & en
France , &je puis vous affurer qu'il
a continué à donner pendant cette
Campagne des marques de fa valeur
& de fon grand zele pour la gloire du
Roy. L'un & l'autre ont paru devant
la Citadelle de Cambray , &je vous
ay marqué qu'il attendoit luy- mefme
au pied de la Bréche la réponſe de ceux
qu'il y avoit fait monter pour reconnoiſtre
l'état des Ennemis . Quelques
jours
GALANT.
105
jours auparavant un Boulet de Canon
avoit paff fous le ventre de fon Cheval
, & il avoit penſé en eſtre tué.
Monfieur le Marefchal de Lorge a
beaucoup contribué à la priſe de la
Contrefcarpe. Il eft de la Maifon de
Duras , qui eft une des plus Illuftres
de Guienne. Il a fervy tres - utilement
le Roy en Italie . On ne peut s'attacher
avec une plus grande application
au meftier de la Guerre , & il a fi bien
étudié ce grand Art fous feu Monfieur
de Turenne fon Oncle , qu'il en
met toutes les manieres en pratique
lors que l'occafion s'en prefente. La
fameufe Retraite qu'il fit apres la
mort de ce grand Homme , àla veuë
d'une Armée beaucoup plus forte que
la fienne , fait beaucoup mieux fon
Eloge , que tout ce quej'en pourrois
dire .
Je ne parle point icy des Officiers
Generaux , ils fe font montrez dignes
du choix de Sa Majefté , & je ne ferois
en vous entretenant de leurs
E 5
" actions .
106 LE MERCURE
actions paffées que vou repeter
ce que je vous ay déja dr en d'autres
endroits. A l'égard de Cambray
, on ne peut douter qu'ils n'ayent
fait voir & beaucoup de conduite
& beaucoup de valeur , puis
qu'ils ont tour à tour monté la Tranchée
, & que dans les occafions les
plus perilleufes ils ont les premiers effuyé
le feu des Ennemis à la tefte des
Troupes qu'ils commandoient.
Monfieur le Prince d'Elbeuf, Ay.
de Camp du Roy , a fait voir une ardeur
fi bouillante , que fi on ne l'euft
fouvent retenu de force , il fe feroit
expofé àtous les perils du Siege.Monfieur
le Comte d'Auvergne ne voulant
point le laiffer aller à l'attaque des
deux Demy -lunes , ce Prince fit ce
qu'il put pour fe dérober de luy , &
rien ne le put empeſcher d'y venir à la
fin de l'attaque ; mais le peril fe trouva
alors plus grand , parce que
les:
Ennemis ne tirerent de leurs Remparts
que
lors que leurs Gens furent
fortis
GALAN T.
107
fortis des Demy- lunes , de peur de
tirer furux. Ce Prince y demeura
tant qu'on fit le Logement , & fut
pendant tout ce temps exposé au feu
des Ennemis . Il eftoit auffi à l'attaque
de la Contrefcarpe.
Monfieur le Chevalier de Feuquieres
qui s'eft diftingué au Siege de
la Citadelle , eft Fils de Monfieur le
Marquis de Feuquieres Gouverneur
de Verdin , & Ambaffadeur en Suede
, petit- Fils du fameux Marquis
de Feuquieres , qui a commandé fi
long- temps les Armées du feu Roy en
Allemagne : l'Hiftoire eft remplie de
fes Victoires , & des fameufes Negotiations
qu'il a faites aupres de la
plus grande partie des Princes Etrangers.
Le Chevalier dont nous parlons
eft bien fait , & il donne tous les jours
de nouvelles marques de fa valeur.
La mort de Monfieur le Marquis
de Renel ne me doit pas empefcher de
parler de luy , & je croy devoir rendre
juftice à fa memoire . Sa Valeur
E 6 , eftoit
r08 LE MERCURE
7
eſtoit connuë , il avoit des Amis du
premier rang , & il eftoit a mé de fon
Maistre. Ce n'eft pas d'aujourd'huy
que le Titre de Marquis eft dans fa
Famille , & l'Hiftoire nous parle d'un
Marquis de Renel Gouverneur de
Vitry qui fut tué en 1615 en voulant
empefcher la jonction de fix
cens Reiftres à l'Armée des Princes.
On ne peut douter de la Nobleffe de
cette Famille , puis qu'elle defcend
de la Maifon d'Amboiſe , ' fi connuë
dans toutes nos Hiftoires. La douleur
que Madame la Marquife de Renel
fent encor tous les jous de la perte
qu'elle a faite , feroit difficile à exprimer.
Elle aimoit celuy qu'elle
pleure avec une tendreffe inconcevable;
mais cette tendreffe n'empefchoit
point qu'elle ne facrifiât toutes chofes
, afin qu'il puft fervir fon Prince
en Homme de fa Qualité.
Monfieur le Vicomte de Meaux,
Fils de Monfieur de Bethune , & petit-
Fils de Monfieur le Duc d'Orval ,
s'eft
GALAN T. 109
s'eft trouvé dans toutes les occafions
de vigueu ; & l'on n'en fçauroit douter
, puis qu'il a reçeu pendant le feul
Siege dont nous parlons jufqu'à fix
coups , dont heureuſement pour luy
il a efté quite pour quelques contufions.
Monfieur le Ducd'Orval dont
je vous parle , eft Fils de Monfieur le
Ducde Sully , Favory de Henry IV.
Monfieur le Comte de la Vauguyon
s'efbfignalé en entrant le troifiéme
dans la Contrefcarpe. Ila cfté
Chambellan de Monfieur. Il eſt d'une
tres-bonne Famille de Poitou , & fon
Pere a eu des Emplois confiderables
dans les Indes.
Monfieur le Vicomte de Corbeil ,
Fils de Monfieur le Comte de Bregy ,
Lieutenant General, & autrefois Ambaffadeur
Extraordinaire en Pologne
, s'eft trouvé à toutesles attaques
de la Citadelle de Cambray , & ne s'y
pas trouvé des derniers. Il eft h
modefte là- deffus, & donne tant de
louanges à tous ceux qui s'y font fig-
E 7
eft
naTro
LE MERCURE
nalez , qu'il femble qu'il ne croye pas
en meriter : cependant il eft impoffible
de raiſonner de la matiere qu'il
fait fur toutce quis'y eft paffé de plus
particulier , fans avoir eſté exposé aux
plus grands périls. Il fçait le meftier
de la Guerre , il entend les Fortifications,
& il en parle auffi jufte que Madame
la Comteffe de Bregy fa Mere
écrit agreablement . Je n'ofe vous en
dire davantage , fçachant qu'elle cache
avec grand foin toutes les belles
productions de fon efprit , & qu'elle
ne fe réfout qu'avec peine à les communiquer
à ceux à qui elle fe confie le
plus. Elle a l'efprit brillant & folide
tout enfemble , & donne un tour fi
agreable à tout ce qu'elle dit , qu'on
ne fort jamais d'avec elle fans eftre
charmé de fa confervation. Elle eft genereufe
, & fert fes Amis avec une
ardeur qu'on ne peut affez loüer. Jugez
, Madame , fi ce n'eft pas avec
raifon quetant de belles qualitez luy
ont acquis l'eftime particuliere de
Leurs
GALANT.
Leurs Alveffes Royales ; mais le zele
qui m'emporte en parlant d'une Perfonne
autant de merite, me fait oublier
que je fuis encor devant la Citadelle
de Cambray , ou du moins que
j'y dois eftre. Il eft temps d'en fortir fi
je veux vous mander d'autres Nouvelles.
Achevons donc en deux mots,
& difons que les Pages du Roy ont
tous fait voir une valeur digne de lá
naiffance qu'il faut avoir pour obtenir
un Poſte ſi avantageux. Il s'en
trouvoit tous les jours deux à la teſte
des Batailles qui montoient les Gardes
des Tranchées ; Sa Majefté l'avoit
ordonné ainfi pour les émpeſcher d'y
allertous. Cependant il eftoit fouvent
difficile de les retenir...
Je vous parlerois icy de Monfieur
du Mets , fi je n'eftois accablé par la
matiere . C'est un Article que je fuis
obligé de remettre à une autrefois , &
de finir en vous difant qu'il ne mérite
pas moins de loüanges pour fa vigi
lance& fes foins , que Monfieur de
VauI12.
LE MERCURE
Vauban pour les grands & prodigi
eux Travaux
qu'il a fait fae , & qu'il
a fi bien conduits ; ayant pariculierement
recherché
les moyens d'épar
gner le fang, en quoy il a parfaitement
réüffy..
Je commence a m'appercevoir que
le Siege de Cambray m'a mené plus
loin que je ne l'avois.crû. Le Détail
que j'ay à vous faire de celuy de S.
Omer & de la prife du Fort aux
Vaches , ne fera guere moins long, &
cette raiſon m'oblige à le referver
pour le mois prochain . Il eft bon d'ailleurs
de chercher à vous divertir par
la diverfité des matieres , & de ne
yous point tant parler de Guerre dans
une mefme Lettre ; celle- cy: eft déja
affez ample, &je croy que vous ne
murmurerez point de ce retarde
ment , quand je vous auray affurée
que tout ce queje vous promets de ce
dernier Siege ne vous fera pas moins
nouveau , qu'ils vous le paroiftroit
aujourd'huy , n'y ayant perfonne "
qui
GALANT.
113
qui vous en puiffe mander autant de
particular ez que moy. Il faudroit
pour cela qu'on vouluft fe donner la
peine de compofer un Journal fur un
grand nombre de Relations , & je
puis me vanter d'en avoir d'orginales
dont on n'a laiffé échaper aucunes copies.
C'eft fur cette affurance queje
difere ce que j'ay à vous en dire , &
que je paffe à quelques Vers qui ont
efté faits fur les Conqueftes du Roy .
En voicy de Monfieur Boyer.
A
POUR LE ROY.
SONNET.
Peine le Soleil diffipoit lesfrimats ,
Qu'on a veu de Loüis la Valeur triom
phante,
La Flandre defolée , &fes meilleurs Soldats
Arroufer de leur Sang l'Herbe à peine naſſante.
Luyfeul a changé l'art des Sieges , des Combats,
Dontjadis la metode eftoit douteuse && lente...
Ce lupiterqui regne & qui tonne icy bas ,
Lance en toute Jaifonfa foudre impatiente.
Ses Exploitsfont toujours auffi prompts qu'écla-
Ils
tans ,
114
LE MERCURE
Ils ne releventpointdes regles ny detemps ,
En vainpour luy nos voeux appellent la Victoire.
Ce Héros dont l'ardeur ne s'arres jamais ,
Sçait fi bien abreger le chemin de Sure ,
Que fa rapidité devance nosfouhaits.
เน
Lesdeux Sonnets qui fuivent font
de Monfieur Robinet qui a fait autrefois
la Mufe Hiftorique, dediée à
Madame.
AUROY ,
SURSES CONQUESTES.
SONNET.
M Iraculeux Héros , Vainqueur inimitable ,
Par tesfameux Exploits , tutefais admirer.
A quel grand Conquerant te peut - on ` comparer
,
Dont lagloire ne cede à ton Nom redoutable ?
Tu n'esplus qu'à toy- mefme aujourd'huy comparable.
L' Alexandre orgueilleux quife fit adorer ,
Se verroit , s'ilvivoit , réduit à foûpirer,
D'eftre moinsgrandque toy , d'eftre moins adorable.
Luy qui crut poſſeder la Gloire fans Rivaux ,
Ne
GALAN T. 115.
Neput entre dans Tyr qu'en fix mois de Travaux
,
Quoy que Tyralut moins qu'une de tes Con-
Mieux que Gefar, tu n'as qu'à venir & qu'à
voir,
Les Victolres , pour toy , fe trouvent toûjoursprefies,
Trois Villes en un mois tombent fous tonpouvoirs
POUR LE ROY
SONNET.
Dmirons ce Grand Roy » toûjours viltorieux,
Admirens ce Héros , fi digne qu'on l'admire,
Regardons fon grand air, tel eft celuy des
Dieux ,
Dontcomme leurpareil, ilpartage l'Empire.
Ileft fage , vaillant , jufte , laborieux ,
Sengrandcoeur pour la Gloire inceffament fo
pire.
Toutesfes actionsle rendent glorieux ,
Et l'Hiftoire aurapeine à vous les bien décrire.
Seprivant du repos , s'éloignant desplaifirs,
Vers cette Gloire auftere iltourne fes defirs ,
En durant l'Hyver mefme il ouvre la Campagne.
La Victoire auffi toftfe trouve à fes coftez ;
Elleluy faitprefent de iroisgrandes Citez,
Et laiffe à deviner lesfuites à l'Espagne.
Les
11.6 LE MERCURE
Les Sonnets par Echo deviennent
tellement à la mode , que j'ay crû
que vous ne feriez facute de voir
celuy.cy.
pas
DE l'Augufte Louis celebrez les Trophées ,
Fées ,
Tracez , Filles des Bois , deffus fes Lauriers vers;
Vers ,
~Comme il eftpourfe voir dans le Ciel couronné
Né,
Dreſſez à ce Héros дне Vnivers contemple
,
Temple.
L'onpeut biende Cefar ce qu'on enfait accroire, ****
Croire ,
Mais la Gloire en Hyver fuivoit - elle fes pas
?
Pas.
Aupresdu Grand Louis auroit-ildu renom?
Non,
Le vit-on comme luy juſte , vaillant , affàble ?
Fable.
210
Ce que l'Antiquité, qui chez nous a credit ·Dit
Des plus fameux Guerriers , eft une bagatelle
Telle
Qu'ils auroient tousperdu devant cegrand Vainqueur
Coeur.
Loyons-le qui jamais dans fon foin vigilant,
Lent ,
Του.
GALANT. 117
Toujours pour entaffer merveille fur merveille ,
Veille.
Qui donc efu deffus de noftre Demy-Dieu?
Dieu!
Voicy d'autres Vers qui méritent
bien de tenir leur place icy.
POUR MONSIEUR ,
Sur la Bataille du Mont- Caffel.
A bruit des grands Exploits que font aux
Charnps de Mars
Deux Chefsqu'à ce Combat mefme chaleur en
traine ,
La Victoirefur eux tournetousfes regards :
Pnisfurfes aifles d'or dans les airsfe promene,
Et partageant entre eux la gloire & les ho
zards,
Balance & demeure incertaine.
Maisl'un fe diftinguant par cent efforts guerriers,
Et l'emportantfur l'autre aux yeux de la vi
Etoire ,
La Victoirene fait quecroire,
Elle quipour Loüisgardetous fes Lauriers.
Si ce n'eftpas Louis , dit - elle , c'eft fon-Frere ;
Te le connois à ce qu'il vient defaire.
Ellepart, & d'un vol qui n'eft plus incertain,
-564
Dans
118 LE MERCURE
Dans le Camp de PHILIPPE elle-fe précipite ,
Luy prefente auffi toft les Laurie qu'il merite,
Et le couronne de fa main.
Je ne vous demande point voftre
fentiment fur ce Madrigal , vous eftes
de trop bon goût pour ne le pas approuver.
Il eft encor de Monfieur
Boyer, fameux par quantité de belles
Pieces de Theatre qui luy ont fait
meriter une place dans l'Académie
Françoife , qu'il a toûjours occupée
parmy les beaux Efprits. Les Vers
admirables , & les grands évenemens
dont elles font remplies , leur feroient
faire plus de bruit qu'elles ne font aujourd'huy
, quoy que tous les Gens
éclairez en parlent avec beaucoup
d'eftime nous eſtions encor au
temps où les Ouvrages de cette nature
faifoient d'eux-mefmes leur bien
ou mauvais fuccés.
Au refte , Madame , je m'eftois
bien imaginé que je vous avois fait
unfort agreable préfent , en vous envoyant
la dernière fois les Lettres que
Mon1
GALANT. 119
Monfieurle Duc de S. Aignan avoit
écrites au Roy , & à Son Alteffe
Royale. Fes méritent fans-doute
tout ce que vous m'en dites d'avantageux,
& je vay fatisfaire avec bien.
de la joye àl'ordre que vous me donnez
de vous faire connoiftre en peu de
mots par quels degrez il eft
à la haute élevation de gloire où
nous le voyons.
parvenu
Monfieur le Duc de S. Aignan
apres avoir fait deux Campagnes dans
une tres-grande jeuneffe , eut une
Compagnie de Cavalerie en 1634. Il
fe trouva en 1635. fous le Duc de
Rohan dans le Quartier de Steimbrun
en Alface , lors qu'il fut attaqué par
les Colonels Uriel & Mercy , qui
furent repouffez ; & il feroit difficile
de vous dire combien il reçeut de
louanges dans cette Occafion & par
le General , & par tous les Officiers
des Troupes. Il n'acquit pas moins
de groire en la fameuse Retraite de
Mayence fous le Duc Bernard de
Vey120
LE MERCURE
Veymar & le Cardinal de Valette,
fur tout au Combat de Vaudevranges
, qui fut tres- glorieu à la France
, par le fuccés & par la grande inégalité
du nombre. Dix Campagnes,
pendant lefquelles il eut toûjours l'aprobation
entiere des Genéraux , confirmerent
l'opinion qu'on avoit déja
juſtement conçeuë de fa haute valeur
& de fa conduite. L'année 1648.
ayant efté fatale à ce Royaume par
les Guerres civiles & par les divifions,
Monfieur le Duc de S. Aignan mena
au Roy en 1649. quatre cens Gentils
hommes , que leur affection pour
fa Perfonne avoit attachez à fa fortune
, avec cette glorieufe circonftance,
que toutes les Villes de deffus la
Loire luy ayant refufé le paffage , il
traverfa cette grande Riviere dans des
Bateaux , malgré la rigueur de la faifon
, & força tout ce qui luy voulut
faire obftacle ; ce qui fit admirer tout
enfemble & fon crédit aupres de la
Nobleffe , & fon zele au ſervice de
Sa
GALAN T. 121
Sa Majefé. Il fut Premier Gentil
homme de Chambre à la fin de cette
mefme anée , & Lieutenant General
; puis ayant efté envoyé en Berry
pour y commander avec un Corps
d'Armée , il prit la Tour de Bourges
en 1650. le Fort de Baugy , plufieurs
autres Places , & maintint
toutes les Villes de cette Province en
leur devoir. Il demeura une année
entiere dans cet employ , & il y joi
gnittoûjours le reſpect deû au rang &
au mérite de Son Alteffe Sereniffime
Monfieur le Prince avec l'exacte
fidelité qu'il devoit au Roy , traitant
dix-huit Prifonniers confidérables ,
faits en une mefme occafion , avec
toute la civilité poffible. Il fuivit Sa
Majefté aux Sieges de Sainte Menehoud
& de Montmedy, apres avoir
entrepris , comme Volontaire , une
Mine à celuy de Chasteau- Porcien ,
qui reüffit & qui avança la prife de
cette Place, Le Roy luy a confié des
puis le Gouvernement important du
Tom: III
>
F HaT22
LE MERCURE
Havre de Grace , dans lequel eftant
menacé par le grand Arement des
Hollandois en 1674 , & divers
Avis , de quelque Defcente fur fes
Coftes , il mit fur pied en tres- peu
de jours , dans une étenduë de treize
lieues de long feulement , & de cinq
de large , quinze cens Chevaux , &
pres de quatorze mille Hommes de
pied , avec l'équipage de quatre Pieces
de Canon , les Villes ne laiffant
pas d'eftre bien gardées ; ce qui euſt
paru tres-furprenant fous un autre
moins aimé de la Nobleffe & du Peuple
, & qui fut confirmé par le Commiffaire
des Guerres qui en fit la feconde
Reveuë. Hla joint le Sçavoir à
la Valeur , eftant de l'Académie Fran-
Coife , & Protecteur de celle d'Arles ;
& il réüffit fi bien en tout ce qu'il entreprend
, mefme pour les exercices
du Corps , qu'il en a acquis l'eftime de
Sa Majefté , & l'approbation du Pu
blic. Je ne vous diray point , Mada
me, qu'il a autant d'Amis qu'il y a
J11 d'honGALAN
T.. 123
d'honnefte Gens en France. Vous
fçavez que a civilité luy gagne tous
les Coe & qu'il eft d'une humeur
fi obligeante , qu'il tient la journée
perduë , quand il n'y trouve pas l'occafion
de s'employer pour quelqu'un.
Sa modeftie fouffriroit fans- doute , fi
j'entrois dans un plus grand détail des
belles Actions qu'il a faites , & fi je
parlois de fes bleffures en grand nombre
, de fes Combats particuliers, dont
il eft toûjours forty avec un entier
avantage. C'eſt par cette raison que
je ne parleray qu'en paffant de l'une
des plus éclatantes & des plus glorieufes
Actions qu'il foit poffible de faire.
Ileft difficile que vous l'ignoriez, puis
que le bruit s'en eft répandu par tout,
& qu'il n'y a perfonne qui n'en ait
parlé avec autant d'admiration que de
furprife. Monfieur le Duc de S. Aignan
eftoit feul ; quatre Hommes eurent
la lâcheté de fe fervir de cet avans
tage pour l'attaquer. Il ne s'étonna
point , & fon courage fut fi bien fe-
F 2 con124
LE MERCURE
Condé de fon adreffe , qu'il en tua
trois , & mit le quatriém en fuite.
C'eft dequoy je ne doute int que
l'Hiftoire ne faffe foy quelque jour ,
auffi -bien que les Regiftres du Parlement;
& peut- eftre n'oubliera-t- elle
pas ce qu'il a fait encor depuis peu en
faveur d'un brave Officier , contre
lequel n'ayant pas voulu refufer de tirer
l'Epée par rencontre , encor qu'il
fuft fous fa charge , il le bleffa & le defarma.
Le Roy fut en colere dela temerité
de cet Officier ; & la genérofité
naturelle de Monfieur le Duc de S.
Aignan l'obligea à ſe venirjetter à ſes
pieds , pour en obtenir non feulement
la Grace de ce Gentilhomme en qui il
avoit reconnu de la valeur , mais encor
fon rétabliſſement en fa Charge ,
que Sa Majesté cut agreable de luy
accorder par une bonté toute Royale.
Voila , Madame , mais forten pe
tit , le Portrait de cet Illuftre Duc. Je
vous en laiffe examiner tousles traits ,
vous entrouverez beaucoup qui mar
quent
GALAN T. 125
quent le don particulier qu'il a de ſe
faire aimé de tout le monde ; & cependant
paffé à ceux dont le Roya
récompenſé la valeur .
Le Gouvernement de Mezieres a
eftédonnéà Monfieur de Lançon , &
celuy de Sainte Menehoud à Monfieur
de Neuchelle , tous deux Lieutenans
des Gardes du Corps de Sa
Majefté.Leurs Charges prouvent leur
mérite : elles fe vendoient autre-fois ;
mais il y a douze ou quinze ans quele
Roy voulant avoir aupres de fa Perfonne
ceux qui avoient paffé toute
leur vie dans fes Troupes , en recompenfe
leurs fervices. Il a continué à
mefure qu'elles ont vaqué , à les remplir
des plus braves & des plus anciens
Officiers ;. de maniete qu'il n'y en a
aucun dans ce Corps qui ne foit capa
ble des plus grands Emplois militai
res.
Le Roy a donné le Gouvernement
de Cambray à Monfieur de Cezan ,
Major du Regiment des Gardes , &
F 3
qui
126 LE MERCURE
qui eftoit Gouverneur de Condé.
C'eft un ancien Officier , qui par fes
longs fervices s'eft rendu dne de cet
honneur.
Monfieur Dreux , qui avoit la Lieu -
tenance de Roy dans Bouchain a eu
celle de Cambray , & Monfieur Parifot
la Majorité. Il ne faut que lire le
détail du Siege de cette Place pour
connoiltre fon mérite.
LcCommandement de la Citadelle
de Cambray a eſté donné à Monfieur
de Choify tres - habile Ingénieur;
& la Lieutenance de Roy à Monfieur
du Frefne , qui eftoit Major de Bou
chain.
Monfieur de la Levretiére , Commandant
de Limbourg , a efté nommé
au Gouvernement de Condé ;
& Monfieur de S. Geniers à celuy
de S. Omer. Il commandoit dans
Douay ainfi qu'il a fait dans Brifac.
Il eft Frere de Monfieur le
Marefchal de Navailles. Il a donné
en beaucoup d'occafions de grandes
preuGALANT.
127
preuves de valeur , & il ne faut que
le voir por remarquer auffitoft qu'il
a reçeu de coups tres -dangereux .
Monneur Raouffet Capitaine dans
Navarre , a efté fait Lieutenant de
Roy de S. Omer ; & la Majorité a
efté donnée à Monfieur de Rochepaire
Ingénieur, ainfi que le Commandement
de Douay à Monfieur le Marquis
de Pierrefite , quia fervy longtemps
dans l'Infanterie à la tefte du
Regiment du Roy .
Monfieur de Rouvray , Lieutenant
de la Venerie , ayant efté tué
dans la Journée de Caffel , le Roy a
pourveu de cette Charge Monfieur
de la Motte Exempt des Gardes
du Corps . C'eft un tres-honneſte
Homme , dont on a veu avec joye le
mérite récompenfé . Il fut bleffé à la
Bataille de Senef, & il ne s'eft trouvé
dans aucune occaſion où il n'ait
donné beaucoup de marques de courage.
Monfieur de la Cardoniere a eula
Char-
F 4
128 LE MERCURE
Charge de Meftre de Camp General
de la Cavalerie Legere , cante par
la mort de Monfieur le cuis de
Renel. Je vous ay parlé de fon mérite
dans mes dernieres Lettres , &
Vous voyez que je vous ay dit vray,
puis que le Roy l'a reconnu.
Les Pages du Roy s'eftant fignalez
dans les occafions les plus périlleuses,
Sa Majefté pour commencer à leur en
témoigner fa fatisfaction , adonné à
M. de Boifdennemets leur Doyen
une Enfeigne aux Gardes.
Le Roy a fait Monfieur du Peré ,
Lieutenant Colonel du Regiment
Lyonois , en luy difant , Qu'il ne
pouvoit remettre cette Charge en de
meilleures mains , & qu'il le fift bien
fervir. On ne peut faire un préſent
de meilleure grace ; & des paroles fi
obligeantes , prononcées par un fi
grand Prince , doivent caufer plus de
joye à un galant Homme , que tout
ce qu'il en pouroit recevoir ; auffi en
ont- elles donné beaucoup à Monfieur
GALANT . 129
fieur du Peré. C'eſt un tresancien
Officier , quoy quejeune encor. Ila
commend à porter les armes dés l'âge
de treize ans ; & depuis vingt- quatre
années il s'eft fignalé dans toutes les
occafions où le Regiment Lyonois
s'eft trouvé. On fçait combien de
gloire ce Regiment s'eft acquis , &
qu'il a fait des choſes incroyables.
Monfieur le Duc de Villeroy s'eftant
exposé depuis plufieurs années
aux périls les plus évidens , & ayant
merité d'eftre Lieutenant General
dans un âge où les autres commen
cent à peine à faire parler d'eux , Sa
Majefté a voulu encor reconnoiſtre
l'ardeur avec laquelle il a fervy cette
Campagne , &luy a donné une Penfion
de douze mille livres de rente , en
attendant qu'il luy faffe autrement
connoiftre combien il eft fatisfait de
luy.
Je n'ay appris aucun Mariage de
Perfonnes de remarque , que celuy
de Monfieur de Bragelonne Confeil-
F 5
ler
130
LE MERCURE
ler au Parlement , qui a épousé Ma
demoufelle Chanlatte. It en réputation
d'un fort bon Juge & Fils de
Monfieur de Bragelonne Premier
Prefident au Parlement de Mets.
Cette Famille eft une des plus grandes
& des plus confidérables de Paris.
Monfieur de Bailleul , Fils de Monfieur
de Bailleul Prefident à Mortier,
& petit- Fils d'un autre Prefident à
Mortier , Sur- Intendant des Finances
, & Miniftre d'Etat fous la Regence
de la feuë Reyne Mere du
Roy , a efté reçeu depuis peu Confeiller
au Parlement. On ne peut donner
plus de marques de fuffiſance qu'il
en a donné dans les examens qui luy
ont efté faits. On n'en a point eſté
furpris , & il n'a fait que confirmer
l'opinion avantageufe qu'il avoit fait
concevoir de luy par fes Plaidoyez ,
dans lefquels il s'eftoit fait fouvent
admirer à la Grand Chambre & ailleurs
, depuis cinq ou fix ans qu'il
fréquentoit le Barreau en qualité d'AMon
vocat.
GALAN T. 134
Monfieur de Bretonvilliers a efte
auffi reçet dans le mefme temps Confeiller
au Parlement. On ne peut douter
q ne foit tresdigne de cette
Charge , apres qu'il a exercé pendant
deux ans celle de Confeiller au Chafteler
avec toute la capacité qui peut
rendre unJuge recommandable.
Monfieur le Préfident Nicolaï a
perdu Monfieur le Marquis de Coufainville,
qui eft mort ( dit- on ) d'une
veine qu'il s'eftoit rompue par la
violence d'une toux. Tout le monde
a efté luy faire compliment fur la perte
de ce Fils , qui eftoit civil , honnefte
, obligeant , & qu'il regardoit
comme devant poffeder apres luy la
Charge de Premier Prefident de la
Chambre des Comptes , qu'il exerce
avec tant de gloire , eftant le huitiéme
de fon Nomà qui elle eft venue
de Pere en Fils. Ila rappellé inconti
nent de l'Armée Monfieur le Comte
d'Yvore fon fecond Fils , qu'il
oblige à quiter l'Epée pour prendre le
•
F 6
par
732 LE MERCURE
pour
on ne
party de la Robe. Il a infiniment de
l'efprit quoy que tres -jeure , dit les
chofes d'une maniere aifée
doute point qu'il n'ait quelque jour
les Harangues cette agreable &
vive éloquence qui eft naturelle &
comme hereditaire dans cette illuftre
& grande Famille. Il ne faut pas que
j'oublie à vous dire qu'elle eft venuë
en France par un Chancelier de Naples
que Charles VIII . y emmena
comme un Homme rare , & qu'il
honoroit d'une eftime particuliere.
On a auffi efté faire Compliment à
Monfieur l'Archevefque de Paris fur
la mort de Madame la Marquise de
Breval fa Bellefoeur. Elle eftoit dela
Maifon de Fortia , & n'avoit prefque
point eu de fanté depuis la perte de
Monfieur le Marquis de Chanvalon
fon Fils unique , qui eftoit Cornete
des Chevaux -Legers de la Garde du
Roy , & qui fut tué à la Bataille de
Senef , après avoir efté longtemps
aux mains avec le Commandant des
CuiGALANT
133
Cuiraffiers de l'Empereur , & emporté
la fornete de fa Compagnie.
LE Tché de Chaalons eft vacant
par la mort de Monfieur de Maupeou
, qui avoit efté Aumônier du
Roy. Ce Prélat eftoit d'une probité
& d'une bonté extraordinaire , tresfidelle
& tres-paffionné pour fes Amis.
Il avoit perdu plufieurs Freres au fervice
de Sa Majefté dans le Regiment
des Gardes , où ils s'eftoient tous diftinguez
par des actions éclatantes de
valeur , comme la plupart de ceux
qui portent ce Nom ont fait & font
encor tous lesjours , dans les Tribunaux
où ils préfident avec une integrité
digne de fervir d'exemple à tous.
ceux qui veulent entrer dans les Emplois
de la Robe.
Il eft furvenu icy un Différend dont
je voudrois bien quevous m'euffiez
fait fçavoir voftre penfée . Un Cavalier
qui ne manque pas de mérite , avoit
efté dix fois chez une fort belle
Dame fans la trouver. Il luy parle enfin
134 LE MERCURE
fin chez une de fes Amies , aquielle
rendoit vifite comme luy. Elle luy
fait des reproches obligean de fa négligence
à la voir ; & fur ce qu' oppofe
qu'il luy feroit inutile de l'aller
chercher , puis qu'on ne la rencontroit
jamais ; Voila mon Bracelet , luy ditelle
, raportez- le-moy demain à telle
beure; & fi vous ne me trouvez pas,
il eft à vous. Le Bracelet eftoit de
prix,& il n'y a pas d'apparence qu'elle
euft voulu le rifquer. Cependant on
luy propoſe le lendemain une Partie
de divertiffement pour tout le jour ;
elle l'accepte, va difner en Ville , & ne
fe fouvient point de l'engagement où
elle s'eft mife. Le Cavalier a de fon
cofté des affaires importantes qu'il ne
peut remettre , & qui l'empefchent
d'aller chez elle ; ils conviennent tous
deux de leurs Faits , & c'est là deffus
qu'il faut prononcer. Le Cavalier
Loûtient que puis qu'elle a manqué à
la parole qu'elle luy avoit donnée de
l'attendre, le Bracelet doit eftre àluy ;
&
GALAN T. 135
& afin qu'on ne le foupçonne pas de
le vouloi garder par un mouvement
d'avarice il offre à la Dame de luy
en rendre deux fois la valeur en autres
Bijoux . La Dame avouë que s'il eftoit
venu chez elle , il n'y auroit point de
conteftation mais comme il demeure
d'accord de n'y avoir pas efté , elle
demande obſtinement fon Bracelet ,
& ne veut rien recevoir en échange.
Parlez , Madame , ils vous connoiffent
tous deux pour la Perfonne du
monde la plus équitable , & je ne
doute point qu'ils ne fe foumettent
volontiers au jugement que vous
rendrez.
Je penfois finir icy ; mais Madame
, je ferois faché que vous apprif
fiez par d'autres que par moy de quelle
maniere Monfieur le Duc de Ro
quelaure a efté reçeu à Bordeaux . Le
Gouvernement de Guyenne qu'il a
plû au Roy de luy confier , elt une
marque du mérite extraordinaire qui
luy à fait obtenir cette glorieufe récom136
LE MERCURE
compenfe de fes fervices ; & ily a tant
de chofes à dire de luy, que comme
j'auray occafion de vous en parler
plus d'une fois , je ne groffiray point
aujourd'huy ma Lettre de ce qui ne
peut eftre ignoré que par ceux qui
n'ont aucun commerce dans le monde.
On ne peut exprimer lajoye qui
fe repandit dans toute cette grande
Province , fi toft qu'on y fçeut qu'il
en avoit efté nommé Gouverneur ; il
y eftoit dans une fort haute eftime &
pour fanaiffance , & pour les qualitez
porticuliers de fa Perfonne. Il arriva
à Blaye le 8 de May , où il reçeut les
Complimens de Meffieurs les Jurats
de Bordeaux , portez par la bouche
de Monfieur Chiquet Jurat & ancien
Avocat , accompagné de Monfieur
de Jean Procureur Syndic de la Maifon
de Ville. Lelendemain il fe rendit
au Port dudit Blaye à cinq heures
du matin , & apres y avoir reçeu tous
les honneurs poffibles par Monfieur
de Monbleru Commandant dans la
Pla
GALAN T. 137
Place , il monta dans la Maiſon Navale
qui y avoit eſté envoyée par
les Jus & fur les dix heures il arriva
à Bordeaux aubruit de tout le Canon
du Chateau Trompette , & des
Vaiffeaux. Monfieur le Comte de
Montaigu Gouverneur du Chateau
& Lieutenant General de la Province
, le vint recevoir fur le Fort , où il
luy prefenta les Jurats , à latefte def
quels fe trouva Monfieur de la Lande,
qui harangua d'une maniere à faire
connoiftre qu'un Gentilhomme n'eft
pas moins propre à eftre bon Orateur
que bon Capitaine. On ne luy avoit
point préparé d'Entrée , parce qu'il
n'en avoit point voulu , pour n'eftre
pas à charge au Public ; mais quelque
précaution qu'il euft prife pour cacher
fon arrivée , elle fut fçeuë incontinentde
tout le Peuple, qui accourut
enfoule fur le Port , & on peut
dire que jamais Gouverneur n'a efté
receu avec plus d'acclamations. De
là , voulant rendre les honneurs deûs
au
138
LE
MERCURE
au Prélat de cette grande Ville , il fut
conduit à l'Archevefché ; pres quoy
il alla difner au Chafteau Tompette,
où Monfieur de Montaigu le regala
avec une magnificence admirable.
Vous fçavez , Madame , que Monfieur
le Comte de Montaigu eft un
Homme d'un fort grand mérite , &
que fa naiffance ne le rend pas moins
illuftre , qu'un grand nombre de belles
Alliances qui font dans fa Maiſon.
Il a efté Cornette des Chevaux -Legers
de la Garde du Roy , & Gouver
neur de Rocroy ; & apres avoir meritépar
de grands fervices la confiance
de Sa Majesté & de la feuë Reyne
Mere dans des occafions tres - importantes
, il a efté choify par le Roy pour
l'un de fes Lieutenans dans le Gouvernement
de Guyenne , & pour
Gouverneur du Chafteru Trompette.
Cet Employ marque plus que toute
autre chofe l'eftime particuliere
dont il a toûjours efté honoré par fon
Maiſtre. Tout le monde fçait l'imporGALAN
T.
139
portance de ce Pofte , & l'on a veu
dans les derniers temps de quelle conféquence
eft d'y avoir un Homme
dont la fageffe , la fidelité , & l'expérience
, mettent en feûreté une
Province qui a toûjours efté en bute
aux plus puiffans Ennemis du Royaume.
C'eft où Monfieur de Montaigu
a voulu chercher du repos pour fe
délaffer des longues fatigues qu'il à
cues à effuyer dans les Armées , nejugeant
pas que l'âge , ny mefme les
penfées qu'on doit avoir dans un certain
temps pour l'autre vie , le pûffent
difpenfer de rendre jufqu'au dernier
foupir les fervices qu'il croît devoir à
un Prince qui luy a toûjours donné
des marques de la bonté.
Apres ces premiers devoirs rendus
à Monfieur le Duc de Roquelaure ,
toute la femaine ſe paffa à recevoir les
Harangues de tous les Corps , entre
lefquelles celles de Monfieur le Doyen
de la Cathedrale , & de Monfieur de
Meftivier Prefident à la Cour des
Ay140
LE MERCURE
Aydes , ont efté fort eftimées , ' ainfi
que celles de Monfieur le lieutenant
General du Prefidial de Boux , &
du Juge - Mage d'Auche. Monfieur
le Duc s'embarqua le 14. du mefme
mois pour aller à Marmande le faire
recevoirau Parlement.
A dieu , Madame. Sans la groffeur
extraordinaire de ma Lettre ,
vous auriez dés aujourd'huy le Compliment
que Monfieur Charpentier a
fait à Monfieur le Cardinal d'Eftrées ,
au nom de l'Académie Françoiſe ; je
vous le referve pour le Mois prochain,
ainfi que plufieurs autres chofes curieufes
qui n'ont pû trouver place icy.
AParis le premier luin 1677 .
ON donnera un Tome du Mercure Galant
, le premier jour de chaque Mois
fans aucun retardement.
Page 54 au lieu de puis que le Roy n'avoit
pas voulufoufrir qu'ils emmenaffent leurs Femmes.
lifez puis qu'on n'y avoit pas voulu recevoir
le urs Femmes.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque
Contrefaçon dite « à la sphère » du Mercure de Paris.