Référence
DESFORGES-MAILLARD Paul, Poésies diverses de M. Desforges-Maillard, des Académies Royales des Sciences & Belles-Lettres d'Angers & de la Rochelle. Dediées à M. de Machault, Ministre d'Etat, Controlleur Général des Finances & Commandeur des Ordres du Roi, Amsterdam, Rey, 1750.
Référence courte
Desforges-Maillard 1750
Lien vers l'étude
Type de référence
Texte
POESIES
DIVERSES
DE
M. DESFORGES- MAILLARD,
Des Académies Royales des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers & de la Rochelle .
DEDIÉES
A M. DE MACHAULT , Miniftre d'Etat ,
Controlleur Général des Finances & Commandeur
des Ordres du Roi.
PREMIFRE PARTIE
A AMSTERDAM.
Chez REY , vis -à- vis les Orphelins
Bourgeois.
M. D C C. L.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
A MONSEIGNEUR
DE MACHAULT,
MINISTRE D'ETAT.
Controlleur Général des Finances , Commandeur
& grand Tréforier des Ordres du Roi.
MINISTRE que Thémis a formé dans
SonTemple ,
Pour fervir aux mortels de guide & dexemple
;
Et dont les grands talens font , dans fon juſte
choix ,
'Admirer le plus grand & le meilleur des Rois ;
MACHAULT , quand ta bonté, par un ſecours
propice ,
Vient d'un aftre ennemi corriger le caprice (1 ) ,
Il s'éleve en mon ame un fentiment vainqueur
Quim'excite à louer ton Esprit & ton Caur.
Mais en vain , pour répondre au tranſport qui
m'anime ,
Ma Muſe te prépare un tribut légitime ;
Tant de rares vertus ſuſpendant fon defir,
Elle admire en filence , & ne fait que choifir.
(r) M. le Controlleur Emploi au Croific em
général lui a accordé un Bretagne , fa patrie.
A
2
EPITRE
Ainfi dans nosjardins l'Abeille vigilante
Rencontrant dès l'Aurore un émail qui l'enchante
,
On la voit au defus long - tems fe balancer ,
Voltiger tout auprès , Sans pouvoir fe fixer.
Pénétré toutefois du bean feu qui m'inſpire ,
MACHAULT , en ton honneur , je voudrois
fur ma Lyre
Exprimer des accords qu'on n'eût point entendus,
Et que tous les échos n’euſſent déja rendus .
Mais quand Apollon même , échauffant mon
génie ,
M'eût en naifant comblé des dons qu'il me dénies
Gravédans tous les coeurs ton Elogefansfard ,
Eft riche de fonfond , plaît & brille fans art .
Croirai-je cependant que ma Mufe attentive
Se taife fans retour fur ta Sagefe active ?
Où n'a point éclaté , par d'illuftres effets ,
Ton zèle pour ton Roi , tes foins pourfés Sujets ?
Le Hainault , àjamais reſpectant ta mémoire,
Portera jufqu'aux cieux tonmérite&tagloire ;
Et defon Bienfaiteur , un Hymne folemnel
Vantera lafagefſe & l'amour patérnél. ( 1 )
(1 )M. de Machault étoit
Intendant du Hainault, en
1745 , lorfque le Roi gagna
la fameuse bataille de
Fontenoy,& s'empara de
plufieurs Villes confidérables
de la Flandre. Après
cette bataille, on envoya
un grand nombre
d'Officiers & de Soldats
bleffés à Valenciennes
lieu de la réfidence de M.
de Machault , qui apporta
tous fes foins pour leur
foulagement & leur guérifon
, & y fut véritablement
l'ami de l'Officier
lepere du Soldat.
DEDICATOIRE.
3
Le Monarque des Lys foudroyoit dans la
Flandre ,
Renverfoit les Cités, mettoit les Forts en cendre ;
Vainqueur à Fontenoy , des nombreux bataillons
Dont le limonfanglant engraiſa les fillons ,
Ce Héros t'envoya mille illuftres victimes ,
Dignes du nom François , Combattans magnanimes
,
Qui revenoient percés de cent coups glorieux
Que paya cherement le Germain furieux .
La tuferviston Prince, autant que dans la guerre
Le fervoient nos Céſars , affrontant le tonnerre.
Tu prêtas aux bleffés tous les divers Secours
Quipouvoient renouer la trame de leurs jours
Et le Soleiljamais ne borna fa carriere
Que tonzèle autour d'eux né portât la lumiere.
'Ami de l'Officier , & pere du Soldat ;
Honnête- homme par goût , & fans chercher
l'éclat ;
Làtes mains auffi- tôt s'ouvroient à l'indigence ;
Ici de ta maiſon s'épandoit l'abondance ,
Prévenante , féconde , au gré de leurs befoins :
Etfouvent tes faveurs échappoient aux témoins .
Le recit de tesfaits vint charmer le Monarque:
Le haut rang qu'il t'offrit en fut l'illuſtre
marque:
Mais ilfut qu'àſon choix tu voulois, t'excuſant›
Oppofer le défaut d'un fçavotr ſuffiſant.
Onoble modeftie ! Où trouver l'homme rare
Qu'enfes détoursfubtils l'amour propre n'égareš
A ij
4
EPITRE DEDICATOIRE.
Et qui , de tes talens fe pouvant honorer,
MACHAULT , à ton exemple ofe les ignorer ?
LOUIS te connoissoit : Sa juste confiance 1
S'accrut & s'affermit par cette expérience ;
Et pour te l'exprimer par un gage certain ,
Ce Roi victorieux t'écrivit de fa main :
Témoignage éclatant , où le Cielfit paroître
Tout le prix du Sujet dans les bontés du Maître.
Qu'il faut bien s'applaudir d'avoir jetté les yeux
Sur un Miniftre aimé, fçavant , judicieux!
Mais quel charme puiſſant a fait couler ma
veine ? ...
Cédant avec transport au penchant qui m'entraîne
,
Fai commencé , MACHAULT , à tracer
dans mes Vers
Une efquiffe , un crayon de tes talens divers.
Mécene bienfaisant , pardonne à mon audace:
Favorable à mon coeur , à mon eſpritfaisgrace.
La Candeur , doux lien de la Société ;
La Science , toujours fidelle à l'Equité ;
La Grandeurfans orgueil , l'héroïque Conftance
Tiennent dans ta Maifon , des droits de la
Nailance:
Et fi je n'ai rien dit de tes nobles Ayeux ,
C'eft que, pour teparer , tu n'as pas besoin d'eux:
Je t'offre mes Ecrits ; accepte leurs hommages:
Unfeul de tes regards vaut mille autresfuffrages.
AuTemple de Mémoire, ô mon plus grand Soûtien!
Non nom nepeut voler que fur l'aîle du Tien
t
Je Jessard Stulp
LOUIS QUINZE ,
OU
LA GLOIRE DE LOUIS XI V
Perpétuée dans le Roi fon Succeffeur.
"
Q
POEM E.
UAND LOUIS , rempliffant l'arrêt des
Deſtinées ,
Eut achevé le cours de fes nobles années ,
Et que par mille exploits , ce Héros glorieux.
Eut été dans l'Olympe admis au rang des Dieux 3
La France avec effroi , de fa perte touchée ,
Sa lance à ſon côté , ſur ſes palmes couchée ,
Serrant fon bouclier qu'elle arrofa de pleurs ,
Aux rives de la Seine exhala fes douleurs .
Je ne le verrai plus , il eft mort , difoit-elle ,
Ce Roi , que l'Equité propofa pour modéle ;
A iij
6 LOUIS QUINZE .
LOUIS , fous qui Turenne égala le Dieu Mars ,
Qui fit fleurir les Loix , le Commerce & les Arts ;
Dont le bras , terraffant la Difcorde & la Guerre ,
Ramena l'heureux calme attendu fur la terre :
Me rendrez - vous jamais ce que je perds en lui ,
Dieux cruels ? ... En ces mots éclatoit fon ennui ,
Quand l'air brille autour d'elle, & lui montre la Gloire
Qui defcend fur un char conduit par la Victoire.
France , dit la Déeffe , écarte tes foupirs
Et cefle de former d'inutiles defirs :
Tes murmures plaintifs , tes cris , ta défiance ;
Des Dieux , tes Protecteurs , outragent la puiffance.
Viens, prends place avec moi dans ce char lumineux ,
Et tu verras bien-tôt qu'ils ont comblé tes voeux.
La France, àfon afpe&t, d'un doux tranſport émûe :
Eft-ce vous ou les pleurs ont- ils troublé ma vûe ≥
Non , mon coeur me l'affûre ; & je vous reconnois ,
Aftre , qui préfidez au bonheur des François :
J'accepte votre augure. Elle dit . Le char vole
Plus vite que la foudre & les courfiers d'Eole :
La rouë ouvre la nuë , & les globes divers
Semblent fuir après lui dans la plaine des airs.
Un rare objet fufpend fon vol fur l'Arabic.
Le Phénix , fatisfait de cinq fiécles de vie ,
S'y dreffoit dans un bois , fur l'arbre le plus grand ,
De canelle & de mirthe un bûcher odorant.
De fa touchante voix les accens agréables
Invoquoient du Soleil les rayons favorables ;
Et du vent de fon aîle , en regardant les cieux ,
Se preffant d'allumer ce bûcher précieux ,
POEM E. 7
3,
1
1
7
Cet Oifeau magnanime , unique en fon efpece ,
Termina dans la flamme une illuftre vieilleffe.
Quand de fi cendre vive il fort un autre Oifeau :
Il égale fon Pere , en fortant du berceau ,
Dit la France. L'un d'eux peint l'objet de tes larmes ,
Répond la Gloire ; & Pautre appaiſe tes allarmes.
A ces mots le char fuit , lancé vers les climats
Où Califto répand la neige & les frimats.
nuages ,
Là , d'une tour d'airain le redoutable faîte
Brave , au milieu des flots , la foudre & la tempête :
L'immenſe Eternité , mere & fille du Temps ,
Creufa jufqu'aux Enfers fes premiers fondemens.
Cet édifice altier , noirci par les orages ,
Eft couvert au- dehors d'un rempart de
Defendu tout autour par un affreux rocher
Dont jamais les mortels n'oferent approcher.
D'un dur & triple acier la porte renforcée ,
Par Saturne & la Mort richement hérifiée
De diamans infcrits , & par Vulcain cloués ,
Fait gronder , en s'ouvrant , cent verroux enroués.
On voit dans ce Palais des talifmans antiques ,
Des anneaux conftellés , des tableaux ſymboliques ,
Cylindre , horloge , priſme , aſtrolabe , cerceaux ,
Des offemens de ſphinx , des cranes de corbeaux.
C'est là que le Deftin foule aux pieds fceptres , mîtres.
Deux livres effrayans fur deux vaſtes pupîtres ,
Dans un tas monftrueux d'innombrables feuillets ,
Des fortunes , des noms font les recueils complets.
Ici s'offrent aux yeux & la honte & la rouë ,
Là les marques d'honneur , que la Juſtice avouë ;
A nij
8
LOUIS
QUINZE .
Les ftériles Vertus & les Vices féconds ,
Et les plaifirs fi courts , & les ennuis fi longs.
Sufpendue à la voûte une active Balance ,
Péfe de l'Univers tous les forts par avance :
Dépendant de lui ſeul , ce qu'il a compaffé ,
Même par Jupiter ne peut être effacé .
Du fommet d'un donjon il fait parler les Aftres ,
Des bonheurs apparens , des effectifs défaftres ;
Et cent & cent flambeaux qui ne s'uſent jamais ,
Eclairent au dedans ce terrible Palais.
Mais ce n'eſt point affez de Neptune qui tonne
Dans les écueils profonds , que l'horreur environne
Deux Dragons immortels que Python mit au jour ,
Satellites bruyans , font la garde à l'entour.
La Gloire cependant , courageuſe , affûrée ,
Les arrête , éblouis de fa fplendeur facrée.
Elle entre avec la France , aborde le Deftin ,
Et lui tient ce difcours plein d'un charme divin :
Maître abfolu du Sort , rallumez l'eſpérance ,
Qui languit & s'éteint dans le coeur de la France;
Son Sceptre dans ce temps , vous nous l'aviez promis
Au plus grand de fes Rois devoit être remis.
L'infaillible Deftin , qui fçavoit leur venue,
Branle fa longue barbe & fa tête chenue ,
Sous des fourcis épais roule des yeux perçans ,
Et commence en ces mots fes Oracles puiffans.
Mes fecrets enfoncés dans une nuit profonde ,
Jufqu'à l'événement dorment pour tout le monde ;
Mais la France m'eft chere. Il découvre un miroir :
Regarde. En eft- ce affez pour te rendre l'eſpoir ?
POEME. 9
De mille clairs rayons la France eſt éblouie.
O grand Prince ! ô Sageſſe ! ô Valeur inouie !
Elle voit la Chicane , écumante , aux abois ;
La Police affervir la Licence à fes Loix ;
Le fertile Commerce enfanter l'Abondance ;
Les beaux Arts & la Paix fignaler leur puiſſance ;
La Guerre lui livrer Philisbourg furieux ,
Sur les rives du Pô fes Lys victorieux.
Porte ici tes regards , dit la Gloire charmée ,
LOUIS veut à lui feul devoir fa renommée.
Il attaque , il foudroye Ypres , Furnes , Menin ,
Fait voler la terreur fur l'Eſcaut & le Rhin.
Mais qu'apperçois - je ? ô Dieux ! dit la France faifie :
Il expire... grand Roi ! .. Ne crains rien pour fa vie
Interrompt le Deftin : le mal & fes accès
Ne feront que prouver l'amour de fes Sujets.
Confidere l'accord qui regne entre les Parques ,
Pour filer d'heureux jours au Phénix desMonarques?
Elle jette de- là les yeux vers. Fontenoy :
Gloire , en Soldat , dit elle , as - tu changé mon Roi
Sa valeur pour te plaire affronte la tempête.
Le tonnerie , LOUIS , gronde autour de ta têtez
Mars feroit effrayé des périls que tu cours.
Ton ſang eſt à ton Peuple : ah ! ménage tes jours.
France , méconnois- tu , dit la Gloire attentive ,
Une Divinité , qui fit naître l'Olive ,
Pallas , qui près de lui , fon Egide à la main ,
En écarte la mort & les foudres d'airain ?
Mais quel jeune Lion fuit fa noble furie ?
C'eft, après lui , l'espoir , l'amour de fa Patrie
LOUIS QUINZE .
Répond le fier Deftin ; c'eft le digne Héritier
Du Trône le plus beau qui foit au monde entier ;
Les délices , le foin de fon augufte Mere ,
L'Eléve , & quelque jour le Rival de fon Pere.
Tournay , Bruxelle , Oftende , Ath , Oudenarde ;
Gand ,
La Flandre cede enfin : LOUIS eft un torrent.
A Raucoux, à Lawffelt , fon feul Nom vousrenverfe;
Eatave, Anglois, Germain ; la frayeur vous difperfe.
Vous , qui gonflés de fiel , enflammés de couroux ,
Du bonheur des François fûtes toûjours jaloux ,
Vous fuycz , oubliant votre audace perfide ,
Comme un troupean de cerfs fuit le chaffeur rapide.
Vois-tu , reprit la Gloire , au grand art des Héros
Son Exemple former ces nombreux Généraux ;
Et tels que de hauts Pins , leur Confeil formidable
L'entourer,comme un Cédre aux vents inébranlable ?
Chartres , Clermont , Conti , Dombe , Eu , Penthievre
, Harcourt ,
Noailles , Villeroy , Soubife , Balincourt ,
Belle -ifle , Maillebois , Coigny , Brancas , Tonnerre ,
Ifenghien , Richelieu , Luxembourg , Sene&terre ,
Pons , Mirepoix , la Farre , Houdancourt , Langeron,
Duras , Grammont , Boufflers , Charoft, Chaulnes ,
Biron ;*
* Parmi les Perfonnes
illuftres qui font nommées
dans ce Poëme , on
yvoit tous les noms de
Meffieurs les Maréchaux
de France vivans en
1749 , ceux de Meffieurs
les quatre Capitaines des
Gardes - du - Corps , de
Meffieurs les Capitaines
POEME. II
Et cent autres encor , que la valeur ſignale.
Mais que de Morts fameux dans la barque fatale !
Caron avec regret les paffe à l'autre bord.
Ne plaignez point leur fang , leur dit le Dieu du Sort
Sous le fer ennemi chaque goutte épanchée ,
Eft d'un fleuve fumant auffi-tôt revenchée.
La France les admire , & dans fon embarras ,
En comptant les Héros , compte jufqu'aux Soldats.
Mais qui font ces deux Chefs , dit - elle avec ſurpriſe ,
Ils femblent étrangers . Tu ne t'es pas mépriſe ,
Lui répond le Deftin . C'eft Saxe & Lowendal ;
Ils ont , loin de chez toi , refpiré l'air natal ;
Mais François de defir , le coeur qu'ils font paroître
L'éclat de leurs exploits les rend dignes de l'être.
Raucoux enfanglanté , Bergopzom abbattu ,
Rendront dans tous les temps hommage à leur vertu.
Dans fon coeur toutefois ton Monarque s'afflige
D'employer les rigueurs , où fon Sceptre l'oblige ;
Mais ces jours teints de fang , néceffaires horreurs ,
D'un temps plus fortuné font les avant- coureurs.
Regarde dans ce fond fe lever cette Aurore ;
Elle annonce un Soleil plus agréable encore ;
Flore , en la faluant , exhale ſes parfums ,
Eole met aux fers fes Sujets importuns.
Vois-tu fuivre , en tournant , ces Colombes légeres ,
Sans craindre des Vautours les griffes fanguinaires ,
Et s'entredécocher des baifers , dont les jeux
des Gendarmes & des nel du Régiment des
Chevaux - Légers de la Gardes Françoifes.
Garde, & de M. le Colo12
LOUIS XV , POEME.
Rendent même jaloux ces Moineaux amoureux
Venus , avant le temps , régne fur la Nature ;
Ces Arbres étonnés ont repris leur parure :
Entends ces Roffignols , voltigeans , réjouis ,
Chanter les jours heureux du fiécle de LOUIS ;
Et vois enfin la Paix , dans fes dons libre & jufte ,
Le couvrir des Lauriers d'Alexandre & d'Augufte.
La France eft confolée à ces objets charmans ,
Et fes regrets font place à fes raviflemens.
Là fe tut le Deſtin , & les céleftes Sphères
Applaudirent enſemble à des faveurs fr cheres.
Alors le rideau tombe ; & roulant ſur ſes gonds ,
La porte fait mugir la mer aux environs.
Le char est déja loin ; & la trace qu'il laiffe ,
Imite le fillon , qu'une illuftre Déeſſe ,
D'une goutte de lait échappé de ſon ſein ,
Dans les Cieux blanchiſſans imprima ſans deſſein.
De fon retour heureux , tirant un fûr préfage ,
La Seine le revoit fondre fur fon rivage.
Ses Nymphes , à l'aſpect de ces objets nouveaux ,-
Quittent , en fe jouant , leurs palais de roſeaux ,
Se tiennent par la main , bondiffent fur l'arêne ;
Sur cet événement interrogent leur Reine :
Et d'un commun accord , du nom de BIEN-AI ME',
Ce Roi victorieux eft par elles nommé.
FRANCE , auprès de LOUIS mon penchant
me rappelle ,
Lui dit enfin la Gloire ; & fi , toûjours fidelle ,
Je fus du grand BOURBON la lumiere & l'appui ,
Son Succeffeur partout me verra devant Lui,
*****
13
ODES.
*****
ODE I.
LE
PARNASSE
FRANÇOIS.
A M.
TITON DU
TILLET. *
ARCHITECTE fameux , dont la
fçavantę
main
Eleve un
Monument en
l'honneur de la France;
La majeſté
pompeuſe , & l'exquiſe élégance ,
Se prêtant à l'effort de ton Art fouverain ,
Le Parnaffe François
élevé en bronze à la
gloire de la France , de
Louis le Grand , & des
illuftres Poëtes & fameux
Muficiens François , dédié
au Roi , par M. Titon
du Tillet , Maître d'Hôtel
de feue Madame la
Dauphine mere du Roi ,
ancien Capitaine d'Infanterie
& deDragons, Commiflaire
Provincial des
Guerres ; des Académies
des Jeux Floraux de Touloufe,
d'Angers, de Marfeille,
de la Rochelle , de
Bordeaux , de Lyon , de
Caën , de Rouen , de
Montauban , & de celles
della Crusca & degli
Arcadi . M. Titon , qui
a fait exécuter ce bel Ouvrage
à fes dépens , en a
donné la
Defcription en
un vol. in-fol. d'environ
fieursVignettes & Eftam-
1000 pag. orné de plupes
, qui contient l'Hif
toire des Poëtes & des
Muficiens François ; avec
des Remarques fur la
Poëfie & la Mufique , &
fur l'origine & le progrès
des Spectacles en
France,
ODES.
14
Ont poli la matiere , & réglé l'ordonnance
De ton Edifice divin.
Sans avoir épuifé les deux bords de l'Hydafpe ,
Ton adreſſe a charmé notre goût & nos yeux ;
Et ton Ouvrage précieux
Ternitl'éclat divers du porphyre & du jaſpc.
Ce Monument tranſmis à la poſtérité ,
Destemps impétueux bravera les outrages ;
De la flamme & du vent il fera refpecté ; Et juſqu'aux derniers jours qu'auront les derniers
âges ,
Ton nom victorieux fera par tout vanté.
Jupiter même en vain voudroit réduire en poudre
Ces côteaux triomphans des rigueurs des hyvers ;
Les durables lauriers dont tu les as couverts ,
Les garantiront de la foudre.
L'ingénieufe
Antiquité
Fit pafferjufqu'à nous , d'un Parnaffe inventé
L'image ambitieuſe en fon cerveau tracée. TITON , par un ſecret qu'on n'avoit point tenté,
Sçait faire à la Fable éclipſée ,
Succéder la réalité.
Les habitans duPinde écartent l'ombre noire,
Quides terreftres demi - Dieux
Tâche à couvrir les noms d'un voile injurieux ;
Et des dents de l'Envie arrachant leur mémoire ,
Leurouvrent la porte des Cieux.
ODES.
TITON , quel honneur doit donc fuivre
Tes incomparables travaux ?
Tu redonnes la vie à ceux qui font revivre
Les humains qui , bravant les dangers & les maux
Onteu la valeur pour Egide ,
Et que le mérite folide
Donne aux Dieux mêmes pour Rivaux.
Mais quel charmant ſpectacle eſt offert à ma vûe ?
Un Groupe incruſté d'or ſe forme d'une nue ,
Des cignes argentés t'enlevant dans les airs ,
T'y font un trône de leurs aîles ;
"
Le Ciel , la Terre en feu répétent leurs concerts ,
Touts'anime aux doux fons de leurs voix immortelles.
J'entends des inftrumens divers ,
Je vois la Mufique & les Vers ,
S'accorder à l'envi pour célébrer ta gloire :
Et du brillant fommet du temple de Mémoire ,
La répandre aux deux bouts de ce vafte Univers.
Le puiffant Protecteur des Boileaux , des Corneilles ,
Du Fils du Grand HENRI le vaillant Rejetton ,
Qui toujours attentif aux fçavantes merveilles ,
Anima les Auteurs , récompenfa leurs veilles ,
De ton Parnaffe eft l'Apollon.
Son Royal Héritier , ni moins grand ni moins bon ,
Formé du même fang , fuit fon augufte trace ;
A peine a-t'il parlé , que le cruel Démon ,
Dont le fceptre de fer épouvante la Thrace ,
Baiffe , épris de refpect , fon fanglant pavillon .
16 ODES.
Je vois de fiers Géans que ſa force terraſſe;
Et le Vice infolent , à ſes pieds abbattu ,
Implorer ,plein d'effroi , la modefte Vertu .
Sous fon Régne fécond les beaux Arts fructifient;
A défricher leur champ lui- même il prend plaiſir ,
Tous les Sçavans s'en glorifient.
Le Ciel en le créant couronna leur defir :
Heft l'honneur , l'exemple & l'amour de la terre ;
Les Peuples différens que fon contour enferre ,
Sont jaloux du bonheur qu'on goûte en nos climats.
Minerve eft fon fidéle guide ;
Et portant fon grand nom gravé ſur ſon Egide ,
L'annonce en précédantſes pas.
Du coeur de fes Sujets il a fait la conquête.
Travaillez , des neuf Soeurs diligens Nourriffons ,
Célébrez fes vertus ; fa main est toute prête
A répandre fur vous la douceur de fes dons.
Croiffez fur la double colline ,
Jeunes & tendres Arbriſſeaux :
Lefleuve fe déborde , & fa fource divine ,
Qui fait reverdir.vos rameaux ,
Vous inonde déja du tréfor de fes eaux.
Ah , Ciel ! fi tu daignois feconder mon envie ,
On verroit le mêler le feu , l'air & les flots ,
Et tomber avec eux la Terre enfévelie
Dans les entrailles du Cahos ,
Avant que le cifeau de l'affreuſe Atropos
Coupât la trame de fa vie.
Mais
ODES. 17
Mais fi l'inclémence du Sort
S'attache obftinément à brifer la barriere
Que notre jufte zèle oppoſe à ſon effort ;
Dieux permettez qu'avant de perdre la lumiere ,,
Il fourniffe deux fois l'éclatante carriere
De ce Roi conquérant ( 1 ) dont la rapidité
Surprit dans ſes marais le Batave indompté ;
Qui pouvoit dominer du Couchant à l'Aurore ,
S'il n'eût enfin lui-même arrêté fes progrès ;
Et que nous pleurerions encore ,
Si de fon Succeffeur , que l'Univers adore ,
Les talens infinis n'étouffoient nos regrets.
Alors , malgré la Parque , au Temple de Mémoire ,
Entre les bras de la Victoire ,
Près de fon Bifay eul notre ROI volera ;
Affis au même rang , fur ce Mont il verra
Ce VALOIS renommé ( 2) , qui chaffant de la France
L'orgueilleufe & folle Ignorance ,
Fut le pere & l'appui des Arts qu'il illuſtra ,
Et qu'excita la récompenfe..
Que ne peux-tu , TITON , vivre encor jufques - là !
Sur ton magnifique Parnafl'e ,
Tu lui décernerois , de cette infigne place ,
L'honneur dont l'Equité par ta voix l'affûra™
( 1 ) Louis XIV.
(2 ) François Premier.
B
18 . ODES.
ODE II
A M. DE VOLTAIRE ,
SUR SA HENRIADE.
LE laut
Forfitan fe fe levibus fufurris
Vana victricem fore turba credit ,
Credit incassum ; tua mamque ladi'
Nefcia fama.
Pind. Pith. Od 2.
E laurier le plus beau ,VOLTAIRE , ceint ta tête :
Ta veine à couler toujours prête ,
Dans un fentier fcabreux s'épanche avec fuccès.
Ta féconde jeuneffe enfante une oeuvre immenſe,
Achevant un Art , dont la France
Ne vit que de foibles effais.
Du Chantre d'Ilion la fuperbe Patrie ,
L'antique & moderne Italie ,
Nous vantent des Auteurs qui revivent en toi.
Partes foins immortels , par ton illuſtre audace ,
HENRI , le grand HENRI furpaffe
Achille , Enée , & Godefroi.
Tel qu'un large torrent , dont la vague indomptée ,
A bons fougueux précipitée ,
Dans les champs étonnés porte au loin la terreur ;
Tel , tu peins la Difcorde irritant les allarmes ,
Paris cédant au fort des armes ,
Le feu , la faim , la mort , l'horreur.
Tel qu'un charmant ruiffeau dont l'onde vive & pure ,
ODES. 19
Excitant un fimple murmure ,
Se gliffe à flots légers fur un tapis de fleurs ;
Tel , tu peins , varié , les tranſports , la tendreſſe,
D'un Amant & d'une Maîtreffe ,
Enyvrés de folles douceurs.
De quel viffentiment mon ame eft-elle émue ,
Lorfque tes portraits à ma vûe
Se montrent dans deux vers cadencés & précis ?
C'eft ainfi quelquefois que l'adroite Peinture
Sçait dans l'exacte Mignature
De fon Art renfermer le prix.
Sublime , ingénieux , un jugement ſolide
Eft par tour ton fidéle guide.
On te voit en fon heu placer la Fiction :
Etprudent , tu retiens dans les juftes limites
Qu'Horace & Boileau t'ont prefcrites ,
La fimplicité d'action .
Cependant contre toi la Critique animée ,
Veut jufques fur ta rénommée
Etendre les rigueurs de ſes injuftes loix ;
Quoiqu'en les noirs defleins fa haine perfévere ,
Tu feras toujours , tel qu'Homere ,
Vainqueur des Zoïles François .
Leurs efforts contre toi deviendront inutiles ;
Méprife ces Rimeurs ferviles ,
Dont l'Apollon craintif meſure tous les pas ;
Et dont l'eſprit borné , croit quela Poëfic
Doit , comme la Géométrie ,
N'aller jamais fans un compas.
Bij
20 ODES.
ODE III.
AU ROI DE PRUSSE ,
SUR SES PREMIERES CONQUESTES.
Sititulos annofque tuos numerare velimus ,
Facta premunt annos : Pro te ,fortiſſime, votë
Publica fufcipimus......
r
QuUEL et donc ce pompeux ſpectacle ;
Quifur la terre & dans les Cieux ,
Par l'éclat d'un nouveau miracle
Enchante les coeurs & les yeux ?
L'Olympe s'allume & fe dore
Des feux de la plus belle Aurore
Qu'on vit fortir du fein des flots :
Apollon , Mars & la victoire ,
Sur un char conduit par la Gloire ,
Couronnent un jeune Héros.
Voilà ton Ange tutélaire ,
Reconnois fon illuftre Appui ,
Pruffe ton Aiglon fort de l'aire ,
Et tout fuit d'abord devant lui.
Dans les Etats de fes Ancêtres ,
Affervis fous d'injuftes Maîtres ,
Rétabliffant fes premiers droits ,
FREDERIC armé du tonnerre- 2-
Fait voir que Thémis fur la terre-
Soûtient la caufe des grands Rois .
ODES. 21
Couvert de fumée & de flamme ,
Vulcain , dans les antres d'Etna ,
Forgea la redoutable lame
Que Mars lui - même te donna.
Ton Nom , ta marche triomphante
Glacent l'ennemi d'epouvante..
Pallas devance tes drapeaux :
Et l'Oder , le long de fes rives ,
Laiffe fuir fes Nymplies craintives ;
Et t'admire dans les rofeaux.
Plus fort qu'Alcide & la Fortime
Et dédaignant un nombre égal ,
Il te faut deux palmes en une ,
Et plus d'un Héros pour rival.
Par tout où ton glaive étincelle ,
La Mort combat , le fang ruiffelle ,
Tout tombe au devant de tes pas ;
Et le Hongrois qui mord la poudre ,
Croit que tes yeux lancent la foudre ,
Et qu'ils enfantent des Soldats.
Mais la Victoire eft hors d'haleine
Le Temps s'étonne dans les airs
Que fes ailes puiffent à peine
Suffire à tes exploits divers.
Peuples , que FREDERIC terraſſe ;,
Neméfis contre votre audace
Sert les loix que vous méprilez ;;
Et vous reproche , échévelée ,,
En fe jettant dans la mêlée »
22 ODES.
Le fang dont vous vous épuifez .
De Pantique Métempficofe
Dois-je embraffer les fentimens
Et l'expérience qu'oppoſe
Pithagore aux raiſonnemens ? ( 1 )
Les ans à l'humaine machine
Livrant une guerre inteftine ,
Et brifant fes fubtils refforts ,
L'ordre établi par ſon ſyſtême
Veut que l'ame , toûjours la même ,
Ne faffe que changer de corps.
Eft-ce done du Vainqueur d'Arbelle
L'efprit qui te vint animer ?
Ou celui , dont Cinna rebéle ,
Vit la colere fe calmer
Ou plutôt l'un & l'autre enfemble ,
Dans ton ame qui les affemble ,
Répandent-ils un feu nouveau ?
Mais que dis-je ? exemt de leurs vices ,
Tu ne fais voir dans tes prémices ,
Que ce qu'ils eurent de plus beau ,
Souvent un Printemps agréable
Eft fuivi d'un Eté fangeux ;
Et fouvent Cerès plus aimable ,
(1)Ipfe ego ( nam memini ) Trojani tempore belli
Panthoides Euphorbus eram .
Ovid, Met.
ODES.
23
Remplace un Printemps orageux.
Ombre changeante & fugitive ,
L'homme de cette alternative
Eprouve le bifarre effet.
Prenez divers temps de leur vie ;
Néron & PEpoux de Livie
Formeront un Prince parfait.
L'un , en commençant fa carriere ;
Annonçoit des Soleils heureux ;
Et parricide , incendiaire ,
Devint bien-tôt un monftre affreux .
L'autre , effaçant de durs préfages ,
Fit fuccéder aux noirs orages
La plus douce férénité .
Héros , fans douteux intervale ,
La Vertu d'une courfe égale
Te porte à l'immortalité.
Loin du fentier des Rois timides ,
Que la molle indolence endort,
Et des Tyrans de fang avides ,
Cruels miniftres de la mort ;
Tu penfes que le Berger fage
Reçut la houlette en partage ,
Pour conferver fon cher troupeau;
Et non pour aller à toute heure
Chercher au fond de leur demeure
Les Loups en paix loin du hameau.
Défends donc , Prince magnanime ,
24
ODES
•
L'Héritage de tes 'Ayeux.
De la vengeance légitime
La fource eft même chez les Dieux.
Mais dédaigne ce Roi d'Epire ,
Qui , non content de fon Empire ,
Et brûlant d'étendre fon nom "
Flétrit follement fa mémoire
Et n'a mérité dans l'Hiftoire
Que le titre de Vagabond.
Soit que fur le char de Bellonne
La Vaillance expoſe tes jours ,
Ou que l'Olivier te couronne ,
L'amour des Arts te fuit toujours.
Chriſtine , fous un ciel de glace ;
Fit fleurir les dons du Parnaffe ,
Sa cour fut ouverte aux neuf Soeurs.
Doué des talens les plus rares ,
Tu les préviens , & leur préparés
A Berlin les mêmes douceurs.
Dans leurs Archives immortelles ,
Les. Mufes , fur le diamant ,
Gravent des images fidelles ,
Qui durent éternellement.
Le grand LOUIS , à fes Orphées ,
Doit les rayons , dont les trophées
Frapperont nos derniers Neveux ;.
Et fa jufte munificence
Signala fa reconnoiffance
Et l'eftime qu'il faifoit d'eux
Bien-toe
O DE S.
25
Bien-tôt s'éclipfe le mérite
D'un Conquérant dans le tombeau ,
Si Phébus qui le refluſcite ,
N'en retrace un vivant tableau .
Tes lumineufes deſtinées
N'ont point des jalouſes années
A: craindre les obfcurs retours :
Nouvel Achille , dans Voltaire ,
Tu trouveras un autre Homére ;
Et vos deux Noms vivront toujours.
LA
ODE IV.
C
BEAUTE'.
AMADEMOISELLE
BEAUTE ,
*
EAUTE' , fubtil poiſon de l'ame ,
Qui nous enchantes & nous perds ,
Tifon dont la rapide flamme
2 Embrafa cent fois l'Univers ;
Quel Dieu vengeur , quel coup de foudre
Réduira les Autels en poudre
Où ton Fantôme est encenfé ;
Et déchirant ton diadême ,
T'abbattra de ce rang ſuprême
Où t'éleva l'homme infenfé ?
Tu
Aux yeux furpris , toujours maſquée ,
montres d'aimables dehors ;
26
ODES
.
Une ame interdite , offuſquée ;
Cede fans peine à tes efforts.
Mais par quelles lâches foibleſſes ,
Par quelles indignes baſſeſſes ,
Faut-il acheter tes faveurs !
Impérieufe , tu ne donnes
Le prix honteux de tes couronnes
Qu'à des captifs & des flateurs.
Tourment des coeurs , trompeufe mere
Des dangereux & faux plaiſirs ,
Vaine & féduifante chimere ,
Tu nous confumes en defirs.
L'impatiente Jalouſie ,
L'Eſpoir craintif , la Fantaiſie ,
L'Audace aux projets effrénés ,
L'Effroi , la Guerre à l'oeil funefte ¿
L'Adultere , & l'infame Inceſte ,
Sont tes enfans infortunés.
Que de batailles , que d'allarmes ,
Quels maux , quels crimes enfanta
Le coupable encens , qu'à tes charmes
Le Fils de Priam préſenta !
Sa Patrie aux flammes en proye ,
Sous l'herbe la fameuse Troye
Vit anéantir ſon orgueil ;
Et Pyrrhus bouillant de colere ,
Du meurtre du fils & du pere ,
Paya ton infidéle accueil.
A ton gré , ton pouvoir perfide .
ODES. 27
Produit des changemens divers ;
Le Héros le plus intrépide
Languit , amolli dans tes fers.
Annibal marche au Capitole ,
De victoire en victoire il vole ;
Rome fe livre à la terreur.
Tu parois , ton aſpect l'arrête ;
Il abandonne ſa conquête ,
Et tu triomphes du Vainqueur,
Partoi la Raifon révoltée
S'emporte en excès odieux.
Quelquefois , lionne indomptée ,
Ses mouvemens font furieux :
Quelquefois rampante , captive ,
Elle eft languiffante & plaintive ,
Toujours yvre de ton poiſon.
Ainfi , de toi ſeule obfédée ,
De fon trône elle eft dégradée ,
Et ceffe d'être la Raiſon,
Un feul homme en renverfe mille ,
Far toi feule il eft abbattu ;
David te voit , David fragile
T'immole toute la vertu.
* On regrettoit l'a
bondance de Capoue.
On fongeoit aux Mat
treffes , lorfqu'il falloit
aller aux Ennemis . On
languifait des tendres
Jes de l'Amour, quand
il falloit del'action &
de la fierte pour les
combats, S. Evremond ,
Réflexions fur les divers
génies du Peuple Romain
,
ch. VII.
Cij
28 O DE S.
Son Fils trompé par ton adrefle ,
Tombe , du fein de la Sageſſe ,
En des égaremens henteux ;
Et de Jean , qu'enflamme un faint zèle
Contre une chaîne criminelle ,
La tête eft le prix de tes jeux.
›
Confulte t'on le goût folide ,
En formant d'amoureux projets ?
C'eft le caprice qui décide
Du prix des différens objets.
Tel de fon ame impétueuſe
Suivant l'ardeur voluptueue
Croit te trouver dans la laideur ;
Et cette difforme Rivale ,
Qui te brave & qui te ravale ,
Sur toi remporta plus d'un coeur.
Amas de pouffiere & de boue ,
De quoi peux - tu t'enorgueillir ?
On t'adora ; mais on te joue
Quand tu commences à vieillir :
Au moindre mal s'évanouiffent
Les faux charmes qui t'embelliſſent ,
Tu n'es plus comparable à toi :
De ta fierté la Mort fe vange ,
T'enleve à tout âge , & te change
En objet d'horreur & d'effroi.
Volage & folle Courtisane ,
Qu'accompagne la Vanité ,
Ceffe , Simulacre prophane ,
ODES. 29
D'ufurper le nom de Beauté .
L'ame feule a droit d'être belle ,
Pure , humble , à fes devoirs fidelle
Voilà fes folides appas.
C'eſt par-là qu'à jamais vivante ,
Sa beauté refte triomphante
Du temps , du fort & du trépas. “
Enfin vous êtes obéie ,
CLEOBULIN E ; & mon pincean
De la Beauté qu'il humilie ,
Vous expofe un trifte tableau.
Mais fi la Beauté quej'offenſe,
Fit fur vous couler l'excellence
De fes dons lesplus gracieux ;
L'esprit divin qui vous anime ,
Change en hommage légitime
Celui qu'on rend à vos beauxyeux.
ODE V.
A LA VERT U.
Nobilitas fola eft atque unica virtus :
Paulus , vel Coßus , vel Drufus moribus efto.
Juven. Sat. 8.
VERTU, dont la fource de flamme
Coule de la Divinité ;
Toi , qui conduis une belle ame
Ciij
30 ODES
.
Dans le fentier de l'Equité ;
Defcends de la voûte afurée ;
Viens de ton haleine facrée ,
Souffler la force dans mon coeur
Je vais confondre ta Rivale ,
Dont la bouche aux humains fatale ,
Les charme fous un nom trompeur.
Par toi la Nobleffe enfantée
Ne pouvoit fubfifter fans toi ;
Par elle toûjours confultée ,
Tula voyois fuivre ta loi :
Mais depuis , fiere d'un vain titre
Elle même devient l'arbitre
De ſes plus injuſtes projets ;
Et fon audace qui t'affronte ,
Dédaigne ton joug, & te compte
Au rang de fes moindres fujets.
T
Enflés d'une coupable gloire ,
Qui n'appartient qu'à vos Ayeux ,
Offrez - vous tous à ma mémoire ,
Mortels , qui vous croyez des Dieux.
Examinons fur quoi fondée ,
Une préfomptueufe idée
A rendu vos efprits fi vains.
Efclaves infenfés du Vice ,
Peut il , au gré de fon caprice ,
Vous mettre au- deffus des humains?
Qu'entends-je ? à mes regards la Terre
Va-t'elle entr'ouvrir les Enfers
O DE S. 31
Le Ciel lance- t'il le tonnerre ,
Qui doit embrafer l'Univers ?
Non, c'eſt un char qu'à toute bride
Fait voler un fou qui le guide .
Tout s'ébranle au loin fous nos toîts.
Où cours-tu , jeuneffe effrénée ?
Le Dieu qui punit Salmonée ,
N'eft il plus jaloux de fes droits ?
Sépulchre au dehors magnifique
Dépouille ce riche appareil ;
Et qu'un Pauvré à l'efprit Stoïque
Prenne un habit au tien pareil .
Sans démentir fon caractére ,
11 fe conferve un coeur fincére ,
Un noble , un modefte maintien.
Fût-il couvert du Diadême ,
2
Unfage en tout temps eſt lui-même ;
Et toi fans l'habit tu n'es rien.
Mais qu'encor rempant dans la fange ,
Cet eſclave à l'air impudent ,
Avec toi fafle un tel échange ,
Et qu'il devienne indépendant ;
Enun inftant il s'approprie
Ta fierté , ton effronterie ,
Son front altier brave les Cieux.
Les fleurs fous fes pas vont éclore ,
Il croit que la Terre s'honore ,
Sous un fardeau fi glorieux.
Cij
32 O DE S.
Dans le honteux excès qu'il loue ,
Indignement enseveli ,
Un autre à Bacchus fe dévoue ,
Et met tout le reste en oubli.
Ses débauches n'ont point de trêve ¿
Les vignes épuifent leur fêve
Pour fournir à fes longs repas.
Semblables à ceux du Lapithe ,
Ils traînent fouvent à leur fuite
Le noir défordre & les combats.
Le vin fur le marbre ruiffelle ,
Tout devient armes fous leurs mains ,
La rage impudente étincelle
Sur leurs vifages inhumains ;
D'affreux débris couvrent la terre ;
Victimes d'une folle
guerre ,
L'un de l'autre attaque le flanc ;
Et deux fois expoſant ſa vie ,
Le Duel court à l'infamie ,
Qu'il achete au prix de ſon ſang.
Yvreffe , ô toi qui d'Alexandre
Souillas les brillantes vertus ,
Tu mis Perfépolis en cendre ;
C'est toi qui poignardas Clitus .
Ton Ombre ténébreuſe égare
L'efprit fans bouffole & fans phare ;
La Raifon pâle a diſparu .
A tes flots péfans l'homme en butte
De l'obſcur inftin&t de la brute
O DE S.
33
Se trouve à peine fecouru.
Paroiflez , Ombre magnanime ,
Du triomphant Fabricius .
Paffez le Stix , Ame fublime
Du fobre & vaillant Curius.
Montrez - vous Dictateur févére ,*
Vous qui d'un fils qui dégénére ,
Punîtes les débordemens :
Venez aux Nobles de notre âge ,
Apprendre combien leur langage
Différe de vos fentimens.
Cet autre qu'un penchant extrême
Affervit au Démon du jeu ,
Maudit le fort , le Ciel , foi -même ;
Roule , étonné , des yeux en feu .
Le foir l'infortuné protefte
De quitter le jeu qu'il detefte ;
Serment par la fureur dicté !
Le jeu qu'il hait & qu'il adore ,
Demain voit fes Autels encore
Fumer d'un encens infecté .
Ses pertes fans ceſſe entaflées ;
Comme en des abîmes profonds ,
Des Terres par les fiens laiffées ,
Engloutiffent bien-tôt les fonds.
Le fils de Q. Cincinnatus
ayant été fouwentrepris
par les Cenfeurs
, pour sa maw
vaife vie , Son pere le
deshérita,
34
ODES.
Il prend par tout à triple uſure ;
Epuife un Vaffal qui murmure
D'un 'un fang dont il eft altéré ;
Tant qu'enfin vendant fon Domaine
En proye au Démon qui l'entraîne ,
Il meurt pauvre & défeſpéré.
T
De cent chiens les voix confondues
Au bruit des Trompettes , des Cors ,
Font au loin retentir les nues ;
Les Bêtes tremblent dans leurs forts.
Répandant par tout les allarmes ,
Ce fou , de les Vaffaux en larmes
Gâte les champs enfemencés ;
Dans les fillons l'herbe eft foulée ;
Et Cerès pleure échévelée
Des travaux mal récompenſés.
Toi qu'engendra l'impure écume',
Parmi les flots tumultueux ,
Venus , combien ton feu confume
De ces Päris voluptueux !
Efféminés Sardanapales ,
Prodigues Héliogabales ,
Ils t'obéiffent fans effort.
Vils Flateurs , brûlans Idolâtres
Des dévorantes Cléopâtres ,
Le crime en fon fein les endort.
Leur âge s'écoule dans l'ombre ,
Leurs biens entiers font envahis
י
114
ODES.
35
Pour fournir aux befoins fans nombre
Des Glycéres & des Laïs.
Souvent un hymen dèshonnête
Les joint en une affreufe fête.
Noirs fermens , exécrables noeuds !
L'amour bien-tótfe change en haine ;
Et voit de leur indigne chaîne
Naître des monftres dignes d'eux.
Vainqueur de l'importune flamme
Dont il fe vit follicité ,
Zénocrate au lit d'une infame
Vit briller la pudicité.
Ah ! fi du Monde en fon enfance
Nous imitions la tempérance ,
Chaffant le Luxe fuborneur ,
Banniffant l'Intérêt tenace ',
Nons verrions régner à leur place
La Continence avec l'Honneur .
La fource eft tranſparente & faine
D'où fortent ces charmans ruiffeaux
Qui roulent une eau fouveraine
Sur un fond pur comme fes flots.
Celui dont la fource eft bourbeufe ,
En vain dans le fable qu'il creufe ,
Tâche de fe clarifier ;
Si fa couleur paroît plus belle ,
Son goût , fon odeur naturelle
Ne peuvent fe purifier.
3
36
Ó DE
S.
Des faints Vieillards qui le formerent ,
Le nom de Sénat fut tiré.
De la Juftice qu'ils aimerent ,
L'intéret feul leur fut facré .
Bravant quelquefois ces exemples ,
Thémis laiffe entrer dans fes Temples
Des Enfans fans capacité :
Du bon fens obftinés transfuges ,
Tous leurs titres , pour être Juges ,
C'eft que leurs Ayeux l'ont été.
Dignités , Charges faftueules
Que méconnoiffent les Vertus ;
Tribunaux , Banques tortueuses ,
Où préfide le ſeul Plutus ;
L'Avarice aux mains infernales ,
Dans fes Balances inégales
Péfe le fang & la faveur ;
Et fouvent d'une Courtisane
La bouche obfcéne fut l'organe
Par où parla le Sénateur.
Cependant il eft à tout âge
Des Héros chez Mars , chez Thémis
Dont en voit l'ame & le courage
Par les obftacles affermis.
Aftres brillans de leur lumiere ,
Dès qu'ils entrent dans la carriere ,
Leurs clartés enchantent nos yeux :
La Vertu les caractériſe ;
2
ODES.
37
Et fa conftance immortalife
Le mérite de leurs Ayeux.
Que vois je ? mon ame furpriſe
S'allarme à ce fpe&tacle affreux ;
C'eſt vous , fiers aînés dans l'Eglife
Autrefois cadets malheureux.
Peu defireux du Sacerdoce ,
Ce n'eft que la Mître & la Croffe
Que cherche votre ambition ;
Et les chaſtes Agneaux pâtiſſent ,
Tandis que les Loups engloutiffent
Les pâturages de Sion .
Vous qui , pour parer vos familles
D'Aînés brillans & fomptueux ,
Contraignez vos Fils & vos Filles,
A prononcer d'horribles voeux ;
Qu'offrez-vous au Dieu du tonnerre!
Des Enfans , vil poids de la Terre
Avec peine avoués de vous.
Mais frémiffez , Caïns fuperbes :
Il voit l'offrande de vos gerbes ,
D'un oeil de haine & de courroux,
Foibles Mortels , vaſes d'argile ,
Que colore un frivole orgueil ,
Qu'êtes-vous , qu'une chair fragile
Qu'attendent les vers du cercueil ?
De ce Noble qui s'idolâtre ,
De ce pauvre & malheureux Pâtre ,
38 ODES
.
文
C
Ouvrons les veines un moment.
Regardons fi ce fang qu'on vante ;
Eft d'une couleur différente ,
Ou s'il prend fou cours autrement.
Les Races humaines entre elles ,
Produites d'un même limon ,
Au fortir des mains éternelles ,
N'étoient diftin&tes que de nom.
Mais bien-tôt Por tiré des mines
Le fer , le meurtre , les rapines ,
Ulurperent d'affreux autels.
Images des Dieux de la Fable ,
Souvent un crime abominable
Commença l'honneur des Mortels.
}
En naiſſant preſque inanimée ,
Pouviez- vous donc à votre gré ,
Maffe groffiere , être formée ,
D'un fang plus ou moins honoré ?
Heureux , qui ne doit qu'à lui- même
L'éclat de la grandeur ſuprême
Dont PEquité l'a revêtu.
On hérite de la Nobleſſe ;
Mais il faut un coeur fans foibleffe ,
Pour être fils de la Vertu .
Et quoi ces feuilles furannées ,
Que n'ont point épargné les vers ,
Devront à vos moeurs effrénées
*Attirer des refpects divers!
>
ODES
39
Je lis de vos Ayeux antiques
Les Vertus , les faits autentiques ,
Par vous fans ceffe démentis ;
Ayeux qui n'ont d'autres fupplices.
Quand on leur raconte vos vices ,
Que d'avoir eu d'indignes fils.
Que vois -je ? Dragons , Hipogryphes
Lions , Serpens , Aigles , Hiboux ,
Obſcurs ſymboles , hiéroglyphes ,
Que le peuple adore à genoux,
Suis-je arrivé , Dieux ! quels prodiges &
Sur ces bords , féjour de preſtiges ,
Où les Monftres font encenfés ?
Errreur , ce font des Armoiries ,
Qui nouriffent les rêveries
De tant d'illuftres infenfés.
Quand ta Naiffance te ſuggére
Ces vanités & ces hauteurs ,
Souviens-toi que la Mort févére
Egale les Rois aux Paſteurs.
L'inftant vient : l'implacable eft prête
Atrancher tafuperbe tête ,
Nul effort ne t'en garantit ;
Tu gémis , ton orgueil fuccombe ;
Le mal , l'effroi creuſent ta tombe ;
L'abîme s'ouvre & t'engloutit.
Mais ne croi pas qu'au Sang illuftre
Ma Mufe veuille avec mépris
40
O DE S.
Ravir un légitime luſtre ,
Dont elle connoît tout le prix.
Oui , marqué d'un tel caractére ,
Tu mérites qu'on te révére ,
Si la Vertu fait on bonheur :
Mais , file Vice te domine ,
Ton nom , ta brillante origine ,
Eclaireront ton deshonneur.
La Nobleſſe ayant l'avantage
D'avoir la Vertu pour appui ,
Ce Titre eft un riche appanage ,
L'Or eft moins précicux quelui.
Branche en tout temps verte & fleurie ,
Le Tronc dont le fuc l'a nourrie ,
En paroît même glorieux ;
Les fruits merveilleux qu'elle étale ,
Les divins parfums qu'elle exhale ,
Embaument la Terre & les Cieux.
Un vrai Noble expofe & prodigue
Toutfon fang pour fervir fon Roi ;
C'est alors que rompant la digue,
Son coeur exerce fon emploi ;
Mais quand d'Olive couronnée ,
La Paix fertile eft ramenée ,
Ilrevient chez lui fouhaité :
Jufte , honnête , affable , fincere ;
De fes Vaffaux il eft le Pere ,
Et non le Tyran rédouté.
Les Livres des Doctes d'Athenés
Serviront
O DE S. 41
Serviront à régler vos moeurs :
Les Exploits des grands Capitaines
Rendront la vaillance à vos coeurs,
Prêtez- vous aux confeils des Sages :
Cinéas calmoit les orages
Qui troubloient l'ame de Pyrrhus ;
Et Néron vivroit dans l'hiftoire ,
Couvert d'une folide gloire ,
S'il eût toujours aimé Burrhus.
FLEURI , Miniſtre plus habile
Et plus prudent que CINEAS ,
Forma la jeuneße docile
D'un Roi l'amour de fes Etats.
C'estfon active prévoyance ,
Dont l'effort retint la vaillance
Qui l'emportoit aux bords du Rhin
Il le dérobe à la tempête ,
Etfçait de quel prix eft la tête
D'un équitable Souverain.
**
42 ODES.
ODE V 1.
Surla Maladie la Convalescence du Roi.
LORSQUE l'Aftre du jour , dont l'ardente lumiere
Fait le bonheur du Monde & l'ornement des Cieux ,
Au plus brillant de fa carriere
Vient à s'éclipfer à nos yeux ,
Tout languit ici - bas ; & la Nature entiere
Apprend aux Mortels , par fon deuil ,
Que fans l'éclat de ce bel oeil ,
L'Univers reviendroit à fa maffe premiere.
Ainfi , PRINCE , à nos voeux déſirable à jamais ,
Quicomptes , non tes jours , comme Titus put faire ,
Mais tes momens par tes bienfaits ;
Quand d'un coup de fa faux la Parquefanguinaire
S'apprêtoit à trancher de tes précieux jours.
L'utile , l'éclatant , le trop rapide cours ,
Sur le front de la France , une pâleur foudaine
Exprime fon faififfement ;
Et dans ce morre accablement ,
Chacun offroit pour Toi fa tête à l'inhumaine ,
Et n'avoit dans le coeur qu'un même ſentiment.
Mais fi fa cruauté confommant nos allarmes ,
Réfiftant à nos cris , t'eut rangé fous ſa loi,
Sur fes Pôles le Monde eût fenti notre effroi
O DE S.
43
Er même l'Ennemi , qui dompté par tes charmes ,
Te redoute tout haut , & t'adore en fecret ,
Témoin de ta valeur , & fçachant qu'à regret
L'intérêt de ton Nom te fit prendreles armes "
Mouillant les fiennes de fes pleurs ,
En eût mêlé les flots au torrent de nos larmes ,
Comme s'il eût gémi de ſes propres malheurs.
L'Olympe eft dévoilé : bel Aſtre de nos vies,
Au gré de nos tendres envies ,
Tu reparois fur l'horiſon ;
Et nos juftes douleurs ſe ſont évanouies
A l'afpe& de ta guériſon.
Mais arrête , LOUIS , où t'emporte la Gloire ?
N'expofe plus ton Sang aux fureurs des haſards :
Ton Courage a fixé le vol de la Victoire ,
Qui dévance tes Etendards.
Je la vois, & quels yeux la pourroient méconnoître,
Afon armure , où l'or féme & forme des Lys ?
Le fond blanc de l'étoffe aux regards éblouis ,
Peint la noble Candeur de notre augufte Maître
Et déformais elle ne veut paroître ,
Que couverte de ces habits.
D'un cifeau délicat les traits inimitables ,
Sur le luifant acier de fon Cafque divin ,
Repréſenterent Nice , Ypres , Furnes , Menin ,
Citadelles , Châteaux , Coloflès effroyables ,
Sous ta foudre abbattus , déplorant leur deftin gi
1
Dij
44
O DE S.
Et Charles , des Germains & la force & l'Alcide
Qui marchoit tel qu'un Tigre avide
Au dangereux appas d'un fuperbe butin ,
Au feul bruit de ton Nom , d'une courfe rapide ,
Forcé de repaffer le Rhin.
Le bruit de tes Tambours , le fon de tes Timbales ,
Où brillent tes marques royales ,
Sont le fignal flateur qui le méne au Combat.
Monarque craint , chéri , Pere , Héros , Soldat ,
Ton grand Coeur s'eft affez diftingué dans la Guerre
Laiffe repoſer ton tonnerre ,
Et viens te rétablir au fein de ton Etat.
Tu verras en chemin tes Provinces tranquilles ;
Et malgré les volcans , par Bellonne allumés ,
L'abondance , l'honneur & l'ordre dans tes Villes:
Montre - toi dans Paris à tes Peuples charmés ;
Regarde avec tranſport , dans les airs enflammés ;
Les ferpenteaux errans & les gerbes que lance
L'amour qu'inftruit le zèle actif , ingénieux ;
Et fa jufte réjouiffance
Allerjufqu'au trône des Dieux
Leur témoigner notre reconnoiffance
Délices des François , le Vainqueur de Démont ,
Ce jeune & fier Rival du Héros de Carthage ; *
* Monfeigneur le un chemin difficile à
travers les Alpes. Prince de Conti s'ou
vrit, comme Annibak „
Сле
ODES. 4
Auffi fage , auffi grand , l'intrépide Clermont ,
Qu'au foutien de tes droits la même ardeur engage:
Penthiévre , ambiticux de marcher fur leurs pas ,
Aimé de tes Bretons , Gouverneur des Climats
Où le Ciel me fit don de l'air que je reſpire ,
Scauront bien en ta place animer tes Soldats ,
Sur la trace du feu , que ton Sang leur infpire.
1
Laiffe à tes Généraux , à ces braves Guerriers ¿
Le foin d'achever tes Conquêtes ;
Et leur ayant coupé des moiffons de Lauriers ,
Cédes-leur le plaifir d'en couronner leurs têtes .
ODE V I I.
L'ASTROLOGIE JUDICIAIRE,
A M. DESLANDES ,
Commifaire général & Ordonnateur de la
Marine à Rochefort.
FUNEST UNESTE & vaine Aftrologie
Qui dans les ténébreux replis
De ta féduifante Magie ,
Tiens tant de coeurs enfévelis ;
Refte à jamais dans la Chaldée.
Une coupable & fauffe idée
Nous a trop long- temps égarés .
Ses peuples , qu'à tort on crut fages ,
Rendront bien fans nous leurs hommages
46
ODES.
Aux Aftres par eux adorés.
Fantôme que mit en lumiere
L'avide curiofité ,
Tu ne dús ta grandeur premiere
Qu'à l'humaine crédulité ;
Tu profitas de nos foibleſſes :
L'appas trompeur de tes promeſſes
Mafqua tes menfonges divers :
peur La fit valoir ton audace ,
Et ta chimére prit la place
Du Souverain de l'Univers.
Mortels , dont les cervelles folles
Changent les Aftres en métaux ,
Vous voulez que des noms frivoles
Opérent nos biens ou nos maux ?
Vous frémiffez , Payens impies ,
De voir préfider fur nos vies
Saturne , ou Mars à l'oeil de fer ;
Garants d'une heureuſe affluence
Pour ceux qu'anima l'influence
De Vénus on de Jupiter.
Votre caprice prête aux Aftres
De bifarres averfions 2
Cruels Meſſagers des déſaſtres „
Par leurs triftes conjonctions.
Le Scorpion me pronostique ,
Si dans ma Planéte il s'implique ,
L'Exil , le Défeſpoir , la Mort
O DE S.
47
Et ma trame eft infortunée ,
Si de fa queue empoisonnée
Le Dragon infecte mon ſort.
Quoi ! cette maffe étincellance
Qui dans l'air roule loin de moi ,
Rendra moname chancelante
Entre l'efpérance & l'effroi ?
Prête à m'en louer ou m'en plaindre
J'aurai la baffeffe de craindre
Un corps privé de fentiment ,
Qui n'a jamais connu fon être ,
Et n'eft pas lui-même le maitre
De régner fur fon mouvement ?
Croirai- je , étrange extravagance !
Que le Ciel à votre Art foumis ,
Au point qu'il fut à ma naiſſance &
Puiffe à vos yeux être remis ?
Seul de fon compas infaillible ,
Dieu marque du temps infenfible
Tous les efpaces écoulés.
Eternel Torrent ! Cours immenfe
Pendant que mon efprit y penſe ,
Mille inftans fe font envolés.
Si, fuivant votre abfurde fable ,
La même étoile au même afpe&t ,
D'un bonheur , ou malheur femblable
Porte un préfage non fufpect :
Pourquoi ne font-ils pas infignes ,
48
O
DE
S.
Tant d'hommes nés fous mêmes fignes
Que les Rois & les Conquérans ?
Ou pourquoi le même naufrage
Perd- t'il cent Nochers à tout âge ,
Nés fous des Signes différens ?
>
Celui- là vit & meurt infame ,
Cet autre eft porté vers le bien ;
Et l'Aftre feul captive une ame
Sous ce doux ou fatal lien.
Maudis ton fort , miférable Homme ;
Ta liberté n'eft qu'un fantôme ;
N'attends plus rien des Immortels ;
'Tes voeux font déformais ftériles :
Détruis des temples inutiles ,
Ravage & brûle leurs Autels.
Non , la ronde & vafte Machine ;
Du feul vrai Dieu connoît les Loix,
Le Ciel à ſon aſpect s'incline ;
Il parle & tout tremble à ſa voix.
Toujours unie à fa juſtice ,
Sa volonté n'eft point complice
De l'iniquité des humains .
Le libre arbitre qu'il leur donne ,
De la honte ou de la Couronne
Laiffe le choix entre leurs mains.
Mais par de criminels preſtiges ,
N'allons pas , Efprits indiſcrets ,
Chercher dans les airs les veftiges
Da
ODES. 49
De fes immuables decrets.
Auroit- il de fa Providence
Fait aux Aftres la confidence ?
L'idée en révolte mes fens :
Il créa ces corps que j'admire ,
Pour éclairer , non pour prédire ,
Ni pour recevoir mon encens.
ODE VIII.
L'ORGUEIL.
GRAND Dieu ! quelle force inconnue ,
Guidant une inviſible main ,
Découvre à ma tremblante vie ,
Les noirs replis du coeur humain !
*Que de détours ! Quel labyrinthe !
Que de monftres dans fon enceinte
Compofent une horrible cour !
Je n'entends que foudres , qu'orages :
L'éclair entr'ouvrant les nuages
A peine y répand un faux jour,
Arrête , troupe impitoyable :
Que fais-tu , perfide ? & pourquoi
Pourfuis- tu cette Vierge aimable
Qui doit ici donner la loi ?
La majeſté , qui brille en elle ,
Ef une grace naturelle
Que le fard ne change jamais ;
E
50 ODES.
Et l'Equité pure & fincere
Préfide fur fon caractere ,
Qui ne refpire que la paix.
Ces Monftres affreux font les Vices :
Cette humble Vierge eft la Vertu ,
Qui s'échappant à leurs malices ,
Pleure fon empire abbattu .
Le Ciel l'établit Souveraine
Du coeur de l'Homme , qui ſans peine
Répondit d'abord à ſes voeux :
Mais ces cruels la détrônerent ;
Et dans fa place ils éleverent
Un Monarque plus méchant qu'eux.
Je te vois , fier tyran des ames ,
Appuyé fur ton fceptre d'or ,
Orgueil , qui d'horreurs & de trames
Amafles un fatal tréfor.
L'Indépendance à l'oeil finiftre ,
Eft le farouche & dur Minftre
Qui te confeille & te conduit.
Autour de toi fifle l'Envie ,
Sanglante Eumenide , affervie
Ala Colere qui te fuit.
Ta naiſſance aveugla ton pere ;
Qui par toi dès-lors inſpiré ,
S'égala , Rival téméraire ,
A l'Etre qui l'avoit créé.
Mille & mille Anges dans fa ligue
ODES.
51
Entraînés par ta folle intrigue ,
Suivirent fes drapeaux flotans.
Dieu parla: les Cieux s'entrouvrirent
Et les Enfers enfevelirent
Ces innombrables Combattans .
Mais fertile en forfaits célebres ,
Déchu de fon premier état ,
Leur Chefcrut, du ſein des tenebres ,
Signaler un refte d'éclat.
Dieu formant l'homme à ſon image
Il s'éleve écumant de rage ,
A travers destorrens defeux ;
Et contre le Ciel qu'il menace ,
Şoûtenant fon énorme audace ,
Tu lui dictas ces mots affreux.
2
Je tombe , dit -il , Dieu terrible ,
Percé de tes traits ennemis ;
Mais ton bras , ce bras invincible
M'a vaincu fans m'avoir foûmis .
Tranſports , fureurs , bien qui me reſte ,
Servez mon déſeſpoir funeſte ,
Qu'irrite le bonheur d'autrui.
Faifons- nous d'illuftres Complices
Subornons par nos artifices
Deux coeurs qu'il a créés pour lui.
Jufqu'à toi ne pouvant atteindre,
Tes coups ne font que m'animer ,
Trop fier , Dieu cruel , pour te craindre ¿
Eij
52
ODES
Plus incapable de t'aimer :
Eve par mes leçons inſtruite
Me foûmettra l'ame féduite
De fon lâche & crédule époux :
Tu favorifes ma vengeance ;
Contre toi- même leur naiffance
Eft l'inftrument de mon courroux .
Ainfi , diffipant leurs allarmes
Le Corrupteur qui les perdit
Suppofa de céleftes charmes
Au fruit que Dieu leur défendit,
Poifon de leur douce innocence ,
Son goût porta dans leur effence
Les Maux , la Vieilleffe & la Morte
Le même fang qui nous anime ,
Fair en nous circuler le crime
Qui nous condamne au même fort..
Orgueil , impofteur exécrable ,
L'Ange & 1 Homme que tu trompas
D'une vanité déteftable
S'abandonnerent aux appas.
Enchanté de ton faux fyftême
L'Ange crut être un Dieu lui même ;
Defir quel'Homme ofa former.
De là ces fuperbes idées ,
Que dans nos ames obfédées
Tonfouffle ardent vient r'allumer,
Brillant écueil , fource fatale
ODES.
53
2
Des voeux outrés , des projets vains ,
Ton afcendant , peſte infernale ,
Domine fur tous les Humains
Sous d'autres noms & d'autres formes ;
Tu mafques des vices énormes :
L'Envie eft Emulation ;
Et du titre de noble Gloire ,
Tu revêts l'horrible victoire
Que remporte l'Ambition.
Quand , fe livrant à ſa furie
Sylla , l'implacable Sylla ,
Bourreaude fa trifte Patrie ,
Le fer en main la défola :
Eft ce ailleurs , qu'en ton ſein perfide
Qu'il puifa , de maſſacre avide ,
Cette fanglante volupté :
Volupté , dont ton noir caprice
Ófoit du faux nom de juſtice
Colorer la férocité ?
Qu'on ouvre les Faſtes du Monde ;
Et frappé de juftes terreurs ,
On verra ta rage
féconde
Enfanter par tout mille horreurs.
Sceptre des Rois , Pourpre , Tiarre ...
Grand Dieu ! quel déluge barbare !
Quel fouffle infecte tes Autels !
Mais refpectons l'honneur des Temples ;
Et par d'incroyables exemples
E D
54
ODES.
N'épouvantons pas les Mortels..
Quand on n'a que fes yeux pour guides ,
L'Amour-propre facilement ,
En leur cachant où tu réfides ,
Empoifonne le jugement .
Plus fatisfait , plus il te dupe ,
Tu veux qu'à te peindre il s'occupe
Et ta main conduit fon pinceau.
Traits flateurs que le Fourbe loué
Et dont l'Equité défavoue
L'infidele & honteux tableau.
>
Tu fais accroire à Poliphème ,
Dont tu redoubles les foucis ,
Que pour plaire à l'objet qu'il aime
Il a plus de charmes qu'Acis.
Homere eftjugé par Zoile .
Le vil Terfite , auprès d'Achile
S'élance partes feuls fecours.
Et dans la Brute la plus lourde ,
La fortune à mes voeux fi fourde
Te fait triompher tous les jours.
On t'éleve fans te connoître ,
Et fans le croire on te chérit.
Le coeur , dont tu t'es rendu maître ,
Te fert à féduire l'esprit.
Ta fombre & changeante impoſture ,
De la Sageffe la plus pure
Emprunte même les attraits ;
ODES.
55.
Et plein des vapeurs du Permeſſe ,
Peut-être aujourd'hui ton ivreſſe
M'excite à te lancer des traits.
O DE IX .
Sur l'immortalité chimérique , qu'on attend des
Ouvrages d'esprit , & Jur l'inconftance des
Grands. *
*
Toi , dont les Nimphes du Permeſſe
Enchantent la crédulité ,
Infenfé , qui ſur leur promeffe
Fondes ton immortalité ;
Jufqu'à quand ton ame enflammée
D'unefrivole renommée ,
S'y laiffera - t'elle ébloüir ?
Et pourquoi , comme un frénétique ,
Préférer un bien chimérique
Aux vrais biens dont tu peux joüir ?
Dans fon audace illimitée ,
Ton efprit fuperficiel
Croit , tel qu'un autre Promethée ,
Avoir ravi le feu du Ciel.
Ton fang bout : la fievre confume
Tes jours qu'enivre d'amertume
ment de Réception à ladite
Académie.
Envoyée à Meffieurs fuite de fon Remercie
de l'Académie Royale
des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers , à la
E iiij
56
O
DE
S.
Le penchant qui te fait la loi.
Et peut - être , ô funefte augure !
L'éclat dont ton orgueil t'affûre ,
Difparoîtra même avant toi.
Combien Sophocle , Homere , Orphée à
Auroient-ils de doctes Rivaux ,
Dont la mémoire est étouffée
Avec leurs fublimes travaux ?
Au furplus , pour un feul Dédale
Qui franchit l'immenfe intervale
Porté fur l'aile du bonheur ;
A de honteux périls en bute ,
Combien d'Icares , par leur chute
Eternifent leur déshonneur ?
Mais je veux que la Parque donne
Le prix qui manquoit à tes Vers ;
Que dès que le jour t'abandonne ,
Ton Nom vive dans l'Univers.
Quelle voix , jufqu'aux noirs rivages ;
Fera retentir les fuffrages
Qu'on t'accorde , quand tu n'es plus
Fruit tardif , Palme illégitime ,
Souvent acquife par le crime ,
que déteftent les Vertus. Et
Je t'entends ; & la folle envie
D'immortalifer tes talens ,
N'a point au calme de ta vie
Mêlé fes tranfports turbulens,
O DE S.
57
Tes foins ne cherchent qu'un Mécene ,
Par qui tes jours , exempts de peine ,
Coulent fans crainte & fans defir :
Où crois-tu , dans ce fiecle avare ,
Trouver le Protecteur fi rare ,
Qui te procure ce loifir ?
2 Quand le Sort , à tes voeux propice
T'offriroit un pareil fecours ,
Te promets- tu que fon caprice
T'en fafle jouir pour toûjours ? '
Les Grands aiment fans connoiffance ;
Et rejettent par inconftance
L'objet de leur empreffement.
Ainfi fous une heureuſe étoile ,
Ton vaiffeau vogue à pleine voile ,
Et fait naufrage en un moment.
Que peuvent ces Grands fecourables ;
T'accorder pour te rendre heureux ?
Quelques honneurs , dons périffables
Des biens auffi fragiles qu'eux,
Quand dans l'ivreffe qui les trompe
Le rang , l'opulence & la pompe ,
Les environnent de flateurs ;
La Fortune , en un tour de roue
Brife & renverfe dans la boue
L'Idole & fes Adorateurs .
Regarde la célefte voûte ,
Où ton Dieu t'offre un vrai thréfor.
58
ODES
.
Regarde le peu qu'il te coûte ,
Et prends vers elle un prompt effor.
Pour mériter cet héritage ,
Rends à lui feul un juſte hommage ,
Méprife des phantômes vains .
A quelque prix que tu prétendes,
Eft-il de plus belles guirlandes ,
Que celles qu'il donne à ſes Saints ?
Heureux qui dans la folitude ,
A foi-même enfin revenu ,
Fait de fon coeur l'utile étude ,
Se connoît , & n'eft point connu !
Sa confcience pure & libre
L'entretient dans un équilibre
Incapable de chanceler.
Muni de fa vertu profonde ,
Il verroit s'écrouler le monde
Sans pâlir & fans s'ébranler.
Son ame n'eft jamais en proie
A l'infolence des excès :
Les vains Soucis , la folle Joie
N'y peuvent pas trouver d'accès.
Affis fur la rive ,il déplore
La Cupidité qui dévore
Tant de Mortels ambitieux ;
Et plein du vrai Dieu qui l'attire ,
Si quelquefois fon coeur foupire ,
Ce n'eft jamais que pour les Cieux .
Quand toutefois par la Sageffe "
ODES. 59
Les Mufes réglant leur emploi ,
Rempliffent le loifir que laiffe
Le devoir , dont on fuit la loi;
Quand la Science & le Génie ,
Comme dans votre Compagnie ,
Parent les fentimens du coeur ,
On peut aimer la belle gloire ,
Qui fait au Temple de Mémoire
Voler le Mérite vainqueur.
A M.
ODE X.
BERTRAND ,
Affocié de l'Académie Royale des Belles Lettres
d'Angers , qui ne vit que de lait.
Si la Science & l'Etude ,
BERTRAND , prolongeoit nos jours à
Content de ma folitude ,
Je m'y livrerois toûjours.
Mais fi ma vie épuiſée ,
S'abrege dans ces efforts ,
Une route plus aifée
Me conduira chez les Morts.
D'un Laurier froid & ftérile
La vaine Immortalité ,
Ne touche pas plus Virgile ,
Que ceux qui n'ont point
été.
60 O DE S.
i
Ami , laiffons notre veine ,
Ou ferpenter ou jaillir :
Ce Laurier vaut - il la peine
Que l'on prend à le cueillir ?
Arrangez -vous , doux Caprice ,
Au gré du premier moment ;
Ne changeons point en fupplice
Ce qui n'eft qu'amufement.
Séduis , folle Renommée ,
Les Mortels ambitieux ;
Un corps qui vit de fumée ,
De bonne heure devient vieux.
Ombre fans yeux , fans oreilles
Euflai - je égalé Rouffeau ,
Les éloges de mes veilles
Perceront- ils mon tombeau ?
L'Ame la plus imbécile
Au fortir de fa priſon
Auffi - tôt devient habile ,
Comme Bouguer & Newton
O Gloire ! à fon apogée ,
Dans des chiffons on revit;
Et d'une brute égorgée ,
On a la peau pour habit.
11 faut que l'arc fe détende ,
Et donner à fes plaifirs
Un tems que l'orgueil demande
O DE S.
Pour de frivoles defirs.
Suive donc , qui voudrafuivre
Un chimérique intérêt :
Ami , l'agrément de vivre ,
C'eſt de vivre quand on eft.
Race , en vingt luftres à naître ,
Et qui pour moi n'êtes rien ;
Il doit peu m'importer d'être
Un jour dans votre entretien.
Eh ! que fais - je , fi du Monde
Jupiter pefant le fort ,
L'Air , le Feu , la Terre & l'Onde ,
Doivent furvivre à ma mort ?
Monde , où tout meurt & s'anime
Par des retours fi conftans ,
Que feras tu dans l'abîme
De l'éternité des Temps ;.
Un jour , qu'un obſcur nuage
Enveloppa le matin ,
Et dont la foudre & l'orage
Auront annoncé la fin ?
Non , comme à grand bruit tombée
De la région des airs ,
L'eau difparoît , abſorbée
Dans le vafte fein des mers ;
Ta zuine & ta naiffance
62 O DE S.
Momens , l'un à l'autre uni ,
Confondus dans leur diftance ,
Se perdront dans l'infini.
Mais où m'écarte Pindare?
Reparois , Anacreon :
Rends mon ame qui s'égare
Afon véritable ton .
C'eft pour moi que je refpire ;
Non pour la poſtérité.
Tout ce qu'elle pourra dire
Ne fait rien à ma fanté.
Entretiens , cher Lactiphage ,
L'Hôte de ton bel efprit ,
Du blanc Nectar , dont l'uſage
Te conferve & te nourrit,
Le Lait à ton caractere ,
Reffemble par fa douceur ;
Et de ton ame fincere
Repréfente la candeur.
Oui , le talent deſirable ;
C'eft d'unir à fon emploi
Le foin d'un commerce aimable ;
Et de vivre comme toi.
Les Mufes par leurs careffes ,
Te dérobent à Thémis ,
Et te tiennent les promeffes
O DE S.
63
Qu'elles font à leurs amis.
Ainfi du grave Barthole
Secoüant l'air ténébreux ,
Il femble que fon école
Soit pour toi celle des Jeux.
Ainfi d'une étude trifte ,
Adouciffant l'âpreté ,
Tu fais voir en quoi conſiſte
La parfaite Volupté.
Amalthée , ô Nymphe pure !
Pour BERTRAND quitte les Cieux ;
Rends - le , par ta nourriture ,
Immortel comme les Dieux .
LA
ODE XI.
FIERE.
A M. CHE VA Y E.
JUSQU'A quand , Fievre ennemie
Veux -tu prolonger ton cours ?
Dans ta fureur affermie ,
M'affailliras - tu toûjours ?
Comme on voit la jeune Rofe
A peine un moment écloſe ,
Qu'elle commence à mourir :
Tu viens borner ma carriere,
64
O
DE
S.
Quand mes yeux à la lumiere
Ne commencent qu'à s'ouvrir,
En vain la Terre Atlantique
Offre fur fes riches bords
Un prétendu Spécifique ,
Pour repouffer tes efforts.
Par des routes inconnues ,
Tu trouves des avenues
Qui te menent juſqu'au coeur ;
Plante , écorce , tout échoue ;
Et le plus expert avoue ,
Qu'ici fon Art n'eft qu'erreur.
Le fer captif qui s'élance
Des flancs du bronze avec bruit,
Vole , atteint , le coup devance
L'affreux fon que l'air produit :
C'eſt ainſi , Fievre perfide ,
Que ton haleine homicide
Répand un poifon foudain ;
Et le mal , fans que je voie
D'où ta fureur me l'envoie ,
S'eft emparé de mon ſein .
Quel fouffle , exécrable Peſte ,
Dans l'Univers t'apporta ?
Mon corps infecté déteke
Le Démon qui t'enfanta.
Tant que ta rage s'éguiſe
Sur un Mortel qu'elle épuife ,
Ол
O DE S. 65
On languit , on ne vit pas.
L'accès de retour fans ceffe ,
Eft pour celui qu'il opprefle
Toûjours un nouveau trépas,
L'inexorable Juftice
Du Monarque des Enfers ;
Pupit d'un pareil fupplice
Un Géant chargé de fers :
Ses entrailles dévorées >
Sont auffi - tôt réparées ,
Sous les ferres d'un Vautour ;
Sa faim n'eft point affouvie ;
Et de la mort à la vie >
11 le mene tour à tour.
Déeffe la plus finiſtre ,
Dont l'autel eft un cercueil ,
Et le terrible Miniftre ,
La Mort couverte de deuil ;
Crainte & non pas adorée ,
Si Rome t'a confacrée ,
C'eft qu'elle crut te toucher
Divinitéfurprenante ,
Que prioit Rome tremblante ,
De
De ne jamais l'approcher.
Où fuis -je Ah ! Fievre cruelle,
C'eft toi , déja je te lens.
Mon corps engourdi chancelle ,
Le froid captive mes fens.
66 O DE S.
A ton abord je friffonne ;
La nuit , l'horreur m'environne
Je fuccombe fous l'effroi.
Ma voix rauque s'embarraſſe ,
Mon fang parefleux ſe glace ,
Tout frémit autour de moi.
Quel Dieu caufe en la nature
Ce dérangement affreux ?
Le froid qu'à l'inſtant j'endure ,
Devient un chaud douloureux.
Un brafier fecret agite
Mon pouls qui fe précipite ;
Tous mes membres font fumans.
Ciel ! que vois -je ? un bras barbate
Me plonge au fond du Tartare ,
Dans un gouffre de tourmens.
Les vents , la mer , la tempête ;
Frappent mes efprits troublés ;
Un lourd marteau fur ma tête
Porte cent coups redoublés.
Quel forfait fi grand , quel crime
Me rend enfin la victime
De ces horribles Bourreaux ?
L'Ours , le Lion , la Panthere ,
Tournent fur moi leur colere ,
Et me mettent par morceaux .
Un Spectre vers moi s'avance ,
L'oeil en feu , les bras fanglans
ODES. 67
Oùfuir ? c'eft fur moi qu'il lance
Ses regards étincellans.
Une Euménide enflammée ,
Roulant fa torche allumée ,
De fes cris remplit les airs :
La Mort vient ; & l'inhumaine
Me prend , m'enleve, & m'entraîne
Parmi la poudre & les vers.
Sourd à matrifte priere ,
Jamais le Dieu du Repos
N'appefantit ma paupiere
Sous fes humides pavots.
Mes entrailles altérées ,
En vain des eaux defirées
Cherchent le fecours fatal ;
Un feu dévorant m'obfede :
Je m'abreuve ; & le remede
Ne fait qu'augmenter le mal.
Souvent d'un obſcur nuage ,
L'éclat du Ciel fe noircit :
Si - tôt qu'on voit fuir l'orage ,
Il s'épure , il s'éclaircit.
L'accès fuit : la Fievre pafle.
Je vis ; mes ſens ont leur place.
Mais , hélas ! calme cruel !
Puiſqu'encore , à la même heure ;
Il faut demain que je meure ,
Joüet d'un mal immortel.
Fij
68
O DE
S.
AMI , ton ail craint de lirež
Et ce titre t'a Surpris.
Touché des fons de ma Lyre
Tu me plains , tu t'attendris.
O charmante Sympathie !
Mais tu fais que notre vie
N'eft qu'un tiu de malheurs ;
Et qu'en ouvrant la paupiere
Aux rayons de la lumiere ,
L'homme eft né pour les douleurs.
ODE XII.
L A MORT.
T ENEBREUSE Reine du monde , REUSE
O MORT , dont le vol furieux ,
Enveloppant la Terre & l'Onde ,
Epouvante l'Homme en tous lieux ;
Implacable & fourde Ennemie,
Ton foufle , de fa foible vie
Ufe fans ceffe le flambeau :
$
Et foit qu'il fuie , ou qu'il s'arrête ,
Ta faulx fanglante eſt toûjours prête
A le plonger dans le tombeau.
Cependant il femble à toute heure ,
Par nos defirs impatiens ,
Que pour nous dans cette demeure ,
Le Temps s'avance à pas trop fenes.
ODES. €
69
La faifon , que le Ciel fait naître ,
N'eft point celle où l'on voudroit être:
Par fes ennuis l'Homme eft vaincu ;
Et la chimere qui l'enivre ,
Lui cache qu'il a moins à vivre
De chaque inftant qu'il a vêcu.
Si , raisonnables & modeftes ,
Nous favions jouir des faveurs
Dont les influences céleftes
Répandent fur nous les douceurs ;
Nous verrions , contens & tranquiles,
:La fuite & les retours utiles
Des doux printemps , des froids hyvers
Et par tout une clarté pure
Nous offriroit dans la Nature ,
Le Créateur de l'Univers.
Mais d'un efpoir qui le dévore
En proie aux frivoles appas ,
L'homme cherche ce qu'il ignore,
Et n'aime que ce qu'il n'a pas.
On ne fent le prix des journées ,
Que quand à leur terme amenées ,
Elles font prêtes à finir.
Alors de toute la fortune ,
On voudroit en acheter une,
Et rien ne la peut obtenir .
On enviſage avec envie ,
Le trifte fort de Job fouffrant ;
On voudroit conferver fa vie
70 O DE S.
Fut-on toûjours pauvre & mourant.
L'éclat de l'or & de la gloire
Ne s'offre plus à la mémoire
Que comme un effroyable écueil ;
Et l'avenir vient s'y dépeindre
Sous des traits cent fois plus à craindre
Que la pouffiere du cercueil.
Les vains Oracles du Portique
Preffés des maux les plus cuifans ,
Au gré ďun phlegme chimérique
Paroiffoient maîtrifer leurs fens :
Mais quand leurs étranges maximes
S'appuyoient des dehors fublimes
D'une trompeufe fermeté ,
En fecret leur ame troublée
Souffroit fous le maſque accablée ,
Et démentoit leur vanité.
Ah ! fi les yeux avoient pû lire
Dans l'ame de ces fiers Romains,
Qui de la Mort , dans leur délire ,
S'ouvroient eux mêmes les chemins
On eut vû , fous diverſe face ,
L'effroi lutter contre l'audace ,
Toujours ou vaincus ou vainqueurs ;
Si l'honneur brillant & frivole
N'eut aux rayons de fon idole
Ebloui leurs crédules coeurs.
Le Héros même , qu'il excite ,
Qu'est- il dans les fougueux accès,
ODES. 71
Qu'un fang , que le couroux agite ,
Ou qu'anime un premier fuccès ?
Il croit que cueilli par Bellonne ,
Le verd Laurier qui l'environne ,
Ecarte la foudre & les feux :
A peine un trait mortel le frappe ,
Auffi- tôt l'homme qui s'échappe ,
Diffipe le Héros fameux .
Ce bras , dira-t'il , ce vifage ,
Devant qui trembloit l'Univers ,
Demain fera donc le partage
De la pourriture & des vers ?
Ce corps , qu'une foule fufpecte
Sert à l'envi , flate & reſpecte ,
Sera bien-tôt abandonné ;
Et mes conquêtes célébrées ,
Vont être pour moi refferrées
Dans un fépulcre infortuné.
Mais en quels lieux ira cette ame ,
Et que je fens mieux que jamais ?
Eft- ce dans un torrent de flamme ,
Ou dans le féjour de la paix ?
Si les flateurs loüoient mes crimes ,
Que de titres illégitimes ,
Leur adreffe avoit revêtus ;
Grand Dieu , ta haute intelligence
Pefe-t'elle dans leur balance ,
Et les forfaits & les vertus ?
Le feul Chrétien , docile & ferme,
72
O DE
S.
Se fait un rempart de fa foi ;
Et regardant fon dernier terme ,
Eft exempt d'audace & d'effroi :
Il fe prépare à ce voyage ,
Armé d'un modefte courage ,
Dont la Grace aide fa raiſon ;
Et ne voit dans la Mort prochaine ,
Qu'un fecours , qui briſant ſa chaîne ,
Sappe les murs de fa prifon.
Alors , différent d'Epicure ,
Il eft conftant & réfolu ,
Autant qu'à l'infirme Nature
Le permet fon Maître abfolu :
Et comme il fut dans fa carriere
Tel qu'il fe montre à la barriere ,
Fidele au Dieu de vérité.
Sa Loi , qu'il n'a point tranſgreſſée ,
Confole & flate fa penſée
D'une heureufe immortalité.
Dieu , que chercha divers ſyſtème
Des Philofophes pointilleux ,
Jaloux de fe montrer lui- même ,
' Fuyoit les regards orgueilleux.
Comme il eft la Vérité pure ,
Le droit chemin , la clarté fûre ,
L'immenfe & folide grandeur ;
Leurs vertus n'étant qu'arrogance ,
Sa haute & terrible puiflance
Les aveugla de fa fplendeur.
ODE
ODES.
73
O DE XIII.
Sur la Mort de S. A. S. Monfeigneur le Comte
DE TOULOUSE Amiral de France ,
Gouverneur de la Province de Bretagne.
Qu
UAND TOULOUSE expira , la prompte
Meffagere ,
Errante en cent climats divers ,
Interdite , & volant d'une aîle moins légere ,
De fa Mort à regret inftruiſit l'Univers.
Neptune , fur un roc environné de l'onde
Sufpendit à l'inftant le mouvement des flots ;
Et donnant un paffage à fa douleur profonde ,
Sa voix fur l'Océan fit entendre ces mots :
TOULOUSE ne vit plus : la Vertu foupirante
Frémit & fe couvre de deuil ;
La fidelle Amitié , la Douceur expirante
Se jettent avec lui dans l'ombre du cercueil.
Soûtien des malheureux , il prenoit leur défenſe;
Tendre , compatiſfant , prompt à les foulager :
Ses bontés prévenoient la timide indigence.
C'étoit pour fon grand coeur , s'enrichir , qu'obliger,
Le Deftin , difoit- il , laiffa dans la mifere
L'Innocence & la Pauvreté.
Faifons rougir le Sort , & d'un Aftre contraire
Cortigeons l'injuftice & la malignité .
G
74
ODES.
Voilà les vrais talens , qui confervant aux Hommes
Les premiers traits qu'en eux la Nature a tracés ,
Les raprochent de nous,les font ce que nousfommes,
Quand des liens mortels ils font débarraffes.
Mais un BOURBON peut tout : fa valeur ſignalée
Par des exploits laborieux ,
A travers les écueils de la Plaine falée
Fit triompher des Lys l'étendard glorieux . J
Epouvanté moi -même au bruit de fon tonnerre ,
Dont les feux redoublés imitoient les éclairs ,
Je crus que Jupiter me déclaroit la guerre ,
Et venoit me ravir le Royaume des Mers.
Quel transport différent s'empara de mon ame ;
Quand de mon vain trouble remis ,
Je vis enveloppé de fumée & de flamme
Son Vaiffeau , foudroyant deux Flottes d'ennemis ! *
Leurs poupes en défordre évitoient fa pourſuite ,
Comme on voit l'Aquilon , de fes antres glacés
S'élançant avec fougue , écarter , mettre en fuite
Les nuages dans l'air vainement amaffés.
L'intérêt de fon Roi l'arrêta fur la rive.
Là , par de mutuels refforts ,
¶ Combat Naval , à
la hauteur de Malaga ,
où S. A. S. battit les
Flottes des Anglois
des Hollandois , & les
mit enfuite le 24 Août
1704.
Il montoit le Fou
droyant , Faiſſeau qui
portoit 104 pieces de
Canon 450hommes,
ODES.
75
Dirigeant les projets de la Marine active ,
Une égale harmonie aſſortit ſes accords.
Au commerce en tous lieux il ouvrit une voic.
Sa prudence étonna fes Rivaux impuiffans .
Dans mon Empire enfin je le vis avec joie
Commander en ma place , & punir les brigans.
O toi , Peuple intrépide, & qui rendis les armes
Moins à la force qu'à l'amour ; §
Fidéle pour ton Roi , mais infenfible aux charmes
Qu'offrent aux vils flateurs la rùfe & le détour ,
Avois- tu droit d'attendre un deftin plus profpere ?
Peuple fier des tributs que t'apporte Thétis ,
Dans ce Prince adoré tu retrouvois un Pere :
Tu montres par tes pleurs les fentimens d'un Fils .
La France inconfolable a tremblé pour la vie
Du Héros qui fut fon appui.
Il fembla , par l'effroi dont fa mort fut fuivie ,
Que chacun au tombeau dût defcendre avec lui.
Fantômes de grandeur , qu'illuftre la richefie ,
D'infolence & d'orgueil coloffes animés ,
Ouvrez vos foibles yeux : par l'exemple qu'il laiffe,
Apprenez à fentir le bonheur d'être aimés.
Defon rang jufqu'à lui franchiffant l'intervale ,
Son Maître l'alla confoler . *
On vit , malgré les ans & l'automne inégale ,
SLe Gouvernement Fontainebleau , l'alla
de Bretagne. vor à Rambouillet
* Le Roi qui étoit à pendant ſa ma'adie •
Gj
76
O DE
S.
Sur les pas avec zèle un Miniftre voler. T
LOUIS , un tel honneur rejaillit fur toi-même:
Payer d'un prix fi beau. l'amour qu'il eut pour toi ;
C'eft unir , fans bleffer la Majefté fuprême ,
Les fentimens de l'homme à la grandeur d'un Roi.
La plus rare vertu n'eft donc point un obſtacle
Aux traits de la Parque en couroux.
Les Hommes tels que lui , par un jufte miracle ,
Ne devroient -ils pas être immortels comme nous ?
Rien ne put ébranler fon courage invincible :
Il vêcut , il fouffrit , il mourut en Héros.
Là Neptune , appuyéfur Son Trident terrible
Gémit , refta muet , preſſépar les fanglots,
Alors les yeux en pleurs , les pâles Néréides
Le coeur vivement attendri ,
Briferent l'ornement de leurs treffes humides ;
Les Tritons allarmés ne formerent qu'un cri :
Une funébre horreur fur les Ondes tranquiles ,
Peignit affreufement l'image de la Mort :
Les Syrenes fans voix , furpriſes , immobiles ,
N'eurent que des foupirs pour accufer le Sort.
Flots qui m'êtes foûmis , reprit le fier Neptune
Servez mon couroux furieux ;
Vengez avec éclat cette perte commune :
Eole , ouvre la porte aux Vents féditieux :
Mers , enseveliffez dans un vaſte naufrage
SS. E. le Cardinalde Fleury.
2
O DE S.
77
Les Vaiffeaux , les Nochers fur mon Empire épars ;
Faites fentir par tout les efforts de ma rage ;
Et de la Parque même effrayez les regards.
Mais que fais je où m'emporte un barbare délire ?
Diffipez-vous , nuage obfcur ;
Flots émus , calmez - vous ; revenez , doux Zephire ;
Voguez , Vaiſleaux , coulez fur le liquide afur .
TOULOUSE dans fon FILS laiffe un autre lui - même .
Mon oeil perce du Sort le fein mystérieux.
Généreux , équitable , on le revere , on l'aime ,
Et la Vertu fur lui defcend du haut des Cieux .
Ainfi , quand fur la rive , à la tempête en bute ,
Un Oranger cede à fes coups ,
Les Nymphes & Prothée affligés de ſa chute ,
De l'Aquilon cruel déteftent le courroux .
Mais un beau Rejettɔn , qui croiſoit fous fon ombrei
Déployant dans les airs fon feuillage fleuri ,
Les confole , s'éleve , & pat des fruits fans nombre
Promet de remplacer cet arbre fi chéri.
Tendre & fidelle Epoufe , appaifez vos allarmes ,
Modérez de juftes regrets .
La main de votre FILS doit effuyer vos larmes ;
De votre Epoux en lui reconnoiſſez les traits.
Vous l'inftruifez , PRINCESSE , aux vertus pacifiques
NOAILLES , s'uniffant à ſon illuftre Soeur ,
Et l'inftruifant d'exemple aux Vertus héroïques ,
Yous guiderez fon ame au Temple de l'Honneur.
Gij
78 O DE S.
Ainfi parla NEPTUNE ; & la Cour raffûrée
Le fuivit dans le fein des eaux .
Un Breton qui voguoit fur la plaine aſurée ,
Fut le hardi témoin de ces objets nouveaux.
C'est lui , dont l'Apollon exempt de flaterie ,
PRINCESSE , offre à vos yeux fon hommage en
ce jour ;
Et qui vient à vos pieds , de fa trifte Patrie.
Apporter les regrets , l'efpérance , & l'amour.
ODE XIV.
A M. DE LIZARDAIS ;
Capitaine des Vaiffeaux du Roi , Chevalier de
P'Ordre Militaire de Saint Louis , & ci - de-
Dant Gouverneur de S. A. S. Monseigneur le
Duc de Penthievre.
TANDIS qu'un Sommeil létargique
Endort ma trifte Oifiveté ,
Au bord d'un rivage écarté ,
Où la Fortune tyrannique
Me retient en captivité ;
Je vois par ta Miffive aimable¿
Qu'au milieu du fafte des Cours ,
Où Cloto file tes beaux jours
Tu ſçais , Philoſophe agréable ,
Unir la Sageffe aux Amours,
O DE S. 79
N'éloignons pas la jouiffance
Du préfent qui nous eſt donné.
Si notre coeur n'eſt deſtiné
Que pour la fombre prévoyance ,
N'est- ce pas vivre infortuné ?
L'Homme ignorant ce qui l'anime ,
Sent en lui deux êtres divers ;
L'un veut l'élever dans les airs :
Mais dès qu'il prend ſon vol ſublime •
L'autre l'entraîne au fond des mers.
Cependant c'eft un attelage
Qu'ilfaut conduire habilement ;
Et pour vivre paiſiblement ,
Tous deux amis dans le voyage
Doivent marcher également.
Raifon , corrige la Nature ;
Et toi , Nature , la Raiſon :
Nature , écoute fa leçon ;
Raifon , pour elle fois moins dure
Servez -vous de contrepoiſon.
Ah !fuyons les erreurs brutales ;
C'eft la Noirceur , la Cruauté ,
Les Vices de malignité ,
Que dans les balances fatales
Minos pefe avec équité.
C'eft-là qu'il fait bouillir l'Avare,
Dans un Océan d'or fondu.
G
4
80 ODES.
Là , le Superbe , horrible , nû ,
Couvert du fouffre du Tartare ,
Frémit d'y brûler inconnu.
Là , tant d'Amis froids , infidéles
Gémiffent au milieu des feux .
C'est là qu'en des gouffres affreux ,
Sont brûlés tant de coeurs rébéles
Et fourds aux cris des malheureux.
Mais dans un féjour plein de charmes
L'Amitié , la Foi , la Candeur ,
Trouveront l'éternel bonheur ;
Et fans dégoût & fans allarmes
S'abreuveront de fa douceur .
"
C'est là , qu'auprès de Fontenelle ,
Tu verras le cher du Tillet ,
Dont le coeur généreux , difcret ,
Propofe aux Amis un modéle
Auffi rare qu'il eft parfait.
En ces lieux les Jaſmins , les Rofes
Mêlés aux Myrthes toûjours verds ,
Parfument la Terre & les Airs ;
Et volant fur les fleurs écloſes ,
Zéphir n'y craint pas les Hyvers.
Sous ces berceaux , d'illuftres Dames
Accordant leurs voix aux doux fons
Des Chaulieux & des Pavillons ,
Charmeront les heureuſes ames
O DE S... 81
Attentives à leurs chanfons .
Cependant , fans compter les heures ,
Songe , en banniffant tout ſouci ,
Que l'espoir qu'on te donne ici
Du plaifir des autres demeures ,
Ne doit point troubler celui-ci.
Suis donc le penchant qui t'engage
Et n'attends pas pour t'y livrer ,
Qu'Atropos vienne t'en févrer :
Les plaifirs font faits pour le Sage ;
Qui les goûte fans s'enyvrer .
Dans un climat où tout abonde ,
Sous des lambris d'or & d'afur ,
Tu fçais refpirer un air pur ;
Et moi , je vis au bout du monde ,
Où je traîne un loifir obfcur.
Ainſi , dans le ſein d'Amphitrite ,
Les grands Poiffons fendent les flots ,
Quand, folitaire au bord des eaux ,
L'efpéce timide & petite
Serpente parmi les rofeaux ,
Infpire ta vertu ſuprême ;'
Au PRINCE commis à ta foi ;
Fais le reffouvenir de moi:
Il fera digne de lui-même ,
Dès qu'il fera digne de toi,
82 ODES.
ODE X V.
LES MUSES ,
A L'OMBRE DE ROUSSEAU.
MUSES , ceignez mon front d'une palme nouvelle
,
Secondez les tranſports d'un Diſciple fidéle
A vos divines loix .
Je veux , en publiant votre illuftre louange ,
Que fur les bords du Nil , & fur les bords du Gange
On entende ma voix.
Je triomphe avec vous de la foule importune ;
Je commande à mes voeux , maître de la Fortune ,
Et libre dans fes fers.
D'abord que de vos feux mon ame eſt échauffée ;
Je monte dans l'Olympe , & fur les pas d'Orphée
Je defcens aux Enfers.
Qu'on baiffe la barriere , & qu'on m'ouvre la lice;
Que la Terre s'ébranle , & qu' Atlas treffaillifle
Par mes chants foulagé .
Vous - mêmes dictez - moi , Muſes , votre origine ;
Faites- la par vos foins furvivre à la ruine
Du Monde ravagé.
Quand l'Arbitre des Cieux débrouillant toutes
chofes ,
ODES. 83
Sagement difperfa les femences éclofes
Du Cahos odieux ,
De fon centre faillit la puiflante Harmonie ,
Et des neufdoctes Soeurs la troupe étoit unie
Dans fon fein radieux.
De fes nombreux accords l'Intelligence active
Pénetre , communique à la matiere oifive
Ses fouples mouvemens ;
Sa fubtile douceur l'amollit , la remue ,
Et met un frein durable à la Difcorde émue
Entre les Elémens.
La Terre alors s'affied par fon poids condenſée:
L'Air s'éleve & bondit ; fa fubftance élancée
Des Cieux forme l'afur.
Les Eaux forment la Mer ; chaque Corps dans fo
Sphere ,
Soumis à l'Harmonie , attentif à lui plaire ,
Conferve un Ordre fûr.
•
Le Soleil luit , la Lune au milieu des Etoiles
S'annonce , & de la Nuit vient éclairer les voiles
Dans le Jour & la Nuit
La Matiere s'agite , & produit ſon eſpece :
Un Etre en aime un autre ; un Etre fuitfans ceffe
Un autre qui le fuit .
Les Bois , les Fruits , les Fleurs , les Ruiffeaux , La
Verdure ,
S'échappent en riant du fein de la Nature
84
O DE S.
L'Air excite le Vent ;
Le Nuage eft produit des Vapeurs de la Terre
Le Tourbillon rapide enfante le Tonnerre
Du Nuage brûlant.
Tout naît , tout croît : l'Humide avec le Sec s'affemble ;
Le Chaud avec le Froid ; & compofent enſemble
Les Animaux divers .
Mais tout tombe , auffi tôt que la vive Harmonie
Ceffe de foûtenir par fa force infinie
Leurs intimes concerts.
Alors ouvrant fon ſein , ſa puiſſance féconde ;
Muſes , vous met au jour pour le bonheur du Monde,
Et pour charmer fes maux.
Le Plaifir naît de vous ; l'Horreur fuit , elle expire ;
L'Harmonie , elle-même , à votre docte empire
Soûmet tout les travaux .
La Lyre avec le Luth , Nymphes ingénieuſes ,
Accompagnent bien - tôt vos voix mélodieuses ,
Et vos nobles chansons :
Les Antres les plus fourds hautement retentiffent ;
Les Spheres , en roulant , hautement applaudiffent
Au pouvoir de vos fons .
Le Ciel à votre aſpect jette des étincelles ;
La Terre fe revêt de fes fleurs les plus belles ;
La Mer couvre les bords ;
Le froid Poiffon bondit ; la Brute perd fa rage ;
L'Oiseau qui fend les airs , apprend fon doux ramage
O DE S. 85
De vos tendres accords.
Tout s'embellit par vous : mais ce n'eft que dans
l'Homme ,
Que votre ame tranfpire , où l'oeuvre fe confomme
Par vos dons précieux :
Apollon vient l'inftruire à bâtir fes afyles ;
Et l'Art & la Nature à vos leçons dociles ,
Le rapprochent des Dieux.
Apollon , chaftes Soeurs , vous donna ſa tendreſſe ;
Vous choisit un féjour qu'il fixa dans la Greçe
Sur des côteaux fleuris :
De Lauriers immortels ce Dieu couvrit leurs cimes ;
Et là , vous enyvrez de vos tranſports fublimes
Vos plus chers Favoris.
Comme un torrent ſuperbe inonde les Campagnes ,
Prêtres , Légiſlateurs , du haut de vos Montagnes
Fondent chez les Humains :
Les Peuples étonnés au bruit de leurs miracles ,
Viennent des quatre Vents écouter les Oracles
Du Dieu dont ils font pleins .
L'Univers rend hommage à leurs talens infignes :
Mais parmi les Mortels peu vous ont ſemblé dignes
De vos plus grands fecrets.
Saifis de votre efprit ils font marcher la Pierre ,
Commandent aux Poiſſons , aux Vents , aux Flots en
guerre ,
Aux Lions , aux Forêts.
86 ODES.
Aux accens de Tirtée un coeur craintif s'éleve ;
Pindare au haut des Airs , ou fa Verve l'enleve ,
Ceint la tête des Rois :
Homere par fes chants dérobe a l'Ombre noire ,
Des Héros dont , fans lui, les grands noms & la gloire
Fuflent morts à la fois.
Leurs fons chaffent la Peſte , & diffipent la Foudre
DontJupiter vengeur s'armoit pour mettre en poudre
Les Peuples effrayés.
Des foucis affligeans ils charment l'amertume ,
Et rappellent l'espoir , dont la flamme s'allume
Dans les coeurs égayés.
Heureux qui de vous plaire a fait ſa ſeule envie !
Mufes , vous préſervez fes talens & fa vie
Des atteintes du Sort.
Simonide fuit feul des malheurs manifeftes ,
Au milieu des Serpens & des Monftres funeſtes
Le jeune Horace dort.
Aftres du facré Mont , préfidez fur mna Veine , `
Jefurmonte avec vous les clameurs & la haine
Des Jaloux ralliés.
Nouveau Bellerophon , je fends les Airs , je vole ;
Et je vois tous les traits de leur rage frivole
Se perdre fous mes pieds .
Illuftre & cher ROUSSEAU , dont la Veine
fertile ,
S'ouvrant dans tous les coeurs un cheminfifacile,
O DE S.
87
Charme les goûts divers ;
Regardes moi du Pinde , où ton ame adorée
Yjouit à jamais d'une Palme fairée ,
Et reçoisy mes Vers.
On dit qu'à ton abord , les doctes Immortelles,
Dont les mains te trefoient des guirlandes nou
velles ,
Vinrent te recevoir` ;
Et qu'ente carefant , on vit Pindare , Horace ,
A côté d'Apollon , tous deux t'offrir leurplace ,
Enchantés de te voir.
Oui , c'eft toi , grand ROUSSEAU , dont le
Souffle m'infpire ;
Je tefens dans mon ame embraser mon délire
De mille traits de feu.
Né dans lesfroids rochers d'un defert maritime
C'eft de toi que j'appris le bel art de la Rime ;
Et j'en eus ton aveu.
Voici les Vers que
Rouffeau met dans une
Lettre écrite à M. Titon
du Tillet , au fujet de M.
Desforges , qui s'étoit
cache quelque tems fous
le nom de Mademoiſelle
Malcrais.
Etje prife Sur tout ton noble attachement
Pour un eftimable Génie ,
Qui fous un nom d'emprunt , autrefois fi char
mant ,
Sous le fien fe produit encor plus dignement.
88 O DE S.
D
ODE XV I.
LE TABAC.
Es ennuis accablans , de la morne triſteſſe ,
O TABAC , l'unique enchanteur !
Des plaifirs ingénus , de l'aimable allégrefle ,
O Tabac , la fource & l'auteur !
Sans toi , Tabac chéri , mon eſprit eft fans joie ,
Dans les chagrins il eſt plongé :
De leurs efforts fréquens il deviendroit la proie
S'il n'étoit par toi ſoulage .
En diverfes façons on connoît ton mérite ;
Il eft d'un prix toûjours nouveau.
Tu fais à flots aifés s'écouler la Pituite ,
Et tu dégages le Cerveau .
L'Eſprit, quand au travail fa force eft languiſſante,
Par ta poudre eft reffufcité.
Ton odeur évertue une ame croupiffante
Dans une molle oifiveté.
Le ſang eſt étanché , la bleſſure eſt guérie ,
Quand on t'applique fur le mal ;
Dans leurs climats féconds , le Pérou , l'Affyrie
N'ont point de baume au tien égal .
Tu joins prefque toûjours l'agréable à l'utile.
Que
ODES. 89
Que j'aime , en ton étroit foyer ,
Du bout d'un long tuyau mettre en cendrema bile,
Et dans les airs la renvoyer !
Auffi- tôt dans un coeur la tempête eft calmée .
Mon ame avec raviflement
S'occupe à voir fortir de la Pipe allumée
Un petit nuage fumant .
Tes charmans tourbillons dans la tête échaufféc
Font gliffer l'appas du repos ;
Et volant après toi le docile Morphée
Séme tes traces de pavots.
Cupidon , d'un Fumeur , à fes chaînes honteuses
N'attache guere le deſtin .
Tu n'as , divin Tabac , dans tes Fêtes joyeuſes ,
D'autre compagnon que le Vin.
La mourante Vieilleffe eft par toi rajeunie
Mieux que par les médicamens.
Ta vertu merveilleufe , en prolongeant la vie ,
Répare les tempéramens.
A ton propice afpect les vapeurs de la Peſte
Ceflent d'infecter les maifons :
Ton odeur falutaire eft une odeur funefte
Afes triftes exhalaifons.
Celui qui le premier nous apprit ton uſage ,
Eft digne du Nectar des Dieux :
A nos neveux tranfmis , fon bienfait d'âge en âge
Doit rendrefon nom précieux.
H
F
P
1
90 O DE S.
ODE X VI I.
A M. TITON DU TILLET.
Toi , dontle nom doit être à jamais mémorable ,
TITON , dont la main fecourable ,
Vint m'arracher des bords , où mes jours enchaînés
A d'éternels ennuis paroiffoient condamnés :
Toi , qui fçais , à l'ami délicat & fidéle ,
Allier des foins paternels ,
Que ne puis je , à l'éclat de ta gloire immortelle
Donner une fplendeur nouvelle ,
Par mes hommages folemnels !
Mars , avec Apollon , partagea tes années ,
Les fleurs de ton jeune printems ,
Furent aux premier deſtinées ;
L'autre fe réſerva les ans
Où l'Homme refléchit , où l'efprit eft plus fage ,
Sans perdre rien de ſa vivacité ;
Et , pour entreprendre un Ouvrage ,
Unit au feu qui l'encourage ,
La prudente maturité.
Ton Parnaffe élevé , fut l'éclatante marque ,
Par où tu fignalas ton amour pour les Arts ;
Et fur ce mont, vainqueur du Temps & de la Parque
Il a été Capitaine taine de Dragons.
d'infanterie , & CapiODES.
91
Tu fçus rendre à LOUIS , cet illuftre Monarque , ( 1 )
L'honneur qu'on eût du rendre au meilleur des Cé,
fars.
Ce Monument, fuivi d'un chef- d'oeuvre d'Hiſtoire ,
Où ta main raffembla les débris de la gloire ( 2 )
Des Poëtes fameux , que la France a produits ,
Apprend à l'Univers , que ton vafte génie ,
Dans tous les fujets qu'il manie ,
Joint le fçavoir profond , au goût le plus exquis.
Que vois -je? tes fertiles veilles ( 3 )
Enfantent àmes yeux de nouvelles merveilles :
Ta plume nous décrit les divers Monumens
Dont la Science eft honorée ,
Depuis que la Terre affûrée
Sur fes immenfes fondemens ,
A pour bafe les airs , dont elle eft entourée.
Dans tes Ecrits laborieux ,
La vive flamme de ton zèle ,
A travers mille traits fçavans & curieux ,
S'éleve , fe fait jour , noblement étincelle.
Tu veux forcer nos demi - Dieux ,
(1) Louis XIVtient
la place d'Apollon fur
le Parnaffe en bronze.
( 2 ) La Defeription
du Parnafe François ,
Ouvrage in fol.
( 3 ) Nouvel Ouvra
ge intitulé: Effais fur les
honneurs accordés aux
illuftres Sçavans , pendant
la fuite des Siècles.
Hij
92 · O DE S.
Queleur rang , leur pouvoir , leurs biens rendent
ftupides ,
A prendre les Héros pour guides ,
Qui , de nos célébres Ayeux ,
Récompenfoient les talens précieux :
Mais tes confeils font inutiles ,
L'ignorance a fur eux répandu fa noirceur ;
Ils ont , fuperbes imbéciles ,
L'or fur leurs vêtemens , & du fer dans le coeur.
Combien crois -tu qu'il foit au monde ,
D'Humains comparables à toi ?
Ton ame a recueilli l'honneur , la bonne foi ,
Et des autres vertus la troupe vagabonde.
Protecteur généreux , tu fers d'exemple aux Grands
L'ingénieux L A INEZ , * heureux de te connoître
Autrefois éprouva tes fecours obligeans ;
Ta riante maiſon eft ouverte aux Sçavans ,
MECENE , autant que tu peux l'être ,
Et digne de jouir des biens prodigieux
Qu'à d'avares Mortels ont accordé les Cieux.
Un coeur , tel que le tien, dans le fiécle D'AUGUSTE
Dans ce fiécle , où des Grands Apollon fut chéri ,
Fût parvenu fans doute au fort du Favori
Que combla de bienfaits un Monarque fijußte.
2
* Le Poëte Lainez chez M. Titon du Til:
demeuré du tems let.
O DE S. 93
ODE XVIII.
Remerciement à Meffieurs de l'Académie Royale
des Belles · Lettres de la Rochelle.
Tous mes fens agités des tranſports de la Gloire ,
S'enivrent dans les flots d'une noble vapeur
Mon efprit étonné , doute s'il s'en doit croire;
Et craint d'être ſéduit par un Songe trompeur .
Non , vos brillans Lauriers , jufques fur ce rivage ,
Viennent ceindre mon front de leurs doctes rameaux ;
Et du ftérile fein de cette aride plage ,
L'Hipocrêne pour moi fait bouillonner fes eaux.
A vos ordres ſoûmis , Pégaſe fur les aîles
M'enleve dans les airs , me place parmi vous ,
Où charmé des accords de vos voix immortelles ,
La mienne cherche en vain des accens auffi doux.
Qu'entends je l'Univers fond & fe développe ,
Votre Art ingénieux décompofe les corps :
L'Ouvrage des fix jours , à votre Mycroſcope
De fon arrangement découvre les refforts.
Votre Sçavoir divers embraffe la Nature :
Lynx fubtils , vous lifez dans l'abîme des mers,
Vous parcourez la terre ; & d'une aîle moins fûre
L'Oifeau du Roi des Cieux fend l'eſpace des airs,
94
O DE S.
Saturne vainement à vos recherches vaftes ,
Refuſeroit d'offrir les âges reculés ;
Votre travail le force à vous ouvrir les Faftes ,
Et fes obfcurs fecrets vous font tous dévoilés .
Mais avec quel fuccès votre fouffle m'inſpire !
L'espoir enfle mon coeur qu'éleve votre choix.
Je vois , je ſens déja que vos mains fur ma Lyre
Forment mes mouvemens , & font parler mes doigts.
Avec peu de talens , c'eft donc un coeur docile
Que j'apporte pour prix de mon adoption :
Mais la docilité , dans fa crainte fertile ,
Dut fouvent fes progrès à la précaution .
Uniflons nos efforts , & que votre Patrie ,
Par l'amour des beaux Arts éclatante aujourd'hui ,
Goûte plus de douceurs , qu'autrefois fa furie ,
Dans les affauts de Mars , ne lui caufa d'ennui.
Egilant les concerts des Cignes , que la Seine
De fes bords renommés a rendus amoureux ;
Difciples d'Apollon , pour guider notre veine ,
N'avons-nous point Horace & Pindare comme eux
Ainfi propofons - nous des exemples fublimes ;
C'eft par de longs efforts , conftamment redoublés ,
Qu'en voulant ſurpaſſer des Rivaux magnanimes ,
Leurs chefs- d'oeuvres fameux peuvent être égalés.
?
CONTY , le grand CoNTY nous aime & nous
protége ,
ODES. 95
Sous fes Lauriers féconds notre fort eft charmant :
Conferve- nous , ô Ciel , un fi cher privilége ;
E: que ce Marcellus vive éternellement.
Le Soleil brilla moins que fa premiere aurore :
Mars le reçut des mains de la do &te Pallas .
C'eft l'Emule des Dieux : le Soldat qui l'adore ,
Sçait qu'il vole à la Gloire , en courant aux Combats.
Sur le double fommet cueillons les fleurs nouvelles ,
Dont même les neuf Soeurs font choix pour fe parer :
Formons- en pour CONTY des guirlandes fi
belles ,
Que nos derniers Neveux les puiffent admirer.
*
Egregium forma juvenem & fulgentibus
armis.
Virg. Æn. 1. 6.
délices du Peuple Romain.
Tous les Auteurs qui qu'il fut l'amour & les
parlent de Marcellus, fils
d'Octavie foeur d'Auguite
, s'accordent à dire
**
96
O DE
S.
ODE X I X.
LE RETOUR D'ASTRE' E.
A M. LE MARECHAL DE LOWENDAL.
Q UE vois - je le Ciel s'entrouvre :
Quelle foudaine clarté
S'allume en l'air , ſe découvre
A l'Univers enchanté ?
Une Déeffe inconnue ,
Sur une éclatante nue
Defcend du féjour des Dieux :
La Candeur brille autour d'elle ;
Et la Vérité fidelle ,
Guidefon char glorieux .
Les Jeux , les Amours , les Graces ;
Les vrais , les charmans Plaiſirs ,
Pour voltiger fur les traces ,
Se transforment en Zéphirs.
En vain le fiel fur la bouche ,
Et roulant un oeil farouche
La Difcorde mord fes fers :
Son pied la foule & l'irrite ,
L'écrafe & la précipite
Dans l'abîme des Enfers.
•
Quels fons dans l'air retentiflent !
Ces grands , ces céleftes Corps ,
Sur
ODES.
97
Sur leurs axes treffailliffent
Et forment de doux accords.
Leur pompeux concert attire
le Suprême Empire Ce
que
A d'auguſtes Immortels.
Mars même affis fur fes Armes ,
S'humanife par ces charmes ,
Et renonce à fes Autels.
Mes yeux , connoiſſez Aftrée;
C'eft elle , dont en ce jour ,
Vers la terreftre Contrée ,
On célebre le retour.
La Paix , l'Honneur , la Droiture ,
La Foi fimple , aimable &ſûre ,
Vont partout à fes côtés ;
Et la fertile abondance ,
Qui les fuit & les devance ,
Verfe fes dons fouhaités.
Son char tiré par des Cignes
Purs & blancs comme fon coeur,
S'arrête en des lieux infignes
Par les faits d'un Roi vainqueur.
Du fommetd'une montagne ,
Elle voit dans la campagne
S'avancer mille Eſcadrons.
L'airain , le fer étincellent ;
Au bruit des tambours ſe mêlent
Les tons aigus des clairons.
I
98
ODES
.
Déjà la puiffante vûe
De la Fille de Thémis ,
Retient la main fufpendue
De ce monde d'Ennemis.
Tout fe taît dans la Nature ,
Les ruiffeaux fur la verdure
Ofent à peine couler.
Rois , Peuples , prêtez l'oreille :
C'eft fa voix qui vous réveille ,
C'est elle qui va parler.
Princes trop fouvent prodigues
Du fang des nombreux Sujets ,
Que Bellone & fes fatigues
Immolert à vos projets ;
Songez, bornant vos envies ,
Qu'aux Dieux maîtres de vos vies
Il appartient plus qu'à vous ;
Qu'une goutte à tort verſée , ´
De Néméfis offenfée
Peut embrafer le courroux .
Que de fois l'Orgueil avare ,
L'Honneur mal interprêté ,
Parent un motif bifarre ,
Des couleurs de l'Equité !
Et fi la Raifon modefte
Vous montre l'écueilfunefte
Où vous jettent vos erreurs
De l'oblique Flaterie
La fcélérate induſtrie
Bien-tôt le couvre de fleurs.
O DE S.
୨୨
Le Dieu qui dans fa balance
Pefe le vafte Univers ,
Place l'ame , à fa naiffance ,
Entre deux chemins divers.
L'un la mene , détrompée ,
Par une route escarpée ,
Au temple de la Vertu ;
L'autre , dans l'antre des Vices ;
Par un fentier de délices ,
Plus facile & plus battu .
Maître de fixer les doutes ,
Qui fufpendentfon defir ,
L'Homme connoît ces deux routes ,
Il les voit , & peut choiſir.
Sans cette faculté libre ,
Il feroit fans équilibre ,
Forcé dans fon mouvement ;
Et dans ce qu'il exécute ,
Indigne , tel que la Brute ,
De prix , ou de châtiment.
Peuples , que le trouble ceſſe.
Fuyez , trop longues horreurs :
Que le calme reparoiffe
A la place des fureurs.
Quelque gloire qu'enviſage
L'intrépide & fier courage ,
Dans les lauriers triomphans ;
Un Pere les abandonne
,
Quand il faut qu'il les moiffonne
Dans le fang de fes Enfans.
I ij
100 GDES.
Auffi l'amour de la Terre ,
LOUIS comblé de ſuccès ,
A moins cherché dans la Guerre
La Victoire , que la Paix .
S'il voloit à la Vengeance ,
L'active & tendre Clémence
Bientôt défarmoit fa main;
Et dans fon Ennemi même,
Toûjours ſa Bonté ſuprême
Refpecta le Sang humain,
L'amitié fuccede aux haines ;
Et les Reines & les Rois
Vont au- devant de fes chaines ,
Et reconnoiffent fes lois.
O Rois ! ô noble Ennemie !
Puiffe la Paix affermie
Vous unir de fentimens ;
Comme après une rupture,,
On voit une ardeur plus fûre
Rejoindre d'heureux Amans.
Belle &fuperbe Amaſonne ,
Ta Naiffance & ta Vertu
Font éclater la Couronne ,
Dont ton front eft revêtu.
Courageufe , ton eftime
Eft due au Génois qu'anime
L'amour de la Liberté :
Rends - lui donc ta bienveillance
O DE S. 101
Et fais céder fa vaillance
A ta générosité.
Saifis d'une noble audace ,
Donnant l'exemple aux Soldats ,
Affez les Rois & leur Race
Ont brillé dans les combats.
Allez , invincibles Princes ,
Allez , Aftres des Provinces ,
Y répandre vos bienfaits :
Allez apprendre à la Terre ,
Que la Paix comme la Guerre
Forme des Héros parfaits .
Charles , Lowendał , Maurice ,
De Gage , illuftres Rivaux ,
Que de Héros dans la lice ,
Ont imité vos travaux !
I'Immortalité s'étonne
De la foule que Bellone
Préfente à fes yeux charmés ,
Et doute que de fon Temple
L'enceinte foit affez ample
Pour tant d'Hommes renommés.
Que le Loifir dans les Villes
Se promene en fûreté ;
Coule fur fes pas faciles ,
Innocente Volupté.
Janus , rends dépofitaire
Des clés de ton Sanctuaire
I iij
-102 ODES.
La Paix nourrice des Arts.
Defcends , ô Paix fugitive ,
Ceins fon double front d'olive
Au lieu des lauriers de Mars.
Douces & tendres Mufettes ,
Qui raifonnez jour & nuit ,
Des effrayantes trompettes
Faites oublier le bruit :
Et vous , aimables Bergeres ,
Formez des danses légeres
Sous les voutes des ormeaux ;
Tandis qu'au bord des rivages
Fertiles en pâturages ,
Pan veille fur vos troupeaux.
Vaiffeaux , déployez vos aîles :
Vous n'avez , hardis Nochers ,
A craindre après ces nouvelles
Que les vents & les rochers.
Non , fur la plaine aſurée ,
Ne redoutez plus Nérée ,
Ni l'orageux Dieu du Nord :
Croira-t'on qu'ils voudroient être
Les feuls des Dieux à paroître
Irrités de votre accord ?
Quoiqu'Agens indifpenfables
De l'obfcur & fier Deftin ,
Soumis à fes lois durables ,
Ils en refpectent la fin ;
ODES. 103
L'Ame du Ciel répandue ,
S'intéreffe , s'infinue
Pour les Peuples vertueux ;
Et par fes forces fécondes ,
Souvent aux caufes fecondes
Fait prendre un cours plus heureux.
Le Texel & la Tamife ,
Voyent déjà fur leurs eaux ,
La Foi , l'Amour , la Franchiſe ,
Voler avec leurs vaiffeaux.
François , Belge , Anglois s'uniffent,
Voguent enfemble , applaudiffent
A leur doux & nouveau fort :
Et l'airain qui leur renvoie
De tonnans concerts de joie ,
Ceffe de vomir la mort.
Tous de la poupe à la proue ,
De pavillons font parés ,
Dont l'étoffe en l'air fe joue
Au gré des vents moderés.
Leurs nuances différentes ,
Dans les ondes tranſparentes ,
Peignent un émail divers .
A ce fpectacle , l'Aurore ,
Croit que Vénus donne à Flore
Une fête fur les mers.
Refleuris brillant Commerce ,
Ame & foûtien d'un Etat ;
1ij
$104
ODES.
Va dans l'Inde & dans la Perfe
Chercher ton premier éclat.
Fais , chez les Peuples paifibles
Par cent canaux inviſibles ,
Couler les dons apportés ;
Comme les fources lointaines
Vont , par de fecretes veines ,
Défaltérer les Cités.
Aftrée alors rend les refnes
A fes courfiers vagabonds ,
Qui s'abaiffent fur les plaines ,
Et s'élevent fur les monts.
Chaque Peuple en fon langage:
L'appellant à fon paffage ,
Ouvre les bras à la Paix :.
Aimables Enchantereſſes ,
Venez , difent- ils , Déeffes ,
Et ne nous quittez jamais.
HEROS , qu'adopta la France ,
Pourfa gloire & fon bonheur ,
Jouis de la récompenſe ,
Qui couronne ta valeur.
Etfi tu trouvas des charmes
Au milieu du bruit des armes ,
A mesfideles accords
Daigne dans ces jours plus calmes a
Sous l'ombrage de tespalmes ,
Applaudir àmes tranſports..
O DE S. 10%
Bergopzoom , leplus terrible ,
Et le plus fort des remparts ,
Sur un mont inacceffible ,
Bravoit les fondres de Marsi
Ce Coloffe fifuperbe ,
Que tu renverfas ſous l'herbe ,
Ecrafa mille jaloux,
Et ta derniere conquête
Trancha la derniere tête
Que leva l'Hydre en couroux.
De quelque éclat dont t'honore
L'équité du plus grand Roi ;
Senge qu'il en eft encore :
Un plus durable pour toi :
C'est celuique fur le Pinde
Cherchoit le Vainqueur de l'Inde ,
Preffé d'un illuftre ennui ;
Et grondant le Ciel févere,
Qui fit lutôt naître Homére ,
Pour Achille que pour lui.
L'immortelle Renommée ,
Publiant dans l'Univers
Ta loüange , parfumée
De l'encens des plus beaux l'ers je
Dira , montrant tonimage :
Ces traits brillans de courage
La Vertu les a tracés ;
Ces traits , ô Tems effroyable !
Sous ta faulx impitoyable
Ne pourront être effacés..
106 ODES.
A
ODE X X.
MONSIEUR **** .
Sur l'ufage des Richeſſes.
SI le Soleil dans fa courfe
N'épanchoit que la clarté ,
Et cefloit d'être la fource
D'où naît la fécondité ;
Prefque infenfible à ſes charmes ,
La Nature fans alarmes
Verroit s'éclipfer les feux ;
Et feroit plus ébloüie ,
Que contente & réjoüie
De fon retour lumineux.
Mais auffi brillant qu'utile ,
Il répand fur les objets
La chaleur douce & fertile
Qui reproduit fes bienfaits .
Tout à fon abord végete :
Et cette vafte Planette ,
Agiffant pour nos befoins ,
Hommes , Brutes , Fleurs , Verdure ,
Sous leur diverfe figure,
Vantent Peffet de fes foins.
L'Opulence revêtue
Du plus pompeux appareil ,
Enchante d'abord la vûe ;
O DE S. 107
C'est l'image du Soleil.
Mais l'utilité publique
De cet Aftre magnifique
N'animant pas l'action ,
Ce n'eft plus , quoiqu'il s'allume ,
Qu'un flambeau qu'on s'accoûtume
A voir fans attention ,
Ecoutez , Orgueil farouche ,,
Avarice , cruauté ;
La Juftice par ma bouche
Annonce fa vérité.
Puiffe ma voix entendue ,
De la dureté fondue
Humanifer la rigueur ;
Et de votre létargie
Puiſſe ma vive énergie
Interrompre la longueur..
Plutus s'affied fur un thrône ,
Qui chancelle dans les airs ;
Le tonnerre l'environne ,
Sa baſe touche aux Enfers :
Les Circés enchantereſſes ,
Les coeurs féconds en foupleſſes
S'y promettent des ſuccès.
Mais la plaintive Innocence ,
Dans ce féjour de licence
Trouve rarement accès.
J'y vois des flateurs à gages ,
108 ODES.
Lâchement humiliés ,
Ramper , colerleurs viſages
Sur la trace de fes piés.
Mais leurs faux coeurs en impofent :
Et fi leurs yeux qu'ils compofent ,,
Lançoient d'homicides feux ,
La foudre , au rang qu'ils envient ,
Sur les corps qu'ils deifient ,
Feroit un chemin pour eux.
O vous , qui dans l'abondance ,,
Toûjours foigneux d'obliger ,
N'en aimez la joüiſſance ,
Qu'afin de la partager ,
De tel qui cherche à vous plaire ,
Pénétrez le caractere ,
Sans vous arrêter au front;
Et que. vos eaux bienfaisantes
Ceffent d'arroser des plantes ,
Que le ver ronge & corrompt.
Choififfez ces belles ames
En qui les réflexions
N'entretiennent que les flammes
Des plus nobles paffions.
Leur reconnoiffance a&ive ,
De la fplendeur la plus vive
Pare vos dons éclatans ;
Et le fort changeant de face
Vous avez dans la diſgrace ,
Des amis vrais & conftans.
.
ODES. 309
*Mais que de vils mercénaires,
Dont vous prolongez les jours ,
Payent vos dons falutaires
Des plus perfides retours !
Quel bifarre attrait vous flate
Dans un volage automate
Que le caprice conduit ,
Et qui fent pour feul principe
L'inftinct dont il participe
Avec la brute qu'il ſuit.
La richeſſe donne au fage
Les légitimes moyens
De faire un célefte uſage
De fon coeur & de fes biens.
La Science rebutée ,
La Vertu perfécutée ,
N'implorent que fon appui ;
Et d'une voix unanime ,
Le refpect , l'amour , l'eſtime ,
Ne font des voeux que pour lui.
Parune route inconnue ,
Le Sort chemine à ſon gré;
L'un eft de la fange nue ,
L'autre du limon doré ;
Mais fi les hommes font freres ,
Doux , compatiflans , finceres ,
Ils doivent s'entr'affifter ,
Comme diverfes parties ,
Au même Corps afforties,
110 ODES.
Qui l'aident à ſubſiſter.
L'oeil fécond de la Richeffe
Prévenant la Pauvreté ;
La Force aidant la Foibleffe ,
Que vexe l'Autorité ;
La Charité familiere ,
De l'Ignorance groffiere ,
Eclairant le trifte fein :
Tous du Créateur auguſte ,
Par une conduite jufte ,
Exécutent le deflein.
ODE XXI ,
EN PROSE.
AM. HOUDART DE LA MOTHE
De l'Académie Françoiſe :
Sur ce qu'il a prétendu , contre le fentiment de M.
deVoltaire , qu'on pouvoit faire d'anſfi beaux Onvrages
de Poëfie , en Profe qu'en Vers.
GRAND RAND & fameux LA MOTHE , Aigle
rapide , dont l'oeil noblement audacieux , và défier
les regards même du Pere brûlant par qui la lumiere
eft engendrée ; foûtien le vol timide d'un foible
Tiercelet , & vien d'un coup de ton aîle fecoura
ble , le poufler avec toi juſqu'au dévorant féjour du
feu.
O DE S. IIT
·
Je pars, je quitte la terre bourbeuſe ,je traverſe , je
fens les immenfes campagnes de l'air.La violence qui
m'emporte me fait perdre haleine. Quel bras puiflant'
m'arrête au deffus du double fommet de la docte
Montagne ? Un merveilleux fpectacle s'y dévoile à
mes yeux enchantés . La majeftueufe Melpomene , la
vive & galante Polhymnie , la tête panchée , & fléchiffant
devant toi un genou refpectueux , te rendent
des hommages qui te comblent d'honneur.
Comme l'indomptable Hercule purgea autrefois.
l'Etable infectée du riche & fuperbe Augias , ainfi
tes travaux innombrables ont degagé notre Poëfie
affreufement accablée fous le joug tyrannique de la
Rime. Tu l'as tirée de la prifon obfcure & étroite ,
dans laquelle , plongée depuis fi long- tems , elle
pouloit des plaintes auffi touchantes que ftériles.
Ta main laborieufe a brifé fes entraves cruelles ; &
délivrée du poids honteux de fes chaînes , elle refpire
l'air tranquile & ſerein de la liberté defirée de- -
puis tant de fiécles.
Je te vois aujourd'hui , harmonieufe Fille de l'ai
mable Souverain de l'Hélicon ; je te vois , ô divine
Poëfie , te promener çà & là librement avec les Carites
, qui danfent & folâtrent autour de toi , en te
faifant cent careffes naïves.
Leurs blonds cheveux voltigent négligemment .
épars fur leurs épaules blanches à la fois & vermeilles
, femblables à de l'ivoire qu'une femme
de Carie teint en pourpre. Ennemies de la gêne , elles
ont jetté loin d'elles leurs chauffures de drap
d'or , & fautent fi légerement fur l'émail de la
riante prairie , qu'à peine s'apperçoit - on qu'elles
aient des piés.
Toi- même , ô Poëfie , toi - même toute échere
*12 ODES.
lée , tu t'es défaite de l'embarras ajuſté de ta coërfure
précieufe. Tes doigts délicats ne paroiffent plus
enchaînés dans des cercles de diamans , & tu dédaignes
la pompeufe parure de tes braffelets tiffus avec
un art admirable .
·
La Profe qui s'avance , a le port d'une Reine ;
elle te tend les bras , t'embraffe , t'appelle fa foeur
& te jurant une amitié éternelle , te ferre avec tant
de force , qu'il femble que vous ne faffiez plus
que le même corps . Les coquillages dorés , attachés
aux rochers limoneux ; la Vigne flexible mariée
à l'Ormeau qui l'appuie , ne font pas liés par
des noeuds plus étroits , que ceux qui vous uniflent
maintenant enſemble.
Un ris modefte & gracieux s'échappant de tes lévres
entr'ouvertes , fait éclater fur ton vifage les
étincelles d'une joie inaltérable. L'éclair part de tes
yeux flamboyans , & tu répons à la Profe par tous
les témoignages d'une fidélité réciproque. Ciel ! que
l'air ailé dont tu marches , t'a rendue différente de
-ce que tu êtois autrefois.
Chante à jamais ta liberté recouvrée. Chante la
pénible défaite de la Rime orgueilleuſe qui t'a détenue
dans les fers . Mais célebre furtout , par des productions
plus durables que le marbre & le bronze ,
l'invincible LA MOTHE , & fais pleuvoir les lauriers
& les roles fur la tête de ton valeureux Libérateur.
Luifeul s'eft armé pour ta défenſe ; & les traits
qu'ont lancé des bras de Géans , fe font émouffés
furfa poitrine invulnérable. Il paroît , il combat , il
frappe , ilfoudroye. C'eft Tancrede qui fait mordre
la poudre à Clorinde ; c'eft Renaud qui triomphe
d'Armide , & des vaillans & nombreux Chevaliers
qui
O DE S. 113
qui devoient, au prix du fang de ce Héros, conquérir
à l'envi le coeur de cette Héroïne inhumaine.
Tes yeux ternis fe chargent de pleurs , ô Rime
malheureuſe ! La honte fait pâlir tes joues amaigries;
une fueur froide coule de tous tes membres , qui paroiffent
pétrifiés. Mais tout
coup la douleur fe
changeant en rage , tes derniers foupirs font d'horzibles
blafphè mes.
Tes ftrophes gravement philofophiques , ô prudent
LA MOTHE ! ô Poëte fagement fublime ! nous
avoient toûjours préfagé ton penchant infurmontable
pour ta chere Profe ; & qu'il viendroit un jour ,
où tu prendrois le cafque & la cuiraffe , pour lui
conquérir l'empire abfolu de notre Langue renommée
de l'un à l'autre Hémisphere.
Mais Ciel qu'apperçois -je encore ? Quelle foule
de raviſſans objets frappent à l'inftant mes avides
regards ? L'Ombre glorieuſe du fçavant Poëte , à qui
fept Villes fe difputerent l'honneur d'avoir donné la
naiffance ; l'Ombre non moins célebre de celui qui
a porté jafqu'aux nues le nom de Mantoue ; l'Ombre
rivale des deux autres cette Ombre dont le Godefroi
& l'Aminte ont illuftré la moderne Italie ;;
toutes trois te donnent de pures marques d'une ami- -
tié non fufpe&te. -
>
Je les entens qui te follicitent en leur faveur par
les expreffions les plus vives . Ils te prient avec inftance
de brifer la mefure inutile de leurs vers , d'écarter
loin de leur ftyle , ces nombres ridiculement
réguliers , qui ne répetent que les mêmes fons à l'ozeille
fatiguée , & par le moyen dont tu es l'inventeur
de prêter à leur Poëfie cette même beauté ,
dont tu viens d'enrichir la nôtre.
?
K..
114
O DE S.
Continue , ô généreux Vainqueur de la Rime !
moiffonne à plein poing les précieufes javelles des
lauriers immortels ; chemine a pas hardis au temple.
rayonnant de la Gloire , en dépit de tes Rivaux confternés.
Cours y fufpendre les dépouilles que tu leur
as arrachées , encore fouillées d'une pouffiere honorable
; & qu'eux -mêmes fe trouvent enfin forcés de
couronner ton front triomphant , de leurs propres
mains.
LE
EPITRES.
IIS
EPITRE I
A S. A. S. MONSEIGNEUR
PRINCE DE CONTI ,
Sur fon retour de la Campagne d'Allemagne ,
I 734.
Venite igitur in manus noftras profpera parentum
vota , felicibus aufpiciis propagata foboles quæ effi
citisut & genuiffe juvet & generare libeat. Val.
Max. Liv. 5. c. 4.
PRINCE , que la Vertu dès l'âge le plus tendre ,
A trouvé docile à ſa voix ,
CONTI , vos glorieux exploits
Ont charmé tous les coeurs , & devroient nous furprendre
,
Si nous n'étions en droit de tout attendre
D'un Prince iſſu du fang des Héros & des Rois .
Le Ciel vous récompenfe ; à nos voeux favorable ,
Il vous offre , à votre retour,
Le préfent le plus agréable
Qui puiffe flater votre amour.
Kij
116
EPITRES.
Les Jeux en voltigeant vous enlevent vos armes;
Le plaifir fuccede aux alarmes ,
Le repos aux travaux guerriers :
L'Hymen tendrementvous embraffe ,
Et fa main légere entrelafle
Ses myrthes parmi vos lauriers.
Je le voi cet Hymen ; peut-on le méconnoître
A fon air noble & vertueux ,
A fon port ,
à fon oeil chaftement amoureux ?
L'Amour conftant qui le fit naître ,
Accompagne fes pas : & des noeuds nouveaux
par
Ces Dieux unis ceffent d'être rivaux.
L'un & l'autre animés de tendreffe & de zele ;
Avec empreffement vous préfentent un Fils ,
Le feu des d'ORLEANS alliés aux CONTIS
Déjà dans fes yeux étincelle :
Que d'appas différens dont les coeurs font épris !
La vive impreffion d'une flateuſe joie
Sur fon front gracieux ſe montre & ſe déploie ;
Il reconnoît fon Pere avec un doux foûris.
Illuftre Enfant , ce foûris eft l'augure
D'un fort dont le bonheur filera les momens.
Le fçavant Apollon penetre l'ombre obſcure ,
Qui couvre la fuite des ans :
Et lui-même aujourd'hui par fa voix il m'affûre-
Qu'à la table d'un Dieu vous brillerez long - tems-
Dieu vous - même ; & qu'enfin une jeune Déeffe ,
Digne par les vertus de combler tous vos voeux
Vous enchaînera dans les noeuds
EPITRES. 1.17
D'une légitime tendreſſe ;
Et que goûtant un calme heureux
Chargés & d'honneurs & d'années ,
Les Auteurs de vos jours verront de leurs neveuz
Fleurir les longues deſtinées.
Vous regardez ce Fils , vous l'embraſſez cent fois ,
Vous donnez cent baiſers à ſon aimable Mere :
Que je vois bien le coeur d'un Epoux & d'un Pere !
Mais , PRINCE , fi le Ciel raffembloit à ſa voix
Ce que le monde a de Princeffes ,
Et que laiffant vos volontés maîtreffes
De faire un agréable choix ,
Il vous permît de prendre de chacune
Les plus rares talens , pour en compofer une .
Au gré de vos fages defirs ;
Cette Princeffe pourroit- elle
Etre plus parfaite que celle
Avec qui vous paſſez vos jours dans les plaifirs ?
Mais quel fombre & triſte nuage *
Jette dans mes efprits fes voiles odieux !
Ma voix trouve à peine paffage ,
Les pleurs s'échappent de mes yeux.
Arrêtez , fierTrépas , arrêtez... ah ! grands Dieux
C'est votre pitié que j'implore ,
Sauvez fes jours ... Que dis-je ? ô fatal ſouvenis !
Pourquoi vien-tu m'entretenir ?
Ah ! pardonnez , Princeffe ; hélas ! j'en tremble en
core's
* L'accouchement de Madame la Princeffe de .
Contiavoit mis fa vie en dauger..
118 EPITRES.
Quand je penſe au péril où vos jours ſe ſont vûs.
O deſtins ! mécriai -je , ô malheurs imprévus !
Faut - il que pour l'Hymen l'Amour ſe ſacrifie ?
Et que la fource de la vie
D'un fils à qui le Ciel doit le plus heureux fort ,
Soit , charmante CONTI , celle de votre mort ?
Cependant , attendris par d'innombrables plaintes ,
Les Dieux diffiperent nos craintes ,
Et vous rendirent la fanté.
Ce n'eft point fans douleurs qu'on enfante un Alcide:
Plus le bienfait eft grand , & plus le Ciel rigide
Demande qu'il foit acheté.
Mais en étoit- ce affez, pour nous rendre tranquiles?
Tandis que votre Epoux , émule des Achiles ,
Voloit à travers les hafards ,
Et que pour arborer nos Lys fur les remparts
Des Fortereffes & des Villes ,
Il bravoit le courroux & les foudres de Mars ?
Kell vit avec effroi fon invincible épée ,
Dans le fang du Germain trempée ,
Guider nos Conquérans fous les armes vieillis :
Et fur fes aîles la Victoire
Porta fon noble Eleve au fommet de la gloire ,
Couronné des lauriers que lui-même a cueillis.
Orgueilleux Philisbourg , où triomphent nos armes
Vous avez éprouvé juſqu'où va ſa valeur ;
Et le Rhin dans fes flots le voyant fans alarmes
Frémit en admirant ſa belliqueuſe ardeur.
EPITRES. 179
Ces Grecs & ces Romains , dont les noms d'âge en
âge
Ont été préfervés des horreurs du tombeau ,
Du métier de Héros faifoient l'apprentiffage ,
La guerre étoit pour eux d'abord un art nouveau :
Les CONTIS font Héros au fortir du berceau ,
Et la femence du courage
Germe , éclot à la fois , brille en un fang fi beau.
CONTI , que n'ai - je aſſez d'haleine ,
Pour pouvoir, au gré de ma veine ,
Célébrer vos vertus , & vos exploits divers ?
J'expoſerois aux yeux de l'Univers
Ce coeur noble , cette ame humaine :
On vous verroit , en fortant du combat ,
Voler dans tous les Camps , vifiter le Soldat ,
Raccourcir l'extrème diſtance
Que met entre eux & Vous la plus haute Nailance
Confoler celui que le fort
A choifi dans la foule , & dont l'affreuse Mort,
Secondant du Dieu Mars les rigueurs meurtrieres
Va fermer pour jamais les tremblantes paupieres ;
Veiller vous-même à leurs befoins ,
Leur partager vos bontés & vos foins ;
Et comme un Pélican que la tendre nature ,
Pour nourrir les petits , porte à s'ouvrir le flanc ,
Prêt à leur donner votre fang ,
S'il leur pouvoit fervir de nourriture.
CONTI , vous imitez vos illuftres Ayeux ,
Votre Fils marchera fur vos pas glorieux .
Le Lion toûjours intrépide
120° EPITRES
.
N'engendre point un Cerf timide ;
Et les Dieux engendrent des Dieux.
EPITRE II.
A M. LE MARQUIS DE ROBIEN ,
Préſident à Mortier au Parlement de Bretagne.
Le jour defaint Chriftophe fa Fête.
PRESID
RESIDENT, qui régnez dans cette ſolitude
Plus charmante pour moi que toutes les cités ,
J'y goûte , exempt d'inquiétude ,
Des plaifirs que j'avois fi long- tems fouhaités .
Content auprès de vous , je puis dans cet afyle ,
Tantôt errant au bord des eaux
Tantôt àl'ombre des ormeaux ,
Mêler l'agréable à l'utile ; -
Et fuivant pas à pas votre goût toûjours fûr , ·
Aflembler Socrate & Virgile ,
Maupertuis & Rouſſeau , Rollin & Réaumur.
Que j'aime ce loifir tranquile !
Que pourmoi vos difcours ont de touchans appas !!
Et qu'ils font au -deffus du frivole embarras
De tous les cercles de la ville !
Votre fçavoir prodigieux
M'emporte par delà le féjour du tonnerre ;
La foudre & les éclairs ſe forment ſous mes yeux ;
Les élémens armés fe déclarent la guerre ;
Et
EPITRES. 121
Sous vos habiles mains , mes regards curieux
Pénetrent des oiſeaux le fein myſtérieux :
Et par un nouveau jour, qu'un cercle étroit enferre,
D'inviſibles objets , foibles , vils , odieux ,
Me faififfent d'effroi , devenant fous un verre
Crocodiles , ferpens , dragons audacieux.
De-là changeant la ſcène , Acteur ingénieux ,
Je defcends avec vous au centre de la terre :
Et plus heureux qu'Icare ébloui dans les airs ,
Vous me guidez au fond des mers.
Vous me développez dans ces divers voyages ,
Les foffiles cachés , le tiffu des métaux ,
Des plantes & des animaux ,
Des poiffons & des coquillages ,
Dont le beau cabinet que vos foins ont acquis ,
Nous étale avec choix les monumens exquis ;
Tributs des plus lointains rivages.
Votre efprit lumineux s'étend fur tous les âges ;
Un mot , un caractere , un trait ,
Rappellent à votre mémoire ,
Et lui découvrent le portrait ,
Les tems reculés & l'hiſtoire
Des Rois , des Empereurs , des Héros & des Dieux.
Comment avez-vous pû , mortel chéri des Cieux ,
Affocier tant de ſciences ,
Tant de fublimes connoiffances
Aux périlleux détours du dédale des lois ,
Dont ,
Vous tenez conftamment
le fil d'une main fûre a
fans vous égarer parmi leur nuit obfcure ;
L
122 EPITRES.
Capable de tout à la fois ?
Il faut pour y fournir , Préfident admirable ,
Que dans votre efprit vif , exact & pénétrant ,
Vous ayez aujourd'hui la force incomparable
Que votre Patron mémorable,
Saint Chriftophe , eut jadis dans fon corps de géant,
Quoiqu'informé trop tard qu'on célebre ſa fête ,
Je voulois vous fleurir ; mais je n'apperçois rien
Pour offrir à celui qui maître d'un grand bien ,
D'ailleurs porte lui feul l'Univers dans fa tête.
Tout répond à vos voeux : affis au plus haut rang ,
Vous avez une Epoufe en qui de votre fang
Circula l'illuftre Nobleffe .
Le fang des Robiens , fource de fa clarté ,
N'en eft que plus brillant fans éclat emprunté.
Cette tendre moitié , que la blonde jeuneſſe
Doua de mille attraits dont les yeux font charmés ,
A réuni Vénus & la Sageffe ;
Et chériffant des noeuds que l'Amour a formés ,
Vous aime autant que vous l'aimez .
Ses graces à propos nobles & familieres
Impriment dans un coeur l'eftime & le refpe&.
L'efprit pour ce qu'elle eft , à fon air , fes manieres ,
La connoît aupremier afpect.
Puiffe Lachéfis favorable
Sans calculer vos jours en groffir fes fufeaux ,
Et retenir la main de fa foeur Atropos ,
Qui ceffant d'être inexorable ,
Doit refpe&ter des noeuds ſi beaux.
EPITRES.
123
Puiffiez-vous en fanté voir votre fils grand pere ;
Ce Marquis occupé de l'amour de vous plaire ;
Imitateur ingénieux
De vos talens fi précieux ,
Et des vertus de fon aimable mere .
Pour moi je joüirai du deftin le plus doux ,
Si recevant mon hommage fincere ,
Votre amitié , qui m'honore & m'eft chere ,
Dure autant que les voeux que je forme pour vous.
EPITRE III.
A M. BOUGUER,
Mon Compatriote, de l'Académie Royale des Scien
ces de Paris & de celle de Bordeaux.
Sur fon retour d'un voyage de neuf ans dans les
Pays méridionaux , entrepris par les ordres du
Roi.
Tufinis, cher Bouguer, tes travaux & mes peines,
Par ton retour heureux ;
Neptune , dont j'ai craint les fureurs inhumaines ,
Te redonne à mes voeux .
J'ai tremblé que fur toi fa funefte vengeance
Ne fit tomber fes coups ;
Voyant tant de Nochers qu'inftruiſit ton enfance
A braver fon courroux.
Leurs agiles vaiffeaux du Midi juſqu'à l'Ourſe ,
7
Lij
1
¡
124 EPITRES.
Firent voler ton nom ;
Et ta main, quoiqu'abfente , au milieu de leur courfe,
Dirigea leur timon .
A l'âge où follement la jeunefle enivrée
S'endort dans les plaifirs ;
La tienne plus folide , à l'étude livrée ,
Y borna fes defirs .
Ne t'avons- nous pas vû fuir la foule inquiette ,
Au fommet de nos tours ,
Et d'Aftres prefqu'éteints au bout de ta lunette
Railumer les contours ?
De là tu comparois la grandeur des nuages
Sur la rive imprimés ;
Alors tu méditois , dans tes remarques fages ,
Tes écrits renommés.
Mais de ton Orient c'étoit les étincelles ,
Le jeux & les effais.
Aiglon, tu préparois à l'effor de tes ailes
De plus hardis fuccès .
Quels chef d'oeuvres depuis n'as- tu point fait éclore ,
Sçavant , fubtil , profond ?
Ton Pays , le Royaume; oui , l'Univers s'honote
Des lauriers de ton front.
Que l'immortel Honneur , pour les ames bien nées
A de traits chatouilleux ?
C'eft lui dont le confeil fia tes deſtinées
Aux hafards périlleux.
Tu quittas , pour complaire aux defirs du Monarque ,
Des jours purs & ſerains ;
Ardent à t'expofer, au mépris de la Parque ,
EPITRES. 125
Sur les flots incertaing.
Paffant de ton vaiffeau fur des Mornes § terribles ,
De glaçons hériflés ,
Là des périls plus grands, par des retours horribles,
Succédoient aux paſſés.
Sur ces ments fourcilleux , redoutables afyles
D'un hyver éternel ,
Tu n'avois pour rempart que des tentes fragiles ,
Contre le froid cruel.
Tes doctes Compagnons , qu'un zele égal inſpire ,
Ont partagé tes maux ,
Ils partagent ta gloire , & l'Univers va lire
Et vanter vos travaux.
D'autres ont avant vous , pouflés par l'eſpérance ,
Couru fur l'Océan ;
Mais leur art s'ébahit , & l'on vit leur conftance
Laffée au bout d'un an.
D'autres ont avant vous , pendant plufieurs années,
Mais
Soûtenu leur eſpoir ;
pour mettre à profit leurs rapides journées ,
Ils manquoient de fçavoir.
Tu dis ,mon cherBouguer , qu'au plusfort de tes peines,
J'étois à ton côté ,
Et qu'en parlant de moi fur ces rives lointaines ,
Tu te fentois flaté .
Crois auffi que par tout j'ai porté ton Image
Et
Empreinte dans mon coeur ,
que dans mes revers ton aimable viſage
§ Montagnes d'Amérique , fort élevées , où pendant
la nuit le froid eft exceffif.
1 ij
126 EPITRES.
Fût mon confolateur.
Mais pour peu qu'en neuf ans la Mer parût émue
J'en perdois le repos ;
Mon amour effrayé groffifioit à ma vûe
Les dangers & les flots .
Neptune , épargne , dis -je , une tête fi chere
Exauce un malheureux :
Sinon porte la mienne au gré de ta colere ,
Et rejoins nous tous deux .
i
Tu reviens; & mes jours n'auront plus d'amertume:
Je revois , enchanté ,
Sur ton teint refleuri , dans ton oeil qui s'allume ,
Renaître la fanté.
Ralentis toutefois d'une étude affidue
L'ufage immodéré :
Elle fait ton plaifir ; mais le plaifir nous tue ;
S'il n'eft pas
tempéré. [ me ,
La Mort dont le compas n'affigne au plus grand hom-
Qu'un trifle & court terrein ,
La tête dans les Cieux , renverfe l'Aftronome ,
Son télescope en main .
Joüis d'un doux loifir , fi tu veux bien en croire
Matendreffe & ma foi.
Après avoir vécu pour autrui , pour ta gloire ,
Cher ami , vis pour toi.
EPITRES. 127
M. DE LA SORINIERE ayant fait
inférer dans le Mercure de Juin 1746 les
Versfuivans ,
NOUVEAU Catulle , organe d'Apollon ,
Enfant gâtéfur le facré vallon ,
Vivez les jours de Sophocle & d'Homere ;
Et dans un coin de ce vaſte Hémiſphere ,
Soumis aux lois de la faine raiſon ●
Goûter lesfruits d'une utile retraite;
Et Philofophe autant qu'Anachorette ,
Forgez desVers dignes de votre nom .
M. DESFORGES MAILLARD y répondit
par cette Epitre.
EPITRE IV.
A M. DE LA SORINIERE ;
De l'Académie Royale des Sciences & Belles
Lettres d'Angers.
OUI, le talent des Vers eft beau, cher Soriniere ,
Quand on fçait l'art d'unir au brilant coloris ,
L'élégance , l'accord , le goût & la manicre ,
Que j'admire dans tes écrits.
Lij
128 EPITRES.
Mais je prife encor plus ton coeur droit & fincere ;
Cette candeur & cette probité ,
Qui , comme on me l'a raconté
Forment ton rare caractere.
Voilà pour toi fans compliment
?
Ami, les vrais motifs de mon attachement ;
Car de Londre à Paris , de Congo juſqu'à Rome ,
On trouveroit plus aisément
Cent beaux Efprits , qu'un honnête
homme.
En différens états , comme en divers pays ,
Je me fuis fait ce que l'on nomme
En ftyle commun , des Amis.
'Ainſi qu'un Papillon qui voltige & s'immole
A l'éclat qui féduit fa crédulité folle ,
J'ai fuivi quelques Grands , Fantômes refpectés ,
Avares de réalités ,
Prodigues d'un efpoir frivole.
Ceux-ci dans mes chanfons en héros érigés ,
Yvres de mon encens , de mes palmes chargés ,
M'ont afpergé de certaine Onde ,
Eau bénite appellée , & m'ont fort poliment
Promis à tout événement
La moitié de la terre ronde.
Les autres qu'infpiroit une veine féconde ,
Dans leurs chiffres tracés de la main du Zéphir ,
M'ont juré de m'aimer juſqu'au dernier foupir.
Leurs fons étoient fi doux , leur voix étoit fi tendre ,
1
>
EPITRE S. 129
Qu'il fembloit que l'Amour aux rives du Lignon ,
Sous un mirthe fleuri leur eût fait la leçon ,
Comme il la faifoit à Sylvandre ,
Au jeune Hilas , à Céladon.
Cette foule d'amis , fi vrais à les entendre ,
Ne l'étoient pourtant que de nom .
J'ai vu le diffiper leur volage fequelle ,
Comme on voit dans les airs un timide efcadron
Se rompre devant l'Aquilon ,
Et s'échaper tirant de l'aîle .
Deux ou trois , & fur tout le célebre Titon ,
Et l'illuftre Bouguer , dont le peuple Triton
Fait fonner fur les flots la loüange immortelle ,
Que la terre à l'envi répete à l'uniffon ;
Ceux -là , fans démentir leur bonté naturelle ,
M'ont conftamment payé d'une foi mutuelle.
Telle étoit au furplus l'étrange illuſion ,
La téméraire opinion
D'un homme ample & franc , qui n'avoit pour fyftême
,
Que de fe figurer les fentimens d'autrui ,
Suivant ce qu'il fentoit en lui.
Dans mon aveuglement extrême ,
Infenfé j'oubliois ce que Pétrone a dit ,
Comme dans le quatrain qui fuit
Je l'ai paraphrafé moi même.
On prône , on vante affez fon coeur ,t
Nomen amicitia , fi quatenus expedit , baret.
Petr. Satyric.
130
EPITRES.
De promettre beaucoup on fe fait un mérite ;
Mais l'ami qu'on éprouve , héfite
S'il s'agit d'employer fes foins & fa faveur.
Hélas ! c'eft de tout tems que la Fortune adverfe
Cette Divinité perverſe ,
Des amis in onftans a fait rougir le front.
Ceux du galant Ovide exilé dans le Pont ,
En font une preuve éternelle .
Mais que quelqu'un des miens par une trahifon
M'ait lâchement vendu , vidime trop fidelle ,
Unfi grand coup de foudre étonne ma raiſon ;
J'ai long- tems reflenti fon atteinte cruelle ,
Dont pour moi la penfée eft encore un poiſon.
Auffi j'ai fait une liaffe
Des lettres , des billets de tout ce monde - là ;
Et pour infcription fur cette paperaffe ,
Dans ma mauvaife humeur j'ai mis , à qui lira ,
Lettres defaux amis , trompeurs , & cetera.
Enfin perfévérant dans fa longue colere ,
Souflant toûjours le vent contraire ,"
La Fortune m'a confiné
Dans le climat où je ſuis né ,
Sur une côte folitaire.
C'est là qu'en impromptu l'Hymen vint me lier :
Sur quoi le Préfident Bouhier ,
Ce fçavant renommé , que le Pinde regrette ,
M'ecrivit aflez plaifamment ,
EPITRES. 131
Qu'il étoit jufte qu'un Poëte
Ent tout fait poëtiquement .
Mais puis-je , ami très cher , te faire en affùrance ,
Une certaine confidence ?
Tu me promets du moins de ne pas l'éventer :
Mets la main fur ta confcience.
La femme que j'ai prife aime tant coqueter ,
Que nulle autre en ce point ne l'égale , je penfe
Sarrafin , diras- tu , dans un fort beau Sonnet ,
Nous apprend que l'esprit coquer
Des femmes fut toûjours l'attrait ,
Et la rocambole ordinaire ,
D'accord: mais j'ai furpris la mienne fur le fait.
Sur le fait ! Avec qui ? De cet autre fecret ,
Si tu m'assûres de te taire',
Je te ferai dépofitaire.
100 Hé bien , je l'ai trouvée , écoute, & fois difcret ,
Je l'ai trouvée , Ami , fur un lit de fougere ,
Que parfumoit le ferpolet ,
Et les rideaux tirés , même en fon cabinet ,
Couverte feulement d'une gafe légere ,
Tête à tête , en commerce avec Virgile , Homere ,
Horace , Anacréon , & tel autre Muguet.
Tucomptois , conviens en , que la fin du myftere ,
Feroit allonger mon bonnet ;
Non , d'une fage époufe , & très - digne de plaire
Par fes appas & fes talens ,
Euterpe fur le Pinde, Euphrofine à Cythere ,
Voilà les Favoris , les aimables Galans..
132
EPITRE S.
Sans ce rapport de goût , ferois-je aujourd'hui pere,
Pare de deux fils en deux ans ?
Moi , qui bravant d'Hymen le pénible eſclavage ,
Ne connoiffois l'Amour que pour un Dieu volage,
Et qui m'étois voué pour toûjours à l'état j
D'un volontaire Célibat ;
Moi qui ne prétendois dans mon petit ménage ,
Qu'être pere d'enfans qu'il ne faut point bercer ,
Qui ne coûtent pas plus à nourrir que mon Ombre ,
Mafculins , féminins , toûjours prêts à danfer ,
Qui ne coûtent point à chauffer ,
Quoique leurs piés foient en grand
nombre ;
Enfin moi qui n'avois d'autre cupidité ,
Agiffant , penfant à ma mode ,
Que d'être le pere d'une Ode ,
Ou telle autre poftérité ,
Famille qui fe joue , & n'eſt point incommode ,
Agréable paternité.
Suivant certain Dicon , dont la date eft antique ;
Et qu'en tous lieux l'ufage a rendu fort commun ,
On dit, lorsque l'on voit fourmiller chez quelqu'un
Une enfantine République ,
Qu'il n'eft pas trop de gens de bien ;
Sans doute ; & comme un bon Chré-
Ce bien fi vanté , je fouhaite [ tien
Qu'il abonde chez mes voisins ,
Et in lateribus , comme le Roi Prophete
L'exprime dans fes Chants divins.
EPITRES.
133
Le Dieu qui regle mes deftins ,
M'eft pourtant , Soriniere, en un point favorable,
En ce que fa bonté me conferve un thréfor ,
A mon coeur , à mes yeux thréfor plus eſtimable
Que la perle , l'argent & l'or.
Je n'ai point voyagé de contrée en contrée ,
Et n'ai point fillonné , Marchand ambitieux ,
Sur la toi du fougueux Borée ,
L'Empire inconftant de Nérée ,
Pour chercher ce bien précieux :
Il eft en ce réduit maritime & champêtre ,
Et je nepuis le trouver qu'en ceslieux.
Ce thréfor , cher Ami , c'eft celle à qui les Dieux
Ont voulu que je duffe l'être ,
A qui je dois bien plus ; l'amour de la vertu ,
Le defir d'obliger , & la crainte de nuire ,
Ce coeur , que les méchans ont en vain combattu,
Que le clinquant n'a pû féduire ,
Qui fçait diftinguer l'homme, & du titre & du rang,
Les talens perſonnels des chimeres du fang.
Veillez donc fur les jours , ô Puiflance éternelle !
Accordez-lui,grands Dieux, par clémence pour nous,
La vieilleffe d'Hécube , & des deftins plus doux.
Attentive à vos lois , fa charité , fon zele ,
Et l'innocence de fes moeurs
La rendent à jamais digne de vos faveurs.
D'un petit patrimoine économe fidelle ,
Laiffez-la partager entre nous fes douceurs ,
Et cinquante ans encore aſſemblés fous fon aîle ,
134 EPITRE S.
Cinq Freres tendrement unis à quatre foeurs.
Tu goûtes , cher Ami , ces plaiſirs enchanteurs , }
Dans ta retraite pacifique ;
Maître d'un Château magnifique ,
Ta femme , tes enfans te forment une cour ,
Où fans fadeur , fans flaterie ,
La fincere Amitié par la Vertu nourrie ,
Nâquit du plus parfait Amour.
La Fortune pour toi moins fauvage , moins dure ,
Et moins quinteufe que pour moi ,
T'a tranfmis de fes dons une jufte mefure ,
Pour vivre indépendant , & pour être ton Roi.
Tu plais à ton Epoufe , elle te plaît de même ,
Tu l'aimes autant qu'elle t'aime.
Du foin de vos enfans vous faites votre emploi ;
Et tout autour de votre table ,
Vous voyez d'un oeil amoureux ,
Comme plans d'oliviers , cette troupe agréable ,
S'élever & combler vos voeux.
Ainfi coulent tes jours heureux ,
Ainfi , cher Ami , tu t'amuſes ,
Affidu ménager d'un loiſir ſtudieux ;
Et dans ce beau féjour , Parnaſſe glorieux ,
Le pere eft l'Apollon ; & les neuf doctes Muſe
Ce font fes neufenfans , polis , ingénieux ,
Qui formentfur fes tons leurs chants harmonieux.
Tu te plains , que troublant le repos de ta vie
La Chicane contre elle ofe lancer fes traits ;
Elle m'attaque bien , cette fombre ennemie ,
EPITRE S.
135
-Moi , dont le revenu ne doit point faire envie
Aux noirs amateurs des procès.
Ami , n'ayons dans nos projets
Que la feule équité pour guide ,
Banniffons l'intérêt avide ;
Et l'exacte Thémis nous répond du fuccès.
Le Ciel en te faifant poffeffeur d'une terre ,
Comme aux autres , mon cher , t'a donné des voiling
Si leur cupidité te déclarant la guerre ,
Cherche à reculer tes confins ,
Pour étendre les leurs fur un acte équivoque ,
Ou fur un vieux titre baroque ,
Dont le chifre effacé rend le tems incertain;
Cher Soriniére , je te plain .
Je penfetoutefois qu'il vaut mieux fe détendre ,
Et réfuter ce qu'ils ofent prétendre ,
Que de n'avoir point de terrein ,
Où ramaffer affez de grain
Pour fournir au cours du ménage
De l'avoine & du foin pour nourrir l'équipage ,
Pour égayer la veine un peu d'excellent vin ,
Ofeille & laitue au jardin
Pour en couronner le potage.
Quant au fruit de la vigne, il t'elt indifférent,
Tes vers font le panégyrique
De l'eau froide , qui ne te rend ,
En revanche , que la colique.
Pourquoi dire à l'un d'eux un éternel adieu
136
EPITRES.
Et ne point marier la Nayade & le Dieu ?
Le Créateur de tout , & qui par tout réfide ,
Débrouillant le cahos , témpéra fagement ;
Le chaud avec le froid , le fec avec l'humide ,
Pour en former chaque élément.
Ce qui nous prouve évidemment
Que de notre frêle machine
L'Onde claire & le Vin , mélangés fobrement ,
Peuvent retarder la ruine .
Et le fameux Roi d'Ifraël ,
Ce Botanifte univerfel ,
Qui connut herbe , fruit, & la Nature en fomme ,
N'enfeignoit- il pas que Vinum
Bonum
Rejoüiffoit le coeur de l'homme.
Si le Nectar d'Anjou , pareil au vin Breton ,
Ne valoit pas du jus de pomme ,
Je te pardonnerois ; mais c'eft un divin baume ,
Surtout lorsque le tems le meurit en flacon.
Homere , Théognis * , Horace , Anacréon
Ont chanté du bon vin la puiſſance & la gloire ,
Et fa vertu , nous dit l'Hiftoire ,
Réchauffa celle de Caton.
Théognis , Poëte tieufes. Il a dit en parlant
Grec , dont les Poëfies du vin , fuivant cette
font morales & fenten- traduction :
Vinum potare multum , malum eft , fe verò quis
ipfum
Potarit prudenter , non malum , fed bonum eft.
Et
EPITRES.
137
Et Mathurin Regnier , ce cynique garçon ,
Du mordant Defpréaux ce maître à rouge trogne ,
N'a- t'il pas dit auffi , d'un facétieux ton >
Qu'un jeune Médecin vit moins qu'un vieil Yvrogne ?
Ah! le corps eft à l'homme un joug affez pefant ;
N'affaiffons point notre ame , en le tyranniſant.
De tout un peu , c'eft ma philofophie ;
Toutefois , cher Ami , puifque avec énergie
La tienne dans tes vers s'en explique autrement ,
Et que de ta fanté , contre mon argument
· Le foin prudent te juſtifie ,
Boi de l'eau , ſi l'eau duit à ton tempérament .
Lorsque le préjugé n'eft point fon truchement ,
Sa leçon doit être fuivie.
La
Ne l'importune point , écoute ce qu'il veut ,
Et fais-lui feulement fupporter ce qu'il peut.
perte de nos biens n'eft pas dans cette vie ,
Le plus grand des malheurs qui puiffent l'affliger :
C'eſt la crainte du mal, c'eſt l'effror- da danger ,
Plus cruels que la chofe , & que la maladie.
De tous nos accidens , le dernier c'eſt la mort :
Et quoiqu'en fes écarts le vain Orgueil publie
Tandis que la fanté feconde fa folie ,
Contre la mort prochaine il n'eft plus d'efprit fort.
Je n'ai pû profiter de ton offre polie ,
Par mes affaires arrêté ,
Quoique jufques chez toi mon defir m'ait porté.
Mais fi tôt que Flore embellie
M
138 EPITRES.
Ramenera Zéphir fur fon char argenté ,
Ami , je t'irai voir , comme ces bons Hermites
Alloient de temps en temps fe faire des vifites ,
Afin d'entretenir la confraternité.
EPITRE V.
AU R. P. DU CERCEAU , JE'SUITE.
L'ANAN recommence ,
Cher du Cerceau ;
Vers fon tombeau
Chacun avance.
Comme un Vaiffeau ,
Que mainte Etoile
Guide fur l'Eau ,
Vogue à la voile ,
Tant que l'effort
Du Sud au Nord
Le mette au Port ;
Ainfi les Hommes
Vont àla mort .
Puifque nous fommes
Soûmis au Sort ,
Du Temps , qui vole
Plus promptement
Que la parole ,
Ufons galment,
L'inftant nous preffe :
Quand aujourd'hui ,
Avec viteffe ,
Il aura fui ;
L'Homme peu fage
Ne pourra plus
En faire ufage.
Soins fuperflus ,
Où l'on fe livre !
Pompeux état ,
Honneur , éclat ,
Dont on s'enivre !
Faut- il vous fuivre ,
Mourir & vivre
Comme un Forçat ?
Celui qui crie
La Mort aux- Rats ,
Et l'Eau-de-vie ,
Le Riche aux facs
EPITRES. 139
Pleins de Ducats
Qui font envie ,
Les Potentats ,
Les Fièrabras ,
Ici célebres ,
Zéros là- bas ,
Tous vont , hélas !
Aux lieux funebres
D'un même pas :
Et l'Ombre illuftre
Voit dans l'oubli
Tomber fon luftre
Enféveli.
Quoi qu'il arrive ,
Vive , ami , vive.
Je veux , ma foi ,
Dans un afyle
Doux & tranquile ,
Goûter la loi
D'un coeur à Soi ,
Franc de contrainte ,
Libre de crainte
Et de fouci.
Mais quoi , mon Pere !
A ce mot- ci,
Votre fourci
S'eft de colere
Toutrétréci !
Ah ! je l'augure ;
Vous me croyez
Les fens noyés
Dans Epicure.
Lorsque je jure
Ma foi , vouloir
De rien n'avoir
Souci , ni cure ;
J'entens des biens
De ce bas monde ,
Biens que je fronde ,
Qui font des riens.
Mais la Morale
Ici s'étale
Trop amplement :
Et mon affaire
Uniquement ,
Etoit de faire
Un compliment
De bonne Année ,
Nombreuſement
Accompagnée.
Ca , buveur d'Eau
Caftalienne ,
Voici l'Antienne
De l'An nouveau.
Dieu vous conferve
Alegre & fain ,
Avec la verve
Toûjours en train;
Mij
140 EPITRES.
Que le matin
La blonde Aurore
Faifant éclore
Les plus beaux jours ,
Lorfqu'ils finiffent ,
Lefoir ils puiffent
Vous fembler courts.
EPITRE VI.
A M. GRESSET.
Sur le Perroquet de Madame d'Arquiſtade.
DISCIPLE
ISCIPLE ingénieux du tendre Anacréon ,
O vous , dont les pinceaux fideles
Raffemblent avec choix les graces naturelles
De Chapelle , Chaulieu , la Fare , Pavillon ;
Doux Chantre de Ver-vert, j'habite près de Nantes
Une aimable campagne , & dont il eſt trop long
De peindre dans mes vers les beautés différentes .
C'est là que de fes dons Flore étale l'éclat ,
Dont l'Amante d'Atys fe pare & fe couronne ,
Tandis que s'ébattant avec un vin muſcat ,
Bacchus garde du froid la vigne qui bourgeonne :
Ceft là que Vertumne & Pomone
Réjouiffent les yeux , le goût & l'odorat ,
Pendant que dans les bois la fauvette fredonne.
C'eftlà , qu'en s'amuſant d'un ſpectacle nouveau ,
On voit plonger & reparoître
Entre les flots d'une belle eau ,
Qui circule autour du Château ,
EPITRES. 141
Le froid poiſſon , qu'on peut pêcher de la fenêtre ,
Quand la chaleur défend de fe mettre en bateau.
Pour épargner la modeſtie
Du Maître de cette maiſon ,
Qui par amour pour fa Patrie
Voulut bien de ſa barque accepter le timon ,
Mes vers n'en diront rien , malgré la jufte envie
Que j'ai de le loüer fur le plus noble ton ,
Ainſi que ſa moitié chérie ;
Obfervez ſeulement que celle - ci marie
La beauté , la vertu , l'eſprit & la raiſon.
Je me borneau panégyrique
Du gentil Perroquet , l'ouvrage de fes foins ;
Et vous nous avoûrez , je m'en flate du moins ,
Que dans fon cours de rhétorique ,
Votre diſcoureur mirifique ,
Quoique connu depuis Paris
Jufqu'aux climats de l'Amérique
Ne fut jamais fi bien appris.
Le riant plumage du vôtre
Le fit nommer Ver vert ; le nôtre
Peut à cauſe du ſien être appellé Grisgris.
S. F .... c'eft le nom du fils de cette Dame ,
S.F..... dit l'oiſeau mignon ,
Qui s'intéroge & ſe répond ,
Sans manquer d'un ſeul mot ſa game ,
Venez- vous de Paris ? Oni ma mere. Mon fils , •
142 EPITRES.
Avez vous vû le Roy ? Vraiment j'ai vu Louis .
Eft - il beau ? Comment beau? C'est le Dieu de Cithere,
Et Mars , quand il eft en colere.
Ne croyez pas , Greffet , que j'en impoſe ici :
Le fait eft vrai , foi de Poëte ,
Et Poëte d'honneur. Eh bien ! après ceci ,
Des éloquens oiſeaux éloquent interprete ,
Que direz-vous de celui - ci ?
Un Perroquet qui parle , & d'un Etre qui penfe
Témoignant toute la raiſon ,
Dans fes difcours naïfs s'accorde avec la France
N'eft-il pas fans comparaison?
Le Perroquet d'Ovide , & cet autre dont Rome ,
Parce qu'il dit , Bon jour , Céfar ,
Haut ment encor fe renomme ,
Ne font près du Nantois dignes d'aucun égard.
Le vôtre vint en cette Ville ,
Et dans le voyage qu'il fit
Oublia fes leçons , & prit un mauvais ftyle ,
N'importe à quel propos , jurant comme un profcrit.
Pourquoi ? c'eft qu'il avoit , quoiqu'il parût habile
Plus de mémoire que d'efprit.
Grifgris qui comprend ce qu'il dit ,
Ne changera point de langage ,
En quelque lieu qu'il foit conduit .
Sa Maîtreffe dès fon jeune âge
A fçû trop bien l'inftruire , & lui faire goûter
De leçons que fans ceffe elle aime à répéter,
EPITRE S. 143.
Mais toi , paffe le Styx , rare & vafte génie ,
Célebre Defcartes , viens voir
Un Perroquet dont le fçavoir
Renverfe ta Philofophie.
EPITRE VII.
A M. D'ARQUISTADE DE S. FULGENT ,
Confeiller au Parlement de Paris ,
Sur la naiffance de fa Fille.
COUSIN , dont la vertu fçait faire ,
D'un beau-pere un ayeul , un oncle d'un beau -frere,
Ami , reçois mon compliment
Sur les fruits de ton mariage.
Par le flambeau d'Hymen ç'eût été grand dommage
Que tendre & jeune épouse , en qui tout eft charmant,
Efprit , maintien , diſcours , corfage ,
Ne laiflat point de fon lignage.
Mais croirai- je ce qu'on m'a dit ?
On m'a raconté que ta fille
Eft fi refaite , fi gentille ,
Et marque déjà tant d'esprit,
Que fes cris font de la Mufique ,
Et que dans fon berceau dégoifant fon jargon
Elle paroît bégayer la raifon
D'un goût joliment laconique.
Déjà dans les beaux yeux modeftes & musins
144 EPITRE S.
Que de traits de fubtile flame !
Quelle foule de dons va couler dans fon ame !
Et que pour être inftruite elle eft en bonnes mains !
Ta mere en qui la joie aujourd'hui fait revivre
Les rofes & les lis de fon jeune printems ,
Fidelle à fes devoirs qu'elle aima toûjours fuivre ,
Prendra foin de fes premiers ans.
Ouvriroit-il encor les yeux à la lumiere ,
Le rare Perroquet que mes vers ont chanté ,
Quand je paffai chez toi les beaux jours d'un Eté
Au Château de la Maillardiere * ?
Ta mere ſe faifoit un plaifir fingulier
D'élever cet oiſeau , qui ſous ſa main fçavante
Fit de fi grands progrès , qu'un Bachelier de Nante
N'eût été près de lui qu'un petit écolier .
Or s'il eft vrai qu'en ſon école
Un oifeau , qui ne peut d'ordinaire imiter
Que quelques fons tronqués de l'humaine parole ,
Y fçût à tel point profiter ;
Que fera- ce donc de ta fille ,
Qui ,l'efprit éclairé des rayons les plus purs ,
* Maison & Terre Seigneuriale
fort belle &
fort bien peignée , appar
tenante à M. d' Arquista
de, pere du Confeiller ,
fituée à une lieue &
demie de Nantes , où
l'Auteur fit la piece
précédente fur un Perroquet.
Et
EPITRES.
145
Et portant fes regards fur toute fa famille ,
N'y verra que talens , mérite , exemples fürs ?
Je diſois, l'an dernier , dans mon humeur chagrine,
S.F .... ' n'aura -t'il point de poftérité ?
Sa femme & lui pourtant font de fort bonne mine.
Quelqu'un me répondit : Tai - toi , pauvre hébété ;
Qu'il ait de moins une coufine ,
La fievre quelque jour à ſon hérédité
Peut t'appeller en compagnie
De maints collatéraux d'appétit affilé,
Vade retrò , mauvais génie ,
Répondis-je en courroux à cet enforcelé :
Je donnerois mon patrimoine ,
Quoique fimple , fans fard , & me laiffant Jeurer ,
Le Ciel ne m'ait point fait fort âpre & fort idoine ,
Quelque mince qu'il foit , à le récupérer :
Oui , je le donnerois , prude & fage Lucine ,
( Ecoute , ô Matrône divine ,
Un parent , un ami qui te vient implorer )
Pourvû que par tes foins , dans la prochaine année ,
L'aimable S. F ..... pût ſe régénérer.
Enfin l'affaire eft terminée ,
Dont grand merci foit dit à la haute bonté ,
Qui rend à mes defirs les effets fi conformes.
Te voilà pere dans les formes ,
Et fans qu'il m'en ait rien coûté ,
Que quelques voeux formés avec fincérité.
Je me flate du moins que le pouvoir célefte ;
Satisfait de mon coeur , m'exemptera du reſte
N
146 EPITRES.
Et fe contentera d'un cierge préſenté.
Adieu , très- cher Coufin ; que toujours favorable,
Il ajoûte en neuf mois à la fille un garçon ,
Quipuiffe tel que toi , noble , honnête , équitable g
Etre l'appui de ta maiſon !
Puifle,s'éternifant ta vertu prolifique ,
Tromper nunc in facula ,
Mille ans & bien loin par-delà ,
Des vains collatéraux l'attente chimérique !
Réjoui- toi pour le furplus ,
Vt tufortunam , dit Horace ,
Sic nos te , Celfe , feremus .
*
Les Dieux , pour des fecrets qui nous font inconnus ,
Aux uns rendent juſtice , aux autres ils font grace.
Refpe&tons-les par - tout ; bon foir : & fouvien- toi
D'avoir dans tous les tems le même coeur pour moi.
* Hor. Liv. 1 , Epift. 8 .
A
EPITRE VIII.
MERCURE ,
Pour le premier jour de l'année 1747.
A Vous , Seigneur Mercure , à vous
Bonjour , beau Meſſager à la verge dorée ;
Bonjour, le plus fubtil des céleftes filoux ;
EPITRES.
747
Bon jour, fin difcoureur au langage fi doux ,
Dont la politeffe admirée
"
Engagea les humains à fortir de leurs trous
Où feuls au fond des bois ils vivoient en hiboux.
Eh bien , courier aîlé , qui tout d'une haleinée ,
Laiffant d'aftres nombreux la voûte illuminée ,
Volez jufqu'au manoir où Cerbere en courroux
Epouvante des morts la troupe infortunée ;
Quelle nouvelle apprendrons nous
En ce commencement d'année ?
Minos , Rhadamante , Eacus,
Font- ils toûjours horrible mine
Aux Manes là - bas defcendus ?
Du Tyran des Enfers comment va la Cuiſine ?
Cet époux mifantrope , au teint de Ramoneur
Vit- il bien avec Proferpine ?
Quelque Pirithoüis , à l'efprit fuborneur ,
A-t'il encer voulu fur fa tête divine
Planter la commune racine ?
Et là - haut dans les Cieux que fait- on ? que dit-on ?
Votre Papa Jupin & Madame Junon
Font-ils à la fin bon ménage?
Car quand il tonne dans ces lieux ,
Le peuple fuperftitieux ,
Qui s'effraye au premier nuage ,
S'imagine que ce font eux
Qui font en chamaillant ce terrible tapage.
Et Mars , ce garçon vigoureux
En dépit du Dieu qui clopine ,
Nij
148 EPITRES.
Cajole-t'il toûjours Cyprine ?
A propos , dans les champs plantés des mains des
Dieux ,
La douce récolte d'Automne
L'an dernier a- t'elle été bonne ?
'A-t'on bien vendangé du ne&ar dans les Cieux ?
Pour nous , qu'en ces triftes contrées ,
A de cruels revers le fort a condamnés ,
Tous nos côteaux ont été ruinés ;
Des eaux toûjours immodérées ,
Ont , en tombant des airs , fait couler nos raiſins :
Et de nos Vignerons chagrins
Les troupes pâles , égarées ,
Dans leurs paniers n'ont ramaffé ,
Que des grapes au loin , rarement parfémées ,
Courtes , claires & mal formées.
C'eſt ainfi qu'ils ont vû leur foin récompenſé .
A ce fatal malheur plus d'un Peuple eft fenfible ,
Mais furtout les pauvres Bretons ,
A qui le Ciel donna des gofiers fi profonds ,
Dont la foif eft inextinguible.
Ces bonnes gens frappés de ce défaftre horrible ,
Ne trouvent à leurs maux aucun foulagement ;
Ah ! ceffe , difent-ils au fort de leur tourment,
Cefle , brillant Soleil , de luire fur nos côtes ;
Il n'eft pour nous nul eſpoir de guérir ',
Et fi le Ciel fâché nous veut rendre hidropotes ,
Il nous vaudroit autant mourir .
Cependant dites-moi , noble progéniture,
EPITRES. 149
De l'aimable fille d'Atlas ,
Le Soleil & Bacchus , Dieux à bonne aventure
Cachés en quelque coin prenoient -ils leurs ébats ?
Le premier de Climene étoit-il dans les bras ?
Et le gros fils à rouge trogne ,
N'avoit -il point auffi quelque tendre embarras ?
Et par quel accident , & pour quelle beſogne ,
Du foin de nos côteaux n'ont -ils fait aucun cas?
Mais , galant Meffager , ma Mufe y penfe- t'elle ,
De demander que des divins Etats
Vous me contiez maintes nouvelles ,
Comme fi je ne fçavois pas
Que depuis fort long -tems tout entier à la France ,
Vous exercez ici votre céleste emploi ?
Ah ! ſouverain de l'éloquence ,
Que pour faire ici réfidence
Vous prenez un bon tems ! nous vivons fous un Roi
Qui dès fa tendre adoleſcence ,
Joignit à mille autres vertus
Le fage amour de la ſcience :
Et fi ce n'étoit point termes trop rebattus ;
Je dirois qu'il reſſemble Alexandre & Titus.
Car n'eft- ce point aſſez qu'ingénu , véritable ,
Charmé de fes faits inoüis ,
Sans aller m'enfoncer dans l'Hiftoire & la Fable ;
Je dife fimplement & fans fard , que Loüis
A Louis feul eft comparable ?
Mais , divin Meſſager des Dieux ,
Inventeur de la Lyre , apprenez nous l'ufage
Nij
750 EPITRES.
De fes accords mélodieux ,
Et comme on adoucit l'inftrument gracieux ,
Qui d'Argus , fous un verd feuillage ,
Par fes tons raviffans endormit tous les yeux.
Que les Arts de votre préſence
Reffentent les puiſſans attraits !
Mais vous comblez notre eſpérance ;
Oui , nous reconnoiffons vos traits.
Avec combien de diligence
Des lieux toûjours brûlans , & des lieux toûjousa
froids ,
Vous nous apportez des nouvelles
Intéreffantes & fidelles !
Dans tous les bouts du monde on croit être à la fois
De Paris à Pékin rien n'échappe aux François ;
Au vrai feul vous prêtez le fecours de vos aîles .
Combien dans vos extraits on voit d'ordre & de
choix !
Que de bon fens & de juftefle !
Quel vernis de délicateſſe !
Vous nous développez les tems & les endroits
Les plus embrouillés dans l'Hiſtoire ,
Et dans quelques feuillets utilement remplis ,
De gros volumesfont compris ,
Dont, fans s'embarraſſer vainement la mémoire ¿
On peut facilement retenir le précis.
La Médecine & la Philoſophie ,
La prévoyante Aftrologie ,
Ces Arts audacieux , qui cherchent les replis ,
Qu'entrelalle en fon ſein la nature iafinie ,
EPITRES. 151
Y viennentfous nos yeux étaler leurs fecrets ;
Et Thémis , des méchans capitale ennemie ,
Y dépofe fes faints Arrêts.
Enfin pour délaffer l'efprit qui s'étudie
A des Traités fçavans & ſérieux ,
Melpomene y paroît , ſur ſes pas vient Thalie
Au ris feint & malicieux .
La Muſe qui préfide à la noble Harmomie ,
Animant fes aimables Soeurs ,
De fon pathétique génie
Yrépand auffi les douceurs.
Ainfi par un talent , qu'en tous lieux on admire ;
Mercure , en nous plaifant , vous fçavez nous inftruire
:
Ainfi vous réchauffez l'ardeur des nourriffons
Que les neuf doctes Soeurs fur le Parnaffe élevent.
Pour avoir votre aveu , tous nos Cignes achevent
De polir avec foin leurs diverfes chanſons ,
Queles Nymphes de Seine à leurs voix attentives ,
Font redire aux échos de leurs charmantes rives.
Tous les Arts cultivés font un pareil progrès.
Si vous continuez vos agréables peines ,
Dont on voit chaque jour s'étendre le ſuccès ;
De toutes nos Cités vous ferez des Athènes.
APOSTILLE.
Fils de Maya , recevrez -vous les Vers
Qu'un des fuivans d'Apollon vous envoie ?
Ja longtems eft , qu'au bout de l'Univers
Nij
152
EPITRE S.
Il vit tapi , dont n'a beaucoup de joie.
C'eſt bien raiſon , a-t'il dit , qu'une fois
Il fçache au moins vous donner vos Etrennes ,
Puifqu'attentif à foûlager le poids
De fes ennuis , gentiment tous les mois ,
Jufqu'au Croific vous lui donnez les fiennes,
EPIT RE I X.
A MONSIEUR TITON DU TILLET,
Le premier de l'An 1746.
MON cher Titon , l'an recommence
Et nous finiffons tous les jours :
Le Tems rapide , dans fon cours ,
Eteint pour moi fans quej'y penfe ,
Les feux paffagers des amours ;
Et ne me laiffe pour partage
Que le fouvenir & l'image
Des Jeux envolés pour toûjours.
J'ai vu dans mon adolefcence
Que pétillant d'impatience ,
Je me défolois quelquefois ,
Que les femaines terminées
Tardoient trop à former les mois,
Les mois à former les années.
Un fentiment de vanité
EPITRES.
153
Me faifant obferver que l'âge
Qu'accompagne la gravité ,
Donnoit dans la fociété
Plus de poids & plus d'avantage ,
Et certain air de dignité ,
A qui chacun rendoit hommage .
Aujourd'hui que l'âge viril
Vers mon déclin me précipite ;
Plus j'y reve , & plus j'y médite
Er plus le tems d'un vol fubtil
Me femble redoubler fa fuite.
Mon inutile plainte imite
Celle que fait dans fes écrits
L'élégant Catulle : & je dis ,
Brillant Soleil , tu meurs dans l'Onde ,
Pour y renaître avec le jour ;
Mais, hélas ! en fortant du monde
Il n'eft perfonne qui fe fonde
Sur l'efpérance du retour.
Roi des Amis , où font les rofes
Que tu voyois l'autre Printemps ,
Couvertes d'appas éclatans ,
Dans tes rians jardins écloſes ?
Un limon vil & croupiffant
Les a toutes ensevelies ;
Tel eft le fort qui nous attend
Au terme fatal de nos vies.
Tu me répondras, que je puis,
154
EPITRES.
En comptant avec la nature ,
Me flater qu'à l'âge où je ſuis `
Je n'ai pas comblé fa mefure;
Mais tu fçais que dans fes beaux Vers ,
Malherbe , dont les divins airs
Enchanteroient un coeur de roche ,
Dit que le jour eft refroidi ,
Et que la nuit eft déjà proche ,
Dèsque l'on a pafſé midi.
C'eft ainfi que l'aimable Flore ;
Venant de fes dons defirés
Rajeunir nos bois & nos prés ,
On s'applaudit de voir l'Aurore
Preffer la courfe le matin ,
S'attendant à la voir demain ,
Un peu plus diligente encore,
Semer l'ambre fur fon chemin.
Mais quand précurfeur de l'Automne ,
Le froid retour des Aquilons
Flétrit la derniere anémone ,
Quoique les jours foient encor longs ,
On fent en foi fes efprits fombres ,
De voir le Soleil pareſſeux
Céder de fon tour lumineux ,
Soir & matin aux triftes ombres :
Et l'on regrette vainement
Les beaux yeux de Flore éplorée ,
Qui perd de moment en moment,
Chancellante & décolorée ,
EPITRES.
155
Ce qui lui refte d'agrément ,
Et qui s'en va languiſſamment
Chercher dans une autre contrée
Une faifon plus tempérée ,
Où de fon teint vif & charmant
La douce fraîcheur réparée ,
Plaiſe à Zéphire ſon Amant.
Le Ciel dans une nuit profonde
Nous cache fes arrêts conftans
Et c'eft moins pour vivre long-tems ,
Que fabonté nous mit au monde ,
Que pour y répandre l'odeur
Qu'exhalent l'aimable ſageſſe ,
L'amour du prochain , la candeur ,
Et que leur fouvenir vainqueur
Long- tems après la mort y laiſſe.
Mais à la vérité qui luit
L'incrédule a livré la guerre ;
Et publiant que le Tonnerre
N'eft qu'un accident & du bruit,
Le Vice regnefur la terre ,
D'où la pâle Vertu s'enfuit.
J'ai vu fous des toits magnifiques ,
Temples confacrés à Vénus ,
S'endormir les maffes lubriques
Des riches & lâches Créfus ;
Et dans leurs douceurs létargiques ,
Ces Dieux terreftres éperdus ,
156 EPITRES
.
Frappés de maux inattendus ,
Paſſer aux effrois tyranniques
De Balthazar , d'Antiochus.
J'ai vufous des formes humaines ,
Nourrir des Tigres & des Ours ,
Des Crocodilles , des Vautours
Des Monftres à voix de Sirènes ,
Dont les faux & tendres difcours
Nous
payant d'efpérances vaines ,
Dans un dédale de détours
N'ont fait que redoubler nos peines.
L'Enfer avide & ténébreux
Les enfévelit dans fa flame.
Leur pouvoir , dont l'uſage affreux
Souilla leur odieuſe trame ,
Leurs vains monts d'or , le prix infame
Des entrailles des malheureux ,
Corrompent leurs fils après eux ;
Et fe gliffant de race en race ,
Leur fanglante injuſtice paſſe
Jufqu'à leurs troifiemes neveux,
Ainfi leur mémoire abhorrée
Leurfurvit pendant quelque tems ,
Horriblement régénérée
Dans des fucceſſeurs plus méchans.
Pour toi , cher Titon , coeur fidele ,
Ami fincere & plein de zele ,
Aftrée exprès quittant les Cieux ,
EPITRES.
157
Vint allaiter ta fage enfance ;
Et s'en retourna chez les Dieux ,
Voyant peu d'hommes en ces lieux
Propres àfuivre avec conftance
Ses avis purs & précieux.
Auffi quelque longue durée ;
Que le tems promette à l'airain ,
Du beau monument dont ta main
Eleva la cime facrée ;
Plus folidement revêtu ,
L'édifice de ta vertu ,
Que le docte Appollon couronne ,
Ne fera jamais abattu .
Ta gloire qui par tout résonne ,
Bravera la faulx qui moiffonne ,
Les vains noms dont l'éclat féduit;
Fol éclat , lueur paffagere ,
Que loin du calme qui la fuit ,
La fortune allume & détruit
Du vent de fon aîle legere .
Titon , nos Maîtres éternels ,
Ces Dieux puiflans , dont l'urne enferre ;
Et dans fes flots continuels
Roule les forts univerſels ,
Te doivent long- tems à la terre ,
Pour fervir d'exemple aux mortels .
158
EPITRES
.
EPITRE X.
AMONSIEUR TITON DU TILLET .
Le premier de l'An 1746.
Par Madame DESFORGES MAILLARD,
TITON mon mari moralife :
Moi qui fonge moins creux que lui ,
J'évite , en penfant à ma guiſe ,
Tout ce qui caufe de l'ennui.
Les plaifirs vont bien à tout âge ;
Et lorfque réglant fes defirs
On fçait entirer avantage ,
L'âge ne nuit point aux plaifirs.
Le froid Janus ouvre l'année
Par les glaçons & les frimats ;
Dans fon inclémence obſtinée ,
Tâchons de trouver des appas.
Que nous font les fleurs printanieres
Eft-il des momens plus heureux ,
Que ceux que l'on paffe aux lumieres ,
Parmi les fêtes & les jeux ?
Le Printems n'eft pasfans froidure ,
EPITRES. 159
L'Eté brûle , en Automne il pleut :
L'Hyver , auprès d'un feu qui dure,
On fe fait la faifon qu'on veut.
Horace dans fes vers funebres ;
Nous jette , couverts de cyprès ,
Dans desroyaumes de tenebres ,
Où la nuitne finit jamais.
D'où fçavoit-il qu'il y fit fombre?
D'ailleurs y devant tous aller ,
Le plaifir d'être en fi grand nombre ;
Dûtfervir à l'en confoler.
Ami plus cher que tous les autres
Rare exemple de probité ,
Le Ciel ne feroit pas des nôtres ,
S'il ne prolongeoit ta fanté.
Je ne brigue point une place
( Je ne l'aurois que par faveur )
Sur ton magnifique Parnaffe :
Je n'en demande qu'en ton coeur.
REPONSE
De M. DESFORGES MAILLARD.
MADAM ADAME , pour Titon , vos vers ingénieux
Me charment , loin de me déplaire ;
160 EPITRES.
Quoiqu'il foit
•
peu d'Epoux que puiffent fatisfaire
Des complimens fi gracieux ,
Et qui, fe dégageant du préjugé vulgaire ,
Dont tant d'autres font allarmés ,
A ce rituel débonnaire
Confentent d'être accoûtumés.
Mais comme vous fçavez que j'aime
Titon tout autant que moi- même ,
Je pense qu'en l'aimant , c'eft moi que vous aimez.
EPITRE XI.
De Madame DESFORGES MAILLARD
A M. TITON DU TILLET ,
Pour le remercier de fon Portrait.
TITON ITON , votre Portrait charmant
Où reluifent l'efprit , la candeur , la nobleſſe ,
Ce Portrait , dont très -humblement
Je vous fais mon remercîment ,
Flate mon amour propre autant que ma tendreſſe ;
Prouvant de mon mari, dans fon attachement
Le goût & la délicatefle .
Je vois par les bienfaits dont vous l'avez comblé ,
Que le bon coeur répond à la belle figure ;
Et que le Ciel & la nature
N'ont jamais fait d'ouvrage auffi bien aſſemblé.
Mon
EPITRES. 161.
Mon Mari me voit vous écrire :
Il voudra bien s'accoûtumer
A m'entendre fouvent lui dire ,
Que je vous aime autant qu'il ſçauroit vous aimer .
Nous ferons donc rivaux , mais rivaux volontaires ,
Rivaux d'eftime & d'amitié ;
Et vous partagerez vos fentimens finceres ,
Entre l'une & l'autre moitié.
EPITRE X I I.
AM. FERRE , BRIGADIER ;
BRIGAD
Sur fon Manteau.
" DIER non d'Armée , ains d'un
Corps de Maltôte ,
Malheureux Commandant , fragile Brigadier,
Qu'un Directeur qu'il faut à genoux ſupplier ,
Et quifur un bibus chipote ,
Eleve , abaiffe , remet , ôte ,
Change & fait voler à fon gré
Comme une légere balotte ;
Quej'en veux au Deftin , contre toi conjuré ,
Qui t'a par malice accoutré
D'une maniere fi falotte !
Tu méritois au moins d'être Auditeur de Rote ;
Mais qu'y faire?il faut vivre; & l'ame eft bien capote,
Quand le corps n'eft point reftauré 2
162 EPITRES
.
Et qu'il ne trouve à la Gargote ,
Ni pain , ni boeuf, ni gélinote ,
Ni vin , ni cidre , ni poiré ,
Ni choux , ni rave , ni carotte.
C'eftalors qu'un teint empourpré,
Devient fec , pâle , ou fulphuré ,
Qu'en hyver fans ceffe on grelotte ,
Quand un habit tout délâbré
Vaguement fur l'échine flotte.
Loyal Garçon , pauvre FERRE';
Si de la probité qui partout t'accompagne ,
Les humains refpe&toient les droits ;
Tu choifirois fur les emplois
Dont nos riches Traitans difpofent en Bretagne.
Certes , s'il dépendoit de moi ,
Je t'en donnerois un au pays de Cocagne.
Je confidere & priſe en toi ,
Cet efprit qui ne doit qu'à la ſeule Nature ,
Les graces dont il eft doté ,
Sans que l'étude ait ajoûté
Le moindre fard à fa parure.
Ton difcours n'eft point affectés
Il conle avec facilité ,
Amufant , badin , pathétiques
Le véritable Sel Attique
S'y mêle avec aménité :
Tufçais faire un conte à merveille,
On croit voir tout ce que tu dis,
Il faut affurément que les Jeux & les Ris
EPITRES.
163
Te parlent fans ceffe à l'oreille.
Auffi pour ton gentil efprit ,
Et non pour ton Emploi petit ,
Tu vois la bonne compagnie ,
D'où , par tes mots joyeux , la triſteſſe eſt bannie
Que tu badines finement !
Que tu peins agréablement !
Mais voyons fi ma Poëfie
Sçaura peindre à fon tour cet antique Manteau ,
Dont tu t'es , par un tour nouveau ,
Attité la galanterie.
Un Railleur , s'il a bon cerveau
Doit entendre la raillerie
Approche , tire le rideau ,
Regarde , voici le tableau.
>
Ton Manteau , jadis bleu , ne craint plus la vergette;
Ses vieux ans , qui l'ont annobli ,
Comme une glace l'ont poli.
Les fubtils vermiffeaux y trouvant leur cachette ,
Broderent à point de chaînette ,
Le drap & d'une & d'autre part ;
L'adroite mitte encore y deffine avec art ,
Mainte délicate vignette,
Flotant , garni de fleurs , fombrement afuré
L'ail s'y trompe , & le prendpour un fatin gaufré.
Ce Manteau , dont ici tout le monde caquette ,
( Suivant ce qu'an grand Clerc de nos Cantons en
dit?
"
O ij
164
EPITRES.
Docteur mûr & profond , Antiquaire en crédit )
Fut le Manteau Royal de la Reine Gilette.
" D'autres prétendent qu'il couvrit
Saint Antoine l'Anachorette :
D'autres , qu'il fervit au Prophete ,
Qui fur un char brûlant , fut en corps , en efprit ,
Porté du féjour de la terre
Jufqu'aux lieux d'où part le Tonnerre.
De ce Manteau , dont gens de poids ,
Ont à l'envi cherché l'origine fecrete ,
Chacun jafe , raiſonne à ſa guiſe. Or jecrois
Que cette houpelande eſt faite
De la grande moitié du Manteau , qu'autrefois¿
Doûé de charité parfaite ,
Monſeigneur faint Martin jetta ſur le fournois ,
Le Truand déguifé , qu'il trouva fans jacquette ,
Grelotant , foufflant dans les doigts
Et qui cachoit un fin matois ,
Sous la mine la plus doucette.
Mais ce qui rend encore à tes yeux ce Manteau.
Incomparablement plus beau ,
C'eft que
fans débourfer tu fçus en faire emplette
Enfin c'eſt un préſent d'ami , …
Qui n'eft point , comme on voit , libéral à demi.
Ce Manteau te fert de lorgnette ,
Par les trous dont il eft rempli.
De couverture à la couchette
A la fenêtre de chaffis ,
Houfle fur ton cheval , ſur la table tapis ,
EPITRES.
165
A la cuifine il fait l'office ,
Ou de paffoire , ou de tamis.
Au plus fort de l'été , le Zéphir qui s'y gliffe ,
Folâtre en tapinois , & foûleve fes plis ,
Dont quelques-uns font défunis.
On en fait, quand on veut, un épervier pour prendre
Les poiffons dans le fein des eaux ;
Quelquefois au beſoin un filet pour ſurprendre
La folle troupe des oiſeaux .
Crible pour la récolte , il fert pendant l'Automne
A couvrir le panier , oùì coule du prefſoir
L'onde vineufe qui bouillonne ,
Ou bien le fond de l'entonnoir ,
Pour empêcher les grains de paſſer dans la tonne.
Manteau dont la postérité
Portera jufqu'aux Cieux le fouvenir durable !
O Manteau des Manteaux ! vêtemens admirable !
Oui , FERRE' , ton Manteau , ce Manteau ſi vanté ,
Cet étendard de Friperie ,
Dont la poffeffion a flaté ton envie ,
Peut être , fi tu veux , bon à tour , excepté
Pour garantir du froid , du vent & de la pluie,
Fin de la Premiere Partie.
1
"
POESIES
DIVERSES
D E
M. DESFORGES- MAILLARD,
Des Académies Royales des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers & de la Rochelle.
DE DIE ES
A M. DE MACHAULT , Miniftre d'Etat ,
Controlleur Général des Finances & Commandeur
des Ordres du Roi.
SECONDE PARTIE.
A AMSTERDAM.
Chez REY , vis - à- vis les Orphelins
Bourgeois.
M. DC C. Lo
"
11
POESIES DIVERSES.
SECONDE PARTI E.
EPITRE
A M. DE MORINAY.
Gentilhomme Ordinaire de la Chambre du Roi.
PENDAN ENDANT que ce trifte rivage ,
Environné d'écueils , funeftes aux Vaiſſeaux ,
Eft battu tout l'Hyver des fureurs de l'orage ,
Et qu'émus fous nos toits nous craignons le naufrage,
Comme fi nos maiſons voguoient au gré des eaux ;
Cher ami , que doua la Nature fertile ,
D'un air noble , d'un coeur propre à te faire aimer ,
D'un efprit gracieux , du don de t'exprimer ,
D'un tour léger , vif & facile ,
Tu vas chercher loin de ces lieux ,
Les doux amufemens , dont Paris eft l'afyle ,
Malgré l'Hyver & les vents furieux .
Profite bien des jours que la Parque te laiffe.
Le tems fuit : comme un trait il échape à nos yeux.
Les plaifirs dirigés par l'aimable fageffe ,
Sans fadeur , ſans dégoût , ſans retour ennuyeux ,
Afſaiſonnés par la délicateſſe ,
Eux feuls rendent délicieux
Et le mouffeux Champagne, & le Nectar des Dieux.
II. Partie,
166 BREDÉRAC.
BREDERAC ,
Petite Maiſon de Campagne de l'Auteur.
A MARCUS CURIUS DENTATUS ;
CONSUL DE ROM E.
C'ESTÀ ' EST à toi , Curius , auffi grand qu'honnête
homme ,
Grand par l'ame & les fentimens ,
Plus que par la dépenfe & les ameublemens ;
C'eſt à toi , défenfeur de Rome ,
Que faifi de refpe&t & d'admiration ,
Pour ta fobrieté , ta modération ,
Je dédie aujourd'hui de ma caſe ruftique ,
La naïve deſcription .
De ton coeur généreux l'abftinence ſtoïque ¿
Ta fublinie frugalité ,
Laifferent , en traçant de modeftes limites
A l'avide cupidité ,
Un exemple parfait à la poſtérité.
Il me femble , ébloui de tes rares mérites ,
Que je te vois à table avec les tiens affis ,
Rejetter d'un oeil de mépris
L'or brillant qu'à tes piés apportent des Sammites
BREDERAC. 167
Les humbles députés , qui demeurent ſurpris
De trouver le Dieu de la Guerre ,
Retiré fous le toît d'un champêtre taudis ,
Et mangeant dans un plat de terre
Des raves & des falfefis.
Il eſt bien plus aifé d'admirer que de ſuivre
Un Héros vertueux , qui triomphe de ſoi ;
Et comme il faut toûjours quelque peu d'or pour vi
vre ,
J'aurois en pareil cas de la peine , je croi ,
Pour être tout-à-fait auffi fobre que toi.
Dès que le doux Printems r'anime la nature ,
Je quitte, gai comme un pinçon ,
Ma natale Bicoque , où le noir Aquilon
Fait durer plus qu'ailleurs la piquante froidure
Et je vais , afourché fur un mince grifon ,
Habiter en campagne une antique maiſon ,
Dont la rufticité traça l'architecture.
Ce petit Caftel , dont le nom
Fourniroit à P ** le fujet d'une hiftoire ;
S'appelle Bredérac ; & fa terminaifon
Gaillardement en ac , me laiffe preſque croire ;
Qu'établi par hafard dans le pays Breton ,
Un Cadet deGascogne eût été fon patron.
L'ail découvre , approchant de ce manoir fervile
Şur un riant dongeon fait d'ardoiſe & d'argile a2
768 BREDĚRAČ.
Deux Canons braqués , dont le bruit
Ne réveilla jamais la bergere tranquile ,
Qui jufqu'au chant du coq profite de la nuit.
Ces inftrumens guerriers , dont la bouche à
fonne
Ne dit jamais un petit mot ,
Ne font pas les enfans de l'airain qui bouillonne ,
Mais la famille fage & bonne
De la coignée & du rabot.
per
Je les ai pourtant vus moins propres pour Bellone ,
Qu'au fervice galant de la belle Vénus;
Je les ai cent fois même en furfaut entendus ,
Lâcher avec fracas dans les airs leurs volées ;
Mais c'étoit de moineaux tendres & turbulens ,
Nichés au retour du Printems ,
Dans leurs cavernes reculées.
D'ailleurs , fi , comme on dit , le figne vaut le jeu
Muets fimboles du tonnerre ,
Paifibles ennemis & du fer & du feu ,
Ces canons de forêt peuvent, en cas de guerre
Intimider l'Anglois fur nos côtes pouffé ,
S'il parvenoit à prendre terre ,
A travers les écueils & le fable entaffé.
Mufe , allons plus avant : l'ocre vermeil rehauffe
Et montre de loin mon portail ,
Non
pour y recevoir un fuperbe caroffe ,
Mais la charrue & le bétail.
Tel
BREDERAC.
169
Tel étoit , fi Maron me l'a bien fait entendre
Dans les vers toûjours pleins & de moeurs & de fens ,
Le portrait du Palais d'Evandre ,
Que fon ame égaloit aux Rois les plus puiſſans.
L'escalier eft de pierre , & la main mal adroite
Du Maſſon , dont jadis le goût défectueux
En fit la rampe trop étoite ,
Sans prévoir de nos jours le goût voluptueux ,
Oblige les Dames de Ville
De détacher en bas le volume inutile
De leurs paniers larges & faſtueux :
Ornement de caprice , attirail difficile ,
Qui comme les vaiffeaux , frégate ou paquebot ,
Fait naviger fur terre Amarante à la voile ,
Joüet de l'Aquilon , prête à faire capot ,
Et grelotante dans fa toile.
Mais charmantes fans art , fimples dans leurs façons ,
Indépendantes de la mode ,
Perrette au fin corfage , Alix aux yeux fripons ,
Le montent fans froiffer leurs légers cotillons ,
Dont le contour modefte au dégré s'accomode.
Cet efcalier conduit du portail rubicon
Dans une claire galerie :
Sufpendus par paquets l'échalotte & l'oignon ,
La fayance & l'étain ,font en toute faifon
Ses buftes , fes tableaux & ſa tapifferie .
Pour connoître en ces lieux de chaque appartement
Et la place & l'ameublement ,
P
170 BREDÉ RAC.
Il n'eft pas befoin qu'on y mette
De numéro ni d'étiquette ,
Les défignant pompeuſement
Par chambre rouge , violette ,
Jaune , verte , jonquille ; on voit en un moment
Ce que c'est que mon logement.
Premierement une cuiſine ,
Une chambre à la file , au- deflus un grenier ,
Où , quand la nuit revient , la gaillarde foüine
Danfe le rigodon , capriole , lutine :
Au niveau de la rue un preffoir , un cellier ,
Où le raifin fe foule , où fon jus fe rafine ;
A côté l'étable confine
Aux Pénates du métayer,
Où, comme dans une coquille ,
A l'étroit , je ne fçai comment ,
Habite toute fa famille ,
A la Perfanne apparemment.
Deux lits , mon pupître , ſix chaiſes ,
Une armoire , un bahu de gothique façon ;
Telle eft la chambre , où le garçon ,
Avec le peu qu'il a , de fon mieux prend les aiſes,
Mais fans hipothéquer la prochaine moiſſon.
De deux autres bons lits la Cuiſine eft garnie ,
Dont les rideaux fur le fatin
N'étalent point la broderie ;
Ils font tout uniment de cadix gris de lin
BREDERAC. 171
Dont la foible couleur par le tems s'eft ternie ,
Et de bergame rafe , ornement précieux ,
Qui tapiffa chez nos ayeux
La falle de cérémonie.
C'eft dans ces lits délicieux
Queje puis recevoir d'un coeur franc &joyeux ,
Un fupplément de compagnie ;
Et ma fervante , alors complaifante & polie ,
Déloge, & va coucher , traverfant le chemin ,
Avec la fille du voifin.
Quand la blonde Cérès , de fon or falutaire
Déchargeant les guérêts , & l'étalant fur l'aire ,
S'apprête à nous combler de fes préfens nouveaux ;
Je m'amufe en dînant , je me diftrais la vûe
Par ma fenêtre défendue
Des rayons du Soleil , au moyen des rofeaux,
Qu'entrelaffent les verts rameaux
D'un antique pommier que le Zéphir remue.
Je vois huit moiffonneurs reculer , s'approcher ,
Leurs fleaux en l'air levés retomber pêle mêle ,
En cadence , en tournant , fans jamais fe toucher,
Le blé , fe dépouillant de fa tunique frêle ,
Jaillir hors de la paille & bondir comme grêle.
Je lis quelques momens Tite- Live ou Rollin ,
Platon , Séneque, ou la Bruyere ;
Et change tour à tour , ſur le choix incertain ,
P
172 BREDER AC.
Horace avec Rouffeau , Virgile avec Voltaire.
De-là quinze ou vingt pas me menent au jardin
Où les parfums de la menthe & du thin
Sont ma caffolette ordinaire.
Comme l'aimable liberté
Et la pure fimplicité
Font ma philofophie & mon plus cher partage,
Je n'ai jamais fouffert que des arbres fruitiers
On gênâtle libre branchage
Dans les liens des eſpaliers ;
Mais bravant comme moi le joug & l'esclavage ;
Ils fuivent naturellement
Le caprice divers de leur tempérament.
Cinquante gros ormeaux couronnant une haye
Sont mes bois de haute futaye.
Là le Chardonneret richement émaillé ,
Redit fon court refrein , perché dans les feuillages,
Ici le Roffignol fimplement habillé ,
Par fes doux roulemens & fes tendres paffages ,
Pendant toute la nuit tient l'écho réveillé:
De fon joli gofier le talent fait connoître ,
Que ce ne fut jamais par l'éclat de l'habit ,
Qu'on dût décider de l'efprit ,
Ni par l'extérieur , ce que chacun peut être,
Une jeune Fauvette , aux accens de fa voix ,
Arrive , & fe pofant ſur un rofier ſauvage ,
3'efforce d'égaler l'agréable ramage
BREDERAC. 173
De l'Amphion aîlé , la merveille des bois.
C'eft alors qu'écoutant leurs chanſons compofées ,
Leurs tons multipliés , leurs retours , leurs accords ,
On s'imagineroit que de ces petits corps
Les plumes, avec art toutes organisées ,
En divers flageolets font métamorphofées.
Ainfi , quand le féjour où renaiffent les Dieux ,
L'Opéra ,dans les murs voit un chef- d'oeuvre éclore ,
Le brillant Jéliot , l'éclatante le Maure ,
Font un combat mélodieux
De cadence , de tons , que le Spectacle adore .
Mais de tous ces amuſemens ,
Celui de voir la mer qui fe calme & s'irrite ,
Me plaît par préférence ; & ce fut en touttems
Ma promenade favorite.
Ma plume, fur ces bords , apprentive & ſans art ,
Autrefois perfonifiée
Sous le nom de Malcrais, qui fut mufifiée ,
Traça des fentimens & des vers au hasard .
Cette tendre Malcrais , dont on prôna la veine
N'eft qu'une vigne du domaine
Du très - humble Seigneur de ce ſimple ſéjour .
Ce nom féminifé plut à ſa fantaiſie ,
Sans penfer au Public , ni que fa Poëfie
Dût s'attirer par-là des partiſans un jour ,
Mais qu'ici la nature à mes yeux femble belle !
Que j'aime ce ruiffeau , dont le cours argenté
>
Pij
174
BREDÉRAC.
Suit,fans ambition,la pente naturelle
De fon rivage velouté !
Ces prés & ces valons différens de verdure ;
Font voir un mélange enchanteur ,
Que ne peut égaler de toute la peinture
Le coloris imitateur :
Auffi l'un eft du Créateur ,
Et l'autre eft de la Créature.
Après avoir d'abord cotoyé quelques champs ;
Je paffe, enm'occupant d'images agréables ,
A pas, tantôt prompts , tantôt lents ,
Du vignoble à la lande , & des herbes aux fables.
Mon oeil dans le lointain confondant l'onde & l'air ,
Prend la Mer pour le Ciel , & le Ciel pour la Mer ;
Les rochers où le Soleil donne
Pour des nuageslumineux ;
Lesnuages obfcurs pour des rochers affreux.
Puis riant de l'erreur qui me charme & m'étonne ;
Je diftingue bien tôt l'un & l'autre élément ,
Qu'avoit à mes regards uni l'éloignement,
Neptune, fur fon char dont Zéphire eft le guide ,
Regarde en foûriant les agiles vaiffeaux ,
Qui coulent fans péril fur le marbre liquide.
Le Ciel fe mire dans les eaux ,
Qui roulent fous mes yeux leurs napes étendues ;
Le volage poiffon femble fendre les nues ,
Et nâger après les oiſeaux.
BREDERAC.
175
O Mer ! ô cercueil d'Ariftote !
Théatre , où regne l'Aquilon !
Source occulte des eaux ! Labyrinthe qui flote !
De ton flux & reflux l'examen fi profond ,
Que doit-il mériter à l'atracteur Newton ,
A Deſcartes rangeant maint & maint tourbillon ,
Que défenfeur du plein fon cerveau creux fagote ?
Demandez-le à Plûche ; * il répond :
Des brevets d'Officiers au premier bataillor.
Du Régiment de la Calotte.
Le tranquile plaifir de fçavoir admirer ,
Eft plus doux que celui de vouloir pénétrer.
La bonne foi vaut mieux que l'efprit qui radote.
Mais le Soleil fur fon déclin
Paroît à travers ce fapin
Se divifer en mille étoiles .
Ah! quel dommage que la nuit
Jette fi-tôt fes fombres voiles
Sur le jour qui s'évanoüit !
* Ce que nous pouvons
avancer, felon l'exacte
vérité & conformé
ment au but principal
de cette Hiftoire ; c'eft
que, malgré Ariftote , à
la bonte des promeffes
de Defcartes , felon tous
les Modernes les plus
fenfes , de l'aven de
2 Nevvion même , nous
ne connoiffons point du
tout le fond de la Natu
re ; & que la ftructure
de chaque partie , comme
de l'Univers entier
nous demeure abfolu
ment cachée, &c. Hift.
du Ciel par
Plûche
Tom. 2. pag. 322.
,
Pij
176 BREDERAC
.
Mais d'où viennent ces os qui roulent ſur l'arène ,
Sont-ils d'un Matelot , ou bien d'un Capitaine ?
Sur ces déplorables débris ,
La main de la Parque inhumaine
N'a point gravé les noms de ceux qui font péris :
Et les reftes fameux , que la gloire hautaine
Dans fes pompeux tombeaux renferme à Saint Denisa
Précipités dans l'onde , & mêlés fur la rive ,
A ces reftes épars , au flot abandonnés ,
Et comme eux de limon & d'algue couronnés ,
N'offriroient point aux yeux de marque diftin&tive,
Eh ! quels yeux à travers la funebre couleur
De leur trifte , uniforme &terrible paleur ,
Seroient affez fubtils pour pouvoir reconnoître
Ce qui du Valet & du Maître
Faifoit la diverfe valeur?
Mais pendant que noyé dans ces vaſtes penſées ;
Moins agréables que fenfées ,
J'abandonne au hafard mes fens extafiés ,
Je ne m'apperçois pas que l'eau flote à mes piés ;
Et comme le Caſtor ſauvage ,
Dont le fertile inftin& qu'il fçait mettre en ufage
A l'humaine raifon paroît prefque toucher ,
Je monte , en inʼattachant aux pointes d'un rocher ,
D'une grotte en une autre , & d'étage en étage.
Que ce foir l'horifon paroît vermeil & beau !
Les jeux divers de fon pinceau ,
Repréfentent dans l'air des géans , des armées ,
Des villages affis fur la croupe des monts >
BREDERAC 177
Des rochers écroulés , des torrens vagabons ,
Des châteaux démolis , des villes enflammées.
Tandis que parcourant ce ſpectacle divin ,
Mon ame bénit & refpe&te
L'ouvrier dont le doigt en traça le deffein ,
Je fens que mon chapeau s'hume &te ;
Et que de l'élément marin
L'impure exhalaiſon dans les airs diviſée ,
Abreuve l'atinofphere & retombe en rofée.
peur de humer le ferein , De
Je regagne auffi- tôt mon manoir à la hâte ;
Lefouper qui s'apprête , en montant , me ſaiſit
L'odorat, précurseur d'un avide appétit.
Je trouve ma fervante Agathe ,
Qui tourne un chapon gras à la broche , & toûjours
Sçait, géometre naturelle ,
Pour le cuire en fon jus , mefurer tous les tours.
O toi , de mon pourpris miniſtre univerſelle ,
Lui dis -je affis vis - à- vis d'elle ,
Connois-tu le rapport de l'oeuvre que tu fais ?
Moi , je tourne un chapon , pour en manger après
Une cuiffe peut- être & quelque moitié d'aîle.
Mais aurois-tu penſé que cette bagatelle
Fut des plus merveilleux objets
Le crayon , le tableau , le fimbole fidele ?
Je ne vous entens pas : çà donc , écoute un peu;
Ne trouverois - tu pas furprenant & rifible ,
Qu'autour de ce chapon on fit tourner le feu
178 BREDERA Č.
Et n'eft-il pas mille fois plus plauſible ,
Qui befoin a du feu , comme on dit , le cherchant ,
Que ce foit le chapon qui tourne ? Affûrément ;
Ce que vous me contez me paroît fort fenfible.
Sçavante Agathe , eh bien , le cas eft tout pareil ;
Le chapon c'eft la Terre , & le feu le Soleil.
Tu ne doutes donc pas qu'il ne fut malhonnête ,
Que comme un grand nigaut , le Soleil chaque jour
Tournant & retournant , s'en vînt faire fa cour
A notre chétive planette ?
Je n'entens rien à tout cela ;
Vous me pouſſez à bout , & je ſuis à quia;
N'importe , te voila bonne Cartéfienne ;
Cartéfienne , moi ? je fuis bonne Chrétienne .
Mais j'entens dans la cour aboyer Laridon .
Célimene & Corinne entrent avec Damon.
Soyez le bien venu , vous dont le caractere
Ignore les détours , le fard , la trahiſon .
Qu'on joigne à la volaille un gigot de mouton.
Allons cueillir enſemble ,au bord de l'onde claire
Qui ferpente dans ce vallon ,
Une falade de creffon.
Que l'on m'apporte mon fiphon ,
Pour foûtirer au fin la liqueur falutaire
Qui depuis trois Printemps repofe en ce flacon ;
Et des chagrins fur tout chafſons la troupe amere,
C'est ainsi qu'écartés dans ce lieu folitaire ,
Où le plaifir toûjours confulte la raiſon ,
BREDERAC. 179
Délivrés des fâcheux , des grands , du plat vulgaire ,
Qui décide fans goût , plein de prévention ,
Nous fuivons la nature ; & fans ambition
Vivant à peu de frais , nous faiſons bonne chere.
LE GENTILHOMME
CAMPAGNARD ,
Qui fe prépare à marcher à l'Ariereban
Fantaisie Burlesque.
DEPESC
E'PESCHONS - nous , Enfans , retrouf
fons nos mouftaches ,
L'Ariereban bat le tambour.
Pour couvrir nos chapeaux de fuperbes panaches ;
Des coqs de notre baffe-cour ,
Coupons les longs plumarts qui montent en rondaches
:
Et qu'enfin ,fans fçavoir mon nom ,
Au fumet de mon train , chacun fente & confefle
Pour peu qu'il ait l'odorat bon ,
L'antiquité de ma nobleſſe .
Mes vaffaux, Gilles , Roch , Martin , Robert, Gautier ,
Ont rempli mon rôle rentier
De dix ans payés par avance.
La fomme en fous marqués eft toute en ce chauffon.
Que cela fait un joli fon !
Vive la qualité , vive l'honneur en France.
180 LE
GENTILHOMME
La guerre dût-elle durer ,
Six fois jufqu'au retour des melons & des figues ,
Je nefuis point iflu de parens fort prodigues ,
Et voilà dequoi figurer.
Notre femme , atteins- moi cette luifante broche ,
Qui ne nous a fervi qu'une fois cet été ,
Pour rotir un chevreau de tes mains allaité ,
Donne ta jaretierre , & fais , tendre Banboche ;
Qu'au plancher par les rats mon ceinturon rongé ,
Puiſſe être dextrement avec elle allongé ,
Afin que ma lame s'accroche ,
Noblement , haut & court , & joue à mon côté ,
Comme il duit à ma qualité.
Et toi , valet Jeannot , vieux drille ,
Va-t'en , pour lui faire un fourreau ,
> Au prochain barbotoir me pêcher un anguille
Que tu dépouilleras de fa gliffante peau.
De peur de l'oublier , mets ce quart de pourceau
Dans ton fac , avec ces deux miches .
Ma fille , apporte-moi ma chemife de brin ,
Avec mes manchettes poftiches ,
Roides comme du parchemin.
Tire mon juft' - au - corps d'écarlatte jaunâtre
Qui dans ce bahu dort tout feul ;
C'efl'habit que portoit mon fameux biſayeul ,
Quand on le vit jadis fe battre
Avec le Marguillier , pour quatre fous tournois
Qu'il perdit au berlan : oh ! c'étoit un grivois !
Dans fa jufte fureur il eut caffé les vîtres :
CAMPAGNARD. 181
Mais ils joüoient à l'air , affis auprès d'un bois ,
Comme il eft porté dans nos titres.
Mon ancêtre étoit vif & prompt ;
Et du pommeau de ſon épée ,
Au fang des chiens hûrlans cent & cent fois trempée,
Il fit à ce fier Rodomont ,
Un abreuvoir à mouche au front,
Quoique du Marguillier le courage intrépide
Se fit de fon chapeau , haut de bord & profond
Un bouclier qu'il crut folide.
Mais laiffons fe vanter ces faquins glorieux ,
Qui doivent tout à leurs ayeux.
A mes propres périls je veux chercher fortune.
Morbleu! fi je tenois ces Anglois furieux ,
Huguenots carnaffiers , parpaillots odieux .....
Cà mes guêtres , mes gans de bonne ferge brune¿
Quoique dépareillés , vêtemens précieux .
Vîte , ma guerrierre arquebuſe ,
Où brille artiftement la nacre fur l'acier ,
Et d'où le plomb lancé tua plus d'une buſe ,
Et plus d'un chat- huant , & plus d'un éperviet,
Paffons auffi dans ma ceinture
La hache à débiter les tourbes au foyer ;
Et que le clair Soleil , célefte grand voyer ,
Soit lui même ébloui du feu de mon armure.
Ma femme , après ceci , ne me regarde pas ,
Mes yeux brulans portent la foudre
182 LE GENTILHOMME
Et l'épouvante , & le trépas ;
Er j'aurois du regret de t'avoir miſe en poudre.
Jeannot , cours avertir Bodichon le Meûnier ,
Que tenant avec moi la parole engagée ,
Et dont , foi de Meûnier , fon ame s'eft chargée ,
Il m'apprête à l'inſtant fon plus hardi courfier.
Qu'il le felle , le bride , & qu'en valife il mette
Le plus de foin qu'il fe pourra.
Mon équipage à moi tiendra-
Fort bien , je crois , dans ma bougette :
Et fi la dofe eft trop complette ,
Dans mes poches le refte ira.
Pour toi , mon écuyer fidele ,
La gloire auprès de moi , tes fabots à la main ,
Pour ne les point uſer , ſçaura bien ſur fon aîle
Te porter le long du chemin.
Sors , Jeannot , aujourd'hui de la pouffiere obſcure.
Jeannot , ah que la gloire offre un digne loyer!
Mais quels ruiffeaux de fang ! quelle déconfiture !
pourtant un fatal acier ᏚᎥ
Me faifoit dans le flanc une large bleſſure....
Ceci n'eft pas un jeu : quel fubit embarras !
Partirai-je mon coeur ! Eh quoi ,mon coeur, tu bats !
Que de fantômes noirs épouventant ma vûe ,
Frappent mon ame irréfolue !
Tu partirois , cruel ? Eh quoi ! tu refterois ,
Coeur de poule ? Tu partirois?
Turefterois ? Oui dà . Que t'importe la gloire
CAMPAGNARD. 183
De vivre , toi défunt , fpe&re vain célébré
Dans la Gazette & dans l'Hiftoire ,
Quand tes enfans , ta femme , ô coeur dénaturé !
Branlant à vuide la mâchoire ,
Pleureront un pauvre enterré?
Mais le vin , Jeannot , eft tiré :
Allons , courage , il faut le boire .
Taifez -vous , foins bourgeois, fupprimons un propos
Qui veut fur mon honneur imprimer une tache ;
Ne vaut- il pas bien mieux , tandis qu'on eſt diſpos ,
A la fleur de fon âge expirer en héros ,
Que de vivre cent ans en lâche.
Ah ! fi notre invincible Roi
Avoit trois braves , tels que moi ,
Pour guerroyer en Allemagne....
Mais rentrons , ' oubliois dans mes tranfports fou
gueux ,
De donner à mes blonds cheveux ,
Pour tout le cours de la campagne ,
Au moins un coup de peigne ou deux.
******
****
**
184
**************************
CONTES.
LE
CONTE I.
MENTEUR
ET SON VALET.
UNHabitant des bords de la Garonne
A tout propos effrontément vantoit
Ses biens en l'air , c'étoit toûjours fon prône ;
Mais fon valet , fimple & ruftre perfonne ,
Qu'à chaque inftant le craqueur atteftoit ,
Sans y penſer toûjours le démentoit ;
Tant qu'il lui dit : fi fur ce que j'avance
Tu n'enchéris toi même de moitié ,
Prend pour certain quefur ta corporance ,
Coups de bâtons vont pleuvoir fans pitié ,
Le drôle eût peur , & jura fur ſa vie
De n'y manquer. Le Maître en compagnie
Dit que la foudre a brulé ſon Château.
Vous en avez par bonheur un plus beau
Dit le Valet , ſecondant
ſa manie.
L'inftant d'après en parla de bateau ;
?
Trifte voiture , où l'on trouve un tombeau ,
Quand, fur les flots , les vents fe font la guerre.
Le
.
CONTES. 185
Le Maître dit : Je fuis poltron fur l'eau.
Oui , répond l'autre ; & même fur la terre.
CONTE I I.
LE FEINT ORGANISTE.
C'EST à Quimper * que naquit la Muſique ,
>
C'eft en cet art que prime un bas Breton ;
Les coqs d'unbourg voifin de ce canton
Amis féaux du plaifir mélodique ,
Firent achapt , non pas d'un Tympanum ,
Mais bien d'un orgue : & dans leur Bafilique
Difpofé fut vis-à- vis du Patron ,
Four éjouir, l'inftrument harmonique.
Un égrillard de métier cartouchique
Leur vint offrir fon prétendu talent.
Moult dégoifa , moult prêcha le galant ,
Moult par le nez de fleurs de Rhétorique
Leur envoya , tant qu'à la voix publique
Il fut d'abord jugé maître excellent ,
Dont la trouvaille étoit de conféquence :
Bien plus fut- il , fans autre ajournement ,
Sans examen , grace à fon impudence ,
Reçu par eux ce docteur foi-difant ;
Et l'on conclut que dès l'inftant préfent ,
* Voyez le Dictionnaire de Bayle , au mot
Cardan.
Q
186 CONTES
Seroient audit payés fix mois d'avance ;
D'autant qu'il fçut faire entendre fous main ,
Que tout exprès d'un des bouts de la France ,
Pour les fervir s'étant mis en chemin,
La route avoit dévoré fa finance.
A pas comptés le Dimanche au matin ,
A la Grand' -Meſſe arrivent par centaine
Les curieux , dont l'Egliſe fut pleine.
Voulant jouir du fpe &acle nouveau ,
Ces gens s'étoient fouré dans le cerveau
Qu'ils s'en alloient au Ciel par les oreilles
Portés tous droits . C'étoient les fept merveilles
Toutà la fois , que de voir ameutés ,
Ces gros patants , comme cierge plantés ,
Leurs grands chapeaux ( car telle eft la coûtume )
Sur leurs deux mains pendus dévotement ,
La gueule ouverte à paffer une enclume ;
D'autre côté Magiſtrats gravement ,
La barbe en pointe , auffi fiers que Bartole ,
Greffiers , Sergents , Gibiers de protocole ,
Et Marguilliers fe montroient fur leurs bancs ,
Et pour beaucoup n'auroient perdu leurs rangs.
A donc voici que notre hardi drôle ,
Qui d'organum n'avoit hanté l'école ,
Fait , préludant , rouler fur les claviers ,
Sans choix, fans but , fes doigts lourds & groffiers ;
Puis tout-à-coup le Bourdon , la Cimbale ,
Le Larigot , le Cornet , le Nafard ,
Clairon , Régale , & Cromorne & Pédale ,
CONTE S. 187
Se décochant tout à coup au hafard ,
Tôt il s'éleve une telle tourmente ,
Qu'à ce fracas le peuple en épouvante ,
Croit fur fon dos voûte & murs écroulés.
Chats, Chiens, Corbeaux, Baudets, Loups affemblés
Au fond d'un bois , pour hurler avec rage ,
Sur d'affreux tons de concerts endiablés ,
Onc ne sçauroient imiter le tapage
De l'Organiſte ainſi carillonnant ,
Sans aux tuyaux donner la moindre treve
Avec tumulte à la parfin s'acheve ,
Hurlu , berlu , cet office étonnant.
De part & d'autre en foule incontinent
Des plus hupés la cohorte s'approche ,
Baragouinans autour du compagnon ,
Qu'ils tutoyoient , maint & maint gros reproche ,
Moitié François & moitié bas Breton.
Mais celui - ci qui craignoit le bâton ,
Sans perdre terre en fon ame ruſée ,
Bien démêla le fil de la fufée ,
Meffieurs , dit- il , je vous prie , oyez-moi
Déjà m'avez condamné fans m'entendre ;
Et m'appellant vaurien , homme fans foi,
Opiniez preſque à me faire pendre ,
Par tant il eft très - vrai qu'en cettui cas
Point n'ai failli ; car dites - moi de grace
Que voulez- vous qu'un Organiſte faſſe ?
Votre Soufleur , que Lucifer là- bas
Puifle emporter , ce vilain , ce ſtupide ,
"
12
#
"
Q ij
188 CONTES
.
Qui me regarde & ne répond motus ,
Ce brêchedent , quand je joüe un Sandus
Prefto , preſto , me foufle à toute bride
Un Gloria in excelfis à coup :
Par ces propos nos Seigneurs s'appaiſerent ;
Leur front ridé s'applanit , & beaucoup,
Et de coeur franc envers lui s'excuferent
De leur courroux trop inconfidéré .
Quand au foufleur , Vénérable Meffire
Dom Guinolay , Prêtre & de plus Curé ,
Dit qu'il falloit le prier qu'à ſon gré ,
Lui-même il prît la peine de l'élire
Bon & loyal , & qu'il daignât l'inſtruire :
Oui , dit-il , toppe. A tout il confentit
Bien volontiers ; mais auffi- tôt fans bruit ,
Le jour venu , l'argent dans l'efcarcelle ,
Son havrefac trouffé ſous ſon aiffelle ,
Il délogea comme fit le valet
Que feu Marot nomma Nihil valet ;
Mais du logis ne voulut par ſcrupule
Voler la clé , qu'il cacha fous l'uſcet *
Bien poliment ; & depuis même on fçait
Qu'il dit n'avoir donné cette pilule
Aux villageois , que pour les mettre au fait ;
Qu'un carabin de Muſique ou de danſe ,
Par ville & bourg voltigeant fans brevet ,
Ne doit jamais être payé d'avance ;
Autrement garre , on riſque le paquet.
* Vfcet mot Breton qui vient de l'Italien ufcio
entrée, fortie, porte,
CONTES. 18
CONTE III.
LE PEINTRE ESCLAVE.
U
N Peintre voyageur fut pris par un Corſaire ;
Et conduit au Roi de Sallé .
Ca , dit le fier Tyran au Captif déſolé ,
Bâtard du Titien , voyons ce que fçaitfaire
Le pinceau dont tu t'es vanté :
Si tu réuffis à me plaire
Je te promets ta liberté ;
Pein , pour orner ma galerie ,
Toutes les Nations , & que ton induſtrie
Faffe en forte que l'oeil , dès le premier moment;
En diftingue chacune à l'air , au vêtement.
Le Peintre , que déjà fatiguoit l'’eſclavage ,
Dreffe fon chevalet : & pinceau d'imiter
Si bien , qu'à n'en pouvoir douter
On les reconnoifſoit à l'habit, au viſfage.
Mais chaque Peuple étant vêtu
Suivant fa diverſe maniere ;
Dans fa figure finguliere
Le feul François étoit tout nû ,
Portant uniquement fur fon bras, qu'il replie ,
Une piece d'étoffe. Où font donc tes efprits ,
Dit le Monarque au Peintre ? & par quelle folic
Peins-tu le François fans habits ?
190 CONTES.
Seigneur , lui répond-il , n'en foyez point furpris
Il change fi fouvent de mode ,
Que mon Art, ne fçachant où ſe déterminer ,
Lui donne de l'étoffe , afin qu'il s'accommode
Comme il voudra l'imaginer .
CONTE I V.
LES FRANCHES REPUES.
U N Marié , devant fon Epousée ,
Fut vifité de maint & maint tendron ;
Et le baifant chacun lui faifoit don
D'une fouace *. Eh quoi ! dit la ruſée ,
Sur mon paillier? Ce font , tendre rofée ,
Répond l'Epoux , des adieux fans façon.
La Femme dit : Bien étoit de raifon
Que je le fçuffe , & j'aurois tout de fuite
De leur devoir averti mes amis ,
Qui tous m'auroient , en me faiſant viſite ,
Porté du vin ; fi que bien affortis ,
Aurions de quoi boire & manger gratis,
*Efpece de Gâteau.
CONTE S. 191
CONTE V.
CONSULTATION POUR LA
MIGRAINE.
UN gros Prieur à face féraphique ,
Depuis trente ans de migraine attaqué ,
Fit affembler la Gent Hippocratique .
Enſuite il dit au Sénat convoqué :
Vous dont l'efprit s'eſt aux Arts appliqué ,
Pourriez - vous faire à mon mal quelque chofe?
Mais je ne veux faignée , effence , onguent ,
Boiffon , remede aucun , petit , nigrand.
Tous fur ce point demeurant bouche cloſe ,
Le vieux Doyen dit´ : A donc je ne ſçai
Ce que voulez qu'à votre mal on faffe.
Ce que je veux ? Faites par votre grace ,
Qu'il dure autant qu'il y a que je l'ai.
CONTE V I.
CLAUDINE MALAD E.
MALADES
ALADE au lit Claudine oyoit un Prêtre
Qui lui difoit : Vous mourrez pour renaître
192 CONTES.
Avec les Saints. Attendez , s'il vous plaît ,
Repart la fille ; il n'eft rien tel que d'être
Avec le Monde qu'on connoît.
CONTE VII.
LES CROCHET S.
UN Avocat changeant de domicile ;
Accumuloit livres , timbres , procès ,
En un fagot , fur l'échine docile
D'un Crocheteur trébuchant fous le faix.
Ouais , dit Cujas , vous pliez les jarrets ?
J'en porte moi bien d'autres dans la tête.
Le gars répond: Ne fçai comme elle eſt faite ,
Mais fi faut-il qu'elle ait de beaux crochets.
CONTE VIII.
LE
POUR
SERMENT.
OUR acheter trois boiffeaux de froment ,
Macé prêta douze écus à Grégoire.
Cettui prié de rendre ce comptant ,
Nia le fait , non qu'il n'en eûit mémoire .
Par quoi cité fut-il à l'Auditoire ,
Four
CONTE S. 193
Pour affirmer fon dire par ferment.
La le fcrupule affaillit le galant ,
Il balançoit. Mais toute endemenée
Derriere etoit fon épouse au foûtien
Qui le pouffoit , en lui difant , Payen,
Jure donc , jure ; eh , cent fois la journée
Jure- tu pas , fans y profiter rien ?
LE
CONTE I X.
CIERGE BEN I.
DAN s les douleurs, dont l'imprudente femme
Subit l'effort pour avoir écouté
Le vieux Serpent , une galante Dame
Plaignoit d'hymen le plaifir acheté
Trop cherement ; tandis qu'à fon côté
Très-bien flamboit de Sainte Marguerite
Cierge béni. Mais dès qu'elle fut quitte ,
Elle appella fa fervante Garin ;
Fille , dit - elle , éteins & ferre vîte
Ce luminaire ; il eſt d'un grand mérite ,
Et peut fervir encor pour l'an prochain.
عم
R
194 CONTE S.
CONTE X.
LA BANNIERE.
CERTAIN ERTAIN Tailleur , qui d'antique habitude
Voloit de drap toûjours quelque lopin ,
Tomba malade , & d'un accès trop rude
L'effort fembloit l'emporter vers fa fin.
Comme il avoit fon efprit en écharpe ,
Dans les écarts notre joueur de harpe
Crut voir un Ange , une Banniere en main ,
Que compofoient , dreffés en Mofaïque ,
Mille morceaux de drap , bleu , gris de lin ,
Blanc,pourpre, noir, vert , jaune , incarnardin,
Et cetera , mélange fymbolique.
L'Ange lui dit : Vois dans ce pavillon ,
Homme fans foi , vaurien , pendart, brouillon
Des tours nombreux de ta rapinerie
Les vrais témoins en maint échantillon.
Ce nonobftant le Ciel veut à la vie
Te renvoyer ; mais à condition
< Et dans ton coeur fais m'en juſte cédule )
De ne céder à la tentation ,
Qui jufqu'ici gagna ton coeur crédule.
Il le promet , & reprend ſa ſanté .
Or redoutant l'amorce coûtumiere ,
CONTE S. 195
Meffer Tailleur avec fincérité ,
A tel garçon , que fa capacité
Faifoit traiter de façon familiere ,
Dit en fecret : O de mon ame entiere
Cher confident , quand par fatal oubli
Tu me verras fourrer fous l'établi ,
Ou par hafard mettre en ma gibeciere
Coupon d'étoffe ; auffi -tôt , à propos ,
Averti moi feulement par ces mots :
Maître , alte-là , pensez à la Banniere.
Ce qui fut dit , fut de même maniere
Exécuté : bien que le garçon ,
Soit que le jour parut fur l'horiſon ,
Soit que la nuit commençât fa carriere ,
N'avoit jamais , au bout de fa chanſon ,
Que ce refrain , gent & gaillard fredon ,
Maître , alte-là , pensez à la Banniere ,
Dont celui - ci goboit feul la leçon.
Advint pourtant, qu'ayant , pour mariage ,
D'un Fiancé de fuperbe parage
Levé l'habit , du drap d'or le plus beau
Habit complet , à cet appât nouveau
Le Magifter oublia ſa promeffe ;
Et promenant fon agile cifeau ,
Conformément à fa premiere adreffe ,
Met à profit en ſequeſtre un chanteau.
Le Garçon crie , Alte là , Maître . Qu'est- ce ?
Oh ! qu'est ce done ? ne vous fouvient - il pas
Rij
196 CONTES.
De l'Etendard ? Cettni n'eft dans le cas
Dit le matois ; & j'ai bonne mémoire ,
Que dans l'Enfeigne , où , du drap défendu
L'Ange affembla l'effrayant répertoire ,
N'étoit morceau pareil à ce tiſſu.
LE
CONTE X I.
TESTAMENT DU CURE.
PRES du trepas, le vieux Paſteur Macé ,
Qui fit tant bien valoir le Presbytere ,
Qu'en bourse avoit maint écu ramaffé ,
Son Teftament à fon tour voulut faire.
Griffart s'en vient , Griffart hardi Notaire ,
A fon côté fon écritoire ayant.
Dom Côme étoit Vicaire ; & tournoyant
Autour du lit, penfoit que, pour ſalaire
De fon tracas , peut-être du gâteau
Bien lui pourroit échoir joli chanteau .
Notaire , écris , dit le trifte bonhomme :
A mon Vicaire, écris que, pour fon foin ,
Devoirs rendus , jour & nuit au besoin ,
Je donne en propre , & lui legue la fomme
De... de... là L'autre en pleurant, dit enfoi
Joyeufement , Voici certes pour moi
De guérifon le plus gaillard fymptôme;
CONTES.
197
Paſteur, courage. Alors le moribond,
Pâle & hâté d'entrer au clair Royaume ,
Ecris , dit-il , écris , Tabellion ,
Jemeurs, metsdonc, mets que par moi laSomme..
De Saint Thomas , eft léguée à Dom Côme.
Riij
198
IDYLLES.
LE PARADIS PERDU.
IDYLLE I.
A Madame DU BOCAGE.
CHASSE
1
HASSE des lieux charmans , où le Ciel le
fit naître
Pour joüir d'un bonheur qu'il fut trop tard connoître,
Adam couvert de honte & noyé de ſes pleurs ,
Exprimoit en ces mots fes premieres douleurs:
Jardin délicieux , où mon ame ravie
Devoit paffer les jours d'une innocente vie ,
Dont la mort n'eut jamais allarmé les plaiſirs ,
Où la Terre & le Ciel prévenoient mes defirs ;
Demeure qui charmoit & mon coeur & ma vûe ,
Eft-ce donc pour toûjours qu'Adam vous a perdue?
Mes pas faifoient éclore & germer tous les dons
Qu'à mes bras fatigués réfervent les ſaiſons ;
Les ruiffeaux à ma foif préfentoient leurs eaux faines ,
Les vents laiſſoient régner les zéphirs ſur les plaines ;
Sans crainte autour de moi mille efpece d'oiſeaux
Chantoient,& voltigeoient de rameaux en rameaux ;
IDYLLES. 199
Et le Ciel avec joie approuvant notre flamme ,
En deux corps, Eve & moi, nous ne fentions qu'une
ame.
Mais , ôbonheur paffé ! fouvenirpénétrant ,
Qui m'abandonne en proie au regret dévorant !
Mon divin Créateur , touché de complaifance ,
Me daignoit enivrer de fa fainte préfence :
Sa haute Majefté s'abbaiffoit jufqu'à moi ,
Lui-même il me parloit , il m'enſeignoit fa loi.
Mais mon efprit s'offufque , & des vapeurs trompeufes
N'y laiffent déformais que des clartés douteuſes .
Dieu ! comment fuis- je nu ? Sauve -moi de mes yeux ;
Je rougis , je deviens à moi- même odieux .
Etois -je ainfi formé ? Suis- je ton même ouvrage ?
Figuier, pour me couvrir , prête- moi ton feuillage ;
Et puiffe-tu de fleurs jamais n'être embelli ,
Pour prix de ton bienfait par ma honte avili ,
Quelfpectacle d'horreur ! tous mes membres friffonnent
!
Où fuir l'Enfer , la mort , cent monftres m'environnent.
L'air embraſé mugit, les vents enflent les mers.
Vagabond , étonné dans ces vaftes deferts ,
Quels antres creux , quels bras m'offriront un afyle:
Mes cris font fuperflus , ma plainte eft inutile ;
L'Univers indigné s'arme contre mes jours.
Eve , raffûre - moi , prête -moi ton fecours.
Mais que vois - je ? elle-même , cffrayée , éperdue ,
Rij
200 IDYLLE S.
Me regarde en tremblant , fe dérobe à ma vûe 3
Ah ! la coupable craint que je m'aille venger
Du crime où fes confeils ont ofé m'engager.
Barbare, que crains tu d'un coeur foible & timide,
Qui n'a pû réfifter à ton appas perfide ?
Je devois fuir alors , & ne t'écouter pas ;
Tu m'as fait dévorer l'arrêt de mon trépas.
Le feu , l'air & les eaux , ligués avec la terre ,
Vengent leur Créateur , en nous livrant la guerre :
Les Lions que j'ai vû ſoûmis , obéiſſans ,
Viennent fondre fur moi , de courroux rugiffans.
Tu tardes, Dieu-terrible, à nous réduire en poudre.
Sur un couple infolent précipite ta foudre ;
Fais rentrer au plûtôt deux monftres abhorrés ,
Dans le premier néant , dont tu les as tirés.
Falloit- il, pour la perdre,animer la pouffiere ,
L'enrichir des rayons de ta propre lumiere ?
Ton image, livrée au Démon furieux ,
Dut-elle être le prix d'un fruit contagieux ?
Les divers animaux qui peuplent ce bas monde,
Qui refpirent dans l'air , fur la terre , & dans l'onde ,
Devoient être aux humains affervis par ta loi ;
Le Serpent feul combat , & les terraffe en moi.
Tu dis , que de ma chair ma Compagne tirée,
Pour m'aider , me chérir , avoit été créée ;
Et je vois que tes mains ont formé de mon ſang
Le bras , le cruel bras , qui me perce le flanc.
Dans ce féjour de paix Adam placé fans elle ,
IDYLLE S. 201
A tes ordres , Seigneur , feroit encor fidele.
Mais, quoi!tu pouvois bien, d'un contrepoids égal,
Soûtenir un penchant qui me portoit au mal.
Mon ame, par ta grace à la vertu conduite ,
Auroit affujetti ma volonté féduite :
J'euffe avec ton fecours du Serpent triomphé ,
Sous ton bras foudroyant il fut mort étouffé.
Que dis-je ? ô Ciel! épargne, excuſe un coeur parjure:
Tu m'aimois, Dieu trop bon, ta Grace vive & pure,
Pour me rendre à moi - même a fans cefle infifté ;
Mais à tous fes efforts mon coeur a réſiſté.
Adam , tu vas mourrir , crioit- elle : ah ! détefte
Un fruit à tes enfans , autant qu'à toi, funeſte.
Tu m'as parlé , Seigneur , & je ne t'ai pas cru ;
Tu voulois me fauver , & je me fuis perdu,
Mais, quel éclat,vainqueur de ces horreurs funebres
Diffipe la tempête , en chaffant les ténebres !
Mon Dieu s'offriroit- il à mes fens enchantés ?
Non , c'est Michel , l'effroi des Anges révoltés ;
Son vifage eft brillant , & fes aîles dorées
Sont d'éclatans rubis & de perles parées.
99
"1
99
""
Eve, approche; écoutons les décrets éternels.
Du fort qui vous accable , artifans criminels ,
Dieu lit juſqu'en vos coeurs un injuſte murinure : -
Ce n'eft point pour périr qu'il fit la Créature.
Pere & Maître , il vouloit qu'à fes ordres foûmisa
On reconnut les biens & donnés & promis ;
» Et , malgré les confeils infpirés par la Grace
202 IDYLLES.
,, Vous avez du Serpent fait réuffir l'audace.
""
""
,, D'une autre Eve fans tache un pur Adam naîtra :
, Cet Adam cft fon Fils , qu'il vous immolera ,
Du Serpent en fureur la tête est écrasée :
>
Un Dieu meurt; des Enfers la puiffance eſt briſée ;
Son fang fumant fans ceffe enfante des Soldats
Qui le font en tous lieux régner par leur trépas.
Hélas ! tronc malheureux , tes branches condamnées,
,, Sont , fi ton Dieu n'expire, aux flammes deſtinées :
Defes tendres bienfaits , voilà quel eft le prix.
""
""
,, Adieu , fa voix m'appelle aux céleftes lambris.
Meffager du Très- Haut , daigne au moins nous apprendre
,
Quel pardon, Eve & moi pouvons un jour attendre:
Mais il fuit. Travaillons , & tâchons , par nos pleurs ,
De rendre l'Eternel fenfible à nos malheurs.
Délicat & charmant génie ,
Nouvelle Scudery , Rivale des neuf Soeurs ,
Qu'une fçavante Compagnie
A Rouen couronna de fes premieres fleurs ;
Du Bocage, aujourd'hui ta rapide harmonie
S'éleve aux plus fublimes fons ,
Crayonne de grands traits , peint avec énergie ,
Transporte nos efprits par la noble magie
Et les paffages defes tons.
J'étois au Printems de mon âge ,
Lorfque le Dieu des Vers m'infpira le courage
De tracer cet effai , qui n'a pas vû le jour.
IDYLLE
S. 203
Je ne connoiffois pas , captif dans ce féjour ,
Ce Milton plus fougueux que la foudre & l'orage ,
Et ne pouvois prévoir que ton efprit plus fage
Dans la même carriere entreroit à fon tour.
Ainfi , fans m'effrayer du brillant avantage
Que va fur tous les coeurs emporter ton ouvrage ,
Si fofe publier le mien ,
Ce n'eft qu'afin qu'il rende hommage
Aux touchantes beautés du tien .
LE PREMIER AGE DU MONDE,
OU
LE SIECLE D'OR.
IDYLLE I I.
A M. MONTAUDOUIN DE LA TOUCH E
Q UE les humains du premier âge
Vivoient contens & fortunés !
A de vrais plaifirs deſtinés ,
Leurs jours s'écouloient fans nuage.
La douce Médiocrité ,
La modefte Frugalité ,
Des Jeux l'innocent badinage ,
S'employoient de concert à leur félicité .
Du nom de fiécle d'or , dans l'antique langage à
Cet heureux tems fut honoré ;
204
IDYLLES
Non pas que ce métal y fut conſidéré :
C'eftque les moeurs , ſans alliage ,
Faifoient confifter leur beauté ,
Comme l'or , dans la pureté.
Ils n'avoient ni Palais , ni pompeux équipage.
La Juftice n'étoit que la ſimple équité ,
Sans art & fans apprentiſſage.
Les fuppôts de Thémis n'avoient point inventé
Ces mots prodigieux , dont l'obſcur étalage
Embarraffe la vérité.
On ne reconnoiffoit charge ni dignité ;
Dans les rangs, entre humains, il n'étoit point d'étage ,
Leurs defirs ſe bornoient au terrein , dont les Dieux
Leur faifoient un juſte partage.
Du luxe féduisant l'éclat pernicieux
N'avoit point jufqu'alors pris le coeur par les yeux.
De tant de mets mal - fains le divers aſſemblage
N'offroit point à leur goût d'hommicides appas. 】
Des bois voifins le fruit fauvage ,
Un peu de lait & de fromage
Compofoit leurs petits repas .
Le miel , dont les ruiffeaux ferpentoient ſous l'om
brage
Ne confondoit pas fa douceur ,
Avec le bachique breuvage ;
Et des vers artiſans l'induftrieux ouvrage ,
N'empruntoit point à Tyr d'étrangere couleur.
La terre offroit au Voyageur
Un lit de verdure au paſſage ,
1
IDYLLES. 205
Pour y dormir à la fraîcheur.
Pour éteindre la foif , fur fon charmant rivage ,
Un Fleuve étaloit fa liqueur ;
Pour garantir de la chaleur ,
Un arbre étendoit fon feuillage.
Daphné fe deftinant à l'emploi du ménage ,
Ne mettoit point fon coeur & fes appas à prix.
Entre elle & fon Berger , de ſes charmes épris ,
L'amour , fans vouloir d'autre gage,
Sans examen du parentage ,
Dreffoit le contrat ; & les Ris ,
Les Graces & les Jeux fignoient au mariage.
Le Nautonnier , malgré l'orage ,
Ne fendoit point encor le vaſte ſein des mers.
Le Marchand, qu'aujourd'hui le gain fordide engage
A parcourir tout l'Univers ,
Craignant alors les flots amers ,
Ne s'expofoit point au naufrage.
Les clairons , les tambours n'ébranloient point les airst
La Haine au funefte viſage ,
La Fureur à l'oeil irrité ,
La Guerre au bras enfanglanté ,
Ces cruels auteurs du carnage ,
Ne s'étoient point encore échappés de l'Enfer.
On n'avoit point encor l'ufage
De donner des aîles au fer ,
Il ne fervoit qu'au labourage :
Et l'homme fociable & fage ,
De la nature en lui fentant l'étroit lien ,
206 IDYLLE S.
-
Perçant le flanc d'un autre, eut crû percer le fien .
Au reste qui d'entre eux , des tranfports de la rage
Soudain fe laiffant enflammer ,
Eut le premier conçu le deflein de s'armer ?
Le Meurtre , monftre né de l'avide Pillage ,
Du fantôme d'Honneur , & du Libertinage ,
Eut été détesté , s'il eut été connu .
Chacun fuvoit fans crainte un penchant ingénu :
Et pouvoit- on enfin redouter quelqu'outrage
Sous les aîles de la vertu ?
Ah ! fiécle pervers ! que n'es-tu
De ce fiécle innocent la plus parfaite image !
Le fordide Intérét , frere du Brigandage ,
Dans les coeurs corrompus a mis un germe affreux ;
L'ardente foif du gain fait un plus grand ravage ,
Que l'Ethna vomiffant un déluge de feux .
A l'Or on rend par tout hommage.
Enfin les avares mortels
A Plutus dans leur ame élevent des autels.
Ah ! qui fut le premier , qui pour notre dommage
Barbarement officieux ,
Creufa la terre avec courage ,
Pour tirer les métaux qui fe cachoient aux yeux ,
Et tria fur les bords du Tage
Les fablons d'or qu'il roule en fon fein radieux ?
C'est ce métal trop précieux
Qui change enjours de fer les beaux jours de cet âge,
Qu'on n'eût point nommé d'Or , fi nos fobres ayeux
En avoient comme nous recherché Pefclavage.
Ah ! qui fut le premier , l'humain ambitieux ,
IDYLLES.
207
Qui dans les maux publics trouvant ſon avantage ,
Vit briller, & bientôt fit voir aux curieux
Le feu des diamans , ces biens contagieux !
Ami dubon vieux tems , je vous dois fa peinture
A vous de qui la foi ,fi conftante & fi pure ,
Dans ce fiécle infidele eft un rare thréfor ;
A vous de qui l'efprit fi brillant & fi jufte
Sfait affembler le goût du beau regne d'Augufte,
Avec les moeurs de l'Age d'or.
LES ARBRES.
III. IDYLLE
A M. de PER ARD , Chapelain du Roi de
Pruffe , des Académies des Sciences de
Berlin , Petersbourg & Stockholm , de
l'Inftitut de Bologne , de la Société de Londres
, des Sociétés Royales Allemandes
de Goettingen & Greifsuald.
AIMABLE IMABLES ornemens de la fimple Nature ,
Beaux arbres , que j'aime à vous voir
Etaler dans nos bois votre jeune verdure ,
Quand , avec le Zéphir qui vous vient émouvoir ,
Le blond Soleil fe joue à travers le feuillage ,
Dont l'ombre qui s'agite aux yeux peint votre image
Sur le gafon naiffant qui vous fert de miroir.
208 IDYLLES.
Là , dégagé du foin frivole ,
Et des pénibles embarras ,
Qu'inventa l'avarice folle
Pour faifir à la hâte un métal qui s'envole ,
Et qui voit les humains ramper pourles appas ,
Si j'ai quelque chagrin , votre ombre me confole
Vous me tendez toûjours les bras.
Tandis
Ah ! quelle extrême différence
Des amis de ce fiécle, à vous !
que la fortune avec perfévérance
Se plaît à nous combler de fes dons les plus doux ,
Ils ne font prévénans , attentifs que pour nous.
Mais au premier moment que fa faveur chancelle ,
Ils font prêts à changer comme elle.
Le Ciel répand fur vous fa libéralité ;
Vous l'aimez ; & vers lui vos branches élancées ,
Paroiffent,entr'ouvant leurs écorces preſſées ,
Demander de la voix la prompte faculté ,
Pour rendre grace à ſa bonté,
A l'exemple du Ciel , la terre eft bienfaifante :
Defon fein ramolli la vertu nourriffante
Vous comble de fes dons chéris ;
Et de fa vive humeur imbue ,
Votre feve à longs traits s'enivre , & diftribue
De rameaux en rameaux l'aliment qu'elle a pris.
Ingrats , infenfés que nous fommes !
Que nous méritons peu l'excellent tître d'hommes'!
Dénués
IDYLLE S. 209
Dénués de vertus,par le vice obfcurcis !
Le Ciel tâche d'agir fur nos coeurs endurcis ,
Toûjours de ſes faveurs prodigue ;
Mais ces coeurs révoltés , repouſſant ſes avis ,
Aflemblent contre lui l'impérieuſe ligue
Des folles paffions qui les ont afſervis.
La tetre à chaque inftant fent avec complaisance',
Que de fon fuc benin doucement altérés ,
A le filtrer fans réſiſtance
Vos canaux amoureux font toûjours préparés.
Avec quelle chaleur vos racines profondes ,
De plus en plus s'entrelaflant
Parmi fes entrailles fécondes ,
Paroiffent lui marquer , d'un coeur reconnoiffant ,
Le retour qu'on n'a point dans le fiécle préfent!
Le Ciel nous a formés , fon fouffle nous anime ;
Et fi le fecours de fon bras
Ceffoit un feul inftant d'affermir tous nos pas ,
Nous tomberions en poudre,engloûtis dans l'abîne .
La Grace ne nous quitte pas .
Preffe , exhorte , & voudroit rappeller des ingrats
Du penchant féducteur qui les conduit au crime.
On l'écoute avec peine , on fe ferme les yeux ;
On combat avec goût ſon effort falutaire ;
Et du monftre infernal victime volontaire ,
L'homme voit fans regret fon poiſon furieux
De la Grace étouffer le germe précieux.
Cependant tourmenté par un obfcur myſtere,
Il raiſonne , il murmure , & prétendl'accufer
S
210 IDYLLES.
D'avoir fruftréfes voeux du fecours néceffaire
Qu'il a voulu lui - même refufer.
Tendres nourriffons de la terre ,
Que vous avez pour elle un loüable retour !
Quand le Soleil brûlant lui déclare la guerre ,
Vous lui témoignez votre amour.
Au moyen de votre ombre agréable & fleurie ;
Vous foûlagez , à votre tour
La mere qui vous a nourrie .
Que les enfans font éloignés
De marquer la même tendreffe
Et les mêmes égards à ceux dont ils font nés !
Leurs parens, pour fournir au foin de leur jeuneſſe,
Ont tout facrifié , leur repos & leur bien ,
Se promettant qu'un jour ils feroient leur foûtien :
Mais, ô longue & vaine eſpérance !
O des plus doux bienfaits amere récompenſe !
Combien n'en voit- on pas , de ces fils monstrueux ,
Apeine revêtus d'un emploi faftueux ,
Oublier leurs parens au ſein de l'indigence ,
Et comme d'un affront honteux ,
Rougir infolemment de fe dire nés d'eux ?
Arbres , vieux habitans de ces lieux folitaires ,
Dans l'épaiffeur de vos rameaux
Vous offrez un hoſpice aux timides oifeaux :
C'eſt dans vos bras touffus, que ces amans finceres,
Qui badinent fous vos rideaux ,
Quand le Printems revient , forment des noeuds now
yeaux.
IDYLLES. 211
Au lieu que parmi nous , qu'on dit être tous freres,
Il n'eſt plus d'hoſpitalité ,
Point de candeur , point d'ingénuité .
La pauvreté craintive , en lambeaux gémiſſante ,
N'eft plus qu'un fpe& re affreux, des riches abhorré;
La charité compatiſſante ,
Qu'une morne langueur , qu'un nom déshonoré.
Que de vos voluptés la fource eft pure & faine !
Un aliment égal , fagement tempéré ,
Par la nature préparé ,
Vous entretient long -tems fans douleur& fans peine,
Dans un équilibre affùré .
Au lieu, que pour flater notre ame fenfuelle ,
Tant de mets , où le goût fe confond égaré ,
Ontappris à la mort cruelle ,
Un chemin que fans eux elle auroit ignoré.
Le terrein qui vous a yûs naître ,
Vous voit paifiblement mourir.
Inquiets voyageurs , nous voulons toûjours être ,
Ailleurs qu'où nous a fait courir
Le chagrin qu'on ne peut écarter ni guérir ;
Qui de la ville aux champs, & du féjour champêtre
Nous ramene à la ville, & vient par tout s'offrir.
On voudroit tout fçavoir; on s'applique
à paroître, Par l'éclat orgueilleux
de fes talens divers ; On le fait avec bruit connoître à l'Univers ,
Et vuide & mécontent on meurt fans fe connoître.
Chênes, Ormeaux, Tilleuls, vous craignez les hyvers;
Sij
212 IDYLLES.
Les furieux Tyrans des airs ,
La neige & les frimats vous viennent faire outrage.
Mais les barbares paffions ,
Dont l'amorce corrompt nos inclinations ,
Exercent fur notre ame un plus affreux ravage.
Cependant , comme nous , on ne peut vous blâmer;
Vous ne pouvez des vents fuir l'inflexible rage :
Il vous faut , en pliant, les attendre à calmer ,
Ou fuccomber enfin fous l'effort de l'orage.
Au lieu que, pour ſauver les humains du naufrage,
La Grace à tout moment veut les pouffer au port ;
Mais plûtôt que d'entrer où fa voix les engage ,
Eux-mêmes choififfent la mort.
Sous un regne fameux , où l'on voit le Dien Mars
Frotéger dans le Nord les talens & les arts ,
PERARD , dont le charmant génie
Sur les bords de l'Oder attira les neuf Soeurs ,
Et dont la voix brillante , au gré de l'harmonie ,
Y calme l'Aquilon par fes fons enchanteurs ,
Crois-tu que de Stettin la cruelle diftance
A ce coin de Bretagne , où le fort m'a lié ,
Ait rien ôté de la conftance
D'un coeur qu'unit au tien la fincere amitié ?
Non des parfaits Amis , les vrais coeurs ont des aîles,
Pour franchir les monts & les mers ;
Et malgré la tempête & les vents infideles ,
Sent préfens l'un à l'autre , aux bouts de l'Univers,
Ce n'est donc point, PERARD, l'eftime pour mes versa
IDYLLES.
213
Qui me preffe aujourd'hui de t'offrir cet ouvrage.
Mais par ce nouveau témoignage ,
Je veux te prouver ſeulement
Que fous quelque climat que t'emporte la Gloire ,
Tu vivras éternellement
Dans mon ame dans ma mémoire.
LE PRINTEM S.
ID Y LLE I V.
QUE le Printems eft beau ! Tout rit dans la Na
ture ,
Nos Prés font verds,nos Bois ont repris leur parurez
Les Ruiffeaux ranimés , fur un gravier d'argent ',
Promenent, d'un pas diligent ,
Une Onde claire qui murmure.
Les Oiseaux amoureux , fous les rameaux fleuris,
Célébrant à l'envi de petits mariages ,
Font parler de leurs mieux , dans leurs tendres rama
ges ,
Les feux dont l'un pour l'autre ils ont le coeur épris
Amintas que l'amour dévore ,
Ne pouvant fermer l'oeil, abandonne le lit ;
Ifort comme en délire, & court au lieu preſcrit ;
Attendre Cloris qu'il adore ;
Le jour ne paroît point encore ,
Mille foupçons jaloux agitentfon efprits
214 IDYLLES.
Du pareffeux Titon l'Epouſe matinale ,
S'arrête en le voyant,& le prend pour Céphale
La beauté du Berger la charme & l'ébloüit :
Mais découvrant l'erreur dont fon ame joüit ,
La honte peint fon front du vermeil de l'opale :
Et bien tôt les regrets la rendant trifte & pâle ,
Dans les airs blanchiffans elle s'évanoüit.
Mille frilleufes Hirondelles,
Traverfant les Mers à la fois ,
Ramenent Zéphire avec elles ,
Et fe repoſent ſur nos toîts :
Se becquetant , battant des ailes ,
Volant , & revolant , ſe ſuivant tour à tour ,
Leur caquet enjoüé réveille
La jeune Cloris qui fommeille ,
Et l'avertit d'aller où l'attend fon amour.
Le Soleil careffe la Terre ,
Il la confole de la guerre
D'un long Hyver armé de frimats , de glaçons.
La Terre rajeunie ouvre fon fein fertile
Aux doux écoulemens des céleftes rayons ;
Et Flore à leurs ordres docile ,
S'apprête avec Pomone à répandre fes dons.
Nos Brigantins & nos Frégates
Fendent le liquide Elément ,
Et ne craignent que les Pirates ,
Garantis de l'effroi de la Mer & du Vent.
Les Poiffons, fous un mur de glace
Depuis trop long-tems retenus ,
IDYLLE S.
215
Dans leur froide prifon ne fe captivent plus,
Thétis les voit bondir fur fa verte furface.
L'Amour , que nul effort n'a jamais arrêté,
Prend fon vol , & fe gliffe avec agilité
Dans leurs demeures transparentes :
Ses flammes dans l'eau pétillantes ,
En pénetrent l'humidité ;
Et leurs écailles palpitantes
Expriment les accès, coupfurcoup
répétés,
Du plaifir dont ils font doucement tourmentés.
Le beau Mirtil fous la feuillée ,
Danfe au clair de la Lune au fon du flageolet
Avec la blonde Iris leftement habillée.
Il voudroit dans un coin fecret
L'entretenir de fon martyre ;
11 a cent chofes à lui dire:
Mais Corifque & Daphné , d'un regard inquiet
Semblent les obferver fans ceffe.
Victime du refpe& humain ,
Mirtil lui dit tout bas , en lui ferrant la main :
Adieu , l'unique objet de ma vive tendreſſe ;
Trompons des yeux malins la curieuſe adreffe
Nous nous retrouverons demain.
Jours charmans , ſaiſon fortunée ,
Que vos beautés auroient d'appas ,
Si , quand vous revenez , vous ne nous difiez pas
Qu'en nous vieilliffant d'une Année ,
Vous nous faites marcher vers la nuit du trépas!
216 IDYLLES.
LES TOURT ERELLES.
IDYLLE V.
A Madame DESHOULIERES.
HE'LAS ! conftantes Tourterelles ,
Que vos carefles & vos jeux
Ont des attraits touchans pour un coeur amoureux !
Redoublez , s'il fe peut, vos flammes mutuelles ;
Pâmez-vous, languiffez , mourez dans les plaiſirs.
Ah! j'entens vos petits foupirs ,
De vos tranſports fecrets interprêtes fidelles ,
Vives affections ! naïfs trèmouffemens !
Mais qu'apperçois - je ? ô Ciel ! dans les raviffemens
Vous vous enivrez fans mefure ;
Vos becs entrelaffés qui font un doux murmure
Humettent la chaleur de vos cmbraffemens.
Ah ! je me meurs moi -même , ah ! que fens -je ! ab !
mon ame
Cede au tendre brafier qui me brûle au dedans :
Errante fur ma lévre elle eft toute de flamme.
Profitez de la vie , heureux couple d'Amans ,
Joüflez d'un bonheur dont la fource eft fi pure :
L'inftin& que vous donna la prudente nature ,
Vaut mieux que tous nos fentimens.
Sansvous embarraffer dans d'inutiles peines ,
Le
IDYLLE S. 217
Le fang qui coule dans vos veines
Vous inftruit cent fois mieux que tout l'art des Romans.
Plus votre ardeur vieillit, plus vous la trouvez belle;
Malgré l'effort des ans vos coeurs font enflammés :
Et pour une autre Tourterelle ,
Vous ne quittez jamais celle que vous aimez .
Siles Amans & les Amantes
Avoient, pour s'envoler, des aîles comme vous
On verroit encor parmi nous
Plus d'inconftans & d'inconftantes .
C'est vous que l'on doit appeller
De vrais modeles de tendreſſe ;
Vous avez feulement des aîles pour voler
Après le cher objet qui vous charme fans ceffe,
Dans votre commerce amoureux ,
La défiante Jaloufie
Ne répandit jamais le poifon dangereux ,
Qui parmi nous brife les noeuds
De l'amitié la plus unie,
Si vous paroiflez quelquefois
Difputer & hauffer la voix ,
Je n'y découvre rien que la loüable envie
De deux Amans ambitieux
Du prix de s'entr'aimer le mieux ;
Et de pareils débats toute aigreur eft bannie.
Vous fréquentez les mêmes lieux ;
Vous ne cherchez jamais une autre compagnie ;
Vous buvez au même ruiſſeau ;
Vous vous perchez toûjours fur le même rameau
Quand vos paupieres font forcées
T
218 IDYLLES.
De céder aux pavots que le fommeil répand ;
Vous craignez de vous perdre , & vos plumes pref
fées ,
Paroiffent être entrelaffées.
Que votre langage eft charmant !
Qu'il a je ne sçai quoi d'aimable & de galant !
Que vos accens plaintifs font pouffés d'un air tendre
Ce n'eft qu'aux coeurs comme le mien ,
QueVénus a permis d'entendre
Et de goûter votre entretien.
Depuis le lever de l'aurore ,
Vous fçavez vous donner , juſques à ſon retour,
Différentes marques d'amour.
Recommencez vos jeux , recommencez encore ,
Hôtes légers des bois ; il n'eft rien fous les Cieux ,
Qui puiffe tant flater & mon coeur & mes yeux :
Mais file Berger que j'adore ,
N'avoit plus aujourd'hui pour moi le même coeur
Si l'Amour avoit fait éclore
Dans fon ame changée une nouvelle ardeur;
Tourmens affreux ! douleurs cruelles !
Soupçons perfuafifs ! doutes impérieux !
Ceffez , hélas ! ceffez , conftantes Tourterelles :
N'offrez pas déformais ces plaiſirs à mes yeux ,
S'ils leur doivent coûter des larmes éternelles.
›
Du beau fexe François , ô la gloire & l'honneur !
DESHOULIERES dont le génie
Scut chanter des Amans la douce maladie ,
Et des Héros guerriers célébrer la valeur ;
Du Pinde,où tu joüis d'une meilleur vie
IDYLLES. 219
Regarde ici-bas , & reçois
L'Idylle que je te dédie ;
C'eft à ton goût que je la dois.
Sije puis aujourd'hui mériter ton fuffrage ,
Phébus & les neuf Saurs s'uniffant avec toi ,
Avoûront ce galant Ouvrage.
LES HIRONDELLE S.
ID Y L LE V I.
A Madame la Comteſſe de V **.
Vos petits becs , Hirondelles badines ,
Donnentà ma fenêtre en vain cent petits coups ;
Vous croyez m'éveiller , moi qui dors moins que
vous :
Mais vous allez partir , aimables Félerines.
Hélas ! votre départ annonce à nos climats
Le retour des glaçons , des vents & des frimats.
Quand on aime , dort - on ? Non , non ; j'en interroge
Tout ce qu'Amour peut bleffer de fes traits.
Dans le coeur , dans les yeux ce Dieu fubtil ſe loge,
Et quelque part qu'il aille , il en bannit la paix .
Ah ! que j'aime à vous voir , l'une à l'autre fidelles,
Vous donner en partant cent baifers favoureux ;
Et d'un léger battement d'aîles ,
Exprimer à l'enviles ardeurs mutuelles ,
Tij
220 IDYLLES.
Qui brûlent vos coeurs amoureux.
Raifon vainement attentive ,
Pourquoi viens - tu mêler aux plus charmans plaiſirs
De tes fâcheux confeils l'amertume tardive ?
Nous fuivons malgré toi la pente des defirs ,
Où nous porte en naiffant l'humeur qui nous domine;
Et ta trifte lueur , cette lueur divine ,
N'éclaire que nos repentirs.
Habitantes des airs , Hirondelles légeres ,
Qu'à bon droit les mortels devroient être jaloux
De l'inftin&t qui vous rend plus heureuſes que nous!
Du déchirant remords les bleffures ameres ,
Du fcrupule inquiet les frayeurs populaires
Les foupçons délicats , les volages dégoûts ,
Ne corrompent jamais vos unions finceres ;
Ce n'eft pasl'or qui joint l'Epoufe avec l'Epoux.
De ces parens atrabilaires ,
Par caprice à nos voeux le plus fouvent contraires,
Vous ne craignez point le courroux .
L'Amour feul, dont les loix ne font pas mercénaires,
Préfide à vos tendres myfteres ;
C'eft le coeur qu'il confulte , en agiffant ſur vous ;
Et vos noeuds, toûjours volontaires
Ferment l'enchaînement d'un fort tranquile & doux.
Aux yeux de fon Amant l'Hirondelle à tout âge ,
A de jeunes beautés & des appas Aateurs.
La vieilleffe fur nous déployant fes rigueurs ,
Trop fortunés Qifeaux ,ne vous fait point d'outrage;
IDYLLES. 221
Ses doigts lourds & glacés, fur votre beau plumage,
Ne viennent point coucher d'odieufes couleurs.
que nous fommes ! Sexe infortuné
Quatre luftres complets font à peine écoulés ,
Que le caprice ingrat des hommes
Croit les Jeux & les Ris loin de nous envolés.
A trente ans on eft furannée ;
A quarante il devient honteux ,
Qu'on penfe qu'une ame bien née
Puiffe encor de l'Amour fentir les moindres feux.
Cependant cet amour peureux ,
Qui veut & ne peut point éclore ,
En cft toûjours plus allumé ;
Un brafier trop long- tems fous la cendre enfermé ,
Soi - même à la fin fe dévore ;
Et c'eft ainfi qu'un coeur en fecret enflammé ,
Après avoir langui , meurt en vain confumé .
D'un défordre pareil la Nature affligée ,
Murmure avec l'Amour de fe voir négligée ;
Et qu'un Honneur , fondé fur de bifarres loix ,
Retranche impunément la moitié de ſes droits.
Inflexible Raiſon , qui nous tiens à la gêne ,
Faite pour les humains , tu parois inhumaine ;
Nos coeurs, tyrannifés par tes réflexions ,
Ne font qu'aller de peine en peine.
Gouverne , j'y confens , les autres paffions ;
Tu peux les opprimer fous ta loi la plus dure ,
Semblable à l'horrible Vautour ,
Qui ronge Promethée & la nuit & le jour :
Mais laiffe au moins à la Nature ,
Tij
222 IDYLLES.
A régler celle de l'Amour.
Cherchez un autre Ciel, aimables Hirondelles ;
Où le Soleil chaffant les pareffeux Hyvers ,
Entretienne en vos coeurs des chaleurs éternelles,
Hélas ! que n'ai-je auffi des aîles ,
Pour vous fuivre au milieu des airs !
Puiffiez-vous fans péril paffer les vaftes mers !
Puiffe Eole , à votre paffage ,
Ainfi qu'aux jours heureux où regne l’Alcion ;
Dans fes antres profonds emprifonner la rage
Des Enfans du Septentrion.
Mais, fi malgré mes voeux les efforts de l'orage ,
Dans les flots contre vous armés
Vous ouvroient un tombeau ; vous auriez l'avantage
D'embraffer , en faisant naufrage ,
L'Hirondelle que vous aimez.
Le plus charmant mortel qui fût jamais au monde,
' Et dont j'adore les liens ,
Le beau Clidamis eft fur l'onde :
En expofant les jours , il a rifqué les miens.
Si fur ces plaines inconftantes
Vous voyez le vaiffeau qui porte mon Amant ;
Allez fur fes voiles flottantes
Prendre haleine au moins un moment.
Si par vous , cheres confidentes ,
Le fecours de ma voix pourvoit être emprunté ,
Vous lui raconteriez les peines que j'endure ;
Vous lui feriez une peinture
De mon efprit inquiété.
IDYLLE S. 223
Vous diriez qu'auffi- tôt qu'un vaiffeau nous arrive,
Je vais d'un pas précipité ,
De mon cher Clidamis m'informer fur la rive ,
Le coeur entre la crainte & l'efpoir agité ;
Que vers l'Elément rédouté ,
Je tourne inceffamment la vue ;
Que pour peu qu'à mes yeux l'onde paroiffe émue;
Je fuis prête à mourir d'effroi ;
Qu'ilpeut par fon retour terminer mon fupplice;
Et qu'en attendant ſon Ulyſſe ,
Pénélope jamais ne fouffrit tant que moi.
Aimable mes tendres Hirondelles ,
A vos piés , en tremblant, apportent leurs feûpirs ;
Pour un fidele Epoux auffi fenfible qu'elles ,
Votre coeur plus conftant n'a point d'autres defirs.
C'est en vain quej'ai vû cett : Idylle applaudie ;
En vain de célebres Auteurs
Vantent de mon pinceau les naives couleurs
Si votre délicat génie
Ne joint pasfon fuffrage aux leurs .
Tiiij
224 IDYLLES.
LES COQUILLAGES.
IDYLLE VII.
A M. DE LA ROQUE , Chevalier de
l'Ordre Militaire de Saint Louis , Auteur
du Mercure de France ; à qui l'Auteur
de l'Idylle envoya une boëte pleine de
Coquillages , qui ne lui fut rendue qu'au
bout de deux mois.
AUTEUR ingénieux , qui par le jufte choix
Que ton habile main fçait faire ,
Trouvé dans ton Journal le vrai fecret de plaire
Aux goûts différens à la fois;
Par quel facheux hafard mes jolis Coquillages
Choifis fur les fablens qui bordent nos rivages,
Ne font-ils point encor dans tes mains parvenus ?
Tu n'en reçois point de nouvelle :
Sans doute le Courrier , ce porteur infidele
Qui s'en étoit chargé , les aura retenus ,
Hélas ! que de foins affidus ,
Pendant la Canicule même ,
Pour un fçavant ami que j'eftime & que j'aime ,
Doucement employés , & triftement perdus !
Quand Diane , du haut de la voûte étoilée
Laiffoit aller Thétis , après l'onde écoulée ,
Entre les bras de fon Epoux ,
Le vaillant , le tendre Pelée ,
IDYLLES.
225
Dans une grotte reculée ,
Où de leurs doux momens les Tritons font jaloux
Alors par un fentier , dont la route eft fcabreuſe ,
M'appuyant d'une main chancelante & peureuſe ,
Marchant à pas ferrés , je defcendois au fond
D'une retraite fablonneuſe ;
Et puis par un détour j'entrois dans un falon ,
Dont la maïve Architecture ,
Eft uniquement dûe à la fimple Nature.
Là , le roc inégal fait naître des portraits
D'une finguliere ſtructure ,
Qui s'échappent à l'oeil,& perdent tous leurs traits,
Quand on les regarde de près.
L'herbe d'autre côté , diverfement Acurie ,
Avec le Capilaire enlaffée au hafard ,
Produit, fans le fecours de l'Art ,
Une verte tapiflerie .
Séjour des Rois , riches Palais ,
Attrayantes prifons d'efclaves magnifiques ,
Heureux qui fut admis fous vos brillans portiques !
Plus heureux mille fois qui n'y parutjamais !
Ce qu'on voit travaillé fur vos murs à grands frais
Se préfente ici de foi -même ;
Et la Nature qui nous aime ,
Sçait au gré de nos voeux fi bien fe façonner ,
Que notre oeil d'abord trouve en elle
Ce qu'il nous plaît d'imaginer.
Dans ces lieux , cher LA ROQUE,à moi-même fidele,
Je m'étois impofé la loi
De cueillir chaque jour pourtoj
226 IDYLLES
.
De Coquillage un certain nombre.
Je n'en fortois jamais que le Ciel ne fût ſombre ;
Tant mon efprit rêveur m'emportoit loin de moi.
Quelquefois l'Onde revenue ,
Me furprenoit en ce travail ,
Amenant à mes piés la richeffe menue ,
Dont nos bords fortunés compofent leur émail ,
Coquillages chéris , quand la Mer fur l'arene
Promenant à fon gré des flots impétueux ,
Qu'elle étend & retire en les pliant fous eux
Vous laiffoit aux graviers échapper avec peine ;
Il fembloit qu'en ces mots tout bas vous murmuriez,
Flots cruels , difiez -vous , dont la rage fougueuſe
Vient de nous féparer de la Roche amoureuſe ,
Avec qui nous étions tendrement mariés ;
Hâtez- vous , hâtez - vous d'anéantir des reſtes ,
Déformais confacrés aux plus vives douleurs ;
Vous avez commencé des deftins tropfuneftes ,
Mettez le comble à nos malheurs.
Quand on a perdu ce qu'on aime ,
La vie eft un tourment extrème ,
Et le trépas a des douceurs.
Et vous,Rochers conftans,prenez part aux outrages,
Que nous ont fait les flots de jaloufie émûs ;
Brifez les fur vos coins aigus ;
Rendez leur,chers Rochers, ravages pour ravages.
Vengez- vous , en vengeant les extrêmes dommages
Que nous avons,hélas ! injuftement reçûs.
Jouets des flots & des orages ,
Coquillages , calmez ce violent courroux a
IDYLLES.
227
Nous fommes mille fois plus à plaindre que vous;
Ce font les heureux mariages ,
Sur qui la Mort barbare aime à lancer fes coups.
Admirables thréfors dutransparent abîme ,
Vos deftins ,des Mortels devroient être enviés.
Quoique tout comme eux vous perdiez
La fubftance qui vous anime ,
Vous confervez pourtant des attraits , des beautés;
De diverfes propriétés ,
Et des couleurs étincelantes :
On vous recherche après avec empreſſement ,
On vient vous arracher aux vagues écumantes ;
Et même vosmorceaux font gardés cherement.
Pour nous , quand fous nos corps nos ames éclipfées,
Par le mal deftru &teur en ont été chaffées ,
Et qu'Atropos nous met dans la lifte des Morts ,
Que refte- t'il de nous alors ?
Qu'en refte t'il?grands Dieux ! les terribles penſées!
Tout mon fang en frémit : plus d'appas, aucun trait..
La beauté qu'engendroit le fouffle de la vie ,
Et qui d'Adorateurs étoit toûjours fuivie ,
N'eſt de foi tout au plus qu'un difforme portrait ;
On le craint , on l'éloigne , & la tombe dévore ,
Un amas corrompu que la Nature abhorre.
Mais tirons le rideau fur des objets d'effroi ,
Dont l'aspect fait pâlir le Berger & le Roi.
Plaignez , vous ,foûpirez ,Humains, fondez en larmes .
Mais Ciel ! mon oreille n'entend
Que plaintes , que courroux , que murmures , qu'al
larmes ;
228 IDYLLE
S.
Tout l'Univers déclame & paroît mécontent ;
Et par fa plainte circulaire ,
Forme un concert horrible à mon entendement.
Un Elément eft en colere ,
Et fe plaint d'un autre Elément :
La Terre étant plus baffe , & moins en mouvement,
Eft de leurs fiers combats la victime ordinaire .
Coquillages dorés , fur le fable mouvant ,
Vous vous plaignez de l'Onde amere ,
L'Onde à fon tour fe plaint des Rochers & du Vent,
Le Vent du prompt Eole , Eole de Neptune ,
Neptune blâme le Deftin .
L'homme à charge à lui-même , inquiet, incertain ,
Accufe à chaque inftant les Dieux & la Fortune ;
Il croit que tout s'oppose à fon moindre fouhait ;
LeMonde entier le bleſſe ; il ſe fuit, il ſe hait,
Il devient fon Vautour , & lui -même il fe ronge ;
Il femble qu'ils'y plaife , & que fans ceffe il fonge
A creufer dans fon coeur pour chercher des chagrins.
Et moi ,j'ai beau gémir pour mes bijoux marins ,
Ma plainte eft inutile, & le voleur s'en mocque.
Confolons-nous pourtant , do&te ami , cher LA
ROQUE ,
Et le Ciel à jamais nous préfervé tous deux
De tout accident plus fâcheux.
GOD
IDYLLES. 229
MIRTIL ET ATYS.
IDYLLE VIII.
A M. DE FONTENELLE , Doyen de
l'Académie Françoife , de celle des Inf
criptions & Belles- Lettres , & de celle
des Sciences.
VEUX
MIRTI I.
EUX -tu, crédule Atys, aimer toûjours Ifmene?
N'eft-tu point ennuyé de répandre des pleurs ?
Tes jours , hélas ! font une chaîne
D'inquiétude & de douleurs .
ATY S.
Et toi , de ta Daphné , qui brave ta conſtance ,
Mirtil , mon cher Mirtil , tu n'es pas mieux traité.
L'amour par l'eftime commence :
Qu'a -t'elle fait qui t'ait fiaté ?
MIRTI L.
Ta Maîtreffe a l'air vif, c'eft une aimable brune :
Mais fon coeur trop fouvent change de favori.
Atys aujourd'hui l'importune ;
Hier il étoit l'amant chéri.
ATY S.
Daphné fait honte aux lys, mais fes couleurs languif
fent .
C'eft une onde glacée , un bel oiſeau ſans voix.
A
230 IDYLLES.
ses biens furtout l'enorgueilliffent ;
Peux-tu te flater de fon choix ?
MIRTI L.
Cher Atys, c'en eft fait ; ton confeil me décele
L'erreur où trop longtems mon coeur s'eft engagé.
Doris m'aime , elle eft jeune & belle :
Je l'aime , & me voilà changé.
ATY S.
Cloris m'a plaint cent fois ,& tout bas fembloit dire:
Vengez-vous , en m'aimant , de fes derniers refus ,
C'eft pour Cloris que je foûpire :
Ifmene , je ne t'aime plus .
MIRTIL.
Mais Daphné .... que d'attraits ! .... ô Ciel ! .... mon
coeur fidele
Se dédit des fermens qu'Atys m'avoit ſurpris .
Ah ! j'aime mieux mourir pour elle ,
Que vivre mille ans pour Doris.
ATY S.
Mais Ifmene a des yeux qui commandent qu'on
l'aime :
Ton entretien , Mirtil , eſt un poiſon fatal.
Oui je la veux aimer , quand mon ingrate même
Me préfereroit un rival.
FONTENELLE , la gloire & l'honneur de notre âge ,
Toi qui , par des talens divers ,
Asfait voir de nos jours que la Profe & les Vers
Sur lesfiécles paffés remportent l'avantage ;
IDYLLE S.
231
Sufpens tes illuftres emplois ,
Pour entendre un moment mon ruftique hautbois.
Je lis &je relis tes Eglogues fans ceffe ,
Et les admire à chaque fois .
Les Bergers , qu'a produit ta Muſe enchantereſſe ,
Sont moinsfardes , moins pointilleux ,
Que ceux dont en fes Vers doux , faciles, heureux,
Racan fit parler la tendreffe :
Quoique ceux de Segrais foient galans , ingénus,
Ils font trop copiés & de Rome & de Gréce ;
Leur ftyle un peu rude me bleſſe ,
Et leurs difcours par tout nefont pas foûtenus .
Des tiens je prife beaucoup plus
L'originale politeffe.
N'ont- ils pas réüni tous les fuffrages dus
A leur douce délicateffe ?
Les miens , dépourvus d'agrément ,
N'entreront point en parallele :
Heureux ! s'ils pouvoient feulement
Attirer les regards du fçavant FONTENELLE,
232
RetroRivoRitsi Rits Rate : Cetro Retratoatqato
ÉLÉGIE
T
EL qu'aux bords du Méandre un Cigne languiffant
:
Annonce fon trépas par un lugubre chant ;
Tel , prêt à terminer une importune vie ,
Déchu de mon bonheur , oublié de Sylvie ,
Mes tourmens aujourd'hui , pour la derniere fois,
Dans ces lieux défolés font entendre ma voix.
Tout eft changé pour moi : je vis hier l'ingrate,
L'unique objet , hélas ! dont la beauté me flate,
Elle qui me juroit mille fois chaque jour
Qu'elle brûloit pour moi d'un immuable amour .
Je la vis par l'Amour la belle alors conduite ,
M'apperçut , & foudain voulut prendre la fuite,
J'ignore quel hafard , en retenantfes pas ,
La tourna vers celui qu'elle ne cherchoit pas.
L'infidelle auffi-tôt , à mon abord émue ,
Rougit, pâlit , me parle en détournant la vûe ;
Enfin , m'enviſageant , ſemble , à ſon air gêné ,
Plaindre un léger moment autre part deftiné.
Dans les yeux inquiets ſon inconſtance eſt peinte.
Alors du défefpoir ſentant la vive atteinte ,
Confus , m'abandonnant aux plus juftes douleurs ,
Serrant fes belles mains, que je mouille de pleurs,
D'un
ELEGIE. 233
D'un fiprompt changement je demande la cauſe :
Ma flamme , à ſa froideur eſt tout ce que j'oppoſe;
Mais l'ingrate , éludant des propos fuperflus :
Non , dit- elle , Tircis , non , je ne t'aime plus ;
Je ſuis laffe , à la fin , de vivre en eſclavage.
Puis , donnant un prétexte à ſon humeur volage :
Retourne où l'on t'a vû ; retourne chez Cloris ,
Vanter le nouveau feu dont ton coeur eſt épris .
A ces mots , de mes bras elle s'eft échappée.
Ce difcours me furprend , mon ame en eft frappée.
Je frémis ; & ma voix , étouffée en mon fein ,
Refuſe de m'aider à plaindre mon deftin.
Semblable au malheureux effleuré par la foudre ;
Quoiqu'il vive, il ſe croit déjà réduit en poudre ;
Il demeure immobile ; & fon oeil ne fçait pas
Si c'eft le jour qu'il voit , ou la nuit du trépas.
L'ai- je bien entendu ? Quoi ! d'un amour fi tendre
C'étoit donc là le fruit que je devois attendre ?
Allez , crédules coeurs , trop fideles amans
Fiez-vous déformais aux tranſports , aux fermens :
On vous joue à la fin par une indigne rufe ;
C'est vous que l'on trahit, & c'eft vous qu'on accuſe.
Ah ! puifque vers Sylvie il n'eft plus de retour ,
Mourons , fermons les yeux à la clarté du jour.
Un amant plus aimable occupe fa penſée ;
Elle rit avec lui de ma flamme inſenſée.
Mais toi , cruel Amour , d'une inutile ardeur
Veux-tu toûjours brûler mon déplorable coeur ?
Non , barbare tyran, Vénus n'eft point ta mere :
Sur les rives du Styx un Dragon fut ton pere ;
Une Hydre te porta dans fon horrible flanc ;
+
V
234
ELÉGIE.
Alecon te nourrit de poiſon & de fang ;
Et contre les Humains s'armant à guerre ouverte ,
Le Tartare béant te vômit pour leur perte ...
Mais que fais-je? Et pourquoi ces outrageux propost
Servent-ils à calmer la rigueur de mes maux ?
Veux-je encor de l'Amour irriter la colere ?
Aimable & puiffant Dieu , que l'Univers révere ,
Pardonne , Amour, pardonne à mes cruels tourmens,
L'excès injurieux de mes emportemens .
Tu fçais le trifte état où l'on eft quand on aime :
De tes traits autrefois tu t'es bleffé toi même :
La beauté de Pfyché fut le brillant flambeau
Dont l'éclat fe fit voir à travers ton bandeau :
Tu l'aimas tendrement , & tu fentis pour elle
Ce qu'aujourd'hui je fens pour Sylvie infidelle ,
Tu n'as qu'à commander, Dieu d'Amour; & les feux
Dans fon coeur refroidi revivront , fi tu veux.
A tes divines loix mon ame eft affervie :
Mais s'il te plaît , enfin , de conferver ma vie ,
De mon coeur malheureux vien brifer le lien ,
Ou par un jufte effort y réunir le ſien .
C'étoit dans la faifon qui rajeunit la plaine ,
Que la folitaire Malcrais ,
Près d'un buiffon cachée , étoit affife aufrais :
Sur lepenchant d'un roc , une claire fontaine
Qui partageoit fon onde en différens ruiſſeaux ,
Les folâtres Zéphirs , & le chant des Oiseaux ,
Réveilloient la Nature , & ranimoient fa veine z
Quand la voix d'un Berger fur le champ la frappag
Senfible à fon cruel martyre ,
ELÉGIE.
235
Elle écouta, gémit , voulut enfuite écrire :
Mais fon foible crayon de fes doigts s'échappa.
Cependant , de ce trouble , où la pitié l'engage ,
La févere raison rappellant fon efprit ,
Elle s'approcha davantage ,
Pour tracer ce fidéle & douloureux récit.
L'Auteur a donné quelques-unes de fes piéces
fous le nom de Mademoiſelle Malcrais .
V ÿ
236
POESIES
ANACRE'ONTIQUES.
I.
HIPPO MEN E.
A Mademoiſelle B.
Ily avoit unefort belle Statue d'Hippomene
dans les Jardins d'une Maifon de Campagne
, où cette Demoiselle apaffé une partie
de la belle faifon. La tête de cette Statue
étant tombée , a donné occaſion aux Vers
fuivans.
AFFRANCHI FFRANCHI des liens de la fiere Atalante,
Dans ces Jardins Aleuris j'avois fixé mes pas :
J'y faifois mon bonheur d'adorer vos appas ,
Je vous trouvois toûjours plus belle & plus cha
mante.
Doux & frivole efpoir , dont je fus trop épris !
Defirs , qui fçûtes trop me piaire !
Autrefois d'un objet févere
La Pomme d'Or fit triompher Paris :
Méprifant les dangers , d'Atalante , à ce prix ,
J'obtins la fuperbe conquête .
Mais de cet Or brillant , en tous lieux ſouhaité;
POESIES ANACREONT.237
Votre coeur vertueux ne fut jamais tenté :
Nul amour ne lui plaît , nul effort ne l'arrête.
Tous les miens près de vous , hélas ! ont été vains.
Vos yeux m'ont confumé ; j'en ai perdu la tête.
Combien d'Amans ont eu le fort dont je me plains.
I I.
A Madame du HALLAY .
BELLE ELLE & jeune Hallay , quand fur le Clavecin
Vos mains enfantent l'harmonie ,
Enivré de plaifir , un charme tout divin
Me pénetre , m'émeut , maîtriſe mon génie.
Je vois vos doigts légers transformés en Amours,
Doux tyrans , enchanteurs agiles ,
Errer , courir, voler , fur les claviers dociles ,
Et faire mille jolis tours.
Qu'ils font vifs & touchans , ces Enfans de Cythere !
Mais pour ravir les coeurs , c'eft bien affez fans eux,
Qu'avec leur frere aîné , leur triomphante mere
Regne fur votre levre & brille dans vos yeux.
238 POESIES
III.
Pour le Portrait de Mademoiselle SALLE',
Penfionnaire du Roi pour les Ballets de S.M,
LESEs Sentimens avec les Graces
Animent fon talent vainqueur ;
Les Jeux voltigent fur les traces ;
L'Amour eft dans fes yeux , la Vertu dans ſon coeur.
IV.
A Mademoiſelle GAUSSIN.
Q
U AND , fous l'habit de Melpomene ,
Attirant tous les coeurs à vous ,
L'Amour vous voit verfer des larmes fur la Scene,
Il vous croit tendre , & vole à vos genoux
Pour vous entretenir du récit de fa peine.
Mais , bien loin de flater fon amoureux tourment,
Vous ne daigneriez pas l'écouter feulement.
Ah! dit ce petit Dicu , fondant en pleurs lui -même,
Vous feignez de pleurer , charmant objet que j'aime;
Et je pleure fincerement.
ANACREONTIQUES. 239
SYLVIE,
V.
YLVIE , au fond d'un bocage
Me faifoit de deux Moineaux
Remarquer le badirage ,
Sous les feuillages nouveaux,
L'un d'eux quitta la partie.
Ah ! dit l'aimable Sylvie
Avec un air défolé ,
Regarde un peu , je te prie ;
C'eft le mâle , je parie ,
C'est lui qui s'eft envolé .
DEUX
V I.
Moineaux , un beau jour , fur un tas de
froment ,
S'enivroient des douceurs d'un tendre mariage ;
Ils alloient & venoient, s'embraffoient gentiment:
Et puis , interrompant l'amoureux badinage ,
De tems en tems croquoient du grain gaillardement,
Par forme de délaffement .
Ah ! dit Mirtil , affis fur la verte fougere
Avec Amarillis fon aimable Bergere ,
Hymen, que tes plaifirs, à mon gré , feroient doux
Și , comme ces petits époux ,
On étoit fûr après de faire bonne chere
!
240 POESIES
L'AMOUR,
VII.
' A M O U R , en badinant, volnit fur unPrefſoir.
La couleur du Nectar,fon odeur le charmerent ,
Et , tenté d'en goûter, le Dieu s'y laiffa cheoir.
Son carquois s'en remplit, fes traits s'en abreuverent .
De là vient qu'aujourd'hui l'on voit tous lesAmansi
Saifis d'une double tendreffe ,
Entre le Vin & leur Maîtreffe
Partager leurs plus doux momens.
VIII.
Sur un homme qui fuit partout une Demoifelle
, dont il n'eft point aimé.
VOOLLAANNT autour de la jeune Climene ,
L'Am our s'alla pofer fur fonchignon :
Puis , empêtré dans maint & maint frifon ,
Pour en fortir le pauvret fe démene ;
Sembloit qu'il fut t ombé dans un buiffon.
Tircis paffant , A l'aide , compagnon ,
Cria l'Amour , vien me tirer de peine.
L'autre approcha : mais , en tendant la main
Le Dieu l'attrape & l'enchaîne foudain ,
Voilà pourquoi , partout où la cruelle
Porte fes pas, Tircis , qui l'aime en vain ,
Soir & matin va toujours après elle.
IX.
ANACREONTIQUES. 241
IX .
CoQ importun , qui vous
faites entendre
Dans ces lieux éloignés de la Ville & du bruit ,
Pourquoi m'arrachez -vous au rêve le plus tendre ?
M'enviez-vous , hélas ! un moment dans la nuit,
Où le fommeil étoit venu fufpendre
Le noir chagrin qui me pourſuit ,
Et qui même , auffi - tôt que le Soleil nous luit ,
Au fond de nos bois va m'attendre ?
Impérieux Oifeau , que je trouve en vos chants
De vanité , de folle gloire !
Vous faites comme les Amans ;
Et fans avoir vaincu , vous chantez la victoire.
Mais ne pourriez -vous pas contenter vos defirs ,
Sans en faire éclater la fuperbe nouvelle ?
Ah! l'indifcrétion cruelle
Augmente-t'elle les plaifirs ?
X
242
SONNETS.
SONNET I.
LA DE FAITE DE LA PATIENCE DE JO B.
JAALLOOUUX des moeurs deJob, dont l'ame étoit ſi pure,
Et que divers attraits n'avoient pû déranger ,
Le Diable avec la Femme autrefois fit gageure ,
A qui viendroit à bout de le décourager.
Le premier , affifté de la pauvreté dure ,
Couvrefoncorps d'horreurs ,met ſes jours en danger;
L'autre gronde , l'agace , & l'excite au murmure ,
Sur la conſtance même habile à l'outrager.
Satan l'exerce en vain ; mais par ergoterie
Sa Rivale le force à détefter fa vie ,
Et fait en foûriant les cornes au Malin.
Contre tous les maris ce vieux défi fubfifte ;
Et quoiqu'à triompher toute femme perfiſte ,
Le Diable a du pari le profit à la fin.
SONNETS. 243
SONNET I I..
A M. TITON DU TILLET.
POUR
OUR preuve, cher Titon , qu'il n'eſt pas
difficile
D'obtenir des emplois & d'être aimé des Grands ,
Tu vois fur le Pinacle une troupe imbécile
Qui,fans efprit, ſouvent méconnoît le bon ſens .
Mais le bonheur me fuit : la Fortune indocile
Regarde avec mépris ma vertu , mes talens :
Tout s'attache à me nuire ; & d'un eſpoir ftérile
L'injuftice a payé mon travail & mon tems.
Le jour de ma naiffance , un aftre redoutable ,
Déployant dans les airs fa criniere effroyable ,
Préfagea la fureur de mon cruel deftin.
Ecoute encor : je mets un bas neuf ce matin ;
Une maille s'échappe, & l'ouvrage eft au Diable ,
Brifé depuis le haut juſqu'à mon eſcarpin .
X ij
244 SONNETS.
SONNET I I I.
'A Madame du H** . , dont un des yeux
eft privé de la vie par la petite vérole ,
Jans être défiguré.
L'EFFROI de la beauté , ce mal contagieux,
Monftre né de l'Enfer & de la Jaloufie ,
N'a pu défigurer les attraits d'Afpafie ,
De la clarté du jour privant un de fes yeux.
C'eſt toûjours cet objet,pour qui la main des Dieux,
Dans le corps le plus beau , mit une ame choifie ;
Sous uncrêpe fatal ſa prunelle obfcurcie ,
Laifle encore échapper mille traits gracieux.
Largiliere , Rigaut, grands Peintres de notre âge,
Imitez à l'envi , de fon charmant vifage
L'un & l'autre côté , de profil , tour à tour;
Faites-en deux tableaux ; & que votre Art fidele ,
Par les efforts vainqueurs des chef d'oeuvres d'Appelle
,
Dans l'un peigne Vénus , & dans l'autre l'Amour,
SONNETS. 245
SONNET IV .
A Monfieur le Marquis DE VERTEILLAC ,
qui fe trouva renverfé & dangereusemen
embarraffé fous fon cheval tué fur i
champ de bataille.
Ingentes animos angufto in corpore verfant.
Virg. 4. Georg.
VERTEILLAC , digne Fils d'Ancêtres généreux ,
La Nature à deffein te fit par le corfage ,
Petit comme Alexandre , & grand par le courage ,
Pour rendre au naturel ce Héros valeureux .
L'honneur,à fon exemple , eft l'objet de tes voeux;
Le laurier de Bellone eft le prix quit'engage ;
Et de loin comme lui davançant ton jeune âge ,
On te voit t'annoncer par des exploits fameux.
Tepreffant fous fon corps & te chargeant de gloire,
Ton Cheval perd la vie aux champs de la victoire.
Mais par le Dieu des Vers il eft reffufcité ;
2 Et Pegafe nouveau fon audace fidelle ,
Au Temple radieux de l'Immortalité ,
Nouveau Bellerophon, t'emporte fur fon aîle.
Magnus Alexander corpore parvus erat.
X iij
246
VERS ,
Sur ce que le Roi envoya le Bâton de Maréchal
de France à M. le Comte de
COETLOGON , âgé de plus de quatrevingt
ans › quelques jours avant fa
mort .
QUAND COETLOGON , pour les Champs Elifées ,
Vieux Promenoirs des Hectors , des Théfées ,
Ja fembla prêt à trouffer fon balot ;
Par Ville & Bourg la nouvelle au grand trot
Ca , là courut , dont la France en allarmes
Grand deuil mena , fit couler force larmes.
Notre Monarque en eut même le coeur
Outrepercé d'une vive douleur.
Bien eft il vrai , qu'à ſa belle Couronne,
Cettui méchef nuifoit plus qu'à perfonne ,
Fors aux Bretons grevés de déconfort ,
De voir crouler leur appui le plus fort.
LOUIS pour lors fe mit en la mémoire ,
De fon Aycul la merveilleuſe hiftoire.
Là COETLOGO N , par mille actes guerriers ,
S'offre , à plein poing moiffonnant des lauriers ,
Quand triomphant fur les ondes ameres ,
La foudre en main , il guidoit nos Galeres.
Quci ! dit LOUIS , de fes exploits touché ,
Cettui n'eft point un Héros ébauché ;
Et fa valeur tant de fois effayée ,
VERS , &c. 247
One ne ſe vit à beaucoup près payée .
2
Ah ! Que ne puis -je, en rognant de fes ans
Le faire au moins poffeffeur plus long- tems
Du prix loyal que ma main lui deftine !
Ce nonobftant , fi Mort qui mord & mine ,
Au creux tombeau fait dévaler fon corps
( Quant à fon loz il brave fes efforts ) ;
S'il faut qu'enfin , dans les fombres Royaumes ,
Il s'aille joindre à tant d'autres grands Hommes ;
Qu'auparavant ce Bâton précieux
De fa vertu foit le fruit glorieux ;
Bâton Royal , dont l'afpe&t ſeul fait taire
Les trois gofiers du terrible Cerbere ;
Jufqu'en fon antre , épouvante Ale &ton ;
Que Minos craint , que refpecte Pluton.
Au demeurant , ce Bâton, à fon âge ,
Pourra l'aider à faire le voyage :
Car le bruit court , que des lieux Terriens ,
Longue efl la traite , aux Champs Elifiens.
Là fa grande Ombre , en triomphe reçûe ,
Sujet n'aura de fe dire déçûe ;
Ni d'objecter le mérite oublié ,
Amon Ayeul , par moi juſtifié.
៤ )
X iiij
248
ODE ,
A M. TITON DU TILLET.
Sur la mort du Pere V AN IERE , Jéſuite ,
célebre Poëte Latin .
VANIERE ne vit plus : le talent le plus rare
Ne retient pas la main de la Parque barbare ,
Tout cede à fes rigueurs.
Le Parnaffe eft en deuil ; Euterpe fond en pleurs ;
Et les échos des bois , où fon regret l'égare ,
Répetent fes douleurs ,
Rapin la confola du trépas de Virgile ;
Vaniere , dont la veine étoit douce & facile ;
Du trépas de Rapin .
Qui , pour la confoler de ce coup du deftin ,
Joindra , comme Vaniere , & le goût & le ſtyle
Du beau Siecle Latin ?
Les hommes, cher Titon , tour -à-tour difparoiffent,
Comme dans lesJardins on voit les fleurs qui naiffent,
Se fléttir promptement:
L'une feche au Soleil , l'autre s'éfeuille au vent ;
Et toutes en limon fous les herbes s'affaiffent
De moment en moment.
Un bras caché détruit & repeuple le Monde.
O DE S.
249
La Terre eft la marâtre & la mere féconde ,
Qui,formant le berceau
De tout ce qui refpire , en devient le tombeau.
Pour l'un, l'infant qui paffe eft une nuit profonde;
Pour l'autre , un jour nouveau.
Ruiffeau , que déformais fur les herbes mourantes,
Un murmure plaintif, de tes ondes errantes
Accompagne le cours.
Bois , colines , valons , renoncez aux beaux jours.
Celui qui célébra vos beautés différentes ,
Vous quitte pour toûjours .
Mais , que dis- je ! brillez ,jardins , bois & verdure :
Ruiffeau , qu'un bruit flateur à ton trifte murmure
Succede déformais.
Celui qui fut chanter vos biens & vos attraits ,
Va jouir d'un Printems , dont la volupté pure
Ne finira jamais.
Et toi, Titon , & toi, la moitié de moi- même ,
Quitte la folitude , où ta douleur extrème
Trouve à s'entretenir.
Veux-tu que cet ami , cher à ton ſouvenir ,
Renaifle pour te voir ; & de la cour fuprème
Confente à fe bannir ?
Quoique de ton amour le noble témoignage ,
Qui déjà fur le bronze a gravé fon vifage ,
Soit d'un affez haut prix ;
Par ta plume immortelle au rang des beaux Efprits,
7
250 ODES.
Vaniere doit encor revivre en ton ouvrage ,
Comme dans les écrits.
ODE
EN STROPHES LIBRES ,
A M. TITON DU TILLET .
Sur la mort de M. DE LARGILIBRE
Peintre célebre.
9
LARGILIERE defcend dans l'ombre du tombeau,
Cher Titon ; tu verfes des larmes :
Apollon , comme toi , dans de vives allarmes ,
Gémit fur le double coteau.
En proie à fa douleur funebre ,
Ce Dieu fe retraçant tant d'ouvrages parfaits ,
Veut que le chevalet de ce Peintre célebre
Soit fon pupitre déformais .
De fon côté Vénus enrichit fa toilette
Du coloris brillant que produit fa palette.
Et l'Amour qui puifa dans les rians tableaux ,
Le goût , le naturel , la douceur , la décence ;
Pour foûmettre à coup fûr les coeurs à fa puiffance ,
Fait des fleches de ſes pinceaux.
O DE S. 251
O DE
EN STROPHES LIBRES.
A l'occafion de la mort de M. le Préſidens
BOUHIER , de l'Académie Françoife .
ROUSSEAU , Rollin Bouhier , fi la Parque cruelle
Refpectoit le mérite & les talens divers ,
Les vôtres , dont l'éclat vole par l'univers ,
Devroient avoir fléchi fa rigueur criminelle.
C'eft ainfi , chers amis , qu'à vos mânes fidelle ,
Ma Mufe commençoit, en peignant fes douleurs ,
A couvrir vos tombeaux de parfums & de fleurs.
Mais , Oracles fçavans , que vainement rappelle
La voix de mes tendres defirs ;
Vos noms préconisés par l'eftime publique ,
Faifant, mieux que mes vers , votre panégyrique ¿
Contentez -vous de mes foûpirs.
Hélas ! aveugles deſtinées ,
Six Siecles rendront - ils jamais à nos neveux ,
Ce qu'en nous enlevant ces trois hommes fameux
Vous nous ôtez en fix années ?
*
252
EPITAPHES
EPITAPHE I.
Du P. BRUMOY Jéfuite , Anteur i
Théâtre des Grecs , & de plufieurs O..
vrages en Profe & en Vers.
JETTE fur ce Tombeau des fleurs à pleines mains ,
Paffant : cy gift BRUMOY. Les Vers que tu vas lire,
Seront en peu de mots fuffifans pour L'inftruire
Des moeurs & des talens du meilleur des humains :
Critique , Hiftorien , Poëte , ami fincere ,
Sans relâche appliqué dans le champ Littéraire ,
Sous le poids des travaux il mourut abattu ;
Ayant fçu réunir l'amitié , la conftance ,
La douce modeftie & les hautes Sciences ,
Le bel efprit & la vertu .
EPITAPHE I I.
DU MARECHAL DE BERWICK
BERWICK ,
ERWICK , d'un coup funefte atteint dans la
tranchée ,
EPITAPHES. 253
Tu defcens au tombeau , le front ceint de lauriers.
La France vivement touchée ,
Fond enpleurs , au milieu de fes triftes Guerriers.
Ta mort, d'unnouveau luftre orne encor ta mémoire;
C'eſt à nous feulement de nous plaindre aujourd'hui:
Intrépide BERWICK , tu volois à la gloire ,
Surles pas de Turenne , & tu meurs comme lui.
EPITAPHE I I I.
DU MARECHAL DE VILLARS ,
Que plufieurs maladies dangereufes obligerent
de fe retirer à Turin , où il eft mort.
L'EXEMPLE des Guerriers , le vengeur de nos
Rois ,
VILLARS , l'honneur de fa Patrie ,
VILLARS eft mort : fon nom fameux par fes exploits ,
Fait feul l'éloge de fa vie.
Sous les armes blanchi , mépriſant le trépas ,
Ce Héros , que fuivoit en tous lieux la victoire ,
Couvert des rayons de fa gloire ,
Prenoit un peu d'haleine , après divers combats.
Mais hélas ! la Parque perfide ,
Qui n'ofa l'attaquer, quand fon bras enflammé
Foudroyoit l'ennemi , vainement animé ;
Le perça d'un trait homicide ,
Dans le fatal moment qu'il s'étoit défarmé.
254 EPITAPHES.
EPITAPHE IV .
DE
De Mademoiſelle L'HERITIER
VILLANDON de l'Académie de
Toulouse & de celle des Ricovrati d'Italie.
LE corps de l'Héritier repoſe dans ces lieux ;
Son ame au Ciel s'eft envolée.
Sa tombe n'offre rien de magnifique aux yeux ;
Mais ſes rares vertus , ſes talens précieux ,
Lui font dans tous les coeurs un vivant Mauſolée.
Niece d'un grand Magiſtrat , *
Dont le goût excellent dans la littérature ,
Le fit autant briller que fon illuftre état.
Elle reçut de la Nature
La nobleffe du fang ; & le Ciel y joignit
Une ame , que fon fouffle auffi - tôt annoblit.
Par vos Tournois Floraux fameufe Académie ,
Vous , Ricovrati d'Italie ,
Gémiffez ; vous perdez en elle un ornement ,
Dont l'avenir va faire une eftime infinie ,
Que de fçavoir , d'efprit & d'agrément !
Langues , Philofophie , Hiftoire ,
Anecdotes , cent traits curieux & divers ,
Compofoient un thréfor dans ſa vaſte mémoire.
Mais fes Ouvrages , pour fa gloire ,
* Elle étoit petite-niece du Garde des Sceaux ,
Du Vair.
EPITAPHES.
525
Parleront bien mieux que mes Vers.
En ma place , il faudroit que fa célebre amie ,
L'habile Scudéry retournât à la vie ,
Pour couvrir aujourd'hui fon Tombeau révéré
De parfums auffi fins & de fleurs auffi belles ,
Que celles dont le fien fut par elle honoré.
Les neuf Sçavantes immortelles
La comblerent de leurs faveurs.
Mais , hélas ! ô dons infideles ,
Dont la poffeffion fit languir mille Auteurs !
Elle vêcut , ô tems ! ô moeurs !
Doce , Vierge, & pauvre comme elles .
*
Elle afait une Piéce Mademoiſelle de Scudéintitulée
: Apothéofe de ry , qui eft très - eftimée,
EPITAPHE V.
DU FRERE HILARION CAPUCIN.
A M. de P... A... Confeiller du Roi , Pere
Spirituel des Capucins de ***
CY gift le Frere HILARION :
C'étoit un digne perſonnage ;
Nul autre avec tant d'avantage
N'honora fa Profeffion.
Encloîtré dès fon plus jeune âge ,
Ce fut dans l'Ordre Capucin
Qu'il mit fes talens en uſage.
256
EPITAPHES.
3
Sans impudence il fut badin ,
Sans être cafard il fut ſage ;
Mérite affûrément divin
Chez le capuchoné lignage.
Il ne fit jamais du Latin
Le long & dur apprentiflage :
Mais , à l'aide de maint lopin
Qu'il goboit par fois au paffage ,
Et qu'il citoit fans jargonage ,
On l'eut pris pour unCalepin.
Pour peu qu'il eût ſçu davantage ,
Le Couvent l'eût fait Gardien ;
Et certes plus homme de bien ,
Ne méritoit ce haut étage .
Il attiroit , par beau langage ,
Froment , orge , avoine au moulin :
Et la cloche , au premier drelin ,
Lui difoit , fi c'étoit du pain ,
Qu'on apportoit , ou du fromage ;
Fût-il à manger fon potage ,
A la porte il voloit foudain ,
Et froc à bas , d'un front ferain ,
Recevoit le friant meſſage ;
Puis demandoit , d'un air humain ,
Comment fait- on dans le ménage
Le monde au logis eſt - il ſain ?
Votre Procès va - t'il fon train ?
Que dit- on dans le voisinage ?
O le beau tems ! point de nuage ;
Le Soleil fe leve matin ;
L'Almanach Nantois , pour certain ,
Promet ,
EPITAPHES. 257
W
Promet , s'il ne vient point d'orage ,
Un Eté fertile en tout grain
Un Automne abondant en vin ;
Le Printems l'eft en pâturage :
D'ailleurs le Proverbe , ou l'Adage ,
Dit , que gras Avril & chaud Mai ⋆
Menent le froment au balai.
Mais , mon Dieu ! qu'à notre dommage,
S'eft changé le tems ancien !
Le Peuple eft devenu Payen ;
Et de la Ville & du Village
Il ne nous vient prefque plus rien ,
Ni provifion , ni chauffage.
Aujourd'hui nous mourrions de faim ,
Si votre bienfaiſante main
N'avoit apporté ſon fuffrage.
Puis, adieu , bon jour,grand merci ;
Le Donneur retournoit ainsi ,
Très-fatisfait de fon voyage.
Il étoit Portier , Cuiſinier ,
Sommelier , Quêteur , Jardinier ;
Tous les Arts furent fon partage.
Sa mort m'a caufé des regrets ;
Je l'aimois pour fon caractere ,
Et de mes intimes fecrets
Il fut fouvent dépofitaire.
Combien , de notre HILARION ,
A tous ceux de fa Nation ,
La perte a dû paroître amere !
* Dicton de Campagne.
Y
258
EPITAPHES
.
Quoique cet excellent Garçon
Dans l'Ordre n'ait été qu'un Frere ;
Il pouvoit être, avec raiſon ,
Des autres appellé le Pere.
Cher Oncle , Pere & Défenseur
Des Capucins de notre Ville ,
Toi qui , d'une aumône fertile ,
Fais fur eux pleuvoir la douceur ;
Examine , fi dans menftyle ,
J'ai fçû faire un portrait naïf
Du Frere aimable , à qui la vie ,
Par le fort fut trop tôt ravie.
J'ai laiffé le genre plaintif
Et fuivi le récréatif ,
Pour bannir la mélancolie.
EPITAPHE V I.
D'UN PRETENDU BEL ESPRIT.
CYgift , qui s'eftimoit l'Arbitre des Arbitres :
De la langue au hafard il décidoit les cas ;
Qui le contredifoit ne s'y connoiffoit pas ;
Des Livres ilfaut tous les titres ,
Et ne lut que des Almanachs.
EPITAPHES. 259
EPITA PHE VI I.
CY
D'UN SING E•
Tirée de l'Italien .
Y gift un plaifant animal ;
Jamais il ne reftoit en place.
Fourbe , agile , matois , faiſant mainte grimace ,
Et s'occupant toûjours au mal.
Paffant curieux , s'il te fâche
De tarder à fçavoir fon nom ,
Regarde en un miroir ton minois de Guenon ;
Tu le verras écrit au long ſur ta mouftache .
EPITA PHE VIII.
D'UUN LION.
Tirée de l'Italien .
CY gift , qui fut,par excellence ,
Des Bêtes furnommé le Roi.
Paffant , fi ce titre t'offenſe ,
Tu n'as qu'à le prendre pour toi.
Es- tu content ? paſſe en filence.
Y ij
260 EPITAPHES.
EPITAPHE IX.
D'un Homme qui vécut & mourut en
Marquis petit maître.
Sousce O US cette Pierre eſt enterré
Un Marquis digne qu'on le note
Pourporter un habit doré
Il alloit vivre à la Gargote ;
Et puis fon curedent en main ,
Petit Maître à l'air vif& fade ,
Quoique fon ventre ne fut plein
Que de merluche ou de falade ,
Nous regardoit avec dédain,
Se quarrant à la promenade.
Ce miférable trépaflé
Ne feroit point fitôt paſſé ,
Si , renonçant à la dorure ,
Son corps eût été mieux panſé.
Paffant , qui vois la fépulture ,
N'imite pas cet inſenſé :
Mieux vaut , fous un habit de bure ;
Vivre muni d'un bon dîné ,
Qu'épargnant fur la nourriture ,
Mourir de faim tout galonné.
糖
"
EPITAPHES. 261
EPITAPHE X.
D'UN
COMEDIEN
FRANÇOIS
DANs ce chantier en tapinois
Repofe le plus grand A &teur
Qui fut au Théâtre François ,
Enterré fans Cierge , ni Croix
Près le Cheval d'un Crocheteur.
En fon vivant fut Dictateur ,
Empereur , Soudan , Roi , Sophi ,
Prince Chrétien ou Mécréant.
Or , admirez tous le néant
Des grandeurs de ce monde-ci.
EPITAPHE
D'UN COMTE.
X I.
CY gift , à la voix de tonnerre¸
Un Comte qui , de fon vivant ,
Fier , glorieux , n'étoit que vent ,
Et qui n'eſt plus qu'un peu de terre.
262 EPITAPHES.
EPITAPHE X II.
D'UNE DAME DE LA COUR.
CY gift, qui fréquenta la Cour dès fon enfance ,
Haute & puiflante Dame , au coeur noble & diſcret,
Qui mourut tout debout , groffe d'impatience ,
En attendant le Tabouret.
D
EPITAPHE XIII.
D'UNE COQUETTE.
ANS ce joli tombeau fait en colifichet ,
Habite épars le froid Squelette
D'une pétillante coquette ,
S'aimant , s'idolâtrant jufqu'au dernier hocquet.
On la vit tous les jours arranger fa toilette
Sur le lit , dont jamais elle ne releva ;
D'un fagot de rubans charger fa folle tête ,
Et fes yeux prefqu'éteins aller encor en quête,
Al'improvifte enfin , la Mort pâle arriva ;
Et la trouvant parée à la mode nouvelle ,
L'inhumaine aigrement foûrit , & voulut voir
Quel air elle pourroit avoir
Avec les affiquets & fa coëffe à dentelle .
EPITAPHES. 263
EPITAPHE XIV.
D'UN HOMME UNIVERSEL
.
PHILOSOPHE Cartéfien ,
Orateur , Médecin , Chymifte ,
Poëte , Aftronome , Algébrifte ,
Parfait Mathématicien ,
Et même Théologien ;
Luc , pendant le cours de fa vie ,
S'appliquoit à tout , excepté
Au foin de fon éternité.
O la fotte philofophie !
H&
2
264
ן ו
冬冬
EPIGRAMMES
I.
Sur les Epigrammes de M. Rouffeau .
Ces jours derniers Catulle & Martial Es
Sur Pinde avoient Procès de conféquence ;
Sçavoir , des deux qui fut l'original
Par qui Rouffeau , célebre Auteur de France,
De l'Epigramme attrapa Pexcellence.
Sire Appollon , dudit lieu Sénéchal ,
Ouvrit fon Livre ; il en lut quelques -unes ;
Et n'y trouvant onc des beautés communes ,
Cet or , dit- il , paroît bon & loyal ;
Et fi n'aviez eu le bonheur de naître
Avant cettui qui n'a point ſon égal ,
Croirois , pour fûr , fans être partial ,
Qu'à tous les deux il eût fervi de maître.
U
II.
N Oncle un jour montroit à fon neveu,
Dans un tableau le charitable Enée ,
Qui fur fon dos , loin des Grecs & du feu ,
Portoit fon pere . Hélas ! qu'on en voit peu
Suiv
EPIGRAMMES. 265
Suivre ta trace , ô vertu tant prônée !
S'ecrioit il : elle eſt abandonnée .
Non pas , non pas , repartit le vaurien :
Mal à propos , parent , tu nous contrôlles ;
Depuis vingt ans , fans me plaindre du mien ,
Je l'ai toujours porté fur mes épaules.
I I I.
LES AVOCATS CHARITABLES.
UN gras Meûnier frappoit avec furie
Un Baudet maigre , accablé fous le faix :
Deux Avocats , au fortir du Palais ,
A cefpectacle eurent l'ame attendrie.
Ho , cria l'un , arrête gros manant ,
Epargne un peu cette chétive bête ;
Autant vaudroit l'écorcher à l'inftant ,
Alors le drôle , ôtant d'un air honnête
Un vieux chapeau qui flottoit fur la tête ,
Moins noir que blanc, par trop long tems porté;
Excufez donc , dit il , ma liberté ,
Monfieur mon âne : entre nous fans rancune.
Point jufqu'ici , noble roi des Baudets ,
Foi de Meûnier , n'avois créance aucune
Qu'euffiez amis & parens au Palais.
Z
1
266 EPIGRAMMES.
MON
I V.
ON pauvre ami , ſçais- tu pourquoi
Les neufSoeurs ne fçauroient faire un ſeul mariage ?
Tu vas me dire (je le voi )
Que c'eſt à cauſe de leur âge ,
Trop avancé pour le ménage.
Tute trompes , mon cher. C'eſt donc , ajoûtes-tu ;
Qu'ellesfont laides de viſage ?
Point du tout? Eh quoi donc? Ah! c'eſt que leur vert
Promit au célibat un éternel hommage ?
Ami, du vrai ſujet tu t'écartes encor :
C'estque l'avare Hymen ne recherche que l'or ;
Et les Mufes , quoique gentilles ,
Et d'un mérite très connu ,
N'ontleur bien qu'en efprit , ftérile revenu ,
Qui les oblige à refter filles.
V.
LA MAIGRE MAGNIFICENCE.
ENN vaiffelle d'argent tout eft ſervi chez toi ,
Et ta magnificence aux regards eft complette ;
Mais l'eftomach, fans yeux, n'y trouve pas dequoi
Satisfaire à fon gré la faim qui l'inquiete :
Sess-nous une autre fois comme en une Guinguette ,
EPIGRAMMES. 267
Moins de fafte & plus à manger ;
Ou laiffe- nous, mon cher , pour nous dédommager,
Emporter chacun notre affiétte.
V I.
EXHORTATION PATHÉTIQUE,
EN bas Poitou , Pays Jufticier ,
N'a pas longtems qu'un Docteur menoit pendre
Un vieux Larron ; & par tout le fentier
L'admoneftoit , comme on pouvoit l'entendre ,
Avec ce ton perfuafif & tendre:
Cà, mon ami , dites votre In manus ,
Pour expier vos offenſes pafiées ,
Vous connoiflez le monde & fes abus
Tournez vers Dieu déformais vos penfécs ,
Promettez-lui de n'y retourner plus.
VIL.
ALIX verfoit des pleurs en abondance
Le proprejour que fon mari mourut:
Un Papelard de profonde éloquence
Vint l'exhorter à prendre patience.
L'onctueux Pere en ces mots difcourut :
Le Ciel le veut;votre homme cft mort; çà chut,
Confolez-vous : vos pleurs , Mademoiſelle ,
Zij
268 EPIGRAMMES.
Le pourront-ils racheter du trépas ?-
Las ! que diroit le Public , reprit -elle ,
Veuve aujourd'hui , fi je ne pleurois pas ?
U
VIII .
N fameux Menteur contoit
Que jamais il ne mentoit.
Quelqu'un de la Compagnie
Lui répondit à l'inſtant :
Ce menfonge eft de ta vie
Le dernier & le plus grand.
I X.
MARINETTE, avant l'héritage
Qui lui vint inopinément ,
Etoit une fi bonne enfant ,
Si douce , fi fimple , ſi ſage ,
Ettout le monde l'aimoit tant.
Si la bonté du Tout- Puiffant
M'avoit , difoit- elle , en partage
Donné fuffisamment du bien ,
Je ne voudrois en mariage
Qu'un homme d'un joli maintien ,
Qui m'aimát feule & qui n'eût rien ,
Afin qu'il me dût davantage.
Mais depuis fa fucceffion
EPIGRAMMES. 269
Elle eft coquette , précieuſe ,
L'éclat devient fa paffion ,
Et fon ame avaricieuſe ,
Dans fes projets ambitieuſe ,
Ne veut plus que d'un riche époux.
L'or fait , dit- elle , un noeud folide ;
L'Hymen s'égare fans ce guide.
Ah ! je vois bien , folles & fous ,
Volages hommes , que chez vous
C'eftl'état préfent qui décide
De vos vertus & de vos goûts.
X.
LE Soleil redoroit Ε la célefte ſurface ,
Quard fur de vieux bidets, Dom Quichottes nouveaux,
Vous & votre couſin galoppiez par la place.
J'appellai mon valet : Regarde un peu qui paffe.
Ce font , me dit- il , des chevaux.
X I.
SUR UNE GRANDE RIEUSE.
LEs Graces & les Jeux , les attraits les plus doux,
La charmante Vénus , Iris , vous accompagne ;
Mais on voit fur tout avec vous
Sans ceffe les Ris en campagne.
Z iij
270 EPIGRAMMES.
XII.
Sur le Traité de l'Opinion de M. LE
GENDRE, Marquis de Saint Aubin fur
Loire , ci -devant Maître des Requêtes.
LE mois paffé je marchandois les livres
Dans lesquels Saint Aubin, ce Sçavant de nos jours,
Confond,par merveilleux & convainquant diſcours
La folle Opinion , dont nos ames font ivres.
Pas un fol , me dit- on , à moins de qninze livres.
Quinze livres, repris je , un Traité ? vertuchoux !
Maître Gafpard, y penfez- vous ?
C'eft au Mouton plaintif , d'une lame inhumaine ,
Couper , en vérité , la chair avec la laine.
Je le pris cependant ; mais après l'avoir lû ,
En vous remerciant , vins -je dire au Libraire ,
Certes , ce n'eft pas trop vendu.
Dieu mette en Parad's feu Gafpard votre Pere.
Mais chez vous la Science aujourd'hui n'eſt point
chere.
Je croyois pour le prix n'acquérir qu'un Traité ,
Et je trouve avoir acheté
Une Bibliothéque entiere.
271
PARODIE
De quelques - unes des belles Stances de M¿
ROUSSEAU
, Que l'homme , &c.
Q
U'UN Livre eft bien pendant ſa vie
Un parfait miroir de douleurs !
En naiffant , fous la preffe il crie ,
Et femble prévoir fes malheurs,
Un effain de fâcheux Cenfeurs ,
D'abord qu'il commence à paroître ,
En dégoûte les acheteurs ,
Qui le blâment fans le connoître.
A la fin , pour comble de maux ,
Un Droguifte, qui s'en rend maître,
En habille poivre & pruneaux :
C'étoit bien la peine de naître.
Z in
272
FABLES.
LE SOLEIL ET LES NUAGES.
FABLE I.
'A M. DI LA TOUR , Intendant &Premier
Préfident du Parlement de Provence .
JALO ALOUX d'une lueur féconde ,
Que répand en tous lieux , fur la terre & dans l'onde,
Le brillant Aftre des Saifons ,
Les Nuages un jour , contre lui fe liguerent ,
Réfolus d'obfcurcir à jamais fes rayons.
Au jour preſcrit en foule ils arriverent
Des différentes régions.
Alors dans les hautes campagnes ,
Ces efcadrons épais , s'élevant en montagnes ,
Formant des Baftions , des Remparts & des Forts ,
S'entafferent , fe condenſerent ,
Au-devant des rayons de leur mieux fe placerent.
Mais qu'en arriva-t'il ? après tous leurs efforts ,
Pour trop s'enfter , les uns creverent ,
D'autres furent fondus , les autres promptement
A bâtons rompus s'échapperent ,
Portés fur les aîles du vent.
Illuftre Magiftrat , dont le rare mérite ,
D'un Emploi fouverain foûtient la dignité ,
FABLE S. 273
Qui fçais conformer ta conduite
Aux regles de la probité ;
Ton efprit obligeant , humain , do&te , équitable ,
Doittrouver en tous lieux des coeurs reconnoiffans.
LA TOUR , je t'adreſſe ma Fable ;
Mieux qu'un autre tu peux en pénétrer le fons.
LES LAPIN S
N
FABLE II.
OURRI de choux & de laitue
Un Lapin par hafard du clapier fe fauva ;
Et de la courant , arriva
Dans une Garenne touffue.
Là vivoient en tranquilité
Des Lapins qu'affembloient la concorde & la joie.
Rarement le Renard , l'avide Oiſeau de proie ,
Un Chaſſeur , un Baffet par fon maître excité ,
Troublerent la férénité ,
•
Des jours que, loin du bruit, paſſoient nos folitaires;
Solitaires benins , mais fans air affecté ,
Et fur tout vivant en bons freres ,
Dont , ni l'ambition , ni tant d'autres affaires ,
Ne nuifirent jamais à la fociété .
O fiecle ! O moeurs ! Quelle Communauté
Quel Couvent fourniroit des unions pareilles?
Seigneur Clapier , liffé , dodu
274 FABLE S.
Proprementfur fon dos étendant les oreilles ,
Du Peuple Garennier fut poliment reçu.
Chacun , pour vifiter le charmant inconnu ,
Sortit de fa célulle , & vint en diligence
Tirer fon humble révérence ,
En lui difant, Soyez le bien venu.
Mais comme un compliment ne remplit pas la panfe,
Fut- il puifé dans Richelet ,
On lui fervit enfin un plat de Serpolet .
Meffieurs , leur dit l'externe , en faisant la grimace,
Permettez , s'il vous plaît , que je n'en tâte pas ;'
J'aime les choux , j'en mange à mes repas ;
Faites en moi fervir de grace.
Tout de bon ! dirent- ils , de l'entendre furpris ,
Pour Lapin de Garenne ici l'on vous a pris.
Décampez au plûtôt de notre folitude
Qu'infecte déjà votre odeur ;
Comme nous différons de goût & d'habitude ,
Nous différons fans doute auffi d'humeur.
Que de clapiers en ce monde foifonnent ,
Qui pour lapins de Garenne ſe donnent !
Mais,pour ce qu'ils font tous, on les connoît bientô
Acertain air , au premier mot.
FABLES. 275
LE CHAT ET LE SINGE.
UN
FABLE III.
peau tigrée
N gros Matou , fier de ſa
Et foi- difant de Raminagrobis
Iffu tout droit par fa mere Mitis ,
Fit amitié matuife & colorée
Avec Bertrand , Singe dans le logis ,
Méchante bête , alerte , eſpiegle , active ,
Mordant toûjours , & ne pouvant , hormis
Le fufdit chat , fouffrir ame qui vive.
Frere très cher , lui dit le patelin ,
L'amadoüant avec fon air benin ,
Heureux Bertrand , je ſçais combien l'on t'aime
Dans ces lieux - ci. Si tu veux , tu pourras
Si bien tramer , que mes jours de carême
Se changeront en jours de Mardi gras.
Ilt'eft donné de roder dans l'Office ,
D'y gambader , le tout à ton vouloir.
Attrape - moi quelques liefs du foir,
Lopins de rot ; point n'importe aîle ou cuiffe .
Et porte- les dans mon petit manoir.
Rempli d'amour pour fon cher camarade
Bertrand dérobe; & le Maître d'Hôtel ,
De s'étonner que pâté , marinade ,
Pigeon , poulet , décroiffoient d'un lambel.
Après maint tour , que pour fon faux Pilade
276 FABLES
.
Eût fait Bertrand cet Orefte nouveau ,
L'Ecuyer vient , ſurprend le larronneau ;
Puis vous le pend haut & court par la queue ,
Et vous l'etrille , & fi bien & fi beau ,
Qu'on l'eût out crier d'un quart de lieue.
Pendant qu'ainfi l'on traitoit le fripon ,
Dans l'abondance , à l'écart , le Minon ,
Paifiblement retiré fous les thuiles ,
Frotoit de lard les babines agiles ,
Riant tout bas du pauvre compagnon ,
Qui l'accufoit dans fes plaintes ftériles.
Vifer , fans le paroître , à ſes ſeuls intérêts ,
Expofer fon ami , l'abandonner après ,
Le perdre , s'il le faut , par cent rufes fertiles ;
Voilà les amities du jour
L'ordinaire & cruel retour,
LES DEUX
FABLE
CHIEN S.
IV.
PATIKA , brave chien , gardoit la baffe- cour ,
Sans lui la maifon même auroit été pillée :
La martre & les voleurs en vain rodoient autour ;
Sa vigilance redoublée
Ne dormoit que d'un oeil . Au contraire Médor ,
Epagneul délicat , animal inutile ,
Vivoit en fainéant ; & fon maître imbécile
FABLE S.
277
L'aimoit , & le prifoit au moins fon pefant d'or.
Patira patiffoit ; & jamais la cuiſine
N'offroit que du pain noir & des os à fa faim ;
Et fouvent les coups de houffine ,
Vertement à deffert pleuvoient fur fon échine .
L'autre étoit à gogo , mangeoit du maffepain ,
Des morceaux de poulet , de perdrix , de lapin ,
Et faifoit toûjours chere fine.
Si pendant un repas il manquoit d'appétit ,
La crainte s'emparoit des ames défolées ;
Et confitures & gelées
Trotoient pour rétablir la fanté du petit.
Que conclurre de ce récit ?
Que , bifarre en fes jeux , féconde en injuftices ;
LaFortune fouvent traite avec cruauté
Le Travail & la Probité ;
Quand laLicence oifive , au milieu des délices ;
Nage dans l'abondance & la prospérité.
LA QUEUE DU CHEVAL,
DA
FABLE V.
ANS la faifon où la neige fondue
Change en bourbiers profonds & dangereux
Sentiers,chemins; un Procureur d'Evreux ,
Friand d'écus , la volonté tendue
Vers l'intérêt , le plus grand de fes Dieux ,
Alloit fongeant d'exploits litigieux,
278
FABLE S.
Chemin faiſant , fon chétif quadrupede ,
A l'étourdie , avec lui dans un creux
Salla jetter ; de façon que tout deux
Pour enfortir ne voyoient nul remede.
Un Manant paffe : Hélas , dit il , à l'aide;
Si du prochain tu prens quelque fauci ,
De par Saint Yve, arrache- moi d'ici.
Le Villageois, fenfible à ſa miſere ,
Pour mieux agir fe met à la légere ,
Prend par la queue & tireavec effort
La Roffinante ( il avoit bonne ferre) .
Iltira donc ; bref il tira fi fort ,
Qu'à quatre pas il culbuta par terre ,
Et que la queue à la main lui refta .
Par la douleur la Mazette excitée ,
Se travaillant , hors du bourbier ſauta.
Le Procureur la voyant écoutée ,
Dit qu'il étoit un lourdaut , un brutal ,
Et le fomma de payer fon Cheval.
Le paya-t’il ? je n'ai point fçû la choſe :
Mais je fçai bien que fouvent on s'expofe
Au repentir , quand on ne connoît pas
Les gens qu'on fertile monde eft plein d'ingrats.
282
FABLES. 279
LA FILLE DU SERRURIER
ET SON FRERE.
FABLE
FILL
V I.
ILLE d'un pauvre Serrurier,
La Blanchiffeufe Colinette ,
Jeune , à la taille fine , & toûjours propre & nette
Sçut donner droit au coeur d'un opulent Fermier.
Au bout de quelques mois elle alla chez fon pere ,
Couverte de damas , galon fur le foulier ,
Et magnifique en tablier .
Ah ! dit- elle,en voyant ſon frere ,
Mon Dieu que Jeannot eft craffeux !
Je le méconnoiffois : Quelles mains ! Quelle face !
Comme il eft fait ! Qu'il eft hydeux !
Dans la même famille ainfi l'un fe décraffe ;
L'autre demeure ce qu'il eft ,
Et bien-tôt on fe méconnoît.
LA FEMME ET LA MOUCHE
FABLE VIL
GRONDEUSE RONDEUSE en fon vivant,babillarde fans fin,
La Marquife Grognac , de chagrine mémoire ,
Vit dans fon cabinet comme une tache noire
280 FABLE S.
Sur fa robe de blanc fatin
Pendue à la bergame. A l'inſtant elle appelle
Sa chambriere Perronnelle ,
Et fon valet François . Qui de vous , grand nigaut¿
Ou de vous , tête fans cervelle ,
Ataché mon habit ? Tous les deux auffi - tôt,
Ce n'eſt ni moi , ni moi . Perſonne . reprit- elle ?
Perfonne caffe ma vaiffelle ;
Perfonne ouvre l'office & vient manger le rot;
Perfonne boit mon vin , dérobe ma chandelle ;
Perfonne fait ici tout le mal . Et d'aller
Maint bon foufflet par la mouftache ,
Quand , lorgnant de plus près , elle voit s'envoler
Une Mouche ; & c'étoit tout justement la tache.
Maîtres , Régens , Préfets , qui ne pardonnez rien ,
Ne puniffez jamais fans y regarder bien .
U
LE MECONTENT,
FABLE VIII.
N de ces trafiquans qui vont de ville en ville,
Debout avant l'aurore , étoit par les chemins ;
Et voyantfur l'egail folâtrer les lapins ,
Et d'arbuste en arbuste errer la volatille ;
Que leur fort , dit- il , eft heureux !
Et que le nôtre eft peu tranquile !
५
A quoi fongeoit le Ciel , qui fait tout pour l'utile ,
D'avoir affervi l'homme à cent befoins fâcheux ?
11s
FABLES. 281
Ils n'ont qu'à fecoüer le matin leurs oreilles ;
Au lieu que tous les jours il faut faire nos lits ,
Nous lever , nous coucher , reprendre nos habits.
Cependant voilà les merveilles 6.
Dont nousfommes enorgueillis .
Mon Cheval , par exemple , entrant à l'écurie
De la premiere Hôtellerie ,
Sans hennir même trouvera
Son foin au ratelier , fon avoine criblée ,
Et quelqu'un qui le frotera ;
Il n'a point du futur la cervelle troublée :
Fafle les vignes qui pourra.
Après cela nous ofons dire encore ,
Que nous fommes les Rois des hôtes des forêts ,
Et de tout ce qu'orgueil a furnommé pécore ;
Non , non, nous fommes moins leurs Rois que leurs
Sujets.
Pendant qu'il raifonne , une buſe
Tombe fur un lapin , qu'elle enleve à l'inſtant.
Mais derriere la haie un Chaffeur la furprend ,
Et lui tire un coup d'arquebufe.
Notre homme,allant ſon train toûjours philofophant,
Trouve un fentier fcabreux qui l'arrête ; il defcend
Pour monter à pié la colline ;
Obligé , pour comble d'ennui ,
De traîner fon Cheval par la bride après lui.
Quand il fût au fommet, foufflant, courbant l'échine,
Je crois pourtant , dit-il affourchant fon Cheval ,
Que de ce fervile animal ,
Propre pour l'homme qui le monte ,
A a
282 FABLE S.
Et des autres qui n'ont que l'inſtin& pour tout bien,-
Le fort n'eft & ne fut , fuivant le préfent compte ,
Auffi commode que le mien.
LES ENFANS ET L'OSIE R.
FABLE IX.
UN Offer fe trouva planté dans un Jardin
Des mains de la feule nature ;
Les enfans du logis faifoient de ſa culture
Leur unique plaifir . Il fera grand demain ,
Difoient-ils tous les jours ; & des flots d'une eau pure:
Ils l'arrofoient foir & matin.-
Quand par hafard contre eux leur mere fort aigrie
Pour bifcuits , macarons & telle fucrerie
Qu'ils avoient dérobés , rencontra l'arbriffeau ,
Dont elle coupa ›maint rameau ,
Pour dauber la pauvre marmaille ,
Qui connut, mais trop tard , aux dépens de fa peau, ›
Que fouvent contre foi, fans le croire, on travaille.
LE LOUP GOUVERNEUR.
FABLE Xax
PETITShumains qui fe plaignent des Grands,
Sont trop heureux de payer les dépens..
FABLES. 283
Seigneur Lion convoquant ſes Provinces ,
Nomma Confuls , Gouverneurs , Intendans ,
Diſtribua divers départemens ,
Suivant l'efprit , & la force & lespinces.
A meffer Loup pour fon lotil échut
L'économat d'une plaine fertile
En francs moutons & fine volatile ;
Si que pourtant recommandé lui fut
Que chaque mois, pour dépens & pour gages,
Tant feulement il prît la dixme au vingt ;
Afin qu'en cas que famine furvînt ,
On put avoir recours à fes villages .
Dans fon diftrict vivoit un Renardeau ,
Bon Procureur , furnommé Friponneau , '
Friand de gueule , avide de pillages ,
A done l'habile & rufé diſcoureur ,
S'introduifant auprès de fa Grandeur ,
La perfuade ; & fi bien l'endactrine ,
Qu'en peu de tems au palais du Prêteur “
S'accumuloit rapine für rapine :
Tout abondoit ; même dans la cuifine ,
Pour la parade , on vit pendre au crochet ,
Et fe gâter , brebis , agneau de lait ,
Oifon , levraut. La gent qu'on extermine , '
Avec raifon , fe plaint , écrit en Cour.
Monseigneur Loup , appellé pour répondre , ›
Fait devant lui marcher de baffe- cour
Baudet chargé , poules qui , chaque jour' , '
Aaij
284
FABLE S.
Oeufs de fanté ne manquoient point à pondre.
Sire , dit-il , ce font tous cabaleurs ,
Qui parlent haut , filoux , traîtres , voleurs ;
Les coqs, les coqs
même ont eu l'infolence
De fe vanter que leur chant valeureux
Mettroit enfuite un Lion devant eux .
Sur ce rapport , appuyé d'impudence ,
Les pauvres gens font condamnés aux frais
Sans être oüis : Et la Juftice après
Leur fait fçavoir , que le inoindre reproche
Etant contre eux fait enCour déformais ,
Sans autre forme ils iroient à la broche,
Et le Prêteur,fon arrêt dans fa poche ,
Revint vainqueur, avec permiffion
De les croquer tous à difcrétion.
LE FLEURISTE ET LES CURIEUX.
FABLE X I.
LA Fontaine l'a dit , eft bien fou du cerveau 5
Qui prétend contenter tout le monde & ſon pere.
Sans me flater d'atteindre àla touche légere ,
Aux graces , aux accords de fon riant pinceau ,
Je repréfente , à ma maniere ,
La même vérité dans un autre tableau ,
Qui fe peuple d'acteurs d'un divers caractere.
Dans l'Elope François , c'eft pour le fentiment
·
FABLE S. 285
Leic'eft pour le goût , que l'on peut voir comment
En ce monde chacun l'un de l'autre differe.
Un Fleurifte faifoit fon unique plaifir
D'un Parterre enrichi des larmes de l'Aurore
Embelli des regards de Cloris & de Flore ,
Mollement careffé des aîles du Zéphir.
Nombre de curieux s'en vinrent à lafile
Voir les beautés de ce riant afyle .
L'un dit, O la charmante fleur !
L'autre , Je ne vois pas furquoi l'on ſe récrie.
Qu'a- t'elle de fi beau ? Moi , j'aime la couleur
De celle-ci ; moi , je hais fon odeur .
Après quoi du parterre on fuit la fimétric .
Chacun felon fon goût parla.
Ici l'on admiroit , on défaprouvoit là.
L'un loüoit le gaſon , l'autre la broderie .
L'un vouloit un triangle, où l'on fit un quarré;
Suivant l'autre , un ovale eut bien mieux figuré.
Le Fleuriste attentif , juſqu'alors bouche cloſe ,
Leur dit : Ainfi , Meffieurs , ce qui ne plaît à l'un
Plaît à l'autre ; & du bon tel eft le fort commun ,
De n'avoir rien en foi , quoique d'ailleurs on glofes
Qui ne foit du goût de quelqu'un.
Car qu'un tout, compofé de diverſes parties ,
Faites parla nature , & par l'homme afforties ,
Puiffe à tous & par tout plaire dans le détail ;
En quel tems , en quel lieu fut il jamais perfonne
Quelque mérite qu'on lui donne .
Dont un fuccès pareil couronna le travail ?
286 FABLES.
LES RATS ET LE NAVI RE.
FABLE XII.
LAfolitude a mille appas ,
Quand chez elle la vie , exempte d'embarras ,
Trouve pour chaque jour fa refſource affûréej
Solitude , pourquoi ne te cherche-t'on pas ,
Au lieu d'aller courant dé contrée en contrée!
O! files Dieux m'avoient donné
Le peu qui m'eût fuffi pour n'être qu'à moi - mêmegi
Dépendant de moi feul & de celle que j'aime ,
Je ne changerois pas cet état fortuné ,
Pour les brillans d'un diadême !
Je ne vous aurois point quitté ,
Rivage , qui m'avez vû naître.
Peu curieux de me faire connoître ;
Une aimable fociété ,
Oùfans ambition fans folle vanité ,
Chacun n'eft que ce qu'il doit être
Eût fait toute ma joie & ma félicité.
Dans le fond d'un Vaiffeau vivoit en république
Un peuple de gros Rats. Ils dormoient tout le jour,
Mangeoient toute la nuit : Tel eft certain ſéjour ,
Que décrit Rabelais dans fon Oeuvre gothique.
On n'avoit point encor la prudente pratique
De joindre , en navigeant , au rôle des marins ››
Les mortels ennemis de la gent famélique , ›
Pirate des greniers , peſte des magaſins.“
FABLES. 287
Tranquilement épars dans cette fombre cage ,
NosRats fuivant leurs goûts, s'adreffoient tout de go
L'un au ris , & l'autre au fromage ;
Enfin pour faire court , ils vivoient à gogo ,
A la barbe de l'équipage.
Mais, hélas ! dans ce monde on n'eft jamais content!
Ils s'enuyoient de cette vie.
Un jour Griſemouſtache , orateur important ,
Et renommé pour fon génie ,
Les ayant affemblés, Cette trifte patrie ,
Compagnons,leur dit - il;n'eſt qu'un tombeau flotant
Nos peres y font morts de triſteſſe , & fans gloire.
L'inflexible Atropos nous en réſerve autant.
Le mien m'a fait de fon hiftoire
Ce précis , à jamais gravé dans ma mémoire :
Champêtre citoyen d'un abondant grenier ,
Une femme inquiete , alerte en fon ménage ,
Me fit ſuivre en fureur , par un tour du métier 3 ,
Par tous les chats du voisinage.
Je m'échapai jufqu'au rivage ,
D'où courant je grimpai ſur le bord d'un Vaiſſeams -
Quelques amis me vifiterent
Dans mon domicile nouveau ;
Et fans crainte d'Eole , au caprice de l'eau ,
Argonautes vaillans , avec moi s'expoferent,
Combien chacun de nous s'eft depuis repenti
D'avoir pris ce fatal parti ?
Si tu voyois , mon fils , le gaſon , la verðure ; -
Le vif émail des fleurs , les vergers , la moiffon
Enfin tout ce que la nature
Etale dans chaque faifon !
288 FABLE S
Si dans ces jours charmans tu goûtois les délices
De joüir du grand air & de la liberté ;
Et pour le bien de ta fanté ,
De faire , exempt d'ennui , différens exercices ,
Comme d'aller par fois des champs à la cité ,
Vifiterun ami qui nous fait large chere
De fins morceaux de rot, qui ne lui coûtent guere...
Là, voyant que ma plainte alloit prendre fon cours,
Ces mots fententieux finirent fon difcours.
""
""
Nous fommes deſtinés à l'état folitaire ,
Banniſſons aujourd'hui des regrets ſuperflus ;
Mon fils,le feul remede aux maux qui n'en ont plus,
و د
C'eft de fouffrir & de fe taire.
Cependant , ajoûta l'orateur , feu mon pere ,
Quoiqu'il eût de l'efprit en mainte occaſion ,
Soit entre nous , Meffieurs , dit avec révérence ,
N'y faifoit pas attention ,
Et neraifonnoit point en Rat d'expérience.
Se fauver de ces lieux , où l'on eft confiné ,
Eft plus facile qu'on ne penfe.
Amis , le Ciel nous a donné
Des griffes & des dents , mettons - les en ufage ,
Travaillons de concert , perçons ce mur de bois .
L'avis fut approuvé d'une commune voix .
Latroupe avec ardeur exécute l'ouvrage :
Mais ce fut à fon dam. L'eau trouvant un paffage:
Au travers de cent trous , le Navire coula
Au fond de la mer ; & voilà
Tous nos ouvriers à la nâge.
La terre par malheur étoit trop loin de là ,
Aucun n'évita lẹ nauffrage.
Jouet
FABLES.
289
Jouet d'un espoir incertain ,
L'un court après un Bénéfice ,
La fievre l'arrête en chemin ;
L'autre , loin du ſéjour où le Ciel le fit naître ,
Amoureux de Paris , à la Cour veut paroître ,
La difgrace l'y trouve , il y meurt de chagrin.
L'HOMME LA
MOUCHE ET
U
L'ARAIGNE'E.
FABLE XIII.
NE Mouche de peur étoit morte à moitié ,
Dans la toile avec art par Arachné tendue.
Quelqu'un
l'apperçevant , ſe fentit l'ame émue ,
Et des cruels filets la tira par pitié.
Dès qu'à la liberté Madame fut rendue ,
La voilà tout en bourdonnant ,
Comme ſi la victoire à ſa force étoit dûe ,
Qui d'un vol orgueilleux tournant & retournant ,
Se jette fur la viande au crochet ſuſpendue .
Son bienfaiteur la fuit , elle échape à ſa vûe ,
Et puis la voilà revenue .
Il la chaffe vingt fois du vent de fon chapeau :
Mais du coin qu'elle attaque à peine elle eft fortie,
Que l'ingrate à fes yeux ſe montre de nouveau ,
Sans daigner ſe réfoudre à quitter la partie.
Ah ! fi jamais , dit-il , en faiſant tes cent tours,
Tu tombes dans les rets de l'habile Araignée,
Bb
290 FABLES.
Ne compte plus d'être épargnée ,
En m'appellant àton fecours.
LE BLANC ET LE NOIR.
L
FABLE XIV.
A malice eft fouvent la dupe de fon art.
Le Noir difoit au Blanc , ſur un ton goguenard,
Innocente couleur , tu me parois bien fiere
De ton petit éclat , préfent de la lumiere.
Maisje veux t'offuſquer : attends, & tu vas voir,
Qu'arriva-t'il de fon ouvrage ?
Il en parut encor plus noir ;
Et l'autre en brilla davantage.
L'AIGLE ET LA PIE.
FABLE XV.
LE Monarque régnant fur la gent à plumage ,
Voulut choisir un Précepteur
A ſon fils , bel Aiglon , déjà de certain âge.
Les plus habiles du bocage ,
Devant fa Majefté difputant cet honneur ,
La Pie en ce concours remporta l'avantage,
Je poffede , dit- elle , & fçais même par coeur
Les fept Arts, & bien davantage.
FABLES. 291
Le grand Albert qu'on vante au plus lointain rivage,
Soit dit fans vanité , car je ſuis humble & fage,
N'eût été près de moi qu'un petit écolier.
Et pour prouver fon dire avec plus d'étalage ,
Elle récita maint paſſage.
Cet Oifeau chez un Savetier
Avoit été jadis en cage.
De ce qu'on apprend jeune, on fe fouvient longtems.
Là de jurer à tous inftans.•
Il avoit fait l'apprentiſſage.
Sur les expreffions de foldateſque uſage ,
L'Aigle fit à la Pie une admonition .
Devant mon fils , dit- il , ne tiens plus ce langage ,
Et mets à t'obſerver un peu d'attention ,
Mais à lui voler du fromage
Le jour fuivantil la furprit.
Oh pour le coup , dit il , tu m'outres de dépit ,
Toi , les fept Arts , fans plus attendre ,
Sortez tous de ma Cour , où je vous ferai pendre .
De qui n'a point de moeurs je mépriſe l'eſprit .
L'ALLOUETTE DEVENUE VEUVE.
U
FABLE XVI.
NE Allouette aimable , jeune & fage ,
Et veuve depuis quelques jours ,
Vivoit loin du tumulte & du bruit du bocage ;
Quand un Oileau fringant , dans fon tendre ramage,
Bbij
292 FABLES.
Vint lui parler de ſes amours.
L'objeten étoit pur , c'étoit de mariage.
Votre chant , lui dit elle , eft doux & gracieux ,
Vous êtes joli de corfage.
Mais laiffez- moi dans mon veuvage ;
Pour une autre gardez vos fons mélodieux.
J'ai pûperdre une fois ma liberté chérie ,
Ou pourfuivre l'exemple, ou par une autre envies
Mais puifque je retrouve un bien ſi précieux ,
C'eft pour le refte de ma vie .
L'ECREVISSE ET SA FILLE,
C'ETOIT
FABLE XVII .
' ETOIT un jour d'Eté, qu'un jeune Ecreviſſe ;
Sorte pour fon âge , & novice ,
Appperçut , allongeant le nez hors de fon trou ,
Eclater dans un plat dames de ſon eſpece ,
Se cotoyant en rond d'un air de gentilleſſe.
Tircis au bord de l'onde , amoureux , preſque fou ,
De ce cadeau vermeil régaloit ſa maîtreffe .
L'Ecreviffe auffi- tôt , avec raviffement ,
Dit , appellantfa mere : Approchez doucement,
Et vous verrez mes foeurs parées
D'un rouge & noble habillement
C'est écarlate fine : apprenez -moi vraiment , }
Où l'on vend ces belles livrées?
FABLES. 293
La bonne à reculons s'avançant , répondit :
Que ton fens eft petit !
Le Brillant qui te flate , eft d'un fi noir préfage ,
Que pour en teindre fon corfage ,
Il faut avoir rendu l'efprit .
Je ne veux point ici doüer la Teftacee ,
D'ame immortelle & de penſée ;
*
Mais la Fable en fes jeux met tout à l'uniffon ;
Et fans tirer à conféquence ,
Quelquefois au nom propre ajoûtant un furnom ,
Fait parler avec éloquence
Matiere , oiſeau , ferpent , quadrupede , poiſſon;
L'Ecrevifle ne peut rendre l'efprit fans doute ,
C'eft façon de conter . Mais il eft force gens ,
-Vêtus d'habits pompeux , fous la céleste voûte :
(Et je vois tous les jours nombre de ces pimpans ;
Efpece rare , à les entendre )
Qui n'auroient point d'efprit à rendre ,
Si l'on faifoit comparaiſon
De l'inftina de labrute à leur foible raiſon.
Moralifons encor : Fafte & magnificence
Ne peuvent éblouir que les coeurs infenſés ;
Au lieu que tout homme qui penſe ,
Se rit de la folle efpérance ,
Qui les tient dans fes noeuds toûjours embarraffés.
* Nos Naturaliftes donnent ce nom aux Priſſons à
coquille.
Bb i
294 FABLES. "
LE MOINEAU ET LA FAUVETTE,
FABLE XVIII.
JE ne parlerai point de nos amours, Fauvette ,
Lui difoit un Moineau . La belle étoit jeunette ;
Elle crut ſes fermens , avec lui s'expoſa ,
Et ſous la verte épine écouta fa Aleurette.
Le trompeur n'en dit mot , mais il la mépriſa :
Plus n'eût fait la langue indiſcrette.
LE CHIEN QUI TOURNE LA BROCHE,
FABLE XIX.
Uor ! dans ma tournante machine
sifiphe impatient , malheureux Ixion ,
Il faut donc que je fois toûjours en action è̟
Sufpendu dans une cuiſine
Près du feu, dans le mois de Juin ,
Ardent voyageur qui chemine
Sans jamais avancer chemin.
Pour qui , dans ces travaux , tracaffai -je ma vie ?
Pour vous , cruels humains , amis de gloutonnie ,
Dont les creux eftomacs deviennent les tombeaux
De mille innocens animaux .
Eh ! que me revient il de ma peine infinie ?
Hélas ! prefque rien ; quelques os ,
Que me difputent mes confreres ,
Qui , joüiffant d'un doux repos ,
Partagent avec moi le fruit de mes miferes.
C'eft ainfi qu'en foi-même , accufant le deftin ,
FABLES. 295
Laridon tournebroche exprimoit fon chagrin,
I vous enveloppoit dans fa plainte commune ,
Laboureurs , qui des champs que vous enſemencczy
Rapportez le plus clair à la taille importune ,
Etvous petits commis , vagabons , harraffés ,
Qui par monts & par vaux poutfuivez la fortune ,
Pour des patrons oififs que vous enrichiffez .
S
A M. DE MORINAY ,
Gentilhomme Ordinaire de la Chambre du Roi.
Age & charmant mortel , dont la Philofophie
Confervefon airpur & fon aménité
Au milieu des douceurs d'une agréable vie ,
Où , fans orgüçil & fans envie ,
Et de toute vertu Partiſan respecté,
Tu paſſes les beaux jours que la Parque te file 5
Toi , dontla charitéfertile ,
Al'indigent perfécuté ,
Affûre dans fes bras un falutaire aſyle ,
Comme dans fes heureux rameaux 2
Un arbre étalant fon feuillage ,
Préfente , à l'abri de l'orage ,
Une douce retraite aux innocens oiſeaux.
Cher Parent , lis ces vers , que dans ma folitude ,
Les vertus , approuvant ma poëtique étude ,
Ont dictés à mon coeur , amoureux du vrai bien ,
C'est un hommage légitime ,
Que doit à la nobleſſe , à la bonté du tien ,
La vive amitiéqui m'anime.
Bb üij
296
CANTATES.
HERCULE ET OM PHALE.
CANTATE I.
L'UNT 'UNIVERS délivré de cent monftres terribles
Dans l'indomptable Hercule admiroit le héros ,
Dont les exploits & les travaux ,
Lui faifoient efpérer les biens sûrs & paiſibles ,
Qu'offre après les combats l'agréable repos .
Des Cieux la maffe chancelante
En lui trouve un fecond Atlas ;
Les géants , faifis d'épouvante ,
Tombent écrafés fous fon bras.
Dragons, Serpens, temparts,murailles
Tout cede à fes moindres efforts ;
La terre , à travers les entrailles ,
Le voit franchir les fombres bords.
Des Cieux la maffe chancelante
En lui trouve un fecond Atlas ;
Les géants , faifis d'épouvante ,
Tombent écrafés fous fon bras.
Pendant qu'accumulant conquête fur conquête
3
CANTATES. 297
Semant partout l'éclat de fon nom glorieux ,
Du tonnant Jupiter le fils ambitieux
De nouveaux lauriers ceint fa tête ,
Que luifeul il fe croit plus fort que tous les Dieux
Il voit Omphale ; & fa défaite
Eft l'ouvrage de deux beaux yeux.
L'aimable jeuneffe ,
La feinte douceur ,
La délicateffe ,
Le foûris trompeur ,
La molle langueur ,
Joignent leur adreffe ,
Pour charmer fon coeur ;
Lui-même il fe laiffe
En proie au vainqueur.
Il s'enivre à longs traits du poifon qui le tue ;
Le traître Amour, fur luifecoüant fon flambeau
Avec un ris amer lui vole fa maffue ;
Et , pour comble d'infulte à ſa valeur vaincue ,
Met dans fes nobles mains un indigne fuſeau.
Près d'Omphale occupé d'un travail ridicule ,
Il foûpire , il gémit : interdit & confus ,
Il cherche dans le tendre Hercule ,
Le grand , le fier Hercule , & ne le trouve plus ,
En vain, guerriers magnanimes ,
Vous vantez vos actions ;
Si vos courages fublimes
Sont foumis aux paffions.
298
CANTATES
.
C'eft des plus illuftres ames
Qu'Amour cherche à triompher.
Malheur au coeur que les flammes
Ont la force d'échauffer.
Ea vain, guerriers magnanimes ,
Vous vantez vos actions ;
Si vos couragesfublimes
Sont foumis aux paffions.
HIPERM NESTRE
CANTATE
FILLES ,
II.
cruellement fidelles
A leur pere aveuglé d'un perfide courroux ,
Les Danaides criminelles ,
Dans les bras du fommeil immoloient leurs époux
La feule Amante de Lincée
Ecoutoit fon amour , & confultoit fa loi ;
Mais Danaüs vengeur , s'offrant à ſa penſée ,
En excitant fon bras , la remplifoit d'effroi.
Pour moi , pour mes foeurs , au Tartare
L'Hymen alluma t'il fes feux ?
Qu'a fait mon époux , fort barbare
Qui mérite un trépas affreux ?
Soleil , demeure au fein de l'onde ,
Frémis d'éclairer nos forfaits ;
CANTATES. 299
Epargne ce ſpectacle au monde ,
Eteins tes rayons pour jamais.
Pour moi , pour mes foeurs , au Tartare ;
L'Hymen alluma t'il ſes feux ?
Qu'a fait mon époux , fort barbare ,
Qui mérite un trépas affreux ?
Sa main , pour le percer , trois fois eft füſpendue ,
Trois fois ne fçachant où frapper ,
Samain , d'elle même abbatue ,
Laiffe le poignard échapper.
Pâle , tremblante , irréfolue ,
Retombant fur fon lit , qu'elle arrofe de pleurs ,
Elle adreffe ees mots à l'objet qui la tue ,
Auprès d'elle endormi , fans prévoir fes malheurs
Tendre époux , moitié trop chérie ,
Quelle eft la rigueur de mon fort ?
Je meurs , fi j'épargne ta vie ,
Ou je mourrai du regret de ta mort.
Ah ! plutôt , inflexible pere ,
De cent coups ouvre -moi le flanc ;
Que feule au moins je dégénere
De ta fureur à t'abreuver de fang.
Tendre époux , moitié trop chérie ,
Quelle eft la rigueur de mon fort ?
Je meurs , j'épargne ta vie ,
Ou je mourrai du regret de ta mort.
300
CANTATES.
Mais , ô tranfport , dit-elle , ô difcours inutile !
Que je tarde à délibérer !
Ouvre les yeux , fuis, cours, cherche au loin quelque
afyle ,
Profite de la nuit tranquile ,
Nous nous perdons tous deux à différer :
Devançant le retour de la rapide aurore ,
Mon pere furieux , & mes parjures foeurs ,
Viendront , des crimes que j'abhorre
Confommer dans ton fang les infames noirceurs.
Qu'attends -tu ,cher époux,pars, adieu, prens encore
Ces avides baifers , ces trop courtes douceurs.
Pars donc ; & pour faveur derniere ,
Pour prix de t'avoir confervé ,
Souvien-toi d'une époufe , à toi feul toute entiere,
Quis'expofe au péril , dont elle t'a fauvé ,
Hymen, combien ta puiflance ,
Produit de nobles effets ,
Quand l'amour d'intelligence
Serre les noeuds que tu fais !
Mais quand , dans tes noeuds coupables,
Le coeur ne fuit pas la main ,
A quels crimes effroyables
N'ouvres-tu pas le chemin ?
Hymen , combien ta puiflance
Produit de nobles effets ,
Quand l'amour d'intelligence
Serre les noeuds que tu fais !
CANTATES. 301
HA
L'HY VER.
CANTATE I I I.
A TE - toi , cher Bacchus , précipite tes pas ,
L'Hyver ſuivi des vents , des glaçons , des frimats,
Exerce fon courroux fur la vigne mourante.
Hâte-toi , cher Bacchus , précipite tes pas ,
Vien voir de tes enfans la troupe languiſſante :
Un fâcheux avenir nous glace d'épouvante ,
Le preflant défeſpoir nous conduit au trépas.
Cruels Auteurs des Orages ,
Tonnez , foufflez dans les airs ;
Aquilons , que vos ravages
Faflent trembler l'univers,
Fondez avec violence
Sur nos champs & nos jardins ;
Mais laiffez nous l'espérance
De vendanger des raiſins .
Cruels Auteurs des Orages ,
Tonnez , foufflez dans les airs ,
Aquilons , que vos ravages
Faffent trembler l'univers,
Dieu du vin , prends ſoin de ta gloire ,
Tu n'entends déjà plus ces brillans airs à boire,
Ces chorus altérans , juſqu'au Ciel élancés.
302
CANTATES.
Dans tous les cabarets regne un morne ſilence.
On voit par tout les pots triſtement renversés,
A la vivacitéfuccede l'indolence.
Les buveurs oififs tout lejour ,
Vagabons , éperdus , doutent de ta puiſſance ,
Et font prêts de quitter ta cour ,
Pour chercher les plaiſirs dans celle de l'amour.
Amis , quel caprice étrange
Vous entraîne chez Vénus ?
Ah ! que vous perdrez au change !
Retournez vîte à Bacchus.
Le Dieu du vin dédommage
Auffi-tôtun pauvre amant ;
Pour un buveur qui s'engage ,
Vénus en fait-elle autant ?
Amis , quel caprice étrange
Vous entraîne chez Vénus ?
Ah ! que vous perdrez au change !
Retournez vîte à Bacchus.
Ciel ! qu'apperçoi-je ! un Dieu ! c'eſt Bacchus , c'eft
lu - même ,
Des pampres verdoyans , découpés en feltons ,
Compofent fur la tête un joyeux diadême .
Il afon Tyrfe en main ; mais il parle , écoutons:
La vigne eft à l'abri de l'horrible furie
De la plus rude des faifons.
Nez boutonnés , teints rubicons ,
CANTATES.
303
Réveillez à ma voix votre ardeur endormie ,
Epuifez vos tonneaux , rempliffez vos flaccons.
L'Hyver s'irrite en vain ; fon infolente audace ,
Quoiqu'il tente ne fervira
Qu'à vous faire boire à la glace ,
D'excellent vin , quand l'été reviendra .
Fuyez , pénible tendreſſe ,
Livrons nos coeurs à Bacchus.
Chantons , répétons fans celle
Que rien n'égale ſon jus.
Puifqu'il prend foin de nos treilles ,
Bravons l'Hyver en courroux ;
Amis , fablons cent bouteilles :
Ah ! que ce commerce eft doux !
Si , jaloux de notre gloire ,
L'amour trouble nos exploits ,
Il faut l'obliger à boire
Rafade dans fon carquois.
Mais , s'il affecte un air grave ;
Ce beau petit Damoiſeau ,
Faifons -le aller à la cave ,
Tirer lui-même au tonneau,
Quand cette liqueur puiffante
Aura foûmis le mutin ,
Il faut qu'à fon tour il chante
L'éloge du Dieu du vin .
FIN
304
TABLE
Des Pieces contenues dans cet Ouvrage.
PREMIERE PARTIE.
EPITRE Dédicatoire , Page r
5.
LOUIS XV , ou la gloire de Louis XIV perpétuée
dans le Roi fon Succeffeur.
ODE I.
ODE II.
ODE III.
O DE S.
Le Parnaffe François . A M. Titon du
Tillet , 13.
A M. de Voltaire , fur fa Henriade, 18.
Au Roi de Pruffe , fur fes premieres
Conquêtes
La Beauté ,
20.
25.
29.
Sur la Maladie & la Convalescence du
42 .
Roi ,
L'Aftrologie
judiciaire
. A M.
Deflandes
,
L'orgueil ,
ODE IV .
ODE V. A la Vertu ,
ODE VI.
ODE VII.
ODE VIII.
ODE IX.
ODE X.
ODE XI.
ODE XII.
ODE XIII.
La Mort ,
45.
49.
Surl'immortalité chimérique qu'on attend
des ouvrages d'esprit , & fur
Pinconftance des Grans , 55.
A M. Bertrand, de l'Académie Royale
d'Angers ,
La Fieure. A M. Chevaye ,
59.
63.
68.
Sur la mort de S. A. S. Monseigneur le
Comte de Toulouse , 73.
ODE XIV. A M. Lizardais , Capitaine de Vaiſſeau ,
78.
Les Mufes à l'ombre de Rouffeau , 82 .
ODE XV.
ODE XVI . Le Tabac , 88.
90. ODE XVII. A M. Titon du Tillet ,
ODE XVIII. Remerciment à Meffieurs de l'Acadé
mie Royale des Belles- Lettres de la
Rochelle ,
TABLE
305
Rochelle , 93.
ODE XIX. Le Retour d'Aftrée. A M. le Maréchal
ODE XX.
ODE XXI.
EPITRE L.
EPITRE II.
EPITRE III .
EPITRE IV.
EPITRE V.
EPITRE VI.
de Lowendal ,
Sur l'ufage des Richeffes >
95 .
106 .
EN PROSE , à M. Houdard de la
Mothe, de l'Académie Françoiſe , 1 10.
EPITRES.
A S. A. S. Monfeigneur le Prince de
1156
Conti ,
A M. le Marquis de Robien , 120.
A M. Bouguer de l'Académie
des
Sciences 123.
AM de la Soriniere , de l'Académie
Royale d'Angers , 127.
Au R. P. du Cerceau , Jéfuite , 138 .
A M. Greffet , de l'Académie Francoife
,
140 .
EPITRE VII. AM. d'Arquiftade de S. Fulgent
Confeiller au Parlement de Paris ,
EPITRE VIII , A Mercure ,
EPITRE IX. A M. Titon du Tillet ,
EPITRE X.
EPITRE XI.
143.
146.
152.
158.
Au même par Madame Desforges
Maillard ,
Au même par la même Dame , 160.
EPITRE XII. A M Ferré , Brigadier dans les Fermes
du Roi, fur fon Manteau bleu ,
SECONDE PARTIE.
161 .
BREDE RAC Maiſon de Campagne de l'Auteur, 166.
Le Gentilhomme Campagnard , qui fe prépare à
marcher à l'Ariereban ,
179
CONTE S.
1.
II.
Le Menteur& fon Valet »
Le feint Organifte ,
184.
1856
LLI. Le Peintre esclave's
1896-
Cc
506
TABLE
.
IV. Les Franches repues
V. Confultation pour la Migraine ,
VI. Claudine malade ,
VII. Les Crochets ,
VIII. Le Serment ,
IX. Le Cierge béni ,
X. La Banniere ,
190.
191
Ibid.
192.
Ibid.
193.
194.
196
XI. Le Teftament du Curé ,
I.
II.
IDYLLE S.
Le Paradisperdu. A Madame duBocage, 198
Le premier Age du monde , ou le fiecle d'or. A
M. Montaudouin de la Touche ,.
IH. Les Arbres , à M. Perard ,
IV. Le Printems,
203.
207.
21.30-
V. Les Tourterelles , à Madame Deshoulieres ,
216.
VI. Les Hirondelles , à Madame la Comteffe V.
219
VII Les Coquillages , à M. de la Roque , 2246
VIII. A M. de Fontenelle , Doyen des trois Académies
,
229
ELE'GIE , Telqu'aux bords du Méandre . un Cigne
languiffant ,
"
ANACREONTIQUES. POESIES
I. Hipromene , à Mademoiſelle B ...
II . A Madame du Hallay
232
236
237-
1
III. A Mademoiſelle Salle , Penfionnaire du Roi ,
IV. A Mademoiſelle Gauffin ,
Silvie au fond du bocage ,
238.
2:38.
2:39.
"I. Deux Moineaux un beau jour fur un tas de
froment,
Ibid.
VII. L'amour , en badinant , veloit fur un preſſoir ,
·
140.
Vin Volant autour de la jeune Climene , lbid.
EX. Coq importun , qui vousfaites entendre , 245..
TABLE.
307
SONNETS.
1. La défaite de la patience de Job.
II. A M. Titon du Tillet ,
III. A Madame du H**.
IV. A M. le Marquis de Verteillac ,
2423
243.
244.
2450
Vers fur ce que le Roi envoya le Bâton de Marichal
de France à M. le Comte de coëtiogon , qui le refut
quelques heures avant fa mort ,
ODE fur la mort du P.Vaniere Jéfuite, Poëte latin,
246.
248.
ODE fur la mort de M. de Largiliere , Peintre du
250.
Roi ,
ODE
à l'occafion
de la mort
de M. le Président
Bonhier
de l'Académie
Françoise
,
de MM
. Rol .
!in & Rouffeau
,
EPITAPHES.
Du P. Brumoy Jésuite ,
De M. le Maréchal de Berwic.
251
252.
Ibid.
253.
I.
11.
III. De M. le Maréchal de Villars ,
IV. De Mademoiſelle l'Héritier deVillandon , 2 54%
V. Du Frere Hilarion ,
VI. D'un prétendu bel efprit ,
VII. D'un Singe ,
VIII. D'un Lion,
2550
258
259.
259.
IX. D'un homme qui vécut & qui mourut en
Marquis petit maître , 260.
X. D'un Comédien , 261
XI D'un Comte , Ibid.
XII. D'une Dame de la Cour , 262.
XIII. D'une Coquette , Ibid.
XIV. D'un homme univerfel, 163.
EPIGRAMMES.
11.
J. Sur les Epigrammes de M. Rouffeau.
Un Oncle un jour montroit à jonneven,
264
Ibid.
II. les Avocats charitables ,
IV. Mon pauvre ami , (şai - tu pourquoi ,
265%
2664
308
TABLE.
V. La maigre magnificence ,
Exhortation pathétique , VI.
Ibid.
267.
VII. Alix verfort des pleurs en abondance , Ibid.
VIII. U fameux menteur contoit ,
IX. Marinette , avant l'héritage
X. Le Soleil redoroit la céleste furface ;
XI. Sur une grande rieuſe ,
268.
Ibid.
269.
Ibid.
XII. Sur le Traité de l'Opinion , par M. le Gendre,
Marquis de S, Aubin , 270.
Parodie de quelques ftances de M. Rouffeau ; que
l'homme eft bien pendant fa vie ,
271.
FABLE S.
I. Le Soleil & les Nuages , 2720
II. Les Lapins ,
273•
III. Le Chat &le Singe , 275°
JV. Les deux Chiens , 276.
V. La queue du Cheval ,
277.
VI. La fille du Serrurier & fon frere , 279.
VII. La Femme & la Mouche , Ibid.
VIII. Le Mécontent ,
280.
IX. Les Enfans & l'ofier , 282.
X. Le Loup Gouverneur ,
Ibid.
XI. Le Fleurifte & les Curieux , 284.
XII.
XV.
Les Rats & le Navire ,
XIII . L'homme , la Mouche & l'Araignée ,
XIV . Le Blanc & le Noir ,
L'Aigle & la Pie ,
XVI. L'Alouette devenue veuve
286.
289.
2906
bidr
291.
XVII. L'Ecreviffe & fa Fille , 292.
XVIII. Le Moineau & la Fauvette. 2 94.
XIX. Le Chien qui tourne la broche
ibid.
Vers à M. de Morinay Gentilhomme Ordinaire
de la Chambre du Roi , 395.
CANTATE S.
I. Hercule & Omphale ,
H. Hypermnestre,
III. L'Hyver,
2966
298
3019
ERRAT A.
PAGE AGE 11. vers 250 vois tu fuivre , lifez vois
Je fuivre Pag. 34. vers 8. au bruit des Trompettes
des Cors , lifez , au bruit des Trompes des Cors.
P.35 . vers 11. Zeocrate , lifez Xénocrate. Ibid. vers
12. vit briller , lifez fit briller. P. 47. vers 8. prête ,
lifez prêt. P. 90. vers 12. furent aux , lifez , furent
au , P. 94. vers 1 7. égalant , lifez égalons . P. 129.
vers 10. tirant de l'aile , lifez à tire d'aile. P. 13 j .
vers 29. affemblés , lifez affembler. P. 149. vers 22,
effemble , lifez raſſemble . P. 171. vers 16. roſeaux ,
lifez rézeaux. P. 180. vers 16. un anguille , lifez
une anguille. P. 187. vers 24. opiniés, lifez vous
opiniez P. 198. vers 15 mille espece , lifez mille
efpeces. P. 230. vers 18. me prefereroit un rival ,
lifez me quitteroit pour un rival . P. 252 , vers 9
hautes fciences, lifez la haute fcience. A la page o
ajoûtez Montmorency.
DIVERSES
DE
M. DESFORGES- MAILLARD,
Des Académies Royales des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers & de la Rochelle .
DEDIÉES
A M. DE MACHAULT , Miniftre d'Etat ,
Controlleur Général des Finances & Commandeur
des Ordres du Roi.
PREMIFRE PARTIE
A AMSTERDAM.
Chez REY , vis -à- vis les Orphelins
Bourgeois.
M. D C C. L.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
A MONSEIGNEUR
DE MACHAULT,
MINISTRE D'ETAT.
Controlleur Général des Finances , Commandeur
& grand Tréforier des Ordres du Roi.
MINISTRE que Thémis a formé dans
SonTemple ,
Pour fervir aux mortels de guide & dexemple
;
Et dont les grands talens font , dans fon juſte
choix ,
'Admirer le plus grand & le meilleur des Rois ;
MACHAULT , quand ta bonté, par un ſecours
propice ,
Vient d'un aftre ennemi corriger le caprice (1 ) ,
Il s'éleve en mon ame un fentiment vainqueur
Quim'excite à louer ton Esprit & ton Caur.
Mais en vain , pour répondre au tranſport qui
m'anime ,
Ma Muſe te prépare un tribut légitime ;
Tant de rares vertus ſuſpendant fon defir,
Elle admire en filence , & ne fait que choifir.
(r) M. le Controlleur Emploi au Croific em
général lui a accordé un Bretagne , fa patrie.
A
2
EPITRE
Ainfi dans nosjardins l'Abeille vigilante
Rencontrant dès l'Aurore un émail qui l'enchante
,
On la voit au defus long - tems fe balancer ,
Voltiger tout auprès , Sans pouvoir fe fixer.
Pénétré toutefois du bean feu qui m'inſpire ,
MACHAULT , en ton honneur , je voudrois
fur ma Lyre
Exprimer des accords qu'on n'eût point entendus,
Et que tous les échos n’euſſent déja rendus .
Mais quand Apollon même , échauffant mon
génie ,
M'eût en naifant comblé des dons qu'il me dénies
Gravédans tous les coeurs ton Elogefansfard ,
Eft riche de fonfond , plaît & brille fans art .
Croirai-je cependant que ma Mufe attentive
Se taife fans retour fur ta Sagefe active ?
Où n'a point éclaté , par d'illuftres effets ,
Ton zèle pour ton Roi , tes foins pourfés Sujets ?
Le Hainault , àjamais reſpectant ta mémoire,
Portera jufqu'aux cieux tonmérite&tagloire ;
Et defon Bienfaiteur , un Hymne folemnel
Vantera lafagefſe & l'amour patérnél. ( 1 )
(1 )M. de Machault étoit
Intendant du Hainault, en
1745 , lorfque le Roi gagna
la fameuse bataille de
Fontenoy,& s'empara de
plufieurs Villes confidérables
de la Flandre. Après
cette bataille, on envoya
un grand nombre
d'Officiers & de Soldats
bleffés à Valenciennes
lieu de la réfidence de M.
de Machault , qui apporta
tous fes foins pour leur
foulagement & leur guérifon
, & y fut véritablement
l'ami de l'Officier
lepere du Soldat.
DEDICATOIRE.
3
Le Monarque des Lys foudroyoit dans la
Flandre ,
Renverfoit les Cités, mettoit les Forts en cendre ;
Vainqueur à Fontenoy , des nombreux bataillons
Dont le limonfanglant engraiſa les fillons ,
Ce Héros t'envoya mille illuftres victimes ,
Dignes du nom François , Combattans magnanimes
,
Qui revenoient percés de cent coups glorieux
Que paya cherement le Germain furieux .
La tuferviston Prince, autant que dans la guerre
Le fervoient nos Céſars , affrontant le tonnerre.
Tu prêtas aux bleffés tous les divers Secours
Quipouvoient renouer la trame de leurs jours
Et le Soleiljamais ne borna fa carriere
Que tonzèle autour d'eux né portât la lumiere.
'Ami de l'Officier , & pere du Soldat ;
Honnête- homme par goût , & fans chercher
l'éclat ;
Làtes mains auffi- tôt s'ouvroient à l'indigence ;
Ici de ta maiſon s'épandoit l'abondance ,
Prévenante , féconde , au gré de leurs befoins :
Etfouvent tes faveurs échappoient aux témoins .
Le recit de tesfaits vint charmer le Monarque:
Le haut rang qu'il t'offrit en fut l'illuſtre
marque:
Mais ilfut qu'àſon choix tu voulois, t'excuſant›
Oppofer le défaut d'un fçavotr ſuffiſant.
Onoble modeftie ! Où trouver l'homme rare
Qu'enfes détoursfubtils l'amour propre n'égareš
A ij
4
EPITRE DEDICATOIRE.
Et qui , de tes talens fe pouvant honorer,
MACHAULT , à ton exemple ofe les ignorer ?
LOUIS te connoissoit : Sa juste confiance 1
S'accrut & s'affermit par cette expérience ;
Et pour te l'exprimer par un gage certain ,
Ce Roi victorieux t'écrivit de fa main :
Témoignage éclatant , où le Cielfit paroître
Tout le prix du Sujet dans les bontés du Maître.
Qu'il faut bien s'applaudir d'avoir jetté les yeux
Sur un Miniftre aimé, fçavant , judicieux!
Mais quel charme puiſſant a fait couler ma
veine ? ...
Cédant avec transport au penchant qui m'entraîne
,
Fai commencé , MACHAULT , à tracer
dans mes Vers
Une efquiffe , un crayon de tes talens divers.
Mécene bienfaisant , pardonne à mon audace:
Favorable à mon coeur , à mon eſpritfaisgrace.
La Candeur , doux lien de la Société ;
La Science , toujours fidelle à l'Equité ;
La Grandeurfans orgueil , l'héroïque Conftance
Tiennent dans ta Maifon , des droits de la
Nailance:
Et fi je n'ai rien dit de tes nobles Ayeux ,
C'eft que, pour teparer , tu n'as pas besoin d'eux:
Je t'offre mes Ecrits ; accepte leurs hommages:
Unfeul de tes regards vaut mille autresfuffrages.
AuTemple de Mémoire, ô mon plus grand Soûtien!
Non nom nepeut voler que fur l'aîle du Tien
t
Je Jessard Stulp
LOUIS QUINZE ,
OU
LA GLOIRE DE LOUIS XI V
Perpétuée dans le Roi fon Succeffeur.
"
Q
POEM E.
UAND LOUIS , rempliffant l'arrêt des
Deſtinées ,
Eut achevé le cours de fes nobles années ,
Et que par mille exploits , ce Héros glorieux.
Eut été dans l'Olympe admis au rang des Dieux 3
La France avec effroi , de fa perte touchée ,
Sa lance à ſon côté , ſur ſes palmes couchée ,
Serrant fon bouclier qu'elle arrofa de pleurs ,
Aux rives de la Seine exhala fes douleurs .
Je ne le verrai plus , il eft mort , difoit-elle ,
Ce Roi , que l'Equité propofa pour modéle ;
A iij
6 LOUIS QUINZE .
LOUIS , fous qui Turenne égala le Dieu Mars ,
Qui fit fleurir les Loix , le Commerce & les Arts ;
Dont le bras , terraffant la Difcorde & la Guerre ,
Ramena l'heureux calme attendu fur la terre :
Me rendrez - vous jamais ce que je perds en lui ,
Dieux cruels ? ... En ces mots éclatoit fon ennui ,
Quand l'air brille autour d'elle, & lui montre la Gloire
Qui defcend fur un char conduit par la Victoire.
France , dit la Déeffe , écarte tes foupirs
Et cefle de former d'inutiles defirs :
Tes murmures plaintifs , tes cris , ta défiance ;
Des Dieux , tes Protecteurs , outragent la puiffance.
Viens, prends place avec moi dans ce char lumineux ,
Et tu verras bien-tôt qu'ils ont comblé tes voeux.
La France, àfon afpe&t, d'un doux tranſport émûe :
Eft-ce vous ou les pleurs ont- ils troublé ma vûe ≥
Non , mon coeur me l'affûre ; & je vous reconnois ,
Aftre , qui préfidez au bonheur des François :
J'accepte votre augure. Elle dit . Le char vole
Plus vite que la foudre & les courfiers d'Eole :
La rouë ouvre la nuë , & les globes divers
Semblent fuir après lui dans la plaine des airs.
Un rare objet fufpend fon vol fur l'Arabic.
Le Phénix , fatisfait de cinq fiécles de vie ,
S'y dreffoit dans un bois , fur l'arbre le plus grand ,
De canelle & de mirthe un bûcher odorant.
De fa touchante voix les accens agréables
Invoquoient du Soleil les rayons favorables ;
Et du vent de fon aîle , en regardant les cieux ,
Se preffant d'allumer ce bûcher précieux ,
POEM E. 7
3,
1
1
7
Cet Oifeau magnanime , unique en fon efpece ,
Termina dans la flamme une illuftre vieilleffe.
Quand de fi cendre vive il fort un autre Oifeau :
Il égale fon Pere , en fortant du berceau ,
Dit la France. L'un d'eux peint l'objet de tes larmes ,
Répond la Gloire ; & Pautre appaiſe tes allarmes.
A ces mots le char fuit , lancé vers les climats
Où Califto répand la neige & les frimats.
nuages ,
Là , d'une tour d'airain le redoutable faîte
Brave , au milieu des flots , la foudre & la tempête :
L'immenſe Eternité , mere & fille du Temps ,
Creufa jufqu'aux Enfers fes premiers fondemens.
Cet édifice altier , noirci par les orages ,
Eft couvert au- dehors d'un rempart de
Defendu tout autour par un affreux rocher
Dont jamais les mortels n'oferent approcher.
D'un dur & triple acier la porte renforcée ,
Par Saturne & la Mort richement hérifiée
De diamans infcrits , & par Vulcain cloués ,
Fait gronder , en s'ouvrant , cent verroux enroués.
On voit dans ce Palais des talifmans antiques ,
Des anneaux conftellés , des tableaux ſymboliques ,
Cylindre , horloge , priſme , aſtrolabe , cerceaux ,
Des offemens de ſphinx , des cranes de corbeaux.
C'est là que le Deftin foule aux pieds fceptres , mîtres.
Deux livres effrayans fur deux vaſtes pupîtres ,
Dans un tas monftrueux d'innombrables feuillets ,
Des fortunes , des noms font les recueils complets.
Ici s'offrent aux yeux & la honte & la rouë ,
Là les marques d'honneur , que la Juſtice avouë ;
A nij
8
LOUIS
QUINZE .
Les ftériles Vertus & les Vices féconds ,
Et les plaifirs fi courts , & les ennuis fi longs.
Sufpendue à la voûte une active Balance ,
Péfe de l'Univers tous les forts par avance :
Dépendant de lui ſeul , ce qu'il a compaffé ,
Même par Jupiter ne peut être effacé .
Du fommet d'un donjon il fait parler les Aftres ,
Des bonheurs apparens , des effectifs défaftres ;
Et cent & cent flambeaux qui ne s'uſent jamais ,
Eclairent au dedans ce terrible Palais.
Mais ce n'eſt point affez de Neptune qui tonne
Dans les écueils profonds , que l'horreur environne
Deux Dragons immortels que Python mit au jour ,
Satellites bruyans , font la garde à l'entour.
La Gloire cependant , courageuſe , affûrée ,
Les arrête , éblouis de fa fplendeur facrée.
Elle entre avec la France , aborde le Deftin ,
Et lui tient ce difcours plein d'un charme divin :
Maître abfolu du Sort , rallumez l'eſpérance ,
Qui languit & s'éteint dans le coeur de la France;
Son Sceptre dans ce temps , vous nous l'aviez promis
Au plus grand de fes Rois devoit être remis.
L'infaillible Deftin , qui fçavoit leur venue,
Branle fa longue barbe & fa tête chenue ,
Sous des fourcis épais roule des yeux perçans ,
Et commence en ces mots fes Oracles puiffans.
Mes fecrets enfoncés dans une nuit profonde ,
Jufqu'à l'événement dorment pour tout le monde ;
Mais la France m'eft chere. Il découvre un miroir :
Regarde. En eft- ce affez pour te rendre l'eſpoir ?
POEME. 9
De mille clairs rayons la France eſt éblouie.
O grand Prince ! ô Sageſſe ! ô Valeur inouie !
Elle voit la Chicane , écumante , aux abois ;
La Police affervir la Licence à fes Loix ;
Le fertile Commerce enfanter l'Abondance ;
Les beaux Arts & la Paix fignaler leur puiſſance ;
La Guerre lui livrer Philisbourg furieux ,
Sur les rives du Pô fes Lys victorieux.
Porte ici tes regards , dit la Gloire charmée ,
LOUIS veut à lui feul devoir fa renommée.
Il attaque , il foudroye Ypres , Furnes , Menin ,
Fait voler la terreur fur l'Eſcaut & le Rhin.
Mais qu'apperçois - je ? ô Dieux ! dit la France faifie :
Il expire... grand Roi ! .. Ne crains rien pour fa vie
Interrompt le Deftin : le mal & fes accès
Ne feront que prouver l'amour de fes Sujets.
Confidere l'accord qui regne entre les Parques ,
Pour filer d'heureux jours au Phénix desMonarques?
Elle jette de- là les yeux vers. Fontenoy :
Gloire , en Soldat , dit elle , as - tu changé mon Roi
Sa valeur pour te plaire affronte la tempête.
Le tonnerie , LOUIS , gronde autour de ta têtez
Mars feroit effrayé des périls que tu cours.
Ton ſang eſt à ton Peuple : ah ! ménage tes jours.
France , méconnois- tu , dit la Gloire attentive ,
Une Divinité , qui fit naître l'Olive ,
Pallas , qui près de lui , fon Egide à la main ,
En écarte la mort & les foudres d'airain ?
Mais quel jeune Lion fuit fa noble furie ?
C'eft, après lui , l'espoir , l'amour de fa Patrie
LOUIS QUINZE .
Répond le fier Deftin ; c'eft le digne Héritier
Du Trône le plus beau qui foit au monde entier ;
Les délices , le foin de fon augufte Mere ,
L'Eléve , & quelque jour le Rival de fon Pere.
Tournay , Bruxelle , Oftende , Ath , Oudenarde ;
Gand ,
La Flandre cede enfin : LOUIS eft un torrent.
A Raucoux, à Lawffelt , fon feul Nom vousrenverfe;
Eatave, Anglois, Germain ; la frayeur vous difperfe.
Vous , qui gonflés de fiel , enflammés de couroux ,
Du bonheur des François fûtes toûjours jaloux ,
Vous fuycz , oubliant votre audace perfide ,
Comme un troupean de cerfs fuit le chaffeur rapide.
Vois-tu , reprit la Gloire , au grand art des Héros
Son Exemple former ces nombreux Généraux ;
Et tels que de hauts Pins , leur Confeil formidable
L'entourer,comme un Cédre aux vents inébranlable ?
Chartres , Clermont , Conti , Dombe , Eu , Penthievre
, Harcourt ,
Noailles , Villeroy , Soubife , Balincourt ,
Belle -ifle , Maillebois , Coigny , Brancas , Tonnerre ,
Ifenghien , Richelieu , Luxembourg , Sene&terre ,
Pons , Mirepoix , la Farre , Houdancourt , Langeron,
Duras , Grammont , Boufflers , Charoft, Chaulnes ,
Biron ;*
* Parmi les Perfonnes
illuftres qui font nommées
dans ce Poëme , on
yvoit tous les noms de
Meffieurs les Maréchaux
de France vivans en
1749 , ceux de Meffieurs
les quatre Capitaines des
Gardes - du - Corps , de
Meffieurs les Capitaines
POEME. II
Et cent autres encor , que la valeur ſignale.
Mais que de Morts fameux dans la barque fatale !
Caron avec regret les paffe à l'autre bord.
Ne plaignez point leur fang , leur dit le Dieu du Sort
Sous le fer ennemi chaque goutte épanchée ,
Eft d'un fleuve fumant auffi-tôt revenchée.
La France les admire , & dans fon embarras ,
En comptant les Héros , compte jufqu'aux Soldats.
Mais qui font ces deux Chefs , dit - elle avec ſurpriſe ,
Ils femblent étrangers . Tu ne t'es pas mépriſe ,
Lui répond le Deftin . C'eft Saxe & Lowendal ;
Ils ont , loin de chez toi , refpiré l'air natal ;
Mais François de defir , le coeur qu'ils font paroître
L'éclat de leurs exploits les rend dignes de l'être.
Raucoux enfanglanté , Bergopzom abbattu ,
Rendront dans tous les temps hommage à leur vertu.
Dans fon coeur toutefois ton Monarque s'afflige
D'employer les rigueurs , où fon Sceptre l'oblige ;
Mais ces jours teints de fang , néceffaires horreurs ,
D'un temps plus fortuné font les avant- coureurs.
Regarde dans ce fond fe lever cette Aurore ;
Elle annonce un Soleil plus agréable encore ;
Flore , en la faluant , exhale ſes parfums ,
Eole met aux fers fes Sujets importuns.
Vois-tu fuivre , en tournant , ces Colombes légeres ,
Sans craindre des Vautours les griffes fanguinaires ,
Et s'entredécocher des baifers , dont les jeux
des Gendarmes & des nel du Régiment des
Chevaux - Légers de la Gardes Françoifes.
Garde, & de M. le Colo12
LOUIS XV , POEME.
Rendent même jaloux ces Moineaux amoureux
Venus , avant le temps , régne fur la Nature ;
Ces Arbres étonnés ont repris leur parure :
Entends ces Roffignols , voltigeans , réjouis ,
Chanter les jours heureux du fiécle de LOUIS ;
Et vois enfin la Paix , dans fes dons libre & jufte ,
Le couvrir des Lauriers d'Alexandre & d'Augufte.
La France eft confolée à ces objets charmans ,
Et fes regrets font place à fes raviflemens.
Là fe tut le Deſtin , & les céleftes Sphères
Applaudirent enſemble à des faveurs fr cheres.
Alors le rideau tombe ; & roulant ſur ſes gonds ,
La porte fait mugir la mer aux environs.
Le char est déja loin ; & la trace qu'il laiffe ,
Imite le fillon , qu'une illuftre Déeſſe ,
D'une goutte de lait échappé de ſon ſein ,
Dans les Cieux blanchiſſans imprima ſans deſſein.
De fon retour heureux , tirant un fûr préfage ,
La Seine le revoit fondre fur fon rivage.
Ses Nymphes , à l'aſpect de ces objets nouveaux ,-
Quittent , en fe jouant , leurs palais de roſeaux ,
Se tiennent par la main , bondiffent fur l'arêne ;
Sur cet événement interrogent leur Reine :
Et d'un commun accord , du nom de BIEN-AI ME',
Ce Roi victorieux eft par elles nommé.
FRANCE , auprès de LOUIS mon penchant
me rappelle ,
Lui dit enfin la Gloire ; & fi , toûjours fidelle ,
Je fus du grand BOURBON la lumiere & l'appui ,
Son Succeffeur partout me verra devant Lui,
*****
13
ODES.
*****
ODE I.
LE
PARNASSE
FRANÇOIS.
A M.
TITON DU
TILLET. *
ARCHITECTE fameux , dont la
fçavantę
main
Eleve un
Monument en
l'honneur de la France;
La majeſté
pompeuſe , & l'exquiſe élégance ,
Se prêtant à l'effort de ton Art fouverain ,
Le Parnaffe François
élevé en bronze à la
gloire de la France , de
Louis le Grand , & des
illuftres Poëtes & fameux
Muficiens François , dédié
au Roi , par M. Titon
du Tillet , Maître d'Hôtel
de feue Madame la
Dauphine mere du Roi ,
ancien Capitaine d'Infanterie
& deDragons, Commiflaire
Provincial des
Guerres ; des Académies
des Jeux Floraux de Touloufe,
d'Angers, de Marfeille,
de la Rochelle , de
Bordeaux , de Lyon , de
Caën , de Rouen , de
Montauban , & de celles
della Crusca & degli
Arcadi . M. Titon , qui
a fait exécuter ce bel Ouvrage
à fes dépens , en a
donné la
Defcription en
un vol. in-fol. d'environ
fieursVignettes & Eftam-
1000 pag. orné de plupes
, qui contient l'Hif
toire des Poëtes & des
Muficiens François ; avec
des Remarques fur la
Poëfie & la Mufique , &
fur l'origine & le progrès
des Spectacles en
France,
ODES.
14
Ont poli la matiere , & réglé l'ordonnance
De ton Edifice divin.
Sans avoir épuifé les deux bords de l'Hydafpe ,
Ton adreſſe a charmé notre goût & nos yeux ;
Et ton Ouvrage précieux
Ternitl'éclat divers du porphyre & du jaſpc.
Ce Monument tranſmis à la poſtérité ,
Destemps impétueux bravera les outrages ;
De la flamme & du vent il fera refpecté ; Et juſqu'aux derniers jours qu'auront les derniers
âges ,
Ton nom victorieux fera par tout vanté.
Jupiter même en vain voudroit réduire en poudre
Ces côteaux triomphans des rigueurs des hyvers ;
Les durables lauriers dont tu les as couverts ,
Les garantiront de la foudre.
L'ingénieufe
Antiquité
Fit pafferjufqu'à nous , d'un Parnaffe inventé
L'image ambitieuſe en fon cerveau tracée. TITON , par un ſecret qu'on n'avoit point tenté,
Sçait faire à la Fable éclipſée ,
Succéder la réalité.
Les habitans duPinde écartent l'ombre noire,
Quides terreftres demi - Dieux
Tâche à couvrir les noms d'un voile injurieux ;
Et des dents de l'Envie arrachant leur mémoire ,
Leurouvrent la porte des Cieux.
ODES.
TITON , quel honneur doit donc fuivre
Tes incomparables travaux ?
Tu redonnes la vie à ceux qui font revivre
Les humains qui , bravant les dangers & les maux
Onteu la valeur pour Egide ,
Et que le mérite folide
Donne aux Dieux mêmes pour Rivaux.
Mais quel charmant ſpectacle eſt offert à ma vûe ?
Un Groupe incruſté d'or ſe forme d'une nue ,
Des cignes argentés t'enlevant dans les airs ,
T'y font un trône de leurs aîles ;
"
Le Ciel , la Terre en feu répétent leurs concerts ,
Touts'anime aux doux fons de leurs voix immortelles.
J'entends des inftrumens divers ,
Je vois la Mufique & les Vers ,
S'accorder à l'envi pour célébrer ta gloire :
Et du brillant fommet du temple de Mémoire ,
La répandre aux deux bouts de ce vafte Univers.
Le puiffant Protecteur des Boileaux , des Corneilles ,
Du Fils du Grand HENRI le vaillant Rejetton ,
Qui toujours attentif aux fçavantes merveilles ,
Anima les Auteurs , récompenfa leurs veilles ,
De ton Parnaffe eft l'Apollon.
Son Royal Héritier , ni moins grand ni moins bon ,
Formé du même fang , fuit fon augufte trace ;
A peine a-t'il parlé , que le cruel Démon ,
Dont le fceptre de fer épouvante la Thrace ,
Baiffe , épris de refpect , fon fanglant pavillon .
16 ODES.
Je vois de fiers Géans que ſa force terraſſe;
Et le Vice infolent , à ſes pieds abbattu ,
Implorer ,plein d'effroi , la modefte Vertu .
Sous fon Régne fécond les beaux Arts fructifient;
A défricher leur champ lui- même il prend plaiſir ,
Tous les Sçavans s'en glorifient.
Le Ciel en le créant couronna leur defir :
Heft l'honneur , l'exemple & l'amour de la terre ;
Les Peuples différens que fon contour enferre ,
Sont jaloux du bonheur qu'on goûte en nos climats.
Minerve eft fon fidéle guide ;
Et portant fon grand nom gravé ſur ſon Egide ,
L'annonce en précédantſes pas.
Du coeur de fes Sujets il a fait la conquête.
Travaillez , des neuf Soeurs diligens Nourriffons ,
Célébrez fes vertus ; fa main est toute prête
A répandre fur vous la douceur de fes dons.
Croiffez fur la double colline ,
Jeunes & tendres Arbriſſeaux :
Lefleuve fe déborde , & fa fource divine ,
Qui fait reverdir.vos rameaux ,
Vous inonde déja du tréfor de fes eaux.
Ah , Ciel ! fi tu daignois feconder mon envie ,
On verroit le mêler le feu , l'air & les flots ,
Et tomber avec eux la Terre enfévelie
Dans les entrailles du Cahos ,
Avant que le cifeau de l'affreuſe Atropos
Coupât la trame de fa vie.
Mais
ODES. 17
Mais fi l'inclémence du Sort
S'attache obftinément à brifer la barriere
Que notre jufte zèle oppoſe à ſon effort ;
Dieux permettez qu'avant de perdre la lumiere ,,
Il fourniffe deux fois l'éclatante carriere
De ce Roi conquérant ( 1 ) dont la rapidité
Surprit dans ſes marais le Batave indompté ;
Qui pouvoit dominer du Couchant à l'Aurore ,
S'il n'eût enfin lui-même arrêté fes progrès ;
Et que nous pleurerions encore ,
Si de fon Succeffeur , que l'Univers adore ,
Les talens infinis n'étouffoient nos regrets.
Alors , malgré la Parque , au Temple de Mémoire ,
Entre les bras de la Victoire ,
Près de fon Bifay eul notre ROI volera ;
Affis au même rang , fur ce Mont il verra
Ce VALOIS renommé ( 2) , qui chaffant de la France
L'orgueilleufe & folle Ignorance ,
Fut le pere & l'appui des Arts qu'il illuſtra ,
Et qu'excita la récompenfe..
Que ne peux-tu , TITON , vivre encor jufques - là !
Sur ton magnifique Parnafl'e ,
Tu lui décernerois , de cette infigne place ,
L'honneur dont l'Equité par ta voix l'affûra™
( 1 ) Louis XIV.
(2 ) François Premier.
B
18 . ODES.
ODE II
A M. DE VOLTAIRE ,
SUR SA HENRIADE.
LE laut
Forfitan fe fe levibus fufurris
Vana victricem fore turba credit ,
Credit incassum ; tua mamque ladi'
Nefcia fama.
Pind. Pith. Od 2.
E laurier le plus beau ,VOLTAIRE , ceint ta tête :
Ta veine à couler toujours prête ,
Dans un fentier fcabreux s'épanche avec fuccès.
Ta féconde jeuneffe enfante une oeuvre immenſe,
Achevant un Art , dont la France
Ne vit que de foibles effais.
Du Chantre d'Ilion la fuperbe Patrie ,
L'antique & moderne Italie ,
Nous vantent des Auteurs qui revivent en toi.
Partes foins immortels , par ton illuſtre audace ,
HENRI , le grand HENRI furpaffe
Achille , Enée , & Godefroi.
Tel qu'un large torrent , dont la vague indomptée ,
A bons fougueux précipitée ,
Dans les champs étonnés porte au loin la terreur ;
Tel , tu peins la Difcorde irritant les allarmes ,
Paris cédant au fort des armes ,
Le feu , la faim , la mort , l'horreur.
Tel qu'un charmant ruiffeau dont l'onde vive & pure ,
ODES. 19
Excitant un fimple murmure ,
Se gliffe à flots légers fur un tapis de fleurs ;
Tel , tu peins , varié , les tranſports , la tendreſſe,
D'un Amant & d'une Maîtreffe ,
Enyvrés de folles douceurs.
De quel viffentiment mon ame eft-elle émue ,
Lorfque tes portraits à ma vûe
Se montrent dans deux vers cadencés & précis ?
C'eft ainfi quelquefois que l'adroite Peinture
Sçait dans l'exacte Mignature
De fon Art renfermer le prix.
Sublime , ingénieux , un jugement ſolide
Eft par tour ton fidéle guide.
On te voit en fon heu placer la Fiction :
Etprudent , tu retiens dans les juftes limites
Qu'Horace & Boileau t'ont prefcrites ,
La fimplicité d'action .
Cependant contre toi la Critique animée ,
Veut jufques fur ta rénommée
Etendre les rigueurs de ſes injuftes loix ;
Quoiqu'en les noirs defleins fa haine perfévere ,
Tu feras toujours , tel qu'Homere ,
Vainqueur des Zoïles François .
Leurs efforts contre toi deviendront inutiles ;
Méprife ces Rimeurs ferviles ,
Dont l'Apollon craintif meſure tous les pas ;
Et dont l'eſprit borné , croit quela Poëfic
Doit , comme la Géométrie ,
N'aller jamais fans un compas.
Bij
20 ODES.
ODE III.
AU ROI DE PRUSSE ,
SUR SES PREMIERES CONQUESTES.
Sititulos annofque tuos numerare velimus ,
Facta premunt annos : Pro te ,fortiſſime, votë
Publica fufcipimus......
r
QuUEL et donc ce pompeux ſpectacle ;
Quifur la terre & dans les Cieux ,
Par l'éclat d'un nouveau miracle
Enchante les coeurs & les yeux ?
L'Olympe s'allume & fe dore
Des feux de la plus belle Aurore
Qu'on vit fortir du fein des flots :
Apollon , Mars & la victoire ,
Sur un char conduit par la Gloire ,
Couronnent un jeune Héros.
Voilà ton Ange tutélaire ,
Reconnois fon illuftre Appui ,
Pruffe ton Aiglon fort de l'aire ,
Et tout fuit d'abord devant lui.
Dans les Etats de fes Ancêtres ,
Affervis fous d'injuftes Maîtres ,
Rétabliffant fes premiers droits ,
FREDERIC armé du tonnerre- 2-
Fait voir que Thémis fur la terre-
Soûtient la caufe des grands Rois .
ODES. 21
Couvert de fumée & de flamme ,
Vulcain , dans les antres d'Etna ,
Forgea la redoutable lame
Que Mars lui - même te donna.
Ton Nom , ta marche triomphante
Glacent l'ennemi d'epouvante..
Pallas devance tes drapeaux :
Et l'Oder , le long de fes rives ,
Laiffe fuir fes Nymplies craintives ;
Et t'admire dans les rofeaux.
Plus fort qu'Alcide & la Fortime
Et dédaignant un nombre égal ,
Il te faut deux palmes en une ,
Et plus d'un Héros pour rival.
Par tout où ton glaive étincelle ,
La Mort combat , le fang ruiffelle ,
Tout tombe au devant de tes pas ;
Et le Hongrois qui mord la poudre ,
Croit que tes yeux lancent la foudre ,
Et qu'ils enfantent des Soldats.
Mais la Victoire eft hors d'haleine
Le Temps s'étonne dans les airs
Que fes ailes puiffent à peine
Suffire à tes exploits divers.
Peuples , que FREDERIC terraſſe ;,
Neméfis contre votre audace
Sert les loix que vous méprilez ;;
Et vous reproche , échévelée ,,
En fe jettant dans la mêlée »
22 ODES.
Le fang dont vous vous épuifez .
De Pantique Métempficofe
Dois-je embraffer les fentimens
Et l'expérience qu'oppoſe
Pithagore aux raiſonnemens ? ( 1 )
Les ans à l'humaine machine
Livrant une guerre inteftine ,
Et brifant fes fubtils refforts ,
L'ordre établi par ſon ſyſtême
Veut que l'ame , toûjours la même ,
Ne faffe que changer de corps.
Eft-ce done du Vainqueur d'Arbelle
L'efprit qui te vint animer ?
Ou celui , dont Cinna rebéle ,
Vit la colere fe calmer
Ou plutôt l'un & l'autre enfemble ,
Dans ton ame qui les affemble ,
Répandent-ils un feu nouveau ?
Mais que dis-je ? exemt de leurs vices ,
Tu ne fais voir dans tes prémices ,
Que ce qu'ils eurent de plus beau ,
Souvent un Printemps agréable
Eft fuivi d'un Eté fangeux ;
Et fouvent Cerès plus aimable ,
(1)Ipfe ego ( nam memini ) Trojani tempore belli
Panthoides Euphorbus eram .
Ovid, Met.
ODES.
23
Remplace un Printemps orageux.
Ombre changeante & fugitive ,
L'homme de cette alternative
Eprouve le bifarre effet.
Prenez divers temps de leur vie ;
Néron & PEpoux de Livie
Formeront un Prince parfait.
L'un , en commençant fa carriere ;
Annonçoit des Soleils heureux ;
Et parricide , incendiaire ,
Devint bien-tôt un monftre affreux .
L'autre , effaçant de durs préfages ,
Fit fuccéder aux noirs orages
La plus douce férénité .
Héros , fans douteux intervale ,
La Vertu d'une courfe égale
Te porte à l'immortalité.
Loin du fentier des Rois timides ,
Que la molle indolence endort,
Et des Tyrans de fang avides ,
Cruels miniftres de la mort ;
Tu penfes que le Berger fage
Reçut la houlette en partage ,
Pour conferver fon cher troupeau;
Et non pour aller à toute heure
Chercher au fond de leur demeure
Les Loups en paix loin du hameau.
Défends donc , Prince magnanime ,
24
ODES
•
L'Héritage de tes 'Ayeux.
De la vengeance légitime
La fource eft même chez les Dieux.
Mais dédaigne ce Roi d'Epire ,
Qui , non content de fon Empire ,
Et brûlant d'étendre fon nom "
Flétrit follement fa mémoire
Et n'a mérité dans l'Hiftoire
Que le titre de Vagabond.
Soit que fur le char de Bellonne
La Vaillance expoſe tes jours ,
Ou que l'Olivier te couronne ,
L'amour des Arts te fuit toujours.
Chriſtine , fous un ciel de glace ;
Fit fleurir les dons du Parnaffe ,
Sa cour fut ouverte aux neuf Soeurs.
Doué des talens les plus rares ,
Tu les préviens , & leur préparés
A Berlin les mêmes douceurs.
Dans leurs Archives immortelles ,
Les. Mufes , fur le diamant ,
Gravent des images fidelles ,
Qui durent éternellement.
Le grand LOUIS , à fes Orphées ,
Doit les rayons , dont les trophées
Frapperont nos derniers Neveux ;.
Et fa jufte munificence
Signala fa reconnoiffance
Et l'eftime qu'il faifoit d'eux
Bien-toe
O DE S.
25
Bien-tôt s'éclipfe le mérite
D'un Conquérant dans le tombeau ,
Si Phébus qui le refluſcite ,
N'en retrace un vivant tableau .
Tes lumineufes deſtinées
N'ont point des jalouſes années
A: craindre les obfcurs retours :
Nouvel Achille , dans Voltaire ,
Tu trouveras un autre Homére ;
Et vos deux Noms vivront toujours.
LA
ODE IV.
C
BEAUTE'.
AMADEMOISELLE
BEAUTE ,
*
EAUTE' , fubtil poiſon de l'ame ,
Qui nous enchantes & nous perds ,
Tifon dont la rapide flamme
2 Embrafa cent fois l'Univers ;
Quel Dieu vengeur , quel coup de foudre
Réduira les Autels en poudre
Où ton Fantôme est encenfé ;
Et déchirant ton diadême ,
T'abbattra de ce rang ſuprême
Où t'éleva l'homme infenfé ?
Tu
Aux yeux furpris , toujours maſquée ,
montres d'aimables dehors ;
26
ODES
.
Une ame interdite , offuſquée ;
Cede fans peine à tes efforts.
Mais par quelles lâches foibleſſes ,
Par quelles indignes baſſeſſes ,
Faut-il acheter tes faveurs !
Impérieufe , tu ne donnes
Le prix honteux de tes couronnes
Qu'à des captifs & des flateurs.
Tourment des coeurs , trompeufe mere
Des dangereux & faux plaiſirs ,
Vaine & féduifante chimere ,
Tu nous confumes en defirs.
L'impatiente Jalouſie ,
L'Eſpoir craintif , la Fantaiſie ,
L'Audace aux projets effrénés ,
L'Effroi , la Guerre à l'oeil funefte ¿
L'Adultere , & l'infame Inceſte ,
Sont tes enfans infortunés.
Que de batailles , que d'allarmes ,
Quels maux , quels crimes enfanta
Le coupable encens , qu'à tes charmes
Le Fils de Priam préſenta !
Sa Patrie aux flammes en proye ,
Sous l'herbe la fameuse Troye
Vit anéantir ſon orgueil ;
Et Pyrrhus bouillant de colere ,
Du meurtre du fils & du pere ,
Paya ton infidéle accueil.
A ton gré , ton pouvoir perfide .
ODES. 27
Produit des changemens divers ;
Le Héros le plus intrépide
Languit , amolli dans tes fers.
Annibal marche au Capitole ,
De victoire en victoire il vole ;
Rome fe livre à la terreur.
Tu parois , ton aſpect l'arrête ;
Il abandonne ſa conquête ,
Et tu triomphes du Vainqueur,
Partoi la Raifon révoltée
S'emporte en excès odieux.
Quelquefois , lionne indomptée ,
Ses mouvemens font furieux :
Quelquefois rampante , captive ,
Elle eft languiffante & plaintive ,
Toujours yvre de ton poiſon.
Ainfi , de toi ſeule obfédée ,
De fon trône elle eft dégradée ,
Et ceffe d'être la Raiſon,
Un feul homme en renverfe mille ,
Far toi feule il eft abbattu ;
David te voit , David fragile
T'immole toute la vertu.
* On regrettoit l'a
bondance de Capoue.
On fongeoit aux Mat
treffes , lorfqu'il falloit
aller aux Ennemis . On
languifait des tendres
Jes de l'Amour, quand
il falloit del'action &
de la fierte pour les
combats, S. Evremond ,
Réflexions fur les divers
génies du Peuple Romain
,
ch. VII.
Cij
28 O DE S.
Son Fils trompé par ton adrefle ,
Tombe , du fein de la Sageſſe ,
En des égaremens henteux ;
Et de Jean , qu'enflamme un faint zèle
Contre une chaîne criminelle ,
La tête eft le prix de tes jeux.
›
Confulte t'on le goût folide ,
En formant d'amoureux projets ?
C'eft le caprice qui décide
Du prix des différens objets.
Tel de fon ame impétueuſe
Suivant l'ardeur voluptueue
Croit te trouver dans la laideur ;
Et cette difforme Rivale ,
Qui te brave & qui te ravale ,
Sur toi remporta plus d'un coeur.
Amas de pouffiere & de boue ,
De quoi peux - tu t'enorgueillir ?
On t'adora ; mais on te joue
Quand tu commences à vieillir :
Au moindre mal s'évanouiffent
Les faux charmes qui t'embelliſſent ,
Tu n'es plus comparable à toi :
De ta fierté la Mort fe vange ,
T'enleve à tout âge , & te change
En objet d'horreur & d'effroi.
Volage & folle Courtisane ,
Qu'accompagne la Vanité ,
Ceffe , Simulacre prophane ,
ODES. 29
D'ufurper le nom de Beauté .
L'ame feule a droit d'être belle ,
Pure , humble , à fes devoirs fidelle
Voilà fes folides appas.
C'eſt par-là qu'à jamais vivante ,
Sa beauté refte triomphante
Du temps , du fort & du trépas. “
Enfin vous êtes obéie ,
CLEOBULIN E ; & mon pincean
De la Beauté qu'il humilie ,
Vous expofe un trifte tableau.
Mais fi la Beauté quej'offenſe,
Fit fur vous couler l'excellence
De fes dons lesplus gracieux ;
L'esprit divin qui vous anime ,
Change en hommage légitime
Celui qu'on rend à vos beauxyeux.
ODE V.
A LA VERT U.
Nobilitas fola eft atque unica virtus :
Paulus , vel Coßus , vel Drufus moribus efto.
Juven. Sat. 8.
VERTU, dont la fource de flamme
Coule de la Divinité ;
Toi , qui conduis une belle ame
Ciij
30 ODES
.
Dans le fentier de l'Equité ;
Defcends de la voûte afurée ;
Viens de ton haleine facrée ,
Souffler la force dans mon coeur
Je vais confondre ta Rivale ,
Dont la bouche aux humains fatale ,
Les charme fous un nom trompeur.
Par toi la Nobleffe enfantée
Ne pouvoit fubfifter fans toi ;
Par elle toûjours confultée ,
Tula voyois fuivre ta loi :
Mais depuis , fiere d'un vain titre
Elle même devient l'arbitre
De ſes plus injuſtes projets ;
Et fon audace qui t'affronte ,
Dédaigne ton joug, & te compte
Au rang de fes moindres fujets.
T
Enflés d'une coupable gloire ,
Qui n'appartient qu'à vos Ayeux ,
Offrez - vous tous à ma mémoire ,
Mortels , qui vous croyez des Dieux.
Examinons fur quoi fondée ,
Une préfomptueufe idée
A rendu vos efprits fi vains.
Efclaves infenfés du Vice ,
Peut il , au gré de fon caprice ,
Vous mettre au- deffus des humains?
Qu'entends-je ? à mes regards la Terre
Va-t'elle entr'ouvrir les Enfers
O DE S. 31
Le Ciel lance- t'il le tonnerre ,
Qui doit embrafer l'Univers ?
Non, c'eſt un char qu'à toute bride
Fait voler un fou qui le guide .
Tout s'ébranle au loin fous nos toîts.
Où cours-tu , jeuneffe effrénée ?
Le Dieu qui punit Salmonée ,
N'eft il plus jaloux de fes droits ?
Sépulchre au dehors magnifique
Dépouille ce riche appareil ;
Et qu'un Pauvré à l'efprit Stoïque
Prenne un habit au tien pareil .
Sans démentir fon caractére ,
11 fe conferve un coeur fincére ,
Un noble , un modefte maintien.
Fût-il couvert du Diadême ,
2
Unfage en tout temps eſt lui-même ;
Et toi fans l'habit tu n'es rien.
Mais qu'encor rempant dans la fange ,
Cet eſclave à l'air impudent ,
Avec toi fafle un tel échange ,
Et qu'il devienne indépendant ;
Enun inftant il s'approprie
Ta fierté , ton effronterie ,
Son front altier brave les Cieux.
Les fleurs fous fes pas vont éclore ,
Il croit que la Terre s'honore ,
Sous un fardeau fi glorieux.
Cij
32 O DE S.
Dans le honteux excès qu'il loue ,
Indignement enseveli ,
Un autre à Bacchus fe dévoue ,
Et met tout le reste en oubli.
Ses débauches n'ont point de trêve ¿
Les vignes épuifent leur fêve
Pour fournir à fes longs repas.
Semblables à ceux du Lapithe ,
Ils traînent fouvent à leur fuite
Le noir défordre & les combats.
Le vin fur le marbre ruiffelle ,
Tout devient armes fous leurs mains ,
La rage impudente étincelle
Sur leurs vifages inhumains ;
D'affreux débris couvrent la terre ;
Victimes d'une folle
guerre ,
L'un de l'autre attaque le flanc ;
Et deux fois expoſant ſa vie ,
Le Duel court à l'infamie ,
Qu'il achete au prix de ſon ſang.
Yvreffe , ô toi qui d'Alexandre
Souillas les brillantes vertus ,
Tu mis Perfépolis en cendre ;
C'est toi qui poignardas Clitus .
Ton Ombre ténébreuſe égare
L'efprit fans bouffole & fans phare ;
La Raifon pâle a diſparu .
A tes flots péfans l'homme en butte
De l'obſcur inftin&t de la brute
O DE S.
33
Se trouve à peine fecouru.
Paroiflez , Ombre magnanime ,
Du triomphant Fabricius .
Paffez le Stix , Ame fublime
Du fobre & vaillant Curius.
Montrez - vous Dictateur févére ,*
Vous qui d'un fils qui dégénére ,
Punîtes les débordemens :
Venez aux Nobles de notre âge ,
Apprendre combien leur langage
Différe de vos fentimens.
Cet autre qu'un penchant extrême
Affervit au Démon du jeu ,
Maudit le fort , le Ciel , foi -même ;
Roule , étonné , des yeux en feu .
Le foir l'infortuné protefte
De quitter le jeu qu'il detefte ;
Serment par la fureur dicté !
Le jeu qu'il hait & qu'il adore ,
Demain voit fes Autels encore
Fumer d'un encens infecté .
Ses pertes fans ceſſe entaflées ;
Comme en des abîmes profonds ,
Des Terres par les fiens laiffées ,
Engloutiffent bien-tôt les fonds.
Le fils de Q. Cincinnatus
ayant été fouwentrepris
par les Cenfeurs
, pour sa maw
vaife vie , Son pere le
deshérita,
34
ODES.
Il prend par tout à triple uſure ;
Epuife un Vaffal qui murmure
D'un 'un fang dont il eft altéré ;
Tant qu'enfin vendant fon Domaine
En proye au Démon qui l'entraîne ,
Il meurt pauvre & défeſpéré.
T
De cent chiens les voix confondues
Au bruit des Trompettes , des Cors ,
Font au loin retentir les nues ;
Les Bêtes tremblent dans leurs forts.
Répandant par tout les allarmes ,
Ce fou , de les Vaffaux en larmes
Gâte les champs enfemencés ;
Dans les fillons l'herbe eft foulée ;
Et Cerès pleure échévelée
Des travaux mal récompenſés.
Toi qu'engendra l'impure écume',
Parmi les flots tumultueux ,
Venus , combien ton feu confume
De ces Päris voluptueux !
Efféminés Sardanapales ,
Prodigues Héliogabales ,
Ils t'obéiffent fans effort.
Vils Flateurs , brûlans Idolâtres
Des dévorantes Cléopâtres ,
Le crime en fon fein les endort.
Leur âge s'écoule dans l'ombre ,
Leurs biens entiers font envahis
י
114
ODES.
35
Pour fournir aux befoins fans nombre
Des Glycéres & des Laïs.
Souvent un hymen dèshonnête
Les joint en une affreufe fête.
Noirs fermens , exécrables noeuds !
L'amour bien-tótfe change en haine ;
Et voit de leur indigne chaîne
Naître des monftres dignes d'eux.
Vainqueur de l'importune flamme
Dont il fe vit follicité ,
Zénocrate au lit d'une infame
Vit briller la pudicité.
Ah ! fi du Monde en fon enfance
Nous imitions la tempérance ,
Chaffant le Luxe fuborneur ,
Banniffant l'Intérêt tenace ',
Nons verrions régner à leur place
La Continence avec l'Honneur .
La fource eft tranſparente & faine
D'où fortent ces charmans ruiffeaux
Qui roulent une eau fouveraine
Sur un fond pur comme fes flots.
Celui dont la fource eft bourbeufe ,
En vain dans le fable qu'il creufe ,
Tâche de fe clarifier ;
Si fa couleur paroît plus belle ,
Son goût , fon odeur naturelle
Ne peuvent fe purifier.
3
36
Ó DE
S.
Des faints Vieillards qui le formerent ,
Le nom de Sénat fut tiré.
De la Juftice qu'ils aimerent ,
L'intéret feul leur fut facré .
Bravant quelquefois ces exemples ,
Thémis laiffe entrer dans fes Temples
Des Enfans fans capacité :
Du bon fens obftinés transfuges ,
Tous leurs titres , pour être Juges ,
C'eft que leurs Ayeux l'ont été.
Dignités , Charges faftueules
Que méconnoiffent les Vertus ;
Tribunaux , Banques tortueuses ,
Où préfide le ſeul Plutus ;
L'Avarice aux mains infernales ,
Dans fes Balances inégales
Péfe le fang & la faveur ;
Et fouvent d'une Courtisane
La bouche obfcéne fut l'organe
Par où parla le Sénateur.
Cependant il eft à tout âge
Des Héros chez Mars , chez Thémis
Dont en voit l'ame & le courage
Par les obftacles affermis.
Aftres brillans de leur lumiere ,
Dès qu'ils entrent dans la carriere ,
Leurs clartés enchantent nos yeux :
La Vertu les caractériſe ;
2
ODES.
37
Et fa conftance immortalife
Le mérite de leurs Ayeux.
Que vois je ? mon ame furpriſe
S'allarme à ce fpe&tacle affreux ;
C'eſt vous , fiers aînés dans l'Eglife
Autrefois cadets malheureux.
Peu defireux du Sacerdoce ,
Ce n'eft que la Mître & la Croffe
Que cherche votre ambition ;
Et les chaſtes Agneaux pâtiſſent ,
Tandis que les Loups engloutiffent
Les pâturages de Sion .
Vous qui , pour parer vos familles
D'Aînés brillans & fomptueux ,
Contraignez vos Fils & vos Filles,
A prononcer d'horribles voeux ;
Qu'offrez-vous au Dieu du tonnerre!
Des Enfans , vil poids de la Terre
Avec peine avoués de vous.
Mais frémiffez , Caïns fuperbes :
Il voit l'offrande de vos gerbes ,
D'un oeil de haine & de courroux,
Foibles Mortels , vaſes d'argile ,
Que colore un frivole orgueil ,
Qu'êtes-vous , qu'une chair fragile
Qu'attendent les vers du cercueil ?
De ce Noble qui s'idolâtre ,
De ce pauvre & malheureux Pâtre ,
38 ODES
.
文
C
Ouvrons les veines un moment.
Regardons fi ce fang qu'on vante ;
Eft d'une couleur différente ,
Ou s'il prend fou cours autrement.
Les Races humaines entre elles ,
Produites d'un même limon ,
Au fortir des mains éternelles ,
N'étoient diftin&tes que de nom.
Mais bien-tôt Por tiré des mines
Le fer , le meurtre , les rapines ,
Ulurperent d'affreux autels.
Images des Dieux de la Fable ,
Souvent un crime abominable
Commença l'honneur des Mortels.
}
En naiſſant preſque inanimée ,
Pouviez- vous donc à votre gré ,
Maffe groffiere , être formée ,
D'un fang plus ou moins honoré ?
Heureux , qui ne doit qu'à lui- même
L'éclat de la grandeur ſuprême
Dont PEquité l'a revêtu.
On hérite de la Nobleſſe ;
Mais il faut un coeur fans foibleffe ,
Pour être fils de la Vertu .
Et quoi ces feuilles furannées ,
Que n'ont point épargné les vers ,
Devront à vos moeurs effrénées
*Attirer des refpects divers!
>
ODES
39
Je lis de vos Ayeux antiques
Les Vertus , les faits autentiques ,
Par vous fans ceffe démentis ;
Ayeux qui n'ont d'autres fupplices.
Quand on leur raconte vos vices ,
Que d'avoir eu d'indignes fils.
Que vois -je ? Dragons , Hipogryphes
Lions , Serpens , Aigles , Hiboux ,
Obſcurs ſymboles , hiéroglyphes ,
Que le peuple adore à genoux,
Suis-je arrivé , Dieux ! quels prodiges &
Sur ces bords , féjour de preſtiges ,
Où les Monftres font encenfés ?
Errreur , ce font des Armoiries ,
Qui nouriffent les rêveries
De tant d'illuftres infenfés.
Quand ta Naiffance te ſuggére
Ces vanités & ces hauteurs ,
Souviens-toi que la Mort févére
Egale les Rois aux Paſteurs.
L'inftant vient : l'implacable eft prête
Atrancher tafuperbe tête ,
Nul effort ne t'en garantit ;
Tu gémis , ton orgueil fuccombe ;
Le mal , l'effroi creuſent ta tombe ;
L'abîme s'ouvre & t'engloutit.
Mais ne croi pas qu'au Sang illuftre
Ma Mufe veuille avec mépris
40
O DE S.
Ravir un légitime luſtre ,
Dont elle connoît tout le prix.
Oui , marqué d'un tel caractére ,
Tu mérites qu'on te révére ,
Si la Vertu fait on bonheur :
Mais , file Vice te domine ,
Ton nom , ta brillante origine ,
Eclaireront ton deshonneur.
La Nobleſſe ayant l'avantage
D'avoir la Vertu pour appui ,
Ce Titre eft un riche appanage ,
L'Or eft moins précicux quelui.
Branche en tout temps verte & fleurie ,
Le Tronc dont le fuc l'a nourrie ,
En paroît même glorieux ;
Les fruits merveilleux qu'elle étale ,
Les divins parfums qu'elle exhale ,
Embaument la Terre & les Cieux.
Un vrai Noble expofe & prodigue
Toutfon fang pour fervir fon Roi ;
C'est alors que rompant la digue,
Son coeur exerce fon emploi ;
Mais quand d'Olive couronnée ,
La Paix fertile eft ramenée ,
Ilrevient chez lui fouhaité :
Jufte , honnête , affable , fincere ;
De fes Vaffaux il eft le Pere ,
Et non le Tyran rédouté.
Les Livres des Doctes d'Athenés
Serviront
O DE S. 41
Serviront à régler vos moeurs :
Les Exploits des grands Capitaines
Rendront la vaillance à vos coeurs,
Prêtez- vous aux confeils des Sages :
Cinéas calmoit les orages
Qui troubloient l'ame de Pyrrhus ;
Et Néron vivroit dans l'hiftoire ,
Couvert d'une folide gloire ,
S'il eût toujours aimé Burrhus.
FLEURI , Miniſtre plus habile
Et plus prudent que CINEAS ,
Forma la jeuneße docile
D'un Roi l'amour de fes Etats.
C'estfon active prévoyance ,
Dont l'effort retint la vaillance
Qui l'emportoit aux bords du Rhin
Il le dérobe à la tempête ,
Etfçait de quel prix eft la tête
D'un équitable Souverain.
**
42 ODES.
ODE V 1.
Surla Maladie la Convalescence du Roi.
LORSQUE l'Aftre du jour , dont l'ardente lumiere
Fait le bonheur du Monde & l'ornement des Cieux ,
Au plus brillant de fa carriere
Vient à s'éclipfer à nos yeux ,
Tout languit ici - bas ; & la Nature entiere
Apprend aux Mortels , par fon deuil ,
Que fans l'éclat de ce bel oeil ,
L'Univers reviendroit à fa maffe premiere.
Ainfi , PRINCE , à nos voeux déſirable à jamais ,
Quicomptes , non tes jours , comme Titus put faire ,
Mais tes momens par tes bienfaits ;
Quand d'un coup de fa faux la Parquefanguinaire
S'apprêtoit à trancher de tes précieux jours.
L'utile , l'éclatant , le trop rapide cours ,
Sur le front de la France , une pâleur foudaine
Exprime fon faififfement ;
Et dans ce morre accablement ,
Chacun offroit pour Toi fa tête à l'inhumaine ,
Et n'avoit dans le coeur qu'un même ſentiment.
Mais fi fa cruauté confommant nos allarmes ,
Réfiftant à nos cris , t'eut rangé fous ſa loi,
Sur fes Pôles le Monde eût fenti notre effroi
O DE S.
43
Er même l'Ennemi , qui dompté par tes charmes ,
Te redoute tout haut , & t'adore en fecret ,
Témoin de ta valeur , & fçachant qu'à regret
L'intérêt de ton Nom te fit prendreles armes "
Mouillant les fiennes de fes pleurs ,
En eût mêlé les flots au torrent de nos larmes ,
Comme s'il eût gémi de ſes propres malheurs.
L'Olympe eft dévoilé : bel Aſtre de nos vies,
Au gré de nos tendres envies ,
Tu reparois fur l'horiſon ;
Et nos juftes douleurs ſe ſont évanouies
A l'afpe& de ta guériſon.
Mais arrête , LOUIS , où t'emporte la Gloire ?
N'expofe plus ton Sang aux fureurs des haſards :
Ton Courage a fixé le vol de la Victoire ,
Qui dévance tes Etendards.
Je la vois, & quels yeux la pourroient méconnoître,
Afon armure , où l'or féme & forme des Lys ?
Le fond blanc de l'étoffe aux regards éblouis ,
Peint la noble Candeur de notre augufte Maître
Et déformais elle ne veut paroître ,
Que couverte de ces habits.
D'un cifeau délicat les traits inimitables ,
Sur le luifant acier de fon Cafque divin ,
Repréſenterent Nice , Ypres , Furnes , Menin ,
Citadelles , Châteaux , Coloflès effroyables ,
Sous ta foudre abbattus , déplorant leur deftin gi
1
Dij
44
O DE S.
Et Charles , des Germains & la force & l'Alcide
Qui marchoit tel qu'un Tigre avide
Au dangereux appas d'un fuperbe butin ,
Au feul bruit de ton Nom , d'une courfe rapide ,
Forcé de repaffer le Rhin.
Le bruit de tes Tambours , le fon de tes Timbales ,
Où brillent tes marques royales ,
Sont le fignal flateur qui le méne au Combat.
Monarque craint , chéri , Pere , Héros , Soldat ,
Ton grand Coeur s'eft affez diftingué dans la Guerre
Laiffe repoſer ton tonnerre ,
Et viens te rétablir au fein de ton Etat.
Tu verras en chemin tes Provinces tranquilles ;
Et malgré les volcans , par Bellonne allumés ,
L'abondance , l'honneur & l'ordre dans tes Villes:
Montre - toi dans Paris à tes Peuples charmés ;
Regarde avec tranſport , dans les airs enflammés ;
Les ferpenteaux errans & les gerbes que lance
L'amour qu'inftruit le zèle actif , ingénieux ;
Et fa jufte réjouiffance
Allerjufqu'au trône des Dieux
Leur témoigner notre reconnoiffance
Délices des François , le Vainqueur de Démont ,
Ce jeune & fier Rival du Héros de Carthage ; *
* Monfeigneur le un chemin difficile à
travers les Alpes. Prince de Conti s'ou
vrit, comme Annibak „
Сле
ODES. 4
Auffi fage , auffi grand , l'intrépide Clermont ,
Qu'au foutien de tes droits la même ardeur engage:
Penthiévre , ambiticux de marcher fur leurs pas ,
Aimé de tes Bretons , Gouverneur des Climats
Où le Ciel me fit don de l'air que je reſpire ,
Scauront bien en ta place animer tes Soldats ,
Sur la trace du feu , que ton Sang leur infpire.
1
Laiffe à tes Généraux , à ces braves Guerriers ¿
Le foin d'achever tes Conquêtes ;
Et leur ayant coupé des moiffons de Lauriers ,
Cédes-leur le plaifir d'en couronner leurs têtes .
ODE V I I.
L'ASTROLOGIE JUDICIAIRE,
A M. DESLANDES ,
Commifaire général & Ordonnateur de la
Marine à Rochefort.
FUNEST UNESTE & vaine Aftrologie
Qui dans les ténébreux replis
De ta féduifante Magie ,
Tiens tant de coeurs enfévelis ;
Refte à jamais dans la Chaldée.
Une coupable & fauffe idée
Nous a trop long- temps égarés .
Ses peuples , qu'à tort on crut fages ,
Rendront bien fans nous leurs hommages
46
ODES.
Aux Aftres par eux adorés.
Fantôme que mit en lumiere
L'avide curiofité ,
Tu ne dús ta grandeur premiere
Qu'à l'humaine crédulité ;
Tu profitas de nos foibleſſes :
L'appas trompeur de tes promeſſes
Mafqua tes menfonges divers :
peur La fit valoir ton audace ,
Et ta chimére prit la place
Du Souverain de l'Univers.
Mortels , dont les cervelles folles
Changent les Aftres en métaux ,
Vous voulez que des noms frivoles
Opérent nos biens ou nos maux ?
Vous frémiffez , Payens impies ,
De voir préfider fur nos vies
Saturne , ou Mars à l'oeil de fer ;
Garants d'une heureuſe affluence
Pour ceux qu'anima l'influence
De Vénus on de Jupiter.
Votre caprice prête aux Aftres
De bifarres averfions 2
Cruels Meſſagers des déſaſtres „
Par leurs triftes conjonctions.
Le Scorpion me pronostique ,
Si dans ma Planéte il s'implique ,
L'Exil , le Défeſpoir , la Mort
O DE S.
47
Et ma trame eft infortunée ,
Si de fa queue empoisonnée
Le Dragon infecte mon ſort.
Quoi ! cette maffe étincellance
Qui dans l'air roule loin de moi ,
Rendra moname chancelante
Entre l'efpérance & l'effroi ?
Prête à m'en louer ou m'en plaindre
J'aurai la baffeffe de craindre
Un corps privé de fentiment ,
Qui n'a jamais connu fon être ,
Et n'eft pas lui-même le maitre
De régner fur fon mouvement ?
Croirai- je , étrange extravagance !
Que le Ciel à votre Art foumis ,
Au point qu'il fut à ma naiſſance &
Puiffe à vos yeux être remis ?
Seul de fon compas infaillible ,
Dieu marque du temps infenfible
Tous les efpaces écoulés.
Eternel Torrent ! Cours immenfe
Pendant que mon efprit y penſe ,
Mille inftans fe font envolés.
Si, fuivant votre abfurde fable ,
La même étoile au même afpe&t ,
D'un bonheur , ou malheur femblable
Porte un préfage non fufpect :
Pourquoi ne font-ils pas infignes ,
48
O
DE
S.
Tant d'hommes nés fous mêmes fignes
Que les Rois & les Conquérans ?
Ou pourquoi le même naufrage
Perd- t'il cent Nochers à tout âge ,
Nés fous des Signes différens ?
>
Celui- là vit & meurt infame ,
Cet autre eft porté vers le bien ;
Et l'Aftre feul captive une ame
Sous ce doux ou fatal lien.
Maudis ton fort , miférable Homme ;
Ta liberté n'eft qu'un fantôme ;
N'attends plus rien des Immortels ;
'Tes voeux font déformais ftériles :
Détruis des temples inutiles ,
Ravage & brûle leurs Autels.
Non , la ronde & vafte Machine ;
Du feul vrai Dieu connoît les Loix,
Le Ciel à ſon aſpect s'incline ;
Il parle & tout tremble à ſa voix.
Toujours unie à fa juſtice ,
Sa volonté n'eft point complice
De l'iniquité des humains .
Le libre arbitre qu'il leur donne ,
De la honte ou de la Couronne
Laiffe le choix entre leurs mains.
Mais par de criminels preſtiges ,
N'allons pas , Efprits indiſcrets ,
Chercher dans les airs les veftiges
Da
ODES. 49
De fes immuables decrets.
Auroit- il de fa Providence
Fait aux Aftres la confidence ?
L'idée en révolte mes fens :
Il créa ces corps que j'admire ,
Pour éclairer , non pour prédire ,
Ni pour recevoir mon encens.
ODE VIII.
L'ORGUEIL.
GRAND Dieu ! quelle force inconnue ,
Guidant une inviſible main ,
Découvre à ma tremblante vie ,
Les noirs replis du coeur humain !
*Que de détours ! Quel labyrinthe !
Que de monftres dans fon enceinte
Compofent une horrible cour !
Je n'entends que foudres , qu'orages :
L'éclair entr'ouvrant les nuages
A peine y répand un faux jour,
Arrête , troupe impitoyable :
Que fais-tu , perfide ? & pourquoi
Pourfuis- tu cette Vierge aimable
Qui doit ici donner la loi ?
La majeſté , qui brille en elle ,
Ef une grace naturelle
Que le fard ne change jamais ;
E
50 ODES.
Et l'Equité pure & fincere
Préfide fur fon caractere ,
Qui ne refpire que la paix.
Ces Monftres affreux font les Vices :
Cette humble Vierge eft la Vertu ,
Qui s'échappant à leurs malices ,
Pleure fon empire abbattu .
Le Ciel l'établit Souveraine
Du coeur de l'Homme , qui ſans peine
Répondit d'abord à ſes voeux :
Mais ces cruels la détrônerent ;
Et dans fa place ils éleverent
Un Monarque plus méchant qu'eux.
Je te vois , fier tyran des ames ,
Appuyé fur ton fceptre d'or ,
Orgueil , qui d'horreurs & de trames
Amafles un fatal tréfor.
L'Indépendance à l'oeil finiftre ,
Eft le farouche & dur Minftre
Qui te confeille & te conduit.
Autour de toi fifle l'Envie ,
Sanglante Eumenide , affervie
Ala Colere qui te fuit.
Ta naiſſance aveugla ton pere ;
Qui par toi dès-lors inſpiré ,
S'égala , Rival téméraire ,
A l'Etre qui l'avoit créé.
Mille & mille Anges dans fa ligue
ODES.
51
Entraînés par ta folle intrigue ,
Suivirent fes drapeaux flotans.
Dieu parla: les Cieux s'entrouvrirent
Et les Enfers enfevelirent
Ces innombrables Combattans .
Mais fertile en forfaits célebres ,
Déchu de fon premier état ,
Leur Chefcrut, du ſein des tenebres ,
Signaler un refte d'éclat.
Dieu formant l'homme à ſon image
Il s'éleve écumant de rage ,
A travers destorrens defeux ;
Et contre le Ciel qu'il menace ,
Şoûtenant fon énorme audace ,
Tu lui dictas ces mots affreux.
2
Je tombe , dit -il , Dieu terrible ,
Percé de tes traits ennemis ;
Mais ton bras , ce bras invincible
M'a vaincu fans m'avoir foûmis .
Tranſports , fureurs , bien qui me reſte ,
Servez mon déſeſpoir funeſte ,
Qu'irrite le bonheur d'autrui.
Faifons- nous d'illuftres Complices
Subornons par nos artifices
Deux coeurs qu'il a créés pour lui.
Jufqu'à toi ne pouvant atteindre,
Tes coups ne font que m'animer ,
Trop fier , Dieu cruel , pour te craindre ¿
Eij
52
ODES
Plus incapable de t'aimer :
Eve par mes leçons inſtruite
Me foûmettra l'ame féduite
De fon lâche & crédule époux :
Tu favorifes ma vengeance ;
Contre toi- même leur naiffance
Eft l'inftrument de mon courroux .
Ainfi , diffipant leurs allarmes
Le Corrupteur qui les perdit
Suppofa de céleftes charmes
Au fruit que Dieu leur défendit,
Poifon de leur douce innocence ,
Son goût porta dans leur effence
Les Maux , la Vieilleffe & la Morte
Le même fang qui nous anime ,
Fair en nous circuler le crime
Qui nous condamne au même fort..
Orgueil , impofteur exécrable ,
L'Ange & 1 Homme que tu trompas
D'une vanité déteftable
S'abandonnerent aux appas.
Enchanté de ton faux fyftême
L'Ange crut être un Dieu lui même ;
Defir quel'Homme ofa former.
De là ces fuperbes idées ,
Que dans nos ames obfédées
Tonfouffle ardent vient r'allumer,
Brillant écueil , fource fatale
ODES.
53
2
Des voeux outrés , des projets vains ,
Ton afcendant , peſte infernale ,
Domine fur tous les Humains
Sous d'autres noms & d'autres formes ;
Tu mafques des vices énormes :
L'Envie eft Emulation ;
Et du titre de noble Gloire ,
Tu revêts l'horrible victoire
Que remporte l'Ambition.
Quand , fe livrant à ſa furie
Sylla , l'implacable Sylla ,
Bourreaude fa trifte Patrie ,
Le fer en main la défola :
Eft ce ailleurs , qu'en ton ſein perfide
Qu'il puifa , de maſſacre avide ,
Cette fanglante volupté :
Volupté , dont ton noir caprice
Ófoit du faux nom de juſtice
Colorer la férocité ?
Qu'on ouvre les Faſtes du Monde ;
Et frappé de juftes terreurs ,
On verra ta rage
féconde
Enfanter par tout mille horreurs.
Sceptre des Rois , Pourpre , Tiarre ...
Grand Dieu ! quel déluge barbare !
Quel fouffle infecte tes Autels !
Mais refpectons l'honneur des Temples ;
Et par d'incroyables exemples
E D
54
ODES.
N'épouvantons pas les Mortels..
Quand on n'a que fes yeux pour guides ,
L'Amour-propre facilement ,
En leur cachant où tu réfides ,
Empoifonne le jugement .
Plus fatisfait , plus il te dupe ,
Tu veux qu'à te peindre il s'occupe
Et ta main conduit fon pinceau.
Traits flateurs que le Fourbe loué
Et dont l'Equité défavoue
L'infidele & honteux tableau.
>
Tu fais accroire à Poliphème ,
Dont tu redoubles les foucis ,
Que pour plaire à l'objet qu'il aime
Il a plus de charmes qu'Acis.
Homere eftjugé par Zoile .
Le vil Terfite , auprès d'Achile
S'élance partes feuls fecours.
Et dans la Brute la plus lourde ,
La fortune à mes voeux fi fourde
Te fait triompher tous les jours.
On t'éleve fans te connoître ,
Et fans le croire on te chérit.
Le coeur , dont tu t'es rendu maître ,
Te fert à féduire l'esprit.
Ta fombre & changeante impoſture ,
De la Sageffe la plus pure
Emprunte même les attraits ;
ODES.
55.
Et plein des vapeurs du Permeſſe ,
Peut-être aujourd'hui ton ivreſſe
M'excite à te lancer des traits.
O DE IX .
Sur l'immortalité chimérique , qu'on attend des
Ouvrages d'esprit , & Jur l'inconftance des
Grands. *
*
Toi , dont les Nimphes du Permeſſe
Enchantent la crédulité ,
Infenfé , qui ſur leur promeffe
Fondes ton immortalité ;
Jufqu'à quand ton ame enflammée
D'unefrivole renommée ,
S'y laiffera - t'elle ébloüir ?
Et pourquoi , comme un frénétique ,
Préférer un bien chimérique
Aux vrais biens dont tu peux joüir ?
Dans fon audace illimitée ,
Ton efprit fuperficiel
Croit , tel qu'un autre Promethée ,
Avoir ravi le feu du Ciel.
Ton fang bout : la fievre confume
Tes jours qu'enivre d'amertume
ment de Réception à ladite
Académie.
Envoyée à Meffieurs fuite de fon Remercie
de l'Académie Royale
des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers , à la
E iiij
56
O
DE
S.
Le penchant qui te fait la loi.
Et peut - être , ô funefte augure !
L'éclat dont ton orgueil t'affûre ,
Difparoîtra même avant toi.
Combien Sophocle , Homere , Orphée à
Auroient-ils de doctes Rivaux ,
Dont la mémoire est étouffée
Avec leurs fublimes travaux ?
Au furplus , pour un feul Dédale
Qui franchit l'immenfe intervale
Porté fur l'aile du bonheur ;
A de honteux périls en bute ,
Combien d'Icares , par leur chute
Eternifent leur déshonneur ?
Mais je veux que la Parque donne
Le prix qui manquoit à tes Vers ;
Que dès que le jour t'abandonne ,
Ton Nom vive dans l'Univers.
Quelle voix , jufqu'aux noirs rivages ;
Fera retentir les fuffrages
Qu'on t'accorde , quand tu n'es plus
Fruit tardif , Palme illégitime ,
Souvent acquife par le crime ,
que déteftent les Vertus. Et
Je t'entends ; & la folle envie
D'immortalifer tes talens ,
N'a point au calme de ta vie
Mêlé fes tranfports turbulens,
O DE S.
57
Tes foins ne cherchent qu'un Mécene ,
Par qui tes jours , exempts de peine ,
Coulent fans crainte & fans defir :
Où crois-tu , dans ce fiecle avare ,
Trouver le Protecteur fi rare ,
Qui te procure ce loifir ?
2 Quand le Sort , à tes voeux propice
T'offriroit un pareil fecours ,
Te promets- tu que fon caprice
T'en fafle jouir pour toûjours ? '
Les Grands aiment fans connoiffance ;
Et rejettent par inconftance
L'objet de leur empreffement.
Ainfi fous une heureuſe étoile ,
Ton vaiffeau vogue à pleine voile ,
Et fait naufrage en un moment.
Que peuvent ces Grands fecourables ;
T'accorder pour te rendre heureux ?
Quelques honneurs , dons périffables
Des biens auffi fragiles qu'eux,
Quand dans l'ivreffe qui les trompe
Le rang , l'opulence & la pompe ,
Les environnent de flateurs ;
La Fortune , en un tour de roue
Brife & renverfe dans la boue
L'Idole & fes Adorateurs .
Regarde la célefte voûte ,
Où ton Dieu t'offre un vrai thréfor.
58
ODES
.
Regarde le peu qu'il te coûte ,
Et prends vers elle un prompt effor.
Pour mériter cet héritage ,
Rends à lui feul un juſte hommage ,
Méprife des phantômes vains .
A quelque prix que tu prétendes,
Eft-il de plus belles guirlandes ,
Que celles qu'il donne à ſes Saints ?
Heureux qui dans la folitude ,
A foi-même enfin revenu ,
Fait de fon coeur l'utile étude ,
Se connoît , & n'eft point connu !
Sa confcience pure & libre
L'entretient dans un équilibre
Incapable de chanceler.
Muni de fa vertu profonde ,
Il verroit s'écrouler le monde
Sans pâlir & fans s'ébranler.
Son ame n'eft jamais en proie
A l'infolence des excès :
Les vains Soucis , la folle Joie
N'y peuvent pas trouver d'accès.
Affis fur la rive ,il déplore
La Cupidité qui dévore
Tant de Mortels ambitieux ;
Et plein du vrai Dieu qui l'attire ,
Si quelquefois fon coeur foupire ,
Ce n'eft jamais que pour les Cieux .
Quand toutefois par la Sageffe "
ODES. 59
Les Mufes réglant leur emploi ,
Rempliffent le loifir que laiffe
Le devoir , dont on fuit la loi;
Quand la Science & le Génie ,
Comme dans votre Compagnie ,
Parent les fentimens du coeur ,
On peut aimer la belle gloire ,
Qui fait au Temple de Mémoire
Voler le Mérite vainqueur.
A M.
ODE X.
BERTRAND ,
Affocié de l'Académie Royale des Belles Lettres
d'Angers , qui ne vit que de lait.
Si la Science & l'Etude ,
BERTRAND , prolongeoit nos jours à
Content de ma folitude ,
Je m'y livrerois toûjours.
Mais fi ma vie épuiſée ,
S'abrege dans ces efforts ,
Une route plus aifée
Me conduira chez les Morts.
D'un Laurier froid & ftérile
La vaine Immortalité ,
Ne touche pas plus Virgile ,
Que ceux qui n'ont point
été.
60 O DE S.
i
Ami , laiffons notre veine ,
Ou ferpenter ou jaillir :
Ce Laurier vaut - il la peine
Que l'on prend à le cueillir ?
Arrangez -vous , doux Caprice ,
Au gré du premier moment ;
Ne changeons point en fupplice
Ce qui n'eft qu'amufement.
Séduis , folle Renommée ,
Les Mortels ambitieux ;
Un corps qui vit de fumée ,
De bonne heure devient vieux.
Ombre fans yeux , fans oreilles
Euflai - je égalé Rouffeau ,
Les éloges de mes veilles
Perceront- ils mon tombeau ?
L'Ame la plus imbécile
Au fortir de fa priſon
Auffi - tôt devient habile ,
Comme Bouguer & Newton
O Gloire ! à fon apogée ,
Dans des chiffons on revit;
Et d'une brute égorgée ,
On a la peau pour habit.
11 faut que l'arc fe détende ,
Et donner à fes plaifirs
Un tems que l'orgueil demande
O DE S.
Pour de frivoles defirs.
Suive donc , qui voudrafuivre
Un chimérique intérêt :
Ami , l'agrément de vivre ,
C'eſt de vivre quand on eft.
Race , en vingt luftres à naître ,
Et qui pour moi n'êtes rien ;
Il doit peu m'importer d'être
Un jour dans votre entretien.
Eh ! que fais - je , fi du Monde
Jupiter pefant le fort ,
L'Air , le Feu , la Terre & l'Onde ,
Doivent furvivre à ma mort ?
Monde , où tout meurt & s'anime
Par des retours fi conftans ,
Que feras tu dans l'abîme
De l'éternité des Temps ;.
Un jour , qu'un obſcur nuage
Enveloppa le matin ,
Et dont la foudre & l'orage
Auront annoncé la fin ?
Non , comme à grand bruit tombée
De la région des airs ,
L'eau difparoît , abſorbée
Dans le vafte fein des mers ;
Ta zuine & ta naiffance
62 O DE S.
Momens , l'un à l'autre uni ,
Confondus dans leur diftance ,
Se perdront dans l'infini.
Mais où m'écarte Pindare?
Reparois , Anacreon :
Rends mon ame qui s'égare
Afon véritable ton .
C'eft pour moi que je refpire ;
Non pour la poſtérité.
Tout ce qu'elle pourra dire
Ne fait rien à ma fanté.
Entretiens , cher Lactiphage ,
L'Hôte de ton bel efprit ,
Du blanc Nectar , dont l'uſage
Te conferve & te nourrit,
Le Lait à ton caractere ,
Reffemble par fa douceur ;
Et de ton ame fincere
Repréfente la candeur.
Oui , le talent deſirable ;
C'eft d'unir à fon emploi
Le foin d'un commerce aimable ;
Et de vivre comme toi.
Les Mufes par leurs careffes ,
Te dérobent à Thémis ,
Et te tiennent les promeffes
O DE S.
63
Qu'elles font à leurs amis.
Ainfi du grave Barthole
Secoüant l'air ténébreux ,
Il femble que fon école
Soit pour toi celle des Jeux.
Ainfi d'une étude trifte ,
Adouciffant l'âpreté ,
Tu fais voir en quoi conſiſte
La parfaite Volupté.
Amalthée , ô Nymphe pure !
Pour BERTRAND quitte les Cieux ;
Rends - le , par ta nourriture ,
Immortel comme les Dieux .
LA
ODE XI.
FIERE.
A M. CHE VA Y E.
JUSQU'A quand , Fievre ennemie
Veux -tu prolonger ton cours ?
Dans ta fureur affermie ,
M'affailliras - tu toûjours ?
Comme on voit la jeune Rofe
A peine un moment écloſe ,
Qu'elle commence à mourir :
Tu viens borner ma carriere,
64
O
DE
S.
Quand mes yeux à la lumiere
Ne commencent qu'à s'ouvrir,
En vain la Terre Atlantique
Offre fur fes riches bords
Un prétendu Spécifique ,
Pour repouffer tes efforts.
Par des routes inconnues ,
Tu trouves des avenues
Qui te menent juſqu'au coeur ;
Plante , écorce , tout échoue ;
Et le plus expert avoue ,
Qu'ici fon Art n'eft qu'erreur.
Le fer captif qui s'élance
Des flancs du bronze avec bruit,
Vole , atteint , le coup devance
L'affreux fon que l'air produit :
C'eſt ainſi , Fievre perfide ,
Que ton haleine homicide
Répand un poifon foudain ;
Et le mal , fans que je voie
D'où ta fureur me l'envoie ,
S'eft emparé de mon ſein .
Quel fouffle , exécrable Peſte ,
Dans l'Univers t'apporta ?
Mon corps infecté déteke
Le Démon qui t'enfanta.
Tant que ta rage s'éguiſe
Sur un Mortel qu'elle épuife ,
Ол
O DE S. 65
On languit , on ne vit pas.
L'accès de retour fans ceffe ,
Eft pour celui qu'il opprefle
Toûjours un nouveau trépas,
L'inexorable Juftice
Du Monarque des Enfers ;
Pupit d'un pareil fupplice
Un Géant chargé de fers :
Ses entrailles dévorées >
Sont auffi - tôt réparées ,
Sous les ferres d'un Vautour ;
Sa faim n'eft point affouvie ;
Et de la mort à la vie >
11 le mene tour à tour.
Déeffe la plus finiſtre ,
Dont l'autel eft un cercueil ,
Et le terrible Miniftre ,
La Mort couverte de deuil ;
Crainte & non pas adorée ,
Si Rome t'a confacrée ,
C'eft qu'elle crut te toucher
Divinitéfurprenante ,
Que prioit Rome tremblante ,
De
De ne jamais l'approcher.
Où fuis -je Ah ! Fievre cruelle,
C'eft toi , déja je te lens.
Mon corps engourdi chancelle ,
Le froid captive mes fens.
66 O DE S.
A ton abord je friffonne ;
La nuit , l'horreur m'environne
Je fuccombe fous l'effroi.
Ma voix rauque s'embarraſſe ,
Mon fang parefleux ſe glace ,
Tout frémit autour de moi.
Quel Dieu caufe en la nature
Ce dérangement affreux ?
Le froid qu'à l'inſtant j'endure ,
Devient un chaud douloureux.
Un brafier fecret agite
Mon pouls qui fe précipite ;
Tous mes membres font fumans.
Ciel ! que vois -je ? un bras barbate
Me plonge au fond du Tartare ,
Dans un gouffre de tourmens.
Les vents , la mer , la tempête ;
Frappent mes efprits troublés ;
Un lourd marteau fur ma tête
Porte cent coups redoublés.
Quel forfait fi grand , quel crime
Me rend enfin la victime
De ces horribles Bourreaux ?
L'Ours , le Lion , la Panthere ,
Tournent fur moi leur colere ,
Et me mettent par morceaux .
Un Spectre vers moi s'avance ,
L'oeil en feu , les bras fanglans
ODES. 67
Oùfuir ? c'eft fur moi qu'il lance
Ses regards étincellans.
Une Euménide enflammée ,
Roulant fa torche allumée ,
De fes cris remplit les airs :
La Mort vient ; & l'inhumaine
Me prend , m'enleve, & m'entraîne
Parmi la poudre & les vers.
Sourd à matrifte priere ,
Jamais le Dieu du Repos
N'appefantit ma paupiere
Sous fes humides pavots.
Mes entrailles altérées ,
En vain des eaux defirées
Cherchent le fecours fatal ;
Un feu dévorant m'obfede :
Je m'abreuve ; & le remede
Ne fait qu'augmenter le mal.
Souvent d'un obſcur nuage ,
L'éclat du Ciel fe noircit :
Si - tôt qu'on voit fuir l'orage ,
Il s'épure , il s'éclaircit.
L'accès fuit : la Fievre pafle.
Je vis ; mes ſens ont leur place.
Mais , hélas ! calme cruel !
Puiſqu'encore , à la même heure ;
Il faut demain que je meure ,
Joüet d'un mal immortel.
Fij
68
O DE
S.
AMI , ton ail craint de lirež
Et ce titre t'a Surpris.
Touché des fons de ma Lyre
Tu me plains , tu t'attendris.
O charmante Sympathie !
Mais tu fais que notre vie
N'eft qu'un tiu de malheurs ;
Et qu'en ouvrant la paupiere
Aux rayons de la lumiere ,
L'homme eft né pour les douleurs.
ODE XII.
L A MORT.
T ENEBREUSE Reine du monde , REUSE
O MORT , dont le vol furieux ,
Enveloppant la Terre & l'Onde ,
Epouvante l'Homme en tous lieux ;
Implacable & fourde Ennemie,
Ton foufle , de fa foible vie
Ufe fans ceffe le flambeau :
$
Et foit qu'il fuie , ou qu'il s'arrête ,
Ta faulx fanglante eſt toûjours prête
A le plonger dans le tombeau.
Cependant il femble à toute heure ,
Par nos defirs impatiens ,
Que pour nous dans cette demeure ,
Le Temps s'avance à pas trop fenes.
ODES. €
69
La faifon , que le Ciel fait naître ,
N'eft point celle où l'on voudroit être:
Par fes ennuis l'Homme eft vaincu ;
Et la chimere qui l'enivre ,
Lui cache qu'il a moins à vivre
De chaque inftant qu'il a vêcu.
Si , raisonnables & modeftes ,
Nous favions jouir des faveurs
Dont les influences céleftes
Répandent fur nous les douceurs ;
Nous verrions , contens & tranquiles,
:La fuite & les retours utiles
Des doux printemps , des froids hyvers
Et par tout une clarté pure
Nous offriroit dans la Nature ,
Le Créateur de l'Univers.
Mais d'un efpoir qui le dévore
En proie aux frivoles appas ,
L'homme cherche ce qu'il ignore,
Et n'aime que ce qu'il n'a pas.
On ne fent le prix des journées ,
Que quand à leur terme amenées ,
Elles font prêtes à finir.
Alors de toute la fortune ,
On voudroit en acheter une,
Et rien ne la peut obtenir .
On enviſage avec envie ,
Le trifte fort de Job fouffrant ;
On voudroit conferver fa vie
70 O DE S.
Fut-on toûjours pauvre & mourant.
L'éclat de l'or & de la gloire
Ne s'offre plus à la mémoire
Que comme un effroyable écueil ;
Et l'avenir vient s'y dépeindre
Sous des traits cent fois plus à craindre
Que la pouffiere du cercueil.
Les vains Oracles du Portique
Preffés des maux les plus cuifans ,
Au gré ďun phlegme chimérique
Paroiffoient maîtrifer leurs fens :
Mais quand leurs étranges maximes
S'appuyoient des dehors fublimes
D'une trompeufe fermeté ,
En fecret leur ame troublée
Souffroit fous le maſque accablée ,
Et démentoit leur vanité.
Ah ! fi les yeux avoient pû lire
Dans l'ame de ces fiers Romains,
Qui de la Mort , dans leur délire ,
S'ouvroient eux mêmes les chemins
On eut vû , fous diverſe face ,
L'effroi lutter contre l'audace ,
Toujours ou vaincus ou vainqueurs ;
Si l'honneur brillant & frivole
N'eut aux rayons de fon idole
Ebloui leurs crédules coeurs.
Le Héros même , qu'il excite ,
Qu'est- il dans les fougueux accès,
ODES. 71
Qu'un fang , que le couroux agite ,
Ou qu'anime un premier fuccès ?
Il croit que cueilli par Bellonne ,
Le verd Laurier qui l'environne ,
Ecarte la foudre & les feux :
A peine un trait mortel le frappe ,
Auffi- tôt l'homme qui s'échappe ,
Diffipe le Héros fameux .
Ce bras , dira-t'il , ce vifage ,
Devant qui trembloit l'Univers ,
Demain fera donc le partage
De la pourriture & des vers ?
Ce corps , qu'une foule fufpecte
Sert à l'envi , flate & reſpecte ,
Sera bien-tôt abandonné ;
Et mes conquêtes célébrées ,
Vont être pour moi refferrées
Dans un fépulcre infortuné.
Mais en quels lieux ira cette ame ,
Et que je fens mieux que jamais ?
Eft- ce dans un torrent de flamme ,
Ou dans le féjour de la paix ?
Si les flateurs loüoient mes crimes ,
Que de titres illégitimes ,
Leur adreffe avoit revêtus ;
Grand Dieu , ta haute intelligence
Pefe-t'elle dans leur balance ,
Et les forfaits & les vertus ?
Le feul Chrétien , docile & ferme,
72
O DE
S.
Se fait un rempart de fa foi ;
Et regardant fon dernier terme ,
Eft exempt d'audace & d'effroi :
Il fe prépare à ce voyage ,
Armé d'un modefte courage ,
Dont la Grace aide fa raiſon ;
Et ne voit dans la Mort prochaine ,
Qu'un fecours , qui briſant ſa chaîne ,
Sappe les murs de fa prifon.
Alors , différent d'Epicure ,
Il eft conftant & réfolu ,
Autant qu'à l'infirme Nature
Le permet fon Maître abfolu :
Et comme il fut dans fa carriere
Tel qu'il fe montre à la barriere ,
Fidele au Dieu de vérité.
Sa Loi , qu'il n'a point tranſgreſſée ,
Confole & flate fa penſée
D'une heureufe immortalité.
Dieu , que chercha divers ſyſtème
Des Philofophes pointilleux ,
Jaloux de fe montrer lui- même ,
' Fuyoit les regards orgueilleux.
Comme il eft la Vérité pure ,
Le droit chemin , la clarté fûre ,
L'immenfe & folide grandeur ;
Leurs vertus n'étant qu'arrogance ,
Sa haute & terrible puiflance
Les aveugla de fa fplendeur.
ODE
ODES.
73
O DE XIII.
Sur la Mort de S. A. S. Monfeigneur le Comte
DE TOULOUSE Amiral de France ,
Gouverneur de la Province de Bretagne.
Qu
UAND TOULOUSE expira , la prompte
Meffagere ,
Errante en cent climats divers ,
Interdite , & volant d'une aîle moins légere ,
De fa Mort à regret inftruiſit l'Univers.
Neptune , fur un roc environné de l'onde
Sufpendit à l'inftant le mouvement des flots ;
Et donnant un paffage à fa douleur profonde ,
Sa voix fur l'Océan fit entendre ces mots :
TOULOUSE ne vit plus : la Vertu foupirante
Frémit & fe couvre de deuil ;
La fidelle Amitié , la Douceur expirante
Se jettent avec lui dans l'ombre du cercueil.
Soûtien des malheureux , il prenoit leur défenſe;
Tendre , compatiſfant , prompt à les foulager :
Ses bontés prévenoient la timide indigence.
C'étoit pour fon grand coeur , s'enrichir , qu'obliger,
Le Deftin , difoit- il , laiffa dans la mifere
L'Innocence & la Pauvreté.
Faifons rougir le Sort , & d'un Aftre contraire
Cortigeons l'injuftice & la malignité .
G
74
ODES.
Voilà les vrais talens , qui confervant aux Hommes
Les premiers traits qu'en eux la Nature a tracés ,
Les raprochent de nous,les font ce que nousfommes,
Quand des liens mortels ils font débarraffes.
Mais un BOURBON peut tout : fa valeur ſignalée
Par des exploits laborieux ,
A travers les écueils de la Plaine falée
Fit triompher des Lys l'étendard glorieux . J
Epouvanté moi -même au bruit de fon tonnerre ,
Dont les feux redoublés imitoient les éclairs ,
Je crus que Jupiter me déclaroit la guerre ,
Et venoit me ravir le Royaume des Mers.
Quel transport différent s'empara de mon ame ;
Quand de mon vain trouble remis ,
Je vis enveloppé de fumée & de flamme
Son Vaiffeau , foudroyant deux Flottes d'ennemis ! *
Leurs poupes en défordre évitoient fa pourſuite ,
Comme on voit l'Aquilon , de fes antres glacés
S'élançant avec fougue , écarter , mettre en fuite
Les nuages dans l'air vainement amaffés.
L'intérêt de fon Roi l'arrêta fur la rive.
Là , par de mutuels refforts ,
¶ Combat Naval , à
la hauteur de Malaga ,
où S. A. S. battit les
Flottes des Anglois
des Hollandois , & les
mit enfuite le 24 Août
1704.
Il montoit le Fou
droyant , Faiſſeau qui
portoit 104 pieces de
Canon 450hommes,
ODES.
75
Dirigeant les projets de la Marine active ,
Une égale harmonie aſſortit ſes accords.
Au commerce en tous lieux il ouvrit une voic.
Sa prudence étonna fes Rivaux impuiffans .
Dans mon Empire enfin je le vis avec joie
Commander en ma place , & punir les brigans.
O toi , Peuple intrépide, & qui rendis les armes
Moins à la force qu'à l'amour ; §
Fidéle pour ton Roi , mais infenfible aux charmes
Qu'offrent aux vils flateurs la rùfe & le détour ,
Avois- tu droit d'attendre un deftin plus profpere ?
Peuple fier des tributs que t'apporte Thétis ,
Dans ce Prince adoré tu retrouvois un Pere :
Tu montres par tes pleurs les fentimens d'un Fils .
La France inconfolable a tremblé pour la vie
Du Héros qui fut fon appui.
Il fembla , par l'effroi dont fa mort fut fuivie ,
Que chacun au tombeau dût defcendre avec lui.
Fantômes de grandeur , qu'illuftre la richefie ,
D'infolence & d'orgueil coloffes animés ,
Ouvrez vos foibles yeux : par l'exemple qu'il laiffe,
Apprenez à fentir le bonheur d'être aimés.
Defon rang jufqu'à lui franchiffant l'intervale ,
Son Maître l'alla confoler . *
On vit , malgré les ans & l'automne inégale ,
SLe Gouvernement Fontainebleau , l'alla
de Bretagne. vor à Rambouillet
* Le Roi qui étoit à pendant ſa ma'adie •
Gj
76
O DE
S.
Sur les pas avec zèle un Miniftre voler. T
LOUIS , un tel honneur rejaillit fur toi-même:
Payer d'un prix fi beau. l'amour qu'il eut pour toi ;
C'eft unir , fans bleffer la Majefté fuprême ,
Les fentimens de l'homme à la grandeur d'un Roi.
La plus rare vertu n'eft donc point un obſtacle
Aux traits de la Parque en couroux.
Les Hommes tels que lui , par un jufte miracle ,
Ne devroient -ils pas être immortels comme nous ?
Rien ne put ébranler fon courage invincible :
Il vêcut , il fouffrit , il mourut en Héros.
Là Neptune , appuyéfur Son Trident terrible
Gémit , refta muet , preſſépar les fanglots,
Alors les yeux en pleurs , les pâles Néréides
Le coeur vivement attendri ,
Briferent l'ornement de leurs treffes humides ;
Les Tritons allarmés ne formerent qu'un cri :
Une funébre horreur fur les Ondes tranquiles ,
Peignit affreufement l'image de la Mort :
Les Syrenes fans voix , furpriſes , immobiles ,
N'eurent que des foupirs pour accufer le Sort.
Flots qui m'êtes foûmis , reprit le fier Neptune
Servez mon couroux furieux ;
Vengez avec éclat cette perte commune :
Eole , ouvre la porte aux Vents féditieux :
Mers , enseveliffez dans un vaſte naufrage
SS. E. le Cardinalde Fleury.
2
O DE S.
77
Les Vaiffeaux , les Nochers fur mon Empire épars ;
Faites fentir par tout les efforts de ma rage ;
Et de la Parque même effrayez les regards.
Mais que fais je où m'emporte un barbare délire ?
Diffipez-vous , nuage obfcur ;
Flots émus , calmez - vous ; revenez , doux Zephire ;
Voguez , Vaiſleaux , coulez fur le liquide afur .
TOULOUSE dans fon FILS laiffe un autre lui - même .
Mon oeil perce du Sort le fein mystérieux.
Généreux , équitable , on le revere , on l'aime ,
Et la Vertu fur lui defcend du haut des Cieux .
Ainfi , quand fur la rive , à la tempête en bute ,
Un Oranger cede à fes coups ,
Les Nymphes & Prothée affligés de ſa chute ,
De l'Aquilon cruel déteftent le courroux .
Mais un beau Rejettɔn , qui croiſoit fous fon ombrei
Déployant dans les airs fon feuillage fleuri ,
Les confole , s'éleve , & pat des fruits fans nombre
Promet de remplacer cet arbre fi chéri.
Tendre & fidelle Epoufe , appaifez vos allarmes ,
Modérez de juftes regrets .
La main de votre FILS doit effuyer vos larmes ;
De votre Epoux en lui reconnoiſſez les traits.
Vous l'inftruifez , PRINCESSE , aux vertus pacifiques
NOAILLES , s'uniffant à ſon illuftre Soeur ,
Et l'inftruifant d'exemple aux Vertus héroïques ,
Yous guiderez fon ame au Temple de l'Honneur.
Gij
78 O DE S.
Ainfi parla NEPTUNE ; & la Cour raffûrée
Le fuivit dans le fein des eaux .
Un Breton qui voguoit fur la plaine aſurée ,
Fut le hardi témoin de ces objets nouveaux.
C'est lui , dont l'Apollon exempt de flaterie ,
PRINCESSE , offre à vos yeux fon hommage en
ce jour ;
Et qui vient à vos pieds , de fa trifte Patrie.
Apporter les regrets , l'efpérance , & l'amour.
ODE XIV.
A M. DE LIZARDAIS ;
Capitaine des Vaiffeaux du Roi , Chevalier de
P'Ordre Militaire de Saint Louis , & ci - de-
Dant Gouverneur de S. A. S. Monseigneur le
Duc de Penthievre.
TANDIS qu'un Sommeil létargique
Endort ma trifte Oifiveté ,
Au bord d'un rivage écarté ,
Où la Fortune tyrannique
Me retient en captivité ;
Je vois par ta Miffive aimable¿
Qu'au milieu du fafte des Cours ,
Où Cloto file tes beaux jours
Tu ſçais , Philoſophe agréable ,
Unir la Sageffe aux Amours,
O DE S. 79
N'éloignons pas la jouiffance
Du préfent qui nous eſt donné.
Si notre coeur n'eſt deſtiné
Que pour la fombre prévoyance ,
N'est- ce pas vivre infortuné ?
L'Homme ignorant ce qui l'anime ,
Sent en lui deux êtres divers ;
L'un veut l'élever dans les airs :
Mais dès qu'il prend ſon vol ſublime •
L'autre l'entraîne au fond des mers.
Cependant c'eft un attelage
Qu'ilfaut conduire habilement ;
Et pour vivre paiſiblement ,
Tous deux amis dans le voyage
Doivent marcher également.
Raifon , corrige la Nature ;
Et toi , Nature , la Raiſon :
Nature , écoute fa leçon ;
Raifon , pour elle fois moins dure
Servez -vous de contrepoiſon.
Ah !fuyons les erreurs brutales ;
C'eft la Noirceur , la Cruauté ,
Les Vices de malignité ,
Que dans les balances fatales
Minos pefe avec équité.
C'eft-là qu'il fait bouillir l'Avare,
Dans un Océan d'or fondu.
G
4
80 ODES.
Là , le Superbe , horrible , nû ,
Couvert du fouffre du Tartare ,
Frémit d'y brûler inconnu.
Là , tant d'Amis froids , infidéles
Gémiffent au milieu des feux .
C'est là qu'en des gouffres affreux ,
Sont brûlés tant de coeurs rébéles
Et fourds aux cris des malheureux.
Mais dans un féjour plein de charmes
L'Amitié , la Foi , la Candeur ,
Trouveront l'éternel bonheur ;
Et fans dégoût & fans allarmes
S'abreuveront de fa douceur .
"
C'est là , qu'auprès de Fontenelle ,
Tu verras le cher du Tillet ,
Dont le coeur généreux , difcret ,
Propofe aux Amis un modéle
Auffi rare qu'il eft parfait.
En ces lieux les Jaſmins , les Rofes
Mêlés aux Myrthes toûjours verds ,
Parfument la Terre & les Airs ;
Et volant fur les fleurs écloſes ,
Zéphir n'y craint pas les Hyvers.
Sous ces berceaux , d'illuftres Dames
Accordant leurs voix aux doux fons
Des Chaulieux & des Pavillons ,
Charmeront les heureuſes ames
O DE S... 81
Attentives à leurs chanfons .
Cependant , fans compter les heures ,
Songe , en banniffant tout ſouci ,
Que l'espoir qu'on te donne ici
Du plaifir des autres demeures ,
Ne doit point troubler celui-ci.
Suis donc le penchant qui t'engage
Et n'attends pas pour t'y livrer ,
Qu'Atropos vienne t'en févrer :
Les plaifirs font faits pour le Sage ;
Qui les goûte fans s'enyvrer .
Dans un climat où tout abonde ,
Sous des lambris d'or & d'afur ,
Tu fçais refpirer un air pur ;
Et moi , je vis au bout du monde ,
Où je traîne un loifir obfcur.
Ainſi , dans le ſein d'Amphitrite ,
Les grands Poiffons fendent les flots ,
Quand, folitaire au bord des eaux ,
L'efpéce timide & petite
Serpente parmi les rofeaux ,
Infpire ta vertu ſuprême ;'
Au PRINCE commis à ta foi ;
Fais le reffouvenir de moi:
Il fera digne de lui-même ,
Dès qu'il fera digne de toi,
82 ODES.
ODE X V.
LES MUSES ,
A L'OMBRE DE ROUSSEAU.
MUSES , ceignez mon front d'une palme nouvelle
,
Secondez les tranſports d'un Diſciple fidéle
A vos divines loix .
Je veux , en publiant votre illuftre louange ,
Que fur les bords du Nil , & fur les bords du Gange
On entende ma voix.
Je triomphe avec vous de la foule importune ;
Je commande à mes voeux , maître de la Fortune ,
Et libre dans fes fers.
D'abord que de vos feux mon ame eſt échauffée ;
Je monte dans l'Olympe , & fur les pas d'Orphée
Je defcens aux Enfers.
Qu'on baiffe la barriere , & qu'on m'ouvre la lice;
Que la Terre s'ébranle , & qu' Atlas treffaillifle
Par mes chants foulagé .
Vous - mêmes dictez - moi , Muſes , votre origine ;
Faites- la par vos foins furvivre à la ruine
Du Monde ravagé.
Quand l'Arbitre des Cieux débrouillant toutes
chofes ,
ODES. 83
Sagement difperfa les femences éclofes
Du Cahos odieux ,
De fon centre faillit la puiflante Harmonie ,
Et des neufdoctes Soeurs la troupe étoit unie
Dans fon fein radieux.
De fes nombreux accords l'Intelligence active
Pénetre , communique à la matiere oifive
Ses fouples mouvemens ;
Sa fubtile douceur l'amollit , la remue ,
Et met un frein durable à la Difcorde émue
Entre les Elémens.
La Terre alors s'affied par fon poids condenſée:
L'Air s'éleve & bondit ; fa fubftance élancée
Des Cieux forme l'afur.
Les Eaux forment la Mer ; chaque Corps dans fo
Sphere ,
Soumis à l'Harmonie , attentif à lui plaire ,
Conferve un Ordre fûr.
•
Le Soleil luit , la Lune au milieu des Etoiles
S'annonce , & de la Nuit vient éclairer les voiles
Dans le Jour & la Nuit
La Matiere s'agite , & produit ſon eſpece :
Un Etre en aime un autre ; un Etre fuitfans ceffe
Un autre qui le fuit .
Les Bois , les Fruits , les Fleurs , les Ruiffeaux , La
Verdure ,
S'échappent en riant du fein de la Nature
84
O DE S.
L'Air excite le Vent ;
Le Nuage eft produit des Vapeurs de la Terre
Le Tourbillon rapide enfante le Tonnerre
Du Nuage brûlant.
Tout naît , tout croît : l'Humide avec le Sec s'affemble ;
Le Chaud avec le Froid ; & compofent enſemble
Les Animaux divers .
Mais tout tombe , auffi tôt que la vive Harmonie
Ceffe de foûtenir par fa force infinie
Leurs intimes concerts.
Alors ouvrant fon ſein , ſa puiſſance féconde ;
Muſes , vous met au jour pour le bonheur du Monde,
Et pour charmer fes maux.
Le Plaifir naît de vous ; l'Horreur fuit , elle expire ;
L'Harmonie , elle-même , à votre docte empire
Soûmet tout les travaux .
La Lyre avec le Luth , Nymphes ingénieuſes ,
Accompagnent bien - tôt vos voix mélodieuses ,
Et vos nobles chansons :
Les Antres les plus fourds hautement retentiffent ;
Les Spheres , en roulant , hautement applaudiffent
Au pouvoir de vos fons .
Le Ciel à votre aſpect jette des étincelles ;
La Terre fe revêt de fes fleurs les plus belles ;
La Mer couvre les bords ;
Le froid Poiffon bondit ; la Brute perd fa rage ;
L'Oiseau qui fend les airs , apprend fon doux ramage
O DE S. 85
De vos tendres accords.
Tout s'embellit par vous : mais ce n'eft que dans
l'Homme ,
Que votre ame tranfpire , où l'oeuvre fe confomme
Par vos dons précieux :
Apollon vient l'inftruire à bâtir fes afyles ;
Et l'Art & la Nature à vos leçons dociles ,
Le rapprochent des Dieux.
Apollon , chaftes Soeurs , vous donna ſa tendreſſe ;
Vous choisit un féjour qu'il fixa dans la Greçe
Sur des côteaux fleuris :
De Lauriers immortels ce Dieu couvrit leurs cimes ;
Et là , vous enyvrez de vos tranſports fublimes
Vos plus chers Favoris.
Comme un torrent ſuperbe inonde les Campagnes ,
Prêtres , Légiſlateurs , du haut de vos Montagnes
Fondent chez les Humains :
Les Peuples étonnés au bruit de leurs miracles ,
Viennent des quatre Vents écouter les Oracles
Du Dieu dont ils font pleins .
L'Univers rend hommage à leurs talens infignes :
Mais parmi les Mortels peu vous ont ſemblé dignes
De vos plus grands fecrets.
Saifis de votre efprit ils font marcher la Pierre ,
Commandent aux Poiſſons , aux Vents , aux Flots en
guerre ,
Aux Lions , aux Forêts.
86 ODES.
Aux accens de Tirtée un coeur craintif s'éleve ;
Pindare au haut des Airs , ou fa Verve l'enleve ,
Ceint la tête des Rois :
Homere par fes chants dérobe a l'Ombre noire ,
Des Héros dont , fans lui, les grands noms & la gloire
Fuflent morts à la fois.
Leurs fons chaffent la Peſte , & diffipent la Foudre
DontJupiter vengeur s'armoit pour mettre en poudre
Les Peuples effrayés.
Des foucis affligeans ils charment l'amertume ,
Et rappellent l'espoir , dont la flamme s'allume
Dans les coeurs égayés.
Heureux qui de vous plaire a fait ſa ſeule envie !
Mufes , vous préſervez fes talens & fa vie
Des atteintes du Sort.
Simonide fuit feul des malheurs manifeftes ,
Au milieu des Serpens & des Monftres funeſtes
Le jeune Horace dort.
Aftres du facré Mont , préfidez fur mna Veine , `
Jefurmonte avec vous les clameurs & la haine
Des Jaloux ralliés.
Nouveau Bellerophon , je fends les Airs , je vole ;
Et je vois tous les traits de leur rage frivole
Se perdre fous mes pieds .
Illuftre & cher ROUSSEAU , dont la Veine
fertile ,
S'ouvrant dans tous les coeurs un cheminfifacile,
O DE S.
87
Charme les goûts divers ;
Regardes moi du Pinde , où ton ame adorée
Yjouit à jamais d'une Palme fairée ,
Et reçoisy mes Vers.
On dit qu'à ton abord , les doctes Immortelles,
Dont les mains te trefoient des guirlandes nou
velles ,
Vinrent te recevoir` ;
Et qu'ente carefant , on vit Pindare , Horace ,
A côté d'Apollon , tous deux t'offrir leurplace ,
Enchantés de te voir.
Oui , c'eft toi , grand ROUSSEAU , dont le
Souffle m'infpire ;
Je tefens dans mon ame embraser mon délire
De mille traits de feu.
Né dans lesfroids rochers d'un defert maritime
C'eft de toi que j'appris le bel art de la Rime ;
Et j'en eus ton aveu.
Voici les Vers que
Rouffeau met dans une
Lettre écrite à M. Titon
du Tillet , au fujet de M.
Desforges , qui s'étoit
cache quelque tems fous
le nom de Mademoiſelle
Malcrais.
Etje prife Sur tout ton noble attachement
Pour un eftimable Génie ,
Qui fous un nom d'emprunt , autrefois fi char
mant ,
Sous le fien fe produit encor plus dignement.
88 O DE S.
D
ODE XV I.
LE TABAC.
Es ennuis accablans , de la morne triſteſſe ,
O TABAC , l'unique enchanteur !
Des plaifirs ingénus , de l'aimable allégrefle ,
O Tabac , la fource & l'auteur !
Sans toi , Tabac chéri , mon eſprit eft fans joie ,
Dans les chagrins il eſt plongé :
De leurs efforts fréquens il deviendroit la proie
S'il n'étoit par toi ſoulage .
En diverfes façons on connoît ton mérite ;
Il eft d'un prix toûjours nouveau.
Tu fais à flots aifés s'écouler la Pituite ,
Et tu dégages le Cerveau .
L'Eſprit, quand au travail fa force eft languiſſante,
Par ta poudre eft reffufcité.
Ton odeur évertue une ame croupiffante
Dans une molle oifiveté.
Le ſang eſt étanché , la bleſſure eſt guérie ,
Quand on t'applique fur le mal ;
Dans leurs climats féconds , le Pérou , l'Affyrie
N'ont point de baume au tien égal .
Tu joins prefque toûjours l'agréable à l'utile.
Que
ODES. 89
Que j'aime , en ton étroit foyer ,
Du bout d'un long tuyau mettre en cendrema bile,
Et dans les airs la renvoyer !
Auffi- tôt dans un coeur la tempête eft calmée .
Mon ame avec raviflement
S'occupe à voir fortir de la Pipe allumée
Un petit nuage fumant .
Tes charmans tourbillons dans la tête échaufféc
Font gliffer l'appas du repos ;
Et volant après toi le docile Morphée
Séme tes traces de pavots.
Cupidon , d'un Fumeur , à fes chaînes honteuses
N'attache guere le deſtin .
Tu n'as , divin Tabac , dans tes Fêtes joyeuſes ,
D'autre compagnon que le Vin.
La mourante Vieilleffe eft par toi rajeunie
Mieux que par les médicamens.
Ta vertu merveilleufe , en prolongeant la vie ,
Répare les tempéramens.
A ton propice afpect les vapeurs de la Peſte
Ceflent d'infecter les maifons :
Ton odeur falutaire eft une odeur funefte
Afes triftes exhalaifons.
Celui qui le premier nous apprit ton uſage ,
Eft digne du Nectar des Dieux :
A nos neveux tranfmis , fon bienfait d'âge en âge
Doit rendrefon nom précieux.
H
F
P
1
90 O DE S.
ODE X VI I.
A M. TITON DU TILLET.
Toi , dontle nom doit être à jamais mémorable ,
TITON , dont la main fecourable ,
Vint m'arracher des bords , où mes jours enchaînés
A d'éternels ennuis paroiffoient condamnés :
Toi , qui fçais , à l'ami délicat & fidéle ,
Allier des foins paternels ,
Que ne puis je , à l'éclat de ta gloire immortelle
Donner une fplendeur nouvelle ,
Par mes hommages folemnels !
Mars , avec Apollon , partagea tes années ,
Les fleurs de ton jeune printems ,
Furent aux premier deſtinées ;
L'autre fe réſerva les ans
Où l'Homme refléchit , où l'efprit eft plus fage ,
Sans perdre rien de ſa vivacité ;
Et , pour entreprendre un Ouvrage ,
Unit au feu qui l'encourage ,
La prudente maturité.
Ton Parnaffe élevé , fut l'éclatante marque ,
Par où tu fignalas ton amour pour les Arts ;
Et fur ce mont, vainqueur du Temps & de la Parque
Il a été Capitaine taine de Dragons.
d'infanterie , & CapiODES.
91
Tu fçus rendre à LOUIS , cet illuftre Monarque , ( 1 )
L'honneur qu'on eût du rendre au meilleur des Cé,
fars.
Ce Monument, fuivi d'un chef- d'oeuvre d'Hiſtoire ,
Où ta main raffembla les débris de la gloire ( 2 )
Des Poëtes fameux , que la France a produits ,
Apprend à l'Univers , que ton vafte génie ,
Dans tous les fujets qu'il manie ,
Joint le fçavoir profond , au goût le plus exquis.
Que vois -je? tes fertiles veilles ( 3 )
Enfantent àmes yeux de nouvelles merveilles :
Ta plume nous décrit les divers Monumens
Dont la Science eft honorée ,
Depuis que la Terre affûrée
Sur fes immenfes fondemens ,
A pour bafe les airs , dont elle eft entourée.
Dans tes Ecrits laborieux ,
La vive flamme de ton zèle ,
A travers mille traits fçavans & curieux ,
S'éleve , fe fait jour , noblement étincelle.
Tu veux forcer nos demi - Dieux ,
(1) Louis XIVtient
la place d'Apollon fur
le Parnaffe en bronze.
( 2 ) La Defeription
du Parnafe François ,
Ouvrage in fol.
( 3 ) Nouvel Ouvra
ge intitulé: Effais fur les
honneurs accordés aux
illuftres Sçavans , pendant
la fuite des Siècles.
Hij
92 · O DE S.
Queleur rang , leur pouvoir , leurs biens rendent
ftupides ,
A prendre les Héros pour guides ,
Qui , de nos célébres Ayeux ,
Récompenfoient les talens précieux :
Mais tes confeils font inutiles ,
L'ignorance a fur eux répandu fa noirceur ;
Ils ont , fuperbes imbéciles ,
L'or fur leurs vêtemens , & du fer dans le coeur.
Combien crois -tu qu'il foit au monde ,
D'Humains comparables à toi ?
Ton ame a recueilli l'honneur , la bonne foi ,
Et des autres vertus la troupe vagabonde.
Protecteur généreux , tu fers d'exemple aux Grands
L'ingénieux L A INEZ , * heureux de te connoître
Autrefois éprouva tes fecours obligeans ;
Ta riante maiſon eft ouverte aux Sçavans ,
MECENE , autant que tu peux l'être ,
Et digne de jouir des biens prodigieux
Qu'à d'avares Mortels ont accordé les Cieux.
Un coeur , tel que le tien, dans le fiécle D'AUGUSTE
Dans ce fiécle , où des Grands Apollon fut chéri ,
Fût parvenu fans doute au fort du Favori
Que combla de bienfaits un Monarque fijußte.
2
* Le Poëte Lainez chez M. Titon du Til:
demeuré du tems let.
O DE S. 93
ODE XVIII.
Remerciement à Meffieurs de l'Académie Royale
des Belles · Lettres de la Rochelle.
Tous mes fens agités des tranſports de la Gloire ,
S'enivrent dans les flots d'une noble vapeur
Mon efprit étonné , doute s'il s'en doit croire;
Et craint d'être ſéduit par un Songe trompeur .
Non , vos brillans Lauriers , jufques fur ce rivage ,
Viennent ceindre mon front de leurs doctes rameaux ;
Et du ftérile fein de cette aride plage ,
L'Hipocrêne pour moi fait bouillonner fes eaux.
A vos ordres ſoûmis , Pégaſe fur les aîles
M'enleve dans les airs , me place parmi vous ,
Où charmé des accords de vos voix immortelles ,
La mienne cherche en vain des accens auffi doux.
Qu'entends je l'Univers fond & fe développe ,
Votre Art ingénieux décompofe les corps :
L'Ouvrage des fix jours , à votre Mycroſcope
De fon arrangement découvre les refforts.
Votre Sçavoir divers embraffe la Nature :
Lynx fubtils , vous lifez dans l'abîme des mers,
Vous parcourez la terre ; & d'une aîle moins fûre
L'Oifeau du Roi des Cieux fend l'eſpace des airs,
94
O DE S.
Saturne vainement à vos recherches vaftes ,
Refuſeroit d'offrir les âges reculés ;
Votre travail le force à vous ouvrir les Faftes ,
Et fes obfcurs fecrets vous font tous dévoilés .
Mais avec quel fuccès votre fouffle m'inſpire !
L'espoir enfle mon coeur qu'éleve votre choix.
Je vois , je ſens déja que vos mains fur ma Lyre
Forment mes mouvemens , & font parler mes doigts.
Avec peu de talens , c'eft donc un coeur docile
Que j'apporte pour prix de mon adoption :
Mais la docilité , dans fa crainte fertile ,
Dut fouvent fes progrès à la précaution .
Uniflons nos efforts , & que votre Patrie ,
Par l'amour des beaux Arts éclatante aujourd'hui ,
Goûte plus de douceurs , qu'autrefois fa furie ,
Dans les affauts de Mars , ne lui caufa d'ennui.
Egilant les concerts des Cignes , que la Seine
De fes bords renommés a rendus amoureux ;
Difciples d'Apollon , pour guider notre veine ,
N'avons-nous point Horace & Pindare comme eux
Ainfi propofons - nous des exemples fublimes ;
C'eft par de longs efforts , conftamment redoublés ,
Qu'en voulant ſurpaſſer des Rivaux magnanimes ,
Leurs chefs- d'oeuvres fameux peuvent être égalés.
?
CONTY , le grand CoNTY nous aime & nous
protége ,
ODES. 95
Sous fes Lauriers féconds notre fort eft charmant :
Conferve- nous , ô Ciel , un fi cher privilége ;
E: que ce Marcellus vive éternellement.
Le Soleil brilla moins que fa premiere aurore :
Mars le reçut des mains de la do &te Pallas .
C'eft l'Emule des Dieux : le Soldat qui l'adore ,
Sçait qu'il vole à la Gloire , en courant aux Combats.
Sur le double fommet cueillons les fleurs nouvelles ,
Dont même les neuf Soeurs font choix pour fe parer :
Formons- en pour CONTY des guirlandes fi
belles ,
Que nos derniers Neveux les puiffent admirer.
*
Egregium forma juvenem & fulgentibus
armis.
Virg. Æn. 1. 6.
délices du Peuple Romain.
Tous les Auteurs qui qu'il fut l'amour & les
parlent de Marcellus, fils
d'Octavie foeur d'Auguite
, s'accordent à dire
**
96
O DE
S.
ODE X I X.
LE RETOUR D'ASTRE' E.
A M. LE MARECHAL DE LOWENDAL.
Q UE vois - je le Ciel s'entrouvre :
Quelle foudaine clarté
S'allume en l'air , ſe découvre
A l'Univers enchanté ?
Une Déeffe inconnue ,
Sur une éclatante nue
Defcend du féjour des Dieux :
La Candeur brille autour d'elle ;
Et la Vérité fidelle ,
Guidefon char glorieux .
Les Jeux , les Amours , les Graces ;
Les vrais , les charmans Plaiſirs ,
Pour voltiger fur les traces ,
Se transforment en Zéphirs.
En vain le fiel fur la bouche ,
Et roulant un oeil farouche
La Difcorde mord fes fers :
Son pied la foule & l'irrite ,
L'écrafe & la précipite
Dans l'abîme des Enfers.
•
Quels fons dans l'air retentiflent !
Ces grands , ces céleftes Corps ,
Sur
ODES.
97
Sur leurs axes treffailliffent
Et forment de doux accords.
Leur pompeux concert attire
le Suprême Empire Ce
que
A d'auguſtes Immortels.
Mars même affis fur fes Armes ,
S'humanife par ces charmes ,
Et renonce à fes Autels.
Mes yeux , connoiſſez Aftrée;
C'eft elle , dont en ce jour ,
Vers la terreftre Contrée ,
On célebre le retour.
La Paix , l'Honneur , la Droiture ,
La Foi fimple , aimable &ſûre ,
Vont partout à fes côtés ;
Et la fertile abondance ,
Qui les fuit & les devance ,
Verfe fes dons fouhaités.
Son char tiré par des Cignes
Purs & blancs comme fon coeur,
S'arrête en des lieux infignes
Par les faits d'un Roi vainqueur.
Du fommetd'une montagne ,
Elle voit dans la campagne
S'avancer mille Eſcadrons.
L'airain , le fer étincellent ;
Au bruit des tambours ſe mêlent
Les tons aigus des clairons.
I
98
ODES
.
Déjà la puiffante vûe
De la Fille de Thémis ,
Retient la main fufpendue
De ce monde d'Ennemis.
Tout fe taît dans la Nature ,
Les ruiffeaux fur la verdure
Ofent à peine couler.
Rois , Peuples , prêtez l'oreille :
C'eft fa voix qui vous réveille ,
C'est elle qui va parler.
Princes trop fouvent prodigues
Du fang des nombreux Sujets ,
Que Bellone & fes fatigues
Immolert à vos projets ;
Songez, bornant vos envies ,
Qu'aux Dieux maîtres de vos vies
Il appartient plus qu'à vous ;
Qu'une goutte à tort verſée , ´
De Néméfis offenfée
Peut embrafer le courroux .
Que de fois l'Orgueil avare ,
L'Honneur mal interprêté ,
Parent un motif bifarre ,
Des couleurs de l'Equité !
Et fi la Raifon modefte
Vous montre l'écueilfunefte
Où vous jettent vos erreurs
De l'oblique Flaterie
La fcélérate induſtrie
Bien-tôt le couvre de fleurs.
O DE S.
୨୨
Le Dieu qui dans fa balance
Pefe le vafte Univers ,
Place l'ame , à fa naiffance ,
Entre deux chemins divers.
L'un la mene , détrompée ,
Par une route escarpée ,
Au temple de la Vertu ;
L'autre , dans l'antre des Vices ;
Par un fentier de délices ,
Plus facile & plus battu .
Maître de fixer les doutes ,
Qui fufpendentfon defir ,
L'Homme connoît ces deux routes ,
Il les voit , & peut choiſir.
Sans cette faculté libre ,
Il feroit fans équilibre ,
Forcé dans fon mouvement ;
Et dans ce qu'il exécute ,
Indigne , tel que la Brute ,
De prix , ou de châtiment.
Peuples , que le trouble ceſſe.
Fuyez , trop longues horreurs :
Que le calme reparoiffe
A la place des fureurs.
Quelque gloire qu'enviſage
L'intrépide & fier courage ,
Dans les lauriers triomphans ;
Un Pere les abandonne
,
Quand il faut qu'il les moiffonne
Dans le fang de fes Enfans.
I ij
100 GDES.
Auffi l'amour de la Terre ,
LOUIS comblé de ſuccès ,
A moins cherché dans la Guerre
La Victoire , que la Paix .
S'il voloit à la Vengeance ,
L'active & tendre Clémence
Bientôt défarmoit fa main;
Et dans fon Ennemi même,
Toûjours ſa Bonté ſuprême
Refpecta le Sang humain,
L'amitié fuccede aux haines ;
Et les Reines & les Rois
Vont au- devant de fes chaines ,
Et reconnoiffent fes lois.
O Rois ! ô noble Ennemie !
Puiffe la Paix affermie
Vous unir de fentimens ;
Comme après une rupture,,
On voit une ardeur plus fûre
Rejoindre d'heureux Amans.
Belle &fuperbe Amaſonne ,
Ta Naiffance & ta Vertu
Font éclater la Couronne ,
Dont ton front eft revêtu.
Courageufe , ton eftime
Eft due au Génois qu'anime
L'amour de la Liberté :
Rends - lui donc ta bienveillance
O DE S. 101
Et fais céder fa vaillance
A ta générosité.
Saifis d'une noble audace ,
Donnant l'exemple aux Soldats ,
Affez les Rois & leur Race
Ont brillé dans les combats.
Allez , invincibles Princes ,
Allez , Aftres des Provinces ,
Y répandre vos bienfaits :
Allez apprendre à la Terre ,
Que la Paix comme la Guerre
Forme des Héros parfaits .
Charles , Lowendał , Maurice ,
De Gage , illuftres Rivaux ,
Que de Héros dans la lice ,
Ont imité vos travaux !
I'Immortalité s'étonne
De la foule que Bellone
Préfente à fes yeux charmés ,
Et doute que de fon Temple
L'enceinte foit affez ample
Pour tant d'Hommes renommés.
Que le Loifir dans les Villes
Se promene en fûreté ;
Coule fur fes pas faciles ,
Innocente Volupté.
Janus , rends dépofitaire
Des clés de ton Sanctuaire
I iij
-102 ODES.
La Paix nourrice des Arts.
Defcends , ô Paix fugitive ,
Ceins fon double front d'olive
Au lieu des lauriers de Mars.
Douces & tendres Mufettes ,
Qui raifonnez jour & nuit ,
Des effrayantes trompettes
Faites oublier le bruit :
Et vous , aimables Bergeres ,
Formez des danses légeres
Sous les voutes des ormeaux ;
Tandis qu'au bord des rivages
Fertiles en pâturages ,
Pan veille fur vos troupeaux.
Vaiffeaux , déployez vos aîles :
Vous n'avez , hardis Nochers ,
A craindre après ces nouvelles
Que les vents & les rochers.
Non , fur la plaine aſurée ,
Ne redoutez plus Nérée ,
Ni l'orageux Dieu du Nord :
Croira-t'on qu'ils voudroient être
Les feuls des Dieux à paroître
Irrités de votre accord ?
Quoiqu'Agens indifpenfables
De l'obfcur & fier Deftin ,
Soumis à fes lois durables ,
Ils en refpectent la fin ;
ODES. 103
L'Ame du Ciel répandue ,
S'intéreffe , s'infinue
Pour les Peuples vertueux ;
Et par fes forces fécondes ,
Souvent aux caufes fecondes
Fait prendre un cours plus heureux.
Le Texel & la Tamife ,
Voyent déjà fur leurs eaux ,
La Foi , l'Amour , la Franchiſe ,
Voler avec leurs vaiffeaux.
François , Belge , Anglois s'uniffent,
Voguent enfemble , applaudiffent
A leur doux & nouveau fort :
Et l'airain qui leur renvoie
De tonnans concerts de joie ,
Ceffe de vomir la mort.
Tous de la poupe à la proue ,
De pavillons font parés ,
Dont l'étoffe en l'air fe joue
Au gré des vents moderés.
Leurs nuances différentes ,
Dans les ondes tranſparentes ,
Peignent un émail divers .
A ce fpectacle , l'Aurore ,
Croit que Vénus donne à Flore
Une fête fur les mers.
Refleuris brillant Commerce ,
Ame & foûtien d'un Etat ;
1ij
$104
ODES.
Va dans l'Inde & dans la Perfe
Chercher ton premier éclat.
Fais , chez les Peuples paifibles
Par cent canaux inviſibles ,
Couler les dons apportés ;
Comme les fources lointaines
Vont , par de fecretes veines ,
Défaltérer les Cités.
Aftrée alors rend les refnes
A fes courfiers vagabonds ,
Qui s'abaiffent fur les plaines ,
Et s'élevent fur les monts.
Chaque Peuple en fon langage:
L'appellant à fon paffage ,
Ouvre les bras à la Paix :.
Aimables Enchantereſſes ,
Venez , difent- ils , Déeffes ,
Et ne nous quittez jamais.
HEROS , qu'adopta la France ,
Pourfa gloire & fon bonheur ,
Jouis de la récompenſe ,
Qui couronne ta valeur.
Etfi tu trouvas des charmes
Au milieu du bruit des armes ,
A mesfideles accords
Daigne dans ces jours plus calmes a
Sous l'ombrage de tespalmes ,
Applaudir àmes tranſports..
O DE S. 10%
Bergopzoom , leplus terrible ,
Et le plus fort des remparts ,
Sur un mont inacceffible ,
Bravoit les fondres de Marsi
Ce Coloffe fifuperbe ,
Que tu renverfas ſous l'herbe ,
Ecrafa mille jaloux,
Et ta derniere conquête
Trancha la derniere tête
Que leva l'Hydre en couroux.
De quelque éclat dont t'honore
L'équité du plus grand Roi ;
Senge qu'il en eft encore :
Un plus durable pour toi :
C'est celuique fur le Pinde
Cherchoit le Vainqueur de l'Inde ,
Preffé d'un illuftre ennui ;
Et grondant le Ciel févere,
Qui fit lutôt naître Homére ,
Pour Achille que pour lui.
L'immortelle Renommée ,
Publiant dans l'Univers
Ta loüange , parfumée
De l'encens des plus beaux l'ers je
Dira , montrant tonimage :
Ces traits brillans de courage
La Vertu les a tracés ;
Ces traits , ô Tems effroyable !
Sous ta faulx impitoyable
Ne pourront être effacés..
106 ODES.
A
ODE X X.
MONSIEUR **** .
Sur l'ufage des Richeſſes.
SI le Soleil dans fa courfe
N'épanchoit que la clarté ,
Et cefloit d'être la fource
D'où naît la fécondité ;
Prefque infenfible à ſes charmes ,
La Nature fans alarmes
Verroit s'éclipfer les feux ;
Et feroit plus ébloüie ,
Que contente & réjoüie
De fon retour lumineux.
Mais auffi brillant qu'utile ,
Il répand fur les objets
La chaleur douce & fertile
Qui reproduit fes bienfaits .
Tout à fon abord végete :
Et cette vafte Planette ,
Agiffant pour nos befoins ,
Hommes , Brutes , Fleurs , Verdure ,
Sous leur diverfe figure,
Vantent Peffet de fes foins.
L'Opulence revêtue
Du plus pompeux appareil ,
Enchante d'abord la vûe ;
O DE S. 107
C'est l'image du Soleil.
Mais l'utilité publique
De cet Aftre magnifique
N'animant pas l'action ,
Ce n'eft plus , quoiqu'il s'allume ,
Qu'un flambeau qu'on s'accoûtume
A voir fans attention ,
Ecoutez , Orgueil farouche ,,
Avarice , cruauté ;
La Juftice par ma bouche
Annonce fa vérité.
Puiffe ma voix entendue ,
De la dureté fondue
Humanifer la rigueur ;
Et de votre létargie
Puiſſe ma vive énergie
Interrompre la longueur..
Plutus s'affied fur un thrône ,
Qui chancelle dans les airs ;
Le tonnerre l'environne ,
Sa baſe touche aux Enfers :
Les Circés enchantereſſes ,
Les coeurs féconds en foupleſſes
S'y promettent des ſuccès.
Mais la plaintive Innocence ,
Dans ce féjour de licence
Trouve rarement accès.
J'y vois des flateurs à gages ,
108 ODES.
Lâchement humiliés ,
Ramper , colerleurs viſages
Sur la trace de fes piés.
Mais leurs faux coeurs en impofent :
Et fi leurs yeux qu'ils compofent ,,
Lançoient d'homicides feux ,
La foudre , au rang qu'ils envient ,
Sur les corps qu'ils deifient ,
Feroit un chemin pour eux.
O vous , qui dans l'abondance ,,
Toûjours foigneux d'obliger ,
N'en aimez la joüiſſance ,
Qu'afin de la partager ,
De tel qui cherche à vous plaire ,
Pénétrez le caractere ,
Sans vous arrêter au front;
Et que. vos eaux bienfaisantes
Ceffent d'arroser des plantes ,
Que le ver ronge & corrompt.
Choififfez ces belles ames
En qui les réflexions
N'entretiennent que les flammes
Des plus nobles paffions.
Leur reconnoiffance a&ive ,
De la fplendeur la plus vive
Pare vos dons éclatans ;
Et le fort changeant de face
Vous avez dans la diſgrace ,
Des amis vrais & conftans.
.
ODES. 309
*Mais que de vils mercénaires,
Dont vous prolongez les jours ,
Payent vos dons falutaires
Des plus perfides retours !
Quel bifarre attrait vous flate
Dans un volage automate
Que le caprice conduit ,
Et qui fent pour feul principe
L'inftinct dont il participe
Avec la brute qu'il ſuit.
La richeſſe donne au fage
Les légitimes moyens
De faire un célefte uſage
De fon coeur & de fes biens.
La Science rebutée ,
La Vertu perfécutée ,
N'implorent que fon appui ;
Et d'une voix unanime ,
Le refpect , l'amour , l'eſtime ,
Ne font des voeux que pour lui.
Parune route inconnue ,
Le Sort chemine à ſon gré;
L'un eft de la fange nue ,
L'autre du limon doré ;
Mais fi les hommes font freres ,
Doux , compatiflans , finceres ,
Ils doivent s'entr'affifter ,
Comme diverfes parties ,
Au même Corps afforties,
110 ODES.
Qui l'aident à ſubſiſter.
L'oeil fécond de la Richeffe
Prévenant la Pauvreté ;
La Force aidant la Foibleffe ,
Que vexe l'Autorité ;
La Charité familiere ,
De l'Ignorance groffiere ,
Eclairant le trifte fein :
Tous du Créateur auguſte ,
Par une conduite jufte ,
Exécutent le deflein.
ODE XXI ,
EN PROSE.
AM. HOUDART DE LA MOTHE
De l'Académie Françoiſe :
Sur ce qu'il a prétendu , contre le fentiment de M.
deVoltaire , qu'on pouvoit faire d'anſfi beaux Onvrages
de Poëfie , en Profe qu'en Vers.
GRAND RAND & fameux LA MOTHE , Aigle
rapide , dont l'oeil noblement audacieux , và défier
les regards même du Pere brûlant par qui la lumiere
eft engendrée ; foûtien le vol timide d'un foible
Tiercelet , & vien d'un coup de ton aîle fecoura
ble , le poufler avec toi juſqu'au dévorant féjour du
feu.
O DE S. IIT
·
Je pars, je quitte la terre bourbeuſe ,je traverſe , je
fens les immenfes campagnes de l'air.La violence qui
m'emporte me fait perdre haleine. Quel bras puiflant'
m'arrête au deffus du double fommet de la docte
Montagne ? Un merveilleux fpectacle s'y dévoile à
mes yeux enchantés . La majeftueufe Melpomene , la
vive & galante Polhymnie , la tête panchée , & fléchiffant
devant toi un genou refpectueux , te rendent
des hommages qui te comblent d'honneur.
Comme l'indomptable Hercule purgea autrefois.
l'Etable infectée du riche & fuperbe Augias , ainfi
tes travaux innombrables ont degagé notre Poëfie
affreufement accablée fous le joug tyrannique de la
Rime. Tu l'as tirée de la prifon obfcure & étroite ,
dans laquelle , plongée depuis fi long- tems , elle
pouloit des plaintes auffi touchantes que ftériles.
Ta main laborieufe a brifé fes entraves cruelles ; &
délivrée du poids honteux de fes chaînes , elle refpire
l'air tranquile & ſerein de la liberté defirée de- -
puis tant de fiécles.
Je te vois aujourd'hui , harmonieufe Fille de l'ai
mable Souverain de l'Hélicon ; je te vois , ô divine
Poëfie , te promener çà & là librement avec les Carites
, qui danfent & folâtrent autour de toi , en te
faifant cent careffes naïves.
Leurs blonds cheveux voltigent négligemment .
épars fur leurs épaules blanches à la fois & vermeilles
, femblables à de l'ivoire qu'une femme
de Carie teint en pourpre. Ennemies de la gêne , elles
ont jetté loin d'elles leurs chauffures de drap
d'or , & fautent fi légerement fur l'émail de la
riante prairie , qu'à peine s'apperçoit - on qu'elles
aient des piés.
Toi- même , ô Poëfie , toi - même toute échere
*12 ODES.
lée , tu t'es défaite de l'embarras ajuſté de ta coërfure
précieufe. Tes doigts délicats ne paroiffent plus
enchaînés dans des cercles de diamans , & tu dédaignes
la pompeufe parure de tes braffelets tiffus avec
un art admirable .
·
La Profe qui s'avance , a le port d'une Reine ;
elle te tend les bras , t'embraffe , t'appelle fa foeur
& te jurant une amitié éternelle , te ferre avec tant
de force , qu'il femble que vous ne faffiez plus
que le même corps . Les coquillages dorés , attachés
aux rochers limoneux ; la Vigne flexible mariée
à l'Ormeau qui l'appuie , ne font pas liés par
des noeuds plus étroits , que ceux qui vous uniflent
maintenant enſemble.
Un ris modefte & gracieux s'échappant de tes lévres
entr'ouvertes , fait éclater fur ton vifage les
étincelles d'une joie inaltérable. L'éclair part de tes
yeux flamboyans , & tu répons à la Profe par tous
les témoignages d'une fidélité réciproque. Ciel ! que
l'air ailé dont tu marches , t'a rendue différente de
-ce que tu êtois autrefois.
Chante à jamais ta liberté recouvrée. Chante la
pénible défaite de la Rime orgueilleuſe qui t'a détenue
dans les fers . Mais célebre furtout , par des productions
plus durables que le marbre & le bronze ,
l'invincible LA MOTHE , & fais pleuvoir les lauriers
& les roles fur la tête de ton valeureux Libérateur.
Luifeul s'eft armé pour ta défenſe ; & les traits
qu'ont lancé des bras de Géans , fe font émouffés
furfa poitrine invulnérable. Il paroît , il combat , il
frappe , ilfoudroye. C'eft Tancrede qui fait mordre
la poudre à Clorinde ; c'eft Renaud qui triomphe
d'Armide , & des vaillans & nombreux Chevaliers
qui
O DE S. 113
qui devoient, au prix du fang de ce Héros, conquérir
à l'envi le coeur de cette Héroïne inhumaine.
Tes yeux ternis fe chargent de pleurs , ô Rime
malheureuſe ! La honte fait pâlir tes joues amaigries;
une fueur froide coule de tous tes membres , qui paroiffent
pétrifiés. Mais tout
coup la douleur fe
changeant en rage , tes derniers foupirs font d'horzibles
blafphè mes.
Tes ftrophes gravement philofophiques , ô prudent
LA MOTHE ! ô Poëte fagement fublime ! nous
avoient toûjours préfagé ton penchant infurmontable
pour ta chere Profe ; & qu'il viendroit un jour ,
où tu prendrois le cafque & la cuiraffe , pour lui
conquérir l'empire abfolu de notre Langue renommée
de l'un à l'autre Hémisphere.
Mais Ciel qu'apperçois -je encore ? Quelle foule
de raviſſans objets frappent à l'inftant mes avides
regards ? L'Ombre glorieuſe du fçavant Poëte , à qui
fept Villes fe difputerent l'honneur d'avoir donné la
naiffance ; l'Ombre non moins célebre de celui qui
a porté jafqu'aux nues le nom de Mantoue ; l'Ombre
rivale des deux autres cette Ombre dont le Godefroi
& l'Aminte ont illuftré la moderne Italie ;;
toutes trois te donnent de pures marques d'une ami- -
tié non fufpe&te. -
>
Je les entens qui te follicitent en leur faveur par
les expreffions les plus vives . Ils te prient avec inftance
de brifer la mefure inutile de leurs vers , d'écarter
loin de leur ftyle , ces nombres ridiculement
réguliers , qui ne répetent que les mêmes fons à l'ozeille
fatiguée , & par le moyen dont tu es l'inventeur
de prêter à leur Poëfie cette même beauté ,
dont tu viens d'enrichir la nôtre.
?
K..
114
O DE S.
Continue , ô généreux Vainqueur de la Rime !
moiffonne à plein poing les précieufes javelles des
lauriers immortels ; chemine a pas hardis au temple.
rayonnant de la Gloire , en dépit de tes Rivaux confternés.
Cours y fufpendre les dépouilles que tu leur
as arrachées , encore fouillées d'une pouffiere honorable
; & qu'eux -mêmes fe trouvent enfin forcés de
couronner ton front triomphant , de leurs propres
mains.
LE
EPITRES.
IIS
EPITRE I
A S. A. S. MONSEIGNEUR
PRINCE DE CONTI ,
Sur fon retour de la Campagne d'Allemagne ,
I 734.
Venite igitur in manus noftras profpera parentum
vota , felicibus aufpiciis propagata foboles quæ effi
citisut & genuiffe juvet & generare libeat. Val.
Max. Liv. 5. c. 4.
PRINCE , que la Vertu dès l'âge le plus tendre ,
A trouvé docile à ſa voix ,
CONTI , vos glorieux exploits
Ont charmé tous les coeurs , & devroient nous furprendre
,
Si nous n'étions en droit de tout attendre
D'un Prince iſſu du fang des Héros & des Rois .
Le Ciel vous récompenfe ; à nos voeux favorable ,
Il vous offre , à votre retour,
Le préfent le plus agréable
Qui puiffe flater votre amour.
Kij
116
EPITRES.
Les Jeux en voltigeant vous enlevent vos armes;
Le plaifir fuccede aux alarmes ,
Le repos aux travaux guerriers :
L'Hymen tendrementvous embraffe ,
Et fa main légere entrelafle
Ses myrthes parmi vos lauriers.
Je le voi cet Hymen ; peut-on le méconnoître
A fon air noble & vertueux ,
A fon port ,
à fon oeil chaftement amoureux ?
L'Amour conftant qui le fit naître ,
Accompagne fes pas : & des noeuds nouveaux
par
Ces Dieux unis ceffent d'être rivaux.
L'un & l'autre animés de tendreffe & de zele ;
Avec empreffement vous préfentent un Fils ,
Le feu des d'ORLEANS alliés aux CONTIS
Déjà dans fes yeux étincelle :
Que d'appas différens dont les coeurs font épris !
La vive impreffion d'une flateuſe joie
Sur fon front gracieux ſe montre & ſe déploie ;
Il reconnoît fon Pere avec un doux foûris.
Illuftre Enfant , ce foûris eft l'augure
D'un fort dont le bonheur filera les momens.
Le fçavant Apollon penetre l'ombre obſcure ,
Qui couvre la fuite des ans :
Et lui-même aujourd'hui par fa voix il m'affûre-
Qu'à la table d'un Dieu vous brillerez long - tems-
Dieu vous - même ; & qu'enfin une jeune Déeffe ,
Digne par les vertus de combler tous vos voeux
Vous enchaînera dans les noeuds
EPITRES. 1.17
D'une légitime tendreſſe ;
Et que goûtant un calme heureux
Chargés & d'honneurs & d'années ,
Les Auteurs de vos jours verront de leurs neveuz
Fleurir les longues deſtinées.
Vous regardez ce Fils , vous l'embraſſez cent fois ,
Vous donnez cent baiſers à ſon aimable Mere :
Que je vois bien le coeur d'un Epoux & d'un Pere !
Mais , PRINCE , fi le Ciel raffembloit à ſa voix
Ce que le monde a de Princeffes ,
Et que laiffant vos volontés maîtreffes
De faire un agréable choix ,
Il vous permît de prendre de chacune
Les plus rares talens , pour en compofer une .
Au gré de vos fages defirs ;
Cette Princeffe pourroit- elle
Etre plus parfaite que celle
Avec qui vous paſſez vos jours dans les plaifirs ?
Mais quel fombre & triſte nuage *
Jette dans mes efprits fes voiles odieux !
Ma voix trouve à peine paffage ,
Les pleurs s'échappent de mes yeux.
Arrêtez , fierTrépas , arrêtez... ah ! grands Dieux
C'est votre pitié que j'implore ,
Sauvez fes jours ... Que dis-je ? ô fatal ſouvenis !
Pourquoi vien-tu m'entretenir ?
Ah ! pardonnez , Princeffe ; hélas ! j'en tremble en
core's
* L'accouchement de Madame la Princeffe de .
Contiavoit mis fa vie en dauger..
118 EPITRES.
Quand je penſe au péril où vos jours ſe ſont vûs.
O deſtins ! mécriai -je , ô malheurs imprévus !
Faut - il que pour l'Hymen l'Amour ſe ſacrifie ?
Et que la fource de la vie
D'un fils à qui le Ciel doit le plus heureux fort ,
Soit , charmante CONTI , celle de votre mort ?
Cependant , attendris par d'innombrables plaintes ,
Les Dieux diffiperent nos craintes ,
Et vous rendirent la fanté.
Ce n'eft point fans douleurs qu'on enfante un Alcide:
Plus le bienfait eft grand , & plus le Ciel rigide
Demande qu'il foit acheté.
Mais en étoit- ce affez, pour nous rendre tranquiles?
Tandis que votre Epoux , émule des Achiles ,
Voloit à travers les hafards ,
Et que pour arborer nos Lys fur les remparts
Des Fortereffes & des Villes ,
Il bravoit le courroux & les foudres de Mars ?
Kell vit avec effroi fon invincible épée ,
Dans le fang du Germain trempée ,
Guider nos Conquérans fous les armes vieillis :
Et fur fes aîles la Victoire
Porta fon noble Eleve au fommet de la gloire ,
Couronné des lauriers que lui-même a cueillis.
Orgueilleux Philisbourg , où triomphent nos armes
Vous avez éprouvé juſqu'où va ſa valeur ;
Et le Rhin dans fes flots le voyant fans alarmes
Frémit en admirant ſa belliqueuſe ardeur.
EPITRES. 179
Ces Grecs & ces Romains , dont les noms d'âge en
âge
Ont été préfervés des horreurs du tombeau ,
Du métier de Héros faifoient l'apprentiffage ,
La guerre étoit pour eux d'abord un art nouveau :
Les CONTIS font Héros au fortir du berceau ,
Et la femence du courage
Germe , éclot à la fois , brille en un fang fi beau.
CONTI , que n'ai - je aſſez d'haleine ,
Pour pouvoir, au gré de ma veine ,
Célébrer vos vertus , & vos exploits divers ?
J'expoſerois aux yeux de l'Univers
Ce coeur noble , cette ame humaine :
On vous verroit , en fortant du combat ,
Voler dans tous les Camps , vifiter le Soldat ,
Raccourcir l'extrème diſtance
Que met entre eux & Vous la plus haute Nailance
Confoler celui que le fort
A choifi dans la foule , & dont l'affreuse Mort,
Secondant du Dieu Mars les rigueurs meurtrieres
Va fermer pour jamais les tremblantes paupieres ;
Veiller vous-même à leurs befoins ,
Leur partager vos bontés & vos foins ;
Et comme un Pélican que la tendre nature ,
Pour nourrir les petits , porte à s'ouvrir le flanc ,
Prêt à leur donner votre fang ,
S'il leur pouvoit fervir de nourriture.
CONTI , vous imitez vos illuftres Ayeux ,
Votre Fils marchera fur vos pas glorieux .
Le Lion toûjours intrépide
120° EPITRES
.
N'engendre point un Cerf timide ;
Et les Dieux engendrent des Dieux.
EPITRE II.
A M. LE MARQUIS DE ROBIEN ,
Préſident à Mortier au Parlement de Bretagne.
Le jour defaint Chriftophe fa Fête.
PRESID
RESIDENT, qui régnez dans cette ſolitude
Plus charmante pour moi que toutes les cités ,
J'y goûte , exempt d'inquiétude ,
Des plaifirs que j'avois fi long- tems fouhaités .
Content auprès de vous , je puis dans cet afyle ,
Tantôt errant au bord des eaux
Tantôt àl'ombre des ormeaux ,
Mêler l'agréable à l'utile ; -
Et fuivant pas à pas votre goût toûjours fûr , ·
Aflembler Socrate & Virgile ,
Maupertuis & Rouſſeau , Rollin & Réaumur.
Que j'aime ce loifir tranquile !
Que pourmoi vos difcours ont de touchans appas !!
Et qu'ils font au -deffus du frivole embarras
De tous les cercles de la ville !
Votre fçavoir prodigieux
M'emporte par delà le féjour du tonnerre ;
La foudre & les éclairs ſe forment ſous mes yeux ;
Les élémens armés fe déclarent la guerre ;
Et
EPITRES. 121
Sous vos habiles mains , mes regards curieux
Pénetrent des oiſeaux le fein myſtérieux :
Et par un nouveau jour, qu'un cercle étroit enferre,
D'inviſibles objets , foibles , vils , odieux ,
Me faififfent d'effroi , devenant fous un verre
Crocodiles , ferpens , dragons audacieux.
De-là changeant la ſcène , Acteur ingénieux ,
Je defcends avec vous au centre de la terre :
Et plus heureux qu'Icare ébloui dans les airs ,
Vous me guidez au fond des mers.
Vous me développez dans ces divers voyages ,
Les foffiles cachés , le tiffu des métaux ,
Des plantes & des animaux ,
Des poiffons & des coquillages ,
Dont le beau cabinet que vos foins ont acquis ,
Nous étale avec choix les monumens exquis ;
Tributs des plus lointains rivages.
Votre efprit lumineux s'étend fur tous les âges ;
Un mot , un caractere , un trait ,
Rappellent à votre mémoire ,
Et lui découvrent le portrait ,
Les tems reculés & l'hiſtoire
Des Rois , des Empereurs , des Héros & des Dieux.
Comment avez-vous pû , mortel chéri des Cieux ,
Affocier tant de ſciences ,
Tant de fublimes connoiffances
Aux périlleux détours du dédale des lois ,
Dont ,
Vous tenez conftamment
le fil d'une main fûre a
fans vous égarer parmi leur nuit obfcure ;
L
122 EPITRES.
Capable de tout à la fois ?
Il faut pour y fournir , Préfident admirable ,
Que dans votre efprit vif , exact & pénétrant ,
Vous ayez aujourd'hui la force incomparable
Que votre Patron mémorable,
Saint Chriftophe , eut jadis dans fon corps de géant,
Quoiqu'informé trop tard qu'on célebre ſa fête ,
Je voulois vous fleurir ; mais je n'apperçois rien
Pour offrir à celui qui maître d'un grand bien ,
D'ailleurs porte lui feul l'Univers dans fa tête.
Tout répond à vos voeux : affis au plus haut rang ,
Vous avez une Epoufe en qui de votre fang
Circula l'illuftre Nobleffe .
Le fang des Robiens , fource de fa clarté ,
N'en eft que plus brillant fans éclat emprunté.
Cette tendre moitié , que la blonde jeuneſſe
Doua de mille attraits dont les yeux font charmés ,
A réuni Vénus & la Sageffe ;
Et chériffant des noeuds que l'Amour a formés ,
Vous aime autant que vous l'aimez .
Ses graces à propos nobles & familieres
Impriment dans un coeur l'eftime & le refpe&.
L'efprit pour ce qu'elle eft , à fon air , fes manieres ,
La connoît aupremier afpect.
Puiffe Lachéfis favorable
Sans calculer vos jours en groffir fes fufeaux ,
Et retenir la main de fa foeur Atropos ,
Qui ceffant d'être inexorable ,
Doit refpe&ter des noeuds ſi beaux.
EPITRES.
123
Puiffiez-vous en fanté voir votre fils grand pere ;
Ce Marquis occupé de l'amour de vous plaire ;
Imitateur ingénieux
De vos talens fi précieux ,
Et des vertus de fon aimable mere .
Pour moi je joüirai du deftin le plus doux ,
Si recevant mon hommage fincere ,
Votre amitié , qui m'honore & m'eft chere ,
Dure autant que les voeux que je forme pour vous.
EPITRE III.
A M. BOUGUER,
Mon Compatriote, de l'Académie Royale des Scien
ces de Paris & de celle de Bordeaux.
Sur fon retour d'un voyage de neuf ans dans les
Pays méridionaux , entrepris par les ordres du
Roi.
Tufinis, cher Bouguer, tes travaux & mes peines,
Par ton retour heureux ;
Neptune , dont j'ai craint les fureurs inhumaines ,
Te redonne à mes voeux .
J'ai tremblé que fur toi fa funefte vengeance
Ne fit tomber fes coups ;
Voyant tant de Nochers qu'inftruiſit ton enfance
A braver fon courroux.
Leurs agiles vaiffeaux du Midi juſqu'à l'Ourſe ,
7
Lij
1
¡
124 EPITRES.
Firent voler ton nom ;
Et ta main, quoiqu'abfente , au milieu de leur courfe,
Dirigea leur timon .
A l'âge où follement la jeunefle enivrée
S'endort dans les plaifirs ;
La tienne plus folide , à l'étude livrée ,
Y borna fes defirs .
Ne t'avons- nous pas vû fuir la foule inquiette ,
Au fommet de nos tours ,
Et d'Aftres prefqu'éteints au bout de ta lunette
Railumer les contours ?
De là tu comparois la grandeur des nuages
Sur la rive imprimés ;
Alors tu méditois , dans tes remarques fages ,
Tes écrits renommés.
Mais de ton Orient c'étoit les étincelles ,
Le jeux & les effais.
Aiglon, tu préparois à l'effor de tes ailes
De plus hardis fuccès .
Quels chef d'oeuvres depuis n'as- tu point fait éclore ,
Sçavant , fubtil , profond ?
Ton Pays , le Royaume; oui , l'Univers s'honote
Des lauriers de ton front.
Que l'immortel Honneur , pour les ames bien nées
A de traits chatouilleux ?
C'eft lui dont le confeil fia tes deſtinées
Aux hafards périlleux.
Tu quittas , pour complaire aux defirs du Monarque ,
Des jours purs & ſerains ;
Ardent à t'expofer, au mépris de la Parque ,
EPITRES. 125
Sur les flots incertaing.
Paffant de ton vaiffeau fur des Mornes § terribles ,
De glaçons hériflés ,
Là des périls plus grands, par des retours horribles,
Succédoient aux paſſés.
Sur ces ments fourcilleux , redoutables afyles
D'un hyver éternel ,
Tu n'avois pour rempart que des tentes fragiles ,
Contre le froid cruel.
Tes doctes Compagnons , qu'un zele égal inſpire ,
Ont partagé tes maux ,
Ils partagent ta gloire , & l'Univers va lire
Et vanter vos travaux.
D'autres ont avant vous , pouflés par l'eſpérance ,
Couru fur l'Océan ;
Mais leur art s'ébahit , & l'on vit leur conftance
Laffée au bout d'un an.
D'autres ont avant vous , pendant plufieurs années,
Mais
Soûtenu leur eſpoir ;
pour mettre à profit leurs rapides journées ,
Ils manquoient de fçavoir.
Tu dis ,mon cherBouguer , qu'au plusfort de tes peines,
J'étois à ton côté ,
Et qu'en parlant de moi fur ces rives lointaines ,
Tu te fentois flaté .
Crois auffi que par tout j'ai porté ton Image
Et
Empreinte dans mon coeur ,
que dans mes revers ton aimable viſage
§ Montagnes d'Amérique , fort élevées , où pendant
la nuit le froid eft exceffif.
1 ij
126 EPITRES.
Fût mon confolateur.
Mais pour peu qu'en neuf ans la Mer parût émue
J'en perdois le repos ;
Mon amour effrayé groffifioit à ma vûe
Les dangers & les flots .
Neptune , épargne , dis -je , une tête fi chere
Exauce un malheureux :
Sinon porte la mienne au gré de ta colere ,
Et rejoins nous tous deux .
i
Tu reviens; & mes jours n'auront plus d'amertume:
Je revois , enchanté ,
Sur ton teint refleuri , dans ton oeil qui s'allume ,
Renaître la fanté.
Ralentis toutefois d'une étude affidue
L'ufage immodéré :
Elle fait ton plaifir ; mais le plaifir nous tue ;
S'il n'eft pas
tempéré. [ me ,
La Mort dont le compas n'affigne au plus grand hom-
Qu'un trifle & court terrein ,
La tête dans les Cieux , renverfe l'Aftronome ,
Son télescope en main .
Joüis d'un doux loifir , fi tu veux bien en croire
Matendreffe & ma foi.
Après avoir vécu pour autrui , pour ta gloire ,
Cher ami , vis pour toi.
EPITRES. 127
M. DE LA SORINIERE ayant fait
inférer dans le Mercure de Juin 1746 les
Versfuivans ,
NOUVEAU Catulle , organe d'Apollon ,
Enfant gâtéfur le facré vallon ,
Vivez les jours de Sophocle & d'Homere ;
Et dans un coin de ce vaſte Hémiſphere ,
Soumis aux lois de la faine raiſon ●
Goûter lesfruits d'une utile retraite;
Et Philofophe autant qu'Anachorette ,
Forgez desVers dignes de votre nom .
M. DESFORGES MAILLARD y répondit
par cette Epitre.
EPITRE IV.
A M. DE LA SORINIERE ;
De l'Académie Royale des Sciences & Belles
Lettres d'Angers.
OUI, le talent des Vers eft beau, cher Soriniere ,
Quand on fçait l'art d'unir au brilant coloris ,
L'élégance , l'accord , le goût & la manicre ,
Que j'admire dans tes écrits.
Lij
128 EPITRES.
Mais je prife encor plus ton coeur droit & fincere ;
Cette candeur & cette probité ,
Qui , comme on me l'a raconté
Forment ton rare caractere.
Voilà pour toi fans compliment
?
Ami, les vrais motifs de mon attachement ;
Car de Londre à Paris , de Congo juſqu'à Rome ,
On trouveroit plus aisément
Cent beaux Efprits , qu'un honnête
homme.
En différens états , comme en divers pays ,
Je me fuis fait ce que l'on nomme
En ftyle commun , des Amis.
'Ainſi qu'un Papillon qui voltige & s'immole
A l'éclat qui féduit fa crédulité folle ,
J'ai fuivi quelques Grands , Fantômes refpectés ,
Avares de réalités ,
Prodigues d'un efpoir frivole.
Ceux-ci dans mes chanfons en héros érigés ,
Yvres de mon encens , de mes palmes chargés ,
M'ont afpergé de certaine Onde ,
Eau bénite appellée , & m'ont fort poliment
Promis à tout événement
La moitié de la terre ronde.
Les autres qu'infpiroit une veine féconde ,
Dans leurs chiffres tracés de la main du Zéphir ,
M'ont juré de m'aimer juſqu'au dernier foupir.
Leurs fons étoient fi doux , leur voix étoit fi tendre ,
1
>
EPITRE S. 129
Qu'il fembloit que l'Amour aux rives du Lignon ,
Sous un mirthe fleuri leur eût fait la leçon ,
Comme il la faifoit à Sylvandre ,
Au jeune Hilas , à Céladon.
Cette foule d'amis , fi vrais à les entendre ,
Ne l'étoient pourtant que de nom .
J'ai vu le diffiper leur volage fequelle ,
Comme on voit dans les airs un timide efcadron
Se rompre devant l'Aquilon ,
Et s'échaper tirant de l'aîle .
Deux ou trois , & fur tout le célebre Titon ,
Et l'illuftre Bouguer , dont le peuple Triton
Fait fonner fur les flots la loüange immortelle ,
Que la terre à l'envi répete à l'uniffon ;
Ceux -là , fans démentir leur bonté naturelle ,
M'ont conftamment payé d'une foi mutuelle.
Telle étoit au furplus l'étrange illuſion ,
La téméraire opinion
D'un homme ample & franc , qui n'avoit pour fyftême
,
Que de fe figurer les fentimens d'autrui ,
Suivant ce qu'il fentoit en lui.
Dans mon aveuglement extrême ,
Infenfé j'oubliois ce que Pétrone a dit ,
Comme dans le quatrain qui fuit
Je l'ai paraphrafé moi même.
On prône , on vante affez fon coeur ,t
Nomen amicitia , fi quatenus expedit , baret.
Petr. Satyric.
130
EPITRES.
De promettre beaucoup on fe fait un mérite ;
Mais l'ami qu'on éprouve , héfite
S'il s'agit d'employer fes foins & fa faveur.
Hélas ! c'eft de tout tems que la Fortune adverfe
Cette Divinité perverſe ,
Des amis in onftans a fait rougir le front.
Ceux du galant Ovide exilé dans le Pont ,
En font une preuve éternelle .
Mais que quelqu'un des miens par une trahifon
M'ait lâchement vendu , vidime trop fidelle ,
Unfi grand coup de foudre étonne ma raiſon ;
J'ai long- tems reflenti fon atteinte cruelle ,
Dont pour moi la penfée eft encore un poiſon.
Auffi j'ai fait une liaffe
Des lettres , des billets de tout ce monde - là ;
Et pour infcription fur cette paperaffe ,
Dans ma mauvaife humeur j'ai mis , à qui lira ,
Lettres defaux amis , trompeurs , & cetera.
Enfin perfévérant dans fa longue colere ,
Souflant toûjours le vent contraire ,"
La Fortune m'a confiné
Dans le climat où je ſuis né ,
Sur une côte folitaire.
C'est là qu'en impromptu l'Hymen vint me lier :
Sur quoi le Préfident Bouhier ,
Ce fçavant renommé , que le Pinde regrette ,
M'ecrivit aflez plaifamment ,
EPITRES. 131
Qu'il étoit jufte qu'un Poëte
Ent tout fait poëtiquement .
Mais puis-je , ami très cher , te faire en affùrance ,
Une certaine confidence ?
Tu me promets du moins de ne pas l'éventer :
Mets la main fur ta confcience.
La femme que j'ai prife aime tant coqueter ,
Que nulle autre en ce point ne l'égale , je penfe
Sarrafin , diras- tu , dans un fort beau Sonnet ,
Nous apprend que l'esprit coquer
Des femmes fut toûjours l'attrait ,
Et la rocambole ordinaire ,
D'accord: mais j'ai furpris la mienne fur le fait.
Sur le fait ! Avec qui ? De cet autre fecret ,
Si tu m'assûres de te taire',
Je te ferai dépofitaire.
100 Hé bien , je l'ai trouvée , écoute, & fois difcret ,
Je l'ai trouvée , Ami , fur un lit de fougere ,
Que parfumoit le ferpolet ,
Et les rideaux tirés , même en fon cabinet ,
Couverte feulement d'une gafe légere ,
Tête à tête , en commerce avec Virgile , Homere ,
Horace , Anacréon , & tel autre Muguet.
Tucomptois , conviens en , que la fin du myftere ,
Feroit allonger mon bonnet ;
Non , d'une fage époufe , & très - digne de plaire
Par fes appas & fes talens ,
Euterpe fur le Pinde, Euphrofine à Cythere ,
Voilà les Favoris , les aimables Galans..
132
EPITRE S.
Sans ce rapport de goût , ferois-je aujourd'hui pere,
Pare de deux fils en deux ans ?
Moi , qui bravant d'Hymen le pénible eſclavage ,
Ne connoiffois l'Amour que pour un Dieu volage,
Et qui m'étois voué pour toûjours à l'état j
D'un volontaire Célibat ;
Moi qui ne prétendois dans mon petit ménage ,
Qu'être pere d'enfans qu'il ne faut point bercer ,
Qui ne coûtent pas plus à nourrir que mon Ombre ,
Mafculins , féminins , toûjours prêts à danfer ,
Qui ne coûtent point à chauffer ,
Quoique leurs piés foient en grand
nombre ;
Enfin moi qui n'avois d'autre cupidité ,
Agiffant , penfant à ma mode ,
Que d'être le pere d'une Ode ,
Ou telle autre poftérité ,
Famille qui fe joue , & n'eſt point incommode ,
Agréable paternité.
Suivant certain Dicon , dont la date eft antique ;
Et qu'en tous lieux l'ufage a rendu fort commun ,
On dit, lorsque l'on voit fourmiller chez quelqu'un
Une enfantine République ,
Qu'il n'eft pas trop de gens de bien ;
Sans doute ; & comme un bon Chré-
Ce bien fi vanté , je fouhaite [ tien
Qu'il abonde chez mes voisins ,
Et in lateribus , comme le Roi Prophete
L'exprime dans fes Chants divins.
EPITRES.
133
Le Dieu qui regle mes deftins ,
M'eft pourtant , Soriniere, en un point favorable,
En ce que fa bonté me conferve un thréfor ,
A mon coeur , à mes yeux thréfor plus eſtimable
Que la perle , l'argent & l'or.
Je n'ai point voyagé de contrée en contrée ,
Et n'ai point fillonné , Marchand ambitieux ,
Sur la toi du fougueux Borée ,
L'Empire inconftant de Nérée ,
Pour chercher ce bien précieux :
Il eft en ce réduit maritime & champêtre ,
Et je nepuis le trouver qu'en ceslieux.
Ce thréfor , cher Ami , c'eft celle à qui les Dieux
Ont voulu que je duffe l'être ,
A qui je dois bien plus ; l'amour de la vertu ,
Le defir d'obliger , & la crainte de nuire ,
Ce coeur , que les méchans ont en vain combattu,
Que le clinquant n'a pû féduire ,
Qui fçait diftinguer l'homme, & du titre & du rang,
Les talens perſonnels des chimeres du fang.
Veillez donc fur les jours , ô Puiflance éternelle !
Accordez-lui,grands Dieux, par clémence pour nous,
La vieilleffe d'Hécube , & des deftins plus doux.
Attentive à vos lois , fa charité , fon zele ,
Et l'innocence de fes moeurs
La rendent à jamais digne de vos faveurs.
D'un petit patrimoine économe fidelle ,
Laiffez-la partager entre nous fes douceurs ,
Et cinquante ans encore aſſemblés fous fon aîle ,
134 EPITRE S.
Cinq Freres tendrement unis à quatre foeurs.
Tu goûtes , cher Ami , ces plaiſirs enchanteurs , }
Dans ta retraite pacifique ;
Maître d'un Château magnifique ,
Ta femme , tes enfans te forment une cour ,
Où fans fadeur , fans flaterie ,
La fincere Amitié par la Vertu nourrie ,
Nâquit du plus parfait Amour.
La Fortune pour toi moins fauvage , moins dure ,
Et moins quinteufe que pour moi ,
T'a tranfmis de fes dons une jufte mefure ,
Pour vivre indépendant , & pour être ton Roi.
Tu plais à ton Epoufe , elle te plaît de même ,
Tu l'aimes autant qu'elle t'aime.
Du foin de vos enfans vous faites votre emploi ;
Et tout autour de votre table ,
Vous voyez d'un oeil amoureux ,
Comme plans d'oliviers , cette troupe agréable ,
S'élever & combler vos voeux.
Ainfi coulent tes jours heureux ,
Ainfi , cher Ami , tu t'amuſes ,
Affidu ménager d'un loiſir ſtudieux ;
Et dans ce beau féjour , Parnaſſe glorieux ,
Le pere eft l'Apollon ; & les neuf doctes Muſe
Ce font fes neufenfans , polis , ingénieux ,
Qui formentfur fes tons leurs chants harmonieux.
Tu te plains , que troublant le repos de ta vie
La Chicane contre elle ofe lancer fes traits ;
Elle m'attaque bien , cette fombre ennemie ,
EPITRE S.
135
-Moi , dont le revenu ne doit point faire envie
Aux noirs amateurs des procès.
Ami , n'ayons dans nos projets
Que la feule équité pour guide ,
Banniffons l'intérêt avide ;
Et l'exacte Thémis nous répond du fuccès.
Le Ciel en te faifant poffeffeur d'une terre ,
Comme aux autres , mon cher , t'a donné des voiling
Si leur cupidité te déclarant la guerre ,
Cherche à reculer tes confins ,
Pour étendre les leurs fur un acte équivoque ,
Ou fur un vieux titre baroque ,
Dont le chifre effacé rend le tems incertain;
Cher Soriniére , je te plain .
Je penfetoutefois qu'il vaut mieux fe détendre ,
Et réfuter ce qu'ils ofent prétendre ,
Que de n'avoir point de terrein ,
Où ramaffer affez de grain
Pour fournir au cours du ménage
De l'avoine & du foin pour nourrir l'équipage ,
Pour égayer la veine un peu d'excellent vin ,
Ofeille & laitue au jardin
Pour en couronner le potage.
Quant au fruit de la vigne, il t'elt indifférent,
Tes vers font le panégyrique
De l'eau froide , qui ne te rend ,
En revanche , que la colique.
Pourquoi dire à l'un d'eux un éternel adieu
136
EPITRES.
Et ne point marier la Nayade & le Dieu ?
Le Créateur de tout , & qui par tout réfide ,
Débrouillant le cahos , témpéra fagement ;
Le chaud avec le froid , le fec avec l'humide ,
Pour en former chaque élément.
Ce qui nous prouve évidemment
Que de notre frêle machine
L'Onde claire & le Vin , mélangés fobrement ,
Peuvent retarder la ruine .
Et le fameux Roi d'Ifraël ,
Ce Botanifte univerfel ,
Qui connut herbe , fruit, & la Nature en fomme ,
N'enfeignoit- il pas que Vinum
Bonum
Rejoüiffoit le coeur de l'homme.
Si le Nectar d'Anjou , pareil au vin Breton ,
Ne valoit pas du jus de pomme ,
Je te pardonnerois ; mais c'eft un divin baume ,
Surtout lorsque le tems le meurit en flacon.
Homere , Théognis * , Horace , Anacréon
Ont chanté du bon vin la puiſſance & la gloire ,
Et fa vertu , nous dit l'Hiftoire ,
Réchauffa celle de Caton.
Théognis , Poëte tieufes. Il a dit en parlant
Grec , dont les Poëfies du vin , fuivant cette
font morales & fenten- traduction :
Vinum potare multum , malum eft , fe verò quis
ipfum
Potarit prudenter , non malum , fed bonum eft.
Et
EPITRES.
137
Et Mathurin Regnier , ce cynique garçon ,
Du mordant Defpréaux ce maître à rouge trogne ,
N'a- t'il pas dit auffi , d'un facétieux ton >
Qu'un jeune Médecin vit moins qu'un vieil Yvrogne ?
Ah! le corps eft à l'homme un joug affez pefant ;
N'affaiffons point notre ame , en le tyranniſant.
De tout un peu , c'eft ma philofophie ;
Toutefois , cher Ami , puifque avec énergie
La tienne dans tes vers s'en explique autrement ,
Et que de ta fanté , contre mon argument
· Le foin prudent te juſtifie ,
Boi de l'eau , ſi l'eau duit à ton tempérament .
Lorsque le préjugé n'eft point fon truchement ,
Sa leçon doit être fuivie.
La
Ne l'importune point , écoute ce qu'il veut ,
Et fais-lui feulement fupporter ce qu'il peut.
perte de nos biens n'eft pas dans cette vie ,
Le plus grand des malheurs qui puiffent l'affliger :
C'eſt la crainte du mal, c'eſt l'effror- da danger ,
Plus cruels que la chofe , & que la maladie.
De tous nos accidens , le dernier c'eſt la mort :
Et quoiqu'en fes écarts le vain Orgueil publie
Tandis que la fanté feconde fa folie ,
Contre la mort prochaine il n'eft plus d'efprit fort.
Je n'ai pû profiter de ton offre polie ,
Par mes affaires arrêté ,
Quoique jufques chez toi mon defir m'ait porté.
Mais fi tôt que Flore embellie
M
138 EPITRES.
Ramenera Zéphir fur fon char argenté ,
Ami , je t'irai voir , comme ces bons Hermites
Alloient de temps en temps fe faire des vifites ,
Afin d'entretenir la confraternité.
EPITRE V.
AU R. P. DU CERCEAU , JE'SUITE.
L'ANAN recommence ,
Cher du Cerceau ;
Vers fon tombeau
Chacun avance.
Comme un Vaiffeau ,
Que mainte Etoile
Guide fur l'Eau ,
Vogue à la voile ,
Tant que l'effort
Du Sud au Nord
Le mette au Port ;
Ainfi les Hommes
Vont àla mort .
Puifque nous fommes
Soûmis au Sort ,
Du Temps , qui vole
Plus promptement
Que la parole ,
Ufons galment,
L'inftant nous preffe :
Quand aujourd'hui ,
Avec viteffe ,
Il aura fui ;
L'Homme peu fage
Ne pourra plus
En faire ufage.
Soins fuperflus ,
Où l'on fe livre !
Pompeux état ,
Honneur , éclat ,
Dont on s'enivre !
Faut- il vous fuivre ,
Mourir & vivre
Comme un Forçat ?
Celui qui crie
La Mort aux- Rats ,
Et l'Eau-de-vie ,
Le Riche aux facs
EPITRES. 139
Pleins de Ducats
Qui font envie ,
Les Potentats ,
Les Fièrabras ,
Ici célebres ,
Zéros là- bas ,
Tous vont , hélas !
Aux lieux funebres
D'un même pas :
Et l'Ombre illuftre
Voit dans l'oubli
Tomber fon luftre
Enféveli.
Quoi qu'il arrive ,
Vive , ami , vive.
Je veux , ma foi ,
Dans un afyle
Doux & tranquile ,
Goûter la loi
D'un coeur à Soi ,
Franc de contrainte ,
Libre de crainte
Et de fouci.
Mais quoi , mon Pere !
A ce mot- ci,
Votre fourci
S'eft de colere
Toutrétréci !
Ah ! je l'augure ;
Vous me croyez
Les fens noyés
Dans Epicure.
Lorsque je jure
Ma foi , vouloir
De rien n'avoir
Souci , ni cure ;
J'entens des biens
De ce bas monde ,
Biens que je fronde ,
Qui font des riens.
Mais la Morale
Ici s'étale
Trop amplement :
Et mon affaire
Uniquement ,
Etoit de faire
Un compliment
De bonne Année ,
Nombreuſement
Accompagnée.
Ca , buveur d'Eau
Caftalienne ,
Voici l'Antienne
De l'An nouveau.
Dieu vous conferve
Alegre & fain ,
Avec la verve
Toûjours en train;
Mij
140 EPITRES.
Que le matin
La blonde Aurore
Faifant éclore
Les plus beaux jours ,
Lorfqu'ils finiffent ,
Lefoir ils puiffent
Vous fembler courts.
EPITRE VI.
A M. GRESSET.
Sur le Perroquet de Madame d'Arquiſtade.
DISCIPLE
ISCIPLE ingénieux du tendre Anacréon ,
O vous , dont les pinceaux fideles
Raffemblent avec choix les graces naturelles
De Chapelle , Chaulieu , la Fare , Pavillon ;
Doux Chantre de Ver-vert, j'habite près de Nantes
Une aimable campagne , & dont il eſt trop long
De peindre dans mes vers les beautés différentes .
C'est là que de fes dons Flore étale l'éclat ,
Dont l'Amante d'Atys fe pare & fe couronne ,
Tandis que s'ébattant avec un vin muſcat ,
Bacchus garde du froid la vigne qui bourgeonne :
Ceft là que Vertumne & Pomone
Réjouiffent les yeux , le goût & l'odorat ,
Pendant que dans les bois la fauvette fredonne.
C'eftlà , qu'en s'amuſant d'un ſpectacle nouveau ,
On voit plonger & reparoître
Entre les flots d'une belle eau ,
Qui circule autour du Château ,
EPITRES. 141
Le froid poiſſon , qu'on peut pêcher de la fenêtre ,
Quand la chaleur défend de fe mettre en bateau.
Pour épargner la modeſtie
Du Maître de cette maiſon ,
Qui par amour pour fa Patrie
Voulut bien de ſa barque accepter le timon ,
Mes vers n'en diront rien , malgré la jufte envie
Que j'ai de le loüer fur le plus noble ton ,
Ainſi que ſa moitié chérie ;
Obfervez ſeulement que celle - ci marie
La beauté , la vertu , l'eſprit & la raiſon.
Je me borneau panégyrique
Du gentil Perroquet , l'ouvrage de fes foins ;
Et vous nous avoûrez , je m'en flate du moins ,
Que dans fon cours de rhétorique ,
Votre diſcoureur mirifique ,
Quoique connu depuis Paris
Jufqu'aux climats de l'Amérique
Ne fut jamais fi bien appris.
Le riant plumage du vôtre
Le fit nommer Ver vert ; le nôtre
Peut à cauſe du ſien être appellé Grisgris.
S. F .... c'eft le nom du fils de cette Dame ,
S.F..... dit l'oiſeau mignon ,
Qui s'intéroge & ſe répond ,
Sans manquer d'un ſeul mot ſa game ,
Venez- vous de Paris ? Oni ma mere. Mon fils , •
142 EPITRES.
Avez vous vû le Roy ? Vraiment j'ai vu Louis .
Eft - il beau ? Comment beau? C'est le Dieu de Cithere,
Et Mars , quand il eft en colere.
Ne croyez pas , Greffet , que j'en impoſe ici :
Le fait eft vrai , foi de Poëte ,
Et Poëte d'honneur. Eh bien ! après ceci ,
Des éloquens oiſeaux éloquent interprete ,
Que direz-vous de celui - ci ?
Un Perroquet qui parle , & d'un Etre qui penfe
Témoignant toute la raiſon ,
Dans fes difcours naïfs s'accorde avec la France
N'eft-il pas fans comparaison?
Le Perroquet d'Ovide , & cet autre dont Rome ,
Parce qu'il dit , Bon jour , Céfar ,
Haut ment encor fe renomme ,
Ne font près du Nantois dignes d'aucun égard.
Le vôtre vint en cette Ville ,
Et dans le voyage qu'il fit
Oublia fes leçons , & prit un mauvais ftyle ,
N'importe à quel propos , jurant comme un profcrit.
Pourquoi ? c'eft qu'il avoit , quoiqu'il parût habile
Plus de mémoire que d'efprit.
Grifgris qui comprend ce qu'il dit ,
Ne changera point de langage ,
En quelque lieu qu'il foit conduit .
Sa Maîtreffe dès fon jeune âge
A fçû trop bien l'inftruire , & lui faire goûter
De leçons que fans ceffe elle aime à répéter,
EPITRE S. 143.
Mais toi , paffe le Styx , rare & vafte génie ,
Célebre Defcartes , viens voir
Un Perroquet dont le fçavoir
Renverfe ta Philofophie.
EPITRE VII.
A M. D'ARQUISTADE DE S. FULGENT ,
Confeiller au Parlement de Paris ,
Sur la naiffance de fa Fille.
COUSIN , dont la vertu fçait faire ,
D'un beau-pere un ayeul , un oncle d'un beau -frere,
Ami , reçois mon compliment
Sur les fruits de ton mariage.
Par le flambeau d'Hymen ç'eût été grand dommage
Que tendre & jeune épouse , en qui tout eft charmant,
Efprit , maintien , diſcours , corfage ,
Ne laiflat point de fon lignage.
Mais croirai- je ce qu'on m'a dit ?
On m'a raconté que ta fille
Eft fi refaite , fi gentille ,
Et marque déjà tant d'esprit,
Que fes cris font de la Mufique ,
Et que dans fon berceau dégoifant fon jargon
Elle paroît bégayer la raifon
D'un goût joliment laconique.
Déjà dans les beaux yeux modeftes & musins
144 EPITRE S.
Que de traits de fubtile flame !
Quelle foule de dons va couler dans fon ame !
Et que pour être inftruite elle eft en bonnes mains !
Ta mere en qui la joie aujourd'hui fait revivre
Les rofes & les lis de fon jeune printems ,
Fidelle à fes devoirs qu'elle aima toûjours fuivre ,
Prendra foin de fes premiers ans.
Ouvriroit-il encor les yeux à la lumiere ,
Le rare Perroquet que mes vers ont chanté ,
Quand je paffai chez toi les beaux jours d'un Eté
Au Château de la Maillardiere * ?
Ta mere ſe faifoit un plaifir fingulier
D'élever cet oiſeau , qui ſous ſa main fçavante
Fit de fi grands progrès , qu'un Bachelier de Nante
N'eût été près de lui qu'un petit écolier .
Or s'il eft vrai qu'en ſon école
Un oifeau , qui ne peut d'ordinaire imiter
Que quelques fons tronqués de l'humaine parole ,
Y fçût à tel point profiter ;
Que fera- ce donc de ta fille ,
Qui ,l'efprit éclairé des rayons les plus purs ,
* Maison & Terre Seigneuriale
fort belle &
fort bien peignée , appar
tenante à M. d' Arquista
de, pere du Confeiller ,
fituée à une lieue &
demie de Nantes , où
l'Auteur fit la piece
précédente fur un Perroquet.
Et
EPITRES.
145
Et portant fes regards fur toute fa famille ,
N'y verra que talens , mérite , exemples fürs ?
Je diſois, l'an dernier , dans mon humeur chagrine,
S.F .... ' n'aura -t'il point de poftérité ?
Sa femme & lui pourtant font de fort bonne mine.
Quelqu'un me répondit : Tai - toi , pauvre hébété ;
Qu'il ait de moins une coufine ,
La fievre quelque jour à ſon hérédité
Peut t'appeller en compagnie
De maints collatéraux d'appétit affilé,
Vade retrò , mauvais génie ,
Répondis-je en courroux à cet enforcelé :
Je donnerois mon patrimoine ,
Quoique fimple , fans fard , & me laiffant Jeurer ,
Le Ciel ne m'ait point fait fort âpre & fort idoine ,
Quelque mince qu'il foit , à le récupérer :
Oui , je le donnerois , prude & fage Lucine ,
( Ecoute , ô Matrône divine ,
Un parent , un ami qui te vient implorer )
Pourvû que par tes foins , dans la prochaine année ,
L'aimable S. F ..... pût ſe régénérer.
Enfin l'affaire eft terminée ,
Dont grand merci foit dit à la haute bonté ,
Qui rend à mes defirs les effets fi conformes.
Te voilà pere dans les formes ,
Et fans qu'il m'en ait rien coûté ,
Que quelques voeux formés avec fincérité.
Je me flate du moins que le pouvoir célefte ;
Satisfait de mon coeur , m'exemptera du reſte
N
146 EPITRES.
Et fe contentera d'un cierge préſenté.
Adieu , très- cher Coufin ; que toujours favorable,
Il ajoûte en neuf mois à la fille un garçon ,
Quipuiffe tel que toi , noble , honnête , équitable g
Etre l'appui de ta maiſon !
Puifle,s'éternifant ta vertu prolifique ,
Tromper nunc in facula ,
Mille ans & bien loin par-delà ,
Des vains collatéraux l'attente chimérique !
Réjoui- toi pour le furplus ,
Vt tufortunam , dit Horace ,
Sic nos te , Celfe , feremus .
*
Les Dieux , pour des fecrets qui nous font inconnus ,
Aux uns rendent juſtice , aux autres ils font grace.
Refpe&tons-les par - tout ; bon foir : & fouvien- toi
D'avoir dans tous les tems le même coeur pour moi.
* Hor. Liv. 1 , Epift. 8 .
A
EPITRE VIII.
MERCURE ,
Pour le premier jour de l'année 1747.
A Vous , Seigneur Mercure , à vous
Bonjour , beau Meſſager à la verge dorée ;
Bonjour, le plus fubtil des céleftes filoux ;
EPITRES.
747
Bon jour, fin difcoureur au langage fi doux ,
Dont la politeffe admirée
"
Engagea les humains à fortir de leurs trous
Où feuls au fond des bois ils vivoient en hiboux.
Eh bien , courier aîlé , qui tout d'une haleinée ,
Laiffant d'aftres nombreux la voûte illuminée ,
Volez jufqu'au manoir où Cerbere en courroux
Epouvante des morts la troupe infortunée ;
Quelle nouvelle apprendrons nous
En ce commencement d'année ?
Minos , Rhadamante , Eacus,
Font- ils toûjours horrible mine
Aux Manes là - bas defcendus ?
Du Tyran des Enfers comment va la Cuiſine ?
Cet époux mifantrope , au teint de Ramoneur
Vit- il bien avec Proferpine ?
Quelque Pirithoüis , à l'efprit fuborneur ,
A-t'il encer voulu fur fa tête divine
Planter la commune racine ?
Et là - haut dans les Cieux que fait- on ? que dit-on ?
Votre Papa Jupin & Madame Junon
Font-ils à la fin bon ménage?
Car quand il tonne dans ces lieux ,
Le peuple fuperftitieux ,
Qui s'effraye au premier nuage ,
S'imagine que ce font eux
Qui font en chamaillant ce terrible tapage.
Et Mars , ce garçon vigoureux
En dépit du Dieu qui clopine ,
Nij
148 EPITRES.
Cajole-t'il toûjours Cyprine ?
A propos , dans les champs plantés des mains des
Dieux ,
La douce récolte d'Automne
L'an dernier a- t'elle été bonne ?
'A-t'on bien vendangé du ne&ar dans les Cieux ?
Pour nous , qu'en ces triftes contrées ,
A de cruels revers le fort a condamnés ,
Tous nos côteaux ont été ruinés ;
Des eaux toûjours immodérées ,
Ont , en tombant des airs , fait couler nos raiſins :
Et de nos Vignerons chagrins
Les troupes pâles , égarées ,
Dans leurs paniers n'ont ramaffé ,
Que des grapes au loin , rarement parfémées ,
Courtes , claires & mal formées.
C'eſt ainfi qu'ils ont vû leur foin récompenſé .
A ce fatal malheur plus d'un Peuple eft fenfible ,
Mais furtout les pauvres Bretons ,
A qui le Ciel donna des gofiers fi profonds ,
Dont la foif eft inextinguible.
Ces bonnes gens frappés de ce défaftre horrible ,
Ne trouvent à leurs maux aucun foulagement ;
Ah ! ceffe , difent-ils au fort de leur tourment,
Cefle , brillant Soleil , de luire fur nos côtes ;
Il n'eft pour nous nul eſpoir de guérir ',
Et fi le Ciel fâché nous veut rendre hidropotes ,
Il nous vaudroit autant mourir .
Cependant dites-moi , noble progéniture,
EPITRES. 149
De l'aimable fille d'Atlas ,
Le Soleil & Bacchus , Dieux à bonne aventure
Cachés en quelque coin prenoient -ils leurs ébats ?
Le premier de Climene étoit-il dans les bras ?
Et le gros fils à rouge trogne ,
N'avoit -il point auffi quelque tendre embarras ?
Et par quel accident , & pour quelle beſogne ,
Du foin de nos côteaux n'ont -ils fait aucun cas?
Mais , galant Meffager , ma Mufe y penfe- t'elle ,
De demander que des divins Etats
Vous me contiez maintes nouvelles ,
Comme fi je ne fçavois pas
Que depuis fort long -tems tout entier à la France ,
Vous exercez ici votre céleste emploi ?
Ah ! ſouverain de l'éloquence ,
Que pour faire ici réfidence
Vous prenez un bon tems ! nous vivons fous un Roi
Qui dès fa tendre adoleſcence ,
Joignit à mille autres vertus
Le fage amour de la ſcience :
Et fi ce n'étoit point termes trop rebattus ;
Je dirois qu'il reſſemble Alexandre & Titus.
Car n'eft- ce point aſſez qu'ingénu , véritable ,
Charmé de fes faits inoüis ,
Sans aller m'enfoncer dans l'Hiftoire & la Fable ;
Je dife fimplement & fans fard , que Loüis
A Louis feul eft comparable ?
Mais , divin Meſſager des Dieux ,
Inventeur de la Lyre , apprenez nous l'ufage
Nij
750 EPITRES.
De fes accords mélodieux ,
Et comme on adoucit l'inftrument gracieux ,
Qui d'Argus , fous un verd feuillage ,
Par fes tons raviffans endormit tous les yeux.
Que les Arts de votre préſence
Reffentent les puiſſans attraits !
Mais vous comblez notre eſpérance ;
Oui , nous reconnoiffons vos traits.
Avec combien de diligence
Des lieux toûjours brûlans , & des lieux toûjousa
froids ,
Vous nous apportez des nouvelles
Intéreffantes & fidelles !
Dans tous les bouts du monde on croit être à la fois
De Paris à Pékin rien n'échappe aux François ;
Au vrai feul vous prêtez le fecours de vos aîles .
Combien dans vos extraits on voit d'ordre & de
choix !
Que de bon fens & de juftefle !
Quel vernis de délicateſſe !
Vous nous développez les tems & les endroits
Les plus embrouillés dans l'Hiſtoire ,
Et dans quelques feuillets utilement remplis ,
De gros volumesfont compris ,
Dont, fans s'embarraſſer vainement la mémoire ¿
On peut facilement retenir le précis.
La Médecine & la Philoſophie ,
La prévoyante Aftrologie ,
Ces Arts audacieux , qui cherchent les replis ,
Qu'entrelalle en fon ſein la nature iafinie ,
EPITRES. 151
Y viennentfous nos yeux étaler leurs fecrets ;
Et Thémis , des méchans capitale ennemie ,
Y dépofe fes faints Arrêts.
Enfin pour délaffer l'efprit qui s'étudie
A des Traités fçavans & ſérieux ,
Melpomene y paroît , ſur ſes pas vient Thalie
Au ris feint & malicieux .
La Muſe qui préfide à la noble Harmomie ,
Animant fes aimables Soeurs ,
De fon pathétique génie
Yrépand auffi les douceurs.
Ainfi par un talent , qu'en tous lieux on admire ;
Mercure , en nous plaifant , vous fçavez nous inftruire
:
Ainfi vous réchauffez l'ardeur des nourriffons
Que les neuf doctes Soeurs fur le Parnaffe élevent.
Pour avoir votre aveu , tous nos Cignes achevent
De polir avec foin leurs diverfes chanſons ,
Queles Nymphes de Seine à leurs voix attentives ,
Font redire aux échos de leurs charmantes rives.
Tous les Arts cultivés font un pareil progrès.
Si vous continuez vos agréables peines ,
Dont on voit chaque jour s'étendre le ſuccès ;
De toutes nos Cités vous ferez des Athènes.
APOSTILLE.
Fils de Maya , recevrez -vous les Vers
Qu'un des fuivans d'Apollon vous envoie ?
Ja longtems eft , qu'au bout de l'Univers
Nij
152
EPITRE S.
Il vit tapi , dont n'a beaucoup de joie.
C'eſt bien raiſon , a-t'il dit , qu'une fois
Il fçache au moins vous donner vos Etrennes ,
Puifqu'attentif à foûlager le poids
De fes ennuis , gentiment tous les mois ,
Jufqu'au Croific vous lui donnez les fiennes,
EPIT RE I X.
A MONSIEUR TITON DU TILLET,
Le premier de l'An 1746.
MON cher Titon , l'an recommence
Et nous finiffons tous les jours :
Le Tems rapide , dans fon cours ,
Eteint pour moi fans quej'y penfe ,
Les feux paffagers des amours ;
Et ne me laiffe pour partage
Que le fouvenir & l'image
Des Jeux envolés pour toûjours.
J'ai vu dans mon adolefcence
Que pétillant d'impatience ,
Je me défolois quelquefois ,
Que les femaines terminées
Tardoient trop à former les mois,
Les mois à former les années.
Un fentiment de vanité
EPITRES.
153
Me faifant obferver que l'âge
Qu'accompagne la gravité ,
Donnoit dans la fociété
Plus de poids & plus d'avantage ,
Et certain air de dignité ,
A qui chacun rendoit hommage .
Aujourd'hui que l'âge viril
Vers mon déclin me précipite ;
Plus j'y reve , & plus j'y médite
Er plus le tems d'un vol fubtil
Me femble redoubler fa fuite.
Mon inutile plainte imite
Celle que fait dans fes écrits
L'élégant Catulle : & je dis ,
Brillant Soleil , tu meurs dans l'Onde ,
Pour y renaître avec le jour ;
Mais, hélas ! en fortant du monde
Il n'eft perfonne qui fe fonde
Sur l'efpérance du retour.
Roi des Amis , où font les rofes
Que tu voyois l'autre Printemps ,
Couvertes d'appas éclatans ,
Dans tes rians jardins écloſes ?
Un limon vil & croupiffant
Les a toutes ensevelies ;
Tel eft le fort qui nous attend
Au terme fatal de nos vies.
Tu me répondras, que je puis,
154
EPITRES.
En comptant avec la nature ,
Me flater qu'à l'âge où je ſuis `
Je n'ai pas comblé fa mefure;
Mais tu fçais que dans fes beaux Vers ,
Malherbe , dont les divins airs
Enchanteroient un coeur de roche ,
Dit que le jour eft refroidi ,
Et que la nuit eft déjà proche ,
Dèsque l'on a pafſé midi.
C'eft ainfi que l'aimable Flore ;
Venant de fes dons defirés
Rajeunir nos bois & nos prés ,
On s'applaudit de voir l'Aurore
Preffer la courfe le matin ,
S'attendant à la voir demain ,
Un peu plus diligente encore,
Semer l'ambre fur fon chemin.
Mais quand précurfeur de l'Automne ,
Le froid retour des Aquilons
Flétrit la derniere anémone ,
Quoique les jours foient encor longs ,
On fent en foi fes efprits fombres ,
De voir le Soleil pareſſeux
Céder de fon tour lumineux ,
Soir & matin aux triftes ombres :
Et l'on regrette vainement
Les beaux yeux de Flore éplorée ,
Qui perd de moment en moment,
Chancellante & décolorée ,
EPITRES.
155
Ce qui lui refte d'agrément ,
Et qui s'en va languiſſamment
Chercher dans une autre contrée
Une faifon plus tempérée ,
Où de fon teint vif & charmant
La douce fraîcheur réparée ,
Plaiſe à Zéphire ſon Amant.
Le Ciel dans une nuit profonde
Nous cache fes arrêts conftans
Et c'eft moins pour vivre long-tems ,
Que fabonté nous mit au monde ,
Que pour y répandre l'odeur
Qu'exhalent l'aimable ſageſſe ,
L'amour du prochain , la candeur ,
Et que leur fouvenir vainqueur
Long- tems après la mort y laiſſe.
Mais à la vérité qui luit
L'incrédule a livré la guerre ;
Et publiant que le Tonnerre
N'eft qu'un accident & du bruit,
Le Vice regnefur la terre ,
D'où la pâle Vertu s'enfuit.
J'ai vu fous des toits magnifiques ,
Temples confacrés à Vénus ,
S'endormir les maffes lubriques
Des riches & lâches Créfus ;
Et dans leurs douceurs létargiques ,
Ces Dieux terreftres éperdus ,
156 EPITRES
.
Frappés de maux inattendus ,
Paſſer aux effrois tyranniques
De Balthazar , d'Antiochus.
J'ai vufous des formes humaines ,
Nourrir des Tigres & des Ours ,
Des Crocodilles , des Vautours
Des Monftres à voix de Sirènes ,
Dont les faux & tendres difcours
Nous
payant d'efpérances vaines ,
Dans un dédale de détours
N'ont fait que redoubler nos peines.
L'Enfer avide & ténébreux
Les enfévelit dans fa flame.
Leur pouvoir , dont l'uſage affreux
Souilla leur odieuſe trame ,
Leurs vains monts d'or , le prix infame
Des entrailles des malheureux ,
Corrompent leurs fils après eux ;
Et fe gliffant de race en race ,
Leur fanglante injuſtice paſſe
Jufqu'à leurs troifiemes neveux,
Ainfi leur mémoire abhorrée
Leurfurvit pendant quelque tems ,
Horriblement régénérée
Dans des fucceſſeurs plus méchans.
Pour toi , cher Titon , coeur fidele ,
Ami fincere & plein de zele ,
Aftrée exprès quittant les Cieux ,
EPITRES.
157
Vint allaiter ta fage enfance ;
Et s'en retourna chez les Dieux ,
Voyant peu d'hommes en ces lieux
Propres àfuivre avec conftance
Ses avis purs & précieux.
Auffi quelque longue durée ;
Que le tems promette à l'airain ,
Du beau monument dont ta main
Eleva la cime facrée ;
Plus folidement revêtu ,
L'édifice de ta vertu ,
Que le docte Appollon couronne ,
Ne fera jamais abattu .
Ta gloire qui par tout résonne ,
Bravera la faulx qui moiffonne ,
Les vains noms dont l'éclat féduit;
Fol éclat , lueur paffagere ,
Que loin du calme qui la fuit ,
La fortune allume & détruit
Du vent de fon aîle legere .
Titon , nos Maîtres éternels ,
Ces Dieux puiflans , dont l'urne enferre ;
Et dans fes flots continuels
Roule les forts univerſels ,
Te doivent long- tems à la terre ,
Pour fervir d'exemple aux mortels .
158
EPITRES
.
EPITRE X.
AMONSIEUR TITON DU TILLET .
Le premier de l'An 1746.
Par Madame DESFORGES MAILLARD,
TITON mon mari moralife :
Moi qui fonge moins creux que lui ,
J'évite , en penfant à ma guiſe ,
Tout ce qui caufe de l'ennui.
Les plaifirs vont bien à tout âge ;
Et lorfque réglant fes defirs
On fçait entirer avantage ,
L'âge ne nuit point aux plaifirs.
Le froid Janus ouvre l'année
Par les glaçons & les frimats ;
Dans fon inclémence obſtinée ,
Tâchons de trouver des appas.
Que nous font les fleurs printanieres
Eft-il des momens plus heureux ,
Que ceux que l'on paffe aux lumieres ,
Parmi les fêtes & les jeux ?
Le Printems n'eft pasfans froidure ,
EPITRES. 159
L'Eté brûle , en Automne il pleut :
L'Hyver , auprès d'un feu qui dure,
On fe fait la faifon qu'on veut.
Horace dans fes vers funebres ;
Nous jette , couverts de cyprès ,
Dans desroyaumes de tenebres ,
Où la nuitne finit jamais.
D'où fçavoit-il qu'il y fit fombre?
D'ailleurs y devant tous aller ,
Le plaifir d'être en fi grand nombre ;
Dûtfervir à l'en confoler.
Ami plus cher que tous les autres
Rare exemple de probité ,
Le Ciel ne feroit pas des nôtres ,
S'il ne prolongeoit ta fanté.
Je ne brigue point une place
( Je ne l'aurois que par faveur )
Sur ton magnifique Parnaffe :
Je n'en demande qu'en ton coeur.
REPONSE
De M. DESFORGES MAILLARD.
MADAM ADAME , pour Titon , vos vers ingénieux
Me charment , loin de me déplaire ;
160 EPITRES.
Quoiqu'il foit
•
peu d'Epoux que puiffent fatisfaire
Des complimens fi gracieux ,
Et qui, fe dégageant du préjugé vulgaire ,
Dont tant d'autres font allarmés ,
A ce rituel débonnaire
Confentent d'être accoûtumés.
Mais comme vous fçavez que j'aime
Titon tout autant que moi- même ,
Je pense qu'en l'aimant , c'eft moi que vous aimez.
EPITRE XI.
De Madame DESFORGES MAILLARD
A M. TITON DU TILLET ,
Pour le remercier de fon Portrait.
TITON ITON , votre Portrait charmant
Où reluifent l'efprit , la candeur , la nobleſſe ,
Ce Portrait , dont très -humblement
Je vous fais mon remercîment ,
Flate mon amour propre autant que ma tendreſſe ;
Prouvant de mon mari, dans fon attachement
Le goût & la délicatefle .
Je vois par les bienfaits dont vous l'avez comblé ,
Que le bon coeur répond à la belle figure ;
Et que le Ciel & la nature
N'ont jamais fait d'ouvrage auffi bien aſſemblé.
Mon
EPITRES. 161.
Mon Mari me voit vous écrire :
Il voudra bien s'accoûtumer
A m'entendre fouvent lui dire ,
Que je vous aime autant qu'il ſçauroit vous aimer .
Nous ferons donc rivaux , mais rivaux volontaires ,
Rivaux d'eftime & d'amitié ;
Et vous partagerez vos fentimens finceres ,
Entre l'une & l'autre moitié.
EPITRE X I I.
AM. FERRE , BRIGADIER ;
BRIGAD
Sur fon Manteau.
" DIER non d'Armée , ains d'un
Corps de Maltôte ,
Malheureux Commandant , fragile Brigadier,
Qu'un Directeur qu'il faut à genoux ſupplier ,
Et quifur un bibus chipote ,
Eleve , abaiffe , remet , ôte ,
Change & fait voler à fon gré
Comme une légere balotte ;
Quej'en veux au Deftin , contre toi conjuré ,
Qui t'a par malice accoutré
D'une maniere fi falotte !
Tu méritois au moins d'être Auditeur de Rote ;
Mais qu'y faire?il faut vivre; & l'ame eft bien capote,
Quand le corps n'eft point reftauré 2
162 EPITRES
.
Et qu'il ne trouve à la Gargote ,
Ni pain , ni boeuf, ni gélinote ,
Ni vin , ni cidre , ni poiré ,
Ni choux , ni rave , ni carotte.
C'eftalors qu'un teint empourpré,
Devient fec , pâle , ou fulphuré ,
Qu'en hyver fans ceffe on grelotte ,
Quand un habit tout délâbré
Vaguement fur l'échine flotte.
Loyal Garçon , pauvre FERRE';
Si de la probité qui partout t'accompagne ,
Les humains refpe&toient les droits ;
Tu choifirois fur les emplois
Dont nos riches Traitans difpofent en Bretagne.
Certes , s'il dépendoit de moi ,
Je t'en donnerois un au pays de Cocagne.
Je confidere & priſe en toi ,
Cet efprit qui ne doit qu'à la ſeule Nature ,
Les graces dont il eft doté ,
Sans que l'étude ait ajoûté
Le moindre fard à fa parure.
Ton difcours n'eft point affectés
Il conle avec facilité ,
Amufant , badin , pathétiques
Le véritable Sel Attique
S'y mêle avec aménité :
Tufçais faire un conte à merveille,
On croit voir tout ce que tu dis,
Il faut affurément que les Jeux & les Ris
EPITRES.
163
Te parlent fans ceffe à l'oreille.
Auffi pour ton gentil efprit ,
Et non pour ton Emploi petit ,
Tu vois la bonne compagnie ,
D'où , par tes mots joyeux , la triſteſſe eſt bannie
Que tu badines finement !
Que tu peins agréablement !
Mais voyons fi ma Poëfie
Sçaura peindre à fon tour cet antique Manteau ,
Dont tu t'es , par un tour nouveau ,
Attité la galanterie.
Un Railleur , s'il a bon cerveau
Doit entendre la raillerie
Approche , tire le rideau ,
Regarde , voici le tableau.
>
Ton Manteau , jadis bleu , ne craint plus la vergette;
Ses vieux ans , qui l'ont annobli ,
Comme une glace l'ont poli.
Les fubtils vermiffeaux y trouvant leur cachette ,
Broderent à point de chaînette ,
Le drap & d'une & d'autre part ;
L'adroite mitte encore y deffine avec art ,
Mainte délicate vignette,
Flotant , garni de fleurs , fombrement afuré
L'ail s'y trompe , & le prendpour un fatin gaufré.
Ce Manteau , dont ici tout le monde caquette ,
( Suivant ce qu'an grand Clerc de nos Cantons en
dit?
"
O ij
164
EPITRES.
Docteur mûr & profond , Antiquaire en crédit )
Fut le Manteau Royal de la Reine Gilette.
" D'autres prétendent qu'il couvrit
Saint Antoine l'Anachorette :
D'autres , qu'il fervit au Prophete ,
Qui fur un char brûlant , fut en corps , en efprit ,
Porté du féjour de la terre
Jufqu'aux lieux d'où part le Tonnerre.
De ce Manteau , dont gens de poids ,
Ont à l'envi cherché l'origine fecrete ,
Chacun jafe , raiſonne à ſa guiſe. Or jecrois
Que cette houpelande eſt faite
De la grande moitié du Manteau , qu'autrefois¿
Doûé de charité parfaite ,
Monſeigneur faint Martin jetta ſur le fournois ,
Le Truand déguifé , qu'il trouva fans jacquette ,
Grelotant , foufflant dans les doigts
Et qui cachoit un fin matois ,
Sous la mine la plus doucette.
Mais ce qui rend encore à tes yeux ce Manteau.
Incomparablement plus beau ,
C'eft que
fans débourfer tu fçus en faire emplette
Enfin c'eſt un préſent d'ami , …
Qui n'eft point , comme on voit , libéral à demi.
Ce Manteau te fert de lorgnette ,
Par les trous dont il eft rempli.
De couverture à la couchette
A la fenêtre de chaffis ,
Houfle fur ton cheval , ſur la table tapis ,
EPITRES.
165
A la cuifine il fait l'office ,
Ou de paffoire , ou de tamis.
Au plus fort de l'été , le Zéphir qui s'y gliffe ,
Folâtre en tapinois , & foûleve fes plis ,
Dont quelques-uns font défunis.
On en fait, quand on veut, un épervier pour prendre
Les poiffons dans le fein des eaux ;
Quelquefois au beſoin un filet pour ſurprendre
La folle troupe des oiſeaux .
Crible pour la récolte , il fert pendant l'Automne
A couvrir le panier , oùì coule du prefſoir
L'onde vineufe qui bouillonne ,
Ou bien le fond de l'entonnoir ,
Pour empêcher les grains de paſſer dans la tonne.
Manteau dont la postérité
Portera jufqu'aux Cieux le fouvenir durable !
O Manteau des Manteaux ! vêtemens admirable !
Oui , FERRE' , ton Manteau , ce Manteau ſi vanté ,
Cet étendard de Friperie ,
Dont la poffeffion a flaté ton envie ,
Peut être , fi tu veux , bon à tour , excepté
Pour garantir du froid , du vent & de la pluie,
Fin de la Premiere Partie.
1
"
POESIES
DIVERSES
D E
M. DESFORGES- MAILLARD,
Des Académies Royales des Sciences & Belles-
Lettres d'Angers & de la Rochelle.
DE DIE ES
A M. DE MACHAULT , Miniftre d'Etat ,
Controlleur Général des Finances & Commandeur
des Ordres du Roi.
SECONDE PARTIE.
A AMSTERDAM.
Chez REY , vis - à- vis les Orphelins
Bourgeois.
M. DC C. Lo
"
11
POESIES DIVERSES.
SECONDE PARTI E.
EPITRE
A M. DE MORINAY.
Gentilhomme Ordinaire de la Chambre du Roi.
PENDAN ENDANT que ce trifte rivage ,
Environné d'écueils , funeftes aux Vaiſſeaux ,
Eft battu tout l'Hyver des fureurs de l'orage ,
Et qu'émus fous nos toits nous craignons le naufrage,
Comme fi nos maiſons voguoient au gré des eaux ;
Cher ami , que doua la Nature fertile ,
D'un air noble , d'un coeur propre à te faire aimer ,
D'un efprit gracieux , du don de t'exprimer ,
D'un tour léger , vif & facile ,
Tu vas chercher loin de ces lieux ,
Les doux amufemens , dont Paris eft l'afyle ,
Malgré l'Hyver & les vents furieux .
Profite bien des jours que la Parque te laiffe.
Le tems fuit : comme un trait il échape à nos yeux.
Les plaifirs dirigés par l'aimable fageffe ,
Sans fadeur , ſans dégoût , ſans retour ennuyeux ,
Afſaiſonnés par la délicateſſe ,
Eux feuls rendent délicieux
Et le mouffeux Champagne, & le Nectar des Dieux.
II. Partie,
166 BREDÉRAC.
BREDERAC ,
Petite Maiſon de Campagne de l'Auteur.
A MARCUS CURIUS DENTATUS ;
CONSUL DE ROM E.
C'ESTÀ ' EST à toi , Curius , auffi grand qu'honnête
homme ,
Grand par l'ame & les fentimens ,
Plus que par la dépenfe & les ameublemens ;
C'eſt à toi , défenfeur de Rome ,
Que faifi de refpe&t & d'admiration ,
Pour ta fobrieté , ta modération ,
Je dédie aujourd'hui de ma caſe ruftique ,
La naïve deſcription .
De ton coeur généreux l'abftinence ſtoïque ¿
Ta fublinie frugalité ,
Laifferent , en traçant de modeftes limites
A l'avide cupidité ,
Un exemple parfait à la poſtérité.
Il me femble , ébloui de tes rares mérites ,
Que je te vois à table avec les tiens affis ,
Rejetter d'un oeil de mépris
L'or brillant qu'à tes piés apportent des Sammites
BREDERAC. 167
Les humbles députés , qui demeurent ſurpris
De trouver le Dieu de la Guerre ,
Retiré fous le toît d'un champêtre taudis ,
Et mangeant dans un plat de terre
Des raves & des falfefis.
Il eſt bien plus aifé d'admirer que de ſuivre
Un Héros vertueux , qui triomphe de ſoi ;
Et comme il faut toûjours quelque peu d'or pour vi
vre ,
J'aurois en pareil cas de la peine , je croi ,
Pour être tout-à-fait auffi fobre que toi.
Dès que le doux Printems r'anime la nature ,
Je quitte, gai comme un pinçon ,
Ma natale Bicoque , où le noir Aquilon
Fait durer plus qu'ailleurs la piquante froidure
Et je vais , afourché fur un mince grifon ,
Habiter en campagne une antique maiſon ,
Dont la rufticité traça l'architecture.
Ce petit Caftel , dont le nom
Fourniroit à P ** le fujet d'une hiftoire ;
S'appelle Bredérac ; & fa terminaifon
Gaillardement en ac , me laiffe preſque croire ;
Qu'établi par hafard dans le pays Breton ,
Un Cadet deGascogne eût été fon patron.
L'ail découvre , approchant de ce manoir fervile
Şur un riant dongeon fait d'ardoiſe & d'argile a2
768 BREDĚRAČ.
Deux Canons braqués , dont le bruit
Ne réveilla jamais la bergere tranquile ,
Qui jufqu'au chant du coq profite de la nuit.
Ces inftrumens guerriers , dont la bouche à
fonne
Ne dit jamais un petit mot ,
Ne font pas les enfans de l'airain qui bouillonne ,
Mais la famille fage & bonne
De la coignée & du rabot.
per
Je les ai pourtant vus moins propres pour Bellone ,
Qu'au fervice galant de la belle Vénus;
Je les ai cent fois même en furfaut entendus ,
Lâcher avec fracas dans les airs leurs volées ;
Mais c'étoit de moineaux tendres & turbulens ,
Nichés au retour du Printems ,
Dans leurs cavernes reculées.
D'ailleurs , fi , comme on dit , le figne vaut le jeu
Muets fimboles du tonnerre ,
Paifibles ennemis & du fer & du feu ,
Ces canons de forêt peuvent, en cas de guerre
Intimider l'Anglois fur nos côtes pouffé ,
S'il parvenoit à prendre terre ,
A travers les écueils & le fable entaffé.
Mufe , allons plus avant : l'ocre vermeil rehauffe
Et montre de loin mon portail ,
Non
pour y recevoir un fuperbe caroffe ,
Mais la charrue & le bétail.
Tel
BREDERAC.
169
Tel étoit , fi Maron me l'a bien fait entendre
Dans les vers toûjours pleins & de moeurs & de fens ,
Le portrait du Palais d'Evandre ,
Que fon ame égaloit aux Rois les plus puiſſans.
L'escalier eft de pierre , & la main mal adroite
Du Maſſon , dont jadis le goût défectueux
En fit la rampe trop étoite ,
Sans prévoir de nos jours le goût voluptueux ,
Oblige les Dames de Ville
De détacher en bas le volume inutile
De leurs paniers larges & faſtueux :
Ornement de caprice , attirail difficile ,
Qui comme les vaiffeaux , frégate ou paquebot ,
Fait naviger fur terre Amarante à la voile ,
Joüet de l'Aquilon , prête à faire capot ,
Et grelotante dans fa toile.
Mais charmantes fans art , fimples dans leurs façons ,
Indépendantes de la mode ,
Perrette au fin corfage , Alix aux yeux fripons ,
Le montent fans froiffer leurs légers cotillons ,
Dont le contour modefte au dégré s'accomode.
Cet efcalier conduit du portail rubicon
Dans une claire galerie :
Sufpendus par paquets l'échalotte & l'oignon ,
La fayance & l'étain ,font en toute faifon
Ses buftes , fes tableaux & ſa tapifferie .
Pour connoître en ces lieux de chaque appartement
Et la place & l'ameublement ,
P
170 BREDÉ RAC.
Il n'eft pas befoin qu'on y mette
De numéro ni d'étiquette ,
Les défignant pompeuſement
Par chambre rouge , violette ,
Jaune , verte , jonquille ; on voit en un moment
Ce que c'est que mon logement.
Premierement une cuiſine ,
Une chambre à la file , au- deflus un grenier ,
Où , quand la nuit revient , la gaillarde foüine
Danfe le rigodon , capriole , lutine :
Au niveau de la rue un preffoir , un cellier ,
Où le raifin fe foule , où fon jus fe rafine ;
A côté l'étable confine
Aux Pénates du métayer,
Où, comme dans une coquille ,
A l'étroit , je ne fçai comment ,
Habite toute fa famille ,
A la Perfanne apparemment.
Deux lits , mon pupître , ſix chaiſes ,
Une armoire , un bahu de gothique façon ;
Telle eft la chambre , où le garçon ,
Avec le peu qu'il a , de fon mieux prend les aiſes,
Mais fans hipothéquer la prochaine moiſſon.
De deux autres bons lits la Cuiſine eft garnie ,
Dont les rideaux fur le fatin
N'étalent point la broderie ;
Ils font tout uniment de cadix gris de lin
BREDERAC. 171
Dont la foible couleur par le tems s'eft ternie ,
Et de bergame rafe , ornement précieux ,
Qui tapiffa chez nos ayeux
La falle de cérémonie.
C'eft dans ces lits délicieux
Queje puis recevoir d'un coeur franc &joyeux ,
Un fupplément de compagnie ;
Et ma fervante , alors complaifante & polie ,
Déloge, & va coucher , traverfant le chemin ,
Avec la fille du voifin.
Quand la blonde Cérès , de fon or falutaire
Déchargeant les guérêts , & l'étalant fur l'aire ,
S'apprête à nous combler de fes préfens nouveaux ;
Je m'amufe en dînant , je me diftrais la vûe
Par ma fenêtre défendue
Des rayons du Soleil , au moyen des rofeaux,
Qu'entrelaffent les verts rameaux
D'un antique pommier que le Zéphir remue.
Je vois huit moiffonneurs reculer , s'approcher ,
Leurs fleaux en l'air levés retomber pêle mêle ,
En cadence , en tournant , fans jamais fe toucher,
Le blé , fe dépouillant de fa tunique frêle ,
Jaillir hors de la paille & bondir comme grêle.
Je lis quelques momens Tite- Live ou Rollin ,
Platon , Séneque, ou la Bruyere ;
Et change tour à tour , ſur le choix incertain ,
P
172 BREDER AC.
Horace avec Rouffeau , Virgile avec Voltaire.
De-là quinze ou vingt pas me menent au jardin
Où les parfums de la menthe & du thin
Sont ma caffolette ordinaire.
Comme l'aimable liberté
Et la pure fimplicité
Font ma philofophie & mon plus cher partage,
Je n'ai jamais fouffert que des arbres fruitiers
On gênâtle libre branchage
Dans les liens des eſpaliers ;
Mais bravant comme moi le joug & l'esclavage ;
Ils fuivent naturellement
Le caprice divers de leur tempérament.
Cinquante gros ormeaux couronnant une haye
Sont mes bois de haute futaye.
Là le Chardonneret richement émaillé ,
Redit fon court refrein , perché dans les feuillages,
Ici le Roffignol fimplement habillé ,
Par fes doux roulemens & fes tendres paffages ,
Pendant toute la nuit tient l'écho réveillé:
De fon joli gofier le talent fait connoître ,
Que ce ne fut jamais par l'éclat de l'habit ,
Qu'on dût décider de l'efprit ,
Ni par l'extérieur , ce que chacun peut être,
Une jeune Fauvette , aux accens de fa voix ,
Arrive , & fe pofant ſur un rofier ſauvage ,
3'efforce d'égaler l'agréable ramage
BREDERAC. 173
De l'Amphion aîlé , la merveille des bois.
C'eft alors qu'écoutant leurs chanſons compofées ,
Leurs tons multipliés , leurs retours , leurs accords ,
On s'imagineroit que de ces petits corps
Les plumes, avec art toutes organisées ,
En divers flageolets font métamorphofées.
Ainfi , quand le féjour où renaiffent les Dieux ,
L'Opéra ,dans les murs voit un chef- d'oeuvre éclore ,
Le brillant Jéliot , l'éclatante le Maure ,
Font un combat mélodieux
De cadence , de tons , que le Spectacle adore .
Mais de tous ces amuſemens ,
Celui de voir la mer qui fe calme & s'irrite ,
Me plaît par préférence ; & ce fut en touttems
Ma promenade favorite.
Ma plume, fur ces bords , apprentive & ſans art ,
Autrefois perfonifiée
Sous le nom de Malcrais, qui fut mufifiée ,
Traça des fentimens & des vers au hasard .
Cette tendre Malcrais , dont on prôna la veine
N'eft qu'une vigne du domaine
Du très - humble Seigneur de ce ſimple ſéjour .
Ce nom féminifé plut à ſa fantaiſie ,
Sans penfer au Public , ni que fa Poëfie
Dût s'attirer par-là des partiſans un jour ,
Mais qu'ici la nature à mes yeux femble belle !
Que j'aime ce ruiffeau , dont le cours argenté
>
Pij
174
BREDÉRAC.
Suit,fans ambition,la pente naturelle
De fon rivage velouté !
Ces prés & ces valons différens de verdure ;
Font voir un mélange enchanteur ,
Que ne peut égaler de toute la peinture
Le coloris imitateur :
Auffi l'un eft du Créateur ,
Et l'autre eft de la Créature.
Après avoir d'abord cotoyé quelques champs ;
Je paffe, enm'occupant d'images agréables ,
A pas, tantôt prompts , tantôt lents ,
Du vignoble à la lande , & des herbes aux fables.
Mon oeil dans le lointain confondant l'onde & l'air ,
Prend la Mer pour le Ciel , & le Ciel pour la Mer ;
Les rochers où le Soleil donne
Pour des nuageslumineux ;
Lesnuages obfcurs pour des rochers affreux.
Puis riant de l'erreur qui me charme & m'étonne ;
Je diftingue bien tôt l'un & l'autre élément ,
Qu'avoit à mes regards uni l'éloignement,
Neptune, fur fon char dont Zéphire eft le guide ,
Regarde en foûriant les agiles vaiffeaux ,
Qui coulent fans péril fur le marbre liquide.
Le Ciel fe mire dans les eaux ,
Qui roulent fous mes yeux leurs napes étendues ;
Le volage poiffon femble fendre les nues ,
Et nâger après les oiſeaux.
BREDERAC.
175
O Mer ! ô cercueil d'Ariftote !
Théatre , où regne l'Aquilon !
Source occulte des eaux ! Labyrinthe qui flote !
De ton flux & reflux l'examen fi profond ,
Que doit-il mériter à l'atracteur Newton ,
A Deſcartes rangeant maint & maint tourbillon ,
Que défenfeur du plein fon cerveau creux fagote ?
Demandez-le à Plûche ; * il répond :
Des brevets d'Officiers au premier bataillor.
Du Régiment de la Calotte.
Le tranquile plaifir de fçavoir admirer ,
Eft plus doux que celui de vouloir pénétrer.
La bonne foi vaut mieux que l'efprit qui radote.
Mais le Soleil fur fon déclin
Paroît à travers ce fapin
Se divifer en mille étoiles .
Ah! quel dommage que la nuit
Jette fi-tôt fes fombres voiles
Sur le jour qui s'évanoüit !
* Ce que nous pouvons
avancer, felon l'exacte
vérité & conformé
ment au but principal
de cette Hiftoire ; c'eft
que, malgré Ariftote , à
la bonte des promeffes
de Defcartes , felon tous
les Modernes les plus
fenfes , de l'aven de
2 Nevvion même , nous
ne connoiffons point du
tout le fond de la Natu
re ; & que la ftructure
de chaque partie , comme
de l'Univers entier
nous demeure abfolu
ment cachée, &c. Hift.
du Ciel par
Plûche
Tom. 2. pag. 322.
,
Pij
176 BREDERAC
.
Mais d'où viennent ces os qui roulent ſur l'arène ,
Sont-ils d'un Matelot , ou bien d'un Capitaine ?
Sur ces déplorables débris ,
La main de la Parque inhumaine
N'a point gravé les noms de ceux qui font péris :
Et les reftes fameux , que la gloire hautaine
Dans fes pompeux tombeaux renferme à Saint Denisa
Précipités dans l'onde , & mêlés fur la rive ,
A ces reftes épars , au flot abandonnés ,
Et comme eux de limon & d'algue couronnés ,
N'offriroient point aux yeux de marque diftin&tive,
Eh ! quels yeux à travers la funebre couleur
De leur trifte , uniforme &terrible paleur ,
Seroient affez fubtils pour pouvoir reconnoître
Ce qui du Valet & du Maître
Faifoit la diverfe valeur?
Mais pendant que noyé dans ces vaſtes penſées ;
Moins agréables que fenfées ,
J'abandonne au hafard mes fens extafiés ,
Je ne m'apperçois pas que l'eau flote à mes piés ;
Et comme le Caſtor ſauvage ,
Dont le fertile inftin& qu'il fçait mettre en ufage
A l'humaine raifon paroît prefque toucher ,
Je monte , en inʼattachant aux pointes d'un rocher ,
D'une grotte en une autre , & d'étage en étage.
Que ce foir l'horifon paroît vermeil & beau !
Les jeux divers de fon pinceau ,
Repréfentent dans l'air des géans , des armées ,
Des villages affis fur la croupe des monts >
BREDERAC 177
Des rochers écroulés , des torrens vagabons ,
Des châteaux démolis , des villes enflammées.
Tandis que parcourant ce ſpectacle divin ,
Mon ame bénit & refpe&te
L'ouvrier dont le doigt en traça le deffein ,
Je fens que mon chapeau s'hume &te ;
Et que de l'élément marin
L'impure exhalaiſon dans les airs diviſée ,
Abreuve l'atinofphere & retombe en rofée.
peur de humer le ferein , De
Je regagne auffi- tôt mon manoir à la hâte ;
Lefouper qui s'apprête , en montant , me ſaiſit
L'odorat, précurseur d'un avide appétit.
Je trouve ma fervante Agathe ,
Qui tourne un chapon gras à la broche , & toûjours
Sçait, géometre naturelle ,
Pour le cuire en fon jus , mefurer tous les tours.
O toi , de mon pourpris miniſtre univerſelle ,
Lui dis -je affis vis - à- vis d'elle ,
Connois-tu le rapport de l'oeuvre que tu fais ?
Moi , je tourne un chapon , pour en manger après
Une cuiffe peut- être & quelque moitié d'aîle.
Mais aurois-tu penſé que cette bagatelle
Fut des plus merveilleux objets
Le crayon , le tableau , le fimbole fidele ?
Je ne vous entens pas : çà donc , écoute un peu;
Ne trouverois - tu pas furprenant & rifible ,
Qu'autour de ce chapon on fit tourner le feu
178 BREDERA Č.
Et n'eft-il pas mille fois plus plauſible ,
Qui befoin a du feu , comme on dit , le cherchant ,
Que ce foit le chapon qui tourne ? Affûrément ;
Ce que vous me contez me paroît fort fenfible.
Sçavante Agathe , eh bien , le cas eft tout pareil ;
Le chapon c'eft la Terre , & le feu le Soleil.
Tu ne doutes donc pas qu'il ne fut malhonnête ,
Que comme un grand nigaut , le Soleil chaque jour
Tournant & retournant , s'en vînt faire fa cour
A notre chétive planette ?
Je n'entens rien à tout cela ;
Vous me pouſſez à bout , & je ſuis à quia;
N'importe , te voila bonne Cartéfienne ;
Cartéfienne , moi ? je fuis bonne Chrétienne .
Mais j'entens dans la cour aboyer Laridon .
Célimene & Corinne entrent avec Damon.
Soyez le bien venu , vous dont le caractere
Ignore les détours , le fard , la trahiſon .
Qu'on joigne à la volaille un gigot de mouton.
Allons cueillir enſemble ,au bord de l'onde claire
Qui ferpente dans ce vallon ,
Une falade de creffon.
Que l'on m'apporte mon fiphon ,
Pour foûtirer au fin la liqueur falutaire
Qui depuis trois Printemps repofe en ce flacon ;
Et des chagrins fur tout chafſons la troupe amere,
C'est ainsi qu'écartés dans ce lieu folitaire ,
Où le plaifir toûjours confulte la raiſon ,
BREDERAC. 179
Délivrés des fâcheux , des grands , du plat vulgaire ,
Qui décide fans goût , plein de prévention ,
Nous fuivons la nature ; & fans ambition
Vivant à peu de frais , nous faiſons bonne chere.
LE GENTILHOMME
CAMPAGNARD ,
Qui fe prépare à marcher à l'Ariereban
Fantaisie Burlesque.
DEPESC
E'PESCHONS - nous , Enfans , retrouf
fons nos mouftaches ,
L'Ariereban bat le tambour.
Pour couvrir nos chapeaux de fuperbes panaches ;
Des coqs de notre baffe-cour ,
Coupons les longs plumarts qui montent en rondaches
:
Et qu'enfin ,fans fçavoir mon nom ,
Au fumet de mon train , chacun fente & confefle
Pour peu qu'il ait l'odorat bon ,
L'antiquité de ma nobleſſe .
Mes vaffaux, Gilles , Roch , Martin , Robert, Gautier ,
Ont rempli mon rôle rentier
De dix ans payés par avance.
La fomme en fous marqués eft toute en ce chauffon.
Que cela fait un joli fon !
Vive la qualité , vive l'honneur en France.
180 LE
GENTILHOMME
La guerre dût-elle durer ,
Six fois jufqu'au retour des melons & des figues ,
Je nefuis point iflu de parens fort prodigues ,
Et voilà dequoi figurer.
Notre femme , atteins- moi cette luifante broche ,
Qui ne nous a fervi qu'une fois cet été ,
Pour rotir un chevreau de tes mains allaité ,
Donne ta jaretierre , & fais , tendre Banboche ;
Qu'au plancher par les rats mon ceinturon rongé ,
Puiſſe être dextrement avec elle allongé ,
Afin que ma lame s'accroche ,
Noblement , haut & court , & joue à mon côté ,
Comme il duit à ma qualité.
Et toi , valet Jeannot , vieux drille ,
Va-t'en , pour lui faire un fourreau ,
> Au prochain barbotoir me pêcher un anguille
Que tu dépouilleras de fa gliffante peau.
De peur de l'oublier , mets ce quart de pourceau
Dans ton fac , avec ces deux miches .
Ma fille , apporte-moi ma chemife de brin ,
Avec mes manchettes poftiches ,
Roides comme du parchemin.
Tire mon juft' - au - corps d'écarlatte jaunâtre
Qui dans ce bahu dort tout feul ;
C'efl'habit que portoit mon fameux biſayeul ,
Quand on le vit jadis fe battre
Avec le Marguillier , pour quatre fous tournois
Qu'il perdit au berlan : oh ! c'étoit un grivois !
Dans fa jufte fureur il eut caffé les vîtres :
CAMPAGNARD. 181
Mais ils joüoient à l'air , affis auprès d'un bois ,
Comme il eft porté dans nos titres.
Mon ancêtre étoit vif & prompt ;
Et du pommeau de ſon épée ,
Au fang des chiens hûrlans cent & cent fois trempée,
Il fit à ce fier Rodomont ,
Un abreuvoir à mouche au front,
Quoique du Marguillier le courage intrépide
Se fit de fon chapeau , haut de bord & profond
Un bouclier qu'il crut folide.
Mais laiffons fe vanter ces faquins glorieux ,
Qui doivent tout à leurs ayeux.
A mes propres périls je veux chercher fortune.
Morbleu! fi je tenois ces Anglois furieux ,
Huguenots carnaffiers , parpaillots odieux .....
Cà mes guêtres , mes gans de bonne ferge brune¿
Quoique dépareillés , vêtemens précieux .
Vîte , ma guerrierre arquebuſe ,
Où brille artiftement la nacre fur l'acier ,
Et d'où le plomb lancé tua plus d'une buſe ,
Et plus d'un chat- huant , & plus d'un éperviet,
Paffons auffi dans ma ceinture
La hache à débiter les tourbes au foyer ;
Et que le clair Soleil , célefte grand voyer ,
Soit lui même ébloui du feu de mon armure.
Ma femme , après ceci , ne me regarde pas ,
Mes yeux brulans portent la foudre
182 LE GENTILHOMME
Et l'épouvante , & le trépas ;
Er j'aurois du regret de t'avoir miſe en poudre.
Jeannot , cours avertir Bodichon le Meûnier ,
Que tenant avec moi la parole engagée ,
Et dont , foi de Meûnier , fon ame s'eft chargée ,
Il m'apprête à l'inſtant fon plus hardi courfier.
Qu'il le felle , le bride , & qu'en valife il mette
Le plus de foin qu'il fe pourra.
Mon équipage à moi tiendra-
Fort bien , je crois , dans ma bougette :
Et fi la dofe eft trop complette ,
Dans mes poches le refte ira.
Pour toi , mon écuyer fidele ,
La gloire auprès de moi , tes fabots à la main ,
Pour ne les point uſer , ſçaura bien ſur fon aîle
Te porter le long du chemin.
Sors , Jeannot , aujourd'hui de la pouffiere obſcure.
Jeannot , ah que la gloire offre un digne loyer!
Mais quels ruiffeaux de fang ! quelle déconfiture !
pourtant un fatal acier ᏚᎥ
Me faifoit dans le flanc une large bleſſure....
Ceci n'eft pas un jeu : quel fubit embarras !
Partirai-je mon coeur ! Eh quoi ,mon coeur, tu bats !
Que de fantômes noirs épouventant ma vûe ,
Frappent mon ame irréfolue !
Tu partirois , cruel ? Eh quoi ! tu refterois ,
Coeur de poule ? Tu partirois?
Turefterois ? Oui dà . Que t'importe la gloire
CAMPAGNARD. 183
De vivre , toi défunt , fpe&re vain célébré
Dans la Gazette & dans l'Hiftoire ,
Quand tes enfans , ta femme , ô coeur dénaturé !
Branlant à vuide la mâchoire ,
Pleureront un pauvre enterré?
Mais le vin , Jeannot , eft tiré :
Allons , courage , il faut le boire .
Taifez -vous , foins bourgeois, fupprimons un propos
Qui veut fur mon honneur imprimer une tache ;
Ne vaut- il pas bien mieux , tandis qu'on eſt diſpos ,
A la fleur de fon âge expirer en héros ,
Que de vivre cent ans en lâche.
Ah ! fi notre invincible Roi
Avoit trois braves , tels que moi ,
Pour guerroyer en Allemagne....
Mais rentrons , ' oubliois dans mes tranfports fou
gueux ,
De donner à mes blonds cheveux ,
Pour tout le cours de la campagne ,
Au moins un coup de peigne ou deux.
******
****
**
184
**************************
CONTES.
LE
CONTE I.
MENTEUR
ET SON VALET.
UNHabitant des bords de la Garonne
A tout propos effrontément vantoit
Ses biens en l'air , c'étoit toûjours fon prône ;
Mais fon valet , fimple & ruftre perfonne ,
Qu'à chaque inftant le craqueur atteftoit ,
Sans y penſer toûjours le démentoit ;
Tant qu'il lui dit : fi fur ce que j'avance
Tu n'enchéris toi même de moitié ,
Prend pour certain quefur ta corporance ,
Coups de bâtons vont pleuvoir fans pitié ,
Le drôle eût peur , & jura fur ſa vie
De n'y manquer. Le Maître en compagnie
Dit que la foudre a brulé ſon Château.
Vous en avez par bonheur un plus beau
Dit le Valet , ſecondant
ſa manie.
L'inftant d'après en parla de bateau ;
?
Trifte voiture , où l'on trouve un tombeau ,
Quand, fur les flots , les vents fe font la guerre.
Le
.
CONTES. 185
Le Maître dit : Je fuis poltron fur l'eau.
Oui , répond l'autre ; & même fur la terre.
CONTE I I.
LE FEINT ORGANISTE.
C'EST à Quimper * que naquit la Muſique ,
>
C'eft en cet art que prime un bas Breton ;
Les coqs d'unbourg voifin de ce canton
Amis féaux du plaifir mélodique ,
Firent achapt , non pas d'un Tympanum ,
Mais bien d'un orgue : & dans leur Bafilique
Difpofé fut vis-à- vis du Patron ,
Four éjouir, l'inftrument harmonique.
Un égrillard de métier cartouchique
Leur vint offrir fon prétendu talent.
Moult dégoifa , moult prêcha le galant ,
Moult par le nez de fleurs de Rhétorique
Leur envoya , tant qu'à la voix publique
Il fut d'abord jugé maître excellent ,
Dont la trouvaille étoit de conféquence :
Bien plus fut- il , fans autre ajournement ,
Sans examen , grace à fon impudence ,
Reçu par eux ce docteur foi-difant ;
Et l'on conclut que dès l'inftant préfent ,
* Voyez le Dictionnaire de Bayle , au mot
Cardan.
Q
186 CONTES
Seroient audit payés fix mois d'avance ;
D'autant qu'il fçut faire entendre fous main ,
Que tout exprès d'un des bouts de la France ,
Pour les fervir s'étant mis en chemin,
La route avoit dévoré fa finance.
A pas comptés le Dimanche au matin ,
A la Grand' -Meſſe arrivent par centaine
Les curieux , dont l'Egliſe fut pleine.
Voulant jouir du fpe &acle nouveau ,
Ces gens s'étoient fouré dans le cerveau
Qu'ils s'en alloient au Ciel par les oreilles
Portés tous droits . C'étoient les fept merveilles
Toutà la fois , que de voir ameutés ,
Ces gros patants , comme cierge plantés ,
Leurs grands chapeaux ( car telle eft la coûtume )
Sur leurs deux mains pendus dévotement ,
La gueule ouverte à paffer une enclume ;
D'autre côté Magiſtrats gravement ,
La barbe en pointe , auffi fiers que Bartole ,
Greffiers , Sergents , Gibiers de protocole ,
Et Marguilliers fe montroient fur leurs bancs ,
Et pour beaucoup n'auroient perdu leurs rangs.
A donc voici que notre hardi drôle ,
Qui d'organum n'avoit hanté l'école ,
Fait , préludant , rouler fur les claviers ,
Sans choix, fans but , fes doigts lourds & groffiers ;
Puis tout-à-coup le Bourdon , la Cimbale ,
Le Larigot , le Cornet , le Nafard ,
Clairon , Régale , & Cromorne & Pédale ,
CONTE S. 187
Se décochant tout à coup au hafard ,
Tôt il s'éleve une telle tourmente ,
Qu'à ce fracas le peuple en épouvante ,
Croit fur fon dos voûte & murs écroulés.
Chats, Chiens, Corbeaux, Baudets, Loups affemblés
Au fond d'un bois , pour hurler avec rage ,
Sur d'affreux tons de concerts endiablés ,
Onc ne sçauroient imiter le tapage
De l'Organiſte ainſi carillonnant ,
Sans aux tuyaux donner la moindre treve
Avec tumulte à la parfin s'acheve ,
Hurlu , berlu , cet office étonnant.
De part & d'autre en foule incontinent
Des plus hupés la cohorte s'approche ,
Baragouinans autour du compagnon ,
Qu'ils tutoyoient , maint & maint gros reproche ,
Moitié François & moitié bas Breton.
Mais celui - ci qui craignoit le bâton ,
Sans perdre terre en fon ame ruſée ,
Bien démêla le fil de la fufée ,
Meffieurs , dit- il , je vous prie , oyez-moi
Déjà m'avez condamné fans m'entendre ;
Et m'appellant vaurien , homme fans foi,
Opiniez preſque à me faire pendre ,
Par tant il eft très - vrai qu'en cettui cas
Point n'ai failli ; car dites - moi de grace
Que voulez- vous qu'un Organiſte faſſe ?
Votre Soufleur , que Lucifer là- bas
Puifle emporter , ce vilain , ce ſtupide ,
"
12
#
"
Q ij
188 CONTES
.
Qui me regarde & ne répond motus ,
Ce brêchedent , quand je joüe un Sandus
Prefto , preſto , me foufle à toute bride
Un Gloria in excelfis à coup :
Par ces propos nos Seigneurs s'appaiſerent ;
Leur front ridé s'applanit , & beaucoup,
Et de coeur franc envers lui s'excuferent
De leur courroux trop inconfidéré .
Quand au foufleur , Vénérable Meffire
Dom Guinolay , Prêtre & de plus Curé ,
Dit qu'il falloit le prier qu'à ſon gré ,
Lui-même il prît la peine de l'élire
Bon & loyal , & qu'il daignât l'inſtruire :
Oui , dit-il , toppe. A tout il confentit
Bien volontiers ; mais auffi- tôt fans bruit ,
Le jour venu , l'argent dans l'efcarcelle ,
Son havrefac trouffé ſous ſon aiffelle ,
Il délogea comme fit le valet
Que feu Marot nomma Nihil valet ;
Mais du logis ne voulut par ſcrupule
Voler la clé , qu'il cacha fous l'uſcet *
Bien poliment ; & depuis même on fçait
Qu'il dit n'avoir donné cette pilule
Aux villageois , que pour les mettre au fait ;
Qu'un carabin de Muſique ou de danſe ,
Par ville & bourg voltigeant fans brevet ,
Ne doit jamais être payé d'avance ;
Autrement garre , on riſque le paquet.
* Vfcet mot Breton qui vient de l'Italien ufcio
entrée, fortie, porte,
CONTES. 18
CONTE III.
LE PEINTRE ESCLAVE.
U
N Peintre voyageur fut pris par un Corſaire ;
Et conduit au Roi de Sallé .
Ca , dit le fier Tyran au Captif déſolé ,
Bâtard du Titien , voyons ce que fçaitfaire
Le pinceau dont tu t'es vanté :
Si tu réuffis à me plaire
Je te promets ta liberté ;
Pein , pour orner ma galerie ,
Toutes les Nations , & que ton induſtrie
Faffe en forte que l'oeil , dès le premier moment;
En diftingue chacune à l'air , au vêtement.
Le Peintre , que déjà fatiguoit l'’eſclavage ,
Dreffe fon chevalet : & pinceau d'imiter
Si bien , qu'à n'en pouvoir douter
On les reconnoifſoit à l'habit, au viſfage.
Mais chaque Peuple étant vêtu
Suivant fa diverſe maniere ;
Dans fa figure finguliere
Le feul François étoit tout nû ,
Portant uniquement fur fon bras, qu'il replie ,
Une piece d'étoffe. Où font donc tes efprits ,
Dit le Monarque au Peintre ? & par quelle folic
Peins-tu le François fans habits ?
190 CONTES.
Seigneur , lui répond-il , n'en foyez point furpris
Il change fi fouvent de mode ,
Que mon Art, ne fçachant où ſe déterminer ,
Lui donne de l'étoffe , afin qu'il s'accommode
Comme il voudra l'imaginer .
CONTE I V.
LES FRANCHES REPUES.
U N Marié , devant fon Epousée ,
Fut vifité de maint & maint tendron ;
Et le baifant chacun lui faifoit don
D'une fouace *. Eh quoi ! dit la ruſée ,
Sur mon paillier? Ce font , tendre rofée ,
Répond l'Epoux , des adieux fans façon.
La Femme dit : Bien étoit de raifon
Que je le fçuffe , & j'aurois tout de fuite
De leur devoir averti mes amis ,
Qui tous m'auroient , en me faiſant viſite ,
Porté du vin ; fi que bien affortis ,
Aurions de quoi boire & manger gratis,
*Efpece de Gâteau.
CONTE S. 191
CONTE V.
CONSULTATION POUR LA
MIGRAINE.
UN gros Prieur à face féraphique ,
Depuis trente ans de migraine attaqué ,
Fit affembler la Gent Hippocratique .
Enſuite il dit au Sénat convoqué :
Vous dont l'efprit s'eſt aux Arts appliqué ,
Pourriez - vous faire à mon mal quelque chofe?
Mais je ne veux faignée , effence , onguent ,
Boiffon , remede aucun , petit , nigrand.
Tous fur ce point demeurant bouche cloſe ,
Le vieux Doyen dit´ : A donc je ne ſçai
Ce que voulez qu'à votre mal on faffe.
Ce que je veux ? Faites par votre grace ,
Qu'il dure autant qu'il y a que je l'ai.
CONTE V I.
CLAUDINE MALAD E.
MALADES
ALADE au lit Claudine oyoit un Prêtre
Qui lui difoit : Vous mourrez pour renaître
192 CONTES.
Avec les Saints. Attendez , s'il vous plaît ,
Repart la fille ; il n'eft rien tel que d'être
Avec le Monde qu'on connoît.
CONTE VII.
LES CROCHET S.
UN Avocat changeant de domicile ;
Accumuloit livres , timbres , procès ,
En un fagot , fur l'échine docile
D'un Crocheteur trébuchant fous le faix.
Ouais , dit Cujas , vous pliez les jarrets ?
J'en porte moi bien d'autres dans la tête.
Le gars répond: Ne fçai comme elle eſt faite ,
Mais fi faut-il qu'elle ait de beaux crochets.
CONTE VIII.
LE
POUR
SERMENT.
OUR acheter trois boiffeaux de froment ,
Macé prêta douze écus à Grégoire.
Cettui prié de rendre ce comptant ,
Nia le fait , non qu'il n'en eûit mémoire .
Par quoi cité fut-il à l'Auditoire ,
Four
CONTE S. 193
Pour affirmer fon dire par ferment.
La le fcrupule affaillit le galant ,
Il balançoit. Mais toute endemenée
Derriere etoit fon épouse au foûtien
Qui le pouffoit , en lui difant , Payen,
Jure donc , jure ; eh , cent fois la journée
Jure- tu pas , fans y profiter rien ?
LE
CONTE I X.
CIERGE BEN I.
DAN s les douleurs, dont l'imprudente femme
Subit l'effort pour avoir écouté
Le vieux Serpent , une galante Dame
Plaignoit d'hymen le plaifir acheté
Trop cherement ; tandis qu'à fon côté
Très-bien flamboit de Sainte Marguerite
Cierge béni. Mais dès qu'elle fut quitte ,
Elle appella fa fervante Garin ;
Fille , dit - elle , éteins & ferre vîte
Ce luminaire ; il eſt d'un grand mérite ,
Et peut fervir encor pour l'an prochain.
عم
R
194 CONTE S.
CONTE X.
LA BANNIERE.
CERTAIN ERTAIN Tailleur , qui d'antique habitude
Voloit de drap toûjours quelque lopin ,
Tomba malade , & d'un accès trop rude
L'effort fembloit l'emporter vers fa fin.
Comme il avoit fon efprit en écharpe ,
Dans les écarts notre joueur de harpe
Crut voir un Ange , une Banniere en main ,
Que compofoient , dreffés en Mofaïque ,
Mille morceaux de drap , bleu , gris de lin ,
Blanc,pourpre, noir, vert , jaune , incarnardin,
Et cetera , mélange fymbolique.
L'Ange lui dit : Vois dans ce pavillon ,
Homme fans foi , vaurien , pendart, brouillon
Des tours nombreux de ta rapinerie
Les vrais témoins en maint échantillon.
Ce nonobftant le Ciel veut à la vie
Te renvoyer ; mais à condition
< Et dans ton coeur fais m'en juſte cédule )
De ne céder à la tentation ,
Qui jufqu'ici gagna ton coeur crédule.
Il le promet , & reprend ſa ſanté .
Or redoutant l'amorce coûtumiere ,
CONTE S. 195
Meffer Tailleur avec fincérité ,
A tel garçon , que fa capacité
Faifoit traiter de façon familiere ,
Dit en fecret : O de mon ame entiere
Cher confident , quand par fatal oubli
Tu me verras fourrer fous l'établi ,
Ou par hafard mettre en ma gibeciere
Coupon d'étoffe ; auffi -tôt , à propos ,
Averti moi feulement par ces mots :
Maître , alte-là , pensez à la Banniere.
Ce qui fut dit , fut de même maniere
Exécuté : bien que le garçon ,
Soit que le jour parut fur l'horiſon ,
Soit que la nuit commençât fa carriere ,
N'avoit jamais , au bout de fa chanſon ,
Que ce refrain , gent & gaillard fredon ,
Maître , alte-là , pensez à la Banniere ,
Dont celui - ci goboit feul la leçon.
Advint pourtant, qu'ayant , pour mariage ,
D'un Fiancé de fuperbe parage
Levé l'habit , du drap d'or le plus beau
Habit complet , à cet appât nouveau
Le Magifter oublia ſa promeffe ;
Et promenant fon agile cifeau ,
Conformément à fa premiere adreffe ,
Met à profit en ſequeſtre un chanteau.
Le Garçon crie , Alte là , Maître . Qu'est- ce ?
Oh ! qu'est ce done ? ne vous fouvient - il pas
Rij
196 CONTES.
De l'Etendard ? Cettni n'eft dans le cas
Dit le matois ; & j'ai bonne mémoire ,
Que dans l'Enfeigne , où , du drap défendu
L'Ange affembla l'effrayant répertoire ,
N'étoit morceau pareil à ce tiſſu.
LE
CONTE X I.
TESTAMENT DU CURE.
PRES du trepas, le vieux Paſteur Macé ,
Qui fit tant bien valoir le Presbytere ,
Qu'en bourse avoit maint écu ramaffé ,
Son Teftament à fon tour voulut faire.
Griffart s'en vient , Griffart hardi Notaire ,
A fon côté fon écritoire ayant.
Dom Côme étoit Vicaire ; & tournoyant
Autour du lit, penfoit que, pour ſalaire
De fon tracas , peut-être du gâteau
Bien lui pourroit échoir joli chanteau .
Notaire , écris , dit le trifte bonhomme :
A mon Vicaire, écris que, pour fon foin ,
Devoirs rendus , jour & nuit au besoin ,
Je donne en propre , & lui legue la fomme
De... de... là L'autre en pleurant, dit enfoi
Joyeufement , Voici certes pour moi
De guérifon le plus gaillard fymptôme;
CONTES.
197
Paſteur, courage. Alors le moribond,
Pâle & hâté d'entrer au clair Royaume ,
Ecris , dit-il , écris , Tabellion ,
Jemeurs, metsdonc, mets que par moi laSomme..
De Saint Thomas , eft léguée à Dom Côme.
Riij
198
IDYLLES.
LE PARADIS PERDU.
IDYLLE I.
A Madame DU BOCAGE.
CHASSE
1
HASSE des lieux charmans , où le Ciel le
fit naître
Pour joüir d'un bonheur qu'il fut trop tard connoître,
Adam couvert de honte & noyé de ſes pleurs ,
Exprimoit en ces mots fes premieres douleurs:
Jardin délicieux , où mon ame ravie
Devoit paffer les jours d'une innocente vie ,
Dont la mort n'eut jamais allarmé les plaiſirs ,
Où la Terre & le Ciel prévenoient mes defirs ;
Demeure qui charmoit & mon coeur & ma vûe ,
Eft-ce donc pour toûjours qu'Adam vous a perdue?
Mes pas faifoient éclore & germer tous les dons
Qu'à mes bras fatigués réfervent les ſaiſons ;
Les ruiffeaux à ma foif préfentoient leurs eaux faines ,
Les vents laiſſoient régner les zéphirs ſur les plaines ;
Sans crainte autour de moi mille efpece d'oiſeaux
Chantoient,& voltigeoient de rameaux en rameaux ;
IDYLLES. 199
Et le Ciel avec joie approuvant notre flamme ,
En deux corps, Eve & moi, nous ne fentions qu'une
ame.
Mais , ôbonheur paffé ! fouvenirpénétrant ,
Qui m'abandonne en proie au regret dévorant !
Mon divin Créateur , touché de complaifance ,
Me daignoit enivrer de fa fainte préfence :
Sa haute Majefté s'abbaiffoit jufqu'à moi ,
Lui-même il me parloit , il m'enſeignoit fa loi.
Mais mon efprit s'offufque , & des vapeurs trompeufes
N'y laiffent déformais que des clartés douteuſes .
Dieu ! comment fuis- je nu ? Sauve -moi de mes yeux ;
Je rougis , je deviens à moi- même odieux .
Etois -je ainfi formé ? Suis- je ton même ouvrage ?
Figuier, pour me couvrir , prête- moi ton feuillage ;
Et puiffe-tu de fleurs jamais n'être embelli ,
Pour prix de ton bienfait par ma honte avili ,
Quelfpectacle d'horreur ! tous mes membres friffonnent
!
Où fuir l'Enfer , la mort , cent monftres m'environnent.
L'air embraſé mugit, les vents enflent les mers.
Vagabond , étonné dans ces vaftes deferts ,
Quels antres creux , quels bras m'offriront un afyle:
Mes cris font fuperflus , ma plainte eft inutile ;
L'Univers indigné s'arme contre mes jours.
Eve , raffûre - moi , prête -moi ton fecours.
Mais que vois - je ? elle-même , cffrayée , éperdue ,
Rij
200 IDYLLE S.
Me regarde en tremblant , fe dérobe à ma vûe 3
Ah ! la coupable craint que je m'aille venger
Du crime où fes confeils ont ofé m'engager.
Barbare, que crains tu d'un coeur foible & timide,
Qui n'a pû réfifter à ton appas perfide ?
Je devois fuir alors , & ne t'écouter pas ;
Tu m'as fait dévorer l'arrêt de mon trépas.
Le feu , l'air & les eaux , ligués avec la terre ,
Vengent leur Créateur , en nous livrant la guerre :
Les Lions que j'ai vû ſoûmis , obéiſſans ,
Viennent fondre fur moi , de courroux rugiffans.
Tu tardes, Dieu-terrible, à nous réduire en poudre.
Sur un couple infolent précipite ta foudre ;
Fais rentrer au plûtôt deux monftres abhorrés ,
Dans le premier néant , dont tu les as tirés.
Falloit- il, pour la perdre,animer la pouffiere ,
L'enrichir des rayons de ta propre lumiere ?
Ton image, livrée au Démon furieux ,
Dut-elle être le prix d'un fruit contagieux ?
Les divers animaux qui peuplent ce bas monde,
Qui refpirent dans l'air , fur la terre , & dans l'onde ,
Devoient être aux humains affervis par ta loi ;
Le Serpent feul combat , & les terraffe en moi.
Tu dis , que de ma chair ma Compagne tirée,
Pour m'aider , me chérir , avoit été créée ;
Et je vois que tes mains ont formé de mon ſang
Le bras , le cruel bras , qui me perce le flanc.
Dans ce féjour de paix Adam placé fans elle ,
IDYLLE S. 201
A tes ordres , Seigneur , feroit encor fidele.
Mais, quoi!tu pouvois bien, d'un contrepoids égal,
Soûtenir un penchant qui me portoit au mal.
Mon ame, par ta grace à la vertu conduite ,
Auroit affujetti ma volonté féduite :
J'euffe avec ton fecours du Serpent triomphé ,
Sous ton bras foudroyant il fut mort étouffé.
Que dis-je ? ô Ciel! épargne, excuſe un coeur parjure:
Tu m'aimois, Dieu trop bon, ta Grace vive & pure,
Pour me rendre à moi - même a fans cefle infifté ;
Mais à tous fes efforts mon coeur a réſiſté.
Adam , tu vas mourrir , crioit- elle : ah ! détefte
Un fruit à tes enfans , autant qu'à toi, funeſte.
Tu m'as parlé , Seigneur , & je ne t'ai pas cru ;
Tu voulois me fauver , & je me fuis perdu,
Mais, quel éclat,vainqueur de ces horreurs funebres
Diffipe la tempête , en chaffant les ténebres !
Mon Dieu s'offriroit- il à mes fens enchantés ?
Non , c'est Michel , l'effroi des Anges révoltés ;
Son vifage eft brillant , & fes aîles dorées
Sont d'éclatans rubis & de perles parées.
99
"1
99
""
Eve, approche; écoutons les décrets éternels.
Du fort qui vous accable , artifans criminels ,
Dieu lit juſqu'en vos coeurs un injuſte murinure : -
Ce n'eft point pour périr qu'il fit la Créature.
Pere & Maître , il vouloit qu'à fes ordres foûmisa
On reconnut les biens & donnés & promis ;
» Et , malgré les confeils infpirés par la Grace
202 IDYLLES.
,, Vous avez du Serpent fait réuffir l'audace.
""
""
,, D'une autre Eve fans tache un pur Adam naîtra :
, Cet Adam cft fon Fils , qu'il vous immolera ,
Du Serpent en fureur la tête est écrasée :
>
Un Dieu meurt; des Enfers la puiffance eſt briſée ;
Son fang fumant fans ceffe enfante des Soldats
Qui le font en tous lieux régner par leur trépas.
Hélas ! tronc malheureux , tes branches condamnées,
,, Sont , fi ton Dieu n'expire, aux flammes deſtinées :
Defes tendres bienfaits , voilà quel eft le prix.
""
""
,, Adieu , fa voix m'appelle aux céleftes lambris.
Meffager du Très- Haut , daigne au moins nous apprendre
,
Quel pardon, Eve & moi pouvons un jour attendre:
Mais il fuit. Travaillons , & tâchons , par nos pleurs ,
De rendre l'Eternel fenfible à nos malheurs.
Délicat & charmant génie ,
Nouvelle Scudery , Rivale des neuf Soeurs ,
Qu'une fçavante Compagnie
A Rouen couronna de fes premieres fleurs ;
Du Bocage, aujourd'hui ta rapide harmonie
S'éleve aux plus fublimes fons ,
Crayonne de grands traits , peint avec énergie ,
Transporte nos efprits par la noble magie
Et les paffages defes tons.
J'étois au Printems de mon âge ,
Lorfque le Dieu des Vers m'infpira le courage
De tracer cet effai , qui n'a pas vû le jour.
IDYLLE
S. 203
Je ne connoiffois pas , captif dans ce féjour ,
Ce Milton plus fougueux que la foudre & l'orage ,
Et ne pouvois prévoir que ton efprit plus fage
Dans la même carriere entreroit à fon tour.
Ainfi , fans m'effrayer du brillant avantage
Que va fur tous les coeurs emporter ton ouvrage ,
Si fofe publier le mien ,
Ce n'eft qu'afin qu'il rende hommage
Aux touchantes beautés du tien .
LE PREMIER AGE DU MONDE,
OU
LE SIECLE D'OR.
IDYLLE I I.
A M. MONTAUDOUIN DE LA TOUCH E
Q UE les humains du premier âge
Vivoient contens & fortunés !
A de vrais plaifirs deſtinés ,
Leurs jours s'écouloient fans nuage.
La douce Médiocrité ,
La modefte Frugalité ,
Des Jeux l'innocent badinage ,
S'employoient de concert à leur félicité .
Du nom de fiécle d'or , dans l'antique langage à
Cet heureux tems fut honoré ;
204
IDYLLES
Non pas que ce métal y fut conſidéré :
C'eftque les moeurs , ſans alliage ,
Faifoient confifter leur beauté ,
Comme l'or , dans la pureté.
Ils n'avoient ni Palais , ni pompeux équipage.
La Juftice n'étoit que la ſimple équité ,
Sans art & fans apprentiſſage.
Les fuppôts de Thémis n'avoient point inventé
Ces mots prodigieux , dont l'obſcur étalage
Embarraffe la vérité.
On ne reconnoiffoit charge ni dignité ;
Dans les rangs, entre humains, il n'étoit point d'étage ,
Leurs defirs ſe bornoient au terrein , dont les Dieux
Leur faifoient un juſte partage.
Du luxe féduisant l'éclat pernicieux
N'avoit point jufqu'alors pris le coeur par les yeux.
De tant de mets mal - fains le divers aſſemblage
N'offroit point à leur goût d'hommicides appas. 】
Des bois voifins le fruit fauvage ,
Un peu de lait & de fromage
Compofoit leurs petits repas .
Le miel , dont les ruiffeaux ferpentoient ſous l'om
brage
Ne confondoit pas fa douceur ,
Avec le bachique breuvage ;
Et des vers artiſans l'induftrieux ouvrage ,
N'empruntoit point à Tyr d'étrangere couleur.
La terre offroit au Voyageur
Un lit de verdure au paſſage ,
1
IDYLLES. 205
Pour y dormir à la fraîcheur.
Pour éteindre la foif , fur fon charmant rivage ,
Un Fleuve étaloit fa liqueur ;
Pour garantir de la chaleur ,
Un arbre étendoit fon feuillage.
Daphné fe deftinant à l'emploi du ménage ,
Ne mettoit point fon coeur & fes appas à prix.
Entre elle & fon Berger , de ſes charmes épris ,
L'amour , fans vouloir d'autre gage,
Sans examen du parentage ,
Dreffoit le contrat ; & les Ris ,
Les Graces & les Jeux fignoient au mariage.
Le Nautonnier , malgré l'orage ,
Ne fendoit point encor le vaſte ſein des mers.
Le Marchand, qu'aujourd'hui le gain fordide engage
A parcourir tout l'Univers ,
Craignant alors les flots amers ,
Ne s'expofoit point au naufrage.
Les clairons , les tambours n'ébranloient point les airst
La Haine au funefte viſage ,
La Fureur à l'oeil irrité ,
La Guerre au bras enfanglanté ,
Ces cruels auteurs du carnage ,
Ne s'étoient point encore échappés de l'Enfer.
On n'avoit point encor l'ufage
De donner des aîles au fer ,
Il ne fervoit qu'au labourage :
Et l'homme fociable & fage ,
De la nature en lui fentant l'étroit lien ,
206 IDYLLE S.
-
Perçant le flanc d'un autre, eut crû percer le fien .
Au reste qui d'entre eux , des tranfports de la rage
Soudain fe laiffant enflammer ,
Eut le premier conçu le deflein de s'armer ?
Le Meurtre , monftre né de l'avide Pillage ,
Du fantôme d'Honneur , & du Libertinage ,
Eut été détesté , s'il eut été connu .
Chacun fuvoit fans crainte un penchant ingénu :
Et pouvoit- on enfin redouter quelqu'outrage
Sous les aîles de la vertu ?
Ah ! fiécle pervers ! que n'es-tu
De ce fiécle innocent la plus parfaite image !
Le fordide Intérét , frere du Brigandage ,
Dans les coeurs corrompus a mis un germe affreux ;
L'ardente foif du gain fait un plus grand ravage ,
Que l'Ethna vomiffant un déluge de feux .
A l'Or on rend par tout hommage.
Enfin les avares mortels
A Plutus dans leur ame élevent des autels.
Ah ! qui fut le premier , qui pour notre dommage
Barbarement officieux ,
Creufa la terre avec courage ,
Pour tirer les métaux qui fe cachoient aux yeux ,
Et tria fur les bords du Tage
Les fablons d'or qu'il roule en fon fein radieux ?
C'est ce métal trop précieux
Qui change enjours de fer les beaux jours de cet âge,
Qu'on n'eût point nommé d'Or , fi nos fobres ayeux
En avoient comme nous recherché Pefclavage.
Ah ! qui fut le premier , l'humain ambitieux ,
IDYLLES.
207
Qui dans les maux publics trouvant ſon avantage ,
Vit briller, & bientôt fit voir aux curieux
Le feu des diamans , ces biens contagieux !
Ami dubon vieux tems , je vous dois fa peinture
A vous de qui la foi ,fi conftante & fi pure ,
Dans ce fiécle infidele eft un rare thréfor ;
A vous de qui l'efprit fi brillant & fi jufte
Sfait affembler le goût du beau regne d'Augufte,
Avec les moeurs de l'Age d'or.
LES ARBRES.
III. IDYLLE
A M. de PER ARD , Chapelain du Roi de
Pruffe , des Académies des Sciences de
Berlin , Petersbourg & Stockholm , de
l'Inftitut de Bologne , de la Société de Londres
, des Sociétés Royales Allemandes
de Goettingen & Greifsuald.
AIMABLE IMABLES ornemens de la fimple Nature ,
Beaux arbres , que j'aime à vous voir
Etaler dans nos bois votre jeune verdure ,
Quand , avec le Zéphir qui vous vient émouvoir ,
Le blond Soleil fe joue à travers le feuillage ,
Dont l'ombre qui s'agite aux yeux peint votre image
Sur le gafon naiffant qui vous fert de miroir.
208 IDYLLES.
Là , dégagé du foin frivole ,
Et des pénibles embarras ,
Qu'inventa l'avarice folle
Pour faifir à la hâte un métal qui s'envole ,
Et qui voit les humains ramper pourles appas ,
Si j'ai quelque chagrin , votre ombre me confole
Vous me tendez toûjours les bras.
Tandis
Ah ! quelle extrême différence
Des amis de ce fiécle, à vous !
que la fortune avec perfévérance
Se plaît à nous combler de fes dons les plus doux ,
Ils ne font prévénans , attentifs que pour nous.
Mais au premier moment que fa faveur chancelle ,
Ils font prêts à changer comme elle.
Le Ciel répand fur vous fa libéralité ;
Vous l'aimez ; & vers lui vos branches élancées ,
Paroiffent,entr'ouvant leurs écorces preſſées ,
Demander de la voix la prompte faculté ,
Pour rendre grace à ſa bonté,
A l'exemple du Ciel , la terre eft bienfaifante :
Defon fein ramolli la vertu nourriffante
Vous comble de fes dons chéris ;
Et de fa vive humeur imbue ,
Votre feve à longs traits s'enivre , & diftribue
De rameaux en rameaux l'aliment qu'elle a pris.
Ingrats , infenfés que nous fommes !
Que nous méritons peu l'excellent tître d'hommes'!
Dénués
IDYLLE S. 209
Dénués de vertus,par le vice obfcurcis !
Le Ciel tâche d'agir fur nos coeurs endurcis ,
Toûjours de ſes faveurs prodigue ;
Mais ces coeurs révoltés , repouſſant ſes avis ,
Aflemblent contre lui l'impérieuſe ligue
Des folles paffions qui les ont afſervis.
La tetre à chaque inftant fent avec complaisance',
Que de fon fuc benin doucement altérés ,
A le filtrer fans réſiſtance
Vos canaux amoureux font toûjours préparés.
Avec quelle chaleur vos racines profondes ,
De plus en plus s'entrelaflant
Parmi fes entrailles fécondes ,
Paroiffent lui marquer , d'un coeur reconnoiffant ,
Le retour qu'on n'a point dans le fiécle préfent!
Le Ciel nous a formés , fon fouffle nous anime ;
Et fi le fecours de fon bras
Ceffoit un feul inftant d'affermir tous nos pas ,
Nous tomberions en poudre,engloûtis dans l'abîne .
La Grace ne nous quitte pas .
Preffe , exhorte , & voudroit rappeller des ingrats
Du penchant féducteur qui les conduit au crime.
On l'écoute avec peine , on fe ferme les yeux ;
On combat avec goût ſon effort falutaire ;
Et du monftre infernal victime volontaire ,
L'homme voit fans regret fon poiſon furieux
De la Grace étouffer le germe précieux.
Cependant tourmenté par un obfcur myſtere,
Il raiſonne , il murmure , & prétendl'accufer
S
210 IDYLLES.
D'avoir fruftréfes voeux du fecours néceffaire
Qu'il a voulu lui - même refufer.
Tendres nourriffons de la terre ,
Que vous avez pour elle un loüable retour !
Quand le Soleil brûlant lui déclare la guerre ,
Vous lui témoignez votre amour.
Au moyen de votre ombre agréable & fleurie ;
Vous foûlagez , à votre tour
La mere qui vous a nourrie .
Que les enfans font éloignés
De marquer la même tendreffe
Et les mêmes égards à ceux dont ils font nés !
Leurs parens, pour fournir au foin de leur jeuneſſe,
Ont tout facrifié , leur repos & leur bien ,
Se promettant qu'un jour ils feroient leur foûtien :
Mais, ô longue & vaine eſpérance !
O des plus doux bienfaits amere récompenſe !
Combien n'en voit- on pas , de ces fils monstrueux ,
Apeine revêtus d'un emploi faftueux ,
Oublier leurs parens au ſein de l'indigence ,
Et comme d'un affront honteux ,
Rougir infolemment de fe dire nés d'eux ?
Arbres , vieux habitans de ces lieux folitaires ,
Dans l'épaiffeur de vos rameaux
Vous offrez un hoſpice aux timides oifeaux :
C'eſt dans vos bras touffus, que ces amans finceres,
Qui badinent fous vos rideaux ,
Quand le Printems revient , forment des noeuds now
yeaux.
IDYLLES. 211
Au lieu que parmi nous , qu'on dit être tous freres,
Il n'eſt plus d'hoſpitalité ,
Point de candeur , point d'ingénuité .
La pauvreté craintive , en lambeaux gémiſſante ,
N'eft plus qu'un fpe& re affreux, des riches abhorré;
La charité compatiſſante ,
Qu'une morne langueur , qu'un nom déshonoré.
Que de vos voluptés la fource eft pure & faine !
Un aliment égal , fagement tempéré ,
Par la nature préparé ,
Vous entretient long -tems fans douleur& fans peine,
Dans un équilibre affùré .
Au lieu, que pour flater notre ame fenfuelle ,
Tant de mets , où le goût fe confond égaré ,
Ontappris à la mort cruelle ,
Un chemin que fans eux elle auroit ignoré.
Le terrein qui vous a yûs naître ,
Vous voit paifiblement mourir.
Inquiets voyageurs , nous voulons toûjours être ,
Ailleurs qu'où nous a fait courir
Le chagrin qu'on ne peut écarter ni guérir ;
Qui de la ville aux champs, & du féjour champêtre
Nous ramene à la ville, & vient par tout s'offrir.
On voudroit tout fçavoir; on s'applique
à paroître, Par l'éclat orgueilleux
de fes talens divers ; On le fait avec bruit connoître à l'Univers ,
Et vuide & mécontent on meurt fans fe connoître.
Chênes, Ormeaux, Tilleuls, vous craignez les hyvers;
Sij
212 IDYLLES.
Les furieux Tyrans des airs ,
La neige & les frimats vous viennent faire outrage.
Mais les barbares paffions ,
Dont l'amorce corrompt nos inclinations ,
Exercent fur notre ame un plus affreux ravage.
Cependant , comme nous , on ne peut vous blâmer;
Vous ne pouvez des vents fuir l'inflexible rage :
Il vous faut , en pliant, les attendre à calmer ,
Ou fuccomber enfin fous l'effort de l'orage.
Au lieu que, pour ſauver les humains du naufrage,
La Grace à tout moment veut les pouffer au port ;
Mais plûtôt que d'entrer où fa voix les engage ,
Eux-mêmes choififfent la mort.
Sous un regne fameux , où l'on voit le Dien Mars
Frotéger dans le Nord les talens & les arts ,
PERARD , dont le charmant génie
Sur les bords de l'Oder attira les neuf Soeurs ,
Et dont la voix brillante , au gré de l'harmonie ,
Y calme l'Aquilon par fes fons enchanteurs ,
Crois-tu que de Stettin la cruelle diftance
A ce coin de Bretagne , où le fort m'a lié ,
Ait rien ôté de la conftance
D'un coeur qu'unit au tien la fincere amitié ?
Non des parfaits Amis , les vrais coeurs ont des aîles,
Pour franchir les monts & les mers ;
Et malgré la tempête & les vents infideles ,
Sent préfens l'un à l'autre , aux bouts de l'Univers,
Ce n'est donc point, PERARD, l'eftime pour mes versa
IDYLLES.
213
Qui me preffe aujourd'hui de t'offrir cet ouvrage.
Mais par ce nouveau témoignage ,
Je veux te prouver ſeulement
Que fous quelque climat que t'emporte la Gloire ,
Tu vivras éternellement
Dans mon ame dans ma mémoire.
LE PRINTEM S.
ID Y LLE I V.
QUE le Printems eft beau ! Tout rit dans la Na
ture ,
Nos Prés font verds,nos Bois ont repris leur parurez
Les Ruiffeaux ranimés , fur un gravier d'argent ',
Promenent, d'un pas diligent ,
Une Onde claire qui murmure.
Les Oiseaux amoureux , fous les rameaux fleuris,
Célébrant à l'envi de petits mariages ,
Font parler de leurs mieux , dans leurs tendres rama
ges ,
Les feux dont l'un pour l'autre ils ont le coeur épris
Amintas que l'amour dévore ,
Ne pouvant fermer l'oeil, abandonne le lit ;
Ifort comme en délire, & court au lieu preſcrit ;
Attendre Cloris qu'il adore ;
Le jour ne paroît point encore ,
Mille foupçons jaloux agitentfon efprits
214 IDYLLES.
Du pareffeux Titon l'Epouſe matinale ,
S'arrête en le voyant,& le prend pour Céphale
La beauté du Berger la charme & l'ébloüit :
Mais découvrant l'erreur dont fon ame joüit ,
La honte peint fon front du vermeil de l'opale :
Et bien tôt les regrets la rendant trifte & pâle ,
Dans les airs blanchiffans elle s'évanoüit.
Mille frilleufes Hirondelles,
Traverfant les Mers à la fois ,
Ramenent Zéphire avec elles ,
Et fe repoſent ſur nos toîts :
Se becquetant , battant des ailes ,
Volant , & revolant , ſe ſuivant tour à tour ,
Leur caquet enjoüé réveille
La jeune Cloris qui fommeille ,
Et l'avertit d'aller où l'attend fon amour.
Le Soleil careffe la Terre ,
Il la confole de la guerre
D'un long Hyver armé de frimats , de glaçons.
La Terre rajeunie ouvre fon fein fertile
Aux doux écoulemens des céleftes rayons ;
Et Flore à leurs ordres docile ,
S'apprête avec Pomone à répandre fes dons.
Nos Brigantins & nos Frégates
Fendent le liquide Elément ,
Et ne craignent que les Pirates ,
Garantis de l'effroi de la Mer & du Vent.
Les Poiffons, fous un mur de glace
Depuis trop long-tems retenus ,
IDYLLE S.
215
Dans leur froide prifon ne fe captivent plus,
Thétis les voit bondir fur fa verte furface.
L'Amour , que nul effort n'a jamais arrêté,
Prend fon vol , & fe gliffe avec agilité
Dans leurs demeures transparentes :
Ses flammes dans l'eau pétillantes ,
En pénetrent l'humidité ;
Et leurs écailles palpitantes
Expriment les accès, coupfurcoup
répétés,
Du plaifir dont ils font doucement tourmentés.
Le beau Mirtil fous la feuillée ,
Danfe au clair de la Lune au fon du flageolet
Avec la blonde Iris leftement habillée.
Il voudroit dans un coin fecret
L'entretenir de fon martyre ;
11 a cent chofes à lui dire:
Mais Corifque & Daphné , d'un regard inquiet
Semblent les obferver fans ceffe.
Victime du refpe& humain ,
Mirtil lui dit tout bas , en lui ferrant la main :
Adieu , l'unique objet de ma vive tendreſſe ;
Trompons des yeux malins la curieuſe adreffe
Nous nous retrouverons demain.
Jours charmans , ſaiſon fortunée ,
Que vos beautés auroient d'appas ,
Si , quand vous revenez , vous ne nous difiez pas
Qu'en nous vieilliffant d'une Année ,
Vous nous faites marcher vers la nuit du trépas!
216 IDYLLES.
LES TOURT ERELLES.
IDYLLE V.
A Madame DESHOULIERES.
HE'LAS ! conftantes Tourterelles ,
Que vos carefles & vos jeux
Ont des attraits touchans pour un coeur amoureux !
Redoublez , s'il fe peut, vos flammes mutuelles ;
Pâmez-vous, languiffez , mourez dans les plaiſirs.
Ah! j'entens vos petits foupirs ,
De vos tranſports fecrets interprêtes fidelles ,
Vives affections ! naïfs trèmouffemens !
Mais qu'apperçois - je ? ô Ciel ! dans les raviffemens
Vous vous enivrez fans mefure ;
Vos becs entrelaffés qui font un doux murmure
Humettent la chaleur de vos cmbraffemens.
Ah ! je me meurs moi -même , ah ! que fens -je ! ab !
mon ame
Cede au tendre brafier qui me brûle au dedans :
Errante fur ma lévre elle eft toute de flamme.
Profitez de la vie , heureux couple d'Amans ,
Joüflez d'un bonheur dont la fource eft fi pure :
L'inftin& que vous donna la prudente nature ,
Vaut mieux que tous nos fentimens.
Sansvous embarraffer dans d'inutiles peines ,
Le
IDYLLE S. 217
Le fang qui coule dans vos veines
Vous inftruit cent fois mieux que tout l'art des Romans.
Plus votre ardeur vieillit, plus vous la trouvez belle;
Malgré l'effort des ans vos coeurs font enflammés :
Et pour une autre Tourterelle ,
Vous ne quittez jamais celle que vous aimez .
Siles Amans & les Amantes
Avoient, pour s'envoler, des aîles comme vous
On verroit encor parmi nous
Plus d'inconftans & d'inconftantes .
C'est vous que l'on doit appeller
De vrais modeles de tendreſſe ;
Vous avez feulement des aîles pour voler
Après le cher objet qui vous charme fans ceffe,
Dans votre commerce amoureux ,
La défiante Jaloufie
Ne répandit jamais le poifon dangereux ,
Qui parmi nous brife les noeuds
De l'amitié la plus unie,
Si vous paroiflez quelquefois
Difputer & hauffer la voix ,
Je n'y découvre rien que la loüable envie
De deux Amans ambitieux
Du prix de s'entr'aimer le mieux ;
Et de pareils débats toute aigreur eft bannie.
Vous fréquentez les mêmes lieux ;
Vous ne cherchez jamais une autre compagnie ;
Vous buvez au même ruiſſeau ;
Vous vous perchez toûjours fur le même rameau
Quand vos paupieres font forcées
T
218 IDYLLES.
De céder aux pavots que le fommeil répand ;
Vous craignez de vous perdre , & vos plumes pref
fées ,
Paroiffent être entrelaffées.
Que votre langage eft charmant !
Qu'il a je ne sçai quoi d'aimable & de galant !
Que vos accens plaintifs font pouffés d'un air tendre
Ce n'eft qu'aux coeurs comme le mien ,
QueVénus a permis d'entendre
Et de goûter votre entretien.
Depuis le lever de l'aurore ,
Vous fçavez vous donner , juſques à ſon retour,
Différentes marques d'amour.
Recommencez vos jeux , recommencez encore ,
Hôtes légers des bois ; il n'eft rien fous les Cieux ,
Qui puiffe tant flater & mon coeur & mes yeux :
Mais file Berger que j'adore ,
N'avoit plus aujourd'hui pour moi le même coeur
Si l'Amour avoit fait éclore
Dans fon ame changée une nouvelle ardeur;
Tourmens affreux ! douleurs cruelles !
Soupçons perfuafifs ! doutes impérieux !
Ceffez , hélas ! ceffez , conftantes Tourterelles :
N'offrez pas déformais ces plaiſirs à mes yeux ,
S'ils leur doivent coûter des larmes éternelles.
›
Du beau fexe François , ô la gloire & l'honneur !
DESHOULIERES dont le génie
Scut chanter des Amans la douce maladie ,
Et des Héros guerriers célébrer la valeur ;
Du Pinde,où tu joüis d'une meilleur vie
IDYLLES. 219
Regarde ici-bas , & reçois
L'Idylle que je te dédie ;
C'eft à ton goût que je la dois.
Sije puis aujourd'hui mériter ton fuffrage ,
Phébus & les neuf Saurs s'uniffant avec toi ,
Avoûront ce galant Ouvrage.
LES HIRONDELLE S.
ID Y L LE V I.
A Madame la Comteſſe de V **.
Vos petits becs , Hirondelles badines ,
Donnentà ma fenêtre en vain cent petits coups ;
Vous croyez m'éveiller , moi qui dors moins que
vous :
Mais vous allez partir , aimables Félerines.
Hélas ! votre départ annonce à nos climats
Le retour des glaçons , des vents & des frimats.
Quand on aime , dort - on ? Non , non ; j'en interroge
Tout ce qu'Amour peut bleffer de fes traits.
Dans le coeur , dans les yeux ce Dieu fubtil ſe loge,
Et quelque part qu'il aille , il en bannit la paix .
Ah ! que j'aime à vous voir , l'une à l'autre fidelles,
Vous donner en partant cent baifers favoureux ;
Et d'un léger battement d'aîles ,
Exprimer à l'enviles ardeurs mutuelles ,
Tij
220 IDYLLES.
Qui brûlent vos coeurs amoureux.
Raifon vainement attentive ,
Pourquoi viens - tu mêler aux plus charmans plaiſirs
De tes fâcheux confeils l'amertume tardive ?
Nous fuivons malgré toi la pente des defirs ,
Où nous porte en naiffant l'humeur qui nous domine;
Et ta trifte lueur , cette lueur divine ,
N'éclaire que nos repentirs.
Habitantes des airs , Hirondelles légeres ,
Qu'à bon droit les mortels devroient être jaloux
De l'inftin&t qui vous rend plus heureuſes que nous!
Du déchirant remords les bleffures ameres ,
Du fcrupule inquiet les frayeurs populaires
Les foupçons délicats , les volages dégoûts ,
Ne corrompent jamais vos unions finceres ;
Ce n'eft pasl'or qui joint l'Epoufe avec l'Epoux.
De ces parens atrabilaires ,
Par caprice à nos voeux le plus fouvent contraires,
Vous ne craignez point le courroux .
L'Amour feul, dont les loix ne font pas mercénaires,
Préfide à vos tendres myfteres ;
C'eft le coeur qu'il confulte , en agiffant ſur vous ;
Et vos noeuds, toûjours volontaires
Ferment l'enchaînement d'un fort tranquile & doux.
Aux yeux de fon Amant l'Hirondelle à tout âge ,
A de jeunes beautés & des appas Aateurs.
La vieilleffe fur nous déployant fes rigueurs ,
Trop fortunés Qifeaux ,ne vous fait point d'outrage;
IDYLLES. 221
Ses doigts lourds & glacés, fur votre beau plumage,
Ne viennent point coucher d'odieufes couleurs.
que nous fommes ! Sexe infortuné
Quatre luftres complets font à peine écoulés ,
Que le caprice ingrat des hommes
Croit les Jeux & les Ris loin de nous envolés.
A trente ans on eft furannée ;
A quarante il devient honteux ,
Qu'on penfe qu'une ame bien née
Puiffe encor de l'Amour fentir les moindres feux.
Cependant cet amour peureux ,
Qui veut & ne peut point éclore ,
En cft toûjours plus allumé ;
Un brafier trop long- tems fous la cendre enfermé ,
Soi - même à la fin fe dévore ;
Et c'eft ainfi qu'un coeur en fecret enflammé ,
Après avoir langui , meurt en vain confumé .
D'un défordre pareil la Nature affligée ,
Murmure avec l'Amour de fe voir négligée ;
Et qu'un Honneur , fondé fur de bifarres loix ,
Retranche impunément la moitié de ſes droits.
Inflexible Raiſon , qui nous tiens à la gêne ,
Faite pour les humains , tu parois inhumaine ;
Nos coeurs, tyrannifés par tes réflexions ,
Ne font qu'aller de peine en peine.
Gouverne , j'y confens , les autres paffions ;
Tu peux les opprimer fous ta loi la plus dure ,
Semblable à l'horrible Vautour ,
Qui ronge Promethée & la nuit & le jour :
Mais laiffe au moins à la Nature ,
Tij
222 IDYLLES.
A régler celle de l'Amour.
Cherchez un autre Ciel, aimables Hirondelles ;
Où le Soleil chaffant les pareffeux Hyvers ,
Entretienne en vos coeurs des chaleurs éternelles,
Hélas ! que n'ai-je auffi des aîles ,
Pour vous fuivre au milieu des airs !
Puiffiez-vous fans péril paffer les vaftes mers !
Puiffe Eole , à votre paffage ,
Ainfi qu'aux jours heureux où regne l’Alcion ;
Dans fes antres profonds emprifonner la rage
Des Enfans du Septentrion.
Mais, fi malgré mes voeux les efforts de l'orage ,
Dans les flots contre vous armés
Vous ouvroient un tombeau ; vous auriez l'avantage
D'embraffer , en faisant naufrage ,
L'Hirondelle que vous aimez.
Le plus charmant mortel qui fût jamais au monde,
' Et dont j'adore les liens ,
Le beau Clidamis eft fur l'onde :
En expofant les jours , il a rifqué les miens.
Si fur ces plaines inconftantes
Vous voyez le vaiffeau qui porte mon Amant ;
Allez fur fes voiles flottantes
Prendre haleine au moins un moment.
Si par vous , cheres confidentes ,
Le fecours de ma voix pourvoit être emprunté ,
Vous lui raconteriez les peines que j'endure ;
Vous lui feriez une peinture
De mon efprit inquiété.
IDYLLE S. 223
Vous diriez qu'auffi- tôt qu'un vaiffeau nous arrive,
Je vais d'un pas précipité ,
De mon cher Clidamis m'informer fur la rive ,
Le coeur entre la crainte & l'efpoir agité ;
Que vers l'Elément rédouté ,
Je tourne inceffamment la vue ;
Que pour peu qu'à mes yeux l'onde paroiffe émue;
Je fuis prête à mourir d'effroi ;
Qu'ilpeut par fon retour terminer mon fupplice;
Et qu'en attendant ſon Ulyſſe ,
Pénélope jamais ne fouffrit tant que moi.
Aimable mes tendres Hirondelles ,
A vos piés , en tremblant, apportent leurs feûpirs ;
Pour un fidele Epoux auffi fenfible qu'elles ,
Votre coeur plus conftant n'a point d'autres defirs.
C'est en vain quej'ai vû cett : Idylle applaudie ;
En vain de célebres Auteurs
Vantent de mon pinceau les naives couleurs
Si votre délicat génie
Ne joint pasfon fuffrage aux leurs .
Tiiij
224 IDYLLES.
LES COQUILLAGES.
IDYLLE VII.
A M. DE LA ROQUE , Chevalier de
l'Ordre Militaire de Saint Louis , Auteur
du Mercure de France ; à qui l'Auteur
de l'Idylle envoya une boëte pleine de
Coquillages , qui ne lui fut rendue qu'au
bout de deux mois.
AUTEUR ingénieux , qui par le jufte choix
Que ton habile main fçait faire ,
Trouvé dans ton Journal le vrai fecret de plaire
Aux goûts différens à la fois;
Par quel facheux hafard mes jolis Coquillages
Choifis fur les fablens qui bordent nos rivages,
Ne font-ils point encor dans tes mains parvenus ?
Tu n'en reçois point de nouvelle :
Sans doute le Courrier , ce porteur infidele
Qui s'en étoit chargé , les aura retenus ,
Hélas ! que de foins affidus ,
Pendant la Canicule même ,
Pour un fçavant ami que j'eftime & que j'aime ,
Doucement employés , & triftement perdus !
Quand Diane , du haut de la voûte étoilée
Laiffoit aller Thétis , après l'onde écoulée ,
Entre les bras de fon Epoux ,
Le vaillant , le tendre Pelée ,
IDYLLES.
225
Dans une grotte reculée ,
Où de leurs doux momens les Tritons font jaloux
Alors par un fentier , dont la route eft fcabreuſe ,
M'appuyant d'une main chancelante & peureuſe ,
Marchant à pas ferrés , je defcendois au fond
D'une retraite fablonneuſe ;
Et puis par un détour j'entrois dans un falon ,
Dont la maïve Architecture ,
Eft uniquement dûe à la fimple Nature.
Là , le roc inégal fait naître des portraits
D'une finguliere ſtructure ,
Qui s'échappent à l'oeil,& perdent tous leurs traits,
Quand on les regarde de près.
L'herbe d'autre côté , diverfement Acurie ,
Avec le Capilaire enlaffée au hafard ,
Produit, fans le fecours de l'Art ,
Une verte tapiflerie .
Séjour des Rois , riches Palais ,
Attrayantes prifons d'efclaves magnifiques ,
Heureux qui fut admis fous vos brillans portiques !
Plus heureux mille fois qui n'y parutjamais !
Ce qu'on voit travaillé fur vos murs à grands frais
Se préfente ici de foi -même ;
Et la Nature qui nous aime ,
Sçait au gré de nos voeux fi bien fe façonner ,
Que notre oeil d'abord trouve en elle
Ce qu'il nous plaît d'imaginer.
Dans ces lieux , cher LA ROQUE,à moi-même fidele,
Je m'étois impofé la loi
De cueillir chaque jour pourtoj
226 IDYLLES
.
De Coquillage un certain nombre.
Je n'en fortois jamais que le Ciel ne fût ſombre ;
Tant mon efprit rêveur m'emportoit loin de moi.
Quelquefois l'Onde revenue ,
Me furprenoit en ce travail ,
Amenant à mes piés la richeffe menue ,
Dont nos bords fortunés compofent leur émail ,
Coquillages chéris , quand la Mer fur l'arene
Promenant à fon gré des flots impétueux ,
Qu'elle étend & retire en les pliant fous eux
Vous laiffoit aux graviers échapper avec peine ;
Il fembloit qu'en ces mots tout bas vous murmuriez,
Flots cruels , difiez -vous , dont la rage fougueuſe
Vient de nous féparer de la Roche amoureuſe ,
Avec qui nous étions tendrement mariés ;
Hâtez- vous , hâtez - vous d'anéantir des reſtes ,
Déformais confacrés aux plus vives douleurs ;
Vous avez commencé des deftins tropfuneftes ,
Mettez le comble à nos malheurs.
Quand on a perdu ce qu'on aime ,
La vie eft un tourment extrème ,
Et le trépas a des douceurs.
Et vous,Rochers conftans,prenez part aux outrages,
Que nous ont fait les flots de jaloufie émûs ;
Brifez les fur vos coins aigus ;
Rendez leur,chers Rochers, ravages pour ravages.
Vengez- vous , en vengeant les extrêmes dommages
Que nous avons,hélas ! injuftement reçûs.
Jouets des flots & des orages ,
Coquillages , calmez ce violent courroux a
IDYLLES.
227
Nous fommes mille fois plus à plaindre que vous;
Ce font les heureux mariages ,
Sur qui la Mort barbare aime à lancer fes coups.
Admirables thréfors dutransparent abîme ,
Vos deftins ,des Mortels devroient être enviés.
Quoique tout comme eux vous perdiez
La fubftance qui vous anime ,
Vous confervez pourtant des attraits , des beautés;
De diverfes propriétés ,
Et des couleurs étincelantes :
On vous recherche après avec empreſſement ,
On vient vous arracher aux vagues écumantes ;
Et même vosmorceaux font gardés cherement.
Pour nous , quand fous nos corps nos ames éclipfées,
Par le mal deftru &teur en ont été chaffées ,
Et qu'Atropos nous met dans la lifte des Morts ,
Que refte- t'il de nous alors ?
Qu'en refte t'il?grands Dieux ! les terribles penſées!
Tout mon fang en frémit : plus d'appas, aucun trait..
La beauté qu'engendroit le fouffle de la vie ,
Et qui d'Adorateurs étoit toûjours fuivie ,
N'eſt de foi tout au plus qu'un difforme portrait ;
On le craint , on l'éloigne , & la tombe dévore ,
Un amas corrompu que la Nature abhorre.
Mais tirons le rideau fur des objets d'effroi ,
Dont l'aspect fait pâlir le Berger & le Roi.
Plaignez , vous ,foûpirez ,Humains, fondez en larmes .
Mais Ciel ! mon oreille n'entend
Que plaintes , que courroux , que murmures , qu'al
larmes ;
228 IDYLLE
S.
Tout l'Univers déclame & paroît mécontent ;
Et par fa plainte circulaire ,
Forme un concert horrible à mon entendement.
Un Elément eft en colere ,
Et fe plaint d'un autre Elément :
La Terre étant plus baffe , & moins en mouvement,
Eft de leurs fiers combats la victime ordinaire .
Coquillages dorés , fur le fable mouvant ,
Vous vous plaignez de l'Onde amere ,
L'Onde à fon tour fe plaint des Rochers & du Vent,
Le Vent du prompt Eole , Eole de Neptune ,
Neptune blâme le Deftin .
L'homme à charge à lui-même , inquiet, incertain ,
Accufe à chaque inftant les Dieux & la Fortune ;
Il croit que tout s'oppose à fon moindre fouhait ;
LeMonde entier le bleſſe ; il ſe fuit, il ſe hait,
Il devient fon Vautour , & lui -même il fe ronge ;
Il femble qu'ils'y plaife , & que fans ceffe il fonge
A creufer dans fon coeur pour chercher des chagrins.
Et moi ,j'ai beau gémir pour mes bijoux marins ,
Ma plainte eft inutile, & le voleur s'en mocque.
Confolons-nous pourtant , do&te ami , cher LA
ROQUE ,
Et le Ciel à jamais nous préfervé tous deux
De tout accident plus fâcheux.
GOD
IDYLLES. 229
MIRTIL ET ATYS.
IDYLLE VIII.
A M. DE FONTENELLE , Doyen de
l'Académie Françoife , de celle des Inf
criptions & Belles- Lettres , & de celle
des Sciences.
VEUX
MIRTI I.
EUX -tu, crédule Atys, aimer toûjours Ifmene?
N'eft-tu point ennuyé de répandre des pleurs ?
Tes jours , hélas ! font une chaîne
D'inquiétude & de douleurs .
ATY S.
Et toi , de ta Daphné , qui brave ta conſtance ,
Mirtil , mon cher Mirtil , tu n'es pas mieux traité.
L'amour par l'eftime commence :
Qu'a -t'elle fait qui t'ait fiaté ?
MIRTI L.
Ta Maîtreffe a l'air vif, c'eft une aimable brune :
Mais fon coeur trop fouvent change de favori.
Atys aujourd'hui l'importune ;
Hier il étoit l'amant chéri.
ATY S.
Daphné fait honte aux lys, mais fes couleurs languif
fent .
C'eft une onde glacée , un bel oiſeau ſans voix.
A
230 IDYLLES.
ses biens furtout l'enorgueilliffent ;
Peux-tu te flater de fon choix ?
MIRTI L.
Cher Atys, c'en eft fait ; ton confeil me décele
L'erreur où trop longtems mon coeur s'eft engagé.
Doris m'aime , elle eft jeune & belle :
Je l'aime , & me voilà changé.
ATY S.
Cloris m'a plaint cent fois ,& tout bas fembloit dire:
Vengez-vous , en m'aimant , de fes derniers refus ,
C'eft pour Cloris que je foûpire :
Ifmene , je ne t'aime plus .
MIRTIL.
Mais Daphné .... que d'attraits ! .... ô Ciel ! .... mon
coeur fidele
Se dédit des fermens qu'Atys m'avoit ſurpris .
Ah ! j'aime mieux mourir pour elle ,
Que vivre mille ans pour Doris.
ATY S.
Mais Ifmene a des yeux qui commandent qu'on
l'aime :
Ton entretien , Mirtil , eſt un poiſon fatal.
Oui je la veux aimer , quand mon ingrate même
Me préfereroit un rival.
FONTENELLE , la gloire & l'honneur de notre âge ,
Toi qui , par des talens divers ,
Asfait voir de nos jours que la Profe & les Vers
Sur lesfiécles paffés remportent l'avantage ;
IDYLLE S.
231
Sufpens tes illuftres emplois ,
Pour entendre un moment mon ruftique hautbois.
Je lis &je relis tes Eglogues fans ceffe ,
Et les admire à chaque fois .
Les Bergers , qu'a produit ta Muſe enchantereſſe ,
Sont moinsfardes , moins pointilleux ,
Que ceux dont en fes Vers doux , faciles, heureux,
Racan fit parler la tendreffe :
Quoique ceux de Segrais foient galans , ingénus,
Ils font trop copiés & de Rome & de Gréce ;
Leur ftyle un peu rude me bleſſe ,
Et leurs difcours par tout nefont pas foûtenus .
Des tiens je prife beaucoup plus
L'originale politeffe.
N'ont- ils pas réüni tous les fuffrages dus
A leur douce délicateffe ?
Les miens , dépourvus d'agrément ,
N'entreront point en parallele :
Heureux ! s'ils pouvoient feulement
Attirer les regards du fçavant FONTENELLE,
232
RetroRivoRitsi Rits Rate : Cetro Retratoatqato
ÉLÉGIE
T
EL qu'aux bords du Méandre un Cigne languiffant
:
Annonce fon trépas par un lugubre chant ;
Tel , prêt à terminer une importune vie ,
Déchu de mon bonheur , oublié de Sylvie ,
Mes tourmens aujourd'hui , pour la derniere fois,
Dans ces lieux défolés font entendre ma voix.
Tout eft changé pour moi : je vis hier l'ingrate,
L'unique objet , hélas ! dont la beauté me flate,
Elle qui me juroit mille fois chaque jour
Qu'elle brûloit pour moi d'un immuable amour .
Je la vis par l'Amour la belle alors conduite ,
M'apperçut , & foudain voulut prendre la fuite,
J'ignore quel hafard , en retenantfes pas ,
La tourna vers celui qu'elle ne cherchoit pas.
L'infidelle auffi-tôt , à mon abord émue ,
Rougit, pâlit , me parle en détournant la vûe ;
Enfin , m'enviſageant , ſemble , à ſon air gêné ,
Plaindre un léger moment autre part deftiné.
Dans les yeux inquiets ſon inconſtance eſt peinte.
Alors du défefpoir ſentant la vive atteinte ,
Confus , m'abandonnant aux plus juftes douleurs ,
Serrant fes belles mains, que je mouille de pleurs,
D'un
ELEGIE. 233
D'un fiprompt changement je demande la cauſe :
Ma flamme , à ſa froideur eſt tout ce que j'oppoſe;
Mais l'ingrate , éludant des propos fuperflus :
Non , dit- elle , Tircis , non , je ne t'aime plus ;
Je ſuis laffe , à la fin , de vivre en eſclavage.
Puis , donnant un prétexte à ſon humeur volage :
Retourne où l'on t'a vû ; retourne chez Cloris ,
Vanter le nouveau feu dont ton coeur eſt épris .
A ces mots , de mes bras elle s'eft échappée.
Ce difcours me furprend , mon ame en eft frappée.
Je frémis ; & ma voix , étouffée en mon fein ,
Refuſe de m'aider à plaindre mon deftin.
Semblable au malheureux effleuré par la foudre ;
Quoiqu'il vive, il ſe croit déjà réduit en poudre ;
Il demeure immobile ; & fon oeil ne fçait pas
Si c'eft le jour qu'il voit , ou la nuit du trépas.
L'ai- je bien entendu ? Quoi ! d'un amour fi tendre
C'étoit donc là le fruit que je devois attendre ?
Allez , crédules coeurs , trop fideles amans
Fiez-vous déformais aux tranſports , aux fermens :
On vous joue à la fin par une indigne rufe ;
C'est vous que l'on trahit, & c'eft vous qu'on accuſe.
Ah ! puifque vers Sylvie il n'eft plus de retour ,
Mourons , fermons les yeux à la clarté du jour.
Un amant plus aimable occupe fa penſée ;
Elle rit avec lui de ma flamme inſenſée.
Mais toi , cruel Amour , d'une inutile ardeur
Veux-tu toûjours brûler mon déplorable coeur ?
Non , barbare tyran, Vénus n'eft point ta mere :
Sur les rives du Styx un Dragon fut ton pere ;
Une Hydre te porta dans fon horrible flanc ;
+
V
234
ELÉGIE.
Alecon te nourrit de poiſon & de fang ;
Et contre les Humains s'armant à guerre ouverte ,
Le Tartare béant te vômit pour leur perte ...
Mais que fais-je? Et pourquoi ces outrageux propost
Servent-ils à calmer la rigueur de mes maux ?
Veux-je encor de l'Amour irriter la colere ?
Aimable & puiffant Dieu , que l'Univers révere ,
Pardonne , Amour, pardonne à mes cruels tourmens,
L'excès injurieux de mes emportemens .
Tu fçais le trifte état où l'on eft quand on aime :
De tes traits autrefois tu t'es bleffé toi même :
La beauté de Pfyché fut le brillant flambeau
Dont l'éclat fe fit voir à travers ton bandeau :
Tu l'aimas tendrement , & tu fentis pour elle
Ce qu'aujourd'hui je fens pour Sylvie infidelle ,
Tu n'as qu'à commander, Dieu d'Amour; & les feux
Dans fon coeur refroidi revivront , fi tu veux.
A tes divines loix mon ame eft affervie :
Mais s'il te plaît , enfin , de conferver ma vie ,
De mon coeur malheureux vien brifer le lien ,
Ou par un jufte effort y réunir le ſien .
C'étoit dans la faifon qui rajeunit la plaine ,
Que la folitaire Malcrais ,
Près d'un buiffon cachée , étoit affife aufrais :
Sur lepenchant d'un roc , une claire fontaine
Qui partageoit fon onde en différens ruiſſeaux ,
Les folâtres Zéphirs , & le chant des Oiseaux ,
Réveilloient la Nature , & ranimoient fa veine z
Quand la voix d'un Berger fur le champ la frappag
Senfible à fon cruel martyre ,
ELÉGIE.
235
Elle écouta, gémit , voulut enfuite écrire :
Mais fon foible crayon de fes doigts s'échappa.
Cependant , de ce trouble , où la pitié l'engage ,
La févere raison rappellant fon efprit ,
Elle s'approcha davantage ,
Pour tracer ce fidéle & douloureux récit.
L'Auteur a donné quelques-unes de fes piéces
fous le nom de Mademoiſelle Malcrais .
V ÿ
236
POESIES
ANACRE'ONTIQUES.
I.
HIPPO MEN E.
A Mademoiſelle B.
Ily avoit unefort belle Statue d'Hippomene
dans les Jardins d'une Maifon de Campagne
, où cette Demoiselle apaffé une partie
de la belle faifon. La tête de cette Statue
étant tombée , a donné occaſion aux Vers
fuivans.
AFFRANCHI FFRANCHI des liens de la fiere Atalante,
Dans ces Jardins Aleuris j'avois fixé mes pas :
J'y faifois mon bonheur d'adorer vos appas ,
Je vous trouvois toûjours plus belle & plus cha
mante.
Doux & frivole efpoir , dont je fus trop épris !
Defirs , qui fçûtes trop me piaire !
Autrefois d'un objet févere
La Pomme d'Or fit triompher Paris :
Méprifant les dangers , d'Atalante , à ce prix ,
J'obtins la fuperbe conquête .
Mais de cet Or brillant , en tous lieux ſouhaité;
POESIES ANACREONT.237
Votre coeur vertueux ne fut jamais tenté :
Nul amour ne lui plaît , nul effort ne l'arrête.
Tous les miens près de vous , hélas ! ont été vains.
Vos yeux m'ont confumé ; j'en ai perdu la tête.
Combien d'Amans ont eu le fort dont je me plains.
I I.
A Madame du HALLAY .
BELLE ELLE & jeune Hallay , quand fur le Clavecin
Vos mains enfantent l'harmonie ,
Enivré de plaifir , un charme tout divin
Me pénetre , m'émeut , maîtriſe mon génie.
Je vois vos doigts légers transformés en Amours,
Doux tyrans , enchanteurs agiles ,
Errer , courir, voler , fur les claviers dociles ,
Et faire mille jolis tours.
Qu'ils font vifs & touchans , ces Enfans de Cythere !
Mais pour ravir les coeurs , c'eft bien affez fans eux,
Qu'avec leur frere aîné , leur triomphante mere
Regne fur votre levre & brille dans vos yeux.
238 POESIES
III.
Pour le Portrait de Mademoiselle SALLE',
Penfionnaire du Roi pour les Ballets de S.M,
LESEs Sentimens avec les Graces
Animent fon talent vainqueur ;
Les Jeux voltigent fur les traces ;
L'Amour eft dans fes yeux , la Vertu dans ſon coeur.
IV.
A Mademoiſelle GAUSSIN.
Q
U AND , fous l'habit de Melpomene ,
Attirant tous les coeurs à vous ,
L'Amour vous voit verfer des larmes fur la Scene,
Il vous croit tendre , & vole à vos genoux
Pour vous entretenir du récit de fa peine.
Mais , bien loin de flater fon amoureux tourment,
Vous ne daigneriez pas l'écouter feulement.
Ah! dit ce petit Dicu , fondant en pleurs lui -même,
Vous feignez de pleurer , charmant objet que j'aime;
Et je pleure fincerement.
ANACREONTIQUES. 239
SYLVIE,
V.
YLVIE , au fond d'un bocage
Me faifoit de deux Moineaux
Remarquer le badirage ,
Sous les feuillages nouveaux,
L'un d'eux quitta la partie.
Ah ! dit l'aimable Sylvie
Avec un air défolé ,
Regarde un peu , je te prie ;
C'eft le mâle , je parie ,
C'est lui qui s'eft envolé .
DEUX
V I.
Moineaux , un beau jour , fur un tas de
froment ,
S'enivroient des douceurs d'un tendre mariage ;
Ils alloient & venoient, s'embraffoient gentiment:
Et puis , interrompant l'amoureux badinage ,
De tems en tems croquoient du grain gaillardement,
Par forme de délaffement .
Ah ! dit Mirtil , affis fur la verte fougere
Avec Amarillis fon aimable Bergere ,
Hymen, que tes plaifirs, à mon gré , feroient doux
Și , comme ces petits époux ,
On étoit fûr après de faire bonne chere
!
240 POESIES
L'AMOUR,
VII.
' A M O U R , en badinant, volnit fur unPrefſoir.
La couleur du Nectar,fon odeur le charmerent ,
Et , tenté d'en goûter, le Dieu s'y laiffa cheoir.
Son carquois s'en remplit, fes traits s'en abreuverent .
De là vient qu'aujourd'hui l'on voit tous lesAmansi
Saifis d'une double tendreffe ,
Entre le Vin & leur Maîtreffe
Partager leurs plus doux momens.
VIII.
Sur un homme qui fuit partout une Demoifelle
, dont il n'eft point aimé.
VOOLLAANNT autour de la jeune Climene ,
L'Am our s'alla pofer fur fonchignon :
Puis , empêtré dans maint & maint frifon ,
Pour en fortir le pauvret fe démene ;
Sembloit qu'il fut t ombé dans un buiffon.
Tircis paffant , A l'aide , compagnon ,
Cria l'Amour , vien me tirer de peine.
L'autre approcha : mais , en tendant la main
Le Dieu l'attrape & l'enchaîne foudain ,
Voilà pourquoi , partout où la cruelle
Porte fes pas, Tircis , qui l'aime en vain ,
Soir & matin va toujours après elle.
IX.
ANACREONTIQUES. 241
IX .
CoQ importun , qui vous
faites entendre
Dans ces lieux éloignés de la Ville & du bruit ,
Pourquoi m'arrachez -vous au rêve le plus tendre ?
M'enviez-vous , hélas ! un moment dans la nuit,
Où le fommeil étoit venu fufpendre
Le noir chagrin qui me pourſuit ,
Et qui même , auffi - tôt que le Soleil nous luit ,
Au fond de nos bois va m'attendre ?
Impérieux Oifeau , que je trouve en vos chants
De vanité , de folle gloire !
Vous faites comme les Amans ;
Et fans avoir vaincu , vous chantez la victoire.
Mais ne pourriez -vous pas contenter vos defirs ,
Sans en faire éclater la fuperbe nouvelle ?
Ah! l'indifcrétion cruelle
Augmente-t'elle les plaifirs ?
X
242
SONNETS.
SONNET I.
LA DE FAITE DE LA PATIENCE DE JO B.
JAALLOOUUX des moeurs deJob, dont l'ame étoit ſi pure,
Et que divers attraits n'avoient pû déranger ,
Le Diable avec la Femme autrefois fit gageure ,
A qui viendroit à bout de le décourager.
Le premier , affifté de la pauvreté dure ,
Couvrefoncorps d'horreurs ,met ſes jours en danger;
L'autre gronde , l'agace , & l'excite au murmure ,
Sur la conſtance même habile à l'outrager.
Satan l'exerce en vain ; mais par ergoterie
Sa Rivale le force à détefter fa vie ,
Et fait en foûriant les cornes au Malin.
Contre tous les maris ce vieux défi fubfifte ;
Et quoiqu'à triompher toute femme perfiſte ,
Le Diable a du pari le profit à la fin.
SONNETS. 243
SONNET I I..
A M. TITON DU TILLET.
POUR
OUR preuve, cher Titon , qu'il n'eſt pas
difficile
D'obtenir des emplois & d'être aimé des Grands ,
Tu vois fur le Pinacle une troupe imbécile
Qui,fans efprit, ſouvent méconnoît le bon ſens .
Mais le bonheur me fuit : la Fortune indocile
Regarde avec mépris ma vertu , mes talens :
Tout s'attache à me nuire ; & d'un eſpoir ftérile
L'injuftice a payé mon travail & mon tems.
Le jour de ma naiffance , un aftre redoutable ,
Déployant dans les airs fa criniere effroyable ,
Préfagea la fureur de mon cruel deftin.
Ecoute encor : je mets un bas neuf ce matin ;
Une maille s'échappe, & l'ouvrage eft au Diable ,
Brifé depuis le haut juſqu'à mon eſcarpin .
X ij
244 SONNETS.
SONNET I I I.
'A Madame du H** . , dont un des yeux
eft privé de la vie par la petite vérole ,
Jans être défiguré.
L'EFFROI de la beauté , ce mal contagieux,
Monftre né de l'Enfer & de la Jaloufie ,
N'a pu défigurer les attraits d'Afpafie ,
De la clarté du jour privant un de fes yeux.
C'eſt toûjours cet objet,pour qui la main des Dieux,
Dans le corps le plus beau , mit une ame choifie ;
Sous uncrêpe fatal ſa prunelle obfcurcie ,
Laifle encore échapper mille traits gracieux.
Largiliere , Rigaut, grands Peintres de notre âge,
Imitez à l'envi , de fon charmant vifage
L'un & l'autre côté , de profil , tour à tour;
Faites-en deux tableaux ; & que votre Art fidele ,
Par les efforts vainqueurs des chef d'oeuvres d'Appelle
,
Dans l'un peigne Vénus , & dans l'autre l'Amour,
SONNETS. 245
SONNET IV .
A Monfieur le Marquis DE VERTEILLAC ,
qui fe trouva renverfé & dangereusemen
embarraffé fous fon cheval tué fur i
champ de bataille.
Ingentes animos angufto in corpore verfant.
Virg. 4. Georg.
VERTEILLAC , digne Fils d'Ancêtres généreux ,
La Nature à deffein te fit par le corfage ,
Petit comme Alexandre , & grand par le courage ,
Pour rendre au naturel ce Héros valeureux .
L'honneur,à fon exemple , eft l'objet de tes voeux;
Le laurier de Bellone eft le prix quit'engage ;
Et de loin comme lui davançant ton jeune âge ,
On te voit t'annoncer par des exploits fameux.
Tepreffant fous fon corps & te chargeant de gloire,
Ton Cheval perd la vie aux champs de la victoire.
Mais par le Dieu des Vers il eft reffufcité ;
2 Et Pegafe nouveau fon audace fidelle ,
Au Temple radieux de l'Immortalité ,
Nouveau Bellerophon, t'emporte fur fon aîle.
Magnus Alexander corpore parvus erat.
X iij
246
VERS ,
Sur ce que le Roi envoya le Bâton de Maréchal
de France à M. le Comte de
COETLOGON , âgé de plus de quatrevingt
ans › quelques jours avant fa
mort .
QUAND COETLOGON , pour les Champs Elifées ,
Vieux Promenoirs des Hectors , des Théfées ,
Ja fembla prêt à trouffer fon balot ;
Par Ville & Bourg la nouvelle au grand trot
Ca , là courut , dont la France en allarmes
Grand deuil mena , fit couler force larmes.
Notre Monarque en eut même le coeur
Outrepercé d'une vive douleur.
Bien eft il vrai , qu'à ſa belle Couronne,
Cettui méchef nuifoit plus qu'à perfonne ,
Fors aux Bretons grevés de déconfort ,
De voir crouler leur appui le plus fort.
LOUIS pour lors fe mit en la mémoire ,
De fon Aycul la merveilleuſe hiftoire.
Là COETLOGO N , par mille actes guerriers ,
S'offre , à plein poing moiffonnant des lauriers ,
Quand triomphant fur les ondes ameres ,
La foudre en main , il guidoit nos Galeres.
Quci ! dit LOUIS , de fes exploits touché ,
Cettui n'eft point un Héros ébauché ;
Et fa valeur tant de fois effayée ,
VERS , &c. 247
One ne ſe vit à beaucoup près payée .
2
Ah ! Que ne puis -je, en rognant de fes ans
Le faire au moins poffeffeur plus long- tems
Du prix loyal que ma main lui deftine !
Ce nonobftant , fi Mort qui mord & mine ,
Au creux tombeau fait dévaler fon corps
( Quant à fon loz il brave fes efforts ) ;
S'il faut qu'enfin , dans les fombres Royaumes ,
Il s'aille joindre à tant d'autres grands Hommes ;
Qu'auparavant ce Bâton précieux
De fa vertu foit le fruit glorieux ;
Bâton Royal , dont l'afpe&t ſeul fait taire
Les trois gofiers du terrible Cerbere ;
Jufqu'en fon antre , épouvante Ale &ton ;
Que Minos craint , que refpecte Pluton.
Au demeurant , ce Bâton, à fon âge ,
Pourra l'aider à faire le voyage :
Car le bruit court , que des lieux Terriens ,
Longue efl la traite , aux Champs Elifiens.
Là fa grande Ombre , en triomphe reçûe ,
Sujet n'aura de fe dire déçûe ;
Ni d'objecter le mérite oublié ,
Amon Ayeul , par moi juſtifié.
៤ )
X iiij
248
ODE ,
A M. TITON DU TILLET.
Sur la mort du Pere V AN IERE , Jéſuite ,
célebre Poëte Latin .
VANIERE ne vit plus : le talent le plus rare
Ne retient pas la main de la Parque barbare ,
Tout cede à fes rigueurs.
Le Parnaffe eft en deuil ; Euterpe fond en pleurs ;
Et les échos des bois , où fon regret l'égare ,
Répetent fes douleurs ,
Rapin la confola du trépas de Virgile ;
Vaniere , dont la veine étoit douce & facile ;
Du trépas de Rapin .
Qui , pour la confoler de ce coup du deftin ,
Joindra , comme Vaniere , & le goût & le ſtyle
Du beau Siecle Latin ?
Les hommes, cher Titon , tour -à-tour difparoiffent,
Comme dans lesJardins on voit les fleurs qui naiffent,
Se fléttir promptement:
L'une feche au Soleil , l'autre s'éfeuille au vent ;
Et toutes en limon fous les herbes s'affaiffent
De moment en moment.
Un bras caché détruit & repeuple le Monde.
O DE S.
249
La Terre eft la marâtre & la mere féconde ,
Qui,formant le berceau
De tout ce qui refpire , en devient le tombeau.
Pour l'un, l'infant qui paffe eft une nuit profonde;
Pour l'autre , un jour nouveau.
Ruiffeau , que déformais fur les herbes mourantes,
Un murmure plaintif, de tes ondes errantes
Accompagne le cours.
Bois , colines , valons , renoncez aux beaux jours.
Celui qui célébra vos beautés différentes ,
Vous quitte pour toûjours .
Mais , que dis- je ! brillez ,jardins , bois & verdure :
Ruiffeau , qu'un bruit flateur à ton trifte murmure
Succede déformais.
Celui qui fut chanter vos biens & vos attraits ,
Va jouir d'un Printems , dont la volupté pure
Ne finira jamais.
Et toi, Titon , & toi, la moitié de moi- même ,
Quitte la folitude , où ta douleur extrème
Trouve à s'entretenir.
Veux-tu que cet ami , cher à ton ſouvenir ,
Renaifle pour te voir ; & de la cour fuprème
Confente à fe bannir ?
Quoique de ton amour le noble témoignage ,
Qui déjà fur le bronze a gravé fon vifage ,
Soit d'un affez haut prix ;
Par ta plume immortelle au rang des beaux Efprits,
7
250 ODES.
Vaniere doit encor revivre en ton ouvrage ,
Comme dans les écrits.
ODE
EN STROPHES LIBRES ,
A M. TITON DU TILLET .
Sur la mort de M. DE LARGILIBRE
Peintre célebre.
9
LARGILIERE defcend dans l'ombre du tombeau,
Cher Titon ; tu verfes des larmes :
Apollon , comme toi , dans de vives allarmes ,
Gémit fur le double coteau.
En proie à fa douleur funebre ,
Ce Dieu fe retraçant tant d'ouvrages parfaits ,
Veut que le chevalet de ce Peintre célebre
Soit fon pupitre déformais .
De fon côté Vénus enrichit fa toilette
Du coloris brillant que produit fa palette.
Et l'Amour qui puifa dans les rians tableaux ,
Le goût , le naturel , la douceur , la décence ;
Pour foûmettre à coup fûr les coeurs à fa puiffance ,
Fait des fleches de ſes pinceaux.
O DE S. 251
O DE
EN STROPHES LIBRES.
A l'occafion de la mort de M. le Préſidens
BOUHIER , de l'Académie Françoife .
ROUSSEAU , Rollin Bouhier , fi la Parque cruelle
Refpectoit le mérite & les talens divers ,
Les vôtres , dont l'éclat vole par l'univers ,
Devroient avoir fléchi fa rigueur criminelle.
C'eft ainfi , chers amis , qu'à vos mânes fidelle ,
Ma Mufe commençoit, en peignant fes douleurs ,
A couvrir vos tombeaux de parfums & de fleurs.
Mais , Oracles fçavans , que vainement rappelle
La voix de mes tendres defirs ;
Vos noms préconisés par l'eftime publique ,
Faifant, mieux que mes vers , votre panégyrique ¿
Contentez -vous de mes foûpirs.
Hélas ! aveugles deſtinées ,
Six Siecles rendront - ils jamais à nos neveux ,
Ce qu'en nous enlevant ces trois hommes fameux
Vous nous ôtez en fix années ?
*
252
EPITAPHES
EPITAPHE I.
Du P. BRUMOY Jéfuite , Anteur i
Théâtre des Grecs , & de plufieurs O..
vrages en Profe & en Vers.
JETTE fur ce Tombeau des fleurs à pleines mains ,
Paffant : cy gift BRUMOY. Les Vers que tu vas lire,
Seront en peu de mots fuffifans pour L'inftruire
Des moeurs & des talens du meilleur des humains :
Critique , Hiftorien , Poëte , ami fincere ,
Sans relâche appliqué dans le champ Littéraire ,
Sous le poids des travaux il mourut abattu ;
Ayant fçu réunir l'amitié , la conftance ,
La douce modeftie & les hautes Sciences ,
Le bel efprit & la vertu .
EPITAPHE I I.
DU MARECHAL DE BERWICK
BERWICK ,
ERWICK , d'un coup funefte atteint dans la
tranchée ,
EPITAPHES. 253
Tu defcens au tombeau , le front ceint de lauriers.
La France vivement touchée ,
Fond enpleurs , au milieu de fes triftes Guerriers.
Ta mort, d'unnouveau luftre orne encor ta mémoire;
C'eſt à nous feulement de nous plaindre aujourd'hui:
Intrépide BERWICK , tu volois à la gloire ,
Surles pas de Turenne , & tu meurs comme lui.
EPITAPHE I I I.
DU MARECHAL DE VILLARS ,
Que plufieurs maladies dangereufes obligerent
de fe retirer à Turin , où il eft mort.
L'EXEMPLE des Guerriers , le vengeur de nos
Rois ,
VILLARS , l'honneur de fa Patrie ,
VILLARS eft mort : fon nom fameux par fes exploits ,
Fait feul l'éloge de fa vie.
Sous les armes blanchi , mépriſant le trépas ,
Ce Héros , que fuivoit en tous lieux la victoire ,
Couvert des rayons de fa gloire ,
Prenoit un peu d'haleine , après divers combats.
Mais hélas ! la Parque perfide ,
Qui n'ofa l'attaquer, quand fon bras enflammé
Foudroyoit l'ennemi , vainement animé ;
Le perça d'un trait homicide ,
Dans le fatal moment qu'il s'étoit défarmé.
254 EPITAPHES.
EPITAPHE IV .
DE
De Mademoiſelle L'HERITIER
VILLANDON de l'Académie de
Toulouse & de celle des Ricovrati d'Italie.
LE corps de l'Héritier repoſe dans ces lieux ;
Son ame au Ciel s'eft envolée.
Sa tombe n'offre rien de magnifique aux yeux ;
Mais ſes rares vertus , ſes talens précieux ,
Lui font dans tous les coeurs un vivant Mauſolée.
Niece d'un grand Magiſtrat , *
Dont le goût excellent dans la littérature ,
Le fit autant briller que fon illuftre état.
Elle reçut de la Nature
La nobleffe du fang ; & le Ciel y joignit
Une ame , que fon fouffle auffi - tôt annoblit.
Par vos Tournois Floraux fameufe Académie ,
Vous , Ricovrati d'Italie ,
Gémiffez ; vous perdez en elle un ornement ,
Dont l'avenir va faire une eftime infinie ,
Que de fçavoir , d'efprit & d'agrément !
Langues , Philofophie , Hiftoire ,
Anecdotes , cent traits curieux & divers ,
Compofoient un thréfor dans ſa vaſte mémoire.
Mais fes Ouvrages , pour fa gloire ,
* Elle étoit petite-niece du Garde des Sceaux ,
Du Vair.
EPITAPHES.
525
Parleront bien mieux que mes Vers.
En ma place , il faudroit que fa célebre amie ,
L'habile Scudéry retournât à la vie ,
Pour couvrir aujourd'hui fon Tombeau révéré
De parfums auffi fins & de fleurs auffi belles ,
Que celles dont le fien fut par elle honoré.
Les neuf Sçavantes immortelles
La comblerent de leurs faveurs.
Mais , hélas ! ô dons infideles ,
Dont la poffeffion fit languir mille Auteurs !
Elle vêcut , ô tems ! ô moeurs !
Doce , Vierge, & pauvre comme elles .
*
Elle afait une Piéce Mademoiſelle de Scudéintitulée
: Apothéofe de ry , qui eft très - eftimée,
EPITAPHE V.
DU FRERE HILARION CAPUCIN.
A M. de P... A... Confeiller du Roi , Pere
Spirituel des Capucins de ***
CY gift le Frere HILARION :
C'étoit un digne perſonnage ;
Nul autre avec tant d'avantage
N'honora fa Profeffion.
Encloîtré dès fon plus jeune âge ,
Ce fut dans l'Ordre Capucin
Qu'il mit fes talens en uſage.
256
EPITAPHES.
3
Sans impudence il fut badin ,
Sans être cafard il fut ſage ;
Mérite affûrément divin
Chez le capuchoné lignage.
Il ne fit jamais du Latin
Le long & dur apprentiflage :
Mais , à l'aide de maint lopin
Qu'il goboit par fois au paffage ,
Et qu'il citoit fans jargonage ,
On l'eut pris pour unCalepin.
Pour peu qu'il eût ſçu davantage ,
Le Couvent l'eût fait Gardien ;
Et certes plus homme de bien ,
Ne méritoit ce haut étage .
Il attiroit , par beau langage ,
Froment , orge , avoine au moulin :
Et la cloche , au premier drelin ,
Lui difoit , fi c'étoit du pain ,
Qu'on apportoit , ou du fromage ;
Fût-il à manger fon potage ,
A la porte il voloit foudain ,
Et froc à bas , d'un front ferain ,
Recevoit le friant meſſage ;
Puis demandoit , d'un air humain ,
Comment fait- on dans le ménage
Le monde au logis eſt - il ſain ?
Votre Procès va - t'il fon train ?
Que dit- on dans le voisinage ?
O le beau tems ! point de nuage ;
Le Soleil fe leve matin ;
L'Almanach Nantois , pour certain ,
Promet ,
EPITAPHES. 257
W
Promet , s'il ne vient point d'orage ,
Un Eté fertile en tout grain
Un Automne abondant en vin ;
Le Printems l'eft en pâturage :
D'ailleurs le Proverbe , ou l'Adage ,
Dit , que gras Avril & chaud Mai ⋆
Menent le froment au balai.
Mais , mon Dieu ! qu'à notre dommage,
S'eft changé le tems ancien !
Le Peuple eft devenu Payen ;
Et de la Ville & du Village
Il ne nous vient prefque plus rien ,
Ni provifion , ni chauffage.
Aujourd'hui nous mourrions de faim ,
Si votre bienfaiſante main
N'avoit apporté ſon fuffrage.
Puis, adieu , bon jour,grand merci ;
Le Donneur retournoit ainsi ,
Très-fatisfait de fon voyage.
Il étoit Portier , Cuiſinier ,
Sommelier , Quêteur , Jardinier ;
Tous les Arts furent fon partage.
Sa mort m'a caufé des regrets ;
Je l'aimois pour fon caractere ,
Et de mes intimes fecrets
Il fut fouvent dépofitaire.
Combien , de notre HILARION ,
A tous ceux de fa Nation ,
La perte a dû paroître amere !
* Dicton de Campagne.
Y
258
EPITAPHES
.
Quoique cet excellent Garçon
Dans l'Ordre n'ait été qu'un Frere ;
Il pouvoit être, avec raiſon ,
Des autres appellé le Pere.
Cher Oncle , Pere & Défenseur
Des Capucins de notre Ville ,
Toi qui , d'une aumône fertile ,
Fais fur eux pleuvoir la douceur ;
Examine , fi dans menftyle ,
J'ai fçû faire un portrait naïf
Du Frere aimable , à qui la vie ,
Par le fort fut trop tôt ravie.
J'ai laiffé le genre plaintif
Et fuivi le récréatif ,
Pour bannir la mélancolie.
EPITAPHE V I.
D'UN PRETENDU BEL ESPRIT.
CYgift , qui s'eftimoit l'Arbitre des Arbitres :
De la langue au hafard il décidoit les cas ;
Qui le contredifoit ne s'y connoiffoit pas ;
Des Livres ilfaut tous les titres ,
Et ne lut que des Almanachs.
EPITAPHES. 259
EPITA PHE VI I.
CY
D'UN SING E•
Tirée de l'Italien .
Y gift un plaifant animal ;
Jamais il ne reftoit en place.
Fourbe , agile , matois , faiſant mainte grimace ,
Et s'occupant toûjours au mal.
Paffant curieux , s'il te fâche
De tarder à fçavoir fon nom ,
Regarde en un miroir ton minois de Guenon ;
Tu le verras écrit au long ſur ta mouftache .
EPITA PHE VIII.
D'UUN LION.
Tirée de l'Italien .
CY gift , qui fut,par excellence ,
Des Bêtes furnommé le Roi.
Paffant , fi ce titre t'offenſe ,
Tu n'as qu'à le prendre pour toi.
Es- tu content ? paſſe en filence.
Y ij
260 EPITAPHES.
EPITAPHE IX.
D'un Homme qui vécut & mourut en
Marquis petit maître.
Sousce O US cette Pierre eſt enterré
Un Marquis digne qu'on le note
Pourporter un habit doré
Il alloit vivre à la Gargote ;
Et puis fon curedent en main ,
Petit Maître à l'air vif& fade ,
Quoique fon ventre ne fut plein
Que de merluche ou de falade ,
Nous regardoit avec dédain,
Se quarrant à la promenade.
Ce miférable trépaflé
Ne feroit point fitôt paſſé ,
Si , renonçant à la dorure ,
Son corps eût été mieux panſé.
Paffant , qui vois la fépulture ,
N'imite pas cet inſenſé :
Mieux vaut , fous un habit de bure ;
Vivre muni d'un bon dîné ,
Qu'épargnant fur la nourriture ,
Mourir de faim tout galonné.
糖
"
EPITAPHES. 261
EPITAPHE X.
D'UN
COMEDIEN
FRANÇOIS
DANs ce chantier en tapinois
Repofe le plus grand A &teur
Qui fut au Théâtre François ,
Enterré fans Cierge , ni Croix
Près le Cheval d'un Crocheteur.
En fon vivant fut Dictateur ,
Empereur , Soudan , Roi , Sophi ,
Prince Chrétien ou Mécréant.
Or , admirez tous le néant
Des grandeurs de ce monde-ci.
EPITAPHE
D'UN COMTE.
X I.
CY gift , à la voix de tonnerre¸
Un Comte qui , de fon vivant ,
Fier , glorieux , n'étoit que vent ,
Et qui n'eſt plus qu'un peu de terre.
262 EPITAPHES.
EPITAPHE X II.
D'UNE DAME DE LA COUR.
CY gift, qui fréquenta la Cour dès fon enfance ,
Haute & puiflante Dame , au coeur noble & diſcret,
Qui mourut tout debout , groffe d'impatience ,
En attendant le Tabouret.
D
EPITAPHE XIII.
D'UNE COQUETTE.
ANS ce joli tombeau fait en colifichet ,
Habite épars le froid Squelette
D'une pétillante coquette ,
S'aimant , s'idolâtrant jufqu'au dernier hocquet.
On la vit tous les jours arranger fa toilette
Sur le lit , dont jamais elle ne releva ;
D'un fagot de rubans charger fa folle tête ,
Et fes yeux prefqu'éteins aller encor en quête,
Al'improvifte enfin , la Mort pâle arriva ;
Et la trouvant parée à la mode nouvelle ,
L'inhumaine aigrement foûrit , & voulut voir
Quel air elle pourroit avoir
Avec les affiquets & fa coëffe à dentelle .
EPITAPHES. 263
EPITAPHE XIV.
D'UN HOMME UNIVERSEL
.
PHILOSOPHE Cartéfien ,
Orateur , Médecin , Chymifte ,
Poëte , Aftronome , Algébrifte ,
Parfait Mathématicien ,
Et même Théologien ;
Luc , pendant le cours de fa vie ,
S'appliquoit à tout , excepté
Au foin de fon éternité.
O la fotte philofophie !
H&
2
264
ן ו
冬冬
EPIGRAMMES
I.
Sur les Epigrammes de M. Rouffeau .
Ces jours derniers Catulle & Martial Es
Sur Pinde avoient Procès de conféquence ;
Sçavoir , des deux qui fut l'original
Par qui Rouffeau , célebre Auteur de France,
De l'Epigramme attrapa Pexcellence.
Sire Appollon , dudit lieu Sénéchal ,
Ouvrit fon Livre ; il en lut quelques -unes ;
Et n'y trouvant onc des beautés communes ,
Cet or , dit- il , paroît bon & loyal ;
Et fi n'aviez eu le bonheur de naître
Avant cettui qui n'a point ſon égal ,
Croirois , pour fûr , fans être partial ,
Qu'à tous les deux il eût fervi de maître.
U
II.
N Oncle un jour montroit à fon neveu,
Dans un tableau le charitable Enée ,
Qui fur fon dos , loin des Grecs & du feu ,
Portoit fon pere . Hélas ! qu'on en voit peu
Suiv
EPIGRAMMES. 265
Suivre ta trace , ô vertu tant prônée !
S'ecrioit il : elle eſt abandonnée .
Non pas , non pas , repartit le vaurien :
Mal à propos , parent , tu nous contrôlles ;
Depuis vingt ans , fans me plaindre du mien ,
Je l'ai toujours porté fur mes épaules.
I I I.
LES AVOCATS CHARITABLES.
UN gras Meûnier frappoit avec furie
Un Baudet maigre , accablé fous le faix :
Deux Avocats , au fortir du Palais ,
A cefpectacle eurent l'ame attendrie.
Ho , cria l'un , arrête gros manant ,
Epargne un peu cette chétive bête ;
Autant vaudroit l'écorcher à l'inftant ,
Alors le drôle , ôtant d'un air honnête
Un vieux chapeau qui flottoit fur la tête ,
Moins noir que blanc, par trop long tems porté;
Excufez donc , dit il , ma liberté ,
Monfieur mon âne : entre nous fans rancune.
Point jufqu'ici , noble roi des Baudets ,
Foi de Meûnier , n'avois créance aucune
Qu'euffiez amis & parens au Palais.
Z
1
266 EPIGRAMMES.
MON
I V.
ON pauvre ami , ſçais- tu pourquoi
Les neufSoeurs ne fçauroient faire un ſeul mariage ?
Tu vas me dire (je le voi )
Que c'eſt à cauſe de leur âge ,
Trop avancé pour le ménage.
Tute trompes , mon cher. C'eſt donc , ajoûtes-tu ;
Qu'ellesfont laides de viſage ?
Point du tout? Eh quoi donc? Ah! c'eſt que leur vert
Promit au célibat un éternel hommage ?
Ami, du vrai ſujet tu t'écartes encor :
C'estque l'avare Hymen ne recherche que l'or ;
Et les Mufes , quoique gentilles ,
Et d'un mérite très connu ,
N'ontleur bien qu'en efprit , ftérile revenu ,
Qui les oblige à refter filles.
V.
LA MAIGRE MAGNIFICENCE.
ENN vaiffelle d'argent tout eft ſervi chez toi ,
Et ta magnificence aux regards eft complette ;
Mais l'eftomach, fans yeux, n'y trouve pas dequoi
Satisfaire à fon gré la faim qui l'inquiete :
Sess-nous une autre fois comme en une Guinguette ,
EPIGRAMMES. 267
Moins de fafte & plus à manger ;
Ou laiffe- nous, mon cher , pour nous dédommager,
Emporter chacun notre affiétte.
V I.
EXHORTATION PATHÉTIQUE,
EN bas Poitou , Pays Jufticier ,
N'a pas longtems qu'un Docteur menoit pendre
Un vieux Larron ; & par tout le fentier
L'admoneftoit , comme on pouvoit l'entendre ,
Avec ce ton perfuafif & tendre:
Cà, mon ami , dites votre In manus ,
Pour expier vos offenſes pafiées ,
Vous connoiflez le monde & fes abus
Tournez vers Dieu déformais vos penfécs ,
Promettez-lui de n'y retourner plus.
VIL.
ALIX verfoit des pleurs en abondance
Le proprejour que fon mari mourut:
Un Papelard de profonde éloquence
Vint l'exhorter à prendre patience.
L'onctueux Pere en ces mots difcourut :
Le Ciel le veut;votre homme cft mort; çà chut,
Confolez-vous : vos pleurs , Mademoiſelle ,
Zij
268 EPIGRAMMES.
Le pourront-ils racheter du trépas ?-
Las ! que diroit le Public , reprit -elle ,
Veuve aujourd'hui , fi je ne pleurois pas ?
U
VIII .
N fameux Menteur contoit
Que jamais il ne mentoit.
Quelqu'un de la Compagnie
Lui répondit à l'inſtant :
Ce menfonge eft de ta vie
Le dernier & le plus grand.
I X.
MARINETTE, avant l'héritage
Qui lui vint inopinément ,
Etoit une fi bonne enfant ,
Si douce , fi fimple , ſi ſage ,
Ettout le monde l'aimoit tant.
Si la bonté du Tout- Puiffant
M'avoit , difoit- elle , en partage
Donné fuffisamment du bien ,
Je ne voudrois en mariage
Qu'un homme d'un joli maintien ,
Qui m'aimát feule & qui n'eût rien ,
Afin qu'il me dût davantage.
Mais depuis fa fucceffion
EPIGRAMMES. 269
Elle eft coquette , précieuſe ,
L'éclat devient fa paffion ,
Et fon ame avaricieuſe ,
Dans fes projets ambitieuſe ,
Ne veut plus que d'un riche époux.
L'or fait , dit- elle , un noeud folide ;
L'Hymen s'égare fans ce guide.
Ah ! je vois bien , folles & fous ,
Volages hommes , que chez vous
C'eftl'état préfent qui décide
De vos vertus & de vos goûts.
X.
LE Soleil redoroit Ε la célefte ſurface ,
Quard fur de vieux bidets, Dom Quichottes nouveaux,
Vous & votre couſin galoppiez par la place.
J'appellai mon valet : Regarde un peu qui paffe.
Ce font , me dit- il , des chevaux.
X I.
SUR UNE GRANDE RIEUSE.
LEs Graces & les Jeux , les attraits les plus doux,
La charmante Vénus , Iris , vous accompagne ;
Mais on voit fur tout avec vous
Sans ceffe les Ris en campagne.
Z iij
270 EPIGRAMMES.
XII.
Sur le Traité de l'Opinion de M. LE
GENDRE, Marquis de Saint Aubin fur
Loire , ci -devant Maître des Requêtes.
LE mois paffé je marchandois les livres
Dans lesquels Saint Aubin, ce Sçavant de nos jours,
Confond,par merveilleux & convainquant diſcours
La folle Opinion , dont nos ames font ivres.
Pas un fol , me dit- on , à moins de qninze livres.
Quinze livres, repris je , un Traité ? vertuchoux !
Maître Gafpard, y penfez- vous ?
C'eft au Mouton plaintif , d'une lame inhumaine ,
Couper , en vérité , la chair avec la laine.
Je le pris cependant ; mais après l'avoir lû ,
En vous remerciant , vins -je dire au Libraire ,
Certes , ce n'eft pas trop vendu.
Dieu mette en Parad's feu Gafpard votre Pere.
Mais chez vous la Science aujourd'hui n'eſt point
chere.
Je croyois pour le prix n'acquérir qu'un Traité ,
Et je trouve avoir acheté
Une Bibliothéque entiere.
271
PARODIE
De quelques - unes des belles Stances de M¿
ROUSSEAU
, Que l'homme , &c.
Q
U'UN Livre eft bien pendant ſa vie
Un parfait miroir de douleurs !
En naiffant , fous la preffe il crie ,
Et femble prévoir fes malheurs,
Un effain de fâcheux Cenfeurs ,
D'abord qu'il commence à paroître ,
En dégoûte les acheteurs ,
Qui le blâment fans le connoître.
A la fin , pour comble de maux ,
Un Droguifte, qui s'en rend maître,
En habille poivre & pruneaux :
C'étoit bien la peine de naître.
Z in
272
FABLES.
LE SOLEIL ET LES NUAGES.
FABLE I.
'A M. DI LA TOUR , Intendant &Premier
Préfident du Parlement de Provence .
JALO ALOUX d'une lueur féconde ,
Que répand en tous lieux , fur la terre & dans l'onde,
Le brillant Aftre des Saifons ,
Les Nuages un jour , contre lui fe liguerent ,
Réfolus d'obfcurcir à jamais fes rayons.
Au jour preſcrit en foule ils arriverent
Des différentes régions.
Alors dans les hautes campagnes ,
Ces efcadrons épais , s'élevant en montagnes ,
Formant des Baftions , des Remparts & des Forts ,
S'entafferent , fe condenſerent ,
Au-devant des rayons de leur mieux fe placerent.
Mais qu'en arriva-t'il ? après tous leurs efforts ,
Pour trop s'enfter , les uns creverent ,
D'autres furent fondus , les autres promptement
A bâtons rompus s'échapperent ,
Portés fur les aîles du vent.
Illuftre Magiftrat , dont le rare mérite ,
D'un Emploi fouverain foûtient la dignité ,
FABLE S. 273
Qui fçais conformer ta conduite
Aux regles de la probité ;
Ton efprit obligeant , humain , do&te , équitable ,
Doittrouver en tous lieux des coeurs reconnoiffans.
LA TOUR , je t'adreſſe ma Fable ;
Mieux qu'un autre tu peux en pénétrer le fons.
LES LAPIN S
N
FABLE II.
OURRI de choux & de laitue
Un Lapin par hafard du clapier fe fauva ;
Et de la courant , arriva
Dans une Garenne touffue.
Là vivoient en tranquilité
Des Lapins qu'affembloient la concorde & la joie.
Rarement le Renard , l'avide Oiſeau de proie ,
Un Chaſſeur , un Baffet par fon maître excité ,
Troublerent la férénité ,
•
Des jours que, loin du bruit, paſſoient nos folitaires;
Solitaires benins , mais fans air affecté ,
Et fur tout vivant en bons freres ,
Dont , ni l'ambition , ni tant d'autres affaires ,
Ne nuifirent jamais à la fociété .
O fiecle ! O moeurs ! Quelle Communauté
Quel Couvent fourniroit des unions pareilles?
Seigneur Clapier , liffé , dodu
274 FABLE S.
Proprementfur fon dos étendant les oreilles ,
Du Peuple Garennier fut poliment reçu.
Chacun , pour vifiter le charmant inconnu ,
Sortit de fa célulle , & vint en diligence
Tirer fon humble révérence ,
En lui difant, Soyez le bien venu.
Mais comme un compliment ne remplit pas la panfe,
Fut- il puifé dans Richelet ,
On lui fervit enfin un plat de Serpolet .
Meffieurs , leur dit l'externe , en faisant la grimace,
Permettez , s'il vous plaît , que je n'en tâte pas ;'
J'aime les choux , j'en mange à mes repas ;
Faites en moi fervir de grace.
Tout de bon ! dirent- ils , de l'entendre furpris ,
Pour Lapin de Garenne ici l'on vous a pris.
Décampez au plûtôt de notre folitude
Qu'infecte déjà votre odeur ;
Comme nous différons de goût & d'habitude ,
Nous différons fans doute auffi d'humeur.
Que de clapiers en ce monde foifonnent ,
Qui pour lapins de Garenne ſe donnent !
Mais,pour ce qu'ils font tous, on les connoît bientô
Acertain air , au premier mot.
FABLES. 275
LE CHAT ET LE SINGE.
UN
FABLE III.
peau tigrée
N gros Matou , fier de ſa
Et foi- difant de Raminagrobis
Iffu tout droit par fa mere Mitis ,
Fit amitié matuife & colorée
Avec Bertrand , Singe dans le logis ,
Méchante bête , alerte , eſpiegle , active ,
Mordant toûjours , & ne pouvant , hormis
Le fufdit chat , fouffrir ame qui vive.
Frere très cher , lui dit le patelin ,
L'amadoüant avec fon air benin ,
Heureux Bertrand , je ſçais combien l'on t'aime
Dans ces lieux - ci. Si tu veux , tu pourras
Si bien tramer , que mes jours de carême
Se changeront en jours de Mardi gras.
Ilt'eft donné de roder dans l'Office ,
D'y gambader , le tout à ton vouloir.
Attrape - moi quelques liefs du foir,
Lopins de rot ; point n'importe aîle ou cuiffe .
Et porte- les dans mon petit manoir.
Rempli d'amour pour fon cher camarade
Bertrand dérobe; & le Maître d'Hôtel ,
De s'étonner que pâté , marinade ,
Pigeon , poulet , décroiffoient d'un lambel.
Après maint tour , que pour fon faux Pilade
276 FABLES
.
Eût fait Bertrand cet Orefte nouveau ,
L'Ecuyer vient , ſurprend le larronneau ;
Puis vous le pend haut & court par la queue ,
Et vous l'etrille , & fi bien & fi beau ,
Qu'on l'eût out crier d'un quart de lieue.
Pendant qu'ainfi l'on traitoit le fripon ,
Dans l'abondance , à l'écart , le Minon ,
Paifiblement retiré fous les thuiles ,
Frotoit de lard les babines agiles ,
Riant tout bas du pauvre compagnon ,
Qui l'accufoit dans fes plaintes ftériles.
Vifer , fans le paroître , à ſes ſeuls intérêts ,
Expofer fon ami , l'abandonner après ,
Le perdre , s'il le faut , par cent rufes fertiles ;
Voilà les amities du jour
L'ordinaire & cruel retour,
LES DEUX
FABLE
CHIEN S.
IV.
PATIKA , brave chien , gardoit la baffe- cour ,
Sans lui la maifon même auroit été pillée :
La martre & les voleurs en vain rodoient autour ;
Sa vigilance redoublée
Ne dormoit que d'un oeil . Au contraire Médor ,
Epagneul délicat , animal inutile ,
Vivoit en fainéant ; & fon maître imbécile
FABLE S.
277
L'aimoit , & le prifoit au moins fon pefant d'or.
Patira patiffoit ; & jamais la cuiſine
N'offroit que du pain noir & des os à fa faim ;
Et fouvent les coups de houffine ,
Vertement à deffert pleuvoient fur fon échine .
L'autre étoit à gogo , mangeoit du maffepain ,
Des morceaux de poulet , de perdrix , de lapin ,
Et faifoit toûjours chere fine.
Si pendant un repas il manquoit d'appétit ,
La crainte s'emparoit des ames défolées ;
Et confitures & gelées
Trotoient pour rétablir la fanté du petit.
Que conclurre de ce récit ?
Que , bifarre en fes jeux , féconde en injuftices ;
LaFortune fouvent traite avec cruauté
Le Travail & la Probité ;
Quand laLicence oifive , au milieu des délices ;
Nage dans l'abondance & la prospérité.
LA QUEUE DU CHEVAL,
DA
FABLE V.
ANS la faifon où la neige fondue
Change en bourbiers profonds & dangereux
Sentiers,chemins; un Procureur d'Evreux ,
Friand d'écus , la volonté tendue
Vers l'intérêt , le plus grand de fes Dieux ,
Alloit fongeant d'exploits litigieux,
278
FABLE S.
Chemin faiſant , fon chétif quadrupede ,
A l'étourdie , avec lui dans un creux
Salla jetter ; de façon que tout deux
Pour enfortir ne voyoient nul remede.
Un Manant paffe : Hélas , dit il , à l'aide;
Si du prochain tu prens quelque fauci ,
De par Saint Yve, arrache- moi d'ici.
Le Villageois, fenfible à ſa miſere ,
Pour mieux agir fe met à la légere ,
Prend par la queue & tireavec effort
La Roffinante ( il avoit bonne ferre) .
Iltira donc ; bref il tira fi fort ,
Qu'à quatre pas il culbuta par terre ,
Et que la queue à la main lui refta .
Par la douleur la Mazette excitée ,
Se travaillant , hors du bourbier ſauta.
Le Procureur la voyant écoutée ,
Dit qu'il étoit un lourdaut , un brutal ,
Et le fomma de payer fon Cheval.
Le paya-t’il ? je n'ai point fçû la choſe :
Mais je fçai bien que fouvent on s'expofe
Au repentir , quand on ne connoît pas
Les gens qu'on fertile monde eft plein d'ingrats.
282
FABLES. 279
LA FILLE DU SERRURIER
ET SON FRERE.
FABLE
FILL
V I.
ILLE d'un pauvre Serrurier,
La Blanchiffeufe Colinette ,
Jeune , à la taille fine , & toûjours propre & nette
Sçut donner droit au coeur d'un opulent Fermier.
Au bout de quelques mois elle alla chez fon pere ,
Couverte de damas , galon fur le foulier ,
Et magnifique en tablier .
Ah ! dit- elle,en voyant ſon frere ,
Mon Dieu que Jeannot eft craffeux !
Je le méconnoiffois : Quelles mains ! Quelle face !
Comme il eft fait ! Qu'il eft hydeux !
Dans la même famille ainfi l'un fe décraffe ;
L'autre demeure ce qu'il eft ,
Et bien-tôt on fe méconnoît.
LA FEMME ET LA MOUCHE
FABLE VIL
GRONDEUSE RONDEUSE en fon vivant,babillarde fans fin,
La Marquife Grognac , de chagrine mémoire ,
Vit dans fon cabinet comme une tache noire
280 FABLE S.
Sur fa robe de blanc fatin
Pendue à la bergame. A l'inſtant elle appelle
Sa chambriere Perronnelle ,
Et fon valet François . Qui de vous , grand nigaut¿
Ou de vous , tête fans cervelle ,
Ataché mon habit ? Tous les deux auffi - tôt,
Ce n'eſt ni moi , ni moi . Perſonne . reprit- elle ?
Perfonne caffe ma vaiffelle ;
Perfonne ouvre l'office & vient manger le rot;
Perfonne boit mon vin , dérobe ma chandelle ;
Perfonne fait ici tout le mal . Et d'aller
Maint bon foufflet par la mouftache ,
Quand , lorgnant de plus près , elle voit s'envoler
Une Mouche ; & c'étoit tout justement la tache.
Maîtres , Régens , Préfets , qui ne pardonnez rien ,
Ne puniffez jamais fans y regarder bien .
U
LE MECONTENT,
FABLE VIII.
N de ces trafiquans qui vont de ville en ville,
Debout avant l'aurore , étoit par les chemins ;
Et voyantfur l'egail folâtrer les lapins ,
Et d'arbuste en arbuste errer la volatille ;
Que leur fort , dit- il , eft heureux !
Et que le nôtre eft peu tranquile !
५
A quoi fongeoit le Ciel , qui fait tout pour l'utile ,
D'avoir affervi l'homme à cent befoins fâcheux ?
11s
FABLES. 281
Ils n'ont qu'à fecoüer le matin leurs oreilles ;
Au lieu que tous les jours il faut faire nos lits ,
Nous lever , nous coucher , reprendre nos habits.
Cependant voilà les merveilles 6.
Dont nousfommes enorgueillis .
Mon Cheval , par exemple , entrant à l'écurie
De la premiere Hôtellerie ,
Sans hennir même trouvera
Son foin au ratelier , fon avoine criblée ,
Et quelqu'un qui le frotera ;
Il n'a point du futur la cervelle troublée :
Fafle les vignes qui pourra.
Après cela nous ofons dire encore ,
Que nous fommes les Rois des hôtes des forêts ,
Et de tout ce qu'orgueil a furnommé pécore ;
Non , non, nous fommes moins leurs Rois que leurs
Sujets.
Pendant qu'il raifonne , une buſe
Tombe fur un lapin , qu'elle enleve à l'inſtant.
Mais derriere la haie un Chaffeur la furprend ,
Et lui tire un coup d'arquebufe.
Notre homme,allant ſon train toûjours philofophant,
Trouve un fentier fcabreux qui l'arrête ; il defcend
Pour monter à pié la colline ;
Obligé , pour comble d'ennui ,
De traîner fon Cheval par la bride après lui.
Quand il fût au fommet, foufflant, courbant l'échine,
Je crois pourtant , dit-il affourchant fon Cheval ,
Que de ce fervile animal ,
Propre pour l'homme qui le monte ,
A a
282 FABLE S.
Et des autres qui n'ont que l'inſtin& pour tout bien,-
Le fort n'eft & ne fut , fuivant le préfent compte ,
Auffi commode que le mien.
LES ENFANS ET L'OSIE R.
FABLE IX.
UN Offer fe trouva planté dans un Jardin
Des mains de la feule nature ;
Les enfans du logis faifoient de ſa culture
Leur unique plaifir . Il fera grand demain ,
Difoient-ils tous les jours ; & des flots d'une eau pure:
Ils l'arrofoient foir & matin.-
Quand par hafard contre eux leur mere fort aigrie
Pour bifcuits , macarons & telle fucrerie
Qu'ils avoient dérobés , rencontra l'arbriffeau ,
Dont elle coupa ›maint rameau ,
Pour dauber la pauvre marmaille ,
Qui connut, mais trop tard , aux dépens de fa peau, ›
Que fouvent contre foi, fans le croire, on travaille.
LE LOUP GOUVERNEUR.
FABLE Xax
PETITShumains qui fe plaignent des Grands,
Sont trop heureux de payer les dépens..
FABLES. 283
Seigneur Lion convoquant ſes Provinces ,
Nomma Confuls , Gouverneurs , Intendans ,
Diſtribua divers départemens ,
Suivant l'efprit , & la force & lespinces.
A meffer Loup pour fon lotil échut
L'économat d'une plaine fertile
En francs moutons & fine volatile ;
Si que pourtant recommandé lui fut
Que chaque mois, pour dépens & pour gages,
Tant feulement il prît la dixme au vingt ;
Afin qu'en cas que famine furvînt ,
On put avoir recours à fes villages .
Dans fon diftrict vivoit un Renardeau ,
Bon Procureur , furnommé Friponneau , '
Friand de gueule , avide de pillages ,
A done l'habile & rufé diſcoureur ,
S'introduifant auprès de fa Grandeur ,
La perfuade ; & fi bien l'endactrine ,
Qu'en peu de tems au palais du Prêteur “
S'accumuloit rapine für rapine :
Tout abondoit ; même dans la cuifine ,
Pour la parade , on vit pendre au crochet ,
Et fe gâter , brebis , agneau de lait ,
Oifon , levraut. La gent qu'on extermine , '
Avec raifon , fe plaint , écrit en Cour.
Monseigneur Loup , appellé pour répondre , ›
Fait devant lui marcher de baffe- cour
Baudet chargé , poules qui , chaque jour' , '
Aaij
284
FABLE S.
Oeufs de fanté ne manquoient point à pondre.
Sire , dit-il , ce font tous cabaleurs ,
Qui parlent haut , filoux , traîtres , voleurs ;
Les coqs, les coqs
même ont eu l'infolence
De fe vanter que leur chant valeureux
Mettroit enfuite un Lion devant eux .
Sur ce rapport , appuyé d'impudence ,
Les pauvres gens font condamnés aux frais
Sans être oüis : Et la Juftice après
Leur fait fçavoir , que le inoindre reproche
Etant contre eux fait enCour déformais ,
Sans autre forme ils iroient à la broche,
Et le Prêteur,fon arrêt dans fa poche ,
Revint vainqueur, avec permiffion
De les croquer tous à difcrétion.
LE FLEURISTE ET LES CURIEUX.
FABLE X I.
LA Fontaine l'a dit , eft bien fou du cerveau 5
Qui prétend contenter tout le monde & ſon pere.
Sans me flater d'atteindre àla touche légere ,
Aux graces , aux accords de fon riant pinceau ,
Je repréfente , à ma maniere ,
La même vérité dans un autre tableau ,
Qui fe peuple d'acteurs d'un divers caractere.
Dans l'Elope François , c'eft pour le fentiment
·
FABLE S. 285
Leic'eft pour le goût , que l'on peut voir comment
En ce monde chacun l'un de l'autre differe.
Un Fleurifte faifoit fon unique plaifir
D'un Parterre enrichi des larmes de l'Aurore
Embelli des regards de Cloris & de Flore ,
Mollement careffé des aîles du Zéphir.
Nombre de curieux s'en vinrent à lafile
Voir les beautés de ce riant afyle .
L'un dit, O la charmante fleur !
L'autre , Je ne vois pas furquoi l'on ſe récrie.
Qu'a- t'elle de fi beau ? Moi , j'aime la couleur
De celle-ci ; moi , je hais fon odeur .
Après quoi du parterre on fuit la fimétric .
Chacun felon fon goût parla.
Ici l'on admiroit , on défaprouvoit là.
L'un loüoit le gaſon , l'autre la broderie .
L'un vouloit un triangle, où l'on fit un quarré;
Suivant l'autre , un ovale eut bien mieux figuré.
Le Fleuriste attentif , juſqu'alors bouche cloſe ,
Leur dit : Ainfi , Meffieurs , ce qui ne plaît à l'un
Plaît à l'autre ; & du bon tel eft le fort commun ,
De n'avoir rien en foi , quoique d'ailleurs on glofes
Qui ne foit du goût de quelqu'un.
Car qu'un tout, compofé de diverſes parties ,
Faites parla nature , & par l'homme afforties ,
Puiffe à tous & par tout plaire dans le détail ;
En quel tems , en quel lieu fut il jamais perfonne
Quelque mérite qu'on lui donne .
Dont un fuccès pareil couronna le travail ?
286 FABLES.
LES RATS ET LE NAVI RE.
FABLE XII.
LAfolitude a mille appas ,
Quand chez elle la vie , exempte d'embarras ,
Trouve pour chaque jour fa refſource affûréej
Solitude , pourquoi ne te cherche-t'on pas ,
Au lieu d'aller courant dé contrée en contrée!
O! files Dieux m'avoient donné
Le peu qui m'eût fuffi pour n'être qu'à moi - mêmegi
Dépendant de moi feul & de celle que j'aime ,
Je ne changerois pas cet état fortuné ,
Pour les brillans d'un diadême !
Je ne vous aurois point quitté ,
Rivage , qui m'avez vû naître.
Peu curieux de me faire connoître ;
Une aimable fociété ,
Oùfans ambition fans folle vanité ,
Chacun n'eft que ce qu'il doit être
Eût fait toute ma joie & ma félicité.
Dans le fond d'un Vaiffeau vivoit en république
Un peuple de gros Rats. Ils dormoient tout le jour,
Mangeoient toute la nuit : Tel eft certain ſéjour ,
Que décrit Rabelais dans fon Oeuvre gothique.
On n'avoit point encor la prudente pratique
De joindre , en navigeant , au rôle des marins ››
Les mortels ennemis de la gent famélique , ›
Pirate des greniers , peſte des magaſins.“
FABLES. 287
Tranquilement épars dans cette fombre cage ,
NosRats fuivant leurs goûts, s'adreffoient tout de go
L'un au ris , & l'autre au fromage ;
Enfin pour faire court , ils vivoient à gogo ,
A la barbe de l'équipage.
Mais, hélas ! dans ce monde on n'eft jamais content!
Ils s'enuyoient de cette vie.
Un jour Griſemouſtache , orateur important ,
Et renommé pour fon génie ,
Les ayant affemblés, Cette trifte patrie ,
Compagnons,leur dit - il;n'eſt qu'un tombeau flotant
Nos peres y font morts de triſteſſe , & fans gloire.
L'inflexible Atropos nous en réſerve autant.
Le mien m'a fait de fon hiftoire
Ce précis , à jamais gravé dans ma mémoire :
Champêtre citoyen d'un abondant grenier ,
Une femme inquiete , alerte en fon ménage ,
Me fit ſuivre en fureur , par un tour du métier 3 ,
Par tous les chats du voisinage.
Je m'échapai jufqu'au rivage ,
D'où courant je grimpai ſur le bord d'un Vaiſſeams -
Quelques amis me vifiterent
Dans mon domicile nouveau ;
Et fans crainte d'Eole , au caprice de l'eau ,
Argonautes vaillans , avec moi s'expoferent,
Combien chacun de nous s'eft depuis repenti
D'avoir pris ce fatal parti ?
Si tu voyois , mon fils , le gaſon , la verðure ; -
Le vif émail des fleurs , les vergers , la moiffon
Enfin tout ce que la nature
Etale dans chaque faifon !
288 FABLE S
Si dans ces jours charmans tu goûtois les délices
De joüir du grand air & de la liberté ;
Et pour le bien de ta fanté ,
De faire , exempt d'ennui , différens exercices ,
Comme d'aller par fois des champs à la cité ,
Vifiterun ami qui nous fait large chere
De fins morceaux de rot, qui ne lui coûtent guere...
Là, voyant que ma plainte alloit prendre fon cours,
Ces mots fententieux finirent fon difcours.
""
""
Nous fommes deſtinés à l'état folitaire ,
Banniſſons aujourd'hui des regrets ſuperflus ;
Mon fils,le feul remede aux maux qui n'en ont plus,
و د
C'eft de fouffrir & de fe taire.
Cependant , ajoûta l'orateur , feu mon pere ,
Quoiqu'il eût de l'efprit en mainte occaſion ,
Soit entre nous , Meffieurs , dit avec révérence ,
N'y faifoit pas attention ,
Et neraifonnoit point en Rat d'expérience.
Se fauver de ces lieux , où l'on eft confiné ,
Eft plus facile qu'on ne penfe.
Amis , le Ciel nous a donné
Des griffes & des dents , mettons - les en ufage ,
Travaillons de concert , perçons ce mur de bois .
L'avis fut approuvé d'une commune voix .
Latroupe avec ardeur exécute l'ouvrage :
Mais ce fut à fon dam. L'eau trouvant un paffage:
Au travers de cent trous , le Navire coula
Au fond de la mer ; & voilà
Tous nos ouvriers à la nâge.
La terre par malheur étoit trop loin de là ,
Aucun n'évita lẹ nauffrage.
Jouet
FABLES.
289
Jouet d'un espoir incertain ,
L'un court après un Bénéfice ,
La fievre l'arrête en chemin ;
L'autre , loin du ſéjour où le Ciel le fit naître ,
Amoureux de Paris , à la Cour veut paroître ,
La difgrace l'y trouve , il y meurt de chagrin.
L'HOMME LA
MOUCHE ET
U
L'ARAIGNE'E.
FABLE XIII.
NE Mouche de peur étoit morte à moitié ,
Dans la toile avec art par Arachné tendue.
Quelqu'un
l'apperçevant , ſe fentit l'ame émue ,
Et des cruels filets la tira par pitié.
Dès qu'à la liberté Madame fut rendue ,
La voilà tout en bourdonnant ,
Comme ſi la victoire à ſa force étoit dûe ,
Qui d'un vol orgueilleux tournant & retournant ,
Se jette fur la viande au crochet ſuſpendue .
Son bienfaiteur la fuit , elle échape à ſa vûe ,
Et puis la voilà revenue .
Il la chaffe vingt fois du vent de fon chapeau :
Mais du coin qu'elle attaque à peine elle eft fortie,
Que l'ingrate à fes yeux ſe montre de nouveau ,
Sans daigner ſe réfoudre à quitter la partie.
Ah ! fi jamais , dit-il , en faiſant tes cent tours,
Tu tombes dans les rets de l'habile Araignée,
Bb
290 FABLES.
Ne compte plus d'être épargnée ,
En m'appellant àton fecours.
LE BLANC ET LE NOIR.
L
FABLE XIV.
A malice eft fouvent la dupe de fon art.
Le Noir difoit au Blanc , ſur un ton goguenard,
Innocente couleur , tu me parois bien fiere
De ton petit éclat , préfent de la lumiere.
Maisje veux t'offuſquer : attends, & tu vas voir,
Qu'arriva-t'il de fon ouvrage ?
Il en parut encor plus noir ;
Et l'autre en brilla davantage.
L'AIGLE ET LA PIE.
FABLE XV.
LE Monarque régnant fur la gent à plumage ,
Voulut choisir un Précepteur
A ſon fils , bel Aiglon , déjà de certain âge.
Les plus habiles du bocage ,
Devant fa Majefté difputant cet honneur ,
La Pie en ce concours remporta l'avantage,
Je poffede , dit- elle , & fçais même par coeur
Les fept Arts, & bien davantage.
FABLES. 291
Le grand Albert qu'on vante au plus lointain rivage,
Soit dit fans vanité , car je ſuis humble & fage,
N'eût été près de moi qu'un petit écolier.
Et pour prouver fon dire avec plus d'étalage ,
Elle récita maint paſſage.
Cet Oifeau chez un Savetier
Avoit été jadis en cage.
De ce qu'on apprend jeune, on fe fouvient longtems.
Là de jurer à tous inftans.•
Il avoit fait l'apprentiſſage.
Sur les expreffions de foldateſque uſage ,
L'Aigle fit à la Pie une admonition .
Devant mon fils , dit- il , ne tiens plus ce langage ,
Et mets à t'obſerver un peu d'attention ,
Mais à lui voler du fromage
Le jour fuivantil la furprit.
Oh pour le coup , dit il , tu m'outres de dépit ,
Toi , les fept Arts , fans plus attendre ,
Sortez tous de ma Cour , où je vous ferai pendre .
De qui n'a point de moeurs je mépriſe l'eſprit .
L'ALLOUETTE DEVENUE VEUVE.
U
FABLE XVI.
NE Allouette aimable , jeune & fage ,
Et veuve depuis quelques jours ,
Vivoit loin du tumulte & du bruit du bocage ;
Quand un Oileau fringant , dans fon tendre ramage,
Bbij
292 FABLES.
Vint lui parler de ſes amours.
L'objeten étoit pur , c'étoit de mariage.
Votre chant , lui dit elle , eft doux & gracieux ,
Vous êtes joli de corfage.
Mais laiffez- moi dans mon veuvage ;
Pour une autre gardez vos fons mélodieux.
J'ai pûperdre une fois ma liberté chérie ,
Ou pourfuivre l'exemple, ou par une autre envies
Mais puifque je retrouve un bien ſi précieux ,
C'eft pour le refte de ma vie .
L'ECREVISSE ET SA FILLE,
C'ETOIT
FABLE XVII .
' ETOIT un jour d'Eté, qu'un jeune Ecreviſſe ;
Sorte pour fon âge , & novice ,
Appperçut , allongeant le nez hors de fon trou ,
Eclater dans un plat dames de ſon eſpece ,
Se cotoyant en rond d'un air de gentilleſſe.
Tircis au bord de l'onde , amoureux , preſque fou ,
De ce cadeau vermeil régaloit ſa maîtreffe .
L'Ecreviffe auffi- tôt , avec raviffement ,
Dit , appellantfa mere : Approchez doucement,
Et vous verrez mes foeurs parées
D'un rouge & noble habillement
C'est écarlate fine : apprenez -moi vraiment , }
Où l'on vend ces belles livrées?
FABLES. 293
La bonne à reculons s'avançant , répondit :
Que ton fens eft petit !
Le Brillant qui te flate , eft d'un fi noir préfage ,
Que pour en teindre fon corfage ,
Il faut avoir rendu l'efprit .
Je ne veux point ici doüer la Teftacee ,
D'ame immortelle & de penſée ;
*
Mais la Fable en fes jeux met tout à l'uniffon ;
Et fans tirer à conféquence ,
Quelquefois au nom propre ajoûtant un furnom ,
Fait parler avec éloquence
Matiere , oiſeau , ferpent , quadrupede , poiſſon;
L'Ecrevifle ne peut rendre l'efprit fans doute ,
C'eft façon de conter . Mais il eft force gens ,
-Vêtus d'habits pompeux , fous la céleste voûte :
(Et je vois tous les jours nombre de ces pimpans ;
Efpece rare , à les entendre )
Qui n'auroient point d'efprit à rendre ,
Si l'on faifoit comparaiſon
De l'inftina de labrute à leur foible raiſon.
Moralifons encor : Fafte & magnificence
Ne peuvent éblouir que les coeurs infenſés ;
Au lieu que tout homme qui penſe ,
Se rit de la folle efpérance ,
Qui les tient dans fes noeuds toûjours embarraffés.
* Nos Naturaliftes donnent ce nom aux Priſſons à
coquille.
Bb i
294 FABLES. "
LE MOINEAU ET LA FAUVETTE,
FABLE XVIII.
JE ne parlerai point de nos amours, Fauvette ,
Lui difoit un Moineau . La belle étoit jeunette ;
Elle crut ſes fermens , avec lui s'expoſa ,
Et ſous la verte épine écouta fa Aleurette.
Le trompeur n'en dit mot , mais il la mépriſa :
Plus n'eût fait la langue indiſcrette.
LE CHIEN QUI TOURNE LA BROCHE,
FABLE XIX.
Uor ! dans ma tournante machine
sifiphe impatient , malheureux Ixion ,
Il faut donc que je fois toûjours en action è̟
Sufpendu dans une cuiſine
Près du feu, dans le mois de Juin ,
Ardent voyageur qui chemine
Sans jamais avancer chemin.
Pour qui , dans ces travaux , tracaffai -je ma vie ?
Pour vous , cruels humains , amis de gloutonnie ,
Dont les creux eftomacs deviennent les tombeaux
De mille innocens animaux .
Eh ! que me revient il de ma peine infinie ?
Hélas ! prefque rien ; quelques os ,
Que me difputent mes confreres ,
Qui , joüiffant d'un doux repos ,
Partagent avec moi le fruit de mes miferes.
C'eft ainfi qu'en foi-même , accufant le deftin ,
FABLES. 295
Laridon tournebroche exprimoit fon chagrin,
I vous enveloppoit dans fa plainte commune ,
Laboureurs , qui des champs que vous enſemencczy
Rapportez le plus clair à la taille importune ,
Etvous petits commis , vagabons , harraffés ,
Qui par monts & par vaux poutfuivez la fortune ,
Pour des patrons oififs que vous enrichiffez .
S
A M. DE MORINAY ,
Gentilhomme Ordinaire de la Chambre du Roi.
Age & charmant mortel , dont la Philofophie
Confervefon airpur & fon aménité
Au milieu des douceurs d'une agréable vie ,
Où , fans orgüçil & fans envie ,
Et de toute vertu Partiſan respecté,
Tu paſſes les beaux jours que la Parque te file 5
Toi , dontla charitéfertile ,
Al'indigent perfécuté ,
Affûre dans fes bras un falutaire aſyle ,
Comme dans fes heureux rameaux 2
Un arbre étalant fon feuillage ,
Préfente , à l'abri de l'orage ,
Une douce retraite aux innocens oiſeaux.
Cher Parent , lis ces vers , que dans ma folitude ,
Les vertus , approuvant ma poëtique étude ,
Ont dictés à mon coeur , amoureux du vrai bien ,
C'est un hommage légitime ,
Que doit à la nobleſſe , à la bonté du tien ,
La vive amitiéqui m'anime.
Bb üij
296
CANTATES.
HERCULE ET OM PHALE.
CANTATE I.
L'UNT 'UNIVERS délivré de cent monftres terribles
Dans l'indomptable Hercule admiroit le héros ,
Dont les exploits & les travaux ,
Lui faifoient efpérer les biens sûrs & paiſibles ,
Qu'offre après les combats l'agréable repos .
Des Cieux la maffe chancelante
En lui trouve un fecond Atlas ;
Les géants , faifis d'épouvante ,
Tombent écrafés fous fon bras.
Dragons, Serpens, temparts,murailles
Tout cede à fes moindres efforts ;
La terre , à travers les entrailles ,
Le voit franchir les fombres bords.
Des Cieux la maffe chancelante
En lui trouve un fecond Atlas ;
Les géants , faifis d'épouvante ,
Tombent écrafés fous fon bras.
Pendant qu'accumulant conquête fur conquête
3
CANTATES. 297
Semant partout l'éclat de fon nom glorieux ,
Du tonnant Jupiter le fils ambitieux
De nouveaux lauriers ceint fa tête ,
Que luifeul il fe croit plus fort que tous les Dieux
Il voit Omphale ; & fa défaite
Eft l'ouvrage de deux beaux yeux.
L'aimable jeuneffe ,
La feinte douceur ,
La délicateffe ,
Le foûris trompeur ,
La molle langueur ,
Joignent leur adreffe ,
Pour charmer fon coeur ;
Lui-même il fe laiffe
En proie au vainqueur.
Il s'enivre à longs traits du poifon qui le tue ;
Le traître Amour, fur luifecoüant fon flambeau
Avec un ris amer lui vole fa maffue ;
Et , pour comble d'infulte à ſa valeur vaincue ,
Met dans fes nobles mains un indigne fuſeau.
Près d'Omphale occupé d'un travail ridicule ,
Il foûpire , il gémit : interdit & confus ,
Il cherche dans le tendre Hercule ,
Le grand , le fier Hercule , & ne le trouve plus ,
En vain, guerriers magnanimes ,
Vous vantez vos actions ;
Si vos courages fublimes
Sont foumis aux paffions.
298
CANTATES
.
C'eft des plus illuftres ames
Qu'Amour cherche à triompher.
Malheur au coeur que les flammes
Ont la force d'échauffer.
Ea vain, guerriers magnanimes ,
Vous vantez vos actions ;
Si vos couragesfublimes
Sont foumis aux paffions.
HIPERM NESTRE
CANTATE
FILLES ,
II.
cruellement fidelles
A leur pere aveuglé d'un perfide courroux ,
Les Danaides criminelles ,
Dans les bras du fommeil immoloient leurs époux
La feule Amante de Lincée
Ecoutoit fon amour , & confultoit fa loi ;
Mais Danaüs vengeur , s'offrant à ſa penſée ,
En excitant fon bras , la remplifoit d'effroi.
Pour moi , pour mes foeurs , au Tartare
L'Hymen alluma t'il fes feux ?
Qu'a fait mon époux , fort barbare
Qui mérite un trépas affreux ?
Soleil , demeure au fein de l'onde ,
Frémis d'éclairer nos forfaits ;
CANTATES. 299
Epargne ce ſpectacle au monde ,
Eteins tes rayons pour jamais.
Pour moi , pour mes foeurs , au Tartare ;
L'Hymen alluma t'il ſes feux ?
Qu'a fait mon époux , fort barbare ,
Qui mérite un trépas affreux ?
Sa main , pour le percer , trois fois eft füſpendue ,
Trois fois ne fçachant où frapper ,
Samain , d'elle même abbatue ,
Laiffe le poignard échapper.
Pâle , tremblante , irréfolue ,
Retombant fur fon lit , qu'elle arrofe de pleurs ,
Elle adreffe ees mots à l'objet qui la tue ,
Auprès d'elle endormi , fans prévoir fes malheurs
Tendre époux , moitié trop chérie ,
Quelle eft la rigueur de mon fort ?
Je meurs , fi j'épargne ta vie ,
Ou je mourrai du regret de ta mort.
Ah ! plutôt , inflexible pere ,
De cent coups ouvre -moi le flanc ;
Que feule au moins je dégénere
De ta fureur à t'abreuver de fang.
Tendre époux , moitié trop chérie ,
Quelle eft la rigueur de mon fort ?
Je meurs , j'épargne ta vie ,
Ou je mourrai du regret de ta mort.
300
CANTATES.
Mais , ô tranfport , dit-elle , ô difcours inutile !
Que je tarde à délibérer !
Ouvre les yeux , fuis, cours, cherche au loin quelque
afyle ,
Profite de la nuit tranquile ,
Nous nous perdons tous deux à différer :
Devançant le retour de la rapide aurore ,
Mon pere furieux , & mes parjures foeurs ,
Viendront , des crimes que j'abhorre
Confommer dans ton fang les infames noirceurs.
Qu'attends -tu ,cher époux,pars, adieu, prens encore
Ces avides baifers , ces trop courtes douceurs.
Pars donc ; & pour faveur derniere ,
Pour prix de t'avoir confervé ,
Souvien-toi d'une époufe , à toi feul toute entiere,
Quis'expofe au péril , dont elle t'a fauvé ,
Hymen, combien ta puiflance ,
Produit de nobles effets ,
Quand l'amour d'intelligence
Serre les noeuds que tu fais !
Mais quand , dans tes noeuds coupables,
Le coeur ne fuit pas la main ,
A quels crimes effroyables
N'ouvres-tu pas le chemin ?
Hymen , combien ta puiflance
Produit de nobles effets ,
Quand l'amour d'intelligence
Serre les noeuds que tu fais !
CANTATES. 301
HA
L'HY VER.
CANTATE I I I.
A TE - toi , cher Bacchus , précipite tes pas ,
L'Hyver ſuivi des vents , des glaçons , des frimats,
Exerce fon courroux fur la vigne mourante.
Hâte-toi , cher Bacchus , précipite tes pas ,
Vien voir de tes enfans la troupe languiſſante :
Un fâcheux avenir nous glace d'épouvante ,
Le preflant défeſpoir nous conduit au trépas.
Cruels Auteurs des Orages ,
Tonnez , foufflez dans les airs ;
Aquilons , que vos ravages
Faflent trembler l'univers,
Fondez avec violence
Sur nos champs & nos jardins ;
Mais laiffez nous l'espérance
De vendanger des raiſins .
Cruels Auteurs des Orages ,
Tonnez , foufflez dans les airs ,
Aquilons , que vos ravages
Faffent trembler l'univers,
Dieu du vin , prends ſoin de ta gloire ,
Tu n'entends déjà plus ces brillans airs à boire,
Ces chorus altérans , juſqu'au Ciel élancés.
302
CANTATES.
Dans tous les cabarets regne un morne ſilence.
On voit par tout les pots triſtement renversés,
A la vivacitéfuccede l'indolence.
Les buveurs oififs tout lejour ,
Vagabons , éperdus , doutent de ta puiſſance ,
Et font prêts de quitter ta cour ,
Pour chercher les plaiſirs dans celle de l'amour.
Amis , quel caprice étrange
Vous entraîne chez Vénus ?
Ah ! que vous perdrez au change !
Retournez vîte à Bacchus.
Le Dieu du vin dédommage
Auffi-tôtun pauvre amant ;
Pour un buveur qui s'engage ,
Vénus en fait-elle autant ?
Amis , quel caprice étrange
Vous entraîne chez Vénus ?
Ah ! que vous perdrez au change !
Retournez vîte à Bacchus.
Ciel ! qu'apperçoi-je ! un Dieu ! c'eſt Bacchus , c'eft
lu - même ,
Des pampres verdoyans , découpés en feltons ,
Compofent fur la tête un joyeux diadême .
Il afon Tyrfe en main ; mais il parle , écoutons:
La vigne eft à l'abri de l'horrible furie
De la plus rude des faifons.
Nez boutonnés , teints rubicons ,
CANTATES.
303
Réveillez à ma voix votre ardeur endormie ,
Epuifez vos tonneaux , rempliffez vos flaccons.
L'Hyver s'irrite en vain ; fon infolente audace ,
Quoiqu'il tente ne fervira
Qu'à vous faire boire à la glace ,
D'excellent vin , quand l'été reviendra .
Fuyez , pénible tendreſſe ,
Livrons nos coeurs à Bacchus.
Chantons , répétons fans celle
Que rien n'égale ſon jus.
Puifqu'il prend foin de nos treilles ,
Bravons l'Hyver en courroux ;
Amis , fablons cent bouteilles :
Ah ! que ce commerce eft doux !
Si , jaloux de notre gloire ,
L'amour trouble nos exploits ,
Il faut l'obliger à boire
Rafade dans fon carquois.
Mais , s'il affecte un air grave ;
Ce beau petit Damoiſeau ,
Faifons -le aller à la cave ,
Tirer lui-même au tonneau,
Quand cette liqueur puiffante
Aura foûmis le mutin ,
Il faut qu'à fon tour il chante
L'éloge du Dieu du vin .
FIN
304
TABLE
Des Pieces contenues dans cet Ouvrage.
PREMIERE PARTIE.
EPITRE Dédicatoire , Page r
5.
LOUIS XV , ou la gloire de Louis XIV perpétuée
dans le Roi fon Succeffeur.
ODE I.
ODE II.
ODE III.
O DE S.
Le Parnaffe François . A M. Titon du
Tillet , 13.
A M. de Voltaire , fur fa Henriade, 18.
Au Roi de Pruffe , fur fes premieres
Conquêtes
La Beauté ,
20.
25.
29.
Sur la Maladie & la Convalescence du
42 .
Roi ,
L'Aftrologie
judiciaire
. A M.
Deflandes
,
L'orgueil ,
ODE IV .
ODE V. A la Vertu ,
ODE VI.
ODE VII.
ODE VIII.
ODE IX.
ODE X.
ODE XI.
ODE XII.
ODE XIII.
La Mort ,
45.
49.
Surl'immortalité chimérique qu'on attend
des ouvrages d'esprit , & fur
Pinconftance des Grans , 55.
A M. Bertrand, de l'Académie Royale
d'Angers ,
La Fieure. A M. Chevaye ,
59.
63.
68.
Sur la mort de S. A. S. Monseigneur le
Comte de Toulouse , 73.
ODE XIV. A M. Lizardais , Capitaine de Vaiſſeau ,
78.
Les Mufes à l'ombre de Rouffeau , 82 .
ODE XV.
ODE XVI . Le Tabac , 88.
90. ODE XVII. A M. Titon du Tillet ,
ODE XVIII. Remerciment à Meffieurs de l'Acadé
mie Royale des Belles- Lettres de la
Rochelle ,
TABLE
305
Rochelle , 93.
ODE XIX. Le Retour d'Aftrée. A M. le Maréchal
ODE XX.
ODE XXI.
EPITRE L.
EPITRE II.
EPITRE III .
EPITRE IV.
EPITRE V.
EPITRE VI.
de Lowendal ,
Sur l'ufage des Richeffes >
95 .
106 .
EN PROSE , à M. Houdard de la
Mothe, de l'Académie Françoiſe , 1 10.
EPITRES.
A S. A. S. Monfeigneur le Prince de
1156
Conti ,
A M. le Marquis de Robien , 120.
A M. Bouguer de l'Académie
des
Sciences 123.
AM de la Soriniere , de l'Académie
Royale d'Angers , 127.
Au R. P. du Cerceau , Jéfuite , 138 .
A M. Greffet , de l'Académie Francoife
,
140 .
EPITRE VII. AM. d'Arquiftade de S. Fulgent
Confeiller au Parlement de Paris ,
EPITRE VIII , A Mercure ,
EPITRE IX. A M. Titon du Tillet ,
EPITRE X.
EPITRE XI.
143.
146.
152.
158.
Au même par Madame Desforges
Maillard ,
Au même par la même Dame , 160.
EPITRE XII. A M Ferré , Brigadier dans les Fermes
du Roi, fur fon Manteau bleu ,
SECONDE PARTIE.
161 .
BREDE RAC Maiſon de Campagne de l'Auteur, 166.
Le Gentilhomme Campagnard , qui fe prépare à
marcher à l'Ariereban ,
179
CONTE S.
1.
II.
Le Menteur& fon Valet »
Le feint Organifte ,
184.
1856
LLI. Le Peintre esclave's
1896-
Cc
506
TABLE
.
IV. Les Franches repues
V. Confultation pour la Migraine ,
VI. Claudine malade ,
VII. Les Crochets ,
VIII. Le Serment ,
IX. Le Cierge béni ,
X. La Banniere ,
190.
191
Ibid.
192.
Ibid.
193.
194.
196
XI. Le Teftament du Curé ,
I.
II.
IDYLLE S.
Le Paradisperdu. A Madame duBocage, 198
Le premier Age du monde , ou le fiecle d'or. A
M. Montaudouin de la Touche ,.
IH. Les Arbres , à M. Perard ,
IV. Le Printems,
203.
207.
21.30-
V. Les Tourterelles , à Madame Deshoulieres ,
216.
VI. Les Hirondelles , à Madame la Comteffe V.
219
VII Les Coquillages , à M. de la Roque , 2246
VIII. A M. de Fontenelle , Doyen des trois Académies
,
229
ELE'GIE , Telqu'aux bords du Méandre . un Cigne
languiffant ,
"
ANACREONTIQUES. POESIES
I. Hipromene , à Mademoiſelle B ...
II . A Madame du Hallay
232
236
237-
1
III. A Mademoiſelle Salle , Penfionnaire du Roi ,
IV. A Mademoiſelle Gauffin ,
Silvie au fond du bocage ,
238.
2:38.
2:39.
"I. Deux Moineaux un beau jour fur un tas de
froment,
Ibid.
VII. L'amour , en badinant , veloit fur un preſſoir ,
·
140.
Vin Volant autour de la jeune Climene , lbid.
EX. Coq importun , qui vousfaites entendre , 245..
TABLE.
307
SONNETS.
1. La défaite de la patience de Job.
II. A M. Titon du Tillet ,
III. A Madame du H**.
IV. A M. le Marquis de Verteillac ,
2423
243.
244.
2450
Vers fur ce que le Roi envoya le Bâton de Marichal
de France à M. le Comte de coëtiogon , qui le refut
quelques heures avant fa mort ,
ODE fur la mort du P.Vaniere Jéfuite, Poëte latin,
246.
248.
ODE fur la mort de M. de Largiliere , Peintre du
250.
Roi ,
ODE
à l'occafion
de la mort
de M. le Président
Bonhier
de l'Académie
Françoise
,
de MM
. Rol .
!in & Rouffeau
,
EPITAPHES.
Du P. Brumoy Jésuite ,
De M. le Maréchal de Berwic.
251
252.
Ibid.
253.
I.
11.
III. De M. le Maréchal de Villars ,
IV. De Mademoiſelle l'Héritier deVillandon , 2 54%
V. Du Frere Hilarion ,
VI. D'un prétendu bel efprit ,
VII. D'un Singe ,
VIII. D'un Lion,
2550
258
259.
259.
IX. D'un homme qui vécut & qui mourut en
Marquis petit maître , 260.
X. D'un Comédien , 261
XI D'un Comte , Ibid.
XII. D'une Dame de la Cour , 262.
XIII. D'une Coquette , Ibid.
XIV. D'un homme univerfel, 163.
EPIGRAMMES.
11.
J. Sur les Epigrammes de M. Rouffeau.
Un Oncle un jour montroit à jonneven,
264
Ibid.
II. les Avocats charitables ,
IV. Mon pauvre ami , (şai - tu pourquoi ,
265%
2664
308
TABLE.
V. La maigre magnificence ,
Exhortation pathétique , VI.
Ibid.
267.
VII. Alix verfort des pleurs en abondance , Ibid.
VIII. U fameux menteur contoit ,
IX. Marinette , avant l'héritage
X. Le Soleil redoroit la céleste furface ;
XI. Sur une grande rieuſe ,
268.
Ibid.
269.
Ibid.
XII. Sur le Traité de l'Opinion , par M. le Gendre,
Marquis de S, Aubin , 270.
Parodie de quelques ftances de M. Rouffeau ; que
l'homme eft bien pendant fa vie ,
271.
FABLE S.
I. Le Soleil & les Nuages , 2720
II. Les Lapins ,
273•
III. Le Chat &le Singe , 275°
JV. Les deux Chiens , 276.
V. La queue du Cheval ,
277.
VI. La fille du Serrurier & fon frere , 279.
VII. La Femme & la Mouche , Ibid.
VIII. Le Mécontent ,
280.
IX. Les Enfans & l'ofier , 282.
X. Le Loup Gouverneur ,
Ibid.
XI. Le Fleurifte & les Curieux , 284.
XII.
XV.
Les Rats & le Navire ,
XIII . L'homme , la Mouche & l'Araignée ,
XIV . Le Blanc & le Noir ,
L'Aigle & la Pie ,
XVI. L'Alouette devenue veuve
286.
289.
2906
bidr
291.
XVII. L'Ecreviffe & fa Fille , 292.
XVIII. Le Moineau & la Fauvette. 2 94.
XIX. Le Chien qui tourne la broche
ibid.
Vers à M. de Morinay Gentilhomme Ordinaire
de la Chambre du Roi , 395.
CANTATE S.
I. Hercule & Omphale ,
H. Hypermnestre,
III. L'Hyver,
2966
298
3019
ERRAT A.
PAGE AGE 11. vers 250 vois tu fuivre , lifez vois
Je fuivre Pag. 34. vers 8. au bruit des Trompettes
des Cors , lifez , au bruit des Trompes des Cors.
P.35 . vers 11. Zeocrate , lifez Xénocrate. Ibid. vers
12. vit briller , lifez fit briller. P. 47. vers 8. prête ,
lifez prêt. P. 90. vers 12. furent aux , lifez , furent
au , P. 94. vers 1 7. égalant , lifez égalons . P. 129.
vers 10. tirant de l'aile , lifez à tire d'aile. P. 13 j .
vers 29. affemblés , lifez affembler. P. 149. vers 22,
effemble , lifez raſſemble . P. 171. vers 16. roſeaux ,
lifez rézeaux. P. 180. vers 16. un anguille , lifez
une anguille. P. 187. vers 24. opiniés, lifez vous
opiniez P. 198. vers 15 mille espece , lifez mille
efpeces. P. 230. vers 18. me prefereroit un rival ,
lifez me quitteroit pour un rival . P. 252 , vers 9
hautes fciences, lifez la haute fcience. A la page o
ajoûtez Montmorency.
Concerne un périodique
Concerne une personne
Fait partie d'un dossier