AVANTURE.
IL y avoit dans l'Isle de
Rhodesun Dragon, qui
se retiroit dans une Caverne,
d'où il infectoit l'air de son
halaine, & ruoittous les
hommes & toutes les bêtes
qu'il pouvoit rencontrer.
Voicy comme il estoit fait;
sa grosseur estoit presque
comme celle d'un cheval;
il avoit une teste de serpent,
& de longues oreilles, couvertes
d'une peau écaillée,les
quatre jambes ressembloient
à celle d'un Crocodille; ses
deux aîles estoient noires pardessus,
& d'un jeaune mtflc
de verd pardessous, & sa
queuëfaisoit plusieurs plis
& retours sur son corps, il
couroit batant de ses aîles, &
jettant le feu par les yeux,
avecunsifflement épouventable.
Le Chevalier de Gonzon
ayant entrepris de le
combatre, sen alla à Gonzon
en Provence où il fit un fantôme,
qui reprefenroit ce
Dragon, & accoutuma son
cheval & deux gros chiens à
l'aprocher & l'araquer sans
crainte; puis il retourna à
Rhodes, & ayant choisi son
jour, il monta à cheval, accompagné
de ses domestiques
qui menoient ses deux chiens.
Estant sur un Costeau proche
du Manpas ( lieu où estoit le
Monstre) il y laissa ses gens
& leur commanda de le venir
secourir, s'il estoitbesoin,
ou de sen fuir s'ils le voyoient
vaincû ou tué;aussi tôtestant
armé de toutes pieces, & la
lance à la main, il avança
vers la Caverne avec ses deux
chiens, & aperçut le Dragon
qui venoità luy avec safurie
ordinaire, dabord il luy porta
un coup dans l'épaule donc
sa lance fut mise en pieces
sans offenser cette bête, à
cause de la dureté de ses
écailles; mais les deux chiens
qui ne craignoient pas plus
ce véritable Dragon que le
fantôme,contrelequel on
les avoirexercez,l'assaillirent
vivement, pour le prendre
par le ventre comme on les
y avoic accoûtumez, & donnerent
le loisir au Chevalier
de mettre pied à terre. Il
aprocha de ce Dragon, &
luy plongea son épée fous la
gorge & l'enfonçant de plus
en plus, lui trancha le gosier.
Le Dragon perdant les forces
avec Ion faug, tomba à
terre & renversa par sa chute
ce genereux Chevalier. Les
gens accoururentaussi tort,
& voyant le Dragon mort,
releverent leur maistre, le
rafraîchirent avec de l'eau
d'un ruisseau, & luy firent
revenir (es esprits,que la
fatigue & la puanteur avoient
assoupis. Gonzon remonta
ensuite sur son cheval & retourna
victorieux à Rhodes,
où il se presenta au Maistre;
& luy fie recit de ce combat.
Le grand Maistre ravi d'un
heureux succés, luy en témoigna
de la joyc: mais en
loüant son courage il blâma
sa desobeïssance, parce que
il estoitdeffendu expressement
àtouslesChevaliers & Freres
de l'Ordre de passer auprès de
la Caverne du Dragon, sur
peine d'estre punis de l'habit
de religion, & pour observer
la seureté de la discipline,
le fit mettre en prison & luy
ôtat l'habit; mais comme ce
chastiment n'estoit qu'une
formalité; peu de jours aprés
il luy rendit la liberté avec
l'habit, & le remir en possession
de ses Commanderies.
- Gonzon fut ensuite élevé en
la dignité de grand Maistre.
Ilmourut en 1553. On mit
sur son Tombeau ses deux
mots:Dragonisextmctor.