Référence
DESFORGES-MAILLARD Paul, « Letre à Monsieur de B***. Sur les Poësies qui ont paru sous le nom de Mlle de Malcrais de la Vigne, & sous celui d’une Nymphe de la Mer métamorphosée en Berger du pays d’Astrée », Les Amusemens du cœur et de l’esprit. Ouvrage périodique, Paris, veuve Pissot, Ant.-Urbain Coustelier, t. 10, 1741, p. 121-142.
Référence courte
Desforges-Maillard 1741
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Type de référence
Texte
LETRE
A MONSIEUR DE B ***.
Sur les Poëfies qui ont paru fous le
nom de Mlle DE MALCRAIS DE LA
VIGNE , & fous celui d'une Nrм-
PHE DE LA MER MÉTAMORPHOSÉE
EN BERGER DU PAYS D'ASTRÉE.
J'Ar repris mon fexe , Monfieur , &
je fuis redevenu Home fans équivoque .
Come ma métamorphofe a fait quelque
bruit dans le Monde , vous ne ferez
peut- être pas fâché que je vous en faſſe
T'hiftoire. Je vous déveloperai , pour
vous amufer , une énigme qui a parue
fort impliquée , quoi qu'au fond il n'y
ait rien de plus fimple. Je vous informerai
auffi de quelques particularités
qui me concernent , afin que vous ayez
une efquiffe de moi- même & de mon
état , avant que j'arive à Paris. Le féjour
de la Province comence à m'ennuyer ;
mais le Deftin prétend que j'y demeure
Tome X, F
[ 122 ]
:
encore. C'eſt un terrible Monfieur que
celui-là ; les Arêts qu'il rend font en dernier
reffort ; il ne reconaît point de Jurifdiction
fupérieure.
7
Durum , fed levius fit patientia
Quidquid corrigere eft nefas,
Voilà come les homes font très - fouvent
Philofophes par force , & c'eft avec
une patience dans ce gout là , que je
pafferai l'hyver auprès de mes Dieux Pénates.
Galopant dans les airs , loin du ciel de Scythic ,
Sur un courfier noirâtre , hérifié de glaçons ,
Le terrible Epoux d'Orythie ,
Sur cete côte , aux vens , aux flots aflujetie ,
Vient combatre le feu de l'Aftre des Saifons .
Pour moi qui voudrois faire uſage
Du loifir maritime où le Deſtin m'engage ,
Je vais de vent de Nord remplir divers flacons ,
Et de retour bientôt fur le royal rivage ,
Ou , dans fes bataux plats , la Seine , aux Matelots
Au travers de Paris ouvre un libre paſſage ,
Je les trafiquerai chez Procope ou Gradot,
Pour rafraîchir l'Eté les liqueurs qu'ils débitent ,
Quand autour de ** qui dicte ſes Arêts ,
•
Les brûlantes chaleurs invitent
A caufer , en buvant au frais
[ 123 ]
1.
La fouriante Limonade ,
La Framboife vermeille , & la negeufe Orgeade.
Cete maniére de renfermer les vens
n'eft pas nouvèle. Homere , qui n'eût
menti pour tout l'or du monde , nous
conte qu'Eole en ayant rempli des outres
, en fit préfent au fage Ulyffe . Le
fecret n'en eft pas venu jufqu'à nous.
C'eſt d'un Manufcrit d'Hermes Trifmegifte
que j'ai tiré le mien , j'en ferai part
dans la fuite à nos célèbres fefeurs d'expériences
; mais je veux , par les délais ,
éguifer un peu leur favante curiofité.
J'ai paru dans le monde pendant fix ou
fept ans fous le nom de Mlle de Malcrais
de la Vigne , & depuis un an fous celui
d'une Nymphe de la Mer métamorphofée en
Berger du pays d' Aftrée . Le Public qui m'a
trop honoré de fes fufrages exige de moi
la raifon des petites fupercheries que je
lui ai faites , & je lui dois trop , pour
balancer de me rendre à fes ordres.
L'origine du premier déguiſement eft
bien fimple , conte on va le voir.
J'étois à la campagne avec ma famille
, poury faire vandage . L'Automne eft
une faifon de plaifir dans les lieux que
Baccus enrichit de fes dons. Le fpectacle
des divers embaras récrée , la contrain-
:
F2
[ 124]
te eft banie , les parures font dérangées ,
& la négligence a des charmes : on ne
craint pas mème de faire grimacer la
diftinction , en fe mêlant aux danfes ruftiques
des Vandangeurs ; & la liberté.
champêtre y rétablit parmi les homes
l'égalité qui régnoit dans l'enfance du
monde , & qui s'eft retirée dans les
campagnes avec la divine Aftrée , depuis
que le fafte & l'ambition les ont
exilé des Viles .
extrema per illos
Juftitia excedens terris veftigiafecit.
Nous avions avec nous une Soeur cadete
qui portoit encore le nom de fa
Maraine. Nous lui dîmes en badinant ,
qu'ele étoit affez grande pour en prendre
un autre , qui la tirât de l'enfance ,
& lui donât l'air de grande fille.
Therefe , & quoi , toûjours Therefe !
Ce nom fent la bambine , & vous êtes , ma Soeur ,
Affez grande à douze ans,pour un furnom meilleur .
Je vois que vous êtes bien aiſe ,
Et vous faites le joli coeur ,
Quand de petits Galans vous vont ,
en fariboles
Que favent anoncer & la langue & les yeux ,
Conter leurs doux tourmens & leurs ardeurs frivoles
;
[ 125 ]
Non, vous n'êtes point fourde aux própos gracieux
Quel furnom lui doner , dis-je à la Compagnie ?
Apelons la , Malcrais , d'abor on la noma
Malcrais ,& pour Malcrais chacun la proclama ,
Quoique la petite en furie ,
Peſtant & pleurant afirma ,
En détefter la Seigneurie.
Ce nom de Malcrais que portent quelques
Vignes , qui font partie de notre
petite fortune , ne lui plaifoit pas , &
nous nous fefions un jeu de la fâcher en
l'apelant ainsi . Eh bien , lui dis - je en
riant , puifque vous n'en voulez pas , je
le prendrai moi , & je veux qu'on ne
me conaiffe dans le monde , deformais ,
que pour Mile de Malcrais de la Vigne.
Je badinai fur cete idée , & dans la femaine
j'envoyai à l'Auteur du Mercure
quelques Poëfies fous ce nom ; ne comtant
en vérité faire ufage de ce déguifement
, que pendant quelques mois .
L'Auteur du Mercure , quoiqu'il eût inféré
plufieurs Piéces fous mon nom dans
fes Journaux , y fut trompé lui - même .
Coment ne l'eût-il point été ? toutes
celles qu'il reçut de la part de la préten
due Mile de Malcrais , avoient été tranfcrites
par Madame de M*** ma parente
& mon amie , femme de baucoup
F3
[ 126 ]
d'efprit , à qui le vieux Metellus pouroit
confier un fecret ; précaution néceffaire
, fans laquelle mon écriture m'eut
trahi. Mes nouvaux ouvrages furent
auffi - tôt fuivis d'éloges galans , de fleuretes
rimées , de billets doux . Les Abbés
& les Officiers m'écrivirent des tendreffes.
Plufieurs Auteurs m'envoyerent
leurs OEuvres , & je vis ma petite Bibliotheque
acrue de préfens auffi curïeux
qu'honorables.
Les tendres Céladons , que fur la double cime
Le Dieu des Vers combla de fes dons immortels ,
Brûloient fur mes chaftes Autels ,
L'encens délicat & fublime
De leurs homages folemnels ;
On me vouoit déjà de doux pélerinages.
Les Zéphirs amoureux me fefoient des meſſages ,
Leurs aîles m'aportoient les effences des fleurs.
O! qu'au milieu de ces honeurs ,
J'euffe aifément ofert la moitié de ma vie ,
Pour éprouver du fort de Tiréfie
Les alternatives douceurs !
J'adreffai à M. Houdart de la Motte
une Ode en profe , dans laquele je paraiffois
convenir avec lui , contre M. de
Voltaire , qu'on pouvoit faire en profe
d'auffi bone Poëfie qu'en Vers. Il prit le
[ 127]
change , & croyant que j'entrois de bone
foi dans le fchifme littéraire dont il
étoit le fauteur déclaré , il confondit
l'ironie avec la vérité , & m'adreffa les
quatre derniers vers qui foient fortis de
fa veine , la mort en ayant féché la fource
très- peu de jours après : ils fe trouvent
dans mon Recueil , après l'Ode en
profe.Quand je dis qu'il confondit l'ironie
avec la vérité , je ne parle que de
fon idée d'introduire la Profe poëtique
au lieu de Vers. Au furplus j'eftime fes
Ouvrages , & je refpecte fa mémoire .
Pendant cete charmante métamorphofe
, je recevois les Miffives les plus
tendres : on gémiffoit fur ma destinée ;
j'étois une autre Andromede que le bras
du fort lioit cruellement à des rochés
éfroyables , & tous étoient des Perfées .
Cent Baccus amoureux s'aprêtoient à
fendre les ondes , pour ariver dans l'Ifle
de Naxos , & pour y confoler Ariane .
Enchanté de tant d'avantageux témoignages
que je croyois feulement
prononcés par le goût fans prévention ,
& publiés unani.nement par l'eftime ,
je ne pus me réfoudre à quiter un nom
qui me paraiffoit d'un heureux augure
pour ma renomée. Cepandant je mourois
d'envie d'être Fille véritablement ,
:
F
4
1128 ]
tant je me fentois chatouillé de toutes
ces politeffes. J'avois lu dans Montagne
qu'une Fille devint Home en franchiffant
un foffe ; je voulus voir fi l'expérience
feroit réciproque .
Je fautois dans mes promenades
Tous les foffés que je trouvois.
En ariére , en avant , curieux j'éprouvois ,
Si , mon fexc à la fin cédant à mes gambades ,
Je ne deviendrois pas Fille acorte à mon gré.
Je me trompois , mon fexe étoit bien afluré.
Je m'aperçus alors , que le Seigneur Montagne
N'étoit dans fes effais quelquefois qu'un hableur ,
Qui , pour promener fon Lecteur ,
Batoit avec lui la campagne ,
Et dans fes visions courant au merveilleux ,
Surprenoit par le ton , fouvent ofroit aux yeux ,
Au lieu d'objets réels , des Châtaux en Eſpagne
Le cas n'eſt étonant dans un Auteur Gaſcon ,
Témoin l'Ecrivain fanfaron ,
Géographe des airs , de burleſque mémoire ,
Bergerac qui jadis fut à l'eftramaçon ,
Auffi vaillant qu'à l'écritoire.
4.
Quoique dans un cartel qui paraît d'un poltron , *
Il fit le fier à bras , contre le cu de jate
Ronfcar, dont l'anagrame plate
Eft le nom tourné de Scarron.
Voyez la Letrede Bergerac contre Ronſcar , Tom. I.
[ 129 ]
La Littérature eft peu cultivée dans
ma Patrie , quoiqu'on y ait de l'efprit
naturélement. La Navigation eft , pour
ainfi dire , l'unique fience dont le profit
périlleux engage nos citoyens à l'étude .
Pays environé des flots féditieux ,
Où cent termes marins, pouffés jufques aux Cieux ,
Hifle , envergue , défrêle , amarre , amurre , hale ,
Vire au cabeſtan , vire , amene , cargue , cale ,
A tribord , à babord , s'entendent baucoup mieux ,
Que les expreffions frifées ,
Les délicateffes pincées ,
Les gentileffes tamiſées
Dont Poëtes & Profateurs
Parfement avec art leurs écrits féducteurs.
›
Tres-peu de perfones y voyoient les
Mercures & ceux qui les lifoient
n'ayant pas été témoins de la plaifanterie
qui m'avoit fouflé l'idée de mon déguifement
, ils cherchoient eux - mèmes
Mlle de Malcrais dans la Vile & aux environs
, fans la pouvoir rencontrer . Ils
me la demandoient à moi- même , & je
goûtois le plaifir de la cacher à leur curiofité
. Plufieurs perfones des Viles voifines
leur fefoient des queftions fur cete
Demoiselle , tous répondoient qu'ils ne
la conaiffoient pas , & qu'ele ne demeu-
FS
[ 130 ]
roit point au Croific , à moins que ce ne
fut une habitante des Ondes , qui logeât
dans les rochés dont notre côte est
armée , & qu'ele y eut fon cabinet &
fa bibliotheque . Un jeune home de
Nantes , avec qui je fuis lié d'une anciéne
amitié , fe trouvant à Paris en ce temslà
, dans le Parterre de la Comédie Françaife
, entendit deux perfones qui parloient
de Mlle de Malcrais ; Meffieurs ,
leur dit - il , vous vous entretenez d'une
Demoiſelle dont je fuis très- ami , à tel
point que nous avons quelquefois couché
enfemble : vous êtes donc fon Mari ,
dirent-ils ? non , repartit mon ami , je
vous le jure.
Parbleu , dit l'un , s'il faut qu'on croye ,
Que Malcrais ait couché quelques fois avec vous,
Sans que vous foyez fon Epoux,
Malcrais eft donc une fille de joye.
Ce que j'exprime en vers , il le dit en
profe , parce que depuis la mort d'Octavien
de S. Gelais , ce n'eft plus la mode
de fe parler en rime. Je ne crois pas
auffi que ce fut le langage des Dames
de Montpellier , quoique dans l'ingénieux
Voyage de Chapelle , eles s'entretienent
en vers des avantures & du goût
irrégulier du pauvre Monfieur d'Affouci.
[ 131 ]
» Ma bone , eft celui que l'on dit
» Avoir autrefois tant écrit ,
» Mème compofé quelque chofe
» En vers ſur la métamorphofe , &c.
Je ne m'étois guéres écarté jufqu'alors
du fin de ma Patrie , & fefant nombre
parmi douze enfans dans la maifon paternele
, il me fembloit que le Dieu
Genius , au moment de ma naiffance
m'eût condâné d'y vivre éternelement .
Mes plus longs voyages avoient été
de petites échapées à quinze ou vinge
lieuës , fans quoi j'euffe cru que les how
mes devoient , come les plantes , continuer
la durée de leur vie fur le mème
terrain qui les avoit vu naître. Un Je
fuite établit un comerce de letres entre
le P. du Cerccau & moi en fortant des
Ecoles de Philofophie ; c'étoit la feule
relation que j'euffe au loin ; & quoique
je ne l'aye jamais vu , il m'a témoigné
jufqu'à la mort une amitié parfaite. Dans
ma Province , j'étois en relation avec
Meffieurs Deflandes & Dionis , Comiffai
res de la Marine , qui joignent l'un &
l'autre baucoup de fience aquife à baucoup
de mérite perfonel. J'avois auffi
comerce d'efprit avec quelques Amis
de Nantes qui ont toujours cultive la
V
F 6
[ 132 ]
belle Littérature . Pandant que M. Bouguer
mon célèbre compatriote avoit
demeuré au Croific , où il profeffoit
l'Hydrographie , les jours ne m'avoient
point ennuyé ; mais couroné trois fois
par l'Académie des Siences , la Renomée
me l'enleva : il ala au Havre- de- Grace
y profeffer les Mathématiques , l'Académie
lui fit la juftice de le recevoir parmi
les fiens , & je ne le vis plus . Ocupé
maintenant à mefurer la Terre & les
Cieux , il parcourt la vafte étenduë des
Mers , affocié à cinq autres illuftres de
la mème Académie.
Divine Mére des Amours ,
Brillans Jumaux freres d'Héléne ,
Et vous , Pere des Vens , faites voguer fans peine
$117 Bouguer que j'aimerai toûjours .
Eole , emprifonez dans vos Grotes profondes ,
De vos fougueux enfans les fureurs vagabondes ;
Mais permétez que les Zéphirs
Frifent , en fe jouant , la furface des ondes ,
Vens légers , avec lui volez par les deux mondes ,
Confervez mon Ami , rendez -le à mes defirs..
Cepandant il étoit arêté par la deftinée
, queje verrois la Capitale. M. Titon
du Tillet le Patron des Mufes Françaiſes ,
dont il a relevé l'éclat , & fixé les rangs
[ 133 ]
par fon magnifique Parnaffe en bronze
célèbre lui-même par fa curieuſe Hiſtoire
des Poëtes & des Muficiens , & parfes
Effais fur les monumens acordés aux Savans
, m'envoya fon Ouvrage in- folio.
Cete politeffe ocafiona un comerce de
letres entre nous : l'amitié qui s'en mêla
me déroba mon fecret ; il m'ofrit fa maifon
; j'alai à Paris.
TITON , mon cher TITON , la véritable Gloire
Qui te vit dès l'enfance aimer , fuivre fes pas ,
Porte & grave ton nom au Temple de Mémoire
Au- deflus de celui du fameux Mécenas.
Mécenas aux Savans partageoit les largeffes
Que l'Empereur fur lui verfoit abondament ;
TITON , tu leur fais part des petites richeffes ,
Que t'ofrit la Nature avec ménagement.
Généreux , bon ami , malgré l'horrible uſage
Que Plutus introduit parmi fes courtisans ,
Tu ferois plus enfin , fi le fort moins volage
Avoit à tes vertus meſuré ſes préſens.
Je demeurai fix mois à Paris , fans
être conu que de très- peu de perfones.
M. Bouguer m'avoit fait une infidélité ;
il avoit révélé le miſtère à Meffieurs
de F***. & N*** . J'avois adreffé dans
le Mercure une Idile à M. de F. dont il
m'avoit remercié par une letre fort obli[
134]
:
geante. J'alai lui faire vifite , & prenant
congé de lui , je fis des façons , afin qu'il
me laifsât fortir fans cérémonie. Que
penferoit - on de moi , me dit-il d'un air
gracieux , fi je laiffois aler une Demoifelle
fans lui doner la main , & fans l'acompagner
du moins jufqu'à la porte ?
Il n'eft perfone qui ne devine à ce trait
de gentilleffe , le Poëte délicat , le galand
Philofophe , qui poffède lui feul l'univerfalité
de la fience , & qui dans un âge
avancé unit à l'enjoument d'Anacréon
la force & la folidité des raifonemens
de Socrate. On fait que Pitagore quita
fa Patrie , pour aler conférer avec les
Sages de Memphis ; que Platon fe tranfporta
à Tarente pour y voir Architas ;
qu'Apollonius paffa jufqu'aux Indes
pour entendre Hiarque , & qu'on venoit
en foule , pour ainfi dire , du fond
de l'Eſpagne & des extrémités des Gaules
, pour s'entretenir avec Tite- Live.
On n'ignore point auffi que la réputation
de M. de F. a fouvent atiré dans
notre Capitale les Savans des Nations
étrangères , uniquement curieux de
le voir & de l'entendre. On raconte
qu'un Anglais en arivant à Paris demanda
à un home du peuple où demeuroit
M. de F. & qu'ayant répondu qu'il ne
[ 135 ]
le conaiffoit point , il lui dona quelques
coups de cane. Saifi d'indignation & de
colere , il regardoit come un crime ,
qu'on put être à Paris fans conaître un
home , dont les limites de l'Europe ne
bornent point la renomée , famam qui
terminet Aftris.
J'étois toûjours chez M. Titon du
Tillet , dont l'amitié s'ocupoit à me procurer
des momens agréables . Pendant
l'incertitude du Public fur mon vrai
fexe , je jouai le principal rôle dans une
Comédie dont la répétition eft affez
amufante. Je paffai für le foir au Caffé
de Gradot , à la defcente du Pont neuf:
j'y trouvai M. Melon , conu par diferens
Ouvrages ingénieux & récemment par
un Livre fur le Comerce , où l'utile s'énonce
par la bouche des Graces. On fe
l'arachoit des mains , quand je paffai à
Lyon , & le comerce floriffant y vantoit
fon célèbre Législateur. J'aprochai de
lui, nous nous parlâmes à l'oreille , il me
demanda fi je voulois qu'il m'anonçât
fous mon nom de Fille . Gardez- vous
en bien , lui répondis -je le plus modeftement
qu'il me fut poffible ; vous défriferiez
mon chignon , en me décoëfant ,
& cete cataſtrophe feroit tort à mon
établiſſement dans le monde. Quelque
[ 136 ]
:
1
prière que je puffe lui faire , il refuſa de
s'y rendre & m'anonça pour Mlle de
Malcrais de la Vigne . Cete maniére de
me démafquer me déconcerta , je pris
la fuite & je fus à peine remarqué ;
come il badina , & qu'il eût la précaution
de ne point avouer franchement
qui j'étois , le bruit courut auffi - tôt que
Mlle de Malcrais de la Vigne étoit à
Paris déguifée en Home . On régala de
cete nouvèle M. **. Magiftrat généralement
eftimé , dont la fageffe & la vigilance
font regner le bon ordre dans Paris.
On lui fit un Roman gaillard fur
mon compte : on lui dit que j'étois une
jeune Fille que le goût du libertinage
& de l'ébat éloignoit de la maifon paternelle
, & qui s'étoit revêtue de l'habit
d'Home pour le livrer avec privilege à
fes inclinations débauchées. Il n'en falut
pas davantage pour émouvoir la mauvaife
humeur de M. ** . contre Mlie de
Malcrais ; & il ne parloit de rien moins
que de l'envoyer prendre par un Comiffaire.
Le Fort-l'Evêque étoit la trifte réfidence ,
L'étroit, le terrible Couvent ,
Ou Malcrais , à l'abri du Soleil & du Vent
Devoir refter en pénitence ,
[137 ]
Pour avoir fait l'expérience
Des douceurs de la volupté ;
Là , fous la garde d'un Cerbère ,
Dont la gueule en vaut trois, quand il eſt en colére,
Pratiquer nuit & jour la dure auftérité
D'une abftinence involontaire ,
Manger dans la langueur & dans l'obſcurité
Du pain fec arofé d'eau claire”,
En pleurant fa Virginité.
J'avois dîné le jour précédent chez-
P*. Libraire , avec une demie douzaine
de Meffieurs les baux Efprits , qu'on
noma à M. **. qui crut aufli - tôt que
tous avoient tiré parti de l'avanture. Il
envoya chercher M. de B**. pour vérifier
la chofe. Il l'ala voir & lui proteſta
que bien loin d'avoir la figure d'une
Fille , je portois au menton de la barbe ,
à proportion de l'âge que je paraiffois
avoir , & qu'ele n'avoit point l'air d'être
poftiche. L'afaire en refta là , & la Comédie
finit fans dénoument . Ele me réjouit
baucoup , & j'atendois qu'on en
vint aux éclairciflemens.
On me demandera peut- être ce qui
m'a engagé à doner le Recueil de mes
Poëfies fous le nom de Mlle de Malcrais
de la Vigne. Les confeils de mes Amis :
ils me reprefenterent qu'étant conu fous
[ 138 ]
:
l'enfeigne du bau fexe , il étoit à propos
de continuer le même titre .
Quand la charmante Dangeville ,
Joignant avec facilité
Les graces d'Adonis à fa vivacité ,
Ravit fur le Théatre & la Cour & la Ville
Sous l'habit emprunté d'un jeune Chevalier ;
Le Public ſe plaint - il que la métamorphofe
Ait en foi-mème quelque chofe
De rebutant , d'irrégulier ?
Ce fin déguisement lui plaît & l'intéreſſe ,
Du dénoument prochain , jufqu'au bout ocupé;
Et la Piéce finie il aprouve l'adreffe
4
Avec laquele on l'a trompé.
Après avoir paffe quatorze ou quinze
mois à Paris , une ocupation férieufe &
peu compatible avec celle des Muſes ,
m'apela dans le Forêts . Je fus contraint
de renoncer à la Littérature : cepandant
cete belle contrée, le berçau des Amours ,
le pays natal des Graces , me demandoit
au moins quelques grains d'encens en
l'honeur du Dieu de la tendreffe . J'y fis ,
en m'amufant , quelques Chanfons galantes.
J'y reçus une Letre de M. de
Voltaire , dans laquele il y avoit ces termes:
Vous êtes maintenant fur les bors du
Lignon , & de Nymphe de la Mer vous voilà
[ 139 ]
Berger d' Aftrée. Je fus invité par cete
plaifanterie de M. de Voltaire qui m'honore
toûjours de fon amitié , de metre
le nom qu'il me donoit à la tête de mes
galantes bagatelles que j'envoyai à l'Auteur
du Mercure , & qu'il a eu la bonté
d'imprimer. L'ocafion que j'ai de parler
de M. de Voltaire m'engage à dire deux
mots du fameux Duel renouvelé à plufieurs
repriſes entre M. Rouffeau & lui.
Depuis la guerre de M. de la Motte &
de Me Dacier , il ne s'eft point paffé
d'événement plus confidérable dans la
République des Letres . Les trois Epîtres
que M. Rouffeau vient de doner font
éfectivement des chefs - d'oeuvres. Je les
regarde come un art d'écrire en profe &
en vers , plein de bautés & de jufteffe.
Mais , malgré la furie qui paraît animer
ces deux Athletes , je ne faurois penfer
que dans l'ame ils ne fe rendent pas
juftice. Quelque chofe que l'inimitié
puiffe alléguer , ele n'ôtera point aux
grandes Odes de M. Rouffeau , la force
& la nobleffe ; aux autres la délicateffe &
l'enjoument ; à fes Epîtres la fineffe & la
naïveté , & fes Epigrames feront tort à
celles de Martial & de Marot. De l'autre
côté , la réputation de M. Rouffeau
ne diminuera point celle de M. de Vol[
140]
:
taire , la critique la plus exacte avouera
que fes Tragédies étincellent de penſées
furprenantes par leurs bautés ; qu'on
y eft frapé des images les plus vives
que l'efprit humain puiffe tracer ; qu'il
chauffe le cothurne d'Euripide auffibien
que celui de Sophocle ; & qu'enfin
fon Poëme Epique le confondant avec
Homere , Virgile & le Taffe , il s'élève ,
fans comparaifon , au- deffus de tous les
Français qui fe font apliqués à ce genre
de Poëfie.
Rouffeau , malgré Voltaire , & l'aigreur de la bile
Qui fait durer leurs diférens,
Sera l'Horace de fon tems ;
Malgré Rouffeau , Voltaire en fera le Virgile :
Mais j'efpere & j'en crois de doux preffentimens ,
Que la Paix qui banit les fureurs inquiétes ,
Rendant un calme illuftre à nos vaillans Guerriers ,
Réunira ces grans Poëtes ,
Diſtributeurs des vráis lauriers .
Rouffeau mème quitane Bruxelle ,
Et revenant aux lieux chéris ,
Ou l'eſtime l'invite , ou l'amitié l'apelle ,
Nous les verrons tous deux s'embraffer à Paris .
Mais ce n'eft point aux Petits à fe mêler
des afaires des Grans , & ces Princes
du Parnaffe auront raifon de dire qu'il
[ 141 ]
ne m'apartient pas d'entrer dans leur
querelle & de faire les fonctions dè
Médiateur. J'en conviens avec fincérité
, & pour rendre mon homage digne
d'eux , j'emprunterai du Taffe les Vers
qui fuivent :
Ma qual pofs' io, Coppia honorata , eguali
Dar à i meriti voftri , ò laude , ò dono?
Laudi lafama voi con immortali
Voci di gloria , e'l mondo empia del fuono
Premio v'e lopra ſteſſa.
Voilà l'hiſtoire de ma métamorphofe ;
Monfieur , dans laquelle le hafar a fait
entrer un peu de Littérature : j'y pourois
ajouter diférentes fcènes plaifantes
qui me font arivées , fi je ne craignois
que ce détail n'eût plutôt l'air d'un Roman
que d'une Letre. Je me flate que le
Public m'a déja pardoné mes tromperies
, en faveur de mon intention , qui
n'a été que de l'amufer & de lui plaire :
ce qui m'autorife à le préfumer , c'eſt
que je fuis en relation avec la plûpart
des perfones qui m'ont prodigué leurs
fufrages , fous le nom de Mlle de Malcrais
de la Vigne , & qu'eles me font la grace
de m'honorer de leurs Letres & de leur
amitié. J'efpere que vous voudrez bien
[ 142 ]
auffi me continuer la vôtre. J'ai l'honeur
d'être , & c.
Au Croific en Bretagne le 29 de Décembre 1736.
:
VIRE LA I
SUR L'ABSENCE,
A L'épreuve de l'abfence
Il ne fut jamais d'amour :
Jamais il ne fut conftance
A l'épreuve de l'abfence .
Pour quelques mois , patience ,
On écrit en confidence ,
On vous repaît d'eſpérance ;
Après vient la décadence
De s'atiédir on comence ;
On paffe à la négligence ,
Et puis à la nonchalance ,
Enfuite à l'indiférence ;
Enfin jufqu'à l'oubliance ;
Et l'on met en évidence
Cete infaillible ſentence ,
Jamais il ne fut conftance
A l'épreuve de l'abfence.
Que fi dans cete ocurrence
A MONSIEUR DE B ***.
Sur les Poëfies qui ont paru fous le
nom de Mlle DE MALCRAIS DE LA
VIGNE , & fous celui d'une Nrм-
PHE DE LA MER MÉTAMORPHOSÉE
EN BERGER DU PAYS D'ASTRÉE.
J'Ar repris mon fexe , Monfieur , &
je fuis redevenu Home fans équivoque .
Come ma métamorphofe a fait quelque
bruit dans le Monde , vous ne ferez
peut- être pas fâché que je vous en faſſe
T'hiftoire. Je vous déveloperai , pour
vous amufer , une énigme qui a parue
fort impliquée , quoi qu'au fond il n'y
ait rien de plus fimple. Je vous informerai
auffi de quelques particularités
qui me concernent , afin que vous ayez
une efquiffe de moi- même & de mon
état , avant que j'arive à Paris. Le féjour
de la Province comence à m'ennuyer ;
mais le Deftin prétend que j'y demeure
Tome X, F
[ 122 ]
:
encore. C'eſt un terrible Monfieur que
celui-là ; les Arêts qu'il rend font en dernier
reffort ; il ne reconaît point de Jurifdiction
fupérieure.
7
Durum , fed levius fit patientia
Quidquid corrigere eft nefas,
Voilà come les homes font très - fouvent
Philofophes par force , & c'eft avec
une patience dans ce gout là , que je
pafferai l'hyver auprès de mes Dieux Pénates.
Galopant dans les airs , loin du ciel de Scythic ,
Sur un courfier noirâtre , hérifié de glaçons ,
Le terrible Epoux d'Orythie ,
Sur cete côte , aux vens , aux flots aflujetie ,
Vient combatre le feu de l'Aftre des Saifons .
Pour moi qui voudrois faire uſage
Du loifir maritime où le Deſtin m'engage ,
Je vais de vent de Nord remplir divers flacons ,
Et de retour bientôt fur le royal rivage ,
Ou , dans fes bataux plats , la Seine , aux Matelots
Au travers de Paris ouvre un libre paſſage ,
Je les trafiquerai chez Procope ou Gradot,
Pour rafraîchir l'Eté les liqueurs qu'ils débitent ,
Quand autour de ** qui dicte ſes Arêts ,
•
Les brûlantes chaleurs invitent
A caufer , en buvant au frais
[ 123 ]
1.
La fouriante Limonade ,
La Framboife vermeille , & la negeufe Orgeade.
Cete maniére de renfermer les vens
n'eft pas nouvèle. Homere , qui n'eût
menti pour tout l'or du monde , nous
conte qu'Eole en ayant rempli des outres
, en fit préfent au fage Ulyffe . Le
fecret n'en eft pas venu jufqu'à nous.
C'eſt d'un Manufcrit d'Hermes Trifmegifte
que j'ai tiré le mien , j'en ferai part
dans la fuite à nos célèbres fefeurs d'expériences
; mais je veux , par les délais ,
éguifer un peu leur favante curiofité.
J'ai paru dans le monde pendant fix ou
fept ans fous le nom de Mlle de Malcrais
de la Vigne , & depuis un an fous celui
d'une Nymphe de la Mer métamorphofée en
Berger du pays d' Aftrée . Le Public qui m'a
trop honoré de fes fufrages exige de moi
la raifon des petites fupercheries que je
lui ai faites , & je lui dois trop , pour
balancer de me rendre à fes ordres.
L'origine du premier déguiſement eft
bien fimple , conte on va le voir.
J'étois à la campagne avec ma famille
, poury faire vandage . L'Automne eft
une faifon de plaifir dans les lieux que
Baccus enrichit de fes dons. Le fpectacle
des divers embaras récrée , la contrain-
:
F2
[ 124]
te eft banie , les parures font dérangées ,
& la négligence a des charmes : on ne
craint pas mème de faire grimacer la
diftinction , en fe mêlant aux danfes ruftiques
des Vandangeurs ; & la liberté.
champêtre y rétablit parmi les homes
l'égalité qui régnoit dans l'enfance du
monde , & qui s'eft retirée dans les
campagnes avec la divine Aftrée , depuis
que le fafte & l'ambition les ont
exilé des Viles .
extrema per illos
Juftitia excedens terris veftigiafecit.
Nous avions avec nous une Soeur cadete
qui portoit encore le nom de fa
Maraine. Nous lui dîmes en badinant ,
qu'ele étoit affez grande pour en prendre
un autre , qui la tirât de l'enfance ,
& lui donât l'air de grande fille.
Therefe , & quoi , toûjours Therefe !
Ce nom fent la bambine , & vous êtes , ma Soeur ,
Affez grande à douze ans,pour un furnom meilleur .
Je vois que vous êtes bien aiſe ,
Et vous faites le joli coeur ,
Quand de petits Galans vous vont ,
en fariboles
Que favent anoncer & la langue & les yeux ,
Conter leurs doux tourmens & leurs ardeurs frivoles
;
[ 125 ]
Non, vous n'êtes point fourde aux própos gracieux
Quel furnom lui doner , dis-je à la Compagnie ?
Apelons la , Malcrais , d'abor on la noma
Malcrais ,& pour Malcrais chacun la proclama ,
Quoique la petite en furie ,
Peſtant & pleurant afirma ,
En détefter la Seigneurie.
Ce nom de Malcrais que portent quelques
Vignes , qui font partie de notre
petite fortune , ne lui plaifoit pas , &
nous nous fefions un jeu de la fâcher en
l'apelant ainsi . Eh bien , lui dis - je en
riant , puifque vous n'en voulez pas , je
le prendrai moi , & je veux qu'on ne
me conaiffe dans le monde , deformais ,
que pour Mile de Malcrais de la Vigne.
Je badinai fur cete idée , & dans la femaine
j'envoyai à l'Auteur du Mercure
quelques Poëfies fous ce nom ; ne comtant
en vérité faire ufage de ce déguifement
, que pendant quelques mois .
L'Auteur du Mercure , quoiqu'il eût inféré
plufieurs Piéces fous mon nom dans
fes Journaux , y fut trompé lui - même .
Coment ne l'eût-il point été ? toutes
celles qu'il reçut de la part de la préten
due Mile de Malcrais , avoient été tranfcrites
par Madame de M*** ma parente
& mon amie , femme de baucoup
F3
[ 126 ]
d'efprit , à qui le vieux Metellus pouroit
confier un fecret ; précaution néceffaire
, fans laquelle mon écriture m'eut
trahi. Mes nouvaux ouvrages furent
auffi - tôt fuivis d'éloges galans , de fleuretes
rimées , de billets doux . Les Abbés
& les Officiers m'écrivirent des tendreffes.
Plufieurs Auteurs m'envoyerent
leurs OEuvres , & je vis ma petite Bibliotheque
acrue de préfens auffi curïeux
qu'honorables.
Les tendres Céladons , que fur la double cime
Le Dieu des Vers combla de fes dons immortels ,
Brûloient fur mes chaftes Autels ,
L'encens délicat & fublime
De leurs homages folemnels ;
On me vouoit déjà de doux pélerinages.
Les Zéphirs amoureux me fefoient des meſſages ,
Leurs aîles m'aportoient les effences des fleurs.
O! qu'au milieu de ces honeurs ,
J'euffe aifément ofert la moitié de ma vie ,
Pour éprouver du fort de Tiréfie
Les alternatives douceurs !
J'adreffai à M. Houdart de la Motte
une Ode en profe , dans laquele je paraiffois
convenir avec lui , contre M. de
Voltaire , qu'on pouvoit faire en profe
d'auffi bone Poëfie qu'en Vers. Il prit le
[ 127]
change , & croyant que j'entrois de bone
foi dans le fchifme littéraire dont il
étoit le fauteur déclaré , il confondit
l'ironie avec la vérité , & m'adreffa les
quatre derniers vers qui foient fortis de
fa veine , la mort en ayant féché la fource
très- peu de jours après : ils fe trouvent
dans mon Recueil , après l'Ode en
profe.Quand je dis qu'il confondit l'ironie
avec la vérité , je ne parle que de
fon idée d'introduire la Profe poëtique
au lieu de Vers. Au furplus j'eftime fes
Ouvrages , & je refpecte fa mémoire .
Pendant cete charmante métamorphofe
, je recevois les Miffives les plus
tendres : on gémiffoit fur ma destinée ;
j'étois une autre Andromede que le bras
du fort lioit cruellement à des rochés
éfroyables , & tous étoient des Perfées .
Cent Baccus amoureux s'aprêtoient à
fendre les ondes , pour ariver dans l'Ifle
de Naxos , & pour y confoler Ariane .
Enchanté de tant d'avantageux témoignages
que je croyois feulement
prononcés par le goût fans prévention ,
& publiés unani.nement par l'eftime ,
je ne pus me réfoudre à quiter un nom
qui me paraiffoit d'un heureux augure
pour ma renomée. Cepandant je mourois
d'envie d'être Fille véritablement ,
:
F
4
1128 ]
tant je me fentois chatouillé de toutes
ces politeffes. J'avois lu dans Montagne
qu'une Fille devint Home en franchiffant
un foffe ; je voulus voir fi l'expérience
feroit réciproque .
Je fautois dans mes promenades
Tous les foffés que je trouvois.
En ariére , en avant , curieux j'éprouvois ,
Si , mon fexc à la fin cédant à mes gambades ,
Je ne deviendrois pas Fille acorte à mon gré.
Je me trompois , mon fexe étoit bien afluré.
Je m'aperçus alors , que le Seigneur Montagne
N'étoit dans fes effais quelquefois qu'un hableur ,
Qui , pour promener fon Lecteur ,
Batoit avec lui la campagne ,
Et dans fes visions courant au merveilleux ,
Surprenoit par le ton , fouvent ofroit aux yeux ,
Au lieu d'objets réels , des Châtaux en Eſpagne
Le cas n'eſt étonant dans un Auteur Gaſcon ,
Témoin l'Ecrivain fanfaron ,
Géographe des airs , de burleſque mémoire ,
Bergerac qui jadis fut à l'eftramaçon ,
Auffi vaillant qu'à l'écritoire.
4.
Quoique dans un cartel qui paraît d'un poltron , *
Il fit le fier à bras , contre le cu de jate
Ronfcar, dont l'anagrame plate
Eft le nom tourné de Scarron.
Voyez la Letrede Bergerac contre Ronſcar , Tom. I.
[ 129 ]
La Littérature eft peu cultivée dans
ma Patrie , quoiqu'on y ait de l'efprit
naturélement. La Navigation eft , pour
ainfi dire , l'unique fience dont le profit
périlleux engage nos citoyens à l'étude .
Pays environé des flots féditieux ,
Où cent termes marins, pouffés jufques aux Cieux ,
Hifle , envergue , défrêle , amarre , amurre , hale ,
Vire au cabeſtan , vire , amene , cargue , cale ,
A tribord , à babord , s'entendent baucoup mieux ,
Que les expreffions frifées ,
Les délicateffes pincées ,
Les gentileffes tamiſées
Dont Poëtes & Profateurs
Parfement avec art leurs écrits féducteurs.
›
Tres-peu de perfones y voyoient les
Mercures & ceux qui les lifoient
n'ayant pas été témoins de la plaifanterie
qui m'avoit fouflé l'idée de mon déguifement
, ils cherchoient eux - mèmes
Mlle de Malcrais dans la Vile & aux environs
, fans la pouvoir rencontrer . Ils
me la demandoient à moi- même , & je
goûtois le plaifir de la cacher à leur curiofité
. Plufieurs perfones des Viles voifines
leur fefoient des queftions fur cete
Demoiselle , tous répondoient qu'ils ne
la conaiffoient pas , & qu'ele ne demeu-
FS
[ 130 ]
roit point au Croific , à moins que ce ne
fut une habitante des Ondes , qui logeât
dans les rochés dont notre côte est
armée , & qu'ele y eut fon cabinet &
fa bibliotheque . Un jeune home de
Nantes , avec qui je fuis lié d'une anciéne
amitié , fe trouvant à Paris en ce temslà
, dans le Parterre de la Comédie Françaife
, entendit deux perfones qui parloient
de Mlle de Malcrais ; Meffieurs ,
leur dit - il , vous vous entretenez d'une
Demoiſelle dont je fuis très- ami , à tel
point que nous avons quelquefois couché
enfemble : vous êtes donc fon Mari ,
dirent-ils ? non , repartit mon ami , je
vous le jure.
Parbleu , dit l'un , s'il faut qu'on croye ,
Que Malcrais ait couché quelques fois avec vous,
Sans que vous foyez fon Epoux,
Malcrais eft donc une fille de joye.
Ce que j'exprime en vers , il le dit en
profe , parce que depuis la mort d'Octavien
de S. Gelais , ce n'eft plus la mode
de fe parler en rime. Je ne crois pas
auffi que ce fut le langage des Dames
de Montpellier , quoique dans l'ingénieux
Voyage de Chapelle , eles s'entretienent
en vers des avantures & du goût
irrégulier du pauvre Monfieur d'Affouci.
[ 131 ]
» Ma bone , eft celui que l'on dit
» Avoir autrefois tant écrit ,
» Mème compofé quelque chofe
» En vers ſur la métamorphofe , &c.
Je ne m'étois guéres écarté jufqu'alors
du fin de ma Patrie , & fefant nombre
parmi douze enfans dans la maifon paternele
, il me fembloit que le Dieu
Genius , au moment de ma naiffance
m'eût condâné d'y vivre éternelement .
Mes plus longs voyages avoient été
de petites échapées à quinze ou vinge
lieuës , fans quoi j'euffe cru que les how
mes devoient , come les plantes , continuer
la durée de leur vie fur le mème
terrain qui les avoit vu naître. Un Je
fuite établit un comerce de letres entre
le P. du Cerccau & moi en fortant des
Ecoles de Philofophie ; c'étoit la feule
relation que j'euffe au loin ; & quoique
je ne l'aye jamais vu , il m'a témoigné
jufqu'à la mort une amitié parfaite. Dans
ma Province , j'étois en relation avec
Meffieurs Deflandes & Dionis , Comiffai
res de la Marine , qui joignent l'un &
l'autre baucoup de fience aquife à baucoup
de mérite perfonel. J'avois auffi
comerce d'efprit avec quelques Amis
de Nantes qui ont toujours cultive la
V
F 6
[ 132 ]
belle Littérature . Pandant que M. Bouguer
mon célèbre compatriote avoit
demeuré au Croific , où il profeffoit
l'Hydrographie , les jours ne m'avoient
point ennuyé ; mais couroné trois fois
par l'Académie des Siences , la Renomée
me l'enleva : il ala au Havre- de- Grace
y profeffer les Mathématiques , l'Académie
lui fit la juftice de le recevoir parmi
les fiens , & je ne le vis plus . Ocupé
maintenant à mefurer la Terre & les
Cieux , il parcourt la vafte étenduë des
Mers , affocié à cinq autres illuftres de
la mème Académie.
Divine Mére des Amours ,
Brillans Jumaux freres d'Héléne ,
Et vous , Pere des Vens , faites voguer fans peine
$117 Bouguer que j'aimerai toûjours .
Eole , emprifonez dans vos Grotes profondes ,
De vos fougueux enfans les fureurs vagabondes ;
Mais permétez que les Zéphirs
Frifent , en fe jouant , la furface des ondes ,
Vens légers , avec lui volez par les deux mondes ,
Confervez mon Ami , rendez -le à mes defirs..
Cepandant il étoit arêté par la deftinée
, queje verrois la Capitale. M. Titon
du Tillet le Patron des Mufes Françaiſes ,
dont il a relevé l'éclat , & fixé les rangs
[ 133 ]
par fon magnifique Parnaffe en bronze
célèbre lui-même par fa curieuſe Hiſtoire
des Poëtes & des Muficiens , & parfes
Effais fur les monumens acordés aux Savans
, m'envoya fon Ouvrage in- folio.
Cete politeffe ocafiona un comerce de
letres entre nous : l'amitié qui s'en mêla
me déroba mon fecret ; il m'ofrit fa maifon
; j'alai à Paris.
TITON , mon cher TITON , la véritable Gloire
Qui te vit dès l'enfance aimer , fuivre fes pas ,
Porte & grave ton nom au Temple de Mémoire
Au- deflus de celui du fameux Mécenas.
Mécenas aux Savans partageoit les largeffes
Que l'Empereur fur lui verfoit abondament ;
TITON , tu leur fais part des petites richeffes ,
Que t'ofrit la Nature avec ménagement.
Généreux , bon ami , malgré l'horrible uſage
Que Plutus introduit parmi fes courtisans ,
Tu ferois plus enfin , fi le fort moins volage
Avoit à tes vertus meſuré ſes préſens.
Je demeurai fix mois à Paris , fans
être conu que de très- peu de perfones.
M. Bouguer m'avoit fait une infidélité ;
il avoit révélé le miſtère à Meffieurs
de F***. & N*** . J'avois adreffé dans
le Mercure une Idile à M. de F. dont il
m'avoit remercié par une letre fort obli[
134]
:
geante. J'alai lui faire vifite , & prenant
congé de lui , je fis des façons , afin qu'il
me laifsât fortir fans cérémonie. Que
penferoit - on de moi , me dit-il d'un air
gracieux , fi je laiffois aler une Demoifelle
fans lui doner la main , & fans l'acompagner
du moins jufqu'à la porte ?
Il n'eft perfone qui ne devine à ce trait
de gentilleffe , le Poëte délicat , le galand
Philofophe , qui poffède lui feul l'univerfalité
de la fience , & qui dans un âge
avancé unit à l'enjoument d'Anacréon
la force & la folidité des raifonemens
de Socrate. On fait que Pitagore quita
fa Patrie , pour aler conférer avec les
Sages de Memphis ; que Platon fe tranfporta
à Tarente pour y voir Architas ;
qu'Apollonius paffa jufqu'aux Indes
pour entendre Hiarque , & qu'on venoit
en foule , pour ainfi dire , du fond
de l'Eſpagne & des extrémités des Gaules
, pour s'entretenir avec Tite- Live.
On n'ignore point auffi que la réputation
de M. de F. a fouvent atiré dans
notre Capitale les Savans des Nations
étrangères , uniquement curieux de
le voir & de l'entendre. On raconte
qu'un Anglais en arivant à Paris demanda
à un home du peuple où demeuroit
M. de F. & qu'ayant répondu qu'il ne
[ 135 ]
le conaiffoit point , il lui dona quelques
coups de cane. Saifi d'indignation & de
colere , il regardoit come un crime ,
qu'on put être à Paris fans conaître un
home , dont les limites de l'Europe ne
bornent point la renomée , famam qui
terminet Aftris.
J'étois toûjours chez M. Titon du
Tillet , dont l'amitié s'ocupoit à me procurer
des momens agréables . Pendant
l'incertitude du Public fur mon vrai
fexe , je jouai le principal rôle dans une
Comédie dont la répétition eft affez
amufante. Je paffai für le foir au Caffé
de Gradot , à la defcente du Pont neuf:
j'y trouvai M. Melon , conu par diferens
Ouvrages ingénieux & récemment par
un Livre fur le Comerce , où l'utile s'énonce
par la bouche des Graces. On fe
l'arachoit des mains , quand je paffai à
Lyon , & le comerce floriffant y vantoit
fon célèbre Législateur. J'aprochai de
lui, nous nous parlâmes à l'oreille , il me
demanda fi je voulois qu'il m'anonçât
fous mon nom de Fille . Gardez- vous
en bien , lui répondis -je le plus modeftement
qu'il me fut poffible ; vous défriferiez
mon chignon , en me décoëfant ,
& cete cataſtrophe feroit tort à mon
établiſſement dans le monde. Quelque
[ 136 ]
:
1
prière que je puffe lui faire , il refuſa de
s'y rendre & m'anonça pour Mlle de
Malcrais de la Vigne . Cete maniére de
me démafquer me déconcerta , je pris
la fuite & je fus à peine remarqué ;
come il badina , & qu'il eût la précaution
de ne point avouer franchement
qui j'étois , le bruit courut auffi - tôt que
Mlle de Malcrais de la Vigne étoit à
Paris déguifée en Home . On régala de
cete nouvèle M. **. Magiftrat généralement
eftimé , dont la fageffe & la vigilance
font regner le bon ordre dans Paris.
On lui fit un Roman gaillard fur
mon compte : on lui dit que j'étois une
jeune Fille que le goût du libertinage
& de l'ébat éloignoit de la maifon paternelle
, & qui s'étoit revêtue de l'habit
d'Home pour le livrer avec privilege à
fes inclinations débauchées. Il n'en falut
pas davantage pour émouvoir la mauvaife
humeur de M. ** . contre Mlie de
Malcrais ; & il ne parloit de rien moins
que de l'envoyer prendre par un Comiffaire.
Le Fort-l'Evêque étoit la trifte réfidence ,
L'étroit, le terrible Couvent ,
Ou Malcrais , à l'abri du Soleil & du Vent
Devoir refter en pénitence ,
[137 ]
Pour avoir fait l'expérience
Des douceurs de la volupté ;
Là , fous la garde d'un Cerbère ,
Dont la gueule en vaut trois, quand il eſt en colére,
Pratiquer nuit & jour la dure auftérité
D'une abftinence involontaire ,
Manger dans la langueur & dans l'obſcurité
Du pain fec arofé d'eau claire”,
En pleurant fa Virginité.
J'avois dîné le jour précédent chez-
P*. Libraire , avec une demie douzaine
de Meffieurs les baux Efprits , qu'on
noma à M. **. qui crut aufli - tôt que
tous avoient tiré parti de l'avanture. Il
envoya chercher M. de B**. pour vérifier
la chofe. Il l'ala voir & lui proteſta
que bien loin d'avoir la figure d'une
Fille , je portois au menton de la barbe ,
à proportion de l'âge que je paraiffois
avoir , & qu'ele n'avoit point l'air d'être
poftiche. L'afaire en refta là , & la Comédie
finit fans dénoument . Ele me réjouit
baucoup , & j'atendois qu'on en
vint aux éclairciflemens.
On me demandera peut- être ce qui
m'a engagé à doner le Recueil de mes
Poëfies fous le nom de Mlle de Malcrais
de la Vigne. Les confeils de mes Amis :
ils me reprefenterent qu'étant conu fous
[ 138 ]
:
l'enfeigne du bau fexe , il étoit à propos
de continuer le même titre .
Quand la charmante Dangeville ,
Joignant avec facilité
Les graces d'Adonis à fa vivacité ,
Ravit fur le Théatre & la Cour & la Ville
Sous l'habit emprunté d'un jeune Chevalier ;
Le Public ſe plaint - il que la métamorphofe
Ait en foi-mème quelque chofe
De rebutant , d'irrégulier ?
Ce fin déguisement lui plaît & l'intéreſſe ,
Du dénoument prochain , jufqu'au bout ocupé;
Et la Piéce finie il aprouve l'adreffe
4
Avec laquele on l'a trompé.
Après avoir paffe quatorze ou quinze
mois à Paris , une ocupation férieufe &
peu compatible avec celle des Muſes ,
m'apela dans le Forêts . Je fus contraint
de renoncer à la Littérature : cepandant
cete belle contrée, le berçau des Amours ,
le pays natal des Graces , me demandoit
au moins quelques grains d'encens en
l'honeur du Dieu de la tendreffe . J'y fis ,
en m'amufant , quelques Chanfons galantes.
J'y reçus une Letre de M. de
Voltaire , dans laquele il y avoit ces termes:
Vous êtes maintenant fur les bors du
Lignon , & de Nymphe de la Mer vous voilà
[ 139 ]
Berger d' Aftrée. Je fus invité par cete
plaifanterie de M. de Voltaire qui m'honore
toûjours de fon amitié , de metre
le nom qu'il me donoit à la tête de mes
galantes bagatelles que j'envoyai à l'Auteur
du Mercure , & qu'il a eu la bonté
d'imprimer. L'ocafion que j'ai de parler
de M. de Voltaire m'engage à dire deux
mots du fameux Duel renouvelé à plufieurs
repriſes entre M. Rouffeau & lui.
Depuis la guerre de M. de la Motte &
de Me Dacier , il ne s'eft point paffé
d'événement plus confidérable dans la
République des Letres . Les trois Epîtres
que M. Rouffeau vient de doner font
éfectivement des chefs - d'oeuvres. Je les
regarde come un art d'écrire en profe &
en vers , plein de bautés & de jufteffe.
Mais , malgré la furie qui paraît animer
ces deux Athletes , je ne faurois penfer
que dans l'ame ils ne fe rendent pas
juftice. Quelque chofe que l'inimitié
puiffe alléguer , ele n'ôtera point aux
grandes Odes de M. Rouffeau , la force
& la nobleffe ; aux autres la délicateffe &
l'enjoument ; à fes Epîtres la fineffe & la
naïveté , & fes Epigrames feront tort à
celles de Martial & de Marot. De l'autre
côté , la réputation de M. Rouffeau
ne diminuera point celle de M. de Vol[
140]
:
taire , la critique la plus exacte avouera
que fes Tragédies étincellent de penſées
furprenantes par leurs bautés ; qu'on
y eft frapé des images les plus vives
que l'efprit humain puiffe tracer ; qu'il
chauffe le cothurne d'Euripide auffibien
que celui de Sophocle ; & qu'enfin
fon Poëme Epique le confondant avec
Homere , Virgile & le Taffe , il s'élève ,
fans comparaifon , au- deffus de tous les
Français qui fe font apliqués à ce genre
de Poëfie.
Rouffeau , malgré Voltaire , & l'aigreur de la bile
Qui fait durer leurs diférens,
Sera l'Horace de fon tems ;
Malgré Rouffeau , Voltaire en fera le Virgile :
Mais j'efpere & j'en crois de doux preffentimens ,
Que la Paix qui banit les fureurs inquiétes ,
Rendant un calme illuftre à nos vaillans Guerriers ,
Réunira ces grans Poëtes ,
Diſtributeurs des vráis lauriers .
Rouffeau mème quitane Bruxelle ,
Et revenant aux lieux chéris ,
Ou l'eſtime l'invite , ou l'amitié l'apelle ,
Nous les verrons tous deux s'embraffer à Paris .
Mais ce n'eft point aux Petits à fe mêler
des afaires des Grans , & ces Princes
du Parnaffe auront raifon de dire qu'il
[ 141 ]
ne m'apartient pas d'entrer dans leur
querelle & de faire les fonctions dè
Médiateur. J'en conviens avec fincérité
, & pour rendre mon homage digne
d'eux , j'emprunterai du Taffe les Vers
qui fuivent :
Ma qual pofs' io, Coppia honorata , eguali
Dar à i meriti voftri , ò laude , ò dono?
Laudi lafama voi con immortali
Voci di gloria , e'l mondo empia del fuono
Premio v'e lopra ſteſſa.
Voilà l'hiſtoire de ma métamorphofe ;
Monfieur , dans laquelle le hafar a fait
entrer un peu de Littérature : j'y pourois
ajouter diférentes fcènes plaifantes
qui me font arivées , fi je ne craignois
que ce détail n'eût plutôt l'air d'un Roman
que d'une Letre. Je me flate que le
Public m'a déja pardoné mes tromperies
, en faveur de mon intention , qui
n'a été que de l'amufer & de lui plaire :
ce qui m'autorife à le préfumer , c'eſt
que je fuis en relation avec la plûpart
des perfones qui m'ont prodigué leurs
fufrages , fous le nom de Mlle de Malcrais
de la Vigne , & qu'eles me font la grace
de m'honorer de leurs Letres & de leur
amitié. J'efpere que vous voudrez bien
[ 142 ]
auffi me continuer la vôtre. J'ai l'honeur
d'être , & c.
Au Croific en Bretagne le 29 de Décembre 1736.
:
VIRE LA I
SUR L'ABSENCE,
A L'épreuve de l'abfence
Il ne fut jamais d'amour :
Jamais il ne fut conftance
A l'épreuve de l'abfence .
Pour quelques mois , patience ,
On écrit en confidence ,
On vous repaît d'eſpérance ;
Après vient la décadence
De s'atiédir on comence ;
On paffe à la négligence ,
Et puis à la nonchalance ,
Enfuite à l'indiférence ;
Enfin jufqu'à l'oubliance ;
Et l'on met en évidence
Cete infaillible ſentence ,
Jamais il ne fut conftance
A l'épreuve de l'abfence.
Que fi dans cete ocurrence
Concerne un périodique
Concerne une personne
Fait partie d'un dossier