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1754, 10-11, 12, vol. 1-2
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MERCURE
DE FRANCE ,
DE DIE AU ROI.
OCTOBRE . 1754
UT SPARGAR
LIGIT
UT
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont-neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV .
Avec Approbation & Privilege du Rois
IN
CELICLIBRAR
33522
ASTOR, LENOX
"ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON ,
TILDEN'FOUNDATIONmis au recouvrement du Mercure , rue Ste
100Anne , Butte S. Roch , vis-à- vis la rue Clos- Georgeot
, entre deux Selliers , au fecond ; pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très- inflamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci - deſſus indiquée .
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables .
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'àfaire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure ; on leur portera
le Mercure très -exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f..
en recevant le fecond volume de Juin , & 10 l. 10s.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte, d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
Les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
Jeudi de chaque semaine , l'après-midi.
P.R. •T• XXX SOLS .
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE . 1754.
香味味味味香味味帶
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
CANTA TILLE
Sur la naiffance de Monfeigneur le Duc
de Berri.
OuU fuis-je ! quels bruits éclatans
Viennent de frapper mon oreille (
Le cri du bonheur me réveille ,
J'entends les plus aimables chants.
Le beau lys qui pare la France ,
Vient de poufler encore un brillant rejeton;
A ij
MERCURE DE FRANCE,
Venez , vive reconnoiſſance ,
Paroiffez fur notre horizon ;
Volez aux pieds d'une illuftre Princeffe
Qui vient de combler nos defirs ,
Et que l'étendart des plaifirs
Marque par tout notre allégreffe.
La valeur , les talens , ont choifi ce féjour :
Que de faits étonnans vont orner notre hiſtoire !
Nos deux Princes doivent le jour
A l'amour , à la gloire.
Cet empire , des Dieux éprouve les faveurs ;
Eclatez , bruyantes trompettes ,
Joignez-vous aux doux chants de nos tendres mufettes
,
Soyez l'organe de nos coeurs.
Chantons le plus grand Roi , la plus augufte Reine,
Formons d'agréables concerts ;
Les fruits d'une fi belle chaîne
Intéreffent tout l'univers.
L'efpérance fuyoit * , un beau jour la ramene.
Cet empire , des Dieux éprouve les faveurs ;
Eclatez , bruyantes trompettes ,
Joignez-vous aux doux chants de nos tendresmufettes
,
Soyez l'organe de nos coeurs.
* Par la mort de M. le Duc d'Aquitaine;
OCTOBRE. 1754 5.
Affemblée publique de l'Académie des Belles-
Lettres de la Rochelle , tenue le premier
Mai 1754-
M.Valin , Avocat , Directeur , ouvrit Mia feance par un difcours
, dans lequel
il examine fi la perfection , telle
» qu'on l'exige aujourd'hui dans les ouvrages
d'efprit , n'eft point auffi nuifible
qu'utile au progrès des Lettres. »
Il commence par demeurer d'accord ,
qu'il importe extrêmement à l'homme de
Lettres , comme à l'Artifte , de tendre à la
perfection ; c'eft , » dit - il , aux généreux
19
efforts de ceux qui y font arrivés , que
» nous fommes redevables de ces éton-
> nans chef- d'oeuvres qui excitent toujours
une nouvelle admiration , fans lui
» permettre de s'épuifer. Le génie le plus
» heureux méconnoîtroit fes forces , ou
négligeroit fes reffources , s'il s'en tenoit
à fes premiers fuccès .... ainfi s'il ne fe
propofoit continuellement de furpaſſer
» fes rivaux , & fi ceux- ci à lui tour ne
» travailloient à l'envi à lui difputer la
, fupériorité , les fciences & les arts languiroient
dans une médiocrité auffi honteufe
que ftérile.
"
"
39
A iij
MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur oppofe enfuite l'inftabilité des
jugemens que l'on porte fur les ouvrages
d'efprit à la certitude de ceux qui regardent
les productions des arts , & convient
qu'il eft telle production littéraire dont les
beautés fe font fentir à tout le monde , &
qui frappent , comme par inftinct , ceux
même qui font le moins en état d'en juger
; mais , ajoute - t il de là à la perfection
,, il y a encore loin ; & fi la févérité de la
critique , fût- elle toujours jufte & raifonnable
, n'épargne pas de tels ouvrages ,
de quel courage ne faudroit - il point s'ar-
,, mer pour s'expofer à fes traits 2
و ر
""
"
ر د
"
29
1
Cela conduit l'Auteur à l'injuftice de
ces critiques , qui affectent de ménager
tant d'écrits licencieux qui alterent tout à
la fois la religion & la vertu , pour s'appe-
>> fantir fur les ouvrages où l'efprit peut
prendre l'effor fans s'égarer , fur ceuxmême
où de concert avec la religion , il
travaille au profit de la raifon & des
,, moeurs , comme fi tout ce qui n'eft pas
dangereux ou frivole ne méritoit au-
,, jourd'hui d'être approuvé qu'autant qu'il
toucheroit de plus près à la perfection ;
,, & voilà , continue M. V. ce qui peut fai-
,, re douter fi effectivement cette loi de
la perfection n'eft point auffi nuifible
», qu'utile au progrès des Lettres ; car en-
و د
و د
و د
""
OCTOBRE . 1754 7
fin combien de talens étouffés ou rendus
,, inutiles par cette rigueur exceffive ?
Après avoir donné l'idée de la perfection
relative , de laquelle feule il entend
parler , & après avoir déclaré que cette
perfection - là même eft trop rare pour qu'il
n'y ait pas d'injuftice à l'exiger abfolument
dans tous les ouvrages d'efprit , il
demande pourquoi dans les Sciences & les
beaux arts on ne veut pas , comme dans
les arts méchaniques , reconnoître différens
degrés de mérite , & leur affigner la
portion d'eftime qui leur convient ? » Pour-
,, quoi , dit- il , ne compte- t- on pour
la
» fcience des calculs que les Newtons & les
» Leibnitz , pour Phyficiens & Naturalif
» tes que les Reaumur & les Nollet , pour
» Orateurs que les Boffuet & les Cochin ?
Mais c'eft fur tout dans les Arts de
pur
agrément que la perfection eft exigée fans
partage ; de là ce dégoût prefque univerfel
pour les difcours fimplement oratoires ,
Pour les effais poctiques .
"
On ne prend pas garde , reprend l'Auteur
,,, que pour ne vouloir que du par
fait on rebute ceux de qui on auroit le
plus de droit d'en attendre ; on oublie
,, que nos plus grands Orateurs , comme
nos Poëtes les plus célebres , ont eu befoin
d'indulgence pour leurs premieres
A iiij
& MERCURE DE FRANCE.
productions , & qu'au milieu même de
» leur gloire ils ne fe font pas toujours
» fauvés du reproche de ne pas la foutenir.
Avec la même indulgence , combien
d'Auteurs n'auroit- on point excité à réparer
leurs mauvais fuccès ? ... & combien
n'animeroit- t-on point de jeunes athletes
que la crainte du ridicule empêche d'entrer
en lice , ou qu'elle oblige d'en fortir
dès le commencement de la carriere ?
"
""
Peut-être , infinue M. V. ,, le goût de
,, ces exercices littéraires , feuls capables.
d'infpirer à la jeuneffe l'amour de l'étude,
,,fe perdroit- il infenfiblement , fans le foin
que les Corps académiques prennent de
,, le réveiller , & par leurs exemples & par
», les prix qu'ils propofent.... Qui ignore
d'ailleurs de quel fecours doit être pour
» un Ecrivain affuré que fes fautes demeu-
,, reront cachées , la comparaifon qu'il fait
de fon ouvrage avec celui qui a mérité
la couronne ? Si cette comparaifon l'hu-
,, milie en fecret , elle l'éclaire ....Ainfi
,, d'effai en effai les talens fe développent ,.
s'étendent , & parviennent enfin à for-
,, mer , finon de vrais Poëtes & des Ora-
,, teurs du premier ordre , du moins des
,, amateurs éclairés & des citoyens utiles
à la patrie.
"
">
22
35
M. V. fait valoir enfuite les fecours
OCTOBRE. 1754. ༡
que les Sciences en tout genre ont tirés des
Lettres , pour en conclure que par intérêt
& par reconnoiffance il feroit jufte de les
favorifer autant qu'on leur eft contraire ,
& de fubftituer à cette rigueur defefpérante
pour les éleves des Muſes , comme pour
leurs favoris , une critique judicieufe , qui
en relevant avec ménagement les fautesdes
Ecrivains , leur tînt compte par une
jufte compenfation, des beautés par lefquelles
ils auroient racheté leurs écarts ou leurs
négligences.
Une critique pleine d'aigreur irrite au
Hieu de corriger ; fage & modérée elle inftruit
en général , elle plaît même jufqu'à
fe faire goûter de ceux qui en font l'objet..
C'est ainsi que l'Auteur réfute l'opinion
que la critique ne fçauroit être trop févere
; opinion née de la jaloufie , qui ne fait
envifager qu'avec chagrin tous ceux que:
l'on fe donne pour rivaux dans la carriere
littéraire .
Mais quand il feroit vrai que la mauvaife
humeur des critiques ne feroit pas
toujours l'effet de l'envie, conviendroit- ità
tous ceux qui s'érigent en cenfeurs des onvrages
d'efprit , de n'avoir que du dégoût
pour tout ce qui n'eft pas marqué au coin
de la perfection ?
Qu'un homme d'efprit , qu'un vrai
A. v.
10 MERCURE DE FRANCE.
,, connoiffeur foit difficile & délicat , cela
,, eft à fa place. Cette délicatefle néan-
,, moins , il la paye bien cher , fi elle l'empêche
de prendre plaifir à une lecture
où il ne tiendroit qu'à lui de s'amufer
& même de s'inftruire , ne fût- ce que
par les réflexions qu'il pourroit ajouter
à celles de l'Auteur , & c.
""
"
و د
"
"3
ر و
""
و د
Ce feroit peu encore fi cette délica-
,, teffe outrée fe bornoit à ceux qui feroient
en état de la juftifier ; de mal eſt
qu'ils donnent le ton aux efprits fuper-
,, ficiels qui font la multitude , & qui à
force d'entendre dire à ces Critiques
chagrins que le beau fiécle de la littérature
a difparu avec le regne de Louis
,, le Grand , que la République des Lettres
eft menacée d'une ruine prochaine ,
,, croyent qu'il eft du bel air de tout blâ-
,, mer fans difcernement & fans examen ,
>>
و د
M. V. ne diffimule pas que ces plaintes
& ces inquiétudes ne font peut - être que
trop fondées ; mais il prétend qu'elles ne
doivent avoir pour objet que le goût tout
à la fois métaphyfique & frivole qui regne
aujourd'hui .
La délicateffe exceffive ne lui paroît pas
moins à craindre de la part de l'Ecrivain.
Plus un Auteur , dit- il , aura de talent
,, de connoiffances acquifes , de vivacité
ود
OCTOBRE. 1754 11
་་་་
29
23
& d'étendue de génie , plus il fentira ce
qui lui manque pour remplir l'idée qu'il
,, a de la perfection . Alors malgré tous les
preftiges de l'amour propre , n'étant ja-
» mais content de lui , ou il enfevelira fes
» productions dans les ténebres , ou il per-
» dra à les retoucher & à les polir fans
ر و
ceffe un tems qu'il auroit plus utile-
» ment employé à traiter de nouveaux fu-
» jets.
Il en eft de ces Ecrivains trop difficiles
à contenter , comme de ce fameux
Peintre , au gré duquel fes tableaux
» avoient toujours befoin de correction ,
» &c. Tel fera toujours en effet le fort de
» tout ouvrage trop compaffé & trop fym-
» métrifé. En voulant trop polir le fer on
» l'affoiblit au point de le rendre comme
» inutile , de même trop de fineffe dans
» le difcours l'altere & lui ôte toute fa
» force.
Si quelque chofe , pourfuit M. V. pou
voit juftifier la rigueur avec laquelle la
critique moderne exige la perfection dans
tous les ouvrages d'efprit , ce feroit la multitude
de livres dont la République des
Lettres eft plutôt furchargée qu'enrichie ;
mais dans la réforme feroit - il jufte de confondre
les productions utiles avec celles
* Protogenes ..
A vj
MERCURE DE FRANCE.
»
qu'on ne peut lire fans danger ... ..
Il ne craint point d'avancer que c'eft l'efprit
philofophique fi vanté aujourd'hui
qui a changé la face de la littérature ; &
après avoir développé fon idée , il ajoute ,
» encore. fi l'efprit philofophique , en fe
déclarant le vengeur des droits de la rai-
» fon cût fçu en refpecter les bornes , & c..
» C'eft de nos jours ce qu'on appelle
» faire ufage de fa raifon ; de forte que
» le titre de philofophe , autrefois fi re-
» commandable , n'annonce plus mainte-
» nant qu'un faux fage , dont les princi-
» pes tendent à fapper tous les fondemens .
» de la morale & de la religion..
"
De là les dangers aufquels la littérature.
eft exposée , & c. » Le remede aux maux.
» caufés par l'abus des talens ( dit M. V. ).
» doit partir de l'amour des Lettres mieux
appliqué ; & pour cela le plus fûr moyen
eft d'accueillir favorablement les effais.
qui portent les caracteres de cet amour ,
à l'exemple des Corps littéraires , dont ,
» malgré la critique & les vaines terreurs
» de quelques efprits ombrageux , les éta-
» bliffemens ne femblent fe multiplier que
» pour fervir d'afyle aux beaux arts ......
Là le commerce des Mufes exemt de
contagion ne peut être qu'utile & agréa
able tout enſemble ; & fi le férieux qui
3.
OCTOBRE . 1754.
$1
→y regne n'exclut pas toujours les fail-
» lies d'une imagination vive & enjouée ,
les graces n'y paroiffent du moins qu'a-
» vec la modeftie & la décence qui leur
» conviennent..
M. V. revenant à l'injuſtice de la critique
moderne , après quelques détails , infinue
qu'à l'étendre jufques fur Boileau &
fur nos autres modeles , on trouveroit bien:
des chofes à reprendre ; d'où il conclut
qu'il ne faut jamais oublier la foibleffe naturelle
de l'efprit humain. Il finit par exhorter
tout Ecrivain de fe propofer la
fection , s'il veut parvenir à triompher de
l'envie & mériter les fuffrages de la poftérité.
perfit
M. Arcere , de l'Oratoire , lut enfuite
la préface de l'Hiftoire de cette ville , qui:
dans peu fera donnée à l'impreffion ..
Cette lecture fut fuivie de celle que
M. de la Faille , Controlleur ordinaire des.
guerres , d'un mémoire fur les pierres figurées
du pays d'Aunis , pour fervir à l'Hif
toire naturelle de cette province.
Après une courte explication de cequ'on
doit entendre par pierres figurées ,
M. de la Faille obferve que parmi le grand
nombre de ſubſtances pierreufes de cette
efpece , les cailloux , les filex & les pyrites
font principalement celles qui fur nos câ
14 MERCURE DE FRANCE.
>>
tes fournillent davantage. Il déclare qu'il
ne veut point embraffer dans fon mémoire
cette foule de productions du regne végétal
ou animal , dont la nature fe contente
de convertir la fubftance en une matiere
lapidifique , fans rien changer à leur configuration
extérieure qu'elle femble refpecter
, comme fi elle étoit néceffairement
foumife aux loix d'un modele ; mais qu'il
s'arrêtera uniquement à ces pierres, qui par
les figures qu'elles ont & qu'elles ne peuvent
évidemment avoir emprunté à des modeles
aufquels elles reffemblent le plus , ont
mérité pour cela le nom de jeux du hazard.
Quand on examine , dit M. de la
" Faille , avec quelque attention la plù-
" part des pierres figurées , qu'on les
rapproche des animaux & des plantes
qu'elles repréfentent , qu'on place , pour
» ainfi dire , la copie auprès de l'original ,
» on ne peut douter qu'elles ne foient
» redevables de leur forme à des corps organifés
qui fe feront eux -mêmes métamorphofés
, ou dont la dépouille leur
» aura donné l'empreinte. De ce nombre
font indubitablement les gloffopetres
» les échinites , les dendrophores , dans
lefquels on reconnoît facilement par les
» reftes des corps organifés qui s'y trou
» vent encore fans altération , que des
ور
ور
>>
">
و ر
OCTOBRE . 1754. 15
» dents de poillons , des feuilles de plan-
» tes , divers fragmens d'ourfins ou co-
>> quillages , ont fervi de baſe à leur for-
>> mation .
» Mais fi cette vérité eft frappante dans
» une infinité d'objets , combien n'en eſt-
» il point dont le principe eft encore capour
nous , qui fe préfentent à nos.
» yeux fous des dehors fi incertains , &
» fous un mafque qui déroute tellement
» nos idées , qu'on ne peut s'empêcher de
» les regarder comme de fimples effets du
» hazard ?
La fuite des obfervations de M. de la
Faille l'a conduit à rejetter les formes plaftiques
& les pierres de femence ; & s'il
reconnoît que plufieurs pierres figuréés
doivent leur exiftence à des corps organifés
, il ne peut fe ranger au fentiment de
quelques célébres modernes qui rejettent
entierement les moules indépendans des
corps organifés ; il croit au contraire
qu'on ne peut expliquer la caufe de la
plupart de ces productions , que par l'arrangement
fortuit des molécules de la fubftance
pierreufe dans des fentes ou des cavités
irrégulierement figurées , qui en
changeant leur forme primitive les ont
déterminées à fuivre des contours baroques
& finguliers , de la même maniere que les
16 MERCURE DE FRANCE.
métaux en fufion fe conforment néceffarrement
aux irrégularités du moule qui les
reçoit. Quelquefois auffi les opérations
violentes par lesquelles paffent les cailloux,
les accidens qui en détruifent la forme ,.
qui en ufent la furface & les extrêmités ,
le frottement continuel qui en découvre
les parties intérieures , doivent y produire
des fingularités aufquelles la nature
n'auroit jamais penfé.
n
»
Pour prouver fon opinion , » je poſle-
» de , dit M. de la F .... un coeur formé
» dans le fein d'un filex , qu'on peut regarder
comme l'ouvrage le plus étrange:
» de la nature : bien loin d'y trouver quelque
conformation analogue aux teftacées.
» de ce nom , ou autres corps qui pour-
>> roient former une figure à peu-près fem-
» blable , on n'y voit ni moule , ni lignes ,
>> ni traces , ni enveloppe ou empreinte
» d'une coquille , pas même le moindre
» veftige d'un corps dont il ait pu prendrele
modele ; la matiere dont il eft formé
eft par tout la même que celle qui l'en-
» vironne , rien n'annonce la métamor
» phofe , c'eſt une figure qui n'a point de
» type dans la nature , & qui par confé-
» quent ne peut devoir fon exiftence à au-
» cun être du regne végétal ou animal.
»
Le même hazard qui a préfidé à fa conf
OCTOBRE. 1754 37
truction l'a auffi fait connoître. En parcourant
d'un oeil attentif les différens
chef-d'oeuvres que la nature a répandus fur
nos côtes , M. de la F.... cherchoit dans
les veines de cailloux de nouveaux fujets
d'admiration ; il en brifa un d'une moyenne
groffeur , dont l'enveloppe n'annonçoit
rien de curieux , & il découvrit dans
l'un de fes éclats une figure convexe ,
parfaitement femblable à celle que les
Peintres appellent un coeur ; & dans l'autre
une figure concave , qui fembloit être
l'étui où repofoit cette production.
Une multitude d'autres figures auffi
étranges fournit à M. de la F... des exemples
ples & des preuves jufqu'à l'évidence de
la vérité de fon fyftême. Il eft impoffi-
»ble , par exemple , de rapporter le Priapolitosà
la partie animale qu'il imite , com-
» me à un moule qui l'ait produit ; on l'a
» trouvé vers la digue au milieu d'un bloc
» de moëlon ; le circos & leficoides ne tien-
» nent point de ces deux fruits le moule
» qui les a configurés ; le variolites , le crucifer
, le fpongites & l'épiren paſſeront tout
» au plus pour l'ébauche groffiere ou une
copie fort éloignée de leurs originaux ;
» les dendrites ne doivent ni aux fougeres.
>> ni aux arbriſſeaux les monticules & les
» rameaux qui rendent ces productions
recherchées .
33
33
18 MERCURE DE FRANCE.
» Par tout on voit des corps pierreux ,
» qui n'ont aucune analogie avec les fubf-
» tances organifées , qui au premier coup
» d'oeil paroiffent y avoir le plus de rap-
» port. Les tableaux ou pierres de Floren-
» ce , les jafpes & les marbres ramifiés , les
» différentes efpeces de geodes & d'elites ,
» & une foule innombrable d'autres , qui
» figurant nos fruits , nos fleurs , nos plan-
» tes , nos animaux , fembleroient devoir
>> relever avec plus de juftice de tous ces
êtres foumis à la puiffance des deux re-
» gnes principaux , ne feront cependant
» jamais regardés par les Naturaliftes philofophes
, ennemis de tout écart fyfte-
» matique , que comme de vraies pierres
qui ne doivent le monftrueux qu'on y
découvre , qu'à un affemblage extraor-
" dinaire & fortuit de leurs parties dans
» des cavités ou moules indépendans de
» tout corps organiſé …………..
"
Quoique la nature dans fes opérations
» nous paroiffe le plus fouvent affervie à
» un enchaînement fucceffif d'uniformité
» & de répetitions , elle préfente de tems
» à autre des objets fi nouveaux ,
fi va-
» riés , qu'on feroit tenté de croire qu'elle
» fe joue quelquefois fur le vafte théatre
» de l'univers , qu'elle ne fuit point de régles
fixes & invariables , ou qu'elle prend
OCTOBRE. 1754. 19
plaifir à s'en écarter. Quelques- uns d'en-
» tre les Philofophes qui en ont parlé avec
» le moins de décence , lui ont fuppofé un
» goût de changement , d'inconftance
» & de nouveauté. Ceux qui connoiſſent
» mieux les perfections infinies de fon au-
» teur , lui ont impofé des devoirs &
» une regle certaine jufques dans les déréglemens
les plus apparens ; ils ont cru
» que fa puiffance & fa fageffe ne brilloient
pas avec moins d'éclat dans fes
productions les plus informes que dans
» la compofition des êtres les plus fymmé-
» triquement arrangés ; que les fubftan-
» ces inorganiques qui- compofent le re-
» gne mineral , étoient traitées avec la mê-
» me attention & les mêmes foins que les
ouvrages qui nous paroiffent les plus fi-
» nis dans fes deux regnes principaux ...
»
و د
S'il étoit des cas où l'on pût croire que
la nature s'écarte de fes régles générales ,
& que perdant de vûe fon ouvrage elle
s'arrête pour ainfi dire à moitié chemin ,
ce feroit fur tout par rapport aux pierres
figurées. Elle femble abandonner au tems
& au hazard fes prodiges en ce genre ;
ils font cependant toujours l'effet néceffaire
& prévu des loix primitives du mou-
.vement. Mais pourquoi s'arrêter plus
long - tems , dit M. de la F.. à fonder 23
20 MERCURE DE FRANCE..
"
» des démarches trop profondes pour nos
» foibles vûes , ou à rechercher les caufes
phyfiques de figures bizarres , dont une
imagination vive & échauffée groffit
trop fouvent le merveilleux ? Conten-
" tons - nous de parcourir celles de ces
productions qui nous offrent quelque
» chofe de fixe & de déterminé.
و ر
"
39
Il defcend enfuite dans tous les détails
de la forme , de la ftructure , de l'effence
& des différens accidens des pierres figurées
voici comme il s'explique fur le
ceraunias & le grammites.
"3
» Le cerannias ou pierre de tonnerre a
» été connu des anciens fous différens
» noms. Selon quelques- uns , c'étoit l'a
pierre de Lydie ; felon d'autres , c'étoit
» celle de la circoncifion . Elle fert au mê-
»me ufage que les pierres de touche ; c'eſt
» un pyrite des plus durs , bien poli , de
»forme longue & tranchante , & de couleur
olive noire ; elle fe trouve quekquefois
fur nos rivages. Les Sauvages
» du Canada où elle eft plus commune,
"
ont trouvé le fecret de s'en faire un inf
» trument tranchant. L'art eft fi bien ca-
» ché , & la reffemblance fi parfaite avec
» celles de nos côtes , qu'on les confon-
» droit aifément , fi l'on ne fçavoit que
» nature feule a travaillé ces dernieres ,
la
OCTOBRE. 1754 25
S
» & que les premieres font en partie un
» ouvrage de l'induftrie.
»
» Dans une métairie dépendante de la
paroiffe d'Yves , près Rochefort , on en
>>voit une qui eſt tout à la fois naturelle &
artificielle; ce n'eft pas un ceraunias , tel
» que les cabinets des curieux en peuvent
» contenir , c'eft une vraie pierre de ton-
» nerre , plus proprement dite que celles
qui en portent le nom , puifqu'elle eft
» l'effet & le réfultat de la foudre qui tomnba
le 12 Juillet 1752 fur un amas de
» foin d'environ trente charretées.
»
ود
33
» Au bruit de fa chute fuccéderent
»bientôt des vapeurs noires & malignes ,
qui exhalées de toutes parts par la maf-
» fe embrafée , infecterent l'air de leur
» odeur. Pendant deux jours entiers que
» dura l'embrafement , l'on n'entrevit au
» travers d'une fumée des plus épaiffes
» que de legeres étincelles ; tout fut la vic-
» time d'un feu fourd & caché , qui en
» confumant le foin calcina les cailloux
» & fondit la terre glaiſe à un demi- pied
» de profondeur. Le feu s'alluma d'abord
» dans la partie orientale de la mule ( ou
» meulon ) de foin ; il s'infinua enfuite
» dans toute la maffe , & fans en déranger
la forme extérieuré il brûla en différentes
directions , comme s'il eût fuiyi
"3
23
22 MERCURE DE FRANCE.
autant de traînées de poudre placées en
» différens fens , ou qu'il eût été forcé
» d'entrer dans les canaux d'une mine ,
», d'où il fortoit de tems en tems & faifoit
des crevaffes ou éruptions à la fur-
» face , qui n'imitoient pas mal des fou
gades .
»De ce volume fi prodigieux il refta deux
, millions pefant ou environ d'une matiere
qui participant tantôt de la nature
du foufre & du bitume , tantôt de celle
» de la pierre , forma une maſſe ſolide ,
dont l'hiftoire ne nous fournit point
d'exemples ; femblable aux métaux dans
leur ébullition on lui a vû conferver fa
»
liquidité tant que la chaleur a fubfifté
dans toutes fes parties , en dégénerer en-
» fuite lorfque la coagulation fut faite ,
» en un monceau auffi énorme que bizare
33
de fcories ou de véritables marcaffites .
» Trois natures différentes compofoient
» ce nouveau mixte ; la partie fupérieure
formoit un amas brillant de concrétion
cryſtalline ; la'moyenne un mêlange va-
» rié de foufre & de terre différemment
» coloré ; l'inférieure un corps maſſif &
» bitumineux , affez approchant du chat-
» bon de terre , mais plus luifant ; toute
» la maffe étoit divifée en plufieurs couches
ou efpeces de gâteaux indépendans
OCTOBRE . 1754. 23
n & ifolés , tous différens dans leurs nuan-
» ces , d'un pouce & demi d'épaiffeur fur
» quinze à vingt pouces de large. Dans les
cavités ou grands yeux qui le formerent
» pendant la plus violente fermentation ,
» on appercevoit çà & là quelques brins
» de foin fans altération , & quelques-
» uns fous la forme de lames noires , mais
» fans aucune confiftance ; enfin toute
» la maffe étoit percée d'une multitude
» infinie de petits trous plus rapprochés
» dans le fond que vers le haut de cette
» pierre finguliere : la chymie en a tiré un
» fel qui a la propriété des alkalis .....
Le grammatias ou grammites eft une de
» ces pierres où l'on voit des lettres bien
»formées ou très -approchantes. De toutes
» les productions lapidifiques , il n'en eft
» point de fi commune que celle- ci ; les
» fubftances folides & dures , telles que
» les cailloux & les grifons , en fourniſſent
la plus grande quantité ; les lettres y
font figurées , ou par des lignes en for-
» me de veines , ou par des rebords fail-.
lans , mais toujours d'une couleur différente
du fond de la pierre ; quelque-
» fois elles font toutes en faillies , tantôt
» elles n'effleurent que la ſurface , & d'au-
» tres fois elles la coupent & la pénétrent
» intérieurement ; les a , les i , les , les
24 MERCURE DE FRANCE.
» n , les v , les x, s'y diftinguent particulie-
» rement ; & quoique nos lettres les plus
compliquées foient moins fréquentes ,
non ne laiffe pas d'y rencontrer affez fou-
» vent des f, desk , des p. Les cailloux
» qui fervent au pavé de cette ville ont
» paru fi riches en cette bizarrerie , qu'il
refte peu de recherches à faire pour finir
l'alphabet lapidifique.
>
Les autres pierres figurées des côtes de
la Rochelle font les priapolitos , phacites , ficoides
, pyrites , feu circos , lapis crucifer
variolites , geodes , cyanites , fpongites , calcalantites
, caffi difformis , encardia , piren ,
mica , lapis reniformis , melopeponites , cimatites
, enhydros , metapedium , hepatites , deltoides
, odontites , enorchis , botryites , lapis
oviformis & lithotyron , dont la curieufe
defcription eft accompagnée de deffeins
fideles de la main de l'auteur , pour fuppléer
en quelque forte la rareté des piéces priginales
qu'il conferve dans un cabinet où
le choix , l'abondance & la variété prefque
infinie des curiofités naturelles fatisfont
également les amateurs & les étrangers
pour qui il est toujours ouvert.
M. de la F .... ne prétend pas avoir épuifé
toutes les richeffes de rivages du pays
d'Aunis en pierres figurées , il croit qu'on
y peut faire encore beaucoup de nouvelles
découvertes
OCTOBRE . 1754. 25
découvertes pour completer cette branche
intéreffante de l'Hiftoire naturelle , on doit
attendre de fon zéle , de fon travail & de
fon goût décidé pour les obfervations ,
qu'il furmontera toutes les difficultés qu'il
prévoit , & portera bientôt fon projet à
La perfection.
À la fuite de ce Mémoire , M. Gaftumeau
, Secrétaire perpétuel de l'Académie ,
lut une Ode de M. Chabaud , Prêtre de
l'Oratoire , affocié de l'Académie & de
celles de Pau & de Villefranche.
Le fujet de cette Ode eſt la religion néceffaire
à l'homme :·
En voici quelques ftrophes.
Je veux approfondir mon être ;
Mais quel affreux cahos de fyftême divers !
Aucun d'eux ne m'inftruit , & je ne puis connoître
Pourquoi je fuis dans l'univers.
Je ne conçois point mon effence :
Puis-je me définir , fi mon intelligence
Erre fans trouver de clarté ?
Foible , inconftante , corrompue ,
Ma raiſon fouvent fubftitue
Le menfonge à la vérité.
La foudre gronde fur nos têtes ,
Les vents font échappés de leurs fombres prifons,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Un pouvoir inviſible abandonne aux tempêtes
L'efpérance de nos moiffons .
On tend cette vague écumante ?
Un grain de fable arrête une mer frémiſſante ,
Qui devoit engloutir nos bords,
Par tout quelle haute fageffe !
Mais , fiere raiſon , ta foibleffe
N'en demêle point les refforts.
Par tout que de cultes frivoles !
Sous des noms étrangers l'enfer eft adoré ;
Et quand le monde entier n'eft rempli que d'idoles
,
Le vrai Dieu feul eſt ignoré.
Au marbre on offre des victimes ;
Jupiter, Mars , Venus , célébres par leurs crimes,
Sont encenfés par les mortels.
Dieu puiffant , arbitre équitable ,
Ecrafe l'argile coupable
Qui te refufe des autels,
Erreurs , chimeres renaifantes ,
Difparoiffez , la foi fait briller ſon flambeauj :
Les doutes font levés , des clartés bienfaifantes
Forment pour nous un jour nouveau ;
Confonds notre orgueil téméraire ,
Quand tu parles , grand Dieu , c'eft à l'homme à
fe taire :
Qu'il adore tes faints décrets :
Si de ce qui nous environne
OCTOBRE. 1754. 27
Notre foible raifon s'étonne ,
Peut-elle fonder tes fecrets ?
La féance fut terminée par la lecture
que fit M. Arcere des vers fuivans adreflés
à M. le Cardinal Querini au ſujet des médailles
que la ville de Breffe a fait frapper
en fon honneur , & que cette Eminence a
envoyées à l'Académie de la Rochelle.
D'un art ingénieux la touche finguliere
Te montre à nos regards , illuftre Cardinál ,
E: rend ton ame toute entiere
Sur la furface du métal.
Ce chef- d'oeuvre qui vient d'éclorre ,
Et l'hommage pompeux d'un peuple qui t'adore ;
J'y vois avec tranſport , fous de fçavantes mains ,
Son zéle & fon amour fidelement empreints.
Mais pourquoi le burin , confacrant ta mémoire,
Nous retrace- t-il tes bienfaits ?
Sans le fecours de l'art tu vivras à jamais.
Les Mufes ont chargé l'hiſtoire
-
Du foin d'éterniſer ta gloire :
Appui de la religion ,.
Dont tu fais venger la querelle ,
Tes doctes écrits & ton nom
Seront auffi durables qu'elle.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
*******************
A S. A. S. Monseigneur le Comte de
Clermont.
BOUQUE T.
Favori d'Apollon & difciple de Mars ,
Toi qui fus couronné des mains de la Victoire ,
Et dont toujours les étendarts
Sont la bouffole de la gloire ;
Je vois Minerve qui conduit
Tes projets , ta fage prudence ;
Je vois la valeur qui te fuit ,
Portant le glaive & la balance ;
En tous tems femblable à Titus ,
Tu brilles moins par la naiffance
Que par l'éclat de tes vertus.
Reçois les voeux ardens que le refpect t'adreffe ,
Que les plaifirs filent tes jours ;
Le tribut des coeurs fut toujours
Pour la gloire & pour la fagefle.
Par M. de C. ***
OCTOBRE. 1754. 29
REPONSE
Du P. Laugier , Jésuite , aux remarques de
M. Frézier inférées dans le Mercure de
Juillet 1754.
LE
Es difcuffions critiques en matiere
d'Arts & de Sciences , ont toujours une
vraie utilité ; elles donnent lieu au développement
des idées , à la précifion des principes
, à la fûreté des conclufions . On ne
peut trop marquer de reconnoiffance aux
zélés citoyens qui tiennent le public en
garde contre l'illufion , qui lui fourniſſent
des préfervatifs contre le poifon des vaines
imaginations & des nouveautés fufpectes
.
M. Frézier , auteur très-connu & trèseftimable
, n'a pu voir divers ouvrages
qui ont paru récemment fur l'Architecture
, fans céder à l'envie louable d'en montrer
au public les défauts ; fa capacité &
fes connoiffances lui donnent droit d'en
parler avec autorité. Il eft d'ailleurs trop
philofophe pour exiger une docilité qu'on
ne lui accorderoit que par complaifance ,
fans être obtenue par de bonnes raifons.
Je ne craindrai donc point de lui déplaire,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
en prenant la liberté de fonder attentivement
la force de fes affertions . Quoique je
fois partie intéreffée dans cette difpute
littéraire , je tâcherai d'y mettre toute la
bonne foi , toute la modération qui con.
vient , & dont il feroit à fouhaiter qu'on
ne s'écartât jamais .
Je ne fçaurois d'abord me perfuader
que la beauté dans ce qui concerne les arts ,
n'est qu'un effet du préjugé de nation ou d'éducation
, qui n'a rien de conftant , parce
qu'elle n'eft fondée que fur la mode : paradoxe
que M. Frézier avance très-affirmativement
, & qu'il prétend avoir démontré.
Il feroit malheureux que la démonftration
fût réelle , & qu'il fallût reconnoître l'habitude
trompeufe & variable de nos fens
pour l'unique fource des fentimens délicieux
que les arts excitent dans nos ames.
Cette foule de merveilles qui dès nos plus
jeunes ans font fur nous les plus féduifantes
impreffions , n'auroient donc d'autre
beauté que celle qu'y attache un préjugé
bizarre & fans fortir du fujet qui nous
occupe , le fpectacle de certains édifices
frappans par leur vafte étendue , par la
régularité de leur ordonnance , par la richeffe
de leur décoration ; ce fpectacle né
devroit fon mérite qu'au mobile pouvoir
de l'éducation & de l'ufage ? A Dieu ne
OCTOBRE. 1754. 31
plaife. L'heureux inftinct de la nature qui
décide feul & fouverainement des chofes
qui doivent nous plaire , n'a aucun égard
à ce qui eft de pure convention .
Il y a un beau effentiel dans les arts.
N'y reconnoître que l'influence capricieufe
de la mode , c'eft dégrader ces fruits
précieux du génie au rang des baffles frivolités
, qui peuvent tout au plus réjouir
l'imagination des efprits vains : c'eft aller
contre une expérience commune à toutes
les ames fenfibles , dont les goûts & les
averfions ont un empire fupérieur à tous
les jugemens de fantaifie qu'on voudroit
leur infpirer. Ce beau effentiel , nous le
fentons , nous avons peine à le définir.
C'est un charme qui nous intéreffe : l'impreffion
du plaifir nous refte , l'idée de la
chofe nous échappe. Le coeur eft für de
fon fait , l'efprit n'eft pas toujours en état
de s'en rendre raifon à lui-même en un
mot , ce qui plait néceffairement ne fçauroit
être une beauté arbitraire . Or dans les
productions des arts , comme dans les ouvrages
de la nature , il y a fans difficulté
des chofes qui ont invinciblement le
don de plaire. Il n'eft pas plus au pouvoir
des hommes de donner de la beauté
à une Architecture irréguliere , qu'il leur
eft poffible d'attribuer de la laideur à la
riante verdure des champs. B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé , la mode , peuvent accoutumer
les yeux à des défauts & en affoiblir
le fentiment dans l'ame , mais ils ne sçauroient
faire naître des beautés . L'effet du
préjugé ou de la mode difparoît toujours
avec la réflexion ; au lieu que le beau eft
tel que fon empire s'augmente par la réflexion
même ; on le quitte affez ordinairement
par préjugé & par mode , on y
revient par fentiment & par raifon .
Les conféquences de l'opinion contraire
font de nature à ne lui laiffer aucune
faveur. S'il n'y a point de beau effentiel ,
tout devient arbitraire dans cette partie
la plus fpirituelle des arts , qui a pour
objet l'agrément. Je puis indifféremment
louer ou cenfurer tout ce qui fe préfente ,
ou plutôt je n'ai plus de raifon de dire
qu'une chofe eft bien ou mal ; je fuis
forcé d'admettre les plus folles imaginations
d'un Artifte licencieux ; je n'ai ni
principes à lui oppoſer , ni bornes à lui
preferire ; plus il aura de caprice & de hardieffe
, plus il fera en état de triompher
de la mode établie , pour lui en fubftituer
de nouvelles , & les faire réuffir par leur
fingularité.
C'eft en vain que pour combattre l'idée
du beau effentiel , M. Frézier , avec beaucoup
d'autres , nous oppoſe la différence
OCTOBRE. 1754.
33
des goûts nationaux . L'Architecture Grecque
, dominante en Europe , n'a aucun attrait
pour les Chinois , peuple de l'Afie
le plus poli & le plus cultivé. Ils ont une
Architecture à leur maniere , dont ils font
parfaitement contens , & qui ne leur permet
pas de goûter la nôtre. Donc l'Architecture
en général n'a & ne peut avoir
d'autre beauté que celle que lui attribue
la mode ou le préjugé de l'éducation. Ce
raifonnement prouve tout au plus que nos
ordres Grecs ne renferment pas tous les
genres de beauté qui entrent dans la fubdivifion
du beau effentiel.
Je me repréſente ce beau primitif comme
un point de perfection qui réfulte de
l'affemblage d'une foule de qualités particulieres.
En ce fens il eft unique , & il eft
vrai de dire qu'il n'y a pas deux moyens
de produire un ouvrage parfaitement
beau : mais des différentes qualités qui le
compofent , dérivent néceffairement divers
genres de beauté , lefquels féparément répandus
dans les ouvrages des hommes ,
donnent lieu à des manieres diffemblables
, qui ont chacune leur mérite réel . II
eft queſtion d'obferver celle de toutes les
manieres qui réunit des genres de beauté
& plus excellens & en plus grand nombre.
Voilà ce qui décide la préférence.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
L'Architecture Chinoife a fans doute
des
genres de beauté qui lui font propres ;
& toute étrangere qu'elle eft à notre pratique
nationale , nous lui rendons à cet
égard la juftice qui lui eft dûe : cependant
notre eftime met l'Architecture Grecque
au- deffus , parce que nous y découvrons
des beautés plus pures & plus relevées. Si
les Chinois étoient auffi équitables , &
peut- être même auffi éclairés que nous ,
ils n'auroient point ce goût exclufif, qui
ne peut être le fruit que de l'orgueil & de
l'ignorance ; mais ils font fi fuperftitieufement
attachés à leurs ufages nationaux
qu'il ne leur vient pas même en penſée
que hors de leur pays on puiffe rien faire
de raifonnable. Depuis que les arts de l'Europe
leur font un peu moins inconnus ,
ils commencent à revenir de cette aveugle
partialité . Il y a même fujet d'efperer que
fi notre Architecture leur devient jamais
familiere , ils en reconnoîtront les avantages.
Les Jéfuites ont bâti a Pekin une
églife à la maniere Européenne . Certe
églife qui n'eft rien moins qu'un chefd'oeuvre
, n'a pas femblé aux Chinois euxmêmes
indigne d'admiration . Que feroitce
, fi leur Empereur avoit quelques - uns
de nos grands Artiftes à fes gages , & qu'il
leur ordonnât de bâtir quelque édifice
OCTOBRE 1754 35
fomptueux , qui pût aller de pair avec les
merveilles de l'Europe ?
M. Frézier cherche à s'autorifer de ce
qui s'eft paffé dans l'Europe même. Il nous
rappelle les triftes révolutions que l'Architecture
a fouffertes parmi nous. Il nous
parle de ces fiécles où l'on a cru , dit- il
avoir quelque chofe de mieux & de plus
agréable à préſenter que les ordres Grecs .
Il nous fait valoir le long regne de l'Architecture
Gothique , qui a eu enfin , ajoute-
t-il , le fort de toutes les modes : on
s'en eft laffé ; on eft revenu par le même
efprit à l'Architecture ancienne. Il infifte
fur toutes ces variations , comme fur auzant
de preuves dont le réſultat eft que
toute la beauté de l'Architecture n'eft.
qu'une beauté de mode & de hazard. J'aimerois
autant que l'on dit que les ouvrages
de Ciceron & de Virgile ne tirent leur
mérite que du préjugé & de l'ufage , parce
que le goût qui y regne , a éprouvé les
mêmes variations que le goût de l'Architecture
Grecque. Il eft fâcheux pour l'opinion
favorite de M. F. que l'abandon de
cette Architecture ne trouve fon époque
que dans le tems de l'introduction de la
Barbarie en Europe , & que le moment
de fon retour ait été celui de la renaiffance
des Lettres & des beaux Arts.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis tout-à-fait du fentiment de M.
F. lorfqu'il réfute M. Brifeux , qui dans
fon traité du beau effentiel a avancé que
c'eft des feules proportions harmoniques que
les édifices les plus généralement approuvés
empruntent leur beauté réelle & véritable.
Affurément cette idée n'eſt fondée ſur rien .
Que les proportions foient un genre de
beauté très- effentiel à l'Architecture , le
principe eft incontestable , quoiqu'en dife
M. Frézier. M. Perrault qui a foutenu le
contraire , ne l'a fait que par efprit de
contradiction , & il a montré fur ce fujet
un entêtement qui ne lui eft pas honorable.
Mais fi ce genre de beauté eft
effentiel , il n'eft pas le feul . De plus , les
proportions en Architecture doivent- elles
être arithmétiques , géométriques , harmoniques
? c'est ce qui n'eft point du tout
décidé. M. Brifeux qui fe déclare pour
les dernieres , le fait gratuitement & fans
preuves ; il nous cite des bâtimens approuvés
où la proportion harmonique a
été observée .
Mais premierement a - t - elle été obfervée
jufques dans les moindres parties
En fecond lieu , eft il bien certain que
cette proportion foit la feule ou même la
meilleure que l'on pût employer pour produire
l'effet defiré ? Si M. Brifeux fatisfait
OCTOBRE . 1754. 37
à ces deux questions , il aura établi quelque
chofe de raifonnable , & nous lui aurons
l'obligation d'avoir répandu la lumiere
fur cette partie ténébreufe de l'art .
M. Frézier dit que c'est faire beaucoup
d'honneur aux Architectes du tems paffe &
au plusgrand nombre du préfent, que de leur
attribuer des principes fcientifiques anfquels
aucun d'eux n'a jamais penfe . Cette réfle
xion eft plus maligne que folide. Il peut
très -bien fe faire que fans y penfer , &
comme à tâtons , les Architectes renconrrent
le vrai. Tous les jours nous voyons
des Artiftes ignorans produire des chofes
excellentes , fans autre fecours que l'heureux
instinct qu'ils ont reçu de la nature ,
guide beaucoup meilleur que tous les principes
fcientifiques . Il importe peu que les
Architectes dans leurs opérations ayent
eu en vûe la proportion harmonique : fi
elle s'y trouve , s'il en réfulte le meilleur
effet , le mérite de cette proportion eft
décidé. M. Frézier raiſonne beaucoup plus
jufte , lorfqu'il démontre l'impoffibilité
en Architecture de tout réduire à la
portion harmonique par la nature même
de cette proportion . Je préfume avec lui
que le plaifir de la vûe n'a aucun rappere
avec celui de l'ouie , & que l'idée d'un
clavecin oculaire ne peut trouver place,
pro38
MERCURE DE FRANCE.
que dans une imagination féconde en fin
gularités , mais peu amie du vrai & du
folide .
M. F. s'étend beaucoup à caracterifer
mes égaremens dans mon effai fur l'Architecture
; je lui aurois grande obligation
fi en effet il me les eût fait connoître ;
mais après avoir bien lu & relu fes remarques
, il ne m'eft rien refté dans l'efprit
qui dût m'engager à changer d'opinion. Il
me reproche les éloges que j'ai faits de M.
de Cordemoy ; pour les détruire , il affecte
de parler de cet Auteur d'une maniere méprifante
qui ne fçauroit faire impreffion .
Son traité d'Architecture n'a rien , dit-il ,
de fpécial & de nouveau , qu'un embarras
de divifions de trois différens modules imaginés
pour une futile précision des parties de fes
profils. On ne veut pas être cru quand on
parle de la forte . Quiconque lira l'ouvrage
de M. de Cordemoy , ne trouvera dans
ce jugement de M. Frézier qu'une prévention
pleine d'humeur & une invective indécente.
Je puis eftimer M. de Cordemoy fort
au- delà de fes mérites ; mais il m'eft évident
que M. F. le met beaucoup trop au
rabais ; & c'eſt bien ici le cas de dire , que
qui prouve trop ne prouve rien .
M. F. doute qu'on trouve jamais un
Architecte qui réuffiffe dans l'entreprife
OCTOBRE. 1754- 39
de fauver l'Architecture de la bizarrerie
des opinions en nous en découvrant les
loix fixes & immuables , ainfi que je le
fouhaite. Je crains , comme lui , que ce bonheur
ne nous arrive pas fi-tôt , mais je ne
fçaurois me réfoudre comme lui à en defefperer.
Il juge la chofe impoffible , fur le
faux principe que tout eft mode ou préjugé
en Architecture. Je tiens le principe
contraire , que je crois plus raifonnable en
lui -même , plus avantageux , & pour décider
de la réputation des Artiftes , & pour
affurer le fuccès des Arts . Il eft par conféquent
très difficile que nous convenions
de nos faits.
Le ton de plaifanterie qu'il prend pour
fe jouer de mes tranfports , de mes raviffemens
, de mes exrafes à la vûe des beaux
édifices , eft fans doute amufant pour le
lecteur ;je ne vois pas au refte l'inftruction
qui en réfulte. Il fuppofe obligeamment
que je n'ai éprouvé toutes ces fenfibilités
que fur le dire des autres ; qu'accoutumé
à entendre louer univerfellement
certains morceaux , j'ai fait bonnement
l'admirateur fur cette garantie C'eft ainfi
, dit - il , qu'on remarque affez souvent
des gens qui avoient regardé un ouvrage
affez indifféremment du premier coup
d'ail, s'efforcent d'y trouver de l'art & des
que
40 MERCURE DE FRANCE.
-
chofes merveilleuses , lorsqu'on leur a dit
qu'il fort des mains d'un grand Maître. La
réflexion eft tout- à-fait agréable ; elle prouve
que M. F. ´n'a gueres éprouvé de ces
mouvemens enchanteurs qu'excite la préfence
des belles chofes ; fon ame eft vraifemblablement
de celles qui ont été battues
à froid . Je le plains du tort que lui a fait
la nature ; il eft privé d'une grande fource
de plaifir , & je lui confeille de m'envier
mes tranfports & mes extafes.
Rien ne lui déplaît tant que mon averfion
pour les pilaftres. Il n'eft pas le premier
qui m'en ait fait un crime. J'avois
prévu les contradictions que devoit rencontrer
un fentiment qui fympathife fi peu
avec l'ufage général . Pour le coup on ne
m'accufera pas du moins de ne dire les
chofes que fur un préjugé de nation ,
d'éducation ou d'habitude. 11 eft également
injufte d'avancer que je ne me détermine
à penfer de la forte que par une
averfion aveugle , & fur la foible autorité
d'un goût particulier que j'ai reçu de la
nature antérieurement à tout ufage de ma
raifon . Voilà déja deux fois que j'effuye
le même reproche. Il eft furprenant qu'on
me comprenne fi mal , & qu'on ne voye
pas que fi j'ai parlé de mon averfion pour
les pilaftres , je me fuis mis en devoir de
OCTOBRE . 1754. 41
juſtifier cette averfion. Il ne faut qu'avoir
lû une fois le premier chapitre de mon
effai fur l'Architecture , pour reconnoître
que j'ai établi l'exclufion des pilaftres ,
comme une conféquence logique & néceffaire
du principe qui fert de fondement
à tout le refte .
J'ai à faire à un homme à qui les pilaftres
tiennent au coeur , & qui veut abſolument
les fauver du naufrage. Il commence
par m'accufer d'être en contradiction
avec moi- même , en avouant d'une part
que le pilastre étoit en ufage chez les anciens
, & en difant de l'autre que c'eft
une innovation bizarre. La contradiction
n'eft tout au plus qu'apparente . Je crois
qu'il eft reçu chez toutes les perfonnes qui
fçavent la valeur des termes , d'appeller
innovation tout ufage contraire aux regles
primitives , quelque ancien que foit cet
ufage. Le pilaftre eft dans le cas , ou du
moins je le prétends. Dès lors j'ai droit de .
le qualifier d'innovation , quoiqu'il ne
foit pas une nouveauté.
Mon adverfaire qui jufqu'à préfent n'a
rien trouvé que d'arbitraire dans l'Architecture
, veut bien ici fe défifter de fon
principe en faveur du pilaftre. Il porte la
prédilection jufqu'à le déclarer intrinfequement
raifonnable & fondé en nature. Voi42
MERCURE DE FRANCE .
ci fa maniere de procéder . Il cherche l'origine
du pilaftre dans la cabane rustique
dont j'ai tiré un parti fi avantageux contre
le pilaftre même. Si l'on veut , dit- il ,
rendre cette cabane habitable c'eſt une
néceflité de remplir les intervalles qui féparent
les poteaux montans . Or , ajoute - til
, ces intervalles feront toujours mal remplis
, fi les poteaux font ronds comme des
colonnes. Sur quoi il fait un raiſonnement
très- long & affez peu clair , pour
montrer la difficulté d'enclaver dans un
mur une furface convexe. Je n'ai qu'un
mot à répondre. Y a - t- il rien de fi facile
de fi ufité même , que d'engager les colonnes
? Des-lors tout ce raifonnement porte
à faux , & le pilaftre demeure ce qu'il a
été , ce qu'il fera toujours , l'enfant bâtard
de l'Architecture.
Du moins , dit - on , le pilaftre eft- il autorifé
par le befoin dans certains cas . M.
Frézier nous cite les angles faillans , aigus
& obtus où la colonne ne peut être employée
, parce que l'entablement porteroit
à faux fur le chapiteau . Ceci borne à trèspeu
de chofe les prétentions des amateurs
de pilaftres ; mais je vais leur ôter le peu
d'efperance que cette difficulté leur donne.
Les angles faillans , aigus & obtus font
certainement inévitables dans tout plan
2
OCTOBRE. 1754. 43
triangulaire ou polygone plus grand que
le quarré . Alors pour éviter le porte- àfaux
, je n'aurai point recours au pilaftre ;
je ne mettrai rien dans l'angle même .
Je rangerai mes colonnes aux deux côtés
le plus près de l'angle qu'il fera poffible
fans porte-à-faux ; fi l'angle eft trop aigu
je l'effacerai en arrondiffant pour la plus
grande fatisfaction des yeux : ainfi tout
fera dans l'ordre , & nous n'aurons point
de pilaftre . Il n'eft donc ni fondé en nature
, ni autorifé par le befoin.
M. F. fe formalife beaucoup de ce que
j'ai accufé le pilaftre de donner à l'Architecture
un air plat. Ai-je tort ? je conviens
que les farfaces planes , lorfqu'on les employe
à propos , ont leur beauté comme
les furfaces cylindriques. Il n'en eft pas
moins vrai qu'une Architecture en pilaftres
eft une Architecture très-plate , fi on en compare
l'effet avec l'arrondiffement des colonnes
& l'âpreté des entre-colonnemens.
Lorfque j'ai dit affez laconiquement
pour rejetter le pilaftre , que la nature ne
fait rien de quarré , mon adverfaire en
prend occafion d'inftruire le public des
différentes productions de la nature qui
approchent de la figure quarrée . On m'avoit
déja oppofé les pierres & les cryftaux .
M. F. n'a recours à ces exemples que par
44 MERCURE DE FRANCE.
furabondance de droit . Il lui eft bien plus
facile de m'accabler en citant les fleurs
labiées , celles à mafque , le lamium , le phlomis
, la fcrophulaire , le cierge du Perou ,
les euphorbes , & quantité d'autres êtres
auffi connus que ceux - là : tels font les
modeles dont il fe prévaut pour légitimer
le pilaftre. Je ne vois pas que cela prouve
autre chofe , finon que M. F. eft verfé en
plus d'un genre de fcience ; mais le pilaftre
n'y gagne rien . Il me fait beaucoup
d'honneur en defirant de me rapatrier ,
comme il dit , avec des pièces fi utiles en Architecture.
Je voudrois de tout mon coeur
qu'il y eût matiere à accommodement ;
mais quand je me laifferois entraîner au
defir de faire ma cour aux Artiſtes , les
droits de la vérité ne changeroient pas.
La difpofition intérieure de mon églife
déplaît à M. F. parce qu'elle eft contraire
à l'ufage des premiers fiécles. Il prouve
longuement & très - bien que dans l'antiquité
l'autel étoit fur le devant , le choeur
derriere en hemicycle autour du rondpoint
; & que pour l'ordinaire cet autel
étoit couvert d'un baldaquin . J'adopte à
ce fujet toute l'érudition dont il juge à
propos de faire étalage ; quoiqu'elle ne
m'apprenne rien de nouveau , je fens combien
elle fait honneur aux connoiffances
OCTOBRE. 1754. 45
de M. F. Je le prie feulement de me dire
ce que les ufages de l'ancienne églife ont
de commun avec l'objet de la queftion .
J'ai dû chercher la difpofition la plus avanrageufe
, fans me mettre en peine qu'elle
fut conforme ou non conforme à ce qui
fe pratiquoit autrefois,
Les premiers fiécles de l'églife ont été
certainement très féconds en modeles de
vertu ; mais je ne crois pas qu'on nous
condamne jamais à remonter à cette fource
précieufe pour y puifer la perfection
des arts. L'églife de S. Pierre du Vatican
bâtie par Conftantin , & conféquemment
l'une des plus anciennes de l'univers , étoit
dans le goût des Bafiliques dont parle M.
F. La nef étoit terminée par une abfide demi-
circulaire moins large & moins haute
que la nef même. Autour de cette abfide
étoient les ftales du choeur ; fur le devant
l'autel couvert d'un baldaquin ou ciboire.
Je fuis fâché que les baldaquins n'ayent
pas une origine plus illuftre ; il ne leur
manqueroit pour être tout- à-fait abfurdes ,
que d'imiter la construction grotesque de
ces anciens ciboires.
Mon Adverfaire donne en paffant un
avis charitable aux gens de Lettres . Il les
exhorte à ne point fe mêler de faire des
projets pour la perfection des arts ; il leur
46 MERCURE DE FRANCE.
confeille d'en abandonner le foin aux feuls
Artiftes. Il étoit jufte que j'euffe ma bonde
l'avis. J'ai fait , dit- il , comme
la plupart de ces Meffieurs ; j'ai plus entrepris
qu'il ne convenoit à l'étendue de mes
connoiffances dans l'art de bâtir. Lorfque
ne part
les
de
gens de lettres voudront foutenir leurs
droits , ils prouveront très-aifément à M.
F. que c'eft à eux fur tout qu'il appartient
prononcer fur les ouvrages des Artiſtes ,
qu'ils font faits pour diriger leur travail
& pour y cenfurer tout ce qui s'écarte des
loix de la raifon & du goût. Quant à moi ,
j'ofe lui dire fans amour propre , que mes
connoiffances dans l'art de bâtir ne font
pas auffi bornées qu'il le préfume. Il ne
faut pas que mon état lui faffe illufion . La
trop grande confiance des gens du métier
vis- à- vis de ceux qui ne le font pas , les
expofe & leur eft quelquefois nuifible .
Quoi qu'il en foit , M. F. trouve divers
inconvéniens à mon projet d'églife. Les
deux ordres élevés l'un fur l'autre lui paroiffent
devoir rendre l'Architecture mefquine.
Si nous n'avions aucun exemple
d'une pareille difpofition , fa conjecture
mériteroit au moins d'être approfondie ;
mais prefque tous les portails de nos
églifes nous préfentent de ces ordonnances
à deux & même à trois étages d'ArchitecOCTOBRE.
1754. 47
ture , ordonnances qui n'ont rien du tout de
mefquin : pourquoi ne pourra - t- on pas exécuter
avec nobleffe dans le pourtour d'une
nef ce qui réuffit fi noblement au portail
d'une églife ? Les proportions des colonnes
font toujours réglées fur la hauteur
de la nef déterminée par fa largeur. C'eſt
donc à tort que l'on oppofe le mauvais
effet de deux petites colonnes l'une fur
l'autre . Ou cette difficulté vaut contre
toute ordonnance pareille , ou elle ne
vaut contre aucune ; parce que fi les
grandeurs varient , les proportions ne varient
jamais , & que là où tout eft proportionné
, il n'y a rien de trop grand ,
rien de trop petit.
M. F. préfere l'ordonnance à un feul ordre
d'architecture , & il appuye fon opinion
de l'autorité de Vitruve , qui l'a pratiqué
ainfi dans fa Bafilique de Fano . Dèslors
il fe met dans l'impoffibilité de donner
à la nef d'une églife cette grande élévation
qui en fait la majefté. Ou s'il ofe
atteindre à cette élévation majestueuse ,
ce ne fera qu'en employant des colonnes
coloffales , dont l'énorme diametre n'aura
plus de proportion avec la largeur de la
nef, & encore moins avec celle des collatéraux.
Sans compter que les entre- colonnemens
devenus exceffivement larges, il n'y
48 MERCURE DE FRANCE.
aura plus moyen de foutenir en l'air des
architraves d'une auffigrande portée . Mon
projet eft exemt de tous ces défauts , il mérite
donc la préférence à tous ces égards.
Un fecond inconvénient que M. F. releve
, c'eft que dans les entre- colonnemens
du fecond ordre , ne pouvant , felon lui ,
me difpenfer de placer des piédroits pour
y attacher les vîtres , il ne voit point fur
quoi je ferai porter ces piédroits , les colonnes
du premier ordre étant parfaitement
ifolées . Comme il raifonne fur un
faux fuppofé , je ne m'étonne pas qu'il en
tire une conféquence fauffe. Dans les entre-
colonnemens dont il s'agit , tout eft
vître d'une colonne à l'autre , fans aucune
efpéce de piédroit . Si la grande voûte
eft de pierre , j'engage toutes les colonnes
du fecond ordre d'un quart ou d'un tiers
tout au plus dans l'épaiffeur des contreforts
, qui viennent en arcs- boutans pardeffus
le plafond des bas côtés foutenir la
pouffée du grand berceau ; il n'y a donc
point de mur à foutenir en l'air , ni de
nouveau rang de colonnes à ajouter le long
des bas côtés. Pareillement du côté des
chapelles , j'engage les colonnes d'un quart
ou d'un tiers au plus dans le mur de refend
, afin de lui donner la largeur & la
force néceffaire pour porter les arcs- boutans
OCTOBRE. 1754. 49
tans d'en haut . Je fais plus , je fortifie au
dehors ce mur de refend par des maflifs
qui augmentent la réfiftance des contreforts
; je ne fuis point gêné pour ces maffifs
, le mur extérieur étant fans ordre
d'Architecture. On dira que voilà bien des
colonnes engagées pour un homme qui eft
très - contraire à cet engagement. Je réponds
que néceffité n'a point de loi. Je
fuis alors dans le cas de la licence.
Mais voici un moyen beaucoup plus
efficace de trancher toutes ces difficultés.
L'invention des nouvelles voûtes de brique
, dont M. d'Efpiés nous a donné le
détail dans fa maniere de rendre les bâtimens
incombuftibles , nous fournit des facilités
que nous n'aurions jamais eſperée .
S'il eft vrai , comme cet auteur le demontre
par des expériences aifées à vérifier ;
s'il eft vrai , dis- je , que ces voûtes n'ont
aucune forte de pouffée , dès- lors je n'en
fais plus d'autres ; me voilà délivré de
l'embarras , de la dépenfe & de la mauffaderie
des contreforts ; toute ma nef de
haut en bas eft en colonnes ifolées. Je me
contente d'envelopper tout le fecond ordre
par des vitraux continus & fans interruption
: mon églife devient l'ouvrage le
plus noble & le plus délicat.
M. F. prétend que je fuis embarraffé au
C
.
50 MERCURE DE FRANCE.
•
chevet ou rond- point. Il eft vrai que je
remarque avec foin les difficultés qui fe
rencontrent dans l'exécution de cette partie
, & les défauts fans nombre de la pratique
ordinaire. Si je trouve de l'embarras ,
c'est l'embarras de la chofe même ; il faut
être habitué à fe tout permettre pour ne
pas le fentir. Je propofe des moyens affez
bons de fe tirer d'affaire ; c'eſt à ceux
qui me critiquent d'en produire de meilleurs.
Enfin M. F. me trouve tout-à- fait inintelligible
dans l'idée de voûte que je propofe
pour le centre de la croifée. Il ne
comprend pas que dans cette partie on
puiffe conftruire d'autre voûte qu'une vonte
d'arrêtes ; il ne voit aucun rapport entre
une voûte quelconque & un baldaquin ,
qui n'eft , dit il , qu'un dais poftiche élevé
fur de petites colonnes . Je fuis affuré que fi
M. F. l'avoit bien voulu , il auroit compris
que dans le centre de la croifée on
peut conftruire toute efpece de voûte en
cul de four & en pendentif. Je fuis encore
perfuadé que s'il s'étoit donné la peine de
méditer la chofe , il auroit facilement reconnu
qu'un baldaquin peut avoir & a
fouvent une toute autre forme que celle
d'un dais poftiche . Combien n'en voit on
pas qui font formés par des confoles ou
OCTOBRE . 1754- 51
grands enroulemens furmontés d'un couronnement
circulaire ? Qui empêche que
fur les quatre grands arcs doubleaux on
éleve de pareils enroulemens , qui fuivant
la diminution pyramidale aillent ſe réunir
à un couronnement en forme de portion
de fphere , rempli par une gloire ou une
apothéofe ce centre de la croifée couvert
par une voûte ainfi percée à jour &
décorée avec cette hardieffe , n'auroit - il
pas quelque chofe de très-brillant & de
tout-à - fait pittorefque c'eft un problême
en effet que je propofe aux habiles Architectes
, il ne leur fera pas difficile d'en
trouver la réfolution.
VERS
A Madame L. D. D. L. F. fur ce qu'elle
m'avoit fait la faveur de ſe ſouvenir de
moi en écrivant à Mme D. G. S. D. C.
D. M. fa foeur.
U fond d'une province , où l'aimable parefle
Αυ
Me file de paifibles jours ,
Loin du tumulte & de l'yvreffe ,
Loin des hommes trompeurs je cherchois la fageffe,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'une voix enchantereffe
M'adreffa ce charmant difcours,
Tu dors : tu ne fçais pas qu'une illuftre Ducheffe
,
Dans une lettre écrite à fa pieuſe foeur ,
A daigné t'honorer d'un fouvenir flateur ?
Cette marque de bienveillance
Veut un remerciment en langage des Dieux ;
Laiffes parler le zéle & la reconnoiffance ,
Eux feuls doivent offrir au Souverain des cieux
L'encens qu'on lui préfente , & ce mets précieux
Bien loin de l'appaifer , l'offenfe
S'il n'eft offert par ce couple pieux,
Ainfi parla l'agile Renommée,
Une délectable fumée
Soudain la dérobe à mes yeux,
D'une douce odeur ennyvrée ,
Depuis ce moment glorieux
Je cherche , mais en vain , ces fons mélodieux
Dont retentit la montagne facrée.
Le pouvoir ne fuit pas toujours la volonté ,
Je l'éprouve en ce jour. Vous que Pallas fit naître ,
Amante des beaux Arts , daignez avec bonté
Recevoir les accens d'une Mufe champêtre ;
Ses infructueuſes chanſons
Sont l'ouvrage de la nature ,
Et lart ne lui donna jamais de fes leçons ;
Dans une terre fans culture
On ne peut efperer de fertiles moiffons,
Ó CTO BRE . 1754 . 53
Que ne puis-je en un ftyle au - deffus du vulgaire ,
Peindre cette bonté , ce charmant caractere ! ...
Mais ces tons font trop hauts , mon champêtre
hautbois
N'a jamais célébré que nos champs & nos bois ;
Il fe plaît à chanter une onde tranſparente ,
Qui s'échappe entre mille fleurs ;
Un parterre émaillé des plus vives couleurs ,
Où regne le jafmin , la rofe , l'amaranthe ;
La fraîcheur du matin , les zéphirs vigilans ,
Qui prévenant le lever de l'aurore ,
Vont en riant careffer Flore ,
Et lui porter leurs humides préfens ;
Une vafte & riche prairie ,
Bordée au loin par des faules épais ,
Où fur le bord des eaux , pour reſpirer le frais
Me conduit quelquefois ma douce revêrie.
Satisfaite d'errer dans le facré vallon ,
Je vois fans trouble & fans envie ,
Tous les favoris d'Apollon ,
Triompher fur le double mont ,
Partager les lauriers que donne la victoire ,
Avec les plus fameux héros.
Aux yeux du fage un inftant de repos
Vaut mieux que deux mille ans de gloire.
Pliffon.
Cüij
54 MERCURE DE FRANCE .
*******************
LETTRE
D'un négociant de Rouen à M. Abbé
Raynal.
L'fieur ,dans le Mercure , en parlant
'Invitation que vous faifiez , Mondu
Dictionnaire univerfel de M. Savary ,
traduit en Anglois , eft conçue en ces termes.
» Il feroit à fouhaiter , difiez - vous ,
» Monfieur , à l'occafion de cette traduc-
» tion , qu'on profitât en France du tra-
» vail de M. Poftlethwayt , pour donner
» une nouvelle édition de l'ouvrage fi uti-
» le , mais fi imparfait de Savary. L'Ecri-
» vain affez éclairé pour exécuter cette
» grande entreprife , trouveroit les efprits
» tout-à-fait difpofés à lui rendre juſtice.
Qui eft - ce qui ne defireroit , ajoutiezvous
, de mériter & d'obtenir les éloges
qu'on a donnés aux deux excellens.
» citoyens qui viennent de publier , l'un
» un ouvrage fur les grains , & l'autre
» des remarques fur les avantages & les
" defavantages de la France & de la Gran-
>> de Bretagne , par rapport au commerce
» & aux autres fources de la puiffance des
>> Etats ?
OCTOBRE . 1754- 59
Il n'y a fans doute perfonne , Monfieur ,
qui ne fût extrêmement flaté de jouir du
même droit que ces deux bons patriotes
fe font juſtement acquis fur la reconnoiffance
publique ; mais l'ouvrage que vous
propofez , eft , comme vous l'obfervez , une
de ces grandes entrepriſes , à laquelle tout
fçavant n'eft pas propre. Il exige du nouvel
Editeur plus que de l'ordre & de la
pureté de ftyle. Des connoiffances non fuperficielles
font indifpenfables pour pouvoir
analyfer & rectifier dans le befoin
les mémoires qui feroient fournis , & on
ne peut les acquerir , ni dans le cabinet , ni
dans une feule ville , ni par correfpondance.
Je n'ai garde toutefois , Monfieur
de conclure de ces difficultés qu'il ne puiſſe
fe trouver des hommes capables de rendie
au public un ſervice auffi important ; mon
intention et plutôt de faire envifager à
ces véritables citoyens , combien ils auroient
de lauriers à cueillir au bout d'une
fi pénible carriere.
Nos fouhaits ne doivent pas fe borner ,
Monfieur , à la feule révifion du Dictionnaire
de Savary. Son Parfait négociant ·
n'en a pas moins befoin , au jugement de
ceux qui par état font obligés d'y recourir
journellement. Mais quel fera encore l'Ecrivain
qui entreprendra cet ouvrage ? Par
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE .
une fa talité attachée à la France feulement ,
nous voyons avec douleur que tous les gens
à talens font comme convenus entr'eux
de négliger , pour ne pas dire mépriſer ,
ce genre d'étude. L'amour propre de la nation
n'y contribue pas moins que l'indifférence
des hommes de lettres. On fe figure
aifément que les inftructions feroient
fuperflues pour des négocians auffi actifs ,
aufli entendus & auffi féconds en projets
que nous le fommes. L'expérience trop
fouvent répetée des malheurs qu'entraîne
-après foi le défaut des premieres connoiffances
, de mûre délibération , de prévoyance
, d'ordre , devroient pourtant faire
revenir d'une prévention auffi mal fondée.
J'ofe le dire , Monfieur , ce font là
les pilotes qui manquent ordinairement à
ces frêles vaiffeaux du crédit & de la réputation.
Ce n'eft pas toujours aux écueils
de l'avarice , de l'ambition defordonnée
de la friponnerie , qu'ils vont fe briſer ,
comme on fe plaît à le débiter injuftement
au public peu inftruit du commerce , &
trop porté à le croire . On objectera fans
doute que l'imprudence eft par tout blâmable
, & d'autant plus chez le marchand,
qui , s'il ne fait pas toujours perdre , abufe
au moins de la confiance qu'on a dans
fa capacité. Il ne feroit peut-être pas difOCTOBRE.
1754. 57
ficile , Monfieur , de trouver en faveur
du marchand malheureux , honnête homme
, des raifons qui affoibliffent de beaucoup
l'objection ; mais ce feroit s'écarter
du fujer principal de cette lettre , on ne
prétend ici qu'expofer des befoins : ils
font réels , nous manquons de traités fur
le commerce : le Parfait négociant de Savary
ne fe rapproche pas affez de notre
tems , & eft , dit- on , trop chargé de raifonnemens.
Il eft conftant que , même depuis
la derniere édition , le commerce du
Royaume , tant intérieur qu'extérieur , a
changé de forme ; de nouveaux ufages
ont pris force de loi. Les ordonnances de
1673 , quoique claires & étendues , font
aujourd'hui trop conciſes , eu égard à toutes
les difficultés qui furviennent fréquemment
, fans être enfantées par l'efprit
de chicane. Je m'arrête à ces deux
dernieres réflexions , je veux dire aux
nouvelles loix formées par des ufages
reçus , & aux anciennes ordonnances . Or ,
Monfieur , fi perfonne n'entreprend jamais
de recueillir les unes pour fuppléer aux
autres , le moyen que le marchand acquiere
les premieres connoiffances , fources
de l'ordre & de tant d'autres qualités qui
lui font néceffaires ? Je fçais que le Par--
fait négociant de Savary , renferme de bons
C v
18 MERCURE DE FRANCE.
principes , & qu'il mérite d'être confulté
dans les affaires litigieufes Nous trouvons
encore dans les conférences de Bernier
d'excellentes notes fur les ordonnances.
On peut auffi cirer un petit traité fur
les lettres de change , inféré dans Savary ,
quoique plus propre à un Avocat qu'à un
marchand ; mais il faut convenir qu'à la
réferve du Parfait négociant , ces ouvrages
& d'autres inconnus à nombre de
marchands , n'étant pas faits par des gens du
métier , ne forment pas non plus toujours
des décifions , & que tous pechent par
la raifon que j'ai déja touchée , que les
ufages reçus dans le commerce tiennent
lieu d'un fupplément des ordonnances .
C'eft donc de ces ufages ou nouvelles
loix que j'ofe aujourd'hui réclamer une
entiere connoiffance pour le commerçant.
Je penfe , Monfieur , qu'il feroit très- aifé
de la lui procurer en peu de tems & à peu
de frais , fi on vouloit faire dans chaque
Jurifdiction confulaire un recueil de toutes
les caufes qui y ont été jugées depuis
leur création , qu'on y joignît celles qui
par appel ont paffé aux Parlemens , & que
toutes fuffent raifonnées , de façon qu'un
négociant pût s'inftruire à fond des motifs
pour & contre . Il feroit en outre fort
effentiel que ce recueil en renfermât un
OCTOBRE. 1754
موس
autre de toutes les confultations qui ont
é é préſentées à chaque Chambre de commerce
par d'autres chambres , ou par des
particuliers , & des réponſes qui y ont été
faites.
L'extrait qui feroit levé des regiftres ou
plumitifs de chaque Jurifdiction confulaire
, pourroit être remis en mains d'un
Avocat , qui avec deux anciens Confuls
ou principaux négocians des villes refpectives
, y mettroit l'ordre , les réflexions ,
& fur tout la précifion & le langage du
commerce , point capital pour lequel le
concours de ces compilateurs me paroît
indifpenfable. Tous ces différens recueils
joints enfemble , fous la protection du Miniftre
, formeroient un corps d'ouvrage fupérieur
à tous ceux que nous avons fur ces
matieres. Les avantages inestimables qui
en réfulteroient pour le commerce , font
fans nombre . En général , Monfieur , combien
d'affaires de conféquence n'y a- t- il
pas eu dans le Royaume depuis l'érection
des Jurifdictions confulaires , dont plus
des trois quarts des négocians n'ont qu'une
légere connoiffance , ou point du tout ?
Combien n'en furvient-il pas tous les jours
dont le jugement , fondé peut- être fur le
feul ufage , devroit être rendu public ?
Combien dont on a perdu l'idée
par les
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
longues difcuffions qu'elles ont fouffertes
aux Parlemens ? Combien enfin , portées
au Bureau du commerce , dont prefque
toujours le public ignore la folution ?
Si les affaires font plus nombreuſes &
plus compliquées dans les Cours fouveraines
, les lumieres y font auffi plus abondantes.
Outre les loix & les ordonnances
un Journal des Audiences , un Recueil
d'Arrêts font , par exemple , des livres
parmi un nombre d'autres , d'un très -grand
fecours. N'a - t-on pas même jufqu'aux Caufes
célébres que tout le monde a voulur
fire & dans le commerce nous fommes
totalement privés de l'utile & de l'amufant.
Un ouvrage tel que celui dont j'ébauche
ici le projet, auroit ce double avantage.
Les négocians s'inftruiroient en fe
délaffant ; ils trouveroient très - fouvent
fous la main la décifion d'une difficulté ,
pour laquelle ils feroient à la veille d'entrer
en procès , & qu'ils chercheroient en
vain dans le Code & dans Savary .. Ceuxmême
qui parviendroient au Siége confulaire
, ( ceci foit dit en général ) y monteroient
bien plus fçavans qu'ils n'en defcendent
peut- être aujourd'hui . Enfin les
appels feroient moins fréquens , les difcuffions
plus fimples , le marchand moins
détourné de fon commerce , fa bourfe méOCTOBRE
1754. 61
nagée & fes affaires plus en ordre , à proportion
de fes connoiffances.
Il y a long- tems , Monfieur , que la néceffité
m'a fait defirer ce recueil. J'en communiquai
l'idée l'année derniere à un député
de commerce , pour qu'il engageât
MM. fes confreres à fe charger de l'entreprife
, au moyen du privilege qu'ils obtiendroient
fans peine. Voici ce qu'il me
répondit à ce fujer.
J'ai lu avec plaifir , Monfieur , la let-
» tre que vous m'avez fait l'honneur de
» m'écrire. Les réflexions qu'elle renferme
» font utiles , & portent fur des objets
» effentiels. J'ai fouvent entendu parler
» fur ces matieres ; mais je ne vois pas
que l'on s'en foit occupé. Il feroit bien
à defirer qu'on le fit ; il en réfulteroit
>>fûrement des connoiffances dont bien des
perfonnes auroient befoin . Je parlerar
» de votre idée à mes confreres , & je
» vous informerai de leur façon de penfer
» à cet égard.
33
Comme les raifons que j'avois alors
pour croire que ce projet auroit pû réuffir
par ce canal , ne fubfiftent plus , j'ai recours
àvarre zéle , Monfieur , pour exciter
une noble émulation parmi nos bons patriotes.
Je fuis , & c.
Ce 28 Juillet 175.4- .
L. I. C.
62 MERCURE DE FRANCE.
L'ELOGE DE LA SINCERITÉ .
ODE
Préfentée à Meffieurs de l'Académie de Pais .
N'
E reverrons - nous plus le beau regne d'Aftrée
?
La terre en gémiffant à l'erreur eft livrée :
Son fein de toute part enfante des malheurs ;
Le perfide interêr , fils cruel du menfonge ,
Dans l'abyfme nous plonge ,
Et ce monftre infernal s'abreuve de nos pleurs .
Viens foulager nos maux , Sincérité touchante ,
Viens nous faire admirer fous ta loi triomphante ,
Les peuples fortunés reconnoiffant tes droits ;
Nous reverrons alors l'univers fans allarmes
S'embellir de tes charmes ,
Et ta voix pénétrer dans le palais des Rois.
Mes voeux font exaucés : Je la vois . . je l'adore ...
Elle fend les rayons d'un ardent météore ,
Sur un trône d'azur elle defcend des cieux ;
Un feu pur & divin dans les yeux étincelle ,
Et fa bouche immortelle
Exhale dans les airs un parfum précieux.
J
OCTOBRE . 63 1754.
Regne , fille du ciel ! fans toi la terre entiere
N'eft qu'un séjour affreux privé de la lumiere ;
Les Dieux même irrités des crimes des humains ,
Rejetteroient l'encens d'une race infidele ,
Si fes voeux , fi fon zéle
Ne leur étoient offerts par tes aimables mains.
Portes-leur nos reſpects , & retiens leur tonnerre
;
Reviens te faire entendre aux maîtres de la terre ;
Que par toi les flateurs foient du trône écartés ;
Protéges l'innocence & demafques le vice ,
Couronne la juftice ,
Et garantis par tout la foi de nos traités.
Rends- nous , rends-nous heureux : ton abfence
funefte
A fait tomber fur nous la colere céleſte ;
Non ,le bonheur n'eft point où tu ne regnes pas ;
L'aimable confiance ici-bas va renaître ,
L'honneur va reparoître ,
Si ton flambeau divin ( claire enfin nos pas.
J'ai vu la fauffeté contre nous conjurée ,
De tes plus beaux atours infolemment parée ,
Ufurper des honneurs qui te font refufés ,
Prendre de l'amitié le voile refpectable ,
64 MERCURE DE FRANCE.
Et d'un trait redoutable
Percer de tendres coeurs par ce voile abuſés.
Qu'à ton afpect vengeur ta perfide ennemie
Frémiffe , & loin de toi porte fon infamie ;
Que le foupçon la ſuive & s'écarte de nous ; .
Qu'au fentiment ta voix prête toujoursdes graces
;
Ramenes fur fes traces
Cet âge fortuné dont nous ſommes jaloux.
粥
O ma divinité , ta préſence m'enflamme !
Un feul de tes regards développe mon ame ,
Mon oeil de ton éclat de tout tems fut frappé ;
Ton éloge en ce jour eft dicté par toi- même
A ma Muſe qui t'aime ,
C'eft l'hommage d'un coeur qui n'a jamais trompé.
Soumise à ton pouvoir , n'attends point de ma
lyre
Des fons , enfans de l'art , que l'art lui- même admire
,
Mais qui loin de te plaire ont droit de t'irriter ;
Adorable vertu ! dans mon fincere hommage
Vois briller ton image :
Pour bien louer les Dieux il faut les imiter.
OCTOBRE 1754- 65
Amour facré du vrai ! toi qui plais , toi qui
touche ;
Ton temple eft dans mon coeur , ton trône eft fur
ma bouche ,
Heureuſe de ſervir d'exemple à l'univers ;
Oui , tu peus exiger le plus dur facrifice , •
Par un lâche artifice
Je ne fouillerai point tes autels ni mes vers.
De tes propres crayons peins mes jeunes années
,
Peins la frivolité filant mes deftinées ,
Mon coeur foible & fenfible , ouvert aux vains defirs
;
D'un peuple adorateur Corine environnée ,
De Acurs toujours ornée ,
Laiffant aux ris , aux jeux le foin de fes plaifirs.
Ce tems flateur n'eft plus ; tout a changé de
face :
J'ouvre à regret des yeux dont la beauté s'efface ;
Saturne fur fon aîle emporte ma fraîcheur ;
Je ne reverrai plus les rivages de Flore ,
Mon teint fe décolore ,
Et le fouci cruel en ternit la blancheur.
O Saturne to tyran de toute la nature !
66 MERCURE DE FRANCE.
De tes funeftes dents la plus chere pâture.
Fut toujours la beauté , ce charme des mortels :
Fiere de fon empire , elle en jouit à peine ,
Que tu forges la chaîne
Qui l'attache en victime aux pieds de tes autels .
Hélas ! fur le déclin d'une courſe pompeufe
L'amour propre offre encore une image trompeufe
;
Mais la fincérité parle , & l'orgueil fe tait ;
Tes beaux jours , me dit- elle , ont coulé comme
l'onde
Tu ne tiens plus au monde ,
Et les biens enchanteurs t'échappent comme un
trait.
Une route nouvelle à tes pas eft offerte :
L'amitié fous mes loix va réparer ta perte ,
De fes plus doux liens je t'enchaîne aujourd'hui :
Dans le fein des vertus , à ton ame tranquille ,
Je prépare un afyle ,
Et j'y ferai pour elle un immortel appui .
Déeffe ! je te fuis , & je place ma gloire
A m'attacher moi - même à ton char de victoire ;
Je cherche dans toi feule un langage vainqueur.
Dans mes timides vers brilles d'un nouveau luftre,
OCTOBRE. 1754. 67
Rends ton efclave illuftre ,
Et triomphes par tout ainfi que dans mon coeur ;
Jucunda ifta veritas , etiamfi non eft ,
mihi tamen grata eft. Cic. 3. Att. 24.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale de Chirurgie , à la
quelle M, de la Faye , Directeur , a préfidé
en l'absence de M. le premier Chirurgien
du Roi , le Jeudi 25 Avril 1754.
'Académie n'ayant pas été fatisfaite
question qui avoit été propofée pour le
prix de cette année ; fçavoir , dans la néceffité
abfolue de faire l'amputation après des
fracas d'os par les armes à feu , quand il
fautfaire l'opération d'abord , & quels cas
exigent qu'on la differe ; ce fujet fera remis
pour le prix de l'année 1756.
L'éloge de M. Puzos par M. Morand ;
fut précédé de la lecture d'un mémoire de
M. de Garengeot fur quelques hydropifies
enkiftées fingulieres. Celle de l'épiploon
fait le fujet des cinq premieres obfervations.
Elles font connoître que cette
membrane eft fufceptible de devenir plus
68 MERCURE DE FRANCE.
épaiffe qu'elle ne l'eft dans l'état naturel ,
de contenir un fluide épanché dans fa cavité
, & même de former des cellules particulieres
en différens points de fon étendue
; ainfi l'épiploon peut faire le kifte de
différentes hydropifies locales : c'eſt la conféquence
qui réfulte des cas que l'Auteur
a obfervés.
Dans la fixiéme obfervation , il donne
l'hiftoire d'une hydropifie qui avoit tous
les accidens de l'afcite , excepté que les
urines étoient abondantes & de couleur
citrine. La difpofition de la tumeur étoit
finguliere , fon volume étoit monstrueux ;
elle étoit fituée tranfverfalement au- deffous
du cartilage xiphoïde , enforte que le
ventre paroiffoit plus large que long ; la
partie inférieure du ventre n'étoit aucunement
tendue. La fluctuation qui fe faifoit
fentir d'un côté à l'autre de la tumeur , ne
laiffoit aucun doute fur le caractere de la
maladie ; c'étoit une hydropifie enkiſtée ;
mais M. de Garengeot ne pouvoit fe repréfenter
la partie qui formoit un kiſte
d'une auffi grande étendue & d'une pareille
circonfcription. La fuffocation dont la
malade étoit menacée par le volume de
cette tumeur , indiquoit la reffource palliative
de la ponction. Cette opération réiterée
fervit à prolonger les jours de la
OCTOBRE . 1754. 69
malade ; à l'ouverture de fon corps on vit
que le fiége de cette hydropifie étoit dans
le mefocolon.
(
L'Auteur termine fon mémoire par une
obfervation faite fur un jeune homme ,
qui après quatorze faignées à l'occafion
d'une inflammation de bas - ventre , reſta
avec une fenfation douloureuſe affez
vive aux fauffes côtes du côté droit ,
précisément dans le moment de l'infpiration
; il fe plaignoit d'ailleurs d'une pefanteur
à la région du foie & d'un gargouillement
qui frappoit les côtes quand
il faifoit quelque mouvement précipité de
gauche à droite. Les tégumens qui couvroient
les fauffes côtes droites , étoient
oedémateux , & plus gonflés que du côté
oppofé . M. de Garengeot diftingua par le
tact une ondulation profonde , & jugea
qu'il y avoit un amas de fluide enkifté
fous les fauffes côres , car le refte du ventre
étoit mollet & affez applati . Il eſt probable
que la formation du kifte a eu pour
cauſe la cohésion de la membrane qui recouvre
la partie convexe du foie avec le
péritoine . M. de Garengeot fit la ponction ;
elle eut tout le fuccès poffible. Dès le moment
que l'eau fut évacuée , le malade
refpira fans peine , tous les accidens fe
diffiperent , & quelques jours après il
jouit d'une fanté parfaite,
3
70 MERCURE DE FRANCE.
M. Louis lut un mémoire fur l'écoulement
de la falive par la fiftule des glandes
parotides & par celle du conduit falivaire
fupérieur. Les anciens ne fe doutoient pas
que la glande parotide fituée fous l'oreille ,
derriere l'angle de la mâchoire inférieure ,
fervit à la filtration de la falive. Ils ne
connoifloient point le conduit excréteur
qui vient de cette glande , & va s'ouvrir
dans la bouche vers le milieu de la joue.
Il a été découvert en 1660 par Stenon , célébre
Anatomiſte Danois. Les plaies de ce
conduit nous ont appris depuis que les
glandes parotides étoient la fource la plus
abondante de l'humeur falivaire. On a
obfervé que les perfonnes en qui le canal
falivaire étoit ouvert , perdoient une quantité
confiderable de falive , jufqu'à mouiller
plufieurs ferviettes pendant un repas
très-frugal & de peu de durée. M. Louis
rapporte des faits fur cet écoulement de
l'humeur falivaire ; mais il ajoute à ces
obfervations une remarque qui paroît de
grande conféquence dans la pratique ,
c'eft qu'on obferve le même fymptome
dans la fiftule de la glande parotide . 11
faut donc diftinguer avec foin quelle eft la
partie affectée , afin de ne pas fe méprendre
dans le choix des moyens convenables
pour la guérison de ce genre de maladie.
OCTOBRE. 1754 70
[
[
e
ES
S
Paré fait mention d'un foldat , à la joue
duquel il étoit refté un trou fiftuleux à la
fuite d'un coup d'épée . Ce trou dans lequel
on auroit à peine pu mettre la tête d'une
épingle , fourniffoit une grande quantité
d'eau fort claire lorfque ce foldat parloit
ou mangeoit. La cauterifation du fond de
cette fiftule en a procuré la cure radicale .
Fabrice d'Aquapendente a réuffi dans un
cas pareil , en appliquant des compreffes
trempées dans les eaux thermales d'Apone.
M. Louis qui donne le précis de ces
obfervations , juge que dans les cas qui y
font énoncés , c'étoit une portion de la
glande parotide qui fourniffoit la matiere
fereufe dont l'écoulement avoit empêché
la confolidation de l'ulcere . Comment en
effet l'application d'un cauftique qui aggrandit
l'ulcere d'un canal excréteur ,
pourroit-elle mettre obftacle à l'écoulee
ment de l'humeur dont le paffage continuel
eft une caufe permanente & néceffaire
de fiftule ? Les eaux thermales appliquées
extérieurement , ne font certainement pas
capables de procurer la confolidation d'un
canal excréteur. Il s'enfuit donc que
dans les cas où ces moyens ont été ſi efficaces
, le canal excréteur n'étoit point affecté.
Le fuccès de l'application de ces
moyens eft au contraire tout naturel
S
S
pour
72 MERCURE DE FRANCE .
la guérifon de la fiftule de la glande parotide
; la fimple compreffion peut même
être un moyen fuffifant dans ce cas ; M.
Louis en cite un exemple d'après M. le
Dran.
La guérifon du canal falivaire ne s'obtient
pas fi facilement. L'inutilité bien reconnue
des moyens dont on vient de parler
, a obligé de recourir à de plus efficaces
; c'eft un Chirurgien de Paris à qui
l'on eft redevable de la premiere cure
qu'on connoiffe en ce genre : Saviard en a
tranfmis l'hiftoire dans le recueil de fes
obfervations. Un homme avoit une plaie
à la joue doite ; & malgré toutes les attenrions
que M. le Roi donna au traitement ,
elle dégénera en un ulcere fiftuleux , entretenu
par l'écoulement d'une grande quantité
de falive. Ce Chirurgien penfa qu'il
falloit faire une nouvelle route par laquelle
la falive feroit portée comme dans l'état
naturel . L'idée de percer la joue avec
un inftrument tranchant fe préfenta à Fefprit
de M. le Roi ; mais confiderant qu'une
plaie fimple , parfa prompte réunion , tromperoit
fon efpérance , il préfera l'ufage
d'un cautere actuel , femblable à celui dont
on fe fervoit alors pour percer l'os unguis
dans l'opération de la fiftule lacrymale.
Son deffein étoit de caufer une déperdition
OCTOBRE. 1754 73
tion de ſubſtance , afin que la falive pût
paffer librement fans qu'on eût à craindre
l'obturation de ce conduit artificiel avant
la confolidation de l'ulcere extérieur.
L'effet répondit à fon attente. L'ouverture
fiftuleufe externe fut guérie en fort peu de
tems , & avec beaucoup de facilité.
Le célébre M. Monro , Profeffeur d'Anatomie
à Edimbourg , préféra depuis dans
un cas pareil , de percer la joue avec une
aiguille faite à peu-près comme une alêne
de cordonnier ; mais pour éviter l'inconvénient
de la confolidation du canal artificiel
, il paffa un cordon de foye dans cette
ouverture en forme de feton ; au bout de
trois femaines on retira le cordon , &
l'ulcere extérieur guérit enfuite en trèspeu
de tems.
"
Telles ont été jufqu'à préfent les reffources
connues de la Chirurgie moderne contre
la mal die qui fait le fujet de la
differtation de M. Louis. Il avoue que la
méthode d'ouvrir une route artificielle eft
ingénieuſe ; mais quoiqu'adoptée par tous
les Maîtres de l'Art , & malgré les fuccès
qu'elle a eus , cette méthode lui paroît bien
éloignée de la perfection ; car l'orifice de
l'ouverture artificielle qu'on pratique , fe
trouvant plus éloignée de la fource de la
ſalive que la fiſtule qu'on fe propofe de
D
74 MERCURE DE FRANCE.
guérir par cette opération , l'humeur doit
avoir plus de facilité à fortir par le trou
fiftuleux extérieur que par l'ouverture intérieure
; & il n'y auroit rien de furprenant
, fi après cette opération le malade
reftoit avec un trou fiftuleux à la partie
externe de la joue , qui permettroit à la
falive de fe partager également , & de couler
en partie fur la joue & en partie dans
la bouche . En effet le feton qu'on laiſſe
pour convertir la fiftule externe en interne
, peut rendre en même tems les deux
orifices calleux . M. Coutavaz a communiqué
à l'Académie une obfervation dont
M. Louis fait ufage en preuve de l'imperfection
de la méthode dont il s'agit : il
fait connoître enfuite les avantages de
celle qu'il veut établir. Un homme de
trente ans s'étoit livré , au mois de Septembre
de l'année 1752 , entre les mains
d'un Empirique renommé , lui avoit- on
dit , à l'occafion de plufieurs cures heureufes
de loupes qu'il avoit détruites par
l'application d'un cauftique . Ce malade
avoit un engorgement fcrophuleux à la
glande parotide : le cauftique fut mis à la
joue , & la chûte de l'efcarre laiſſa un ulcere
qu'on tâcha en vain de cicatrifer. Il
fortoit par une très - petite ouverture une
quantité affez confiderable de falive , &
OCTOBRE . 754. 75
3
fur tout lorfque le malade parloit ou qu'il
prenoit fes repas , fon tempérament s'alteroit
vifiblement par l'écoulement exceffifde
cette humeur ; il eſtima que chaque
jour il en perdoit environ huit onces. Cer
état l'inquiétoit beaucoup . Il eut recours
à M. Louis , qui ayant été confulté précédemment
pour des maladies de cette nature
, avoit déja réfléchi aux inconvéniens
de la méthode ordinaire , & en avoit propofé
une plus fimple , plus douce & plus
naturelle , en déterminant la route de la
falive par le conduit même , qu'on peut
rétablit dans fes fonctions depuis la fiftude
jufques dans la bouche . M. Louis rend
un compte détaillé du procédé qu'il a tenu
, fuivant les différentes vûes que lui
ont fournies la nature du conduit falivaire
, fa direction & fon infertion dans la
bouche ; objets fur lefquels l'auteur a fait
des recherches particulieres avec la plus
grande exactitude , & qui lui ont été fort
utiles. Un cordon de fix brins de foye
fervit de filtre à la falive. Dès le premier
jour qu'il fut placé dans la continuité du
canal , il ne coula plus que quelques gouttes
de cette humeur pendant que le malade
mangeoit. Au bout d'onze jours M.
-Louis jugea qu'il pouvoit retirer le feron
& travailler à la cicatrice de l'ulcere de la
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
joue qu'il obtint en peu de jours.
L'Auteur examine à la fin de fon mémoire
la raifon du fuccès de la méthode
qu'il a fuivie. A confiderer fimplement
les chofes fuivant les principes qu'il
avoit pofés contre la perforation de lajoue
plus antérieurement que l'ouverture
fiftuleufe , le rétabliffement du conduit
naturel paroîtroit avoir les mêmes inconvéniens
; mais fi l'on fait attention à l'infertion
du conduit dans la bouche , il n'y
aura plus de difficulté. Quand le canal
falivaire eft ouvert , dans quelque point
que ce foit , la falive trouvera toujours
moins de réſiſtance à s'échapper par cette
divifion contre nature , qu'à parcourir le
refte du conduit ; & la façon dont il eſt
contourné à fon infertion dans la bouche ,
forme un obftacle qui rend encore l'iffue
de cette humeur plus facile par l'ouverture
accidentelle ; mais lorfque le feton a
été placé dans le canal pendant un tems
fuffilant redieffer fon extrêmité , &
augmenter fon diametre , la falive doit y
paffer tès-facilement. La feule dilatation
des orifices des conduits excréteurs fuffit
pour procurer un écoulement abondant de
I'humeur , au paffage de laquelle ils fervent.
M. Louis dor ne des preuves de cette
vérité générale , & il en cite des exem
pour
OCTOBRE. 1754 77
ples qui ne font point étrangers à fa queftion
. Enfin le moyen qu'il donne pour la
guérifon des fiftules du canal falivaire eft
très - efficace ; il n'eft point douloureux
comme l'opération qu'on pratiquoit , en
perçant la joue pour changer , comme l'on
difoit , la fiftule externe en fiftule interne
: & pour donner plus de poids aux obfervations
de M. Louis , nous dirons d'après
lui , que le célébre M. Morand a mis
ce même moyen en ufage avec le plus
grand fuccès.
M. Andouillé a donné à la fuite du mémoire
précédent des nouvelles preuves des
bons effets de l'agaric de chêne pour ar
rêter l'hémorrhagie après l'amputation des
membres. On connoiffoit affez la propriété
de ce topique ; il avoit réuffi dans l'opération
de l'anévrifme & dans les amputations
du bras , de l'avant- bras & de la jambe .
Mais la compreffion feule avoit fouvent
fuffi dans un grand nombre de cas femblables
; il reftoit à connoître l'efficacité
de ce remede fur des vaiffeaux d'un plus
grand diametre. Le fuccès avec leque ! M.
Andouillé a arrêté le fang par ce topique
dans deux amputations de la cuiffe faites
à l'Hôpital de la Charité , prouve qu'il n'y
a point de cas où l'on ne puiffe autant
compter fur ce remede que fur la ligature ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
& qu'il doit être employé par préférence ,
parce qu'il n'en a pas les inconvéniens .
M. Andouillé fait ici une réflexion fur
l'application de ce topique , c'eft qu'il
faut le placer immédiatement fur l'orifice
du vaiffeau ouvert , & qu'il y foit mis à
fec : en effet fi le tourniquet ne fufpendoit
pas le cours du fang pendant cette application
, & que l'agaric vînt à être humecté
, il ferviroit de filtre au fang , & alors
le défaut de réuffite ne feroit point une
preuve contre la bonté du remède . L'Auteur
termine fon mémoire par un avis
communiqué à l'Académie pour conferver
l'agaric. M. Morand en gardoit des morceaux
préparés & enveloppés dans un papier.
Un jour qu'il voulut en employer , il
le trouva fans confiftance , & tombant en
petits lambeaux. Le papier étoit garni d'une
grande quantité de poudre noire . M.
Bernard de Juffieu a reconnu que cet agaric
avoit été mangé par une efpece de fcarabé
, nommé par les Naturaliftes Dermeftes
, & que la poudre noire étoit l'excrément
de l'animal . C'eft pourquoi il paroît
effentiel , pour conferver l'agaric de chêne
, de ne point le laiffer à l'air ; & comme
l'infecte qui le mange eft le même qui
ronge le bois , il ne fuffiroit peut- être pas
de mettre l'agaric dans une boîte , il fe
OCTOBRE . 1754- 79
conferveroit plus fûrement dans un bocal.
M. Morand lut enfuite une obſervation
fur une plaie au doigt , avec des circonftances
fingulieres. Un jeune homme faifant
une expérience de Phyfique avec un
tube de verre plein de mercure , le caffa ;
& pour empêcher la fortie du liquide il
appuya le pouce de fa main droite fur le
bout caffé , qui avoit la figure d'une plu-.
me à écrire. Cette pointe entra dans le
pouce vers le milieu de la derniere phalange
. On ne fit pas d'abord grande attention
à cette plaie ; la réunion en fut faite
au bout de fix jours. Il furvint alors tenfion
au doigt , avec des douleurs vives , accompagnées
de fievre. Le malade fut faigné
, & par l'application des remedes maturatifs
& émolliens , l'inflammation fe
termina par ſuppuration .
L'ouverture du petit abfcès formé à
l'extrêmité du doigt , procura avec la
fortie du pus , celle d'une quantité aſſez
confiderable de mercure coulant . Les panfemens
journaliers qu'on fit fuivant les regles
de l'art , pour déterger & cicatriſer la
plaie , caufoient des douleurs fort vives ,
les plumaceaux étoient toujours chargés
de plufieurs gouttes de vif argent ; on eſtime
qu'il en fortit environ un gros & demi
pendant les dix jours qui fe pafferent
D iiij
80 MERCURE DE FRANCE.
pour la cicatrifation de la plaie. Le doigt
refta gonflé ; il y furvenoit fouvent des
petits boutons que le malade ouvroit luimême
, & defquels il fortoit du mercure
ou du pus. La douleur permanente & des
élancemens affez vifs qui fe faifoient
fentir de tems à autres , la dureté du pouce
& fa couleur livide firent croire qu'il
y avoit carie à la phalange. M. Morand
à qui l'on manda l'état des chofes , confeilla
au malade de tremper fon doigt deux
fois par jour dans une leffive de cendre de
ferment , peu forte & entretenue chaude.
Le doigt diminua fenfiblement de groffeur
dès le premier bain ; la douleur & la
fievre cefferent ; une légere preflion faifoit
fortir des petits globules de vif argent
; enfin le doigt étant revenu prefque
en fon état naturel , on fe flatoit d'une
guérifon prochaine , avec d'autant plus de
fondement , que depuis l'ufage de la leſfive
il s'étoit fait des points de fuppuration
qui fembloient ramener une plus grande
quantité de mercure. Cependant les progrès
en bien fe rallentirent ; le bout du
doigt fe goufla de nouveau & reprit de la
dureté. L'inquiétude des parens du jeune
homme leur fit faire le voyage de Paris
pour le confier à M. Morand. Il effaya en
vain de procurer la fuppuration par l'ufa
OCTOBRE. 1754 81
ge des maturatifs. La nature ne fe prêtant
point à fes vûes , il prit le parti de faire
une incifion & d'emporter les deux morceaux
de peau des côtés qui étoient chargés
de vif argent , on en trouva même fur
la ferviette qui avoit reçu le fang de l'in
cifion . La fuppuration fournit encore quelques
globules , mais les douleurs fe diffiperent
entierement , & la cicatrice ne tarda
point à fe faire . Voici les réflexions
que ce fait a fourni à M. Morand , & c'eſt
par ces remarques qu'il finit fon obfervation
.... Ce qu'il y a de fingulier , eft
» la rapidité avec laquelle une fi grande
» quantité de mercure a pu dans l'inftant
» de la bleffure , pénétrer le tiffu de cette
graiffe ferme qui eft fous la
peau dans
» cet endroit , n'y ayant été pouffé que
» par fon poids.
"
"
S'il eût été amenéà cette même partie
» par les voyes de la circulation après des
» frictions ordinaires , il s'y feroit porté
» comme une liqueur colorante l'eft par
» les injections anatomiques ; & fon infi-
» nie fubdivifion avec le fang n'en auroit
» pas fait un corps étranger capable de
par fon féjour ; introduit dans une
plaie , il fe fépare en un millier de globules
dont chacun bleffe la partie malade,
» & les accidens ne ceffent que lorsqu'on
» nuire
22
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» l'en a débarraffé. Que feroit- il arrivé fi
» la plaie avoit été faite avec les mêmes
» circonftances dans une partie qui auroit
eu plus de furface & de volume ? Le
» mercure , tout fluide qu'il eft , auroit fait
» un corps étranger éparpillé en un nom-
»bre prodigieux de globules , & l'on ne
» trouveroit point dans les Auteurs de mé-
> thode décrite pour en faire l'extraction .
Je crois même que dans cette fuppofi-
» tion une pareille bleffure feroit fort dangereufe
, puifque l'exemple en petit
» fourni par la bleffure du doigt , donne
» lieu de conclure que le mercure difperfé
ne peut être enlevé qu'avec la partie
même , & que les topiques n'y peuvent
»
و و
>> rien.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
mémoire de M. Bordenave fur l'utilité des
cauteres pour la guérifon de l'épilepfie . Il
diftingue d'après les Auteurs , les différentes
caufes de cette maladie ; il détermine
;
les cas dans lefquels il convient de faire
un égoût pour l'iffue de l'humeur morbifique
,
& il s'étend fur les différens moyens
que la Chirurgie employe pour procurer
cette iffue. Quelques Auteurs avoient propofé
l'opération du trépan ; mais cette
opération n'étant pas du genre des indifférentes
, elle ne doit pas être pratiquée
OCTOBRE. 1754. 83
fans des raifons fuffifantes. Les avantages
qui en réfulteroient , ne feroient pas fupérieurs
à ceux d'un cautere ; car ce n'eft
point l'opération du trépan qui a été utile
par elle-même , elle n'a procuré du bien
que par la fuppuration qu'elle a excitée.
M. Bordenave conclut en faveur des cauteres
; ce fecours qui étoit fi efficace entre
les mains des anciens , ne produiroit pas
de moins bons effers actuellement , fi l'on
y avoit recours dans les cas où il eft indiqué.
Le tems n'a pas permis à M. Sue le cadet
de lire un mémoire fur les accidens de la
luxation incomplette des vertebres du col ,
ni à M. Dupont de faire part à la Compagaie
d'une obfervation remarquable fur
une carie de l'os maxillaire fupérieur , avec
abfcès dans le finus de cet os , guéri très,
heureuſement par fes foins.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
REMER CIMENT
A MM. de l'Académie de la Rochelle.
ODE
,
Par M. Chabaud , de l'Oratoire.
O
Toi dont la brillante Aurore
Annonça ta grandeur honorable à l'Etat ;
Nouveau Pinde , la ville où je te vis éclore
Te devra fon plus grand éclat .
Je fçai qu'un courage héroïque
D'un Etat chancelant peut devenir l'appui ,
Et qu'un jeune Alexandre aux foldats communi
que
La même ardeur qui brille en lui.
Mais l'efprit combat l'ignorance ,
Monftre par qui l'orgueil & le vice eft produit
Cet aftre bienfaisant épure notre effence ,
Et diffipe une fombre nuit.
Que les éleves de Neptune
Parcourent de Thétis l'empire redouté ,
Et nous livrent les biens qu'enleve à la Fortune
Leur utile intrépidité.
OCTOBRE. 1754 8
Leurs dons n'ont rien de comparable
Aux tréfors de l'efprit , nés d'un docte loifir ;
Ses monumens feront une fource durable
D'inftruction & de plaifir.
Que peut importer à ma gloire
Que je fois riche ou pauvre , efclave ou potentat y
Ce qui fert , c'eft qu'un jour on life dans l'hiftoire
Que mon nom fut cher à l'Etat .
Homme , ta célefte fubftance
Peut , en refléchiffant , jufqu'à Dieu s'élancer ;
L'ignorance orgueilleufe avilit ton effence :
C'est mourir que ne point penfer.
Que dirai - je de ces génies ,
Qui pour guider nos pas cherchent la vérité ,
Et qui par le fecours des lumieres unies ,
Eclairent la fociété ?
L'intérêt du vrai les domine ,
Ms offrent à nos yeux fon aimable fplendeur :
L'ornent -ils fobrement ? la raiſon moins muting
Le reconnoît pour fon vainqueur.
Je vois dans de nouveaux Lycées
Ces enfans d'Apollon aimer à s'entr'aider ;
Ils ôtent aux erreurs , de nos efprits chaſſées ;
Le pouvoir de nous obféder.
Entr'eux quelle image de guerre !
Mais je vois ces rivaux , toujours tendres amis á
$6 MERCURE DE FRANCE.
Leurs combats inftructifs éclaireront la terre ;
Qu'à ce prix ils leur foient permis.
Travaux de ces Auteurs célébres ,
Que vous ferez vantés dans les âges fuivans !
L'univers reproduit , fort du ſein des ténébres ,
Par le concert de nos fçavans.
Dans un petit efprit habite
Le defir inquiet d'abaiffer des rivaux ;
Le mérite d'autrui cruellement l'agite ,
Brillante caufe de fes maux.
Mais dans nos lices plus tranquilles ,
On voit , fans fe troubler , vos travaux glorieux :
Et les fuccès d'un autre , à fouffrir difficiles ,
N'y blefferont jamais les yeux.
}
Quand de rares efprits s'uniffent ,
Ils font fortir le vrai des ombres du cahos :
Argonautes , ainfi vos foins unis raviffent
La riche toifon de Colchos.
Le choc des fentimens fait naître
La clarté qui conduit fans écart la raiſon :
Brifant le froid caillou , tel l'acier fait paroître
Des feux éclos de leur prifon.
Un fçavant ifolé s'égare ,
Errant pendant la nuit , fans guide , fans clarté ;
Voyageur imprudent ! quels périls lui prépare
Son aveugle témérité :
OCTOBRE. 1784- 87
Du vrai , que mon ceil enviſage ,
Seul , je ne puis jamais voir que peu de rapports :
Mais le fecours d'autrui m'en offrant l'affemblage
,
Supplée à mes foibles efforts.
Doctes éleves des neuf Fées ,
Je puis donc partager vos lauriers glorieux ;
En me plaçant parmi tant de nouveaux Orphées ,
Vous m'élevez jufques aux cieux.
De vos victoires fi brillantes
Serois-je deformais fpectateur étranger ?
Non , j'ofe regarder vos palmes renaiffantes
Comme éclofes dans mon verger.
***************
Portrait d'un jeune hommefait par lui-même.
J
E n'ai que dix-neuf ans & quelques
jours ; mais je penfe plus fétieufement
qu'on ne fait d'ordinaire à cet âge.
Je regarde la religion comme la bafe des
vertus ; c'eft fur elle feule que j'efpere régler
mes moeurs.
La modération fait le fond de mon caractere.
J'ai peu de defirs , & ils font foibles
; la réflexion les affoiblira encore .
L'intérêt ne m'a jamais touché.
Je n'ai qu'un bien médiocre ; je ne fou88
MERCURE DE FRANCE.
haite point d'être riche , ni même de paroître
heureux ; je ne crois pas qu'on puiffe
l'être fur la terre .
J'ai un frere aîné & deux foeurs que
j'aime tendrement , & je crois que je ferois
inconfolable de leur mort , quoiqu'elle
augmentât confidérablement ma fortune.
Cela n'eft peut- être pas vrai , mais il me
femble que c'est toujours beaucoup de le
croire.
Il y a quelques années que j'étois beaucoup
plus fenfible à l'eftime que je ne le
fuis aujourd'hui , fur tout à celle qu'on
acquiert avec l'efprit & l'apparence du mérite
; la religion m'a appris le peu de cas
que j'en dois faire . L'inconftance des hommes
dans leurs jugemens , la variété de
leurs opinions fur une même chofe , me
confirment de jour en jour dans cette difpofition
.
Je ne m'ennuye jamais feul & rarement
en compagnie ; je ne me foucie pas d'y
briller ; le plus grand de mes plaiſirs eft
la converfation des gens fenfés.
Capable d'amitié , je cherche depuis
long-tems un ami ; je n'ai encore trouvé
perfonne de mon âge avec qui j'aie voulu
me lier étroitement. Je voudrois quelqu'un
qui eût de la religion , du jugement &
un peu d'efprit. Il y a des perfonnes que
OCTOBRE. 1754 89
j'aime , ou plutôt que j'aimerois , fi je
pouvois les eftimer ; mais je ne puis eftimer
que celles qui penfent bien & qui agiffent
en conféquence.
Vrai & fincere avec ceux que je connois
un peu particulierement , jufqu'à leur
donner de fréquens avis , & leur dire ce
que je trouve à reprendre en eux ; je fçai
me taire avec les autres , fans pourtant
déguifer jamais la vérité ; le filence m'eſt
d'une grande reffource.
Je fuis affez maître de mes premiers
mouvemens ; c'est une fcience dont j'ai
reconnu de bonne heure la néceffité ; c'eft
par elle que je fçai vivre avec tout le monde
, & que tout le monde s'accommode
fort bien de moi. Je ne dis jamais de mal
de perfonne , mais je fuis porté à la raillerie.
Je ne crois pas facilement le mal , fouvent
par la mauvaife opinion que j'ai de
ceux qui me le difent. Je fuis fans prévention
; j'aime à louer , parce que j'aime
à faire plaifir. Quelquefois je loue des
gens que j'eftime peu , mais ce n'eſt que
dans ce qu'ils me paroiffent avoir d'eftimable.
Je fuis reconnoiffant ; des préfens faits
de bon coeur augmentent mon amitié . Je
ne perdrai jamais le fouvenir d'un fervice
;je fens du plaifir à le publier.
90 MERCURE DE FRANCE.
J'aime ceux qui m'avertiffent de mes
fautes , & qui me découvrent mes défauts ;
je mers ce fervice au nombre des plus grandes
obligations. Je ne tarde point à le reconnoître
de la même façon , & ce me femble
, fans aucune malignité.
Je crois avoir affez d'efprit & l'avoir
plus jufte que vif. Il me vient quelquefois
des plaifanteries qui me paroiffent bonnes
; je les dis , plus par gayeté que par vanité
; elles font rire , mais il m'arrive d'ordinaire
d'en rougir le moment d'après.
Je ne connois que la joie & la tristeffe
moderée . Certaines chofes qui auroient
donné à la plupart des chagrins fort vifs ,
n'ont point fait fur moi d'impreffion . Je
fuis de même à l'égard de ceux que j'aime
le plus ; peu fenfible à leurs peines particulieres
, je le fuis beaucoup à leurs défauts
& à leurs fautes , quand les unes ou
les autres font de quelque importance , &
cela par rapport à eux-mêmes .
J'ai du goût pour tout ; je me fuis effayé
fur tout , & même fur les vers ; mais j'en
penfe comme M. de la Motte , & il faudroit
les faire mieux que lui , c'eſt - à dire
auffi-bien qu'il les fait quelquefois. Je ne
ferai donc plus de vers.
Il n'est pourtant pas impoffible que je
ne devienne Auteur , mais ce fera dans
OCTOBRE. 1754. 91
l'unique vûe de m'occuper. Je n'ai pas
affez de préfomption pour écrire
nité.
par va-
Un parent que j'aime , que je refpecte
& qui me connoît parfaitement , m'a demandé
ce portrait de moi- même .
Il eft donc fincere ; mais eft il vrai ?
mon parent le juge tel ; & croyant-fur cela
qu'il pourroit être utile à quelques jeunes
gens , il a fouhaité qu'il fut mis dans le
Mercure. L'y voilà.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Septembre eft l'Amitié . Celui de
la feconde eft l'Amour. Celui de la troifiéme
eft le Petit- maître . Le mot du Logogryphe
eft Hyrondelle , dans lequel on
trouve Lin , lo , Ino , ire , drôle , don , Rhône
, Rhin , Nil , Dol , heron , oie , nord , or ,
nid , Roi , ride , rolle , rien , elle , délire ,
Noël , onde , Elie , oreille , oeil , lie , hie , loi ,
doïen , Héroïne , Ode , lin , loir , nielle ,
rond.
92 MERCURE DE FRANCE .
J
ENIGM E.
E fuis , ami Lecteur , un étrange animal :
Souvent je fais du bien , & plus fouvent du mak
De l'homme esclave née ,
Je lui donne la loi ;
Et fecouant un joug trop onereux pour moi ,
Je dompte la nature , & vainc ma deſtinée .
Ecueil inévitable aux plus fameux guerriers ,
Je fus prefque toujours le tombeau de leur gloire ,
Et je pourrois citer plus d'un héros d'histoire ,
Qui rampant à mes pieds ,
Vit de fes foibles mains échapper la victoire ,
Et flétrir fes lauriers .
Rendons de mes exploits la mémoire nouvelle
Hercule , & vous Antoine , infortuné Romain ,
Sans moi vous feriez morts les armes à la main.
Egalement funefte à l'ame la plus belle ,
Par moi Condé , Turenne , infideles ſujets ,
Ont ofé de leur Roi trahir les intérêts .
Je fais au Philofophe oublier la fageffe ,
Et je change fouvent les vertus en foibleffe.
Quels exploits , diras-tu , que de corrompre tout
Arrête , écoute- moi , Lecteur , juſques au bout.
Ce que perd à mes pieds le héros de fa gloire ,
Eft le prix de la mienne , & comme ma victoire ;
Et pour moi s'il lui fait une infidélité
OCTOBRE . 93 1754.
Cleft immortaliter ta honte & ma beauté.
Ah ! j'ai trop babillé ; tu me tiens , & peut - être ...
Que veux - tu , cher Lecteur ; c'eſt mon défaut
mignon.
Si tu ne fçavois pas encore quel eſt mon nom ,
A ce dernier trait feul peux-ta me méconnoître ?
Ecoute , plus qu'un mot , de grace , & je finis.
Par hazard n'es- tu pas Ah ! par ma foi , j'en
ris.
...
Par M. le Chevalier le Prevoft.
MA
AUTR E.
A forme , cher Lecteur ,
Eft affez forprenante ;
Car quoique dans le fond je fois une rondeur ,
Au-dehors cependant trois angles je préfente.
L'or & l'argent me fervent d'ornement ;
De peu d'ufage au fexe & plus utile à l'homme
Je fuis noir ordinairement ,
Excepté toutefois lorfque je viens de Rome.
J
Par M. D. R. de Dijon:
LOGOGRYPHE.
Adis au bon vieux tems je n'étois point d'ufa
ge:
On appelloir chacun fimplement par fon nom
94 MERCURE DE FRANCE.
Je prévaux de nos jours , & plus d'un perfonnage
Souffriroit dans fa peau fi l'on changeoit de ton.
Ma premiere moitié fans fraude ni ſurpriſe ,
Exprime un mot Latin , une ville conquife ;
Mais Louis, toujours grand , au titre de vainqueur
Préfere le furnom de Pacificateur.
Je pourfuis : fur trois pieds fans détour je chemine
;
Avec moi très -fouvent on s'amufe , on badine.
Un membre reste encor . A quoi fert- il ? à rien ;
A me fertilifer. De l'Empire Chrétien
Je peux par fon fecours former la capitale ;
Un Apôtre des Francs , fa ville épifcopale.
Avançons ; je contiens celui qui dans fa main
Modere & régit feul le pouvoir fouverain :
Un nom attributif au Monarque de France ;
Fille qui de la mer la reçu la naiſſance ;
Unjuge des enfers , un infecte , une fleur ;
Deux hommes tout divins , de Rome un fondateur
;
Ce mot que tendrement
profere une maîtreffe
; '
La cité de David , un figne d'allégreffe
;
Un fleuve , un bel oiſeau , plus d'un ton muſical
Un perfide élément , un peché capital ,
Le plus pur des métaux , ce bien que facrifie
Un héros pour fon Roi , pour fauver la patrie ;
Une plante ... Mais chut ... Car fi je diſois tout ;
Je poufferois , Lecteur , ta patience à bout,
J.L. B. P. de Laval , au Mains .
OCTOBRE . 1754. 95
霄
NOUVELLES LITTERAIRES.
Séance publique de l'Académie Françoise ,
du 25 Août 1754.
Mnie à la place de M. Nericault Defde
Boiffy ayant été élu par l'Acadétouches
, vint y prendre féance : ce choix
avoit été prévenu par les voeux du public ,
de qui M. de Boiffy a ſi bien mérité depuis
long-tems. Il fut reçu dans cette affemblée
avec ces tranfports vrais & unanimes , ces
applaudiffemens animés , témoignages flateurs
& non équivoques de l'eftime générale
, & qui font un hommage que l'on
rendoit autant à l'honnêteté des moeurs
qu'aux talens de l'efprit. Nous allons tranfcrire
le difcours qu'il prononça.
» Meffieurs , ma foible voix dans ce
»moment peut à peine articuler & fe fai-
» re entendre. Elle est étouffée par la crainte
que m'infpire l'afpect d'une affemblée
refpectable. La joie d'être affis parmi
» vous , acheve de m'ôter la parole. Je me
» tais pour
avoir trop à dire , & je trouve
» la profe trop foible pour exprimer ma
reconnoiffance. Permettez - moi , Meffieurs
, de la faire éclater en vers ; c'eſt
96 MERCURE DE FRANCE.
» ma langue familiere : le Sophocle de
» notre âge l'a parlée le premier dans une
» occafion pareille ; il est fait pour fervir
» de modele. Quelque danger qu'il y ait
» à le fuivre , j'ofe l'imiter en ce point ;
» le fentiment me tiendra lieu de génie.
» Mon coeur me le confeille : je cede à fon
impulfion ; elle eft plus fûre que l'efprit ,
& mérite mieux votre approbation .
ور
O D E.
Venez , divine Poëfie ,
Prêtez-moi vos traits les plus forts.
De vos tours la noble énergie
Peut feule rendre mes tranſports,
Mon ame étoit impatiente ....
Mais je fuis payé de l'attente
Par le bonheur dont je jouis.
Je frappe au temple de Mémoire ;
Il s'ouvre , & le jour de ma gloire
Eft la fête du grand Louis.
Je frémis : où va mon audace ?
Quel eft le péril que je cours ?
Le grand homme que je remplace
Eft le Térence de nos jours.
J'ofe marcher dans fa carriere.
Mais Deftouche eft près de Moliere;
Autant
OCTOBRE.
97 1754.
Autant que je fuis loin de lui .
Ami riant de la fageffe ,
Il fçut divertir fans baffeffe ,
Et nous inftruire fans ennui.
Le vice , avec un bras d'Hercule ,
Dans les écrits eft combattu .
Ils font l'effroi du ridicule ,
Et l'école de la vertu .
Cette morale , ces maximes ,
Qui regnent par tout dans les rimes ,
C'eſt dans fon coeur qu'il les puifa.
Son art ne fut point un délire :
En Philofophe on le vit rire ,
En citoyen il amufa.
Il ne borna point fon génie
Dans les limites de l'Auteur ;
Il fut , pour fervir fa patrie ,
Utile Négociateur.
Il fçut , comme un plan dramatique ,
Conduire un projet politique.
D'Adiffon il fuivit les pas ;
Et contre l'aveugle ignorance ,
Prouva qu'un Ecrivain qui penſe ,
A l'efprit de tous les Etats .
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Ici , quand la mort vous l'enleve ,
Qui prend le foin de m'inftallér ?
C'eft de Thalie un autre élève ,
Qui peut lui feul la confoler.
Répare la perte fatale :
Ce n'eft que dans la capitale
Que doit briller le vrai talent.
Greffet , ton devoir eſt de plaire ;
Le Méchant te demande un frere ,
Et Paris empreffé l'attend .
De cet augufte fanctuaire ,
Le fondateur fut Richelieu .
Séguier en devint la lumiere :
Louis le Grand en fut le Dieu .
Son fils en eft l'appui durable.
Les arts , fous fon empire aimable ,
Croiflent & regnent tour à tour.
Il comble d'honneurs ce Parnaffe .
Que vois-je ? un héros de fa race
Vient d'y répandre un plus beau jour.
Ce choix ajoute un nouveau luftre
Aux premiers fujets d'Apollon .
Pour vous , Aréopage illuſtre ,
Quel honneur d'avoir un Bourbon !
Il n'eft plus rien qui vous détruife :
Déformais , de votre devife
OCTOBRE. 1754. 99 .
Tout garantit la vérité.
Un Corps , dont Louis eft le maître ,
Et dont Clermont fait gloire d'être ,
Eft für de l'immortalité.
Mais les cieux exaucent la France ,
L'airain tonne , & fon bruit guerrier ,
D'un Prince annonce la naiffance ;
Je la célébre le premier.
Soutiens du temple de Mémoire ,
Ne m'enviez point cette gloire ,
Le zéle feul m'a tranſporté ;
Que vos chants fe hâtent d'éclorre ;
Brillez d'un beau jour ; foible aurore ,
Je devance votre clarté.
Nous allons copier quelques morceaux
de la réponſe de M. Greffet , Directeur de
l'Académie. Après avoir rendu juftice au
mérite & aux ouvrages de M. de Boiffy ,.
par des éloges pleins d'efprit & de candeur
, il lui dit :
» Dans ce concours brillant & nom-
» breux des témoins de votre triomphe ,
» vous n'avez que des amis. Ces applau-
» diffemens finceres , cette fatisfaction gé-
» nérale de vous voir affis parmi nous
vous louent plus éloquemment que je
» ne pourrois faire. La réunion des fenti-
335285
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
>>
"
"
» mens , ce fuffrage de la renommée ;;
» doit ici vous épargner , ainfi qu'à ceux
» qui m'écoutent , & à moi- même , les
détails & l'ennui d'un éloge en face .
» Heureux celui dont la gloire eft indépendante
de ce tribut faftidieux & fri-
» vole , dont on n'a point à juftifier la-
» borieuſement les preuves , & qui comme
» vous , Monfieur , eft annoncé par l'efti-
» me publique , porté par le voeu de la
" patrie , & recommandé par lui - même !
» Quand on raffemble tous ces avantages
que difpenfe une équité fouveraine , &
qu'elle ne difpenfe qu'à peu de gens ;
» comme on ne doit point fa réputation à
de petits protecteurs , ni fes titres à de
» pures prétentions , ni fon exiſtence à
» l'efprit d'autrui , on ne doit auffi fon
adoption dans cette compagnie , ni à
» l'indécence des brigues , ni à l'impor-
..tunité des inftances , ni aux refforts tou-
» jours cachés & toujours vifibles d'une
injufte & ridicule féduction . Supérieur
aux appuis étrangers , le mérite véritable
fe protége lui- même , il refte tran--
quille , & la gloire fçait le trouver .
M. Greffet fait enfuite le portrait de M.
Deftouches : ce morceau mérite bien d'ê
tre tranfcrit.
و ر
>>
"
"
""
» Né avec un efprit élevé , une ame
OCTOBRE. 1754. ΠΟΙ
و ر
*
» ferme , des fentimens nobles , & cette
fupériorité de talens qui s'étend à tous
» les genres , M. Deftouches fçut remplir
également bien tous ceux aufquels il fut
appliqué. Chargé des affaires de Fran-
» ce à Londres , il fçut rendre fon minif-
" tere également utile & agréable à fon
» maître & à l'Angleterre . Son talent fin-
» gulier de connoître , d'approfondir ,
» d'apprécier les hommes ; & de lever
d'une main prompte & füre tous les voiles
dont l'intérêt , l'amour propre & la
fauffeté s'enveloppent ; ce talent qu'il a
» fi bien prouvé , l'auroit conduit plus
» long- tems & plus loin dans la carriere
» des négociations & des emplois les plus
diftingués , fi l'efprit philofophique in-
» fenfible à l'ambition , & le penchant
impérieux du génie ne l'avoient rame-
» né dans le fein du loifir que demandent
» les arts. Philofophe fans en être moins
» citoyen ; accoutumé à ne voir la gloire.
» réelle des talens que dans l'utilité dont
» ils peuvent être à la fociété , il tourna
» toutes fes vûes vers ce but refpectable , "
» & montra que la Comédie , quand elle
» eſt inſtructive & noble , bien loin d'être
» enveloppée dans la profcription autre-
» fois prononcée contre le crime & la baf-
» feffe de la farce antique , doit être re-
"
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» gardée comme l'école de la raifon & des
» moeurs , école plus utile par le pouvoir
» de l'agrément , que ne le font tant de
» traités de morale qu'on lit fans goût , ou
qu'on ne lit pas. Il fçavoit qu'il eft des
tems où la dépravation & le délire peu-
» vent être portés à un fi haut point , que
» ni le refpect des moeurs , ni le frein des
bienféances , ni les loix du bon fens
» lui- même , ne confervent prefque plus
d'empire fur les hommes , & que dans
» ces tems funeftes où la raiſon fe taît , où
» la vertu eft également muette , le ridi-
» cule , ce tyran univerfel & fi néceſſaire ,
» peut feul élever encore avec quelque
fruit une voix impérieufe , commander
» aux efprits égarés , couvrir le vice d'un
opprobre falutaire , & rétablir les bar-
» rieres de la raifon & de la vertu. Tels
furent fes principes ; fes travaux y fu-
» rent conformes , & le fuccès dut répon-
» dre à fes travaux .
و ر
ور
L'éloge de M. de la Chauffée fuit celui
de M. Deftouches : après quoi M. Greffet
expofe quelques réflexions fur la Comédie.
L'Auteur du Méchant eft bien fait
pour nous éclairer fur les principes de cet
art utile & agréable , & fur les moyens de
prévenir la décadence dont il eft menacé.
Moliere eft le modele que les Auteurs coOCTOBRE.
1754 103
و د
ود
miques ne doivent pas perdre de vûe ,
dit M. Greffet . » Du fein de la baffelfe
» & du mauvais goût , Moliere , éclairé
» par la nature , ofa s'élancer courageufe-
» ment loin des routes communes , & por-
» té fur les aîles du génie , il fçut bientôt
» s'élever à une ſphere nouvelle , d'où il
» donna aux hommes des préceptes , des
» modeles & des plaifirs. Voilà fon exemple
: que nous enfeigne- t- il ? L'invaria-
» ble principe de ne point fe laiffer fub+
juguer par le goût du tems , quand le vrai
goût s'altere , s'éclipfe , & touche au
» moment de fa chute. Il eſt à craindre que
»la manie des nouveautés , pour qui le
» luxe de nos jours multiplie fi laborieu-
» fement les colifichets & les riens , &
» fait fervir la magnificence à la petiteffe ,
» ne vienne également ufurper au théatre
» la place des objets vraiment nobles ,
vraiment utiles , n'y faffe fuccéder la
gentilleffé à la grandeur , les phofphores
» à la lumiere , le néant à l'exiſtence ; il
» eft à craindre que n'offrant plus fur la
fcene qu'une foule de petits tableaux
plus ou moins neufs , on ne néglige to-
» talement de peindre les grands caracte-
» res. Les demi- connoiffeurs qui nient
» tout ce qui les paffe , prétendront que
tous les grands caracteres font épuisés ,
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
» qu'il n'eft plus de ces couleurs primiti-
" ves à offrir , & qu'il ne refte que des
» nuances légeres à crayonner : langage
» de l'ignorance & de la médiocrité. Si
» l'on n'a plus à caractériſer de ces ridicu-
» les groffiers d'un fiécle moins éclairé , un
» monde tout nouveau ne refte-t- il point
» à peindre , à inftruire , depuis qu'à la
honte des hommes , les vices les plus fu-
» neftes fe font polis , colorés , embellis
» au point de n'être plus que des fujets
de plaifanterie ? La carriere du comique
» ne s'étend- t- elle point de jour en jour ,
» depuis que la déraifon s'accrédite fous
»le nom d'efprit , que les prétentions de
» toute efpece font tant de petites renom-
» mées fans mérite , & que les ridicules
» même fe croyent l'air & le ton des gra-
» ces Ofons donc arracher d'une main
» courageufe tous ces voiles impofteurs :
"portons le jour de la vérité par tout où
» il manque encore : & fi la révolution
» du théatre & du goût eft inévitable
» ainfi que celle des moeurs , retardons - en
» du moins le moment funefte.
L'Académie Françoife diftribua les prix
d'Eloquence & de Poëfie le même jour .
Le prix d'Eloquence dont le fujet étoit
· la crainte du ridicule , fut adjugé au R. P.
Courtois , Jéfuite , qui a remporté celui
•
OCTOBRE. 1754 105
de l'année 1752. M. le Miere qui a été
déja couronné l'année paffée , a obtenu
le prix de Poëfie , dont l'Empire de la Mode
étoit le fujet.
L'Académie propofe pour fujet du prix
d'Eloquence de l'année 1755 : En quoi
confifte l'esprit philofophique ? conformément
à ces paroles de l'Ecriture : Non plus ſapere
quam oportet fapere. Ep. ad Rom. c. 12 .
v . 3 .
Séance publique de l'Académie des Sciences
& Belles-Lettres d'Amiens , du 25 Août
1754.
L'A
'Académie des Sciences , Belles - Lettres
& Arts d'Amiens , célébra le 25
Août la fête de S. Louis fon patron , dont
le panégyrique fut prononcé par M. Guidé
, Chapelain de l'églife cathédrale .
M. Houzé , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours fur la néceffité de fe former
un caractere & un génie citoyen .
M. Vallier , Colonel d'Infanterie , Académicien
honoraire , lut un Poëme fur
l'Empire de la Mode .
M. Baron ,Secrétaire perpétuel , les éloges
de Dom Bouquet & de M. Secouffe ,
Académiciens honoraires , morts dans le
cours de l'année.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
"
M. Defmery , un difcours dont le fujer
étoit l'influence de l'air fur le tempérament.
Les autres ouvrages qui remplirent la
féance , furent un mémoire de M. d'Hangeft
fur M. l'Abbé de Camps , homme de
Lettres , né à Amiens. Deux fables de M.
de Riveri. Un Poëme de M. Vallier fur
l'Amour de la patrie , qu'il termina par
l'éloge du Roi & l'expreffion de la joie
publique caufée par la naiffance du Prince
que le ciel venoit d'accorder aux voeux
de la France .
L'Académie donna deux prix ; l'un à une
differtation fur les Laines , dont M. de
Blancheville , de Paris , eft l'auteur : l'autre
à un mémoire fur la Tourbe , fair par M.
de Belleri .
Pour fujets des deux prix qu'elle diftribuera
le 25 Août 1755 , l'Académie pro-.
pofe les queftions fuivantes :
Quel a été en France l'état du commerce
des finances depuis Hugues Capet juſqu'à
François I ?
Quel est l'effet du prix ou du taux de l'intérêt
de l'argent fur la culture des terres &
fur le commerce?
Chacun des prix fera une médaille d'or
de la valeur de trois cens livres .
Les Auteurs adrefferont leurs ouvrages ,
affranchis de port , avec leurs noms &
"
OCTOBRE. 1754. 107
leurs devifes , cachetés , avant le premier
Juin 1755 , à M. Baron , Secrétaire perpétuel
de l'Académie , à Amiens.
RECUEIL de vérités pratiques , concernant
le dogme & la morale , pour le réglement
de l'efprit & du coeur ; par M. Picard
de Saint Adon , Doyen de Sainte - Croix
d'Estampes , & Docteur de Sorbonne. A
Paris , chez Vincent , rue S. Severin , 1754 ,
in - 12 1. vol .
Le public eft inondé de brochures où la
religion & les moeurs font attaquées fans
ménagement. Il fe trouve heureuſement
des gens pieux & fçavans , comme M. Picard
de Saint Adon , qui préfentent le
contrepoiſon. On trouvera dans le livre
que nous annonçons , des préfervatifs contre
les paralogifmes des incrédules & contre
les maximes des libertins. L'Auteur a
divifé fon ouvrage en lectures : il s'y en
trouve cent quatre.
CHANSONS choifies de M. de Coulange
, mifes fur des airs connus . Nouvelle
édition. A Paris , chez Valleyre fils , rue S.
Jacques ; & Cailleau , quai des Auguftins ,
1754 , I vol. in - 12.
Ce recueil d'un des hommes les plus
agréables du regne
de Louis XIV , eft trop
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
connu pour que nous devions nous y
arrêter.
GRAMMAIRE Françoife , ou la maniere
dont les perfonnes polies & les bons
Auteurs ont coutume de parler & d'écrire.
Ouvrage clair & précis , dans lequel les
principes font confirmés par des exemples
choifis , inftructifs & agréables . Par M.
l'Abbé de Vailly . A Paris , chez Debure
l'aîné , quai des Auguftins , à l'Image Saint
Paul , 1754 , in- 12 . 1 vol. 2 livres 10 f.
relié.
RECUEIL , pour fervir d'éclairciffement
détaillé fur la maladie de la fille d'un
tireur de pierres du village de Saint Geofmes
, près de Langres , laquelle depuis
plufieurs années jettoit des pierres , tastôt
par la bouche , tantôt par la voie des urines
, & à qui on en a tiré de la veffie à
douze repriſes différentes . Par M. Morand ,
Ecuyer , Docteur- Régent de la Faculté de
Médecine de Paris , Profeffeur d'Anatomie
& de l'art des accouchemens pour les Sages-
femmes. A Paris , chez Delaguette , rue
S. Jacques , 1754. in- 12 . 1 vol.
LA Pleiade Françoife , ou l'Efprit de s
fept plus grands Poëtes . A Berlin , & le
OCTOBRE. 1754. 109
trouve à Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques.
in-12. 2 vol.
BIBLIOTHEQUE des Philofophes alchymiques
ou hermétiques, contenant plufieurs
ouvrages en ce genre très - curieux &
utiles , qui n'ont point encore paru , précédés
de ceux de Philalethe , augmentés &
corrigés fur l'original Anglois & fur le Latin
; tom . 4° . divifé en deux parties. A Paris
, chez Caillean , rue Saint Jacques ,
1754.
JEAN Faulcon , Imprimeur du Roi , à
Poitiers , vient de réimprimer une méthode
nouvelle pour apprendre parfaitement
les regles du Plain- chant & de la Pfalmodie
, avec des Meffes & autres ouvrages en
plain-chant figuré & mufical , à voix feule
& en partie , à l'ufage des Paroiffes & des
Communautés religieufes , dédié à M. l'Evêque
de Poitiers ; feconde édition confidérablement
augmentée , revûe & corrigée
par M. de la Feillée , Eccléfiaftique.
Ce livre fe trouve à Paris , chez Hériffant
l'aîné , Libraire , rue S. Jacques .
LES heureux orphelins , Hiftoire imitée
de l'Anglois . A Bruxelles , chez les
freres affe ; & fe trouve à Paris , chez
110 MERCURE DE FRANCE.
Prault , premiere & deuxième partie ,
1754.
Un jeune Gentilhomme Anglois nommé
le Chevalier Rutland , après avoir
parcouru l'Europe , dégoûté du tumulte
des Cours & du vuide des plaifirs , fe retire
dans une campagne pour y jouir tranquillement
de lui -même ; la lecture , la chaffe
, les réflexions rempliffoient fon loifir.
Se promenant un jour dans fon jardin , il
fut furpris d'entendre des plaintes près de
lui ; il s'approcha, & apperçut dans un bofquet
une corbeille , dans laquelle il trouva
deux enfans , avec une lettre qui lui
apprenoit que ces deux enfans étoient jumeaux
, qu'ils étoient baptifés fous le nom
d'Edouard & de Lucie , & qu'on les confioit
à fa générofité fur l'opinion qu'on
avoit de fes vertus . Le Chevalier n'héfita
pas , il leur fit fur le champ donner tous
les fecours néceffaires , & après ces premiers
foins , il fit des recherches pour découvrir
à qui ils pouvoient appartenir , &
par qui ils avoient été portés dans fon jardin
; mais toutes fes perquifitions farent
inutiles. » Eh bien , dit-il , en regardant
» avec une bonté tendre ces petits infor-
» tunés , à qui que ce foit qu'ils appartiennent
, je ne trahirai pas une con-
>>fiance qui m'honore . Que m'importe en
OCTOBRE . 1754. III
effet de fçavoir à qui ils doivent le jour ?
ils ont befoin que je le leur conferve , &
» c'eſt tout ce qu'il faut à mon coeur ....
» Par goût , le Chevalier prit infenfible-
» ment aux deux enfans qu'il élevoit , l'in-
» térêt que d'abord ils n'avoient dû qu'à
» fon humanité. Leurs yeux innocens l'a-
» muſoient , & à mesure que leurs idées ſe
» développoient , il fe faifoit un plaifir &
» même une occupation fuivie de les for-
» mer & de les étendre. La nature fem-
» bloit vouloir le payer de la générofité
de fes foins , par le caractere dont elle
avoit doué ces deux petits infortunés.
Rutland , malgré fa tendreffe pour eux ,
fentit qu'il falloit enfin s'en féparer pour
leur donner une éducation convenable à
un âge plus avancé. Il mit Lucie dans une
de ces maifons , qui en Angleterre trennent
lieu de Couvens , & qui font deftinées
à l'éducation des filles de la premiere
qualité il n'épargna rien pour développer
les rares difpofitions qu'il avoit apperçues
en elle , & fes foins eurent tout le
fuccès qu'il en pouvoit efpérer. La ten-
» dre reconnoiffance de Lucie pour le Che-
" valier , lui donnoit un defir fi vif de fe
perfectionner en tout , que quand elle
» n'auroit pas reçu de la nature les plus
» heureufes difpofitions , elle auroit pû
112 MERCURE DE FRANCE.
les emprunter de ce fentiment.
Edouard fut mis entre les mains d'un
Docteur très- célebre , & envoyé enfuite à
l'Univerfité d'Oxford , pour mettre la derniere
main à fon éducation. Il fit les progrès
les plus rapides , & il porta fi loin
fon goût pour les fciences , que Rutland
craignit qu'il ne lui fût préjudiciable.
» Mon cher Edouard , lui dit- il , je
» vois avec beaucoup de plaifir le goûr
» que vous avez pris pour les lettres ; mais
» je voudrois , s'il étoit poffible , que vous
» vous y livraffiez avec moins de fureur
» & que vous puffiez fur tout éviter cette
»forte de pédanterie que nous autres An-
» glois ne prenons que trop ordinairement
» dans nos Univerfités , & dont l'âge , le
» commerce du monde , les plus grandes
» places ne nous défont pas toujours . Cul-
>> tivez les lettres ; mais gardez-vous de
vous livrer à l'étude de façon à ne vous
"
pas laiffer
le tems de refléchir
, & peut- » être à vous
en ôter les moyens
. La na- » ture ne veut-être ni trop parée
ni trop » nue. L'ignorant
dégoûte
, le fçavant
en-
» nuye. Cultivez
- donc
vos talens
; mais » encore
une fois , ne les chargez
pas ils
» ne font rien fans les graces
, & les gra- » ces ne peuvent
pas exifter
fans le natu-
» rel .
OCTOBRE. 1754 113
Rutland demande enfuite à fon pupille
quel étoit l'état auquel il fe deftinoit.
Edouard , après avoir marqué à fon bienfaicteur
fa foumiffion à tout ce qu'il exigeroit
de lui , lui avoua enfin fon penchant
le goût le plus vif l'avoit décidé
pour le parti des armes. Rutland ne le vit
qu'avec peine ; mais n'ayant garde de s'oppofer
à une inclination trop marquée , il
obtint pour lui un emploi , & le fit partir ,
après lui avoir donné non - feulement les
commodités néceffaires , mais même tout
ce qui pouvoit lui attirer de la confidération
dans fon état.
Rutland fit auffi venir Lucie à Lon
dres ; il fut enchanté & furpris des progrès
qu'elle avoit faits. » La régularité des
» traits fe joignoit en elle à un air fpirituel
& fin ; des graces fans apprêt , li-
» bres & tout à la fois modeftes , un air
» noble & ingénu ; ce je ne fçais quoi en-
»fin qui fe fent fi bien & fe définit fi mal ,
n
ور
achevoit de rendre Lucie la perfonne du
» monde la plus féduifante. Le Chevalier
»fut auffi content de fon efprit que de fa
figure ; il le trouva naturel & orné ; fon
» coeur lui parut droit & rempli de tous
» les principes & de toutes les vertus qu'il
pouvoit defirer.
Le départ d'Edouard laiffa dans l'efprit
114 MERCURE DE FRANCE.
و ر
""
de Rutland des impreffions de trifteffe qu'il
crut pouvoir effacer en retenant Lucie auprès
de lui ; mais loin que la préfence &
les foins de Lucie fiffent fur fon ame
» l'effet qu'il avoit paru en attendre , ils
» fembloient ajoûter à fa mélancolie . . . .
» Il devint diftrait , fombre , inégal &
prefque brufque ; tour à tour il cherchoit
& fuyoit Lucie ; cent fois le jour
» il l'appelloit , & la renvoyoit dans fon
» appartement.
il fe réfolut enfin à la faire retourner
dans fa retraite , mais la violence qu'il fut
obligé de fe faire pour la renvoyer ,
l'éclaira
fur fes fentimens , & il ne pût fe
diffimuler l'amour violent qu'il avoit pour
elle . Il chercha à combattre cette paſſion
dont il fentoit l'inutilité. Trop vertueux
pour abufer de la facilité qu'il pouvoit
avoir à feduire Lucie ; l'obfcurité de fa
naiffance , qui pourroit peut- être un jour
le couvrir de honte , étoit d'un autre côté
un obftacle qui ne lui permettoit pas de fe
lier avec elle par un engagement plus folide
le réfultat de fes réflexions fut qu'il
devoit étouffer ce malheureux amour. 11
voulut effayer à s'étourdir fur lui -même ,
en fe précipitant dans le tumulte bruyant
du monde ; il courut les fpectacles , les
femmes, les foupers ; mais la trifteffe le fuiOCTOBRE
. IIS 1754
22-
X
nj
voit par tout ; il ne trouvoit que vuide ,
que fatigues & qu'ennui . Il réfolut enfuite
de fe livrer à l'étude; mais il n'éprouva que
trop à quel point lefprit fuit le coeur , &
combien il eft difficile d'arracher l'un à ce qui
féduit l'autre Enfin on lui manda que Lucie
étoit tombée dans un état de langueur
& que le féjour de Londres lui étoit néceffaire
pour lui procurer tous les fecours
dont elle avoit befoin. Rutland l'alla chercher
lui- même ; elle fut bientôt rétablie :
on lui confeilla enfuite d'aller prendre l'air
de la campagne ; fon amant l'y conduifit
avec plaifir : livré à fa paffion , il ne cherchoit
plus à la combattre , mais il vouloit
y rendre Lucie fenfible . Il effaya plufieurs ,
fois de lui faire entrevoir les fentimens
qu'il avoit pour elle ; mais Lucie trop
innocente ne le devinoit pas encore , elle
ne lui répondit que par des proteftations
de refpect & de reconnoiffance qui ne
faifoient
que bleffer l'amour du Chevalier.
Rutland déterminé enfin à l'époufer , lui
déclara toute la vivacité de fon amour , &
le deffein qu'il avoit formé de s'unir à elle .
Lucie demeura interdite , elle ne pût cacher
fon trouble ; mais ce trouble n'étoit pas
celui que Rutland auroit defiré , il n'y
voyoit que de l'indifférence , & cela le
116 MERCURE DE FRANCE .
defefperoit . Il fit à Lucie les plaintes les
plus ameres ; elle lui protefta qu'elle recevroit
fa main avec plaifir ; fon amant étoit
trop délicat , il vouloit de l'amour , & Lucie
n'en avoit pas , mais elle lui promit de
faire tous les efforts pour faire naître en
elle ce fentiment qu'il defiroit , & de l'inftruire
exactement des progrès qu'il feroit
dans fon coeur. Rutland étoit enchanté de
la candeur de Lucie , mais il fentoit bien
qu'il ne dépendroit pas d'elle de prendre
de l'amour.
Le Chevalier avoit quitté la campagne
pour revenir à Londres , & il n'avoit encore
rien gagné fur le coeur de Lucie . Se
promenant une nuit feul avec elle dans
fon jardin , il fe trouva dans un de ces momens
de délire , où tout cède à la paſſion &
difparoît devant elle . Il entraîna Lucie fous
un berceau , il la faifit avec tranfport , &
fe livrant à toute la fureur de fes defirs , il
tenta de les fatisfaire. Lucie , malgré fon
trouble , parvint à fe débarraffer de fes
bras , elle fe précipita à fes genoux , & le
conjura d'une voix tremblante & prefque
éteinte , de vouloir bien l'entendre . » Son-
» gez , lui dit-elle , du ton le plus tendre
» & le plus preffant , que c'est une fille
» que vous avez jugée digne d'être votre
femme , que vous allez deshonorer . SonOCTOBRE
. 1754. 117
»
D
gez que cette fille infortunée vous doit
fa vertu. Ne m'en avez - vous donc infpiré
que pour m'en faire perdre le fruit avec
» tant d'inhumanité ? .... Rutland , à qui
» rien n'étoit plus nouveau qu'un crime ,
» & qui pendant le difcours de Lucie avoit
" eu le tems de rentrer en lui-même , la re-
» leva doucement , & prenant la pofture
qu'il la contraignoit de quitter : "c'eſt à
» moi , dit- il , trop aimable Lucie , c'eſt à
moi à expier parla mort le crime affreux
» que j'ai voulu commettre , monſtre que
» je fuis , & j'ofois me croire de la vertu !
» j'ofois vous en donner des leçons ! &
» ce n'eft qu'à la vôtre feule que je dois le
a bonheur de n'être pas dans ce moment
» le plus fcélérat des hommes ». Après
avoir peint vivement à Lucie fes remords
& fon repentir , il la reconduifit dans
fon appartement. Mais à peine fut- elle
feule , que pour n'être plus expofée aux
outrages qu'elle venoit d'effuyer , elle fe
prépara à fortir de la maifon de Rutland ;
elle n'emporta qu'un petit paquet de linge
, & fortit dès la pointe du jour. Après
une courfe rapide de deux heures dans les
rues de Londres , elle arriva dans la cité
elle entra dans une boutique pour demander
la permiffion de fe repofer ; à peine y
fut-elle entrée qu'elle s'évanouit ; une fem118
MERCURE DE FRANCE.
me qui fe trouvoit là la fecourut , & après
lui avoir fait reprendre connoiffance , la
conduifit chez elle , la figure de Lucie l'avoit
intéreffée , elle la combla d'amitiés :
Lucie fenfible & reconnoiffante lui confie
fes aventures. Madame Pikring ( c'étoit
le nom de cette femme ) , l'admira , la plaignit
& lui offrit tous les fecours qui dépendroient
d'elle. Elle la plaça chez une
fameufe Lingere , à laquelle elle la recom
manda comme fa fille. Il y avoit à peine
quinze jours que Lucie étoit chez Madame
Yielding , qu'un petit maître brillant fortant
d'un équipage lefte & magnifique ,
defcendit dans la boutique ; il fut furpris
de voir une figure comme celle de Lucie ,
& débuta par un compliment du ton le
plus cavalier & le plus impertinent. Elle
lui répondit avec un air de fierté qui déconcerta
un peu notre Lord. » Adieu , ma
» Reine , lui dit- il , en partant , vous fai-
» tes la dédaigneufe , mais je veux être le
» Pair d'Angleterre le plus deshonoré , fi
» nous ne faifons dans peu une plus ample
» connoiffance ». Mylord Chefter ne manqua
pas de revenir le lendemain : Lucie fut
encore l'objet de quelques douceurs auffi
impertinentes que celles de la veille , &
auxquelles elle répondit avec dédain . Mylord
voyant une fuperbe garniture de denOCTOBRE
. 1754. 119
1
telle , l'acheta , & l'offrit à Lucie , qui la rejetta
de fon côté avec un air de mépris qui
l'étonna beaucoup : elle fe leva enfuite , &
fe retira dans une chambre voifine . Le Lord
Cheſter , quoique humilié de trouver une
pareille réfiitance , n'augura pas moins bien
du fuccès. » A propos , dit-il à la Lingere ,
» n'est- ce pas toi qui la confeilles ? ah ! fur
» mon ame , Mylord ..... Oh ! interrompit-
il , je prife , à ce que je crois , ton
" ame ce qu'elle vaut ; mais c'eft que fi
» cela étoit , & que tu fuffes d'intelligence
» avec Lucie , feulement par hazard , tu
» m'entens bien , tu me connois , je te refpecte
fort , mais parbleu , tu ne m'au-
❞ rois pas fait impunément cette galante-
12
» rie. Fais tes reflexions fur ce que j'ai
» l'honneur de te dire , & dans tous les
" cas , compte fur ma reconnoiffance .
Le lendemain Lucie ne voulut point
paroître à la boutique , & travailla dans
une chambre. Lorfque le Lord arriva , il
fut furpris de ne la plus voir , & demanda
où elle étoit à la Yielding , qui après
quelque difficulté , lui montra la chambre
où elle travailloit ; il y entra , & voulut
l'engager à vivre avec lui par les offres
d'une fortune brillante : Lucie reçut de
pareilles propofitions avec toute la hauteur
& le mépris qu'elles méritoient . » Mais ,
120 MERCURE DE FRANCE .
» ma petite Reine , reprit le Lord , je vous
» prie de vouloir bien confidérer qu'il y a
» trois grands jours que j'ai l'honneur de
» vous adorer , & que vous me faites celui
de me traiter avec une cruauté que
» j'ofe dire que je n'ai éprouvée nulle
"part.
Lucie voulut fe lever pour fortir de
cette chambre , mais il fit des efforts pour
la retenir. » Lâche , s'écria Lucie , fi tu es
» trop corrompu pour connoître ou refpec-
» ter la vertu , apprens que quand j'en
» pourrois manquer , le mépris m'en tien-
» droit lieu avec toi . Mylord Cheſter
piqué au plus vif , ne crut plus devoir la
ménager , & ofa fe porter aux derniers
outrages ; mais les cris perçans de Lucie
firent accourir la Yielding , qui lui reprocha
de faire pour un rien l'éclat du monde
le plus fcandaleux. Sur ces entrefaites la
bonne Madame Pikring arriva ; Lucie la
vit avec tranſports , & la conjura de la
tirer de cette maifon odieufe . Madame
Pikring n'hésita pas , & elles partirent enfemble
. Le Lord dès le lendemain alla chez
cette femme ; elle le vit arriver & defcendit
pour lui parler : il offrit & fa protection
& fa bourfe à Madame Pikring ; il la
menaça , il la pria , pour apprendre où
étoit Lucie , qu'elle lui avoit dit être retournée
OCTOBRE . 1754. 121
tournée chez fes parens ; mais il ne pût
rien obtenir. Dès qu'il fut parti , Madame
Pikring craignant qu'il ne parvînt
à découvrir que Lucie étoit chez elle ,
chercha les moyens de la dérober à fes
pourfuites. Si je méprife fes offres , je crains
fes violences , dit elle ; il n'eftfurement pas
amoureux , mais il croit l'être ; sa tête est
frappée , & combien de gens prennent la leur
pour leur coeur ? Elle fe détermina enfin à
conduire Lucie à Briftol chez une foeur
qu'elle y avoit , & qui louoit des appartemens
garnis ; elle la préfenta comme fa
niéce à cette four , nommée Madame Hepenny
, qui la reçut avec plaifir , & prit
bientôt du goût pour elle. Lucie reftoit
tout le jour enfermée dans fa chambre ;
le refte de la maifon étoit occupé par la
Ducheffe de Suffolk. Un jour que cette
Dame étoit fortie , Madame Hepenny vint
prendre Lucie pour aller vifiter les appartemens
de la Ducheffe : Lucie y trouva
des inftrumens dont elle s'amufa à jouer.
Madame de Suffolk rentra chez elle fans
qu'on s'en apperçut ; Lucie chantoit un
ait Italien en s'accompagnant : la Ducheffe
l'entendit un quart d'heure & étoit enchantée
; elle s'approcha , & demanda à
Madame Hepenny qui étoit cette charmante
fille : la Hepenny lui répondit que
F
122 MERCURE DE FRANCE.
c'étoit fa niéce , & qu'elle cherchoit à la
placer chez une Dame de qualité . Madame
de Suffolk fe hâta de la lui demander ;
elle la traita & l'annonça comme une fille
de condition qu'on lui avoit envoyée pour
lui tenir compagnie . L'air noble & intéreffant
de Lucie & fes talens l'avoient d'abord
frappée , mais fon caractere & fon
efprit lui plûrent encore davantage , elle
fut bientôt fon amie. Madame de Suffolk
rentra un jour chez elle plongée dans la
plus vive afliction ; elle fit venir Lucie , &
pleine de fa douleur elle voulut l'adoucir ,
en lui ouvrant fon coeur & en lui faifant le
récit de fes aventures.
Le premier volume de ce roman finit
là , & le fecond renferme l'hiftoire de la
Ducheffe de Suffolk.
La Ducheffe de Suffolk avoit été mariée
& veuve de bonne heure : maîtreffe d'ellemême
, elle jouiffoit de fa yertu & de la
tranquillité de fon coeur ; mais elle étoit
née trop tendre pour que cet état fût de
longue durée. S'étant rendue un jour de
bonne heure chez la Reine , elle y trouva
un jeune Lord qui venoit de lui être préfenté
, & qui arrivoit feulement de fes
voyages ; ce Lord étoit aimable , les graces
de fa figure , de fon efprit , de fon
maintien frapperent vivement Madame de
OCTOBRE . 1754. 123
Suffolk : elle fentit à cette premiere vue
naître l'amour dans fon coeur. Le Lord
Durham ne lui parut pas moins touché de
fes charmes ; il jettoit fans ceffe fur elle des
regards pleins de tendreffe , fon émotion
fe peignoit fur fon vifage , & cela acheva
la défaite de la Ducheffe . On defcendit
dans le parc , le Lord Durham lui donna
la main » je ne pourrois vous exprimer ,
» dit la Ducheffe à Lucie , tout ce qui fe
»paffa dans mon coeur lorfqu'il me donna
» la main , & que je crus fentir qu'il trembloit.
Moins je pouvois me méprendre à
» la caufe de fa timidité , plus je fus com-
» blée de joie , de faire fur lui une fi vive
» impreffion .... L'idée que je lui étois
» chère acheva de me perdre. Il me fem-
» bla cependant que je fentis moins en
» ce moment le bonheur de lui plaire que
» la crainte de n'avoir pas de quoi lui
» plaire affez ...... J'eus pour la pre-
» miere fois des inquiétudes fur ma beau-
» té .
Le Lord Durham ne tarda pas à appren
dre à la Ducheffe qu'il brûloit pour elle
de l'amour le plus vif & le plus tendre :
quelque plaifir qu'elle eût à croire le Lord
fincere , elle n'ofa cependant pas fe livrer
aux mouvemens de fon coeur ; elle crut
devoir étouffer une paffion dont les fuites
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
pouvoient être trop dangereufes ; quelque
douleureux que fuffent les efforts qu'elle
fit pour vaincre fon amour , elle s'en confoloit
en fe trouvant plus eftimable . » Il
» eft auffi rare , dit- elle , que nous ne
foyons pas recompenfées des facrifices
» que nous faifons à notre vertu , qu'il
» l'eft que nous ne foyons pas punies de
» ceux que nous faifons à l'amour.
و د
Les
fentimens de la Ducheffe n'échapperent
pas au pénétrant Durham , quelque
foin qu'elle prêt pour les couvrir d'un
air libre & détaché : il parvint à le faire
introduire chez elle , & lui arracha bientôt
l'aveu de la tendreffe qu'elle s'efforçoit
de lui dérober . Dès qu'il fut für de
fon amour , il ne tarda pas à lui en demander
des preuves : la Ducheffe étoit libre
, & poffédoit une fortune immenſe ;
elle crut faire autant pour le bonheur de
fon amant que pour le fien , en lui offrant
fa main. Milord Durham pâlit à cette
propofition ; Madame de Suffolk vit tout
fon embarras , elle fut indignée d'un refus
auffi outrageant , & fe leva pour fortir ;
le Lord l'arrêta en fe jettant à fes
genoux :
il lui dit qu'il l'aimoit trop pour refuſer
le bonheur qu'elle lui offroit , mais qu'une
ancienne
fubftitution & les ordres de fon
pere l'avoient deſtiné à une couſine dont
OCTOBRE . 1754 125
23
le mariage porteroit des biens immenfes
dans fa famille : que d'ailleurs cette coufine
étoit dans un état de langueur qui
la mettroit bientôt au tombeau , & quoi
qu'il arrivât , il fit à la Ducheffe les
proteftations les plus vives & les plus tendres
de n'être jamais qu'à elle. » Que vous
» dirai je , ma chere Lucie , lui difoit la
» Ducheffe en rougiffant , je l'adorois ,
»> nous étions feuls , il connoiffoit toute
ma foiblefle , il mêloit à fes fermens des
» carreffes fi vives , fi emportées , qui m'é-
» toient fi nouvelles , & qui mirent tant de
> trouble dans mes fens , qu'il ne me fut
»pas poffible de lui réfifter davantage ; je
» reçus fes fermens , je lui fis les miens ,
» il ne manqua plus rien à mon malheur .
Madame de Suffolk ne connut toute
l'étendue de fa faute que lorfqu'il n'étoit
plus tems de la réparer : Milord Durham
fentit tous les avantages que fon triomphe
lui donnoit fur elle , & il n'en devine
, que moins tendre ». Je ne fus pas contente
, dit la Ducheffe , du ton qu'il prit
» avec moi ; j'y crus reconnoître moins
» l'amour que le defir ; des tranfports
» m'auroient été bien plus néceffaires que
» des emportemens , & toute fenfible que
» j'étois aux fiens , j'avois plus befoin de
» l'un que de l'autre ...... Mais fes fens
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» étoient plus émûs que fon ame , & ſa va-
» nité paroiffoit plus contente que fon coeur .
ور
"
و ر
Dès qu'il n'eut plus rien à defirer , fes
empreffemens devinrent moins vifs , la
brufquerie fuccéda même bientôt à la contrainte
& à la froideur. La Ducheffe s'apperçut
bien de ce changement ; elle faifoit
tous fes efforts pour renfermer fa douleur ,
dans la crainte d'offenfer & de perdre fon
perfide amant , mais elle ne pouvoit s'empê
cher quelquefois de laiffer échapper quelques
plaintes. » Le barbare , dit - elle , ne répondoit
jamais aux tendres reproches que
» l'excès de ma douleur m'arrachoit quelquefois
, que par le filence le plus dé-
» daigneux , la plus affreufe féchereffe ,
»ou par des emportemens , qui en me
» prouvant à quel point il fe trompoit fur
» mon ame , me bleffoient encore plus
» que tout le refte ..... Ces tête- à- têtes fi
» délicieux pour mon coeur , n'étoient plus
remplis de fon côté que par le filence ,
qui ne dit que trop que l'on ne fent plus
» rien , ou par ces propos indifférens qui
» le difent bien mieux encore . Jaloux fans
» fentiment & fans objet , & uniquement
pour jouer un rôle auprès de moi , le
peu que je lui infpirois ne me fauvoit
» d'aucune des injuftices dont l'amour eft
fi fouvent coupable.
"
و د
OCTOBRE. 1754. 127
La fenfibilité de Madame de Suffolk qui
fembloit croître chaque jour ; l'affreufe
certitude où elle étoit de n'être plus aimée
; les horreurs de la jaloufie qui s'y
joignirent, déchiroient vivement fon coeur :
il ne lui manquoit pour mettre le comble
à fon malheur , que d'apprendre toute la
perfidie de fon amant. La Reine l'envoya
chercher un jour pour lui parler en fecret :
elle lui dit que le pere de Mylord Durham
lui avoit demandé fa main pour fon fils ,
& comme la Reine vouloit récompenfer
les fervices que ce Seigneur lui avoit rendus
, elle joignit fes inftances à la Ducheffe
pour lui faire agréer cette propofition.
Mais , fa confine eft donc morte ? dit Madame
de Suffolk à la Reine , qui n'entendit
pas ce qu'elle vouloit dire la Ducheffe
lui en donna l'explication , mais la Reine
lui dit qu'il n'y avoit rien de vrai dans.
toute cette hiftoire . Madame de Suffolk
ne put réſiſter à l'impreffion que fit fur
fon efprit cette nouvelle , elle tomba fans
connoiffance , une fiévre ardente la faifit ;
& fit craindre pour fa vie. Dans ce trifte
état elle voulut encore voir l'ingrat qui
étoit l'auteur de tous fes maux ; il vint
la voir , il parut devant elle avec un ait
d'humeur & même de férocité. » Eh bien
Mylord , lui dit- elle en verfant un tor-
"9
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
و ر
été
» rent de larmes , il eft donc vrai que vous
» ne m'avez jamais aimée , & que je n'ai
pour vous que l'objet d'un caprice ?
» .... Madame interrompit- il avec la plus
» infultante froideur , je connois mes torts ;
» il eft en conféquence inutile que vous
» vous donniez la peine de me les rappel-
»ler le même principe qui m'a donné
» la force de vous manquer , me donne-
» roit celle de foutenir vos reproches , &
» les rendroit inutiles ». Le ton dur &
barbare avec lequel il continua de traiter
la malheureufe Ducheffe , l'accabla & la
jeta dans une nouvelle foibleffe : le délire
la prit enfuite , fa maladie fut longue. A
peine fut elle rétablie qu'elle voulut fortir
d'une ville où elle ne doutoit pas que fon
aventure n'eût été répandue par l'indifcrétion
du Lord Durham : elle alla prendre
les eaux à Briſtol , ce fut là qu'elle connut
Lucie. La douleur qu'elle avoit marquée
en rentrant chez elle , avoit été caufée
par
fon perfide amant , qu'elle avoit rencontré
avec une femme de la Cour , & qui l'avoit
faluée de l'air le plus infultant. Ce qu'il
y a de fingulier , c'eft que ce Lord Dur .
ham étoit le même qui avoit perfécuté
Lucie chez la Yielding , & qui avoit pris
le nom de Cheſter à la mort de fon pere .
La Ducheffe , pour diftraire fa trifteffe
& pour s'éloigner d'un pays qui ne lui
OCTO BR E. 1754. 119
rappelloit que des idées douleureufes , fe
détermina à voyager un de fes amis lui
apporta une permiffion de la Reine , & lui
remit en même tems un paquet qui contenoit
des lettres du Lord Chefter à un François
de fes amis , à qui il comptoit fes
aventures , & que la Reine avoit fait intercepter.
Ces lettres forment le troifiéme
& le quatrieme volume de ce roman ; nous
en rendrons compte dans le Mercure prochain.
L'ouvrage entier eft vifiblement
d'un homme qui a beaucoup d'efprit , &
un grand ufage du monde.
LE Juge prévenu . Par Madame de
V *** . cinq vol. 1754 .
Voici l'idée de ce roman. Dubois , fils.
de M. Rhubarbin , Apothicaire , condamné
par fon pere à la profeffion de Médecin ,
malgré la répugnance pour cet état , eft
obligé de fe conformer aux intentions de
fon pere. Il est appellé pour voir la fille
d'un Maître des Requêtes dangereufement
malade & même abandonnée ; il la guérit ,
& en devient amoureux . Mademoifelle de
Ciare reconnoiffante , le paye du plus tendre
retour. Les ordres de M. Rhubarbin
forcent Dubois d'abandonner fa maîtreffe
pour aller voyager . Pendant ce rems là.
mille partis s'offrent pour Mlle de Ciare ,
E v
130 MERCURE DE FRANCE.
1
elle les refufe tous ; mais enfin perfécutee
par fes parens , & craignant de fe voir
forcée d'obéir , elle fe détermine à quitter
la maiſon paternelle pour fe retirer
chez une tante , Abbeffe du Couvent de
*** . Elle prend un valet avec elle , à qui
elle confie deux cens louis qu'elle avoit ;
ce malheureux tenté par la fomme , de
concert avec le poftillon qui menoit la
chaife , attache Mlle de Ciare à un arbre
, & veut fe fauver avec les deux cens
louis. Dubois qui revenoit de fon voyage ,
arrive au même inftant , détache fa maîtreffe
, tue le poftillon , & bleffe dangereufement
le laquais ; il conduit enfuite
Mlle de Ciare à fon Couvent. Le valet
qu'il avoit bleffé , alla l'accufer d'avoir enlevé
Mlle de Ciare ; il fut arrêté fur le
champ , mis au cachot , & prêt d'être condamné
à mort : mais fon innocence fut reconnue
, & par un développement d'aventures
fingulieres , il fe trouve le fils de fon
propre juge. Le roman fe termine par le
mariage de Dubois & de Mlle de Ciare .
L'ÉTOURDIE , ou hiftoire de Mifs Betfy-
Tatlefs ; traduite de l'Anglois. Quatre
parties. A Paris , chez Prault l'aîné , quai
de Conti , 1754.
Mifs Betfy- Tatlefs , héroïne de ce roOCTOBRE.
1754. 131
man , eſt une jeune Demoiſelle aimable ,
qui avec de l'efprit , de la fageffe & des
principes , eft pleine de vanité , de coqueterie
& d'imprudence , & ces défauts lui
font faire beaucoup de fotifes , qui en faifant
naître des foupçons fur fa vertu , l'ont
mife fouvent à de dangereufes épreuves.
Elle perd un amant aimable qui l'aimoit
& qu'elle aimoit elle- même , par fes étourderies
. Cet amant la trouve un jour chez
une fille connue par le commerce qu'elle
faifoit de fes charmes ; Betfy avoit été élevée
avec elle , l'avoit rencontrée dans
Londres , & la venoit voir fans foupçonner
le dérangement de fa conduite : fon
amant voulut lui faire quelques remontrances
; mais elle le traita avec hauteur ,
& loin d'ajoûter foi à ce qu'il lui dit , elle
alla dès le foir même à la comédie avec
cette fille perdue , & foupa chez elle. Un
jeune homme qui s'y trouva , s'offrit à ramener
Betfy : jugeant d'elle par fon amie ,
il voulut agir conféquemment à ce principe
, & elle eut beaucoup de peine à repouffer
fes violences. Beaucoup de fautes
de cette espéce , que fon étourderie ou fa
vanité lui firent commettre , donnerent de
grandes atteintes à fa réputation , lui enleverent
fon amant , & firent craindre à
fes parens quelques fautes plus effentielles :
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ils la prefferent d'accepter un des partis
qui fe préfentoient pour elle ; elle fut obligée
d'époufer un homme qu'elle n'aimoit
point , qui n'eut pour elle que de mauvais
procédés . Elle commença pour lors à refléchir
fur fes fottifes , & fentit ce qu'elle
avoit perdu , en rebutant fon ancien amant ,
qu'elle aimoit alors plus que jamais. Cet
amant avoit époufé une Demoiſelle charmante
, pleine de vertu , dont il étoit
adoré , mais qu'il perdit peu de tems.
après : fa paffion pour Berfy n'étoit devenue
que plus vive. Betfy fut veuve peu de
tems après ; devenue plus fage à fes dépens ,
& fon amant détrompé de quelques foupçons
qu'on avoit jettés fur fa vertu , ils
s'unirent enfin , & fe confolerent dans les .
douceurs d'une tendreffe mutuelle , de ce.
qu'ils avoient fouffert. Il y a dans ce roman
eſtimable , de l'intérêt , beaucoup de
naturel , de l'art dans l'intrigue , & des caracteres
vrais & foutenus ; on y trouvera
peut- être auffi peu de nobleffe , trop de
petits détails , & de la confufion dans les
événemens.
TRAITE de la culture des terres . Par-
M. Duhamel du Monceau , de l'Académie.
royale des Sciences , &c. Tome troifiéme ,
avec figures en taille - douce. A Paris,
OCTOBRE. 1754. 135
chez H. L. Guerin , & L. F. Delatour , rue
S. Jacques , à S. Thomas d'Aquin.
Il femble que dans les recherches des
Sçavans il y ait des tems marqués pour
les productions des différens genres . On
ne peut pas reprocher à notre nation de
refter oifive ; mais les Sçavans ont négligé
pendant long- tems de tourner leurs vûes.
fur les objets les plus utiles , l'agricultu
re , le commerce , & fur tout le commerce
des grains , qu'on peut regarder comme le
plus intimement lié avec les intérêts de la
fociété. On ne peut s'empêcher de montrer
de la fatisfaction en voyant paroître
tout d'un coup un nombre de fort bons
ouvrages ; les uns qui traitent des différentes
parties du commerce & des manufactures
, les autres particulierement du commerce
& de la police des grains ; d'autres
de la culture des mûriers & de l'éducation
des vers à foie ; enfin les traités que M.
Duhamel a donnés le premier au public
fur la culture des terres & la confervation
des grains .
L'accueil favorable que le public a fait
à ces différens ouvrages , eft un motif bien
capable d'engager les auteurs à continuer
leurs recherches utiles , qu'on peut comparer
aux femences des grands arbres , qui
en croiffant peu à peu , ne parviennent qu'a
134 MERCURE DE FRANCE.
près une fuite d'années à l'état de perfection
où ils nous font utiles.
ور
"3
Le troifiéme tome de la culture des terres
commence par une préface fort étendue
, dans laquelle l'auteur rapporte en
abrégé les principes d'agriculture qu'il a
mis dans fes premiers volumes. » Ces
principes , dit- il , paroifloient affez bien
prouvés pour mériter la confiance de
» ceux qui ont intérêt d'augmenter le pro-
» duit de leurs terres : néanmoins la prudence
exigeoit qu'on remît à en faire
l'application fur des objets confidérables
quand on fe feroit affuré du fuccès par
» des expériences faites fur des terreins
d'une affez petite étendue pour n'être
point à charge aux propriétaires.
ور
39
Ces expériences ont été faites & repétées
dans différentes provinces pendant les
années 1750 , 1751 , 1752 & 175.3.
M. D. a informé le public des expériences
faites pendant les trois premieres années
dans le fecond volume de la culture
des terres , & il rapporte dans le troifiéme
celles de 1753. On en voit d'exécutées fur
la terre de Denainvilliers , près Pethiviers ,
avec du froment ordinaire & avec du bled
de Smyrne ou de Miracle , auprès de
Montfort- l'Amaulry ; dans le Perche , près
Mortagne ; aux environs de Bayonne , en
OCTOBRE . 1754. 735
baffe Normandie , dans le Maine , aux environs
de Bordeaux , & dans le territoire
de Geneve.
Dans le fecond tome publié l'année
derniere , M. D. donna la defcription de
plufieurs inftrumens d'agriculture , qui
font abfolument néceffaires quand on veut
pratiquer en grand la nouvelle culture.
Plufieurs amateurs connoiffant l'avantage
des principes de cette culture fur l'ancienne
, s'étoient procuré ces inftrumens , &
s'en font fervis avec fuccès ; néanmoins on
trouvera encore dans ce troifiéme tome la
defcription de deux nouveaux femoirs ,
dont l'un qui eft fort en ufage dans le territoire
de Geneve , a l'avantage de remplir
fon objet avec beaucoup de jufteffe & de
précifion ; mais il faut convenir qu'il eſt
plus compliqué que le fecond , qui a le
mérite d'être fimple , folide , d'une exécution
facile , de peu d'entretien , & de répandre
la femence avec une précifion fuffifante.
M. Duhamel termine fon ouvrage par
l'abrégé des obfervations botanico- metcorologiques
, au moyen defquelles on a , s'il
eft permis de parler ainfi , l'hiftoire des
faifons , des influences de l'air & de leurs
effets par rapport aux productions de la
terre .
136 MERCURE DE FRANCE.
M. Duhamel ne s'eft pas feulement contenté
de rapporter les expériences relatives
à fa culture , & d'établir les principes
conformes à ce feul objet ; il s'étend encore
fur des pratiques utiles à l'agricultu
re en général , telles que la maniere de
fertilifer les terres en baffe Normandie
avec la chaux vive , les différentes façons
qu'on y donne aux terres deſtinées à prodaire
du grain . Il rend compte auffi de
quelques expériences qui ont été faites fur
le millet & le maïs , & nous fait connoître
la culture de ces deux plantes utiles &
l'ufage que nous en pourrions faire. On
conftate d'après ces expériences un point
qui eft très - effentiel ; fçavoir , que toutes
les plantes en général qui font l'ob er de
l'agriculture , veulent être femées plus ou
moins épais , fuivant leur différente nature
& la différente qualité du terrein où
on les cultive.
On avoit fait contre la nouvelle culture
deux objections affez fortes : la premiere,
qu'elle tend à détruire les pâturages qui
font néceffaires pour la nourriture du bétail
; & la feconde , qu'on s'engageoit dans
de plus grands frais
d'exploitation qu'on
foupçonnoit pouvoira néantir le plus grand
produit des récoltes.
A la premiere objection M. Duhamel
OCTOBRE. 1754. 137
répond folidement en deux mots , en difant
d'après fon expérience journaliere , qu'il
eft de fait qu'une petite quantité de prés
qu'il entretient bien , lui rapporte davantage
que des prés quatre fois plus étendus
qui font abandonnés à fes fermiers , quoique
ces prés , pour ainfi dire abandonnés
,, rapportent plus d'herbe que les jacheres.
Sar la feconde objection , après avoir
fait le détail des façons qu'un laboureur
donne à fes terres , fuivant l'ancienne méthode
, M. D. rapporte celles qu'on donne
en fuivant la nouvelle culture , & il
prouve , 1 °. que comme les labours ne s'étendent
qu'aux plate -bandes , on ne cultivera
tout au plus que la moitié de la terre .
2°. Que la terre étant réduite en un bon
état d'atténuation , elle pourra être labourée
avec un feul cheval , ce qui diminue
les frais de labour de moitié. 3 ° . Si on fe
rappelle l'économie fur la femence établie
dans les expériences de l'année derniere ,
on verra qu'au lieu de s'engager dans de
plus grands frais d'exploitation , on les diminuera
réellement , que la recolte fera
augmentée d'une valeur confidérable ,
on conclura en faveur de la nouvelle
culture .
&
Enfin M. D. termine fa préface par un
138 MERCURE DE FRANCE.
détail en forme de manuel , qui doit fervir
d'inftruction pour les fermiers qui vou-
'droient former des établiffemens. Cet avis
contient en plufieurs articles un détail circonftancié
des opérations qu'il faut faire
& dans quel tems il faut les pratiquer :
ainfi on ne manque plus d'exemples ni
d'inftructions , il ne faut qu'avoir envie
d'augmenter fon revenu pour fe livrer aux
vûes fages , pratiques & néceffaires de M.
Duhamel.
LES livres de Ciceron de la vieilleffe ,
de l'amitié . Traduction nouvelle fur l'édition
Latine de Grævius avec le Latin à côté.
A Paris , chez Jofeph Barbon , tue S.
Jacques , 1754. in- 12 . 1. vol.
Pour mettre nos Lecteurs à portée de
faire la comparaifon de la traduction que
nous annonçons avec celles qui l'ont précédée
, nous tranfcrirons le premier chapitre.
Si je trouve moyen de fournir un adouciffement
à vos chagrins , & d'affoupir les inquiétudes
qui vous minent vous travaillent
continuellement , quelfera , mon cher Titus ,
le falaire de ce fervice important ? Voilà les
mots qu'adreffe à Flamininus notre ancien
Poëte Ennius , homme pauvre à la vérité ,
mais eflentiellement honnête- homme ;
OCTOBRE. 1754. 130
vous les applique à vous- même.
II. Je fçais pourtant que vous n'êtes pas
comme Flamininus , en proie jour & nuit
à l'ennui & à la douleur. Je connois la
modération & l'égalité de votre ame ; je
fçais que vous avez rapporté d'Athenes ,
non feulement le furnom d'Atticus , mais
encore plus les moeurs douces & la fageffe
que l'on va puifer dans cette ville.
Je penfe néanmoins que votre coeur ,
comme le mien , eft plus fenfible à certains
accidens , & que cette fenfibilité exige
une confolation plus étendue , & qu'il faut
remettre à un autre tems. Pour le préfent
je me borne à ce petit traité que je vous
envoie.
III. Voici le but que je me fuis propofé
en le compofant. La vieilleffe s'appefantit
déja fur nous , ou du moins ceci eft indubitable
, elle s'avance à grands pas ; j'ai
cherché dans ce travail à nous rendre à
tous les deux plus léger ce fardeau qui
nous eft commun. Je fuis pourtant perfuadé
que vous le fupportez déja , & que
vous le fupporterez toujours avec le même
courage & la même tranquillité que
vous avez montrés dans tous les autres
états de votre vie ; mais dans le plan que
je m'étois formé de travailler cette matiere
,je ne voyois que vous à qui je puffe
140 MERCURE DE FRANCE.
!
dédier cet ouvrage , dont nous pourrions
retirer tous les deux une utilité commune.
IV. J'ai compofé ce traité avec tant de
plaifir , que non feulement j'y ai oublié
tous les chagrins de la vieilleffe , mais
qu'encore je me la fuis rendue douce &
commode.
V. L'on ne peut donc trop louer la Philofophie
, qui fournit à ceux qui font dociles
à fes leçons des moyens affurés de paffer
tout le tems de leur vie exempts d'inquiétudes
& d'ennui. J'ai parlé ailleurs très au
long , & je parlerai encore fouvent des
autres avantages que l'on en retire. Maintenant
recevez ce livre de la vieilleffe .
VI. Je n'y fais pas parler Tithon , à l'exem
ple d'Arifton de Chio. Un interlocuteur
emprunté de la fable auroit rendu mon ouvrage
moins intéreffant & moins perfuafif
; j'y mets tout le difcours dans la bouche
de Marc Caton , pour lui donner plus
de force & plus de poids.
miration
J'introduis enfuite auprès de lui Lélius
& Scipion ; je les repréfente pleins d'aden
voyant avec quelle aifance
il fupporte fon grand âge . Caton
leur répond & leur parle fur cette matiere .
S'il montre ici plus d'érudition que dans
les livres qu'il nous a laiffés , il faut en attribuer
la caufe à l'étude des lettros GrecOCTOBRE
. 1754 141
ques , aufquelles tout le monde fçait qu'il
s'appliqua beaucoup dans fes dernieres
annees.
Je n'en dirai pas davantage : Caton va
parler & vous expliquer lui- même ce que
je penfe fur la vieilleffe.
P.Virgilii Maronis opera ordine perpetuo ,
interpretationibus Gallicis , annotationibus &
dictionariis illuftrabat Antonius Bourgeois ,
parochus Sancti Germani , & in Collegio Crefpiaco
Vallenfi primarius , ad ufumfcholarum ,
tomus primus . Sylvanecti , apud Nicolaum
des Rocques ; & Parifiis , apud Carolum
Hochereau natu majorem , ripâ de Conti.
MÉMOIRES hiftoriques , militaires
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au trône de l'Empire
, jufqu'au traité d'Aix - la - Chapelle , en
1748. 3. vol. in- 12. A Amfterdam , chez
Arkfee & Merkus .
Lettre de M. de Chevrier.
L vient , Monfieur , de me parvenir un
livre nouveau , intitulé Dillionnaire portarif
des théatres. J'ai trouvé en l'ouvrant
une erreur fenfible , que M. le Chevalier
de Mouhy avoit auffi commife , & qu'il
142 MERCURE DE FRANCE.
m'a promis de réparer dans une nouvelle
édition . On lit dans les Tablettes dramatiques
& dans le Dictionnaire , Femme jaloufe
, Comédie en cinq actes & en vers de
» M. Defcazeaux , jouée & imprimée à
» Nancy. »
J'ignore quel eft M. Defcazeaux , mais
je puis vous affurer qu'on lui fait mal- àpropos
honneur de cette Comédie , du
mérite de laquelle j'ai parlé ailleurs ; elle
eft réellement de M. Thibault de Nancy ,
comme on le verra dans ma Bibliothéque
ou dans celle de M. de Mouhy , à qui j'en
ai remis un exemplaire.
La juftice que je dois à M. Thibault ne
me permet point de laiffer fubfifter cette
erreur , & je fuis perfuadé que M. Defcazeaux
ne me fçaura point mauvais gré
de lui avoir ôté un ouvrage qu'il n'a pas
fait.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris , ce 11 Août 1754 .
A Beauvais , le 14 Août 1754.
Les ne vousMercure de ce
Es conjectures que vous avez inférées ,
mois fur le tems de la mort de M. Fouquet
, renferment tout au moins une erreur
de date à réformer. Cette date eft
OCTOBRE. 1754. 143
celle de l'année 1718. On recule jufqu'à
cette époque la mort de l'Hermite , fous la
figure duquel on foupçonne que ce Miniftre
s'eft déguifé après fa fortie de la
citadelle de Pignerol . Cela ôte toute vraifemblance
à la conjecture.
1º . M. Fouquet étant né en 1615 , il
faudroit fuppofer qu'il auroit vêcu juſqu'à
l'âge de 103 ans .
2º. Selon l'Auteur des conjectures ,
l'Hermite s'eft fait voir à Alais dès 1682 .
Si c'eût été M. Fouquet , & qu'il eût vêcu
jufqu'en 1718 , MM. de Gourville & de
Voltaire qui ont dit qu'il eft forti de Pignerol
quelque tems avant fa mort , ne
fe feroient pas exprimés exactement. Quand
on connoît auffi bien que M. de Voltaire
le véritable fens des expreffions , on ne fe
fert pas de celle de quelque tems pour défigner
dans la vie d'un homme un espace
´de trente-fix années . J'ai l'honneur d'être ,
&c. D'Auvergne.
J
Lettre de M. Touſſaint à l'Auteur du
Mercure.
E voudrois bien , Monfieur, ne plus parler
de ce Journal étranger ; mais enfin
fi ce Journal ment fur mon compte , il faut
bien que j'en dife un mot , fauf à n'y plus
144 MERCURE DE FRANCE.
revenir quand j'aurai fait voir qu'il n'eft
pas fidele. Or , il ne l'eft pas en ce qu'il
defavoue une Réponſe faite à une Gazette
anonymne par ceux- mêmes de qui il tient
l'être. Il doit paroître fingulier au public
que le Journal defavoue le fait même des
Journaliſtes ; mais voici la clef de cette
contrariété apparente . C'eft qu'il y a dans
le Marais un homme qui fait imprimer
le Journal & le vend ; & c'eft cet homme
là qui fe donne du nous dans le defaveu
qui eft en tête du volume de Septembre.
Ce nous pourroit faire de l'équivoque
, & induire à croire que c'eft la fociété
même des Auteurs qui defavoue la
réponſe : mais on croiroit faux. Je l'ai concertée
avec eux , & ne l'ai donnée que fur
leur approbation . J'ai trop bonne opinion
de leur fincérité pour appréhender qu'aucun
d'eux me démente fur ce point ; on
peut les interroger. Pour l'Entrepreneur
ou diftributeur du Journal , il peut dire ce
qu'il lui plaira je ne crains pas , quand
nous ferons contraires en faits , que ce
foit lui qu'on croye à mon préjudice , &
il ne s'y attend pas fans doute , lorsqu'il
dit en abufant toujours du nous , Nous remerciâmes
fur le champ un Coopérateur que
plufieurs perfonnes paroiffoient ne pas voir de
bon oeil parmi nous. Ce nous , c'eſt lui , &
peutOCTOBRE.
1754. 145
peut- être fon Secrétaire , qu'il tâchoit inutilement
d'ériger en auteur : mes vrais
coopérateurs dans l'ouvrage ont été &
font encore mes amis ; tous dépoferont ,
quand il le faudra , contre le menfonge
qu'il a imprimé. Mais quand il fe feroit
réduit à parler feul en fon nom , il n'en auroit
pas moins dit une faufleté.C'est moi qui
mécontent des contrariétés que j'effuyois
de la part de cet entrepreneur peu intelligene
, ai pris le parti de l'abandonner à ſes
incertitudes & à fes écarts , malgré fes tentatives
pour me retenir ; & c'eſt cette retraite
de ma part qui fait tout mon tort :
mais ce n'étoit que par ma retraite que je
pouvois effacer la faute que j'avois commife
en m'engageant avec lui . Quiconque
lira les quinze ou vingt lignes qu'il employe
à m'infulter au commencement de
fon volume de Septembre , verra avec quel
homme j'étois. Il apprend par fes excès
aux gens de lettres , les dangers qu'ils courent
en travaillant à fes intérêts . Ce n'eſt
pas que par des fauffetés il puiffe flétrir un
homme dont la réputation eft en bonne
odeur, fon témoignage a trop peu de poids ;
mais c'est qu'il eft même fâcheux d'avoir
à relever des fauffetés , & de fe trouver
compromis avec un adverfaire de la trempe
de celui-là.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
BEAUX ARTS.
de la ville
d'Herculanum , avec quel- BSERVATIONS
fur les antiquités
ques réflexions fur la Peinture & la Sculpture
des anciens ; & une courte defcription
de quelques antiquités des environs de
Naples. Par MM. Cochin le fils , & Bellicard.
A Paris , chez Jombert , rue Dauphine
, 1754. in - 12 . 1 vol. avec un grand
nombre de gravures.
La nouveauté que nous annonçons
commence par des recherches hiftoriques
fur Herculanum. Ce morceau rempli de
fçavantes & d'excellentes difcuffions , eſt
d'un homme de lettres qui ne fe fait pas
connoître .
M. Bellicard, Architecte , des Académies
de Florence & de Boulogne , eft Auteur
de la premiere & troifiéme partie du volume.
La premiere contient la defcription
des principales antiquités qu'on a tirées de
la ville fouterreine d'Herculanum ; & la
troifiéme la defcription de quelques antiquités
répandues aux environs de Naples
a Pouzzol , à Bayes , à Cumes & à Capoue.
Ce font des détails qu'il faut voir dans le
OCTOBRE. 1754 147
livre même , & les figures fous les yeux .
On trouvera que M. Bellicard ne dit rien
de trop ni de trop peu , mérite rare dans
ceux qui écrivent fur les arts.
La feconde partie du volume eft de M.
Cochin le fils , fi connu par fon talent ſupérieur
pour le deffein & pour la gravure :
ce font des obfervations fur les peintures
d'Herculanum. Les tableaux d'hiftoire qui
y ont été déconverts , occupent d'abord
M. Cochin. » En général , dit ce grand
» Artifte , leur coloris n'a ni fineffe , ni
» beauté , ni variété ; les grands clairs y
» font d'affez bonne couleur , & les demi-
» teintes de la même couleur depuis la tête
»jufqu'aux pieds , d'un gris jaunâtre ou
» olivâtre , fans agrément ni variété . Le
n rouge domine dans les ombres , dont le
» ton eft noirâtre ; les ombres des draperies
» far tout n'ont point de force , mais la
» peinture à frefque ou à la détrempe eſt
fujette à cet inconvénient. Un autre dé-
» faut qu'on pourroit reprocher également
» à beaucoup de frefques, même des meil-
» leurs maîtres d'Italie , c'eft que la cou-
» leur des ombres n'eft point rompue , &
» qu'elle eft la même que celle des lumie-
» res , fans autre différence que d'avoir
moins de blanc. Au refte il ne paroît
pas qu'on puiffe attribuer la foibleffe de
"
1
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
» couleur de cés tableaux à une altération
» caufée par les tems ; du moins ils paroif-
» fent frais & bien confervés
à cet égard. » La façon de peindre
eft le plus fouvent
par hachures , quelquefois fondue ; ils
» font prefque tous très- peu finis & peints
» à peu-près comme nos décorations de
theatre : la maniere en eft aflez grande
» & la touche facile , mais elle indique
» plus de hardieffe que de fçavoir.
D
On a découvert auffi à Herculanum
» un très - grand nombre de tableaux
» d'animaux , d'oifeaux , de poiffons , de
» fruits , &c. de grandeur naturelle. Ces
» morceaux font les meilleurs , ils font faits
» avec goût & avec facilité , mais ils font
pour la plûpart peu finis , & ils n'ont
» pas toujours toute la rondeur ni l'exac-
» titude néceffaire .
"
» Les tableaux d'Architecture ou de rui-
» nes font en grand nombre , mais ils ne
» méritent aucun éloge. Ces compofi-
» tions font tout-à -fait hors des propor-
» tions de l'architecture Grecque ; les co-
» lonnes y font en général d'une longuenr
» double ou triple de leur mefure natu-
» relle . Les moulures des corniches , des
» chapiteaux & des bafes tres-mal profi-
» lées , tiennent du goût des mauvais Go
» thiques . La plûpartdes Arabeſques mêOCTOBRE.
1754. 149
29
>>
lées d'architecture font auffi ridicules
» que les deffeins Chinois ; il en faut ce-
» pendant excepter deux ou trois tableaux
qui font d'une couleur affez agréable ,
quoique fans beaucoup de vérité, & dans
lefquels le paysage eft d'une touche aſſez
» facile.
» On peut accorder la même grace à
" quelques morceaux d'ornemens mêlés
» de feuilles de vigne ou de lierre. En gé-
» néral ce qui eft d'après nature , eſt aſſez
» bon. On ne peut en dire autant de ce
» qui eft fait d'imagination ; il y a de la gradation
ou du fuyant dans ces tableaux ,
& l'architecture s'y trouve en quelque
façon mife en perfpective , mais d'une
» maniere qui prouve que les auteurs de
» cette compofition n'en fçavoient point la
» régle. Les lignes fuyantes ne tendent pas
» à beaucoup près aux points où elles doi-
» vent ſe réunir ; il y a des objets vûs en
» deffus , & d'autres en deffous ; mais il
» faudroit plufieurs horizons fort diftans
» les uns des autres pour les accorder . En-
» fin on y voit une idée de la diminution
» des objets , mais fans aucune connoif-
» fance des regles invariables aufquelles
» elle doit être affujettie ; il n'y a prefque
point d'intelligence , ni d'effets de la
» lumiere.
23
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
و ر
La fculpture que l'on a trouvée dans
» cette ville fouterreine eft très fupérieure
» à la peinture. Le principal & le plus
» beau morceau qu'on en ait tiré , eſt la
» ftatue équestre de marbre blanc , qui repréfente
Nonnius Balbus. C'eft un jeune
» homme armé d'une cuiraffe qui ne def-
» cend pas tout- à - fait jufqu'aux hanches ;
» il a fous cette cuiraffe une efpece de che-
» mife fans manches ; elle lui couvre feu-
» lement les épaules , elle paffe par-deffous
» la cuiraffe , & finit au tiers des cuiffes.
» Un manteau qu'il porte fur l'épaule &
» fur le bras gauche ne lui laiffe à décou-
» vert que la main dont il tient la bride
» du cheval ; cette bride eft fort courte . I
» a les cuiffes & les jambes nues , à la ré-
»ferve des brodequins qui ne montent ,
» gueres au- deffus du coude -pied , fur le-
» quel ils font noués par deux cordons.
» Cette figure eft de la plus grande beau-
» té la fimplicité avec laquelle elle eft
» deffinée , ne la rend pas fi frappante ni
» fi belle au premier coup d'oeil qu'elle pabroît
après un examen attentif. La tête eft.
» admirable , & la figure eft de la plus
» grande correction ; le contour en eft pur .
» & fin ; les ajuftemens font d'une manie-
» re fimple & grande . Quoique le cheval ,
» foit très - beau , & que fa tête foit pleine
OCTOBRE. 1754 ISI
» de vie & de feu , il eft cependant infé-
» rieur à la figure de l'homme , & il eſt
» plus maniere.
M. Cochin , après avoir détaillé tous
les morceaux de peinture & de fculpture
qui lui ont paru le mériter , finit par des
obfervations générales que nos lecteurs
liront avec plaifir.
Il femble , dit M. Cochin , qu'une collection
auffi nombreufe de peintures antiques
auroit dû nous éclairer , autant qu'il
étoit poffible , fur le dégré de perfection
où l'on prétend que les Anciens ont porté
les différentes parties de la peinture.
Cependant , parmi tant de morceaux ,
peut-être auroit- on de la peine à en trouver
un feul qui pût juftifier les éloges
qu'on a prodigués aux grands Maîtres
qu'ils ont eus en ce genre , & dont ils ont
immortalifé les noms. Il y a toute apparence
qu'ils ne font pas de ces mains fi
vantées en effet , comment fuppofer que
dans un fiécle rempli d'excellens Sculpteurs
, on eût de la confidération pour des
Peintres fi foibles dans le deffein ? Herculanum
étoit une ville ancienne , mais peu
confidérable ; il étoit poffible qu'il n'y eût
pas un feul grand Artifte . Il en étoit des
provinces de l'Empire Romain ainfi que
des nôtres ; il n'y a quelquefois pas un
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
homme habile dans toute une contrée ; les
amateurs y font encore plus rares. D'ailleurs
les peintures dont il s'agit , étoient
fur les murailles d'un théatre ou d'autres
lieux publics , dont la peinture n'avoit été
fans doute regardée que comme de fimples
embelliffemens , pour lefquels on n'aura
pas voulu faire la dépenfe qu'ils entraînent
quand on fait choix des meilleurs
Artiſtes.
Quoi qu'il en foit , le Théfée & les autres
tableaux de grandeur naturelle font
foibles de couleur & de deffein ; il y a peu
de génie dans leur compofition , & toutes
les parties de l'art y font dans une médiocrité
à peu près égale . Le coloris n'y a prefque
point de variétés de tons : on n'y voit aucune
intelligence du clair obfcur , c'eſt-àdire
des changemens que fouffrent les couleurs
par la distance des objets , par la réflexion
des corps qui en font voifins , &
par la privation de la lumiere. Ils ne préfentent
nulle part l'art de compofer les lumieres
& les ombres , de maniere qu'en
s'approchant ou en fe grouppant elles deviennent
plus grandes , ou produifent des
effets plus fenfibles. Chaque figure a fa
lumiere & fon ombre , & je n'ai point remarqué
qu'aucune figure portât ombre fur
l'autre ; ce qui ne feroit encore que les preOCTOBRE.
1754 155
miers élémens d'une compofition deſtinée
pour l'effet : les ombres ne font point re-
Alertées , ou le font également depuis le
haut jufqu'en bas . Les couleurs confervent
trop leur pureté , & ne font point rompues
comme elles le devroient être par la privation
de lá lumiere ; elles ne participent
point de la réflexion des objets prochains.
En un mot on n'y apperçoit rien qui puiffe
prouver que les anciens ayent porté l'intelligence
de la lumiere au dégré où elle
eft parvenue dans les derniers fiécles.
Quant à la compofition des figures , elle
eft froide , & paroît plutôt traitée dans le -
goût de la fculpture , qu'avec cette chaleur
d'imagination dont la peinture eft
fufceptible.
Cependant fur quelques figures qu'on y
voit compofées un peu en raccourci , on
peut fuppofer que l'art des raccourcis avoit
été porté plus loin par les habiles Peintres
de ce tems ; mais il n'y a rien qui décide
s'ils ont connu l'agrément que donne à la
peinture la richeffe & la variété des étoffes
on acheve feulement de fe convaincre
que la maniere de draper à petits plis ,
pratiquée dans les ftatues , n'étoit pas générale
, & qu'il y avoit d'autres manieres
plus larges. Je dis , on acheve de fe convaincre
, parce qu'on avoit déja cette connoif-
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
fance par plufieurs fculptures antiques , qui
font drapées plus larges & avec de plus
groffes étoffes.
Malgré la médiocrité des grands morceaux
, on y remarque cependant une maniere
de deffein affez grande & un faire
qui prouvent que ceux qui les ont peints
avoient appris les élémens de l'art dans
une bonne école , & fous des Maîtres qui
opéroient facilement. Si les tons du coloris
ont peu de variété , c'eft affez le défaut
des éleves ; la plus belle maniere de
peindre , celle qui eft propre à l'Hiftoire ,
engage à marquer légerement les détails
dans les jours & dans les ombres , & à faire
enforte que la variété des tons foit à
peine fenfible , pour ne point interrompre
la grandeur des maffes. Les éleves ne
voyant point encore tout le fçavoir caché
par ces artifices , fe contentent d'imiter
avec deux ou trois tons cette variété prefqu'imperceptible
, que l'habile Artiſte fçait
mettre dans les paffages de la lumiere à
l'ombre. Ils tombent dans le même défaut
par rapport à la façon de deffiner les formes
de la nature. Les bons Deffinateurs
les traitent de maniere , que quoique le
premier afpect ne préfente que de grandes
parties & de grands contours , cependane
les yeux intelligens y découvrent jufqu'aux
OCTOBRE . 1754. 155
moindres détails. Je crois donc que l'on
peut reprocher aux Auteurs de ces tableaux
une grande ignorance de deffein ;
car fi l'on y trouve d'affez bonnes formes
en général , il faut convenir qu'il n'y a ni
juftelle ni fineffe dans le détail .
Les chofes faites d'après nature , telles
que les vafes , les fruits , le gibier , &c.
font peintes avec affez de vérité ; mais ces
imitations de corps immobiles font beaucoup
plus faciles : cependant on ne remarque
point dans ces tableaux l'illufion
qui trompe dans les nôtres ; on y découvre
même des défauts de perſpective affez
confidérables .
Les morceaux compofés de très - petites
figures font affurément les meilleurs de
- tous ceux qu'on a trouvés ; ils font non
feulement touchés avec beaucoup d'efprit ,
mais la maniere en eft excellente ; ils font
abfolument dans le goût des bas - reliefs
antiques , & leur couleur eft très - bonne.
On connoiffoit à Rome & ailleurs plufieurs
de ces peintures en petit ; mais elles
ne paroiffoient pas fuffifantes pour porter
un jugement certain fur la peinture des
Anciens. En effet , pour le faire admirer
en ce genre , il ne s'agit que de deffiner
les fujets avec efprit , & de les toucher
avec légereté : il n'y a prefque point d'ef
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
pace pour mettre de la variéte dans les
demi- teintes , fur tout lorfque ces morceaux
font auffi peu finis que ceux dont
il s'agit ; peu de tons fuffifent pour leur
donner un bon coloris.
Si les tableaux d'Architecture avoient
été plus fupportables , nous en aurions tiré
quelque connoiffance fur la maniere dont
les anciens pratiquoient la perfpective linéale
ou l'aérienne : mais ils font fi informes
à tous égards , qu'il paroît même
que ces Peintres n'avoient aucune connoiffance
de la belle Architecture. Cependant
le Roi des deux Siciles faifant continuer
les recherches , on ne defefpere point
de rencontrer enfin quelques morceaux de
peintures dignes d'être mis en parallele
avec les belles fculptures qu'on a déja trouvées.
Au furplus , de quelque peu de vafoient
ces tableaux , ils conftatent
l'exiſtence d'un genre de peinture
qui a pû être au dernier dégré d'excellence
dans d'autres ouvrages que le tems
nous a ravi , mais dont je croirois , s'il étoit
permis de hazarder quelques conjectures ,
qu'on pourroit retrouver l'idée dans plufieurs
excellens tableaux du Guide , quoique
la compofition de ces morceaux du
Guide foit froide & trop fimmétrique , &
qu'ils foient privés des grands effets de luleur
que
OCTOBRE. 1754. 157
miere qui font fi frappans dans les ouvrages
d'autres Peintres , & fouvent même
dans quelques-uns des fiens , ils font cependant
de la plus grande beauté pour la
perfection du deffein , l'exacte vérité &
le précieux du coloris. Les peintures antiques
nous permettent de douter que les
Anciens ayent pouffé le feu du génie & la
force de l'imagination , foit pour la compofition
, foit pour l'effet de lumiere , auffi
loin que plufieurs maîtres Italiens , Flamands
ou François ; & fi l'on peut juger
d'un gente par un autre , du progrès de
leur peinture par celui de leur architecture
, on voit que la févérité de leur goût leur
faifant redouter les écarts qui font fi fréquens
aujourd'hui, ( & plus en Italie qu'ailleurs
) ils n'ont cherché qu'à s'imiter les
uns les autres . Le beau une fois trouvé
par une voye , il ſemble qu'ils n'ayent ofë
le chercher par une autre ; les temples antiques
font prefque tous compofés fur une
même idée : il en eft ainfi de beaucoup
d'autres particularités , foit dans l'Archi
tecture , foit dans la Sculpture. Il fe peut
donc qu'il y ait eu un goût général & donné
, qui ait affervi la plus grande partie des
Peintres d'alors , & dont peu d'entr'eux
ayent ofé s'affranchir. Comme la Sculpture
étoit l'art dont on faifoit le plus d'u
158 MERCURE DE FRANCE .
fage , il eſt également poffible que ce goût
dominant ait été un goût de bas- relief ; il
y a même quelque lieu de penfer que fi la
compofition , dont la fougue de l'imagination
, la magie de la couleur & du clair
obfcur , font le principal mérite , avoit été
trouvée , le charme féduifant en auroit
empêché la perte , d'autant plus que cette
partie très difficile à conduire à la perfection
, eft cependant plus facile à allier avec
la médiocrité , & qu'elle offre des reſſources
plus aifées pour en impofer à ceux qui
n'ont point la véritable connoiffance de
l'art.
En effet , il paroît que quand les arts
defcendroient parmi nous de la perfection
où ils font maintenant parvenus , à
quelque point qu'ils dégénéraffent , il fe
conferveroit toujours une harmonie d'imitation
, qui bien qu'elle pût être fauffe ,
fervitoit à prouver que cette partie fi touchante
de la Peinture auroit été connue ,
& feroit foupçonner à nos derniers neveux
qu'elle avoit été portée fort loin par ceux
qui l'avoient pratiquée les premiers. Si on
n'en découvre donc aucune trace dans les
tableaux d'Herculanum , il femble qu'il
foit permis de penfer qu'elle étoit alors entierement
ignorée. Ces tableaux peuvent à
la vérité paffer pour modernes , en compa
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
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foit
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"
w
la v
OCTOBRE. 1754 159
raifon des peintures fi vantées de l'antiquité
; mais il n'eft pas moins vraisemblable
que leurs auteurs avoient encore fous les
yeux un grand nombre de beaux morceaux ,
où ils n'auroient pas manqué de puifer la
connoiffance des parties de l'art dont il s'agit
, fi elles y avoient exifté dans quelque
dégré capable d'en infpirer le goût.
AIR NAIF EN ROMANCE.
O N entend dans nos plaines
Le fon des chalumeaux ,
Les foucis & les peines
S'éloignent des hameaux ;
Mon aimable bergere
Y comble mes defirs ;
L'agréable fougere
Sert de trône aux plaifirs.
Sur ce charmant rivage
Nous paffons d'heureux jours ,
Nous ne rendons hommage
Qu'aux fideles amours ;
Mon fceptre eft ma houlette ,
Mes plaiſirs tout mon bien ;
Pour moi près de Colette
158 MERCURE DE FRANCE.
fage , il eft également poffible que ce goût
dominant ait été un goût de bas- relief; il
y a même quelque lieu de penfer que fi la
compofition , dont la fougue de l'imagination
, la magie de la couleur & du clair
obfcur , font le principal mérite , avoit été
trouvée , le charme féduifant en auroit
empêché la perte , d'autant plus que cette
partie très- difficile à conduire à la perfection
, eft cependant plus facile à allier avec
la médiocrité , & qu'elle offre des reffources
plus aifées pour en impofer à ceux qui
n'ont point la véritable connoiffance de,
l'art.
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En effet , il paroît que quand les arts
defcendroient parmi nous de la perfection
où ils font maintenant parvenus , à
quelque point qu'ils dégénéraffent , il fe
conferveroit toujours une harmonie d'imitation
, qui bien qu'elle pût être fauffe ,
ferviroit à prouver que cette partie fi touchante
de la Peinture auroit été connue
& feroit foupçonner à nos derniers neveux
qu'elle avoit été portée fort loin par ceux
qui l'avoient pratiquée les premiers. Si on
n'en découvre donc aucune trace dans les
tableaux d'Herculanum , il femble qu'if
foit permis de penfer qu'elle étoit alors entierement
ignorée. Ces tableaux peuvent à
la vérité paffer pour modernes , en compa
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OCTOBRE. 1754: 159
raifon des peintures fi vantées de l'antiquité;
mais il n'eft pas moins vraisemblable
que leurs auteurs avoient encore fous les
yeux un grand nombre de beaux morceaux ,
où ils n'auroient pas manqué de puifer la
connoiffance des parties de l'art dont il s'agit
, fi elles y avoient exifté dans quelque
dégré capable d'en infpirer le goût.
AIR NAÏF EN ROMANCE.
O N entend dans nos plaines
Le fon des chalumeaux ,
Les foucis & les peines
S'éloignent des hameaux ;
Mon aimable bergere
Y comble mes defirs ;
L'agréable
fougere
Sert de trône aux plaifirs .
Sur ce charmant rivage
Nous paffons d'heureux jours ,
Nous ne rendons hommage
Qu'aux fideles amours ;
Monfceptre eft ma houlette,
Mes plaifirs tout mon bien;
Pour moi près de Colette
160 MERCURE DE FRANCE.
L'univers n'eft plus rien.
Cet afyle agréable
Nous offre mille attraits ,
C'eft le féjour aimable
Des ris & de la paix :
Des ruiffeaux le murmure ,
Des oifeaux les doux chants ,
Tout fert dans la nature
Au bonheur des amans.
Sous ces épais feuillages
L'amour reçoit nos voeux
Des bergers du village
Il ferre les doux noeuds ;
Tous les jours ma Colette
Ranime mes defirs ,
Ma touchante mulette
Eft l'écho des plaifirs.
Des fleurs que fait éclore ,
Pour les amans heureux ,
Le lever de faurore
Je pare fes cheveux :
Mon plaifir eft extrême
De l'orner chaque jour ;
Les foins pour ce qu'on aime
OCTOBRE . 1754. 161
Sont l'encens de l'amour.
Par une chanfonnette ,
Sur un tapis defleurs ,
L'autre jour à Colette
Je peignois mes ardeurs ;
Son ame devint tendre ,
Que de momens heureux !
Ah ! devois -je l'attendre !
Tout remplit mes doux voeux.
Par M. C ***
****************
SPECTACLES.
'Académie royale de Mufique a continué
jufqu'au 24 Septembre les repréfentations
des Fêtes de l'Hymen & de
l'Amour , qui ont été jouées trente - deux
fois . Mlle Davaux y a chanté pour la premiere
fois le Mardi 20 Août , le rôle de
Memphis avec un grand fuccès : on a trouvé
que fes fons étoient plus foutenus , que
fes cadences étoient mieux formées , &
qu'elle mettoit de l'expreffion , tant dans
fon chant
que dans fon jeu : les efpérances
qu'on avoit conçues de fes talens ,
162 MERCURE DE FRANCE.
fe
renouvellent de jour en jour.
LES Comédiens François ont donné le
Lundi 2 Septembre la premiere repréfentation
des Tuteurs , Comédie nouvelle en
deux actes & en vers. Il y a plufieurs défauts
dans cet ouvrage ; mais il eft dans le
genre de la bonne comédie , fur tout dans
les premieres fcenes ; M. Paliffot qui en
eft l'Auteur , mérite d'être encouragé.
Les mêmes Comédiens répétent Nicomede
, tragédie de Pierre Corneille , laquelle
fera repréfentée à Fontainebleau devant
leurs Majeftés ; ils doivent donner pendant
l'abfence Orefte & Pylade , ou 7phigenie
en Tauride , Tragédie de M. de la
Grange ; le rôle d'Iphigenie , dans lequel
Mlles Champmeflé , Defmares & le Couvreur
fe font fort diftinguées , fera rempli
par Mlle Clairon.
LES Comédiens Italiens continuent les
repréſentations de la Servante Mairef
fe , Intermede traduit en vers lyriques de
la Serva padrona. Ceux qui par humeur
ou partialité n'ont point entendu à l'Opera
la mufique de la Serva padrona , en font
devenus amateurs zélés à la Comédie Italienne
; ils y courent en foule : les charmes
de cette mufique qu'on ne sçauroit
OCTOBRE. 1754. 163
trop admirer , ont enfin réuni tous les fuffrages.
Perfonne n'ignore à préfent qu'elle
eft du célébre Pergoleze ; il mourut fort
jeune , mais il vêcut affez pour fa gloire.
Les Italiens lui ont après fà mort décerné
le titre de Divin , que toutes les nations
ont confirmé. Mile Favart fait les délices
de tout Paris dans le rôle de la Servante
Maîtreffe ; fi elle n'a pas entierement créé
le genre dans lequel elle excelle , elle l'a ·
du moins porté à un dégré de perfection
qu'il n'étoit pas poffible d'imaginer . M.
Rochard auquel on a reproché quelquefois
de l'affectation & un chant précieux ,
qu'il s'eft peut -être efforcé d'imiter , eft
tout différent dans le rôle du Patron ; il y
plaît généralement , la mufique Italienne
l'a rendu plus naturel .
M. de Chevrier , auteur de la Comédie
de la Campagne , l'ayant retirée après la
treiziéme repréſentation , les Comédiens
Italiens y ont fubftitué le Mercredi 11
Septembre l'Esprit du jour , piéce nouvelle
du même genre , par M. Rouffeau de Touloufe
; elle doit précéder la Servante Maîtreffe
jufqu'au voyage de Fontainebleau .
164
MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT de la
Campagne , Comédie
en un acle & en vers , représentée pour la
premiere fois fur le théatre Italien le Mercredi
14 Août.
Le
Chevalier ,
Le Comte ,
La
Comteffe
Cidalife ,
Durimon ,
J
Асть CTEUR S.
M. Rochard
M. Baletti.
Mlle Catinon.
Mlle Silvia.
Nerine , fuivante de
la Comteffe ,
Julep , garçon Médecin
,
Arlequin , Laquais
du Chevalier ,
M. Chanville.
Mlle Favart.
M. Deheffe.
M. Carlin.
La fcene eft dans le château du Chevalier.
Le Chevalier fatigué des plaifirs & des
erreurs de Paris , s'eft retiré à fa maifont
de campagne : le Comte fon ami , vient l'y
joindre le jour même de fon mariage avec
fon époufe ; le Chevalier lui en marque fa
furprife.
Le Comte.
Voudrois-tu qu'imitant ces ftupides maris
Dont l'air benin & la bonté précoce ,
OCTOBRE . 1754 165
Font prefager un funeſte avenir ,
J'étalaſſe par tout les charmes de ma femme ,
Et la forçant à me haïr
Je me trouvaffe en butte aux traits de l'épigramme
?
Le Chevalier lui répond qu'il eft charmé
de le pofféder , quelqu'en foit le motif.
Arlequin vient annoncer la Comteffe ;
le Chevalier va la recevoir : le Comte
fort , parce que s'il reftoit en tiers on pourroit
le foupçonner d'être jaloux . La Comteffe
alors épanche fon coeur , elle apprend
au Chevalier que fon époux , à peine marié
, affecte déja un excès de froideur qui
la defefpére : le Chevalier tâche de la confoler
, en difant que le Comte eft efclave
de la mode , qu'il a peine à avouer fon
mariage , mais qu'il reviendra de fon préjugé.
La Comtelle qui aime de bonne foi ,
peint fes fentimens de maniere que le
Chevalier l'affure que le Comte ne tardera
pas à connoître tout fon bonheur . Le Comte
revient en faifant des excufes à fa femme
, de ce que peut- être il la gêne : la
Comtefle fort fort offenfée d'un pareil
propos ; le Chevalier en fait des reproches
très- vifs au Comte , qui après en avoir
beaucoup ri , plaifante le Chevalier fur
l'arrivée de Cidalife , célébre coquette ;
166 MERCURE DE FRANCE.
le Chevalier frémit à ce nom , il voudroit
retourner à Paris , mais il eft obligé de
refter par politeffe . Le Comte termine fes
mauvaiſes plaifanteries par les vers fuivans.
Voudrois-tu qu'on aimât un jeune homme qui
penſe ?
Tu connois les façons ; ardent à les faifir ,
Ne vas pas t'ennuyer par excès de prudence ;
Dans ce fiécle amuſant , penſer , c'eſt s'avilir.
Mais fois content , mon cher , Cidalife s'avance :
Sçais tu bien , Chevalier , qu'elle n'eft pas fi mal ?
Pour ne point t'enlever le fruit d'un tête- à- tête ,
J'écarte , en m'éloignant , un dangereux rival.
Cidalife fait beaucoup d'agaceries au
Chevalier ; il n'en eft pas la duppe , & lui
dit :
Vous aimez à jouir des droits de la beauté ,
Vous agacez fans être épriſe ,
Et votre efprit coquet dont on eft enchanté
Sçait avec art ménager la furpriſe
Du foible amant qu'il a dompté ;
Mais votre coeur qui bientôt le méprife ;
Affiche l'inconftance & la légereté.
Cidalife.
Courage , Chevalier , j'aime affez les maximes ;
OCTOBRE.
1754. 167
en baillant.
Sur tout à la campagne , elles plaifent beaucoup:
Elle continue fur le ton de la petite maîtreffe
la plus déterminée ; elle foutient
qu'il faut fuivre le goût dominant , qu'elle
ne croit point aux travers , & que quand
on en auroit quelquefois , loin d'en rougir
, il faut s'en faire gloire , & les prôner
dans l'univers.
Le ridicule embellit notre histoire ,
On fe pare de ſes erreurs ,
Et fouvent on leur doit le bonheur de ſa vie .
La femme du grand monde annonce ſes vapeurs ;
La coquette fa perfidie ,
Le fatyrique fon aigreur ,
Le vil protégé fa baffeffe ,
Le petit colet fa fadeur ,
Le Gafcon fon adreffe ,
Le parafite fes bons mots ,
L'intriguant les tracafleries ;
Le petit-maître fes chevaux ,
Et l'actrice fes fantaiſies.
Le Chevalier s'efforce de faire entendre
raifon à Cidalife' ; mais s'appercevant
qu'il perd fon tems , il devient un peu
cauftique.
168 MERCURE DE FRANCE.
Cidalife.
A bout portant vous tirez donc fur moi ;
C'eſt fort bien , Chevalier , pour le coup je vous
céde.
Le Chevalier.
Ah! connoiffez-moi mieux , je ſuis de bonne foi ;
De lutter contre vous je me crois peu capable ,
D'ailleurs je vous refpecte .
Cidalife.
Oh ! le refpect m'accable.
De ce terme choquant pefez mieux la valeur i
Le refpect ennuyeux dont on fait étalage ,
Loin de nous honorer , nous donne de l'humeur g
Ce n'eft qu'un tribut de l'uſage
Que par indemnité l'on paye à la laideur.
Le Chevalier eft délivré d'un entretien
quile fatiguoit cruellement, par Durimon ,
Médecin fort étourdi , quoiqu'âgé de cinquante
ans , lequel entre avec précipitation
, & tenant à la main de petits papiers
à vignettes ; ce font des bulletins qu'il
renvoye à trente de fes confreres qui veulent
profiter de fon expérience.
Le Chevalier.
Quoi , de Paris on vous confulte ici !
Durimon.
OCTOBRE. 169 1754.
Durimon.
De Paris , dites- vous ? des deux bouts de la Fran
ce ;
J'ai guéri ce matin vingt hommes dans Albi ,
Travaillés dès long-tems d'une cacochimie.
Il blâme enfuite l'ancienne méthode
des Médecins , il affirme que la moderne
eft bien meilleure .
Le Moliere eut raiſon de traiter de mauffades
Un tas de gens chargés de Grec & de Latin ,
Dont le projet étoit de guérir leurs malades.
Eft- ce là , dites-moi , l'objet d'un Médecin ?
L'on ne fuit plus l'antique ufage ;
Jadis on s'attachoit à connoître le corps
Et fa complexion ; mais aujourd'hui plus ſage ;
La Médecine a fçu reconnoître fes torts ,
Son fystême n'eft plus qu'un riant badinage.
L'efprit du jour devient fon élément ,
La gaitéfon foutien , & l'air du perfiflage
Eft fon premier talent.
Cidalife.
Pour être Médecin il faut être plaisant?
Durimon.
Je puis fans vanité comparer mes malades
Aux heros d'Opera qui meurent en chantant
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Par un principe faux , jadis nos camarades
Les affommoient en commençant.
Plus raifonnables , & moins fades ,
Nous les divertiffons jufqu'au dernier inftant.
Le Chevalier.
J'entens , ils meurent auffi vîte
Mais un peu plus gaiment.
Durimon après avoir étalé fes merveilleux
talens pour la Médecine , ne peut
s'empêcher de parler de fes équipages :
voici comment il s'exprime.
En entrant dans le monde avec un certain nom
J'eusla demi-fortune , & c'étoit le bon ton.
Mais depuis qu'on a vû , jouant l'air d'impor
tance ,
Meffieurs les Chirurgiens prendre la diligence ,
Il a fallu changer. J'ai deux cabriolets ,
Douze chevaux Danois , quatre juments frin
gantes ,
Un cul- de-finge , trois fouflets ,
Un vis-à-vis & deux defobligeantes.
Julep , garçon Médecin , vient apporter
à Durimon la lifte des morts & des mourans
; Durimon lui ordonne d'attendre fes
ordres par écrit. Nerine & Arlequin arri
OCTOBRE. 1754.
171
vent avec précipitation ; ils ont une grande
nouvelle à annoncer , c'eft qu'ils ont
trouvé le Comte pleurant aux genoux de
fa femme ; l'amour a fait la paix. Le Comte
& la Comteffe furviennent ; ils s'aiment
d'une égale ardeur : le Comte détefte fon
égarement en préſence de tous les acteurs ;
il en eft raillé par Cidalife , fon avis eſt
qu'une fi chamante union devroit être célébrée
par une fête éclatante . Durimon qui
joint à fes brillantes qualités celle d'auteur
, propofe de faire exécuter la Servante
maîtreffe. Cidalife dit que l'Italien l'ennuye
; Durimon ajoûte qu'il a traduit les
fcenes en François le Chevalier & Nerine
offrent de chanter les deux rôles , ce
1 qui eft accepté. Arlequin voudroit auffi y
faire fa partie mais on le renvoye au
buffet , & il en marque fa joie par une
cabriole .
Cette piece eft imprimée , & fe vend
à Paris , chez Duchefne , rue Saint Jacques.
EXTRAIT des Lacedemoniennes , ou
Lycurguer, Comédie en vers & en trois
actes , par M. Mailhol ; repréſentée pour
la premiere fois par les Comédiens Italiens
13 Juillet 1754. le
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ACTEUR S.
Lycurgue , oncle de l'un
des deux Rois de Spar- M. Rochard.
te ,
Nerinde , jeune veuve
Lacedemonienne , fous Mlle Fulquier,
l'habit d'lomme , &
nommée Siroës ,
Acaris , veuve , foeur de
Nerinde, députée par Mlle Silvia.
les prudes ,
Alcandre,parent de Lycurgue
, député par les M. Baletti . -
petits-maitres ,
Cyrris , jeune Comédienne
, députée par les Mlle Favart .
Comédiens ,
Nerine , fuivante d'Acaris
,
Trazile , Grec affranchi
de Licurgue ,
Arlequin , Egyptien af-
Mlle Coraline .
M. Deheffe.
franchi de Lycurgue , M. Carlin.
La fcene eft dans le palais de Lycurgue:
Lycurgue a réfolu de bannir les vices de fa pa
trie ; il le propofe pour y parvenir , d'abroger
les loix anciennes , & d'en publier de nouvelles
qui encourageront les citoyens de Sparte à l'honneur
& à la vertu . Il eft queftion de faire approuver
& ratifier ces loix par les Rois de Sparte &
par le Senat , & de faire ordonner que ceux qui
ne s'yfoumettront pas feront couverts d'ignomi
OCTOBRE, 1754. 173
nie. Lycurgue a beaucoup de crédit auprès des
deux Rois , & un grand parti dans le Senat , ce
qui fait craindre aux citoyens vicieux que les loix
de Lycurgue , dont ils ne peuvent entendre parler
fans frémir , ne foient promulguées malgré
leurs oppofitions. Les prudes , les petits - maîtres
les coquettes , les Comédiens , tous fe réuniffent
.pour faire échouer le projet de Lycurgue . On
ignore les articles des loix , & pour en être éclairci
on fait agir Nerinde , Acaris , Alcandre & Cyrris.
Ces députés s'adreffent d'abord à Trazile , l'un des
affranchis de Lycurgue , qui ne fçait pas le fecret :
ce Trazile eft un fripon que Lycurgue connoît
pour tel ; il n'a pas par conféquent la confiance
de fon maître. Arlequin , autre affranchi de Lycurgue
, eft un homme fimple dont Lycurgue
ne le défie point. Trazile s'imagine qu'Arlequin
pourroit fçavoir l'endroit où Lycurgue a déposé
les loix qu'on a intérêt de connoître : il envoye
donc les députés à Arlequin , en leur difant qu'il
fera aifé de le féduire , mais que pour lui iln'a pû
en venir à bout. Les députés vont trouver Arlequin
; tantôt on le menace de coups de bâtons ,
tantôt on lui offre tout ce qui pourroit le tenter.
On employe Nerine , fuivante d'Acaris , pour la
quelle Arlequin paroît avoir du goût. Alcandre
promet des fommes confidérables : la fermeté
d'Arlequin commence à s'ébranler ; il dit d'abord
la moitié du fecret , en indiquant un autel od
tout ce qu'on demande eft raflemblé . Acaris
Alcandre & Cyrris vont tâcher de forcer l'autel.
Nerine fait femblant de les fuivre , & revient dou
cement écouter Arlequin ..
Arlequin à part.
Ils vont bien être attrappés , fur ma foi ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Ils forceront fans doute la ferrure ;
Mais un reffort caché , qui n'eft fçu que de moi ,
Pourra les arrêter , & contre eux me raffure .
Appercevant Nerine.
La traîtreffe , je fuis perdu.
Nerine.
Oui , puifque j'ai tout entendu .
Arlequin , bas.
Ecoute , ils ne font point dans notre confidence
Je vais faire un marché qui pour toi ſera bon ;
On a pour de l'argent féduit mon innocence ,
Je te le donnerai pour n'être plus fripon .
Nerine.
Non , il faut rompre le filence .
aux Alleurs.
Vous travaillerez tous en vain ,
Sans le fecours de ce coquin.
Alcandre à Arlequin.-
Mon cher ami , ceffe d'être rebelle ,
Dans ces papiers je voudrois feulement
M'inftruire d'une bagatelle .
Arlequin.
Vous n'en emporterez aucun
OCTOBRE. 175 1754.
Alcandre.
Affurément.
Je le promets , & je ferai fidele.
Arlequin.
Ma main va vous prouver mon zele.
Arlequin ouvre l'autel , tous les Acteurs prennent
des écrits & les lifent.
Alcandre.
Loi qui défend de voyager.
Cyrris.
Loi fur la modeftie . Ah l'homme inſupportable !
Arlequin.
Toute la ville enfemble doit manger.
Je ferai le dernier à table.
Acaris .
Les femmes , aujourd'hui : fi , quelle indignité !
Nerine.
Défendu deparler. Quelle loi déteftable !
Arlequin.
Par une musique agréable
Lefoldat doit être excité.
Lesgarçons jeûneront. Ça ne vaut pas le diable.
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE,
Cyrris.
Très-expreffement défendons
De recevoir des préfens.
Arlequin.
Les poltrons.
Pour notre honneur & notre gloire
Seront noyez. J'ai bien peur de trop boire.
Alcandre.
Je ne me trompe pas , nous lui réfifterons ;
J'ai trouvé...... Victoire ! victoire L
Cyrris .
Sont-ce encore des loix ?
Alcandre.
Non , certes.
Acaris .
Ecoutons.
Alcandre lit.
Nicaftor , Grand - Prêtre d'Apollon à Lycurgue.
Les députés de Lacedemone recevront de notre part
ane réponſe telle que tu me l'as demandée , je te
fervirai avec plaisir , moins en miniftre des Dieux
qu'en Philofophe : je fçai comme toi qu'un mensonge
utile eft un bienfait.
Nerine.
Bon, voilà pour Lycurgue un furieux obſtacle.
OCTOBRE.
Alcandre.
1754.
177.
Au peuple allons montrer ces bizarres écrits ,
Allons , par ce billet , éclairer les efprits
Sur la fauffeté de l'oracle.
Arlequin.
Un moment, un moment.
Alcandre.
Il veut nous arrêter,
Les Acteurs rient.
Arlequin.
Vous ne devez point
emporter
Ces papiers importans . Vous m'avez rendu tra
tre ,
Voudriez-vous me trahir le premier ?
Les
Acteurs éclatent de rire & fortent .
Arlequin.
Ah ! je vais me punir d'avoir pû me fier
Auxpromeffes d'un petit-maître.
Arlequin eft forcé d'avouer à Lycurgue tout ce
qui s'eft paffé ; Lycurgue en eft indigné : Atlequin
eft au defefpoir & veut
s'empoifonner ; Lycurgue
l'en empêche , & lui pardonne par un effort
de vertu. Cependant les députés courent toute
la ville , & divulguent les loix de Lycurgue. Le
peuple furieux met le feu par tout ; ils brû--
lent la plupart des palais des Senateurs , & entent
chez Lycurgue pour y porter la flamme &
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
le fer : alors Lycurgue fe préfente & dit :
Venez , cruels , venez confommer votre crime ;
Puniffez votre bienfaiteur .
Delivrez me's yeux de l'horreur
De vous voir ingrats & perfides ,
De voir des citoyens aveuglés par l'erreur ,
Contre eux -mêmes tourner leurs armes parricides.
Frappez ..... Vous fufpendez vos coups ?
Manqueriez-vous ici de force ou de courage ?
Parlez : fur moi ma main achevant votre ouvrage
Juftifiera votre courroux.
Vous vous taifez ...... votre filence
Eft -il l'effet d'un retour généreux ?
J'ofe le croire , & mon expérience
Me découvroit en vous des coeurs nés vertueux.
Oui :: vous avez devant les yeux
L'éclat immortel de la gloire
Dont fe couvrirent vos ayeux ,
Et vous craignez que vos neveux
Ne flétriffent votre mémoire.
Gardez ces fentimens , ils vous rendront heureux ,
Sur vos devoirs ils fçauront vous inftruire ,
Ils vous apprendront que mon coeur
N'a demandé , ne cherche & ne defire
Que d'établir fur vous l'empire
De la raiſon & de l'honneur..
Tel eft mon but , que vous nommez coupable;
OCTOBRE. 1754. 179
Je veux former par mes projets divers
Une nation indomptable ,
Le modele de l'univers .
Mais vous croyez que mes loix trop
Doivent vous rendre malheureux ;
aufteres
Me puniffent vos Rois , me confondent les Dieux ;
Si je veux être auteur de vos miferes .
On me verra toujours blâmer & reprouver
Ce qui pourra vous nuire & vous contraindre.
Mon coeur plus d'une fois a fçu vous le prouver.
Vous pensez , dites-vous , que mes loix font à
craindre ;
Mais avant que de vous en plaindre
Vous devriez les éprouver.
C'est un point que je vous propoſe ,
Ou plutôt que je dois exiger aujourd'hui .
Je vais jufqu'à Pherès confulter un ami ;
De vos coeurs permettez que Lycurgue difpofe ..
Il faut me promettre en ce jour
D'exécuter mes loix juſques à mon retour .
Lacedemoniens , vos ames s'attendriffent ,
A mes avis vos regards applaudiffent ;
C'en eft fait , vous êtes vaincus ,,
Et vos remords vous rendent vos vertus..
S'approchant de l'autel.
Amis , votre ferment fur l'autel du filence
Doit confacrer votre perfévérance :
J'ai celui du Senat & celui de vos Rois.
Hvi
180 MERCURE DE FRANCE.
Un Lacedemonien.
Oui , nous jurons d'obéir à tes loix ,
Tant que durera ton abſence .
Lycurgue.
O Dieux ! vous comblez donc enfin mon efpé
rance.
Amis , venez des feux arrêter les progrès ,
Tandis qu'avec tranfport je vole vers Pherès.
Lycurgue & les Lacedemoniens
fortent précipitamment
. Acaris , Cyrris , Alcandre & Nerine
reftent fur la fcene ; ils font inconfolables : leur
douleur augmente encore par l'arrivée de Trazile
, qui vient apprendre que Lycurgue a quitté
Lacedemone pour toujours , & qu'il va fixer fon
féjour à Pherès. Nerinde & Arlequin fuivent Ly- curguc ; Alcandre veut aller dans d'autres climats
; mais il eft arrêté par Trazile , qui lui dit :
La loi nouvelle autrement en ordonne ;
Tout citoyen dès aujourd'hui
Reftera dans Lacedemone ,
Et doit de plus être eſclave ou mari.
Alcandre fe refout à époufer Acaris ; Trazile
épouſe Nerine , & Cyrris qui n'eſt point citoyenne
, eft obligée de fortir de Lacedemone.
L'Opéra Comique a donné le Mercredi 18
Août la premiere repréfentation
des Franches
Maçonnes , parodie en un acte des Amazônes ,
OCTOBR.E. 1754 1&1
premiere entrée des Fêtes de l'Hymen & de l'Amour.
Cette nouveauté n'a point réuſſi .
EXTRAIT du Chinois poli en France,
parodie du Chinois de retour , intermede
Italien en un acte ; par M. Anfeaume ,
repréſentépour la premiere fois fur le théatre
de l'Opéra Comique , le 20 Juillet
17 $4.
ACTEUR S.
Un Mandarin ,
Noureddin , Chinois qui
a voyagé en France,
Hamfi , autre Chinois ,
Eglé,
Zaide ,
M. de Hautemer.
M. de la Ruette .
M. Darcis.
Filles du
Miles,
Mandarin ,
Rofaline.
Defchamps.
Le Mandarin veut marier fes filles , Eglé ne de-
1 mande pas mieux. Zaïde qui a promis fa foi à Noureddin
, ne veut s'engager qu'à lui , & elle prie
fon pere d'attendre le retour de cet amant chéri .
Le Mandarin qui n'a d'autre volonté que celle de
fes enfans , leur laiffe la liberté du choix. Hami
eft un de ceux qui prétendent à Eglé. Il vient lui
déclarer que le Mandarin confent à fon bonheur
felle daigne approuver fa recherche. Eglé qui
eft fort coquette , n'eft occupée que de fes charmes
, & ne répond à la paffion de Hamfi qu'en
minaudant. Hamfi veut un coeur fenfible & fidele ;
& l'affectation d'Eglé le refroidit . Noureddin arrive
, il a pris les airs les plus outrés des petitsmaîtres
François ; Zaïde en eft allarmée ; Eglé en
rit , Hamfi hauffe les épaules. Noureddin leur
affure qu'il ne lui fuffifoit pas de prendre les mo¬
1
FSZ MERCURE DE FRANCE.
des françoifés , mais qu'il en a mis même plusd'une
nouvelle en vogue.
Air : De l'amour tout fubit les loix.
Croiriez- vous même qu'à Paris ,
Moi , moi tout Chinois que je fuis ,
J'en ai mis en vogue plus d'une :
Que mon goût
Faifoit loi par tout ;
Qu'à la cour les jeunes Marquis
Venoient prendre de mes avis ,
Que les Magots y font fortune
Tout comme en ce pays .
Air : Paris eft au Roi..
Nos lacs , nos vernis ,
Nos fleurs & nos fruits ,.
Nos petits pots-pourris
Y font d'un grand prix .
Dans tous leurs bijoux
Ils ont pris nos goûts ,
Pour danfer nos ballets
On s'y mei en frais.
Puifqu'en France
On commence
A donner dans le Chinois ,
J'imagine
Qu'à la Chine ,
Bientôt des François
OCTOBRE . 1754. 183
Nous prendrons les loix.
Nos lacs , nos vernis , & c.
Zaïde qui eft tendre , s'effraye de la légereté de
Noureddin . Eglé s'ennuie de trouver Hamfi fi fage.
Le Mandarin revient , & dit fur l'air : Je ne
fçais pas
écrire.
A vous entendre toutes deux ,
Chacune dans fon amoureux
Trouve un défaut étrange ;
Il faut
Le
pourtant s'accommoder.
moyen de vous accorder
Eſt de faire un échange .
1
Air : Entre l'amour & la raison..
Hamfi folide & ſérieux ,
A Zaïde conviendra mieux .
Eglé qui veut que pour lui plaire ,
On foit léger , vif & badin ,
En fe donnant à Noureddin ,
Trouvera , je crois , fon affaire. >
Air : Trois enfans gueux.
Que dites-vous de cet arrangement ?:
Noureddin.
Ah ! j'y confens pour vous punir , volage ,
à Eglé.
Je fuis à vous , Eglé , dans ce moment ,
Si vous daignez recevoir mon hommage.
184 MERCURE DE FRANCE.
Hamfi à Zaide.
Air : Quand le péril eft agréable.
A ce parti que l'on projette ,
Donnerez -vous votre agrément ?
Zaïde.
Très-volontiers..
Hamfi.
Qu'en ce moment
Mon ame eft fatisfaite !
Le Mandarin.
Air : Nous chantons.
Enfin , voici votre hymenée
Au gré de mon ardent fouhait
Mes enfans , heureuſement fait.
Pour terminer cette journée ,
Rions , danfons , célébrons les noeuds.
Qui comblent aujourd'hui nos voeux
Duo : Air noté à la fin de l'exemplaire imprimé de
l'ouvrage.
Eglé Noureddin.
L'amour d'un trait vainqueur.
Perce mon ame :
Oui , je fens que d'un trait vainqueur
L'amour perce mon coeur :
OCTOBRE. 1754. 185
Il m'enflamme.
Goûtons la plus vive allégreffe :
M'aimerez - vous toujours ?
Oui , j'aimerai fans ceffe ;
Nos fideles amours ,
Oui , dureront toujours.
CONCERT
La
SPIRITUEL.
E Concert fpirituel du jour de la Nativité de
la Vierge commença par une fymphonie
nouvelle à cors de chaffe & hautbois , de la compofition
de M. Stamitz , Directeur de la Mufique
inftrumentale , & Maître des Concerts de S. A. E.
Palatine ; enfuite on chanta Domine , in virtute
tua , motet à deux choeurs , de M. Cordelet. M.
Stamitz joua un concerto de violon de fa compofition
. Mlle Mingotti chanta deux airs Italiens
d'une maniere raviffante : elle fit le plus grand
plaifir du Concert , où elle avoit attiré une af
femblée nombreufe & choifie. M. Stamitz joua
une fonate de viole d'amour , de fa compofition.
Le Concert fut terminé par Cæli enarrant , motet
à grand choeur , de M. Mondonville . Mlle Fel ,
MM. Benoît , Albaneze , Poirier & Malines chan
terent dans les grands motets,
Lettre fur le ballet exécuté au Collège des
Jéfuites de Paris.
L
E R. P. du Parc , Profeffeur de Rhétorique
au Collège de Louis le Grand , vient de donner,
Monfieur, un baller qui a été généralement,
186 MERCURE DE FRANCE.
applaudi . On a reconnu dans le Prospectus le goût
& l'agrément que cet habile Profeffeur a coutume
de mettre dans ces fortes d'ouvrages , & l'on
a jugé que la lecture n'en étoit gueres moins
agréable que le fpectacle même . Le fujet du ballet
étoit fort heureux. C'étoit les Spectacles du
Parnaffe . Vous verrez dans l'expofition du fujet
que je vais tranfcrire , une grande juſteſſe , beaucoup
de précifion , des idées également ingénieufes
& agréables , des maximes fages , inftructives
& très propres à infpirer aux jeunes gens pour qui
le ballet a été fait , du goût pour les fpectacles
innocens , & de l'éloignement pour les fpectacles
dangereux.
Expofition du fujet. » Les Dieux_invités par
>> Apollon & raffemblés fur le Parnaffe , approu-
» vent le deflein que le Dieu du Pinde a formé
» d'éloigner fes éleves de tous les fpectacles qui
» peuvent nuire à leur innocence . Jupiter exhorte
>> les Dieux à bannir de ceux qui leur font confa-
» crés , tout ce qui eft contraire à l'éducation de
» la jeuneffe. Il fait annoncer une fête publique
>> qui réunira tous les fpectacles les plus capables
» de fixer l'attention des jeunes habitans du Par-
» naffe ; fpectacles gracieux , Spectacles frappans ,
»Spectacles nobles , spectacles comiques ; rien ne
» fera oublié de ce qui peut leur plaire fans leur
>> être funefte .
» Un peuple nombreux , une multitude de fça-
» vans , de héros , de demi- dieux , viennent fe
>> rendre au lieu marqué. Ce lieu eft fitué fur le
» penchant de la colline. Les Mufes y ont dreffé
>> un théatre pour les Acteurs , & ménagé des pla-
» ces pour l'affemblée. Une partie des éleves d'A-
» pollon a été placée fur des amphithéatres ; d'au
» tres ont été choifis pour acteurs . On donne le
OCTOBRE . 1754. 187
» fignal , la ſcene s'ouvre ; Jupiter fe montre au
>> milieu des Divinités , Apollon au milieu de fes
» éleves ; tous defcendent fur le théatre ; les Ac-
» teurs s'avancent & le fpectacle commence. »
Vous voyez une peinture allégorique du Collége
de Louis le Grand , du théatre magnifique qu'on
y a dreffé pour la Tragédie , de la jeune nobleffe
qu'on y éleve , & de l'augufte affemblée qui affifta
au fpectacle dont j'entreprens de vous rendre
compte .
On avoit choifi parmi les spectacles gracieux
ceux qui prêtent le plus à la danſe & que la danfe
exprime le mieux. Nous vîmes exécuter une chaffe
, une pipée , une vendange , & la plupart des
jeux qui font l'amuſement ordinaire de la jeuneffe .
Les danfes exprimoient parfaitement tous ces divers
fpectacles , & ces fpectacles même qui fembloient
n'être offerts que pour amufer & pour
plaire , étoient des leçons de fageſſe & de vertu.
D'abord parut le Dieu Pan , qui pour entretenir
l'adreffe & l'activité des Bergers , pour bannir de
leurs plaifirs la molefle & l'indolence , ordonne
une chaffe à laquelle il préfide , & couronne les
plus adroits & les plus heureux. Enfuite Jupiter
donne le fpectacle d'une vendange , d'où il veut
que Bacchus écarte tous les génies malfaifans
qui produifent le defordre & la licence . Pour cet
effet le fage Alcinoi › paroît à la tête des Vendangeurs
; il les contient par la préfence. On adreffe
des voeux au Dieu du tonnerre ; on l'adore comme
l'auteur de tous les biens & le pere de tous
les hommes ; on lui rend graces des dons qu'il a
répandus fur la terre , on lui fait hommage de fes
- travaux & de fes plaifirs. Enfin une jeuneffe vive
: & folâtre fort du temple des Mufes , & va voltiger
au milieu des ris & des jeux. Apollon fatisfait de
188 MERCURE DE FRANCE.
fes travaux , approuve ces divertiffemens ; mais
bientôt les génies des beaux Arts vont par fon oxdre
en arrêter le cours , & apprendre à cette jeuneffe
que fi ces amufemens font convenables à
fon âge , l'étude ne lui eft pas moins néceffaire ,
& que des travaux utiles doivent toujours fuccéder
à fes plaifirs : c'eft ainfi qu'un zéle induſtrieux
fçait tirer avantage de tout , & changer le plaifir
même en inftruction . Voilà en quoi l'éducation
publique l'emporte fur l'éducation privée. Dans
les Colléges tout contribue à former la jeuneffe .
Les jeux même & les fpectacles qui l'amufent
font des leçons qui l'inftruiſent ; au lieu que dans
les maifons particulieres les fpectacles que l'on
donne aux enfans font fouvent la réfutation des
maximes qu'on leur a apprifes.
Dans la feconde partie du ballet , qui avoit pour
objet les Spectacles finguliers & frappans , on repréfenta
des luttes champêtres , le combat de Darès
& d'Entelles ; on fit paroître un jeune Anglois ,
âgé de treize ans , qui étonna tout le monde par
fon adreffe. Il marcha fur la corde lâche avec une
facilité furprenante , & il y fit plufieurs tours d'équilibre
les plus beaux qu'on ait vûs depuis longtems.
11 paroît qu'on avoit intention d'y joindre
un feu d'artifice ; mais la néceffité d'attendre la
nuit , fit différer ce fpectacle jufqu'à la fin du
ballet. Ce feu de la compofition de MM . Rugieri ,
étoit magnifique , & ne reffembloit en rien aux
feux ordinaires que l'on voit en France , ni même
à ceux d'Italie , qui font beaucoup fupérieurs aux
nôtres. C'eft une efpece particuliere d'artifice
dont le P. d'Incarville, célébre Miffionnaire Jéfuite
, a donné depuis peu la méthode dans un mémoire
envoyé de Pekin . Ces feux ont celá de
particulier , qu'ils ne brûlent ni la paille , ni le
OCTOBRE. 1754. 189
bois , ni la toile ; de forte qu'on ne fait point de
difficulté de les exécuter fur le théatre des Jéſuites
, malgré les décorations qui font deffus & la
toile qui couvre la cour . Les foleils font d'un éclat
plus vif que ceux de nos Artificiers d'Europe ,
leurs rayons ont plus de largeur & des couleurs
plus belles. Quand on repréfente des arbres , ils
ont un effet fingulier ; on y voit diftinctement
les branches , les feuilles & les fleurs. Les étincelles
qui tombent , reffemblent à des boules de
feu , & on les voit rouler à terre comme des fruits.
Cet effet merveilleux , mais ordinaire dans les
feux Chinois , avoit déterminé les Artificiers à
dreffer au fond du théatre trois grandes arcades de
la hauteur & de la largeur des décorations , tou
tes trois chargées d'artifice. Dès qu'on y eut mis
le feu , on vit avec étonnement des arbres enflâmés
fortir de terre , s'élever en peu d'inſtant julqu'à
la toile & former trois berceaux magnifiques.
Ce fut par-là que finit le feu d'artifice. Tout le
monde en fut d'autant plus fatisfait , que ces fortes
de feux font encore très-rares. On n'en a
gueres exécuté qu'à la Cour & chez M. le Garde
des Sceaux , qui en a fait faire plufieurs effais.
Les fpectacles nobles , fujet de la troifiéme partie
, furent du goût des honnêtes gens , encore
plas que les précédens. On donna un des triomphes
d'Augufte , la querelle de Perfée & de Phinée
, enfuite un exercice militaire. On remarqua
dans l'ordonnance du triomphe un goût antique
qui exprimoit fçavamment la marche des anciens
Triomphateurs. Cette fcene finit par un trait de
modération & de clémence , qui met le comble
à la gloire d'Augufte , & dont il eft important de
montrer fouvent des exemples aux jeunes gens
qui doivent remplir un jour les premieres places
de l'Etat.
190 MERCURE DE FRANCE.
Le combat de Perfée & de Phinée fut exécuté
par les maîtres de danfe. On y danfa plufieurs pas
d'une beauté & d'un goût fupérieur . Après cette
fcene on vit une troupe de jeunes guerriers de
la premiere diftinction , s'avancer en bataille , tambour
battant & enfeignes déployées. M. de Forbin
l'aîné , qui marchoit à leur tête , l'épée à la
main , & qui repréfentoit le Colonel , fit border la
haye & ouvrir les files à droite à gauche ; enfuite
M. de Bouffu qui portoit le drapeau , s'étant
retiré derriere le bataillon , & M. de Pontamouffon
, chefdefile , ayant fait deux pas en avant , pour
être vu plus aifément de toute la troupe , qui devoit
fuivre tous fes mouvemens , M. de Forbin
fon frere , commanda l'exercice à la Pruffienne ,
fuivant la méthode qui a été donnée dans l'inftruction
du 14 Mai dernier. La troupe , après avoir
fait l'exercice du fufil , ferra fes files a droite & à
gauche , & marcha en bataille en faifant le pas
en avant ; enfuite on lui fit faire le pas de côté
fur le même alignement , enfuite le pas oblique &
Le pas de converfion. Elle doubla & dédoubla , forma
& rompit plufieurs fois le bataillon ; & après
avoir fait toutes les évolutions qui font marquées
dans l'inftruction , elle fit avec beaucoup d'ordre
& de vivacité le feu de chauffée , le feu de retraite
& le feu deralliement. Alors une feconde troupe
composée d'enfans beaucoup plus petits que les
premiers , demande à être incorporée dans la premiere
troupe. Pour mériter cette prérogative ils
font en préfence des grands une partie de l'exercice,
& forment le fiége d'une place. Ils en font les approches
avec ordre & avec intrépidité . M. de Carné
, un d'entr'eux , va bravement planter l'échelle
au pied de la muraille , fans être effrayé du feu contiquel
que font les affiégés , & tenant ſon épée entre
OCTOBRE 1754. 191
les dents , il fait tous fes efforts pour gagner le haut
de la muraille ; il appelle fes camarades pour le
feconder & les anime à le fuivre. Un autre * a la
hardieffe d'aller attacher un pétard à la porte , & la
fait fauter . Aufſi - tôt on bat la chamade dans la
place , & on y arbore le drapeau blanc . M. de
Choifeul de Meufe fe préfentè & demande à capituler.
M. de la Grandville qui commande le fiége ,
entre en négociation avec lui ; & après plufieurs
difficultés de part & d'autre , on fe rend à difcrétion.
Les Affiégeans entrent triomphans dans la
place , & enfuite font incorporés dans la premiere
troupe. Cette fcene d'enfans fut jouée parfaitement
, & tout le monde la trouva fort intéreflante
; tant qu'elle dura on ne ceffa point d'applaudir.
On admira le bon goût de l'exercice nouveau
& la fageffe du Miniftre qui en a tracé le plan.
L'air noble & férieux des Commandans charma
tout le monde , & on fut également fatisfait de la
précifion & de la vivacité avec laquelle fe fit l'exercice
. Les gens de condition fur tout ont vu avec
raviffement un spectacle fi propre à inspirer à
leurs enfans du goût pour la guerre. Lacedemone
en donna fouvent de pareils à la jeunefle , & ce
fut à ces fpectacles que fe formerent fes héros .
Les fpectacles comiques qui compofoient la quatriéme
partie du ballet , étoient trois fujets de
Comédie ; fçavoir , l'Enfant gáté , le Vieillard
petit maitre , & Hercule la Cour d'Om bale. Ils
furent tous les trois exécutés par des danſes , où je
trouvai beaucoup d'élégance & d'expreffion.
Vint enfin le ballet général ; vous en lirez le
fujet avec plaifir. C'eft une apologie élégante &
ingénieufe du ſpectacle qui vient d'être repréſenté.
* M. de Montboiffier,
192 MERCURE DE FRANCE.
BALLET GENERAL.
» Les fentimens des Dieux font partagés fur les
fpectacles qu'on vient de repréſenter. Les uns
penfent qu'il y regne trop de joye & de diffipa-
» tion ; quelques- uns croient qu'il n'y en a point
» affez. Momus auroit ſouhaité d'être accompagné
par une troupe de Satyres folâtres & bouffons ;
» Bacchus d'être fuivi , non pas du fage Alcinous
» mais du vieux Silene. Quelques- uns fe plaignent
» qu'on n'ait point admis certaines divinités qui
» dominent dans les autres fpectacles.
Minerve fe déclare pour Apollon ; elle fait
» fentir qu'il a rempli le deffein qu'il s'étoit pro-
» pofé , de donner à fes éleves des leçons agréables
» & inftructives ; que les différentes parties de ce
» fpectacle fourniffent des principes & des maximes
utiles ; qu'on y apprend à la jeuneffe que
» fes amuſemens doivent être fages & modérés
» & toujours facrifiés à l'étude des beaux Arts
» qu'on y voit des exemples de libéralité , d'in-
» trépidité , d'amour pour la patrie , de piété en-
>> vers les Dieux ; qu'on y enfeigne à vaincre les
» intrigues & les efforts de l'envie par la patience ,
» par le courage , par les bienfaits ; qu'on y mon-
» tre le ridicule de certains vices communs dans
» la profeffion des armes & dans le fein des con-
» ditions pacifiques. Minerve , bien loin de blâ-
» mer Apollon d'avoir exclus de fes fpectacles.
» des divinités favorables aux paffions , penſe au
» contraire que le nombre des Dieux qu'il a choi-
» fis pour exécuter fon projet , eft encore trop
>> grand ; qu'on devroit toujours éloigner les jeu-
» nes gens , non feulement des ſpectacles dangereux
pour leur innocence , mais de ceux mêmes
» qui
OCTOBRE. 1754. 193
qui font de pur amuſement & fans utilité pour
leur éducation . Tous les Dieux du ciel & de la
» terre fe réuniffent au fentiment de Minerve.
>> Pendant qu'ils lui applaudiffent , le génie de
➜ la France vient annoncer un ſpectacle tel que
>> Minerve le fouhaite . On voit paroître l'émnlation
qui conduit plufieurs éleves d'Apollon , &
leur montre les récompenfes qu'un Monarque
>> bienfaiſant a deſtinées à leurs travaux & à leur
» mérite. Ces jeunes rivaux chargés des bienfaits
» de leur Prince & animés à la vûe de fon portrait,
» s'empreffent de lui marquer par une petite fête
» leur joie & leur reconnoiffance . »
Voilà , Monfieur , ce que j'ai cru devoir vous.
mander au fujet du ballet des Jéfuites , pour vous
confirmer dans l'estime que vous avez pour ces
Peres , & pour vous faire voir que les Porée &
les la Sante ont des fucceffeurs qui renouvellent
les merveilles dont vous étiez témoin lorsque
vous étudyez fous ces excellens Maîtres.
J'ai l'honneur d'être , & c.
* On fait la diftribution des prix avant lafin du
ballet . Le Roi en eft le fondateur.
NOUVELLES ETRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 2 Août.
a
coup d'éclat. Cette capitale a été illuminée
plufieurs jours de fuite , & l'on a tiré fucceflive
194 MERCURE DE FRANCE .
ment divers feux d'artifice. La fatisfaction que répand
ici la ceffation de la maladie contagieuſe ,
ajoûté un nouveau dégré de vivacité aux réjouiſfances
publiques. Il en a été de même à Smyrne ,
d'où l'on mande qu'on y eft auſſi délivré de ceterrible
fléau .
Le 30 du mois dernier , le grand Viſir donna
dans fa maifon de plaifance de Dolmabachi un
magnifique repas à Sa Hauteffe . Les Miniftres
étrangers , conformément à ce qui fe pratique en
pareille occafion , envoyerent chacun un deffert
Iomptueux .
8
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 7 Août.
On a publié ces jours-ci plufieurs nouveaux
decrets du Sénat. Le premier ordonne que le terme
prefcrit pour retirer les biens engagés , fera
prorogé jufqu'au premier Janvier de l'année prochaine.
Par le fecond , la capitation pour l'année
préfente eft diminuée de fix copecks par tête . Un
troifiéme abolit les droits de douane dans la petite
Ruffie. L'Impératrice vient d'accorder divers
privileges à la nation Maloroffienne.
Il paroît une ordonnance qui affujettit aux
droits de douane toutes les marchandiſes non réputées
hardes , que les voyageurs & les couriers
apporteront à l'avenir en Ruffie.
DE WARSOVIE , le 24 Août.
La Diete particuliere tenue en cette ville , a eu
tout le fuccès defiré . Il en a été de même des
d'o- Dietes de Cujavie , de Lencicie , de Zator ,
wieczin , de Rava , de Halicz & de Lomza. Celles
OCTOBRE. 1754. 195'
de Pofnanie, de Czersko , de Dobrczyn & de Czechanow
, fe fone féparées fans élire des députés
pour la prochaine Diete générale.
DE STOCKHOLM , le 13 Août.
L'Académie des Belles- Lettres a déclaré dans fa
derniere affemblée publique , qu'elle avoit adjugé
le prix d'Histoire & celui de Poëfie . Le fujet propofé
pour le premier prix regardoit la maifon de
Folkunger , & P'Académie avoit demandé qu'on
examinat fi cettefamille qui a regné fi long- tems en
Suede , étoit étrangere ou Suedoife . Le fujet du fecond
prix étoit le paffage des deux Belts par le Roi
Charles Guftave en 1658. Comme l'Académie
ignore qui font les Auteurs des deux ouvrages
couronnés , elles les prie de fe faire connoître. La
differtation a pour devile Gens durata gelu , Gens
infuperabilis armis. La devife du Poëme eft tirée
des vers 503 & 504 du douziéme livre de l'Eneïde .
Les trois fujets que l'Académie propoſe pour l'année
prochaine , font , pour le prix d'Eloquence ,
les qualités qui conftituent le véritable héros i pour
le prix d'Hiftoire , l'état où l'art militairefe trouvoit
en Suede fous Guftave I ; & pour le prix de
Poëfie , la victoire que Charles XII remporta en
1701 près de Riga. Ce dernier prix eft deftiné à
une Ode en vers Suedois. Le difcours d'Eloquence
doit être écrit dans la même langue . On peut
compofer dans telle langue qu'on voudra la differtation
historique . Les Auteurs auront ſoin d'adreffer
leurs piéces avant le premier Mars au ficur
Dalin , Bibliothécaire du Roi , & Secrétaire de
-l'Académie.
Il vient d'être publié une défenfe d'exporter la
poudre à canon ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
DE COPPENHAGUE , le 31 Juillet.
La Compagnie des Indes Occidentales vient
d'être fupprimée , & le Roi paie deux millions
cent mille richdales , tant pour le prix des domaines
, effets & marchandiſes de cette Compagnie
, que pour le remboursement de fes dettes.
Par cet arrangement les intéreffés retireront cent
pour cent au- delà de ce que leurs actions leur ont
couté originairement.
Lorfque le Roi fera exactement inftruit de l'état
actuel des poffeffions dont la Compagnie des
Indes Occidentales & de Guinée lui a fait ceffion
Sa Majefté réglera de quelle maniere le commerce
fe fera en Amérique & en Afrique.
ALLE MAGNE.
DE VIENNE , le 17 Août.
Le 16 , à quatre heures & demie du matin
l'Empereur & l'Impératrice Reine partirent pour
la Bohême. L'Archiducheffe Marie- Chriftine reçut
avant-hier le Sacrement de Confirmation par
les mains de l'Archevêque de cette ville.
On écrit de Carlſbad , qu'un Aloës Américain
y eften fleur dans le jardin du Comte de Limbourg-
Styrum. La tige de cette plante a vingt - fix pieds
de haut , & a pouflé vingt-huit rameaux , qui portent
plus de trois mille fleurs éclofes depuis le 24
du mois dernier. Les perfonnes inftruites fçavent
que l'Aloës d'Amérique ne fleurit prefque
jamais dans les climats froids. On en a vu fleurir
un à Paris en 1663 & en 1664..
OCTOBRE. 1754 197
DE PRAGUE , le 4 Août.
Diverfes expériences d'électricité faites ici par
le fieur Procope Divifch , Chanoine du Chapitre
de Bruck , Ordre de Prémontré , & Adminiſtrateur
du même Ordre à Prendits en Moravie , ont
attiré une attention particuliere des Sçavans. Ce
Phyficien a inventé une machine , par laquelle il
prétend non feulement détourner les effets du
tonnerre , mais même diffiper ou du moins éloigner
les tempêtes.
DE BERLIN , le 31 Août.
Le 26 de ce mois , tous les Régimens qui compofent
les garnifons de cette capitale & des villes
de Potfdam, de Brandebourg & de Spandau , s'af
femblerent dans un camp qui avoit été tracé près
de cette derniere place. Les jours fuivans le Roi
a vú ces troupes exécuter diverfes évolutions &
manoeuvres militaires . Sa Majeſté a été fi fatisfaite
de la précifion avec laquelle elles s'en font acquit
tées , qu'elle leur a fait diftribuer une fomme confidérable.
Par ordre du Roi , le Prince Frederic ,
fils aîné du Prince de Pruffe , a été conduit à Potſdam
, pour y être élevé fous les yeux de Sa Majeſté.
Avant-hier , l'Académie royale des Sciences &
Belles Lettres élut pour affociés étrangers le Comte
Turpin , Brigadier de Cavalerie au fervice del
Sa Majefté Très- Chrétienne ; M. Helvetius , affocié
vétéran de l'Académie royale des Sciences
de Paris , & premier Médecin de la Reine de France
; le Chevalier de Solignac , Secrétaire des commandemens
du Roi de Pologne , Duc de Lorrai
ne & de Bar ; & M. le Cat , Profeſſeur en Anatomie
à Rouen. I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
DE DRESDE , le 3 Septembre.
Un courier extraordinaire dépêché de Verfailles
, a apporté la nouvelle de l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine . Cet événement a
caufé ici une joie générale , & avant - hier on
chanta en action de graces dans l'Eglife de la Cour
un Te Deum folemnel au bruit de pluſieurs fanfa-
Acs , & des falves réitérées de l'artillerie .
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 14 Août .
La Reine douairiere , quelque jours après être
revenue de Belem , fut attaquée de la fiévre . Di→
vers accidens fâcheux étant furvenus , & les Médecins
ayant jugé la maladie dangereuſe , Sa Ma
jefté s'eft préparée à la mort avec toute la fermeté
d'une grande ame vivement pénétrée des vérités
de la religion Chrétienne . Depuis le 28 du
mois dernier que Sa Majefté reçut le Viatique ,
elle avoit eu plufieurs intervalles favorables , qui
avoient donné lieu d'efperer qu'elle pourroit fe
rétablir ; mais avant-hier elle retomba dans des
.fymptômes qui annoncerent que fa fin étoit prochaine
, & elle eft morte aujourd'hui , également
regrettée de la Cour & de tous les habitans de
cette capitale. Cette Princeffe qui fe nommoit
Marie-Anne-Jofephe - Antoinette- Regine , étoit
âgée de foixante- dix ans onze mois & fept jours.
Elle étoit fille de l'Empereur Léopold & d'Eleonore-
Magdeleine de Neubourg , troifiéme femme
de ce Prince. Le Juillet 1708 , elle époufa par
procuration , le feu Roi à Clofter-Neubourg , près
9
1
OCTOBRE . 1754 199
de Vienne. La bénédiction nuptiale leur fut donnée
à Liſbonne le 28 Octobre de la même année.
De leur mariage le Roi eft né , ainſi que la Reine
d'Espagne & l'Infant Don Pedre. Leurs autres enfans
ont été Pierre , Prince du Brefil , né le 19
Octobre 1712 , mort le 29 Octobre 1714 ; Char
les , né le 2 Mai 1716 , mort le 30 Mars 1736 ; &
Alexandre - François , né le 24 Septembre 1723 ,
mort le 2 Août 1728.
DE MADRID , le 27 Août.
Hier , l'Infant Cardinal arriva de Saint Ildefonfe.
Leurs Majeftés ont pris le deuil pour fix mois ,
à l'occafion de la mort de la Reine douairiere de
Portugal.
Le 30 du mois d'Août , leurs Majeftés reçurent
les complimens de condoleance des Grands & des
Dames de la Cour , à l'occafion de la mort de la
Reine douairiere de Portugal . Hier , le Duc de
Duras , Ambaſſadeur de France , remit au Roi &
à la Reine les lettres par lefquelles le Roi Très-
Chrétien notifie à leurs Majeftés la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Berry.
D'ALGER , le premier Août .
Avant-hier , le fieur Stanhope -Alpinwal , nouvean
Conful d'Angleterre , eut fa premiere audience
du Dey. Tous les Corfaires qui partent
d'ici pour aller en courſe , ont ordre d'avertir
ceux de Salé qu'on ne recevra point dans ce port
ni en aucun endroit de la côte d'Alger les prifes
que ces derniers pourroient faire fur les François.
ITALI E.
DE NAPLES , le premier Août.
Une indifpofition a obligé le Roi de garder la
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
chambre pendant quelques jours , mais Sa Ma
jefté eft parfaitement rétablie.
La Cour a reçu la nouvelle de la mort du Duc
de la Viefville , Viceroi de Sicile , décédé le 24 du
mois dernier à Palerme , dans la foixante-huitiéme
année de fon âge.
La Reine fut relevée de fes couches le 2 de ce
mois au matin , dans la Chapelle du château de
Portici. On attend après-demain ici leurs Majeftés .
Il paroît un decret , par lequel le Roi défend à
toutes les Eglifes de fes Etats où l'on prêche le
Carême , de fe pourvoir de Prédicateurs étran-
Sa Majefté voulant que le Curé de chaque
Eglife & les Eccléfiaftiques qui la deffervent , fe
chargent d'y faire toutes les Prédications. L'argent
qui étoit deſtiné à payer les Prédicateurs
fera remis à la caiffe militaire pour contribuer à
la conftruction du nouvel hôtel qu'on doit bâtir
pour les foldats invalides .
Don Jofeph Grimani , Commandant de Meffine
, exerce par interim en Sicile les fonctions de
Viceroi.
DE ROME, le 23 Juillet.
Plufieurs des Miffionnaires répandus dans les
Indes Orientales , fe défioient de la fincérité de la
converfion du Roi de Jolo , l'une des ifles Phi
lippines. Leurs foupçons ne fe font trouvés quet
trop fondés . Ce Prince s'étoit fait baptifer avec
toute fa famille , dans l'éfpérance que les troupes
Efpagnoles qui font dans le pays , l'aideroient à
réduire une ville qu'il defiroit de foumettre à fa
domination. Il avoit formé le projet de faire maffacrer
enfuite toutes ces troupes. Heureuſement
la trahifon a été découverte. On s'eft faifi de ce
Prince , & on l'a enfermé dans une tour , en attendant
les ordres de la Cour de Madrid.
OCTOBRE . 1754 201
DE GENES , le 18 Août .
Les galeres qui ont tranfporté à la Baftie le
Marquis Jofeph Doria , Commiffaire général de
La République dans l'ifle de Corfe , ont ramené ici
le Marquis Auguſtin Grimaldi . Il fut reçu en mettant
pied à terre par une partie de la nobleffe , qui
l'accompagna au Palais Ducal , où il alla faire fa
révérence au Doge.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 5 Septembre .
Il s'eft répandu depuis peu dans cette ville une
grande quantité de fauffes guinées. Indépendamment
de ce qu'elles font plus légeres de vingtquatre
grains que les vraies , elles font reconnoiffables
par le cordon qui eft très - défectueux , &
par la lettre S , qui dans le mot Georgius eft plus
maigre que les autres lettres.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , & c .
L
E 14 Août , veille de la Fête de l'Affomption
de la Sainte Vierge , la Reine accompagnée
de Monfeigneur le Dauphin , de Madame Adelaïde
& de Mefdames Victoire , Sophie & Louife ,
affifta dans la Chapelle du Château aux premieres
Vêpres , aufquelles l'Abbé Ducluzeau , Chapelain
ordinaire de la Chapelle -Mufique , officia , & qui
furent chantées par la Mufique.
Le 15 , jour de la Fête , le Roi , la Reine & la
Famille royale entendirent dans la même Cha
pelle la grande Meffe , célébrée pontificalement
par l'Evêque de Comminges.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , le Roi foupa au grand couvert
chez la Reine avec la Famille royale.
Le Roi partit le 16 pour le château de Choify.
Dans l'affemblée que le Corps de Ville tint le
même jour , le Sieur de Bernage fut continué Prevôt
des Marchands. Le Sr Strockard , Quartinier ,
& le Sr Gillet , Avocat , ont été élûs Echevins.
Le même jour , le Duc d'Aumont , premier Gen
tilhomme de la chambre du Roi , & la Maréchale
Ducheffe de Duras , Dame d'honneur de Mefdames
Victoire , Sophie & Louife , tinrent fur les
Fonts , au nom de l'Infant Duc de Parme , & de
Madame Sophie , le fils du Sr Rofé , Porte-Manteau
de cette Princeffe. Cette cérémonie fe fit dans
l'Eglife de Notre-Dame , paroiffe du Château .
L'enfant a été nommé Philippe-Juſtin,
Le 17 , la Reine alla vifiter la maiſon royale de
Saint Cyr.
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar,
a été parrein du fils de M. Freron , des Académies
d'Angers , de Montauban & de Nancy , auteur de
l'Année littéraire , & des lettres fur quelques écrits
de ce tems. La mareine a été la Princeffe de Talmont.
L'enfant fut baptifé le 17 , & nommé Staniflas
- Louis - Marie. Il fut tenu fur les Fonts au
nom du Roi de Pologne , Duc de Lorraine , par
Mr Hulin , Miniftre de ce Prince auprès du Roi;
& au nom de la Princeffe de Talmont , par Dame
Elizabeth- Agnès de Ligniville , époufe du Sr Dedelay
de la Garde , Fermier général. La cérémonie
a été faite dans l'Eglife de S. Sulpice par le Curé
de la paroiffe.
La Reine entendit le 18 l'Office du matin &
de l'après- midi , célébré par les Miffionnaires.
Monfeigneur le Dauphin alla le 18 dîner à
Choify. Mefdames de France s'y rendirent le mêOCTO
BRE . 1754. 203
me jour après-midi , & le Roi en revint le 19 avec
ces Princeffes .
Le 20 , les Députés des Etats de Languedoc eurent
audience de Sa Majefté. Ils furent préfentés
par le Prince de Dombes , Gouverneur de la Province
, & par le Comte de Saint Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat ; & conduits par le Chevalier
de Dreux , grand Maître des cérémonies .
La députation étoit compofée pour le Clergé , de
l'Archevêque de Touloufe , qui porta la parole ;
du Comte de Lordat , Baron des Etats , pour la
Nobleffe ; des fieurs Efteve & Peville , pour le
Tiers-Etat ; & du fieur Joubert , Syndic général de
la province.
Ces Députés eurent enfuite audience de la Reine
, de Monfeigneur le Dauphin , de Madame la
Dauphine & de la Famille royale.
Le Roi retourna le 21 à Choify , d'ou' Sa Majesté
eft revenue le 23 .
M. de Maupeou , premier Préfident du Parlement
, eft venu le 21 faire fa cour au Roi.
Sa Majefté a difpofé de la charge de Lieutenant
général du Nivernois , vacante par la mort du
Marquis de Richerand , en faveur du Marquis de
Fougieres , Lieutenant général des armées du Roi
& Lieutenant des Gardes du Corps dans la Compa
gnie de Charoft.
M. Bourgeois de Boynes , Maître des Requêtes,
nommé à l'Intendance de Befançon , a été gratifié
par le Roi d'une penfion de quatre mille li
vres.
Le 23 , fur les trois heures & demie du matin ,
Madame la Dauphine fentit quelques douleurs, &
cette Princefle à fix heures ving - quatre minutes
accoucha d'un Prince , que le Roi a nommé Duc
de Berry. Le Marquis de la Luzerne , Lieutenant
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
général des armées du Roi & Lieutenant des Gar
des du Corps , eft venu de la part du Roi annoncer
cet heureux événement au Corps de Ville , à
qui le Chevalier de Dreux , grand Maître des cérémonies
, a remis une lettre de Sa Majesté fur
le même fujet. Madame la Dauphine fe porte auffibien
qu'on puiffe le defirer , ainfi que Monſeigneur
le Duc de Berry.
L'ouverture des Etats de Bourgogne s'eft faite
le 13. L'Evêque d'Autun , qui en eft le Préfident
né, prononça un difcours éloquent & pathétique ,
qui fut généralement applaudi. Il y a eu à Dijon
un concours prodigieux de tout ce qu'il y a de
plus diftingué dans les trois Ordres du Clergé ,
de la Nobleffe & du Tiers - Etat de la Province.
La préfence du Prince de Condé a excité une joie .
univerfelle : elle a rappellé le fouvenir de fes auguftes
ayeux , qui ont gouverné fi long- tems &
heureufement la Bourgogne. L'affabilité , le ca- ,
ractere d'élévation & de bonté , & la magnificence
de ce Prince lui ont attiré l'admiration &
l'amour de tous les Bourguignons. Pendant fon
féjour à Dijon , il y a eu des repas fomptueux
des fpectacles , des bals & des fêtes continuelles .
Le 26 , le Prince de Condé partit de cette ville
pour revenir à la Cour.
Auffi- tôt après la naiffance de Monfeigneur le
Duc de Berry , l'Abbé de Chabannes , Aumôniered
du Roi , fit la cérémonie de l'ondoyement en
préſence du Curé de la Paroiffe du château. M.
Rouillé , Miniftre & Secrétaire d'Etat , Grand
Tréforier de l'Ordre du Saint - Eſprit , apporta le
Cordon de cet Ordre , & il eut l'honneur de le
paffer au cou du Prince , qui fut remis entre les
mains de la Comteffe de Marfan , Gouvernante
des Enfans de France. Enfuite elle porta MonfeiOCTOBRE.
1754. 205
gneur le Duc de Berry à l'appartement qui lui
étoit deftiné. Ce Prince y fut conduit felon l'uſage
par le Duc de Villeroy , Capitaine des Gardes du
Corps en quartier.
Vers une heure après midi , le Roi & la
Reine accompagnés de la Famille royale , ainfi
que des Princes & Princeffes du Sang des
Grands Officiers de la Couronne , des Miniftres
& des Seigneurs & Dames de la Cour , & précédés
des deux Huiffiers de la Chambre qui portoient
leurs mafles , fe rendirent à la Chapelle.
Leurs Majeftés y entendirent la Meffe , pendant
laquelle M. Colin de Blamont , Chevalier de
l'Ordre de Saint Michel , & Surintendant de la
Mufique de la Chambre , fit exécuter le Te Deum
en mufique de fa compofition . Cette Hymne fut
eatonnée par l'Abbé Gergoy , Chapelain ordinaire
de la Chapelle-Mufique , revêtu d'un Surplis
& de l'Etole.
Le foir , à neuf heures , par les ordres du Duc
d'Aumont , premier Gentilhomme de la Chambre
en exercice , & fous la conduite de M. Blondel
de Gagny , Intendant des menus plaifirs , & ,
de M. d'Azincour fon fils , reçu en furvivance de
cette charge , on tira dans la place d'armes , visà-
vis de l'appartement du Roi , un très - beau bouquet
d'artifice , que Sa Majefté alluma de fon
balcon par le moyen d'une fufée courante . L'exécution
n'a rien laiffé à defirer.
Le même jour , le Roi fit partir M. Binet ,
Meftre de Camp de Cavalerie , l'un des Gentils- ,
hommes ordinaires de Sa Majeſté , & premier Valet
de Chambrede Monfeigneur le Dauphin , pour
aller à Luneville donner part de la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Berry au Roi de Pologne ,
Duc de Lorraine & de Bar.
206
MERCURE DE FRANCE.
Le Comte de la Luzerne de Briqueville , Lieutenant-
Général des armées du Roi , & Lieutenant
des Gardes du Corps , que Sa Majesté avoit envoyé
annoncer au Corps de Ville de Paris cet heureux
évenement , a été nommé par le Roi , à fon
retour , Commandeur de l'Ordre royal & militaire
de Saint Louis. Il a été décoré le même
jour des marques de cet Ordre.
Le 23 , les Prévôt des Marchands & Echevins
s'étoient affemblés à l'Hôtel de Ville , dès qu'ils
avoient appris que Madame la Dauphine avoit
fenti quelques douleurs. Ils reçurent à onze heures
du matin la nouvelle de la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Berry , par le Comte de la Luzerne
de Briqueville , Lieutenant des Gardes du
Corps , que le Roi avoit envoyé pour en donner
part au Corps de Ville. Dans le moment , ils firent
annoncer à toute la ville par une falve d'artillerie
, & par la cloche de l'Hôtel de ville , qui
a fonné jufqu'à minuit , la nouvelle faveur qu'il a
plû à Dieu d'accorder à la France.
Le Chevalier de Dreux , Grand- Maître des cérémonies
, arriva fur les onze heures & demie à
l'Hôtel de Ville , & il y apporta les ordres du
Roi , fuivant lefquels les Prévôt des Marchands &
Echevins firent commencer les réjouiflances.
".
Afept heures du foir , on fit une feconde falve
de l'artillerie , après laquelle les Prévôt des Marchands
& Echevins allumerent , avec les cérémonies
ordinaires , le bucher qui avait été dreffé.
dans la place devant l'Hôtel de Ville . On tira
enfuite une grande quantité de fufées volantes ;
on fit couler dans les quatre coins de la place des
fontaines de vin ; & l'on diftribua du pain au peuple.
Plufieurs orcheftres , remplis de muficiens ,
mêlerent le fon de leurs inftrumens aux acclamaOCTOBRE.
1754. 207
tions dictées par l'allégreffe publique . La façade
de l'Hôtel de ville fut illuminée le foir par plufieurs
filets de terrines , ainsi que l'Hôtel du Duc
de Gefvres , Gouverneur de Paris ; celui du Prévôt
des Marchands , & les maifons des Echevins
& Officiers du Bureau de la ville.
Il y eut pendant la nuit des illuminations dans
toutes les rues.
Le 24 , pendant la Mefle du Roi , M. Blanchard
, Maître de mufique de la Chapelle , en
quartier , fit exécuter ſon Te Deum.
Après la Meſſe , le Roi & la Reine , Monfeigneur
le Dauphin , Monfeigneur le Duc de Bourgogne
, Monfeigneur le Duc de Berry , Madame ,
Madame Adelaide & Meſdames Victoire , Sophie
& Louife , reçurent dans leurs appartemens les
révérences des Dames, de la Cour , à Poccafion
des couches de Madame la Dauphine..
La nouvelle Eglife Paroiffiale de Saint Louis ,
que le Roi a fait conftruire dans le Parc aux Cerfs ,
fut benite le 24 par M. Rancé , Curé de la Pa-.
roiffe , lequel avoit reçu de l'Archevêque, de Paris
les pouvoirs néceffaires à cet effet On y porta de
l'ancienne Eglife le Saint Sacrement. Les Invali
des , dont la garde de Versailles eft compofée ,
étoient fous les armes , & bordoient la Procef→→
hon, Elle fut fuivie d'un grand concours de peuple
. Les rues par lesquelles elle paffa , étoient or ,
nées de tapilferies. Lorfque le Saint Sacrement
eut été déposé dans le Tabernacle de la nouvelle
Eglife , on célébra la grande Meffe . Il y eut l'a
près-midi Vêpres & Salut , Le Comte de NoailÏes
, Gouverneur des Ville & Château de Verfail
les , affifta à tous ces Offices. Le lendemain , Fête
de Saint Louis , le Service divin fe fit avec la même
folemnité. L'après-midi , le Pere Couteror , Pré208
MERCURE DE FRANCE.
dicateur du Roi , & Supérieur des Barnabites de
Paffy, prononça le Panegyrique du Saint.
Le même jour , le Corps de Ville fe rendit à
Verſailles , & ayant à fa tête le Duc de Gefvres ,
Gouverneur de Paris , il eut audience du Roi
avec les cérémonies accoutumées. Il fut préfenté à
Sa Majefté par le Comte d'Argenfon , Miniftre &
Secrétaire d'Etat , & conduit par le Chevalier de
Dreux , Grand- Maître des cérémonies . M. de Bernage
qui a été continué Prévôt des Marchands
& MM. Stockard & Gil et , nouveaux Echevins ,
préterent entre les mains du Roi le ferment de fidé
lité , dont le Comte d'Argenfon fit la lecture , ainfi
que du Scrutin , qui fut préfenté à fa Majesté par
M. de Saint-Fargeau , Avocat du Roi au Châtelet.
Le Corps de Ville , après cette audience , eut
l'honneur de rendre fes refpects à la Reine , à
Monfeigneur le Dauphin , à Monfeigneur le Duct
de Bourgogne , à Monfeigneur le Duc de Berry ,
à Madame & à Mefdames de France .
Le 25 , Fête de Saint Louis , les Hautbois de la
Chambre , felon l'ufage , jouerent des fymphonies
pendant le lever du Roi.
Leurs Majeftés , accompagnées de la Famille
royale , entendirent dans la Chapelle du Château
la Grande Meffe , célébrée par les Miffionnaires
& affifterent l'après -midi aux Vêpres & au Salut.
Le Roi foupa chez la Reine au grand couvert ,
pendant lequel les vingt-quatre Violons de la
Chambre exécuterent plufieurs fymphonies de la
compofition & fous la conduite de M. Colin de
Blamont.
Le même jour, l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres eut l'honneur de préſentér
au Roi , à la Reine , & à Monfeigneur le Dau
j
OCTOBRE. 1754. 209
phin le tome XXI de fes Mémoires. Ce volume
contient les années 1747 & 1748. M. d'An-.
ville , Affocié de la même Académie , a préfenté
en même tems au Roi la troifiéme & derniere
partie de fa Carte d'Afie , qui repréſente le nord
de ce continent, depuis la frontiere de l'Europe
jufqu'à la mer orientale .
Le même jour , la Proceffion des Carmes du
grand Couvent , à laquelle le Corps de Ville affifta
, alla , fuivant la coutume , à la Chapelle du
Palais des Tuileries , où ces Religieux chanterent
la Meffe.
L'Académie Françoiſe célébra cette Fête dans
la Chapelle du Louvre. M. Royer , Maître de
Mufique des Enfans de France , fit exécuter un
motet pendant laMeffe , après laquelle M. l'Abbé
de Cambacerez prononça le Panegyrique du Saint.
La même Fête fut célébrée par l'Académie
royale des Infcriptions & Belles- Lettres , & par
celles des Sciences , dans l'Eglife des Prêtres de
l'Oratoire. Le Panégyrique du Saint fut prononcé
par M. l'Abbé Dromgol , Chanoine de l'Eglife Cathédrale
de Chartres.
L'après- midi , l'Académie Françoiſe tint une
affemblée publique.
Le 25 , la Compagnie des Indes fit baptifer
dans l'Eglife Paroiffiale de la Magdeleine de la
Ville- l'Evêque , Fauxbourg Saint-Honoré , trois
Seigneurs Noirs du pays d'Anamabou , fitué à la
côte de Guinée. Les parreins & marreines ont été
le Comte de Montmorency- Laval & la Dame de
Silhouette ; M. de Montaran , Maître des Requêtes
, Intendant du commerce , & Commiffaire du
Roi à la Compagnie , & la Comteffe de Montmorency-
Laval M. de Silhouette , Maître des
Requêtes , Commiffaire du Roi à la Compagnie ,
210 MERCURE DE FRANCE.
& Chancelier du Duc d'Orléans , & la Dame de
Montaran.
En France , l'amour des fujets pour le Souverain
eft une vortu de tous les âges . Les jeunes éleves
de l'Ecole gratuite de mufique fe font réunis le
26 au nombre de foixante , ponr chanter un Te
Deum dans la falle de cette Ecole , en action de
graces de la naiffance de Mgr. le Duc de Berry.
Ex ore infantium vota rečta .
Le 28 , le Comte de Neuilly , Envoyé Extraordinaire
, & Miniftre Plénipotentiaire du Roi auprès
de la République de Gênes , a pris congé du
Roi , de la Reine , & de la Famille royale.
Le Roi a accordé la charge de Commandeu
Prévôt Maître des cérémonies de l'Ordre du Saint
Efprit à M. Bignon , Bibliothécaire de Sa Majeſté
.
Sa Majesté a mis le Comte de Montmorency-
Laval , au nombre des Menins de Monfeigneur le
Dauphin.
Le Marquis de Paulmy , Secrétaire d'Etat de la
Guerre , en furvivance du Comte d'Argenfon ,
revint du voyage qu'il a fait en Bretagne & en
Normandie , pour vifiter les places de ces deux
Provinces. Il eft parti le 29 pour aller voir les
quatre différens Camps que Sa Majesté a donné
ordre de former. 5.1
2 Le Roi ayant écrit à l'Archevêque de Paris
pour faire rendre à Dieu de folemnelles actions
de graces , à l'occafion de la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Berry , on chanta le 29 le Te
Deum dans l'Eglife Métropolitaine , & l'Archevêque
de Paris y officia pontificalement. Le Chancelier
& le Garde des Sceaux , accompagnés de
plufieurs Confeillers d'Etat & Maîtres des Requêtes,
y affifterent , de même que la Chambre des
OCTOBRE. 1754. 211
Comptes , la Cour des Aydes , & le Corps de
Ville , qui y avoient été invités de la part de Sa
Majefte par le Grand Maître des Cérémonies.
On tira le même jour , par ordre des Prévôt
des Marchands & Echevins , un magnifique feu
d'artifice dans la place de l'Hôtel de Ville.
Sa Majesté a accordé à M. Maynon d'Invault ,
Maître des Requêtes , l'Intendance de Picardie ,
vacante par la démiſſion de M. d'Aligre de Boislandry.
Le bateau de paffage de Rochefort à Soubiſe a
péri en donnant fur le cable d'un vaiffeau. De
cinquante perfonnes qui étoient à bord , il ne s'en
eft lauvé que dix.
Selon quelques lettres , la Régence d'Alger a
interdit l'entrée de fes ports & de fes parages aux
Corfaires Saletins qui feront des prifes fur les
François.
Le 21 Août , on fit à Douay la Proceflion folemnelle
qu'on a coutume d'y faire tous les ans ,
en mémoire d'un prodige arrivé l'an 1254 dans
l'Eglife Collégiale de Saint Amé. L'Evêque d'Arras
y porta le Saint Sacrement , & fuivant l'ufage
tout le Clergé Séculier & Regulier de la ville y
afſiſta , ainfi que le Corps de Ville & l'Univerfité.
Toute la garnifon étoit fous les armes . L'infanterie
formoit une double haie dans les rues , & la
cavalerie étoit en bataille dans les places . Les Magiftrats
avoient fait élever un obélifque d'une
grande magnificence , d'où partit le foir beaucoup
d'artifice.
L'Académie royale des Sciences , Infcriptions
& Belles-Lettres établie à Touloufe , tint le jour
de la Fête de Saint Louis une affemblée publique.
furent Les principaux morceaux qui y furent lus ,
l'éloge du feu Président de la Loubere , par le
212 MERCURE DE FRANCE.
Préfident d'Orbeffan ; celui de feu M. de Rabaudy
, par M. le Franc , Premier Préſident de la
Cour des Aides de Montauban ; & des Obfervations
de M. Pouderoux , Docteur en Médecine
fur quelques maladies extraordinaires .
On fit le même jour à Toulouſe l'ouverture du
falon de l'Académie de Peinture , de Sculpture &
d'Architecture qui y eft établie.
La Comteffe de Sartiranne , époufe du Comte
de ce nom , Ambaffadeur du Roi de Sardaigne
accoucha le 28 d'un fils . Leurs Majeftés doivent
faire l'honneur à cet enfant de le tenir fur les
fonts , & il a été fimplement ondoyé le jour de
fa naiffance , par le Curé de Saint Sulpice , dans la
Chapelle de l'Hôtel de l'Ambaffadeur . Le Comte
de Sartiranne deftinant ce fils à être Chevalier de
Malthe , a déja fait l'inftance pour qu'il foit reçu
dans la Langue de France.
Le Roi foupa le 30 à fon grand couvert chez la
Reine avec la Famille royale.
Le 31 , le Roi fe rendit à Bellevue . Sa Majesté
chaffa le deux Septembre au fufil dans la plaine de
Grenelle , & foupa le foir à Montrouge , chez le
Duc de la Valiere. Lorfque le Roi fut forti de
table , on exécuta en préfence de Sa Majefté l'Opéra
Comique des Troqueurs & le Ballet Chinois.
Le Roi , après ce fpectacle , dont Sa Majeſté
paru fatisfaite , alla coucher au Château de Choify.
Sa Majefté revint ici le 4 au matin.
Madame la Dauphine & Monfeigneur le Duc
de Berry continuent de fe porter auffi bien qu'on
puiffe le défirer.
On célébra le 31 , dans l'Eglife de la Paroiffe
du Château , un Service folemnel pour l'anniverfaire
de Louis XIV.
Le même jour , les fix Corps des Marchands
OCTOBRE . 1754. 213
firent chanter dans l'Eglife des Prêtres de l'Oratoire
le Te Deum en musique , pour remercier
Dieu de la nouvelle faveur qu'il lui a plû de répandre
fur la Famille royale. Le Corps des Marchands
de vin a fatisfait le 4 Septembre au même
devoir dans la même Eglife. M. Berryer , Lieutenant-
Général de Police , & les Gens du Roi du
Châtelet ont affifté à ces deux cérémonies . Les
Juges & Confuls fe font trouvés à la feconde ,
Laquelle ils avoient été invités.
Le premier Septembre , on chanta le Te Deum
dans les deux Paroiffes de Verſailles , en action
de graces de la naiffance de Monfeigneur le Duc
de Berry. Toutes les maifons de cette ville furent
illuminées. Monfeigneur le Dauphin & Meſda
mes de France fe promenerent dans les rues pour
voir les illuminations.
M
MORTS.
Effire N ..... Marquis de Menou , Seigneur
de Cuiffy , Maréchal des camps &
armées de Sa Majefté , & Lieutenant de Roi au
Château de Nantes , eft mort à Nantes , au commencement
du mois de Juillet , âgé de 71 ans.
Le 4 Juillet eft mort à Paris , dans fa vingtuniéme
année , Efprit -Emmanuel -Melchior de la
Baume-Montrevel , Marquis de Saint - Martin ,
Baron de de Pefmes , le dernier de cette branche
dont les grands biens paffent à fes deux foeurs ,
Chanoineffes à Remiremont .
M. Philippe Nericault - Deftouches , Gouverneur
de Melun , l'un des quarante de l'Académie
Françoife , & ci - devant Miniftre du Roi en
Angleterre , fi connu par les bonnes Comédies
qu'il a données au théatre François , eft mort
Melun les fort avancé en äge.
214 MERCURE DE FRANCE.
Dame Anne- Armande de Balthazar , époufe de
Meffire de Prunier , Marquis de Lemps , Brigadier
d'Infanteric , Commandant en Vivarais & dans le
Velay , eft morte le à Tournon , dans fa trente-
quatrième année.
Meffire Claude , Comte de Saint - Simon , eft
mort le 10 au château de Villexavier en Saintonge
, âgé de foixante- quinze ans.
Frederic- Ultic de Lowendalh , Doyen du Chapitre
de S. Marcel , & Abbé de l'Abbaye de la
Cour- Dieu , Ordre de S. Benoît , Diocèſe d'Orléans
, frere du Maréchal de Lowendalh , mourut
à Paris le 12 , âgé environ de 54 ans.
Le même jour , eft morte Dame Marie - Anne-
Louife - Célefte de la Riviere , épouſe de Meffire
Charles- Jean de la Riviere de Riffardeau . Elle avoit
été mariée en premieres nôces avec Meffire Claude-
Adrien de la Fond , Maître des Requêtes.
Meffire Théodore- Camille , Marquis de Montperni
, Confeiller intime du Margrave de Brandebourg-
Culmbach , & grand Maître de la maifon
de la Margrave de Bareith , mourut à Paris le
17 , dans fa quarante-cinquième année.
Meffire Antoine - Olivier de Saint - Simon de
Courtomer, fils de Meffire Jacques - Etienne- Antoine
de Saint - Simon , Vicomte de Courtomer
Brigadier des armées du Roi , eft mort le 18.
Pierre de Montefquiou , Comte de Montef
quiou , Lieutenant général des armées du Roi ,
Gouverneur du Fort- Louis fur le Rhin , & ci- devant
premier Sous Lieutenant de la premiere compagnie
des Moufquetaires, eft mort le même jour ,
âgé de foixante-fept ans.
Meffire Michel Bouvard de Fourqueux , Procureur
général de la Chambre des Comptes & Confeiller
honoraire à la grand'Chambre du Parle
>
OCTOBRE. 1754. 215
ment , mourut le même jour en fon château de
Fourqueux , près Saint Germain-en -Laye , dans fa
foixante - huitiéme année.
Jeanne- Sophie de Ragouzinsky , fille de Meffire
Joachim , Comte de Ragouzinsky , eft morte
le 22.
Meffire François-Dominique de Barberie , Mar
quis de Saint- Contest , Commandeur Prévôt Maître
des cérémonies des ordres du Roi , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département des affaires étrangeres
, ci-devant Ambafladeur de Sa Majesté auprès
des Etats généraux des Provinces-Unies , eft mort
le 24 à Versailles , âgé de cinquante-quatre ans.
Dame Louife - Philippe Lambert , épouse de
Meffire Othon-Louis - Antoine de Lier , Confeiller
au Grand Confeil , eft morte le 26.
Dame Elizabeth - Louife Duché , époufe de
Meffire Jacques- Bertrand de Scepeaux , Marquis
de Beaupreaux , Lieutenant général des armées
du Roi & de la province d'Anjou , mourut à Paris
Je 29, âgée de quarante- deux ans.
O
A VIS.
N vient de mettre au jour le portrait de
Michel Noftradamus , Médecin & Aftrologue
, gravé par Mlle Aure Billette ; il est haut de
quatorze pouces fur dix de large. Il fe vend chez
le fieur Devaux, Graveur- Imager , rue S. Jacques ,
à l'Arche d'Alliance , proche S. Benoît , à Paris..
J
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le Mercure d'Octobre , & je n'y ai riên
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Pa
ris , ce 30 Septembre 1754 , GUIROY
216
P
TABLE
page 3
IECES
FUGITIVES en Vers & en Profe.
Cantatille fur la naiffance de
Monseigneur
le Duc de Berry ,
Affemblée publique de l'Académie des Belles - Lettres
de la Rochelle , du premier Mai ,
Bouquet, à S. A. S. Mgr le Comte de Clermont, 28
Réponse du Pere Laugier aux remarques de M.
Frezier,
Vers à Madame L. D. D. L. F.
S
29
SI
Lettre d'un Négociant de Rouen à M. l'Abbé
Raynal ,
L'Eloge de la fincérité , Ode.
54
62
Séance publique de l'Académie royale de Chirurgie
, du 25 Avril , 67
84
Remerciment à MM . de l'Académie de la Rochelle
, Ode ,
Portrait d'un jeune homme fait par lui-même, 87
Mots des Enigmes & du Logogryphe du Mercure
de
Septembre ,
Enigmes & Logogryphe ,
91
92
Nouvelles Litteraires. Séance publique de l'Académie
Françoife , du 25 Août ,
95
Séance publique de l'Académie des Sciences &
Belles Lettres d'Amiens , du 25 Août ,
Beaux Arts ,
(
Air naïf en Romance ,
Spectacles ,
105
346
159
161
Lettre fur le Ballet du College des Jefuites , 185
Nouvelles
Etrangeres , 193
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 201
Morts ,
La Chanfon notée doit regarder la page 159.
De l'Imprimerie de Ch. A. JOMBERT
213
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
NOVEMBRE.
LIGIT
UT
1754
SPARGATE
Chez <
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix .
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty ; à la
defcente du Port- neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV .
Avec Approbation & Privilege du Roi.
'ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON ,.
L Commis au recouvrement du Mercure , rue Ste
Anne , Butte S. Roch , vis - à - vis la rue Clos- Georgeot
, entre deux Selliers , au fecond ; pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inflamment ceux qui nous adref
feront des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci - deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'àfaire
Sçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure ; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l. 10 f.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte, d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaquefemaine , l'après-midi·
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
NOVEMBRE
. 1754.
香味香味
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'AMOUR DE LA PATRIE.
POËME ,
Prononcé le jour de la Fête de S. Louis , dans
PAcadémie d'Amiens , & préfenté au Roi ;
par M. Vallier , Colonel d'Infanterie.
ENN défenfeur de la patrie , en Roi ,
En citoyen , Louis s'étoit armé pour elle :
Afes fiers ennemis il a donné la loi ;
En pere , il facrifie une gloire immortelle :
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
*
Le conquerant s'arrête , & banniflant l'effroi ,
Il accorde la paix . Louis , c'eſt donc à toi
Qu'ici ma Mufe adreffe la peinture
Du noble attachement qu'on a pour fon pays ,
Attachement plus fort que la nature ,
A qui tout céde , à qui tout doit être foumis .
Vous faites & la honte & l'honneur des mortels
,
Sentiment , qui dans Rome avez eu des autels,
Quel contrafte étonnant ! amour de la patrie ,
Es-tu vertu , foibleffe ? ou n'es - tu que manie ?
Et fi ta fource eft pure & ton but glorieux ,
Pourquoi donc quelquefois offenfes - tu les yeux ?
Guidé par la prudence , armé par la ſageſſe ,
Aux fentiers de l'honneur tu marches fans foibleffe
;
Le coeur de l'homme encor s'ennoblit par tes
traits ;
Ambitieux ou vain , tu produits des forfaits :
Tantôt feu tempéré , qui donne la lumiere ,
Tantôt feu dévorant , qui met tout en pouffiere ;
Source qui fertilife , ou torrent qui détruit ,
La vertu t'accompagne , ou le crime te fuit.
Tel tu parus fouvent , injufte ou fanguinaire ,
Tant que tu n'as frappé que les yeux du vulgaire ,
Ce qui lui paroît crime eft effort de vertu ;
Il devoit l'adorer , il en eſt abattu .
Quel eft ce fier Romain , dont le coeur inflexible
NOVEMBRE. 1754 S
Ofe à l'humanité paroître inacceffible ?
C'eſt Brutus ; à la mort il condamne ſes fils.
Quel crime ! quelle horreur ! ...non , l'amour du
pays
Illuftre le forfait qu'abhorre la nature ,
Il étouffe en fon coeur juſqu'au moindre murmure
,
Il voit frapper le coup fans détourner les yeux ,
Ils ne font plus , dit- il , rendons graces aux Dieux.
Mais quel affreux ſpectacle à Rome s'offre encore !
Fulvie à Curius , à l'amant qui l'adore ,
Arrachant un fecret qu'il confie à l'amour,
La cruelle s'en fert pour lui ravir le jour.
Je vois des fiers rivaux armés pour ſe détruire ;
La nature en frémit , & l'amour en foupire ;
Les armes à la main , l'amitié dans le coeur ,
C'est la patrie encor qui guide leur fureur.
Horace , que fais- tu ? teint du fang qu'elle adore ,
Tu t'offres à ta foeur , & tu veux qu'elle honore
Le barbare vainqueur de l'objet de ſes voeux ?
Ses pleurs lui font trop chers , tes lauriers odieux ;
Sa douleur , fes regrets te paroiffent des crimes ! ...
Arrête , malheureux , s'il te faut des victimes ...
Mais non , le cri du fang arme encor ton dépit ,
Ta main les fépara , ta main les réunit …..
Où marche Aquilius ? On le mene au fupplice ;
Sans doute à fes côtés , Vindicius complice ,
Ou par amour pour lui , va le fuivre au tombeau ?
Non , c'eſt ſon délateur qui le livre au boureau :
f
A iij
6 MERCURE DEFRANCE.
Pour être citoyen , cet efclave fidéle
S'applaudit d'être ingrat , pour n'être point rebelle
;
L'amitié ne craint point de trahir l'amitié ;
Contre un pere infidele , un fils eft fans pitié.
Faut- il donc n'aimer rien pour fervir fa patrie
Si l'on ne trahit tout , fe croit elle trahie ?
Sans doute , & rien ne doit balancer dans nos
coeurs
L'intérêt du pays , il doit fécher nos pleurs :
La voix du fang alors n'eft plus qu'une foibleffe ,
L'amour un attentat , & la pitié baffeffe .
Voyons tomber la foudre , & bravons - en l'éclat ,
Elle honore en frappant le bras qui fert l'Etat .
Un Romain dans les fers de Carthage affoiblie ,
Obtient la liberté de revoir fa patrie ;
Il peut en rapporter , feul maître de fon fort ,
Ou la paix , il eft libre , ou la guerre , il eſt mort.
Il le fçait ; il paroît : le Senat délibere ,
Pour fauver ce grand homme , il veut finir la
guerre.
Le Conful fe croiroit chargé d'un attentat ,
S'il confervoit fa vie aux dépens de l'Etat .
Charthage eft dans vos mains , dit-il , ofez m'y fuivre
,
Mes jours l'auroient ſauvée , & ma mort vous la
livre.
Il dit : Rome l'admire , & le fier Regulus
Porte aux Carthaginois fa tête & des refus.
NOVEMBRE. 1754 7
Combien à leur pays ont encor dû leur gloire ,
Gloire pure & dont j'aime à retracer l'hiftoire !
Cet amour généreux , Romains , étoit chez vous.
Fruit de l'indépendance où vous afpiriez tous.
Céfar défendit Rome , il fit tête à Pompée ,
Et pour la liberté la valeur occupée ,
Dès qu'il le vit lui feul maître de l'univers ,
S'employa toute entiere à lui donner des fers.
Catilina párut , armé pour la patrie ,
Il fembloit du Sénat & de fa tyrannie ,
Vouloir affranchir Rome un jour & l'épargner :
Catilina fujet afpiroit à regner ,
Et l'amour du pays chez lui cachoit le crime.
Nous y joignons l'amour d'un maître légitime :
Vous êtes mes garans , héros , dont la fierté
N'a pu fubir le joug d'une autre autorité !
Votre Roi , malheureux , fans fujets , fans couronne
Plus grand par votre amour qu'il n'étoit fur le
thrône ;
Après vous avoir fait partager fes honneurs ,
Vous vit plus grands encor partager les malheurs
Vous auriez confervé vos biens , vos privileges ,
Mais de nouveaux fermens vous fembloient fa
crileges.
Ce mépris des honneurs , des biens & du trépas ,
Fait le foutien des Rois , le falut des Etats :
Les peuples à l'envi leur fervent de barrieres ,
Et confacrent leurs jours à garder leurs frontieres ;
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
Sûrs de ne pas avoir un feul maître de plus ,
Ils quittent leurs foyers , qu'ils n'auroient pas
perdus )
Contemplent d'un oeil ſec une moiflon flétrie ,
Et verfent fans regret leur fang pour la patrie.
Que dis -je , fans regret ! ce font leurs plus beaux
jours ,
Devenus de l'Etat le plus noble fecours :
Malheureux jufqu'alors , ils n'ont fenti peut- être
La douceur d'exifter qu'en mourant pour leur
maître !
Quels mortels , quels fujets , pour défendre un
Etat !
Tout homme eft citoyen , tout citoyen foldat.
La guerre eft déclarée , on parle de victoire ,
Sans y prévoir la mort , on n'y voit que la gloire ;
Du beau defir de vaincre ils font tous animés ,
Pour le bien du pays mille bras font armés :
Ils vont à la vengeance ( injufte ou légitime ) ;
C'eft du fang qu'il leur faut , & ce fang va couler.
Tous ceux que l'âge encore empêche d'y voler ,
Au falut des abfens vivement s'intéreffent ,
Ils vont au -devant d'eux , ils courent , ils s'empreffent
;
Impatiens de voir leurs braves défenfeurs ,
Sur leur chemin d'avance ils répandent des fleurs.
Leurs fils , au long récit des fiéges , des batailles ,
Voudroient déja combattre & franchir des murailles
;
NOVEMBRE. 9 1754.
Tout fe peint à leurs yeux de riantes couleurs ,
Et l'amour du pays fe grave dans leurs coeurs .
Ainfi ce noble amour eſt tranfmis d'âge en âge ,
Et devient aux enfans le plus cher héritage.
La France en a donné mille exemples fameux ;
La patrie & nos Rois font nos biens & nos Dieux.
Qui les aime les fert , il vole à leur défenſe ,
Et fes devoirs remplis en font la récompenſe .
Cet Etat en filence obéit au héros
Qui par de juftes loix établit fon repos ,
L'équité le conduit ,fon coeur en eft le temple ,
Afon augufte fils lui -même il fert d'exemple .
Le ciel vient d'accorder à fes voeux empreflés ,
L'illuftre rejeton , dont les jours commencés
Confirment le bonheur des fujets & du maître ;
C'est un foleil nouveau qui fur nous va paroître .
Puiffe- t- il de fes feux long- tems nous éclairer ,
Et nos neveux long-tems après nous l'adorer !
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Caufe académ que plaidée en François au
College de Louis le Grand , à la fin du
mois d'Août.
E Pere Geoffroi , auteur de cet Exer-
Lice ,&fundes Régens de Rhétorique
, avoit choifi un fujet heureux . La maniere
dont il l'a traité , l'a rendu encore
plus intéreffant. Il s'agit des Arts & des
Lettres. Une Académie propofe des récompenfes
inégales felon l'inégalité , des
fervices que leur rendent les différens caracteres
d'efprit. Cinq Académiciens fe
difputerent la préférence . L'un parla pour
l'efprit inventeur , qui par la force de fon
génie fe fraye une route inconnue , & fait
des découvertes nouvelles. L'autre plaida
pour l'efprit imitateur , qui trouve dans
la foupleffe & la flexibilité de fon talent
toutes les qualités néceffaires pour égaler
les modeles les plus parfaits . Un troifiéme
prit la défenfe de l'efprit qui perfectionne
, & par là corrige les défauts même
de l'inventeur. Le quatriéme fit valoir les
droits d'un protecteur éclairé & puiffant ,
qui , fans avoir les talens qui font les Artiftes
, fçait cependant animer , produire
& répandre le goût des Arts. Le cinquième
NOVEMBRE . 1754- IL
prétendit que le critique qui épure les productions
& venge les Arts & les Lettres ,
poffedoit le talent le plus précieux , & par
conféquent le plus eftimable.
M. de Coigny qui étoit chargé de décider
entre ces divers concurrens , commença
par expofer le fujet avec beaucoup
de graces & de clarté. Pour ne rien laiffer
à defirer , il traita en peu de mots la queftion
, qui eft devenue fi célebre de nos
jours ; fçavoir , fi les beaux Arts ont contribué
à épurer les moeurs ou à les alterer. Il
remarqua que le paradoxe injurieux qui l'a
décidé contre les Arts , ne s'appuyoit que
fur un efprit de fophifmes , une philofophie
auftere , une éloquence impétueufe ,
foutenue du crédit impérieux de la mode ,
& des graces féduifantes de la nouveauté .
Quelqu'injurieux qu'ait été cet arrêt.
pour les Arts , il les félicita d'une difpute
qui leur avoit procuré » cet ouvrage mémorable
écrit en leur faveur par un Roi *
amateur éclairé des Lettres , dont il a fixé
» l'empire dans une de nos provinces , auſſi
rempliedes monumens de fon goût , que
» de ceux de fa bonté ; où le fceptre dans
une main , & le compas dans l'autre , il
anime par fon exemple les talens qu'il
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
» enrichit par fes bienfaits ; mérite com-
» me fçavant les récompenfes
qu'il diſtri-
»bue comme protecteur , immortalife
les
arts & fe rend immortel par eux . »
"
"
ן נ
Il ajouta , fans cependant vouloir décider
la queftion , que fi dans cet âge , le
plus favorifé par les Lettres , les Muſes &
les Vertus ne font plus regardées comme
foeurs , mais comme rivales , » les moeurs
» font peut-être plus coupables envers les
» letti es que les lettres ne le font envers
» les oeurs ; que fi la contagion a paffé
» du Parnaffe dans les fociétés civiles , le
poifon y avoit été préparé , & n'a fait
» que revenir à fa fource ; que l'affoiblif-
» fement des arts a commencé par celui
» des talens , & que ceux- ci enfin n'ont
perdu leurs droits fur l'admiration des
» hommes , que lorfque plus jaloux de leur
» faveur que de leur eftime , ils ont prof-
» titué aux paffions les hommages qu'ils
» ne devoient qu'aux vertus. « Il parloit
devant une affemblée qui connoiffoit le
prix des beaux arts. Il re s'étendit pas davantage
, & il pria chaque Académicien
d'expofer fes prétentions.
"
"
M. de Trans fe leva & parla pour l'efprit
inventeur , avec la nobleffe qui caracterife
ce talent. Il établit fes droits fur ce
que le génie inventeur n'a point de moNOVEMBRE.
1754.
13
dele , titre qui annonce une fupériorité de
gloire qu'on ne peut diſputer fans injuſtice.
Le génie inventeur fert aux autres de
modele , titre qui porte une étendue de
bienfaits qu'on ne peut méconnoître fans
ingratitude. Il ne s'arrêta pas à déprimer
fes rivaux. Pour faire fentir la fupériorité
de l'inventeur, il fe contenta d'en faire connoître
le génie.
و د
Qu'est- ce qu'un inventeur , dit il ? » Un
homme forti de la foule & du rang des
efprits , pour qui il eft un genre d'i-
» dées , de connoiffances , j'ai pensé dire
» un genre d'humanité diftingué du nôtre ,
» qui placé dans une fphere fupérieure, ap-
» proche de la divinité , domine für tout
» ce qui s'en éloigne , eft en fpectacle quand
» il s'éleve , & ne defcend que pour être
» un exemple ; un homme dont l'ambitieufe
capacité ofe défier tous les génies
» qui ont paru avant lui fur la terre ; voit
les routes qu'ils ont tenues , ne daigne
» point y entrer ; rougiroit de fe borner
» à les fuivre ; ne fe contente pas de les
atteindre , afpire à les furpaffer ; fouvent
» ne va pas plus loin qu'eux , mais décou-
» vre de nouvelles régions où ils n'en ont
» pas même foupçonnées ; quelquefois
» commence fa courfe où ils ont fini la
33
و د
leur , & dès les premiers de fes pas frap14
MERCURE DE FRANCE.
» pe au terme que les derniers des leurs
» n'ont pas rencontré : un homme qui por-
» tant fes vûes fur toute la nature , voit
» d'un coup d'oeil ce qui a échappé aux
regards de l'antiquité la plus éclairée ;
» qui fe déclare le rival des fiécles paffés ,
" fe rend le modele des fiécles à venir ,
ע
furpaffe la gloire des uns , prépare l'inf
" truction des autres , eft la lumiere &
» l'oracle du fien . Un homme dont la
» naiffance eft une époque pour le tems.
» où il a vêcu ; qui tient à tous les âges
» par des droits fur leur admiration &
» leur reconnoiffance ; devient comme le
» fondateur d'un peuple , le pere de tous.
» les Artiftes , l'homme de tous les arts ,
» & le maître de tous les hommes.
Malgré tous ces traits magnifiques , il
crut n'avoir pas encore repréfenté tout
l'inventeur. Il fit admirer la hardieffe de
fes projets , la pénétration de fon diſcernement
, l'activité de fes penfées , la force
de fes combinaiſons , la puiffance de fon
génie , qui produit comme un nou-
» veau monde dans celui
ور
que nous habitons
, qui laiffant
le peuple des efprits » s'amufer
fur la furface
de la terre , va
jufqu'au
fein de la nature établir fon -
» empire ; imite en quelque
forte par la » fécondité
de fon action celle du Créa-
>>
=
"
NOVEMBRE. 1754. 15
» teur , & s'efforce de diminuer l'inter-
» valle qui eft entre Dieu , & l'homme. «
Auffi remarqua-t il que dans l'antiquité
la plus reculée , » on n'a voulu que des
» Dieux pour inventeurs des Arts , ou de
leurs inventeurs on a fait des Dieux.
" Qu'est- ce donc qu'un inventeur parmi
» fes rivaux ? c'eft un fouverain parmi des
fujets révoltés ; ajoutons un bienfaiteur
» parmi des ingrats .
Les bienfaits de l'inventeur font auffi
fenfibles que fa gloire eſt éclatante . Sans
lui rien n'exifte dans l'empire des arts &
des lettres . M. de Trans n'avoit pas befoin
de preuve. Il rappella feulement à
fes rivaux leurs obligations perfonnelles ,
& traça en grands traits les fervices que
l'efprit d'invention a rendu aux Arts &
aux Etats : inventions utiles , qui guident
les pilotes , qui ouvrent de nouveaux mondes
, & rapprochent les climats les plus
éloignés ; inventions précienfes à l'humanité
, qui donnent mille formes différentes
au cuivre , à la fonte , au bronze , au marbre,
pour tranfmettre aux fiécles futurs les
actions des héros , les travaux des Sçavans ,
le fouvenir même des perfonnes les plus
chéries ; inventions pour la gloire , qui ont
immortalifé un Archimede , un Bacon ,
&c. inventions pour l'ornement , pour
16 MERCURE DE FRANCE .
l'agrément , qui nous procurent tant d'arts
agréables , ces glaces , ces variétés de chûtes
& de jeux des eaux . A cette occafion
M. de Trans loua les jardins charmans
d'Orly , où les fleurs font cultivées par les
mains victorieufes du héros de Parme , de
Guastalla , de Viffembourg ( M. le Maréchal
Duc de Coigny ) qui honoroit de fa
préfence cette affemblée .
Après ce difcours plufieurs fois applaudi
, M. de Villevielle parut pour foutenir
les droits de l'imitateur. Il fçut fi bien
faire paffer dans fa diction la douceur &
la délicateffe de fon caractere , qu'il prévint
auffi -tôt en ſa faveur. Il prétendit que
le ton impérieux qu'avoit employé fon rival
, marquoit moins la fupériorité d'une
caufe , qu'il n'en couvroit la médiocrité. Il
avoua cependant avec une modeftie fimple
& naïve , que le talent imitateur n'eſt
pas celui qui brille le plus dans l'empire
des arts mais il foutint que c'eſt celui
qui les fert avec le plus de peine & le plus
d'utilité qu'ainfi la peine de l'imitation
balance la gloire de l'invention , & que
l'utilité de l'imitateur l'emporte fur la fupériorité
de l'inventeur. Il fonda fur ce
double titre fes prétentions , & les expofa
avec tant d'art , qu'il fit prefque oublier
l'admiration naturelle qu'on a pour les inventions.
;
NOVEMBRE. 1754. 17
Tous les traits marquoient un grand
choix ; ils étoient placés dans le jour le
plus favorable. Sa peinture des fervices que
rend le goût de l'imitation étoit des plus
animée. C'est ce goût , dit- il , qui en-
» tretient ou rappelle celui des anciens ,
" c'eft-à - dire de ces fondateurs ou de ces
» maîtres de la littérature , qui ne font
négligés que par des efprits affez fuper-
» ficiels pour ne chercher que l'efprit dans
» les lettres , & affez vains pour n'y fouf-`
» frir que le leur ; qui à peine habitans du
» Parnaffe veulent quelquefois en être les
33
33
arbitres ; n'ont pas de voix dans les co-
» mices littéraires , & veulent y donner le
»ton ; & avant que d'avoir le talent d'être
» imitateurs , prétendent à la gloire des
» modeles. "
Il fit remarquer que le mépris de l'imitation
eft l'époque ordinaire de la dégradation
des lettres. » Cette dégradation
» commença dans la Gréce , lorfqu'après
avoir dédaigné la riche fimplicité de Dé-
» mofthene , les Phalériens introduifant
» dans le difcours ces vaines profufions
qui épuiſent bientôt les richeffes & n'en
fuppofent pas toujours , fubftituerent l'élégance
à l'éloquence , l'efprit au génie ,
» & des douceurs de langage propres à
» amufer des enfans , à ce ton male & vic-
"
"
"
18 MERCURE DE FRANCE.
» torieux qui rappelloit les loix dans Athe-
» nes , excitoit l'émulation dans la Grèce ,
» & portoit la confternation dans la Macédoine.
و د
»
» Les lettres fe dégraderent en Italie ,
lorfqu'Horace , Virgile & Cicéron eu-
» rent difparu. Subjuguée par le génie altier
& audacieux des Lucain & des Se-
ל כ
و د
néque , féduite par l'efprit fin & délicat
» des Pline & des Mamertin , Rome ne
fit à fes anciens maîtres que l'honneur de
» balancer quelque tems entr'eux & leurs
» rivaux ; & par ce défaut d'imitateurs
» perdant la trace des modeles , fortit du
>> goût de leurs fiécles , & tomba dans la
» barbarie des autres.
"
Ce difcours ingénieux finit par ce compliment
au Juge , qui fut univerfellement
approuvé , & qui pouvoit feul tenir lieu
d'apologie. » Le talent que j'ai défendu
» doit être le vôtre , Monfieur ; & s'il eft
» le vôtre en effet , rien de ce qui comble
» les plus brillantes destinées ne doit man-
» quer à celle qui vous attend . Fixez vos
regards fur ce héros , autrefois l'Achille ,
aujourd'hui le Neftor de la France ; fixez
» les fur cette illuftre mere fi honorée , fi
fupérieure aux honneurs qu'on lui doit ,
» fi digne de ceux qu'on lui rend. Leurs
exemples vous apprendront à être grand
ود
NOYEMBRE . 1754- 19
» fans hauteur , facile fans foibleffe , l'or-
» nement de la Cour , l'agrément des fo-
» ciétés , le protecteur & le foutien des
» talens , l'ami & l'exemple des vertus . On
repréſente ici l'imitation comme un travail
fans gloire. Ce reproche doit ceffer
» à vous ; votre gloire fera d'être imitateur.
L'efprit qui perfectionne , réunit les richeffes
de l'invention & les graces de l'imitation.
M. le Vaffeur qui étoit chargé
de fa défenſe , le préfenta fous ce point de
vûe. Il encherit même fur cette idée , &
il prouva que fans ce talent l'imitation
n'eſt d'aucun mérite , l'invention n'a qu'un
mérite commencé. Il rabaiffa beaucoup le
travail obfcur de ce vil peuple d'imitateurs
, toujours captivé fous des idées
étrangeres , qui ne fçait marcher que fur
les pas , à la volonté , fous la main , par l'ordre
& avec le fecours d'un conducteur. Il
prévint les reproches qu'on pouvoit faire
au talent qui perfectionne , puifqu'il eft
lui -même imitateur. Oui , repliqua- t - il ;
»mais l'imitation n'eft pas fon feul talent .
» Il imite , mais en maître ; qui ofe fe
» faire le rival de fon modele , peut afpi-
» rer å être fon vainqueur , eft fouvent
» plus fon égal , lui ajoute affez de ri-
» cheffes pour payer celles qu'il en reçoit ;
"
20 MERCURE DE FRANCE.
» fuit fon plan , mais le redreffe ; travaille
fur fon fond , mais l'embellit , & même
» en l'imitant fe rend modele . C'eſt en
» fuivant cette route qu'il parvient à errer
» comme l'inventeur.
"
Pour ne rien perdre des avantages de
fa caufe , M. le Vaffeur faifit les inventions
dans le moment où elles viennent
d'éclorre , & il montra avec force que
fans le talent qui perfectionne , n ce n'eft
» qu'un amas confus d'opinions vagues ,
» maffe informe & irréguliere qui dans
» fon exiſtence incertaine tient plus du
» néant dont elle fort , que du jour où elle
» fe montre , & ne fe dégage des ombres
» qui couvrent l'abyfme où elle étoit enſe-
» velie , que pour fe perdre dans les écarts
» d'une imagination errante & ambitieuſe ,
» que la témérité entraîne , que le hazard
>> conduit ; qui marche fans fuivre de rous'arrête
fans rencontrer de terme ;
» fe prête à tous les objets , ne fe donne
» à aucun ; penfe calculer leurs rapports ,
» ne compte que fes erreurs ; & croyant
» tout trouver , ſe perd elle - même dans
و د
» te ,
n
>> tout.
Il compara les écarts de l'inventeur à la
marche fùre & réglée de l'homme qui perfectionne.
Rien ne refte imparfait dans
ce qu'il commence , rien auffi n'eft néNOVEMBRE.
1754. 21
3
gligé dans ce qu'il acheve , & le point
» où il s'arrête eft celui que la nature a
» marqué. » Ce difcours étoit bien penfé ,
& fut bien dit.
Pour le protecteur il n'entre point en
concurrence avec le talent . Il mérite cependant
d'avoir part à leurs honreurs par
les fources qu'il leur rend . Auffi M. de
Souligné évita-t - il toutes les difcuffions
pour intéreffer les fentimens. Il montra que
le protecteur eft digne de la reconnoiffance
des arts , par les talens que fes dons
font éclorre ; digne de la reconnoiffance
des talens , par la gloire que fa protection
répand fur les arts.
Son difcours fut une peinture vive &
naturelle du trifte état où se trouvent les
talens prefque toujours perfécutés par la
fortune , fi un protecteur puiffant ne vient
foulager leur mifere & les tirer de l'obfcurité.
On l'entendit avec plaifir rappeller
tous les prodiges qu'ont opérés par leurs
libéralités les Mécene , les Colbert , &
tant d'illuftres protecteurs qui ont reproduit
dans les divers Empires les chefsd'oeuvres
des arts, Sous leurs aufpi-
» ces les Praxiteles & les Phidias trou-
» vent des imitateurs dignes d'être leurs
» rivaux , & qui s'ils n'ont pas la
fupériorité du défi , foutiennent la
"
"
22 MERCURE DE FRANCE.
»
gloire du parallele . De modernes Zé-
» nons , de nouveaux Zeuxis furprennent
» la nature , enlevent fes ' traits , & trom-
" pent fes regards. Des Zoroaftres interro-
» gent les cieux , tandis que des Archime-
» des mefurent la terre . Tous les Arts approfondis
par tous les talens , ouvrent
» leurs tréfors , dévoilent leurs fecrets ,
» enfantent les mondes qu'ils imaginent ,
» & embelliffent celui qu'ils habitent . »
Le portrait qu'il fit de cette troupe d'amateurs
aujourd'hui fi nombreuſe , brilloit
par une multitude infinie de traits
ingénieux que les bornes de cet extrait ne
permettent pas de rapporter.
Le talent critique trouva dans M. de
Choifeul un excellent défenfeur . Il s'annonça
par des vivacités & par des faillies
qui lui mériterent tous les fuffrages. Il
foutint toujours ce ton , & parut fort furpris
qu'on difputât la préférence à la critique
, qui eft le talent qui fert le mieux
les lettres , & celui à qui il en coûte le plus
pour les fervir . Suppofitions frauduleufes ,
manéges artificieux , rivalités , jalouſies ,
inimitiés des Littérateurs & des Artiſtes
défauts des efprits légers & fuperficiels.
Dédaigneux & recherchés , féduifans &
dangereux , tout prêts fous un pinceau critique
des couleurs animées ; mais fi la
NOVEMBRE. 1754. 25
و د
ور
critique donne le droit de tout dire , elle
expofe fouvent au rifque de tout fouffrir .
Car qu'eft-ce qu'un critique ? » Un hom-
» me toujours en armes contre un mon-
» de d'Auteurs , & contre qui tout le
» monde est toujours armé. Sa vie eft un
tiffu d'orages , tantôt annoncés , tantôt
imprévûs , fouvent mérités , rarement
» épargnés , environné d'un peuple d'ef-
" prits jaloux , parce qu'ils font ambitieux
; fenfibles parce qu'ils font jaloux ,
» inquiets parce qu'ils font bornés , redou-
» tables parce qu'ils font inquiets ; tous le
regardent comme leur ennemi & fe dé-
» clarent le fien . » Ces dangers du critique
furent repréfentés avec d'autant plus
de force qu'on eft plus frappé fur les rif
ques qu'on court que fur les défauts qu'on
apperçoit.
Après que tous les concurrens eurent
fait valoir leurs droits , M. de Coigny ré
fuma avec beaucoup de préciſion tous leurs
difcours. Il examina & balança les moyens
de défenſe d'un chacun. Le jugement qu'il
porta fous un emblême ingénieux , fixa
leurs mérites & leurs fervices refpectifs.
Au haut d'un monument qui repréſentoit
le Parnaffe , fut placé le protecteur fous la
figure d'un Génie environné de rayons qui
fe diftribuent & fe répandent fur toutes
24 MERCURE DE FRANCE.
les régions habitées par les Mufes. Auprès
de lui , fous fes yeux , mais dans des rangs
inégaux , furent placés les talens. A leur
tête fut mis celui de l'invention ouvrant
un globe fermé pour toute autre main que
pour la fienne. Celui de la perfection occupoit
la feconde place au milieu des graces.
La troifiéme fut donnée à l'imitation .
La critique n'obtint que la derniere. » Ce
» rang , dit M. de Coigny , eft bien éloi-
»gné de celui que mérite l'Orateur qui l'a
n
défendue. Son nom , la facilité de fon
efprit & la bonté de fon coeur lui en
» affurent un diftingué dans l'Etat ; & s'il
remplit les efpérances qu'il donne , cette
» caufe eft la feule qu'il puiffe perdre .
M. le Nonce , plufieurs Prélats , M. le
Maréchal Duc de Coigny , & un grand
nombre de perfonnes de la première confidération
honorerent cette affemblée de
leur préfence. Les fréquens applaudiffemens
qu'ils donnerent , juftifierent l'idée
où l'on eft , que cette forte d'exercice eft
un des plus propres à former la jeuneſſe
dans l'art de bien penfer & de bien dire.
LE
NOVEMBRE. 1754. 25
܀܀܀܀܀܀܀
Le tombeau de M. Nericault Deftouches ,
de l'Académie Françoife.
Q
ELEGIE ,
Par M. Tanevot.
Uelle main me conduit dans cette route
fombre ?
Près de ton monument guide mes pas , chere
ombre ,
Permets que j'y dépofe & mon coeur & ma foi ;
Je me bâte , & je crains d'arriver jufqu'à toi.
Sous le poids de mes maux faut-il que je fuccombe
?
Que vois -je ! quel prodige éclate fur ta tombe !
Elle femble répondre à mon frémiffement ,
Et ces marbres plaintifs marquent du fentiment.
Les Dieux de l'Acheron ne font point inflexibles ,
Ils portent mon tribut à tes manes fenfibles.
Dans fon affliction la fidele amitié
Jufque dans les enfers trouve de la pitié.
Tout change , l'horreur fuit , & de ces lieux
funébres
Un jour plus éclatant a percé les ténébres.
Quelle divinité s'empare de mes fens ?
C'eft Apollon , c'eft lui , je le vois , je le fens ;
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Sa lumiere foudain ſe répand dans mon ame ,
Il échauffe mon coeur de fa céleſte flamme .
Une lyre s'échappe & vole dans mes mains ;
Je la faifis. Du Dieu rempliffons les deffeins.
Ah ! fous combien d'afpects , difciple de Thalie
,
Je puis te contempler dans le cours de ta vie !
La fage politique éclaira ton printems ,
Et t'affura bientôt des fuccès importans.
Miniftre de ton Roi , tes vaſtes connoiſſances
Unirent avec lui de jaloufes Puiffances ,
Cher aux maîtres du monde , admis à leurs plaifirs
,
Tu fçus par tes talens captiver leurs defirs.
Les graces , les amours te fervoient d'émiſlaires ,
La candeur, l'enjouement préfidoient aux affaires ;
Et ta Mufe fans fard , du fein des voluptés ,
Aux accords de fon luth dictoit tous les traités.
Cependant les neufs Soeurs toujours tes fouveraines
,
Voulant te rappeller dans tes charmans domaines ,
Offroient à ton efprit le doux chant des oiſeaux ,
L'ombrage des forêts , le murmure des eaux ,
Des zéphirs careffans les haleines chéries ,
Les vergers , les gazons , le parfum des prairies ,
* L'Auteur a plufieurs fois entendu dire à M.
Deftouches , qu'il avoit eu le bonheur de plaire au
Roi George I, qui l'honoroit fouvent de fes bontés.
NOVEMBRE. 27 1754
La fraîcheur du matin , le calme d'un beau jour ,
L'innocence des moeurs d'un champêtre f‹jɔur ,
Le loifir dont il flate une veine fertile.
*
Que d'objets feduifans ! quel attrait ! quel afyle !
Tu pars ; mais décoré d'une commune voix
Des lauriers immortels du Parnafle François ,
Et laiffant fur la ſcene un nombre de mervenles ,
Gage qui répondoit de tes futures veilles .
L'attente fut remplie ; & tes heureux travaux
L'enrichirent fouvent de chefs - d'oeuvres nouveaux.
L'amateur accourut , t'applaudit ; & la France
Vit de fon fein fécond naître encore un Térence.
Dieux ! quelle eft de tes vers la divine chaleur !
M'en occuper , chere ombre , amufe ma douleur
;
Et fi ce fouvenir me fait verfer des larmes ,
Dans leur écoulement je trouve mille charmes.
Je vois avec tranfport chez la postérité ,
Tes écrits revêtus de l'immortalité.
Sous ces berceaux fleuris d'éternelle ſtructure ,
Tu goûtes à préfent un bonheur fans mefure .
Tu n'offris qu'un encens toujours pur ; & les
Dieux
Ont accordé ce prix à ton zéle pieux.
*. M. Deftouches a été reçu à l'Académie Fran
foiſe en 1723.
Bij
24 MERCURE DE FRANCE.
les régions habitées par les Mufes . Auprès
de lui , fous fes yeux , mais dans des rangs
inégaux , furent placés les talens . A leur
tête fut mis celui de l'invention ouvrant
un globe fermé pour toute autre main que
pour la fienne. Celui de la perfection occupoit
la feconde place au milieu des graces.
La troifiéme fut donnée à l'imitation .
La critique n'obtint que la derniere. Ce
» rang , dit M. de Coigny , eft bien éloigné
de celui que mérite l'Orateur qui l'a
» défendue . Son nom , la facilité de fon
» efprit & la bonté de fon coeur lui en
» affurent un diftingué dans l'Etat ; & s'il
» remplit les eſpérances qu'il donne , cette
» caufe eft la feule qu'il puiffe perdre.
"
M. le Nonce , plufieurs Prélats , M. le
Maréchal Duc de Coigny , & un grand
nombre de perfonnes de la première confidération
honorerent cette affemblée de
leur préfence. Les fréquens applaudiffemens
qu'ils donnerent , juftifierent l'idée
où l'on eft , que cette forte d'exercice eſt
un des plus propres à former la jeuneffe
dans l'art de bien penfer & de bien dire.
LE
1
NOVEMBRE . 1754. 25
3
S
I
C
1-
ใน
.
1
1
Le tombeau de M. Nericault Deftouches ,
de l'Académie Françoise.
Q
ELEGIE ,
Par M. Tanevot.
Uelle main me conduit dans cette route
fombre ?
Près de ton monument guide mes pas , chere
ombre ,
Permets que j'y dépofe & mon coeur & ma foi ;
Je me bâte , & je crains d'arriver juſqu'à toi.
Sous le poids de mes maux faut - il que je fuccombe
?
Que vois-je ! quel prodige éclate fur ta tombe !
Elle femble répondre à mon frémiffement ,
Et ces marbres plaintifs marquent du fentiment.
Les Dieux de l'Acheron ne font point inflexibles ,
Ils portent mon tribut à tes manes ſenſibles .
Dans fon affliction la fidele amitié
Jufque dans les enfers trouve de la pitié.
Tout change , l'horreur fuit , & de ces lieux
funébres
Un jour plus éclatant a percé les ténébres.
Quelle divinité s'empare de mes fens ?
C'eft Apollon , c'eft lui , je le vois , je le fens ;
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Sa lumiere foudain ſe répand dans mon ame ,
Il échauffe mon coeur de fa célefte flamme.
Une lyre s'échappe & vole dans mes mains ;
Je la faifis . Du Dieu rempliffons les deffeins.
Ah ! fous combien d'afpects , difciple de Thalie
,
Je puis te contempler dans le cours de ta vie !
La fage politique éclaira ton printems ,
Et t'affura bientôt des fuccès importans.
Miniftre de ton Roi , tes vaſtes connoiffances
Unirent avec lui de jaloufes Puiffances ,
Cher aux maîtres du monde , admis à leurs plaifirs
,
Tu fçus par tes talens captiver leurs defirs .
Les les
graces , amours te fervoient d'émiflaires ,
La candeur, l'enjouement préfidoient aux affaires ;
Et ta Mufe fans fard , du fein des voluptés ,
Aux accords de fon luth dictoit tous les traités.
Cependant les neufs Soeurs toujours tes fouveraines
,
Voulant te rappeller dans tes charmans domaines ,
Offroient à ton efprit le doux chant des oiſeaux ,
L'ombrage des forêts , le murmure des eaux ,
Des zéphirs careffans les haleines chéries ,
Les vergers , les gazons , le parfum des prairies ,
* L'Auteur a plufieurs fois entendu dire à M.
Deftouches , qu'il avoit eu le bonheur de plaire au
Roi George I, qui l'honoroit souvent de fes bontés.
NOVEMBRE .
1754. 27
La fraîcheur du matin , le calme d'un beau jour ,
L'innocence des moeurs d'un champêtre fjour ,
Le loifir dont il flate une veine fertile .
Que d'objets feduifans ! quel attrait ! quel afyle !
Tu pars ; mais décoré d'une commune voix
Des lauriers immortels du Parnaſſe * François ,
Et laiffant fur la ſcene un nombre de merveilles ,
Gage qui répondoit de tes futures veilles .
L'attente fut remplie ; & tes heureux travaux
L'enrichirent fouvent de chefs - d'oeuvres nouveaux.
L'amateur accourut , t'applaudit ; & la France
Vit de fon fein fécond naître encore un Térence.
Dieux ! quelle eft de tes vers la divine chalcur !
M'en occuper , chere ombre , amufe ma douleur
;
Et fi ce fouvenir me fait verfer des larmes ,
Dans leur écoulement je trouve mille charmes.
Je vois avec tranfport chez la poftérité ,
Tesécrits revêtus de l'immortalité .
Sous ces berceaux fleuris d'éternelle ſtructure ,
Tu goûtes à préfent un bonheur fans mefure.
Tu n'offris qu'un encens toujours pur ; & les
Dieux
Ont accordé ce prix à ton zéle pieux.
*. M. Deftouches a été reçu à l'Académie Fran
foife en 1723.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Mon nom , vivant par toi , volera fur tes aîles.
L'amitié nous forma des chaînes éternelles.
Séparés pour un tems , nous ferons réunis ,
Mon fort
partagera tes deftins infinis ,
Et terminant enfin mon obfcure carriere ,
Je devrai mon éclat au rival de Moliere.
Ton art , & plus correct & plus fidele aux
moeurs ,
Sçut en les refpectant corriger nos erreurs ;
Aux préjugés des grands attacher ta cenfure ,
Et faire à leur orgueil une vive bleffure ;
Tandis que la vertu charmant tous les efprits ,
Brille fous ton pinceau du plus beau coloris ,
Et que tu fais regner dans un plan fympathique ,
Et la haute morale & la force comique.
Qu'on te life à l'abri de la féduction ,
Tu ne plairas pas moins dépourvû d'action.
Que les talens font beaux quand la vertu les
pare !
La licence jamais de ton vers ne s'empare.
Suivi fur le théatre & des ris & des jeux ,
Tu divertis toujours fans être dangereux ;
Et de ton efprit vif l'innocente faillie
N'a point fouillé les dons de l'aimable Thalie.
L'honnête homme fe peint dans fes productions
,
• Vis Comica.
NOVEMBRE. 1754. 29
Comme l'aftre du jour dans ſes brillans rayons.
Tes drames précieux portent ton caractere .
Citoyen , tendre époux , fidele ami , bon pere ,
Par tout on te retrouve , & les plus beaux portraits
,
De ton coeur , de ton ame ont emprunté leurs
traits.
Rien ne te før jamais étranger que le vice ,
Ou tu ne le connus que pour entrer en lice ,
Le combattre & bientôt le terraffer Mais quoi !
Le Dieu qui m'agitoit fe retire de moi ?
Chere ombre ,je te quitte ; ainfi le veut la gloire,
Je cours graver ces vers au temple de Mémoire.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Sciences , des Belles
Lettres & des Arts de Rouen.
E Jeudi premier Août , l'Académie des
-L'Académie LEJeudi
Arts de Rouen tint fa féance publique ,
à laquelle préfida M. Paviot , Préſident à
Mortier du Parlement.
M. le Cat , Secrétaire pour les Sciences ,
rendit compte des travaux de l'année académique
par un extrait des regiftres de
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
toute cette année , détail trop confidérable
pour trouver place ici .
Il lut enfuite le réfultat de fes obfervations
météorologiques , par lequel on voit
que les jours où le barometre a été le plus
haut à Rouen , font le 21 Janvier & le 19
Février matin , le mercure étant alors à 28
pouces lignes & demie.
Le jour où il a été le plus bas , eft le 8
Janvier à une heure après - midi ; le mercure
n'étoit alors qu'à 27 pouces 7 lignes &
demie.
Les jours les plus froids de l'année ont
été le 6 & le 7 Février , le thermometre
étant ces jours - là à huit heures du matin.
dans la cour de l'obfervateur , à 8 dégrés
au - deffous du terme de la glace ; mais à
fon obfervatoire placé fur fon laboratoire
anatomique au faîte de la maifon , le ther
mometre à 7 heures ces mêmes jours étoit
à 10 dégrés & demi , même dégré que celui
de 1740 .
Il obferve à cet égard que l'abri que prête
la cathédrale à fa maiſon , & un amphithéatre
de montagnes à toute la ville de
Rouen , y diminue beaucoup les grands
froids caufés par les vents nord & nordeft
, ce qu'il confirme des obfervations
par
faites dans les endroits découverts de la
ville , où le thermometre étoit à 11 dégrés
NOVEMBRE . 1754. 31
quand le fien à fon obfervatoire n'étoit
qu'à 10 & demi ; & par d'autres obfervations
faites fur les montagnes de cet amphithéatre
, où le 23 Juin 1753 le thermometre
étoit le matin un peu au- deffous
du terme de la glace , comme en hiver ,
tandis que chez lui il étoit à 7 dégrés audeffus
du terme de la glace . Il explique
par là la différence de fes obfervations
avec celles que lui a adreffées M. Varnier ,
Docteur en Médecine de Montpellier , établi
à Vitry- le -François , lequel a trouvé
que le froid de la nuit du 2 Février 1754
a été égal à celui de 1709 , c'est - à- dire de
14 dégrés & demi .
Le plus grand chaud de cette année ,
a été à Rouen de 26 dégrés le 22 Juillet.
Le jour le plus humide a été le 12 Février
;& les plus fecs , les 5 Mai , 21 , 22
& 24 Juillet.
La pluie de 1753 a été à Rouen de 30
pouces 9 lignes & un fixiéme de ligne .
La déclinaifon de l'aiguille aimantée a
été à l'ouest entre 19 dégrés & demi , &
16 dégrés & demi.
Les maladies des mois d'Août , Septembre
& Octobre 1753 , ont été des fievres
intermittentes , tierces , doubles-tierces ,
qui devenoient continues vers le 5 & le 7
& fe terminoient prefque toutes par des
B iiij cours de ventre .
32 MERCURE DE FRANCE.
Les mois de Novembre , Décembre 1753;
Janvier & Février 1754 , ont donné les
maladies épidémiques , qui ont fait tant
de bruit. Elles commençoient par des laſfitudes
, des douleurs dans les articles , avec
de la fievre , le mal de tête . Ces fymptômes
étoient légers pendant quatre à cinq
jours. Quelques faignées , l'émetique , les
faifoient prefque toujours difparoître ; mais
ils revenoient bientôt avec des redoublemens
, de la toux , mal à la gorge , des naufées
, fouvent la langue chargée & noire ,
le délire ou les difpofitions au délire dans
le fort des accès , fuivis de fueurs ; une
ftupidité finguliere dans le relâchement ;
à quelques- uns un peu d'oppreffion & des
crachats fanglans ; à d'autres le ventre
gonflé & pareffeux pour toute évacuation ,
particulierement pour les urines ; enfuite
paroiffoient vers le 21 les éruptions miliaires
, qui conduifoient ou à la mort vers
le 25 , ou à la convalefcence vers le 30 ou
40° jour. D'autres ont parcouru tous les
tems de la maladie en fept jours , & ce
court efpace a mis au tombeau les plus
vigoureux tempéramens .
Les faignées en petit nombre , les laxatifs
, & particulierement l'émetique en lavage
, ont été les vrais remedes à cette
maladie.
NOVEMBRE. 1754. 33
A la fin de l'hiver on a eu des maladies
qui tenoient encore un peu de cette
épidémie , mais qui fe terminoient & plus
promptement & plus heureufement.
Le printems a produit des maux de gorge
, des fluxions à différentes parties de la
tete , des pleurefies , des péripneumonies.
Ces maux ont continué jufqu'à ce mois
d'Août , les éruptions miliaires s'y font
mêlées dans ceux qui ont été les plus malades.
L'Académie annonça l'année derniere
pour la troifiéme fois le prix de Poëfie ,
dont le fujet étoit l'Etabliſſement de l'école
gratuite du deffein.
Elle déclare qu'elle a accordé ce prix à
une Ode , qui a pour devife Qui cupiet ,
metuet quoque , & dont l'Auteur eft M.
Germon , Chanoine Régulier , Profeffeur
de Rhétorique au College de Senlis.
Elle avoit remis pareillement le prix de
Phyfique , avec cette nouvelle queftion :
Quelsfont les animaux venimeux qui fe trouvent
en France ? Quelle eft leur nature ,
quels en font les contre -poifons.
Ce
qui a
&
prix a été remporté
par le mémoire
a pour devife :
Noxia ferpentum eft admiſſo ſanguine peftis , &c.
dont l'Auteur eft M. Broiffier de Sau-
By
34 MERCURE DE FRANCE .
vages , Confeiller du Roi , Profeffeur de
Médecine & de Botanique en l'Univerfité
de Montpellier , de la Société royale de
la même ville , de celle de Londres & de
Suede.
Elle avoit donné pour le fujet du prix
de Littérature de cette année , cette queftion
: En quels genres de Poëfie les François
fontfupérieurs aux anciens .
Elle déclare que le meilleur difcours
qu'on lui ait envoyé fur ce fujet , eft celuit
qui a pour devife Anfi veftigia graca deferere
; mais que la négligence du ftyle , trop
peu de détails fur le parallele de nos Poëtes
tragiques , lyriques & fatyriques avec
les anciens , quelques défauts de jufteffe
dans celui des Poctes comiques , l'ont empêché
de lui adjuger le prix ; ainfi elle
propofe le même fujet pour l'année prochaine
1755.
Le prix qu'elle deftine aux fujets pris
dans l'Hiftoire , fe rencontrant auffi cette
année , l'Académie propofe de rechercher
ce qu'il y a de certain , tant fur l'origine de
la ville de Rouen , que fur fon hiftoire depuis
cette époque jufqu'au tems de l'Empereur
Théadofe.
Les mémoires pour l'un & l'autre prix
feront adreffés , francs de port, à M. de Prémagny
, Secrétaire pour les Belles- Lettres.
NOVEMBRE. 1754. 35
Ils feront reçus jufqu'au premier Juin 1755 .
Ils auront une devife , & le nom de l'Auteur
placé à la fin du mémoire, fera couvert
& fcellé ; il ne fera découvert que dans le
cas qu'il foit couronné .
Les diverfes écoles que protége l'Académie
, & dont fes membres font les Profeffeurs
, ont tenu leurs concours ordinaires
pour la diftribution de leurs prix .
Les prix de l'école d'Anatomie donnés
par M. le Cat , qui en eft le Profeffeur ,
ont été remportés : le premier , par Pierre-
François Langlet , d'Anify-le - Château ,
en Picardie : le fecond , par Pierre l'Echevin
d'Auberville , près la ville d'Eu : le
troifiéme , par Auguftin de Lanney de
Glanville , lequel a déja eu un prix l'année
derniere .
François Robineau de Sennerpont a eu
le premier Acceffit ; & Gervais Dubuiffon ,
d'Haqueville en Vexin , a eu le fecond.
Les prix de l'école de Botanique donnés
par M. Pinard , qui en eft le Profeffeur ,
ont été remportés : le premier , par M.
Dufay de Rouen , éleve en Chirurgie : le
fecond , par M. Durval de Paris , éleve en
Chirurgie ; & le troifiéme , par M. Maintrud
de Bolbec en Caux , éleve en Pharmacie.
Les prix de l'école de deffein d'après na-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
ture , donnés par Madame de Marle , ont
été remportés : le premier , par Etienne la
Vallée Pouffin , de Rouen , qui avoit eu le
fecond prix d'après nature l'an paffé , & le
prix du deffein en 1751. Le fecond prix de
la même claffe a été remporté par Pierre
Nicolas Burel , de Rouen.
Les prix d'après la Boffe & le deffein ;
donnés par Madame le Cat , ont été remportés
: le premier , par Jofeph Lefevre ,
de Rouen ; & le fecond , par Jean- Baptiſte
Tierce , de Rouen .
Après cette diftribution des prix , M. le
Cat lut l'éloge du Pere Jean - Baptiſte de
Mercaftel , Prêtre de l'Oratoire , ancien
Profeffeur royal de Mathématique , & affocié
de l'Académie , né à Saint Maurice
en Bray le 6 Mai 1669 , & mort à Rouen
le 8 Février 1754. Sa famille eſt une des
anciennes nobleffes de Picardie , où la ter→
re de Mercaftel eft fituée. Antoine de Mercaftel
, qu'il compte parmi fes ayeux , fur ,
dit M. le Cat , un de ces héros chrétiens
que l'ardeur guerriere & le zéle religieux
du treiziéme fiécle emporterent au - delà
des mers pour conquérir la Terre Sainte ,
ou plutôt pour l'arrofer de leur fang . Il
avoit fix freres au fervice , dont deux Chevaliers
de Malthe . Pour lui į fe deſtina à
mériter dans la République des Lettres des
NOVEMBRE. 1754. 37
titres moins environnés de dangers , fans
doute , que ceux de fes freres , mais peutêtre
plus difficiles à obtenir. Quoique le
génie naturel du jeune Mercaftel le deftinât
aux hautes fciences , il n'en fit pas
avec moins de diftinction fes humanités
au Collège de Vernon , & il en fortit affez
bon Poëte pour ſe faire un nom dans cette
brillante partie de la littérature , fi la folidité
toute féche des Mathématiques n'avoir
eu pour lui des charmes encore plus
féduifans. On l'envoye au College du Pleffis
faire fa Rhétorique. Son inclination dominante
lui fait dérober le tems qu'il devoit
à l'art de bien parler , pour l'employer
à acquerir celui de penfer jufte. Le hazard
avoit placé dans la penfion un condiſciple
déja Mathématicien : l'éleve de Quintilien
faifit cette occafion de paffer en transfuge
dans l'école d'Archimede , & il y fut initié
avec toute l'ardeur que donne une étude
furtive. M. le Cat décrit fes progrès dans.
la Géometrie fous le célebre Pourchot
dans l'Algebre fous un de fes freres , Chevalier
de Malthe & Algébrifte , qu'il trouva
chez lui pendant les vacances , qui ne
furent rien moins que des vacances pour
notre Géometre naiffant . Ses liaiſons avec
le célebre auteur de la recherche de la vézité
, ouvrage d'une Métaphyfique fi fub38
MERCURE DE FRANCE.
tile . fi intellectuelle , dit M. le Cat , qu'elle
furpaffe , fi elle ne contredit pas , nos lumieres
naturelles . Son entrée à vingt-fept ans
& demi dans cette célebre congrégation ,
qu'un fage mêlange de fubordination &
de liberté diftingue de tous les ordres
aufquels le motif facré de la religion & le
projet d'une vie plus parfaite ont donné
nailfance . Il fuit le Pere Mercaftel dans les
diverfes maiſons où il a étudié & profellé ,
& fur tout à Angers , où il fut dix ans Profeffeur
royal de Mathématique , & fit honneur
à la place même , dit M. le Cat. Angers
, continue- t - il , étoit alors célebre
pour les Académies qui forment la jeuneffe
aux exercices militaires , & par le concours
de la premiere nobleffe d'Angleterre qui
venoit s'y inftruire . Cette nation née , pour
ainfi dire , Géometre & fi féconde en excellens
ouvrages de cette nature , déféra à
ceux du Pere Mercaftel une forte de triomphe
; tous en emporterent des copies en
Angleterre. Son attachement pour deux
amis de la maifon d'Angers , qu'on envoya
ailleurs , lui fit quitter la chaire qu'il deftinoit
à l'un d'eux . Il leur donna par ce
grand facrifice une preuve de fon amitié
auffi marquée que le feroit dans un Souverain
l'abdication de fes Etats .
M. le Cat rend enfuite un compte déNOVEMBRE
. (1754. 39
taillé d'un grand ouvrage du P. Mercaſtel ,
intitulé Table des nombres compofes & de
leurs compofans , qu'il a donné à l'Académie
, & il démontre par des exemples à la
portée de toute l'aſſemblée , la préférencé
que méritent ces tables fur celles des logarithmes
pour le calcul. Il donne pareillement
une courte analyfe d'un ouvrage de
piété , intitulé Inſtructions chrétiennes , imprimé
à Rouen en 1723 : d'un autre de litterature
qui a pour titre , Réflexions fur la
lecture & l'Orthographe , imprimé auffi à
Rouen en 1724 ; d'une Arithmétique démontrée
, imprimée dans la même ville en
1732 ; & enfin d'un grand nombre de mémoires
de Littérature & de Mathématique ,
qu'il a lus aux affemblées de l'Académie .
Nous ne donnerons ici l'extrait que d'un
feul de ces articles , c'eſt celui où M. le Cat
fait l'analyse d'un mémoire de Géometrie ,
où le Pere Mercaftel donne le dénombrement
des figures régulieres que renferment
les parois d'une alvéole de guêpe , en expofe
les rapports , en calcule les valeurs en
fuperficie & en folidité , ouvrage que deux
hommes célebres avoient déja exécuté fur
les alvéoles des abeilles . La Géométrie a
conduit l'un d'eux , dit M. le Car , à une
admiration fi outrée de la ftructure de ces
loges , qu'il veut que es abeilles les conf40
MERCURE DE FRANCE.
truiſent par une espece de connoiffance de
Geometrie. Il va chercher dans le deuxième
fiécle , ajoute M. le Cat , le Géometre
Pappus , pour donner de l'appui à cette
opinion qui en a réellement befoin . Car
en examinant avec un pareil enthouſiaſmet
dans une coquille , fa fpirale , courbe d'un
ordre fupérieur aux figures de la Planimétrie
, on trouveroit que le limaçon eſt un
Archimede en comparaifon des abeilles ; &
fi avec le même efprit on entreprenoit de
faire valoir les télescopes que forment
fes cornes , il deviendroit un Galilée :
quels hommes réunis dans un reptile ? Ces
abfurdités fingulieres , ajoute le Secrétaire,
caracteriſent bien l'abus des chofes les plus
utiles. La fageffe du Pere Mercaftel l'a garanti
de ces écarts , & c.
M. le Cat termine fon éloge par le portrait
de cet Académicien , qu'il caracteriſe
par une vivacité franche & droite que
modéroient une bonté naturelle ; & les
plus grands fentimens de religion.
M. Mailler du Boullay lut une differtation
fur l'Andrienne de Terence , & fur
quelques autres pieces de théatre de ce
Poëte. Il fe propofa d'y prouver que Terence
a ému les paffions jufqu'à faire répandre
des larmes.
* Selon l'opinion vulgaire .
NOVEMBRE 1754. 41
Dans une differtation lue à l'une des
féar ces publiques précédentes , M. D. B.
avoit réclamé Terence en faveur du dramatique
attendriffant , qui tient une efpeac
milieu entre la Comédie & la Trae
. Cette propofition avoit trouvé des
contradicteurs on avoit même avancé
ton le plus décifif dans un des Mercur
res iuivans , qu'on ne trouvoit ni dans Terence
ni dans aucun auteur ancien ou moderne
rien qui reffemble à ce Dramatique avant
M. de la Chauffée , à qui on en attribuoit
l'invention . Cette question de fait a paru
affez intéreffante à M. D. B. pour mériter
d'être difcutée , d'autant plus qu'elle lui
offroit l'occafion d'ajouter aux preuves de
raifonnement qu'il avoit raffemblées dans
fa premiere differtation , une autre forte de
preuves qui a auffi beaucoup de force ; elles
fe tirent de l'exemple & de l'autorité de
plufieurs auteurs , tant anciens que modernes
, qui dans leurs ouvrages dramatiques
ont emû les paffions jufqu'à faire répandre
des larmes , quoique ce ne fuſſent
point des Tragédies.
M. D. B. s'attacha en particulier à Terence.
Il examina d'abord ce que les anciens
en ont penfé. Il rapporta plufieurs
paffages , par lefquels il paroît que felon
eux , Terence excelloit par l'Ethefis , forte
42 MERCURE DE FRANCE.
de peinture touchante des moeurs , également
éloignée du pathétique , de la tragé
die & du ridicule de la Comédre proprement
dite ; ce qu'il confirma par l'autorité
de Quintilien & de M. Rollin .
Il donna enfuite une expofition abrégée
de l'Andrienne . Il fit voir que cette piece ,
le chef- d'oeuvre de l'antiquité , eft entierement
dans le genre tant critiqué fous le
nom de Comique larmoyant ; que fon but ,
fon objet principal , eft de peindre un
amour defintéreffé , généreux & tendre ,
fondé uniquement fur la bonté du coeur &
fur la probité , en un mot totalement différent
de l'amour qu'on peint dans les Tragédies
& les Comédies , proprement dites ;
que les fcenes des rufes du valet , les feules
fcenes plaifantes de l'Andrienne , font acceffoires
& épifodiques. Il appuya toutes
ces propofitions par la citation de plufieurs
paffages traduits en François , fur tout par
celui où Pamphile , pour s'exciter à n'abandonner
jamais fa chere Andrienne , fe
repréfente le moment où Chryfis mourante
la recommande à fa tendreffe & à fa probité
, parce qu'il va être deformais fa feule
reffource & fon feul appui ( Acte premier ,
fcene fixiéme. )
:
M.D. B. cita encore l'Heautontimorumenos
de Terence , fes Adelphes, fon Hecyre,
1
NOVEMBRE. 1754. 43
33
& parmi les modernes le Philofophe marié
, le Glorieux , & finit fa differtation en
concluant que » deux fortes de preuves ,
» celles de raiſonnement & celles d'autorité
fe réuniflent en faveur des excellens
ouvrages dramatiques de ce genre , tels
» que Melanide , Cenie , le Préjugé à la
» mode. Loin de décourager leurs auteurs
» par une critique que le coeur defavoue ,
» rendons juſtice à leurs talens ; leur gloi-
» re n'ôte rien à celle des grands Poëtes
tragiques & des excellens comiques ,
» qu'on admire avec tant de juftice. Le
genre auquel ils s'appliquent , confacré
fa nature à toucher le coeur par les
» charmes de la vertu , eft une fource abondante
d'inftructions de tous les genres
dramatiques , c'eft le plus utile pour les
» moeurs. Peut- on fe plaindre de ceux qui
» en multipliant nos plaifirs , les font fer-
» vir au bonheur de la fociété ?
ر و
» par
33
ور
"
ور
M. le Cat lut enfuite un mémoire par
extrait fur les fiévres malignes , & en particulier
fur celles qui ont regné à Rouen à
la fin de 1753 , & au commencement de
1754. Il confidere ces maladies , principalement
du côté de leurs caufes. Ce mémoire
a trois parties : la premiere donne
l'hiftoire de ces maladies , de leur cure &
de l'ouverture des cadavres de ceux qui y
A
44 MERCURE DE FRANCE.
ont fuccombé. La feconde partie fait voir
que les maladies internes, & en particulier
les fievres malignes dont il s'agit , ne font
que des maladies externes très connues. Il
prouve par l'infpection des cadavres , que
celle qui a regné à Rouen étoit un herpes
placé à l'eftomac & aux inteftins grêles , &
que les remedes qui ont réuffi dans leur
cure n'ont eu ce fuccès que parce qu'ils
font analogues aux topiques que la Chirurgie
employe dans le traitement du her-
} pes. Dans la troifiéme partie qui forme
feule un grand mémoire , M. le Cat remonte
aux premiers principes de ces maladies
déja connues ; principes qui , s'ils
étoient établis , nous donneroient , felon
lui , une théorie lumineufe qui nous garantiroient
des tâtonnemens fi defagréables
pour les praticiens & fi dangereux pour les
malades. Nous avons deux chofes à faire ,
dit il , pour établir une nouvelle théorie
des maladies , renverser l'idole à laquelle
nous avons facrifié jufqu'ici , élever fur
fes ruines un monument où foient gravées
les premieres vérités que nous devons avoir
pour guides dans l'exercice de notre art.
L'idole que j'ai ici en vue , continue - t - il ,
le plus grand obftacle aux progrès de la
* On fçait que M. Le Cat eft Docteur en Médecine
, & éleve de la Faculté de Paris.
NOVEMBRE. 45 1754.
1
5
S
2
S
Médecine , eft l'opinion prefque générale
où l'on eft que toutes les maladies réfident
dans les humeurs .
M. le Cat combat cette opinion par un
grand nombre d'argumens.
Il fait voir que l'état des liqueurs dépend
abfolument de celui des folides qui
les charient & qui les filtrent , & que le
réciproque eft fort rare. Que fi les maladies
étoient dans les liqueurs , il n'y autoit
pas une feule maladie locale ; il n'y auroit
pas un feul point du tiffu de nos parties
où ne fe trouvât la maladie , puifque les
liqueurs qu'on en fuppofe les caufes , fe
trouvent dans tous les points de nos foli-
Il objecte qu'on peut dire
que la dépravation
n'eft tombée que fur une petite partie
des liqueurs.
des.
Il réplique que quelque petite foit
que
cette parcelle de nos liqueurs infectées , elle
doit en peu de minutes gâter toute la maffe.
par fon retour fréquent au coeur , où elle fe
mêle plufieurs milliers de fois par jour à
une once de fang que contient le ventricule
gauche , & qui fe diftribue autant de
fois à toutes les parties. M. le Cat fe flate
de porter le détail de ces preuves jufques à
La démonftration .
Non feulement toute maladie humo46
MERCURE DE FRANCE.
rale , felon M. le Cat , doit être univerfelle
, mais fi l'air contagieux avoit affaire à
nos liqueurs , toute contagion feroit générale
, nul homme n'en échapperoit , &
fur tout les Médecins , qui font fans celle
dans l'air contagieux , & chez lefquels le
mêlange de cet air avec leurs liqueurs eft
inévitable.
M. le Cat établit enfuite que les maladies
réfident dans le fluide des nerfs , foit
par le défaut de fa quantité fuffifante , foit
par fa dépravation , & c'eft là ce qu'il appelle
fa nouvelle théorie , dont les détails
font trop longs pour trouver place ici .
C'eft avec ces principes qu'il explique la
formation de tous les genres de maladies
chirurgicales , & en particulier de celles
qu'occafionne la contagion , dont il recherche
pareillement la nature & l'action
fur nos folides & nos efprits.
Il détermine les caufes par lefquelles une
maladie , une contagion affecte telle ou telle
partie plutôt que telle ou telle autre :
enfin il applique tous ces principes aux
épidémies qui font le principal objet de
fon mémone , & à leur cure. Il prétend faire
voir que fon fyftême feul donne des
raifons fatisfaifantes fur toutes les circonftances
de cette epidémie ; que fans cette
hypothefe on ne peut expliquer comment
NOVEMBRE . 1754. 47
une plaque gangreneufe de quatre à cinq
lignes à l'eftomac , a mis au tombeau en
quelques heures une perfonne du plus robufte
tempérament , que le grand bien
qu'on a retiré des fueurs critiques ne s'explique
que par la tranfpiration & l'évacuation
des efprits dépravés par la contagion
; que la tranfpiration de quelques
onces de liqueurs ne pourroit produire
ces avantages , puifque l'évacuation de
plufieurs livres par la faignée ne fait fouvent
qu'accabler le malade ; que fi la contagion
étoit dans les liqueurs , les évacuations
ne ferviroient de rien à la cure ,
puifqu'il faudroit en évacuer ces liqueurs
toutes à la fois , ce qui eft impoffible ; ou
les évacuer peu à peu , ce qui feroit inutile,
puifque les nouvelles qui les remplace
roient , feroient gâtées par les anciennes
qui refteroient encore à évacuer ; accident
qui n'eft pas à craindre dans le renouvellement
d'un fluide , comme les efprits , qui
ne circule point , qui ne retourne pas à fon
réfervoir.
L'explication des fueurs critiques conduit
M. le Cat à celle des éruptions qui
font , felon lui , la dépuration du fluide
des nerfs portée naturellement dans les
houpes nerveufes & dans les glandes , qu'il
regarde auffi comme des productions des
nerfs.
48 MERCURE DE FRANCE.
ર
Ce fluide expulfé , dit- il , eft- il affecté
d'un dégré médiocre de dépravation capable
feulement de produire une fimple
inflammation , une phlogofe non fuppuratoire
? on a des ébullitions . La dépravation
eſt- elle du deuxième dégré ou fuppuratoire
elle donne des éruptions boutonnées
, des clous , des abfcès critiques.
Eft- elle abondante & difperfée aux mammelons
nerveux de la peau : elle produit
la petite verole. Si la dépravation des efprits
portés à la peau eft du troifiéme dégré
, c'eft-à dire ulcereufe , elle produira
dans la houpe nerveufe une petite ulcération
invifible , dont la fanie foulevera
l'épiderme & formera la graiffe miliaire .
Si leur altération eft du quatrième dégré
ou gangreneufe , la petite efcarre produira
une espece d'échimofe qui donnera les
taches du pourpre ordinaire.
Les glandes de l'eftomac , des inteſtins ,
font-elles les voyes de la dépuration de
ces efprits alterés ? alors les évacuations ,
-foit naturelles , foit excitées par l'art , font
les crifes heureufes de la maladie.
Nous finirons cet extrait par obferver
que l'auteur veut qu'on foit ménager du
fang des malades dans les fievres contagieufes
, & l'on voit que ce font des conféquences
néceffaires de fes principes .
M.
NOVEMBRE. 1754. 49
M. l'Abbé Yatt fit l'hiftoire abrégée du
théatre lyrique des Anglois , il parla de la
mufique & de la poëfie de ce fpectacle ; il
dit que leur mufique eft compofée d'autant
de parties différentes que leur nation eft mêlée
de différens peuples ; que les Bretons ,
les Saxons , les Irlandois & les Ecoffois y
ont contribué fucceffivement par leurs airs
bachiques , guerriers , funebres & tendres ;
que leur luxe s'étant accru avec leurs richeffes
, ils inviterent les plus grands hommes
des nations étrangeres à venir embellir
cet art , & entr'autres Rolli , Hindel , qui
conjointement avec le Docteur Purcell ,
porterent leurs Opéras comiques , Italien
& mafqué , à la perfection . Quant à la Poëfie
de ce même théatre, Guillaume Davenant
en fut le créateur fous le regne de Cromwel.
Milton adoucit & italianifa , fi l'on
peut parler ainfi , la langue angloife , & la
rendit fufceptible d'une mufique élégante .
Adiffon fit l'Opéra de Rofamonde , & Jean
Gay celui des Gueux . Le premier eſt le
plus beau de leurs Opéras héroïques ; le
fecond eft le plus fingulier de leurs Opéras
comiques. M. l'Abbé Yart en donna un
extrait intéreffant .
"
On termina la féance par la lecture de
la traduction en vers du Pervigilium Veneris
, par M. Fontaine , laquelle fut extrêmement
goûtée.
C
so MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS
De S. Maxime à un Tyran.
Dieu , quel aveuglement ! quoi , tyran deș
humains ,
Peux- tu donc adorer l'ouvrage de tes mains ?
Tu me menace en vain ; tes tourmens & la flamme
Ne porteront jamais la terreur en mon ame.
Moi , j'itois encenfer d'une profane main
Et le marbre & le bronze , & le fer & l'airain ?
De cet affreux deffein , non , je n'ai point envie
Je méprife le jour , & j'abhorre la vie.
Je verrai fans pâlis l'approche du trépas.
Qu'il m'eft doux de mourir ! cruel , tu ne ſçais
pas
Quel plaifir d'expirer pour un Dieu qu'on adore ;
Lui feul eft vraiment Dieu , c'eft lui feul que j'implore
;
Lui feul eft mon eſpoir , ma gloire & mon appui :
Ce Dieu mourut pour moi , je vais mourir pour
lui.
Mon âge t'attendrit ; quoi ! tu fufpens ta rage ?
Je ſuis jeune , il eft vrai , mais fuis plein de courage
:
Tu ne me verras point trembler devant tes coups ;
Je brave tes tourmens , je brave ton courroux.
NOVEMBRE. 1754 55
Mon fang brûle , tyran , de fortir de mes veines :
Tes tourmens font- ils prêts viens terminer mes
peines :
Frappe , voici mon fein , frappe fans hésiter ,
C'eſt au prix de mon fang que je veux acheter
Ce bonheur immortel dont mon ame eft épriſe.
Oui ,je brave tes Dieux , bien plus je les méprife.
Eh ! pourquoi tant tarder ? par l'effroi du danger
Penfes- tu qu'à l'inftant mon deffein va changer ?
Héfiter fi long-tems , pour moi c'eft un fupplice ;
Tu me verras fans crainte au bord du précipice.
Viens , frappe , ne crains point de me faire fouffrir
;
Et fans être ébranlé tú me verras mourir.
Mes fens font mes bourreaux ; le trépas m'en délivre
.
Penfes-tu qu'en mourant je vais ceffer de vivre
Non , goûtant pour toujours un fort délicieux ,
Je vais parmi les Saints m'envoler vers les cieux .
O fortuné féjour ! ſeul bonheur où j'aſpire !
Ah! pour te mériter , c'eft trop peu du martyre.
BLIN.
Cijy
52 MERCURE DE FRANCE .
VERS DE Mlle DE PLISSON
A M. de Bl. fur la convalescence de Madame
F .. fåfoeur.
Eduifant héritier de la lyre d'Orphée ,
Toi qui joins le génie à la bonté du coeur ;
Sors de cette trifteffe où ton ame abſorbée ,
Aimoit à fe livrer dans des jours de langueur.
Que ta gaité renaiffe avec ta chere foeur.
Ta douleur étoit jufte autant qu'elle étoit vive :
Les noires déités de la fatale rive
Vouloient éteindre fon flambeau ;
Clotho cefloit déja de tourner le fufſeau ,
Et fa foeur , d'une main active ,
S'armoit du funefte cifeau ;
Lorfque par un bonheur infigne ,
Efculape , ce Dieu puiſſant ,
Revenu parmi nous fous les traits de La Vigne , *
Arracha de fes mains ce fatal inftrument.
Cette mémorable victoire
Doit fe folemnifer avec le verre en main ;
Que tous les jours , en fon honneur & gloire ;
Coulent des flots du plus excellent vin.
Pour moi qui ne peux être à ces vives Orgies ,
•
Od regnent les bons mots , où brillent les faillies
,
* Médecin de la Reine,
NOVEMBRE . 1754. 53
Je ferai retentir nos hameaux de fon nom ;
La plus agréable faifon
Ramenant les plaiſirs , charme de notre vie ,
A nous amufer nous convie.
Phébus , avec les noirsfrimats ,
A chaffé la mélancolie
Que l'Aquilon avoit conduit dans nos climats.
La nature en voyant fon pere , "
Sourit , fe couronne de fleurs ;
Une fenfible joie environne nos coeurs ,
On s'aborde d'un air affable , gai , fincere ;
La critique eft moins févere ,
On eft plus doux , plus humain ,
On voit avec plus d'indulgence
Tous les défauts de fon voifin.
Duprintems l'aimable naiſſance
Opere en nous ce changement :
Je l'attendois avec impatience !
Mais l'heureuſe convalefcence
Que fur mon chalumeau chante le fentiment ,
Va me faire fentir encor plus vivement
Les agrémens de fa préſence.
Ciij
4 MERCURE DE FRANCE.
RÊVE
Envoyé à une aimable Angloise le jour defa
fete , avec un bouquet .
MADEMOISELLE ,
du
Ette nuit plongé dans les douceurs
fommeil , il m'a femblé de me
promener dans un lieu que mille feurs
différentes embelliffoient. Je vous apperçus
, Mademoiselle , couchée nonchalamment
fur un lit de gazon que les graces entouroient
; mon ame fut ravie je vous
fixai , mille tendres defirs nâquirent. Hélas
! je fus difcret par un excès de rendreſſe ;
je me contentai de vous trouver adorable
fans ofer troubler votre repos.
L'Amour enorgueilli de mon extafe
mais très-furpris de ma timidité , me dit
d'un ton badin : Quoi , jeune berger , vous
êtes dans un parterre enchanté , tout y
plaît , tout y invité à cueillir les fleurs
que les doux zéphirs careffent , & vous ...
Je fus tout interdit , le refpect juſtifia
mon filence & mon embarras ; mais mon
coeur ne put fe confoler de n'avoir fçu
concilier un larcin amoureux avec le vériNOVEMBRE.
1754. 55
table fentiment. Alors le charmant Dieu
me dit , en applaudiffant ma délicateffe
& mes regrets par un fouris gracieux , confolez-
vous , mon fils , une couronne de
myrte ne ate que quand je la donne fans
diftraction. Voilà une foule de Bergers qui
fe préparent à célébrer la fête de l'aimable
Arthemife , & qui font des guirlandes
pour les lui offrir à l'envi .
Volez , trop tendre berger , choififfez
des fleurs , & affortiffez les nuances , votre
triomphe eft afluré. Dans l'inftant ,
transporté de joye , je cueillis des rofes
tendres, des penfées délicieuſes , des muguers
fideles , des foucis charmans ; j'en
formai un bouquet , & le dieu de mon
coeur me jetta un ruban bleu qui en releva
l'éclat.
Pour lors le puiffant Cupidon vous réveilla
d'un de fes traits ; vous rougîtes ,
vous n'en fures que plus aimable . Tous les
bergers chanterent votre gloire , chacun
s'empreffa à vous préfenter fon hommage.
Je vous offris le mien , Mademoiſelle ,
avec confiance ; vous en demêlates tout
le myftere , & vos beaux yeux m'en exprimerent
tout le plaifir.
Hélas ! je me réveillai , & mon bonheur
alloit s'évanouir tout-à- fait , lorfque
dans la fuite trop précipitée de mon
Civ
16 MERCURE DE FRANCE .
agréable illufion , l'Amour , cet aimable
vainqueur , m'infpira qu'il n'avoit cherché
par toutes ces images riantes & flateufes
qu'à m'apprendre que c'eft aujourd'hui
votre fête.
Je me le perfuade donc , Mademoiſelle ,
l'oracle eft infaillible : veuillez , je vous
en conjure , recevoir un bouquet que vous
n'avez pas dédaigné dans mon rêve ; la
même main , quoique plus timide , vous
l'offre ; les mêmes fleurs le compofent , chacune
a fon caractere, toutes font le fymbole
de ma flamme : vous en fentiriez encore ,
Mademoiſelle , toute la délicateſſe , & mon
bonheur ne feroit pas fugitif , fi l'Amour
bleffoit votre ame de la même fléche dont
il s'eft fervi pendant mon fommeil , alors ,
Mademoiſelle , vous feriez forcée de m'aimer
par reconnoiffance. Un retour , quoique
vif, n'a jamais la force d'un penchant
qui flate , je le fçai ; mais vous m'aimeriez
toujours , puifque je ne fçaurois ceffer
de vous adorer .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Pan , le 15 Août 1754.
Z. C. D.
*
NOVEMBRE, 1754. 57
***************
LE PORTRAIT DE NAJETE ,
Deffiné fous fes yeux , par Tamos fon fidel
Amant.
STANCES.
'Aime, je fuis aimé ; d'une flateufe audace
Jefens naître en mon coeur les tranfports généreux.
Aidé du feul amour , je m'élance au Parnaffe :
Eft- on Poëte enfin , dès qu'on eft amoureux ?
Qui: lorfqu'en t'écrivant fous les yeux de Najete
,
J'apperçois fans effort couler mes libres chants ;
Oui , je crois , cher Damon , que l'amour rend
Poëte ,
Et que je dois mes vers à mes feuls fentimens.
Eh ! de quel autre efprit , aux pieds de ma maî
treffe ,
Pourrois-je recevoir le fouffle tout -puiffant ?
Eft- il un autre charme ? eft- il une autre yvreffe
Que celle de l'amour pour le coeur d'un amant à
Daigne encore une fois , cher Damon , je t'im
plore ,
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Daigne favorifer une iffue à mes vers ;
J'aime , je fuis ainé '; je peins ce que j'adore ;
Fais paffer le portrait aux yeux de l'univers.
Je ne balance plus : à l'objet de ma flamme
Je vais payer enfin le tribut le plus doux ,
Je vais peindre au plus vrai la reine de mon ame :
Pourrois-je m'y tromper ? je fuis à fes genoux .
Fais donc de tes regards , fur ton amant fidele,
Fais briller , cher amour , l'énergique flambeau ;
Conduis de tes beaux yeux la main de ton Appelle ,
Il n'attend que d'eux feuls le prix de fon tableau.
Quels yeux , ciel , que les tiens ! dans quel heu
reufe extafe
Leur charme impérieux me jette tour à tour !
Ils s'enflamment ; leur feu , leur volupté m'em
brafe :
Ils languiffent ; j'y bois l'yvreffe de l'amour.
Que , rivale du beau , la ténébreufe envie
Attaque les couleurs de ces aftres brillans ;
Ils n'en feront pas moins les aftres de ma vie ,
Leur bleu vif me les rend encor plus féduifans.
B
NOVEMBRE . 1754 . 59
Où m'emporte l'ardeur de mes regards avides ?
Je brûle d'épuifer tous tes appas divers ;
Laiffe agir à leur gré mes yeux , mes mains rapides
,
Tout mérite chez toi mon hommage & mes vers.
Laiffe-moi dénouer de cette aimable treffe
Les aufteres liens , les trop perfides noeuds :
Mais ciel ... ciel ! quelle odeur fublime , enchan
tereffe ,
S'exhale tout à coup du fein de ces cheveux !
Ainfi dans le printems , des parfums de l'aurore
Le foleil chaque foir épanche les vapeurs ;
Des richeffès du jour il rend hommage à Flore ,
Il embaume tout l'air des plus douces odeurs.
Ah ! laiffe voltiger dans une molle aifance
De ces cheveux épars la brillante toifon ;
Aux yeux de ton amant leur fimple négligence
Eft fûre d'effacer tout Papprêt du chignon. "
Que leur touffe me plaît qu'ils joignent de fineffe
A ce brun clair & vif qui forme leur couleur !
Que ta tête fous eux a d'éclat , de nobleffe
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE..
Qu'ils font plantés enfin dans un ordre enchanteur !
Je defcends fur ce front où folâtrent les graces ,
Où fiégent à la fois la candeur & l'amour ;
J'y trouve le poli des plus douces furfaces
Rehauffé des appas du plus riche contour.
Que de ton nez encor la tournure m'enchante !
D'amour à côté droit il loge un petit grain ;
Ce figne eft un attrait , une grace touchante ,
Qui le met au-deffus du plus bel aquilin.
Mais pourquoi te ſouftraire à l'ardeur qui m'en.
flamme ?
Abandonne ta bouche à mes brûlans defirs ,
Que j'y cole un baifer , que j'y fixe mon ame ,
Que j'y meure embrafé du feu de tes foupirs !
Que de ton fouffle pur , ô ma divine reine !
l fort un doux parfum , un air voluptueux !
Des odorans zéphirs je cheris moins l'haleine ,
Je fuis de leurs vapeurs cent fois moins amoureux!
Quoi! vous êtes rivaux des plaifirs de ma bou
che?
NOVEMBRE. 1754. 61
Vous jaloufez, mes yeux, les baifers que je prends ? -
Ah ! celle de Najete eft l'objet qui vous touche ...
Je vous céde ... admirez l'yvoire de fes dents.
Comme vous volez , ciel ! fur ces levres ver
meilles !
Comme vous devorez leur corail précieux !
Fermez- vous , belle bouche ... il eft d'autres met
veilles
Qui doivent occuper & mon coeur & mes yeux.
Surun vifage fait pour fixer le feurire ,
Que j'aime à voir briller les traits de l'enjou
ment !
Là , d'un double réduit où l'amour ſe retire ,
La gaité de fes doigts forme un double agrément.
Pour donner plus d'éclat au teint de ma déeffe ,
Et pour en rehauffer le vivant coloris ,
Je n'épuiferai point les couleurs du Permeffe ,
Je n'irai point piller les jardins de Cypris.
Des yeux qui tous les jours peuvent fixer Najete
,
Je reçois fur ce point l'auftere jugement ;
Que difent- ils? ...ô dieux ! ma victoire eft com
plette ,
G2 MERCURE DE FRANCE.
Chacun pour ma
déeffe a les yeux d'un amant.
Oui , chacun eft d'accord , que fur les autres
charmes
On adjuge le prix à fes vives couleurs ;
Et duffent fes beaux yeux en répandre des larmes ,
Ils n'obtiendront jamais autant d'admirateurs.
A travers les réſeaux d'une gaze perfide ,
Que vois- je .. quels appas femblent vouloirpercer
?
Rompez , rompez le frein d'une pudeur timide,
Blancs tetins , de ce voile ofez -vous élancer !
Je les demêle enfin ... ils s'offrent à ma vûe ...
Quelle blancheur! .. quel jeu ! .. quel refforts déliés !
Dans ces deux petits monts quelle grace ingénue !
Que j'y découvre , ô ciel , d'attraits multipliés !
Laiffe-moi donc tes mains', ô ma chere déeffe !
De cent baifers de feu je fçaurai les couvrir ;
Elles ont des attraits dont ma vive tendrefle ,
Au défaut de ton fein , brûle de fe nourrir.
Je fçai que fur ces mains la mordante cenfure
Trouve en s'applaudiffant quelques legers fillons ;
NOVEMBRE. 1754. 63
Mais Najete doit trop à la fage nature
Pour pouvoir regretter un feul d'entre fes dons.
Où trouverai-je enfin d'une taille élégante.
Le modele afforti , les rapports délicats ?
Prodige de beauté ! buſte de mon amante !
Que n'ai-je le cizeau du-divin Phidias !
Alors j'ajouterois au plus parfait corlage
Une noble ſtature , un maintien gracieux ,
Et je fçaurois donner à ma brillante image
Une démarche , unport que je prendrois des dieux,
J'oubliois de fes pieds la petiteffe extrême ,
Leur fortne féduifante & leur rare contour ;"
Ah ! beaux pieds ! je vous dois mon hommage fu-"
prême ,
Vous terminez trop bien un chef - d'oeuvre d'a
mour.
#
Tamos finit ici le portrait de Najete ,
Portrait que fous fes yeux il voulut retracer :
Eft-il reffemblant ? oui. La peinture eft parfaite
Quand le Peintre reçoit pour falaire un baiſer .
64 MERCURE DE FRANCE.
1
LE PETIT CHAPERON ROUGE.
CONTE
Tiré des Contes de Fées de Perrault.
IL étoit autrefois une petite fille ,
Jeune , mignone & fi gentille ,
Qu'on ne pouvoit , en la confiderant ,
S'empêcher d'admirer fa grace naturelle.
Sa maman étoit folle d'elle ,
Plus folle encore étoit fa mere- grand.
Un petit chaperon compofoit fa parure ;
Il étoit rouge , & cet ajustement
Lui convenoit fi bien que jamais la nature
N'a rien produit de fi charmant.
Avec ce petit ornement
Chaperon rouge étoit belle , entre les mieux faites :
Chaperon , je dis bien , puifque de là venoit
Le nom que chacun lui donnoit.
Un jour fa mere ayant fait & cuit des galetes ; .
Lui dit , va voir ta mere-grand
Prens ce gâteau , ce beurre , & va toujours courant
,
Va vîte; car je crains qu'elle ne foit malade ,
Et reviens au plutôt après ton ambaffade .
Chaperon part ; c'étoit le foir ,
Sa mere-grand elle va voir.
En paffant dans un bois , à les yeux fe préſente
NOVEMBRE. 1754. 65
Un loup , à l'oeil farouche , à la gueule béante :
Attaquer Chaperon , la croquer tout d'un coup ; ~
C'eft ce qu'eût fait meffire loup.
Force lui fut pourtant de vaincre fon envie ,
典Des bucherons répandus dans le bois ,
Empêcherent pour cette fois
L'effet de fa gloutonerie.
Où vas-tu ? dit le loup , & comme en murmurant ,
Je veux le fçavoir tout - à- l'heure.
Je m'en vais chez ma mere-grand
Porter , dit-elle , un petit pot de beurre ,
Auquel ma mere a joint
Cette galette cuite à point.
Apprends-moi , dit le loup , le lieu de fa demeure ,
Afin que j'y coure à grand pas :
C'eft , dit-elle , là bas , là bas ,
Par delà ce moulin , au bout de ce village.
Oh ! puifque l'affaire eſt ainſi ,
Lui répliqua le loup , je prens ce chemin-ci ;
Toi par là , pourfuis ton voyage.
Adieu. Nous verrons qui de nous ,
Sera plutôt au rendez -vous.
Après ce peu de mots , le compere au plus vite ,
Enfile le plus court , tandis que la petite
S'amuſe à faire des bouquets ,
Cucillant les plus belles fleuretes ,
Telles que font les violetes ,
Les jonquilles & les bluets :
Les papillons & les noiſettes
66 MERCURE DE FRANCE.
Allongent encore fon chemin
Une mouche , une fleur , un fruit , un rien enfin
Amule fouvent les fillettes.
Cependant notre loup s'en va toujours courant ,
Arrivé chez la mere- grand ,
Il frappe foudain à la porte.
Toc , toc. Qui frappe là c'est moi , dit le glouton ;
Qui ,toi ? Le petit chaperon , (
Pourfuit le loup , en déguiſant ſon ton ;
C'eſt lui , maman , qui vous apporte
Un petit pot de beurre , auquel ma mere a joint
Une galette cuite à point.
La pauvre mere-grand, qui dans fon lit couchée ,
Ne fongeoit rien moins qu'à cela ,
Lui dit , je fuis trop empêchée ;
Ma fille , paffe ta main là.
Tire , tire la chevillate ,
Et la bobinate cherra.
Le loup fit cheoir la bobinate ;
Chez la mere- grand il entra ,
Tout auffi-tôt la dévora ,
Ferma la porte avec fa pate,
Et dans fon lit il fe fourra.
Notre loup couché de la forte ,
Prête l'oreille au moindre bruit. "
Chaperon arriva qu'il étoit preſque nuit :
La voilà qui frappe à la porte.
Toc ,toc. Qui frappe là ? Cette voix rude & forte
NOVEMBRE . 1754 67
Epouvanta d'abord le petit Chaperon.
Qu'a donc ma mere-grand fen fuis toute allar
mée ;
Pour me répondre fur ce tón ,
Il faut qu'elle foit enrhumée ;
C'eft fans doute ſon mal , maman l'avoit bien dit .
Chaperon donc lui répondit:
Ma mere-grand , ouvrez la porte ,
C'eft Chaperon qui vous apporte
Un petit pot de beurre , auquel ma mere a joint
Une galette cuite à point.
Bon , dit la bête fcélerate ,
Je m'attendois bien à cela.
Tire , tire la chevillate
Et la bobinate cherra.
Le petit Chaperon fit cheoir la bobinate ;
Et foudain la porte s'ouvrit.
Le loup , en la voyant , lui dit :"
Mets ta galette fur la huche ;
Ton beurre auprès de cette cruche ,
Et viens te mettre dans mon lit.
Chaperon , en fille bien née ,
Delaffe fon petit corſet ,
Tire fes bas & dans le lit fe met.
Mais elle fut bien étonnée
Quand elle vit fa mere-grand
Dans foh deshabillé. Que ceci me furprend !
S'écrie auffi -tôt la pauvrette :
Ma mere-grand , comme vous voilà faite !
68 MERCURE DE FRANCE.
Quels bras au prix de ceux que vous aviez !
C'est pour mieux t'embraffer , lui dit-il , ma pe
tite.
Ma mere-grand , quelles jambes ! quels pieds !
C'eft afin de courir plus vite.
Ma mere-grand , que voilà de grands yeux !
Mon enfant , c'eft pour y voir mieux.
Ma mere-grand , quelles longues oreilles !
On n'en vit jamais de pareilles :
C'est pour mieux t'écouter . Certes les meresgrands
N'ont jamais eu de fi terribles dents.
C'eft pour mieux te manger , dit la farouche bête.
En effet , cet indigne loup
La prend , l'avale tout d'un coup ,
Sans qu'aucune plainte l'arrête.
On voit ici que les enfans ,
Sur tout les jeunes filles
Belles , bien faites & gentilles ,
Font fort mal d'écouter toutes fortes de gens :
Ce n'est pas une chofe étrange
S'il en eft tant que le loup mange :
Je dis les loups ; car tous les loups
Ne font pas de la même forte ;
Il en eſt d'un humeur accorte ,
Sans bruit , fans fiel & fans courroux
Qui privés , complaiſans & doux ,
par tout les demoiſelles Suivent
NOVEMBRE. 1754 69
Jufques dans les maiſons , juſques dans les ruelles.
Mais hélas ! qui ne fait que ces loups doucereux ;
De tous les loups font les plus dangereux ?
Simeon Valette.
LETTRE SUR LA RAGE.
N lifant , Monfieur , dans le Mercure
E de cemois la lettre d'un Médecin , au
fujet de la découverte à demi- faite d'un
remede pour la. rage , je me fuis rappellé
avoir vu dans les ouvrages du Pere Feijoo
, Bénédictin Efpagnol , quelque chofe
qui y avoit rapport . J'ai trouvé en effet
que ce docte Religieux annonce dans le
2 tome de fes Lettres érudites & curieufes
( tel en eft le titre littéral ) écrites en
1744 , que la prétendue pierre de ferpent
produit l'effet que l'on efpere du mercure.
Voici la traduction de l'expérience telle
qu'il la rapporte dans fa neuvième lettre.
Aux environs de Villaviciofa , à fept
lieues de cette ville d'Oviedo , deux hommes
furent mordus d'un loup enragé ( il ne
cite pas l'année ) , Le plus maltraité des
deux , & qui l'étoit dans plufieurs endroits
, eut recours à un particulier de la
70 MERCURE DE FRANCE.
dite ville , nommé Don Pedro de Peon ,
qui parmi d'autres qualités poffede unc
connoiffance non vulgaire de la Médeci
ne. Comme il n'ignoroit pas qu'on n'a
fait jufqu'ici que d'inutiles expériences de
tous les remedes tant vantés dans les livres
pour l'hydrophobie ou mal de rage , &
qu'il fçavoit auffi fans doute que le célebre-
Boerhaave les méprife tous , il répondit
au pauvre bleffé , qu'il ne connoiffoit
pas de remede à fon mal ; qu'il avoit cependant
quelques pierres qui guériffoient
des morfures de ferpens , que s'il vouloit
il en fetoit l'effai fur lui , parce que fi elles
n'emportoient pas le venin , il n'y avoit
pas à craindre qu'elles en précipitaffent
l'effet. Les pierres furent appliquées , une
fur chaque bleffure , & fans autre foin cet
homme fut parfaitement guéri , tandis que
Ton compagnon qui avoit été plus légerement
bleffe , mourut enragé.
Le Pere Feijoo rapporte encore la guéri
Ton par l'application des mêmes pierres' ,
d'un autre homme mordu d'un chien , mais
´il a attention d'obferver qu'il n'y avoit pas
une entiere certitude de la rage du chien .
J'ai cru , Monfieur , devoir vous com
muniquer cette expérience , que je vous
prie d'inférer dans le Mercure , fi vous en
jugez la connoillance avantageufe au puNOVEMBRE
. 1754 71
blic. J'ajouterai dans la même vûe que le
Pere Feijoo , en confirmant ce qu'il avoit
annoncé dans le fecond volume de fon
Théatre critique , deuxième Difcours ,
nomb. 52 , touchant cette prétendue pierre
& fa vertu réelle pour la morfure des reptiles
venimeux , avertit de nouveau que
cette pierre de ferpent n'eft qu'un morceau
de corne de cerf rôti , quoiqu'en difent
les Apothicaires , qui la font gratuitement
trouver dans la tête d'un ferpent des Indes ;
qu'il n'eft pas furpris que Boyle & d'autres
Naturaliftes modernes ayent été dans la
perfuafion générale , parce qu'il n'y a pas
long- tems que ce fecret ne l'eft plus , graces
à un Religieux Francifcain qui l'a divulgué
en Eſpagne , le tenant d'un marchand
Chinois fon ami , qui lui en fit l'aveu
, après que le Pere lui eut acheté toutes
fes prétendues pierres.
On ne peut , je crois , Monfieur , foupçonner
le Pere Feijoo de trop de crédulité
dans les faits que je rapporte d'après lui .
Vous devez connoître fes ouvrages qui font
confiderables , & généralement eftimés .
Comme il a écrit toute fa vie contre les
préjugés , il n'eft pas naturel de penfer
qu'il ait rien adopté dont il n'eût une
certitude phyfique ou morale , telle que
doit l'exiger un fçavant qui a eu affez de
7
72 MERCURE DE FRANCE.
courage & de fermeté pour attaquer dans
le centre de l'Efpagne de prétendus miracles
, qu'il eft parvenu à détruire , malgré
la créance de plufieurs fiécles & l'oppofition
d'un grand Ordre . D'ailleurs il s'eft
trop ouvertement déclaré dans plus d'une
douzaine de volumes , l'ennemi irréconci-
Aiable de la médecine regnante ou des Médecins
fuperficiels , ainfi que des Apothicaires
, pour publier des faits dont il n'auroit
eu pour garant que le commun du
peuple : il feroit au contraire bien à fouhaiter
que tous les Médecins fuffent auffi
fçavans que lui dans leur profeffion .
Il paroît qu'on fuivoit encore en France
en 1730 l'opinion vulgaire , que la pierre
de ferpent et une véritable pierre qui
vient de l'Orient. Le Pere Feijoo le prouve
par la defcription qu'en fait le Pere
Vaniere dans la nouvelle édition de fon
Pradium rufticum , live 3. Il eft vrai , ditil
, que les expreffions fubniger & levior ,
employées par ce Pere , dénotent que les
pierres qu'il avoit vues , étoient de celles
qu'on appelle artificielles , car il y a longtems
qu'on les diftingue mal-à- propos . Etmuler
dit : Lapis ferpentum , feu magnes
venenorum artificialis , naturali illi fimillimus
confectus fuit à Cneofellio ... Quoique
le Pere Vaniere ne falle pas cette pierre
entierement
NOVEMBRE .
1754. 73
entierement noire , mais tirant fur le noir,
es perfonnes qui l'ont fouvent employée
avec fuccès , prétendent qu'elle doit être
toute noire , c'est - à - dire que le morceau
de corne de cerf dont elle eft compofée ,
doit être bien rôti . Quant à fa forme , il
fuffit qu'elle foit de la circonférence d'une
piéce de douze fols , trois fois plus groffe
dans le centre , diminuant fucceffivement
vers les extrêmités.
de
Voici comment on s'en fert en Eſpagne .
On pique avec une épingle la partie mordue
, jufqu'à ce qu'il en vienne un peu
fang : alors on y applique la prétendue
pierre , qui s'y attache & qu'on y laiffe jufqu'à
ce qu'elle fe détache d'elle - même ,
ce qu'elle fait lorfqu'il n'y refte plus de
venin ; mais le tems n'eft pas toujours le
même , quelquefois deux jours après l'application
, quelquefois douze , quatorze
& davantage. La même pierre peut fervir,
fi l'on veut , plufieurs fois
plufieurs fois pour la même
bleffure , en obfervant toujours de la laver
dans du lait & puis dans l'eau chaude. Si
en l'appliquant fur la même bleffure elle
ne s'y attache plus , c'eft une marque que
tout le venin eft forti.
J'ai l'honneur d'être , & c.
De Rouen , ce 31 Août 1754.
Ꭰ
74 MERCURE DE FRANCE .
P. S. J'oubliois de vous dire , Monfieur ;
que le P. Feijoo rapporte encore trois autres
expériences de la vertu de cette prétendue
pierre ; deux pour des efpeces de charbons
de pefte , & une pour une groffe tumeur
au genou , fur laquelle il y eut par événement
une morfure de ferpent. Comme
il adopte le fentiment d'Etmuler qui dit :
Sunt etiam qui putant , omnia omnium animalium
cornua habere vim alexipharmacam ,
il exhorte MM. les Médecins à étudier un
peu plus férieufement qu'ils ne le font
cette matiere.
L'EMPIRE DE LA MODE.
РОЁМЕ
Qui a remporté le prix de l'Académie Françoife
, par M. Lemiere.
ΑνU milieu des objets que d'une main feconde,
La nature ſema fur la ſcene du monde ,
Dédaigneux , dans le fein de la variété ,
L'homme ingrat n'y voyoit que l'uniformité.
Mais la Mode paroît ; à ſa voix tout s'anime :
Quels tranfports ! que d'ardeur fa feule vûe imprime
!
Le caprice l'annonce aux mortels enfammés ,
"
NOVEMBRE. 75 1754.
Le préjugé foumis la fuit , les yeux fermés ;
L'altiere vanité , fa compagne fidelle ,
Enchaîne avec des fleurs les humains autour d'elle ;
Le ridicule ardent à venger fes attraits
Sur qui s'écarte d'elle , au loin lance fes traits.
Du haut d'un char rapide , & fon throne & foa
temple ,
La Mode invente , ordonne & regne par l'exemple
:
Tels que dans nos guerets , d'Eole on voit les fils
Courber d'un feul côté les dociles épis ;
Tels vers un goût nouveau les efprits qu'elle affemble
,
Far elle , d'un coup d'oeil , font pliés tous enfem
ble.
Elle chaffe & ramene , elle éleve , elle abat ;
Sa main au même objet donne , ôte & rend l'éclat.
Le plus bizarre uſage , ou le plus incommode
Plaît , loin de révolter , adopté par la Mode :
Ce charme que fon art prête à la nouveauté ,
Ajoûte à la parure & même à la beauté ,
Corrige les défauts ou les transforme en graces ,
Rajeunit la vieilleffe , en cache au moins les trag
ces ,
Et donne à la folie , à la frivolité ,
Et du prix , & du luftre , & de la dignité.
O Mode , c'eſt par toi que la terre animée ,
Sur l'aîle du commerce & de la renommée ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Voit tes loix & tes dons traverſer tant de mers ,
Et d'un tropique à l'autre aflervir l'univers ,
Sur un fable mouvant par le zéphir tracée ,
Ta volonté long - tems ne peut être fixée ;
Souvent fur les mortels dont tu faifois l'eſpoir ,
Ta rapide inconftance exerçant fon pouvoir ,
A révoqué tes loix avant qu'ils les rempliffent ,
Tes dons portés au loin dans le trajet vieilliflent
Et des peuples , jouets de ta légereté ,
Trompent l'impatience & la crédulité.
C'est toi qui fur les pas du luxe afiatique
Fis naître avec l'orgueil la mifere publique ,
Et jadis entraînas par tes folles erreurs
La ruine de Rome avec celle des moeurs.
Tout fuit tes étendarts , tout céde à tes careffes ;
La médiocrité prend l'effor des richeſſes ,
Le néceffaire même eft fouvent immolé
A ce luxe inconftant par tes mains étalé .
O honte de nos jours ! la vertu pour nous plaire ,
Elle-même a befoin d'être ta tributaire ;
Nul n'ofe fe montrer s'il ne vit fous ta loi ;
Aucun goût n'eft admis s'il n'eft dicté par toi ;
Tes moindres volontés font des ordres fuprêmes į
Tu préfides à tout , aux plaifirs , aux fyftêmes ,
Aux études , aux jeux , au langage , aux écrits .
Mais quel nouvel objet frappe mes yeux furpris ?
D'Efculape Protée a- t-il pris la fcience ?
De Protée Efculape a - t - il pris l'inconftance
NOVEMBR E. 1754. 77
Oui , quelquefois au fein des maux & des dangers
,
Mode , tu tiens le fil de nos jours paffagers ;
La fortune paroît être en tout ton modele :
Puiffante , vaine , injufte , & légere comme elle ,
Le faux goût par ta brigue eft fouvent ennobli ,
Et tu mets en faveur l'homme fait pour l'oubli.
Quel ufage profcrit mon efprit fe retrace !
Quand l'honneur va laver l'affront qu'a fait l'audace
,
L'ami de l'offenfeur , l'ami de l'offenfé ,
Livrent entr'eux , fans haine , un combat infenfé :
Mode , ce noir arrêt fort de ta bouche impie ,
Ils n'ont rien à venger , ils s'arrachent la vie ; "
Ufage auffi cruel que ces jeux deftructeurs
Pour qui Rome autrefois trouva des fpectateurs."
Par toi , cette liqueur loin du Croiffant bannie ,
Devint de tous les rangs la honteufe manie ,
Des convives arma les infideles mains ,
Des Lapithes cruels retraça les feftins ,
Et fur la raiſon même exerça les ravages
Que caufoient de Circé les perfides breuvages.
Eh ! qui pourroit compter la foule des abus ,
Enfans de ton caprice , en tous lieux répandus?
Ta légereté même en devient le remede ;
Un goût abfurde paffe , un autre lui fuccede .
Cependant la raiſon ſous ta loi doit fléchir ;
Diij
7S MERCURE DEFRANCE.
Le fage l'eft bien moins s'il s'en ofe affranchir
I fupporte ton joug que le cynique brave ,
Jamais ton ennemi , mais jamais ton eſclave.
Maîtreffe des efprits captivés par ton art ,
Fille de l'inconftance , ainfi que du hazard ,
D'enchaîner l'univers , Mode , tes mainsfont fures.
Regne , préfide aux jeux , gouverne nos parures ,
J'abandonne ces goûts à ta frivolité ;
Mais refpecte les arts , les moeurs , la vérité.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
d'Octobre eft Femme. Celui de la feconde
eft Chapeau . Le mot du Logogryphe
eft Monfieur , dans lequel on trouve mons ,
mot latin ;Mons , ville , jeu , rien , Rome ,
Remi , Reims , Roi , Sire , foeur , Minos , ver ,
rofe , Moïfe , Jofué , Remus , oui , Sion , ris ,
Mein,ferin , re, mi , fi , mer , ire , or , vie ,
тие.
ENIGM E.
UTile en tems de guerre , utile en tems de paix ;
Néceffaire au commerce ,
Quoique fouvent un chacun me traverse ,
Je ne me rebute jamais.
Auffi vieux que la terre & l'onde ,
Je ne fuis pas près de mafin ;
NOVEMBRE. 1754. 79
Car tel eft mon deftin
De ne finir qu'avec le monde.
Je fuis voifin des ports de mer ;
Très-fréquemment qui me tient me demande.
Vêtu de blanc j'embarraffe en hiver ;
A me trouver pour lors , Lecteur , ta peine eft
grande.
Par M. de V... de Senlis.
AUTRE.
Arbitres du bonheur ,
De plufieurs nous faiſons le plaifir , les délices.
Tel éprouve fouvent nos plus cruels caprices ,
Qui nous chérit avec le plus d'ardeur.
De couleur , de viſage ,
D'habit , de nom , de fexe différens ,
Parmi nous font des conquerans
Et des gens du plus bas étage .
On nous brouille aifément
Et réunit facilement .
Nous allons deux à deux , trois à trois , quatre à
quatre.
Plufieurs avecque nous ne perdent pas leur tems
Et ceux que nous rendons contens
Sont affez ingrats pour nous battre.
>
De tems en tems nous faifons de grands coups .
Mais de nos partifans admirez l'injuftice :
1
i
T
Diiij
So MERCURE DE FRANCE.
Après avoir rendu ſervice ,
On ne veut plus de nous.
Par le même.
I
LOGOGRYPHE
Neffaçable fceau des mortels & des dieux ,
J'exifte fur la terre , aux enfers , dans les cieux .
Vifiblement ou non je fuis chez toi , je gage
Etant de tout état , de tout fexe & tout âge .
L'oeil ne me vit jamais fans quelqu'impreffion ,
Difféque mes neuf pieds avec attention ,
Tourne-les de tout biais , médite , modifie :
Je t'offre le produit de la Géographie ,
Ce qu'un chacun voudroit ne quitter qu'à pas lents ;
Ce qui fait des mortels admirer les talens ,
Ce qu'aime un curieux , un adverbe commode ,
Un petit animal qui fut toujours de mode ,
Ce qui de bien des gens met la fortune à bout .
Ne te rebute pas , Lecteur , ce n'eſt pas tout ;
Car pour peu que tu fois combinateur habile ,
Je te préfente un mot honni dans l'Evangile ,
Certaine chofe en toi toujours en mouvement ,'
Qui n'aura de repos qu'à ton dernier moment.
Par le Médecin de Beaufort , en Anjou .
NOVEMBRE. 1754. SI
香味
NOUVELLES LITTERAIRES.
Emoires hiftoriques , militaires &
politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles - Quint au thrône de
l'Empire , jufqu'au traité d'Aix-la- Chapelle
en 1748 ; par M. l'Abbé Raynal , de la
Société royale de Londres , & de l'Académie
royale des Sciences & Belles - Lettres
de Prufe , 3 vol. in - 8 ° . A Amfterdam ';
chez Arkftée & Merkus ; & fe vend à Paris,
chez Durand , rue S. Jacques , au Griffon
, 1754:
Je vais donner un extrait fimple de mon
ouvrage ; le public le jugera . Le premier
volume contient l'hiftoire de l'élévation
de Charles-Quint à l'Empire , celle de ſon
abdication , les guerres civiles d'Efpagne
de 15 20 , & la guerre de Navarre de 1521 .
On y voit à la tête une eftampe deffinée
par M. Cochin , qui par amitié pour moi
a bien voulu fe diftraire un inftant d'un
travail plus effentiel & plus digne de fes
talens. Cette eftampe repréfente l'Hiftoire
la plume à la main , qui met le pied fur
l'aîle du Tems pour le retenir ; on y trouve
l'élégance , les graces & la facilité
qu'on eft accoutumé d'admirer dans tout
D v
82 MERCURE DE FRANCE .
ce que fait M. Cochin . Il fuffira de dire
que M. Daullé l'a gravée comme il
grave
ordinairement , pour qu'on juge qu'elle
eft très-bien rendue.
Hiftoire de l'élévation de Charles - Quint à
l'Empire en 1519.
و د
.
» La connoiffance du gouvernement de
l'Empire eft fi effentielle pour l'intelligence
de ce grand événement , que la
plupart des lecteurs n'en faifiroient que
très- imparfaitement l'efprit , fi nous ne
>>remontions à l'origine du droit public
d'Allemagne , & fi nous n'en fuivions
» exactement la marche.
» La Germanie , comme les autres con-
» trées de l'univers , a eu des commence-
» mens remplis d'obfcurités & mêlés de fa-
» bles. Son hiftoire ne commence propre-
» ment qu'à fes démêlés avec les Romains.
Elle avoit alors des moeurs fingulieres
» que le pinceau de Tacite a rendues célebres
.
Les Germains formoient une nation fiere
, pauvre & courageufe ; leurs moeurs
étoient fimples , leur éducation dure &
fauvage ; la générofité & la franchiſe étoient
leurs vertus ; ils pouffoient l'hofpitalité
auffi loin qu'elle peut l'être. La guerre , la
chaffe , les plaifirs de la table & le jeu faifoient
toutes leurs occupations . Leur reliNOVEMBRE
. 1754. 83
23
gion étoit mystérieufe & redoutable , » &
» par une fuperftition très-dangereuſe on
» avoit abandonné aux Miniftres de la religion
le jugement de tous les crimes.
Cet ufage faifoit regarder les peines infligées
, moins comme l'ouvrage de la loi
»que comme l'effet d'une infpiration célefte
.
ןכ
Ces peuples refterent long- tems libres
& indépendans , mais les guerres qu'ils eurent
avec leurs voifins & leurs compatriotes
les affoiblirent , en divifant leurs forces
; ils furent enfin fubjugués & vêcurent
fous la domination des Monarques François
jufqu'au regne de Charles le Simple.
Ils profiterent de la foibleffe de ce Prince
pour fe choisir un chef. » Leur choix tomba
fur le Duc de Saxe , qui fe trouvant
» trop âgé pour foutenir le poids des affai-
»res , fit élire Conrad , Duc de Franconie ,
» fon ennemi. Ni le nouveau Roi , ni Hen-
» ri fon fucceffeur ne porterent le titre
d'Empereur , & on ne le voit revivre
» dans l'hiftoire qu'en 962. Pour Othon I.
»il le prit à Rome après avoir délivré l'I-
» talie de l'oppreffion de Berenger , &
najouté à fes Etats l'ancien royaume de
» Lombardie .
» Comme cette démarche avoit été inf
pirée par le Pape Jean XII , & qu'il avoit
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
33
"
» fait la cérémonie du couronnement , fes
» fucceffeurs prétendirent avoir feuls le
» droit de conférer la dignité Impériale .
» Une politique active , fuivie , audacieu-
» fe , les fit réuffir à réalifer cette chimere ,
» & les Rois de Germanie fe laifferent intimider
au point de n'ofer prendre le titre
d'Empereurs qu'après avoir été facrés
» par les fouverains Pontifes. Grégoire
» VII porta encore plus loin les préten-
» tions de fon Siége : par un attentat inoui ,
également honteux pour les deux puif-
» fances , il déclara en 1076 Henri IV dé-
» chu de fes droits à l'Empire , délia fes fu-
»jets du ferment de fidélité , & ordonna
ود
ور
aux grands de fe choifir un autre chef.
L'audace de ce Pontife fut appuyée par
l'ambition des Seigneurs eccléfiaftiques &
féculiers & par la fuperftition du peuple ,
& la couronne impériale fut déférée fans
beaucoup de trouble à Rodolphe , Duc de
Souabe.
" Autant qu'on peut le demêler àtravers
» l'obfcurité des monumens qui nous ref-
» tent , les Empereurs étoient élûs avant
» Fréderic II dans une affemblée générale
» de la nation par les députés des villes ,
» du Clergé & de la Nobleſſe. Les Etats
aufquels des circonftances particulieres
» ne permettoient pas aifément de s'y ren-
39
1
- NOVEMBRE . 1754. 85
و و
dre , chargeoient de leurs fuffrages les
grands Officiers de l'Empire, qui s'y trou-
>> voient néceffairement pour faire les fonc-
» tions de leurs charges. L'influence que
» cet ufage, qui devenoit tous les jours plus
» commun , & une puiffance confidérable
» & héréditaire donnoient aux grands Of
» ficiers dans les élections , les en rendoit
» en quelque maniere les arbitres . Ils en
» devinrent enfin les maîtres durant les
» troubles civils & cruels que la Cour de
» Rome excita ou entretint en Allemagne
depuis 1214 jufqu'au milieu du fiécle
fuivant. Leur ufurpation fut confirmée
» en 1356 par la Bulle d'or , qui les établit
feuls Electeurs du Chef de l'Empire.
33
"
"3
Le gouvernement de l'Empire étant
tombé en anarchie , le defordre , les excès
& l'impunité en furent les fuites , & continuerent
jufqu'au regne de Maximilien .
Les efforts qu'on avoit faits pour rétablir
l'ordre , avoient été fans fuccès ; la divi
fion de l'Allemagne en cercles que cet Empereur
imagina , fut ce qui contribua le
plus à la tranquillité publique .
Maximilien , né doux , affable , bienfaifant
, étoit devenu fenfible aux cha : -
» mes de l'amitié , aux agrémens des arts ,
» à la liberté d'un commerce intime . Mal-
» heureuſement ces qualités qui auroient,
86 MERCURE DE FRANCE .
و د
و د
•
fait le bonheur & la réputation d'un par-
» ticulier , n'étoient pas accompagnées de
» celles qu'exigent les devoirs & la ma-
» jefté du thrône . La figure du Prince n'a-
» voit rien d'impofant , fes manieres paroiffoient
baffes , & fa Cour manquoit
de cet éclat qui a toujours été aſſez né-
» ceffaire aux Rois , pour éviter le mépris
public . La dévotion qui n'eft jamais une
chofe indifférente dans les grandes pla-
» ces , l'aviliffoit ; les moins clairvoyans
s'appercevoient qu'elle n'étoit appuyée
que fur les préjugés les plus populaires.
Il n'infpiroit point de reconnoiffance ,
quoiqu'il accordât prefque tout ce qu'on
» lui demandoit : on fentoit qu'il ne cherchoit
pas à obliger , mais qu'il ne fçavoit
pas refufer. Ses Alliés ne pouvoient
» point prendre en lui de confiance ; fans
» haine & fans intérêt il manquoit à un
engagement , par la feule raifon que c'étoit
un engagement. Comme il ne s'étoit
fait ni un fyfteme ni des principes fur
>> rien , il regnoit dans toutes fes démar-
» ches un air d'incertitude qui faifoit tou-
» jours attribuer au hazard ce qui partoit
quelquefois d'une réflexion affez pro-
» fonde. Quoiqu'il ne prît confeil de per-
» fonne , il ne fe conduifoit jamais par fes
» lumieres . Il recevoit des impreffions fans
"
NOVEMBRE . 1754. 87
·
» qu'il s'en doutât , fans qu'on cherchât
» même à lui en donner. A voir la ma-
» niere dont il faifoit la paix & la guerre ,
≫on pouvoit croire qu'il les envifageoit
»moins comme des événemens qui intéreffoient
la deftinée de fes fujets , que
» comme les alimens de fon inquiétude.
Maximilien ayant perdu fon fils Philippe
, fongea à affurer l'Empire à un de fes
deux petits fils , Ferdinand & Charles :
celui ci étoit déja maître par fa mere , de
l'Espagne , d'une grande partie de l'Italie
& des Indes. L'Empereur , par un principe
de politique , fe détermina en faveur de
Ferdinand ; mais il fut détourné de cette
réfolution par le Cardinal Evêque de Sion .
Ce Cardinal né en Valais , fe nommoit
Mathieu Scheiner. Il étoit impétueux , éloquent
, audacieux & entoufiafte ; homme
fin , quoique violent , & qui fçavoit concilier
de petites perfidies avec des paffions
fortes . L'afcendant qu'il avoit pris fur les
Suiffes par fes prédications , & la haine
violente qu'il avoit pour les François , lui
avoient mérité la pourpre. Les malheurs
de fon pays l'ayant conduit à la Cour de
l'Empereur , il pénétra les vûes qu'on avoit
fur Ferdinand , & fe crut trop intéreffé à
les traverfer. » Dans le projet qu'il avoit
» formé & qu'il fuivoit fans relâche d'ac88
MERCURE DE FRANCE.
""
» cabler les François , il jugeoit effentiel
» de réunir toutes les forces de la maifon
» d'Autriche , & il l'entreprit. Il fit envifager
à Maximilien la gloire qui lui re-
» viendroit de garantir la Chrétienté des
» armes des Turcs qui la menaçoient d'une
» invafion prochaine , de rendre à l'Ema-
» pire l'éclat que lui avoit donné autrefois
Charlemagne , & d'élever une puiffance
» formidable qui donneroit le mouvement
» à toute l'Europe. Le talent de perfuader
qu'avoit fupérieurement le Cardinal
»fortifia des raifonnemens qui avoient
» plus que de la vraisemblance. L'Empe-
» reur adopta le nouveau fyftême de politique
qu'on lui préfentoit ; & nous conjecturons
que fans les intrigues de Ro-
» me & de la France il auroit réuffi à éle-
» ver le Roi d'Eſpagne à la dignité de Roi
» des Romains.
ور
و د
ود
">
و د
» La mort de Maximilien ne détruifit
»pas les efpérances de Charles , mais elle
» en fit concevoir à François I. Ces deux
» Monarques afpirerent ouvertement au
»thrône de l'Empire , & ils fe flatoient
» d'avoir l'un & l'autre tout ce qu'il falloit
pour y être élevé ; des amis , de l'argent ,
» de vaftes Etats , de bons négociateurs
» & des armées aguerries .... Ils travail-
» lerent d'abord affez inutilement à fe
"
NOVEMBRE. 1754. 89
» rendre favorables les différentes Puiffan-
» ces de l'Europe ; elles parurent toutes
plus portées à traverfer qu'à favorifer
>> leurs prétentions .
23
Le Pape qui craignoit également les deux
maifons , ne parut favorifer les vûes de
François I que parce qu'il crut qu'elles feroient
fans fuccès. Les Suiffes qui influoient
plus alors qu'ils n'ont fait depuis dans les
affaires générales , allarmés pour la liberté
germanique , auroient voulu écarter les
deux concurrens : mais ils fe déclarerent
plus vivement contre la France qu'ils redoutoient
davantage . Le Roi d'Angleterre
ayant tenté vainement de former un parti
pour lui , voulut tenir la balance entre les
deux rivaux .
François I avoit confié la négociation de
cette grande entrepriſe à un homme que
fans imprudence on n'auroit pas pû charger
de la plus aifée. » Bonnivet avoit beaucoup
» d'efprit , mais peu de jugement ; il par-
» loit bien , mais il raifonnoit mal ; il
» fouhaitoit paffionnément la gloire de fon
» maître , mais il étoit trop inconfideré
» pour la procurer ; fon imprudence lui
»faifoit perdre les amis
que fon affabilité
» lui avoit acquis. La fociété des femmes
» n'étoit pour lui qu'un commerce de galanterie
, tandis que l'afcendant qu'il
و د
go MERCURE DE FRANCE.
"
و ر
prenoit fur elles le mettoit à portée de
» s'en fervir en homme d'Etat . Quoiqu'il
» connût les intrigues de la Cour , il igno-
» roit tout-à fait les détours de la politi-
» que. Sa préfomption l'empêchoit de de-
" mander des confeils , & fa vanité de pro-
» fiter de ceux qu'on lui offroit. Pour
» avoir le plaifir de donner en particulier
généreux , il fe privoit de l'avantage de
» répandre à propos en Miniftre habile. La
» lenteur allemande & le flegme efpagnol
» déconcertoient dans les affaires fon gé-
» nie ardent & précipité. Il lui manqua
» tout à- fait la connoiffance des efprits
qu'il devoit manier , des intérêts qu'il
devoit concilier , des manoeuvres qu'il
» devoit traverfer . Bonnivet n'étoit qu'un
courtiían délié , & fa commiffion auroit
» demandé un négociateur confommé .
و ر
Il réuffit cependant à balancer les manoeuvres
des partifans du Roi d'Eſpagne :
l'Empire fe trouva partagé. Le Roi de Bohême
, l'Archevêque de Mayence , l'Electeur
de Saxe fe déclarerent pour Charles-
Quint. François I eut pour lui l'Archevêque
de Trêves , le Marquis de Brandebourg
& le Comte Palatin . Chacun d'eux
étoit entraîné par fon goût ou fes intérêts
particuliers. Cette diverfité d'opinions ne
paroiffoit finguliere qu'aux gens affez
"
»
NOVEMBRE. 1754 91
éclairés pour voir que toutes les voix au-
» roient dû fe réunir contre les deux can-
» didats . L'élection de l'un & de l'autre
» jettoit évidemment la liberté , la dignité
» & la tranquillité de l'Allemagne dans un
très-grand péril. Il eft vrai que la Diéte
de Francfort pouvoit changer ces difpofitions.
Il n'étoit pas impoffible qu'il s'y
» trouvât, comme dans la plupart des gran-
» des affemblées , quelques membres affez
» éclairés pour connoître le véritable inté-
» rêt de la nation, affez fermes pour vouloir
» le procurer ,
affez vertueux pour le mon-
» trer aux autres , & affez éloquens pour
» le leur rendre cher. D'ailleurs ce n'eût
» pas été la premiere fois que le cri public
" en auroit impofé aux Electeurs , au point
» de les détourner d'un choix qu'il réprou
» voit , ou que d'eux-mêmes pour ne pas
»ofer ouvrir les premiers un avis dange-
» reux , ils auroient tous concouru à pren-
» dre un parti fage. Les engagemens qu'ils
"pouvoient avoir pris n'étoient point des
» liens indiffolubles ; & il fe fit en effet
des démarches qui autorifent à penfer
qu'on auroit été affez difpofé à y man-
»quer , fi on n'avoit été arrêté
">
par une
» efpece d'impoffibilité à faire un autre
>> choix que celui de l'un des deux concur-
» rens. Louis , Roi de Hongrie &,de Bohê92
MERCURE DE FRANCE .
و ر
"me , étoit encore enfant & paroiffoit de-
» voir toujours l'être. Sigifmond , Roi de
Pologne , avoit ceffé d'être un grand
» homme , & ne montroit plus de goût
" que pour le repos . Chriftierne , Roi de
»Dannemarc & de Suéde , étoit un monſ-
" tre alteré de fang , fouillé de forfaits.
» Henri , Roi d'Angleterre , ne pouvoit
" pas fe fixer en Allemagne fans hazarder
» fa couronne héréditaire , ni préférer le
» féjour de fes Etats fans bleffer la dignité
» de l'Empire. Quelqu'un nomma l'Elec-
» teur de Saxe , & tous les voeux fe tour-
» nerent auffi -tôt vers lui.
Frederic paroiffoit né pour le rolle qu'on
lui propofoit. Sa valeur , fa probité , fa
candeur & une modération réelle qui excluoit
jufqu'aux foupçons même de l'ambition,
lui avoient mérité le furnom de Sage ;
& il pouffa l'héroïfme jufqu'à refufer le
thrône de l'Empire . » Un defintéreſſement
» fi généreux fut honoré à l'inftant d'un
» hommage qui rapprochoit beaucoup
» ceux qui avoient offert la couronne , du
fage qui ne l'avoit pas acceptée . On
"porta la confiance pour ce Prince jufqu'à
و ر
ور
lui demander quel Chefil jugeoit qu'il
» falloit donner au Corps germanique.
» Frederic nomma fans balancer le Roi
» d'Efpagne , & fon fuffrage entraîna celui
» de tous les Electeurs.
NOVEMBRE. 1754. 93
e ;
le
» L'Election de Charles- Quint mettoit
la liberté publique dans un trop grand
danger pour qu'on n'imaginât pas de
prendre des précautions contre les ufur-
» pations qui la pourroient fuivre. Les loix
» qu'on fit alors , celles qui les avoient
précédées & celles qui les ont fuivies ,
» forment ce qu'on appelle le droit public
» de l'Empire.
29
Le tableau détaillé de ce droit public
termine le morceau hiftorique que nous
venons d'extraire. Il eft fuivi de l'hiftoire
de l'abdication de Charles- Quint . Cet événement
fi extraordinaire a beaucoup exercé
les politiques qui ont voulu en démêler
le principe. Les motifs aufquels on a attribué
cette démarche , ne nous ont paru fondés
, ni fur de grandes autorités ni fur le
caractere de l'Empereur & la fituation de
fes affaires. L'aventure humiliante d'Infpruck
, d'où ce Prince fut obligé de fuir
avec précipitation ; le Siége de Metz qu'il
fut forcé de lever ; l'élévation de Caraffe
fon ennemi fur le Siége de Rome ; l'apparition
d'une comete quelque tems aupavant
fon abdication , &c. voilà les motifs
que différens écrivains ont prêtés à Charles-
Quint. Brantôme croit qu'il n'avoit
quitté le thrône que pour briguer la thiarre
, & qu'il avoit férieufement afpiré à
94 MERCURE DE FRANCE .
rendre le fouverain Pontificat héréditaire
dans fa famille. Nous avons tâché de prouver
le peu de vraisemblance ou l'abfurdité
de ces différentes conjectures.
ود
»
ور
"
» Une étude un peu approfondie du ca-
» ractere de l'Empereur , des circonftances
» où il fe trouvoit lorfqu'il fe détermina ,
» & de la maniere dont il exécuta fa réfo-
» lution , nous porteroit à penfer que cette
» retraite fi fameufe dans l'hiftoire , n'eut
» ni des principes bien élaircis , ni de but
» bien déterminé. Charles étoit aigri par
» fes infirmités , par les profpérités de la
France , par les revers qu'il venoit d'effuyer
à la guerre & par la diminution
» de fa réputation. L'impoffibilité de chan-
» ger une fituation qui devoit devenir
» tous les jours plus dure , le fit tomber
dans une efpéce de laffitude qu'il prit
pour un dégoût raiſonnable & vrai des
affaires & des honneurs. Il fut affermi
» dans cette illufion par des images rian-
» tes qu'il fe traçoit à lui- même du repos
» & de la folitude , & par des idées de dé-
» votion qu'on a fouvent dans le malheur.
» Ces moyens joints à un peu
d'inconftan-
» ce qu'on avoit toujours remarquée dans
»fa conduite , lui infpirerent , fi nos con- ,
jectures font vraies , la fantaisie de fe
débarraffer de toutes fes couronnes.
»,
ور
NOVEMBRE . 1754. 95
Aucune des occupations ni des pratiques
de religion aufquelles fe livra Charles
dans fa retraite , ne porta l'empreinte
ni d'un grand génie ni d'une ame élevée :
il pratiquoit toutes les mortifications du
Cloître , fans jamais mettre à aucune de ces
actions , la plupart extraordinaires , ce je
ne fçais quoi de grand qui juftifie & ennoblit
tout. La cérémonie de fes obféques
qu'il fit faire fur la fin de fa vie , marque
bien , ce me femble , l'affoibliffement de
fon efprit.
Des Hiftoriens ont voulu faire un faint
de Charles- Quint , d'autres le font mourir
Lutherien pour rendre fa mémoire odieufe.
Nous nous fommes défiés des exagérations
de la flaterie & de la malignité ,
& c'eft dans les faits que nous avons cherché
les véritables traits de ce grand Prince
: nous allons en tracer les principaux
dans cet extrait .
"
Charles étoit né avec une vivacité
finguliere. Ce feu fi dangereux ordinai
» rement pour les Souverains & pour leurs
fujets , fut dirigé avec tant de fageffe
qu'il ne produifit que de bons effets. On
» le tourna à l'étude des langues vivantes ,
» de l'Hiſtoire , de la politique , les feules
» connoiffances néceffaires à ceux qui font
» appellés au thrône , & on réuffit à jetter
"
n
96 MERCURE DE FRANCE.
» fur ces grands objets cet intérêt vif ,
» qui ne laiffe que de l'indifférence pour
tout le refte. Il arriva de là que le jeune
Prince n'eut pas ce goût du plaifir , ce
defir de plaire , ces graces de l'imagina-
» tion qui féduifent trop fouvent les cour-
» tifans , & par leur moyen la multitude .
»
Sa réputation fouffrit de ce qui auroit
» dû la former. On prit l'efprit de réfle-
» xion qu'il avoit fupérieurement pour de
» la lenteur , mais on fe retracta bientôt
» de ce jugement injufte.
Dès le commencement de fon regne ,
il s'étoit fait un principe dont il ne s'é-
» carta jamais , de facrifier toujours fa gloire
perfonnelle à la réputation de fon
» gouvernement. Ce fyftême le conduifit
quelquefois à faire enforte qu'on attri-
» buât fes projets les mieux combinés &
les plus étendus à ceux qui adminif
» troient l'Etat fous lui. Il retiroit de cet
>> artifice le double avantage d'affoiblir la
jaloufie des Princes contemporains con-
» tre lui , & de fortifier l'opinion qu'on
» avoit par-tout de la fageffe de fon con-
» feil . Comme il connoiffoit peu les be-
»foins du coeur , il n'avoit ni favori ni
confident ; il penfoit qu'un Souverain
» pour être jufte , devoit être fans amour
comme fans haine , & que la confiance ,
quand
#
NOVEMBRE. 1754 97
33
quand elle n'étoit pas indifpenfable , étoit
une foibleffe , une efpéce de crime d'Etat
que rien ne pouvoit juftifier.
Il aimoit à fe fervir dans les négociations
, de gens obfcurs , qu'il trouvoit
moins délicats fur les moyens , & qu'il
lui étoit plus facile de defavouer . Ses
» traités étoient tous remplis de ces ambi-
» guités baſſes & honteufes , dont la faine
politique & la pratique de quelques
» Miniftres du ' premier ordre ont enfin
» defabufé l'Europe.
»
"
» La connoiffance qu'il avoit des hom
mes lui faifoit hazarder les calomnies
les plus groffieres contre fes ennemis.
» L'événement prouva que la crédulité
» des peuples étoit un inftrument encore
» plus fûr & plus facile pour nuire qu'il
» ne l'avoit cru. Il étoit vrai par réflexion
» dans les chofes indifférentes , pour être
faux avec avantage dans celles qui
» étoient confiderables ; ce manége lui
» réuffit, quoique découvert , parce que les
» hommes ont été fouvent féduits par les
apparences , lors même qu'ils foupçonnoient
que ce n'étoit que des apparences.
» Il étoit né fans goût & fans génie
» pour la guerre : il ne la fit en perfonne
que par émulation , & il n'y eut quelquefois
des fuccès que parce qu'en de
13.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
certaines occafions l'efprit tient lieu de.
talent. Son courage paroiffoit trop ré-
" fléchi pour ne pas manquer de cet en-.
thoufiafme qui fe communique ; il pouvoit
être fûr , mais certainement il n'étoit
point brillant .
» Sa religion comme celle de fes peuples,
» étoit remplie de formalités , & comme
celle des Rois , fubordonnée à fes intérêts.
L'amour lui fit goûter fes douceurs fans.
lui faire commettre fes crimes. Ses maîtreffes
qui n'étoient que fes maîtreſſes ,
» ne le détournerent jamais de fes de-
» voirs , ne prirent aucune part aux affai-
» res , & n'entrerent pas feulement dans
» ce qu'on appelle intrigues de Cour.
09
» Peu de Rois , peu de particuliers mê-
» me ont eu autant de flexibilité que lui
» dans le caractere. Il ne paroiffoit pas le
» même en Espagne & en Flandre , en
» Italie & en Allemagne ; fes manieres
"
22
d'agir , fes principes de gouvernement
» changeoient fuivant les hommes & les
» climats. Sa pénétration lui avoit fait fen-
» tir qu'il étoit plus facile & plus juſte de
» s'accommoder au génie de fes fujets que
» de vouloir les affujettir au fien.
Pour achever le portrait de Charles-
Quint, nous avons recueilli plufieurs traits
piquans de fon hiftoire . C'eft dans la vie
NOVEMBRE . 1754 99
privée & dans les actions particulieres d'un
Prince qu'il faut chercher ces traits de ca
ractere décififs qui lui échappent , & le
peignent avec plus de vérité que les actions
d'éclat où l'efprit fe dérobe fous le maſque
de l'intérêt & de la politique.
Hiftoire des guerres civiles d'Espagne en
1520 , 1521 1522.
Charles - Quint en montant au thrône
d'Espagne , trouva des difpofitions peu favorables
pour lui dans l'efprit de la nation
qui lui difputoit fon droit à la Couronne ,
& à peine eut-il diffipé cet orage qu'il
vit s'élever de nouveaux troubles dans le
Royaume. Son abfence avoit donné de
l'audace aux mécontens & aux ambitieux ;
l'efprit de fédition fe répandit dans chaque
province & s'accrut de jour en jour. Cette
fermentation générale auroit eu fans doute
des fuites terribles , fi le Cardinal Ximenès
n'avoit été déclaré par le nouveau Roi Régent
du Royaume. Ce Miniftre dans deux
ans que dura fon adminiftration , acquitta
les dettes de la Couronne , recouvra le domaine
, foumit les grands , termina glorieuſement
les guerres civiles & étrangeres
, fit refpecter les loix. Pour ajouter
une foi entière à des révolutions fi fingu
lieres & fi rapides , il faut connoître le
génie qui les prépara.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
;
"
» Ximenès eut éminemment les moeurs
» de fa nation , & remplit dans toute fon
» étendue l'idée qu'on fe forme ordinaire-
» ment du caractere efpagnol. Politique
fublime , il n'imaginoit jamais rien que
» de grand , & les moyens qu'il employoit
pour réuffir , portoient l'empreinte de
fon génie. L'injaftice, quelque part qu'el-
» le fe trouvât , lui faifoit horreur , & fon
courage à la réprimer égaloit fa pénétra-
» tion à la découvrir. Il ne connoiffoit pas
» de plus grande faute en politique que
» de diffimuler les attentats contre l'auto-
» rité tout Etat où ces ménagemens
étoient néceffaires , lui paroiffoit bâti
» fur des fondemens ruineux , ou gouverné
par des hommes fans talent. La févérité
qu'il ne jugeoit qu'utile dans l'admi-
» niftration de ceux qui font nés fur le
» thrône ou près du thrône , lui paroiffoit
» néceffaire, à ceux qui , comme lui , étoient
» parvenus d'un état obfcur aux premieres
» places. Il croyoit que des exemples de
rigueur faits avec fierté , fingulierement
» fur des gens d'un grand nom , affermiſ-
» foient encore plus un Miniftre que la
naiffance la plus diftinguée. Sa prudence
» à tout prévoir , à tout arranger , à remé-
» dier à tout , étoit prefque incroyable.
» Le Confeil d'Eſpagne lui dut en grande
ور
NOVEMBRE. 1754. 107
partie la réputation dont il a joui long-
».tems , d'être le plus élevé & le plus pro-
» fond de l'Europe . On blâma avec juſtice
» la lenteur de fes délibérations ; mais il
» regagnoit par la promptitude de l'exécu-
» tion le tems qu'il avoit employé à déli-
» bérer. Il eut le mérite le plus effentiel à
tous ceux qui gouvernent des Empires ,
» une efpéce de paffion pour les vertus &
» les talens. L'éclat de tant de qualités bril-
» lantes fut un peu terni par quelques défauts
. Ce Prélat fut fier , dur , opiniâtre ,
» ambitieux & d'une mélancolie fi profonde
, qu'il étoit prefque toujours infupportable
dans la fociété , & fouvent à
charge à lui -même.
"
"2
La perte de ce grand homme , qui eûr
été un malheur dans tous les tems , arriva
dans des circonstances qui la rendirent plus
fenfible . Charles venoit d'arriver des Pays-
Bas en Espagne , accompagné de beaucoup
de Flamands. La crainte qu'on y avoit que
ces étrangers ne fe rendiffent maîtres du
Gouvernement , & n'attiraffent à eux les
graces & les honneurs , faifoit généralement
defirer qu'ils fuffent renvoyés dans
leur pays. Ximenès qui appuyoit ces idées ,
les auroit fans doute fait réuffir s'il eût vêcu
davantage. Sa mort livra le Royaume entier
à l'avidité & aux caprices des Flamands. Le
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
joug parut humiliant & dur à une nation
fiere & genereufe , qui n'étoit pas accoutumée
à la fervitude . Le mécontentement
étoit général , & il monta au plus haut
point lorfque Charles , en partant pour -
l'Allemagne , laiffa la principale partie de
l'autorité , durant fon abfence , au Cardinal
Adrien , que fa qualité de Flamand
faifoit hair , & que fon génie borné faifoit
méprifer.
Il n'y eut plus qu'un cri dans tout le
Royaume ; les Grands , fur tout , qui
avoient allumé ce feu , faifoient tous leurs
efforts pour l'entretenir & l'augmenter. La
défenfe des loix & de la liberté étoit le
prétexte de l'ambition . Les principales villes
d'Espagne formerent entr'elles une confédération
trop réfléchie pour n'être pas
dangereufe ; à mefure que leparti fe fortifioit
, fes vues s'étendoient , le defordre
faifoit des progrès , & les violences fe multiplierent
: les mesures qu'on prit pour en
arrêter le cours , furent d'abord fans fuccès
; on chercha à gagner les chefs. » An-
» toine d'Acuna , Evêque de Zamora , né
» d'un pere incertain , & formé dès l'en-
» fance au crime , fut le premier attaqué .
» Il joignoit un caractere audacieux & tur-
» bulent à des moeurs baffes & corrom-
» pues. On lui trouvoit tous les vices d'un
ود
NOVEMBRE. 1754 103
mauvais Prêtre , excepté l'hypocrifie , &
toutes les vertus d'un foldat , excepté la
générofité. Ce Prélat , dont l'ambition
" n'avoit point de bornes , mit fa foumif-
» fion à un trop haut prix.
39
Les tentatives qu'on fit auprès des autres
Chefs ne réuffirent pas davantage , &
on ne vit plus d'autres moyens pour réduire
les rebelles que la force des armes,
L'incapacité de ceux qui les commandoient
les empêchoit de profiter de toutes leurs
forces ; le Comte de Haro qu'on mit à la
tête des troupes royales , étoit un Capitaine
brave & expérimenté ; quelques avantages
qu'il remporta fur les mécontens les
découragea , l'efprit de fédition s'affoiblit ,
le parti devint moins nombreux de jour
en jour , & le Comte de Haro profita de
ces circonftances pour engager une affaire
générale où il remporta une victoire complette
, qui termina la guerre par la mort
des chefs de la rebellion.
Il reftoit encore à éteindre les troubles
qui s'étoient élevés dans le Royaume de
Valence , & dont l'origine étoit finguliere .
» Un Francifcain ayant attaqué en chaire
» le péché contre nature , affura de la
» part de Dieu , que la contagion qui por-
» toit de tous côtés la mort dans l'état
"
étoit une punition de ce crime énorme.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
» Les auditeurs échauffés par ces déclama→
» tions , chercherent tous ceux qu'on foup-
»
çonnoit d'avoir des moeurs fi dépravées ,
» & en arrêterent cinq. Quatre furent livrés
au feu comme évidemment criminels
, & le dernier contre lequel il n'y
cut que de légers indices , fut condamné
à une prifon perpétuelle. Le peuple ,
qu'un grand intérêt rendoit alors févere ,
» ne trouva pas ce jugement affez rigoureux
, & il maffacra inhumainement l'ac-
» cufé , que les loix ne condamnoient qu'à
» la perte de fa liberté. On rechercha les
» auteurs du foulevement ; mais quoiqu'ils
» fuffent aflez généralement connus , pèrfonne
ne voulut ni les dénoncer ni dépofer
» contre eux. Ce filence , qu'on eſt forcé
d'admirer , & qui ne peut être le crime
» que d'une nation qui à beaucoup d'élévation
, eut des fuites malheureufes «.
Les coupables craignant d'être punis tôt
ou tard , exciterent le peuple à la révolte ,
& formerent un parti qui devint bientôt
redoutable . On fut obligé de réunir toutes
les forces du Royaume pour les lui oppofer
; les rebelles ne purent réfifter longils
furent battus en détail , & obligés
enfin de fe foumettre . Charles les traita
avec une douceur & une modération qui
étoufferent l'efprit de fédition dans fon
NOVEMBRE. 1754 .
Ies
hi
principe. Il n'y a rien de plus admirable
que le traitement qu'il fit à Fernand d'Avalos
; il étoit du petit nombre de ceux qui
avoient été exceptés de l'amniftie. Il vint
fecrettement à la Cour de l'Empereur pour
obtenir fa grace , & il ne fe montra qu'à
ceux dont il fe croyoit fûr ; mais il fut trapar
un ami perfide , qui non content
de déceler fa retraite , pour cacher la honte
de fa démarche , & lui donner un air plus
important , feignit de croire que la perfonne
du Prince étoit en péril , & fuppofa
une confpiration dont il faifoit. d'Avalos
l'auteur ou le complice . L'Empereur , à qui
il fit fon rapport , lui répondit d'un ton
d'indignation : vous deviez aller dire plutôt
à d'Avalos où je fuis , que de venir m'apprendre
où il eft , puifque dans l'état où font
les chofes , il a plus à craindre de moi que je
n'ai à craindre de lui. En achevant ces mots
il fit figne à l'accufateur de fe retirer , &
l'accufe ne fut ni puni ni recherché. Ce
trait de clémence acheva de gagner les Efpagnols
, que la force avoit defarmés . Ils
fouhaiterent de répandre pour la patrie le
refte d'un farg qu'ils venoient de prodiguer
contre elle , & la guerre de Navarre
en fournit bientôt l'occafion.
Hiftoire de la guerre de Navarre.
La Navarre , après bien des troubles &
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
des révolutions dans le Gouvernement ;
s'étoit choifi Jean d'Albret pour Roi : mais
ce Prince foible & lâche , fans talens &
fans vertus , n'étoit guere en état de défendre
fon Royaume contre les entrepriſes
de Ferdinand le Catholique , qui s'en empara
avec beaucoup de facilité fans droits
& même fans prétexte. D'Albret détrôné ,
fe retira à la Cour de France , où il obtint
des fecours pour rentrer dans la poffeffion
de fes Etats ; mais cette tentative fut fans
fuccès , & la Navarre refta fous le joug
jufqu'à la mort de Ferdinand , en 1516.
Le caractere de ce Prince , fi fameux
dans l'hiftoire , merite trop d'être connu
pour que nous ne nous y arrêtions pas :
nous allons en tracer quelques traits.
» Ferdinand en montant fur le trône
» d'Arragon , trouva beaucoup d'abus qu'il
» fe propofa de réformer , & qu'il réfor-
» ma en effet . Ceux qui ne voyoient pas
que la prodigalité eft la ruine d'un Etat ,
» l'accuferent d'avarice une injuftice fi
commune fit peu d'impreffion fur lui ,
» & il aima mieux rendre une juftice exacte
» aux peuples que de faire jouir les grands
de les bienfaits. La mauvaife opinion
qu'il avoit des hommes plutôt qu'une
» confiance outrée en fes lumieres , le détermina
à être lui- même tout fon con-
"
NOVEMBRE. 1754. 107
و ر
feil. A juger de ce Prince par les appa
" rences , on pouvoit lui foupçonner une
" ame toujours dans l'agitation ; fa fageffe
» dans le choix de fes projets & fa tranquillité
dans leur exécution , étoient la
» preuve que c'étoit plutôt par fystême
" que par inquiétude qu'il nouoit & dé-
» nouoit perpétuellement des intrigues . Il
» s'écartoit des principes de la morale en
» manquant de probité dans fes négocia-
» tions , & de ceux de la politique en ne
» fauvant pas même les apparences de la
» probité. Heureufement pour les Princes
»fes contemporains , il ne les crut pas
plus efclaves que lui de leur parole ; ce
qui l'empêcha de profiter autant qu'il
l'auroit pu faire de fes perfidies .
ود
❞
23
23
"
و د »Onnefçauroits'empêcherdeleregarder
comme un homme très- fupérieur ,
quand on penfe que le chimérique pro-
» jet de la monarchie univerfelle , qui le
» porta toujours au grand , ne lui fit rien
hazarder d'imprudent , ni entreprendre
d'impoffible. Sa religion ne fut que ce
>> fanatifme odieux qui rend les Rois per-
» fécuteurs , & ce mafque perfide qui les
difpenfe d'être honnêtes gens.
....
La mort de Ferdinand ranima les efpérances
de Jean d'Albret , qui fe vit par les
fecours de la France , à la tête d'une armée
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
nombreuſe & brillante , & qui auroit bien
fuffi à le rétablir dans fes droits , fi elle
avoit eu un autre Général que lui : il fit
les fautes les plus groffieres , fe laiffa
battre honteufement , & mourut peu de
tems après. Henri d'Albret , fon fils , hérita
de ce qui lui reftoit d'Etats & de fes
droits à ceux qu'il avoit perdus . Charles-
Quint fe garda bien de fe défaifir de la
Navarre , qui auroit donné une entrée aux
François jufques dans le coeur de fes Etats ;
& la France obſtinée à faire remonter les
d'Albret fur le trône , arma encore une
fois. L'Efparre furt mis à la tête des troupes
qu'on y envoya ; mais les fautes que fic
ce Général , plus foldat que Capitaine , fi
rent encore échouer cette entrepriſe. Les.
François furent défaits & chaffés de la Navarre
, qui depuis ce tems là a fait partie
de la Monarchie Eſpagnole. » Cette ufurpation
, il eft vrai , a fucceffivement
caufé à la mort des remords à Ferdi-
" nand , à Charles Quint , à Philippe I I..
» Mais ces retours tardifs à la juftice n'ont
"produit que d'inutiles exhortations à leurs.
29
defcendans de faire examiner des droits.
qui ne manquent jamais de paroître bien
»fondés aux Princes qui furvivent , & à
leur confeil.
NOVEMBRE . 1754 100
Le Pirronifme du fage . A Berlin , 1754-
Cet ouvrage eft une fuite de penfées détachées
, dont l'objet eft de faire voir l'incertitude
des connoiffances humaines . I
eft d'un homme qui a de l'efprit & de la
philofophie ; on en jugera par l'avant propos
que nous allons extraire avec quelques
penfées .
A Delos le Philofophe.
On voit , mon cher Delos , la nature
faire rarement de grands efforts , & donner
à cet univers des ames elevées , en qui
elle ait gravé tous les caracteres de la véritable
grandeur : avare de ces dons précieux
, elle produit peu de Monarques capables
de gouverner feuls ; on en voit encore
moins combattre eux-mêmes à la tête.
de leurs armées ; conduire fans fecours
avec prudence & avec fuccès les rênes du
gouvernement ; aimer , protéger & connoître
les arts & les fciences ; fans miniftres
& fans favoris , chercher le mérite pour
le récompenfer ; rappeller les loix à leur
ancienne fimplicité , & fervir à jamais
d'exemple à ceux que le fort appellera à
l'Empire : c'est le plus haut dégré de perfection
auquel l'efprit humain puiffe atteindre
; il à fes bornes. Que diriez -vous ,
Delos , d'un Monarque qui voudroit aller
110 MERCURE DE FRANCE.
bien au-delà ; qui maître de la terre entiere ,
prétendroit gouvernér feul , donner des loix
aux fieres nations du nord , & aux peuples
amollis du midi ; récompenfer toutes
les belles actions & punir tous les crimes ;
ramener tous fes fujets aux mêmes idées ,
& faire du monde entier un feul Etat ,
gouverné par un feul homme ? Ne lui demanderiez
- vous pas s'il entend toutes les
langues , s'il connoît les moeurs , le génie
& le climat des différens peuples qui compofent
fon Empire ? s'il a le tems de fuffire
à tout s'il a affez de génie & de lumieres
pour faire fleurir fes provinces , fans que
le bien de l'une entraîne la perte de l'au
tre s'il peut à tems recevoir les nou
velles des endroits éloignés , & remédier
aux defordres & aux révoltes ? fi fon efprit
enfin peut faifir un auffi grand nombre
d'objets ?
Que penfez -vous , Philofophe , qu'il
vous pût répondre ? Il feroit , fans doute ,
auffi embarraffé que vous le feriez fron
vous demandoit , vos fens font- ils fideles ?
les idées que vous avez aquifes par leur
moyen font- elles justes d'où les opinions
que vous adoptées tirent- elles leur origine
? comprenez -vous les mots dont vous
vous fervez ? nul préjugé ne vous dominet-
il ? vos idées font - elles diftinctes, vos prin-.
NOVEMBRE. 1754 I13
cipes inconteſtables , vos expériences cer
taines la perfuafion , la conviction mê
me , peut- elle nons tenir lieu de certitude
? avons nous affez de force dans l'efprit
pour nous garantir des fophifmes ?
eft- ce toujours l'amour de la vérité qui
nous fait décider ? ne nous rendons - nous
pas à de légeres probabilités ? & c.
Cher Delos , le langage que je vous
tiens vous paroîtra étranger : accoutumé à
des idées différentes , vous ferez furpris ,
vous me plaindrez peut-être ; vous voudrez
me ramener à mes erreurs , & fans
examiner s'il eft poffible que vous ayez
tort , vous me condamnerez . Prenez garde
qu'en me combattant ainfi , vous ne donniez
à penser que l'amour de la vérité n'eſt
pas toujours le guide des Philofophes .
Vous fouvenez- vous de ces géants qui voulurent
efcalader les cieux avez-vous fait
attention que les rochers qu'ils entafſoient
les uns fur les autres n'étoient pas affez
folidement arrangés , que les pierres qu'ils
lançoient vers les cieux retomboient fur
eux , qu'ils n'apperçurent pas Jupiter lorfqu'il
les foudroya , & que leurs efforts
prodigieux n'eurent dans la fuite d'autre
effet que de devenir des exemples inutiles
?
Lifez , mon cher Delos , ces réflexions.
112 MERCURE DE FRANCE.
que je vous préfente , comme le fruit da
defir que j'ai de m'inftruire.
Plus je réfléchis fur les connoiffances
humaines , plus je me vois obligé d'abandonner
les opinions que le premier feu
de ma jeuneffe m'avoit fait embraſſer : de
tous côtés je ne vois qu'incertitude , &
fouvent des erreurs groffieres. Un homme
qui raifonne , condamne aujourd'hui ce
qu'il approuvoit hier , & fe livre tour à
tour à des idées toutes oppofées. Ne feroitce
pas dans la foibleffe de l'efprit humain
& dans la précipitation avec laquelle on
fe livre à tout ce qui plaît , ou au moins
à tout ce qui paroît vraisemblable , qu'il
faudroit chercher la raifon de ces contradictions
? Le doute ne feroit- il pas le parti
qu'un homme fenfé doit choifir ? les ré-
Aexions fuivantes pourront peut-être répandre
quelque lumiere fur ce fujet.
Quels embarras , que de difficultés ,
lorfqu'il s'agit de donner à un homme l'idée
du goût d'une chofe qu'il n'a jamais
connue ! on eft obligé de fe contenter de
comparaifons , & de le faire juger de ce
qu'il ne connoît point par ce qui nous
paroît approcher le plus de ce que nous
voulons lui faire connoître. Manquer d'idées
lorfqu'il s'agit d'êtres › que nous
avons tous les jours fous nos yeux , que
NOVEMBRE. 1754. 113
nous diftinguons fort bien , que nous nous
rappellons avec très-peu de peine , dont
le fouvenir nous fait plaifir & nous fait
naître des defirs que nous favourons avec
volupté , dont nous fentons les différens
dégrés de bonté ; n'eft- ce pas la preuve la
plus convaincante de la foibleffe de notre
efprit ?
Verra-t- on toujours de jeunes gens outrager
les cendres de tant de grands hommes
? Pythagore n'eft plus qu'un rêveur ,
Platon un fantafque , Ariftote un pédant
tous les Scholaftiques nous font pitié ; nous
ofons lever des mains facrileges contre les
Defcartes & les Leibnitz : procédé bien digne
de ceux qui , montés fur les épaules
de ces beaux génies , voyent moins qu'eux.
Parlerai-je de l'hiftoire , où quelques
vérités font mêlées avec un fi grand nombre
de menfonges ? Nous n'y voyons les
grands hommes que de loin . Le bruit de
leurs actions parvenu jufqu'à nous , nous
les fait admirer ; c'eft cependant un moyen
fûr de fe détromper. On nous parle de faits
arrivés , pour ainfi dire , de nos jours
qu'une partie des hiftoriens nie , tandis
que l'autre les regarde comme avérés. La
mauvaiſe foi des uns , l'ineptie des autres
, & la foibleffe de tous ont rempli
l'hiftoire d'erreurs. Je la lirai , mais je la
114 MERCURE DE FRANCE.
lirai avec précaution quelques vérités
qu'on pourra démêler peuvent nous être
utiles .
LETTRES fur les ouvrages & oeuvres de
piété , dédiées à la Reine ; par M. l'Abbé
Joannet . A Paris , chez Chaubert , quai
des Auguftins ; & Hériffant , rue Notre
Dame , 1754. tome premier.
C'eſt un nouvel ouvrage périodique qui
ne roulera , comme le porte le titre , que
fur des ouvrages de piété. L'Auteur , à juger
de lui par un ouvrage qu'il donna il
y a deux ou trois ans , & par l'effai qu'il
publie , eft bien en état d'exécuter le projet
qu'il a formé. Voici le plan tel qu'il
l'a tracé lui-même.
Nous donnerons régulierement les 1 ' &
15 de chaque mois les différentes parties
de cet ouvrage , qui formeront au bout
de l'année environ fix volumes .
A la fin de chaque volume il y aura un
article de nouvelles édifiantes , qui , fi l'Auteur
eft auffi bien fecondé que nous l'efpérons
, ne fera ni le moins utile ni le moins
intéreffant de cet ouvrage . Il feroit à fouhaiter
que tous ceux qui auront connoiffance
de quelqu'action éclatante de piété ,
de quelque trait fingulier de vertu , de
morts édifiantes , d'établiffemens où brille
NOVEMBRE. 1754. 115
la charité chrétienne , de cérémonies qui
faffent honneur à la Religion , vouluffent
prendre la peine de lui en faire part par
notre canal ; mais quelqu'envie qu'il ait
d'en être inftruit pour en informer le public
chrétien , il ne confent à les faire imprimer
qu'aux conditions fuivantes.
1°. Que la perfonne qui les communiquera
fe fera connoître par fon nom , fa
profeffion & le lieu de fa naiffance , afin
qu'il puiffe fe raffurer fur fon témoignage
:il y auroit même des faits dont la nature
exigeroit qu'ils fuffent confirmés par
le Curé du lieu ou par quelque perfonne
de poids .
Ĉependant il fera toujours au public
un myſtere du nom des perfonnes qui l'auront
informé des faits , à moins qu'elles
ne le décident autrement.
2°. Que fi le fait intéreffe une autre
perfonne que celle qui l'en inftruira , il
ne fera mention de la perfonne intéreffée
que fur un confentement exprès figné de
fa main.
3° . Qu'il pourra faire dans le ftyle &
dans les détails des récits qui lui feront
envoyés , les changemens qui paroîtront
convenir au genre & au but de cet Ouvrage.
4°. Que les lettres ou paquets qui nous
TIG MERCURE DE FRANCE.
feront adreffés , foit de nouvelles , foit de
morceaux d'éloquence , d'hiftoire ou de
poëfie chrétienne , nous feront remis francs
de port.
L'Auteur fe fera un plaifir d'informer le
public des ouvrages de peinture , de gravûre
, de fculpture & de mufique qui traiteront
des fujets de piété , en fe bornant à
ceux-là exclufivement à tous autres.
Les perfonnes de Paris qui ne voudront
pas fe donner la peine d'envoyer prendre
chez le Libraire l'Ouvrage à mesure qu'il
paroîtra , peuvent fe promettre qu'il leur
fera rendu chez elles la veille du jour où
il fera mis en vente , dès que nous ferons
informés de leur demeure . En recevant le
premier cahier , elles auront la bonté de
donner douze livres , dont il leur fera
tenu un compte fidele à la fin de l'année ,
en datant du jour où le cahier leur aura
été remis .
Les perfonnes de province qui fouhaiteront
avoir l'Ouvrage prefque auffi - tôt
qu'il paroîtra ici , n'ont qu'à nons faire
fçavoir leur intention . Nous avons pris à
la Pofte des arrangemens qui leur permettront
de fatisfaire à peu de frais leur em
preffement.
Le prix de chaque cahier eft de 12 fols.
NOVEMBRE . 1754. 117
RELATION ou defcription de tout ce qui
s'eft dit & fait au fujet des entrée & intronifation
folemnelles de M. Paul d'Albret
de Luynes , Archevêque de Sens ,
dans la ville & fiége de fon Archevêché.
ASens , 1754. Un médiocre volume.
Il eft prefque fans exemple qu'un changement
de fiége ait caufe d'aufli vifs regrets
, excité une joie auffi marquée que
l'a fait celui de M. de Luynes. Bayeux a
paru inconfolable de la perte de ce vertueux
Prélat , & Sens a montré qu'il fentoit
tour le prix du bonheur qui lui arrivoit.
Le volume que nous annonçons a recueilli
les divers témoignages d'admiration , de
refpect & d'amour que M. de Luynes a
reçus dans fon nouveau Diocèfe . Nous
tranfcrirons l'extrait qu'on lit dans cette
relation du Difcours prononcé par le Régent
de Rhétorique du Collège des Jéfuites.
Rien de fi heureux , dit l'Hiftorien
, que la divifion de fon difcours ! la »
» voici :
» M. de Luynes fait honneur à fon nou-
» veau fiége , & le fiége de Sens donne un
» nouveau luftre à M. de Luynes.
» Le premier membre de cette divifion
» étoit appuyé fur trois vertus perfonnel-
» les au Prélat ; la prudence , la piété , &
l'autorité : toutes qualités propres à illuſp
18 MERCURE DE FRANCE.
» trer un fiége ; & autant de fubdivifions
5 qui rempliffoient la premiere partie de la
harangue , & qui furent toutes prouvées
» par des faits.
» La prudence , quoiqu'univerfelle dans
lui , fe trouva ainfi particulariſée par
» l'emblême d'un Roi d'abeilles , qui éloignoit
de fa ruche les frêlons , & n'y
" admettoit que les abeilles véritables ; le
» mot le rendoit : apes admittit , fucos ar-
» cet.
» C'eft ainfi que le Prélat s'occupe particulierement
du foin d'éloigner de l'autel
ceux qui n'en font pas dignes , & de
n'y admettre que des perfonnes capables
» de fervir & honorer l'Eglife .
•
» Sa piété bienfaifante étoit repréſentée
par le Nil , fleuve d'Egypte , qui épanche
fes eaux dans les campagnes qu'il
» fertilife ; c'eſt le fens du mot pertranfit
» benefaciendo.
"
» L'autorité que le Prélat tire de fa pla-
» ce , & de fon paffage d'un fiége à un
autre plus illuftre , étoit marquée , ainſi
que le mérite & l'éclat de fa réputation ,
par un foleil qui éclaire plufieurs villes ;
le mot le porte : Non uni debeor urbi :-
Je fuis néceffaire au gouvernement de
plus d'une.
"
"
Le fecond membre de la divifion étoit
་
NOVEMBRE. 1754. 119
"
auffi foutenu de trois branches qui compofoient
cette feconde partie du dif-
» cours , & prouvoit le nouveau luftre
» acquis à M. d'Albret par le fiége de Sens.
» 1 °. Son Archevêché l'approche de la
» Cour , & le met en état de faire valoir &
» briller tous fes talens ; ce qui étoit exprimé
par un aigle qui , approché du foleil
de fort près , le fixoit en planant dans
les airs : Quo propier , eo fortior habetur .
23
2º . Il a pour fecond , qui le repré-
» fente dans fon abfence , un Clergé nom-
» breux & célébre. Ce Clergé étoit figuré
par une lune en fon plein , entourée d'én
toiles brillantes : Fulgidius micat inter
» illas.
» 3 °. Il eſt le paſteur d'un grand trou-
» peau , & le protecteur d'une ville re-
» commandable à bien des égards : ce qu'ex-
» primoit très-ingénieufement le lion tiré
» des armes de M. l'Archevêque , paroiffant
garder la tour qui fait les armes de
2 la ville , avec ce mot heureux : hac fta-
» tio honori. Cette garde eft un pofte
» d'honneur.
20
» Pour juftifier encore que le luftre du
fiége ajoutoit à celui du Prélat , l'Ora-
» reur en a d'abord diftingué l'éminence
par les traits de fa dignité & de fon an-
» cienneté. Il a enfuite détaillé les préro-
»
120 MERCURE DE FRANCE. -
gatives de la ville où le fiége eft établi ,
par rapport à fa fituation , à fon anti-
» quité , aux qualités de fon Clergé , au
caractere de fes habitans , à la falubrité
→ même de l'air qu'on y refpire.
DIALOGUES Socratiques , ou inftructions
fur divers fujets de morale. A Paris ,
chez Durand , 1754. in. 16. 1 vol.
Ces dialogues attribués à un illuſtre
Profeffeur de Genève , font au nombre de
huit. Le premier traite des devoirs de
l'homme & du Prince . Le fecond de la
néceffité & du plaifir qu'il y a de tourner
fes penſées vers Dieu. Le troifiéme de la
maniere dont on en doit ufer avec fes inférieurs.
Le quatrième de la diffimulation.
Le cinquième de l'efprit de bagatelle. Le
fixiéme du cas que l'on doit faire de l'eftime
d'autrui. Le feptiéme de l'indolence.
Le huitiéme de l'humeur. On trouve dans
tous ces dialogues des développemens dignes
d'un philofophe , & très néceffaires à
tous les jeunes gens . Si l'Auteur vouloit
continuer cette efpéce de cours de morale ,
il rendroit un grand fervice à la fociété .
DISSERTATIONS fur les anciens monumens
de la ville de Bordeaux , fur les Gahets
, les antiquités & les Ducs d'Aquitaine
;
NOVEMBRE. 1754. 121
taine ; avec un traité hiftorique fur les
monnoies que les Anglois ont frappées dans
cette province. Par M. l'Abbé Venuti ,
Prieur de Livourne en Italie , de l'Académie
des Infcriptions & Belles Lettres de
Paris , & de celle des Sciences & Beaux-
Arts de Bordeaux . A Bordeaux , chez Jean
Chappuis , rue Defirade , 1754. in-4° . 1
volume.
La premiere & la feconde differtation
roulent fur les infcriptions antiques de la
ville de Bordeaux . Ces deux morceaux font
remplis dé fagacité , & ne font pas ſuſceptibles
d'extrait . Dans la troifiéme , M.
P'Abbé Venuti fait l'hiftoire de l'élection
des deux Empereurs Romains , Tetricus ,
faite dans la ville de Bordeaux , de leur
féjour dans l'Aquitaine , & de la chûte de
leur empire. Ce point d'hiftoire qui n'avoit
pas encore été éclairci , ne peut manquer
de piquer la curiofité des Sçavans.
Il y a dans la Guyenne des préjugés fort
anciens , & très- enracinés fur la vie de
Waifre , Duc d'Aquitaine , & fur fon prétendu
tombeau , appellé la tombe de Caïfas.
M. l'Abbé Venuti répand dans fa quatriéme
Differtation , fur tous ces objets ,
une lumiere à laquelle il n'eft pas poffible
de fe refufer. La cinquième , divifée en
deux parties , roule fur les Gahets de la
F
122 MERCURE DE FRANCE .
ville de Bordeaux . C'étoient des hommes
qui dans le fein même de leur patrie ne
jouiffoient de prefque aucun des droits de
citoyen , & étoient couverts d'opprobres.
M. l'Abbé Venuti démontre que ces hommes
malheureux & méprifés n'étoient ni
des defcendans des Goths , ni des Vifigots ,
ni des Sarrafins , comme on l'a cru affez
généralement ; il trouve leur origine dans
les Croisades . » Parmi les maux qui réful-
» terent , dit- il , des pélerinages de la
Terre -Sainte , un des plus confidérables
fut celui de la lepre , maladie épidémique
à la Syrie & à l'Egypte . C'eft de ces
pays que ces dévots chrétiens l'apporterent
en Europe , où ils la rendirent du
» moins plus fréquente & plus connue. La
nature & les fymptômes de cette affreuſe
» maladie , qui fe communiquoit , felon
les Livres Saints , même aux murs des
maifons , font affez bien décrits dans
» les auteurs de Médecine. Dès qu'on s'ap-
» perçut en France de ces dangereufes fui-
» tes , les Magiftrats & les loix s'efforce-
»
ود
و ر
rent d'arrêter par de fages réglemens
»les progrès de la contagion . On fépara
» les lépreux du commerce des hommes
»fains , on les diftingua par des marques ,
» on leur affigna des maiſons & des hôpi-
» taux particuliers. Le peuple conçut alors
NOVEMBRE . 1754. 123
une telle horreur pour ces lépreux , qu'elle
fe convertit bientôt en une haine impitoyable
; auffi les infultoit-on fous le faux
préjugé que des gens qui étoient en butte
à la colere du ciel , devoient être auffi l'opprobre
& le mépris des hommes. La lépre
cella prefqu'entierement en Europe au
quinziéme fiécle ; mais le peuple ne ceffa
jamais d'en foupçonner les Gahets : il ne
fut pas facile de tranquillifer fon efprit làdeffus
; & les Médecins les plus habiles
eurent beau faire des expériences fur le
fang des Gahets , & démontrer qu'il étoit
auffi pur que celui des autres hommes , ils
ne pûrent jamais les réconcilier avec la fociété.
La haine convertie en habitude n'écouta
point la raifon ; ainfi il a fallu une
force fupérieure pour détruire ce préjugé..
Trois Arrêts du Parlement de Bordeaux ,
rendus en 1723 , 1735 & 1738 , ordonnent
que les Gahets foient admis à toutes
les affemblées générales & particulieres qui
fe feront par les habitans , aux charges
municipales , & aux honneurs de l'Eglife
, comme les autres.
Une differtation hiftorique & très- fçavante
, fur les monnoies que les Anglois
ont frappées en Aquitaine & dans d'autres
provinces de France , termine le volume
que nous annonçons.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
L'ART de la guerre pratique . Par M.
Ray de Saint- Geniés , Capitaine d'Infanterie
. A Paris , chez Jombert , rue Dauphine,
à l'image Notre- Dame. 1754. in- 12. 2 vol.
LE Microſcope mis à la portée de tout le
monde , ou defcription , calcul & explication
de la nature , de l'ufage & de la force
des meilleurs microfcopes ; avec les méthodes
néceffaires pour préparer , appliquer
confidérer & conferver routes fortes d'objets
, & les précautions à prendre pour les
examiner avec foin ; le détail des découvertes
les plus furprenantes , faites par le
moyen du microfcope , & un grand nombre
d'expériences & d'obfervations nouvelles
fur plufieurs fujets intéreffans. Traduit
de l'Anglois de Henri Baker , de la
Société royale de Londres , fur l'édition
de 1743 , où l'on a ajouté la figure du microſcope
folaire , & plufieurs obfervations
nouvelles fur le Polype. A Paris , chez le
même. 1754. in- 8 ° . 1 vol .
LEÇONS élémentaires de Calcul & de
Géométrie , à l'ufage des Colléges ; par le
R. P. Torné , Prêtre de la Doctrine Chrétienne.
A Paris , chez le même. in - 8 ° . 1754.
ESSAI fur l'éducation médicinale des
NOVEMBRE. 1754. 125
enfans & fur leurs maladies ; par M. Brouzer
, Médecin ordinaire du Roi , de l'Infirmerie
royale & des Hôpitaux de Fontainebleau
, Correfpondant de l'Académie
royale des Sciences , & Membre de l'Académie
des Sciences & Belles - Lettres de Beziers
, &c. A Paris , chez la veuve Cavelier
& fils , 1754 , in- 12 . 2. vol .
L'ouvrage que nous annonçons , eſt d'un
homme d'efprit , qui peut arriver à tout ,
& qui doit afpirer du moins à une grande
réputation . Voici comme il s'exprime dans
fa préface, On fe perfuade communément
que l'éducation médicinale des en-
» fans & leurs maladies n'exigent preſque
jamais le fecours des Médecins , & que
» la nature , les ufages reçus ou des for-
» mules générales fuffifent à cet égard . Le
» détail dans lequel nous allons entrer ,
» prouvera la fauffeté de cette opinion
» du public. Il verra combien l'éducation
»médicinale des enfans tire des avantages
33
de la médecine , & combien les mala-
» dies de l'enfance demandent de lumie-
» res & d'expérience .
» 1 ° . Le tems de la groffeffe d'une fem-
» me mérite une attention particuliere .
» Les pertes d'appétit , les bouffiffures , les
rougeurs à la peau qu'elle éprouve les
premiers mois , ne doivent pas
a2
être com-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
>> battus
»
"
par
qu'elle
fecours des médicamens ,
» que des perfonnes peu inftruites ne preſ-
» crivent que trop fouvent. Ces ſymptô--
» mes qui dépendent de la compreffion
que le fétus produit fur la matrice , fe
diffipent ordinairement d'eux -mêmes ou
» par la diete convenable. Il feroit dange-
» reux pour la mere & pour l'enfant
» le fuivit l'opinion généralement reçue ,
» qui lui permet de manger toutes fortes
» d'alimens à des heures irrégulieres .
» C'eſt au Médecin feul à qui il appartient
» de déterminer l'efpece de nourriture qui
» convient à une femme groffe , l'ordre de
fes repas , le jufte milieu qu'elle doit tenir
entre le trop grand exercice & la trop
grande inaction , fon féjour à la ville ou à
la campagne; enfin la modération qui doit
regner dans l'ufage de fes paffions , &c.
» 2°. Le terme de l'accouchement , que la
» fobriété du corps & de l'efprit , & l'exer-
» cice modéré des femmes groffes rendent
»
»
prefque toujours heureux , n'eft pas fi
» aifé à déterminer qu'on le croit commu-
» nément ; il arrive au feptieme , au hui-
» tieme & au neuvieme mois. Les fignes
fur lefquels on fe fonde ordinairement
pour l'annoncer & qu'on croit les plus
» fûrs , font fouvent équivoques. Il faut
avoir une certaine connoiffance de la
n
NOVEMBRE. 1754. 127
pofition des parties , de leur rapport ,
» de leurs fonctions , pour diftinguer les
» douleurs légitimes d'avec les douleurs
» fauffes , pour remédier aux fuites fâ-
» cheufes que peuvent avoir les chûtes ,
» les accidens , les maladies qui furvien-
» nent aux femmes groffes. Il eft vrai que
l'accouchement eft plus fouvent l'ouvra-
» ge de la nature que de l'art , & qu'ca
» doit le regarder comme une excrétion à
laquelle la matrice fe difpofe infenfible-
» ment , & dont elle fe débarraffe avec
D fuccès quand on n'employe aucune ma-
"noeuvre qui puiffe l'irriter. Mais lorsque
»
la délicateffe du tempérament de certai-
» nes femmes groffes , la difpofition de
>l'orifice de leur matrice , la fituation , la
groffeur de l'enfant , &c. rendent l'ac-
≫ couchement difficile , peut- on affez blâ-
» mer l'imprudence des Sages- femmes &
» des Accoucheurs qui n'appellent pref-
» que jamais des Médecins , lefquels étant
dirigés par la connoiffance de l'Anato-
» mie ,de l'état du pouls & des autres fymp-
» tômes qui leur font plus familiers , font
les feuls capables d'indiquer les directions
, les manoeuvres & les remedes les
plus favorables à l'accouchement , de
donner les régles les plus fûres pour l'ex-
» traction du placenta , pour la ligature
"
"
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE .
» du cordon ombilical , pour les fuites
de l'accouchement , &c.
و د
"
»
"3
" 3. On fçait que les enfans nouveaux
» nés font fujets à une espece d'éréfipele ,
à des douleurs , à des foibleffes , à des
» étouffemens ; mais foupçonne- t - on affez
raifonnablement la caufe de tous ces accidens
? Doit-on en être allarmé , les dif
fiper , laiffer agir la nature , ou lui aider
en facilitant l'évacuation du meconium ?
Dans cette vûe quel eft le purgatif le
plus convenable ? Dans quel tems doit-
» on le placer ? On eft dans l'ufage d'em-
» maillorer un enfant peu de tems après
»fa naiffance ; les Sages- femmes & les remueufes
ont des notions générales fur la
pratique & les dangers de cette opéra-
» tion . Mais fçavent - elles que la tête doit
» porter directement fur le col fans pan-
» cher d'aucun côté ; que les oreilles ne
» doivent jamais être trop ferrées ; que
l'application des bandes qui fervent à
l'emmaillotement doit fe faire d'une fa-
» çon propre à favorifer l'extenfion de l'épine
du dos qui a été courbée en avant
» tout le tems de la groffeffe ; qu'une têtiere
mal placée peut faire prendre un
» mauvais pli aux vertébres du col ; ' que
» l'articulation du fémur eft quelquefois
»dérangée par la mauvaiſe pratique où
D
ود
NOVEMBRE . 1754. 129
39
l'on eft d'appliquer trop fortement les
» extrêmités inférieures l'une contre l'au-
» tre ; que la plûpart des fiévres , des
» toux , des fuffocations des enfans font
»fouvent un effet de l'étranglement de la
» poitrine , caufé par une trop grande
> compreffion des bandes , &c ; qu'il faut
ménager les premieres fenfations des
enfans , ne les expofer qu'avec une ex-
» trême précaution au grand jour , au
>> bruit, &c ?
» 4° . Les enfans font plus portés au
» fommeil que les adultes. Il eft à préfu-
» mer que leur conftitution lâche & humi-
» de les difpofe à cette fonction qui les
délaffe des fatigues de leur naiſſance ,
» qui facilite la nouvelle circulation de
» leurs humeurs & le développement de
» leurs idées. Les cris , les frayeurs & les
» trémouffemens des enfans pendant leur
» fommeil n'ayant prefque jamais des fui-
» tes fâcheufes , on ne fçauroit affez crier
» contre l'inutilité & le danger des nar-
» cotiques qu'on mer en ufage pour faire
» difparoître tous ces fymptômes. A peine
»l'enfant eft- il forti de fon premier affoupiffement
, qu'il fuce fes doigts , qu'il
» demande le mammelon par des fignes
# & par fes cris. Mais il ne fuffit pas de .
l'exercer peu à peu à le faifir , il faut
»
33
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
» encore prendre garde au filet de fa langue
, voir s'il n'y a aucun vice de con-
» formation , & ne couper ce filet ( mal-
» gré la pratique des Sages - femmes qui
» font indifféremment cette opération fur
» tous les enfans ) que lorfqu'il s'étend
» jufqu'au bout de la langue & qu'il empêche
de tetter. Enfin de tous les fe-
»cours propres à appaifer les cris des enfans
, dont il eft effentiel de ne pas con-
» fondre la caufe, qui peut venir d'une impreffion
trop vive des objets extérieurs ,
» de la gêne de l'emmaillotement , d'un be-
» foin de nourriture , de l'irritation du
» meconium , &c ; le mouvement du ber-
» ceau eft le fecours le plus efficace, pourvû
" qu'il foit uniforme , & accompagné d'un
» certain chant capable de hâter le fommeil.
"
»
"
» Quant à la propreté des enfans , nous
» ne fçaurions affez la recommander ; elle
» eft très- utile & néceffaire à leur fanté. On
» devroit les laver plus fouvent qu'on le
fait, avec du vin & de l'eau tiède , fur- tout
lorfqu'ils ont la peau légerement enflammée
& couverte d'écailles . On ne doit
s'oppofer ( du moins après l'âge d'un ou
» deux ans ) à la pente qu'ils ont de fe
coucher fur le côté ; cette pofition eſt
plus avantageufe & plus commode que
celle d'être étendu fur le dos , la face
NOVEMBRE. 1754. 131
tournée en haut ; les vifceres du bas-
» ventre & de la poitrine jouiffent pour
» lors d'une plus grande liberté , & la peau
»de la plus grande partie du corps fe trouve
moins tendue , & c.
33
و د
33 » 5°. Que l'accroiffement des enfans fe
faffe par le développement de leurs vaiffeaux
, par l'union des molécules orga-
» niques , ou par l'application d'une lymphe
nourriciere fur leurs folides , il n'eft
» pas moins conftant que les enfans ont
» befoin de prendre tous les jours une cer-
» taine quantité d'alimens convenables ;
» & que le lait paroît avoir toutes les qua-
» lités qu'on peut defirer dans leur nour-
» riture : il eft d'abord féreux , léger
» propre à l'évacuation du meconium , il
acquiert plus de confiftance à meſure ">
» que
l'enfant
fe fortifie
; c'eft un chyle
» tout formé. L'exemple
de tous les hommes
& des animaux
prouve
affez le be-
»foin & l'utilité
de cet ufage . Nous
ne
» fçaurions
contefter
ces indications
; mais
*
eft-il impoffible de trouver une nour-
» riture plus parfaite que le lait & plus
" convenable à l'état de l'enfance ? De-
» vons-nous affez refpecter les prétendues
» loix de la nature , pour priver les enfans
» des alimens qui leur feroient évidem-
» ment plus falutaires ? N'eft- il pas de la
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
» derniere importance d'examiner fi les
» enfans doivent être nourris de lait , fi le
lait de femme leur convient mieux que
» celui des animaux , & fi celui de leur
»propre mere eft préférable à tout autre ?
» Les inconvéniens qui fuivent l'ufage
» du lait font affez connus. Outre la né-
» ceffité dans laquelle on fe trouve de le
» mêler avec d'autres alimens par rapport
» à ſon inſuffiſance , qui n'eft que trop or-
» dinaire , il produit des maladies dangereufes
lorfqu'il s'aigrit dans l'efto-
» mac ; il est très- fouvent altéré par les
" excès & les paffions des nourrices , qui
» communiquent aux enfans qu'elles al-
» laitent leur maux & leurs inclinations
» vicieuſes. Enfin les prétendus avantages
» du lait ne compenfent pas les inconvé-
» niens réels qu'on obferve dans fon uſa-
" ge . Ces mêmes confidérations doivent
» nous engager donner la préférence au
» lait des animaux , qui font ordinaire-
» ment plus fains que les nourrices , & qui
» ne font pas fujets comme elles à des ex-
» cès & à des paffions contraires à la bon-
» té du lait. On ne doit enfin préférer une
» mere à une nourrice étrangere qu'après
» avoir mûrement réfléchi fur la bonne
» ou la mauvaife fanté de l'une & de l'autre
, fur leur âge , leur caractere , le nom-
"
NOVEMBRE. 1754. 133
» bre de leurs couches & de leurs nour-
» ritures , fur l'âge & la qualité de leur
lait , fur leur féjour à la ville ou à la
campagne, &c . Mais comme les trois mé-
"thodes généralement reçues d'allaiter les
enfans , leur font le plus fouvent nuifi-
» bles , une bouillie faite avec du pain lé-
» gerement bouilli dans du vin ou dans
» de la bierre avec du miel ou du fucre ,
» réduit à une confiftance mucilagineufe
» & délayée dans une fuffifante quantité
» d'eau , lorfqu'on voudroit la donner en
"
boiffon , ne feroit - elle pas préférable au
» lait & à tout autre aliment dans la pré-
» paration duquel on le feroit entrer ?
و د
» Cependant malgré l'évidence des rai-
» fons qui combattent l'ufage du lait pour
» les enfans & qui conftatent l'avantage
» de la bouillie que nous avons propofée ,
" nous croyons le fecours de l'expérience
encore néceffaire . Nous defirerions donc
qu'on donnât ou qu'on permît l'ufage
» de cette derniere méthode aux nourrices
» de la campagne aufquelles on confie les "
39
Enfans trouvés , par exemple , & dans
les communautés où l'on fe charge de
» faire nourrir un certain nombre d'en-
» fans , & qu'on fe décidât en faveur de
» cette nourriture , fi des épreuves faites
» avec ſoin , & repétées plufieurs fois , don134
MERCURE DE FRANCE.
"»
noient une entiere certitude de fon effi-
» cacité abfolue & de fon avantage fur le
lait. Mais comme les changemens utiles
» à la ſociété n'arrivent d'ordinaire que
long-tems après leur indication , en at-
» tendant quelque heureufe circonftance
qui puiffe hâter le fuccès de celui que
» nous venons d'énoncer , nous prefcri-
» vons un régime de vie convenable aux
» nourrices & aux enfans. Ce droit n'ap-
» partient qu'aux Médecins .
»
و ر
"
36°. Le tems de la dentition des enfans
» eſt ordinairement accompagné de fymp-
» tômes fi fâcheux , tels que la fievre , le
» dévoiement , la toux , les mouvemens
» convulfifs , &c . qu'il y auroit de la té-
» mérité à confier cet ouvrage à la feule
» nature ou à des pratiques générales répandues
dans le public. Indépendam-
» ment des fecours locaux qui font quelquefois
néceffaires , & qu'on ne devroit
jamais appliquer que par le confeil des
Dentiſtes & des Chirurgiens éclairés , la
» direction des humeurs des enfans à la
» tête , obfervée par Stahl , & qui augmente
la fenfibilité du périofte que les
dents veulent percer , demande toute
l'attention du Médecin . Une diverfion
» de ces mêmes humeurs occafionnée par
des médicamens peu actifs , faite dans
NOVEMBRE . 1754. 135
» un tems contraire ou dans quelque vif-
» cere , en un mot , dirigée fans aucune
» connoiffance , deviendra mortelle , ou
» caufera des incommodités qui perſiſte-
" ront dans un âge plus avancé. Une dié-
> te convenable aux nourrices & aux en-
» fans , des remedes internes ou des topi-
» ques appropriés & placés avec pruden-
» ce , diffiperont les dangers qui accompa-
»gnent la dentition , faciliteront même la
fortie des dents , leur emplacement , leur
» ſolidité , le bon état des gencives , &c .
»7°. Le tems du fevrage ne demande
» pas une moindre attention que le tems
» de la dentition qui les y prépare ; ce
» n'eft que pour ce changement que les os
» maxillaires fe renforcent. On ne fçau-
» roit trop craindre les révolutions qui
» naiffent ordinairement de la privation
» du lait & des alimens qu'on lui fubftitue
; l'eftomac n'eft jamais expofé fans
danger à la préparation d'une nouvelle
» nourriture. Ce n'eft qu'en lui donnant
» des alimens proportionnés à fon dégré
» de force & d'activité , & à la nature &
Ȉ la confiftance de ceux qu'il eft dans
» l'habitude de recevoir , qu'on peut pré-
» venir les maladies qui pourroient pro-
» venir du fevrage. On ne fçauroit nier
» que l'homme n'ait fes forces digeſtives
"
136 MERCURE DE FRANCE.
"
"
capables de broyer toutes fortes d'ali-
» mens ; mais il n'eft pas moins vrai qu'un
» aliment trop pefant & difficile à digerer ,
jetté dans un eftomac accoutumé depuis
long-tems à ne travailler que du lait ,
» c'est - à - dire un chyle prefqu'entierement
formé , doit exciter un dérangement
» confiderable dans les organes de la digeftion
& dans toutes les fonctions de
» l'économie animale qui en dépendent .
"
"
» Au reste on ne doit pas être allarmé
» de l'état de maigreur qu'on obferve dans
» les enfans nouvellement fevrés , quand
» on a l'attention de ne leur donner que du
" potage , du ris , du gruau , des purées ,
» des farineux , du beurre frais , des fruits
" fains , en un mot des alimens de bon
fuc & dans une quantité médiocre , &
» lorsqu'on n'apperçoit aucun figne de fie-
» vre lente. Cette maigreur qui eft l'effet
» du dégorgement des fucs laiteux conte-
» nus dans les derniers vaiffeaux , eft plu-
» tôt falutaire que nuiſible ; mais elle difparoît
bientôt lorfqu'elle n'eft entrete-
» nue par aucun vice particulier des vifce-
39
و ر
res. Les enfans reprennent même en peu
» de tems un état d'embonpoint plus par-
» fait. Cet état fe foutient ordinairement
jufqu'à la puberté , pourvû qu'on ait
grand foin de ne leur donner qu'une
NOVEMBRE. 1754. 137
quantité fuffifante d'une nourriture fai-
» ne , à des heures réglées & dans des in-
» tervalles affez éloignés l'un de l'autre ,
»pourvû que l'ordre naturel de leurs ex-
» crétions ne foit pas troublé , qu'ils ref-
» pirent un air libre & fouvent renouvel-
» lé , que leur fommeil ne foit pas dérangé
, que leurs exercices foient propor-
» tionnés à leur dégré de force , & tou-
» jours pris avec modération , enfin pour-
» vû que les affections de leur ame foient
» habilement dirigées.
"
» 8°. A peine les enfans font- ils parve-
» nus à l'âge de puberté , qu'ils éprouvent
» des révolutions bien furprenantes dans
les parties de la génération . Cette crife
» de l'enfance eft fouvent accompagnée de
»faignement de nez , de douleurs aux aî-
» nes , de toux , de crachement de fang. Les
régles commencent à fe manifefter dans
» les filles , & les garçons voyent fortir
avec furpriſe des parties de la généra-
» tion une matiere laiteufe qui caracteriſe
»les premiers tems de la virilité . La voix
» de l'un & de l'autre groffit , les mam-
» melles des filles enflent , quelquefois
» même celles des garçons croiffent & leur
» caufent de la douleur ; ces derniers , ou-
»tre l'apparition de la barbe qui leur eft
particuliere , font plus fujets que les fil138
MERCURE DE FRANCE.
» les à un état de melancolie & de trif
» tefle , la folitude fait leurs délices ; c'eft
» que la nature leur infpire des defirs ,
» qui les menent fouvent à des découver-
» tes aufli contraires à leur fanté qu'aux
» bonnes moeurs , & c .
» Voilà les dangers & les régles de l'é-
» ducation médicinale des enfans. Les maladies
de cet âge demandent encore plus
» de connoiffances & de circonfpection .
» Rarement les enfans parviennent - ils à
» l'âge de puberté fans reffentir quelque
indifpofition qui demande le fecours de
» la Médecine. Les enfans nouveaux nés ,
» ainfi que l'a remarqué Hippocrate , font
fujets à des vomiffemens fréquens , à des
35
ود
"
petits ulceres dans la bouche, à des toux
» opiniâtres , à des infomnies , à des in-
» flammations au nombril , & c ; la fievre ,
» le dévoiement , les mouvemens convulfifs
, les douleurs vives dans les gencives
» ne manquent gueres d'accompagner le
» tems de la dentition . A peine ont- ils at-
» teint l'âge de trois ou quatre ans , qu'ils
» font attaqués des bouffiffures , des vers ,
» des maux de gorge , d'épilepſie , de la
rougeole & de la petite verole , du rachitis
, des écrouelles , &c. Ils font enfin
expofés dans l'âge de puberté à des crachemens
de fang , à des maux de tête ,
ม
NOVEMBRE. 1754 139
»
"
» à des faignemens de nez , à des fievres
» intermittentes , au marafme , &c . Ne de-
» vons - nous pas conclure de toutes les ob-
» fervations que nous venons de faire ,
qu'il y auroit de l'inhumanité à livrer les
» enfans malades aux feuls foins de la natu-
» re , ou au traitement vague & incertain
» des femmes ou des Empiriques ? Mais il
» faut convenir que la plupart des précep-
» tes ou des confeils qui font répandus
» dans cet ouvrage , ne conviennent qu'aux
enfans dont les parens font riches ou ai-
" fés , & qu'il eft difficile de les mettre en
ufage pour les enfans du peuple . Il ne
» me reste plus qu'à avertir le public que
» cet Effai eft le fruit d'une étude parti-
» culiere de l'éducation médicinale des
» enfans , & d'une application conftante
» au traitement des maladies de cet âge.
»Les différentes divifions qui partagent
»le tems & les maladies de l'enfance , dans
la plupart des Auteurs qui ont écrit fur
» cette matiere , m'ont paru trop peu réel-
» les . Voici celles que j'établis dans cet
ouvrage que je divife en trois livres .
"
» Le premier livre traite de tout ce qui
regarde l'éducation médicinale de l'en-
» fant depuis fa formation ou fa concep-
» tion , mais principalement depuis fa
" naiffance jufqu'au tems du fevrage.
מ
140 MERCURE DE FRANCE .
» Le fecond eſt deſtiné à l'autre partie
» de l'enfance , qui s'étend depuis le fevrage
jufqu'à la puberté.
» Le troifiéme enfin traite des maladies
propres aux enfans , & du caractere par-
» ticulier que prennent chez eux certaines
» maladies qu'on peut regarder pour le
» fond comme communes à tous les âges.
ENCOMIUM FUNEBRE
Marie-Therefix- Felicitatis d'Eft de Modene
, Ducis de Penthievre.
O impia mors ! precibus furda , virtutibus
flecti nefcia ;
Cur inter cafti hymanei gaudia ,
Ex fanctis mariti complexibus abripis
Puellam immerentem ,
Cujus omnia dictafactaque
Pudor honeftavit ,
Religio confecravit ?
Sine triftitia gravis ,
Sine votis pænitentia devota ,
Inter honores vitutefque humilis ,
Inter opes inops ›
Profufis in egenos thefauris ,
Sapè illos divites , fæpè fe pauperem effecit .
Ingenio fuavi , acri fubactoque judicio ,
Ore virgineo , elegantiffimâformâ , fed forma
NOVEMBRE . 1754. 141
femper immemor ,
Aula urbis exemplum & delitiæ ;
Eadem quâ vixerat conftantiâ ,
Poft longiffimos infanabilefque langores
Magno ffiritu profpiciens ultima
Inter affidentis mariti curas & lacrymas ,
Cum morte diù colluctata ,
>
In mediis morbi & partûs enixa doloribus ,
Filium cælo pramifit , mox latanti propior
Ipfumfubfecuta eodem evolavit.
Anno 1754. ætatis 28 .
Digna longiore vitâ , nifi dignior fuiffet
alerna.
Parce luclu , viator ;
Qui credit in Deo , etiam fi mortuus fuerit
vivet **.
Hocfolâ ipfius virtutum veneratione
ductus , monumentum conftituit
Ludovicus Deon de Beaumont .
* Eccli. 47.
** Joan. cap. XI.
142 MERCURE DE FRANCE .
BEAUX ARTS.
LETTRE à M. l'Abbé Raynal , fur quelques
parties de l'Horlogerie , & fur les
moyens de profiter de toute la jufteffe de
ces machines. Par l'auteur de celle du premier
volume de Juin , écrite à M. le
Camus.
'Eft en vain que nous nous efforçons
C'de donner à chaque partie qui compoſe
les montres & les pendules , toute
la perfection dont nous fommes capables ,
en joignant à une exécution fidele un raifonnement
fuivi , fi les ouvrages des bons
artiftes ne font conduits avec foin par ceux
qui en jouiffent . Je me fuis propofé de
combattre dans cette lettre les moyens qui
font mis en ufage pour régler les montres
& les pendules , & j'en ferai remarquer
d'autres qui procurant plus de jufteffe , ne
borneront pas la jouiffance de ces machines
utiles aux feules perfonnes intelligentes.
Le tems eft naturellement divifé par les
révolutions des aftres , & le foleil eft celui
qui , par rapport à nous a le mouvement
le plus fenfible ou plus fufceptible
>
NOVEM BR E. 1754. 143
d'être obfervé avec facilité ; mais fi en
l'enviſageant de ce côté , on fait attention
que ces révolutions ne fe font pas toujours
pendant le même intervalle , & qu'il y a
des tems de l'année où la différence de fon
retour au méridien eft de trente fecondes
en vingt- quatre heures , ceux qui s'en fervent
fans égard à ces variations pour régler
les montres , ne feront plus étonnés
des écarts qu'ils croyoient remarquer dans
ces machines , lefquels dépendent trèsfouvent
de la variation du foleil .
La révolution de la terre , par rapport
aux étoiles fixes , fe fait bien pendant le
même intervalle de tems ; mais il n'y a prefque
que les Aftronomes qui fe donnent la
peine de faire ces obfervations.
Les Horloges étant donc réglées fur le
foleil , ainfi que toute l'Horlogerie , &
prefque toutes fans égard à ces variations ,
il n'eft pas étonnant de la prodigieufe variété
d'heures que marque l'Horlogerie
de cette ville . Les caufes qui donnent ces
grandes variations , font 1 ° . celles du foleil
; 2 °. celles des horloges d'après lefquelles
plufieurs perfonnes fe réglent ; 3 ° .
la différence des méridiens ou cadrans folaires
, & enfin la variation même des
montres & pendules .
J'ai dit que la premiere caufe de la va144
MERCURE DE FRANCE.
riation apparente des pièces d'Horlogerie ,
étoit la différence du retour du foleil au
méridien. Car en fuppofant que l'on a vû
le méridien dans un tems où cette différence
eft de trente fecondes en vingt-quatre
heures , fi l'on laiffe écouler un mois
entre deux jours d'obfervation , cela feroit
environ quinze minutes que la montre paroîtroit
avoir varié ; cependant fi elle fe
trouvoit en avance fur le foleil de cette
quantité pendant cet intervalle , ce feroit
une preuve de la jufteffe de fon mouvement
: mais fi au contraire elle eut auffi
varié de quinze minutes dans le même
tems que le foleil & dans le même ſens ,
ces quinze minutes du foleil étant jointes
à celles que nous fuppofons à la montre ,
ce feroit demi - heure en un mois qu'elle
paroîtroit avoir varié , tandis qu'il n'y en
autoit en effet que la moitié. On ne doit
pas fe plaindre d'une montre qui varie de
quinze minutes en un mois , quoique l'on
en faffe tous les jours qui , pourtant à roue
de rencontre , ne font pas cet écart.
J'ai dit en fecond lieu que les horloges
étant reglées fur le foleil , & la plûpart
fans égard aux variations que nous venons
d'y faire remarquer , cela contribue confidérablement
à la variation générale de
l'Horlogerie. J'ai vû un affez grand nombre
NOVEMBRE . 1754.
145
bre de perfonnes qui fe régloient daprès
les horloges pour juger de la jufteffe de
leurs montres ; mais la jufteffe des horloges
dépendant non feulement de celle du
foleil , d'après lequel ils fe reglent , de
la capacité & de la conduite même de ceux
à qui le foin en eft confié , de plus de la
jufteffe de l'horloge même , ferez - vous
étonné des prodigieux écarts qu'on remarque
dans les différentes pendules & montres
, que bien des gens attribuent à ces
machines même plutôt qu'aux horloges ,
machines informes jufqu'à préfent , & trèsmal
construites ?
J'ai dit en troifiéme lieu , que la différence
d'inftans des méridiens contribuoit
à la variation générale des horloges ; j'entends
principalement par là que les méridiens
& cadrans folaires n'étant pas également
bien faits , & la folidité même des
murs fur lefquels ils font tracés n'étant
point par- tout également affurés , c'eſt ce
qui les fait encore différer entr'eux. Car
la différence des méridiens caufée par leur
diſtance d'orient en occident , ne peut être
fenfible dans la même ville ; mais elle eft
confidérable pour les différens pays , puifqu'une
montre bien reglée fur le méridien
de Paris , & tranfportée à Caën , par exemple
, differeroit de dix minutes en retard .
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Au refte , cette différence que les méridiens
ont entr'eux , ne fait rien de plus
aux montres fi on fe fert toujours du même
; mais cela ne tend qu'à faire différer
les montres & pendules entr'elles .
J'ai dit enfin qu'une derniere cauſe de
variation exiſtoit dans les montres & pendules
même . Ceux qui conduisent leur
montre fur des principes différens de ceux
que nous venons de citer , comme communément
mis en ufage , jugeront bien
que ce n'eft pas de cette derniere fource
que dépendent le plus les variations dont je
parle ; cependant je ne préfume pas affez
de ce que nous avons acquis jufqu'à préfent
, pour croire que nous foyons parvenus
au point de perfection quant aux montres
; car pour les pendules nous avons des
principes affez bien établis ; & fi le public
ne jouit pas en ce genre , c'eft ou qu'il.
ne paye pas ce que mérite un bon ouvrage ,
ou qu'il s'adreffe à de ces ouvriers qui
devroient l'être fimplement , & non Horlogers
; titre qui , comme je l'ai dit ailleurs
, ne devroit être donné qu'à celui
qui réunit à la pratique la connoiffance
des principes .
Indépendamment des principes qu'il
nous reste à trouver ou à fixer pour les
montres , le public qui en jouira ne pourra
NOVEMBRE. 1754. 147
jamais fe difpenfer de certains foins qu'exigent
ces machines portatives . On regle trèsbien
aujourd'hui une montre dans toutes
les fituations , mais les différens dégrés de
chaleur qu'elles éprouvent ( ce qui varie
fuivant les tempéramens même des perfonnes
qui les portent ) doivent néceffairement
donner plus ou moins d'élaſticité
au reffort fpiral , & rendre l'huile des pivots
& du reffort plus ou moins fluide ;
ce qui emporte néceffairement des variations
qui exigent que le particulier cherche
la tenfion du fpiral répondante aux
caufes ci- deffus. Les montres bien faites
& bien entendues ne font que peu fufceptibles
de ces erreurs , parce que donnant
au régulateur toute la puiffance dont il eft
fufceptible , ces caufes y agiffent très - foiblement
mais en attendant que ces derniers
foient en plus grande quantité , je
confeille à ceux qui ont des montres , d'apprendre
à les conduire , c'est l'unique
moyen de jouir de toute leur jufteffe.
Les différens degrés de chaleur qui in-
Aluent fur les montres ne font ni les feules
caufes des variations , ni les plus confidérables
qui les produifent. La diverfité de
mouvement & de choc que reçoit la montre
en eft un autre affez effentiel ; les Horlogers
s'appliquent communément à régler
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
leurs montres fur des fituations où la montre
est toujours à repos . Ces méthodes
feroient très-bonnes fi les montres étoient
toujours fans agitation , ou dans une qui
fût toujours la même , ce qui fe rencontre
peu ; ainfi il n'eſt pas étonnant que celles
que l'on fait ordinairement , venant à paffer
du repos à des mouvemens violens , varient
confidérablement ; ce qui eft principalement
caufé par des balanciers trop
grands & trop pefans décrivant de petits
arcs , ayant des refforts fpiraux foibles , &
la force motrice trop foible pour entretenir
une vîteffe de mouvement au balancier ,
qui le rende infenfible aux mouvemens
que reçoit la montre , foit par la différente
marche des perfonnes , ou par le
mouvement que donnent la voiture & le
cheval. Les petits balanciers remédient trèsbien
à cette différence de choc , mouvement
& fituation , par la vîteffe de leur vibration
, & par une maffe qui conferve &
donne beaucoup de puiffance à ce régulateur.
C'eft par là même que les montres à
cylindre ont paru mieux aller que les autres
, & que l'on a attribué à l'échappement
toutes ces propriétés admirables qui
ont acquis une fi grande réputation au re
pos.
Après avoir fait connoître les caufes
NOVEMBRE. 1754. 149
principales des variations apparentes des
montres , je dois vous propofer les moyens
que je crois propres à les régler aifément.
Vous fçavez qu'une montre ne peut indiquer
naturellement que le tems égal ; car
les variations qu'elles font , ne font que
des accidens caufés , ou par le défaut de
l'Artiste , ou par ceux inévitables à cette
machine même ainfi on peut toujours
confiderer une montre comme devant divifer
le tems en des parties égales. Mais
d'ailleurs le foleil varie , & c'eft pourtant
le feul objet de comparaifon dont nous
puiffions nous fervir aisément pour nous
affurer de la régularité des montres ; &
comme il y a peu de perfonnes qui s'affu
jettiffent à faire ufage des tables d'équations
, il faut donc recourir à un moyen
qui procurant de la jufteffe , foit facile à
tre mis en ufage & fuivi généralement , de
forte que la même heure foit marquée fur
toute l'horlogerie dans le même inftant.
Vous fçavez qu'en prenant le moyen
mouvement du foleil , appellé par là - même
tems moyen , on obtient le tems égal
ou uniforme'; ainfi vous appercevrez aifément
la facilité de la méthode qui eſt de
tracer à la place où eft le méridien du Palais
royal une ligne du tems moyen ;
Je choifis le Palais royal par préférence , par-
*
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
enforte que le foleil arrivât tous les jours
à un point de cette ligne courbe en des intervalles
égaux ; il n'y a nulle difficulté ,
ni pour tracer cette ligne ( puifqu'on en
a déja fait ) ni pour s'en fervir à régler les
montres & pendules ; enforte que le particulier
qui n'ignore pas les variations du
foleil , & l'attention qu'on doit mettre en
ufage pour éviter qu'elles ne contribuent
aux dérangemens des montres , feroit débarraffé
de tous ces foins , & cette autre
partie du public qui ne fe doute nullement
de cette variation , ne taxeroit plus les
montres & l'Horloger qui les fait ; les montres
des écarts apparens , & l'Horloger d'inhabileté
, quoiqu'à la vérité grand nombre
auroient tort de s'en fâcher fi on les en accufoit
, & grand nombre de particuliers qui
ont de bonnes montres ne les fçavent pas
trop conduire : ainfi un peu d'attention du
côté du public & d'application de celui
de l'Horloger , les rendront infenfiblement
contens l'un de l'autre.
Il ne feroit pas fimplement néceffaire de
faire tracer cette ligne ou même plufieurs
dans les différens quartiers de Paris , il
faudroit de plus que ceux qui font charce
qu'il est très-fréquenté , & que de plus le pu
blic eft dans l'habitude d'y venir prendre l'heure .
NOVEMBRE . 1754. 151
gés de l'entretien des horloges de cette
ville , fuffent obligés à les mettre fur la
même heure de la ligne en queftion ; puifque
, comme je l'ai remarqué , une partie
du public fe fert de ces horloges pour
gler fes pendules & montres , & juge de
la bonté de ces dernieres fuivant qu'elles
fuivent ces horloges.
ré-
Je dis qu'il faudroit affujettir ceux qui
ont la conduite des horloges à les régler fur
cette ligne du tems moyen , & pour lors
ces machines , jufqu'à préfent informes
ferviront au moins à leur deſtination , qui
eft d'indiquer l'heure pour ceux qui n'ayant
pas affez d'aifance pour fe procurer des
montres , ont befoin bien plus que d'autres
qui en ont , de fçavoir toutes les párties
du tems , lefquelles ils employent au
moins pour le bien de la fociété . Mais en
l'état où font les groffes horloges , elles
font bien éloignées de pouvoir fervir à régler
les montres , puifqu'elles varient beaucoup
plus que les plus mauvaiſes. On ne
fait aller ces machines qu'à force de poids ;
& quoiqu'il y ait d'affez longs pendules , la
grandeur des arcs qu'ils décrivent , & le
peu de poids des lentilles ôtent toutes les
propriétés du régulateur , qui ne peut que
fuivre les inégalités toute- puiffantes de
la force motrice qui doit néceffairement
Giiij
192 MERCURE DE FRANCE.
varier fuivant les frottemens & les inéga
lités de ces rouages très- mal exécutés. Je
fuis étonné que l'on n'ait pas mis en uſage
le moyen que M. Julien le Roy propofe
dans fon troifiéme mémoire fur les
horloges , mis à la fuite de la régle artificielle
du tems , qui eft de fe fervir de mouvemens
à fecondes pour indiquer les heures
, & c. en laiffant le rouage de fonneries
à l'ordinaire , d'une grandeur proportionnée
à la force qu'il faut pour faire
mouvoir les marteaux ; cette matiere est
très-bien traitée & digne de la réputation
de l'Auteur.
Je ne fuis pas trop perfuadé que l'on
mette en ufage les méthodes que j'ai indiquées
pour régler les montres ; je crois
cependant qu'elles feroient avantageufes :
mais le fuffent- elles davantage , l'application
n'en feroit pas plus affurée dès
qu'elle dépend de plufieurs perfonnes , &
j'ai plus cherché à faire connoître au public
ce qu'il doit faire qu'à établir actuellement
ce moyen ; je crois qu'en le faifant
douter de la bonté de ceux dont il
fe fert , c'est l'obliger infenfiblement à recourir
à de meilleurs. Je pourrois autorifer
mon fentiment par l'empreffement
du public pour tout ce qui annonce un
dégré de perfection de plus dans une monNOVEMBRE
. 1754. 153
tre ( témoin les dernieres difputes fur les
échappemens aufquels le même public a
paru beaucoup s'intérefler ) ; cependant
il eft certain que toute la jufteffe que donneront
ces nouveaux échappemens * ne
fera pas de deux minutes de plus en quinze
jours ; & fi cette fuppofition eft réalifée
, on doit louer ceux qui ont imaginé
ce nouvel échappement , ** c'eſt l'affaire
du tems de nous l'apprendre ; mais d'ailleurs
un moyen qui fans changer le méchanifme
des montres , fait jouir de beaucoup
plus de jufteffe dans le même tems ,
ne doit point être négligé. Au refte , je
vous propofe ces moyens pour les faire
agréer au public ; les indiquer , c'eft tout
ce que je puis.
J'ai l'honneur d'être , &c.
La veuve Chereau & fils , rue S. Jacques
, aux deux Piliers d'or , ont mis en
Si elle furpaffe celle des bonnes montres à
roues de rencontre.
** Pour mériter mieux les éloges non équivoques
des bons Artiftes , j'oferai prier l'Auteur du
dernier échappement de nous dire ce qu'il s'eft
propofé en le compofant , & quelle propriété
particuliere le caracterife & le diftingue ; ce fera
affurément un mérite fingulier s'il a pu fe former
d'un échappement des idées juftes , & s'il en a fait
l'application.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
:
vente une eftampe gravée par Beauvarlet ,
d'après d'Achon ; elle rend affez bien le Pere
Peruffault , Confeffeur du Ròi ; c'étoit un
homme vrai , fimple & vertueux. Les Jéfuites
peindront fans doute un beau caractere
à la tête des ouvrages de ce grand
Prédicateur. Nous connoiffons affez fes
fermons pour affurer que malgré quelques
négligences de ſtyle , quelques longueurs ,
peut- être quelques détails de mauvais goût,
il n'en a pas été prononcé d'auffi éloquens
dans les derniers tems . Ces légeres taches
difparoîtront par les foins de quelqu'un des
membres de l'illuftre Société à laquelle le
Pere Peruffault appartenoit , & il ne reſtera
dans le recueil que nous demandons au
nom du public que ces traits de naturel ,
de force & de véhemence qui caracterifoient
l'Orateur célebre dont nous parlons.
CHENU , rue de la Harpe , à côté du
paffage des Jacobins , vis- à- vis le Caffé de
Condé , publia il y a quelque mois , d'après
Teniers , deux jolies eftampes , dont l'une
étoit intitulée le jeu du Trou- Madame ; &
l'autre la Coquette de village. Il vient d'en
donner encore deux d'après le même Peintre
le Forgeron militaire & le Fumeur
Flamand. M. Chenu a rendu la vérité , la
force & le feu de fon original . Ce Graveur
NOVEMBRE . 1754. 155
travaille beaucoup fes ouvrages : nous defirerions
que fon exemple corrigeât quelques-
uns de nos jeunes Artiftes , qui feroient
fort bien s'ils ne vouloient pas
trop faire.
L'ESPRIT de l'Art mufical , ou réflexions
fur la Mufique & fes différentes parties.
Par C. H. Blainville . A Geneve , & fe trouve
à Paris , chez Piffot , quai de Conti .
Nous rendrons compte dans la fuite, de cet
ouvrage, qui eft bien imprimé, qu'on a orné
d'une jolie eftampe , & qui eft d'un Múficien
qui a beaucoup réflechi fur fon art.
ON a découvert dans le Comté de Dunois
une argille , dont les qualités font de
n'être point poreufe , d'être très blanche ,
de cuire en dix- huit heures , de conferver
long- tems les liqueurs fans qu'elles éprou
vent aucune altération , de pouvoir être
mife dans le four fans avoir befoin de fécher
, de ne fendre que rarement au feu ,
d'être purgée de falpêtre. Les fieurs Jouvet
& Bremont qui ont de l'intelligence , du
goût , de la probité , compofent avec cette
argille une fayence fort fupérieure à celle
qu'on connoît. Leurs figures , leurs fleurs ,
leurs vafes méritent l'attention du public ,
& ne font pas éloignés de la perfection où
il eft poffible de les porter. L'établiſſement
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
& les progrès de cette nouvelle manufacture
font dûs à la protection & aux bien.
faits de M. le Duc de Chevreufe, qui aime
les arts , & qui a faifi avec empreſſement
l'occafion de les encourager dans fon beau
Comté de Dunois. Nous fommes convaincus
par ce que nous avons vû fur les lieux
même , que les entrepreneurs font en état
d'exécuter à un prix modique les plus grandes
pieces , & prefque les plus fines qu'on
leur demandera . Ceux qui en defireront ,
s'adrefferont à MM. Jouvet & Bremont , à
Châteaudun . On affranchira les lettres.
CHANSON.
D'une beauté le plus riche appanage ,
C'eft de pouvoir infpirer de l'amour ;
Mais ce feroit un trop foible avantage ,
Si fon coeur ne pouvoit s'enflammer à ſon tour,
The
a..pa.
• =
THE
de L'a
ible avan 19
S'enflam
bre
175
156 MERCURE DE FRANCE.
& les progrès de cette nouvelle manufac
ture font dûs à la protection & aux bienfaits
de M. le Duc de Chevreufe , qui aime
les arts , & qui a faifi avec empreffement
l'occafion de les encourager dans fon beau
Comté de Dunois. Nous fommes convaincus
par ce que nous avons vû fur les lieux
même , que les entrepreneurs font en état
d'exécuter à un prix modique les plus grandes
pieces , & prefque les plus fines qu'on
leur demandera . Ceux qui en defireront
s'adrefferont à MM. Jouvet & Bremont , à
Châteaudun . On affranchira les lettres .
CHANSON.
D'une beauté le plus riche appanage ,
C'eft de pouvoir infpirer de l'amour ;
Mais ce feroit un trop foible avantage ,
Si fon coeur ne pouvoit s'enflammer à ſon tour,
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NEW
YORK
SELIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONE
NOVEMBRE. 1754. 157
SPECTACLE S.
L'le Mardi 24 Septembre , les Fêtes de
'Académie royale de Mufique a donné
Thalie , ballet en trois actes , précédé d'un
prologue. Cet ouvrage mis au théatre
pour la premiere fois le 14 Août 1714 :
avoit déja été repris trois fois ; le 25 Juin
1722 , le 2 Juin 1735 , & le 29 Juin 1745 :
les paroles font de M. Lafond , la Mufique
de M. Mouret. Ce ballet eut un fuccès prodigieux
dans la nouveauté. Il foutint fa réputation
dans les deux premieres repriſes .
Celle de 1745 fut moins heureufe , &
celle- ci doit être regardée comme une chu-´
te . Les rolles d'Apollon , de Melpomene &
de Thalie dans le prologue , font remplis
par M. Vée , Mlles Davaux & Jacquet.
Dans la premiere entrée , intitulée la Fille,
les rolles de Leonore , d'Acaſte , de Cleon
& de Belife , perfonnage toujours repréfenté
par un acteur déguifé en femme ,
font remplis par Mlle Dubois , MM. de
Chaffé , Cuvilier & de la Tour. Nous ne
connoiffons point les Auteurs de la Mufique
& des paroles de l'Ariette fuivante ,
qui a été ajoutée dans le divertiſſement.
158 MERCURE DE FRANCE.
Les ris & les plaifirs raffemblés dans ces lieux ,
L'allegreffe qu'on voit briller dans tous les
yeux ,
Tout nous dit que cette journée ,
Source de mille autres beaux jours ,
Des doux liens de l'Himenée
Unit deux coeurs faits pour s'aimer toujours.
Vole , Amour , defcends des cieux ,
C'est l'Himen qui t'appelle ;
Terminez aujourd'hui cette injufte querelle ,
Qui depuis filong- tems vous defunit tous deux .
Vole , Amour , defcends des cieux.
fi
Cette Ariette eft chantée par Mlle Lheritier
; elle a la voix naturelle , égale & légere
: quel dommage que cette Actrice foit
peu formée ! Heureufement lé peu qu'on
lui a appris lui a été très-bien montré ,
& on s'apperçoit qu'elle eft dans de bonnes
mains.
Dans la feconde entrée , intitulée la Veuve
, les rolles de la Veuve & de Doris fa
confidente , font chantés par Mlles Jacquer
& Dubois ; ceux de Leandre , Officier , &
de Chryfogon , riche Financier , le font par
MM . de la Tour & Cuvilier.
La troiſieme entrée qui a pour titre la
Femme , eft compofée de quatre perfonnages
, Califte , Dorine , Dorante & Zerbin ;
ils font remplis par Mlle Jacquet , Mlle
NOVEMBRE. 1754. 159
Dubois , M. de Chaffé & M. Sel . On a
ajouté dans le divertiffement de cette entrée
une ancienne Ariette de M. Mouret ,
fort bien chantée par Mlle Davaux.
Amour , remporte la victoire ,
Regne fur nous , charmant vainqueur ;
Tu ne peux fonger à ta gloire
Sans fonger à notre bonheur.
Le Mardi S Octobre , Mlle Cohendet ,
qui n'avoit jamais paru fur aucun théatre ,
a joué le rolle de la Veuve dans le fecond
acte. Son debut eft très- brillant. On la
trouve très avancée du côté du chant . Sa
figure paroît intéreffante , & fa voix quoique
légère & brillante , eft fenfible , &
rend le fentiment. Il nous femble que les
très -bons juges penfent que cette voix qui
a dans le haut trois tons admirables , eft
d'ailleurs un peu inégale. Tout le monde
s'accorde à dire que Mlle Cohendet a beaucoup
à travailler fur fes cadences.
LES Comédiens François ont remis au
théatre le Lundi 23 Septembre , le Complaifant
, Comédie en cinq actes & en profe
, ſe , donnée pour
la premiere fois le 29
Décembre 1732 ; elle a été fort applaudie ,
& jouée avec un concert & une précision
YGO MERCURE DE FRANCE:
admirables . Tous les caracteres de cette
Comédie font bien développés & bien foutenus
, le ftyle en eft élégant & noble ;
l'Auteur joint à un efprit qui eft à lui , une
grande connoiffance des moeurs. Le principal
rolle a été rempli par M.Grandval ; ceux
de M. & de Mme Orgon l'ont été par M.Sarrafin
& Mlle Dangeville ; ceux d'Argant ,
du Marquis , de l'Amoureux , du Raiſonneur
, par MM. Préville , Bellecour , le
Quain , Lancue ; & ceux de l'Amoureufe
& de la Soubrette , par Miles Grandval &
Drouin. Cette pièce a été interrompue
après la quatrieme repréſentation , à caufe
du départ des Acteurs pour Fontainebleau .
Les mêmes Comédiens ont donné le
Mercredi 2 Octobre une piéce nouvelle
en vers & un acte , intitulée l'Amour & la
Folie , qui n'a eu qu'une repréfentation .
Le Lundi 7 , M. Mole qui n'avoit jamais
paru fur aucun théatre, & qui n'a que
dix- neuf ans , a debuté par Britannicus
dans la tragédie de ce nom , & par Olinde
dans Zéneïde. Il a continué les mêmes
rolles le Jeudi 10 ; il a joué le Samedi 1z
Neretan dans Zaïre ; le Lundi 14 , le Jeudi
17 & le Samedi 19 il a repréfenté Séide
dans Mahomet : il a donné de grandes efpérances
dans ce dernier rolle qui eft trèsimportant
& le plus difficile de ceux qu'il
NOVEMBRE. 1754.
167
a choifis pour fon début . Il a deux avantages
qui ne s'acquierent point : une jolie figure
& du naturel ; il a la voix foible , mais
elle fe fortifiera avec l'âge & par l'exercice.
Nous penfons que le jeune débutant
doit éviter de trop enfler fes fons , il pourroit
tomber dans une déclamation empoulée
, le plus grand de tous les défauts ; il ne
faut jamais fortir de fon naturel , même
dans la crainte d'être froid. L'ame fe développe
quand on fent foi- même la fitua
tion qu'il faut peindre & qu'on eſt bien
pénétré du rolle qu'on doit repréfenter.
LES Comédiens Italiens ont donné le
Mercredi 25 Septembre la premiere repréfentation
du Prix des Talens , parodie de
la troifieme entrée du ballet des Fêtes de
l'Himen & de l'Amour ; cette nouveauté
a été trouvée très- médiocre . Elle a eu fix
repréfentations
qui ont été foutenues par
ta Servanie maîtreffe. Les mêmes Comé
diens dont la troupe eft à Fontainebleau
ont fait la clôture de leur théatre le Lundi
7 Octobre , par la Servante Maitreffe , qui
a été précédée du Prix des Talens & d'Arlequin
, Baron Suiffe , petite piéce Italienne.
Le Mercredi 9 , ils ont joué par extraordinaire
au profit de Mlle Favart & de MM.
Rochard & Deheffe , les Amours champê
162 MERCURE DE FRANCE.
tres , les Amours de Baftien & Baftienne , &
la Servante Maîtreffe. Il y a eu une foule
extraordinaire ; à trois heures il n'y avoit
plus de place dans la falle . La recette de la
porte a monté environ à fix mille livres ,
ce qui n'étoit jamais arrivé. La Servante
Maîtreffe a déja eu vingt- fix repréſentations
, & en aura encore beaucoup. Nous
en rendrons un compte très - détaillé lorfqu'elle
fera repriſe au retour de Fontainebleau
.
EXTRAIT de l'Efprit du Jour , piéce
en vers & en un acte , de M. Rouſſeau de
Toulouse , que l'Auteur a retirée après la
dixieme représentation.
La premiere ſcene ſe paffe entre un Complaifant
& un Provincial . Le Complaiſant
attend que Madame , c'est l'Esprit du Jour
en cornette , palle à fa toilette pour lui faire
fa cour. Le Provincial vient demander la
protection de l'Efprit du Jour ; le Complaifant
en fait un éloge brillant : le Provincial
eft fort furpris , il ne fe doutoit
pas qu'une femme pût réunir tant de qualités.
Le Complaifant penfe que le Provincial
veut avoir un emploi dans la Finance
; il l'interroge à ce fujet. Le Provincial
qui eft un nouveau noble , fe révolte en
entendant parler de Finance.
NOVEMBRE . 1754. 163
Le Complaifant.
Cet état à préfent eſt très - conſidéré ,
L'on y fçait allier les moeurs & la décence ,
Et peut être ira- t - on juſqu'à le reſpecter.
Bouffi d'orgueil & paîtri d'arrogance ,
Jadis un Financier ne fçavoit que compter ,
C'étoit là toute fa fcience ;
Il ne compte pas moins aujourd'hui , mais il penfe
:
Il n'auroit dans le monde ofé fe préſenter ;
Avec lui maintenant on s'amuſe , on s'allie ,
Dans des cercles choifis , employant les loisirs ,
Il y répand les douceurs de fa vie ;
Et bien loin d'y nuire aux plaifirs ,
Sa préfence les multiplie.
Le Provincial rougit d'avoir été jufqu'à
préfent fi ignorant. L'Eſprit du jour arrive
à fa toilette avec deux Femmes de chambre
; il s'adreſſe ainfi au Complaifant .
C'est vous !.... Quel tems fait-il ? .. pour le coup
je fuis morte ;
On n'a jamais repofé de la forte ;
J'ai la tête fi lourde .... & le jour m'éblouit.
En vérité je me fens excédée ,
Paffer trois heures dans fon lit ,
Sans avoir du ſommeil la plus légere idée ……..
164 MERCURE DE FRANCE.
Le Complaifant.
Iln'y paroît pas .
L'Efprit.
Entre nous
Je ne fuis bonne à rien , j'ai l'air auffi mauffade
Qu'une femme qui fort des bras de fon époux >
C'en eft fait , aujourd'hui je veux être malade.
an Provincial.
Ah , Monfieur , approchez , on m'a parlé de vous
à fes Femmes.
Que l'on avance ma toilette.
an Provincial.
Vous venez de province
bas , au Complaifant.
Ah ! qu'il en a bien l'air.
baut.
Sa famille eft , dit- on , affez honnête.
àfes Femmes.
Mon peignoir , allez - donc , partez comme un
éclair .
au Provincial.
Je verrai mes amis , je vous rendrai ſervice.
NOVEMBRE.
1754 165
au Complaifant.
Fappris hier la mort de la vieille Arténice ,
Son jeune époux en fera bien content.
à fes Femmes , qui la frifent
Vous raccommoderez cette boucle , fans doute à
( an Complaifant & au Provincial. )
Cela fera fait dans l'inftant .
Parlez , Meffieurs , parlez , je vous écoute.
à fes Femmes.
Eh bien de ce côté , faites - en done autant .
qu Complaifant.
Pour fon amant quel coup
de foudre !
Cet Officier... là . .. qui ... la bruſquoit tant
àfes Femmes.
Il ne me faut qu'un oeil de poudre :
Je fuis malade .
au Complaifant.
Elle a trouvé
Son roman de trop longue haleine ,
Son Médecin l'a bientôt achevé .
Le Complaifant fait un portrait affreux
d'Arténice ; & l'Eſprit lui dit :
Mais vous êtes , je vois , encor de fes amis a
166 MERCURE DE FRANCE.
Car vous vous fouvenez bien d'elle.
A l'amitié l'on doit être fidele.
Le Complaifant.
Je ne dis rien . ...
L'Esprit.
Qui ne foit très- permis.
Vous foutenez à merveille ce rôle.
à fes Femmes.
Cela finira-t-il ?
an Frovincial.
Mais , quel âge avez vous ?
tout de fuite à fesfemmes .
Mon
rouge eft trop coupé je fuis comme une
folle :
N'oubliez pas le petit coeur.
au Complaifant.
Il a les dents d'une grande blancheur.
( bas. )
Il ne manque à cela qu'une ame & la parole.
( haut . )
Je me trouve aujourd'hui d'un laid à faire peur.
Je ne fuis pas la feule , & cela me confole.
au Provincial.
Vous avez-donc bien voyagé ?
NOVEMBRE.
167 1754.
Le Provincial.
Je viens du fond de la Bretagne.
L'Efprit , à fes Femmes.
Donnez- moi donc ce négligé ,
Moitié ville & moitié campagne.
Il faut tout dire à ces efpéces- là .
voulant quitter fa robe de toilette.
Que l'on eft malheureux ! tenez -donc bien cela ;
La pefanteur de cette main m'affomme :
Máis , non , je ne veux point m'habiller autre
ment.
au Complaifant.
Chez Lifimon , allez dès ce moment
Pour lui recommander de ma part ce jeune hom
me.
Faites-le fi légerement
bas , à l'oreille.
baut .
Qu'il comprenne à quel point fon état m'intéreffe.
Vous m'entendez .
Le Complaifant.
Oui , oui , cela fuffit
L'Esprit.
Vouslui direz qu'il a des moeurs & de l'efprit
168 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il me fera plaifir , qu'en un mot je l'en preffe s
Qu'ilfe fouvienne enfin qu'il me doit fon credit.
au Provincial.
Avez-vous des talens ? car il faut qu'on s'expli
que.
Sçavez-vous compter ?
Le Provincial.
Peu.
L'Esprit.
C'est un léger défaut,
Le Provincial.
J'ai du goût pour le chant.
L'Esprit.
C'eſt autant qu'il en faut.
Il ne fçait pas compter , mais il fçait la mufique.
Pour un emploi ce talent eft unique;
Oh vous ferez un Directeur divin,
Le Provincial.
Pour un pofte de cette espéce
J'ai cru que ce talent
L'Esprit.
Vaine délicateſſe § .
Tous les talens fe tiennent par la main,
Le Provincial.
Je mets dans yos bontés toute mon eſpérance ;
Que
NOVEMBRE. 1754: 169
Que ne puis- je exprimer l'excès
De ma jufte reconnoiffance ?
Mon coeur ne fuffit pas pour de fi grands bienfaits.
L'Efprit , au Complaifant.
faut qu'en fa faveur on faffe quelque chofe ,
Et qu'il ne foit pas rebuté ,
Sur tout lorfque je le propofe.
N'avancez rien de trop.
Le Provincial.
bas.
Quel excès de bonté !
L'Esprit.
Peut-être ferez-vous un peu bruſqué d'entrée.
On brufque pour avoir l'air d'un homme impor
tant.
Allez , allez , faififfez cet inftant.
Revenez,
Le Provincial.
De vos foins mon ame eft pénétrée,
L'Esprit.
Vous êtes bienheureux de m'avoir rencontrée.
bas , au Complaifant.
Vous le confignerez à ma porte en fortant.
Le Perfiflage aborde l'Efprit du jour :
H
170 MERCURE DE FRANCE.
1
la fcene qui fe paffe entr'eux eft à peu´
près du même ton que celle de la toilette ;
mais elle fait moins de plaifir , parce qu'il y
a moins d'action . Le Perfiflage appercevant
une Marquife qui aime fon mari , s'éloigne
& revient l'inftant d'après pour feconder
l'Esprit du jour . Ils débitent l'un & l'autre
mille impertinences contre les époux conftans
& les femmes fideles ; la Marquife
foutient leurs attaques avec fermeté , elle.
y répond même avec une intrépidité peu
commune , & elle les quitte en leur témoignant
tout le mépris qu'ils méritent.
Le Perfiflage s'en va enfuite fouper dans
une petite maifon . Un Chevalier , que
l'Esprit trouve atrabilaire , parce qu'il eft
raifonnable , remplace le Perfiflage ; l'Efprit
commence par fe moquer de ceux qui
payent leurs dettes ou qui n'en contractent
pas de nouvelles : ce n'eft pas là la
maniere des gens d'une haute naiffance.
Le Chevalier lui répond :
En ce cas là je fuis très - roturier ,
Car chez moi le même ouvrier
Ne vient jamais deux fois chercher la récom
penfe ,
Et le plaifir de le payer
Me fait jouir de ma dépenfe,
NOVEMBRE.
1754. 171
Le Chevalier fronde enfuite les travers
du fiécle .
Je ne vois tout par-tout que faux difcernement ;
On ofe mesurer l'eftime à la dépenfe ,
La nobleffe à l'impertinence ,
Le bon fens à la pefanteur ,
Les vertus à l'éclat , les moeurs à l'indigence ,
L'efprit aux quolibets , le mérite au bonheur ,
Le plaifir aux feuls frais , les talens à la mode ,
La tendreffe aux préfens , le reſpect au crédit ;
Tout , en un mot , s'abatardit ;
L'homme d'efprit fans bien n'eft plus qu'une pagode
;
Une riche pagode eft un homme d'efprit.
L'Efprit du jour & le Chevalier ne peuvent
s'accorder ; ce dernier quitte Paris
pour aller réfider en province , & après
avoir fait fes adieux , l'Efprit lui dit :
Vous reviendrez ; alors vous croirez me furprendre
,
L'on vous reverra , je le fens :
Dans quel tems croyez- vous pouvoir ici vous
rendre ?
Le Chevalier , en fortant.
Je fixe mon retour à celui du bon fens.
La derniere ſcene eft entre Arlequin &
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
l'Efprit ; c'est une critique de toutes les
nouveautés qui ont été données cet été .
L'Opéra Comique a donné le 17 Septembre ,
fur le théatie de la Foire S. Laurent , une piéce
en un acte intitulée la Nouvelle Baftienne , par
M. Vadé . Elle a été fuivie de la Fontaine de jouvence
, ballet nouveau , de la compofition de M.
Noverre .
L'intrigue de la Nouvelle Baftienne eſt la même
que celle du Devin du Village & des Amours de
Baftien de Baftienne ; la feule différence qui
s'y trouve eft , que dans le Devin du Village &
dans la premiere Baftienne , le Berger étoit aimé
de la Dame du village ; dans la Nouvelle Baftienne
, c'eſt la Bergere qui eft aimée de Barbarin
, Seigneur du lieu . L'auteur y a ajoûté auffi un
perfonnage de Frontin , valet de Barbarin ce
valet eft député par fon maître pour débaucher
Baftienne ; mais elle n'entend rien à tout ce que
lui dit Frontin .
Sur l'air : Mais comment fes yeux font humides.
A tout çaje n'puis rien comprendre ,
Frentin.
Oh je vais vous le faire entendre.
A Paris plus d'une Goton ,
Qui n'emporte de fon village
Qu'un beau minois pour tout bagage ,
En moins d'un an ſe fait un nom ,
Prend un Hôtel , des gens , un ton ;
NOVEMBRE. 1754 173
Ses grands airs , fes mines , fes graces
Se répétent en trente glaces.
Goton , qui pour un beau corfet
Eût laiffé brifer fon lacet ,
A préfent joue à la Princeſſe .
Enfin celles de fon eſpéce
Que bornoit un mets très-frugal ,
Mangeroient le Tréfor royal.
Baftienne.
Air : A table je fuis Gregoire .
Oh moi , fans faire la fiere ,
Je fçais m'conduir , Dieu merci
Si chacun a fa maniere
D'aimer , j'ons la nôtre auffi.
Sur l'herbe , dans l'innocence ,
Du pain fec nous eft plus cher
Qu'un r'pas plein d'’magnificence ,
Que le r'pentir rend amer.
Barbarin indépendamment des préfens qu'il
avoit offerts à Baftienne , avoit fait enlever Baftien
, & menaçoit de le faire mourir fi Baftienne
ne confentoit pas à fes feux ; mais rien ne peut
faire changer deux coeurs bien épris : d'ailleurs
Baftien eft fecouru par le Bailli du village qui eft
fon parrein , & il vient apprendre à fa chere
Baftienne qu'il eft tiré des mains de Barbarin.
Baftien & Baftienne fe marient , & la piéce finit
par une ronde dont voici les paroles.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Air : Hé , Madame , qu'attendez-vous ?
Ne quittons jamais nos hameaux ,
L'amour fe plaît fous nos ormeaux .
Ne quittons jamais nos hameaux ,
Les plaifirs y font toujours nouveaux.
Laiffons , laiffons aux grands de la ville ,
L'art de n'en pas trouver entre mille.
Le vrai bien nous fuit
Autant qu'il les fuit :
Chez eux on éblouit ;
Mars ici l'on jouit.
Ne quittons jamais , &c .
Une Dame
Qui s'enflamme ,
Pour mieux plaire
Doit le taire :
Mais en aimant nous le difons ,
C'eft en le difant que nous plaifons.
Ne quittons jamais , &c .
Parmi nous on voit l'amour fourire ;
Triftement à la ville on foupire :
Nos bergers heureux ,
Toujours amoureux
Au fein de l'enjouement
Puifent le fentiment .
Ne quittons jamais , & c.
La bergere
Eft fincere ,
NOVEMBRE . 1754.
its
Sans caprice ,
Sans malice ,
Elle dit un oui de bon coeur.
Ne quittons jamais nos hameaux , & c.
Ballet de la Fontaine de Jouvence.
Le théatre repréſente un jardin orné de ber- ceaux de fleurs , & dans le fond eft une fontaine
dont les eaux ont la vertu de rendre la jeuneffe.
Au deffus eft le temple de l'Amour. Des
bergers & des bergeres rangés fur les dégrés du
temple , rendent graces à l'Amour qui les a rajeunis.
Un berger chante , fur l'air ; A l'Amour rendez
les armes.
Tendre Amour , reçois l'hommage
Que méritent tes bienfaits ;
Tu nous rends notre bel âge ,
Et ce gage
Nous engage
Ate fervir à jamais.
Une bergere , fur le mineur du même air .
C'eft de toi que tout tient l'être ,
Tu fais le bonheur des Dieux ;
Le plaifir que tu fais naître
Place un mortel dans les cieux.
Soupirer , c'eft te connoître ,
Qui te connoît eft heureux.
H iiij
176 MERCURE DE FRANCE:
Entrée de Bergers & Bergeres portant chacun
une boulette & une guirlande de fleurs.
Entrée d'Hébéfeule.
Les Bergers reprennent leurs dan fes avec les
guirlandes feulement . Quatre vieillards viennent
fe mêler à la fête : fe voyant rebutés des jeunes bergeres
, l'un d'eux exprime ainfi fes plaintes.
Air: Ah! qu'on eft heureux de mourir.
Ah qu'il eſt affreux de vieillir
Quand on fent encor
bis.
que l'on aime .
Une vieille implore le fecours de l'Amour pour
être rajeunie.
Sur l'air : Fatal amour , du ballet de Pigma-
Lion.
Sois favorable à nos défirs ,
Ta voix fçaura pour nous reveiller les plai- > bis
firs.
Nos
De tes feux remplis nos ames :
corps font abattus fous le poids de nos ans.
Viens , Amour , ranimer nos fens ,
Ou dans nos coeurs éteins tes flammes.
Sois favorable à nos defirs , &c .
C'est toi dont le pouvoir communique à ces ondes
Le fecret qui nous rend l'ufage des beaux jours ;
Hélas ! accorde-nous un génereux ſecours ,
Ouvre- nous les tréfors de ces fources fécondes.
Sois favorable à nos defirs , &c.
NOVEMBRE 1754. 177
Les vieillards vont à la fontaine : on leur préfente
à boire , & dans l'inftant on les voit ſe tranſformer
en jeunes bergers . Deux d'entr'eux revien
ment fur le bord du théatre , & chantent .
DUO.
Air Regne amour.
Chante un Dieu que j'adore ,
Vole , viens dans mes bras ;
Un plaifir plein d'appas
Eft l'encens qui l'honore.
Les deux autres vieillards rajeunis danſent une
pantomime.
Entrée de l'Amour.
Une bergere adreffe à l'Amour cette ariette.
Air : Petits-maitres fans cervelle.
Dieu charmant , ton doux empire
Eft l'empire du bonheur ;
Une belle laiffe lire ,
A travers de fa rigueur ,
L'espoir d'un moment flateur.
Elle foupire ,
Un doux martyre
Te foumet bientôt fon coeur.
Dieu charmant , &c.
Afon tour l'amant foupire ;
Tous deux d'un tendre délire
Goûtent bientôt la douceur :
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Tu les infpires
A faifir l'inftant flateur.
Dieu charmant , ton doux empire , &c.
L'Amour chante. Air : Fanfare de Bourgogne.
Peuple heureux , de ma puiffance
Vous reffentez les effets ;
Que votre reconnoiffance
Soit le prix de mes bienfaits ;
Que tout s'éclaire & s'enflamme ,
Que des fleurs ornent vos fers ,
Et qu'enfin une même ame
Semble animer l'univers.
Les quatre parties du monde fe raffemblent
aux ordres de l'Amour; fçavoir , l'Europe , repréfentée
par trois François ; l'Afie , reprefentée par
trois Turquefles ; l'Afrique , reprefentée par trois
Negres ; & l'Amérique reprefentée par trois Amériquaines.
Entrée des quatre nations .
Pas de deux un Turc & une Turqueffe. :
Un Turc chante.
Air: Contredanfe du ballet Chinois.
Un François n'eft qu'un diminutif
D'un Muſulman actif;
Son coeur toujours apprentif
Elt plaintif,
NOVEMBRE. 179 1754.
Eft craintif ;
Pour la récidive ,
Sa flamme tardive ,
D'un minois fenfitif
Pique l'amour propre au vif.
Chez nous l'amour plus inftructif ,
Dans l'inftant eft décifif
Moins manieré mais plus naïf ,
Son tranfport eft démonftratif.
Voit-on d'un objet tentatif
Le coup d'oeil expreffif?
Notre feu pour lors exceffif,
A fon ordre attentif,
Fait un jeu du fuperlatif.
Pas de trois Negres .
Le ballet finit par une contredanfe de cerceaux
de fleurs . Ce ballet a eu un fuccès éclatant ; cependant
les connoiffeurs le trouvent inférieur au
ballet Chinois.
L'Opéra Comique a fait la clôture de fon théatre
le Dimanche fix Octobre , par la Chercheuse
d'efprit & la Nouvelle Baftienne , qui ont été précédées
de Bertolde à la Ville , & fuivies du baller
de la Fontaine de Jouvence.
Hvi
180 MERCURE DE FRANCE.
888888:8: 8:008❀❀❀❀
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 3 Septembre.
UN des principaux objets de l'attention de
l'Impératrice eft de contribuer à perfectionner
l'éducation que l'on donne à la Nobleffe dans
P'Académie des Cadets , Sa Majefté Impériale veut
que les jeunes gens qui fortent de cette école ne
foient pas moins propres aux charges civiles
qu'aux emplois militaires . Pour cet effet elle a ordonné
qu'on ajoûtât au nombre des perfonnes employées
à l'inftruction des Penfionnaires de l'Académie
, un Profeffeur de Géographie , d'Histoire
& de Chronologie , un Profeffeur de Politique &
cinq Maîtres de Langues ; fçavoir , deux pour l'Allemand
, deux pour l'Anglois & un très - habile
pour le François , qui eft la Langue dont on fe fert
le plus ordinairement à la Cour.
DE WARSOVIE , le 8 Septembre.
L'ouverture de la Diete générale étant fixée au 30
de ce mois , la plûpart des Palatinats ont déja terminé
leurs Dietes particulieres . Celles de Lublin
de Sandomir , de Kaliſch , de Sirad & de Brzefcie ,
fe font féparées fans élire de Députés.
DE STOCKHOLM , le 24 Septembre .
Par une ordonnance qui vient de paroître , le
Collége des Mines preferit certaines régles qu'on
doit obferver dans la fabrication des uftenfiles de
D
NOVEMBRE. 1754. ISI
Cuisine de fer étamé , dont l'ufage eft fubftitué à
ceux de cuivre. La Compagnie d'Embden a acheté
en Suede cinq cens quintaux de ce dernier métal ;
& le Senat à la réquiſition du Roi de Pruffe , en a
permis la fortie fans aucun droit.
DE COPPENHAGUE , le 28 Septembre
La Compagnie des Indes Orientales fait équipper
quatre vaiffeaux , dont un eft destiné pour
Tranquebar & un autre pour la mer des Indes. Le
troifieme commercera dans le Golfe de Bengale ;
& le quatriéme ira jufqu'à la Chine , où la Compagnie
n'enverra cette année que ce bâtiment.
ALLE MAGNE.
DE VIENNE , le 28 Septembre.
Un des principaux objets de l'Impératrice étant
de maintenir la concorde entre tous les fujets , cette
Princeffe vient de prefcrire un Réglement pour
empêcher que la tranquillité publique ne foit
troublée par la différence des Religions. Lorfqu'il
s'élevera quelque différend entre les Catholiques.
& les Proteftans , on examinera d'abord la nature
du grief, & l'on fera droit fur la demande de la
partie qui fera fondée dans fa plainte . Si l'on
s'apperçoit que la divifion tire fa fource d'une antipathie
à laquelle on ne puiffe efperer d'apporter
remede , on tranfplantera l'une ou l'autre des
parties dans des établiffemens plus convenables à
la religion qu'elle profeffe.
DE DRESDE, le 29 Septembre. "
On préfenta le 17 au Prince Royal un homme
182 MERCURE DE FRANCE.
âgé de cent vingt-neufans , dont la femme en a
cent quatre ; ils jouiffent l'un & l'autre de toute
leur raifon. Le Prince Royal les a fait manger à
une table placée à côté de la fienne ; & par la
diftinction avec laquelle il les a reçus , il a donné
aux jeunes gens une leçon de la vénération qu'ils
doivent à lavieilleffe.
ESPAGNE.
DE MAYORQUE , le premier Septembre.
Quatre Galeres de la religion de Malthe croifant
dernierement à la hauteur de cette ifle , furent
averties qu'on avoit découvert quelques Chabecs
Algériens. Elles ne tarderent pas à les joindre.
Pendant qu'elles fe préparoient à engager le combat
, les Chiourmes , au lieu de faire la mancuvre
qui leur étoit ordonnée , en firent une contraire
, & l'on reconnut a fément que les Forçats
avoient comploté de prohier de l'occafion pour
brifer leurs chaînes. On intimida les mutins en
faifant feu fur eux. Quelques uns furent tués ;
les autres demanderent grace. Le retardement
caufé par cet incident ayant fait juger aux Algériens
qu'il étoit furvenu quelque circonftance
dont ils pourroient tirer avantage , ils avancerent
fur les Galeres . Les Officiers par qui elles
étoient commandées , furent unanimement d'avis
qu'il ne convenoit point de hazarder une action
dans une conjoncture où l'on venoit d'avoir des
preuves de la mauvaiſe volonté des Chiourmes.
Les quatre Galeres fe retirerent à Ivica . Elles furent
pourfuivies pendant quelques heures par les
Chabecs ennemis.
NOVEMBRE . 1754. 183
er !
Th
ca
ITALI E.
DE MESSINE , le 8 Septembre.
Quarante & un eſclaves Turcs exécuterent dernierement
en plein jour une entreprife des plus
hardies. Ils étoient employés à nettoyer le port .
S'étant apperçus qu'on veilloit négligemment
fur eux , ils enleverent fix fufils & cinq fabres de
la garde , & coururent fe jetter dans une felouque.
Ce bâtiment étant prêt à faire voile , étoit muni
de vivres pour quatorze perfonnes. Il y avoit auffi
à bord quelques armes . Les efclaves fugitifs fans
être intimidés par le feu d'artillerie & de moufqueterie
qu'on fit fur eux , leverent l'ancre , déployerent
les voiles & s'échapperent par le canal.
On envoya fix felouques & une barque à leur
pourfuite . La barque armée de quatre canons &
de feize pierriers , & montée de quatre- vingt foldats
, les atteignit & les aborda . Ils fe défendirent
avec tant de bravoure qu'ils fe débarrafferent des
affaillans. Depuis on a été informé qu'ils avoient
gagné la côte d'Afrique.
DE MILAN, le 26 Septembre.
Par un Edit que le Duc de Modene vient de
faire publier , il eft défendu à tous marchands &
artifans , fous peine des galeres , de fortir du Milanez
pour aller s'établir en pays étranger.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 19 Septembre.
Une Efcadre commandée par le Chef d'Efcadre
184 MERCURE DE FRANCE.
Cockburn , qui arborera fon pavillon à bord du
vaiffeau de guerre l'Yarmouth , doit aller relever
celle du Chef d'Efcadre Coates en Amérique. La
Compagnie des Indes Orientales fe propofe d'envoyer
dans fes établiffemens un nouveau renfert
de troupes. On apprend que les Corfaires de Salé
vifitent tous les navires Anglois qu'ils rencontrent,
& qu'ils en enlevent les vivres & les munitions.
Le 13 & le 14 , on fit à Wolwich l'épreuve de
quatre-vingt- dix canons de différens calibres.
Les propriétaires du vaiffeau l'Endeavour , queles
Efpagnols prirent en 1748 après la conclusion.
de la paix , ont obtenu l'indemnité qu'ils demandoient
à la Cour de Madrid ; & la valeur , tant da
bâtiment que de fa cargaifon , a été payée par le
Gouverneur de la Havane au Gouverneur de la
Jamaïque.
DE SARRE- Louis , le 20 Septembre.
M. de Chevert , Lieutenant général , commande
le camp formé près de cette ville . Il a fous les ordres
le Comte de Mailly auffi Lieutenant général. L'ar--
mée eft compofée de treize bataillons , de feize
efcadrons de Cavalerie & d'un de Huffards , & elle
eft campée fur deux lignes. Le front & les aîles
du camp font bordés par la Sarre & par une belle
allée d'arbres . Trois autres allées d'arbres le ferment
par derriere ; elles font terminées d'un côté
par cette ville , de l'autre par le Couvent des Ca- .
pucins , où loge le Général , & par le village de
Liftroff , où font les logemens de l'Etat major de
l'armée . Cette triple allée d'arbres eft garnie de
part & d'autre de tentes & de baraques qu'occupent
des Aubergiftes & des marchands de toute
efpece , & elle forme le quartier général . Un des
NOVEMBRE. 1754. 185
principaux avantages que ce camp doit à fa pofa
tion , c'est que deux gardes fuffifent pour le garder.
Comme le terrein deftiné pour les manoeuvres
des troupes fe trouve de l'autre côté de la riviere
fur l'aile droite du camp , on a établi le premier
jour deux ponts , l'un de treize & l'autre de feize
pontons ; le premier fut jetté en vingt - quatre
minutes , le fecond en trente . On travailla dès le
lendemain à fortifier l'un & l'autre.
Pendant quelques jours les troupes ont exécuté
à la tête du camp , d'abord par régimens , puis
par brigades , les exercices & les évolutions que
les dernieres inftructions prefcrivent ; enfuite tou
te l'Infanterie a fait enfeinble le maniement des
armes.
Les grandes manoeuvres ont commencé le 10
de ce mois. Ce jour les troupes ont été divifées
en deux corps , dont l'un commandé par M. de
Chevert , étoit fuppofé une armée ennemie qui
vouloit fortir de fon camp pour fe joindre à d'au
tres troupes . L'armée Françoife que commandoit
le Comte de Mailly , alla à la rencontre des ennemis
, afin de s'opposer à cette jonction . Les ennemis
reconnoiffant la fupériorité des François ,
furent obligés de retourner à leur camp . Tous les
mouvemens qu'exige une retraite en préfence
d'une armée fupérieure , furent exécutés avec une
promptitude & un ordre tout -à - fait propres à
fervir d'exemple en pareille circonftance . Les piquets
& les grenadiers , qui ne quittoient pas le
corps d'armée , rallentiffoient par leur feu la
marche des François . A la tête des deux ponts
conftruits fur la Sarre , eft un village que M. de
Chevert avoit fait fortifier & où il avoit laiffé des
troupes à fon paffage , en cas qu'il fût dans la
186 MERCURE DE FRANCE.
néceffité de fe replier . Lorfqu'il fut à portée de ce
village , fes Piquets & fes Grenadiers firent ferme
, & donnerent au corps de l'armée le tems de
rentrer dans fon camp. Sur le champ le Comte de
Mailly fit fes difpofitions pour attaquer la tête
& les deux flancs du village ; il le força & il pourfuivit
jufqu'aux retranchemens des ponts les
troupes qui le défendoient. Ces retranchemens &
la vivacité du feu de l'artillerie & de la moufqueterie
des troupes ennemies poftées de l'autre côté
de la Sarre , lui en impoferent , & le contraignirent
de ſe retirer .
L'ordre de la Tactique ordinaire ne fut point
obfervé dans les deux armées. La gauche de la
marche de l'armée de M. de Chevert fe trouvant
couverte par un bois , ce Général avoit envoyé des
piquets d'Infanterie y prendre pofte , & il avoit
placé fur fa droite toute fa Cavalerie . Le Comte
de Mailly , après avoir reconnu la difpofition de
M. de Chevert , changea la fienne , & porta toure
fa Cavalerie à la gauche. Les piquets qu'il avoit
fait marcher pour fouiller le bois de fa droite , en
chafferent ceux des ennemis , & arriverent à tems
pour faire l'attaque du flanc droit du village .
:
On exécuta le 12 la feconde manoeuvre géné
rale , dont le but a été de montrer comment l'Infanterie
peut fe défendre en plaine contre la Cavalerie.
Toute l'Infanterie du camp fortit avec
deux cens chevaux pour aller traverser la plaine
d'Enftroff, fituée de l'autre côté de la Sarre . Après
avoir marché quelque tems , on reçut avis qu'il
paroiffoit un corps de Cavalerie fur le front de la
marche. Auffi - tôt l'Infanterie qui marchoit en colonnes
par bataillons , fe mit en bataille par brigade
. Sur la nouvelle qu'il venoit auffi de la Cavalerie
du côté de la droite , les trois brigades,
NOVEMBRE. 1754. 187
>
par un quart de converfion à droite , préfenterent
de ce côté leur front de bataille ne formant
qu'une feule ligne . Aux approches de la Cavalerie
ennemie elles formerent fix colonnes , de deux
bataillons chacune , qui fe rapprocherent de deux
en deux pour n'en former plus qu'une par brigade.
En même tems les deux cens chevaux qui
avoient toujours marché fur les aîles , fe réfugierent
dans les intervalles des colonnes , dont on
ferma la tête & la queue par des piquets & par des
grenadiers.
Dans cet ordre reſpectable l'Infanterie foutint
long-tems les efforts de la Cavalerie , qui la chargea
de tous les côtés avec beaucoup de vigueur.
Les efcadrons fe fuccédoient les uns aux autres ,
& ne laiffoient point de relâche à l'infanterie , de
laquelle il partoit en tout fens un feu continuel .
A la fin cependant elle commença à faire retraite
vers le camp ; mais elle la fit fans le rompre ,
toujours alignée , s'arrêtant de diftance en diftance
& fourniffant à chaque pauſe un feu très - vif.
Dès qu'elle fut arrivée au village d'Enftroff dont
la Cavalerie ne pouvoit approcher , les piquets &
les grenadiers qui fermoient les intervalles des
colonnes , prirent leur place naturelle à la queue
des troupes ; & après la retraite des deux cens
chevaux qui accompagnoient l'infanterie , les
trois colonnes s'étant réunies fur le centre , fe retirerent
l'une après l'autre , les grenadiers formant
l'ariere-garde .
Le 13 , le Maréchal Duc de Belle- Iſle & le Marquis
de Paulmy , Secrétaire d'Etat de la Guerre
en furvivance du Comte d'Argenſon , arriverent
au camp. M. de Chevert alla au- devant d'eux jufqu'à
une lieue , avec un détachement de deux cens
hommes de Cavalerie. Toutes les gorges des moniSS
MERCURE DE FRANCE.
tagnes qui font fur la frontiere avoient été gar
nies par des grenadiers & par des piquets.
Le Maréchal Duc de Belle- Ifle fit faire le lendemain
à toute l'Infanterie enfemble le maniement
des armes , & le 15 toute la Cavalerie exécuta
devant ce Maréchal les évolutions prefcrites
par la derniere ordonnance. Ces mêmes jours le
Marquis de Paulmy fit la revue de tous les régimens
qui compofent l'armée. On répéta le 16 , en
préfence du Maréchal & du Miniftre, la manoeuvre
du 12. Ils parurent très-fatisfaits de la juſteſſe ,
de la précifion & de la rapidité avec lesquelles
les troupes , tant d'Infanterie que de Cavalerie ,
ont exécuté les différentes évolutions qu'une pareille
circonftance exige de part & d'autre. Le 17,
ils ont afliſté aux exercices particuliers de différens
corps d'Infanterie , & ils font partis le 18 au
matin.
Il y a tous les jours chez M. de Chevert quatre-
vingt , & quelquefois plus de cent couverts.
Pendant le féjour du Maréchal de Belle- Ifle & du
Marquis de Paulmy , il y en a toujours eu plas de
cent cinquante. Les Commandans des Corps font
auffi une grande dépenſe . On ne peut affez admirer
la difcipline qui regne parmi les troupes. L'émulation
anime également les Officiers & les
foldats ; tous s'empreffent à faire leur ſervice avec
le plus grand zéle. Le Duc de Montmorency a
formé & commande lui-même une troupe de cent
quarante hommes tirés de fon régiment , qui
exécutent tous les exercices militaires avec autant
de grace que de jufteffe.
La curiofité de voir ce camp & la réputation
de M. de Chevert y attirent un grand nombre de
Seigneurs étrangers.
NOVEMBRE. 1754. 189
tion
DE GRAY , le 28 Septembre.
Les troupes qui étoient campées près de cette
ville , acheverent hier de fe féparer. Ce camp étoit
compofé de onze bataillons & de douze efcadrons.
Il a été commandé par le Duc de Randan , Lieutenant
général des armées de Sa Majefté , lequel
avoit fous fes ordres le Comte de Lorges , auffi
Lieutenant général , avec le Marquis de Voyer &
le Comte de Vaux , Maréchaux de camp. C'eft ce
camp que le Maréchal Duc de Belle - ifle & le Marquis
de Paulmy , Secrétaire d'Etat de la Guerre ,
en furvivance du Comte d'Argenfon , ont vifité le
premier. Ils y arriverent le premier de ce mois.
Le lendemain ils firent la revue particuliere de
chaque régiment d'Infanterie. Le 3 , les régimens
de Cavalerie & de Dragons efcadronnerent
féparement. Toute l'armée enfemble fit les quatre
diverfes évolutions dans la plaine de Gray- la-Ville.
Les , les troupes fe partagerent en deux corps.
Celui que commandoit le Duc de Randan figuroit
l'arriere garde d'une armée qui défend une chauffée
en faifant retraite . Le Comte de Lorges à la
tête de l'autre corps , attaqua la chauffée . Il commença
par forcer une redoute conftruite au coin
d'un bois que la chauffée traverſoit . L'armée du
Duc de Randan ayant perdu ce pofte , ſe retira
dans le bois où celle du Comte de Lorges la fuivit
de près. Lorfque la premiere fut arrivée fous Chavan
, elle fe rangea en bataille ; & tandis que la
Cavalerie pafla le pont , l'Infanter e fit ferme congre
les troupes ennemies. De part & d'autre le feu
fut également foutenu . Il y eut quatre- vingt mille
coups tirés , & cependant il n'arriva aucun accideat,
Après ces manoeuvres toutes les troupes rea
190 MERCURE DE FRANCE.
1
vinrent au camp , où le Marquis de Paulmy avoit
fait préparer une fête magnifique en réjouiffance
de l'heureux accouchement de Madame la Dauphine.
L'Evêque Duc de Langres entonna le Te
Deum , qui fut chanté au bruit de l'artillerie . Il
y eut enfuite un fomptueux repas en rafe campa
gne à la tête du camp . On fervit cinq tables ,
compofant enfemble cinq cens trente couverts .
Les foldats participerent auffi à cette fête . Le Marquis
de Paulmy avoit fait donner un boeuf à chaque
bataillon , de même qu'à chaque régiment
de Cavalerie & de Dragons. Chaque foldat cut
une pinte de vin & une livre & demie de pain
blanc. Dès que les Généraux & les Officiers furent
fortis de table , toute la defferte fut abandonnée
au pillage. Pendant la nuit le camp fut illuminé
par des cordons de lampions le long de la ligne ,
avec des pyramides de diftance en diftance. On
avoit diftribué aux troupes des balles d'artifice , qui
furent tirées par intervalles , & accompagnées
d'un grand nombre de fufées d'honneur.
Le Maréchal Duc de Belle-Ifle & le Marquis de
Paulmy partirent le 6 pour fe rendre au camp
d'Alface , commandé par le Comte de Maille-
-bois.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
Eurs Majeftés & la Famille royale ont figné le
connu ci - devant fous le nom de Marquis de Joffreville
, & de Demoifelle de Cernay , fille du
Marquis de Cernay , Lieutenant -Général des arNOVEMBRE.
1754. 191
mées du Roi , & Commandeur de l'Ordre royal
& militaire de Saint Louis.
Dans le mois d'Août , l'Académie royale des
Sciences a préſenté au Roi , à la Reine & à Monfeigneur
le Dauphin , le volume de fes Mémoires
pour l'année 1750. M. Buache , Adjoint de cette
Académie , & premier Géographe du Roi , préfenta
en même tems à Sa Majesté la Suite des
Confidérations géographiques & physiques fur les
nouvelles découvertes au Nord de la grande mer.
Ce fçavant , en rapprochant diverfes Relations ,
avoit conjecturé que l'Amérique s'avançoit au
Nord - Ouest de la Californie , & formoit une
prefqu'ifle. Il avoit de même conjecturé que l'Afe
& l'Amérique n'étoient féparées que par un
détroit , dont l'efpace le moins large eft fous le
cercle polaire. Les vûes de M. Buache ayant été
confirmées par les diverfes connoiffances qui nous
font venues de Ruffie , il a cru devoir les rendre
publiques.
L'Abbé Raynal , de la Société royale de Londres
, & de l'Académie des Sciences & Belles - Lettres
de Pruffe , a eu auffi l'honneur de préfenter
au Roi fon ouvrage intitulé : Mémoires hiftoriques ,
militaires & politiques de l'Europe , depuis l'éléva
tion de Charle: Vau trône de l'Empire , jusqu'au
traité d'Aix la Chapelle en 1748.
Le Comte d'Eu célébra le premier Septembre
à Sceaux , par une fête magnifique , l'heureux évé
nement qui fournit à la maiſon regnante un nouvel
appui. On chanta dans la Chapelle du Châ
reau un Te Deum en mufique , de la compofition
de M. Daquin , Organiste du Roi . Il y eut enfuite
un feu d'artifice , une illumination dans les
jardins & un bal après fouper. L'après-midi , les
Chevaliers & Chevalieres de l'Arc , au nombre de
192 MERCURE DE FRANCE.
trente , & en habits uniformes , ſe diſputerent un
prix que le Comte d'Eu avoit propofé. Le Prince
de Dombes & un grand nombre de perfonnes de
diftinction affifterent à cette fête.
Le 2, chaque Préfident & Confeiller du Parlement
reçut une lettre de cachet conçue en ces
termes. Monf. Je vous fais cette lettre pour
» vous ordonner de vous rendre le Mercredi 4 du
» préfent mois , à huit heures du matin , dans la
» Chambre où vous êtes de fervice ; & celle-
» ci n'étant pour une autre fin , je prie Dieu
» qu'il vous ait , Monf. en fa fainte garde. Ecrit
» à Verfailles le premier Septembre 1754. Signé
LOUIS.
M. de Lamoignon , Chancelier de France , fe
rendit le même jour à la Chambre royale , & l'on
y lut les Lettres Patentes portant fuppreffion de
cette Chambre . Voici la teneur de ces Lettres .
LOUIS , par la grace de Dieu , Roi de Fran-
» ce & de Navarre : A tous ceux qui ces prélentes
verront. Salut. Par nos Lettres Patentes en
» forme de déclaration , du 11 Novembre der-
> nier , nous avons établi en notre Château du
» Louvre un Siége & Chambre de Juſtice , appel-
» lée Chambre royale , pour connoître de toutes
» matieres civiles , criminelles & de police , qui
» font de la compétence du Parlement ; & nous
Davons compofé cette Chambre de plufieurs de nos
» Confeillers en notre Confeil d'Etat & Maîtres
» des Requêtes ordinaires de notre Hôtel. Nous ne
» laifferons échapper aucune occafion de leur
p donner des marques de la fatisfaction que nous
» avons de leur fidélité & de leur affection à notre
»ſervice , dont nous avons reçu de nouveaux témoignages
dans l'adminiftration de la justice.
qu'ils ont rendue à nos peuples , fans que leurs
fonctions
1
1
1
1
1
1
1
NOVEMBRE. 1754 1754 193
fonctions dans nos Confeils en ayent été interrompus.
Mais cet établiſſement.devenant fans .
» objet par la réfolution que nous avons prise
de rappeller notre Cour de Parlement dans no-
Dtre bonne ville de Paris pour réprendre fes
» fonctions : à ces cauſes & autres confidérations .
» à ce nous mouvant , de l'avis de notre Confeit
» & de notre certaine fcience , pleine puiflance &
» autorité royale , nous avons par ces préfentes
fignées de notre main , révoqué , éteint & fup-
» primé , révoquons , éteignons & fupprimons
» notre Chambre royale établie par nos Lettres
» Patentes en forme de déclaration , du 11 No-
» vembre dernier. Ordonnons que les minutes des
» Greffes de notredite Chambre royale foient
» portées au Greffe de notre Confeil. Si donnons
» en mandement à nos amés & féaux les gens te
❤nant notre Chambre royale à Paris , que ces
» préfentes ils ayent à faire regiſtrer , & le contenu
en icelles exécuter & faire exécuter felon
» leur forme & teneur ; car tel eft notre plaifir . En
» témoin de quoi nous avons fait mettre notre
» fcel à cefdites préfentes. Donné à Verſailles ,
le trentiemejour du mois d'Août , l'an de grace
» mil fept cent cinquante -quatre , & de notre re-
» gne le trente- neuvieme. Signé LOUIS. Et plus
» bas , par le Roi , M. P. de Voyer d'Argenſon.
Ces Lettres ayant été enregiſtrées par la Cham
bre royale , les Confeillers d'Etat & Maîtres des
Requêtes dont elle étoit compofée , mirent fin à
leurs féances. 1 ว
1
On célébra le 2 du même mois , dans l'Eglife
de l'Abbaye royale de Saint- Denis , avec les cérémonies
accoutumées , le Service qui s'y fait tous
les ans pour le repos de l'ame de Louis XIV , &
l'Evêque de Senlis y officia pontificalement. L
I
194 MERCURE DE FRANCE .
Prince de Dombes & le Comte d'Eu y affifterent ;
ainsi que plufieurs Seigneurs de la Cour.
C6
Sur la propofition faite dela part du Prince de
Condé aux Etats de Bourgogne , par les Préfidens
des Chambres , ces Etats ont unanimement réfolu
de faire préfent de la fomme de douze mille
livres à la Dame Poiffonnier , nourrice de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne. Ils ont cru que la
Dame Poiffonnier étant de Dijon , le Roi auroit
pour agréable qu'une Province , dont l'aîné des
petits-fils de France porte toujours le nom , donnât
en cette occafion des marques de fon zéle
pour Sa Majefté & pour la Famille royale . Le
Roi a approuvé la réfolution des Etats.
Le 30 Août , le P. Geoffroy , l'un des Profeffeurs
de Rhétorique du Collége de Louis le Grand , fit
plaider une caufe académique , dans laquelle il examina
le caractere d'efprit qui contribue le plus à
l'honneur des Arts & des Lettres. Le Nonce , plufieurs
Prélats , ainſi que le Maréchal , Duc de Coi.
gni , & un grand nombre d'autres perfonnes de la
premiere diftinction, s'y trouverent & applaudirent
unanimement au mérite des Orateurs & aux graces
avec lesquelles parla le Comte de Coigni
chargé de prononcer le jugement.
Tous les Membres du Parlement , en conféquence
des ordres que le Roi leur avoit envoyés.
le 2 de ce mois , fe rendirent le 4 à huit heures
du matin , chacun dans la Chambre où il eft de
fervice. Les Chambres des Enquêtes & des Requêtes
furent appellées peu de tems après à la
Grand-Chambre , & les Gens du Roi remirent les
Lettres Patentes en forme de déclaration , par lef
quelles Sa Majefté a jugé à propos de faire fçavoir
fes volontés à fon Parlement. Les Gens du Roi
[retirés , on fit la lecture de ces Lettres Patentes.
NOVEMBRE . 1754. 195.
Elles portent » que Sa Majesté toujours occupee,
» du foin d'appaifer les divifions qui fe font élevées
depuis quelque tems , & dont les fuites lui
» ont paru mériter toute fon attention , a pris les
» mefures qu'elle a jugé les plus capables de pro-
>> curer la tranquillité à l'avenir. Que dans l'etpé-
» rance que le Parlement , s'empreffant par une
» prompte obéiffance & par un travail redoublé ,
» de réparer le préjudice qu'ont pû fouffrir les
» fujets du Roi , donnera en toutes occafions des
» marques de fa foumiffion & de ſa fidélité en ſe
conformant à la fagefle des vues qui animent
» Sa Majeſté , le Roi a réfolu de raffembler le
» Parlement à Paris. Qu'à ces cauſes , Sa Majefté
>> ordonne à tous & chacun des Officiers de fon
» Parlement , de reprendre leurs fonctions accou-
» tumées , nonobftant toutes chofes à ce con-
» traires , & de rendre la juftice à fes fujets , fans.
» retardement & fans interruption , fuivant les
>> loix & le devoir de leurs charges . Que le Roi
» ayant reconnu que le filence impofé depuis
» tant d'années fur des matieres qui ne peuvent
» être agitées fans nuire également au bien de la
» Religion & à celui de l'Etat , eft le moyen le
» plus convenable pour affurer la paix & la tran-
» quillité publique ; Sa Majefté enjoint à fon Par-
» lement de tenir la main à ce que d'aucune part
» il ne foit rien fait , tenté , entrepris ou innové ,
» qui puiffe être contraire à ce filence & à la pax
» qu'elle veut faire regner dans fes Etats. Que
» conféquemment elle ordonne de procéder con
tre les contrevenans , conformément aux loix
» & ordonnances. Que néanmoins pour contri
» buer de plus en plus à tranquillifer les efprits, à
entretenir l'union , à maintenir le filence & à
☛ faire oublier entierement le paffé , le Roi veut
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
& entend que toutes les pourfuites & procé
dures qui pourront avoir été faites , & les ju-
» gemens définitifs qui pourroient avoir été ren-
» dus par contumace depuis le commencement
» & à l'occafion des derniers troubles , jufqu'au
» jour des préfentes , demeurent fans aucune fuite
» & fans aucun effet ; fans préjudice cependant
» des jugemens définitifs rendus contradictoire-
>> ment & en dernier reffort , fauf aux parties con-
» tre lefquelles ils auroient été rendus , à fe pour-
» voir , s'il y a lieu , par les voyes de droit. »
Ces lettres furent enregistrées le s , & le Parlement
ayant repris le lendemain fes fonctions , la Chambre
des Vacations à laquelle le Préfident le Pelletier
de Rozambo préſide , a été établie dans la
forme ordinaire,
Les , les Controlleurs Généraux des Rentes de
THôtel de Ville firent célébrer une Meffe folemnelle
& chanter le Te Deum dans l'Eglife des
Blancs - Manteaux , en action de graces de la naiffance
de Monfeigneur le Duc de Berri .
Le 7 , le Parlement fit une grande députation
au Roi , conféquemment à la permiffion qui en
avoit été demandée le 6 à Sa Majeſté par les Gens
du Roi. M. de Maupeou , premier Prélident, porta
la parole , & prononça un difcours éloquent &
pathétique. Sa Majefté répondit : » J'ai fait ce que
j'ai cru convenable pour remettre l'ordre & ré-
» tablir la tranquillité. La juftice rendue à mes
» fujets eft un des points que j'avois à coeur ; mais
principalement occupé de les faire jouir de tout.
» ce que j'ai fait pour leur bien , j'écarte en ce
moment tout autre objet. Que mon Parlement
» fente & reconnoiffe mes bontés . Qu'il fe con-
» forme en tout aux intentions que je lui ai fait
» connoître , & dont le but est de maintenir les
NOVEMBRE . 1754. 197
loix du Royaume , fans s'écarter du refpect dû à
la Religion. Voilà mes volontés.
Les Chambres affemblées arrêterent le même
jour , qu'il feroit fait registre de la réponſe de Sa
Majefte , ainsi que da difcours du premier Préfident
.
La Compagnie des Indes expofa en vente à l'Orient
en Bretagne , le 7 Octobre & les jours fuivans,
les marchandifes apportées par les vaiffeaux le
Bourbon, le Maréchal de Saxe , le Rouillé , le Lys ,
le Phelippeaux , l'Achille , le Maurepas , le Puizieulx
, le Duc de Chartres , PAugufie les Tresze
Cantons , venant de Pondichery , de Bengale ,
de la Chine , & des iſles de France & de Bourbon
arrivés au port de l'Orient les 7 , 23 & 25 Mai , 4
& 7 Juin , premier , 17 & 18 Juillet de cette année.
Cette Compagnie attend de l'ifle de France le vailfeau
le Saint-Prief , chargé de marchandifes de la
Chine , & les vaiffeaux le Saint- Louis , venant de
Pondichery , le Silhouette & le Duc de Parme ,
qui viennent de Bengale . Elle comprendra dans fa
vente le chargement de ces quatre vaiffeaux , s'ils
arrivent à tems , & les liftes en feront données au
public. La Compagnie attend auffi du Sénégal une
partie de gomme : elle aura foin de prévenir le
public fur cet article , lorfqu'elle fera elle - même
plus inftruite, Les adjudicataires ne pourront avoit
la livraiſon de leurs marchandifes qu'après avoir
payé au Caiffier de la Compagnie à l'Orient le
montant de leur adjudication en argent ou en lettres
de change , bien & dûement acceptées. Le
payement comptant des marchandifes fera fixé au
10 Novembre prochain ; le payement à ufance au
fo Décembre fuivant ; & celui à deux ufances at
10 Janvier 1755 , pour les villes & places du
Royaume nommées dans Pavertiffement impri
*
198 MERCURE DE FRANCE.
mé par ordre de la Compagnie. Elle accordera
dix pour cent d'efcompte fur le payement comptant
, neuf pour cent fur le payement à afance
& huit pour cent fur le payement à deux ufances
Le 8 Septembre , Fête de la Nativité de la Sainte
Vierge , leurs Majeftés entendirent la Meffe dans
la Chapelle du Château . Elles affifterent l'aprèsmidi
aux Vêpres chantées par la Mufique , aufquelles
l'Abbé Gergoy , Chapelain ordinaire de la
Chapelle-Mufique , officia.
Le Roi foupa le même jour au grand couvert
chez la Reine avec la Famille royale.
Le lendemain , le Roi fe rendit au Château de
Choify.
Madame Louife qui a été fort incommodée
d'une fluxion , fe porte beaucoup mieux depuis
une faignée du pied qu'on lui a faite avant-hier.
Les , M. Bignon prêta ferment entre les mains
du Roi , pour la charge de Commandeur- Prevôt ,
Maître des Cérémonies de l'Ordre du Saint Efprit.
Le Comte de Galiffet , Brigadier , Meſtre de
camp du Régiment de Cavalerie de la Reine , prêta
ferment le même jour entre les mains de Sa
Majefté pour la Lieutenance générale du Mâconnois.
M. de Bombelles , Lieutenant général des armées
du Roi , Commandant dans la Lorraine ; &
le Comte de Moncan , Maréchal de camp , Commandant
en Languedoc , ont été nommés Commandeurs
de l'Ordre royal de S. Louis,
M. Pafcal Aquaviva d'Arragonna , ci-devant
Vice- Légat d'Avignon , a été préfenté par M.
Gualterio ,Nonce ordinaire du Pape en cette Cour,
au Roi , à la Reine , à Monfeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine , Monfeigneur le Duc de
NOVEMBRE. 1754. 199
Bourgogne, Madame , Madame Adelaide & à Mef
dame Victoires , Sophie & Louife. Leurs Majeftés
& la Famille royale lui ont fait un accueil diftingué.
On publia le 10 un Arrêt du Parlement rendu
dans une affemblée des Chambres , & portant
Réglement pour accélerer pendant le tems des
Vacations l'inftruétion des procès & inftances
pendantes en la Cour , tant à la Grand- Chambre
qu'aux Chambres des Enquêtes. Par cet Arrêt , le
Parlement ordonne que les inftances & procès ,
tant de la Grand- Chambre que des cinq Chambres
des Enquêtes , continueront d'être inftruits pendant
la Chambre des Vacations , ainfi & en la maniere
qu'ils s'inftruiſent pendant le tems des féances
de la Cour. A cet effet permet aux Procureurs
de préfenter dans lefdites inftances & procès toutes
requêtes néceffaires pour l'inftruction , d'y
former au nom de leurs parties , telles demandes
incidentes qu'ils aviferont , fur lefquelles requêtes
les Confeillers , tant de la Grand-Chambre que
des Chambres des Enquêtes qui feront de fervice
à la Chambre des Vacations , feront & demeureront
autorifés , chacun à leur égard , pour les procès
de leur Chambre , de répondre fi faire le doit.
Pourront les Procureurs faire les productions ,
tant principales que productions nouvelles , remettre
lefdites productions au Greffe de chacune
des Chambres ou les procès feront pendans ; fe
préfenter au Greffe des préfentations , & y lever
des défauts , fans néanmoins pouvoir les faire juger
, fi ce n'est pour les faire joindre aux inftances
& procès. Les Greffiers , tant des préſentations
que des dépôts , & les Greffiers de chaque Cham →
bre , feront tenus de fe trouver à leurs Greffes aux
jours & heures ordinaires , pour y recevoir les préfentations
qui y feront faites , & les pieces & productions
qui y feront remiſes.
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
Le Duc de Penthievre partit le même jourpour
la Provence , dont il vifitera les places maritimes.
Ce Prince s'embarquera enfuite pour l'Italie,
où il voyagera fous le nom de Comte de Dinan. Il
eft fuivi de la plus grande partie de fa maiſon.
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar,
eft arrivé le 12 de Luneville.
Pendant la nuit du 1 au 2 Septembre , le feu
a pris à l'Abbaye royale de Saint Pierre d'Avenay,
en Champagne. L'Eglife & le Monaftere ont été
prefqu'entierement confumés.
Le ro , les Fermiers Généraux firent chanter
dans l'Eglife de Saint Euftache , une Meffe folemnelle
, & le Te Deum , pour remercier Dieu
de la nouvelle bénédiction qu'il lui a plû de répandre
fur la Famille royale.
Le Roi , qui s'étoit rendu de Choify à Bellevûe
, revint ici le 13 du même mois.
Le même jour , Monfeigneur le Duc de Bourgogne
, pour célébrer le jour de fa naiſſance , ſit
tirer de l'artifice dans le jardin qui tient à fon
appartement. Ce fpectacle a beaucoup amufé ce
Prince & Madame .
Quoique la fluxion de Madame Louiſe foit
dilipée , cette Princeffe n'a quitté fon apparte-
.ment que le 15 , & elle n'eft fortie qu'en chaife
pour aller chez le Roi & chez la Reine. M. de
Saint Yves , Oculiste de grande réputation , a été
appellé plufieurs fois pour examiner les yeux de
Madame Louife. Le Roi de Pologne , dont la vûe
depuis un tems s'eft affoiblie , a fait auffi à M. de
Saint Yves l'honneur de le confulter.
Le 14 , le Duc d'Aiguillon prit congé de Leurs
Majeftés & de la Famille royale , pour aller tenir
les Etats de Bretagne.
M. de Machault , Garde de Sceaux de France ,
NOVEMBRE. 1754 zor
Miniftre & Sécrétaire d'Etat , ayant le Département
de la Marine , préfenta le 16 au Roi l'Evêque
de Babylone , Conful de France à Bagdad.
Le Roi a accordé au Duc de Briflac , Lieutenant-
Général des Armées de Sa Majefté , le Gou.
vernement de Salces en Rouffillon , vacant par
la mort du Comte de Coffé.
Sa Majesté a donné le Gouvernement du Châ
teau de Vincennes , qui vaquoit par la mort du
Marquis du Châtelet , au Marquis de Voyer ,
Maréchal de Camp & Infpecteur- Général de la
Cavalerie.
Le Comte de Durfort , Cornette de la Compagnie
des Chevaux-Legers de la Garde du Roi ,
a obtenu de Sa Majefté la permiffion d'aller voir
diverfes Cours.
Le Marquis de Malefpina , envoyé par l'Infant
Duc de Parme & par Madame Infante Ducheffe
de Parme , pour complimenter Leurs Majeftés &
la Famille royale fur la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Berry , s'acquitta le 14 de cette commiffion.
Le 15 , après-midi , le Roi & la Reine entendirent
, dans la Chapelle du Château , l'Office célébré
par les Miffionnaires.
Leurs Majeftés fouperent le 13 & le 15 au grand
Couvert.
Le 17 , le Comte de Sartiranne , Ambaffadeur .
ordinaire du Roi de Sardaigne , eut une audience
particuliere du Roi , dans laquelle il préfenta à Sa
Majefté une lettre de compliment du Roi fon
maître , fur l'heureux accouchement de Madame
la Dauphine. Le Comte de Sartiranne fut conduit
à cette audience , ainfi qu'à celles de la Reine ,
Monseigneur, le Dauphin & de Madame la Danphine
, par M. Dufort , Introducteur des Ambaſfadeurs.
Iv
de
202 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , le Roi retourna au Château de
Choify.
Le 20 , les Payeurs des Rentes firent chanter
dans l'Eglife des Peres de la Merci , une Meſſe
folemnelle & le Te Deum , en action de graces de
la naiffance de Monfeigneur le Duc de Berry.
On mande de Picardie , qu'il y a dans la Ba→
ronnie de Mouchy -le-Châtel , appartenante au
Comte de Noailles , quatre foeurs qui forment
enfemble trois cens quarante- deux ans & deux
mois. Selon les Extraits baptiftaires qu'on nous a
envoyés , la premiere eft âgée de quatre- vingtquatorze
ans huit mois ; la feconde , de quatrevingt-
cinq ans fix mois ; la troifiéme , de quatre-
vingt-deux ans ; & la derniere de quatre-vinge,
Elles font nées du même pere & de la même mere ,
qui leur a fervi à toutes les quatre de nourrice.
Le 20 , le Roi revint du Château de Choify.
Le même jour , M. Pereire , Penfionnaire du
Roi , préfenta au Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar , un des fourds & muets de naiffance
auxquels il a enfeigné à parler. Le jeune
éleve répondit en termes diftincts & avec jufteffe
à toutes les questions qu'on lui fit pendant
près d'une heure qu'il demeura dans le cabinet
de Sa Majesté Polonoife. Monfeigneur le Dauphin
étant venu dans cet intervalle rendre vifite
au Roi de Pologne , fut témoin pour la feconde
fois des effets du talent fingulier de M. Pereire
dont il avoit eu déja occafion de voir un éleve à
Choify. Ce Princetémoigna beaucoup de fatisfaction
au maître & au difcipie. Le Roi de Pologne
honora l'un & l'autre des plus grandes marques de
bonté.
Le 21 , la Ducheffe de Châtillon , en grand
deuil , fit fes révérences au Roi , à la Reine &
à la Famille Royale.
NOVEMBRE. · 203
•
1754.
te
de
$
Ce même jour , la Marquife d'Amezaga & la
Marquife de Marbeuf furent préfentées.
Le même jour , Sa Majeſté ſoupa au grand
couvert chez la Reine .
Le 22 , le Roi partit pour Crecy.
Le même jour, le Comte de Stainville , Maré
chal des camps & armées du Roi , & fon Ambaſ→
fadeur extraordinaire auprès du Saint Siege , prie
congé de Leurs Majeftés . Il eft parti depuis pour
Rome.
Le Comte de Rochechouart-Faudoas , Lieute
nant-Général , a pris auffi congé de Leurs Majef
tés , & il eft parti au commencement d'Octobre
pour aller réfider en qualité de Miniftre Plénipo
tentiaire du Roi auprès de l'Infant Duc de Parme.
Le Marquis de Fougieres , Lieutenant - Géné
ral , & Lieutenant des Gardes du Corps , a prêté
ferment de fidélité entre les mains du Roi , pour
la Lieutenance- Générale du Nivernois.
Le Chevalier de la Tour-Dupin , & le Marquis
de Guitault , ont été nommés Guidons de Gendarmerie.
Le Roi a gratifié d'une penfion de fix mille livres
M. l'Abbé de Guebriand , fon Miniftre Plénipotentiaire
auprès de l'Electeur de Cologne.
Sa Majefté a accordé une pareille penfion à M.
Aligre , Maître des Requêtes , ci-devant Intendant
de Picardie.
Les Chanoines Réguliers de Sainte Genevièvetinrent
ici le 12 Septembre leur Chapitre géné
ral , & ils élurent le Pere Chaubert pour Abbé &
Supérieur Général de leur Congrégation , à la
place du Pere Duchêne , qui a fini fon triennat.
M. Pagny , Démonftrateur de l'Univerfité ,
a eu l'honneur , pendant le dernier voyage du
Roi à Crecy , do faire voir à Sa Majesté une Čham-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
bre obfcure portative. Il avoit adapté à cette machine
un microfcope folaire qu'il a inventé en
1722 , & par le moyen duquel Sa Majeſté obferva
la circulation du fang dans le coeur & jufqu'aux
extrêmités des pattes des plus petits infectes.
Les Pages de Madame la Dauphine ont préfenté
à cette Princefle , ainfi qu'à Monfeigneur le
Dauphin , un ouvrage de fortification qu'ils ont
exécuté en relief, pour fe procurer une plus parfaite
intelligence des différentes parties dont les
fortifications d'une place peuvent être compofées.
Ce Prince & cette Princeffe ont témoigné beaucoup
de fatisfaction de l'application que cette jeu
ne nobleile montre pour les Mathématiques &
pour les autres exercices qui peuvent contribuer
à former de bons Officiers.
Le Roi revint le 27 de Crecy , & foupa le foin
au grand couvert chez la Reine.
Le 28 , le Roi fe rendit à Choify , d'où Sa Majefté
et revenue le 30.
Le 28 , le Roi de Pologne Duc de Lorraine &
de Bar , & Madame Adélaïde , tinrent fur les
Fonts , dans la Chapelle du Château , le fils dont
la Marquife de Mon: barey eft accouchée le 11 du
même mois. L'enfant a été nommé Adélaide-
Stanislas-Marie. Les cérémonies du Baptême lui
ont été fuppléées , en préfence du Curé de la
Paroiffe de Notre-Dame , par l'Abbé de Soulange
Aumônier de Madame Adélaïde .
- Le 29 , la Reine , accompagnée de la Famille
royale , entendit dans la Chapelle du Château la
grande Meffe , célébrée par les Miffionnaires . Sa
Majeft afifta l'après - midi aux Vêpres & au Salut .
Le Chevalier Mocenigo , Ambaffadeur ordimaire
de la République de Venife , fit le même
jour fon entrée publique en cette ville . Le Maré
NOVEMBRE. 1754. 205
&
Jes
at
chal de Balincourt & M. Dufort , Introducteur des
Ambafladeurs , allerent le prendre dans les Car
roffes du Roi & de la Reine au Couvent de Pic
pus , d'où la marche ſe fit en cet ordre. Le car
rofle de l'Introducteur ; celui du Maréchal de Ba
lincourt ; un Suiffe de l'Ambaffadeur , à cheval ;
fes Coureurs & fa livrée à pied , fix de fes Officiers
, fon Maître d'Hôtel à la tête , un Ecuyer ,
& fix Pages à cheval ; le carroffe du Roi , aux cô.
tés duquel marchoient la livrée du Maréchal de
Balincourt & celle de M. Dufort ; le caroffe de la
Reine , celui de Madame la Dauphine , ceux du
Duc d'Orléans , de la Ducheffe d'Orléans , du
Prince de Condé , de la Princeffe de Condé , du
Comte de Charolois , du Comte de Clermont , de
la Princeffe Douairiere de Conty , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , du Prince de
Dombes , du Comte d'Eu , de la Comteffe de
Toulouſe , du Duc de Penthievre , & celui de M.
Rouillé , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le
Département des Affaires Etrangeres. A une dif
tance de trente à quarante pas marchoient les
quatre carroffes de l'Ambaffadeur , précédés d'un
Suiffe à cheval ; ils étoient fuivis du carrofle de
M. Farfetti , noble Vénitien. Lorfque le Chevalier
Mocenigo fut arrivé à ſon Hôtel , il fut complimenté
de la part du Roi , par le Duc d'Aumont
, premier Gentilhomme de la Chambre ;
de la part de la Reine , par le Comte de Teffé ,
premier Ecuyer de Sa Majefté ; de la part de Ma
dame la Dauphine , par le Comte de Mailly , premier
Ecuyer de cette Princeffe , & de la part. de-
Madame Adelaide , par le Marquis de Lhôpital
fon premier Ecuyer.
Le premier Octobre , le Prince de Pons & M.
Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs , étant
206 MERCURE DE FRANCE.
allés prendre le Chevalier Mocenigo en fon Hôtel
dans les carroffes du Roi & de la Reine , le conduifirent
à Versailles , où il eut fa premiere audience
publique du Roi. L'Ambafladeur trouva à
fon paffage , dans l'avant- cour du Châ eau , les
Compagnies des Gardes Francoifes & Suiffes fous
les armes , les Tambours appellant ; dans la cour ,
les Gardes de la Porte & ceux de la Prévôté de
l'Hôtel à leurs poftes ordinaires ; & fur l'escalier
les Cent Suiffes , la hallebarde à la main. Il fut
reçu en dedans de la falle des Gardes , par le Duc
de Luxembourg , Capitaine des Gardes du Corps,
qui étoient en haie & fous les armes. Après l'audience
du Roi , l'Ambaſſadeur fut conduit à l'audience
de la Reine , & à celle de Monſeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , & de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , par le Prince de'
Pons & par l'Introducteur des Ambaffadeurs. Il
fut conduit enfuite à celles de Monfeigneur le Duc
de Berry , de Madame , de Madame Adelaide , &
de Meſdames Victoire , Sophie & Louife ; & après
avoir été traité par les Officiers du Roi , il fut
reconduit à Paris dans les carroffes de leurs Majeftés
avec les cérémonies accoutumées.
Sa Majesté Polonoife partit le 30 à dix heures
du matin , pour retourner à Luneville .
*
Pendant le féjour que le Roi de Pologne a fait
ici , la Reine a cîné tous les jours avec ce Prince.
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar , le jour de fon départ de Verſailles , alla dîner
au Château de Saint-Quen chez le Duc de Gefvres.
Sa Majesté y fut reçue au bruit des tambours
& d'un grand nombre de boîtes . En defcendant
de carrolle , elle fe promena dans les jardins. Les
Dames la fuivirent dans des caléches. La beauté
du lieu parut faire un grand plaifir au Roi de Po-
NOVEMBRE. 1754. 207
logne , & ce Prince donna plufieurs éloges au
Duc de Gefyres fur fon goût , auquel le public a
fi fouvent applaudi . Après la promenade , le Duc
de Gefvres conduifit le Roi de Pologne dans le
falon , où la table de Sa Majefté étoit préparée .
La Princeffe de Talmont & plufieurs autres Dames
eurent l'honneur de manger avec ce Prince , ainfi
que le Duc de Gefvres , le Duc de Fleury , le Duc
Offolinski , le Prince de Beauveau , le Prince de
Chimay , le Marquis de Lhôpital , le Primat de
Lorraine , le Chevalier de Choiſeul , le Comte de
Chabot , le Prévôt des Marchands , & M. de la
Galaifiere. Vers deux heures après midi , le Roi
de Pologne fe mit en route pour la Lorraine ,
très- fatisfait de la magnifique réception que le
Duc de Gefvres lui a faite. Dans cette fête tout
s'eft paffé avec le plus grand ordre , malgré le
concours prodigieux de peuple qu'avoit attiré de
toutes parts le defir de voir Sa Majeſté Polonoiſe.
Le premier Octobre , le Commandeur de la
Cerda , Envoyé extraordinaire du Roi de Portugal
, eut en long manteau de deuil , une adience
particuliere du Roi , dans laquelle il donna part à
Sa Majefté de la mort de Marie-Anne d'Autriche
Reine Douairiere de Portugal. Il fut conduit à
cette audience par M. Dufort , Introducteur des
Ambaffadeurs.
Le Roi a déclaré que le 6 il prendroit le deuil,
Leurs Majeftés & Mefdames de France partirent
le 2 pour Choify , & fe rendirent le 4 à Fontainebleau.
Madame la Dauphine fut relevée le 2 de fes
couches , par M. l'Abbé de Murat , Aumônier de
cette Princeffe , & Vicaire Général de l'Archevêché
de Sens.
208 MERCURE DEFRANCE.
L'intérêt de l'embelliffement de cette Capitale
faifoit defirer une place devant l'Eglife de Saint
Sulpice. Il a plû au Roi d'en agréer le projet ,
& Sa Majesté ayant daigné accepter d'en être le
fondateur , a voulu que la premiere pierre fût
pofée en fon nom . Le Duc de Gefvres , Gouverneur
de Paris , a été nommé pour repréfenter le
Roi dans cette cérémonie , qui s'eft faite le 2 avec
la plus grande folemnité . Après un Salut chanté
en mufique , & fuivi du Te Deum , la pierre a été
pofée. On y a enfermé plufieurs médailles , repréfentant
d'un côté le buste du Roi , & de l'autre le
portail de Saint Sulpice , avec cette infcription :
Bafilica urbi additum decus. Rien n'a été négligé
pour Pappareil d'une fête à laquele la religion
& la reconnoillance devoient également concou
rir. Vis-à-vis de l'efplanade , où s'eft fait la pofe
de la pierre , on avoit élevé un magnifique are:
de triomphe , de foixante- quatre pieds de façade
fur quarante- neuf pieds de hauteur , du deffein
de M. Servandoni . Le foir on illuminà toutes les
parties de cette décoration qui en étoient fufcep
tibles. En même tems la partie fupérieure du
portail & des tours furent illuminées fous différentes
formes d'architecture , & l'on tira un bouquet
d'artifice , dont on avoit difpofé les prépa--
ratifs de façon que le Roi pût Pappercevoir de
Choify.
"
Le Marquis de Pontchartrain , Lieutenant - Gé--
néral des armées du Roi , eft démis de fa place
d'Infpecteur Général de la Cavalerie . Sa Majefté :
lui a donné le Gouvernement des ville & château
de Ham , qui vaquoit par la mort de M. Wall ;
& elle a difpofé de la place vacante d'Infpecteur
Général de la Cavalerie , en faveur du Marquis
de Poyanne , Maréchal de Camp.
NOVEMBRE. 1754. 209
15
les
On mande de Dauphiné , que le 9 , fur les fept
heures & demie du foir , on avoit fenti à Thein
une fecouffe de tremblement de terre , qu'elle
avoit été fuivie une heure après d'une feconde
fecouffe , & que le lendemain il y en avoit eu
une troifiéme. Cette derniere fut accompagnée
d'un bruit femblable à celui d'un coup de tonnerre
.
Le 4 O&obre , le Roi , la Reine , & Mefdames
de France arriverent à Fontainebleau du
Château de Choify.
Les , Monfeigneur le Dauphin & Madame la
Dauphine vinrent en cette capitale pour rendre à
Dieu leurs folemnelles actions de graces. Ce Prin
ce & cette Princeffe arriverent fur les quatre heures
& un quart à l'Eglife Métropolitaine . L'ALchevêque
de Paris , à la tête du Chapitre , les refut
à fa porte de l'Eglife , les complimenta , &
leur préfenta l'eau benite. Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine furent conduits dans
le Choeur , où ils affifterent au Te Deum , auquel
l'Archevêque officia. En fortant , ils firent leur
priere à la Chapelle de la Vierge. De l'Eglife Métropolitaine
, Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine allerent à celle de Sainte Geneviéve
; ils furent reçus à la porte par l'Abbé à la
tête de fa Communauté . Après que ce Prince &
cette Princeffe furent entrés dans le choeur , on
célébra le Salut , & l'Abbé y officia . La chaffe de
Sainte Geneviéve étoit découverte ; celle de Sainte
Clotilde étoit fur l'autel. Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine , en arrivant à l'Eglife
Métropolitaine & à celle de Sainte Geneviéve
, ont trouvé une Compagnie des Gardes
Françoiſes & une des Gardes Suiffes fous les armes.
Le foir , ce Prince & cette Princeffe retour.
210 MERCURE DE FRANCE.
nerent à Verſailles. Par-tout , fur leur paffage ;
le peuple eft accouru en foule pour jouir de leur
préfence.
Leurs Majeftés , accompagnées de Mefdames ,
affifterent le 6 dans la Chapelle aux Vêpres & au
Salut.
Le Roi foupa le foir au grand couvert chez la
Reine.
Le même jour , le Roi prit le deuil pour trois
femaines , à l'occafion de la mort de la Reine
Douairiere de Portugal.
Monſeigneur le Dauphin & Madame la Dauphine
, qui étoient reftés à Versailles , fe font
rendus le 7 à Fontainebleau.
Le ro , les actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens vingt livres . Les billets de
la premiere lotterie royale ni ceux de la feconde
n'avoient point de prix fixe.
Charles- Antoine Leclerc de la Bruere , chargé
des affaires du Roi à Rome , y eft mort le 18 Septembre
dernier. Sa Majesté lui avoit accordé en
1744 le privilége du Mercure de France , conjointement
avec feu M. Fuzelier. C'eſt M. de
Boiffy , de l'Académie Françoife , qui lui fuccede
dans cet emploi littéraire ; & cette diftinction
dont le Roi l'a honoré , eft auffi fateuse pour lui
que les arrangemens qui ont été faits à cette
occafion font utiles à la littérature . Sa Majesté a
bien voulu accorder fur le revenu de cet ouvrage
périodique quelques penfions à plufieurs gens de
lettres. M. de Buiffy n'entrera en fonction qu'au
mois de Janvier l'Abbé Raynal continuera le
Mercure le reste de l'année.
NOVEMBRE. 1754. 211
Tout le Royaume foupiroit depuis long - tems
après l'Arrêt qu'on va lire. On peut affurer
que c'est une des plus fages difpofitions
qui ayent été faites depuis un fiècle. Que ne
doit-on pas attendre d'un Miniftre qui
commence fon adminiſtration par une opération
de cette importance ?
A
ARREST NOTABLE.
17 RREST du Confeil d'Etat du Roi , du
Septembre 1754 , qui entr'autres difpofitions
ordonne que le commerce de toute efpece
de grains fera libre entierement par terre &
par les rivieres , de province à province , dans
interieur du Royaume.
Sur ce qui a été repréfenté au Roi , que la
grande quantité de grains de toute efpece qui
le trouvent actuellement dans le Languedoc &
dans les Généralités d'Auch & de Pau en avoit
fair baiffer trop confiderablement le prix , ce
qui nuifoit également aux propriétaires & aux
cultivateurs , & formoit une espece de difette au
milieu même de l'abondance , Sa Majesté a bien
voulu déférer enfin au voeu de ces provinces , qui
demandent depuis long-tems à être autorisées à
faire paffer partie de ces grains à l'étranger ;
mais elle a jugé en même tems qu'il étoit néceffaire
de prendre quelques précautions qui ,
fans trop gêner cette partie de commerce , prévinffent
néanmoins les abus qui pourroient naî
tre d'une liberté trop indéfinie. A quoi defirant
pourvoir: Oui le rapport du fieur Moreau de Sechelles
, Confeiller d'Etat , & ordinaire au Confeil
royal, Controlleur général des Finances , le
212 MERCURE DE FRANCE.
Roi étant en fon Confeil , a ordonné & ordonne
ce qui fuit :
ARTICLE PREMIER.
Le commerce de toute éfpece de grains fera
libre entierement par terre & par les rivieres , de
province à province , dans l'intérieur du Royaume
, fans qu'il foit befoin d'obtenir pour cet effet
de paffeports ni de permiffrons particulieres :
n'entend néanmoins Sa Majesté déroger en rien
par la préfente difpofition , aux Arrets , Réglemens
, & ufages établis pour l'approvisionnement
de fa bonne ville de Paris , qui continuefont
d'être obfervés & fuivis comme par le paffé.
II. Il fera permis à toutes perfonnes , de quelque
etat & condition qu'elles foient , nationaux ou
étrangers , de faire fortir de la province de Languedoc
& des Généralités d'Auch & de Pau , telle
quantité de toute efpece de grains qu'ils jugeront
propos , pour être tranfportés à l'étranger , fous
la condition néanmoins que la traite n'en pourra
être faite que par les ports d'Agde & de Bayonne.
ว
III. Tous les grains qu'on tenteroit de faire
fortir de ces provinces par d'autres routes ou ports
que ceux indiqués dans l'article précédent , feront
Lujets à confifcation , de même que les voitures &
chevaux qui les conduiront ; & feront en outre le
propriétaire defdits grains & le conducteur condamnés
; fçavoir , le propriétaire en trois mille livres
d'amende , lefquelles ne pourront fous aucun
prétexte être remifes ni modérées.
IV. Les droits dûs à la fortie pour les grains
qui feront embarqués aufdits ports d'Agde & de
Bayonne ,feront reduits & fixés à un fol par quintal
; & la perception en fera faite fuivant la forme
accoutumée , par les Commis & Receveurs des
fermes dans chacune defdites villes & ports.
V. II fera tenu un regiſtre particulier pour fain
4
#
NOVEMBRE
. 1754. 213
fon defdits droits , & il fera adreflé tous les huit
jours aux fieurs Intendans de la province de Languedoc
& des Généralités d'Auch & de Pau , chacun
pour ce qui concernera leur département , un
état figné & certifié , qui contiendra la date des
chargemens , jour par jour , la nature des grains.
qui auront été embarqués , leur quantité & la quotité
des droits qui auront été perçus , defquels états
lefdits fieurs Intendans enverront pareillement tous
les huit jours un relevé au feur Controlleur géné
ral des Finances. Enjoint Sa Majeſté aux fieurs Intendans
& Commiffaires départis en la province
de Languedoc & dans les Généralités d'Auch & de
Fau , de tenir la main à l'exécution du préfent ar
rêt. Fait au Confeil d'Etat du Roi , Sa Majesté y
étant , tenu à Verfailles le dix - feptiéme jour de
Septembre mil fept cent cinquante- quatre. Signé,
Thelypeaux.
LE 13
NAISSANCE.
à
E 13 Août , eft né à Grenoble François- Henri ,
fils de Louis-François -René, Comte de Virieu,
& d'Armande-Urfule de Boufchet de Sourches. Le
parrein de l'enfant a été François , Marquis de Vi
rieu , grand-pere paternel ; & la marreine Marguerite-
Henriette Defmarets , fille du Maréchal
de Maillebois , époufe de Louis de Boufchet , Mar
quis de Sourches , Comte de Montforeau , & c,
Lieutenant général des armées du Roi , Confeiller.
d'Etat , Prévôt de l'Hôtel du Roi , & Grand Prévôp
de France , belle grand-mere de l'enfant.
La maifon de Virieu est une des plus anciennes
de Dauphiné. Elle tire fon nom de la terre de Vi
rieu , qu'elle a poffedé en franc-aleu , avec celles
de Faverges & de Montrevel , depuis l'an 1041
jufqu'à l'an 1267. Il paroît que cette terre étoit
214 MERCURE
DE FRANCE
.
alors partagée entre les différentes branches de
cette maiſon . Béatrix , fille unique de Martin, Sire
de Virieu , qui fe rendit caution en 1224 du Comte
de Morienne & de Savoye , porta une partie de
cette terre dans la maiſon de Clermont , qui en
acquit dans la fuite les autres portions. On connoft
particulierement deux branches de la maiſon
de Virieu ; l'une des Barons de Faverges & de
Beauvoir , & l'autre des Seigneurs de Pupetieres.
Le chef actuel de la premiere branche eft André-
Nicolas de Virieu de Beauvoir , appellé le Marquis
de Faverges , né en 1697 , & marié en 1720
avec Louife - Marie de Boffin , fille de François ,
Seigneur de Parrans , du Pont- Beauvoifin , &c , &
de Catherine Revol .
L'auteur de la branche de Pupetieres eſt Guillaume
de Virieu , qui partagea en 1244 avec fes
freres , Amédée & Guigues. Il fut pere de Pierre
ou Peret de Virieu , qualifié Confeigneur de Virieu
dans fon teftament du 20 Juillet 1344. Henri
, Evêque de Metz , lui avoit fait en 1323 une
inféodation de foixante fols viennois de rente
pour les bons fervices qu'il avoit rendus au Dauphin
Guigues VIII , fon neveu. Son fils & fon
petit-fils , appellés tous les deux Goffred , rendirent
hommage en 1388 & 1413 de la même rente.
Le dernier qui eft qualifié Seigneur de Pupetieres
& de Clermont , époufa en 1424 Guigonne
de Gumin. Il tefta le 5 Avril 1430 , & fut pere de
Hugonin de Virieu , marié en 1462 avec Betan
guette Genin. Leur fils Guillaume de Virieu , Sei.
gneur de Pupetieres , époufa le 17 Février 1493
Louiſe de Luppé ; & par fon teftament du 24
Juillet 1510, il inftitua héritier fon fils aîné Claude
de Virieu , Seigneur de Pupetieres , qui époufa en
1531 Jeanne de Virieu , & tefta le 21 Mars 1549.
Leur fils Claude II , qui fit fon teftament en 1606,
NOVEMBRE. 1754. 215
eut de fa femme Marguerite de Bernard , mariée
en 1552 , François de Virieu , allié le 16 Septembre
1608 , avec Gafparde de Prunier-de Saint André.
François tefta le 13 Novembre 1644 , & fut pere
de Charles de Virieu , qui époufa le 11 Octobre
1657 Françoife , fille d'Etienne Roux , & fit fon
teftament le 17 Mars 1681. Son fils Etienne de
Virieu a eu de fon mariage fait en 1692 avec Catherine
de Regnault-de Sollier , François de Virieu
II du nom , marié le 14 Avril 1731 avec
Magdeleine-Jeanne- Louife- Lucrece , fille d'Antoine
-René-de la Tour-du Pin , Marquis de Montauban
. François II a pour enfans ,
10. Louis- François-René , Comte de Virieu ;
qui a épousé le 10 Octobre 1752 , Armande-Urfule
de Boufchet de Sourches , fille de Louis de
Boufchet , Marquis de Sourches , Lieutenant général
des armées du Roi , Confeiller d'Etat , Prévôt
de l'Hôtel du Roi , & Grand Prévôt de France.
Il eft pere de celui qui donne lieu à cet article.
2º.Louis-Marie-Ange , Officier au Régiment
de la Viefville , Cavalerie , ne le 15 Août 1733.
3°.Claude- François- Mathias, né le 25 Fév. 1746
4. Lucrece-Nicole , née le z Octobre 1742 .
AVIS.
M.Baron , Doyen de la Faculté de Médecine de
Paris , fouhaite que le public foit averti que la
Faculté n'a aucune connoiffance du reméde du
fieur Mollée , n'en a jamais entendu faire l'éloge
dans fes écoles , & ne lui a jamais accordé
aucune approbation . Le fieur Mollée s'autorife
auffi fauffement du fuffrage de l'Académie royale
de Chirurgie , comme nous l'apprenons par une
lettre de Pilluftre M. Morand , Secrétaire perpé
suel de cette Académie,
216 MERCURE DE FRANCE
AVIS
De M. de Torrès.
M. DE TORRES , Médecin de S. A. S. M. le
Duc d'Orléans , ci - devant Médecin de la Famille
royale de S. M. C. Membre des Académies royales
de Médecine , & de l'Hiftoire Univerſelle d'Efpagne
, Affocié Correfpondant Etranger de la Société
royale de Montpellier , & de l'Académie des
Sciences de Paris , &c. avertit le Public qu'il ne
répondra deformais que depuis huit heures du
matin jufqu'à neuf, aux confultations des perfonnes
attaquées de maux vénériens , rhumatifmes ,
dartres , écrouelles , cancers , ou d'autres maladies
qu'on regarde comme incurables. M. de TORRES
demeure rue Tire - boudin , près la Comédie Italienne
, dans la maison qu'occupoit ci-devant M. De
brus , Banquier.
AUTRE.
1
Page 142 du Mercure de Septembre 1754 , entre
les lignes & 9, ilfaut lire : par conféquent nommant
P le rapport de la différence des axes à l'un
des axes , on aura , ( Q ) …., P = à la quantité
que nous avons affigné pour la différence des axes
divifée par l'un des axes ( on trouvera cet axe
par la même méthode qui a fervi à trouver la
différence D ). Dans les lignes fuivantes , on lira P
au lieu deD, & l'équation Q au lieu de l'équa
zion R
217
APPROBATION.
" Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de Novembre , & je n'y ai rien.
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion . A Paris
, ce 29 Octobre 1754. GUIROY.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
L'Amour de la Patrie , Poëme , page 3
Caufe plaidée au Collège de Louis le Grand , 10
Le tombeau de M. Nericault Deftouches , Elégie , 25
Séance de l'Académie des Sciences de Rouen , 19
Difcours de S. Maxime à un Tyran ,
Vers de Mlle de Pliffon à M. de Bl ....
Rêve envoyé àune aimable Angloife ,
Le Portrait de Najete , Stances ,
Le petit Chaperon rouge , Conte ,
Lettre fur la rage ,
L'Empire de la Mode , Poëme ,
50
52
54
17
64
69
74
ibid.
81
342
156
157
180
Mots des Enigmes & du Logogryphe d'Octobre, 78
Enigmes & Logogryphe ,
Nouvelles Litteraires ,
Beaux Arts ,
Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 190
Arrêt notable ,
Naiflance ,
- 212
213
215
Avis divers ,
La Chanfon notée doit regarder lapage 156 .
De l'Imprimerie de Ch. A. JOMBERT,
8
"
A
MERCURE
DE FRANCE ,
DE DIE AU ROI.
DECEMBRE . 1754.
PREMIER VOLUME.
LIGIT
||
UT
SPARGAT
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais .
PISSOT , Quai de Conty ,
defcente du Pont-neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi .
'ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON ,
L Commis au recouvrement du Mercure , rue Ste
Anne , Butte S. Roch , vis- à - vis la rue Clos-Georgeot
, entre deux Selliers , au fecond ; pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adref
feront des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
& à eux celui de ne pas voir paroitre leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main & plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables .
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois, n'ont qu'àfaire
Sçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure ; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
enrecevant le fecond volume de Juin , 10l. 10s.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems .
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte, d'être exactes àfaire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femefire
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
Jeudi de chaquesemaine , l'après-midi .
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO I.
DECEMBRE . 1754.
PREMIER VOLUME.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ELOGE DE LA PEINTURE ;
A M. Soubeyran , très- habile Deffinateur
&fameux Peintre à Geneve ; par un de
fes éleves.
Soubeyran , de tous vos ouvrages
J'admire les traits , la beauté ;
Permettez - vous à mon coeur enchanté ,
De vous rendre ici les hommages
Que confacre la vérité ?
Peignez -vous fous un verd ombrage
1.Vel. A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Des oiſeaux enrichis des plus belles couleurs ?
Mon oreille entend leur ramage ;
Et fi vous nous tracez des fleurs ,
J'admire leur éclat , leur port , leur affemblage ,
Et je crois fentir leurs odeurs .
Je vois du papillon les volages ardeurs ;
Et je ris de fon badinage.
Par quel art , de votre pinceau
Ce vallon éloigné vient -il frapper ma vûe ?
Et malgré fa vafte étendue
Se place- t-il dans un tableau ?
Ici l'objet fort de la toile ,
Et femble s'offrir à ma main ;
Là fe dérobant fous un voile ,
Un autre fuit dans le lointain.
A ton art , aimable Peinture ,
Tu foumets toute la nature ,
Tu rapproches de nous , & les lieux & les tems ;
Et par ton adroite impofture ,
De l'hiftoire la plus obfcure
Nous voyons les événemens.
Aux fineffes de l'art i je pouvois atteindre ,
Que mes voeux feroient fatisfaits !
Mufe , tu me verrois au gré de mes fouhaits ,
Faifant des vers , ainfi que tu fçais peindre ,
Chanter tes dons & dire tes bienfaits.
Votre art , cher Soubeyran , donne à tout un langage
,
2
DECEMBRE . 1754 .
S
De la vie & des fentimens.
Sans prodiguer les ornemens ,
Tout plaît & touche en votre ouvrage.
D'un pere , d'un époux exprimez - vous l'image ?
Malgré l'éloignement des lieux ,
Malgré les rigueurs de l'abſence ,
Une parfaite reffemblance
Les fait reparoître à nos yeux,
Et nous rend encor leur préfence.
Des plus infortunés vous calmez les regrets.
Sous vos doigts la toile refpire ;
D'un ami , que la mort retient dans ſon empire ,
Mon oeil peut contempler les traits ,
Et mon trifte coeur qui foupire ,
Erre encore avec lui fous de fombres cyprès.
Mais , dites-nous , par quels preftiges
Vous marquez de nos corps & l'âge & les progrès ?
Apprenez - nous par quels prodiges
Vous peignez de l'efprit les mouvemens fecrets ,
Vous nous montrez les replis de notre ame ,
Ses craintes , fes defirs & l'efprit qui l'enflamme.
Mais que ne pouvez - vous pénétrer dans mon
coeur ?
Vous verriez pour votre art le zéle qui m'anime ,
Vous y liriez pour vous mon reſpect , mon eſtime,
Et mes voeux pour votre bonheur.
Que je me trouve heureux d'avoir pú vous connoître
,
De profiter de vos dons excellens !
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Moi , difciple d'un fi grand maître ,
Que ne fuis- je digne de l'être ,
Par mon goût & par mes talens !
܀܀܀܀܀
ELOGE HISTORIQUE
DE MADAME DU CHASTELET;
PAR M. DE VOLTAIRE.
Cet éloge doit être mis à la tête de la traduction
de Newton.
Ette traduction que les plus fçavans
Cette
que les autres doivent étudier , une Dame
l'a entrepriſe & achevée , à l'étonnement
& à la gloire de fon pays. Gabrielle - Emilie
de Breteuil , époufe du Marquis du
Chaftelet- Lomont , Lieutenant général des
armées du Roi , eft l'auteur de cette traduction
, devenue néceffaire à tous ceux qui
voudront acquerir ces profondes connoiffances
dont le monde eft redevable au grand
Newton.
C'eût été beaucoup pour une femme de
fçavoir la Géométrie ordinaire , qui n'eſt
pas même une introduction aux vérités fublimes
enfeignées dans cet ouvrage im
mortel ; on fent affez qu'il falloit que Madame
la Marquife du Chaftelet fût entrée
DECEMBRE . 1754. 7
bien avant dans la carriere que Newton
avoit ouverte , & qu'elle poffedât ce que ce
grand homme avoit enfeigné. On a vu
deux prodiges ; l'un que Newton ait fait
cet ouvrage , l'autre qu'une Dame l'ait traduit
& l'ait éclairci.
Ce n'étoit pas fon coup d'effai ; elle
avoit auparavant donné au public une explication
de la Philofophie de Leibnits ,
fous le titre d'Inftitutions de Phyfique
adreffées à fon fils , auquel elle avoit enfeigné
elle - même la Géométrie.
Le difcours préliminaire qui eft à la tête
de ces inftitutions , eft un chef- d'oeuvre de
raifon & d'éloquence ; elle a répandu dans
le refte du livre une méthode & une clarté
que Leibnits n'eut jamais & dont fes idées
ont befoin , foit qu'on veuille feulement
les entendre , foit qu'on veuille les réfuter.
Après avoir rendu les imaginations de
Leibnits intelligibles , fon efprit qui avoit
acquis encore de la force & de la maturité
par ce travail même , comprit que cette
Métaphyfique fi hardie , mais fi peu fondée,
ne méritoit pas fes recherches : fon ame
étoit faite le fublime , mais
pour
vrai. Elle fentit que les monades & l'harmonie
préétablie devoient être mifes avec
les trois élémens de Defcartes , & que des
fyftêmes qui n'étoient qu'ingénieux , n'épour
le
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
toient pas dignes de l'occuper. Ainfi après
avoir eu le courage d'embellir Leibnits ,
elle eut celui de l'abandonner , courage
bien rare dans quiconque a embraffé une
opinion , mais qui ne couta gueres d'efforts
à une ame paffionnée pour la vérité.
Défaite de tout espoir de fyftême , elle
prit pour fa régle celle de la Société royale
de Londres , nullius in verba ; & c'eſt parce
que la bonté de fon efprit l'avoit rendue
ennemie des partis & des fyftêmes ,
qu'elle fe donna toute entiere à Newton.
En effet Newton ne fit jamais de fyftême ,
ne fuppofa jamais rien , n'enfeigna aucune
vérité qui ne fût fondée fur la plus fublime
Géométrie , ou fur des expériences
inconteftables. Les conjectures qu'il a hazardées
à la fin de fon livre , fous le nom
de recherches , ne font que des doutes ; il
ne les donne que pour tels , & il feroit
prefqu'impoffible que celui qui n'avoit jamais
affirmé que des vérités évidentes ,
n'eût pas douté de tout le refte.
Tout ce qui eft donné ici pour principe
eit en effet digne de ce nom ; ce font les
premiers refforts de la nature , inconnus
avant lui , & il n'eft plus permis de prétendre
à être Phyficien fans les connoître .
Il faut donc bien fe garder d'envifager
ce livre comme un fyftême , c'est - à - dire
DECEMBRE . 1754. 9
comme un amas de probabilités qui peuvent
fervir à expliquer bien ou mal queleffets
de la nature. ques
S'il y avoit encore quelqu'un affez abfurde
pour foutenir la matiere fubtile &
la matiere cannelée , pour dire que la terre
eft un foleil encrouté , que la lune a été
entraînée dans le tourbillon de la terre ,
que la matiere fubtile fait la pefanteur ,
pour foutenir toutes ces autres opinions
romanefques fubftituées à l'ignorance dest
anciens , on diroit , cet homme eft Cartéfien
; s'il croyoit aux monades , on diroit ,
il eft Leibnitien ; mais on ne dira pas de
celui qui fçait les élémens d'Euclide qu'il
eft Euclidien ; ni de celui qui fçait d'après
Galilée en quelle proportion les corps tombent
, qu'il eft Galiléifte : auffi en Angleterre
ceux qui ont appris le calcul infinitefimal
, qui ont fait les expériences de la
lumiere , qui ont appris les loix de la
vitation , ne font point appellés Newtoniens
; c'est le privilege de l'erreur de donner
fon nom à une fecte . Si Platon avoit
trouvé des vérités , il n'y auroit point eu
de Platoniciens , & tous les hommes auroient
appris peu-à-peu ce que Platon auroit
enfeigné ; mais parce que
dans l'ignorance
qui couvre la terre , les uns s'attachoient
à une erreur , les autres à une augra-
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tre , on combattoit fous différens étendarts ;
il y avoit des Péripateticiens , des Platoniciens
, des Epicuriens , des Zénoniſtes , en
attendant qu'il y eût des Sages.
Si on appelle encore en France Newtoniens
les Philofophes qui ont joint leurs
connoiffances à celles dont Newton a gratifié
le genre humain , ce n'eft que par un
reſte d'ignorance & de préjugé. Ceux qui
fçavent peu & ceux qui fçavent mal , ce
qui compofe une multitude prodigieuſe ,
s'imaginerent que Newton n'avoit fait autre
chofe que combattre Defcartes , à peu
près comme avoit fait Gaffendi . Ils entendirent
parler de fes découvertes , & ils les
prirent pour un fyftême nouveau . C'eſt
ainfi que quand Harvée eut rendu palpable
la circulation du fang , on s'éleva en
France contre lui ; on appella Harvéiftes
& Circulateurs ceux qui ofoient embraſfer
la vérité nouvelle que le public ne prenoit
que pour une opinion. Il le faut
avouer , toutes les découvertes nous font
venues d'ailleurs , & toutes ont été combattues
. Il n'y a pas jufqu'aux expériences ,
que Newton avoit faites fur la lumiere ,
qui n'ayent effuyé parmi nous de violentes
contradictions. Il n'eftpas furprenant
après cela que la gravitation univerfelle
de la matiere ayant été démontrée , ait été
aufli combattue.
DECEMBRE. 1754. II
Les fublimes vérités que nous devons à
Newton , ne fe font pleinement établies en
France qu'après une génération entiere de
ceux qui avoient vieilli dans les erreurs
de Defcartes. Car toute vérité , comme
tout mérité , a les contemporains pour ennemis
.
Turpe putaverunt parere minoribus , & que
Imberbes didicere , fenes perdenda fateri.
Madame du Chaftelet a rendu un double
fervice à la pofterité en traduifant le livre
des Principes & en l'enrichiffant d'un commentaire.
Il eſt vrai que la langue latine
dans laquelle il est écrit , eft entendue de
tous les Sçavans ; mais il en coûte toujours
quelques fatigues à lire des chofes
abftraites dans une langue étrangere . D'ailleurs
le Latin n'a pas de termes pour exprimer
les vérités mathématiques & phyfiques
qui manquoient aux anciens .
Il a fallu que les modernes créaffent des
mots nouveaux pour rendre ces nouvelles
idées ; c'eſt un grand inconvénient dans les
livres de fcience , & il faut avouer que ce
n'eſt plus gueres la peine d'écrire ces livres
dans une langue morte , à laquelle il faut
toujours ajouter des expreffions inconnues
à l'antiquité & qui peuvent caufer de l'embarras.
Le François qui eft la langue cou-
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
rante de l'Europe , & qui s'eft enrichi de
toutes ces expreffions nouvelles & néceffaires
, eft beaucoup plus propre que le Latin
à répandre dans le monde toutes ces
connoiffances nouvelles.
A l'égard du Commentaire algébrique ,
c'est un ouvrage au - deffus de la traduction .
Madame du Chaftelet y travailla fur les
idées de M. Clairaut , elle fit tous les calculs
elle- même ; & quand elle avoit achevé
un chapitre , M. Clairaut l'examinoit &
le corrigeoit. Ce n'eft pas tout ; il peut
dans un travail fi pénible échapper quelque
méprife : il eft très- aifé de fubftituer
en écrivant un figne à un autre. M. Clairaut
faifoit encore revoir par un tiers les
calculs quand ils étoient mis au net , de
forte qu'il eft moralement impoffible qu'il
fe foit gliffé dans cet ouvrage une erreur
d'inattention ; & ce qui le feroit du moins
autant , c'eft qu'un ouvrage où M. Clairaut
a mis la main ne fût pas excellent en fon
genre.
Autant qu'on doit s'étonner qu'une femme
ait été capable d'une entrepriſe qui demandoit
de fi grandes lumieres & un travail
fi obſtiné , autant doit- on déplorer fa
perte prématurée : elle n'avoit pas encore
entierement terminé le commentaire , lorfqu'elle
prévit que la mort alloit l'enlever.
DECEMBRE. 1754. 13
Elle étoit jaloufe de fa gloire & n'avoit
point cet orgueil de la fauffe modeftie , qui
confifte à paroître méprifer ce qu'on fouhaite
, & à vouloir paroître fupérieur à cette
gloire véritable , la feule récompenfe de
ceux qui fervent le public , la feule digne
des grandes ames , qu'il eft beau de rechercher
& qu'on n'affecte de dédaigner que
quand on eft incapable d'y atteindre.
C'est ce foin qu'elle avoit de fa réputation
, qui la détermina quelques jours avant
fa mort à dépofer à la Bibliothèque du Roi
fon livre tout écrit de fa main.
Elle joignit à ce goût pour la gloire une
fimplicité qui ne l'accompagne pas toujours
, mais qui eft fouvent le fruit des études
férieuſes. Jamais femme ne fut fi fçavante
qu'elle , & jamais perfonne ne mérita
moins qu'on dît d'elle c'eſt une
femme fçavante. Elle ne parloit jamais de
fcience qu'à ceux avec qui elle croyoit
pouvoir s'inftruire , & jamais n'en parla
pour fe faire remarquer. On ne la vit point
raffembler de ces cercles où il fe fait une
guerre d'efprit , où l'on établit une efpece
de tribunal où l'on juge fon fiécle , par
lequel en récompenſe on eft jugé très-ſéverement.
Elle a vécu long- tems dans des
fociétés où l'on ignoroit ce qu'elle étoit ,
& elle ne prenoit pas garde à cette igno
rance.
14 MERCURE DE FRANCE.
Les Dames qui jouoient avec elle chez
la Reine , étoient bien loin de fe douter
qu'elles fuffent à côté du Commentateur
de Newton on la prenoit pour une perfonne
ordinaire , feulement on s'étonnoit
quelquefois de la rapidité & de la juſteſſe
avec laquelle on la voyoit faire les comptes
& terminer les différends ; dès qu'il y
avoit quelques combinaiſons à faire , la
Philofophe ne pouvoit plus fe cacher. Je
l'ai vûe un jour divifer jufqu'à neuf chiffres
par neuf autres chiffres , de tête &
fans aucun fecours , en préſence d'un Géometre
étonné , qui ne pouvoit la fuivre.
Née avec une éloquence finguliere , cette
éloquence ne fe déployoit que quand
elle avoit des objets dignes d'elle ; ces
lettres où il ne s'agit que de montrer de
l'efprit , ces petites fineffes , ces tours délicats
que l'on donne à des penfées ordinaires
, n'entroient pas dans l'immenfité
de fes talens. Le mot propre , la préciſion ,
la jufteffe & la force étoient le caractere
de fon éloquence. Elle eût plutôt écrit
comme Paſcal & Nicole que comme Madame
de Sévigné. Mais cette fermeté févere
& cette trempe vigoureufe de fon efprit
ne la rendoit pas inacceffible aux
beautés de fentiment. Les charmes de la
poësie & de l'éloquence la pénétroient , &
DECEMBRE. 1754.
15
jamais oreille ne fut plus fenfible à l'harmonie.
Elle fçavoit par coeur les meilleurs
vers , & ne pouvoit fouffrir les médiocres.
C'étoit un avantage qu'elle eut fur Newton
, d'unir à la profondeur de la Philofophie
le goût le plus vif & le plus délicat
pour les Belles - Lettres. On ne peut que
plaindre un Philofophe réduit à la féchereffe
des vérités , & pour qui les beautés
de l'imagination & du fentiment font perdues.
Dès fa tendre jeuneffe elle avoit nourri
fon efprit de la lecture des bons Auteurs
en plus d'une langue . Elle avoit commencé
une traduction de l'Eneïde , dont j'ai vû
plufieurs morceaux remplis de l'ame de
fon auteur ; elle apprit depuis l'Italien &
l'Anglois. Le Taffe & Milton lui étoient
familiers comme Virgile . Elle fit moins de
progrès dans l'Eſpagnol , parce qu'on lui
dit qu'il n'y a gueres dans cette langue
qu'un livre célebre , & que ce livre eft frivole.
L'étude de fa langue fut une de fes prin-,
cipales occupations. Il y a d'elle des remarques
manufcrites , dans lesquelles on
découvre , au milieu de l'incertitude & de
la bizarrerie de la grammaire , cet eſprit
philofophique qui doit dominer par- tout ,
& qui eft le fil de tous les labyrinthes.
16 MERCURE DE FRANCE.
Parmi tant de travaux , que le fçavant le
plus laborieux eût à peine entrepris , qui
croiroit qu'elle trouvât du tems , non feulement
pour remplir tous les devoirs de la
fociété , mais pour en rechercher avec avidité
tous les amuſemens ? Elle fe livroit au
plus grand nombre comme à l'étude . Tout
ce qui occupe la fociété étoit de fon ref
fort , hors la médifance . Jamais on ne
l'entendit relever un ridicule. Elle n'avoit
ni le tems ni la volonté de s'en appercevoir
; & quand on lui difoit que quelques
perfonnes ne lui avoient pas rendu juftice
, elle répondoit qu'elle vouloit l'ignorer.
On lui montra un jour je ne fçais
quelle miférable brochure dans laquelle
un auteur , qui n'étoit pas à portée de la
connoître , avoit ofé mal parler d'elle ; elle
dit que fi l'Auteur avoit perdu fon tems à
écrire ces inutilités , elle ne vouloit pas
perdre le fien à les lire ; & le lendemain
ayant fçu qu'on avoit renfermé l'auteur de
ce libelle , elle écrivit en fa faveur fans
qu'il l'ait jamais fçu .
Elle fut regrettée à la Cour de France
autant qu'on peut l'être dans un pays où
les intérêts perfonnels font fi aifément oublier
tout le refte . Sa mémoire a été précieuſe
à tous ceux qui l'ont connue particulierement
, & qui ont été à portée de
!
DECEMBRE. 1754. 17
voir l'étendue de fon efprit & la grandeur
de fon ame.
Il eût été heureux pour fes amis qu'elle
n'eût pas entrepris cet ouvrage dont les
Sçavans vont jouir. On peut dire d'elle , en
déplorant fa deftinée , periit arte fuâ.
Elle fe crut frappée à mort long - tems
avant le coup qui nous l'a enlevée dèslors
elle ne fongea plus qu'à employer le
peu de tems qu'elle prévoyoit lui rester à
finir ce qu'elle avoit entrepris , & à dérober
à la mort ce qu'elle regardoit comme
la plus belle partie d'elle-même. L'ardeur
& l'opiniâtreté du travail , des veilles continuelles
dans un tems où le repos l'auroit
fauvée , amenerent enfin cette mort qu'elle
avoit prévûe. Elle fentit fa fin approcher ,
& par un mêlange fingulier de fentimens
qui fembloient fe combattre , on la vit regretter
la vie & regarder la mort avec intrépidité.
La douleur d'une féparation éternelle
affligeoit fenfiblement fon ame ; & la
Philofophie dont cette ame étoit remplie lui
laiffoit tout fon courage. Un homme qui
s'arrache triftement à fa famille defolée ,
& qui fait tranquillement les préparatifs
d'un long voyage , n'eft que le foible portrait
de fa douleur & de fa fermeté , de forte
que ceux qui furent les témoins de fes derniers
momens , fentoient doublement fa
18 MERCURE DE FRANCE.
perte par
leur affliction & propre
par
fes
regrets , & admiroient en même tems la
force de fon efprit , qui mêloit à des regrets
fi touchans une conftance fi inébranlable .
Elle eft morte au Palais de Luneville , le
10 Août 1749 , à l'âge de 43 ans & demi ,
& a été inhumée dans la Chapelle voiſine .
Cet éloge a paru dans la Bibliothèque impartiale
: nous l'avons pris de cet ouvrage
périodique , qui s'imprime en Allemagne , &
qui , quoique bon , est tout-à-fait inconnu ca
France.
܀܀܀ ܀܀܀܀܀܀
VERS A M. DE RUFFEY ,
Préfident à la Chambre des Comptes de Bourgogne
, fur la remife qu'il vient de faire au
frere du Teftateur d'une fucceffion de cent
mille livres que lui avoit laiſſée fon confin .
DAns
Ans ce fiécle de fer on ne voit plus paroître
Les nobles fentimens que tu nous as fait voir :
L'intérêt dans les coeurs regne en fouverain maî
tre ;
Ce monftre fur le tien n'eut jamais de pouvoir,
Digne de l'âge d'or , Ruffey , tu le ramenes ;
Aftrée en ta faveur va defcendre des cieux :
Dans les jours vertueux & de Rome & d'Athenes ,
DECEMBRE. 1754. 19
On t'eût placé parmi les demi -Dieux.
Favori des neuf Soeurs , que faut- il à ta gloire ?
Leurs mains gravent ton nom au temple de Mémoire.
Honneur de ta patrie & de l'humanité ,
Ta généreuse probité
Vivra dans tous les coeurs de la race future :
Je goûte en l'admirant la douceur la plus pure ;
J'ofe la célébrer . Dans ce fiéele pervers ,
Qu'il eft beau de fervir d'exemple à l'univers !
*******************
CONVERSATION SINGULIERE.
E paffois en Allemagne , il n'y a pas
long - tems . Mes affaires me retinrent
quelques jours dans une ville d'Univerfité ,
dont le nom n'importe pas à la choſe. Je
fus introduit dans la plus fine aſſemblée
de la ville : on y parloit François. Le jeune
Atys , avec qui j'avois fait une partie de
mon voyage , y fut auffi conduit : il cherchoit
à rire, & j'obſervois.
L'objet le plus remarquable de la compagnie
étoit le grave & profond Marfonius
, Profeffeur en langues orientales ,
perfonnage refpectable , dont la tête accablée
fous le poids de la ſcience & des années
, étoit ombragée fous le vafte contour
d'un feutre large & détrouffé , qui s'en20
MERCURE DE FRANCE.
fon
fonçoit fur une perruque vénérable par
antiquité. Son menton à triple étage defcendoit
avec grace fur une fraife ample &
craffeufe , qui contraftoit peu avec un habit
dont le tems avoir rendu la couleur
indécife entre le blanc & le noir. Sa fcience
étoit fur-tout reconnoiffable , par la
profonde empreinte qu'avoit laiffée fur fon
nez une paire d'énormes lunettes. 11 eft ,
dit - on , fort érudit. Cela fe peut ; mais làdeffus
il eft fi facile d'en impofer ! Du bon
fens vous en jugerez.
Le refte de la compagnie étoit compofé
d'un affez grand nombre de devots admirateurs
de M. Marfonius , & de deux ou trois
gens d'efprit qui s'en moquoient.
On eut bientôt épuifé les annales du
beau tems , la chronique du quartier & la
littérature des Romans ; car on en parle
même en Allemagne. On propofa des queftions
, on difputa , & le parti de M. Marfonius
fut toujours le plus fort , parce que
les autres raifonnoient , & qu'il citoit des
autorités d'un ton haut & décifif , ce qui
impofoit un filence de pitié aux gens d'efprit
& d'admiration aux fots .
Je ne fçai par quel hazard quelqu'un s'avifa
de parler de la feuille périodique d'Adam
, fils d'Adam . On fe récria fur la bizarrerie
du titre. Que le Spectateur Anglois
DECEMBRE. 1754. 21
fe foit intitulé Socrate moderne , cela eft
raifonnable , Socrate étoit bon obfervateur...
Oui fans doute , interrompit brufquement
Atys , Socrate étoit un habile
homme , je l'entends citer tous les jours :
mais, Adam ! Adam n'étoit pas Philofophe .
Adam n'étoit pas Philofophe ! s'écria notre
Théologien en fureur, & mettant les poings
fur les côtés : où avez - vous pris cela ? Je
vous foutiens avec le fçavant George Hornius
, qu'Adam avoit par infufion toutes
les fciences , tout comme je vous prouverai
auffi que Socrate n'a jamais écrit .
Pour Socrate , répartit vivement Atys ,
je vous l'abandonne ; mais , Monfieur , faites-
moi la grace de me dire fi Adam étoit
Ariftotelicien , Cartéfien , Sceptique , Académicien
, Newtonien , Stoïcien , Pirrhonien
, Pithagoricien , Cynique ? ce qu'il
penfoit du mouvement de la terre , de la
chaleur , du froid , des couleurs , du magnétifme
, des particules organiques , de
l'origine des idées , de l'électricité , des
longitudes & de toutes ces matieres fur lefquelles
nos Philofophes modernes difputent
fans fin .
Notre Sçavant ne fe poffédoit pas pendant
toute cette tirade ; il l'auroit interrompue
plufieurs fois , fi l'impétuofité avec
laquelle elle fut prononcée le lui eût per
22 MERCURE DE FRANCE.
mis ; mais enfin elle fe termina d'ellemême
, & laiffa le tems à M. Marfonius
de refpirer. Oh ! prodige d'ignorance ,
s'écria - t - il , en levant les yeux au ciel ,
Adam pouvoit - il fçavoir ce qui n'a été
trouvé que long-tems après lui ? Pour mon
ignorance , je l'avoue , interrompit le jeune
homme ; mais , Monfieur , il ne s'agit pas
de la mienne , il s'agit d'Adam ; faitesmoi
la grace de me dire ce qu'il fçavoit. Il
fçavoit , répondit le docte Théologien , la
Médecine , l'Hiftoire naturelle , l'Architecture
, les Mathématiques , l'Aftronomie
, l'Aftrologie , l'Agriculture , en un
mot toutes les ſciences . Cela eft fort poffible
& fort vraisemblable , répliqua d'un
ton railleur le jeune étourdi ; mais , Monfieur
, toutes ces fciences ont été inventées
& perfectionnées bien long-tems après le
déluge. O pectora caca ! s'écria M. Marfonius
; cela eft-il poffible ! Je vous dis
iterum atque iterum , que cela eft certain ,
d'une certitude morale , phyfique & métaphyfique
, & que la Philofophie antediluvienne
étoit beaucoup plus avancée que
la nôtre.
Fort bien , répartit Atys , je ne vous
avois pas d'abord compris. Voilà ce que
c'eft que d'expliquer tranquillement fes
raifons , on s'éclaircit toujours. Les PatriarDECEMBRE.
1754. 23
1.
S
ches étoient fans doute de très - fçavans
hommes. Mais , Monfieur , quel fyſtême
fuivoit- on dans ce tems-là ? car il n'eft
pas poffible de s'en paffer. Qu'il y eût un
fyfteme reçu & fuivi , répondit M. le Profeffeur
, c'eft de quoi on ne fçauroit douter.
Tout comme auffi on doit fe perfuader
néceffairement que le fyftême d'Adam
triomphoit comme le plus ancien .
Atys. Adam avoit donc un fyftême ?
Marfonius. Cela eft hors de doute ; car
il étoit non feulement Philofophe , mais
encore Prophete & de plus Théologien :
les Juifs lui attribuent le Pfeaume XCII .
Le Pape Gelafe a connu quelques livres
que les Gnoftiques lui fuppofoient. Le P.
Salian cite là - deffus Mafius , & enfin il eft
certain que les Arabes parlent de plus de
vingt volumes écrits de fa main. Vous pouvez
confulter là- deffus , non 'feulement
Hottinger , mais encore Reland , de religione
Mahumedanâ.
Atys. Ah , Monfieur , des livres d'Adam !
en quelle langue les fit- il imprimer ? n'en
auriez-vous point ? pourriez-vous me les
faire voir ?
Marf. Voilà , voilà les jeunes gens , ils
font toujours dans les extrêmes . Je ne vous
dis
pas que les Juifs , les Gnoftiques , ni
les Arabes en doivent être crus fur leur
24 MERCURE DE FRANCE.
parole , je prétens feulement qu'il y a làdeffus
une tradition conftante qui doit
avoir néceſſairement quelque fondement
réel .
Atys. Oh ! pour votre tradition , Monfieur
, je n'y ai pas la foi ; tout cela font
des rêveries.
Marfonius. Des rêveries. Je crois , petit
mirmidon , que vous prétendez ici m'infulter
; il vous fied bien à votre âge de vous
oppofer au fentiment d'un homme qui étudie
depuis quarante- cinq ans les langues
orientales. Apprenez , jeune préfomptueux ,
que vous devez refpecter ma fcience , mes
cheveux gris & ma charge. Souvenez- vous
qu'avec ce ton décifif & ce petit orgueil ,
Vous courez droit à l'impieté.
Eh ! de grace , M. le Profeffeur , reprit
Atys , d'un ton hypocrite , ne vous fâchez
pas , mon deffein n'étoit pas de vous offenfer
; je recevrai , puifqu'il le faut , la tradition
, non feulement antediluvienne
mais même préadamique.
Marfonius. Je vois avec plaifir que vous
vous rendez à mes raiſons , auffi je veux
bien vous inftruire des véritables argumens
fur lefquels nous nous fondons , pour
croire qu'Adam étoit philofophe. Vous
avez lu la Geneſe ?
Atys. Oui vraiment .
Marf.
DECEMBRE.
1754. 25
Marf. Vous y avez donc lû que le premier
homme fortit parfait des mains du
Créateur ?
Atys . Non , Monfieur.
Marf. Quelle mémoire ! N'y avez - vous
pas lû que le premier homme fut fait à l'image
de Dieu ?
Atys. Affurément.
Marf.Eh bien ! ne s'enfuit-il pas de là
qu'Adam avoit par infufion toutes les
fciences ?
Ays. La conféquence vous paroît - elle
juſte ?
Mars. En doutez-vous ?
Atys. Il faut donc bien la recevoir.
Que je fuis charmé , repartit M. Marfonius
, de vous voir fi docile ! il faut que
je vous embraffe. Là deffus le grave Profeffeur
s'approche , le ferre étroitement
dans fes bras , l'étouffe , le dérange & lui
donne un baifer ; mais un baifer ! ... 11
fe feroit bien paffé de cette accolade ; il la
fouffrit cependant , afin d'être initié dans
tous les myfteres. En effet , quand la gravité
de M. Marfonius eut repris fon équilibre
: voici , dit- il , l'argument des argumens
, la preuve des preuves , en faveur
du fyftême de la Philofophie adamique.
Vous fçavez que Dieu fit paffer en revûe
en préfence d'Adam tous les animaux , &
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'il leur donna à chacun leur nom ?
Atys. Je m'en fouviens très-bien . Et cela
prouve ?..
Marf.Cela prouve. Attendez donc le
fçavant Bochart a fait voir dans un de fes
fermons , que ces noms des animaux défignent
leurs qualités effentielles . Cela ne
prouve-t-il pas qu'Adam avoit une connoiffance
exacte de l'Hiftoire naturelle &
même de la logique , fuivant le ſentiment
d'Eufebe ?
Atys. Eufebe & Bochart ! Cela eft clair ;
il n'y a rien à dire.
Marf. J'ai cependant oui raifonner des
fçavans qui n'étoient pas de ce fentiment ,
& même j'ai là deffus depuis dix ans une
correfpondance fort intéreffante avec un
Profeffeur de .. J'en vais publier l'abrégé
en deux volumes in folio , fous ce titre :
Adami doctrina adverfus reluctantium incurfiones
vindicata, five Mularius confutatus ,
c. Il eft certain qu'il aura du deffous ; car
fes lettres , quoique je les aye mifes toutes
entieres , ne rempliffent pas vingt pages.
L'ouvrage est tout prêt , & il ne s'agit plus
que de trouver un Libraire qui veuille's'en
charger.
Atys. Ce n'eft pas l'embarras mais
Monfieur , que peut répondre votre antagoniſte
à tant de preuves ? Il faut qu'il foit
DECEMBRE. 1754. 27
bien opiniâtre & bien peu fubtil.
Marf.Il dit qu'il n'eft pas certain qu'Adam
parlât Hébreu , que cependant Bochart
a pofé fur ce principe ; peut- être les
animaux n'ont pas pris leur nom des qualités
qu'ils ont , mais que ces qualités ont
été ainſi appellées à caufe des animaux qui
les avoient. Que tout le fyftême porte fur
la fcience des étymologies qui eft i fouvent
chimerique ; il ajoute je ne fçai combien
d'autres fadaifes , qui ne méritent pas
qu'on s'y arrête , d'autant mieux qu'elles
tendent à foutenir une opinion dangereuſe.
Atys. Enforte , Monfieur , que celui qui
attaque la Philofophie d'Adam , attaque
Dieu , la religion , & qui plus eft les fçavans.
Mais jufqu'où , je vous prie , alloit
la fcience de notre premier pere ?
Ce point , répondit Marfonius , en baiffant
les yeux par orgueil , n'eft pas abfolument
décidé. Il y a dans cette question
importante deux principaux écueils à éviter
; l'un où eft tombé Henri de Haffia ,
qui prétend qu'Adam n'étoit pas plus fçavant
qu'Ariftote ; l'autre vers lequel inclinent
les Rabbins , qui mettent Adam audeffus
de Moïfe , de Salomon & des Anges
même. L'un péche en défaut , comme vous
voyez , & l'autre en excès.
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
Atys , qui fe trouvoit tout auffi inftruit
après cette converfation qu'on a coutume
de l'être après une difpute publique , prit
alors le ton d'un écolier qui vient d'oppo
fer à une theſe , & faifant une profonde
revérence : je vous rends grace , dit - il ,
fçavantiffime , illuftriffime , doctiffime ,
vigilantiffime Profeffeur , de ce que vous
avez daigné éclaircir mes doutes ; je continue
à faire des voeux pour la fanté de
votre corps , pour celle de votre efprit &
pour l'heureuſe organiſation de votre cerveau.
M. Marfonius étoit fi content de lui ,
que fans s'appercevoir qu'on le railloit , il
alloit remercier par le compliment le plus
emphatique , lorfqu'il fut déconcerté par
un éclat de rire prodigieux qu'Atys entonna,
& qui fut repété par quelques - uns même
des adorateurs de M. Marfonius. Les
autres regardoient le jeune étranger avec
des yeux de flamme , & méditoient fans
doute une vengeance éclatante , lorſqu'il
prit prudemment le parti de la retraite . Je
le fuivis , & nous vînmes écrire enſemble
ce fingulier dialogue.
炒菜
DECEMBRE . 1754. 29
Vers defeu M. Foucault , Intendant de Caën,
au fujet d'une jeune Demoiselle de Normandie
très -fpirituelle , mais extrêmement
petite dans fon enfance , & quelques années
après grande , bien faite , & toujours
très-fpirituelle.
PREMIET COUPLET.
Pour faire ce petit miracle ,
Qu'on écoute comme un oracle ,
Sçavez-vous comment on s'y prite
La façon en eft finguliere.
On a commencé par l'efprit ,
Et le corps eft encore à faire.
SECOND COUPLET.
L'efprit avoit devancé l'âge ,
Et fur le corps pris l'avantage ,
Dans les plus tendres de ſes ans ;
Mais la nature juſte & fåge ,
de tems
A fçu remettre en peu
L'égalité dans fon ouvrage.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE MORALE.
UNF
jour en me promenant avec mon
air abitrait & négligé , les yeux égarés
& la tête baiffée , je m'étois écarté plus
loin qu'à mon ordinaire ; je m'approchai
prefque fans m'en appercevoir du château
de C*** De vaftes parterres bordés d'orangers
, femés de mille fleurs brillantes
qu'arrofent des ruiffeaux argentés , & que
careffoit le tendre zéphir , parfumoient
l'air de leurs délicieufes odeurs . Des allées
dont les extrêmités échappoient à la vûe
formoient ici des berceaux fombres & folitaires
, qui ne laifoient pas échapper
un feul rayon du foleil. Là des ombrages
moins épais fe mêlangeoient agréablement
avec la foible lumiere du foleil fur fon
déclin . D'un autre côté , des grottes tapiffées
de verdure , ou des cafcades orageufes
précipitoient du haut d'un rocher des
ondes de cryftal . En un mot , l'art & la nature
femblent s'être difputés la gloire d'embellir
ce féjour . Un palais majestueux &
commode fitué au fommet d'un amphithéatre
, formé par un côteau riant , acheve
de rendre magnifique cette demeure délicicufe.
Je fortois peu à- peu de ma rêverie ,
DECEMBRE. 1754. 3.I
& je commençois à jouir du fpectacle
dont je n'ai tracé qu'une foible peinture ,
lorfque j'entendis des foupirs lugubres ,
interrompus par des fanglots fréquens . Je
me tournai avec émotion , & j'apperçus un
vieillard vénérable courbé fur fes genoux ,
& qui paroiffoit accablé de douleur . Je
m'approchai à la faveur d'une charmille
fans être vû ; & plein d'une agitation d'autant
plus grande que la pitié pour laquelle
nous fommes faits , trouva mon coeur tranquille
, je le confiderai quelque tems . Mon
trouble augmenta fenfiblement quand je
reconnus ce vieillard pour une perfonne
avec qui j'avois eu quelque liaiſon , que
j'eftimois beaucoup , & que mon âge ,
profeffion , mes voyages , m'avoient fait
perdre de vûe depuis long- tems.
ma
Je l'abordai auffi - tôt , & le priai de
m'apprendre la caufe de fes pleurs. Il ne
me répondit qu'en verfant de nouvelles
larmes . Je pleurai avec lui , je le preſſai de
répandre fon chagrin dans mon coeur : je
mérite de l'adoucir , lui dis -je , puifque.
ma douleur me le fait partager avec vous.
Sa ſurpriſe ſembla calmer fa douleur. Il
me reconnut , il m'embraffa , & il me répondit
ces mots que fes fanglots interrompirent
mille fois : vous voyez , me ditil
en étendant la main , ce palais , ces
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
و د
23
jardins ! hélas ! l'unique héritier de ces
» biens n'eft plus ; la mort vient de l'enle-
» ver à la fleur de fon âge ; fa jeuneſſe me
» fut confiée , & mes foins n'avoient pas
» été fuperflus ; il étoit vertueux . Occupé
» depuis deux jours à confoler les parens
» infortunés de ce jeune homme , je cache
ע
avec peine le chagrin qui me dévore . Je
» venois un moment dans cette retraite
» donner un libre cours à mes pleurs , &
» chercher dans l'abandon à ma douleur
» le courage néceffaire pour effuyer leurs
» larmes. Si j'en dois juger par l'amertume
»de votre douleur , lui répondis-je , quelle
ne doit point être celle des parens qui
» ent perdu un fils chéri , un fils unique ,
» vertueux , déja avancé , & qui font eux-
» mêmes dans un âge où ils ne peuvent
plus efperer d'en avoir ! Cependant ,
» ajoutai- je , il faut l'efperer , le tems &
vos foins adouciront leurs peines. Hélas
! me repliqua - t- il , le tems appaiſe- til
les remords ? Quels remords peuvent-
» ils avoir , lui dis- je , s'ils ont donné
» tous leurs foins au fils qu'ils ont perdu ?
"
و ر
Ce n'eft pas lui qui les excite , reprit- il ,
» mais vous fçavez la coutume des riches :
» à peine ont- ils un ou deux enfans qu'ils
craignent de ne pouvoir pas les élever, les
doter d'une maniere affez diftinguée ; ils
23
DECEMBRE. 1754. 38
"fe privent de ce qu'il y ade plus doux dans
» le lien conjugal , afin de ne pas augmen
» ter une famille qui leur paroît d'autant
03
plus à charge que leurs biens font plus
» confidérables. C'eft là le crime que fe
» reprochent les poffeffeurs , d'ailleurs fi
» vertueux , de ce château : ils fentent à
préfent de quels biens , de quelle confolation
ils fe font privés . Telles font les
» leçons de l'adverfité ! Faut il donc que
» les hommes apprennent leur devoir d'un
» maître fi rude ? Mais , ajoûta-t-il les lar-
» mes aux yeux , je ne fçaurois les aban-
» donner plus long- tems ; il faut aller les
» diftraire , s'il eft poffible , finon pleurer
» avec eux . Adieu .
A ces mots il me laiffa étourdi comme
វ je fuffe forti d'un profond fommeil . Les
objets les plus ordinaires ont une face fous
laquelle ils font en droit de nous furprendre.
Il faudroit n'avoir jamais effuyé de
difgraces ou n'être pas hómme , pour être
infenfible au malheur des autres . Je fus
vivement frappé du fort de ce pere infortuné
, qui venoit de perdre fon fils . Je me
le repréfentois errant çà & là dans fes vaftes
appartemens , cherchant à fe rappeller
un fils dont le fouvenir déchire fon coeur.
Ici après une longue abfence , il avoit reçu
fes premiers embraffemens : là il avoit
By
34 MERCURE DE FRANCE.
eu avec lui les plus doux entretiens ailleurs
fon fils prenoit fes recréations , & les
recréations du fils étoient les plaifirs du
pere. Par-tout il retrouve l'image d'un fils
chéri ; par-tout il lit ces triftes mots , il
n'eft plus, il n'est plus ! ... Quel abandon '
quelle défolation ! Il n'y a donc plus de
plaifir pour lui , plus de momens heureux ,
plus de tranquillité , plus de repos ! Il va
paffer les triftes reftes d'une vie malheureufe
, fans foutien , fans confiance , fans parens
, fans amis : car quels parens & quels
amis , que ceux qu'attireront auprès de
lui de grandes richeffes dont ils efperent
la fucceffion !
C'est maintenant qu'il fent de quels
biens il s'eft privé , en refufant les enfans
qu'il ne tenoit qu'à lui d'avoir. Si fa famille
eût été nombreuſe ( j'ofe l'affurer , &
ceux qui fe connoiffent en fentiment ne
me démentiront pas ) , fes plaifirs auroient
augmenté avec les enfans ; chacun d'eux
l'auroit confolé des chagrins & des allarmes
que les autres lui auroient donnés
& maintenant il auroit de la douleur , je
l'avoue , mais il ne feroit pas inconfolable
; il feroit du moins fans remords . Un
pere feroit fans doute bien injufte & bien
cruel , qui laifferoit à l'un de fes enfans des
biens immenſes , tandis qu'il réduiroit les
C
1
4
DECEMBRE. 1754. 35
autres à la mendicité . Mais n'eft-il pas encore
plus injufte de priver les uns de l'exiftence
avant qu'ils foient nés , & de leur
refufer la vie , pour procurer aux autres
quelques prétendus avantages ?
***************
Feu M. de la Motte avoit fait les
deux vers fuivans .
C
'Eft que déja l'enfant eſt homme ,
Et que l'homme eft encore enfant.
Trouvant difficile de les amener par deux
autres auffi heureux , il invita plufieurs gens
d'efprit à effayer de le faire. Deux Poëtes célebres
lefirent de la maniere ſuivante..
L'homme pour moins que rien , l'enfant pour une
pomme ,
Rit , pleure , attaque & fe défend.
C'eft que déja l'enfant eft homme ,
Et
que l'homme eft encore enfant.
L'enfant fur fes pareils veut emporter la pomme ;
L'homme s'abat pour rien , pour rien eſt triomphant.
.
C'eft que déja l'enfant eft homme ,
i Et que l'homme eft encore enfant.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
FLORENCE ET BLANCHEFLEUR ,
OU LA COUR D'AMOUR.
Conte tiré d'un manuſcrit du treizièmeſiècle ,
confervé dans l'Abbaye Saint Germain des
Prés , cotté N° 1830 .
Vo
Ous m'avez paru contente , Madame
, des différens morceaux que je
vous ai fait lire ; & vous y avez trouvé ,
dites - vous , la preuve que je vous avois
produite de la naïveté de nos peres . Je me
fuis encore engagé à vous convaincre qu'ils
avoient de l'imagination dans leurs ouvrages.
Je crois que le petit extrait de la
Cour d'Amour qui contient environ trois
cens cinquante vers , vous donnera une
idée de celle qu'ils employoient quelquefois
; car il ne me feroit pas facile, malgré
toute ma bonne volonté , de repéter fouvent
ces fortes d'exemples : les traits d'efprit
& d'imagination fe trouvent , il eft
vrai , dans leurs ouvrages , mais ils font
épars & noyés dans des longueurs infupportables
; leur objet même eft rarement
agréable , ce font le plus ordinairement
des moralités qui ne font qu'ennuyeufes ,
ou des contes à la vérité fort jolis , mais fi
DECEMBRE. 1754
37
S
libres que je n'oferois vous les préfenter.
Au refte vous ne ferez point étonnée de
la conclufion de ce petit ouvrage , fi vous
vous rappellez que les Chevaliers fçavoient
à peine lire dans les fiécles qui piquent
aujourd'hui votre curiofité , & que les Pretres
& les Moines étoient les feuls qui
fçuffent écrire. Il faut cependant convenir
que ces Auteurs étoient peu conféquens &
peu fixes dans leurs idées. Ils promettent
des chofes qu'ils ne tiennent pas , ils né
s'embarraffent point de remplir celles qu'ils
ont avancées. L'auteur que vous allez lire
abandonne , par exemple , l'image de l'Amour
comme Dieu , par laquelle il débute ,
pour en parler enfuite comme d'un Roi ,
par la feule raifon que l'imitation d'une
Cour lui étoit plus facile , & fe trouvoit
plus à fa portée. Il y auroit bien d'autres
obfervations à faire fur les inconféquences
de fond & de détail que ces Auteurs
préfentent à chaque pas . Mais ce n'eft point.
une critique que j'ai l'honneur de vous
envoyer ; c'eſt un exemple : heureux s'il
peut vous amufer encore !
Ce qui eft en italique eft traduit litté
salement .
L'Auteur commence par dire qu'il ne
faut point entretenir lespokrons , les pay- :
38 MERCURE DE FRANCE.
fans & ceux quife donnent des airs , de tout
ce qui peut regarder l'amour ; mais il ajoute
que ces propos conviennent aux gens
d'Eglife & aux Chevaliers , & fur- toùt aux
filles douces & aimables aufquelles ils font
fort néceffaires.
Florence & Blanchefleur , jeunes filles ,
de grande naiffance & douées de tous les
agrémens poffibles , entrerent un jour d'été
dans un verger des plus agréables pour fe
divertir enfemble , & jouir des beautés de
la nature & de la faifon ; elles avoient des
manteaux chamarrés de fleurs , & principalement
de rofes les plus fraîches ; l'étoffe étoit
d'amour , les attaches de chants d'oiseaux.
Elles trouverent , après avoir fait quelque
pas dans le verger , un ruiffeau , dans lequel
elles regarderent leurs visages dont l'amour
alteroit fouvent les couleurs ; elles fe repoferent
enfuite au pied des oliviers dont le
bord étoit planté. Florence prit la parole &
dit : Qui feroit feule ici avec fen amant fans
que perfonne en put être inftruit ! Si les
nôtres arrivoient dans le moment , nous ne
pourrions les empêcher de nous embraffer , de
nous careffer & de jouir du plaifir d'être avec
nous , pourvû que la chofe n'allât pas plus ·
loin , car nous ne le voudrions pas autrement :
nous ne devons jamais donner la moindre
prife furnous , & quand un arbre a perdu
DECEMBRE. 1754. 39
fes feuilles il a bien perdu de fa beauté.
Blanchefleur lui répondit qu'elle avoit raifon
, & que l'honneur étoit préférable à toutes
les richeffes. Elles s'amuferent tout le jour ,
elles s'entretinrent , mais en général , des
Sentimens dont leur coeur étoit occupé. Cette
bonne intelligence ne dura que jufques au
foir ; elles fe brouillerent & devinrent furieufes
l'une contre l'autre par la raiſon
fuivante.
Florence demanda doucement à Blanchefleur
: à qui avez - vous donné ce coeur qui me
paroît fi bon &fi fincere Blanchefleur rougit
& pâlit , & lui répondit : je veux bien
vous avouer que j'ai donné mon coeur &
tout ce qui dépend de moi à un jeune homme
d'Eglife , charmant de fa figure , mais dont le
caractere eft encore préférable à la beauté.
Il me feroit impoffible , ajoûta- t- elle , de
louer la bonté de fon coeur & la politeffe
de fon efprit autant qu'elles le méritent.
Florence lui répondit avec furprife , comment
avez - vous pû vous déterminer à
prendre un homme d'Eglife pour ami ?
Quand le mien va dans un tournoi & qu'il
abbat un Chevalier , il vient me préfenter
fon cheval. Les Chevaliers font eftimés de
tout le monde , les gens d'Eglife font méprifés
; il faut affurément que votre eſprit
foit dérangé d'avoir fait choix d'une telle
efpece,
40 MERCURE DE FRANCE.
Blanchefleur ne put foutenir ces propos
infultans , & lui dit avec une colere mêlée
d'impatience , qu'elle avoit tort de dire du
mal de fon ami , qu'elle ne le fouffriroit point ,
& qu'il étoit plus fot à elle d'aimer un Chevalier
; & dans fa colere elle fit la critique
& le portrait de la pauvreté & des befoins
ordinaires des Chevaliers. Elle finit par
dire qu'elle prouveroit devant toute la
terre que les
gens d'Eglife étoient les feuls
que l'on dût aimer , qu'ils étoient plus polis
&plus remplis deprobité que les Chevaliers.
Florence lui répliqua que tout ce qu'elle
difoit étoit faux , & lui propofa d'aller
faire juger leur différend à la cour du Dieu
d'Amour. D'accord fur ce point , elles fortirent
du verger fans fe dire un mot & fans
fe regarder.
Elles furent exactes à fe mettre en marche
le jour dont elles étoient convenues.
Elles partirent en même-tems , & fe rencontrerent
non fans être piquées de fe
trouver toutes deux fi belles & fi bien parées.
En effet jamais parures n'eurent autant
d'éclat & de véritables agrémens .
Leurs robes étoient faites des rofes les plus
fraiches , leurs ceintures de violettes que les
amours avoient arrangées pour leur plaiſir ,
leurs fouliers étoient couverts de fleurs jaunes,
leurs coeffures étoient d'églantier 2
DECEMBRE. 1754 41
auffi l'odeur en étoit parfaite . Elles montoient
deux chevaux plus blancs que la
neige , & auffi beaux que magnifiquement
parés ; car l'yvoire & l'ambre étoient employés
avec profufion fur leurs harnois.
Ces beaux chevaux avoient le poitrail orné
de fonnettes d'or & d'argent , & par un
enchantement de l'amour elles fonnoient des
airs nouveaux , plus doux que ne le fut jamais
le chant d'aucun oiseau. Quelque malade
qu'un homme eût été , cette mélodie l'auroit
auffi-tôt guéri.
Florence & Blanchefleur firent le voyage
enfemble , & découvrirent fur le midi
la tour & le palais que le Dieu d'Amour
habitoit s il étoit fur un lit tout couvert de
rofes , & dont les rideaux étoient galamment
attachés avec des clous de girofle
parfaitement arrangés.
Les deux Demoifelles mirent pied à ter
re fous un pin , dans une prairie charmante
qui formoit l'ayant- cour du château. Deux
oifeaux volerent à elles , & les conduisirent
au château , d'autres eurent foin de pren
dre leurs chevaux .
Quand le Dieu d'Amour les apperçut
il fe leva de fon lit avec empreffement ,
les falua avec toutes les graces dont il eft
capable , les prit l'une & l'autre par la
main , les fit affeoir auprès de lui , & leur
42 MERCURE DE FRANCE.
ger
demanda le fujet de leur voyage . Blanche-
Aeur lui en rendit compte , & le pria de juleur
différend . Auffi -tôt le Roi donna
ordre qu'on fit affembler les oiſeaux , fes
barons , pour décider la queftion . Il leur
conta la difpuie des deux Belles , & leur dit
de lui donner franchement leur avis.
L'Epervier parla le premier , & dit que
les Chevaliers étoient plus polis & plus
honnêtes que les gens d'Eglife.
La Huppe dit que cela n'étoit pas vrai ,
& que jamais on ne pouvoit comparer un
Chevalier avec un Clerc , par rapport
mattreſſe.
Le Faucon fe leva en pied , & donna le
démenti à la Huppe , en l'affurant qu'il
n'y avoit ni Clerc ni Prêtre qui pût en îça
voir autant en amour qu'un Chevalièr .
L'Alouette contredit l'avis du Faucon ,
affurant que l'homme d'Eglife devoit mieux
aimer.
Le Geai laiffa à peine le tems à l'Alouette
de donner fon avis , tant il étoit preſſé
de parler en faveur des Chevaliers , affurant
qu'ils étoient les plus aimables , ajoutant
que les gens d'Eglife ne devoient point aimer,
que leur état les engageoit à fonner les cloches
& à prier pour les ames , & que les Chevaliers
devoient au contraire aimer les Da
mes. fut
DECEMBRE. 1754. 43
Le Roffignol fe leva & demanda audience
: Les amours , dit - il , m'ont fait leur
confeiller , j'ofe donc déclarer , ſelon ma
penfée , que perfonne ne peut fi bien aimer
qu'un homme d'Eglife , & je m'offre à le
prouver par les armes.
Le Perroquet fe leva , & après avoir dit
deux fois , écoutez , écoutez ; il ajoûta , le
Roffignol ment , j'accepte le combat : en difant
ces mots , il jetta fon gant : le Roile prit;
le Reffignol vint a lui & lui donna lefien ,
pour prouver qu'il acceptoit la bataille.
Auffi - tôt ils allerent prendre leurs armes
; & quoiqu'elles ne fuffent que de
fleurs , le combat fut très - vif & fort difputé.
Cependant aucun des combattans
n'y périt ; mais le Perroquet fut terraffé ,
obligé de rendre fon épée , & de convenir
que les gens
gens d'Eglife foni braves & honnêtes ,
& plus dignes d'avoir des maîtreffes que les
hommes de tout autre état , & par confequent
que les Chevaliers.
Florence au defefpoir de fe voir 'condamnée
, s'arracha les cheveux , tordit fes
poings , & ne demanda à Dieu que le bonbeur
de mourir ; elle s'évanouit trois fois , &
la quatriéme elle mourut.
Tous les oifeaux furent convoqués pour
lui faire des obfeques magnifiques ; ils
répandirent une prodigieufe quantité de
44 MERCURE DE FRANCE.
fleurs fur fon tombeau , fur lequel ils placerent
cette épitaphe : Ci git Florence qui
préféra le Chevalier.
L'Auteur , après avoir fait parler la Kalande
, qui eft une efpece d'Alouette huppée
, fait auffi- tôt après paroître une autre
Alouette. J'ai pris la licence de faire intervenir
un autre oifeau dans le Confeil.
Sans prétendre faire aucune comparaiſon ,
la Fontaine m'a autorifé fur le fait de Maiwe
Alaciel , & j'ai crû pouvoir ſuivre ſon
exemple fur le compte d'une Alouette.
J'ai l'honneur d'être , Madame.
A MADAME P ..
Surfon voyage à Argenteuil.
Enus , à l'infçu de fon fils ,
Ayant réfolu de réduire
Un nouveau peuple à fon empire ,
Projetta de quitter Paris.
Elle en vouloit faire un myſtere
A ce Dieu jaloux de fes droits ,
Qui penfe à la nature entiere
Pouvoir lui feul donner des loix.
Pour ne rien faire à l'aventure ,
La Déeffe crut cette fois
Devoir , en changeant de figure ,
Et ne confultant que fon choix ,
DECEMBRE . 1754.
45
En prendre une dont le minois
Répondît à la conjoncture .
Voulant s'aflurer du fuccès ,
Et ne point faire de mépriſe ,
De P.. elle prend les traits
Sûre que parfon entremife
Et le fecours de fes attraits ,
Elle achevera l'entrepriſe.
L'Amour informé du ſecret ,
Et piqué de voir que fa mere
N'empruntoit pas fon miniftere ,
Jura de rompre le projet.
Animé par la jaloufie
Et par un téméraire orgueil ,
Ce Dieu , précédé de l'envie ,
Part & fe rend dans Argenteuil.
Dans ces lieux peu faits pour les charmes ,
Ileft un peuple de guerriers ;
Pour devife on lit fur leurs armes ,
Point de myrtes , mais des lauriers.
C'étoit à ce peuple infenfible
Que Venus deftinoit des fers ,
Afin que tout dans l'univers
Connût fon pouvoir invincible.
Au mépris de fes intérêts ,
L'Amour balançoit fa puiffance ;
Il n'écoutoit que la vengeance
Et que fes ferments indifcrets.
Il avoit devancé fa mere ,
46 MERCURE DE FRANCE.
Et déja par plus d'un propos ,
Quoiqu'il fût fûr de lui déplaire,
Il avoit féduit ces héros , ^
Qui tous attachés à la gloire
Ne fuivoient que ſes étendarts ;
Et fiers de plus d'une victoire ,
Défioient les plus grands hazards.
P.. paroît , tout rend les armes ,
Tout céde à fes attraits vainqueurs ;
Et l'hommage de tous les coeurs
Fait le triomphe de fes charmes.
L'Amour en paroît irrité ;
Il fuit ces lieux avec colere ,
Et dit en partant pour Cythere ;
Tout eft facile à la beauté.
ESSAI PHILOSOPHIQUE.
'Hiftoire de l'efprit humain eft l'étude
la plus flateufe & en même tems la
plus humiliante pour un fage. Après bien
des réflexions , l'homme n'eft plus à fes yeux
qu'une efpece bizarre en qui la mifere &
la grandeur fe tiennent par la main , &
dont l'être entier eft un paradoxe. Si on
le confidere du côté des lumieres de l'efprit
, il n'eft jamais fi petit que lorfqu'il
paroît monté à fon plus haut point d'élévation.
Les connoiffances les plus refé7
DECEMBRE 1754 . 47
chies n'ont fervi aux efprits bienfaits qu'à
leur faire voir de plus près leur ignorance
, & n'ont fait qu'égarer les autres . La
Philofophie dont le but doit être de nous
apprendre nos devoirs , n'a gueres fervi
qu'à fournir des prétextes pour fe difpenfer
de les remplir . La religion fur tour
cet objet fi intéreſſant pour nous , puif
qu'il décidé de notre fort dans cette vie
& de celui qui nous attend dans l'immenfité
de la nature ; la religion , dis- je , a
prefque toujours été la victime des fauffes
lumieres de la raifonte Suivons la marche
de l'incrédulité , nous la verrons , à la honte
de l'efprit humain , s'élever avec l'aurore
de la Philofophie , s'accroître avec elle
par dégrès , & la fuivre dans tous fes développemens.
L'existence d'une divinité , cette vérité fi
fimple que le fentiment démontre à tous les
hommes , ne devint un paradoxe que lorfque
la raifon voulut la foumettre à l'analy
fe. Prefque tous les Philofophes anciens la
nierent ; Philofophe & Athée chez les Grecs
& les Romains étoient à peu- près fynonymes
, & on mettoit , dit Cicéron , au nombre
des propofitions probables celles - ci :
Les meres aiment leurs enfans : les Philofophes
ne croyent point de dieux . Thalés , Démocrite
, Epicure , &c. enfeignerent l'Athéif48
MERCURE DE FRANCE.
me : on ne fçaitpas fi Ariftote a été Athée ,
parce qu'il ne s'eft pas expliqué affez clairement
, mais au moins nia- t-il , la providence.
Pour Straton fon difciple , il fit un
fyftême de matérialiſme des plus décidés.
Tous les autres embrafferent le Scepticifme
, qui ne vaut pas mieux que l'Athéifme..
L'impiété ne prit chez les Romains que
fort tard , parce qu'ils ne connurent la
Philofophie que fort tard. Quelques Sçavans
qui voyagerengen Gréce , y puiferent
avec les principes de la Philofophie , ceux
de l'irréligion . Lucrece afficha le Matérialifme
; & les écrits de Cicéron , de Pline
& Senéque , refpirent le Scepticiſme.
Si nous paffons au Judaïfme , nous verrons
la religion de Moïfe confervée avec
vénération chez les Hébreux , malgré la
captivité , la difperfion & les révolutions
qu'ils eurent à effuyer , jufqu'à ce que la
Philofophie s'étant mêlée parmi eux , on
vit naître le Saducéïfme qui rejetta la fpiritualité
& l'immortalité de l'ame . Cette
fecte impie fut non feulement tolérée &
admife à la communion judaïque ; mais
on vit même un de fes plus zélés partifans ,
le célebre Hircan , affis fur le thrône pontifical.
Dans les premiers fiécles du Chriftianifine
,
DECEMBRE. 1754 49
nifme , où la religion devoit être d'autant
plus pure qu'elle étoit plus près de fa
fource , l'introduction de la Philofophie
payenne ouvrit la porte à l'erreur. Le Platoniſme
étoit pour lors en regne , la conformité
de ce lyftême avec quelques dogmes
de la religion le firent adopter : de
là cette foule d'héréfies , qui ne font qu'un
mêlange monstrueux des principes du
Chriftianifme avec quelques idées des
Philofophes payens , & qui ne furent enfantées
ni par l'erreur ni par le fanatif
me. Leurs Auteurs étoient des ambitieux
fans religion , qui fe jouant de la crédulité
des peuples , en firent l'inftrument de
leur ambition .
La Philofophie ayant été tranſplantée
chez les Arabes dans le VIII fiécle , ne
manqua pas de répandre fes influences fur
la religion de ces peuples. Le célebre Almanzor
, ce Calife Aftronome & Philofophe
, & après lui Abdallah & Almamon
voulant faire fleurir les Arts & les Sciences
chez cette nation , jufques- là barbare ,
y attirerent plufieurs fçavans , & firent traduire
en Arabe les meilleurs Auteurs anciens
& fur-tout leurs ouvrages philofophiques.
Le goût de la Philofophie s'étant
répandu , les efprits devinrent plus éclairés,
& l'Alcoran perdit en même tems beau-
1. Vol. C
so MERCURE DE FRANCE.
coup de la vénération qu'on lui portoit.
On vit naître une fecte de Philofophes ,
Médecins & Chymiftes , la plûpart Athées.
On ne connoît que trop le fameux Aver
roës , dont le fyftême de matérialiſme trouva
des profelites jufqu'en Europe . La dégradation
du Mahometifme ne manqua pas
d'exciter les murmures des zélés Mufulmans.
Bayle rapporte que Takiddin , un
de leurs Auteurs , s'éleva fort contre Almanzor
qu'il menaça de la colere célefte
pour avoir altéré la dévotion des vrais
croyans par l'introduction de la Philofophie.
Enfin par tout où vous trouverez les
traces de la Philofophie , vous trouverez
celles de l'irréligion qui la fuit toujours.
›
Lotfque Mahomet II eut pris Conftantinople
, où l'empire des Lettres avoit été
tranfplanté avec l'Empire Romain , les plus
fçavans hommes de la Grece fe retirerent
en Italie , où ils porterent les femences de
l'athéifme , qui s'y développa avec une rapidité
prodigieufe. Il est étonnant combien
on vit paroître d'athées en Italie dans les 15
& 16 fiécles ; on n'en a point connu en
France avant la reftauration des lettres par
François I. Mais depuis cette époque , la
philofophie y ayant monté au point de perfection
où elle eft aujourd'hui , l'incrédu
lité a gagné du terrein , & a ſuivi les mêDECEMBRE
. 1754
Sx
mes proportions dans fes progrès.
Les abus que les efprits forts ont fait
de tous les fyftêmes philophiques prouvent
que les principes de la philofophie ne font
pas faits
pour être adaptés à ceux de la
religion. Le pere de la philofophie mo-
1 derne , Descartes a malheureuſement
moins réuffi à démontrer l'exiſtence d'un
Dieu qu'à prouver que l'univers a pû fe
former & fe conferver tel qu'il eft par les
loix générales du mouvement. Quelque
éloigné que Defcartes ait voulu paroître
d'appuyer l'athéifme par ſon ſyſtême , il
n'en eft pas moins vrai que Spinofa n'a
fondé fon hypothèſe que fur les principes
du Cartefianifme. Bayle s'eft fervi de
ces mêmes principes pour établir fon fyftême
de pyrronifme , & pour combattre
tous les raifonnemens que l'on pouvoit
faire en faveur de la religion.
L'optimisme du célébre Leibnitz conduit
naturellement au fatalifme , & eft
d'autant plus féduifant qu'il juftifie la providence
de l'imputation du mal moral &
du mal phyfique ; l'harmonie préétablie du
même philofophe exclut toute liberté dans
l'homme.
Locke , ce fage & dangereux métaphyficien
, doit être regardé comme le pere du
matérialiſme moderne. Démontrer, comme
Cij
52. MERCURE DE FRANCE.
il prétendoit l'avoir fait , que la matiere
peut penfer , c'étoit en bonne logique démontrer
qu'elle penfe effectivement ; car
fi la matière eft fufceptible d'intelligence ,
la création d'une autre fubftance feroit
un hors d'oeuvre , & nous ferions d'autant
plus autorisés à la rejetter qu'il n'y a
que la néceffité de fon exiftence pour expliquer
la penfée , qui puiffe faire recourir
à un être qu'il nous eft impoffible de
concevoir.
Le grand Newton , malgré fon reſpect
pour la Divinité , n'a pû empêcher que
fon fyftême ne foit un des plus favorables
à l'irréligion ; & les pfeudo-Newtoniens ,
je veux dire ceux qui regardent , certe le
fentiment de Newton , l'attraction comme
une qualité effentielle à la matiere , font
de ce principe la baſe de l'athéifme le plus
décidé.
Mallebranche , qui a été le philofphe le
plus pénétré des fentimens de la religion ,
eft un de ceux dont les opinions ont été les
plus dangereufes ; fes principes l'avoient
conduit à nier l'existence des corps , & il
ne la croyoit que parce que l'Ecriture Sainte
le lui enfeignoit. En fuivant fes idées ,
d'autres ont conclu de la non - exiſtence de
la matiere , que les livres de l'écriture n'étoient
, ainfi que les corps , qu'une illufion
DECEMBRE . 1754 $ 3
des fens. Je regarde Mallebranche comme
l'auteur de la fecte des idéaliſtes , plus étendue
qu'on ne penfe , & dont l'opinion eft
un pur fcepticiſme , abfurde au premier
coup d'oeil , mais qui n'en devient que plus
dangereux dès qu'on l'approfondit.
Ce font là cependant les oracles de la
philofophie : fi les lumieres de leur efprit
& la droiture de leur coeur n'ont pû les
mettre à l'abri de l'erreur , croyons que
notre raiſon eft un flambeau trop foible
pour nous éclairer , & cherchons une
lumiere plus fûre , que nous ne pouvons
trouver que dans la religion : notre ame
ne fe connoît pas elle-même , ni le corps
qu'elle gouverne , ni les objets avec lefquels
elle a des rapports immédiats ; comment
connoîtroit- elle les rapports de l'homme
avec l'être fuprême ? elle ne peut parcourir
la chaîne immenfe qui les fépare :
qu'elle refte donc dans fa fphere. Reconnoiffons
la foibleffe & l'impuiffance de
notre raison , qui n'eft pas même capable
de me prouver l'existence de mon propre
corps , le fentiment feul me le perfuade ,
& je ne puis en douter : ainfi je ne fuis
pas convaincu , mais je fens l'exiſtence
d'un être fuprême , & la néceffité d'un
culte ; cela me me fuffit , je me tais , &
j'adore .
Ciij
14 MERCURE DE FRANCE .
EPITRE
A Mile D.... qui m'avoit demandé quelle
étoit ma meilleure amie,
Oui , c'eftencore une friponne ,
Qui de moi fait un Céladon .
Vous voulez connoître le nom
Et les charmes de la perfonne :
Mais j'ai le don d'être difcret,
Ou tout au moins de le paroître .
Cependant je brûle en fecret
De vous la donner à connoître.
Ecoutez donc à ce portrait
Vous la reconnoîtrez peut - être .
Au fond d'un antre ou d'un vallon ,
En vain la jeune violette ,
Nous dérobe fous le gazon
Sa beauté fimple , mais parfaite .
Bientôt une douce vapeur
Qu'exhale au loin fon humble fleur ,
Trahit le lieu de fa retraite ;
Elle a charmé par fon odeur ,
Elle enchante par fa couleur ;
Telle eft auffi cette Brunette
Par qui l'amour est mon vainqueur ;
DECEMBRE. 1754.
55
Contente d'unir la douceur
Et la bonté du caractere ,
A tout ce qu'a de féducteur
Un efprit que le goût éclaire ;
Elle ne cherche point à plaire
Par un dehors faux & trompeur.
Toujours belle , toujours piquante ,
Mais modefte dans ſes attraits ,
Ma bergere ne fçut jamais
Qu'elle eft encore plus charmante
Qu'en ce tableau je ne la fais.
Pour me tirer plutôt d'affaire ,
Ainfi que dans tous les portraits ,
Vous dirai- je qu'elle a les traits
De la Déeffe de Cythere ?
Je le pourrois , je le fçais bien ;
Mais tout Cythere eft une fable ;
Maintenant , donc je ne vois rien
Qui foit à D ..... comparable.
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE .
*******************
T
CONTES.
PREMIER CONTE.
Out un peuple étoit fi difpofé à la
joie & à la gaité qu'il n'étoit plus capable
de rien , c'étoient les Tirinthiens.
Comme ils ne pouvoient plus reprendre
leur férieux fur quoi que ce foit , tout
étoit en defordre parmi eux. S'ils s'affembloient
, tous leurs entretiens rouloient fur
des folies , au lieu de rouler fur les affaires
publiques : s'ils recevoient des Ambaffadeurs
, ils les tournoient en ridicule : s'ils
tenoient le confeil de ville , les avis des
plus graves Sénateurs n'étoient que des
bouffonneries , & en toutes fortes d'occafions
, une parole ou une action raifonnable
eût été un prodige chez cette nation .
Ils fe fentirent enfin fort incommodés
de cet efprit de plaifanterie. Ils allerent
confulter l'Oracle de Delphes , pour lui demander
les moyens de recouvrer un peu
de férieux : l'Oracle répondit que s'ils pouvoient
facrifier un taureau à Neptune fans
rire , il feroit déformais en leur pouvoir
d'être plus fages. Un facrifice n'eft pas une
occafion fi plaifante d'elle-même ; cepenDECEMBRE
1754 57
dant pour le faire
férieufement ils y apporterent
bien des précautions. Ils réfolurent
de n'y point recevoir de jeunes gens ,
mais feulement des vieillards ; & non pas
encore toutes fortes de vieillards , mais
feulement ceux qui avoient ou des infirmités
, ou beaucoup de dettes , ou des
femmes fâcheufes & incommodes. Quand
toutes ces perfonnes choifies furent fur le
bord de la mer pour immoler la victime ,
il fallut encore , malgré les femmes diableſſes
, les dettes , les maladies , & l'âge ,
qu'ils compofaffent leur air , baiffaffent les
yeux , & fe mordiffent les lévres . Mais
par malheur il fe trouva là un enfant qui
s'y étoit gliffé. On voulut le chaffer , & il
cria : quoi ! avez-vous peur que je n'avale
votre taureau Cette fottife déconcerta
toutes ces gravités contrefaites : on éclata
de rire ; le facrifice fut troublé , & la
raifon ne vint point aux Tirinthiens .
SECOND CONTE.
On raconte qu'il y avoit un Cadis, nommé
Roufbehani , il étoit dans le Tabariftan
; c'étoit un homme qui poffédoit toutes
les qualités que demande fa charge. Un
jour un homme fe préfenta devant lui
pour intenter procès à un autre à qui il
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
à
avoit prêté de l'argent : le Cadis dit à l'acufe
, avez vous l'argent de cet homme ?
l'accufé le nia ; le Cadis demanda à l'accufateur
, avez - vous des témoins ? il répondit
, je n'en ai point ; le Cadis répondit , il
faut le faire jurer. L'accufateur
pleura , &
lui dit : ô juge ! prenez garde , fecourezmoi
, je n'ai point de témoins pour lui &
il jurera : le juge lui dit , par rapport
vous , je n'irai point contre la loi , il faut
que vous ayez des témoins ou que votre
adverfaire jure . L'homme pleura & fe jetta
par terre , je fuis un pauvre homme ,
faire
pas
dit-il , & fi vous ne me faites
juſtice , je ferai trompé ; examinez ma
caufe qui eft jufte . Alors le juge voulant
examiner le jufte procédé de cet homme ,
le fit approcher , & lui dit : comment
avez vous donné de l'argent à cet homme ?
je l'ai prêté , répondit il : à quelle condition
le lui avez -vous prêté ?
O juge ! foyez toujours heureux. Sçachez
que cet homme étoit mon ami : il
devint amoureux d'une efclave ; le prix de
cette efclave étoit de cent fequins , tout
fon bien ne les vaut point . Cet homme
étoit toujours plongé dans le chagrin
quelque part qu'il allât. Un jour nous
étions enfemble à la promenade , nous
nous repofâmes dans un endroit où il fe
0
DECEMBRE. 1754. 59
reſſouvint de fa maîtreffe ; il pleura tant
que j'eus pitié de lui , par rapport à notre
ancienne amitié de vingt ans. Vous n'avez
point affez d'argent , lui dis- je , pour
acheter cette efclave ; perfonne ne vous
fecourt : à peine ai- je cent fequins que j'ai
gagnés depuis que je fuis né , voulez - vous
que je vous les prête ? vous mettrez auffi
de l'argent, & vous acheterez cette efclave :
après en avoir joui pendant un mois vous
la revendrez , & vous me rendrez ce qui
m'appartient . Auffi tôt cet homme ſe jetta
à mes pieds , & me jura de ne fe fervir
qu'un mois de cette efclave , & qu'enfuite
il la revendroit , foit qu'il y perdît ,
foit qu'il y gagnât , afin de me rendre
mon argent. Je me rendis à fes prieres , &
je lui donnai cet argent ; il n'y avoit avec
nous perfonne , excepté Dieu . Depuis ce
tems - là , quatre mois fe font écoulés fans
que j'aye vû paroître ni mon argent ni
l'efclave. Dans quel lieu avez vous donné
cet argent ? l'homme dit à l'ombre d'un arbre
: pourquoi dites-vous que vous n'avez
point de témoins ? Il dit alors à l'accufé
reftez auprès de moi ; & à l'accufateur ,
allez à cet arbre , priez- y Dieu , & enfuite
dites lui : le juge vous demande , venez &
rendez témoignage pour moi . L'accufé fourit
au difcours du juge : le juge s'en apper-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
çut , & fit femblant de ne le point voir
allez , dit- il , à l'accufateur , qu'il vienne
vîte pour rendre témoignage. L'accufateur
répondit , je crains que cet arbre ne veuille
point aquiefcer à ma feule parole , donnez
- moi quelque marque pour lui faire
fçavoir que c'eft de votre part que je viens.
Le juge lui en donna une , & lui dit , allez
& montrez lui cela ; dites -lui , le juge
vous demande pour rendre témoignage
fur ce que vous fçavez . Cet homme ayant
pris le figne , partit : l'accufé refta , le juge
caufa avec toute l'affemblée fans fonger à
l'accufé. Quelque tems après , il lui demanda
, cet homme eft-il arrivé à l'arbre ? il lui
répondit , il n'eft point encore arrivé : il
montra par cette réponſe qu'il étoit coupable.
Pour l'accufateur , étant allé à l'arbre
il eut beau le prier , lui montrer le ſignal
du juge , lui dire qu'il le demandoit pour
rendre témoignage , & ne pouvant rien
obtenir de l'arbre , il retourna , & dit au
juge Seigneur , j'ai montré votre figne ,
je n'ai rien obtenu de l'arbre. Alors le juge
répondit , cet arbre eft venu avant vous ,
il a rendu témoignage : vîte , donnez les
cent fequins à cet homme . L'accufé répartit
, quand eft-ce que l'arbre eft venu ? j'ai
toujours été préfent.
Le juge répondit , lorfque je vous aî
DECEMBRE. 1754. 61
demandé fi cet homme étoit arrivé à l'arbre
, pourquoi n'avez - vous point répondu
, comment puis- je fçavoir s'il y eft arrivé
, puifque je ne fçais où eft cet arbre ?
fi vous n'euffiez point connu cet arbre ,
vous n'euffiez point répondu : il n'y eft point
encore arrivé. L'accufé convaincu par luimême
, donna ce qu'il avoit à cet homme.
Quoique dans cette occafion le juge
n'aye point confulté le livre des loix , cependant
il a rendu la juftice par fon fçavoir.
III . CONTE.
Abdoul Dyebbar raconte que Mouhamed
, fils de Humeïr , étant un jour forti
pour chaffer , il vit un ferpent s'avancer
vers lui avec beaucoup de vîteffe . Lorfqu'il
fut arrivé auprès de lui , il lui dit :
fauve-moi , & Dieu te fauvera le jour que
perfonne autre que lui ne peut fauver . Il
demanda au ferpent de quoi il vouloit qu'il
le fauvât il lui répondit , d'un ennemi
qui veut me couper en pièces . Il lui demanda
où il vouloit qu'il le cachât ? il répondit
, fi tu veux faire une bonne action
cache-moi dans ton eftomac. Il ouvrit fa
bouche , & à peine le ferpent étoit - il defcendu
dans fon eftomac qu'il vit venir un
homme le fabre à la main , qui lui de62
MERCURE DE FRANCE.
1
manda où étoit le ferpent ? il lui répondit
qu'il ne l'avoit point vû , & l'homme paffa
outre. Sentant un moment après le ferpent
remonter , il ouvrit fa bouche ; le ferpent
mit la tête dehors, & lui demanda s'il voyoit
l'homme qui le cherchoit ? il répondit qu'il
avoit paffé , & qu'il ne le voyoit plus. Le
ferpent lui dit alors de choisir de deux chofes
l'une , ou qu'il lui piquât le coeur , ou
qu'il lui fendît le foie. Le fils de Humeïr
répondit : j'attefte Dieu que tu ne me traites
pas comme je l'ai mérité. Le ferpent
repliqua : il est vrai ; mais tu as fait du
bien à un ingrat , & il faut que tu choififfes
un des deux partis , il n'y a pas d'autres
moyens . Le fils de Humeïr lui dit :
puifqu'il faut que je meure , la feule grace
que je te demande eft que tu me donnes le
tems d'arriver au pied de cette montagne
qui eft devant nous pour m'y faire un tombeau.
Le ferpent y ayant confenti , il fe
mit à marcher du côté de la montagne.
A peine avoit il fait quelques pas qu'il rencontra
un jeune homme , d'un beau viſage
& bien habillé , qui lui dit : bon vieillard ,
qu'avez - vous ? il femble que vous foyez
defefpéré de la vie , & que vous alliez vous
préfenter à une mort certaine. Il lui répondit
: un ennemi qui eft dans mon eftomac
& qui veut me faire périr , m'a mis
DECEMBRE . 1754. 63
dans cet état. A ces mots le jeune homme
tira quelque chofe de fa manche & le lui
donna , en lui difant de l'avaler : l'ayant
avalé , il fentit une douleur violente dans
fes entrailles ; il fe plaignit au jeune homme
, & il lui en donna une autre : dès qu'il
l'eut avalé il rendit le ferpent en plufieurs
morceaux par le bas. Senfible au dernier
point au fervice qu'il lui avoit rendu , il lui
donna mille bénédictions , & le pria de lui
dire qui il étoit . Il répondit je fuis un ange
, mon nom eft Marouf, & ma place eſt
dans le quatrième ciel. Tu fçauras que les
habitans du ciel voyant le tour indigne
que le ferpent vouloit te jouer , ils ont été
touchés de ton état , & ont prié Dieu de
t'aider ; & c'est par fon ordre que je fuis
venu pour te tirer d'embarras. Hadjadje
demanda un jour à une perfonne quelles
étoient les chofes les plus mal employées ?
Il lui répondit , la pluie fur une terre falée
, une chandelle allumée devant le foleil
, une belle efclave entre les mains de
quelqu'un qui n'eft pas homme , & un
bienfait à un ingrat.
64 MERCURE DE FRANCE .
Qu
MADRIGAL.
U je fouffre un cruel martyre ,
Quand jufqu'au fond des bois Tircis vient me
chercher !
Il a cent chofes à me dire ;
Et j'en ai cent à lui cacher.
QUATRAIN.
A une femme laide qui avoit des boutons ;
& qui vouloit en guérir à quelque prix
que ce fut.
ST
I vous pouviez pour argent ou pour or ,
A vos boutons trouver quelque remede ,
Vons feriez , j'en conviens , moins laide ;
Mais vous feriez bien laide encor.
LETTRE A UN ETRANGER
Sur les Moraliftes François.
M
fi frivoles , Ais vous n'êtes donc pas
me difoit un jour un Anglois qui ,
après avoir bien étudié notre littérature ,
fut étonné de trouver tant de profondeur
dans nos bons écrivains , & admira fur-tout
nos ouvrages de morale . En effet ce recueillement
dans l'efprit & cette force de raiſon
que l'étude de la morale exige , ne vont
DECEMBRE . 1754. 65
pas avec le goût de minutie qu'il nous
foupçonnoit. Ce reproche fi commun dans
la bouche des étrangers , fe repére tous les
jours avec une forte de complaifance dans
un tas de brochures , de petites pieces &
de préfaces , dont les Auteurs accufent de
bonne foi leur propre nation d'être frivòle ,
parce qu'ils ne la connoiffent que par le
côté frivole ; & fans doute ils réuffiroient
bien mieux à accréditer cette accufation
par leurs ouvrages que par leurs fatyres..
Je vais , Monfieur , vous donner une
idée générale de nos Moraliftes , en fuivant
la marche de leurs ouvrages & en effayant
de faifir le caractere propre de leur efprit.
Le premier en date , & peut-être en mérite
, c'eft le célebre Montagnell vivoit
dans le XVI fiécle. Une étude profonde
de l'efprit humain l'avoit conduit au Scepticifme
le plus décidé : Que fçais -je ? étoit
fa dévife . Ennemi du ton avantageux des
dogmatiftes , il s'eft plû à répandre des
nuages fur les vérités les plus généralement
reçues . Tout devient paradoxe entre
fes mains ; le peu de confiftence des principes
que nous croyons les mieux fondés ,
l'infuffifance de notre raifon , l'inconftance
& les variations des opinions humaines.
fur les chofes les plus effentielles , & c.ce
font là les argumens dont il accable l'or66
MERCURE DE FRANCE:
gueil des Philofophes à fyftêmes. Il ne faifoit
pas plus de grace à nos vertus qu'à
nos connoiffances. Il remontoit à leur
fource pour apprécier leur mérite , & il
évaluoit ce mérite à bien peu de choſe :
enfin , felon lui , les vérités & les vertus
humaines ne tiennent à rien ou prefque à
rien. Pour peindre le coeur humain , Montagne
n'a fait qu'analyfer fon coeur . Nous
tenons à l'humanité par tant d'endroits ,
que le premier moyen d'apprendre à connoître
le coeur des autres , eft d'étudier de
bonne foi le fien propre . Montagne expofe
dans fes Effais fes idées & fes fentimens
, fes bonnes & fes mauvaifes qualités
avec une franchiſe finguliere , & cet
ouvrage eft un tableau où chacun reconnoît
quelques- uns de fes traits. Son livre
eft d'ailleurs mal fait , fans ordre , fans
méthode ; on y voit une imagination brillante
, mais livrée à fes caprices , irréguliere
dans fa marche , qui ne peut fuivre
aucun objet , s'égare fans ceffe & s'accroche
à tout on a dit bien joliment de
Montagne ,, que perfonne ne fçait moins ce
qu'il va dire , & ne fçait mieux ce qu'il dit.
Il cite à tout propos des paffages anciens
ou des hiftoires qui n'ont aucun rapport
au fujet qu'il traite ; fon ftyle eft furanné,
même pour le tems où il vivoit ; mais
DECEMBRE. 1754. 67
charmant par la naïveté , la vivacité & le
pittorefque de fes expreffions. Paſcal
Mallebranche , Nicole & quelques autres
ont été révoltés de l'Egoifme continuel qui
regne dans fon ouvrage ; avec tout cela
c'eſt la lecture la plus délicieuſe pour tout
homme qui fçait penfer.
Montagne eut pour difciple & pour ami
Pierre Charron , célebre par fon livre de
la Sageffe , qui fit beaucoup de bruit , &
manqua de faire des affaires férieufes à
fon auteur , parce qu'on y trouva l'air de
liberté , une Philofophie peu commune
dans ces tems encore barbares , & qu'on
pritpour de l'impiété . Charron étoit Théologien.
Bayle trouve fingulier que celui
des deux amis qui auroit dû inftruire l'autre
, en fût le difciple. Le livre de la Sageffe
eft eftimable & plein de belles chofes ;
mais il y en a peu dont on ne trouve au
moins le germe dans celui de Montagne.
Il est écrit avec plus de nerf & de méthode
que celui - ci , mais auffi avec bien moins
d'aménité , de grace & même de profondeur
.
Les Ecrivains de Port Royal nous ont
fourni dans le milieu du dernier fiécle
des ouvrages de morale bien eftimables .
Les Effais de Morale de M. Nicole font un
chef -d'oeuvre de méthode , d'éloquence
68 MERCURE DE FRANCE.
& de bonne philofophie , fur- tout dans les
quatre premiers volumes ; l'harmonie de
la morale & de la religion y eft préfentée
avec toute la force & la dignité dont
eft fufceptible une matiere auffi refpectable
; mais il regne dans cet ouvrage ce ton
d'aufterité , qui eft le cachet du Janfénifme
, & une monotonie qui à la longue devient
infupportable.
Mallebranche a donné auffi un excellent
traité de Morale chrétienne . Le célebre
Paſcal nous a laiffé des penfées morales
, où l'on trouve beaucoup de nerf &
de profondeur. A travers les parologifies
dont ce recueil eft rempli , on découvre
à chaque inftant des éclairs de génie qui
décelent toute la fublimité du fien ; mais
cet homme dont l'imagination étoit naturellement
trifte , & affoiblie par les maladies
& une dévotion trop auftere , voyant fans
ceffe un abîme à fes côtés , a répandu dans
fes penfées toute la noirceur de fon imagination
: elles ont un air fombre & effrayant
, qui tire fouvent au fanatifme.
Je ne puis m'empêcher de placer ici
Moliere , dont quelques comédies , indépendamment
du mérite dramatique , font
un traité de morale des plus précieux. Qui
a jamais connu le coeur humain mieux
que lui ? Qui l'a jamais mieux peint , &
DECEMBRE. 1754. 69
qui a jamais donné des leçons us touchantes
pour corriger les moeurs ? La morale
mife en action , fair à coup für une
impreffion bien plus vive & plus fenfible
qu'un traité didactique . Quel fond de Philofophie
ne faut-il pas pour faifir le point
fixe des moeurs avec autant de précision
que lui , lorfqu'il fait contrafter deux caracteres
oppofés qui marquent les deux
extrêmités du vice , pour faire mieux fentir
le jufte milieu où réfide la vertu ? Moliere
eft peut - être l'homme qui a jamais
eu le plus de philofophie dans la tête &
dans le coeur : voici un de fes traits que
je ne puis me laffer d'admirer , & qui peint
bien fon génie. Il revenoit un jour de
campagne avec Chapelle : un pauvre fur
le chemin lui demande l'aumône ; il met
fa main dans fa poche , & en tire une
piece de monnoye qu'il lui donne. Le
pauvre ayant regardé cette piece , courut
après lui pour la lui rapporter , en lui difant
que c'étoit un louis d'or , & qu'il
n'avoit pas eu fans doute deffein de lui
donner une fi groffe fomme. Moliere tira
un autre louis de fa poche , le lui
donna , & fe tourna vers fon ami , en lui
difant : Où diable la vertu va-t - elle fe nicher
? L'action eft belle , mais c'eft la réflexion
que j'admire : qu'elle me paroît
MERCURE DE FRANCE.
profonde ! elle ne pouvoit partir que d'un
Philofophe accoutumé à lire dans le coeur
humain , & dont le premier coup d'oeil a
l'humanité pour objet.
M. le Duc de la Rochefoucault a fait le
premier ouvrage de penfées détachées :
fon fameux livre de Maximes eft un fyftême
de morale bien neuf & bien fingulier
, & il y fait envifager l'humanité
fous un point de vûe bien humiliant . M.
D. L. R. F. ne croyoit point aux vertus ;
nous n'agiffons , felon lui , que par des
vûes d'intérêt & d'amour propre ; & les
plus belles actions feroient fouvent rougir
leur auteur , fi l'on en connoiffoit le principe
: voilà la bafe de fon fyftême . Il defcend
dans les profondeurs du coeur humain,
pour analyfer les vertus ; il les réduit à
leurs principes , & par là même il les réduit
à rien ce font des pierres précieuſes
qui perdent leur prix & leur brillant dans
la décompofition . L'héroïfme la
› grandeur
, la philofophie , ne font que de la
fauffe monnoye aux yeux de M. D. L. R. F.
& toute la fageffe humaine n'eft que le
mafque de l'amour propre. Il faut avoir du
courage & une réputation bien fûre pour
afficher un femblable fyftême ; un autre
auroit rifqué de fe faire envelopper dans
cette profcription générale des vertus , &
DECEMBRE. 1754. 71
&
c'eft un trait d'équité du public d'avoir
rendu juſtice à l'ouvrage de M. D. L. R.
fans foupçonner fon coeur.
Le livre des Maximes fit naître peu de
tems après celui de la fauffeté des Vertus
humaines , qui n'en eft qu'un commentaire.
Il est fait par M. Efprit , qui eft à M. D.
L. R. F. ce que Charron eft à Montagne.
On vit paroître enfin les Caracteres de
la Bruyere , ouvrage admirable que l'on
devroit fçavoir par coeur , & qu'on ne
peut trop méditer : c'eft le tableau de la
vie humaine peint d'après nature : fon mérite
eft trop bien établi pour m'y étendre
davantage. Beaucoup de gens font per
fuadés que M. de la Bruyere a peint réellement
des perfonnes connues ; cela paroît
affez vraisemblable : d'ailleurs fon
livre étant , pour ainfi dire , une galerie
de portraits d'hommes ridicules , fots &
vicieux , il n'y a rien de fi aifé que de
trouver des originaux qui y reffemblent.
Les caracteres font relevés encore par l'éclat
du coloris ; on y trouve de la force
de la nobleſſe , de l'imagination dans le
Style & très-fouvent une grande éloquence
; mais il est beaucoup travaillé , & on
le fent. Il vife quelquefois trop à l'épigramme
, & il me femble qu'on y trouve
quelques femences de ce précieux dans
72 MERCURE DE FRANCE.
les tours , qui s'eft développé dans notre
fiécle. Il y a tel auteur de nos jours qui
voudroit bien avoir créé telle expreffion
de la Bruyere ; mais on ne s'avife pas tout
feul du mérite des autres .
Notre fiècle avoit vû naître un de ces
hommes rares faits pour éclairer les autres
, & que la mort a enlevé au commencement
de fa carriere ( a ) ; c'eſt l'auteur
de l'Introduction à la connoiffance de l'ef
prit humain , ouvrage plein de principes
qui annonce un Philofophe qui avoit bien
refléchi fur lui -même , & qui connoifſoit
les hommes , quoiqu'il n'eût fait que les
entrevoir. Dans le brillant de la jeuneffe ,
au milieu des occupations militaires , accablé
de maladies longues & cruelles , M.
de Vauvenargues avoit confervé un efprit
libre & tranquille , une raifon vigoureuſe ,
qui devoit , fans doute , le conduire bien
loin. Le livre qu'il nous a laiffé ne montre
pas tout ce qu'il étoit , mais tout ce qu'il
devoit être. On y découvre les traces du
génie , des idées grandes , des réflexions
prefque toujours vraies & quelquefois fublimes
, un fens droit , & beaucoup d'efprit
, fans qu'il y prétendît. Son effai fur
le bien & le mal moral eft précieux par les
( 4 ) M. le Marquis de Vauvenargues , mort à
L'âge de 27 ans.
vûes ,
TA
DECEMBRE. 1754. 73-
vûes , la netteté & la faine philofophie
qu'il y a mis : fon ftyle mâle , pathétique ,
plein de vie , refpire par- tout ce ton de
fentiment qui a tant de charmes pour les
ames fenfibles je laiffe à de petits critiques
le foin de faire remarquer quelques
fautes d'exactitude grammaticale qui lui
font échappées . Il y a , ce me femble , une
reffemblance frappante entre Paſcal & M.
de Vauvenargues , & dans le caractere de
leur génie , & dans leurs maladies , & leur
mort prématurée.
L'homme confidéré en lui -même ou dans
par
fes rapports particuliers avec les autres
hommes , voilà l'objet qu'ont envifagé jufqu'ici
les moraliftes. Il eft venu un génie
créateur , qui joignant à ces confidérations
celles des rapports des hommes entr'eux
comme membres d'une fociété politique ,
a réuni là toute la fcience des moeurs ;
c'eſt fous ce point de vue fi étendu que la
morale eft developpée dans l'Esprit des loix ,
ouvrage unique , fait pour inftruire les
peuples , les Rois & les Philofophes , &
auffi admirable dans la magnificence &
l'immensité du plan que dans l'oeconomie
de l'exécution . On fent bien que la morale
doit être la bafe de la politique . Les
moeurs , les loix & les climats fe tiennent
entr'eux par des rapports délicats & dont
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
les combinaiſons font infinies ; ce font ces
rapports que M. de M. a démêlés avec autant
de fagacité que de profondeur : on eft
étonné de cette variété d'obfervations & de
cette multitude de faits , fouvent contradictoires
, qui viennent fe ranger d'euxmêmes
fous un principe fécond , & lui
fervir de point d'appui : on admire dans
fon ftyle cette éloquence rapide & énergi
que , cette force d'expreffion qui naît de la
force des idées ; cette précifion fi finguliere
, qui fait un tableau fini d'un feul
coup de pinceau ; cette imagination vive
& flexible , qui à côté d'une image légere
& gracieufe , nous préfente une image forte
& fublime qui nous étonne . M. de M.
eft tout ce qu'il veut être , & il eſt toujours
grand , toujours créateur ; il ne reſfemble
jamais à perfonne , même de loin ,
& je doute fort que quelqu'un lui reſſemble
de long- tems . On connoît un autre ouvrage
de lui plein d'efprit & de vûes fines
& profondes fur les moeurs , que j'admirerois
quand il ne renfermeroit que
l'hiftoire des Troglodites , qui me paroît
le morceau de morale le plus touchant &
du goût le plus neuf & le plus agréable
qui ait jamais été fait . Qu'il me foit permis
d'ajouter que le fublime des moeurs
que M. de M. a peint dans fes écrits , fe
"
DECEMBRE. 1754. 75
retrouve dans fon ame avec cette aimable
fimplicité , le charme de la fociété , &
qu'on a rencontrée quelquefois dans les
grands hommes. Il m'en coûte pour ne
m'étendre pas davantage fur fon éloge ; il
y a tant de plaifir à louer les hommes vertueux
! je ne craindrois pas affurément d'en
trop dire , mais je craindrois de ne dire pas .
ce qu'il faut.
On fera peut- être charmé d'apprendre
que M. de M. eft un defcendant du célé
bre Montagne ; on voit que le génie & la
philofophie font un bien de patrimoine ,
qui n'a fait qu'augmenter en paffant dans
les mains de M. de M.
Nous avons encore des gens d'efprit
des Philofophes qui ont bien étudié l'efprit
humain , & qui ont porté dans la morale
les nouvelles lumieres que notre fiécle
a acquifes ; mais je referve pour une
autre lettre la fuite de mes obfervations
fur les ouvrages que nous leur devons.
T
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
MALA
LE CREPUSCULE.
Enfin le jour baifle ;
L'aftre qui nous luit,
Après lui ne laiffe
Qu'un éclat qui fuit.
Auffi
voyageres
Qu'on voit les éclairs ,
Des vapeurs légeres
Enflamment les airs ,
Le Dieu que je fers
Fait de nos fougeres ,
Sous ces berceaux verds ,
Le lit des bergeres.
L'ombre fe répand
L'Amour moins timide ,
Livre impunément
A ma main avide
Ces biens précieux ,
Ces charmes fans nombre,
Que la nuit plus fombre
Dérobe à mes yeux.
Moment favorable !
Couché fur les fleurs,
Un objet aimable
N'a plus de rigueurs.
Mais déja tout çéde
DECEMBRE . 1754. 77
Au plus doux repos ,
A de longs travaux
Le fommeil fuccéde ,
Et volage encor ,
Dans les bras de Flore ,
Attendant l'Aurore ,
Zéphire s'endort.
Sommeil favorable ,
Ton charme agréable
Diffipe nos maux.
Autour des
pavots
Les fonges voltigent
Des fonges menteurs
Les folles erreurs
Confolent , affligent ,
Raffurent nos coeurs.
Le Berger fommeille
Près de fon troupeau s
Le plaifir feul veille
Près de ce ruiffeau :
Bientôt le filence ,
Enfant de la nuit ,
Dans ces bois devance
L'Amour qui le fuit.
Plus loin du myſtere ;
Le charme trompeur ,
Séduit & fait taire
L'auftere pudeur.
Voulant fe défendre
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Philis va fe rendre
Au preffant defir ;
Déja le Plaifir
A
Badinant près d'elle ,
Fléchit la cruelle ;
J'entends un foupir.
Douce Nuit , acheve ,
Pour combler mes voeux ,
De me rendre heureux ;
Que le Jour fe leve
Témoin de nos feux.
ETAT
De la Poëfie Dramatique en Allemagne.
M
Ichel Sachfe , Hiftorien Allemand ,
nous apprend dans la quatrieme
partie de fa Chronique des Empereurs ,
que la premiere Comédie fur jouée en
Allemagne en 1497 ; que Reuchlin en fut
l'auteur ; qu'il la compofa en l'honneur
de Jean de Dalberg , Evêque de Worms
& que le peuple la regarda comme un prodige
: c'eft là la premiere trace de l'origine
des fpectacles en Allemagne. L'ufage ne
peut gueres en avoir été plus ancien en
>
DECEMBRE . 1754. 79
France puifque fous François I on y
jouoit des comédies faintes , qui , autant
qu'on en peut juger par les titres , devoient
être monftrueufes. Il eft vrai que
fi l'on remonte à cet Anfelme Faidet dont
parle M. de Fontenelle dans fon Hiftoire
du Théatre François , & qui après avoir
promené fes tragédies & fes comédies
avec un grand fuccès dans plufieurs Cours ,
mourut en 1220 , le fpectacle fe trouvera
au moins de 277 ans plus ancien en France
qu'en Allemagne.
La principale caufe qui a empêché le
théatre allemand d'acquerir le dégré de
perfection auquel font parvenus les théâtres
d'Italie , d'Angleterre , & fur-tout celui
de France ; c'eft qu'ayant été en proye
à des troupes de bâteleurs errans , qui couroient
de foire en foire par toute l'Allemagne
, jouant de mauvaiſes farces pour
amufer la populace , les honnêtes gens fe
font revoltés contre cette forte de fpectacles
, & l'Eglife les a condamnés comme
propres par leur indécence , à corrompre
les moeurs. Il ne s'eft pas trouvé un homme
du monde , pas un génie d'un certain
ordre qui ait voulu travailler pour de pareils
hiftrions.
Le premier vice du théatre allemand
étoit donc de manquer de bonnes pieces ;
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
celles qu'on y repréfentoit , devenoient
également odieufes , & par le plan & par
l'exécution . On n'y voyoit jamais une
époque de la vie , un événement développé
; c'étoit toujours des hiftoires , quelquefois
de plufieurs fiécles : les régles du
dramatique y étoient tout- à - fait inconnues
, & les Comédiens donnoient une
pleine carriere à leur imagination.
La comédie qu'on jouoit le plus univerfellement
, c'étoit Adam & Eve , ou la
chute du premier homme ; elle n'eft pas encore
tout -à - fait profcrite , & il n'y a que
quelques années qu'on l'a repréfentée à
Strasbourg. On y voit une groffe Eve ,
dont le corps eft couvert d'une fimple
toile couleur de chair , exactement collée
fur la peau avec une petite ceinture de
feuilles de figuier , ce qui forme une nudité
très dégoûtante . Adam eft fagoté de
même. Le pere Eternel paroît avec une
vieille robe de chambre , affeublé d'une
vafte perruque & d'une grande barbe blanche
; les diables font les bouffons & les
mauvais plaifans.
Une autre piece que les Comédiens regardoient
comme une tragédie fublime ,
& qu'ils nommoient dans leurs affiches ,
une action d'éclat & d'état , c'eft Bajazet
Tamerlan. Après que ces deux rivaux
DECEMBRE. 1754. 81
de la tyrannie fe font fait dire par leurs
Ambaffadeurs , les invectives les plus atroces
& les faletés les plus groffieres , ils en
viennent à la bataille qui fe donne fur le
théatre. On voit Tamerlan qui terraffe
Bajazet : ces Princes fe prennent à braffecorps
, & font des efforts terribles pour s'étrangler
mutuellement , en jettant des cris
& des hurlemens affreux .
Dans une tragédie , intitulée Diocletien
, cet Empereur , grand perfécuteur des
Chrétiens , apprend que la belle Dorothée
a embraffé en cachette le Chriftianifme :
tranſporté de colere il fait venir fon Général
Antonin ; & lui commande de violer publiquement
cette Princeffe.Bien loin d'exécuter
cet étrange ordre , Antonin conçoit
pour elle un amour refpectueux & tâche de
la fauver. L'Empereur féduit par les mauvais
confeils de fon Chancelier , fait couper
la tête à la Princeffe , & cette exécution fe
paffe fur le théatre à la vûe des fpectateurs.
Dioclétien ne tarde point à fe repentir
de fon crime ; mais un moment
après il eft englouti par la terre. Le Général
Antonin perd la raifon de defefpoir , &
fait mille extravagances ; il s'endort à la
fin : Arlequin furvient , & le réveille avec
un jeu de cartes , en lui criant aux oreilles :
quatre matadors & fans prendre.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Le bouffon ou plaiſant de la véritable
comédie allemande eft appellé Jean fauciffe
( Hans-Wurft ) ; c'eft une efpéce de
balourd. Pour être parfait en fon genre ,
on veut qu'il ait l'accent Saltzbourgeois ; il
a le privilége de dire des faletés : au prix
de lui le Polichinel François eft très- poli .
Dans une piece intitulée Charles XII ,
Roi de Suede , le Général Fierabras commande
dans la fortereffe de Friderichshall
; il paroît fur les remparts , provoque
Charles XII , lui chante pouille , & l'appelle
fanfaron. Charles de fon côté le menace
qu'il le fera hacher menu comme
chair a pâté. Sur quoi le Roi va reconnoître
la ville. Jean Sauciffe qui est en faction ,
lui crie : Qui va là ? Le Roi répond , Charles
XII , & ajoute : Et toi , qui es -tu ?
Jean Sauciffe XIII , lui replique le bouffon
, en lui faifant la généalogie des Jean
Sauciffe. A la fin Charles fe met de mauvaiſe
humeur & fait commencer la canonnade
; mais il est bientôt étendu fur le
carreau. Fierabras fuivi de Jean Sauciffe ,
fort de la place ; & après avoir chanté victoire
fur le cadavre du Roi Suédois , il regagne
la ville , & la piece finit.
Ce n'eft pas que parmi tant de fottifes
on ne voye de tems en tems fur l'ancien
théatre allemand quelques bluettes d'efDECEMBRE
. 1754- 85
prit , quelques faillies plaifantes. Il y a
certainement des traits qui font rire , même
les honnêtes gens ; mais ils font rares &
prefque toujours défigurés par des poliffonneries
groffieres , ou par le noeud ridicule
de la piece.
Un autre défaut de ces anciennes pieces
allemandes , & qui n'eft pas des moindres ,
c'eft qu'elles ne font pas écrites d'un bout
à l'autre. Les Comédiens pour l'ordinaire
n'en ont que le cannevas , & jouent le
refte d'imagination . Jean Sauciffe fur-tout
y trouve unbeau champ pour donner carriere
à fes plaifanteries.
Au refte tout étoit mauffade dans ce
fpectacle : une mauvaiſe cabanne de planches
fervoit de maifon ; les décorations y
étoient pitoyables ; les acteurs vêtus de
de haillons & coëffés de grandes & vieilles
perruques , reflembloient à des fiacres
habillés en héros : en un mot , la comédie
étoit un divertiffement abandonné à la lie
du peuple.
Au milieu de cette barbarie une femme
aimable ofa concevoir le deffein d'épurer
le théatre allemand , de lui donner une
forme raisonnable , & de le porter , s'il étoit
Foffible , à la perfection ; but que les ef-
Frits d'un certain ordre fe propofent toujours
dans leurs entrepriſes. Cette femme
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
étoit Madame Neuber , épouſe d'un affez
mauvais Comédien , mais bonne actrice :
outre fon talent pour le théatre , elle en a
beaucoup pour la Poëfie , fuite du génie &
du goût avec lefquels elle eft née . Ses premiers
fuccès furent d'abord très- brillans ;
elle commença par s'affarer de plufieurs
bons acteurs , & en forma d'autres . Ce ne
fut pas une petite acquifition que celle
qu'elle fit en Monfieur Koch , Comédien ,
qui auroit paffé même à Paris pour excellent
, s'il avoit fçu la langue Françoiſe
auffi bien qu'il poffedoit l'Allemande : c'étoit
d'ailleurs un homme d'efprit qui avoit
de bonnes études , & qui dans la fuite a
traduit en vers allemands quelques-unes
des meilleures pieces Françoifes.
Mais ce n'étoit pas le tout d'avoir de
bons acteurs ; Madame Neuber crut avec
raifon qu'il falloit auffi fe pourvoir de
bonnes pieces , & rien n'étoit plus difficile
par les raifons qu'on vient de rapporter.
Elle s'avifa du meilleur expédient qu'elle
pût prendre , & réfolut de commencer par
donner au public de bonnes traductions
avant que de fonger à lui préfenter des
originaux. Son premier début fut en Saxe ,
& elle y trouva des fecours . M. Gottſched
accorda une espece de protection à ce théatre
naiflant , & le fournit non feulement
DECEMBRE . 1754. 85
de quelques bonnes verfions de pieces
françoifes , mais auffi de plufieurs Comédies
de fa façon ou de celle de fes amis ,
& entr'autres d'une tragédie qui feroit
belle dans toutes les langues du monde ;
c'eſt la mort de Caton , imitée en partie
de l'Anglois de M. Addiffon , & en partie
de l'invention de M. Gottfched. M. Koch
travailla auffi de fon côté avec fuccès à la
traduction des meilleures pieces du théatre
François , & le public goûta avec avidité
ces beautés nouvelles qui parurent fur
la fcene allemande .
Le théatre de Madame Neuber avoit
déja fait de grands progrès , lorqu'elle vint
débuter à Hambourg ; elle y trouva des
perfonnes de goût & des gens de lettres ,
amateurs des beaux Arts , dont les travaux
contribuerent beaucoup aux progrès dramatiques.
M. de Stuven dont les talens ont
été employés depuis plus utilement par
deux grands Princes , fut excité par fon
beau génie à confacrer fes momens de loifir
aux ouvrages dramatiques Il traduifit
en peu de tems , avec autant d'élégance que
de fidélité , Phédre & Hippolyte , Britannicus
, le Comte d'Effex , Brutus & Alzire. Il
a été depuis imité par plufieurs de fes compatriotes
; & peu s'en faut qu'on n'ait aujourd'hui
en Allemand les meilleures pie86
MERCURE DE FRANCE.
ces de Corneille , de Racine , de Voltaire ,
de Crébillon , de Campiftron , de Moliere ,
de Regnard , de Deftouches , en un mot
des plus célebres tragiques & comiques
François. Les Allemands font à cet égard
auffi riches que les Anglois , qui ont approprié
à leur théatre des traductions des plus
excellentes pieces Françoifes.
Ceux qui font au fait des détails du
théatre , fçavent combien il faut de dépenfes
& de goût pour l'habillement des
acteurs , pour les décorations & pour mille
autres befoins , dont le fpectateur s'apperçoit
à peine , mais qui font ruineux pour
les entrepreneurs. Mme Neuber n'eut pour
fubvenir à tous ces frais & pour la réuffite
de toutes fes entrepriſes , que la générosité
de quelques particuliers & les reffources
de fon efprit. Mais le croira- t- on ? Cette
femme à laquelle on ne fçauroit difputer
la gloire d'avoir produit en Allemagne le
premier théatre raisonnable , a été pendant
plufieurs années en bute à la fatyre la plus
noire & la plus amere , & fe trouve maintenant
réduite par les perfécutions de fes
ennemis à un état d'indigence , qui fait
honte au fiécle & à la nation. Au lieu de
reconnoiffance & d'encouragement, elle n'a
rencontré que des traverfes & de l'envie.
La defunion s'eft mife auffi dans fa troupe ,
DECEMBRE. 1754. 87
& plufieurs autres circonstances ont concouru
à la décadence de ce théatre , chacun
des principaux acteurs ayant eu l'ambition
d'être chef de troupe , & de fe former une
compagnie féparée. Cette mefintelligence
a tout ruiné. Du fein de la troupe de Mme
Neuber font forties celles de Schonemann
de Koch , de Shuch & d'autres , qui fe n
fant réciproquement n'ont pu s'élever chacune
en particulier à la perfection qu'elles
auroient atteinte fi elles fuffent demeurées
unies. Aujourd'hui chacune de ces troupes
eft défectueufe par quelque endroit , &
fur-tout par les acteurs , qui faifant de leur
art une fimple profeffion méchanique
jouent pour l'ordinaire fans efprit & fans
ame. Ils font ou froids à glacer, ou furieux.
Ce qui choque d'ailleurs beaucoup fur la
ene allemande , c'eft la façon mauffade
& prefque indécente dont s'habillent , fe
chauffent & fe coëffent les Comédiens Allemands
, fur-tout les femmes : on n'y
trouve point ce goût & ces graces fi néceffaires
pour plaire au public raifonnable .
Tout cet expofé prouve qu'il feroit poffible
de porter le théatre allemand à un
certain dégré de perfection ; mais il fait
voir en même tems que la chofe ne fe fera
jamais à moins que quelque Prince éclairé
ne s'en mêle , & n'entretienne à fes dépens
38 MERCURE DE FRANCE.
une bonne troupe , dirigée par un de ſes
courtifans , qui foit au fait du fpectacle.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Novembre eft Chemin Celui de la
feconde eft Cartes à jouer. Le mot du Logogryphe
eft Caractere , dans lequel on
trouve carte géographique , terre , art , rare
, car , rat , carte à jouer , Raca , artere.
CE
Το
ENIGM E.
Mon pere eft le blond Apollon ;
Ma mere eft celle d'Egeon .
J'aime la valeur , le courage ;
Je me plais beaucoup au carnage :
Ma vûe imprime la terreur .
Je fuis l'afyle de l'honneur.
Sous l'un & fous l'autre topique
On me chérit & l'on me craint ;
Du fond de la Chine au Mexique
J'agite & je mets tout en train.
Depuis la naiffance du monde ,
Je devins en exploits féconde.
Je fais du bien , je fais du mal ;
J'ai fervi le grand Annibal ,
DECEMBRE. 1754 89
Céfar , Scipion , Alexandre ;
Tous ces conquerans , fous mes loix ,
Ont forcé le monde à fe rendre.
Je foutiens le thrône des Rois .
A ces traits tu peux reconnoître ,
Cher Lecteur , mon nom & mon être.
AUTR E.
JAi les femmes pour ennemies ,
Si l'on croit certain croniqueur ;
Vois , ami , quel eſt mon malheur
D'être banni de leurs parties.
Aux hommes moins indifférent ,
Par fois ils me rendent hommage ;
Mais c'eft un honneur de paffage :
Je ne fuis Roi que dans certain Couvent.
Combien de fois l'amant timide
Me garde-t-il contre fon gré ?
De ces Meffieurs rarement réveré ,
Peu voyagent fous mon Egide.
Il eft pourtant , fans vanité ,
Des cas où j'ai l'éloquence en partage :
D'autres , où de ftupidité
Je fuis la plus parfaite image.
A bien des divers mouvemens
Je dois moneffence & mon être
90 MERCURE DE FRANCE.
Je donne des plaifirs , je cauſe des tourmens.
N'en eft- ce pas aflez pour me faire connoître ?
LOGOGRYPHE.
Guidés par la folie & nourris par l'eſpoir ,
Jouets ambitieux d'une vaine avarice ,
Mille & mille mortels foumis à mon pouvoir ,
S'exposent tous les jours aux coups de mon caprice.
Aveugle en mes faveurs , bizarre dans mon choix ,
Capricieuſe , injufte même ,
De mes défauts , malgré le nombre extrême ,
On veut encore fubir mes loix.
Si ce tableau fur moi te laiffe quelque doute ,
Pour me montrer , lecteur , je prens une autre
route.
Partage tout mon corps en deux ,
J'offre d'abord le don que je deftine
A ceux que je veux rendre heureux.
Enfuite joins mes fept pieds , & combine ,
Tu trouveras du Créateur
Un oeuvre dans lequel éclate fa puiſſance ,
Une riviere de la France ,
Remarquable par ſa grandeur ,
Un ornement aux Prêtres néceſſaire ,
Un cas honteux qu'on ne fait guere à jeun ,
Dans un repas un ſervice ordinaire ,
DECEMBRE. 1754. 91
Un métal autrefois au Pérou fort commun ;
Un inftrument avec lequel Orphée
Sçutjadis attendrir Pluton ;
De la jalouſe & cruelle Junon
La rivale qui fut la plus perfecutée.
Un Prophête fameux , ce qui fert au repos ;
Après le vin ce qui refte aux tonneaux ;
Une chofe fort néceffaire ,
Que tout le monde doit porter ;
Le nom d'un mortel qu'on revere
Un Saint connu dans le calendrier.
Un pays de la Gréce , une plante qui pique ;
Un Dieu puiflant dont Zéphire eft le fils ,
Plus une note de Mufique :
Enfin un ....
Mais , Lecteur , c'eſt aſſez , je finis.
92 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES
Hala.
LITTERAIRES.
ISTOIRE OU police du Royaume de
Gala . Cette brochure qui fe vend chez
Jombert , rue Dauphine , préſente des vûes
utiles à la fociété. Je n'en donnerai point
d'extrait ; mais je placerai ici quelques réflexions
que j'ai faites , & que je defirerois
paffionnément de voir juftifier par le fuccès.
Pour peu qu'on foit obfervateur , on remarque
dans tous les efprits une fermentation
qui n'y avoit pas été peut- être depuis
la fondation de la Monarchie . Le bien
public eft l'objet des converſations , même
des gens frivoles , de l'étude des fages , &
des écrits des citoyens affez inftruits pour
éclairer les autres. Il feroit agréable & uti
le de remonter aux caufes qui ont produit
une révolution fi heureufe ; & j'oſe inviter
quelqu'une de nos Académies à propofer
ce fujet pour un de fes prix. Si j'avois
à le traiter , je m'arrêterois principalement
à l'exemple de nos refpectables rivaux les
Anglois , à l'efprit philofophique qui fait
des progrès fi rapides depuis vingt ans , &
à l'Esprit des Loix , l'ouvrage le plus lumineux
qui foit peut- être jamais forti de la
tête d'aucnn homme.
L
DECEMBRE . 1754- 93
Les difpofitions où eft la nation n'ont
pas échappé au gouvernement . Il en a profiré
pour faire des opérations , qui dans
des tems moins éclairés n'auroient pas été
pratiquables Sa probité & fon exactitude à
remplir fes engagemens , font devenues les
fondemens d'un crédit public , aujourd'hui
la baſe de notre opalence. Nous tommes
le peuple de l'Europe qui a la maffe d'argent
la plus confiderable , & le commerce
le plus riche.
Il reftoit un vice radical dans l'Etat,
L'ordre fi nombreux & fi précieux des cultivateurs
étoit gêné dans la vente de la
plus néceffaire de fes denrées. Le nouveau
Miniftre des Finances en rendant libre le
commerce du blé dans tout le Royaume ,
& en ouvrant deux ports pour le porter 2
l'étranger , s'eft affuré pour toujours le
coeur de vingt millions d'hommes .
·
Seroit ce fe flater que d'efperer que
cette fage innovation fera fuivie d'une plus
importante encore : Toute la nation fou
pire depuis long- tems après la taille réelle ,
la feule impofition capable de prévenir les
haines , les injuftices , le découragement.
Par quelle fatalité n'a - t - on pas écouté la
voix de la raifon & le cri des peuples ? Les
obftacles que pouvojent apporter d'un côté
le défaut de lumieres & le défaut de con94
MERCURE
DE FRANCE.
fiance de l'autre , font heureuſement levés.
S'il refte des difficultés , comme il n'eft
pas permis d'en douter , M. le Controlleur
Général a dans fon coeur le courage qu'il
faut les braver , & il trouvera dans pour
fon efprit des moyens pour les furmonter.
Cette opération répareroit tout le tort
qu'on a fait au Royaume , en s'occupant
toujours moins de fon bonheur que de fa
gloire , & placeroit le Miniftre qui en ſeroit
l'auteur , au- deffus de tous les grands
hommes que leurs talens ont fait appeller
à l'adminiftration des affaires.
L'ART de cultiver les muriers blancs
d'élever les vers à foye & de tirer la foye
des cocons , avec figures . A Paris , chez la
veuve Lottin , & J. H. Butard , rue S. Jacques
, 1754, I vol . in-8°.
L'ouvrage que nous annonçons , eft divifé
en trois parties. La premiere regarde
les muriers ; la feconde , les vers ; la troifieme
, le tirage de la foye. Dans la premiere
partie on expofe en général les propriétés
du murier & fes différentes efpeces .
On donne auffi divers moyens de le multiplier
, & on enfeigne la maniere de le
cultiver , foit dans les pépinieres , foit
quand il eft planté à demeure. La feconde
partie traite de tout ce qui regarde les vers
DECEMBRE. 1754.
95
à foye , du logement qui leur convient ,
du tems & de la maniere de les faire éclor
re , de les nourrir & de les gouverner en
fanté & en maladie , de les faire filer &
d'en recueillir de la graine pour l'année
fuivante. Enfin dans la troifieme partie , fur
le tirage de la foye , on enfeigne divers
moyens de tuer les papillons dans les coques
, pour qu'ils ne les percent pas. On
donne la deſcription de plufieurs tours inventés
pour le tirage de la foye , avec la
maniere de la tirer. Ces trois traités renferment
un grand nombre de choſes neuves
, qu'on chercheroit inutilement dans
les autres traités fur cette matiere. L'excellent
citoyen auquel nous devons cet ou
vrage , n'a rien négligé ni pour le fond ni
pour la forme. Tout ce qu'il eft important
de fçavoir fur la matiere qui y eft traitée ,
s'y trouve , & s'y trouve écrit avec préci
fion , avec ordre & avec clarté.
ABREGE de la Philofophie ou differ
tation fur la certitude humaine , la Logique
, la Métaphyfique & la Morale. A
Paris , chez Delaguette , rue S. Jacques ,
1754.2 vol. in- 12.
Cet ouvrage eft de feu M. l'Abbé de la
Chambre , fort connu par un grand nombre
de livres fur des matieres qu'il feroit
96 MERCURE DE FRANCE.
à fouhaiter qu'on agitât peu . Voici le portrait
qu'on nous trace de lui .
Il avoit l'efprit extrêmement jufte , les
idées fort nettes , & beaucoup de précifion ;
fçachant faire valoir une objection , fans
négliger de mettre dans tout fon jour la
réponſe. Complaifant , facile & parlant
très-peu , il n'avoit le ten ni impofant ni
déciff. La douceur dans la fociété & la
tranquillité d'ame formoient le fond de
fon caractere. Si la converfation l'engageoit
dans quelque difpute , il foutenoit
fon fentiment fans âcreté & fanş amertume.
Cette complaifance de caractere , cette
indifférence & pour ainfi dire, cette tiédeur
qu'il avoit pour les propres fentimens ,
étoient même en lui quelquefois portées
trop loin , & l'ont engagé dans une occa
fion au-delà de ce qu'il penfoit véritablement.
Mais quel eft le Sage & le Philofophe
, l'homme le plus profond & du plus
folide jugement , qui n'ait pas fait dans fa
vie quelque fauffe démarche ? Heureux
celui qui fent fes fautes , mais plus heureux
ceux qui ont le courage de les réparer !
PUBLII Virgilii Maronis opera ordine
perpetuo , interpretationibus Gallicis & dictionariis
illuftrabat Antonius Bourgeois
Parochus Sancti Germani , & in Collegio
Crefpiaco
DECEMBRE . 1754. 27
Crefpiaco Vallenfi primarius ; ad ufum Scholarum.
Sylvanecti , apud Nicolaum Defroques
; Parifiis , apud Carolum Hochereau
natu-majorem , ripâ de Conti , 1754 ,
I vol. in- 8°.
Quelque Auteur latin , quelque recueil
même , dit M. Bourgeois , que l'on
mette entre les mains des commençans ,
ils y trouveront toujours des difficultés
de cinq fortes , & qui confiftent , 1 °. à
faire ou à retenir la conftruction de chaque
phrafe. 2°. A trouver de foi - même les
mots fous- entendus. 3 °. A trouver la fignification
propre des expreffions figurées.
4. A choifir dans un dictionnaire la fignification
propre de chaque mot. 5 ° . Enfin
à trouver un tour françois convenable
pour traduire les phrafes latines , qu'on
peut rendre mot à mot . M. Bourgeois s'eft
appliqué à faire difparoître ces difficultés ;
voici comment il s'y eft pris.
y
1º . A côté & vis- à-vis du texte eft la
conſtruction de chaque phrafe. Les mots
font à peu près rangés comme ils doivent
l'être pour former une phrafe françoife
, quand on les aura traduits les uns
après les autres . L'auteur ne s'écarte de ce
fentier que par rapport aux mots qu'on ne
peut déranger fans pécher contre les régles
de la Grammaire , qui apprend elle-
1.Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
même où il faut les placer quand il eſt
question de traduire. La même conſtruction
offre encore tous les mots fous- entendus
dans le texte.
2º. Avec le fecours des interprétations
placées au bas des pages , il fera aifé d'apprendre
la fignification jufte des expreffions
figurées. Elles y font toutes expliquées
& traduites d'abord à la lettre , & ramenées
enfuite au fens naturel & fimple.
3° . Des remarques fur le fujet , fur les
perfonnages & fur le texte de chaque églogue
compofent la troifieme partie de l'ouvrage
de M. Bourgeois . Comme elle eſt
inutile aux commençans , l'Auteur l'a écrite
en latin . On y trouve de la fagacité , des
idées neuves & des fyltêmes vraisemblables
.
4°. La quatrieme difficulté qui confifte
à trouver dans un dictionnaire la fignification
propre de chaque mot , eft tout- àfait
infurmontable pour les commençans
,
à caufe du grand nombre des fignifications
diverfes dont le même mot eft communément
fuivi. Pour remédier à cet inconvénient
, M. Bourgeois a compofé le petit
dictionnaire qui termine le volume , &
ne laiffe rien à défirer à la jeuneffe . Ce
dictionnaire , outre qu'il eft fort exact , eſt
encore fait de façon qu'on ne peut fe tromDECEMBRE.
1754. 99.
per dans le choix de la fignification dont
on a befoin.
Nous croyons en avoir affez dit pour
faire fentir le mérite du travail de M.
Bourgeois. Il y a apparence que l'Auteur
qui ne publie aujourd'hui que les Eglogues
, fera encouragé par des fuffrages
importans & décififs à nous donner tout
le Virgile.
LES livres de Ciceron , de la Vieilleffe
de l'Amitié , traduction nouvelle ; fur l'édition
latine de Grævius , avec le latin à'
côté. A Paris , chez Jofeph Barbou , rue S.
Jacques , près la Fontaine S. Benoît , aux
Cicognes , 1754 , in - 12 .
fi
On ne fçauroit trop multiplier les traductions
des bons livres , des livres de morale
fur- tout. Il eft rare que le bien reſte
long- tems dans l'efprit , fans tomber ,
l'on peut parler ainfi , dans le coeur. Combien
de fois n'eft- il pas arrivé qu'une lecture
qui n'avoit été entreprise que par curiofité
, foit devenue une leçon de vertù ?
Nous fouhaitons cette deftinée à la traduction
que nous annonçons .
MEMOIRES hiftoriques , militaires
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Em-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pire , jufqu'au traité d'Aix -la - Chapelle en
1748. Par M. l'Abbé Raynal , de la Société
royale de Londres, & de l'Académie royale
des Sciences & Belles - Lettres de Pruffe . A
Amfterdam , chez Ar ' ftée & Merkus ; & le`
vend à Paris , chez Durand , rue S. Jacques
, au Griffon , 1754 .
J'ai donné dans le Mercure dernier l'extrait
du premier volume de mon ouvrage ,
je vais continuer celui du fecond qui tenferme
l'histoire des guerres de Charles-
Quint & de François I , depuis 1521 jufqu'en
1544.
» L'Italie , ce théatre continuel & mal-
» heureux de tant de guerres , en a peu vu
» d'auffi fingulieres par les motifs & d'auffi
furprenantes par les événemens que cel-
» les qu'on va développer. Le lecteur en
» faifira mieux l'efprit , & en fuivra plus
agréablement les détails lorfqu'on l'aura
» fait remonter jufqu'à leurs caufes les plus
éloignées.
و ر
و ر
ور
و ر
Depuis la chute de l'Empire Romain
l'Italie ne s'étoit jamais trouvée dans la fituation
heureufe & brillante où elle étoit
en 1492. Une paix profonde , un commerce
étendu & floriffant , la culture des fciences
& des arts , inconnus ou méprifés ailleurs
, y faifoient regner des moeurs douces ,
aimables & polies . Tranquille , peuplée ,
DECEMBRE . 1754. tor
!
riche & magnifique au - dedans , elle avoit
au- dehors une affez grande confidération .
Cette fituation fi rare étoit particulierement
l'ouvrage de Laurent de Médicis , qui
de fimple citoyen de Florence en devint le
chef& le bienfaiteur. Sa mort fut l'époque
des troubles de l'Italie .
Ludovic Sforce méditoit d'ufurper la
Souveraineté du Milanès fur Jean Galeas
fon neveu ; mais comme il prévoyoit que
le Roi de Naples traverferoit fon projet,
il engagea la France à faire valoir les droits
qu'elle avoit par la Maiſon d'Anjou fur le
Royaume de Naples .
» Charles VIII qui n'avoit ni la péné-
» tration néceffaire pour connoître le bien
»de l'Etat , ni le fentiment qui le fait de-
» viner, & qui confondoit d'ailleurs , com-
" me prefque tous les Souverains , un fond
" méprifable d'inquiétude avec une paf-
» fion très-louable pour la gloire , s'entêta
de la conquête de Naples dès qu'on lui
» en eût fait la premiere ouverture. La né-
» ceffité de peapler fon Royaume que les
» guerres contre les Anglois avoient de-
» vafté , de réformer le gouvernement dont
» les troubles civils venoient d'augmenter
» le defordre , de rétablir les finances épui-
» fées par les bizarreries du dernier régne ,
ne balança pas une réfolution fi dange-
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» reufe . Tout fut rapporté à une entrepriſe
» dont le fuccès même devoit être un mal-
» heur. Le defir de réuffir , tout vif qu'il
» étoit , peut-être même parce qu'il l'étoit ,
» n'éclaira pas fur les moyens.
و ر
ود
ود
Charles commença par gagner Ferdinand
& Maximilien , en leur abandonnant des
pays qui valoient mieux que ce qu'il ſe propofoit
d'acquerir. Il regarda fon triomphe
comme infaillible , lorfqu'il crut s'être affuré
qu'il n'auroit à combattre que des Italiens.
Il eft vrai que quand les différens
Etats de l'Italie n'auroient pas été divifés
entr'eux , ils ne pouvoient oppofer qu'une
foible réfiftance. » Leurs troupes n'étoient
compofées que de gens fans honneur ,
»fans talent & fans aveu , que quelques
Seigneurs qui jouiffoient d'une efpece
d'indépendance dans l'Etat eccléfiaftique
» ou dans d'autres états , raffembloient
»pour le fervice des Puiffances qui en
» avoient befoin . Ces chefs de bande , maî-
» tres abfolus des corps qu'ils avoient formés
, y difpofoient à leur gré de tous les
emplois , & faifoient avec leurs fubalternes
le marché qu'ils vouloient , fans que
l'Etat qui les avoit à ſa ſolde , prît con-
» noiffance de ces conventions. La diffi-
» culté ou la dépenfe des recrûes déter-
ور
"
"
minoit ces aventuriers à n'agir que de
DECEMBRE. 1754. 103
ور
ود
"
» concert ; & quoiqu'ils fuffent dans des
» camps ennemis , ils travailloient plutôt
»à fe faire valoir les uns les autres qu'à
» tenir les engagemens qu'ils avoient con-
» tractés. Un i vil intérêt avoit réduit la
» guerre à n'être qu'une comédie. On ne la
» faifoit jamais que de jour , & l'artillerie
»même fe taifoit pendant la nuit , pour
» que le repos du foldat ne fût pas troublé.
» Dans les occafions même qui font les
plus vives , il n'y avoit gueres de fang
» répandu que par inadvertance , & les
» combattans ne cherchoient réciproque-
» ment qu'à faire des prifonniers dont la
» rançon pût les enrichir. Machiavel nous
a laiffé le récit exact & détaillé des deux
plus mémorables actions de fon fiècle ,
celle d'Anghiari & celle de Caftracaro.
On y voit des aîles droites & gauches
» renversées & victorieufes , un centre
» enfoncé , le champ de bataille perdu &
regagné plufieurs fois . Ces defcriptions
>> annoncent un carnagel horrible ; il n'y
eut cependant ni mort ni bleffé dans le
premier combat , & dans le fecond il
» ne périt qu'un feul homme d'armes qui
» fut foulé par les chevaux .
ود
Charles ne trouva aucun obftacle dans
fa marche ; il fe vit maître du Royaume
de Naples fans avoir tiré l'épée , & en
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
moins de tems qu'il n'en auroit fallu pour
le parcourir. Mais la facilité & l'éclat de
cette conquête ne firent qu'aigrir la jaloufie
des autres Puiffances . Le Pape , l'Empereur
, le Roi d'Efpagne , les Vénitiens
& les Milanois s'unirent pour dépouiller
Charles qui , effrayé de cette ligue , laiffa
une partie de fes troupes pour défendre fa
conquête , & reprit la route de fes Etats
avec le refte .
Cette retraite enhardit le Roi déthrôné ,
qui vint avec des fecours confidérables
pour chaffer les François de fes Etats ; les
conquerans fe défendirent long - tems avec
affez de bonheur , mais ils furent enfin
obligés de céder & d'abandonner les places
dont ils étoient les maîtres , & il ne
refta à la France que la honte d'avoir formé
une entrepriſe confidérable fans fin déterminée
, ou fans moyens pour y parvenir .
Les mauvais fuccès de Charles VIII ne
rebuterent point fon fucceffeur. Louis XII
fut à peine parvenu au thrône qu'il tourna
fes vûes vers le Milanès fur lequel il avoit
quelques droits ; la conquête en auroit été
difficile , s'il n'avoit été fécondé par les
Vénitiens. Le Milanès ne pouvoit pas réfifter
à ces forces réunies , & il fut fubjugué
en quinze jours. Louis ne bornoit pas
fon ambition à cette conquête , il convint
DECEMBRE . 1754. 105
avec les Espagnols d'attaquer à frais communs
le Royaume de Naples & de le partager
après la victoire. Fréderic ne fit qu'u
ne très-foible réfiftance ; mais les vainqueurs
n'eurent pas plutôt accablé l'ennemi
commun , qu'ils devinrent irréconciliables.
Cette divifion eut des fuites funeftes
aux François ; les avantages qu'avoient fur
eux les Eſpagnols affurerent, après bien des
combats & des négociations , Naples à Ferdinand
, fans que Louis , que les événemens
n'éclairoient jamais , apprît à connoître
les hommes , ni même à fe défier
de fon rival . Un aveuglement fi extraordinaire
le précipita bientôt dans de nouveaux
malheurs à l'occafion que nous allons rapporter.
» La République de Venife jettoit en
1508 un éclat qu'elle n'avoit pas eu au-
» paravant , & qu'elle n'a pas eu depuis.
» Sa domination s'étendoit fur les ifles de
Chypre & de Candie , fur les meilleurs
» ports du Royaume de Naples , fur les pla-
» ces maritimes de la Romagne & fur la
partie du Milanès qui fe trouvoit à ſa
» bienféance. Des poffeffions fi fort éloignées
les unes des autres étoient en quel-
» que maniere réunies par les flottes nom-
»breufes & bien équippées de cette Puiffance
, la feule qui en eût alors. Les dé-
"
"
23
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'exigeoient ces armemens confidérables
ne l'épuifoient pas ; & fon
» commerce qui embraffoit tout le monde
» connu , la mettoit encore en état d'avoir
beaucoup de troupes de terre & de les
» mieux payer que les autres nations. Ces
forces n'étoient ni les feules ni même
les plus grandes reffources de l'Etat : il
pouvoit compter fur l'affection des fujets.
qui trouvoient un avantage fenfible à vi-
» vre fous un gouvernement qui entrete-
» noit l'abondance au - dedans , & qui paf-
» foit au- dehors pour le plus fage & le plus
profond de tous les gouvernemens.
99
39
"
و ر
» Pour fe maintenir dans cette pofition
» brillante , Venife travailloit fans relâche
» à mettre les forces de fes voifins dans un
tel équilibre , qu'elle pût rendre toujours
» fupérieur le parti qu'il lui conviendroit
d'embraffer. Le defir d'établir cette ba-
» lance de pouvoir , la chimere de tant de
» celebres politiques , l'empêchoit d'être fi-
» dele à fes alliances les plus folemnelles ,
» & de refpecter les droits les plus évidens
» des autres Souverains . Ses amis fatigués
" par fes défiances , & fes ennemis aigris
» par fes hauteurs , prirent peu à peu pour
» elle les mêmes fentimens . Comme cette
difpofition ne pouvoit pas être long - tems
» fecrette , on ne tarda pas à fe faire réci- '
"
DECEMBRE. 1754. 107
proquement confidence de fon averfion ,
» & cette confidence aboutit à une confpiration
générale contre la République .
L'hiftoire ne fournit gueres que le congrès
de Cambrai où plufieurs Puiffances fe
foient réunies contre une Puiffance moins
confidérable que chacune d'elles . Cette fameufe
ligue étoit compofée du Pape , du
Roi Catholique , de l'Empereur & de Louis
XII. Le Roi de France toujours fidele à
fes engagemens , entra en 1509 fur le territoire
de la République dans le tems dont
on étoit convenu , & avec les forces qu'il
devoit fournir. Il gagna par l'imprudence
du Général Vénitien qu'on lui oppofa , une
bataille complette , qui mit Venife à deux
doigts de fa perte .
La divifion des Princes confédérés fauva
la République. Louis vit tourner contre
lui les forces de la ligue , celles des
Suiffes & du Roi d'Angleterre. Malgré les
efforts réunis de tant d'ennemis , les François
fe foutinrent en Italie par des fuccès
tous les jours plus éclatans , jufqu'à la mort
du Duc de Nemours , qui fe fit tuer en foldat
à la bataille de Ravenne , qu'il avoit
gagnée en Général . Les vainqueurs déconcertés
par la mort de leur chef , s'affoibliffant
tous les jours par les divifions , les
maladies & les défertions , furent obligés
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'aller défendre le Milanès ; mais trop foibles
pour s'y maintenir , ils en furent chaf
fés par les Suiffes en 1512. Louis ne perdit
pas courage , il vint à bout d'amèner
les Venitiens à fon alliance, & de recouvrer
ce qu'il avoit perdu au - delà des Alpes .
» Cette conquête fut facile. Les Milanois
qui jufqu'alors avoient regardé les
François comme des Tyrans , les reçu-
» rent comme leurs libérateurs : ce qu'ils
éprouvoient de Sforce & fur-tout des
» Suiffes depuis la révolution , leur avoit
appris que l'orgueil , l'injuftice & le mépris
des loix & des bienféances étoient
" moins les vices d'une nation en particu-
» lier que de la profpérité en général . Ces
» réflexions les avoient conduits au paral-
» lele de leurs anciens & de leurs nou-
» veaux maîtres ; & ils avoient jugé que
33
ceux qui rachetoient les défauts des con-
» querans par la bonté de leur coeur & la
»facilité de leurs moeurs , devoient être
" préférés à ceux qui n'offroient pas les
"mêmes compenfations . » Malgré ces difpofitions
favorables , les François furent
encore chaffés de leur conquête.
François I fuivit les vûes de fon prédéceffeur
avec la même vivacité que fi elles
euffent été fes propres vûes. Il entra en
Italie , dont les Suiffes gardoient le paffaDECEMBRE
. 1754 109
ge ,
& gagna contr'eux la célebre bataille
de Marignan , qui lui ouvrit la conquête
du Milanès , où les François furent tranquilles
jufqu'en 1521 .
La guerre que commencerent alors à ſe
faire Charles- Quint & François I , fut vive
, fur- tout en Italie . Le Pape & l'Empereur
s'unirent pour chaffer les François du
Milanès dont ils étoient reftés les maîtres.
Lautrec qui y commandoit, fçavoit la guerre
, mais il n'avoit aucun talent pour le
gouvernement. On le trouvoit généralement
haut , fier & dédaigneux . Ses vices
& la dureté de fon adminiftration le rendirent
odieux aux Milanois , qui chercherent
à fortir de l'oppreffion . Lautrec qui
vit les fuites de cette fermentation , demanda
des fecours à la France , mais il nefut pas
affez fort pour fe défendre contre les confédérés
qui le chafferent du Milanès . Une
bataille que ce Général perdit enfuite
acheva la ruine des François en Italie.
François I ne fut point découragé. Il
vit toute l'Europe fe liguer contre lui fans
que cela changeât rien à fes projets. Il ne
réfléchiffoit pas affez pour voir le péril , &
avoit d'ailleurs trop de courage pour le
craindre. Il fe difpofoit à paffer les Alpes
avec une armée redoutable , lorfque la
confpiration du Connétable de Bourbon
116 MERCURE DE FRANCE.
l'arrêta dans fes Etats . Il chargea Bonnivet
de la conquête du Milanès .
33
» Profper Colonne fut le Général que
» la ligue lui oppofa . Cet Italien qui paſſa
» pour un des plus grands Capitaines
» de fon fiécle , faifoit la guerre avec
» moins d'éclat que de fageffe , & avoit
" pour maxime de ne rien abandonner à la
» fortune , même dans les cas les plus pref-
» fans. Il combinoit extrêmement toutes
fes démarches , & dans la crainte de les
déranger , il laiffoit échapper fouvent
» des occafions décifives que la négligence
» ou la foibleffe de l'ennemi lui préfen-
» toient . Sa maniere de faire la guerre
» étoit bonne en général , mais elle avoit
» le défaut d'être toujours la même ; il
ignoroit l'art de varier fes principes fui-
» vant les lieux , les tems , & les circonf
» tances. Il fut lent fans être irréfolu , &
» s'il manqua de l'activité néceffaire pour
fatiguer ou pour furprendre l'ennemi ,
" il fut affez vigilant pour n'être jamais
furpris . Le brillant & la gloire des ba-
» tailles ne le tentoient point , même dans
» fa jeuneffe ; fon ambition dans tous les
» âges fut de défendre ou de conquérir
n
33
des provinces fans répandre de fang.
» Exempt de l'inquiétude qu'on remarque
» dans la plupart des Généraux , il attenDECEMBRE.
1754.
»doit fans impatience le fruit de fes ma-
» noeuvres , & un fuccès , pour venir len-
» tement , n'en étoit pas moins un fuccès
» pour lui. Si la politique qui le porta à
» changer fi fouvent de parti le décria du
côté de la probité , elle lui donna la connoiffance
du génie militaire de plufieurs
» peuples , une autorité fuffifante pour les
» conduire , & l'adreffe néceffaire pour les
23
» accorder.
La moindre partie de ces talens eût fuffi
pour fermer l'entrée de l'Italie à Bonnivet
, vif, imprudent , préfomptueux &
inappliqué. Ce Général fit prefque autant
de fautes que de pas. Les François qui
avoient le pays contr'eux , un Général
qu'ils n'eftimoient pas , un ennemi qui
devenoit tous les jours plus fort , & à qui
on faifoit faire une guerre lente & à l'Italienne
, fe découragerent . Bonnivet qui
avoit formé un blocus devant Milan , fut
obligé de fe retirer. La mort de Colonne
ne rétablit pas les affaires des François .
L'Amiral voyant fon armée ruinée par les
défertions , ne fongea plus qu'à en ramener
les débris en France. Le Connétable de
Bourbon le pourfuivit dans fa retraite , &
entra en France avec une armée Espagnole :
il ne réuffit pas , & il fut forcé de regagner
F'Italie . Les François l'y fuivirent , & vin
rent affiéger Pavie.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» Antoine de Leve qui y commandoit ,
» avoit autant de génie que de valeur , &
» plus d'expérience encore que d'activité .
Né dans un état obfcur & d'abord fim-
» ple foldat , il étoit parvenu au com-
» mandement par d'utiles découvertes , &
» une fuite d'actions , la plûpart hardies &
toutes heureuſes . Un extérieur bas , igno-
"
ble même , ne lui ôtoit rien de l'auto-
» rité qu'il devoit avoir , parce qu'il avoit
»le talent de la parole , & une audace
» noble à laquelle les hommes ne réſiſ-
»tent pas. Ce qu'il y avoit d'inquiet ,
» d'auftere , & d'un peu barbare dans fon
» caractere , étoit corrigé ou adouci , fe-
» lon les occafions , par fon ambition , qui
» étoit vive , forte & éclairée. Il ne con-
»noiffoit de la religion & de la probité
» que les apparences. Sa fortune & la vo-
» lonté ou les intérêts du Prince , étoient
pour lui la fuprême loi .
Les efforts des François pour prendre
cette place étoient inutiles : l'armée diminuoit
tous les jours par le feu continuel de
la place , les maladies , les défertions , les
rigueurs de la faiſon , & le défaut des vivres
. Malgré tant de raiſons d'abandonner
le fiége , François s'y opiniâtra . Il ne
pouvoit pas fe réfoudre à abandonner une
entreprife qui lui avoit déja beaucoup cou
1
DECEMBRE. 1754 II
té, qui fixoit depuis long- tems l'attention
de toute l'Europe , & qu'il croyoit devoir
décider de fa réputation . Cette opiniâtreté
lui fut funefte. Il fut vaincu à Pavie , & fait
prifonnier.
Ce Prince étoit d'un caractere trop vif
& trop impatient pour foutenir fes malheurs
avec fermeté. Il fuccomba autant fous
le poids de fa foibleffe que fous celui de fes
revers , & il fut attaqué d'une maladie dangereufe.
Sorti de fa prifon après fa guérifon
, ilil recommença la guerre.
Il conclut un traité avec le Pape , les
Vénitiens & le Duc de Milan ; mais cette
ligue , dont le but étoit de rendre la li
berté aux Enfans de France qui étoient
reftés en ôtage à Madrid , d'affermir Sforce
dans fes Etats , & de remettre l'Italie entiere
dans la fituation où elle étoit avant
la guerre , n'eut qu'une iffue funcfte. Le
Duc d'Urbin qui commandoit les troupes
des confédérés , ruina les affaires
fes
fautes & fes incertitudes .
par
» Ce Général étoit lent & irréfolu :
» il voyoit toujours tant de raifons d'a-
" gir , & de n'agir pas , qu'il paffoit à difcuter
le tems qu'il auroit dû employer à
» combattre. Son imagination qui fe frappoit
aifément , groffiffoit toujours à fes
" yeux les forces de l'ennemi , & dimi-
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nuoit le nombre de fes propres troupes.
Il avoit le défaut ordinaire aux
» hommes timides , d'ôter le courage à fes
>> foldats en ne leur en croyant point , &
» d'enfer celui de l'ennemi en lui en fup-
» pofant trop. Les avantages qu'il avoit
" pour attaquer , & ceux que lui procu-
» reroit la victoire ne fe préfentoient ja-
» mais à lui : fon efprit ne voyoit que les
» hazards d'une action & les fuites d'une
» défaite. Tout , jufqu'à la réputation qu'il
ور
avoit de fçavoir fupérieurement la guer-
» re , nuifit à la caufe qu'il défendoit : fes
» maîtres éblouis par l'éclat de fon nom ,
approuvoient aveuglément toutes les dé-
» marches ; & les fubalternes accablés par
le poids de fon autorité , n'ofoient être
» d'un avis différent du fien , ou craignoient
de le foutenir.
Avec le caractere que nous venons
de tracer , il n'étoit pas poffible de rien
faire qui exigeât un peu de hardieffe ou
d'activité. Bourbon s'étant foutenu quelque
tems avec fort peu de troupes & fans
argeht , reçut enfin d'Allemagne des fecours
confidérables , avec lefquels il alla
faire le fiége de Rome , & y périt ; mais la
ville fut prife & abandonnée pendant plufieurs
mois à la licence & la cruauté du
foldat.
DECEMBRE. 1754 115
DE
lé n
C3
Ce fut l'occafion d'une nouvelle ligue
.contre l'Empereur , compofée des Rois de
France & d'Angleterre , des Vénitiens &
des Florentins , des Ducs de Milan & de
Ferrare , & du Marquis de Mantoue. Lautrec
commanda leurs forces réunies : il paffa
les Alpes à la tête d'une belle armée , &
s'en fervit pour réduire la plus grande partie
du Milanès fous les loix de Sforce ; fes
opérations furent vives , fages & fçavanres.
Il marcha enfuite à Naples pour en
faire le fiége ; il fut long , difficile , meurtrier
, & donna occafion à un événement
qui eut des fuites importantes.
33
و د
» André Doria , le plus grand homme
»de mer de fon fiécle , étoit entré au fer-
» vice de François I. & y avoit apporté la
hauteur , le courage & les moeurs d'un
Républicain. Les Miniftres accoutumés
» aux déférences & aux baffeffes des cour-
» tifans , conçurent aifément de la haine
contre un étranger qui ne vouloit recevoir
des ordres que du Roi . Comme l'ha-
» bitude de dépendre d'eux n'étoit pas en-
" core bien formée parmi les Grands , ils
craignirent qu'un exemple comme celui-
» là ne retardât les progrès de la fervitude.
générale qu'ils introduifoient avec fuc-
» cès dans le Royaume. Pour prévenir le
péril qui menaçoit leur autorité naiffan
"
"
23
116 MERCURE DE FRANCE.
te , ils confpirerent la perte d'un homme
dont ils n'étoient devenus ennemis
» que parce qu'il n'avoit pas voulu être
leur efclave. On ne pouvoit y parvenir
qu'en dégoûtant le Roi de lui , ou en le
» dégoûtant du Roi. Ces deux moyens fe
prêtant de la force l'un à l'autre , ils ne
» furent pas féparés . Doria fe vit infenfiblement
négligé , oublié , inſulté mê-
ม
» me .
D'autres injuftices ayant augmenté le
mécontentement de Doria , il alla porter
aux Impériaux fon crédit , fes confeils , fa
réputation & fon expérience , & parut
bientôt devant Naples pour la fecourir.
Ce contre- tems acheva d'abbattre Lautrec ,
qui luttoit depuis long-tems contre l'ennemi
, la pefte , la mifere & la famine.
Il mourut en déteftant les mauvais citoyens
dont l'Etat , l'armée & lui étoient les victimes.
Le Marquis de Saluces qui remplaça
Lautrec , manquoit de vûes , d'audace
& d'activité : il fe retira de devant
Naples , fe laiffa battre , & fut lui -même
prifonnier.
L'armée des confédérés qui étoit en
Lombardie , fut détruite peu de tems après
par Antoine de Leve. Cet événement avança
les négociations pour la paix , qui étoient
commencées , mais qui languiffoient ; la
DECEMBRE. 1754. 117
STA
paix fut faite à Cambray. L'Empereur ne
tarda pas à former le plan d'une ligue contre
le Roi de France , qui de fon côté ne
négligeoit rien pour fufciter des ennemis à
fon rival. Un événement fingulier prépara
le dénoument de ces intrigues.
Un Gentilhomme Milanois , nommé
Merveille , qui vivoit ordinairement en
France , étoit retourné dans fa patrie fous
prétexte de quelques affaires particulieres ;
mais en effet pour cimenter l'union qui
commençoit à fe former entre Sforce &
François I. Le fecret perça ; l'Empereur fut
inftruit de cette intelligence : le Duc de
Milan qui redoutoit fon reffentiment ,
chercha tous les moyens imaginables de
l'appaifer. Le hazard ou fon imprudence
lui en fournirent un affreux . Quelques domeftiques
de Merveille ayant tué dans une
querelle un Milanois , l'Agent de France
fut arrêté & décapité . Cet attentat , un
des plus crians que l'hiftoire fourniffe contre
le droit des gens , fit fur l'efprit de
François I. toute l'impreffion qu'il y devoit
faire ; mais il en différa la
vengeance , &
il attendit l'inftant que Charles Quint allât
porter la guerre en Afrique contre le Pirate
Barberouffe pour fatisfaire fon reffentiment
, réparer fa gloire , humilier Sforce ,
& recouvrer le Milanès, Il envoya par la
118 MERCURE DE FRANCE.
Savoye une armée nombreufe , qui débuta
par les plus brillans fuccès , & refta toutà-
coup dans une inaction dont on connoît
peu les motifs . Les Impériaux s'étant fortifiés
, elle fut obligée de repaffer en France
; l'Empereur l'y fuivit. Montmorenci ,
chargé de l'arrêter avec une armée bien
inférieure , s'étoit déterminé , malgré les
murmures des peuples & les railleries des
courtifans , à facrifier la Provence entiere
au falut du refte de l'Etat . Il avoit mis fon
armée fous Avignon , couverte par le Rhôpar
la Durance . L'Empereur , après
avoir fait quelques tentatives inutiles fur
Arles & fur Marſeille , effaya de faire fortir
Montmorenci de fes retranchemens , &
de l'engager à une bataille ; mais ce Général
fut ferme dans fes principes de reſter
fur la défenfive , & les Impériaux quitterent
la Provence , confumés par la faim ,
par les maladies , par la honte & par le
chagrin .
ne &
L'yvreffe où étoit François I. de fes derniers
fuccès , devoit entraîner néceffairement
l'abus de la victoire , & cela arriva
d'une maniere qui me paroît devoir être
remarquée.
» Les Comtés de Flandre & d'Artois re-
"levoient de tems immémorial de la Fran-
» ce. Charles- Quint en avoit rendu l'homDECEMBRE.
1754. 119
» mage comme fes prédéceffeurs , jufqu'à
» ce qu'on lui en eût cédé la fouveraineté
à Cambray. Ce Prince ayant depuis vio-
» lé ce traité en recommençant la guerre ,
" on prétendit qu'il étoit déchu de tous
» les avantages qu'on lui avoit faits , qu'il
» étoit redevenu vaffal de la Couronne
» que cette qualité le rendoit coupable de
» félonie , & devoit faire confifquer fes
» Fiefs. Ce raifonnement expofé en plein
» Parlement au Roi , aux Princes du Sang ,
» à tous les Pairs du Royaume , par l'Avo-
» cat Général Cappel , dans le mois de
» Janvier 1937 , fit ordonner que l'Empe-
» reur feroit cité fur la frontiere , pour ré-
»pondre lui- même , ou du moins par fes
Députés. Le tems prefcrit pour compa-
» roître s'étant écoulé fans que perfonne
» fe fût préfenté , la Flandre & l'Artois fu-
» rent déclarés réunis à la Couronne.
39
"3
François étoit fans doute affez éclairé
» pour regarder cette procédure comme
» une vaine formalité ; mais cette con-
» viction , loin de le juftifier , comme le
» prétendent fes panégyriftes , le rendoit
» évidemment plus blâmable . Il ne tiroit
qu'une vengeance inutile de l'Empereur ,
» qui par des calomnies femées adroite-
» ment , l'avoient décrié dans toute l'Eu-
"
rope , & il perdoit la réputation de
120 MERCURE DE FRANCE.
générofité qu'il avoit eue jufqu'alors ,
» fans qu'il lui en revînt aucun avantage..
" Cette conduite étoit la preuve que ce
» Prince ne faifoit la guerre qu'à Charles
, tandis que Charles la faifoit à la
» France. Qu'on y prenne garde , & on
» trouvera dans cette obfervation , qui
»pour être nouvelle , n'eft pas moins fondée
, la raifon des avantages que la
» Maifon d'Autriche remporta fur celle de
» France , dès les premiers tems de leur
concurrence . Le Chef de la premiere n'é-
» toit déterminé à agir que par des inté-
" rêt d'Etat , & celui de la feconde n'a-
» voit en vûe ordinairement que des paf-
»fions particulieres. Il portoit ce motif
» petit & bas qui entraîne toujours l'hu-
» miliation ou la ruine des Empires , juf-
» ques dans des événemens qui paroif-
» foient partir d'une politique profonde &
» lumineufe ; tel , par exemple , que l'al-
» liance qu'il contracta avec Soliman.
Dès que ce traité fut conclu , le Grand
Seigneur entra en Hongrie à la tête de cent
mille hommes , & envoya une flotte fur
les côtes de Naples. Ces deux armées eurent
quelques avantages , qui auroient pû
conduire plus loin fi François eût paffé les
Alpes en même tems avec une nombreuſe
armée la lenteur gâta tout. Le Roi , malgré
DECEMBRE . 1754. 121
gré d'affez grands avantages qu'il rempor
ta en Italie où il étoit enfin paffé , quitta
par légereté les armes qu'il avoit prifes par
reffentiment , & conclut une treve de dix
ans avec l'Empereur.
Une fermentation dangereufe qui commençoit
déja à agiter les Pays bas , rendoit
cet accomodement très - important pour
Charles - Quint. Ce Prince fentoit la néceffité
de pafler aux Pays-bas pour appaifer
les troubles : Montmorenci lui fit accorder
ce paffage par la France , à des conditions
que ce Prince ne tint pas. La chûte du
Connétable fuivit une infidélité dont il
avoit été caufe . La difgrace de ce favori
tout puiflant fut- elle un bonheur ou un
malheur pour la France ? le Lecteur en
pourra juger.
" Montmorenci , un des hommes les
plus célébres de fon. fiécle , avoit les
» moeurs auſteres , mais de cette auſtérité
» qui naît plutôt d'un efprit chagrin que
» d'un coeur vertueux . Plus ambitieux de
» dominer que jaloux de plaire , il ne re-
» doutoit pas d'être haï , pourvû qu'il fût
>> craint ; la fierté & de faux principes
qu'il s'étoit faits , lui faifoient regarder
»comme des baffeffes des ménagemens rai-
» fonnables qui lui auroient concilié l'eftime
& l'amour des peuples. L'ordre qu'il
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
établiffoit par tout où il avoit de l'au-
» torité , n'étoit pas précisément de l'or-
» dre , c'étoit de la gêne : on y démêloit
»une certaine pédanterie qui n'eft guere
» moins commune à la Cour & à l'armée
qu'ailleurs , quoiqu'elle y foit infiniment
plus ridicule. Il n'eftimoit & n'a-
» vançoit les hommes qu'à raifon du plus
» ou du moins de reffemblance qu'ils
» avoient avec lui , & il confondoit les
citoyens fans talens avec les citoyens
» qui en avoient d'autres que les fiens ,
Dou qui les avoient autrement que lui.
» Naturellement defpotique , il puniffoit
le crime fans obferver les formalités que
» preferit fagement la loi , & il fe croyoit
» difpenfé de récompenfer les actions uti-
» les à la patrie , fous prétexte qu'elles
» étoient d'obligation . Le furnom de Ca-
» ton de la Cour qu'on lui donna , étoit
» plutôt la cenfure de fes manieres que
l'éloge de fon coeur : il l'avoit fi aigre
» que la religion même n'avoit pû la-
" doucir , & qu'il étoit paffé en proverbe
» de dire : Dien nous garde des patenêtres du
ต
» Connétable. Il eut toute fa vie de fauffes
» idées fur la grandeur ; il la faifoit confifter
à gêner ceax qui l'approchoient , à
" faire éclater fes reffentimens , à éviter les
amuſemens publics , à tenir des difcours
22
DECEMBRE . 1754 123
"3
و ر
fiers & infultans , à outrer les dépenfes
qui étoient purement de fafte. La nature
» lui avoit refufé la connoiffance des hom-
» mes , & à plus forte raifon le talent de
» les former : il ne voyoit pour les gou-
» verner que la crainte ; maniere baffe , qui
" avilit les ames les plus élevées , & qui
» pour un crime qu'elle empêche , étouffe
» le germe de mille vertus. A juger de
» Montmorenci par les places qu'il occu-
» pa , les affaires dont il fut chargé , l'au-
» torité qu'il eut , on croiroit qu'il fut
» très intrigant ou très- habile ; cependant
» il étoit fans manége , & fa capacité étoit
» médiocre : le hazard & fa naiffance con-
» tribuerent beaucoup à fon élévation .
» Comme tous les Miniftres accrédités , il
» voulut fe mêler des finances , & par une
» erreur malheureufement trop commune ,
il crut qu'il fuffifoit d'avoir un caractere
dur pour les bien adminiftrer . On ne le
foupçonna jamais de rien détourner des
» deniers publics ; mais il abufoit de la
» facilité de fes maîtres pour fe faire don-
» ner : forte de malverfation moins crimi-
» nelle peut-être que la premiere , mais
qui n'eft gueres moins odieufe. Toutes
» les négociations dont il fut chargé réuf-
» firent mal : il y portoit de la hauteur ,
» de l'entêtement , de l'aigreur , des idées
"
"
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» étroites , un goût trop marqué pour le cé-
» témonial. Son talent pour la guerre fe bornoit
prefque à une prudence lente , qui eft
» le plus fouvent la marque d'un efprit froid,
»timide & ftérile : il réuffit quelquefois
» à fe défendre , mais il ne fçut jamais ni
attaquer ni vaincre. Ce qui diftingua le
plus fa vie des vies ordinaires , c'eft la
» maniere dont il foutint les difgraces
qu'il efluya fa fermeté auroit frappé
davantage , fi l'oftentation dont elle étoit
accompagnée n'eût annoncé plus d'or-
» gueil que de vertu .
"
99
:
Cependant on chercha les moyens de
tirer une vengeance füre & éclatante de
l'Empereur ; la guerre lui fut déclarée en
1542. Les François ouvrirent la campagne
par le Rouffillon & les Pays- Bas , où
ils eurent quelques fuccès. M. d'Enguien
gagna en Piémont la bataille de Cerifolesdont
il perdit les fruits , parce qu'on ne
pût pas lui envoyer des fecours. L'Empereur
& le Roi d'Angleterre s'unirent pour
entrer en France en même tems avec une
armée nombreuſe ; la jaloufie & les divifions
de ces deux Princes fauverent le
Royaume : l'Empereur même , par le défaut
des vivres qui lui manquerent par la fage
attention qu'on eut de tout dévafter , ſe
feroit vû réduit à périr ou de fe rendre
DECEMBRE. 1754. 125
prifonnier , fi les intrigues de la Cour n'a
voient avancé la conclufion de la paix qui
fut fignée à Crépy en 1544 , & à laquelle
François I. ne furvêcut pas long-tems.
» Ce Prince joignoit à un goût décidé
» pour tous les exercices du corps , l'adreffe
» néceffaire pour y exceller , & affez de
fanté pour s'y livrer fans rifque. Il n'avoit
pas cet air impofant qui a fait le
plus grand mérite de quelques Souve-
» rains ; mais il régnoit dans toutes les ma
» nieres une franchiſe qui préparoit à l'a-
» mour & qui infpiroit la confiance . Pour
»trouver accès auprès de lui , il n'étoit pas
» néceffaire d'avoir des places , de la ré-
»putation ou de la naiffance ; il fuffifoit
d'être François ou même homme . Sa con-
» verfation réuniffoit les agrémens que
» doivent donner la gaieté , le naturel , la
» vivacité & les connoiflances. Il parloit
"
»
beaucoup ; & quand il auroit été un par-
» ticulier , on n'auroit pas trouvé qu'il
parlât trop. Le defir de la louange qui
rend quelquefois grands les Rois qui
» l'ont , mais qui ne fait le plus fouvent
» qu'avilir ceux qui les entourent , fut une
de fes paffions : fon caractere autoriſe à
penfer qu'il s'en feroit rendu digne , fi
les flateurs ne l'avoient perdu .
n
» Contre l'ordinaire des hommes nés
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» pour gouverner , qui ne forment prefque'
jamais de projets dont le défaut même
de fuccès ne foit fuivi de quelque avan-
"9
ود
و د
tage , il ne s'occupoit que de ce que les
» événemens avoient d'éclatant : on ne l'amena
jamais à fentir que dans des coups
» d'état la gloire & l'utilité font le plus
»fouvent inféparables . Les partis violens
» qui ne font permis que dans des fitua-
» tions defefpérées , ou quand on fe fent
» affez de force & de génie pour les foute-
» nir , ne lui coutoient rien à prendre : l'efprit
romanefque de fon fiécle & fon imprudence
particuliere l'empêchoient de
» voir les difficultés attachées aux affaires
& celles que fon caractere y ajoûteroit .
"3
Quoiqu'il s'occupât beaucoup du foin.
d'étendre fon autorité , il ne gouverna
jamais lui-même. L'Etat fut fucceffive-
»ment abandonné aux caprices de la Ducheffe
d'Angoulême , aux paffions des
Miniftres , à l'avidité des favoris. Il eut
» une probité d'oftentation qui ne lui
» mettoit pas de manquer de parole à fes
» ennemis des principes vrais & réels ſe
perferoient
étendus jufqu'à fes fujets , &
» l'auroient empêché de les dépouiller de
» droits effentiels fondés fur les conven-
» tions & fur la nature. La jalousie qui eft
auffi ordinaire & plus dangereufe fur le
DECEMBRE.
1754. 127
5
I
thrône que dans les conditions privées
n'effleura pas feulement fon ame : il étoit
»foldat , il fe croyoit Général , & il louoit
fans effort , avec plaifir même , tous ceux
» qui avoient fait à la guerre une action
» de valeur ou d'habileté. Le feu qu'il met-
» toit d'abord dans fes entrepriſes , s'étei-
"gnoit tout- à - coup fans pouvoir être nour-
»ri par le fuccès , ni rallumé par les difgraces.
Il n'étoit donné à ce Prince , fi
»l'on peut parler ainfi , que d'avoir des
» demi-fentimens & de faire des demi -ac-
» tions. Comme il avoit beaucoup d'éléva
» tion & qu'il réfléchiffoit peu , il dédaignoit
l'intrigue & négligeoit trop les ap-
» parences : fon rival moins délicat & plus
appliqué , profita de cette imprudente
» hauteur , pour lui ôter dans l'Europe en-
» tiere une réputation de probité qui lui
» auroit donné des alliés fideles & parmi
» les François même , une réputation d'ha-
» bileté qui auroit affermi leur courage.
La franchife , la fenfibilité , la générofi-
» té , qui ont été dans tous les fiécles la bafe
» des réputations les plus pures , furent la
» ruine de la fienne : la premiere de ces
» vertus lui fit trahir fes fecrets ; la feconde
» ne lui infpira qu'une compaffion ftérile
pour des peuples furchargés qu'il devoit
foulager ; la derniere lui fit prodiguer à
F iiij
728 MERCURE DE FRANCE.
des Courtifans ce qui étoit dû à ceux qui
» fervoient l'Etat . Son adminiftration fut
accompagnée de tous les defordres qui
»deshonorent le regne des Souverains cré-
» dules , vains , inconftans , fans principes ,
» fans expérience , fans connoiffance des
» hommes & fans fermeté.
EXPÉRIENCES Phyfico - méchaniques
fur différens fujets , & principalement
fur l'Electricité, produites par le frottement
des corps , traduites de l'Anglois de M.
Hauksbée ; par feu M. de Bremond , de
l'Académie royale des Sciences ; revûes ,
mifes au jour , avec un difcours préliminaire
, des remarques & des notes par M.
Defmareft , avec des figures ; 2 vol . in- 12.
A Paris , chez la veuve Cavelier & fils , rue
S. Jacques , au Lys d'or , 1754.
La réputation dont jouiffent en Angleterre
les expériences de M. Hauksbée , le
dégré d'authenticité qu'elles y ont acquis
d'abord & que le tems n'a point affoibli ,
font des titres qui affurent à la traduction
un accueil favorable de tous ceux qui aiment
à puifer dans des fources fûres. Feu
M. de Bremond qui connoiffoit les bons
ouvrages de Phyfique Anglois , & qui étoit
fi zélé pour les faire connoître par fes traductions
, s'attacha dans fes premiers eſſais
DECEMBRE. 1754. 129
aux expériences que nous annonçons ; mais
des travaux plus importans dont le public
a recueilli les fruits , ne lui ont pas permis
de les revoir & de les publier. M. Defmareft
qui s'en eft chargé , a revû & retouché
exactement la traduction , & l'a accompagnée
de notes & de remarques. A mefure
qu'il travailloit fur cet ouvrage , fes
réflexions fe font multipliées , & il les a
développées dans un difcours préliminaire
, qu'il a placé à la tête du recueil. Dans
la premiere fection à laquelle nous nous
bornerons dans cet extrait , M. D. établit les
raifons des principes qui ont guidé M.
Hauksbée dans un grand nombre de fes
expériences , & il mêle à cette difcuffion
quelques détails hiftoriques qui concernent
le Phyficien Anglois . Nous allons commencer
par expofer ces faits en abrégé , &
nous fuivrons enfuite M. Defmareft dans
l'expofition des principes.
M. Hauksbée s'annonça vers 1704 comme
un Phyficien d'une dexterité très- grande
dans le manuel des opérations , & d'une
exactitude fcrupuleufe dans la difcuffion
des phénomenes. Il peut être regardé comme
le premier qui à Londres ait expofé les
phénomenes de la Phyfique expérimentale
aux yeux d'une nation férieufe & capable
de faifir les objets fufceptibles de préciſion .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Ce Phyficien ne fe borna pas à préfenter
au public d'anciennes obfervations un peu
rajeunies , ou par le procédé ou par les machines
; il fe fit à lui- même un fonds d'expériences
nouvelles & très- curieuſes , qui
forment le recueil que nous annonçons .
C'étoit auffi le Phyficien de la Société royale.
Cette illuftre compagnie le chargea de
répéter dans plufieurs occafions importantes
des expériences délicates , & il a toujours
juftifié cette diftinction , en ne faifant
pas moins admirer un coup d'oeil fûr
& la fineffe de fon tact , que fa pénétration
& fa fagacité , qualités dont la réunion
forme le phyficien.
Il avoit un grand talent pour toutes les
machines propres aux expériences de Phyfique
, & il en fourniffoit à la Société royale
& aux Sçavans d'Angleterre ; mais il
n'abufoit pas de cette confiance pour faire
de ces machines un objet de commerce
dont il auroit abandonné la direction à des
ignorans. Il veilloit à tout , & tout ce qui
portoit fon nom portoit auffi l'exactitude
& l'empreinte de fon génie. Il réforma
la machine pneumatique ; il inventa une
machine de rotation très -commode pour
communiquer du mouvement aux corps
placés dans le vuide ; il conftruifit un thermometre
que la Societé royale adopta.
DECEMBRE. 1754. 131
Ce mérite n'échappa pas à M. Newton.
M. Hauksbée fut lié étroitement avec ce
grand homme. Un commerce auffi intime
mit notre Phyficien à portée de s'inftruire
des vûes qu'avoit Newton , en introduifant
l'attraction de cobéfion dans la Phyfique
expérimentale ; il lui fournit auffi une occafion
favorable de préfenter à cet illuftre
Géometre des expériences délicates trèspropres
à établir folidement la marche de
l'agent qu'on fubftituoit à la matiere fubtile
, &c . Témoin de la révolution que la
phyfique expérimentale éprouva pour lors
en Angleterre , par rapport à l'attraction de
cohésion , M. Hauksbée ne parut pas pour
lors comme un fpectateur oifif, qui attend
le fuccès pour fe décider, ou comme un
adverfaire incommode, qui ne fçait qu'obfcurcir
les queftions par une métaphyfique
contentieufe : il y prit part , il fit des expériences.
11 fçavoit que les phénomenes pou
voient feuls lui découvrir les loix aufquelles
les attractions étoient foumiſes ; il varia
les obfervations pour en faifir la marche
, & ce fut dans ces vûes qu'il fuivit
avec zéle les expériences fur l'afcenfion
des liqueurs dans les efpaces capillaires ;
expériences qui fe trouvent toutes dans ce
recueil , & dont Newton adopta les plus
curieufes dans fon Traité d'Optique.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
M. Hauksbée ne s'attacha pas témérairement
au parti naiffant , fans y être entraîné
par des raifons folides . Il confidéra
d'abord , comme l'obſerve M. Deſmareſt ,
que la phyfique expérimentale ne confifte
pas dans la connoiffance fterile des chofes
poffibles , mais qu'elle s'occupe de la difcuffion
des effets réels , & qui peuvent fervir
à notre inſtruction ou à nos befoins, Il
cut foin de la diftinguer de la phyfique
fyftématique qui en retarde les progrès ,
parce qu'elle confond le plus fouvent des
affemblages d'idées abitraites avec des vérités
de fait . Il fe convainquit facilement
que faire des fyftêmes , c'étoit combiner le
plus fouvent ce que la nature nous daigne
montrer , avec ce que notre imagination
croit devoir y fuppléer , fans doute pour
fe dédommager de l'ignorance du vrai , en
fe forgeant une brillante chimere qui lui
en tienne lieu .
Il n'avoit garde au refte de taxer d'inutilité
tous les fyftêmes que l'on a formés
fur différens points de la phyfique expérimentale
; mais il diftingua avec foin l'efprit
fyftématique qui s'occupe à faifir les
rapports mutuels ; les analogies des princi
paux faits qui fe préfentent à fes recherches
, d'avec l'efprit de fyftême qui malheureufement
s'étoit emparé de toute la
P
DECEMBRE. 1754. 133
phyfique , & qui préfuma tout voir , tour
éclaircir , parce qu'il croyoit tout deviner .
M. Hauksbée crut devoir éviter des inconvéniens
qui regardoient les progrès de
la Phyfique ; les vues éclairées qui le guiderent
dans fes demarches , lui firent fentir
qu'un Phyficien devoit confulter plutôt
la nature que fon imagination , être plus
porté à difcuter qu'à décider : auffi s'occupa-
t-il à rechercher les loix conftantes
& uniformes aufquelles les phénomenes
étoient affujettis , à évaluer l'étendue des
effets , perfuadé que rien n'eft bien connu
en phyfique que ce qui eft réduit à des
mefures précifes, & que l'art de mefurer eft
d'autant plus ingénieux qu'on l'applique
à des objets qui en paroiffent moins fufceptibles.
A la lecture des expériences de
M. Hauksbée on reconnoît qu'il fut guidé
par ces principes : il fe contente de développer
ce qu'il a obfervé , d'en indiquer
la liaiſon avec d'autres faits avérés qu'il
rapproche , & il ne fe livre à l'analogie.
que lorfque l'enfemble des circonstances
parle en fa faveur. S'il hazarde des conjectures
il ne les porte pas au- delà des détails
principaux de fes obfervations ; il s'en fert
comme d'échafaudage pour bâtir quelque
chofe de plus folide , où comme de doutes
méthodiques pour fonder la nature ; mais
134 MERCURE DE FRANCE.
il fe fouvient que fes conjectures ne font
pas plus de la phyfique qu'un échafaudage
n'eft un bâtiment , ou que le doute méthodique
n'eft un principe de conduite.
Dans les queſtions de phyfique où les
caufes ne fe décelent par aucun endroit , M.
Hauksbée , difciple éclairé de Newton , fe
borne aux effets , dont il fçait varier les
circonftances pour démêler les loix des
agens inconnus qui concourent à leur production
. Il étoit perfuadé que dans ces
matieres les faits doivent feuls attirer notre
attention , & qu'un Phyficien judicieux
ne s'aventure pas au - delà. Cette prudence ,
cette réferve , fi oppofées à la confiance téméraire
& au charlatanifme de quelques
Phyficiens , M. Hauksbée l'avoit puifée
dans les ouvrages & le commerce de M.
Newton. Un efprit auffi conféquent que ce
grand Géométre , comprit en examinant
une infinité de phénomenes , qu'il falloit
s'en tenir aux faits , & ce fut dans ces vûes
qu'il admit l'auration de cohésion dont nous
avons parlé plus haut .
On obferve dans les petites particules
des corps une tendance à fe réunir. Cette
tendance réciproque qu'elles ont les unes
vers les autres , prefque infenfible lorfque
la diftance eft appréciable , devient d'autant
plus confidérable que le contact eft
DECEMBRE. 1754.
1754 135
plus immédiat & plus étendu . Comme la
caufe de ces mouvemens eft cachée à ceux
qui font de bonne foi , le mot attraction
marque le fait de la tendance . Outre cette
confidération qui détermina Newton à introduire
cette expreffion , il y fut porté
encore lorfqu'il eut été convaincu que les
liquides ne s'attachoient pas aux folides ,
que les gouttes d'eau ne fe réuniffoient
pas par un effet de la preffion d'un fluide
ambiant , dont on les fuppofoit gratuitement
enveloppées. Il prouva que deux
gouttes d'eau ne pouvoient iamais fe réunir
dans cette hypothèfe , parce que la figure
d'une portion de fluide foumiſe à la
preffion uniforme d'un autre fluide ne
pouvoit être altérée par cette preffion.
Newton reconnut d'ailleurs que ces petites
malles s'arrondiffoient par une tendance
fort approchante de celle qui arrondit la
furface immenfe de la mer autour de notre
globe . Enfin ce qui achevoit de convaincre
Newton , c'est que la force néceſſaire
pour un tel arrondiffement eft de beaucoup
fupérieure à celle de la pefanteur ,
puifqu'une goutte de mercure pofée fur
une table s'applatit à peine par le point de
contact.
Suivant ces principes , les faits que l'on
tangea pour lors fous les loix de l'attrac
136 MERCURE DE FRANCE.
tion de cohéfion purent être la matiere
des recherches phyfiques ; mais les Cartéfiens
de ce tems là qui foutenoient l'impulfion
exclufivement à tout autre agent ,
s'oppoferent à l'introduction de cette force
; cependant , fi nous en croyons M. Defmareft
, ce ne fut qu'avec de foibles armes
qu'une métaphysique brillante qui les féduifoit
, leur mit en main. En vain nous
repréfentent- ils le méchanifme de la nature
dépendant de la feule impulfion , il fe
plaint que l'expérience refléchie n'a pas
préfidé à la conftruction d'un auffi beau
plan ; & il avance même que bien loin qu'il
ait été formé d'après ces précautions , c'eſt
en les employant qu'on découvre combien
il eft imaginaire & hazardé.
Newton ne peut diffimuler fes allarmes
en voyant les Phyficiens de fon tems fe
tourmenter inutilement pour réduire tous
les effets à des agens méchaniques. Selon
lui , la fonction des Phyficiens eft de raifonner
fur les faits , d'en fuivre les loix
conftantes , & non d'admettre des cauſes ,
parce qu'ils en peuvent imaginer. Les défenfeurs
de l'impulfion exclufive tomberent
dans ces inconvéniens : ils foumettoient
les opérations les plus cachées de la
nature à des agens invifibles , mais qu'ils
décorerent de propriétés copiées fur des
DECEMBRE. 1754. 137
agens palpables. Fiers de ces reffources , ils
fe vanterent d'être feuls en poffeffion d'un
méchaniſme intelligible , & publierent même
que les Newtoniens ne tendoient à rien
moins qu'à le détruire : c'étoit l'imagination
qui rendoit témoignage à la beauté
de fes productions.
M. Defmareſt foutient au contraire que
tout bien apprécié , les partifans de l'impulfion
exclufive détruifoient le méchanifme
de la nature , & il appuye cette prétention
en faifant obferver , 1 °. que les
impulfionnaires fe trouvent visiblement en
défaut , lorsqu'ils entreprennent d'expliquer
avec une certaine étendue & une certaine
préciſion quelque fait de l'ordre de
ceux que les Newtoniens attribuent à l'attraction.
Il renvoye ceux qui voudront s'en
convaincre, à une hiftoire critique des ſyſtêmes
fur la caufe de l'afcenfion des liqueurs
dans les tubes capillaires , qu'il a
placée dans le fecond volume du recueil.
» Tout impulfionnaire , ajoute - t - il , fait
» voir par fon peu de fuccès , ou qu'il n'y
» a pas de méchaniſme dans la nature , ce
qui eft abfurde , ou qu'il ne le fçait pas
»faifir , ce qui eft palpable. Les attraction-
" naires au contraire font heureux dans les
» détails ; ils nous affignent des loix , des
93
proportions , des analogies , & tout ceci
138 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» bien développé nous préſente pour les
effets dont nous venons de parler , le vrai
» méchanifme de la nature : ainfi , nous di-
» fent - ils , les hauteurs d'une même li-
»queur en divers tubes capillaires font en
raifon inverte des diametres de ces tubes.
Les impulfionnaires euffent - ils trouvés
cette analogie par le fecours de leurs
principes compliqués ? elle explique plus
» de chofes , elle préfente plus de lumiere
» que tout le long tiffu des imaginations
cartéfiennes fur les mêmes effets . Ainfi
lorfqu'on fera parvenu ( & on le peut
fans le fecours d'agens méchaniques ) à
découvrir les proportions qui peuvent fe
rencontrer entre les différens phénomenes
, à fixer les limites & l'étendue des
» effets , à fuivre les loix générales qui les
maîtrifent , à en déterminer la marche ,
ne les aura-t-on pas expliqués ? Peut-on
regarder ceux qui font en état de faire
» valoir de tels fuccès , & qui les doivent
» à la maniere dont ils envifagent les phé-
» nomenes , comme ayant un plan de phyfique
barbare & copié fur le péripate-
» tifme ? Peut - on fe perfuader que l'inf-
" trument de leurs découvertes , l'attrac-
» tion , foit une chimere en phyfique &
une qualité occulte ?
n
ל כ
- M. D. appuye cette confidération en reDECEMBRE.
1754. 139
marquant que Diea eft libre de pouvoir
établir plus d'un principe primitif, & que
tout ce qu'il nous plaît de décorer du nom
de caufe , fe réduit en derniere analyſe à
une maniere d'agir de la part de Dieu , par
laquelle il s'eft affujetti très- librement à
donner de l'activité à quelque loi conftante
: c'eſt , ajoute - t - il , la découverte de
cette loi qui doit faire l'objet de nos recherches
& la gloire de nos fuccès .
En 3 lieu , notre Editeur confidere qu'on
n'a pu refufer d'admettre l'exiſtence de la
pefanteur comme une force particuliere ,
quoiqu'on n'ait pu trouver jufqu'à préfent
un méchanifme d'impulfion fatisfaifant
qui donnât le dénouement des différens
phénomenes de la pefanteur. Galilée luimême
n'a découvert les loix de l'accélération
qu'en fouftrayant tour Auide , toute
impulfion ; & quelques impulfionnaires
rigides qui ont tenté d'introduire dans cette
queftion leur machine favorite , ont contredit
les loix découvertes par Galilée .
Voilà un abus & en même tems une impuiffance
de l'impulfion bien avérées.
De toutes ces raifons M. D. conclut que
les attractionnaires , en fuivant les phenomenes
& s'y bornant , s'en tiennent à des
évaluations précifes qui aftreignent les effets
à des loix exactes. Il ne diffimule pas
140 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles laiffent quelque obfcurité dont
l'imagination peut s'allarmer : » mais ne
» vaut - il pas mieux , dit- il , préférer des
traits lumineux & vifs accompagnés de.
» certains nuages qui les enveloppent , à des
» opinions qui faififfent par un air de clarté,
mais certainement fauffes , à un ſyſ-
» tême brillant & intelligible , mais qui
» n'eft qu'une illufion ? Des faits finguliers
» fe préfentent à nous , nous en étudions.
» les rapports , nous n'allons pas d'abord
au- delà , ayant lieu de reconnoître par
expérience que la nature nous montre
» infenfiblement fes fecrets & ne fe décou-
» vre à nous que fous de très petites faces.
Une affinité , une attraction fera pour
moi un effet dont je chercherai à varier
les circonftances & à établir les loix en
» les ramenant à des précifions folides &
» inftructives ; tandis que pour ceux qui
» veulent rapporter à des agens fubordonnés
d'un méchanifme intelligible , ce fera
un paradoxe , une fource de contradictions
& d'erreurs .
Les Cartéfiens qui ne faifirent pas les
vûes de Newton & de fes difciples, crurent
qu'ils vouloient ramener les qualités occultes
du péripatetiſme ; mais il eit aifé de ſe
convaincre que l'attraction de cohésion ,
dont M. Hauksbée a obſervé les loix dans
DECEMBRE. 1754.141
plufieurs expériences délicates , étoient
aufli manifeftes que les qualités des péripatéticiens
étoient cachées. Ces difcoureurs
oififs abandonnoient la conſidération
des effets qu'ils auroient dû difcuter , pour
imaginer & fuppofer des caufes dont ils
n'avoient nulle idée ; bien différens en cela
des Newtoniens , qui fe bornent aux phé
nomenes & qui en examinent fcrupuleufement
les différentes circonftances. Les
Cartéfiens au contraire n'étoient - ils pas
plus dans le cas du péripatetifme , puifqu'on
ne peut diffimuler que dans beaucoup
de queftions ils ne fuppofent des
agens très-occultes , & dans leur nature &
dans leurs fonctions ? M.D. cite pour exem
ple la Phyfique de Regis , où la plupart des
phénomenes font expliqués d'une maniere
ennuyeufe& monotone , par l'entremise de
la matiere fubtile , & c.
Par rapport à l'obfcurité qui environne
la maniere d'agir de l'attraction , on peut
répondre que l'impulfion n'eft pas fans
difficulté , & dès lors ces deux forces fe
trouveront à peu près au même niveau , fi
on les confidere d'une vûe métaphysique :
cependant M. Defmareſt voudroit qu'on
fût réfervé dans l'application de l'attrac
tion aux phénomenes . Il ne fuffit pas , fe
lon lui , d'annoncer cette force comme
142 MERCURE DE FRANCE.
caufe d'un effet , pour avoir fatisfait à ce que
les progrès de la phyfique demandent de
nous ; on ne peut y avoir recours qu'en indiquant
les loix qu'elle fuit dans les effets
qu'on lui foumet ; & en général il faut
plus s'appliquer à approfondir les loix de
cet agent qu'à étendre fon empire fans
fpécifier fes droits. Nous parlerons du
corps de l'ouvrage dans le Mercure prochain.
On trouvera dans le difcours que nous
venons d'extraire , un ftyle net & concis ,
de grandes recherches , des principes lumineux
, une Logique exacte. L'Auteur ,
homme appliqué , modefte , vertueux , a
des connoiffances qui devroient le faire
rechercher par les gens en place.
La pratique univerfelle pour la renovation
des terriers & des droits feigneuriaux
, contenant les queftions les plus importantes
fur cette matiere , & leurs déci
fions , tant pour les pays coutumiers que
ceux régis par le Droit écrit ; Ouvrage utile
à tous les Seigneurs , tant laïques qu'eccléfiaftiques
, à leurs Intendans , Gens d'affaires
, Receveurs & Régiffeurs , de même
qu'aux Notaires & Commiffaires à terriers
& autres Officiers : dans lequel on trouvera
tout ce qui eft néceffaire de fçavoir concer
C
DECEMBRE. 1754. 143
nant les péages & leur établiffement; les foires
& marchés , & leur origine ; les che
mins , les fleuves & rivieres ; la pêche , tant
des rivieres navigables que des étangs ; la
chaffe & fon origine ; les garennes , les
colombiers , & tout ce qui doit être pratiqué
fur ces objets par les Apanagiftes ,
Engagiftes , Douairiers , Ufufruitiers , Bénéficiers
, Commandeurs de Malthe , Communautés
eccléfiaftiques & laïques , & tous
gens de main- morte , Seigneurs particuliers
; le tout accompagné de modeles &
ftyles des procès verbaux de délits , faifies
& reconnoiffances à terriers. Par M. Edme
de la Poix de Frémenville , Bailli des ville
& Marquifat de la Paliffe , Commiffaire
aux droits feigneuriaux ; in-4°. A Paris ,
chez Giffey , rue de la Vieille Bouclerie , à
l'Arbre de Jeffé .
Cet ouvrage eft fi connu & fi néceffaire,
qu'il fuffit de l'annoncer pour le faire rechercher.
DICTIONNAIRE portatif des Théatres ,
contenant l'origine des différens théatres
de Paris ; le nom de toutes les pieces qui
y ont été repréſentées depuis leur établiſ
fement , & des pieces jouées en province ,
ou qui ont fimplement paru par la voie de
l'impreffion depuis plus de trois fiécles ;
134 MERCURE DE FRANCE.
avec des anecdotes & des remarques fur la
plûpart. Le nom & les particularités intéreffantes
de la vie des Auteurs , Muſiciens ,
& Acteurs ; avec le catalogue de leurs ouvrages
, & l'expofé de leurs talens. Une
chronologie des Auteurs , des Muficiens &
des Opéra ; avec une chronologie des pieces
qui ont paru depuis vingt- cinq ans. A
Paris , chez Jombert , rue Dauphine , à
l'image Notre -Dame , 1754 , in- 8 ° . 1 vol.
petit caractere , prix cinq livres.
Quelques corrections & des additions
qu'on vient de joindre à ce Dictionnaire ,
le rendent encore plus intéreffant , & nous
engagent à l'annoncer de nouveau . On
peut voir ce que nous en avons déja dit
dans le Mercure du mois de Septembre de
cette année .
TOUTE la France connoit le plan d'une
Maifon d'affociation . Il a rendu refpectable
M. de Chamouffet aux yeux même de
ceux qui ont trouvé fes idées chimeriques.
Cet excellent citoyen vient de répondre à
une critique qui a été faite de fon projet.
Sa lettre qui eft de feize pages in - 4° , eft
écrite avec cette force de raifonnement que
pouvoit lui donner la bonté de fa caufe , &
avec cette chaleur de fentiment dont il a
déja donné tant de preuves.
MÉMOIRES
DECEMBRE . 1754 145
MÉMOIRES du Marquis de Benavidès ,
dédiés à S. A. S. Madame la Ducheffe d'Orléans
; par M. le Chevalier de Mouhy , de
'Académie des Belles- Lettres de Dijon ;
eroifieme & quatrieme parties. A Paris ,
chez Jorry , quai des Auguftins ; & chez
Duchefne , rue S. Jacques , 1754.
On trouvera dans ce Roman de grands
fentimens , & un ftyle convenable au fujet.
DUCHESNE , Libraire , rue S. Jacques ,
au Temple du Goût , vient de réimprimer
'Architecture des voûtes , ou l'art des traits
& coupes des voûtes . Par le Pere Derand
Jéfuite. Cet ouvrage qui jouit d'une grande
réputation , & dont on a retouché les
planches , eft très - néceffaire à tous les Architectes
, Maîtres Maçons , Appareilleurs ,
Tailleurs de pierre , & à tous ceux qui fe
mêlent de l'Architecture militaire,
Le même Libraire diftribue pour l'année
1755 , les Almanachs fuivans.
Les Spectacles de Paris , ou Calendrier
hiftorique & chronologique de tous les
théatres : quatrieme partie , 1755. Chaque
partie fe vend féparément.
La France littéraire , ou Almanach des
beaux Arts , contenant les noms & ouvra
ges de tous les Auteurs François qui vivent
actuellement.
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Almanach des Corps des Marchands ,
arts , métiers & communautés du royaume.
Almanach eccléfiaftique & hiftorique.
Almanach de perte & gain , avec une
table alphabétique de tous les Jeux qui fe
jouent en Europe.
Almanach danfant , chantant.
Almanach chantant du beau fexe , ou
nouvelle Ethomancie des Dames.
Almanach chantant , ou nouvelles allégories
& autres chanfons fur tout ce qui
appartient au Calendrier .
Nouvelle Lotterie d'Etrennes magiques.
Deux Almanachs de Fables en Vaudevilles.
Le Noftradamus moderne , en Vaudevilles
.
Nouveau Calendrier du deftin , précédé
de tous les amufemens de Paris .
Nouvelles tablettes de Thalie , ou les
promenades de Paris.
L'Oracle de Cythere , ou l'Almanach du
Berger.
Etrennes des Amans .
Almanach des Francs- Maçons .
La Bagatelle ou Etrennes à tout le monde .
GISSEY , rue de la vieille Bouclerie ,
à l'arbre de Jeffé , donne pour l'année 1755 ,
les deux Almanachs fuivans.
DECEMBRE . 1754 147
Etrennes hiftoriques , ou mêlange curieux
pour l'année 1755 , contenant plufieurs
remarques de chronologie & d'hiftoire
; enſemble les naiffances & morts
des Rois , Reines , Princes & Princeffes de
l'Europe , accompagnées d'époques & de
remarques que l'on ne trouve point dans
les autres calendriers ; avec un recueil de
diverfes matieres variées , utiles , curieufes
& amufantes .
Almanach des curieux pour la même
année , où les curieux trouveront la réponſe
agréable des demandes les plus divertiffantes
, pour fe réjouir dans les compagnies.
LETTRE écrite à M. le Chevalier de
Mouhy , de l'Académie des Belles - Lettres
de Dijon ; par M. le Marquis d'Argens
Chambellan de Sa Majesté le Roi de
Pruffe.
J
'Ai été vivement mortifié , Monfieur ,
en apprenant le jufte fujet que vous
avez de vous plaindre de ce qui fe trouve
encore dans la nouvelle édition des
Lettres Juives dont vous me parlez . Je
vous jure , Monfieur , que je n'ai eu aucune
connoiffance de cette édition ; & elle
Gij
TS MERCURE DE FRANCE.
me furprend d'autant plus , que j'étois à la
veille d'en faire faire une par un Libraire
d'Amfterdam , qui a acheté le droit de copie
de cet ouvrage , & à qui cet accident
ne peut être que très- defavantageux . J'avois
réfolu de mettre à la tête de mon ouvrage
une préface que j'ai déja envoyée
en Hollande , dans laquelle je rends à votre
mérite perfonnel , à vos talens & à votre
politeffe la juftice que leur doit tout
homme équitable & éclairé. Mais comme
il pourroit arriver aujourd'hui que l'édition
d'Amfterdam fût retardée , & que je
fuis intéreffé encore plus que vous ne l'êtes
, que ma façon de penfer foit connue
du public , & qu'il fçache que la réflexion ,
un jugement plus mûr & la lecture de plufieurs
ouvrages très - ingénieux que vous
avez composés depuis quinze ans , m'ont
évidemment convaincu de la précipitation
& du peu de jufteffe de mon jugement ; je
vous prie , Monfieur , de vouloir communiquer
la lettre que j'ai l'honneur de vous
écrire , àM. l'Abbé Raynal , qui me fait la
grace de m'accorder fon amitié , & qui aura
la bonté de vouloir la faire inférer dans
le premier Mercure.
Je ne fçaurois vous exprimer , Monfieur ,
quel est mon chagrin . Je me rappelle fans:
celle que bien éloigné de fuivre la maxime:
DECEMBRE . 1754 149
des Auteurs qui cherchent à accabler d'injures
ceux qui ont ofé blâmer leurs ouvrages
, j'ai toujours trouvé en vous , Monfieur
, un défenfeur ; & dans le tems que
vous aviez à vous plaindre de moi , vous
ne vous en vengiez qu'en me rendant fervice
. Votre conduite , Monfieur , m'a plus
puni de mon impoliteffe que les réponfes
les plus piquantes , & elle m'a convaincu
que je ne pouvois trop dans toutes les
occafions vous donner des marques de mon
fincere attachement. Jugez donc de ma
douleur , lorsque j'ai vû que l'imprudence
de certains Libraires , en imprimant un
livre fans confulter l'Auteur , renouvelloit
une chofe que je voudrois mettre , s'il étoit
poffible , dans un éternel oubli .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Le Marquis d'Argens.
A Poftdam, ces Octobre 1754.
que
M. Morand , de l'Académie des Sciences
, & Secrétaire perpétuel de l'Académie
de Chirurgie , qui a autant de zéle pour le
bien de l'humanité de talent pour le
procurer , nous a communiqué une ordonnance
rendue par l'Impératrice de Ruffe
, qui porte que » toutes les Sages fem-
» mes , tant à Mofcou qu'à Petersbourg ,
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
و ر
"
39
» devront être examinées par des Médecins
» & Chirurgiens experts , ainfi que par
» des Sages femmes jurées , après quoi on
» leur fera prêter ferment fuivant le for-
» mulaire joint à la même ordonnance . Le
» nombre de ces Sages femmes eft fixé à
» quinze pour Mofcou , & à dix pour Pétersbourg.
A mesure qu'il y en aura de
» furnuméraires , on en fera paffer une
» dans chaque ville du Gouvernement , &
fucceffivement dans les villes provinciales
, afin qu'avec le tems tout l'Empire
» foit pourvû de Sages femmes. Leur ſalai-
» re eft reglé par une lifte annexée à ladite
» Ordonnance , & chacun fera tenu de le
» payer fans contradiction . Outre les Sages
» femmes ordinaires , il y en aura deux à
" Mofcou & deux à Pétersbourg pour tou
» tes fortes de cas extraordinaires , lefquel-
» les feront aux gages de la Couronne.
» Celles de Mofcou auront , la premiere
» deux cens roubles , & la feconde cent
cinquante ; celles de Pétersbourg , la pre-
» miere trois cens , & la feconde deux
» cens roubles par année . Chaque Sage
» femme jurée tiendra deux apprentives.
»
Pour l'inftruction fondamentale & la
»confirmation réguliere des Sages fem-
» mes , on établira tant à Mofcou qu'à Pé-
» tersbourg , dans chacune de ces deux vil-
00
DECEMBRE. 1754 151
»
"
» les , une école fous l'infpection d'un Mé-
>> decin & d'un Chirurgien , lefquels Méde-
» cins & Chirurgiens feront nommés Profeffeurs
en l'art d'accoucher , & les Chirur-
" giens , Accoucheurs ; ils feront auffi aux
» gages de la Couronne. Les premiers au-
» ront depuis trois cens jufqu'à fix cens
» roubles , & les derniers entre deux cens
»& quatre cens roubles par année . Le Collégé
de Médecine ne demande pour tous
» ces frais & autres qu'une fimple fomme
>> annuelle de trois mille roubles ; laquelle
» fomme devant être , comme de raifon
» fupportée par le public , l'on a formé
» une taxe , dont la liſte eft de même join-
» te à l'Ordonnance , & en conféquence de
laquelle chacun fera obligé de payer fuivant
le rang du mari de l'accouchée , fans
exception de qui que ce foit , fous peine
» d'exécution. Cette fomme fera avancée
» en trois termes annuellement par le tré-
»for de la Couronne , au Collège de Mé-
» decine , qui en fera enfuite la reftitution
» du produit de la taxe . Tout cet établif-
» fement eft foumis à la direction du même
» Collége , qui eft chargé auffi de la per-
»ception des deniers affectés à fon ufage.
»
"
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
*******************
BEAUX ARTS.
MEDAILLE pour la Place que l'on
doit faire devant l'Eglife de S. Sulpice.
'Un côté , la tête du Roi , avec cette
infcription :
LUDOVICUS Prus MUNIFICUS.
Revers. L'Eglife de S. Sulpice , avec la
nouvelle place qu'on doit faire devant
cette Eglife.
Legende. Bafilica & urbi additum decus
Exg. S. Sulpitii area.
M. D. LCCIV.
DÉCOUVERTE IMPORTANTE.
M. le Comte de Caylus , qui aime
qui pratique les Arts depuis long- tems ,
& qui leur a été utile de toutes les manieres
poffibles , a fait part au public dans
l'Affemblée publique de l'Académie des
Infcriptions & Belles - Lettres , tenue le
12 Novembre dernier , d'une des plus
belles découvertes qui ayent été faites depuis
plufieurs fiécles : il a retrouvé une des
manieres de peindre des anciens. C'eſt le
fruit de fes immenfes recherches , & enDECEMBRE.
1754 155
del
•
core plus de fes profondes réflexions. Dès
l'an 1745 il avoit donné une differtation
fur quelques paffages de Pline qui concernoient
les arts dépendans du deffein . Un
de ces paffages roule fur la facon de peindre
pratiquée dans l'antiquité , mais inconnue
de nos jours , que Pline nomme
peinture encaustique * , & dont il diftingue
jufques à trois efpéces.
Ces trois efpéces , dans lefquelles le feu
étoit néceffaire , n'ont aucun rapport avec
l'émail , quoiqu'en difent les interpretes de
Pline, plus fçavans que connoiffeurs. M. de
Caylus , après les avoir combattus dans fa
differtation de 1745 , propofoit des conjectures
vagues fur chacune des efpéces de
Le paffage fuivant eft un de ceux qui ont mis
M. de Caylus fur les voies qui l'ont mené à fa
belle découverte.
Ceris pingere , ac picturam inurere qui primus
excogitaverit , non conftat. Quidam Ariftidis inventum
putant , poftea confummatum à Praxitele . Sed
aliquanto vetuftiores encaustica pictura extitere ,
ut Polygnoti, & Nicanoris , & Arcefilai Pariorum.
Lyfippus quoque Agina picturafua incripfit ,
érixaveer , quod profectò non feciffet , nifi encaufiica
inventa.
Pamphilus quoque Apellis praceptor non pinxiffe
tantum encaufta , fed etiam docuiffe traditur . Paufian
Sicyonium primum in hoc genere nobilem. Brieis
filius hic fuit , ejufdemque primo difcipulus..
- Plinius , lib. 35. cap . XI..
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
peinture encauftique. Il entrevoyoit pour
tant qu'il pourroit retrouver un jour la
maniere de les pratiquer. Les expériences
qu'il a faites depuis , & une lecture trèsrefléchie
de Pline , lui ont fait découvrir
la premiere des trois efpéces. Nous en
parlons avec d'autant plus d'affurance que
nous avons vû , & que tout Paris a vû à
l'Académie la démonftration de ce que
nous avançons. M. de Caylus y a expofé
un tableau qui a été deffiné d'après un
bufte antique de Minerve qui lui appartient
, & colorié d'après nature. M. Vien ,
jeune Peintre , de grande réputation , n'y
a employé que des cires chargées de couleurs
: elles l'ont mis en état d'opérer avec
autant de facilité que le mêlange de l'huile
en peut procurer.
Quelque vif qu'ait été le defir que le
public a montré pour connoître les détails
d'une opération fi curieufe , M. de Caylus
a été forcé de les renvoyer, à cauſe de leur
longueur , à un autre tems. Il s'eft contenté
d'avertir que cette façon de peindre oubliée
depuis tant de fiécles , fournit plus
de fecours que la maniere ordinaire pour
la vérité de l'imitation , qu'elle donne plus
d'éclat & de folidité aux couleurs où l'air
ni les années ne doivent caufer aucune altération
, & qu'enfin on pourra retoucher
DECEMBRE . 1754. 155
5
les ouvrages de ce genre long tems après
qu'ils auront paru , & même auffi fouvent
qu'on le voudra , fans craindre de faire
jamais appercevoir la retouche , ni de fatiguer,
moins encore de tourmenter la couleur.
De tels avantages paroiffent à M. de
Caylus confirmer ce que les auteurs ont
écrit fur les effets de cette ancienne peinture.
Il a obfervé que ces mêmes avantages
pourront être mieux fentis par une plus
longue fuite de pratique. Dans tous les
arts , les premiers effais ont des difficultés
que levent enfin le genie des artiftes. Cependant
, les préparations une fois trouvées
, M. Vien a réuffi fans peine & promptement.
Les amateurs des arts & de l'antiquité
doivent voir reparoître avec plaifir les
moyens que plufieurs grands peintres de la
Grece ont employés pour charmer & pour
inftruire les Grecs , c'eft- à- dire les hommes
dont le goût a été le plus délicat , le plus
jufte & le plus épuré.
On pourroit regarder , ce me femble ,
la gravûre comme une langue que tout le
monde parle , mais dont peu de perfonnes
connoiffent les fineffes. Comme on
voit beaucoup de gens conferver des mots
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
d'habitude , ne fçavoir pas fufpendre leu ?
ton , s'exprimer avec monotonie , &c. on
voit beaucoup de Graveurs qui prennent
un trait fans confiderer l'efprit de l'auteur
, copient le trait fervilement , mettent
enfuite des ombres & des clairs à- peupiès
dans les endroits indiqués par l'original
, & croyent avoir fait une eftampe ;
on ne pourra même en douter , car le nom
du Peintre fera écrit au bas de la planche.
Les maîtres dont le talent eft facile &
l'ordonnance agréable , font d'autant plus
exposés au malheur de ces mauvaiſes traductions
, que leurs compofitions font plus
defirées , & que ces artiſtes étant aimés ,
on veut avoir tout ce qu'ils ont produit.
J'ai vu plus d'une fois des hommes , même
affez éclairés , rougir des mauvaiſes chofes
qu'ils avoient raffemblées , & dire pour excufe
: il faut bien tout avoir. On me dira
que cette néceffité pouffée par - delà les bornes
dans les recueils d'eftampes , eft un
avantage pour foutenir & élever de jeunes
Graveurs ; mais le plus fouvent ils en abufent
; ils travaillent fans attention , & difent
, pour fe confoler de leur peu d'application
ou de leur ignorance , le maître eft
aimé , on a déja beaucoup de fes more
ceaux , il faudra que celui-ci entre dans
la fuite ; & l'ignorant ou le parcffeux fe
DECEMBRE
1754. 357
"
trouve en effet récompenfé d'un travail
dont il auroit mérité d'être puni , du moins
du côté de l'argent. Ces raifons font que
M. Boucher fe trouve plus expofé qu'un
autre à de pareils inconvéniens , & je le
crois trop amateur de fon talent pour n'ê
tre pas perfuadé qu'il feroit charmé d'avoir
toujours été auffi bien rendu qu'il
vient de l'être par M. Daullé dans les deux
ovales qui me restent à décrire. Ils repréfentent
la Mufique Paftorale & les Amufemens
de la campagne ; ce font leurs titres.
Le jeune homme qui tient , dans le dernier
, la corde d'un filet tendu pour prendre
des oifeaux , n'allarme point le fpectateur
pour leur liberté ; il n'eft occupé avec
raifon , que de la jeune perfonne auprès
de laquelle il eft affis ; elle paroît à fon
égard dans la même fituation , & fur- toutne
point aimer cette chaffe , à laquelle elle
tourne abfolument le dos. Le brillant des
chairs , la dégradation du payfage. , le travail
des terraffes , & celui d'une fabrique
placée au- deffus du filet , ne peuvent être
mieux traités. Cependant il faut convenir
que les mêmes beautés . fe trouvent nonfeulement
dans le morceau de la mufique
paftorale , mais que le grouppe des deux
jeunes gens de fexe différent , dont il
eft compofé , eft plus riche de lumiere
158 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle eft répandue avec plus d'art &
moins d'interruption. Ces deux pendans ,
traités en ovale dans le quarré , feront l'ornement
de plus d'un cabinet , aujourd'hui
que le nombre des eftampes montées fait
une riante décoration pour un très-grand
nombre de perfonnes qui ne font point
en état de fatisfaire leur goût fur une curiofité
plus confidérable .
On trouvera ces deux eftampes chez
Daullé , rue du Plâtre S. Jacques , & chez
Buldet , rue de Gefvres.
BULDET , rue de Gefvres , au Grand
coeur , vient de mettre en vente trois eftampes
gravées par Pelletier. La premiere
d'après M. Natoire , repréfente Jupiter &
Califto ; la feconde & la troifiéme d'après
M. Pierre , repréfentent le Marché de Tivoli
, & l'Inconftance punie.
DANS le grand nombre d'amateurs qui
ne poffedent des chef- d'oeuvres que pour
eux , il s'en trouve quelques- uns qui cher
chent à répandre le goût des arts , & qui
communiquent volontiers au public tout
ce qui peut l'éclairer. Un des plus ardens
à répandre la lumiere , c'eft M. le Comte
de Vence. Son cabinet eft ouvert à tous
les Graveurs qui ont du talent & de la
DECEMBRE . 1754 159
probité. Il ne leur donne pas indifféremment
fes tableaux ; mais il diftribue à chacun
ce qu'il peut bien rendre . Quoique
fes choix ayent été fort heureux jufqu'ici ,
il en a peu fait qui ayent été auffi généralement
approuvés que celui de M. Wille
, Allemand , pour rendre un des plus
beaux tableaux de Netfcher.
Ce Peintre Allemand , établi dans les
Pays-bas , n'a gueres fait que des portraits ;
il jouit pourtant d'une très- grande réputation
c'eft qu'il a réuffi fi parfaitement
dans la maniere de traiter les étoffes , les
fatins fur-tout , que fes portraits ont mérité
d'être mêlés avec les ouvrages des plus
grands maîtres dans les principaux cabinets
de l'Europe .
Quelque talent qu'eût Netfcher pour
le portrait , il ne s'y eft pas tout-à-fait fixé ,
& il s'eft quelquefois élevé jufqu'à l'hiftoire.
La mort de Cléopatre eft celui de fes
tableaux qui eft le plus connu . Outre le
mérite qu'il a dans fes autres ouvrages ,
il y a jetté une expreffion & une nobleſſe
qu'on cherchoit vainement dans les autres
Peintres de fon école.
M. Wille , déja très- connu par la beauté
de fon burin , a rendu ce beau tableau
avec toute la force & les graces poffibles.
Cet habile Graveur demeure quai
160 MERCURE DE FRANCE .
des Auguftins , à côté de l'Hôtel d'Auver
gne.
Nos Graveurs auroient encore plus de
réputation qu'ils n'en ont en Europe , s'ils
s'attachoient plus fouvent à rendre les
tableaux des grands maîtres. On voit donc
avec plaifir que P. B. Audran , qui porte
un nom fi recommandable dans l'art`qu'il
profeffe , s'eft appliqué à nous donner deux
planches , l'une d'après le Titien , qui repréfente
Apparition de Jefus - Chriſt aux
Pelerins d'Emaus , & l'autre une Defceme
de Croix , dans laquelle le Pouffin a fait
fentir tout le mérite de fon expreffion .
Ces deux eftampes font dédiées à M. le
Comte de Brulh . Ce Miniftre & le Roi
fon maître , poffedent les tréfors de l'Italie
; ils l'augmentent tous les jours , &
bientôt on fera contraint de faire le voyage
de Drefde pour acquerir les plus fûres connoiffances
dans la maniere des grands maî
tres. Le jugement & les yeux ne font formés
que par la comparaiſon.
Audran demeure rue S. Jacques , à la
ville de Paris , entre les rues de la Parche
minerie & du Foin.
DECEMBRE. 1754 165
LETTRE fur la ftatue de S. Auguftin
par M. Pigalle.
On amour pour les Arts exige de
moi , Monfieur , que j'annonce au
Public les productions des grands hommes
lorfque je les découvre : celle de M. Pigalle
mérite les éloges de tous les connoif
feurs. Il fit placer le 23 Août , dans l'Eglife
des Petits Peres , une figure en marbre
repréfentant S. Auguftin en rochet
étole & chappe , avec la mitre & fa croffe.
Ce célébre Pere de l'Eglife tient fur la
main gauche un livre ouvert , où on lit ces
deux mots , Auguftini opera ; & de la main
droite il les offre au Seigneur dans fon
Temple. Cette ftatue a huit pieds de hauteur,
& paroît cependant de grandeur naturelle
: elle eft d'un marbre de Gênes blanc ,
d'autant plus précieux qu'il n'y a pas une
feule tache. Tout ce que la fageffe & la
fagacité du plus habile artifte étoient capables
d'exécuter , s'y trouve rendu avec
la plus parfaite précifion . On fent dans le
caractere de la tête cet efprit divin qui
animoit S. Auguftin , & cette force avec
laquelle il terraffoit les Hérétiques de fon
tems. Il n'étoit pas poffible de mieux dé162
MERCURE DE FRANCE.
velopper cette figure. La correction du
deffein & la hardieffe de l'exécution ne
pouvoient pas être portées plus loin .
Quelques perfonnes avec lefquelles je
me rencontrai aux Petits Peres , lorfque j'y
vis cette admirable figure , trouverent mauvais
que M. Pigalle ne l'eût point polie.
Je leur repréfentai que c'étoit au contraire
l'effet d'une fupériorité de génie & de réflexion
, en ce que le poli général d'une
figure ôte les graces de l'expreffion ; qu'il
feroit , par exemple , totalement contraire
au bon goût de polir le linge , comme le
rochet qui devoit être mat de couleur , &
qu'il n'y avoit de fufceptible du luifant
du poli , que de certaines parties d'étoffes ,
telle que les paremens d'une chappe , fans
quoi on remarqueroit une defagréable confufion
entre le linge & les étoffes.
Cet ornement confidérable de l'Eglife
des Petits Peres eft dû à la pieufe générofité
de plufieurs perfonnes de très- grande
confidération : générosité follicitée & obtenue
par le Reverend Pere Felix , ancien
Prieur de la Maiſon .
J'ai l'honneur d'être , &c.
VOISIN , Avocat en la
Cour , rue du Four S.
Euftache.
DECEMBRE. 1754 163
Méthode du Bureau typographique pour la
Mufique. Par M. Dumas.
ETTE invention qui date de l'année
derniere , a eu des cenfeurs & des partifans
. Nous allons difcuter avec impartialité
les raifons des uns & des autres . Il
réfultera de cet examen une lumiere fuffifante
pour mettre nos lecteurs en état de
prononcer.
On impute à la méthode que nous annonçons
, 1. un ordre brouillé dans fa
diftribution. 2°. On prétend qu'elle exige
dix années d'étude . 3 ° . On croit trouver
la caufe de cette perte de tems dans les
opérations de double emploi dans les leçons.
4. On dit la dépenſe du bureau indifpenfable
à toute perfonne pour apprendre
la Mufique . Voici la réponſe à ces objections.
Le Bureau typographique eft divifé en
trois parties. La premiere contient les élémens
de la Mufique renfermés dans trois
colonnes. La feconde parcourt dix- huit colonnes
, qui contiennent les cartes fervant
à l'ufage convenable pour tracer les leçons
notées dans la méthode. La troifieme remplit
les neuf dernieres colonnes , qui font
voir la preuve du progrès que l'on doit
164 MERCURE DE FRANCE.
avoir fait lorfqu'on y eft parvenu ; & enfin
la méthode de chanter dans la partition.
On a vû jufqu'à préfent au commencement
du livre de M. Dumas , une grande
carte qui préfentoit le plan général de fon
entrepriſe : elle fera fupprimée à l'avenir ,
pour ôter le prétexte qu'on a pris de faire
entendre au public la néceffité de la comprendre
pour apprendre la Mufique.
Dans la premiere divifion , on trouve
à la premiere colonne les inftructions concernant
l'ufage des deux tables qui renferment
les monofyllabes ainfi rangées en forme
d'échelle , la , fi , ut , re , mi , fa , fol,
la , qui donnent à entendre par les plans
fuivans , qu'il s'agit dans la Mufique de dégrès
& d'intervalles pour diftinguer les
fons , & pour enfeigner le premier langage
qui les caracteriſe .
La feconde colonne contient les inftruc
tions du détail de la portée muficale . L'on
y voit l'application des mêmes monofyllabes
pour enfeigner à un éleve le nom de
chacun de fes dégrès & du fon qu'il indique.
On y voit fucceffivement les huit pofitions
des trois clefs de la Mufique , le
tout en ordre dans chaque cafe , qui forme
le plan général de cette colonne . L'Auteur
a la fatisfaction de voir que par ces
fimples monofyllabes fes éleves forment
C
DECEMBRE. 1754. 165
aifément toute efpece de fons , tant natu
rels que tranfpofés , foit en montant ou en
defcendant , par les échelles des deux tons
naturels d'a-mi-la & de c-fol- ut , avantage
qui eft de la derniere conféquence.
La troifieme colonne fubftitue les notes
de la Musique aux monofyllabes que l'on
vient de pratiquer fur la portée . On y fait
connoître leur valeur par leurs différentes
figures & par un détail très bien circonftancié.
L'Auteur n'a pas négligé de fimplifier
le moyen important de rendre fenfible
l'application du mouvement convenable à
chaque note de différente figure . Dans cette
vûe il a eu recours aux monofyllabes
dont nous avons parlé . Il fuffit de les lire.
dans l'ordre qu'il preferit , pour remporter
en peu de tems tout ce qu'il y a de plus
difficile à apprendre dans les commencemens
de la Mufique par toute autre voie .
Voilà qui ne s'accorde pas avec l'imputation
d'une méthode brouillée dans fa
diftribution , non plus qu'avec les dix années
d'étude , puifqu'on apprend dans cette
méthode à pratiquer par de fimples mo
nofyllabes , 1. la nomination hardie des
notes . 2 °. La formation des fons , tant na
turels que tranfpofés . 3 ° . Enfin les mouvemens
précis & convenables à toutes les
166 MERCURE DE FRANCE.
différentes valeurs de notes . Ces difficultés
levées , le reste de la méthode devient un
amufement.
La feconde divifion compriſe dans dixhuit
colonnes , renferme le moyen de pratiquer
un premier cours de leçons dans les
tons naturels & tranfpofés , ainfi que dans
leur mode , pour perfectionner un éleve
dans tout ce qu'il vient d'apprendre par les
monofyllabes , je veux dire , la plus parfaite
exécution , tant du chant que des
mouvemens qu'il puiffe acquerir felon les
fignes de mefures , tant fimples que compofés.
L'accufation du double emploi qu'on
prétend être dans les leçons de M. Dumas ,
nous paroît hazardée par des perfonnes
qui n'ont pas fenti que la leçon naturelle
que l'Auteur place au-deffous d'une autre
leçon tranfpofée , doit fervir à un éleve
de modele dans la progreffion de fon échelle
. D'ailleurs , il a prétendu favorifer les
perfonnes qui ne font pas dans l'ufage ou
l'habitude de chanter fans tranſpoſer .
-
Les nouvelles tables que M. Dumas préfente
ici touchant les tranfpofitions & leur
origine , nous paroiffent d'un très bon
ufage , fur-tout celles par lefquelles il en
feigne la Mufique à toutes perfonnes , quelle
voix qu'elles ayent , par le moyen d'une
feule clef.
DECEMBRE. 1754. 167
L'Auteur donne des regles diftribuées
par leçons dans l'ordre de demandes & de
réponſes , qui traitent non feulement des
tranfpofitions , mais encore des principes
fondamentaux de la Mufique , que tout habile
concertant ne doit pas ignorer , ce qui
n'a jamais été donné au public. Il fait précéder
les deux tables qui préfentent l'origine
des tranfpofitions , dans les exemplaires
qu'il délivre à préfent , par des inftructions
qui démontrent certains défauts où
l'on eft tombé pour n'avoir pas encore fait
attention au principe qui les établit. Il
donne enfuite la maniere de remédier à
ces défauts.
Il termine enfin cette feconde partie par
les régles , qui font connoître les tons naturels
& tranfpofés à l'afpect de la clef & des
tranfpofitions , lorfqu'elles lui font appliquées
, & non par la derniere note d'une
leçon. Ce qui lui a donné lieu de repréfenter
un plan des douze demi-tons , qui
porte la preuve des inftructions qu'il y a
établi ; comme auffi celle des vingt - quatre
tons que la Mufique renferme .
Par les deux tables fuivantes il donne la
derniere conviction de la véritable quantité
de dièzes & de bémols qui convient
aux tons ; la relation tonique qu'elles font
voir , en eft la preuve. Elles font établies
168 MERCURE DE FRANCE.
avec tant de folidité & de lumiere qu'elles
donnent le moyen de baiffer ou d'élever
une piece de Mufique un demi- ton plus
haut ou plus bas qu'elle n'a été compoſée.
Enfin la troifieme divifion qui parcourt
les neuf dernieres colonnes du Bureau ,
contient un fecond cours de leçons de Mufique
, qui fervent de preuve au progrès
qu'on doit avoir fait lorfqu'on y eft parvenu
. Ici on apprend à chanter , comme on
appelle improprement , fans tranfpofer,
Nous difons improprement , parce qu'il paroft
avec évidence que la tranfpofition eft
inféparable du chant , & qu'il n'y a que là
lecture qui puiffe être naturelle. Le progrès
en queftion confifte à fçavoir appliquer la
clef & la tranfpofition convenable à ces
leçons , comme auffi les fignes de meſures.
Il y a encore deux tables à la fin du livre ,
par lesquelles on peut élever ou baiffer
toutes les leçons de ce fecond cours , dans
tous les tons de la Mufique.
Il ne refte donc plus qu'à refuter la prétendue
néceffité de faire la dépenfe du Bureau,
pour apprendre la Mufique. Voici
comment s'exprime l'Auteur dans le feuillet
de fa méthode qui précéde la grande carte.
L'ufage du Bureau ayant été imaginé en faveur
de la jeuneffe , les perfonnes plus avancées
en âge peuvent parfaitement apprendre
La
1
Σ
DECEMBRE.
17540 169
la Mufique par le feul fecours de la méthode,
& c .
Nous croyons ce que nous venons de
dire fuffifant pour déterminer les parens
qui veulent que leurs enfans apprennent
la Mufique , à fe fervir de la méthode ingénieufe
& raifonnable de M. Dumas. Elle
fe vend vingt livres : on ne la trouve que
chez l'Auteur , rue Montmartre , vis - à- vis
les Charniers , la porte cochere entre la
Communauté des Prêtres , & les Soeurs
grifes de S. Euftache .
L'IMPARTIALITÉ fur la mufique . Epître
à M. Jean -Jacques Rouffeau de Genêve ;
par M. D. B. 1754. in-4 ° . pp . 36.
» Deux objets partagent cet ouvrage ,
» dit-on dans l'avertiffement . On y répond
» aux principaux reproches que M. Rouf-
" feau fait à la mufique Françoife , & l'on
"y prouve que nos compofiteurs ont tous
» les talens qui caractérisent les grands
» maîtres. Les reproches qu'on fait à notre
mufique font , 1 ° . qu'elle eft afſociée
avec une langue qui ne lui eft point
favorable ; 2 ° . qu'elle eft trop monotone ;
» 3 ° . qu'elle eſt peu naturelle ; 4° . que
» les étrangers ne la goûtent point ; 5 °.
» qu'elle est bien moins parfaite que celle
» des Italiens ; 6°. qu'elle n'exifte point ,
1. Fol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
33
» ni ne peut exifter. Voilà le plan de la
premiere partie. On démontre dans la
»feconde , que les compofiteurs François
» 1 °. ont approfondi les principes de la
mufique ; 2 °. qu'ils ont faifi le goût de
» la nation ; 3 ° . qu'ils font doués du génie
» mufical ; 4° . qu'ils poffedent dans le plus
» haut dégré le talent de l'expreffion.
Voici comment finit ce Poëme , dans lequel
il y a beaucoup de morceaux heureux ,
Non , Jean-Jacque , à ton coeur je rends trop de
juſtice ;
De tes préventions fais donc le facrifice ,
Et conviens que dans l'art des fons harmonieux ;
Le François dès long - tems infpiré par les Dieux ;
Partage avec fuccès les dons de Polymnie ;
Que le goût , le talent , le fçavoir , le génie
Sont l'appanage heureux dont il fut enrichi :
Que des vains préjugés fagement affranchi ,
Il faifit le vrai beau par tout où la nature
En offre à fes regards la frappante peinture ;
Qu'il chérit les talens ' , même dans ſes rivaux ;
Et que des plus grands traits décorant fes travaux
En tout genre il créa de fublimes merveilles.
Ces chefs-d'oeuvres brillans , fruits de fes doctes
veilles ,
Par l'ordre d'Apollon , dans d'immortels concerts,
A nos derniers neveux feront encore offerts.
Telle ,malgré l'effort de la jaloufe envie ,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
λαπρία
Parla
Répan
THE
NEW
YORK
PUBLIC J
Je
En
M
DECEMBRE . 1754.
Aux piéges de l'erreur la vérité ravie ,
Par la vivacité de fes feux éclatans ,
Répandra fa fplendeur même au-delà des tems.
00000
J
CHANSON.
Dialogue entre deux Bergeres.
E crains que Tircis ne m'engage
Je ne réponds plus de mon coeur.
En vain l'amoureux esclavage
Me fait peur :
Je le fens trop , ah ! je partage
Son ardeur.
Réponse.
Tircis vous aime , il faut fe rendre
Calmez d'un regard fes foupirs.
Mais pour augmenter d'un coeur tendre
Les defirs ;
Faites-lui quelque tems attendre
Les plaifirs.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
L'A
SPECTACLE S.
'Académie royale de Mufique continue les Fé
tes de Thalie. Ce fpectacle , depuis le brillant
début de Mile Cohendet , attire plus de monde
qu'il n'en attiroit d'abord. Le goût du Public
pour la voix & le talent de la nouvelle Actrice eft
toujours très-vif. On retirera le 3 Décembre les
Fêtes de Thalie , pour mettre Thésée.
Les Comédiens François font tous réunis depuis
le 18 de Novembre. Tandis qu'une partie faifoit
les délices de la Cour à Fontainebleau , ceux qui
étoient restés à Paris , foutenoient le théatre avec
fuccès ; & ils avoient de très-fortes repréfentations,
quoiqu'ils ne donnaffent que des pieces de répertoire
. Mlle Clairon a beaucoup joué , & toujours
fupérieurement. Les rolles qu'elle a repréſentés
pendant l'abfence , font Agrippine dans Britannicus
, Zaire , Roxane dans Bajazet , Cléopatre dans
Rodogune , Ariane , Pauline dans Polieudte , Phédre
, la Reine dans Guftave , Alzire , Penelope &
Médée. Ces deux dernieres tragédies font très -médiocres
; on les donne moins fréquemment que
celles des bons Auteurs . Penelope eut une chute
marquée dans la nouveauté , à peine put-elle fupporter
fix représentations , & elle a eu bien de la
peine à fe relever. Il y a apparence que cette tragédie
auroit été abandonnée, fi Baron , à la rentrée
au théatre , n'avoit voulu jouer les trois reconnoiffances
qui fe trouvent dans le rolle d'U
lyffe . Les deux premiers actes de Penelope font
extrêmement froids , la verfification de toute la
DECEMBRE. 1754 173
piece eft dure , profaïque & prefque toujours platte
, les rolles épifodiques font infupportables ; il y
a un perfonnage d'Yphife qu'on devroit fupprimer,
il eft abfolument inutile ; & l'amour de Telemaque
pour cette Princefle eft ridicule. Il y a des endroits
touchans dans les trois derniers actes ; la
reconnoiffance du cinquiéme fait fur- tout un
grand effet. Cette piece eft difficile à bien rendre ;
elle exige le plus grand foin de la part des Ateurs
, & principalement de la part de Penelope .
Mlle Clairon y ravit tous les fpectateurs . M. La-
Doue qui eft chargé du rolle d'Ulyſſe , s'en acquitte
auffi très-bien . Le dénouement de Penelope
devroit être en action au lieu d'être en récit. Il
y a un autre défaut dans ce dénouement , c'eſt
qu'Ulyffe n'y paroît pas : on feroit bien aife de le
revoir triomphant de fes ennemis , & paifible poffeffeur
de fes Etats .
Il nous paroît que les connoiffeurs eftiment plus.
Médée que Penelope ; les deux grands refforts de
la tragédie , la terreur & la pitié , s'y font fentir
plus vivement. Il n'y a point de perfonnage épi
fodique ; l'action en eft fimple & grande , & le
fujet bien traité. Il y a des beautés dans tous les
actes. Le quatrieme eft frappant. Médée prête à
poignarder fes enfans , & retenue par l'amour maternel
, remplit tous les fpectateurs d'effroi . Il
feroit à fouhaiter que le rolle de Jafon fût moins
foible & moins odieux . Les prétextes dont il fe
fert abandonner Médée , font miférables ;
ils excitent une indignation générale . Les rolles
de Créon & de Créufe ne font gueres mieux faits ,
Longepierre a tout facrifié à celui de Médée. Il
ya quelquefois de l'élévation dans les vers de
cette piece, il y a même des tours naturels & heureux
, mais le ftyle n'eft pas foutenu . On voit que
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE:
P'Auteur s'eft fatigué quand il a voulu mettre de la
force & de la nobleffe dans l'expreffion ; fon imagination
s'épuife promptement . La tragédie de
Médée fut reçue froidement lorfqu'elle fut mife
au théatre en 1694 , & cet ouvrage étoit preſque
oublié , lorfque les Comédiens en rifquerent une
repriſe au mois de Septembre 1728. Mlle Balicour
y rempliffoit le principal rolle , & le fuccès
en fut prodigieux , quoiqu'on ne le repréfentât
que les Mardis & Vendredis , les deux jours de
fa femaine ou la Comédie eft le moins fréquentée.
Depuis la retraite de Mlle Balicour , la tragédie
de Médée s'eft foutenue par les talens de Miles
Dumefnil & Clairon ; & tant qu'il y aura de grandes
Actrices au théatre , elle s'y maintiendra.
M. Molé a continué fon début par les rollesd'Horace
dans l'Ecole des femmes , de Seleucus
dans Rodogune , de Fréderic dans Guſtave , du
Chevalier dans le Diftrait , & de Charmant dans
l'Oracle,
On a donné le Samedi 16 , à la fuite du Ma
homet de M. de Voltaire , la petite Comédie de
la Pupille. Mlle Guéant y a débuté pour la troifieme
fois par le rolle de la Pupille ; elle a joué le
lendemain Mélite dans le Philofophe marié. On
a trouvé qu'elle avoit la figure plus agréable &
plus noble que jamais , & qu'elle avoit beaucoup
acquis du côté du fentiment & de l'expreffion . Le
public paroît defirer qu'elle foit reçue pour les
rolles de feconde amoureuſe.
Les Comédiens Italiens ont fait l'ouverture de
leur théatre le Mercredi 13 Novembre par l'Heu
reux ftratagême , très -ingénieufe Comédie Françoife
, en trois actes , de M. de Marivaux ; elle a
été fuivie de Baftien de Baftienne . Le Jeudi 14
DECEMBRE. 1754. 175
ils ont repris , toujours avec fuccès , la Servante
Maitreffe, dont voici l'extrait .
ACTEURS.
Pandolfe , vieillard ,
Zerbine , fa fervante ,
Scapin , fon valet ,
M. Rochard.
Mlle Favart.
Perfonnage muet.
Pandolfe ouvre la fcene par le monologue fuivant
; il eſt affis devant une petite table.
AIR.
Long-tems attendre
Sans voir venir ;
Au lit s'étendre ,
Ne point dormir ;
Grand'peine prendre
Sans parvenir ;
Sont trois fujets d'aller fe pendre.
C'eft auffi ſe mocquer des gens ;
Voilà trois heures que j'attends
Que ma fervante enfin m'apporte
Mon chocolat ; elle n'a pas le tems.
Cependant il faut que je forte :
Elle me dira , que m'importe ?
Oh ! c'en eft trop ; je fuis trop bon ;
Mais je vais prendre un autre ton .
Le vieillard appelle Zerbine de toutes les for
ces. En fe retournant il apperçoit Scapin , qui eft
entré fans dire mot , & qui fe tient tranquillement
derriere lui. Comme malgré les cris de fon
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE .
maître , il ne s'empreffe pas d'aller chercher Zerbine
, Pandolphe eft obligé de le pouffer dehors
par les épaules. Il continue enfuite de fe plaindre
de fa fervante.
Récitatif accompagné .
Voilà pourtant , voilà comment
On fait foi-même fon tourment.
Je trouve cette enfant qui me paroît gentille ;
Je la demande à fa famille ;
On ! me la donne , & depuis ce moment
Je l'éleve comme ma fille .
Que m'en revient-il à préfent ?
Mes bontés l'ont rendue à tel point infolente ,
Capricieuſe , impertinente ,
Qu'il faut avant qu'il foit long- tems ,
S'attendre enfin que la fervante
Sera la maîtreffe céans.
Oh ! tout ceci m'impatiente.
Zerbine entre en difputant avec Scapin , & lui
dit :
AIR.
Eh bien , finiras - tu , deux fois , trois fois ;.
Je n'en ai pas le tems , cela te doit fuffire.
Fort bien.
Pandolfe , à part.
Zerbine.
Combien de fois faut-il te le redire ?
DECEMBRE. 1754. 177
Si ton maître eft preffé faut- il que je le fois
A merveille.
Pandolfe , à part.
Zerbine.
Finis , Scapin , fi tu m'en crois ,
Ma patience enfin ſe laffe ;
Si tu la réduis aux abois ,
Je vais faire pleuvoir vingt foufflets fur ta face.
Elle fe met en devoir de fouffleter Scapin :
Pandolfe l'arrête , & lui demande ce qui peut la
mettre fi fort en courroux ; elle lui répond qu'elle
ne veut pas fouffrir que Scapin lui donne des leçons.
Pandolfe a beau lui dire que c'eſt de fa
part , & qu'il veut avoir fon chocolat . Ce chocolat
n'eft point fait , & Zerbine n'a pas le tems
d'en faire . Pandolfe impatienté , & hors de luimême
, fait beaucoup rire Scapin ; Zerbine s'en
offenfe , & Pandolfe avoue qu'on a raiſon de ſe
mocquer de lui , mais il affure que tout ceci finira.
AIR.
Sans fin , fans ceffe ,
Nouveaux procès ;
Et fi , & mais ,
Et oui , & non ,
Tout fur ce ton ;
Jamais , jamais , au grand jamais ,
On n'eft en paix,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Mais que t'en femble à toi ?
Dois-je en crever , moi ?
Non , par ma foi.
Un jour viendra ,
Qu'on fe plaindra ,
Qu'on gémira ,
Quand on fera
Dans la détreffe ;
On maudira
à Scapin.
Son trifte fort ,
On fentira
Qu'on avoit tort .
à Scapin
Qu'en penfes-tu ? n'eft - il pas vrai è
Hai ,
Dis , toi ,
Quoi !
Oui , oui fur ma foi.
Sans fin , fans ceffe , & c:
Pandolfe demande à Scapin fa canne & fon épée
pour fortir. Zerbine 's'y oppofe ; il faut encore
que le vieillard en paffe par là. L'infolence de fa
fervante lui fait prendre la réfolution de fe marier
, fût-ce à une guenon. Zerbine le raille fur
ce prétendu mariage , & lui dit que s'il fe marie
, il n'aura pas d'autre femme qu'elle . Cette
imprudence redouble la colere de Pandolfe ; Zerbine
infifte fur fon projet.
DECEMBRE. 1754 179
Duo en Dialogue.
Je devine
Zerbine.
A ces yeux , à cette mine
Fine ,
Lutine ,
Affaffine ;
Vous avez beau dire non ;
Bon , bon ;
Vos yeux me difent que fi ,
Et je veux le croire ainfi .
Pandolfe.
Ma divine ,
Vous vous trompez à ma mine
Très-fort ;
Prenez un peu moins l'effor ,
Mes yeux avec moi d'accord ,
Vous diront vous avez tort.
Zerbine.
Mais comment ! mais pourquoi
Je fuis jolie ,
Mais très-jolie ,
Douce , polie :
Voulez-vous de l'agrément , de la fineffe
Des bons airs de toute espéce ,
Gentilleffe ,,
Nobleffe ?
Regardez-moi.
Hvj
480. MERCURE DE FRANCE.
Pandolfe , à part.
Sur mon ame , elle me tente ;
Elle eft charmante.
Zerbine , à
part.
Pour le coup il devient tendre .
Il faut fe rendre.
Pandolfe.
Ah ! laiffes-moi.
Zerbine.
Il faut me prendre.
Pandolfe.
Tu rêves , je crois.
Zerbine.
à Pandolfe.
Tu veux en vain t'en défendre :
11 faut que tu fois à moi.
Zerbine,
Je t'aime ,
Je fuis à toi ,
Sois donc à moi.
Pandolfe?
O peine extrême !
Je fuis , ma foi ,
Tout hors de moi.
Le fecond acte commence par un air que
Zerbine chante feule , & dont les paroles conviennent
à toutes les filles qui pourront fe trouves
dans le cas où elle est.
DECEMBRE. 1754. 181
AIR.
Vous gentilles ,
Jeunes filles ,
'Aux vieillards qui tendez vos filets ;
Qui cherchez des maris , beaux ou laids ,
Apprenez , retenez bien mes fecrets ;
Vous allez voir comme je fais.
Tour à tour avec adreffe ,
Je menace , je careffe ;
Quelque tems
Je me défends ,
Mais enfin je me rends.
Elle a mis Scapin dans fes intérêts ; il confent
à faire le perfonnage d'un Capitaine déguifé qui
la demande en mariage. Zerbine appercevant
Pandolfe , fait femblant de fe repentir de fes infolences
& de fa témérité , & elle lui dit qu'elle eft
recherchée par le Capitaine Tempête , auquel
elle a promis fa foi . Elle chante enfuite les paroles
qui fuivent.
Récitatif accompagné .
Jouiffez cependant du deftin le plus doux ;
Soyez long- tems l'heureux époux
De celle que le Ciel aujourd'hui vous deftine .
Souvenez -vous quelquefois de Zerbine ,
Qui tant qu'elle vivra ſe ſouviendra de vous .
AIR , tendrement.
A Zerbine laiff ez , par grace,
Sz MERCURE DEFRANCE,
Quelque place
En votre fouvenir ;
L'en bannir ;
Quelle difgrace !
Eh comment la foutenir ?
Pandolfe s'attendrit par dégrés , & veut cacherfo
attendrisjement.
Zerbine à part , gaiement.
Il eft , ma foi , dupe de ma grimace ,
Je le vois déja s'attendrir.
à Pandolfe , tendrement.
De Zerbine gardez , par grace
Quelque trace ;
L'oublier , quelle diſgrace !
Eh , comment le foutenir ?
* part , gaiement
Il y va venir.
Pandolfe s'attendrit de plus en pluss
Il ne peut long-tems tenir.
Pandolfe , tendrement.
Si je fus impertinente ,
Contrariante ,
Vous m'en voyez repentante ,
Pardonnez-moi.
Elle fejette auxgenoux de Pandolfe , qui luiprend
la main comme en cachette.
à part , gaiement.
Mais..... il me prend la main ,
DECEMBRE. 1754 183
Ma foi l'affaire eft en bon train.
Zerbine demande enfuite à Pandolfe la permiffion
de lui préfenter fon prétendu ; Pandolfe y
confent. Cet homme lui fait peur par fon air
bourru & par les grimaces. Le vieillard commence
à plaindre Zerbine de tomber en de pareilles
mains. Le Capitaine garde un filence obftiné
en préfence de Pandolfe , qui s'en étonne.
Zerbine promet en le tirant à l'écart de le faire
parler ; la réponſe qu'elle rapporte eft que le Capitaine
demande à Pandolfe la dot de fa future ,
puifqu'il lui a tenu lieu de pere : Pandolfe , plus
furpris quejamais , dit qu'il aille fe promener . Le
faux Capitaine fait femblant d'entrer en fureur , &
menace Pandolfe en grinçant les dents . Pandolfe
appelle Scapin à fon fecours : Scapin qui ne
fonge plus au perfonnage de Capitaine qu'il étoit
obligé de faire , veut accourir , & Zerbine le retient.
Pandolfe qui a perdu tout à fait la tête , fe
propofe pour époux à Zerbine fi elle veut congé
dier le Capitaine.
Zerbine , en le regardant tendrement.
Vous , Monfieur !
Pandolfe , vivement .
Oui , ma chere , il n'eft plus tems de feindre
A cet aveu tu fçais à la fin me contraindre.
Je t'aime , je t'adore , & je fuis comme un fou :
Prends ma main , prends mon coeur , prends mon
bien , & renvoie
Ce maudit fpadaffin , ce franc oifeau de proie
A qui Satan puiffe tordre le cou.
184 MERCURE DE FRANCE,
Zerbine.
Ah ! mon cher maître , en confcience ,
Vous méritez la préférence ;
Je vous la donne , & c'eft de très -grand coeur :
Voilà ma main , vous êtes le vainqueur.
Pandolfe.
Il ne faut pas non plus braver le Capitaine ;
Attends qu'il foit forti de ma maifon.
Zerbine.
Oh ! ne vous mettez pas en peine ;
Je vais d'un mot le mettre à la raiſon.
à Scapin.
Scapin , tu peux quitter cet attirail fantafque ;
Nous n'avons plus befoin de maſque.
Scapin fe découvre en riant aux éclats.
Pandolfe.
Comment , coquin , c'est toi !
Zerbine.
De quoi vous plaignez-vous ;
Quand vous devez ma main à ſon adreſſe ?
Pandolfe.
left vrai , je ne puis me fàcher d'une piece
Qui met le comble à mesvoeux les plus doux.
DECEMBRE , 1754. 185
Zerbine.
Elle remplit auffi les miens , mon cher époux.
à part.
J'étois fervante , & je deviens maîtrefle.
La piece finit par un duo en dialogue de Pan-
'dolfe & de Zerbine.
Tous les amateurs ont été fi contens de la traduction
de la Serva padrona , qu'ils invitent M.
Borans à vouloir bien traduire les autres intermedes
Italiens qui ont réuſſi .
L
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert Spirituel qui fut exécuté le premier
Novembre , fête de tous les Saints , commença
par une fymphonie de M. Labbé fils ; enfuite
Cantate Domino , motet à grand choeur de Lalande
, dans lequel Mlle Cohendet chanta le récit
Viderunt. Mile Lepri chanta un air Italien . M.
Palanca joua un concerto de la compofition del
Signor Beffozzi. Mlle Lepri chanta un fecond air
Italien . Le Concert finit par De profundis , motet à
grand choeur de M. Mondonville.
186 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 19 Septembre.
LESEs diverfes fecouffes de tremblement de terre
qu'on a effuyées ici pendant quatorze jours , one
fait de grands ravages dans cette ville. Il y a des
rues dans lesquelles il ne fubfifte plus aucune maifon.
Prefque tous les bâtimens du Serail ont confidérablement
fouffert , & deux pavillons , fitués à
l'extrêmité des jardins , font totalement renversés.
Par la fecouffe du 3 , plufieurs Mofquées , entre
autres celle de Sainte Sophie , ont été fort endommagées
, ainfi qu'un grand nombre d'autres édi
fices publics . Le tremblement du 14 a ruiné la
moitié du quartier des Janiffaires . En quelques endroits
la terre s'eft entr'ouverte , & des Palais entiers
ont été abîmés. On compte que par ces différens
accidens il a péri deux mille perfonnes. La
crainte d'un femblable fort a fait fuir la plupart des
habitans , & le Grand Seigneur fuivi du grand
Vifir & des principaux Officiers de la Porte , partit
le 16 , pour fe retirer dans une de les maifons fur
le bord du grand canal.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 3 Octobre.
Avant -bier for le midi , la Grande Ducheffe fen
tit quelques de aleurs. Une demi-heure après elle
DECEMBRE. 1754. 187
accoucha d'un Prince , dont la naiffance fut annoncée
au peuple par les falves réitérées du canon
de la citadelle & de l'Amirauté . La Grande Ducheffe
fe porte auffi bien qu'on puiffe le defirer
de même que le jeune Prince , qui a été ondoyé ,
& nomméPaul.
DE COPPENHAGUE , le 27 Octobre.
"
Le 23 de ce mois , le Roi fit l'honneur au Préfident
Ogier , Ambaffadeur de Sa Majeſté Très-
Chrétienne , de dîner chez lui dans une maiſon
de plaifance , que ce Miniftre a fait orner avec
beaucoup de goût . La table étoit de quinze couverts.
Sa Majesté fit placer l'Ambaſſadrice à fa
droite , & l'Ambaffadeur à fa gauche. Les autres
places furent remplies par les Miniftres
d'Etat , & par quelques-uns des principaux Seigneurs
de la Cour. Une magnifique illumination
& un très-beau feu d'artifice terminerent
la fête. La décoration du feu repréſentoit un aro
de triomphe , fur le fronton duquel étoit le chiffre
du Roi , avec cette infcription : Friderico V. Pio ,
Felici , P. P. Optimo Principi . De chaque côté de
cette décoration s'élevoient cinq grandes pyra
mides. Elles étoient liées enfemble par des guir-
Landes , & chargées chacune d'un cartouche contenant
quelque enblême relatif aux vertus de Sa
Majefté, ou le tableau allégorique de quelqu'un
des établiflemens qu'elle a faits pour l'augmenta
tion du commerce , & pour le progrès des arts.
Des vafes à l'antique étoient placés dans les entredeux
des pyramides L'artifice occupoit toute la
longueur de la décoration ; & du milieu , ainfi
que des extrêmités , on voyoit fortir fans interruption
des gerbes de feu . On découvroit à tra
vers les arcades de l'arc de triomphe une perfpec188
MERCURE DE FRANCE.
tive de pots à feu , de trois cens pas de longueur .
Le Roi , en fe retirant , témoigna à l'Ambaffadeur
& à l'Ambaffadrice combien il étoit fatisfait
de la réception qu'ils lui avoient faite.
ALLEMAGNE.
DE SCHLOSHOFF , le 27 Septembre.
Les fêtes que le Prince de Saxe Hildburghau
fen a données à leurs Majeftés Impériales , ont été
fi éclatantes , que le public en verra fans doute
avec plaifir la relation. L'Empereur & l'Impératrice
étant arrivés le 23 de ce mois vers une heure
après midi au Château de Hoff , dînerent à une
table de quarante- deux couverts . Après le repos ,
le Prince de Saxe-Hildburghauſen conduifit l'Empereur
& l'Impératrice dans le parc . Leurs Majeftés
Impériales s'étant promenées pendant quelque
temps dans des allées pratiquées en forme de
labyrinthes , furent agréablement ſurpriſes de voir
paroître tout à coup un théâtre de verdure. Une
fymphonie fe fit entendre , & elle fut fuivie d'une
paftorale italienne , intitulée Il vero Omaggio. Des
cors de chaffe , des trompettes , des hautbois , &
des flutes , répétoient par intervalles , dans les bofquets
voifins , les airs que deux Actrices avoient
chantés. Sur le foir l'Einpereur & l'Impératrice
retournerent au Château , où leurs Majeftés Impériales
virent repréfenter un Opera , qui avoit
pour titre l'Ifola dishabitata . Le lendemain aprèsmidi
, elles fe rendirent en carroffe fur les bords
de la riviere de Mark ; elles y trouverent une
barque conftruite fur le modele du Busentaure de
Venife , dans laquelle elles entrerent . L'apparte
ment qu'on y avoit préparé pour leurs Majeftés ,
DECEMBRE. 1754. 189
3
avoit trente- deux croifées , ornées de rideaux de
moire d'argent, garnis de franges & de houppes d'or.
La peinture , la fculpture & la dorure concouroient
à l'embelliffement de toutes les parties , tant intérieures
qu'extérieures , de cet appartement . De
chaque côté de la barque pendoit un riche tapis
avec des franges d'argent , flottant fur la furface
des eaux. Quarante bateaux fculptés & dorés
dont chacun étoit conduit par un pilote & quatre
rameurs habillés en matelots Vénitiens , fuivoient
cette barque. Toute cette petite flotte étoit précédée
d'une autre barque , repréfentant le Jardin des
Hefperides , fur laquelle quatre Nymphes , accompagnées
d'un harmonieux orchestre , chantoient
des vers à la louange de leurs Majeftés . Lorfqu'on
eut navigé une demi-heure , on apperçut
a droite fur le rivage une falle de verdure , qu'entouroit
une galerie foutenue par une colonade.
L'Empereur & l'Impératrice ayant mis pied à
terre , découvrirent de l'autre côté de la riviere ,
au bas d'une haute montagne , trois arcs de
triomphe , compofés chacun de trois arcades. Sur
celui du milieu on voyoit la ftatue de Diane , qui
fembloit donner fes ordres pour la chaffe . Plu
feurs trompettes , cors & autres inftrumens, placés
fur diverfes collines , firent retentir les airs de leurs
fanfares. Auffi- tôt il partit du haut de la_montagne
fix cens cinquante cerfs , qui , chaffés par
une armée de payfans vêtus uniformément , fe
précipiterent au travers des arcades des arcs de
triomphe dans la riviere , la traverferent à la
nage , & fe réfugierent dans la prairie , où étoit
la falle dont nous venons de parler . Leurs Majeftés
pendant une heure s'amuferent de ce spectacle ,
Comme elles ne voulurent tuer aucun de ces animaux
, on baiſſa les toiles qui formoient l'ens
190 MERCURE DE FRANCE.
ceinte , & ils fe fauverent dans les bois des envia
rons. Quelques momens après on vit fortir d'un
palais élevé dans le fond de la prairie , un nombre
prodigieux de loups , de renards & de marcaffins
, dont une partie fut tuée par leurs Majeftés
& par les Archiducs. La chaffe étant finie ,
I'Empereur & l'Impératrice retournerent au Châ.
reau , pour affifter à un nouvel Opera , intitulé I
Cinefi . Les décorations qui formoient un cabinet
chinois, étoient toutes de cryftal ; l'art avec lequef
elles étoient éclairées excita l'admiration de toute
Ja Cour. L'Opera fut fuivi d'un fouper fplendide
& d'un grand bal . Le 25 le Prince de Saxe Hildburghaufen
après le dîner, donna à leurs Majeftés
Impériales le divertiffement d'une joûte fur un
étang , dont la fituation étoit des plus favorables
par les collines qui l'environnent. De part & d'autre
l'étang étoit bordé d'arcades de verdure , foutenues
par deux rangs de colonnes , & furmontées
par des pyramides . Au milieu de la chauffée on
avoit conftruit des loges pour leurs Majestés &
pour leur fuite. Vis -à-vis , à la queue de l'étang ,
une perfpective peinte trompoit tellement les
yeux , qu'on croyoit voir des jardins d'une immenfe
étendue. Vers le centre de l'étang s'élevoient
neuf arcades. On avoit placé fur celle du
milieu un orcheſtre rempli de toutes fortes d'inftrumens.
Plus loin étoient fix rochers , fur lefquels
on voyoit divers animaux déguifés en arlequins
, en polichinelles & en pantalons . Dès
que les timballes & les trompettes curent donné le
fignal , huit bateaux chargés de maſques de différens
caracteres , fe mirent en mouvement. La
joûte commença , & l'adreffe avec laquelle les
Joûteurs exécuterent leurs manoeuvres charma
tous les fpectateurs. Après ce divertiſement la
DECEMBRE . 1754- 191
perfpective de jardins feints difparut . Elle fit place
a une ifle flottante , qui s'étant détachée du rivage
& traversant tout l'étang , alla ſe réunir à la
loge de leurs Majeftés Impériales. Dans le fond
de cette ifle , fur le fommet d'une petite colline ,
paroiffoient les ftatues de la Clémence & de la
Justice , aux pieds defquelles une abondance éton-,
nante d'eau tomboit par plufieurs cafcades dans
un grand baffin , d'où divers jets s'élançoient dans
les airs. Un vafte parterre de fleurs , orné de vafes
& de ftatues , occupoit le milieu de l'ifle. Le refte
du terrein étoit couvert d'une infinité d'orangers ,
de limoniers & de cedras , dont les fruits glacés
imitoient parfaitement les fruits naturels . Quatre
Jardiniers fuperbement vêtus , inviterent l'Empereur
& l'Impératrice à defcendre dans cette habitation
enchantée . Deux Pêcheurs & deux Pêcheufes
préfenterent des filets d'argent aux Archiducs
& aux Archiducheffes , qui pêcherent dans le
baffin , & qui prirent plufieurs poiffons. Leurs
Majeftés fe promenerent dans l'iflè , dont la ftructure
furprenoit d'autant plus , qu'on n'avoit vu
faire aucune manoeuvre pour lui faire traverſer
Pétang. Le foir la Cour tira au blanc près du
Château dans une plaine , où des milliers de lam
pions & de pots à feu diftribués dans la verdure ,
avoient ramené la clarté du plus beau jour. L'Archiduc
Jofeph fut le premier qui toucha le centre,
Une fufée qu'il fit partir alluma un foleil , au mi,
fieu duquel on lifoit en gros caracteres , vivat
Francifcus. D'un autre coup ce Prince alluma un
autre foleil , dont le centre portoit en lettres de
feu cette infcription , vivat Maria-Therefia. Le
troifiéme foleil fut allumé par un coup de l'Archiducheffe
Marie-Anne , & fit voir ces mots vivas
Jofephus. A ces foleils fuccéda un très - beau feu
192 MERCURE DE FRANCE.
d'artifice. Hier toute la matinée fut remplie par
une espece de bacchanale . Cette derniere fête commença
par l'arrivée de deux chars de triomphe
dans la cour du Chateau. Ils étoient traînés chacun
par huit boeufs blancs , chargés de rubans & de
Aeurs , & dont les cornes étoient dorées.. Ces
chars étoient précédés de douze Sylvains à cheval,
& fuivis d'une foule de Bacchantes. Les Sylvains
coururent la bague , & les Bacchantes danferent
plufieurs ballets figurés. Il parut enfuite un troiféme
char , fur lequel il y avoit une multitude
prodigieufe d'animaux de toute efpece , foit en
venaifon , foit en volaille & en gibier , apprêtés de
diverfes façons. Tous ces vivres furent abandonnés
au peuple , & douze fontaines de vin coulerent des
deux chars qui étoient arrivés les premiers . A une
heure après - midi l'Empereur & l'Impératrice dînerent
; & après avoir témoigné au Prince de Saxe-
Hildburghaufen combien ils étoient fatisfaits
de la réception qu'il leur avoit faite , ils partirent
pour retourner à Schonbrun.
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 10 Octobre.
Par un décret publié depuis peu le Roi a ordon
né aux Corregidors de prendre , chacun dans leur
département , une note exacte des biens- fonds dont
jouiffent les Communautés Religieufes , & de fe
faire apporter les titres en vertu defquels elles les
poffedent.
DE MADRID , le 15 Octobre.
Le 9 de ce mois leurs Majeftés partirent pour
le Château de l'Efcurial. L'Académie Espagnole
ayang
DECEMBRE. 1754. 193
ayant à fa tête le Duc de Huefcar , leur préfenta
le 8 un éloge funebre de la feue Reine Douairiere
de Portugal , & un nouveau Traité de l'Ortographe
Caftillane . ·
Il est arrivé de Cadix un courier , par lequel on
a appris l'arrivée du vaiffeau le Jefus-Marie& Jo-
Seph , qui revient de Callao , de Lima. Ce bâtiment
étoit chargé de la valeur de feize cens cinquante-
trois mille neuf cens vingt- huit piaftres ,
tant en or qu'en argent monnoyé ou non monnoyé
, & il avoit à bord beaucoup de cacao , de
cuirs , de cafcarille , d'étain & de laine de Vigogne.
ITALI E.
DE ROME , le 8 Octobre.
Un courier extraordinaire dépêché de Madrid ,
a apporté la démiffion que l'Infant Dom Louis fait
du Cardinalat & des Archevêchés de Tolede & de
Seville.
La réponſe du Saint Pere au fujet des penfions
que l'Infant Dom Louis demande de conferver
far les Archevêchés de Tolede & de Seville , eſt
partie pour Madrid.
La petite vérole a fait des ravages affreux dans
cette capitale , & l'on compte qu'elle y a enlevé
plus de fix mille perfonnes.
Dans une maison de gens du commun , la mere
& fix enfans font morts de cette maladie, & le pere,
de douleur , a perdu l'efprit.
DE TURIN , le 12 Octobre.
Lo Prince dont Madame Infante , Ducheffe de
Savoye eft accouchée le s de ce mois , a été bap¬
I. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
:
tifé le même jour. Il a eu le Roi pour parrein , &
la Princeffe Félicité pour marreine, & il a été nom,
mé Amédée Alexandre- Marie, Ce Prince portera
le titre de Duc de Montferrat.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , lele 17 Octobre.
Quelques vaiffeaux de guerre ont ordre de fe
tenir prêts à faire voile de Spithead le 20 du mois
prochain , pour eſcorter en Afie les navires de
la Compagnie des Indes Orientales.
Le bruit court que le Roi a deffein d'inſtituer en
Irlande un Ordre de chevalerie , qui portera le
nom de Saint Patrice. Cet Ordre , à ce qu'on prétend
, fera compofé de trente & un Chevaliers.
Ils porteront une étoile en broderie d'or fur leurs
habits , & leur cordon fera orangé . L'Evêque de
Kildare, Doyen de l'Eglife de Chriſt , fera Grand
Aumônier de cet Ordre dans lequel on ne pourra
être admis fi l'on n'eſt Pair , ou du moins fi l'on
n'a été membre du Parlement d'Irlande .
On a reçu de Stebbing , dans le Comté d'Effex ;
la nouvelle de la mort du fieur Jacques Powel . Sa
groffeur monstrueufe l'avoit rendu célébre ; il
avoit environ ſeize pieds d'Angleterre de circon
férence , & il peloit fix cens cinquante livres.
Ona inoculé la petite vérole aux Princes Henri ,
Guillaume & Frederic ; & cette opération a en
tout le fuccès qu'on en attendoit,
1
DECEMBRE. 1754. 195
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &o.
LE 13 Octobre le Commandeur de la Cerda ,
Envoyé extraordinaire du Roi de Portugal , eut
une audience particuliere du Roi , dans laquelle
il préfenta à Sa Majefté une lettre de compliment
du Roi fon Maître , fur l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine , & fur la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Berry. Le Commandeur
de la Cerda fut conduit à cette audience par M.
Dufort , Introducteur des Ambaſſadeurs .
Le même jour leurs Majeftés accompagnées de
la Famille Royale , affifterent aux Vêpres & au
Salut dans la Chapelle du Château.
Le Roi a érigé la Terre de Marigny en Marquifat
, en faveur de M. de Vandiere , Directeur
& Ordonnateur Général des Bâtimens. Il a eu
l'honneur d'être préfenté le 9 à leurs Majeftés &
à la Famille royale , & d'entrer deux jours après
dans les carroffes du Roi.
L'ouverture de l'affemblée des Etats de Bretagne
s'eft faite à Rennes le 14 .
Le 15 , fête de Sainte Therefe , la Reine entendit
la Meffe dans l'Eglife du Couvent des Carmes
réclus des Loges.
Monfeigneur le Dauphin & Mefdames de
France affifterent l'après- midi au Salut dans la
même Eglife.
Le Comte de Sartiranne Ambaffadeur ordinaire
du Roi de Sardaigne , eut le même jour une
audience particuliere du Roi , dans laquelle il
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
donna part à Sa Majesté , au nom du Roi fon
Maître , de l'heureux accouchement de Madame
la Ducheffe de Savoye , & de la naiſſance d'un
Prince. Cet Ambaffadeur fut conduit à cette audience
, ainsi qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine ,
de Madame Adelaide , & de Mefdames Victoire ,
Sophie & Louife , par le même Introducteur,
Suivant les lettres de Toulon , le Duc de Penthievre
vifita le 29 de Septembre la galere la
Brave. Ce Prince alla le jour fuivant à l'arfenal ,
pour voir les Gardes de la Marine faire l'exercice.
A fon paffage fur le port , il fat falué par le vaiſfeau
amiral & par les galeres . L'exercice des Gardes
de la Marine étant fini , le Duc de Penthievre
fe rendit à bord du vaiffeau le Foudroyant. Le premier
Octobre ce Prince vit le parc d'artillerie,,
& fit le tour des remparts du côté de la rade ; il
alla le 3 vifiter la grande tour. Après le dîner il
vifita le Fort de la Malgue , d'où il paffa à celui
d'Artigues. Le 4 vers les trois heures après- midi ,
le Duc de Penthievre s'embarqua fur un canot , &
fut fuivi par tous les canots , ainfi que par toutes
les barques & les chaloupes qui étoient dans le
port. Dès que le Prince parut dans la rade , les
quatre galeres definées à le conduire en Italie ,
& qui étoient prêtes à partir pour aller l'attendre
à Antibes , le faluerent à fon paffage , ce que fit
auffi la Frégate la Thetis. Toute cette flotille s'avança
à deux lieues en mer , & l'on donna au Duc
de Penthievre le divertiffement de la pêche du
thon. Au retour , les galeres qui avoient déja tiré
deux coups de canon pout annoncer leur départ ,
vinrent l'une après l'autre à force de rames paffer
devant le canot du Prince , & firent une nouvelle
falve de toute leur artillerie . Le tems étoit fi fa
DECEMBRE. 1754. 197
•
vorable pour la avigation , qu'une demi-heure
après on les perdit de vite. Lorfque le foleil fut
fous l'horizon , trois galiotes à bombes placées
dans la petite rade , tirerent chacune fix bombes.
Les le Prince fit le tour des remparts en dedans
de la ville. Sur les fept heures du foir les galiotes
tirerent encore vingt- quatre bombes , & le Duc
de Penthievre vit ce fpectacle de fon appartement.
Ce Prince partit le 7 de Toulon , & alla coucher
au Luc : il s'eft rendu le lendemain à Fréjus , &
le 9 à Antibes ; le 12 il est parti d'Antibes pour
Gênes.
Les nouvelles de Marſeille du 17 portent qu'il
y étoit arrivé à bord du vaiffeau Anglois le Deptford
, vingt-fept efclaves François qui ont été embarqués
fur ce bâtiment à Gibraltar , & qui avoient
été rachetés peu de tems auparavant dans le
Royaume de Maroc par les Religieux des Ordres
de la Sainte Trinité & de Notre-Dame de la
Mercy. Ces efclaves ayant fait leur quarantaine à
Carthagene , ont eu l'entrée le 13 , & ont été reçus
par les Peres François Baurans & Paulin Gobin
, Commiffaires des deux Ordres.
Le 19 & le 20 d'Octobre , leurs Majeftés accompagnées
de la Famille Royale , aflifterent aux
Vêpres & au Salut dans la Chapelle du Château .
Le Roi foupa le 20 au grand couvert chez la
Reine .
Le même jour la Marquife de Fontange fit fes
révérences au Roi , à la Reine & à la Famille
Royale,
Leurs Majeftés fignerent le même jour le contrat
de mariage du Comte de Salvert & de la
Demoiſelle de Sabrevois , fille de M. de Sabrevois
, Maréchal des camps & armées du Roi ,
Lieutenant général d'artillerie , & Commandant
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
en chef au départément général d'Alface , de
Bourgogne & de Franche Comté.
Le 20 l'Evêque de Gap nommé à l'Evêché d'Auxerre
, fit dans l'Eglife des Miffions étrangeres
la cérémonie de bénir le nouvel Abbé de l'Abbaye
réguliere de Saint Amand.
Le Roi a nommé Chevalier de l'Ordre de Saint
Michel M. Pitot , Penfionnaire vétéran de l'Académie
Royale des Sciences , Membre de la Société
Royale de Londres , Directeur du canal & des
travaux publics de la Province de Languedoc.
Le 22 M. Gualterio , Archevêque de Mira ,
Nonce ordinaire du Pape , eut une audience particuliere
du Roi , dans laquelle il préfenta à Sa
Majesté M. Molinari , Archevêque de Damas ,
qui paffe par la France pour fe rendre à fa Nonciature
de Bruxelles . M. Guakerio fut conduit à
cette audience , ainſi qu'à celles de la Reine , de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
, de Madame Adelaide & de Mefdames
Victoire , Sophie & Louife , par M. Dufort , Introducteur
des Ambaffadeurs .
›
Le Comte Turpin , Brigadier de cavalerie , &
Colonel d'un Régiment de Huffards , a préſenté
au Roi un ouvrage de fa compoſition fur l'Ars
militaire.
La place d'Aumônier du Roi , vacante par la
mort de M. l'Abbé de Caulincourt , a été donnée à
M.l'Abbé de Scey-Montbeillard , Abbé de l'Abbaye
de Saint André , Ordre de Prémontré , Diocefe
de Clermont.
Le Roi a envoyé au Parlement de Bretagne une
Déclaration datée du 8 Octobre , qui fut enregiftrée
le 17 du même mois.
Un Juif de Metz , âgé de trente-cinq ans , refut
le 10 Octobre à Saintes , par les mains de l'EDECEMBRE.
1754 199
vêque , les Sacremens de Baptême & de la Con
firmation. Il a eu pour parrein M. de Blair de
Boifmon , Intendant de la Rochelle , nommé à
l'Intendance de Valénciennes ; & pour marreine
la Dame de Parabere , Abbeffe de l'Abbaye de
Notre-Dame de Saintes , qui lui ont donné les
noms de Louis-Marie.
Depuis le 15 Octobre on a commencé à allu→
mer toutes les nuits à Calais , deux heures avant
& deux heures après la pleine mer , un fanal au
bout de la grande jettée du côté de l'oueft. Cela
s'obfervera pendant tout le tems de la pêche du
hareng , c'est - à- dire jufqu'au mois prochain , afin
de faciliter aux Pêcheurs l'entrée du port de Calais
. On en ufera de même deformais chaque année
dans cette faiſon.
Selon les lettres de Provence , la maison des
Penfionnaires établie à Aix le premier Octobre
1753 , au College Royal - Bourbon des Jefuites ,
en vertu d'un brevet du Roi , vient d'être achevée
Elle peut contenir jufqu'à cent jeunes gens,
Moyennant une nouvelle fondation , il y a actuellement
deux Profeffeurs de Rhétorique dans
ce College.
Le 24 l'Archevêque de Sens conféra le Sacrement
de la Confirmation à onze cens enfans dans
l'Eglife de la Communauté des Filles Bleues.
Le 26 le Roi quitta le deuil que Sa Majefté avoit
pris le 6 pour laReine Douairiere de Portugal.
Le Roi foupa le 27 au grand couvert chez la
Reine avec la Famille Royale.
Il a été fait par le Lord Powerscourt une ga.
geure , qu'il viendroit à cheval en deux heures de
la derniere maifon de Fontainebleau à la premiere
barriere des Gobelins . M. Baillon ,
loger de la Reine , a été chargé d'envoyer deux
Hor
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
pendules à Fontainebleau , & d'en tenir deux à la
barriere des Gobelins fur la même heure , afin de
mefurer le tems que ce Seigneur Anglois employe
roit à fa courſe. Le 29 du mois dernier le Lord
Powerscourt eft parti de Fontainebleau à fept
heures neuf minutes quarante-cinq fecondes du
matin , & il eſt arrivé à huit heures quarante- fept
minutes vingt- fept fecondes à la barriere indiquée.
Il avoit deux relais fur la route. Une des
conditions de la gageure étoit qu'il ne monteroit
pas plus de trois chevaux , & il n'en a monté que
deux.
Selon les lettres de Gênes , le Duc de Penthievre
y eft arrivé le 19 Octobre , à trois heures
après- midi. Une députation de la République eft
allée le recevoir à fa galere , & l'a conduit au Pa-
Lais Brignolé , qui avoit été préparé pour le loge.
ment de ce Prince . Les Députés doivent l'accom
pagner par-tout pendant fon féjour à Gênes.
Le 31 , veille de la Fête de Tous les Saints , le
Roi & la Reine , accompagnés de la Famille royale
, affifterent au premieres Vêpres dans la Chapelle
du Château . Elles furent chantées par la Muſique ,
& l'Evêque de Chartres y officia.
Le premier Novembre , jour de la Fête , leurs
Majeftés accompagnées comme le jour précédent,
entendirent la grande Meffe célébrée pontificament
par le même Prélat . Le Roi , la Reine & la
Famille royale affifterent l'après- midi aux Vêpres
du jour chantées par la Mufique , aufquelles
Ï'Evêque de Chartres officia , & enfuite aux Vêpres
des Morts. Avant les Vêpres , leurs Majeftés
entendirent la Prédication du Pere de Neufville ,
de la Compagnie de Jeſus.
A l'occafion de la Fête , la Reine a communié
par les mains de l'Evêque de Chartres , fon preDECEMBRE
. 1754. 201
mier Aumônier ; Monfeigneur le Dauphin, par celles
de M. l'Abbé de Chabannes , Aumônier du Roi ;
Madame la Dauphine , par celles de M. l'Abbé de
Murat , fon Aumônier en quartier ; Madame Adelaïde,
par celles de l'Evêque de Meaux , fon premier
Aumônier ; & Mefd . Victoire , Sophie & Louiſe ,
par celles de M. l'Abbé Barc , Chapelain du Roi.
Le premier & le 3 , le Roi foupa au grand couvert
chez la Reine avec la Famille royale.
M. Pitrou , Ingénieur des ponts & chauffées ,
ayant fait anciennement par ordre du Roi la vifite
de la riviere de Marne depuis Châlons jufqu'à
Charenton , a eftimé à treize millions les dépenfes
néceffaires pour faciliter la navigation de cette
riviere. Un autre Ingénieur commis auffi par Sa
Majeſté , a viſité la riviere d'Yonne : il a jugé qu'il
falloit dépenfer dix millions pour la rendre navigable
jufqu'à fon embouchure dans la Seine . M.
Macary , privilegié du Roi pour la fûreté de la
navigation , a foumis à la décision du Confeil un
projet différent , pour que le tiers au moins des
denrées deftinées à la confommation de Paris , y
foient amenées dans tous les tems de l'année ,
hors les cas extraordinaires des glaces & des débordemens
& pour que les frais de transport foient
toujours les mêmes . Selon le devis , la dépenfe ne
montera qu'à quatre millions trois cens vingtneuf
mille fix cens foixante- fix livres . Une Compagnie
fournira les fonds , & il n'en coutera rien
au Roi ni au public . L'auteur du projet , s'il eft autorifé
, demande feulement pour l'exécuter avec
La Compagnie, & pour entretenir les ouvrages , un
droit médiocre de navigation , qui fera à la charge
des Maîtres de barques.
Le mémoire de M. Macary a été renvoyé par le
Confeil à Mr de Bernage ; Confeiller d'Etat or-
Ιν
202 MERCURE DE FRANCE.
dinaire , Prévôt des Marchands , pour que le Bureau
de la ville donne fon avis fur les propoſitions
qui y font continues.
Le 9 Novembre , le Roi déclara la nomination
au chapeau de Cardinal que Madame la Dauphine
a obtenu pour l'Archevêque de Sens , fon premier
Aumônier .
Le 12 , l'ouverture du Parlement fe fit avec les
cérémonies accoutumées , par une Meffe folemnelle
, que M. l'Abbé de Sailly , Chantre de la Sainte
Chapelle , célébra dans la Chapelle de la grande
Salle du Palais , & à laquelle M. de Maupeou , premier
Préfident , & les Chambres affifterent .
Le 13 , le Marquis de Malefpina qui eft venu
pour complimenter leurs Majeftés de la part de
I'Infant Duc & de Madame Infante Ducheffe de
Parme , fur la naiffance de Monfeigneur le Duc de
Berry , prit congé du Roi , de la Reine & de la Famille
royale.
Le Roi a fixé au 18 fon départ de Fontainebleau.
Des fix places de Docteurs Aggrégés qui étoient
vacantes dans la Faculté de Droit de Paris , les
trois premieres ont été adjugées par cette Faculté
à MM. Sauvage , Boyer & Lalourcey , Docteurs
de Paris. Le concours pour les trois autres places
doit s'ouvrir le 19 de Décembre.
On mande de Strasbourg que le Margrave &
la Margrave de Brandebourg- Bareith y ont paffé
en allant à Montpellier.
Les mêmes lettres marquent qu'on a effuyé
pendant le mois dernier plufieurs facheux orages
dans une partie de l'Alface.
Le 14 de ce mois , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix - huit cens trente livres ;
les Billets de la premiere lotterie royale , à fept
cens foixante -dix livres ; & ceux de la feconde , à
fix cens foixante- dix.
DECEMBRE. 1754 203
MARIAGES ET MORTS.
pelle du Château de Preffac en Angoumois , par
le Curé du lieu , le mariage de Thomas d'Alogny ,
Marquis d'Alogny , de Puy - Saint- Aftier , Baron
de Saint-Pardou- la Riviere & de Château - Gaillard
, Seigneur de Villars , la Rolphy , fils de feu
Claude d'Alogny , Marquis de Puy Saint- Aftier , &
Ze Françoife -Renée d'Abzac de la Douze, avec Marie-
Gabrielle d'Abzac de Preffac , fille de Jacques
d'Abzac , Marquis de Preffac , & de Marie Vautier.
Ces maifons font affez connues pour ne pas
en donner ici le détail. Voyez l'Hiftoire des grands
Officiers de la Couronne , à l'article du Maréchal
d'Alogry- Rochefort , pag. 615. tom. VII ; & l'Armorial
général , à l'article d'Abzac de la Douze .
Charles - Antoine de Guerin , Marquis de Lugeac
, Brigadier d'Infanterie , & Colonel du Régiment
de Beauvoifis , fils de feu Gilbert- Agatange
, Comte de Lugeac , & d'Antoinette de Clugni
de Teniffei ; & Charles - Théophile de Beziade ,
Marquis d'Avarey , fils de feu Charles de Beziade
, Marquis d'Avarey , Maréchal des camps &
armées du Roi , épouferent le premier Juillet à
Verfailles , dans l'Eglife de la Paroiffe du Château
, Jeanne - Charlotte- Victoire - Elifabeth de
Bafchi , & Elifabeth - Guillelmine de Bafchi de
Thoard , filles de François des Comtes de Bafchi ,
Comte de Baſchi , Ambaſſadeur de France à la
Cour de Portugal ; & de Dame Charlotte-Victoire
le Normant , & nieces de Charles des Comtes de
Balchi , Marquis d'Aubaïs, Les deux contrats de
mariage avoient été fignés le 29 du mois dernier
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
par le Roi & par la Famille royale.
Le 18 du même mois fut célébré dans l'Eglife
de S. Sulpice le mariage de Meffire François- Léon
Dreux , Comte de Nancré , fils de Jacques- Jofeph
Dreux de Nancré , & de Dame Bonne de Lajeard
, avec Dlle Sufanne - Charlotte - Pauline de
Saint-Hyacinthe , fille de Meffire Paul de Saint-
Hyacinthe , Chevalier , Seigneur de Saint Joris
& de Dlle Sufanne de Marconpai de Châteauneuf.
Le Comte de Nancré eft petit-fils de Meffire
Claude Dreux , Chevalier , Comte de Nancré , Colonel
de deux Régimens François de fon nom
Gouverneur d'Arras , Lieutenant général des armées
du Roi & de la Province d'Artois ; & d'Emée-
Thérefe de Montgommeri , dont il eut quatre fils.
L'aîné appellé le Marquis de Nancré , mourut fans
alliance , après avoir été Ambaſſadeur en Eſpagne
, & Capitaine des Cent Suiffes de feu M. le
Duc d'Orléans Régent. Le fecond époufa la fille
du Comte de Montmorenci- Lognies , dont il n'eut
point d'enfant mâle. Le troifieme , Capitaine des
Carabiniers , mourut fans avoir été marié. Le
quatrieme qui fut nommé par le Roi à l'Abbaye
de Saint Cybar en 1701 , époufa quelques années
après Dlle Bonne de Lajeard , d'ou eft iffu le Marquis
de Nancré qui donne lieu à cet article.
La famille de Dreux , originaire de Poitou ,fut
partagée en deux branches par deux freres , Claude
& Thomas Dreux. De celui-ci qui fut reçu Secrétaire
du Roi le 5 Juin 1594 , eft forti la branche
de Brezé, illuftrée par deux Lieutenans généraux
des armées du Roi , un Commandeur des Ordres
, & trois Grands Maîtres des Cérémonies de
France , place qu'occupe actuellement M. le Chevalier
de Brezé le dernier de cette branche.
Claude Dreux , frere aîné de Thomas , fut
DECEMBRE . 1754. 205
pere d'Antoine Dreux , Seigneur de ChenelayeÏ'Hermitage
, allié en 1620 à Jeanne de Ruellé ,
mort Chanoine de l'Eglife de Paris en Septembre
1662 , & bifayeul du Comte de Nancré , feul rejetton
de cette branche.
-Les armes de cette famille font d'azur au cheuron
d'or , accompagné de deux rofes d'argent en
chef, & d'une comette d'or en pointe.
Meflire Jean-Jofeph- Aimé-Marie , Marquis de
Houchin , fils de Meffire Louis - Albert -François-
Jofeph , Comte de Houchin , Marquis de Longaftre
; & de feue Dame Marie-Andrée- Jofephe de-
Berghes- Rache , fut marié le 20 à Dlle Marie-
Jeanne -Georgette - Touffaint de Querouart , fille
de Meffire Sebaftien - Louis , Marquis de Querouart
, & de Dame Jeanne - Françoiſe de Quergroadés.
La bénédiction nuptiale leur a été donnée
par M. l'Abbé de Marbeuf, Aumônier ordinaire -
de la Reine en furvivance , & Confeiller d'Etat ordinaire.
Leur contrat de mariage avoit été figné
le 30 Juin par leurs Majeftés.
LE Lord Louis Gordon , fils du feu Duc de Gordon
, Pair d'Ecoffe , eft mort à Montréal en Bugey
, au commencement du mois d'Août , âgé
d'environ 36 ans ; il étoit Colonel réformé à la
fuite du Régiment royal Ecoffois.
Demoiſelle Catherine - Louife Chafot , fille de
Meffire Louis- Benigne Chafot , Préfident à Mortier
au Parlement de Metz , eft morte à Paris le 2
Août 1754.
Meffire Louis Dupré de la Grange , Confeiller
au Parlement , eft mort le même jour , âgé de foixante-
fix ans.
Meffire Jean-Baptifte Surian , Evêque de Vence
, Abbé de l'Abbaye de S. Vincent du Luc , Or
206 MERCURE DE FRANCE.
dre de S. Benoît , Diocèle d'Oleron , & l'un des
quarante de l'Académie Françoife , eft mort le
3 en fon Diocèfe , âgé de quatre-vingt- fix ans.
Jean Bertin de Bourdeil , Maître des Requêtes
honoraire , eft mort le 4 , âgé de 75 ans .
Meffire Charles- Hyacinthe de Galeans de Caftellane
, Marquis des Iffarts & de Salerne , Cheva
lier de l'Ordre de l'Aigle blanc , Confeiller d'Etat.
d'Epée , ci -devant Ambafladeur de Sa Majeſté auprès
du Roi & de la République de Pologne , &
enfuite à la Cour de Turin , eft mort le 17 à Avi- .
gnon , âgé de trente-fept ans.
Meffire Louis - François de Bouville , fils de
Meffire Louis-Nicolas , Comte de Bouville , Brigadier
des Armées du Roi , eft mort le même jour.
Dame Louife-Léon - Gabrielle le Clerc de Juigné
, époufe de Meffire Antoine Gui , Marquis de
Pertuy , eft morte le 19.
Hugues René- Timoléon de Coffé - Briffac
Comte de Coffé , Lieutenant général des armées
du Roi , Commandeur de l'Ordre royal & militai
re de S. Louis , Gouverneur de Salces en Rouffillon
, & Menin de Monfeigneur le Dauphin , mourut
à Paris le 21 , dans fa 54° année,
Meffire Louis- Henri - Félix du Pleffis -Châtillon ,
Comte de Château Meillien , Sous- Lieutenant de
la Compagnie des Chevaux - Legers d'Orléans .
mourut le 25 à Paris , dans la vingt-huitieme année
de fon âge.
Antoinette Potier de Novion , épouſe de Galpard
, Marquis de Clermont - Tonnerre , Maré
chal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Gouverneur des ville , château de Betfort , ci-devant
Mestre de camp général de la Cavalerie lé
gere , mourut à Champlâtreux le 29 Août , âgée
de foixante-neuf ans.
DECEMBRE. 1754. 207
François-Bernardin , Marquis du Châtelet , Maréchal
des camps & armées du Roi , Gouverneur
du château de Vincennes , eft mort en cette ville
le 3 Septembre , dans la foixante-huitieme année
de fon âge.
Meffire Gafpard de Fontenu , ancien Commiffaire
général de la Marine , & ci -devant chargé
des affaires du Roi à la Porte , eft most les , âgé
de quatre-vingt- onze ans .
Meffire Antoine- Pierre de Grammont , Archevêque
de Besançon , eft mort en fon Diocèfe le 7
Septembre , âgé de foixante- neuf ans .
Le 8 , eft décédé au château de Mauny Louis
Roger d'Eftampes , Marquis d'Eftampes, Baron de
Mauny , âgé de près de quarante- trois ans , étant
né le 2 Novembre 1711. Il étoit fils de Roger
d'Eftampes , Marquis d'Eftampes , Baron de Mauny
, Capitaine-Lieutenant des Gendarmes d'Orléans
, & de Marguerite Dirfchfe Dangres. Il avoit
été marié deux fois . La premiere , le 8 Avril 1728,
avec Angélique- Elifabeth d'Eftampes , Dame de
Valençai , fa coufine , fille de François - Henri
d'Estampes , Comte de Valençai , & d'Angelique-
Françoife-Raimond , décédée le 28 Nov. 1728. La
feconde, le 4 Mars 1734 , avec Marguerite-Lidye.
de Becdelievre Cany , four confanguine du Marquis
de Cany d'aujourd'hui & de la Marquise de
Rannes ; & fille de Louiſe de Becdelievre , Marquis
de Cany , & de Marie- Anne Cofté de S. Sulplix
fa feconde femme. De cette Dame , dont le Marquis
d'Eftampes étoit refté veuf le 3 Avril 1742 ,
il laiffe deux fils , le Marquis & le Vicomte d'Eſ
tampes , nés le 4 Décembre 1734 , & le s Septembre
1736 , Officiers dans le Régiment du Roi Infanterie.
La généalogie de la maiſon d'Eftampes , une
208 MERCURE DE FRANCE.
des plus illuftres , eft rapportée dans les grands
Officiers , tome VII , pag. 542 & ſuiv.
AVIS.
E fieur Vacoffain , Marchand Epicier Dro-
Lguifte,rue to vis -à- vis 3. André des sirs , Dontinue
de vendre avec beaucoup de fuccès fon eau
pour les dents : cette eau a la propriété de les
conferver & blanchir & de diſſoudre l'humeur
glaireufe qui peut contribuer à les gâter . Elle a
auffi la vertu d'arêter dans l'inftant le mal que
l'on nomme communément rage de dents. L'ufage
de quinze jours fera voir , par la beauté & la
fermeté des dents , que l'on pourra , hors dans les
grand befoins , fe difpenfer de tous ferremens.
Ledit Sieur donne un imprimé de la maniere d'en
faire ufage , & vend la bouteille douze fols.
Ledit fieur Vacoffain continue auffi de vendre
avec le même fuccès fa poudre purgative , qu'il
compofe de différens fimples : cette poudre
fond les humeurs groffieres & peccantes , purifie
la maffe du fang , détruit les glaires , & diffipe
les réplétions. Elle prévient les maladies , particulierement
l'apoplexie ; guérit les maux de tête ,
la jauniffe de l'un & de l'autre fexe , les fievres
tierces , quartes & intermittentes . Elle eft fi bienfaifante
qu'elle ne caufe ni tranchée ni colique.
Les femmes enceintes de cinq à fix mois peuvent
en ufer en toute fureté , elle les difpofera à un
heureux accouchement. Ses vertus & fes propriétés
font expliquées plus au long dans un mémoire
particulier , ainfi que la maniere de s'en fervir.
Cette poudre fe vend vingt fols le paquet , qui eſt
DECEMBRE. 1754 209
cacheté & figné de la main dudit Sieur , afin que
le Public ne puiffe pas être trompé. Ledit fieur
Vacoffain eft autorifé & approuvé pour la vente
de fes remédes .
Ledit Vacoffain avertit qu'il a auffi le bureau
du vrai fel Polychrefte , compofé par M. de Seignette
, de la Rochelle , lequel fel eft paraphé
en dedans de chaque paquet , & cacheté de la
main dudit fieur de Seignette , pour éviter toute
fuprife & falfification ordinaire."
AUTR E.
E fieur Meffier donne avis qu'il tient manu-
Lfacture de cierges à refforts qu'il a pouffé à la
derniere perfection , lefquels offrent de grands
avantages pour ménager la cire de deux tiers ; de
n'être point expofé à couler comme les autres
cierges , ce qui périt tous les ornemens d'Autel ;
de conferver toujours la même hauteur , ce qui
eft impoffible avec les autres cierges ; d'y brûler
toute forte de cire , la couleur de ladite cire n'étant
point exposée à la vue , fe trouvant renfermée
dans un canon , qui ne laiffe voir que la lumiere
, le tout s'y confumme fans aucun déchet ,
la bougie brulant jufqu'à la fin. Les avantages de
les peindre & revernir n'étant point fujets à
s'écailler , & fe pouvant laver , met toutes les
Eglifes à portée de jouir des avantages que procurent
ces cierges , laquelle peinture imite parfaitement
la cire. Comme il fe trouve dans les
provinces des ouvriers qui veulent imiter ces
cierges , qui outre leur mauvaife façon deviennent
très - fujets & très-incommodes , plufieurs
perfonnes en ayant vû dudit fieur Meffier dans différens
endroits , pour éviter les frais des ports &
210 MERCURE DE FRANCE.
emballages , en ont acheté à ces ouvriers , & fe
trouvant trompés , ont été obligés de les abandonner
, & d'en faire venir de la manufacture dudit
fieur Meffier.
Pour que toutes les Eglifes des Provinces puiffent
profiter de cet avantage , qui eſt déja connu
dans tout le royaume & dans beaucoup d'autres
pays étrangers où il en a fait des envois confidérables
, ledit Sieur donne avis aux marchands ou
autres perfonnes de provinces , qu'en fe faifant
connoître il leur en enverra des affortimens de
différentes grandeurs pour débiter pour fon compte
dans les Eglifes de leurs provinces , en leur
abandonnant un bénéfice fur chaque cierge pour
la commiffion de la vente , comme il fait dansplufieurs
villes où il a des perfonnes qui lui en
débitent. Les perfonnes qui lui écriront font priées
d'affranchir les lettres , à moins que ce ne foit
pour commander de l'ouvrage . Sa manufacture eſt
rue de Charonne , Faubourg S. Antoine , à Paris .
Les corps des cierges fe vendent au pied , &
les canons & refforts qui entrent dans ces fortes
de cierges , fe vendent à la pièce.
Pour les cierges , depuis trois pieds juſqu'à
fept , 10 fols par pied.
Pour les canons & refforts defdits cierges , 4 liv.
piéce.
Pour les cierges , depuis huit jufqu'à dix , 12
fols par pied.
Pour le canon & reffort defdits cierges , s liv.
piece.
Les bougies d'un pied avec leurs canons & refforts
pour le S. Sacrement , bras de cheminée ou
luftres , 2 liv . 15 fols piece.
Pour celles d'un pied & demi , 3 liv. piece.
Pour les flambeaux d'élévation pour couvrir en
cire , 12 fols par pied.
DECEMBRE . 1754. 211
> dont la
Pour les flambeaux pour peindre
fouche doit être cannelée , 1 liv. 4 fols par pied.
Pour les canons defdits flambeaux , 4 liv. piece.
Pour les cierges pafchals , depuis fix pieds jufqu'à
neuf, 12 fols par pied.
Pour les canons & refforts defdits cierges pafchals
, liv . piece .
Pour les cierges pafchals de dix pieds & au¬
deffus , 1 liv. par pied.
Pour les canons defdits cierges pafchals , de
puis 8 jufqu'à 24 liv . piece.
Pour couvrir les cierges & flambeaux , la cire
coute 3 liv . à cauſe de ſa façon.
Les cierges & flambeaux fe peignent en couleur
de cire , excepté les cierges paichals.
Pour peindre & vernir les bougies & cierges
jufqu'à fept pieds , fols par pied.
Pour ceux de huit pieds & au-deffus , 7 fols
par pied .
Pour les flambeaux , 10 fols par pied.
Une bougie d'un pied en couleur de cire revient
à 3 trois liv . une d'un pied & demi 3 liv.
7 fols 6 deniers , avec leurs canons & reflorts ; un
cierge de trois pieds en couleur de cire , 6 livres
S fols ; un de quatre pieds , 7 liv. un de cinq
pieds , 7 liv. 15 fols ; un de 6 pieds , 8 liv. 10
fols ; un de fept pieds , 9 liv. 5 fols ; un de huit
pieds , 12 liv. 12 fols ; un flambeau de quatre
pieds , 10 liv. 16 fols ; un de cinq pieds , 12 liv.
10 fols ; un de fix pieds 14 liv. 4 fols.
Il a auffi des moules pour faire les bougies qui
entrent dans ces fortes de cierges , pour la commodité
des perſonnes de province qui ne font pas
à portée d'avoir des Ciriers qui puiffent leur faire
des bougies bien égales ; avec lefdits moules les
bougies fe trouvent mieux faites , & toutes per212
MERCURE DE FRANCE.
fonnes peuvent les faire eux-mêmes . Lefdits moules
coutent 3 livres piece .
AUTR E.
M.DE TORRES , Médecin de S. A. S. M. le
Duc d'Orléans , ci -devant Médecin de la Famille
royale de S. M. C. Membre des Académies royales
de Médecine , & de l'Hiftoire Univerſelle d'Efpagne
, Affocié Correfpondant Etranger de la Société
royale de Montpellier , & de l'Académie des
Sciences de Paris , &c. avertit le Public qu'il ne
répondra deformais que depuis huit heures du
matin jufqu'à neuf, aux confultations des perfonnes
attaquées de maux vénériens , rhumatilmes
dartres , écrouelles , cancers , ou d'autres maladies
qu'on regarde comme incurables . M. de TORRÈS
demeure rue Tire - boudin , près la Comédie Italienne
, dans la maison qu'occupoit ci -devant M. Debrus
, Banquier.
AUTRE.
Odeau , Marchand Diftillateur , tenant le
>
Saint-Honoré , fait & vend toutes fortes de liqueurs
fines , tant françoifes qu'étrangeres. Il fait
aufli du chocolat de fanté à la façon d'Espagne
& autre chocolat à la vanille . L'on trouve auffi
chez lui de l'ancienne huile de Venus , vrai figogne
, Marafquin , Ratafia de Bologne , huile royale
, crême des barbades , crême de fleur d'orange
, crême de framboife , crême d'angelique , liqueur
vanille , les délices de la fanté , liqueurs
très-agréables , kis wafer , & généralement toutes
fortes de liqueurs fines.
DECEMBRE. 1754. 213
M
AUTRE.
RS Bianchetti & Manar , Suiffes Italiens ,
viennent d'établir une fabrique de chocolat
à la façon de Milan & de Turin , dont ils ont apporté
d'Italie tous les uftenfiles néceffaires à cette
fabrique, Tout le monde fçait que la bonté du
chocolat confifte dans une parfaite coction ; c'eft
cette qualité qui fait fi eftimer le chocolat de Milan
& de Turin , & qui va être deformais fabriqué
à Paris , par les fieurs Bianchetti & Manar,
Ils le vendront en gros & en détail , & ils en
ont à plufieurs prix de la fufdite façon ; ils le vont
faire en ville quand on les y demande. Leur adreffe
eft dans les Quinze-vingt , la boutique à côté
de la cuifine des Prêtres,
AUTRE.
A veuve Mouton , Marchande Apothicaire de
le débit de fon bechique fouverain , ou fyrop
pectoral approuvé pour les maladies de poitrine ,
comme rhume , toux invétérées , oppreffion , foibleffe
de poitrine , & afthme humide . Ce firop béchique
ayant la propriété de fondre & d'atténuer
les humeurs engorgées dans le poulmon , d'adoucir
l'acrimonie de la limphe , comme balfamique
, & rétablir les forces abattues , en tant que
parfait reftaurant , produit des effets fi rapides dans
les maladies énoncées ci-deffus , que fix jours fuffifent
pour s'appercevoir d'un changement notable
; en un mot , une bouteille fuffit pour en
éprouver toute l'efficacité avec fuccès , en tant
qu'il rétablit les forces abbattues en rappellant
214 MERCURE DE FRANCE.
peu à peu l'appétit & le fommeil , comme parfait
reftaurant , par conféquent très-ſalutaire à la
fuite des longues maladies où les forces font épuifées.
L'odeur & le goût en font agréables , le régime
aifé à obferver ; en outre il convient à toutes
fortes de perfonnes , aux enfans même & aux
femmes enceintes , qui peuvent en uſer avec fuccès
, preuve de fa benignité. Nombre de perfonnes
de tous les états & de tous pays en ont fait
une heureuſe expérience , & en particulier quelques
Anglois. Si l'on en faifoit un plus grand
ufage en Angleterre , & qu'on le prenne à propos
, l'on ne verroit pas périr tant de milliers
d'Anglois de maladie de confomption , non pas
qu'il puiffe les réchapper , une fois la maladie invétérée
, mais lorfque les fymptômes l'annoncent
prochaine. Il peut non- feulement en éloigner les
effers ; mais encore en détruire la cauſe ; bien plus
en empêcher les progrès dans fon principe. La
preuve de ce , c'eft qu'en occafionnant une plus
prompte circulation , il empêche le fang de
croupir , & refter en ftagnation dans le poulmon ,
& en tant que balfamique , confolide les petits
ulceres qui peuvent s'y rencontrer , ce qui fuffit
pour en arrêter les progrès.
La bouteille fcellée & étiquetée à l'ordinaire ;
taxée à fix livres , eft fuffifante pour en éprouver
toute l'efficacité avec fuccès.
Il ne fe débite que chez la Dame veuve Mouton
, Marchande Apothicaire de Paris , rue S
Denis , entre la rue Thevenot & la rue des Filles-
Dieu, vis-à-vis le Roi François , à Paris.
Les perfonnes qui écriront font priées d'affranchir
les lettres.
DECEMBRE . 1754. 2rg-
AUTRE.
E fieur Maille , Vinaigrier , Diſtillateur ordieu
le
pour la compofition des vinaigres de propriété ,
donne avis aux perfonnes de diftinction qu'il vend
des corbeilles galantes de neuf flacons & de quinze
, remplis de différens vinaigres nouveaux ; il
continue avec fuccès la vente du vinaigre romain
pour la confervation de la bouche. Če vinaigre
raffermit les gencives , blanchit les dents , & arrête
le progès de la carie ; comme auffi le vinaigre de
turbie , pour la guérifon parfaite du mal de dents ,
& différens vinaigres fervant à blanchir la peau ,
ôter les boutons , dartres farineufes & taches du
vifage ; & le véritable vinaigre des Quatre voleurs ,
qui eft un préfervatif de toutes fortes d'airs contagieux
, & généralement toutes fortes de vinaigres ,
au nombre de cent cinquante - fix fortes , tant
pour la table que pour les bains & toilettes . Il
continue le débit de la nouvelle moutarde des fix
graines de fa compofition , &la moutarde aux capres
& aux anchois par extraits d'herbes fines , &
différens fruits confits au vinaigre. Les moindres
bouteilles , tant pour les dents que pour le vifage ,
font de trois livres . Les perfonnes de province qui
defireront fe les procurer , en écrivant une lettre
d'avis audit fieur Maille , & remettant l'argent par
la pofte , le tout affranchi de port , on le leur enverra
très- exactement.'Il demeure à Paris , rue da
P'Hyrondelle , aux Armes Impériales.
APPROBATION.
' Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le premier volume du Mercure de Décembre
, & je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreflion. A Paris , ce 28 Novembre
GUIROY 3754
216
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
P Elogede la Peinture , Page 3
Eloge hiftorique de Madame du Chaſtelet , par
M. de Voltaire ,
Vers à M. de Ruffey ,
Converſation finguliere ,
Vers de feu M. de Foucault ,
Hiftoire morale ,
Vers de feu M. de la Motte ,
6
18
19
29
30
35
36
Florence & Blanchefleur , Conte ,
A Madame P .. fur fon voyage à Argenteuil , 44
Effai philofophique ,
Epitre à Mile D ....
Madrigal
Contes ,
46
54
56
64
Quatrain , à une femme laide qui avoit des boutons
ibid.
Lettre à un étranger , fur les Moraliftes François
á
Le Crépuscule ,
ibid.
76
Etat de la Poëfie dramatique en Allemagne , 78
Mots des Enigmes & du Logogryphe du Mercure
de Novembre ,
Enigmes & Logogryphe ,
Nouvelles Litteraires ,
Beaux Arts ,
Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
Mariages & Morts ,
88
ibid.
92
152
171
172
186
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 195
Avis divers ,
La Chanfon notée doit regarder la page 171 .
De l'Imprimerie de Ch. A. JOM BERT,
203
208
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
DECEMBRE. 1754
SECOND VOLUM E.
LICIT
UT
SPARGAT
Chez <
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty
defcente du Pont- neuf.
à la
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilege da Rei.
'ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON
LCommis au recouvrement du Mercure , rue Sie
Anne , Butte S. Roch , vis -à - vis la rue Clos- Geargeot
, entre deux Selliers , au fecond 1pour rémettre
à M. de Boiffy , de l'Académie Françoife.
Nous prions très- inflamment ceux qui nous adref
feront des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main & plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux perfonnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure; on leur por
tera le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l. 10ſ.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Jupplie inftamment de donner leurs ordres pour que
cespayemens foient faits dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofle, d'être exuttes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femestre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
Jeudi de chaque semaine , l'après-midi .
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
DECEMBRE .
1754.
SECOND VOLUME.
{
PIECES FUGITIVES
A
EN VERS ET EN PROSE.
EP IT RE
A M. *
Vous l'apôtre du plaifir ,
A vous l'enfant de la pareffe ,
Damon , dont le premier foupir
Fut en naiffant pour la fageffe ;
Je vous écris , moi pareffeux ,
Moi , comme vous , voluptueux ;
Mais qui dans la fleur de mon âge
II.Vol. A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
N'ayant pas l'honneur d'être un fage ,
Enfuis peut-être plus heureux.
A mes Lares je facrifie ;
Venez , le front orné de fleurs ;
Ami , célébrer cette orgie.
Bacchus , Thémire & la Folie
En doivent faire les honneurs.
Cette Thémire fi brillante ,
Aimable & chere à tous les deux ;
Mene la troupe fémillante
Des ris, des graces & des jeux ;
affurer la victoire
Et
pour
Que lui promettent fes beaux yeux ;
Elle prétend d'un bon vin vieux
Chez moi demain verfer à boire.
Que de voluptés , que de feux
Naîtront de la mouffe légere
Du Frontignan , du Condrieux
Et des regards de la Bergere !
Le vieux Seneque , par humeur ;
Médit du vin , de la tendreſſe
Et des plaifirs de toute eſpéce ;
Je fuis fon humble ferviteur.
Moi je ne trouve mon bonheur
Que dans le changement d'yvreffe.
Soyons bien fous , bien amoureux :
Que loin de nous le Diable emporte
gens de bien fi vertueux : Ces
Quand nous boirons demain , je veur
DECEMBRE. 1754 S
Que la raifon refte à la porte
Pour écarter tous les fâcheux ... :
Traiter ainfi votre Déeffe ,
Ah ! je vous demande pardon :
Dans les beaux fiécles de la Grece
Le Goût naquit de la Raiſon :
Il étudia fous Platon ,
Et vint fe polir chez Pétrone .
Maintenant dans votre maiſon
Il va fonder une Sorbonne
Pour profeffer cette leçon :
» Donnez àl'aimable fageffe
» Chez les Amours un libre accès ;
En baniffant la folle yvreffe ,
» Mere du trouble & des excès ,
» Elle ménage à la tendreffe
» De nouveaux feux & des defirs ,
» Et dans le fein de la moleffe
» Fait naître la délicateffe
» Pour embellir tous nos plaifirs.
A iif
6 MERCURE DE FRANCE.
VERS
Pour mettrefur le collier d'un petit chies.
D'Iris jefuis le chień fidele ;
Elle eft mon plaifir , moi le fien :
A mevoler vous ne gagneriez rien ;
Car je ne vivrois pas fans elle.
J
Autres fur le mêmefujet.
E ne dis point , cent écus à gagner ¿
Si tu me portes chez Hortenſe :
Un plus grand prix je te veux affigner ;
Tu la verras , voilà ta récompenfe.
DECEMBRE . 1754. 7
IDÉE DES PROGRES
Les
De la Philofophie en France.
a
A Philofophie eft de toutes les fciences
celle qui a fait les progrès les plus
rapides de nos jours ; les autres connoif-
Lances n'ont pas été portées à un dégré de
perfection plus haut que dans les beaux
fécles de la Grece & de Rome. Les reffources
de l'art font bornées ; l'efprit humain
ne faifant que fe replier fur lui - même ,
a bientôt parcouru la petite fphere de fes
idées , & trouvé les limites que la main
éternelle a prefcrites à fon activité. Au
lieu que la nature eft un abyfme où l'oeil
du Philofophe fe perd fans en trouver jamais
le fond ; c'eft une carriere immenfe
& dont l'immenfité femble augmenter à
mefure qu'on y pénétre plus avant . Les
Philofophes modernes , qui femblent avoit
marché à pas de géans dans cette carriere
, & qui ont laiffé les anciens fi
loin derriere eux , n'ont fait que nous
montrer le but ; les nouvelles lumieres
qu'ils ont portées dans la nuit de la nature
n'ont pas été affez vives pour nous conduire
à la vérité , & n'ont guere fervi qu'à
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
nous éclairer fur l'intervalle énorme qui
nous en féparoit encore. Mais fi le méchanifme
de l'univers eft toujours un fecret
pour nous , du moins pouvons- nous
nous flatter d'être fur la bonne route pour
le découvrir ou pour fentir l'impoffibilité
d'y réuffir. Les François ne font pas ceux
qui ont eu le moins de part aux progrès
de la philofophie ; le grand Defcartes qui
a fi bien mérité d'en être appellé le pere ,
a ouvert le premier la carriere , & a fervi
de guide aux philofophes qui l'ont fuivi .
On fçait affez le defpotifme avec lequel
la philofophie d'Ariftote regnoit fur les
bancs de l'école ; le fanatifme pour fes décifions
étoit monté au plus haut point de
l'extravagance ; on ne cherchoit plus à
concilier fes principes avec les phénomenes
de la nature qui les contredifoient ,
c'étoit les phénomenes que l'on vouloit
adapter à ces principes. Quelques bons efprits
avoient connu les abfurdités du péripatetime
, & avoient fait de vains efforts
pour en réformer les abus : cette philofophie
qu'on avoit eu raifon d'admirer
dans des fiécles d'engourdiffement & de
barbarie de l'efprit humain , avoir été
confacrée par le tems , l'ignorance & le
pédantifme. Bacon parut ; ce grand homme
vit les entraves que cette fuperfti
DECEMBRE . 1754.
tion ridicule mettoit à la raifon ; il ofa
propofer de refondre le fyftême des connoillances
humaines , & démontra la néceffité
d'une nouvelle méthode pour étudier
la nature. Ce que l'illuftre Anglois
n'avoit fait qu'entrevoir , Defcartes l'exécuta
: il détruifit de fond en comble le péripatétifme
, & chercha à élever un nouveau
fyftême fur d'autres fondemens.
Il n'y avoit alors que l'aftronomie & les
mathématiques qui fuffent cultivées avec
fuccès , les autres parties de la philofophie
étoient prefque abandonnées ; d'ailleurs
elles étoient entierement détachées
les unes des autres , & traitées féparément :
un aſtronome n'étoit qu'aftronome , un
géometre n'étoit que geometre , un médecin
n'étoit que médecin , un métaphyficien
n'étoit rien . Defcartes apperçut les
rapports qui lioient ces différentes connoiffances
, & les fecours qu'elles devoient fe
prêter l'une à l'autre ; il rapprocha ces
membres épars , & n'en fit qu'un feul corps
de fcience.
Il appliqua l'algebre à la géométrie , &
la géométrie à la phyfique : c'est à cette
idée fublime , à ce coup de génie qu'il faut
rapporter les progrès étonnans qu'on a fait
dans les fciences phyfico-mathématiques.
On peut dire qu'il a créé la métaphysique ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
par la diftinction auffi fimple que lumineu
fe des deux fubſtances ; diſtinction qui
anéantit les difputes frivoles & ridicules
des métaphyficiens fcholaftiques fur la nature
de l'ame , & par fon admirable méthode
, à laquelle nous devons peut- être
cet efprit philofophique qui s'eſt développé
dans fon fiécle , & a fait des progrès fi
fenfibles dans le nôtre. Il a pris la géomé
trie où les anciens l'avoient laiffée , & en
a reculé bien loin les limites . Enfin il 2
répandu une nouvelle lumiere par- tout ;
mais elle n'a guere fervi qu'à ceux qui
font venus après lui , & ne l'a pas empêché
de s'égarer. Il auroit deviné la nature
fi elle avoit pû fe deviner ; mais il
falloit l'obferver , & il n'en a pas eu le
tems fes erreurs appartiennent à la foi
bieffe de l'humanité & à l'ignorance de fon
fiécle ; mais fes découvertes ne font qu'à
lui ainfi en abandonnant fes idées fauffes
, refpectons toujours fon génie , admi
rable même lorfqu'il s'eft trompé . L'hy
pothefe brillante des tourbillons , fi célé→
bre , fi combattue , & fi bien détruite par
les nouvelles obfervations , ne feroit fûrement
pas entrée dans la tête d'un hommemédiocre
; fon fyftême fur l'ame des bêtes ,
regardé communément comme une plaifanterie
, & ridicule aux yeux de bien des
DECEMBRE. 1754 .
gens , eft à mon avis une idée plus férieufe
, & qui s'étend plus loin qu'on ne penfe ,
lorfqu'on la confidere dans tous fes rapports
: demandez- le à Bayle , & au médecin
Lami.
Je me fuis beaucoup étendu fur Defcartes
, parce qu'on commence à oublier
tout ce qu'on lui doit. Comme la plupart
de fes ouvrages ne font plus d'une grande
utilité , parce qu'on a été plus loin que
lui , on ne fe fouvient plus que fans lui ,
peut-être on feroit encore dans les ténébres.
Lorfqu'il a paru , la philofophie étoit
une terre en friche : elle n'a pas produit
beaucoup de fruits fous fes mains ; mais il
en a arraché les ronces , il l'a préparée , &
a appris à là rendre féconde : en eft - ce trop
peu pour mériter notre reconnoiffance ?
Je ne peux m'empêcher de le regarder comme
un homme rare , qui fubjugué par l'impulfion
du génie , étoit né pour faire une
révolution , & dont les découvertes feront
une des plus brillantes époques de l'hiftoire
de l'efprit humain.
Gaffendi , contemporain de Descartes",
mérite auffi une place honorable dans l'hiftoire
de la philofophie , quoiqu'il n'ait pas'
travaillé avec beaucoup de fuccès pour elle.
Né avec un génie extrêmement méthodique
& une fagacité peu commune , il fue
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
révolté , comme Defcartes , des abfurdités
de la fcholaftique : il la combattit avec vivacité
, & voulut relever le fyftême d'Epicure
, pour l'établir fur les débris de celui
d'Ariftote . Il employa beaucoup d'adreffe
& de fubtilité pour expliquer la
formation & la confervation de l'univers
par le mouvement direct & la déclinaifon
des atômes . Il donna à cette hypotheſe un
vernis d'orthodoxie , & toute la probabi
lité dont elle étoit fufceptible ; mais cette
fecte des atomiftes modernes ne fut pas
nombreuſe ; chimere pour chimere , on
garda celle qui étoit déja établie , quoique
plus abfurde encore .
Le cartéfianifme n'eut pas le même fort ,
parce qu'il étoit mieux fondé ; il fit une
fortune étonnante dans toute l'Europe , il
eut les adverfaires & les fectateurs les plus
diftingués ; il fut profcrit en France , rétabli
enfuite , & adopté avec empreffement
dès qu'il fut mieux connu .
Mrs Rohault & Regis furent les premiers
qui le profefferent en France , & ils
le firent avec un fuccès & des applaudiffemens
finguliers. Mais le plus illuftre partifan
de Defcartes fut fans doute le P. Malebranche
, de l'Oratoire , phyficien , géometre
, & plus grand métaphyficien encore
; il ne prit que les principes de fon
2
I
a
DECEMBRE. 1754. 13
maître , & s'en fervit en homme de génie.
Il adopta fon fyftême des tourbillons ,
après y avoir reformé beaucoup de choſes ,
& le défendit avec vigueur. Dans la métaphyfique
il alla beaucoup plus loin que
Defcartes ; fes principes le conduifirent à
nier l'existence des corps , & s'il l'admit ,
ce fut parce que l'Ecriture Sainte le lui enfeignoit
: quelque finguliere que foit cette
conclufion , on ne peut prefque pas douter
qu'il n'ait été de la meilleure foi du monde .
Il prétendit démontrer que nous nepouvions
pas voir les objets hors de nous , encore
inoins dans nous , & que nous ne pouvions
les appercevoir que dans Dieu. Il étaya ces
idées abftraites de la métaphyfique la plus
fubtile, d'une élocution pleine de force & de
nobleffe , & de l'imagination la plus brillante
: mais malgré ces avantages , la profondeur
&l'obfcurité de fes idées garantirent de
la féduction. Il faut une grande contention
d'efprit & un grand goût de métaphyfique
pour le fuivre dans fes fpéculations ; ce
font des espéces de points indivisibles , dit M.
de Fontenelle : fi on ne les attrappe pas toutà-
fait jufie , on les manque tout - à -fait . Aufli
le P. Mallebranche fe plaignit-il beaucoup
de n'être pas compris par ceux qui le critiquoient.
On fçait que M. Arnaud attaqua
fon fyftême avec un acharnement des
14 MERCURE DE FRANCE.
moins philofophiques . M. Arnaud ne m'en.
tend pas , difoit Mallebranche : cb qui voulez
- vous donc qui vous entende ? lui répondit-
on .
Le mallebranchifme a fait naître la fecte
des immatérialistes , fort peu reçue en France
, mais qui a fait plus de progrès en Angleterre
; ces philofophes nient l'existence
de la matiere , telle que nous la concevons
, & même fa poflibilité ; les illufions
des fens font leur grand argument : ils
prouvent très-bien que les qualités que
nous regardons comme inhérentes aux
corps , telles que la couleur , l'étendue ,
&c. ne font que de pures idées de notre
ame, qui n'exiftent point hors d'elle , & qui
n'ont aucune analogie avec la nature des
objets qui les excitent en nous. Les dialogues
de Berkeley , ouvrage fingulier , où
Fon trouve une logique fubtile avec beaucoup
de fimplicité , font voir combien ce
fyftême eft féduifant, quelque abfurde qu'il
paroiffe au premier coup d'oeil , & combien
font preffans les argumens fur lef- ,
quels il est établi. Quelques-uns pouffent
encore ces idées plus loin , & prétendent
que chaque individu n'eft fûr que de fa
propre exiftence , & qu'il pourroit avoir
routes les idées & les fenfations dont il eft
affecté , fans qu'il y eût aucun autre être
DECEMBRE. 1754. 15
hors de lui ; c'eft la fecte des Egorftes : quel
que inacceffible qu'elle foit aux traits de
la métaphyfique , elle révolte trop les notions
les plus fimples pour trouver beaucoup
de fectateurs.
M. de Fontenelle a peut-être mieux mérité
de la philofophie que beaucoup de
ceux qui l'ont enrichie de découvertes. On
ne voit que des dévots qui dégoûtent de la dévotion
, dit un de nos moraliſtes. Avant
M. de Fontenelle on voyoit des philofophes
qui dégoûtoient de la philofophie ;
il fit voir que ce n'étoit pas la faute de la
philofophie : il la dépouilla de cet air fauvage
qui la rendoit fi peu trairable ; il l'embellit
des graces de fon imagination , & il
fit naître des fleurs où l'on ne foupçonnoit
que des épines : fon livre de la pluralité
des mondes eft un monument qui lui
fera autant d'honneur qu'à l'efprit de la
nation.
Qu'on me permette une digreffion à
laquelle je ne peux me refufer , & que
l'efprit de patriotifme m'arrache. Il y a
long- tems qu'on accufe les François d'être
legers & fuperficiels , & de ne faire qu'effleurer
les fciences : les Anglois , dit- on ,
font bien plus philofophes que nous : pourquoi
? parce qu'ils traitent la philofophie:
d'un air grave & ferieux. Et moi je crois
"
16 MERCURE DE FRANCE.
que nous le fommes pour le moins autant
qu'eux , précisément parce que nous la traitons
légèrement ; il faut polléder bien nettement
une matiere philofophique , pour la
dégager des termes barbares , des idées abtrules
, & des épines du calcul fous lef
quels d'autres font obligés de l'envelopper
, & pour la réduire à un raifonnement
fimple , à des images fenfibles , & aux expreflions
les plus communes , pour lui prêter
même des ornemens : c'est ce que M.
de Fontenelle , & d'autres après lui ont fait
avec fuccès. Il y a des gens qui croyent
que la féchereffe eft effentielle aux ouvra
ges fcientifiques , comme il y en a eu jadis
qui ne croyoient pas qu'on pût être philofophe
fans avoir une barbe fale & un
manteau déchiré. Cet efprit de fuperficie
qu'on nous reproche , n'eft que le vernis de
nos ouvrages qui ne nuit point à leur folidité.
La raifon toute nue a fouvent l'air
rebutant ; nos écrivains la rendent aimable
en la parant de fleurs : c'eft le vaſe dont
on frotte les bords de miel , pour faire ava
ler à un enfant un reméde falutaire : aux
yeux du philofophe , les hommes ordinaires
font- ils autre chofe que des enfans ?
Le cartéfianifme commençoit à être reçu
affez généralement , fur tout en France
lorfque le newtonianiſme parut , & vint
DECEMBRE. 1754. 17
partager les efprits. Comme les ouvrages
de Newton paroiffoient inacceffibles fans le
fecours de la plus fublime géométrie , fon
fyftême ne fut pas répandu d'abord , & refta
quelque tems entre les mains de quelques
adeptes. M. de Maupertuis a été le premier
qui en a donné quelques effais dans
notre langue ; mais il étoit réfervé à un
homme qui ne s'étoit fait qu'un jeu de la
phyfique & de la géométrie , de le produire
au grand jour c'eft M. de Voltaire . Il
donna fes Elémens de la philofophie de Newton
, ouvrage écrit avec la précifion , l'élégance
& la netteté qui lui font propres.
Ce livre fit une fenfation prodigieufe , &
par le nom de l'Auteur , & par les nouveautés
philofophiques qu'il mettoit fous
les yeux du public. D'abord les géometres
que M. de V. humilioit , & les beaux efprits
qu'il avoit humiliés dès long - tems ,
fe déchaînerent à l'uniflon contre lui ; il
paroiffoit inconcevable qu'un homme qui
avoit fait de beaux vers pût être géometre
& phyficien : on ne peut pas mieux
parler , difoit-on , de ce qu'on n'entend
pas ; comme fi l'efprit , en philofophie ,
pouvoit fuppléer aux lumieres. Pour apprécier
le mérite de cet ouvrage & la prévention
ridicule de certaines gens qui ne
font pas même en état de le lire , il faut
18 MERCURE DE FRANCE.
jetter les yeux fur les critiques qu'on en
fit dans le tems. Cette multitude de fautes
énormes qu'on devoit mettre au grand jour ,
fe réduisirent à des erreurs légeres , à quelques
mauvaifes épigrammes , à des ob
jections vagues , & dont la plupart tomboient
fur Newton , & non pas fur M. de
Voltaire . D'ailleurs quand il n'auroit pas
bien faifi Newton dans quelques détails ,
quel eft le phyficien qui puiffe fe flatter
de ne l'avoir jamais manqué : Le reproche
le mieux fondé qu'on ait fait à M. de Voltaire
, c'est peut-être fur la maniere peu
avantageufe dont il a parlé de Deſcartes :
je ne peux pas mieux faire que de rapporter
ici quelques reflexions du P. Caftel à
ce fujet ( Mem. de Trev . Octob. 1739. )..
» M. de Voltaire a fi fort honoré notre
» nation par fes propres talens , qu'elle
peut bien lui pardonner le peu d'hon .
neur qu'elle lui enleve en rabaiffant
» Defcartes. En faveur de M. de Voltaire
» poëte , on devroir juger moins rigoureu-
» fement M. de Voltaire philofophe ; &
»en prenant les chofes du bon côté , en-
>>core eft- ce une louable entrepriſe d'avoir
» ofé s'enfoncer i avant dans des matie-
» res fi épineufes , au mépris de toutes ces
» fleurs qu'il pouvoit s'amufer à cueillir fi
agréablement , & toujours prêtes à éclore
ود
DECEMBRE . 1754 IS
fous fa main ; & n'eft-ce rien que la célébrité
qu'il a donnée à la philofophie ,
» & par conféquent aux philofophes ; l'oc-
» cafion même qu'il donne aux cartéfiens
de triompher du grand Newton ?
Le Newtonianifme une fois mis au
grand jour , fit fur les efprits des impreffions
bien différentes ; il fut adopté des
ans & attaqué par d'autres avec une égale
vivacité. Comme il battoit en ruine le cartéfianifme
, les Carréfiens fe mirent fur la
défenfive . M. Privat de Molieres , bon géometre
& affez fubtil phyficien , fut celui
qui défendit les tourbillons avec le plus de
faccès : il fentit bien qu'ils étoient en défaut
dans beaucoup de phénomenes , & il les réforma
en habile homme ; il les adapta aux
nouvelles expériences avec adreffe , & ii
fit fervir à confirmer fon fyftême les mê
mes obfervations que les Newtoniens apportoient
pour le détruire. Malgré tous
fes efforts cependant , les tourbillons tom
berent dans un difcrédit total , & on peut
dire qu'ils ont pouffé les derniers foupirs
entre les mains de M. de Fontenelle , dont
la Théorie des tourbillons fera vraisemblablement
le dernier ouvrage qu'on fera en leur
faveur.
Quelque abfurdités métaphyfiques que
le Newtonianifme entraîne après lui , on
20 MERCURE DE FRANCE.
ne peut nier que ce fyftême ne foit bien
féduifant ; il ſemble n'être fondé que fur
des faits & des démonftrations. La facilité
admirable avec laquelle il explique les mouvemens
des corps céleftes & beaucoup de
phénomenes julques- là inacceffibles , la fineffe
& la mutitude des obfervations qui en
font la bafe , & un grand étalage de calcul ,
en ont impofé ; on n'a pas voulu voir l'illufion
de quelques expériences , & le peu
de liaifon de certains faits avec les inductions
que Newton en tire pour établir fes
principes ; enfin la ruine des tourbillons
& la néceffité d'un fyftême pour le vulgaire
des philofophes , tout cela a beaucoup favorifé
l'établiffement de la nouvelle phyfique.
Peu de tems après , Madame la Marquife
du Chaſtelet vint auffi fe mettre fur
les rangs , & oppofer Leibnitz à Newton.
Leibnitz , commenté par M. Wolf , avoit
fait beaucoup de fortune en Allemagne ;
quelques idées métaphyfiques , de fimples
projections éparfes dans fes ouvrages , fe
font étendues fous la main de M. Wolf,
& ont donné matiere à beaucoup de gros
volumes , dans lefquels il a remis en honneur
le goût des définitions , & les termes
barbares de l'école combinés avec une méthode
féchement géométrique. Leibnitz
DECEMBRE. 1754. 21
n'a pas été fi heureux en France , quoique
Madame du Chaſtelet lui eût donné un
air plus François dans fes Inftitutions de
physique. Cet ouvrage et écrit avec beaucoup
de méthode , de nobleffe & de précifion
; mais il ne fit pas beaucoup de profélites
, & on ne jugea pas à propos de
croire aux Monades fur la parole de Madame
du Chaftelet . Cette femme illuftre a
laiffé entre les mains de M. de Clairault
une traduction Françoife du grand ouvrage
de Newton , avec des commentaires
très -profonds fur ce que les mathématiques
ont de plus fublime : ce livre eft prêt
à paroître. Madame du Chaftelet & cette
célébre Mlle Agnefi, qui profeffe les mathé
matiques à Boulogne , & qui a donné il y
quelques années un excellent ouvrage d'analyfe
, font des phénomenes qui feront
honneur au beau fexe , à la géométrie &
notre fiécle.
Quoique Newton l'ait emporté fur Defcartes
& Leibnitz , il s'en faut cependant
bien qu'il ait fubjugué tous les efprits ; il a
encore enFrance des adverfaires bien redoutables.
Il y a trop de chofes dans fon ſyſ
tême qui font de la peine à la raifon , pour
ne pas révolter tous ceux qui croyent encore
que la méthode de Defcartes eft la
feule qui puiffe nous conduire à la vérité,
22 MERCURE DE FRANCE.
1
s'il nous eft donné d'y atteindre .
1 Toutes ces difputes philofophiques ont
éclairé les efprits , le goût des fyftêmes
s'eft perdu , & a fait place à un fcepticifme
raifonné & modéré , fort généralement
répandu , & d'autant mieux établi qu'il
n'eft ni l'effet de l'ignorance , ni une affectation
de fingularité ; c'eft peut- être auffi
ce qui nuira le plus aux progrès de la philofophie.
Il faut donner l'effor à l'imagi
nation pour aller loin : les plus grandes
découvertes de fpéculation ne font gueres
que des heureuſes témérités du génie ,
& les plus habiles philofophes ont été des
gens à fyftêmes : ce n'eft qu'à force de s'égarer
en effayant differentes routes , que
l'on rencontrera la bonne.
Il est vrai que la voye des expériences ,
quoique la plus lente , eft bien plus sûret
& plus commode ; c'eft auffi celle qu'a
prife l'Académie des Sciences : elle a déclaré
qu'elle n'adoptoit aucun fyftême. Le
tems d'en faire un n'eft pas encore arrivé ,
il faut attendre que l'on ait affez de matériaux
pour bâtir un fyftême général de l'univers
; ce n'eft qu'en amaffant des obfervations
& en établiffant des faits , que l'on
pourra y parvenir. On s'eft donc jetté principalement
du côté de la phyfique expéri
mentale , comme la partie de la philo
1
I
1
DECEMBRE. 1754. 23
fophie dont l'utilité eft plus fenfible.
Bacon , Galilée & Torricelli ont jetté les
fondemens de la phyfique expérimentale ;
le premier par des vues neuves & fublimes
; Galilée par fa théorie de l'accéléra
tion du mouvement dans la chûte des
corps ; & Torricelli par fes expériences fur
la pefanteur de l'air. Ces découvertes importantes
ont porté dans la phyfique une
nouvelle lumiere , que les Boyle , les Pafcal
, les Newton , &c . ont encore étendue
bien au-delà : ce font des veines heureuſes
qui ont conduit à des mines fécondes .
Le goût des expériences s'eft répandu
chez toutes les nations fçavantes , & il eft
cultivé aujourd'hui avec beaucoup de foin
& de fuccès. Parmi ceux qui peuvent être
cités dans ce genre , on s'attend bien à voir
le nom de M. de Reaumur , qui a fait des
recherches approfondies fur plufieurs parties
de la phyfique , & principalement fur
l'hiftoire naturelle. Obfervateur exact &
infatigable , les plus petits détails n'échap
perent pas à la fineffe & à la fagacité qu'it
porte dans tous fes procédés : fon Hiftoire
des infectes , avec beaucoup de longueurs ,
eft remplie de chofes neuves , utiles & délicates
. Zélé pour le bien public , il n'a pas
dédaigné de confacrer fes talens à des objets
, petits en apparence , mais qui tendent
14 MERCURE DE FRANCE.
à perfectionner les arts méchaniques , ou
prévenir quelques befoins de la fociété .
Les moyens de faire une nouvelle teintud'augmenter
la fécondité des terres ,
de garantir les étoffes des teignes , de conferver
des oeufs frais pendant trois à quatre
mois , voilà les objets de fa curiofité & de
fon travail. Des vues auffi fages & auffi
eſtimables devroient fervir d'exemple à
beaucoup de fçavans , qui croiroient s'avilir
par de femblables détails , & qui facrifient
à des recherches brillantes des recherches
plus utiles , mais obfcures . M. de Reaumur
ne trouve pas dans tous fes concitoyens
les mêmes difpofitions à rendre juſtice à
fes travaux , mais il les trouvera dans fa
nation ; & fa réputation ne peut être bleffée
par les petites épigrammes & le mépris
affecté de quelques perfonnes qui , ce
me femble , n'ont pas pris confeil de leurs
lumieres & de leur philofophie.
C'eft bien ici le lieu de rendre à un philofophe
citoyen l'hommage que méritent
fes talens & l'emploi refpectable qu'il en
fait ; je parle de M. Duhamel , de l'Académie
des Sciences , à qui nous devons
l'excellent Traité de la culture des terres ,
dont les principes font fi peu connus & mériteroient
tant de l'être. Il a réuni fes lumieres
& fes obfervations aux découvertes
des
DECEMBRE. 1754. 25
des Anglois , qui dans cette partie effentielle
font bien faits pour être nos maîtres
& nos modeles. Il a cherché les moyens de
conferver les grains dans les greniers ; il
a imaginé une charrue d'une conftruction
neuve & fort commode , qui abrege beaucoup
les travaux des laboureurs , cette portion
du peuple la plus néceffaire & la plus
miférable. Les principes de M. Duhamel
font fimples & évidens ; on lui a rendu
juftice : mais c'eſt peu d'être loué , il veut
être utile ; & ce ne feroit pas la premiere
fois qu'un philofophe auroit parlé , qu'on
auroit trouvé qu'il a raifon , & que fes
avis n'auroient été fuivis. Quoiqu'il
en foit , on ne doit pas fe laffer de travailler
à la perfection de l'agriculture , qui en
ouvrant dans l'Etat une nouvelle fource
de richeffes réelles & permanentes , donneroit
à notre commerce le plus grand
avantage , & prefque le feul qui lui manque
fur celui de nos voisins .
pas
Si quelqu'un a eu l'efprit de fyftême
dans notre fiécle , je crois que c'eft M. de
Buffon : une tête philofophe , des vûes
grandes , une imagination forte & lumineufe
, & l'art de faifir les analogies ; voilà
ce qu'il m'a femblé appercevoir dans l'Hiftoire
naturelle , & ce qui forme , fi je ne
me trompe , l'efprit de fyftême. M. de Buf-
II.Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
fon , qui par un ftyle riche , élégant , har
monieux , plein de nobleſſe & de poëfie ,
efface Platon & Mallebranche , & donne
à la philofophie un éclat qu'elle n'avoit
pas encore eu , n'a pas été plus heureux
que Deſcartes dans fes conjectures fur l'origine
du monde & la génération des animaux.
Mais fi l'hiftoire de notre globe par
M. de Buffon eft un roman , c'eft celui
d'un habile phyficien : fon hypotheſe fur
la génération marque les bornes de nos
lumieres dans cette matiere ténébreuſe , le
defefpoir de la phyfique : fes obfervations
microfcopiques fi délicates & fi fingulieres,
feront peut-être plus utiles , parce qu'il
eft toujours utile de détruire des erreurs.
Les anciens avoient cru , fur de fimples apparences
peu approfondies , que la corruption
pouvoit engendrer des animaux.
Lorfque le microfcope , qui a élargi l'univers
aux yeux des philofophes , eut découvert
à Hartzoeker & à Lewenhoek les animalcules
qui fe meuvent dans les liqueurs ,
on fe moqua beaucoup des anciens , & il
ne parut plus douteux que tous les êtres
vivans font déja organifés dans la femence
, & qu'ils ne font que fe développer &
augmenter de volume. Mais ce principe
reçu fans conteftation & avancé avec ce
ton de confiance que donne trop fouvent
DECEMBRE . 1754. 29
la chaleur des premieres découvertes , s'eſt
trouvé en défaut dans la reproduction merveilleufe
des polypes , & il eft anéanti
aujourd'hui par les expériences de MM. de
Buffon & de Needham ; la production des
petites anguilles qu'ils ont vû fe former
dans le bled niellé & dans d'autres infufions
, remet en honneur l'opinion des anciens
; nous avons cru voir une étincelle
de lumiere , & nous rentrons dans une nuit
plus fombre. Les animalcules fpermatiques
ne font plus que de petites machines or
ganifées & fans vie ; il eft vrai que les obfervations
microfcopiques font trop fuf
ceptibles d'illufion pour qu'on ne s'en dépas
: celles de Lewenhoek ont été détruites
par celles de M. de Buffon , cellesci
peuvent être détruites par d'autres ; dans
cette matiere obfcure on finit , comme dans
prefque toutes les autres , par douter.
fie
Les fectateurs de la philofophie corpufculaire
ne pardonneront pas aifément à
M. de Buffon d'avoir établi la poffibilité
de fes moules intérieurs fur la ruine du méchaniſme
univerfel , & d'avoir mieux ainé
expliquer la circulation du fang , le jeu des
muſcles , en général toute l'économie animale
par des qualités occultes femblables
aux caufes de la pefanteur , des attractions
magnétiques , &c. que par des principes
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
purement méchaniques ; cela pourroit faire
craindre , difent- ils , le retour du fiécle
d'Ariftote. Epicure créa la phyfique corpufculaire
; ne voyant dans la nature que
de la matiere & du mouvement , il ne
chercha pas d'autres caufes pour expliquer
tous les phénomenes ; mais n'ayant pas encore
affez de faits & d'obſervations , ce
principe lui manqua dans l'application ;
on crut pour lors que ce qu'on ne pouvoit
pas expliquer par les loix du méchanifme
ne s'opéroit pas par ces loix ; de là
l'horreur du vuide , de- là l'attraction , &c.
L'attraction , ce monftre métaphysique ,
dont on ne peut plus fe paffer dans la phy-.
fique célefte , s'eft introduite auffi dans la
chymie. Les affinités de M. Geoffroi ne
font que le même terme déguifé ; elles paroiffent
préfenter une idée plus fimple , &
n'en font pas moins inintelligibles . Nous
devons aux Anglois cet abus de l'attraction ,
auffi bien que celui du calcul : ils réduifent
tout en problêmes algébriques ; l'antique
fuperftition fur la fcience mystérieuse
des nombres femble renaître . Jean Craig
a ofé calculer les dégrés de probabilité
des principes du chriftianifme , & le décroiffement
de cette probabilité : felon fes
calculs , la religion ne peut plus durer que
1400 ans. L'eſtimable auteur de l'Hiftoire
DECEMBRE . 1754 29
critique de la philofophie a calculé auffi les
dégrés de force de la certitude morale . Le
Chevalier Petty , créateur de l'arithmétique
politique , a cru pouvoir foumettre à
l'algebre l'art même de gouverner les hommes.
Le résultat de quelques -uns de fes
calculs peut faire juger de leur folidité ;
il croit avoir démontré que le grand nombre
des impôts ne fçauroit être nuifible à
la fociété & au bien d'un Etat . Il a calculé
ce que valoit un homme en Angleterre ,
& il l'a évalué à 1300 livres environ de
notre monnoie. Un Philofophe fublime
qui connoît bien le prix des hommes , ajoute
qu'il y a des pays où un homme ne
vaut rien , & d'autres où il vaut moins
que rien ( a ) . La médecine n'a pas été à
l'abri des excurfions de la géométrie : aux
aphorifmes d'Hypocrate & de Boerhaave
on a fubftitué des formules algébriques ;
on a voulu évaluer le mouvement des fluides
dans le corps humain , la force des
nerfs & des mufcles confidérés comme des
cordes , des leviers d'un certain genre ,
des piftons , &c. Mais qu'avons nous gagné
à ces abus de la géométrie on l'a
détournée de fon véritable objet , & elle a
eu le fort de l'efprit de notre nation : elle
( a ) Efprit des loix , liv. XXIII . chap. XVII,
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
a perdu en profondeur ce qu'elle a gagné
en fuperficie , & je ne doute pas qu'elle
ne touche au moment de fa décadence ,
qui vient d'être prédite par un homme de
beaucoup d'efprit . Cette fcience qui n'étoit
qu'un inftrument entre les mains de Defcartes
& de Newton , & qui n'eft faite
que pour en fervir , étoit devenue une
fcience orgueilleufe qui s'étoit élevée fur
les débris des autres , fur ceux de la métaphyfique
fur tout , parce qu'il eft bien
plus facile d'apprendre à calculer qu'à raifonner.
Il est bien à fouhaiter que le goût
abufif du calcul ne fafle plus d'obſtacle au
retour de la métaphyfique , dont le flambeau
peut feul nous éclairer fur les nouvelles
erreurs que de faufles lumieres ont
introduites , & qui retardent fenfiblement
les progrès de la philofophie.
********************
MADRIGAL.
J'Avois brifé mes fers , &juré hautement
De n'aimer plus Climene ;
Mais en la revoyant j'ai renoué ma chaîne ;
Et rompu mon ferment.
Ce n'étoit donc qu'un jeu que mon reffentiment :
Climene a fur mon coeur confervé la victoire ,
DECEMBRE . 1754
Etje n'avois fait un ferment
Que pour fa gloire .
L'Auteur de l'Esprit des loix nous a permis
d'imprimer le morceau fuivant qu'il a
fait pour l'Académie de Nancy : cette fiction
eft fi intereffante & fi noble qu'il n'eft pas
poffible de la tire fans aimer & fans admirer
le grand Prince qui en est l'objet.
LISIMA QUE.
Lorfqu'Alexandre eut détruit l'Empire
Perfes , il voulut que l'on crût
qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens
étoient indignés de voir ce Prince
rougir d'avoir Philippe pour pere : leur
mécontentement s'accrut lorfqu'ils le virent
prendre les moeurs , les habits & les
manieres des Perfes , & ils fe reprochoient
tous d'avoir tant fait pour un homme qui
commençoit à les méprifer ; mais on murmuroit
dans l'armée , & l'on ne parloit
pas.
Un Philofophe nommé Calisthene, avoit
fuivi le Roi dans fon expédition : un jour
qu'il le falua à la maniere des Grecs ;
d'où vient , lui dit Alexandre , que tu ne
B.iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
m'adores pas ? Seigneur , lui dit Califthene
, vous êtes le maître de deux nations ;
l'une efclave avant que vous l'euffiez ſoumife
, ne l'eft pas moins depuis que vous
l'avez vaincue ; l'autre libre avant qu'elle
vous fervît à remporter tant de victoires ,
l'eft encore depuis que vous les avez remportées.
Je fuis Grec , Seigneur , & ce
nom vous l'avez élevé fi haut que fans
vous faire tort , il ne vous eft plus permis
de l'avilir .
Les vices d'Alexandre étoient extrêmes
comme fes vertus ; il étoit terrible dans
fa colere , elle le rendoit cruel : il fit couper
les pieds , le nez & les oreilles à Califthene
, ordonna qu'on le mît dans une
cage de fer , & le fit porter ainfi à la fuite
de l'armée .
J'aimois Califthene , & de tous tems
lorfque mes occupations me laiffoient quelques
heures de loifir , je les avois employées
à l'écouter ; & fi j'ai de l'amour
pour la vertu , je le dois aux impreffions
que fes difcours faifoient fur mon coeur.
J'allai le voir : je vous falue , lui dis - je ,
illuftre malheureux , que je vois dans une
cage de fer , comme on enferme les bêtes
féroces , pour avoir été le feul homme de
l'armée.
Lifimaque , me dit- il , quand je fuis
DECEMBRE. 1754. 33
dans une fituation qui demande de la
force & du courage , je me crois en quelque
maniere à ma place ; en vérité fi les
Dieux ne m'avoient mis fur la terre que
pour y mener une vie molle & voluptueufe
, je croirois qu'ils m'auroient donné en
vain une ane grande & immortelle : jouir
des plaifis des fens eſt une choſe dont tous
les hommes font aifément capables ; & fi
les Dieux ne nous ont fait que pour cela ,
ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils
n'ont voulu , & ils ont plus exécuté qu'entrepris.
Ce n'eft pas , ajouta-t- il , que je
fois infenfible ; vous ne me faites que trop
voir que je ne le fuis pas : quand vous êtes
venu à moi , j'ai trouvé d'abord quelque
plaifir à vous voir faire une action de
courage ; mais au nom des Dieux , que
ce foit pour la derniere fois , laiffez- moi
foutenir mes malheurs , & n'ayez pas la
eruauté d'y joindre encore les vôtres.
Califthene , lui dis - je , je vous verrai
tous les jours : fi le Roi vous voyoit abandonné
des gens vertueux il n'auroit plus
de remords , & commenceroit à vous croire
coupable. Ah ! j'efpere qu'il ne jouira pas
du plaifir de voir que la crainte de fes châtimens
me fait abandonner un ami.
Un jour Califthene me dit : les Dieux
immortels m'ont confolé , & depuis ce
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
ems je fens en moi quelque chofe de divin
qui m'a ôté le fentiment de mes peines ; j'ai
vû en fonge le grand Jupiter , vous étiez auprès
de lui , vous aviez un fceptre à la main
& un bandeau royal fur le front ; il vous a
montré à moi , & m'a dit : il te rendra heureux.
L'émotion où j'étois m'a réveillé ;
je me fuis trouvé les mains au Ciel , &
faifant des efforts pour dire : grand Jupiter
, fi Lifimaque doit regner ,
fais qu'il
regne avec juſtice . Lifimaque , vous regne
rez , croyez un homme qui doit être agréa
ble aux Dieux , puifqu'il fouffre pour la
vertu .
Cependant Alexandre ayant appris que
je refpectois la mifere de Califthene , que
j'allois le voir , & que j'ofois le plaindre ,
entra dans une nouvelle fureur : va , ditil
, combattre contre les lions , malheu
reux qui te plais tant à vivre avec les bêtes
féroces. On différa mon fupplice pour le
faire fervir de fpectacle à plus de.gens.
Le jour qui le précéda j'écrivois ces mots
à Califthene je vais mourir , toutes les
idées que vous m'aviez données de ma
future grandeur fe font évanouies de mon
efprit ; j'aurois fouhaité d'adoucir les malheurs
d'un homme tel que vous ... Préxaque
, à qui je m'étois confié , m'apporta
cette réponſe.
DECEMBRE. 1754 . 35.
Lifimaque , fi les Dieux ont réfolu que
vous regniez , Alexandre ne peut pas vous
ôter la vie ; car les hommes ne refiftent
pas à la volonté des Dieux .
Cette lettre m'encouragea , & faifant
réflexion que les hommes les plus heureux
& les plus malheureux font également environnés
de la main divine , je réfolus de
me conduire , non pas par mes efpérances
, mais par mon courage , & de défendre
jufqu'à la fin une vie fur laquelle il
y avoit de fi grandes promeffes.
On me mena dans la carriere ; un peuple
immenfe étoit accouru pour être témoin
de mon courage ou de ma frayeur :
on me lâcha un lion furieux . J'avois plié
mon manteau autour de mon bras ; je lui
préfentai ce bras , il voulut le dévorer ;
je lui faifis la langue , la lui arrachai , &
le jettai à mes pieds.
Alexandre aimoit naturellement les actions
courageufes , il admira ma réſolution
, & ce moment fut celui du retour
de fa grande ame. Il me fit appeller , &
me tendant la main : Lifimaque , me ditil
, je te rends mon amitié , rends-moi la
tienne ; ma colere n'a fervi qu'à te faire
faire une action qui manque à la vie d'Alexandre.
Je reçus les graces du Roi , j'adorai
les décrets des Dieux , & j'attendis
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
leurs promeffes fans les chercher ni les
fuir.
que
Alexandre mourut , & toutes les nations
furent fans maître . Les fils du Roi étoient
dans l'enfance , & fon frere Aridée n'en
étoit pas encore forti . Olimpias n'avoit
la hardieffe des ames foibles , & tout
ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage.
Roxane , Euricide , Statire étoient
perdues dans la douleur ; tout le monde
dans le Palais fçavoit gémir , & perfonne
ne fçavoit regner. Les Capitaines d'Alexandre
leverent donc les yeux fur ſon trône
; mais l'ambition de chacun fut con
tenue par l'ambition de tous . Nous partageâmes
l'Empire , & chacun de nous
crut avoir partagé le prix de fes fatigues.
Le fort me fit Roi d'Alie , & à préfent que
je puis tout , j'ai plus befoin que jamais
des leçons de Califthene . Sa joie m'annonce
que j'ai fait quelque bonne action , & fes
foupirs me difent que j'ai quelque mal à
réparer. Je le trouve entre mor & les
Dieux , je le retrouve entre mon peuple &
moi. Je fuis le Roi d'un peuple qui m'aime;
les peres de famille efperent la longueur
de ma vie , comme celle de leurs
enfans ; les enfans craignent de me perdre
, comme ils craignent de perdre leur
pere ;mes fujets font heureux, & je le fuis,
DECEMBRE. 1754 37
܀܀܀ ܀܀܀܀
MADRIGAL.
DE
E votre fort , Iris , ſoyez charmée ;
Vos brillent de mille appas :
yeux
Vous les avez trop beaux pour n'être point ai
mée ,
Et trop
tendres pour n'aimer pas,
[
COMPLIMENT
Fait à Mademoiselle de Richelieu , par les :
Dames Religienfes de l'Abbaye du Tréfor ,
dont elle avoit été quelques mois abfente.
Lorfque Orfque nous avons quitté le monde
il n'y en a pas une de nous qui n'ait
crû s'être fauvée de toutes les agitations
de tous les attachemens , de toutes les inquiétudes
qu'on y contracte , de toutes les
fortes d'intérêts qui viennent y furprendre :
la paix de l'ame , difions nous , eft la ré--
compenfe de celles qui habitent notre fainte
retraite ; nous n'y appartenons plus qu'à
nos tranquilles & religieux exercices ; tout
le refte eft étranger pour nous. Cependant
nous nous trompions , Mademoiſelle ; vous
38 MERCURE DE FRANCE.
nous avez appris qu'il n'y a point d'afyle
contre la néceffité de s'attacher à vous, quand
on a le bonheur de vous connoître , point
d'afyle contre l'affliction de ne vous plus voir
quand on vous a vûe ; point d'abri contre
la douce impreffion que laiffent les qualités
de votre belle ame , les graces de votre
efprit , & le charme de votre caractere.
Enfin , Mademoiſelle , vous nous avez appris
qu'il falloit encore être plus chré
tienne pour fouffrir d'être privée de vous ,
qu'il n'eft befein de l'être pour oublier
toute la terre : il eft vrai qu'en nous affligeant
de votre abfcence , notre excufe auprès
de Dieu étoit de regretter ce qu'il a
fait de plus aimable & de plus digne d'être
aimé , & ce qu'en toutes façons on
peut appeller fon plus bel ouvrage ; &
fans doute que nos pleurs ne l'ont point
offenfé , puifqu'il vous rend à nos voeux.
Sans doute il nous pardonnera l'excès de
la joie où nous fommes , comme il nous
a pardonné l'excès de la douleur où votre
départ nous avoit plongées , & que juſtifoit
auffi la trifteffe de notre chere & refpectable
Abbeffe , dont la fatisfaction redouble
encore la nôtre.
DECEMBRE . 1754 39
V
MADRIGAL.
香味味
Ous vous plaignez , Tircis , de ma rigueur :
Hélas , n'en dois - je pas l'apparence à ma gloire !
Cependant j'ai beau faire ; on vous croit mon
vainqueur :
Serez-vous donc , Tircis , le dernier à le croire ?
L'EDUCATION D'UN PRINCE.
Cfont tres anciens. Un Seigneur qui
Es dialogues qu'on donne au public ,
hérita , il y a quelque tems , d'un de fes
parens , les trouva dans le château où ce
parent étoit mort ; ils étoient confondus
avec d'autres papiers extrêmement anciens
auffi ; on n'en a changé que le langage gaulois
, par lequel il paroît , au jugement de
quelques fçavans , qu'il y a pour le moins
quatre fiécles qu'ils font écrits . On ne fçait
point non plus quel en eft l'auteur ; tout ce
qu'on en peut croire , c'eft qu'ils ont fervi
à l'éducation de quelqu'un de nos Rois ,
ou de quelques Princes deftinés à regner.
Quoiqu'il en foit , en voici le premier ,
dont les détails font affez fimples . C'eſt un
40 MERCURE DE FRANCE.
Gouverneur & un jeune Prince qui s'entretiennent
enfemble , tous deux apparemment
fous des noms fuppofés , puifque le
Prince a celui de Théodofe , & le Gouver
neur celui de Théophile.
PREMIER DIALOGUE.
Théophile.
Voici un lieu fort champêtre , Prince ;
voulez- vous que nous nous y arrêtions ?
Théodofe.
Comme il vous plaira.
Théophile.
Vous me paroiffez aujourd'hui bien férieux
; la promenade vous ennuie-t-elle ?
Auriez vous mieux aimé refter avec ces
jeunes gens que nous venons de quitter ?
Théodofe.
Mais je vous avoue qu'ils m'amufoient,
Théophile.
Vous me fçavez donc bien mauvais gré
de vous avoir amené ici : n'eft- il pas vrai
que vous me trouvez dans mille momens
un homme bien incommode ? je pense que
DECEMBRE . 1754. 41
vous ne m'aimerez gueres quand vous
ferez débarraffé de moi.
Théodofe.
Pourquoi me dites- vous cela vous vous
trompez.
Théophile.
Combien de fois me fuis- je apperçu que
je vous fatiguois , que je vous étois defagréable
?
Théodofe.
Ah ! defagréable , c'eft trop dire : vous
m'avez quelquefois gêné , contrarié , quelquefois
fait faire des chofes qui n'étoient
pas de mon goût ; mais votre intention
étoit bonne , & je ne fuis pas affez injuſte
pour en être fâché contre vous.
Théophile.
C'est-à - dire que mes foins & mes attentions
ne m'ont point encore brouillé
avec vous ; que vous me pardonnez tout
le zele & même toute la tendreffe avec laquelle
j'ai travaillé à votre éducation : voilà
précisément ce que vous voulez bien
oublier en ma faveur .
Théodofe.
Ce n'eft point là ma pensée , & vous
42 MERCURE DE FRANCE.
me faites une vraie chicanne ; je viens
d'avouer que vous m'avez quelquefois chagriné
, mais que je compte cela pour rien ,
que je n'y fonge plus , que je n'en ai point
de rancune ; que puis-je dire de plus ?
Théophile.
Jugez-en vous - même. Si quelqu'un vous
voyoit dans un grand péril , qu'il ne pût
vous en tirer , vous fauver la vie qu'en
vous faifant une légere douleur , feroit- il
jufte lorsque vous feriez hors de danger ,
de vous en tenir à lui dire , vous m'avez
fait un petit mal , vous m'avez un peu trop
preffé le bras , mais je n'en ai point de rancune
, & je vous le pardonne è
Théodofe.
Ah ! vous avez raiſon , il y auroit une
ingratitude effroyable à ce que vous me
dites là ; mais c'eft de quoi il n'eft pas queftion
ici : je ne fçache pas que vous m'ayez
jamais fauvé la vie.
Théophile.
Non , le fervice que j'ai tâché de vous
rendre eft encore plus grand ; j'ai voulu
vous fauver du malheur de vivre fans gloire.
Je vous ai vû expofé à des défauts qui
auroient fait périr les qualités de votre
DECEMBRE.
1754 43
ame , & c'eſt à la plus noble partie de vousmême
que j'ai , pour ainfi dire , tâché de
conferver la vie. Je n'ai pû y réuffir qu'en
vous contrariant , qu'en vous gênant quelquefois
: il vous en a coûté de petits chagrins
; c'est là cette légere douleur dont je
parlois tout -à- l'heure : vous contentezvous
encore de dire , je n'y fonge plus.
Théodofe.
Non , Théophile , je me trompois , & je
me dédis de tout mon coeur ; je vous ai en
effet les plus grandes obligations.
Théophile.
Point du tout , je n'ai fait que mon devoir
, mais il y a eu du courage à le faire :
vous m'aimeriez bien davantage fi je l'avois
voulu ; il n'a tenu qu'à moi de vous être
extrêmement agréable , & de gagner pour
jamais vos bonnes graces ; ce n'eût été qu'à
vos dépens , à la vérité.
Théodofe.
A mes dépens , dites-vous ?
Théophile.
Oui , je n'avois qu'à vous trahir pour
vous plaire, qu'à négliger votre inftruction
, qu'à laiffer votre coeur & votre ef44
MERCURE DE FRANCE .
prit devenir ce qu'ils auroient pû , qu'à
vous abandonner à vos humeurs ,à vos impatiences
, à vos volontés impétueufes , à
votre dégoût pour tout ce qui n'étoit pas
diffipation & plaifir . Convenez - en , la
moindre petite contradiction vous irritoit ,
vous étoit infupportable ; & ce qui eft encore
pis , j'ai vu le tems où ceux qui vous
entouroient , n'étoient précisément pour
vous que des figures qui amufoient vos
yeux ; vous ne fçaviez pas que c'étoit des
hommes qui penfoient , qui vous examinoient
, qui vous jugeoient , qui ne demandoient
qu'à vous aimer , qu'à pouvoir
vous regarder comme l'objet de leur amour
& de leur efpérance . On peut vous dire cela
aujourd'hui que vous n'êtes plus de même ,
& que vous vous montrez aimable ; auffi
vous aime- t-on , auſſi ne voyez- vous autour
de vous que des vifages contens &
charmés
, que des refpects mêlés d'applau
diffement & de joie ; mais je n'en fuis pas
mieux avec vous , moi , pour vous avoir
appris à être bien avec tout le monde.
Theodofe.
Laiffons là ce que je vous ai répondu
d'abord , je le defavoue ; mais quand vous
dites qu'il n'y avoit qu'à m'abandonner à
mes défauts pour me plaire , que fçavez-
7
9
DECEMBRE. 1754. 45
vous fi je ne vous les aurois pas reprochés
quelque jour ?
Théophile.
Non , Prince , non , il n'y avoit rien à
craindre , vous ne les auriez jamais fçus ; il
faut avoir des vertus pour s'appercevoir
qu'on en manque , ou du moins pour être
fâché de n'en point avoir ; & des vertus ,
vous n'en auriez point eu : la maniere dont
je vous aurois élevé y auroit mis bon ordre
; & ce lâche Gouverneur qui vous auroit
épargné la peine de devenir vertueux
& raifonnable , qui vous auroit laiffé la
miférable douceur de vous gâter tout à vo
tre aiſe , vous feroit toujours refté dans
l'efprit comme l'homme du monde le plus
accommodant & du meilleur commerce ,
& non pas comme un homme à qui vous
pardonnez tout au plus le bien qu'il vous a
fait.
Théodofe.
Vous en revenez toujours à un mot que
j'ai dit fans réflexion.
Théophile.
Oui , Prince , je foupçonne quelquefois
que vous ne m'aimez
gueres , mais en re
vanche, on vous aimera , & je fuis content
; voilà ce que je vous devois à vous
46 MERCURE DE FRANCE.
& ce que je devois à tout le monde . Vous
fouvenez-vous d'un trait de l'hiftoire romaine
que nous lifions ce matin ? Qu'il me
tue , pourvu qu'il regne , difoit Agrippine en
parlant de Neron : & moi , j'ai dit fans
comparaifon , qu'il me haïffe pourvû qu'on
l'aime , qu'il ait tort avec moi pourvû qu'il
ne manque jamais à fa gloire , & qu'il
n'ait tort ni avec la raifon ni avec les ver
tus qu'il doit avoir.
Théodofe.
Qu'il me haïffe , dites -vous ; vous n'y
fongez pas , Théophile ; en vérité , m'en
foupçonnez -vous capable ?
ble
Théophile.
Lamaniere dont vous vous récriez fem
promettre qu'il n'en fera rien.
Théodofe.
Je vous en convaincrai encore mieux
dans les fuites , foyez en perfuadé.
Théophile.
Je crois vous entendre , Prince , & je
fuis extrêmement touché de ce témoigna
ge de votre bon coeur ; mais de grace , ne
vous y trompez point ; je ne vous rappelle
pas mes foins pour les vanter. Si je tâche
DECEMBRE. 1754. 47
de vous y rendre fenfible , c'eft afin que
vous les récompenfiez de votre confiance
& non pas de vos bienfaits. Nous allons
bientôt nous quitter , & j'ai beſoin aujour
d'hui que vous m'aimiez un peu ; mais c'eft
pour vous que j'en ai befoin , & non pas
our moi ; c'eft que vous m'en écouterez
plus volontiers fur ce qui me refte à vous
dire pour achever votre éducation,
Théodofe.
Ah ! parlez , Théophile , me voici , je
vousaffure , dans la difpofition où vous me
fouhaitez ; je fçai d'ailleurs que le tems
preffe , & que nous n'avons pas long- tems
â demeurer enſemble.
Théophile.
Et vous attendez que je n'y fois plus ?
n'eft- il vrai ? vous n'aurez plus de Gouverneur
, vous ferez plus libre , & cela
vous réjouit , convenez - en.
Théodofe.
Franchement il pourroit bien y avoir
quelque chofe de ce que vous dites là , &
le tout fans que je m'impatiente d'être
avec vous ; mais on aime à être le maître
de fes actions.
48 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Raifonnons. Si juſqu'ici vous aviez été
le maître abfolu des vôtres , vous n'en auriez
peut-être pas fait une qui vous eût fait
honneur ; vous auriez gardé tous vos défauts
, par exemple.
Théodofe.
J'en ferois bien fâché.
Théophile.
C'est donc un bonheur pour vous de n'avoir
pas été votre maître. N'y a-t-il pas
de danger que vous le foyez aujourd'hui ?
ne vous défiez- vous pas de l'extrême envie
que vous avez de l'être : Votre raiſon
a fait du progrès fans doute ; mais prenez
garde : quand on eft fi impatient d'être
défait de fon Gouverneur , ne feroit- ce pas
figne qu'on a encore befoin de lui , qu'on
n'eft pas encore auffi raifonnable qu'on devroit
l'être car fi on l'étoit , ce Gouver
neur ne feroit plus fi incommode , il ne
gêneroit plus ; on feroit toujours d'accord
avec lui , il ne feroit plus que tenir compagnie
: qu'en pensez-vous ?
Théodofe.
Je rêve à votre réflexion .
Théophile:
DECEMBRE . 1754. 49
.
Théophile.
Il n'en eft pas de vous comme d'un particulier
de votre âge , votre liberté tire à
bien d'autres conféquences ; on fçaura bien
empêcher ce particulier d'abufer long- tems.
& à un certain point de la fienne ; mais
qui eft-ce qui vous empêchera d'abufer de
la vôtre qui eft- ce qui la réduira à de
juftes bornes ? quels fecours aura- t- on contre
vous que vos vertus , votre raiſon , vos
lumieres ? &
quoiqu'aujourd'hui vous ayez
de tout cela , êtes-vous für d'en avoir affez.
pour ne pas appréhender d'être parfaitement
libre ? Songez à ce que c'eft qu'une
liberté que votre âge & que l'impunité de
l'abus que vous en pouvez faire , rendront
fi dangereuſe. Si vous n'étiez pas naturellement
bon & généreux , fi vous n'aviez
pas le meilleur fond du monde , Prince ,
je ne vous tiendrois pas ce difcours - là
mais c'eft qu'avec vous il y a bien des reffources
, je vous connois , il n'y a que des
réflexions à vous faire faire.
Théodofe.
A la bonne heure , mais vous me faites
trembler ; je commence à craindre très-férieufement
de vous perdre.
11. Vol.
so MERCURE
DE FRANCE .
Théophile.
Voilà une crainte qui me charme , elle
part d'un fentiment qui vaut mieux que
tous les Gouverneurs du monde : ah ! que
je fuis content , & qu'elle nous annonce
une belle ame !
Il ne tiendra
Théodofe.
pas à moi que vous ne difiez
vrai ; courage , mettons à profit le tems
que nous avons à penfer enfemble
; nous
en refte-t-il beaucoup
?
Théophile.
Encore quelque mois .
Théodofe.
Cela eft bien court .
Théophile.
Je vous garantis que c'en fera plus qu'il
men faut pour un Prince capable de cette
réponſe là , fur-tout avec un homme qui
ne vous épargnera pas la vérité , d'autant
plus que vous n'avez que ce petit efpace
de tems-ci pour l'entendre , & qu'après
moi perfonne ne vous la dira peut-être ;
vous allez tomber entre les mains de gens
qui vous aimeront bien moins qu'ils n'auDECEMBRE.
1754.
ront envie que vous les aimiez , qui ne
voudront que vous plaire & non pas vous
inftruire , qui feront tout pour le plaifir
de votre amour propre , & rien le
pour
le profit de votre raifon .
Théodofe.
Mais n'y a-t-il pas
d'honnêtes gens qui
font d'un
caractere fûr , & d'un
honneur
à toute épreuve ?
Théophile.
Oui , il y en a par- tout , quoique tou
jours en petit nombre.
Théodofe.
Eh bien , j'aurai foin de me les attacher ;
de les
encourager à me parler ; je les préviendrai.
Théophile.
Vous le croyez que vous les préviendrez
; mais fi vous n'y prenez garde , je
vous avertis que ce feront ceux qui auront
le moins d'attrait pour vous , ceux pour
qui vous aurez le moins d'inclination &
que vous traiterez le plus froidement.
Théodofe.
Froidement moi qui me fens tant de
difpofition à les aimer , à les diftinguer ?
Cij
j2 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Eh ! vous ne la garderez pas cette difpofition
là , leur caractere vous l'ôtera . Et
à propos de cela voulez- vous bien me dire
ce que vous penfez de Softene ? C'eſt un
des hommes de la Cour que vous voyez le
plus fouvent.
Theodofe.
Et un fort aimable homme , qui a tonjours
quelque chofe d'obligeant à vous dire
, & qui vous le dit avec grace , quoique
d'un air fimple & naturel . C'eſt un homme
que j'aime à voir , malgré la différence
de fon âge au mien , & je fuis perfuadé
qu'il m'aime un peu auffi . Je le fens à la
maniere dont il m'aborde , dont il me parle
, dont il écoute ce que je dis ; je n'ai
point encore trouvé d'efprit plus liant , plus
d'accord avec le mien.
Théophile.
Il eft vrai .
Théodofe.
Je ne penſe pas de même de Philante,
Je vous crois.
Théophile.
DECEMBRE . 1754 53
Théodofe.
Quelle différence ! celui- ci a un efprit
roide & férieux , je penfe qu'il n'eftime que
lui , car il n'approuve jamais rien ; ou s'il
approuve , c'est avec tant de réferve & d'un
air fi contraint , qu'on diroit qu'il a toujours
peur de vous donner trop de vanité ;
il est toujours de votre avis le moins qu'il
peut , & il vaudroit autant qu'il n'en fût
point du tout. Il y a quelques jours que
pendant que vous étiez fur la terraffe il
m'arriva de dire quelque chofe dont tout
le monde fe mit à rire , comme d'une fail
lie affez plaifante ; lui feul baiffa les yeux ,
en fouriant à la vérité , mais d'un fouris
qui fignifioit qu'on ne devoit pas rire.
Théophile.
Peut-être avoit-il raifon.
Théodofe.
Quoi ! raifon contre tout le monde ? eſtce
que jamais tout le monde a tort ? avoitil
plus d'efprit que trente perſonnes ?
Théophile.
Trente flateries font-elles une approbation
décident- elles de quelque chofe t
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Comme vous voudrez ; mais Philante
n'eft pas mon homme.
Théophile.
Vous avez cependant tant de difpofition
à aimer les gens d'un caractere für &
d'un honneur à toute epreuve ?
Théodofe.
Affûrément , & je le dis encore.
Théophile.
Eh bien ! Philante eft un de ces hommes
que vous avez deffein de prévenir & de
vous attacher.
Théodofe.
Vous me furprenez , cet honnêteté- là
a donc bien mauvaife grace à l'être.
Théophile.
Tous les honnêtes gens lui reffemblent ,
les graces de l'adulation & de la faufferé
leur manquent à tous ; ils aiment mieux
quand il faut opter , être vertueux qu'agréables.
Vous l'avez vu par Philante : il
n'a pu dans l'occafion & avec fa probité
louer en vous que ce qu'il y a vû de louaDECEMBRE.
1754. 55
ble, & a pris le parti de garder le filence
fur ce qui ne l'étoit pas ; la vérité ne lui
a pas permis de donner à votre amour propre
toutes les douceurs qu'il demandoit ,
& que Softene lui a données fans fcrupule :
voilà ce qui vous a rebuté de Philante
ce qui vous l'a fait trouver fi froid , fi
peu affectueux , fi difficile à contenter ;
voilà ce caractere quí dans fes pareils vous
paroîtra fi fec , fi auftere , & fi critique en
comparaifon de la foupleffe des Softene ,
avec qui vous contracterez un fi grand befoin
d'être applaudi , d'être encenfé , je
dirois prefque d'être adoré.
Théodofe .
Oh ! vous en dites trop ; me prendraije
pour une divinité ? me feront - ils accroire
que j'en fuis une .
Théophile .
Non , on ne va pas fi loin , on ne fçauroit
, & je pense que l'exemple de l'Empereur
Caïus , dont nous lifions l'hiftoire
ces jours paffés , ne gâtera à préſent perfonne
.
Théodofe .
Vous me parlez d'un extravagant , d'une
tête naturellement folle.
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
11 eft vrai ; mais malgré la foibleffe de
fa tête , s'il n'avoit jamais été qu'un particulier
, il ne feroit point tombé dans la
folie qu'il eut , & ce fut la hauteur de fa
place qui lui donna ce vertige . Aujourd'hui
les conditions comme la fienne ne
peuvent plus être fi funeftes à la raiſon ,
elles ne fçauroient faire des effets fi terribles
; la religion , nos principes , nos lumieres
ont rendu un pareil oubli de foimême
impoffible , il n'y a plus moyen de
s'égarer jufques-là , mais tout le danger
n'eft pas ôté , & fi l'on n'y prend garde , il
y a encore des étourdiffemens où l'on
peut tomber , & qui empêchent qu'on ne
fe connoiffe : on ne fe croit pas une divinité
, mais on ne fçait pas trop ce qu'on
eft ni pour qui l'on fe prend , on ne fe
définit point. Ce qui eft certain , c'eſt
qu'on fe croit bien différent des autres
hommes : on ne fe dit pas , je fuis d'une
autre nature qu'eux ; mais de la maniere
dont on l'entend , on fe dit à peu près la
la valeur de cela.
Theodofe.
Attendez donc ; me tromperois-je quand
je me croirai plus que les autres hommes ?
DECEMBRE.
$7
1754.
Théophile.
Non dans un fens , vous êtes infiniment
plus qu'eux ; dans un autre vous êtes précifément
ce qu'ils font. '
Théodofe.
Précifement ce qu'ils font ! quoi ! le fang
'dont je fors....
Théophile.
Eft confacré à nos refpects , & devenu le
plus noble fang du monde ; les hommes fe
font fait & ont dû fe faire une loi inviolable
de le refpecter ; voilà ce qui vous
met au-deffus de nous. Mais dans la nature
, votre fang , le mien , celui de tous les
hommes , c'eft la même chofe ; nous le tirons
tous d'une fource commune ; voilà
par où vous êtes ce que nous fommes.
Théodofe.
A la rigueur , ce que vous dites là eſt
vrai ; mais il me femble qu'à préſent tout
cela n'eft plus de même , & qu'il faut raifonner
autrement ; car enfin penfez -vous
de bonne foi qu'un valet de pied , qu'un
homme du peuple eft un homme comme
moi , & que je ne fuis qu'un homme comme
lui ?
C v.
58 MERCURE DE FRANCE
Théophile.
Oui , dans la nature .
Théodofe.
Mais cette nature ; eft- il encore ici queftion
d'elle comment l'entendez- vous ?
Théophile.
Tout fimplement ; il ne s'agit pas d'une
penſée hardie , je ne hazarde rien , je ne
fais point le Philofophe , & vous ne me
foupçonnez pas de vouloir diminuer de
vos prérogatives ?
Théodofe.
Ce n'eft
pas là ce que j'imagine.
Théophile.
Elles me font cheres , parce que c'eft vous
qui les avez ; elles me font facrées , parce
que vous les tenez , non feulement des
hommes , mais de Dieu même ; fans compter
que de toutes les façons de penfer , la
plus ridicule , la plus impertinente & la.
plus injufte feroit de vouloir déprimer la
grandeur de certaines conditions abfolument
néceffaires. Mais à l'égard de ce que
nous difions tout - à - l'heure , je parle en
homme qui fuit les lumieres du bon feas
DECEMBRE. 1754.. 59
le plus ordinaire , & la peine que vous
avez à m'entendre , vient de ce que je vous
difois tout à -l'heure , qui eft que dans le
rang où vous êtes on ne fçait pas trop
pour qui l'on fe prend ; ce n'eft pas que
vous ayez eu encore à faire aux fateurs ,
j'ai tâché de vous en garantir , vous êtes
né d'ailleurs avec beaucoup d'efprit ; cependant
l'orgueil de ce rang vous a déja
gagné , vous ne vous connoillez déja plus ,
& cela à caufe de cet empreffement qu'on
a pour vous voir de ces refpects que vous
trouvez fur votre paffage ; il n'en a pas
fallu davantage pour vous jetter dans une
illufion , dont je fuis fûr que vous allez rire
vous-même.
Théodofe.
Oh ! je n'y manquerai pas , je vous promets
d'en rire bien franchement fi j'ai
autant de tort que vous le dites : voyons ,
comment vous tirerez- vous de la
comparaifon
du valet de pied ?
Théophile.
Au lieu de lui , mettons un eſclave.
Théodofe.
C'est encore pis.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Théophile.
C'eft que j'ai un fait amufant à vous
rapporter là - deffus. J'ai lû , je ne fçais plus
dans quel endroit , qu'un Roi de l'Afie encore
plus grand par fa fageffe que par ſa
puiffance , avoit un fils unique , que par un
article d'un traité de paix il avoit été obligé
de marier fort jeune. Ce fils avoit mille
vertus ; c'étoit le Prince de la plus grande
efpérance , mais il avoit un défaut qui
déparoit tout ; c'eſt qu'il ne daignoit s'humanifer
avec perfonne ; c'eft qu'il avoit
une fi fuperbe idée de fa condition , qu'il
auroit cru fe deshonorer par le commerce
des autres hommes , & qu'il les regardoit
comme de viles créatures , qu'il traitoit
doucement , parce qu'il étoit bon , mais
qui n'exiftoient que pour le fervir , que
pour lui obéir , & à qui il ne pouvoit décemment
parler que pour leur apprendre
fes volontés , fans y fouffrir de replique ;
car la moindre difcuffion lui paroiffoit familiere
& hardie , & il fçavoit l'arrêter par
un regard , ou par un mot qui faifoit rentrer
dans le néant dont on ofoit fortir devant
lui.
Théodofe.
Ah ! la trifte & ridicule façon de vivre ;
DECEMBRE . 1754. 61
je prévois la fin de l'hiftoire , ce Prince
là mourut d'ennui ?
Théophile.
Non , fon orgueil le foutenoit ; il lui
tenoit compagnie. Son pere qui gémiffoit
de le voir de cette humeur là , & qui en
fçavoit les conféquences , avoit beau lui
dire tout ce qu'il imaginoit de mieux pour
le rendre plus raifonnable là - deffus. Pour
le guérir de cette petiteffe d'efprit , il avoit
beau fe propofer pour exemple , lui qui
étoit Roi , lui qui regnoit & qui étoit cependant
fi acceffible , lui qui parloit à tout
le monde , qui donnoit à tout le monde le
droit de lui parler , & qui avoit autant
d'amis qu'il avoit de fujets qui l'entouroient
rien ne touchoit le fils. Il écoutoit
fon pere ; il le laiffoit dire , mais comme
un vieillard dont l'efprit avoit baiffé par
les années , & à l'âge duquel il falloit
donner le peu de dignité qu'il y avoit dans
fes remontrances.
Théodofe.
par-
Ce jeune Prince avoit donc été bien mal
élevé ?
Théophile.
Peut-être fon gouverneur l'avoit - il épar62
MERCURE DE FRANCE.
peur
gné de d'en être haï. Quoiqu'il
en foit , le Roi ne fçavoit
plus comment
s'y prendre
, & defefpéra
d'avoir
jamais
la
confolation
de le corriger
. Il le corrigea
pourtant
, fa tendreffe
ingénieufe
lui en fuggera
un moyen
qui lui réuffit. Je vous ai dit que le Prince
étoit marié ; ajoutez
à cela que la jeune Princeffe
touchoit
à l'inf tant de lui donner
un fils ; du moins fe
flattoit
-on que c'en feroit un. Oh ! vous remarquerez
qu'une
de ſes eſclaves
fe trou voit alors dans le même
cas qu'elle
, & n'attendoit
auffi que le moment
de mettre
un enfant au monde. Le Roi qui avoit fes vûes , s'arrangea
là- deffus , & prit des mefures
que
le hazard
favorifa
. Les deux
meres eurent
chacun
un fils ; & qui plus eft , l'enfant
royal & l'enfant
eſclave`na- quirent
dans le même quart d'heure
.
Théodofe.
A quoi cela aboutira-t-il ?
Théophile.
Le dernier ( je parle de l'efclave ) fut
auffi-tôt porté dans l'appartement de la
Princeffe , & mis fubtilement à côté du
petit Prince ; ils étoient tous deux accommodés
l'un comme l'autre ; on avoit feulement
eu la précaution de diftinguer le
DECEMBRE . 1754 .
63
petit Prince par une marque qui n'étoit
fçûe que du Roi & de fes confidens . Deux
enfans au lieu d'un , s'écria- t- on avec furprife
dans l'appartement , & qu'eft- ce que
cela fignifie qu'eft-ce qui a ofé apporter
l'autre comment fe trouve t-il là : & puis
à préfent comment démêler le Prince
jugez du bruit & de la rumeur.
Théodofe.
L'aventure étoit embarraffante.
Théophile.
Sur ces entrefaites , le Prince impatient
'de voir fon fils , arrive & demande qu'on
le lui montre. Hélas ! Seigneur , on ne
fçauroit , lui dit- on d'un air confterné ; il
ne vous est né qu'un Prince , & nous venons
de trouver deux enfans l'un auprès
de l'autre ; les voilà , & de vous dire lequel
des deux eft votre fils , c'est ce qui
nous eft abfolument impoffible. Le Prince,
en pâliffant , regarde ces deux enfans , &
Toupire de ne fçavoir à laquelle de ces
petites maffes de chair encore informes , il
doit ou fon amour ou fon mépris. Eh ! quel
eft donc l'infolent qui a ofé faire cet ou
trage au fang de fes maîtres , s'écria- t- il ?
A peine achevoit-il cette exclamation , que
tout-à- coup le Roi parut , fuivi de trois
64 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre des plus vénérables Seigneurs
de l'Empire. Vous me paroiffez bien agi
té , mon fils , lui dit le Roi : il me femble
même avoir entendu que vous vous plaignez
d'un outrage ; de quoi eft- il queftion
? Ah ! Seigneur , lui répondit le Prince
, en lui montrant fes deux enfans , vous
me voyez au defefpoir : il n'y a point de
fupplice digne du crime dont il s'agit . J'ai
perdu mon fils , on l'a confondu avec je
ne fçais quelle vile créature qui m'empêche
de le reconnoître. Sauvez- moi de
l'affront de m'y tromper ; l'auteur de cet
attentat n'eft pas loin , qu'on le cherche ,
qu'on me venge , & que fon fupplice
effraye toute la terre.
Théodofe.
Ceci m'intéreſſe .
Théophile.
Il n'eft pas néceffaire de le chercher :
le voici , Prince ; c'eft moi , dit alors froidement
un de ces vénérables Seigneurs,
& dans cette action que vous appellez un
crime , je n'ai eu en vûe que votre gloire. Le
Roi fe plaint de ce que vous êtes trop fier ,
il gémit tous les jours de votre mépris
pour le refte des hommes ; & moi , pour
vous aider à le convaincre que vous avez
DECEMBRE. 1754.
65
raifon de les méprifer , & de les croire
d'une nature bien au-deffous de la vôtre ,
j'ai fait enlever un enfant qui vient de
naître , je l'ai fait mettre à côté de votre
fils , afin de vous donner une occaſion de
prouver que tout confondus qu'ils font ,
vous ne vous y tromperez pas , & que
vous n'en verrez pas moins les caracteres
de grandeur qui doivent diftinguer votre
augufte fang d'avec le vil fang des autres.
Au furplus , je n'ai pas rendu la diftinction
bien difficile à faire ; ce n'eſt pas même
un enfant noble , c'eft le fils d'un miférable
efclave que vous voyez à côté du
vôtre ; ainfi la différence eft fi énorme entr'eux
, que votre pénétration va fe jouer
de cette foible épreuve où je la mets.
Théodofe .
Ah le malin vieillard !
Théophile.
Au refte , Seigneur , ajouta-t-il , je me
Tuis menagé un moyen für de reconnoître
votre fils , il n'eft point confondu pour
moi ; mais s'il l'eft pour vous , je vous
: avertis que rien ne m'engagera à vous le
montrer , à moins que le Roi ne me l'ordonne.
Seigneur , dit alors le Prince à fon
pere , d'un air un peu confus , & preſque
66 MERCURE DE FRANCE.
la larme à l'oeil , ordonnez- lui donc qu'il
me le rende . Moi , Prince , lui répartit le
Roi faites- vous reflexion à ce que vous
me demandez ? eft- ce que la nature n'a
point marqué votre fils ? fi rien ne vous
l'indique ici , fi vous ne pouvez le retrouver
fans que je m'en mêle , eh ! que deviendra
l'opinion fuperbe que vous avez de
votre fang il faudra donc renoncer à croire
qu'il eft d'une autre forte que celui des autres
, & convenir que la nature à cet égard
n'a rien fait de particulier pour nous.
Théodofe.
Il avoit plus d'efprit que moi , s'il répondit
à cela.
Théophile.
L'hiftoire nous rapporte qu'il parut rêver
un inftant , & qu'enfuire il s'écria tout
d'un coup , je me rends , Seigneur , c'en
eft fait vous avez trouvé le fecret de m'éclairer
; la nature ne fait que des hommes
& point de Princes : je conçois maintenant
d'où mes droits tirent leur origine , je les
faifois venir de trop loin , & je rougis
de ma fierté paffée. Auffi -tôt le vieux Seigneur
alla prendre le petit Prince qu'il
préfenta à fon pere , après avoir tiré de
deffous les linges qui l'enveloppoient un
DECEMBRE. 1754. 67
billet que le Roi lui -même y avoit mis pour
le reconnoître. Le Prince , en pleurant de
joie , embraſſa fon fils , remercia mille fois
le vieux Seigneur qui avoit aidé le Roi
dans cet innocent artifice , & voulut tout
de fuite qu'on lui apportât l'enfant efclave
dont on s'étoit fervi pour l'inftruire , &
qu'il embraffa à fon tour , comme en reconnoiffance
du trait de lumiere qui venoit
de le frapper. Je t'affranchis , lui ditil
, en le preffant entre fes bras ; on t'élevera
avec mon fils , je lui apprendrai ce
que je te dois , tu lui ferviras de leçon
comme à moi , & tu me feras toujours.
cher , puifque c'eſt
venu raifonnable.
par toi que je fuis de-
Théodofe.
Votre Prince me fait pleurer.
Théophile.
pé-
Ah ! mon fils , s'écria alors le Roi ,
nétré d'attendriffement , que vous êtes bien
digne aujourd'hui d'être l'héritier d'un Empire
! que tant de raifon & que tant de
grandeur vous vengent bien de l'erreur où
vous étiez tombé !
Theodofe.
Ah ! que je fuis content de votre hif
68 MERCURE DE FRANCE.
toire ; me voilà bien raccommodé avec la
comparaison du valet- de - pied ; je lui ai
autant d'obligation que le Prince en avoit
au petit esclave. Mais dires moi , Théophile
, ce que vous venez de dire , & qui
eft fi vrai , tout le monde le fçait - il comme
il faut le fçavoir ? Je cherche un pes
à m'excufer. La plupart de nos jeunes gens
ne s'y trompent-ils pas auffi ? je vois bien
qu'ils me mettent au- deffus d'eux , mais il me
femble qu'ils ne croyent pas que tout homme
, dans la nature , eft leur femblable ;
ils s'imaginent qu'elle a auffi un fang à
part pour eux ; il n'eft ni fi beau ni fi
diftingué que le mien , mais il n'eſt pas de
l'efpéce de celui des autres ; qu'en ditesyous
?
Théophile.
Que non -feulement ces jeunes gens ne
fçavent pas que tout eft égal à cet égard ,
mais que des perfonnages très- graves &
très- fenfés l'oublient : je dis qu'ils l'oublient
, car il eft impoffible qu'ils l'ignorent
; & fi vous leur parlez de cette égalité
, ils ne la nieront pas , mais ils ne la
fçavent que pour en difcourir , & non pas
pour la croire ; ce n'eft pour eux qu'un
trait d'érudition , qu'une morale de converfation
, & non pas une vérité d'ufage.
DECEMBRE. 1754. 69
Théodofe .
J'ai encore une queſtion à vous faire :
ne dit-on pas fouvent , en parlant d'un
homme qu'on eftime , c'eft un homme qui
fe reffent de la nobleffe de fon fang.
"
Théophile.
Oui , il y a des
gens qui s'imaginent
qu'un fang tranfmis par un grand nombre
d'ayeux nobles , qui ont été élevés
dans la fierté de leur rang ; ils s'imaginent
, dis-je , que ce fang , tout venu qu'il
eft d'une fource commune , a acquis en
paffant , de certaines impreffions qui le diftinguent
d'un fang reçu de beaucoup d'ayeux
d'une petite condition ; & il fe pourroit
bien effectivement que cela fît des
différences : mais ces différences font- el
les avantageufes ? produifent- elles des vertus
? contribuent - elles à rendre l'ame plus
belle & plus raifonnable ? & la nature
là-deffus fuit-elle la vanité de notre opinion
il y auroit bien de la vifion a le
croire , d'autant plus qu'on a tant de preuves
du contraire : ne voit-on pas des hommes
du plus bas étage qui font des hommes
admirables ?
70 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Et l'hiſtoire ne nous montre- t- elle pas de
grands Seigneurs par la naiffance qui
avoient une ame indigne ? Allons , tout eft
dit fur cet article : la nature ne connoît
pas les nobles , elle ne les exempte de
rien , ils naiffent fouvent auffi infirmes de
corps , auffi courts d'efprit.
Théodofe .
Ils meurent de même , fans compter
que la fortune fe joue de leurs biens , de
leurs honneurs , que leur famille s'éteint
ou s'éclipfe ; n'y a- t- il pas une infinité de
races , & des plus illuftres , qu'on a perdu
de vûe , que la nature a continuées , mais
que la fortune a quittées , & dont les defcendans
méconnus rampent apparemment
dans la foule , labourent ou mendient
pendant que
de nouvelles races forties de
la pouffiere , font aujourd'hui les fieres &
les fuperbes , & s'éclipferont auffi , pour
faire à leur tour place à d'autres , un peu
plus tôt ou un peu plus tard ? c'eft un cercle
de viciffitudes qui enveloppe tout le
monde , c'eft par tout miferes communes.
Théodofe.
Changeons de matiere ; je me fens trop
DECEMBRE. 1754. 71
humilié de m'être trompé là - deffus , je
n'étois gueres Prince alors.
Théophile.
' En revanche vous l'êtes aujourd'hui beaucoup.
Mais il fe fait tard ; rentrons , Prince
, & demain , fi vous voulez , nous reprendrons
la même converfation.
Le Dialogue qu'on vient de lire eft de M.
de Marivaux. Il n'y a perfonne qui ne fente
que des développemens de cette naturefont trèspropres
à rendre plus raiſonnables & meilleurs
ceux que leur naiſſance appelle au trône.
Nous prévoyons avec joie que l'Amenr ne
pourra pas fe refufer au defir que le public lui
marquera de voir l'exécution entiere d'un des
plus beaux projets qu'on puiſſe former pour
bien de la fociété.
TU
% 90 % ~ * 0 %
CHANSON.
U te plains à tort , Lycidas ;
La rigueur de Philis t'abuse.
Ce qu'elle ne t'accorde pas ,
Sois fûr qu'elle fe le refuſe.
le
72 MERCURE DE FRANCE:
AUTRE.
AH ! que j'ai de regret
D'avoir dit mon fecret
A l'inhumaine que j'adore !
Mon fort en eft plus rigoureux ;
Si j'avois pû cacher mes feux ,
L'efpoir me refteroit encore.
THELANIRE ET ISMENE.
N Satyre pour célébrer fon arrivée
UNdans un bois , donnoit aux hôtes voi
fins une fête l'habitant des forêts y invita
auffi le jeune Thelanire & la charmante
Ifmene. Thelanire , quoique citadin ,
ne dédaigna pas l'offre du Sylvain ; fon
refus eût pû l'affliger , c'étoit affez pour
déterminer Thelanire à s'y rendre. Le ciel
connoiffoit fon intention , & pour l'en récompenfer
il y envoya Ifmene. La Nymphe
ſe préfenta dans une noble fimplicité
, elle donnoit de l'éclat à fa parure :
elle n'étoit qu'Ifmene , mais elle étoit Ifmene.
Thelanire la vit , il l'aima . Un tendre
embarras s'empara de fon ame , tout
lui
DECEMBRE. 1754. 75
lui fembloit inftruit de fon amour : if
croyoit voir l'univers occupé de fa tendieffe
, & rire de fa timidité.
Grands Dieux ! difoit - il , de quoi me
puniffez vous n'ai je pas affermi votre
culte en travaillant à étouffer la fuperfti
tion ? ne vous ai - je pas rendu de continuels
hommages ? mon coeur n'a écouté
que le cri de l'humanité , & ma premiere
crainte a été d'affliger le foible & le malheureux.
Je ne vous demande pas de m'ôter
mon amour , mais de me rendre la parole.
Un grand bruit fe fit entendre ( les Sa
tyres prennent le tumulte pour la gaité ) ,
& on annonça à Thelanire' que l'heure du
répas étoit arrivée.
Les Satyres croyent que rien n'eft comparable
à un Satyre ; cependant Ifmene
étoit fi belle qu'ils la jugerent dignes d'eux.
Ils eurent la gloire de fervir la Nymphe ,
& Thelanire le chagrin de les voir au comble
du bonheur. Il aimoit , il falloit le
faire entendre : Thelanire étoit épris pour
la premiere fois ; Thelanire pour la premiere
fois étoit timide.
Votre bonheur s'accroît de jour en jour ,
difoit-il au Satyre voifin d'Ifmene ; hier
Cidalyfe vous adoroit , & maintenant vous
baifez les pieds d'Ifmene.
11. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Que vous êtes heureux ! difoit-il à un.
autre , vous obligez Ifmene , laiffez- moi
partager vos légeres peines & vos immenfes
plaifirs .
Cependant on voyoit la délicateffe prendre
la place de la profufion : on entendoit
les échos répeter les plus tendres fons ;
Thelanire feul ne voyoit & n'entendoit
qu'lfmene.
La Nymphe étoit fenfible , & Thelanire
lui plaifoit : elle croyoit n'aimer que fon
eſprit .
Tout s'efforçoit de contenter Ifmene ;
les Satyres épuifoient leur champêtre ga
lanterie. Cruels , difoit Thelanire , pourquoi
prenez-vous tant de peines ? pourquoi
m'ôtez- vous mes plaifirs ? La joie &
les flacons difparurent enfin , & le bonheur
de Thelanire commença. Affis aux
pieds d'Ifmene , Thelanire admira & fe
tût. Ifmene , dit Thelanire en foupirant :
Thelanire , reprit Ifmene en tremblant.
Ifmene .... eh bien : il baifoit fes mains ,
il les arrofoit de fes larmes. Que faitesvous
, lui dit Ifmene ? avez-vous perdu
l'ufage de la raifon hélas ! peu s'en faut ,
s'écria Thelanire , je fuis amoureux . Thelanire
trembla . Ifmene baiffa les yeux ,
& le filence fuccéda aux plus tendres em
braffemens. Ifmene n'ofoit jetter les yeux
DECEMBRE. 1754 75
far Thelanite , & Thelanire craignoit de
rencontrer les regards d'lfmene . Araminte
eft fans doute celle dont vous êtes épris ,
lui dit Ifmene en fouriant ; elle n'eſt pas ,
il est vrai , dans la premiere jeuneffe , mais
elle eft raisonnable .
Hélas ! reprit Thelanire , puiffe le ciel
pour punir les lâches adorateurs d'Araminte
, les condamner à n'aimer jamais que
des coeurs comme le fien.
Orphiſe & fes immenfes appas font donc
l'objet de vos'ardeurs ?
Hélas ! s'écria Thelanire , fi mon coeur
étoit affez bas pour foupiter après Orphi
fe , je fupplierois les Dieux de m'ôter le
plus précieux de leurs dons , je les prierois
de me rendre infenfible. De la beauté
qui m'enflamme , ajouta Thelanire , je vais
vous ébaucher le portrait ; je la peindrai
charmante , digne du plus grand des Dieux
ou d'un mortel fenfible & vertueux ; l'univers
à ces traits va la reconnoître , Ifmene
feule la méconnoîtra.
Elle n'eft point fille des Graces , elle
n'eft pas inême leur rivale , car les Graces
ne le lui difputent pas.
Talens , appas , la nature lui prodigua
tous les dons , jufqu'à celui d'ignorer qu'el
le eft aimable.
Qui la voit , foupire ; qui ceffe de la voir,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
gémit , pour l'adorer quand il la reverral
Grands Dieux ! dit Ifmene , en foupirant
, quelle erreur étoit la mienne ! je me
croyois aimée , le cruel vient de me defabufer.
Ifmene ! ma chere Ifmene , c'eft
vous , ce font vos traits que je viens de
tracer je vous adore , & vous feriez fenfible
? Non , reprit Ifmene , d'un air embarraffé
, je n'ai point d'amour pour vous :
fi vous parlez , il eft vrai , vous m'occupez ;
vous taifez- vous ? vous m'occupez encore ;
mais je n'ai point d'amour pour vous.
Sommes-nous feuls ? je vous écoute ; quelqu'un
furvient , il me paroît importun ;
mais je n'ai point d'amour pour vous.
L'amitié , ce fentiment qui fait honneur à
T'humanité , ce fentiment incapable d'affadir
mon coeur , eft le feul lien qui m'attache à
mon cher Thelanire. Cruelle amitié ! s'écria
Thelanire ; barbare Ifmene , le ciel
vous a faite pour l'amour ; laiffez au tems
le foin de vous faire pour l'amitié. Des
jours viendront où la charmante Ifmene
ne fera plus que la refpectable Ifinenc ,
c'eft alors que les douceurs de l'amitié vous
tiendront lieu des voluptés de l'amour.
Ifmene n'eût pas été difficile à perfua
der ; déja elle craignoit Thelanire, lorf
qu'elle difparut.
Déja depuis long- tems Thelanire ne
DECEMBRE. 1754. 77
pouvoit plus appercevoir Ifmene , que fon
amoureufe imagination la lui faifoit voir
encore. Inquiet , affligé , mille raifons le
portoient à interpréter en fa faveur cette
fuite précipitée ; une feule lui difoit le
contraire , c'étoit affez pour le rendre malheureux.
Cependant Thelanire confidéroit
le féjour qu'Ifmene venoit d'abandonner
, tout lui paroiffoit un motif de confolation
pour fon ame abattue ; le gazon ,
une fleur , tout étoit intéreffant pour Thelanire.
Içi , difoit- il , Ifmene me tendit
une main , que d'un air embarraſſé elle retira
à l'inftant. Là je la vis arracher une
fleur qu'elle s'amufoit à déchirer , pour me
cacher fon innocente timidité . C'étoit près
de ce feuillage qu'Ifmene , en foupirant ,
me regarda , pour baiffer fes yeux fi-tôt
qu'elle rencontra les miens. Ifmene , ajoû
toit-il , Ifmene , vous me fuyez parce que
j'ai dit je vous aime ; mais où pourrezvous
aller fans en entendre autant ? L'humble
habitant de ces deferts glacés , où le
re du jour ſemble porter à regret fa lumiere
, vous admirera parce qu'il n'aura jamais
vû de beauté. Le fuperbe Américain
s'empreffera à vos genoux , parce que mille
beautés qu'il aura vûes lui feront fentir
le mérite d'Ifmene.
pe-
Cependant Thelanire incertain réſolut
Dirj
78 MERCURE DE FRANCE.
d'aller confulter l'Oracle de Venus fur le
fuccès de fon amour. Il vole à Paphos là
fur les bords d'une onde tranquille dont
le murmure fe marie agréablement aux gazouillement
des oifeaux , eft un temple
commencé par la nature & embelli par le
tems. L'efpoir & le plaifir en font les foutiens
inébranlables : l'amour y peignit de
fa main fes victoires les plus fignalées. Ici
la timide Aricie enchaîne avec des fleurs
Hyppolite , qui n'ofe lui réfifter. Surpriſe
& fiere de fa victoire , elle le regarde , &
s'en applaudit.
Là Pénelope , au milieu de fes amans
empreffés , foupire pour Ulyffe fon époux.
Un jour avantageux , digne effet de la
puiffance de l'amour , prête des graces
aux mortels qui habitent ce palais ; tout y
paroît charmant. La Déeffe n'y tient pas la
foudre à la main. Ses regards n'annoncent
pas la fierté ; le badinage & l'enjouement
ne font pas bannis de ces lieux. C'eſt aux
pieds de Venus que Thelanire prononça
ces mots : Déeffe des Amours , je ne viens
pas vous demander fi j'aime , mon coeur
me le dit affez ; daignez m'apprendre feulement
que je fuis aimé d'Ifmene.
Ifimene avoit été conduite au temple
par le même defir que fon amant. La fupercherie
ne déplaît pas à Venus. Ifmene
DECEMBRE . 1754 79
réfolut de profiter de l'occafion pour s'affurer
du coeur de Thelanire. Elle court fe
cacher derriere l'autel de la Déeffe , & elle
rend cette réponſe à fon amant . De quel
front ofes-tu , mortel impofteur , apporter
le menfonge jufques dans mon fanctuaire?
Ifmene te plaît , mais tu n'as pas
d'amour pour elle . Hélas ! dit Thelanire ,
puiffe le ciel pour me punir , fi je n'ai pas
dit la vérité , abandonner ma main au crime
, & mon coeur aux remords dévorans :
puiffent les Dieux m'ôter toutes mes confolations
, & me priver du plaifir de défendre
le foible opprimé par le puiffant.
Tu n'aimes point Ifmene , reprit la voix :
Ifmene t'écoute , tu n'ofes lui parler : Ilmene
fuit , & tu la laiffes échapper ; vas , tu
n'aimes point Ifmene.
Thelanire effrayé des premieres paroles
d'Ifmene , n'avoit pas reconnu fa voix . Ifmene
, c'est vous qui me parlez , dit- il , en
élevant fes yeux qui n'apperçurent que l'image
de Venus. Ifmene ! ... mais hélas !
je m'abuſe , tout me rappelle Ifmene , tout
la retrace à mon ame attendrie . Ifmene
que vous me caufez de peines ! Quand je
fuis avec vous , je tremble de voir arriver
l'inftant qui doit nous féparer. Me quittez-
vous ? je crains de ne vous revoir jamais.
Amour , je ne te demande pas
d'a-
D iiij
30 MERCURE DE FRANCE.
bandonner mon coeur , mais de dompter
le fien. Cependant Ifmene , qui croyoit
avoir été reconnue , avoit pris la fuite.
Thelanire , ennuyé d'interroger en vain
l'oracle qui ne répondoit plus , erroit à l'aventure
dans le temple , lorfqu'lfmene
s'offrit à fa vûe.
Ifmene , s'écria-t-il , Ifmene , non les
Dieux ne connoiffent pas le coeur des morrels
, les cruels m'ont dit ce que vous ne
croirez pas , ce que je ne crois pas moimême
; ils m'ont dit que je fuis un parjure ,
que le bonheur n'eſt pas fait pour moi ,
ont ofé me dire , tu n'as pas d'amour pour
Ifmene , & pour comble d'horreur les
barbares m'ont laiffé la vie.
ils
Ifmene jouiffoit du trouble de fon amant
fans ofer proférer une parole. Injufte Ifmene
, lui dit Thelanire , quoi ! vous ne
les accufez pas , ces Dieux ! ils font moins
injuftes que vous ; ils n'ont point vu Thelanire
interdit à leurs pieds. Thelanire n'a
pas pleuré lorfqu'il les a vûs , Thelanire
n'a pas pleuré lorsqu'il a ceffé de les voir.
Ingrate Ifmene , vous doutez de mon coeur,
parce que vous êtes für du vôtre ; & vous
jugez Thelanire impofteur , parce qu'lfmene
eft infenfible . Ifmene eût voulu
der plus long- tems le filence ; les reproches
de Thelanire développoient les fengarDECEMBRE.
81 1754.
timens de fon coeur : cependant elle l'interrompit
ainfi . Qui de nous a droit d'être
en courroux ? les Dieux ont dit que vous
ne m'aimez pas , mais ont - ils prononcé
qu'Ifmene n'a point d'amour pour vous ?
De quoi pouvez- vous m'accufer ? qu'exigez-
vous d'Ifmene ? Hélas ! reprit Thelanire
, je defire qu'elle foit plus juſte que
les Dieux , qu'elle en croye mon coeur &
non pas un oracle menfonger. Ifmene , dites-
moi , je vous aime , je n'irai pas interroger
les Dieux. Thelanire yous jure qu'il
vous adore , croyez- le , il en eft plus für
qu'un oracle infenfible. Venez , je veux
vous montrer aux Dieux , ils fentiront fi
l'on peut voir Ifmene fans en être épris.
F
La langueur de Thelanire paffoit dans
le coeur d'Ifmene . Attendrie & confuſe ,
elle oppofoit de foibles raiſons aux tranſports
de fon amant qu'elle ne vouloit pas
convaincre .
Notre amour finira , difoit - elle à The-
Janire ; qui peut répondre de la durée de
fon ardeur perfonne. Je ne le fens que
trop ; carje n'oferois jurer àmon cher Thelanire
que je l'aimerai éternellement.
-Encore fi nos ardeurs s'éteignoient en
même tems : mais non , Ifmene fidele verra
du fein des douleurs les plaiſirs affiéger
en foule Thelanire inconftant ; car The 12
·
D v
82 MERCURE DE FRANCE:
lanire changera le premier. Moi changer ,
chere Ifmene ! eh , le puis - je ! vos yeux
font de fûrs garans de mon amour ; votre
coeur vous répond de mon amitié ; elle
pourra s'accroître aux dépens de l'amour ,
mais jamais l'amour n'altérera notre amitié.
Thelanire cependant ferroit Ifmene entre
fes bras, il eut voulu la contenir toute enviere
dans fes mains . Vous m'aimez donc ,
lui dit Ifmene en foupirant ? Si je vous
aime ? reprit Thelanire , vous feule m'avez
fait voir que je n'avois jamais aimé ;
Philis me plaifoit , j'avois du goût pour
Cidalife ; mais je n'ai jamais aimé qu'lfmene.
Baifer fes mains . eft pour moi la
fource d'une volupté que je n'ai pas même
trouvée dans les dernieres faveurs des
autres. Mais vous , Ifmene , eft-il poffible
que Thelanire ait fçu vous plaire ? Hélas !
dit Ifmene ; Almanzor m'amufoit ; Daph
nis me faifoit rire ; je n'ai foupiré que pour
Thelanire , que j'ai évité. Ifmene , ma chere
Ifmene , ce jour eft le plus beau de ma vie ;
mais qu'il foit pour moi le dernier , s'il doit
coûter des pleurs à ma chère Imene ....
Ah ! Thelanire , fans doute , ce jour coût
tera des larmes à Ifmene ; car finene taimera
toujours: mais , Thelanire ! ...The
lanire comptera les jours de fon exiſtence
par ceux qu'il aura employés à faire le bon
DECEMBRE . 1754. 83
heur d'Ifmene . Un Roi , dira -t-il , pere de
fon peuple , plus amoureux du bien de fes
fujets que d'une gloire qui ira toujours audevant
de lui , leur procura les douceurs
de la paix le jour que Thelanire préféra
aux richeffes d'Elife la poffeffion tranquille
d'Ifmene. Le ciel donna à un peuple
de freres l'efpoir d'un maître & d'un
appui le jour que Thelanire aida Ifmene
à fecourir un infortuné. Ifmene , nos
amours feront éternels ; car vous ne changerez
pas. Ifmene s'efforçoit en vain de
répondre fa voix mourante fur fes levres
s'éteignoit dans les embraffemens de Thelanire
. La langueur avoit paffé dans fon
fein , elle gagna bientôt fon amant . Je vis
la tendreffe , l'amour , le plaifir & le bonheur
, mais je ne vis plus Thelanire ni If
mene : ils avoient ceffé d'exifter , ou plutôc
ils commençoient à fentir le bonheur d'être.
:
Depuis ce jour Thelanire foupire pour
Ifmene , qui l'adore ; Ifmene eft fans ceffe
occupée de Thelanire , qui ne pense qu'à
Ifmene.
Ifmene obligée de préfider aux Fêtes de
Bacchus , a quitté pour un tems fon cher
Thelanire. Ifmene pleure , Thelanire gé
mit , & ils trouvent du plaifir dans leurs
larmes.
1
D.
Par M. d'Igeon,
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE
********
EPITRE
A un ami qui partoit pour l'Amérique:
Rendez - vous dans l'appartement
D'un petit héros de finance ,
Qui , grace aux Dieux , déja commence
De cultiver l'heureux talent
Qui tire un homme du néant
Et le fait vivre avec aiſance.
En attendant ce jour brillant ,
Qui me verra dans l'opulence ,
Accourez avec confiance
Au déjeuner que fans apprêts
Vous prépare mon indigence.
Là vous verrez tous les regrets
Que va me caufer votre abfence :
Là vous recevrez mes adieux .....
Vous partez. Ah ! dans cette plage
Où vous allez porter vos Dieux ;
Fuyez ce foin trop ennuyeux ,
De devenir un perfonnage ;
Ne defirez d'autre avantage
Que celui d'être ... & d'être heureux ;
On l'eft toujours quand on eſt ſage.
Mais n'allez pas être un Caton ,
Je vous preferis cette raison
DECEMBRE.
85 17541
Dont Ariftipe fit ufage ;
Une raiſon fans étalage ,
Qui fe prêtant à nos defirs ,
Nous éclaire fur les plaifirs.
Si les foucis font du
voyage ,
Que j'ai pour vous à craindre encor !
Hélas ! dans ce pays fauvage
Vous ne trouverez que de l'or.
L'or feul fait-il notre partage ?
Des plaiſirs la troupe volage ,
L'urbanité , l'efprit , le goût ,
L'agréable libertinage ,
Enfin tous les Dieux du bel âge
N'ont point de temples au Pérou.
On n'y rit point ; là l'homme eft fou ;
Sans agrément , fans badinage.
» Mais Amour , Amour eft par- tout ;
» Ce Dieu par- tout a des hommages.
L'Amour est donc fur ces rivages.
Adieu , partez , vous aurez tout.
$ 6 MERCURE DE FRANCE.
Réflexions de M.le Marquis de Laffe ,
mort en 1738.
Nentend dire fans ceffe qu'on devroit
permettre à la Nobleffe de trafiquer
comme en Angleterre.
Qu'on eft moins heureux fous le Gouvernement
préfent & dans le fiécle où nous
vivons , que l'on n'étoit autrefois.
Que le bien eft préférable aux dignités.
Qu'il faudroit retrancher le luxe.
Et que la condition des gens d'Eglife eft
plus heureufe que celle des hommes qui
fuivent la profeffion des armes.
Pour moi je penſe fort différemment fur
tous ces articles.
I.
que
La Nobleffe fournit un nombre infini
d'Officiers , en quoi confifte la plus grande
force de nos armées ; car les foldats des
autres nations font du moins auffi bons
les nôtres , & plus endurcis au travail ; &
c'eft cette Nobleffe qui nous a tant de fois
donné la fupériorité fur nos ennemis , &
qui a fauve la France dans les tems les plus
malheureux . Il n'y a qu'à lire notre hiftoire
pour en être inftruit.
DECEMBRE. 1754. 87
Les Gentilshommes animés par l'exemple
de leurs peres , & élevés dès leur enfance
à n'efperer ni bien ni confidération
qué par la guerre & les périls , y portent
toutes leurs penfées ; on ne leur parle d'autre
chofe , & ils fe forment prefqu'en naiffant
à cette valeur dont ils doivent tout
attendre .
Si on leur ouvre une autre porte , & fi
le commerce leur eft permis , ils fuivront
aifément une route bien plus facile &
moins périlleufe , qui les tirera de la pauvreté
où ils font , & leur donnera des richeffes
aifées à acquerir , qui leur fourniront
toutes les commodités & tous les plaifirs
que les hommes recherchent avec tant
de foin. Que n'avoit pas déja fait fur eux
le tems du fyftême du papier , quelque
court qu'il ait été ? C'eft un exemple qu'on
ne doit jamais oublier .
Les peres qui auront commencé ce genre
de vie , y éleveront leurs enfans , & en
peu de tems on verra difparoître cet efprit
guerrier qui a toujours diftingué la Nobleffe
Françoife , & on n'aura plus que des
négocians à la place de ces braves foldats ,
tant vantés dans tous les tems .
Si ce malheur arrivoit , les conféquences
font aisées, à tirer ; & il n'eft pas diffi ile
dejuger ce qu'il en coûteroit à la France ,
88 MERCURE DE FRANCE.
qui eft un Royaume établi par les armes ,
& qui eft fitué de façon qu'il ne ſe peut
foutenir que par ces mêmes armes qui
l'ont fondé.
II.
On fe plaint fans ceffe & du Gouverne
ment & du fiécle dans lequel nous vivons :
il n'y a qu'à lire notre hiftoire & les autres
pour connoître qu'il n'y en a jamais eu
où l'on ait été fi heureux , où le Gouver
nement ait été plus doux , où les hommes
ayent été moins méchans , & où il fe foit
commis moins de crimes.
Songeons aux tems où les particuliers
fe faifoient la guerre les uns aux autres ,
où l'on n'étoit en fûreté ni dans les grands
chemins ni même dans fa maifon , où il
falloit marcher armé & s'enfermer dans
des grilles & dans des foffés. Rappellonsnous
les guerres des Anglois , le malheureux
regne de Charles VI , les troubles des
Huguenots , la Saint Barthelemi , deux Rois
affaffinés , & tous les chefs de l'un & de
l'autre parti égorgés , le poifon , les meurtres
, les duels , les affaffinats fi communs ;
les Seigneurs érigés en tyrans dans les provinces
, & nos dernieres guerres civiles ;
& comparons ces tems-là avec celui - ci
toutes ces horreurs avec la tranquillité
DECEMBRE . 1754 89
dont nous jouiffons & dont nous avons
joui depuis le regne de Louis XIV , qui a
rétabli l'ordre & la fûreté par- tout ; & jugeons
après fi nous avons lieu de nous
plaindre ; fi les maux qui nous font crier
peuvent être mis en comparaifon avec des
malheurs fi effroyables .
Les moeurs s'adouciffent même par- tout ;
les Turcs ne font plus fi cruels , ni les
Mofcovites fi barbares . Les Grands Seigneurs
ne font plus mourir leurs freres ,
& les arts & la politeffe s'établiffent parmi
les Mofcovites.
Le feu Roi d'Angleterre , le Prince
d'Orange & Tekeli font morts dans leur
lit ; & cependant quel intérêt n'avoit - on
pas à s'en défaire ?
III.
On entend dire tous les jours que le
bien eft préférable à tout , & qu'il n'eft
queftion que d'en avoir . Je fuis perſuadé
que cela n'eft pas vrai ; je ne dis pas qu'on
ne tire de grands avantages des richeffes ,
mais on en tire de bien plus grands d'une
illuftre naiffance & des dignités.
Dès qu'on a affez de bien pour avoir
Toutes les commodités de la vie , le furplus
* Jacques II.
90 MERCURE DE FRANCE.
n'eft néceffaire que pour nous donner de la
confidération , & on ne fçauroit nier que
celle qu'on a pour un homme diftingué
par fa nobleffe & par fes dignités , ne foit
bien plus grande que celle qu'on a pour
un homme riche. De plus , il n'y a rien
où le premier ne puiffe prétendre s'il a du
mérite , tous les chemins lui font ouverts ;
au lieu qu'ils font fermés à celui qui n'a
des richeffes fans naiffance : il eft arque
rêté par tout , quoiqu'il ait du mérite , il
effuye des dégoûts en cent occafions , & il
femble même à un homme de qualité qu'il
lui fait trop d'honneur d'aller chez lui , &
de manger fon bien ; il lui paroît qu'il y a
un droit , & qu'il n'en doit avoir que
pour lui prêter ; s'il ne le fait pas , il s'en
plaint hautement , & parle de lui avec
mépris .
Bien loin qu'on ne fafle
affez de cas
pas
de la naiffance en France , comme on le
dit à tous momens , il est certain qu'on
en fait plus qu'on ne devroit , & qu'elle
donne de trop grands avantages fur le mérite
perfonnel.
Autre difcours fort ordinaire & trèsfaux.
On dit que lorfqu'on fe trouve à
portée d'obtenir des graces , il ne faut
fonger qu'à avoir du bien ; c'eft un abus :
il faut fans balancer préferer les dignités
DECEMBRE. 1754
eft
au bien , car il eft certain que les dignités
l'attireront dans la fuite. La Cour
quafi engagée , & ne peut plus vous donner
qué des chofes confidérables , au lieu
que le bien fans dignité vous éléve fort
peu , & fe diffipe promptement.
IV.
Perfonne ne difconvient qu'il n'y a rien
de plus néceffaire à un Etat que la circulation
de l'argent , qui fans cette circulation
demeureroit dans le fond des coffres ,
auffi inutile que s'il étoit encore dans le
centre de la terre ; & le luxe eft le moyen
le plus fimple & le plus aifé pour faire repaffer
l'argent des riches aux pauvres ,
puifque ce moyen eft volontaire , & même
agréable.
Les maisons magnifiques que les Seigneurs
& encore plus les gens d'affaires
font bâtir , ornent le Royaume , &
font retourner l'argent à toutes fortes d'ou
vriers qui y font employés. Les meubles ,
les carroffes , les étoffes , les dentelles , &
mille autres ajuftemens inventés par les
Marchands , font vivre une infinité de
gens ; & les Dames qui donnent avec plaifir
cent piftoles pour une garniture de
dentelles qui font faites par de pauvres
2 MERCURE DE FRANCE.
femmes & par de pauvres filles , ne leur
donneroient certainement pas cet argent
par charité. Il est même plus utile que ce
foit le prix de leur travail que fi on les laiffoit
dans l'oifiveté.
Il y a encore une raiſon particuliere pour
la France : comme fes peuples font les plus
induftrieux de l'Europe , toutes les nations
y viennent chercher leurs modes , & quantité
de chofes qui y font mieux travaillées
qu'ailleurs , & par là y apportent une trèsgrande
quantité d'argent.
Et fi on m'objecte que le luxe ruine les
Seigneurs & les gens riches ; eh tant mieux :
fans qu'on leur faffe violence , il fait retourner
leur argent aux pauvres qui en
ont plus de befoin qu'eux.
V.
On ne fçauroit vivre heureux fans confidération
, & on ne fçauroit avoir de véritable
confidération qu'en rempliffant les
devoirs de fon état . Ces principes établis ,
que je ne crois pas qu'on puiffe contef
ter , voici les conféquences que j'en tire.
Il faut qu'an homme d'Eglife s'affujettifle
à toutes les bienféances & à tous les
devoirs de fa profeffion , qui font fort contraignans
& très- ennuyeux , fans quoi il
DECEMBRE. 1754. 93
me fçauroit avoir de confidération.
Il n'y a perfonne qui ne fente qu'un
Abbé qu'on voit aux fpectacles , dans les
jeux & aux affemblées , n'eft pas à fa place
; & les hommes les plus débauchés ont
une forte de mépris pour un Eccléfiaftique
qui les imite.
Ce que je dis des Abbés feroit encore
beaucoup plus fcandaleux dans un Evêque
j'avoue que les enfans deftinés à l'Eglife
par les familles , & qui embraſſent
cette profeffion , font des fortunes bien
plus promptes & plus aifées que leurs freres
; ils recueillent le fruit des fervices de
leurs parens. Il y a tant de biens d'Eglife
en France , qu'ils ont ordinairement des
Abbayes prefqu'en naiffant , & fans avoir
rien fait pour les mériter. Il eft même rare
qu'un homme de qualité ne devienne pas
Evêque mais à quoi fervent les dignités ,
fi ce n'eft à rendre la vie heureufe ?
:
Suivons celle d'un Abbé de condition , à
commencer dès fon enfance . On le met au
Collége , où l'on tâche de le faire étudier
avec plus de foin que fes freres , ce qui
ne plaît guere à un enfant ; & au fortir du
Collége , il les voit aller à l'Académie avec
des épées & de beaux habits ; pour lui on
lui donne un habit noir & un petit collet ,
& on l'envoye d'ordinaire loger avec un
94 MERCURE DE FRANCE.
Docteur , proche la Sorbonne , où il faut
qu'il aille tous les jours pendant trois ans
entendre des leçons : enfuite il eft Bachelier,
il parvient à être fur les bancs où il difpute
de Théologie . Il entre en licence , il
foutient des Thefes , enfin il eft Docteur
à vingt-cinq ans. Qu'on falle réflexion à la
trifteffe du chemin par lequel il a marché
jufqu'à cet âge ; & c'eft pourtant une partie
confidérable de la vie.
Il n'en n'eſt pas quitte pour cela ; il faut
encore qu'il foit dans un Séminaire pendant
je ne fçais combien de tems : enfuite
il entre dans le monde , où il doit fe priver
de la plupart des plaifirs pour lefquels
on a beaucoup de goût quand on est jeune:
il doit prendre garde aux compagnies
qu'il voit , & fur-tout faire enforte qu'on
ne parle pas de lui , la réputation d'une
femme n'étant pas plus délicate que la
fienne .
Malgré cette contrainte , la vie qu'il
mene alors peut être fupportable , mais
elle n'a qu'un tems. Un vieux Abbé qui
traîne dans les rues n'a pas bonne grace ,
il reffemble à une vieille fille , & on eft i
honteux de n'être pas Evêque à un certain
âge.
Je fuppofe qu'il y parvient , ce qui véritablement
ne lui peut gueres manquer?
DECEMBRE. ورب . 1754
,
ayant eu une bonne conduite ; en eft- il
plus heureux ? Il a une grande dignité , il
eft riche ; mais quel ufage peut- il faire de
fes richeffes ? Il faut qu'il réfide dans fon
Evêché , qui eft fouvent un féjour fort
trifte , & une ville où il y a bien mauvaiſe
compagnie : & quand il attrapperoit une
grande ville où la compagnie feroit meilleure
il n'en fçauroit faire un certain
ufage. Le commerce familier des femmes ,
les foupers agréables , les propos libres ,
tout ce qui peut avoir l'air de galanterie
ou de débauche , font chofes qui lui
font interdites ; la chaffe même ne lui eft
pas permife , & il faut qu'il foit prefque
toujours avec des Moines , des Prêtres ,
des Curés , des Grands Vicaires , à regler
fon Dioceſe. Et fi par hazard il avoit quelque
commerce avec une femme , elle deviendroit
fon tyran , & il auroit tout à
craindre de fon indifcrétion & de fa mé
chanceté. Il feroit dans le même cas à l'égard
de fes domeftiques. Enfin il n'y a
qu'une véritable piété qui puiffe le rendre
heureux. Il est vrai qu'il peut venir de
tems en tems à Paris , par de certaines raifons
, ou fous quelques prétextes ; mais ces
voyages ne doivent être ni longs ni fréquens
, & il doit compter que fa demeure
eft fon Diocèfe , où il paffera fa vie ; &
96 MERCURE DE FRANCE.
encore de quelle façon eft- il à Paris quand
il y vient hors qu'il ait une famille qui
le puiffe loger , il demeure dans un hôtel
garni : les fpectacles , les promenades , les
jeux , les affemblées , enfin tout ce qu'on
appelle les plaifirs , lui font interdits ; &
s'il veut avoir l'eftime du public , il n'y
doit voir que de certaines compagnies , &
il faut que fa conduite foit bien fage &
bien mefurée . Je conclus de tout cela ,
qu'un Eccléfiaftique qui d'un petit état
devient Evêque , fait une fortune brillante
& agréable , mais que c'eft un exil ennuyeux
pour les Abbés qui ont un nom ,
& c'eft eux que j'ai eu en vûe dans tout ce
que je viens de dire.
Voilà quelle eft la condition des Abbés :
il faut préfentement examiner celle des
gens de qualité deftinés à la profeffion des
armes .
Ils commencent prefqu'au fortir de l'enfance
à mener une vie agréable. On les
inet à l'Académie , où on leur apprend toutes
fortes d'exercices qui font fort du goût
de la jeuneffe . Ils jouent à la paume , ils
vont aux fpectacles , aux promenades publiques
, & ils jouiffent d'un commencement
de liberté. Au fortir de l'Académie ,
ils l'ont entiere : on les mene à la Cour ,
on les préfente au Roi & à tout ce qu'il y a
de
DECEMBRE . 1754 97
de plus grand ; on leur donne un équipage
, de beaux habits ; aucuns plaifirs ne
leur font défendus , le jeu , la chaffe , la
bonne chere : on leur recommande feulement
de les prendre avec les jeunes gens
de leur âge , que leur naiffance & l'air
dont ils font dans le monde diftingue des
autres , & fur tout d'éviter la mauvaiſe
compagnie. L'amour , paffion bien naturelle
dans cet âge , leur fied à merveille ;
on leur paffe tout , hors ce qui attaque
Phonnête homme . Il eft bon même qu'on
parle d'eux , & l'obfcurité eft ce qu'ils ont
le plus à craindre : ils font des fêtes , des
plaifirs , des voyages du Roi , & c'est par
un chemin fi agréable à la jeuneffe qu'ils
acquierent fa familiarité , & qu'ils commencent
leur fortune.
Pendant ce tems , leur famille travaille
à leur faire avoir un emploi convenable à
leur condition & à la profeffion qu'ils ont
embraffée , & c'eft encore un nouveau plaifir
pour un jeune homine bien né , de commander
à des gens de guerre , ce détail
d'armes & de chevaux eft une occupation
qui lui plaît beaucoup . Cependant les années
viennent , & lui apportent plus de
raiſon : la carriere qu'il doit courre eft ouverte
; il déploye les talens que Dieu lui a
donnés ; il fonge plus férieufement à ac
II.Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
querir de la réputation & à faire fa fortune
, & il cherche les occafions de fe
diftinguer. S'il entre dans le monde dans
un tems de paix , il eft ravi qu'il ſe préfente
quelque occafion d'aller chercher la
guerre dans les pays étrangers ; & fi la
guerre eft dans fon pays , il fonge à y acquerir
par fon courage la gloire la plus
flateufe de toutes , & des connoiffances
qui le rendent capable des premiers emplois
, qui peuvent le conduire aux plus
grands honneurs : il les voit en perfpective
; il n'y arrivera peut-être pas , mais il
a le plaifir de les efpérer en marchant pat
le chemin qui y mene , & ce chemin eft
plus rempli de rofes que d'épines. Il y a
des fatigues & des périls , mais ils ne font
ni fi grands ni fi fréquens qu'ils le difent ;
prefque tout le monde veut en impofer , &
cherche à fe faire valoir. Une fatigue qu'il
faut que toute une armée faffe , ne peut
jamais être extrême , fur- tout pour un hom
me de condition , qui a d'ordinaire beau
coup d'équipages & beaucoup de commodités
; & il eft bien rare & comme impoffible
qu'il manque des chofes néceſſaires
à la vie , même dans les jours les plus
fâcheux , & ces jours de peine n'arrivent
pas fouvent pendant le cours d'une campagne.
DECEMBRE. 1754. 99
Le reste du tems on joue , on fait bonne
chere , & on mene une vie libre & parefleuſe
, & débarraffée de toutes fortes de
foins & de toute contrainte ; & puis on
attrape le tems où l'on retourne à Paris
jouir de tous les plaifirs .
par
A l'égard du péril , il eft certain qu'il
y a des occafions où l'on en court beaucoup
, & il eft difficile qu'un homme
vienne aux premieres dignités de la guer
re , & mérite les honneurs qui les doivent
fuivre , fans y avoir été exposé plufieurs
fois : cependant ce n'eft pas auffi fouvent
comme on fe l'imagine , & il fe trouve
quelquefois employé pendant toute une
campagne dans des lieux où il n'y a nul
danger. De plus , pendant le cours de la
vie d'un homme , la guerre n'eft
jours dans fon pays , & il s'en manque
fouvent la plus grande partie.
pas tou-
Il faut cependant convenir que la vie
de ceux qui fuivent la profeffion des armes
eft plus expofée que celle des autres hommes;
les périls de la guerre , les voyages ,
les climats différens où ils fe trouvent , le
mauvais air où ils font quelquefois expofés
, les fatigues , & encore plus les débauches
, les querelles particulieres & les
duels ( coutume barbare , inconnue aux
Grecs & aux Romains , contraire à la rai-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
fon , au bien de l'Etat , & au repos des
particuliers ) , font autant de chemins qui
les conduisent à la mort. Cependant l'expérience
fait voir qu'il y en a beaucoup qui
attrapent l'extrême vieillelle.
De plus , il y a un grand nombre de
gens de condition qui ne pouffent pas la
chofe fi loin , & qui quittent la guerre
à caufe de leur fanté , ou pour quelqu'autre
raifon , après l'avoir faite autant qu'il
convient à leur honneur ; & ils jouiffent
tous également de cette vie libre , dans
laquelle rien ne leur eft défendu que les
chofes qu'un honnête homme fe défend à
lui-même , & que les plus mal nés ne font
point fans fe les reppocher , & fans tâcher
à les cacher.
Avant que de finir , il faut que je faſle
encore une réflexion . Si on propoſoit à un
homme de qualité de lui donner le gouvernement
d'une ville , même confidéra
ble , d'un revenu égal à celui de l'Evêché
de cette ville , à charge d'y faire une réfidence
auffi longue que celle que l'Evêque
y doit faire pour être eftimé , ce qui eft
proprement à charge d'y paffer fa vie , en
faifant de tems en tems quelques voyages
à Paris & à la Cour ; je crois qu'il s'en
trouveroit fort peu qui le vouluffent accepter
à cette condition. Cependant ce
DECEMBRE. 1754. ΙΟΙ
Gouverneur peut aller à la chafle , s'il l'aime
; faire bonne chere avec les compagnies
les plus agréables , voir les Dames
les affembler tous les foirs chez lui , avoir
des maîtreffes , & enfin contenter tous fes
goûts , fans que cela faffe le moindre tort
à la réputation & à fa fortune ; & l'Evêque
devant fe priver de tous ces plaifirs ,
on ne peut pas difconvenir que la vie du
Gouverneur ne foit bien différente de celle
de l'Evêque : cependant , je le repete encore
, je crois qu'il y a fort peu de gens de
qualité d'un commerce aimable qui vouluffent
accepter le Gouvernement .
MADRIGAL.
PAL
Ar tout où n'eft pas ma Thémire
Je la fouhaite & je foupire.
Entraîné pour la voir dans ces jardins charmans ,
Parmi tant de beautés que la mode y raffemble ,
Je crois y voir fon air , fes traits , fes agrémens ;
Mais tout me la rappelle , & rien ne lui reffemble.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
R
Le mot de la premiere Enigme du premier
volume du Mercure de Décembre eft
Epée. Celui de la feconde eft le Silence.
Le mot du Logogryphe eft Lourie , dans
lequel on trouve lot , étoile , Loire , étole
rot , rôti , or , lire , lo , Elie , lit , lie , toile ,
Roi , Eloi , Etolie , ortie , Eole , re.
J
ENIGM E.
E fuis de toutes les couleurs ,
Et ma famille eft innombrable ;
L'art me fait imiter le coloris des fleurs
Mais mon éclat eſt plus durable .
Je fuis fouvent ami des jeux & des plaifirs
Lorfque je fuis mis à la gêne
Je fais briller le teint de la jeune Climene ,
Et je pare le fein de la charmante Iris.
J'infpire quelquefois une humeur fombre & noire ;
J'accompagne en tous lieux la triſteſſe & la mort.
Je fais encore plus , Lecteur , peux-tu le croire ?
( Juge à ce trait de mon bizarre fort . ).
Quoique inventé pour embellir les Graces ,
De Bellone je fuis les dangereuſes traces ;
Et dans ces jours affreux déteftés des humains ,
Intrépide guerrier , on me voit dans tes mains .
Par M. de Sainte- Croix .
DECEMBRE . 1754. 103
LOGOGRYPHE.
DEE peur de me trop défigner ,
Je te dirai , pour tout prélude ,
Cher Lecteur , qu'avec peu d'étude
Tu peux aisément me trouver.
Je renferme en mon nom une ville fameuſe ,
Jadis de l'univers maîtreffe impérieuſe ,
Aujourd'hui fous les loix d'un Pontife adoré ...
De Romulus le frere , une ancienne cité
Qui d'Achille & d'Hector illuftra la mémoire ;
Un brave Général , célébre dans l'hiſtoire ,
Mais qui , ne refpirant que triomphes nouveaux ,
Produifit moins de bien qu'il ne caufa de maux.....
Ce guerrier dont on vit la valeur intrépide ,
Des fuccès d'Attila borner le cours rapide ;
Une ville de France , & d'où Charles Martel
Emporta ce furnom qui le rend immortel.
Deux nombres , une fleur , une arme que je porte ;
Cherche-la bien , Lecteur , c'est la clef de ma porte .
Par M. de Laneveze , ancien Moufquetaire
du Roi , à Dax.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE EN CHANSON.
Sur l'air : De tous les Capucins du monde.
I
Ris , à cet habit de toile ,
Qui de mille appas eſt le voile
Que tu profcris , que tu reprends ,
Par une vertu finguliere ,
Source de netteté , je rends
Son éclat , fa beauté premiere.
Sept membres compofent mon être ;
La tête tranchée , il faut mettre
Mon pénultiéme le dernier ;
J'affujettis deux foeurs jumelles
A fuivre au gré du voiturier
Deux lignes toujours paralleles .
Le nouveau mot changé de face ,
La queue en la premiere place ;
Sans autre tranfpofition ,
livide ;
Je deviens une peau
Zéphir en fait l'extenfion ;
Captif, il en remplit le vuide.
En cet état , qu'on me diviſe
En deux parts , & qu'on me réduife ,
A la feconde uniquement ;
Je fuis outil de méchanique ,
Et ma dent fait en ce moment
Rage dans plus d'une boutique .
Par M.R.... à Doulens , en Picardie,
DECEMBRE. 1754 105
味香味味味
NOUVELLES LITTERAIRES.
Lobjets de l'efprit & de la raifon; ou
A Philofophie applicable à tous les
vrage en réflexions détachées . Par feu M.
l'Abbé Terraffon , de l'Académie Françoife
, & Affocié à celles des Sciences de Paris
& de Berlin , 1754. A Paris , chez Prault
fils , quai de Conti , à la defcente du Pont
neuf, deux petits volumes in- 12 .
Il y a dans ce recueil que tout Paris a
lû , plufieurs penfées communes & beaucoup
de chofes fenfées , fines & philofophiques
en voici quelques- unes .
L'homme qui n'a point de philofophie ,
n'a point d'efprit à lui , il n'a que celui des
autres ; il parle comme ceux qui l'ont précédé
, au lieu que le Philofophe fera parler
comme lui ceux qui le fuivront.
Une infinité de gens ne recevront la
Philofophie , qui n'eft pas encore généralement
établie , que lorfqu'elle aura pour
elle la pluralité des voix ; alors elle n'entrera
dans leur efprit que fous la forme de
prévention .
Les Grecs fçavoient parler , les Latins
fçavoient penfer , & les François fçavent
raifonner. Le progrès des tems a fait le fe-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
cond dégré ; le progrès des tems & Defcartes
ont fait le troifiéme.
L'oppofition à tout ce qui fe préfente
de nouveau , a cela d'utile , qu'elle eft caufe
qu'il ne s'établit rien que de bon.
Chacun doit prendre fon exterieur dans
le monde , & fon interieur dans la religion
& dans la fageffe .
Ceux qui méprisent le monde fans l'avoir
connu , en parlent mal , mais en penfent
juste .
Les paffions font les vents qui font aller
notre vailleau , & la raifon eft le pilote qui
le conduit : le vaiffeau n'iroit point fans
les vents , & fe perdroit fans le pilote .
L'ambition qui eft prévoyante , facrifie
le préfent à l'avenir : la volupté qui eft
aveugle , facrifie l'avenir au préfent ; mais
l'envie , l'avarice & les autres paffions lâches
empoifonnent le préfent & l'avenir.
La grande poltronnerie fufpend chez
plufieurs hommes les effets de la grande
méchanceté .
La profpérité qui rend plus fiers & plus
durs les hommes médiocres , humanife
les grands hommes .
Les particuliers font fiers dans une République
; mais la nation l'eft bien davantage
dans une Monarchie..
Un frondeur eft un homme qui paffe fa vie
DECEMBRE. 1754 707
à être fâché de ce que la Seine va du côté de
Rouen , au lieu d'aller du côté de Melun.
Le Juge ordinaire doit comparer la punition
avec le crime : l'homme d'Etat ne
doit comparer la punition qu'avec le fruit
de la punition.
On reproche aux Auteurs Italiens la fubtilité
des pensées , aux Efpagnols la rodomontade
, aux Anglois un air de férocité
: il me femble qu'on ne reproche aux Aureurs
François aucun vice de terroir . Si la
chofe eft ainfi , c'eft à eux à cultiver cet
avantage , & à tâcher de prendre ou de
conferver toujours le ton de la nature & de
la raiſon.
J'ai entendu remarquer par d'habiles
gens , que les habitans des pays chauds
étoient plus adonnés aux femmes , & que
ceux des pays froids avoient plus d'enfans.
L'efprit doit être regardé comme un
inftrument, & non comme un objet : ainfi il
ne faut point parler ou écrire pour montrer
de l'efprit ; mais il faut fe fervir de fon
efprit pour dire ou pour écrire des chofes
bonnes & utiles .
Une des plus grandes preuves d'équité
d'efprit , c'eft de n'avoir aucun égard dans
le jugement que nous portons des autres à.
celui qu'ils portent de nous.
Parler beaucoup & bien , c'eft le talent
Evj
108 MERCURE DE FRANCE:
du bel efprit ; parler peu & bien , c'eſt le
caractere du fage ; parler beaucoup & mal ,
c'eft le vice du fat ; parler peu & mal , c'eſt
le défaut du fot.
Un jeune homme n'ira jamais des mauvais
difcours aux bons qu'en paffant par
le filence.
Le trivial conſiſte à dire ce que tout le
monde dit , & le naturel confifte à dire ce
que tout le monde fent. Voilà par où le trivial
ne fçauroit être neuf , au lieu que le
naturel peut l'être beaucoup .
Vérité dans la chofe , fineffe dans l'obfervation
, hardieffe dans l'énoncé : voilà
ce qui fait les expreffions du génie.
Le ftyle le plus parfait eft celui qui n'at
tire aucune attention comme ſtyle , & qui
ne laiffe que l'impreffion de la chofe qu'on
a voulu dire.
Il ne faut point d'efprit pour faivre
l'opinion qui eft actuellement la plus commune
; mais il en faut beaucoup pour être
dès aujourd'hui d'un fentiment dont tout
le monde ne fera que dans trente ans.
La Jurifprudence demande un efprit
droit , la politique un efprit étendu , & la
guerre un efprit préfent.
On a mis à la tête du Recueil que nous
venons de parcourir , deux morceaux trèspiquans
& très-philofophiques ; le premier,
;
DECEMBRE . 1754. 109
de M. Dalembert ; & le fecond , de M. de
Moncrif. Le but de ces deux Ecrivains célebres
, eft de développer le caractere vrai ,
naïf & tout-à-fait fingulier de M. l'Abbé
Terrallon .
S. Auguftin contre l'incrédulité , où
difcours & penfées recueillies des divers
écrits de ce Pere , les plus propres à prémunir
les fideles contre l'incrédulité de
nos jours. A Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, au Coq'; 1754 , 1 vol . in- 12.
Les défenfeurs de la religion font fagement
de puifer leurs preuves dans les ouvrages
des Peres , de S. Auguftin fur - tout .
Ce grand homme avoit dans l'efprit de
l'étendue , de l'élévation , de la force & ,
ce qu'il faut
fingulierement de nos jours ,
beaucoup de métaphyfique.
MEMOIRE pour fervir à la culture
des mûriers & à l'éducation des vers à foye.
A Poitiers , chez Jean Faulcon ; 1754 , in-
12 , pag. 86. On le trouve à Paris , chez
Martin.
Il n'y a pas un mot à perdre de cet important
mémoire. Un extrait tel que nous
le pourrions donner ne feroit pas fuffifant
; & nous exhortons l'Auteur du Journal
économique à l'inferer tout entier
dans fon recueil. Le Gouvernement a deFIO
MERCURE DE FRANCE.
puis quelques années l'attention de rendre
communs les ouvrages dont l'objet inté
reffe le bien public.
M. l'Abbé Coyer vient de publier chez
Duchefne , Libraire , rue S. Jacques , trois
Differtations. La premiere , fur la différence
de deux anciennes religions , la
Grecque & la Romaine , c'eft un morceau
bien fait , mais de pure curiofité. La feconde
& la troifieme , fur le vieux mot de patrie
, & fur la nature du peuple , ont un but
férieux. Cet Ecrivain après nous avoir raillé
agréablement , vivement & plaifamment
fur nos ridicules , commence à attaquer
nos vices. Nous lui fouhaitons plus de fuccès
dans la carriere qu'il commence que
dans celle qu'il vient de finir . Si je ne me
trompe , nous fommes à peu près tels que
nous étions avant l'Année merveilleufe , la
Pierre philofophale , & c .
ENTRETIENS fur les Romans. Ouvrage
moral & critique , dans lequel on
traite de l'origine des Romans & de leurs
différentes efpeces , tant par rapport à l'efprit
que par rapport au coeur . Par M. l'Abbé
Jacquin ; 1754 , 1 vol . in - 12 . A Paris,
chez Duchesne , rue S. Jacques.
M. l'Abbé Ladvocat dit dans l'approDECEMBRE.
1794 1747
bation qu'il a donnée à ce livre , que l'Auteur
y donne une jufte idée de l'origine &
des différentes efpeces de Romans , tant
anciens que modernes , & qu'il y prouve
très-bien qu'en général la lecture de ces
fortes de livres eft au moins frivole , qu'el
le ne fert le plus fouvent qu'à gâter le
goût , & qu'elle est très- dangereuse pour
les moeurs.
OBSERVATIONS & découvertes faites furt
des chevaux , avec une nouvelle pratique
fur la ferrure . Par le fieur Lafoffe , Maréchal
des petites Ecuries du Roi , avec des
figures en taille- douce. A Paris , chez Hochereau
le jeune , quai des Auguftins , au
coin de la rue Gift -le - Coeur ; 1754 , 1 V
-8° . Cet ouvrage paffe pour fort bon.
MEMOIRES hiftoriques , militaires &
politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Empire ,
jufqu'au traité d'Aix - la-Chapelle en 1748.
Par M. l'Abbé Raynal , de la Société royale
de Londres , & de l'Académie royale des
Sciences & Belles Lettres de Pruffe . Se
vend chez Durand , au Griffon , rue Saint
-Jacques ; 1754 , 3 vol . in- 8 °.
J'ai déja rendu compte des deux pres
miers volumes de mon ouvrage , je vais
donner l'extrait du troifieme ; il renferme
trois morceaux.
112 MERCURE DE FRANCE.
Hiftoire des révolutions arrivées en Suede
depuis 1515 jufqu'en 1544.
La Suede qui avoit jetté un fi grand éclat ,
lorfque fes habitans , connus fous le nom
de Goths , renverferent l'Empire romain &
changerent la face de l'Europe , étoit retombée
peu -à-peu dans l'obfcurité . Des dif
fenfions domeftiques & les vices du gouvernement
, avoient formé une efpece
d'anarchie , qui auroit cent fois perdu le
Royaume fi les peuples voifins avoient eu
des loix plus fages . Toutes les nations du
Nord languiffoient dans la même barbarie ,
& l'afcendant que les unes pouvoient prendre
fur les autres , ne devoit point venir
de la fupériorité de politique , mais du
bonheur des circonftances ; elles furent
pour le Dannemarc.
Marguerite qui y regnoit , joignoit à
»l'ambition ordinaire à fon fexe , une fui-
» te de vûes qu'il n'a pas fi communément.
» Elle parloit avec grace , & fçavoit em-
»ployer au befoin ce ton de fentiment , qui
» tient fouvent lieu de raifon & qui la rend
toujours plus forte. Contre l'ufage des
» Souverains , elle abandonnoit les appa-
» rences de l'autorité pour l'autorité même ;
» & elle retenoit le Clergé dans fes inté-
» rêts , en lui faifant prendre des déférences
DECEMBRE. 1754 113
»
ور
»
"
pour du crédit. Ce qu'elle faifoit éclater
de magnificence , n'avoit jamais pour ob-
»jet fes goûts , mais fa place ; & foit qu'el-
» le donnât , foit qu'elle récompenfât , c'é
»toit toujours en Reine & au profit de la
Royauté. Lorfque fes projets n'étoient
pas traversés par la loi , elle la faifoit
» obferver avec une fermeté louable ; &
» l'ordre public étoit ce qu'elle aimoit le
» mieux après fes intérêts particuliers . On
» n'a gueres pouffé plus loin qu'elle le faifoit
le talent de paroître redoutable fans
l'être : elle intimidoit fes ennerais par
» d'autres ennemis qu'elle avoit l'art de
» faire croire fes partifans. Ce que fes
» moeurs avoient d'irrégulier étoit réparé
» dans l'efprit des peuples par les dons
» qu'elle faifoit aux Eglifes. Ces facrifices
» coûtoient à fon caractere ; mais fa politique
les faifoit à fa réputation.
"
"
Cette Princeffe entreprit de réunir la
Suede à fes autres Etats , & elle y réuſſit :
mais les Danois ayant abufé de leur fupériorité
, les Suédois trouverent bientôt l'occafion
de fecouer un joug qu'ils déteftoient
, & ils fe donnerent un maître qui
prit le titre d'Aminiftrateur. Les Rois de
Dannemarc n'abandonnerent pas les droits
qu'ils prétendoient avoir fur la Suede , &
ce fut une fource de guerres longues &
114 MERCURE DE FRANCE .
fanglantes entre ces deux Etats.
Chriftiern étoit monté fur le thrône de
Dannemarc ; c'étoit un monftre , qui prefque
au fortir de l'enfance avoit pouffé aux
derniers excès tous les vices , & n'avoit
pas même le mafque d'une vertu . Il ne
chercha point à rapprocher les Suedois du
traité d'union des deux Royaumes , il ne
chercha qu'à les foumettre. Le mécontentement
du Clergé de Suede étoit une difpofition
favorable pour ce Prince. Les Evêques
avoient joui d'une autorité fi étendue
fous les Rois Danois , qu'ils croyoient
ne devoir rien oublier pour ramener les
mêmes circonftances. L'Adminiftrateur
étant mort , ils voulurent mettre à fa place
Elric Trolle , vieillard timide , indolent
irréfolu , & qu'ils auroient fait fervir à
leurs vûes ; mais ce projet échoua. Stenon ,
fils du dernier Adminiftrateur , fut élu , &
il fit conférer l'Archevêché d'Upfal au fils
de Trolle ; démarche qu'il crut propre ,
fans doute , à confoler fon rival de fon
exclufion . Ĉe bienfait politique n'eut pas
le fuccès qu'il en attendoit . Trolle plus humilié
que touché du tendre & généreux
intérêt que ce Prince avoit pris à lui , fit
éclater un reffentiment qui allarma égale
ment pour Stenon & pour la patrie. Le
jeune Prélat ne pouvoit pas fe conføler de
DECEM BR E. 1754. 115
n'être que le fecond dans un état qu'il avoit
compté gouverner d'abord ſous le nom de
fon pere , & dans la fuite fous le fien . Son
mécontentement éclata bientôt.Il fe mit à la
tête du Clergé , s'unit avec les Danois , &
corrompit le Gouverneur de quelques places
fortes. Stenon inftruit de tout ce qui
fe tramoit contre l'Etat , convoqua le Sénat
, & Trolle fut reconnu pour l'auteur
& le chef de la confpiration. L'Archevêque
déterminé à la ruine de fon pays , par
un reffentiment que les contretems rendoient
plus vif, ne daigna ni juftifier fa
conduite , ni fe plaindre de fes complices :
il fe retira dans le châreau de Steke , en
attendant du fecours de Chriftiern. A perne
l'Adminiftrateur eut - il commencé le
fiége de cette place , que les Danois vinrent
faire une defcente près de Stockolm ;
Stenon y marcha avec une partie de fon
armée , & il fe livra un combat auffi fanglant
qu'il devoit l'être au commencement
d'une campagne entre deux nations rivales
, dans une occafion décifive & pour de
grands intérêts. La victoire fe déclara pour
La Suede , les Danois regagnerent leurs
vaiſſeaux , & l'Archevêque fut obligé de
fe rendre. Les Etats le déclarerent ennemi
de la patrie , l'obligerent de renoncer à fa
dignité , & le condamnerent à finir fés
jours dans un cloître.
116 MERCURE DE FRANCE.
"
23
» Quand le Pape n'auroit pas été follicité
par le Prélat dépofé & par Chriftiern
» de s'élever contre ce jugement , il l'au- |
» roit fait. La Cour de Rome dont les droits
» n'avoient pas été auffi bien éclaircis
» qu'ils l'ont été depuis , appuyoit indiffé-
» remment le Clergé dans toutes les affai-
» res , avec une vivacité & une fierté qui
» ne fe démentirent pas en cette occaſion .
» Elle fit menacer les Etats & l'Adminif
» trateur des cenfures de l'Eglife , s'il ne
rétabliffoient fans tarder l'Archevêque
fur fon fiége , & dans tous les avantages
» dont on l'avoit privé.
"
» Il eft glorieux pour l'humanité que
» dans un fiécle où la Philofophie avoit fait
» fi peu de progrès , un peuple entier ait
» diftingué l'autorité légitime du chef de
» la religion , de l'abus qu'il en peut faire.
» Les Suédois en marquant beaucoup de
» refpect au Souverain Pontife , parurent
» affez tranquilles fur les foudres qu'il préparoit
contr'eux. Ils témoignerent de la
répugnance à lui defobéir ; mais enfin ils
» lui defobéirent , & ils aimerent mieux
» l'avoir pour ennemi que de rifquer de
» rallumer dans leur patrie le feu des
» guerres civiles qu'ils avoient eu tant de
peine à éteindre. Si cette généreufe réfolution
avoit été accompagnée d'un ex-
"
و د
DECEMBRE. 1754 117
cès d'emportement , Rome fe feroit trou-
» vée heureufe : dans la réfolution où elle
» étoit de pouffer les chofes à l'extrêmité ,
elle auroit voula paroître forcée à des
❞ violences par des outrages qui les juftifiaffent.
L'impoffibilité de mettre les apparences
de fon côté , ne lui fit pas aban-
» donner fes vûes : elle mit en interdit la
» Suede , excommunia l'Administrateur &
» le Sénat , ordonna le rétabliſſement de
» Trolle , & pour comble d'injuftice , chargea
le Roi de Dannemarc de procurer
" par la voie des armes l'exécution d'une
Bulle fi odieufe.
و د
Chriſtiern étoit & fe montra digne d'une
telle commiffion. Il entra en Suede , & mit
tout à feu & à fang ; après bien des ravages
& bien des cruautés , les Suédois furent
défaits dans une bataille où Stenon fut
rué ; cet événement fit la deftinée de la
Suede ; tout tomba dans une confufion
horrible. Trolle qui avoit profité des malheurs
publics pour remonter fur fon fiége ,
convoqua les Etats. La craintelou la féduc
tion y firent reconnoître fans obftacle l'au
torité de Chriftiern , qui commença par
immoler à fon reffentiment & à fon ambition
tout ce qui auroit pu lui faire quelque
ombrage. Il fit maffacrer les Seigneurs
les plus diftingués de Suede & tout ce qui
118 MERCURE DE FRANCE.
reltoit d'hommes puiffans affectionnés à
leur patrie , ou aimés des peuples. Avec ces
victimes expira l'efpérance & prefque le
defir de la liberté. Les loix anciennes furent
abrogées , le defpotifme porté au dernier
période , & il ne fe fit aucun mouve
ment . Rien ne caufoit & ne pouvoit caufer
d'inquiétude à Chriftiern que la
fonne de Guftave Vaſa.
per-
Ce jeune Seigneur defcendoit des anciens
Rois de Suede , & s'étoit fignalé dans
plufieurs occafions ; c'étoit un homme fupérieur
, né pour l'honneur de fa nation
& de fon fiécle , qui n'eut point de vices ,
peu de défauts , de grandes vertus & encore
plus de grands talens.
Retenu en Dannemarc par une perfidie ,
il avoit trouvé l'occafion de s'échapper des
mains de Chriftiern , & s'étoit caché dans
les montagnes de la Dalecarlie. Après avoir
erré long- tems , forcé par le befoin de travailler
aux mines , il trouva enfin chez un
Curé un afyle , qui devint le berceâu de la
liberté , de la gloire & du bonheur de la
Suede. De concert avec cet Eccléfiaftique ,
homme fage , defintéreffé , inftruit , accrédité
, zélé pour fa patrie , Guftave commença
par échauffer les efprits , & il profita
du premier feu de l'enthoufiafme qu'il fit
aaître pour fe faire un parti. A la tête de
DECEMBRE. 1754. 119
par
quatre cens hommes il emporta d'affaut
une place commandée le Gouverneur
de la province ; fes premiers fuccès donnerent
de l'audace ; fa petite armée s'accrut
à vûe d'oeil , & il n'eût qu'à fe montrer
dans les provinces voisines de la Dalecarlie
pour les foulever. La timidité & l'indolence
du Viceroi que Chriftiern avoit
laiffé en Suede , donna à Guſtave le tems
de faire des progrès plus confidérables , de
groffir & de difcipliner fes troupes . Trolle
faifit le tems où les Dalecarliens s'étoient
retirés dans leurs pays pour faire la moiffon
; il fe mit à la tête de quatre mille
hommes , & alla attaquer brufquement
Guftave , qui n'étoit pas affez fort pour
l'attendre. Ce léger échec fut bientôt réparé
par Guftave , qui l'attaqua à fon tour
fi vivement , que l'Archevêque échappa à
peine avec la dixieme partie de fes troupes.
Les vainqueurs marcherent droit à Stockholm
; le Viceroi & l'Archevêque , dans la
crainte que quelque malheureux hazard
ne les fit tomber entre les mains de leurs
ennemis , s'enfuirent en Dannemarc . Leur
retraite fut un événement décifif pour
mécontens. L'indépendance du Royaume
parut affez affurée
pour qu'on crût pouvoir
convoquer fans rifque les Etats Généraux
, & donner quelque forme à un
,
les
120 MERCURE DE FRANCE.
Gouvernement qui n'en avoit point .
» L'affemblée ne fut pas nombreufe ; il
ne s'y trouva de Députés que ceux que
» l'amour de la patrie & la haine des tyrans
» élevoient au - deffus de tous les périls.
» Les réfolutions des hommes de ce carac-
» tere ne pouvoient manquer d'être har-
» dies & leurs démarches vigoureufes . Ils
» renoncerent folemnellement à l'obéïffan
» ce qu'ils avoient promife à Chriftiern ,
» éleverent leur Général , qui n'avoit dû
» jufqu'alors for autorité qu'à fon coura-
» ge , à la dignité d'Adminiftrateur , & ar-
» rêterent qu'on continueroit à faire une
» guerre vive & fanglante.
Tandis que Guftave reprenoit fur les
Danois les places qui leur reftoient en Suede
& qu'il formoit le fiége de Stockholm ;
la révolution qui fe fit en Dannemarc affûra
l'indépendance de la Suede. La tyrannie
& les excès de Chriftiern révolterent fes
fujets , & leur infpirerent une réfolution
violente . Ils déthrônerent ce Prince , qui
fe retira auprès de Charles - Quint fon beaufrere
, & ils placerent fur le thrône Frideric
, Duc de Holſtein.
Cet événement ôta aux Danois , qui
étoient encore en Suede , le courage , l'efpérance
& la force de s'y maintenir. Ceux
qui défendoient Stockholm offrirent de
capituler;
DECEMBRE . 1754. 125
capituler ; mais l'Adminiftrateur laiffa traîner
le fiége , fous prétexte de le finir d'une
maniere plus honorable , mais en effet pour
obliger par ce fantôme de péril les Etats
Généraux de lui déférer la couronne . Cette
politique étoit plus artificieufe que néceffaire.
Guftave fut proclamé Roi avec une
unanimité & un enthouſiaſme qui étoient
fûrement les fuites de la plus vive admiration
& d'une efpece d'idolâtrie . L'union
que fit ce Prince avec Frideric , acheva
d'établir la tranquillité , la gloire & l'indépendance
de la Suede. Guftave ne fongea
plus qu'à réformer l'intérieur du Royaume
, en fubftituant de bonnes loix à la barbarie
ancienne, & une police fage aux abus
introduits par les troubles civils. Il fut
éclairé , foutenu & dirigé dans fes vûes
par un homme célebre , qu'il eft important
de connoître à fond.
Ce confident habile fe nommoit Larz-
Anderfon , né de parens obfcurs & fans
fortune. Il avoit commencé à fe diftinguer
dans l'Eglife ; mais dégoûté d'une carriere
où l'on n'avançoit que par les fuffrages de
la multitude , il s'attacha à la Cour. » Guftave
démêla bientôt dans la foule des
» courtifans empreffés à lui plaire, un hom-
» me propre à le fervir ; & dédaignant
»toutes ces petites expériences fi néceffai-
11. Fol.
و د
F
22 MERCURE DE FRANCE.
» res aux Princes médiocres , & qui ne leur
»fuffifent même pas , il l'éleva tout de
» fuite au premier pofte du Royaume , &
» le fit fon Chancelier,
و ر
» Anderſon juſtifia cette hardieffe . C'é-
» toit un génie que la nature avoit fait pro-
» fond , & que les réflexions avoient étendu,
Quoiqu'il eut l'ambition des grandes
places , il avoit encore plus l'ambition
» des grandes chofes , & il aimoit mieux
voir croître fa réputation que fon crédit.
» Il n'étoit pas citoyen dans ce fens qu'il fe
» fût facrifié pour fa patrie ; mais il méri-
>> toit ce beau nom , fi on veut l'accorder
» aux Miniftres qui ont des idées aflez juf-
» tes pour croire que leur gloire eft infé-
»parable de celle de leur Roi & de leur na-
» tion. L'exemple de ceux qui l'avoient pré-
» cédé ni le jugement de ceux qui le devoient
» fuivre , n'étoient pas la régle de fa con-
»duite ; fes projets n'étoient cités qu'à fon
» tribunal & à celui de fon maître. Cette
» indépendance qui ne peut être fentie que
» par ceux qui l'ont , étoit accompagnée
» d'une fagacité qui faififfoit tout , depuis
»les premiers principes jufqu'aux dernie-
" res conféquences , & d'une lumiere qui
» fourniffoit des vûes fublimes & les expédiens
propres à les faire réuffir . Letalent
» de hâter les événemens fans les précipi
ter lui étoit comme naturel ; & en par
و د
39
DECEMBRE. 1754 123
-99
93
و د
roiffant céder quelquefois aux difficultés,
il venoit toujours à bout de les furmonter.
L'étude de l'hiftoire & fes réflexions
» l'avoient affermi contre les murmures ,
les tumultes , les révoltes même ; & il
» étoit convaincu qu'avec du courage , du
fang froid & de la politique on vient
» tôt ou tard à bout de fubjuguer les hom-
" mes & de les ramener à leurs intérêts. Il
fçavoit le détail des loix comme un Ma-
» giftrat , & en poffédoit l'efprit en Légiflateur.
On réfiftoit d'autant moins à fon
éloquence , qu'elle partoit d'une raifon
» forte . Ce Miniftre appartenoit plus à un
autre âge qu'à celui où il vivoit ; & fes
» contemporains qui n'étoient pas à beau-
>> coup près auffi avancés que lui , n'apperçurent
pas toute l'élévation de fon ca-
» ractere , ni l'influence qu'il eut fur les
» révolutions qu'éprouva la Suede .
บ
93
"
Ce Royaume étoit la proye des Eccléfiaftiques
: leur autorité pouvoit exciter de
nouveaux troubles , & ils poffédoient tout
l'argent , toutes les richeffes de la Suede . I
falloit trouver un prétexte pour les dépouiller.
Anderſon en imagina un ; c'étoit
d'introduire le Luthéranifme , qui faifoit
des progrès rapides en Allemagne , & qu'il
avoit adopté par cet efprit d'inquiétude fi
ordinaire à ceux qui font nés plus grands
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
que leur condition. Guſtave adopta les
vûes de fon Chancelier ; mais cette révolution
ne pouvoit fe faire que par dégrés :
on laiffa le tems au Luthéranifme de s'établir
dans le Royaume. Des Docteurs de
réputation qu'on fit venir d'Allemagne , lui
donnerent de l'éclat ; la faveur qu'ils parurent
avoir, leurs déclamations, le goût de la
nouveauté entraînerent bientôt une partie
de la nation . A mefure que le Luthéranifme
faifoit des conquêtes fur le Royaume ,
Guftave en faifoit fur le Clergé. Il commença
par abolir une efpece d'impôt que
les Curés avoient mis fur certains péchés .
Il ôta aux Evêques le droit qu'ils avoient
ufurpé d'hériter de tous les Eccléfiaftiques
du fecond ordre. Les troupes furent mifes
en quartier d'hiver fur les terres du Clergé ,
ce qui étoit fans exemple : enfin il propofa
de prendre les deux tiers des dîmes pour
l'entretien des troupes , & une partie de
l'argenterie & des cloches des Eglifes riches
pour abolir , en payant les étrangers ,
les privileges odieux dont ils jouiffoient.
Ces expédiens furent généralement approuvés
; & s'il y eut quelque mécontentement
, il n'éclata pas.
Guftave mit la derniere main à fes grands
deffeins, en convoquant les Etats Généraux
à Vefteras en 1527. Les innovations qu'il
DECEMBRE . 1754. 125
propofa pour achever d'écrafer la puiffance
du Clergé , parurent trop hardies , &
le ton de defpotifine qu'il prit étoit trop
nouveaupour ne pas exciter quelques mou.
vemens ; mais ils n'eurent point de fuites .
Les troubles furent bientôt appaifés , & ce
que les Etats avoient arrêté fut établi fans
obftacle. » Le mépris pour la Communion
» Romaine fuivit la ruine & l'aviliffement
» du Clergé , qui avoient été le but de tou-
» tes les innovations qu'on venoit d'intro-
» duire. Guftave fe déclara enfin Luthe-
» rien , & toute la nation voulut être de
» la religion du Prince . Rien ne prouve
» les progrès de l'efprit de fervitude dans
» un Etat , comme l'influence du Souverain
fur la croyance des peuples. Le facrifice
de fes opinions qui coûte fi peu à
» la Cour , où on n'a proprement que des
préjugés , eft fi grand à la ville & dans
» les provinces où on a des principes ,
» qu'il prépare à tous les autres facrifices ,
» & même les affure . Auffi lorfque Guf-
» tave demanda aux Etats en 1544 , que
» la Couronne qui avoit toujours été élec-
» tive fû: déclarée héréditaire , il n'éprou
» ya point de contradictions .
" Tel fut le dernier acte d'un des regnes
les plus éclatans que le Nord ai vû ;
» nous ajouterions d'un des plus heureux ,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
»fi Guſtave avoit été auffi jufte qu'il étoir
»grand , & fi en faifant par fon caractere
»le bonheur de la génération qu'il gou-
» vernoit , il n'avoit pas préparé le mal-
» heur de celles qui devoient la fuivre ,
en établiffant un defpotifme dont fes fuc-
»ceffeurs ne pouvoient manquer d'abuſer .
Hiftoire du divorce de Henri VIII. Roi
d'Angleterre , & de Catherine d' Arragon ,
depuis 1527 jufqu'en 1534.
Henri VII , furnommé dans l'hiftoire le
Salomon de l'Angleterre , voulut rendre à
fa couronne , par une alliance avantageufe,
l'éclat que les guerres civiles lui avoient
fait perdre , & il obtint pour le Prince de
Galles fon fils , Catherine d'Arragon . Ce
mariage ne fut pas heureux ; le jeune Prince
mourut un an après , à l'âge de quinze
ou de feize ans. Cet événement pouvoit
Fompre les liens qui uniffoient l'Espagne
& l'Angleterre , & qui les rendoient redoutables
à tous leurs voifins. Pour calmer
les inquiétudes des deux Puiffances , il fut
arrêté que le nouveau Prince de Galles
épouferoit la veuve de fon frere . Pour former
ces nouveaux noeuds , on eut befoin
d'une difpenfe , & le Pape Jules fecond
l'accorda,
DECEMBRE. 1754. 127
Henri & fa belle-four furent fiancés
folemnellement en 150;, & le Prince qui
n'avoit alors que douze ans , n'eut pas
plutôt atteint fa quatorziéme année qu'il
it en préſence de plufieurs témoins une
proteftation en forme contre le confentement
qu'il avoit donné. Cette proteſtation
fut tenue fecrette jufqu'à la mort de
Henri VII en 1509 , & le mariage fur
célébré la même année . » Catherine avoit
» des vertus , mais les agrémens de fon
» fexe lui manquerent. Elle n'avoit ni grace
» ni dignité , ni defir de plaire ; fa triftefle
» & fon indolence augmenterent avec l'âge
» & les infirmités . Le dégoût de Henri qui
»> ne l'avoit jamais aimée , devint infen-
» fiblement extrême , & ouvrit le coeur de
» ce Prince à une paffion fort vive pour
» Anne de Boulen.
Anne étoit plus que belle , elle étoit
piquante. Ses traits manquoient de régularité
; il en réfultoit cependant un
enfemble qui furpaffoit la beauté même.
» Une taille parfaite , le goût de la danfe ,
» une voix touchante , & le talent de
jouer avec grace de plufieurs inftru-
» mens , relevoient en elle l'éclat de la
premiere jeuneffe. Quoique la France
ne fût pas alors autant qu'elle l'a été
depuis en poffeffion de fervir de modele
"
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
» aux autres peuples , Anne y avoit pris
» des manieres , un ton , des modes , qui
» fixerent fur elle les yeux & prefque l'ad-
» miration de la Cour de Londres. Cette
premiere impreffion fut foutenue par une
» converfation vive & légere , par un enjouement
ingénieux & de tous les inftans.
Les foupçons que pouvoit faire naître
fon air libre & trop carreffant, étoient
détruits par fon âge & par fa diffipation.
Elle ne montroit de l'empreffement
"que pour les plaifirs & pour les fêtes ; &
il paroiffoit fi peu d'art dans fa conduite Ᏺ
qu'il étoit prefque impoffible de lui fup-
»pofer des projets. Sa coquetterie ne fit
pas & ne devoit pas faire des impref-
»lions fâcheufes on la regarda comme
» une fuite de l'éducation frivole qu'elle
avoit reçue , & non comme un vice du
» coeur, ou le fruit de la réflexion . Les
» événemens prouverent que fon caractere
» avoit échappé aux courtifans les plus dé-
» liés : elle fe trouva diffimulée , profonde
, ambitieufe , & fut tout cela à un
» haut dégré & avant vingt ans.
Percy parut le premier fenfible aux char
mes d'Anne , ou fut , fi l'on veut , le premier
féduit par fon adreffe. Ses foins furent
acceptés , & leur union alloit être
confommée fi l'amour du Roi n'y avoit mis
DECEMBRE. 1754. 129
1
obftacle. Percy fut forcé de renoncer à fa
maîtrelle : Henri déclara lui-même à Anne
les fentimens qu'il avoit pour elle , mais
il la trouva plus fiere qu'il ne l'avoit cru.
Eclairée fur la violence de la paffion qu'elle
avoit infpirée , elle parut plus offenfée que
Alattée des propofitions du Prince , & lui
fignifia qu'elle feroit fa femme ou ne lui
feroit rien. C'est à cette époque que les
écrivains Catholiques fixent la premiere
idée qu'eut Henri de faire divorce avec
Catherine ; les Proteftans la font remonter
plus haut. On n'eft pas moins embarraſſé
fur la date précife de la réfolution qu'il
en prit ; on auroit évité de longues & ameres
conteftations , fi on avoit été affez
defintéreffé de part & d'autre , pour voir
que le Cardinal Wolfey étoit l'unique ,
ou du moins la principale caufe de ce
grand événement.
Cet homme célébre , rapidement paffé
de la condition la plus baffe au miniſtere
& à la pourpre , avoit d'abord embraffé le
parti de l'Empereur , & il l'abandonna
enfuite , parce qu'il vit que ce Prince l'avoit
trompé par les fauffes efpérances qu'il
lui avoit données de le placer fur le trône
de l'Eglife . Wolfey voulut humilier Charles-
Quint , en faisant répudier Catherine
d'Arragon fa tante. Ce Cardinal porta
Fv
130 MERCURE DE FRANCE..
dans cet odieux procès plus d'adreffe que :
la paffion n'en permet ordinairement , &
plus de circonfpection qu'on ne l'auroit:
dû efpérer de la hauteur & de l'emporte--
ment de fon caractere. Il commença par
perfuader le Confeffeur du Roi , dont les .
remontrances firent naître des doutes dans
l'efprit de Henri , & ces fcrupules joints à
la décision de quelques Théologiens , le
déciderent entierement pour le divorce..
Sa réfolution ne tarda pas d'éclater. Trois
Ambaffadeurs François étant arrivés en Angleterre
, conclurent fans beaucoup de difficultés
, un traité de paix perpétuelle entre
les deux nations , & ils arrêterent que:
Marie , fille de Henri , épouferoit François
I. ou fon fecond fils le Duc d'Orléans
.
"
"
» L'Evêque de Tarbes , celui des Am-
» baffadeurs qui avoit le plus le talent des
" affaires , & le feul qui eut le fecret de
» celle-là , parut environ huit jours après
la fignature du traité , mécontent d'une
» négociation dont le fuccès éroit regardé
» comme complet. Son chagrin fut remar
» qué comme il le devoit être , & on cher-
» cha à en deviner la caufe . Le public s'é-
" puifa à l'ordinaire en conjectures , & les
gens en place en queftions. Lorfque le
» Prélat crut avoir affez long-tems tenu
DECEMBRE. 1754. 131
les efprits en fufpens , il fe laiffa arra-
» chet fon fecret : il dit avec un certain
embarras affez ordinaire à ceux qui ont
des vérités fâcheufes à annoncer aux
Princes , qu'il craignoit beaucoup qu'u-
»ne partie des liens que venoient de for-
>> mer les deux nations , ne fuffent bien-
» tôt rompus , & qu'en particulier le mariage
projetté ne pût pas s'exécuter. Preffé
» de s'expliquer fur le myftere que renfer-
» moient ces dernieres paroles , il avoua
» qu'il croyoit nulle l'union de Henri &
» de Catherine , & qu'il étoit inftruit que
» les Théologiens les plus habiles ne pen-
» foient pas autrement que lui.
» Le Roi parut frappé de ce difcours
» comme il l'eût été d'un coup de foudre ;
fon but étoit de perfuader par cet éton-
» nement à l'Europe que le premier doute
» fur fon mariage lui étoit venu à cette oc--
» cafion.
Les fcrupules de l'Evêque de Tarbes furent
regardés comme des vérités incontef
tables , & il partit fur le champ pour l'I--
talie un Miniſtre , chargé de folliciter au--
près du Saint Siége la diffolution du ma--
riage avec Catherine .
Člement VII . qui gouvernoit alors , étoit
encore prifonnier au Château Saint - Ange.-
Le fecours prompt & affuré qu'on lui pro-
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
mit , l'auroit infailliblement déterminé à
faire ce qu'on exigeoit de lui , s'il n'eût
été arrêté par la crainte de Charles - Quint.
Lorfque le Pape fut libre , les négociateurs
Anglois devinrent plus preffans , mais leur
adreffe & leur activité ne purent vaincre
fes irréfolutions. Il vint à bout de faire
naître des obftacles & des incidens fort
naturels , qui reculoient la décifion de cette
affaire . Après bien des détours & des lenteurs
, preflé par les inftances de l'Angleterre
, Clement établit enfin Wolfey juge
de l'affaire du divorce , & on lui donna
pour adjoint le Cardinal de Campege , qui
s'étoit trouvé du goût des deux Cours.
Il n'y avoit qu'à fuivre la négociation
de Campege , pour être convaincu que le
Pape ne donneroit jamais les mains à un
projet contraire aux intérêts de fon Siége
& à ceux de fa maifon , & qu'il vouloit
feulement obtenir par ce moyen un traitement
plus avantageux de Charles. Quint.
L'affaire fe rempliffoit tous les jours de
nouvelles difficultés. Henri que fa paffion
mettoit dans un état violent , fatigué
de tant d'indécifions , envoya de nouveau
à Clément deux Miniftres pour preffer l'exécution
de fon projet ; mais leurs infinuations
n'ayant pas eu le fuccès qu'ils
s'étoient promis , ils eurent recours à des
DECEMBRE. 1754 133
moyens odieux. Ils joignirent aux reproches
les plus humilians , des menaces effrayantes.
On faifoit craindre au Pape d'être déposé ,
fous prétexte que fon élection avoit été
irréguliere ; que l'Angleterre ne fecouât un
joug qui devenoit tous les jours plus dur &
plus injufte , & que l'Europe entiere éclairée
& enhardie par un exemple fi frappant ,
ne renonçât à l'ancien préjugé qui la tenoit
fous la domination du S. Siége. Ces
moyens ne réuffirent pas , & l'affaire du
divorce fut ramenée au tribunal de Wolfey
& de Campege. Les Légats , après l'examen
de cette caufe finguliere , citerent le
Roi & la Reine pour le 18 Juin 1529. La
Reine comparut devant eux , mais les recufa
pour juges , & ne voulut jamais fe
défifter de fa récufation . » On l'auroit peut-
» être crue occupée de fa vengeance , fi
nenfe précipitant devant toute l'aflemblée
" aux pieds du Roi , elle n'avoit fait voir
» qu'il n'y avoit dans fon coeur que le défir
» & peut- être l'efpérance de regagner un
» coeur qu'elle avoit malheureufement perdu.
Cette pofture , fon amour & fes infortunes
lui infpirerent tout ce qu'on
peut imaginer de plus modeste , de plus
» tendre & de plus touchant. Dès qu'elle
» eut fini de parler , elle fe retira , & alla
attendre dans l'obfcurité , dans les lar134
MERCURE DE FRANCE.
" mes & dans l'incertitude les effets d'une
» fcene aufli attendriffante que celle qui
» venoit de fe paller.
» Le denouement de ce coup de théatre
» ne fut pas tel qu'on avoit cru pouvoir
» l'efpérer. Tout l'attendriffement qu'on
avoit remarqué dans le Prince fe réduifoit
à une compaffion ftérile , & à des
éloges vagues. Henri rendit justice à la
» conduite exemplaire , à l'humeur douce ,
» à la foumiffion fans bornes de Cathe-
» rine ; & il parut fâché que la religion &
la confcience ne lui permiffent pas de
finir fes jours avec une Reine malheureufe
, qui n'avoit jamais rien dit ni rien-
»fait que de louable .
Tandis que Campege éloignoit tant qu'il
pouvoit la décifion de cette affaire , l'Empereur
fit un traité à Barcelone , dans lequel
il traitoit favorablement le S. Siége
dans la vûe de fe venger , fur tout du Roi
d'Angleterre , qui l'infultoit cruellement
dans la perfonne de fa tante. Le Pape immédiatement
après fon raccommodement
avec l'Empereur , évoqua l'affaire du divorce
, & fe rendit par cette démarche foible
& imprudente , l'inftrument d'une hai
ne , d'un orgueil , d'une politique qu'il auroit
dû traverfer , & dont il pouvoit trèsaifément
devenir la victime.
DECEMBRE.
1754. 135
Campege s'en retourna à Rome , & Wol- .
fey fut immolé au reffentiment du Roi ; il
fe vit accablé d'une fuite d'accufations
d'opprobres & de malheurs qui le conduifirent
au tombeau.
Henri dont les contretems ne faifoient
qu'irriter la paffion , fut obligé de chercher
d'autres moyens on lui confeilla deconfulter
toutes les Univerfités de l'Europe.
Celle d'Oxford & de Cambridge étoient
vendues à la Cour , & déclarerent le mariage
nul. Celles de France furent affez
partagées , & la Sorbonne , divifée en plufieurs
factions , ne céda qu'à des vûes d'intérêt
& de politique à la volonté du Roi
& à l'argent d'Angleterre. Le dernier de
ces moyens fut feul affez puiffant pour gagner
les Univerfités d'Italie . La fureur de
fe vendre étoit montée à tel point qu'on
avoit un Théologien pour un écu ; quelquefois
pour deux une Communauté entiere
, & qu'un Couvent de Cordeliers
paffa pour cher parce qu'il en coûtoit dix.
Mais les Théologiens Allemans ne cederent
ni à la féduction ni aux follicitations ,.
& refuferent de fe déclarer pour le divorce.
La Cour de Rome vit ces manoeuvres
avec une indifférence méprifante : c'étoit
un étrange aveuglement de penfer qu'on
136 MERCURE DE FRANCE.
la fubjugueroit par les décisions de quelques
Théologiens . Cette Cour trop intéreffée
depuis long-tems , & trop politique
pour fe conduire par les maximes foibles ,
bornées & incertaines des cafuiftes , regardoit
malheureufement moins la religion
comme fa fin , que comme un moyen d'y
arriver.
Henri qui voyoit avec douleur le peu
de fruit qu'il tiroit de toutes fes démarches
, forma , pour fe venger de Clement ,
le deffein de lui enlever l'Angleterre . Il
commença par défendre , fous des peines
capitales , de recevoir aucune expédition
de Rome qui ne fût appuyée de fon autorité
. Il attaqua les privileges du Clergé , &
dépouilla le Pape de fes droits les plus effentiels.
Dans le même tems , Catherine
preffée de nouveau de confentir au divorce
, & toujours ferme dans ſon refus , fut
obligée de s'éloigner de la Cour , où elle
ne retourna jamais.
Le Roi d'Angleterre voulut enfin terminer
fes irréfolutions , en fuivant le confeil
que lui donna François I. de fe paffer
de la difpenfe du Pape , & d'époufer fans
délai une femme aimable , qui étoit devenue
néceffaire à fon bonheur. Le mariage
fe fit , & demeura fecret jufqu'à la
groffeffe d'Anne de Boulen , qui força de
DECEMBRE . 1754. 137
le rendre public avant même qu'on eût pû
déclarer nul celui de Catherine. Cette derniere
opération fut l'ouvrage de Cranmer ,
Archevêque de Cantorbery , qui engagea
le Clergé d'Angleterre à prononcer fur
l'affaire du divorce ; & malgré la précaution
qu'avoit prife le Pape de fe referver
la connoiffance de ce grand procès , le ma--
riage fut caffé folemnellement. Anne entra
en triomphe dans Londres , & y fut reçue
avec un éclat & une magnificence finguliere
.
Clément apprit avec un dépit fenfible
ce qui venoit de fe paffer : il fit une Bulle
qui excommunioit Henri & Anne de Boulen
, s'ils ne fe quittoient dans quelques
mois ; & après de nouvelles négociations
pour terminer cette affaire , le Pape affembla
fon Confiftoire , & le réfultat fut une
fentence qui obligeoit le Prince à repren
dre Catherine , fous peine d'excommunication
pour lui , & d'interdit pour fon
Royaume. Le Parlement avoit prévenu ce
jugement par une loi qu'il avoit faite quelques
jours aparavant , & qui défendoit de
reconnoître l'autorité du Pape. Henri recueillir
le fruit d'une politique profonde &
fuivie ; & fans faire d'autres changemens
dans la religion , il défendit tout commerce
avec le S. Siége , & voulut être lui -même
138 MERCURE DE FRANCE.
chef de l'Eglife dans fon Royaume . La nation
adopta les idées fchifmatiques qu'on
lui préfentoit ; elle fuivit depuis les opinion
de Zuingle fous Edouard , retourna à
la communion de Rome fous Marie , & fe
forma fous Elizabeth un culte qu'elle profeffe
encore aujourd'hui , fous le nom de
Religion Anglicane.
Hiftoire de la conjuration de Fiefque
en 1546 & 1547.
André Doria délivra en 1528 la République
de Gênes du joug de la France ,
& y établit l'ordre qui fubfifte encore aujourd'hui,
Ce plan de Gouvernement , le feul
peut-être qui pût convenir au caractere
» des Génois , & à la fituation où ils fe
» trouvoient , les devoit raffurer naturelle-
» ment contre les entreprifes de Doria . Si
» ce grand Capitaine eût en réellement
» les vûes que lui ont fuppofées la plupart
" des hiftoriens , ou il auroit laillé fon
"pays dans l'anarchie , ou il y auroit éta-
39
bli des loix mauvaifes , ou il fe feroit
" emparé de la dignité de Doge ; trois
» voies qu'il lui étoit aifé de prendre , &
» dont chacune devoit prefque néceffaire-
» ment le rendre maître de la République.:
33
DECEMBRE. 1754. 139
» Avec un peu d'attention , on démêle
» qu'il ne cherchoit ni à être tyran ni à
» être citoyen , & qu'il vouloit fe venger
» feulement de la France , qu'il avoit bien
fervie , & dont il étoit mal traité. Ce
projet qui étoit connu de tout le monde
, & celui de maintenir la révolution ,
» l'autorifoit , fans qu'on en prît ombrage ,
» à fe charger , comme il fit , du comman
dement des galeres de Charles Quint . 11
eft vrai que ce moyen avoit quelque
» chofe d'équivoque , & qu'il pouvoit fer-
» vir à opprimer la liberté publique auffi
bien qu'à la défendre : mais l'ordre que
» Doria avoit d'abord établi dans l'Etat ,
étoit une preuve de modération , que ce
» qu'il avoit laiffé voir d'ambition ne de-
» voit gueres affoiblir , & que fa conduite
» fortifioit extrêmement. Content de l'em-
» pire que lui donnoient fur les efprits &
>> fur les coeurs les grandes chofes qu'il
» avoit faites , il paroiffoit préférer de
» bonne foi la tranquillité de la vie privée
» à l'embarras des grandes places , & fe
» livrer aux affaires plutôt par zéle que
" par goût. Il y a apparence que des dehors
auffi impofans auroient trouvé une
» confiance entiere , fans la préfomption:
» & les hauteurs d'un parent éloigné qu'il.
avoit adopté pour fils ..
140 MERCURE DE FRANCE.
Ce jeune homme fe nommoit Jeannetin
Doria : condamné dès fes premieres années
à des travaux obfcurs , l'yvreffe où le jetta
le changement de fa fortune lui donna un
orgueil & des manieres qui révolterent
tout ce qui avoit de l'élévation dans l'ame ,
& fingulierement Jean- Louis de Fiefque ,
Comte de Lavagna. Ce jeune Seigneur ,
l'homme le plus riche de la République ,
éroit magnifique , aimable & féduifant :
avec un grand nombre de qualités brillan
res , il avoit l'apparence de plufieurs vertus.
» L'inquiétude qui le pouffoit aux gran-
» des places , venoit du defir qu'il avoit de
» faire de grandes chofes ; l'ambition ne
» lui étoit infpirée que par la gloire. Une
" erreur , qui étoit plutôt un malheur de
» fon âge qu'un défaut de fon efprit , lui
» fit confondre la célébrité avec une répu-
" tation fondée : il alla jufqu'à croire qu'il
» lui fuffiroit d'occuper de lui fes contem-
" porains , pour llaaiiffffeerr uunn grand nom à la
» poftérité. Tous ceux qui l'avoient étu-
» dié & qui fe connoiffoient en hommes ,
» lui trouvoient à vingt- deux ans une po-
»litique très- raffinée & une diffimulation
impénétrable : il leur paroiffoit né pour
» affervir fa patrie ou pour l'illuftrer .
Fiefque ne pouvoit manquer d'être mécontent
de la fituation où fe trouvoit la
DECEMBRE.
1754. 141
République . Il lui parut également indigne
de lui de vivre dans l'obfcurité , ou d'en
fortir par la faveur d'un homme qu'il méprifoit.
» Entre plufieurs moyens que lui
و ر
préfenta une imagination forte & impé-
» tueufe , celui de faire périr les Doria fut
» le feul qui lui parût infaillible , & il s'y
» arrêta avec beaucoup de fang-froid & de
» fermeté. La néceffité de changer la for-
» me du Gouvernement pour foutenir
» une démarche auffi hardie , ne l'effraya
» pas , & fut peut -être fans qu'il s'en dou-
» tât un motif de plus : il devoit paroître
» doux à un homme de fon caractere d'ab-
» battre d'un même coup fes ennemis , &
» de fe placer à la tête d'un Etat affez puif-
» fant. La révolution devoit être l'ouvrage
» du génie feul pour la maintenir , la
force étoit néceflaire , & Fiefque qui le
» vit , penſa à ſe ménager l'appui de la
» France.
Cette Cour entra aifément dans les vûes
de Fiefque ; & dans l'efpérance de fe venger
de Doria & de reprendre le Milanès fur
l'Empereur , elle accorda des fecours confidérables.
Fiefque inftruit que les mêmes
paffions qui lui avoient rendu la Cour de
France favorable , regnoient à celle du
Pape , s'occuppa du foin de les mettre en
jeu. Il alla lui-même à Rome pour négo142
MERCURE DE FRANCE.
cier cette affaire , & il écarta les foupçons
que ce voyage pouvoit faire naître , par,
l'attention qu'il eut au milieu de fes projets
de ne paroître occupé que de fes plaifirs
, & par l'art de cacher des deffeins
profonds fous un air frivole. Il trouva
Paul III. auffi bien difpofé qu'il le fouhaitoit
, & ce Pontife approuva la révolution
avec de grands éloges .
Fiefque ne s'occupa plus que du foin
de mettre la derniere main à fon entre-"
prife , & il ne put en être détourné
par les
remontrances d'un de fes plus zélés partifans
: c'étoit Vincent Calcagno , homme
d'un certain âge , & qui avoit une efpéce
de paffion pour le jeune Comte. » Comme
" il avoit le fens droit , les grandes entre-
» prifes commencoient par lui être toujours
fufpectes . Il étoit d'ailleurs né timide ,
» & les réflexions ou l'expérience qui chan
» gent quelquefois les caracteres , l'avoient
» affermi dans le fien. Tout ce qui avoit
» l'air trop élevé lui paroiffoit chimérique ,
" & il regardoit comme imprudent tout
» ce qu'on abandonnoit au hazard. Son
imagination étoit plus aifément étonnee
» que fon coeur ; & il étoit ferme jufques
» dans les périls qu'il avoit prévûs & qu'il
ور
و ر
avoit craints.
Le chef de la conjuration forma d'i
DECEMBRE. 1754. 143
bord fon attention à ne pas fe laiffer pénétrer
, & il fe rendit en effet impénétrable.
Sa conduite avoit quelque chofe de fi naturel
& de fiaifé , qu'il n'étoit pas poffible d'y
foupçonner le moindre myftere. André Doria
, malgré la profonde connoiffance qu'il
-avoit des hommes , fe laiffa impofer par ces
apparences , & Jeannetin fut féduit par les
témoignages d'eftime & d'attachement que
Fiefque lui prodigua.
Le Comte fçut fe concilier les négocians
, cette précieufe portion de citoyens
fi honorée dans le gouvernement populaire
, fi opprimée dans le defpotique , fi
négligée dans le monarchique , & fi méprifée
dans l'ariftocratique , en leur exagérant
le tyrannique orgueil des nobles
& en leur laiffant entrevoir la poffibilité
-de s'en délivrer. Par là il s'affuroit du peuple
, qui fuit aveuglément le mouvement
qui lui eft communiqué par ceux qui le font
travailler ou qui le font vivre un extérieur
brillant , des manieres ouvertes & polies
, des bienfaits répandus adroitement ,
acheverent de lui gagner la multitude.
Il ne manquoit à Fiefque que des fol-
' dats. Il eut une occafion favorable , & qui
fe préfentoit naturellement , d'en lever dans
fes terres. Il prit des arrangemens fecrets
avec Pierre- Louis Farnefe Duc de Parme
144 MERCURE DE FRANCE.
& de Plaifance , qui lui promit un fecours
de deux mille hommes. Il fit venir une
galere qui lui appartenoit , dans le port de
Gênes fes amis débaucherent quelques
foldats de la garnifon , & s'affurerent dedix
mille habitans déterminés : avec ces forces
réunies , les conjurés crurent qu'il étoit
tems de prendre une derniere réfolution.
La nuit du premier au fecond Janvier
fut l'inftant arrêté pour l'exécution de leur
projet . L'époque étoit adroitement fixée.
Comme le Doge qui fortoit de place le
premier du mois , ne pouvoit être remplacé
que le quatre , la République devoit fe
trouver dans une eſpèce d'anarchie , dont
il étoit poffible de tirer parti.
Un des chefs de la conjuration , & un
de ceux fur qui Fiefque comptoit le plus ,
étoit Jean Baptifte Verrina , » homme bra-
» ve , impétueux , éloquent : il avoit l'efprit
vafte , mais déréglé ; le coeur élevé ,
» mais corrompu . Son penchant l'entraî
»noit au crime , & le mauvais état de
» fes affaires le lui rendoit prefque indifpenfable.
Une imagination vive &
» forte lui préfentoit fans ceffe des projets
finguliers & hardis , dont il n'examinoit
» jamais ni la juftice ni les refforts , &
» dont il prévoyoit rarement les fuites. Il
étoit ennemi de tout repos , du fien
33
par
inquiétude ,
DÉCEMBRE. 1754. 145
99
inquiétude , de celui des autres par ambition
. Le Gouvernement établi dans fa
patrie lui déplaifoit , précisément parce
qu'il y étoit établi ; & tous ceux qui
» entreprendroient de le changer étoient
fûrs de trouver en lui des confeils dangereux
& des fervices utiles . Ce caractere
»l'avoit rendu cher à Fiefque , dont il régloit
les plaifirs , partageoit la fortune
» & dirigeoit en quelque maniere les paf-
"
fions.
>
Le jour arrêté pour la révolution commençoit
à luire , que les conjurés firent les
dernieres difpofitions. Verrina fe rendit à
l'entrée de la nuit fur la galere de Fieſque
qui étoit fon pofte ; il donna par un coup
de canon le fignal de l'attaque , & l'action
fut auffi - tôt engagée dans l'ordre qui avoit
été projetté. On commença par attaquer
ceux qui défendoient les portes de la ville
les plus effentielles , & dont on ſe rendit
bientôt maître . Jeannetin s'étant éveillé au
bruit , & étant accouru , fut reconnu &
maffacré fur le champ. André Doria euc
le tems de fe fauver dans un château à
quinze mille de Gênes . Cette lâcheté dans
un vieillard célébre par fa valeur , ne doit
furprendre que ceux qui ne connoiffent pas
les hommes .
Les avantages que remporterent les con-
II.Fol, G
146 MERCURE DE FRANCE.
jurés , redoubla leur activité & leur courage
: après s'être fortifiés à la hâte dans les
poftes dont ils s'étoient emparés , ils ſe
répandirent dans les rues en criant , Fiefque
& liberté. Ces deux mots , dont l'un rappelloit
à un grand nombre d'ouvriers le
nom de leur bienfaicteur , & l'autre réveil
loit dans tous les efprits l'idée du plus
grand des biens , féduifirent la populace ,
qui prit auffi-tôt les armes.
Les tentatives que fit le Sénat pour oppofer
la force aux conjurés ayant été funeftes
, il tourna fes'vûes vers la négociation.
Anfaldo Juftiniani , un des Sénateurs
députés , s'avança dans le lieu du tumulte
, & demanda froidement à parler au
nom de la République , au Comte de Fiefque
. Cet homme dangereux n'étoit plus ;
en voulant paffer fur une galere , il étoit
tombé dans la mer , & s'y étoit noyé. » Le
» fecret pouvoit être facilement gardé juf-
» qu'à la fin de l'action , fans la vanité
» puérilę de Jerôme , qui répondit à Juſ
» tiniani qu'il n'y avoit plus d'autre Com-
» te de Fiefque que lui , & qu'il n'écou-
» teroit les propofitions qu'on avoit à lui
faire , que lorfqu'on lui auroit livré le
Palais . Une réponſe auffi imprudente
» eut les fuites qu'elle devoit avoir. Le Sénat
raſſuré par le feul événement qui pût
"
DECEMBRE. 1754. 147.
changer fur le champ & d'une maniere
» ftable la fituation des chofes , montra de
» la fermeté ; & les conjurés , par une rai-
» fon contraire , perdirent toute leur au-
ور
"
dace. A mefure que la mort de leur
» cheffe répandoit , & elle fe répandit fort
» vîte , on voyoit les efprits fe refroidir ,
le-courage expirer dans tous les coeurs ,
& les armes tomber des mains . Ceux
»même que des haines plus vives , de
plus grands intérêts, ou un caractere plus
emporté avoient rendus jufqu'alors plus
» redoutables que les autres , fe laiffoient
» abbattre par la terreur commune. La ré-
» volution fut fi générale , qu'au point du
" jour il n'y avoit pas un feul factieux dans
» les rues de Gênes : ils étoient tous reti-
» rés dans leurs maifons , difperfés dans
» la campagne , ou retranchés dans quel-
» que pofte .
Aing finit cette confpiration , qui par
l'événement établit fur des fondemens prefque
inébranlables l'autorité qu'on avoit
voulu détruire.
EXPERIENCES Phyfico -mécaniques
de M. Hauksbée , traduites par feu M. de
Brémond , revûes & mifes au jour , avec
des remarques ; par M. Defmareft . A Paris
, chez la veuve Cavelier & fils , rue
Gij
148 MERCURE DE FRANCE
Saint Jacques , au Lys d'or.
Nous nous occuperons dans cet extrait
de la maniere dont les deux volumes de ces
expériences font exécutés. M. Defmareſt a
porté fon attention fur deux objets importans
la distribution méthodique des matieres
, & les remarques.
1 °. Comme M. Hauksbée , en compofant
fon recueil , ne s'étoit point aftreint à un
certain arrangement dépendant des matieres
, on s'eft appliqué à donner aux détails
des faits une forme plus méthodique.
Dans ces vûes on a raffemblé fous différentes
claffes générales , qui forment autant
de chapitres , les expériences qui concernent
un même fujet , comme la pefanteur
, l'air , l'électricité , les tubes capillaires
, &c. & l'on a diftingué par articles
chaque expérience particuliere . Par cette
difpofition , des détails , auparavant iſolés ,
font rapprochés heureufement & fe placent
en bon ordré dans l'efprit du lecteur.
2º. L'Editeur n'a pas borné fon attention
à ce feul objet. Les expériences de M.
Hauksbée ont été faites il y a près de
quarante ans. Depuis ce tems la Phyfique
expérimentale a acquis des connoiffances ,
ou plus fûres ou plus étendues . M. Defmareft
a rapproché les faits poftérieurs du récit
de M. Haaksbée , foit qu'ils ferviſſent
DECEMBRE 1754. 149
à le confirmer ( ce qui arrive le plus fouvent)
, foit qu'ils tendiffent à le détruire. Il
a même recueilli dans certaines remarques
l'hiftoire de ce qui a été écrit fur un même
fujet; & ces fortes d'hiftoires , outre
qu'elles plaifent naturellement, parce qu'el
les préfentent les différens efforts de l'efprit
humain , inftruiſent auffi par les vûes
qu'elles fourniffent.
" On ne fçauroit trop , dir M. Defmareft
, engager ceux qui veulent faire
quelque progrès dans la Phyfique , à com-
»parer les connoiffances tranfmifes par les
fçavans qui nous ont précédé , avec les
» recherches des Phyficiens de notre tems ,
» on apprécie par là le mérite des uns &
» des autres. C'eft aufli un moyen pour s'a-
» vancer à de nouvelles découvertes , que
de confiderer, comme le premier pas que
nous ayons à faire , celui où les grands
hommes qui nous ont précédé , ont terminé
leur courfe & leurs travaux. La
continuité de nos efforts joints avec les
leurs , forme cette union & cet accord
» qui doit regner entre les fçavans de tous
» les fiécles & de tous les pays , pour éten-
» dre les limites de nos connoiffances.
où
Telles font les raifons qui ont déterminé
M. Defmareft à donner des remarques ,
il combine les efforts des anciens avec ceux
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
dés obfervateurs de notre tems. Il a fuivi
auffi ce plan dans les deux dernieres fections
de fon difcours préliminaire , qui
comprend un extrait raisonné des deux volumes.
Nous l'allons fuivre dans le compte
que nous nous propofors de rendre du
recueil.
On voit à la tête de l'ouvrage , des
éclairciffemens de l'Editeur fur les thermométres
de M. Hauksbée , & lá defcription
de la machine pneumatique du Phy
ficien Anglois. On y a joint un précis hiftorique
des différentes réformes que cette
machine a éprouvées depuis Otto de Guericke
jufqu'à préfent.
Le chapitre premier a pour objet la pefanteur
des corps . M. Hauksbée examine
d'abord par quelle force les molecules des
corps folides , quoique d'une pefanteur
fpécifiquement plus confidérable que les
liqueurs qui les décompofent , y font fontenues
& y nâgent. Il combat les Phyficiens
qui avoient cru trouver le dénouement de
cette fufpenfion dans l'augmentation des
furfaces qu'acquierent les corpufcules diffous.
M. Defmareft difcute les vûes que
différens Phyficiens ont propofées fur cette
fingulariré hydroftatique , & rapporte ce
phénomène à la même caufe qui éleve les
liqueurs dans les tubes capillaires . Le fe
DECEMBRE . 1754. 151
cond article de ce chapitre préfente les
procédés & les réfultats des expériences
-faires pour déterminer les pefanteurs fpécifiques
de l'or , de l'argent , du cuivre ,
du plomb & du fer , & leur proportion
avec un égal volume d'eau : Î'Editeur expofe
les principes d'hydroftatique fur lefquels
font fondées ces déterminations. Les
deux articles fuivans offrent des obfervations
, par lesquelles M. Hauksbée évalue
la quantité de la réſiſtance que l'air oppofe
aux corps qui s'y meuvent , foit dans
leur chute , foit dans leur réflexion. On
trouve dans les remarques quelques principes
de la théorie de la réſiſtance des fluides
, & des méthodes pour l'évaluer à cháque
inftant de la chûte.
Dans le chapitre fuivant , on a renfermé
les obfervations fur l'air. Il eft queftion
d'abord d'une expérience , par laquelle
on s'affure de la quantité d'air produite
par une certaine dofe de poudre à canon ;
enfuite on voit un procédé très -fimple
pour déterminer le rapport du poids de
l'eau avec celui d'un pareil volume d'air .
que l'on dit être celui d'un à huit cens.
M. Hauksbée , en examinant & rappellant
à des réfultats précis les phénomenes
des hémispheres de Magdebourg , affure
tque ces effets à la preffion de l'atmoſphe-
Gi
152 MERCURE DE FRANCE.
re. Il combat autant les partifans actuels
de la matiere fubtile que les raifonnemens
antiques de ceux qui de fon tems foutenoient
encore le lien funiculaire des parties
erochues de l'air . C'étoit de ces imaginations
futiles , enfantées plutôt par le befoin
d'expliquer que par la conviction de l'expérience.
L'article quatrieme contient le détail
curieux d'une expérience intéreffante fur
la dilatation & la condenfation de l'air
comparées avec celles de l'efprit de vin.
Par ce procédé , M. H. a reconnu que l'expanfion
de l'air , depuis le terme de la glace
jufqu'au plus grand dégré de la chaleur
de l'été dans le climat d'Angleterre , eft
dans le rapport de fix à fept , & depuis le
plus grand froid jufqu'au plus grand chaud
du même climat , dans le rapport de Lept à
huit. M. D. rapproche de cet effai curieux
les expériences relatives de MM . Amontons
, Bernoulli , Muffchenbroeck , & les
autres obfervations de ce chapitre , concernent
le reffort de l'air , la maniere dont
certaines vapeurs rendent ce fluide funefte
& peu propre à la refpiration , le méchanifme
par lequel les courans rapides , l'air
dans les ouragans , ébranlent le mercure
des barometres & affectent l'économie animale
. Toutes ces expériences font appré
DECEMBRE. 1754 153
ciées dans les notes & dans le difcours
préliminaire. Le dernier article contient
le détail d'une expérience importante fur
la réfraction des rayons de lumiere , en paffant
obliquement de l'air ordinaire dans le
vuide de la machine pneumatique. M. Def
mareft a recueilli toutes les circonftances.
qui ont rendu cette expérience fameuſe ,
& les conféquences intéreffantes qu'on en
a tirées par rapport aux réfractions aftronomiques.
Le troisieme chapitre renferme en XVIII
articles les expériences de M. H. fur la lumiere
électrique. Il eſt le premier qui ait
examiné avec attention , & d'une maniere
fuivie , ces phénomenes. Dans tout ce travail
, qui prouve un Phyficien auffi infati
gable que plein de fagacité , il développe
les effets de la lumiere électrique par rap
port aux différens corps qui en font fuf
ceptibles , tels que la laine , l'ambre , fes
matieres graffes & réfineufes , & enfin le
perre. Je dis le verre , car c'est à M. Haukfbée
que nous fommes redevables de la
premiere application des globes , des cylin
dres & des tubes de verre aux expériences
électriques. Avant lui le verre étoit relé
gué parmi les corps dont la vertu électrique
étoit peu confidérable. Il faut voir
dans l'ouvrage même la maniere dont M,
G.v
154 MERCURE DE FRANCE.
Hauksbée diverfifie les appareils des expériences
afin de varier les phénomenes.
La lumiere électrique entre les mains du
Phyficien Anglois , produit des ramifications
, des jets variés ; elle augmente même
au point de devenir un feu réel , & de
s'annoncer par des pétillemens marqués ,
des étincelles brûlantes & phofphoriques.
Nous paffons au chapitre fuivant , où l'on
trouve les expériences qui concernent particulierement
l'électricité. On voit en parcourant
les articles de ce chapitre , que M.
Hauksbée a apperçu les attractions & les répulfions
des effluvia , leur plus grande force
dans certains tems favorables , & lorfque le
tube étoit plein d'air ou échauffé : il a remarqué
quels étoient les corps qui admettoient
les émanations électriques & ceux qui les
interceptoient ; que deux corps inabibés du
même fluide , fe fuyoient ; que les corps
qui flottoient dans l'atmofphere du tube
échauffé , en abandonnoient le tourbillon
pour s'attacher alternativement aux corps
extérieurs & y rentrer ; qu'enfin les couches
de l'atmoſphere que les corps flottans occupoient
, étoient d'autant plus éloignées
du corps électrique qui en étoit le centre ,
que ce corps avoit un dégré de l'électricité
plus marqué. Il s'eft affuré par des fils , que
les émanations électriques formoient des
DECEMBRE. 1754. 155
rayons divergens en fortant des globes &
des cylindres, & des rayons convergens dans
leur affluence ; enfin il a vu que les corps
réfineux , par la chaleur de la fufion ,
contractoient une vertu attractive trèsconfidérable
: il a obfervé les variétés
que le vuide apportoit aux effets des globes
& des tubes ; la permanence de l'électricité
dans les corps frottés , le bruiffement
, les piquures fenfibles , la fluctuation
des effluvia , & c. Toutes ces vérités
établies folidement , & tant d'autres chofes
qu'il a entrevûes , doivent être confidérées
comme lui étant propres , & comme des découvertes
qui font par rapport à lui des vûes
neuves & non des répétitions monotones
d'obfervations faites avant lui , ou des imitations
ferviles de procédés mis en ufage.
Il fuffit de jetter un coup d'oeil fur l'état
où étoit alors cette partie de la Phyfique ,
pour fentir jufqu'où la fagacité angloife a
conduit notre Phyficien , & le peu de fecours
qu'il a tiré des Phyficiens qui l'ont
précédé dans la carriere .
M. Dufay , dans fon travail fur l'électricité
, s'étoit attaché à répéter les expériences
de M. Hauksbée , pour fe mettre ,
comme il le déclare , fur la voye. Tous les
éclairciffemens que l'Editeur a pu trouver
dans les mémoires de l'Académicien Fran-
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
çois , font partie des Commentaires qu'il a
joints au texte , & ces éclairciffemens ont
un nouveau mérite d'être rapprochés des
détails de M. Hauksbée . M. Defmareft n'a
pas négligé de faire ufage des lumieres
que les Phyficiens Anglois , Allemands &
François ont répandues de nos jours fur
les queſtions qu'il s'eft propofé de traiter.
Le dernier chapitre du premier volume
renferme différentes expériences fur les
variétés de la lumiere des phofphores dans
le plein & dans le vuide. Nous ne nous
arrêterons pas fur ces questions , quelque
intéreffantes qu'elles foient.
Nous obferverons feulement avec M.
Defmareft , que les fyftêmes de certains
Cartéfiens , qui pour expliquer la lumiere
des barometres faifoient choquer le fecond
élément de Deſcartes contre le premier
dans les vibrations du mercure , n'ont que
trop d'analogie avec le choc de deux courans
, qui fait la bafe de quelques hypothè
fes que des modernes ont voulu accrédirer.
Ce font d'autres termes , mais le méchaniſme
eft le même. Tant il eft vrai que
l'efprit de fyftême n'a rien enfanté de nouveau
, & que les idées hypothétiques fe
font préſentées avec autant de développement
aux anciens qu'aux modernes. En cela
donc nous n'avons rien , nous n'aurons
DECEMBRE. 1754. 157
rien qu'ils n'ayent eu : nos avantages fur
eux font dans les faits & dans la maniere
de les combiner.
Jufqu'ici nous n'avons parlé que du premier
volume. Le chapitre premier du fecond
contient des expériences fur l'aſcenfion
des liqueurs dans des efpaces capillaires
, & fur les loix de cette fingularité hydroftatique.
Nous y voyons l'eau s'élever
dans des tubes capillaires de différens calibres
dans le vuide , comme à l'air libre , en
raifon inverfe des diametres donc l'air
ne contribue en rien à cet effet . M. D. difcute
dans une note quelques difficultés
fpécieufes de certains Phyficiens modernes
qui prétendoient que l'air y avoit part , &
fait difparoître toute influence de l'air . La
preflion fupérieure des colonnes collatérales
eft détruite de même. Les fyphons capillaires
font affujettis aux mêmes loix que
les tubes , comme on le fait voir dans une
remarque.
Les Phyficiens n'ont employé commumément
dans leurs expériences que des tubes
capillaires cylindriques : mais comme
la nature , malgré fa fimplicité , varie prefque
à l'infini fes opérations & la forme
des agens qui y concourent , & qu'elle préfente
des cavités capillaires de différentes
moulures , pour ainfi dire , il étoit impor158
MERCURE DE FRANCE.
tant qu'on eût des obfervations qui pulfent
offrir des caracteres d'analogie & de comparaifon.
C'eft dans ces vûes que M. Haukfbée
s'eft attaché à comparer les phénomenes
des tubes ou cavités cylindriques avec
ceux des efpaces prifmatiques , & il a reconnu
les mêmes loix . Nous voyons différentes
efpeces de liqueurs s'élever entre
deux lames de verre & de cuivre , entre
deux plans de marbre polis , à une hauteur
qui est toujours en raifon inverfe des diftances
des plans. M. H. a employé non feulement
des plans paralleles , mais des plans
qui s'écartant fous un angle quelconque ,
préfentoient à chaque point de nouvelles
diftances. Les liqueurs dans lefquelles il
les plongeoit , s'élevoient différemment ,
c'eft à-dire que la hauteur de chaque colonne
de liqueur étoit à chaque point en
raifon réciproque à la diftance des plans.
Toutes les colonnes réunies formoient par
leurs parties fupérieures une courbe hyperbolique,
une des afymptores étant la furface
du liquide, & l'autre la ligne de la réunion
des deux plans. M. H. varia encore
l'appareil fur une lame de verre placée horizontalement
; il laiffa tomber une goutte
d'huile , enfuite il y appliqua une autre
lame obliquement par une de fes extrêmiés
, la bailfant infenfiblement par l'autre
DECEMBRE . 1754 159
juſqu'à ce qu'elle touchât la goutte d'huile;
cette goutte pour lors fe porta vers le point
de réunion des plans avec un mouvement
qui s'accélera toujours . Newton a donné
ce phénomene comme une preuve de l'attraction
, c'est-à- dire d'une caufe dont on
a befoin de faire encore l'apologie auprès
de certains Phyficiens intolérans . M. D.
développe dans des remarques les vûes de
Newton , & fait voir de plus par le fecours
de la Géométrie , qu'en réuniffant les momens
qui agiffent dans deux directions , leur
fomme, ou la diagonale qui les repréfente ,
eft d'autant plus confidérable que l'angle
des directions de ces forces eft plus petit ;
par là il explique l'accélération du mouvement
de la goutte d'huile. Il montre auffi
par contrafte l'inutilité & le peu de fuccès
de l'impulfion appliquée à ces phénomenes.
A la fuite de tous ces articles viennent
les réflexions de M. H. fur la caufe de l'élévation
des liqueurs dans les tubes ; c'eſt
une hypothèſe où l'attraction figure comme
l'agent principal. M. Defmareft ajoute
à ces réflexions une hiftoire critique des
principales hypothèſes que l'on a formées
pour rendre raifon de ces phénomenes.
Cette hiftoire eft divifée en trois parties ,
qui comprennent autant de claffes de fyf160
MERCURE DE FRANCE.
têmes difcutés avec étendue , M. D.expoſe
à la fin de cette difcuflion le fyftême de M.
Veitbrecht , qui occupe le quart du volume.
En développant par propofitions ce ſyſtème
, M. D. n'a pas prétenda s'expofer au
reproche que l'on fait à certains difciples
de Newton , qui mettant l'attraction partout
fe croyent difpenfés d'expofer comment
elle agit.
Le fecond chapitre comprend les expériences
de M. H. fur le fon & fur fes diffé
rentes modifications, par rapport aux divers
milieux dans lefquels il fe propage : il en
évalue les augmentations & les diminu
tions , fuivant la denfité de l'air & l'éten
due de fa fphere de propagation. L'Editeur
examine dans des remarques quel eft le
concours du reffort de l'air & de fa denfité
par rapport à la force du fon. Il a placé à
la fin du chapitre quatre éclairciffemens
étendus ; le premier , fur les erreurs aufquelles
peut conduire la fuppofition du
mouvement d'ondulation dans l'air pour
expliquer les phénomenes du fon , & fur la
néceffité d'admettre le feul mouvement de
reffort dans ce fluide. Dans le fecond , on
examine quelle variation peut éprouver la
propagation du fon par le froid & le chaud
Un troifieme éclairciffement donne une
idée fuccinte des fyftêmes harmoniques des
1
DECEMBRE. 1754. 16r
fpheres. On s'inftruit de ces fçavantes chimeres
pour avoir le droit de les apprécier.
Tel eft le ton avec lequel M. Defmareft en
fait envifager l'utilité que nous en pouvons
retirer. Ces fyftêmes prétendus harmo-
» niques , dit- il , que nous regardons avec
»raifon comme des chimeres , & qui oc-
» cupoient les meilleures têtes du tems de
» leur fortune , doivent nous faire regarder
» prefque du même oeil , ou au moins avec
»défiance , ces hypothèfes féduifantes qui
» ne prouvent que la témérité de leurs au-
» teurs. Sommes-nous plus fages que les
» anciens l'hiftoire de leurs fautes de-
» vroit naturellement produire cet effet..
"
Nous ne nous étendrons pas fur les deux
chapitres fuivans. Dans le premier, on trouve
des expériences fur l'eau ,fur fon poids ,
fur les phénomenes de fa congélation , far
celle des liqueurs fpiritueufes , fur l'état
des poiffons dans l'eau , & fur la maniere
dont l'air y eft parfemé , &c. Toutes ces
queftions font éclaircies dans des notes . Le
dernier chapitre comprend des obfervations
fur la réfraction des rayons de lumiere
, en traverfant différens fluides gras.
On ajoute dans les remarques vingt - deux
autres fluides examinés par Newton , &
l'on y développe la théorie de ce grand
Géometre fur la réfraction. La feconde ob152
MERCURE DE FRANCE,
fervation concerne le mêlange de deux liqueurs
, dont les volumes fe confondent en
partie par la pénétration . L'Editeur y a
joint le détail raifonné des expériences de
M. de Reaumur , fur un femblable phénomene.
La maniere d'évaluer la force de
l'aimant à différentes diftances , eſt expliquée
dans le troifieme article. On a dans
les remarques un recueil de toutes les expériences
des Phyficiens Anglois & autres
fur cette queftion délicate ; enforte que
les efforts des fçavans s'y trouvent rapprochés
, ainfi que leurs contradictions. M.
Defmareft a ajouté deux articles qu'il a traduits.
Le premier , fur la réfiftance qu'op.
pofe l'air à la pouffiere de malt , qui y flotte;
& l'autre fur l'arrangement des différentes
couches d'une mine de charbon. Ce
dernier article donne lieu à des notes fur
les efpeces de charbons dont il eft parlé ,
& à l'examen de la maniere dont les empreintes
des végétaux fe font formées fur
·les pierres des minieres. On y trouve auffi
des réflexions fur la difpofition relative
des différentes fubftances , & enfin fur leur
parallélifme. M. Defmareft s'attache fur
ces points à des obfervations générales ,
aux faits réguliers & conftans. » Sans nous
» hazarder , dit - il , à former des hypothè
pfes , où l'imagination , en fuppléant ag
DECEMBRE . 1754 163
, vrai , le défigure toujours , nous nous
»bornons à ces obfervations générales , qui
» font peut- être les feuls fyftêmes permis.
TRAITÉ de la Diction , par M. Eſteve ,
de la Société royale des Sciences de Montpellier
, vol. in - 12 , 1755. A Paris , chez
Duchefne , Libraire , rue S. Jacques , &c .
Il ne faut rien moins qu'un efprit exercé
dans les fciences abftraites pour faire de
nouvelles découvertes fur la diction . Arif.
rote , Ciceron , Quintilien ont également
écrit fur cette matiere . Au jugement de
M. de Fenelon , nous ne pouvons mieux
faire que de copier ce que ces Auteurs en
ont dit ; mais ce que nos écrivains modernes
n'avoient pas feulement vû , M.
Efteve vient de l'exécuter. Son ouvrage
-eft divifé en deux livres ; le premier traite
des principes effentiels de la diction , &
le fecond des différens ftyles . Il recherche
quelles font les vraies perfections des élémens
de la phrafe ; enfuite il examine la
phrafe en elle-même. Ce font là les matériaux
dont il fait ufage pour conftruire le
fyſtème général des diverfes manieres de
s'énoncer. Ce n'eft pas ici un ouvrage de
grammaire , mais plutôt un traité philofophique
fur l'art de bien parler & de bien
écrite dans toutes fortes de langues. On
164 MERCURE DE FRANCE.
trouve dans cette production antant de
méthode que dans un ouvrage de Géométrie
, & autant de clarté que dans un ouvrage
pur agrément : pour l'invention
on ne fçauroit la difputer à l'auteur , car
il n'y a aucun modele en ce genre.
de
Nous avons dit qu'il falloit diftinguer
cette production philofophique de tout ce
qu'on nous a donné jufqu'à préfent fur la
grammaire : nous allons rapporter ce qu'en
dit l'Auteur. Ce ne font point ici les
principes raifonnés de la grammaire ni
l'art de parler correctement ces con-
» noiffances préliminaires , je les fuppofe
» dans mes lecteurs, La déclinaifon des
» verbes & des noms , les irrégularités , en
» un mot tout ce qui appartient à la grammaire
doit être connu. Dans un traité de
la peinture il n'eft point néceffaire de re-
» chercher la nature des diverfes couleurs ,
il faut les fuppofer déja broyées & arrangées
fur la palette : nous en ufons de
même dans le traité de l'art de la diction.
Auffi tout ce que nous y difons
peut également convenir à la Langue La-
» tine , Françoife ou Allemande , ou plus
» généralement à toutes les langues anciennes
& modernes.
Le peu d'étendue que nous donnons à
mos extraits ne nous permet pas de fuivre
DECEMBRE. 1754. 165
l'Auteur dans toutes les réflexions qui naiffent
fous fa plume ; nous nous contenterons
de citer quelques morceaux , qui feront
connoître le ftyle & la maniere dont
cet ouvrage eft exécuté .
n
"
En parlant de l'harmonie du difcours ,
l'Auteur compare une période à un air de
mufique. » Ne faut-il point dans une pe-
»riode diftribuer certains repos pour la
voix , exprimer un fentiment , n'introduire
aucune difparate entre les fons qui
doivent fe fuivre , faire annoncer les
» dénominations les unes par les autres ,
ne préfenter les plus grands effets qu'après
ceux qui doivent les préparer , enfin
répandre un accord & une unité d'expreffion
? &c. « Cette comparaifon ainfi
détaillée , eft neuve , & retrace au jufte la
plus grande partie des regles que l'écrivain
doit fe prefcrire. Dans le premier livre
l'Auteur parle des images , de la chaleur
qu'on doit leur donner , des termes
figurés , de la métaphore , de l'allégorie ,
de la périphrafe , des termes négatifs , des
épithetes , des adjectifs , comme auffi des
inverfions & des tours de phrafe , de
l'harmonie du difcours , & de la variété
dans le ftyle. Le fecond Livre , ainſi que
nous l'avons déja dit , traite de toutes les
différentes efpéces de ſtyle qui ont du ca- `
166 MERCURE DE FRANCE.
ractere. Le premier dont il eſt queſtion , eſt
le ftyle fimple. Voici comme l'Auteur entre
en matiere.
»
n
30
» Les anciens ont fait des éloges éton-
» nans du ftyle fimple , qu'ils appelloient
Attique : ils lui donnerent ce nom , par-
» ce que c'étoit le feul territoire d'Athènes
» qui le produifoit . Lorfque les Athéniens
»repréfentoient les Graces , ils les laif-
»foient toutes nûes , fans aucune forte de
» vêtement ; voilà le modele de leur fty-
» le .... Le ftyle fimple pourroit être appellé
le langage de la pure raifon . Rempli
de fentimens nobles & vrais , il ne
»fe permet ni les antithèfes froides & érudiées
, ni les comparaifons fauffes & déplacées
, ni l'enchantement puerile des
figures brillantes d'une fauffe Rhétorique
la peinture exacte des objets , la
» nobleffe & l'élégance de la diction , la
force du raifonnement , la beauté effentielle
du fujet ; voilà la diftinction en-
» tiere du langage que devroient parler les
"
93
"
"
39
hommes.
Cé ftyle fimple eft divifé par l'Auteur
en ftyle fublime & ftyle naïf ; chacun de
ces ftyles eft traité dans un chapitre en particulier.
Dans celui qui traite du ftyle fublime
, l'Auteur compare la maniere d'écrire
de Racine avec celle de Corneille. Après
DECEMBRE. 1754. 167
»
avoir cité plufieurs exemples de l'un & de
l'autre écrivain , M. Efteve dit : » voilà
» encore une peinture ( il eft queftion de
quelques vers de Racine ) , mais faite
dans un autre goût que celle de Cor-
» neille. Ce dernier eft un torrent qui ravage
tout , & précipite fa courfe , la for-
» ce de fon
éloquence l'entraîne fans ceffe
» malgré lui même , on diroit que les mots
» ne font que le fuivre de loin ; mais Ra-
» cine
développe fes couleurs , il les étend ,
» il colorie , il
répréfente au vrai tout ce
» qu'il peint , il fait par les feuls mots des
répréfentations plus
parfaites que ce
» qu'on croiroit pouvoir jamais attendre
de l'art de la diction.
33
» Rien n'eft au -deffus des
fentimens
» élevés que Corneille donne à fes héros :
c'eft la nature dans fa plus grande force
» & dans fa plus belle
fimplicité ; car je
» ne parle ici que des grands traits de gé-
" nie , qui lui affurent
l'admiration de tous
» les fiécles ; il eft vrai que la vive lumiere
» de fon
éloquence s'eft
quelquefois éclip-
» fée. Ces hommes qu'il fait parler & dont
» l'ame paroît dans certains
intervalles fi
grande , fi éclairée , & fi fublime , nẹ
» fe
foutiennent pas
toujours dans cette
région élevée &
lumineufe : on les ap-
» perçoit affez ſouvent
defcendre parmi le
"
168 MERCURE DE FRANCE.
»vulgaire ; alors ils ne font plus une fource
de vive lumiere qui éclaire tout ce
qui les approche , on diroit plutôt qu'ils
» ne fe conduifent que par une lueur foi-
» ble & empruntée.
Nous ne pouvons qu'annoncer les idées
de l'Auteur. Il parcourt tous les ftyles , il
en montre les beautés & les défauts. Le
ftyle ingénieux , le ftyle brillant , le ſtyle
fleuri , le ftyle qui peint , le ftyle qui ne
peint point , le ftyle oriental , le ftyle découfu
, tout eft traité par ordre & avec
précifion . Nous nous contenterons de citer
un des traits qui terminent l'ouvrage , &
dont le lecteur pourra faire aisément l'application.
» S'il y avoit une nation qui , peu capable
de raifonnemens fuivis , ne recherchât
jamais la jufteffe dans la fucceffion
des idées ; fi une feule phrafe bien tour-
» née fuffifoit à la capacité de cette na-
» tion , le ſtyle découfu y paroîtroit avan-
» tageufement. Un écrivain , pour con-
» tenter le lecteur , négligeroit le plan &
la fuite de l'ouvrage , pour ne s'occuper
* que du tour brillant d'une penfée. A
cette premiere penfée , il feroit fuccéder
» celle qui fe préfenteroit d'abord à fon
imagination , quoiqu'elle n'eût fouvent
aucun rapport avec celle qui doit la pré-
33
céder
DECEMBRE. 1754. 169
céder ; ce feroit là le grand art d'amufer
»des efprits frivoles. Car une imagination
légere préferera toujours l'éclat d'une
phrafe ifolée à un difcours fuivi , dont
toutes les parties font faites les unes pour
les autres , & qui par- tout également vif
» & preffant , ne montre pas mal à propos
des ombres qui fervent à relever une
fauffe lumiere.
HISTOIRE & commerce des Colonies
'Angloifes dans l'Amérique feptentrionale.
ALondres ; & fe trouve à Paris , chez Lebreton
, Defaint , Piffot , Lambert. 1754
in-12. 1 vol.
Il nous paroît qu'on n'a pas faifi jufqu'ici
la vraie maniere d'écrire l'hiftoire des colonies
: on n'a prefque parlé que des guerres
qui avoient été entreprifes pour s'y établir
, ou qu'on a été forcé de foutenir pour
s'y maintenir. Comme le but de ces établiſſemens
eft moins la gloire que l'utilité ,
il auroit fallu paffer rapidement fur les événemens
militaires , & s'arrêter à la fituation
, aux productions , aux moeurs , au
gouvernement , à tous les avantages qu'on
retire & qu'on pourroit retirer des pays
éloignés dont on parle. L'Auteur de l'hiftoire
des Colonies Angloifes a parfaitement
rempli l'idée que nous propofons. Il dit
11. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
tout ce que les négocians & les politiques
peuvent defirer de fçavoir fur le fujet qu'il
traite , & il le dit d'une maniere convenable
à la matiere qu'il traite. Nous connoillons
affez les fources où il a puifé ,
pour affurer quelles font très bonnes. Cet
Ecrivain , ou quelqu'autre auffi inftruir ,
devroit bien nous donner dans le même.
goûtd'hiftoire de nos lles fous le vent , les
plus belles colonies de l'univers , fans en
excepter le Pérou & le Mexique.
NOUVEAU Commentaire fur les ordonhances
des mois d'Août 1669 , & Mars
1673 , enſemble fur l'édit du mois de
Mars 1673 , touchant les épices. Par M.
***. Confeiller au Préfidial d'Orléans. A
Paris , chez Debure l'aîné , quai des Auguftins.
1754. in- 12. 1 vol. Ce livre fe
vend liv. 12 fols.
L'Ordonnance de 1669 traite des évocations
, des réglemens de Juges en matiere
civile & criminelle , des Committimus ,
des Lettres d'Etat & de répit. L'Ordonnance
de 1673 a pour objet le commerce.
Elle traite des apprentifs négocians & marchands
, des agens de banque , & courtiers
, des livres & registres des négocians
, marchands & banquiers , des faciétés
, des lettres & billets de change & proDECEMBRE.
1754. 175
melles d'en fournir , des intérêts de change
& de rechange , des contraintes par
corps , des féparations de biens , des défenfes
& lettres de répi , des ceffions de
biens , des faillies & banqueroutes , de la
jurifdiction des Confuls. Le même auteur
nous a donné il y a deux ans des commentaires
courts , clairs , & très- inftructifs fur
les ordonnances civiles & criminelles.
Ces quatre ordonnances feront toujours
regardées comme un des plus beaux monumens
du regne de Louis XIV. L'Europe entiere
en a fenti le prix , & en a retiré les plus
grands avantages. Il faut efpérer que l'étude
de nos loix ne tardera pas à nous paroître un
objet digne de nous occuper. Notre nation
a pouffé fi loin depuis vingt ans la théorie
& la pratique des finances , du commerce
, de la guerre , de la politique ,, de toutes
les connoiffances qui peuvent intéreffer
fa gloire , fon bonheur ou fon opulence
, qu'elle est devenue dans les chofes importantes
, comme elle l'a toujours été dans
lés agréables , un objet d'émulation pour
les peuples qui fe conduifent avec le plus
de circonfpection & de fagefle . On nous
reproche cependant encore avec raifon l'ignorance
de notre droit public & de notre
jurifprudence. Les fecours fürs & faciles
qu'on nous préfente , nous détermineront
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
fans doute à acquerir des lumieres qu'il
eft honteux & très- dangereux de ne pas
avoir.
Le bon Jardinier , Almanach pour l'année
1755 , contenant une idée générale
des quatre fortes de jardins , les regles pour
les cultiver , & la maniere d'élever les plus
belles fleurs. A Paris , chez Guillin , quai
des Auguftins , au Lys d'or. 1755 .
Cet Almanach qui n'étoit prefque l'an
dernier qu'un catalogue , eft devenu un
Quvrage plein de recherches & de détails
agréables fur la matiere qui y eft traitée.
On y trouvera de l'inftruction & de l'amufement.
LE College des Jéfuites de Toulouſe , où
les études font excellentes , a faifi l'occafion
de la diftribution des prix pour faire
représenter une paftorale héroïque à la
louange du Roi. Le P. Badon qui , à ce
qu'il nous paroît , eft chargé ordinairement
de ces actions d'éclat , & qui juftifie
le choix qu'on fait de lui , fait célébrer par
les bergers qu'il introduit fur la fcene , la
juftice des armes du Roi , fa douceur , fa
modération dans la victoire , fes conquêtes
, la journée de Fontenoy , la paix d'Aix-
12- Chapelle , la nobleffe accordée aux Of
DECEMBRE. 1754. 173
ficiers , l'établiſſement de l'Ecole Militaire
, &c. Les éloges de la Reine , de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dau
phine , de Mefdames fuivent naturelle
ment. La paftorale eft terminée par la joie
générale que la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Berri a répandu parmi les François
, & par des voeux pour la gloire de
ce jeune Prince.
*
DESCRIPTION PHYSIQUE DU CERVEAU ,
Fragment d'un Poëme Latin fur l'imagination.
Quà cerebrum exigui vallatur fornice tecti ,
Innumeræ celantur opes ; hic fpiffa frequentes
Denfat fylva fibras & inextricabile textum
Hic vaga fpirituum rapidoque exercita curfu
Turba per anguftos refluitque fuitque canales ,
Quæfimul ac variis huc illuc flexibus errans
Trita redorditur veftigia , plurima mentem
Occupat effigies fimulachraque dædala rerum.
Sed neque fpiritibus natura eft una creandis ,
Namque olli craffo male pingues corpore cæcos
Agrè aditus penetrant obnixi & mollia furdo
Impere flexilium quaffant ramenta fibrarum.
Tenuior eft aliis exutaque pondus & omnes
Carpere prompta vias agilifque in verbera moles.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Præcipitant alii & rapido fe turbine torquent.
Ignea gens ; pars lenta gradu fe motat inerti
Cun&tatrix , paffimque ignavo frigore torper.
Pars fluit uberior fæcundoque amne tumentes
Diftentat nervos ; pars circumcurfat inanes
Rara canaliculos & inania regna pererrat.
Eft quoque quod vario difcriminet ordine -
bras.
Pars riget indocilis crebro incurvefcere pulfa
Spirituum & certis infcribi ex ordine fulcis.
Pars quoque fæmineo plerumque innata cerebre
Flexura patiens inflexa repentè refultat ,
Aut refugo properat fubfidere lubrica lapfu
at declinatos fruftratur molliter ictus.
Pars male laxa jacet fluitantibus obfita guttis
Quæ nimio bibulas oppleat humore lacunas ;
Naufragus alveolis vix denique fpiritus arctis
Enatat ; implicitis coëunt veftigia ramis.
Sunt etiam veterum rugarum apprima tenaces ;
Namque ufu longo fenioque retorrida pellis
Aruit , inque novos metuit lentefcere flexus.
Sunt graciles quas pauca vago corpufcula. fluxu
Undatim pulfant , quà pulfant cumque fequaces ;
Ut Zephyrus tremulas hinc inde fupinat ariftas
Et flabris vibrat ludentibus , aurea mellis
Fluctuat & dubios alternat flexilis æftus.
Flexilis ab nimiùm ne fit mihi fylva fibrarum
Neu nimium gracilis neque enim penetrabilis
incus ,
DECEMBRE . 1754. 175
Admittit grandes exili cortice fulcos
Et morfu crebro paulatim exefa fatifcit.
Denfior eft aliis textura & fuftinet ictum
Dùm fidis impreffa notis veftigia rerum
Altiùs infideant , nec quaffam ver bere multo
Tenuia fcindit agens in fegmina fpirituum vis ,&c .
On ne croira pas aisément que les vers
pleins d'énergie & de précision qu'on vient de
lire , foient l'ouvrage d'un homme du monde.
L
А
BEAUX ARTS.
Agravure en général eft un talent ſoumis
, c'eft- à- dire l'imitation d'un autre
Art. Il ne faut pas entendre par ce mot ,
une copie féche & fervile ; car l'Artiſte
Graveur ne réuffit que par les équivalens
qu'il fçait préfenter . L'intelligence & le
talent lui font donc néceffaires pour arriver
par des voies différentes au même but
que le Peintre. Cette définition générale
renferme l'idée d'un travail particulier , &
le travail exige des variétés fans nombre.
Un Graveur eft néceffairementobligé de
les obferver , felon les circonftances ; mais
fon premier devoir eft d'être toujours foumis
à l'imitation du trait , & à la maniere
du Maître. Hiv
376 MERCURE DE FRANCE.
L'hiſtoire & le portrait ne font pas traités
de la même façon par les Peintres ; des
paffions , des malles de lumiere très- étendues
, des grouppes , des payſages , des
ciels , de l'air , de la vagueffe , &c. Toutes
ces chofes font fort oppofées à une compofition
fimple , à une lumiere répandue fur
un feul point , à des ornemens foumis &
faits pour concourir à un feul objet ; voilà
les idées générales de ces deux genres. Un
Graveur doit faire fentir leurs différens
effets , fans avoir d'autres fecours que le
blanc & le noir , & les oppofitions qu'il
peut tirer de la variété de fon travail.
Ces difficultés doivent augmenter par la
réflexion , le mérite que l'on reconnoît à
ceux dont le burin a fçu rendre des effets
fi flatteurs à la vûe ; on doit même fouvent
excufer les Artiftes , & ne reprocher qu'aux
Peintres plufieurs chofes moins heureufes
qu'on remarque quelquefois dans leurs
planches ; car tous les Peintres n'ont pas
l'intelligence ou la patience néceffaires pour
retoucher les épreuves , & conduire un
Graveur à l'avantage de fon Art. Rubens
fera toujours le mieux gravé des Peintres.
Plein de goût & d'intelligence , il a formé
fes Graveurs , il retouchoit les épreuves ,
& les accordoit pour le blanc & le noir ,
& donnoit , pour ainfi dire , une nouvelle
DECEMBRE. 1754. 177
harmonie différente de fon tableau , mais
Toujours conféquente & plus convenable.
M. Rigaud a eu les mêmes attentions &
la même conduite pour la belle collection
de fes portraits qu'il a laiffés à la poftérité.
L'un & l'autre de ces grands Artiſtes fçavoient
que dans quelques fiécles leurs Ou
vrages ne feroient plus connus que par la
gravure , & cette idée vraie & humiliante
en quelque façon pour des hommes qui
ont excellé , n'avoit point encore frappé
les Maîtres célébres qui ont paru dans
le premier fiécle du renouvellement des
Arts ; ils faifoient peu de cas de la gravure,
ils la regardoient comme une copie privée
de plufieurs fecours , & s'embarraffoient
peu de la façon dont elle les traduifoit.
Ces réflexions font occafionnées
par un portrait qui repréfente un homme
Tranquille , & dont le loifir ne prend rien
fur Refprit , car fa tête eft vive & animée ;
il eft peint par M. Nonnote , & gravé par
M. Daulé.
La compofition en eft belle & aifée , &
Pexécution du Graveur eft fçavante & d'un
beau détail. Le travail de la tête & des
mains est jufte & careffé ; le fond & les
accompagnemens font bien traités , ils font
à leur ton , & préfentent les variétés de
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
burin , fi néceffaires dans la gravure . If
feroit peut - être à defirer que la robe de
chambre & la vefte euffent été un peu
teintées pour donner plus de repos au refte
du tableau .
Malgré cette legere critique , pour la
quelle même il faudroit que l'on pût comparer
l'original à l'eftampe , nous pouvons
affurer que c'eft un très - bel ouvrage de
gravure , & qui doit faire honneur à foa
Auteur.
On lit ces Vers au bas de l'eftampe :
Latus inprafens animus , quod ultrà eft
Oderit curare , & amara lento
Temperet rifu..... HOR.
Daulé demeure rue du Plâtre S. Jacques.
La plaifanterie tout- à-fait inſtructive qu'on
va lire eft d'un Artifle du premier merite &
de la plus grande réputation. Puiſſe- t - elle pour
l'honneur & le progrès de nos Arts , produire
tout l'effet qu'il eft en droit d'en attendre.
SUPPLICATION aux Orfévres , Cifeleurs ,
Sculpteurs en bois pour les appartemens
& autres , par une fociété d'Artiſtes .
Soit très humblement repréſenté à ces
Meffieurs , que quelques efforts que la Nation
Françoife ait fait depuis plufieurs anDECEMBRE
. 1754. 179
nées pour accoutumer fa raifon à fe plier
aux écarts de leur imagination , elle n'a pâ
y parvenir entierement : ces Meffieurs font
donc fuppliés de vouloir bien dorénavant
obferver certaines régles fimples , qui font
dictées par le bon fens , & dont nous ne
pouvons arracher les principes de notre efprit.
Ce feroit un acte bien méritoire à
ces Meffieurs , que de vouloir bien fe ptêter
à notre foibleffe , & nous pardonner
l'impoffibilité réelle où nous fommes de
détruire, par complaifance pour eux , toutes
les lumieres de notre raifon.
Exemple. Sont priés les Orfévres , lorfque
fur le couvercle d'un pot à ouille ou
fur quelqu'autre piéce d'orfévrerie , its
exécutent un artichaut ou un pied de céleri
de grandeur naturelle , de vouloir bien
ne pas mettre à côté un lievre grand comme
le doigt , une allouette grande comme
le naturel , & un faiſan du quart ou du
cinquième de fa grandeur ; des enfans de
la même grandeur qu'une feuille de vigne ;
des figures fuppofées de grandeur naturelle
, portées fur une feuille d'ornement
qui pourroit à peine foutenir fans plier
un petit oifeau ; des arbres dont le tronc
n'eſt pas fi gros qu'une de leurs feuilles ,
& quantité d'autres chofes également bien
caifonnées.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Nous leur ferions encore infiniment
obligés s'ils vouloient bien ne pas changer
la deftination des chofes , & fe fouvenir,
par exemple , qu'un chandelier doit être
droit &perpendiculaire pour porter la lumiere
, & non pas tortué , comme fi quelqu'un
l'avoit forcé ; qu'une bobeche doit
être concave pour recevoir la cire qui coule
, & non pas convexe pour la faire tomber
en nape fur le chandelier , & quantité
d'autres agrémens non moins déraiſonnables
qu'il feroit trop long de citer.
Pareillement , font priés Meffieurs les
Sculpteurs d'appartemens d'avoir agréable
dans les trophées qu'ils exécutent , de ne
pas faire une faux plus petite qu'une horloge
de fable , un chapeau ou un tambour
de bafque plus grand qu'une baffe de viole
, une tête d'homme plus petite qu'une
rofe , une ferpe auffi grande qu'un rateau ,
&c. C'eft avec bien du regret que nous
nous voyons obligés de les prier de reftreindre
leur génie à ces loix de proportion ,
quelque fimples qu'elles foient . Nous ne
fentons que trop qu'en s'affujettiffant au
bon fens , quantité de perfonnes qui paffent
maintenant pour de beaux génies fe
trouveront n'en avoir plus du tout ; mais
enfin il ne nous eft plus poffible de nous y
prêter. Avant que de jetter les hauts cris ,
DECEMBRE. 1754. r8r
nous avons enduré avec toute la patience
poffible , & nous avons fait des efforts in
croyables pour admirer ces inventions &
merveilleufes qu'elles ne font plus du ref
fort de la raifon ; mais notre ſens commun
groffier nous excite toujours à les trouver
ridicules. Nous nous garderons bien cependant
de trouver à redire au goût régnant
dans la décoration intérieure de nos
édifices ; nous fommes trop bons citoyens.
pour vouloir tout d'un coup mettre à la
mendicité tant d'honnêtes gens qui ne fçavent
que cela. Nous ne voulons pas même
leur demander un peu de retenue dans l'ufage
des palmiers qu'ils font croître fi abondamment
dans nos appartemens , fur les
cheminées , autour des miroirs , contre les
murs , enfin par- tout ; ce feroit leur ôter
leur derniere reffource. Mais du moins
pourrions- nous efperer d'obtenir que lorf
que les chofes pourront être quarrées , ils
veuillent bien ne les pas tortuer ; que lorfque
les couronnemens pourront être en
plein ceintre , ils veuillent ne les pas corrompre
par ces contours en S , qu'ils femblent
avoir appris des Maîtres Ecrivains ,
& qui font fi fort à la mode , qu'on s'en,
fert même pour faire des plans de bâtimens.
On appelle cela des formes , mais on
oublie d'y ajouter l'épithete de mauvaises
182 MERCURE DE FRANCE.
qui en eft inféparable. Nous confentons
cependant qu'ils fervent de cette marchandife
tortue à tous Provinciaux ou Etrangers
qui feront affez mauvais connoiffeurs
pour préférer notre goût moderne à celui
du fiécle paffé. Plus on répandra de ces inventions
chez les Etrangers , & plus on
pourra efpérer de maintenir la fupériorité
de la France. Nous les fupplions de confiderer
que nous leur fourniffons de beaux
bois bien droits , & qu'ils nous ruinent en
frais en les faifant travailler avec toutes
ces formes finueufes ; qu'en faifant courber
nos portes pour les affujettir aux asrondiffemens
qu'il plaît au bon goût de
nos Architectes modernes de donner à
toutes nos chambres , il nous les font couter
beaucoup plus qu'en les faifant droites ,
& que nous n'y trouvons aucun avantage ,
puifque nous paffons également par une
porte droite comme par une porte arrondie.
Quant aux courbures des murailles
de nos appartemens , nous n'y trouvons
d'autre commodité que de ne fçavoir plus
oùplacer ni comment y arranger nos chaifes
ou autres meubles. Les Sculpteurs font
donc priés de vouloir bien ajouter foi aux
affurances que nous leur donnons , nous
qui n'avons aucun intérêt à les tromper ,
que les formes droites , quarrées , rondes
DECEMBRE. 1754. 183
& ovales régulieres , décorent auffi richement
que toutes leurs inventions ; que
comme leur exécution exacte eft plus difficile
que celle de tous ces herbages , aîles
de chauve-fouris , & autres miferes qui
font en ufage , elle fera plus d'honneur à
leur talent. Qu'enfin les yeux de nombre.
de bonnes gens dont nous fommes, leur auront
une obligation inexprimable de n'être
plus moleftés par des difproportions déraifonnables
, & par cette abondance d'ornemens
tortueux & extravagans.
Que fi nous demandons trop de chofes à
la fois , qu'ils nous accordent du moins
une grace , que dorénavant la moulure
principale qu'ils tourmentent ordinairement
, fera & demeurera droite , conformément
aux principes de la bonne architecture
; alors nous confentirons qu'ils faffent
tortiller leurs ornemens autour & par
deffus tant que bon leur femblera , nous
nous estimerons moins malheureux , parce
qu'un homme de bon goût , à qui un tel
appartement échoira , pourra avec un cifeau
abattre toutes ces drogues , & retrou
ver la moulure fimple qui lui fera une décoration
fage , & dont fa raifon ne fouffrira
pas.
On fent bien qu'une bonne partie des
plaintes que nous adreffons aux Sculpteurs
184 MERCURE DE FRANCE.
pourroient avec raifon s'adreffer aux Archi
tectes mais la vérité eft , que nous n'ofons
pas ; ces Meffieurs ne fe gouvernent
pas fi facilement , il n'en eft preſque aucun
qui doute de fes talens , & qui ne les vante
avec une confiance entiere ; nous ne préfumons
pas affez de notre crédit auprès
d'eux , pour nous flatter qu'avec les meilleures
raifons du monde nous puiflions
opérer leur converfion . Si nous nous étions
fentis affez de hardieffe , nous les aurions
refpectueufement invités à vouloir bien
examiner quelquefois le vieux Louvre , les
Tuileries , & plufieurs autres bâtimens
royaux du fiécle paffé , qui font univerfellement
reconnus pour de belles chofes ,
& à ne nous pas donner fi fouvent lieu de
croire qu'ils n'ont jamais vû ces bâtimens
qui font fi près d'eux . Nous les aurions
priés de nous faire grace de ces mauvaiſes
formes à pans qu'il femble qu'ils foient
convenus de donner à tous les avant- corps,
& nous les aurions affurés , dans la fincérité
de nos confciences , que tous les angles
obtus & aigus ( à moins qu'ils ne foient
donnés néceffairement , comme dans la
fortification ) font defagréables en architecture
, & qu'il n'y a que l'angle droit
qui puiffe faire un bon effet ; ils y perdroient
leurs fallons octogones : mais pour
DECEMBRE . 1754. 185
pas
quoi un fallon quarré ne feroit- il pas auffi
beau On ne feroit pas obligé de fupprimer
les corniches dans les dedans , pour
fauver la difficulté d'y bien diftribuer les
ornemens qui y font propres : ils n'auroient
été réduits à fubftituer des herbages ,
& autres gentilleffes mefquines , aux mọ-
dillons , aux denticules , & autres ornemens
inventés par des gens qui en fçavoient
plus qu'eux , & reçus de toutes les
Nations , après un mur examen .. Nous les
aurions priés d'admirer la beauté des pierres
qu'ils tirent de la carriere , qui font
naturellement droites & à angle droit , &
de vouloir bien ne les pas gâter pour leur
faire prendre des formes qui nous en font
perdre la moitié , & donnent des marques
publiques du dérangement de nos cervelles.
Nous les aurions priés de nous délivrer
de l'ennui de voir à toutes les maifons
des croifées ceintrées , depuis le rez-dechauffée
jufqu'à la manſarde , tellement
qu'il femble qu'il y ait un pacte fait de
n'en plus exécuter d'autres. Il n'y a pas
jufqu'au bois des chaffis de croifées qui veulent
auffi fe faire de fête , & qui fe tortuent
le plus joliment du monde , fans
autre avantage que de donner beaucoup
de peine au Menuifier , & de l'embarras
au Vitrier , lorfqu'il lui faut couper des
186 MERCURE DE FRANCE.
verres dans ces formes barroques.
Nous aurions bien eu encore quelques
petites repréſentations à leur faire fur ce
moule général , où il femble qu'ils jettent
toutes les portes cocheres , en faiſant toujours
retourner les moulures de la corniche
en ceintre , fans que celles de l'architrave
les fuivent , tellement que cette
corniche porte à faux ,
à faux , & que s'ils mettent
leur chere confole , toute inutile qu'elle y
eft , ils ne fçavent où la placer. Hors du
milieu du pilaftre elle eft ridicule ; au milieu
elle ne reçoit point la retombée de
cet arc. N'aurions nous pas en leur
accordant que la manfarde eft une invention
merveilleuſe , admirable , digne de
paffer à la poftérité la plus reculée , fi on
pouvoit la conftruire de marbre , les prier
néanmoins de vouloir bien en être plus chiches
, & nous faire voir quelquefois à fa
place un Attique qui étant perpendiculaire
& de pierre , fembleroit plus régu
lier & plus analogue au refte du bâtiment ?
car enfin on fe laffe de voir toujours une
maifon bleue fur une maifon blanche.
Combien de graces n'aurions nous pas
eu à leur demander ! mais nous efpererions
vainement qu'ils vouluffent nous en accorder
aucune. Il ne nous refte à leur égard
que de foupirer en fecret , & d'attendre
DECEMBRE . 1754 187
que leur invention étant épuifée , ils s'en
laffent eux-mêmes. Il paroît que ce tems
eft proche , car ils ne font plus que fe répéter
, & nous avons lieu d'efpérer que l'envie
de faire du nouveau , ramenera l'architecture
ancienne.
SPECTACLES. 1
'Académie royale de Mufique a donné
le Dimanche premier Décembre , la
derniere repréſentation des Fêtes de Thalie.
M. Vallée avoit débuté dans ce ballet , le
19 Novembre , par un air qu'on avoit
ajouté dans le troifiéme acte , & il a depuis
chanté dans le prologue . Le nouvel acteur
peut , avec beaucoup de travail & le fecours
des bons maîtres , devenir une jolie haute-
contre.
Le public commençoit à trouver un peu
lents les progrès de Mlle Davaux , dont la
figure , la voix & le talent avoient d'abord
donné de fi grandes efpérances. Cette actrice
a fait de fes cenfeurs autant de partifans
, le 19 Novembre . Elle a ce jour- là , &
les repréſentations fuivantes , fi bien chanté
& joué avec tant de fineffe & d'intelligence
le rolle de Califte dans le troifieme acte
des Fêtes de Thalie , qu'elle a réuni tous les
188 MERCURE DE FRANCE.
fuffrages. Nous efperons que Mlle Davaux
ne regardera pas ce fuccès comme une
preuve qu'elle ait atteint le point de perfection
qu'on defiroit d'elle , mais comme
une certitude qu'elle y arrivera , fi elle
continue à travailler opiniâtrément , & à
fe livrer avec docilité aux foins de l'excellent
maître qui la dirige.
LES Comédiens François ont repris le
Mercredi 20 Novembre , les Troyennes, Tragédie
de M. de Châteaubrun , mife pour
la premiere fois au théatre avec un fuccès
éclatant , le Lundi 11 Mars de cette année.
On ne l'a jouée que cinq fois à cette reprife.
Le Samedi 30 , jour de la derniere
repréſentation , il s'eft préfenté an fpectacle
trois fois plus de monde que la falle
n'en pouvoit contenir. Tout eft naturel
dans cette Tragédie ; il n'y a ni de ces coups
imprévus ni de ces fituations forcées qui
éblouiffent d'abord & qui révoltent enfuite.
La vérité , qui doit être l'effence de tout
poëme dramatique , eft peinte dans tous
les actes , avec une fimplicité noble & touchante
. On s'attendrit par dégrés. Les malheurs
dont la famille de Priam eft accablée,
fe fuccédent fans effort les uns aux autres ,
& les Spectateurs croyent être transportés
devant Troye brûlée & faccagée.
. DECEMBRE . 1754. 189
Nous avons remarqué une chofe qui
doit paroître extraordinaire , & qui prouve
que les acteurs de la Comédie Françoife
font tous leurs efforts pour varier les amufemens
du public . Ils ont repréfenté vingtfept
tragédies depuis le 22 Avril , jour de
l'ouverture du théatre , jufques & compris
le 2 Décembre ; fçavoir , le Cid , les Horaces
, Rodogune , & Polieucte , de Pierre
Corneille ; Andromaque , Britannicus
Bajazet , Mithridate , Phédre , & Athalie
de Racine ; Ariane , de Thomas Corneille ;
Fénelope , de l'Abbé Geneft ; Manlius , de
la Foffe ; Médée , de Longepierre ; Inès de
Caftro , de Lamotte ; Radamiſte & Zénobie
, de M. de Crébillon ; OEdipe , Herode
& Mariamne , Brutus , Zaïre , Ālzire , Mérope,
& Mahomet , de M. de Voltaire ; Guftave
, de M. Piron ; Didon , de M. Lefranc ;
les Troyennes , de M. de Châteaubrun ; &
Amalazonte , de M. le Marquis de Ximenès.
LES Comédiens Italiens continuent avec
un fuccès toujours foutenu , la Servante
maîtreffe. Cet ouvrage eft à fa quarantieme
repréſentation . ..
190 MERCURE DE FRANCE:
SPECTACLES DE FONTAINEBLEAU ;
pendant lefejour de leurs Majeftés en 1754.
L
Egoût , la magnificence & le zéle ſe
font réunis cette année pour rendre
les différens fpectacles qu'on a donnés à
Fontainebleau , auffi agréables à la Cour
qu'honorables pour les lettres , les talens
& les arts. Les fuccès qu'ils ont mérité ,
ont déja éclaté aux yeux du public ; il doit
être avide d'en connoître les détails , nous
nous hâtons de le fatisfaire.
Le 8 Octobre , les Comédiens François
repréſenterent le Curieux impertinent , Comédie
en vers de M. Deftouches , qui fut
fuivie de l'Etourderie , Comédie en profe
de M. Fagan.
Le 9 , les Comédiens Italiens repréſenterent
le Joueur , Comédie italienne en
trois actes.
Le 10 , le Duc de Foix , Tragédie de M.
de Voltaire , de l'Académie Françoiſe ; & le
Rendez-vous , petite piece de M. Fagan ,
furent repréſentés par les acteurs de la Comédie
Françoiſe.
Ce ne fut que le Samedi 12 que l'Opéra
commença fes premieres repréfentations
. Le théatre de Fontainebleau n'a été
1
DECEMBRE. 1754. 191
fait
que pour y jouer la Comédie , & l'efpace
qu'il occupe eft refferré par de gros
murs , dont l'extérieur tient à la décoration
générale du Château : mais les recherches
& les efforts de l'art ont furmonté les obf
tacles qui naiffoient de la petiteffe forcée
du local ; & le théatre , tout refferré qu'il
eſt , a été mis en état de fournir au jeu des
différentes machines que l'exécution de
l'Opéra François exige.
L'ouverture de ce fpectacle fut faite par
uhe premiererepréſentation de la Naiſſance
d'Ofiris , ballet allégorique nouveau , en
un acte ; de l'acte des Incas , un de ceux
des Indesgalantes , & de Pigmalion.
Ces deux derniers ouvrages font déja
fort connus & dans une poffeffion conftante
de plaire : il fuffit de dire à leur
égard qu'ils furent parfaitement rendus
par M. de Chaffé , qui étoit chargé du
rolle de l'Inca ; par Mlle Chevalier , qui
repréfentoit celui de Phanny ; & par M.
Jeliote , qui jouoit le rolle de Pigmalion .
Mais nous croyons devoir entrer dans
le détail du premier , dont M. de Cahufac
, de l'Académie royale des Sciences &
Belles Lettres de Pruffe , & M. Rameau
font les auteurs .
·
192 MERCURE DE FRANCE.
Extrait de la Naiffance d'Ofiris , on la Fête
Pamilie.
La naiffance de Monfeigneur le Duc de
Berry , les différens fpectacles qu'on préparoit
pour leurs Majeftés , les cris de joie
d'un peuple heureux du bonheur de fes
maîtres , voilà ce que l'auteur de ce ballet
nouveau paroît s'être propofé de peindre
par une allégorie . On n'a point la reffource
des louanges directes auprès d'un
Roi auffi modefte que bienfaifant .
Une femme de Thebes , nommée Pamilie
, en fortant du temple de Jupiter , entendit
une voix qui lui annonçoit la naiffance
d'un héros qui devoit faire un jour
la félicité de l'Egypte . C'étoit Ofiris , qu'elle
éleva , & qui fut dans les fuites un des
plus illuftres bienfacteurs de l'humanité.
Pour conferver la mémoire de cet événement
, les Egyptiens inftituerent la Fête
Pamilie , dans laquelle on avoit le foin de
leretracer , & c'eft fur cette ancienne fable
que M. de Cahufac a bâti la fienne.
Le théatre repréfente le devant du temple
de Jupiter. Une troupe de bergers célebre
par leurs danfes & leurs chants la paix
dont ils jouiffent. Pour être parfaitement
heureux , il ne leur manque qu'un feul
bien : mais , difent-ils ,
Chaque
DECEMBRE.
1754. 193
Chaque inftant vole & nous l'amene.
C'est dans ce premier
divertiffement
que Mlle Fel , qui repréfentoit le rolle de
Pamilie , chantoit cette Ariette , dont le
chant fimple exprime d'une maniere ſi
neuve la naïveté des paroles.
Non , non , une flamme volage
Ne peut me ravir mon berger ;
Ce n'eft point un goût paffager
Qui nous enchaîne & nous engage ,
Qui pourroit l'aimer davantage ?
Que gagneroit-il à changer ?
Tout-à - coup un bruit éclatant de tonherre
trouble la fète . Les bergers s'écrient.
du ton dont M. Rameau fçait peindre les
grands mouvemens.
Jupiter s'arme de la foudre ;
Son char brulant s'élance & roule dans les airs:
Quels coups redoublés ! quels éclairs !
O Dieux ! le feu du ciel va nous réduire en poudre
Pendant ce choeur , la danfe ( qu'il ne doit
pas être permis à M. de Cahufac de laiſſer
oifive ou inutile dans fes ballets ) , formoit
des tableaux rapides d'effroi , qui donnoient
une force nouvelle à cette fituation .
Cependant les bergers effrayés & prêts
à partir , font retenus par le Grand Prêtre
du Dieu dont ils redoutoient la colere.
Raffurés par fa préfence & par fes difcours ,
une nouvelle harmonie les frappe & les ar-
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
rête. Ce font des éclats de tonnerre mêlés
de traits de fymphonie les plus mélodieux.
Le ciel s'ouvre ; Jupiter paroît dans tout
l'éclat de fa gloire , ayant à fes pieds les
graces & l'amour , & il dit :
Qu'il eft doux de regner dans une paix profonde !
Que le fort aux mortels prépare de beaux jours !
Rien ne peut plus troubler le ciel , la terre &
l'onde ,
L'amour qui me feconde ,
De leur félicité vient d'affûrer le cours.
Il eſt né , ce héros que vos voeux me demandent
&c.
Les bergers lui répondent par un choeur
d'allégreffe ; les Prêtres lui rendent hommage
par leurs danfes , & Pamilie & fon
berger lui adreffent les vers fuivans.
Enfemble.
Paroiffez , doux tranfports , éclatez en ce jour
Aux regards d'un Dieu qui nous aime.
Pamilie.
L'éclat de la grandeur fuprême
Le flate moins que notre amour.
Enfemble.
Il bannit loin de nous la difcorde & la guerre
Offrons lui tous les jeux que raflemble la paix.
Pamilie.
Qu'il jouiffe de ſes bienfaits ,
En voyant le bonheur qu'il répand fur la terre?
DECEMBRE . 1754 195
Jupiter alors s'exprime ainfi :
Mortels , le foin de ma grandeur
Au féjour des Dieux me rappelle ;
Mais la terre eft l'objet le plus cher à mon coeur :
Je lui laiffe l'Amour. Il en fait le bonheur ;
Que fans ceffe il régne fur elle.
Au moment qu'il remonte dans les cieux ,
l'Amour & les Graces defcendent fur la
terre. Les Bergers les environnent ; mais
l'Amour qui veut lancer fes fléches fur eux ,
les effraye. Une jeune Bergere affronte le
danger , & lui réfifte : il la pourfuit ; il eſt
fur le point de l'atteindre , lorfqu'elle a l'adreffe
de lui ravir la flèche dont il vouloit
la bleffer. Déja la Bergere triomphe ; mais
l'Amour faifit un nouveau trait. Ils levent
tous deux le bras , & font prêts à fe frapper
, lorfque Pamilie les fépare , en difant :
Régne , Amour , fans nous alarmer ;
Quitte tes armes : tout foupire .
Tu n'as befoin pour nous charmer ,
Que de folâtrer & de rire , & c.
Ce premier tableau de danfe , exécuté
par Mile Puvigné , repréfentant la Bergere,
& Mlle Catinon , repréfentant l'Amour ,
ne pouvoit pas manquer de produire un
effet agréable , & il en amenoit naturellement
un fecond , qui termine fort heureufement
cette fête .
L'Amour fe laiffe défarmer : les Graces
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
lui préfentent des guirlandes de fleurs . Il
leur ordonne d'en faire des chaînes pour
les Bergers , & il en prend une qu'il offre à
la jeune Bergere : elle la reçoit avec ingé,
nuité , & dans le moment que l'Amour y
fongé le moins , elle en forme une chaîne
pour lui-même. Tous les Bergers alors les
entourent & les reconduifent , comme en
triomphe , hors du théâtre.
Tel eft ce ballet allégorique , dont la
fimplicité de l'action , l'analogie du fait antique
avec les circonftances du moment ,
le choix des perfonnages , concourent pour
en rendre la compofition heureufe , & l'application
facile.
Le 14 du même mois d'Octobre , les
Comédiens François repréfenterent le
Muet , de Brueys , avec Crifpin Medecin ,
de Hauteroche.
L'Opera donna le 15 une feconde repréfentation
de la Naiſſance d'Ofiris , de
' Acte des Incas , & de Pigmalion.
Le 16 Herode & Mariamne , tragédie
de M. de Voltaire , & le Legs , petite comé
die de M. de Marivaux , un des quarante
de l'Académie Françoife , furent repréfentées
par les Comédiens François.
Le Vendredi 18 , on repréfenta Thefee,
célébre Opéra de Quinault & de Lulli
avec la plus grande magnificence , & avec
DECEMBRE . 1754. 197
toute la dignité dont cet excellent ouvrage
eft fufceptible . On avoit pris le foin de
l'embellir encore par quelques morceaux
de chant , & plufieurs fymphonies du choix
de MM. Rebel & Francoeur , dont le public
a fi fouvent applaudi le goût , l'intelligence
, & les talens. Les principaux rolles
en furent remplis avec tout le pathétique
, la nobleffe , & l'énergie qu'on eft en
droit d'attendre des talens fupérieurs ; fçavoir
, Médée , par Mlle Chevalier ; Eglé ,
par Mlle Fel ; Théfee , par M. Jeliote ;
Egée , par M. de Chaffé.
Le Lundi fuivant 21 , on exécuta le même
fpectacle avec autant de zéle & de
fuccès.
Le 23 l'Opéra repréfenta Anacréon ,
ballet héroïque nouveau en un acte , précédé
du Mari garçon , Comédie de M. de
Boiffy , de l'Académie Françoife , qui fut
repréfentée par les Comédiens Italiens.
Extrait d'Anacréon , nouveau Ballet en un
Acte , de MM. de Cabufac & Rameau.jį
On s'eft propofé dans ce ballet de peindre
un caractere ; & celui d'Anacréon , le
Poëte des graces & de l'enjouement , n'étoit
pas aifé à développer fur le théâtre lyrique.
Le nom d'Anacréon nous repréſenté
l'idée d'un vieillard , fort aimable à la vé-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
rité , mais c'est toujours l'idée d'un vieillard
; & un pareil perfonnage amoureux ,
ou comme le dit M. de C. , jouant fans
celle avec les Amours , touche de bien près
au comique , peut - être même au ridicule.
Il falloit éviter ce premier écueil . On a
mis en scène , à côté même d'Anacréon ,
Batyle , ce perfonnage fi connu dans les
chroniques du Parnaffe . Il étoit indifpenfable
d'imaginer des prétextes honnêtes
qui puffent autorifer une pareille entreprife
, & c'eft ce qu'on a eu l'art de faire
ici , par un ppllaann tthhééaattrraall , qui a tout le mérite
de la difficulté adroitement vaincue .
On fuppofe qu'Anacréon a élevé Batyle
& Chloé , avec tous les foins & la tendreffe
de l'amitié. Ces jeunes enfans inf
truits par cet aimable Maître , faits l'un
pour l'autre , ne fe quittant jamais , s'aiment
, fe le difent , & croyent leur liaiſon
tout-à fait ignorée. Anacréon a facilement
apperçu leur intelligence , il en eft flaté ,
& il s'en amufe. Voici comme il en parle
dans le monologue qui ouvre la fcène .
Myrtes fleuris , naiffant feuillage ,
Où Flore & les Amours ont fixé les zéphirs ;
Berceaux charmans , que votre ombrage
Me promet encor de plaifirs !
Deux cecurs que j'ai formés , qu'un doux penchant
engage ,
Penfent qu'Anacréon ignore leurs foupirs.
DECEMBRE. 1754. 199
D'ici je vois leur trouble , & j'entens leur langage;
J'alarme tour à tour & fate leurs défirs
J'aime à jouir de mon ouvrage ;
Et cet innocent badinage
De l'hyver de mes ans embellit les loifirs.
Une grande fête fe prépare , Chloé &
& Batyle doivent y chanter des vers nouveaux
d'Anacréon ; mais on ignore quel
eft l'objet fecret de tous ces préparatifs :
Chloé arrive pour s'en informer.
Anacreon , qui dans fon monologue a
déja annoncé une partie de fon projet , ne
lui répond que d'une maniere détournée ,
& par des galanteries legeres . Il lui dit enfin
qu'elle eft appellée par l'hymen pour
former une chaîne digne d'elle , & bientôt
après :
En vain le poids des ans me preffe,
Mon coeur n'eft jamais fans defirs ;
Au charme de vos yeux , au feu de ma tendreffe
Je dois ma vie & mes plaifirs.
C'eſt Hébé , fous vos traits , qui me rend la jeu◄
neffe.
Chloé , qui connoît Anacréon , craint
avec raifon que cet hymen ne le regarde :
le vieillard jouit de fon trouble , & pour
l'augmenter , il lui adreffe ce difcours équivoque
en la quittant :
Auprès de cent beautés que j'aimai tour à tour
L'amour a comblé mon attente ;
I iiij
100 MERCURE DE FRANCE.
Mais ce jour eft mon plus beau jour ,
Chloé , j'y veux former une chaîne conſtante ,
Qui de tous fes bienfaits m'acquitte envers l'amour.
Au moment qu'Anacréon fort , Batyle
paroît dans l'enchantement que lui caufent
les vers dont Anacréon l'a chargé pour
la fère qu'on prépare , il apperçoit Chloé ,
& dans fon enthoufiafme , il lui dit :
Ah ma Chloé , daignez entendre
Ce que je chante dans nos jeux.
Et tout de fuite il chante :
» Des zéphirs que Flore rappelle \
» Je voulois chanter le retour.
» Je vis Chloé : qu'elle étoit belle !
» Je ne pus chanter que l'amour.
» Je lui confacrai dès ce jour
>> Tous mes voeux , mes vers , & malyre.
C'est pour Chloé que je refpire ,
Je ne chante qu'elle & l'amour.
Batyle alors tourne fes regards fur elle :
il la voit fondante en larmes ; il frémit. Elle
lui déclare le deffein d'Anacréon . Les vers
que Batyle vient de chanter , le lui confirment
; ceux qu'elle doit chanter elle - même
en font une preuve nouvelle . Ils font en
effet , les uns & les autres , tournés de façon
qu'ils peuvent convenir & à la pofition
qu'ils craignent , & au but fecret d'Anacréon.
Cette fcène vive & touchante eft
DECEMBRE . 1754. 201
interrompue par la fète. La jeuneffe de
Théos environne Anacréon qui joue de fa
lyre , le couronne de rofes , & le pare de
fleurs nouvelles . C'est là qu'on a place
quelques traits de la philofophie aimable
d'Anacréon. Il dit au milieu de cette jeuneffe
, que le plaifir anime :
Mettre à profit tous les inftans
Eft l'unique foin du vrai fage.
11 naît des fleurs dans tous les tems ;
Il eft des plaifirs à tout âge.
Et plus bas ,
Des caprices du fort je crains peu les retours ;
Je jouis du préfent , j'en connois l'avantage.
Je retrouve au déclin de l'âge
Les jeux rians de mes beaux jours.
Livrons au doux plaifir chaque inftant qui nous
refte ,
Et courons au terme funefte ,
En jouant avec les Amours .
Cependant Anacréon ne perd point de
vûe Batyle & Chloé : ils font l'un & l'autre
dans un trouble dont il fe plaît à jouir.
Tous ces préparatifs , ces fleurs dont on le
pare , les vers qu'ils font chargés de chanter
, leur infpirent des alarmes qu'il redouble
en preffant Chloé de commencer .
Il y a dans cet endroit une fcène de trèspeu
de vers , tendre & badine de la part
d'Anacréon , théatrale & naïve de la part
Iy
202 MERCURE DE FRANCE
des deux jeunes amans , qui conduit enfin
à l'explication fuivante.
Anacréon.
J'ai voulu quelque tems jouir de vos foupirs.
Rendre heureux ce qu'on aime eft l'amour de mor
âge.
Qu'a former vos deux coeurs j'ai goûté de plaifirs !
Mais c'eſt en comblant vos defirs
Que je couronne mon ouvrage.
En chantant les derniers vers , il les unit;
& ce dénouement heureux eft fuivi d'un
divertiffement auffi neuf que faillant.
La Ferme du fond s'ouvre. Une terraffe
qui forme un fecond théâtre eft remplie
de jeunes Danfeurs qui fuivent les mouvemens
du ballet qu'on voit fur le devant
du théatre. Cette fète eft formée par une
troupe de jeunes Théoniens , qui repréfentent
une orgie galante . Le ballet , dans lequel
on a vû fucceffivement des pas de 2 , de
3 , de 4 , & de 7 , fort ingénieux , & trèsgais
, fans ceffer d'être nobles , eft pour la
mufique & la danfe , de la plus forte & de
la plus agréable compofition , & il eft terminé
par un choeur de bacchanales , digne
de la réputation de M. Rameau. Ce font
MM. de Chaffé & Jeliote qui ont rempli
les rolles d'Anacréon & de Batyle. Mile
Fel étoit chargée de celui de Chloé.
Le 26 , Anacréon fut donné
pour
la for
DECEMBRE . 1754 203
-
conde fois avec Cenie , comédie de Mad.
de Graffigni ; & le 29 l'Opéra , fans avoir
befoin d'une plus longue préparation , repréfenta
pour la premiere fois Daphnis &
Alcimadure , paftorale Languedocienne ,
en trois actes , précédée d'un prologue.
Extrait de Daphnis & Alcimadure.
Cet opéra nouveau nous rappelle le premier
âge en France des lettres & des arts.
M. Mondonville , poëte tout à la fois &.
muficien , eft l'auteur des paroles & de
la mufique tels étoient autrefois nos fameux
Troubadours.
La paftorale eft écrite en langage Tou-,
loufain , le prologue l'eft en notre langue.
L'inftitution des Jeux Floraux , que nous,
devons à Clémence Ifaure , eft le fujet du
prologue , & ce perfonnage eft le feul
chantant qui y paroiffe. Ifaure eft entourée
de peuples , de jardiniers & de jardi
nieres , & elle dit :
Dans ce féjour riant & fortuné
Phébus , Flore & l'Amour ont fixé leur empire
On y voit de leurs mains le printems couronné
Les coeurs font adoucis par l'air qu'on y reſpire.
On n'y craint point la rigueur des hyvers ,
On n'y craint point l'inconftance des belles ;
Nos arbres y font toujours verds ,,
Et nos amans toujours fideles.
Ces chants d'Ifaure très- bien rendus pa
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Mlle Chevalier , & coupés de danſes &
de choeurs , amenent le développement du
projet qu'elle a formé ; elle dit :
Peuples , il faut dans ce beau jour ,
D'un fiécle fi chéri tranſmettre la mémoire ,
Et je veux que des prix couronnent la victoire
De ceux qui fçauront mieux chanter le tendre
amour.
On voit paroître en effet les nobles , formant
une entrée , & portant les différens
prix que la célébre Académie de Toulouſe
diftribue tous les ans. Ifaure enfuite propofe
de retracer en langage du pays , les
amours de Daphnis & d'Alcimadure ; elle
dit :
Traçons par quel bonheur
Daphnis fçut attendrir la fiere Alcimadure :
De leur fimplicité la naïve peinture
Eft l'image de notre coeur ..
Les peuples lui répondent par des chants
de triomphe & d'allégreffe , & c'eft ainfi
que finit d'une maniere fort noble ce joli
prologue.
La Paftorale roule fur trois acteurs :
Daphnis , qui aime Alcimadure ; celle - ci
qui n'aime encore rien , & qui s'eft dé cidée
pour fuir toujours l'amour ; & Jean net
fon frere , perfonnage toujours gai , qui
prend vivement les intérêts de fa foeur
qui cherche en s'amufant à lui ménager un
&
DECEMBRE . 1754. 205
établiffement qu'il croit fort convenable.
Daphnis en fe montrant , développe la
fituation de fon ame par un monologue ,
dont le chant peint fort bien la tendreffe
naïve des paroles.
Hélas ! pauret que farey jou !
Tant m'a blaffat l'ou Dion d'amou.
Defpey que l'el d'Alcimadouro
A dedins mon cor amourous
Allucat milo fougairous ,
Souffri la peno la pu duro.
Hélas ! & c.
Alcimadure paroît , & il s'éloigne pour
découvrir ce qui l'amene . Voici la maniere
vive dont elle s'anonce.
Gazouillats , auzelets , à l'umbro del feuillatge ;
Quant bous fiulats moun cor es encantat.
Entendi bé qué din boftré lengatgé .
Bous célébrats la libertat .
El' es lou plazé de ma bido ,
Car y ou la canti coumo bous.
Tabé fan ceflo èlo mé crido
Qu'elo foulo pot rend' huroux .
Après cette ariette d'un chant léger &
très-agréable , Daphnis paroît , & ces deux
perfonnages foutiennent dans la fcene , l'un
le ton de la tendreffe , l'autre le ton de
gaieté que leurs monologues avoient annoncé.
Daphnis y déclare fon amour ; Alcimadure
l'écoute fans le croire , elle le
206 MERCURE DE FRANCE.
rebute même , & paroît refolue à le fuir ,
mais il l'arrête en lui propofant une petite
fête où l'on doit danfer pour elle , & court
chercher les bergers du village pour la lui
donner. Jeannet , frere d'Alcimadure , arrive
alors ; elle lui fait confidence d'un
amour dont elle fe feroit bien paffée. Il combat
cette répugnance , & trouve Daphnis
un parti fortable ; mais Alcimadure n'entend
point raifon fur ce point ; elle dit :
L'ou plazé de la bido
A cos la gayetat ;
E quand on fe marido
On perdla libertat ..
Et plus bas.
Nou boli pas douna moun cor
A qui pot de reni boulatgé.
Qui fe contento de fon for
Nou defiro res dabantagé.
Jeannet infifte , & il fe propofe s'il
rencontre Daphnis dont il n'eft pas connu ,
de l'éprouver fi bien , qu'il ne lui fera pas
poffible de le tromper . Alors le divertiffement
annoncé dans la fcene précédente
arrive. Il eft compofé de bergers & de
bergeres, & les chants qui coupent la danfe
font tous adroitement placés dans la bouche
de Daphnis , & relatifs à la fituation
de fon coeur.-
་
DECEMBRE . 1754. 207
Qui bey la bello Alcimaduro
Bey l'aftré lou pu bel ;
Per charma touto la naturo
Nou li cal qu'un cop d'el.
Per aquelo Benus noubelo
On bey lous amours enfantets
Boultija fan ceffo après elo
Coumo une troupo d'auzelets.
Cette jolie chanfon eft bientôt fuivie
d'une autre , qui peint une image tout auffi
agréable.
Bezets Pourmel per las flouretos
Boulega fous jouinés ramels.
Efcoutats des pichots auzels
Las amouroufos canfounetos.
Per tout charma lou Diu nenet
Tiro fan ceffo de l'arquet.
N'oublido res dins la naturo ,
Hormis lou cor d'Alcimaduro .
Daphnis ne fe laffe point de chanter
l'amour. Ce refrein paroît déplaire à Alcimadure
; elle interrompt brufquement la
fête , & prend pour prétexte qu'elle eft
obligée d'aller joindre fon frere , ce qui
termine le premier acte.
Le ſecond débute par une troupe de vil
lageois conduits par Jeannet , armés pour
une chaffe au loup. Iis s'animent par un
choeur brillant à la chaffe qu'ils doivent
faire , & Jeannet les renvoye après , en
leur difant fierement de l'avertir lofqu'it
208 MERCURE DE FRANCE.
faudra commencer d'entrer en danfe . Avec
les armes qu'il porte , il fe flate d'en impofer
affez à Daphnis pour éprouver fon
amour , & il fe propofe de le fervir auprès
de fa foeur , s'il le trouve fidéle . Daphnis
paroît ; l'explication fe fait par des difcours
naïfs de la part de l'un , & par des bravades
de la part de l'autre . M. M. pour varier
, a voulu jetter du comique dans ce
perfonnage fort bien chanté par M. Delatour.
Sur ce que Daphnis lui dit des
rigueurs qu'il éprouve , il lui répond :
On pot , quand on es malhuroux ,
Se difpenfa d'eftré fidelo .
'Anats , benets , paffejats bous ,
Arpentats coulinos , montagnos ;
Per eftr' encaro pus hurous
Fazets tres ou quatré campagnos.
Daphnis lui réplique :
A qué tout aquo ferbira ,
Per-tout l'amour me ſeguira.
Jeannet fait alors l'étonné. Quoi ! lui
dit-il , vous n'avez jamais vû de batailles ,
de canons , de bombes , &c ?
Daphnis.
Ni lous clarins , ni las troumpetos
Nou troublon pas noftrés hamels.
L'écho n'es rébeillat que per noftros muzetos
E lou ramargé des auzels :
DECEMBRE. 1754 209
Lous els fouls de las paftouretos
Blaffoun lou cor des paftourels.
L'éclairciffement arrive enfuite . Jeannet
feint d'être fur le point de fe marier
avec Alcimadure ; on juge de l'effet d'une
pareille confidence fur Daphnis . Il déclare
avec fermeté qu'il aime cette cruelle. Jeannet
veut le forcer à n'y plus penfer ; il
leve le bras & fon épieu pour l'y contraindre
: mais le berger fidele aime mieux mourir
.... Dans ce moment on entend crier
au fecours : c'eft Alcimadure poursuivie
par un loup prêt à la dévorer . Daphnis arrache
des mains de Jeannet , qui s'enfuit ,
l'épieu dont il étoit armé , combat le loup ,
le tue , revient , & trouve Alcimadure
évanouie. Il lui parle , lui dit que le loup eft
mort , & s'efforce de l'attendrir. Elle n'eft
que reconnoiffante & point tendre. Jeannet
furvient pour faire une nouvelle fanfaronade
tout le village le fuit , & il fe
forme alors un divertiffement qui a pour
objet de célébrer la valeur de Daphnis .
Alcimadure & Jeannet , par ce moyen , fe
trouvent chargés de toutes les chanfons
que M. M. y a placées. L'acte finit par le
projet d'aller préfenter Daphnis en triomphe
au Seigneur du village.
Alcimadure ouvre le troifiéme acte par
un monologue , dans lequel fon coeur dif210
MERCURE DE FRANCE.
pute encore contre l'amour. Jeannet qui
arrive , lui apprend qu'il a éprouvé fon
amant , tâche de vaincre fon indifférence
n'y réuffit pas , & fe retire appercevant
Daphnis. Celui ci fait de nouveaux efforts
, il parle de mourir : Alcimadure fe
trouble , & fe plaint d'avoir été quittée
par Jeannet. A ce nom , que Daphnis croit
être celui de fon rival , il fort au defef
poir , bien réfolu de ne plus vivre. C'eft
alors qu'Alcimadure ne fuit plus que les
mouvemens de fon coeur ; fon amour fe
déclare par fes craintes. Jeannet revient ,
& lui affure que Daphnis eft mort. Elle
ne fe poffede plus à cette nouvelle ; elle
part pour aller percer fon fein du même
couteau qui a percé le coeur de fon amant .
Daphnis paroît alors . Le defefpoir
d'Alcimadure fe change en une joie auffi
vive que tendre. Un duo charmant couronne
le plaifir que caufe tout cet acte ,
& un divertiffement formé par les compagnons
de Daphnis & les compagnes d'Alcimadure
, termine fort heureufement cet
ouvrage , qui joint le piquant de la fingularité
aux graces naïves d'un genre toutà-
fait inconnu . Nous avons déja dit la maniere
dont Mr Delatour s'eft acquitté du
rolle de Jeannet ; ceux d'Alcimadure & de
Daphnis ont été rendus par Mlle Fel & Mr
DE CEM BR E.
1754. 211
Jeliote. Ils font fi fupérieurs l'un & l'autre
, lorfqu'ils chantent le François , qu'il
eft aifé de juger du charme de leur voix ,
de la fineffe de leur expreffion , de la
fection de leurs traits , en rendant le langage
du pays riant auquel nous devons
leur naiffance.
per-
Le lendemain 30 Octobre , la Comédie
Françoife repréfenta Cinna , de P. Corneille
; & le Fat puni , petite piece , en un acte
& en profe de M ****
Les Fêtes de la Touffaint
fufpendirent
pour peu de jours le cours de tous ces brillans
fpectacles . On le reprit le 4 Novembre
, par une feconde
repréſentation d'Alcimadure
, dans laquelle on chanta deux
fois le duo du dernier acte , ainfi que la
Cour avoit paru le defirer .
Le 7 , c'est- à-dire après deux jours d'intervalle
feulement , on repréſenta Alcefte
ou le Triomphe d'Alcide , un des plus beaux
Opéra de Quinault & de Lulli.
du
Cet ouvrage a un mérite qui lui eft
propre
, & qui lui avoit toujours été contraire.
On ne l'avoit gueres envisagé que
côté du tendre intérêt dont il eft rempli ,
fans s'appercevoir que Quinault avoit en
le deffein d'en faire un chef- d'oeuvre de
grand fpectacle. Ainfi , foit défaut de goût ,
foit économie mal raiſonnée , les différens
212 MERCURE DE FRANCE.
objets que ce bel Opéra raffemble n'avoient
point encore été foignés avec l'habileté
qu'ils exigent , on en avoit toujours
négligé certaines parties ; celles qui dans
l'exécution avoient paru trop difficiles
avoient été mutilées ; quelques autres qui
demandent de la dépenſe , avoient été fupprimées
; d'autres enfin , telles que le Siége
de Scyros , n'avoient été rendues que
d'une maniere ou peu noble ou ridicule .
Les fautes paffées ont été réparées cette
année , & ce bel Opéra a été enfin exécuté
, comme Quinault auroit mérité de le
voir & de l'entendre.
L'orage fufcité par Thétis & calmé par Eole
, traité en grand ; le fiége de Scyros formé
de plufieurs belles manoeuvres de guerre
des anciens , conduit avec art, exécuté avec
chaleur ; les fleuves des enfers & la barque
à Caron préfentés fous des couleurs impofantes
, qui ennobliffoient par un chef.
d'oeuvre de l'art cette fituation hazardée ;
le paffage rapide du rivage fombre au palais
éclatant de Pluton ; les rideaux du fond
prolongeant toujours les perfpectives ; une
derniere décoration de génie , les ballets
animés de tout ce que la danfe peut fournir
de plus pittorefque & de plus brillant ,
la magnificence & la variété des habits ,
le jeu exact des machines , l'accord furDECEMBRE.
1754 213
prenant d'une foule d'exécutans en fousordre
, l'expreffion , les talens marqués &
le feu des premiers acteurs , tout s'eft réuni
pour faire d'Alcefte le fpectacle le mieux
ordonné & le plus étonnant qui eût encore
paru fur les théatres de la nation .
Mile Chevalier & Mile Fel repréſentoient
les rolles d'Alcefte & de Céphife.
Mr de Chaffé , celui d'Alcide ; & Mr Jéliote
, celui d'Admete .
Le lendemain de cette repréſentation
brillante , les Comédiens François donnerent
le Complaifant , Comédie en cinq actes
en profe , du même auteur que celle du
Fat puni ; & l'Impromptu de campagne , de
Poiffon.
Le 9 , l'Opéra repréfenta une feconde
fois Alcefte , avec cet enſemble admirable
dont on avoit été frappé à la premiere repréfentation
; auffi le fuccès fut- il égal . Ik
auroit été plus grand , s'il avoit
tre.
pu croî
On préparoit cependant l'Opéra de Thétis
, qui avoit été demandé quelques jours
auparavant. Rien n'eft impoffible au vrai
zéle ; car après que le 12 , la Comédie
Françoiſe eut repréfenté Amalazonte , Tra→
gédie de M. le Marquis de Ximenès , & le
Préjugé vaincu , petite Comédie de Mr
de Marivaux , on prit deux jours pour l'ar
214 MERCURE DE FRANCE.
rangement du théatre ; & le 14 Thétis &
Pélée , Opéra de M. de Fontenelle & de
Colaffe , fut repréſenté avec tout fon fpectacle
, comme ſi on avoit eu beaucoup
de tems pour le préparer . La fcene du fecond
acte dans laquelle le tonnerre , s'il
eft permis de s'exprimer ainfi , joue un fi
beau rolle , n'a jamais peut- être été rendue
avec tant de feu , de précifion & de
tendreffe , qu'elle le fut par Mlle Chevalier
& Mr Jéliore. Les principaux rolles
de cet Opéra furent exécutés ; fçavoir ,
Thétis par Mlle Chevalier , Doris par
Mlle Fel , Jupiter par Mr Gelin , Neptune
par Mr de Chaffé , & Pélée par Mr
Jéliote .
Le is , la Comédie Françoife repréfenta
les Debors trompeurs , Comédie en vers ,
en cinqactes , de Mr de Boiffy ; & le Mariage
fait & rompu , Comédie en vers , en
trois actes , de Dufrefni ; & le 16 l'Opéra
fit la clôture du théatre par une feconde
repréſentation de Thétis & Pélée , dont
l'exécution fut auffi agréable que la premiere
.
..MM. Slodtz , de l'Académie royale de
Peinture & de Sculpture , Décorateurs des
théatres de S. M , ont été les Décorateurs
de tous ces fpectacles.
Mr. Arnoult Machiniſte du Roi , a
7
DECEMBRE.
1754. 215
conftruit & fait jouer les belles machines
qu'on y a vûes.
Mr de Laval , Compofiteur des ballets
de S. M , a fait les ballets des cinq premiers
Opéras ; & Mr de Laval fon fils eft
entré pour moitié dans la compofition de
ceux de Thétis .
MM . Rebel & Francoeur , Surintendans
de la Mufique du Roi , qui ont fait le
choix des differens morceaux de chant ou
de fymphonies dont on a embelli les ouvrages
anciens , étoient chargés de l'exécution.
Tous ces différens fpectacles ont été ordonnés
par M. le Duc d'Aumont , premier
Gentilhomme de la Chambre de S. M , en
exercice ; & conduits par les foins de M.
Blondel de Gagny , Intendant des menus
plaifirs du Roi , en exercice .
Avertiffement de M. l'Abbé Raynal.
Es infirmités de feu M. Fuzelier &
LESl'abfence de feu M. de Labruere ont fait
que j'ai été chargé feul , durant quatre ans
& demi , du Mercure. Cet Ouvrage périodique
paffe par brevet à M. de Boiffy , dont
l'efprit & le goût font généralement connus.
Perfonne ne paroît plus propre que
cet Académicien à porter le Mercure au
degré de perfection dont il eft fufceptible.
218
J
APPROBATIO N.
'A lû , par ordre de Monfeigneur le Chance .
lier , le fecond volume du Mercure de Décembre,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris, ce 16 Décembre 1754-
GUIKOY.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en Vers & en Profe .
Epître à M. ***.
page 3
Idée des progrès de la philofophie en France , 7
Madrigal ,
Lifimaque , par l'auteur de l'Esprit des loix,
Madrigal ,
Compliment à Mlle de Richelieu ,
Madrigal ,
30
31
37
ibid.
39
ibid.
71
71
L'éducation d'un Prince , par M. de Marivaux ,
Chanfon ;
Thelanire & Ifmene ,
Epître à un ami qui partoit pour l'Amerique , 84
Réflexions de M. le Marquis de Laffé ,
Madrigal,
86
101
Mots des Enigmes & du Logogryphe du premier
volume de Décembre ,
Enigme & Logogryphes ,
102
Nouvelles Littéraires ,
Beaux- Arts ,
Spectacles ,
Spectacles de Fontainebleau ,
Avertiffement de M. l'Abbé Raynal ,
De l'Imprimerie de Ch. A. JOMBIERT.
DE FRANCE ,
DE DIE AU ROI.
OCTOBRE . 1754
UT SPARGAR
LIGIT
UT
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty , à la
defcente du Pont-neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV .
Avec Approbation & Privilege du Rois
IN
CELICLIBRAR
33522
ASTOR, LENOX
"ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON ,
TILDEN'FOUNDATIONmis au recouvrement du Mercure , rue Ste
100Anne , Butte S. Roch , vis-à- vis la rue Clos- Georgeot
, entre deux Selliers , au fecond ; pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très- inflamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci - deſſus indiquée .
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables .
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'àfaire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure ; on leur portera
le Mercure très -exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f..
en recevant le fecond volume de Juin , & 10 l. 10s.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte, d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
Les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
Jeudi de chaque semaine , l'après-midi.
P.R. •T• XXX SOLS .
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE . 1754.
香味味味味香味味帶
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
CANTA TILLE
Sur la naiffance de Monfeigneur le Duc
de Berri.
OuU fuis-je ! quels bruits éclatans
Viennent de frapper mon oreille (
Le cri du bonheur me réveille ,
J'entends les plus aimables chants.
Le beau lys qui pare la France ,
Vient de poufler encore un brillant rejeton;
A ij
MERCURE DE FRANCE,
Venez , vive reconnoiſſance ,
Paroiffez fur notre horizon ;
Volez aux pieds d'une illuftre Princeffe
Qui vient de combler nos defirs ,
Et que l'étendart des plaifirs
Marque par tout notre allégreffe.
La valeur , les talens , ont choifi ce féjour :
Que de faits étonnans vont orner notre hiſtoire !
Nos deux Princes doivent le jour
A l'amour , à la gloire.
Cet empire , des Dieux éprouve les faveurs ;
Eclatez , bruyantes trompettes ,
Joignez-vous aux doux chants de nos tendres mufettes
,
Soyez l'organe de nos coeurs.
Chantons le plus grand Roi , la plus augufte Reine,
Formons d'agréables concerts ;
Les fruits d'une fi belle chaîne
Intéreffent tout l'univers.
L'efpérance fuyoit * , un beau jour la ramene.
Cet empire , des Dieux éprouve les faveurs ;
Eclatez , bruyantes trompettes ,
Joignez-vous aux doux chants de nos tendresmufettes
,
Soyez l'organe de nos coeurs.
* Par la mort de M. le Duc d'Aquitaine;
OCTOBRE. 1754 5.
Affemblée publique de l'Académie des Belles-
Lettres de la Rochelle , tenue le premier
Mai 1754-
M.Valin , Avocat , Directeur , ouvrit Mia feance par un difcours
, dans lequel
il examine fi la perfection , telle
» qu'on l'exige aujourd'hui dans les ouvrages
d'efprit , n'eft point auffi nuifible
qu'utile au progrès des Lettres. »
Il commence par demeurer d'accord ,
qu'il importe extrêmement à l'homme de
Lettres , comme à l'Artifte , de tendre à la
perfection ; c'eft , » dit - il , aux généreux
19
efforts de ceux qui y font arrivés , que
» nous fommes redevables de ces éton-
> nans chef- d'oeuvres qui excitent toujours
une nouvelle admiration , fans lui
» permettre de s'épuifer. Le génie le plus
» heureux méconnoîtroit fes forces , ou
négligeroit fes reffources , s'il s'en tenoit
à fes premiers fuccès .... ainfi s'il ne fe
propofoit continuellement de furpaſſer
» fes rivaux , & fi ceux- ci à lui tour ne
» travailloient à l'envi à lui difputer la
, fupériorité , les fciences & les arts languiroient
dans une médiocrité auffi honteufe
que ftérile.
"
"
39
A iij
MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur oppofe enfuite l'inftabilité des
jugemens que l'on porte fur les ouvrages
d'efprit à la certitude de ceux qui regardent
les productions des arts , & convient
qu'il eft telle production littéraire dont les
beautés fe font fentir à tout le monde , &
qui frappent , comme par inftinct , ceux
même qui font le moins en état d'en juger
; mais , ajoute - t il de là à la perfection
,, il y a encore loin ; & fi la févérité de la
critique , fût- elle toujours jufte & raifonnable
, n'épargne pas de tels ouvrages ,
de quel courage ne faudroit - il point s'ar-
,, mer pour s'expofer à fes traits 2
و ر
""
"
ر د
"
29
1
Cela conduit l'Auteur à l'injuftice de
ces critiques , qui affectent de ménager
tant d'écrits licencieux qui alterent tout à
la fois la religion & la vertu , pour s'appe-
>> fantir fur les ouvrages où l'efprit peut
prendre l'effor fans s'égarer , fur ceuxmême
où de concert avec la religion , il
travaille au profit de la raifon & des
,, moeurs , comme fi tout ce qui n'eft pas
dangereux ou frivole ne méritoit au-
,, jourd'hui d'être approuvé qu'autant qu'il
toucheroit de plus près à la perfection ;
,, & voilà , continue M. V. ce qui peut fai-
,, re douter fi effectivement cette loi de
la perfection n'eft point auffi nuifible
», qu'utile au progrès des Lettres ; car en-
و د
و د
و د
""
OCTOBRE . 1754 7
fin combien de talens étouffés ou rendus
,, inutiles par cette rigueur exceffive ?
Après avoir donné l'idée de la perfection
relative , de laquelle feule il entend
parler , & après avoir déclaré que cette
perfection - là même eft trop rare pour qu'il
n'y ait pas d'injuftice à l'exiger abfolument
dans tous les ouvrages d'efprit , il
demande pourquoi dans les Sciences & les
beaux arts on ne veut pas , comme dans
les arts méchaniques , reconnoître différens
degrés de mérite , & leur affigner la
portion d'eftime qui leur convient ? » Pour-
,, quoi , dit- il , ne compte- t- on pour
la
» fcience des calculs que les Newtons & les
» Leibnitz , pour Phyficiens & Naturalif
» tes que les Reaumur & les Nollet , pour
» Orateurs que les Boffuet & les Cochin ?
Mais c'eft fur tout dans les Arts de
pur
agrément que la perfection eft exigée fans
partage ; de là ce dégoût prefque univerfel
pour les difcours fimplement oratoires ,
Pour les effais poctiques .
"
On ne prend pas garde , reprend l'Auteur
,,, que pour ne vouloir que du par
fait on rebute ceux de qui on auroit le
plus de droit d'en attendre ; on oublie
,, que nos plus grands Orateurs , comme
nos Poëtes les plus célebres , ont eu befoin
d'indulgence pour leurs premieres
A iiij
& MERCURE DE FRANCE.
productions , & qu'au milieu même de
» leur gloire ils ne fe font pas toujours
» fauvés du reproche de ne pas la foutenir.
Avec la même indulgence , combien
d'Auteurs n'auroit- on point excité à réparer
leurs mauvais fuccès ? ... & combien
n'animeroit- t-on point de jeunes athletes
que la crainte du ridicule empêche d'entrer
en lice , ou qu'elle oblige d'en fortir
dès le commencement de la carriere ?
"
""
Peut-être , infinue M. V. ,, le goût de
,, ces exercices littéraires , feuls capables.
d'infpirer à la jeuneffe l'amour de l'étude,
,,fe perdroit- il infenfiblement , fans le foin
que les Corps académiques prennent de
,, le réveiller , & par leurs exemples & par
», les prix qu'ils propofent.... Qui ignore
d'ailleurs de quel fecours doit être pour
» un Ecrivain affuré que fes fautes demeu-
,, reront cachées , la comparaifon qu'il fait
de fon ouvrage avec celui qui a mérité
la couronne ? Si cette comparaifon l'hu-
,, milie en fecret , elle l'éclaire ....Ainfi
,, d'effai en effai les talens fe développent ,.
s'étendent , & parviennent enfin à for-
,, mer , finon de vrais Poëtes & des Ora-
,, teurs du premier ordre , du moins des
,, amateurs éclairés & des citoyens utiles
à la patrie.
"
">
22
35
M. V. fait valoir enfuite les fecours
OCTOBRE. 1754. ༡
que les Sciences en tout genre ont tirés des
Lettres , pour en conclure que par intérêt
& par reconnoiffance il feroit jufte de les
favorifer autant qu'on leur eft contraire ,
& de fubftituer à cette rigueur defefpérante
pour les éleves des Muſes , comme pour
leurs favoris , une critique judicieufe , qui
en relevant avec ménagement les fautesdes
Ecrivains , leur tînt compte par une
jufte compenfation, des beautés par lefquelles
ils auroient racheté leurs écarts ou leurs
négligences.
Une critique pleine d'aigreur irrite au
Hieu de corriger ; fage & modérée elle inftruit
en général , elle plaît même jufqu'à
fe faire goûter de ceux qui en font l'objet..
C'est ainsi que l'Auteur réfute l'opinion
que la critique ne fçauroit être trop févere
; opinion née de la jaloufie , qui ne fait
envifager qu'avec chagrin tous ceux que:
l'on fe donne pour rivaux dans la carriere
littéraire .
Mais quand il feroit vrai que la mauvaife
humeur des critiques ne feroit pas
toujours l'effet de l'envie, conviendroit- ità
tous ceux qui s'érigent en cenfeurs des onvrages
d'efprit , de n'avoir que du dégoût
pour tout ce qui n'eft pas marqué au coin
de la perfection ?
Qu'un homme d'efprit , qu'un vrai
A. v.
10 MERCURE DE FRANCE.
,, connoiffeur foit difficile & délicat , cela
,, eft à fa place. Cette délicatefle néan-
,, moins , il la paye bien cher , fi elle l'empêche
de prendre plaifir à une lecture
où il ne tiendroit qu'à lui de s'amufer
& même de s'inftruire , ne fût- ce que
par les réflexions qu'il pourroit ajouter
à celles de l'Auteur , & c.
""
"
و د
"
"3
ر و
""
و د
Ce feroit peu encore fi cette délica-
,, teffe outrée fe bornoit à ceux qui feroient
en état de la juftifier ; de mal eſt
qu'ils donnent le ton aux efprits fuper-
,, ficiels qui font la multitude , & qui à
force d'entendre dire à ces Critiques
chagrins que le beau fiécle de la littérature
a difparu avec le regne de Louis
,, le Grand , que la République des Lettres
eft menacée d'une ruine prochaine ,
,, croyent qu'il eft du bel air de tout blâ-
,, mer fans difcernement & fans examen ,
>>
و د
M. V. ne diffimule pas que ces plaintes
& ces inquiétudes ne font peut - être que
trop fondées ; mais il prétend qu'elles ne
doivent avoir pour objet que le goût tout
à la fois métaphyfique & frivole qui regne
aujourd'hui .
La délicateffe exceffive ne lui paroît pas
moins à craindre de la part de l'Ecrivain.
Plus un Auteur , dit- il , aura de talent
,, de connoiffances acquifes , de vivacité
ود
OCTOBRE. 1754 11
་་་་
29
23
& d'étendue de génie , plus il fentira ce
qui lui manque pour remplir l'idée qu'il
,, a de la perfection . Alors malgré tous les
preftiges de l'amour propre , n'étant ja-
» mais content de lui , ou il enfevelira fes
» productions dans les ténebres , ou il per-
» dra à les retoucher & à les polir fans
ر و
ceffe un tems qu'il auroit plus utile-
» ment employé à traiter de nouveaux fu-
» jets.
Il en eft de ces Ecrivains trop difficiles
à contenter , comme de ce fameux
Peintre , au gré duquel fes tableaux
» avoient toujours befoin de correction ,
» &c. Tel fera toujours en effet le fort de
» tout ouvrage trop compaffé & trop fym-
» métrifé. En voulant trop polir le fer on
» l'affoiblit au point de le rendre comme
» inutile , de même trop de fineffe dans
» le difcours l'altere & lui ôte toute fa
» force.
Si quelque chofe , pourfuit M. V. pou
voit juftifier la rigueur avec laquelle la
critique moderne exige la perfection dans
tous les ouvrages d'efprit , ce feroit la multitude
de livres dont la République des
Lettres eft plutôt furchargée qu'enrichie ;
mais dans la réforme feroit - il jufte de confondre
les productions utiles avec celles
* Protogenes ..
A vj
MERCURE DE FRANCE.
»
qu'on ne peut lire fans danger ... ..
Il ne craint point d'avancer que c'eft l'efprit
philofophique fi vanté aujourd'hui
qui a changé la face de la littérature ; &
après avoir développé fon idée , il ajoute ,
» encore. fi l'efprit philofophique , en fe
déclarant le vengeur des droits de la rai-
» fon cût fçu en refpecter les bornes , & c..
» C'eft de nos jours ce qu'on appelle
» faire ufage de fa raifon ; de forte que
» le titre de philofophe , autrefois fi re-
» commandable , n'annonce plus mainte-
» nant qu'un faux fage , dont les princi-
» pes tendent à fapper tous les fondemens .
» de la morale & de la religion..
"
De là les dangers aufquels la littérature.
eft exposée , & c. » Le remede aux maux.
» caufés par l'abus des talens ( dit M. V. ).
» doit partir de l'amour des Lettres mieux
appliqué ; & pour cela le plus fûr moyen
eft d'accueillir favorablement les effais.
qui portent les caracteres de cet amour ,
à l'exemple des Corps littéraires , dont ,
» malgré la critique & les vaines terreurs
» de quelques efprits ombrageux , les éta-
» bliffemens ne femblent fe multiplier que
» pour fervir d'afyle aux beaux arts ......
Là le commerce des Mufes exemt de
contagion ne peut être qu'utile & agréa
able tout enſemble ; & fi le férieux qui
3.
OCTOBRE . 1754.
$1
→y regne n'exclut pas toujours les fail-
» lies d'une imagination vive & enjouée ,
les graces n'y paroiffent du moins qu'a-
» vec la modeftie & la décence qui leur
» conviennent..
M. V. revenant à l'injuſtice de la critique
moderne , après quelques détails , infinue
qu'à l'étendre jufques fur Boileau &
fur nos autres modeles , on trouveroit bien:
des chofes à reprendre ; d'où il conclut
qu'il ne faut jamais oublier la foibleffe naturelle
de l'efprit humain. Il finit par exhorter
tout Ecrivain de fe propofer la
fection , s'il veut parvenir à triompher de
l'envie & mériter les fuffrages de la poftérité.
perfit
M. Arcere , de l'Oratoire , lut enfuite
la préface de l'Hiftoire de cette ville , qui:
dans peu fera donnée à l'impreffion ..
Cette lecture fut fuivie de celle que
M. de la Faille , Controlleur ordinaire des.
guerres , d'un mémoire fur les pierres figurées
du pays d'Aunis , pour fervir à l'Hif
toire naturelle de cette province.
Après une courte explication de cequ'on
doit entendre par pierres figurées ,
M. de la Faille obferve que parmi le grand
nombre de ſubſtances pierreufes de cette
efpece , les cailloux , les filex & les pyrites
font principalement celles qui fur nos câ
14 MERCURE DE FRANCE.
>>
tes fournillent davantage. Il déclare qu'il
ne veut point embraffer dans fon mémoire
cette foule de productions du regne végétal
ou animal , dont la nature fe contente
de convertir la fubftance en une matiere
lapidifique , fans rien changer à leur configuration
extérieure qu'elle femble refpecter
, comme fi elle étoit néceffairement
foumife aux loix d'un modele ; mais qu'il
s'arrêtera uniquement à ces pierres, qui par
les figures qu'elles ont & qu'elles ne peuvent
évidemment avoir emprunté à des modeles
aufquels elles reffemblent le plus , ont
mérité pour cela le nom de jeux du hazard.
Quand on examine , dit M. de la
" Faille , avec quelque attention la plù-
" part des pierres figurées , qu'on les
rapproche des animaux & des plantes
qu'elles repréfentent , qu'on place , pour
» ainfi dire , la copie auprès de l'original ,
» on ne peut douter qu'elles ne foient
» redevables de leur forme à des corps organifés
qui fe feront eux -mêmes métamorphofés
, ou dont la dépouille leur
» aura donné l'empreinte. De ce nombre
font indubitablement les gloffopetres
» les échinites , les dendrophores , dans
lefquels on reconnoît facilement par les
» reftes des corps organifés qui s'y trou
» vent encore fans altération , que des
ور
ور
>>
">
و ر
OCTOBRE . 1754. 15
» dents de poillons , des feuilles de plan-
» tes , divers fragmens d'ourfins ou co-
>> quillages , ont fervi de baſe à leur for-
>> mation .
» Mais fi cette vérité eft frappante dans
» une infinité d'objets , combien n'en eſt-
» il point dont le principe eft encore capour
nous , qui fe préfentent à nos.
» yeux fous des dehors fi incertains , &
» fous un mafque qui déroute tellement
» nos idées , qu'on ne peut s'empêcher de
» les regarder comme de fimples effets du
» hazard ?
La fuite des obfervations de M. de la
Faille l'a conduit à rejetter les formes plaftiques
& les pierres de femence ; & s'il
reconnoît que plufieurs pierres figuréés
doivent leur exiftence à des corps organifés
, il ne peut fe ranger au fentiment de
quelques célébres modernes qui rejettent
entierement les moules indépendans des
corps organifés ; il croit au contraire
qu'on ne peut expliquer la caufe de la
plupart de ces productions , que par l'arrangement
fortuit des molécules de la fubftance
pierreufe dans des fentes ou des cavités
irrégulierement figurées , qui en
changeant leur forme primitive les ont
déterminées à fuivre des contours baroques
& finguliers , de la même maniere que les
16 MERCURE DE FRANCE.
métaux en fufion fe conforment néceffarrement
aux irrégularités du moule qui les
reçoit. Quelquefois auffi les opérations
violentes par lesquelles paffent les cailloux,
les accidens qui en détruifent la forme ,.
qui en ufent la furface & les extrêmités ,
le frottement continuel qui en découvre
les parties intérieures , doivent y produire
des fingularités aufquelles la nature
n'auroit jamais penfé.
n
»
Pour prouver fon opinion , » je poſle-
» de , dit M. de la F .... un coeur formé
» dans le fein d'un filex , qu'on peut regarder
comme l'ouvrage le plus étrange:
» de la nature : bien loin d'y trouver quelque
conformation analogue aux teftacées.
» de ce nom , ou autres corps qui pour-
>> roient former une figure à peu-près fem-
» blable , on n'y voit ni moule , ni lignes ,
>> ni traces , ni enveloppe ou empreinte
» d'une coquille , pas même le moindre
» veftige d'un corps dont il ait pu prendrele
modele ; la matiere dont il eft formé
eft par tout la même que celle qui l'en-
» vironne , rien n'annonce la métamor
» phofe , c'eſt une figure qui n'a point de
» type dans la nature , & qui par confé-
» quent ne peut devoir fon exiftence à au-
» cun être du regne végétal ou animal.
»
Le même hazard qui a préfidé à fa conf
OCTOBRE. 1754 37
truction l'a auffi fait connoître. En parcourant
d'un oeil attentif les différens
chef-d'oeuvres que la nature a répandus fur
nos côtes , M. de la F.... cherchoit dans
les veines de cailloux de nouveaux fujets
d'admiration ; il en brifa un d'une moyenne
groffeur , dont l'enveloppe n'annonçoit
rien de curieux , & il découvrit dans
l'un de fes éclats une figure convexe ,
parfaitement femblable à celle que les
Peintres appellent un coeur ; & dans l'autre
une figure concave , qui fembloit être
l'étui où repofoit cette production.
Une multitude d'autres figures auffi
étranges fournit à M. de la F... des exemples
ples & des preuves jufqu'à l'évidence de
la vérité de fon fyftême. Il eft impoffi-
»ble , par exemple , de rapporter le Priapolitosà
la partie animale qu'il imite , com-
» me à un moule qui l'ait produit ; on l'a
» trouvé vers la digue au milieu d'un bloc
» de moëlon ; le circos & leficoides ne tien-
» nent point de ces deux fruits le moule
» qui les a configurés ; le variolites , le crucifer
, le fpongites & l'épiren paſſeront tout
» au plus pour l'ébauche groffiere ou une
copie fort éloignée de leurs originaux ;
» les dendrites ne doivent ni aux fougeres.
>> ni aux arbriſſeaux les monticules & les
» rameaux qui rendent ces productions
recherchées .
33
33
18 MERCURE DE FRANCE.
» Par tout on voit des corps pierreux ,
» qui n'ont aucune analogie avec les fubf-
» tances organifées , qui au premier coup
» d'oeil paroiffent y avoir le plus de rap-
» port. Les tableaux ou pierres de Floren-
» ce , les jafpes & les marbres ramifiés , les
» différentes efpeces de geodes & d'elites ,
» & une foule innombrable d'autres , qui
» figurant nos fruits , nos fleurs , nos plan-
» tes , nos animaux , fembleroient devoir
>> relever avec plus de juftice de tous ces
êtres foumis à la puiffance des deux re-
» gnes principaux , ne feront cependant
» jamais regardés par les Naturaliftes philofophes
, ennemis de tout écart fyfte-
» matique , que comme de vraies pierres
qui ne doivent le monftrueux qu'on y
découvre , qu'à un affemblage extraor-
" dinaire & fortuit de leurs parties dans
» des cavités ou moules indépendans de
» tout corps organiſé …………..
"
Quoique la nature dans fes opérations
» nous paroiffe le plus fouvent affervie à
» un enchaînement fucceffif d'uniformité
» & de répetitions , elle préfente de tems
» à autre des objets fi nouveaux ,
fi va-
» riés , qu'on feroit tenté de croire qu'elle
» fe joue quelquefois fur le vafte théatre
» de l'univers , qu'elle ne fuit point de régles
fixes & invariables , ou qu'elle prend
OCTOBRE. 1754. 19
plaifir à s'en écarter. Quelques- uns d'en-
» tre les Philofophes qui en ont parlé avec
» le moins de décence , lui ont fuppofé un
» goût de changement , d'inconftance
» & de nouveauté. Ceux qui connoiſſent
» mieux les perfections infinies de fon au-
» teur , lui ont impofé des devoirs &
» une regle certaine jufques dans les déréglemens
les plus apparens ; ils ont cru
» que fa puiffance & fa fageffe ne brilloient
pas avec moins d'éclat dans fes
productions les plus informes que dans
» la compofition des êtres les plus fymmé-
» triquement arrangés ; que les fubftan-
» ces inorganiques qui- compofent le re-
» gne mineral , étoient traitées avec la mê-
» me attention & les mêmes foins que les
ouvrages qui nous paroiffent les plus fi-
» nis dans fes deux regnes principaux ...
»
و د
S'il étoit des cas où l'on pût croire que
la nature s'écarte de fes régles générales ,
& que perdant de vûe fon ouvrage elle
s'arrête pour ainfi dire à moitié chemin ,
ce feroit fur tout par rapport aux pierres
figurées. Elle femble abandonner au tems
& au hazard fes prodiges en ce genre ;
ils font cependant toujours l'effet néceffaire
& prévu des loix primitives du mou-
.vement. Mais pourquoi s'arrêter plus
long - tems , dit M. de la F.. à fonder 23
20 MERCURE DE FRANCE..
"
» des démarches trop profondes pour nos
» foibles vûes , ou à rechercher les caufes
phyfiques de figures bizarres , dont une
imagination vive & échauffée groffit
trop fouvent le merveilleux ? Conten-
" tons - nous de parcourir celles de ces
productions qui nous offrent quelque
» chofe de fixe & de déterminé.
و ر
"
39
Il defcend enfuite dans tous les détails
de la forme , de la ftructure , de l'effence
& des différens accidens des pierres figurées
voici comme il s'explique fur le
ceraunias & le grammites.
"3
» Le cerannias ou pierre de tonnerre a
» été connu des anciens fous différens
» noms. Selon quelques- uns , c'étoit l'a
pierre de Lydie ; felon d'autres , c'étoit
» celle de la circoncifion . Elle fert au mê-
»me ufage que les pierres de touche ; c'eſt
» un pyrite des plus durs , bien poli , de
»forme longue & tranchante , & de couleur
olive noire ; elle fe trouve quekquefois
fur nos rivages. Les Sauvages
» du Canada où elle eft plus commune,
"
ont trouvé le fecret de s'en faire un inf
» trument tranchant. L'art eft fi bien ca-
» ché , & la reffemblance fi parfaite avec
» celles de nos côtes , qu'on les confon-
» droit aifément , fi l'on ne fçavoit que
» nature feule a travaillé ces dernieres ,
la
OCTOBRE. 1754 25
S
» & que les premieres font en partie un
» ouvrage de l'induftrie.
»
» Dans une métairie dépendante de la
paroiffe d'Yves , près Rochefort , on en
>>voit une qui eſt tout à la fois naturelle &
artificielle; ce n'eft pas un ceraunias , tel
» que les cabinets des curieux en peuvent
» contenir , c'eft une vraie pierre de ton-
» nerre , plus proprement dite que celles
qui en portent le nom , puifqu'elle eft
» l'effet & le réfultat de la foudre qui tomnba
le 12 Juillet 1752 fur un amas de
» foin d'environ trente charretées.
»
ود
33
» Au bruit de fa chute fuccéderent
»bientôt des vapeurs noires & malignes ,
qui exhalées de toutes parts par la maf-
» fe embrafée , infecterent l'air de leur
» odeur. Pendant deux jours entiers que
» dura l'embrafement , l'on n'entrevit au
» travers d'une fumée des plus épaiffes
» que de legeres étincelles ; tout fut la vic-
» time d'un feu fourd & caché , qui en
» confumant le foin calcina les cailloux
» & fondit la terre glaiſe à un demi- pied
» de profondeur. Le feu s'alluma d'abord
» dans la partie orientale de la mule ( ou
» meulon ) de foin ; il s'infinua enfuite
» dans toute la maffe , & fans en déranger
la forme extérieuré il brûla en différentes
directions , comme s'il eût fuiyi
"3
23
22 MERCURE DE FRANCE.
autant de traînées de poudre placées en
» différens fens , ou qu'il eût été forcé
» d'entrer dans les canaux d'une mine ,
», d'où il fortoit de tems en tems & faifoit
des crevaffes ou éruptions à la fur-
» face , qui n'imitoient pas mal des fou
gades .
»De ce volume fi prodigieux il refta deux
, millions pefant ou environ d'une matiere
qui participant tantôt de la nature
du foufre & du bitume , tantôt de celle
» de la pierre , forma une maſſe ſolide ,
dont l'hiftoire ne nous fournit point
d'exemples ; femblable aux métaux dans
leur ébullition on lui a vû conferver fa
»
liquidité tant que la chaleur a fubfifté
dans toutes fes parties , en dégénerer en-
» fuite lorfque la coagulation fut faite ,
» en un monceau auffi énorme que bizare
33
de fcories ou de véritables marcaffites .
» Trois natures différentes compofoient
» ce nouveau mixte ; la partie fupérieure
formoit un amas brillant de concrétion
cryſtalline ; la'moyenne un mêlange va-
» rié de foufre & de terre différemment
» coloré ; l'inférieure un corps maſſif &
» bitumineux , affez approchant du chat-
» bon de terre , mais plus luifant ; toute
» la maffe étoit divifée en plufieurs couches
ou efpeces de gâteaux indépendans
OCTOBRE . 1754. 23
n & ifolés , tous différens dans leurs nuan-
» ces , d'un pouce & demi d'épaiffeur fur
» quinze à vingt pouces de large. Dans les
cavités ou grands yeux qui le formerent
» pendant la plus violente fermentation ,
» on appercevoit çà & là quelques brins
» de foin fans altération , & quelques-
» uns fous la forme de lames noires , mais
» fans aucune confiftance ; enfin toute
» la maffe étoit percée d'une multitude
» infinie de petits trous plus rapprochés
» dans le fond que vers le haut de cette
» pierre finguliere : la chymie en a tiré un
» fel qui a la propriété des alkalis .....
Le grammatias ou grammites eft une de
» ces pierres où l'on voit des lettres bien
»formées ou très -approchantes. De toutes
» les productions lapidifiques , il n'en eft
» point de fi commune que celle- ci ; les
» fubftances folides & dures , telles que
» les cailloux & les grifons , en fourniſſent
la plus grande quantité ; les lettres y
font figurées , ou par des lignes en for-
» me de veines , ou par des rebords fail-.
lans , mais toujours d'une couleur différente
du fond de la pierre ; quelque-
» fois elles font toutes en faillies , tantôt
» elles n'effleurent que la ſurface , & d'au-
» tres fois elles la coupent & la pénétrent
» intérieurement ; les a , les i , les , les
24 MERCURE DE FRANCE.
» n , les v , les x, s'y diftinguent particulie-
» rement ; & quoique nos lettres les plus
compliquées foient moins fréquentes ,
non ne laiffe pas d'y rencontrer affez fou-
» vent des f, desk , des p. Les cailloux
» qui fervent au pavé de cette ville ont
» paru fi riches en cette bizarrerie , qu'il
refte peu de recherches à faire pour finir
l'alphabet lapidifique.
>
Les autres pierres figurées des côtes de
la Rochelle font les priapolitos , phacites , ficoides
, pyrites , feu circos , lapis crucifer
variolites , geodes , cyanites , fpongites , calcalantites
, caffi difformis , encardia , piren ,
mica , lapis reniformis , melopeponites , cimatites
, enhydros , metapedium , hepatites , deltoides
, odontites , enorchis , botryites , lapis
oviformis & lithotyron , dont la curieufe
defcription eft accompagnée de deffeins
fideles de la main de l'auteur , pour fuppléer
en quelque forte la rareté des piéces priginales
qu'il conferve dans un cabinet où
le choix , l'abondance & la variété prefque
infinie des curiofités naturelles fatisfont
également les amateurs & les étrangers
pour qui il est toujours ouvert.
M. de la F .... ne prétend pas avoir épuifé
toutes les richeffes de rivages du pays
d'Aunis en pierres figurées , il croit qu'on
y peut faire encore beaucoup de nouvelles
découvertes
OCTOBRE . 1754. 25
découvertes pour completer cette branche
intéreffante de l'Hiftoire naturelle , on doit
attendre de fon zéle , de fon travail & de
fon goût décidé pour les obfervations ,
qu'il furmontera toutes les difficultés qu'il
prévoit , & portera bientôt fon projet à
La perfection.
À la fuite de ce Mémoire , M. Gaftumeau
, Secrétaire perpétuel de l'Académie ,
lut une Ode de M. Chabaud , Prêtre de
l'Oratoire , affocié de l'Académie & de
celles de Pau & de Villefranche.
Le fujet de cette Ode eſt la religion néceffaire
à l'homme :·
En voici quelques ftrophes.
Je veux approfondir mon être ;
Mais quel affreux cahos de fyftême divers !
Aucun d'eux ne m'inftruit , & je ne puis connoître
Pourquoi je fuis dans l'univers.
Je ne conçois point mon effence :
Puis-je me définir , fi mon intelligence
Erre fans trouver de clarté ?
Foible , inconftante , corrompue ,
Ma raiſon fouvent fubftitue
Le menfonge à la vérité.
La foudre gronde fur nos têtes ,
Les vents font échappés de leurs fombres prifons,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Un pouvoir inviſible abandonne aux tempêtes
L'efpérance de nos moiffons .
On tend cette vague écumante ?
Un grain de fable arrête une mer frémiſſante ,
Qui devoit engloutir nos bords,
Par tout quelle haute fageffe !
Mais , fiere raiſon , ta foibleffe
N'en demêle point les refforts.
Par tout que de cultes frivoles !
Sous des noms étrangers l'enfer eft adoré ;
Et quand le monde entier n'eft rempli que d'idoles
,
Le vrai Dieu feul eſt ignoré.
Au marbre on offre des victimes ;
Jupiter, Mars , Venus , célébres par leurs crimes,
Sont encenfés par les mortels.
Dieu puiffant , arbitre équitable ,
Ecrafe l'argile coupable
Qui te refufe des autels,
Erreurs , chimeres renaifantes ,
Difparoiffez , la foi fait briller ſon flambeauj :
Les doutes font levés , des clartés bienfaifantes
Forment pour nous un jour nouveau ;
Confonds notre orgueil téméraire ,
Quand tu parles , grand Dieu , c'eft à l'homme à
fe taire :
Qu'il adore tes faints décrets :
Si de ce qui nous environne
OCTOBRE. 1754. 27
Notre foible raifon s'étonne ,
Peut-elle fonder tes fecrets ?
La féance fut terminée par la lecture
que fit M. Arcere des vers fuivans adreflés
à M. le Cardinal Querini au ſujet des médailles
que la ville de Breffe a fait frapper
en fon honneur , & que cette Eminence a
envoyées à l'Académie de la Rochelle.
D'un art ingénieux la touche finguliere
Te montre à nos regards , illuftre Cardinál ,
E: rend ton ame toute entiere
Sur la furface du métal.
Ce chef- d'oeuvre qui vient d'éclorre ,
Et l'hommage pompeux d'un peuple qui t'adore ;
J'y vois avec tranſport , fous de fçavantes mains ,
Son zéle & fon amour fidelement empreints.
Mais pourquoi le burin , confacrant ta mémoire,
Nous retrace- t-il tes bienfaits ?
Sans le fecours de l'art tu vivras à jamais.
Les Mufes ont chargé l'hiſtoire
-
Du foin d'éterniſer ta gloire :
Appui de la religion ,.
Dont tu fais venger la querelle ,
Tes doctes écrits & ton nom
Seront auffi durables qu'elle.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
*******************
A S. A. S. Monseigneur le Comte de
Clermont.
BOUQUE T.
Favori d'Apollon & difciple de Mars ,
Toi qui fus couronné des mains de la Victoire ,
Et dont toujours les étendarts
Sont la bouffole de la gloire ;
Je vois Minerve qui conduit
Tes projets , ta fage prudence ;
Je vois la valeur qui te fuit ,
Portant le glaive & la balance ;
En tous tems femblable à Titus ,
Tu brilles moins par la naiffance
Que par l'éclat de tes vertus.
Reçois les voeux ardens que le refpect t'adreffe ,
Que les plaifirs filent tes jours ;
Le tribut des coeurs fut toujours
Pour la gloire & pour la fagefle.
Par M. de C. ***
OCTOBRE. 1754. 29
REPONSE
Du P. Laugier , Jésuite , aux remarques de
M. Frézier inférées dans le Mercure de
Juillet 1754.
LE
Es difcuffions critiques en matiere
d'Arts & de Sciences , ont toujours une
vraie utilité ; elles donnent lieu au développement
des idées , à la précifion des principes
, à la fûreté des conclufions . On ne
peut trop marquer de reconnoiffance aux
zélés citoyens qui tiennent le public en
garde contre l'illufion , qui lui fourniſſent
des préfervatifs contre le poifon des vaines
imaginations & des nouveautés fufpectes
.
M. Frézier , auteur très-connu & trèseftimable
, n'a pu voir divers ouvrages
qui ont paru récemment fur l'Architecture
, fans céder à l'envie louable d'en montrer
au public les défauts ; fa capacité &
fes connoiffances lui donnent droit d'en
parler avec autorité. Il eft d'ailleurs trop
philofophe pour exiger une docilité qu'on
ne lui accorderoit que par complaifance ,
fans être obtenue par de bonnes raifons.
Je ne craindrai donc point de lui déplaire,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
en prenant la liberté de fonder attentivement
la force de fes affertions . Quoique je
fois partie intéreffée dans cette difpute
littéraire , je tâcherai d'y mettre toute la
bonne foi , toute la modération qui con.
vient , & dont il feroit à fouhaiter qu'on
ne s'écartât jamais .
Je ne fçaurois d'abord me perfuader
que la beauté dans ce qui concerne les arts ,
n'est qu'un effet du préjugé de nation ou d'éducation
, qui n'a rien de conftant , parce
qu'elle n'eft fondée que fur la mode : paradoxe
que M. Frézier avance très-affirmativement
, & qu'il prétend avoir démontré.
Il feroit malheureux que la démonftration
fût réelle , & qu'il fallût reconnoître l'habitude
trompeufe & variable de nos fens
pour l'unique fource des fentimens délicieux
que les arts excitent dans nos ames.
Cette foule de merveilles qui dès nos plus
jeunes ans font fur nous les plus féduifantes
impreffions , n'auroient donc d'autre
beauté que celle qu'y attache un préjugé
bizarre & fans fortir du fujet qui nous
occupe , le fpectacle de certains édifices
frappans par leur vafte étendue , par la
régularité de leur ordonnance , par la richeffe
de leur décoration ; ce fpectacle né
devroit fon mérite qu'au mobile pouvoir
de l'éducation & de l'ufage ? A Dieu ne
OCTOBRE. 1754. 31
plaife. L'heureux inftinct de la nature qui
décide feul & fouverainement des chofes
qui doivent nous plaire , n'a aucun égard
à ce qui eft de pure convention .
Il y a un beau effentiel dans les arts.
N'y reconnoître que l'influence capricieufe
de la mode , c'eft dégrader ces fruits
précieux du génie au rang des baffles frivolités
, qui peuvent tout au plus réjouir
l'imagination des efprits vains : c'eft aller
contre une expérience commune à toutes
les ames fenfibles , dont les goûts & les
averfions ont un empire fupérieur à tous
les jugemens de fantaifie qu'on voudroit
leur infpirer. Ce beau effentiel , nous le
fentons , nous avons peine à le définir.
C'est un charme qui nous intéreffe : l'impreffion
du plaifir nous refte , l'idée de la
chofe nous échappe. Le coeur eft für de
fon fait , l'efprit n'eft pas toujours en état
de s'en rendre raifon à lui-même en un
mot , ce qui plait néceffairement ne fçauroit
être une beauté arbitraire . Or dans les
productions des arts , comme dans les ouvrages
de la nature , il y a fans difficulté
des chofes qui ont invinciblement le
don de plaire. Il n'eft pas plus au pouvoir
des hommes de donner de la beauté
à une Architecture irréguliere , qu'il leur
eft poffible d'attribuer de la laideur à la
riante verdure des champs. B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé , la mode , peuvent accoutumer
les yeux à des défauts & en affoiblir
le fentiment dans l'ame , mais ils ne sçauroient
faire naître des beautés . L'effet du
préjugé ou de la mode difparoît toujours
avec la réflexion ; au lieu que le beau eft
tel que fon empire s'augmente par la réflexion
même ; on le quitte affez ordinairement
par préjugé & par mode , on y
revient par fentiment & par raifon .
Les conféquences de l'opinion contraire
font de nature à ne lui laiffer aucune
faveur. S'il n'y a point de beau effentiel ,
tout devient arbitraire dans cette partie
la plus fpirituelle des arts , qui a pour
objet l'agrément. Je puis indifféremment
louer ou cenfurer tout ce qui fe préfente ,
ou plutôt je n'ai plus de raifon de dire
qu'une chofe eft bien ou mal ; je fuis
forcé d'admettre les plus folles imaginations
d'un Artifte licencieux ; je n'ai ni
principes à lui oppoſer , ni bornes à lui
preferire ; plus il aura de caprice & de hardieffe
, plus il fera en état de triompher
de la mode établie , pour lui en fubftituer
de nouvelles , & les faire réuffir par leur
fingularité.
C'eft en vain que pour combattre l'idée
du beau effentiel , M. Frézier , avec beaucoup
d'autres , nous oppoſe la différence
OCTOBRE. 1754.
33
des goûts nationaux . L'Architecture Grecque
, dominante en Europe , n'a aucun attrait
pour les Chinois , peuple de l'Afie
le plus poli & le plus cultivé. Ils ont une
Architecture à leur maniere , dont ils font
parfaitement contens , & qui ne leur permet
pas de goûter la nôtre. Donc l'Architecture
en général n'a & ne peut avoir
d'autre beauté que celle que lui attribue
la mode ou le préjugé de l'éducation. Ce
raifonnement prouve tout au plus que nos
ordres Grecs ne renferment pas tous les
genres de beauté qui entrent dans la fubdivifion
du beau effentiel.
Je me repréſente ce beau primitif comme
un point de perfection qui réfulte de
l'affemblage d'une foule de qualités particulieres.
En ce fens il eft unique , & il eft
vrai de dire qu'il n'y a pas deux moyens
de produire un ouvrage parfaitement
beau : mais des différentes qualités qui le
compofent , dérivent néceffairement divers
genres de beauté , lefquels féparément répandus
dans les ouvrages des hommes ,
donnent lieu à des manieres diffemblables
, qui ont chacune leur mérite réel . II
eft queſtion d'obferver celle de toutes les
manieres qui réunit des genres de beauté
& plus excellens & en plus grand nombre.
Voilà ce qui décide la préférence.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
L'Architecture Chinoife a fans doute
des
genres de beauté qui lui font propres ;
& toute étrangere qu'elle eft à notre pratique
nationale , nous lui rendons à cet
égard la juftice qui lui eft dûe : cependant
notre eftime met l'Architecture Grecque
au- deffus , parce que nous y découvrons
des beautés plus pures & plus relevées. Si
les Chinois étoient auffi équitables , &
peut- être même auffi éclairés que nous ,
ils n'auroient point ce goût exclufif, qui
ne peut être le fruit que de l'orgueil & de
l'ignorance ; mais ils font fi fuperftitieufement
attachés à leurs ufages nationaux
qu'il ne leur vient pas même en penſée
que hors de leur pays on puiffe rien faire
de raifonnable. Depuis que les arts de l'Europe
leur font un peu moins inconnus ,
ils commencent à revenir de cette aveugle
partialité . Il y a même fujet d'efperer que
fi notre Architecture leur devient jamais
familiere , ils en reconnoîtront les avantages.
Les Jéfuites ont bâti a Pekin une
églife à la maniere Européenne . Certe
églife qui n'eft rien moins qu'un chefd'oeuvre
, n'a pas femblé aux Chinois euxmêmes
indigne d'admiration . Que feroitce
, fi leur Empereur avoit quelques - uns
de nos grands Artiftes à fes gages , & qu'il
leur ordonnât de bâtir quelque édifice
OCTOBRE 1754 35
fomptueux , qui pût aller de pair avec les
merveilles de l'Europe ?
M. Frézier cherche à s'autorifer de ce
qui s'eft paffé dans l'Europe même. Il nous
rappelle les triftes révolutions que l'Architecture
a fouffertes parmi nous. Il nous
parle de ces fiécles où l'on a cru , dit- il
avoir quelque chofe de mieux & de plus
agréable à préſenter que les ordres Grecs .
Il nous fait valoir le long regne de l'Architecture
Gothique , qui a eu enfin , ajoute-
t-il , le fort de toutes les modes : on
s'en eft laffé ; on eft revenu par le même
efprit à l'Architecture ancienne. Il infifte
fur toutes ces variations , comme fur auzant
de preuves dont le réſultat eft que
toute la beauté de l'Architecture n'eft.
qu'une beauté de mode & de hazard. J'aimerois
autant que l'on dit que les ouvrages
de Ciceron & de Virgile ne tirent leur
mérite que du préjugé & de l'ufage , parce
que le goût qui y regne , a éprouvé les
mêmes variations que le goût de l'Architecture
Grecque. Il eft fâcheux pour l'opinion
favorite de M. F. que l'abandon de
cette Architecture ne trouve fon époque
que dans le tems de l'introduction de la
Barbarie en Europe , & que le moment
de fon retour ait été celui de la renaiffance
des Lettres & des beaux Arts.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis tout-à-fait du fentiment de M.
F. lorfqu'il réfute M. Brifeux , qui dans
fon traité du beau effentiel a avancé que
c'eft des feules proportions harmoniques que
les édifices les plus généralement approuvés
empruntent leur beauté réelle & véritable.
Affurément cette idée n'eſt fondée ſur rien .
Que les proportions foient un genre de
beauté très- effentiel à l'Architecture , le
principe eft incontestable , quoiqu'en dife
M. Frézier. M. Perrault qui a foutenu le
contraire , ne l'a fait que par efprit de
contradiction , & il a montré fur ce fujet
un entêtement qui ne lui eft pas honorable.
Mais fi ce genre de beauté eft
effentiel , il n'eft pas le feul . De plus , les
proportions en Architecture doivent- elles
être arithmétiques , géométriques , harmoniques
? c'est ce qui n'eft point du tout
décidé. M. Brifeux qui fe déclare pour
les dernieres , le fait gratuitement & fans
preuves ; il nous cite des bâtimens approuvés
où la proportion harmonique a
été observée .
Mais premierement a - t - elle été obfervée
jufques dans les moindres parties
En fecond lieu , eft il bien certain que
cette proportion foit la feule ou même la
meilleure que l'on pût employer pour produire
l'effet defiré ? Si M. Brifeux fatisfait
OCTOBRE . 1754. 37
à ces deux questions , il aura établi quelque
chofe de raifonnable , & nous lui aurons
l'obligation d'avoir répandu la lumiere
fur cette partie ténébreufe de l'art .
M. Frézier dit que c'est faire beaucoup
d'honneur aux Architectes du tems paffe &
au plusgrand nombre du préfent, que de leur
attribuer des principes fcientifiques anfquels
aucun d'eux n'a jamais penfe . Cette réfle
xion eft plus maligne que folide. Il peut
très -bien fe faire que fans y penfer , &
comme à tâtons , les Architectes renconrrent
le vrai. Tous les jours nous voyons
des Artiftes ignorans produire des chofes
excellentes , fans autre fecours que l'heureux
instinct qu'ils ont reçu de la nature ,
guide beaucoup meilleur que tous les principes
fcientifiques . Il importe peu que les
Architectes dans leurs opérations ayent
eu en vûe la proportion harmonique : fi
elle s'y trouve , s'il en réfulte le meilleur
effet , le mérite de cette proportion eft
décidé. M. Frézier raiſonne beaucoup plus
jufte , lorfqu'il démontre l'impoffibilité
en Architecture de tout réduire à la
portion harmonique par la nature même
de cette proportion . Je préfume avec lui
que le plaifir de la vûe n'a aucun rappere
avec celui de l'ouie , & que l'idée d'un
clavecin oculaire ne peut trouver place,
pro38
MERCURE DE FRANCE.
que dans une imagination féconde en fin
gularités , mais peu amie du vrai & du
folide .
M. F. s'étend beaucoup à caracterifer
mes égaremens dans mon effai fur l'Architecture
; je lui aurois grande obligation
fi en effet il me les eût fait connoître ;
mais après avoir bien lu & relu fes remarques
, il ne m'eft rien refté dans l'efprit
qui dût m'engager à changer d'opinion. Il
me reproche les éloges que j'ai faits de M.
de Cordemoy ; pour les détruire , il affecte
de parler de cet Auteur d'une maniere méprifante
qui ne fçauroit faire impreffion .
Son traité d'Architecture n'a rien , dit-il ,
de fpécial & de nouveau , qu'un embarras
de divifions de trois différens modules imaginés
pour une futile précision des parties de fes
profils. On ne veut pas être cru quand on
parle de la forte . Quiconque lira l'ouvrage
de M. de Cordemoy , ne trouvera dans
ce jugement de M. Frézier qu'une prévention
pleine d'humeur & une invective indécente.
Je puis eftimer M. de Cordemoy fort
au- delà de fes mérites ; mais il m'eft évident
que M. F. le met beaucoup trop au
rabais ; & c'eſt bien ici le cas de dire , que
qui prouve trop ne prouve rien .
M. F. doute qu'on trouve jamais un
Architecte qui réuffiffe dans l'entreprife
OCTOBRE. 1754- 39
de fauver l'Architecture de la bizarrerie
des opinions en nous en découvrant les
loix fixes & immuables , ainfi que je le
fouhaite. Je crains , comme lui , que ce bonheur
ne nous arrive pas fi-tôt , mais je ne
fçaurois me réfoudre comme lui à en defefperer.
Il juge la chofe impoffible , fur le
faux principe que tout eft mode ou préjugé
en Architecture. Je tiens le principe
contraire , que je crois plus raifonnable en
lui -même , plus avantageux , & pour décider
de la réputation des Artiftes , & pour
affurer le fuccès des Arts . Il eft par conféquent
très difficile que nous convenions
de nos faits.
Le ton de plaifanterie qu'il prend pour
fe jouer de mes tranfports , de mes raviffemens
, de mes exrafes à la vûe des beaux
édifices , eft fans doute amufant pour le
lecteur ;je ne vois pas au refte l'inftruction
qui en réfulte. Il fuppofe obligeamment
que je n'ai éprouvé toutes ces fenfibilités
que fur le dire des autres ; qu'accoutumé
à entendre louer univerfellement
certains morceaux , j'ai fait bonnement
l'admirateur fur cette garantie C'eft ainfi
, dit - il , qu'on remarque affez souvent
des gens qui avoient regardé un ouvrage
affez indifféremment du premier coup
d'ail, s'efforcent d'y trouver de l'art & des
que
40 MERCURE DE FRANCE.
-
chofes merveilleuses , lorsqu'on leur a dit
qu'il fort des mains d'un grand Maître. La
réflexion eft tout- à-fait agréable ; elle prouve
que M. F. ´n'a gueres éprouvé de ces
mouvemens enchanteurs qu'excite la préfence
des belles chofes ; fon ame eft vraifemblablement
de celles qui ont été battues
à froid . Je le plains du tort que lui a fait
la nature ; il eft privé d'une grande fource
de plaifir , & je lui confeille de m'envier
mes tranfports & mes extafes.
Rien ne lui déplaît tant que mon averfion
pour les pilaftres. Il n'eft pas le premier
qui m'en ait fait un crime. J'avois
prévu les contradictions que devoit rencontrer
un fentiment qui fympathife fi peu
avec l'ufage général . Pour le coup on ne
m'accufera pas du moins de ne dire les
chofes que fur un préjugé de nation ,
d'éducation ou d'habitude. 11 eft également
injufte d'avancer que je ne me détermine
à penfer de la forte que par une
averfion aveugle , & fur la foible autorité
d'un goût particulier que j'ai reçu de la
nature antérieurement à tout ufage de ma
raifon . Voilà déja deux fois que j'effuye
le même reproche. Il eft furprenant qu'on
me comprenne fi mal , & qu'on ne voye
pas que fi j'ai parlé de mon averfion pour
les pilaftres , je me fuis mis en devoir de
OCTOBRE . 1754. 41
juſtifier cette averfion. Il ne faut qu'avoir
lû une fois le premier chapitre de mon
effai fur l'Architecture , pour reconnoître
que j'ai établi l'exclufion des pilaftres ,
comme une conféquence logique & néceffaire
du principe qui fert de fondement
à tout le refte .
J'ai à faire à un homme à qui les pilaftres
tiennent au coeur , & qui veut abſolument
les fauver du naufrage. Il commence
par m'accufer d'être en contradiction
avec moi- même , en avouant d'une part
que le pilastre étoit en ufage chez les anciens
, & en difant de l'autre que c'eft
une innovation bizarre. La contradiction
n'eft tout au plus qu'apparente . Je crois
qu'il eft reçu chez toutes les perfonnes qui
fçavent la valeur des termes , d'appeller
innovation tout ufage contraire aux regles
primitives , quelque ancien que foit cet
ufage. Le pilaftre eft dans le cas , ou du
moins je le prétends. Dès lors j'ai droit de .
le qualifier d'innovation , quoiqu'il ne
foit pas une nouveauté.
Mon adverfaire qui jufqu'à préfent n'a
rien trouvé que d'arbitraire dans l'Architecture
, veut bien ici fe défifter de fon
principe en faveur du pilaftre. Il porte la
prédilection jufqu'à le déclarer intrinfequement
raifonnable & fondé en nature. Voi42
MERCURE DE FRANCE .
ci fa maniere de procéder . Il cherche l'origine
du pilaftre dans la cabane rustique
dont j'ai tiré un parti fi avantageux contre
le pilaftre même. Si l'on veut , dit- il ,
rendre cette cabane habitable c'eſt une
néceflité de remplir les intervalles qui féparent
les poteaux montans . Or , ajoute - til
, ces intervalles feront toujours mal remplis
, fi les poteaux font ronds comme des
colonnes. Sur quoi il fait un raiſonnement
très- long & affez peu clair , pour
montrer la difficulté d'enclaver dans un
mur une furface convexe. Je n'ai qu'un
mot à répondre. Y a - t- il rien de fi facile
de fi ufité même , que d'engager les colonnes
? Des-lors tout ce raifonnement porte
à faux , & le pilaftre demeure ce qu'il a
été , ce qu'il fera toujours , l'enfant bâtard
de l'Architecture.
Du moins , dit - on , le pilaftre eft- il autorifé
par le befoin dans certains cas . M.
Frézier nous cite les angles faillans , aigus
& obtus où la colonne ne peut être employée
, parce que l'entablement porteroit
à faux fur le chapiteau . Ceci borne à trèspeu
de chofe les prétentions des amateurs
de pilaftres ; mais je vais leur ôter le peu
d'efperance que cette difficulté leur donne.
Les angles faillans , aigus & obtus font
certainement inévitables dans tout plan
2
OCTOBRE. 1754. 43
triangulaire ou polygone plus grand que
le quarré . Alors pour éviter le porte- àfaux
, je n'aurai point recours au pilaftre ;
je ne mettrai rien dans l'angle même .
Je rangerai mes colonnes aux deux côtés
le plus près de l'angle qu'il fera poffible
fans porte-à-faux ; fi l'angle eft trop aigu
je l'effacerai en arrondiffant pour la plus
grande fatisfaction des yeux : ainfi tout
fera dans l'ordre , & nous n'aurons point
de pilaftre . Il n'eft donc ni fondé en nature
, ni autorifé par le befoin.
M. F. fe formalife beaucoup de ce que
j'ai accufé le pilaftre de donner à l'Architecture
un air plat. Ai-je tort ? je conviens
que les farfaces planes , lorfqu'on les employe
à propos , ont leur beauté comme
les furfaces cylindriques. Il n'en eft pas
moins vrai qu'une Architecture en pilaftres
eft une Architecture très-plate , fi on en compare
l'effet avec l'arrondiffement des colonnes
& l'âpreté des entre-colonnemens.
Lorfque j'ai dit affez laconiquement
pour rejetter le pilaftre , que la nature ne
fait rien de quarré , mon adverfaire en
prend occafion d'inftruire le public des
différentes productions de la nature qui
approchent de la figure quarrée . On m'avoit
déja oppofé les pierres & les cryftaux .
M. F. n'a recours à ces exemples que par
44 MERCURE DE FRANCE.
furabondance de droit . Il lui eft bien plus
facile de m'accabler en citant les fleurs
labiées , celles à mafque , le lamium , le phlomis
, la fcrophulaire , le cierge du Perou ,
les euphorbes , & quantité d'autres êtres
auffi connus que ceux - là : tels font les
modeles dont il fe prévaut pour légitimer
le pilaftre. Je ne vois pas que cela prouve
autre chofe , finon que M. F. eft verfé en
plus d'un genre de fcience ; mais le pilaftre
n'y gagne rien . Il me fait beaucoup
d'honneur en defirant de me rapatrier ,
comme il dit , avec des pièces fi utiles en Architecture.
Je voudrois de tout mon coeur
qu'il y eût matiere à accommodement ;
mais quand je me laifferois entraîner au
defir de faire ma cour aux Artiſtes , les
droits de la vérité ne changeroient pas.
La difpofition intérieure de mon églife
déplaît à M. F. parce qu'elle eft contraire
à l'ufage des premiers fiécles. Il prouve
longuement & très - bien que dans l'antiquité
l'autel étoit fur le devant , le choeur
derriere en hemicycle autour du rondpoint
; & que pour l'ordinaire cet autel
étoit couvert d'un baldaquin . J'adopte à
ce fujet toute l'érudition dont il juge à
propos de faire étalage ; quoiqu'elle ne
m'apprenne rien de nouveau , je fens combien
elle fait honneur aux connoiffances
OCTOBRE. 1754. 45
de M. F. Je le prie feulement de me dire
ce que les ufages de l'ancienne églife ont
de commun avec l'objet de la queftion .
J'ai dû chercher la difpofition la plus avanrageufe
, fans me mettre en peine qu'elle
fut conforme ou non conforme à ce qui
fe pratiquoit autrefois,
Les premiers fiécles de l'églife ont été
certainement très féconds en modeles de
vertu ; mais je ne crois pas qu'on nous
condamne jamais à remonter à cette fource
précieufe pour y puifer la perfection
des arts. L'églife de S. Pierre du Vatican
bâtie par Conftantin , & conféquemment
l'une des plus anciennes de l'univers , étoit
dans le goût des Bafiliques dont parle M.
F. La nef étoit terminée par une abfide demi-
circulaire moins large & moins haute
que la nef même. Autour de cette abfide
étoient les ftales du choeur ; fur le devant
l'autel couvert d'un baldaquin ou ciboire.
Je fuis fâché que les baldaquins n'ayent
pas une origine plus illuftre ; il ne leur
manqueroit pour être tout- à-fait abfurdes ,
que d'imiter la construction grotesque de
ces anciens ciboires.
Mon Adverfaire donne en paffant un
avis charitable aux gens de Lettres . Il les
exhorte à ne point fe mêler de faire des
projets pour la perfection des arts ; il leur
46 MERCURE DE FRANCE.
confeille d'en abandonner le foin aux feuls
Artiftes. Il étoit jufte que j'euffe ma bonde
l'avis. J'ai fait , dit- il , comme
la plupart de ces Meffieurs ; j'ai plus entrepris
qu'il ne convenoit à l'étendue de mes
connoiffances dans l'art de bâtir. Lorfque
ne part
les
de
gens de lettres voudront foutenir leurs
droits , ils prouveront très-aifément à M.
F. que c'eft à eux fur tout qu'il appartient
prononcer fur les ouvrages des Artiſtes ,
qu'ils font faits pour diriger leur travail
& pour y cenfurer tout ce qui s'écarte des
loix de la raifon & du goût. Quant à moi ,
j'ofe lui dire fans amour propre , que mes
connoiffances dans l'art de bâtir ne font
pas auffi bornées qu'il le préfume. Il ne
faut pas que mon état lui faffe illufion . La
trop grande confiance des gens du métier
vis- à- vis de ceux qui ne le font pas , les
expofe & leur eft quelquefois nuifible .
Quoi qu'il en foit , M. F. trouve divers
inconvéniens à mon projet d'églife. Les
deux ordres élevés l'un fur l'autre lui paroiffent
devoir rendre l'Architecture mefquine.
Si nous n'avions aucun exemple
d'une pareille difpofition , fa conjecture
mériteroit au moins d'être approfondie ;
mais prefque tous les portails de nos
églifes nous préfentent de ces ordonnances
à deux & même à trois étages d'ArchitecOCTOBRE.
1754. 47
ture , ordonnances qui n'ont rien du tout de
mefquin : pourquoi ne pourra - t- on pas exécuter
avec nobleffe dans le pourtour d'une
nef ce qui réuffit fi noblement au portail
d'une églife ? Les proportions des colonnes
font toujours réglées fur la hauteur
de la nef déterminée par fa largeur. C'eſt
donc à tort que l'on oppofe le mauvais
effet de deux petites colonnes l'une fur
l'autre . Ou cette difficulté vaut contre
toute ordonnance pareille , ou elle ne
vaut contre aucune ; parce que fi les
grandeurs varient , les proportions ne varient
jamais , & que là où tout eft proportionné
, il n'y a rien de trop grand ,
rien de trop petit.
M. F. préfere l'ordonnance à un feul ordre
d'architecture , & il appuye fon opinion
de l'autorité de Vitruve , qui l'a pratiqué
ainfi dans fa Bafilique de Fano . Dèslors
il fe met dans l'impoffibilité de donner
à la nef d'une églife cette grande élévation
qui en fait la majefté. Ou s'il ofe
atteindre à cette élévation majestueuse ,
ce ne fera qu'en employant des colonnes
coloffales , dont l'énorme diametre n'aura
plus de proportion avec la largeur de la
nef, & encore moins avec celle des collatéraux.
Sans compter que les entre- colonnemens
devenus exceffivement larges, il n'y
48 MERCURE DE FRANCE.
aura plus moyen de foutenir en l'air des
architraves d'une auffigrande portée . Mon
projet eft exemt de tous ces défauts , il mérite
donc la préférence à tous ces égards.
Un fecond inconvénient que M. F. releve
, c'eft que dans les entre- colonnemens
du fecond ordre , ne pouvant , felon lui ,
me difpenfer de placer des piédroits pour
y attacher les vîtres , il ne voit point fur
quoi je ferai porter ces piédroits , les colonnes
du premier ordre étant parfaitement
ifolées . Comme il raifonne fur un
faux fuppofé , je ne m'étonne pas qu'il en
tire une conféquence fauffe. Dans les entre-
colonnemens dont il s'agit , tout eft
vître d'une colonne à l'autre , fans aucune
efpéce de piédroit . Si la grande voûte
eft de pierre , j'engage toutes les colonnes
du fecond ordre d'un quart ou d'un tiers
tout au plus dans l'épaiffeur des contreforts
, qui viennent en arcs- boutans pardeffus
le plafond des bas côtés foutenir la
pouffée du grand berceau ; il n'y a donc
point de mur à foutenir en l'air , ni de
nouveau rang de colonnes à ajouter le long
des bas côtés. Pareillement du côté des
chapelles , j'engage les colonnes d'un quart
ou d'un tiers au plus dans le mur de refend
, afin de lui donner la largeur & la
force néceffaire pour porter les arcs- boutans
OCTOBRE. 1754. 49
tans d'en haut . Je fais plus , je fortifie au
dehors ce mur de refend par des maflifs
qui augmentent la réfiftance des contreforts
; je ne fuis point gêné pour ces maffifs
, le mur extérieur étant fans ordre
d'Architecture. On dira que voilà bien des
colonnes engagées pour un homme qui eft
très - contraire à cet engagement. Je réponds
que néceffité n'a point de loi. Je
fuis alors dans le cas de la licence.
Mais voici un moyen beaucoup plus
efficace de trancher toutes ces difficultés.
L'invention des nouvelles voûtes de brique
, dont M. d'Efpiés nous a donné le
détail dans fa maniere de rendre les bâtimens
incombuftibles , nous fournit des facilités
que nous n'aurions jamais eſperée .
S'il eft vrai , comme cet auteur le demontre
par des expériences aifées à vérifier ;
s'il eft vrai , dis- je , que ces voûtes n'ont
aucune forte de pouffée , dès- lors je n'en
fais plus d'autres ; me voilà délivré de
l'embarras , de la dépenfe & de la mauffaderie
des contreforts ; toute ma nef de
haut en bas eft en colonnes ifolées. Je me
contente d'envelopper tout le fecond ordre
par des vitraux continus & fans interruption
: mon églife devient l'ouvrage le
plus noble & le plus délicat.
M. F. prétend que je fuis embarraffé au
C
.
50 MERCURE DE FRANCE.
•
chevet ou rond- point. Il eft vrai que je
remarque avec foin les difficultés qui fe
rencontrent dans l'exécution de cette partie
, & les défauts fans nombre de la pratique
ordinaire. Si je trouve de l'embarras ,
c'est l'embarras de la chofe même ; il faut
être habitué à fe tout permettre pour ne
pas le fentir. Je propofe des moyens affez
bons de fe tirer d'affaire ; c'eſt à ceux
qui me critiquent d'en produire de meilleurs.
Enfin M. F. me trouve tout-à- fait inintelligible
dans l'idée de voûte que je propofe
pour le centre de la croifée. Il ne
comprend pas que dans cette partie on
puiffe conftruire d'autre voûte qu'une vonte
d'arrêtes ; il ne voit aucun rapport entre
une voûte quelconque & un baldaquin ,
qui n'eft , dit il , qu'un dais poftiche élevé
fur de petites colonnes . Je fuis affuré que fi
M. F. l'avoit bien voulu , il auroit compris
que dans le centre de la croifée on
peut conftruire toute efpece de voûte en
cul de four & en pendentif. Je fuis encore
perfuadé que s'il s'étoit donné la peine de
méditer la chofe , il auroit facilement reconnu
qu'un baldaquin peut avoir & a
fouvent une toute autre forme que celle
d'un dais poftiche . Combien n'en voit on
pas qui font formés par des confoles ou
OCTOBRE . 1754- 51
grands enroulemens furmontés d'un couronnement
circulaire ? Qui empêche que
fur les quatre grands arcs doubleaux on
éleve de pareils enroulemens , qui fuivant
la diminution pyramidale aillent ſe réunir
à un couronnement en forme de portion
de fphere , rempli par une gloire ou une
apothéofe ce centre de la croifée couvert
par une voûte ainfi percée à jour &
décorée avec cette hardieffe , n'auroit - il
pas quelque chofe de très-brillant & de
tout-à - fait pittorefque c'eft un problême
en effet que je propofe aux habiles Architectes
, il ne leur fera pas difficile d'en
trouver la réfolution.
VERS
A Madame L. D. D. L. F. fur ce qu'elle
m'avoit fait la faveur de ſe ſouvenir de
moi en écrivant à Mme D. G. S. D. C.
D. M. fa foeur.
U fond d'une province , où l'aimable parefle
Αυ
Me file de paifibles jours ,
Loin du tumulte & de l'yvreffe ,
Loin des hommes trompeurs je cherchois la fageffe,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'une voix enchantereffe
M'adreffa ce charmant difcours,
Tu dors : tu ne fçais pas qu'une illuftre Ducheffe
,
Dans une lettre écrite à fa pieuſe foeur ,
A daigné t'honorer d'un fouvenir flateur ?
Cette marque de bienveillance
Veut un remerciment en langage des Dieux ;
Laiffes parler le zéle & la reconnoiffance ,
Eux feuls doivent offrir au Souverain des cieux
L'encens qu'on lui préfente , & ce mets précieux
Bien loin de l'appaifer , l'offenfe
S'il n'eft offert par ce couple pieux,
Ainfi parla l'agile Renommée,
Une délectable fumée
Soudain la dérobe à mes yeux,
D'une douce odeur ennyvrée ,
Depuis ce moment glorieux
Je cherche , mais en vain , ces fons mélodieux
Dont retentit la montagne facrée.
Le pouvoir ne fuit pas toujours la volonté ,
Je l'éprouve en ce jour. Vous que Pallas fit naître ,
Amante des beaux Arts , daignez avec bonté
Recevoir les accens d'une Mufe champêtre ;
Ses infructueuſes chanſons
Sont l'ouvrage de la nature ,
Et lart ne lui donna jamais de fes leçons ;
Dans une terre fans culture
On ne peut efperer de fertiles moiffons,
Ó CTO BRE . 1754 . 53
Que ne puis-je en un ftyle au - deffus du vulgaire ,
Peindre cette bonté , ce charmant caractere ! ...
Mais ces tons font trop hauts , mon champêtre
hautbois
N'a jamais célébré que nos champs & nos bois ;
Il fe plaît à chanter une onde tranſparente ,
Qui s'échappe entre mille fleurs ;
Un parterre émaillé des plus vives couleurs ,
Où regne le jafmin , la rofe , l'amaranthe ;
La fraîcheur du matin , les zéphirs vigilans ,
Qui prévenant le lever de l'aurore ,
Vont en riant careffer Flore ,
Et lui porter leurs humides préfens ;
Une vafte & riche prairie ,
Bordée au loin par des faules épais ,
Où fur le bord des eaux , pour reſpirer le frais
Me conduit quelquefois ma douce revêrie.
Satisfaite d'errer dans le facré vallon ,
Je vois fans trouble & fans envie ,
Tous les favoris d'Apollon ,
Triompher fur le double mont ,
Partager les lauriers que donne la victoire ,
Avec les plus fameux héros.
Aux yeux du fage un inftant de repos
Vaut mieux que deux mille ans de gloire.
Pliffon.
Cüij
54 MERCURE DE FRANCE .
*******************
LETTRE
D'un négociant de Rouen à M. Abbé
Raynal.
L'fieur ,dans le Mercure , en parlant
'Invitation que vous faifiez , Mondu
Dictionnaire univerfel de M. Savary ,
traduit en Anglois , eft conçue en ces termes.
» Il feroit à fouhaiter , difiez - vous ,
» Monfieur , à l'occafion de cette traduc-
» tion , qu'on profitât en France du tra-
» vail de M. Poftlethwayt , pour donner
» une nouvelle édition de l'ouvrage fi uti-
» le , mais fi imparfait de Savary. L'Ecri-
» vain affez éclairé pour exécuter cette
» grande entreprife , trouveroit les efprits
» tout-à-fait difpofés à lui rendre juſtice.
Qui eft - ce qui ne defireroit , ajoutiezvous
, de mériter & d'obtenir les éloges
qu'on a donnés aux deux excellens.
» citoyens qui viennent de publier , l'un
» un ouvrage fur les grains , & l'autre
» des remarques fur les avantages & les
" defavantages de la France & de la Gran-
>> de Bretagne , par rapport au commerce
» & aux autres fources de la puiffance des
>> Etats ?
OCTOBRE . 1754- 59
Il n'y a fans doute perfonne , Monfieur ,
qui ne fût extrêmement flaté de jouir du
même droit que ces deux bons patriotes
fe font juſtement acquis fur la reconnoiffance
publique ; mais l'ouvrage que vous
propofez , eft , comme vous l'obfervez , une
de ces grandes entrepriſes , à laquelle tout
fçavant n'eft pas propre. Il exige du nouvel
Editeur plus que de l'ordre & de la
pureté de ftyle. Des connoiffances non fuperficielles
font indifpenfables pour pouvoir
analyfer & rectifier dans le befoin
les mémoires qui feroient fournis , & on
ne peut les acquerir , ni dans le cabinet , ni
dans une feule ville , ni par correfpondance.
Je n'ai garde toutefois , Monfieur
de conclure de ces difficultés qu'il ne puiſſe
fe trouver des hommes capables de rendie
au public un ſervice auffi important ; mon
intention et plutôt de faire envifager à
ces véritables citoyens , combien ils auroient
de lauriers à cueillir au bout d'une
fi pénible carriere.
Nos fouhaits ne doivent pas fe borner ,
Monfieur , à la feule révifion du Dictionnaire
de Savary. Son Parfait négociant ·
n'en a pas moins befoin , au jugement de
ceux qui par état font obligés d'y recourir
journellement. Mais quel fera encore l'Ecrivain
qui entreprendra cet ouvrage ? Par
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE .
une fa talité attachée à la France feulement ,
nous voyons avec douleur que tous les gens
à talens font comme convenus entr'eux
de négliger , pour ne pas dire mépriſer ,
ce genre d'étude. L'amour propre de la nation
n'y contribue pas moins que l'indifférence
des hommes de lettres. On fe figure
aifément que les inftructions feroient
fuperflues pour des négocians auffi actifs ,
aufli entendus & auffi féconds en projets
que nous le fommes. L'expérience trop
fouvent répetée des malheurs qu'entraîne
-après foi le défaut des premieres connoiffances
, de mûre délibération , de prévoyance
, d'ordre , devroient pourtant faire
revenir d'une prévention auffi mal fondée.
J'ofe le dire , Monfieur , ce font là
les pilotes qui manquent ordinairement à
ces frêles vaiffeaux du crédit & de la réputation.
Ce n'eft pas toujours aux écueils
de l'avarice , de l'ambition defordonnée
de la friponnerie , qu'ils vont fe briſer ,
comme on fe plaît à le débiter injuftement
au public peu inftruit du commerce , &
trop porté à le croire . On objectera fans
doute que l'imprudence eft par tout blâmable
, & d'autant plus chez le marchand,
qui , s'il ne fait pas toujours perdre , abufe
au moins de la confiance qu'on a dans
fa capacité. Il ne feroit peut-être pas difOCTOBRE.
1754. 57
ficile , Monfieur , de trouver en faveur
du marchand malheureux , honnête homme
, des raifons qui affoibliffent de beaucoup
l'objection ; mais ce feroit s'écarter
du fujer principal de cette lettre , on ne
prétend ici qu'expofer des befoins : ils
font réels , nous manquons de traités fur
le commerce : le Parfait négociant de Savary
ne fe rapproche pas affez de notre
tems , & eft , dit- on , trop chargé de raifonnemens.
Il eft conftant que , même depuis
la derniere édition , le commerce du
Royaume , tant intérieur qu'extérieur , a
changé de forme ; de nouveaux ufages
ont pris force de loi. Les ordonnances de
1673 , quoique claires & étendues , font
aujourd'hui trop conciſes , eu égard à toutes
les difficultés qui furviennent fréquemment
, fans être enfantées par l'efprit
de chicane. Je m'arrête à ces deux
dernieres réflexions , je veux dire aux
nouvelles loix formées par des ufages
reçus , & aux anciennes ordonnances . Or ,
Monfieur , fi perfonne n'entreprend jamais
de recueillir les unes pour fuppléer aux
autres , le moyen que le marchand acquiere
les premieres connoiffances , fources
de l'ordre & de tant d'autres qualités qui
lui font néceffaires ? Je fçais que le Par--
fait négociant de Savary , renferme de bons
C v
18 MERCURE DE FRANCE.
principes , & qu'il mérite d'être confulté
dans les affaires litigieufes Nous trouvons
encore dans les conférences de Bernier
d'excellentes notes fur les ordonnances.
On peut auffi cirer un petit traité fur
les lettres de change , inféré dans Savary ,
quoique plus propre à un Avocat qu'à un
marchand ; mais il faut convenir qu'à la
réferve du Parfait négociant , ces ouvrages
& d'autres inconnus à nombre de
marchands , n'étant pas faits par des gens du
métier , ne forment pas non plus toujours
des décifions , & que tous pechent par
la raifon que j'ai déja touchée , que les
ufages reçus dans le commerce tiennent
lieu d'un fupplément des ordonnances .
C'eft donc de ces ufages ou nouvelles
loix que j'ofe aujourd'hui réclamer une
entiere connoiffance pour le commerçant.
Je penfe , Monfieur , qu'il feroit très- aifé
de la lui procurer en peu de tems & à peu
de frais , fi on vouloit faire dans chaque
Jurifdiction confulaire un recueil de toutes
les caufes qui y ont été jugées depuis
leur création , qu'on y joignît celles qui
par appel ont paffé aux Parlemens , & que
toutes fuffent raifonnées , de façon qu'un
négociant pût s'inftruire à fond des motifs
pour & contre . Il feroit en outre fort
effentiel que ce recueil en renfermât un
OCTOBRE. 1754
موس
autre de toutes les confultations qui ont
é é préſentées à chaque Chambre de commerce
par d'autres chambres , ou par des
particuliers , & des réponſes qui y ont été
faites.
L'extrait qui feroit levé des regiftres ou
plumitifs de chaque Jurifdiction confulaire
, pourroit être remis en mains d'un
Avocat , qui avec deux anciens Confuls
ou principaux négocians des villes refpectives
, y mettroit l'ordre , les réflexions ,
& fur tout la précifion & le langage du
commerce , point capital pour lequel le
concours de ces compilateurs me paroît
indifpenfable. Tous ces différens recueils
joints enfemble , fous la protection du Miniftre
, formeroient un corps d'ouvrage fupérieur
à tous ceux que nous avons fur ces
matieres. Les avantages inestimables qui
en réfulteroient pour le commerce , font
fans nombre . En général , Monfieur , combien
d'affaires de conféquence n'y a- t- il
pas eu dans le Royaume depuis l'érection
des Jurifdictions confulaires , dont plus
des trois quarts des négocians n'ont qu'une
légere connoiffance , ou point du tout ?
Combien n'en furvient-il pas tous les jours
dont le jugement , fondé peut- être fur le
feul ufage , devroit être rendu public ?
Combien dont on a perdu l'idée
par les
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
longues difcuffions qu'elles ont fouffertes
aux Parlemens ? Combien enfin , portées
au Bureau du commerce , dont prefque
toujours le public ignore la folution ?
Si les affaires font plus nombreuſes &
plus compliquées dans les Cours fouveraines
, les lumieres y font auffi plus abondantes.
Outre les loix & les ordonnances
un Journal des Audiences , un Recueil
d'Arrêts font , par exemple , des livres
parmi un nombre d'autres , d'un très -grand
fecours. N'a - t-on pas même jufqu'aux Caufes
célébres que tout le monde a voulur
fire & dans le commerce nous fommes
totalement privés de l'utile & de l'amufant.
Un ouvrage tel que celui dont j'ébauche
ici le projet, auroit ce double avantage.
Les négocians s'inftruiroient en fe
délaffant ; ils trouveroient très - fouvent
fous la main la décifion d'une difficulté ,
pour laquelle ils feroient à la veille d'entrer
en procès , & qu'ils chercheroient en
vain dans le Code & dans Savary .. Ceuxmême
qui parviendroient au Siége confulaire
, ( ceci foit dit en général ) y monteroient
bien plus fçavans qu'ils n'en defcendent
peut- être aujourd'hui . Enfin les
appels feroient moins fréquens , les difcuffions
plus fimples , le marchand moins
détourné de fon commerce , fa bourfe méOCTOBRE
1754. 61
nagée & fes affaires plus en ordre , à proportion
de fes connoiffances.
Il y a long- tems , Monfieur , que la néceffité
m'a fait defirer ce recueil. J'en communiquai
l'idée l'année derniere à un député
de commerce , pour qu'il engageât
MM. fes confreres à fe charger de l'entreprife
, au moyen du privilege qu'ils obtiendroient
fans peine. Voici ce qu'il me
répondit à ce fujer.
J'ai lu avec plaifir , Monfieur , la let-
» tre que vous m'avez fait l'honneur de
» m'écrire. Les réflexions qu'elle renferme
» font utiles , & portent fur des objets
» effentiels. J'ai fouvent entendu parler
» fur ces matieres ; mais je ne vois pas
que l'on s'en foit occupé. Il feroit bien
à defirer qu'on le fit ; il en réfulteroit
>>fûrement des connoiffances dont bien des
perfonnes auroient befoin . Je parlerar
» de votre idée à mes confreres , & je
» vous informerai de leur façon de penfer
» à cet égard.
33
Comme les raifons que j'avois alors
pour croire que ce projet auroit pû réuffir
par ce canal , ne fubfiftent plus , j'ai recours
àvarre zéle , Monfieur , pour exciter
une noble émulation parmi nos bons patriotes.
Je fuis , & c.
Ce 28 Juillet 175.4- .
L. I. C.
62 MERCURE DE FRANCE.
L'ELOGE DE LA SINCERITÉ .
ODE
Préfentée à Meffieurs de l'Académie de Pais .
N'
E reverrons - nous plus le beau regne d'Aftrée
?
La terre en gémiffant à l'erreur eft livrée :
Son fein de toute part enfante des malheurs ;
Le perfide interêr , fils cruel du menfonge ,
Dans l'abyfme nous plonge ,
Et ce monftre infernal s'abreuve de nos pleurs .
Viens foulager nos maux , Sincérité touchante ,
Viens nous faire admirer fous ta loi triomphante ,
Les peuples fortunés reconnoiffant tes droits ;
Nous reverrons alors l'univers fans allarmes
S'embellir de tes charmes ,
Et ta voix pénétrer dans le palais des Rois.
Mes voeux font exaucés : Je la vois . . je l'adore ...
Elle fend les rayons d'un ardent météore ,
Sur un trône d'azur elle defcend des cieux ;
Un feu pur & divin dans les yeux étincelle ,
Et fa bouche immortelle
Exhale dans les airs un parfum précieux.
J
OCTOBRE . 63 1754.
Regne , fille du ciel ! fans toi la terre entiere
N'eft qu'un séjour affreux privé de la lumiere ;
Les Dieux même irrités des crimes des humains ,
Rejetteroient l'encens d'une race infidele ,
Si fes voeux , fi fon zéle
Ne leur étoient offerts par tes aimables mains.
Portes-leur nos reſpects , & retiens leur tonnerre
;
Reviens te faire entendre aux maîtres de la terre ;
Que par toi les flateurs foient du trône écartés ;
Protéges l'innocence & demafques le vice ,
Couronne la juftice ,
Et garantis par tout la foi de nos traités.
Rends- nous , rends-nous heureux : ton abfence
funefte
A fait tomber fur nous la colere céleſte ;
Non ,le bonheur n'eft point où tu ne regnes pas ;
L'aimable confiance ici-bas va renaître ,
L'honneur va reparoître ,
Si ton flambeau divin ( claire enfin nos pas.
J'ai vu la fauffeté contre nous conjurée ,
De tes plus beaux atours infolemment parée ,
Ufurper des honneurs qui te font refufés ,
Prendre de l'amitié le voile refpectable ,
64 MERCURE DE FRANCE.
Et d'un trait redoutable
Percer de tendres coeurs par ce voile abuſés.
Qu'à ton afpect vengeur ta perfide ennemie
Frémiffe , & loin de toi porte fon infamie ;
Que le foupçon la ſuive & s'écarte de nous ; .
Qu'au fentiment ta voix prête toujoursdes graces
;
Ramenes fur fes traces
Cet âge fortuné dont nous ſommes jaloux.
粥
O ma divinité , ta préſence m'enflamme !
Un feul de tes regards développe mon ame ,
Mon oeil de ton éclat de tout tems fut frappé ;
Ton éloge en ce jour eft dicté par toi- même
A ma Muſe qui t'aime ,
C'eft l'hommage d'un coeur qui n'a jamais trompé.
Soumise à ton pouvoir , n'attends point de ma
lyre
Des fons , enfans de l'art , que l'art lui- même admire
,
Mais qui loin de te plaire ont droit de t'irriter ;
Adorable vertu ! dans mon fincere hommage
Vois briller ton image :
Pour bien louer les Dieux il faut les imiter.
OCTOBRE 1754- 65
Amour facré du vrai ! toi qui plais , toi qui
touche ;
Ton temple eft dans mon coeur , ton trône eft fur
ma bouche ,
Heureuſe de ſervir d'exemple à l'univers ;
Oui , tu peus exiger le plus dur facrifice , •
Par un lâche artifice
Je ne fouillerai point tes autels ni mes vers.
De tes propres crayons peins mes jeunes années
,
Peins la frivolité filant mes deftinées ,
Mon coeur foible & fenfible , ouvert aux vains defirs
;
D'un peuple adorateur Corine environnée ,
De Acurs toujours ornée ,
Laiffant aux ris , aux jeux le foin de fes plaifirs.
Ce tems flateur n'eft plus ; tout a changé de
face :
J'ouvre à regret des yeux dont la beauté s'efface ;
Saturne fur fon aîle emporte ma fraîcheur ;
Je ne reverrai plus les rivages de Flore ,
Mon teint fe décolore ,
Et le fouci cruel en ternit la blancheur.
O Saturne to tyran de toute la nature !
66 MERCURE DE FRANCE.
De tes funeftes dents la plus chere pâture.
Fut toujours la beauté , ce charme des mortels :
Fiere de fon empire , elle en jouit à peine ,
Que tu forges la chaîne
Qui l'attache en victime aux pieds de tes autels .
Hélas ! fur le déclin d'une courſe pompeufe
L'amour propre offre encore une image trompeufe
;
Mais la fincérité parle , & l'orgueil fe tait ;
Tes beaux jours , me dit- elle , ont coulé comme
l'onde
Tu ne tiens plus au monde ,
Et les biens enchanteurs t'échappent comme un
trait.
Une route nouvelle à tes pas eft offerte :
L'amitié fous mes loix va réparer ta perte ,
De fes plus doux liens je t'enchaîne aujourd'hui :
Dans le fein des vertus , à ton ame tranquille ,
Je prépare un afyle ,
Et j'y ferai pour elle un immortel appui .
Déeffe ! je te fuis , & je place ma gloire
A m'attacher moi - même à ton char de victoire ;
Je cherche dans toi feule un langage vainqueur.
Dans mes timides vers brilles d'un nouveau luftre,
OCTOBRE. 1754. 67
Rends ton efclave illuftre ,
Et triomphes par tout ainfi que dans mon coeur ;
Jucunda ifta veritas , etiamfi non eft ,
mihi tamen grata eft. Cic. 3. Att. 24.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale de Chirurgie , à la
quelle M, de la Faye , Directeur , a préfidé
en l'absence de M. le premier Chirurgien
du Roi , le Jeudi 25 Avril 1754.
'Académie n'ayant pas été fatisfaite
question qui avoit été propofée pour le
prix de cette année ; fçavoir , dans la néceffité
abfolue de faire l'amputation après des
fracas d'os par les armes à feu , quand il
fautfaire l'opération d'abord , & quels cas
exigent qu'on la differe ; ce fujet fera remis
pour le prix de l'année 1756.
L'éloge de M. Puzos par M. Morand ;
fut précédé de la lecture d'un mémoire de
M. de Garengeot fur quelques hydropifies
enkiftées fingulieres. Celle de l'épiploon
fait le fujet des cinq premieres obfervations.
Elles font connoître que cette
membrane eft fufceptible de devenir plus
68 MERCURE DE FRANCE.
épaiffe qu'elle ne l'eft dans l'état naturel ,
de contenir un fluide épanché dans fa cavité
, & même de former des cellules particulieres
en différens points de fon étendue
; ainfi l'épiploon peut faire le kifte de
différentes hydropifies locales : c'eſt la conféquence
qui réfulte des cas que l'Auteur
a obfervés.
Dans la fixiéme obfervation , il donne
l'hiftoire d'une hydropifie qui avoit tous
les accidens de l'afcite , excepté que les
urines étoient abondantes & de couleur
citrine. La difpofition de la tumeur étoit
finguliere , fon volume étoit monstrueux ;
elle étoit fituée tranfverfalement au- deffous
du cartilage xiphoïde , enforte que le
ventre paroiffoit plus large que long ; la
partie inférieure du ventre n'étoit aucunement
tendue. La fluctuation qui fe faifoit
fentir d'un côté à l'autre de la tumeur , ne
laiffoit aucun doute fur le caractere de la
maladie ; c'étoit une hydropifie enkiſtée ;
mais M. de Garengeot ne pouvoit fe repréfenter
la partie qui formoit un kiſte
d'une auffi grande étendue & d'une pareille
circonfcription. La fuffocation dont la
malade étoit menacée par le volume de
cette tumeur , indiquoit la reffource palliative
de la ponction. Cette opération réiterée
fervit à prolonger les jours de la
OCTOBRE . 1754. 69
malade ; à l'ouverture de fon corps on vit
que le fiége de cette hydropifie étoit dans
le mefocolon.
(
L'Auteur termine fon mémoire par une
obfervation faite fur un jeune homme ,
qui après quatorze faignées à l'occafion
d'une inflammation de bas - ventre , reſta
avec une fenfation douloureuſe affez
vive aux fauffes côtes du côté droit ,
précisément dans le moment de l'infpiration
; il fe plaignoit d'ailleurs d'une pefanteur
à la région du foie & d'un gargouillement
qui frappoit les côtes quand
il faifoit quelque mouvement précipité de
gauche à droite. Les tégumens qui couvroient
les fauffes côtes droites , étoient
oedémateux , & plus gonflés que du côté
oppofé . M. de Garengeot diftingua par le
tact une ondulation profonde , & jugea
qu'il y avoit un amas de fluide enkifté
fous les fauffes côres , car le refte du ventre
étoit mollet & affez applati . Il eſt probable
que la formation du kifte a eu pour
cauſe la cohésion de la membrane qui recouvre
la partie convexe du foie avec le
péritoine . M. de Garengeot fit la ponction ;
elle eut tout le fuccès poffible. Dès le moment
que l'eau fut évacuée , le malade
refpira fans peine , tous les accidens fe
diffiperent , & quelques jours après il
jouit d'une fanté parfaite,
3
70 MERCURE DE FRANCE.
M. Louis lut un mémoire fur l'écoulement
de la falive par la fiftule des glandes
parotides & par celle du conduit falivaire
fupérieur. Les anciens ne fe doutoient pas
que la glande parotide fituée fous l'oreille ,
derriere l'angle de la mâchoire inférieure ,
fervit à la filtration de la falive. Ils ne
connoifloient point le conduit excréteur
qui vient de cette glande , & va s'ouvrir
dans la bouche vers le milieu de la joue.
Il a été découvert en 1660 par Stenon , célébre
Anatomiſte Danois. Les plaies de ce
conduit nous ont appris depuis que les
glandes parotides étoient la fource la plus
abondante de l'humeur falivaire. On a
obfervé que les perfonnes en qui le canal
falivaire étoit ouvert , perdoient une quantité
confiderable de falive , jufqu'à mouiller
plufieurs ferviettes pendant un repas
très-frugal & de peu de durée. M. Louis
rapporte des faits fur cet écoulement de
l'humeur falivaire ; mais il ajoute à ces
obfervations une remarque qui paroît de
grande conféquence dans la pratique ,
c'eft qu'on obferve le même fymptome
dans la fiftule de la glande parotide . 11
faut donc diftinguer avec foin quelle eft la
partie affectée , afin de ne pas fe méprendre
dans le choix des moyens convenables
pour la guérison de ce genre de maladie.
OCTOBRE. 1754 70
[
[
e
ES
S
Paré fait mention d'un foldat , à la joue
duquel il étoit refté un trou fiftuleux à la
fuite d'un coup d'épée . Ce trou dans lequel
on auroit à peine pu mettre la tête d'une
épingle , fourniffoit une grande quantité
d'eau fort claire lorfque ce foldat parloit
ou mangeoit. La cauterifation du fond de
cette fiftule en a procuré la cure radicale .
Fabrice d'Aquapendente a réuffi dans un
cas pareil , en appliquant des compreffes
trempées dans les eaux thermales d'Apone.
M. Louis qui donne le précis de ces
obfervations , juge que dans les cas qui y
font énoncés , c'étoit une portion de la
glande parotide qui fourniffoit la matiere
fereufe dont l'écoulement avoit empêché
la confolidation de l'ulcere . Comment en
effet l'application d'un cauftique qui aggrandit
l'ulcere d'un canal excréteur ,
pourroit-elle mettre obftacle à l'écoulee
ment de l'humeur dont le paffage continuel
eft une caufe permanente & néceffaire
de fiftule ? Les eaux thermales appliquées
extérieurement , ne font certainement pas
capables de procurer la confolidation d'un
canal excréteur. Il s'enfuit donc que
dans les cas où ces moyens ont été ſi efficaces
, le canal excréteur n'étoit point affecté.
Le fuccès de l'application de ces
moyens eft au contraire tout naturel
S
S
pour
72 MERCURE DE FRANCE .
la guérifon de la fiftule de la glande parotide
; la fimple compreffion peut même
être un moyen fuffifant dans ce cas ; M.
Louis en cite un exemple d'après M. le
Dran.
La guérifon du canal falivaire ne s'obtient
pas fi facilement. L'inutilité bien reconnue
des moyens dont on vient de parler
, a obligé de recourir à de plus efficaces
; c'eft un Chirurgien de Paris à qui
l'on eft redevable de la premiere cure
qu'on connoiffe en ce genre : Saviard en a
tranfmis l'hiftoire dans le recueil de fes
obfervations. Un homme avoit une plaie
à la joue doite ; & malgré toutes les attenrions
que M. le Roi donna au traitement ,
elle dégénera en un ulcere fiftuleux , entretenu
par l'écoulement d'une grande quantité
de falive. Ce Chirurgien penfa qu'il
falloit faire une nouvelle route par laquelle
la falive feroit portée comme dans l'état
naturel . L'idée de percer la joue avec
un inftrument tranchant fe préfenta à Fefprit
de M. le Roi ; mais confiderant qu'une
plaie fimple , parfa prompte réunion , tromperoit
fon efpérance , il préfera l'ufage
d'un cautere actuel , femblable à celui dont
on fe fervoit alors pour percer l'os unguis
dans l'opération de la fiftule lacrymale.
Son deffein étoit de caufer une déperdition
OCTOBRE. 1754 73
tion de ſubſtance , afin que la falive pût
paffer librement fans qu'on eût à craindre
l'obturation de ce conduit artificiel avant
la confolidation de l'ulcere extérieur.
L'effet répondit à fon attente. L'ouverture
fiftuleufe externe fut guérie en fort peu de
tems , & avec beaucoup de facilité.
Le célébre M. Monro , Profeffeur d'Anatomie
à Edimbourg , préféra depuis dans
un cas pareil , de percer la joue avec une
aiguille faite à peu-près comme une alêne
de cordonnier ; mais pour éviter l'inconvénient
de la confolidation du canal artificiel
, il paffa un cordon de foye dans cette
ouverture en forme de feton ; au bout de
trois femaines on retira le cordon , &
l'ulcere extérieur guérit enfuite en trèspeu
de tems.
"
Telles ont été jufqu'à préfent les reffources
connues de la Chirurgie moderne contre
la mal die qui fait le fujet de la
differtation de M. Louis. Il avoue que la
méthode d'ouvrir une route artificielle eft
ingénieuſe ; mais quoiqu'adoptée par tous
les Maîtres de l'Art , & malgré les fuccès
qu'elle a eus , cette méthode lui paroît bien
éloignée de la perfection ; car l'orifice de
l'ouverture artificielle qu'on pratique , fe
trouvant plus éloignée de la fource de la
ſalive que la fiſtule qu'on fe propofe de
D
74 MERCURE DE FRANCE.
guérir par cette opération , l'humeur doit
avoir plus de facilité à fortir par le trou
fiftuleux extérieur que par l'ouverture intérieure
; & il n'y auroit rien de furprenant
, fi après cette opération le malade
reftoit avec un trou fiftuleux à la partie
externe de la joue , qui permettroit à la
falive de fe partager également , & de couler
en partie fur la joue & en partie dans
la bouche . En effet le feton qu'on laiſſe
pour convertir la fiftule externe en interne
, peut rendre en même tems les deux
orifices calleux . M. Coutavaz a communiqué
à l'Académie une obfervation dont
M. Louis fait ufage en preuve de l'imperfection
de la méthode dont il s'agit : il
fait connoître enfuite les avantages de
celle qu'il veut établir. Un homme de
trente ans s'étoit livré , au mois de Septembre
de l'année 1752 , entre les mains
d'un Empirique renommé , lui avoit- on
dit , à l'occafion de plufieurs cures heureufes
de loupes qu'il avoit détruites par
l'application d'un cauftique . Ce malade
avoit un engorgement fcrophuleux à la
glande parotide : le cauftique fut mis à la
joue , & la chûte de l'efcarre laiſſa un ulcere
qu'on tâcha en vain de cicatrifer. Il
fortoit par une très - petite ouverture une
quantité affez confiderable de falive , &
OCTOBRE . 754. 75
3
fur tout lorfque le malade parloit ou qu'il
prenoit fes repas , fon tempérament s'alteroit
vifiblement par l'écoulement exceffifde
cette humeur ; il eſtima que chaque
jour il en perdoit environ huit onces. Cer
état l'inquiétoit beaucoup . Il eut recours
à M. Louis , qui ayant été confulté précédemment
pour des maladies de cette nature
, avoit déja réfléchi aux inconvéniens
de la méthode ordinaire , & en avoit propofé
une plus fimple , plus douce & plus
naturelle , en déterminant la route de la
falive par le conduit même , qu'on peut
rétablit dans fes fonctions depuis la fiftude
jufques dans la bouche . M. Louis rend
un compte détaillé du procédé qu'il a tenu
, fuivant les différentes vûes que lui
ont fournies la nature du conduit falivaire
, fa direction & fon infertion dans la
bouche ; objets fur lefquels l'auteur a fait
des recherches particulieres avec la plus
grande exactitude , & qui lui ont été fort
utiles. Un cordon de fix brins de foye
fervit de filtre à la falive. Dès le premier
jour qu'il fut placé dans la continuité du
canal , il ne coula plus que quelques gouttes
de cette humeur pendant que le malade
mangeoit. Au bout d'onze jours M.
-Louis jugea qu'il pouvoit retirer le feron
& travailler à la cicatrice de l'ulcere de la
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
joue qu'il obtint en peu de jours.
L'Auteur examine à la fin de fon mémoire
la raifon du fuccès de la méthode
qu'il a fuivie. A confiderer fimplement
les chofes fuivant les principes qu'il
avoit pofés contre la perforation de lajoue
plus antérieurement que l'ouverture
fiftuleufe , le rétabliffement du conduit
naturel paroîtroit avoir les mêmes inconvéniens
; mais fi l'on fait attention à l'infertion
du conduit dans la bouche , il n'y
aura plus de difficulté. Quand le canal
falivaire eft ouvert , dans quelque point
que ce foit , la falive trouvera toujours
moins de réſiſtance à s'échapper par cette
divifion contre nature , qu'à parcourir le
refte du conduit ; & la façon dont il eſt
contourné à fon infertion dans la bouche ,
forme un obftacle qui rend encore l'iffue
de cette humeur plus facile par l'ouverture
accidentelle ; mais lorfque le feton a
été placé dans le canal pendant un tems
fuffilant redieffer fon extrêmité , &
augmenter fon diametre , la falive doit y
paffer tès-facilement. La feule dilatation
des orifices des conduits excréteurs fuffit
pour procurer un écoulement abondant de
I'humeur , au paffage de laquelle ils fervent.
M. Louis dor ne des preuves de cette
vérité générale , & il en cite des exem
pour
OCTOBRE. 1754 77
ples qui ne font point étrangers à fa queftion
. Enfin le moyen qu'il donne pour la
guérifon des fiftules du canal falivaire eft
très - efficace ; il n'eft point douloureux
comme l'opération qu'on pratiquoit , en
perçant la joue pour changer , comme l'on
difoit , la fiftule externe en fiftule interne
: & pour donner plus de poids aux obfervations
de M. Louis , nous dirons d'après
lui , que le célébre M. Morand a mis
ce même moyen en ufage avec le plus
grand fuccès.
M. Andouillé a donné à la fuite du mémoire
précédent des nouvelles preuves des
bons effets de l'agaric de chêne pour ar
rêter l'hémorrhagie après l'amputation des
membres. On connoiffoit affez la propriété
de ce topique ; il avoit réuffi dans l'opération
de l'anévrifme & dans les amputations
du bras , de l'avant- bras & de la jambe .
Mais la compreffion feule avoit fouvent
fuffi dans un grand nombre de cas femblables
; il reftoit à connoître l'efficacité
de ce remede fur des vaiffeaux d'un plus
grand diametre. Le fuccès avec leque ! M.
Andouillé a arrêté le fang par ce topique
dans deux amputations de la cuiffe faites
à l'Hôpital de la Charité , prouve qu'il n'y
a point de cas où l'on ne puiffe autant
compter fur ce remede que fur la ligature ,
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
& qu'il doit être employé par préférence ,
parce qu'il n'en a pas les inconvéniens .
M. Andouillé fait ici une réflexion fur
l'application de ce topique , c'eft qu'il
faut le placer immédiatement fur l'orifice
du vaiffeau ouvert , & qu'il y foit mis à
fec : en effet fi le tourniquet ne fufpendoit
pas le cours du fang pendant cette application
, & que l'agaric vînt à être humecté
, il ferviroit de filtre au fang , & alors
le défaut de réuffite ne feroit point une
preuve contre la bonté du remède . L'Auteur
termine fon mémoire par un avis
communiqué à l'Académie pour conferver
l'agaric. M. Morand en gardoit des morceaux
préparés & enveloppés dans un papier.
Un jour qu'il voulut en employer , il
le trouva fans confiftance , & tombant en
petits lambeaux. Le papier étoit garni d'une
grande quantité de poudre noire . M.
Bernard de Juffieu a reconnu que cet agaric
avoit été mangé par une efpece de fcarabé
, nommé par les Naturaliftes Dermeftes
, & que la poudre noire étoit l'excrément
de l'animal . C'eft pourquoi il paroît
effentiel , pour conferver l'agaric de chêne
, de ne point le laiffer à l'air ; & comme
l'infecte qui le mange eft le même qui
ronge le bois , il ne fuffiroit peut- être pas
de mettre l'agaric dans une boîte , il fe
OCTOBRE . 1754- 79
conferveroit plus fûrement dans un bocal.
M. Morand lut enfuite une obſervation
fur une plaie au doigt , avec des circonftances
fingulieres. Un jeune homme faifant
une expérience de Phyfique avec un
tube de verre plein de mercure , le caffa ;
& pour empêcher la fortie du liquide il
appuya le pouce de fa main droite fur le
bout caffé , qui avoit la figure d'une plu-.
me à écrire. Cette pointe entra dans le
pouce vers le milieu de la derniere phalange
. On ne fit pas d'abord grande attention
à cette plaie ; la réunion en fut faite
au bout de fix jours. Il furvint alors tenfion
au doigt , avec des douleurs vives , accompagnées
de fievre. Le malade fut faigné
, & par l'application des remedes maturatifs
& émolliens , l'inflammation fe
termina par ſuppuration .
L'ouverture du petit abfcès formé à
l'extrêmité du doigt , procura avec la
fortie du pus , celle d'une quantité aſſez
confiderable de mercure coulant . Les panfemens
journaliers qu'on fit fuivant les regles
de l'art , pour déterger & cicatriſer la
plaie , caufoient des douleurs fort vives ,
les plumaceaux étoient toujours chargés
de plufieurs gouttes de vif argent ; on eſtime
qu'il en fortit environ un gros & demi
pendant les dix jours qui fe pafferent
D iiij
80 MERCURE DE FRANCE.
pour la cicatrifation de la plaie. Le doigt
refta gonflé ; il y furvenoit fouvent des
petits boutons que le malade ouvroit luimême
, & defquels il fortoit du mercure
ou du pus. La douleur permanente & des
élancemens affez vifs qui fe faifoient
fentir de tems à autres , la dureté du pouce
& fa couleur livide firent croire qu'il
y avoit carie à la phalange. M. Morand
à qui l'on manda l'état des chofes , confeilla
au malade de tremper fon doigt deux
fois par jour dans une leffive de cendre de
ferment , peu forte & entretenue chaude.
Le doigt diminua fenfiblement de groffeur
dès le premier bain ; la douleur & la
fievre cefferent ; une légere preflion faifoit
fortir des petits globules de vif argent
; enfin le doigt étant revenu prefque
en fon état naturel , on fe flatoit d'une
guérifon prochaine , avec d'autant plus de
fondement , que depuis l'ufage de la leſfive
il s'étoit fait des points de fuppuration
qui fembloient ramener une plus grande
quantité de mercure. Cependant les progrès
en bien fe rallentirent ; le bout du
doigt fe goufla de nouveau & reprit de la
dureté. L'inquiétude des parens du jeune
homme leur fit faire le voyage de Paris
pour le confier à M. Morand. Il effaya en
vain de procurer la fuppuration par l'ufa
OCTOBRE. 1754 81
ge des maturatifs. La nature ne fe prêtant
point à fes vûes , il prit le parti de faire
une incifion & d'emporter les deux morceaux
de peau des côtés qui étoient chargés
de vif argent , on en trouva même fur
la ferviette qui avoit reçu le fang de l'in
cifion . La fuppuration fournit encore quelques
globules , mais les douleurs fe diffiperent
entierement , & la cicatrice ne tarda
point à fe faire . Voici les réflexions
que ce fait a fourni à M. Morand , & c'eſt
par ces remarques qu'il finit fon obfervation
.... Ce qu'il y a de fingulier , eft
» la rapidité avec laquelle une fi grande
» quantité de mercure a pu dans l'inftant
» de la bleffure , pénétrer le tiffu de cette
graiffe ferme qui eft fous la
peau dans
» cet endroit , n'y ayant été pouffé que
» par fon poids.
"
"
S'il eût été amenéà cette même partie
» par les voyes de la circulation après des
» frictions ordinaires , il s'y feroit porté
» comme une liqueur colorante l'eft par
» les injections anatomiques ; & fon infi-
» nie fubdivifion avec le fang n'en auroit
» pas fait un corps étranger capable de
par fon féjour ; introduit dans une
plaie , il fe fépare en un millier de globules
dont chacun bleffe la partie malade,
» & les accidens ne ceffent que lorsqu'on
» nuire
22
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» l'en a débarraffé. Que feroit- il arrivé fi
» la plaie avoit été faite avec les mêmes
» circonftances dans une partie qui auroit
eu plus de furface & de volume ? Le
» mercure , tout fluide qu'il eft , auroit fait
» un corps étranger éparpillé en un nom-
»bre prodigieux de globules , & l'on ne
» trouveroit point dans les Auteurs de mé-
> thode décrite pour en faire l'extraction .
Je crois même que dans cette fuppofi-
» tion une pareille bleffure feroit fort dangereufe
, puifque l'exemple en petit
» fourni par la bleffure du doigt , donne
» lieu de conclure que le mercure difperfé
ne peut être enlevé qu'avec la partie
même , & que les topiques n'y peuvent
»
و و
>> rien.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
mémoire de M. Bordenave fur l'utilité des
cauteres pour la guérifon de l'épilepfie . Il
diftingue d'après les Auteurs , les différentes
caufes de cette maladie ; il détermine
;
les cas dans lefquels il convient de faire
un égoût pour l'iffue de l'humeur morbifique
,
& il s'étend fur les différens moyens
que la Chirurgie employe pour procurer
cette iffue. Quelques Auteurs avoient propofé
l'opération du trépan ; mais cette
opération n'étant pas du genre des indifférentes
, elle ne doit pas être pratiquée
OCTOBRE. 1754. 83
fans des raifons fuffifantes. Les avantages
qui en réfulteroient , ne feroient pas fupérieurs
à ceux d'un cautere ; car ce n'eft
point l'opération du trépan qui a été utile
par elle-même , elle n'a procuré du bien
que par la fuppuration qu'elle a excitée.
M. Bordenave conclut en faveur des cauteres
; ce fecours qui étoit fi efficace entre
les mains des anciens , ne produiroit pas
de moins bons effers actuellement , fi l'on
y avoit recours dans les cas où il eft indiqué.
Le tems n'a pas permis à M. Sue le cadet
de lire un mémoire fur les accidens de la
luxation incomplette des vertebres du col ,
ni à M. Dupont de faire part à la Compagaie
d'une obfervation remarquable fur
une carie de l'os maxillaire fupérieur , avec
abfcès dans le finus de cet os , guéri très,
heureuſement par fes foins.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
REMER CIMENT
A MM. de l'Académie de la Rochelle.
ODE
,
Par M. Chabaud , de l'Oratoire.
O
Toi dont la brillante Aurore
Annonça ta grandeur honorable à l'Etat ;
Nouveau Pinde , la ville où je te vis éclore
Te devra fon plus grand éclat .
Je fçai qu'un courage héroïque
D'un Etat chancelant peut devenir l'appui ,
Et qu'un jeune Alexandre aux foldats communi
que
La même ardeur qui brille en lui.
Mais l'efprit combat l'ignorance ,
Monftre par qui l'orgueil & le vice eft produit
Cet aftre bienfaisant épure notre effence ,
Et diffipe une fombre nuit.
Que les éleves de Neptune
Parcourent de Thétis l'empire redouté ,
Et nous livrent les biens qu'enleve à la Fortune
Leur utile intrépidité.
OCTOBRE. 1754 8
Leurs dons n'ont rien de comparable
Aux tréfors de l'efprit , nés d'un docte loifir ;
Ses monumens feront une fource durable
D'inftruction & de plaifir.
Que peut importer à ma gloire
Que je fois riche ou pauvre , efclave ou potentat y
Ce qui fert , c'eft qu'un jour on life dans l'hiftoire
Que mon nom fut cher à l'Etat .
Homme , ta célefte fubftance
Peut , en refléchiffant , jufqu'à Dieu s'élancer ;
L'ignorance orgueilleufe avilit ton effence :
C'est mourir que ne point penfer.
Que dirai - je de ces génies ,
Qui pour guider nos pas cherchent la vérité ,
Et qui par le fecours des lumieres unies ,
Eclairent la fociété ?
L'intérêt du vrai les domine ,
Ms offrent à nos yeux fon aimable fplendeur :
L'ornent -ils fobrement ? la raiſon moins muting
Le reconnoît pour fon vainqueur.
Je vois dans de nouveaux Lycées
Ces enfans d'Apollon aimer à s'entr'aider ;
Ils ôtent aux erreurs , de nos efprits chaſſées ;
Le pouvoir de nous obféder.
Entr'eux quelle image de guerre !
Mais je vois ces rivaux , toujours tendres amis á
$6 MERCURE DE FRANCE.
Leurs combats inftructifs éclaireront la terre ;
Qu'à ce prix ils leur foient permis.
Travaux de ces Auteurs célébres ,
Que vous ferez vantés dans les âges fuivans !
L'univers reproduit , fort du ſein des ténébres ,
Par le concert de nos fçavans.
Dans un petit efprit habite
Le defir inquiet d'abaiffer des rivaux ;
Le mérite d'autrui cruellement l'agite ,
Brillante caufe de fes maux.
Mais dans nos lices plus tranquilles ,
On voit , fans fe troubler , vos travaux glorieux :
Et les fuccès d'un autre , à fouffrir difficiles ,
N'y blefferont jamais les yeux.
}
Quand de rares efprits s'uniffent ,
Ils font fortir le vrai des ombres du cahos :
Argonautes , ainfi vos foins unis raviffent
La riche toifon de Colchos.
Le choc des fentimens fait naître
La clarté qui conduit fans écart la raiſon :
Brifant le froid caillou , tel l'acier fait paroître
Des feux éclos de leur prifon.
Un fçavant ifolé s'égare ,
Errant pendant la nuit , fans guide , fans clarté ;
Voyageur imprudent ! quels périls lui prépare
Son aveugle témérité :
OCTOBRE. 1784- 87
Du vrai , que mon ceil enviſage ,
Seul , je ne puis jamais voir que peu de rapports :
Mais le fecours d'autrui m'en offrant l'affemblage
,
Supplée à mes foibles efforts.
Doctes éleves des neuf Fées ,
Je puis donc partager vos lauriers glorieux ;
En me plaçant parmi tant de nouveaux Orphées ,
Vous m'élevez jufques aux cieux.
De vos victoires fi brillantes
Serois-je deformais fpectateur étranger ?
Non , j'ofe regarder vos palmes renaiffantes
Comme éclofes dans mon verger.
***************
Portrait d'un jeune hommefait par lui-même.
J
E n'ai que dix-neuf ans & quelques
jours ; mais je penfe plus fétieufement
qu'on ne fait d'ordinaire à cet âge.
Je regarde la religion comme la bafe des
vertus ; c'eft fur elle feule que j'efpere régler
mes moeurs.
La modération fait le fond de mon caractere.
J'ai peu de defirs , & ils font foibles
; la réflexion les affoiblira encore .
L'intérêt ne m'a jamais touché.
Je n'ai qu'un bien médiocre ; je ne fou88
MERCURE DE FRANCE.
haite point d'être riche , ni même de paroître
heureux ; je ne crois pas qu'on puiffe
l'être fur la terre .
J'ai un frere aîné & deux foeurs que
j'aime tendrement , & je crois que je ferois
inconfolable de leur mort , quoiqu'elle
augmentât confidérablement ma fortune.
Cela n'eft peut- être pas vrai , mais il me
femble que c'est toujours beaucoup de le
croire.
Il y a quelques années que j'étois beaucoup
plus fenfible à l'eftime que je ne le
fuis aujourd'hui , fur tout à celle qu'on
acquiert avec l'efprit & l'apparence du mérite
; la religion m'a appris le peu de cas
que j'en dois faire . L'inconftance des hommes
dans leurs jugemens , la variété de
leurs opinions fur une même chofe , me
confirment de jour en jour dans cette difpofition
.
Je ne m'ennuye jamais feul & rarement
en compagnie ; je ne me foucie pas d'y
briller ; le plus grand de mes plaiſirs eft
la converfation des gens fenfés.
Capable d'amitié , je cherche depuis
long-tems un ami ; je n'ai encore trouvé
perfonne de mon âge avec qui j'aie voulu
me lier étroitement. Je voudrois quelqu'un
qui eût de la religion , du jugement &
un peu d'efprit. Il y a des perfonnes que
OCTOBRE. 1754 89
j'aime , ou plutôt que j'aimerois , fi je
pouvois les eftimer ; mais je ne puis eftimer
que celles qui penfent bien & qui agiffent
en conféquence.
Vrai & fincere avec ceux que je connois
un peu particulierement , jufqu'à leur
donner de fréquens avis , & leur dire ce
que je trouve à reprendre en eux ; je fçai
me taire avec les autres , fans pourtant
déguifer jamais la vérité ; le filence m'eſt
d'une grande reffource.
Je fuis affez maître de mes premiers
mouvemens ; c'est une fcience dont j'ai
reconnu de bonne heure la néceffité ; c'eft
par elle que je fçai vivre avec tout le monde
, & que tout le monde s'accommode
fort bien de moi. Je ne dis jamais de mal
de perfonne , mais je fuis porté à la raillerie.
Je ne crois pas facilement le mal , fouvent
par la mauvaife opinion que j'ai de
ceux qui me le difent. Je fuis fans prévention
; j'aime à louer , parce que j'aime
à faire plaifir. Quelquefois je loue des
gens que j'eftime peu , mais ce n'eſt que
dans ce qu'ils me paroiffent avoir d'eftimable.
Je fuis reconnoiffant ; des préfens faits
de bon coeur augmentent mon amitié . Je
ne perdrai jamais le fouvenir d'un fervice
;je fens du plaifir à le publier.
90 MERCURE DE FRANCE.
J'aime ceux qui m'avertiffent de mes
fautes , & qui me découvrent mes défauts ;
je mers ce fervice au nombre des plus grandes
obligations. Je ne tarde point à le reconnoître
de la même façon , & ce me femble
, fans aucune malignité.
Je crois avoir affez d'efprit & l'avoir
plus jufte que vif. Il me vient quelquefois
des plaifanteries qui me paroiffent bonnes
; je les dis , plus par gayeté que par vanité
; elles font rire , mais il m'arrive d'ordinaire
d'en rougir le moment d'après.
Je ne connois que la joie & la tristeffe
moderée . Certaines chofes qui auroient
donné à la plupart des chagrins fort vifs ,
n'ont point fait fur moi d'impreffion . Je
fuis de même à l'égard de ceux que j'aime
le plus ; peu fenfible à leurs peines particulieres
, je le fuis beaucoup à leurs défauts
& à leurs fautes , quand les unes ou
les autres font de quelque importance , &
cela par rapport à eux-mêmes .
J'ai du goût pour tout ; je me fuis effayé
fur tout , & même fur les vers ; mais j'en
penfe comme M. de la Motte , & il faudroit
les faire mieux que lui , c'eſt - à dire
auffi-bien qu'il les fait quelquefois. Je ne
ferai donc plus de vers.
Il n'est pourtant pas impoffible que je
ne devienne Auteur , mais ce fera dans
OCTOBRE. 1754. 91
l'unique vûe de m'occuper. Je n'ai pas
affez de préfomption pour écrire
nité.
par va-
Un parent que j'aime , que je refpecte
& qui me connoît parfaitement , m'a demandé
ce portrait de moi- même .
Il eft donc fincere ; mais eft il vrai ?
mon parent le juge tel ; & croyant-fur cela
qu'il pourroit être utile à quelques jeunes
gens , il a fouhaité qu'il fut mis dans le
Mercure. L'y voilà.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Septembre eft l'Amitié . Celui de
la feconde eft l'Amour. Celui de la troifiéme
eft le Petit- maître . Le mot du Logogryphe
eft Hyrondelle , dans lequel on
trouve Lin , lo , Ino , ire , drôle , don , Rhône
, Rhin , Nil , Dol , heron , oie , nord , or ,
nid , Roi , ride , rolle , rien , elle , délire ,
Noël , onde , Elie , oreille , oeil , lie , hie , loi ,
doïen , Héroïne , Ode , lin , loir , nielle ,
rond.
92 MERCURE DE FRANCE .
J
ENIGM E.
E fuis , ami Lecteur , un étrange animal :
Souvent je fais du bien , & plus fouvent du mak
De l'homme esclave née ,
Je lui donne la loi ;
Et fecouant un joug trop onereux pour moi ,
Je dompte la nature , & vainc ma deſtinée .
Ecueil inévitable aux plus fameux guerriers ,
Je fus prefque toujours le tombeau de leur gloire ,
Et je pourrois citer plus d'un héros d'histoire ,
Qui rampant à mes pieds ,
Vit de fes foibles mains échapper la victoire ,
Et flétrir fes lauriers .
Rendons de mes exploits la mémoire nouvelle
Hercule , & vous Antoine , infortuné Romain ,
Sans moi vous feriez morts les armes à la main.
Egalement funefte à l'ame la plus belle ,
Par moi Condé , Turenne , infideles ſujets ,
Ont ofé de leur Roi trahir les intérêts .
Je fais au Philofophe oublier la fageffe ,
Et je change fouvent les vertus en foibleffe.
Quels exploits , diras-tu , que de corrompre tout
Arrête , écoute- moi , Lecteur , juſques au bout.
Ce que perd à mes pieds le héros de fa gloire ,
Eft le prix de la mienne , & comme ma victoire ;
Et pour moi s'il lui fait une infidélité
OCTOBRE . 93 1754.
Cleft immortaliter ta honte & ma beauté.
Ah ! j'ai trop babillé ; tu me tiens , & peut - être ...
Que veux - tu , cher Lecteur ; c'eſt mon défaut
mignon.
Si tu ne fçavois pas encore quel eſt mon nom ,
A ce dernier trait feul peux-ta me méconnoître ?
Ecoute , plus qu'un mot , de grace , & je finis.
Par hazard n'es- tu pas Ah ! par ma foi , j'en
ris.
...
Par M. le Chevalier le Prevoft.
MA
AUTR E.
A forme , cher Lecteur ,
Eft affez forprenante ;
Car quoique dans le fond je fois une rondeur ,
Au-dehors cependant trois angles je préfente.
L'or & l'argent me fervent d'ornement ;
De peu d'ufage au fexe & plus utile à l'homme
Je fuis noir ordinairement ,
Excepté toutefois lorfque je viens de Rome.
J
Par M. D. R. de Dijon:
LOGOGRYPHE.
Adis au bon vieux tems je n'étois point d'ufa
ge:
On appelloir chacun fimplement par fon nom
94 MERCURE DE FRANCE.
Je prévaux de nos jours , & plus d'un perfonnage
Souffriroit dans fa peau fi l'on changeoit de ton.
Ma premiere moitié fans fraude ni ſurpriſe ,
Exprime un mot Latin , une ville conquife ;
Mais Louis, toujours grand , au titre de vainqueur
Préfere le furnom de Pacificateur.
Je pourfuis : fur trois pieds fans détour je chemine
;
Avec moi très -fouvent on s'amufe , on badine.
Un membre reste encor . A quoi fert- il ? à rien ;
A me fertilifer. De l'Empire Chrétien
Je peux par fon fecours former la capitale ;
Un Apôtre des Francs , fa ville épifcopale.
Avançons ; je contiens celui qui dans fa main
Modere & régit feul le pouvoir fouverain :
Un nom attributif au Monarque de France ;
Fille qui de la mer la reçu la naiſſance ;
Unjuge des enfers , un infecte , une fleur ;
Deux hommes tout divins , de Rome un fondateur
;
Ce mot que tendrement
profere une maîtreffe
; '
La cité de David , un figne d'allégreffe
;
Un fleuve , un bel oiſeau , plus d'un ton muſical
Un perfide élément , un peché capital ,
Le plus pur des métaux , ce bien que facrifie
Un héros pour fon Roi , pour fauver la patrie ;
Une plante ... Mais chut ... Car fi je diſois tout ;
Je poufferois , Lecteur , ta patience à bout,
J.L. B. P. de Laval , au Mains .
OCTOBRE . 1754. 95
霄
NOUVELLES LITTERAIRES.
Séance publique de l'Académie Françoise ,
du 25 Août 1754.
Mnie à la place de M. Nericault Defde
Boiffy ayant été élu par l'Acadétouches
, vint y prendre féance : ce choix
avoit été prévenu par les voeux du public ,
de qui M. de Boiffy a ſi bien mérité depuis
long-tems. Il fut reçu dans cette affemblée
avec ces tranfports vrais & unanimes , ces
applaudiffemens animés , témoignages flateurs
& non équivoques de l'eftime générale
, & qui font un hommage que l'on
rendoit autant à l'honnêteté des moeurs
qu'aux talens de l'efprit. Nous allons tranfcrire
le difcours qu'il prononça.
» Meffieurs , ma foible voix dans ce
»moment peut à peine articuler & fe fai-
» re entendre. Elle est étouffée par la crainte
que m'infpire l'afpect d'une affemblée
refpectable. La joie d'être affis parmi
» vous , acheve de m'ôter la parole. Je me
» tais pour
avoir trop à dire , & je trouve
» la profe trop foible pour exprimer ma
reconnoiffance. Permettez - moi , Meffieurs
, de la faire éclater en vers ; c'eſt
96 MERCURE DE FRANCE.
» ma langue familiere : le Sophocle de
» notre âge l'a parlée le premier dans une
» occafion pareille ; il est fait pour fervir
» de modele. Quelque danger qu'il y ait
» à le fuivre , j'ofe l'imiter en ce point ;
» le fentiment me tiendra lieu de génie.
» Mon coeur me le confeille : je cede à fon
impulfion ; elle eft plus fûre que l'efprit ,
& mérite mieux votre approbation .
ور
O D E.
Venez , divine Poëfie ,
Prêtez-moi vos traits les plus forts.
De vos tours la noble énergie
Peut feule rendre mes tranſports,
Mon ame étoit impatiente ....
Mais je fuis payé de l'attente
Par le bonheur dont je jouis.
Je frappe au temple de Mémoire ;
Il s'ouvre , & le jour de ma gloire
Eft la fête du grand Louis.
Je frémis : où va mon audace ?
Quel eft le péril que je cours ?
Le grand homme que je remplace
Eft le Térence de nos jours.
J'ofe marcher dans fa carriere.
Mais Deftouche eft près de Moliere;
Autant
OCTOBRE.
97 1754.
Autant que je fuis loin de lui .
Ami riant de la fageffe ,
Il fçut divertir fans baffeffe ,
Et nous inftruire fans ennui.
Le vice , avec un bras d'Hercule ,
Dans les écrits eft combattu .
Ils font l'effroi du ridicule ,
Et l'école de la vertu .
Cette morale , ces maximes ,
Qui regnent par tout dans les rimes ,
C'eſt dans fon coeur qu'il les puifa.
Son art ne fut point un délire :
En Philofophe on le vit rire ,
En citoyen il amufa.
Il ne borna point fon génie
Dans les limites de l'Auteur ;
Il fut , pour fervir fa patrie ,
Utile Négociateur.
Il fçut , comme un plan dramatique ,
Conduire un projet politique.
D'Adiffon il fuivit les pas ;
Et contre l'aveugle ignorance ,
Prouva qu'un Ecrivain qui penſe ,
A l'efprit de tous les Etats .
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Ici , quand la mort vous l'enleve ,
Qui prend le foin de m'inftallér ?
C'eft de Thalie un autre élève ,
Qui peut lui feul la confoler.
Répare la perte fatale :
Ce n'eft que dans la capitale
Que doit briller le vrai talent.
Greffet , ton devoir eſt de plaire ;
Le Méchant te demande un frere ,
Et Paris empreffé l'attend .
De cet augufte fanctuaire ,
Le fondateur fut Richelieu .
Séguier en devint la lumiere :
Louis le Grand en fut le Dieu .
Son fils en eft l'appui durable.
Les arts , fous fon empire aimable ,
Croiflent & regnent tour à tour.
Il comble d'honneurs ce Parnaffe .
Que vois-je ? un héros de fa race
Vient d'y répandre un plus beau jour.
Ce choix ajoute un nouveau luftre
Aux premiers fujets d'Apollon .
Pour vous , Aréopage illuſtre ,
Quel honneur d'avoir un Bourbon !
Il n'eft plus rien qui vous détruife :
Déformais , de votre devife
OCTOBRE. 1754. 99 .
Tout garantit la vérité.
Un Corps , dont Louis eft le maître ,
Et dont Clermont fait gloire d'être ,
Eft für de l'immortalité.
Mais les cieux exaucent la France ,
L'airain tonne , & fon bruit guerrier ,
D'un Prince annonce la naiffance ;
Je la célébre le premier.
Soutiens du temple de Mémoire ,
Ne m'enviez point cette gloire ,
Le zéle feul m'a tranſporté ;
Que vos chants fe hâtent d'éclorre ;
Brillez d'un beau jour ; foible aurore ,
Je devance votre clarté.
Nous allons copier quelques morceaux
de la réponſe de M. Greffet , Directeur de
l'Académie. Après avoir rendu juftice au
mérite & aux ouvrages de M. de Boiffy ,.
par des éloges pleins d'efprit & de candeur
, il lui dit :
» Dans ce concours brillant & nom-
» breux des témoins de votre triomphe ,
» vous n'avez que des amis. Ces applau-
» diffemens finceres , cette fatisfaction gé-
» nérale de vous voir affis parmi nous
vous louent plus éloquemment que je
» ne pourrois faire. La réunion des fenti-
335285
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
>>
"
"
» mens , ce fuffrage de la renommée ;;
» doit ici vous épargner , ainfi qu'à ceux
» qui m'écoutent , & à moi- même , les
détails & l'ennui d'un éloge en face .
» Heureux celui dont la gloire eft indépendante
de ce tribut faftidieux & fri-
» vole , dont on n'a point à juftifier la-
» borieuſement les preuves , & qui comme
» vous , Monfieur , eft annoncé par l'efti-
» me publique , porté par le voeu de la
" patrie , & recommandé par lui - même !
» Quand on raffemble tous ces avantages
que difpenfe une équité fouveraine , &
qu'elle ne difpenfe qu'à peu de gens ;
» comme on ne doit point fa réputation à
de petits protecteurs , ni fes titres à de
» pures prétentions , ni fon exiſtence à
» l'efprit d'autrui , on ne doit auffi fon
adoption dans cette compagnie , ni à
» l'indécence des brigues , ni à l'impor-
..tunité des inftances , ni aux refforts tou-
» jours cachés & toujours vifibles d'une
injufte & ridicule féduction . Supérieur
aux appuis étrangers , le mérite véritable
fe protége lui- même , il refte tran--
quille , & la gloire fçait le trouver .
M. Greffet fait enfuite le portrait de M.
Deftouches : ce morceau mérite bien d'ê
tre tranfcrit.
و ر
>>
"
"
""
» Né avec un efprit élevé , une ame
OCTOBRE. 1754. ΠΟΙ
و ر
*
» ferme , des fentimens nobles , & cette
fupériorité de talens qui s'étend à tous
» les genres , M. Deftouches fçut remplir
également bien tous ceux aufquels il fut
appliqué. Chargé des affaires de Fran-
» ce à Londres , il fçut rendre fon minif-
" tere également utile & agréable à fon
» maître & à l'Angleterre . Son talent fin-
» gulier de connoître , d'approfondir ,
» d'apprécier les hommes ; & de lever
d'une main prompte & füre tous les voiles
dont l'intérêt , l'amour propre & la
fauffeté s'enveloppent ; ce talent qu'il a
» fi bien prouvé , l'auroit conduit plus
» long- tems & plus loin dans la carriere
» des négociations & des emplois les plus
diftingués , fi l'efprit philofophique in-
» fenfible à l'ambition , & le penchant
impérieux du génie ne l'avoient rame-
» né dans le fein du loifir que demandent
» les arts. Philofophe fans en être moins
» citoyen ; accoutumé à ne voir la gloire.
» réelle des talens que dans l'utilité dont
» ils peuvent être à la fociété , il tourna
» toutes fes vûes vers ce but refpectable , "
» & montra que la Comédie , quand elle
» eſt inſtructive & noble , bien loin d'être
» enveloppée dans la profcription autre-
» fois prononcée contre le crime & la baf-
» feffe de la farce antique , doit être re-
"
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» gardée comme l'école de la raifon & des
» moeurs , école plus utile par le pouvoir
» de l'agrément , que ne le font tant de
» traités de morale qu'on lit fans goût , ou
qu'on ne lit pas. Il fçavoit qu'il eft des
tems où la dépravation & le délire peu-
» vent être portés à un fi haut point , que
» ni le refpect des moeurs , ni le frein des
bienféances , ni les loix du bon fens
» lui- même , ne confervent prefque plus
d'empire fur les hommes , & que dans
» ces tems funeftes où la raiſon fe taît , où
» la vertu eft également muette , le ridi-
» cule , ce tyran univerfel & fi néceſſaire ,
» peut feul élever encore avec quelque
fruit une voix impérieufe , commander
» aux efprits égarés , couvrir le vice d'un
opprobre falutaire , & rétablir les bar-
» rieres de la raifon & de la vertu. Tels
furent fes principes ; fes travaux y fu-
» rent conformes , & le fuccès dut répon-
» dre à fes travaux .
و ر
ور
L'éloge de M. de la Chauffée fuit celui
de M. Deftouches : après quoi M. Greffet
expofe quelques réflexions fur la Comédie.
L'Auteur du Méchant eft bien fait
pour nous éclairer fur les principes de cet
art utile & agréable , & fur les moyens de
prévenir la décadence dont il eft menacé.
Moliere eft le modele que les Auteurs coOCTOBRE.
1754 103
و د
ود
miques ne doivent pas perdre de vûe ,
dit M. Greffet . » Du fein de la baffelfe
» & du mauvais goût , Moliere , éclairé
» par la nature , ofa s'élancer courageufe-
» ment loin des routes communes , & por-
» té fur les aîles du génie , il fçut bientôt
» s'élever à une ſphere nouvelle , d'où il
» donna aux hommes des préceptes , des
» modeles & des plaifirs. Voilà fon exemple
: que nous enfeigne- t- il ? L'invaria-
» ble principe de ne point fe laiffer fub+
juguer par le goût du tems , quand le vrai
goût s'altere , s'éclipfe , & touche au
» moment de fa chute. Il eſt à craindre que
»la manie des nouveautés , pour qui le
» luxe de nos jours multiplie fi laborieu-
» fement les colifichets & les riens , &
» fait fervir la magnificence à la petiteffe ,
» ne vienne également ufurper au théatre
» la place des objets vraiment nobles ,
vraiment utiles , n'y faffe fuccéder la
gentilleffé à la grandeur , les phofphores
» à la lumiere , le néant à l'exiſtence ; il
» eft à craindre que n'offrant plus fur la
fcene qu'une foule de petits tableaux
plus ou moins neufs , on ne néglige to-
» talement de peindre les grands caracte-
» res. Les demi- connoiffeurs qui nient
» tout ce qui les paffe , prétendront que
tous les grands caracteres font épuisés ,
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
» qu'il n'eft plus de ces couleurs primiti-
" ves à offrir , & qu'il ne refte que des
» nuances légeres à crayonner : langage
» de l'ignorance & de la médiocrité. Si
» l'on n'a plus à caractériſer de ces ridicu-
» les groffiers d'un fiécle moins éclairé , un
» monde tout nouveau ne refte-t- il point
» à peindre , à inftruire , depuis qu'à la
honte des hommes , les vices les plus fu-
» neftes fe font polis , colorés , embellis
» au point de n'être plus que des fujets
de plaifanterie ? La carriere du comique
» ne s'étend- t- elle point de jour en jour ,
» depuis que la déraifon s'accrédite fous
»le nom d'efprit , que les prétentions de
» toute efpece font tant de petites renom-
» mées fans mérite , & que les ridicules
» même fe croyent l'air & le ton des gra-
» ces Ofons donc arracher d'une main
» courageufe tous ces voiles impofteurs :
"portons le jour de la vérité par tout où
» il manque encore : & fi la révolution
» du théatre & du goût eft inévitable
» ainfi que celle des moeurs , retardons - en
» du moins le moment funefte.
L'Académie Françoife diftribua les prix
d'Eloquence & de Poëfie le même jour .
Le prix d'Eloquence dont le fujet étoit
· la crainte du ridicule , fut adjugé au R. P.
Courtois , Jéfuite , qui a remporté celui
•
OCTOBRE. 1754 105
de l'année 1752. M. le Miere qui a été
déja couronné l'année paffée , a obtenu
le prix de Poëfie , dont l'Empire de la Mode
étoit le fujet.
L'Académie propofe pour fujet du prix
d'Eloquence de l'année 1755 : En quoi
confifte l'esprit philofophique ? conformément
à ces paroles de l'Ecriture : Non plus ſapere
quam oportet fapere. Ep. ad Rom. c. 12 .
v . 3 .
Séance publique de l'Académie des Sciences
& Belles-Lettres d'Amiens , du 25 Août
1754.
L'A
'Académie des Sciences , Belles - Lettres
& Arts d'Amiens , célébra le 25
Août la fête de S. Louis fon patron , dont
le panégyrique fut prononcé par M. Guidé
, Chapelain de l'églife cathédrale .
M. Houzé , Directeur , ouvrit la féance
par un difcours fur la néceffité de fe former
un caractere & un génie citoyen .
M. Vallier , Colonel d'Infanterie , Académicien
honoraire , lut un Poëme fur
l'Empire de la Mode .
M. Baron ,Secrétaire perpétuel , les éloges
de Dom Bouquet & de M. Secouffe ,
Académiciens honoraires , morts dans le
cours de l'année.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
"
M. Defmery , un difcours dont le fujer
étoit l'influence de l'air fur le tempérament.
Les autres ouvrages qui remplirent la
féance , furent un mémoire de M. d'Hangeft
fur M. l'Abbé de Camps , homme de
Lettres , né à Amiens. Deux fables de M.
de Riveri. Un Poëme de M. Vallier fur
l'Amour de la patrie , qu'il termina par
l'éloge du Roi & l'expreffion de la joie
publique caufée par la naiffance du Prince
que le ciel venoit d'accorder aux voeux
de la France .
L'Académie donna deux prix ; l'un à une
differtation fur les Laines , dont M. de
Blancheville , de Paris , eft l'auteur : l'autre
à un mémoire fur la Tourbe , fair par M.
de Belleri .
Pour fujets des deux prix qu'elle diftribuera
le 25 Août 1755 , l'Académie pro-.
pofe les queftions fuivantes :
Quel a été en France l'état du commerce
des finances depuis Hugues Capet juſqu'à
François I ?
Quel est l'effet du prix ou du taux de l'intérêt
de l'argent fur la culture des terres &
fur le commerce?
Chacun des prix fera une médaille d'or
de la valeur de trois cens livres .
Les Auteurs adrefferont leurs ouvrages ,
affranchis de port , avec leurs noms &
"
OCTOBRE. 1754. 107
leurs devifes , cachetés , avant le premier
Juin 1755 , à M. Baron , Secrétaire perpétuel
de l'Académie , à Amiens.
RECUEIL de vérités pratiques , concernant
le dogme & la morale , pour le réglement
de l'efprit & du coeur ; par M. Picard
de Saint Adon , Doyen de Sainte - Croix
d'Estampes , & Docteur de Sorbonne. A
Paris , chez Vincent , rue S. Severin , 1754 ,
in - 12 1. vol .
Le public eft inondé de brochures où la
religion & les moeurs font attaquées fans
ménagement. Il fe trouve heureuſement
des gens pieux & fçavans , comme M. Picard
de Saint Adon , qui préfentent le
contrepoiſon. On trouvera dans le livre
que nous annonçons , des préfervatifs contre
les paralogifmes des incrédules & contre
les maximes des libertins. L'Auteur a
divifé fon ouvrage en lectures : il s'y en
trouve cent quatre.
CHANSONS choifies de M. de Coulange
, mifes fur des airs connus . Nouvelle
édition. A Paris , chez Valleyre fils , rue S.
Jacques ; & Cailleau , quai des Auguftins ,
1754 , I vol. in - 12.
Ce recueil d'un des hommes les plus
agréables du regne
de Louis XIV , eft trop
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
connu pour que nous devions nous y
arrêter.
GRAMMAIRE Françoife , ou la maniere
dont les perfonnes polies & les bons
Auteurs ont coutume de parler & d'écrire.
Ouvrage clair & précis , dans lequel les
principes font confirmés par des exemples
choifis , inftructifs & agréables . Par M.
l'Abbé de Vailly . A Paris , chez Debure
l'aîné , quai des Auguftins , à l'Image Saint
Paul , 1754 , in- 12 . 1 vol. 2 livres 10 f.
relié.
RECUEIL , pour fervir d'éclairciffement
détaillé fur la maladie de la fille d'un
tireur de pierres du village de Saint Geofmes
, près de Langres , laquelle depuis
plufieurs années jettoit des pierres , tastôt
par la bouche , tantôt par la voie des urines
, & à qui on en a tiré de la veffie à
douze repriſes différentes . Par M. Morand ,
Ecuyer , Docteur- Régent de la Faculté de
Médecine de Paris , Profeffeur d'Anatomie
& de l'art des accouchemens pour les Sages-
femmes. A Paris , chez Delaguette , rue
S. Jacques , 1754. in- 12 . 1 vol.
LA Pleiade Françoife , ou l'Efprit de s
fept plus grands Poëtes . A Berlin , & le
OCTOBRE. 1754. 109
trouve à Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques.
in-12. 2 vol.
BIBLIOTHEQUE des Philofophes alchymiques
ou hermétiques, contenant plufieurs
ouvrages en ce genre très - curieux &
utiles , qui n'ont point encore paru , précédés
de ceux de Philalethe , augmentés &
corrigés fur l'original Anglois & fur le Latin
; tom . 4° . divifé en deux parties. A Paris
, chez Caillean , rue Saint Jacques ,
1754.
JEAN Faulcon , Imprimeur du Roi , à
Poitiers , vient de réimprimer une méthode
nouvelle pour apprendre parfaitement
les regles du Plain- chant & de la Pfalmodie
, avec des Meffes & autres ouvrages en
plain-chant figuré & mufical , à voix feule
& en partie , à l'ufage des Paroiffes & des
Communautés religieufes , dédié à M. l'Evêque
de Poitiers ; feconde édition confidérablement
augmentée , revûe & corrigée
par M. de la Feillée , Eccléfiaftique.
Ce livre fe trouve à Paris , chez Hériffant
l'aîné , Libraire , rue S. Jacques .
LES heureux orphelins , Hiftoire imitée
de l'Anglois . A Bruxelles , chez les
freres affe ; & fe trouve à Paris , chez
110 MERCURE DE FRANCE.
Prault , premiere & deuxième partie ,
1754.
Un jeune Gentilhomme Anglois nommé
le Chevalier Rutland , après avoir
parcouru l'Europe , dégoûté du tumulte
des Cours & du vuide des plaifirs , fe retire
dans une campagne pour y jouir tranquillement
de lui -même ; la lecture , la chaffe
, les réflexions rempliffoient fon loifir.
Se promenant un jour dans fon jardin , il
fut furpris d'entendre des plaintes près de
lui ; il s'approcha, & apperçut dans un bofquet
une corbeille , dans laquelle il trouva
deux enfans , avec une lettre qui lui
apprenoit que ces deux enfans étoient jumeaux
, qu'ils étoient baptifés fous le nom
d'Edouard & de Lucie , & qu'on les confioit
à fa générofité fur l'opinion qu'on
avoit de fes vertus . Le Chevalier n'héfita
pas , il leur fit fur le champ donner tous
les fecours néceffaires , & après ces premiers
foins , il fit des recherches pour découvrir
à qui ils pouvoient appartenir , &
par qui ils avoient été portés dans fon jardin
; mais toutes fes perquifitions farent
inutiles. » Eh bien , dit-il , en regardant
» avec une bonté tendre ces petits infor-
» tunés , à qui que ce foit qu'ils appartiennent
, je ne trahirai pas une con-
>>fiance qui m'honore . Que m'importe en
OCTOBRE . 1754. III
effet de fçavoir à qui ils doivent le jour ?
ils ont befoin que je le leur conferve , &
» c'eſt tout ce qu'il faut à mon coeur ....
» Par goût , le Chevalier prit infenfible-
» ment aux deux enfans qu'il élevoit , l'in-
» térêt que d'abord ils n'avoient dû qu'à
» fon humanité. Leurs yeux innocens l'a-
» muſoient , & à mesure que leurs idées ſe
» développoient , il fe faifoit un plaifir &
» même une occupation fuivie de les for-
» mer & de les étendre. La nature fem-
» bloit vouloir le payer de la générofité
de fes foins , par le caractere dont elle
avoit doué ces deux petits infortunés.
Rutland , malgré fa tendreffe pour eux ,
fentit qu'il falloit enfin s'en féparer pour
leur donner une éducation convenable à
un âge plus avancé. Il mit Lucie dans une
de ces maifons , qui en Angleterre trennent
lieu de Couvens , & qui font deftinées
à l'éducation des filles de la premiere
qualité il n'épargna rien pour développer
les rares difpofitions qu'il avoit apperçues
en elle , & fes foins eurent tout le
fuccès qu'il en pouvoit efpérer. La ten-
» dre reconnoiffance de Lucie pour le Che-
" valier , lui donnoit un defir fi vif de fe
perfectionner en tout , que quand elle
» n'auroit pas reçu de la nature les plus
» heureufes difpofitions , elle auroit pû
112 MERCURE DE FRANCE.
les emprunter de ce fentiment.
Edouard fut mis entre les mains d'un
Docteur très- célebre , & envoyé enfuite à
l'Univerfité d'Oxford , pour mettre la derniere
main à fon éducation. Il fit les progrès
les plus rapides , & il porta fi loin
fon goût pour les fciences , que Rutland
craignit qu'il ne lui fût préjudiciable.
» Mon cher Edouard , lui dit- il , je
» vois avec beaucoup de plaifir le goûr
» que vous avez pris pour les lettres ; mais
» je voudrois , s'il étoit poffible , que vous
» vous y livraffiez avec moins de fureur
» & que vous puffiez fur tout éviter cette
»forte de pédanterie que nous autres An-
» glois ne prenons que trop ordinairement
» dans nos Univerfités , & dont l'âge , le
» commerce du monde , les plus grandes
» places ne nous défont pas toujours . Cul-
>> tivez les lettres ; mais gardez-vous de
vous livrer à l'étude de façon à ne vous
"
pas laiffer
le tems de refléchir
, & peut- » être à vous
en ôter les moyens
. La na- » ture ne veut-être ni trop parée
ni trop » nue. L'ignorant
dégoûte
, le fçavant
en-
» nuye. Cultivez
- donc
vos talens
; mais » encore
une fois , ne les chargez
pas ils
» ne font rien fans les graces
, & les gra- » ces ne peuvent
pas exifter
fans le natu-
» rel .
OCTOBRE. 1754 113
Rutland demande enfuite à fon pupille
quel étoit l'état auquel il fe deftinoit.
Edouard , après avoir marqué à fon bienfaicteur
fa foumiffion à tout ce qu'il exigeroit
de lui , lui avoua enfin fon penchant
le goût le plus vif l'avoit décidé
pour le parti des armes. Rutland ne le vit
qu'avec peine ; mais n'ayant garde de s'oppofer
à une inclination trop marquée , il
obtint pour lui un emploi , & le fit partir ,
après lui avoir donné non - feulement les
commodités néceffaires , mais même tout
ce qui pouvoit lui attirer de la confidération
dans fon état.
Rutland fit auffi venir Lucie à Lon
dres ; il fut enchanté & furpris des progrès
qu'elle avoit faits. » La régularité des
» traits fe joignoit en elle à un air fpirituel
& fin ; des graces fans apprêt , li-
» bres & tout à la fois modeftes , un air
» noble & ingénu ; ce je ne fçais quoi en-
»fin qui fe fent fi bien & fe définit fi mal ,
n
ور
achevoit de rendre Lucie la perfonne du
» monde la plus féduifante. Le Chevalier
»fut auffi content de fon efprit que de fa
figure ; il le trouva naturel & orné ; fon
» coeur lui parut droit & rempli de tous
» les principes & de toutes les vertus qu'il
pouvoit defirer.
Le départ d'Edouard laiffa dans l'efprit
114 MERCURE DE FRANCE.
و ر
""
de Rutland des impreffions de trifteffe qu'il
crut pouvoir effacer en retenant Lucie auprès
de lui ; mais loin que la préfence &
les foins de Lucie fiffent fur fon ame
» l'effet qu'il avoit paru en attendre , ils
» fembloient ajoûter à fa mélancolie . . . .
» Il devint diftrait , fombre , inégal &
prefque brufque ; tour à tour il cherchoit
& fuyoit Lucie ; cent fois le jour
» il l'appelloit , & la renvoyoit dans fon
» appartement.
il fe réfolut enfin à la faire retourner
dans fa retraite , mais la violence qu'il fut
obligé de fe faire pour la renvoyer ,
l'éclaira
fur fes fentimens , & il ne pût fe
diffimuler l'amour violent qu'il avoit pour
elle . Il chercha à combattre cette paſſion
dont il fentoit l'inutilité. Trop vertueux
pour abufer de la facilité qu'il pouvoit
avoir à feduire Lucie ; l'obfcurité de fa
naiffance , qui pourroit peut- être un jour
le couvrir de honte , étoit d'un autre côté
un obftacle qui ne lui permettoit pas de fe
lier avec elle par un engagement plus folide
le réfultat de fes réflexions fut qu'il
devoit étouffer ce malheureux amour. 11
voulut effayer à s'étourdir fur lui -même ,
en fe précipitant dans le tumulte bruyant
du monde ; il courut les fpectacles , les
femmes, les foupers ; mais la trifteffe le fuiOCTOBRE
. IIS 1754
22-
X
nj
voit par tout ; il ne trouvoit que vuide ,
que fatigues & qu'ennui . Il réfolut enfuite
de fe livrer à l'étude; mais il n'éprouva que
trop à quel point lefprit fuit le coeur , &
combien il eft difficile d'arracher l'un à ce qui
féduit l'autre Enfin on lui manda que Lucie
étoit tombée dans un état de langueur
& que le féjour de Londres lui étoit néceffaire
pour lui procurer tous les fecours
dont elle avoit befoin. Rutland l'alla chercher
lui- même ; elle fut bientôt rétablie :
on lui confeilla enfuite d'aller prendre l'air
de la campagne ; fon amant l'y conduifit
avec plaifir : livré à fa paffion , il ne cherchoit
plus à la combattre , mais il vouloit
y rendre Lucie fenfible . Il effaya plufieurs ,
fois de lui faire entrevoir les fentimens
qu'il avoit pour elle ; mais Lucie trop
innocente ne le devinoit pas encore , elle
ne lui répondit que par des proteftations
de refpect & de reconnoiffance qui ne
faifoient
que bleffer l'amour du Chevalier.
Rutland déterminé enfin à l'époufer , lui
déclara toute la vivacité de fon amour , &
le deffein qu'il avoit formé de s'unir à elle .
Lucie demeura interdite , elle ne pût cacher
fon trouble ; mais ce trouble n'étoit pas
celui que Rutland auroit defiré , il n'y
voyoit que de l'indifférence , & cela le
116 MERCURE DE FRANCE .
defefperoit . Il fit à Lucie les plaintes les
plus ameres ; elle lui protefta qu'elle recevroit
fa main avec plaifir ; fon amant étoit
trop délicat , il vouloit de l'amour , & Lucie
n'en avoit pas , mais elle lui promit de
faire tous les efforts pour faire naître en
elle ce fentiment qu'il defiroit , & de l'inftruire
exactement des progrès qu'il feroit
dans fon coeur. Rutland étoit enchanté de
la candeur de Lucie , mais il fentoit bien
qu'il ne dépendroit pas d'elle de prendre
de l'amour.
Le Chevalier avoit quitté la campagne
pour revenir à Londres , & il n'avoit encore
rien gagné fur le coeur de Lucie . Se
promenant une nuit feul avec elle dans
fon jardin , il fe trouva dans un de ces momens
de délire , où tout cède à la paſſion &
difparoît devant elle . Il entraîna Lucie fous
un berceau , il la faifit avec tranfport , &
fe livrant à toute la fureur de fes defirs , il
tenta de les fatisfaire. Lucie , malgré fon
trouble , parvint à fe débarraffer de fes
bras , elle fe précipita à fes genoux , & le
conjura d'une voix tremblante & prefque
éteinte , de vouloir bien l'entendre . » Son-
» gez , lui dit-elle , du ton le plus tendre
» & le plus preffant , que c'est une fille
» que vous avez jugée digne d'être votre
femme , que vous allez deshonorer . SonOCTOBRE
. 1754. 117
»
D
gez que cette fille infortunée vous doit
fa vertu. Ne m'en avez - vous donc infpiré
que pour m'en faire perdre le fruit avec
» tant d'inhumanité ? .... Rutland , à qui
» rien n'étoit plus nouveau qu'un crime ,
» & qui pendant le difcours de Lucie avoit
" eu le tems de rentrer en lui-même , la re-
» leva doucement , & prenant la pofture
qu'il la contraignoit de quitter : "c'eſt à
» moi , dit- il , trop aimable Lucie , c'eſt à
moi à expier parla mort le crime affreux
» que j'ai voulu commettre , monſtre que
» je fuis , & j'ofois me croire de la vertu !
» j'ofois vous en donner des leçons ! &
» ce n'eft qu'à la vôtre feule que je dois le
a bonheur de n'être pas dans ce moment
» le plus fcélérat des hommes ». Après
avoir peint vivement à Lucie fes remords
& fon repentir , il la reconduifit dans
fon appartement. Mais à peine fut- elle
feule , que pour n'être plus expofée aux
outrages qu'elle venoit d'effuyer , elle fe
prépara à fortir de la maifon de Rutland ;
elle n'emporta qu'un petit paquet de linge
, & fortit dès la pointe du jour. Après
une courfe rapide de deux heures dans les
rues de Londres , elle arriva dans la cité
elle entra dans une boutique pour demander
la permiffion de fe repofer ; à peine y
fut-elle entrée qu'elle s'évanouit ; une fem118
MERCURE DE FRANCE.
me qui fe trouvoit là la fecourut , & après
lui avoir fait reprendre connoiffance , la
conduifit chez elle , la figure de Lucie l'avoit
intéreffée , elle la combla d'amitiés :
Lucie fenfible & reconnoiffante lui confie
fes aventures. Madame Pikring ( c'étoit
le nom de cette femme ) , l'admira , la plaignit
& lui offrit tous les fecours qui dépendroient
d'elle. Elle la plaça chez une
fameufe Lingere , à laquelle elle la recom
manda comme fa fille. Il y avoit à peine
quinze jours que Lucie étoit chez Madame
Yielding , qu'un petit maître brillant fortant
d'un équipage lefte & magnifique ,
defcendit dans la boutique ; il fut furpris
de voir une figure comme celle de Lucie ,
& débuta par un compliment du ton le
plus cavalier & le plus impertinent. Elle
lui répondit avec un air de fierté qui déconcerta
un peu notre Lord. » Adieu , ma
» Reine , lui dit- il , en partant , vous fai-
» tes la dédaigneufe , mais je veux être le
» Pair d'Angleterre le plus deshonoré , fi
» nous ne faifons dans peu une plus ample
» connoiffance ». Mylord Chefter ne manqua
pas de revenir le lendemain : Lucie fut
encore l'objet de quelques douceurs auffi
impertinentes que celles de la veille , &
auxquelles elle répondit avec dédain . Mylord
voyant une fuperbe garniture de denOCTOBRE
. 1754. 119
1
telle , l'acheta , & l'offrit à Lucie , qui la rejetta
de fon côté avec un air de mépris qui
l'étonna beaucoup : elle fe leva enfuite , &
fe retira dans une chambre voifine . Le Lord
Cheſter , quoique humilié de trouver une
pareille réfiitance , n'augura pas moins bien
du fuccès. » A propos , dit-il à la Lingere ,
» n'est- ce pas toi qui la confeilles ? ah ! fur
» mon ame , Mylord ..... Oh ! interrompit-
il , je prife , à ce que je crois , ton
" ame ce qu'elle vaut ; mais c'eft que fi
» cela étoit , & que tu fuffes d'intelligence
» avec Lucie , feulement par hazard , tu
» m'entens bien , tu me connois , je te refpecte
fort , mais parbleu , tu ne m'au-
❞ rois pas fait impunément cette galante-
12
» rie. Fais tes reflexions fur ce que j'ai
» l'honneur de te dire , & dans tous les
" cas , compte fur ma reconnoiffance .
Le lendemain Lucie ne voulut point
paroître à la boutique , & travailla dans
une chambre. Lorfque le Lord arriva , il
fut furpris de ne la plus voir , & demanda
où elle étoit à la Yielding , qui après
quelque difficulté , lui montra la chambre
où elle travailloit ; il y entra , & voulut
l'engager à vivre avec lui par les offres
d'une fortune brillante : Lucie reçut de
pareilles propofitions avec toute la hauteur
& le mépris qu'elles méritoient . » Mais ,
120 MERCURE DE FRANCE .
» ma petite Reine , reprit le Lord , je vous
» prie de vouloir bien confidérer qu'il y a
» trois grands jours que j'ai l'honneur de
» vous adorer , & que vous me faites celui
de me traiter avec une cruauté que
» j'ofe dire que je n'ai éprouvée nulle
"part.
Lucie voulut fe lever pour fortir de
cette chambre , mais il fit des efforts pour
la retenir. » Lâche , s'écria Lucie , fi tu es
» trop corrompu pour connoître ou refpec-
» ter la vertu , apprens que quand j'en
» pourrois manquer , le mépris m'en tien-
» droit lieu avec toi . Mylord Cheſter
piqué au plus vif , ne crut plus devoir la
ménager , & ofa fe porter aux derniers
outrages ; mais les cris perçans de Lucie
firent accourir la Yielding , qui lui reprocha
de faire pour un rien l'éclat du monde
le plus fcandaleux. Sur ces entrefaites la
bonne Madame Pikring arriva ; Lucie la
vit avec tranſports , & la conjura de la
tirer de cette maifon odieufe . Madame
Pikring n'hésita pas , & elles partirent enfemble
. Le Lord dès le lendemain alla chez
cette femme ; elle le vit arriver & defcendit
pour lui parler : il offrit & fa protection
& fa bourfe à Madame Pikring ; il la
menaça , il la pria , pour apprendre où
étoit Lucie , qu'elle lui avoit dit être retournée
OCTOBRE . 1754. 121
tournée chez fes parens ; mais il ne pût
rien obtenir. Dès qu'il fut parti , Madame
Pikring craignant qu'il ne parvînt
à découvrir que Lucie étoit chez elle ,
chercha les moyens de la dérober à fes
pourfuites. Si je méprife fes offres , je crains
fes violences , dit elle ; il n'eftfurement pas
amoureux , mais il croit l'être ; sa tête est
frappée , & combien de gens prennent la leur
pour leur coeur ? Elle fe détermina enfin à
conduire Lucie à Briftol chez une foeur
qu'elle y avoit , & qui louoit des appartemens
garnis ; elle la préfenta comme fa
niéce à cette four , nommée Madame Hepenny
, qui la reçut avec plaifir , & prit
bientôt du goût pour elle. Lucie reftoit
tout le jour enfermée dans fa chambre ;
le refte de la maifon étoit occupé par la
Ducheffe de Suffolk. Un jour que cette
Dame étoit fortie , Madame Hepenny vint
prendre Lucie pour aller vifiter les appartemens
de la Ducheffe : Lucie y trouva
des inftrumens dont elle s'amufa à jouer.
Madame de Suffolk rentra chez elle fans
qu'on s'en apperçut ; Lucie chantoit un
ait Italien en s'accompagnant : la Ducheffe
l'entendit un quart d'heure & étoit enchantée
; elle s'approcha , & demanda à
Madame Hepenny qui étoit cette charmante
fille : la Hepenny lui répondit que
F
122 MERCURE DE FRANCE.
c'étoit fa niéce , & qu'elle cherchoit à la
placer chez une Dame de qualité . Madame
de Suffolk fe hâta de la lui demander ;
elle la traita & l'annonça comme une fille
de condition qu'on lui avoit envoyée pour
lui tenir compagnie . L'air noble & intéreffant
de Lucie & fes talens l'avoient d'abord
frappée , mais fon caractere & fon
efprit lui plûrent encore davantage , elle
fut bientôt fon amie. Madame de Suffolk
rentra un jour chez elle plongée dans la
plus vive afliction ; elle fit venir Lucie , &
pleine de fa douleur elle voulut l'adoucir ,
en lui ouvrant fon coeur & en lui faifant le
récit de fes aventures.
Le premier volume de ce roman finit
là , & le fecond renferme l'hiftoire de la
Ducheffe de Suffolk.
La Ducheffe de Suffolk avoit été mariée
& veuve de bonne heure : maîtreffe d'ellemême
, elle jouiffoit de fa yertu & de la
tranquillité de fon coeur ; mais elle étoit
née trop tendre pour que cet état fût de
longue durée. S'étant rendue un jour de
bonne heure chez la Reine , elle y trouva
un jeune Lord qui venoit de lui être préfenté
, & qui arrivoit feulement de fes
voyages ; ce Lord étoit aimable , les graces
de fa figure , de fon efprit , de fon
maintien frapperent vivement Madame de
OCTOBRE . 1754. 123
Suffolk : elle fentit à cette premiere vue
naître l'amour dans fon coeur. Le Lord
Durham ne lui parut pas moins touché de
fes charmes ; il jettoit fans ceffe fur elle des
regards pleins de tendreffe , fon émotion
fe peignoit fur fon vifage , & cela acheva
la défaite de la Ducheffe . On defcendit
dans le parc , le Lord Durham lui donna
la main » je ne pourrois vous exprimer ,
» dit la Ducheffe à Lucie , tout ce qui fe
»paffa dans mon coeur lorfqu'il me donna
» la main , & que je crus fentir qu'il trembloit.
Moins je pouvois me méprendre à
» la caufe de fa timidité , plus je fus com-
» blée de joie , de faire fur lui une fi vive
» impreffion .... L'idée que je lui étois
» chère acheva de me perdre. Il me fem-
» bla cependant que je fentis moins en
» ce moment le bonheur de lui plaire que
» la crainte de n'avoir pas de quoi lui
» plaire affez ...... J'eus pour la pre-
» miere fois des inquiétudes fur ma beau-
» té .
Le Lord Durham ne tarda pas à appren
dre à la Ducheffe qu'il brûloit pour elle
de l'amour le plus vif & le plus tendre :
quelque plaifir qu'elle eût à croire le Lord
fincere , elle n'ofa cependant pas fe livrer
aux mouvemens de fon coeur ; elle crut
devoir étouffer une paffion dont les fuites
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
pouvoient être trop dangereufes ; quelque
douleureux que fuffent les efforts qu'elle
fit pour vaincre fon amour , elle s'en confoloit
en fe trouvant plus eftimable . » Il
» eft auffi rare , dit- elle , que nous ne
foyons pas recompenfées des facrifices
» que nous faifons à notre vertu , qu'il
» l'eft que nous ne foyons pas punies de
» ceux que nous faifons à l'amour.
و د
Les
fentimens de la Ducheffe n'échapperent
pas au pénétrant Durham , quelque
foin qu'elle prêt pour les couvrir d'un
air libre & détaché : il parvint à le faire
introduire chez elle , & lui arracha bientôt
l'aveu de la tendreffe qu'elle s'efforçoit
de lui dérober . Dès qu'il fut für de
fon amour , il ne tarda pas à lui en demander
des preuves : la Ducheffe étoit libre
, & poffédoit une fortune immenſe ;
elle crut faire autant pour le bonheur de
fon amant que pour le fien , en lui offrant
fa main. Milord Durham pâlit à cette
propofition ; Madame de Suffolk vit tout
fon embarras , elle fut indignée d'un refus
auffi outrageant , & fe leva pour fortir ;
le Lord l'arrêta en fe jettant à fes
genoux :
il lui dit qu'il l'aimoit trop pour refuſer
le bonheur qu'elle lui offroit , mais qu'une
ancienne
fubftitution & les ordres de fon
pere l'avoient deſtiné à une couſine dont
OCTOBRE . 1754 125
23
le mariage porteroit des biens immenfes
dans fa famille : que d'ailleurs cette coufine
étoit dans un état de langueur qui
la mettroit bientôt au tombeau , & quoi
qu'il arrivât , il fit à la Ducheffe les
proteftations les plus vives & les plus tendres
de n'être jamais qu'à elle. » Que vous
» dirai je , ma chere Lucie , lui difoit la
» Ducheffe en rougiffant , je l'adorois ,
»> nous étions feuls , il connoiffoit toute
ma foiblefle , il mêloit à fes fermens des
» carreffes fi vives , fi emportées , qui m'é-
» toient fi nouvelles , & qui mirent tant de
> trouble dans mes fens , qu'il ne me fut
»pas poffible de lui réfifter davantage ; je
» reçus fes fermens , je lui fis les miens ,
» il ne manqua plus rien à mon malheur .
Madame de Suffolk ne connut toute
l'étendue de fa faute que lorfqu'il n'étoit
plus tems de la réparer : Milord Durham
fentit tous les avantages que fon triomphe
lui donnoit fur elle , & il n'en devine
, que moins tendre ». Je ne fus pas contente
, dit la Ducheffe , du ton qu'il prit
» avec moi ; j'y crus reconnoître moins
» l'amour que le defir ; des tranfports
» m'auroient été bien plus néceffaires que
» des emportemens , & toute fenfible que
» j'étois aux fiens , j'avois plus befoin de
» l'un que de l'autre ...... Mais fes fens
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» étoient plus émûs que fon ame , & ſa va-
» nité paroiffoit plus contente que fon coeur .
ور
"
و ر
Dès qu'il n'eut plus rien à defirer , fes
empreffemens devinrent moins vifs , la
brufquerie fuccéda même bientôt à la contrainte
& à la froideur. La Ducheffe s'apperçut
bien de ce changement ; elle faifoit
tous fes efforts pour renfermer fa douleur ,
dans la crainte d'offenfer & de perdre fon
perfide amant , mais elle ne pouvoit s'empê
cher quelquefois de laiffer échapper quelques
plaintes. » Le barbare , dit - elle , ne répondoit
jamais aux tendres reproches que
» l'excès de ma douleur m'arrachoit quelquefois
, que par le filence le plus dé-
» daigneux , la plus affreufe féchereffe ,
»ou par des emportemens , qui en me
» prouvant à quel point il fe trompoit fur
» mon ame , me bleffoient encore plus
» que tout le refte ..... Ces tête- à- têtes fi
» délicieux pour mon coeur , n'étoient plus
remplis de fon côté que par le filence ,
qui ne dit que trop que l'on ne fent plus
» rien , ou par ces propos indifférens qui
» le difent bien mieux encore . Jaloux fans
» fentiment & fans objet , & uniquement
pour jouer un rôle auprès de moi , le
peu que je lui infpirois ne me fauvoit
» d'aucune des injuftices dont l'amour eft
fi fouvent coupable.
"
و د
OCTOBRE. 1754. 127
La fenfibilité de Madame de Suffolk qui
fembloit croître chaque jour ; l'affreufe
certitude où elle étoit de n'être plus aimée
; les horreurs de la jaloufie qui s'y
joignirent, déchiroient vivement fon coeur :
il ne lui manquoit pour mettre le comble
à fon malheur , que d'apprendre toute la
perfidie de fon amant. La Reine l'envoya
chercher un jour pour lui parler en fecret :
elle lui dit que le pere de Mylord Durham
lui avoit demandé fa main pour fon fils ,
& comme la Reine vouloit récompenfer
les fervices que ce Seigneur lui avoit rendus
, elle joignit fes inftances à la Ducheffe
pour lui faire agréer cette propofition.
Mais , fa confine eft donc morte ? dit Madame
de Suffolk à la Reine , qui n'entendit
pas ce qu'elle vouloit dire la Ducheffe
lui en donna l'explication , mais la Reine
lui dit qu'il n'y avoit rien de vrai dans.
toute cette hiftoire . Madame de Suffolk
ne put réſiſter à l'impreffion que fit fur
fon efprit cette nouvelle , elle tomba fans
connoiffance , une fiévre ardente la faifit ;
& fit craindre pour fa vie. Dans ce trifte
état elle voulut encore voir l'ingrat qui
étoit l'auteur de tous fes maux ; il vint
la voir , il parut devant elle avec un ait
d'humeur & même de férocité. » Eh bien
Mylord , lui dit- elle en verfant un tor-
"9
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
و ر
été
» rent de larmes , il eft donc vrai que vous
» ne m'avez jamais aimée , & que je n'ai
pour vous que l'objet d'un caprice ?
» .... Madame interrompit- il avec la plus
» infultante froideur , je connois mes torts ;
» il eft en conféquence inutile que vous
» vous donniez la peine de me les rappel-
»ler le même principe qui m'a donné
» la force de vous manquer , me donne-
» roit celle de foutenir vos reproches , &
» les rendroit inutiles ». Le ton dur &
barbare avec lequel il continua de traiter
la malheureufe Ducheffe , l'accabla & la
jeta dans une nouvelle foibleffe : le délire
la prit enfuite , fa maladie fut longue. A
peine fut elle rétablie qu'elle voulut fortir
d'une ville où elle ne doutoit pas que fon
aventure n'eût été répandue par l'indifcrétion
du Lord Durham : elle alla prendre
les eaux à Briſtol , ce fut là qu'elle connut
Lucie. La douleur qu'elle avoit marquée
en rentrant chez elle , avoit été caufée
par
fon perfide amant , qu'elle avoit rencontré
avec une femme de la Cour , & qui l'avoit
faluée de l'air le plus infultant. Ce qu'il
y a de fingulier , c'eft que ce Lord Dur .
ham étoit le même qui avoit perfécuté
Lucie chez la Yielding , & qui avoit pris
le nom de Cheſter à la mort de fon pere .
La Ducheffe , pour diftraire fa trifteffe
& pour s'éloigner d'un pays qui ne lui
OCTO BR E. 1754. 119
rappelloit que des idées douleureufes , fe
détermina à voyager un de fes amis lui
apporta une permiffion de la Reine , & lui
remit en même tems un paquet qui contenoit
des lettres du Lord Chefter à un François
de fes amis , à qui il comptoit fes
aventures , & que la Reine avoit fait intercepter.
Ces lettres forment le troifiéme
& le quatrieme volume de ce roman ; nous
en rendrons compte dans le Mercure prochain.
L'ouvrage entier eft vifiblement
d'un homme qui a beaucoup d'efprit , &
un grand ufage du monde.
LE Juge prévenu . Par Madame de
V *** . cinq vol. 1754 .
Voici l'idée de ce roman. Dubois , fils.
de M. Rhubarbin , Apothicaire , condamné
par fon pere à la profeffion de Médecin ,
malgré la répugnance pour cet état , eft
obligé de fe conformer aux intentions de
fon pere. Il est appellé pour voir la fille
d'un Maître des Requêtes dangereufement
malade & même abandonnée ; il la guérit ,
& en devient amoureux . Mademoifelle de
Ciare reconnoiffante , le paye du plus tendre
retour. Les ordres de M. Rhubarbin
forcent Dubois d'abandonner fa maîtreffe
pour aller voyager . Pendant ce rems là.
mille partis s'offrent pour Mlle de Ciare ,
E v
130 MERCURE DE FRANCE.
1
elle les refufe tous ; mais enfin perfécutee
par fes parens , & craignant de fe voir
forcée d'obéir , elle fe détermine à quitter
la maiſon paternelle pour fe retirer
chez une tante , Abbeffe du Couvent de
*** . Elle prend un valet avec elle , à qui
elle confie deux cens louis qu'elle avoit ;
ce malheureux tenté par la fomme , de
concert avec le poftillon qui menoit la
chaife , attache Mlle de Ciare à un arbre
, & veut fe fauver avec les deux cens
louis. Dubois qui revenoit de fon voyage ,
arrive au même inftant , détache fa maîtreffe
, tue le poftillon , & bleffe dangereufement
le laquais ; il conduit enfuite
Mlle de Ciare à fon Couvent. Le valet
qu'il avoit bleffé , alla l'accufer d'avoir enlevé
Mlle de Ciare ; il fut arrêté fur le
champ , mis au cachot , & prêt d'être condamné
à mort : mais fon innocence fut reconnue
, & par un développement d'aventures
fingulieres , il fe trouve le fils de fon
propre juge. Le roman fe termine par le
mariage de Dubois & de Mlle de Ciare .
L'ÉTOURDIE , ou hiftoire de Mifs Betfy-
Tatlefs ; traduite de l'Anglois. Quatre
parties. A Paris , chez Prault l'aîné , quai
de Conti , 1754.
Mifs Betfy- Tatlefs , héroïne de ce roOCTOBRE.
1754. 131
man , eſt une jeune Demoiſelle aimable ,
qui avec de l'efprit , de la fageffe & des
principes , eft pleine de vanité , de coqueterie
& d'imprudence , & ces défauts lui
font faire beaucoup de fotifes , qui en faifant
naître des foupçons fur fa vertu , l'ont
mife fouvent à de dangereufes épreuves.
Elle perd un amant aimable qui l'aimoit
& qu'elle aimoit elle- même , par fes étourderies
. Cet amant la trouve un jour chez
une fille connue par le commerce qu'elle
faifoit de fes charmes ; Betfy avoit été élevée
avec elle , l'avoit rencontrée dans
Londres , & la venoit voir fans foupçonner
le dérangement de fa conduite : fon
amant voulut lui faire quelques remontrances
; mais elle le traita avec hauteur ,
& loin d'ajoûter foi à ce qu'il lui dit , elle
alla dès le foir même à la comédie avec
cette fille perdue , & foupa chez elle. Un
jeune homme qui s'y trouva , s'offrit à ramener
Betfy : jugeant d'elle par fon amie ,
il voulut agir conféquemment à ce principe
, & elle eut beaucoup de peine à repouffer
fes violences. Beaucoup de fautes
de cette espéce , que fon étourderie ou fa
vanité lui firent commettre , donnerent de
grandes atteintes à fa réputation , lui enleverent
fon amant , & firent craindre à
fes parens quelques fautes plus effentielles :
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ils la prefferent d'accepter un des partis
qui fe préfentoient pour elle ; elle fut obligée
d'époufer un homme qu'elle n'aimoit
point , qui n'eut pour elle que de mauvais
procédés . Elle commença pour lors à refléchir
fur fes fottifes , & fentit ce qu'elle
avoit perdu , en rebutant fon ancien amant ,
qu'elle aimoit alors plus que jamais. Cet
amant avoit époufé une Demoiſelle charmante
, pleine de vertu , dont il étoit
adoré , mais qu'il perdit peu de tems.
après : fa paffion pour Berfy n'étoit devenue
que plus vive. Betfy fut veuve peu de
tems après ; devenue plus fage à fes dépens ,
& fon amant détrompé de quelques foupçons
qu'on avoit jettés fur fa vertu , ils
s'unirent enfin , & fe confolerent dans les .
douceurs d'une tendreffe mutuelle , de ce.
qu'ils avoient fouffert. Il y a dans ce roman
eſtimable , de l'intérêt , beaucoup de
naturel , de l'art dans l'intrigue , & des caracteres
vrais & foutenus ; on y trouvera
peut- être auffi peu de nobleffe , trop de
petits détails , & de la confufion dans les
événemens.
TRAITE de la culture des terres . Par-
M. Duhamel du Monceau , de l'Académie.
royale des Sciences , &c. Tome troifiéme ,
avec figures en taille - douce. A Paris,
OCTOBRE. 1754. 135
chez H. L. Guerin , & L. F. Delatour , rue
S. Jacques , à S. Thomas d'Aquin.
Il femble que dans les recherches des
Sçavans il y ait des tems marqués pour
les productions des différens genres . On
ne peut pas reprocher à notre nation de
refter oifive ; mais les Sçavans ont négligé
pendant long- tems de tourner leurs vûes.
fur les objets les plus utiles , l'agricultu
re , le commerce , & fur tout le commerce
des grains , qu'on peut regarder comme le
plus intimement lié avec les intérêts de la
fociété. On ne peut s'empêcher de montrer
de la fatisfaction en voyant paroître
tout d'un coup un nombre de fort bons
ouvrages ; les uns qui traitent des différentes
parties du commerce & des manufactures
, les autres particulierement du commerce
& de la police des grains ; d'autres
de la culture des mûriers & de l'éducation
des vers à foie ; enfin les traités que M.
Duhamel a donnés le premier au public
fur la culture des terres & la confervation
des grains .
L'accueil favorable que le public a fait
à ces différens ouvrages , eft un motif bien
capable d'engager les auteurs à continuer
leurs recherches utiles , qu'on peut comparer
aux femences des grands arbres , qui
en croiffant peu à peu , ne parviennent qu'a
134 MERCURE DE FRANCE.
près une fuite d'années à l'état de perfection
où ils nous font utiles.
ور
"3
Le troifiéme tome de la culture des terres
commence par une préface fort étendue
, dans laquelle l'auteur rapporte en
abrégé les principes d'agriculture qu'il a
mis dans fes premiers volumes. » Ces
principes , dit- il , paroifloient affez bien
prouvés pour mériter la confiance de
» ceux qui ont intérêt d'augmenter le pro-
» duit de leurs terres : néanmoins la prudence
exigeoit qu'on remît à en faire
l'application fur des objets confidérables
quand on fe feroit affuré du fuccès par
» des expériences faites fur des terreins
d'une affez petite étendue pour n'être
point à charge aux propriétaires.
ور
39
Ces expériences ont été faites & repétées
dans différentes provinces pendant les
années 1750 , 1751 , 1752 & 175.3.
M. D. a informé le public des expériences
faites pendant les trois premieres années
dans le fecond volume de la culture
des terres , & il rapporte dans le troifiéme
celles de 1753. On en voit d'exécutées fur
la terre de Denainvilliers , près Pethiviers ,
avec du froment ordinaire & avec du bled
de Smyrne ou de Miracle , auprès de
Montfort- l'Amaulry ; dans le Perche , près
Mortagne ; aux environs de Bayonne , en
OCTOBRE . 1754. 735
baffe Normandie , dans le Maine , aux environs
de Bordeaux , & dans le territoire
de Geneve.
Dans le fecond tome publié l'année
derniere , M. D. donna la defcription de
plufieurs inftrumens d'agriculture , qui
font abfolument néceffaires quand on veut
pratiquer en grand la nouvelle culture.
Plufieurs amateurs connoiffant l'avantage
des principes de cette culture fur l'ancienne
, s'étoient procuré ces inftrumens , &
s'en font fervis avec fuccès ; néanmoins on
trouvera encore dans ce troifiéme tome la
defcription de deux nouveaux femoirs ,
dont l'un qui eft fort en ufage dans le territoire
de Geneve , a l'avantage de remplir
fon objet avec beaucoup de jufteffe & de
précifion ; mais il faut convenir qu'il eſt
plus compliqué que le fecond , qui a le
mérite d'être fimple , folide , d'une exécution
facile , de peu d'entretien , & de répandre
la femence avec une précifion fuffifante.
M. Duhamel termine fon ouvrage par
l'abrégé des obfervations botanico- metcorologiques
, au moyen defquelles on a , s'il
eft permis de parler ainfi , l'hiftoire des
faifons , des influences de l'air & de leurs
effets par rapport aux productions de la
terre .
136 MERCURE DE FRANCE.
M. Duhamel ne s'eft pas feulement contenté
de rapporter les expériences relatives
à fa culture , & d'établir les principes
conformes à ce feul objet ; il s'étend encore
fur des pratiques utiles à l'agricultu
re en général , telles que la maniere de
fertilifer les terres en baffe Normandie
avec la chaux vive , les différentes façons
qu'on y donne aux terres deſtinées à prodaire
du grain . Il rend compte auffi de
quelques expériences qui ont été faites fur
le millet & le maïs , & nous fait connoître
la culture de ces deux plantes utiles &
l'ufage que nous en pourrions faire. On
conftate d'après ces expériences un point
qui eft très - effentiel ; fçavoir , que toutes
les plantes en général qui font l'ob er de
l'agriculture , veulent être femées plus ou
moins épais , fuivant leur différente nature
& la différente qualité du terrein où
on les cultive.
On avoit fait contre la nouvelle culture
deux objections affez fortes : la premiere,
qu'elle tend à détruire les pâturages qui
font néceffaires pour la nourriture du bétail
; & la feconde , qu'on s'engageoit dans
de plus grands frais
d'exploitation qu'on
foupçonnoit pouvoira néantir le plus grand
produit des récoltes.
A la premiere objection M. Duhamel
OCTOBRE. 1754. 137
répond folidement en deux mots , en difant
d'après fon expérience journaliere , qu'il
eft de fait qu'une petite quantité de prés
qu'il entretient bien , lui rapporte davantage
que des prés quatre fois plus étendus
qui font abandonnés à fes fermiers , quoique
ces prés , pour ainfi dire abandonnés
,, rapportent plus d'herbe que les jacheres.
Sar la feconde objection , après avoir
fait le détail des façons qu'un laboureur
donne à fes terres , fuivant l'ancienne méthode
, M. D. rapporte celles qu'on donne
en fuivant la nouvelle culture , & il
prouve , 1 °. que comme les labours ne s'étendent
qu'aux plate -bandes , on ne cultivera
tout au plus que la moitié de la terre .
2°. Que la terre étant réduite en un bon
état d'atténuation , elle pourra être labourée
avec un feul cheval , ce qui diminue
les frais de labour de moitié. 3 ° . Si on fe
rappelle l'économie fur la femence établie
dans les expériences de l'année derniere ,
on verra qu'au lieu de s'engager dans de
plus grands frais d'exploitation , on les diminuera
réellement , que la recolte fera
augmentée d'une valeur confidérable ,
on conclura en faveur de la nouvelle
culture .
&
Enfin M. D. termine fa préface par un
138 MERCURE DE FRANCE.
détail en forme de manuel , qui doit fervir
d'inftruction pour les fermiers qui vou-
'droient former des établiffemens. Cet avis
contient en plufieurs articles un détail circonftancié
des opérations qu'il faut faire
& dans quel tems il faut les pratiquer :
ainfi on ne manque plus d'exemples ni
d'inftructions , il ne faut qu'avoir envie
d'augmenter fon revenu pour fe livrer aux
vûes fages , pratiques & néceffaires de M.
Duhamel.
LES livres de Ciceron de la vieilleffe ,
de l'amitié . Traduction nouvelle fur l'édition
Latine de Grævius avec le Latin à côté.
A Paris , chez Jofeph Barbon , tue S.
Jacques , 1754. in- 12 . 1. vol.
Pour mettre nos Lecteurs à portée de
faire la comparaifon de la traduction que
nous annonçons avec celles qui l'ont précédée
, nous tranfcrirons le premier chapitre.
Si je trouve moyen de fournir un adouciffement
à vos chagrins , & d'affoupir les inquiétudes
qui vous minent vous travaillent
continuellement , quelfera , mon cher Titus ,
le falaire de ce fervice important ? Voilà les
mots qu'adreffe à Flamininus notre ancien
Poëte Ennius , homme pauvre à la vérité ,
mais eflentiellement honnête- homme ;
OCTOBRE. 1754. 130
vous les applique à vous- même.
II. Je fçais pourtant que vous n'êtes pas
comme Flamininus , en proie jour & nuit
à l'ennui & à la douleur. Je connois la
modération & l'égalité de votre ame ; je
fçais que vous avez rapporté d'Athenes ,
non feulement le furnom d'Atticus , mais
encore plus les moeurs douces & la fageffe
que l'on va puifer dans cette ville.
Je penfe néanmoins que votre coeur ,
comme le mien , eft plus fenfible à certains
accidens , & que cette fenfibilité exige
une confolation plus étendue , & qu'il faut
remettre à un autre tems. Pour le préfent
je me borne à ce petit traité que je vous
envoie.
III. Voici le but que je me fuis propofé
en le compofant. La vieilleffe s'appefantit
déja fur nous , ou du moins ceci eft indubitable
, elle s'avance à grands pas ; j'ai
cherché dans ce travail à nous rendre à
tous les deux plus léger ce fardeau qui
nous eft commun. Je fuis pourtant perfuadé
que vous le fupportez déja , & que
vous le fupporterez toujours avec le même
courage & la même tranquillité que
vous avez montrés dans tous les autres
états de votre vie ; mais dans le plan que
je m'étois formé de travailler cette matiere
,je ne voyois que vous à qui je puffe
140 MERCURE DE FRANCE.
!
dédier cet ouvrage , dont nous pourrions
retirer tous les deux une utilité commune.
IV. J'ai compofé ce traité avec tant de
plaifir , que non feulement j'y ai oublié
tous les chagrins de la vieilleffe , mais
qu'encore je me la fuis rendue douce &
commode.
V. L'on ne peut donc trop louer la Philofophie
, qui fournit à ceux qui font dociles
à fes leçons des moyens affurés de paffer
tout le tems de leur vie exempts d'inquiétudes
& d'ennui. J'ai parlé ailleurs très au
long , & je parlerai encore fouvent des
autres avantages que l'on en retire. Maintenant
recevez ce livre de la vieilleffe .
VI. Je n'y fais pas parler Tithon , à l'exem
ple d'Arifton de Chio. Un interlocuteur
emprunté de la fable auroit rendu mon ouvrage
moins intéreffant & moins perfuafif
; j'y mets tout le difcours dans la bouche
de Marc Caton , pour lui donner plus
de force & plus de poids.
miration
J'introduis enfuite auprès de lui Lélius
& Scipion ; je les repréfente pleins d'aden
voyant avec quelle aifance
il fupporte fon grand âge . Caton
leur répond & leur parle fur cette matiere .
S'il montre ici plus d'érudition que dans
les livres qu'il nous a laiffés , il faut en attribuer
la caufe à l'étude des lettros GrecOCTOBRE
. 1754 141
ques , aufquelles tout le monde fçait qu'il
s'appliqua beaucoup dans fes dernieres
annees.
Je n'en dirai pas davantage : Caton va
parler & vous expliquer lui- même ce que
je penfe fur la vieilleffe.
P.Virgilii Maronis opera ordine perpetuo ,
interpretationibus Gallicis , annotationibus &
dictionariis illuftrabat Antonius Bourgeois ,
parochus Sancti Germani , & in Collegio Crefpiaco
Vallenfi primarius , ad ufumfcholarum ,
tomus primus . Sylvanecti , apud Nicolaum
des Rocques ; & Parifiis , apud Carolum
Hochereau natu majorem , ripâ de Conti.
MÉMOIRES hiftoriques , militaires
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au trône de l'Empire
, jufqu'au traité d'Aix - la - Chapelle , en
1748. 3. vol. in- 12. A Amfterdam , chez
Arkfee & Merkus .
Lettre de M. de Chevrier.
L vient , Monfieur , de me parvenir un
livre nouveau , intitulé Dillionnaire portarif
des théatres. J'ai trouvé en l'ouvrant
une erreur fenfible , que M. le Chevalier
de Mouhy avoit auffi commife , & qu'il
142 MERCURE DE FRANCE.
m'a promis de réparer dans une nouvelle
édition . On lit dans les Tablettes dramatiques
& dans le Dictionnaire , Femme jaloufe
, Comédie en cinq actes & en vers de
» M. Defcazeaux , jouée & imprimée à
» Nancy. »
J'ignore quel eft M. Defcazeaux , mais
je puis vous affurer qu'on lui fait mal- àpropos
honneur de cette Comédie , du
mérite de laquelle j'ai parlé ailleurs ; elle
eft réellement de M. Thibault de Nancy ,
comme on le verra dans ma Bibliothéque
ou dans celle de M. de Mouhy , à qui j'en
ai remis un exemplaire.
La juftice que je dois à M. Thibault ne
me permet point de laiffer fubfifter cette
erreur , & je fuis perfuadé que M. Defcazeaux
ne me fçaura point mauvais gré
de lui avoir ôté un ouvrage qu'il n'a pas
fait.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris , ce 11 Août 1754 .
A Beauvais , le 14 Août 1754.
Les ne vousMercure de ce
Es conjectures que vous avez inférées ,
mois fur le tems de la mort de M. Fouquet
, renferment tout au moins une erreur
de date à réformer. Cette date eft
OCTOBRE. 1754. 143
celle de l'année 1718. On recule jufqu'à
cette époque la mort de l'Hermite , fous la
figure duquel on foupçonne que ce Miniftre
s'eft déguifé après fa fortie de la
citadelle de Pignerol . Cela ôte toute vraifemblance
à la conjecture.
1º . M. Fouquet étant né en 1615 , il
faudroit fuppofer qu'il auroit vêcu juſqu'à
l'âge de 103 ans .
2º. Selon l'Auteur des conjectures ,
l'Hermite s'eft fait voir à Alais dès 1682 .
Si c'eût été M. Fouquet , & qu'il eût vêcu
jufqu'en 1718 , MM. de Gourville & de
Voltaire qui ont dit qu'il eft forti de Pignerol
quelque tems avant fa mort , ne
fe feroient pas exprimés exactement. Quand
on connoît auffi bien que M. de Voltaire
le véritable fens des expreffions , on ne fe
fert pas de celle de quelque tems pour défigner
dans la vie d'un homme un espace
´de trente-fix années . J'ai l'honneur d'être ,
&c. D'Auvergne.
J
Lettre de M. Touſſaint à l'Auteur du
Mercure.
E voudrois bien , Monfieur, ne plus parler
de ce Journal étranger ; mais enfin
fi ce Journal ment fur mon compte , il faut
bien que j'en dife un mot , fauf à n'y plus
144 MERCURE DE FRANCE.
revenir quand j'aurai fait voir qu'il n'eft
pas fidele. Or , il ne l'eft pas en ce qu'il
defavoue une Réponſe faite à une Gazette
anonymne par ceux- mêmes de qui il tient
l'être. Il doit paroître fingulier au public
que le Journal defavoue le fait même des
Journaliſtes ; mais voici la clef de cette
contrariété apparente . C'eft qu'il y a dans
le Marais un homme qui fait imprimer
le Journal & le vend ; & c'eft cet homme
là qui fe donne du nous dans le defaveu
qui eft en tête du volume de Septembre.
Ce nous pourroit faire de l'équivoque
, & induire à croire que c'eft la fociété
même des Auteurs qui defavoue la
réponſe : mais on croiroit faux. Je l'ai concertée
avec eux , & ne l'ai donnée que fur
leur approbation . J'ai trop bonne opinion
de leur fincérité pour appréhender qu'aucun
d'eux me démente fur ce point ; on
peut les interroger. Pour l'Entrepreneur
ou diftributeur du Journal , il peut dire ce
qu'il lui plaira je ne crains pas , quand
nous ferons contraires en faits , que ce
foit lui qu'on croye à mon préjudice , &
il ne s'y attend pas fans doute , lorsqu'il
dit en abufant toujours du nous , Nous remerciâmes
fur le champ un Coopérateur que
plufieurs perfonnes paroiffoient ne pas voir de
bon oeil parmi nous. Ce nous , c'eſt lui , &
peutOCTOBRE.
1754. 145
peut- être fon Secrétaire , qu'il tâchoit inutilement
d'ériger en auteur : mes vrais
coopérateurs dans l'ouvrage ont été &
font encore mes amis ; tous dépoferont ,
quand il le faudra , contre le menfonge
qu'il a imprimé. Mais quand il fe feroit
réduit à parler feul en fon nom , il n'en auroit
pas moins dit une faufleté.C'est moi qui
mécontent des contrariétés que j'effuyois
de la part de cet entrepreneur peu intelligene
, ai pris le parti de l'abandonner à ſes
incertitudes & à fes écarts , malgré fes tentatives
pour me retenir ; & c'eſt cette retraite
de ma part qui fait tout mon tort :
mais ce n'étoit que par ma retraite que je
pouvois effacer la faute que j'avois commife
en m'engageant avec lui . Quiconque
lira les quinze ou vingt lignes qu'il employe
à m'infulter au commencement de
fon volume de Septembre , verra avec quel
homme j'étois. Il apprend par fes excès
aux gens de lettres , les dangers qu'ils courent
en travaillant à fes intérêts . Ce n'eſt
pas que par des fauffetés il puiffe flétrir un
homme dont la réputation eft en bonne
odeur, fon témoignage a trop peu de poids ;
mais c'est qu'il eft même fâcheux d'avoir
à relever des fauffetés , & de fe trouver
compromis avec un adverfaire de la trempe
de celui-là.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
BEAUX ARTS.
de la ville
d'Herculanum , avec quel- BSERVATIONS
fur les antiquités
ques réflexions fur la Peinture & la Sculpture
des anciens ; & une courte defcription
de quelques antiquités des environs de
Naples. Par MM. Cochin le fils , & Bellicard.
A Paris , chez Jombert , rue Dauphine
, 1754. in - 12 . 1 vol. avec un grand
nombre de gravures.
La nouveauté que nous annonçons
commence par des recherches hiftoriques
fur Herculanum. Ce morceau rempli de
fçavantes & d'excellentes difcuffions , eſt
d'un homme de lettres qui ne fe fait pas
connoître .
M. Bellicard, Architecte , des Académies
de Florence & de Boulogne , eft Auteur
de la premiere & troifiéme partie du volume.
La premiere contient la defcription
des principales antiquités qu'on a tirées de
la ville fouterreine d'Herculanum ; & la
troifiéme la defcription de quelques antiquités
répandues aux environs de Naples
a Pouzzol , à Bayes , à Cumes & à Capoue.
Ce font des détails qu'il faut voir dans le
OCTOBRE. 1754 147
livre même , & les figures fous les yeux .
On trouvera que M. Bellicard ne dit rien
de trop ni de trop peu , mérite rare dans
ceux qui écrivent fur les arts.
La feconde partie du volume eft de M.
Cochin le fils , fi connu par fon talent ſupérieur
pour le deffein & pour la gravure :
ce font des obfervations fur les peintures
d'Herculanum. Les tableaux d'hiftoire qui
y ont été déconverts , occupent d'abord
M. Cochin. » En général , dit ce grand
» Artifte , leur coloris n'a ni fineffe , ni
» beauté , ni variété ; les grands clairs y
» font d'affez bonne couleur , & les demi-
» teintes de la même couleur depuis la tête
»jufqu'aux pieds , d'un gris jaunâtre ou
» olivâtre , fans agrément ni variété . Le
n rouge domine dans les ombres , dont le
» ton eft noirâtre ; les ombres des draperies
» far tout n'ont point de force , mais la
» peinture à frefque ou à la détrempe eſt
fujette à cet inconvénient. Un autre dé-
» faut qu'on pourroit reprocher également
» à beaucoup de frefques, même des meil-
» leurs maîtres d'Italie , c'eft que la cou-
» leur des ombres n'eft point rompue , &
» qu'elle eft la même que celle des lumie-
» res , fans autre différence que d'avoir
moins de blanc. Au refte il ne paroît
pas qu'on puiffe attribuer la foibleffe de
"
1
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
» couleur de cés tableaux à une altération
» caufée par les tems ; du moins ils paroif-
» fent frais & bien confervés
à cet égard. » La façon de peindre
eft le plus fouvent
par hachures , quelquefois fondue ; ils
» font prefque tous très- peu finis & peints
» à peu-près comme nos décorations de
theatre : la maniere en eft aflez grande
» & la touche facile , mais elle indique
» plus de hardieffe que de fçavoir.
D
On a découvert auffi à Herculanum
» un très - grand nombre de tableaux
» d'animaux , d'oifeaux , de poiffons , de
» fruits , &c. de grandeur naturelle. Ces
» morceaux font les meilleurs , ils font faits
» avec goût & avec facilité , mais ils font
pour la plûpart peu finis , & ils n'ont
» pas toujours toute la rondeur ni l'exac-
» titude néceffaire .
"
» Les tableaux d'Architecture ou de rui-
» nes font en grand nombre , mais ils ne
» méritent aucun éloge. Ces compofi-
» tions font tout-à -fait hors des propor-
» tions de l'architecture Grecque ; les co-
» lonnes y font en général d'une longuenr
» double ou triple de leur mefure natu-
» relle . Les moulures des corniches , des
» chapiteaux & des bafes tres-mal profi-
» lées , tiennent du goût des mauvais Go
» thiques . La plûpartdes Arabeſques mêOCTOBRE.
1754. 149
29
>>
lées d'architecture font auffi ridicules
» que les deffeins Chinois ; il en faut ce-
» pendant excepter deux ou trois tableaux
qui font d'une couleur affez agréable ,
quoique fans beaucoup de vérité, & dans
lefquels le paysage eft d'une touche aſſez
» facile.
» On peut accorder la même grace à
" quelques morceaux d'ornemens mêlés
» de feuilles de vigne ou de lierre. En gé-
» néral ce qui eft d'après nature , eſt aſſez
» bon. On ne peut en dire autant de ce
» qui eft fait d'imagination ; il y a de la gradation
ou du fuyant dans ces tableaux ,
& l'architecture s'y trouve en quelque
façon mife en perfpective , mais d'une
» maniere qui prouve que les auteurs de
» cette compofition n'en fçavoient point la
» régle. Les lignes fuyantes ne tendent pas
» à beaucoup près aux points où elles doi-
» vent ſe réunir ; il y a des objets vûs en
» deffus , & d'autres en deffous ; mais il
» faudroit plufieurs horizons fort diftans
» les uns des autres pour les accorder . En-
» fin on y voit une idée de la diminution
» des objets , mais fans aucune connoif-
» fance des regles invariables aufquelles
» elle doit être affujettie ; il n'y a prefque
point d'intelligence , ni d'effets de la
» lumiere.
23
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
و ر
La fculpture que l'on a trouvée dans
» cette ville fouterreine eft très fupérieure
» à la peinture. Le principal & le plus
» beau morceau qu'on en ait tiré , eſt la
» ftatue équestre de marbre blanc , qui repréfente
Nonnius Balbus. C'eft un jeune
» homme armé d'une cuiraffe qui ne def-
» cend pas tout- à - fait jufqu'aux hanches ;
» il a fous cette cuiraffe une efpece de che-
» mife fans manches ; elle lui couvre feu-
» lement les épaules , elle paffe par-deffous
» la cuiraffe , & finit au tiers des cuiffes.
» Un manteau qu'il porte fur l'épaule &
» fur le bras gauche ne lui laiffe à décou-
» vert que la main dont il tient la bride
» du cheval ; cette bride eft fort courte . I
» a les cuiffes & les jambes nues , à la ré-
»ferve des brodequins qui ne montent ,
» gueres au- deffus du coude -pied , fur le-
» quel ils font noués par deux cordons.
» Cette figure eft de la plus grande beau-
» té la fimplicité avec laquelle elle eft
» deffinée , ne la rend pas fi frappante ni
» fi belle au premier coup d'oeil qu'elle pabroît
après un examen attentif. La tête eft.
» admirable , & la figure eft de la plus
» grande correction ; le contour en eft pur .
» & fin ; les ajuftemens font d'une manie-
» re fimple & grande . Quoique le cheval ,
» foit très - beau , & que fa tête foit pleine
OCTOBRE. 1754 ISI
» de vie & de feu , il eft cependant infé-
» rieur à la figure de l'homme , & il eſt
» plus maniere.
M. Cochin , après avoir détaillé tous
les morceaux de peinture & de fculpture
qui lui ont paru le mériter , finit par des
obfervations générales que nos lecteurs
liront avec plaifir.
Il femble , dit M. Cochin , qu'une collection
auffi nombreufe de peintures antiques
auroit dû nous éclairer , autant qu'il
étoit poffible , fur le dégré de perfection
où l'on prétend que les Anciens ont porté
les différentes parties de la peinture.
Cependant , parmi tant de morceaux ,
peut-être auroit- on de la peine à en trouver
un feul qui pût juftifier les éloges
qu'on a prodigués aux grands Maîtres
qu'ils ont eus en ce genre , & dont ils ont
immortalifé les noms. Il y a toute apparence
qu'ils ne font pas de ces mains fi
vantées en effet , comment fuppofer que
dans un fiécle rempli d'excellens Sculpteurs
, on eût de la confidération pour des
Peintres fi foibles dans le deffein ? Herculanum
étoit une ville ancienne , mais peu
confidérable ; il étoit poffible qu'il n'y eût
pas un feul grand Artifte . Il en étoit des
provinces de l'Empire Romain ainfi que
des nôtres ; il n'y a quelquefois pas un
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
homme habile dans toute une contrée ; les
amateurs y font encore plus rares. D'ailleurs
les peintures dont il s'agit , étoient
fur les murailles d'un théatre ou d'autres
lieux publics , dont la peinture n'avoit été
fans doute regardée que comme de fimples
embelliffemens , pour lefquels on n'aura
pas voulu faire la dépenfe qu'ils entraînent
quand on fait choix des meilleurs
Artiſtes.
Quoi qu'il en foit , le Théfée & les autres
tableaux de grandeur naturelle font
foibles de couleur & de deffein ; il y a peu
de génie dans leur compofition , & toutes
les parties de l'art y font dans une médiocrité
à peu près égale . Le coloris n'y a prefque
point de variétés de tons : on n'y voit aucune
intelligence du clair obfcur , c'eſt-àdire
des changemens que fouffrent les couleurs
par la distance des objets , par la réflexion
des corps qui en font voifins , &
par la privation de la lumiere. Ils ne préfentent
nulle part l'art de compofer les lumieres
& les ombres , de maniere qu'en
s'approchant ou en fe grouppant elles deviennent
plus grandes , ou produifent des
effets plus fenfibles. Chaque figure a fa
lumiere & fon ombre , & je n'ai point remarqué
qu'aucune figure portât ombre fur
l'autre ; ce qui ne feroit encore que les preOCTOBRE.
1754 155
miers élémens d'une compofition deſtinée
pour l'effet : les ombres ne font point re-
Alertées , ou le font également depuis le
haut jufqu'en bas . Les couleurs confervent
trop leur pureté , & ne font point rompues
comme elles le devroient être par la privation
de lá lumiere ; elles ne participent
point de la réflexion des objets prochains.
En un mot on n'y apperçoit rien qui puiffe
prouver que les anciens ayent porté l'intelligence
de la lumiere au dégré où elle
eft parvenue dans les derniers fiécles.
Quant à la compofition des figures , elle
eft froide , & paroît plutôt traitée dans le -
goût de la fculpture , qu'avec cette chaleur
d'imagination dont la peinture eft
fufceptible.
Cependant fur quelques figures qu'on y
voit compofées un peu en raccourci , on
peut fuppofer que l'art des raccourcis avoit
été porté plus loin par les habiles Peintres
de ce tems ; mais il n'y a rien qui décide
s'ils ont connu l'agrément que donne à la
peinture la richeffe & la variété des étoffes
on acheve feulement de fe convaincre
que la maniere de draper à petits plis ,
pratiquée dans les ftatues , n'étoit pas générale
, & qu'il y avoit d'autres manieres
plus larges. Je dis , on acheve de fe convaincre
, parce qu'on avoit déja cette connoif-
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
fance par plufieurs fculptures antiques , qui
font drapées plus larges & avec de plus
groffes étoffes.
Malgré la médiocrité des grands morceaux
, on y remarque cependant une maniere
de deffein affez grande & un faire
qui prouvent que ceux qui les ont peints
avoient appris les élémens de l'art dans
une bonne école , & fous des Maîtres qui
opéroient facilement. Si les tons du coloris
ont peu de variété , c'eft affez le défaut
des éleves ; la plus belle maniere de
peindre , celle qui eft propre à l'Hiftoire ,
engage à marquer légerement les détails
dans les jours & dans les ombres , & à faire
enforte que la variété des tons foit à
peine fenfible , pour ne point interrompre
la grandeur des maffes. Les éleves ne
voyant point encore tout le fçavoir caché
par ces artifices , fe contentent d'imiter
avec deux ou trois tons cette variété prefqu'imperceptible
, que l'habile Artiſte fçait
mettre dans les paffages de la lumiere à
l'ombre. Ils tombent dans le même défaut
par rapport à la façon de deffiner les formes
de la nature. Les bons Deffinateurs
les traitent de maniere , que quoique le
premier afpect ne préfente que de grandes
parties & de grands contours , cependane
les yeux intelligens y découvrent jufqu'aux
OCTOBRE . 1754. 155
moindres détails. Je crois donc que l'on
peut reprocher aux Auteurs de ces tableaux
une grande ignorance de deffein ;
car fi l'on y trouve d'affez bonnes formes
en général , il faut convenir qu'il n'y a ni
juftelle ni fineffe dans le détail .
Les chofes faites d'après nature , telles
que les vafes , les fruits , le gibier , &c.
font peintes avec affez de vérité ; mais ces
imitations de corps immobiles font beaucoup
plus faciles : cependant on ne remarque
point dans ces tableaux l'illufion
qui trompe dans les nôtres ; on y découvre
même des défauts de perſpective affez
confidérables .
Les morceaux compofés de très - petites
figures font affurément les meilleurs de
- tous ceux qu'on a trouvés ; ils font non
feulement touchés avec beaucoup d'efprit ,
mais la maniere en eft excellente ; ils font
abfolument dans le goût des bas - reliefs
antiques , & leur couleur eft très - bonne.
On connoiffoit à Rome & ailleurs plufieurs
de ces peintures en petit ; mais elles
ne paroiffoient pas fuffifantes pour porter
un jugement certain fur la peinture des
Anciens. En effet , pour le faire admirer
en ce genre , il ne s'agit que de deffiner
les fujets avec efprit , & de les toucher
avec légereté : il n'y a prefque point d'ef
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
pace pour mettre de la variéte dans les
demi- teintes , fur tout lorfque ces morceaux
font auffi peu finis que ceux dont
il s'agit ; peu de tons fuffifent pour leur
donner un bon coloris.
Si les tableaux d'Architecture avoient
été plus fupportables , nous en aurions tiré
quelque connoiffance fur la maniere dont
les anciens pratiquoient la perfpective linéale
ou l'aérienne : mais ils font fi informes
à tous égards , qu'il paroît même
que ces Peintres n'avoient aucune connoiffance
de la belle Architecture. Cependant
le Roi des deux Siciles faifant continuer
les recherches , on ne defefpere point
de rencontrer enfin quelques morceaux de
peintures dignes d'être mis en parallele
avec les belles fculptures qu'on a déja trouvées.
Au furplus , de quelque peu de vafoient
ces tableaux , ils conftatent
l'exiſtence d'un genre de peinture
qui a pû être au dernier dégré d'excellence
dans d'autres ouvrages que le tems
nous a ravi , mais dont je croirois , s'il étoit
permis de hazarder quelques conjectures ,
qu'on pourroit retrouver l'idée dans plufieurs
excellens tableaux du Guide , quoique
la compofition de ces morceaux du
Guide foit froide & trop fimmétrique , &
qu'ils foient privés des grands effets de luleur
que
OCTOBRE. 1754. 157
miere qui font fi frappans dans les ouvrages
d'autres Peintres , & fouvent même
dans quelques-uns des fiens , ils font cependant
de la plus grande beauté pour la
perfection du deffein , l'exacte vérité &
le précieux du coloris. Les peintures antiques
nous permettent de douter que les
Anciens ayent pouffé le feu du génie & la
force de l'imagination , foit pour la compofition
, foit pour l'effet de lumiere , auffi
loin que plufieurs maîtres Italiens , Flamands
ou François ; & fi l'on peut juger
d'un gente par un autre , du progrès de
leur peinture par celui de leur architecture
, on voit que la févérité de leur goût leur
faifant redouter les écarts qui font fi fréquens
aujourd'hui, ( & plus en Italie qu'ailleurs
) ils n'ont cherché qu'à s'imiter les
uns les autres . Le beau une fois trouvé
par une voye , il ſemble qu'ils n'ayent ofë
le chercher par une autre ; les temples antiques
font prefque tous compofés fur une
même idée : il en eft ainfi de beaucoup
d'autres particularités , foit dans l'Archi
tecture , foit dans la Sculpture. Il fe peut
donc qu'il y ait eu un goût général & donné
, qui ait affervi la plus grande partie des
Peintres d'alors , & dont peu d'entr'eux
ayent ofé s'affranchir. Comme la Sculpture
étoit l'art dont on faifoit le plus d'u
158 MERCURE DE FRANCE .
fage , il eſt également poffible que ce goût
dominant ait été un goût de bas- relief ; il
y a même quelque lieu de penfer que fi la
compofition , dont la fougue de l'imagination
, la magie de la couleur & du clair
obfcur , font le principal mérite , avoit été
trouvée , le charme féduifant en auroit
empêché la perte , d'autant plus que cette
partie très difficile à conduire à la perfection
, eft cependant plus facile à allier avec
la médiocrité , & qu'elle offre des reſſources
plus aifées pour en impofer à ceux qui
n'ont point la véritable connoiffance de
l'art.
En effet , il paroît que quand les arts
defcendroient parmi nous de la perfection
où ils font maintenant parvenus , à
quelque point qu'ils dégénéraffent , il fe
conferveroit toujours une harmonie d'imitation
, qui bien qu'elle pût être fauffe ,
fervitoit à prouver que cette partie fi touchante
de la Peinture auroit été connue ,
& feroit foupçonner à nos derniers neveux
qu'elle avoit été portée fort loin par ceux
qui l'avoient pratiquée les premiers. Si on
n'en découvre donc aucune trace dans les
tableaux d'Herculanum , il femble qu'il
foit permis de penfer qu'elle étoit alors entierement
ignorée. Ces tableaux peuvent à
la vérité paffer pour modernes , en compa
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
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foit
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"
w
la v
OCTOBRE. 1754 159
raifon des peintures fi vantées de l'antiquité
; mais il n'eft pas moins vraisemblable
que leurs auteurs avoient encore fous les
yeux un grand nombre de beaux morceaux ,
où ils n'auroient pas manqué de puifer la
connoiffance des parties de l'art dont il s'agit
, fi elles y avoient exifté dans quelque
dégré capable d'en infpirer le goût.
AIR NAIF EN ROMANCE.
O N entend dans nos plaines
Le fon des chalumeaux ,
Les foucis & les peines
S'éloignent des hameaux ;
Mon aimable bergere
Y comble mes defirs ;
L'agréable fougere
Sert de trône aux plaifirs.
Sur ce charmant rivage
Nous paffons d'heureux jours ,
Nous ne rendons hommage
Qu'aux fideles amours ;
Mon fceptre eft ma houlette ,
Mes plaiſirs tout mon bien ;
Pour moi près de Colette
158 MERCURE DE FRANCE.
fage , il eft également poffible que ce goût
dominant ait été un goût de bas- relief; il
y a même quelque lieu de penfer que fi la
compofition , dont la fougue de l'imagination
, la magie de la couleur & du clair
obfcur , font le principal mérite , avoit été
trouvée , le charme féduifant en auroit
empêché la perte , d'autant plus que cette
partie très- difficile à conduire à la perfection
, eft cependant plus facile à allier avec
la médiocrité , & qu'elle offre des reffources
plus aifées pour en impofer à ceux qui
n'ont point la véritable connoiffance de,
l'art.
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En effet , il paroît que quand les arts
defcendroient parmi nous de la perfection
où ils font maintenant parvenus , à
quelque point qu'ils dégénéraffent , il fe
conferveroit toujours une harmonie d'imitation
, qui bien qu'elle pût être fauffe ,
ferviroit à prouver que cette partie fi touchante
de la Peinture auroit été connue
& feroit foupçonner à nos derniers neveux
qu'elle avoit été portée fort loin par ceux
qui l'avoient pratiquée les premiers. Si on
n'en découvre donc aucune trace dans les
tableaux d'Herculanum , il femble qu'if
foit permis de penfer qu'elle étoit alors entierement
ignorée. Ces tableaux peuvent à
la vérité paffer pour modernes , en compa
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OCTOBRE. 1754: 159
raifon des peintures fi vantées de l'antiquité;
mais il n'eft pas moins vraisemblable
que leurs auteurs avoient encore fous les
yeux un grand nombre de beaux morceaux ,
où ils n'auroient pas manqué de puifer la
connoiffance des parties de l'art dont il s'agit
, fi elles y avoient exifté dans quelque
dégré capable d'en infpirer le goût.
AIR NAÏF EN ROMANCE.
O N entend dans nos plaines
Le fon des chalumeaux ,
Les foucis & les peines
S'éloignent des hameaux ;
Mon aimable bergere
Y comble mes defirs ;
L'agréable
fougere
Sert de trône aux plaifirs .
Sur ce charmant rivage
Nous paffons d'heureux jours ,
Nous ne rendons hommage
Qu'aux fideles amours ;
Monfceptre eft ma houlette,
Mes plaifirs tout mon bien;
Pour moi près de Colette
160 MERCURE DE FRANCE.
L'univers n'eft plus rien.
Cet afyle agréable
Nous offre mille attraits ,
C'eft le féjour aimable
Des ris & de la paix :
Des ruiffeaux le murmure ,
Des oifeaux les doux chants ,
Tout fert dans la nature
Au bonheur des amans.
Sous ces épais feuillages
L'amour reçoit nos voeux
Des bergers du village
Il ferre les doux noeuds ;
Tous les jours ma Colette
Ranime mes defirs ,
Ma touchante mulette
Eft l'écho des plaifirs.
Des fleurs que fait éclore ,
Pour les amans heureux ,
Le lever de faurore
Je pare fes cheveux :
Mon plaifir eft extrême
De l'orner chaque jour ;
Les foins pour ce qu'on aime
OCTOBRE . 1754. 161
Sont l'encens de l'amour.
Par une chanfonnette ,
Sur un tapis defleurs ,
L'autre jour à Colette
Je peignois mes ardeurs ;
Son ame devint tendre ,
Que de momens heureux !
Ah ! devois -je l'attendre !
Tout remplit mes doux voeux.
Par M. C ***
****************
SPECTACLES.
'Académie royale de Mufique a continué
jufqu'au 24 Septembre les repréfentations
des Fêtes de l'Hymen & de
l'Amour , qui ont été jouées trente - deux
fois . Mlle Davaux y a chanté pour la premiere
fois le Mardi 20 Août , le rôle de
Memphis avec un grand fuccès : on a trouvé
que fes fons étoient plus foutenus , que
fes cadences étoient mieux formées , &
qu'elle mettoit de l'expreffion , tant dans
fon chant
que dans fon jeu : les efpérances
qu'on avoit conçues de fes talens ,
162 MERCURE DE FRANCE.
fe
renouvellent de jour en jour.
LES Comédiens François ont donné le
Lundi 2 Septembre la premiere repréfentation
des Tuteurs , Comédie nouvelle en
deux actes & en vers. Il y a plufieurs défauts
dans cet ouvrage ; mais il eft dans le
genre de la bonne comédie , fur tout dans
les premieres fcenes ; M. Paliffot qui en
eft l'Auteur , mérite d'être encouragé.
Les mêmes Comédiens répétent Nicomede
, tragédie de Pierre Corneille , laquelle
fera repréfentée à Fontainebleau devant
leurs Majeftés ; ils doivent donner pendant
l'abfence Orefte & Pylade , ou 7phigenie
en Tauride , Tragédie de M. de la
Grange ; le rôle d'Iphigenie , dans lequel
Mlles Champmeflé , Defmares & le Couvreur
fe font fort diftinguées , fera rempli
par Mlle Clairon.
LES Comédiens Italiens continuent les
repréſentations de la Servante Mairef
fe , Intermede traduit en vers lyriques de
la Serva padrona. Ceux qui par humeur
ou partialité n'ont point entendu à l'Opera
la mufique de la Serva padrona , en font
devenus amateurs zélés à la Comédie Italienne
; ils y courent en foule : les charmes
de cette mufique qu'on ne sçauroit
OCTOBRE. 1754. 163
trop admirer , ont enfin réuni tous les fuffrages.
Perfonne n'ignore à préfent qu'elle
eft du célébre Pergoleze ; il mourut fort
jeune , mais il vêcut affez pour fa gloire.
Les Italiens lui ont après fà mort décerné
le titre de Divin , que toutes les nations
ont confirmé. Mile Favart fait les délices
de tout Paris dans le rôle de la Servante
Maîtreffe ; fi elle n'a pas entierement créé
le genre dans lequel elle excelle , elle l'a ·
du moins porté à un dégré de perfection
qu'il n'étoit pas poffible d'imaginer . M.
Rochard auquel on a reproché quelquefois
de l'affectation & un chant précieux ,
qu'il s'eft peut -être efforcé d'imiter , eft
tout différent dans le rôle du Patron ; il y
plaît généralement , la mufique Italienne
l'a rendu plus naturel .
M. de Chevrier , auteur de la Comédie
de la Campagne , l'ayant retirée après la
treiziéme repréſentation , les Comédiens
Italiens y ont fubftitué le Mercredi 11
Septembre l'Esprit du jour , piéce nouvelle
du même genre , par M. Rouffeau de Touloufe
; elle doit précéder la Servante Maîtreffe
jufqu'au voyage de Fontainebleau .
164
MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT de la
Campagne , Comédie
en un acle & en vers , représentée pour la
premiere fois fur le théatre Italien le Mercredi
14 Août.
Le
Chevalier ,
Le Comte ,
La
Comteffe
Cidalife ,
Durimon ,
J
Асть CTEUR S.
M. Rochard
M. Baletti.
Mlle Catinon.
Mlle Silvia.
Nerine , fuivante de
la Comteffe ,
Julep , garçon Médecin
,
Arlequin , Laquais
du Chevalier ,
M. Chanville.
Mlle Favart.
M. Deheffe.
M. Carlin.
La fcene eft dans le château du Chevalier.
Le Chevalier fatigué des plaifirs & des
erreurs de Paris , s'eft retiré à fa maifont
de campagne : le Comte fon ami , vient l'y
joindre le jour même de fon mariage avec
fon époufe ; le Chevalier lui en marque fa
furprife.
Le Comte.
Voudrois-tu qu'imitant ces ftupides maris
Dont l'air benin & la bonté précoce ,
OCTOBRE . 1754 165
Font prefager un funeſte avenir ,
J'étalaſſe par tout les charmes de ma femme ,
Et la forçant à me haïr
Je me trouvaffe en butte aux traits de l'épigramme
?
Le Chevalier lui répond qu'il eft charmé
de le pofféder , quelqu'en foit le motif.
Arlequin vient annoncer la Comteffe ;
le Chevalier va la recevoir : le Comte
fort , parce que s'il reftoit en tiers on pourroit
le foupçonner d'être jaloux . La Comteffe
alors épanche fon coeur , elle apprend
au Chevalier que fon époux , à peine marié
, affecte déja un excès de froideur qui
la defefpére : le Chevalier tâche de la confoler
, en difant que le Comte eft efclave
de la mode , qu'il a peine à avouer fon
mariage , mais qu'il reviendra de fon préjugé.
La Comtelle qui aime de bonne foi ,
peint fes fentimens de maniere que le
Chevalier l'affure que le Comte ne tardera
pas à connoître tout fon bonheur . Le Comte
revient en faifant des excufes à fa femme
, de ce que peut- être il la gêne : la
Comtefle fort fort offenfée d'un pareil
propos ; le Chevalier en fait des reproches
très- vifs au Comte , qui après en avoir
beaucoup ri , plaifante le Chevalier fur
l'arrivée de Cidalife , célébre coquette ;
166 MERCURE DE FRANCE.
le Chevalier frémit à ce nom , il voudroit
retourner à Paris , mais il eft obligé de
refter par politeffe . Le Comte termine fes
mauvaiſes plaifanteries par les vers fuivans.
Voudrois-tu qu'on aimât un jeune homme qui
penſe ?
Tu connois les façons ; ardent à les faifir ,
Ne vas pas t'ennuyer par excès de prudence ;
Dans ce fiécle amuſant , penſer , c'eſt s'avilir.
Mais fois content , mon cher , Cidalife s'avance :
Sçais tu bien , Chevalier , qu'elle n'eft pas fi mal ?
Pour ne point t'enlever le fruit d'un tête- à- tête ,
J'écarte , en m'éloignant , un dangereux rival.
Cidalife fait beaucoup d'agaceries au
Chevalier ; il n'en eft pas la duppe , & lui
dit :
Vous aimez à jouir des droits de la beauté ,
Vous agacez fans être épriſe ,
Et votre efprit coquet dont on eft enchanté
Sçait avec art ménager la furpriſe
Du foible amant qu'il a dompté ;
Mais votre coeur qui bientôt le méprife ;
Affiche l'inconftance & la légereté.
Cidalife.
Courage , Chevalier , j'aime affez les maximes ;
OCTOBRE.
1754. 167
en baillant.
Sur tout à la campagne , elles plaifent beaucoup:
Elle continue fur le ton de la petite maîtreffe
la plus déterminée ; elle foutient
qu'il faut fuivre le goût dominant , qu'elle
ne croit point aux travers , & que quand
on en auroit quelquefois , loin d'en rougir
, il faut s'en faire gloire , & les prôner
dans l'univers.
Le ridicule embellit notre histoire ,
On fe pare de ſes erreurs ,
Et fouvent on leur doit le bonheur de ſa vie .
La femme du grand monde annonce ſes vapeurs ;
La coquette fa perfidie ,
Le fatyrique fon aigreur ,
Le vil protégé fa baffeffe ,
Le petit colet fa fadeur ,
Le Gafcon fon adreffe ,
Le parafite fes bons mots ,
L'intriguant les tracafleries ;
Le petit-maître fes chevaux ,
Et l'actrice fes fantaiſies.
Le Chevalier s'efforce de faire entendre
raifon à Cidalife' ; mais s'appercevant
qu'il perd fon tems , il devient un peu
cauftique.
168 MERCURE DE FRANCE.
Cidalife.
A bout portant vous tirez donc fur moi ;
C'eſt fort bien , Chevalier , pour le coup je vous
céde.
Le Chevalier.
Ah! connoiffez-moi mieux , je ſuis de bonne foi ;
De lutter contre vous je me crois peu capable ,
D'ailleurs je vous refpecte .
Cidalife.
Oh ! le refpect m'accable.
De ce terme choquant pefez mieux la valeur i
Le refpect ennuyeux dont on fait étalage ,
Loin de nous honorer , nous donne de l'humeur g
Ce n'eft qu'un tribut de l'uſage
Que par indemnité l'on paye à la laideur.
Le Chevalier eft délivré d'un entretien
quile fatiguoit cruellement, par Durimon ,
Médecin fort étourdi , quoiqu'âgé de cinquante
ans , lequel entre avec précipitation
, & tenant à la main de petits papiers
à vignettes ; ce font des bulletins qu'il
renvoye à trente de fes confreres qui veulent
profiter de fon expérience.
Le Chevalier.
Quoi , de Paris on vous confulte ici !
Durimon.
OCTOBRE. 169 1754.
Durimon.
De Paris , dites- vous ? des deux bouts de la Fran
ce ;
J'ai guéri ce matin vingt hommes dans Albi ,
Travaillés dès long-tems d'une cacochimie.
Il blâme enfuite l'ancienne méthode
des Médecins , il affirme que la moderne
eft bien meilleure .
Le Moliere eut raiſon de traiter de mauffades
Un tas de gens chargés de Grec & de Latin ,
Dont le projet étoit de guérir leurs malades.
Eft- ce là , dites-moi , l'objet d'un Médecin ?
L'on ne fuit plus l'antique ufage ;
Jadis on s'attachoit à connoître le corps
Et fa complexion ; mais aujourd'hui plus ſage ;
La Médecine a fçu reconnoître fes torts ,
Son fystême n'eft plus qu'un riant badinage.
L'efprit du jour devient fon élément ,
La gaitéfon foutien , & l'air du perfiflage
Eft fon premier talent.
Cidalife.
Pour être Médecin il faut être plaisant?
Durimon.
Je puis fans vanité comparer mes malades
Aux heros d'Opera qui meurent en chantant
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Par un principe faux , jadis nos camarades
Les affommoient en commençant.
Plus raifonnables , & moins fades ,
Nous les divertiffons jufqu'au dernier inftant.
Le Chevalier.
J'entens , ils meurent auffi vîte
Mais un peu plus gaiment.
Durimon après avoir étalé fes merveilleux
talens pour la Médecine , ne peut
s'empêcher de parler de fes équipages :
voici comment il s'exprime.
En entrant dans le monde avec un certain nom
J'eusla demi-fortune , & c'étoit le bon ton.
Mais depuis qu'on a vû , jouant l'air d'impor
tance ,
Meffieurs les Chirurgiens prendre la diligence ,
Il a fallu changer. J'ai deux cabriolets ,
Douze chevaux Danois , quatre juments frin
gantes ,
Un cul- de-finge , trois fouflets ,
Un vis-à-vis & deux defobligeantes.
Julep , garçon Médecin , vient apporter
à Durimon la lifte des morts & des mourans
; Durimon lui ordonne d'attendre fes
ordres par écrit. Nerine & Arlequin arri
OCTOBRE. 1754.
171
vent avec précipitation ; ils ont une grande
nouvelle à annoncer , c'eft qu'ils ont
trouvé le Comte pleurant aux genoux de
fa femme ; l'amour a fait la paix. Le Comte
& la Comteffe furviennent ; ils s'aiment
d'une égale ardeur : le Comte détefte fon
égarement en préſence de tous les acteurs ;
il en eft raillé par Cidalife , fon avis eſt
qu'une fi chamante union devroit être célébrée
par une fête éclatante . Durimon qui
joint à fes brillantes qualités celle d'auteur
, propofe de faire exécuter la Servante
maîtreffe. Cidalife dit que l'Italien l'ennuye
; Durimon ajoûte qu'il a traduit les
fcenes en François le Chevalier & Nerine
offrent de chanter les deux rôles , ce
1 qui eft accepté. Arlequin voudroit auffi y
faire fa partie mais on le renvoye au
buffet , & il en marque fa joie par une
cabriole .
Cette piece eft imprimée , & fe vend
à Paris , chez Duchefne , rue Saint Jacques.
EXTRAIT des Lacedemoniennes , ou
Lycurguer, Comédie en vers & en trois
actes , par M. Mailhol ; repréſentée pour
la premiere fois par les Comédiens Italiens
13 Juillet 1754. le
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ACTEUR S.
Lycurgue , oncle de l'un
des deux Rois de Spar- M. Rochard.
te ,
Nerinde , jeune veuve
Lacedemonienne , fous Mlle Fulquier,
l'habit d'lomme , &
nommée Siroës ,
Acaris , veuve , foeur de
Nerinde, députée par Mlle Silvia.
les prudes ,
Alcandre,parent de Lycurgue
, député par les M. Baletti . -
petits-maitres ,
Cyrris , jeune Comédienne
, députée par les Mlle Favart .
Comédiens ,
Nerine , fuivante d'Acaris
,
Trazile , Grec affranchi
de Licurgue ,
Arlequin , Egyptien af-
Mlle Coraline .
M. Deheffe.
franchi de Lycurgue , M. Carlin.
La fcene eft dans le palais de Lycurgue:
Lycurgue a réfolu de bannir les vices de fa pa
trie ; il le propofe pour y parvenir , d'abroger
les loix anciennes , & d'en publier de nouvelles
qui encourageront les citoyens de Sparte à l'honneur
& à la vertu . Il eft queftion de faire approuver
& ratifier ces loix par les Rois de Sparte &
par le Senat , & de faire ordonner que ceux qui
ne s'yfoumettront pas feront couverts d'ignomi
OCTOBRE, 1754. 173
nie. Lycurgue a beaucoup de crédit auprès des
deux Rois , & un grand parti dans le Senat , ce
qui fait craindre aux citoyens vicieux que les loix
de Lycurgue , dont ils ne peuvent entendre parler
fans frémir , ne foient promulguées malgré
leurs oppofitions. Les prudes , les petits - maîtres
les coquettes , les Comédiens , tous fe réuniffent
.pour faire échouer le projet de Lycurgue . On
ignore les articles des loix , & pour en être éclairci
on fait agir Nerinde , Acaris , Alcandre & Cyrris.
Ces députés s'adreffent d'abord à Trazile , l'un des
affranchis de Lycurgue , qui ne fçait pas le fecret :
ce Trazile eft un fripon que Lycurgue connoît
pour tel ; il n'a pas par conféquent la confiance
de fon maître. Arlequin , autre affranchi de Lycurgue
, eft un homme fimple dont Lycurgue
ne le défie point. Trazile s'imagine qu'Arlequin
pourroit fçavoir l'endroit où Lycurgue a déposé
les loix qu'on a intérêt de connoître : il envoye
donc les députés à Arlequin , en leur difant qu'il
fera aifé de le féduire , mais que pour lui iln'a pû
en venir à bout. Les députés vont trouver Arlequin
; tantôt on le menace de coups de bâtons ,
tantôt on lui offre tout ce qui pourroit le tenter.
On employe Nerine , fuivante d'Acaris , pour la
quelle Arlequin paroît avoir du goût. Alcandre
promet des fommes confidérables : la fermeté
d'Arlequin commence à s'ébranler ; il dit d'abord
la moitié du fecret , en indiquant un autel od
tout ce qu'on demande eft raflemblé . Acaris
Alcandre & Cyrris vont tâcher de forcer l'autel.
Nerine fait femblant de les fuivre , & revient dou
cement écouter Arlequin ..
Arlequin à part.
Ils vont bien être attrappés , fur ma foi ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Ils forceront fans doute la ferrure ;
Mais un reffort caché , qui n'eft fçu que de moi ,
Pourra les arrêter , & contre eux me raffure .
Appercevant Nerine.
La traîtreffe , je fuis perdu.
Nerine.
Oui , puifque j'ai tout entendu .
Arlequin , bas.
Ecoute , ils ne font point dans notre confidence
Je vais faire un marché qui pour toi ſera bon ;
On a pour de l'argent féduit mon innocence ,
Je te le donnerai pour n'être plus fripon .
Nerine.
Non , il faut rompre le filence .
aux Alleurs.
Vous travaillerez tous en vain ,
Sans le fecours de ce coquin.
Alcandre à Arlequin.-
Mon cher ami , ceffe d'être rebelle ,
Dans ces papiers je voudrois feulement
M'inftruire d'une bagatelle .
Arlequin.
Vous n'en emporterez aucun
OCTOBRE. 175 1754.
Alcandre.
Affurément.
Je le promets , & je ferai fidele.
Arlequin.
Ma main va vous prouver mon zele.
Arlequin ouvre l'autel , tous les Acteurs prennent
des écrits & les lifent.
Alcandre.
Loi qui défend de voyager.
Cyrris.
Loi fur la modeftie . Ah l'homme inſupportable !
Arlequin.
Toute la ville enfemble doit manger.
Je ferai le dernier à table.
Acaris .
Les femmes , aujourd'hui : fi , quelle indignité !
Nerine.
Défendu deparler. Quelle loi déteftable !
Arlequin.
Par une musique agréable
Lefoldat doit être excité.
Lesgarçons jeûneront. Ça ne vaut pas le diable.
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE,
Cyrris.
Très-expreffement défendons
De recevoir des préfens.
Arlequin.
Les poltrons.
Pour notre honneur & notre gloire
Seront noyez. J'ai bien peur de trop boire.
Alcandre.
Je ne me trompe pas , nous lui réfifterons ;
J'ai trouvé...... Victoire ! victoire L
Cyrris .
Sont-ce encore des loix ?
Alcandre.
Non , certes.
Acaris .
Ecoutons.
Alcandre lit.
Nicaftor , Grand - Prêtre d'Apollon à Lycurgue.
Les députés de Lacedemone recevront de notre part
ane réponſe telle que tu me l'as demandée , je te
fervirai avec plaisir , moins en miniftre des Dieux
qu'en Philofophe : je fçai comme toi qu'un mensonge
utile eft un bienfait.
Nerine.
Bon, voilà pour Lycurgue un furieux obſtacle.
OCTOBRE.
Alcandre.
1754.
177.
Au peuple allons montrer ces bizarres écrits ,
Allons , par ce billet , éclairer les efprits
Sur la fauffeté de l'oracle.
Arlequin.
Un moment, un moment.
Alcandre.
Il veut nous arrêter,
Les Acteurs rient.
Arlequin.
Vous ne devez point
emporter
Ces papiers importans . Vous m'avez rendu tra
tre ,
Voudriez-vous me trahir le premier ?
Les
Acteurs éclatent de rire & fortent .
Arlequin.
Ah ! je vais me punir d'avoir pû me fier
Auxpromeffes d'un petit-maître.
Arlequin eft forcé d'avouer à Lycurgue tout ce
qui s'eft paffé ; Lycurgue en eft indigné : Atlequin
eft au defefpoir & veut
s'empoifonner ; Lycurgue
l'en empêche , & lui pardonne par un effort
de vertu. Cependant les députés courent toute
la ville , & divulguent les loix de Lycurgue. Le
peuple furieux met le feu par tout ; ils brû--
lent la plupart des palais des Senateurs , & entent
chez Lycurgue pour y porter la flamme &
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
le fer : alors Lycurgue fe préfente & dit :
Venez , cruels , venez confommer votre crime ;
Puniffez votre bienfaiteur .
Delivrez me's yeux de l'horreur
De vous voir ingrats & perfides ,
De voir des citoyens aveuglés par l'erreur ,
Contre eux -mêmes tourner leurs armes parricides.
Frappez ..... Vous fufpendez vos coups ?
Manqueriez-vous ici de force ou de courage ?
Parlez : fur moi ma main achevant votre ouvrage
Juftifiera votre courroux.
Vous vous taifez ...... votre filence
Eft -il l'effet d'un retour généreux ?
J'ofe le croire , & mon expérience
Me découvroit en vous des coeurs nés vertueux.
Oui :: vous avez devant les yeux
L'éclat immortel de la gloire
Dont fe couvrirent vos ayeux ,
Et vous craignez que vos neveux
Ne flétriffent votre mémoire.
Gardez ces fentimens , ils vous rendront heureux ,
Sur vos devoirs ils fçauront vous inftruire ,
Ils vous apprendront que mon coeur
N'a demandé , ne cherche & ne defire
Que d'établir fur vous l'empire
De la raiſon & de l'honneur..
Tel eft mon but , que vous nommez coupable;
OCTOBRE. 1754. 179
Je veux former par mes projets divers
Une nation indomptable ,
Le modele de l'univers .
Mais vous croyez que mes loix trop
Doivent vous rendre malheureux ;
aufteres
Me puniffent vos Rois , me confondent les Dieux ;
Si je veux être auteur de vos miferes .
On me verra toujours blâmer & reprouver
Ce qui pourra vous nuire & vous contraindre.
Mon coeur plus d'une fois a fçu vous le prouver.
Vous pensez , dites-vous , que mes loix font à
craindre ;
Mais avant que de vous en plaindre
Vous devriez les éprouver.
C'est un point que je vous propoſe ,
Ou plutôt que je dois exiger aujourd'hui .
Je vais jufqu'à Pherès confulter un ami ;
De vos coeurs permettez que Lycurgue difpofe ..
Il faut me promettre en ce jour
D'exécuter mes loix juſques à mon retour .
Lacedemoniens , vos ames s'attendriffent ,
A mes avis vos regards applaudiffent ;
C'en eft fait , vous êtes vaincus ,,
Et vos remords vous rendent vos vertus..
S'approchant de l'autel.
Amis , votre ferment fur l'autel du filence
Doit confacrer votre perfévérance :
J'ai celui du Senat & celui de vos Rois.
Hvi
180 MERCURE DE FRANCE.
Un Lacedemonien.
Oui , nous jurons d'obéir à tes loix ,
Tant que durera ton abſence .
Lycurgue.
O Dieux ! vous comblez donc enfin mon efpé
rance.
Amis , venez des feux arrêter les progrès ,
Tandis qu'avec tranfport je vole vers Pherès.
Lycurgue & les Lacedemoniens
fortent précipitamment
. Acaris , Cyrris , Alcandre & Nerine
reftent fur la fcene ; ils font inconfolables : leur
douleur augmente encore par l'arrivée de Trazile
, qui vient apprendre que Lycurgue a quitté
Lacedemone pour toujours , & qu'il va fixer fon
féjour à Pherès. Nerinde & Arlequin fuivent Ly- curguc ; Alcandre veut aller dans d'autres climats
; mais il eft arrêté par Trazile , qui lui dit :
La loi nouvelle autrement en ordonne ;
Tout citoyen dès aujourd'hui
Reftera dans Lacedemone ,
Et doit de plus être eſclave ou mari.
Alcandre fe refout à époufer Acaris ; Trazile
épouſe Nerine , & Cyrris qui n'eſt point citoyenne
, eft obligée de fortir de Lacedemone.
L'Opéra Comique a donné le Mercredi 18
Août la premiere repréfentation
des Franches
Maçonnes , parodie en un acte des Amazônes ,
OCTOBR.E. 1754 1&1
premiere entrée des Fêtes de l'Hymen & de l'Amour.
Cette nouveauté n'a point réuſſi .
EXTRAIT du Chinois poli en France,
parodie du Chinois de retour , intermede
Italien en un acte ; par M. Anfeaume ,
repréſentépour la premiere fois fur le théatre
de l'Opéra Comique , le 20 Juillet
17 $4.
ACTEUR S.
Un Mandarin ,
Noureddin , Chinois qui
a voyagé en France,
Hamfi , autre Chinois ,
Eglé,
Zaide ,
M. de Hautemer.
M. de la Ruette .
M. Darcis.
Filles du
Miles,
Mandarin ,
Rofaline.
Defchamps.
Le Mandarin veut marier fes filles , Eglé ne de-
1 mande pas mieux. Zaïde qui a promis fa foi à Noureddin
, ne veut s'engager qu'à lui , & elle prie
fon pere d'attendre le retour de cet amant chéri .
Le Mandarin qui n'a d'autre volonté que celle de
fes enfans , leur laiffe la liberté du choix. Hami
eft un de ceux qui prétendent à Eglé. Il vient lui
déclarer que le Mandarin confent à fon bonheur
felle daigne approuver fa recherche. Eglé qui
eft fort coquette , n'eft occupée que de fes charmes
, & ne répond à la paffion de Hamfi qu'en
minaudant. Hamfi veut un coeur fenfible & fidele ;
& l'affectation d'Eglé le refroidit . Noureddin arrive
, il a pris les airs les plus outrés des petitsmaîtres
François ; Zaïde en eft allarmée ; Eglé en
rit , Hamfi hauffe les épaules. Noureddin leur
affure qu'il ne lui fuffifoit pas de prendre les mo¬
1
FSZ MERCURE DE FRANCE.
des françoifés , mais qu'il en a mis même plusd'une
nouvelle en vogue.
Air : De l'amour tout fubit les loix.
Croiriez- vous même qu'à Paris ,
Moi , moi tout Chinois que je fuis ,
J'en ai mis en vogue plus d'une :
Que mon goût
Faifoit loi par tout ;
Qu'à la cour les jeunes Marquis
Venoient prendre de mes avis ,
Que les Magots y font fortune
Tout comme en ce pays .
Air : Paris eft au Roi..
Nos lacs , nos vernis ,
Nos fleurs & nos fruits ,.
Nos petits pots-pourris
Y font d'un grand prix .
Dans tous leurs bijoux
Ils ont pris nos goûts ,
Pour danfer nos ballets
On s'y mei en frais.
Puifqu'en France
On commence
A donner dans le Chinois ,
J'imagine
Qu'à la Chine ,
Bientôt des François
OCTOBRE . 1754. 183
Nous prendrons les loix.
Nos lacs , nos vernis , & c.
Zaïde qui eft tendre , s'effraye de la légereté de
Noureddin . Eglé s'ennuie de trouver Hamfi fi fage.
Le Mandarin revient , & dit fur l'air : Je ne
fçais pas
écrire.
A vous entendre toutes deux ,
Chacune dans fon amoureux
Trouve un défaut étrange ;
Il faut
Le
pourtant s'accommoder.
moyen de vous accorder
Eſt de faire un échange .
1
Air : Entre l'amour & la raison..
Hamfi folide & ſérieux ,
A Zaïde conviendra mieux .
Eglé qui veut que pour lui plaire ,
On foit léger , vif & badin ,
En fe donnant à Noureddin ,
Trouvera , je crois , fon affaire. >
Air : Trois enfans gueux.
Que dites-vous de cet arrangement ?:
Noureddin.
Ah ! j'y confens pour vous punir , volage ,
à Eglé.
Je fuis à vous , Eglé , dans ce moment ,
Si vous daignez recevoir mon hommage.
184 MERCURE DE FRANCE.
Hamfi à Zaide.
Air : Quand le péril eft agréable.
A ce parti que l'on projette ,
Donnerez -vous votre agrément ?
Zaïde.
Très-volontiers..
Hamfi.
Qu'en ce moment
Mon ame eft fatisfaite !
Le Mandarin.
Air : Nous chantons.
Enfin , voici votre hymenée
Au gré de mon ardent fouhait
Mes enfans , heureuſement fait.
Pour terminer cette journée ,
Rions , danfons , célébrons les noeuds.
Qui comblent aujourd'hui nos voeux
Duo : Air noté à la fin de l'exemplaire imprimé de
l'ouvrage.
Eglé Noureddin.
L'amour d'un trait vainqueur.
Perce mon ame :
Oui , je fens que d'un trait vainqueur
L'amour perce mon coeur :
OCTOBRE. 1754. 185
Il m'enflamme.
Goûtons la plus vive allégreffe :
M'aimerez - vous toujours ?
Oui , j'aimerai fans ceffe ;
Nos fideles amours ,
Oui , dureront toujours.
CONCERT
La
SPIRITUEL.
E Concert fpirituel du jour de la Nativité de
la Vierge commença par une fymphonie
nouvelle à cors de chaffe & hautbois , de la compofition
de M. Stamitz , Directeur de la Mufique
inftrumentale , & Maître des Concerts de S. A. E.
Palatine ; enfuite on chanta Domine , in virtute
tua , motet à deux choeurs , de M. Cordelet. M.
Stamitz joua un concerto de violon de fa compofition
. Mlle Mingotti chanta deux airs Italiens
d'une maniere raviffante : elle fit le plus grand
plaifir du Concert , où elle avoit attiré une af
femblée nombreufe & choifie. M. Stamitz joua
une fonate de viole d'amour , de fa compofition.
Le Concert fut terminé par Cæli enarrant , motet
à grand choeur , de M. Mondonville . Mlle Fel ,
MM. Benoît , Albaneze , Poirier & Malines chan
terent dans les grands motets,
Lettre fur le ballet exécuté au Collège des
Jéfuites de Paris.
L
E R. P. du Parc , Profeffeur de Rhétorique
au Collège de Louis le Grand , vient de donner,
Monfieur, un baller qui a été généralement,
186 MERCURE DE FRANCE.
applaudi . On a reconnu dans le Prospectus le goût
& l'agrément que cet habile Profeffeur a coutume
de mettre dans ces fortes d'ouvrages , & l'on
a jugé que la lecture n'en étoit gueres moins
agréable que le fpectacle même . Le fujet du ballet
étoit fort heureux. C'étoit les Spectacles du
Parnaffe . Vous verrez dans l'expofition du fujet
que je vais tranfcrire , une grande juſteſſe , beaucoup
de précifion , des idées également ingénieufes
& agréables , des maximes fages , inftructives
& très propres à infpirer aux jeunes gens pour qui
le ballet a été fait , du goût pour les fpectacles
innocens , & de l'éloignement pour les fpectacles
dangereux.
Expofition du fujet. » Les Dieux_invités par
>> Apollon & raffemblés fur le Parnaffe , approu-
» vent le deflein que le Dieu du Pinde a formé
» d'éloigner fes éleves de tous les fpectacles qui
» peuvent nuire à leur innocence . Jupiter exhorte
>> les Dieux à bannir de ceux qui leur font confa-
» crés , tout ce qui eft contraire à l'éducation de
» la jeuneffe. Il fait annoncer une fête publique
>> qui réunira tous les fpectacles les plus capables
» de fixer l'attention des jeunes habitans du Par-
» naffe ; fpectacles gracieux , Spectacles frappans ,
»Spectacles nobles , spectacles comiques ; rien ne
» fera oublié de ce qui peut leur plaire fans leur
>> être funefte .
» Un peuple nombreux , une multitude de fça-
» vans , de héros , de demi- dieux , viennent fe
>> rendre au lieu marqué. Ce lieu eft fitué fur le
» penchant de la colline. Les Mufes y ont dreffé
>> un théatre pour les Acteurs , & ménagé des pla-
» ces pour l'affemblée. Une partie des éleves d'A-
» pollon a été placée fur des amphithéatres ; d'au
» tres ont été choifis pour acteurs . On donne le
OCTOBRE . 1754. 187
» fignal , la ſcene s'ouvre ; Jupiter fe montre au
>> milieu des Divinités , Apollon au milieu de fes
» éleves ; tous defcendent fur le théatre ; les Ac-
» teurs s'avancent & le fpectacle commence. »
Vous voyez une peinture allégorique du Collége
de Louis le Grand , du théatre magnifique qu'on
y a dreffé pour la Tragédie , de la jeune nobleffe
qu'on y éleve , & de l'augufte affemblée qui affifta
au fpectacle dont j'entreprens de vous rendre
compte .
On avoit choifi parmi les spectacles gracieux
ceux qui prêtent le plus à la danſe & que la danfe
exprime le mieux. Nous vîmes exécuter une chaffe
, une pipée , une vendange , & la plupart des
jeux qui font l'amuſement ordinaire de la jeuneffe .
Les danfes exprimoient parfaitement tous ces divers
fpectacles , & ces fpectacles même qui fembloient
n'être offerts que pour amufer & pour
plaire , étoient des leçons de fageſſe & de vertu.
D'abord parut le Dieu Pan , qui pour entretenir
l'adreffe & l'activité des Bergers , pour bannir de
leurs plaifirs la molefle & l'indolence , ordonne
une chaffe à laquelle il préfide , & couronne les
plus adroits & les plus heureux. Enfuite Jupiter
donne le fpectacle d'une vendange , d'où il veut
que Bacchus écarte tous les génies malfaifans
qui produifent le defordre & la licence . Pour cet
effet le fage Alcinoi › paroît à la tête des Vendangeurs
; il les contient par la préfence. On adreffe
des voeux au Dieu du tonnerre ; on l'adore comme
l'auteur de tous les biens & le pere de tous
les hommes ; on lui rend graces des dons qu'il a
répandus fur la terre , on lui fait hommage de fes
- travaux & de fes plaifirs. Enfin une jeuneffe vive
: & folâtre fort du temple des Mufes , & va voltiger
au milieu des ris & des jeux. Apollon fatisfait de
188 MERCURE DE FRANCE.
fes travaux , approuve ces divertiffemens ; mais
bientôt les génies des beaux Arts vont par fon oxdre
en arrêter le cours , & apprendre à cette jeuneffe
que fi ces amufemens font convenables à
fon âge , l'étude ne lui eft pas moins néceffaire ,
& que des travaux utiles doivent toujours fuccéder
à fes plaifirs : c'eft ainfi qu'un zéle induſtrieux
fçait tirer avantage de tout , & changer le plaifir
même en inftruction . Voilà en quoi l'éducation
publique l'emporte fur l'éducation privée. Dans
les Colléges tout contribue à former la jeuneffe .
Les jeux même & les fpectacles qui l'amufent
font des leçons qui l'inftruiſent ; au lieu que dans
les maifons particulieres les fpectacles que l'on
donne aux enfans font fouvent la réfutation des
maximes qu'on leur a apprifes.
Dans la feconde partie du ballet , qui avoit pour
objet les Spectacles finguliers & frappans , on repréfenta
des luttes champêtres , le combat de Darès
& d'Entelles ; on fit paroître un jeune Anglois ,
âgé de treize ans , qui étonna tout le monde par
fon adreffe. Il marcha fur la corde lâche avec une
facilité furprenante , & il y fit plufieurs tours d'équilibre
les plus beaux qu'on ait vûs depuis longtems.
11 paroît qu'on avoit intention d'y joindre
un feu d'artifice ; mais la néceffité d'attendre la
nuit , fit différer ce fpectacle jufqu'à la fin du
ballet. Ce feu de la compofition de MM . Rugieri ,
étoit magnifique , & ne reffembloit en rien aux
feux ordinaires que l'on voit en France , ni même
à ceux d'Italie , qui font beaucoup fupérieurs aux
nôtres. C'eft une efpece particuliere d'artifice
dont le P. d'Incarville, célébre Miffionnaire Jéfuite
, a donné depuis peu la méthode dans un mémoire
envoyé de Pekin . Ces feux ont celá de
particulier , qu'ils ne brûlent ni la paille , ni le
OCTOBRE. 1754. 189
bois , ni la toile ; de forte qu'on ne fait point de
difficulté de les exécuter fur le théatre des Jéſuites
, malgré les décorations qui font deffus & la
toile qui couvre la cour . Les foleils font d'un éclat
plus vif que ceux de nos Artificiers d'Europe ,
leurs rayons ont plus de largeur & des couleurs
plus belles. Quand on repréfente des arbres , ils
ont un effet fingulier ; on y voit diftinctement
les branches , les feuilles & les fleurs. Les étincelles
qui tombent , reffemblent à des boules de
feu , & on les voit rouler à terre comme des fruits.
Cet effet merveilleux , mais ordinaire dans les
feux Chinois , avoit déterminé les Artificiers à
dreffer au fond du théatre trois grandes arcades de
la hauteur & de la largeur des décorations , tou
tes trois chargées d'artifice. Dès qu'on y eut mis
le feu , on vit avec étonnement des arbres enflâmés
fortir de terre , s'élever en peu d'inſtant julqu'à
la toile & former trois berceaux magnifiques.
Ce fut par-là que finit le feu d'artifice. Tout le
monde en fut d'autant plus fatisfait , que ces fortes
de feux font encore très-rares. On n'en a
gueres exécuté qu'à la Cour & chez M. le Garde
des Sceaux , qui en a fait faire plufieurs effais.
Les fpectacles nobles , fujet de la troifiéme partie
, furent du goût des honnêtes gens , encore
plas que les précédens. On donna un des triomphes
d'Augufte , la querelle de Perfée & de Phinée
, enfuite un exercice militaire. On remarqua
dans l'ordonnance du triomphe un goût antique
qui exprimoit fçavamment la marche des anciens
Triomphateurs. Cette fcene finit par un trait de
modération & de clémence , qui met le comble
à la gloire d'Augufte , & dont il eft important de
montrer fouvent des exemples aux jeunes gens
qui doivent remplir un jour les premieres places
de l'Etat.
190 MERCURE DE FRANCE.
Le combat de Perfée & de Phinée fut exécuté
par les maîtres de danfe. On y danfa plufieurs pas
d'une beauté & d'un goût fupérieur . Après cette
fcene on vit une troupe de jeunes guerriers de
la premiere diftinction , s'avancer en bataille , tambour
battant & enfeignes déployées. M. de Forbin
l'aîné , qui marchoit à leur tête , l'épée à la
main , & qui repréfentoit le Colonel , fit border la
haye & ouvrir les files à droite à gauche ; enfuite
M. de Bouffu qui portoit le drapeau , s'étant
retiré derriere le bataillon , & M. de Pontamouffon
, chefdefile , ayant fait deux pas en avant , pour
être vu plus aifément de toute la troupe , qui devoit
fuivre tous fes mouvemens , M. de Forbin
fon frere , commanda l'exercice à la Pruffienne ,
fuivant la méthode qui a été donnée dans l'inftruction
du 14 Mai dernier. La troupe , après avoir
fait l'exercice du fufil , ferra fes files a droite & à
gauche , & marcha en bataille en faifant le pas
en avant ; enfuite on lui fit faire le pas de côté
fur le même alignement , enfuite le pas oblique &
Le pas de converfion. Elle doubla & dédoubla , forma
& rompit plufieurs fois le bataillon ; & après
avoir fait toutes les évolutions qui font marquées
dans l'inftruction , elle fit avec beaucoup d'ordre
& de vivacité le feu de chauffée , le feu de retraite
& le feu deralliement. Alors une feconde troupe
composée d'enfans beaucoup plus petits que les
premiers , demande à être incorporée dans la premiere
troupe. Pour mériter cette prérogative ils
font en préfence des grands une partie de l'exercice,
& forment le fiége d'une place. Ils en font les approches
avec ordre & avec intrépidité . M. de Carné
, un d'entr'eux , va bravement planter l'échelle
au pied de la muraille , fans être effrayé du feu contiquel
que font les affiégés , & tenant ſon épée entre
OCTOBRE 1754. 191
les dents , il fait tous fes efforts pour gagner le haut
de la muraille ; il appelle fes camarades pour le
feconder & les anime à le fuivre. Un autre * a la
hardieffe d'aller attacher un pétard à la porte , & la
fait fauter . Aufſi - tôt on bat la chamade dans la
place , & on y arbore le drapeau blanc . M. de
Choifeul de Meufe fe préfentè & demande à capituler.
M. de la Grandville qui commande le fiége ,
entre en négociation avec lui ; & après plufieurs
difficultés de part & d'autre , on fe rend à difcrétion.
Les Affiégeans entrent triomphans dans la
place , & enfuite font incorporés dans la premiere
troupe. Cette fcene d'enfans fut jouée parfaitement
, & tout le monde la trouva fort intéreflante
; tant qu'elle dura on ne ceffa point d'applaudir.
On admira le bon goût de l'exercice nouveau
& la fageffe du Miniftre qui en a tracé le plan.
L'air noble & férieux des Commandans charma
tout le monde , & on fut également fatisfait de la
précifion & de la vivacité avec laquelle fe fit l'exercice
. Les gens de condition fur tout ont vu avec
raviffement un spectacle fi propre à inspirer à
leurs enfans du goût pour la guerre. Lacedemone
en donna fouvent de pareils à la jeunefle , & ce
fut à ces fpectacles que fe formerent fes héros .
Les fpectacles comiques qui compofoient la quatriéme
partie du ballet , étoient trois fujets de
Comédie ; fçavoir , l'Enfant gáté , le Vieillard
petit maitre , & Hercule la Cour d'Om bale. Ils
furent tous les trois exécutés par des danſes , où je
trouvai beaucoup d'élégance & d'expreffion.
Vint enfin le ballet général ; vous en lirez le
fujet avec plaifir. C'eft une apologie élégante &
ingénieufe du ſpectacle qui vient d'être repréſenté.
* M. de Montboiffier,
192 MERCURE DE FRANCE.
BALLET GENERAL.
» Les fentimens des Dieux font partagés fur les
fpectacles qu'on vient de repréſenter. Les uns
penfent qu'il y regne trop de joye & de diffipa-
» tion ; quelques- uns croient qu'il n'y en a point
» affez. Momus auroit ſouhaité d'être accompagné
par une troupe de Satyres folâtres & bouffons ;
» Bacchus d'être fuivi , non pas du fage Alcinous
» mais du vieux Silene. Quelques- uns fe plaignent
» qu'on n'ait point admis certaines divinités qui
» dominent dans les autres fpectacles.
Minerve fe déclare pour Apollon ; elle fait
» fentir qu'il a rempli le deffein qu'il s'étoit pro-
» pofé , de donner à fes éleves des leçons agréables
» & inftructives ; que les différentes parties de ce
» fpectacle fourniffent des principes & des maximes
utiles ; qu'on y apprend à la jeuneffe que
» fes amuſemens doivent être fages & modérés
» & toujours facrifiés à l'étude des beaux Arts
» qu'on y voit des exemples de libéralité , d'in-
» trépidité , d'amour pour la patrie , de piété en-
>> vers les Dieux ; qu'on y enfeigne à vaincre les
» intrigues & les efforts de l'envie par la patience ,
» par le courage , par les bienfaits ; qu'on y mon-
» tre le ridicule de certains vices communs dans
» la profeffion des armes & dans le fein des con-
» ditions pacifiques. Minerve , bien loin de blâ-
» mer Apollon d'avoir exclus de fes fpectacles.
» des divinités favorables aux paffions , penſe au
» contraire que le nombre des Dieux qu'il a choi-
» fis pour exécuter fon projet , eft encore trop
>> grand ; qu'on devroit toujours éloigner les jeu-
» nes gens , non feulement des ſpectacles dangereux
pour leur innocence , mais de ceux mêmes
» qui
OCTOBRE. 1754. 193
qui font de pur amuſement & fans utilité pour
leur éducation . Tous les Dieux du ciel & de la
» terre fe réuniffent au fentiment de Minerve.
>> Pendant qu'ils lui applaudiffent , le génie de
➜ la France vient annoncer un ſpectacle tel que
>> Minerve le fouhaite . On voit paroître l'émnlation
qui conduit plufieurs éleves d'Apollon , &
leur montre les récompenfes qu'un Monarque
>> bienfaiſant a deſtinées à leurs travaux & à leur
» mérite. Ces jeunes rivaux chargés des bienfaits
» de leur Prince & animés à la vûe de fon portrait,
» s'empreffent de lui marquer par une petite fête
» leur joie & leur reconnoiffance . »
Voilà , Monfieur , ce que j'ai cru devoir vous.
mander au fujet du ballet des Jéfuites , pour vous
confirmer dans l'estime que vous avez pour ces
Peres , & pour vous faire voir que les Porée &
les la Sante ont des fucceffeurs qui renouvellent
les merveilles dont vous étiez témoin lorsque
vous étudyez fous ces excellens Maîtres.
J'ai l'honneur d'être , & c.
* On fait la diftribution des prix avant lafin du
ballet . Le Roi en eft le fondateur.
NOUVELLES ETRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 2 Août.
a
coup d'éclat. Cette capitale a été illuminée
plufieurs jours de fuite , & l'on a tiré fucceflive
194 MERCURE DE FRANCE .
ment divers feux d'artifice. La fatisfaction que répand
ici la ceffation de la maladie contagieuſe ,
ajoûté un nouveau dégré de vivacité aux réjouiſfances
publiques. Il en a été de même à Smyrne ,
d'où l'on mande qu'on y eft auſſi délivré de ceterrible
fléau .
Le 30 du mois dernier , le grand Viſir donna
dans fa maifon de plaifance de Dolmabachi un
magnifique repas à Sa Hauteffe . Les Miniftres
étrangers , conformément à ce qui fe pratique en
pareille occafion , envoyerent chacun un deffert
Iomptueux .
8
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 7 Août.
On a publié ces jours-ci plufieurs nouveaux
decrets du Sénat. Le premier ordonne que le terme
prefcrit pour retirer les biens engagés , fera
prorogé jufqu'au premier Janvier de l'année prochaine.
Par le fecond , la capitation pour l'année
préfente eft diminuée de fix copecks par tête . Un
troifiéme abolit les droits de douane dans la petite
Ruffie. L'Impératrice vient d'accorder divers
privileges à la nation Maloroffienne.
Il paroît une ordonnance qui affujettit aux
droits de douane toutes les marchandiſes non réputées
hardes , que les voyageurs & les couriers
apporteront à l'avenir en Ruffie.
DE WARSOVIE , le 24 Août.
La Diete particuliere tenue en cette ville , a eu
tout le fuccès defiré . Il en a été de même des
d'o- Dietes de Cujavie , de Lencicie , de Zator ,
wieczin , de Rava , de Halicz & de Lomza. Celles
OCTOBRE. 1754. 195'
de Pofnanie, de Czersko , de Dobrczyn & de Czechanow
, fe fone féparées fans élire des députés
pour la prochaine Diete générale.
DE STOCKHOLM , le 13 Août.
L'Académie des Belles- Lettres a déclaré dans fa
derniere affemblée publique , qu'elle avoit adjugé
le prix d'Histoire & celui de Poëfie . Le fujet propofé
pour le premier prix regardoit la maifon de
Folkunger , & P'Académie avoit demandé qu'on
examinat fi cettefamille qui a regné fi long- tems en
Suede , étoit étrangere ou Suedoife . Le fujet du fecond
prix étoit le paffage des deux Belts par le Roi
Charles Guftave en 1658. Comme l'Académie
ignore qui font les Auteurs des deux ouvrages
couronnés , elles les prie de fe faire connoître. La
differtation a pour devile Gens durata gelu , Gens
infuperabilis armis. La devife du Poëme eft tirée
des vers 503 & 504 du douziéme livre de l'Eneïde .
Les trois fujets que l'Académie propoſe pour l'année
prochaine , font , pour le prix d'Eloquence ,
les qualités qui conftituent le véritable héros i pour
le prix d'Hiftoire , l'état où l'art militairefe trouvoit
en Suede fous Guftave I ; & pour le prix de
Poëfie , la victoire que Charles XII remporta en
1701 près de Riga. Ce dernier prix eft deftiné à
une Ode en vers Suedois. Le difcours d'Eloquence
doit être écrit dans la même langue . On peut
compofer dans telle langue qu'on voudra la differtation
historique . Les Auteurs auront ſoin d'adreffer
leurs piéces avant le premier Mars au ficur
Dalin , Bibliothécaire du Roi , & Secrétaire de
-l'Académie.
Il vient d'être publié une défenfe d'exporter la
poudre à canon ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
DE COPPENHAGUE , le 31 Juillet.
La Compagnie des Indes Occidentales vient
d'être fupprimée , & le Roi paie deux millions
cent mille richdales , tant pour le prix des domaines
, effets & marchandiſes de cette Compagnie
, que pour le remboursement de fes dettes.
Par cet arrangement les intéreffés retireront cent
pour cent au- delà de ce que leurs actions leur ont
couté originairement.
Lorfque le Roi fera exactement inftruit de l'état
actuel des poffeffions dont la Compagnie des
Indes Occidentales & de Guinée lui a fait ceffion
Sa Majefté réglera de quelle maniere le commerce
fe fera en Amérique & en Afrique.
ALLE MAGNE.
DE VIENNE , le 17 Août.
Le 16 , à quatre heures & demie du matin
l'Empereur & l'Impératrice Reine partirent pour
la Bohême. L'Archiducheffe Marie- Chriftine reçut
avant-hier le Sacrement de Confirmation par
les mains de l'Archevêque de cette ville.
On écrit de Carlſbad , qu'un Aloës Américain
y eften fleur dans le jardin du Comte de Limbourg-
Styrum. La tige de cette plante a vingt - fix pieds
de haut , & a pouflé vingt-huit rameaux , qui portent
plus de trois mille fleurs éclofes depuis le 24
du mois dernier. Les perfonnes inftruites fçavent
que l'Aloës d'Amérique ne fleurit prefque
jamais dans les climats froids. On en a vu fleurir
un à Paris en 1663 & en 1664..
OCTOBRE. 1754 197
DE PRAGUE , le 4 Août.
Diverfes expériences d'électricité faites ici par
le fieur Procope Divifch , Chanoine du Chapitre
de Bruck , Ordre de Prémontré , & Adminiſtrateur
du même Ordre à Prendits en Moravie , ont
attiré une attention particuliere des Sçavans. Ce
Phyficien a inventé une machine , par laquelle il
prétend non feulement détourner les effets du
tonnerre , mais même diffiper ou du moins éloigner
les tempêtes.
DE BERLIN , le 31 Août.
Le 26 de ce mois , tous les Régimens qui compofent
les garnifons de cette capitale & des villes
de Potfdam, de Brandebourg & de Spandau , s'af
femblerent dans un camp qui avoit été tracé près
de cette derniere place. Les jours fuivans le Roi
a vú ces troupes exécuter diverfes évolutions &
manoeuvres militaires . Sa Majeſté a été fi fatisfaite
de la précifion avec laquelle elles s'en font acquit
tées , qu'elle leur a fait diftribuer une fomme confidérable.
Par ordre du Roi , le Prince Frederic ,
fils aîné du Prince de Pruffe , a été conduit à Potſdam
, pour y être élevé fous les yeux de Sa Majeſté.
Avant-hier , l'Académie royale des Sciences &
Belles Lettres élut pour affociés étrangers le Comte
Turpin , Brigadier de Cavalerie au fervice del
Sa Majefté Très- Chrétienne ; M. Helvetius , affocié
vétéran de l'Académie royale des Sciences
de Paris , & premier Médecin de la Reine de France
; le Chevalier de Solignac , Secrétaire des commandemens
du Roi de Pologne , Duc de Lorrai
ne & de Bar ; & M. le Cat , Profeſſeur en Anatomie
à Rouen. I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
DE DRESDE , le 3 Septembre.
Un courier extraordinaire dépêché de Verfailles
, a apporté la nouvelle de l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine . Cet événement a
caufé ici une joie générale , & avant - hier on
chanta en action de graces dans l'Eglife de la Cour
un Te Deum folemnel au bruit de pluſieurs fanfa-
Acs , & des falves réitérées de l'artillerie .
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 14 Août .
La Reine douairiere , quelque jours après être
revenue de Belem , fut attaquée de la fiévre . Di→
vers accidens fâcheux étant furvenus , & les Médecins
ayant jugé la maladie dangereuſe , Sa Ma
jefté s'eft préparée à la mort avec toute la fermeté
d'une grande ame vivement pénétrée des vérités
de la religion Chrétienne . Depuis le 28 du
mois dernier que Sa Majefté reçut le Viatique ,
elle avoit eu plufieurs intervalles favorables , qui
avoient donné lieu d'efperer qu'elle pourroit fe
rétablir ; mais avant-hier elle retomba dans des
.fymptômes qui annoncerent que fa fin étoit prochaine
, & elle eft morte aujourd'hui , également
regrettée de la Cour & de tous les habitans de
cette capitale. Cette Princeffe qui fe nommoit
Marie-Anne-Jofephe - Antoinette- Regine , étoit
âgée de foixante- dix ans onze mois & fept jours.
Elle étoit fille de l'Empereur Léopold & d'Eleonore-
Magdeleine de Neubourg , troifiéme femme
de ce Prince. Le Juillet 1708 , elle époufa par
procuration , le feu Roi à Clofter-Neubourg , près
9
1
OCTOBRE . 1754 199
de Vienne. La bénédiction nuptiale leur fut donnée
à Liſbonne le 28 Octobre de la même année.
De leur mariage le Roi eft né , ainſi que la Reine
d'Espagne & l'Infant Don Pedre. Leurs autres enfans
ont été Pierre , Prince du Brefil , né le 19
Octobre 1712 , mort le 29 Octobre 1714 ; Char
les , né le 2 Mai 1716 , mort le 30 Mars 1736 ; &
Alexandre - François , né le 24 Septembre 1723 ,
mort le 2 Août 1728.
DE MADRID , le 27 Août.
Hier , l'Infant Cardinal arriva de Saint Ildefonfe.
Leurs Majeftés ont pris le deuil pour fix mois ,
à l'occafion de la mort de la Reine douairiere de
Portugal.
Le 30 du mois d'Août , leurs Majeftés reçurent
les complimens de condoleance des Grands & des
Dames de la Cour , à l'occafion de la mort de la
Reine douairiere de Portugal . Hier , le Duc de
Duras , Ambaſſadeur de France , remit au Roi &
à la Reine les lettres par lefquelles le Roi Très-
Chrétien notifie à leurs Majeftés la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Berry.
D'ALGER , le premier Août .
Avant-hier , le fieur Stanhope -Alpinwal , nouvean
Conful d'Angleterre , eut fa premiere audience
du Dey. Tous les Corfaires qui partent
d'ici pour aller en courſe , ont ordre d'avertir
ceux de Salé qu'on ne recevra point dans ce port
ni en aucun endroit de la côte d'Alger les prifes
que ces derniers pourroient faire fur les François.
ITALI E.
DE NAPLES , le premier Août.
Une indifpofition a obligé le Roi de garder la
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
chambre pendant quelques jours , mais Sa Ma
jefté eft parfaitement rétablie.
La Cour a reçu la nouvelle de la mort du Duc
de la Viefville , Viceroi de Sicile , décédé le 24 du
mois dernier à Palerme , dans la foixante-huitiéme
année de fon âge.
La Reine fut relevée de fes couches le 2 de ce
mois au matin , dans la Chapelle du château de
Portici. On attend après-demain ici leurs Majeftés .
Il paroît un decret , par lequel le Roi défend à
toutes les Eglifes de fes Etats où l'on prêche le
Carême , de fe pourvoir de Prédicateurs étran-
Sa Majefté voulant que le Curé de chaque
Eglife & les Eccléfiaftiques qui la deffervent , fe
chargent d'y faire toutes les Prédications. L'argent
qui étoit deſtiné à payer les Prédicateurs
fera remis à la caiffe militaire pour contribuer à
la conftruction du nouvel hôtel qu'on doit bâtir
pour les foldats invalides .
Don Jofeph Grimani , Commandant de Meffine
, exerce par interim en Sicile les fonctions de
Viceroi.
DE ROME, le 23 Juillet.
Plufieurs des Miffionnaires répandus dans les
Indes Orientales , fe défioient de la fincérité de la
converfion du Roi de Jolo , l'une des ifles Phi
lippines. Leurs foupçons ne fe font trouvés quet
trop fondés . Ce Prince s'étoit fait baptifer avec
toute fa famille , dans l'éfpérance que les troupes
Efpagnoles qui font dans le pays , l'aideroient à
réduire une ville qu'il defiroit de foumettre à fa
domination. Il avoit formé le projet de faire maffacrer
enfuite toutes ces troupes. Heureuſement
la trahifon a été découverte. On s'eft faifi de ce
Prince , & on l'a enfermé dans une tour , en attendant
les ordres de la Cour de Madrid.
OCTOBRE . 1754 201
DE GENES , le 18 Août .
Les galeres qui ont tranfporté à la Baftie le
Marquis Jofeph Doria , Commiffaire général de
La République dans l'ifle de Corfe , ont ramené ici
le Marquis Auguſtin Grimaldi . Il fut reçu en mettant
pied à terre par une partie de la nobleffe , qui
l'accompagna au Palais Ducal , où il alla faire fa
révérence au Doge.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 5 Septembre .
Il s'eft répandu depuis peu dans cette ville une
grande quantité de fauffes guinées. Indépendamment
de ce qu'elles font plus légeres de vingtquatre
grains que les vraies , elles font reconnoiffables
par le cordon qui eft très - défectueux , &
par la lettre S , qui dans le mot Georgius eft plus
maigre que les autres lettres.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , & c .
L
E 14 Août , veille de la Fête de l'Affomption
de la Sainte Vierge , la Reine accompagnée
de Monfeigneur le Dauphin , de Madame Adelaïde
& de Mefdames Victoire , Sophie & Louife ,
affifta dans la Chapelle du Château aux premieres
Vêpres , aufquelles l'Abbé Ducluzeau , Chapelain
ordinaire de la Chapelle -Mufique , officia , & qui
furent chantées par la Mufique.
Le 15 , jour de la Fête , le Roi , la Reine & la
Famille royale entendirent dans la même Cha
pelle la grande Meffe , célébrée pontificalement
par l'Evêque de Comminges.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , le Roi foupa au grand couvert
chez la Reine avec la Famille royale.
Le Roi partit le 16 pour le château de Choify.
Dans l'affemblée que le Corps de Ville tint le
même jour , le Sieur de Bernage fut continué Prevôt
des Marchands. Le Sr Strockard , Quartinier ,
& le Sr Gillet , Avocat , ont été élûs Echevins.
Le même jour , le Duc d'Aumont , premier Gen
tilhomme de la chambre du Roi , & la Maréchale
Ducheffe de Duras , Dame d'honneur de Mefdames
Victoire , Sophie & Louife , tinrent fur les
Fonts , au nom de l'Infant Duc de Parme , & de
Madame Sophie , le fils du Sr Rofé , Porte-Manteau
de cette Princeffe. Cette cérémonie fe fit dans
l'Eglife de Notre-Dame , paroiffe du Château .
L'enfant a été nommé Philippe-Juſtin,
Le 17 , la Reine alla vifiter la maiſon royale de
Saint Cyr.
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar,
a été parrein du fils de M. Freron , des Académies
d'Angers , de Montauban & de Nancy , auteur de
l'Année littéraire , & des lettres fur quelques écrits
de ce tems. La mareine a été la Princeffe de Talmont.
L'enfant fut baptifé le 17 , & nommé Staniflas
- Louis - Marie. Il fut tenu fur les Fonts au
nom du Roi de Pologne , Duc de Lorraine , par
Mr Hulin , Miniftre de ce Prince auprès du Roi;
& au nom de la Princeffe de Talmont , par Dame
Elizabeth- Agnès de Ligniville , époufe du Sr Dedelay
de la Garde , Fermier général. La cérémonie
a été faite dans l'Eglife de S. Sulpice par le Curé
de la paroiffe.
La Reine entendit le 18 l'Office du matin &
de l'après- midi , célébré par les Miffionnaires.
Monfeigneur le Dauphin alla le 18 dîner à
Choify. Mefdames de France s'y rendirent le mêOCTO
BRE . 1754. 203
me jour après-midi , & le Roi en revint le 19 avec
ces Princeffes .
Le 20 , les Députés des Etats de Languedoc eurent
audience de Sa Majefté. Ils furent préfentés
par le Prince de Dombes , Gouverneur de la Province
, & par le Comte de Saint Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat ; & conduits par le Chevalier
de Dreux , grand Maître des cérémonies .
La députation étoit compofée pour le Clergé , de
l'Archevêque de Touloufe , qui porta la parole ;
du Comte de Lordat , Baron des Etats , pour la
Nobleffe ; des fieurs Efteve & Peville , pour le
Tiers-Etat ; & du fieur Joubert , Syndic général de
la province.
Ces Députés eurent enfuite audience de la Reine
, de Monfeigneur le Dauphin , de Madame la
Dauphine & de la Famille royale.
Le Roi retourna le 21 à Choify , d'ou' Sa Majesté
eft revenue le 23 .
M. de Maupeou , premier Préfident du Parlement
, eft venu le 21 faire fa cour au Roi.
Sa Majefté a difpofé de la charge de Lieutenant
général du Nivernois , vacante par la mort du
Marquis de Richerand , en faveur du Marquis de
Fougieres , Lieutenant général des armées du Roi
& Lieutenant des Gardes du Corps dans la Compa
gnie de Charoft.
M. Bourgeois de Boynes , Maître des Requêtes,
nommé à l'Intendance de Befançon , a été gratifié
par le Roi d'une penfion de quatre mille li
vres.
Le 23 , fur les trois heures & demie du matin ,
Madame la Dauphine fentit quelques douleurs, &
cette Princefle à fix heures ving - quatre minutes
accoucha d'un Prince , que le Roi a nommé Duc
de Berry. Le Marquis de la Luzerne , Lieutenant
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
général des armées du Roi & Lieutenant des Gar
des du Corps , eft venu de la part du Roi annoncer
cet heureux événement au Corps de Ville , à
qui le Chevalier de Dreux , grand Maître des cérémonies
, a remis une lettre de Sa Majesté fur
le même fujet. Madame la Dauphine fe porte auffibien
qu'on puiffe le defirer , ainfi que Monſeigneur
le Duc de Berry.
L'ouverture des Etats de Bourgogne s'eft faite
le 13. L'Evêque d'Autun , qui en eft le Préfident
né, prononça un difcours éloquent & pathétique ,
qui fut généralement applaudi. Il y a eu à Dijon
un concours prodigieux de tout ce qu'il y a de
plus diftingué dans les trois Ordres du Clergé ,
de la Nobleffe & du Tiers - Etat de la Province.
La préfence du Prince de Condé a excité une joie .
univerfelle : elle a rappellé le fouvenir de fes auguftes
ayeux , qui ont gouverné fi long- tems &
heureufement la Bourgogne. L'affabilité , le ca- ,
ractere d'élévation & de bonté , & la magnificence
de ce Prince lui ont attiré l'admiration &
l'amour de tous les Bourguignons. Pendant fon
féjour à Dijon , il y a eu des repas fomptueux
des fpectacles , des bals & des fêtes continuelles .
Le 26 , le Prince de Condé partit de cette ville
pour revenir à la Cour.
Auffi- tôt après la naiffance de Monfeigneur le
Duc de Berry , l'Abbé de Chabannes , Aumôniered
du Roi , fit la cérémonie de l'ondoyement en
préſence du Curé de la Paroiffe du château. M.
Rouillé , Miniftre & Secrétaire d'Etat , Grand
Tréforier de l'Ordre du Saint - Eſprit , apporta le
Cordon de cet Ordre , & il eut l'honneur de le
paffer au cou du Prince , qui fut remis entre les
mains de la Comteffe de Marfan , Gouvernante
des Enfans de France. Enfuite elle porta MonfeiOCTOBRE.
1754. 205
gneur le Duc de Berry à l'appartement qui lui
étoit deftiné. Ce Prince y fut conduit felon l'uſage
par le Duc de Villeroy , Capitaine des Gardes du
Corps en quartier.
Vers une heure après midi , le Roi & la
Reine accompagnés de la Famille royale , ainfi
que des Princes & Princeffes du Sang des
Grands Officiers de la Couronne , des Miniftres
& des Seigneurs & Dames de la Cour , & précédés
des deux Huiffiers de la Chambre qui portoient
leurs mafles , fe rendirent à la Chapelle.
Leurs Majeftés y entendirent la Meffe , pendant
laquelle M. Colin de Blamont , Chevalier de
l'Ordre de Saint Michel , & Surintendant de la
Mufique de la Chambre , fit exécuter le Te Deum
en mufique de fa compofition . Cette Hymne fut
eatonnée par l'Abbé Gergoy , Chapelain ordinaire
de la Chapelle-Mufique , revêtu d'un Surplis
& de l'Etole.
Le foir , à neuf heures , par les ordres du Duc
d'Aumont , premier Gentilhomme de la Chambre
en exercice , & fous la conduite de M. Blondel
de Gagny , Intendant des menus plaifirs , & ,
de M. d'Azincour fon fils , reçu en furvivance de
cette charge , on tira dans la place d'armes , visà-
vis de l'appartement du Roi , un très - beau bouquet
d'artifice , que Sa Majefté alluma de fon
balcon par le moyen d'une fufée courante . L'exécution
n'a rien laiffé à defirer.
Le même jour , le Roi fit partir M. Binet ,
Meftre de Camp de Cavalerie , l'un des Gentils- ,
hommes ordinaires de Sa Majeſté , & premier Valet
de Chambrede Monfeigneur le Dauphin , pour
aller à Luneville donner part de la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Berry au Roi de Pologne ,
Duc de Lorraine & de Bar.
206
MERCURE DE FRANCE.
Le Comte de la Luzerne de Briqueville , Lieutenant-
Général des armées du Roi , & Lieutenant
des Gardes du Corps , que Sa Majesté avoit envoyé
annoncer au Corps de Ville de Paris cet heureux
évenement , a été nommé par le Roi , à fon
retour , Commandeur de l'Ordre royal & militaire
de Saint Louis. Il a été décoré le même
jour des marques de cet Ordre.
Le 23 , les Prévôt des Marchands & Echevins
s'étoient affemblés à l'Hôtel de Ville , dès qu'ils
avoient appris que Madame la Dauphine avoit
fenti quelques douleurs. Ils reçurent à onze heures
du matin la nouvelle de la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Berry , par le Comte de la Luzerne
de Briqueville , Lieutenant des Gardes du
Corps , que le Roi avoit envoyé pour en donner
part au Corps de Ville. Dans le moment , ils firent
annoncer à toute la ville par une falve d'artillerie
, & par la cloche de l'Hôtel de ville , qui
a fonné jufqu'à minuit , la nouvelle faveur qu'il a
plû à Dieu d'accorder à la France.
Le Chevalier de Dreux , Grand- Maître des cérémonies
, arriva fur les onze heures & demie à
l'Hôtel de Ville , & il y apporta les ordres du
Roi , fuivant lefquels les Prévôt des Marchands &
Echevins firent commencer les réjouiflances.
".
Afept heures du foir , on fit une feconde falve
de l'artillerie , après laquelle les Prévôt des Marchands
& Echevins allumerent , avec les cérémonies
ordinaires , le bucher qui avait été dreffé.
dans la place devant l'Hôtel de Ville . On tira
enfuite une grande quantité de fufées volantes ;
on fit couler dans les quatre coins de la place des
fontaines de vin ; & l'on diftribua du pain au peuple.
Plufieurs orcheftres , remplis de muficiens ,
mêlerent le fon de leurs inftrumens aux acclamaOCTOBRE.
1754. 207
tions dictées par l'allégreffe publique . La façade
de l'Hôtel de ville fut illuminée le foir par plufieurs
filets de terrines , ainsi que l'Hôtel du Duc
de Gefvres , Gouverneur de Paris ; celui du Prévôt
des Marchands , & les maifons des Echevins
& Officiers du Bureau de la ville.
Il y eut pendant la nuit des illuminations dans
toutes les rues.
Le 24 , pendant la Mefle du Roi , M. Blanchard
, Maître de mufique de la Chapelle , en
quartier , fit exécuter ſon Te Deum.
Après la Meſſe , le Roi & la Reine , Monfeigneur
le Dauphin , Monfeigneur le Duc de Bourgogne
, Monfeigneur le Duc de Berry , Madame ,
Madame Adelaide & Meſdames Victoire , Sophie
& Louife , reçurent dans leurs appartemens les
révérences des Dames, de la Cour , à Poccafion
des couches de Madame la Dauphine..
La nouvelle Eglife Paroiffiale de Saint Louis ,
que le Roi a fait conftruire dans le Parc aux Cerfs ,
fut benite le 24 par M. Rancé , Curé de la Pa-.
roiffe , lequel avoit reçu de l'Archevêque, de Paris
les pouvoirs néceffaires à cet effet On y porta de
l'ancienne Eglife le Saint Sacrement. Les Invali
des , dont la garde de Versailles eft compofée ,
étoient fous les armes , & bordoient la Procef→→
hon, Elle fut fuivie d'un grand concours de peuple
. Les rues par lesquelles elle paffa , étoient or ,
nées de tapilferies. Lorfque le Saint Sacrement
eut été déposé dans le Tabernacle de la nouvelle
Eglife , on célébra la grande Meffe . Il y eut l'a
près-midi Vêpres & Salut , Le Comte de NoailÏes
, Gouverneur des Ville & Château de Verfail
les , affifta à tous ces Offices. Le lendemain , Fête
de Saint Louis , le Service divin fe fit avec la même
folemnité. L'après-midi , le Pere Couteror , Pré208
MERCURE DE FRANCE.
dicateur du Roi , & Supérieur des Barnabites de
Paffy, prononça le Panegyrique du Saint.
Le même jour , le Corps de Ville fe rendit à
Verſailles , & ayant à fa tête le Duc de Gefvres ,
Gouverneur de Paris , il eut audience du Roi
avec les cérémonies accoutumées. Il fut préfenté à
Sa Majefté par le Comte d'Argenfon , Miniftre &
Secrétaire d'Etat , & conduit par le Chevalier de
Dreux , Grand- Maître des cérémonies . M. de Bernage
qui a été continué Prévôt des Marchands
& MM. Stockard & Gil et , nouveaux Echevins ,
préterent entre les mains du Roi le ferment de fidé
lité , dont le Comte d'Argenfon fit la lecture , ainfi
que du Scrutin , qui fut préfenté à fa Majesté par
M. de Saint-Fargeau , Avocat du Roi au Châtelet.
Le Corps de Ville , après cette audience , eut
l'honneur de rendre fes refpects à la Reine , à
Monfeigneur le Dauphin , à Monfeigneur le Duct
de Bourgogne , à Monfeigneur le Duc de Berry ,
à Madame & à Mefdames de France .
Le 25 , Fête de Saint Louis , les Hautbois de la
Chambre , felon l'ufage , jouerent des fymphonies
pendant le lever du Roi.
Leurs Majeftés , accompagnées de la Famille
royale , entendirent dans la Chapelle du Château
la Grande Meffe , célébrée par les Miffionnaires
& affifterent l'après -midi aux Vêpres & au Salut.
Le Roi foupa chez la Reine au grand couvert ,
pendant lequel les vingt-quatre Violons de la
Chambre exécuterent plufieurs fymphonies de la
compofition & fous la conduite de M. Colin de
Blamont.
Le même jour, l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres eut l'honneur de préſentér
au Roi , à la Reine , & à Monfeigneur le Dau
j
OCTOBRE. 1754. 209
phin le tome XXI de fes Mémoires. Ce volume
contient les années 1747 & 1748. M. d'An-.
ville , Affocié de la même Académie , a préfenté
en même tems au Roi la troifiéme & derniere
partie de fa Carte d'Afie , qui repréſente le nord
de ce continent, depuis la frontiere de l'Europe
jufqu'à la mer orientale .
Le même jour , la Proceffion des Carmes du
grand Couvent , à laquelle le Corps de Ville affifta
, alla , fuivant la coutume , à la Chapelle du
Palais des Tuileries , où ces Religieux chanterent
la Meffe.
L'Académie Françoiſe célébra cette Fête dans
la Chapelle du Louvre. M. Royer , Maître de
Mufique des Enfans de France , fit exécuter un
motet pendant laMeffe , après laquelle M. l'Abbé
de Cambacerez prononça le Panegyrique du Saint.
La même Fête fut célébrée par l'Académie
royale des Infcriptions & Belles- Lettres , & par
celles des Sciences , dans l'Eglife des Prêtres de
l'Oratoire. Le Panégyrique du Saint fut prononcé
par M. l'Abbé Dromgol , Chanoine de l'Eglife Cathédrale
de Chartres.
L'après- midi , l'Académie Françoiſe tint une
affemblée publique.
Le 25 , la Compagnie des Indes fit baptifer
dans l'Eglife Paroiffiale de la Magdeleine de la
Ville- l'Evêque , Fauxbourg Saint-Honoré , trois
Seigneurs Noirs du pays d'Anamabou , fitué à la
côte de Guinée. Les parreins & marreines ont été
le Comte de Montmorency- Laval & la Dame de
Silhouette ; M. de Montaran , Maître des Requêtes
, Intendant du commerce , & Commiffaire du
Roi à la Compagnie , & la Comteffe de Montmorency-
Laval M. de Silhouette , Maître des
Requêtes , Commiffaire du Roi à la Compagnie ,
210 MERCURE DE FRANCE.
& Chancelier du Duc d'Orléans , & la Dame de
Montaran.
En France , l'amour des fujets pour le Souverain
eft une vortu de tous les âges . Les jeunes éleves
de l'Ecole gratuite de mufique fe font réunis le
26 au nombre de foixante , ponr chanter un Te
Deum dans la falle de cette Ecole , en action de
graces de la naiffance de Mgr. le Duc de Berry.
Ex ore infantium vota rečta .
Le 28 , le Comte de Neuilly , Envoyé Extraordinaire
, & Miniftre Plénipotentiaire du Roi auprès
de la République de Gênes , a pris congé du
Roi , de la Reine , & de la Famille royale.
Le Roi a accordé la charge de Commandeu
Prévôt Maître des cérémonies de l'Ordre du Saint
Efprit à M. Bignon , Bibliothécaire de Sa Majeſté
.
Sa Majesté a mis le Comte de Montmorency-
Laval , au nombre des Menins de Monfeigneur le
Dauphin.
Le Marquis de Paulmy , Secrétaire d'Etat de la
Guerre , en furvivance du Comte d'Argenfon ,
revint du voyage qu'il a fait en Bretagne & en
Normandie , pour vifiter les places de ces deux
Provinces. Il eft parti le 29 pour aller voir les
quatre différens Camps que Sa Majesté a donné
ordre de former. 5.1
2 Le Roi ayant écrit à l'Archevêque de Paris
pour faire rendre à Dieu de folemnelles actions
de graces , à l'occafion de la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Berry , on chanta le 29 le Te
Deum dans l'Eglife Métropolitaine , & l'Archevêque
de Paris y officia pontificalement. Le Chancelier
& le Garde des Sceaux , accompagnés de
plufieurs Confeillers d'Etat & Maîtres des Requêtes,
y affifterent , de même que la Chambre des
OCTOBRE. 1754. 211
Comptes , la Cour des Aydes , & le Corps de
Ville , qui y avoient été invités de la part de Sa
Majefte par le Grand Maître des Cérémonies.
On tira le même jour , par ordre des Prévôt
des Marchands & Echevins , un magnifique feu
d'artifice dans la place de l'Hôtel de Ville.
Sa Majesté a accordé à M. Maynon d'Invault ,
Maître des Requêtes , l'Intendance de Picardie ,
vacante par la démiſſion de M. d'Aligre de Boislandry.
Le bateau de paffage de Rochefort à Soubiſe a
péri en donnant fur le cable d'un vaiffeau. De
cinquante perfonnes qui étoient à bord , il ne s'en
eft lauvé que dix.
Selon quelques lettres , la Régence d'Alger a
interdit l'entrée de fes ports & de fes parages aux
Corfaires Saletins qui feront des prifes fur les
François.
Le 21 Août , on fit à Douay la Proceflion folemnelle
qu'on a coutume d'y faire tous les ans ,
en mémoire d'un prodige arrivé l'an 1254 dans
l'Eglife Collégiale de Saint Amé. L'Evêque d'Arras
y porta le Saint Sacrement , & fuivant l'ufage
tout le Clergé Séculier & Regulier de la ville y
afſiſta , ainfi que le Corps de Ville & l'Univerfité.
Toute la garnifon étoit fous les armes . L'infanterie
formoit une double haie dans les rues , & la
cavalerie étoit en bataille dans les places . Les Magiftrats
avoient fait élever un obélifque d'une
grande magnificence , d'où partit le foir beaucoup
d'artifice.
L'Académie royale des Sciences , Infcriptions
& Belles-Lettres établie à Touloufe , tint le jour
de la Fête de Saint Louis une affemblée publique.
furent Les principaux morceaux qui y furent lus ,
l'éloge du feu Président de la Loubere , par le
212 MERCURE DE FRANCE.
Préfident d'Orbeffan ; celui de feu M. de Rabaudy
, par M. le Franc , Premier Préſident de la
Cour des Aides de Montauban ; & des Obfervations
de M. Pouderoux , Docteur en Médecine
fur quelques maladies extraordinaires .
On fit le même jour à Toulouſe l'ouverture du
falon de l'Académie de Peinture , de Sculpture &
d'Architecture qui y eft établie.
La Comteffe de Sartiranne , époufe du Comte
de ce nom , Ambaffadeur du Roi de Sardaigne
accoucha le 28 d'un fils . Leurs Majeftés doivent
faire l'honneur à cet enfant de le tenir fur les
fonts , & il a été fimplement ondoyé le jour de
fa naiffance , par le Curé de Saint Sulpice , dans la
Chapelle de l'Hôtel de l'Ambaffadeur . Le Comte
de Sartiranne deftinant ce fils à être Chevalier de
Malthe , a déja fait l'inftance pour qu'il foit reçu
dans la Langue de France.
Le Roi foupa le 30 à fon grand couvert chez la
Reine avec la Famille royale.
Le 31 , le Roi fe rendit à Bellevue . Sa Majesté
chaffa le deux Septembre au fufil dans la plaine de
Grenelle , & foupa le foir à Montrouge , chez le
Duc de la Valiere. Lorfque le Roi fut forti de
table , on exécuta en préfence de Sa Majefté l'Opéra
Comique des Troqueurs & le Ballet Chinois.
Le Roi , après ce fpectacle , dont Sa Majeſté
paru fatisfaite , alla coucher au Château de Choify.
Sa Majefté revint ici le 4 au matin.
Madame la Dauphine & Monfeigneur le Duc
de Berry continuent de fe porter auffi bien qu'on
puiffe le défirer.
On célébra le 31 , dans l'Eglife de la Paroiffe
du Château , un Service folemnel pour l'anniverfaire
de Louis XIV.
Le même jour , les fix Corps des Marchands
OCTOBRE . 1754. 213
firent chanter dans l'Eglife des Prêtres de l'Oratoire
le Te Deum en musique , pour remercier
Dieu de la nouvelle faveur qu'il lui a plû de répandre
fur la Famille royale. Le Corps des Marchands
de vin a fatisfait le 4 Septembre au même
devoir dans la même Eglife. M. Berryer , Lieutenant-
Général de Police , & les Gens du Roi du
Châtelet ont affifté à ces deux cérémonies . Les
Juges & Confuls fe font trouvés à la feconde ,
Laquelle ils avoient été invités.
Le premier Septembre , on chanta le Te Deum
dans les deux Paroiffes de Verſailles , en action
de graces de la naiffance de Monfeigneur le Duc
de Berry. Toutes les maifons de cette ville furent
illuminées. Monfeigneur le Dauphin & Meſda
mes de France fe promenerent dans les rues pour
voir les illuminations.
M
MORTS.
Effire N ..... Marquis de Menou , Seigneur
de Cuiffy , Maréchal des camps &
armées de Sa Majefté , & Lieutenant de Roi au
Château de Nantes , eft mort à Nantes , au commencement
du mois de Juillet , âgé de 71 ans.
Le 4 Juillet eft mort à Paris , dans fa vingtuniéme
année , Efprit -Emmanuel -Melchior de la
Baume-Montrevel , Marquis de Saint - Martin ,
Baron de de Pefmes , le dernier de cette branche
dont les grands biens paffent à fes deux foeurs ,
Chanoineffes à Remiremont .
M. Philippe Nericault - Deftouches , Gouverneur
de Melun , l'un des quarante de l'Académie
Françoife , & ci - devant Miniftre du Roi en
Angleterre , fi connu par les bonnes Comédies
qu'il a données au théatre François , eft mort
Melun les fort avancé en äge.
214 MERCURE DE FRANCE.
Dame Anne- Armande de Balthazar , époufe de
Meffire de Prunier , Marquis de Lemps , Brigadier
d'Infanteric , Commandant en Vivarais & dans le
Velay , eft morte le à Tournon , dans fa trente-
quatrième année.
Meffire Claude , Comte de Saint - Simon , eft
mort le 10 au château de Villexavier en Saintonge
, âgé de foixante- quinze ans.
Frederic- Ultic de Lowendalh , Doyen du Chapitre
de S. Marcel , & Abbé de l'Abbaye de la
Cour- Dieu , Ordre de S. Benoît , Diocèſe d'Orléans
, frere du Maréchal de Lowendalh , mourut
à Paris le 12 , âgé environ de 54 ans.
Le même jour , eft morte Dame Marie - Anne-
Louife - Célefte de la Riviere , épouſe de Meffire
Charles- Jean de la Riviere de Riffardeau . Elle avoit
été mariée en premieres nôces avec Meffire Claude-
Adrien de la Fond , Maître des Requêtes.
Meffire Théodore- Camille , Marquis de Montperni
, Confeiller intime du Margrave de Brandebourg-
Culmbach , & grand Maître de la maifon
de la Margrave de Bareith , mourut à Paris le
17 , dans fa quarante-cinquième année.
Meffire Antoine - Olivier de Saint - Simon de
Courtomer, fils de Meffire Jacques - Etienne- Antoine
de Saint - Simon , Vicomte de Courtomer
Brigadier des armées du Roi , eft mort le 18.
Pierre de Montefquiou , Comte de Montef
quiou , Lieutenant général des armées du Roi ,
Gouverneur du Fort- Louis fur le Rhin , & ci- devant
premier Sous Lieutenant de la premiere compagnie
des Moufquetaires, eft mort le même jour ,
âgé de foixante-fept ans.
Meffire Michel Bouvard de Fourqueux , Procureur
général de la Chambre des Comptes & Confeiller
honoraire à la grand'Chambre du Parle
>
OCTOBRE. 1754. 215
ment , mourut le même jour en fon château de
Fourqueux , près Saint Germain-en -Laye , dans fa
foixante - huitiéme année.
Jeanne- Sophie de Ragouzinsky , fille de Meffire
Joachim , Comte de Ragouzinsky , eft morte
le 22.
Meffire François-Dominique de Barberie , Mar
quis de Saint- Contest , Commandeur Prévôt Maître
des cérémonies des ordres du Roi , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département des affaires étrangeres
, ci-devant Ambafladeur de Sa Majesté auprès
des Etats généraux des Provinces-Unies , eft mort
le 24 à Versailles , âgé de cinquante-quatre ans.
Dame Louife - Philippe Lambert , épouse de
Meffire Othon-Louis - Antoine de Lier , Confeiller
au Grand Confeil , eft morte le 26.
Dame Elizabeth - Louife Duché , époufe de
Meffire Jacques- Bertrand de Scepeaux , Marquis
de Beaupreaux , Lieutenant général des armées
du Roi & de la province d'Anjou , mourut à Paris
Je 29, âgée de quarante- deux ans.
O
A VIS.
N vient de mettre au jour le portrait de
Michel Noftradamus , Médecin & Aftrologue
, gravé par Mlle Aure Billette ; il est haut de
quatorze pouces fur dix de large. Il fe vend chez
le fieur Devaux, Graveur- Imager , rue S. Jacques ,
à l'Arche d'Alliance , proche S. Benoît , à Paris..
J
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le Mercure d'Octobre , & je n'y ai riên
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Pa
ris , ce 30 Septembre 1754 , GUIROY
216
P
TABLE
page 3
IECES
FUGITIVES en Vers & en Profe.
Cantatille fur la naiffance de
Monseigneur
le Duc de Berry ,
Affemblée publique de l'Académie des Belles - Lettres
de la Rochelle , du premier Mai ,
Bouquet, à S. A. S. Mgr le Comte de Clermont, 28
Réponse du Pere Laugier aux remarques de M.
Frezier,
Vers à Madame L. D. D. L. F.
S
29
SI
Lettre d'un Négociant de Rouen à M. l'Abbé
Raynal ,
L'Eloge de la fincérité , Ode.
54
62
Séance publique de l'Académie royale de Chirurgie
, du 25 Avril , 67
84
Remerciment à MM . de l'Académie de la Rochelle
, Ode ,
Portrait d'un jeune homme fait par lui-même, 87
Mots des Enigmes & du Logogryphe du Mercure
de
Septembre ,
Enigmes & Logogryphe ,
91
92
Nouvelles Litteraires. Séance publique de l'Académie
Françoife , du 25 Août ,
95
Séance publique de l'Académie des Sciences &
Belles Lettres d'Amiens , du 25 Août ,
Beaux Arts ,
(
Air naïf en Romance ,
Spectacles ,
105
346
159
161
Lettre fur le Ballet du College des Jefuites , 185
Nouvelles
Etrangeres , 193
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 201
Morts ,
La Chanfon notée doit regarder la page 159.
De l'Imprimerie de Ch. A. JOMBERT
213
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
NOVEMBRE.
LIGIT
UT
1754
SPARGATE
Chez <
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix .
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty ; à la
defcente du Port- neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC . LIV .
Avec Approbation & Privilege du Roi.
'ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON ,.
L Commis au recouvrement du Mercure , rue Ste
Anne , Butte S. Roch , vis - à - vis la rue Clos- Georgeot
, entre deux Selliers , au fecond ; pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inflamment ceux qui nous adref
feront des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci - deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'àfaire
Sçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure ; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l. 10 f.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte, d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femeftre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaquefemaine , l'après-midi·
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
NOVEMBRE
. 1754.
香味香味
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'AMOUR DE LA PATRIE.
POËME ,
Prononcé le jour de la Fête de S. Louis , dans
PAcadémie d'Amiens , & préfenté au Roi ;
par M. Vallier , Colonel d'Infanterie.
ENN défenfeur de la patrie , en Roi ,
En citoyen , Louis s'étoit armé pour elle :
Afes fiers ennemis il a donné la loi ;
En pere , il facrifie une gloire immortelle :
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
*
Le conquerant s'arrête , & banniflant l'effroi ,
Il accorde la paix . Louis , c'eſt donc à toi
Qu'ici ma Mufe adreffe la peinture
Du noble attachement qu'on a pour fon pays ,
Attachement plus fort que la nature ,
A qui tout céde , à qui tout doit être foumis .
Vous faites & la honte & l'honneur des mortels
,
Sentiment , qui dans Rome avez eu des autels,
Quel contrafte étonnant ! amour de la patrie ,
Es-tu vertu , foibleffe ? ou n'es - tu que manie ?
Et fi ta fource eft pure & ton but glorieux ,
Pourquoi donc quelquefois offenfes - tu les yeux ?
Guidé par la prudence , armé par la ſageſſe ,
Aux fentiers de l'honneur tu marches fans foibleffe
;
Le coeur de l'homme encor s'ennoblit par tes
traits ;
Ambitieux ou vain , tu produits des forfaits :
Tantôt feu tempéré , qui donne la lumiere ,
Tantôt feu dévorant , qui met tout en pouffiere ;
Source qui fertilife , ou torrent qui détruit ,
La vertu t'accompagne , ou le crime te fuit.
Tel tu parus fouvent , injufte ou fanguinaire ,
Tant que tu n'as frappé que les yeux du vulgaire ,
Ce qui lui paroît crime eft effort de vertu ;
Il devoit l'adorer , il en eſt abattu .
Quel eft ce fier Romain , dont le coeur inflexible
NOVEMBRE. 1754 S
Ofe à l'humanité paroître inacceffible ?
C'eſt Brutus ; à la mort il condamne ſes fils.
Quel crime ! quelle horreur ! ...non , l'amour du
pays
Illuftre le forfait qu'abhorre la nature ,
Il étouffe en fon coeur juſqu'au moindre murmure
,
Il voit frapper le coup fans détourner les yeux ,
Ils ne font plus , dit- il , rendons graces aux Dieux.
Mais quel affreux ſpectacle à Rome s'offre encore !
Fulvie à Curius , à l'amant qui l'adore ,
Arrachant un fecret qu'il confie à l'amour,
La cruelle s'en fert pour lui ravir le jour.
Je vois des fiers rivaux armés pour ſe détruire ;
La nature en frémit , & l'amour en foupire ;
Les armes à la main , l'amitié dans le coeur ,
C'est la patrie encor qui guide leur fureur.
Horace , que fais- tu ? teint du fang qu'elle adore ,
Tu t'offres à ta foeur , & tu veux qu'elle honore
Le barbare vainqueur de l'objet de ſes voeux ?
Ses pleurs lui font trop chers , tes lauriers odieux ;
Sa douleur , fes regrets te paroiffent des crimes ! ...
Arrête , malheureux , s'il te faut des victimes ...
Mais non , le cri du fang arme encor ton dépit ,
Ta main les fépara , ta main les réunit …..
Où marche Aquilius ? On le mene au fupplice ;
Sans doute à fes côtés , Vindicius complice ,
Ou par amour pour lui , va le fuivre au tombeau ?
Non , c'eſt ſon délateur qui le livre au boureau :
f
A iij
6 MERCURE DEFRANCE.
Pour être citoyen , cet efclave fidéle
S'applaudit d'être ingrat , pour n'être point rebelle
;
L'amitié ne craint point de trahir l'amitié ;
Contre un pere infidele , un fils eft fans pitié.
Faut- il donc n'aimer rien pour fervir fa patrie
Si l'on ne trahit tout , fe croit elle trahie ?
Sans doute , & rien ne doit balancer dans nos
coeurs
L'intérêt du pays , il doit fécher nos pleurs :
La voix du fang alors n'eft plus qu'une foibleffe ,
L'amour un attentat , & la pitié baffeffe .
Voyons tomber la foudre , & bravons - en l'éclat ,
Elle honore en frappant le bras qui fert l'Etat .
Un Romain dans les fers de Carthage affoiblie ,
Obtient la liberté de revoir fa patrie ;
Il peut en rapporter , feul maître de fon fort ,
Ou la paix , il eft libre , ou la guerre , il eſt mort.
Il le fçait ; il paroît : le Senat délibere ,
Pour fauver ce grand homme , il veut finir la
guerre.
Le Conful fe croiroit chargé d'un attentat ,
S'il confervoit fa vie aux dépens de l'Etat .
Charthage eft dans vos mains , dit-il , ofez m'y fuivre
,
Mes jours l'auroient ſauvée , & ma mort vous la
livre.
Il dit : Rome l'admire , & le fier Regulus
Porte aux Carthaginois fa tête & des refus.
NOVEMBRE. 1754 7
Combien à leur pays ont encor dû leur gloire ,
Gloire pure & dont j'aime à retracer l'hiftoire !
Cet amour généreux , Romains , étoit chez vous.
Fruit de l'indépendance où vous afpiriez tous.
Céfar défendit Rome , il fit tête à Pompée ,
Et pour la liberté la valeur occupée ,
Dès qu'il le vit lui feul maître de l'univers ,
S'employa toute entiere à lui donner des fers.
Catilina párut , armé pour la patrie ,
Il fembloit du Sénat & de fa tyrannie ,
Vouloir affranchir Rome un jour & l'épargner :
Catilina fujet afpiroit à regner ,
Et l'amour du pays chez lui cachoit le crime.
Nous y joignons l'amour d'un maître légitime :
Vous êtes mes garans , héros , dont la fierté
N'a pu fubir le joug d'une autre autorité !
Votre Roi , malheureux , fans fujets , fans couronne
Plus grand par votre amour qu'il n'étoit fur le
thrône ;
Après vous avoir fait partager fes honneurs ,
Vous vit plus grands encor partager les malheurs
Vous auriez confervé vos biens , vos privileges ,
Mais de nouveaux fermens vous fembloient fa
crileges.
Ce mépris des honneurs , des biens & du trépas ,
Fait le foutien des Rois , le falut des Etats :
Les peuples à l'envi leur fervent de barrieres ,
Et confacrent leurs jours à garder leurs frontieres ;
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
Sûrs de ne pas avoir un feul maître de plus ,
Ils quittent leurs foyers , qu'ils n'auroient pas
perdus )
Contemplent d'un oeil ſec une moiflon flétrie ,
Et verfent fans regret leur fang pour la patrie.
Que dis -je , fans regret ! ce font leurs plus beaux
jours ,
Devenus de l'Etat le plus noble fecours :
Malheureux jufqu'alors , ils n'ont fenti peut- être
La douceur d'exifter qu'en mourant pour leur
maître !
Quels mortels , quels fujets , pour défendre un
Etat !
Tout homme eft citoyen , tout citoyen foldat.
La guerre eft déclarée , on parle de victoire ,
Sans y prévoir la mort , on n'y voit que la gloire ;
Du beau defir de vaincre ils font tous animés ,
Pour le bien du pays mille bras font armés :
Ils vont à la vengeance ( injufte ou légitime ) ;
C'eft du fang qu'il leur faut , & ce fang va couler.
Tous ceux que l'âge encore empêche d'y voler ,
Au falut des abfens vivement s'intéreffent ,
Ils vont au -devant d'eux , ils courent , ils s'empreffent
;
Impatiens de voir leurs braves défenfeurs ,
Sur leur chemin d'avance ils répandent des fleurs.
Leurs fils , au long récit des fiéges , des batailles ,
Voudroient déja combattre & franchir des murailles
;
NOVEMBRE. 9 1754.
Tout fe peint à leurs yeux de riantes couleurs ,
Et l'amour du pays fe grave dans leurs coeurs .
Ainfi ce noble amour eſt tranfmis d'âge en âge ,
Et devient aux enfans le plus cher héritage.
La France en a donné mille exemples fameux ;
La patrie & nos Rois font nos biens & nos Dieux.
Qui les aime les fert , il vole à leur défenſe ,
Et fes devoirs remplis en font la récompenſe .
Cet Etat en filence obéit au héros
Qui par de juftes loix établit fon repos ,
L'équité le conduit ,fon coeur en eft le temple ,
Afon augufte fils lui -même il fert d'exemple .
Le ciel vient d'accorder à fes voeux empreflés ,
L'illuftre rejeton , dont les jours commencés
Confirment le bonheur des fujets & du maître ;
C'est un foleil nouveau qui fur nous va paroître .
Puiffe- t- il de fes feux long- tems nous éclairer ,
Et nos neveux long-tems après nous l'adorer !
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Caufe académ que plaidée en François au
College de Louis le Grand , à la fin du
mois d'Août.
E Pere Geoffroi , auteur de cet Exer-
Lice ,&fundes Régens de Rhétorique
, avoit choifi un fujet heureux . La maniere
dont il l'a traité , l'a rendu encore
plus intéreffant. Il s'agit des Arts & des
Lettres. Une Académie propofe des récompenfes
inégales felon l'inégalité , des
fervices que leur rendent les différens caracteres
d'efprit. Cinq Académiciens fe
difputerent la préférence . L'un parla pour
l'efprit inventeur , qui par la force de fon
génie fe fraye une route inconnue , & fait
des découvertes nouvelles. L'autre plaida
pour l'efprit imitateur , qui trouve dans
la foupleffe & la flexibilité de fon talent
toutes les qualités néceffaires pour égaler
les modeles les plus parfaits . Un troifiéme
prit la défenfe de l'efprit qui perfectionne
, & par là corrige les défauts même
de l'inventeur. Le quatriéme fit valoir les
droits d'un protecteur éclairé & puiffant ,
qui , fans avoir les talens qui font les Artiftes
, fçait cependant animer , produire
& répandre le goût des Arts. Le cinquième
NOVEMBRE . 1754- IL
prétendit que le critique qui épure les productions
& venge les Arts & les Lettres ,
poffedoit le talent le plus précieux , & par
conféquent le plus eftimable.
M. de Coigny qui étoit chargé de décider
entre ces divers concurrens , commença
par expofer le fujet avec beaucoup
de graces & de clarté. Pour ne rien laiffer
à defirer , il traita en peu de mots la queftion
, qui eft devenue fi célebre de nos
jours ; fçavoir , fi les beaux Arts ont contribué
à épurer les moeurs ou à les alterer. Il
remarqua que le paradoxe injurieux qui l'a
décidé contre les Arts , ne s'appuyoit que
fur un efprit de fophifmes , une philofophie
auftere , une éloquence impétueufe ,
foutenue du crédit impérieux de la mode ,
& des graces féduifantes de la nouveauté .
Quelqu'injurieux qu'ait été cet arrêt.
pour les Arts , il les félicita d'une difpute
qui leur avoit procuré » cet ouvrage mémorable
écrit en leur faveur par un Roi *
amateur éclairé des Lettres , dont il a fixé
» l'empire dans une de nos provinces , auſſi
rempliedes monumens de fon goût , que
» de ceux de fa bonté ; où le fceptre dans
une main , & le compas dans l'autre , il
anime par fon exemple les talens qu'il
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
» enrichit par fes bienfaits ; mérite com-
» me fçavant les récompenfes
qu'il diſtri-
»bue comme protecteur , immortalife
les
arts & fe rend immortel par eux . »
"
"
ן נ
Il ajouta , fans cependant vouloir décider
la queftion , que fi dans cet âge , le
plus favorifé par les Lettres , les Muſes &
les Vertus ne font plus regardées comme
foeurs , mais comme rivales , » les moeurs
» font peut-être plus coupables envers les
» letti es que les lettres ne le font envers
» les oeurs ; que fi la contagion a paffé
» du Parnaffe dans les fociétés civiles , le
poifon y avoit été préparé , & n'a fait
» que revenir à fa fource ; que l'affoiblif-
» fement des arts a commencé par celui
» des talens , & que ceux- ci enfin n'ont
perdu leurs droits fur l'admiration des
» hommes , que lorfque plus jaloux de leur
» faveur que de leur eftime , ils ont prof-
» titué aux paffions les hommages qu'ils
» ne devoient qu'aux vertus. « Il parloit
devant une affemblée qui connoiffoit le
prix des beaux arts. Il re s'étendit pas davantage
, & il pria chaque Académicien
d'expofer fes prétentions.
"
"
M. de Trans fe leva & parla pour l'efprit
inventeur , avec la nobleffe qui caracterife
ce talent. Il établit fes droits fur ce
que le génie inventeur n'a point de moNOVEMBRE.
1754.
13
dele , titre qui annonce une fupériorité de
gloire qu'on ne peut diſputer fans injuſtice.
Le génie inventeur fert aux autres de
modele , titre qui porte une étendue de
bienfaits qu'on ne peut méconnoître fans
ingratitude. Il ne s'arrêta pas à déprimer
fes rivaux. Pour faire fentir la fupériorité
de l'inventeur, il fe contenta d'en faire connoître
le génie.
و د
Qu'est- ce qu'un inventeur , dit il ? » Un
homme forti de la foule & du rang des
efprits , pour qui il eft un genre d'i-
» dées , de connoiffances , j'ai pensé dire
» un genre d'humanité diftingué du nôtre ,
» qui placé dans une fphere fupérieure, ap-
» proche de la divinité , domine für tout
» ce qui s'en éloigne , eft en fpectacle quand
» il s'éleve , & ne defcend que pour être
» un exemple ; un homme dont l'ambitieufe
capacité ofe défier tous les génies
» qui ont paru avant lui fur la terre ; voit
les routes qu'ils ont tenues , ne daigne
» point y entrer ; rougiroit de fe borner
» à les fuivre ; ne fe contente pas de les
atteindre , afpire à les furpaffer ; fouvent
» ne va pas plus loin qu'eux , mais décou-
» vre de nouvelles régions où ils n'en ont
» pas même foupçonnées ; quelquefois
» commence fa courfe où ils ont fini la
33
و د
leur , & dès les premiers de fes pas frap14
MERCURE DE FRANCE.
» pe au terme que les derniers des leurs
» n'ont pas rencontré : un homme qui por-
» tant fes vûes fur toute la nature , voit
» d'un coup d'oeil ce qui a échappé aux
regards de l'antiquité la plus éclairée ;
» qui fe déclare le rival des fiécles paffés ,
" fe rend le modele des fiécles à venir ,
ע
furpaffe la gloire des uns , prépare l'inf
" truction des autres , eft la lumiere &
» l'oracle du fien . Un homme dont la
» naiffance eft une époque pour le tems.
» où il a vêcu ; qui tient à tous les âges
» par des droits fur leur admiration &
» leur reconnoiffance ; devient comme le
» fondateur d'un peuple , le pere de tous.
» les Artiftes , l'homme de tous les arts ,
» & le maître de tous les hommes.
Malgré tous ces traits magnifiques , il
crut n'avoir pas encore repréfenté tout
l'inventeur. Il fit admirer la hardieffe de
fes projets , la pénétration de fon diſcernement
, l'activité de fes penfées , la force
de fes combinaiſons , la puiffance de fon
génie , qui produit comme un nou-
» veau monde dans celui
ور
que nous habitons
, qui laiffant
le peuple des efprits » s'amufer
fur la furface
de la terre , va
jufqu'au
fein de la nature établir fon -
» empire ; imite en quelque
forte par la » fécondité
de fon action celle du Créa-
>>
=
"
NOVEMBRE. 1754. 15
» teur , & s'efforce de diminuer l'inter-
» valle qui eft entre Dieu , & l'homme. «
Auffi remarqua-t il que dans l'antiquité
la plus reculée , » on n'a voulu que des
» Dieux pour inventeurs des Arts , ou de
leurs inventeurs on a fait des Dieux.
" Qu'est- ce donc qu'un inventeur parmi
» fes rivaux ? c'eft un fouverain parmi des
fujets révoltés ; ajoutons un bienfaiteur
» parmi des ingrats .
Les bienfaits de l'inventeur font auffi
fenfibles que fa gloire eſt éclatante . Sans
lui rien n'exifte dans l'empire des arts &
des lettres . M. de Trans n'avoit pas befoin
de preuve. Il rappella feulement à
fes rivaux leurs obligations perfonnelles ,
& traça en grands traits les fervices que
l'efprit d'invention a rendu aux Arts &
aux Etats : inventions utiles , qui guident
les pilotes , qui ouvrent de nouveaux mondes
, & rapprochent les climats les plus
éloignés ; inventions précienfes à l'humanité
, qui donnent mille formes différentes
au cuivre , à la fonte , au bronze , au marbre,
pour tranfmettre aux fiécles futurs les
actions des héros , les travaux des Sçavans ,
le fouvenir même des perfonnes les plus
chéries ; inventions pour la gloire , qui ont
immortalifé un Archimede , un Bacon ,
&c. inventions pour l'ornement , pour
16 MERCURE DE FRANCE .
l'agrément , qui nous procurent tant d'arts
agréables , ces glaces , ces variétés de chûtes
& de jeux des eaux . A cette occafion
M. de Trans loua les jardins charmans
d'Orly , où les fleurs font cultivées par les
mains victorieufes du héros de Parme , de
Guastalla , de Viffembourg ( M. le Maréchal
Duc de Coigny ) qui honoroit de fa
préfence cette affemblée .
Après ce difcours plufieurs fois applaudi
, M. de Villevielle parut pour foutenir
les droits de l'imitateur. Il fçut fi bien
faire paffer dans fa diction la douceur &
la délicateffe de fon caractere , qu'il prévint
auffi -tôt en ſa faveur. Il prétendit que
le ton impérieux qu'avoit employé fon rival
, marquoit moins la fupériorité d'une
caufe , qu'il n'en couvroit la médiocrité. Il
avoua cependant avec une modeftie fimple
& naïve , que le talent imitateur n'eſt
pas celui qui brille le plus dans l'empire
des arts mais il foutint que c'eſt celui
qui les fert avec le plus de peine & le plus
d'utilité qu'ainfi la peine de l'imitation
balance la gloire de l'invention , & que
l'utilité de l'imitateur l'emporte fur la fupériorité
de l'inventeur. Il fonda fur ce
double titre fes prétentions , & les expofa
avec tant d'art , qu'il fit prefque oublier
l'admiration naturelle qu'on a pour les inventions.
;
NOVEMBRE. 1754. 17
Tous les traits marquoient un grand
choix ; ils étoient placés dans le jour le
plus favorable. Sa peinture des fervices que
rend le goût de l'imitation étoit des plus
animée. C'est ce goût , dit- il , qui en-
» tretient ou rappelle celui des anciens ,
" c'eft-à - dire de ces fondateurs ou de ces
» maîtres de la littérature , qui ne font
négligés que par des efprits affez fuper-
» ficiels pour ne chercher que l'efprit dans
» les lettres , & affez vains pour n'y fouf-`
» frir que le leur ; qui à peine habitans du
» Parnaffe veulent quelquefois en être les
33
33
arbitres ; n'ont pas de voix dans les co-
» mices littéraires , & veulent y donner le
»ton ; & avant que d'avoir le talent d'être
» imitateurs , prétendent à la gloire des
» modeles. "
Il fit remarquer que le mépris de l'imitation
eft l'époque ordinaire de la dégradation
des lettres. » Cette dégradation
» commença dans la Gréce , lorfqu'après
avoir dédaigné la riche fimplicité de Dé-
» mofthene , les Phalériens introduifant
» dans le difcours ces vaines profufions
qui épuiſent bientôt les richeffes & n'en
fuppofent pas toujours , fubftituerent l'élégance
à l'éloquence , l'efprit au génie ,
» & des douceurs de langage propres à
» amufer des enfans , à ce ton male & vic-
"
"
"
18 MERCURE DE FRANCE.
» torieux qui rappelloit les loix dans Athe-
» nes , excitoit l'émulation dans la Grèce ,
» & portoit la confternation dans la Macédoine.
و د
»
» Les lettres fe dégraderent en Italie ,
lorfqu'Horace , Virgile & Cicéron eu-
» rent difparu. Subjuguée par le génie altier
& audacieux des Lucain & des Se-
ל כ
و د
néque , féduite par l'efprit fin & délicat
» des Pline & des Mamertin , Rome ne
fit à fes anciens maîtres que l'honneur de
» balancer quelque tems entr'eux & leurs
» rivaux ; & par ce défaut d'imitateurs
» perdant la trace des modeles , fortit du
>> goût de leurs fiécles , & tomba dans la
» barbarie des autres.
"
Ce difcours ingénieux finit par ce compliment
au Juge , qui fut univerfellement
approuvé , & qui pouvoit feul tenir lieu
d'apologie. » Le talent que j'ai défendu
» doit être le vôtre , Monfieur ; & s'il eft
» le vôtre en effet , rien de ce qui comble
» les plus brillantes destinées ne doit man-
» quer à celle qui vous attend . Fixez vos
regards fur ce héros , autrefois l'Achille ,
aujourd'hui le Neftor de la France ; fixez
» les fur cette illuftre mere fi honorée , fi
fupérieure aux honneurs qu'on lui doit ,
» fi digne de ceux qu'on lui rend. Leurs
exemples vous apprendront à être grand
ود
NOYEMBRE . 1754- 19
» fans hauteur , facile fans foibleffe , l'or-
» nement de la Cour , l'agrément des fo-
» ciétés , le protecteur & le foutien des
» talens , l'ami & l'exemple des vertus . On
repréſente ici l'imitation comme un travail
fans gloire. Ce reproche doit ceffer
» à vous ; votre gloire fera d'être imitateur.
L'efprit qui perfectionne , réunit les richeffes
de l'invention & les graces de l'imitation.
M. le Vaffeur qui étoit chargé
de fa défenſe , le préfenta fous ce point de
vûe. Il encherit même fur cette idée , &
il prouva que fans ce talent l'imitation
n'eſt d'aucun mérite , l'invention n'a qu'un
mérite commencé. Il rabaiffa beaucoup le
travail obfcur de ce vil peuple d'imitateurs
, toujours captivé fous des idées
étrangeres , qui ne fçait marcher que fur
les pas , à la volonté , fous la main , par l'ordre
& avec le fecours d'un conducteur. Il
prévint les reproches qu'on pouvoit faire
au talent qui perfectionne , puifqu'il eft
lui -même imitateur. Oui , repliqua- t - il ;
»mais l'imitation n'eft pas fon feul talent .
» Il imite , mais en maître ; qui ofe fe
» faire le rival de fon modele , peut afpi-
» rer å être fon vainqueur , eft fouvent
» plus fon égal , lui ajoute affez de ri-
» cheffes pour payer celles qu'il en reçoit ;
"
20 MERCURE DE FRANCE.
» fuit fon plan , mais le redreffe ; travaille
fur fon fond , mais l'embellit , & même
» en l'imitant fe rend modele . C'eſt en
» fuivant cette route qu'il parvient à errer
» comme l'inventeur.
"
Pour ne rien perdre des avantages de
fa caufe , M. le Vaffeur faifit les inventions
dans le moment où elles viennent
d'éclorre , & il montra avec force que
fans le talent qui perfectionne , n ce n'eft
» qu'un amas confus d'opinions vagues ,
» maffe informe & irréguliere qui dans
» fon exiſtence incertaine tient plus du
» néant dont elle fort , que du jour où elle
» fe montre , & ne fe dégage des ombres
» qui couvrent l'abyfme où elle étoit enſe-
» velie , que pour fe perdre dans les écarts
» d'une imagination errante & ambitieuſe ,
» que la témérité entraîne , que le hazard
>> conduit ; qui marche fans fuivre de rous'arrête
fans rencontrer de terme ;
» fe prête à tous les objets , ne fe donne
» à aucun ; penfe calculer leurs rapports ,
» ne compte que fes erreurs ; & croyant
» tout trouver , ſe perd elle - même dans
و د
» te ,
n
>> tout.
Il compara les écarts de l'inventeur à la
marche fùre & réglée de l'homme qui perfectionne.
Rien ne refte imparfait dans
ce qu'il commence , rien auffi n'eft néNOVEMBRE.
1754. 21
3
gligé dans ce qu'il acheve , & le point
» où il s'arrête eft celui que la nature a
» marqué. » Ce difcours étoit bien penfé ,
& fut bien dit.
Pour le protecteur il n'entre point en
concurrence avec le talent . Il mérite cependant
d'avoir part à leurs honreurs par
les fources qu'il leur rend . Auffi M. de
Souligné évita-t - il toutes les difcuffions
pour intéreffer les fentimens. Il montra que
le protecteur eft digne de la reconnoiffance
des arts , par les talens que fes dons
font éclorre ; digne de la reconnoiffance
des talens , par la gloire que fa protection
répand fur les arts.
Son difcours fut une peinture vive &
naturelle du trifte état où se trouvent les
talens prefque toujours perfécutés par la
fortune , fi un protecteur puiffant ne vient
foulager leur mifere & les tirer de l'obfcurité.
On l'entendit avec plaifir rappeller
tous les prodiges qu'ont opérés par leurs
libéralités les Mécene , les Colbert , &
tant d'illuftres protecteurs qui ont reproduit
dans les divers Empires les chefsd'oeuvres
des arts, Sous leurs aufpi-
» ces les Praxiteles & les Phidias trou-
» vent des imitateurs dignes d'être leurs
» rivaux , & qui s'ils n'ont pas la
fupériorité du défi , foutiennent la
"
"
22 MERCURE DE FRANCE.
»
gloire du parallele . De modernes Zé-
» nons , de nouveaux Zeuxis furprennent
» la nature , enlevent fes ' traits , & trom-
" pent fes regards. Des Zoroaftres interro-
» gent les cieux , tandis que des Archime-
» des mefurent la terre . Tous les Arts approfondis
par tous les talens , ouvrent
» leurs tréfors , dévoilent leurs fecrets ,
» enfantent les mondes qu'ils imaginent ,
» & embelliffent celui qu'ils habitent . »
Le portrait qu'il fit de cette troupe d'amateurs
aujourd'hui fi nombreuſe , brilloit
par une multitude infinie de traits
ingénieux que les bornes de cet extrait ne
permettent pas de rapporter.
Le talent critique trouva dans M. de
Choifeul un excellent défenfeur . Il s'annonça
par des vivacités & par des faillies
qui lui mériterent tous les fuffrages. Il
foutint toujours ce ton , & parut fort furpris
qu'on difputât la préférence à la critique
, qui eft le talent qui fert le mieux
les lettres , & celui à qui il en coûte le plus
pour les fervir . Suppofitions frauduleufes ,
manéges artificieux , rivalités , jalouſies ,
inimitiés des Littérateurs & des Artiſtes
défauts des efprits légers & fuperficiels.
Dédaigneux & recherchés , féduifans &
dangereux , tout prêts fous un pinceau critique
des couleurs animées ; mais fi la
NOVEMBRE. 1754. 25
و د
ور
critique donne le droit de tout dire , elle
expofe fouvent au rifque de tout fouffrir .
Car qu'eft-ce qu'un critique ? » Un hom-
» me toujours en armes contre un mon-
» de d'Auteurs , & contre qui tout le
» monde est toujours armé. Sa vie eft un
tiffu d'orages , tantôt annoncés , tantôt
imprévûs , fouvent mérités , rarement
» épargnés , environné d'un peuple d'ef-
" prits jaloux , parce qu'ils font ambitieux
; fenfibles parce qu'ils font jaloux ,
» inquiets parce qu'ils font bornés , redou-
» tables parce qu'ils font inquiets ; tous le
regardent comme leur ennemi & fe dé-
» clarent le fien . » Ces dangers du critique
furent repréfentés avec d'autant plus
de force qu'on eft plus frappé fur les rif
ques qu'on court que fur les défauts qu'on
apperçoit.
Après que tous les concurrens eurent
fait valoir leurs droits , M. de Coigny ré
fuma avec beaucoup de préciſion tous leurs
difcours. Il examina & balança les moyens
de défenſe d'un chacun. Le jugement qu'il
porta fous un emblême ingénieux , fixa
leurs mérites & leurs fervices refpectifs.
Au haut d'un monument qui repréſentoit
le Parnaffe , fut placé le protecteur fous la
figure d'un Génie environné de rayons qui
fe diftribuent & fe répandent fur toutes
24 MERCURE DE FRANCE.
les régions habitées par les Mufes. Auprès
de lui , fous fes yeux , mais dans des rangs
inégaux , furent placés les talens. A leur
tête fut mis celui de l'invention ouvrant
un globe fermé pour toute autre main que
pour la fienne. Celui de la perfection occupoit
la feconde place au milieu des graces.
La troifiéme fut donnée à l'imitation .
La critique n'obtint que la derniere. » Ce
» rang , dit M. de Coigny , eft bien éloi-
»gné de celui que mérite l'Orateur qui l'a
n
défendue. Son nom , la facilité de fon
efprit & la bonté de fon coeur lui en
» affurent un diftingué dans l'Etat ; & s'il
remplit les efpérances qu'il donne , cette
» caufe eft la feule qu'il puiffe perdre .
M. le Nonce , plufieurs Prélats , M. le
Maréchal Duc de Coigny , & un grand
nombre de perfonnes de la première confidération
honorerent cette affemblée de
leur préfence. Les fréquens applaudiffemens
qu'ils donnerent , juftifierent l'idée
où l'on eft , que cette forte d'exercice eft
un des plus propres à former la jeuneſſe
dans l'art de bien penfer & de bien dire.
LE
NOVEMBRE. 1754. 25
܀܀܀܀܀܀܀
Le tombeau de M. Nericault Deftouches ,
de l'Académie Françoife.
Q
ELEGIE ,
Par M. Tanevot.
Uelle main me conduit dans cette route
fombre ?
Près de ton monument guide mes pas , chere
ombre ,
Permets que j'y dépofe & mon coeur & ma foi ;
Je me bâte , & je crains d'arriver jufqu'à toi.
Sous le poids de mes maux faut-il que je fuccombe
?
Que vois -je ! quel prodige éclate fur ta tombe !
Elle femble répondre à mon frémiffement ,
Et ces marbres plaintifs marquent du fentiment.
Les Dieux de l'Acheron ne font point inflexibles ,
Ils portent mon tribut à tes manes fenfibles.
Dans fon affliction la fidele amitié
Jufque dans les enfers trouve de la pitié.
Tout change , l'horreur fuit , & de ces lieux
funébres
Un jour plus éclatant a percé les ténébres.
Quelle divinité s'empare de mes fens ?
C'eft Apollon , c'eft lui , je le vois , je le fens ;
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Sa lumiere foudain ſe répand dans mon ame ,
Il échauffe mon coeur de fa céleſte flamme .
Une lyre s'échappe & vole dans mes mains ;
Je la faifis. Du Dieu rempliffons les deffeins.
Ah ! fous combien d'afpects , difciple de Thalie
,
Je puis te contempler dans le cours de ta vie !
La fage politique éclaira ton printems ,
Et t'affura bientôt des fuccès importans.
Miniftre de ton Roi , tes vaſtes connoiſſances
Unirent avec lui de jaloufes Puiffances ,
Cher aux maîtres du monde , admis à leurs plaifirs
,
Tu fçus par tes talens captiver leurs defirs.
Les graces , les amours te fervoient d'émiſlaires ,
La candeur, l'enjouement préfidoient aux affaires ;
Et ta Mufe fans fard , du fein des voluptés ,
Aux accords de fon luth dictoit tous les traités.
Cependant les neufs Soeurs toujours tes fouveraines
,
Voulant te rappeller dans tes charmans domaines ,
Offroient à ton efprit le doux chant des oiſeaux ,
L'ombrage des forêts , le murmure des eaux ,
Des zéphirs careffans les haleines chéries ,
Les vergers , les gazons , le parfum des prairies ,
* L'Auteur a plufieurs fois entendu dire à M.
Deftouches , qu'il avoit eu le bonheur de plaire au
Roi George I, qui l'honoroit fouvent de fes bontés.
NOVEMBRE. 27 1754
La fraîcheur du matin , le calme d'un beau jour ,
L'innocence des moeurs d'un champêtre f‹jɔur ,
Le loifir dont il flate une veine fertile.
*
Que d'objets feduifans ! quel attrait ! quel afyle !
Tu pars ; mais décoré d'une commune voix
Des lauriers immortels du Parnafle François ,
Et laiffant fur la ſcene un nombre de mervenles ,
Gage qui répondoit de tes futures veilles .
L'attente fut remplie ; & tes heureux travaux
L'enrichirent fouvent de chefs - d'oeuvres nouveaux.
L'amateur accourut , t'applaudit ; & la France
Vit de fon fein fécond naître encore un Térence.
Dieux ! quelle eft de tes vers la divine chaleur !
M'en occuper , chere ombre , amufe ma douleur
;
Et fi ce fouvenir me fait verfer des larmes ,
Dans leur écoulement je trouve mille charmes.
Je vois avec tranfport chez la postérité ,
Tes écrits revêtus de l'immortalité.
Sous ces berceaux fleuris d'éternelle ſtructure ,
Tu goûtes à préfent un bonheur fans mefure .
Tu n'offris qu'un encens toujours pur ; & les
Dieux
Ont accordé ce prix à ton zéle pieux.
*. M. Deftouches a été reçu à l'Académie Fran
foiſe en 1723.
Bij
24 MERCURE DE FRANCE.
les régions habitées par les Mufes . Auprès
de lui , fous fes yeux , mais dans des rangs
inégaux , furent placés les talens . A leur
tête fut mis celui de l'invention ouvrant
un globe fermé pour toute autre main que
pour la fienne. Celui de la perfection occupoit
la feconde place au milieu des graces.
La troifiéme fut donnée à l'imitation .
La critique n'obtint que la derniere. Ce
» rang , dit M. de Coigny , eft bien éloigné
de celui que mérite l'Orateur qui l'a
» défendue . Son nom , la facilité de fon
» efprit & la bonté de fon coeur lui en
» affurent un diftingué dans l'Etat ; & s'il
» remplit les eſpérances qu'il donne , cette
» caufe eft la feule qu'il puiffe perdre.
"
M. le Nonce , plufieurs Prélats , M. le
Maréchal Duc de Coigny , & un grand
nombre de perfonnes de la première confidération
honorerent cette affemblée de
leur préfence. Les fréquens applaudiffemens
qu'ils donnerent , juftifierent l'idée
où l'on eft , que cette forte d'exercice eſt
un des plus propres à former la jeuneffe
dans l'art de bien penfer & de bien dire.
LE
1
NOVEMBRE . 1754. 25
3
S
I
C
1-
ใน
.
1
1
Le tombeau de M. Nericault Deftouches ,
de l'Académie Françoise.
Q
ELEGIE ,
Par M. Tanevot.
Uelle main me conduit dans cette route
fombre ?
Près de ton monument guide mes pas , chere
ombre ,
Permets que j'y dépofe & mon coeur & ma foi ;
Je me bâte , & je crains d'arriver juſqu'à toi.
Sous le poids de mes maux faut - il que je fuccombe
?
Que vois-je ! quel prodige éclate fur ta tombe !
Elle femble répondre à mon frémiffement ,
Et ces marbres plaintifs marquent du fentiment.
Les Dieux de l'Acheron ne font point inflexibles ,
Ils portent mon tribut à tes manes ſenſibles .
Dans fon affliction la fidele amitié
Jufque dans les enfers trouve de la pitié.
Tout change , l'horreur fuit , & de ces lieux
funébres
Un jour plus éclatant a percé les ténébres.
Quelle divinité s'empare de mes fens ?
C'eft Apollon , c'eft lui , je le vois , je le fens ;
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Sa lumiere foudain ſe répand dans mon ame ,
Il échauffe mon coeur de fa célefte flamme.
Une lyre s'échappe & vole dans mes mains ;
Je la faifis . Du Dieu rempliffons les deffeins.
Ah ! fous combien d'afpects , difciple de Thalie
,
Je puis te contempler dans le cours de ta vie !
La fage politique éclaira ton printems ,
Et t'affura bientôt des fuccès importans.
Miniftre de ton Roi , tes vaſtes connoiffances
Unirent avec lui de jaloufes Puiffances ,
Cher aux maîtres du monde , admis à leurs plaifirs
,
Tu fçus par tes talens captiver leurs defirs .
Les les
graces , amours te fervoient d'émiflaires ,
La candeur, l'enjouement préfidoient aux affaires ;
Et ta Mufe fans fard , du fein des voluptés ,
Aux accords de fon luth dictoit tous les traités.
Cependant les neufs Soeurs toujours tes fouveraines
,
Voulant te rappeller dans tes charmans domaines ,
Offroient à ton efprit le doux chant des oiſeaux ,
L'ombrage des forêts , le murmure des eaux ,
Des zéphirs careffans les haleines chéries ,
Les vergers , les gazons , le parfum des prairies ,
* L'Auteur a plufieurs fois entendu dire à M.
Deftouches , qu'il avoit eu le bonheur de plaire au
Roi George I, qui l'honoroit souvent de fes bontés.
NOVEMBRE .
1754. 27
La fraîcheur du matin , le calme d'un beau jour ,
L'innocence des moeurs d'un champêtre fjour ,
Le loifir dont il flate une veine fertile .
Que d'objets feduifans ! quel attrait ! quel afyle !
Tu pars ; mais décoré d'une commune voix
Des lauriers immortels du Parnaſſe * François ,
Et laiffant fur la ſcene un nombre de merveilles ,
Gage qui répondoit de tes futures veilles .
L'attente fut remplie ; & tes heureux travaux
L'enrichirent fouvent de chefs - d'oeuvres nouveaux.
L'amateur accourut , t'applaudit ; & la France
Vit de fon fein fécond naître encore un Térence.
Dieux ! quelle eft de tes vers la divine chalcur !
M'en occuper , chere ombre , amufe ma douleur
;
Et fi ce fouvenir me fait verfer des larmes ,
Dans leur écoulement je trouve mille charmes.
Je vois avec tranfport chez la poftérité ,
Tesécrits revêtus de l'immortalité .
Sous ces berceaux fleuris d'éternelle ſtructure ,
Tu goûtes à préfent un bonheur fans mefure.
Tu n'offris qu'un encens toujours pur ; & les
Dieux
Ont accordé ce prix à ton zéle pieux.
*. M. Deftouches a été reçu à l'Académie Fran
foife en 1723.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Mon nom , vivant par toi , volera fur tes aîles.
L'amitié nous forma des chaînes éternelles.
Séparés pour un tems , nous ferons réunis ,
Mon fort
partagera tes deftins infinis ,
Et terminant enfin mon obfcure carriere ,
Je devrai mon éclat au rival de Moliere.
Ton art , & plus correct & plus fidele aux
moeurs ,
Sçut en les refpectant corriger nos erreurs ;
Aux préjugés des grands attacher ta cenfure ,
Et faire à leur orgueil une vive bleffure ;
Tandis que la vertu charmant tous les efprits ,
Brille fous ton pinceau du plus beau coloris ,
Et que tu fais regner dans un plan fympathique ,
Et la haute morale & la force comique.
Qu'on te life à l'abri de la féduction ,
Tu ne plairas pas moins dépourvû d'action.
Que les talens font beaux quand la vertu les
pare !
La licence jamais de ton vers ne s'empare.
Suivi fur le théatre & des ris & des jeux ,
Tu divertis toujours fans être dangereux ;
Et de ton efprit vif l'innocente faillie
N'a point fouillé les dons de l'aimable Thalie.
L'honnête homme fe peint dans fes productions
,
• Vis Comica.
NOVEMBRE. 1754. 29
Comme l'aftre du jour dans ſes brillans rayons.
Tes drames précieux portent ton caractere .
Citoyen , tendre époux , fidele ami , bon pere ,
Par tout on te retrouve , & les plus beaux portraits
,
De ton coeur , de ton ame ont emprunté leurs
traits.
Rien ne te før jamais étranger que le vice ,
Ou tu ne le connus que pour entrer en lice ,
Le combattre & bientôt le terraffer Mais quoi !
Le Dieu qui m'agitoit fe retire de moi ?
Chere ombre ,je te quitte ; ainfi le veut la gloire,
Je cours graver ces vers au temple de Mémoire.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie royale des Sciences , des Belles
Lettres & des Arts de Rouen.
E Jeudi premier Août , l'Académie des
-L'Académie LEJeudi
Arts de Rouen tint fa féance publique ,
à laquelle préfida M. Paviot , Préſident à
Mortier du Parlement.
M. le Cat , Secrétaire pour les Sciences ,
rendit compte des travaux de l'année académique
par un extrait des regiftres de
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
toute cette année , détail trop confidérable
pour trouver place ici .
Il lut enfuite le réfultat de fes obfervations
météorologiques , par lequel on voit
que les jours où le barometre a été le plus
haut à Rouen , font le 21 Janvier & le 19
Février matin , le mercure étant alors à 28
pouces lignes & demie.
Le jour où il a été le plus bas , eft le 8
Janvier à une heure après - midi ; le mercure
n'étoit alors qu'à 27 pouces 7 lignes &
demie.
Les jours les plus froids de l'année ont
été le 6 & le 7 Février , le thermometre
étant ces jours - là à huit heures du matin.
dans la cour de l'obfervateur , à 8 dégrés
au - deffous du terme de la glace ; mais à
fon obfervatoire placé fur fon laboratoire
anatomique au faîte de la maifon , le ther
mometre à 7 heures ces mêmes jours étoit
à 10 dégrés & demi , même dégré que celui
de 1740 .
Il obferve à cet égard que l'abri que prête
la cathédrale à fa maiſon , & un amphithéatre
de montagnes à toute la ville de
Rouen , y diminue beaucoup les grands
froids caufés par les vents nord & nordeft
, ce qu'il confirme des obfervations
par
faites dans les endroits découverts de la
ville , où le thermometre étoit à 11 dégrés
NOVEMBRE . 1754. 31
quand le fien à fon obfervatoire n'étoit
qu'à 10 & demi ; & par d'autres obfervations
faites fur les montagnes de cet amphithéatre
, où le 23 Juin 1753 le thermometre
étoit le matin un peu au- deffous
du terme de la glace , comme en hiver ,
tandis que chez lui il étoit à 7 dégrés audeffus
du terme de la glace . Il explique
par là la différence de fes obfervations
avec celles que lui a adreffées M. Varnier ,
Docteur en Médecine de Montpellier , établi
à Vitry- le -François , lequel a trouvé
que le froid de la nuit du 2 Février 1754
a été égal à celui de 1709 , c'est - à- dire de
14 dégrés & demi .
Le plus grand chaud de cette année ,
a été à Rouen de 26 dégrés le 22 Juillet.
Le jour le plus humide a été le 12 Février
;& les plus fecs , les 5 Mai , 21 , 22
& 24 Juillet.
La pluie de 1753 a été à Rouen de 30
pouces 9 lignes & un fixiéme de ligne .
La déclinaifon de l'aiguille aimantée a
été à l'ouest entre 19 dégrés & demi , &
16 dégrés & demi.
Les maladies des mois d'Août , Septembre
& Octobre 1753 , ont été des fievres
intermittentes , tierces , doubles-tierces ,
qui devenoient continues vers le 5 & le 7
& fe terminoient prefque toutes par des
B iiij cours de ventre .
32 MERCURE DE FRANCE.
Les mois de Novembre , Décembre 1753;
Janvier & Février 1754 , ont donné les
maladies épidémiques , qui ont fait tant
de bruit. Elles commençoient par des laſfitudes
, des douleurs dans les articles , avec
de la fievre , le mal de tête . Ces fymptômes
étoient légers pendant quatre à cinq
jours. Quelques faignées , l'émetique , les
faifoient prefque toujours difparoître ; mais
ils revenoient bientôt avec des redoublemens
, de la toux , mal à la gorge , des naufées
, fouvent la langue chargée & noire ,
le délire ou les difpofitions au délire dans
le fort des accès , fuivis de fueurs ; une
ftupidité finguliere dans le relâchement ;
à quelques- uns un peu d'oppreffion & des
crachats fanglans ; à d'autres le ventre
gonflé & pareffeux pour toute évacuation ,
particulierement pour les urines ; enfuite
paroiffoient vers le 21 les éruptions miliaires
, qui conduifoient ou à la mort vers
le 25 , ou à la convalefcence vers le 30 ou
40° jour. D'autres ont parcouru tous les
tems de la maladie en fept jours , & ce
court efpace a mis au tombeau les plus
vigoureux tempéramens .
Les faignées en petit nombre , les laxatifs
, & particulierement l'émetique en lavage
, ont été les vrais remedes à cette
maladie.
NOVEMBRE. 1754. 33
A la fin de l'hiver on a eu des maladies
qui tenoient encore un peu de cette
épidémie , mais qui fe terminoient & plus
promptement & plus heureufement.
Le printems a produit des maux de gorge
, des fluxions à différentes parties de la
tete , des pleurefies , des péripneumonies.
Ces maux ont continué jufqu'à ce mois
d'Août , les éruptions miliaires s'y font
mêlées dans ceux qui ont été les plus malades.
L'Académie annonça l'année derniere
pour la troifiéme fois le prix de Poëfie ,
dont le fujet étoit l'Etabliſſement de l'école
gratuite du deffein.
Elle déclare qu'elle a accordé ce prix à
une Ode , qui a pour devife Qui cupiet ,
metuet quoque , & dont l'Auteur eft M.
Germon , Chanoine Régulier , Profeffeur
de Rhétorique au College de Senlis.
Elle avoit remis pareillement le prix de
Phyfique , avec cette nouvelle queftion :
Quelsfont les animaux venimeux qui fe trouvent
en France ? Quelle eft leur nature ,
quels en font les contre -poifons.
Ce
qui a
&
prix a été remporté
par le mémoire
a pour devife :
Noxia ferpentum eft admiſſo ſanguine peftis , &c.
dont l'Auteur eft M. Broiffier de Sau-
By
34 MERCURE DE FRANCE .
vages , Confeiller du Roi , Profeffeur de
Médecine & de Botanique en l'Univerfité
de Montpellier , de la Société royale de
la même ville , de celle de Londres & de
Suede.
Elle avoit donné pour le fujet du prix
de Littérature de cette année , cette queftion
: En quels genres de Poëfie les François
fontfupérieurs aux anciens .
Elle déclare que le meilleur difcours
qu'on lui ait envoyé fur ce fujet , eft celuit
qui a pour devife Anfi veftigia graca deferere
; mais que la négligence du ftyle , trop
peu de détails fur le parallele de nos Poëtes
tragiques , lyriques & fatyriques avec
les anciens , quelques défauts de jufteffe
dans celui des Poctes comiques , l'ont empêché
de lui adjuger le prix ; ainfi elle
propofe le même fujet pour l'année prochaine
1755.
Le prix qu'elle deftine aux fujets pris
dans l'Hiftoire , fe rencontrant auffi cette
année , l'Académie propofe de rechercher
ce qu'il y a de certain , tant fur l'origine de
la ville de Rouen , que fur fon hiftoire depuis
cette époque jufqu'au tems de l'Empereur
Théadofe.
Les mémoires pour l'un & l'autre prix
feront adreffés , francs de port, à M. de Prémagny
, Secrétaire pour les Belles- Lettres.
NOVEMBRE. 1754. 35
Ils feront reçus jufqu'au premier Juin 1755 .
Ils auront une devife , & le nom de l'Auteur
placé à la fin du mémoire, fera couvert
& fcellé ; il ne fera découvert que dans le
cas qu'il foit couronné .
Les diverfes écoles que protége l'Académie
, & dont fes membres font les Profeffeurs
, ont tenu leurs concours ordinaires
pour la diftribution de leurs prix .
Les prix de l'école d'Anatomie donnés
par M. le Cat , qui en eft le Profeffeur ,
ont été remportés : le premier , par Pierre-
François Langlet , d'Anify-le - Château ,
en Picardie : le fecond , par Pierre l'Echevin
d'Auberville , près la ville d'Eu : le
troifiéme , par Auguftin de Lanney de
Glanville , lequel a déja eu un prix l'année
derniere .
François Robineau de Sennerpont a eu
le premier Acceffit ; & Gervais Dubuiffon ,
d'Haqueville en Vexin , a eu le fecond.
Les prix de l'école de Botanique donnés
par M. Pinard , qui en eft le Profeffeur ,
ont été remportés : le premier , par M.
Dufay de Rouen , éleve en Chirurgie : le
fecond , par M. Durval de Paris , éleve en
Chirurgie ; & le troifiéme , par M. Maintrud
de Bolbec en Caux , éleve en Pharmacie.
Les prix de l'école de deffein d'après na-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
ture , donnés par Madame de Marle , ont
été remportés : le premier , par Etienne la
Vallée Pouffin , de Rouen , qui avoit eu le
fecond prix d'après nature l'an paffé , & le
prix du deffein en 1751. Le fecond prix de
la même claffe a été remporté par Pierre
Nicolas Burel , de Rouen.
Les prix d'après la Boffe & le deffein ;
donnés par Madame le Cat , ont été remportés
: le premier , par Jofeph Lefevre ,
de Rouen ; & le fecond , par Jean- Baptiſte
Tierce , de Rouen .
Après cette diftribution des prix , M. le
Cat lut l'éloge du Pere Jean - Baptiſte de
Mercaftel , Prêtre de l'Oratoire , ancien
Profeffeur royal de Mathématique , & affocié
de l'Académie , né à Saint Maurice
en Bray le 6 Mai 1669 , & mort à Rouen
le 8 Février 1754. Sa famille eſt une des
anciennes nobleffes de Picardie , où la ter→
re de Mercaftel eft fituée. Antoine de Mercaftel
, qu'il compte parmi fes ayeux , fur ,
dit M. le Cat , un de ces héros chrétiens
que l'ardeur guerriere & le zéle religieux
du treiziéme fiécle emporterent au - delà
des mers pour conquérir la Terre Sainte ,
ou plutôt pour l'arrofer de leur fang . Il
avoit fix freres au fervice , dont deux Chevaliers
de Malthe . Pour lui į fe deſtina à
mériter dans la République des Lettres des
NOVEMBRE. 1754. 37
titres moins environnés de dangers , fans
doute , que ceux de fes freres , mais peutêtre
plus difficiles à obtenir. Quoique le
génie naturel du jeune Mercaftel le deftinât
aux hautes fciences , il n'en fit pas
avec moins de diftinction fes humanités
au Collège de Vernon , & il en fortit affez
bon Poëte pour ſe faire un nom dans cette
brillante partie de la littérature , fi la folidité
toute féche des Mathématiques n'avoir
eu pour lui des charmes encore plus
féduifans. On l'envoye au College du Pleffis
faire fa Rhétorique. Son inclination dominante
lui fait dérober le tems qu'il devoit
à l'art de bien parler , pour l'employer
à acquerir celui de penfer jufte. Le hazard
avoit placé dans la penfion un condiſciple
déja Mathématicien : l'éleve de Quintilien
faifit cette occafion de paffer en transfuge
dans l'école d'Archimede , & il y fut initié
avec toute l'ardeur que donne une étude
furtive. M. le Cat décrit fes progrès dans.
la Géometrie fous le célebre Pourchot
dans l'Algebre fous un de fes freres , Chevalier
de Malthe & Algébrifte , qu'il trouva
chez lui pendant les vacances , qui ne
furent rien moins que des vacances pour
notre Géometre naiffant . Ses liaiſons avec
le célebre auteur de la recherche de la vézité
, ouvrage d'une Métaphyfique fi fub38
MERCURE DE FRANCE.
tile . fi intellectuelle , dit M. le Cat , qu'elle
furpaffe , fi elle ne contredit pas , nos lumieres
naturelles . Son entrée à vingt-fept ans
& demi dans cette célebre congrégation ,
qu'un fage mêlange de fubordination &
de liberté diftingue de tous les ordres
aufquels le motif facré de la religion & le
projet d'une vie plus parfaite ont donné
nailfance . Il fuit le Pere Mercaftel dans les
diverfes maiſons où il a étudié & profellé ,
& fur tout à Angers , où il fut dix ans Profeffeur
royal de Mathématique , & fit honneur
à la place même , dit M. le Cat. Angers
, continue- t - il , étoit alors célebre
pour les Académies qui forment la jeuneffe
aux exercices militaires , & par le concours
de la premiere nobleffe d'Angleterre qui
venoit s'y inftruire . Cette nation née , pour
ainfi dire , Géometre & fi féconde en excellens
ouvrages de cette nature , déféra à
ceux du Pere Mercaftel une forte de triomphe
; tous en emporterent des copies en
Angleterre. Son attachement pour deux
amis de la maifon d'Angers , qu'on envoya
ailleurs , lui fit quitter la chaire qu'il deftinoit
à l'un d'eux . Il leur donna par ce
grand facrifice une preuve de fon amitié
auffi marquée que le feroit dans un Souverain
l'abdication de fes Etats .
M. le Cat rend enfuite un compte déNOVEMBRE
. (1754. 39
taillé d'un grand ouvrage du P. Mercaſtel ,
intitulé Table des nombres compofes & de
leurs compofans , qu'il a donné à l'Académie
, & il démontre par des exemples à la
portée de toute l'aſſemblée , la préférencé
que méritent ces tables fur celles des logarithmes
pour le calcul. Il donne pareillement
une courte analyfe d'un ouvrage de
piété , intitulé Inſtructions chrétiennes , imprimé
à Rouen en 1723 : d'un autre de litterature
qui a pour titre , Réflexions fur la
lecture & l'Orthographe , imprimé auffi à
Rouen en 1724 ; d'une Arithmétique démontrée
, imprimée dans la même ville en
1732 ; & enfin d'un grand nombre de mémoires
de Littérature & de Mathématique ,
qu'il a lus aux affemblées de l'Académie .
Nous ne donnerons ici l'extrait que d'un
feul de ces articles , c'eſt celui où M. le Cat
fait l'analyse d'un mémoire de Géometrie ,
où le Pere Mercaftel donne le dénombrement
des figures régulieres que renferment
les parois d'une alvéole de guêpe , en expofe
les rapports , en calcule les valeurs en
fuperficie & en folidité , ouvrage que deux
hommes célebres avoient déja exécuté fur
les alvéoles des abeilles . La Géométrie a
conduit l'un d'eux , dit M. le Car , à une
admiration fi outrée de la ftructure de ces
loges , qu'il veut que es abeilles les conf40
MERCURE DE FRANCE.
truiſent par une espece de connoiffance de
Geometrie. Il va chercher dans le deuxième
fiécle , ajoute M. le Cat , le Géometre
Pappus , pour donner de l'appui à cette
opinion qui en a réellement befoin . Car
en examinant avec un pareil enthouſiaſmet
dans une coquille , fa fpirale , courbe d'un
ordre fupérieur aux figures de la Planimétrie
, on trouveroit que le limaçon eſt un
Archimede en comparaifon des abeilles ; &
fi avec le même efprit on entreprenoit de
faire valoir les télescopes que forment
fes cornes , il deviendroit un Galilée :
quels hommes réunis dans un reptile ? Ces
abfurdités fingulieres , ajoute le Secrétaire,
caracteriſent bien l'abus des chofes les plus
utiles. La fageffe du Pere Mercaftel l'a garanti
de ces écarts , & c.
M. le Cat termine fon éloge par le portrait
de cet Académicien , qu'il caracteriſe
par une vivacité franche & droite que
modéroient une bonté naturelle ; & les
plus grands fentimens de religion.
M. Mailler du Boullay lut une differtation
fur l'Andrienne de Terence , & fur
quelques autres pieces de théatre de ce
Poëte. Il fe propofa d'y prouver que Terence
a ému les paffions jufqu'à faire répandre
des larmes.
* Selon l'opinion vulgaire .
NOVEMBRE 1754. 41
Dans une differtation lue à l'une des
féar ces publiques précédentes , M. D. B.
avoit réclamé Terence en faveur du dramatique
attendriffant , qui tient une efpeac
milieu entre la Comédie & la Trae
. Cette propofition avoit trouvé des
contradicteurs on avoit même avancé
ton le plus décifif dans un des Mercur
res iuivans , qu'on ne trouvoit ni dans Terence
ni dans aucun auteur ancien ou moderne
rien qui reffemble à ce Dramatique avant
M. de la Chauffée , à qui on en attribuoit
l'invention . Cette question de fait a paru
affez intéreffante à M. D. B. pour mériter
d'être difcutée , d'autant plus qu'elle lui
offroit l'occafion d'ajouter aux preuves de
raifonnement qu'il avoit raffemblées dans
fa premiere differtation , une autre forte de
preuves qui a auffi beaucoup de force ; elles
fe tirent de l'exemple & de l'autorité de
plufieurs auteurs , tant anciens que modernes
, qui dans leurs ouvrages dramatiques
ont emû les paffions jufqu'à faire répandre
des larmes , quoique ce ne fuſſent
point des Tragédies.
M. D. B. s'attacha en particulier à Terence.
Il examina d'abord ce que les anciens
en ont penfé. Il rapporta plufieurs
paffages , par lefquels il paroît que felon
eux , Terence excelloit par l'Ethefis , forte
42 MERCURE DE FRANCE.
de peinture touchante des moeurs , également
éloignée du pathétique , de la tragé
die & du ridicule de la Comédre proprement
dite ; ce qu'il confirma par l'autorité
de Quintilien & de M. Rollin .
Il donna enfuite une expofition abrégée
de l'Andrienne . Il fit voir que cette piece ,
le chef- d'oeuvre de l'antiquité , eft entierement
dans le genre tant critiqué fous le
nom de Comique larmoyant ; que fon but ,
fon objet principal , eft de peindre un
amour defintéreffé , généreux & tendre ,
fondé uniquement fur la bonté du coeur &
fur la probité , en un mot totalement différent
de l'amour qu'on peint dans les Tragédies
& les Comédies , proprement dites ;
que les fcenes des rufes du valet , les feules
fcenes plaifantes de l'Andrienne , font acceffoires
& épifodiques. Il appuya toutes
ces propofitions par la citation de plufieurs
paffages traduits en François , fur tout par
celui où Pamphile , pour s'exciter à n'abandonner
jamais fa chere Andrienne , fe
repréfente le moment où Chryfis mourante
la recommande à fa tendreffe & à fa probité
, parce qu'il va être deformais fa feule
reffource & fon feul appui ( Acte premier ,
fcene fixiéme. )
:
M.D. B. cita encore l'Heautontimorumenos
de Terence , fes Adelphes, fon Hecyre,
1
NOVEMBRE. 1754. 43
33
& parmi les modernes le Philofophe marié
, le Glorieux , & finit fa differtation en
concluant que » deux fortes de preuves ,
» celles de raiſonnement & celles d'autorité
fe réuniflent en faveur des excellens
ouvrages dramatiques de ce genre , tels
» que Melanide , Cenie , le Préjugé à la
» mode. Loin de décourager leurs auteurs
» par une critique que le coeur defavoue ,
» rendons juſtice à leurs talens ; leur gloi-
» re n'ôte rien à celle des grands Poëtes
tragiques & des excellens comiques ,
» qu'on admire avec tant de juftice. Le
genre auquel ils s'appliquent , confacré
fa nature à toucher le coeur par les
» charmes de la vertu , eft une fource abondante
d'inftructions de tous les genres
dramatiques , c'eft le plus utile pour les
» moeurs. Peut- on fe plaindre de ceux qui
» en multipliant nos plaifirs , les font fer-
» vir au bonheur de la fociété ?
ر و
» par
33
ور
"
ور
M. le Cat lut enfuite un mémoire par
extrait fur les fiévres malignes , & en particulier
fur celles qui ont regné à Rouen à
la fin de 1753 , & au commencement de
1754. Il confidere ces maladies , principalement
du côté de leurs caufes. Ce mémoire
a trois parties : la premiere donne
l'hiftoire de ces maladies , de leur cure &
de l'ouverture des cadavres de ceux qui y
A
44 MERCURE DE FRANCE.
ont fuccombé. La feconde partie fait voir
que les maladies internes, & en particulier
les fievres malignes dont il s'agit , ne font
que des maladies externes très connues. Il
prouve par l'infpection des cadavres , que
celle qui a regné à Rouen étoit un herpes
placé à l'eftomac & aux inteftins grêles , &
que les remedes qui ont réuffi dans leur
cure n'ont eu ce fuccès que parce qu'ils
font analogues aux topiques que la Chirurgie
employe dans le traitement du her-
} pes. Dans la troifiéme partie qui forme
feule un grand mémoire , M. le Cat remonte
aux premiers principes de ces maladies
déja connues ; principes qui , s'ils
étoient établis , nous donneroient , felon
lui , une théorie lumineufe qui nous garantiroient
des tâtonnemens fi defagréables
pour les praticiens & fi dangereux pour les
malades. Nous avons deux chofes à faire ,
dit il , pour établir une nouvelle théorie
des maladies , renverser l'idole à laquelle
nous avons facrifié jufqu'ici , élever fur
fes ruines un monument où foient gravées
les premieres vérités que nous devons avoir
pour guides dans l'exercice de notre art.
L'idole que j'ai ici en vue , continue - t - il ,
le plus grand obftacle aux progrès de la
* On fçait que M. Le Cat eft Docteur en Médecine
, & éleve de la Faculté de Paris.
NOVEMBRE. 45 1754.
1
5
S
2
S
Médecine , eft l'opinion prefque générale
où l'on eft que toutes les maladies réfident
dans les humeurs .
M. le Cat combat cette opinion par un
grand nombre d'argumens.
Il fait voir que l'état des liqueurs dépend
abfolument de celui des folides qui
les charient & qui les filtrent , & que le
réciproque eft fort rare. Que fi les maladies
étoient dans les liqueurs , il n'y autoit
pas une feule maladie locale ; il n'y auroit
pas un feul point du tiffu de nos parties
où ne fe trouvât la maladie , puifque les
liqueurs qu'on en fuppofe les caufes , fe
trouvent dans tous les points de nos foli-
Il objecte qu'on peut dire
que la dépravation
n'eft tombée que fur une petite partie
des liqueurs.
des.
Il réplique que quelque petite foit
que
cette parcelle de nos liqueurs infectées , elle
doit en peu de minutes gâter toute la maffe.
par fon retour fréquent au coeur , où elle fe
mêle plufieurs milliers de fois par jour à
une once de fang que contient le ventricule
gauche , & qui fe diftribue autant de
fois à toutes les parties. M. le Cat fe flate
de porter le détail de ces preuves jufques à
La démonftration .
Non feulement toute maladie humo46
MERCURE DE FRANCE.
rale , felon M. le Cat , doit être univerfelle
, mais fi l'air contagieux avoit affaire à
nos liqueurs , toute contagion feroit générale
, nul homme n'en échapperoit , &
fur tout les Médecins , qui font fans celle
dans l'air contagieux , & chez lefquels le
mêlange de cet air avec leurs liqueurs eft
inévitable.
M. le Cat établit enfuite que les maladies
réfident dans le fluide des nerfs , foit
par le défaut de fa quantité fuffifante , foit
par fa dépravation , & c'eft là ce qu'il appelle
fa nouvelle théorie , dont les détails
font trop longs pour trouver place ici .
C'eft avec ces principes qu'il explique la
formation de tous les genres de maladies
chirurgicales , & en particulier de celles
qu'occafionne la contagion , dont il recherche
pareillement la nature & l'action
fur nos folides & nos efprits.
Il détermine les caufes par lefquelles une
maladie , une contagion affecte telle ou telle
partie plutôt que telle ou telle autre :
enfin il applique tous ces principes aux
épidémies qui font le principal objet de
fon mémone , & à leur cure. Il prétend faire
voir que fon fyftême feul donne des
raifons fatisfaifantes fur toutes les circonftances
de cette epidémie ; que fans cette
hypothefe on ne peut expliquer comment
NOVEMBRE . 1754. 47
une plaque gangreneufe de quatre à cinq
lignes à l'eftomac , a mis au tombeau en
quelques heures une perfonne du plus robufte
tempérament , que le grand bien
qu'on a retiré des fueurs critiques ne s'explique
que par la tranfpiration & l'évacuation
des efprits dépravés par la contagion
; que la tranfpiration de quelques
onces de liqueurs ne pourroit produire
ces avantages , puifque l'évacuation de
plufieurs livres par la faignée ne fait fouvent
qu'accabler le malade ; que fi la contagion
étoit dans les liqueurs , les évacuations
ne ferviroient de rien à la cure ,
puifqu'il faudroit en évacuer ces liqueurs
toutes à la fois , ce qui eft impoffible ; ou
les évacuer peu à peu , ce qui feroit inutile,
puifque les nouvelles qui les remplace
roient , feroient gâtées par les anciennes
qui refteroient encore à évacuer ; accident
qui n'eft pas à craindre dans le renouvellement
d'un fluide , comme les efprits , qui
ne circule point , qui ne retourne pas à fon
réfervoir.
L'explication des fueurs critiques conduit
M. le Cat à celle des éruptions qui
font , felon lui , la dépuration du fluide
des nerfs portée naturellement dans les
houpes nerveufes & dans les glandes , qu'il
regarde auffi comme des productions des
nerfs.
48 MERCURE DE FRANCE.
ર
Ce fluide expulfé , dit- il , eft- il affecté
d'un dégré médiocre de dépravation capable
feulement de produire une fimple
inflammation , une phlogofe non fuppuratoire
? on a des ébullitions . La dépravation
eſt- elle du deuxième dégré ou fuppuratoire
elle donne des éruptions boutonnées
, des clous , des abfcès critiques.
Eft- elle abondante & difperfée aux mammelons
nerveux de la peau : elle produit
la petite verole. Si la dépravation des efprits
portés à la peau eft du troifiéme dégré
, c'eft-à dire ulcereufe , elle produira
dans la houpe nerveufe une petite ulcération
invifible , dont la fanie foulevera
l'épiderme & formera la graiffe miliaire .
Si leur altération eft du quatrième dégré
ou gangreneufe , la petite efcarre produira
une espece d'échimofe qui donnera les
taches du pourpre ordinaire.
Les glandes de l'eftomac , des inteſtins ,
font-elles les voyes de la dépuration de
ces efprits alterés ? alors les évacuations ,
-foit naturelles , foit excitées par l'art , font
les crifes heureufes de la maladie.
Nous finirons cet extrait par obferver
que l'auteur veut qu'on foit ménager du
fang des malades dans les fievres contagieufes
, & l'on voit que ce font des conféquences
néceffaires de fes principes .
M.
NOVEMBRE. 1754. 49
M. l'Abbé Yatt fit l'hiftoire abrégée du
théatre lyrique des Anglois , il parla de la
mufique & de la poëfie de ce fpectacle ; il
dit que leur mufique eft compofée d'autant
de parties différentes que leur nation eft mêlée
de différens peuples ; que les Bretons ,
les Saxons , les Irlandois & les Ecoffois y
ont contribué fucceffivement par leurs airs
bachiques , guerriers , funebres & tendres ;
que leur luxe s'étant accru avec leurs richeffes
, ils inviterent les plus grands hommes
des nations étrangeres à venir embellir
cet art , & entr'autres Rolli , Hindel , qui
conjointement avec le Docteur Purcell ,
porterent leurs Opéras comiques , Italien
& mafqué , à la perfection . Quant à la Poëfie
de ce même théatre, Guillaume Davenant
en fut le créateur fous le regne de Cromwel.
Milton adoucit & italianifa , fi l'on
peut parler ainfi , la langue angloife , & la
rendit fufceptible d'une mufique élégante .
Adiffon fit l'Opéra de Rofamonde , & Jean
Gay celui des Gueux . Le premier eſt le
plus beau de leurs Opéras héroïques ; le
fecond eft le plus fingulier de leurs Opéras
comiques. M. l'Abbé Yart en donna un
extrait intéreffant .
"
On termina la féance par la lecture de
la traduction en vers du Pervigilium Veneris
, par M. Fontaine , laquelle fut extrêmement
goûtée.
C
so MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS
De S. Maxime à un Tyran.
Dieu , quel aveuglement ! quoi , tyran deș
humains ,
Peux- tu donc adorer l'ouvrage de tes mains ?
Tu me menace en vain ; tes tourmens & la flamme
Ne porteront jamais la terreur en mon ame.
Moi , j'itois encenfer d'une profane main
Et le marbre & le bronze , & le fer & l'airain ?
De cet affreux deffein , non , je n'ai point envie
Je méprife le jour , & j'abhorre la vie.
Je verrai fans pâlis l'approche du trépas.
Qu'il m'eft doux de mourir ! cruel , tu ne ſçais
pas
Quel plaifir d'expirer pour un Dieu qu'on adore ;
Lui feul eft vraiment Dieu , c'eft lui feul que j'implore
;
Lui feul eft mon eſpoir , ma gloire & mon appui :
Ce Dieu mourut pour moi , je vais mourir pour
lui.
Mon âge t'attendrit ; quoi ! tu fufpens ta rage ?
Je ſuis jeune , il eft vrai , mais fuis plein de courage
:
Tu ne me verras point trembler devant tes coups ;
Je brave tes tourmens , je brave ton courroux.
NOVEMBRE. 1754 55
Mon fang brûle , tyran , de fortir de mes veines :
Tes tourmens font- ils prêts viens terminer mes
peines :
Frappe , voici mon fein , frappe fans hésiter ,
C'eſt au prix de mon fang que je veux acheter
Ce bonheur immortel dont mon ame eft épriſe.
Oui ,je brave tes Dieux , bien plus je les méprife.
Eh ! pourquoi tant tarder ? par l'effroi du danger
Penfes- tu qu'à l'inftant mon deffein va changer ?
Héfiter fi long-tems , pour moi c'eft un fupplice ;
Tu me verras fans crainte au bord du précipice.
Viens , frappe , ne crains point de me faire fouffrir
;
Et fans être ébranlé tú me verras mourir.
Mes fens font mes bourreaux ; le trépas m'en délivre
.
Penfes-tu qu'en mourant je vais ceffer de vivre
Non , goûtant pour toujours un fort délicieux ,
Je vais parmi les Saints m'envoler vers les cieux .
O fortuné féjour ! ſeul bonheur où j'aſpire !
Ah! pour te mériter , c'eft trop peu du martyre.
BLIN.
Cijy
52 MERCURE DE FRANCE .
VERS DE Mlle DE PLISSON
A M. de Bl. fur la convalescence de Madame
F .. fåfoeur.
Eduifant héritier de la lyre d'Orphée ,
Toi qui joins le génie à la bonté du coeur ;
Sors de cette trifteffe où ton ame abſorbée ,
Aimoit à fe livrer dans des jours de langueur.
Que ta gaité renaiffe avec ta chere foeur.
Ta douleur étoit jufte autant qu'elle étoit vive :
Les noires déités de la fatale rive
Vouloient éteindre fon flambeau ;
Clotho cefloit déja de tourner le fufſeau ,
Et fa foeur , d'une main active ,
S'armoit du funefte cifeau ;
Lorfque par un bonheur infigne ,
Efculape , ce Dieu puiſſant ,
Revenu parmi nous fous les traits de La Vigne , *
Arracha de fes mains ce fatal inftrument.
Cette mémorable victoire
Doit fe folemnifer avec le verre en main ;
Que tous les jours , en fon honneur & gloire ;
Coulent des flots du plus excellent vin.
Pour moi qui ne peux être à ces vives Orgies ,
•
Od regnent les bons mots , où brillent les faillies
,
* Médecin de la Reine,
NOVEMBRE . 1754. 53
Je ferai retentir nos hameaux de fon nom ;
La plus agréable faifon
Ramenant les plaiſirs , charme de notre vie ,
A nous amufer nous convie.
Phébus , avec les noirsfrimats ,
A chaffé la mélancolie
Que l'Aquilon avoit conduit dans nos climats.
La nature en voyant fon pere , "
Sourit , fe couronne de fleurs ;
Une fenfible joie environne nos coeurs ,
On s'aborde d'un air affable , gai , fincere ;
La critique eft moins févere ,
On eft plus doux , plus humain ,
On voit avec plus d'indulgence
Tous les défauts de fon voifin.
Duprintems l'aimable naiſſance
Opere en nous ce changement :
Je l'attendois avec impatience !
Mais l'heureuſe convalefcence
Que fur mon chalumeau chante le fentiment ,
Va me faire fentir encor plus vivement
Les agrémens de fa préſence.
Ciij
4 MERCURE DE FRANCE.
RÊVE
Envoyé à une aimable Angloise le jour defa
fete , avec un bouquet .
MADEMOISELLE ,
du
Ette nuit plongé dans les douceurs
fommeil , il m'a femblé de me
promener dans un lieu que mille feurs
différentes embelliffoient. Je vous apperçus
, Mademoiselle , couchée nonchalamment
fur un lit de gazon que les graces entouroient
; mon ame fut ravie je vous
fixai , mille tendres defirs nâquirent. Hélas
! je fus difcret par un excès de rendreſſe ;
je me contentai de vous trouver adorable
fans ofer troubler votre repos.
L'Amour enorgueilli de mon extafe
mais très-furpris de ma timidité , me dit
d'un ton badin : Quoi , jeune berger , vous
êtes dans un parterre enchanté , tout y
plaît , tout y invité à cueillir les fleurs
que les doux zéphirs careffent , & vous ...
Je fus tout interdit , le refpect juſtifia
mon filence & mon embarras ; mais mon
coeur ne put fe confoler de n'avoir fçu
concilier un larcin amoureux avec le vériNOVEMBRE.
1754. 55
table fentiment. Alors le charmant Dieu
me dit , en applaudiffant ma délicateffe
& mes regrets par un fouris gracieux , confolez-
vous , mon fils , une couronne de
myrte ne ate que quand je la donne fans
diftraction. Voilà une foule de Bergers qui
fe préparent à célébrer la fête de l'aimable
Arthemife , & qui font des guirlandes
pour les lui offrir à l'envi .
Volez , trop tendre berger , choififfez
des fleurs , & affortiffez les nuances , votre
triomphe eft afluré. Dans l'inftant ,
transporté de joye , je cueillis des rofes
tendres, des penfées délicieuſes , des muguers
fideles , des foucis charmans ; j'en
formai un bouquet , & le dieu de mon
coeur me jetta un ruban bleu qui en releva
l'éclat.
Pour lors le puiffant Cupidon vous réveilla
d'un de fes traits ; vous rougîtes ,
vous n'en fures que plus aimable . Tous les
bergers chanterent votre gloire , chacun
s'empreffa à vous préfenter fon hommage.
Je vous offris le mien , Mademoiſelle ,
avec confiance ; vous en demêlates tout
le myftere , & vos beaux yeux m'en exprimerent
tout le plaifir.
Hélas ! je me réveillai , & mon bonheur
alloit s'évanouir tout-à- fait , lorfque
dans la fuite trop précipitée de mon
Civ
16 MERCURE DE FRANCE .
agréable illufion , l'Amour , cet aimable
vainqueur , m'infpira qu'il n'avoit cherché
par toutes ces images riantes & flateufes
qu'à m'apprendre que c'eft aujourd'hui
votre fête.
Je me le perfuade donc , Mademoiſelle ,
l'oracle eft infaillible : veuillez , je vous
en conjure , recevoir un bouquet que vous
n'avez pas dédaigné dans mon rêve ; la
même main , quoique plus timide , vous
l'offre ; les mêmes fleurs le compofent , chacune
a fon caractere, toutes font le fymbole
de ma flamme : vous en fentiriez encore ,
Mademoiſelle , toute la délicateſſe , & mon
bonheur ne feroit pas fugitif , fi l'Amour
bleffoit votre ame de la même fléche dont
il s'eft fervi pendant mon fommeil , alors ,
Mademoiſelle , vous feriez forcée de m'aimer
par reconnoiffance. Un retour , quoique
vif, n'a jamais la force d'un penchant
qui flate , je le fçai ; mais vous m'aimeriez
toujours , puifque je ne fçaurois ceffer
de vous adorer .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Pan , le 15 Août 1754.
Z. C. D.
*
NOVEMBRE, 1754. 57
***************
LE PORTRAIT DE NAJETE ,
Deffiné fous fes yeux , par Tamos fon fidel
Amant.
STANCES.
'Aime, je fuis aimé ; d'une flateufe audace
Jefens naître en mon coeur les tranfports généreux.
Aidé du feul amour , je m'élance au Parnaffe :
Eft- on Poëte enfin , dès qu'on eft amoureux ?
Qui: lorfqu'en t'écrivant fous les yeux de Najete
,
J'apperçois fans effort couler mes libres chants ;
Oui , je crois , cher Damon , que l'amour rend
Poëte ,
Et que je dois mes vers à mes feuls fentimens.
Eh ! de quel autre efprit , aux pieds de ma maî
treffe ,
Pourrois-je recevoir le fouffle tout -puiffant ?
Eft- il un autre charme ? eft- il une autre yvreffe
Que celle de l'amour pour le coeur d'un amant à
Daigne encore une fois , cher Damon , je t'im
plore ,
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Daigne favorifer une iffue à mes vers ;
J'aime , je fuis ainé '; je peins ce que j'adore ;
Fais paffer le portrait aux yeux de l'univers.
Je ne balance plus : à l'objet de ma flamme
Je vais payer enfin le tribut le plus doux ,
Je vais peindre au plus vrai la reine de mon ame :
Pourrois-je m'y tromper ? je fuis à fes genoux .
Fais donc de tes regards , fur ton amant fidele,
Fais briller , cher amour , l'énergique flambeau ;
Conduis de tes beaux yeux la main de ton Appelle ,
Il n'attend que d'eux feuls le prix de fon tableau.
Quels yeux , ciel , que les tiens ! dans quel heu
reufe extafe
Leur charme impérieux me jette tour à tour !
Ils s'enflamment ; leur feu , leur volupté m'em
brafe :
Ils languiffent ; j'y bois l'yvreffe de l'amour.
Que , rivale du beau , la ténébreufe envie
Attaque les couleurs de ces aftres brillans ;
Ils n'en feront pas moins les aftres de ma vie ,
Leur bleu vif me les rend encor plus féduifans.
B
NOVEMBRE . 1754 . 59
Où m'emporte l'ardeur de mes regards avides ?
Je brûle d'épuifer tous tes appas divers ;
Laiffe agir à leur gré mes yeux , mes mains rapides
,
Tout mérite chez toi mon hommage & mes vers.
Laiffe-moi dénouer de cette aimable treffe
Les aufteres liens , les trop perfides noeuds :
Mais ciel ... ciel ! quelle odeur fublime , enchan
tereffe ,
S'exhale tout à coup du fein de ces cheveux !
Ainfi dans le printems , des parfums de l'aurore
Le foleil chaque foir épanche les vapeurs ;
Des richeffès du jour il rend hommage à Flore ,
Il embaume tout l'air des plus douces odeurs.
Ah ! laiffe voltiger dans une molle aifance
De ces cheveux épars la brillante toifon ;
Aux yeux de ton amant leur fimple négligence
Eft fûre d'effacer tout Papprêt du chignon. "
Que leur touffe me plaît qu'ils joignent de fineffe
A ce brun clair & vif qui forme leur couleur !
Que ta tête fous eux a d'éclat , de nobleffe
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE..
Qu'ils font plantés enfin dans un ordre enchanteur !
Je defcends fur ce front où folâtrent les graces ,
Où fiégent à la fois la candeur & l'amour ;
J'y trouve le poli des plus douces furfaces
Rehauffé des appas du plus riche contour.
Que de ton nez encor la tournure m'enchante !
D'amour à côté droit il loge un petit grain ;
Ce figne eft un attrait , une grace touchante ,
Qui le met au-deffus du plus bel aquilin.
Mais pourquoi te ſouftraire à l'ardeur qui m'en.
flamme ?
Abandonne ta bouche à mes brûlans defirs ,
Que j'y cole un baifer , que j'y fixe mon ame ,
Que j'y meure embrafé du feu de tes foupirs !
Que de ton fouffle pur , ô ma divine reine !
l fort un doux parfum , un air voluptueux !
Des odorans zéphirs je cheris moins l'haleine ,
Je fuis de leurs vapeurs cent fois moins amoureux!
Quoi! vous êtes rivaux des plaifirs de ma bou
che?
NOVEMBRE. 1754. 61
Vous jaloufez, mes yeux, les baifers que je prends ? -
Ah ! celle de Najete eft l'objet qui vous touche ...
Je vous céde ... admirez l'yvoire de fes dents.
Comme vous volez , ciel ! fur ces levres ver
meilles !
Comme vous devorez leur corail précieux !
Fermez- vous , belle bouche ... il eft d'autres met
veilles
Qui doivent occuper & mon coeur & mes yeux.
Surun vifage fait pour fixer le feurire ,
Que j'aime à voir briller les traits de l'enjou
ment !
Là , d'un double réduit où l'amour ſe retire ,
La gaité de fes doigts forme un double agrément.
Pour donner plus d'éclat au teint de ma déeffe ,
Et pour en rehauffer le vivant coloris ,
Je n'épuiferai point les couleurs du Permeffe ,
Je n'irai point piller les jardins de Cypris.
Des yeux qui tous les jours peuvent fixer Najete
,
Je reçois fur ce point l'auftere jugement ;
Que difent- ils? ...ô dieux ! ma victoire eft com
plette ,
G2 MERCURE DE FRANCE.
Chacun pour ma
déeffe a les yeux d'un amant.
Oui , chacun eft d'accord , que fur les autres
charmes
On adjuge le prix à fes vives couleurs ;
Et duffent fes beaux yeux en répandre des larmes ,
Ils n'obtiendront jamais autant d'admirateurs.
A travers les réſeaux d'une gaze perfide ,
Que vois- je .. quels appas femblent vouloirpercer
?
Rompez , rompez le frein d'une pudeur timide,
Blancs tetins , de ce voile ofez -vous élancer !
Je les demêle enfin ... ils s'offrent à ma vûe ...
Quelle blancheur! .. quel jeu ! .. quel refforts déliés !
Dans ces deux petits monts quelle grace ingénue !
Que j'y découvre , ô ciel , d'attraits multipliés !
Laiffe-moi donc tes mains', ô ma chere déeffe !
De cent baifers de feu je fçaurai les couvrir ;
Elles ont des attraits dont ma vive tendrefle ,
Au défaut de ton fein , brûle de fe nourrir.
Je fçai que fur ces mains la mordante cenfure
Trouve en s'applaudiffant quelques legers fillons ;
NOVEMBRE. 1754. 63
Mais Najete doit trop à la fage nature
Pour pouvoir regretter un feul d'entre fes dons.
Où trouverai-je enfin d'une taille élégante.
Le modele afforti , les rapports délicats ?
Prodige de beauté ! buſte de mon amante !
Que n'ai-je le cizeau du-divin Phidias !
Alors j'ajouterois au plus parfait corlage
Une noble ſtature , un maintien gracieux ,
Et je fçaurois donner à ma brillante image
Une démarche , unport que je prendrois des dieux,
J'oubliois de fes pieds la petiteffe extrême ,
Leur fortne féduifante & leur rare contour ;"
Ah ! beaux pieds ! je vous dois mon hommage fu-"
prême ,
Vous terminez trop bien un chef - d'oeuvre d'a
mour.
#
Tamos finit ici le portrait de Najete ,
Portrait que fous fes yeux il voulut retracer :
Eft-il reffemblant ? oui. La peinture eft parfaite
Quand le Peintre reçoit pour falaire un baiſer .
64 MERCURE DE FRANCE.
1
LE PETIT CHAPERON ROUGE.
CONTE
Tiré des Contes de Fées de Perrault.
IL étoit autrefois une petite fille ,
Jeune , mignone & fi gentille ,
Qu'on ne pouvoit , en la confiderant ,
S'empêcher d'admirer fa grace naturelle.
Sa maman étoit folle d'elle ,
Plus folle encore étoit fa mere- grand.
Un petit chaperon compofoit fa parure ;
Il étoit rouge , & cet ajustement
Lui convenoit fi bien que jamais la nature
N'a rien produit de fi charmant.
Avec ce petit ornement
Chaperon rouge étoit belle , entre les mieux faites :
Chaperon , je dis bien , puifque de là venoit
Le nom que chacun lui donnoit.
Un jour fa mere ayant fait & cuit des galetes ; .
Lui dit , va voir ta mere-grand
Prens ce gâteau , ce beurre , & va toujours courant
,
Va vîte; car je crains qu'elle ne foit malade ,
Et reviens au plutôt après ton ambaffade .
Chaperon part ; c'étoit le foir ,
Sa mere-grand elle va voir.
En paffant dans un bois , à les yeux fe préſente
NOVEMBRE. 1754. 65
Un loup , à l'oeil farouche , à la gueule béante :
Attaquer Chaperon , la croquer tout d'un coup ; ~
C'eft ce qu'eût fait meffire loup.
Force lui fut pourtant de vaincre fon envie ,
典Des bucherons répandus dans le bois ,
Empêcherent pour cette fois
L'effet de fa gloutonerie.
Où vas-tu ? dit le loup , & comme en murmurant ,
Je veux le fçavoir tout - à- l'heure.
Je m'en vais chez ma mere-grand
Porter , dit-elle , un petit pot de beurre ,
Auquel ma mere a joint
Cette galette cuite à point.
Apprends-moi , dit le loup , le lieu de fa demeure ,
Afin que j'y coure à grand pas :
C'eft , dit-elle , là bas , là bas ,
Par delà ce moulin , au bout de ce village.
Oh ! puifque l'affaire eſt ainſi ,
Lui répliqua le loup , je prens ce chemin-ci ;
Toi par là , pourfuis ton voyage.
Adieu. Nous verrons qui de nous ,
Sera plutôt au rendez -vous.
Après ce peu de mots , le compere au plus vite ,
Enfile le plus court , tandis que la petite
S'amuſe à faire des bouquets ,
Cucillant les plus belles fleuretes ,
Telles que font les violetes ,
Les jonquilles & les bluets :
Les papillons & les noiſettes
66 MERCURE DE FRANCE.
Allongent encore fon chemin
Une mouche , une fleur , un fruit , un rien enfin
Amule fouvent les fillettes.
Cependant notre loup s'en va toujours courant ,
Arrivé chez la mere- grand ,
Il frappe foudain à la porte.
Toc , toc. Qui frappe là c'est moi , dit le glouton ;
Qui ,toi ? Le petit chaperon , (
Pourfuit le loup , en déguiſant ſon ton ;
C'eſt lui , maman , qui vous apporte
Un petit pot de beurre , auquel ma mere a joint
Une galette cuite à point.
La pauvre mere-grand, qui dans fon lit couchée ,
Ne fongeoit rien moins qu'à cela ,
Lui dit , je fuis trop empêchée ;
Ma fille , paffe ta main là.
Tire , tire la chevillate ,
Et la bobinate cherra.
Le loup fit cheoir la bobinate ;
Chez la mere- grand il entra ,
Tout auffi-tôt la dévora ,
Ferma la porte avec fa pate,
Et dans fon lit il fe fourra.
Notre loup couché de la forte ,
Prête l'oreille au moindre bruit. "
Chaperon arriva qu'il étoit preſque nuit :
La voilà qui frappe à la porte.
Toc ,toc. Qui frappe là ? Cette voix rude & forte
NOVEMBRE . 1754 67
Epouvanta d'abord le petit Chaperon.
Qu'a donc ma mere-grand fen fuis toute allar
mée ;
Pour me répondre fur ce tón ,
Il faut qu'elle foit enrhumée ;
C'eft fans doute ſon mal , maman l'avoit bien dit .
Chaperon donc lui répondit:
Ma mere-grand , ouvrez la porte ,
C'eft Chaperon qui vous apporte
Un petit pot de beurre , auquel ma mere a joint
Une galette cuite à point.
Bon , dit la bête fcélerate ,
Je m'attendois bien à cela.
Tire , tire la chevillate
Et la bobinate cherra.
Le petit Chaperon fit cheoir la bobinate ;
Et foudain la porte s'ouvrit.
Le loup , en la voyant , lui dit :"
Mets ta galette fur la huche ;
Ton beurre auprès de cette cruche ,
Et viens te mettre dans mon lit.
Chaperon , en fille bien née ,
Delaffe fon petit corſet ,
Tire fes bas & dans le lit fe met.
Mais elle fut bien étonnée
Quand elle vit fa mere-grand
Dans foh deshabillé. Que ceci me furprend !
S'écrie auffi -tôt la pauvrette :
Ma mere-grand , comme vous voilà faite !
68 MERCURE DE FRANCE.
Quels bras au prix de ceux que vous aviez !
C'est pour mieux t'embraffer , lui dit-il , ma pe
tite.
Ma mere-grand , quelles jambes ! quels pieds !
C'eft afin de courir plus vite.
Ma mere-grand , que voilà de grands yeux !
Mon enfant , c'eft pour y voir mieux.
Ma mere-grand , quelles longues oreilles !
On n'en vit jamais de pareilles :
C'est pour mieux t'écouter . Certes les meresgrands
N'ont jamais eu de fi terribles dents.
C'eft pour mieux te manger , dit la farouche bête.
En effet , cet indigne loup
La prend , l'avale tout d'un coup ,
Sans qu'aucune plainte l'arrête.
On voit ici que les enfans ,
Sur tout les jeunes filles
Belles , bien faites & gentilles ,
Font fort mal d'écouter toutes fortes de gens :
Ce n'est pas une chofe étrange
S'il en eft tant que le loup mange :
Je dis les loups ; car tous les loups
Ne font pas de la même forte ;
Il en eſt d'un humeur accorte ,
Sans bruit , fans fiel & fans courroux
Qui privés , complaiſans & doux ,
par tout les demoiſelles Suivent
NOVEMBRE. 1754 69
Jufques dans les maiſons , juſques dans les ruelles.
Mais hélas ! qui ne fait que ces loups doucereux ;
De tous les loups font les plus dangereux ?
Simeon Valette.
LETTRE SUR LA RAGE.
N lifant , Monfieur , dans le Mercure
E de cemois la lettre d'un Médecin , au
fujet de la découverte à demi- faite d'un
remede pour la. rage , je me fuis rappellé
avoir vu dans les ouvrages du Pere Feijoo
, Bénédictin Efpagnol , quelque chofe
qui y avoit rapport . J'ai trouvé en effet
que ce docte Religieux annonce dans le
2 tome de fes Lettres érudites & curieufes
( tel en eft le titre littéral ) écrites en
1744 , que la prétendue pierre de ferpent
produit l'effet que l'on efpere du mercure.
Voici la traduction de l'expérience telle
qu'il la rapporte dans fa neuvième lettre.
Aux environs de Villaviciofa , à fept
lieues de cette ville d'Oviedo , deux hommes
furent mordus d'un loup enragé ( il ne
cite pas l'année ) , Le plus maltraité des
deux , & qui l'étoit dans plufieurs endroits
, eut recours à un particulier de la
70 MERCURE DE FRANCE.
dite ville , nommé Don Pedro de Peon ,
qui parmi d'autres qualités poffede unc
connoiffance non vulgaire de la Médeci
ne. Comme il n'ignoroit pas qu'on n'a
fait jufqu'ici que d'inutiles expériences de
tous les remedes tant vantés dans les livres
pour l'hydrophobie ou mal de rage , &
qu'il fçavoit auffi fans doute que le célebre-
Boerhaave les méprife tous , il répondit
au pauvre bleffé , qu'il ne connoiffoit
pas de remede à fon mal ; qu'il avoit cependant
quelques pierres qui guériffoient
des morfures de ferpens , que s'il vouloit
il en fetoit l'effai fur lui , parce que fi elles
n'emportoient pas le venin , il n'y avoit
pas à craindre qu'elles en précipitaffent
l'effet. Les pierres furent appliquées , une
fur chaque bleffure , & fans autre foin cet
homme fut parfaitement guéri , tandis que
Ton compagnon qui avoit été plus légerement
bleffe , mourut enragé.
Le Pere Feijoo rapporte encore la guéri
Ton par l'application des mêmes pierres' ,
d'un autre homme mordu d'un chien , mais
´il a attention d'obferver qu'il n'y avoit pas
une entiere certitude de la rage du chien .
J'ai cru , Monfieur , devoir vous com
muniquer cette expérience , que je vous
prie d'inférer dans le Mercure , fi vous en
jugez la connoillance avantageufe au puNOVEMBRE
. 1754 71
blic. J'ajouterai dans la même vûe que le
Pere Feijoo , en confirmant ce qu'il avoit
annoncé dans le fecond volume de fon
Théatre critique , deuxième Difcours ,
nomb. 52 , touchant cette prétendue pierre
& fa vertu réelle pour la morfure des reptiles
venimeux , avertit de nouveau que
cette pierre de ferpent n'eft qu'un morceau
de corne de cerf rôti , quoiqu'en difent
les Apothicaires , qui la font gratuitement
trouver dans la tête d'un ferpent des Indes ;
qu'il n'eft pas furpris que Boyle & d'autres
Naturaliftes modernes ayent été dans la
perfuafion générale , parce qu'il n'y a pas
long- tems que ce fecret ne l'eft plus , graces
à un Religieux Francifcain qui l'a divulgué
en Eſpagne , le tenant d'un marchand
Chinois fon ami , qui lui en fit l'aveu
, après que le Pere lui eut acheté toutes
fes prétendues pierres.
On ne peut , je crois , Monfieur , foupçonner
le Pere Feijoo de trop de crédulité
dans les faits que je rapporte d'après lui .
Vous devez connoître fes ouvrages qui font
confiderables , & généralement eftimés .
Comme il a écrit toute fa vie contre les
préjugés , il n'eft pas naturel de penfer
qu'il ait rien adopté dont il n'eût une
certitude phyfique ou morale , telle que
doit l'exiger un fçavant qui a eu affez de
7
72 MERCURE DE FRANCE.
courage & de fermeté pour attaquer dans
le centre de l'Efpagne de prétendus miracles
, qu'il eft parvenu à détruire , malgré
la créance de plufieurs fiécles & l'oppofition
d'un grand Ordre . D'ailleurs il s'eft
trop ouvertement déclaré dans plus d'une
douzaine de volumes , l'ennemi irréconci-
Aiable de la médecine regnante ou des Médecins
fuperficiels , ainfi que des Apothicaires
, pour publier des faits dont il n'auroit
eu pour garant que le commun du
peuple : il feroit au contraire bien à fouhaiter
que tous les Médecins fuffent auffi
fçavans que lui dans leur profeffion .
Il paroît qu'on fuivoit encore en France
en 1730 l'opinion vulgaire , que la pierre
de ferpent et une véritable pierre qui
vient de l'Orient. Le Pere Feijoo le prouve
par la defcription qu'en fait le Pere
Vaniere dans la nouvelle édition de fon
Pradium rufticum , live 3. Il eft vrai , ditil
, que les expreffions fubniger & levior ,
employées par ce Pere , dénotent que les
pierres qu'il avoit vues , étoient de celles
qu'on appelle artificielles , car il y a longtems
qu'on les diftingue mal-à- propos . Etmuler
dit : Lapis ferpentum , feu magnes
venenorum artificialis , naturali illi fimillimus
confectus fuit à Cneofellio ... Quoique
le Pere Vaniere ne falle pas cette pierre
entierement
NOVEMBRE .
1754. 73
entierement noire , mais tirant fur le noir,
es perfonnes qui l'ont fouvent employée
avec fuccès , prétendent qu'elle doit être
toute noire , c'est - à - dire que le morceau
de corne de cerf dont elle eft compofée ,
doit être bien rôti . Quant à fa forme , il
fuffit qu'elle foit de la circonférence d'une
piéce de douze fols , trois fois plus groffe
dans le centre , diminuant fucceffivement
vers les extrêmités.
de
Voici comment on s'en fert en Eſpagne .
On pique avec une épingle la partie mordue
, jufqu'à ce qu'il en vienne un peu
fang : alors on y applique la prétendue
pierre , qui s'y attache & qu'on y laiffe jufqu'à
ce qu'elle fe détache d'elle - même ,
ce qu'elle fait lorfqu'il n'y refte plus de
venin ; mais le tems n'eft pas toujours le
même , quelquefois deux jours après l'application
, quelquefois douze , quatorze
& davantage. La même pierre peut fervir,
fi l'on veut , plufieurs fois
plufieurs fois pour la même
bleffure , en obfervant toujours de la laver
dans du lait & puis dans l'eau chaude. Si
en l'appliquant fur la même bleffure elle
ne s'y attache plus , c'eft une marque que
tout le venin eft forti.
J'ai l'honneur d'être , & c.
De Rouen , ce 31 Août 1754.
Ꭰ
74 MERCURE DE FRANCE .
P. S. J'oubliois de vous dire , Monfieur ;
que le P. Feijoo rapporte encore trois autres
expériences de la vertu de cette prétendue
pierre ; deux pour des efpeces de charbons
de pefte , & une pour une groffe tumeur
au genou , fur laquelle il y eut par événement
une morfure de ferpent. Comme
il adopte le fentiment d'Etmuler qui dit :
Sunt etiam qui putant , omnia omnium animalium
cornua habere vim alexipharmacam ,
il exhorte MM. les Médecins à étudier un
peu plus férieufement qu'ils ne le font
cette matiere.
L'EMPIRE DE LA MODE.
РОЁМЕ
Qui a remporté le prix de l'Académie Françoife
, par M. Lemiere.
ΑνU milieu des objets que d'une main feconde,
La nature ſema fur la ſcene du monde ,
Dédaigneux , dans le fein de la variété ,
L'homme ingrat n'y voyoit que l'uniformité.
Mais la Mode paroît ; à ſa voix tout s'anime :
Quels tranfports ! que d'ardeur fa feule vûe imprime
!
Le caprice l'annonce aux mortels enfammés ,
"
NOVEMBRE. 75 1754.
Le préjugé foumis la fuit , les yeux fermés ;
L'altiere vanité , fa compagne fidelle ,
Enchaîne avec des fleurs les humains autour d'elle ;
Le ridicule ardent à venger fes attraits
Sur qui s'écarte d'elle , au loin lance fes traits.
Du haut d'un char rapide , & fon throne & foa
temple ,
La Mode invente , ordonne & regne par l'exemple
:
Tels que dans nos guerets , d'Eole on voit les fils
Courber d'un feul côté les dociles épis ;
Tels vers un goût nouveau les efprits qu'elle affemble
,
Far elle , d'un coup d'oeil , font pliés tous enfem
ble.
Elle chaffe & ramene , elle éleve , elle abat ;
Sa main au même objet donne , ôte & rend l'éclat.
Le plus bizarre uſage , ou le plus incommode
Plaît , loin de révolter , adopté par la Mode :
Ce charme que fon art prête à la nouveauté ,
Ajoûte à la parure & même à la beauté ,
Corrige les défauts ou les transforme en graces ,
Rajeunit la vieilleffe , en cache au moins les trag
ces ,
Et donne à la folie , à la frivolité ,
Et du prix , & du luftre , & de la dignité.
O Mode , c'eſt par toi que la terre animée ,
Sur l'aîle du commerce & de la renommée ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Voit tes loix & tes dons traverſer tant de mers ,
Et d'un tropique à l'autre aflervir l'univers ,
Sur un fable mouvant par le zéphir tracée ,
Ta volonté long - tems ne peut être fixée ;
Souvent fur les mortels dont tu faifois l'eſpoir ,
Ta rapide inconftance exerçant fon pouvoir ,
A révoqué tes loix avant qu'ils les rempliffent ,
Tes dons portés au loin dans le trajet vieilliflent
Et des peuples , jouets de ta légereté ,
Trompent l'impatience & la crédulité.
C'est toi qui fur les pas du luxe afiatique
Fis naître avec l'orgueil la mifere publique ,
Et jadis entraînas par tes folles erreurs
La ruine de Rome avec celle des moeurs.
Tout fuit tes étendarts , tout céde à tes careffes ;
La médiocrité prend l'effor des richeſſes ,
Le néceffaire même eft fouvent immolé
A ce luxe inconftant par tes mains étalé .
O honte de nos jours ! la vertu pour nous plaire ,
Elle-même a befoin d'être ta tributaire ;
Nul n'ofe fe montrer s'il ne vit fous ta loi ;
Aucun goût n'eft admis s'il n'eft dicté par toi ;
Tes moindres volontés font des ordres fuprêmes į
Tu préfides à tout , aux plaifirs , aux fyftêmes ,
Aux études , aux jeux , au langage , aux écrits .
Mais quel nouvel objet frappe mes yeux furpris ?
D'Efculape Protée a- t-il pris la fcience ?
De Protée Efculape a - t - il pris l'inconftance
NOVEMBR E. 1754. 77
Oui , quelquefois au fein des maux & des dangers
,
Mode , tu tiens le fil de nos jours paffagers ;
La fortune paroît être en tout ton modele :
Puiffante , vaine , injufte , & légere comme elle ,
Le faux goût par ta brigue eft fouvent ennobli ,
Et tu mets en faveur l'homme fait pour l'oubli.
Quel ufage profcrit mon efprit fe retrace !
Quand l'honneur va laver l'affront qu'a fait l'audace
,
L'ami de l'offenfeur , l'ami de l'offenfé ,
Livrent entr'eux , fans haine , un combat infenfé :
Mode , ce noir arrêt fort de ta bouche impie ,
Ils n'ont rien à venger , ils s'arrachent la vie ; "
Ufage auffi cruel que ces jeux deftructeurs
Pour qui Rome autrefois trouva des fpectateurs."
Par toi , cette liqueur loin du Croiffant bannie ,
Devint de tous les rangs la honteufe manie ,
Des convives arma les infideles mains ,
Des Lapithes cruels retraça les feftins ,
Et fur la raiſon même exerça les ravages
Que caufoient de Circé les perfides breuvages.
Eh ! qui pourroit compter la foule des abus ,
Enfans de ton caprice , en tous lieux répandus?
Ta légereté même en devient le remede ;
Un goût abfurde paffe , un autre lui fuccede .
Cependant la raiſon ſous ta loi doit fléchir ;
Diij
7S MERCURE DEFRANCE.
Le fage l'eft bien moins s'il s'en ofe affranchir
I fupporte ton joug que le cynique brave ,
Jamais ton ennemi , mais jamais ton eſclave.
Maîtreffe des efprits captivés par ton art ,
Fille de l'inconftance , ainfi que du hazard ,
D'enchaîner l'univers , Mode , tes mainsfont fures.
Regne , préfide aux jeux , gouverne nos parures ,
J'abandonne ces goûts à ta frivolité ;
Mais refpecte les arts , les moeurs , la vérité.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
d'Octobre eft Femme. Celui de la feconde
eft Chapeau . Le mot du Logogryphe
eft Monfieur , dans lequel on trouve mons ,
mot latin ;Mons , ville , jeu , rien , Rome ,
Remi , Reims , Roi , Sire , foeur , Minos , ver ,
rofe , Moïfe , Jofué , Remus , oui , Sion , ris ,
Mein,ferin , re, mi , fi , mer , ire , or , vie ,
тие.
ENIGM E.
UTile en tems de guerre , utile en tems de paix ;
Néceffaire au commerce ,
Quoique fouvent un chacun me traverse ,
Je ne me rebute jamais.
Auffi vieux que la terre & l'onde ,
Je ne fuis pas près de mafin ;
NOVEMBRE. 1754. 79
Car tel eft mon deftin
De ne finir qu'avec le monde.
Je fuis voifin des ports de mer ;
Très-fréquemment qui me tient me demande.
Vêtu de blanc j'embarraffe en hiver ;
A me trouver pour lors , Lecteur , ta peine eft
grande.
Par M. de V... de Senlis.
AUTRE.
Arbitres du bonheur ,
De plufieurs nous faiſons le plaifir , les délices.
Tel éprouve fouvent nos plus cruels caprices ,
Qui nous chérit avec le plus d'ardeur.
De couleur , de viſage ,
D'habit , de nom , de fexe différens ,
Parmi nous font des conquerans
Et des gens du plus bas étage .
On nous brouille aifément
Et réunit facilement .
Nous allons deux à deux , trois à trois , quatre à
quatre.
Plufieurs avecque nous ne perdent pas leur tems
Et ceux que nous rendons contens
Sont affez ingrats pour nous battre.
>
De tems en tems nous faifons de grands coups .
Mais de nos partifans admirez l'injuftice :
1
i
T
Diiij
So MERCURE DE FRANCE.
Après avoir rendu ſervice ,
On ne veut plus de nous.
Par le même.
I
LOGOGRYPHE
Neffaçable fceau des mortels & des dieux ,
J'exifte fur la terre , aux enfers , dans les cieux .
Vifiblement ou non je fuis chez toi , je gage
Etant de tout état , de tout fexe & tout âge .
L'oeil ne me vit jamais fans quelqu'impreffion ,
Difféque mes neuf pieds avec attention ,
Tourne-les de tout biais , médite , modifie :
Je t'offre le produit de la Géographie ,
Ce qu'un chacun voudroit ne quitter qu'à pas lents ;
Ce qui fait des mortels admirer les talens ,
Ce qu'aime un curieux , un adverbe commode ,
Un petit animal qui fut toujours de mode ,
Ce qui de bien des gens met la fortune à bout .
Ne te rebute pas , Lecteur , ce n'eſt pas tout ;
Car pour peu que tu fois combinateur habile ,
Je te préfente un mot honni dans l'Evangile ,
Certaine chofe en toi toujours en mouvement ,'
Qui n'aura de repos qu'à ton dernier moment.
Par le Médecin de Beaufort , en Anjou .
NOVEMBRE. 1754. SI
香味
NOUVELLES LITTERAIRES.
Emoires hiftoriques , militaires &
politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles - Quint au thrône de
l'Empire , jufqu'au traité d'Aix-la- Chapelle
en 1748 ; par M. l'Abbé Raynal , de la
Société royale de Londres , & de l'Académie
royale des Sciences & Belles - Lettres
de Prufe , 3 vol. in - 8 ° . A Amfterdam ';
chez Arkftée & Merkus ; & fe vend à Paris,
chez Durand , rue S. Jacques , au Griffon
, 1754:
Je vais donner un extrait fimple de mon
ouvrage ; le public le jugera . Le premier
volume contient l'hiftoire de l'élévation
de Charles-Quint à l'Empire , celle de ſon
abdication , les guerres civiles d'Efpagne
de 15 20 , & la guerre de Navarre de 1521 .
On y voit à la tête une eftampe deffinée
par M. Cochin , qui par amitié pour moi
a bien voulu fe diftraire un inftant d'un
travail plus effentiel & plus digne de fes
talens. Cette eftampe repréfente l'Hiftoire
la plume à la main , qui met le pied fur
l'aîle du Tems pour le retenir ; on y trouve
l'élégance , les graces & la facilité
qu'on eft accoutumé d'admirer dans tout
D v
82 MERCURE DE FRANCE .
ce que fait M. Cochin . Il fuffira de dire
que M. Daullé l'a gravée comme il
grave
ordinairement , pour qu'on juge qu'elle
eft très-bien rendue.
Hiftoire de l'élévation de Charles - Quint à
l'Empire en 1519.
و د
.
» La connoiffance du gouvernement de
l'Empire eft fi effentielle pour l'intelligence
de ce grand événement , que la
plupart des lecteurs n'en faifiroient que
très- imparfaitement l'efprit , fi nous ne
>>remontions à l'origine du droit public
d'Allemagne , & fi nous n'en fuivions
» exactement la marche.
» La Germanie , comme les autres con-
» trées de l'univers , a eu des commence-
» mens remplis d'obfcurités & mêlés de fa-
» bles. Son hiftoire ne commence propre-
» ment qu'à fes démêlés avec les Romains.
Elle avoit alors des moeurs fingulieres
» que le pinceau de Tacite a rendues célebres
.
Les Germains formoient une nation fiere
, pauvre & courageufe ; leurs moeurs
étoient fimples , leur éducation dure &
fauvage ; la générofité & la franchiſe étoient
leurs vertus ; ils pouffoient l'hofpitalité
auffi loin qu'elle peut l'être. La guerre , la
chaffe , les plaifirs de la table & le jeu faifoient
toutes leurs occupations . Leur reliNOVEMBRE
. 1754. 83
23
gion étoit mystérieufe & redoutable , » &
» par une fuperftition très-dangereuſe on
» avoit abandonné aux Miniftres de la religion
le jugement de tous les crimes.
Cet ufage faifoit regarder les peines infligées
, moins comme l'ouvrage de la loi
»que comme l'effet d'une infpiration célefte
.
ןכ
Ces peuples refterent long- tems libres
& indépendans , mais les guerres qu'ils eurent
avec leurs voifins & leurs compatriotes
les affoiblirent , en divifant leurs forces
; ils furent enfin fubjugués & vêcurent
fous la domination des Monarques François
jufqu'au regne de Charles le Simple.
Ils profiterent de la foibleffe de ce Prince
pour fe choisir un chef. » Leur choix tomba
fur le Duc de Saxe , qui fe trouvant
» trop âgé pour foutenir le poids des affai-
»res , fit élire Conrad , Duc de Franconie ,
» fon ennemi. Ni le nouveau Roi , ni Hen-
» ri fon fucceffeur ne porterent le titre
d'Empereur , & on ne le voit revivre
» dans l'hiftoire qu'en 962. Pour Othon I.
»il le prit à Rome après avoir délivré l'I-
» talie de l'oppreffion de Berenger , &
najouté à fes Etats l'ancien royaume de
» Lombardie .
» Comme cette démarche avoit été inf
pirée par le Pape Jean XII , & qu'il avoit
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
33
"
» fait la cérémonie du couronnement , fes
» fucceffeurs prétendirent avoir feuls le
» droit de conférer la dignité Impériale .
» Une politique active , fuivie , audacieu-
» fe , les fit réuffir à réalifer cette chimere ,
» & les Rois de Germanie fe laifferent intimider
au point de n'ofer prendre le titre
d'Empereurs qu'après avoir été facrés
» par les fouverains Pontifes. Grégoire
» VII porta encore plus loin les préten-
» tions de fon Siége : par un attentat inoui ,
également honteux pour les deux puif-
» fances , il déclara en 1076 Henri IV dé-
» chu de fes droits à l'Empire , délia fes fu-
»jets du ferment de fidélité , & ordonna
ود
ور
aux grands de fe choifir un autre chef.
L'audace de ce Pontife fut appuyée par
l'ambition des Seigneurs eccléfiaftiques &
féculiers & par la fuperftition du peuple ,
& la couronne impériale fut déférée fans
beaucoup de trouble à Rodolphe , Duc de
Souabe.
" Autant qu'on peut le demêler àtravers
» l'obfcurité des monumens qui nous ref-
» tent , les Empereurs étoient élûs avant
» Fréderic II dans une affemblée générale
» de la nation par les députés des villes ,
» du Clergé & de la Nobleſſe. Les Etats
aufquels des circonftances particulieres
» ne permettoient pas aifément de s'y ren-
39
1
- NOVEMBRE . 1754. 85
و و
dre , chargeoient de leurs fuffrages les
grands Officiers de l'Empire, qui s'y trou-
>> voient néceffairement pour faire les fonc-
» tions de leurs charges. L'influence que
» cet ufage, qui devenoit tous les jours plus
» commun , & une puiffance confidérable
» & héréditaire donnoient aux grands Of
» ficiers dans les élections , les en rendoit
» en quelque maniere les arbitres . Ils en
» devinrent enfin les maîtres durant les
» troubles civils & cruels que la Cour de
» Rome excita ou entretint en Allemagne
depuis 1214 jufqu'au milieu du fiécle
fuivant. Leur ufurpation fut confirmée
» en 1356 par la Bulle d'or , qui les établit
feuls Electeurs du Chef de l'Empire.
33
"
"3
Le gouvernement de l'Empire étant
tombé en anarchie , le defordre , les excès
& l'impunité en furent les fuites , & continuerent
jufqu'au regne de Maximilien .
Les efforts qu'on avoit faits pour rétablir
l'ordre , avoient été fans fuccès ; la divi
fion de l'Allemagne en cercles que cet Empereur
imagina , fut ce qui contribua le
plus à la tranquillité publique .
Maximilien , né doux , affable , bienfaifant
, étoit devenu fenfible aux cha : -
» mes de l'amitié , aux agrémens des arts ,
» à la liberté d'un commerce intime . Mal-
» heureuſement ces qualités qui auroient,
86 MERCURE DE FRANCE .
و د
و د
•
fait le bonheur & la réputation d'un par-
» ticulier , n'étoient pas accompagnées de
» celles qu'exigent les devoirs & la ma-
» jefté du thrône . La figure du Prince n'a-
» voit rien d'impofant , fes manieres paroiffoient
baffes , & fa Cour manquoit
de cet éclat qui a toujours été aſſez né-
» ceffaire aux Rois , pour éviter le mépris
public . La dévotion qui n'eft jamais une
chofe indifférente dans les grandes pla-
» ces , l'aviliffoit ; les moins clairvoyans
s'appercevoient qu'elle n'étoit appuyée
que fur les préjugés les plus populaires.
Il n'infpiroit point de reconnoiffance ,
quoiqu'il accordât prefque tout ce qu'on
» lui demandoit : on fentoit qu'il ne cherchoit
pas à obliger , mais qu'il ne fçavoit
pas refufer. Ses Alliés ne pouvoient
» point prendre en lui de confiance ; fans
» haine & fans intérêt il manquoit à un
engagement , par la feule raifon que c'étoit
un engagement. Comme il ne s'étoit
fait ni un fyfteme ni des principes fur
>> rien , il regnoit dans toutes fes démar-
» ches un air d'incertitude qui faifoit tou-
» jours attribuer au hazard ce qui partoit
quelquefois d'une réflexion affez pro-
» fonde. Quoiqu'il ne prît confeil de per-
» fonne , il ne fe conduifoit jamais par fes
» lumieres . Il recevoit des impreffions fans
"
NOVEMBRE . 1754. 87
·
» qu'il s'en doutât , fans qu'on cherchât
» même à lui en donner. A voir la ma-
» niere dont il faifoit la paix & la guerre ,
≫on pouvoit croire qu'il les envifageoit
»moins comme des événemens qui intéreffoient
la deftinée de fes fujets , que
» comme les alimens de fon inquiétude.
Maximilien ayant perdu fon fils Philippe
, fongea à affurer l'Empire à un de fes
deux petits fils , Ferdinand & Charles :
celui ci étoit déja maître par fa mere , de
l'Espagne , d'une grande partie de l'Italie
& des Indes. L'Empereur , par un principe
de politique , fe détermina en faveur de
Ferdinand ; mais il fut détourné de cette
réfolution par le Cardinal Evêque de Sion .
Ce Cardinal né en Valais , fe nommoit
Mathieu Scheiner. Il étoit impétueux , éloquent
, audacieux & entoufiafte ; homme
fin , quoique violent , & qui fçavoit concilier
de petites perfidies avec des paffions
fortes . L'afcendant qu'il avoit pris fur les
Suiffes par fes prédications , & la haine
violente qu'il avoit pour les François , lui
avoient mérité la pourpre. Les malheurs
de fon pays l'ayant conduit à la Cour de
l'Empereur , il pénétra les vûes qu'on avoit
fur Ferdinand , & fe crut trop intéreffé à
les traverfer. » Dans le projet qu'il avoit
» formé & qu'il fuivoit fans relâche d'ac88
MERCURE DE FRANCE.
""
» cabler les François , il jugeoit effentiel
» de réunir toutes les forces de la maifon
» d'Autriche , & il l'entreprit. Il fit envifager
à Maximilien la gloire qui lui re-
» viendroit de garantir la Chrétienté des
» armes des Turcs qui la menaçoient d'une
» invafion prochaine , de rendre à l'Ema-
» pire l'éclat que lui avoit donné autrefois
Charlemagne , & d'élever une puiffance
» formidable qui donneroit le mouvement
» à toute l'Europe. Le talent de perfuader
qu'avoit fupérieurement le Cardinal
»fortifia des raifonnemens qui avoient
» plus que de la vraisemblance. L'Empe-
» reur adopta le nouveau fyftême de politique
qu'on lui préfentoit ; & nous conjecturons
que fans les intrigues de Ro-
» me & de la France il auroit réuffi à éle-
» ver le Roi d'Eſpagne à la dignité de Roi
» des Romains.
ور
و د
ود
">
و د
» La mort de Maximilien ne détruifit
»pas les efpérances de Charles , mais elle
» en fit concevoir à François I. Ces deux
» Monarques afpirerent ouvertement au
»thrône de l'Empire , & ils fe flatoient
» d'avoir l'un & l'autre tout ce qu'il falloit
pour y être élevé ; des amis , de l'argent ,
» de vaftes Etats , de bons négociateurs
» & des armées aguerries .... Ils travail-
» lerent d'abord affez inutilement à fe
"
NOVEMBRE. 1754. 89
» rendre favorables les différentes Puiffan-
» ces de l'Europe ; elles parurent toutes
plus portées à traverfer qu'à favorifer
>> leurs prétentions .
23
Le Pape qui craignoit également les deux
maifons , ne parut favorifer les vûes de
François I que parce qu'il crut qu'elles feroient
fans fuccès. Les Suiffes qui influoient
plus alors qu'ils n'ont fait depuis dans les
affaires générales , allarmés pour la liberté
germanique , auroient voulu écarter les
deux concurrens : mais ils fe déclarerent
plus vivement contre la France qu'ils redoutoient
davantage . Le Roi d'Angleterre
ayant tenté vainement de former un parti
pour lui , voulut tenir la balance entre les
deux rivaux .
François I avoit confié la négociation de
cette grande entrepriſe à un homme que
fans imprudence on n'auroit pas pû charger
de la plus aifée. » Bonnivet avoit beaucoup
» d'efprit , mais peu de jugement ; il par-
» loit bien , mais il raifonnoit mal ; il
» fouhaitoit paffionnément la gloire de fon
» maître , mais il étoit trop inconfideré
» pour la procurer ; fon imprudence lui
»faifoit perdre les amis
que fon affabilité
» lui avoit acquis. La fociété des femmes
» n'étoit pour lui qu'un commerce de galanterie
, tandis que l'afcendant qu'il
و د
go MERCURE DE FRANCE.
"
و ر
prenoit fur elles le mettoit à portée de
» s'en fervir en homme d'Etat . Quoiqu'il
» connût les intrigues de la Cour , il igno-
» roit tout-à fait les détours de la politi-
» que. Sa préfomption l'empêchoit de de-
" mander des confeils , & fa vanité de pro-
» fiter de ceux qu'on lui offroit. Pour
» avoir le plaifir de donner en particulier
généreux , il fe privoit de l'avantage de
» répandre à propos en Miniftre habile. La
» lenteur allemande & le flegme efpagnol
» déconcertoient dans les affaires fon gé-
» nie ardent & précipité. Il lui manqua
» tout à- fait la connoiffance des efprits
qu'il devoit manier , des intérêts qu'il
devoit concilier , des manoeuvres qu'il
» devoit traverfer . Bonnivet n'étoit qu'un
courtiían délié , & fa commiffion auroit
» demandé un négociateur confommé .
و ر
Il réuffit cependant à balancer les manoeuvres
des partifans du Roi d'Eſpagne :
l'Empire fe trouva partagé. Le Roi de Bohême
, l'Archevêque de Mayence , l'Electeur
de Saxe fe déclarerent pour Charles-
Quint. François I eut pour lui l'Archevêque
de Trêves , le Marquis de Brandebourg
& le Comte Palatin . Chacun d'eux
étoit entraîné par fon goût ou fes intérêts
particuliers. Cette diverfité d'opinions ne
paroiffoit finguliere qu'aux gens affez
"
»
NOVEMBRE. 1754 91
éclairés pour voir que toutes les voix au-
» roient dû fe réunir contre les deux can-
» didats . L'élection de l'un & de l'autre
» jettoit évidemment la liberté , la dignité
» & la tranquillité de l'Allemagne dans un
très-grand péril. Il eft vrai que la Diéte
de Francfort pouvoit changer ces difpofitions.
Il n'étoit pas impoffible qu'il s'y
» trouvât, comme dans la plupart des gran-
» des affemblées , quelques membres affez
» éclairés pour connoître le véritable inté-
» rêt de la nation, affez fermes pour vouloir
» le procurer ,
affez vertueux pour le mon-
» trer aux autres , & affez éloquens pour
» le leur rendre cher. D'ailleurs ce n'eût
» pas été la premiere fois que le cri public
" en auroit impofé aux Electeurs , au point
» de les détourner d'un choix qu'il réprou
» voit , ou que d'eux-mêmes pour ne pas
»ofer ouvrir les premiers un avis dange-
» reux , ils auroient tous concouru à pren-
» dre un parti fage. Les engagemens qu'ils
"pouvoient avoir pris n'étoient point des
» liens indiffolubles ; & il fe fit en effet
des démarches qui autorifent à penfer
qu'on auroit été affez difpofé à y man-
»quer , fi on n'avoit été arrêté
">
par une
» efpece d'impoffibilité à faire un autre
>> choix que celui de l'un des deux concur-
» rens. Louis , Roi de Hongrie &,de Bohê92
MERCURE DE FRANCE .
و ر
"me , étoit encore enfant & paroiffoit de-
» voir toujours l'être. Sigifmond , Roi de
Pologne , avoit ceffé d'être un grand
» homme , & ne montroit plus de goût
" que pour le repos . Chriftierne , Roi de
»Dannemarc & de Suéde , étoit un monſ-
" tre alteré de fang , fouillé de forfaits.
» Henri , Roi d'Angleterre , ne pouvoit
" pas fe fixer en Allemagne fans hazarder
» fa couronne héréditaire , ni préférer le
» féjour de fes Etats fans bleffer la dignité
» de l'Empire. Quelqu'un nomma l'Elec-
» teur de Saxe , & tous les voeux fe tour-
» nerent auffi -tôt vers lui.
Frederic paroiffoit né pour le rolle qu'on
lui propofoit. Sa valeur , fa probité , fa
candeur & une modération réelle qui excluoit
jufqu'aux foupçons même de l'ambition,
lui avoient mérité le furnom de Sage ;
& il pouffa l'héroïfme jufqu'à refufer le
thrône de l'Empire . » Un defintéreſſement
» fi généreux fut honoré à l'inftant d'un
» hommage qui rapprochoit beaucoup
» ceux qui avoient offert la couronne , du
fage qui ne l'avoit pas acceptée . On
"porta la confiance pour ce Prince jufqu'à
و ر
ور
lui demander quel Chefil jugeoit qu'il
» falloit donner au Corps germanique.
» Frederic nomma fans balancer le Roi
» d'Efpagne , & fon fuffrage entraîna celui
» de tous les Electeurs.
NOVEMBRE. 1754. 93
e ;
le
» L'Election de Charles- Quint mettoit
la liberté publique dans un trop grand
danger pour qu'on n'imaginât pas de
prendre des précautions contre les ufur-
» pations qui la pourroient fuivre. Les loix
» qu'on fit alors , celles qui les avoient
précédées & celles qui les ont fuivies ,
» forment ce qu'on appelle le droit public
» de l'Empire.
29
Le tableau détaillé de ce droit public
termine le morceau hiftorique que nous
venons d'extraire. Il eft fuivi de l'hiftoire
de l'abdication de Charles- Quint . Cet événement
fi extraordinaire a beaucoup exercé
les politiques qui ont voulu en démêler
le principe. Les motifs aufquels on a attribué
cette démarche , ne nous ont paru fondés
, ni fur de grandes autorités ni fur le
caractere de l'Empereur & la fituation de
fes affaires. L'aventure humiliante d'Infpruck
, d'où ce Prince fut obligé de fuir
avec précipitation ; le Siége de Metz qu'il
fut forcé de lever ; l'élévation de Caraffe
fon ennemi fur le Siége de Rome ; l'apparition
d'une comete quelque tems aupavant
fon abdication , &c. voilà les motifs
que différens écrivains ont prêtés à Charles-
Quint. Brantôme croit qu'il n'avoit
quitté le thrône que pour briguer la thiarre
, & qu'il avoit férieufement afpiré à
94 MERCURE DE FRANCE .
rendre le fouverain Pontificat héréditaire
dans fa famille. Nous avons tâché de prouver
le peu de vraisemblance ou l'abfurdité
de ces différentes conjectures.
ود
»
ور
"
» Une étude un peu approfondie du ca-
» ractere de l'Empereur , des circonftances
» où il fe trouvoit lorfqu'il fe détermina ,
» & de la maniere dont il exécuta fa réfo-
» lution , nous porteroit à penfer que cette
» retraite fi fameufe dans l'hiftoire , n'eut
» ni des principes bien élaircis , ni de but
» bien déterminé. Charles étoit aigri par
» fes infirmités , par les profpérités de la
France , par les revers qu'il venoit d'effuyer
à la guerre & par la diminution
» de fa réputation. L'impoffibilité de chan-
» ger une fituation qui devoit devenir
» tous les jours plus dure , le fit tomber
dans une efpéce de laffitude qu'il prit
pour un dégoût raiſonnable & vrai des
affaires & des honneurs. Il fut affermi
» dans cette illufion par des images rian-
» tes qu'il fe traçoit à lui- même du repos
» & de la folitude , & par des idées de dé-
» votion qu'on a fouvent dans le malheur.
» Ces moyens joints à un peu
d'inconftan-
» ce qu'on avoit toujours remarquée dans
»fa conduite , lui infpirerent , fi nos con- ,
jectures font vraies , la fantaisie de fe
débarraffer de toutes fes couronnes.
»,
ور
NOVEMBRE . 1754. 95
Aucune des occupations ni des pratiques
de religion aufquelles fe livra Charles
dans fa retraite , ne porta l'empreinte
ni d'un grand génie ni d'une ame élevée :
il pratiquoit toutes les mortifications du
Cloître , fans jamais mettre à aucune de ces
actions , la plupart extraordinaires , ce je
ne fçais quoi de grand qui juftifie & ennoblit
tout. La cérémonie de fes obféques
qu'il fit faire fur la fin de fa vie , marque
bien , ce me femble , l'affoibliffement de
fon efprit.
Des Hiftoriens ont voulu faire un faint
de Charles- Quint , d'autres le font mourir
Lutherien pour rendre fa mémoire odieufe.
Nous nous fommes défiés des exagérations
de la flaterie & de la malignité ,
& c'eft dans les faits que nous avons cherché
les véritables traits de ce grand Prince
: nous allons en tracer les principaux
dans cet extrait .
"
Charles étoit né avec une vivacité
finguliere. Ce feu fi dangereux ordinai
» rement pour les Souverains & pour leurs
fujets , fut dirigé avec tant de fageffe
qu'il ne produifit que de bons effets. On
» le tourna à l'étude des langues vivantes ,
» de l'Hiſtoire , de la politique , les feules
» connoiffances néceffaires à ceux qui font
» appellés au thrône , & on réuffit à jetter
"
n
96 MERCURE DE FRANCE.
» fur ces grands objets cet intérêt vif ,
» qui ne laiffe que de l'indifférence pour
tout le refte. Il arriva de là que le jeune
Prince n'eut pas ce goût du plaifir , ce
defir de plaire , ces graces de l'imagina-
» tion qui féduifent trop fouvent les cour-
» tifans , & par leur moyen la multitude .
»
Sa réputation fouffrit de ce qui auroit
» dû la former. On prit l'efprit de réfle-
» xion qu'il avoit fupérieurement pour de
» la lenteur , mais on fe retracta bientôt
» de ce jugement injufte.
Dès le commencement de fon regne ,
il s'étoit fait un principe dont il ne s'é-
» carta jamais , de facrifier toujours fa gloire
perfonnelle à la réputation de fon
» gouvernement. Ce fyftême le conduifit
quelquefois à faire enforte qu'on attri-
» buât fes projets les mieux combinés &
les plus étendus à ceux qui adminif
» troient l'Etat fous lui. Il retiroit de cet
>> artifice le double avantage d'affoiblir la
jaloufie des Princes contemporains con-
» tre lui , & de fortifier l'opinion qu'on
» avoit par-tout de la fageffe de fon con-
» feil . Comme il connoiffoit peu les be-
»foins du coeur , il n'avoit ni favori ni
confident ; il penfoit qu'un Souverain
» pour être jufte , devoit être fans amour
comme fans haine , & que la confiance ,
quand
#
NOVEMBRE. 1754 97
33
quand elle n'étoit pas indifpenfable , étoit
une foibleffe , une efpéce de crime d'Etat
que rien ne pouvoit juftifier.
Il aimoit à fe fervir dans les négociations
, de gens obfcurs , qu'il trouvoit
moins délicats fur les moyens , & qu'il
lui étoit plus facile de defavouer . Ses
» traités étoient tous remplis de ces ambi-
» guités baſſes & honteufes , dont la faine
politique & la pratique de quelques
» Miniftres du ' premier ordre ont enfin
» defabufé l'Europe.
»
"
» La connoiffance qu'il avoit des hom
mes lui faifoit hazarder les calomnies
les plus groffieres contre fes ennemis.
» L'événement prouva que la crédulité
» des peuples étoit un inftrument encore
» plus fûr & plus facile pour nuire qu'il
» ne l'avoit cru. Il étoit vrai par réflexion
» dans les chofes indifférentes , pour être
faux avec avantage dans celles qui
» étoient confiderables ; ce manége lui
» réuffit, quoique découvert , parce que les
» hommes ont été fouvent féduits par les
apparences , lors même qu'ils foupçonnoient
que ce n'étoit que des apparences.
» Il étoit né fans goût & fans génie
» pour la guerre : il ne la fit en perfonne
que par émulation , & il n'y eut quelquefois
des fuccès que parce qu'en de
13.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
certaines occafions l'efprit tient lieu de.
talent. Son courage paroiffoit trop ré-
" fléchi pour ne pas manquer de cet en-.
thoufiafme qui fe communique ; il pouvoit
être fûr , mais certainement il n'étoit
point brillant .
» Sa religion comme celle de fes peuples,
» étoit remplie de formalités , & comme
celle des Rois , fubordonnée à fes intérêts.
L'amour lui fit goûter fes douceurs fans.
lui faire commettre fes crimes. Ses maîtreffes
qui n'étoient que fes maîtreſſes ,
» ne le détournerent jamais de fes de-
» voirs , ne prirent aucune part aux affai-
» res , & n'entrerent pas feulement dans
» ce qu'on appelle intrigues de Cour.
09
» Peu de Rois , peu de particuliers mê-
» me ont eu autant de flexibilité que lui
» dans le caractere. Il ne paroiffoit pas le
» même en Espagne & en Flandre , en
» Italie & en Allemagne ; fes manieres
"
22
d'agir , fes principes de gouvernement
» changeoient fuivant les hommes & les
» climats. Sa pénétration lui avoit fait fen-
» tir qu'il étoit plus facile & plus juſte de
» s'accommoder au génie de fes fujets que
» de vouloir les affujettir au fien.
Pour achever le portrait de Charles-
Quint, nous avons recueilli plufieurs traits
piquans de fon hiftoire . C'eft dans la vie
NOVEMBRE . 1754 99
privée & dans les actions particulieres d'un
Prince qu'il faut chercher ces traits de ca
ractere décififs qui lui échappent , & le
peignent avec plus de vérité que les actions
d'éclat où l'efprit fe dérobe fous le maſque
de l'intérêt & de la politique.
Hiftoire des guerres civiles d'Espagne en
1520 , 1521 1522.
Charles - Quint en montant au thrône
d'Espagne , trouva des difpofitions peu favorables
pour lui dans l'efprit de la nation
qui lui difputoit fon droit à la Couronne ,
& à peine eut-il diffipé cet orage qu'il
vit s'élever de nouveaux troubles dans le
Royaume. Son abfence avoit donné de
l'audace aux mécontens & aux ambitieux ;
l'efprit de fédition fe répandit dans chaque
province & s'accrut de jour en jour. Cette
fermentation générale auroit eu fans doute
des fuites terribles , fi le Cardinal Ximenès
n'avoit été déclaré par le nouveau Roi Régent
du Royaume. Ce Miniftre dans deux
ans que dura fon adminiftration , acquitta
les dettes de la Couronne , recouvra le domaine
, foumit les grands , termina glorieuſement
les guerres civiles & étrangeres
, fit refpecter les loix. Pour ajouter
une foi entière à des révolutions fi fingu
lieres & fi rapides , il faut connoître le
génie qui les prépara.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
;
"
» Ximenès eut éminemment les moeurs
» de fa nation , & remplit dans toute fon
» étendue l'idée qu'on fe forme ordinaire-
» ment du caractere efpagnol. Politique
fublime , il n'imaginoit jamais rien que
» de grand , & les moyens qu'il employoit
pour réuffir , portoient l'empreinte de
fon génie. L'injaftice, quelque part qu'el-
» le fe trouvât , lui faifoit horreur , & fon
courage à la réprimer égaloit fa pénétra-
» tion à la découvrir. Il ne connoiffoit pas
» de plus grande faute en politique que
» de diffimuler les attentats contre l'auto-
» rité tout Etat où ces ménagemens
étoient néceffaires , lui paroiffoit bâti
» fur des fondemens ruineux , ou gouverné
par des hommes fans talent. La févérité
qu'il ne jugeoit qu'utile dans l'admi-
» niftration de ceux qui font nés fur le
» thrône ou près du thrône , lui paroiffoit
» néceffaire, à ceux qui , comme lui , étoient
» parvenus d'un état obfcur aux premieres
» places. Il croyoit que des exemples de
rigueur faits avec fierté , fingulierement
» fur des gens d'un grand nom , affermiſ-
» foient encore plus un Miniftre que la
naiffance la plus diftinguée. Sa prudence
» à tout prévoir , à tout arranger , à remé-
» dier à tout , étoit prefque incroyable.
» Le Confeil d'Eſpagne lui dut en grande
ور
NOVEMBRE. 1754. 107
partie la réputation dont il a joui long-
».tems , d'être le plus élevé & le plus pro-
» fond de l'Europe . On blâma avec juſtice
» la lenteur de fes délibérations ; mais il
» regagnoit par la promptitude de l'exécu-
» tion le tems qu'il avoit employé à déli-
» bérer. Il eut le mérite le plus effentiel à
tous ceux qui gouvernent des Empires ,
» une efpéce de paffion pour les vertus &
» les talens. L'éclat de tant de qualités bril-
» lantes fut un peu terni par quelques défauts
. Ce Prélat fut fier , dur , opiniâtre ,
» ambitieux & d'une mélancolie fi profonde
, qu'il étoit prefque toujours infupportable
dans la fociété , & fouvent à
charge à lui -même.
"
"2
La perte de ce grand homme , qui eûr
été un malheur dans tous les tems , arriva
dans des circonstances qui la rendirent plus
fenfible . Charles venoit d'arriver des Pays-
Bas en Espagne , accompagné de beaucoup
de Flamands. La crainte qu'on y avoit que
ces étrangers ne fe rendiffent maîtres du
Gouvernement , & n'attiraffent à eux les
graces & les honneurs , faifoit généralement
defirer qu'ils fuffent renvoyés dans
leur pays. Ximenès qui appuyoit ces idées ,
les auroit fans doute fait réuffir s'il eût vêcu
davantage. Sa mort livra le Royaume entier
à l'avidité & aux caprices des Flamands. Le
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
joug parut humiliant & dur à une nation
fiere & genereufe , qui n'étoit pas accoutumée
à la fervitude . Le mécontentement
étoit général , & il monta au plus haut
point lorfque Charles , en partant pour -
l'Allemagne , laiffa la principale partie de
l'autorité , durant fon abfence , au Cardinal
Adrien , que fa qualité de Flamand
faifoit hair , & que fon génie borné faifoit
méprifer.
Il n'y eut plus qu'un cri dans tout le
Royaume ; les Grands , fur tout , qui
avoient allumé ce feu , faifoient tous leurs
efforts pour l'entretenir & l'augmenter. La
défenfe des loix & de la liberté étoit le
prétexte de l'ambition . Les principales villes
d'Espagne formerent entr'elles une confédération
trop réfléchie pour n'être pas
dangereufe ; à mefure que leparti fe fortifioit
, fes vues s'étendoient , le defordre
faifoit des progrès , & les violences fe multiplierent
: les mesures qu'on prit pour en
arrêter le cours , furent d'abord fans fuccès
; on chercha à gagner les chefs. » An-
» toine d'Acuna , Evêque de Zamora , né
» d'un pere incertain , & formé dès l'en-
» fance au crime , fut le premier attaqué .
» Il joignoit un caractere audacieux & tur-
» bulent à des moeurs baffes & corrom-
» pues. On lui trouvoit tous les vices d'un
ود
NOVEMBRE. 1754 103
mauvais Prêtre , excepté l'hypocrifie , &
toutes les vertus d'un foldat , excepté la
générofité. Ce Prélat , dont l'ambition
" n'avoit point de bornes , mit fa foumif-
» fion à un trop haut prix.
39
Les tentatives qu'on fit auprès des autres
Chefs ne réuffirent pas davantage , &
on ne vit plus d'autres moyens pour réduire
les rebelles que la force des armes,
L'incapacité de ceux qui les commandoient
les empêchoit de profiter de toutes leurs
forces ; le Comte de Haro qu'on mit à la
tête des troupes royales , étoit un Capitaine
brave & expérimenté ; quelques avantages
qu'il remporta fur les mécontens les
découragea , l'efprit de fédition s'affoiblit ,
le parti devint moins nombreux de jour
en jour , & le Comte de Haro profita de
ces circonftances pour engager une affaire
générale où il remporta une victoire complette
, qui termina la guerre par la mort
des chefs de la rebellion.
Il reftoit encore à éteindre les troubles
qui s'étoient élevés dans le Royaume de
Valence , & dont l'origine étoit finguliere .
» Un Francifcain ayant attaqué en chaire
» le péché contre nature , affura de la
» part de Dieu , que la contagion qui por-
» toit de tous côtés la mort dans l'état
"
étoit une punition de ce crime énorme.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
» Les auditeurs échauffés par ces déclama→
» tions , chercherent tous ceux qu'on foup-
»
çonnoit d'avoir des moeurs fi dépravées ,
» & en arrêterent cinq. Quatre furent livrés
au feu comme évidemment criminels
, & le dernier contre lequel il n'y
cut que de légers indices , fut condamné
à une prifon perpétuelle. Le peuple ,
qu'un grand intérêt rendoit alors févere ,
» ne trouva pas ce jugement affez rigoureux
, & il maffacra inhumainement l'ac-
» cufé , que les loix ne condamnoient qu'à
» la perte de fa liberté. On rechercha les
» auteurs du foulevement ; mais quoiqu'ils
» fuffent aflez généralement connus , pèrfonne
ne voulut ni les dénoncer ni dépofer
» contre eux. Ce filence , qu'on eſt forcé
d'admirer , & qui ne peut être le crime
» que d'une nation qui à beaucoup d'élévation
, eut des fuites malheureufes «.
Les coupables craignant d'être punis tôt
ou tard , exciterent le peuple à la révolte ,
& formerent un parti qui devint bientôt
redoutable . On fut obligé de réunir toutes
les forces du Royaume pour les lui oppofer
; les rebelles ne purent réfifter longils
furent battus en détail , & obligés
enfin de fe foumettre . Charles les traita
avec une douceur & une modération qui
étoufferent l'efprit de fédition dans fon
NOVEMBRE. 1754 .
Ies
hi
principe. Il n'y a rien de plus admirable
que le traitement qu'il fit à Fernand d'Avalos
; il étoit du petit nombre de ceux qui
avoient été exceptés de l'amniftie. Il vint
fecrettement à la Cour de l'Empereur pour
obtenir fa grace , & il ne fe montra qu'à
ceux dont il fe croyoit fûr ; mais il fut trapar
un ami perfide , qui non content
de déceler fa retraite , pour cacher la honte
de fa démarche , & lui donner un air plus
important , feignit de croire que la perfonne
du Prince étoit en péril , & fuppofa
une confpiration dont il faifoit. d'Avalos
l'auteur ou le complice . L'Empereur , à qui
il fit fon rapport , lui répondit d'un ton
d'indignation : vous deviez aller dire plutôt
à d'Avalos où je fuis , que de venir m'apprendre
où il eft , puifque dans l'état où font
les chofes , il a plus à craindre de moi que je
n'ai à craindre de lui. En achevant ces mots
il fit figne à l'accufateur de fe retirer , &
l'accufe ne fut ni puni ni recherché. Ce
trait de clémence acheva de gagner les Efpagnols
, que la force avoit defarmés . Ils
fouhaiterent de répandre pour la patrie le
refte d'un farg qu'ils venoient de prodiguer
contre elle , & la guerre de Navarre
en fournit bientôt l'occafion.
Hiftoire de la guerre de Navarre.
La Navarre , après bien des troubles &
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
des révolutions dans le Gouvernement ;
s'étoit choifi Jean d'Albret pour Roi : mais
ce Prince foible & lâche , fans talens &
fans vertus , n'étoit guere en état de défendre
fon Royaume contre les entrepriſes
de Ferdinand le Catholique , qui s'en empara
avec beaucoup de facilité fans droits
& même fans prétexte. D'Albret détrôné ,
fe retira à la Cour de France , où il obtint
des fecours pour rentrer dans la poffeffion
de fes Etats ; mais cette tentative fut fans
fuccès , & la Navarre refta fous le joug
jufqu'à la mort de Ferdinand , en 1516.
Le caractere de ce Prince , fi fameux
dans l'hiftoire , merite trop d'être connu
pour que nous ne nous y arrêtions pas :
nous allons en tracer quelques traits.
» Ferdinand en montant fur le trône
» d'Arragon , trouva beaucoup d'abus qu'il
» fe propofa de réformer , & qu'il réfor-
» ma en effet . Ceux qui ne voyoient pas
que la prodigalité eft la ruine d'un Etat ,
» l'accuferent d'avarice une injuftice fi
commune fit peu d'impreffion fur lui ,
» & il aima mieux rendre une juftice exacte
» aux peuples que de faire jouir les grands
de les bienfaits. La mauvaife opinion
qu'il avoit des hommes plutôt qu'une
» confiance outrée en fes lumieres , le détermina
à être lui- même tout fon con-
"
NOVEMBRE. 1754. 107
و ر
feil. A juger de ce Prince par les appa
" rences , on pouvoit lui foupçonner une
" ame toujours dans l'agitation ; fa fageffe
» dans le choix de fes projets & fa tranquillité
dans leur exécution , étoient la
» preuve que c'étoit plutôt par fystême
" que par inquiétude qu'il nouoit & dé-
» nouoit perpétuellement des intrigues . Il
» s'écartoit des principes de la morale en
» manquant de probité dans fes négocia-
» tions , & de ceux de la politique en ne
» fauvant pas même les apparences de la
» probité. Heureufement pour les Princes
»fes contemporains , il ne les crut pas
plus efclaves que lui de leur parole ; ce
qui l'empêcha de profiter autant qu'il
l'auroit pu faire de fes perfidies .
ود
❞
23
23
"
و د »Onnefçauroits'empêcherdeleregarder
comme un homme très- fupérieur ,
quand on penfe que le chimérique pro-
» jet de la monarchie univerfelle , qui le
» porta toujours au grand , ne lui fit rien
hazarder d'imprudent , ni entreprendre
d'impoffible. Sa religion ne fut que ce
>> fanatifme odieux qui rend les Rois per-
» fécuteurs , & ce mafque perfide qui les
difpenfe d'être honnêtes gens.
....
La mort de Ferdinand ranima les efpérances
de Jean d'Albret , qui fe vit par les
fecours de la France , à la tête d'une armée
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
nombreuſe & brillante , & qui auroit bien
fuffi à le rétablir dans fes droits , fi elle
avoit eu un autre Général que lui : il fit
les fautes les plus groffieres , fe laiffa
battre honteufement , & mourut peu de
tems après. Henri d'Albret , fon fils , hérita
de ce qui lui reftoit d'Etats & de fes
droits à ceux qu'il avoit perdus . Charles-
Quint fe garda bien de fe défaifir de la
Navarre , qui auroit donné une entrée aux
François jufques dans le coeur de fes Etats ;
& la France obſtinée à faire remonter les
d'Albret fur le trône , arma encore une
fois. L'Efparre furt mis à la tête des troupes
qu'on y envoya ; mais les fautes que fic
ce Général , plus foldat que Capitaine , fi
rent encore échouer cette entrepriſe. Les.
François furent défaits & chaffés de la Navarre
, qui depuis ce tems là a fait partie
de la Monarchie Eſpagnole. » Cette ufurpation
, il eft vrai , a fucceffivement
caufé à la mort des remords à Ferdi-
" nand , à Charles Quint , à Philippe I I..
» Mais ces retours tardifs à la juftice n'ont
"produit que d'inutiles exhortations à leurs.
29
defcendans de faire examiner des droits.
qui ne manquent jamais de paroître bien
»fondés aux Princes qui furvivent , & à
leur confeil.
NOVEMBRE . 1754 100
Le Pirronifme du fage . A Berlin , 1754-
Cet ouvrage eft une fuite de penfées détachées
, dont l'objet eft de faire voir l'incertitude
des connoiffances humaines . I
eft d'un homme qui a de l'efprit & de la
philofophie ; on en jugera par l'avant propos
que nous allons extraire avec quelques
penfées .
A Delos le Philofophe.
On voit , mon cher Delos , la nature
faire rarement de grands efforts , & donner
à cet univers des ames elevées , en qui
elle ait gravé tous les caracteres de la véritable
grandeur : avare de ces dons précieux
, elle produit peu de Monarques capables
de gouverner feuls ; on en voit encore
moins combattre eux-mêmes à la tête.
de leurs armées ; conduire fans fecours
avec prudence & avec fuccès les rênes du
gouvernement ; aimer , protéger & connoître
les arts & les fciences ; fans miniftres
& fans favoris , chercher le mérite pour
le récompenfer ; rappeller les loix à leur
ancienne fimplicité , & fervir à jamais
d'exemple à ceux que le fort appellera à
l'Empire : c'est le plus haut dégré de perfection
auquel l'efprit humain puiffe atteindre
; il à fes bornes. Que diriez -vous ,
Delos , d'un Monarque qui voudroit aller
110 MERCURE DE FRANCE.
bien au-delà ; qui maître de la terre entiere ,
prétendroit gouvernér feul , donner des loix
aux fieres nations du nord , & aux peuples
amollis du midi ; récompenfer toutes
les belles actions & punir tous les crimes ;
ramener tous fes fujets aux mêmes idées ,
& faire du monde entier un feul Etat ,
gouverné par un feul homme ? Ne lui demanderiez
- vous pas s'il entend toutes les
langues , s'il connoît les moeurs , le génie
& le climat des différens peuples qui compofent
fon Empire ? s'il a le tems de fuffire
à tout s'il a affez de génie & de lumieres
pour faire fleurir fes provinces , fans que
le bien de l'une entraîne la perte de l'au
tre s'il peut à tems recevoir les nou
velles des endroits éloignés , & remédier
aux defordres & aux révoltes ? fi fon efprit
enfin peut faifir un auffi grand nombre
d'objets ?
Que penfez -vous , Philofophe , qu'il
vous pût répondre ? Il feroit , fans doute ,
auffi embarraffé que vous le feriez fron
vous demandoit , vos fens font- ils fideles ?
les idées que vous avez aquifes par leur
moyen font- elles justes d'où les opinions
que vous adoptées tirent- elles leur origine
? comprenez -vous les mots dont vous
vous fervez ? nul préjugé ne vous dominet-
il ? vos idées font - elles diftinctes, vos prin-.
NOVEMBRE. 1754 I13
cipes inconteſtables , vos expériences cer
taines la perfuafion , la conviction mê
me , peut- elle nons tenir lieu de certitude
? avons nous affez de force dans l'efprit
pour nous garantir des fophifmes ?
eft- ce toujours l'amour de la vérité qui
nous fait décider ? ne nous rendons - nous
pas à de légeres probabilités ? & c.
Cher Delos , le langage que je vous
tiens vous paroîtra étranger : accoutumé à
des idées différentes , vous ferez furpris ,
vous me plaindrez peut-être ; vous voudrez
me ramener à mes erreurs , & fans
examiner s'il eft poffible que vous ayez
tort , vous me condamnerez . Prenez garde
qu'en me combattant ainfi , vous ne donniez
à penser que l'amour de la vérité n'eſt
pas toujours le guide des Philofophes .
Vous fouvenez- vous de ces géants qui voulurent
efcalader les cieux avez-vous fait
attention que les rochers qu'ils entafſoient
les uns fur les autres n'étoient pas affez
folidement arrangés , que les pierres qu'ils
lançoient vers les cieux retomboient fur
eux , qu'ils n'apperçurent pas Jupiter lorfqu'il
les foudroya , & que leurs efforts
prodigieux n'eurent dans la fuite d'autre
effet que de devenir des exemples inutiles
?
Lifez , mon cher Delos , ces réflexions.
112 MERCURE DE FRANCE.
que je vous préfente , comme le fruit da
defir que j'ai de m'inftruire.
Plus je réfléchis fur les connoiffances
humaines , plus je me vois obligé d'abandonner
les opinions que le premier feu
de ma jeuneffe m'avoit fait embraſſer : de
tous côtés je ne vois qu'incertitude , &
fouvent des erreurs groffieres. Un homme
qui raifonne , condamne aujourd'hui ce
qu'il approuvoit hier , & fe livre tour à
tour à des idées toutes oppofées. Ne feroitce
pas dans la foibleffe de l'efprit humain
& dans la précipitation avec laquelle on
fe livre à tout ce qui plaît , ou au moins
à tout ce qui paroît vraisemblable , qu'il
faudroit chercher la raifon de ces contradictions
? Le doute ne feroit- il pas le parti
qu'un homme fenfé doit choifir ? les ré-
Aexions fuivantes pourront peut-être répandre
quelque lumiere fur ce fujet.
Quels embarras , que de difficultés ,
lorfqu'il s'agit de donner à un homme l'idée
du goût d'une chofe qu'il n'a jamais
connue ! on eft obligé de fe contenter de
comparaifons , & de le faire juger de ce
qu'il ne connoît point par ce qui nous
paroît approcher le plus de ce que nous
voulons lui faire connoître. Manquer d'idées
lorfqu'il s'agit d'êtres › que nous
avons tous les jours fous nos yeux , que
NOVEMBRE. 1754. 113
nous diftinguons fort bien , que nous nous
rappellons avec très-peu de peine , dont
le fouvenir nous fait plaifir & nous fait
naître des defirs que nous favourons avec
volupté , dont nous fentons les différens
dégrés de bonté ; n'eft- ce pas la preuve la
plus convaincante de la foibleffe de notre
efprit ?
Verra-t- on toujours de jeunes gens outrager
les cendres de tant de grands hommes
? Pythagore n'eft plus qu'un rêveur ,
Platon un fantafque , Ariftote un pédant
tous les Scholaftiques nous font pitié ; nous
ofons lever des mains facrileges contre les
Defcartes & les Leibnitz : procédé bien digne
de ceux qui , montés fur les épaules
de ces beaux génies , voyent moins qu'eux.
Parlerai-je de l'hiftoire , où quelques
vérités font mêlées avec un fi grand nombre
de menfonges ? Nous n'y voyons les
grands hommes que de loin . Le bruit de
leurs actions parvenu jufqu'à nous , nous
les fait admirer ; c'eft cependant un moyen
fûr de fe détromper. On nous parle de faits
arrivés , pour ainfi dire , de nos jours
qu'une partie des hiftoriens nie , tandis
que l'autre les regarde comme avérés. La
mauvaiſe foi des uns , l'ineptie des autres
, & la foibleffe de tous ont rempli
l'hiftoire d'erreurs. Je la lirai , mais je la
114 MERCURE DE FRANCE.
lirai avec précaution quelques vérités
qu'on pourra démêler peuvent nous être
utiles .
LETTRES fur les ouvrages & oeuvres de
piété , dédiées à la Reine ; par M. l'Abbé
Joannet . A Paris , chez Chaubert , quai
des Auguftins ; & Hériffant , rue Notre
Dame , 1754. tome premier.
C'eſt un nouvel ouvrage périodique qui
ne roulera , comme le porte le titre , que
fur des ouvrages de piété. L'Auteur , à juger
de lui par un ouvrage qu'il donna il
y a deux ou trois ans , & par l'effai qu'il
publie , eft bien en état d'exécuter le projet
qu'il a formé. Voici le plan tel qu'il
l'a tracé lui-même.
Nous donnerons régulierement les 1 ' &
15 de chaque mois les différentes parties
de cet ouvrage , qui formeront au bout
de l'année environ fix volumes .
A la fin de chaque volume il y aura un
article de nouvelles édifiantes , qui , fi l'Auteur
eft auffi bien fecondé que nous l'efpérons
, ne fera ni le moins utile ni le moins
intéreffant de cet ouvrage . Il feroit à fouhaiter
que tous ceux qui auront connoiffance
de quelqu'action éclatante de piété ,
de quelque trait fingulier de vertu , de
morts édifiantes , d'établiffemens où brille
NOVEMBRE. 1754. 115
la charité chrétienne , de cérémonies qui
faffent honneur à la Religion , vouluffent
prendre la peine de lui en faire part par
notre canal ; mais quelqu'envie qu'il ait
d'en être inftruit pour en informer le public
chrétien , il ne confent à les faire imprimer
qu'aux conditions fuivantes.
1°. Que la perfonne qui les communiquera
fe fera connoître par fon nom , fa
profeffion & le lieu de fa naiffance , afin
qu'il puiffe fe raffurer fur fon témoignage
:il y auroit même des faits dont la nature
exigeroit qu'ils fuffent confirmés par
le Curé du lieu ou par quelque perfonne
de poids .
Ĉependant il fera toujours au public
un myſtere du nom des perfonnes qui l'auront
informé des faits , à moins qu'elles
ne le décident autrement.
2°. Que fi le fait intéreffe une autre
perfonne que celle qui l'en inftruira , il
ne fera mention de la perfonne intéreffée
que fur un confentement exprès figné de
fa main.
3° . Qu'il pourra faire dans le ftyle &
dans les détails des récits qui lui feront
envoyés , les changemens qui paroîtront
convenir au genre & au but de cet Ouvrage.
4°. Que les lettres ou paquets qui nous
TIG MERCURE DE FRANCE.
feront adreffés , foit de nouvelles , foit de
morceaux d'éloquence , d'hiftoire ou de
poëfie chrétienne , nous feront remis francs
de port.
L'Auteur fe fera un plaifir d'informer le
public des ouvrages de peinture , de gravûre
, de fculpture & de mufique qui traiteront
des fujets de piété , en fe bornant à
ceux-là exclufivement à tous autres.
Les perfonnes de Paris qui ne voudront
pas fe donner la peine d'envoyer prendre
chez le Libraire l'Ouvrage à mesure qu'il
paroîtra , peuvent fe promettre qu'il leur
fera rendu chez elles la veille du jour où
il fera mis en vente , dès que nous ferons
informés de leur demeure . En recevant le
premier cahier , elles auront la bonté de
donner douze livres , dont il leur fera
tenu un compte fidele à la fin de l'année ,
en datant du jour où le cahier leur aura
été remis .
Les perfonnes de province qui fouhaiteront
avoir l'Ouvrage prefque auffi - tôt
qu'il paroîtra ici , n'ont qu'à nons faire
fçavoir leur intention . Nous avons pris à
la Pofte des arrangemens qui leur permettront
de fatisfaire à peu de frais leur em
preffement.
Le prix de chaque cahier eft de 12 fols.
NOVEMBRE . 1754. 117
RELATION ou defcription de tout ce qui
s'eft dit & fait au fujet des entrée & intronifation
folemnelles de M. Paul d'Albret
de Luynes , Archevêque de Sens ,
dans la ville & fiége de fon Archevêché.
ASens , 1754. Un médiocre volume.
Il eft prefque fans exemple qu'un changement
de fiége ait caufe d'aufli vifs regrets
, excité une joie auffi marquée que
l'a fait celui de M. de Luynes. Bayeux a
paru inconfolable de la perte de ce vertueux
Prélat , & Sens a montré qu'il fentoit
tour le prix du bonheur qui lui arrivoit.
Le volume que nous annonçons a recueilli
les divers témoignages d'admiration , de
refpect & d'amour que M. de Luynes a
reçus dans fon nouveau Diocèfe . Nous
tranfcrirons l'extrait qu'on lit dans cette
relation du Difcours prononcé par le Régent
de Rhétorique du Collège des Jéfuites.
Rien de fi heureux , dit l'Hiftorien
, que la divifion de fon difcours ! la »
» voici :
» M. de Luynes fait honneur à fon nou-
» veau fiége , & le fiége de Sens donne un
» nouveau luftre à M. de Luynes.
» Le premier membre de cette divifion
» étoit appuyé fur trois vertus perfonnel-
» les au Prélat ; la prudence , la piété , &
l'autorité : toutes qualités propres à illuſp
18 MERCURE DE FRANCE.
» trer un fiége ; & autant de fubdivifions
5 qui rempliffoient la premiere partie de la
harangue , & qui furent toutes prouvées
» par des faits.
» La prudence , quoiqu'univerfelle dans
lui , fe trouva ainfi particulariſée par
» l'emblême d'un Roi d'abeilles , qui éloignoit
de fa ruche les frêlons , & n'y
" admettoit que les abeilles véritables ; le
» mot le rendoit : apes admittit , fucos ar-
» cet.
» C'eft ainfi que le Prélat s'occupe particulierement
du foin d'éloigner de l'autel
ceux qui n'en font pas dignes , & de
n'y admettre que des perfonnes capables
» de fervir & honorer l'Eglife .
•
» Sa piété bienfaifante étoit repréſentée
par le Nil , fleuve d'Egypte , qui épanche
fes eaux dans les campagnes qu'il
» fertilife ; c'eſt le fens du mot pertranfit
» benefaciendo.
"
» L'autorité que le Prélat tire de fa pla-
» ce , & de fon paffage d'un fiége à un
autre plus illuftre , étoit marquée , ainſi
que le mérite & l'éclat de fa réputation ,
par un foleil qui éclaire plufieurs villes ;
le mot le porte : Non uni debeor urbi :-
Je fuis néceffaire au gouvernement de
plus d'une.
"
"
Le fecond membre de la divifion étoit
་
NOVEMBRE. 1754. 119
"
auffi foutenu de trois branches qui compofoient
cette feconde partie du dif-
» cours , & prouvoit le nouveau luftre
» acquis à M. d'Albret par le fiége de Sens.
» 1 °. Son Archevêché l'approche de la
» Cour , & le met en état de faire valoir &
» briller tous fes talens ; ce qui étoit exprimé
par un aigle qui , approché du foleil
de fort près , le fixoit en planant dans
les airs : Quo propier , eo fortior habetur .
23
2º . Il a pour fecond , qui le repré-
» fente dans fon abfence , un Clergé nom-
» breux & célébre. Ce Clergé étoit figuré
par une lune en fon plein , entourée d'én
toiles brillantes : Fulgidius micat inter
» illas.
» 3 °. Il eſt le paſteur d'un grand trou-
» peau , & le protecteur d'une ville re-
» commandable à bien des égards : ce qu'ex-
» primoit très-ingénieufement le lion tiré
» des armes de M. l'Archevêque , paroiffant
garder la tour qui fait les armes de
2 la ville , avec ce mot heureux : hac fta-
» tio honori. Cette garde eft un pofte
» d'honneur.
20
» Pour juftifier encore que le luftre du
fiége ajoutoit à celui du Prélat , l'Ora-
» reur en a d'abord diftingué l'éminence
par les traits de fa dignité & de fon an-
» cienneté. Il a enfuite détaillé les préro-
»
120 MERCURE DE FRANCE. -
gatives de la ville où le fiége eft établi ,
par rapport à fa fituation , à fon anti-
» quité , aux qualités de fon Clergé , au
caractere de fes habitans , à la falubrité
→ même de l'air qu'on y refpire.
DIALOGUES Socratiques , ou inftructions
fur divers fujets de morale. A Paris ,
chez Durand , 1754. in. 16. 1 vol.
Ces dialogues attribués à un illuſtre
Profeffeur de Genève , font au nombre de
huit. Le premier traite des devoirs de
l'homme & du Prince . Le fecond de la
néceffité & du plaifir qu'il y a de tourner
fes penſées vers Dieu. Le troifiéme de la
maniere dont on en doit ufer avec fes inférieurs.
Le quatrième de la diffimulation.
Le cinquième de l'efprit de bagatelle. Le
fixiéme du cas que l'on doit faire de l'eftime
d'autrui. Le feptiéme de l'indolence.
Le huitiéme de l'humeur. On trouve dans
tous ces dialogues des développemens dignes
d'un philofophe , & très néceffaires à
tous les jeunes gens . Si l'Auteur vouloit
continuer cette efpéce de cours de morale ,
il rendroit un grand fervice à la fociété .
DISSERTATIONS fur les anciens monumens
de la ville de Bordeaux , fur les Gahets
, les antiquités & les Ducs d'Aquitaine
;
NOVEMBRE. 1754. 121
taine ; avec un traité hiftorique fur les
monnoies que les Anglois ont frappées dans
cette province. Par M. l'Abbé Venuti ,
Prieur de Livourne en Italie , de l'Académie
des Infcriptions & Belles Lettres de
Paris , & de celle des Sciences & Beaux-
Arts de Bordeaux . A Bordeaux , chez Jean
Chappuis , rue Defirade , 1754. in-4° . 1
volume.
La premiere & la feconde differtation
roulent fur les infcriptions antiques de la
ville de Bordeaux . Ces deux morceaux font
remplis dé fagacité , & ne font pas ſuſceptibles
d'extrait . Dans la troifiéme , M.
P'Abbé Venuti fait l'hiftoire de l'élection
des deux Empereurs Romains , Tetricus ,
faite dans la ville de Bordeaux , de leur
féjour dans l'Aquitaine , & de la chûte de
leur empire. Ce point d'hiftoire qui n'avoit
pas encore été éclairci , ne peut manquer
de piquer la curiofité des Sçavans.
Il y a dans la Guyenne des préjugés fort
anciens , & très- enracinés fur la vie de
Waifre , Duc d'Aquitaine , & fur fon prétendu
tombeau , appellé la tombe de Caïfas.
M. l'Abbé Venuti répand dans fa quatriéme
Differtation , fur tous ces objets ,
une lumiere à laquelle il n'eft pas poffible
de fe refufer. La cinquième , divifée en
deux parties , roule fur les Gahets de la
F
122 MERCURE DE FRANCE .
ville de Bordeaux . C'étoient des hommes
qui dans le fein même de leur patrie ne
jouiffoient de prefque aucun des droits de
citoyen , & étoient couverts d'opprobres.
M. l'Abbé Venuti démontre que ces hommes
malheureux & méprifés n'étoient ni
des defcendans des Goths , ni des Vifigots ,
ni des Sarrafins , comme on l'a cru affez
généralement ; il trouve leur origine dans
les Croisades . » Parmi les maux qui réful-
» terent , dit- il , des pélerinages de la
Terre -Sainte , un des plus confidérables
fut celui de la lepre , maladie épidémique
à la Syrie & à l'Egypte . C'eft de ces
pays que ces dévots chrétiens l'apporterent
en Europe , où ils la rendirent du
» moins plus fréquente & plus connue. La
nature & les fymptômes de cette affreuſe
» maladie , qui fe communiquoit , felon
les Livres Saints , même aux murs des
maifons , font affez bien décrits dans
» les auteurs de Médecine. Dès qu'on s'ap-
» perçut en France de ces dangereufes fui-
» tes , les Magiftrats & les loix s'efforce-
»
ود
و ر
rent d'arrêter par de fages réglemens
»les progrès de la contagion . On fépara
» les lépreux du commerce des hommes
»fains , on les diftingua par des marques ,
» on leur affigna des maiſons & des hôpi-
» taux particuliers. Le peuple conçut alors
NOVEMBRE . 1754. 123
une telle horreur pour ces lépreux , qu'elle
fe convertit bientôt en une haine impitoyable
; auffi les infultoit-on fous le faux
préjugé que des gens qui étoient en butte
à la colere du ciel , devoient être auffi l'opprobre
& le mépris des hommes. La lépre
cella prefqu'entierement en Europe au
quinziéme fiécle ; mais le peuple ne ceffa
jamais d'en foupçonner les Gahets : il ne
fut pas facile de tranquillifer fon efprit làdeffus
; & les Médecins les plus habiles
eurent beau faire des expériences fur le
fang des Gahets , & démontrer qu'il étoit
auffi pur que celui des autres hommes , ils
ne pûrent jamais les réconcilier avec la fociété.
La haine convertie en habitude n'écouta
point la raifon ; ainfi il a fallu une
force fupérieure pour détruire ce préjugé..
Trois Arrêts du Parlement de Bordeaux ,
rendus en 1723 , 1735 & 1738 , ordonnent
que les Gahets foient admis à toutes
les affemblées générales & particulieres qui
fe feront par les habitans , aux charges
municipales , & aux honneurs de l'Eglife
, comme les autres.
Une differtation hiftorique & très- fçavante
, fur les monnoies que les Anglois
ont frappées en Aquitaine & dans d'autres
provinces de France , termine le volume
que nous annonçons.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
L'ART de la guerre pratique . Par M.
Ray de Saint- Geniés , Capitaine d'Infanterie
. A Paris , chez Jombert , rue Dauphine,
à l'image Notre- Dame. 1754. in- 12. 2 vol.
LE Microſcope mis à la portée de tout le
monde , ou defcription , calcul & explication
de la nature , de l'ufage & de la force
des meilleurs microfcopes ; avec les méthodes
néceffaires pour préparer , appliquer
confidérer & conferver routes fortes d'objets
, & les précautions à prendre pour les
examiner avec foin ; le détail des découvertes
les plus furprenantes , faites par le
moyen du microfcope , & un grand nombre
d'expériences & d'obfervations nouvelles
fur plufieurs fujets intéreffans. Traduit
de l'Anglois de Henri Baker , de la
Société royale de Londres , fur l'édition
de 1743 , où l'on a ajouté la figure du microſcope
folaire , & plufieurs obfervations
nouvelles fur le Polype. A Paris , chez le
même. 1754. in- 8 ° . 1 vol .
LEÇONS élémentaires de Calcul & de
Géométrie , à l'ufage des Colléges ; par le
R. P. Torné , Prêtre de la Doctrine Chrétienne.
A Paris , chez le même. in - 8 ° . 1754.
ESSAI fur l'éducation médicinale des
NOVEMBRE. 1754. 125
enfans & fur leurs maladies ; par M. Brouzer
, Médecin ordinaire du Roi , de l'Infirmerie
royale & des Hôpitaux de Fontainebleau
, Correfpondant de l'Académie
royale des Sciences , & Membre de l'Académie
des Sciences & Belles - Lettres de Beziers
, &c. A Paris , chez la veuve Cavelier
& fils , 1754 , in- 12 . 2. vol .
L'ouvrage que nous annonçons , eſt d'un
homme d'efprit , qui peut arriver à tout ,
& qui doit afpirer du moins à une grande
réputation . Voici comme il s'exprime dans
fa préface, On fe perfuade communément
que l'éducation médicinale des en-
» fans & leurs maladies n'exigent preſque
jamais le fecours des Médecins , & que
» la nature , les ufages reçus ou des for-
» mules générales fuffifent à cet égard . Le
» détail dans lequel nous allons entrer ,
» prouvera la fauffeté de cette opinion
» du public. Il verra combien l'éducation
»médicinale des enfans tire des avantages
33
de la médecine , & combien les mala-
» dies de l'enfance demandent de lumie-
» res & d'expérience .
» 1 ° . Le tems de la groffeffe d'une fem-
» me mérite une attention particuliere .
» Les pertes d'appétit , les bouffiffures , les
rougeurs à la peau qu'elle éprouve les
premiers mois , ne doivent pas
a2
être com-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
>> battus
»
"
par
qu'elle
fecours des médicamens ,
» que des perfonnes peu inftruites ne preſ-
» crivent que trop fouvent. Ces ſymptô--
» mes qui dépendent de la compreffion
que le fétus produit fur la matrice , fe
diffipent ordinairement d'eux -mêmes ou
» par la diete convenable. Il feroit dange-
» reux pour la mere & pour l'enfant
» le fuivit l'opinion généralement reçue ,
» qui lui permet de manger toutes fortes
» d'alimens à des heures irrégulieres .
» C'eſt au Médecin feul à qui il appartient
» de déterminer l'efpece de nourriture qui
» convient à une femme groffe , l'ordre de
fes repas , le jufte milieu qu'elle doit tenir
entre le trop grand exercice & la trop
grande inaction , fon féjour à la ville ou à
la campagne; enfin la modération qui doit
regner dans l'ufage de fes paffions , &c.
» 2°. Le terme de l'accouchement , que la
» fobriété du corps & de l'efprit , & l'exer-
» cice modéré des femmes groffes rendent
»
»
prefque toujours heureux , n'eft pas fi
» aifé à déterminer qu'on le croit commu-
» nément ; il arrive au feptieme , au hui-
» tieme & au neuvieme mois. Les fignes
fur lefquels on fe fonde ordinairement
pour l'annoncer & qu'on croit les plus
» fûrs , font fouvent équivoques. Il faut
avoir une certaine connoiffance de la
n
NOVEMBRE. 1754. 127
pofition des parties , de leur rapport ,
» de leurs fonctions , pour diftinguer les
» douleurs légitimes d'avec les douleurs
» fauffes , pour remédier aux fuites fâ-
» cheufes que peuvent avoir les chûtes ,
» les accidens , les maladies qui furvien-
» nent aux femmes groffes. Il eft vrai que
l'accouchement eft plus fouvent l'ouvra-
» ge de la nature que de l'art , & qu'ca
» doit le regarder comme une excrétion à
laquelle la matrice fe difpofe infenfible-
» ment , & dont elle fe débarraffe avec
D fuccès quand on n'employe aucune ma-
"noeuvre qui puiffe l'irriter. Mais lorsque
»
la délicateffe du tempérament de certai-
» nes femmes groffes , la difpofition de
>l'orifice de leur matrice , la fituation , la
groffeur de l'enfant , &c. rendent l'ac-
≫ couchement difficile , peut- on affez blâ-
» mer l'imprudence des Sages- femmes &
» des Accoucheurs qui n'appellent pref-
» que jamais des Médecins , lefquels étant
dirigés par la connoiffance de l'Anato-
» mie ,de l'état du pouls & des autres fymp-
» tômes qui leur font plus familiers , font
les feuls capables d'indiquer les directions
, les manoeuvres & les remedes les
plus favorables à l'accouchement , de
donner les régles les plus fûres pour l'ex-
» traction du placenta , pour la ligature
"
"
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE .
» du cordon ombilical , pour les fuites
de l'accouchement , &c.
و د
"
»
"3
" 3. On fçait que les enfans nouveaux
» nés font fujets à une espece d'éréfipele ,
à des douleurs , à des foibleffes , à des
» étouffemens ; mais foupçonne- t - on affez
raifonnablement la caufe de tous ces accidens
? Doit-on en être allarmé , les dif
fiper , laiffer agir la nature , ou lui aider
en facilitant l'évacuation du meconium ?
Dans cette vûe quel eft le purgatif le
plus convenable ? Dans quel tems doit-
» on le placer ? On eft dans l'ufage d'em-
» maillorer un enfant peu de tems après
»fa naiffance ; les Sages- femmes & les remueufes
ont des notions générales fur la
pratique & les dangers de cette opéra-
» tion . Mais fçavent - elles que la tête doit
» porter directement fur le col fans pan-
» cher d'aucun côté ; que les oreilles ne
» doivent jamais être trop ferrées ; que
l'application des bandes qui fervent à
l'emmaillotement doit fe faire d'une fa-
» çon propre à favorifer l'extenfion de l'épine
du dos qui a été courbée en avant
» tout le tems de la groffeffe ; qu'une têtiere
mal placée peut faire prendre un
» mauvais pli aux vertébres du col ; ' que
» l'articulation du fémur eft quelquefois
»dérangée par la mauvaiſe pratique où
D
ود
NOVEMBRE . 1754. 129
39
l'on eft d'appliquer trop fortement les
» extrêmités inférieures l'une contre l'au-
» tre ; que la plûpart des fiévres , des
» toux , des fuffocations des enfans font
»fouvent un effet de l'étranglement de la
» poitrine , caufé par une trop grande
> compreffion des bandes , &c ; qu'il faut
ménager les premieres fenfations des
enfans , ne les expofer qu'avec une ex-
» trême précaution au grand jour , au
>> bruit, &c ?
» 4° . Les enfans font plus portés au
» fommeil que les adultes. Il eft à préfu-
» mer que leur conftitution lâche & humi-
» de les difpofe à cette fonction qui les
délaffe des fatigues de leur naiſſance ,
» qui facilite la nouvelle circulation de
» leurs humeurs & le développement de
» leurs idées. Les cris , les frayeurs & les
» trémouffemens des enfans pendant leur
» fommeil n'ayant prefque jamais des fui-
» tes fâcheufes , on ne fçauroit affez crier
» contre l'inutilité & le danger des nar-
» cotiques qu'on mer en ufage pour faire
» difparoître tous ces fymptômes. A peine
»l'enfant eft- il forti de fon premier affoupiffement
, qu'il fuce fes doigts , qu'il
» demande le mammelon par des fignes
# & par fes cris. Mais il ne fuffit pas de .
l'exercer peu à peu à le faifir , il faut
»
33
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
» encore prendre garde au filet de fa langue
, voir s'il n'y a aucun vice de con-
» formation , & ne couper ce filet ( mal-
» gré la pratique des Sages - femmes qui
» font indifféremment cette opération fur
» tous les enfans ) que lorfqu'il s'étend
» jufqu'au bout de la langue & qu'il empêche
de tetter. Enfin de tous les fe-
»cours propres à appaifer les cris des enfans
, dont il eft effentiel de ne pas con-
» fondre la caufe, qui peut venir d'une impreffion
trop vive des objets extérieurs ,
» de la gêne de l'emmaillotement , d'un be-
» foin de nourriture , de l'irritation du
» meconium , &c ; le mouvement du ber-
» ceau eft le fecours le plus efficace, pourvû
" qu'il foit uniforme , & accompagné d'un
» certain chant capable de hâter le fommeil.
"
»
"
» Quant à la propreté des enfans , nous
» ne fçaurions affez la recommander ; elle
» eft très- utile & néceffaire à leur fanté. On
» devroit les laver plus fouvent qu'on le
fait, avec du vin & de l'eau tiède , fur- tout
lorfqu'ils ont la peau légerement enflammée
& couverte d'écailles . On ne doit
s'oppofer ( du moins après l'âge d'un ou
» deux ans ) à la pente qu'ils ont de fe
coucher fur le côté ; cette pofition eſt
plus avantageufe & plus commode que
celle d'être étendu fur le dos , la face
NOVEMBRE. 1754. 131
tournée en haut ; les vifceres du bas-
» ventre & de la poitrine jouiffent pour
» lors d'une plus grande liberté , & la peau
»de la plus grande partie du corps fe trouve
moins tendue , & c.
33
و د
33 » 5°. Que l'accroiffement des enfans fe
faffe par le développement de leurs vaiffeaux
, par l'union des molécules orga-
» niques , ou par l'application d'une lymphe
nourriciere fur leurs folides , il n'eft
» pas moins conftant que les enfans ont
» befoin de prendre tous les jours une cer-
» taine quantité d'alimens convenables ;
» & que le lait paroît avoir toutes les qua-
» lités qu'on peut defirer dans leur nour-
» riture : il eft d'abord féreux , léger
» propre à l'évacuation du meconium , il
acquiert plus de confiftance à meſure ">
» que
l'enfant
fe fortifie
; c'eft un chyle
» tout formé. L'exemple
de tous les hommes
& des animaux
prouve
affez le be-
»foin & l'utilité
de cet ufage . Nous
ne
» fçaurions
contefter
ces indications
; mais
*
eft-il impoffible de trouver une nour-
» riture plus parfaite que le lait & plus
" convenable à l'état de l'enfance ? De-
» vons-nous affez refpecter les prétendues
» loix de la nature , pour priver les enfans
» des alimens qui leur feroient évidem-
» ment plus falutaires ? N'eft- il pas de la
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
» derniere importance d'examiner fi les
» enfans doivent être nourris de lait , fi le
lait de femme leur convient mieux que
» celui des animaux , & fi celui de leur
»propre mere eft préférable à tout autre ?
» Les inconvéniens qui fuivent l'ufage
» du lait font affez connus. Outre la né-
» ceffité dans laquelle on fe trouve de le
» mêler avec d'autres alimens par rapport
» à ſon inſuffiſance , qui n'eft que trop or-
» dinaire , il produit des maladies dangereufes
lorfqu'il s'aigrit dans l'efto-
» mac ; il est très- fouvent altéré par les
" excès & les paffions des nourrices , qui
» communiquent aux enfans qu'elles al-
» laitent leur maux & leurs inclinations
» vicieuſes. Enfin les prétendus avantages
» du lait ne compenfent pas les inconvé-
» niens réels qu'on obferve dans fon uſa-
" ge . Ces mêmes confidérations doivent
» nous engager donner la préférence au
» lait des animaux , qui font ordinaire-
» ment plus fains que les nourrices , & qui
» ne font pas fujets comme elles à des ex-
» cès & à des paffions contraires à la bon-
» té du lait. On ne doit enfin préférer une
» mere à une nourrice étrangere qu'après
» avoir mûrement réfléchi fur la bonne
» ou la mauvaife fanté de l'une & de l'autre
, fur leur âge , leur caractere , le nom-
"
NOVEMBRE. 1754. 133
» bre de leurs couches & de leurs nour-
» ritures , fur l'âge & la qualité de leur
lait , fur leur féjour à la ville ou à la
campagne, &c . Mais comme les trois mé-
"thodes généralement reçues d'allaiter les
enfans , leur font le plus fouvent nuifi-
» bles , une bouillie faite avec du pain lé-
» gerement bouilli dans du vin ou dans
» de la bierre avec du miel ou du fucre ,
» réduit à une confiftance mucilagineufe
» & délayée dans une fuffifante quantité
» d'eau , lorfqu'on voudroit la donner en
"
boiffon , ne feroit - elle pas préférable au
» lait & à tout autre aliment dans la pré-
» paration duquel on le feroit entrer ?
و د
» Cependant malgré l'évidence des rai-
» fons qui combattent l'ufage du lait pour
» les enfans & qui conftatent l'avantage
» de la bouillie que nous avons propofée ,
" nous croyons le fecours de l'expérience
encore néceffaire . Nous defirerions donc
qu'on donnât ou qu'on permît l'ufage
» de cette derniere méthode aux nourrices
» de la campagne aufquelles on confie les "
39
Enfans trouvés , par exemple , & dans
les communautés où l'on fe charge de
» faire nourrir un certain nombre d'en-
» fans , & qu'on fe décidât en faveur de
» cette nourriture , fi des épreuves faites
» avec ſoin , & repétées plufieurs fois , don134
MERCURE DE FRANCE.
"»
noient une entiere certitude de fon effi-
» cacité abfolue & de fon avantage fur le
lait. Mais comme les changemens utiles
» à la ſociété n'arrivent d'ordinaire que
long-tems après leur indication , en at-
» tendant quelque heureufe circonftance
qui puiffe hâter le fuccès de celui que
» nous venons d'énoncer , nous prefcri-
» vons un régime de vie convenable aux
» nourrices & aux enfans. Ce droit n'ap-
» partient qu'aux Médecins .
»
و ر
"
36°. Le tems de la dentition des enfans
» eſt ordinairement accompagné de fymp-
» tômes fi fâcheux , tels que la fievre , le
» dévoiement , la toux , les mouvemens
» convulfifs , &c . qu'il y auroit de la té-
» mérité à confier cet ouvrage à la feule
» nature ou à des pratiques générales répandues
dans le public. Indépendam-
» ment des fecours locaux qui font quelquefois
néceffaires , & qu'on ne devroit
jamais appliquer que par le confeil des
Dentiſtes & des Chirurgiens éclairés , la
» direction des humeurs des enfans à la
» tête , obfervée par Stahl , & qui augmente
la fenfibilité du périofte que les
dents veulent percer , demande toute
l'attention du Médecin . Une diverfion
» de ces mêmes humeurs occafionnée par
des médicamens peu actifs , faite dans
NOVEMBRE . 1754. 135
» un tems contraire ou dans quelque vif-
» cere , en un mot , dirigée fans aucune
» connoiffance , deviendra mortelle , ou
» caufera des incommodités qui perſiſte-
" ront dans un âge plus avancé. Une dié-
> te convenable aux nourrices & aux en-
» fans , des remedes internes ou des topi-
» ques appropriés & placés avec pruden-
» ce , diffiperont les dangers qui accompa-
»gnent la dentition , faciliteront même la
fortie des dents , leur emplacement , leur
» ſolidité , le bon état des gencives , &c .
»7°. Le tems du fevrage ne demande
» pas une moindre attention que le tems
» de la dentition qui les y prépare ; ce
» n'eft que pour ce changement que les os
» maxillaires fe renforcent. On ne fçau-
» roit trop craindre les révolutions qui
» naiffent ordinairement de la privation
» du lait & des alimens qu'on lui fubftitue
; l'eftomac n'eft jamais expofé fans
danger à la préparation d'une nouvelle
» nourriture. Ce n'eft qu'en lui donnant
» des alimens proportionnés à fon dégré
» de force & d'activité , & à la nature &
Ȉ la confiftance de ceux qu'il eft dans
» l'habitude de recevoir , qu'on peut pré-
» venir les maladies qui pourroient pro-
» venir du fevrage. On ne fçauroit nier
» que l'homme n'ait fes forces digeſtives
"
136 MERCURE DE FRANCE.
"
"
capables de broyer toutes fortes d'ali-
» mens ; mais il n'eft pas moins vrai qu'un
» aliment trop pefant & difficile à digerer ,
jetté dans un eftomac accoutumé depuis
long-tems à ne travailler que du lait ,
» c'est - à - dire un chyle prefqu'entierement
formé , doit exciter un dérangement
» confiderable dans les organes de la digeftion
& dans toutes les fonctions de
» l'économie animale qui en dépendent .
"
"
» Au reste on ne doit pas être allarmé
» de l'état de maigreur qu'on obferve dans
» les enfans nouvellement fevrés , quand
» on a l'attention de ne leur donner que du
" potage , du ris , du gruau , des purées ,
» des farineux , du beurre frais , des fruits
" fains , en un mot des alimens de bon
fuc & dans une quantité médiocre , &
» lorsqu'on n'apperçoit aucun figne de fie-
» vre lente. Cette maigreur qui eft l'effet
» du dégorgement des fucs laiteux conte-
» nus dans les derniers vaiffeaux , eft plu-
» tôt falutaire que nuiſible ; mais elle difparoît
bientôt lorfqu'elle n'eft entrete-
» nue par aucun vice particulier des vifce-
39
و ر
res. Les enfans reprennent même en peu
» de tems un état d'embonpoint plus par-
» fait. Cet état fe foutient ordinairement
jufqu'à la puberté , pourvû qu'on ait
grand foin de ne leur donner qu'une
NOVEMBRE. 1754. 137
quantité fuffifante d'une nourriture fai-
» ne , à des heures réglées & dans des in-
» tervalles affez éloignés l'un de l'autre ,
»pourvû que l'ordre naturel de leurs ex-
» crétions ne foit pas troublé , qu'ils ref-
» pirent un air libre & fouvent renouvel-
» lé , que leur fommeil ne foit pas dérangé
, que leurs exercices foient propor-
» tionnés à leur dégré de force , & tou-
» jours pris avec modération , enfin pour-
» vû que les affections de leur ame foient
» habilement dirigées.
"
» 8°. A peine les enfans font- ils parve-
» nus à l'âge de puberté , qu'ils éprouvent
» des révolutions bien furprenantes dans
les parties de la génération . Cette crife
» de l'enfance eft fouvent accompagnée de
»faignement de nez , de douleurs aux aî-
» nes , de toux , de crachement de fang. Les
régles commencent à fe manifefter dans
» les filles , & les garçons voyent fortir
avec furpriſe des parties de la généra-
» tion une matiere laiteufe qui caracteriſe
»les premiers tems de la virilité . La voix
» de l'un & de l'autre groffit , les mam-
» melles des filles enflent , quelquefois
» même celles des garçons croiffent & leur
» caufent de la douleur ; ces derniers , ou-
»tre l'apparition de la barbe qui leur eft
particuliere , font plus fujets que les fil138
MERCURE DE FRANCE.
» les à un état de melancolie & de trif
» tefle , la folitude fait leurs délices ; c'eft
» que la nature leur infpire des defirs ,
» qui les menent fouvent à des découver-
» tes aufli contraires à leur fanté qu'aux
» bonnes moeurs , & c .
» Voilà les dangers & les régles de l'é-
» ducation médicinale des enfans. Les maladies
de cet âge demandent encore plus
» de connoiffances & de circonfpection .
» Rarement les enfans parviennent - ils à
» l'âge de puberté fans reffentir quelque
indifpofition qui demande le fecours de
» la Médecine. Les enfans nouveaux nés ,
» ainfi que l'a remarqué Hippocrate , font
fujets à des vomiffemens fréquens , à des
35
ود
"
petits ulceres dans la bouche, à des toux
» opiniâtres , à des infomnies , à des in-
» flammations au nombril , & c ; la fievre ,
» le dévoiement , les mouvemens convulfifs
, les douleurs vives dans les gencives
» ne manquent gueres d'accompagner le
» tems de la dentition . A peine ont- ils at-
» teint l'âge de trois ou quatre ans , qu'ils
» font attaqués des bouffiffures , des vers ,
» des maux de gorge , d'épilepſie , de la
rougeole & de la petite verole , du rachitis
, des écrouelles , &c. Ils font enfin
expofés dans l'âge de puberté à des crachemens
de fang , à des maux de tête ,
ม
NOVEMBRE. 1754 139
»
"
» à des faignemens de nez , à des fievres
» intermittentes , au marafme , &c . Ne de-
» vons - nous pas conclure de toutes les ob-
» fervations que nous venons de faire ,
qu'il y auroit de l'inhumanité à livrer les
» enfans malades aux feuls foins de la natu-
» re , ou au traitement vague & incertain
» des femmes ou des Empiriques ? Mais il
» faut convenir que la plupart des précep-
» tes ou des confeils qui font répandus
» dans cet ouvrage , ne conviennent qu'aux
enfans dont les parens font riches ou ai-
" fés , & qu'il eft difficile de les mettre en
ufage pour les enfans du peuple . Il ne
» me reste plus qu'à avertir le public que
» cet Effai eft le fruit d'une étude parti-
» culiere de l'éducation médicinale des
» enfans , & d'une application conftante
» au traitement des maladies de cet âge.
»Les différentes divifions qui partagent
»le tems & les maladies de l'enfance , dans
la plupart des Auteurs qui ont écrit fur
» cette matiere , m'ont paru trop peu réel-
» les . Voici celles que j'établis dans cet
ouvrage que je divife en trois livres .
"
» Le premier livre traite de tout ce qui
regarde l'éducation médicinale de l'en-
» fant depuis fa formation ou fa concep-
» tion , mais principalement depuis fa
" naiffance jufqu'au tems du fevrage.
מ
140 MERCURE DE FRANCE .
» Le fecond eſt deſtiné à l'autre partie
» de l'enfance , qui s'étend depuis le fevrage
jufqu'à la puberté.
» Le troifiéme enfin traite des maladies
propres aux enfans , & du caractere par-
» ticulier que prennent chez eux certaines
» maladies qu'on peut regarder pour le
» fond comme communes à tous les âges.
ENCOMIUM FUNEBRE
Marie-Therefix- Felicitatis d'Eft de Modene
, Ducis de Penthievre.
O impia mors ! precibus furda , virtutibus
flecti nefcia ;
Cur inter cafti hymanei gaudia ,
Ex fanctis mariti complexibus abripis
Puellam immerentem ,
Cujus omnia dictafactaque
Pudor honeftavit ,
Religio confecravit ?
Sine triftitia gravis ,
Sine votis pænitentia devota ,
Inter honores vitutefque humilis ,
Inter opes inops ›
Profufis in egenos thefauris ,
Sapè illos divites , fæpè fe pauperem effecit .
Ingenio fuavi , acri fubactoque judicio ,
Ore virgineo , elegantiffimâformâ , fed forma
NOVEMBRE . 1754. 141
femper immemor ,
Aula urbis exemplum & delitiæ ;
Eadem quâ vixerat conftantiâ ,
Poft longiffimos infanabilefque langores
Magno ffiritu profpiciens ultima
Inter affidentis mariti curas & lacrymas ,
Cum morte diù colluctata ,
>
In mediis morbi & partûs enixa doloribus ,
Filium cælo pramifit , mox latanti propior
Ipfumfubfecuta eodem evolavit.
Anno 1754. ætatis 28 .
Digna longiore vitâ , nifi dignior fuiffet
alerna.
Parce luclu , viator ;
Qui credit in Deo , etiam fi mortuus fuerit
vivet **.
Hocfolâ ipfius virtutum veneratione
ductus , monumentum conftituit
Ludovicus Deon de Beaumont .
* Eccli. 47.
** Joan. cap. XI.
142 MERCURE DE FRANCE .
BEAUX ARTS.
LETTRE à M. l'Abbé Raynal , fur quelques
parties de l'Horlogerie , & fur les
moyens de profiter de toute la jufteffe de
ces machines. Par l'auteur de celle du premier
volume de Juin , écrite à M. le
Camus.
'Eft en vain que nous nous efforçons
C'de donner à chaque partie qui compoſe
les montres & les pendules , toute
la perfection dont nous fommes capables ,
en joignant à une exécution fidele un raifonnement
fuivi , fi les ouvrages des bons
artiftes ne font conduits avec foin par ceux
qui en jouiffent . Je me fuis propofé de
combattre dans cette lettre les moyens qui
font mis en ufage pour régler les montres
& les pendules , & j'en ferai remarquer
d'autres qui procurant plus de jufteffe , ne
borneront pas la jouiffance de ces machines
utiles aux feules perfonnes intelligentes.
Le tems eft naturellement divifé par les
révolutions des aftres , & le foleil eft celui
qui , par rapport à nous a le mouvement
le plus fenfible ou plus fufceptible
>
NOVEM BR E. 1754. 143
d'être obfervé avec facilité ; mais fi en
l'enviſageant de ce côté , on fait attention
que ces révolutions ne fe font pas toujours
pendant le même intervalle , & qu'il y a
des tems de l'année où la différence de fon
retour au méridien eft de trente fecondes
en vingt- quatre heures , ceux qui s'en fervent
fans égard à ces variations pour régler
les montres , ne feront plus étonnés
des écarts qu'ils croyoient remarquer dans
ces machines , lefquels dépendent trèsfouvent
de la variation du foleil .
La révolution de la terre , par rapport
aux étoiles fixes , fe fait bien pendant le
même intervalle de tems ; mais il n'y a prefque
que les Aftronomes qui fe donnent la
peine de faire ces obfervations.
Les Horloges étant donc réglées fur le
foleil , ainfi que toute l'Horlogerie , &
prefque toutes fans égard à ces variations ,
il n'eft pas étonnant de la prodigieufe variété
d'heures que marque l'Horlogerie
de cette ville . Les caufes qui donnent ces
grandes variations , font 1 ° . celles du foleil
; 2 °. celles des horloges d'après lefquelles
plufieurs perfonnes fe réglent ; 3 ° .
la différence des méridiens ou cadrans folaires
, & enfin la variation même des
montres & pendules .
J'ai dit que la premiere caufe de la va144
MERCURE DE FRANCE.
riation apparente des pièces d'Horlogerie ,
étoit la différence du retour du foleil au
méridien. Car en fuppofant que l'on a vû
le méridien dans un tems où cette différence
eft de trente fecondes en vingt-quatre
heures , fi l'on laiffe écouler un mois
entre deux jours d'obfervation , cela feroit
environ quinze minutes que la montre paroîtroit
avoir varié ; cependant fi elle fe
trouvoit en avance fur le foleil de cette
quantité pendant cet intervalle , ce feroit
une preuve de la jufteffe de fon mouvement
: mais fi au contraire elle eut auffi
varié de quinze minutes dans le même
tems que le foleil & dans le même ſens ,
ces quinze minutes du foleil étant jointes
à celles que nous fuppofons à la montre ,
ce feroit demi - heure en un mois qu'elle
paroîtroit avoir varié , tandis qu'il n'y en
autoit en effet que la moitié. On ne doit
pas fe plaindre d'une montre qui varie de
quinze minutes en un mois , quoique l'on
en faffe tous les jours qui , pourtant à roue
de rencontre , ne font pas cet écart.
J'ai dit en fecond lieu que les horloges
étant reglées fur le foleil , & la plûpart
fans égard aux variations que nous venons
d'y faire remarquer , cela contribue confidérablement
à la variation générale de
l'Horlogerie. J'ai vû un affez grand nombre
NOVEMBRE . 1754.
145
bre de perfonnes qui fe régloient daprès
les horloges pour juger de la jufteffe de
leurs montres ; mais la jufteffe des horloges
dépendant non feulement de celle du
foleil , d'après lequel ils fe reglent , de
la capacité & de la conduite même de ceux
à qui le foin en eft confié , de plus de la
jufteffe de l'horloge même , ferez - vous
étonné des prodigieux écarts qu'on remarque
dans les différentes pendules & montres
, que bien des gens attribuent à ces
machines même plutôt qu'aux horloges ,
machines informes jufqu'à préfent , & trèsmal
construites ?
J'ai dit en troifiéme lieu , que la différence
d'inftans des méridiens contribuoit
à la variation générale des horloges ; j'entends
principalement par là que les méridiens
& cadrans folaires n'étant pas également
bien faits , & la folidité même des
murs fur lefquels ils font tracés n'étant
point par- tout également affurés , c'eſt ce
qui les fait encore différer entr'eux. Car
la différence des méridiens caufée par leur
diſtance d'orient en occident , ne peut être
fenfible dans la même ville ; mais elle eft
confidérable pour les différens pays , puifqu'une
montre bien reglée fur le méridien
de Paris , & tranfportée à Caën , par exemple
, differeroit de dix minutes en retard .
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Au refte , cette différence que les méridiens
ont entr'eux , ne fait rien de plus
aux montres fi on fe fert toujours du même
; mais cela ne tend qu'à faire différer
les montres & pendules entr'elles .
J'ai dit enfin qu'une derniere cauſe de
variation exiſtoit dans les montres & pendules
même . Ceux qui conduisent leur
montre fur des principes différens de ceux
que nous venons de citer , comme communément
mis en ufage , jugeront bien
que ce n'eft pas de cette derniere fource
que dépendent le plus les variations dont je
parle ; cependant je ne préfume pas affez
de ce que nous avons acquis jufqu'à préfent
, pour croire que nous foyons parvenus
au point de perfection quant aux montres
; car pour les pendules nous avons des
principes affez bien établis ; & fi le public
ne jouit pas en ce genre , c'eft ou qu'il.
ne paye pas ce que mérite un bon ouvrage ,
ou qu'il s'adreffe à de ces ouvriers qui
devroient l'être fimplement , & non Horlogers
; titre qui , comme je l'ai dit ailleurs
, ne devroit être donné qu'à celui
qui réunit à la pratique la connoiffance
des principes .
Indépendamment des principes qu'il
nous reste à trouver ou à fixer pour les
montres , le public qui en jouira ne pourra
NOVEMBRE. 1754. 147
jamais fe difpenfer de certains foins qu'exigent
ces machines portatives . On regle trèsbien
aujourd'hui une montre dans toutes
les fituations , mais les différens dégrés de
chaleur qu'elles éprouvent ( ce qui varie
fuivant les tempéramens même des perfonnes
qui les portent ) doivent néceffairement
donner plus ou moins d'élaſticité
au reffort fpiral , & rendre l'huile des pivots
& du reffort plus ou moins fluide ;
ce qui emporte néceffairement des variations
qui exigent que le particulier cherche
la tenfion du fpiral répondante aux
caufes ci- deffus. Les montres bien faites
& bien entendues ne font que peu fufceptibles
de ces erreurs , parce que donnant
au régulateur toute la puiffance dont il eft
fufceptible , ces caufes y agiffent très - foiblement
mais en attendant que ces derniers
foient en plus grande quantité , je
confeille à ceux qui ont des montres , d'apprendre
à les conduire , c'est l'unique
moyen de jouir de toute leur jufteffe.
Les différens degrés de chaleur qui in-
Aluent fur les montres ne font ni les feules
caufes des variations , ni les plus confidérables
qui les produifent. La diverfité de
mouvement & de choc que reçoit la montre
en eft un autre affez effentiel ; les Horlogers
s'appliquent communément à régler
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
leurs montres fur des fituations où la montre
est toujours à repos . Ces méthodes
feroient très-bonnes fi les montres étoient
toujours fans agitation , ou dans une qui
fût toujours la même , ce qui fe rencontre
peu ; ainfi il n'eſt pas étonnant que celles
que l'on fait ordinairement , venant à paffer
du repos à des mouvemens violens , varient
confidérablement ; ce qui eft principalement
caufé par des balanciers trop
grands & trop pefans décrivant de petits
arcs , ayant des refforts fpiraux foibles , &
la force motrice trop foible pour entretenir
une vîteffe de mouvement au balancier ,
qui le rende infenfible aux mouvemens
que reçoit la montre , foit par la différente
marche des perfonnes , ou par le
mouvement que donnent la voiture & le
cheval. Les petits balanciers remédient trèsbien
à cette différence de choc , mouvement
& fituation , par la vîteffe de leur vibration
, & par une maffe qui conferve &
donne beaucoup de puiffance à ce régulateur.
C'eft par là même que les montres à
cylindre ont paru mieux aller que les autres
, & que l'on a attribué à l'échappement
toutes ces propriétés admirables qui
ont acquis une fi grande réputation au re
pos.
Après avoir fait connoître les caufes
NOVEMBRE. 1754. 149
principales des variations apparentes des
montres , je dois vous propofer les moyens
que je crois propres à les régler aifément.
Vous fçavez qu'une montre ne peut indiquer
naturellement que le tems égal ; car
les variations qu'elles font , ne font que
des accidens caufés , ou par le défaut de
l'Artiste , ou par ceux inévitables à cette
machine même ainfi on peut toujours
confiderer une montre comme devant divifer
le tems en des parties égales. Mais
d'ailleurs le foleil varie , & c'eft pourtant
le feul objet de comparaifon dont nous
puiffions nous fervir aisément pour nous
affurer de la régularité des montres ; &
comme il y a peu de perfonnes qui s'affu
jettiffent à faire ufage des tables d'équations
, il faut donc recourir à un moyen
qui procurant de la jufteffe , foit facile à
tre mis en ufage & fuivi généralement , de
forte que la même heure foit marquée fur
toute l'horlogerie dans le même inftant.
Vous fçavez qu'en prenant le moyen
mouvement du foleil , appellé par là - même
tems moyen , on obtient le tems égal
ou uniforme'; ainfi vous appercevrez aifément
la facilité de la méthode qui eſt de
tracer à la place où eft le méridien du Palais
royal une ligne du tems moyen ;
Je choifis le Palais royal par préférence , par-
*
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
enforte que le foleil arrivât tous les jours
à un point de cette ligne courbe en des intervalles
égaux ; il n'y a nulle difficulté ,
ni pour tracer cette ligne ( puifqu'on en
a déja fait ) ni pour s'en fervir à régler les
montres & pendules ; enforte que le particulier
qui n'ignore pas les variations du
foleil , & l'attention qu'on doit mettre en
ufage pour éviter qu'elles ne contribuent
aux dérangemens des montres , feroit débarraffé
de tous ces foins , & cette autre
partie du public qui ne fe doute nullement
de cette variation , ne taxeroit plus les
montres & l'Horloger qui les fait ; les montres
des écarts apparens , & l'Horloger d'inhabileté
, quoiqu'à la vérité grand nombre
auroient tort de s'en fâcher fi on les en accufoit
, & grand nombre de particuliers qui
ont de bonnes montres ne les fçavent pas
trop conduire : ainfi un peu d'attention du
côté du public & d'application de celui
de l'Horloger , les rendront infenfiblement
contens l'un de l'autre.
Il ne feroit pas fimplement néceffaire de
faire tracer cette ligne ou même plufieurs
dans les différens quartiers de Paris , il
faudroit de plus que ceux qui font charce
qu'il est très-fréquenté , & que de plus le pu
blic eft dans l'habitude d'y venir prendre l'heure .
NOVEMBRE . 1754. 151
gés de l'entretien des horloges de cette
ville , fuffent obligés à les mettre fur la
même heure de la ligne en queftion ; puifque
, comme je l'ai remarqué , une partie
du public fe fert de ces horloges pour
gler fes pendules & montres , & juge de
la bonté de ces dernieres fuivant qu'elles
fuivent ces horloges.
ré-
Je dis qu'il faudroit affujettir ceux qui
ont la conduite des horloges à les régler fur
cette ligne du tems moyen , & pour lors
ces machines , jufqu'à préfent informes
ferviront au moins à leur deſtination , qui
eft d'indiquer l'heure pour ceux qui n'ayant
pas affez d'aifance pour fe procurer des
montres , ont befoin bien plus que d'autres
qui en ont , de fçavoir toutes les párties
du tems , lefquelles ils employent au
moins pour le bien de la fociété . Mais en
l'état où font les groffes horloges , elles
font bien éloignées de pouvoir fervir à régler
les montres , puifqu'elles varient beaucoup
plus que les plus mauvaiſes. On ne
fait aller ces machines qu'à force de poids ;
& quoiqu'il y ait d'affez longs pendules , la
grandeur des arcs qu'ils décrivent , & le
peu de poids des lentilles ôtent toutes les
propriétés du régulateur , qui ne peut que
fuivre les inégalités toute- puiffantes de
la force motrice qui doit néceffairement
Giiij
192 MERCURE DE FRANCE.
varier fuivant les frottemens & les inéga
lités de ces rouages très- mal exécutés. Je
fuis étonné que l'on n'ait pas mis en uſage
le moyen que M. Julien le Roy propofe
dans fon troifiéme mémoire fur les
horloges , mis à la fuite de la régle artificielle
du tems , qui eft de fe fervir de mouvemens
à fecondes pour indiquer les heures
, & c. en laiffant le rouage de fonneries
à l'ordinaire , d'une grandeur proportionnée
à la force qu'il faut pour faire
mouvoir les marteaux ; cette matiere est
très-bien traitée & digne de la réputation
de l'Auteur.
Je ne fuis pas trop perfuadé que l'on
mette en ufage les méthodes que j'ai indiquées
pour régler les montres ; je crois
cependant qu'elles feroient avantageufes :
mais le fuffent- elles davantage , l'application
n'en feroit pas plus affurée dès
qu'elle dépend de plufieurs perfonnes , &
j'ai plus cherché à faire connoître au public
ce qu'il doit faire qu'à établir actuellement
ce moyen ; je crois qu'en le faifant
douter de la bonté de ceux dont il
fe fert , c'est l'obliger infenfiblement à recourir
à de meilleurs. Je pourrois autorifer
mon fentiment par l'empreffement
du public pour tout ce qui annonce un
dégré de perfection de plus dans une monNOVEMBRE
. 1754. 153
tre ( témoin les dernieres difputes fur les
échappemens aufquels le même public a
paru beaucoup s'intérefler ) ; cependant
il eft certain que toute la jufteffe que donneront
ces nouveaux échappemens * ne
fera pas de deux minutes de plus en quinze
jours ; & fi cette fuppofition eft réalifée
, on doit louer ceux qui ont imaginé
ce nouvel échappement , ** c'eſt l'affaire
du tems de nous l'apprendre ; mais d'ailleurs
un moyen qui fans changer le méchanifme
des montres , fait jouir de beaucoup
plus de jufteffe dans le même tems ,
ne doit point être négligé. Au refte , je
vous propofe ces moyens pour les faire
agréer au public ; les indiquer , c'eft tout
ce que je puis.
J'ai l'honneur d'être , &c.
La veuve Chereau & fils , rue S. Jacques
, aux deux Piliers d'or , ont mis en
Si elle furpaffe celle des bonnes montres à
roues de rencontre.
** Pour mériter mieux les éloges non équivoques
des bons Artiftes , j'oferai prier l'Auteur du
dernier échappement de nous dire ce qu'il s'eft
propofé en le compofant , & quelle propriété
particuliere le caracterife & le diftingue ; ce fera
affurément un mérite fingulier s'il a pu fe former
d'un échappement des idées juftes , & s'il en a fait
l'application.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
:
vente une eftampe gravée par Beauvarlet ,
d'après d'Achon ; elle rend affez bien le Pere
Peruffault , Confeffeur du Ròi ; c'étoit un
homme vrai , fimple & vertueux. Les Jéfuites
peindront fans doute un beau caractere
à la tête des ouvrages de ce grand
Prédicateur. Nous connoiffons affez fes
fermons pour affurer que malgré quelques
négligences de ſtyle , quelques longueurs ,
peut- être quelques détails de mauvais goût,
il n'en a pas été prononcé d'auffi éloquens
dans les derniers tems . Ces légeres taches
difparoîtront par les foins de quelqu'un des
membres de l'illuftre Société à laquelle le
Pere Peruffault appartenoit , & il ne reſtera
dans le recueil que nous demandons au
nom du public que ces traits de naturel ,
de force & de véhemence qui caracterifoient
l'Orateur célebre dont nous parlons.
CHENU , rue de la Harpe , à côté du
paffage des Jacobins , vis- à- vis le Caffé de
Condé , publia il y a quelque mois , d'après
Teniers , deux jolies eftampes , dont l'une
étoit intitulée le jeu du Trou- Madame ; &
l'autre la Coquette de village. Il vient d'en
donner encore deux d'après le même Peintre
le Forgeron militaire & le Fumeur
Flamand. M. Chenu a rendu la vérité , la
force & le feu de fon original . Ce Graveur
NOVEMBRE . 1754. 155
travaille beaucoup fes ouvrages : nous defirerions
que fon exemple corrigeât quelques-
uns de nos jeunes Artiftes , qui feroient
fort bien s'ils ne vouloient pas
trop faire.
L'ESPRIT de l'Art mufical , ou réflexions
fur la Mufique & fes différentes parties.
Par C. H. Blainville . A Geneve , & fe trouve
à Paris , chez Piffot , quai de Conti .
Nous rendrons compte dans la fuite, de cet
ouvrage, qui eft bien imprimé, qu'on a orné
d'une jolie eftampe , & qui eft d'un Múficien
qui a beaucoup réflechi fur fon art.
ON a découvert dans le Comté de Dunois
une argille , dont les qualités font de
n'être point poreufe , d'être très blanche ,
de cuire en dix- huit heures , de conferver
long- tems les liqueurs fans qu'elles éprou
vent aucune altération , de pouvoir être
mife dans le four fans avoir befoin de fécher
, de ne fendre que rarement au feu ,
d'être purgée de falpêtre. Les fieurs Jouvet
& Bremont qui ont de l'intelligence , du
goût , de la probité , compofent avec cette
argille une fayence fort fupérieure à celle
qu'on connoît. Leurs figures , leurs fleurs ,
leurs vafes méritent l'attention du public ,
& ne font pas éloignés de la perfection où
il eft poffible de les porter. L'établiſſement
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
& les progrès de cette nouvelle manufacture
font dûs à la protection & aux bien.
faits de M. le Duc de Chevreufe, qui aime
les arts , & qui a faifi avec empreſſement
l'occafion de les encourager dans fon beau
Comté de Dunois. Nous fommes convaincus
par ce que nous avons vû fur les lieux
même , que les entrepreneurs font en état
d'exécuter à un prix modique les plus grandes
pieces , & prefque les plus fines qu'on
leur demandera . Ceux qui en defireront ,
s'adrefferont à MM. Jouvet & Bremont , à
Châteaudun . On affranchira les lettres.
CHANSON.
D'une beauté le plus riche appanage ,
C'eft de pouvoir infpirer de l'amour ;
Mais ce feroit un trop foible avantage ,
Si fon coeur ne pouvoit s'enflammer à ſon tour,
The
a..pa.
• =
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de L'a
ible avan 19
S'enflam
bre
175
156 MERCURE DE FRANCE.
& les progrès de cette nouvelle manufac
ture font dûs à la protection & aux bienfaits
de M. le Duc de Chevreufe , qui aime
les arts , & qui a faifi avec empreffement
l'occafion de les encourager dans fon beau
Comté de Dunois. Nous fommes convaincus
par ce que nous avons vû fur les lieux
même , que les entrepreneurs font en état
d'exécuter à un prix modique les plus grandes
pieces , & prefque les plus fines qu'on
leur demandera . Ceux qui en defireront
s'adrefferont à MM. Jouvet & Bremont , à
Châteaudun . On affranchira les lettres .
CHANSON.
D'une beauté le plus riche appanage ,
C'eft de pouvoir infpirer de l'amour ;
Mais ce feroit un trop foible avantage ,
Si fon coeur ne pouvoit s'enflammer à ſon tour,
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NEW
YORK
SELIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONE
NOVEMBRE. 1754. 157
SPECTACLE S.
L'le Mardi 24 Septembre , les Fêtes de
'Académie royale de Mufique a donné
Thalie , ballet en trois actes , précédé d'un
prologue. Cet ouvrage mis au théatre
pour la premiere fois le 14 Août 1714 :
avoit déja été repris trois fois ; le 25 Juin
1722 , le 2 Juin 1735 , & le 29 Juin 1745 :
les paroles font de M. Lafond , la Mufique
de M. Mouret. Ce ballet eut un fuccès prodigieux
dans la nouveauté. Il foutint fa réputation
dans les deux premieres repriſes .
Celle de 1745 fut moins heureufe , &
celle- ci doit être regardée comme une chu-´
te . Les rolles d'Apollon , de Melpomene &
de Thalie dans le prologue , font remplis
par M. Vée , Mlles Davaux & Jacquet.
Dans la premiere entrée , intitulée la Fille,
les rolles de Leonore , d'Acaſte , de Cleon
& de Belife , perfonnage toujours repréfenté
par un acteur déguifé en femme ,
font remplis par Mlle Dubois , MM. de
Chaffé , Cuvilier & de la Tour. Nous ne
connoiffons point les Auteurs de la Mufique
& des paroles de l'Ariette fuivante ,
qui a été ajoutée dans le divertiſſement.
158 MERCURE DE FRANCE.
Les ris & les plaifirs raffemblés dans ces lieux ,
L'allegreffe qu'on voit briller dans tous les
yeux ,
Tout nous dit que cette journée ,
Source de mille autres beaux jours ,
Des doux liens de l'Himenée
Unit deux coeurs faits pour s'aimer toujours.
Vole , Amour , defcends des cieux ,
C'est l'Himen qui t'appelle ;
Terminez aujourd'hui cette injufte querelle ,
Qui depuis filong- tems vous defunit tous deux .
Vole , Amour , defcends des cieux.
fi
Cette Ariette eft chantée par Mlle Lheritier
; elle a la voix naturelle , égale & légere
: quel dommage que cette Actrice foit
peu formée ! Heureufement lé peu qu'on
lui a appris lui a été très-bien montré ,
& on s'apperçoit qu'elle eft dans de bonnes
mains.
Dans la feconde entrée , intitulée la Veuve
, les rolles de la Veuve & de Doris fa
confidente , font chantés par Mlles Jacquer
& Dubois ; ceux de Leandre , Officier , &
de Chryfogon , riche Financier , le font par
MM . de la Tour & Cuvilier.
La troiſieme entrée qui a pour titre la
Femme , eft compofée de quatre perfonnages
, Califte , Dorine , Dorante & Zerbin ;
ils font remplis par Mlle Jacquet , Mlle
NOVEMBRE. 1754. 159
Dubois , M. de Chaffé & M. Sel . On a
ajouté dans le divertiffement de cette entrée
une ancienne Ariette de M. Mouret ,
fort bien chantée par Mlle Davaux.
Amour , remporte la victoire ,
Regne fur nous , charmant vainqueur ;
Tu ne peux fonger à ta gloire
Sans fonger à notre bonheur.
Le Mardi S Octobre , Mlle Cohendet ,
qui n'avoit jamais paru fur aucun théatre ,
a joué le rolle de la Veuve dans le fecond
acte. Son debut eft très- brillant. On la
trouve très avancée du côté du chant . Sa
figure paroît intéreffante , & fa voix quoique
légère & brillante , eft fenfible , &
rend le fentiment. Il nous femble que les
très -bons juges penfent que cette voix qui
a dans le haut trois tons admirables , eft
d'ailleurs un peu inégale. Tout le monde
s'accorde à dire que Mlle Cohendet a beaucoup
à travailler fur fes cadences.
LES Comédiens François ont remis au
théatre le Lundi 23 Septembre , le Complaifant
, Comédie en cinq actes & en profe
, ſe , donnée pour
la premiere fois le 29
Décembre 1732 ; elle a été fort applaudie ,
& jouée avec un concert & une précision
YGO MERCURE DE FRANCE:
admirables . Tous les caracteres de cette
Comédie font bien développés & bien foutenus
, le ftyle en eft élégant & noble ;
l'Auteur joint à un efprit qui eft à lui , une
grande connoiffance des moeurs. Le principal
rolle a été rempli par M.Grandval ; ceux
de M. & de Mme Orgon l'ont été par M.Sarrafin
& Mlle Dangeville ; ceux d'Argant ,
du Marquis , de l'Amoureux , du Raiſonneur
, par MM. Préville , Bellecour , le
Quain , Lancue ; & ceux de l'Amoureufe
& de la Soubrette , par Miles Grandval &
Drouin. Cette pièce a été interrompue
après la quatrieme repréſentation , à caufe
du départ des Acteurs pour Fontainebleau .
Les mêmes Comédiens ont donné le
Mercredi 2 Octobre une piéce nouvelle
en vers & un acte , intitulée l'Amour & la
Folie , qui n'a eu qu'une repréfentation .
Le Lundi 7 , M. Mole qui n'avoit jamais
paru fur aucun théatre, & qui n'a que
dix- neuf ans , a debuté par Britannicus
dans la tragédie de ce nom , & par Olinde
dans Zéneïde. Il a continué les mêmes
rolles le Jeudi 10 ; il a joué le Samedi 1z
Neretan dans Zaïre ; le Lundi 14 , le Jeudi
17 & le Samedi 19 il a repréfenté Séide
dans Mahomet : il a donné de grandes efpérances
dans ce dernier rolle qui eft trèsimportant
& le plus difficile de ceux qu'il
NOVEMBRE. 1754.
167
a choifis pour fon début . Il a deux avantages
qui ne s'acquierent point : une jolie figure
& du naturel ; il a la voix foible , mais
elle fe fortifiera avec l'âge & par l'exercice.
Nous penfons que le jeune débutant
doit éviter de trop enfler fes fons , il pourroit
tomber dans une déclamation empoulée
, le plus grand de tous les défauts ; il ne
faut jamais fortir de fon naturel , même
dans la crainte d'être froid. L'ame fe développe
quand on fent foi- même la fitua
tion qu'il faut peindre & qu'on eſt bien
pénétré du rolle qu'on doit repréfenter.
LES Comédiens Italiens ont donné le
Mercredi 25 Septembre la premiere repréfentation
du Prix des Talens , parodie de
la troifieme entrée du ballet des Fêtes de
l'Himen & de l'Amour ; cette nouveauté
a été trouvée très- médiocre . Elle a eu fix
repréfentations
qui ont été foutenues par
ta Servanie maîtreffe. Les mêmes Comé
diens dont la troupe eft à Fontainebleau
ont fait la clôture de leur théatre le Lundi
7 Octobre , par la Servante Maitreffe , qui
a été précédée du Prix des Talens & d'Arlequin
, Baron Suiffe , petite piéce Italienne.
Le Mercredi 9 , ils ont joué par extraordinaire
au profit de Mlle Favart & de MM.
Rochard & Deheffe , les Amours champê
162 MERCURE DE FRANCE.
tres , les Amours de Baftien & Baftienne , &
la Servante Maîtreffe. Il y a eu une foule
extraordinaire ; à trois heures il n'y avoit
plus de place dans la falle . La recette de la
porte a monté environ à fix mille livres ,
ce qui n'étoit jamais arrivé. La Servante
Maîtreffe a déja eu vingt- fix repréſentations
, & en aura encore beaucoup. Nous
en rendrons un compte très - détaillé lorfqu'elle
fera repriſe au retour de Fontainebleau
.
EXTRAIT de l'Efprit du Jour , piéce
en vers & en un acte , de M. Rouſſeau de
Toulouse , que l'Auteur a retirée après la
dixieme représentation.
La premiere ſcene ſe paffe entre un Complaifant
& un Provincial . Le Complaiſant
attend que Madame , c'est l'Esprit du Jour
en cornette , palle à fa toilette pour lui faire
fa cour. Le Provincial vient demander la
protection de l'Efprit du Jour ; le Complaifant
en fait un éloge brillant : le Provincial
eft fort furpris , il ne fe doutoit
pas qu'une femme pût réunir tant de qualités.
Le Complaifant penfe que le Provincial
veut avoir un emploi dans la Finance
; il l'interroge à ce fujet. Le Provincial
qui eft un nouveau noble , fe révolte en
entendant parler de Finance.
NOVEMBRE . 1754. 163
Le Complaifant.
Cet état à préfent eſt très - conſidéré ,
L'on y fçait allier les moeurs & la décence ,
Et peut être ira- t - on juſqu'à le reſpecter.
Bouffi d'orgueil & paîtri d'arrogance ,
Jadis un Financier ne fçavoit que compter ,
C'étoit là toute fa fcience ;
Il ne compte pas moins aujourd'hui , mais il penfe
:
Il n'auroit dans le monde ofé fe préſenter ;
Avec lui maintenant on s'amuſe , on s'allie ,
Dans des cercles choifis , employant les loisirs ,
Il y répand les douceurs de fa vie ;
Et bien loin d'y nuire aux plaifirs ,
Sa préfence les multiplie.
Le Provincial rougit d'avoir été jufqu'à
préfent fi ignorant. L'Eſprit du jour arrive
à fa toilette avec deux Femmes de chambre
; il s'adreſſe ainfi au Complaifant .
C'est vous !.... Quel tems fait-il ? .. pour le coup
je fuis morte ;
On n'a jamais repofé de la forte ;
J'ai la tête fi lourde .... & le jour m'éblouit.
En vérité je me fens excédée ,
Paffer trois heures dans fon lit ,
Sans avoir du ſommeil la plus légere idée ……..
164 MERCURE DE FRANCE.
Le Complaifant.
Iln'y paroît pas .
L'Efprit.
Entre nous
Je ne fuis bonne à rien , j'ai l'air auffi mauffade
Qu'une femme qui fort des bras de fon époux >
C'en eft fait , aujourd'hui je veux être malade.
an Provincial.
Ah , Monfieur , approchez , on m'a parlé de vous
à fes Femmes.
Que l'on avance ma toilette.
an Provincial.
Vous venez de province
bas , au Complaifant.
Ah ! qu'il en a bien l'air.
baut.
Sa famille eft , dit- on , affez honnête.
àfes Femmes.
Mon peignoir , allez - donc , partez comme un
éclair .
au Provincial.
Je verrai mes amis , je vous rendrai ſervice.
NOVEMBRE.
1754 165
au Complaifant.
Fappris hier la mort de la vieille Arténice ,
Son jeune époux en fera bien content.
à fes Femmes , qui la frifent
Vous raccommoderez cette boucle , fans doute à
( an Complaifant & au Provincial. )
Cela fera fait dans l'inftant .
Parlez , Meffieurs , parlez , je vous écoute.
à fes Femmes.
Eh bien de ce côté , faites - en done autant .
qu Complaifant.
Pour fon amant quel coup
de foudre !
Cet Officier... là . .. qui ... la bruſquoit tant
àfes Femmes.
Il ne me faut qu'un oeil de poudre :
Je fuis malade .
au Complaifant.
Elle a trouvé
Son roman de trop longue haleine ,
Son Médecin l'a bientôt achevé .
Le Complaifant fait un portrait affreux
d'Arténice ; & l'Eſprit lui dit :
Mais vous êtes , je vois , encor de fes amis a
166 MERCURE DE FRANCE.
Car vous vous fouvenez bien d'elle.
A l'amitié l'on doit être fidele.
Le Complaifant.
Je ne dis rien . ...
L'Esprit.
Qui ne foit très- permis.
Vous foutenez à merveille ce rôle.
à fes Femmes.
Cela finira-t-il ?
an Frovincial.
Mais , quel âge avez vous ?
tout de fuite à fesfemmes .
Mon
rouge eft trop coupé je fuis comme une
folle :
N'oubliez pas le petit coeur.
au Complaifant.
Il a les dents d'une grande blancheur.
( bas. )
Il ne manque à cela qu'une ame & la parole.
( haut . )
Je me trouve aujourd'hui d'un laid à faire peur.
Je ne fuis pas la feule , & cela me confole.
au Provincial.
Vous avez-donc bien voyagé ?
NOVEMBRE.
167 1754.
Le Provincial.
Je viens du fond de la Bretagne.
L'Efprit , à fes Femmes.
Donnez- moi donc ce négligé ,
Moitié ville & moitié campagne.
Il faut tout dire à ces efpéces- là .
voulant quitter fa robe de toilette.
Que l'on eft malheureux ! tenez -donc bien cela ;
La pefanteur de cette main m'affomme :
Máis , non , je ne veux point m'habiller autre
ment.
au Complaifant.
Chez Lifimon , allez dès ce moment
Pour lui recommander de ma part ce jeune hom
me.
Faites-le fi légerement
bas , à l'oreille.
baut .
Qu'il comprenne à quel point fon état m'intéreffe.
Vous m'entendez .
Le Complaifant.
Oui , oui , cela fuffit
L'Esprit.
Vouslui direz qu'il a des moeurs & de l'efprit
168 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il me fera plaifir , qu'en un mot je l'en preffe s
Qu'ilfe fouvienne enfin qu'il me doit fon credit.
au Provincial.
Avez-vous des talens ? car il faut qu'on s'expli
que.
Sçavez-vous compter ?
Le Provincial.
Peu.
L'Esprit.
C'est un léger défaut,
Le Provincial.
J'ai du goût pour le chant.
L'Esprit.
C'eſt autant qu'il en faut.
Il ne fçait pas compter , mais il fçait la mufique.
Pour un emploi ce talent eft unique;
Oh vous ferez un Directeur divin,
Le Provincial.
Pour un pofte de cette espéce
J'ai cru que ce talent
L'Esprit.
Vaine délicateſſe § .
Tous les talens fe tiennent par la main,
Le Provincial.
Je mets dans yos bontés toute mon eſpérance ;
Que
NOVEMBRE. 1754: 169
Que ne puis- je exprimer l'excès
De ma jufte reconnoiffance ?
Mon coeur ne fuffit pas pour de fi grands bienfaits.
L'Efprit , au Complaifant.
faut qu'en fa faveur on faffe quelque chofe ,
Et qu'il ne foit pas rebuté ,
Sur tout lorfque je le propofe.
N'avancez rien de trop.
Le Provincial.
bas.
Quel excès de bonté !
L'Esprit.
Peut-être ferez-vous un peu bruſqué d'entrée.
On brufque pour avoir l'air d'un homme impor
tant.
Allez , allez , faififfez cet inftant.
Revenez,
Le Provincial.
De vos foins mon ame eft pénétrée,
L'Esprit.
Vous êtes bienheureux de m'avoir rencontrée.
bas , au Complaifant.
Vous le confignerez à ma porte en fortant.
Le Perfiflage aborde l'Efprit du jour :
H
170 MERCURE DE FRANCE.
1
la fcene qui fe paffe entr'eux eft à peu´
près du même ton que celle de la toilette ;
mais elle fait moins de plaifir , parce qu'il y
a moins d'action . Le Perfiflage appercevant
une Marquife qui aime fon mari , s'éloigne
& revient l'inftant d'après pour feconder
l'Esprit du jour . Ils débitent l'un & l'autre
mille impertinences contre les époux conftans
& les femmes fideles ; la Marquife
foutient leurs attaques avec fermeté , elle.
y répond même avec une intrépidité peu
commune , & elle les quitte en leur témoignant
tout le mépris qu'ils méritent.
Le Perfiflage s'en va enfuite fouper dans
une petite maifon . Un Chevalier , que
l'Esprit trouve atrabilaire , parce qu'il eft
raifonnable , remplace le Perfiflage ; l'Efprit
commence par fe moquer de ceux qui
payent leurs dettes ou qui n'en contractent
pas de nouvelles : ce n'eft pas là la
maniere des gens d'une haute naiffance.
Le Chevalier lui répond :
En ce cas là je fuis très - roturier ,
Car chez moi le même ouvrier
Ne vient jamais deux fois chercher la récom
penfe ,
Et le plaifir de le payer
Me fait jouir de ma dépenfe,
NOVEMBRE.
1754. 171
Le Chevalier fronde enfuite les travers
du fiécle .
Je ne vois tout par-tout que faux difcernement ;
On ofe mesurer l'eftime à la dépenfe ,
La nobleffe à l'impertinence ,
Le bon fens à la pefanteur ,
Les vertus à l'éclat , les moeurs à l'indigence ,
L'efprit aux quolibets , le mérite au bonheur ,
Le plaifir aux feuls frais , les talens à la mode ,
La tendreffe aux préfens , le reſpect au crédit ;
Tout , en un mot , s'abatardit ;
L'homme d'efprit fans bien n'eft plus qu'une pagode
;
Une riche pagode eft un homme d'efprit.
L'Efprit du jour & le Chevalier ne peuvent
s'accorder ; ce dernier quitte Paris
pour aller réfider en province , & après
avoir fait fes adieux , l'Efprit lui dit :
Vous reviendrez ; alors vous croirez me furprendre
,
L'on vous reverra , je le fens :
Dans quel tems croyez- vous pouvoir ici vous
rendre ?
Le Chevalier , en fortant.
Je fixe mon retour à celui du bon fens.
La derniere ſcene eft entre Arlequin &
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
l'Efprit ; c'est une critique de toutes les
nouveautés qui ont été données cet été .
L'Opéra Comique a donné le 17 Septembre ,
fur le théatie de la Foire S. Laurent , une piéce
en un acte intitulée la Nouvelle Baftienne , par
M. Vadé . Elle a été fuivie de la Fontaine de jouvence
, ballet nouveau , de la compofition de M.
Noverre .
L'intrigue de la Nouvelle Baftienne eſt la même
que celle du Devin du Village & des Amours de
Baftien de Baftienne ; la feule différence qui
s'y trouve eft , que dans le Devin du Village &
dans la premiere Baftienne , le Berger étoit aimé
de la Dame du village ; dans la Nouvelle Baftienne
, c'eſt la Bergere qui eft aimée de Barbarin
, Seigneur du lieu . L'auteur y a ajoûté auffi un
perfonnage de Frontin , valet de Barbarin ce
valet eft député par fon maître pour débaucher
Baftienne ; mais elle n'entend rien à tout ce que
lui dit Frontin .
Sur l'air : Mais comment fes yeux font humides.
A tout çaje n'puis rien comprendre ,
Frentin.
Oh je vais vous le faire entendre.
A Paris plus d'une Goton ,
Qui n'emporte de fon village
Qu'un beau minois pour tout bagage ,
En moins d'un an ſe fait un nom ,
Prend un Hôtel , des gens , un ton ;
NOVEMBRE. 1754 173
Ses grands airs , fes mines , fes graces
Se répétent en trente glaces.
Goton , qui pour un beau corfet
Eût laiffé brifer fon lacet ,
A préfent joue à la Princeſſe .
Enfin celles de fon eſpéce
Que bornoit un mets très-frugal ,
Mangeroient le Tréfor royal.
Baftienne.
Air : A table je fuis Gregoire .
Oh moi , fans faire la fiere ,
Je fçais m'conduir , Dieu merci
Si chacun a fa maniere
D'aimer , j'ons la nôtre auffi.
Sur l'herbe , dans l'innocence ,
Du pain fec nous eft plus cher
Qu'un r'pas plein d'’magnificence ,
Que le r'pentir rend amer.
Barbarin indépendamment des préfens qu'il
avoit offerts à Baftienne , avoit fait enlever Baftien
, & menaçoit de le faire mourir fi Baftienne
ne confentoit pas à fes feux ; mais rien ne peut
faire changer deux coeurs bien épris : d'ailleurs
Baftien eft fecouru par le Bailli du village qui eft
fon parrein , & il vient apprendre à fa chere
Baftienne qu'il eft tiré des mains de Barbarin.
Baftien & Baftienne fe marient , & la piéce finit
par une ronde dont voici les paroles.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
Air : Hé , Madame , qu'attendez-vous ?
Ne quittons jamais nos hameaux ,
L'amour fe plaît fous nos ormeaux .
Ne quittons jamais nos hameaux ,
Les plaifirs y font toujours nouveaux.
Laiffons , laiffons aux grands de la ville ,
L'art de n'en pas trouver entre mille.
Le vrai bien nous fuit
Autant qu'il les fuit :
Chez eux on éblouit ;
Mars ici l'on jouit.
Ne quittons jamais , &c .
Une Dame
Qui s'enflamme ,
Pour mieux plaire
Doit le taire :
Mais en aimant nous le difons ,
C'eft en le difant que nous plaifons.
Ne quittons jamais , &c .
Parmi nous on voit l'amour fourire ;
Triftement à la ville on foupire :
Nos bergers heureux ,
Toujours amoureux
Au fein de l'enjouement
Puifent le fentiment .
Ne quittons jamais , & c.
La bergere
Eft fincere ,
NOVEMBRE . 1754.
its
Sans caprice ,
Sans malice ,
Elle dit un oui de bon coeur.
Ne quittons jamais nos hameaux , & c.
Ballet de la Fontaine de Jouvence.
Le théatre repréſente un jardin orné de ber- ceaux de fleurs , & dans le fond eft une fontaine
dont les eaux ont la vertu de rendre la jeuneffe.
Au deffus eft le temple de l'Amour. Des
bergers & des bergeres rangés fur les dégrés du
temple , rendent graces à l'Amour qui les a rajeunis.
Un berger chante , fur l'air ; A l'Amour rendez
les armes.
Tendre Amour , reçois l'hommage
Que méritent tes bienfaits ;
Tu nous rends notre bel âge ,
Et ce gage
Nous engage
Ate fervir à jamais.
Une bergere , fur le mineur du même air .
C'eft de toi que tout tient l'être ,
Tu fais le bonheur des Dieux ;
Le plaifir que tu fais naître
Place un mortel dans les cieux.
Soupirer , c'eft te connoître ,
Qui te connoît eft heureux.
H iiij
176 MERCURE DE FRANCE:
Entrée de Bergers & Bergeres portant chacun
une boulette & une guirlande de fleurs.
Entrée d'Hébéfeule.
Les Bergers reprennent leurs dan fes avec les
guirlandes feulement . Quatre vieillards viennent
fe mêler à la fête : fe voyant rebutés des jeunes bergeres
, l'un d'eux exprime ainfi fes plaintes.
Air: Ah! qu'on eft heureux de mourir.
Ah qu'il eſt affreux de vieillir
Quand on fent encor
bis.
que l'on aime .
Une vieille implore le fecours de l'Amour pour
être rajeunie.
Sur l'air : Fatal amour , du ballet de Pigma-
Lion.
Sois favorable à nos défirs ,
Ta voix fçaura pour nous reveiller les plai- > bis
firs.
Nos
De tes feux remplis nos ames :
corps font abattus fous le poids de nos ans.
Viens , Amour , ranimer nos fens ,
Ou dans nos coeurs éteins tes flammes.
Sois favorable à nos defirs , &c .
C'est toi dont le pouvoir communique à ces ondes
Le fecret qui nous rend l'ufage des beaux jours ;
Hélas ! accorde-nous un génereux ſecours ,
Ouvre- nous les tréfors de ces fources fécondes.
Sois favorable à nos defirs , &c.
NOVEMBRE 1754. 177
Les vieillards vont à la fontaine : on leur préfente
à boire , & dans l'inftant on les voit ſe tranſformer
en jeunes bergers . Deux d'entr'eux revien
ment fur le bord du théatre , & chantent .
DUO.
Air Regne amour.
Chante un Dieu que j'adore ,
Vole , viens dans mes bras ;
Un plaifir plein d'appas
Eft l'encens qui l'honore.
Les deux autres vieillards rajeunis danſent une
pantomime.
Entrée de l'Amour.
Une bergere adreffe à l'Amour cette ariette.
Air : Petits-maitres fans cervelle.
Dieu charmant , ton doux empire
Eft l'empire du bonheur ;
Une belle laiffe lire ,
A travers de fa rigueur ,
L'espoir d'un moment flateur.
Elle foupire ,
Un doux martyre
Te foumet bientôt fon coeur.
Dieu charmant , &c.
Afon tour l'amant foupire ;
Tous deux d'un tendre délire
Goûtent bientôt la douceur :
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Tu les infpires
A faifir l'inftant flateur.
Dieu charmant , ton doux empire , &c.
L'Amour chante. Air : Fanfare de Bourgogne.
Peuple heureux , de ma puiffance
Vous reffentez les effets ;
Que votre reconnoiffance
Soit le prix de mes bienfaits ;
Que tout s'éclaire & s'enflamme ,
Que des fleurs ornent vos fers ,
Et qu'enfin une même ame
Semble animer l'univers.
Les quatre parties du monde fe raffemblent
aux ordres de l'Amour; fçavoir , l'Europe , repréfentée
par trois François ; l'Afie , reprefentée par
trois Turquefles ; l'Afrique , reprefentée par trois
Negres ; & l'Amérique reprefentée par trois Amériquaines.
Entrée des quatre nations .
Pas de deux un Turc & une Turqueffe. :
Un Turc chante.
Air: Contredanfe du ballet Chinois.
Un François n'eft qu'un diminutif
D'un Muſulman actif;
Son coeur toujours apprentif
Elt plaintif,
NOVEMBRE. 179 1754.
Eft craintif ;
Pour la récidive ,
Sa flamme tardive ,
D'un minois fenfitif
Pique l'amour propre au vif.
Chez nous l'amour plus inftructif ,
Dans l'inftant eft décifif
Moins manieré mais plus naïf ,
Son tranfport eft démonftratif.
Voit-on d'un objet tentatif
Le coup d'oeil expreffif?
Notre feu pour lors exceffif,
A fon ordre attentif,
Fait un jeu du fuperlatif.
Pas de trois Negres .
Le ballet finit par une contredanfe de cerceaux
de fleurs . Ce ballet a eu un fuccès éclatant ; cependant
les connoiffeurs le trouvent inférieur au
ballet Chinois.
L'Opéra Comique a fait la clôture de fon théatre
le Dimanche fix Octobre , par la Chercheuse
d'efprit & la Nouvelle Baftienne , qui ont été précédées
de Bertolde à la Ville , & fuivies du baller
de la Fontaine de Jouvence.
Hvi
180 MERCURE DE FRANCE.
888888:8: 8:008❀❀❀❀
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 3 Septembre.
UN des principaux objets de l'attention de
l'Impératrice eft de contribuer à perfectionner
l'éducation que l'on donne à la Nobleffe dans
P'Académie des Cadets , Sa Majefté Impériale veut
que les jeunes gens qui fortent de cette école ne
foient pas moins propres aux charges civiles
qu'aux emplois militaires . Pour cet effet elle a ordonné
qu'on ajoûtât au nombre des perfonnes employées
à l'inftruction des Penfionnaires de l'Académie
, un Profeffeur de Géographie , d'Histoire
& de Chronologie , un Profeffeur de Politique &
cinq Maîtres de Langues ; fçavoir , deux pour l'Allemand
, deux pour l'Anglois & un très - habile
pour le François , qui eft la Langue dont on fe fert
le plus ordinairement à la Cour.
DE WARSOVIE , le 8 Septembre.
L'ouverture de la Diete générale étant fixée au 30
de ce mois , la plûpart des Palatinats ont déja terminé
leurs Dietes particulieres . Celles de Lublin
de Sandomir , de Kaliſch , de Sirad & de Brzefcie ,
fe font féparées fans élire de Députés.
DE STOCKHOLM , le 24 Septembre .
Par une ordonnance qui vient de paroître , le
Collége des Mines preferit certaines régles qu'on
doit obferver dans la fabrication des uftenfiles de
D
NOVEMBRE. 1754. ISI
Cuisine de fer étamé , dont l'ufage eft fubftitué à
ceux de cuivre. La Compagnie d'Embden a acheté
en Suede cinq cens quintaux de ce dernier métal ;
& le Senat à la réquiſition du Roi de Pruffe , en a
permis la fortie fans aucun droit.
DE COPPENHAGUE , le 28 Septembre
La Compagnie des Indes Orientales fait équipper
quatre vaiffeaux , dont un eft destiné pour
Tranquebar & un autre pour la mer des Indes. Le
troifieme commercera dans le Golfe de Bengale ;
& le quatriéme ira jufqu'à la Chine , où la Compagnie
n'enverra cette année que ce bâtiment.
ALLE MAGNE.
DE VIENNE , le 28 Septembre.
Un des principaux objets de l'Impératrice étant
de maintenir la concorde entre tous les fujets , cette
Princeffe vient de prefcrire un Réglement pour
empêcher que la tranquillité publique ne foit
troublée par la différence des Religions. Lorfqu'il
s'élevera quelque différend entre les Catholiques.
& les Proteftans , on examinera d'abord la nature
du grief, & l'on fera droit fur la demande de la
partie qui fera fondée dans fa plainte . Si l'on
s'apperçoit que la divifion tire fa fource d'une antipathie
à laquelle on ne puiffe efperer d'apporter
remede , on tranfplantera l'une ou l'autre des
parties dans des établiffemens plus convenables à
la religion qu'elle profeffe.
DE DRESDE, le 29 Septembre. "
On préfenta le 17 au Prince Royal un homme
182 MERCURE DE FRANCE.
âgé de cent vingt-neufans , dont la femme en a
cent quatre ; ils jouiffent l'un & l'autre de toute
leur raifon. Le Prince Royal les a fait manger à
une table placée à côté de la fienne ; & par la
diftinction avec laquelle il les a reçus , il a donné
aux jeunes gens une leçon de la vénération qu'ils
doivent à lavieilleffe.
ESPAGNE.
DE MAYORQUE , le premier Septembre.
Quatre Galeres de la religion de Malthe croifant
dernierement à la hauteur de cette ifle , furent
averties qu'on avoit découvert quelques Chabecs
Algériens. Elles ne tarderent pas à les joindre.
Pendant qu'elles fe préparoient à engager le combat
, les Chiourmes , au lieu de faire la mancuvre
qui leur étoit ordonnée , en firent une contraire
, & l'on reconnut a fément que les Forçats
avoient comploté de prohier de l'occafion pour
brifer leurs chaînes. On intimida les mutins en
faifant feu fur eux. Quelques uns furent tués ;
les autres demanderent grace. Le retardement
caufé par cet incident ayant fait juger aux Algériens
qu'il étoit furvenu quelque circonftance
dont ils pourroient tirer avantage , ils avancerent
fur les Galeres . Les Officiers par qui elles
étoient commandées , furent unanimement d'avis
qu'il ne convenoit point de hazarder une action
dans une conjoncture où l'on venoit d'avoir des
preuves de la mauvaiſe volonté des Chiourmes.
Les quatre Galeres fe retirerent à Ivica . Elles furent
pourfuivies pendant quelques heures par les
Chabecs ennemis.
NOVEMBRE . 1754. 183
er !
Th
ca
ITALI E.
DE MESSINE , le 8 Septembre.
Quarante & un eſclaves Turcs exécuterent dernierement
en plein jour une entreprife des plus
hardies. Ils étoient employés à nettoyer le port .
S'étant apperçus qu'on veilloit négligemment
fur eux , ils enleverent fix fufils & cinq fabres de
la garde , & coururent fe jetter dans une felouque.
Ce bâtiment étant prêt à faire voile , étoit muni
de vivres pour quatorze perfonnes. Il y avoit auffi
à bord quelques armes . Les efclaves fugitifs fans
être intimidés par le feu d'artillerie & de moufqueterie
qu'on fit fur eux , leverent l'ancre , déployerent
les voiles & s'échapperent par le canal.
On envoya fix felouques & une barque à leur
pourfuite . La barque armée de quatre canons &
de feize pierriers , & montée de quatre- vingt foldats
, les atteignit & les aborda . Ils fe défendirent
avec tant de bravoure qu'ils fe débarrafferent des
affaillans. Depuis on a été informé qu'ils avoient
gagné la côte d'Afrique.
DE MILAN, le 26 Septembre.
Par un Edit que le Duc de Modene vient de
faire publier , il eft défendu à tous marchands &
artifans , fous peine des galeres , de fortir du Milanez
pour aller s'établir en pays étranger.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 19 Septembre.
Une Efcadre commandée par le Chef d'Efcadre
184 MERCURE DE FRANCE.
Cockburn , qui arborera fon pavillon à bord du
vaiffeau de guerre l'Yarmouth , doit aller relever
celle du Chef d'Efcadre Coates en Amérique. La
Compagnie des Indes Orientales fe propofe d'envoyer
dans fes établiffemens un nouveau renfert
de troupes. On apprend que les Corfaires de Salé
vifitent tous les navires Anglois qu'ils rencontrent,
& qu'ils en enlevent les vivres & les munitions.
Le 13 & le 14 , on fit à Wolwich l'épreuve de
quatre-vingt- dix canons de différens calibres.
Les propriétaires du vaiffeau l'Endeavour , queles
Efpagnols prirent en 1748 après la conclusion.
de la paix , ont obtenu l'indemnité qu'ils demandoient
à la Cour de Madrid ; & la valeur , tant da
bâtiment que de fa cargaifon , a été payée par le
Gouverneur de la Havane au Gouverneur de la
Jamaïque.
DE SARRE- Louis , le 20 Septembre.
M. de Chevert , Lieutenant général , commande
le camp formé près de cette ville . Il a fous les ordres
le Comte de Mailly auffi Lieutenant général. L'ar--
mée eft compofée de treize bataillons , de feize
efcadrons de Cavalerie & d'un de Huffards , & elle
eft campée fur deux lignes. Le front & les aîles
du camp font bordés par la Sarre & par une belle
allée d'arbres . Trois autres allées d'arbres le ferment
par derriere ; elles font terminées d'un côté
par cette ville , de l'autre par le Couvent des Ca- .
pucins , où loge le Général , & par le village de
Liftroff , où font les logemens de l'Etat major de
l'armée . Cette triple allée d'arbres eft garnie de
part & d'autre de tentes & de baraques qu'occupent
des Aubergiftes & des marchands de toute
efpece , & elle forme le quartier général . Un des
NOVEMBRE. 1754. 185
principaux avantages que ce camp doit à fa pofa
tion , c'est que deux gardes fuffifent pour le garder.
Comme le terrein deftiné pour les manoeuvres
des troupes fe trouve de l'autre côté de la riviere
fur l'aile droite du camp , on a établi le premier
jour deux ponts , l'un de treize & l'autre de feize
pontons ; le premier fut jetté en vingt - quatre
minutes , le fecond en trente . On travailla dès le
lendemain à fortifier l'un & l'autre.
Pendant quelques jours les troupes ont exécuté
à la tête du camp , d'abord par régimens , puis
par brigades , les exercices & les évolutions que
les dernieres inftructions prefcrivent ; enfuite tou
te l'Infanterie a fait enfeinble le maniement des
armes.
Les grandes manoeuvres ont commencé le 10
de ce mois. Ce jour les troupes ont été divifées
en deux corps , dont l'un commandé par M. de
Chevert , étoit fuppofé une armée ennemie qui
vouloit fortir de fon camp pour fe joindre à d'au
tres troupes . L'armée Françoife que commandoit
le Comte de Mailly , alla à la rencontre des ennemis
, afin de s'opposer à cette jonction . Les ennemis
reconnoiffant la fupériorité des François ,
furent obligés de retourner à leur camp . Tous les
mouvemens qu'exige une retraite en préfence
d'une armée fupérieure , furent exécutés avec une
promptitude & un ordre tout -à - fait propres à
fervir d'exemple en pareille circonftance . Les piquets
& les grenadiers , qui ne quittoient pas le
corps d'armée , rallentiffoient par leur feu la
marche des François . A la tête des deux ponts
conftruits fur la Sarre , eft un village que M. de
Chevert avoit fait fortifier & où il avoit laiffé des
troupes à fon paffage , en cas qu'il fût dans la
186 MERCURE DE FRANCE.
néceffité de fe replier . Lorfqu'il fut à portée de ce
village , fes Piquets & fes Grenadiers firent ferme
, & donnerent au corps de l'armée le tems de
rentrer dans fon camp. Sur le champ le Comte de
Mailly fit fes difpofitions pour attaquer la tête
& les deux flancs du village ; il le força & il pourfuivit
jufqu'aux retranchemens des ponts les
troupes qui le défendoient. Ces retranchemens &
la vivacité du feu de l'artillerie & de la moufqueterie
des troupes ennemies poftées de l'autre côté
de la Sarre , lui en impoferent , & le contraignirent
de ſe retirer .
L'ordre de la Tactique ordinaire ne fut point
obfervé dans les deux armées. La gauche de la
marche de l'armée de M. de Chevert fe trouvant
couverte par un bois , ce Général avoit envoyé des
piquets d'Infanterie y prendre pofte , & il avoit
placé fur fa droite toute fa Cavalerie . Le Comte
de Mailly , après avoir reconnu la difpofition de
M. de Chevert , changea la fienne , & porta toure
fa Cavalerie à la gauche. Les piquets qu'il avoit
fait marcher pour fouiller le bois de fa droite , en
chafferent ceux des ennemis , & arriverent à tems
pour faire l'attaque du flanc droit du village .
:
On exécuta le 12 la feconde manoeuvre géné
rale , dont le but a été de montrer comment l'Infanterie
peut fe défendre en plaine contre la Cavalerie.
Toute l'Infanterie du camp fortit avec
deux cens chevaux pour aller traverser la plaine
d'Enftroff, fituée de l'autre côté de la Sarre . Après
avoir marché quelque tems , on reçut avis qu'il
paroiffoit un corps de Cavalerie fur le front de la
marche. Auffi - tôt l'Infanterie qui marchoit en colonnes
par bataillons , fe mit en bataille par brigade
. Sur la nouvelle qu'il venoit auffi de la Cavalerie
du côté de la droite , les trois brigades,
NOVEMBRE. 1754. 187
>
par un quart de converfion à droite , préfenterent
de ce côté leur front de bataille ne formant
qu'une feule ligne . Aux approches de la Cavalerie
ennemie elles formerent fix colonnes , de deux
bataillons chacune , qui fe rapprocherent de deux
en deux pour n'en former plus qu'une par brigade.
En même tems les deux cens chevaux qui
avoient toujours marché fur les aîles , fe réfugierent
dans les intervalles des colonnes , dont on
ferma la tête & la queue par des piquets & par des
grenadiers.
Dans cet ordre reſpectable l'Infanterie foutint
long-tems les efforts de la Cavalerie , qui la chargea
de tous les côtés avec beaucoup de vigueur.
Les efcadrons fe fuccédoient les uns aux autres ,
& ne laiffoient point de relâche à l'infanterie , de
laquelle il partoit en tout fens un feu continuel .
A la fin cependant elle commença à faire retraite
vers le camp ; mais elle la fit fans le rompre ,
toujours alignée , s'arrêtant de diftance en diftance
& fourniffant à chaque pauſe un feu très - vif.
Dès qu'elle fut arrivée au village d'Enftroff dont
la Cavalerie ne pouvoit approcher , les piquets &
les grenadiers qui fermoient les intervalles des
colonnes , prirent leur place naturelle à la queue
des troupes ; & après la retraite des deux cens
chevaux qui accompagnoient l'infanterie , les
trois colonnes s'étant réunies fur le centre , fe retirerent
l'une après l'autre , les grenadiers formant
l'ariere-garde .
Le 13 , le Maréchal Duc de Belle- Iſle & le Marquis
de Paulmy , Secrétaire d'Etat de la Guerre
en furvivance du Comte d'Argenſon , arriverent
au camp. M. de Chevert alla au- devant d'eux jufqu'à
une lieue , avec un détachement de deux cens
hommes de Cavalerie. Toutes les gorges des moniSS
MERCURE DE FRANCE.
tagnes qui font fur la frontiere avoient été gar
nies par des grenadiers & par des piquets.
Le Maréchal Duc de Belle- Ifle fit faire le lendemain
à toute l'Infanterie enfemble le maniement
des armes , & le 15 toute la Cavalerie exécuta
devant ce Maréchal les évolutions prefcrites
par la derniere ordonnance. Ces mêmes jours le
Marquis de Paulmy fit la revue de tous les régimens
qui compofent l'armée. On répéta le 16 , en
préfence du Maréchal & du Miniftre, la manoeuvre
du 12. Ils parurent très-fatisfaits de la juſteſſe ,
de la précifion & de la rapidité avec lesquelles
les troupes , tant d'Infanterie que de Cavalerie ,
ont exécuté les différentes évolutions qu'une pareille
circonftance exige de part & d'autre. Le 17,
ils ont afliſté aux exercices particuliers de différens
corps d'Infanterie , & ils font partis le 18 au
matin.
Il y a tous les jours chez M. de Chevert quatre-
vingt , & quelquefois plus de cent couverts.
Pendant le féjour du Maréchal de Belle- Ifle & du
Marquis de Paulmy , il y en a toujours eu plas de
cent cinquante. Les Commandans des Corps font
auffi une grande dépenſe . On ne peut affez admirer
la difcipline qui regne parmi les troupes. L'émulation
anime également les Officiers & les
foldats ; tous s'empreffent à faire leur ſervice avec
le plus grand zéle. Le Duc de Montmorency a
formé & commande lui-même une troupe de cent
quarante hommes tirés de fon régiment , qui
exécutent tous les exercices militaires avec autant
de grace que de jufteffe.
La curiofité de voir ce camp & la réputation
de M. de Chevert y attirent un grand nombre de
Seigneurs étrangers.
NOVEMBRE. 1754. 189
tion
DE GRAY , le 28 Septembre.
Les troupes qui étoient campées près de cette
ville , acheverent hier de fe féparer. Ce camp étoit
compofé de onze bataillons & de douze efcadrons.
Il a été commandé par le Duc de Randan , Lieutenant
général des armées de Sa Majefté , lequel
avoit fous fes ordres le Comte de Lorges , auffi
Lieutenant général , avec le Marquis de Voyer &
le Comte de Vaux , Maréchaux de camp. C'eft ce
camp que le Maréchal Duc de Belle - ifle & le Marquis
de Paulmy , Secrétaire d'Etat de la Guerre ,
en furvivance du Comte d'Argenfon , ont vifité le
premier. Ils y arriverent le premier de ce mois.
Le lendemain ils firent la revue particuliere de
chaque régiment d'Infanterie. Le 3 , les régimens
de Cavalerie & de Dragons efcadronnerent
féparement. Toute l'armée enfemble fit les quatre
diverfes évolutions dans la plaine de Gray- la-Ville.
Les , les troupes fe partagerent en deux corps.
Celui que commandoit le Duc de Randan figuroit
l'arriere garde d'une armée qui défend une chauffée
en faifant retraite . Le Comte de Lorges à la
tête de l'autre corps , attaqua la chauffée . Il commença
par forcer une redoute conftruite au coin
d'un bois que la chauffée traverſoit . L'armée du
Duc de Randan ayant perdu ce pofte , ſe retira
dans le bois où celle du Comte de Lorges la fuivit
de près. Lorfque la premiere fut arrivée fous Chavan
, elle fe rangea en bataille ; & tandis que la
Cavalerie pafla le pont , l'Infanter e fit ferme congre
les troupes ennemies. De part & d'autre le feu
fut également foutenu . Il y eut quatre- vingt mille
coups tirés , & cependant il n'arriva aucun accideat,
Après ces manoeuvres toutes les troupes rea
190 MERCURE DE FRANCE.
1
vinrent au camp , où le Marquis de Paulmy avoit
fait préparer une fête magnifique en réjouiffance
de l'heureux accouchement de Madame la Dauphine.
L'Evêque Duc de Langres entonna le Te
Deum , qui fut chanté au bruit de l'artillerie . Il
y eut enfuite un fomptueux repas en rafe campa
gne à la tête du camp . On fervit cinq tables ,
compofant enfemble cinq cens trente couverts .
Les foldats participerent auffi à cette fête . Le Marquis
de Paulmy avoit fait donner un boeuf à chaque
bataillon , de même qu'à chaque régiment
de Cavalerie & de Dragons. Chaque foldat cut
une pinte de vin & une livre & demie de pain
blanc. Dès que les Généraux & les Officiers furent
fortis de table , toute la defferte fut abandonnée
au pillage. Pendant la nuit le camp fut illuminé
par des cordons de lampions le long de la ligne ,
avec des pyramides de diftance en diftance. On
avoit diftribué aux troupes des balles d'artifice , qui
furent tirées par intervalles , & accompagnées
d'un grand nombre de fufées d'honneur.
Le Maréchal Duc de Belle-Ifle & le Marquis de
Paulmy partirent le 6 pour fe rendre au camp
d'Alface , commandé par le Comte de Maille-
-bois.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
Eurs Majeftés & la Famille royale ont figné le
connu ci - devant fous le nom de Marquis de Joffreville
, & de Demoifelle de Cernay , fille du
Marquis de Cernay , Lieutenant -Général des arNOVEMBRE.
1754. 191
mées du Roi , & Commandeur de l'Ordre royal
& militaire de Saint Louis.
Dans le mois d'Août , l'Académie royale des
Sciences a préſenté au Roi , à la Reine & à Monfeigneur
le Dauphin , le volume de fes Mémoires
pour l'année 1750. M. Buache , Adjoint de cette
Académie , & premier Géographe du Roi , préfenta
en même tems à Sa Majesté la Suite des
Confidérations géographiques & physiques fur les
nouvelles découvertes au Nord de la grande mer.
Ce fçavant , en rapprochant diverfes Relations ,
avoit conjecturé que l'Amérique s'avançoit au
Nord - Ouest de la Californie , & formoit une
prefqu'ifle. Il avoit de même conjecturé que l'Afe
& l'Amérique n'étoient féparées que par un
détroit , dont l'efpace le moins large eft fous le
cercle polaire. Les vûes de M. Buache ayant été
confirmées par les diverfes connoiffances qui nous
font venues de Ruffie , il a cru devoir les rendre
publiques.
L'Abbé Raynal , de la Société royale de Londres
, & de l'Académie des Sciences & Belles - Lettres
de Pruffe , a eu auffi l'honneur de préfenter
au Roi fon ouvrage intitulé : Mémoires hiftoriques ,
militaires & politiques de l'Europe , depuis l'éléva
tion de Charle: Vau trône de l'Empire , jusqu'au
traité d'Aix la Chapelle en 1748.
Le Comte d'Eu célébra le premier Septembre
à Sceaux , par une fête magnifique , l'heureux évé
nement qui fournit à la maiſon regnante un nouvel
appui. On chanta dans la Chapelle du Châ
reau un Te Deum en mufique , de la compofition
de M. Daquin , Organiste du Roi . Il y eut enfuite
un feu d'artifice , une illumination dans les
jardins & un bal après fouper. L'après-midi , les
Chevaliers & Chevalieres de l'Arc , au nombre de
192 MERCURE DE FRANCE.
trente , & en habits uniformes , ſe diſputerent un
prix que le Comte d'Eu avoit propofé. Le Prince
de Dombes & un grand nombre de perfonnes de
diftinction affifterent à cette fête.
Le 2, chaque Préfident & Confeiller du Parlement
reçut une lettre de cachet conçue en ces
termes. Monf. Je vous fais cette lettre pour
» vous ordonner de vous rendre le Mercredi 4 du
» préfent mois , à huit heures du matin , dans la
» Chambre où vous êtes de fervice ; & celle-
» ci n'étant pour une autre fin , je prie Dieu
» qu'il vous ait , Monf. en fa fainte garde. Ecrit
» à Verfailles le premier Septembre 1754. Signé
LOUIS.
M. de Lamoignon , Chancelier de France , fe
rendit le même jour à la Chambre royale , & l'on
y lut les Lettres Patentes portant fuppreffion de
cette Chambre . Voici la teneur de ces Lettres .
LOUIS , par la grace de Dieu , Roi de Fran-
» ce & de Navarre : A tous ceux qui ces prélentes
verront. Salut. Par nos Lettres Patentes en
» forme de déclaration , du 11 Novembre der-
> nier , nous avons établi en notre Château du
» Louvre un Siége & Chambre de Juſtice , appel-
» lée Chambre royale , pour connoître de toutes
» matieres civiles , criminelles & de police , qui
» font de la compétence du Parlement ; & nous
Davons compofé cette Chambre de plufieurs de nos
» Confeillers en notre Confeil d'Etat & Maîtres
» des Requêtes ordinaires de notre Hôtel. Nous ne
» laifferons échapper aucune occafion de leur
p donner des marques de la fatisfaction que nous
» avons de leur fidélité & de leur affection à notre
»ſervice , dont nous avons reçu de nouveaux témoignages
dans l'adminiftration de la justice.
qu'ils ont rendue à nos peuples , fans que leurs
fonctions
1
1
1
1
1
1
1
NOVEMBRE. 1754 1754 193
fonctions dans nos Confeils en ayent été interrompus.
Mais cet établiſſement.devenant fans .
» objet par la réfolution que nous avons prise
de rappeller notre Cour de Parlement dans no-
Dtre bonne ville de Paris pour réprendre fes
» fonctions : à ces cauſes & autres confidérations .
» à ce nous mouvant , de l'avis de notre Confeit
» & de notre certaine fcience , pleine puiflance &
» autorité royale , nous avons par ces préfentes
fignées de notre main , révoqué , éteint & fup-
» primé , révoquons , éteignons & fupprimons
» notre Chambre royale établie par nos Lettres
» Patentes en forme de déclaration , du 11 No-
» vembre dernier. Ordonnons que les minutes des
» Greffes de notredite Chambre royale foient
» portées au Greffe de notre Confeil. Si donnons
» en mandement à nos amés & féaux les gens te
❤nant notre Chambre royale à Paris , que ces
» préfentes ils ayent à faire regiſtrer , & le contenu
en icelles exécuter & faire exécuter felon
» leur forme & teneur ; car tel eft notre plaifir . En
» témoin de quoi nous avons fait mettre notre
» fcel à cefdites préfentes. Donné à Verſailles ,
le trentiemejour du mois d'Août , l'an de grace
» mil fept cent cinquante -quatre , & de notre re-
» gne le trente- neuvieme. Signé LOUIS. Et plus
» bas , par le Roi , M. P. de Voyer d'Argenſon.
Ces Lettres ayant été enregiſtrées par la Cham
bre royale , les Confeillers d'Etat & Maîtres des
Requêtes dont elle étoit compofée , mirent fin à
leurs féances. 1 ว
1
On célébra le 2 du même mois , dans l'Eglife
de l'Abbaye royale de Saint- Denis , avec les cérémonies
accoutumées , le Service qui s'y fait tous
les ans pour le repos de l'ame de Louis XIV , &
l'Evêque de Senlis y officia pontificalement. L
I
194 MERCURE DE FRANCE .
Prince de Dombes & le Comte d'Eu y affifterent ;
ainsi que plufieurs Seigneurs de la Cour.
C6
Sur la propofition faite dela part du Prince de
Condé aux Etats de Bourgogne , par les Préfidens
des Chambres , ces Etats ont unanimement réfolu
de faire préfent de la fomme de douze mille
livres à la Dame Poiffonnier , nourrice de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne. Ils ont cru que la
Dame Poiffonnier étant de Dijon , le Roi auroit
pour agréable qu'une Province , dont l'aîné des
petits-fils de France porte toujours le nom , donnât
en cette occafion des marques de fon zéle
pour Sa Majefté & pour la Famille royale . Le
Roi a approuvé la réfolution des Etats.
Le 30 Août , le P. Geoffroy , l'un des Profeffeurs
de Rhétorique du Collége de Louis le Grand , fit
plaider une caufe académique , dans laquelle il examina
le caractere d'efprit qui contribue le plus à
l'honneur des Arts & des Lettres. Le Nonce , plufieurs
Prélats , ainſi que le Maréchal , Duc de Coi.
gni , & un grand nombre d'autres perfonnes de la
premiere diftinction, s'y trouverent & applaudirent
unanimement au mérite des Orateurs & aux graces
avec lesquelles parla le Comte de Coigni
chargé de prononcer le jugement.
Tous les Membres du Parlement , en conféquence
des ordres que le Roi leur avoit envoyés.
le 2 de ce mois , fe rendirent le 4 à huit heures
du matin , chacun dans la Chambre où il eft de
fervice. Les Chambres des Enquêtes & des Requêtes
furent appellées peu de tems après à la
Grand-Chambre , & les Gens du Roi remirent les
Lettres Patentes en forme de déclaration , par lef
quelles Sa Majefté a jugé à propos de faire fçavoir
fes volontés à fon Parlement. Les Gens du Roi
[retirés , on fit la lecture de ces Lettres Patentes.
NOVEMBRE . 1754. 195.
Elles portent » que Sa Majesté toujours occupee,
» du foin d'appaifer les divifions qui fe font élevées
depuis quelque tems , & dont les fuites lui
» ont paru mériter toute fon attention , a pris les
» mefures qu'elle a jugé les plus capables de pro-
>> curer la tranquillité à l'avenir. Que dans l'etpé-
» rance que le Parlement , s'empreffant par une
» prompte obéiffance & par un travail redoublé ,
» de réparer le préjudice qu'ont pû fouffrir les
» fujets du Roi , donnera en toutes occafions des
» marques de fa foumiffion & de ſa fidélité en ſe
conformant à la fagefle des vues qui animent
» Sa Majeſté , le Roi a réfolu de raffembler le
» Parlement à Paris. Qu'à ces cauſes , Sa Majefté
>> ordonne à tous & chacun des Officiers de fon
» Parlement , de reprendre leurs fonctions accou-
» tumées , nonobftant toutes chofes à ce con-
» traires , & de rendre la juftice à fes fujets , fans.
» retardement & fans interruption , fuivant les
>> loix & le devoir de leurs charges . Que le Roi
» ayant reconnu que le filence impofé depuis
» tant d'années fur des matieres qui ne peuvent
» être agitées fans nuire également au bien de la
» Religion & à celui de l'Etat , eft le moyen le
» plus convenable pour affurer la paix & la tran-
» quillité publique ; Sa Majefté enjoint à fon Par-
» lement de tenir la main à ce que d'aucune part
» il ne foit rien fait , tenté , entrepris ou innové ,
» qui puiffe être contraire à ce filence & à la pax
» qu'elle veut faire regner dans fes Etats. Que
» conféquemment elle ordonne de procéder con
tre les contrevenans , conformément aux loix
» & ordonnances. Que néanmoins pour contri
» buer de plus en plus à tranquillifer les efprits, à
entretenir l'union , à maintenir le filence & à
☛ faire oublier entierement le paffé , le Roi veut
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
& entend que toutes les pourfuites & procé
dures qui pourront avoir été faites , & les ju-
» gemens définitifs qui pourroient avoir été ren-
» dus par contumace depuis le commencement
» & à l'occafion des derniers troubles , jufqu'au
» jour des préfentes , demeurent fans aucune fuite
» & fans aucun effet ; fans préjudice cependant
» des jugemens définitifs rendus contradictoire-
>> ment & en dernier reffort , fauf aux parties con-
» tre lefquelles ils auroient été rendus , à fe pour-
» voir , s'il y a lieu , par les voyes de droit. »
Ces lettres furent enregistrées le s , & le Parlement
ayant repris le lendemain fes fonctions , la Chambre
des Vacations à laquelle le Préfident le Pelletier
de Rozambo préſide , a été établie dans la
forme ordinaire,
Les , les Controlleurs Généraux des Rentes de
THôtel de Ville firent célébrer une Meffe folemnelle
& chanter le Te Deum dans l'Eglife des
Blancs - Manteaux , en action de graces de la naiffance
de Monfeigneur le Duc de Berri .
Le 7 , le Parlement fit une grande députation
au Roi , conféquemment à la permiffion qui en
avoit été demandée le 6 à Sa Majeſté par les Gens
du Roi. M. de Maupeou , premier Prélident, porta
la parole , & prononça un difcours éloquent &
pathétique. Sa Majefté répondit : » J'ai fait ce que
j'ai cru convenable pour remettre l'ordre & ré-
» tablir la tranquillité. La juftice rendue à mes
» fujets eft un des points que j'avois à coeur ; mais
principalement occupé de les faire jouir de tout.
» ce que j'ai fait pour leur bien , j'écarte en ce
moment tout autre objet. Que mon Parlement
» fente & reconnoiffe mes bontés . Qu'il fe con-
» forme en tout aux intentions que je lui ai fait
» connoître , & dont le but est de maintenir les
NOVEMBRE . 1754. 197
loix du Royaume , fans s'écarter du refpect dû à
la Religion. Voilà mes volontés.
Les Chambres affemblées arrêterent le même
jour , qu'il feroit fait registre de la réponſe de Sa
Majefte , ainsi que da difcours du premier Préfident
.
La Compagnie des Indes expofa en vente à l'Orient
en Bretagne , le 7 Octobre & les jours fuivans,
les marchandifes apportées par les vaiffeaux le
Bourbon, le Maréchal de Saxe , le Rouillé , le Lys ,
le Phelippeaux , l'Achille , le Maurepas , le Puizieulx
, le Duc de Chartres , PAugufie les Tresze
Cantons , venant de Pondichery , de Bengale ,
de la Chine , & des iſles de France & de Bourbon
arrivés au port de l'Orient les 7 , 23 & 25 Mai , 4
& 7 Juin , premier , 17 & 18 Juillet de cette année.
Cette Compagnie attend de l'ifle de France le vailfeau
le Saint-Prief , chargé de marchandifes de la
Chine , & les vaiffeaux le Saint- Louis , venant de
Pondichery , le Silhouette & le Duc de Parme ,
qui viennent de Bengale . Elle comprendra dans fa
vente le chargement de ces quatre vaiffeaux , s'ils
arrivent à tems , & les liftes en feront données au
public. La Compagnie attend auffi du Sénégal une
partie de gomme : elle aura foin de prévenir le
public fur cet article , lorfqu'elle fera elle - même
plus inftruite, Les adjudicataires ne pourront avoit
la livraiſon de leurs marchandifes qu'après avoir
payé au Caiffier de la Compagnie à l'Orient le
montant de leur adjudication en argent ou en lettres
de change , bien & dûement acceptées. Le
payement comptant des marchandifes fera fixé au
10 Novembre prochain ; le payement à ufance au
fo Décembre fuivant ; & celui à deux ufances at
10 Janvier 1755 , pour les villes & places du
Royaume nommées dans Pavertiffement impri
*
198 MERCURE DE FRANCE.
mé par ordre de la Compagnie. Elle accordera
dix pour cent d'efcompte fur le payement comptant
, neuf pour cent fur le payement à afance
& huit pour cent fur le payement à deux ufances
Le 8 Septembre , Fête de la Nativité de la Sainte
Vierge , leurs Majeftés entendirent la Meffe dans
la Chapelle du Château . Elles affifterent l'aprèsmidi
aux Vêpres chantées par la Mufique , aufquelles
l'Abbé Gergoy , Chapelain ordinaire de la
Chapelle-Mufique , officia.
Le Roi foupa le même jour au grand couvert
chez la Reine avec la Famille royale.
Le lendemain , le Roi fe rendit au Château de
Choify.
Madame Louife qui a été fort incommodée
d'une fluxion , fe porte beaucoup mieux depuis
une faignée du pied qu'on lui a faite avant-hier.
Les , M. Bignon prêta ferment entre les mains
du Roi , pour la charge de Commandeur- Prevôt ,
Maître des Cérémonies de l'Ordre du Saint Efprit.
Le Comte de Galiffet , Brigadier , Meſtre de
camp du Régiment de Cavalerie de la Reine , prêta
ferment le même jour entre les mains de Sa
Majefté pour la Lieutenance générale du Mâconnois.
M. de Bombelles , Lieutenant général des armées
du Roi , Commandant dans la Lorraine ; &
le Comte de Moncan , Maréchal de camp , Commandant
en Languedoc , ont été nommés Commandeurs
de l'Ordre royal de S. Louis,
M. Pafcal Aquaviva d'Arragonna , ci-devant
Vice- Légat d'Avignon , a été préfenté par M.
Gualterio ,Nonce ordinaire du Pape en cette Cour,
au Roi , à la Reine , à Monfeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine , Monfeigneur le Duc de
NOVEMBRE. 1754. 199
Bourgogne, Madame , Madame Adelaide & à Mef
dame Victoires , Sophie & Louife. Leurs Majeftés
& la Famille royale lui ont fait un accueil diftingué.
On publia le 10 un Arrêt du Parlement rendu
dans une affemblée des Chambres , & portant
Réglement pour accélerer pendant le tems des
Vacations l'inftruétion des procès & inftances
pendantes en la Cour , tant à la Grand- Chambre
qu'aux Chambres des Enquêtes. Par cet Arrêt , le
Parlement ordonne que les inftances & procès ,
tant de la Grand- Chambre que des cinq Chambres
des Enquêtes , continueront d'être inftruits pendant
la Chambre des Vacations , ainfi & en la maniere
qu'ils s'inftruiſent pendant le tems des féances
de la Cour. A cet effet permet aux Procureurs
de préfenter dans lefdites inftances & procès toutes
requêtes néceffaires pour l'inftruction , d'y
former au nom de leurs parties , telles demandes
incidentes qu'ils aviferont , fur lefquelles requêtes
les Confeillers , tant de la Grand-Chambre que
des Chambres des Enquêtes qui feront de fervice
à la Chambre des Vacations , feront & demeureront
autorifés , chacun à leur égard , pour les procès
de leur Chambre , de répondre fi faire le doit.
Pourront les Procureurs faire les productions ,
tant principales que productions nouvelles , remettre
lefdites productions au Greffe de chacune
des Chambres ou les procès feront pendans ; fe
préfenter au Greffe des préfentations , & y lever
des défauts , fans néanmoins pouvoir les faire juger
, fi ce n'est pour les faire joindre aux inftances
& procès. Les Greffiers , tant des préſentations
que des dépôts , & les Greffiers de chaque Cham →
bre , feront tenus de fe trouver à leurs Greffes aux
jours & heures ordinaires , pour y recevoir les préfentations
qui y feront faites , & les pieces & productions
qui y feront remiſes.
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
Le Duc de Penthievre partit le même jourpour
la Provence , dont il vifitera les places maritimes.
Ce Prince s'embarquera enfuite pour l'Italie,
où il voyagera fous le nom de Comte de Dinan. Il
eft fuivi de la plus grande partie de fa maiſon.
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar,
eft arrivé le 12 de Luneville.
Pendant la nuit du 1 au 2 Septembre , le feu
a pris à l'Abbaye royale de Saint Pierre d'Avenay,
en Champagne. L'Eglife & le Monaftere ont été
prefqu'entierement confumés.
Le ro , les Fermiers Généraux firent chanter
dans l'Eglife de Saint Euftache , une Meffe folemnelle
, & le Te Deum , pour remercier Dieu
de la nouvelle bénédiction qu'il lui a plû de répandre
fur la Famille royale.
Le Roi , qui s'étoit rendu de Choify à Bellevûe
, revint ici le 13 du même mois.
Le même jour , Monfeigneur le Duc de Bourgogne
, pour célébrer le jour de fa naiſſance , ſit
tirer de l'artifice dans le jardin qui tient à fon
appartement. Ce fpectacle a beaucoup amufé ce
Prince & Madame .
Quoique la fluxion de Madame Louiſe foit
dilipée , cette Princeffe n'a quitté fon apparte-
.ment que le 15 , & elle n'eft fortie qu'en chaife
pour aller chez le Roi & chez la Reine. M. de
Saint Yves , Oculiste de grande réputation , a été
appellé plufieurs fois pour examiner les yeux de
Madame Louife. Le Roi de Pologne , dont la vûe
depuis un tems s'eft affoiblie , a fait auffi à M. de
Saint Yves l'honneur de le confulter.
Le 14 , le Duc d'Aiguillon prit congé de Leurs
Majeftés & de la Famille royale , pour aller tenir
les Etats de Bretagne.
M. de Machault , Garde de Sceaux de France ,
NOVEMBRE. 1754 zor
Miniftre & Sécrétaire d'Etat , ayant le Département
de la Marine , préfenta le 16 au Roi l'Evêque
de Babylone , Conful de France à Bagdad.
Le Roi a accordé au Duc de Briflac , Lieutenant-
Général des Armées de Sa Majefté , le Gou.
vernement de Salces en Rouffillon , vacant par
la mort du Comte de Coffé.
Sa Majesté a donné le Gouvernement du Châ
teau de Vincennes , qui vaquoit par la mort du
Marquis du Châtelet , au Marquis de Voyer ,
Maréchal de Camp & Infpecteur- Général de la
Cavalerie.
Le Comte de Durfort , Cornette de la Compagnie
des Chevaux-Legers de la Garde du Roi ,
a obtenu de Sa Majefté la permiffion d'aller voir
diverfes Cours.
Le Marquis de Malefpina , envoyé par l'Infant
Duc de Parme & par Madame Infante Ducheffe
de Parme , pour complimenter Leurs Majeftés &
la Famille royale fur la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Berry , s'acquitta le 14 de cette commiffion.
Le 15 , après-midi , le Roi & la Reine entendirent
, dans la Chapelle du Château , l'Office célébré
par les Miffionnaires.
Leurs Majeftés fouperent le 13 & le 15 au grand
Couvert.
Le 17 , le Comte de Sartiranne , Ambaffadeur .
ordinaire du Roi de Sardaigne , eut une audience
particuliere du Roi , dans laquelle il préfenta à Sa
Majefté une lettre de compliment du Roi fon
maître , fur l'heureux accouchement de Madame
la Dauphine. Le Comte de Sartiranne fut conduit
à cette audience , ainfi qu'à celles de la Reine ,
Monseigneur, le Dauphin & de Madame la Danphine
, par M. Dufort , Introducteur des Ambaſfadeurs.
Iv
de
202 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour , le Roi retourna au Château de
Choify.
Le 20 , les Payeurs des Rentes firent chanter
dans l'Eglife des Peres de la Merci , une Meſſe
folemnelle & le Te Deum , en action de graces de
la naiffance de Monfeigneur le Duc de Berry.
On mande de Picardie , qu'il y a dans la Ba→
ronnie de Mouchy -le-Châtel , appartenante au
Comte de Noailles , quatre foeurs qui forment
enfemble trois cens quarante- deux ans & deux
mois. Selon les Extraits baptiftaires qu'on nous a
envoyés , la premiere eft âgée de quatre- vingtquatorze
ans huit mois ; la feconde , de quatrevingt-
cinq ans fix mois ; la troifiéme , de quatre-
vingt-deux ans ; & la derniere de quatre-vinge,
Elles font nées du même pere & de la même mere ,
qui leur a fervi à toutes les quatre de nourrice.
Le 20 , le Roi revint du Château de Choify.
Le même jour , M. Pereire , Penfionnaire du
Roi , préfenta au Roi de Pologne , Duc de Lorraine
& de Bar , un des fourds & muets de naiffance
auxquels il a enfeigné à parler. Le jeune
éleve répondit en termes diftincts & avec jufteffe
à toutes les questions qu'on lui fit pendant
près d'une heure qu'il demeura dans le cabinet
de Sa Majesté Polonoife. Monfeigneur le Dauphin
étant venu dans cet intervalle rendre vifite
au Roi de Pologne , fut témoin pour la feconde
fois des effets du talent fingulier de M. Pereire
dont il avoit eu déja occafion de voir un éleve à
Choify. Ce Princetémoigna beaucoup de fatisfaction
au maître & au difcipie. Le Roi de Pologne
honora l'un & l'autre des plus grandes marques de
bonté.
Le 21 , la Ducheffe de Châtillon , en grand
deuil , fit fes révérences au Roi , à la Reine &
à la Famille Royale.
NOVEMBRE. · 203
•
1754.
te
de
$
Ce même jour , la Marquife d'Amezaga & la
Marquife de Marbeuf furent préfentées.
Le même jour , Sa Majeſté ſoupa au grand
couvert chez la Reine .
Le 22 , le Roi partit pour Crecy.
Le même jour, le Comte de Stainville , Maré
chal des camps & armées du Roi , & fon Ambaſ→
fadeur extraordinaire auprès du Saint Siege , prie
congé de Leurs Majeftés . Il eft parti depuis pour
Rome.
Le Comte de Rochechouart-Faudoas , Lieute
nant-Général , a pris auffi congé de Leurs Majef
tés , & il eft parti au commencement d'Octobre
pour aller réfider en qualité de Miniftre Plénipo
tentiaire du Roi auprès de l'Infant Duc de Parme.
Le Marquis de Fougieres , Lieutenant - Géné
ral , & Lieutenant des Gardes du Corps , a prêté
ferment de fidélité entre les mains du Roi , pour
la Lieutenance- Générale du Nivernois.
Le Chevalier de la Tour-Dupin , & le Marquis
de Guitault , ont été nommés Guidons de Gendarmerie.
Le Roi a gratifié d'une penfion de fix mille livres
M. l'Abbé de Guebriand , fon Miniftre Plénipotentiaire
auprès de l'Electeur de Cologne.
Sa Majefté a accordé une pareille penfion à M.
Aligre , Maître des Requêtes , ci-devant Intendant
de Picardie.
Les Chanoines Réguliers de Sainte Genevièvetinrent
ici le 12 Septembre leur Chapitre géné
ral , & ils élurent le Pere Chaubert pour Abbé &
Supérieur Général de leur Congrégation , à la
place du Pere Duchêne , qui a fini fon triennat.
M. Pagny , Démonftrateur de l'Univerfité ,
a eu l'honneur , pendant le dernier voyage du
Roi à Crecy , do faire voir à Sa Majesté une Čham-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
bre obfcure portative. Il avoit adapté à cette machine
un microfcope folaire qu'il a inventé en
1722 , & par le moyen duquel Sa Majeſté obferva
la circulation du fang dans le coeur & jufqu'aux
extrêmités des pattes des plus petits infectes.
Les Pages de Madame la Dauphine ont préfenté
à cette Princefle , ainfi qu'à Monfeigneur le
Dauphin , un ouvrage de fortification qu'ils ont
exécuté en relief, pour fe procurer une plus parfaite
intelligence des différentes parties dont les
fortifications d'une place peuvent être compofées.
Ce Prince & cette Princeffe ont témoigné beaucoup
de fatisfaction de l'application que cette jeu
ne nobleile montre pour les Mathématiques &
pour les autres exercices qui peuvent contribuer
à former de bons Officiers.
Le Roi revint le 27 de Crecy , & foupa le foin
au grand couvert chez la Reine.
Le 28 , le Roi fe rendit à Choify , d'où Sa Majefté
et revenue le 30.
Le 28 , le Roi de Pologne Duc de Lorraine &
de Bar , & Madame Adélaïde , tinrent fur les
Fonts , dans la Chapelle du Château , le fils dont
la Marquife de Mon: barey eft accouchée le 11 du
même mois. L'enfant a été nommé Adélaide-
Stanislas-Marie. Les cérémonies du Baptême lui
ont été fuppléées , en préfence du Curé de la
Paroiffe de Notre-Dame , par l'Abbé de Soulange
Aumônier de Madame Adélaïde .
- Le 29 , la Reine , accompagnée de la Famille
royale , entendit dans la Chapelle du Château la
grande Meffe , célébrée par les Miffionnaires . Sa
Majeft afifta l'après - midi aux Vêpres & au Salut .
Le Chevalier Mocenigo , Ambaffadeur ordimaire
de la République de Venife , fit le même
jour fon entrée publique en cette ville . Le Maré
NOVEMBRE. 1754. 205
&
Jes
at
chal de Balincourt & M. Dufort , Introducteur des
Ambafladeurs , allerent le prendre dans les Car
roffes du Roi & de la Reine au Couvent de Pic
pus , d'où la marche ſe fit en cet ordre. Le car
rofle de l'Introducteur ; celui du Maréchal de Ba
lincourt ; un Suiffe de l'Ambaffadeur , à cheval ;
fes Coureurs & fa livrée à pied , fix de fes Officiers
, fon Maître d'Hôtel à la tête , un Ecuyer ,
& fix Pages à cheval ; le carroffe du Roi , aux cô.
tés duquel marchoient la livrée du Maréchal de
Balincourt & celle de M. Dufort ; le caroffe de la
Reine , celui de Madame la Dauphine , ceux du
Duc d'Orléans , de la Ducheffe d'Orléans , du
Prince de Condé , de la Princeffe de Condé , du
Comte de Charolois , du Comte de Clermont , de
la Princeffe Douairiere de Conty , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , du Prince de
Dombes , du Comte d'Eu , de la Comteffe de
Toulouſe , du Duc de Penthievre , & celui de M.
Rouillé , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le
Département des Affaires Etrangeres. A une dif
tance de trente à quarante pas marchoient les
quatre carroffes de l'Ambaffadeur , précédés d'un
Suiffe à cheval ; ils étoient fuivis du carrofle de
M. Farfetti , noble Vénitien. Lorfque le Chevalier
Mocenigo fut arrivé à ſon Hôtel , il fut complimenté
de la part du Roi , par le Duc d'Aumont
, premier Gentilhomme de la Chambre ;
de la part de la Reine , par le Comte de Teffé ,
premier Ecuyer de Sa Majefté ; de la part de Ma
dame la Dauphine , par le Comte de Mailly , premier
Ecuyer de cette Princeffe , & de la part. de-
Madame Adelaide , par le Marquis de Lhôpital
fon premier Ecuyer.
Le premier Octobre , le Prince de Pons & M.
Dufort , Introducteur des Ambaffadeurs , étant
206 MERCURE DE FRANCE.
allés prendre le Chevalier Mocenigo en fon Hôtel
dans les carroffes du Roi & de la Reine , le conduifirent
à Versailles , où il eut fa premiere audience
publique du Roi. L'Ambafladeur trouva à
fon paffage , dans l'avant- cour du Châ eau , les
Compagnies des Gardes Francoifes & Suiffes fous
les armes , les Tambours appellant ; dans la cour ,
les Gardes de la Porte & ceux de la Prévôté de
l'Hôtel à leurs poftes ordinaires ; & fur l'escalier
les Cent Suiffes , la hallebarde à la main. Il fut
reçu en dedans de la falle des Gardes , par le Duc
de Luxembourg , Capitaine des Gardes du Corps,
qui étoient en haie & fous les armes. Après l'audience
du Roi , l'Ambaſſadeur fut conduit à l'audience
de la Reine , & à celle de Monſeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine , & de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , par le Prince de'
Pons & par l'Introducteur des Ambaffadeurs. Il
fut conduit enfuite à celles de Monfeigneur le Duc
de Berry , de Madame , de Madame Adelaide , &
de Meſdames Victoire , Sophie & Louife ; & après
avoir été traité par les Officiers du Roi , il fut
reconduit à Paris dans les carroffes de leurs Majeftés
avec les cérémonies accoutumées.
Sa Majesté Polonoife partit le 30 à dix heures
du matin , pour retourner à Luneville .
*
Pendant le féjour que le Roi de Pologne a fait
ici , la Reine a cîné tous les jours avec ce Prince.
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar , le jour de fon départ de Verſailles , alla dîner
au Château de Saint-Quen chez le Duc de Gefvres.
Sa Majesté y fut reçue au bruit des tambours
& d'un grand nombre de boîtes . En defcendant
de carrolle , elle fe promena dans les jardins. Les
Dames la fuivirent dans des caléches. La beauté
du lieu parut faire un grand plaifir au Roi de Po-
NOVEMBRE. 1754. 207
logne , & ce Prince donna plufieurs éloges au
Duc de Gefyres fur fon goût , auquel le public a
fi fouvent applaudi . Après la promenade , le Duc
de Gefvres conduifit le Roi de Pologne dans le
falon , où la table de Sa Majefté étoit préparée .
La Princeffe de Talmont & plufieurs autres Dames
eurent l'honneur de manger avec ce Prince , ainfi
que le Duc de Gefvres , le Duc de Fleury , le Duc
Offolinski , le Prince de Beauveau , le Prince de
Chimay , le Marquis de Lhôpital , le Primat de
Lorraine , le Chevalier de Choiſeul , le Comte de
Chabot , le Prévôt des Marchands , & M. de la
Galaifiere. Vers deux heures après midi , le Roi
de Pologne fe mit en route pour la Lorraine ,
très- fatisfait de la magnifique réception que le
Duc de Gefvres lui a faite. Dans cette fête tout
s'eft paffé avec le plus grand ordre , malgré le
concours prodigieux de peuple qu'avoit attiré de
toutes parts le defir de voir Sa Majeſté Polonoiſe.
Le premier Octobre , le Commandeur de la
Cerda , Envoyé extraordinaire du Roi de Portugal
, eut en long manteau de deuil , une adience
particuliere du Roi , dans laquelle il donna part à
Sa Majefté de la mort de Marie-Anne d'Autriche
Reine Douairiere de Portugal. Il fut conduit à
cette audience par M. Dufort , Introducteur des
Ambaffadeurs.
Le Roi a déclaré que le 6 il prendroit le deuil,
Leurs Majeftés & Mefdames de France partirent
le 2 pour Choify , & fe rendirent le 4 à Fontainebleau.
Madame la Dauphine fut relevée le 2 de fes
couches , par M. l'Abbé de Murat , Aumônier de
cette Princeffe , & Vicaire Général de l'Archevêché
de Sens.
208 MERCURE DEFRANCE.
L'intérêt de l'embelliffement de cette Capitale
faifoit defirer une place devant l'Eglife de Saint
Sulpice. Il a plû au Roi d'en agréer le projet ,
& Sa Majesté ayant daigné accepter d'en être le
fondateur , a voulu que la premiere pierre fût
pofée en fon nom . Le Duc de Gefvres , Gouverneur
de Paris , a été nommé pour repréfenter le
Roi dans cette cérémonie , qui s'eft faite le 2 avec
la plus grande folemnité . Après un Salut chanté
en mufique , & fuivi du Te Deum , la pierre a été
pofée. On y a enfermé plufieurs médailles , repréfentant
d'un côté le buste du Roi , & de l'autre le
portail de Saint Sulpice , avec cette infcription :
Bafilica urbi additum decus. Rien n'a été négligé
pour Pappareil d'une fête à laquele la religion
& la reconnoillance devoient également concou
rir. Vis-à-vis de l'efplanade , où s'eft fait la pofe
de la pierre , on avoit élevé un magnifique are:
de triomphe , de foixante- quatre pieds de façade
fur quarante- neuf pieds de hauteur , du deffein
de M. Servandoni . Le foir on illuminà toutes les
parties de cette décoration qui en étoient fufcep
tibles. En même tems la partie fupérieure du
portail & des tours furent illuminées fous différentes
formes d'architecture , & l'on tira un bouquet
d'artifice , dont on avoit difpofé les prépa--
ratifs de façon que le Roi pût Pappercevoir de
Choify.
"
Le Marquis de Pontchartrain , Lieutenant - Gé--
néral des armées du Roi , eft démis de fa place
d'Infpecteur Général de la Cavalerie . Sa Majefté :
lui a donné le Gouvernement des ville & château
de Ham , qui vaquoit par la mort de M. Wall ;
& elle a difpofé de la place vacante d'Infpecteur
Général de la Cavalerie , en faveur du Marquis
de Poyanne , Maréchal de Camp.
NOVEMBRE. 1754. 209
15
les
On mande de Dauphiné , que le 9 , fur les fept
heures & demie du foir , on avoit fenti à Thein
une fecouffe de tremblement de terre , qu'elle
avoit été fuivie une heure après d'une feconde
fecouffe , & que le lendemain il y en avoit eu
une troifiéme. Cette derniere fut accompagnée
d'un bruit femblable à celui d'un coup de tonnerre
.
Le 4 O&obre , le Roi , la Reine , & Mefdames
de France arriverent à Fontainebleau du
Château de Choify.
Les , Monfeigneur le Dauphin & Madame la
Dauphine vinrent en cette capitale pour rendre à
Dieu leurs folemnelles actions de graces. Ce Prin
ce & cette Princeffe arriverent fur les quatre heures
& un quart à l'Eglife Métropolitaine . L'ALchevêque
de Paris , à la tête du Chapitre , les refut
à fa porte de l'Eglife , les complimenta , &
leur préfenta l'eau benite. Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine furent conduits dans
le Choeur , où ils affifterent au Te Deum , auquel
l'Archevêque officia. En fortant , ils firent leur
priere à la Chapelle de la Vierge. De l'Eglife Métropolitaine
, Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine allerent à celle de Sainte Geneviéve
; ils furent reçus à la porte par l'Abbé à la
tête de fa Communauté . Après que ce Prince &
cette Princeffe furent entrés dans le choeur , on
célébra le Salut , & l'Abbé y officia . La chaffe de
Sainte Geneviéve étoit découverte ; celle de Sainte
Clotilde étoit fur l'autel. Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine , en arrivant à l'Eglife
Métropolitaine & à celle de Sainte Geneviéve
, ont trouvé une Compagnie des Gardes
Françoiſes & une des Gardes Suiffes fous les armes.
Le foir , ce Prince & cette Princeffe retour.
210 MERCURE DE FRANCE.
nerent à Verſailles. Par-tout , fur leur paffage ;
le peuple eft accouru en foule pour jouir de leur
préfence.
Leurs Majeftés , accompagnées de Mefdames ,
affifterent le 6 dans la Chapelle aux Vêpres & au
Salut.
Le Roi foupa le foir au grand couvert chez la
Reine.
Le même jour , le Roi prit le deuil pour trois
femaines , à l'occafion de la mort de la Reine
Douairiere de Portugal.
Monſeigneur le Dauphin & Madame la Dauphine
, qui étoient reftés à Versailles , fe font
rendus le 7 à Fontainebleau.
Le ro , les actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens vingt livres . Les billets de
la premiere lotterie royale ni ceux de la feconde
n'avoient point de prix fixe.
Charles- Antoine Leclerc de la Bruere , chargé
des affaires du Roi à Rome , y eft mort le 18 Septembre
dernier. Sa Majesté lui avoit accordé en
1744 le privilége du Mercure de France , conjointement
avec feu M. Fuzelier. C'eſt M. de
Boiffy , de l'Académie Françoife , qui lui fuccede
dans cet emploi littéraire ; & cette diftinction
dont le Roi l'a honoré , eft auffi fateuse pour lui
que les arrangemens qui ont été faits à cette
occafion font utiles à la littérature . Sa Majesté a
bien voulu accorder fur le revenu de cet ouvrage
périodique quelques penfions à plufieurs gens de
lettres. M. de Buiffy n'entrera en fonction qu'au
mois de Janvier l'Abbé Raynal continuera le
Mercure le reste de l'année.
NOVEMBRE. 1754. 211
Tout le Royaume foupiroit depuis long - tems
après l'Arrêt qu'on va lire. On peut affurer
que c'est une des plus fages difpofitions
qui ayent été faites depuis un fiècle. Que ne
doit-on pas attendre d'un Miniftre qui
commence fon adminiſtration par une opération
de cette importance ?
A
ARREST NOTABLE.
17 RREST du Confeil d'Etat du Roi , du
Septembre 1754 , qui entr'autres difpofitions
ordonne que le commerce de toute efpece
de grains fera libre entierement par terre &
par les rivieres , de province à province , dans
interieur du Royaume.
Sur ce qui a été repréfenté au Roi , que la
grande quantité de grains de toute efpece qui
le trouvent actuellement dans le Languedoc &
dans les Généralités d'Auch & de Pau en avoit
fair baiffer trop confiderablement le prix , ce
qui nuifoit également aux propriétaires & aux
cultivateurs , & formoit une espece de difette au
milieu même de l'abondance , Sa Majesté a bien
voulu déférer enfin au voeu de ces provinces , qui
demandent depuis long-tems à être autorisées à
faire paffer partie de ces grains à l'étranger ;
mais elle a jugé en même tems qu'il étoit néceffaire
de prendre quelques précautions qui ,
fans trop gêner cette partie de commerce , prévinffent
néanmoins les abus qui pourroient naî
tre d'une liberté trop indéfinie. A quoi defirant
pourvoir: Oui le rapport du fieur Moreau de Sechelles
, Confeiller d'Etat , & ordinaire au Confeil
royal, Controlleur général des Finances , le
212 MERCURE DE FRANCE.
Roi étant en fon Confeil , a ordonné & ordonne
ce qui fuit :
ARTICLE PREMIER.
Le commerce de toute éfpece de grains fera
libre entierement par terre & par les rivieres , de
province à province , dans l'intérieur du Royaume
, fans qu'il foit befoin d'obtenir pour cet effet
de paffeports ni de permiffrons particulieres :
n'entend néanmoins Sa Majesté déroger en rien
par la préfente difpofition , aux Arrets , Réglemens
, & ufages établis pour l'approvisionnement
de fa bonne ville de Paris , qui continuefont
d'être obfervés & fuivis comme par le paffé.
II. Il fera permis à toutes perfonnes , de quelque
etat & condition qu'elles foient , nationaux ou
étrangers , de faire fortir de la province de Languedoc
& des Généralités d'Auch & de Pau , telle
quantité de toute efpece de grains qu'ils jugeront
propos , pour être tranfportés à l'étranger , fous
la condition néanmoins que la traite n'en pourra
être faite que par les ports d'Agde & de Bayonne.
ว
III. Tous les grains qu'on tenteroit de faire
fortir de ces provinces par d'autres routes ou ports
que ceux indiqués dans l'article précédent , feront
Lujets à confifcation , de même que les voitures &
chevaux qui les conduiront ; & feront en outre le
propriétaire defdits grains & le conducteur condamnés
; fçavoir , le propriétaire en trois mille livres
d'amende , lefquelles ne pourront fous aucun
prétexte être remifes ni modérées.
IV. Les droits dûs à la fortie pour les grains
qui feront embarqués aufdits ports d'Agde & de
Bayonne ,feront reduits & fixés à un fol par quintal
; & la perception en fera faite fuivant la forme
accoutumée , par les Commis & Receveurs des
fermes dans chacune defdites villes & ports.
V. II fera tenu un regiſtre particulier pour fain
4
#
NOVEMBRE
. 1754. 213
fon defdits droits , & il fera adreflé tous les huit
jours aux fieurs Intendans de la province de Languedoc
& des Généralités d'Auch & de Pau , chacun
pour ce qui concernera leur département , un
état figné & certifié , qui contiendra la date des
chargemens , jour par jour , la nature des grains.
qui auront été embarqués , leur quantité & la quotité
des droits qui auront été perçus , defquels états
lefdits fieurs Intendans enverront pareillement tous
les huit jours un relevé au feur Controlleur géné
ral des Finances. Enjoint Sa Majeſté aux fieurs Intendans
& Commiffaires départis en la province
de Languedoc & dans les Généralités d'Auch & de
Fau , de tenir la main à l'exécution du préfent ar
rêt. Fait au Confeil d'Etat du Roi , Sa Majesté y
étant , tenu à Verfailles le dix - feptiéme jour de
Septembre mil fept cent cinquante- quatre. Signé,
Thelypeaux.
LE 13
NAISSANCE.
à
E 13 Août , eft né à Grenoble François- Henri ,
fils de Louis-François -René, Comte de Virieu,
& d'Armande-Urfule de Boufchet de Sourches. Le
parrein de l'enfant a été François , Marquis de Vi
rieu , grand-pere paternel ; & la marreine Marguerite-
Henriette Defmarets , fille du Maréchal
de Maillebois , époufe de Louis de Boufchet , Mar
quis de Sourches , Comte de Montforeau , & c,
Lieutenant général des armées du Roi , Confeiller.
d'Etat , Prévôt de l'Hôtel du Roi , & Grand Prévôp
de France , belle grand-mere de l'enfant.
La maifon de Virieu est une des plus anciennes
de Dauphiné. Elle tire fon nom de la terre de Vi
rieu , qu'elle a poffedé en franc-aleu , avec celles
de Faverges & de Montrevel , depuis l'an 1041
jufqu'à l'an 1267. Il paroît que cette terre étoit
214 MERCURE
DE FRANCE
.
alors partagée entre les différentes branches de
cette maiſon . Béatrix , fille unique de Martin, Sire
de Virieu , qui fe rendit caution en 1224 du Comte
de Morienne & de Savoye , porta une partie de
cette terre dans la maiſon de Clermont , qui en
acquit dans la fuite les autres portions. On connoft
particulierement deux branches de la maiſon
de Virieu ; l'une des Barons de Faverges & de
Beauvoir , & l'autre des Seigneurs de Pupetieres.
Le chef actuel de la premiere branche eft André-
Nicolas de Virieu de Beauvoir , appellé le Marquis
de Faverges , né en 1697 , & marié en 1720
avec Louife - Marie de Boffin , fille de François ,
Seigneur de Parrans , du Pont- Beauvoifin , &c , &
de Catherine Revol .
L'auteur de la branche de Pupetieres eſt Guillaume
de Virieu , qui partagea en 1244 avec fes
freres , Amédée & Guigues. Il fut pere de Pierre
ou Peret de Virieu , qualifié Confeigneur de Virieu
dans fon teftament du 20 Juillet 1344. Henri
, Evêque de Metz , lui avoit fait en 1323 une
inféodation de foixante fols viennois de rente
pour les bons fervices qu'il avoit rendus au Dauphin
Guigues VIII , fon neveu. Son fils & fon
petit-fils , appellés tous les deux Goffred , rendirent
hommage en 1388 & 1413 de la même rente.
Le dernier qui eft qualifié Seigneur de Pupetieres
& de Clermont , époufa en 1424 Guigonne
de Gumin. Il tefta le 5 Avril 1430 , & fut pere de
Hugonin de Virieu , marié en 1462 avec Betan
guette Genin. Leur fils Guillaume de Virieu , Sei.
gneur de Pupetieres , époufa le 17 Février 1493
Louiſe de Luppé ; & par fon teftament du 24
Juillet 1510, il inftitua héritier fon fils aîné Claude
de Virieu , Seigneur de Pupetieres , qui époufa en
1531 Jeanne de Virieu , & tefta le 21 Mars 1549.
Leur fils Claude II , qui fit fon teftament en 1606,
NOVEMBRE. 1754. 215
eut de fa femme Marguerite de Bernard , mariée
en 1552 , François de Virieu , allié le 16 Septembre
1608 , avec Gafparde de Prunier-de Saint André.
François tefta le 13 Novembre 1644 , & fut pere
de Charles de Virieu , qui époufa le 11 Octobre
1657 Françoife , fille d'Etienne Roux , & fit fon
teftament le 17 Mars 1681. Son fils Etienne de
Virieu a eu de fon mariage fait en 1692 avec Catherine
de Regnault-de Sollier , François de Virieu
II du nom , marié le 14 Avril 1731 avec
Magdeleine-Jeanne- Louife- Lucrece , fille d'Antoine
-René-de la Tour-du Pin , Marquis de Montauban
. François II a pour enfans ,
10. Louis- François-René , Comte de Virieu ;
qui a épousé le 10 Octobre 1752 , Armande-Urfule
de Boufchet de Sourches , fille de Louis de
Boufchet , Marquis de Sourches , Lieutenant général
des armées du Roi , Confeiller d'Etat , Prévôt
de l'Hôtel du Roi , & Grand Prévôt de France.
Il eft pere de celui qui donne lieu à cet article.
2º.Louis-Marie-Ange , Officier au Régiment
de la Viefville , Cavalerie , ne le 15 Août 1733.
3°.Claude- François- Mathias, né le 25 Fév. 1746
4. Lucrece-Nicole , née le z Octobre 1742 .
AVIS.
M.Baron , Doyen de la Faculté de Médecine de
Paris , fouhaite que le public foit averti que la
Faculté n'a aucune connoiffance du reméde du
fieur Mollée , n'en a jamais entendu faire l'éloge
dans fes écoles , & ne lui a jamais accordé
aucune approbation . Le fieur Mollée s'autorife
auffi fauffement du fuffrage de l'Académie royale
de Chirurgie , comme nous l'apprenons par une
lettre de Pilluftre M. Morand , Secrétaire perpé
suel de cette Académie,
216 MERCURE DE FRANCE
AVIS
De M. de Torrès.
M. DE TORRES , Médecin de S. A. S. M. le
Duc d'Orléans , ci - devant Médecin de la Famille
royale de S. M. C. Membre des Académies royales
de Médecine , & de l'Hiftoire Univerſelle d'Efpagne
, Affocié Correfpondant Etranger de la Société
royale de Montpellier , & de l'Académie des
Sciences de Paris , &c. avertit le Public qu'il ne
répondra deformais que depuis huit heures du
matin jufqu'à neuf, aux confultations des perfonnes
attaquées de maux vénériens , rhumatifmes ,
dartres , écrouelles , cancers , ou d'autres maladies
qu'on regarde comme incurables. M. de TORRES
demeure rue Tire - boudin , près la Comédie Italienne
, dans la maison qu'occupoit ci-devant M. De
brus , Banquier.
AUTRE.
1
Page 142 du Mercure de Septembre 1754 , entre
les lignes & 9, ilfaut lire : par conféquent nommant
P le rapport de la différence des axes à l'un
des axes , on aura , ( Q ) …., P = à la quantité
que nous avons affigné pour la différence des axes
divifée par l'un des axes ( on trouvera cet axe
par la même méthode qui a fervi à trouver la
différence D ). Dans les lignes fuivantes , on lira P
au lieu deD, & l'équation Q au lieu de l'équa
zion R
217
APPROBATION.
" Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de Novembre , & je n'y ai rien.
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion . A Paris
, ce 29 Octobre 1754. GUIROY.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
L'Amour de la Patrie , Poëme , page 3
Caufe plaidée au Collège de Louis le Grand , 10
Le tombeau de M. Nericault Deftouches , Elégie , 25
Séance de l'Académie des Sciences de Rouen , 19
Difcours de S. Maxime à un Tyran ,
Vers de Mlle de Pliffon à M. de Bl ....
Rêve envoyé àune aimable Angloife ,
Le Portrait de Najete , Stances ,
Le petit Chaperon rouge , Conte ,
Lettre fur la rage ,
L'Empire de la Mode , Poëme ,
50
52
54
17
64
69
74
ibid.
81
342
156
157
180
Mots des Enigmes & du Logogryphe d'Octobre, 78
Enigmes & Logogryphe ,
Nouvelles Litteraires ,
Beaux Arts ,
Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 190
Arrêt notable ,
Naiflance ,
- 212
213
215
Avis divers ,
La Chanfon notée doit regarder lapage 156 .
De l'Imprimerie de Ch. A. JOMBERT,
8
"
A
MERCURE
DE FRANCE ,
DE DIE AU ROI.
DECEMBRE . 1754.
PREMIER VOLUME.
LIGIT
||
UT
SPARGAT
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais .
PISSOT , Quai de Conty ,
defcente du Pont-neuf.
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilege du Roi .
'ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON ,
L Commis au recouvrement du Mercure , rue Ste
Anne , Butte S. Roch , vis- à - vis la rue Clos-Georgeot
, entre deux Selliers , au fecond ; pour remettre
à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très-inftamment ceux qui nous adref
feront des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
& à eux celui de ne pas voir paroitre leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main & plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux personnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables .
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois, n'ont qu'àfaire
Sçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure ; on leur portera
le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
enrecevant le fecond volume de Juin , 10l. 10s.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Supplie inftamment de donner leurs ordres pour que
ces payemens foient faits dans leur tems .
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofte, d'être exactes àfaire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femefire
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
Jeudi de chaquesemaine , l'après-midi .
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU RO I.
DECEMBRE . 1754.
PREMIER VOLUME.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ELOGE DE LA PEINTURE ;
A M. Soubeyran , très- habile Deffinateur
&fameux Peintre à Geneve ; par un de
fes éleves.
Soubeyran , de tous vos ouvrages
J'admire les traits , la beauté ;
Permettez - vous à mon coeur enchanté ,
De vous rendre ici les hommages
Que confacre la vérité ?
Peignez -vous fous un verd ombrage
1.Vel. A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Des oiſeaux enrichis des plus belles couleurs ?
Mon oreille entend leur ramage ;
Et fi vous nous tracez des fleurs ,
J'admire leur éclat , leur port , leur affemblage ,
Et je crois fentir leurs odeurs .
Je vois du papillon les volages ardeurs ;
Et je ris de fon badinage.
Par quel art , de votre pinceau
Ce vallon éloigné vient -il frapper ma vûe ?
Et malgré fa vafte étendue
Se place- t-il dans un tableau ?
Ici l'objet fort de la toile ,
Et femble s'offrir à ma main ;
Là fe dérobant fous un voile ,
Un autre fuit dans le lointain.
A ton art , aimable Peinture ,
Tu foumets toute la nature ,
Tu rapproches de nous , & les lieux & les tems ;
Et par ton adroite impofture ,
De l'hiftoire la plus obfcure
Nous voyons les événemens.
Aux fineffes de l'art i je pouvois atteindre ,
Que mes voeux feroient fatisfaits !
Mufe , tu me verrois au gré de mes fouhaits ,
Faifant des vers , ainfi que tu fçais peindre ,
Chanter tes dons & dire tes bienfaits.
Votre art , cher Soubeyran , donne à tout un langage
,
2
DECEMBRE . 1754 .
S
De la vie & des fentimens.
Sans prodiguer les ornemens ,
Tout plaît & touche en votre ouvrage.
D'un pere , d'un époux exprimez - vous l'image ?
Malgré l'éloignement des lieux ,
Malgré les rigueurs de l'abſence ,
Une parfaite reffemblance
Les fait reparoître à nos yeux,
Et nous rend encor leur préfence.
Des plus infortunés vous calmez les regrets.
Sous vos doigts la toile refpire ;
D'un ami , que la mort retient dans ſon empire ,
Mon oeil peut contempler les traits ,
Et mon trifte coeur qui foupire ,
Erre encore avec lui fous de fombres cyprès.
Mais , dites-nous , par quels preftiges
Vous marquez de nos corps & l'âge & les progrès ?
Apprenez - nous par quels prodiges
Vous peignez de l'efprit les mouvemens fecrets ,
Vous nous montrez les replis de notre ame ,
Ses craintes , fes defirs & l'efprit qui l'enflamme.
Mais que ne pouvez - vous pénétrer dans mon
coeur ?
Vous verriez pour votre art le zéle qui m'anime ,
Vous y liriez pour vous mon reſpect , mon eſtime,
Et mes voeux pour votre bonheur.
Que je me trouve heureux d'avoir pú vous connoître
,
De profiter de vos dons excellens !
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Moi , difciple d'un fi grand maître ,
Que ne fuis- je digne de l'être ,
Par mon goût & par mes talens !
܀܀܀܀܀
ELOGE HISTORIQUE
DE MADAME DU CHASTELET;
PAR M. DE VOLTAIRE.
Cet éloge doit être mis à la tête de la traduction
de Newton.
Ette traduction que les plus fçavans
Cette
que les autres doivent étudier , une Dame
l'a entrepriſe & achevée , à l'étonnement
& à la gloire de fon pays. Gabrielle - Emilie
de Breteuil , époufe du Marquis du
Chaftelet- Lomont , Lieutenant général des
armées du Roi , eft l'auteur de cette traduction
, devenue néceffaire à tous ceux qui
voudront acquerir ces profondes connoiffances
dont le monde eft redevable au grand
Newton.
C'eût été beaucoup pour une femme de
fçavoir la Géométrie ordinaire , qui n'eſt
pas même une introduction aux vérités fublimes
enfeignées dans cet ouvrage im
mortel ; on fent affez qu'il falloit que Madame
la Marquife du Chaftelet fût entrée
DECEMBRE . 1754. 7
bien avant dans la carriere que Newton
avoit ouverte , & qu'elle poffedât ce que ce
grand homme avoit enfeigné. On a vu
deux prodiges ; l'un que Newton ait fait
cet ouvrage , l'autre qu'une Dame l'ait traduit
& l'ait éclairci.
Ce n'étoit pas fon coup d'effai ; elle
avoit auparavant donné au public une explication
de la Philofophie de Leibnits ,
fous le titre d'Inftitutions de Phyfique
adreffées à fon fils , auquel elle avoit enfeigné
elle - même la Géométrie.
Le difcours préliminaire qui eft à la tête
de ces inftitutions , eft un chef- d'oeuvre de
raifon & d'éloquence ; elle a répandu dans
le refte du livre une méthode & une clarté
que Leibnits n'eut jamais & dont fes idées
ont befoin , foit qu'on veuille feulement
les entendre , foit qu'on veuille les réfuter.
Après avoir rendu les imaginations de
Leibnits intelligibles , fon efprit qui avoit
acquis encore de la force & de la maturité
par ce travail même , comprit que cette
Métaphyfique fi hardie , mais fi peu fondée,
ne méritoit pas fes recherches : fon ame
étoit faite le fublime , mais
pour
vrai. Elle fentit que les monades & l'harmonie
préétablie devoient être mifes avec
les trois élémens de Defcartes , & que des
fyftêmes qui n'étoient qu'ingénieux , n'épour
le
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
toient pas dignes de l'occuper. Ainfi après
avoir eu le courage d'embellir Leibnits ,
elle eut celui de l'abandonner , courage
bien rare dans quiconque a embraffé une
opinion , mais qui ne couta gueres d'efforts
à une ame paffionnée pour la vérité.
Défaite de tout espoir de fyftême , elle
prit pour fa régle celle de la Société royale
de Londres , nullius in verba ; & c'eſt parce
que la bonté de fon efprit l'avoit rendue
ennemie des partis & des fyftêmes ,
qu'elle fe donna toute entiere à Newton.
En effet Newton ne fit jamais de fyftême ,
ne fuppofa jamais rien , n'enfeigna aucune
vérité qui ne fût fondée fur la plus fublime
Géométrie , ou fur des expériences
inconteftables. Les conjectures qu'il a hazardées
à la fin de fon livre , fous le nom
de recherches , ne font que des doutes ; il
ne les donne que pour tels , & il feroit
prefqu'impoffible que celui qui n'avoit jamais
affirmé que des vérités évidentes ,
n'eût pas douté de tout le refte.
Tout ce qui eft donné ici pour principe
eit en effet digne de ce nom ; ce font les
premiers refforts de la nature , inconnus
avant lui , & il n'eft plus permis de prétendre
à être Phyficien fans les connoître .
Il faut donc bien fe garder d'envifager
ce livre comme un fyftême , c'est - à - dire
DECEMBRE . 1754. 9
comme un amas de probabilités qui peuvent
fervir à expliquer bien ou mal queleffets
de la nature. ques
S'il y avoit encore quelqu'un affez abfurde
pour foutenir la matiere fubtile &
la matiere cannelée , pour dire que la terre
eft un foleil encrouté , que la lune a été
entraînée dans le tourbillon de la terre ,
que la matiere fubtile fait la pefanteur ,
pour foutenir toutes ces autres opinions
romanefques fubftituées à l'ignorance dest
anciens , on diroit , cet homme eft Cartéfien
; s'il croyoit aux monades , on diroit ,
il eft Leibnitien ; mais on ne dira pas de
celui qui fçait les élémens d'Euclide qu'il
eft Euclidien ; ni de celui qui fçait d'après
Galilée en quelle proportion les corps tombent
, qu'il eft Galiléifte : auffi en Angleterre
ceux qui ont appris le calcul infinitefimal
, qui ont fait les expériences de la
lumiere , qui ont appris les loix de la
vitation , ne font point appellés Newtoniens
; c'est le privilege de l'erreur de donner
fon nom à une fecte . Si Platon avoit
trouvé des vérités , il n'y auroit point eu
de Platoniciens , & tous les hommes auroient
appris peu-à-peu ce que Platon auroit
enfeigné ; mais parce que
dans l'ignorance
qui couvre la terre , les uns s'attachoient
à une erreur , les autres à une augra-
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tre , on combattoit fous différens étendarts ;
il y avoit des Péripateticiens , des Platoniciens
, des Epicuriens , des Zénoniſtes , en
attendant qu'il y eût des Sages.
Si on appelle encore en France Newtoniens
les Philofophes qui ont joint leurs
connoiffances à celles dont Newton a gratifié
le genre humain , ce n'eft que par un
reſte d'ignorance & de préjugé. Ceux qui
fçavent peu & ceux qui fçavent mal , ce
qui compofe une multitude prodigieuſe ,
s'imaginerent que Newton n'avoit fait autre
chofe que combattre Defcartes , à peu
près comme avoit fait Gaffendi . Ils entendirent
parler de fes découvertes , & ils les
prirent pour un fyftême nouveau . C'eſt
ainfi que quand Harvée eut rendu palpable
la circulation du fang , on s'éleva en
France contre lui ; on appella Harvéiftes
& Circulateurs ceux qui ofoient embraſfer
la vérité nouvelle que le public ne prenoit
que pour une opinion. Il le faut
avouer , toutes les découvertes nous font
venues d'ailleurs , & toutes ont été combattues
. Il n'y a pas jufqu'aux expériences ,
que Newton avoit faites fur la lumiere ,
qui n'ayent effuyé parmi nous de violentes
contradictions. Il n'eftpas furprenant
après cela que la gravitation univerfelle
de la matiere ayant été démontrée , ait été
aufli combattue.
DECEMBRE. 1754. II
Les fublimes vérités que nous devons à
Newton , ne fe font pleinement établies en
France qu'après une génération entiere de
ceux qui avoient vieilli dans les erreurs
de Defcartes. Car toute vérité , comme
tout mérité , a les contemporains pour ennemis
.
Turpe putaverunt parere minoribus , & que
Imberbes didicere , fenes perdenda fateri.
Madame du Chaftelet a rendu un double
fervice à la pofterité en traduifant le livre
des Principes & en l'enrichiffant d'un commentaire.
Il eſt vrai que la langue latine
dans laquelle il est écrit , eft entendue de
tous les Sçavans ; mais il en coûte toujours
quelques fatigues à lire des chofes
abftraites dans une langue étrangere . D'ailleurs
le Latin n'a pas de termes pour exprimer
les vérités mathématiques & phyfiques
qui manquoient aux anciens .
Il a fallu que les modernes créaffent des
mots nouveaux pour rendre ces nouvelles
idées ; c'eſt un grand inconvénient dans les
livres de fcience , & il faut avouer que ce
n'eſt plus gueres la peine d'écrire ces livres
dans une langue morte , à laquelle il faut
toujours ajouter des expreffions inconnues
à l'antiquité & qui peuvent caufer de l'embarras.
Le François qui eft la langue cou-
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
rante de l'Europe , & qui s'eft enrichi de
toutes ces expreffions nouvelles & néceffaires
, eft beaucoup plus propre que le Latin
à répandre dans le monde toutes ces
connoiffances nouvelles.
A l'égard du Commentaire algébrique ,
c'est un ouvrage au - deffus de la traduction .
Madame du Chaftelet y travailla fur les
idées de M. Clairaut , elle fit tous les calculs
elle- même ; & quand elle avoit achevé
un chapitre , M. Clairaut l'examinoit &
le corrigeoit. Ce n'eft pas tout ; il peut
dans un travail fi pénible échapper quelque
méprife : il eft très- aifé de fubftituer
en écrivant un figne à un autre. M. Clairaut
faifoit encore revoir par un tiers les
calculs quand ils étoient mis au net , de
forte qu'il eft moralement impoffible qu'il
fe foit gliffé dans cet ouvrage une erreur
d'inattention ; & ce qui le feroit du moins
autant , c'eft qu'un ouvrage où M. Clairaut
a mis la main ne fût pas excellent en fon
genre.
Autant qu'on doit s'étonner qu'une femme
ait été capable d'une entrepriſe qui demandoit
de fi grandes lumieres & un travail
fi obſtiné , autant doit- on déplorer fa
perte prématurée : elle n'avoit pas encore
entierement terminé le commentaire , lorfqu'elle
prévit que la mort alloit l'enlever.
DECEMBRE. 1754. 13
Elle étoit jaloufe de fa gloire & n'avoit
point cet orgueil de la fauffe modeftie , qui
confifte à paroître méprifer ce qu'on fouhaite
, & à vouloir paroître fupérieur à cette
gloire véritable , la feule récompenfe de
ceux qui fervent le public , la feule digne
des grandes ames , qu'il eft beau de rechercher
& qu'on n'affecte de dédaigner que
quand on eft incapable d'y atteindre.
C'est ce foin qu'elle avoit de fa réputation
, qui la détermina quelques jours avant
fa mort à dépofer à la Bibliothèque du Roi
fon livre tout écrit de fa main.
Elle joignit à ce goût pour la gloire une
fimplicité qui ne l'accompagne pas toujours
, mais qui eft fouvent le fruit des études
férieuſes. Jamais femme ne fut fi fçavante
qu'elle , & jamais perfonne ne mérita
moins qu'on dît d'elle c'eſt une
femme fçavante. Elle ne parloit jamais de
fcience qu'à ceux avec qui elle croyoit
pouvoir s'inftruire , & jamais n'en parla
pour fe faire remarquer. On ne la vit point
raffembler de ces cercles où il fe fait une
guerre d'efprit , où l'on établit une efpece
de tribunal où l'on juge fon fiécle , par
lequel en récompenſe on eft jugé très-ſéverement.
Elle a vécu long- tems dans des
fociétés où l'on ignoroit ce qu'elle étoit ,
& elle ne prenoit pas garde à cette igno
rance.
14 MERCURE DE FRANCE.
Les Dames qui jouoient avec elle chez
la Reine , étoient bien loin de fe douter
qu'elles fuffent à côté du Commentateur
de Newton on la prenoit pour une perfonne
ordinaire , feulement on s'étonnoit
quelquefois de la rapidité & de la juſteſſe
avec laquelle on la voyoit faire les comptes
& terminer les différends ; dès qu'il y
avoit quelques combinaiſons à faire , la
Philofophe ne pouvoit plus fe cacher. Je
l'ai vûe un jour divifer jufqu'à neuf chiffres
par neuf autres chiffres , de tête &
fans aucun fecours , en préſence d'un Géometre
étonné , qui ne pouvoit la fuivre.
Née avec une éloquence finguliere , cette
éloquence ne fe déployoit que quand
elle avoit des objets dignes d'elle ; ces
lettres où il ne s'agit que de montrer de
l'efprit , ces petites fineffes , ces tours délicats
que l'on donne à des penfées ordinaires
, n'entroient pas dans l'immenfité
de fes talens. Le mot propre , la préciſion ,
la jufteffe & la force étoient le caractere
de fon éloquence. Elle eût plutôt écrit
comme Paſcal & Nicole que comme Madame
de Sévigné. Mais cette fermeté févere
& cette trempe vigoureufe de fon efprit
ne la rendoit pas inacceffible aux
beautés de fentiment. Les charmes de la
poësie & de l'éloquence la pénétroient , &
DECEMBRE. 1754.
15
jamais oreille ne fut plus fenfible à l'harmonie.
Elle fçavoit par coeur les meilleurs
vers , & ne pouvoit fouffrir les médiocres.
C'étoit un avantage qu'elle eut fur Newton
, d'unir à la profondeur de la Philofophie
le goût le plus vif & le plus délicat
pour les Belles - Lettres. On ne peut que
plaindre un Philofophe réduit à la féchereffe
des vérités , & pour qui les beautés
de l'imagination & du fentiment font perdues.
Dès fa tendre jeuneffe elle avoit nourri
fon efprit de la lecture des bons Auteurs
en plus d'une langue . Elle avoit commencé
une traduction de l'Eneïde , dont j'ai vû
plufieurs morceaux remplis de l'ame de
fon auteur ; elle apprit depuis l'Italien &
l'Anglois. Le Taffe & Milton lui étoient
familiers comme Virgile . Elle fit moins de
progrès dans l'Eſpagnol , parce qu'on lui
dit qu'il n'y a gueres dans cette langue
qu'un livre célebre , & que ce livre eft frivole.
L'étude de fa langue fut une de fes prin-,
cipales occupations. Il y a d'elle des remarques
manufcrites , dans lesquelles on
découvre , au milieu de l'incertitude & de
la bizarrerie de la grammaire , cet eſprit
philofophique qui doit dominer par- tout ,
& qui eft le fil de tous les labyrinthes.
16 MERCURE DE FRANCE.
Parmi tant de travaux , que le fçavant le
plus laborieux eût à peine entrepris , qui
croiroit qu'elle trouvât du tems , non feulement
pour remplir tous les devoirs de la
fociété , mais pour en rechercher avec avidité
tous les amuſemens ? Elle fe livroit au
plus grand nombre comme à l'étude . Tout
ce qui occupe la fociété étoit de fon ref
fort , hors la médifance . Jamais on ne
l'entendit relever un ridicule. Elle n'avoit
ni le tems ni la volonté de s'en appercevoir
; & quand on lui difoit que quelques
perfonnes ne lui avoient pas rendu juftice
, elle répondoit qu'elle vouloit l'ignorer.
On lui montra un jour je ne fçais
quelle miférable brochure dans laquelle
un auteur , qui n'étoit pas à portée de la
connoître , avoit ofé mal parler d'elle ; elle
dit que fi l'Auteur avoit perdu fon tems à
écrire ces inutilités , elle ne vouloit pas
perdre le fien à les lire ; & le lendemain
ayant fçu qu'on avoit renfermé l'auteur de
ce libelle , elle écrivit en fa faveur fans
qu'il l'ait jamais fçu .
Elle fut regrettée à la Cour de France
autant qu'on peut l'être dans un pays où
les intérêts perfonnels font fi aifément oublier
tout le refte . Sa mémoire a été précieuſe
à tous ceux qui l'ont connue particulierement
, & qui ont été à portée de
!
DECEMBRE. 1754. 17
voir l'étendue de fon efprit & la grandeur
de fon ame.
Il eût été heureux pour fes amis qu'elle
n'eût pas entrepris cet ouvrage dont les
Sçavans vont jouir. On peut dire d'elle , en
déplorant fa deftinée , periit arte fuâ.
Elle fe crut frappée à mort long - tems
avant le coup qui nous l'a enlevée dèslors
elle ne fongea plus qu'à employer le
peu de tems qu'elle prévoyoit lui rester à
finir ce qu'elle avoit entrepris , & à dérober
à la mort ce qu'elle regardoit comme
la plus belle partie d'elle-même. L'ardeur
& l'opiniâtreté du travail , des veilles continuelles
dans un tems où le repos l'auroit
fauvée , amenerent enfin cette mort qu'elle
avoit prévûe. Elle fentit fa fin approcher ,
& par un mêlange fingulier de fentimens
qui fembloient fe combattre , on la vit regretter
la vie & regarder la mort avec intrépidité.
La douleur d'une féparation éternelle
affligeoit fenfiblement fon ame ; & la
Philofophie dont cette ame étoit remplie lui
laiffoit tout fon courage. Un homme qui
s'arrache triftement à fa famille defolée ,
& qui fait tranquillement les préparatifs
d'un long voyage , n'eft que le foible portrait
de fa douleur & de fa fermeté , de forte
que ceux qui furent les témoins de fes derniers
momens , fentoient doublement fa
18 MERCURE DE FRANCE.
perte par
leur affliction & propre
par
fes
regrets , & admiroient en même tems la
force de fon efprit , qui mêloit à des regrets
fi touchans une conftance fi inébranlable .
Elle eft morte au Palais de Luneville , le
10 Août 1749 , à l'âge de 43 ans & demi ,
& a été inhumée dans la Chapelle voiſine .
Cet éloge a paru dans la Bibliothèque impartiale
: nous l'avons pris de cet ouvrage
périodique , qui s'imprime en Allemagne , &
qui , quoique bon , est tout-à-fait inconnu ca
France.
܀܀܀ ܀܀܀܀܀܀
VERS A M. DE RUFFEY ,
Préfident à la Chambre des Comptes de Bourgogne
, fur la remife qu'il vient de faire au
frere du Teftateur d'une fucceffion de cent
mille livres que lui avoit laiſſée fon confin .
DAns
Ans ce fiécle de fer on ne voit plus paroître
Les nobles fentimens que tu nous as fait voir :
L'intérêt dans les coeurs regne en fouverain maî
tre ;
Ce monftre fur le tien n'eut jamais de pouvoir,
Digne de l'âge d'or , Ruffey , tu le ramenes ;
Aftrée en ta faveur va defcendre des cieux :
Dans les jours vertueux & de Rome & d'Athenes ,
DECEMBRE. 1754. 19
On t'eût placé parmi les demi -Dieux.
Favori des neuf Soeurs , que faut- il à ta gloire ?
Leurs mains gravent ton nom au temple de Mémoire.
Honneur de ta patrie & de l'humanité ,
Ta généreuse probité
Vivra dans tous les coeurs de la race future :
Je goûte en l'admirant la douceur la plus pure ;
J'ofe la célébrer . Dans ce fiéele pervers ,
Qu'il eft beau de fervir d'exemple à l'univers !
*******************
CONVERSATION SINGULIERE.
E paffois en Allemagne , il n'y a pas
long - tems . Mes affaires me retinrent
quelques jours dans une ville d'Univerfité ,
dont le nom n'importe pas à la choſe. Je
fus introduit dans la plus fine aſſemblée
de la ville : on y parloit François. Le jeune
Atys , avec qui j'avois fait une partie de
mon voyage , y fut auffi conduit : il cherchoit
à rire, & j'obſervois.
L'objet le plus remarquable de la compagnie
étoit le grave & profond Marfonius
, Profeffeur en langues orientales ,
perfonnage refpectable , dont la tête accablée
fous le poids de la ſcience & des années
, étoit ombragée fous le vafte contour
d'un feutre large & détrouffé , qui s'en20
MERCURE DE FRANCE.
fon
fonçoit fur une perruque vénérable par
antiquité. Son menton à triple étage defcendoit
avec grace fur une fraife ample &
craffeufe , qui contraftoit peu avec un habit
dont le tems avoir rendu la couleur
indécife entre le blanc & le noir. Sa fcience
étoit fur-tout reconnoiffable , par la
profonde empreinte qu'avoit laiffée fur fon
nez une paire d'énormes lunettes. 11 eft ,
dit - on , fort érudit. Cela fe peut ; mais làdeffus
il eft fi facile d'en impofer ! Du bon
fens vous en jugerez.
Le refte de la compagnie étoit compofé
d'un affez grand nombre de devots admirateurs
de M. Marfonius , & de deux ou trois
gens d'efprit qui s'en moquoient.
On eut bientôt épuifé les annales du
beau tems , la chronique du quartier & la
littérature des Romans ; car on en parle
même en Allemagne. On propofa des queftions
, on difputa , & le parti de M. Marfonius
fut toujours le plus fort , parce que
les autres raifonnoient , & qu'il citoit des
autorités d'un ton haut & décifif , ce qui
impofoit un filence de pitié aux gens d'efprit
& d'admiration aux fots .
Je ne fçai par quel hazard quelqu'un s'avifa
de parler de la feuille périodique d'Adam
, fils d'Adam . On fe récria fur la bizarrerie
du titre. Que le Spectateur Anglois
DECEMBRE. 1754. 21
fe foit intitulé Socrate moderne , cela eft
raifonnable , Socrate étoit bon obfervateur...
Oui fans doute , interrompit brufquement
Atys , Socrate étoit un habile
homme , je l'entends citer tous les jours :
mais, Adam ! Adam n'étoit pas Philofophe .
Adam n'étoit pas Philofophe ! s'écria notre
Théologien en fureur, & mettant les poings
fur les côtés : où avez - vous pris cela ? Je
vous foutiens avec le fçavant George Hornius
, qu'Adam avoit par infufion toutes
les fciences , tout comme je vous prouverai
auffi que Socrate n'a jamais écrit .
Pour Socrate , répartit vivement Atys ,
je vous l'abandonne ; mais , Monfieur , faites-
moi la grace de me dire fi Adam étoit
Ariftotelicien , Cartéfien , Sceptique , Académicien
, Newtonien , Stoïcien , Pirrhonien
, Pithagoricien , Cynique ? ce qu'il
penfoit du mouvement de la terre , de la
chaleur , du froid , des couleurs , du magnétifme
, des particules organiques , de
l'origine des idées , de l'électricité , des
longitudes & de toutes ces matieres fur lefquelles
nos Philofophes modernes difputent
fans fin .
Notre Sçavant ne fe poffédoit pas pendant
toute cette tirade ; il l'auroit interrompue
plufieurs fois , fi l'impétuofité avec
laquelle elle fut prononcée le lui eût per
22 MERCURE DE FRANCE.
mis ; mais enfin elle fe termina d'ellemême
, & laiffa le tems à M. Marfonius
de refpirer. Oh ! prodige d'ignorance ,
s'écria - t - il , en levant les yeux au ciel ,
Adam pouvoit - il fçavoir ce qui n'a été
trouvé que long-tems après lui ? Pour mon
ignorance , je l'avoue , interrompit le jeune
homme ; mais , Monfieur , il ne s'agit pas
de la mienne , il s'agit d'Adam ; faitesmoi
la grace de me dire ce qu'il fçavoit. Il
fçavoit , répondit le docte Théologien , la
Médecine , l'Hiftoire naturelle , l'Architecture
, les Mathématiques , l'Aftronomie
, l'Aftrologie , l'Agriculture , en un
mot toutes les ſciences . Cela eft fort poffible
& fort vraisemblable , répliqua d'un
ton railleur le jeune étourdi ; mais , Monfieur
, toutes ces fciences ont été inventées
& perfectionnées bien long-tems après le
déluge. O pectora caca ! s'écria M. Marfonius
; cela eft-il poffible ! Je vous dis
iterum atque iterum , que cela eft certain ,
d'une certitude morale , phyfique & métaphyfique
, & que la Philofophie antediluvienne
étoit beaucoup plus avancée que
la nôtre.
Fort bien , répartit Atys , je ne vous
avois pas d'abord compris. Voilà ce que
c'eft que d'expliquer tranquillement fes
raifons , on s'éclaircit toujours. Les PatriarDECEMBRE.
1754. 23
1.
S
ches étoient fans doute de très - fçavans
hommes. Mais , Monfieur , quel fyſtême
fuivoit- on dans ce tems-là ? car il n'eft
pas poffible de s'en paffer. Qu'il y eût un
fyfteme reçu & fuivi , répondit M. le Profeffeur
, c'eft de quoi on ne fçauroit douter.
Tout comme auffi on doit fe perfuader
néceffairement que le fyftême d'Adam
triomphoit comme le plus ancien .
Atys. Adam avoit donc un fyftême ?
Marfonius. Cela eft hors de doute ; car
il étoit non feulement Philofophe , mais
encore Prophete & de plus Théologien :
les Juifs lui attribuent le Pfeaume XCII .
Le Pape Gelafe a connu quelques livres
que les Gnoftiques lui fuppofoient. Le P.
Salian cite là - deffus Mafius , & enfin il eft
certain que les Arabes parlent de plus de
vingt volumes écrits de fa main. Vous pouvez
confulter là- deffus , non 'feulement
Hottinger , mais encore Reland , de religione
Mahumedanâ.
Atys. Ah , Monfieur , des livres d'Adam !
en quelle langue les fit- il imprimer ? n'en
auriez-vous point ? pourriez-vous me les
faire voir ?
Marf. Voilà , voilà les jeunes gens , ils
font toujours dans les extrêmes . Je ne vous
dis
pas que les Juifs , les Gnoftiques , ni
les Arabes en doivent être crus fur leur
24 MERCURE DE FRANCE.
parole , je prétens feulement qu'il y a làdeffus
une tradition conftante qui doit
avoir néceſſairement quelque fondement
réel .
Atys. Oh ! pour votre tradition , Monfieur
, je n'y ai pas la foi ; tout cela font
des rêveries.
Marfonius. Des rêveries. Je crois , petit
mirmidon , que vous prétendez ici m'infulter
; il vous fied bien à votre âge de vous
oppofer au fentiment d'un homme qui étudie
depuis quarante- cinq ans les langues
orientales. Apprenez , jeune préfomptueux ,
que vous devez refpecter ma fcience , mes
cheveux gris & ma charge. Souvenez- vous
qu'avec ce ton décifif & ce petit orgueil ,
Vous courez droit à l'impieté.
Eh ! de grace , M. le Profeffeur , reprit
Atys , d'un ton hypocrite , ne vous fâchez
pas , mon deffein n'étoit pas de vous offenfer
; je recevrai , puifqu'il le faut , la tradition
, non feulement antediluvienne
mais même préadamique.
Marfonius. Je vois avec plaifir que vous
vous rendez à mes raiſons , auffi je veux
bien vous inftruire des véritables argumens
fur lefquels nous nous fondons , pour
croire qu'Adam étoit philofophe. Vous
avez lu la Geneſe ?
Atys. Oui vraiment .
Marf.
DECEMBRE.
1754. 25
Marf. Vous y avez donc lû que le premier
homme fortit parfait des mains du
Créateur ?
Atys . Non , Monfieur.
Marf. Quelle mémoire ! N'y avez - vous
pas lû que le premier homme fut fait à l'image
de Dieu ?
Atys. Affurément.
Marf.Eh bien ! ne s'enfuit-il pas de là
qu'Adam avoit par infufion toutes les
fciences ?
Ays. La conféquence vous paroît - elle
juſte ?
Mars. En doutez-vous ?
Atys. Il faut donc bien la recevoir.
Que je fuis charmé , repartit M. Marfonius
, de vous voir fi docile ! il faut que
je vous embraffe. Là deffus le grave Profeffeur
s'approche , le ferre étroitement
dans fes bras , l'étouffe , le dérange & lui
donne un baifer ; mais un baifer ! ... 11
fe feroit bien paffé de cette accolade ; il la
fouffrit cependant , afin d'être initié dans
tous les myfteres. En effet , quand la gravité
de M. Marfonius eut repris fon équilibre
: voici , dit- il , l'argument des argumens
, la preuve des preuves , en faveur
du fyftême de la Philofophie adamique.
Vous fçavez que Dieu fit paffer en revûe
en préfence d'Adam tous les animaux , &
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'il leur donna à chacun leur nom ?
Atys. Je m'en fouviens très-bien . Et cela
prouve ?..
Marf.Cela prouve. Attendez donc le
fçavant Bochart a fait voir dans un de fes
fermons , que ces noms des animaux défignent
leurs qualités effentielles . Cela ne
prouve-t-il pas qu'Adam avoit une connoiffance
exacte de l'Hiftoire naturelle &
même de la logique , fuivant le ſentiment
d'Eufebe ?
Atys. Eufebe & Bochart ! Cela eft clair ;
il n'y a rien à dire.
Marf. J'ai cependant oui raifonner des
fçavans qui n'étoient pas de ce fentiment ,
& même j'ai là deffus depuis dix ans une
correfpondance fort intéreffante avec un
Profeffeur de .. J'en vais publier l'abrégé
en deux volumes in folio , fous ce titre :
Adami doctrina adverfus reluctantium incurfiones
vindicata, five Mularius confutatus ,
c. Il eft certain qu'il aura du deffous ; car
fes lettres , quoique je les aye mifes toutes
entieres , ne rempliffent pas vingt pages.
L'ouvrage est tout prêt , & il ne s'agit plus
que de trouver un Libraire qui veuille's'en
charger.
Atys. Ce n'eft pas l'embarras mais
Monfieur , que peut répondre votre antagoniſte
à tant de preuves ? Il faut qu'il foit
DECEMBRE. 1754. 27
bien opiniâtre & bien peu fubtil.
Marf.Il dit qu'il n'eft pas certain qu'Adam
parlât Hébreu , que cependant Bochart
a pofé fur ce principe ; peut- être les
animaux n'ont pas pris leur nom des qualités
qu'ils ont , mais que ces qualités ont
été ainſi appellées à caufe des animaux qui
les avoient. Que tout le fyftême porte fur
la fcience des étymologies qui eft i fouvent
chimerique ; il ajoute je ne fçai combien
d'autres fadaifes , qui ne méritent pas
qu'on s'y arrête , d'autant mieux qu'elles
tendent à foutenir une opinion dangereuſe.
Atys. Enforte , Monfieur , que celui qui
attaque la Philofophie d'Adam , attaque
Dieu , la religion , & qui plus eft les fçavans.
Mais jufqu'où , je vous prie , alloit
la fcience de notre premier pere ?
Ce point , répondit Marfonius , en baiffant
les yeux par orgueil , n'eft pas abfolument
décidé. Il y a dans cette question
importante deux principaux écueils à éviter
; l'un où eft tombé Henri de Haffia ,
qui prétend qu'Adam n'étoit pas plus fçavant
qu'Ariftote ; l'autre vers lequel inclinent
les Rabbins , qui mettent Adam audeffus
de Moïfe , de Salomon & des Anges
même. L'un péche en défaut , comme vous
voyez , & l'autre en excès.
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
Atys , qui fe trouvoit tout auffi inftruit
après cette converfation qu'on a coutume
de l'être après une difpute publique , prit
alors le ton d'un écolier qui vient d'oppo
fer à une theſe , & faifant une profonde
revérence : je vous rends grace , dit - il ,
fçavantiffime , illuftriffime , doctiffime ,
vigilantiffime Profeffeur , de ce que vous
avez daigné éclaircir mes doutes ; je continue
à faire des voeux pour la fanté de
votre corps , pour celle de votre efprit &
pour l'heureuſe organiſation de votre cerveau.
M. Marfonius étoit fi content de lui ,
que fans s'appercevoir qu'on le railloit , il
alloit remercier par le compliment le plus
emphatique , lorfqu'il fut déconcerté par
un éclat de rire prodigieux qu'Atys entonna,
& qui fut repété par quelques - uns même
des adorateurs de M. Marfonius. Les
autres regardoient le jeune étranger avec
des yeux de flamme , & méditoient fans
doute une vengeance éclatante , lorſqu'il
prit prudemment le parti de la retraite . Je
le fuivis , & nous vînmes écrire enſemble
ce fingulier dialogue.
炒菜
DECEMBRE . 1754. 29
Vers defeu M. Foucault , Intendant de Caën,
au fujet d'une jeune Demoiselle de Normandie
très -fpirituelle , mais extrêmement
petite dans fon enfance , & quelques années
après grande , bien faite , & toujours
très-fpirituelle.
PREMIET COUPLET.
Pour faire ce petit miracle ,
Qu'on écoute comme un oracle ,
Sçavez-vous comment on s'y prite
La façon en eft finguliere.
On a commencé par l'efprit ,
Et le corps eft encore à faire.
SECOND COUPLET.
L'efprit avoit devancé l'âge ,
Et fur le corps pris l'avantage ,
Dans les plus tendres de ſes ans ;
Mais la nature juſte & fåge ,
de tems
A fçu remettre en peu
L'égalité dans fon ouvrage.
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
HISTOIRE MORALE.
UNF
jour en me promenant avec mon
air abitrait & négligé , les yeux égarés
& la tête baiffée , je m'étois écarté plus
loin qu'à mon ordinaire ; je m'approchai
prefque fans m'en appercevoir du château
de C*** De vaftes parterres bordés d'orangers
, femés de mille fleurs brillantes
qu'arrofent des ruiffeaux argentés , & que
careffoit le tendre zéphir , parfumoient
l'air de leurs délicieufes odeurs . Des allées
dont les extrêmités échappoient à la vûe
formoient ici des berceaux fombres & folitaires
, qui ne laifoient pas échapper
un feul rayon du foleil. Là des ombrages
moins épais fe mêlangeoient agréablement
avec la foible lumiere du foleil fur fon
déclin . D'un autre côté , des grottes tapiffées
de verdure , ou des cafcades orageufes
précipitoient du haut d'un rocher des
ondes de cryftal . En un mot , l'art & la nature
femblent s'être difputés la gloire d'embellir
ce féjour . Un palais majestueux &
commode fitué au fommet d'un amphithéatre
, formé par un côteau riant , acheve
de rendre magnifique cette demeure délicicufe.
Je fortois peu à- peu de ma rêverie ,
DECEMBRE. 1754. 3.I
& je commençois à jouir du fpectacle
dont je n'ai tracé qu'une foible peinture ,
lorfque j'entendis des foupirs lugubres ,
interrompus par des fanglots fréquens . Je
me tournai avec émotion , & j'apperçus un
vieillard vénérable courbé fur fes genoux ,
& qui paroiffoit accablé de douleur . Je
m'approchai à la faveur d'une charmille
fans être vû ; & plein d'une agitation d'autant
plus grande que la pitié pour laquelle
nous fommes faits , trouva mon coeur tranquille
, je le confiderai quelque tems . Mon
trouble augmenta fenfiblement quand je
reconnus ce vieillard pour une perfonne
avec qui j'avois eu quelque liaiſon , que
j'eftimois beaucoup , & que mon âge ,
profeffion , mes voyages , m'avoient fait
perdre de vûe depuis long- tems.
ma
Je l'abordai auffi - tôt , & le priai de
m'apprendre la caufe de fes pleurs. Il ne
me répondit qu'en verfant de nouvelles
larmes . Je pleurai avec lui , je le preſſai de
répandre fon chagrin dans mon coeur : je
mérite de l'adoucir , lui dis -je , puifque.
ma douleur me le fait partager avec vous.
Sa ſurpriſe ſembla calmer fa douleur. Il
me reconnut , il m'embraffa , & il me répondit
ces mots que fes fanglots interrompirent
mille fois : vous voyez , me ditil
en étendant la main , ce palais , ces
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
و د
23
jardins ! hélas ! l'unique héritier de ces
» biens n'eft plus ; la mort vient de l'enle-
» ver à la fleur de fon âge ; fa jeuneſſe me
» fut confiée , & mes foins n'avoient pas
» été fuperflus ; il étoit vertueux . Occupé
» depuis deux jours à confoler les parens
» infortunés de ce jeune homme , je cache
ע
avec peine le chagrin qui me dévore . Je
» venois un moment dans cette retraite
» donner un libre cours à mes pleurs , &
» chercher dans l'abandon à ma douleur
» le courage néceffaire pour effuyer leurs
» larmes. Si j'en dois juger par l'amertume
»de votre douleur , lui répondis-je , quelle
ne doit point être celle des parens qui
» ent perdu un fils chéri , un fils unique ,
» vertueux , déja avancé , & qui font eux-
» mêmes dans un âge où ils ne peuvent
plus efperer d'en avoir ! Cependant ,
» ajoutai- je , il faut l'efperer , le tems &
vos foins adouciront leurs peines. Hélas
! me repliqua - t- il , le tems appaiſe- til
les remords ? Quels remords peuvent-
» ils avoir , lui dis- je , s'ils ont donné
» tous leurs foins au fils qu'ils ont perdu ?
"
و ر
Ce n'eft pas lui qui les excite , reprit- il ,
» mais vous fçavez la coutume des riches :
» à peine ont- ils un ou deux enfans qu'ils
craignent de ne pouvoir pas les élever, les
doter d'une maniere affez diftinguée ; ils
23
DECEMBRE. 1754. 38
"fe privent de ce qu'il y ade plus doux dans
» le lien conjugal , afin de ne pas augmen
» ter une famille qui leur paroît d'autant
03
plus à charge que leurs biens font plus
» confidérables. C'eft là le crime que fe
» reprochent les poffeffeurs , d'ailleurs fi
» vertueux , de ce château : ils fentent à
préfent de quels biens , de quelle confolation
ils fe font privés . Telles font les
» leçons de l'adverfité ! Faut il donc que
» les hommes apprennent leur devoir d'un
» maître fi rude ? Mais , ajoûta-t-il les lar-
» mes aux yeux , je ne fçaurois les aban-
» donner plus long- tems ; il faut aller les
» diftraire , s'il eft poffible , finon pleurer
» avec eux . Adieu .
A ces mots il me laiffa étourdi comme
វ je fuffe forti d'un profond fommeil . Les
objets les plus ordinaires ont une face fous
laquelle ils font en droit de nous furprendre.
Il faudroit n'avoir jamais effuyé de
difgraces ou n'être pas hómme , pour être
infenfible au malheur des autres . Je fus
vivement frappé du fort de ce pere infortuné
, qui venoit de perdre fon fils . Je me
le repréfentois errant çà & là dans fes vaftes
appartemens , cherchant à fe rappeller
un fils dont le fouvenir déchire fon coeur.
Ici après une longue abfence , il avoit reçu
fes premiers embraffemens : là il avoit
By
34 MERCURE DE FRANCE.
eu avec lui les plus doux entretiens ailleurs
fon fils prenoit fes recréations , & les
recréations du fils étoient les plaifirs du
pere. Par-tout il retrouve l'image d'un fils
chéri ; par-tout il lit ces triftes mots , il
n'eft plus, il n'est plus ! ... Quel abandon '
quelle défolation ! Il n'y a donc plus de
plaifir pour lui , plus de momens heureux ,
plus de tranquillité , plus de repos ! Il va
paffer les triftes reftes d'une vie malheureufe
, fans foutien , fans confiance , fans parens
, fans amis : car quels parens & quels
amis , que ceux qu'attireront auprès de
lui de grandes richeffes dont ils efperent
la fucceffion !
C'est maintenant qu'il fent de quels
biens il s'eft privé , en refufant les enfans
qu'il ne tenoit qu'à lui d'avoir. Si fa famille
eût été nombreuſe ( j'ofe l'affurer , &
ceux qui fe connoiffent en fentiment ne
me démentiront pas ) , fes plaifirs auroient
augmenté avec les enfans ; chacun d'eux
l'auroit confolé des chagrins & des allarmes
que les autres lui auroient donnés
& maintenant il auroit de la douleur , je
l'avoue , mais il ne feroit pas inconfolable
; il feroit du moins fans remords . Un
pere feroit fans doute bien injufte & bien
cruel , qui laifferoit à l'un de fes enfans des
biens immenſes , tandis qu'il réduiroit les
C
1
4
DECEMBRE. 1754. 35
autres à la mendicité . Mais n'eft-il pas encore
plus injufte de priver les uns de l'exiftence
avant qu'ils foient nés , & de leur
refufer la vie , pour procurer aux autres
quelques prétendus avantages ?
***************
Feu M. de la Motte avoit fait les
deux vers fuivans .
C
'Eft que déja l'enfant eſt homme ,
Et que l'homme eft encore enfant.
Trouvant difficile de les amener par deux
autres auffi heureux , il invita plufieurs gens
d'efprit à effayer de le faire. Deux Poëtes célebres
lefirent de la maniere ſuivante..
L'homme pour moins que rien , l'enfant pour une
pomme ,
Rit , pleure , attaque & fe défend.
C'eft que déja l'enfant eft homme ,
Et
que l'homme eft encore enfant.
L'enfant fur fes pareils veut emporter la pomme ;
L'homme s'abat pour rien , pour rien eſt triomphant.
.
C'eft que déja l'enfant eft homme ,
i Et que l'homme eft encore enfant.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
FLORENCE ET BLANCHEFLEUR ,
OU LA COUR D'AMOUR.
Conte tiré d'un manuſcrit du treizièmeſiècle ,
confervé dans l'Abbaye Saint Germain des
Prés , cotté N° 1830 .
Vo
Ous m'avez paru contente , Madame
, des différens morceaux que je
vous ai fait lire ; & vous y avez trouvé ,
dites - vous , la preuve que je vous avois
produite de la naïveté de nos peres . Je me
fuis encore engagé à vous convaincre qu'ils
avoient de l'imagination dans leurs ouvrages.
Je crois que le petit extrait de la
Cour d'Amour qui contient environ trois
cens cinquante vers , vous donnera une
idée de celle qu'ils employoient quelquefois
; car il ne me feroit pas facile, malgré
toute ma bonne volonté , de repéter fouvent
ces fortes d'exemples : les traits d'efprit
& d'imagination fe trouvent , il eft
vrai , dans leurs ouvrages , mais ils font
épars & noyés dans des longueurs infupportables
; leur objet même eft rarement
agréable , ce font le plus ordinairement
des moralités qui ne font qu'ennuyeufes ,
ou des contes à la vérité fort jolis , mais fi
DECEMBRE. 1754
37
S
libres que je n'oferois vous les préfenter.
Au refte vous ne ferez point étonnée de
la conclufion de ce petit ouvrage , fi vous
vous rappellez que les Chevaliers fçavoient
à peine lire dans les fiécles qui piquent
aujourd'hui votre curiofité , & que les Pretres
& les Moines étoient les feuls qui
fçuffent écrire. Il faut cependant convenir
que ces Auteurs étoient peu conféquens &
peu fixes dans leurs idées. Ils promettent
des chofes qu'ils ne tiennent pas , ils né
s'embarraffent point de remplir celles qu'ils
ont avancées. L'auteur que vous allez lire
abandonne , par exemple , l'image de l'Amour
comme Dieu , par laquelle il débute ,
pour en parler enfuite comme d'un Roi ,
par la feule raifon que l'imitation d'une
Cour lui étoit plus facile , & fe trouvoit
plus à fa portée. Il y auroit bien d'autres
obfervations à faire fur les inconféquences
de fond & de détail que ces Auteurs
préfentent à chaque pas . Mais ce n'eft point.
une critique que j'ai l'honneur de vous
envoyer ; c'eſt un exemple : heureux s'il
peut vous amufer encore !
Ce qui eft en italique eft traduit litté
salement .
L'Auteur commence par dire qu'il ne
faut point entretenir lespokrons , les pay- :
38 MERCURE DE FRANCE.
fans & ceux quife donnent des airs , de tout
ce qui peut regarder l'amour ; mais il ajoute
que ces propos conviennent aux gens
d'Eglife & aux Chevaliers , & fur- toùt aux
filles douces & aimables aufquelles ils font
fort néceffaires.
Florence & Blanchefleur , jeunes filles ,
de grande naiffance & douées de tous les
agrémens poffibles , entrerent un jour d'été
dans un verger des plus agréables pour fe
divertir enfemble , & jouir des beautés de
la nature & de la faifon ; elles avoient des
manteaux chamarrés de fleurs , & principalement
de rofes les plus fraîches ; l'étoffe étoit
d'amour , les attaches de chants d'oiseaux.
Elles trouverent , après avoir fait quelque
pas dans le verger , un ruiffeau , dans lequel
elles regarderent leurs visages dont l'amour
alteroit fouvent les couleurs ; elles fe repoferent
enfuite au pied des oliviers dont le
bord étoit planté. Florence prit la parole &
dit : Qui feroit feule ici avec fen amant fans
que perfonne en put être inftruit ! Si les
nôtres arrivoient dans le moment , nous ne
pourrions les empêcher de nous embraffer , de
nous careffer & de jouir du plaifir d'être avec
nous , pourvû que la chofe n'allât pas plus ·
loin , car nous ne le voudrions pas autrement :
nous ne devons jamais donner la moindre
prife furnous , & quand un arbre a perdu
DECEMBRE. 1754. 39
fes feuilles il a bien perdu de fa beauté.
Blanchefleur lui répondit qu'elle avoit raifon
, & que l'honneur étoit préférable à toutes
les richeffes. Elles s'amuferent tout le jour ,
elles s'entretinrent , mais en général , des
Sentimens dont leur coeur étoit occupé. Cette
bonne intelligence ne dura que jufques au
foir ; elles fe brouillerent & devinrent furieufes
l'une contre l'autre par la raiſon
fuivante.
Florence demanda doucement à Blanchefleur
: à qui avez - vous donné ce coeur qui me
paroît fi bon &fi fincere Blanchefleur rougit
& pâlit , & lui répondit : je veux bien
vous avouer que j'ai donné mon coeur &
tout ce qui dépend de moi à un jeune homme
d'Eglife , charmant de fa figure , mais dont le
caractere eft encore préférable à la beauté.
Il me feroit impoffible , ajoûta- t- elle , de
louer la bonté de fon coeur & la politeffe
de fon efprit autant qu'elles le méritent.
Florence lui répondit avec furprife , comment
avez - vous pû vous déterminer à
prendre un homme d'Eglife pour ami ?
Quand le mien va dans un tournoi & qu'il
abbat un Chevalier , il vient me préfenter
fon cheval. Les Chevaliers font eftimés de
tout le monde , les gens d'Eglife font méprifés
; il faut affurément que votre eſprit
foit dérangé d'avoir fait choix d'une telle
efpece,
40 MERCURE DE FRANCE.
Blanchefleur ne put foutenir ces propos
infultans , & lui dit avec une colere mêlée
d'impatience , qu'elle avoit tort de dire du
mal de fon ami , qu'elle ne le fouffriroit point ,
& qu'il étoit plus fot à elle d'aimer un Chevalier
; & dans fa colere elle fit la critique
& le portrait de la pauvreté & des befoins
ordinaires des Chevaliers. Elle finit par
dire qu'elle prouveroit devant toute la
terre que les
gens d'Eglife étoient les feuls
que l'on dût aimer , qu'ils étoient plus polis
&plus remplis deprobité que les Chevaliers.
Florence lui répliqua que tout ce qu'elle
difoit étoit faux , & lui propofa d'aller
faire juger leur différend à la cour du Dieu
d'Amour. D'accord fur ce point , elles fortirent
du verger fans fe dire un mot & fans
fe regarder.
Elles furent exactes à fe mettre en marche
le jour dont elles étoient convenues.
Elles partirent en même-tems , & fe rencontrerent
non fans être piquées de fe
trouver toutes deux fi belles & fi bien parées.
En effet jamais parures n'eurent autant
d'éclat & de véritables agrémens .
Leurs robes étoient faites des rofes les plus
fraiches , leurs ceintures de violettes que les
amours avoient arrangées pour leur plaiſir ,
leurs fouliers étoient couverts de fleurs jaunes,
leurs coeffures étoient d'églantier 2
DECEMBRE. 1754 41
auffi l'odeur en étoit parfaite . Elles montoient
deux chevaux plus blancs que la
neige , & auffi beaux que magnifiquement
parés ; car l'yvoire & l'ambre étoient employés
avec profufion fur leurs harnois.
Ces beaux chevaux avoient le poitrail orné
de fonnettes d'or & d'argent , & par un
enchantement de l'amour elles fonnoient des
airs nouveaux , plus doux que ne le fut jamais
le chant d'aucun oiseau. Quelque malade
qu'un homme eût été , cette mélodie l'auroit
auffi-tôt guéri.
Florence & Blanchefleur firent le voyage
enfemble , & découvrirent fur le midi
la tour & le palais que le Dieu d'Amour
habitoit s il étoit fur un lit tout couvert de
rofes , & dont les rideaux étoient galamment
attachés avec des clous de girofle
parfaitement arrangés.
Les deux Demoifelles mirent pied à ter
re fous un pin , dans une prairie charmante
qui formoit l'ayant- cour du château. Deux
oifeaux volerent à elles , & les conduisirent
au château , d'autres eurent foin de pren
dre leurs chevaux .
Quand le Dieu d'Amour les apperçut
il fe leva de fon lit avec empreffement ,
les falua avec toutes les graces dont il eft
capable , les prit l'une & l'autre par la
main , les fit affeoir auprès de lui , & leur
42 MERCURE DE FRANCE.
ger
demanda le fujet de leur voyage . Blanche-
Aeur lui en rendit compte , & le pria de juleur
différend . Auffi -tôt le Roi donna
ordre qu'on fit affembler les oiſeaux , fes
barons , pour décider la queftion . Il leur
conta la difpuie des deux Belles , & leur dit
de lui donner franchement leur avis.
L'Epervier parla le premier , & dit que
les Chevaliers étoient plus polis & plus
honnêtes que les gens d'Eglife.
La Huppe dit que cela n'étoit pas vrai ,
& que jamais on ne pouvoit comparer un
Chevalier avec un Clerc , par rapport
mattreſſe.
Le Faucon fe leva en pied , & donna le
démenti à la Huppe , en l'affurant qu'il
n'y avoit ni Clerc ni Prêtre qui pût en îça
voir autant en amour qu'un Chevalièr .
L'Alouette contredit l'avis du Faucon ,
affurant que l'homme d'Eglife devoit mieux
aimer.
Le Geai laiffa à peine le tems à l'Alouette
de donner fon avis , tant il étoit preſſé
de parler en faveur des Chevaliers , affurant
qu'ils étoient les plus aimables , ajoutant
que les gens d'Eglife ne devoient point aimer,
que leur état les engageoit à fonner les cloches
& à prier pour les ames , & que les Chevaliers
devoient au contraire aimer les Da
mes. fut
DECEMBRE. 1754. 43
Le Roffignol fe leva & demanda audience
: Les amours , dit - il , m'ont fait leur
confeiller , j'ofe donc déclarer , ſelon ma
penfée , que perfonne ne peut fi bien aimer
qu'un homme d'Eglife , & je m'offre à le
prouver par les armes.
Le Perroquet fe leva , & après avoir dit
deux fois , écoutez , écoutez ; il ajoûta , le
Roffignol ment , j'accepte le combat : en difant
ces mots , il jetta fon gant : le Roile prit;
le Reffignol vint a lui & lui donna lefien ,
pour prouver qu'il acceptoit la bataille.
Auffi - tôt ils allerent prendre leurs armes
; & quoiqu'elles ne fuffent que de
fleurs , le combat fut très - vif & fort difputé.
Cependant aucun des combattans
n'y périt ; mais le Perroquet fut terraffé ,
obligé de rendre fon épée , & de convenir
que les gens
gens d'Eglife foni braves & honnêtes ,
& plus dignes d'avoir des maîtreffes que les
hommes de tout autre état , & par confequent
que les Chevaliers.
Florence au defefpoir de fe voir 'condamnée
, s'arracha les cheveux , tordit fes
poings , & ne demanda à Dieu que le bonbeur
de mourir ; elle s'évanouit trois fois , &
la quatriéme elle mourut.
Tous les oifeaux furent convoqués pour
lui faire des obfeques magnifiques ; ils
répandirent une prodigieufe quantité de
44 MERCURE DE FRANCE.
fleurs fur fon tombeau , fur lequel ils placerent
cette épitaphe : Ci git Florence qui
préféra le Chevalier.
L'Auteur , après avoir fait parler la Kalande
, qui eft une efpece d'Alouette huppée
, fait auffi- tôt après paroître une autre
Alouette. J'ai pris la licence de faire intervenir
un autre oifeau dans le Confeil.
Sans prétendre faire aucune comparaiſon ,
la Fontaine m'a autorifé fur le fait de Maiwe
Alaciel , & j'ai crû pouvoir ſuivre ſon
exemple fur le compte d'une Alouette.
J'ai l'honneur d'être , Madame.
A MADAME P ..
Surfon voyage à Argenteuil.
Enus , à l'infçu de fon fils ,
Ayant réfolu de réduire
Un nouveau peuple à fon empire ,
Projetta de quitter Paris.
Elle en vouloit faire un myſtere
A ce Dieu jaloux de fes droits ,
Qui penfe à la nature entiere
Pouvoir lui feul donner des loix.
Pour ne rien faire à l'aventure ,
La Déeffe crut cette fois
Devoir , en changeant de figure ,
Et ne confultant que fon choix ,
DECEMBRE . 1754.
45
En prendre une dont le minois
Répondît à la conjoncture .
Voulant s'aflurer du fuccès ,
Et ne point faire de mépriſe ,
De P.. elle prend les traits
Sûre que parfon entremife
Et le fecours de fes attraits ,
Elle achevera l'entrepriſe.
L'Amour informé du ſecret ,
Et piqué de voir que fa mere
N'empruntoit pas fon miniftere ,
Jura de rompre le projet.
Animé par la jaloufie
Et par un téméraire orgueil ,
Ce Dieu , précédé de l'envie ,
Part & fe rend dans Argenteuil.
Dans ces lieux peu faits pour les charmes ,
Ileft un peuple de guerriers ;
Pour devife on lit fur leurs armes ,
Point de myrtes , mais des lauriers.
C'étoit à ce peuple infenfible
Que Venus deftinoit des fers ,
Afin que tout dans l'univers
Connût fon pouvoir invincible.
Au mépris de fes intérêts ,
L'Amour balançoit fa puiffance ;
Il n'écoutoit que la vengeance
Et que fes ferments indifcrets.
Il avoit devancé fa mere ,
46 MERCURE DE FRANCE.
Et déja par plus d'un propos ,
Quoiqu'il fût fûr de lui déplaire,
Il avoit féduit ces héros , ^
Qui tous attachés à la gloire
Ne fuivoient que ſes étendarts ;
Et fiers de plus d'une victoire ,
Défioient les plus grands hazards.
P.. paroît , tout rend les armes ,
Tout céde à fes attraits vainqueurs ;
Et l'hommage de tous les coeurs
Fait le triomphe de fes charmes.
L'Amour en paroît irrité ;
Il fuit ces lieux avec colere ,
Et dit en partant pour Cythere ;
Tout eft facile à la beauté.
ESSAI PHILOSOPHIQUE.
'Hiftoire de l'efprit humain eft l'étude
la plus flateufe & en même tems la
plus humiliante pour un fage. Après bien
des réflexions , l'homme n'eft plus à fes yeux
qu'une efpece bizarre en qui la mifere &
la grandeur fe tiennent par la main , &
dont l'être entier eft un paradoxe. Si on
le confidere du côté des lumieres de l'efprit
, il n'eft jamais fi petit que lorfqu'il
paroît monté à fon plus haut point d'élévation.
Les connoiffances les plus refé7
DECEMBRE 1754 . 47
chies n'ont fervi aux efprits bienfaits qu'à
leur faire voir de plus près leur ignorance
, & n'ont fait qu'égarer les autres . La
Philofophie dont le but doit être de nous
apprendre nos devoirs , n'a gueres fervi
qu'à fournir des prétextes pour fe difpenfer
de les remplir . La religion fur tour
cet objet fi intéreſſant pour nous , puif
qu'il décidé de notre fort dans cette vie
& de celui qui nous attend dans l'immenfité
de la nature ; la religion , dis- je , a
prefque toujours été la victime des fauffes
lumieres de la raifonte Suivons la marche
de l'incrédulité , nous la verrons , à la honte
de l'efprit humain , s'élever avec l'aurore
de la Philofophie , s'accroître avec elle
par dégrès , & la fuivre dans tous fes développemens.
L'existence d'une divinité , cette vérité fi
fimple que le fentiment démontre à tous les
hommes , ne devint un paradoxe que lorfque
la raifon voulut la foumettre à l'analy
fe. Prefque tous les Philofophes anciens la
nierent ; Philofophe & Athée chez les Grecs
& les Romains étoient à peu- près fynonymes
, & on mettoit , dit Cicéron , au nombre
des propofitions probables celles - ci :
Les meres aiment leurs enfans : les Philofophes
ne croyent point de dieux . Thalés , Démocrite
, Epicure , &c. enfeignerent l'Athéif48
MERCURE DE FRANCE.
me : on ne fçaitpas fi Ariftote a été Athée ,
parce qu'il ne s'eft pas expliqué affez clairement
, mais au moins nia- t-il , la providence.
Pour Straton fon difciple , il fit un
fyftême de matérialiſme des plus décidés.
Tous les autres embrafferent le Scepticifme
, qui ne vaut pas mieux que l'Athéifme..
L'impiété ne prit chez les Romains que
fort tard , parce qu'ils ne connurent la
Philofophie que fort tard. Quelques Sçavans
qui voyagerengen Gréce , y puiferent
avec les principes de la Philofophie , ceux
de l'irréligion . Lucrece afficha le Matérialifme
; & les écrits de Cicéron , de Pline
& Senéque , refpirent le Scepticiſme.
Si nous paffons au Judaïfme , nous verrons
la religion de Moïfe confervée avec
vénération chez les Hébreux , malgré la
captivité , la difperfion & les révolutions
qu'ils eurent à effuyer , jufqu'à ce que la
Philofophie s'étant mêlée parmi eux , on
vit naître le Saducéïfme qui rejetta la fpiritualité
& l'immortalité de l'ame . Cette
fecte impie fut non feulement tolérée &
admife à la communion judaïque ; mais
on vit même un de fes plus zélés partifans ,
le célebre Hircan , affis fur le thrône pontifical.
Dans les premiers fiécles du Chriftianifine
,
DECEMBRE. 1754 49
nifme , où la religion devoit être d'autant
plus pure qu'elle étoit plus près de fa
fource , l'introduction de la Philofophie
payenne ouvrit la porte à l'erreur. Le Platoniſme
étoit pour lors en regne , la conformité
de ce lyftême avec quelques dogmes
de la religion le firent adopter : de
là cette foule d'héréfies , qui ne font qu'un
mêlange monstrueux des principes du
Chriftianifme avec quelques idées des
Philofophes payens , & qui ne furent enfantées
ni par l'erreur ni par le fanatif
me. Leurs Auteurs étoient des ambitieux
fans religion , qui fe jouant de la crédulité
des peuples , en firent l'inftrument de
leur ambition .
La Philofophie ayant été tranſplantée
chez les Arabes dans le VIII fiécle , ne
manqua pas de répandre fes influences fur
la religion de ces peuples. Le célebre Almanzor
, ce Calife Aftronome & Philofophe
, & après lui Abdallah & Almamon
voulant faire fleurir les Arts & les Sciences
chez cette nation , jufques- là barbare ,
y attirerent plufieurs fçavans , & firent traduire
en Arabe les meilleurs Auteurs anciens
& fur-tout leurs ouvrages philofophiques.
Le goût de la Philofophie s'étant
répandu , les efprits devinrent plus éclairés,
& l'Alcoran perdit en même tems beau-
1. Vol. C
so MERCURE DE FRANCE.
coup de la vénération qu'on lui portoit.
On vit naître une fecte de Philofophes ,
Médecins & Chymiftes , la plûpart Athées.
On ne connoît que trop le fameux Aver
roës , dont le fyftême de matérialiſme trouva
des profelites jufqu'en Europe . La dégradation
du Mahometifme ne manqua pas
d'exciter les murmures des zélés Mufulmans.
Bayle rapporte que Takiddin , un
de leurs Auteurs , s'éleva fort contre Almanzor
qu'il menaça de la colere célefte
pour avoir altéré la dévotion des vrais
croyans par l'introduction de la Philofophie.
Enfin par tout où vous trouverez les
traces de la Philofophie , vous trouverez
celles de l'irréligion qui la fuit toujours.
›
Lotfque Mahomet II eut pris Conftantinople
, où l'empire des Lettres avoit été
tranfplanté avec l'Empire Romain , les plus
fçavans hommes de la Grece fe retirerent
en Italie , où ils porterent les femences de
l'athéifme , qui s'y développa avec une rapidité
prodigieufe. Il est étonnant combien
on vit paroître d'athées en Italie dans les 15
& 16 fiécles ; on n'en a point connu en
France avant la reftauration des lettres par
François I. Mais depuis cette époque , la
philofophie y ayant monté au point de perfection
où elle eft aujourd'hui , l'incrédu
lité a gagné du terrein , & a ſuivi les mêDECEMBRE
. 1754
Sx
mes proportions dans fes progrès.
Les abus que les efprits forts ont fait
de tous les fyftêmes philophiques prouvent
que les principes de la philofophie ne font
pas faits
pour être adaptés à ceux de la
religion. Le pere de la philofophie mo-
1 derne , Descartes a malheureuſement
moins réuffi à démontrer l'exiſtence d'un
Dieu qu'à prouver que l'univers a pû fe
former & fe conferver tel qu'il eft par les
loix générales du mouvement. Quelque
éloigné que Defcartes ait voulu paroître
d'appuyer l'athéifme par ſon ſyſtême , il
n'en eft pas moins vrai que Spinofa n'a
fondé fon hypothèſe que fur les principes
du Cartefianifme. Bayle s'eft fervi de
ces mêmes principes pour établir fon fyftême
de pyrronifme , & pour combattre
tous les raifonnemens que l'on pouvoit
faire en faveur de la religion.
L'optimisme du célébre Leibnitz conduit
naturellement au fatalifme , & eft
d'autant plus féduifant qu'il juftifie la providence
de l'imputation du mal moral &
du mal phyfique ; l'harmonie préétablie du
même philofophe exclut toute liberté dans
l'homme.
Locke , ce fage & dangereux métaphyficien
, doit être regardé comme le pere du
matérialiſme moderne. Démontrer, comme
Cij
52. MERCURE DE FRANCE.
il prétendoit l'avoir fait , que la matiere
peut penfer , c'étoit en bonne logique démontrer
qu'elle penfe effectivement ; car
fi la matière eft fufceptible d'intelligence ,
la création d'une autre fubftance feroit
un hors d'oeuvre , & nous ferions d'autant
plus autorisés à la rejetter qu'il n'y a
que la néceffité de fon exiftence pour expliquer
la penfée , qui puiffe faire recourir
à un être qu'il nous eft impoffible de
concevoir.
Le grand Newton , malgré fon reſpect
pour la Divinité , n'a pû empêcher que
fon fyftême ne foit un des plus favorables
à l'irréligion ; & les pfeudo-Newtoniens ,
je veux dire ceux qui regardent , certe le
fentiment de Newton , l'attraction comme
une qualité effentielle à la matiere , font
de ce principe la baſe de l'athéifme le plus
décidé.
Mallebranche , qui a été le philofphe le
plus pénétré des fentimens de la religion ,
eft un de ceux dont les opinions ont été les
plus dangereufes ; fes principes l'avoient
conduit à nier l'existence des corps , & il
ne la croyoit que parce que l'Ecriture Sainte
le lui enfeignoit. En fuivant fes idées ,
d'autres ont conclu de la non - exiſtence de
la matiere , que les livres de l'écriture n'étoient
, ainfi que les corps , qu'une illufion
DECEMBRE . 1754 $ 3
des fens. Je regarde Mallebranche comme
l'auteur de la fecte des idéaliſtes , plus étendue
qu'on ne penfe , & dont l'opinion eft
un pur fcepticiſme , abfurde au premier
coup d'oeil , mais qui n'en devient que plus
dangereux dès qu'on l'approfondit.
Ce font là cependant les oracles de la
philofophie : fi les lumieres de leur efprit
& la droiture de leur coeur n'ont pû les
mettre à l'abri de l'erreur , croyons que
notre raiſon eft un flambeau trop foible
pour nous éclairer , & cherchons une
lumiere plus fûre , que nous ne pouvons
trouver que dans la religion : notre ame
ne fe connoît pas elle-même , ni le corps
qu'elle gouverne , ni les objets avec lefquels
elle a des rapports immédiats ; comment
connoîtroit- elle les rapports de l'homme
avec l'être fuprême ? elle ne peut parcourir
la chaîne immenfe qui les fépare :
qu'elle refte donc dans fa fphere. Reconnoiffons
la foibleffe & l'impuiffance de
notre raison , qui n'eft pas même capable
de me prouver l'existence de mon propre
corps , le fentiment feul me le perfuade ,
& je ne puis en douter : ainfi je ne fuis
pas convaincu , mais je fens l'exiſtence
d'un être fuprême , & la néceffité d'un
culte ; cela me me fuffit , je me tais , &
j'adore .
Ciij
14 MERCURE DE FRANCE .
EPITRE
A Mile D.... qui m'avoit demandé quelle
étoit ma meilleure amie,
Oui , c'eftencore une friponne ,
Qui de moi fait un Céladon .
Vous voulez connoître le nom
Et les charmes de la perfonne :
Mais j'ai le don d'être difcret,
Ou tout au moins de le paroître .
Cependant je brûle en fecret
De vous la donner à connoître.
Ecoutez donc à ce portrait
Vous la reconnoîtrez peut - être .
Au fond d'un antre ou d'un vallon ,
En vain la jeune violette ,
Nous dérobe fous le gazon
Sa beauté fimple , mais parfaite .
Bientôt une douce vapeur
Qu'exhale au loin fon humble fleur ,
Trahit le lieu de fa retraite ;
Elle a charmé par fon odeur ,
Elle enchante par fa couleur ;
Telle eft auffi cette Brunette
Par qui l'amour est mon vainqueur ;
DECEMBRE. 1754.
55
Contente d'unir la douceur
Et la bonté du caractere ,
A tout ce qu'a de féducteur
Un efprit que le goût éclaire ;
Elle ne cherche point à plaire
Par un dehors faux & trompeur.
Toujours belle , toujours piquante ,
Mais modefte dans ſes attraits ,
Ma bergere ne fçut jamais
Qu'elle eft encore plus charmante
Qu'en ce tableau je ne la fais.
Pour me tirer plutôt d'affaire ,
Ainfi que dans tous les portraits ,
Vous dirai- je qu'elle a les traits
De la Déeffe de Cythere ?
Je le pourrois , je le fçais bien ;
Mais tout Cythere eft une fable ;
Maintenant , donc je ne vois rien
Qui foit à D ..... comparable.
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE .
*******************
T
CONTES.
PREMIER CONTE.
Out un peuple étoit fi difpofé à la
joie & à la gaité qu'il n'étoit plus capable
de rien , c'étoient les Tirinthiens.
Comme ils ne pouvoient plus reprendre
leur férieux fur quoi que ce foit , tout
étoit en defordre parmi eux. S'ils s'affembloient
, tous leurs entretiens rouloient fur
des folies , au lieu de rouler fur les affaires
publiques : s'ils recevoient des Ambaffadeurs
, ils les tournoient en ridicule : s'ils
tenoient le confeil de ville , les avis des
plus graves Sénateurs n'étoient que des
bouffonneries , & en toutes fortes d'occafions
, une parole ou une action raifonnable
eût été un prodige chez cette nation .
Ils fe fentirent enfin fort incommodés
de cet efprit de plaifanterie. Ils allerent
confulter l'Oracle de Delphes , pour lui demander
les moyens de recouvrer un peu
de férieux : l'Oracle répondit que s'ils pouvoient
facrifier un taureau à Neptune fans
rire , il feroit déformais en leur pouvoir
d'être plus fages. Un facrifice n'eft pas une
occafion fi plaifante d'elle-même ; cepenDECEMBRE
1754 57
dant pour le faire
férieufement ils y apporterent
bien des précautions. Ils réfolurent
de n'y point recevoir de jeunes gens ,
mais feulement des vieillards ; & non pas
encore toutes fortes de vieillards , mais
feulement ceux qui avoient ou des infirmités
, ou beaucoup de dettes , ou des
femmes fâcheufes & incommodes. Quand
toutes ces perfonnes choifies furent fur le
bord de la mer pour immoler la victime ,
il fallut encore , malgré les femmes diableſſes
, les dettes , les maladies , & l'âge ,
qu'ils compofaffent leur air , baiffaffent les
yeux , & fe mordiffent les lévres . Mais
par malheur il fe trouva là un enfant qui
s'y étoit gliffé. On voulut le chaffer , & il
cria : quoi ! avez-vous peur que je n'avale
votre taureau Cette fottife déconcerta
toutes ces gravités contrefaites : on éclata
de rire ; le facrifice fut troublé , & la
raifon ne vint point aux Tirinthiens .
SECOND CONTE.
On raconte qu'il y avoit un Cadis, nommé
Roufbehani , il étoit dans le Tabariftan
; c'étoit un homme qui poffédoit toutes
les qualités que demande fa charge. Un
jour un homme fe préfenta devant lui
pour intenter procès à un autre à qui il
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
à
avoit prêté de l'argent : le Cadis dit à l'acufe
, avez vous l'argent de cet homme ?
l'accufé le nia ; le Cadis demanda à l'accufateur
, avez - vous des témoins ? il répondit
, je n'en ai point ; le Cadis répondit , il
faut le faire jurer. L'accufateur
pleura , &
lui dit : ô juge ! prenez garde , fecourezmoi
, je n'ai point de témoins pour lui &
il jurera : le juge lui dit , par rapport
vous , je n'irai point contre la loi , il faut
que vous ayez des témoins ou que votre
adverfaire jure . L'homme pleura & fe jetta
par terre , je fuis un pauvre homme ,
faire
pas
dit-il , & fi vous ne me faites
juſtice , je ferai trompé ; examinez ma
caufe qui eft jufte . Alors le juge voulant
examiner le jufte procédé de cet homme ,
le fit approcher , & lui dit : comment
avez vous donné de l'argent à cet homme ?
je l'ai prêté , répondit il : à quelle condition
le lui avez -vous prêté ?
O juge ! foyez toujours heureux. Sçachez
que cet homme étoit mon ami : il
devint amoureux d'une efclave ; le prix de
cette efclave étoit de cent fequins , tout
fon bien ne les vaut point . Cet homme
étoit toujours plongé dans le chagrin
quelque part qu'il allât. Un jour nous
étions enfemble à la promenade , nous
nous repofâmes dans un endroit où il fe
0
DECEMBRE. 1754. 59
reſſouvint de fa maîtreffe ; il pleura tant
que j'eus pitié de lui , par rapport à notre
ancienne amitié de vingt ans. Vous n'avez
point affez d'argent , lui dis- je , pour
acheter cette efclave ; perfonne ne vous
fecourt : à peine ai- je cent fequins que j'ai
gagnés depuis que je fuis né , voulez - vous
que je vous les prête ? vous mettrez auffi
de l'argent, & vous acheterez cette efclave :
après en avoir joui pendant un mois vous
la revendrez , & vous me rendrez ce qui
m'appartient . Auffi tôt cet homme ſe jetta
à mes pieds , & me jura de ne fe fervir
qu'un mois de cette efclave , & qu'enfuite
il la revendroit , foit qu'il y perdît ,
foit qu'il y gagnât , afin de me rendre
mon argent. Je me rendis à fes prieres , &
je lui donnai cet argent ; il n'y avoit avec
nous perfonne , excepté Dieu . Depuis ce
tems - là , quatre mois fe font écoulés fans
que j'aye vû paroître ni mon argent ni
l'efclave. Dans quel lieu avez vous donné
cet argent ? l'homme dit à l'ombre d'un arbre
: pourquoi dites-vous que vous n'avez
point de témoins ? Il dit alors à l'accufé
reftez auprès de moi ; & à l'accufateur ,
allez à cet arbre , priez- y Dieu , & enfuite
dites lui : le juge vous demande , venez &
rendez témoignage pour moi . L'accufé fourit
au difcours du juge : le juge s'en apper-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
çut , & fit femblant de ne le point voir
allez , dit- il , à l'accufateur , qu'il vienne
vîte pour rendre témoignage. L'accufateur
répondit , je crains que cet arbre ne veuille
point aquiefcer à ma feule parole , donnez
- moi quelque marque pour lui faire
fçavoir que c'eft de votre part que je viens.
Le juge lui en donna une , & lui dit , allez
& montrez lui cela ; dites -lui , le juge
vous demande pour rendre témoignage
fur ce que vous fçavez . Cet homme ayant
pris le figne , partit : l'accufé refta , le juge
caufa avec toute l'affemblée fans fonger à
l'accufé. Quelque tems après , il lui demanda
, cet homme eft-il arrivé à l'arbre ? il lui
répondit , il n'eft point encore arrivé : il
montra par cette réponſe qu'il étoit coupable.
Pour l'accufateur , étant allé à l'arbre
il eut beau le prier , lui montrer le ſignal
du juge , lui dire qu'il le demandoit pour
rendre témoignage , & ne pouvant rien
obtenir de l'arbre , il retourna , & dit au
juge Seigneur , j'ai montré votre figne ,
je n'ai rien obtenu de l'arbre. Alors le juge
répondit , cet arbre eft venu avant vous ,
il a rendu témoignage : vîte , donnez les
cent fequins à cet homme . L'accufé répartit
, quand eft-ce que l'arbre eft venu ? j'ai
toujours été préfent.
Le juge répondit , lorfque je vous aî
DECEMBRE. 1754. 61
demandé fi cet homme étoit arrivé à l'arbre
, pourquoi n'avez - vous point répondu
, comment puis- je fçavoir s'il y eft arrivé
, puifque je ne fçais où eft cet arbre ?
fi vous n'euffiez point connu cet arbre ,
vous n'euffiez point répondu : il n'y eft point
encore arrivé. L'accufé convaincu par luimême
, donna ce qu'il avoit à cet homme.
Quoique dans cette occafion le juge
n'aye point confulté le livre des loix , cependant
il a rendu la juftice par fon fçavoir.
III . CONTE.
Abdoul Dyebbar raconte que Mouhamed
, fils de Humeïr , étant un jour forti
pour chaffer , il vit un ferpent s'avancer
vers lui avec beaucoup de vîteffe . Lorfqu'il
fut arrivé auprès de lui , il lui dit :
fauve-moi , & Dieu te fauvera le jour que
perfonne autre que lui ne peut fauver . Il
demanda au ferpent de quoi il vouloit qu'il
le fauvât il lui répondit , d'un ennemi
qui veut me couper en pièces . Il lui demanda
où il vouloit qu'il le cachât ? il répondit
, fi tu veux faire une bonne action
cache-moi dans ton eftomac. Il ouvrit fa
bouche , & à peine le ferpent étoit - il defcendu
dans fon eftomac qu'il vit venir un
homme le fabre à la main , qui lui de62
MERCURE DE FRANCE.
1
manda où étoit le ferpent ? il lui répondit
qu'il ne l'avoit point vû , & l'homme paffa
outre. Sentant un moment après le ferpent
remonter , il ouvrit fa bouche ; le ferpent
mit la tête dehors, & lui demanda s'il voyoit
l'homme qui le cherchoit ? il répondit qu'il
avoit paffé , & qu'il ne le voyoit plus. Le
ferpent lui dit alors de choisir de deux chofes
l'une , ou qu'il lui piquât le coeur , ou
qu'il lui fendît le foie. Le fils de Humeïr
répondit : j'attefte Dieu que tu ne me traites
pas comme je l'ai mérité. Le ferpent
repliqua : il est vrai ; mais tu as fait du
bien à un ingrat , & il faut que tu choififfes
un des deux partis , il n'y a pas d'autres
moyens . Le fils de Humeïr lui dit :
puifqu'il faut que je meure , la feule grace
que je te demande eft que tu me donnes le
tems d'arriver au pied de cette montagne
qui eft devant nous pour m'y faire un tombeau.
Le ferpent y ayant confenti , il fe
mit à marcher du côté de la montagne.
A peine avoit il fait quelques pas qu'il rencontra
un jeune homme , d'un beau viſage
& bien habillé , qui lui dit : bon vieillard ,
qu'avez - vous ? il femble que vous foyez
defefpéré de la vie , & que vous alliez vous
préfenter à une mort certaine. Il lui répondit
: un ennemi qui eft dans mon eftomac
& qui veut me faire périr , m'a mis
DECEMBRE . 1754. 63
dans cet état. A ces mots le jeune homme
tira quelque chofe de fa manche & le lui
donna , en lui difant de l'avaler : l'ayant
avalé , il fentit une douleur violente dans
fes entrailles ; il fe plaignit au jeune homme
, & il lui en donna une autre : dès qu'il
l'eut avalé il rendit le ferpent en plufieurs
morceaux par le bas. Senfible au dernier
point au fervice qu'il lui avoit rendu , il lui
donna mille bénédictions , & le pria de lui
dire qui il étoit . Il répondit je fuis un ange
, mon nom eft Marouf, & ma place eſt
dans le quatrième ciel. Tu fçauras que les
habitans du ciel voyant le tour indigne
que le ferpent vouloit te jouer , ils ont été
touchés de ton état , & ont prié Dieu de
t'aider ; & c'est par fon ordre que je fuis
venu pour te tirer d'embarras. Hadjadje
demanda un jour à une perfonne quelles
étoient les chofes les plus mal employées ?
Il lui répondit , la pluie fur une terre falée
, une chandelle allumée devant le foleil
, une belle efclave entre les mains de
quelqu'un qui n'eft pas homme , & un
bienfait à un ingrat.
64 MERCURE DE FRANCE .
Qu
MADRIGAL.
U je fouffre un cruel martyre ,
Quand jufqu'au fond des bois Tircis vient me
chercher !
Il a cent chofes à me dire ;
Et j'en ai cent à lui cacher.
QUATRAIN.
A une femme laide qui avoit des boutons ;
& qui vouloit en guérir à quelque prix
que ce fut.
ST
I vous pouviez pour argent ou pour or ,
A vos boutons trouver quelque remede ,
Vons feriez , j'en conviens , moins laide ;
Mais vous feriez bien laide encor.
LETTRE A UN ETRANGER
Sur les Moraliftes François.
M
fi frivoles , Ais vous n'êtes donc pas
me difoit un jour un Anglois qui ,
après avoir bien étudié notre littérature ,
fut étonné de trouver tant de profondeur
dans nos bons écrivains , & admira fur-tout
nos ouvrages de morale . En effet ce recueillement
dans l'efprit & cette force de raiſon
que l'étude de la morale exige , ne vont
DECEMBRE . 1754. 65
pas avec le goût de minutie qu'il nous
foupçonnoit. Ce reproche fi commun dans
la bouche des étrangers , fe repére tous les
jours avec une forte de complaifance dans
un tas de brochures , de petites pieces &
de préfaces , dont les Auteurs accufent de
bonne foi leur propre nation d'être frivòle ,
parce qu'ils ne la connoiffent que par le
côté frivole ; & fans doute ils réuffiroient
bien mieux à accréditer cette accufation
par leurs ouvrages que par leurs fatyres..
Je vais , Monfieur , vous donner une
idée générale de nos Moraliftes , en fuivant
la marche de leurs ouvrages & en effayant
de faifir le caractere propre de leur efprit.
Le premier en date , & peut-être en mérite
, c'eft le célebre Montagnell vivoit
dans le XVI fiécle. Une étude profonde
de l'efprit humain l'avoit conduit au Scepticifme
le plus décidé : Que fçais -je ? étoit
fa dévife . Ennemi du ton avantageux des
dogmatiftes , il s'eft plû à répandre des
nuages fur les vérités les plus généralement
reçues . Tout devient paradoxe entre
fes mains ; le peu de confiftence des principes
que nous croyons les mieux fondés ,
l'infuffifance de notre raifon , l'inconftance
& les variations des opinions humaines.
fur les chofes les plus effentielles , & c.ce
font là les argumens dont il accable l'or66
MERCURE DE FRANCE:
gueil des Philofophes à fyftêmes. Il ne faifoit
pas plus de grace à nos vertus qu'à
nos connoiffances. Il remontoit à leur
fource pour apprécier leur mérite , & il
évaluoit ce mérite à bien peu de choſe :
enfin , felon lui , les vérités & les vertus
humaines ne tiennent à rien ou prefque à
rien. Pour peindre le coeur humain , Montagne
n'a fait qu'analyfer fon coeur . Nous
tenons à l'humanité par tant d'endroits ,
que le premier moyen d'apprendre à connoître
le coeur des autres , eft d'étudier de
bonne foi le fien propre . Montagne expofe
dans fes Effais fes idées & fes fentimens
, fes bonnes & fes mauvaifes qualités
avec une franchiſe finguliere , & cet
ouvrage eft un tableau où chacun reconnoît
quelques- uns de fes traits. Son livre
eft d'ailleurs mal fait , fans ordre , fans
méthode ; on y voit une imagination brillante
, mais livrée à fes caprices , irréguliere
dans fa marche , qui ne peut fuivre
aucun objet , s'égare fans ceffe & s'accroche
à tout on a dit bien joliment de
Montagne ,, que perfonne ne fçait moins ce
qu'il va dire , & ne fçait mieux ce qu'il dit.
Il cite à tout propos des paffages anciens
ou des hiftoires qui n'ont aucun rapport
au fujet qu'il traite ; fon ftyle eft furanné,
même pour le tems où il vivoit ; mais
DECEMBRE. 1754. 67
charmant par la naïveté , la vivacité & le
pittorefque de fes expreffions. Paſcal
Mallebranche , Nicole & quelques autres
ont été révoltés de l'Egoifme continuel qui
regne dans fon ouvrage ; avec tout cela
c'eſt la lecture la plus délicieuſe pour tout
homme qui fçait penfer.
Montagne eut pour difciple & pour ami
Pierre Charron , célebre par fon livre de
la Sageffe , qui fit beaucoup de bruit , &
manqua de faire des affaires férieufes à
fon auteur , parce qu'on y trouva l'air de
liberté , une Philofophie peu commune
dans ces tems encore barbares , & qu'on
pritpour de l'impiété . Charron étoit Théologien.
Bayle trouve fingulier que celui
des deux amis qui auroit dû inftruire l'autre
, en fût le difciple. Le livre de la Sageffe
eft eftimable & plein de belles chofes ;
mais il y en a peu dont on ne trouve au
moins le germe dans celui de Montagne.
Il est écrit avec plus de nerf & de méthode
que celui - ci , mais auffi avec bien moins
d'aménité , de grace & même de profondeur
.
Les Ecrivains de Port Royal nous ont
fourni dans le milieu du dernier fiécle
des ouvrages de morale bien eftimables .
Les Effais de Morale de M. Nicole font un
chef -d'oeuvre de méthode , d'éloquence
68 MERCURE DE FRANCE.
& de bonne philofophie , fur- tout dans les
quatre premiers volumes ; l'harmonie de
la morale & de la religion y eft préfentée
avec toute la force & la dignité dont
eft fufceptible une matiere auffi refpectable
; mais il regne dans cet ouvrage ce ton
d'aufterité , qui eft le cachet du Janfénifme
, & une monotonie qui à la longue devient
infupportable.
Mallebranche a donné auffi un excellent
traité de Morale chrétienne . Le célebre
Paſcal nous a laiffé des penfées morales
, où l'on trouve beaucoup de nerf &
de profondeur. A travers les parologifies
dont ce recueil eft rempli , on découvre
à chaque inftant des éclairs de génie qui
décelent toute la fublimité du fien ; mais
cet homme dont l'imagination étoit naturellement
trifte , & affoiblie par les maladies
& une dévotion trop auftere , voyant fans
ceffe un abîme à fes côtés , a répandu dans
fes penfées toute la noirceur de fon imagination
: elles ont un air fombre & effrayant
, qui tire fouvent au fanatifme.
Je ne puis m'empêcher de placer ici
Moliere , dont quelques comédies , indépendamment
du mérite dramatique , font
un traité de morale des plus précieux. Qui
a jamais connu le coeur humain mieux
que lui ? Qui l'a jamais mieux peint , &
DECEMBRE. 1754. 69
qui a jamais donné des leçons us touchantes
pour corriger les moeurs ? La morale
mife en action , fair à coup für une
impreffion bien plus vive & plus fenfible
qu'un traité didactique . Quel fond de Philofophie
ne faut-il pas pour faifir le point
fixe des moeurs avec autant de précision
que lui , lorfqu'il fait contrafter deux caracteres
oppofés qui marquent les deux
extrêmités du vice , pour faire mieux fentir
le jufte milieu où réfide la vertu ? Moliere
eft peut - être l'homme qui a jamais
eu le plus de philofophie dans la tête &
dans le coeur : voici un de fes traits que
je ne puis me laffer d'admirer , & qui peint
bien fon génie. Il revenoit un jour de
campagne avec Chapelle : un pauvre fur
le chemin lui demande l'aumône ; il met
fa main dans fa poche , & en tire une
piece de monnoye qu'il lui donne. Le
pauvre ayant regardé cette piece , courut
après lui pour la lui rapporter , en lui difant
que c'étoit un louis d'or , & qu'il
n'avoit pas eu fans doute deffein de lui
donner une fi groffe fomme. Moliere tira
un autre louis de fa poche , le lui
donna , & fe tourna vers fon ami , en lui
difant : Où diable la vertu va-t - elle fe nicher
? L'action eft belle , mais c'eft la réflexion
que j'admire : qu'elle me paroît
MERCURE DE FRANCE.
profonde ! elle ne pouvoit partir que d'un
Philofophe accoutumé à lire dans le coeur
humain , & dont le premier coup d'oeil a
l'humanité pour objet.
M. le Duc de la Rochefoucault a fait le
premier ouvrage de penfées détachées :
fon fameux livre de Maximes eft un fyftême
de morale bien neuf & bien fingulier
, & il y fait envifager l'humanité
fous un point de vûe bien humiliant . M.
D. L. R. F. ne croyoit point aux vertus ;
nous n'agiffons , felon lui , que par des
vûes d'intérêt & d'amour propre ; & les
plus belles actions feroient fouvent rougir
leur auteur , fi l'on en connoiffoit le principe
: voilà la bafe de fon fyftême . Il defcend
dans les profondeurs du coeur humain,
pour analyfer les vertus ; il les réduit à
leurs principes , & par là même il les réduit
à rien ce font des pierres précieuſes
qui perdent leur prix & leur brillant dans
la décompofition . L'héroïfme la
› grandeur
, la philofophie , ne font que de la
fauffe monnoye aux yeux de M. D. L. R. F.
& toute la fageffe humaine n'eft que le
mafque de l'amour propre. Il faut avoir du
courage & une réputation bien fûre pour
afficher un femblable fyftême ; un autre
auroit rifqué de fe faire envelopper dans
cette profcription générale des vertus , &
DECEMBRE. 1754. 71
&
c'eft un trait d'équité du public d'avoir
rendu juſtice à l'ouvrage de M. D. L. R.
fans foupçonner fon coeur.
Le livre des Maximes fit naître peu de
tems après celui de la fauffeté des Vertus
humaines , qui n'en eft qu'un commentaire.
Il est fait par M. Efprit , qui eft à M. D.
L. R. F. ce que Charron eft à Montagne.
On vit paroître enfin les Caracteres de
la Bruyere , ouvrage admirable que l'on
devroit fçavoir par coeur , & qu'on ne
peut trop méditer : c'eft le tableau de la
vie humaine peint d'après nature : fon mérite
eft trop bien établi pour m'y étendre
davantage. Beaucoup de gens font per
fuadés que M. de la Bruyere a peint réellement
des perfonnes connues ; cela paroît
affez vraisemblable : d'ailleurs fon
livre étant , pour ainfi dire , une galerie
de portraits d'hommes ridicules , fots &
vicieux , il n'y a rien de fi aifé que de
trouver des originaux qui y reffemblent.
Les caracteres font relevés encore par l'éclat
du coloris ; on y trouve de la force
de la nobleſſe , de l'imagination dans le
Style & très-fouvent une grande éloquence
; mais il est beaucoup travaillé , & on
le fent. Il vife quelquefois trop à l'épigramme
, & il me femble qu'on y trouve
quelques femences de ce précieux dans
72 MERCURE DE FRANCE.
les tours , qui s'eft développé dans notre
fiécle. Il y a tel auteur de nos jours qui
voudroit bien avoir créé telle expreffion
de la Bruyere ; mais on ne s'avife pas tout
feul du mérite des autres .
Notre fiècle avoit vû naître un de ces
hommes rares faits pour éclairer les autres
, & que la mort a enlevé au commencement
de fa carriere ( a ) ; c'eſt l'auteur
de l'Introduction à la connoiffance de l'ef
prit humain , ouvrage plein de principes
qui annonce un Philofophe qui avoit bien
refléchi fur lui -même , & qui connoifſoit
les hommes , quoiqu'il n'eût fait que les
entrevoir. Dans le brillant de la jeuneffe ,
au milieu des occupations militaires , accablé
de maladies longues & cruelles , M.
de Vauvenargues avoit confervé un efprit
libre & tranquille , une raifon vigoureuſe ,
qui devoit , fans doute , le conduire bien
loin. Le livre qu'il nous a laiffé ne montre
pas tout ce qu'il étoit , mais tout ce qu'il
devoit être. On y découvre les traces du
génie , des idées grandes , des réflexions
prefque toujours vraies & quelquefois fublimes
, un fens droit , & beaucoup d'efprit
, fans qu'il y prétendît. Son effai fur
le bien & le mal moral eft précieux par les
( 4 ) M. le Marquis de Vauvenargues , mort à
L'âge de 27 ans.
vûes ,
TA
DECEMBRE. 1754. 73-
vûes , la netteté & la faine philofophie
qu'il y a mis : fon ftyle mâle , pathétique ,
plein de vie , refpire par- tout ce ton de
fentiment qui a tant de charmes pour les
ames fenfibles je laiffe à de petits critiques
le foin de faire remarquer quelques
fautes d'exactitude grammaticale qui lui
font échappées . Il y a , ce me femble , une
reffemblance frappante entre Paſcal & M.
de Vauvenargues , & dans le caractere de
leur génie , & dans leurs maladies , & leur
mort prématurée.
L'homme confidéré en lui -même ou dans
par
fes rapports particuliers avec les autres
hommes , voilà l'objet qu'ont envifagé jufqu'ici
les moraliftes. Il eft venu un génie
créateur , qui joignant à ces confidérations
celles des rapports des hommes entr'eux
comme membres d'une fociété politique ,
a réuni là toute la fcience des moeurs ;
c'eſt fous ce point de vue fi étendu que la
morale eft developpée dans l'Esprit des loix ,
ouvrage unique , fait pour inftruire les
peuples , les Rois & les Philofophes , &
auffi admirable dans la magnificence &
l'immensité du plan que dans l'oeconomie
de l'exécution . On fent bien que la morale
doit être la bafe de la politique . Les
moeurs , les loix & les climats fe tiennent
entr'eux par des rapports délicats & dont
1. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
les combinaiſons font infinies ; ce font ces
rapports que M. de M. a démêlés avec autant
de fagacité que de profondeur : on eft
étonné de cette variété d'obfervations & de
cette multitude de faits , fouvent contradictoires
, qui viennent fe ranger d'euxmêmes
fous un principe fécond , & lui
fervir de point d'appui : on admire dans
fon ftyle cette éloquence rapide & énergi
que , cette force d'expreffion qui naît de la
force des idées ; cette précifion fi finguliere
, qui fait un tableau fini d'un feul
coup de pinceau ; cette imagination vive
& flexible , qui à côté d'une image légere
& gracieufe , nous préfente une image forte
& fublime qui nous étonne . M. de M.
eft tout ce qu'il veut être , & il eſt toujours
grand , toujours créateur ; il ne reſfemble
jamais à perfonne , même de loin ,
& je doute fort que quelqu'un lui reſſemble
de long- tems . On connoît un autre ouvrage
de lui plein d'efprit & de vûes fines
& profondes fur les moeurs , que j'admirerois
quand il ne renfermeroit que
l'hiftoire des Troglodites , qui me paroît
le morceau de morale le plus touchant &
du goût le plus neuf & le plus agréable
qui ait jamais été fait . Qu'il me foit permis
d'ajouter que le fublime des moeurs
que M. de M. a peint dans fes écrits , fe
"
DECEMBRE. 1754. 75
retrouve dans fon ame avec cette aimable
fimplicité , le charme de la fociété , &
qu'on a rencontrée quelquefois dans les
grands hommes. Il m'en coûte pour ne
m'étendre pas davantage fur fon éloge ; il
y a tant de plaifir à louer les hommes vertueux
! je ne craindrois pas affurément d'en
trop dire , mais je craindrois de ne dire pas .
ce qu'il faut.
On fera peut- être charmé d'apprendre
que M. de M. eft un defcendant du célé
bre Montagne ; on voit que le génie & la
philofophie font un bien de patrimoine ,
qui n'a fait qu'augmenter en paffant dans
les mains de M. de M.
Nous avons encore des gens d'efprit
des Philofophes qui ont bien étudié l'efprit
humain , & qui ont porté dans la morale
les nouvelles lumieres que notre fiécle
a acquifes ; mais je referve pour une
autre lettre la fuite de mes obfervations
fur les ouvrages que nous leur devons.
T
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
MALA
LE CREPUSCULE.
Enfin le jour baifle ;
L'aftre qui nous luit,
Après lui ne laiffe
Qu'un éclat qui fuit.
Auffi
voyageres
Qu'on voit les éclairs ,
Des vapeurs légeres
Enflamment les airs ,
Le Dieu que je fers
Fait de nos fougeres ,
Sous ces berceaux verds ,
Le lit des bergeres.
L'ombre fe répand
L'Amour moins timide ,
Livre impunément
A ma main avide
Ces biens précieux ,
Ces charmes fans nombre,
Que la nuit plus fombre
Dérobe à mes yeux.
Moment favorable !
Couché fur les fleurs,
Un objet aimable
N'a plus de rigueurs.
Mais déja tout çéde
DECEMBRE . 1754. 77
Au plus doux repos ,
A de longs travaux
Le fommeil fuccéde ,
Et volage encor ,
Dans les bras de Flore ,
Attendant l'Aurore ,
Zéphire s'endort.
Sommeil favorable ,
Ton charme agréable
Diffipe nos maux.
Autour des
pavots
Les fonges voltigent
Des fonges menteurs
Les folles erreurs
Confolent , affligent ,
Raffurent nos coeurs.
Le Berger fommeille
Près de fon troupeau s
Le plaifir feul veille
Près de ce ruiffeau :
Bientôt le filence ,
Enfant de la nuit ,
Dans ces bois devance
L'Amour qui le fuit.
Plus loin du myſtere ;
Le charme trompeur ,
Séduit & fait taire
L'auftere pudeur.
Voulant fe défendre
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Philis va fe rendre
Au preffant defir ;
Déja le Plaifir
A
Badinant près d'elle ,
Fléchit la cruelle ;
J'entends un foupir.
Douce Nuit , acheve ,
Pour combler mes voeux ,
De me rendre heureux ;
Que le Jour fe leve
Témoin de nos feux.
ETAT
De la Poëfie Dramatique en Allemagne.
M
Ichel Sachfe , Hiftorien Allemand ,
nous apprend dans la quatrieme
partie de fa Chronique des Empereurs ,
que la premiere Comédie fur jouée en
Allemagne en 1497 ; que Reuchlin en fut
l'auteur ; qu'il la compofa en l'honneur
de Jean de Dalberg , Evêque de Worms
& que le peuple la regarda comme un prodige
: c'eft là la premiere trace de l'origine
des fpectacles en Allemagne. L'ufage ne
peut gueres en avoir été plus ancien en
>
DECEMBRE . 1754. 79
France puifque fous François I on y
jouoit des comédies faintes , qui , autant
qu'on en peut juger par les titres , devoient
être monftrueufes. Il eft vrai que
fi l'on remonte à cet Anfelme Faidet dont
parle M. de Fontenelle dans fon Hiftoire
du Théatre François , & qui après avoir
promené fes tragédies & fes comédies
avec un grand fuccès dans plufieurs Cours ,
mourut en 1220 , le fpectacle fe trouvera
au moins de 277 ans plus ancien en France
qu'en Allemagne.
La principale caufe qui a empêché le
théatre allemand d'acquerir le dégré de
perfection auquel font parvenus les théâtres
d'Italie , d'Angleterre , & fur-tout celui
de France ; c'eft qu'ayant été en proye
à des troupes de bâteleurs errans , qui couroient
de foire en foire par toute l'Allemagne
, jouant de mauvaiſes farces pour
amufer la populace , les honnêtes gens fe
font revoltés contre cette forte de fpectacles
, & l'Eglife les a condamnés comme
propres par leur indécence , à corrompre
les moeurs. Il ne s'eft pas trouvé un homme
du monde , pas un génie d'un certain
ordre qui ait voulu travailler pour de pareils
hiftrions.
Le premier vice du théatre allemand
étoit donc de manquer de bonnes pieces ;
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
celles qu'on y repréfentoit , devenoient
également odieufes , & par le plan & par
l'exécution . On n'y voyoit jamais une
époque de la vie , un événement développé
; c'étoit toujours des hiftoires , quelquefois
de plufieurs fiécles : les régles du
dramatique y étoient tout- à - fait inconnues
, & les Comédiens donnoient une
pleine carriere à leur imagination.
La comédie qu'on jouoit le plus univerfellement
, c'étoit Adam & Eve , ou la
chute du premier homme ; elle n'eft pas encore
tout -à - fait profcrite , & il n'y a que
quelques années qu'on l'a repréfentée à
Strasbourg. On y voit une groffe Eve ,
dont le corps eft couvert d'une fimple
toile couleur de chair , exactement collée
fur la peau avec une petite ceinture de
feuilles de figuier , ce qui forme une nudité
très dégoûtante . Adam eft fagoté de
même. Le pere Eternel paroît avec une
vieille robe de chambre , affeublé d'une
vafte perruque & d'une grande barbe blanche
; les diables font les bouffons & les
mauvais plaifans.
Une autre piece que les Comédiens regardoient
comme une tragédie fublime ,
& qu'ils nommoient dans leurs affiches ,
une action d'éclat & d'état , c'eft Bajazet
Tamerlan. Après que ces deux rivaux
DECEMBRE. 1754. 81
de la tyrannie fe font fait dire par leurs
Ambaffadeurs , les invectives les plus atroces
& les faletés les plus groffieres , ils en
viennent à la bataille qui fe donne fur le
théatre. On voit Tamerlan qui terraffe
Bajazet : ces Princes fe prennent à braffecorps
, & font des efforts terribles pour s'étrangler
mutuellement , en jettant des cris
& des hurlemens affreux .
Dans une tragédie , intitulée Diocletien
, cet Empereur , grand perfécuteur des
Chrétiens , apprend que la belle Dorothée
a embraffé en cachette le Chriftianifme :
tranſporté de colere il fait venir fon Général
Antonin ; & lui commande de violer publiquement
cette Princeffe.Bien loin d'exécuter
cet étrange ordre , Antonin conçoit
pour elle un amour refpectueux & tâche de
la fauver. L'Empereur féduit par les mauvais
confeils de fon Chancelier , fait couper
la tête à la Princeffe , & cette exécution fe
paffe fur le théatre à la vûe des fpectateurs.
Dioclétien ne tarde point à fe repentir
de fon crime ; mais un moment
après il eft englouti par la terre. Le Général
Antonin perd la raifon de defefpoir , &
fait mille extravagances ; il s'endort à la
fin : Arlequin furvient , & le réveille avec
un jeu de cartes , en lui criant aux oreilles :
quatre matadors & fans prendre.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Le bouffon ou plaiſant de la véritable
comédie allemande eft appellé Jean fauciffe
( Hans-Wurft ) ; c'eft une efpéce de
balourd. Pour être parfait en fon genre ,
on veut qu'il ait l'accent Saltzbourgeois ; il
a le privilége de dire des faletés : au prix
de lui le Polichinel François eft très- poli .
Dans une piece intitulée Charles XII ,
Roi de Suede , le Général Fierabras commande
dans la fortereffe de Friderichshall
; il paroît fur les remparts , provoque
Charles XII , lui chante pouille , & l'appelle
fanfaron. Charles de fon côté le menace
qu'il le fera hacher menu comme
chair a pâté. Sur quoi le Roi va reconnoître
la ville. Jean Sauciffe qui est en faction ,
lui crie : Qui va là ? Le Roi répond , Charles
XII , & ajoute : Et toi , qui es -tu ?
Jean Sauciffe XIII , lui replique le bouffon
, en lui faifant la généalogie des Jean
Sauciffe. A la fin Charles fe met de mauvaiſe
humeur & fait commencer la canonnade
; mais il est bientôt étendu fur le
carreau. Fierabras fuivi de Jean Sauciffe ,
fort de la place ; & après avoir chanté victoire
fur le cadavre du Roi Suédois , il regagne
la ville , & la piece finit.
Ce n'eft pas que parmi tant de fottifes
on ne voye de tems en tems fur l'ancien
théatre allemand quelques bluettes d'efDECEMBRE
. 1754- 85
prit , quelques faillies plaifantes. Il y a
certainement des traits qui font rire , même
les honnêtes gens ; mais ils font rares &
prefque toujours défigurés par des poliffonneries
groffieres , ou par le noeud ridicule
de la piece.
Un autre défaut de ces anciennes pieces
allemandes , & qui n'eft pas des moindres ,
c'eft qu'elles ne font pas écrites d'un bout
à l'autre. Les Comédiens pour l'ordinaire
n'en ont que le cannevas , & jouent le
refte d'imagination . Jean Sauciffe fur-tout
y trouve unbeau champ pour donner carriere
à fes plaifanteries.
Au refte tout étoit mauffade dans ce
fpectacle : une mauvaiſe cabanne de planches
fervoit de maifon ; les décorations y
étoient pitoyables ; les acteurs vêtus de
de haillons & coëffés de grandes & vieilles
perruques , reflembloient à des fiacres
habillés en héros : en un mot , la comédie
étoit un divertiffement abandonné à la lie
du peuple.
Au milieu de cette barbarie une femme
aimable ofa concevoir le deffein d'épurer
le théatre allemand , de lui donner une
forme raisonnable , & de le porter , s'il étoit
Foffible , à la perfection ; but que les ef-
Frits d'un certain ordre fe propofent toujours
dans leurs entrepriſes. Cette femme
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
étoit Madame Neuber , épouſe d'un affez
mauvais Comédien , mais bonne actrice :
outre fon talent pour le théatre , elle en a
beaucoup pour la Poëfie , fuite du génie &
du goût avec lefquels elle eft née . Ses premiers
fuccès furent d'abord très- brillans ;
elle commença par s'affarer de plufieurs
bons acteurs , & en forma d'autres . Ce ne
fut pas une petite acquifition que celle
qu'elle fit en Monfieur Koch , Comédien ,
qui auroit paffé même à Paris pour excellent
, s'il avoit fçu la langue Françoiſe
auffi bien qu'il poffedoit l'Allemande : c'étoit
d'ailleurs un homme d'efprit qui avoit
de bonnes études , & qui dans la fuite a
traduit en vers allemands quelques-unes
des meilleures pieces Françoifes.
Mais ce n'étoit pas le tout d'avoir de
bons acteurs ; Madame Neuber crut avec
raifon qu'il falloit auffi fe pourvoir de
bonnes pieces , & rien n'étoit plus difficile
par les raifons qu'on vient de rapporter.
Elle s'avifa du meilleur expédient qu'elle
pût prendre , & réfolut de commencer par
donner au public de bonnes traductions
avant que de fonger à lui préfenter des
originaux. Son premier début fut en Saxe ,
& elle y trouva des fecours . M. Gottſched
accorda une espece de protection à ce théatre
naiflant , & le fournit non feulement
DECEMBRE . 1754. 85
de quelques bonnes verfions de pieces
françoifes , mais auffi de plufieurs Comédies
de fa façon ou de celle de fes amis ,
& entr'autres d'une tragédie qui feroit
belle dans toutes les langues du monde ;
c'eſt la mort de Caton , imitée en partie
de l'Anglois de M. Addiffon , & en partie
de l'invention de M. Gottfched. M. Koch
travailla auffi de fon côté avec fuccès à la
traduction des meilleures pieces du théatre
François , & le public goûta avec avidité
ces beautés nouvelles qui parurent fur
la fcene allemande .
Le théatre de Madame Neuber avoit
déja fait de grands progrès , lorqu'elle vint
débuter à Hambourg ; elle y trouva des
perfonnes de goût & des gens de lettres ,
amateurs des beaux Arts , dont les travaux
contribuerent beaucoup aux progrès dramatiques.
M. de Stuven dont les talens ont
été employés depuis plus utilement par
deux grands Princes , fut excité par fon
beau génie à confacrer fes momens de loifir
aux ouvrages dramatiques Il traduifit
en peu de tems , avec autant d'élégance que
de fidélité , Phédre & Hippolyte , Britannicus
, le Comte d'Effex , Brutus & Alzire. Il
a été depuis imité par plufieurs de fes compatriotes
; & peu s'en faut qu'on n'ait aujourd'hui
en Allemand les meilleures pie86
MERCURE DE FRANCE.
ces de Corneille , de Racine , de Voltaire ,
de Crébillon , de Campiftron , de Moliere ,
de Regnard , de Deftouches , en un mot
des plus célebres tragiques & comiques
François. Les Allemands font à cet égard
auffi riches que les Anglois , qui ont approprié
à leur théatre des traductions des plus
excellentes pieces Françoifes.
Ceux qui font au fait des détails du
théatre , fçavent combien il faut de dépenfes
& de goût pour l'habillement des
acteurs , pour les décorations & pour mille
autres befoins , dont le fpectateur s'apperçoit
à peine , mais qui font ruineux pour
les entrepreneurs. Mme Neuber n'eut pour
fubvenir à tous ces frais & pour la réuffite
de toutes fes entrepriſes , que la générosité
de quelques particuliers & les reffources
de fon efprit. Mais le croira- t- on ? Cette
femme à laquelle on ne fçauroit difputer
la gloire d'avoir produit en Allemagne le
premier théatre raisonnable , a été pendant
plufieurs années en bute à la fatyre la plus
noire & la plus amere , & fe trouve maintenant
réduite par les perfécutions de fes
ennemis à un état d'indigence , qui fait
honte au fiécle & à la nation. Au lieu de
reconnoiffance & d'encouragement, elle n'a
rencontré que des traverfes & de l'envie.
La defunion s'eft mife auffi dans fa troupe ,
DECEMBRE. 1754. 87
& plufieurs autres circonstances ont concouru
à la décadence de ce théatre , chacun
des principaux acteurs ayant eu l'ambition
d'être chef de troupe , & de fe former une
compagnie féparée. Cette mefintelligence
a tout ruiné. Du fein de la troupe de Mme
Neuber font forties celles de Schonemann
de Koch , de Shuch & d'autres , qui fe n
fant réciproquement n'ont pu s'élever chacune
en particulier à la perfection qu'elles
auroient atteinte fi elles fuffent demeurées
unies. Aujourd'hui chacune de ces troupes
eft défectueufe par quelque endroit , &
fur-tout par les acteurs , qui faifant de leur
art une fimple profeffion méchanique
jouent pour l'ordinaire fans efprit & fans
ame. Ils font ou froids à glacer, ou furieux.
Ce qui choque d'ailleurs beaucoup fur la
ene allemande , c'eft la façon mauffade
& prefque indécente dont s'habillent , fe
chauffent & fe coëffent les Comédiens Allemands
, fur-tout les femmes : on n'y
trouve point ce goût & ces graces fi néceffaires
pour plaire au public raifonnable .
Tout cet expofé prouve qu'il feroit poffible
de porter le théatre allemand à un
certain dégré de perfection ; mais il fait
voir en même tems que la chofe ne fe fera
jamais à moins que quelque Prince éclairé
ne s'en mêle , & n'entretienne à fes dépens
38 MERCURE DE FRANCE.
une bonne troupe , dirigée par un de ſes
courtifans , qui foit au fait du fpectacle.
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Novembre eft Chemin Celui de la
feconde eft Cartes à jouer. Le mot du Logogryphe
eft Caractere , dans lequel on
trouve carte géographique , terre , art , rare
, car , rat , carte à jouer , Raca , artere.
CE
Το
ENIGM E.
Mon pere eft le blond Apollon ;
Ma mere eft celle d'Egeon .
J'aime la valeur , le courage ;
Je me plais beaucoup au carnage :
Ma vûe imprime la terreur .
Je fuis l'afyle de l'honneur.
Sous l'un & fous l'autre topique
On me chérit & l'on me craint ;
Du fond de la Chine au Mexique
J'agite & je mets tout en train.
Depuis la naiffance du monde ,
Je devins en exploits féconde.
Je fais du bien , je fais du mal ;
J'ai fervi le grand Annibal ,
DECEMBRE. 1754 89
Céfar , Scipion , Alexandre ;
Tous ces conquerans , fous mes loix ,
Ont forcé le monde à fe rendre.
Je foutiens le thrône des Rois .
A ces traits tu peux reconnoître ,
Cher Lecteur , mon nom & mon être.
AUTR E.
JAi les femmes pour ennemies ,
Si l'on croit certain croniqueur ;
Vois , ami , quel eſt mon malheur
D'être banni de leurs parties.
Aux hommes moins indifférent ,
Par fois ils me rendent hommage ;
Mais c'eft un honneur de paffage :
Je ne fuis Roi que dans certain Couvent.
Combien de fois l'amant timide
Me garde-t-il contre fon gré ?
De ces Meffieurs rarement réveré ,
Peu voyagent fous mon Egide.
Il eft pourtant , fans vanité ,
Des cas où j'ai l'éloquence en partage :
D'autres , où de ftupidité
Je fuis la plus parfaite image.
A bien des divers mouvemens
Je dois moneffence & mon être
90 MERCURE DE FRANCE.
Je donne des plaifirs , je cauſe des tourmens.
N'en eft- ce pas aflez pour me faire connoître ?
LOGOGRYPHE.
Guidés par la folie & nourris par l'eſpoir ,
Jouets ambitieux d'une vaine avarice ,
Mille & mille mortels foumis à mon pouvoir ,
S'exposent tous les jours aux coups de mon caprice.
Aveugle en mes faveurs , bizarre dans mon choix ,
Capricieuſe , injufte même ,
De mes défauts , malgré le nombre extrême ,
On veut encore fubir mes loix.
Si ce tableau fur moi te laiffe quelque doute ,
Pour me montrer , lecteur , je prens une autre
route.
Partage tout mon corps en deux ,
J'offre d'abord le don que je deftine
A ceux que je veux rendre heureux.
Enfuite joins mes fept pieds , & combine ,
Tu trouveras du Créateur
Un oeuvre dans lequel éclate fa puiſſance ,
Une riviere de la France ,
Remarquable par ſa grandeur ,
Un ornement aux Prêtres néceſſaire ,
Un cas honteux qu'on ne fait guere à jeun ,
Dans un repas un ſervice ordinaire ,
DECEMBRE. 1754. 91
Un métal autrefois au Pérou fort commun ;
Un inftrument avec lequel Orphée
Sçutjadis attendrir Pluton ;
De la jalouſe & cruelle Junon
La rivale qui fut la plus perfecutée.
Un Prophête fameux , ce qui fert au repos ;
Après le vin ce qui refte aux tonneaux ;
Une chofe fort néceffaire ,
Que tout le monde doit porter ;
Le nom d'un mortel qu'on revere
Un Saint connu dans le calendrier.
Un pays de la Gréce , une plante qui pique ;
Un Dieu puiflant dont Zéphire eft le fils ,
Plus une note de Mufique :
Enfin un ....
Mais , Lecteur , c'eſt aſſez , je finis.
92 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES
Hala.
LITTERAIRES.
ISTOIRE OU police du Royaume de
Gala . Cette brochure qui fe vend chez
Jombert , rue Dauphine , préſente des vûes
utiles à la fociété. Je n'en donnerai point
d'extrait ; mais je placerai ici quelques réflexions
que j'ai faites , & que je defirerois
paffionnément de voir juftifier par le fuccès.
Pour peu qu'on foit obfervateur , on remarque
dans tous les efprits une fermentation
qui n'y avoit pas été peut- être depuis
la fondation de la Monarchie . Le bien
public eft l'objet des converſations , même
des gens frivoles , de l'étude des fages , &
des écrits des citoyens affez inftruits pour
éclairer les autres. Il feroit agréable & uti
le de remonter aux caufes qui ont produit
une révolution fi heureufe ; & j'oſe inviter
quelqu'une de nos Académies à propofer
ce fujet pour un de fes prix. Si j'avois
à le traiter , je m'arrêterois principalement
à l'exemple de nos refpectables rivaux les
Anglois , à l'efprit philofophique qui fait
des progrès fi rapides depuis vingt ans , &
à l'Esprit des Loix , l'ouvrage le plus lumineux
qui foit peut- être jamais forti de la
tête d'aucnn homme.
L
DECEMBRE . 1754- 93
Les difpofitions où eft la nation n'ont
pas échappé au gouvernement . Il en a profiré
pour faire des opérations , qui dans
des tems moins éclairés n'auroient pas été
pratiquables Sa probité & fon exactitude à
remplir fes engagemens , font devenues les
fondemens d'un crédit public , aujourd'hui
la baſe de notre opalence. Nous tommes
le peuple de l'Europe qui a la maffe d'argent
la plus confiderable , & le commerce
le plus riche.
Il reftoit un vice radical dans l'Etat,
L'ordre fi nombreux & fi précieux des cultivateurs
étoit gêné dans la vente de la
plus néceffaire de fes denrées. Le nouveau
Miniftre des Finances en rendant libre le
commerce du blé dans tout le Royaume ,
& en ouvrant deux ports pour le porter 2
l'étranger , s'eft affuré pour toujours le
coeur de vingt millions d'hommes .
·
Seroit ce fe flater que d'efperer que
cette fage innovation fera fuivie d'une plus
importante encore : Toute la nation fou
pire depuis long- tems après la taille réelle ,
la feule impofition capable de prévenir les
haines , les injuftices , le découragement.
Par quelle fatalité n'a - t - on pas écouté la
voix de la raifon & le cri des peuples ? Les
obftacles que pouvojent apporter d'un côté
le défaut de lumieres & le défaut de con94
MERCURE
DE FRANCE.
fiance de l'autre , font heureuſement levés.
S'il refte des difficultés , comme il n'eft
pas permis d'en douter , M. le Controlleur
Général a dans fon coeur le courage qu'il
faut les braver , & il trouvera dans pour
fon efprit des moyens pour les furmonter.
Cette opération répareroit tout le tort
qu'on a fait au Royaume , en s'occupant
toujours moins de fon bonheur que de fa
gloire , & placeroit le Miniftre qui en ſeroit
l'auteur , au- deffus de tous les grands
hommes que leurs talens ont fait appeller
à l'adminiftration des affaires.
L'ART de cultiver les muriers blancs
d'élever les vers à foye & de tirer la foye
des cocons , avec figures . A Paris , chez la
veuve Lottin , & J. H. Butard , rue S. Jacques
, 1754, I vol . in-8°.
L'ouvrage que nous annonçons , eft divifé
en trois parties. La premiere regarde
les muriers ; la feconde , les vers ; la troifieme
, le tirage de la foye. Dans la premiere
partie on expofe en général les propriétés
du murier & fes différentes efpeces .
On donne auffi divers moyens de le multiplier
, & on enfeigne la maniere de le
cultiver , foit dans les pépinieres , foit
quand il eft planté à demeure. La feconde
partie traite de tout ce qui regarde les vers
DECEMBRE. 1754.
95
à foye , du logement qui leur convient ,
du tems & de la maniere de les faire éclor
re , de les nourrir & de les gouverner en
fanté & en maladie , de les faire filer &
d'en recueillir de la graine pour l'année
fuivante. Enfin dans la troifieme partie , fur
le tirage de la foye , on enfeigne divers
moyens de tuer les papillons dans les coques
, pour qu'ils ne les percent pas. On
donne la deſcription de plufieurs tours inventés
pour le tirage de la foye , avec la
maniere de la tirer. Ces trois traités renferment
un grand nombre de choſes neuves
, qu'on chercheroit inutilement dans
les autres traités fur cette matiere. L'excellent
citoyen auquel nous devons cet ou
vrage , n'a rien négligé ni pour le fond ni
pour la forme. Tout ce qu'il eft important
de fçavoir fur la matiere qui y eft traitée ,
s'y trouve , & s'y trouve écrit avec préci
fion , avec ordre & avec clarté.
ABREGE de la Philofophie ou differ
tation fur la certitude humaine , la Logique
, la Métaphyfique & la Morale. A
Paris , chez Delaguette , rue S. Jacques ,
1754.2 vol. in- 12.
Cet ouvrage eft de feu M. l'Abbé de la
Chambre , fort connu par un grand nombre
de livres fur des matieres qu'il feroit
96 MERCURE DE FRANCE.
à fouhaiter qu'on agitât peu . Voici le portrait
qu'on nous trace de lui .
Il avoit l'efprit extrêmement jufte , les
idées fort nettes , & beaucoup de précifion ;
fçachant faire valoir une objection , fans
négliger de mettre dans tout fon jour la
réponſe. Complaifant , facile & parlant
très-peu , il n'avoit le ten ni impofant ni
déciff. La douceur dans la fociété & la
tranquillité d'ame formoient le fond de
fon caractere. Si la converfation l'engageoit
dans quelque difpute , il foutenoit
fon fentiment fans âcreté & fanş amertume.
Cette complaifance de caractere , cette
indifférence & pour ainfi dire, cette tiédeur
qu'il avoit pour les propres fentimens ,
étoient même en lui quelquefois portées
trop loin , & l'ont engagé dans une occa
fion au-delà de ce qu'il penfoit véritablement.
Mais quel eft le Sage & le Philofophe
, l'homme le plus profond & du plus
folide jugement , qui n'ait pas fait dans fa
vie quelque fauffe démarche ? Heureux
celui qui fent fes fautes , mais plus heureux
ceux qui ont le courage de les réparer !
PUBLII Virgilii Maronis opera ordine
perpetuo , interpretationibus Gallicis & dictionariis
illuftrabat Antonius Bourgeois
Parochus Sancti Germani , & in Collegio
Crefpiaco
DECEMBRE . 1754. 27
Crefpiaco Vallenfi primarius ; ad ufum Scholarum.
Sylvanecti , apud Nicolaum Defroques
; Parifiis , apud Carolum Hochereau
natu-majorem , ripâ de Conti , 1754 ,
I vol. in- 8°.
Quelque Auteur latin , quelque recueil
même , dit M. Bourgeois , que l'on
mette entre les mains des commençans ,
ils y trouveront toujours des difficultés
de cinq fortes , & qui confiftent , 1 °. à
faire ou à retenir la conftruction de chaque
phrafe. 2°. A trouver de foi - même les
mots fous- entendus. 3 °. A trouver la fignification
propre des expreffions figurées.
4. A choifir dans un dictionnaire la fignification
propre de chaque mot. 5 ° . Enfin
à trouver un tour françois convenable
pour traduire les phrafes latines , qu'on
peut rendre mot à mot . M. Bourgeois s'eft
appliqué à faire difparoître ces difficultés ;
voici comment il s'y eft pris.
y
1º . A côté & vis- à-vis du texte eft la
conſtruction de chaque phrafe. Les mots
font à peu près rangés comme ils doivent
l'être pour former une phrafe françoife
, quand on les aura traduits les uns
après les autres . L'auteur ne s'écarte de ce
fentier que par rapport aux mots qu'on ne
peut déranger fans pécher contre les régles
de la Grammaire , qui apprend elle-
1.Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
même où il faut les placer quand il eſt
question de traduire. La même conſtruction
offre encore tous les mots fous- entendus
dans le texte.
2º. Avec le fecours des interprétations
placées au bas des pages , il fera aifé d'apprendre
la fignification jufte des expreffions
figurées. Elles y font toutes expliquées
& traduites d'abord à la lettre , & ramenées
enfuite au fens naturel & fimple.
3° . Des remarques fur le fujet , fur les
perfonnages & fur le texte de chaque églogue
compofent la troifieme partie de l'ouvrage
de M. Bourgeois . Comme elle eſt
inutile aux commençans , l'Auteur l'a écrite
en latin . On y trouve de la fagacité , des
idées neuves & des fyltêmes vraisemblables
.
4°. La quatrieme difficulté qui confifte
à trouver dans un dictionnaire la fignification
propre de chaque mot , eft tout- àfait
infurmontable pour les commençans
,
à caufe du grand nombre des fignifications
diverfes dont le même mot eft communément
fuivi. Pour remédier à cet inconvénient
, M. Bourgeois a compofé le petit
dictionnaire qui termine le volume , &
ne laiffe rien à défirer à la jeuneffe . Ce
dictionnaire , outre qu'il eft fort exact , eſt
encore fait de façon qu'on ne peut fe tromDECEMBRE.
1754. 99.
per dans le choix de la fignification dont
on a befoin.
Nous croyons en avoir affez dit pour
faire fentir le mérite du travail de M.
Bourgeois. Il y a apparence que l'Auteur
qui ne publie aujourd'hui que les Eglogues
, fera encouragé par des fuffrages
importans & décififs à nous donner tout
le Virgile.
LES livres de Ciceron , de la Vieilleffe
de l'Amitié , traduction nouvelle ; fur l'édition
latine de Grævius , avec le latin à'
côté. A Paris , chez Jofeph Barbou , rue S.
Jacques , près la Fontaine S. Benoît , aux
Cicognes , 1754 , in - 12 .
fi
On ne fçauroit trop multiplier les traductions
des bons livres , des livres de morale
fur- tout. Il eft rare que le bien reſte
long- tems dans l'efprit , fans tomber ,
l'on peut parler ainfi , dans le coeur. Combien
de fois n'eft- il pas arrivé qu'une lecture
qui n'avoit été entreprise que par curiofité
, foit devenue une leçon de vertù ?
Nous fouhaitons cette deftinée à la traduction
que nous annonçons .
MEMOIRES hiftoriques , militaires
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Em-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pire , jufqu'au traité d'Aix -la - Chapelle en
1748. Par M. l'Abbé Raynal , de la Société
royale de Londres, & de l'Académie royale
des Sciences & Belles - Lettres de Pruffe . A
Amfterdam , chez Ar ' ftée & Merkus ; & le`
vend à Paris , chez Durand , rue S. Jacques
, au Griffon , 1754 .
J'ai donné dans le Mercure dernier l'extrait
du premier volume de mon ouvrage ,
je vais continuer celui du fecond qui tenferme
l'histoire des guerres de Charles-
Quint & de François I , depuis 1521 jufqu'en
1544.
» L'Italie , ce théatre continuel & mal-
» heureux de tant de guerres , en a peu vu
» d'auffi fingulieres par les motifs & d'auffi
furprenantes par les événemens que cel-
» les qu'on va développer. Le lecteur en
» faifira mieux l'efprit , & en fuivra plus
agréablement les détails lorfqu'on l'aura
» fait remonter jufqu'à leurs caufes les plus
éloignées.
و ر
و ر
ور
و ر
Depuis la chute de l'Empire Romain
l'Italie ne s'étoit jamais trouvée dans la fituation
heureufe & brillante où elle étoit
en 1492. Une paix profonde , un commerce
étendu & floriffant , la culture des fciences
& des arts , inconnus ou méprifés ailleurs
, y faifoient regner des moeurs douces ,
aimables & polies . Tranquille , peuplée ,
DECEMBRE . 1754. tor
!
riche & magnifique au - dedans , elle avoit
au- dehors une affez grande confidération .
Cette fituation fi rare étoit particulierement
l'ouvrage de Laurent de Médicis , qui
de fimple citoyen de Florence en devint le
chef& le bienfaiteur. Sa mort fut l'époque
des troubles de l'Italie .
Ludovic Sforce méditoit d'ufurper la
Souveraineté du Milanès fur Jean Galeas
fon neveu ; mais comme il prévoyoit que
le Roi de Naples traverferoit fon projet,
il engagea la France à faire valoir les droits
qu'elle avoit par la Maiſon d'Anjou fur le
Royaume de Naples .
» Charles VIII qui n'avoit ni la péné-
» tration néceffaire pour connoître le bien
»de l'Etat , ni le fentiment qui le fait de-
» viner, & qui confondoit d'ailleurs , com-
" me prefque tous les Souverains , un fond
" méprifable d'inquiétude avec une paf-
» fion très-louable pour la gloire , s'entêta
de la conquête de Naples dès qu'on lui
» en eût fait la premiere ouverture. La né-
» ceffité de peapler fon Royaume que les
» guerres contre les Anglois avoient de-
» vafté , de réformer le gouvernement dont
» les troubles civils venoient d'augmenter
» le defordre , de rétablir les finances épui-
» fées par les bizarreries du dernier régne ,
ne balança pas une réfolution fi dange-
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» reufe . Tout fut rapporté à une entrepriſe
» dont le fuccès même devoit être un mal-
» heur. Le defir de réuffir , tout vif qu'il
» étoit , peut-être même parce qu'il l'étoit ,
» n'éclaira pas fur les moyens.
و ر
ود
ود
Charles commença par gagner Ferdinand
& Maximilien , en leur abandonnant des
pays qui valoient mieux que ce qu'il ſe propofoit
d'acquerir. Il regarda fon triomphe
comme infaillible , lorfqu'il crut s'être affuré
qu'il n'auroit à combattre que des Italiens.
Il eft vrai que quand les différens
Etats de l'Italie n'auroient pas été divifés
entr'eux , ils ne pouvoient oppofer qu'une
foible réfiftance. » Leurs troupes n'étoient
compofées que de gens fans honneur ,
»fans talent & fans aveu , que quelques
Seigneurs qui jouiffoient d'une efpece
d'indépendance dans l'Etat eccléfiaftique
» ou dans d'autres états , raffembloient
»pour le fervice des Puiffances qui en
» avoient befoin . Ces chefs de bande , maî-
» tres abfolus des corps qu'ils avoient formés
, y difpofoient à leur gré de tous les
emplois , & faifoient avec leurs fubalternes
le marché qu'ils vouloient , fans que
l'Etat qui les avoit à ſa ſolde , prît con-
» noiffance de ces conventions. La diffi-
» culté ou la dépenfe des recrûes déter-
ور
"
"
minoit ces aventuriers à n'agir que de
DECEMBRE. 1754. 103
ور
ود
"
» concert ; & quoiqu'ils fuffent dans des
» camps ennemis , ils travailloient plutôt
»à fe faire valoir les uns les autres qu'à
» tenir les engagemens qu'ils avoient con-
» tractés. Un i vil intérêt avoit réduit la
» guerre à n'être qu'une comédie. On ne la
» faifoit jamais que de jour , & l'artillerie
»même fe taifoit pendant la nuit , pour
» que le repos du foldat ne fût pas troublé.
» Dans les occafions même qui font les
plus vives , il n'y avoit gueres de fang
» répandu que par inadvertance , & les
» combattans ne cherchoient réciproque-
» ment qu'à faire des prifonniers dont la
» rançon pût les enrichir. Machiavel nous
a laiffé le récit exact & détaillé des deux
plus mémorables actions de fon fiècle ,
celle d'Anghiari & celle de Caftracaro.
On y voit des aîles droites & gauches
» renversées & victorieufes , un centre
» enfoncé , le champ de bataille perdu &
regagné plufieurs fois . Ces defcriptions
>> annoncent un carnagel horrible ; il n'y
eut cependant ni mort ni bleffé dans le
premier combat , & dans le fecond il
» ne périt qu'un feul homme d'armes qui
» fut foulé par les chevaux .
ود
Charles ne trouva aucun obftacle dans
fa marche ; il fe vit maître du Royaume
de Naples fans avoir tiré l'épée , & en
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
moins de tems qu'il n'en auroit fallu pour
le parcourir. Mais la facilité & l'éclat de
cette conquête ne firent qu'aigrir la jaloufie
des autres Puiffances . Le Pape , l'Empereur
, le Roi d'Efpagne , les Vénitiens
& les Milanois s'unirent pour dépouiller
Charles qui , effrayé de cette ligue , laiffa
une partie de fes troupes pour défendre fa
conquête , & reprit la route de fes Etats
avec le refte .
Cette retraite enhardit le Roi déthrôné ,
qui vint avec des fecours confidérables
pour chaffer les François de fes Etats ; les
conquerans fe défendirent long - tems avec
affez de bonheur , mais ils furent enfin
obligés de céder & d'abandonner les places
dont ils étoient les maîtres , & il ne
refta à la France que la honte d'avoir formé
une entrepriſe confidérable fans fin déterminée
, ou fans moyens pour y parvenir .
Les mauvais fuccès de Charles VIII ne
rebuterent point fon fucceffeur. Louis XII
fut à peine parvenu au thrône qu'il tourna
fes vûes vers le Milanès fur lequel il avoit
quelques droits ; la conquête en auroit été
difficile , s'il n'avoit été fécondé par les
Vénitiens. Le Milanès ne pouvoit pas réfifter
à ces forces réunies , & il fut fubjugué
en quinze jours. Louis ne bornoit pas
fon ambition à cette conquête , il convint
DECEMBRE . 1754. 105
avec les Espagnols d'attaquer à frais communs
le Royaume de Naples & de le partager
après la victoire. Fréderic ne fit qu'u
ne très-foible réfiftance ; mais les vainqueurs
n'eurent pas plutôt accablé l'ennemi
commun , qu'ils devinrent irréconciliables.
Cette divifion eut des fuites funeftes
aux François ; les avantages qu'avoient fur
eux les Eſpagnols affurerent, après bien des
combats & des négociations , Naples à Ferdinand
, fans que Louis , que les événemens
n'éclairoient jamais , apprît à connoître
les hommes , ni même à fe défier
de fon rival . Un aveuglement fi extraordinaire
le précipita bientôt dans de nouveaux
malheurs à l'occafion que nous allons rapporter.
» La République de Venife jettoit en
1508 un éclat qu'elle n'avoit pas eu au-
» paravant , & qu'elle n'a pas eu depuis.
» Sa domination s'étendoit fur les ifles de
Chypre & de Candie , fur les meilleurs
» ports du Royaume de Naples , fur les pla-
» ces maritimes de la Romagne & fur la
partie du Milanès qui fe trouvoit à ſa
» bienféance. Des poffeffions fi fort éloignées
les unes des autres étoient en quel-
» que maniere réunies par les flottes nom-
»breufes & bien équippées de cette Puiffance
, la feule qui en eût alors. Les dé-
"
"
23
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'exigeoient ces armemens confidérables
ne l'épuifoient pas ; & fon
» commerce qui embraffoit tout le monde
» connu , la mettoit encore en état d'avoir
beaucoup de troupes de terre & de les
» mieux payer que les autres nations. Ces
forces n'étoient ni les feules ni même
les plus grandes reffources de l'Etat : il
pouvoit compter fur l'affection des fujets.
qui trouvoient un avantage fenfible à vi-
» vre fous un gouvernement qui entrete-
» noit l'abondance au - dedans , & qui paf-
» foit au- dehors pour le plus fage & le plus
profond de tous les gouvernemens.
99
39
"
و ر
» Pour fe maintenir dans cette pofition
» brillante , Venife travailloit fans relâche
» à mettre les forces de fes voifins dans un
tel équilibre , qu'elle pût rendre toujours
» fupérieur le parti qu'il lui conviendroit
d'embraffer. Le defir d'établir cette ba-
» lance de pouvoir , la chimere de tant de
» celebres politiques , l'empêchoit d'être fi-
» dele à fes alliances les plus folemnelles ,
» & de refpecter les droits les plus évidens
» des autres Souverains . Ses amis fatigués
" par fes défiances , & fes ennemis aigris
» par fes hauteurs , prirent peu à peu pour
» elle les mêmes fentimens . Comme cette
difpofition ne pouvoit pas être long - tems
» fecrette , on ne tarda pas à fe faire réci- '
"
DECEMBRE. 1754. 107
proquement confidence de fon averfion ,
» & cette confidence aboutit à une confpiration
générale contre la République .
L'hiftoire ne fournit gueres que le congrès
de Cambrai où plufieurs Puiffances fe
foient réunies contre une Puiffance moins
confidérable que chacune d'elles . Cette fameufe
ligue étoit compofée du Pape , du
Roi Catholique , de l'Empereur & de Louis
XII. Le Roi de France toujours fidele à
fes engagemens , entra en 1509 fur le territoire
de la République dans le tems dont
on étoit convenu , & avec les forces qu'il
devoit fournir. Il gagna par l'imprudence
du Général Vénitien qu'on lui oppofa , une
bataille complette , qui mit Venife à deux
doigts de fa perte .
La divifion des Princes confédérés fauva
la République. Louis vit tourner contre
lui les forces de la ligue , celles des
Suiffes & du Roi d'Angleterre. Malgré les
efforts réunis de tant d'ennemis , les François
fe foutinrent en Italie par des fuccès
tous les jours plus éclatans , jufqu'à la mort
du Duc de Nemours , qui fe fit tuer en foldat
à la bataille de Ravenne , qu'il avoit
gagnée en Général . Les vainqueurs déconcertés
par la mort de leur chef , s'affoibliffant
tous les jours par les divifions , les
maladies & les défertions , furent obligés
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'aller défendre le Milanès ; mais trop foibles
pour s'y maintenir , ils en furent chaf
fés par les Suiffes en 1512. Louis ne perdit
pas courage , il vint à bout d'amèner
les Venitiens à fon alliance, & de recouvrer
ce qu'il avoit perdu au - delà des Alpes .
» Cette conquête fut facile. Les Milanois
qui jufqu'alors avoient regardé les
François comme des Tyrans , les reçu-
» rent comme leurs libérateurs : ce qu'ils
éprouvoient de Sforce & fur-tout des
» Suiffes depuis la révolution , leur avoit
appris que l'orgueil , l'injuftice & le mépris
des loix & des bienféances étoient
" moins les vices d'une nation en particu-
» lier que de la profpérité en général . Ces
» réflexions les avoient conduits au paral-
» lele de leurs anciens & de leurs nou-
» veaux maîtres ; & ils avoient jugé que
33
ceux qui rachetoient les défauts des con-
» querans par la bonté de leur coeur & la
»facilité de leurs moeurs , devoient être
" préférés à ceux qui n'offroient pas les
"mêmes compenfations . » Malgré ces difpofitions
favorables , les François furent
encore chaffés de leur conquête.
François I fuivit les vûes de fon prédéceffeur
avec la même vivacité que fi elles
euffent été fes propres vûes. Il entra en
Italie , dont les Suiffes gardoient le paffaDECEMBRE
. 1754 109
ge ,
& gagna contr'eux la célebre bataille
de Marignan , qui lui ouvrit la conquête
du Milanès , où les François furent tranquilles
jufqu'en 1521 .
La guerre que commencerent alors à ſe
faire Charles- Quint & François I , fut vive
, fur- tout en Italie . Le Pape & l'Empereur
s'unirent pour chaffer les François du
Milanès dont ils étoient reftés les maîtres.
Lautrec qui y commandoit, fçavoit la guerre
, mais il n'avoit aucun talent pour le
gouvernement. On le trouvoit généralement
haut , fier & dédaigneux . Ses vices
& la dureté de fon adminiftration le rendirent
odieux aux Milanois , qui chercherent
à fortir de l'oppreffion . Lautrec qui
vit les fuites de cette fermentation , demanda
des fecours à la France , mais il nefut pas
affez fort pour fe défendre contre les confédérés
qui le chafferent du Milanès . Une
bataille que ce Général perdit enfuite
acheva la ruine des François en Italie.
François I ne fut point découragé. Il
vit toute l'Europe fe liguer contre lui fans
que cela changeât rien à fes projets. Il ne
réfléchiffoit pas affez pour voir le péril , &
avoit d'ailleurs trop de courage pour le
craindre. Il fe difpofoit à paffer les Alpes
avec une armée redoutable , lorfque la
confpiration du Connétable de Bourbon
116 MERCURE DE FRANCE.
l'arrêta dans fes Etats . Il chargea Bonnivet
de la conquête du Milanès .
33
» Profper Colonne fut le Général que
» la ligue lui oppofa . Cet Italien qui paſſa
» pour un des plus grands Capitaines
» de fon fiécle , faifoit la guerre avec
» moins d'éclat que de fageffe , & avoit
" pour maxime de ne rien abandonner à la
» fortune , même dans les cas les plus pref-
» fans. Il combinoit extrêmement toutes
fes démarches , & dans la crainte de les
déranger , il laiffoit échapper fouvent
» des occafions décifives que la négligence
» ou la foibleffe de l'ennemi lui préfen-
» toient . Sa maniere de faire la guerre
» étoit bonne en général , mais elle avoit
» le défaut d'être toujours la même ; il
ignoroit l'art de varier fes principes fui-
» vant les lieux , les tems , & les circonf
» tances. Il fut lent fans être irréfolu , &
» s'il manqua de l'activité néceffaire pour
fatiguer ou pour furprendre l'ennemi ,
" il fut affez vigilant pour n'être jamais
furpris . Le brillant & la gloire des ba-
» tailles ne le tentoient point , même dans
» fa jeuneffe ; fon ambition dans tous les
» âges fut de défendre ou de conquérir
n
33
des provinces fans répandre de fang.
» Exempt de l'inquiétude qu'on remarque
» dans la plupart des Généraux , il attenDECEMBRE.
1754.
»doit fans impatience le fruit de fes ma-
» noeuvres , & un fuccès , pour venir len-
» tement , n'en étoit pas moins un fuccès
» pour lui. Si la politique qui le porta à
» changer fi fouvent de parti le décria du
côté de la probité , elle lui donna la connoiffance
du génie militaire de plufieurs
» peuples , une autorité fuffifante pour les
» conduire , & l'adreffe néceffaire pour les
23
» accorder.
La moindre partie de ces talens eût fuffi
pour fermer l'entrée de l'Italie à Bonnivet
, vif, imprudent , préfomptueux &
inappliqué. Ce Général fit prefque autant
de fautes que de pas. Les François qui
avoient le pays contr'eux , un Général
qu'ils n'eftimoient pas , un ennemi qui
devenoit tous les jours plus fort , & à qui
on faifoit faire une guerre lente & à l'Italienne
, fe découragerent . Bonnivet qui
avoit formé un blocus devant Milan , fut
obligé de fe retirer. La mort de Colonne
ne rétablit pas les affaires des François .
L'Amiral voyant fon armée ruinée par les
défertions , ne fongea plus qu'à en ramener
les débris en France. Le Connétable de
Bourbon le pourfuivit dans fa retraite , &
entra en France avec une armée Espagnole :
il ne réuffit pas , & il fut forcé de regagner
F'Italie . Les François l'y fuivirent , & vin
rent affiéger Pavie.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» Antoine de Leve qui y commandoit ,
» avoit autant de génie que de valeur , &
» plus d'expérience encore que d'activité .
Né dans un état obfcur & d'abord fim-
» ple foldat , il étoit parvenu au com-
» mandement par d'utiles découvertes , &
» une fuite d'actions , la plûpart hardies &
toutes heureuſes . Un extérieur bas , igno-
"
ble même , ne lui ôtoit rien de l'auto-
» rité qu'il devoit avoir , parce qu'il avoit
»le talent de la parole , & une audace
» noble à laquelle les hommes ne réſiſ-
»tent pas. Ce qu'il y avoit d'inquiet ,
» d'auftere , & d'un peu barbare dans fon
» caractere , étoit corrigé ou adouci , fe-
» lon les occafions , par fon ambition , qui
» étoit vive , forte & éclairée. Il ne con-
»noiffoit de la religion & de la probité
» que les apparences. Sa fortune & la vo-
» lonté ou les intérêts du Prince , étoient
pour lui la fuprême loi .
Les efforts des François pour prendre
cette place étoient inutiles : l'armée diminuoit
tous les jours par le feu continuel de
la place , les maladies , les défertions , les
rigueurs de la faiſon , & le défaut des vivres
. Malgré tant de raiſons d'abandonner
le fiége , François s'y opiniâtra . Il ne
pouvoit pas fe réfoudre à abandonner une
entreprife qui lui avoit déja beaucoup cou
1
DECEMBRE. 1754 II
té, qui fixoit depuis long- tems l'attention
de toute l'Europe , & qu'il croyoit devoir
décider de fa réputation . Cette opiniâtreté
lui fut funefte. Il fut vaincu à Pavie , & fait
prifonnier.
Ce Prince étoit d'un caractere trop vif
& trop impatient pour foutenir fes malheurs
avec fermeté. Il fuccomba autant fous
le poids de fa foibleffe que fous celui de fes
revers , & il fut attaqué d'une maladie dangereufe.
Sorti de fa prifon après fa guérifon
, ilil recommença la guerre.
Il conclut un traité avec le Pape , les
Vénitiens & le Duc de Milan ; mais cette
ligue , dont le but étoit de rendre la li
berté aux Enfans de France qui étoient
reftés en ôtage à Madrid , d'affermir Sforce
dans fes Etats , & de remettre l'Italie entiere
dans la fituation où elle étoit avant
la guerre , n'eut qu'une iffue funcfte. Le
Duc d'Urbin qui commandoit les troupes
des confédérés , ruina les affaires
fes
fautes & fes incertitudes .
par
» Ce Général étoit lent & irréfolu :
» il voyoit toujours tant de raifons d'a-
" gir , & de n'agir pas , qu'il paffoit à difcuter
le tems qu'il auroit dû employer à
» combattre. Son imagination qui fe frappoit
aifément , groffiffoit toujours à fes
" yeux les forces de l'ennemi , & dimi-
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nuoit le nombre de fes propres troupes.
Il avoit le défaut ordinaire aux
» hommes timides , d'ôter le courage à fes
>> foldats en ne leur en croyant point , &
» d'enfer celui de l'ennemi en lui en fup-
» pofant trop. Les avantages qu'il avoit
" pour attaquer , & ceux que lui procu-
» reroit la victoire ne fe préfentoient ja-
» mais à lui : fon efprit ne voyoit que les
» hazards d'une action & les fuites d'une
» défaite. Tout , jufqu'à la réputation qu'il
ور
avoit de fçavoir fupérieurement la guer-
» re , nuifit à la caufe qu'il défendoit : fes
» maîtres éblouis par l'éclat de fon nom ,
approuvoient aveuglément toutes les dé-
» marches ; & les fubalternes accablés par
le poids de fon autorité , n'ofoient être
» d'un avis différent du fien , ou craignoient
de le foutenir.
Avec le caractere que nous venons
de tracer , il n'étoit pas poffible de rien
faire qui exigeât un peu de hardieffe ou
d'activité. Bourbon s'étant foutenu quelque
tems avec fort peu de troupes & fans
argeht , reçut enfin d'Allemagne des fecours
confidérables , avec lefquels il alla
faire le fiége de Rome , & y périt ; mais la
ville fut prife & abandonnée pendant plufieurs
mois à la licence & la cruauté du
foldat.
DECEMBRE. 1754 115
DE
lé n
C3
Ce fut l'occafion d'une nouvelle ligue
.contre l'Empereur , compofée des Rois de
France & d'Angleterre , des Vénitiens &
des Florentins , des Ducs de Milan & de
Ferrare , & du Marquis de Mantoue. Lautrec
commanda leurs forces réunies : il paffa
les Alpes à la tête d'une belle armée , &
s'en fervit pour réduire la plus grande partie
du Milanès fous les loix de Sforce ; fes
opérations furent vives , fages & fçavanres.
Il marcha enfuite à Naples pour en
faire le fiége ; il fut long , difficile , meurtrier
, & donna occafion à un événement
qui eut des fuites importantes.
33
و د
» André Doria , le plus grand homme
»de mer de fon fiécle , étoit entré au fer-
» vice de François I. & y avoit apporté la
hauteur , le courage & les moeurs d'un
Républicain. Les Miniftres accoutumés
» aux déférences & aux baffeffes des cour-
» tifans , conçurent aifément de la haine
contre un étranger qui ne vouloit recevoir
des ordres que du Roi . Comme l'ha-
» bitude de dépendre d'eux n'étoit pas en-
" core bien formée parmi les Grands , ils
craignirent qu'un exemple comme celui-
» là ne retardât les progrès de la fervitude.
générale qu'ils introduifoient avec fuc-
» cès dans le Royaume. Pour prévenir le
péril qui menaçoit leur autorité naiffan
"
"
23
116 MERCURE DE FRANCE.
te , ils confpirerent la perte d'un homme
dont ils n'étoient devenus ennemis
» que parce qu'il n'avoit pas voulu être
leur efclave. On ne pouvoit y parvenir
qu'en dégoûtant le Roi de lui , ou en le
» dégoûtant du Roi. Ces deux moyens fe
prêtant de la force l'un à l'autre , ils ne
» furent pas féparés . Doria fe vit infenfiblement
négligé , oublié , inſulté mê-
ม
» me .
D'autres injuftices ayant augmenté le
mécontentement de Doria , il alla porter
aux Impériaux fon crédit , fes confeils , fa
réputation & fon expérience , & parut
bientôt devant Naples pour la fecourir.
Ce contre- tems acheva d'abbattre Lautrec ,
qui luttoit depuis long-tems contre l'ennemi
, la pefte , la mifere & la famine.
Il mourut en déteftant les mauvais citoyens
dont l'Etat , l'armée & lui étoient les victimes.
Le Marquis de Saluces qui remplaça
Lautrec , manquoit de vûes , d'audace
& d'activité : il fe retira de devant
Naples , fe laiffa battre , & fut lui -même
prifonnier.
L'armée des confédérés qui étoit en
Lombardie , fut détruite peu de tems après
par Antoine de Leve. Cet événement avança
les négociations pour la paix , qui étoient
commencées , mais qui languiffoient ; la
DECEMBRE. 1754. 117
STA
paix fut faite à Cambray. L'Empereur ne
tarda pas à former le plan d'une ligue contre
le Roi de France , qui de fon côté ne
négligeoit rien pour fufciter des ennemis à
fon rival. Un événement fingulier prépara
le dénoument de ces intrigues.
Un Gentilhomme Milanois , nommé
Merveille , qui vivoit ordinairement en
France , étoit retourné dans fa patrie fous
prétexte de quelques affaires particulieres ;
mais en effet pour cimenter l'union qui
commençoit à fe former entre Sforce &
François I. Le fecret perça ; l'Empereur fut
inftruit de cette intelligence : le Duc de
Milan qui redoutoit fon reffentiment ,
chercha tous les moyens imaginables de
l'appaifer. Le hazard ou fon imprudence
lui en fournirent un affreux . Quelques domeftiques
de Merveille ayant tué dans une
querelle un Milanois , l'Agent de France
fut arrêté & décapité . Cet attentat , un
des plus crians que l'hiftoire fourniffe contre
le droit des gens , fit fur l'efprit de
François I. toute l'impreffion qu'il y devoit
faire ; mais il en différa la
vengeance , &
il attendit l'inftant que Charles Quint allât
porter la guerre en Afrique contre le Pirate
Barberouffe pour fatisfaire fon reffentiment
, réparer fa gloire , humilier Sforce ,
& recouvrer le Milanès, Il envoya par la
118 MERCURE DE FRANCE.
Savoye une armée nombreufe , qui débuta
par les plus brillans fuccès , & refta toutà-
coup dans une inaction dont on connoît
peu les motifs . Les Impériaux s'étant fortifiés
, elle fut obligée de repaffer en France
; l'Empereur l'y fuivit. Montmorenci ,
chargé de l'arrêter avec une armée bien
inférieure , s'étoit déterminé , malgré les
murmures des peuples & les railleries des
courtifans , à facrifier la Provence entiere
au falut du refte de l'Etat . Il avoit mis fon
armée fous Avignon , couverte par le Rhôpar
la Durance . L'Empereur , après
avoir fait quelques tentatives inutiles fur
Arles & fur Marſeille , effaya de faire fortir
Montmorenci de fes retranchemens , &
de l'engager à une bataille ; mais ce Général
fut ferme dans fes principes de reſter
fur la défenfive , & les Impériaux quitterent
la Provence , confumés par la faim ,
par les maladies , par la honte & par le
chagrin .
ne &
L'yvreffe où étoit François I. de fes derniers
fuccès , devoit entraîner néceffairement
l'abus de la victoire , & cela arriva
d'une maniere qui me paroît devoir être
remarquée.
» Les Comtés de Flandre & d'Artois re-
"levoient de tems immémorial de la Fran-
» ce. Charles- Quint en avoit rendu l'homDECEMBRE.
1754. 119
» mage comme fes prédéceffeurs , jufqu'à
» ce qu'on lui en eût cédé la fouveraineté
à Cambray. Ce Prince ayant depuis vio-
» lé ce traité en recommençant la guerre ,
" on prétendit qu'il étoit déchu de tous
» les avantages qu'on lui avoit faits , qu'il
» étoit redevenu vaffal de la Couronne
» que cette qualité le rendoit coupable de
» félonie , & devoit faire confifquer fes
» Fiefs. Ce raifonnement expofé en plein
» Parlement au Roi , aux Princes du Sang ,
» à tous les Pairs du Royaume , par l'Avo-
» cat Général Cappel , dans le mois de
» Janvier 1937 , fit ordonner que l'Empe-
» reur feroit cité fur la frontiere , pour ré-
»pondre lui- même , ou du moins par fes
Députés. Le tems prefcrit pour compa-
» roître s'étant écoulé fans que perfonne
» fe fût préfenté , la Flandre & l'Artois fu-
» rent déclarés réunis à la Couronne.
39
"3
François étoit fans doute affez éclairé
» pour regarder cette procédure comme
» une vaine formalité ; mais cette con-
» viction , loin de le juftifier , comme le
» prétendent fes panégyriftes , le rendoit
» évidemment plus blâmable . Il ne tiroit
qu'une vengeance inutile de l'Empereur ,
» qui par des calomnies femées adroite-
» ment , l'avoient décrié dans toute l'Eu-
"
rope , & il perdoit la réputation de
120 MERCURE DE FRANCE.
générofité qu'il avoit eue jufqu'alors ,
» fans qu'il lui en revînt aucun avantage..
" Cette conduite étoit la preuve que ce
» Prince ne faifoit la guerre qu'à Charles
, tandis que Charles la faifoit à la
» France. Qu'on y prenne garde , & on
» trouvera dans cette obfervation , qui
»pour être nouvelle , n'eft pas moins fondée
, la raifon des avantages que la
» Maifon d'Autriche remporta fur celle de
» France , dès les premiers tems de leur
concurrence . Le Chef de la premiere n'é-
» toit déterminé à agir que par des inté-
" rêt d'Etat , & celui de la feconde n'a-
» voit en vûe ordinairement que des paf-
»fions particulieres. Il portoit ce motif
» petit & bas qui entraîne toujours l'hu-
» miliation ou la ruine des Empires , juf-
» ques dans des événemens qui paroif-
» foient partir d'une politique profonde &
» lumineufe ; tel , par exemple , que l'al-
» liance qu'il contracta avec Soliman.
Dès que ce traité fut conclu , le Grand
Seigneur entra en Hongrie à la tête de cent
mille hommes , & envoya une flotte fur
les côtes de Naples. Ces deux armées eurent
quelques avantages , qui auroient pû
conduire plus loin fi François eût paffé les
Alpes en même tems avec une nombreuſe
armée la lenteur gâta tout. Le Roi , malgré
DECEMBRE . 1754. 121
gré d'affez grands avantages qu'il rempor
ta en Italie où il étoit enfin paffé , quitta
par légereté les armes qu'il avoit prifes par
reffentiment , & conclut une treve de dix
ans avec l'Empereur.
Une fermentation dangereufe qui commençoit
déja à agiter les Pays bas , rendoit
cet accomodement très - important pour
Charles - Quint. Ce Prince fentoit la néceffité
de pafler aux Pays-bas pour appaifer
les troubles : Montmorenci lui fit accorder
ce paffage par la France , à des conditions
que ce Prince ne tint pas. La chûte du
Connétable fuivit une infidélité dont il
avoit été caufe . La difgrace de ce favori
tout puiflant fut- elle un bonheur ou un
malheur pour la France ? le Lecteur en
pourra juger.
" Montmorenci , un des hommes les
plus célébres de fon. fiécle , avoit les
» moeurs auſteres , mais de cette auſtérité
» qui naît plutôt d'un efprit chagrin que
» d'un coeur vertueux . Plus ambitieux de
» dominer que jaloux de plaire , il ne re-
» doutoit pas d'être haï , pourvû qu'il fût
>> craint ; la fierté & de faux principes
qu'il s'étoit faits , lui faifoient regarder
»comme des baffeffes des ménagemens rai-
» fonnables qui lui auroient concilié l'eftime
& l'amour des peuples. L'ordre qu'il
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
établiffoit par tout où il avoit de l'au-
» torité , n'étoit pas précisément de l'or-
» dre , c'étoit de la gêne : on y démêloit
»une certaine pédanterie qui n'eft guere
» moins commune à la Cour & à l'armée
qu'ailleurs , quoiqu'elle y foit infiniment
plus ridicule. Il n'eftimoit & n'a-
» vançoit les hommes qu'à raifon du plus
» ou du moins de reffemblance qu'ils
» avoient avec lui , & il confondoit les
citoyens fans talens avec les citoyens
» qui en avoient d'autres que les fiens ,
Dou qui les avoient autrement que lui.
» Naturellement defpotique , il puniffoit
le crime fans obferver les formalités que
» preferit fagement la loi , & il fe croyoit
» difpenfé de récompenfer les actions uti-
» les à la patrie , fous prétexte qu'elles
» étoient d'obligation . Le furnom de Ca-
» ton de la Cour qu'on lui donna , étoit
» plutôt la cenfure de fes manieres que
l'éloge de fon coeur : il l'avoit fi aigre
» que la religion même n'avoit pû la-
" doucir , & qu'il étoit paffé en proverbe
» de dire : Dien nous garde des patenêtres du
ต
» Connétable. Il eut toute fa vie de fauffes
» idées fur la grandeur ; il la faifoit confifter
à gêner ceax qui l'approchoient , à
" faire éclater fes reffentimens , à éviter les
amuſemens publics , à tenir des difcours
22
DECEMBRE . 1754 123
"3
و ر
fiers & infultans , à outrer les dépenfes
qui étoient purement de fafte. La nature
» lui avoit refufé la connoiffance des hom-
» mes , & à plus forte raifon le talent de
» les former : il ne voyoit pour les gou-
» verner que la crainte ; maniere baffe , qui
" avilit les ames les plus élevées , & qui
» pour un crime qu'elle empêche , étouffe
» le germe de mille vertus. A juger de
» Montmorenci par les places qu'il occu-
» pa , les affaires dont il fut chargé , l'au-
» torité qu'il eut , on croiroit qu'il fut
» très intrigant ou très- habile ; cependant
» il étoit fans manége , & fa capacité étoit
» médiocre : le hazard & fa naiffance con-
» tribuerent beaucoup à fon élévation .
» Comme tous les Miniftres accrédités , il
» voulut fe mêler des finances , & par une
» erreur malheureufement trop commune ,
il crut qu'il fuffifoit d'avoir un caractere
dur pour les bien adminiftrer . On ne le
foupçonna jamais de rien détourner des
» deniers publics ; mais il abufoit de la
» facilité de fes maîtres pour fe faire don-
» ner : forte de malverfation moins crimi-
» nelle peut-être que la premiere , mais
qui n'eft gueres moins odieufe. Toutes
» les négociations dont il fut chargé réuf-
» firent mal : il y portoit de la hauteur ,
» de l'entêtement , de l'aigreur , des idées
"
"
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» étroites , un goût trop marqué pour le cé-
» témonial. Son talent pour la guerre fe bornoit
prefque à une prudence lente , qui eft
» le plus fouvent la marque d'un efprit froid,
»timide & ftérile : il réuffit quelquefois
» à fe défendre , mais il ne fçut jamais ni
attaquer ni vaincre. Ce qui diftingua le
plus fa vie des vies ordinaires , c'eft la
» maniere dont il foutint les difgraces
qu'il efluya fa fermeté auroit frappé
davantage , fi l'oftentation dont elle étoit
accompagnée n'eût annoncé plus d'or-
» gueil que de vertu .
"
99
:
Cependant on chercha les moyens de
tirer une vengeance füre & éclatante de
l'Empereur ; la guerre lui fut déclarée en
1542. Les François ouvrirent la campagne
par le Rouffillon & les Pays- Bas , où
ils eurent quelques fuccès. M. d'Enguien
gagna en Piémont la bataille de Cerifolesdont
il perdit les fruits , parce qu'on ne
pût pas lui envoyer des fecours. L'Empereur
& le Roi d'Angleterre s'unirent pour
entrer en France en même tems avec une
armée nombreuſe ; la jaloufie & les divifions
de ces deux Princes fauverent le
Royaume : l'Empereur même , par le défaut
des vivres qui lui manquerent par la fage
attention qu'on eut de tout dévafter , ſe
feroit vû réduit à périr ou de fe rendre
DECEMBRE. 1754. 125
prifonnier , fi les intrigues de la Cour n'a
voient avancé la conclufion de la paix qui
fut fignée à Crépy en 1544 , & à laquelle
François I. ne furvêcut pas long-tems.
» Ce Prince joignoit à un goût décidé
» pour tous les exercices du corps , l'adreffe
» néceffaire pour y exceller , & affez de
fanté pour s'y livrer fans rifque. Il n'avoit
pas cet air impofant qui a fait le
plus grand mérite de quelques Souve-
» rains ; mais il régnoit dans toutes les ma
» nieres une franchiſe qui préparoit à l'a-
» mour & qui infpiroit la confiance . Pour
»trouver accès auprès de lui , il n'étoit pas
» néceffaire d'avoir des places , de la ré-
»putation ou de la naiffance ; il fuffifoit
d'être François ou même homme . Sa con-
» verfation réuniffoit les agrémens que
» doivent donner la gaieté , le naturel , la
» vivacité & les connoiflances. Il parloit
"
»
beaucoup ; & quand il auroit été un par-
» ticulier , on n'auroit pas trouvé qu'il
parlât trop. Le defir de la louange qui
rend quelquefois grands les Rois qui
» l'ont , mais qui ne fait le plus fouvent
» qu'avilir ceux qui les entourent , fut une
de fes paffions : fon caractere autoriſe à
penfer qu'il s'en feroit rendu digne , fi
les flateurs ne l'avoient perdu .
n
» Contre l'ordinaire des hommes nés
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» pour gouverner , qui ne forment prefque'
jamais de projets dont le défaut même
de fuccès ne foit fuivi de quelque avan-
"9
ود
و د
tage , il ne s'occupoit que de ce que les
» événemens avoient d'éclatant : on ne l'amena
jamais à fentir que dans des coups
» d'état la gloire & l'utilité font le plus
»fouvent inféparables . Les partis violens
» qui ne font permis que dans des fitua-
» tions defefpérées , ou quand on fe fent
» affez de force & de génie pour les foute-
» nir , ne lui coutoient rien à prendre : l'efprit
romanefque de fon fiécle & fon imprudence
particuliere l'empêchoient de
» voir les difficultés attachées aux affaires
& celles que fon caractere y ajoûteroit .
"3
Quoiqu'il s'occupât beaucoup du foin.
d'étendre fon autorité , il ne gouverna
jamais lui-même. L'Etat fut fucceffive-
»ment abandonné aux caprices de la Ducheffe
d'Angoulême , aux paffions des
Miniftres , à l'avidité des favoris. Il eut
» une probité d'oftentation qui ne lui
» mettoit pas de manquer de parole à fes
» ennemis des principes vrais & réels ſe
perferoient
étendus jufqu'à fes fujets , &
» l'auroient empêché de les dépouiller de
» droits effentiels fondés fur les conven-
» tions & fur la nature. La jalousie qui eft
auffi ordinaire & plus dangereufe fur le
DECEMBRE.
1754. 127
5
I
thrône que dans les conditions privées
n'effleura pas feulement fon ame : il étoit
»foldat , il fe croyoit Général , & il louoit
fans effort , avec plaifir même , tous ceux
» qui avoient fait à la guerre une action
» de valeur ou d'habileté. Le feu qu'il met-
» toit d'abord dans fes entrepriſes , s'étei-
"gnoit tout- à - coup fans pouvoir être nour-
»ri par le fuccès , ni rallumé par les difgraces.
Il n'étoit donné à ce Prince , fi
»l'on peut parler ainfi , que d'avoir des
» demi-fentimens & de faire des demi -ac-
» tions. Comme il avoit beaucoup d'éléva
» tion & qu'il réfléchiffoit peu , il dédaignoit
l'intrigue & négligeoit trop les ap-
» parences : fon rival moins délicat & plus
appliqué , profita de cette imprudente
» hauteur , pour lui ôter dans l'Europe en-
» tiere une réputation de probité qui lui
» auroit donné des alliés fideles & parmi
» les François même , une réputation d'ha-
» bileté qui auroit affermi leur courage.
La franchife , la fenfibilité , la générofi-
» té , qui ont été dans tous les fiécles la bafe
» des réputations les plus pures , furent la
» ruine de la fienne : la premiere de ces
» vertus lui fit trahir fes fecrets ; la feconde
» ne lui infpira qu'une compaffion ftérile
pour des peuples furchargés qu'il devoit
foulager ; la derniere lui fit prodiguer à
F iiij
728 MERCURE DE FRANCE.
des Courtifans ce qui étoit dû à ceux qui
» fervoient l'Etat . Son adminiftration fut
accompagnée de tous les defordres qui
»deshonorent le regne des Souverains cré-
» dules , vains , inconftans , fans principes ,
» fans expérience , fans connoiffance des
» hommes & fans fermeté.
EXPÉRIENCES Phyfico - méchaniques
fur différens fujets , & principalement
fur l'Electricité, produites par le frottement
des corps , traduites de l'Anglois de M.
Hauksbée ; par feu M. de Bremond , de
l'Académie royale des Sciences ; revûes ,
mifes au jour , avec un difcours préliminaire
, des remarques & des notes par M.
Defmareft , avec des figures ; 2 vol . in- 12.
A Paris , chez la veuve Cavelier & fils , rue
S. Jacques , au Lys d'or , 1754.
La réputation dont jouiffent en Angleterre
les expériences de M. Hauksbée , le
dégré d'authenticité qu'elles y ont acquis
d'abord & que le tems n'a point affoibli ,
font des titres qui affurent à la traduction
un accueil favorable de tous ceux qui aiment
à puifer dans des fources fûres. Feu
M. de Bremond qui connoiffoit les bons
ouvrages de Phyfique Anglois , & qui étoit
fi zélé pour les faire connoître par fes traductions
, s'attacha dans fes premiers eſſais
DECEMBRE. 1754. 129
aux expériences que nous annonçons ; mais
des travaux plus importans dont le public
a recueilli les fruits , ne lui ont pas permis
de les revoir & de les publier. M. Defmareft
qui s'en eft chargé , a revû & retouché
exactement la traduction , & l'a accompagnée
de notes & de remarques. A mefure
qu'il travailloit fur cet ouvrage , fes
réflexions fe font multipliées , & il les a
développées dans un difcours préliminaire
, qu'il a placé à la tête du recueil. Dans
la premiere fection à laquelle nous nous
bornerons dans cet extrait , M. D. établit les
raifons des principes qui ont guidé M.
Hauksbée dans un grand nombre de fes
expériences , & il mêle à cette difcuffion
quelques détails hiftoriques qui concernent
le Phyficien Anglois . Nous allons commencer
par expofer ces faits en abrégé , &
nous fuivrons enfuite M. Defmareft dans
l'expofition des principes.
M. Hauksbée s'annonça vers 1704 comme
un Phyficien d'une dexterité très- grande
dans le manuel des opérations , & d'une
exactitude fcrupuleufe dans la difcuffion
des phénomenes. Il peut être regardé comme
le premier qui à Londres ait expofé les
phénomenes de la Phyfique expérimentale
aux yeux d'une nation férieufe & capable
de faifir les objets fufceptibles de préciſion .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Ce Phyficien ne fe borna pas à préfenter
au public d'anciennes obfervations un peu
rajeunies , ou par le procédé ou par les machines
; il fe fit à lui- même un fonds d'expériences
nouvelles & très- curieuſes , qui
forment le recueil que nous annonçons .
C'étoit auffi le Phyficien de la Société royale.
Cette illuftre compagnie le chargea de
répéter dans plufieurs occafions importantes
des expériences délicates , & il a toujours
juftifié cette diftinction , en ne faifant
pas moins admirer un coup d'oeil fûr
& la fineffe de fon tact , que fa pénétration
& fa fagacité , qualités dont la réunion
forme le phyficien.
Il avoit un grand talent pour toutes les
machines propres aux expériences de Phyfique
, & il en fourniffoit à la Société royale
& aux Sçavans d'Angleterre ; mais il
n'abufoit pas de cette confiance pour faire
de ces machines un objet de commerce
dont il auroit abandonné la direction à des
ignorans. Il veilloit à tout , & tout ce qui
portoit fon nom portoit auffi l'exactitude
& l'empreinte de fon génie. Il réforma
la machine pneumatique ; il inventa une
machine de rotation très -commode pour
communiquer du mouvement aux corps
placés dans le vuide ; il conftruifit un thermometre
que la Societé royale adopta.
DECEMBRE. 1754. 131
Ce mérite n'échappa pas à M. Newton.
M. Hauksbée fut lié étroitement avec ce
grand homme. Un commerce auffi intime
mit notre Phyficien à portée de s'inftruire
des vûes qu'avoit Newton , en introduifant
l'attraction de cobéfion dans la Phyfique
expérimentale ; il lui fournit auffi une occafion
favorable de préfenter à cet illuftre
Géometre des expériences délicates trèspropres
à établir folidement la marche de
l'agent qu'on fubftituoit à la matiere fubtile
, &c . Témoin de la révolution que la
phyfique expérimentale éprouva pour lors
en Angleterre , par rapport à l'attraction de
cohésion , M. Hauksbée ne parut pas pour
lors comme un fpectateur oifif, qui attend
le fuccès pour fe décider, ou comme un
adverfaire incommode, qui ne fçait qu'obfcurcir
les queftions par une métaphyfique
contentieufe : il y prit part , il fit des expériences.
11 fçavoit que les phénomenes pou
voient feuls lui découvrir les loix aufquelles
les attractions étoient foumiſes ; il varia
les obfervations pour en faifir la marche
, & ce fut dans ces vûes qu'il fuivit
avec zéle les expériences fur l'afcenfion
des liqueurs dans les efpaces capillaires ;
expériences qui fe trouvent toutes dans ce
recueil , & dont Newton adopta les plus
curieufes dans fon Traité d'Optique.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
M. Hauksbée ne s'attacha pas témérairement
au parti naiffant , fans y être entraîné
par des raifons folides . Il confidéra
d'abord , comme l'obſerve M. Deſmareſt ,
que la phyfique expérimentale ne confifte
pas dans la connoiffance fterile des chofes
poffibles , mais qu'elle s'occupe de la difcuffion
des effets réels , & qui peuvent fervir
à notre inſtruction ou à nos befoins, Il
cut foin de la diftinguer de la phyfique
fyftématique qui en retarde les progrès ,
parce qu'elle confond le plus fouvent des
affemblages d'idées abitraites avec des vérités
de fait . Il fe convainquit facilement
que faire des fyftêmes , c'étoit combiner le
plus fouvent ce que la nature nous daigne
montrer , avec ce que notre imagination
croit devoir y fuppléer , fans doute pour
fe dédommager de l'ignorance du vrai , en
fe forgeant une brillante chimere qui lui
en tienne lieu .
Il n'avoit garde au refte de taxer d'inutilité
tous les fyftêmes que l'on a formés
fur différens points de la phyfique expérimentale
; mais il diftingua avec foin l'efprit
fyftématique qui s'occupe à faifir les
rapports mutuels ; les analogies des princi
paux faits qui fe préfentent à fes recherches
, d'avec l'efprit de fyftême qui malheureufement
s'étoit emparé de toute la
P
DECEMBRE. 1754. 133
phyfique , & qui préfuma tout voir , tour
éclaircir , parce qu'il croyoit tout deviner .
M. Hauksbée crut devoir éviter des inconvéniens
qui regardoient les progrès de
la Phyfique ; les vues éclairées qui le guiderent
dans fes demarches , lui firent fentir
qu'un Phyficien devoit confulter plutôt
la nature que fon imagination , être plus
porté à difcuter qu'à décider : auffi s'occupa-
t-il à rechercher les loix conftantes
& uniformes aufquelles les phénomenes
étoient affujettis , à évaluer l'étendue des
effets , perfuadé que rien n'eft bien connu
en phyfique que ce qui eft réduit à des
mefures précifes, & que l'art de mefurer eft
d'autant plus ingénieux qu'on l'applique
à des objets qui en paroiffent moins fufceptibles.
A la lecture des expériences de
M. Hauksbée on reconnoît qu'il fut guidé
par ces principes : il fe contente de développer
ce qu'il a obfervé , d'en indiquer
la liaiſon avec d'autres faits avérés qu'il
rapproche , & il ne fe livre à l'analogie.
que lorfque l'enfemble des circonstances
parle en fa faveur. S'il hazarde des conjectures
il ne les porte pas au- delà des détails
principaux de fes obfervations ; il s'en fert
comme d'échafaudage pour bâtir quelque
chofe de plus folide , où comme de doutes
méthodiques pour fonder la nature ; mais
134 MERCURE DE FRANCE.
il fe fouvient que fes conjectures ne font
pas plus de la phyfique qu'un échafaudage
n'eft un bâtiment , ou que le doute méthodique
n'eft un principe de conduite.
Dans les queſtions de phyfique où les
caufes ne fe décelent par aucun endroit , M.
Hauksbée , difciple éclairé de Newton , fe
borne aux effets , dont il fçait varier les
circonftances pour démêler les loix des
agens inconnus qui concourent à leur production
. Il étoit perfuadé que dans ces
matieres les faits doivent feuls attirer notre
attention , & qu'un Phyficien judicieux
ne s'aventure pas au - delà. Cette prudence ,
cette réferve , fi oppofées à la confiance téméraire
& au charlatanifme de quelques
Phyficiens , M. Hauksbée l'avoit puifée
dans les ouvrages & le commerce de M.
Newton. Un efprit auffi conféquent que ce
grand Géométre , comprit en examinant
une infinité de phénomenes , qu'il falloit
s'en tenir aux faits , & ce fut dans ces vûes
qu'il admit l'auration de cohésion dont nous
avons parlé plus haut .
On obferve dans les petites particules
des corps une tendance à fe réunir. Cette
tendance réciproque qu'elles ont les unes
vers les autres , prefque infenfible lorfque
la diftance eft appréciable , devient d'autant
plus confidérable que le contact eft
DECEMBRE. 1754.
1754 135
plus immédiat & plus étendu . Comme la
caufe de ces mouvemens eft cachée à ceux
qui font de bonne foi , le mot attraction
marque le fait de la tendance . Outre cette
confidération qui détermina Newton à introduire
cette expreffion , il y fut porté
encore lorfqu'il eut été convaincu que les
liquides ne s'attachoient pas aux folides ,
que les gouttes d'eau ne fe réuniffoient
pas par un effet de la preffion d'un fluide
ambiant , dont on les fuppofoit gratuitement
enveloppées. Il prouva que deux
gouttes d'eau ne pouvoient iamais fe réunir
dans cette hypothèfe , parce que la figure
d'une portion de fluide foumiſe à la
preffion uniforme d'un autre fluide ne
pouvoit être altérée par cette preffion.
Newton reconnut d'ailleurs que ces petites
malles s'arrondiffoient par une tendance
fort approchante de celle qui arrondit la
furface immenfe de la mer autour de notre
globe . Enfin ce qui achevoit de convaincre
Newton , c'est que la force néceſſaire
pour un tel arrondiffement eft de beaucoup
fupérieure à celle de la pefanteur ,
puifqu'une goutte de mercure pofée fur
une table s'applatit à peine par le point de
contact.
Suivant ces principes , les faits que l'on
tangea pour lors fous les loix de l'attrac
136 MERCURE DE FRANCE.
tion de cohéfion purent être la matiere
des recherches phyfiques ; mais les Cartéfiens
de ce tems là qui foutenoient l'impulfion
exclufivement à tout autre agent ,
s'oppoferent à l'introduction de cette force
; cependant , fi nous en croyons M. Defmareft
, ce ne fut qu'avec de foibles armes
qu'une métaphysique brillante qui les féduifoit
, leur mit en main. En vain nous
repréfentent- ils le méchanifme de la nature
dépendant de la feule impulfion , il fe
plaint que l'expérience refléchie n'a pas
préfidé à la conftruction d'un auffi beau
plan ; & il avance même que bien loin qu'il
ait été formé d'après ces précautions , c'eſt
en les employant qu'on découvre combien
il eft imaginaire & hazardé.
Newton ne peut diffimuler fes allarmes
en voyant les Phyficiens de fon tems fe
tourmenter inutilement pour réduire tous
les effets à des agens méchaniques. Selon
lui , la fonction des Phyficiens eft de raifonner
fur les faits , d'en fuivre les loix
conftantes , & non d'admettre des cauſes ,
parce qu'ils en peuvent imaginer. Les défenfeurs
de l'impulfion exclufive tomberent
dans ces inconvéniens : ils foumettoient
les opérations les plus cachées de la
nature à des agens invifibles , mais qu'ils
décorerent de propriétés copiées fur des
DECEMBRE. 1754. 137
agens palpables. Fiers de ces reffources , ils
fe vanterent d'être feuls en poffeffion d'un
méchaniſme intelligible , & publierent même
que les Newtoniens ne tendoient à rien
moins qu'à le détruire : c'étoit l'imagination
qui rendoit témoignage à la beauté
de fes productions.
M. Defmareſt foutient au contraire que
tout bien apprécié , les partifans de l'impulfion
exclufive détruifoient le méchanifme
de la nature , & il appuye cette prétention
en faifant obferver , 1 °. que les
impulfionnaires fe trouvent visiblement en
défaut , lorsqu'ils entreprennent d'expliquer
avec une certaine étendue & une certaine
préciſion quelque fait de l'ordre de
ceux que les Newtoniens attribuent à l'attraction.
Il renvoye ceux qui voudront s'en
convaincre, à une hiftoire critique des ſyſtêmes
fur la caufe de l'afcenfion des liqueurs
dans les tubes capillaires , qu'il a
placée dans le fecond volume du recueil.
» Tout impulfionnaire , ajoute - t - il , fait
» voir par fon peu de fuccès , ou qu'il n'y
» a pas de méchaniſme dans la nature , ce
qui eft abfurde , ou qu'il ne le fçait pas
»faifir , ce qui eft palpable. Les attraction-
" naires au contraire font heureux dans les
» détails ; ils nous affignent des loix , des
93
proportions , des analogies , & tout ceci
138 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» bien développé nous préſente pour les
effets dont nous venons de parler , le vrai
» méchanifme de la nature : ainfi , nous di-
» fent - ils , les hauteurs d'une même li-
»queur en divers tubes capillaires font en
raifon inverte des diametres de ces tubes.
Les impulfionnaires euffent - ils trouvés
cette analogie par le fecours de leurs
principes compliqués ? elle explique plus
» de chofes , elle préfente plus de lumiere
» que tout le long tiffu des imaginations
cartéfiennes fur les mêmes effets . Ainfi
lorfqu'on fera parvenu ( & on le peut
fans le fecours d'agens méchaniques ) à
découvrir les proportions qui peuvent fe
rencontrer entre les différens phénomenes
, à fixer les limites & l'étendue des
» effets , à fuivre les loix générales qui les
maîtrifent , à en déterminer la marche ,
ne les aura-t-on pas expliqués ? Peut-on
regarder ceux qui font en état de faire
» valoir de tels fuccès , & qui les doivent
» à la maniere dont ils envifagent les phé-
» nomenes , comme ayant un plan de phyfique
barbare & copié fur le péripate-
» tifme ? Peut - on fe perfuader que l'inf-
" trument de leurs découvertes , l'attrac-
» tion , foit une chimere en phyfique &
une qualité occulte ?
n
ל כ
- M. D. appuye cette confidération en reDECEMBRE.
1754. 139
marquant que Diea eft libre de pouvoir
établir plus d'un principe primitif, & que
tout ce qu'il nous plaît de décorer du nom
de caufe , fe réduit en derniere analyſe à
une maniere d'agir de la part de Dieu , par
laquelle il s'eft affujetti très- librement à
donner de l'activité à quelque loi conftante
: c'eſt , ajoute - t - il , la découverte de
cette loi qui doit faire l'objet de nos recherches
& la gloire de nos fuccès .
En 3 lieu , notre Editeur confidere qu'on
n'a pu refufer d'admettre l'exiſtence de la
pefanteur comme une force particuliere ,
quoiqu'on n'ait pu trouver jufqu'à préfent
un méchanifme d'impulfion fatisfaifant
qui donnât le dénouement des différens
phénomenes de la pefanteur. Galilée luimême
n'a découvert les loix de l'accélération
qu'en fouftrayant tour Auide , toute
impulfion ; & quelques impulfionnaires
rigides qui ont tenté d'introduire dans cette
queftion leur machine favorite , ont contredit
les loix découvertes par Galilée .
Voilà un abus & en même tems une impuiffance
de l'impulfion bien avérées.
De toutes ces raifons M. D. conclut que
les attractionnaires , en fuivant les phenomenes
& s'y bornant , s'en tiennent à des
évaluations précifes qui aftreignent les effets
à des loix exactes. Il ne diffimule pas
140 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles laiffent quelque obfcurité dont
l'imagination peut s'allarmer : » mais ne
» vaut - il pas mieux , dit- il , préférer des
traits lumineux & vifs accompagnés de.
» certains nuages qui les enveloppent , à des
» opinions qui faififfent par un air de clarté,
mais certainement fauffes , à un ſyſ-
» tême brillant & intelligible , mais qui
» n'eft qu'une illufion ? Des faits finguliers
» fe préfentent à nous , nous en étudions.
» les rapports , nous n'allons pas d'abord
au- delà , ayant lieu de reconnoître par
expérience que la nature nous montre
» infenfiblement fes fecrets & ne fe décou-
» vre à nous que fous de très petites faces.
Une affinité , une attraction fera pour
moi un effet dont je chercherai à varier
les circonftances & à établir les loix en
» les ramenant à des précifions folides &
» inftructives ; tandis que pour ceux qui
» veulent rapporter à des agens fubordonnés
d'un méchanifme intelligible , ce fera
un paradoxe , une fource de contradictions
& d'erreurs .
Les Cartéfiens qui ne faifirent pas les
vûes de Newton & de fes difciples, crurent
qu'ils vouloient ramener les qualités occultes
du péripatetiſme ; mais il eit aifé de ſe
convaincre que l'attraction de cohésion ,
dont M. Hauksbée a obſervé les loix dans
DECEMBRE. 1754.141
plufieurs expériences délicates , étoient
aufli manifeftes que les qualités des péripatéticiens
étoient cachées. Ces difcoureurs
oififs abandonnoient la conſidération
des effets qu'ils auroient dû difcuter , pour
imaginer & fuppofer des caufes dont ils
n'avoient nulle idée ; bien différens en cela
des Newtoniens , qui fe bornent aux phé
nomenes & qui en examinent fcrupuleufement
les différentes circonftances. Les
Cartéfiens au contraire n'étoient - ils pas
plus dans le cas du péripatetifme , puifqu'on
ne peut diffimuler que dans beaucoup
de queftions ils ne fuppofent des
agens très-occultes , & dans leur nature &
dans leurs fonctions ? M.D. cite pour exem
ple la Phyfique de Regis , où la plupart des
phénomenes font expliqués d'une maniere
ennuyeufe& monotone , par l'entremise de
la matiere fubtile , & c.
Par rapport à l'obfcurité qui environne
la maniere d'agir de l'attraction , on peut
répondre que l'impulfion n'eft pas fans
difficulté , & dès lors ces deux forces fe
trouveront à peu près au même niveau , fi
on les confidere d'une vûe métaphysique :
cependant M. Defmareſt voudroit qu'on
fût réfervé dans l'application de l'attrac
tion aux phénomenes . Il ne fuffit pas , fe
lon lui , d'annoncer cette force comme
142 MERCURE DE FRANCE.
caufe d'un effet , pour avoir fatisfait à ce que
les progrès de la phyfique demandent de
nous ; on ne peut y avoir recours qu'en indiquant
les loix qu'elle fuit dans les effets
qu'on lui foumet ; & en général il faut
plus s'appliquer à approfondir les loix de
cet agent qu'à étendre fon empire fans
fpécifier fes droits. Nous parlerons du
corps de l'ouvrage dans le Mercure prochain.
On trouvera dans le difcours que nous
venons d'extraire , un ftyle net & concis ,
de grandes recherches , des principes lumineux
, une Logique exacte. L'Auteur ,
homme appliqué , modefte , vertueux , a
des connoiffances qui devroient le faire
rechercher par les gens en place.
La pratique univerfelle pour la renovation
des terriers & des droits feigneuriaux
, contenant les queftions les plus importantes
fur cette matiere , & leurs déci
fions , tant pour les pays coutumiers que
ceux régis par le Droit écrit ; Ouvrage utile
à tous les Seigneurs , tant laïques qu'eccléfiaftiques
, à leurs Intendans , Gens d'affaires
, Receveurs & Régiffeurs , de même
qu'aux Notaires & Commiffaires à terriers
& autres Officiers : dans lequel on trouvera
tout ce qui eft néceffaire de fçavoir concer
C
DECEMBRE. 1754. 143
nant les péages & leur établiffement; les foires
& marchés , & leur origine ; les che
mins , les fleuves & rivieres ; la pêche , tant
des rivieres navigables que des étangs ; la
chaffe & fon origine ; les garennes , les
colombiers , & tout ce qui doit être pratiqué
fur ces objets par les Apanagiftes ,
Engagiftes , Douairiers , Ufufruitiers , Bénéficiers
, Commandeurs de Malthe , Communautés
eccléfiaftiques & laïques , & tous
gens de main- morte , Seigneurs particuliers
; le tout accompagné de modeles &
ftyles des procès verbaux de délits , faifies
& reconnoiffances à terriers. Par M. Edme
de la Poix de Frémenville , Bailli des ville
& Marquifat de la Paliffe , Commiffaire
aux droits feigneuriaux ; in-4°. A Paris ,
chez Giffey , rue de la Vieille Bouclerie , à
l'Arbre de Jeffé .
Cet ouvrage eft fi connu & fi néceffaire,
qu'il fuffit de l'annoncer pour le faire rechercher.
DICTIONNAIRE portatif des Théatres ,
contenant l'origine des différens théatres
de Paris ; le nom de toutes les pieces qui
y ont été repréſentées depuis leur établiſ
fement , & des pieces jouées en province ,
ou qui ont fimplement paru par la voie de
l'impreffion depuis plus de trois fiécles ;
134 MERCURE DE FRANCE.
avec des anecdotes & des remarques fur la
plûpart. Le nom & les particularités intéreffantes
de la vie des Auteurs , Muſiciens ,
& Acteurs ; avec le catalogue de leurs ouvrages
, & l'expofé de leurs talens. Une
chronologie des Auteurs , des Muficiens &
des Opéra ; avec une chronologie des pieces
qui ont paru depuis vingt- cinq ans. A
Paris , chez Jombert , rue Dauphine , à
l'image Notre -Dame , 1754 , in- 8 ° . 1 vol.
petit caractere , prix cinq livres.
Quelques corrections & des additions
qu'on vient de joindre à ce Dictionnaire ,
le rendent encore plus intéreffant , & nous
engagent à l'annoncer de nouveau . On
peut voir ce que nous en avons déja dit
dans le Mercure du mois de Septembre de
cette année .
TOUTE la France connoit le plan d'une
Maifon d'affociation . Il a rendu refpectable
M. de Chamouffet aux yeux même de
ceux qui ont trouvé fes idées chimeriques.
Cet excellent citoyen vient de répondre à
une critique qui a été faite de fon projet.
Sa lettre qui eft de feize pages in - 4° , eft
écrite avec cette force de raifonnement que
pouvoit lui donner la bonté de fa caufe , &
avec cette chaleur de fentiment dont il a
déja donné tant de preuves.
MÉMOIRES
DECEMBRE . 1754 145
MÉMOIRES du Marquis de Benavidès ,
dédiés à S. A. S. Madame la Ducheffe d'Orléans
; par M. le Chevalier de Mouhy , de
'Académie des Belles- Lettres de Dijon ;
eroifieme & quatrieme parties. A Paris ,
chez Jorry , quai des Auguftins ; & chez
Duchefne , rue S. Jacques , 1754.
On trouvera dans ce Roman de grands
fentimens , & un ftyle convenable au fujet.
DUCHESNE , Libraire , rue S. Jacques ,
au Temple du Goût , vient de réimprimer
'Architecture des voûtes , ou l'art des traits
& coupes des voûtes . Par le Pere Derand
Jéfuite. Cet ouvrage qui jouit d'une grande
réputation , & dont on a retouché les
planches , eft très - néceffaire à tous les Architectes
, Maîtres Maçons , Appareilleurs ,
Tailleurs de pierre , & à tous ceux qui fe
mêlent de l'Architecture militaire,
Le même Libraire diftribue pour l'année
1755 , les Almanachs fuivans.
Les Spectacles de Paris , ou Calendrier
hiftorique & chronologique de tous les
théatres : quatrieme partie , 1755. Chaque
partie fe vend féparément.
La France littéraire , ou Almanach des
beaux Arts , contenant les noms & ouvra
ges de tous les Auteurs François qui vivent
actuellement.
I. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Almanach des Corps des Marchands ,
arts , métiers & communautés du royaume.
Almanach eccléfiaftique & hiftorique.
Almanach de perte & gain , avec une
table alphabétique de tous les Jeux qui fe
jouent en Europe.
Almanach danfant , chantant.
Almanach chantant du beau fexe , ou
nouvelle Ethomancie des Dames.
Almanach chantant , ou nouvelles allégories
& autres chanfons fur tout ce qui
appartient au Calendrier .
Nouvelle Lotterie d'Etrennes magiques.
Deux Almanachs de Fables en Vaudevilles.
Le Noftradamus moderne , en Vaudevilles
.
Nouveau Calendrier du deftin , précédé
de tous les amufemens de Paris .
Nouvelles tablettes de Thalie , ou les
promenades de Paris.
L'Oracle de Cythere , ou l'Almanach du
Berger.
Etrennes des Amans .
Almanach des Francs- Maçons .
La Bagatelle ou Etrennes à tout le monde .
GISSEY , rue de la vieille Bouclerie ,
à l'arbre de Jeffé , donne pour l'année 1755 ,
les deux Almanachs fuivans.
DECEMBRE . 1754 147
Etrennes hiftoriques , ou mêlange curieux
pour l'année 1755 , contenant plufieurs
remarques de chronologie & d'hiftoire
; enſemble les naiffances & morts
des Rois , Reines , Princes & Princeffes de
l'Europe , accompagnées d'époques & de
remarques que l'on ne trouve point dans
les autres calendriers ; avec un recueil de
diverfes matieres variées , utiles , curieufes
& amufantes .
Almanach des curieux pour la même
année , où les curieux trouveront la réponſe
agréable des demandes les plus divertiffantes
, pour fe réjouir dans les compagnies.
LETTRE écrite à M. le Chevalier de
Mouhy , de l'Académie des Belles - Lettres
de Dijon ; par M. le Marquis d'Argens
Chambellan de Sa Majesté le Roi de
Pruffe.
J
'Ai été vivement mortifié , Monfieur ,
en apprenant le jufte fujet que vous
avez de vous plaindre de ce qui fe trouve
encore dans la nouvelle édition des
Lettres Juives dont vous me parlez . Je
vous jure , Monfieur , que je n'ai eu aucune
connoiffance de cette édition ; & elle
Gij
TS MERCURE DE FRANCE.
me furprend d'autant plus , que j'étois à la
veille d'en faire faire une par un Libraire
d'Amfterdam , qui a acheté le droit de copie
de cet ouvrage , & à qui cet accident
ne peut être que très- defavantageux . J'avois
réfolu de mettre à la tête de mon ouvrage
une préface que j'ai déja envoyée
en Hollande , dans laquelle je rends à votre
mérite perfonnel , à vos talens & à votre
politeffe la juftice que leur doit tout
homme équitable & éclairé. Mais comme
il pourroit arriver aujourd'hui que l'édition
d'Amfterdam fût retardée , & que je
fuis intéreffé encore plus que vous ne l'êtes
, que ma façon de penfer foit connue
du public , & qu'il fçache que la réflexion ,
un jugement plus mûr & la lecture de plufieurs
ouvrages très - ingénieux que vous
avez composés depuis quinze ans , m'ont
évidemment convaincu de la précipitation
& du peu de jufteffe de mon jugement ; je
vous prie , Monfieur , de vouloir communiquer
la lettre que j'ai l'honneur de vous
écrire , àM. l'Abbé Raynal , qui me fait la
grace de m'accorder fon amitié , & qui aura
la bonté de vouloir la faire inférer dans
le premier Mercure.
Je ne fçaurois vous exprimer , Monfieur ,
quel est mon chagrin . Je me rappelle fans:
celle que bien éloigné de fuivre la maxime:
DECEMBRE . 1754 149
des Auteurs qui cherchent à accabler d'injures
ceux qui ont ofé blâmer leurs ouvrages
, j'ai toujours trouvé en vous , Monfieur
, un défenfeur ; & dans le tems que
vous aviez à vous plaindre de moi , vous
ne vous en vengiez qu'en me rendant fervice
. Votre conduite , Monfieur , m'a plus
puni de mon impoliteffe que les réponfes
les plus piquantes , & elle m'a convaincu
que je ne pouvois trop dans toutes les
occafions vous donner des marques de mon
fincere attachement. Jugez donc de ma
douleur , lorsque j'ai vû que l'imprudence
de certains Libraires , en imprimant un
livre fans confulter l'Auteur , renouvelloit
une chofe que je voudrois mettre , s'il étoit
poffible , dans un éternel oubli .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Le Marquis d'Argens.
A Poftdam, ces Octobre 1754.
que
M. Morand , de l'Académie des Sciences
, & Secrétaire perpétuel de l'Académie
de Chirurgie , qui a autant de zéle pour le
bien de l'humanité de talent pour le
procurer , nous a communiqué une ordonnance
rendue par l'Impératrice de Ruffe
, qui porte que » toutes les Sages fem-
» mes , tant à Mofcou qu'à Petersbourg ,
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
و ر
"
39
» devront être examinées par des Médecins
» & Chirurgiens experts , ainfi que par
» des Sages femmes jurées , après quoi on
» leur fera prêter ferment fuivant le for-
» mulaire joint à la même ordonnance . Le
» nombre de ces Sages femmes eft fixé à
» quinze pour Mofcou , & à dix pour Pétersbourg.
A mesure qu'il y en aura de
» furnuméraires , on en fera paffer une
» dans chaque ville du Gouvernement , &
fucceffivement dans les villes provinciales
, afin qu'avec le tems tout l'Empire
» foit pourvû de Sages femmes. Leur ſalai-
» re eft reglé par une lifte annexée à ladite
» Ordonnance , & chacun fera tenu de le
» payer fans contradiction . Outre les Sages
» femmes ordinaires , il y en aura deux à
" Mofcou & deux à Pétersbourg pour tou
» tes fortes de cas extraordinaires , lefquel-
» les feront aux gages de la Couronne.
» Celles de Mofcou auront , la premiere
» deux cens roubles , & la feconde cent
cinquante ; celles de Pétersbourg , la pre-
» miere trois cens , & la feconde deux
» cens roubles par année . Chaque Sage
» femme jurée tiendra deux apprentives.
»
Pour l'inftruction fondamentale & la
»confirmation réguliere des Sages fem-
» mes , on établira tant à Mofcou qu'à Pé-
» tersbourg , dans chacune de ces deux vil-
00
DECEMBRE. 1754 151
»
"
» les , une école fous l'infpection d'un Mé-
>> decin & d'un Chirurgien , lefquels Méde-
» cins & Chirurgiens feront nommés Profeffeurs
en l'art d'accoucher , & les Chirur-
" giens , Accoucheurs ; ils feront auffi aux
» gages de la Couronne. Les premiers au-
» ront depuis trois cens jufqu'à fix cens
» roubles , & les derniers entre deux cens
»& quatre cens roubles par année . Le Collégé
de Médecine ne demande pour tous
» ces frais & autres qu'une fimple fomme
>> annuelle de trois mille roubles ; laquelle
» fomme devant être , comme de raifon
» fupportée par le public , l'on a formé
» une taxe , dont la liſte eft de même join-
» te à l'Ordonnance , & en conféquence de
laquelle chacun fera obligé de payer fuivant
le rang du mari de l'accouchée , fans
exception de qui que ce foit , fous peine
» d'exécution. Cette fomme fera avancée
» en trois termes annuellement par le tré-
»for de la Couronne , au Collège de Mé-
» decine , qui en fera enfuite la reftitution
» du produit de la taxe . Tout cet établif-
» fement eft foumis à la direction du même
» Collége , qui eft chargé auffi de la per-
»ception des deniers affectés à fon ufage.
»
"
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
*******************
BEAUX ARTS.
MEDAILLE pour la Place que l'on
doit faire devant l'Eglife de S. Sulpice.
'Un côté , la tête du Roi , avec cette
infcription :
LUDOVICUS Prus MUNIFICUS.
Revers. L'Eglife de S. Sulpice , avec la
nouvelle place qu'on doit faire devant
cette Eglife.
Legende. Bafilica & urbi additum decus
Exg. S. Sulpitii area.
M. D. LCCIV.
DÉCOUVERTE IMPORTANTE.
M. le Comte de Caylus , qui aime
qui pratique les Arts depuis long- tems ,
& qui leur a été utile de toutes les manieres
poffibles , a fait part au public dans
l'Affemblée publique de l'Académie des
Infcriptions & Belles - Lettres , tenue le
12 Novembre dernier , d'une des plus
belles découvertes qui ayent été faites depuis
plufieurs fiécles : il a retrouvé une des
manieres de peindre des anciens. C'eſt le
fruit de fes immenfes recherches , & enDECEMBRE.
1754 155
del
•
core plus de fes profondes réflexions. Dès
l'an 1745 il avoit donné une differtation
fur quelques paffages de Pline qui concernoient
les arts dépendans du deffein . Un
de ces paffages roule fur la facon de peindre
pratiquée dans l'antiquité , mais inconnue
de nos jours , que Pline nomme
peinture encaustique * , & dont il diftingue
jufques à trois efpéces.
Ces trois efpéces , dans lefquelles le feu
étoit néceffaire , n'ont aucun rapport avec
l'émail , quoiqu'en difent les interpretes de
Pline, plus fçavans que connoiffeurs. M. de
Caylus , après les avoir combattus dans fa
differtation de 1745 , propofoit des conjectures
vagues fur chacune des efpéces de
Le paffage fuivant eft un de ceux qui ont mis
M. de Caylus fur les voies qui l'ont mené à fa
belle découverte.
Ceris pingere , ac picturam inurere qui primus
excogitaverit , non conftat. Quidam Ariftidis inventum
putant , poftea confummatum à Praxitele . Sed
aliquanto vetuftiores encaustica pictura extitere ,
ut Polygnoti, & Nicanoris , & Arcefilai Pariorum.
Lyfippus quoque Agina picturafua incripfit ,
érixaveer , quod profectò non feciffet , nifi encaufiica
inventa.
Pamphilus quoque Apellis praceptor non pinxiffe
tantum encaufta , fed etiam docuiffe traditur . Paufian
Sicyonium primum in hoc genere nobilem. Brieis
filius hic fuit , ejufdemque primo difcipulus..
- Plinius , lib. 35. cap . XI..
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
peinture encauftique. Il entrevoyoit pour
tant qu'il pourroit retrouver un jour la
maniere de les pratiquer. Les expériences
qu'il a faites depuis , & une lecture trèsrefléchie
de Pline , lui ont fait découvrir
la premiere des trois efpéces. Nous en
parlons avec d'autant plus d'affurance que
nous avons vû , & que tout Paris a vû à
l'Académie la démonftration de ce que
nous avançons. M. de Caylus y a expofé
un tableau qui a été deffiné d'après un
bufte antique de Minerve qui lui appartient
, & colorié d'après nature. M. Vien ,
jeune Peintre , de grande réputation , n'y
a employé que des cires chargées de couleurs
: elles l'ont mis en état d'opérer avec
autant de facilité que le mêlange de l'huile
en peut procurer.
Quelque vif qu'ait été le defir que le
public a montré pour connoître les détails
d'une opération fi curieufe , M. de Caylus
a été forcé de les renvoyer, à cauſe de leur
longueur , à un autre tems. Il s'eft contenté
d'avertir que cette façon de peindre oubliée
depuis tant de fiécles , fournit plus
de fecours que la maniere ordinaire pour
la vérité de l'imitation , qu'elle donne plus
d'éclat & de folidité aux couleurs où l'air
ni les années ne doivent caufer aucune altération
, & qu'enfin on pourra retoucher
DECEMBRE . 1754. 155
5
les ouvrages de ce genre long tems après
qu'ils auront paru , & même auffi fouvent
qu'on le voudra , fans craindre de faire
jamais appercevoir la retouche , ni de fatiguer,
moins encore de tourmenter la couleur.
De tels avantages paroiffent à M. de
Caylus confirmer ce que les auteurs ont
écrit fur les effets de cette ancienne peinture.
Il a obfervé que ces mêmes avantages
pourront être mieux fentis par une plus
longue fuite de pratique. Dans tous les
arts , les premiers effais ont des difficultés
que levent enfin le genie des artiftes. Cependant
, les préparations une fois trouvées
, M. Vien a réuffi fans peine & promptement.
Les amateurs des arts & de l'antiquité
doivent voir reparoître avec plaifir les
moyens que plufieurs grands peintres de la
Grece ont employés pour charmer & pour
inftruire les Grecs , c'eft- à- dire les hommes
dont le goût a été le plus délicat , le plus
jufte & le plus épuré.
On pourroit regarder , ce me femble ,
la gravûre comme une langue que tout le
monde parle , mais dont peu de perfonnes
connoiffent les fineffes. Comme on
voit beaucoup de gens conferver des mots
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
d'habitude , ne fçavoir pas fufpendre leu ?
ton , s'exprimer avec monotonie , &c. on
voit beaucoup de Graveurs qui prennent
un trait fans confiderer l'efprit de l'auteur
, copient le trait fervilement , mettent
enfuite des ombres & des clairs à- peupiès
dans les endroits indiqués par l'original
, & croyent avoir fait une eftampe ;
on ne pourra même en douter , car le nom
du Peintre fera écrit au bas de la planche.
Les maîtres dont le talent eft facile &
l'ordonnance agréable , font d'autant plus
exposés au malheur de ces mauvaiſes traductions
, que leurs compofitions font plus
defirées , & que ces artiſtes étant aimés ,
on veut avoir tout ce qu'ils ont produit.
J'ai vu plus d'une fois des hommes , même
affez éclairés , rougir des mauvaiſes chofes
qu'ils avoient raffemblées , & dire pour excufe
: il faut bien tout avoir. On me dira
que cette néceffité pouffée par - delà les bornes
dans les recueils d'eftampes , eft un
avantage pour foutenir & élever de jeunes
Graveurs ; mais le plus fouvent ils en abufent
; ils travaillent fans attention , & difent
, pour fe confoler de leur peu d'application
ou de leur ignorance , le maître eft
aimé , on a déja beaucoup de fes more
ceaux , il faudra que celui-ci entre dans
la fuite ; & l'ignorant ou le parcffeux fe
DECEMBRE
1754. 357
"
trouve en effet récompenfé d'un travail
dont il auroit mérité d'être puni , du moins
du côté de l'argent. Ces raifons font que
M. Boucher fe trouve plus expofé qu'un
autre à de pareils inconvéniens , & je le
crois trop amateur de fon talent pour n'ê
tre pas perfuadé qu'il feroit charmé d'avoir
toujours été auffi bien rendu qu'il
vient de l'être par M. Daullé dans les deux
ovales qui me restent à décrire. Ils repréfentent
la Mufique Paftorale & les Amufemens
de la campagne ; ce font leurs titres.
Le jeune homme qui tient , dans le dernier
, la corde d'un filet tendu pour prendre
des oifeaux , n'allarme point le fpectateur
pour leur liberté ; il n'eft occupé avec
raifon , que de la jeune perfonne auprès
de laquelle il eft affis ; elle paroît à fon
égard dans la même fituation , & fur- toutne
point aimer cette chaffe , à laquelle elle
tourne abfolument le dos. Le brillant des
chairs , la dégradation du payfage. , le travail
des terraffes , & celui d'une fabrique
placée au- deffus du filet , ne peuvent être
mieux traités. Cependant il faut convenir
que les mêmes beautés . fe trouvent nonfeulement
dans le morceau de la mufique
paftorale , mais que le grouppe des deux
jeunes gens de fexe différent , dont il
eft compofé , eft plus riche de lumiere
158 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle eft répandue avec plus d'art &
moins d'interruption. Ces deux pendans ,
traités en ovale dans le quarré , feront l'ornement
de plus d'un cabinet , aujourd'hui
que le nombre des eftampes montées fait
une riante décoration pour un très-grand
nombre de perfonnes qui ne font point
en état de fatisfaire leur goût fur une curiofité
plus confidérable .
On trouvera ces deux eftampes chez
Daullé , rue du Plâtre S. Jacques , & chez
Buldet , rue de Gefvres.
BULDET , rue de Gefvres , au Grand
coeur , vient de mettre en vente trois eftampes
gravées par Pelletier. La premiere
d'après M. Natoire , repréfente Jupiter &
Califto ; la feconde & la troifiéme d'après
M. Pierre , repréfentent le Marché de Tivoli
, & l'Inconftance punie.
DANS le grand nombre d'amateurs qui
ne poffedent des chef- d'oeuvres que pour
eux , il s'en trouve quelques- uns qui cher
chent à répandre le goût des arts , & qui
communiquent volontiers au public tout
ce qui peut l'éclairer. Un des plus ardens
à répandre la lumiere , c'eft M. le Comte
de Vence. Son cabinet eft ouvert à tous
les Graveurs qui ont du talent & de la
DECEMBRE . 1754 159
probité. Il ne leur donne pas indifféremment
fes tableaux ; mais il diftribue à chacun
ce qu'il peut bien rendre . Quoique
fes choix ayent été fort heureux jufqu'ici ,
il en a peu fait qui ayent été auffi généralement
approuvés que celui de M. Wille
, Allemand , pour rendre un des plus
beaux tableaux de Netfcher.
Ce Peintre Allemand , établi dans les
Pays-bas , n'a gueres fait que des portraits ;
il jouit pourtant d'une très- grande réputation
c'eft qu'il a réuffi fi parfaitement
dans la maniere de traiter les étoffes , les
fatins fur-tout , que fes portraits ont mérité
d'être mêlés avec les ouvrages des plus
grands maîtres dans les principaux cabinets
de l'Europe .
Quelque talent qu'eût Netfcher pour
le portrait , il ne s'y eft pas tout-à-fait fixé ,
& il s'eft quelquefois élevé jufqu'à l'hiftoire.
La mort de Cléopatre eft celui de fes
tableaux qui eft le plus connu . Outre le
mérite qu'il a dans fes autres ouvrages ,
il y a jetté une expreffion & une nobleſſe
qu'on cherchoit vainement dans les autres
Peintres de fon école.
M. Wille , déja très- connu par la beauté
de fon burin , a rendu ce beau tableau
avec toute la force & les graces poffibles.
Cet habile Graveur demeure quai
160 MERCURE DE FRANCE .
des Auguftins , à côté de l'Hôtel d'Auver
gne.
Nos Graveurs auroient encore plus de
réputation qu'ils n'en ont en Europe , s'ils
s'attachoient plus fouvent à rendre les
tableaux des grands maîtres. On voit donc
avec plaifir que P. B. Audran , qui porte
un nom fi recommandable dans l'art`qu'il
profeffe , s'eft appliqué à nous donner deux
planches , l'une d'après le Titien , qui repréfente
Apparition de Jefus - Chriſt aux
Pelerins d'Emaus , & l'autre une Defceme
de Croix , dans laquelle le Pouffin a fait
fentir tout le mérite de fon expreffion .
Ces deux eftampes font dédiées à M. le
Comte de Brulh . Ce Miniftre & le Roi
fon maître , poffedent les tréfors de l'Italie
; ils l'augmentent tous les jours , &
bientôt on fera contraint de faire le voyage
de Drefde pour acquerir les plus fûres connoiffances
dans la maniere des grands maî
tres. Le jugement & les yeux ne font formés
que par la comparaiſon.
Audran demeure rue S. Jacques , à la
ville de Paris , entre les rues de la Parche
minerie & du Foin.
DECEMBRE. 1754 165
LETTRE fur la ftatue de S. Auguftin
par M. Pigalle.
On amour pour les Arts exige de
moi , Monfieur , que j'annonce au
Public les productions des grands hommes
lorfque je les découvre : celle de M. Pigalle
mérite les éloges de tous les connoif
feurs. Il fit placer le 23 Août , dans l'Eglife
des Petits Peres , une figure en marbre
repréfentant S. Auguftin en rochet
étole & chappe , avec la mitre & fa croffe.
Ce célébre Pere de l'Eglife tient fur la
main gauche un livre ouvert , où on lit ces
deux mots , Auguftini opera ; & de la main
droite il les offre au Seigneur dans fon
Temple. Cette ftatue a huit pieds de hauteur,
& paroît cependant de grandeur naturelle
: elle eft d'un marbre de Gênes blanc ,
d'autant plus précieux qu'il n'y a pas une
feule tache. Tout ce que la fageffe & la
fagacité du plus habile artifte étoient capables
d'exécuter , s'y trouve rendu avec
la plus parfaite précifion . On fent dans le
caractere de la tête cet efprit divin qui
animoit S. Auguftin , & cette force avec
laquelle il terraffoit les Hérétiques de fon
tems. Il n'étoit pas poffible de mieux dé162
MERCURE DE FRANCE.
velopper cette figure. La correction du
deffein & la hardieffe de l'exécution ne
pouvoient pas être portées plus loin .
Quelques perfonnes avec lefquelles je
me rencontrai aux Petits Peres , lorfque j'y
vis cette admirable figure , trouverent mauvais
que M. Pigalle ne l'eût point polie.
Je leur repréfentai que c'étoit au contraire
l'effet d'une fupériorité de génie & de réflexion
, en ce que le poli général d'une
figure ôte les graces de l'expreffion ; qu'il
feroit , par exemple , totalement contraire
au bon goût de polir le linge , comme le
rochet qui devoit être mat de couleur , &
qu'il n'y avoit de fufceptible du luifant
du poli , que de certaines parties d'étoffes ,
telle que les paremens d'une chappe , fans
quoi on remarqueroit une defagréable confufion
entre le linge & les étoffes.
Cet ornement confidérable de l'Eglife
des Petits Peres eft dû à la pieufe générofité
de plufieurs perfonnes de très- grande
confidération : générosité follicitée & obtenue
par le Reverend Pere Felix , ancien
Prieur de la Maiſon .
J'ai l'honneur d'être , &c.
VOISIN , Avocat en la
Cour , rue du Four S.
Euftache.
DECEMBRE. 1754 163
Méthode du Bureau typographique pour la
Mufique. Par M. Dumas.
ETTE invention qui date de l'année
derniere , a eu des cenfeurs & des partifans
. Nous allons difcuter avec impartialité
les raifons des uns & des autres . Il
réfultera de cet examen une lumiere fuffifante
pour mettre nos lecteurs en état de
prononcer.
On impute à la méthode que nous annonçons
, 1. un ordre brouillé dans fa
diftribution. 2°. On prétend qu'elle exige
dix années d'étude . 3 ° . On croit trouver
la caufe de cette perte de tems dans les
opérations de double emploi dans les leçons.
4. On dit la dépenſe du bureau indifpenfable
à toute perfonne pour apprendre
la Mufique . Voici la réponſe à ces objections.
Le Bureau typographique eft divifé en
trois parties. La premiere contient les élémens
de la Mufique renfermés dans trois
colonnes. La feconde parcourt dix- huit colonnes
, qui contiennent les cartes fervant
à l'ufage convenable pour tracer les leçons
notées dans la méthode. La troifieme remplit
les neuf dernieres colonnes , qui font
voir la preuve du progrès que l'on doit
164 MERCURE DE FRANCE.
avoir fait lorfqu'on y eft parvenu ; & enfin
la méthode de chanter dans la partition.
On a vû jufqu'à préfent au commencement
du livre de M. Dumas , une grande
carte qui préfentoit le plan général de fon
entrepriſe : elle fera fupprimée à l'avenir ,
pour ôter le prétexte qu'on a pris de faire
entendre au public la néceffité de la comprendre
pour apprendre la Mufique.
Dans la premiere divifion , on trouve
à la premiere colonne les inftructions concernant
l'ufage des deux tables qui renferment
les monofyllabes ainfi rangées en forme
d'échelle , la , fi , ut , re , mi , fa , fol,
la , qui donnent à entendre par les plans
fuivans , qu'il s'agit dans la Mufique de dégrès
& d'intervalles pour diftinguer les
fons , & pour enfeigner le premier langage
qui les caracteriſe .
La feconde colonne contient les inftruc
tions du détail de la portée muficale . L'on
y voit l'application des mêmes monofyllabes
pour enfeigner à un éleve le nom de
chacun de fes dégrès & du fon qu'il indique.
On y voit fucceffivement les huit pofitions
des trois clefs de la Mufique , le
tout en ordre dans chaque cafe , qui forme
le plan général de cette colonne . L'Auteur
a la fatisfaction de voir que par ces
fimples monofyllabes fes éleves forment
C
DECEMBRE. 1754. 165
aifément toute efpece de fons , tant natu
rels que tranfpofés , foit en montant ou en
defcendant , par les échelles des deux tons
naturels d'a-mi-la & de c-fol- ut , avantage
qui eft de la derniere conféquence.
La troifieme colonne fubftitue les notes
de la Musique aux monofyllabes que l'on
vient de pratiquer fur la portée . On y fait
connoître leur valeur par leurs différentes
figures & par un détail très bien circonftancié.
L'Auteur n'a pas négligé de fimplifier
le moyen important de rendre fenfible
l'application du mouvement convenable à
chaque note de différente figure . Dans cette
vûe il a eu recours aux monofyllabes
dont nous avons parlé . Il fuffit de les lire.
dans l'ordre qu'il preferit , pour remporter
en peu de tems tout ce qu'il y a de plus
difficile à apprendre dans les commencemens
de la Mufique par toute autre voie .
Voilà qui ne s'accorde pas avec l'imputation
d'une méthode brouillée dans fa
diftribution , non plus qu'avec les dix années
d'étude , puifqu'on apprend dans cette
méthode à pratiquer par de fimples mo
nofyllabes , 1. la nomination hardie des
notes . 2 °. La formation des fons , tant na
turels que tranfpofés . 3 ° . Enfin les mouvemens
précis & convenables à toutes les
166 MERCURE DE FRANCE.
différentes valeurs de notes . Ces difficultés
levées , le reste de la méthode devient un
amufement.
La feconde divifion compriſe dans dixhuit
colonnes , renferme le moyen de pratiquer
un premier cours de leçons dans les
tons naturels & tranfpofés , ainfi que dans
leur mode , pour perfectionner un éleve
dans tout ce qu'il vient d'apprendre par les
monofyllabes , je veux dire , la plus parfaite
exécution , tant du chant que des
mouvemens qu'il puiffe acquerir felon les
fignes de mefures , tant fimples que compofés.
L'accufation du double emploi qu'on
prétend être dans les leçons de M. Dumas ,
nous paroît hazardée par des perfonnes
qui n'ont pas fenti que la leçon naturelle
que l'Auteur place au-deffous d'une autre
leçon tranfpofée , doit fervir à un éleve
de modele dans la progreffion de fon échelle
. D'ailleurs , il a prétendu favorifer les
perfonnes qui ne font pas dans l'ufage ou
l'habitude de chanter fans tranſpoſer .
-
Les nouvelles tables que M. Dumas préfente
ici touchant les tranfpofitions & leur
origine , nous paroiffent d'un très bon
ufage , fur-tout celles par lefquelles il en
feigne la Mufique à toutes perfonnes , quelle
voix qu'elles ayent , par le moyen d'une
feule clef.
DECEMBRE. 1754. 167
L'Auteur donne des regles diftribuées
par leçons dans l'ordre de demandes & de
réponſes , qui traitent non feulement des
tranfpofitions , mais encore des principes
fondamentaux de la Mufique , que tout habile
concertant ne doit pas ignorer , ce qui
n'a jamais été donné au public. Il fait précéder
les deux tables qui préfentent l'origine
des tranfpofitions , dans les exemplaires
qu'il délivre à préfent , par des inftructions
qui démontrent certains défauts où
l'on eft tombé pour n'avoir pas encore fait
attention au principe qui les établit. Il
donne enfuite la maniere de remédier à
ces défauts.
Il termine enfin cette feconde partie par
les régles , qui font connoître les tons naturels
& tranfpofés à l'afpect de la clef & des
tranfpofitions , lorfqu'elles lui font appliquées
, & non par la derniere note d'une
leçon. Ce qui lui a donné lieu de repréfenter
un plan des douze demi-tons , qui
porte la preuve des inftructions qu'il y a
établi ; comme auffi celle des vingt - quatre
tons que la Mufique renferme .
Par les deux tables fuivantes il donne la
derniere conviction de la véritable quantité
de dièzes & de bémols qui convient
aux tons ; la relation tonique qu'elles font
voir , en eft la preuve. Elles font établies
168 MERCURE DE FRANCE.
avec tant de folidité & de lumiere qu'elles
donnent le moyen de baiffer ou d'élever
une piece de Mufique un demi- ton plus
haut ou plus bas qu'elle n'a été compoſée.
Enfin la troifieme divifion qui parcourt
les neuf dernieres colonnes du Bureau ,
contient un fecond cours de leçons de Mufique
, qui fervent de preuve au progrès
qu'on doit avoir fait lorfqu'on y eft parvenu
. Ici on apprend à chanter , comme on
appelle improprement , fans tranfpofer,
Nous difons improprement , parce qu'il paroft
avec évidence que la tranfpofition eft
inféparable du chant , & qu'il n'y a que là
lecture qui puiffe être naturelle. Le progrès
en queftion confifte à fçavoir appliquer la
clef & la tranfpofition convenable à ces
leçons , comme auffi les fignes de meſures.
Il y a encore deux tables à la fin du livre ,
par lesquelles on peut élever ou baiffer
toutes les leçons de ce fecond cours , dans
tous les tons de la Mufique.
Il ne refte donc plus qu'à refuter la prétendue
néceffité de faire la dépenfe du Bureau,
pour apprendre la Mufique. Voici
comment s'exprime l'Auteur dans le feuillet
de fa méthode qui précéde la grande carte.
L'ufage du Bureau ayant été imaginé en faveur
de la jeuneffe , les perfonnes plus avancées
en âge peuvent parfaitement apprendre
La
1
Σ
DECEMBRE.
17540 169
la Mufique par le feul fecours de la méthode,
& c .
Nous croyons ce que nous venons de
dire fuffifant pour déterminer les parens
qui veulent que leurs enfans apprennent
la Mufique , à fe fervir de la méthode ingénieufe
& raifonnable de M. Dumas. Elle
fe vend vingt livres : on ne la trouve que
chez l'Auteur , rue Montmartre , vis - à- vis
les Charniers , la porte cochere entre la
Communauté des Prêtres , & les Soeurs
grifes de S. Euftache .
L'IMPARTIALITÉ fur la mufique . Epître
à M. Jean -Jacques Rouffeau de Genêve ;
par M. D. B. 1754. in-4 ° . pp . 36.
» Deux objets partagent cet ouvrage ,
» dit-on dans l'avertiffement . On y répond
» aux principaux reproches que M. Rouf-
" feau fait à la mufique Françoife , & l'on
"y prouve que nos compofiteurs ont tous
» les talens qui caractérisent les grands
» maîtres. Les reproches qu'on fait à notre
mufique font , 1 ° . qu'elle eft afſociée
avec une langue qui ne lui eft point
favorable ; 2 ° . qu'elle eft trop monotone ;
» 3 ° . qu'elle eſt peu naturelle ; 4° . que
» les étrangers ne la goûtent point ; 5 °.
» qu'elle est bien moins parfaite que celle
» des Italiens ; 6°. qu'elle n'exifte point ,
1. Fol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
33
» ni ne peut exifter. Voilà le plan de la
premiere partie. On démontre dans la
»feconde , que les compofiteurs François
» 1 °. ont approfondi les principes de la
mufique ; 2 °. qu'ils ont faifi le goût de
» la nation ; 3 ° . qu'ils font doués du génie
» mufical ; 4° . qu'ils poffedent dans le plus
» haut dégré le talent de l'expreffion.
Voici comment finit ce Poëme , dans lequel
il y a beaucoup de morceaux heureux ,
Non , Jean-Jacque , à ton coeur je rends trop de
juſtice ;
De tes préventions fais donc le facrifice ,
Et conviens que dans l'art des fons harmonieux ;
Le François dès long - tems infpiré par les Dieux ;
Partage avec fuccès les dons de Polymnie ;
Que le goût , le talent , le fçavoir , le génie
Sont l'appanage heureux dont il fut enrichi :
Que des vains préjugés fagement affranchi ,
Il faifit le vrai beau par tout où la nature
En offre à fes regards la frappante peinture ;
Qu'il chérit les talens ' , même dans ſes rivaux ;
Et que des plus grands traits décorant fes travaux
En tout genre il créa de fublimes merveilles.
Ces chefs-d'oeuvres brillans , fruits de fes doctes
veilles ,
Par l'ordre d'Apollon , dans d'immortels concerts,
A nos derniers neveux feront encore offerts.
Telle ,malgré l'effort de la jaloufe envie ,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
λαπρία
Parla
Répan
THE
NEW
YORK
PUBLIC J
Je
En
M
DECEMBRE . 1754.
Aux piéges de l'erreur la vérité ravie ,
Par la vivacité de fes feux éclatans ,
Répandra fa fplendeur même au-delà des tems.
00000
J
CHANSON.
Dialogue entre deux Bergeres.
E crains que Tircis ne m'engage
Je ne réponds plus de mon coeur.
En vain l'amoureux esclavage
Me fait peur :
Je le fens trop , ah ! je partage
Son ardeur.
Réponse.
Tircis vous aime , il faut fe rendre
Calmez d'un regard fes foupirs.
Mais pour augmenter d'un coeur tendre
Les defirs ;
Faites-lui quelque tems attendre
Les plaifirs.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
L'A
SPECTACLE S.
'Académie royale de Mufique continue les Fé
tes de Thalie. Ce fpectacle , depuis le brillant
début de Mile Cohendet , attire plus de monde
qu'il n'en attiroit d'abord. Le goût du Public
pour la voix & le talent de la nouvelle Actrice eft
toujours très-vif. On retirera le 3 Décembre les
Fêtes de Thalie , pour mettre Thésée.
Les Comédiens François font tous réunis depuis
le 18 de Novembre. Tandis qu'une partie faifoit
les délices de la Cour à Fontainebleau , ceux qui
étoient restés à Paris , foutenoient le théatre avec
fuccès ; & ils avoient de très-fortes repréfentations,
quoiqu'ils ne donnaffent que des pieces de répertoire
. Mlle Clairon a beaucoup joué , & toujours
fupérieurement. Les rolles qu'elle a repréſentés
pendant l'abfence , font Agrippine dans Britannicus
, Zaire , Roxane dans Bajazet , Cléopatre dans
Rodogune , Ariane , Pauline dans Polieudte , Phédre
, la Reine dans Guftave , Alzire , Penelope &
Médée. Ces deux dernieres tragédies font très -médiocres
; on les donne moins fréquemment que
celles des bons Auteurs . Penelope eut une chute
marquée dans la nouveauté , à peine put-elle fupporter
fix représentations , & elle a eu bien de la
peine à fe relever. Il y a apparence que cette tragédie
auroit été abandonnée, fi Baron , à la rentrée
au théatre , n'avoit voulu jouer les trois reconnoiffances
qui fe trouvent dans le rolle d'U
lyffe . Les deux premiers actes de Penelope font
extrêmement froids , la verfification de toute la
DECEMBRE. 1754 173
piece eft dure , profaïque & prefque toujours platte
, les rolles épifodiques font infupportables ; il y
a un perfonnage d'Yphife qu'on devroit fupprimer,
il eft abfolument inutile ; & l'amour de Telemaque
pour cette Princefle eft ridicule. Il y a des endroits
touchans dans les trois derniers actes ; la
reconnoiffance du cinquiéme fait fur- tout un
grand effet. Cette piece eft difficile à bien rendre ;
elle exige le plus grand foin de la part des Ateurs
, & principalement de la part de Penelope .
Mlle Clairon y ravit tous les fpectateurs . M. La-
Doue qui eft chargé du rolle d'Ulyſſe , s'en acquitte
auffi très-bien . Le dénouement de Penelope
devroit être en action au lieu d'être en récit. Il
y a un autre défaut dans ce dénouement , c'eſt
qu'Ulyffe n'y paroît pas : on feroit bien aife de le
revoir triomphant de fes ennemis , & paifible poffeffeur
de fes Etats .
Il nous paroît que les connoiffeurs eftiment plus.
Médée que Penelope ; les deux grands refforts de
la tragédie , la terreur & la pitié , s'y font fentir
plus vivement. Il n'y a point de perfonnage épi
fodique ; l'action en eft fimple & grande , & le
fujet bien traité. Il y a des beautés dans tous les
actes. Le quatrieme eft frappant. Médée prête à
poignarder fes enfans , & retenue par l'amour maternel
, remplit tous les fpectateurs d'effroi . Il
feroit à fouhaiter que le rolle de Jafon fût moins
foible & moins odieux . Les prétextes dont il fe
fert abandonner Médée , font miférables ;
ils excitent une indignation générale . Les rolles
de Créon & de Créufe ne font gueres mieux faits ,
Longepierre a tout facrifié à celui de Médée. Il
ya quelquefois de l'élévation dans les vers de
cette piece, il y a même des tours naturels & heureux
, mais le ftyle n'eft pas foutenu . On voit que
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE:
P'Auteur s'eft fatigué quand il a voulu mettre de la
force & de la nobleffe dans l'expreffion ; fon imagination
s'épuife promptement . La tragédie de
Médée fut reçue froidement lorfqu'elle fut mife
au théatre en 1694 , & cet ouvrage étoit preſque
oublié , lorfque les Comédiens en rifquerent une
repriſe au mois de Septembre 1728. Mlle Balicour
y rempliffoit le principal rolle , & le fuccès
en fut prodigieux , quoiqu'on ne le repréfentât
que les Mardis & Vendredis , les deux jours de
fa femaine ou la Comédie eft le moins fréquentée.
Depuis la retraite de Mlle Balicour , la tragédie
de Médée s'eft foutenue par les talens de Miles
Dumefnil & Clairon ; & tant qu'il y aura de grandes
Actrices au théatre , elle s'y maintiendra.
M. Molé a continué fon début par les rollesd'Horace
dans l'Ecole des femmes , de Seleucus
dans Rodogune , de Fréderic dans Guſtave , du
Chevalier dans le Diftrait , & de Charmant dans
l'Oracle,
On a donné le Samedi 16 , à la fuite du Ma
homet de M. de Voltaire , la petite Comédie de
la Pupille. Mlle Guéant y a débuté pour la troifieme
fois par le rolle de la Pupille ; elle a joué le
lendemain Mélite dans le Philofophe marié. On
a trouvé qu'elle avoit la figure plus agréable &
plus noble que jamais , & qu'elle avoit beaucoup
acquis du côté du fentiment & de l'expreffion . Le
public paroît defirer qu'elle foit reçue pour les
rolles de feconde amoureuſe.
Les Comédiens Italiens ont fait l'ouverture de
leur théatre le Mercredi 13 Novembre par l'Heu
reux ftratagême , très -ingénieufe Comédie Françoife
, en trois actes , de M. de Marivaux ; elle a
été fuivie de Baftien de Baftienne . Le Jeudi 14
DECEMBRE. 1754. 175
ils ont repris , toujours avec fuccès , la Servante
Maitreffe, dont voici l'extrait .
ACTEURS.
Pandolfe , vieillard ,
Zerbine , fa fervante ,
Scapin , fon valet ,
M. Rochard.
Mlle Favart.
Perfonnage muet.
Pandolfe ouvre la fcene par le monologue fuivant
; il eſt affis devant une petite table.
AIR.
Long-tems attendre
Sans voir venir ;
Au lit s'étendre ,
Ne point dormir ;
Grand'peine prendre
Sans parvenir ;
Sont trois fujets d'aller fe pendre.
C'eft auffi ſe mocquer des gens ;
Voilà trois heures que j'attends
Que ma fervante enfin m'apporte
Mon chocolat ; elle n'a pas le tems.
Cependant il faut que je forte :
Elle me dira , que m'importe ?
Oh ! c'en eft trop ; je fuis trop bon ;
Mais je vais prendre un autre ton .
Le vieillard appelle Zerbine de toutes les for
ces. En fe retournant il apperçoit Scapin , qui eft
entré fans dire mot , & qui fe tient tranquillement
derriere lui. Comme malgré les cris de fon
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE .
maître , il ne s'empreffe pas d'aller chercher Zerbine
, Pandolphe eft obligé de le pouffer dehors
par les épaules. Il continue enfuite de fe plaindre
de fa fervante.
Récitatif accompagné .
Voilà pourtant , voilà comment
On fait foi-même fon tourment.
Je trouve cette enfant qui me paroît gentille ;
Je la demande à fa famille ;
On ! me la donne , & depuis ce moment
Je l'éleve comme ma fille .
Que m'en revient-il à préfent ?
Mes bontés l'ont rendue à tel point infolente ,
Capricieuſe , impertinente ,
Qu'il faut avant qu'il foit long- tems ,
S'attendre enfin que la fervante
Sera la maîtreffe céans.
Oh ! tout ceci m'impatiente.
Zerbine entre en difputant avec Scapin , & lui
dit :
AIR.
Eh bien , finiras - tu , deux fois , trois fois ;.
Je n'en ai pas le tems , cela te doit fuffire.
Fort bien.
Pandolfe , à part.
Zerbine.
Combien de fois faut-il te le redire ?
DECEMBRE. 1754. 177
Si ton maître eft preffé faut- il que je le fois
A merveille.
Pandolfe , à part.
Zerbine.
Finis , Scapin , fi tu m'en crois ,
Ma patience enfin ſe laffe ;
Si tu la réduis aux abois ,
Je vais faire pleuvoir vingt foufflets fur ta face.
Elle fe met en devoir de fouffleter Scapin :
Pandolfe l'arrête , & lui demande ce qui peut la
mettre fi fort en courroux ; elle lui répond qu'elle
ne veut pas fouffrir que Scapin lui donne des leçons.
Pandolfe a beau lui dire que c'eſt de fa
part , & qu'il veut avoir fon chocolat . Ce chocolat
n'eft point fait , & Zerbine n'a pas le tems
d'en faire . Pandolfe impatienté , & hors de luimême
, fait beaucoup rire Scapin ; Zerbine s'en
offenfe , & Pandolfe avoue qu'on a raiſon de ſe
mocquer de lui , mais il affure que tout ceci finira.
AIR.
Sans fin , fans ceffe ,
Nouveaux procès ;
Et fi , & mais ,
Et oui , & non ,
Tout fur ce ton ;
Jamais , jamais , au grand jamais ,
On n'eft en paix,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Mais que t'en femble à toi ?
Dois-je en crever , moi ?
Non , par ma foi.
Un jour viendra ,
Qu'on fe plaindra ,
Qu'on gémira ,
Quand on fera
Dans la détreffe ;
On maudira
à Scapin.
Son trifte fort ,
On fentira
Qu'on avoit tort .
à Scapin
Qu'en penfes-tu ? n'eft - il pas vrai è
Hai ,
Dis , toi ,
Quoi !
Oui , oui fur ma foi.
Sans fin , fans ceffe , & c:
Pandolfe demande à Scapin fa canne & fon épée
pour fortir. Zerbine 's'y oppofe ; il faut encore
que le vieillard en paffe par là. L'infolence de fa
fervante lui fait prendre la réfolution de fe marier
, fût-ce à une guenon. Zerbine le raille fur
ce prétendu mariage , & lui dit que s'il fe marie
, il n'aura pas d'autre femme qu'elle . Cette
imprudence redouble la colere de Pandolfe ; Zerbine
infifte fur fon projet.
DECEMBRE. 1754 179
Duo en Dialogue.
Je devine
Zerbine.
A ces yeux , à cette mine
Fine ,
Lutine ,
Affaffine ;
Vous avez beau dire non ;
Bon , bon ;
Vos yeux me difent que fi ,
Et je veux le croire ainfi .
Pandolfe.
Ma divine ,
Vous vous trompez à ma mine
Très-fort ;
Prenez un peu moins l'effor ,
Mes yeux avec moi d'accord ,
Vous diront vous avez tort.
Zerbine.
Mais comment ! mais pourquoi
Je fuis jolie ,
Mais très-jolie ,
Douce , polie :
Voulez-vous de l'agrément , de la fineffe
Des bons airs de toute espéce ,
Gentilleffe ,,
Nobleffe ?
Regardez-moi.
Hvj
480. MERCURE DE FRANCE.
Pandolfe , à part.
Sur mon ame , elle me tente ;
Elle eft charmante.
Zerbine , à
part.
Pour le coup il devient tendre .
Il faut fe rendre.
Pandolfe.
Ah ! laiffes-moi.
Zerbine.
Il faut me prendre.
Pandolfe.
Tu rêves , je crois.
Zerbine.
à Pandolfe.
Tu veux en vain t'en défendre :
11 faut que tu fois à moi.
Zerbine,
Je t'aime ,
Je fuis à toi ,
Sois donc à moi.
Pandolfe?
O peine extrême !
Je fuis , ma foi ,
Tout hors de moi.
Le fecond acte commence par un air que
Zerbine chante feule , & dont les paroles conviennent
à toutes les filles qui pourront fe trouves
dans le cas où elle est.
DECEMBRE. 1754. 181
AIR.
Vous gentilles ,
Jeunes filles ,
'Aux vieillards qui tendez vos filets ;
Qui cherchez des maris , beaux ou laids ,
Apprenez , retenez bien mes fecrets ;
Vous allez voir comme je fais.
Tour à tour avec adreffe ,
Je menace , je careffe ;
Quelque tems
Je me défends ,
Mais enfin je me rends.
Elle a mis Scapin dans fes intérêts ; il confent
à faire le perfonnage d'un Capitaine déguifé qui
la demande en mariage. Zerbine appercevant
Pandolfe , fait femblant de fe repentir de fes infolences
& de fa témérité , & elle lui dit qu'elle eft
recherchée par le Capitaine Tempête , auquel
elle a promis fa foi . Elle chante enfuite les paroles
qui fuivent.
Récitatif accompagné .
Jouiffez cependant du deftin le plus doux ;
Soyez long- tems l'heureux époux
De celle que le Ciel aujourd'hui vous deftine .
Souvenez -vous quelquefois de Zerbine ,
Qui tant qu'elle vivra ſe ſouviendra de vous .
AIR , tendrement.
A Zerbine laiff ez , par grace,
Sz MERCURE DEFRANCE,
Quelque place
En votre fouvenir ;
L'en bannir ;
Quelle difgrace !
Eh comment la foutenir ?
Pandolfe s'attendrit par dégrés , & veut cacherfo
attendrisjement.
Zerbine à part , gaiement.
Il eft , ma foi , dupe de ma grimace ,
Je le vois déja s'attendrir.
à Pandolfe , tendrement.
De Zerbine gardez , par grace
Quelque trace ;
L'oublier , quelle diſgrace !
Eh , comment le foutenir ?
* part , gaiement
Il y va venir.
Pandolfe s'attendrit de plus en pluss
Il ne peut long-tems tenir.
Pandolfe , tendrement.
Si je fus impertinente ,
Contrariante ,
Vous m'en voyez repentante ,
Pardonnez-moi.
Elle fejette auxgenoux de Pandolfe , qui luiprend
la main comme en cachette.
à part , gaiement.
Mais..... il me prend la main ,
DECEMBRE. 1754 183
Ma foi l'affaire eft en bon train.
Zerbine demande enfuite à Pandolfe la permiffion
de lui préfenter fon prétendu ; Pandolfe y
confent. Cet homme lui fait peur par fon air
bourru & par les grimaces. Le vieillard commence
à plaindre Zerbine de tomber en de pareilles
mains. Le Capitaine garde un filence obftiné
en préfence de Pandolfe , qui s'en étonne.
Zerbine promet en le tirant à l'écart de le faire
parler ; la réponſe qu'elle rapporte eft que le Capitaine
demande à Pandolfe la dot de fa future ,
puifqu'il lui a tenu lieu de pere : Pandolfe , plus
furpris quejamais , dit qu'il aille fe promener . Le
faux Capitaine fait femblant d'entrer en fureur , &
menace Pandolfe en grinçant les dents . Pandolfe
appelle Scapin à fon fecours : Scapin qui ne
fonge plus au perfonnage de Capitaine qu'il étoit
obligé de faire , veut accourir , & Zerbine le retient.
Pandolfe qui a perdu tout à fait la tête , fe
propofe pour époux à Zerbine fi elle veut congé
dier le Capitaine.
Zerbine , en le regardant tendrement.
Vous , Monfieur !
Pandolfe , vivement .
Oui , ma chere , il n'eft plus tems de feindre
A cet aveu tu fçais à la fin me contraindre.
Je t'aime , je t'adore , & je fuis comme un fou :
Prends ma main , prends mon coeur , prends mon
bien , & renvoie
Ce maudit fpadaffin , ce franc oifeau de proie
A qui Satan puiffe tordre le cou.
184 MERCURE DE FRANCE,
Zerbine.
Ah ! mon cher maître , en confcience ,
Vous méritez la préférence ;
Je vous la donne , & c'eft de très -grand coeur :
Voilà ma main , vous êtes le vainqueur.
Pandolfe.
Il ne faut pas non plus braver le Capitaine ;
Attends qu'il foit forti de ma maifon.
Zerbine.
Oh ! ne vous mettez pas en peine ;
Je vais d'un mot le mettre à la raiſon.
à Scapin.
Scapin , tu peux quitter cet attirail fantafque ;
Nous n'avons plus befoin de maſque.
Scapin fe découvre en riant aux éclats.
Pandolfe.
Comment , coquin , c'est toi !
Zerbine.
De quoi vous plaignez-vous ;
Quand vous devez ma main à ſon adreſſe ?
Pandolfe.
left vrai , je ne puis me fàcher d'une piece
Qui met le comble à mesvoeux les plus doux.
DECEMBRE , 1754. 185
Zerbine.
Elle remplit auffi les miens , mon cher époux.
à part.
J'étois fervante , & je deviens maîtrefle.
La piece finit par un duo en dialogue de Pan-
'dolfe & de Zerbine.
Tous les amateurs ont été fi contens de la traduction
de la Serva padrona , qu'ils invitent M.
Borans à vouloir bien traduire les autres intermedes
Italiens qui ont réuſſi .
L
CONCERT SPIRITUEL.
E Concert Spirituel qui fut exécuté le premier
Novembre , fête de tous les Saints , commença
par une fymphonie de M. Labbé fils ; enfuite
Cantate Domino , motet à grand choeur de Lalande
, dans lequel Mlle Cohendet chanta le récit
Viderunt. Mile Lepri chanta un air Italien . M.
Palanca joua un concerto de la compofition del
Signor Beffozzi. Mlle Lepri chanta un fecond air
Italien . Le Concert finit par De profundis , motet à
grand choeur de M. Mondonville.
186 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
DU LEVANT.
DE CONSTANTINOPLE , le 19 Septembre.
LESEs diverfes fecouffes de tremblement de terre
qu'on a effuyées ici pendant quatorze jours , one
fait de grands ravages dans cette ville. Il y a des
rues dans lesquelles il ne fubfifte plus aucune maifon.
Prefque tous les bâtimens du Serail ont confidérablement
fouffert , & deux pavillons , fitués à
l'extrêmité des jardins , font totalement renversés.
Par la fecouffe du 3 , plufieurs Mofquées , entre
autres celle de Sainte Sophie , ont été fort endommagées
, ainfi qu'un grand nombre d'autres édi
fices publics . Le tremblement du 14 a ruiné la
moitié du quartier des Janiffaires . En quelques endroits
la terre s'eft entr'ouverte , & des Palais entiers
ont été abîmés. On compte que par ces différens
accidens il a péri deux mille perfonnes. La
crainte d'un femblable fort a fait fuir la plupart des
habitans , & le Grand Seigneur fuivi du grand
Vifir & des principaux Officiers de la Porte , partit
le 16 , pour fe retirer dans une de les maifons fur
le bord du grand canal.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 3 Octobre.
Avant -bier for le midi , la Grande Ducheffe fen
tit quelques de aleurs. Une demi-heure après elle
DECEMBRE. 1754. 187
accoucha d'un Prince , dont la naiffance fut annoncée
au peuple par les falves réitérées du canon
de la citadelle & de l'Amirauté . La Grande Ducheffe
fe porte auffi bien qu'on puiffe le defirer
de même que le jeune Prince , qui a été ondoyé ,
& nomméPaul.
DE COPPENHAGUE , le 27 Octobre.
"
Le 23 de ce mois , le Roi fit l'honneur au Préfident
Ogier , Ambaffadeur de Sa Majeſté Très-
Chrétienne , de dîner chez lui dans une maiſon
de plaifance , que ce Miniftre a fait orner avec
beaucoup de goût . La table étoit de quinze couverts.
Sa Majesté fit placer l'Ambaſſadrice à fa
droite , & l'Ambaffadeur à fa gauche. Les autres
places furent remplies par les Miniftres
d'Etat , & par quelques-uns des principaux Seigneurs
de la Cour. Une magnifique illumination
& un très-beau feu d'artifice terminerent
la fête. La décoration du feu repréſentoit un aro
de triomphe , fur le fronton duquel étoit le chiffre
du Roi , avec cette infcription : Friderico V. Pio ,
Felici , P. P. Optimo Principi . De chaque côté de
cette décoration s'élevoient cinq grandes pyra
mides. Elles étoient liées enfemble par des guir-
Landes , & chargées chacune d'un cartouche contenant
quelque enblême relatif aux vertus de Sa
Majefté, ou le tableau allégorique de quelqu'un
des établiflemens qu'elle a faits pour l'augmenta
tion du commerce , & pour le progrès des arts.
Des vafes à l'antique étoient placés dans les entredeux
des pyramides L'artifice occupoit toute la
longueur de la décoration ; & du milieu , ainfi
que des extrêmités , on voyoit fortir fans interruption
des gerbes de feu . On découvroit à tra
vers les arcades de l'arc de triomphe une perfpec188
MERCURE DE FRANCE.
tive de pots à feu , de trois cens pas de longueur .
Le Roi , en fe retirant , témoigna à l'Ambaffadeur
& à l'Ambaffadrice combien il étoit fatisfait
de la réception qu'ils lui avoient faite.
ALLEMAGNE.
DE SCHLOSHOFF , le 27 Septembre.
Les fêtes que le Prince de Saxe Hildburghau
fen a données à leurs Majeftés Impériales , ont été
fi éclatantes , que le public en verra fans doute
avec plaifir la relation. L'Empereur & l'Impératrice
étant arrivés le 23 de ce mois vers une heure
après midi au Château de Hoff , dînerent à une
table de quarante- deux couverts . Après le repos ,
le Prince de Saxe-Hildburghauſen conduifit l'Empereur
& l'Impératrice dans le parc . Leurs Majeftés
Impériales s'étant promenées pendant quelque
temps dans des allées pratiquées en forme de
labyrinthes , furent agréablement ſurpriſes de voir
paroître tout à coup un théâtre de verdure. Une
fymphonie fe fit entendre , & elle fut fuivie d'une
paftorale italienne , intitulée Il vero Omaggio. Des
cors de chaffe , des trompettes , des hautbois , &
des flutes , répétoient par intervalles , dans les bofquets
voifins , les airs que deux Actrices avoient
chantés. Sur le foir l'Einpereur & l'Impératrice
retournerent au Château , où leurs Majeftés Impériales
virent repréfenter un Opera , qui avoit
pour titre l'Ifola dishabitata . Le lendemain aprèsmidi
, elles fe rendirent en carroffe fur les bords
de la riviere de Mark ; elles y trouverent une
barque conftruite fur le modele du Busentaure de
Venife , dans laquelle elles entrerent . L'apparte
ment qu'on y avoit préparé pour leurs Majeftés ,
DECEMBRE. 1754. 189
3
avoit trente- deux croifées , ornées de rideaux de
moire d'argent, garnis de franges & de houppes d'or.
La peinture , la fculpture & la dorure concouroient
à l'embelliffement de toutes les parties , tant intérieures
qu'extérieures , de cet appartement . De
chaque côté de la barque pendoit un riche tapis
avec des franges d'argent , flottant fur la furface
des eaux. Quarante bateaux fculptés & dorés
dont chacun étoit conduit par un pilote & quatre
rameurs habillés en matelots Vénitiens , fuivoient
cette barque. Toute cette petite flotte étoit précédée
d'une autre barque , repréfentant le Jardin des
Hefperides , fur laquelle quatre Nymphes , accompagnées
d'un harmonieux orchestre , chantoient
des vers à la louange de leurs Majeftés . Lorfqu'on
eut navigé une demi-heure , on apperçut
a droite fur le rivage une falle de verdure , qu'entouroit
une galerie foutenue par une colonade.
L'Empereur & l'Impératrice ayant mis pied à
terre , découvrirent de l'autre côté de la riviere ,
au bas d'une haute montagne , trois arcs de
triomphe , compofés chacun de trois arcades. Sur
celui du milieu on voyoit la ftatue de Diane , qui
fembloit donner fes ordres pour la chaffe . Plu
feurs trompettes , cors & autres inftrumens, placés
fur diverfes collines , firent retentir les airs de leurs
fanfares. Auffi- tôt il partit du haut de la_montagne
fix cens cinquante cerfs , qui , chaffés par
une armée de payfans vêtus uniformément , fe
précipiterent au travers des arcades des arcs de
triomphe dans la riviere , la traverferent à la
nage , & fe réfugierent dans la prairie , où étoit
la falle dont nous venons de parler . Leurs Majeftés
pendant une heure s'amuferent de ce spectacle ,
Comme elles ne voulurent tuer aucun de ces animaux
, on baiſſa les toiles qui formoient l'ens
190 MERCURE DE FRANCE.
ceinte , & ils fe fauverent dans les bois des envia
rons. Quelques momens après on vit fortir d'un
palais élevé dans le fond de la prairie , un nombre
prodigieux de loups , de renards & de marcaffins
, dont une partie fut tuée par leurs Majeftés
& par les Archiducs. La chaffe étant finie ,
I'Empereur & l'Impératrice retournerent au Châ.
reau , pour affifter à un nouvel Opera , intitulé I
Cinefi . Les décorations qui formoient un cabinet
chinois, étoient toutes de cryftal ; l'art avec lequef
elles étoient éclairées excita l'admiration de toute
Ja Cour. L'Opera fut fuivi d'un fouper fplendide
& d'un grand bal . Le 25 le Prince de Saxe Hildburghaufen
après le dîner, donna à leurs Majeftés
Impériales le divertiffement d'une joûte fur un
étang , dont la fituation étoit des plus favorables
par les collines qui l'environnent. De part & d'autre
l'étang étoit bordé d'arcades de verdure , foutenues
par deux rangs de colonnes , & furmontées
par des pyramides . Au milieu de la chauffée on
avoit conftruit des loges pour leurs Majestés &
pour leur fuite. Vis -à-vis , à la queue de l'étang ,
une perfpective peinte trompoit tellement les
yeux , qu'on croyoit voir des jardins d'une immenfe
étendue. Vers le centre de l'étang s'élevoient
neuf arcades. On avoit placé fur celle du
milieu un orcheſtre rempli de toutes fortes d'inftrumens.
Plus loin étoient fix rochers , fur lefquels
on voyoit divers animaux déguifés en arlequins
, en polichinelles & en pantalons . Dès
que les timballes & les trompettes curent donné le
fignal , huit bateaux chargés de maſques de différens
caracteres , fe mirent en mouvement. La
joûte commença , & l'adreffe avec laquelle les
Joûteurs exécuterent leurs manoeuvres charma
tous les fpectateurs. Après ce divertiſement la
DECEMBRE . 1754- 191
perfpective de jardins feints difparut . Elle fit place
a une ifle flottante , qui s'étant détachée du rivage
& traversant tout l'étang , alla ſe réunir à la
loge de leurs Majeftés Impériales. Dans le fond
de cette ifle , fur le fommet d'une petite colline ,
paroiffoient les ftatues de la Clémence & de la
Justice , aux pieds defquelles une abondance éton-,
nante d'eau tomboit par plufieurs cafcades dans
un grand baffin , d'où divers jets s'élançoient dans
les airs. Un vafte parterre de fleurs , orné de vafes
& de ftatues , occupoit le milieu de l'ifle. Le refte
du terrein étoit couvert d'une infinité d'orangers ,
de limoniers & de cedras , dont les fruits glacés
imitoient parfaitement les fruits naturels . Quatre
Jardiniers fuperbement vêtus , inviterent l'Empereur
& l'Impératrice à defcendre dans cette habitation
enchantée . Deux Pêcheurs & deux Pêcheufes
préfenterent des filets d'argent aux Archiducs
& aux Archiducheffes , qui pêcherent dans le
baffin , & qui prirent plufieurs poiffons. Leurs
Majeftés fe promenerent dans l'iflè , dont la ftructure
furprenoit d'autant plus , qu'on n'avoit vu
faire aucune manoeuvre pour lui faire traverſer
Pétang. Le foir la Cour tira au blanc près du
Château dans une plaine , où des milliers de lam
pions & de pots à feu diftribués dans la verdure ,
avoient ramené la clarté du plus beau jour. L'Archiduc
Jofeph fut le premier qui toucha le centre,
Une fufée qu'il fit partir alluma un foleil , au mi,
fieu duquel on lifoit en gros caracteres , vivat
Francifcus. D'un autre coup ce Prince alluma un
autre foleil , dont le centre portoit en lettres de
feu cette infcription , vivat Maria-Therefia. Le
troifiéme foleil fut allumé par un coup de l'Archiducheffe
Marie-Anne , & fit voir ces mots vivas
Jofephus. A ces foleils fuccéda un très - beau feu
192 MERCURE DE FRANCE.
d'artifice. Hier toute la matinée fut remplie par
une espece de bacchanale . Cette derniere fête commença
par l'arrivée de deux chars de triomphe
dans la cour du Chateau. Ils étoient traînés chacun
par huit boeufs blancs , chargés de rubans & de
Aeurs , & dont les cornes étoient dorées.. Ces
chars étoient précédés de douze Sylvains à cheval,
& fuivis d'une foule de Bacchantes. Les Sylvains
coururent la bague , & les Bacchantes danferent
plufieurs ballets figurés. Il parut enfuite un troiféme
char , fur lequel il y avoit une multitude
prodigieufe d'animaux de toute efpece , foit en
venaifon , foit en volaille & en gibier , apprêtés de
diverfes façons. Tous ces vivres furent abandonnés
au peuple , & douze fontaines de vin coulerent des
deux chars qui étoient arrivés les premiers . A une
heure après - midi l'Empereur & l'Impératrice dînerent
; & après avoir témoigné au Prince de Saxe-
Hildburghaufen combien ils étoient fatisfaits
de la réception qu'il leur avoit faite , ils partirent
pour retourner à Schonbrun.
ESPAGNE.
DE LISBONNE , le 10 Octobre.
Par un décret publié depuis peu le Roi a ordon
né aux Corregidors de prendre , chacun dans leur
département , une note exacte des biens- fonds dont
jouiffent les Communautés Religieufes , & de fe
faire apporter les titres en vertu defquels elles les
poffedent.
DE MADRID , le 15 Octobre.
Le 9 de ce mois leurs Majeftés partirent pour
le Château de l'Efcurial. L'Académie Espagnole
ayang
DECEMBRE. 1754. 193
ayant à fa tête le Duc de Huefcar , leur préfenta
le 8 un éloge funebre de la feue Reine Douairiere
de Portugal , & un nouveau Traité de l'Ortographe
Caftillane . ·
Il est arrivé de Cadix un courier , par lequel on
a appris l'arrivée du vaiffeau le Jefus-Marie& Jo-
Seph , qui revient de Callao , de Lima. Ce bâtiment
étoit chargé de la valeur de feize cens cinquante-
trois mille neuf cens vingt- huit piaftres ,
tant en or qu'en argent monnoyé ou non monnoyé
, & il avoit à bord beaucoup de cacao , de
cuirs , de cafcarille , d'étain & de laine de Vigogne.
ITALI E.
DE ROME , le 8 Octobre.
Un courier extraordinaire dépêché de Madrid ,
a apporté la démiffion que l'Infant Dom Louis fait
du Cardinalat & des Archevêchés de Tolede & de
Seville.
La réponſe du Saint Pere au fujet des penfions
que l'Infant Dom Louis demande de conferver
far les Archevêchés de Tolede & de Seville , eſt
partie pour Madrid.
La petite vérole a fait des ravages affreux dans
cette capitale , & l'on compte qu'elle y a enlevé
plus de fix mille perfonnes.
Dans une maison de gens du commun , la mere
& fix enfans font morts de cette maladie, & le pere,
de douleur , a perdu l'efprit.
DE TURIN , le 12 Octobre.
Lo Prince dont Madame Infante , Ducheffe de
Savoye eft accouchée le s de ce mois , a été bap¬
I. Vol. 1
194 MERCURE DE FRANCE.
:
tifé le même jour. Il a eu le Roi pour parrein , &
la Princeffe Félicité pour marreine, & il a été nom,
mé Amédée Alexandre- Marie, Ce Prince portera
le titre de Duc de Montferrat.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , lele 17 Octobre.
Quelques vaiffeaux de guerre ont ordre de fe
tenir prêts à faire voile de Spithead le 20 du mois
prochain , pour eſcorter en Afie les navires de
la Compagnie des Indes Orientales.
Le bruit court que le Roi a deffein d'inſtituer en
Irlande un Ordre de chevalerie , qui portera le
nom de Saint Patrice. Cet Ordre , à ce qu'on prétend
, fera compofé de trente & un Chevaliers.
Ils porteront une étoile en broderie d'or fur leurs
habits , & leur cordon fera orangé . L'Evêque de
Kildare, Doyen de l'Eglife de Chriſt , fera Grand
Aumônier de cet Ordre dans lequel on ne pourra
être admis fi l'on n'eſt Pair , ou du moins fi l'on
n'a été membre du Parlement d'Irlande .
On a reçu de Stebbing , dans le Comté d'Effex ;
la nouvelle de la mort du fieur Jacques Powel . Sa
groffeur monstrueufe l'avoit rendu célébre ; il
avoit environ ſeize pieds d'Angleterre de circon
férence , & il peloit fix cens cinquante livres.
Ona inoculé la petite vérole aux Princes Henri ,
Guillaume & Frederic ; & cette opération a en
tout le fuccès qu'on en attendoit,
1
DECEMBRE. 1754. 195
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &o.
LE 13 Octobre le Commandeur de la Cerda ,
Envoyé extraordinaire du Roi de Portugal , eut
une audience particuliere du Roi , dans laquelle
il préfenta à Sa Majefté une lettre de compliment
du Roi fon Maître , fur l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine , & fur la naiffance de
Monfeigneur le Duc de Berry. Le Commandeur
de la Cerda fut conduit à cette audience par M.
Dufort , Introducteur des Ambaſſadeurs .
Le même jour leurs Majeftés accompagnées de
la Famille Royale , affifterent aux Vêpres & au
Salut dans la Chapelle du Château.
Le Roi a érigé la Terre de Marigny en Marquifat
, en faveur de M. de Vandiere , Directeur
& Ordonnateur Général des Bâtimens. Il a eu
l'honneur d'être préfenté le 9 à leurs Majeftés &
à la Famille royale , & d'entrer deux jours après
dans les carroffes du Roi.
L'ouverture de l'affemblée des Etats de Bretagne
s'eft faite à Rennes le 14 .
Le 15 , fête de Sainte Therefe , la Reine entendit
la Meffe dans l'Eglife du Couvent des Carmes
réclus des Loges.
Monfeigneur le Dauphin & Mefdames de
France affifterent l'après- midi au Salut dans la
même Eglife.
Le Comte de Sartiranne Ambaffadeur ordinaire
du Roi de Sardaigne , eut le même jour une
audience particuliere du Roi , dans laquelle il
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
donna part à Sa Majesté , au nom du Roi fon
Maître , de l'heureux accouchement de Madame
la Ducheffe de Savoye , & de la naiſſance d'un
Prince. Cet Ambaffadeur fut conduit à cette audience
, ainsi qu'à celles de la Reine , de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine ,
de Madame Adelaide , & de Mefdames Victoire ,
Sophie & Louife , par le même Introducteur,
Suivant les lettres de Toulon , le Duc de Penthievre
vifita le 29 de Septembre la galere la
Brave. Ce Prince alla le jour fuivant à l'arfenal ,
pour voir les Gardes de la Marine faire l'exercice.
A fon paffage fur le port , il fat falué par le vaiſfeau
amiral & par les galeres . L'exercice des Gardes
de la Marine étant fini , le Duc de Penthievre
fe rendit à bord du vaiffeau le Foudroyant. Le premier
Octobre ce Prince vit le parc d'artillerie,,
& fit le tour des remparts du côté de la rade ; il
alla le 3 vifiter la grande tour. Après le dîner il
vifita le Fort de la Malgue , d'où il paffa à celui
d'Artigues. Le 4 vers les trois heures après- midi ,
le Duc de Penthievre s'embarqua fur un canot , &
fut fuivi par tous les canots , ainfi que par toutes
les barques & les chaloupes qui étoient dans le
port. Dès que le Prince parut dans la rade , les
quatre galeres definées à le conduire en Italie ,
& qui étoient prêtes à partir pour aller l'attendre
à Antibes , le faluerent à fon paffage , ce que fit
auffi la Frégate la Thetis. Toute cette flotille s'avança
à deux lieues en mer , & l'on donna au Duc
de Penthievre le divertiffement de la pêche du
thon. Au retour , les galeres qui avoient déja tiré
deux coups de canon pout annoncer leur départ ,
vinrent l'une après l'autre à force de rames paffer
devant le canot du Prince , & firent une nouvelle
falve de toute leur artillerie . Le tems étoit fi fa
DECEMBRE. 1754. 197
•
vorable pour la avigation , qu'une demi-heure
après on les perdit de vite. Lorfque le foleil fut
fous l'horizon , trois galiotes à bombes placées
dans la petite rade , tirerent chacune fix bombes.
Les le Prince fit le tour des remparts en dedans
de la ville. Sur les fept heures du foir les galiotes
tirerent encore vingt- quatre bombes , & le Duc
de Penthievre vit ce fpectacle de fon appartement.
Ce Prince partit le 7 de Toulon , & alla coucher
au Luc : il s'eft rendu le lendemain à Fréjus , &
le 9 à Antibes ; le 12 il est parti d'Antibes pour
Gênes.
Les nouvelles de Marſeille du 17 portent qu'il
y étoit arrivé à bord du vaiffeau Anglois le Deptford
, vingt-fept efclaves François qui ont été embarqués
fur ce bâtiment à Gibraltar , & qui avoient
été rachetés peu de tems auparavant dans le
Royaume de Maroc par les Religieux des Ordres
de la Sainte Trinité & de Notre-Dame de la
Mercy. Ces efclaves ayant fait leur quarantaine à
Carthagene , ont eu l'entrée le 13 , & ont été reçus
par les Peres François Baurans & Paulin Gobin
, Commiffaires des deux Ordres.
Le 19 & le 20 d'Octobre , leurs Majeftés accompagnées
de la Famille Royale , aflifterent aux
Vêpres & au Salut dans la Chapelle du Château .
Le Roi foupa le 20 au grand couvert chez la
Reine .
Le même jour la Marquife de Fontange fit fes
révérences au Roi , à la Reine & à la Famille
Royale,
Leurs Majeftés fignerent le même jour le contrat
de mariage du Comte de Salvert & de la
Demoiſelle de Sabrevois , fille de M. de Sabrevois
, Maréchal des camps & armées du Roi ,
Lieutenant général d'artillerie , & Commandant
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
en chef au départément général d'Alface , de
Bourgogne & de Franche Comté.
Le 20 l'Evêque de Gap nommé à l'Evêché d'Auxerre
, fit dans l'Eglife des Miffions étrangeres
la cérémonie de bénir le nouvel Abbé de l'Abbaye
réguliere de Saint Amand.
Le Roi a nommé Chevalier de l'Ordre de Saint
Michel M. Pitot , Penfionnaire vétéran de l'Académie
Royale des Sciences , Membre de la Société
Royale de Londres , Directeur du canal & des
travaux publics de la Province de Languedoc.
Le 22 M. Gualterio , Archevêque de Mira ,
Nonce ordinaire du Pape , eut une audience particuliere
du Roi , dans laquelle il préfenta à Sa
Majesté M. Molinari , Archevêque de Damas ,
qui paffe par la France pour fe rendre à fa Nonciature
de Bruxelles . M. Guakerio fut conduit à
cette audience , ainſi qu'à celles de la Reine , de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
, de Madame Adelaide & de Mefdames
Victoire , Sophie & Louife , par M. Dufort , Introducteur
des Ambaffadeurs .
›
Le Comte Turpin , Brigadier de cavalerie , &
Colonel d'un Régiment de Huffards , a préſenté
au Roi un ouvrage de fa compoſition fur l'Ars
militaire.
La place d'Aumônier du Roi , vacante par la
mort de M. l'Abbé de Caulincourt , a été donnée à
M.l'Abbé de Scey-Montbeillard , Abbé de l'Abbaye
de Saint André , Ordre de Prémontré , Diocefe
de Clermont.
Le Roi a envoyé au Parlement de Bretagne une
Déclaration datée du 8 Octobre , qui fut enregiftrée
le 17 du même mois.
Un Juif de Metz , âgé de trente-cinq ans , refut
le 10 Octobre à Saintes , par les mains de l'EDECEMBRE.
1754 199
vêque , les Sacremens de Baptême & de la Con
firmation. Il a eu pour parrein M. de Blair de
Boifmon , Intendant de la Rochelle , nommé à
l'Intendance de Valénciennes ; & pour marreine
la Dame de Parabere , Abbeffe de l'Abbaye de
Notre-Dame de Saintes , qui lui ont donné les
noms de Louis-Marie.
Depuis le 15 Octobre on a commencé à allu→
mer toutes les nuits à Calais , deux heures avant
& deux heures après la pleine mer , un fanal au
bout de la grande jettée du côté de l'oueft. Cela
s'obfervera pendant tout le tems de la pêche du
hareng , c'est - à- dire jufqu'au mois prochain , afin
de faciliter aux Pêcheurs l'entrée du port de Calais
. On en ufera de même deformais chaque année
dans cette faiſon.
Selon les lettres de Provence , la maison des
Penfionnaires établie à Aix le premier Octobre
1753 , au College Royal - Bourbon des Jefuites ,
en vertu d'un brevet du Roi , vient d'être achevée
Elle peut contenir jufqu'à cent jeunes gens,
Moyennant une nouvelle fondation , il y a actuellement
deux Profeffeurs de Rhétorique dans
ce College.
Le 24 l'Archevêque de Sens conféra le Sacrement
de la Confirmation à onze cens enfans dans
l'Eglife de la Communauté des Filles Bleues.
Le 26 le Roi quitta le deuil que Sa Majefté avoit
pris le 6 pour laReine Douairiere de Portugal.
Le Roi foupa le 27 au grand couvert chez la
Reine avec la Famille Royale.
Il a été fait par le Lord Powerscourt une ga.
geure , qu'il viendroit à cheval en deux heures de
la derniere maifon de Fontainebleau à la premiere
barriere des Gobelins . M. Baillon ,
loger de la Reine , a été chargé d'envoyer deux
Hor
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
pendules à Fontainebleau , & d'en tenir deux à la
barriere des Gobelins fur la même heure , afin de
mefurer le tems que ce Seigneur Anglois employe
roit à fa courſe. Le 29 du mois dernier le Lord
Powerscourt eft parti de Fontainebleau à fept
heures neuf minutes quarante-cinq fecondes du
matin , & il eſt arrivé à huit heures quarante- fept
minutes vingt- fept fecondes à la barriere indiquée.
Il avoit deux relais fur la route. Une des
conditions de la gageure étoit qu'il ne monteroit
pas plus de trois chevaux , & il n'en a monté que
deux.
Selon les lettres de Gênes , le Duc de Penthievre
y eft arrivé le 19 Octobre , à trois heures
après- midi. Une députation de la République eft
allée le recevoir à fa galere , & l'a conduit au Pa-
Lais Brignolé , qui avoit été préparé pour le loge.
ment de ce Prince . Les Députés doivent l'accom
pagner par-tout pendant fon féjour à Gênes.
Le 31 , veille de la Fête de Tous les Saints , le
Roi & la Reine , accompagnés de la Famille royale
, affifterent au premieres Vêpres dans la Chapelle
du Château . Elles furent chantées par la Muſique ,
& l'Evêque de Chartres y officia.
Le premier Novembre , jour de la Fête , leurs
Majeftés accompagnées comme le jour précédent,
entendirent la grande Meffe célébrée pontificament
par le même Prélat . Le Roi , la Reine & la
Famille royale affifterent l'après- midi aux Vêpres
du jour chantées par la Mufique , aufquelles
Ï'Evêque de Chartres officia , & enfuite aux Vêpres
des Morts. Avant les Vêpres , leurs Majeftés
entendirent la Prédication du Pere de Neufville ,
de la Compagnie de Jeſus.
A l'occafion de la Fête , la Reine a communié
par les mains de l'Evêque de Chartres , fon preDECEMBRE
. 1754. 201
mier Aumônier ; Monfeigneur le Dauphin, par celles
de M. l'Abbé de Chabannes , Aumônier du Roi ;
Madame la Dauphine , par celles de M. l'Abbé de
Murat , fon Aumônier en quartier ; Madame Adelaïde,
par celles de l'Evêque de Meaux , fon premier
Aumônier ; & Mefd . Victoire , Sophie & Louiſe ,
par celles de M. l'Abbé Barc , Chapelain du Roi.
Le premier & le 3 , le Roi foupa au grand couvert
chez la Reine avec la Famille royale.
M. Pitrou , Ingénieur des ponts & chauffées ,
ayant fait anciennement par ordre du Roi la vifite
de la riviere de Marne depuis Châlons jufqu'à
Charenton , a eftimé à treize millions les dépenfes
néceffaires pour faciliter la navigation de cette
riviere. Un autre Ingénieur commis auffi par Sa
Majeſté , a viſité la riviere d'Yonne : il a jugé qu'il
falloit dépenfer dix millions pour la rendre navigable
jufqu'à fon embouchure dans la Seine . M.
Macary , privilegié du Roi pour la fûreté de la
navigation , a foumis à la décision du Confeil un
projet différent , pour que le tiers au moins des
denrées deftinées à la confommation de Paris , y
foient amenées dans tous les tems de l'année ,
hors les cas extraordinaires des glaces & des débordemens
& pour que les frais de transport foient
toujours les mêmes . Selon le devis , la dépenfe ne
montera qu'à quatre millions trois cens vingtneuf
mille fix cens foixante- fix livres . Une Compagnie
fournira les fonds , & il n'en coutera rien
au Roi ni au public . L'auteur du projet , s'il eft autorifé
, demande feulement pour l'exécuter avec
La Compagnie, & pour entretenir les ouvrages , un
droit médiocre de navigation , qui fera à la charge
des Maîtres de barques.
Le mémoire de M. Macary a été renvoyé par le
Confeil à Mr de Bernage ; Confeiller d'Etat or-
Ιν
202 MERCURE DE FRANCE.
dinaire , Prévôt des Marchands , pour que le Bureau
de la ville donne fon avis fur les propoſitions
qui y font continues.
Le 9 Novembre , le Roi déclara la nomination
au chapeau de Cardinal que Madame la Dauphine
a obtenu pour l'Archevêque de Sens , fon premier
Aumônier .
Le 12 , l'ouverture du Parlement fe fit avec les
cérémonies accoutumées , par une Meffe folemnelle
, que M. l'Abbé de Sailly , Chantre de la Sainte
Chapelle , célébra dans la Chapelle de la grande
Salle du Palais , & à laquelle M. de Maupeou , premier
Préfident , & les Chambres affifterent .
Le 13 , le Marquis de Malefpina qui eft venu
pour complimenter leurs Majeftés de la part de
I'Infant Duc & de Madame Infante Ducheffe de
Parme , fur la naiffance de Monfeigneur le Duc de
Berry , prit congé du Roi , de la Reine & de la Famille
royale.
Le Roi a fixé au 18 fon départ de Fontainebleau.
Des fix places de Docteurs Aggrégés qui étoient
vacantes dans la Faculté de Droit de Paris , les
trois premieres ont été adjugées par cette Faculté
à MM. Sauvage , Boyer & Lalourcey , Docteurs
de Paris. Le concours pour les trois autres places
doit s'ouvrir le 19 de Décembre.
On mande de Strasbourg que le Margrave &
la Margrave de Brandebourg- Bareith y ont paffé
en allant à Montpellier.
Les mêmes lettres marquent qu'on a effuyé
pendant le mois dernier plufieurs facheux orages
dans une partie de l'Alface.
Le 14 de ce mois , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à dix - huit cens trente livres ;
les Billets de la premiere lotterie royale , à fept
cens foixante -dix livres ; & ceux de la feconde , à
fix cens foixante- dix.
DECEMBRE. 1754 203
MARIAGES ET MORTS.
pelle du Château de Preffac en Angoumois , par
le Curé du lieu , le mariage de Thomas d'Alogny ,
Marquis d'Alogny , de Puy - Saint- Aftier , Baron
de Saint-Pardou- la Riviere & de Château - Gaillard
, Seigneur de Villars , la Rolphy , fils de feu
Claude d'Alogny , Marquis de Puy Saint- Aftier , &
Ze Françoife -Renée d'Abzac de la Douze, avec Marie-
Gabrielle d'Abzac de Preffac , fille de Jacques
d'Abzac , Marquis de Preffac , & de Marie Vautier.
Ces maifons font affez connues pour ne pas
en donner ici le détail. Voyez l'Hiftoire des grands
Officiers de la Couronne , à l'article du Maréchal
d'Alogry- Rochefort , pag. 615. tom. VII ; & l'Armorial
général , à l'article d'Abzac de la Douze .
Charles - Antoine de Guerin , Marquis de Lugeac
, Brigadier d'Infanterie , & Colonel du Régiment
de Beauvoifis , fils de feu Gilbert- Agatange
, Comte de Lugeac , & d'Antoinette de Clugni
de Teniffei ; & Charles - Théophile de Beziade ,
Marquis d'Avarey , fils de feu Charles de Beziade
, Marquis d'Avarey , Maréchal des camps &
armées du Roi , épouferent le premier Juillet à
Verfailles , dans l'Eglife de la Paroiffe du Château
, Jeanne - Charlotte- Victoire - Elifabeth de
Bafchi , & Elifabeth - Guillelmine de Bafchi de
Thoard , filles de François des Comtes de Bafchi ,
Comte de Baſchi , Ambaſſadeur de France à la
Cour de Portugal ; & de Dame Charlotte-Victoire
le Normant , & nieces de Charles des Comtes de
Balchi , Marquis d'Aubaïs, Les deux contrats de
mariage avoient été fignés le 29 du mois dernier
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
par le Roi & par la Famille royale.
Le 18 du même mois fut célébré dans l'Eglife
de S. Sulpice le mariage de Meffire François- Léon
Dreux , Comte de Nancré , fils de Jacques- Jofeph
Dreux de Nancré , & de Dame Bonne de Lajeard
, avec Dlle Sufanne - Charlotte - Pauline de
Saint-Hyacinthe , fille de Meffire Paul de Saint-
Hyacinthe , Chevalier , Seigneur de Saint Joris
& de Dlle Sufanne de Marconpai de Châteauneuf.
Le Comte de Nancré eft petit-fils de Meffire
Claude Dreux , Chevalier , Comte de Nancré , Colonel
de deux Régimens François de fon nom
Gouverneur d'Arras , Lieutenant général des armées
du Roi & de la Province d'Artois ; & d'Emée-
Thérefe de Montgommeri , dont il eut quatre fils.
L'aîné appellé le Marquis de Nancré , mourut fans
alliance , après avoir été Ambaſſadeur en Eſpagne
, & Capitaine des Cent Suiffes de feu M. le
Duc d'Orléans Régent. Le fecond époufa la fille
du Comte de Montmorenci- Lognies , dont il n'eut
point d'enfant mâle. Le troifieme , Capitaine des
Carabiniers , mourut fans avoir été marié. Le
quatrieme qui fut nommé par le Roi à l'Abbaye
de Saint Cybar en 1701 , époufa quelques années
après Dlle Bonne de Lajeard , d'ou eft iffu le Marquis
de Nancré qui donne lieu à cet article.
La famille de Dreux , originaire de Poitou ,fut
partagée en deux branches par deux freres , Claude
& Thomas Dreux. De celui-ci qui fut reçu Secrétaire
du Roi le 5 Juin 1594 , eft forti la branche
de Brezé, illuftrée par deux Lieutenans généraux
des armées du Roi , un Commandeur des Ordres
, & trois Grands Maîtres des Cérémonies de
France , place qu'occupe actuellement M. le Chevalier
de Brezé le dernier de cette branche.
Claude Dreux , frere aîné de Thomas , fut
DECEMBRE . 1754. 205
pere d'Antoine Dreux , Seigneur de ChenelayeÏ'Hermitage
, allié en 1620 à Jeanne de Ruellé ,
mort Chanoine de l'Eglife de Paris en Septembre
1662 , & bifayeul du Comte de Nancré , feul rejetton
de cette branche.
-Les armes de cette famille font d'azur au cheuron
d'or , accompagné de deux rofes d'argent en
chef, & d'une comette d'or en pointe.
Meflire Jean-Jofeph- Aimé-Marie , Marquis de
Houchin , fils de Meffire Louis - Albert -François-
Jofeph , Comte de Houchin , Marquis de Longaftre
; & de feue Dame Marie-Andrée- Jofephe de-
Berghes- Rache , fut marié le 20 à Dlle Marie-
Jeanne -Georgette - Touffaint de Querouart , fille
de Meffire Sebaftien - Louis , Marquis de Querouart
, & de Dame Jeanne - Françoiſe de Quergroadés.
La bénédiction nuptiale leur a été donnée
par M. l'Abbé de Marbeuf, Aumônier ordinaire -
de la Reine en furvivance , & Confeiller d'Etat ordinaire.
Leur contrat de mariage avoit été figné
le 30 Juin par leurs Majeftés.
LE Lord Louis Gordon , fils du feu Duc de Gordon
, Pair d'Ecoffe , eft mort à Montréal en Bugey
, au commencement du mois d'Août , âgé
d'environ 36 ans ; il étoit Colonel réformé à la
fuite du Régiment royal Ecoffois.
Demoiſelle Catherine - Louife Chafot , fille de
Meffire Louis- Benigne Chafot , Préfident à Mortier
au Parlement de Metz , eft morte à Paris le 2
Août 1754.
Meffire Louis Dupré de la Grange , Confeiller
au Parlement , eft mort le même jour , âgé de foixante-
fix ans.
Meffire Jean-Baptifte Surian , Evêque de Vence
, Abbé de l'Abbaye de S. Vincent du Luc , Or
206 MERCURE DE FRANCE.
dre de S. Benoît , Diocèle d'Oleron , & l'un des
quarante de l'Académie Françoife , eft mort le
3 en fon Diocèfe , âgé de quatre-vingt- fix ans.
Jean Bertin de Bourdeil , Maître des Requêtes
honoraire , eft mort le 4 , âgé de 75 ans .
Meffire Charles- Hyacinthe de Galeans de Caftellane
, Marquis des Iffarts & de Salerne , Cheva
lier de l'Ordre de l'Aigle blanc , Confeiller d'Etat.
d'Epée , ci -devant Ambafladeur de Sa Majeſté auprès
du Roi & de la République de Pologne , &
enfuite à la Cour de Turin , eft mort le 17 à Avi- .
gnon , âgé de trente-fept ans.
Meffire Louis - François de Bouville , fils de
Meffire Louis-Nicolas , Comte de Bouville , Brigadier
des Armées du Roi , eft mort le même jour.
Dame Louife-Léon - Gabrielle le Clerc de Juigné
, époufe de Meffire Antoine Gui , Marquis de
Pertuy , eft morte le 19.
Hugues René- Timoléon de Coffé - Briffac
Comte de Coffé , Lieutenant général des armées
du Roi , Commandeur de l'Ordre royal & militai
re de S. Louis , Gouverneur de Salces en Rouffillon
, & Menin de Monfeigneur le Dauphin , mourut
à Paris le 21 , dans fa 54° année,
Meffire Louis- Henri - Félix du Pleffis -Châtillon ,
Comte de Château Meillien , Sous- Lieutenant de
la Compagnie des Chevaux - Legers d'Orléans .
mourut le 25 à Paris , dans la vingt-huitieme année
de fon âge.
Antoinette Potier de Novion , épouſe de Galpard
, Marquis de Clermont - Tonnerre , Maré
chal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Gouverneur des ville , château de Betfort , ci-devant
Mestre de camp général de la Cavalerie lé
gere , mourut à Champlâtreux le 29 Août , âgée
de foixante-neuf ans.
DECEMBRE. 1754. 207
François-Bernardin , Marquis du Châtelet , Maréchal
des camps & armées du Roi , Gouverneur
du château de Vincennes , eft mort en cette ville
le 3 Septembre , dans la foixante-huitieme année
de fon âge.
Meffire Gafpard de Fontenu , ancien Commiffaire
général de la Marine , & ci -devant chargé
des affaires du Roi à la Porte , eft most les , âgé
de quatre-vingt- onze ans .
Meffire Antoine- Pierre de Grammont , Archevêque
de Besançon , eft mort en fon Diocèfe le 7
Septembre , âgé de foixante- neuf ans .
Le 8 , eft décédé au château de Mauny Louis
Roger d'Eftampes , Marquis d'Eftampes, Baron de
Mauny , âgé de près de quarante- trois ans , étant
né le 2 Novembre 1711. Il étoit fils de Roger
d'Eftampes , Marquis d'Eftampes , Baron de Mauny
, Capitaine-Lieutenant des Gendarmes d'Orléans
, & de Marguerite Dirfchfe Dangres. Il avoit
été marié deux fois . La premiere , le 8 Avril 1728,
avec Angélique- Elifabeth d'Eftampes , Dame de
Valençai , fa coufine , fille de François - Henri
d'Estampes , Comte de Valençai , & d'Angelique-
Françoife-Raimond , décédée le 28 Nov. 1728. La
feconde, le 4 Mars 1734 , avec Marguerite-Lidye.
de Becdelievre Cany , four confanguine du Marquis
de Cany d'aujourd'hui & de la Marquise de
Rannes ; & fille de Louiſe de Becdelievre , Marquis
de Cany , & de Marie- Anne Cofté de S. Sulplix
fa feconde femme. De cette Dame , dont le Marquis
d'Eftampes étoit refté veuf le 3 Avril 1742 ,
il laiffe deux fils , le Marquis & le Vicomte d'Eſ
tampes , nés le 4 Décembre 1734 , & le s Septembre
1736 , Officiers dans le Régiment du Roi Infanterie.
La généalogie de la maiſon d'Eftampes , une
208 MERCURE DE FRANCE.
des plus illuftres , eft rapportée dans les grands
Officiers , tome VII , pag. 542 & ſuiv.
AVIS.
E fieur Vacoffain , Marchand Epicier Dro-
Lguifte,rue to vis -à- vis 3. André des sirs , Dontinue
de vendre avec beaucoup de fuccès fon eau
pour les dents : cette eau a la propriété de les
conferver & blanchir & de diſſoudre l'humeur
glaireufe qui peut contribuer à les gâter . Elle a
auffi la vertu d'arêter dans l'inftant le mal que
l'on nomme communément rage de dents. L'ufage
de quinze jours fera voir , par la beauté & la
fermeté des dents , que l'on pourra , hors dans les
grand befoins , fe difpenfer de tous ferremens.
Ledit Sieur donne un imprimé de la maniere d'en
faire ufage , & vend la bouteille douze fols.
Ledit fieur Vacoffain continue auffi de vendre
avec le même fuccès fa poudre purgative , qu'il
compofe de différens fimples : cette poudre
fond les humeurs groffieres & peccantes , purifie
la maffe du fang , détruit les glaires , & diffipe
les réplétions. Elle prévient les maladies , particulierement
l'apoplexie ; guérit les maux de tête ,
la jauniffe de l'un & de l'autre fexe , les fievres
tierces , quartes & intermittentes . Elle eft fi bienfaifante
qu'elle ne caufe ni tranchée ni colique.
Les femmes enceintes de cinq à fix mois peuvent
en ufer en toute fureté , elle les difpofera à un
heureux accouchement. Ses vertus & fes propriétés
font expliquées plus au long dans un mémoire
particulier , ainfi que la maniere de s'en fervir.
Cette poudre fe vend vingt fols le paquet , qui eſt
DECEMBRE. 1754 209
cacheté & figné de la main dudit Sieur , afin que
le Public ne puiffe pas être trompé. Ledit fieur
Vacoffain eft autorifé & approuvé pour la vente
de fes remédes .
Ledit Vacoffain avertit qu'il a auffi le bureau
du vrai fel Polychrefte , compofé par M. de Seignette
, de la Rochelle , lequel fel eft paraphé
en dedans de chaque paquet , & cacheté de la
main dudit fieur de Seignette , pour éviter toute
fuprife & falfification ordinaire."
AUTR E.
E fieur Meffier donne avis qu'il tient manu-
Lfacture de cierges à refforts qu'il a pouffé à la
derniere perfection , lefquels offrent de grands
avantages pour ménager la cire de deux tiers ; de
n'être point expofé à couler comme les autres
cierges , ce qui périt tous les ornemens d'Autel ;
de conferver toujours la même hauteur , ce qui
eft impoffible avec les autres cierges ; d'y brûler
toute forte de cire , la couleur de ladite cire n'étant
point exposée à la vue , fe trouvant renfermée
dans un canon , qui ne laiffe voir que la lumiere
, le tout s'y confumme fans aucun déchet ,
la bougie brulant jufqu'à la fin. Les avantages de
les peindre & revernir n'étant point fujets à
s'écailler , & fe pouvant laver , met toutes les
Eglifes à portée de jouir des avantages que procurent
ces cierges , laquelle peinture imite parfaitement
la cire. Comme il fe trouve dans les
provinces des ouvriers qui veulent imiter ces
cierges , qui outre leur mauvaife façon deviennent
très - fujets & très-incommodes , plufieurs
perfonnes en ayant vû dudit fieur Meffier dans différens
endroits , pour éviter les frais des ports &
210 MERCURE DE FRANCE.
emballages , en ont acheté à ces ouvriers , & fe
trouvant trompés , ont été obligés de les abandonner
, & d'en faire venir de la manufacture dudit
fieur Meffier.
Pour que toutes les Eglifes des Provinces puiffent
profiter de cet avantage , qui eſt déja connu
dans tout le royaume & dans beaucoup d'autres
pays étrangers où il en a fait des envois confidérables
, ledit Sieur donne avis aux marchands ou
autres perfonnes de provinces , qu'en fe faifant
connoître il leur en enverra des affortimens de
différentes grandeurs pour débiter pour fon compte
dans les Eglifes de leurs provinces , en leur
abandonnant un bénéfice fur chaque cierge pour
la commiffion de la vente , comme il fait dansplufieurs
villes où il a des perfonnes qui lui en
débitent. Les perfonnes qui lui écriront font priées
d'affranchir les lettres , à moins que ce ne foit
pour commander de l'ouvrage . Sa manufacture eſt
rue de Charonne , Faubourg S. Antoine , à Paris .
Les corps des cierges fe vendent au pied , &
les canons & refforts qui entrent dans ces fortes
de cierges , fe vendent à la pièce.
Pour les cierges , depuis trois pieds juſqu'à
fept , 10 fols par pied.
Pour les canons & refforts defdits cierges , 4 liv.
piéce.
Pour les cierges , depuis huit jufqu'à dix , 12
fols par pied.
Pour le canon & reffort defdits cierges , s liv.
piece.
Les bougies d'un pied avec leurs canons & refforts
pour le S. Sacrement , bras de cheminée ou
luftres , 2 liv . 15 fols piece.
Pour celles d'un pied & demi , 3 liv. piece.
Pour les flambeaux d'élévation pour couvrir en
cire , 12 fols par pied.
DECEMBRE . 1754. 211
> dont la
Pour les flambeaux pour peindre
fouche doit être cannelée , 1 liv. 4 fols par pied.
Pour les canons defdits flambeaux , 4 liv. piece.
Pour les cierges pafchals , depuis fix pieds jufqu'à
neuf, 12 fols par pied.
Pour les canons & refforts defdits cierges pafchals
, liv . piece .
Pour les cierges pafchals de dix pieds & au¬
deffus , 1 liv. par pied.
Pour les canons defdits cierges pafchals , de
puis 8 jufqu'à 24 liv . piece.
Pour couvrir les cierges & flambeaux , la cire
coute 3 liv . à cauſe de ſa façon.
Les cierges & flambeaux fe peignent en couleur
de cire , excepté les cierges paichals.
Pour peindre & vernir les bougies & cierges
jufqu'à fept pieds , fols par pied.
Pour ceux de huit pieds & au-deffus , 7 fols
par pied .
Pour les flambeaux , 10 fols par pied.
Une bougie d'un pied en couleur de cire revient
à 3 trois liv . une d'un pied & demi 3 liv.
7 fols 6 deniers , avec leurs canons & reflorts ; un
cierge de trois pieds en couleur de cire , 6 livres
S fols ; un de quatre pieds , 7 liv. un de cinq
pieds , 7 liv. 15 fols ; un de 6 pieds , 8 liv. 10
fols ; un de fept pieds , 9 liv. 5 fols ; un de huit
pieds , 12 liv. 12 fols ; un flambeau de quatre
pieds , 10 liv. 16 fols ; un de cinq pieds , 12 liv.
10 fols ; un de fix pieds 14 liv. 4 fols.
Il a auffi des moules pour faire les bougies qui
entrent dans ces fortes de cierges , pour la commodité
des perſonnes de province qui ne font pas
à portée d'avoir des Ciriers qui puiffent leur faire
des bougies bien égales ; avec lefdits moules les
bougies fe trouvent mieux faites , & toutes per212
MERCURE DE FRANCE.
fonnes peuvent les faire eux-mêmes . Lefdits moules
coutent 3 livres piece .
AUTR E.
M.DE TORRES , Médecin de S. A. S. M. le
Duc d'Orléans , ci -devant Médecin de la Famille
royale de S. M. C. Membre des Académies royales
de Médecine , & de l'Hiftoire Univerſelle d'Efpagne
, Affocié Correfpondant Etranger de la Société
royale de Montpellier , & de l'Académie des
Sciences de Paris , &c. avertit le Public qu'il ne
répondra deformais que depuis huit heures du
matin jufqu'à neuf, aux confultations des perfonnes
attaquées de maux vénériens , rhumatilmes
dartres , écrouelles , cancers , ou d'autres maladies
qu'on regarde comme incurables . M. de TORRÈS
demeure rue Tire - boudin , près la Comédie Italienne
, dans la maison qu'occupoit ci -devant M. Debrus
, Banquier.
AUTRE.
Odeau , Marchand Diftillateur , tenant le
>
Saint-Honoré , fait & vend toutes fortes de liqueurs
fines , tant françoifes qu'étrangeres. Il fait
aufli du chocolat de fanté à la façon d'Espagne
& autre chocolat à la vanille . L'on trouve auffi
chez lui de l'ancienne huile de Venus , vrai figogne
, Marafquin , Ratafia de Bologne , huile royale
, crême des barbades , crême de fleur d'orange
, crême de framboife , crême d'angelique , liqueur
vanille , les délices de la fanté , liqueurs
très-agréables , kis wafer , & généralement toutes
fortes de liqueurs fines.
DECEMBRE. 1754. 213
M
AUTRE.
RS Bianchetti & Manar , Suiffes Italiens ,
viennent d'établir une fabrique de chocolat
à la façon de Milan & de Turin , dont ils ont apporté
d'Italie tous les uftenfiles néceffaires à cette
fabrique, Tout le monde fçait que la bonté du
chocolat confifte dans une parfaite coction ; c'eft
cette qualité qui fait fi eftimer le chocolat de Milan
& de Turin , & qui va être deformais fabriqué
à Paris , par les fieurs Bianchetti & Manar,
Ils le vendront en gros & en détail , & ils en
ont à plufieurs prix de la fufdite façon ; ils le vont
faire en ville quand on les y demande. Leur adreffe
eft dans les Quinze-vingt , la boutique à côté
de la cuifine des Prêtres,
AUTRE.
A veuve Mouton , Marchande Apothicaire de
le débit de fon bechique fouverain , ou fyrop
pectoral approuvé pour les maladies de poitrine ,
comme rhume , toux invétérées , oppreffion , foibleffe
de poitrine , & afthme humide . Ce firop béchique
ayant la propriété de fondre & d'atténuer
les humeurs engorgées dans le poulmon , d'adoucir
l'acrimonie de la limphe , comme balfamique
, & rétablir les forces abattues , en tant que
parfait reftaurant , produit des effets fi rapides dans
les maladies énoncées ci-deffus , que fix jours fuffifent
pour s'appercevoir d'un changement notable
; en un mot , une bouteille fuffit pour en
éprouver toute l'efficacité avec fuccès , en tant
qu'il rétablit les forces abbattues en rappellant
214 MERCURE DE FRANCE.
peu à peu l'appétit & le fommeil , comme parfait
reftaurant , par conféquent très-ſalutaire à la
fuite des longues maladies où les forces font épuifées.
L'odeur & le goût en font agréables , le régime
aifé à obferver ; en outre il convient à toutes
fortes de perfonnes , aux enfans même & aux
femmes enceintes , qui peuvent en uſer avec fuccès
, preuve de fa benignité. Nombre de perfonnes
de tous les états & de tous pays en ont fait
une heureuſe expérience , & en particulier quelques
Anglois. Si l'on en faifoit un plus grand
ufage en Angleterre , & qu'on le prenne à propos
, l'on ne verroit pas périr tant de milliers
d'Anglois de maladie de confomption , non pas
qu'il puiffe les réchapper , une fois la maladie invétérée
, mais lorfque les fymptômes l'annoncent
prochaine. Il peut non- feulement en éloigner les
effers ; mais encore en détruire la cauſe ; bien plus
en empêcher les progrès dans fon principe. La
preuve de ce , c'eft qu'en occafionnant une plus
prompte circulation , il empêche le fang de
croupir , & refter en ftagnation dans le poulmon ,
& en tant que balfamique , confolide les petits
ulceres qui peuvent s'y rencontrer , ce qui fuffit
pour en arrêter les progrès.
La bouteille fcellée & étiquetée à l'ordinaire ;
taxée à fix livres , eft fuffifante pour en éprouver
toute l'efficacité avec fuccès.
Il ne fe débite que chez la Dame veuve Mouton
, Marchande Apothicaire de Paris , rue S
Denis , entre la rue Thevenot & la rue des Filles-
Dieu, vis-à-vis le Roi François , à Paris.
Les perfonnes qui écriront font priées d'affranchir
les lettres.
DECEMBRE . 1754. 2rg-
AUTRE.
E fieur Maille , Vinaigrier , Diſtillateur ordieu
le
pour la compofition des vinaigres de propriété ,
donne avis aux perfonnes de diftinction qu'il vend
des corbeilles galantes de neuf flacons & de quinze
, remplis de différens vinaigres nouveaux ; il
continue avec fuccès la vente du vinaigre romain
pour la confervation de la bouche. Če vinaigre
raffermit les gencives , blanchit les dents , & arrête
le progès de la carie ; comme auffi le vinaigre de
turbie , pour la guérifon parfaite du mal de dents ,
& différens vinaigres fervant à blanchir la peau ,
ôter les boutons , dartres farineufes & taches du
vifage ; & le véritable vinaigre des Quatre voleurs ,
qui eft un préfervatif de toutes fortes d'airs contagieux
, & généralement toutes fortes de vinaigres ,
au nombre de cent cinquante - fix fortes , tant
pour la table que pour les bains & toilettes . Il
continue le débit de la nouvelle moutarde des fix
graines de fa compofition , &la moutarde aux capres
& aux anchois par extraits d'herbes fines , &
différens fruits confits au vinaigre. Les moindres
bouteilles , tant pour les dents que pour le vifage ,
font de trois livres . Les perfonnes de province qui
defireront fe les procurer , en écrivant une lettre
d'avis audit fieur Maille , & remettant l'argent par
la pofte , le tout affranchi de port , on le leur enverra
très- exactement.'Il demeure à Paris , rue da
P'Hyrondelle , aux Armes Impériales.
APPROBATION.
' Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le premier volume du Mercure de Décembre
, & je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreflion. A Paris , ce 28 Novembre
GUIROY 3754
216
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
P Elogede la Peinture , Page 3
Eloge hiftorique de Madame du Chaſtelet , par
M. de Voltaire ,
Vers à M. de Ruffey ,
Converſation finguliere ,
Vers de feu M. de Foucault ,
Hiftoire morale ,
Vers de feu M. de la Motte ,
6
18
19
29
30
35
36
Florence & Blanchefleur , Conte ,
A Madame P .. fur fon voyage à Argenteuil , 44
Effai philofophique ,
Epitre à Mile D ....
Madrigal
Contes ,
46
54
56
64
Quatrain , à une femme laide qui avoit des boutons
ibid.
Lettre à un étranger , fur les Moraliftes François
á
Le Crépuscule ,
ibid.
76
Etat de la Poëfie dramatique en Allemagne , 78
Mots des Enigmes & du Logogryphe du Mercure
de Novembre ,
Enigmes & Logogryphe ,
Nouvelles Litteraires ,
Beaux Arts ,
Chanfon ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres ,
Mariages & Morts ,
88
ibid.
92
152
171
172
186
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 195
Avis divers ,
La Chanfon notée doit regarder la page 171 .
De l'Imprimerie de Ch. A. JOM BERT,
203
208
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
DECEMBRE. 1754
SECOND VOLUM E.
LICIT
UT
SPARGAT
Chez <
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JEAN DE NULLY , au Palais.
PISSOT , Quai de Conty
defcente du Pont- neuf.
à la
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
au Temple du Goût.
M. DCC. LIV.
Avec Approbation & Privilege da Rei.
'ADRESSE du Mercure eft à M. LUTTON
LCommis au recouvrement du Mercure , rue Sie
Anne , Butte S. Roch , vis -à - vis la rue Clos- Geargeot
, entre deux Selliers , au fecond 1pour rémettre
à M. de Boiffy , de l'Académie Françoife.
Nous prions très- inflamment ceux qui nous adref
feront des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
port , pour nous épargner le déplaifir de les rebuter ,
à eux celui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers
qui fouhaiteront avoir le Mercure de France de la
premiere main & plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte aux perfonnes de
Province qui le defirent , les frais de la Pofte ne
font pas confidérables.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le
porte chez eux à Paris chaque mois , n'ont qu'à faire
fçavoir leurs intentions , leur nom & leur demeure
audit Sr Lutton , Commis au Mercure; on leur por
tera le Mercure très - exactement , moyennant 21 livres
par an , qu'ils payeront ; fçavoir , 10 liv. 10 f.
en recevant le fecond volume de Juin , & 10l. 10ſ.
en recevant le fecond volume de Décembre. On les
Jupplie inftamment de donner leurs ordres pour que
cespayemens foient faits dans leur tems.
On prie auffi les perfonnes de Province à qui on
envoye le Mercure par la Pofle, d'être exuttes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque femestre
, fans cela on feroit hors d'état de foutenir
les avances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
Ouvrage.
On adreffe la même priere aux Libraires de Province.
On trouvera le Sr Lutton les Mardi , Mercredi
Jeudi de chaque semaine , l'après-midi .
PRIX XXX SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
DECEMBRE .
1754.
SECOND VOLUME.
{
PIECES FUGITIVES
A
EN VERS ET EN PROSE.
EP IT RE
A M. *
Vous l'apôtre du plaifir ,
A vous l'enfant de la pareffe ,
Damon , dont le premier foupir
Fut en naiffant pour la fageffe ;
Je vous écris , moi pareffeux ,
Moi , comme vous , voluptueux ;
Mais qui dans la fleur de mon âge
II.Vol. A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
N'ayant pas l'honneur d'être un fage ,
Enfuis peut-être plus heureux.
A mes Lares je facrifie ;
Venez , le front orné de fleurs ;
Ami , célébrer cette orgie.
Bacchus , Thémire & la Folie
En doivent faire les honneurs.
Cette Thémire fi brillante ,
Aimable & chere à tous les deux ;
Mene la troupe fémillante
Des ris, des graces & des jeux ;
affurer la victoire
Et
pour
Que lui promettent fes beaux yeux ;
Elle prétend d'un bon vin vieux
Chez moi demain verfer à boire.
Que de voluptés , que de feux
Naîtront de la mouffe légere
Du Frontignan , du Condrieux
Et des regards de la Bergere !
Le vieux Seneque , par humeur ;
Médit du vin , de la tendreſſe
Et des plaifirs de toute eſpéce ;
Je fuis fon humble ferviteur.
Moi je ne trouve mon bonheur
Que dans le changement d'yvreffe.
Soyons bien fous , bien amoureux :
Que loin de nous le Diable emporte
gens de bien fi vertueux : Ces
Quand nous boirons demain , je veur
DECEMBRE. 1754 S
Que la raifon refte à la porte
Pour écarter tous les fâcheux ... :
Traiter ainfi votre Déeffe ,
Ah ! je vous demande pardon :
Dans les beaux fiécles de la Grece
Le Goût naquit de la Raiſon :
Il étudia fous Platon ,
Et vint fe polir chez Pétrone .
Maintenant dans votre maiſon
Il va fonder une Sorbonne
Pour profeffer cette leçon :
» Donnez àl'aimable fageffe
» Chez les Amours un libre accès ;
En baniffant la folle yvreffe ,
» Mere du trouble & des excès ,
» Elle ménage à la tendreffe
» De nouveaux feux & des defirs ,
» Et dans le fein de la moleffe
» Fait naître la délicateffe
» Pour embellir tous nos plaifirs.
A iif
6 MERCURE DE FRANCE.
VERS
Pour mettrefur le collier d'un petit chies.
D'Iris jefuis le chień fidele ;
Elle eft mon plaifir , moi le fien :
A mevoler vous ne gagneriez rien ;
Car je ne vivrois pas fans elle.
J
Autres fur le mêmefujet.
E ne dis point , cent écus à gagner ¿
Si tu me portes chez Hortenſe :
Un plus grand prix je te veux affigner ;
Tu la verras , voilà ta récompenfe.
DECEMBRE . 1754. 7
IDÉE DES PROGRES
Les
De la Philofophie en France.
a
A Philofophie eft de toutes les fciences
celle qui a fait les progrès les plus
rapides de nos jours ; les autres connoif-
Lances n'ont pas été portées à un dégré de
perfection plus haut que dans les beaux
fécles de la Grece & de Rome. Les reffources
de l'art font bornées ; l'efprit humain
ne faifant que fe replier fur lui - même ,
a bientôt parcouru la petite fphere de fes
idées , & trouvé les limites que la main
éternelle a prefcrites à fon activité. Au
lieu que la nature eft un abyfme où l'oeil
du Philofophe fe perd fans en trouver jamais
le fond ; c'eft une carriere immenfe
& dont l'immenfité femble augmenter à
mefure qu'on y pénétre plus avant . Les
Philofophes modernes , qui femblent avoit
marché à pas de géans dans cette carriere
, & qui ont laiffé les anciens fi
loin derriere eux , n'ont fait que nous
montrer le but ; les nouvelles lumieres
qu'ils ont portées dans la nuit de la nature
n'ont pas été affez vives pour nous conduire
à la vérité , & n'ont guere fervi qu'à
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
nous éclairer fur l'intervalle énorme qui
nous en féparoit encore. Mais fi le méchanifme
de l'univers eft toujours un fecret
pour nous , du moins pouvons- nous
nous flatter d'être fur la bonne route pour
le découvrir ou pour fentir l'impoffibilité
d'y réuffir. Les François ne font pas ceux
qui ont eu le moins de part aux progrès
de la philofophie ; le grand Defcartes qui
a fi bien mérité d'en être appellé le pere ,
a ouvert le premier la carriere , & a fervi
de guide aux philofophes qui l'ont fuivi .
On fçait affez le defpotifme avec lequel
la philofophie d'Ariftote regnoit fur les
bancs de l'école ; le fanatifme pour fes décifions
étoit monté au plus haut point de
l'extravagance ; on ne cherchoit plus à
concilier fes principes avec les phénomenes
de la nature qui les contredifoient ,
c'étoit les phénomenes que l'on vouloit
adapter à ces principes. Quelques bons efprits
avoient connu les abfurdités du péripatetime
, & avoient fait de vains efforts
pour en réformer les abus : cette philofophie
qu'on avoit eu raifon d'admirer
dans des fiécles d'engourdiffement & de
barbarie de l'efprit humain , avoir été
confacrée par le tems , l'ignorance & le
pédantifme. Bacon parut ; ce grand homme
vit les entraves que cette fuperfti
DECEMBRE . 1754.
tion ridicule mettoit à la raifon ; il ofa
propofer de refondre le fyftême des connoillances
humaines , & démontra la néceffité
d'une nouvelle méthode pour étudier
la nature. Ce que l'illuftre Anglois
n'avoit fait qu'entrevoir , Defcartes l'exécuta
: il détruifit de fond en comble le péripatétifme
, & chercha à élever un nouveau
fyftême fur d'autres fondemens.
Il n'y avoit alors que l'aftronomie & les
mathématiques qui fuffent cultivées avec
fuccès , les autres parties de la philofophie
étoient prefque abandonnées ; d'ailleurs
elles étoient entierement détachées
les unes des autres , & traitées féparément :
un aſtronome n'étoit qu'aftronome , un
géometre n'étoit que geometre , un médecin
n'étoit que médecin , un métaphyficien
n'étoit rien . Defcartes apperçut les
rapports qui lioient ces différentes connoiffances
, & les fecours qu'elles devoient fe
prêter l'une à l'autre ; il rapprocha ces
membres épars , & n'en fit qu'un feul corps
de fcience.
Il appliqua l'algebre à la géométrie , &
la géométrie à la phyfique : c'est à cette
idée fublime , à ce coup de génie qu'il faut
rapporter les progrès étonnans qu'on a fait
dans les fciences phyfico-mathématiques.
On peut dire qu'il a créé la métaphysique ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
par la diftinction auffi fimple que lumineu
fe des deux fubſtances ; diſtinction qui
anéantit les difputes frivoles & ridicules
des métaphyficiens fcholaftiques fur la nature
de l'ame , & par fon admirable méthode
, à laquelle nous devons peut- être
cet efprit philofophique qui s'eſt développé
dans fon fiécle , & a fait des progrès fi
fenfibles dans le nôtre. Il a pris la géomé
trie où les anciens l'avoient laiffée , & en
a reculé bien loin les limites . Enfin il 2
répandu une nouvelle lumiere par- tout ;
mais elle n'a guere fervi qu'à ceux qui
font venus après lui , & ne l'a pas empêché
de s'égarer. Il auroit deviné la nature
fi elle avoit pû fe deviner ; mais il
falloit l'obferver , & il n'en a pas eu le
tems fes erreurs appartiennent à la foi
bieffe de l'humanité & à l'ignorance de fon
fiécle ; mais fes découvertes ne font qu'à
lui ainfi en abandonnant fes idées fauffes
, refpectons toujours fon génie , admi
rable même lorfqu'il s'eft trompé . L'hy
pothefe brillante des tourbillons , fi célé→
bre , fi combattue , & fi bien détruite par
les nouvelles obfervations , ne feroit fûrement
pas entrée dans la tête d'un hommemédiocre
; fon fyftême fur l'ame des bêtes ,
regardé communément comme une plaifanterie
, & ridicule aux yeux de bien des
DECEMBRE. 1754 .
gens , eft à mon avis une idée plus férieufe
, & qui s'étend plus loin qu'on ne penfe ,
lorfqu'on la confidere dans tous fes rapports
: demandez- le à Bayle , & au médecin
Lami.
Je me fuis beaucoup étendu fur Defcartes
, parce qu'on commence à oublier
tout ce qu'on lui doit. Comme la plupart
de fes ouvrages ne font plus d'une grande
utilité , parce qu'on a été plus loin que
lui , on ne fe fouvient plus que fans lui ,
peut-être on feroit encore dans les ténébres.
Lorfqu'il a paru , la philofophie étoit
une terre en friche : elle n'a pas produit
beaucoup de fruits fous fes mains ; mais il
en a arraché les ronces , il l'a préparée , &
a appris à là rendre féconde : en eft - ce trop
peu pour mériter notre reconnoiffance ?
Je ne peux m'empêcher de le regarder comme
un homme rare , qui fubjugué par l'impulfion
du génie , étoit né pour faire une
révolution , & dont les découvertes feront
une des plus brillantes époques de l'hiftoire
de l'efprit humain.
Gaffendi , contemporain de Descartes",
mérite auffi une place honorable dans l'hiftoire
de la philofophie , quoiqu'il n'ait pas'
travaillé avec beaucoup de fuccès pour elle.
Né avec un génie extrêmement méthodique
& une fagacité peu commune , il fue
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
révolté , comme Defcartes , des abfurdités
de la fcholaftique : il la combattit avec vivacité
, & voulut relever le fyftême d'Epicure
, pour l'établir fur les débris de celui
d'Ariftote . Il employa beaucoup d'adreffe
& de fubtilité pour expliquer la
formation & la confervation de l'univers
par le mouvement direct & la déclinaifon
des atômes . Il donna à cette hypotheſe un
vernis d'orthodoxie , & toute la probabi
lité dont elle étoit fufceptible ; mais cette
fecte des atomiftes modernes ne fut pas
nombreuſe ; chimere pour chimere , on
garda celle qui étoit déja établie , quoique
plus abfurde encore .
Le cartéfianifme n'eut pas le même fort ,
parce qu'il étoit mieux fondé ; il fit une
fortune étonnante dans toute l'Europe , il
eut les adverfaires & les fectateurs les plus
diftingués ; il fut profcrit en France , rétabli
enfuite , & adopté avec empreffement
dès qu'il fut mieux connu .
Mrs Rohault & Regis furent les premiers
qui le profefferent en France , & ils
le firent avec un fuccès & des applaudiffemens
finguliers. Mais le plus illuftre partifan
de Defcartes fut fans doute le P. Malebranche
, de l'Oratoire , phyficien , géometre
, & plus grand métaphyficien encore
; il ne prit que les principes de fon
2
I
a
DECEMBRE. 1754. 13
maître , & s'en fervit en homme de génie.
Il adopta fon fyftême des tourbillons ,
après y avoir reformé beaucoup de choſes ,
& le défendit avec vigueur. Dans la métaphyfique
il alla beaucoup plus loin que
Defcartes ; fes principes le conduifirent à
nier l'existence des corps , & s'il l'admit ,
ce fut parce que l'Ecriture Sainte le lui enfeignoit
: quelque finguliere que foit cette
conclufion , on ne peut prefque pas douter
qu'il n'ait été de la meilleure foi du monde .
Il prétendit démontrer que nous nepouvions
pas voir les objets hors de nous , encore
inoins dans nous , & que nous ne pouvions
les appercevoir que dans Dieu. Il étaya ces
idées abftraites de la métaphyfique la plus
fubtile, d'une élocution pleine de force & de
nobleffe , & de l'imagination la plus brillante
: mais malgré ces avantages , la profondeur
&l'obfcurité de fes idées garantirent de
la féduction. Il faut une grande contention
d'efprit & un grand goût de métaphyfique
pour le fuivre dans fes fpéculations ; ce
font des espéces de points indivisibles , dit M.
de Fontenelle : fi on ne les attrappe pas toutà-
fait jufie , on les manque tout - à -fait . Aufli
le P. Mallebranche fe plaignit-il beaucoup
de n'être pas compris par ceux qui le critiquoient.
On fçait que M. Arnaud attaqua
fon fyftême avec un acharnement des
14 MERCURE DE FRANCE.
moins philofophiques . M. Arnaud ne m'en.
tend pas , difoit Mallebranche : cb qui voulez
- vous donc qui vous entende ? lui répondit-
on .
Le mallebranchifme a fait naître la fecte
des immatérialistes , fort peu reçue en France
, mais qui a fait plus de progrès en Angleterre
; ces philofophes nient l'existence
de la matiere , telle que nous la concevons
, & même fa poflibilité ; les illufions
des fens font leur grand argument : ils
prouvent très-bien que les qualités que
nous regardons comme inhérentes aux
corps , telles que la couleur , l'étendue ,
&c. ne font que de pures idées de notre
ame, qui n'exiftent point hors d'elle , & qui
n'ont aucune analogie avec la nature des
objets qui les excitent en nous. Les dialogues
de Berkeley , ouvrage fingulier , où
Fon trouve une logique fubtile avec beaucoup
de fimplicité , font voir combien ce
fyftême eft féduifant, quelque abfurde qu'il
paroiffe au premier coup d'oeil , & combien
font preffans les argumens fur lef- ,
quels il est établi. Quelques-uns pouffent
encore ces idées plus loin , & prétendent
que chaque individu n'eft fûr que de fa
propre exiftence , & qu'il pourroit avoir
routes les idées & les fenfations dont il eft
affecté , fans qu'il y eût aucun autre être
DECEMBRE. 1754. 15
hors de lui ; c'eft la fecte des Egorftes : quel
que inacceffible qu'elle foit aux traits de
la métaphyfique , elle révolte trop les notions
les plus fimples pour trouver beaucoup
de fectateurs.
M. de Fontenelle a peut-être mieux mérité
de la philofophie que beaucoup de
ceux qui l'ont enrichie de découvertes. On
ne voit que des dévots qui dégoûtent de la dévotion
, dit un de nos moraliſtes. Avant
M. de Fontenelle on voyoit des philofophes
qui dégoûtoient de la philofophie ;
il fit voir que ce n'étoit pas la faute de la
philofophie : il la dépouilla de cet air fauvage
qui la rendoit fi peu trairable ; il l'embellit
des graces de fon imagination , & il
fit naître des fleurs où l'on ne foupçonnoit
que des épines : fon livre de la pluralité
des mondes eft un monument qui lui
fera autant d'honneur qu'à l'efprit de la
nation.
Qu'on me permette une digreffion à
laquelle je ne peux me refufer , & que
l'efprit de patriotifme m'arrache. Il y a
long- tems qu'on accufe les François d'être
legers & fuperficiels , & de ne faire qu'effleurer
les fciences : les Anglois , dit- on ,
font bien plus philofophes que nous : pourquoi
? parce qu'ils traitent la philofophie:
d'un air grave & ferieux. Et moi je crois
"
16 MERCURE DE FRANCE.
que nous le fommes pour le moins autant
qu'eux , précisément parce que nous la traitons
légèrement ; il faut polléder bien nettement
une matiere philofophique , pour la
dégager des termes barbares , des idées abtrules
, & des épines du calcul fous lef
quels d'autres font obligés de l'envelopper
, & pour la réduire à un raifonnement
fimple , à des images fenfibles , & aux expreflions
les plus communes , pour lui prêter
même des ornemens : c'est ce que M.
de Fontenelle , & d'autres après lui ont fait
avec fuccès. Il y a des gens qui croyent
que la féchereffe eft effentielle aux ouvra
ges fcientifiques , comme il y en a eu jadis
qui ne croyoient pas qu'on pût être philofophe
fans avoir une barbe fale & un
manteau déchiré. Cet efprit de fuperficie
qu'on nous reproche , n'eft que le vernis de
nos ouvrages qui ne nuit point à leur folidité.
La raifon toute nue a fouvent l'air
rebutant ; nos écrivains la rendent aimable
en la parant de fleurs : c'eft le vaſe dont
on frotte les bords de miel , pour faire ava
ler à un enfant un reméde falutaire : aux
yeux du philofophe , les hommes ordinaires
font- ils autre chofe que des enfans ?
Le cartéfianifme commençoit à être reçu
affez généralement , fur tout en France
lorfque le newtonianiſme parut , & vint
DECEMBRE. 1754. 17
partager les efprits. Comme les ouvrages
de Newton paroiffoient inacceffibles fans le
fecours de la plus fublime géométrie , fon
fyftême ne fut pas répandu d'abord , & refta
quelque tems entre les mains de quelques
adeptes. M. de Maupertuis a été le premier
qui en a donné quelques effais dans
notre langue ; mais il étoit réfervé à un
homme qui ne s'étoit fait qu'un jeu de la
phyfique & de la géométrie , de le produire
au grand jour c'eft M. de Voltaire . Il
donna fes Elémens de la philofophie de Newton
, ouvrage écrit avec la précifion , l'élégance
& la netteté qui lui font propres.
Ce livre fit une fenfation prodigieufe , &
par le nom de l'Auteur , & par les nouveautés
philofophiques qu'il mettoit fous
les yeux du public. D'abord les géometres
que M. de V. humilioit , & les beaux efprits
qu'il avoit humiliés dès long - tems ,
fe déchaînerent à l'uniflon contre lui ; il
paroiffoit inconcevable qu'un homme qui
avoit fait de beaux vers pût être géometre
& phyficien : on ne peut pas mieux
parler , difoit-on , de ce qu'on n'entend
pas ; comme fi l'efprit , en philofophie ,
pouvoit fuppléer aux lumieres. Pour apprécier
le mérite de cet ouvrage & la prévention
ridicule de certaines gens qui ne
font pas même en état de le lire , il faut
18 MERCURE DE FRANCE.
jetter les yeux fur les critiques qu'on en
fit dans le tems. Cette multitude de fautes
énormes qu'on devoit mettre au grand jour ,
fe réduisirent à des erreurs légeres , à quelques
mauvaifes épigrammes , à des ob
jections vagues , & dont la plupart tomboient
fur Newton , & non pas fur M. de
Voltaire . D'ailleurs quand il n'auroit pas
bien faifi Newton dans quelques détails ,
quel eft le phyficien qui puiffe fe flatter
de ne l'avoir jamais manqué : Le reproche
le mieux fondé qu'on ait fait à M. de Voltaire
, c'est peut-être fur la maniere peu
avantageufe dont il a parlé de Deſcartes :
je ne peux pas mieux faire que de rapporter
ici quelques reflexions du P. Caftel à
ce fujet ( Mem. de Trev . Octob. 1739. )..
» M. de Voltaire a fi fort honoré notre
» nation par fes propres talens , qu'elle
peut bien lui pardonner le peu d'hon .
neur qu'elle lui enleve en rabaiffant
» Defcartes. En faveur de M. de Voltaire
» poëte , on devroir juger moins rigoureu-
» fement M. de Voltaire philofophe ; &
»en prenant les chofes du bon côté , en-
>>core eft- ce une louable entrepriſe d'avoir
» ofé s'enfoncer i avant dans des matie-
» res fi épineufes , au mépris de toutes ces
» fleurs qu'il pouvoit s'amufer à cueillir fi
agréablement , & toujours prêtes à éclore
ود
DECEMBRE . 1754 IS
fous fa main ; & n'eft-ce rien que la célébrité
qu'il a donnée à la philofophie ,
» & par conféquent aux philofophes ; l'oc-
» cafion même qu'il donne aux cartéfiens
de triompher du grand Newton ?
Le Newtonianifme une fois mis au
grand jour , fit fur les efprits des impreffions
bien différentes ; il fut adopté des
ans & attaqué par d'autres avec une égale
vivacité. Comme il battoit en ruine le cartéfianifme
, les Carréfiens fe mirent fur la
défenfive . M. Privat de Molieres , bon géometre
& affez fubtil phyficien , fut celui
qui défendit les tourbillons avec le plus de
faccès : il fentit bien qu'ils étoient en défaut
dans beaucoup de phénomenes , & il les réforma
en habile homme ; il les adapta aux
nouvelles expériences avec adreffe , & ii
fit fervir à confirmer fon fyftême les mê
mes obfervations que les Newtoniens apportoient
pour le détruire. Malgré tous
fes efforts cependant , les tourbillons tom
berent dans un difcrédit total , & on peut
dire qu'ils ont pouffé les derniers foupirs
entre les mains de M. de Fontenelle , dont
la Théorie des tourbillons fera vraisemblablement
le dernier ouvrage qu'on fera en leur
faveur.
Quelque abfurdités métaphyfiques que
le Newtonianifme entraîne après lui , on
20 MERCURE DE FRANCE.
ne peut nier que ce fyftême ne foit bien
féduifant ; il ſemble n'être fondé que fur
des faits & des démonftrations. La facilité
admirable avec laquelle il explique les mouvemens
des corps céleftes & beaucoup de
phénomenes julques- là inacceffibles , la fineffe
& la mutitude des obfervations qui en
font la bafe , & un grand étalage de calcul ,
en ont impofé ; on n'a pas voulu voir l'illufion
de quelques expériences , & le peu
de liaifon de certains faits avec les inductions
que Newton en tire pour établir fes
principes ; enfin la ruine des tourbillons
& la néceffité d'un fyftême pour le vulgaire
des philofophes , tout cela a beaucoup favorifé
l'établiffement de la nouvelle phyfique.
Peu de tems après , Madame la Marquife
du Chaſtelet vint auffi fe mettre fur
les rangs , & oppofer Leibnitz à Newton.
Leibnitz , commenté par M. Wolf , avoit
fait beaucoup de fortune en Allemagne ;
quelques idées métaphyfiques , de fimples
projections éparfes dans fes ouvrages , fe
font étendues fous la main de M. Wolf,
& ont donné matiere à beaucoup de gros
volumes , dans lefquels il a remis en honneur
le goût des définitions , & les termes
barbares de l'école combinés avec une méthode
féchement géométrique. Leibnitz
DECEMBRE. 1754. 21
n'a pas été fi heureux en France , quoique
Madame du Chaſtelet lui eût donné un
air plus François dans fes Inftitutions de
physique. Cet ouvrage et écrit avec beaucoup
de méthode , de nobleffe & de précifion
; mais il ne fit pas beaucoup de profélites
, & on ne jugea pas à propos de
croire aux Monades fur la parole de Madame
du Chaftelet . Cette femme illuftre a
laiffé entre les mains de M. de Clairault
une traduction Françoife du grand ouvrage
de Newton , avec des commentaires
très -profonds fur ce que les mathématiques
ont de plus fublime : ce livre eft prêt
à paroître. Madame du Chaftelet & cette
célébre Mlle Agnefi, qui profeffe les mathé
matiques à Boulogne , & qui a donné il y
quelques années un excellent ouvrage d'analyfe
, font des phénomenes qui feront
honneur au beau fexe , à la géométrie &
notre fiécle.
Quoique Newton l'ait emporté fur Defcartes
& Leibnitz , il s'en faut cependant
bien qu'il ait fubjugué tous les efprits ; il a
encore enFrance des adverfaires bien redoutables.
Il y a trop de chofes dans fon ſyſ
tême qui font de la peine à la raifon , pour
ne pas révolter tous ceux qui croyent encore
que la méthode de Defcartes eft la
feule qui puiffe nous conduire à la vérité,
22 MERCURE DE FRANCE.
1
s'il nous eft donné d'y atteindre .
1 Toutes ces difputes philofophiques ont
éclairé les efprits , le goût des fyftêmes
s'eft perdu , & a fait place à un fcepticifme
raifonné & modéré , fort généralement
répandu , & d'autant mieux établi qu'il
n'eft ni l'effet de l'ignorance , ni une affectation
de fingularité ; c'eft peut- être auffi
ce qui nuira le plus aux progrès de la philofophie.
Il faut donner l'effor à l'imagi
nation pour aller loin : les plus grandes
découvertes de fpéculation ne font gueres
que des heureuſes témérités du génie ,
& les plus habiles philofophes ont été des
gens à fyftêmes : ce n'eft qu'à force de s'égarer
en effayant differentes routes , que
l'on rencontrera la bonne.
Il est vrai que la voye des expériences ,
quoique la plus lente , eft bien plus sûret
& plus commode ; c'eft auffi celle qu'a
prife l'Académie des Sciences : elle a déclaré
qu'elle n'adoptoit aucun fyftême. Le
tems d'en faire un n'eft pas encore arrivé ,
il faut attendre que l'on ait affez de matériaux
pour bâtir un fyftême général de l'univers
; ce n'eft qu'en amaffant des obfervations
& en établiffant des faits , que l'on
pourra y parvenir. On s'eft donc jetté principalement
du côté de la phyfique expéri
mentale , comme la partie de la philo
1
I
1
DECEMBRE. 1754. 23
fophie dont l'utilité eft plus fenfible.
Bacon , Galilée & Torricelli ont jetté les
fondemens de la phyfique expérimentale ;
le premier par des vues neuves & fublimes
; Galilée par fa théorie de l'accéléra
tion du mouvement dans la chûte des
corps ; & Torricelli par fes expériences fur
la pefanteur de l'air. Ces découvertes importantes
ont porté dans la phyfique une
nouvelle lumiere , que les Boyle , les Pafcal
, les Newton , &c . ont encore étendue
bien au-delà : ce font des veines heureuſes
qui ont conduit à des mines fécondes .
Le goût des expériences s'eft répandu
chez toutes les nations fçavantes , & il eft
cultivé aujourd'hui avec beaucoup de foin
& de fuccès. Parmi ceux qui peuvent être
cités dans ce genre , on s'attend bien à voir
le nom de M. de Reaumur , qui a fait des
recherches approfondies fur plufieurs parties
de la phyfique , & principalement fur
l'hiftoire naturelle. Obfervateur exact &
infatigable , les plus petits détails n'échap
perent pas à la fineffe & à la fagacité qu'it
porte dans tous fes procédés : fon Hiftoire
des infectes , avec beaucoup de longueurs ,
eft remplie de chofes neuves , utiles & délicates
. Zélé pour le bien public , il n'a pas
dédaigné de confacrer fes talens à des objets
, petits en apparence , mais qui tendent
14 MERCURE DE FRANCE.
à perfectionner les arts méchaniques , ou
prévenir quelques befoins de la fociété .
Les moyens de faire une nouvelle teintud'augmenter
la fécondité des terres ,
de garantir les étoffes des teignes , de conferver
des oeufs frais pendant trois à quatre
mois , voilà les objets de fa curiofité & de
fon travail. Des vues auffi fages & auffi
eſtimables devroient fervir d'exemple à
beaucoup de fçavans , qui croiroient s'avilir
par de femblables détails , & qui facrifient
à des recherches brillantes des recherches
plus utiles , mais obfcures . M. de Reaumur
ne trouve pas dans tous fes concitoyens
les mêmes difpofitions à rendre juſtice à
fes travaux , mais il les trouvera dans fa
nation ; & fa réputation ne peut être bleffée
par les petites épigrammes & le mépris
affecté de quelques perfonnes qui , ce
me femble , n'ont pas pris confeil de leurs
lumieres & de leur philofophie.
C'eft bien ici le lieu de rendre à un philofophe
citoyen l'hommage que méritent
fes talens & l'emploi refpectable qu'il en
fait ; je parle de M. Duhamel , de l'Académie
des Sciences , à qui nous devons
l'excellent Traité de la culture des terres ,
dont les principes font fi peu connus & mériteroient
tant de l'être. Il a réuni fes lumieres
& fes obfervations aux découvertes
des
DECEMBRE. 1754. 25
des Anglois , qui dans cette partie effentielle
font bien faits pour être nos maîtres
& nos modeles. Il a cherché les moyens de
conferver les grains dans les greniers ; il
a imaginé une charrue d'une conftruction
neuve & fort commode , qui abrege beaucoup
les travaux des laboureurs , cette portion
du peuple la plus néceffaire & la plus
miférable. Les principes de M. Duhamel
font fimples & évidens ; on lui a rendu
juftice : mais c'eſt peu d'être loué , il veut
être utile ; & ce ne feroit pas la premiere
fois qu'un philofophe auroit parlé , qu'on
auroit trouvé qu'il a raifon , & que fes
avis n'auroient été fuivis. Quoiqu'il
en foit , on ne doit pas fe laffer de travailler
à la perfection de l'agriculture , qui en
ouvrant dans l'Etat une nouvelle fource
de richeffes réelles & permanentes , donneroit
à notre commerce le plus grand
avantage , & prefque le feul qui lui manque
fur celui de nos voisins .
pas
Si quelqu'un a eu l'efprit de fyftême
dans notre fiécle , je crois que c'eft M. de
Buffon : une tête philofophe , des vûes
grandes , une imagination forte & lumineufe
, & l'art de faifir les analogies ; voilà
ce qu'il m'a femblé appercevoir dans l'Hiftoire
naturelle , & ce qui forme , fi je ne
me trompe , l'efprit de fyftême. M. de Buf-
II.Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
fon , qui par un ftyle riche , élégant , har
monieux , plein de nobleſſe & de poëfie ,
efface Platon & Mallebranche , & donne
à la philofophie un éclat qu'elle n'avoit
pas encore eu , n'a pas été plus heureux
que Deſcartes dans fes conjectures fur l'origine
du monde & la génération des animaux.
Mais fi l'hiftoire de notre globe par
M. de Buffon eft un roman , c'eft celui
d'un habile phyficien : fon hypotheſe fur
la génération marque les bornes de nos
lumieres dans cette matiere ténébreuſe , le
defefpoir de la phyfique : fes obfervations
microfcopiques fi délicates & fi fingulieres,
feront peut-être plus utiles , parce qu'il
eft toujours utile de détruire des erreurs.
Les anciens avoient cru , fur de fimples apparences
peu approfondies , que la corruption
pouvoit engendrer des animaux.
Lorfque le microfcope , qui a élargi l'univers
aux yeux des philofophes , eut découvert
à Hartzoeker & à Lewenhoek les animalcules
qui fe meuvent dans les liqueurs ,
on fe moqua beaucoup des anciens , & il
ne parut plus douteux que tous les êtres
vivans font déja organifés dans la femence
, & qu'ils ne font que fe développer &
augmenter de volume. Mais ce principe
reçu fans conteftation & avancé avec ce
ton de confiance que donne trop fouvent
DECEMBRE . 1754. 29
la chaleur des premieres découvertes , s'eſt
trouvé en défaut dans la reproduction merveilleufe
des polypes , & il eft anéanti
aujourd'hui par les expériences de MM. de
Buffon & de Needham ; la production des
petites anguilles qu'ils ont vû fe former
dans le bled niellé & dans d'autres infufions
, remet en honneur l'opinion des anciens
; nous avons cru voir une étincelle
de lumiere , & nous rentrons dans une nuit
plus fombre. Les animalcules fpermatiques
ne font plus que de petites machines or
ganifées & fans vie ; il eft vrai que les obfervations
microfcopiques font trop fuf
ceptibles d'illufion pour qu'on ne s'en dépas
: celles de Lewenhoek ont été détruites
par celles de M. de Buffon , cellesci
peuvent être détruites par d'autres ; dans
cette matiere obfcure on finit , comme dans
prefque toutes les autres , par douter.
fie
Les fectateurs de la philofophie corpufculaire
ne pardonneront pas aifément à
M. de Buffon d'avoir établi la poffibilité
de fes moules intérieurs fur la ruine du méchaniſme
univerfel , & d'avoir mieux ainé
expliquer la circulation du fang , le jeu des
muſcles , en général toute l'économie animale
par des qualités occultes femblables
aux caufes de la pefanteur , des attractions
magnétiques , &c. que par des principes
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
purement méchaniques ; cela pourroit faire
craindre , difent- ils , le retour du fiécle
d'Ariftote. Epicure créa la phyfique corpufculaire
; ne voyant dans la nature que
de la matiere & du mouvement , il ne
chercha pas d'autres caufes pour expliquer
tous les phénomenes ; mais n'ayant pas encore
affez de faits & d'obſervations , ce
principe lui manqua dans l'application ;
on crut pour lors que ce qu'on ne pouvoit
pas expliquer par les loix du méchanifme
ne s'opéroit pas par ces loix ; de là
l'horreur du vuide , de- là l'attraction , &c.
L'attraction , ce monftre métaphysique ,
dont on ne peut plus fe paffer dans la phy-.
fique célefte , s'eft introduite auffi dans la
chymie. Les affinités de M. Geoffroi ne
font que le même terme déguifé ; elles paroiffent
préfenter une idée plus fimple , &
n'en font pas moins inintelligibles . Nous
devons aux Anglois cet abus de l'attraction ,
auffi bien que celui du calcul : ils réduifent
tout en problêmes algébriques ; l'antique
fuperftition fur la fcience mystérieuse
des nombres femble renaître . Jean Craig
a ofé calculer les dégrés de probabilité
des principes du chriftianifme , & le décroiffement
de cette probabilité : felon fes
calculs , la religion ne peut plus durer que
1400 ans. L'eſtimable auteur de l'Hiftoire
DECEMBRE . 1754 29
critique de la philofophie a calculé auffi les
dégrés de force de la certitude morale . Le
Chevalier Petty , créateur de l'arithmétique
politique , a cru pouvoir foumettre à
l'algebre l'art même de gouverner les hommes.
Le résultat de quelques -uns de fes
calculs peut faire juger de leur folidité ;
il croit avoir démontré que le grand nombre
des impôts ne fçauroit être nuifible à
la fociété & au bien d'un Etat . Il a calculé
ce que valoit un homme en Angleterre ,
& il l'a évalué à 1300 livres environ de
notre monnoie. Un Philofophe fublime
qui connoît bien le prix des hommes , ajoute
qu'il y a des pays où un homme ne
vaut rien , & d'autres où il vaut moins
que rien ( a ) . La médecine n'a pas été à
l'abri des excurfions de la géométrie : aux
aphorifmes d'Hypocrate & de Boerhaave
on a fubftitué des formules algébriques ;
on a voulu évaluer le mouvement des fluides
dans le corps humain , la force des
nerfs & des mufcles confidérés comme des
cordes , des leviers d'un certain genre ,
des piftons , &c. Mais qu'avons nous gagné
à ces abus de la géométrie on l'a
détournée de fon véritable objet , & elle a
eu le fort de l'efprit de notre nation : elle
( a ) Efprit des loix , liv. XXIII . chap. XVII,
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
a perdu en profondeur ce qu'elle a gagné
en fuperficie , & je ne doute pas qu'elle
ne touche au moment de fa décadence ,
qui vient d'être prédite par un homme de
beaucoup d'efprit . Cette fcience qui n'étoit
qu'un inftrument entre les mains de Defcartes
& de Newton , & qui n'eft faite
que pour en fervir , étoit devenue une
fcience orgueilleufe qui s'étoit élevée fur
les débris des autres , fur ceux de la métaphyfique
fur tout , parce qu'il eft bien
plus facile d'apprendre à calculer qu'à raifonner.
Il est bien à fouhaiter que le goût
abufif du calcul ne fafle plus d'obſtacle au
retour de la métaphyfique , dont le flambeau
peut feul nous éclairer fur les nouvelles
erreurs que de faufles lumieres ont
introduites , & qui retardent fenfiblement
les progrès de la philofophie.
********************
MADRIGAL.
J'Avois brifé mes fers , &juré hautement
De n'aimer plus Climene ;
Mais en la revoyant j'ai renoué ma chaîne ;
Et rompu mon ferment.
Ce n'étoit donc qu'un jeu que mon reffentiment :
Climene a fur mon coeur confervé la victoire ,
DECEMBRE . 1754
Etje n'avois fait un ferment
Que pour fa gloire .
L'Auteur de l'Esprit des loix nous a permis
d'imprimer le morceau fuivant qu'il a
fait pour l'Académie de Nancy : cette fiction
eft fi intereffante & fi noble qu'il n'eft pas
poffible de la tire fans aimer & fans admirer
le grand Prince qui en est l'objet.
LISIMA QUE.
Lorfqu'Alexandre eut détruit l'Empire
Perfes , il voulut que l'on crût
qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens
étoient indignés de voir ce Prince
rougir d'avoir Philippe pour pere : leur
mécontentement s'accrut lorfqu'ils le virent
prendre les moeurs , les habits & les
manieres des Perfes , & ils fe reprochoient
tous d'avoir tant fait pour un homme qui
commençoit à les méprifer ; mais on murmuroit
dans l'armée , & l'on ne parloit
pas.
Un Philofophe nommé Calisthene, avoit
fuivi le Roi dans fon expédition : un jour
qu'il le falua à la maniere des Grecs ;
d'où vient , lui dit Alexandre , que tu ne
B.iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
m'adores pas ? Seigneur , lui dit Califthene
, vous êtes le maître de deux nations ;
l'une efclave avant que vous l'euffiez ſoumife
, ne l'eft pas moins depuis que vous
l'avez vaincue ; l'autre libre avant qu'elle
vous fervît à remporter tant de victoires ,
l'eft encore depuis que vous les avez remportées.
Je fuis Grec , Seigneur , & ce
nom vous l'avez élevé fi haut que fans
vous faire tort , il ne vous eft plus permis
de l'avilir .
Les vices d'Alexandre étoient extrêmes
comme fes vertus ; il étoit terrible dans
fa colere , elle le rendoit cruel : il fit couper
les pieds , le nez & les oreilles à Califthene
, ordonna qu'on le mît dans une
cage de fer , & le fit porter ainfi à la fuite
de l'armée .
J'aimois Califthene , & de tous tems
lorfque mes occupations me laiffoient quelques
heures de loifir , je les avois employées
à l'écouter ; & fi j'ai de l'amour
pour la vertu , je le dois aux impreffions
que fes difcours faifoient fur mon coeur.
J'allai le voir : je vous falue , lui dis - je ,
illuftre malheureux , que je vois dans une
cage de fer , comme on enferme les bêtes
féroces , pour avoir été le feul homme de
l'armée.
Lifimaque , me dit- il , quand je fuis
DECEMBRE. 1754. 33
dans une fituation qui demande de la
force & du courage , je me crois en quelque
maniere à ma place ; en vérité fi les
Dieux ne m'avoient mis fur la terre que
pour y mener une vie molle & voluptueufe
, je croirois qu'ils m'auroient donné en
vain une ane grande & immortelle : jouir
des plaifis des fens eſt une choſe dont tous
les hommes font aifément capables ; & fi
les Dieux ne nous ont fait que pour cela ,
ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils
n'ont voulu , & ils ont plus exécuté qu'entrepris.
Ce n'eft pas , ajouta-t- il , que je
fois infenfible ; vous ne me faites que trop
voir que je ne le fuis pas : quand vous êtes
venu à moi , j'ai trouvé d'abord quelque
plaifir à vous voir faire une action de
courage ; mais au nom des Dieux , que
ce foit pour la derniere fois , laiffez- moi
foutenir mes malheurs , & n'ayez pas la
eruauté d'y joindre encore les vôtres.
Califthene , lui dis - je , je vous verrai
tous les jours : fi le Roi vous voyoit abandonné
des gens vertueux il n'auroit plus
de remords , & commenceroit à vous croire
coupable. Ah ! j'efpere qu'il ne jouira pas
du plaifir de voir que la crainte de fes châtimens
me fait abandonner un ami.
Un jour Califthene me dit : les Dieux
immortels m'ont confolé , & depuis ce
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
ems je fens en moi quelque chofe de divin
qui m'a ôté le fentiment de mes peines ; j'ai
vû en fonge le grand Jupiter , vous étiez auprès
de lui , vous aviez un fceptre à la main
& un bandeau royal fur le front ; il vous a
montré à moi , & m'a dit : il te rendra heureux.
L'émotion où j'étois m'a réveillé ;
je me fuis trouvé les mains au Ciel , &
faifant des efforts pour dire : grand Jupiter
, fi Lifimaque doit regner ,
fais qu'il
regne avec juſtice . Lifimaque , vous regne
rez , croyez un homme qui doit être agréa
ble aux Dieux , puifqu'il fouffre pour la
vertu .
Cependant Alexandre ayant appris que
je refpectois la mifere de Califthene , que
j'allois le voir , & que j'ofois le plaindre ,
entra dans une nouvelle fureur : va , ditil
, combattre contre les lions , malheu
reux qui te plais tant à vivre avec les bêtes
féroces. On différa mon fupplice pour le
faire fervir de fpectacle à plus de.gens.
Le jour qui le précéda j'écrivois ces mots
à Califthene je vais mourir , toutes les
idées que vous m'aviez données de ma
future grandeur fe font évanouies de mon
efprit ; j'aurois fouhaité d'adoucir les malheurs
d'un homme tel que vous ... Préxaque
, à qui je m'étois confié , m'apporta
cette réponſe.
DECEMBRE. 1754 . 35.
Lifimaque , fi les Dieux ont réfolu que
vous regniez , Alexandre ne peut pas vous
ôter la vie ; car les hommes ne refiftent
pas à la volonté des Dieux .
Cette lettre m'encouragea , & faifant
réflexion que les hommes les plus heureux
& les plus malheureux font également environnés
de la main divine , je réfolus de
me conduire , non pas par mes efpérances
, mais par mon courage , & de défendre
jufqu'à la fin une vie fur laquelle il
y avoit de fi grandes promeffes.
On me mena dans la carriere ; un peuple
immenfe étoit accouru pour être témoin
de mon courage ou de ma frayeur :
on me lâcha un lion furieux . J'avois plié
mon manteau autour de mon bras ; je lui
préfentai ce bras , il voulut le dévorer ;
je lui faifis la langue , la lui arrachai , &
le jettai à mes pieds.
Alexandre aimoit naturellement les actions
courageufes , il admira ma réſolution
, & ce moment fut celui du retour
de fa grande ame. Il me fit appeller , &
me tendant la main : Lifimaque , me ditil
, je te rends mon amitié , rends-moi la
tienne ; ma colere n'a fervi qu'à te faire
faire une action qui manque à la vie d'Alexandre.
Je reçus les graces du Roi , j'adorai
les décrets des Dieux , & j'attendis
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
leurs promeffes fans les chercher ni les
fuir.
que
Alexandre mourut , & toutes les nations
furent fans maître . Les fils du Roi étoient
dans l'enfance , & fon frere Aridée n'en
étoit pas encore forti . Olimpias n'avoit
la hardieffe des ames foibles , & tout
ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage.
Roxane , Euricide , Statire étoient
perdues dans la douleur ; tout le monde
dans le Palais fçavoit gémir , & perfonne
ne fçavoit regner. Les Capitaines d'Alexandre
leverent donc les yeux fur ſon trône
; mais l'ambition de chacun fut con
tenue par l'ambition de tous . Nous partageâmes
l'Empire , & chacun de nous
crut avoir partagé le prix de fes fatigues.
Le fort me fit Roi d'Alie , & à préfent que
je puis tout , j'ai plus befoin que jamais
des leçons de Califthene . Sa joie m'annonce
que j'ai fait quelque bonne action , & fes
foupirs me difent que j'ai quelque mal à
réparer. Je le trouve entre mor & les
Dieux , je le retrouve entre mon peuple &
moi. Je fuis le Roi d'un peuple qui m'aime;
les peres de famille efperent la longueur
de ma vie , comme celle de leurs
enfans ; les enfans craignent de me perdre
, comme ils craignent de perdre leur
pere ;mes fujets font heureux, & je le fuis,
DECEMBRE. 1754 37
܀܀܀ ܀܀܀܀
MADRIGAL.
DE
E votre fort , Iris , ſoyez charmée ;
Vos brillent de mille appas :
yeux
Vous les avez trop beaux pour n'être point ai
mée ,
Et trop
tendres pour n'aimer pas,
[
COMPLIMENT
Fait à Mademoiselle de Richelieu , par les :
Dames Religienfes de l'Abbaye du Tréfor ,
dont elle avoit été quelques mois abfente.
Lorfque Orfque nous avons quitté le monde
il n'y en a pas une de nous qui n'ait
crû s'être fauvée de toutes les agitations
de tous les attachemens , de toutes les inquiétudes
qu'on y contracte , de toutes les
fortes d'intérêts qui viennent y furprendre :
la paix de l'ame , difions nous , eft la ré--
compenfe de celles qui habitent notre fainte
retraite ; nous n'y appartenons plus qu'à
nos tranquilles & religieux exercices ; tout
le refte eft étranger pour nous. Cependant
nous nous trompions , Mademoiſelle ; vous
38 MERCURE DE FRANCE.
nous avez appris qu'il n'y a point d'afyle
contre la néceffité de s'attacher à vous, quand
on a le bonheur de vous connoître , point
d'afyle contre l'affliction de ne vous plus voir
quand on vous a vûe ; point d'abri contre
la douce impreffion que laiffent les qualités
de votre belle ame , les graces de votre
efprit , & le charme de votre caractere.
Enfin , Mademoiſelle , vous nous avez appris
qu'il falloit encore être plus chré
tienne pour fouffrir d'être privée de vous ,
qu'il n'eft befein de l'être pour oublier
toute la terre : il eft vrai qu'en nous affligeant
de votre abfcence , notre excufe auprès
de Dieu étoit de regretter ce qu'il a
fait de plus aimable & de plus digne d'être
aimé , & ce qu'en toutes façons on
peut appeller fon plus bel ouvrage ; &
fans doute que nos pleurs ne l'ont point
offenfé , puifqu'il vous rend à nos voeux.
Sans doute il nous pardonnera l'excès de
la joie où nous fommes , comme il nous
a pardonné l'excès de la douleur où votre
départ nous avoit plongées , & que juſtifoit
auffi la trifteffe de notre chere & refpectable
Abbeffe , dont la fatisfaction redouble
encore la nôtre.
DECEMBRE . 1754 39
V
MADRIGAL.
香味味
Ous vous plaignez , Tircis , de ma rigueur :
Hélas , n'en dois - je pas l'apparence à ma gloire !
Cependant j'ai beau faire ; on vous croit mon
vainqueur :
Serez-vous donc , Tircis , le dernier à le croire ?
L'EDUCATION D'UN PRINCE.
Cfont tres anciens. Un Seigneur qui
Es dialogues qu'on donne au public ,
hérita , il y a quelque tems , d'un de fes
parens , les trouva dans le château où ce
parent étoit mort ; ils étoient confondus
avec d'autres papiers extrêmement anciens
auffi ; on n'en a changé que le langage gaulois
, par lequel il paroît , au jugement de
quelques fçavans , qu'il y a pour le moins
quatre fiécles qu'ils font écrits . On ne fçait
point non plus quel en eft l'auteur ; tout ce
qu'on en peut croire , c'eft qu'ils ont fervi
à l'éducation de quelqu'un de nos Rois ,
ou de quelques Princes deftinés à regner.
Quoiqu'il en foit , en voici le premier ,
dont les détails font affez fimples . C'eſt un
40 MERCURE DE FRANCE.
Gouverneur & un jeune Prince qui s'entretiennent
enfemble , tous deux apparemment
fous des noms fuppofés , puifque le
Prince a celui de Théodofe , & le Gouver
neur celui de Théophile.
PREMIER DIALOGUE.
Théophile.
Voici un lieu fort champêtre , Prince ;
voulez- vous que nous nous y arrêtions ?
Théodofe.
Comme il vous plaira.
Théophile.
Vous me paroiffez aujourd'hui bien férieux
; la promenade vous ennuie-t-elle ?
Auriez vous mieux aimé refter avec ces
jeunes gens que nous venons de quitter ?
Théodofe.
Mais je vous avoue qu'ils m'amufoient,
Théophile.
Vous me fçavez donc bien mauvais gré
de vous avoir amené ici : n'eft- il pas vrai
que vous me trouvez dans mille momens
un homme bien incommode ? je pense que
DECEMBRE . 1754. 41
vous ne m'aimerez gueres quand vous
ferez débarraffé de moi.
Théodofe.
Pourquoi me dites- vous cela vous vous
trompez.
Théophile.
Combien de fois me fuis- je apperçu que
je vous fatiguois , que je vous étois defagréable
?
Théodofe.
Ah ! defagréable , c'eft trop dire : vous
m'avez quelquefois gêné , contrarié , quelquefois
fait faire des chofes qui n'étoient
pas de mon goût ; mais votre intention
étoit bonne , & je ne fuis pas affez injuſte
pour en être fâché contre vous.
Théophile.
C'est-à - dire que mes foins & mes attentions
ne m'ont point encore brouillé
avec vous ; que vous me pardonnez tout
le zele & même toute la tendreffe avec laquelle
j'ai travaillé à votre éducation : voilà
précisément ce que vous voulez bien
oublier en ma faveur .
Théodofe.
Ce n'eft point là ma pensée , & vous
42 MERCURE DE FRANCE.
me faites une vraie chicanne ; je viens
d'avouer que vous m'avez quelquefois chagriné
, mais que je compte cela pour rien ,
que je n'y fonge plus , que je n'en ai point
de rancune ; que puis-je dire de plus ?
Théophile.
Jugez-en vous - même. Si quelqu'un vous
voyoit dans un grand péril , qu'il ne pût
vous en tirer , vous fauver la vie qu'en
vous faifant une légere douleur , feroit- il
jufte lorsque vous feriez hors de danger ,
de vous en tenir à lui dire , vous m'avez
fait un petit mal , vous m'avez un peu trop
preffé le bras , mais je n'en ai point de rancune
, & je vous le pardonne è
Théodofe.
Ah ! vous avez raiſon , il y auroit une
ingratitude effroyable à ce que vous me
dites là ; mais c'eft de quoi il n'eft pas queftion
ici : je ne fçache pas que vous m'ayez
jamais fauvé la vie.
Théophile.
Non , le fervice que j'ai tâché de vous
rendre eft encore plus grand ; j'ai voulu
vous fauver du malheur de vivre fans gloire.
Je vous ai vû expofé à des défauts qui
auroient fait périr les qualités de votre
DECEMBRE.
1754 43
ame , & c'eſt à la plus noble partie de vousmême
que j'ai , pour ainfi dire , tâché de
conferver la vie. Je n'ai pû y réuffir qu'en
vous contrariant , qu'en vous gênant quelquefois
: il vous en a coûté de petits chagrins
; c'est là cette légere douleur dont je
parlois tout -à- l'heure : vous contentezvous
encore de dire , je n'y fonge plus.
Théodofe.
Non , Théophile , je me trompois , & je
me dédis de tout mon coeur ; je vous ai en
effet les plus grandes obligations.
Théophile.
Point du tout , je n'ai fait que mon devoir
, mais il y a eu du courage à le faire :
vous m'aimeriez bien davantage fi je l'avois
voulu ; il n'a tenu qu'à moi de vous être
extrêmement agréable , & de gagner pour
jamais vos bonnes graces ; ce n'eût été qu'à
vos dépens , à la vérité.
Théodofe.
A mes dépens , dites-vous ?
Théophile.
Oui , je n'avois qu'à vous trahir pour
vous plaire, qu'à négliger votre inftruction
, qu'à laiffer votre coeur & votre ef44
MERCURE DE FRANCE .
prit devenir ce qu'ils auroient pû , qu'à
vous abandonner à vos humeurs ,à vos impatiences
, à vos volontés impétueufes , à
votre dégoût pour tout ce qui n'étoit pas
diffipation & plaifir . Convenez - en , la
moindre petite contradiction vous irritoit ,
vous étoit infupportable ; & ce qui eft encore
pis , j'ai vu le tems où ceux qui vous
entouroient , n'étoient précisément pour
vous que des figures qui amufoient vos
yeux ; vous ne fçaviez pas que c'étoit des
hommes qui penfoient , qui vous examinoient
, qui vous jugeoient , qui ne demandoient
qu'à vous aimer , qu'à pouvoir
vous regarder comme l'objet de leur amour
& de leur efpérance . On peut vous dire cela
aujourd'hui que vous n'êtes plus de même ,
& que vous vous montrez aimable ; auffi
vous aime- t-on , auſſi ne voyez- vous autour
de vous que des vifages contens &
charmés
, que des refpects mêlés d'applau
diffement & de joie ; mais je n'en fuis pas
mieux avec vous , moi , pour vous avoir
appris à être bien avec tout le monde.
Theodofe.
Laiffons là ce que je vous ai répondu
d'abord , je le defavoue ; mais quand vous
dites qu'il n'y avoit qu'à m'abandonner à
mes défauts pour me plaire , que fçavez-
7
9
DECEMBRE. 1754. 45
vous fi je ne vous les aurois pas reprochés
quelque jour ?
Théophile.
Non , Prince , non , il n'y avoit rien à
craindre , vous ne les auriez jamais fçus ; il
faut avoir des vertus pour s'appercevoir
qu'on en manque , ou du moins pour être
fâché de n'en point avoir ; & des vertus ,
vous n'en auriez point eu : la maniere dont
je vous aurois élevé y auroit mis bon ordre
; & ce lâche Gouverneur qui vous auroit
épargné la peine de devenir vertueux
& raifonnable , qui vous auroit laiffé la
miférable douceur de vous gâter tout à vo
tre aiſe , vous feroit toujours refté dans
l'efprit comme l'homme du monde le plus
accommodant & du meilleur commerce ,
& non pas comme un homme à qui vous
pardonnez tout au plus le bien qu'il vous a
fait.
Théodofe.
Vous en revenez toujours à un mot que
j'ai dit fans réflexion.
Théophile.
Oui , Prince , je foupçonne quelquefois
que vous ne m'aimez
gueres , mais en re
vanche, on vous aimera , & je fuis content
; voilà ce que je vous devois à vous
46 MERCURE DE FRANCE.
& ce que je devois à tout le monde . Vous
fouvenez-vous d'un trait de l'hiftoire romaine
que nous lifions ce matin ? Qu'il me
tue , pourvu qu'il regne , difoit Agrippine en
parlant de Neron : & moi , j'ai dit fans
comparaifon , qu'il me haïffe pourvû qu'on
l'aime , qu'il ait tort avec moi pourvû qu'il
ne manque jamais à fa gloire , & qu'il
n'ait tort ni avec la raifon ni avec les ver
tus qu'il doit avoir.
Théodofe.
Qu'il me haïffe , dites -vous ; vous n'y
fongez pas , Théophile ; en vérité , m'en
foupçonnez -vous capable ?
ble
Théophile.
Lamaniere dont vous vous récriez fem
promettre qu'il n'en fera rien.
Théodofe.
Je vous en convaincrai encore mieux
dans les fuites , foyez en perfuadé.
Théophile.
Je crois vous entendre , Prince , & je
fuis extrêmement touché de ce témoigna
ge de votre bon coeur ; mais de grace , ne
vous y trompez point ; je ne vous rappelle
pas mes foins pour les vanter. Si je tâche
DECEMBRE. 1754. 47
de vous y rendre fenfible , c'eft afin que
vous les récompenfiez de votre confiance
& non pas de vos bienfaits. Nous allons
bientôt nous quitter , & j'ai beſoin aujour
d'hui que vous m'aimiez un peu ; mais c'eft
pour vous que j'en ai befoin , & non pas
our moi ; c'eft que vous m'en écouterez
plus volontiers fur ce qui me refte à vous
dire pour achever votre éducation,
Théodofe.
Ah ! parlez , Théophile , me voici , je
vousaffure , dans la difpofition où vous me
fouhaitez ; je fçai d'ailleurs que le tems
preffe , & que nous n'avons pas long- tems
â demeurer enſemble.
Théophile.
Et vous attendez que je n'y fois plus ?
n'eft- il vrai ? vous n'aurez plus de Gouverneur
, vous ferez plus libre , & cela
vous réjouit , convenez - en.
Théodofe.
Franchement il pourroit bien y avoir
quelque chofe de ce que vous dites là , &
le tout fans que je m'impatiente d'être
avec vous ; mais on aime à être le maître
de fes actions.
48 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Raifonnons. Si juſqu'ici vous aviez été
le maître abfolu des vôtres , vous n'en auriez
peut-être pas fait une qui vous eût fait
honneur ; vous auriez gardé tous vos défauts
, par exemple.
Théodofe.
J'en ferois bien fâché.
Théophile.
C'est donc un bonheur pour vous de n'avoir
pas été votre maître. N'y a-t-il pas
de danger que vous le foyez aujourd'hui ?
ne vous défiez- vous pas de l'extrême envie
que vous avez de l'être : Votre raiſon
a fait du progrès fans doute ; mais prenez
garde : quand on eft fi impatient d'être
défait de fon Gouverneur , ne feroit- ce pas
figne qu'on a encore befoin de lui , qu'on
n'eft pas encore auffi raifonnable qu'on devroit
l'être car fi on l'étoit , ce Gouver
neur ne feroit plus fi incommode , il ne
gêneroit plus ; on feroit toujours d'accord
avec lui , il ne feroit plus que tenir compagnie
: qu'en pensez-vous ?
Théodofe.
Je rêve à votre réflexion .
Théophile:
DECEMBRE . 1754. 49
.
Théophile.
Il n'en eft pas de vous comme d'un particulier
de votre âge , votre liberté tire à
bien d'autres conféquences ; on fçaura bien
empêcher ce particulier d'abufer long- tems.
& à un certain point de la fienne ; mais
qui eft-ce qui vous empêchera d'abufer de
la vôtre qui eft- ce qui la réduira à de
juftes bornes ? quels fecours aura- t- on contre
vous que vos vertus , votre raiſon , vos
lumieres ? &
quoiqu'aujourd'hui vous ayez
de tout cela , êtes-vous für d'en avoir affez.
pour ne pas appréhender d'être parfaitement
libre ? Songez à ce que c'eft qu'une
liberté que votre âge & que l'impunité de
l'abus que vous en pouvez faire , rendront
fi dangereuſe. Si vous n'étiez pas naturellement
bon & généreux , fi vous n'aviez
pas le meilleur fond du monde , Prince ,
je ne vous tiendrois pas ce difcours - là
mais c'eft qu'avec vous il y a bien des reffources
, je vous connois , il n'y a que des
réflexions à vous faire faire.
Théodofe.
A la bonne heure , mais vous me faites
trembler ; je commence à craindre très-férieufement
de vous perdre.
11. Vol.
so MERCURE
DE FRANCE .
Théophile.
Voilà une crainte qui me charme , elle
part d'un fentiment qui vaut mieux que
tous les Gouverneurs du monde : ah ! que
je fuis content , & qu'elle nous annonce
une belle ame !
Il ne tiendra
Théodofe.
pas à moi que vous ne difiez
vrai ; courage , mettons à profit le tems
que nous avons à penfer enfemble
; nous
en refte-t-il beaucoup
?
Théophile.
Encore quelque mois .
Théodofe.
Cela eft bien court .
Théophile.
Je vous garantis que c'en fera plus qu'il
men faut pour un Prince capable de cette
réponſe là , fur-tout avec un homme qui
ne vous épargnera pas la vérité , d'autant
plus que vous n'avez que ce petit efpace
de tems-ci pour l'entendre , & qu'après
moi perfonne ne vous la dira peut-être ;
vous allez tomber entre les mains de gens
qui vous aimeront bien moins qu'ils n'auDECEMBRE.
1754.
ront envie que vous les aimiez , qui ne
voudront que vous plaire & non pas vous
inftruire , qui feront tout pour le plaifir
de votre amour propre , & rien le
pour
le profit de votre raifon .
Théodofe.
Mais n'y a-t-il pas
d'honnêtes gens qui
font d'un
caractere fûr , & d'un
honneur
à toute épreuve ?
Théophile.
Oui , il y en a par- tout , quoique tou
jours en petit nombre.
Théodofe.
Eh bien , j'aurai foin de me les attacher ;
de les
encourager à me parler ; je les préviendrai.
Théophile.
Vous le croyez que vous les préviendrez
; mais fi vous n'y prenez garde , je
vous avertis que ce feront ceux qui auront
le moins d'attrait pour vous , ceux pour
qui vous aurez le moins d'inclination &
que vous traiterez le plus froidement.
Théodofe.
Froidement moi qui me fens tant de
difpofition à les aimer , à les diftinguer ?
Cij
j2 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Eh ! vous ne la garderez pas cette difpofition
là , leur caractere vous l'ôtera . Et
à propos de cela voulez- vous bien me dire
ce que vous penfez de Softene ? C'eſt un
des hommes de la Cour que vous voyez le
plus fouvent.
Theodofe.
Et un fort aimable homme , qui a tonjours
quelque chofe d'obligeant à vous dire
, & qui vous le dit avec grace , quoique
d'un air fimple & naturel . C'eſt un homme
que j'aime à voir , malgré la différence
de fon âge au mien , & je fuis perfuadé
qu'il m'aime un peu auffi . Je le fens à la
maniere dont il m'aborde , dont il me parle
, dont il écoute ce que je dis ; je n'ai
point encore trouvé d'efprit plus liant , plus
d'accord avec le mien.
Théophile.
Il eft vrai .
Théodofe.
Je ne penſe pas de même de Philante,
Je vous crois.
Théophile.
DECEMBRE . 1754 53
Théodofe.
Quelle différence ! celui- ci a un efprit
roide & férieux , je penfe qu'il n'eftime que
lui , car il n'approuve jamais rien ; ou s'il
approuve , c'est avec tant de réferve & d'un
air fi contraint , qu'on diroit qu'il a toujours
peur de vous donner trop de vanité ;
il est toujours de votre avis le moins qu'il
peut , & il vaudroit autant qu'il n'en fût
point du tout. Il y a quelques jours que
pendant que vous étiez fur la terraffe il
m'arriva de dire quelque chofe dont tout
le monde fe mit à rire , comme d'une fail
lie affez plaifante ; lui feul baiffa les yeux ,
en fouriant à la vérité , mais d'un fouris
qui fignifioit qu'on ne devoit pas rire.
Théophile.
Peut-être avoit-il raifon.
Théodofe.
Quoi ! raifon contre tout le monde ? eſtce
que jamais tout le monde a tort ? avoitil
plus d'efprit que trente perſonnes ?
Théophile.
Trente flateries font-elles une approbation
décident- elles de quelque chofe t
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Comme vous voudrez ; mais Philante
n'eft pas mon homme.
Théophile.
Vous avez cependant tant de difpofition
à aimer les gens d'un caractere für &
d'un honneur à toute epreuve ?
Théodofe.
Affûrément , & je le dis encore.
Théophile.
Eh bien ! Philante eft un de ces hommes
que vous avez deffein de prévenir & de
vous attacher.
Théodofe.
Vous me furprenez , cet honnêteté- là
a donc bien mauvaife grace à l'être.
Théophile.
Tous les honnêtes gens lui reffemblent ,
les graces de l'adulation & de la faufferé
leur manquent à tous ; ils aiment mieux
quand il faut opter , être vertueux qu'agréables.
Vous l'avez vu par Philante : il
n'a pu dans l'occafion & avec fa probité
louer en vous que ce qu'il y a vû de louaDECEMBRE.
1754. 55
ble, & a pris le parti de garder le filence
fur ce qui ne l'étoit pas ; la vérité ne lui
a pas permis de donner à votre amour propre
toutes les douceurs qu'il demandoit ,
& que Softene lui a données fans fcrupule :
voilà ce qui vous a rebuté de Philante
ce qui vous l'a fait trouver fi froid , fi
peu affectueux , fi difficile à contenter ;
voilà ce caractere quí dans fes pareils vous
paroîtra fi fec , fi auftere , & fi critique en
comparaifon de la foupleffe des Softene ,
avec qui vous contracterez un fi grand befoin
d'être applaudi , d'être encenfé , je
dirois prefque d'être adoré.
Théodofe .
Oh ! vous en dites trop ; me prendraije
pour une divinité ? me feront - ils accroire
que j'en fuis une .
Théophile .
Non , on ne va pas fi loin , on ne fçauroit
, & je pense que l'exemple de l'Empereur
Caïus , dont nous lifions l'hiftoire
ces jours paffés , ne gâtera à préſent perfonne
.
Théodofe .
Vous me parlez d'un extravagant , d'une
tête naturellement folle.
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
11 eft vrai ; mais malgré la foibleffe de
fa tête , s'il n'avoit jamais été qu'un particulier
, il ne feroit point tombé dans la
folie qu'il eut , & ce fut la hauteur de fa
place qui lui donna ce vertige . Aujourd'hui
les conditions comme la fienne ne
peuvent plus être fi funeftes à la raiſon ,
elles ne fçauroient faire des effets fi terribles
; la religion , nos principes , nos lumieres
ont rendu un pareil oubli de foimême
impoffible , il n'y a plus moyen de
s'égarer jufques-là , mais tout le danger
n'eft pas ôté , & fi l'on n'y prend garde , il
y a encore des étourdiffemens où l'on
peut tomber , & qui empêchent qu'on ne
fe connoiffe : on ne fe croit pas une divinité
, mais on ne fçait pas trop ce qu'on
eft ni pour qui l'on fe prend , on ne fe
définit point. Ce qui eft certain , c'eſt
qu'on fe croit bien différent des autres
hommes : on ne fe dit pas , je fuis d'une
autre nature qu'eux ; mais de la maniere
dont on l'entend , on fe dit à peu près la
la valeur de cela.
Theodofe.
Attendez donc ; me tromperois-je quand
je me croirai plus que les autres hommes ?
DECEMBRE.
$7
1754.
Théophile.
Non dans un fens , vous êtes infiniment
plus qu'eux ; dans un autre vous êtes précifément
ce qu'ils font. '
Théodofe.
Précifement ce qu'ils font ! quoi ! le fang
'dont je fors....
Théophile.
Eft confacré à nos refpects , & devenu le
plus noble fang du monde ; les hommes fe
font fait & ont dû fe faire une loi inviolable
de le refpecter ; voilà ce qui vous
met au-deffus de nous. Mais dans la nature
, votre fang , le mien , celui de tous les
hommes , c'eft la même chofe ; nous le tirons
tous d'une fource commune ; voilà
par où vous êtes ce que nous fommes.
Théodofe.
A la rigueur , ce que vous dites là eſt
vrai ; mais il me femble qu'à préſent tout
cela n'eft plus de même , & qu'il faut raifonner
autrement ; car enfin penfez -vous
de bonne foi qu'un valet de pied , qu'un
homme du peuple eft un homme comme
moi , & que je ne fuis qu'un homme comme
lui ?
C v.
58 MERCURE DE FRANCE
Théophile.
Oui , dans la nature .
Théodofe.
Mais cette nature ; eft- il encore ici queftion
d'elle comment l'entendez- vous ?
Théophile.
Tout fimplement ; il ne s'agit pas d'une
penſée hardie , je ne hazarde rien , je ne
fais point le Philofophe , & vous ne me
foupçonnez pas de vouloir diminuer de
vos prérogatives ?
Théodofe.
Ce n'eft
pas là ce que j'imagine.
Théophile.
Elles me font cheres , parce que c'eft vous
qui les avez ; elles me font facrées , parce
que vous les tenez , non feulement des
hommes , mais de Dieu même ; fans compter
que de toutes les façons de penfer , la
plus ridicule , la plus impertinente & la.
plus injufte feroit de vouloir déprimer la
grandeur de certaines conditions abfolument
néceffaires. Mais à l'égard de ce que
nous difions tout - à - l'heure , je parle en
homme qui fuit les lumieres du bon feas
DECEMBRE. 1754.. 59
le plus ordinaire , & la peine que vous
avez à m'entendre , vient de ce que je vous
difois tout à -l'heure , qui eft que dans le
rang où vous êtes on ne fçait pas trop
pour qui l'on fe prend ; ce n'eft pas que
vous ayez eu encore à faire aux fateurs ,
j'ai tâché de vous en garantir , vous êtes
né d'ailleurs avec beaucoup d'efprit ; cependant
l'orgueil de ce rang vous a déja
gagné , vous ne vous connoillez déja plus ,
& cela à caufe de cet empreffement qu'on
a pour vous voir de ces refpects que vous
trouvez fur votre paffage ; il n'en a pas
fallu davantage pour vous jetter dans une
illufion , dont je fuis fûr que vous allez rire
vous-même.
Théodofe.
Oh ! je n'y manquerai pas , je vous promets
d'en rire bien franchement fi j'ai
autant de tort que vous le dites : voyons ,
comment vous tirerez- vous de la
comparaifon
du valet de pied ?
Théophile.
Au lieu de lui , mettons un eſclave.
Théodofe.
C'est encore pis.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Théophile.
C'eft que j'ai un fait amufant à vous
rapporter là - deffus. J'ai lû , je ne fçais plus
dans quel endroit , qu'un Roi de l'Afie encore
plus grand par fa fageffe que par ſa
puiffance , avoit un fils unique , que par un
article d'un traité de paix il avoit été obligé
de marier fort jeune. Ce fils avoit mille
vertus ; c'étoit le Prince de la plus grande
efpérance , mais il avoit un défaut qui
déparoit tout ; c'eſt qu'il ne daignoit s'humanifer
avec perfonne ; c'eft qu'il avoit
une fi fuperbe idée de fa condition , qu'il
auroit cru fe deshonorer par le commerce
des autres hommes , & qu'il les regardoit
comme de viles créatures , qu'il traitoit
doucement , parce qu'il étoit bon , mais
qui n'exiftoient que pour le fervir , que
pour lui obéir , & à qui il ne pouvoit décemment
parler que pour leur apprendre
fes volontés , fans y fouffrir de replique ;
car la moindre difcuffion lui paroiffoit familiere
& hardie , & il fçavoit l'arrêter par
un regard , ou par un mot qui faifoit rentrer
dans le néant dont on ofoit fortir devant
lui.
Théodofe.
Ah ! la trifte & ridicule façon de vivre ;
DECEMBRE . 1754. 61
je prévois la fin de l'hiftoire , ce Prince
là mourut d'ennui ?
Théophile.
Non , fon orgueil le foutenoit ; il lui
tenoit compagnie. Son pere qui gémiffoit
de le voir de cette humeur là , & qui en
fçavoit les conféquences , avoit beau lui
dire tout ce qu'il imaginoit de mieux pour
le rendre plus raifonnable là - deffus. Pour
le guérir de cette petiteffe d'efprit , il avoit
beau fe propofer pour exemple , lui qui
étoit Roi , lui qui regnoit & qui étoit cependant
fi acceffible , lui qui parloit à tout
le monde , qui donnoit à tout le monde le
droit de lui parler , & qui avoit autant
d'amis qu'il avoit de fujets qui l'entouroient
rien ne touchoit le fils. Il écoutoit
fon pere ; il le laiffoit dire , mais comme
un vieillard dont l'efprit avoit baiffé par
les années , & à l'âge duquel il falloit
donner le peu de dignité qu'il y avoit dans
fes remontrances.
Théodofe.
par-
Ce jeune Prince avoit donc été bien mal
élevé ?
Théophile.
Peut-être fon gouverneur l'avoit - il épar62
MERCURE DE FRANCE.
peur
gné de d'en être haï. Quoiqu'il
en foit , le Roi ne fçavoit
plus comment
s'y prendre
, & defefpéra
d'avoir
jamais
la
confolation
de le corriger
. Il le corrigea
pourtant
, fa tendreffe
ingénieufe
lui en fuggera
un moyen
qui lui réuffit. Je vous ai dit que le Prince
étoit marié ; ajoutez
à cela que la jeune Princeffe
touchoit
à l'inf tant de lui donner
un fils ; du moins fe
flattoit
-on que c'en feroit un. Oh ! vous remarquerez
qu'une
de ſes eſclaves
fe trou voit alors dans le même
cas qu'elle
, & n'attendoit
auffi que le moment
de mettre
un enfant au monde. Le Roi qui avoit fes vûes , s'arrangea
là- deffus , & prit des mefures
que
le hazard
favorifa
. Les deux
meres eurent
chacun
un fils ; & qui plus eft , l'enfant
royal & l'enfant
eſclave`na- quirent
dans le même quart d'heure
.
Théodofe.
A quoi cela aboutira-t-il ?
Théophile.
Le dernier ( je parle de l'efclave ) fut
auffi-tôt porté dans l'appartement de la
Princeffe , & mis fubtilement à côté du
petit Prince ; ils étoient tous deux accommodés
l'un comme l'autre ; on avoit feulement
eu la précaution de diftinguer le
DECEMBRE . 1754 .
63
petit Prince par une marque qui n'étoit
fçûe que du Roi & de fes confidens . Deux
enfans au lieu d'un , s'écria- t- on avec furprife
dans l'appartement , & qu'eft- ce que
cela fignifie qu'eft-ce qui a ofé apporter
l'autre comment fe trouve t-il là : & puis
à préfent comment démêler le Prince
jugez du bruit & de la rumeur.
Théodofe.
L'aventure étoit embarraffante.
Théophile.
Sur ces entrefaites , le Prince impatient
'de voir fon fils , arrive & demande qu'on
le lui montre. Hélas ! Seigneur , on ne
fçauroit , lui dit- on d'un air confterné ; il
ne vous est né qu'un Prince , & nous venons
de trouver deux enfans l'un auprès
de l'autre ; les voilà , & de vous dire lequel
des deux eft votre fils , c'est ce qui
nous eft abfolument impoffible. Le Prince,
en pâliffant , regarde ces deux enfans , &
Toupire de ne fçavoir à laquelle de ces
petites maffes de chair encore informes , il
doit ou fon amour ou fon mépris. Eh ! quel
eft donc l'infolent qui a ofé faire cet ou
trage au fang de fes maîtres , s'écria- t- il ?
A peine achevoit-il cette exclamation , que
tout-à- coup le Roi parut , fuivi de trois
64 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre des plus vénérables Seigneurs
de l'Empire. Vous me paroiffez bien agi
té , mon fils , lui dit le Roi : il me femble
même avoir entendu que vous vous plaignez
d'un outrage ; de quoi eft- il queftion
? Ah ! Seigneur , lui répondit le Prince
, en lui montrant fes deux enfans , vous
me voyez au defefpoir : il n'y a point de
fupplice digne du crime dont il s'agit . J'ai
perdu mon fils , on l'a confondu avec je
ne fçais quelle vile créature qui m'empêche
de le reconnoître. Sauvez- moi de
l'affront de m'y tromper ; l'auteur de cet
attentat n'eft pas loin , qu'on le cherche ,
qu'on me venge , & que fon fupplice
effraye toute la terre.
Théodofe.
Ceci m'intéreſſe .
Théophile.
Il n'eft pas néceffaire de le chercher :
le voici , Prince ; c'eft moi , dit alors froidement
un de ces vénérables Seigneurs,
& dans cette action que vous appellez un
crime , je n'ai eu en vûe que votre gloire. Le
Roi fe plaint de ce que vous êtes trop fier ,
il gémit tous les jours de votre mépris
pour le refte des hommes ; & moi , pour
vous aider à le convaincre que vous avez
DECEMBRE. 1754.
65
raifon de les méprifer , & de les croire
d'une nature bien au-deffous de la vôtre ,
j'ai fait enlever un enfant qui vient de
naître , je l'ai fait mettre à côté de votre
fils , afin de vous donner une occaſion de
prouver que tout confondus qu'ils font ,
vous ne vous y tromperez pas , & que
vous n'en verrez pas moins les caracteres
de grandeur qui doivent diftinguer votre
augufte fang d'avec le vil fang des autres.
Au furplus , je n'ai pas rendu la diftinction
bien difficile à faire ; ce n'eſt pas même
un enfant noble , c'eft le fils d'un miférable
efclave que vous voyez à côté du
vôtre ; ainfi la différence eft fi énorme entr'eux
, que votre pénétration va fe jouer
de cette foible épreuve où je la mets.
Théodofe .
Ah le malin vieillard !
Théophile.
Au refte , Seigneur , ajouta-t-il , je me
Tuis menagé un moyen für de reconnoître
votre fils , il n'eft point confondu pour
moi ; mais s'il l'eft pour vous , je vous
: avertis que rien ne m'engagera à vous le
montrer , à moins que le Roi ne me l'ordonne.
Seigneur , dit alors le Prince à fon
pere , d'un air un peu confus , & preſque
66 MERCURE DE FRANCE.
la larme à l'oeil , ordonnez- lui donc qu'il
me le rende . Moi , Prince , lui répartit le
Roi faites- vous reflexion à ce que vous
me demandez ? eft- ce que la nature n'a
point marqué votre fils ? fi rien ne vous
l'indique ici , fi vous ne pouvez le retrouver
fans que je m'en mêle , eh ! que deviendra
l'opinion fuperbe que vous avez de
votre fang il faudra donc renoncer à croire
qu'il eft d'une autre forte que celui des autres
, & convenir que la nature à cet égard
n'a rien fait de particulier pour nous.
Théodofe.
Il avoit plus d'efprit que moi , s'il répondit
à cela.
Théophile.
L'hiftoire nous rapporte qu'il parut rêver
un inftant , & qu'enfuire il s'écria tout
d'un coup , je me rends , Seigneur , c'en
eft fait vous avez trouvé le fecret de m'éclairer
; la nature ne fait que des hommes
& point de Princes : je conçois maintenant
d'où mes droits tirent leur origine , je les
faifois venir de trop loin , & je rougis
de ma fierté paffée. Auffi -tôt le vieux Seigneur
alla prendre le petit Prince qu'il
préfenta à fon pere , après avoir tiré de
deffous les linges qui l'enveloppoient un
DECEMBRE. 1754. 67
billet que le Roi lui -même y avoit mis pour
le reconnoître. Le Prince , en pleurant de
joie , embraſſa fon fils , remercia mille fois
le vieux Seigneur qui avoit aidé le Roi
dans cet innocent artifice , & voulut tout
de fuite qu'on lui apportât l'enfant efclave
dont on s'étoit fervi pour l'inftruire , &
qu'il embraffa à fon tour , comme en reconnoiffance
du trait de lumiere qui venoit
de le frapper. Je t'affranchis , lui ditil
, en le preffant entre fes bras ; on t'élevera
avec mon fils , je lui apprendrai ce
que je te dois , tu lui ferviras de leçon
comme à moi , & tu me feras toujours.
cher , puifque c'eſt
venu raifonnable.
par toi que je fuis de-
Théodofe.
Votre Prince me fait pleurer.
Théophile.
pé-
Ah ! mon fils , s'écria alors le Roi ,
nétré d'attendriffement , que vous êtes bien
digne aujourd'hui d'être l'héritier d'un Empire
! que tant de raifon & que tant de
grandeur vous vengent bien de l'erreur où
vous étiez tombé !
Theodofe.
Ah ! que je fuis content de votre hif
68 MERCURE DE FRANCE.
toire ; me voilà bien raccommodé avec la
comparaison du valet- de - pied ; je lui ai
autant d'obligation que le Prince en avoit
au petit esclave. Mais dires moi , Théophile
, ce que vous venez de dire , & qui
eft fi vrai , tout le monde le fçait - il comme
il faut le fçavoir ? Je cherche un pes
à m'excufer. La plupart de nos jeunes gens
ne s'y trompent-ils pas auffi ? je vois bien
qu'ils me mettent au- deffus d'eux , mais il me
femble qu'ils ne croyent pas que tout homme
, dans la nature , eft leur femblable ;
ils s'imaginent qu'elle a auffi un fang à
part pour eux ; il n'eft ni fi beau ni fi
diftingué que le mien , mais il n'eſt pas de
l'efpéce de celui des autres ; qu'en ditesyous
?
Théophile.
Que non -feulement ces jeunes gens ne
fçavent pas que tout eft égal à cet égard ,
mais que des perfonnages très- graves &
très- fenfés l'oublient : je dis qu'ils l'oublient
, car il eft impoffible qu'ils l'ignorent
; & fi vous leur parlez de cette égalité
, ils ne la nieront pas , mais ils ne la
fçavent que pour en difcourir , & non pas
pour la croire ; ce n'eft pour eux qu'un
trait d'érudition , qu'une morale de converfation
, & non pas une vérité d'ufage.
DECEMBRE. 1754. 69
Théodofe .
J'ai encore une queſtion à vous faire :
ne dit-on pas fouvent , en parlant d'un
homme qu'on eftime , c'eft un homme qui
fe reffent de la nobleffe de fon fang.
"
Théophile.
Oui , il y a des
gens qui s'imaginent
qu'un fang tranfmis par un grand nombre
d'ayeux nobles , qui ont été élevés
dans la fierté de leur rang ; ils s'imaginent
, dis-je , que ce fang , tout venu qu'il
eft d'une fource commune , a acquis en
paffant , de certaines impreffions qui le diftinguent
d'un fang reçu de beaucoup d'ayeux
d'une petite condition ; & il fe pourroit
bien effectivement que cela fît des
différences : mais ces différences font- el
les avantageufes ? produifent- elles des vertus
? contribuent - elles à rendre l'ame plus
belle & plus raifonnable ? & la nature
là-deffus fuit-elle la vanité de notre opinion
il y auroit bien de la vifion a le
croire , d'autant plus qu'on a tant de preuves
du contraire : ne voit-on pas des hommes
du plus bas étage qui font des hommes
admirables ?
70 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Et l'hiſtoire ne nous montre- t- elle pas de
grands Seigneurs par la naiffance qui
avoient une ame indigne ? Allons , tout eft
dit fur cet article : la nature ne connoît
pas les nobles , elle ne les exempte de
rien , ils naiffent fouvent auffi infirmes de
corps , auffi courts d'efprit.
Théodofe .
Ils meurent de même , fans compter
que la fortune fe joue de leurs biens , de
leurs honneurs , que leur famille s'éteint
ou s'éclipfe ; n'y a- t- il pas une infinité de
races , & des plus illuftres , qu'on a perdu
de vûe , que la nature a continuées , mais
que la fortune a quittées , & dont les defcendans
méconnus rampent apparemment
dans la foule , labourent ou mendient
pendant que
de nouvelles races forties de
la pouffiere , font aujourd'hui les fieres &
les fuperbes , & s'éclipferont auffi , pour
faire à leur tour place à d'autres , un peu
plus tôt ou un peu plus tard ? c'eft un cercle
de viciffitudes qui enveloppe tout le
monde , c'eft par tout miferes communes.
Théodofe.
Changeons de matiere ; je me fens trop
DECEMBRE. 1754. 71
humilié de m'être trompé là - deffus , je
n'étois gueres Prince alors.
Théophile.
' En revanche vous l'êtes aujourd'hui beaucoup.
Mais il fe fait tard ; rentrons , Prince
, & demain , fi vous voulez , nous reprendrons
la même converfation.
Le Dialogue qu'on vient de lire eft de M.
de Marivaux. Il n'y a perfonne qui ne fente
que des développemens de cette naturefont trèspropres
à rendre plus raiſonnables & meilleurs
ceux que leur naiſſance appelle au trône.
Nous prévoyons avec joie que l'Amenr ne
pourra pas fe refufer au defir que le public lui
marquera de voir l'exécution entiere d'un des
plus beaux projets qu'on puiſſe former pour
bien de la fociété.
TU
% 90 % ~ * 0 %
CHANSON.
U te plains à tort , Lycidas ;
La rigueur de Philis t'abuse.
Ce qu'elle ne t'accorde pas ,
Sois fûr qu'elle fe le refuſe.
le
72 MERCURE DE FRANCE:
AUTRE.
AH ! que j'ai de regret
D'avoir dit mon fecret
A l'inhumaine que j'adore !
Mon fort en eft plus rigoureux ;
Si j'avois pû cacher mes feux ,
L'efpoir me refteroit encore.
THELANIRE ET ISMENE.
N Satyre pour célébrer fon arrivée
UNdans un bois , donnoit aux hôtes voi
fins une fête l'habitant des forêts y invita
auffi le jeune Thelanire & la charmante
Ifmene. Thelanire , quoique citadin ,
ne dédaigna pas l'offre du Sylvain ; fon
refus eût pû l'affliger , c'étoit affez pour
déterminer Thelanire à s'y rendre. Le ciel
connoiffoit fon intention , & pour l'en récompenfer
il y envoya Ifmene. La Nymphe
ſe préfenta dans une noble fimplicité
, elle donnoit de l'éclat à fa parure :
elle n'étoit qu'Ifmene , mais elle étoit Ifmene.
Thelanire la vit , il l'aima . Un tendre
embarras s'empara de fon ame , tout
lui
DECEMBRE. 1754. 75
lui fembloit inftruit de fon amour : if
croyoit voir l'univers occupé de fa tendieffe
, & rire de fa timidité.
Grands Dieux ! difoit - il , de quoi me
puniffez vous n'ai je pas affermi votre
culte en travaillant à étouffer la fuperfti
tion ? ne vous ai - je pas rendu de continuels
hommages ? mon coeur n'a écouté
que le cri de l'humanité , & ma premiere
crainte a été d'affliger le foible & le malheureux.
Je ne vous demande pas de m'ôter
mon amour , mais de me rendre la parole.
Un grand bruit fe fit entendre ( les Sa
tyres prennent le tumulte pour la gaité ) ,
& on annonça à Thelanire' que l'heure du
répas étoit arrivée.
Les Satyres croyent que rien n'eft comparable
à un Satyre ; cependant Ifmene
étoit fi belle qu'ils la jugerent dignes d'eux.
Ils eurent la gloire de fervir la Nymphe ,
& Thelanire le chagrin de les voir au comble
du bonheur. Il aimoit , il falloit le
faire entendre : Thelanire étoit épris pour
la premiere fois ; Thelanire pour la premiere
fois étoit timide.
Votre bonheur s'accroît de jour en jour ,
difoit-il au Satyre voifin d'Ifmene ; hier
Cidalyfe vous adoroit , & maintenant vous
baifez les pieds d'Ifmene.
11. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Que vous êtes heureux ! difoit-il à un.
autre , vous obligez Ifmene , laiffez- moi
partager vos légeres peines & vos immenfes
plaifirs .
Cependant on voyoit la délicateffe prendre
la place de la profufion : on entendoit
les échos répeter les plus tendres fons ;
Thelanire feul ne voyoit & n'entendoit
qu'lfmene.
La Nymphe étoit fenfible , & Thelanire
lui plaifoit : elle croyoit n'aimer que fon
eſprit .
Tout s'efforçoit de contenter Ifmene ;
les Satyres épuifoient leur champêtre ga
lanterie. Cruels , difoit Thelanire , pourquoi
prenez-vous tant de peines ? pourquoi
m'ôtez- vous mes plaifirs ? La joie &
les flacons difparurent enfin , & le bonheur
de Thelanire commença. Affis aux
pieds d'Ifmene , Thelanire admira & fe
tût. Ifmene , dit Thelanire en foupirant :
Thelanire , reprit Ifmene en tremblant.
Ifmene .... eh bien : il baifoit fes mains ,
il les arrofoit de fes larmes. Que faitesvous
, lui dit Ifmene ? avez-vous perdu
l'ufage de la raifon hélas ! peu s'en faut ,
s'écria Thelanire , je fuis amoureux . Thelanire
trembla . Ifmene baiffa les yeux ,
& le filence fuccéda aux plus tendres em
braffemens. Ifmene n'ofoit jetter les yeux
DECEMBRE. 1754 75
far Thelanite , & Thelanire craignoit de
rencontrer les regards d'lfmene . Araminte
eft fans doute celle dont vous êtes épris ,
lui dit Ifmene en fouriant ; elle n'eſt pas ,
il est vrai , dans la premiere jeuneffe , mais
elle eft raisonnable .
Hélas ! reprit Thelanire , puiffe le ciel
pour punir les lâches adorateurs d'Araminte
, les condamner à n'aimer jamais que
des coeurs comme le fien.
Orphiſe & fes immenfes appas font donc
l'objet de vos'ardeurs ?
Hélas ! s'écria Thelanire , fi mon coeur
étoit affez bas pour foupiter après Orphi
fe , je fupplierois les Dieux de m'ôter le
plus précieux de leurs dons , je les prierois
de me rendre infenfible. De la beauté
qui m'enflamme , ajouta Thelanire , je vais
vous ébaucher le portrait ; je la peindrai
charmante , digne du plus grand des Dieux
ou d'un mortel fenfible & vertueux ; l'univers
à ces traits va la reconnoître , Ifmene
feule la méconnoîtra.
Elle n'eft point fille des Graces , elle
n'eft pas inême leur rivale , car les Graces
ne le lui difputent pas.
Talens , appas , la nature lui prodigua
tous les dons , jufqu'à celui d'ignorer qu'el
le eft aimable.
Qui la voit , foupire ; qui ceffe de la voir,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
gémit , pour l'adorer quand il la reverral
Grands Dieux ! dit Ifmene , en foupirant
, quelle erreur étoit la mienne ! je me
croyois aimée , le cruel vient de me defabufer.
Ifmene ! ma chere Ifmene , c'eft
vous , ce font vos traits que je viens de
tracer je vous adore , & vous feriez fenfible
? Non , reprit Ifmene , d'un air embarraffé
, je n'ai point d'amour pour vous :
fi vous parlez , il eft vrai , vous m'occupez ;
vous taifez- vous ? vous m'occupez encore ;
mais je n'ai point d'amour pour vous.
Sommes-nous feuls ? je vous écoute ; quelqu'un
furvient , il me paroît importun ;
mais je n'ai point d'amour pour vous.
L'amitié , ce fentiment qui fait honneur à
T'humanité , ce fentiment incapable d'affadir
mon coeur , eft le feul lien qui m'attache à
mon cher Thelanire. Cruelle amitié ! s'écria
Thelanire ; barbare Ifmene , le ciel
vous a faite pour l'amour ; laiffez au tems
le foin de vous faire pour l'amitié. Des
jours viendront où la charmante Ifmene
ne fera plus que la refpectable Ifinenc ,
c'eft alors que les douceurs de l'amitié vous
tiendront lieu des voluptés de l'amour.
Ifmene n'eût pas été difficile à perfua
der ; déja elle craignoit Thelanire, lorf
qu'elle difparut.
Déja depuis long- tems Thelanire ne
DECEMBRE. 1754. 77
pouvoit plus appercevoir Ifmene , que fon
amoureufe imagination la lui faifoit voir
encore. Inquiet , affligé , mille raifons le
portoient à interpréter en fa faveur cette
fuite précipitée ; une feule lui difoit le
contraire , c'étoit affez pour le rendre malheureux.
Cependant Thelanire confidéroit
le féjour qu'Ifmene venoit d'abandonner
, tout lui paroiffoit un motif de confolation
pour fon ame abattue ; le gazon ,
une fleur , tout étoit intéreffant pour Thelanire.
Içi , difoit- il , Ifmene me tendit
une main , que d'un air embarraſſé elle retira
à l'inftant. Là je la vis arracher une
fleur qu'elle s'amufoit à déchirer , pour me
cacher fon innocente timidité . C'étoit près
de ce feuillage qu'Ifmene , en foupirant ,
me regarda , pour baiffer fes yeux fi-tôt
qu'elle rencontra les miens. Ifmene , ajoû
toit-il , Ifmene , vous me fuyez parce que
j'ai dit je vous aime ; mais où pourrezvous
aller fans en entendre autant ? L'humble
habitant de ces deferts glacés , où le
re du jour ſemble porter à regret fa lumiere
, vous admirera parce qu'il n'aura jamais
vû de beauté. Le fuperbe Américain
s'empreffera à vos genoux , parce que mille
beautés qu'il aura vûes lui feront fentir
le mérite d'Ifmene.
pe-
Cependant Thelanire incertain réſolut
Dirj
78 MERCURE DE FRANCE.
d'aller confulter l'Oracle de Venus fur le
fuccès de fon amour. Il vole à Paphos là
fur les bords d'une onde tranquille dont
le murmure fe marie agréablement aux gazouillement
des oifeaux , eft un temple
commencé par la nature & embelli par le
tems. L'efpoir & le plaifir en font les foutiens
inébranlables : l'amour y peignit de
fa main fes victoires les plus fignalées. Ici
la timide Aricie enchaîne avec des fleurs
Hyppolite , qui n'ofe lui réfifter. Surpriſe
& fiere de fa victoire , elle le regarde , &
s'en applaudit.
Là Pénelope , au milieu de fes amans
empreffés , foupire pour Ulyffe fon époux.
Un jour avantageux , digne effet de la
puiffance de l'amour , prête des graces
aux mortels qui habitent ce palais ; tout y
paroît charmant. La Déeffe n'y tient pas la
foudre à la main. Ses regards n'annoncent
pas la fierté ; le badinage & l'enjouement
ne font pas bannis de ces lieux. C'eſt aux
pieds de Venus que Thelanire prononça
ces mots : Déeffe des Amours , je ne viens
pas vous demander fi j'aime , mon coeur
me le dit affez ; daignez m'apprendre feulement
que je fuis aimé d'Ifmene.
Ifimene avoit été conduite au temple
par le même defir que fon amant. La fupercherie
ne déplaît pas à Venus. Ifmene
DECEMBRE . 1754 79
réfolut de profiter de l'occafion pour s'affurer
du coeur de Thelanire. Elle court fe
cacher derriere l'autel de la Déeffe , & elle
rend cette réponſe à fon amant . De quel
front ofes-tu , mortel impofteur , apporter
le menfonge jufques dans mon fanctuaire?
Ifmene te plaît , mais tu n'as pas
d'amour pour elle . Hélas ! dit Thelanire ,
puiffe le ciel pour me punir , fi je n'ai pas
dit la vérité , abandonner ma main au crime
, & mon coeur aux remords dévorans :
puiffent les Dieux m'ôter toutes mes confolations
, & me priver du plaifir de défendre
le foible opprimé par le puiffant.
Tu n'aimes point Ifmene , reprit la voix :
Ifmene t'écoute , tu n'ofes lui parler : Ilmene
fuit , & tu la laiffes échapper ; vas , tu
n'aimes point Ifmene.
Thelanire effrayé des premieres paroles
d'Ifmene , n'avoit pas reconnu fa voix . Ifmene
, c'est vous qui me parlez , dit- il , en
élevant fes yeux qui n'apperçurent que l'image
de Venus. Ifmene ! ... mais hélas !
je m'abuſe , tout me rappelle Ifmene , tout
la retrace à mon ame attendrie . Ifmene
que vous me caufez de peines ! Quand je
fuis avec vous , je tremble de voir arriver
l'inftant qui doit nous féparer. Me quittez-
vous ? je crains de ne vous revoir jamais.
Amour , je ne te demande pas
d'a-
D iiij
30 MERCURE DE FRANCE.
bandonner mon coeur , mais de dompter
le fien. Cependant Ifmene , qui croyoit
avoir été reconnue , avoit pris la fuite.
Thelanire , ennuyé d'interroger en vain
l'oracle qui ne répondoit plus , erroit à l'aventure
dans le temple , lorfqu'lfmene
s'offrit à fa vûe.
Ifmene , s'écria-t-il , Ifmene , non les
Dieux ne connoiffent pas le coeur des morrels
, les cruels m'ont dit ce que vous ne
croirez pas , ce que je ne crois pas moimême
; ils m'ont dit que je fuis un parjure ,
que le bonheur n'eſt pas fait pour moi ,
ont ofé me dire , tu n'as pas d'amour pour
Ifmene , & pour comble d'horreur les
barbares m'ont laiffé la vie.
ils
Ifmene jouiffoit du trouble de fon amant
fans ofer proférer une parole. Injufte Ifmene
, lui dit Thelanire , quoi ! vous ne
les accufez pas , ces Dieux ! ils font moins
injuftes que vous ; ils n'ont point vu Thelanire
interdit à leurs pieds. Thelanire n'a
pas pleuré lorfqu'il les a vûs , Thelanire
n'a pas pleuré lorsqu'il a ceffé de les voir.
Ingrate Ifmene , vous doutez de mon coeur,
parce que vous êtes für du vôtre ; & vous
jugez Thelanire impofteur , parce qu'lfmene
eft infenfible . Ifmene eût voulu
der plus long- tems le filence ; les reproches
de Thelanire développoient les fengarDECEMBRE.
81 1754.
timens de fon coeur : cependant elle l'interrompit
ainfi . Qui de nous a droit d'être
en courroux ? les Dieux ont dit que vous
ne m'aimez pas , mais ont - ils prononcé
qu'Ifmene n'a point d'amour pour vous ?
De quoi pouvez- vous m'accufer ? qu'exigez-
vous d'Ifmene ? Hélas ! reprit Thelanire
, je defire qu'elle foit plus juſte que
les Dieux , qu'elle en croye mon coeur &
non pas un oracle menfonger. Ifmene , dites-
moi , je vous aime , je n'irai pas interroger
les Dieux. Thelanire yous jure qu'il
vous adore , croyez- le , il en eft plus für
qu'un oracle infenfible. Venez , je veux
vous montrer aux Dieux , ils fentiront fi
l'on peut voir Ifmene fans en être épris.
F
La langueur de Thelanire paffoit dans
le coeur d'Ifmene . Attendrie & confuſe ,
elle oppofoit de foibles raiſons aux tranſports
de fon amant qu'elle ne vouloit pas
convaincre .
Notre amour finira , difoit - elle à The-
Janire ; qui peut répondre de la durée de
fon ardeur perfonne. Je ne le fens que
trop ; carje n'oferois jurer àmon cher Thelanire
que je l'aimerai éternellement.
-Encore fi nos ardeurs s'éteignoient en
même tems : mais non , Ifmene fidele verra
du fein des douleurs les plaiſirs affiéger
en foule Thelanire inconftant ; car The 12
·
D v
82 MERCURE DE FRANCE:
lanire changera le premier. Moi changer ,
chere Ifmene ! eh , le puis - je ! vos yeux
font de fûrs garans de mon amour ; votre
coeur vous répond de mon amitié ; elle
pourra s'accroître aux dépens de l'amour ,
mais jamais l'amour n'altérera notre amitié.
Thelanire cependant ferroit Ifmene entre
fes bras, il eut voulu la contenir toute enviere
dans fes mains . Vous m'aimez donc ,
lui dit Ifmene en foupirant ? Si je vous
aime ? reprit Thelanire , vous feule m'avez
fait voir que je n'avois jamais aimé ;
Philis me plaifoit , j'avois du goût pour
Cidalife ; mais je n'ai jamais aimé qu'lfmene.
Baifer fes mains . eft pour moi la
fource d'une volupté que je n'ai pas même
trouvée dans les dernieres faveurs des
autres. Mais vous , Ifmene , eft-il poffible
que Thelanire ait fçu vous plaire ? Hélas !
dit Ifmene ; Almanzor m'amufoit ; Daph
nis me faifoit rire ; je n'ai foupiré que pour
Thelanire , que j'ai évité. Ifmene , ma chere
Ifmene , ce jour eft le plus beau de ma vie ;
mais qu'il foit pour moi le dernier , s'il doit
coûter des pleurs à ma chère Imene ....
Ah ! Thelanire , fans doute , ce jour coût
tera des larmes à Ifmene ; car finene taimera
toujours: mais , Thelanire ! ...The
lanire comptera les jours de fon exiſtence
par ceux qu'il aura employés à faire le bon
DECEMBRE . 1754. 83
heur d'Ifmene . Un Roi , dira -t-il , pere de
fon peuple , plus amoureux du bien de fes
fujets que d'une gloire qui ira toujours audevant
de lui , leur procura les douceurs
de la paix le jour que Thelanire préféra
aux richeffes d'Elife la poffeffion tranquille
d'Ifmene. Le ciel donna à un peuple
de freres l'efpoir d'un maître & d'un
appui le jour que Thelanire aida Ifmene
à fecourir un infortuné. Ifmene , nos
amours feront éternels ; car vous ne changerez
pas. Ifmene s'efforçoit en vain de
répondre fa voix mourante fur fes levres
s'éteignoit dans les embraffemens de Thelanire
. La langueur avoit paffé dans fon
fein , elle gagna bientôt fon amant . Je vis
la tendreffe , l'amour , le plaifir & le bonheur
, mais je ne vis plus Thelanire ni If
mene : ils avoient ceffé d'exifter , ou plutôc
ils commençoient à fentir le bonheur d'être.
:
Depuis ce jour Thelanire foupire pour
Ifmene , qui l'adore ; Ifmene eft fans ceffe
occupée de Thelanire , qui ne pense qu'à
Ifmene.
Ifmene obligée de préfider aux Fêtes de
Bacchus , a quitté pour un tems fon cher
Thelanire. Ifmene pleure , Thelanire gé
mit , & ils trouvent du plaifir dans leurs
larmes.
1
D.
Par M. d'Igeon,
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE
********
EPITRE
A un ami qui partoit pour l'Amérique:
Rendez - vous dans l'appartement
D'un petit héros de finance ,
Qui , grace aux Dieux , déja commence
De cultiver l'heureux talent
Qui tire un homme du néant
Et le fait vivre avec aiſance.
En attendant ce jour brillant ,
Qui me verra dans l'opulence ,
Accourez avec confiance
Au déjeuner que fans apprêts
Vous prépare mon indigence.
Là vous verrez tous les regrets
Que va me caufer votre abfence :
Là vous recevrez mes adieux .....
Vous partez. Ah ! dans cette plage
Où vous allez porter vos Dieux ;
Fuyez ce foin trop ennuyeux ,
De devenir un perfonnage ;
Ne defirez d'autre avantage
Que celui d'être ... & d'être heureux ;
On l'eft toujours quand on eſt ſage.
Mais n'allez pas être un Caton ,
Je vous preferis cette raison
DECEMBRE.
85 17541
Dont Ariftipe fit ufage ;
Une raiſon fans étalage ,
Qui fe prêtant à nos defirs ,
Nous éclaire fur les plaifirs.
Si les foucis font du
voyage ,
Que j'ai pour vous à craindre encor !
Hélas ! dans ce pays fauvage
Vous ne trouverez que de l'or.
L'or feul fait-il notre partage ?
Des plaiſirs la troupe volage ,
L'urbanité , l'efprit , le goût ,
L'agréable libertinage ,
Enfin tous les Dieux du bel âge
N'ont point de temples au Pérou.
On n'y rit point ; là l'homme eft fou ;
Sans agrément , fans badinage.
» Mais Amour , Amour eft par- tout ;
» Ce Dieu par- tout a des hommages.
L'Amour est donc fur ces rivages.
Adieu , partez , vous aurez tout.
$ 6 MERCURE DE FRANCE.
Réflexions de M.le Marquis de Laffe ,
mort en 1738.
Nentend dire fans ceffe qu'on devroit
permettre à la Nobleffe de trafiquer
comme en Angleterre.
Qu'on eft moins heureux fous le Gouvernement
préfent & dans le fiécle où nous
vivons , que l'on n'étoit autrefois.
Que le bien eft préférable aux dignités.
Qu'il faudroit retrancher le luxe.
Et que la condition des gens d'Eglife eft
plus heureufe que celle des hommes qui
fuivent la profeffion des armes.
Pour moi je penſe fort différemment fur
tous ces articles.
I.
que
La Nobleffe fournit un nombre infini
d'Officiers , en quoi confifte la plus grande
force de nos armées ; car les foldats des
autres nations font du moins auffi bons
les nôtres , & plus endurcis au travail ; &
c'eft cette Nobleffe qui nous a tant de fois
donné la fupériorité fur nos ennemis , &
qui a fauve la France dans les tems les plus
malheureux . Il n'y a qu'à lire notre hiftoire
pour en être inftruit.
DECEMBRE. 1754. 87
Les Gentilshommes animés par l'exemple
de leurs peres , & élevés dès leur enfance
à n'efperer ni bien ni confidération
qué par la guerre & les périls , y portent
toutes leurs penfées ; on ne leur parle d'autre
chofe , & ils fe forment prefqu'en naiffant
à cette valeur dont ils doivent tout
attendre .
Si on leur ouvre une autre porte , & fi
le commerce leur eft permis , ils fuivront
aifément une route bien plus facile &
moins périlleufe , qui les tirera de la pauvreté
où ils font , & leur donnera des richeffes
aifées à acquerir , qui leur fourniront
toutes les commodités & tous les plaifirs
que les hommes recherchent avec tant
de foin. Que n'avoit pas déja fait fur eux
le tems du fyftême du papier , quelque
court qu'il ait été ? C'eft un exemple qu'on
ne doit jamais oublier .
Les peres qui auront commencé ce genre
de vie , y éleveront leurs enfans , & en
peu de tems on verra difparoître cet efprit
guerrier qui a toujours diftingué la Nobleffe
Françoife , & on n'aura plus que des
négocians à la place de ces braves foldats ,
tant vantés dans tous les tems .
Si ce malheur arrivoit , les conféquences
font aisées, à tirer ; & il n'eft pas diffi ile
dejuger ce qu'il en coûteroit à la France ,
88 MERCURE DE FRANCE.
qui eft un Royaume établi par les armes ,
& qui eft fitué de façon qu'il ne ſe peut
foutenir que par ces mêmes armes qui
l'ont fondé.
II.
On fe plaint fans ceffe & du Gouverne
ment & du fiécle dans lequel nous vivons :
il n'y a qu'à lire notre hiftoire & les autres
pour connoître qu'il n'y en a jamais eu
où l'on ait été fi heureux , où le Gouver
nement ait été plus doux , où les hommes
ayent été moins méchans , & où il fe foit
commis moins de crimes.
Songeons aux tems où les particuliers
fe faifoient la guerre les uns aux autres ,
où l'on n'étoit en fûreté ni dans les grands
chemins ni même dans fa maifon , où il
falloit marcher armé & s'enfermer dans
des grilles & dans des foffés. Rappellonsnous
les guerres des Anglois , le malheureux
regne de Charles VI , les troubles des
Huguenots , la Saint Barthelemi , deux Rois
affaffinés , & tous les chefs de l'un & de
l'autre parti égorgés , le poifon , les meurtres
, les duels , les affaffinats fi communs ;
les Seigneurs érigés en tyrans dans les provinces
, & nos dernieres guerres civiles ;
& comparons ces tems-là avec celui - ci
toutes ces horreurs avec la tranquillité
DECEMBRE . 1754 89
dont nous jouiffons & dont nous avons
joui depuis le regne de Louis XIV , qui a
rétabli l'ordre & la fûreté par- tout ; & jugeons
après fi nous avons lieu de nous
plaindre ; fi les maux qui nous font crier
peuvent être mis en comparaifon avec des
malheurs fi effroyables .
Les moeurs s'adouciffent même par- tout ;
les Turcs ne font plus fi cruels , ni les
Mofcovites fi barbares . Les Grands Seigneurs
ne font plus mourir leurs freres ,
& les arts & la politeffe s'établiffent parmi
les Mofcovites.
Le feu Roi d'Angleterre , le Prince
d'Orange & Tekeli font morts dans leur
lit ; & cependant quel intérêt n'avoit - on
pas à s'en défaire ?
III.
On entend dire tous les jours que le
bien eft préférable à tout , & qu'il n'eft
queftion que d'en avoir . Je fuis perſuadé
que cela n'eft pas vrai ; je ne dis pas qu'on
ne tire de grands avantages des richeffes ,
mais on en tire de bien plus grands d'une
illuftre naiffance & des dignités.
Dès qu'on a affez de bien pour avoir
Toutes les commodités de la vie , le furplus
* Jacques II.
90 MERCURE DE FRANCE.
n'eft néceffaire que pour nous donner de la
confidération , & on ne fçauroit nier que
celle qu'on a pour un homme diftingué
par fa nobleffe & par fes dignités , ne foit
bien plus grande que celle qu'on a pour
un homme riche. De plus , il n'y a rien
où le premier ne puiffe prétendre s'il a du
mérite , tous les chemins lui font ouverts ;
au lieu qu'ils font fermés à celui qui n'a
des richeffes fans naiffance : il eft arque
rêté par tout , quoiqu'il ait du mérite , il
effuye des dégoûts en cent occafions , & il
femble même à un homme de qualité qu'il
lui fait trop d'honneur d'aller chez lui , &
de manger fon bien ; il lui paroît qu'il y a
un droit , & qu'il n'en doit avoir que
pour lui prêter ; s'il ne le fait pas , il s'en
plaint hautement , & parle de lui avec
mépris .
Bien loin qu'on ne fafle
affez de cas
pas
de la naiffance en France , comme on le
dit à tous momens , il est certain qu'on
en fait plus qu'on ne devroit , & qu'elle
donne de trop grands avantages fur le mérite
perfonnel.
Autre difcours fort ordinaire & trèsfaux.
On dit que lorfqu'on fe trouve à
portée d'obtenir des graces , il ne faut
fonger qu'à avoir du bien ; c'eft un abus :
il faut fans balancer préferer les dignités
DECEMBRE. 1754
eft
au bien , car il eft certain que les dignités
l'attireront dans la fuite. La Cour
quafi engagée , & ne peut plus vous donner
qué des chofes confidérables , au lieu
que le bien fans dignité vous éléve fort
peu , & fe diffipe promptement.
IV.
Perfonne ne difconvient qu'il n'y a rien
de plus néceffaire à un Etat que la circulation
de l'argent , qui fans cette circulation
demeureroit dans le fond des coffres ,
auffi inutile que s'il étoit encore dans le
centre de la terre ; & le luxe eft le moyen
le plus fimple & le plus aifé pour faire repaffer
l'argent des riches aux pauvres ,
puifque ce moyen eft volontaire , & même
agréable.
Les maisons magnifiques que les Seigneurs
& encore plus les gens d'affaires
font bâtir , ornent le Royaume , &
font retourner l'argent à toutes fortes d'ou
vriers qui y font employés. Les meubles ,
les carroffes , les étoffes , les dentelles , &
mille autres ajuftemens inventés par les
Marchands , font vivre une infinité de
gens ; & les Dames qui donnent avec plaifir
cent piftoles pour une garniture de
dentelles qui font faites par de pauvres
2 MERCURE DE FRANCE.
femmes & par de pauvres filles , ne leur
donneroient certainement pas cet argent
par charité. Il est même plus utile que ce
foit le prix de leur travail que fi on les laiffoit
dans l'oifiveté.
Il y a encore une raiſon particuliere pour
la France : comme fes peuples font les plus
induftrieux de l'Europe , toutes les nations
y viennent chercher leurs modes , & quantité
de chofes qui y font mieux travaillées
qu'ailleurs , & par là y apportent une trèsgrande
quantité d'argent.
Et fi on m'objecte que le luxe ruine les
Seigneurs & les gens riches ; eh tant mieux :
fans qu'on leur faffe violence , il fait retourner
leur argent aux pauvres qui en
ont plus de befoin qu'eux.
V.
On ne fçauroit vivre heureux fans confidération
, & on ne fçauroit avoir de véritable
confidération qu'en rempliffant les
devoirs de fon état . Ces principes établis ,
que je ne crois pas qu'on puiffe contef
ter , voici les conféquences que j'en tire.
Il faut qu'an homme d'Eglife s'affujettifle
à toutes les bienféances & à tous les
devoirs de fa profeffion , qui font fort contraignans
& très- ennuyeux , fans quoi il
DECEMBRE. 1754. 93
me fçauroit avoir de confidération.
Il n'y a perfonne qui ne fente qu'un
Abbé qu'on voit aux fpectacles , dans les
jeux & aux affemblées , n'eft pas à fa place
; & les hommes les plus débauchés ont
une forte de mépris pour un Eccléfiaftique
qui les imite.
Ce que je dis des Abbés feroit encore
beaucoup plus fcandaleux dans un Evêque
j'avoue que les enfans deftinés à l'Eglife
par les familles , & qui embraſſent
cette profeffion , font des fortunes bien
plus promptes & plus aifées que leurs freres
; ils recueillent le fruit des fervices de
leurs parens. Il y a tant de biens d'Eglife
en France , qu'ils ont ordinairement des
Abbayes prefqu'en naiffant , & fans avoir
rien fait pour les mériter. Il eft même rare
qu'un homme de qualité ne devienne pas
Evêque mais à quoi fervent les dignités ,
fi ce n'eft à rendre la vie heureufe ?
:
Suivons celle d'un Abbé de condition , à
commencer dès fon enfance . On le met au
Collége , où l'on tâche de le faire étudier
avec plus de foin que fes freres , ce qui
ne plaît guere à un enfant ; & au fortir du
Collége , il les voit aller à l'Académie avec
des épées & de beaux habits ; pour lui on
lui donne un habit noir & un petit collet ,
& on l'envoye d'ordinaire loger avec un
94 MERCURE DE FRANCE.
Docteur , proche la Sorbonne , où il faut
qu'il aille tous les jours pendant trois ans
entendre des leçons : enfuite il eft Bachelier,
il parvient à être fur les bancs où il difpute
de Théologie . Il entre en licence , il
foutient des Thefes , enfin il eft Docteur
à vingt-cinq ans. Qu'on falle réflexion à la
trifteffe du chemin par lequel il a marché
jufqu'à cet âge ; & c'eft pourtant une partie
confidérable de la vie.
Il n'en n'eſt pas quitte pour cela ; il faut
encore qu'il foit dans un Séminaire pendant
je ne fçais combien de tems : enfuite
il entre dans le monde , où il doit fe priver
de la plupart des plaifirs pour lefquels
on a beaucoup de goût quand on est jeune:
il doit prendre garde aux compagnies
qu'il voit , & fur-tout faire enforte qu'on
ne parle pas de lui , la réputation d'une
femme n'étant pas plus délicate que la
fienne .
Malgré cette contrainte , la vie qu'il
mene alors peut être fupportable , mais
elle n'a qu'un tems. Un vieux Abbé qui
traîne dans les rues n'a pas bonne grace ,
il reffemble à une vieille fille , & on eft i
honteux de n'être pas Evêque à un certain
âge.
Je fuppofe qu'il y parvient , ce qui véritablement
ne lui peut gueres manquer?
DECEMBRE. ورب . 1754
,
ayant eu une bonne conduite ; en eft- il
plus heureux ? Il a une grande dignité , il
eft riche ; mais quel ufage peut- il faire de
fes richeffes ? Il faut qu'il réfide dans fon
Evêché , qui eft fouvent un féjour fort
trifte , & une ville où il y a bien mauvaiſe
compagnie : & quand il attrapperoit une
grande ville où la compagnie feroit meilleure
il n'en fçauroit faire un certain
ufage. Le commerce familier des femmes ,
les foupers agréables , les propos libres ,
tout ce qui peut avoir l'air de galanterie
ou de débauche , font chofes qui lui
font interdites ; la chaffe même ne lui eft
pas permife , & il faut qu'il foit prefque
toujours avec des Moines , des Prêtres ,
des Curés , des Grands Vicaires , à regler
fon Dioceſe. Et fi par hazard il avoit quelque
commerce avec une femme , elle deviendroit
fon tyran , & il auroit tout à
craindre de fon indifcrétion & de fa mé
chanceté. Il feroit dans le même cas à l'égard
de fes domeftiques. Enfin il n'y a
qu'une véritable piété qui puiffe le rendre
heureux. Il est vrai qu'il peut venir de
tems en tems à Paris , par de certaines raifons
, ou fous quelques prétextes ; mais ces
voyages ne doivent être ni longs ni fréquens
, & il doit compter que fa demeure
eft fon Diocèfe , où il paffera fa vie ; &
96 MERCURE DE FRANCE.
encore de quelle façon eft- il à Paris quand
il y vient hors qu'il ait une famille qui
le puiffe loger , il demeure dans un hôtel
garni : les fpectacles , les promenades , les
jeux , les affemblées , enfin tout ce qu'on
appelle les plaifirs , lui font interdits ; &
s'il veut avoir l'eftime du public , il n'y
doit voir que de certaines compagnies , &
il faut que fa conduite foit bien fage &
bien mefurée . Je conclus de tout cela ,
qu'un Eccléfiaftique qui d'un petit état
devient Evêque , fait une fortune brillante
& agréable , mais que c'eft un exil ennuyeux
pour les Abbés qui ont un nom ,
& c'eft eux que j'ai eu en vûe dans tout ce
que je viens de dire.
Voilà quelle eft la condition des Abbés :
il faut préfentement examiner celle des
gens de qualité deftinés à la profeffion des
armes .
Ils commencent prefqu'au fortir de l'enfance
à mener une vie agréable. On les
inet à l'Académie , où on leur apprend toutes
fortes d'exercices qui font fort du goût
de la jeuneffe . Ils jouent à la paume , ils
vont aux fpectacles , aux promenades publiques
, & ils jouiffent d'un commencement
de liberté. Au fortir de l'Académie ,
ils l'ont entiere : on les mene à la Cour ,
on les préfente au Roi & à tout ce qu'il y a
de
DECEMBRE . 1754 97
de plus grand ; on leur donne un équipage
, de beaux habits ; aucuns plaifirs ne
leur font défendus , le jeu , la chaffe , la
bonne chere : on leur recommande feulement
de les prendre avec les jeunes gens
de leur âge , que leur naiffance & l'air
dont ils font dans le monde diftingue des
autres , & fur tout d'éviter la mauvaiſe
compagnie. L'amour , paffion bien naturelle
dans cet âge , leur fied à merveille ;
on leur paffe tout , hors ce qui attaque
Phonnête homme . Il eft bon même qu'on
parle d'eux , & l'obfcurité eft ce qu'ils ont
le plus à craindre : ils font des fêtes , des
plaifirs , des voyages du Roi , & c'est par
un chemin fi agréable à la jeuneffe qu'ils
acquierent fa familiarité , & qu'ils commencent
leur fortune.
Pendant ce tems , leur famille travaille
à leur faire avoir un emploi convenable à
leur condition & à la profeffion qu'ils ont
embraffée , & c'eft encore un nouveau plaifir
pour un jeune homine bien né , de commander
à des gens de guerre , ce détail
d'armes & de chevaux eft une occupation
qui lui plaît beaucoup . Cependant les années
viennent , & lui apportent plus de
raiſon : la carriere qu'il doit courre eft ouverte
; il déploye les talens que Dieu lui a
donnés ; il fonge plus férieufement à ac
II.Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
querir de la réputation & à faire fa fortune
, & il cherche les occafions de fe
diftinguer. S'il entre dans le monde dans
un tems de paix , il eft ravi qu'il ſe préfente
quelque occafion d'aller chercher la
guerre dans les pays étrangers ; & fi la
guerre eft dans fon pays , il fonge à y acquerir
par fon courage la gloire la plus
flateufe de toutes , & des connoiffances
qui le rendent capable des premiers emplois
, qui peuvent le conduire aux plus
grands honneurs : il les voit en perfpective
; il n'y arrivera peut-être pas , mais il
a le plaifir de les efpérer en marchant pat
le chemin qui y mene , & ce chemin eft
plus rempli de rofes que d'épines. Il y a
des fatigues & des périls , mais ils ne font
ni fi grands ni fi fréquens qu'ils le difent ;
prefque tout le monde veut en impofer , &
cherche à fe faire valoir. Une fatigue qu'il
faut que toute une armée faffe , ne peut
jamais être extrême , fur- tout pour un hom
me de condition , qui a d'ordinaire beau
coup d'équipages & beaucoup de commodités
; & il eft bien rare & comme impoffible
qu'il manque des chofes néceſſaires
à la vie , même dans les jours les plus
fâcheux , & ces jours de peine n'arrivent
pas fouvent pendant le cours d'une campagne.
DECEMBRE. 1754. 99
Le reste du tems on joue , on fait bonne
chere , & on mene une vie libre & parefleuſe
, & débarraffée de toutes fortes de
foins & de toute contrainte ; & puis on
attrape le tems où l'on retourne à Paris
jouir de tous les plaifirs .
par
A l'égard du péril , il eft certain qu'il
y a des occafions où l'on en court beaucoup
, & il eft difficile qu'un homme
vienne aux premieres dignités de la guer
re , & mérite les honneurs qui les doivent
fuivre , fans y avoir été exposé plufieurs
fois : cependant ce n'eft pas auffi fouvent
comme on fe l'imagine , & il fe trouve
quelquefois employé pendant toute une
campagne dans des lieux où il n'y a nul
danger. De plus , pendant le cours de la
vie d'un homme , la guerre n'eft
jours dans fon pays , & il s'en manque
fouvent la plus grande partie.
pas tou-
Il faut cependant convenir que la vie
de ceux qui fuivent la profeffion des armes
eft plus expofée que celle des autres hommes;
les périls de la guerre , les voyages ,
les climats différens où ils fe trouvent , le
mauvais air où ils font quelquefois expofés
, les fatigues , & encore plus les débauches
, les querelles particulieres & les
duels ( coutume barbare , inconnue aux
Grecs & aux Romains , contraire à la rai-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
fon , au bien de l'Etat , & au repos des
particuliers ) , font autant de chemins qui
les conduisent à la mort. Cependant l'expérience
fait voir qu'il y en a beaucoup qui
attrapent l'extrême vieillelle.
De plus , il y a un grand nombre de
gens de condition qui ne pouffent pas la
chofe fi loin , & qui quittent la guerre
à caufe de leur fanté , ou pour quelqu'autre
raifon , après l'avoir faite autant qu'il
convient à leur honneur ; & ils jouiffent
tous également de cette vie libre , dans
laquelle rien ne leur eft défendu que les
chofes qu'un honnête homme fe défend à
lui-même , & que les plus mal nés ne font
point fans fe les reppocher , & fans tâcher
à les cacher.
Avant que de finir , il faut que je faſle
encore une réflexion . Si on propoſoit à un
homme de qualité de lui donner le gouvernement
d'une ville , même confidéra
ble , d'un revenu égal à celui de l'Evêché
de cette ville , à charge d'y faire une réfidence
auffi longue que celle que l'Evêque
y doit faire pour être eftimé , ce qui eft
proprement à charge d'y paffer fa vie , en
faifant de tems en tems quelques voyages
à Paris & à la Cour ; je crois qu'il s'en
trouveroit fort peu qui le vouluffent accepter
à cette condition. Cependant ce
DECEMBRE. 1754. ΙΟΙ
Gouverneur peut aller à la chafle , s'il l'aime
; faire bonne chere avec les compagnies
les plus agréables , voir les Dames
les affembler tous les foirs chez lui , avoir
des maîtreffes , & enfin contenter tous fes
goûts , fans que cela faffe le moindre tort
à la réputation & à fa fortune ; & l'Evêque
devant fe priver de tous ces plaifirs ,
on ne peut pas difconvenir que la vie du
Gouverneur ne foit bien différente de celle
de l'Evêque : cependant , je le repete encore
, je crois qu'il y a fort peu de gens de
qualité d'un commerce aimable qui vouluffent
accepter le Gouvernement .
MADRIGAL.
PAL
Ar tout où n'eft pas ma Thémire
Je la fouhaite & je foupire.
Entraîné pour la voir dans ces jardins charmans ,
Parmi tant de beautés que la mode y raffemble ,
Je crois y voir fon air , fes traits , fes agrémens ;
Mais tout me la rappelle , & rien ne lui reffemble.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
R
Le mot de la premiere Enigme du premier
volume du Mercure de Décembre eft
Epée. Celui de la feconde eft le Silence.
Le mot du Logogryphe eft Lourie , dans
lequel on trouve lot , étoile , Loire , étole
rot , rôti , or , lire , lo , Elie , lit , lie , toile ,
Roi , Eloi , Etolie , ortie , Eole , re.
J
ENIGM E.
E fuis de toutes les couleurs ,
Et ma famille eft innombrable ;
L'art me fait imiter le coloris des fleurs
Mais mon éclat eſt plus durable .
Je fuis fouvent ami des jeux & des plaifirs
Lorfque je fuis mis à la gêne
Je fais briller le teint de la jeune Climene ,
Et je pare le fein de la charmante Iris.
J'infpire quelquefois une humeur fombre & noire ;
J'accompagne en tous lieux la triſteſſe & la mort.
Je fais encore plus , Lecteur , peux-tu le croire ?
( Juge à ce trait de mon bizarre fort . ).
Quoique inventé pour embellir les Graces ,
De Bellone je fuis les dangereuſes traces ;
Et dans ces jours affreux déteftés des humains ,
Intrépide guerrier , on me voit dans tes mains .
Par M. de Sainte- Croix .
DECEMBRE . 1754. 103
LOGOGRYPHE.
DEE peur de me trop défigner ,
Je te dirai , pour tout prélude ,
Cher Lecteur , qu'avec peu d'étude
Tu peux aisément me trouver.
Je renferme en mon nom une ville fameuſe ,
Jadis de l'univers maîtreffe impérieuſe ,
Aujourd'hui fous les loix d'un Pontife adoré ...
De Romulus le frere , une ancienne cité
Qui d'Achille & d'Hector illuftra la mémoire ;
Un brave Général , célébre dans l'hiſtoire ,
Mais qui , ne refpirant que triomphes nouveaux ,
Produifit moins de bien qu'il ne caufa de maux.....
Ce guerrier dont on vit la valeur intrépide ,
Des fuccès d'Attila borner le cours rapide ;
Une ville de France , & d'où Charles Martel
Emporta ce furnom qui le rend immortel.
Deux nombres , une fleur , une arme que je porte ;
Cherche-la bien , Lecteur , c'est la clef de ma porte .
Par M. de Laneveze , ancien Moufquetaire
du Roi , à Dax.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE EN CHANSON.
Sur l'air : De tous les Capucins du monde.
I
Ris , à cet habit de toile ,
Qui de mille appas eſt le voile
Que tu profcris , que tu reprends ,
Par une vertu finguliere ,
Source de netteté , je rends
Son éclat , fa beauté premiere.
Sept membres compofent mon être ;
La tête tranchée , il faut mettre
Mon pénultiéme le dernier ;
J'affujettis deux foeurs jumelles
A fuivre au gré du voiturier
Deux lignes toujours paralleles .
Le nouveau mot changé de face ,
La queue en la premiere place ;
Sans autre tranfpofition ,
livide ;
Je deviens une peau
Zéphir en fait l'extenfion ;
Captif, il en remplit le vuide.
En cet état , qu'on me diviſe
En deux parts , & qu'on me réduife ,
A la feconde uniquement ;
Je fuis outil de méchanique ,
Et ma dent fait en ce moment
Rage dans plus d'une boutique .
Par M.R.... à Doulens , en Picardie,
DECEMBRE. 1754 105
味香味味味
NOUVELLES LITTERAIRES.
Lobjets de l'efprit & de la raifon; ou
A Philofophie applicable à tous les
vrage en réflexions détachées . Par feu M.
l'Abbé Terraffon , de l'Académie Françoife
, & Affocié à celles des Sciences de Paris
& de Berlin , 1754. A Paris , chez Prault
fils , quai de Conti , à la defcente du Pont
neuf, deux petits volumes in- 12 .
Il y a dans ce recueil que tout Paris a
lû , plufieurs penfées communes & beaucoup
de chofes fenfées , fines & philofophiques
en voici quelques- unes .
L'homme qui n'a point de philofophie ,
n'a point d'efprit à lui , il n'a que celui des
autres ; il parle comme ceux qui l'ont précédé
, au lieu que le Philofophe fera parler
comme lui ceux qui le fuivront.
Une infinité de gens ne recevront la
Philofophie , qui n'eft pas encore généralement
établie , que lorfqu'elle aura pour
elle la pluralité des voix ; alors elle n'entrera
dans leur efprit que fous la forme de
prévention .
Les Grecs fçavoient parler , les Latins
fçavoient penfer , & les François fçavent
raifonner. Le progrès des tems a fait le fe-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
cond dégré ; le progrès des tems & Defcartes
ont fait le troifiéme.
L'oppofition à tout ce qui fe préfente
de nouveau , a cela d'utile , qu'elle eft caufe
qu'il ne s'établit rien que de bon.
Chacun doit prendre fon exterieur dans
le monde , & fon interieur dans la religion
& dans la fageffe .
Ceux qui méprisent le monde fans l'avoir
connu , en parlent mal , mais en penfent
juste .
Les paffions font les vents qui font aller
notre vailleau , & la raifon eft le pilote qui
le conduit : le vaiffeau n'iroit point fans
les vents , & fe perdroit fans le pilote .
L'ambition qui eft prévoyante , facrifie
le préfent à l'avenir : la volupté qui eft
aveugle , facrifie l'avenir au préfent ; mais
l'envie , l'avarice & les autres paffions lâches
empoifonnent le préfent & l'avenir.
La grande poltronnerie fufpend chez
plufieurs hommes les effets de la grande
méchanceté .
La profpérité qui rend plus fiers & plus
durs les hommes médiocres , humanife
les grands hommes .
Les particuliers font fiers dans une République
; mais la nation l'eft bien davantage
dans une Monarchie..
Un frondeur eft un homme qui paffe fa vie
DECEMBRE. 1754 707
à être fâché de ce que la Seine va du côté de
Rouen , au lieu d'aller du côté de Melun.
Le Juge ordinaire doit comparer la punition
avec le crime : l'homme d'Etat ne
doit comparer la punition qu'avec le fruit
de la punition.
On reproche aux Auteurs Italiens la fubtilité
des pensées , aux Efpagnols la rodomontade
, aux Anglois un air de férocité
: il me femble qu'on ne reproche aux Aureurs
François aucun vice de terroir . Si la
chofe eft ainfi , c'eft à eux à cultiver cet
avantage , & à tâcher de prendre ou de
conferver toujours le ton de la nature & de
la raiſon.
J'ai entendu remarquer par d'habiles
gens , que les habitans des pays chauds
étoient plus adonnés aux femmes , & que
ceux des pays froids avoient plus d'enfans.
L'efprit doit être regardé comme un
inftrument, & non comme un objet : ainfi il
ne faut point parler ou écrire pour montrer
de l'efprit ; mais il faut fe fervir de fon
efprit pour dire ou pour écrire des chofes
bonnes & utiles .
Une des plus grandes preuves d'équité
d'efprit , c'eft de n'avoir aucun égard dans
le jugement que nous portons des autres à.
celui qu'ils portent de nous.
Parler beaucoup & bien , c'eft le talent
Evj
108 MERCURE DE FRANCE:
du bel efprit ; parler peu & bien , c'eſt le
caractere du fage ; parler beaucoup & mal ,
c'eft le vice du fat ; parler peu & mal , c'eſt
le défaut du fot.
Un jeune homme n'ira jamais des mauvais
difcours aux bons qu'en paffant par
le filence.
Le trivial conſiſte à dire ce que tout le
monde dit , & le naturel confifte à dire ce
que tout le monde fent. Voilà par où le trivial
ne fçauroit être neuf , au lieu que le
naturel peut l'être beaucoup .
Vérité dans la chofe , fineffe dans l'obfervation
, hardieffe dans l'énoncé : voilà
ce qui fait les expreffions du génie.
Le ftyle le plus parfait eft celui qui n'at
tire aucune attention comme ſtyle , & qui
ne laiffe que l'impreffion de la chofe qu'on
a voulu dire.
Il ne faut point d'efprit pour faivre
l'opinion qui eft actuellement la plus commune
; mais il en faut beaucoup pour être
dès aujourd'hui d'un fentiment dont tout
le monde ne fera que dans trente ans.
La Jurifprudence demande un efprit
droit , la politique un efprit étendu , & la
guerre un efprit préfent.
On a mis à la tête du Recueil que nous
venons de parcourir , deux morceaux trèspiquans
& très-philofophiques ; le premier,
;
DECEMBRE . 1754. 109
de M. Dalembert ; & le fecond , de M. de
Moncrif. Le but de ces deux Ecrivains célebres
, eft de développer le caractere vrai ,
naïf & tout-à-fait fingulier de M. l'Abbé
Terrallon .
S. Auguftin contre l'incrédulité , où
difcours & penfées recueillies des divers
écrits de ce Pere , les plus propres à prémunir
les fideles contre l'incrédulité de
nos jours. A Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, au Coq'; 1754 , 1 vol . in- 12.
Les défenfeurs de la religion font fagement
de puifer leurs preuves dans les ouvrages
des Peres , de S. Auguftin fur - tout .
Ce grand homme avoit dans l'efprit de
l'étendue , de l'élévation , de la force & ,
ce qu'il faut
fingulierement de nos jours ,
beaucoup de métaphyfique.
MEMOIRE pour fervir à la culture
des mûriers & à l'éducation des vers à foye.
A Poitiers , chez Jean Faulcon ; 1754 , in-
12 , pag. 86. On le trouve à Paris , chez
Martin.
Il n'y a pas un mot à perdre de cet important
mémoire. Un extrait tel que nous
le pourrions donner ne feroit pas fuffifant
; & nous exhortons l'Auteur du Journal
économique à l'inferer tout entier
dans fon recueil. Le Gouvernement a deFIO
MERCURE DE FRANCE.
puis quelques années l'attention de rendre
communs les ouvrages dont l'objet inté
reffe le bien public.
M. l'Abbé Coyer vient de publier chez
Duchefne , Libraire , rue S. Jacques , trois
Differtations. La premiere , fur la différence
de deux anciennes religions , la
Grecque & la Romaine , c'eft un morceau
bien fait , mais de pure curiofité. La feconde
& la troifieme , fur le vieux mot de patrie
, & fur la nature du peuple , ont un but
férieux. Cet Ecrivain après nous avoir raillé
agréablement , vivement & plaifamment
fur nos ridicules , commence à attaquer
nos vices. Nous lui fouhaitons plus de fuccès
dans la carriere qu'il commence que
dans celle qu'il vient de finir . Si je ne me
trompe , nous fommes à peu près tels que
nous étions avant l'Année merveilleufe , la
Pierre philofophale , & c .
ENTRETIENS fur les Romans. Ouvrage
moral & critique , dans lequel on
traite de l'origine des Romans & de leurs
différentes efpeces , tant par rapport à l'efprit
que par rapport au coeur . Par M. l'Abbé
Jacquin ; 1754 , 1 vol . in - 12 . A Paris,
chez Duchesne , rue S. Jacques.
M. l'Abbé Ladvocat dit dans l'approDECEMBRE.
1794 1747
bation qu'il a donnée à ce livre , que l'Auteur
y donne une jufte idée de l'origine &
des différentes efpeces de Romans , tant
anciens que modernes , & qu'il y prouve
très-bien qu'en général la lecture de ces
fortes de livres eft au moins frivole , qu'el
le ne fert le plus fouvent qu'à gâter le
goût , & qu'elle est très- dangereuse pour
les moeurs.
OBSERVATIONS & découvertes faites furt
des chevaux , avec une nouvelle pratique
fur la ferrure . Par le fieur Lafoffe , Maréchal
des petites Ecuries du Roi , avec des
figures en taille- douce. A Paris , chez Hochereau
le jeune , quai des Auguftins , au
coin de la rue Gift -le - Coeur ; 1754 , 1 V
-8° . Cet ouvrage paffe pour fort bon.
MEMOIRES hiftoriques , militaires &
politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Empire ,
jufqu'au traité d'Aix - la-Chapelle en 1748.
Par M. l'Abbé Raynal , de la Société royale
de Londres , & de l'Académie royale des
Sciences & Belles Lettres de Pruffe . Se
vend chez Durand , au Griffon , rue Saint
-Jacques ; 1754 , 3 vol . in- 8 °.
J'ai déja rendu compte des deux pres
miers volumes de mon ouvrage , je vais
donner l'extrait du troifieme ; il renferme
trois morceaux.
112 MERCURE DE FRANCE.
Hiftoire des révolutions arrivées en Suede
depuis 1515 jufqu'en 1544.
La Suede qui avoit jetté un fi grand éclat ,
lorfque fes habitans , connus fous le nom
de Goths , renverferent l'Empire romain &
changerent la face de l'Europe , étoit retombée
peu -à-peu dans l'obfcurité . Des dif
fenfions domeftiques & les vices du gouvernement
, avoient formé une efpece
d'anarchie , qui auroit cent fois perdu le
Royaume fi les peuples voifins avoient eu
des loix plus fages . Toutes les nations du
Nord languiffoient dans la même barbarie ,
& l'afcendant que les unes pouvoient prendre
fur les autres , ne devoit point venir
de la fupériorité de politique , mais du
bonheur des circonftances ; elles furent
pour le Dannemarc.
Marguerite qui y regnoit , joignoit à
»l'ambition ordinaire à fon fexe , une fui-
» te de vûes qu'il n'a pas fi communément.
» Elle parloit avec grace , & fçavoit em-
»ployer au befoin ce ton de fentiment , qui
» tient fouvent lieu de raifon & qui la rend
toujours plus forte. Contre l'ufage des
» Souverains , elle abandonnoit les appa-
» rences de l'autorité pour l'autorité même ;
» & elle retenoit le Clergé dans fes inté-
» rêts , en lui faifant prendre des déférences
DECEMBRE. 1754 113
»
ور
»
"
pour du crédit. Ce qu'elle faifoit éclater
de magnificence , n'avoit jamais pour ob-
»jet fes goûts , mais fa place ; & foit qu'el-
» le donnât , foit qu'elle récompenfât , c'é
»toit toujours en Reine & au profit de la
Royauté. Lorfque fes projets n'étoient
pas traversés par la loi , elle la faifoit
» obferver avec une fermeté louable ; &
» l'ordre public étoit ce qu'elle aimoit le
» mieux après fes intérêts particuliers . On
» n'a gueres pouffé plus loin qu'elle le faifoit
le talent de paroître redoutable fans
l'être : elle intimidoit fes ennerais par
» d'autres ennemis qu'elle avoit l'art de
» faire croire fes partifans. Ce que fes
» moeurs avoient d'irrégulier étoit réparé
» dans l'efprit des peuples par les dons
» qu'elle faifoit aux Eglifes. Ces facrifices
» coûtoient à fon caractere ; mais fa politique
les faifoit à fa réputation.
"
"
Cette Princeffe entreprit de réunir la
Suede à fes autres Etats , & elle y réuſſit :
mais les Danois ayant abufé de leur fupériorité
, les Suédois trouverent bientôt l'occafion
de fecouer un joug qu'ils déteftoient
, & ils fe donnerent un maître qui
prit le titre d'Aminiftrateur. Les Rois de
Dannemarc n'abandonnerent pas les droits
qu'ils prétendoient avoir fur la Suede , &
ce fut une fource de guerres longues &
114 MERCURE DE FRANCE .
fanglantes entre ces deux Etats.
Chriftiern étoit monté fur le thrône de
Dannemarc ; c'étoit un monftre , qui prefque
au fortir de l'enfance avoit pouffé aux
derniers excès tous les vices , & n'avoit
pas même le mafque d'une vertu . Il ne
chercha point à rapprocher les Suedois du
traité d'union des deux Royaumes , il ne
chercha qu'à les foumettre. Le mécontentement
du Clergé de Suede étoit une difpofition
favorable pour ce Prince. Les Evêques
avoient joui d'une autorité fi étendue
fous les Rois Danois , qu'ils croyoient
ne devoir rien oublier pour ramener les
mêmes circonftances. L'Adminiftrateur
étant mort , ils voulurent mettre à fa place
Elric Trolle , vieillard timide , indolent
irréfolu , & qu'ils auroient fait fervir à
leurs vûes ; mais ce projet échoua. Stenon ,
fils du dernier Adminiftrateur , fut élu , &
il fit conférer l'Archevêché d'Upfal au fils
de Trolle ; démarche qu'il crut propre ,
fans doute , à confoler fon rival de fon
exclufion . Ĉe bienfait politique n'eut pas
le fuccès qu'il en attendoit . Trolle plus humilié
que touché du tendre & généreux
intérêt que ce Prince avoit pris à lui , fit
éclater un reffentiment qui allarma égale
ment pour Stenon & pour la patrie. Le
jeune Prélat ne pouvoit pas fe conføler de
DECEM BR E. 1754. 115
n'être que le fecond dans un état qu'il avoit
compté gouverner d'abord ſous le nom de
fon pere , & dans la fuite fous le fien . Son
mécontentement éclata bientôt.Il fe mit à la
tête du Clergé , s'unit avec les Danois , &
corrompit le Gouverneur de quelques places
fortes. Stenon inftruit de tout ce qui
fe tramoit contre l'Etat , convoqua le Sénat
, & Trolle fut reconnu pour l'auteur
& le chef de la confpiration. L'Archevêque
déterminé à la ruine de fon pays , par
un reffentiment que les contretems rendoient
plus vif, ne daigna ni juftifier fa
conduite , ni fe plaindre de fes complices :
il fe retira dans le châreau de Steke , en
attendant du fecours de Chriftiern. A perne
l'Adminiftrateur eut - il commencé le
fiége de cette place , que les Danois vinrent
faire une defcente près de Stockolm ;
Stenon y marcha avec une partie de fon
armée , & il fe livra un combat auffi fanglant
qu'il devoit l'être au commencement
d'une campagne entre deux nations rivales
, dans une occafion décifive & pour de
grands intérêts. La victoire fe déclara pour
La Suede , les Danois regagnerent leurs
vaiſſeaux , & l'Archevêque fut obligé de
fe rendre. Les Etats le déclarerent ennemi
de la patrie , l'obligerent de renoncer à fa
dignité , & le condamnerent à finir fés
jours dans un cloître.
116 MERCURE DE FRANCE.
"
23
» Quand le Pape n'auroit pas été follicité
par le Prélat dépofé & par Chriftiern
» de s'élever contre ce jugement , il l'au- |
» roit fait. La Cour de Rome dont les droits
» n'avoient pas été auffi bien éclaircis
» qu'ils l'ont été depuis , appuyoit indiffé-
» remment le Clergé dans toutes les affai-
» res , avec une vivacité & une fierté qui
» ne fe démentirent pas en cette occaſion .
» Elle fit menacer les Etats & l'Adminif
» trateur des cenfures de l'Eglife , s'il ne
rétabliffoient fans tarder l'Archevêque
fur fon fiége , & dans tous les avantages
» dont on l'avoit privé.
"
» Il eft glorieux pour l'humanité que
» dans un fiécle où la Philofophie avoit fait
» fi peu de progrès , un peuple entier ait
» diftingué l'autorité légitime du chef de
» la religion , de l'abus qu'il en peut faire.
» Les Suédois en marquant beaucoup de
» refpect au Souverain Pontife , parurent
» affez tranquilles fur les foudres qu'il préparoit
contr'eux. Ils témoignerent de la
répugnance à lui defobéir ; mais enfin ils
» lui defobéirent , & ils aimerent mieux
» l'avoir pour ennemi que de rifquer de
» rallumer dans leur patrie le feu des
» guerres civiles qu'ils avoient eu tant de
peine à éteindre. Si cette généreufe réfolution
avoit été accompagnée d'un ex-
"
و د
DECEMBRE. 1754 117
cès d'emportement , Rome fe feroit trou-
» vée heureufe : dans la réfolution où elle
» étoit de pouffer les chofes à l'extrêmité ,
elle auroit voula paroître forcée à des
❞ violences par des outrages qui les juftifiaffent.
L'impoffibilité de mettre les apparences
de fon côté , ne lui fit pas aban-
» donner fes vûes : elle mit en interdit la
» Suede , excommunia l'Administrateur &
» le Sénat , ordonna le rétabliſſement de
» Trolle , & pour comble d'injuftice , chargea
le Roi de Dannemarc de procurer
" par la voie des armes l'exécution d'une
Bulle fi odieufe.
و د
Chriſtiern étoit & fe montra digne d'une
telle commiffion. Il entra en Suede , & mit
tout à feu & à fang ; après bien des ravages
& bien des cruautés , les Suédois furent
défaits dans une bataille où Stenon fut
rué ; cet événement fit la deftinée de la
Suede ; tout tomba dans une confufion
horrible. Trolle qui avoit profité des malheurs
publics pour remonter fur fon fiége ,
convoqua les Etats. La craintelou la féduc
tion y firent reconnoître fans obftacle l'au
torité de Chriftiern , qui commença par
immoler à fon reffentiment & à fon ambition
tout ce qui auroit pu lui faire quelque
ombrage. Il fit maffacrer les Seigneurs
les plus diftingués de Suede & tout ce qui
118 MERCURE DE FRANCE.
reltoit d'hommes puiffans affectionnés à
leur patrie , ou aimés des peuples. Avec ces
victimes expira l'efpérance & prefque le
defir de la liberté. Les loix anciennes furent
abrogées , le defpotifme porté au dernier
période , & il ne fe fit aucun mouve
ment . Rien ne caufoit & ne pouvoit caufer
d'inquiétude à Chriftiern que la
fonne de Guftave Vaſa.
per-
Ce jeune Seigneur defcendoit des anciens
Rois de Suede , & s'étoit fignalé dans
plufieurs occafions ; c'étoit un homme fupérieur
, né pour l'honneur de fa nation
& de fon fiécle , qui n'eut point de vices ,
peu de défauts , de grandes vertus & encore
plus de grands talens.
Retenu en Dannemarc par une perfidie ,
il avoit trouvé l'occafion de s'échapper des
mains de Chriftiern , & s'étoit caché dans
les montagnes de la Dalecarlie. Après avoir
erré long- tems , forcé par le befoin de travailler
aux mines , il trouva enfin chez un
Curé un afyle , qui devint le berceâu de la
liberté , de la gloire & du bonheur de la
Suede. De concert avec cet Eccléfiaftique ,
homme fage , defintéreffé , inftruit , accrédité
, zélé pour fa patrie , Guftave commença
par échauffer les efprits , & il profita
du premier feu de l'enthoufiafme qu'il fit
aaître pour fe faire un parti. A la tête de
DECEMBRE. 1754. 119
par
quatre cens hommes il emporta d'affaut
une place commandée le Gouverneur
de la province ; fes premiers fuccès donnerent
de l'audace ; fa petite armée s'accrut
à vûe d'oeil , & il n'eût qu'à fe montrer
dans les provinces voisines de la Dalecarlie
pour les foulever. La timidité & l'indolence
du Viceroi que Chriftiern avoit
laiffé en Suede , donna à Guſtave le tems
de faire des progrès plus confidérables , de
groffir & de difcipliner fes troupes . Trolle
faifit le tems où les Dalecarliens s'étoient
retirés dans leurs pays pour faire la moiffon
; il fe mit à la tête de quatre mille
hommes , & alla attaquer brufquement
Guftave , qui n'étoit pas affez fort pour
l'attendre. Ce léger échec fut bientôt réparé
par Guftave , qui l'attaqua à fon tour
fi vivement , que l'Archevêque échappa à
peine avec la dixieme partie de fes troupes.
Les vainqueurs marcherent droit à Stockholm
; le Viceroi & l'Archevêque , dans la
crainte que quelque malheureux hazard
ne les fit tomber entre les mains de leurs
ennemis , s'enfuirent en Dannemarc . Leur
retraite fut un événement décifif pour
mécontens. L'indépendance du Royaume
parut affez affurée
pour qu'on crût pouvoir
convoquer fans rifque les Etats Généraux
, & donner quelque forme à un
,
les
120 MERCURE DE FRANCE.
Gouvernement qui n'en avoit point .
» L'affemblée ne fut pas nombreufe ; il
ne s'y trouva de Députés que ceux que
» l'amour de la patrie & la haine des tyrans
» élevoient au - deffus de tous les périls.
» Les réfolutions des hommes de ce carac-
» tere ne pouvoient manquer d'être har-
» dies & leurs démarches vigoureufes . Ils
» renoncerent folemnellement à l'obéïffan
» ce qu'ils avoient promife à Chriftiern ,
» éleverent leur Général , qui n'avoit dû
» jufqu'alors for autorité qu'à fon coura-
» ge , à la dignité d'Adminiftrateur , & ar-
» rêterent qu'on continueroit à faire une
» guerre vive & fanglante.
Tandis que Guftave reprenoit fur les
Danois les places qui leur reftoient en Suede
& qu'il formoit le fiége de Stockholm ;
la révolution qui fe fit en Dannemarc affûra
l'indépendance de la Suede. La tyrannie
& les excès de Chriftiern révolterent fes
fujets , & leur infpirerent une réfolution
violente . Ils déthrônerent ce Prince , qui
fe retira auprès de Charles - Quint fon beaufrere
, & ils placerent fur le thrône Frideric
, Duc de Holſtein.
Cet événement ôta aux Danois , qui
étoient encore en Suede , le courage , l'efpérance
& la force de s'y maintenir. Ceux
qui défendoient Stockholm offrirent de
capituler;
DECEMBRE . 1754. 125
capituler ; mais l'Adminiftrateur laiffa traîner
le fiége , fous prétexte de le finir d'une
maniere plus honorable , mais en effet pour
obliger par ce fantôme de péril les Etats
Généraux de lui déférer la couronne . Cette
politique étoit plus artificieufe que néceffaire.
Guftave fut proclamé Roi avec une
unanimité & un enthouſiaſme qui étoient
fûrement les fuites de la plus vive admiration
& d'une efpece d'idolâtrie . L'union
que fit ce Prince avec Frideric , acheva
d'établir la tranquillité , la gloire & l'indépendance
de la Suede. Guftave ne fongea
plus qu'à réformer l'intérieur du Royaume
, en fubftituant de bonnes loix à la barbarie
ancienne, & une police fage aux abus
introduits par les troubles civils. Il fut
éclairé , foutenu & dirigé dans fes vûes
par un homme célebre , qu'il eft important
de connoître à fond.
Ce confident habile fe nommoit Larz-
Anderfon , né de parens obfcurs & fans
fortune. Il avoit commencé à fe diftinguer
dans l'Eglife ; mais dégoûté d'une carriere
où l'on n'avançoit que par les fuffrages de
la multitude , il s'attacha à la Cour. » Guftave
démêla bientôt dans la foule des
» courtifans empreffés à lui plaire, un hom-
» me propre à le fervir ; & dédaignant
»toutes ces petites expériences fi néceffai-
11. Fol.
و د
F
22 MERCURE DE FRANCE.
» res aux Princes médiocres , & qui ne leur
»fuffifent même pas , il l'éleva tout de
» fuite au premier pofte du Royaume , &
» le fit fon Chancelier,
و ر
» Anderſon juſtifia cette hardieffe . C'é-
» toit un génie que la nature avoit fait pro-
» fond , & que les réflexions avoient étendu,
Quoiqu'il eut l'ambition des grandes
places , il avoit encore plus l'ambition
» des grandes chofes , & il aimoit mieux
voir croître fa réputation que fon crédit.
» Il n'étoit pas citoyen dans ce fens qu'il fe
» fût facrifié pour fa patrie ; mais il méri-
>> toit ce beau nom , fi on veut l'accorder
» aux Miniftres qui ont des idées aflez juf-
» tes pour croire que leur gloire eft infé-
»parable de celle de leur Roi & de leur na-
» tion. L'exemple de ceux qui l'avoient pré-
» cédé ni le jugement de ceux qui le devoient
» fuivre , n'étoient pas la régle de fa con-
»duite ; fes projets n'étoient cités qu'à fon
» tribunal & à celui de fon maître. Cette
» indépendance qui ne peut être fentie que
» par ceux qui l'ont , étoit accompagnée
» d'une fagacité qui faififfoit tout , depuis
»les premiers principes jufqu'aux dernie-
" res conféquences , & d'une lumiere qui
» fourniffoit des vûes fublimes & les expédiens
propres à les faire réuffir . Letalent
» de hâter les événemens fans les précipi
ter lui étoit comme naturel ; & en par
و د
39
DECEMBRE. 1754 123
-99
93
و د
roiffant céder quelquefois aux difficultés,
il venoit toujours à bout de les furmonter.
L'étude de l'hiftoire & fes réflexions
» l'avoient affermi contre les murmures ,
les tumultes , les révoltes même ; & il
» étoit convaincu qu'avec du courage , du
fang froid & de la politique on vient
» tôt ou tard à bout de fubjuguer les hom-
" mes & de les ramener à leurs intérêts. Il
fçavoit le détail des loix comme un Ma-
» giftrat , & en poffédoit l'efprit en Légiflateur.
On réfiftoit d'autant moins à fon
éloquence , qu'elle partoit d'une raifon
» forte . Ce Miniftre appartenoit plus à un
autre âge qu'à celui où il vivoit ; & fes
» contemporains qui n'étoient pas à beau-
>> coup près auffi avancés que lui , n'apperçurent
pas toute l'élévation de fon ca-
» ractere , ni l'influence qu'il eut fur les
» révolutions qu'éprouva la Suede .
บ
93
"
Ce Royaume étoit la proye des Eccléfiaftiques
: leur autorité pouvoit exciter de
nouveaux troubles , & ils poffédoient tout
l'argent , toutes les richeffes de la Suede . I
falloit trouver un prétexte pour les dépouiller.
Anderſon en imagina un ; c'étoit
d'introduire le Luthéranifme , qui faifoit
des progrès rapides en Allemagne , & qu'il
avoit adopté par cet efprit d'inquiétude fi
ordinaire à ceux qui font nés plus grands
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
que leur condition. Guſtave adopta les
vûes de fon Chancelier ; mais cette révolution
ne pouvoit fe faire que par dégrés :
on laiffa le tems au Luthéranifme de s'établir
dans le Royaume. Des Docteurs de
réputation qu'on fit venir d'Allemagne , lui
donnerent de l'éclat ; la faveur qu'ils parurent
avoir, leurs déclamations, le goût de la
nouveauté entraînerent bientôt une partie
de la nation . A mefure que le Luthéranifme
faifoit des conquêtes fur le Royaume ,
Guftave en faifoit fur le Clergé. Il commença
par abolir une efpece d'impôt que
les Curés avoient mis fur certains péchés .
Il ôta aux Evêques le droit qu'ils avoient
ufurpé d'hériter de tous les Eccléfiaftiques
du fecond ordre. Les troupes furent mifes
en quartier d'hiver fur les terres du Clergé ,
ce qui étoit fans exemple : enfin il propofa
de prendre les deux tiers des dîmes pour
l'entretien des troupes , & une partie de
l'argenterie & des cloches des Eglifes riches
pour abolir , en payant les étrangers ,
les privileges odieux dont ils jouiffoient.
Ces expédiens furent généralement approuvés
; & s'il y eut quelque mécontentement
, il n'éclata pas.
Guftave mit la derniere main à fes grands
deffeins, en convoquant les Etats Généraux
à Vefteras en 1527. Les innovations qu'il
DECEMBRE . 1754. 125
propofa pour achever d'écrafer la puiffance
du Clergé , parurent trop hardies , &
le ton de defpotifine qu'il prit étoit trop
nouveaupour ne pas exciter quelques mou.
vemens ; mais ils n'eurent point de fuites .
Les troubles furent bientôt appaifés , & ce
que les Etats avoient arrêté fut établi fans
obftacle. » Le mépris pour la Communion
» Romaine fuivit la ruine & l'aviliffement
» du Clergé , qui avoient été le but de tou-
» tes les innovations qu'on venoit d'intro-
» duire. Guftave fe déclara enfin Luthe-
» rien , & toute la nation voulut être de
» la religion du Prince . Rien ne prouve
» les progrès de l'efprit de fervitude dans
» un Etat , comme l'influence du Souverain
fur la croyance des peuples. Le facrifice
de fes opinions qui coûte fi peu à
» la Cour , où on n'a proprement que des
préjugés , eft fi grand à la ville & dans
» les provinces où on a des principes ,
» qu'il prépare à tous les autres facrifices ,
» & même les affure . Auffi lorfque Guf-
» tave demanda aux Etats en 1544 , que
» la Couronne qui avoit toujours été élec-
» tive fû: déclarée héréditaire , il n'éprou
» ya point de contradictions .
" Tel fut le dernier acte d'un des regnes
les plus éclatans que le Nord ai vû ;
» nous ajouterions d'un des plus heureux ,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
»fi Guſtave avoit été auffi jufte qu'il étoir
»grand , & fi en faifant par fon caractere
»le bonheur de la génération qu'il gou-
» vernoit , il n'avoit pas préparé le mal-
» heur de celles qui devoient la fuivre ,
en établiffant un defpotifme dont fes fuc-
»ceffeurs ne pouvoient manquer d'abuſer .
Hiftoire du divorce de Henri VIII. Roi
d'Angleterre , & de Catherine d' Arragon ,
depuis 1527 jufqu'en 1534.
Henri VII , furnommé dans l'hiftoire le
Salomon de l'Angleterre , voulut rendre à
fa couronne , par une alliance avantageufe,
l'éclat que les guerres civiles lui avoient
fait perdre , & il obtint pour le Prince de
Galles fon fils , Catherine d'Arragon . Ce
mariage ne fut pas heureux ; le jeune Prince
mourut un an après , à l'âge de quinze
ou de feize ans. Cet événement pouvoit
Fompre les liens qui uniffoient l'Espagne
& l'Angleterre , & qui les rendoient redoutables
à tous leurs voifins. Pour calmer
les inquiétudes des deux Puiffances , il fut
arrêté que le nouveau Prince de Galles
épouferoit la veuve de fon frere . Pour former
ces nouveaux noeuds , on eut befoin
d'une difpenfe , & le Pape Jules fecond
l'accorda,
DECEMBRE. 1754. 127
Henri & fa belle-four furent fiancés
folemnellement en 150;, & le Prince qui
n'avoit alors que douze ans , n'eut pas
plutôt atteint fa quatorziéme année qu'il
it en préſence de plufieurs témoins une
proteftation en forme contre le confentement
qu'il avoit donné. Cette proteſtation
fut tenue fecrette jufqu'à la mort de
Henri VII en 1509 , & le mariage fur
célébré la même année . » Catherine avoit
» des vertus , mais les agrémens de fon
» fexe lui manquerent. Elle n'avoit ni grace
» ni dignité , ni defir de plaire ; fa triftefle
» & fon indolence augmenterent avec l'âge
» & les infirmités . Le dégoût de Henri qui
»> ne l'avoit jamais aimée , devint infen-
» fiblement extrême , & ouvrit le coeur de
» ce Prince à une paffion fort vive pour
» Anne de Boulen.
Anne étoit plus que belle , elle étoit
piquante. Ses traits manquoient de régularité
; il en réfultoit cependant un
enfemble qui furpaffoit la beauté même.
» Une taille parfaite , le goût de la danfe ,
» une voix touchante , & le talent de
jouer avec grace de plufieurs inftru-
» mens , relevoient en elle l'éclat de la
premiere jeuneffe. Quoique la France
ne fût pas alors autant qu'elle l'a été
depuis en poffeffion de fervir de modele
"
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
» aux autres peuples , Anne y avoit pris
» des manieres , un ton , des modes , qui
» fixerent fur elle les yeux & prefque l'ad-
» miration de la Cour de Londres. Cette
premiere impreffion fut foutenue par une
» converfation vive & légere , par un enjouement
ingénieux & de tous les inftans.
Les foupçons que pouvoit faire naître
fon air libre & trop carreffant, étoient
détruits par fon âge & par fa diffipation.
Elle ne montroit de l'empreffement
"que pour les plaifirs & pour les fêtes ; &
il paroiffoit fi peu d'art dans fa conduite Ᏺ
qu'il étoit prefque impoffible de lui fup-
»pofer des projets. Sa coquetterie ne fit
pas & ne devoit pas faire des impref-
»lions fâcheufes on la regarda comme
» une fuite de l'éducation frivole qu'elle
avoit reçue , & non comme un vice du
» coeur, ou le fruit de la réflexion . Les
» événemens prouverent que fon caractere
» avoit échappé aux courtifans les plus dé-
» liés : elle fe trouva diffimulée , profonde
, ambitieufe , & fut tout cela à un
» haut dégré & avant vingt ans.
Percy parut le premier fenfible aux char
mes d'Anne , ou fut , fi l'on veut , le premier
féduit par fon adreffe. Ses foins furent
acceptés , & leur union alloit être
confommée fi l'amour du Roi n'y avoit mis
DECEMBRE. 1754. 129
1
obftacle. Percy fut forcé de renoncer à fa
maîtrelle : Henri déclara lui-même à Anne
les fentimens qu'il avoit pour elle , mais
il la trouva plus fiere qu'il ne l'avoit cru.
Eclairée fur la violence de la paffion qu'elle
avoit infpirée , elle parut plus offenfée que
Alattée des propofitions du Prince , & lui
fignifia qu'elle feroit fa femme ou ne lui
feroit rien. C'est à cette époque que les
écrivains Catholiques fixent la premiere
idée qu'eut Henri de faire divorce avec
Catherine ; les Proteftans la font remonter
plus haut. On n'eft pas moins embarraſſé
fur la date précife de la réfolution qu'il
en prit ; on auroit évité de longues & ameres
conteftations , fi on avoit été affez
defintéreffé de part & d'autre , pour voir
que le Cardinal Wolfey étoit l'unique ,
ou du moins la principale caufe de ce
grand événement.
Cet homme célébre , rapidement paffé
de la condition la plus baffe au miniſtere
& à la pourpre , avoit d'abord embraffé le
parti de l'Empereur , & il l'abandonna
enfuite , parce qu'il vit que ce Prince l'avoit
trompé par les fauffes efpérances qu'il
lui avoit données de le placer fur le trône
de l'Eglife . Wolfey voulut humilier Charles-
Quint , en faisant répudier Catherine
d'Arragon fa tante. Ce Cardinal porta
Fv
130 MERCURE DE FRANCE..
dans cet odieux procès plus d'adreffe que :
la paffion n'en permet ordinairement , &
plus de circonfpection qu'on ne l'auroit:
dû efpérer de la hauteur & de l'emporte--
ment de fon caractere. Il commença par
perfuader le Confeffeur du Roi , dont les .
remontrances firent naître des doutes dans
l'efprit de Henri , & ces fcrupules joints à
la décision de quelques Théologiens , le
déciderent entierement pour le divorce..
Sa réfolution ne tarda pas d'éclater. Trois
Ambaffadeurs François étant arrivés en Angleterre
, conclurent fans beaucoup de difficultés
, un traité de paix perpétuelle entre
les deux nations , & ils arrêterent que:
Marie , fille de Henri , épouferoit François
I. ou fon fecond fils le Duc d'Orléans
.
"
"
» L'Evêque de Tarbes , celui des Am-
» baffadeurs qui avoit le plus le talent des
" affaires , & le feul qui eut le fecret de
» celle-là , parut environ huit jours après
la fignature du traité , mécontent d'une
» négociation dont le fuccès éroit regardé
» comme complet. Son chagrin fut remar
» qué comme il le devoit être , & on cher-
» cha à en deviner la caufe . Le public s'é-
" puifa à l'ordinaire en conjectures , & les
gens en place en queftions. Lorfque le
» Prélat crut avoir affez long-tems tenu
DECEMBRE. 1754. 131
les efprits en fufpens , il fe laiffa arra-
» chet fon fecret : il dit avec un certain
embarras affez ordinaire à ceux qui ont
des vérités fâcheufes à annoncer aux
Princes , qu'il craignoit beaucoup qu'u-
»ne partie des liens que venoient de for-
>> mer les deux nations , ne fuffent bien-
» tôt rompus , & qu'en particulier le mariage
projetté ne pût pas s'exécuter. Preffé
» de s'expliquer fur le myftere que renfer-
» moient ces dernieres paroles , il avoua
» qu'il croyoit nulle l'union de Henri &
» de Catherine , & qu'il étoit inftruit que
» les Théologiens les plus habiles ne pen-
» foient pas autrement que lui.
» Le Roi parut frappé de ce difcours
» comme il l'eût été d'un coup de foudre ;
fon but étoit de perfuader par cet éton-
» nement à l'Europe que le premier doute
» fur fon mariage lui étoit venu à cette oc--
» cafion.
Les fcrupules de l'Evêque de Tarbes furent
regardés comme des vérités incontef
tables , & il partit fur le champ pour l'I--
talie un Miniſtre , chargé de folliciter au--
près du Saint Siége la diffolution du ma--
riage avec Catherine .
Člement VII . qui gouvernoit alors , étoit
encore prifonnier au Château Saint - Ange.-
Le fecours prompt & affuré qu'on lui pro-
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
mit , l'auroit infailliblement déterminé à
faire ce qu'on exigeoit de lui , s'il n'eût
été arrêté par la crainte de Charles - Quint.
Lorfque le Pape fut libre , les négociateurs
Anglois devinrent plus preffans , mais leur
adreffe & leur activité ne purent vaincre
fes irréfolutions. Il vint à bout de faire
naître des obftacles & des incidens fort
naturels , qui reculoient la décifion de cette
affaire . Après bien des détours & des lenteurs
, preflé par les inftances de l'Angleterre
, Clement établit enfin Wolfey juge
de l'affaire du divorce , & on lui donna
pour adjoint le Cardinal de Campege , qui
s'étoit trouvé du goût des deux Cours.
Il n'y avoit qu'à fuivre la négociation
de Campege , pour être convaincu que le
Pape ne donneroit jamais les mains à un
projet contraire aux intérêts de fon Siége
& à ceux de fa maifon , & qu'il vouloit
feulement obtenir par ce moyen un traitement
plus avantageux de Charles. Quint.
L'affaire fe rempliffoit tous les jours de
nouvelles difficultés. Henri que fa paffion
mettoit dans un état violent , fatigué
de tant d'indécifions , envoya de nouveau
à Clément deux Miniftres pour preffer l'exécution
de fon projet ; mais leurs infinuations
n'ayant pas eu le fuccès qu'ils
s'étoient promis , ils eurent recours à des
DECEMBRE. 1754 133
moyens odieux. Ils joignirent aux reproches
les plus humilians , des menaces effrayantes.
On faifoit craindre au Pape d'être déposé ,
fous prétexte que fon élection avoit été
irréguliere ; que l'Angleterre ne fecouât un
joug qui devenoit tous les jours plus dur &
plus injufte , & que l'Europe entiere éclairée
& enhardie par un exemple fi frappant ,
ne renonçât à l'ancien préjugé qui la tenoit
fous la domination du S. Siége. Ces
moyens ne réuffirent pas , & l'affaire du
divorce fut ramenée au tribunal de Wolfey
& de Campege. Les Légats , après l'examen
de cette caufe finguliere , citerent le
Roi & la Reine pour le 18 Juin 1529. La
Reine comparut devant eux , mais les recufa
pour juges , & ne voulut jamais fe
défifter de fa récufation . » On l'auroit peut-
» être crue occupée de fa vengeance , fi
nenfe précipitant devant toute l'aflemblée
" aux pieds du Roi , elle n'avoit fait voir
» qu'il n'y avoit dans fon coeur que le défir
» & peut- être l'efpérance de regagner un
» coeur qu'elle avoit malheureufement perdu.
Cette pofture , fon amour & fes infortunes
lui infpirerent tout ce qu'on
peut imaginer de plus modeste , de plus
» tendre & de plus touchant. Dès qu'elle
» eut fini de parler , elle fe retira , & alla
attendre dans l'obfcurité , dans les lar134
MERCURE DE FRANCE.
" mes & dans l'incertitude les effets d'une
» fcene aufli attendriffante que celle qui
» venoit de fe paller.
» Le denouement de ce coup de théatre
» ne fut pas tel qu'on avoit cru pouvoir
» l'efpérer. Tout l'attendriffement qu'on
avoit remarqué dans le Prince fe réduifoit
à une compaffion ftérile , & à des
éloges vagues. Henri rendit justice à la
» conduite exemplaire , à l'humeur douce ,
» à la foumiffion fans bornes de Cathe-
» rine ; & il parut fâché que la religion &
la confcience ne lui permiffent pas de
finir fes jours avec une Reine malheureufe
, qui n'avoit jamais rien dit ni rien-
»fait que de louable .
Tandis que Campege éloignoit tant qu'il
pouvoit la décifion de cette affaire , l'Empereur
fit un traité à Barcelone , dans lequel
il traitoit favorablement le S. Siége
dans la vûe de fe venger , fur tout du Roi
d'Angleterre , qui l'infultoit cruellement
dans la perfonne de fa tante. Le Pape immédiatement
après fon raccommodement
avec l'Empereur , évoqua l'affaire du divorce
, & fe rendit par cette démarche foible
& imprudente , l'inftrument d'une hai
ne , d'un orgueil , d'une politique qu'il auroit
dû traverfer , & dont il pouvoit trèsaifément
devenir la victime.
DECEMBRE.
1754. 135
Campege s'en retourna à Rome , & Wol- .
fey fut immolé au reffentiment du Roi ; il
fe vit accablé d'une fuite d'accufations
d'opprobres & de malheurs qui le conduifirent
au tombeau.
Henri dont les contretems ne faifoient
qu'irriter la paffion , fut obligé de chercher
d'autres moyens on lui confeilla deconfulter
toutes les Univerfités de l'Europe.
Celle d'Oxford & de Cambridge étoient
vendues à la Cour , & déclarerent le mariage
nul. Celles de France furent affez
partagées , & la Sorbonne , divifée en plufieurs
factions , ne céda qu'à des vûes d'intérêt
& de politique à la volonté du Roi
& à l'argent d'Angleterre. Le dernier de
ces moyens fut feul affez puiffant pour gagner
les Univerfités d'Italie . La fureur de
fe vendre étoit montée à tel point qu'on
avoit un Théologien pour un écu ; quelquefois
pour deux une Communauté entiere
, & qu'un Couvent de Cordeliers
paffa pour cher parce qu'il en coûtoit dix.
Mais les Théologiens Allemans ne cederent
ni à la féduction ni aux follicitations ,.
& refuferent de fe déclarer pour le divorce.
La Cour de Rome vit ces manoeuvres
avec une indifférence méprifante : c'étoit
un étrange aveuglement de penfer qu'on
136 MERCURE DE FRANCE.
la fubjugueroit par les décisions de quelques
Théologiens . Cette Cour trop intéreffée
depuis long-tems , & trop politique
pour fe conduire par les maximes foibles ,
bornées & incertaines des cafuiftes , regardoit
malheureufement moins la religion
comme fa fin , que comme un moyen d'y
arriver.
Henri qui voyoit avec douleur le peu
de fruit qu'il tiroit de toutes fes démarches
, forma , pour fe venger de Clement ,
le deffein de lui enlever l'Angleterre . Il
commença par défendre , fous des peines
capitales , de recevoir aucune expédition
de Rome qui ne fût appuyée de fon autorité
. Il attaqua les privileges du Clergé , &
dépouilla le Pape de fes droits les plus effentiels.
Dans le même tems , Catherine
preffée de nouveau de confentir au divorce
, & toujours ferme dans ſon refus , fut
obligée de s'éloigner de la Cour , où elle
ne retourna jamais.
Le Roi d'Angleterre voulut enfin terminer
fes irréfolutions , en fuivant le confeil
que lui donna François I. de fe paffer
de la difpenfe du Pape , & d'époufer fans
délai une femme aimable , qui étoit devenue
néceffaire à fon bonheur. Le mariage
fe fit , & demeura fecret jufqu'à la
groffeffe d'Anne de Boulen , qui força de
DECEMBRE . 1754. 137
le rendre public avant même qu'on eût pû
déclarer nul celui de Catherine. Cette derniere
opération fut l'ouvrage de Cranmer ,
Archevêque de Cantorbery , qui engagea
le Clergé d'Angleterre à prononcer fur
l'affaire du divorce ; & malgré la précaution
qu'avoit prife le Pape de fe referver
la connoiffance de ce grand procès , le ma--
riage fut caffé folemnellement. Anne entra
en triomphe dans Londres , & y fut reçue
avec un éclat & une magnificence finguliere
.
Clément apprit avec un dépit fenfible
ce qui venoit de fe paffer : il fit une Bulle
qui excommunioit Henri & Anne de Boulen
, s'ils ne fe quittoient dans quelques
mois ; & après de nouvelles négociations
pour terminer cette affaire , le Pape affembla
fon Confiftoire , & le réfultat fut une
fentence qui obligeoit le Prince à repren
dre Catherine , fous peine d'excommunication
pour lui , & d'interdit pour fon
Royaume. Le Parlement avoit prévenu ce
jugement par une loi qu'il avoit faite quelques
jours aparavant , & qui défendoit de
reconnoître l'autorité du Pape. Henri recueillir
le fruit d'une politique profonde &
fuivie ; & fans faire d'autres changemens
dans la religion , il défendit tout commerce
avec le S. Siége , & voulut être lui -même
138 MERCURE DE FRANCE.
chef de l'Eglife dans fon Royaume . La nation
adopta les idées fchifmatiques qu'on
lui préfentoit ; elle fuivit depuis les opinion
de Zuingle fous Edouard , retourna à
la communion de Rome fous Marie , & fe
forma fous Elizabeth un culte qu'elle profeffe
encore aujourd'hui , fous le nom de
Religion Anglicane.
Hiftoire de la conjuration de Fiefque
en 1546 & 1547.
André Doria délivra en 1528 la République
de Gênes du joug de la France ,
& y établit l'ordre qui fubfifte encore aujourd'hui,
Ce plan de Gouvernement , le feul
peut-être qui pût convenir au caractere
» des Génois , & à la fituation où ils fe
» trouvoient , les devoit raffurer naturelle-
» ment contre les entreprifes de Doria . Si
» ce grand Capitaine eût en réellement
» les vûes que lui ont fuppofées la plupart
" des hiftoriens , ou il auroit laillé fon
"pays dans l'anarchie , ou il y auroit éta-
39
bli des loix mauvaifes , ou il fe feroit
" emparé de la dignité de Doge ; trois
» voies qu'il lui étoit aifé de prendre , &
» dont chacune devoit prefque néceffaire-
» ment le rendre maître de la République.:
33
DECEMBRE. 1754. 139
» Avec un peu d'attention , on démêle
» qu'il ne cherchoit ni à être tyran ni à
» être citoyen , & qu'il vouloit fe venger
» feulement de la France , qu'il avoit bien
fervie , & dont il étoit mal traité. Ce
projet qui étoit connu de tout le monde
, & celui de maintenir la révolution ,
» l'autorifoit , fans qu'on en prît ombrage ,
» à fe charger , comme il fit , du comman
dement des galeres de Charles Quint . 11
eft vrai que ce moyen avoit quelque
» chofe d'équivoque , & qu'il pouvoit fer-
» vir à opprimer la liberté publique auffi
bien qu'à la défendre : mais l'ordre que
» Doria avoit d'abord établi dans l'Etat ,
étoit une preuve de modération , que ce
» qu'il avoit laiffé voir d'ambition ne de-
» voit gueres affoiblir , & que fa conduite
» fortifioit extrêmement. Content de l'em-
» pire que lui donnoient fur les efprits &
>> fur les coeurs les grandes chofes qu'il
» avoit faites , il paroiffoit préférer de
» bonne foi la tranquillité de la vie privée
» à l'embarras des grandes places , & fe
» livrer aux affaires plutôt par zéle que
" par goût. Il y a apparence que des dehors
auffi impofans auroient trouvé une
» confiance entiere , fans la préfomption:
» & les hauteurs d'un parent éloigné qu'il.
avoit adopté pour fils ..
140 MERCURE DE FRANCE.
Ce jeune homme fe nommoit Jeannetin
Doria : condamné dès fes premieres années
à des travaux obfcurs , l'yvreffe où le jetta
le changement de fa fortune lui donna un
orgueil & des manieres qui révolterent
tout ce qui avoit de l'élévation dans l'ame ,
& fingulierement Jean- Louis de Fiefque ,
Comte de Lavagna. Ce jeune Seigneur ,
l'homme le plus riche de la République ,
éroit magnifique , aimable & féduifant :
avec un grand nombre de qualités brillan
res , il avoit l'apparence de plufieurs vertus.
» L'inquiétude qui le pouffoit aux gran-
» des places , venoit du defir qu'il avoit de
» faire de grandes chofes ; l'ambition ne
» lui étoit infpirée que par la gloire. Une
" erreur , qui étoit plutôt un malheur de
» fon âge qu'un défaut de fon efprit , lui
» fit confondre la célébrité avec une répu-
" tation fondée : il alla jufqu'à croire qu'il
» lui fuffiroit d'occuper de lui fes contem-
" porains , pour llaaiiffffeerr uunn grand nom à la
» poftérité. Tous ceux qui l'avoient étu-
» dié & qui fe connoiffoient en hommes ,
» lui trouvoient à vingt- deux ans une po-
»litique très- raffinée & une diffimulation
impénétrable : il leur paroiffoit né pour
» affervir fa patrie ou pour l'illuftrer .
Fiefque ne pouvoit manquer d'être mécontent
de la fituation où fe trouvoit la
DECEMBRE.
1754. 141
République . Il lui parut également indigne
de lui de vivre dans l'obfcurité , ou d'en
fortir par la faveur d'un homme qu'il méprifoit.
» Entre plufieurs moyens que lui
و ر
préfenta une imagination forte & impé-
» tueufe , celui de faire périr les Doria fut
» le feul qui lui parût infaillible , & il s'y
» arrêta avec beaucoup de fang-froid & de
» fermeté. La néceffité de changer la for-
» me du Gouvernement pour foutenir
» une démarche auffi hardie , ne l'effraya
» pas , & fut peut -être fans qu'il s'en dou-
» tât un motif de plus : il devoit paroître
» doux à un homme de fon caractere d'ab-
» battre d'un même coup fes ennemis , &
» de fe placer à la tête d'un Etat affez puif-
» fant. La révolution devoit être l'ouvrage
» du génie feul pour la maintenir , la
force étoit néceflaire , & Fiefque qui le
» vit , penſa à ſe ménager l'appui de la
» France.
Cette Cour entra aifément dans les vûes
de Fiefque ; & dans l'efpérance de fe venger
de Doria & de reprendre le Milanès fur
l'Empereur , elle accorda des fecours confidérables.
Fiefque inftruit que les mêmes
paffions qui lui avoient rendu la Cour de
France favorable , regnoient à celle du
Pape , s'occuppa du foin de les mettre en
jeu. Il alla lui-même à Rome pour négo142
MERCURE DE FRANCE.
cier cette affaire , & il écarta les foupçons
que ce voyage pouvoit faire naître , par,
l'attention qu'il eut au milieu de fes projets
de ne paroître occupé que de fes plaifirs
, & par l'art de cacher des deffeins
profonds fous un air frivole. Il trouva
Paul III. auffi bien difpofé qu'il le fouhaitoit
, & ce Pontife approuva la révolution
avec de grands éloges .
Fiefque ne s'occupa plus que du foin
de mettre la derniere main à fon entre-"
prife , & il ne put en être détourné
par les
remontrances d'un de fes plus zélés partifans
: c'étoit Vincent Calcagno , homme
d'un certain âge , & qui avoit une efpéce
de paffion pour le jeune Comte. » Comme
" il avoit le fens droit , les grandes entre-
» prifes commencoient par lui être toujours
fufpectes . Il étoit d'ailleurs né timide ,
» & les réflexions ou l'expérience qui chan
» gent quelquefois les caracteres , l'avoient
» affermi dans le fien. Tout ce qui avoit
» l'air trop élevé lui paroiffoit chimérique ,
" & il regardoit comme imprudent tout
» ce qu'on abandonnoit au hazard. Son
imagination étoit plus aifément étonnee
» que fon coeur ; & il étoit ferme jufques
» dans les périls qu'il avoit prévûs & qu'il
ور
و ر
avoit craints.
Le chef de la conjuration forma d'i
DECEMBRE. 1754. 143
bord fon attention à ne pas fe laiffer pénétrer
, & il fe rendit en effet impénétrable.
Sa conduite avoit quelque chofe de fi naturel
& de fiaifé , qu'il n'étoit pas poffible d'y
foupçonner le moindre myftere. André Doria
, malgré la profonde connoiffance qu'il
-avoit des hommes , fe laiffa impofer par ces
apparences , & Jeannetin fut féduit par les
témoignages d'eftime & d'attachement que
Fiefque lui prodigua.
Le Comte fçut fe concilier les négocians
, cette précieufe portion de citoyens
fi honorée dans le gouvernement populaire
, fi opprimée dans le defpotique , fi
négligée dans le monarchique , & fi méprifée
dans l'ariftocratique , en leur exagérant
le tyrannique orgueil des nobles
& en leur laiffant entrevoir la poffibilité
-de s'en délivrer. Par là il s'affuroit du peuple
, qui fuit aveuglément le mouvement
qui lui eft communiqué par ceux qui le font
travailler ou qui le font vivre un extérieur
brillant , des manieres ouvertes & polies
, des bienfaits répandus adroitement ,
acheverent de lui gagner la multitude.
Il ne manquoit à Fiefque que des fol-
' dats. Il eut une occafion favorable , & qui
fe préfentoit naturellement , d'en lever dans
fes terres. Il prit des arrangemens fecrets
avec Pierre- Louis Farnefe Duc de Parme
144 MERCURE DE FRANCE.
& de Plaifance , qui lui promit un fecours
de deux mille hommes. Il fit venir une
galere qui lui appartenoit , dans le port de
Gênes fes amis débaucherent quelques
foldats de la garnifon , & s'affurerent dedix
mille habitans déterminés : avec ces forces
réunies , les conjurés crurent qu'il étoit
tems de prendre une derniere réfolution.
La nuit du premier au fecond Janvier
fut l'inftant arrêté pour l'exécution de leur
projet . L'époque étoit adroitement fixée.
Comme le Doge qui fortoit de place le
premier du mois , ne pouvoit être remplacé
que le quatre , la République devoit fe
trouver dans une eſpèce d'anarchie , dont
il étoit poffible de tirer parti.
Un des chefs de la conjuration , & un
de ceux fur qui Fiefque comptoit le plus ,
étoit Jean Baptifte Verrina , » homme bra-
» ve , impétueux , éloquent : il avoit l'efprit
vafte , mais déréglé ; le coeur élevé ,
» mais corrompu . Son penchant l'entraî
»noit au crime , & le mauvais état de
» fes affaires le lui rendoit prefque indifpenfable.
Une imagination vive &
» forte lui préfentoit fans ceffe des projets
finguliers & hardis , dont il n'examinoit
» jamais ni la juftice ni les refforts , &
» dont il prévoyoit rarement les fuites. Il
étoit ennemi de tout repos , du fien
33
par
inquiétude ,
DÉCEMBRE. 1754. 145
99
inquiétude , de celui des autres par ambition
. Le Gouvernement établi dans fa
patrie lui déplaifoit , précisément parce
qu'il y étoit établi ; & tous ceux qui
» entreprendroient de le changer étoient
fûrs de trouver en lui des confeils dangereux
& des fervices utiles . Ce caractere
»l'avoit rendu cher à Fiefque , dont il régloit
les plaifirs , partageoit la fortune
» & dirigeoit en quelque maniere les paf-
"
fions.
>
Le jour arrêté pour la révolution commençoit
à luire , que les conjurés firent les
dernieres difpofitions. Verrina fe rendit à
l'entrée de la nuit fur la galere de Fieſque
qui étoit fon pofte ; il donna par un coup
de canon le fignal de l'attaque , & l'action
fut auffi - tôt engagée dans l'ordre qui avoit
été projetté. On commença par attaquer
ceux qui défendoient les portes de la ville
les plus effentielles , & dont on ſe rendit
bientôt maître . Jeannetin s'étant éveillé au
bruit , & étant accouru , fut reconnu &
maffacré fur le champ. André Doria euc
le tems de fe fauver dans un château à
quinze mille de Gênes . Cette lâcheté dans
un vieillard célébre par fa valeur , ne doit
furprendre que ceux qui ne connoiffent pas
les hommes .
Les avantages que remporterent les con-
II.Fol, G
146 MERCURE DE FRANCE.
jurés , redoubla leur activité & leur courage
: après s'être fortifiés à la hâte dans les
poftes dont ils s'étoient emparés , ils ſe
répandirent dans les rues en criant , Fiefque
& liberté. Ces deux mots , dont l'un rappelloit
à un grand nombre d'ouvriers le
nom de leur bienfaicteur , & l'autre réveil
loit dans tous les efprits l'idée du plus
grand des biens , féduifirent la populace ,
qui prit auffi-tôt les armes.
Les tentatives que fit le Sénat pour oppofer
la force aux conjurés ayant été funeftes
, il tourna fes'vûes vers la négociation.
Anfaldo Juftiniani , un des Sénateurs
députés , s'avança dans le lieu du tumulte
, & demanda froidement à parler au
nom de la République , au Comte de Fiefque
. Cet homme dangereux n'étoit plus ;
en voulant paffer fur une galere , il étoit
tombé dans la mer , & s'y étoit noyé. » Le
» fecret pouvoit être facilement gardé juf-
» qu'à la fin de l'action , fans la vanité
» puérilę de Jerôme , qui répondit à Juſ
» tiniani qu'il n'y avoit plus d'autre Com-
» te de Fiefque que lui , & qu'il n'écou-
» teroit les propofitions qu'on avoit à lui
faire , que lorfqu'on lui auroit livré le
Palais . Une réponſe auffi imprudente
» eut les fuites qu'elle devoit avoir. Le Sénat
raſſuré par le feul événement qui pût
"
DECEMBRE. 1754. 147.
changer fur le champ & d'une maniere
» ftable la fituation des chofes , montra de
» la fermeté ; & les conjurés , par une rai-
» fon contraire , perdirent toute leur au-
ور
"
dace. A mefure que la mort de leur
» cheffe répandoit , & elle fe répandit fort
» vîte , on voyoit les efprits fe refroidir ,
le-courage expirer dans tous les coeurs ,
& les armes tomber des mains . Ceux
»même que des haines plus vives , de
plus grands intérêts, ou un caractere plus
emporté avoient rendus jufqu'alors plus
» redoutables que les autres , fe laiffoient
» abbattre par la terreur commune. La ré-
» volution fut fi générale , qu'au point du
" jour il n'y avoit pas un feul factieux dans
» les rues de Gênes : ils étoient tous reti-
» rés dans leurs maifons , difperfés dans
» la campagne , ou retranchés dans quel-
» que pofte .
Aing finit cette confpiration , qui par
l'événement établit fur des fondemens prefque
inébranlables l'autorité qu'on avoit
voulu détruire.
EXPERIENCES Phyfico -mécaniques
de M. Hauksbée , traduites par feu M. de
Brémond , revûes & mifes au jour , avec
des remarques ; par M. Defmareft . A Paris
, chez la veuve Cavelier & fils , rue
Gij
148 MERCURE DE FRANCE
Saint Jacques , au Lys d'or.
Nous nous occuperons dans cet extrait
de la maniere dont les deux volumes de ces
expériences font exécutés. M. Defmareſt a
porté fon attention fur deux objets importans
la distribution méthodique des matieres
, & les remarques.
1 °. Comme M. Hauksbée , en compofant
fon recueil , ne s'étoit point aftreint à un
certain arrangement dépendant des matieres
, on s'eft appliqué à donner aux détails
des faits une forme plus méthodique.
Dans ces vûes on a raffemblé fous différentes
claffes générales , qui forment autant
de chapitres , les expériences qui concernent
un même fujet , comme la pefanteur
, l'air , l'électricité , les tubes capillaires
, &c. & l'on a diftingué par articles
chaque expérience particuliere . Par cette
difpofition , des détails , auparavant iſolés ,
font rapprochés heureufement & fe placent
en bon ordré dans l'efprit du lecteur.
2º. L'Editeur n'a pas borné fon attention
à ce feul objet. Les expériences de M.
Hauksbée ont été faites il y a près de
quarante ans. Depuis ce tems la Phyfique
expérimentale a acquis des connoiffances ,
ou plus fûres ou plus étendues . M. Defmareft
a rapproché les faits poftérieurs du récit
de M. Haaksbée , foit qu'ils ferviſſent
DECEMBRE 1754. 149
à le confirmer ( ce qui arrive le plus fouvent)
, foit qu'ils tendiffent à le détruire. Il
a même recueilli dans certaines remarques
l'hiftoire de ce qui a été écrit fur un même
fujet; & ces fortes d'hiftoires , outre
qu'elles plaifent naturellement, parce qu'el
les préfentent les différens efforts de l'efprit
humain , inftruiſent auffi par les vûes
qu'elles fourniffent.
" On ne fçauroit trop , dir M. Defmareft
, engager ceux qui veulent faire
quelque progrès dans la Phyfique , à com-
»parer les connoiffances tranfmifes par les
fçavans qui nous ont précédé , avec les
» recherches des Phyficiens de notre tems ,
» on apprécie par là le mérite des uns &
» des autres. C'eft aufli un moyen pour s'a-
» vancer à de nouvelles découvertes , que
de confiderer, comme le premier pas que
nous ayons à faire , celui où les grands
hommes qui nous ont précédé , ont terminé
leur courfe & leurs travaux. La
continuité de nos efforts joints avec les
leurs , forme cette union & cet accord
» qui doit regner entre les fçavans de tous
» les fiécles & de tous les pays , pour éten-
» dre les limites de nos connoiffances.
où
Telles font les raifons qui ont déterminé
M. Defmareft à donner des remarques ,
il combine les efforts des anciens avec ceux
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
dés obfervateurs de notre tems. Il a fuivi
auffi ce plan dans les deux dernieres fections
de fon difcours préliminaire , qui
comprend un extrait raisonné des deux volumes.
Nous l'allons fuivre dans le compte
que nous nous propofors de rendre du
recueil.
On voit à la tête de l'ouvrage , des
éclairciffemens de l'Editeur fur les thermométres
de M. Hauksbée , & lá defcription
de la machine pneumatique du Phy
ficien Anglois. On y a joint un précis hiftorique
des différentes réformes que cette
machine a éprouvées depuis Otto de Guericke
jufqu'à préfent.
Le chapitre premier a pour objet la pefanteur
des corps . M. Hauksbée examine
d'abord par quelle force les molecules des
corps folides , quoique d'une pefanteur
fpécifiquement plus confidérable que les
liqueurs qui les décompofent , y font fontenues
& y nâgent. Il combat les Phyficiens
qui avoient cru trouver le dénouement de
cette fufpenfion dans l'augmentation des
furfaces qu'acquierent les corpufcules diffous.
M. Defmareft difcute les vûes que
différens Phyficiens ont propofées fur cette
fingulariré hydroftatique , & rapporte ce
phénomène à la même caufe qui éleve les
liqueurs dans les tubes capillaires . Le fe
DECEMBRE . 1754. 151
cond article de ce chapitre préfente les
procédés & les réfultats des expériences
-faires pour déterminer les pefanteurs fpécifiques
de l'or , de l'argent , du cuivre ,
du plomb & du fer , & leur proportion
avec un égal volume d'eau : Î'Editeur expofe
les principes d'hydroftatique fur lefquels
font fondées ces déterminations. Les
deux articles fuivans offrent des obfervations
, par lesquelles M. Hauksbée évalue
la quantité de la réſiſtance que l'air oppofe
aux corps qui s'y meuvent , foit dans
leur chute , foit dans leur réflexion. On
trouve dans les remarques quelques principes
de la théorie de la réſiſtance des fluides
, & des méthodes pour l'évaluer à cháque
inftant de la chûte.
Dans le chapitre fuivant , on a renfermé
les obfervations fur l'air. Il eft queftion
d'abord d'une expérience , par laquelle
on s'affure de la quantité d'air produite
par une certaine dofe de poudre à canon ;
enfuite on voit un procédé très -fimple
pour déterminer le rapport du poids de
l'eau avec celui d'un pareil volume d'air .
que l'on dit être celui d'un à huit cens.
M. Hauksbée , en examinant & rappellant
à des réfultats précis les phénomenes
des hémispheres de Magdebourg , affure
tque ces effets à la preffion de l'atmoſphe-
Gi
152 MERCURE DE FRANCE.
re. Il combat autant les partifans actuels
de la matiere fubtile que les raifonnemens
antiques de ceux qui de fon tems foutenoient
encore le lien funiculaire des parties
erochues de l'air . C'étoit de ces imaginations
futiles , enfantées plutôt par le befoin
d'expliquer que par la conviction de l'expérience.
L'article quatrieme contient le détail
curieux d'une expérience intéreffante fur
la dilatation & la condenfation de l'air
comparées avec celles de l'efprit de vin.
Par ce procédé , M. H. a reconnu que l'expanfion
de l'air , depuis le terme de la glace
jufqu'au plus grand dégré de la chaleur
de l'été dans le climat d'Angleterre , eft
dans le rapport de fix à fept , & depuis le
plus grand froid jufqu'au plus grand chaud
du même climat , dans le rapport de Lept à
huit. M. D. rapproche de cet effai curieux
les expériences relatives de MM . Amontons
, Bernoulli , Muffchenbroeck , & les
autres obfervations de ce chapitre , concernent
le reffort de l'air , la maniere dont
certaines vapeurs rendent ce fluide funefte
& peu propre à la refpiration , le méchanifme
par lequel les courans rapides , l'air
dans les ouragans , ébranlent le mercure
des barometres & affectent l'économie animale
. Toutes ces expériences font appré
DECEMBRE. 1754 153
ciées dans les notes & dans le difcours
préliminaire. Le dernier article contient
le détail d'une expérience importante fur
la réfraction des rayons de lumiere , en paffant
obliquement de l'air ordinaire dans le
vuide de la machine pneumatique. M. Def
mareft a recueilli toutes les circonftances.
qui ont rendu cette expérience fameuſe ,
& les conféquences intéreffantes qu'on en
a tirées par rapport aux réfractions aftronomiques.
Le troisieme chapitre renferme en XVIII
articles les expériences de M. H. fur la lumiere
électrique. Il eſt le premier qui ait
examiné avec attention , & d'une maniere
fuivie , ces phénomenes. Dans tout ce travail
, qui prouve un Phyficien auffi infati
gable que plein de fagacité , il développe
les effets de la lumiere électrique par rap
port aux différens corps qui en font fuf
ceptibles , tels que la laine , l'ambre , fes
matieres graffes & réfineufes , & enfin le
perre. Je dis le verre , car c'est à M. Haukfbée
que nous fommes redevables de la
premiere application des globes , des cylin
dres & des tubes de verre aux expériences
électriques. Avant lui le verre étoit relé
gué parmi les corps dont la vertu électrique
étoit peu confidérable. Il faut voir
dans l'ouvrage même la maniere dont M,
G.v
154 MERCURE DE FRANCE.
Hauksbée diverfifie les appareils des expériences
afin de varier les phénomenes.
La lumiere électrique entre les mains du
Phyficien Anglois , produit des ramifications
, des jets variés ; elle augmente même
au point de devenir un feu réel , & de
s'annoncer par des pétillemens marqués ,
des étincelles brûlantes & phofphoriques.
Nous paffons au chapitre fuivant , où l'on
trouve les expériences qui concernent particulierement
l'électricité. On voit en parcourant
les articles de ce chapitre , que M.
Hauksbée a apperçu les attractions & les répulfions
des effluvia , leur plus grande force
dans certains tems favorables , & lorfque le
tube étoit plein d'air ou échauffé : il a remarqué
quels étoient les corps qui admettoient
les émanations électriques & ceux qui les
interceptoient ; que deux corps inabibés du
même fluide , fe fuyoient ; que les corps
qui flottoient dans l'atmofphere du tube
échauffé , en abandonnoient le tourbillon
pour s'attacher alternativement aux corps
extérieurs & y rentrer ; qu'enfin les couches
de l'atmoſphere que les corps flottans occupoient
, étoient d'autant plus éloignées
du corps électrique qui en étoit le centre ,
que ce corps avoit un dégré de l'électricité
plus marqué. Il s'eft affuré par des fils , que
les émanations électriques formoient des
DECEMBRE. 1754. 155
rayons divergens en fortant des globes &
des cylindres, & des rayons convergens dans
leur affluence ; enfin il a vu que les corps
réfineux , par la chaleur de la fufion ,
contractoient une vertu attractive trèsconfidérable
: il a obfervé les variétés
que le vuide apportoit aux effets des globes
& des tubes ; la permanence de l'électricité
dans les corps frottés , le bruiffement
, les piquures fenfibles , la fluctuation
des effluvia , & c. Toutes ces vérités
établies folidement , & tant d'autres chofes
qu'il a entrevûes , doivent être confidérées
comme lui étant propres , & comme des découvertes
qui font par rapport à lui des vûes
neuves & non des répétitions monotones
d'obfervations faites avant lui , ou des imitations
ferviles de procédés mis en ufage.
Il fuffit de jetter un coup d'oeil fur l'état
où étoit alors cette partie de la Phyfique ,
pour fentir jufqu'où la fagacité angloife a
conduit notre Phyficien , & le peu de fecours
qu'il a tiré des Phyficiens qui l'ont
précédé dans la carriere .
M. Dufay , dans fon travail fur l'électricité
, s'étoit attaché à répéter les expériences
de M. Hauksbée , pour fe mettre ,
comme il le déclare , fur la voye. Tous les
éclairciffemens que l'Editeur a pu trouver
dans les mémoires de l'Académicien Fran-
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
çois , font partie des Commentaires qu'il a
joints au texte , & ces éclairciffemens ont
un nouveau mérite d'être rapprochés des
détails de M. Hauksbée . M. Defmareft n'a
pas négligé de faire ufage des lumieres
que les Phyficiens Anglois , Allemands &
François ont répandues de nos jours fur
les queſtions qu'il s'eft propofé de traiter.
Le dernier chapitre du premier volume
renferme différentes expériences fur les
variétés de la lumiere des phofphores dans
le plein & dans le vuide. Nous ne nous
arrêterons pas fur ces questions , quelque
intéreffantes qu'elles foient.
Nous obferverons feulement avec M.
Defmareft , que les fyftêmes de certains
Cartéfiens , qui pour expliquer la lumiere
des barometres faifoient choquer le fecond
élément de Deſcartes contre le premier
dans les vibrations du mercure , n'ont que
trop d'analogie avec le choc de deux courans
, qui fait la bafe de quelques hypothè
fes que des modernes ont voulu accrédirer.
Ce font d'autres termes , mais le méchaniſme
eft le même. Tant il eft vrai que
l'efprit de fyftême n'a rien enfanté de nouveau
, & que les idées hypothétiques fe
font préſentées avec autant de développement
aux anciens qu'aux modernes. En cela
donc nous n'avons rien , nous n'aurons
DECEMBRE. 1754. 157
rien qu'ils n'ayent eu : nos avantages fur
eux font dans les faits & dans la maniere
de les combiner.
Jufqu'ici nous n'avons parlé que du premier
volume. Le chapitre premier du fecond
contient des expériences fur l'aſcenfion
des liqueurs dans des efpaces capillaires
, & fur les loix de cette fingularité hydroftatique.
Nous y voyons l'eau s'élever
dans des tubes capillaires de différens calibres
dans le vuide , comme à l'air libre , en
raifon inverfe des diametres donc l'air
ne contribue en rien à cet effet . M. D. difcute
dans une note quelques difficultés
fpécieufes de certains Phyficiens modernes
qui prétendoient que l'air y avoit part , &
fait difparoître toute influence de l'air . La
preflion fupérieure des colonnes collatérales
eft détruite de même. Les fyphons capillaires
font affujettis aux mêmes loix que
les tubes , comme on le fait voir dans une
remarque.
Les Phyficiens n'ont employé commumément
dans leurs expériences que des tubes
capillaires cylindriques : mais comme
la nature , malgré fa fimplicité , varie prefque
à l'infini fes opérations & la forme
des agens qui y concourent , & qu'elle préfente
des cavités capillaires de différentes
moulures , pour ainfi dire , il étoit impor158
MERCURE DE FRANCE.
tant qu'on eût des obfervations qui pulfent
offrir des caracteres d'analogie & de comparaifon.
C'eft dans ces vûes que M. Haukfbée
s'eft attaché à comparer les phénomenes
des tubes ou cavités cylindriques avec
ceux des efpaces prifmatiques , & il a reconnu
les mêmes loix . Nous voyons différentes
efpeces de liqueurs s'élever entre
deux lames de verre & de cuivre , entre
deux plans de marbre polis , à une hauteur
qui est toujours en raifon inverfe des diftances
des plans. M. H. a employé non feulement
des plans paralleles , mais des plans
qui s'écartant fous un angle quelconque ,
préfentoient à chaque point de nouvelles
diftances. Les liqueurs dans lefquelles il
les plongeoit , s'élevoient différemment ,
c'eft à-dire que la hauteur de chaque colonne
de liqueur étoit à chaque point en
raifon réciproque à la diftance des plans.
Toutes les colonnes réunies formoient par
leurs parties fupérieures une courbe hyperbolique,
une des afymptores étant la furface
du liquide, & l'autre la ligne de la réunion
des deux plans. M. H. varia encore
l'appareil fur une lame de verre placée horizontalement
; il laiffa tomber une goutte
d'huile , enfuite il y appliqua une autre
lame obliquement par une de fes extrêmiés
, la bailfant infenfiblement par l'autre
DECEMBRE . 1754 159
juſqu'à ce qu'elle touchât la goutte d'huile;
cette goutte pour lors fe porta vers le point
de réunion des plans avec un mouvement
qui s'accélera toujours . Newton a donné
ce phénomene comme une preuve de l'attraction
, c'est-à- dire d'une caufe dont on
a befoin de faire encore l'apologie auprès
de certains Phyficiens intolérans . M. D.
développe dans des remarques les vûes de
Newton , & fait voir de plus par le fecours
de la Géométrie , qu'en réuniffant les momens
qui agiffent dans deux directions , leur
fomme, ou la diagonale qui les repréfente ,
eft d'autant plus confidérable que l'angle
des directions de ces forces eft plus petit ;
par là il explique l'accélération du mouvement
de la goutte d'huile. Il montre auffi
par contrafte l'inutilité & le peu de fuccès
de l'impulfion appliquée à ces phénomenes.
A la fuite de tous ces articles viennent
les réflexions de M. H. fur la caufe de l'élévation
des liqueurs dans les tubes ; c'eſt
une hypothèſe où l'attraction figure comme
l'agent principal. M. Defmareft ajoute
à ces réflexions une hiftoire critique des
principales hypothèſes que l'on a formées
pour rendre raifon de ces phénomenes.
Cette hiftoire eft divifée en trois parties ,
qui comprennent autant de claffes de fyf160
MERCURE DE FRANCE.
têmes difcutés avec étendue , M. D.expoſe
à la fin de cette difcuflion le fyftême de M.
Veitbrecht , qui occupe le quart du volume.
En développant par propofitions ce ſyſtème
, M. D. n'a pas prétenda s'expofer au
reproche que l'on fait à certains difciples
de Newton , qui mettant l'attraction partout
fe croyent difpenfés d'expofer comment
elle agit.
Le fecond chapitre comprend les expériences
de M. H. fur le fon & fur fes diffé
rentes modifications, par rapport aux divers
milieux dans lefquels il fe propage : il en
évalue les augmentations & les diminu
tions , fuivant la denfité de l'air & l'éten
due de fa fphere de propagation. L'Editeur
examine dans des remarques quel eft le
concours du reffort de l'air & de fa denfité
par rapport à la force du fon. Il a placé à
la fin du chapitre quatre éclairciffemens
étendus ; le premier , fur les erreurs aufquelles
peut conduire la fuppofition du
mouvement d'ondulation dans l'air pour
expliquer les phénomenes du fon , & fur la
néceffité d'admettre le feul mouvement de
reffort dans ce fluide. Dans le fecond , on
examine quelle variation peut éprouver la
propagation du fon par le froid & le chaud
Un troifieme éclairciffement donne une
idée fuccinte des fyftêmes harmoniques des
1
DECEMBRE. 1754. 16r
fpheres. On s'inftruit de ces fçavantes chimeres
pour avoir le droit de les apprécier.
Tel eft le ton avec lequel M. Defmareft en
fait envifager l'utilité que nous en pouvons
retirer. Ces fyftêmes prétendus harmo-
» niques , dit- il , que nous regardons avec
»raifon comme des chimeres , & qui oc-
» cupoient les meilleures têtes du tems de
» leur fortune , doivent nous faire regarder
» prefque du même oeil , ou au moins avec
»défiance , ces hypothèfes féduifantes qui
» ne prouvent que la témérité de leurs au-
» teurs. Sommes-nous plus fages que les
» anciens l'hiftoire de leurs fautes de-
» vroit naturellement produire cet effet..
"
Nous ne nous étendrons pas fur les deux
chapitres fuivans. Dans le premier, on trouve
des expériences fur l'eau ,fur fon poids ,
fur les phénomenes de fa congélation , far
celle des liqueurs fpiritueufes , fur l'état
des poiffons dans l'eau , & fur la maniere
dont l'air y eft parfemé , &c. Toutes ces
queftions font éclaircies dans des notes . Le
dernier chapitre comprend des obfervations
fur la réfraction des rayons de lumiere
, en traverfant différens fluides gras.
On ajoute dans les remarques vingt - deux
autres fluides examinés par Newton , &
l'on y développe la théorie de ce grand
Géometre fur la réfraction. La feconde ob152
MERCURE DE FRANCE,
fervation concerne le mêlange de deux liqueurs
, dont les volumes fe confondent en
partie par la pénétration . L'Editeur y a
joint le détail raifonné des expériences de
M. de Reaumur , fur un femblable phénomene.
La maniere d'évaluer la force de
l'aimant à différentes diftances , eſt expliquée
dans le troifieme article. On a dans
les remarques un recueil de toutes les expériences
des Phyficiens Anglois & autres
fur cette queftion délicate ; enforte que
les efforts des fçavans s'y trouvent rapprochés
, ainfi que leurs contradictions. M.
Defmareft a ajouté deux articles qu'il a traduits.
Le premier , fur la réfiftance qu'op.
pofe l'air à la pouffiere de malt , qui y flotte;
& l'autre fur l'arrangement des différentes
couches d'une mine de charbon. Ce
dernier article donne lieu à des notes fur
les efpeces de charbons dont il eft parlé ,
& à l'examen de la maniere dont les empreintes
des végétaux fe font formées fur
·les pierres des minieres. On y trouve auffi
des réflexions fur la difpofition relative
des différentes fubftances , & enfin fur leur
parallélifme. M. Defmareft s'attache fur
ces points à des obfervations générales ,
aux faits réguliers & conftans. » Sans nous
» hazarder , dit - il , à former des hypothè
pfes , où l'imagination , en fuppléant ag
DECEMBRE . 1754 163
, vrai , le défigure toujours , nous nous
»bornons à ces obfervations générales , qui
» font peut- être les feuls fyftêmes permis.
TRAITÉ de la Diction , par M. Eſteve ,
de la Société royale des Sciences de Montpellier
, vol. in - 12 , 1755. A Paris , chez
Duchefne , Libraire , rue S. Jacques , &c .
Il ne faut rien moins qu'un efprit exercé
dans les fciences abftraites pour faire de
nouvelles découvertes fur la diction . Arif.
rote , Ciceron , Quintilien ont également
écrit fur cette matiere . Au jugement de
M. de Fenelon , nous ne pouvons mieux
faire que de copier ce que ces Auteurs en
ont dit ; mais ce que nos écrivains modernes
n'avoient pas feulement vû , M.
Efteve vient de l'exécuter. Son ouvrage
-eft divifé en deux livres ; le premier traite
des principes effentiels de la diction , &
le fecond des différens ftyles . Il recherche
quelles font les vraies perfections des élémens
de la phrafe ; enfuite il examine la
phrafe en elle-même. Ce font là les matériaux
dont il fait ufage pour conftruire le
fyſtème général des diverfes manieres de
s'énoncer. Ce n'eft pas ici un ouvrage de
grammaire , mais plutôt un traité philofophique
fur l'art de bien parler & de bien
écrite dans toutes fortes de langues. On
164 MERCURE DE FRANCE.
trouve dans cette production antant de
méthode que dans un ouvrage de Géométrie
, & autant de clarté que dans un ouvrage
pur agrément : pour l'invention
on ne fçauroit la difputer à l'auteur , car
il n'y a aucun modele en ce genre.
de
Nous avons dit qu'il falloit diftinguer
cette production philofophique de tout ce
qu'on nous a donné jufqu'à préfent fur la
grammaire : nous allons rapporter ce qu'en
dit l'Auteur. Ce ne font point ici les
principes raifonnés de la grammaire ni
l'art de parler correctement ces con-
» noiffances préliminaires , je les fuppofe
» dans mes lecteurs, La déclinaifon des
» verbes & des noms , les irrégularités , en
» un mot tout ce qui appartient à la grammaire
doit être connu. Dans un traité de
la peinture il n'eft point néceffaire de re-
» chercher la nature des diverfes couleurs ,
il faut les fuppofer déja broyées & arrangées
fur la palette : nous en ufons de
même dans le traité de l'art de la diction.
Auffi tout ce que nous y difons
peut également convenir à la Langue La-
» tine , Françoife ou Allemande , ou plus
» généralement à toutes les langues anciennes
& modernes.
Le peu d'étendue que nous donnons à
mos extraits ne nous permet pas de fuivre
DECEMBRE. 1754. 165
l'Auteur dans toutes les réflexions qui naiffent
fous fa plume ; nous nous contenterons
de citer quelques morceaux , qui feront
connoître le ftyle & la maniere dont
cet ouvrage eft exécuté .
n
"
En parlant de l'harmonie du difcours ,
l'Auteur compare une période à un air de
mufique. » Ne faut-il point dans une pe-
»riode diftribuer certains repos pour la
voix , exprimer un fentiment , n'introduire
aucune difparate entre les fons qui
doivent fe fuivre , faire annoncer les
» dénominations les unes par les autres ,
ne préfenter les plus grands effets qu'après
ceux qui doivent les préparer , enfin
répandre un accord & une unité d'expreffion
? &c. « Cette comparaifon ainfi
détaillée , eft neuve , & retrace au jufte la
plus grande partie des regles que l'écrivain
doit fe prefcrire. Dans le premier livre
l'Auteur parle des images , de la chaleur
qu'on doit leur donner , des termes
figurés , de la métaphore , de l'allégorie ,
de la périphrafe , des termes négatifs , des
épithetes , des adjectifs , comme auffi des
inverfions & des tours de phrafe , de
l'harmonie du difcours , & de la variété
dans le ftyle. Le fecond Livre , ainſi que
nous l'avons déja dit , traite de toutes les
différentes efpéces de ſtyle qui ont du ca- `
166 MERCURE DE FRANCE.
ractere. Le premier dont il eſt queſtion , eſt
le ftyle fimple. Voici comme l'Auteur entre
en matiere.
»
n
30
» Les anciens ont fait des éloges éton-
» nans du ftyle fimple , qu'ils appelloient
Attique : ils lui donnerent ce nom , par-
» ce que c'étoit le feul territoire d'Athènes
» qui le produifoit . Lorfque les Athéniens
»repréfentoient les Graces , ils les laif-
»foient toutes nûes , fans aucune forte de
» vêtement ; voilà le modele de leur fty-
» le .... Le ftyle fimple pourroit être appellé
le langage de la pure raifon . Rempli
de fentimens nobles & vrais , il ne
»fe permet ni les antithèfes froides & érudiées
, ni les comparaifons fauffes & déplacées
, ni l'enchantement puerile des
figures brillantes d'une fauffe Rhétorique
la peinture exacte des objets , la
» nobleffe & l'élégance de la diction , la
force du raifonnement , la beauté effentielle
du fujet ; voilà la diftinction en-
» tiere du langage que devroient parler les
"
93
"
"
39
hommes.
Cé ftyle fimple eft divifé par l'Auteur
en ftyle fublime & ftyle naïf ; chacun de
ces ftyles eft traité dans un chapitre en particulier.
Dans celui qui traite du ftyle fublime
, l'Auteur compare la maniere d'écrire
de Racine avec celle de Corneille. Après
DECEMBRE. 1754. 167
»
avoir cité plufieurs exemples de l'un & de
l'autre écrivain , M. Efteve dit : » voilà
» encore une peinture ( il eft queftion de
quelques vers de Racine ) , mais faite
dans un autre goût que celle de Cor-
» neille. Ce dernier eft un torrent qui ravage
tout , & précipite fa courfe , la for-
» ce de fon
éloquence l'entraîne fans ceffe
» malgré lui même , on diroit que les mots
» ne font que le fuivre de loin ; mais Ra-
» cine
développe fes couleurs , il les étend ,
» il colorie , il
répréfente au vrai tout ce
» qu'il peint , il fait par les feuls mots des
répréfentations plus
parfaites que ce
» qu'on croiroit pouvoir jamais attendre
de l'art de la diction.
33
» Rien n'eft au -deffus des
fentimens
» élevés que Corneille donne à fes héros :
c'eft la nature dans fa plus grande force
» & dans fa plus belle
fimplicité ; car je
» ne parle ici que des grands traits de gé-
" nie , qui lui affurent
l'admiration de tous
» les fiécles ; il eft vrai que la vive lumiere
» de fon
éloquence s'eft
quelquefois éclip-
» fée. Ces hommes qu'il fait parler & dont
» l'ame paroît dans certains
intervalles fi
grande , fi éclairée , & fi fublime , nẹ
» fe
foutiennent pas
toujours dans cette
région élevée &
lumineufe : on les ap-
» perçoit affez ſouvent
defcendre parmi le
"
168 MERCURE DE FRANCE.
»vulgaire ; alors ils ne font plus une fource
de vive lumiere qui éclaire tout ce
qui les approche , on diroit plutôt qu'ils
» ne fe conduifent que par une lueur foi-
» ble & empruntée.
Nous ne pouvons qu'annoncer les idées
de l'Auteur. Il parcourt tous les ftyles , il
en montre les beautés & les défauts. Le
ftyle ingénieux , le ftyle brillant , le ſtyle
fleuri , le ftyle qui peint , le ftyle qui ne
peint point , le ftyle oriental , le ftyle découfu
, tout eft traité par ordre & avec
précifion . Nous nous contenterons de citer
un des traits qui terminent l'ouvrage , &
dont le lecteur pourra faire aisément l'application.
» S'il y avoit une nation qui , peu capable
de raifonnemens fuivis , ne recherchât
jamais la jufteffe dans la fucceffion
des idées ; fi une feule phrafe bien tour-
» née fuffifoit à la capacité de cette na-
» tion , le ſtyle découfu y paroîtroit avan-
» tageufement. Un écrivain , pour con-
» tenter le lecteur , négligeroit le plan &
la fuite de l'ouvrage , pour ne s'occuper
* que du tour brillant d'une penfée. A
cette premiere penfée , il feroit fuccéder
» celle qui fe préfenteroit d'abord à fon
imagination , quoiqu'elle n'eût fouvent
aucun rapport avec celle qui doit la pré-
33
céder
DECEMBRE. 1754. 169
céder ; ce feroit là le grand art d'amufer
»des efprits frivoles. Car une imagination
légere préferera toujours l'éclat d'une
phrafe ifolée à un difcours fuivi , dont
toutes les parties font faites les unes pour
les autres , & qui par- tout également vif
» & preffant , ne montre pas mal à propos
des ombres qui fervent à relever une
fauffe lumiere.
HISTOIRE & commerce des Colonies
'Angloifes dans l'Amérique feptentrionale.
ALondres ; & fe trouve à Paris , chez Lebreton
, Defaint , Piffot , Lambert. 1754
in-12. 1 vol.
Il nous paroît qu'on n'a pas faifi jufqu'ici
la vraie maniere d'écrire l'hiftoire des colonies
: on n'a prefque parlé que des guerres
qui avoient été entreprifes pour s'y établir
, ou qu'on a été forcé de foutenir pour
s'y maintenir. Comme le but de ces établiſſemens
eft moins la gloire que l'utilité ,
il auroit fallu paffer rapidement fur les événemens
militaires , & s'arrêter à la fituation
, aux productions , aux moeurs , au
gouvernement , à tous les avantages qu'on
retire & qu'on pourroit retirer des pays
éloignés dont on parle. L'Auteur de l'hiftoire
des Colonies Angloifes a parfaitement
rempli l'idée que nous propofons. Il dit
11. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
tout ce que les négocians & les politiques
peuvent defirer de fçavoir fur le fujet qu'il
traite , & il le dit d'une maniere convenable
à la matiere qu'il traite. Nous connoillons
affez les fources où il a puifé ,
pour affurer quelles font très bonnes. Cet
Ecrivain , ou quelqu'autre auffi inftruir ,
devroit bien nous donner dans le même.
goûtd'hiftoire de nos lles fous le vent , les
plus belles colonies de l'univers , fans en
excepter le Pérou & le Mexique.
NOUVEAU Commentaire fur les ordonhances
des mois d'Août 1669 , & Mars
1673 , enſemble fur l'édit du mois de
Mars 1673 , touchant les épices. Par M.
***. Confeiller au Préfidial d'Orléans. A
Paris , chez Debure l'aîné , quai des Auguftins.
1754. in- 12. 1 vol. Ce livre fe
vend liv. 12 fols.
L'Ordonnance de 1669 traite des évocations
, des réglemens de Juges en matiere
civile & criminelle , des Committimus ,
des Lettres d'Etat & de répit. L'Ordonnance
de 1673 a pour objet le commerce.
Elle traite des apprentifs négocians & marchands
, des agens de banque , & courtiers
, des livres & registres des négocians
, marchands & banquiers , des faciétés
, des lettres & billets de change & proDECEMBRE.
1754. 175
melles d'en fournir , des intérêts de change
& de rechange , des contraintes par
corps , des féparations de biens , des défenfes
& lettres de répi , des ceffions de
biens , des faillies & banqueroutes , de la
jurifdiction des Confuls. Le même auteur
nous a donné il y a deux ans des commentaires
courts , clairs , & très- inftructifs fur
les ordonnances civiles & criminelles.
Ces quatre ordonnances feront toujours
regardées comme un des plus beaux monumens
du regne de Louis XIV. L'Europe entiere
en a fenti le prix , & en a retiré les plus
grands avantages. Il faut efpérer que l'étude
de nos loix ne tardera pas à nous paroître un
objet digne de nous occuper. Notre nation
a pouffé fi loin depuis vingt ans la théorie
& la pratique des finances , du commerce
, de la guerre , de la politique ,, de toutes
les connoiffances qui peuvent intéreffer
fa gloire , fon bonheur ou fon opulence
, qu'elle est devenue dans les chofes importantes
, comme elle l'a toujours été dans
lés agréables , un objet d'émulation pour
les peuples qui fe conduifent avec le plus
de circonfpection & de fagefle . On nous
reproche cependant encore avec raifon l'ignorance
de notre droit public & de notre
jurifprudence. Les fecours fürs & faciles
qu'on nous préfente , nous détermineront
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
fans doute à acquerir des lumieres qu'il
eft honteux & très- dangereux de ne pas
avoir.
Le bon Jardinier , Almanach pour l'année
1755 , contenant une idée générale
des quatre fortes de jardins , les regles pour
les cultiver , & la maniere d'élever les plus
belles fleurs. A Paris , chez Guillin , quai
des Auguftins , au Lys d'or. 1755 .
Cet Almanach qui n'étoit prefque l'an
dernier qu'un catalogue , eft devenu un
Quvrage plein de recherches & de détails
agréables fur la matiere qui y eft traitée.
On y trouvera de l'inftruction & de l'amufement.
LE College des Jéfuites de Toulouſe , où
les études font excellentes , a faifi l'occafion
de la diftribution des prix pour faire
représenter une paftorale héroïque à la
louange du Roi. Le P. Badon qui , à ce
qu'il nous paroît , eft chargé ordinairement
de ces actions d'éclat , & qui juftifie
le choix qu'on fait de lui , fait célébrer par
les bergers qu'il introduit fur la fcene , la
juftice des armes du Roi , fa douceur , fa
modération dans la victoire , fes conquêtes
, la journée de Fontenoy , la paix d'Aix-
12- Chapelle , la nobleffe accordée aux Of
DECEMBRE. 1754. 173
ficiers , l'établiſſement de l'Ecole Militaire
, &c. Les éloges de la Reine , de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dau
phine , de Mefdames fuivent naturelle
ment. La paftorale eft terminée par la joie
générale que la naiffance de Monfeigneur
le Duc de Berri a répandu parmi les François
, & par des voeux pour la gloire de
ce jeune Prince.
*
DESCRIPTION PHYSIQUE DU CERVEAU ,
Fragment d'un Poëme Latin fur l'imagination.
Quà cerebrum exigui vallatur fornice tecti ,
Innumeræ celantur opes ; hic fpiffa frequentes
Denfat fylva fibras & inextricabile textum
Hic vaga fpirituum rapidoque exercita curfu
Turba per anguftos refluitque fuitque canales ,
Quæfimul ac variis huc illuc flexibus errans
Trita redorditur veftigia , plurima mentem
Occupat effigies fimulachraque dædala rerum.
Sed neque fpiritibus natura eft una creandis ,
Namque olli craffo male pingues corpore cæcos
Agrè aditus penetrant obnixi & mollia furdo
Impere flexilium quaffant ramenta fibrarum.
Tenuior eft aliis exutaque pondus & omnes
Carpere prompta vias agilifque in verbera moles.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Præcipitant alii & rapido fe turbine torquent.
Ignea gens ; pars lenta gradu fe motat inerti
Cun&tatrix , paffimque ignavo frigore torper.
Pars fluit uberior fæcundoque amne tumentes
Diftentat nervos ; pars circumcurfat inanes
Rara canaliculos & inania regna pererrat.
Eft quoque quod vario difcriminet ordine -
bras.
Pars riget indocilis crebro incurvefcere pulfa
Spirituum & certis infcribi ex ordine fulcis.
Pars quoque fæmineo plerumque innata cerebre
Flexura patiens inflexa repentè refultat ,
Aut refugo properat fubfidere lubrica lapfu
at declinatos fruftratur molliter ictus.
Pars male laxa jacet fluitantibus obfita guttis
Quæ nimio bibulas oppleat humore lacunas ;
Naufragus alveolis vix denique fpiritus arctis
Enatat ; implicitis coëunt veftigia ramis.
Sunt etiam veterum rugarum apprima tenaces ;
Namque ufu longo fenioque retorrida pellis
Aruit , inque novos metuit lentefcere flexus.
Sunt graciles quas pauca vago corpufcula. fluxu
Undatim pulfant , quà pulfant cumque fequaces ;
Ut Zephyrus tremulas hinc inde fupinat ariftas
Et flabris vibrat ludentibus , aurea mellis
Fluctuat & dubios alternat flexilis æftus.
Flexilis ab nimiùm ne fit mihi fylva fibrarum
Neu nimium gracilis neque enim penetrabilis
incus ,
DECEMBRE . 1754. 175
Admittit grandes exili cortice fulcos
Et morfu crebro paulatim exefa fatifcit.
Denfior eft aliis textura & fuftinet ictum
Dùm fidis impreffa notis veftigia rerum
Altiùs infideant , nec quaffam ver bere multo
Tenuia fcindit agens in fegmina fpirituum vis ,&c .
On ne croira pas aisément que les vers
pleins d'énergie & de précision qu'on vient de
lire , foient l'ouvrage d'un homme du monde.
L
А
BEAUX ARTS.
Agravure en général eft un talent ſoumis
, c'eft- à- dire l'imitation d'un autre
Art. Il ne faut pas entendre par ce mot ,
une copie féche & fervile ; car l'Artiſte
Graveur ne réuffit que par les équivalens
qu'il fçait préfenter . L'intelligence & le
talent lui font donc néceffaires pour arriver
par des voies différentes au même but
que le Peintre. Cette définition générale
renferme l'idée d'un travail particulier , &
le travail exige des variétés fans nombre.
Un Graveur eft néceffairementobligé de
les obferver , felon les circonftances ; mais
fon premier devoir eft d'être toujours foumis
à l'imitation du trait , & à la maniere
du Maître. Hiv
376 MERCURE DE FRANCE.
L'hiſtoire & le portrait ne font pas traités
de la même façon par les Peintres ; des
paffions , des malles de lumiere très- étendues
, des grouppes , des payſages , des
ciels , de l'air , de la vagueffe , &c. Toutes
ces chofes font fort oppofées à une compofition
fimple , à une lumiere répandue fur
un feul point , à des ornemens foumis &
faits pour concourir à un feul objet ; voilà
les idées générales de ces deux genres. Un
Graveur doit faire fentir leurs différens
effets , fans avoir d'autres fecours que le
blanc & le noir , & les oppofitions qu'il
peut tirer de la variété de fon travail.
Ces difficultés doivent augmenter par la
réflexion , le mérite que l'on reconnoît à
ceux dont le burin a fçu rendre des effets
fi flatteurs à la vûe ; on doit même fouvent
excufer les Artiftes , & ne reprocher qu'aux
Peintres plufieurs chofes moins heureufes
qu'on remarque quelquefois dans leurs
planches ; car tous les Peintres n'ont pas
l'intelligence ou la patience néceffaires pour
retoucher les épreuves , & conduire un
Graveur à l'avantage de fon Art. Rubens
fera toujours le mieux gravé des Peintres.
Plein de goût & d'intelligence , il a formé
fes Graveurs , il retouchoit les épreuves ,
& les accordoit pour le blanc & le noir ,
& donnoit , pour ainfi dire , une nouvelle
DECEMBRE. 1754. 177
harmonie différente de fon tableau , mais
Toujours conféquente & plus convenable.
M. Rigaud a eu les mêmes attentions &
la même conduite pour la belle collection
de fes portraits qu'il a laiffés à la poftérité.
L'un & l'autre de ces grands Artiſtes fçavoient
que dans quelques fiécles leurs Ou
vrages ne feroient plus connus que par la
gravure , & cette idée vraie & humiliante
en quelque façon pour des hommes qui
ont excellé , n'avoit point encore frappé
les Maîtres célébres qui ont paru dans
le premier fiécle du renouvellement des
Arts ; ils faifoient peu de cas de la gravure,
ils la regardoient comme une copie privée
de plufieurs fecours , & s'embarraffoient
peu de la façon dont elle les traduifoit.
Ces réflexions font occafionnées
par un portrait qui repréfente un homme
Tranquille , & dont le loifir ne prend rien
fur Refprit , car fa tête eft vive & animée ;
il eft peint par M. Nonnote , & gravé par
M. Daulé.
La compofition en eft belle & aifée , &
Pexécution du Graveur eft fçavante & d'un
beau détail. Le travail de la tête & des
mains est jufte & careffé ; le fond & les
accompagnemens font bien traités , ils font
à leur ton , & préfentent les variétés de
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
burin , fi néceffaires dans la gravure . If
feroit peut - être à defirer que la robe de
chambre & la vefte euffent été un peu
teintées pour donner plus de repos au refte
du tableau .
Malgré cette legere critique , pour la
quelle même il faudroit que l'on pût comparer
l'original à l'eftampe , nous pouvons
affurer que c'eft un très - bel ouvrage de
gravure , & qui doit faire honneur à foa
Auteur.
On lit ces Vers au bas de l'eftampe :
Latus inprafens animus , quod ultrà eft
Oderit curare , & amara lento
Temperet rifu..... HOR.
Daulé demeure rue du Plâtre S. Jacques.
La plaifanterie tout- à-fait inſtructive qu'on
va lire eft d'un Artifle du premier merite &
de la plus grande réputation. Puiſſe- t - elle pour
l'honneur & le progrès de nos Arts , produire
tout l'effet qu'il eft en droit d'en attendre.
SUPPLICATION aux Orfévres , Cifeleurs ,
Sculpteurs en bois pour les appartemens
& autres , par une fociété d'Artiſtes .
Soit très humblement repréſenté à ces
Meffieurs , que quelques efforts que la Nation
Françoife ait fait depuis plufieurs anDECEMBRE
. 1754. 179
nées pour accoutumer fa raifon à fe plier
aux écarts de leur imagination , elle n'a pâ
y parvenir entierement : ces Meffieurs font
donc fuppliés de vouloir bien dorénavant
obferver certaines régles fimples , qui font
dictées par le bon fens , & dont nous ne
pouvons arracher les principes de notre efprit.
Ce feroit un acte bien méritoire à
ces Meffieurs , que de vouloir bien fe ptêter
à notre foibleffe , & nous pardonner
l'impoffibilité réelle où nous fommes de
détruire, par complaifance pour eux , toutes
les lumieres de notre raifon.
Exemple. Sont priés les Orfévres , lorfque
fur le couvercle d'un pot à ouille ou
fur quelqu'autre piéce d'orfévrerie , its
exécutent un artichaut ou un pied de céleri
de grandeur naturelle , de vouloir bien
ne pas mettre à côté un lievre grand comme
le doigt , une allouette grande comme
le naturel , & un faiſan du quart ou du
cinquième de fa grandeur ; des enfans de
la même grandeur qu'une feuille de vigne ;
des figures fuppofées de grandeur naturelle
, portées fur une feuille d'ornement
qui pourroit à peine foutenir fans plier
un petit oifeau ; des arbres dont le tronc
n'eſt pas fi gros qu'une de leurs feuilles ,
& quantité d'autres chofes également bien
caifonnées.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Nous leur ferions encore infiniment
obligés s'ils vouloient bien ne pas changer
la deftination des chofes , & fe fouvenir,
par exemple , qu'un chandelier doit être
droit &perpendiculaire pour porter la lumiere
, & non pas tortué , comme fi quelqu'un
l'avoit forcé ; qu'une bobeche doit
être concave pour recevoir la cire qui coule
, & non pas convexe pour la faire tomber
en nape fur le chandelier , & quantité
d'autres agrémens non moins déraiſonnables
qu'il feroit trop long de citer.
Pareillement , font priés Meffieurs les
Sculpteurs d'appartemens d'avoir agréable
dans les trophées qu'ils exécutent , de ne
pas faire une faux plus petite qu'une horloge
de fable , un chapeau ou un tambour
de bafque plus grand qu'une baffe de viole
, une tête d'homme plus petite qu'une
rofe , une ferpe auffi grande qu'un rateau ,
&c. C'eft avec bien du regret que nous
nous voyons obligés de les prier de reftreindre
leur génie à ces loix de proportion ,
quelque fimples qu'elles foient . Nous ne
fentons que trop qu'en s'affujettiffant au
bon fens , quantité de perfonnes qui paffent
maintenant pour de beaux génies fe
trouveront n'en avoir plus du tout ; mais
enfin il ne nous eft plus poffible de nous y
prêter. Avant que de jetter les hauts cris ,
DECEMBRE. 1754. r8r
nous avons enduré avec toute la patience
poffible , & nous avons fait des efforts in
croyables pour admirer ces inventions &
merveilleufes qu'elles ne font plus du ref
fort de la raifon ; mais notre ſens commun
groffier nous excite toujours à les trouver
ridicules. Nous nous garderons bien cependant
de trouver à redire au goût régnant
dans la décoration intérieure de nos
édifices ; nous fommes trop bons citoyens.
pour vouloir tout d'un coup mettre à la
mendicité tant d'honnêtes gens qui ne fçavent
que cela. Nous ne voulons pas même
leur demander un peu de retenue dans l'ufage
des palmiers qu'ils font croître fi abondamment
dans nos appartemens , fur les
cheminées , autour des miroirs , contre les
murs , enfin par- tout ; ce feroit leur ôter
leur derniere reffource. Mais du moins
pourrions- nous efperer d'obtenir que lorf
que les chofes pourront être quarrées , ils
veuillent bien ne les pas tortuer ; que lorfque
les couronnemens pourront être en
plein ceintre , ils veuillent ne les pas corrompre
par ces contours en S , qu'ils femblent
avoir appris des Maîtres Ecrivains ,
& qui font fi fort à la mode , qu'on s'en,
fert même pour faire des plans de bâtimens.
On appelle cela des formes , mais on
oublie d'y ajouter l'épithete de mauvaises
182 MERCURE DE FRANCE.
qui en eft inféparable. Nous confentons
cependant qu'ils fervent de cette marchandife
tortue à tous Provinciaux ou Etrangers
qui feront affez mauvais connoiffeurs
pour préférer notre goût moderne à celui
du fiécle paffé. Plus on répandra de ces inventions
chez les Etrangers , & plus on
pourra efpérer de maintenir la fupériorité
de la France. Nous les fupplions de confiderer
que nous leur fourniffons de beaux
bois bien droits , & qu'ils nous ruinent en
frais en les faifant travailler avec toutes
ces formes finueufes ; qu'en faifant courber
nos portes pour les affujettir aux asrondiffemens
qu'il plaît au bon goût de
nos Architectes modernes de donner à
toutes nos chambres , il nous les font couter
beaucoup plus qu'en les faifant droites ,
& que nous n'y trouvons aucun avantage ,
puifque nous paffons également par une
porte droite comme par une porte arrondie.
Quant aux courbures des murailles
de nos appartemens , nous n'y trouvons
d'autre commodité que de ne fçavoir plus
oùplacer ni comment y arranger nos chaifes
ou autres meubles. Les Sculpteurs font
donc priés de vouloir bien ajouter foi aux
affurances que nous leur donnons , nous
qui n'avons aucun intérêt à les tromper ,
que les formes droites , quarrées , rondes
DECEMBRE. 1754. 183
& ovales régulieres , décorent auffi richement
que toutes leurs inventions ; que
comme leur exécution exacte eft plus difficile
que celle de tous ces herbages , aîles
de chauve-fouris , & autres miferes qui
font en ufage , elle fera plus d'honneur à
leur talent. Qu'enfin les yeux de nombre.
de bonnes gens dont nous fommes, leur auront
une obligation inexprimable de n'être
plus moleftés par des difproportions déraifonnables
, & par cette abondance d'ornemens
tortueux & extravagans.
Que fi nous demandons trop de chofes à
la fois , qu'ils nous accordent du moins
une grace , que dorénavant la moulure
principale qu'ils tourmentent ordinairement
, fera & demeurera droite , conformément
aux principes de la bonne architecture
; alors nous confentirons qu'ils faffent
tortiller leurs ornemens autour & par
deffus tant que bon leur femblera , nous
nous estimerons moins malheureux , parce
qu'un homme de bon goût , à qui un tel
appartement échoira , pourra avec un cifeau
abattre toutes ces drogues , & retrou
ver la moulure fimple qui lui fera une décoration
fage , & dont fa raifon ne fouffrira
pas.
On fent bien qu'une bonne partie des
plaintes que nous adreffons aux Sculpteurs
184 MERCURE DE FRANCE.
pourroient avec raifon s'adreffer aux Archi
tectes mais la vérité eft , que nous n'ofons
pas ; ces Meffieurs ne fe gouvernent
pas fi facilement , il n'en eft preſque aucun
qui doute de fes talens , & qui ne les vante
avec une confiance entiere ; nous ne préfumons
pas affez de notre crédit auprès
d'eux , pour nous flatter qu'avec les meilleures
raifons du monde nous puiflions
opérer leur converfion . Si nous nous étions
fentis affez de hardieffe , nous les aurions
refpectueufement invités à vouloir bien
examiner quelquefois le vieux Louvre , les
Tuileries , & plufieurs autres bâtimens
royaux du fiécle paffé , qui font univerfellement
reconnus pour de belles chofes ,
& à ne nous pas donner fi fouvent lieu de
croire qu'ils n'ont jamais vû ces bâtimens
qui font fi près d'eux . Nous les aurions
priés de nous faire grace de ces mauvaiſes
formes à pans qu'il femble qu'ils foient
convenus de donner à tous les avant- corps,
& nous les aurions affurés , dans la fincérité
de nos confciences , que tous les angles
obtus & aigus ( à moins qu'ils ne foient
donnés néceffairement , comme dans la
fortification ) font defagréables en architecture
, & qu'il n'y a que l'angle droit
qui puiffe faire un bon effet ; ils y perdroient
leurs fallons octogones : mais pour
DECEMBRE . 1754. 185
pas
quoi un fallon quarré ne feroit- il pas auffi
beau On ne feroit pas obligé de fupprimer
les corniches dans les dedans , pour
fauver la difficulté d'y bien diftribuer les
ornemens qui y font propres : ils n'auroient
été réduits à fubftituer des herbages ,
& autres gentilleffes mefquines , aux mọ-
dillons , aux denticules , & autres ornemens
inventés par des gens qui en fçavoient
plus qu'eux , & reçus de toutes les
Nations , après un mur examen .. Nous les
aurions priés d'admirer la beauté des pierres
qu'ils tirent de la carriere , qui font
naturellement droites & à angle droit , &
de vouloir bien ne les pas gâter pour leur
faire prendre des formes qui nous en font
perdre la moitié , & donnent des marques
publiques du dérangement de nos cervelles.
Nous les aurions priés de nous délivrer
de l'ennui de voir à toutes les maifons
des croifées ceintrées , depuis le rez-dechauffée
jufqu'à la manſarde , tellement
qu'il femble qu'il y ait un pacte fait de
n'en plus exécuter d'autres. Il n'y a pas
jufqu'au bois des chaffis de croifées qui veulent
auffi fe faire de fête , & qui fe tortuent
le plus joliment du monde , fans
autre avantage que de donner beaucoup
de peine au Menuifier , & de l'embarras
au Vitrier , lorfqu'il lui faut couper des
186 MERCURE DE FRANCE.
verres dans ces formes barroques.
Nous aurions bien eu encore quelques
petites repréſentations à leur faire fur ce
moule général , où il femble qu'ils jettent
toutes les portes cocheres , en faiſant toujours
retourner les moulures de la corniche
en ceintre , fans que celles de l'architrave
les fuivent , tellement que cette
corniche porte à faux ,
à faux , & que s'ils mettent
leur chere confole , toute inutile qu'elle y
eft , ils ne fçavent où la placer. Hors du
milieu du pilaftre elle eft ridicule ; au milieu
elle ne reçoit point la retombée de
cet arc. N'aurions nous pas en leur
accordant que la manfarde eft une invention
merveilleuſe , admirable , digne de
paffer à la poftérité la plus reculée , fi on
pouvoit la conftruire de marbre , les prier
néanmoins de vouloir bien en être plus chiches
, & nous faire voir quelquefois à fa
place un Attique qui étant perpendiculaire
& de pierre , fembleroit plus régu
lier & plus analogue au refte du bâtiment ?
car enfin on fe laffe de voir toujours une
maifon bleue fur une maifon blanche.
Combien de graces n'aurions nous pas
eu à leur demander ! mais nous efpererions
vainement qu'ils vouluffent nous en accorder
aucune. Il ne nous refte à leur égard
que de foupirer en fecret , & d'attendre
DECEMBRE . 1754 187
que leur invention étant épuifée , ils s'en
laffent eux-mêmes. Il paroît que ce tems
eft proche , car ils ne font plus que fe répéter
, & nous avons lieu d'efpérer que l'envie
de faire du nouveau , ramenera l'architecture
ancienne.
SPECTACLES. 1
'Académie royale de Mufique a donné
le Dimanche premier Décembre , la
derniere repréſentation des Fêtes de Thalie.
M. Vallée avoit débuté dans ce ballet , le
19 Novembre , par un air qu'on avoit
ajouté dans le troifiéme acte , & il a depuis
chanté dans le prologue . Le nouvel acteur
peut , avec beaucoup de travail & le fecours
des bons maîtres , devenir une jolie haute-
contre.
Le public commençoit à trouver un peu
lents les progrès de Mlle Davaux , dont la
figure , la voix & le talent avoient d'abord
donné de fi grandes efpérances. Cette actrice
a fait de fes cenfeurs autant de partifans
, le 19 Novembre . Elle a ce jour- là , &
les repréſentations fuivantes , fi bien chanté
& joué avec tant de fineffe & d'intelligence
le rolle de Califte dans le troifieme acte
des Fêtes de Thalie , qu'elle a réuni tous les
188 MERCURE DE FRANCE.
fuffrages. Nous efperons que Mlle Davaux
ne regardera pas ce fuccès comme une
preuve qu'elle ait atteint le point de perfection
qu'on defiroit d'elle , mais comme
une certitude qu'elle y arrivera , fi elle
continue à travailler opiniâtrément , & à
fe livrer avec docilité aux foins de l'excellent
maître qui la dirige.
LES Comédiens François ont repris le
Mercredi 20 Novembre , les Troyennes, Tragédie
de M. de Châteaubrun , mife pour
la premiere fois au théatre avec un fuccès
éclatant , le Lundi 11 Mars de cette année.
On ne l'a jouée que cinq fois à cette reprife.
Le Samedi 30 , jour de la derniere
repréſentation , il s'eft préfenté an fpectacle
trois fois plus de monde que la falle
n'en pouvoit contenir. Tout eft naturel
dans cette Tragédie ; il n'y a ni de ces coups
imprévus ni de ces fituations forcées qui
éblouiffent d'abord & qui révoltent enfuite.
La vérité , qui doit être l'effence de tout
poëme dramatique , eft peinte dans tous
les actes , avec une fimplicité noble & touchante
. On s'attendrit par dégrés. Les malheurs
dont la famille de Priam eft accablée,
fe fuccédent fans effort les uns aux autres ,
& les Spectateurs croyent être transportés
devant Troye brûlée & faccagée.
. DECEMBRE . 1754. 189
Nous avons remarqué une chofe qui
doit paroître extraordinaire , & qui prouve
que les acteurs de la Comédie Françoife
font tous leurs efforts pour varier les amufemens
du public . Ils ont repréfenté vingtfept
tragédies depuis le 22 Avril , jour de
l'ouverture du théatre , jufques & compris
le 2 Décembre ; fçavoir , le Cid , les Horaces
, Rodogune , & Polieucte , de Pierre
Corneille ; Andromaque , Britannicus
Bajazet , Mithridate , Phédre , & Athalie
de Racine ; Ariane , de Thomas Corneille ;
Fénelope , de l'Abbé Geneft ; Manlius , de
la Foffe ; Médée , de Longepierre ; Inès de
Caftro , de Lamotte ; Radamiſte & Zénobie
, de M. de Crébillon ; OEdipe , Herode
& Mariamne , Brutus , Zaïre , Ālzire , Mérope,
& Mahomet , de M. de Voltaire ; Guftave
, de M. Piron ; Didon , de M. Lefranc ;
les Troyennes , de M. de Châteaubrun ; &
Amalazonte , de M. le Marquis de Ximenès.
LES Comédiens Italiens continuent avec
un fuccès toujours foutenu , la Servante
maîtreffe. Cet ouvrage eft à fa quarantieme
repréſentation . ..
190 MERCURE DE FRANCE:
SPECTACLES DE FONTAINEBLEAU ;
pendant lefejour de leurs Majeftés en 1754.
L
Egoût , la magnificence & le zéle ſe
font réunis cette année pour rendre
les différens fpectacles qu'on a donnés à
Fontainebleau , auffi agréables à la Cour
qu'honorables pour les lettres , les talens
& les arts. Les fuccès qu'ils ont mérité ,
ont déja éclaté aux yeux du public ; il doit
être avide d'en connoître les détails , nous
nous hâtons de le fatisfaire.
Le 8 Octobre , les Comédiens François
repréſenterent le Curieux impertinent , Comédie
en vers de M. Deftouches , qui fut
fuivie de l'Etourderie , Comédie en profe
de M. Fagan.
Le 9 , les Comédiens Italiens repréſenterent
le Joueur , Comédie italienne en
trois actes.
Le 10 , le Duc de Foix , Tragédie de M.
de Voltaire , de l'Académie Françoiſe ; & le
Rendez-vous , petite piece de M. Fagan ,
furent repréſentés par les acteurs de la Comédie
Françoiſe.
Ce ne fut que le Samedi 12 que l'Opéra
commença fes premieres repréfentations
. Le théatre de Fontainebleau n'a été
1
DECEMBRE. 1754. 191
fait
que pour y jouer la Comédie , & l'efpace
qu'il occupe eft refferré par de gros
murs , dont l'extérieur tient à la décoration
générale du Château : mais les recherches
& les efforts de l'art ont furmonté les obf
tacles qui naiffoient de la petiteffe forcée
du local ; & le théatre , tout refferré qu'il
eſt , a été mis en état de fournir au jeu des
différentes machines que l'exécution de
l'Opéra François exige.
L'ouverture de ce fpectacle fut faite par
uhe premiererepréſentation de la Naiſſance
d'Ofiris , ballet allégorique nouveau , en
un acte ; de l'acte des Incas , un de ceux
des Indesgalantes , & de Pigmalion.
Ces deux derniers ouvrages font déja
fort connus & dans une poffeffion conftante
de plaire : il fuffit de dire à leur
égard qu'ils furent parfaitement rendus
par M. de Chaffé , qui étoit chargé du
rolle de l'Inca ; par Mlle Chevalier , qui
repréfentoit celui de Phanny ; & par M.
Jeliote , qui jouoit le rolle de Pigmalion .
Mais nous croyons devoir entrer dans
le détail du premier , dont M. de Cahufac
, de l'Académie royale des Sciences &
Belles Lettres de Pruffe , & M. Rameau
font les auteurs .
·
192 MERCURE DE FRANCE.
Extrait de la Naiffance d'Ofiris , on la Fête
Pamilie.
La naiffance de Monfeigneur le Duc de
Berry , les différens fpectacles qu'on préparoit
pour leurs Majeftés , les cris de joie
d'un peuple heureux du bonheur de fes
maîtres , voilà ce que l'auteur de ce ballet
nouveau paroît s'être propofé de peindre
par une allégorie . On n'a point la reffource
des louanges directes auprès d'un
Roi auffi modefte que bienfaifant .
Une femme de Thebes , nommée Pamilie
, en fortant du temple de Jupiter , entendit
une voix qui lui annonçoit la naiffance
d'un héros qui devoit faire un jour
la félicité de l'Egypte . C'étoit Ofiris , qu'elle
éleva , & qui fut dans les fuites un des
plus illuftres bienfacteurs de l'humanité.
Pour conferver la mémoire de cet événement
, les Egyptiens inftituerent la Fête
Pamilie , dans laquelle on avoit le foin de
leretracer , & c'eft fur cette ancienne fable
que M. de Cahufac a bâti la fienne.
Le théatre repréfente le devant du temple
de Jupiter. Une troupe de bergers célebre
par leurs danfes & leurs chants la paix
dont ils jouiffent. Pour être parfaitement
heureux , il ne leur manque qu'un feul
bien : mais , difent-ils ,
Chaque
DECEMBRE.
1754. 193
Chaque inftant vole & nous l'amene.
C'est dans ce premier
divertiffement
que Mlle Fel , qui repréfentoit le rolle de
Pamilie , chantoit cette Ariette , dont le
chant fimple exprime d'une maniere ſi
neuve la naïveté des paroles.
Non , non , une flamme volage
Ne peut me ravir mon berger ;
Ce n'eft point un goût paffager
Qui nous enchaîne & nous engage ,
Qui pourroit l'aimer davantage ?
Que gagneroit-il à changer ?
Tout-à - coup un bruit éclatant de tonherre
trouble la fète . Les bergers s'écrient.
du ton dont M. Rameau fçait peindre les
grands mouvemens.
Jupiter s'arme de la foudre ;
Son char brulant s'élance & roule dans les airs:
Quels coups redoublés ! quels éclairs !
O Dieux ! le feu du ciel va nous réduire en poudre
Pendant ce choeur , la danfe ( qu'il ne doit
pas être permis à M. de Cahufac de laiſſer
oifive ou inutile dans fes ballets ) , formoit
des tableaux rapides d'effroi , qui donnoient
une force nouvelle à cette fituation .
Cependant les bergers effrayés & prêts
à partir , font retenus par le Grand Prêtre
du Dieu dont ils redoutoient la colere.
Raffurés par fa préfence & par fes difcours ,
une nouvelle harmonie les frappe & les ar-
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
rête. Ce font des éclats de tonnerre mêlés
de traits de fymphonie les plus mélodieux.
Le ciel s'ouvre ; Jupiter paroît dans tout
l'éclat de fa gloire , ayant à fes pieds les
graces & l'amour , & il dit :
Qu'il eft doux de regner dans une paix profonde !
Que le fort aux mortels prépare de beaux jours !
Rien ne peut plus troubler le ciel , la terre &
l'onde ,
L'amour qui me feconde ,
De leur félicité vient d'affûrer le cours.
Il eſt né , ce héros que vos voeux me demandent
&c.
Les bergers lui répondent par un choeur
d'allégreffe ; les Prêtres lui rendent hommage
par leurs danfes , & Pamilie & fon
berger lui adreffent les vers fuivans.
Enfemble.
Paroiffez , doux tranfports , éclatez en ce jour
Aux regards d'un Dieu qui nous aime.
Pamilie.
L'éclat de la grandeur fuprême
Le flate moins que notre amour.
Enfemble.
Il bannit loin de nous la difcorde & la guerre
Offrons lui tous les jeux que raflemble la paix.
Pamilie.
Qu'il jouiffe de ſes bienfaits ,
En voyant le bonheur qu'il répand fur la terre?
DECEMBRE . 1754 195
Jupiter alors s'exprime ainfi :
Mortels , le foin de ma grandeur
Au féjour des Dieux me rappelle ;
Mais la terre eft l'objet le plus cher à mon coeur :
Je lui laiffe l'Amour. Il en fait le bonheur ;
Que fans ceffe il régne fur elle.
Au moment qu'il remonte dans les cieux ,
l'Amour & les Graces defcendent fur la
terre. Les Bergers les environnent ; mais
l'Amour qui veut lancer fes fléches fur eux ,
les effraye. Une jeune Bergere affronte le
danger , & lui réfifte : il la pourfuit ; il eſt
fur le point de l'atteindre , lorfqu'elle a l'adreffe
de lui ravir la flèche dont il vouloit
la bleffer. Déja la Bergere triomphe ; mais
l'Amour faifit un nouveau trait. Ils levent
tous deux le bras , & font prêts à fe frapper
, lorfque Pamilie les fépare , en difant :
Régne , Amour , fans nous alarmer ;
Quitte tes armes : tout foupire .
Tu n'as befoin pour nous charmer ,
Que de folâtrer & de rire , & c.
Ce premier tableau de danfe , exécuté
par Mile Puvigné , repréfentant la Bergere,
& Mlle Catinon , repréfentant l'Amour ,
ne pouvoit pas manquer de produire un
effet agréable , & il en amenoit naturellement
un fecond , qui termine fort heureufement
cette fête .
L'Amour fe laiffe défarmer : les Graces
Lij
196 MERCURE DE FRANCE.
lui préfentent des guirlandes de fleurs . Il
leur ordonne d'en faire des chaînes pour
les Bergers , & il en prend une qu'il offre à
la jeune Bergere : elle la reçoit avec ingé,
nuité , & dans le moment que l'Amour y
fongé le moins , elle en forme une chaîne
pour lui-même. Tous les Bergers alors les
entourent & les reconduifent , comme en
triomphe , hors du théâtre.
Tel eft ce ballet allégorique , dont la
fimplicité de l'action , l'analogie du fait antique
avec les circonftances du moment ,
le choix des perfonnages , concourent pour
en rendre la compofition heureufe , & l'application
facile.
Le 14 du même mois d'Octobre , les
Comédiens François repréfenterent le
Muet , de Brueys , avec Crifpin Medecin ,
de Hauteroche.
L'Opera donna le 15 une feconde repréfentation
de la Naiſſance d'Ofiris , de
' Acte des Incas , & de Pigmalion.
Le 16 Herode & Mariamne , tragédie
de M. de Voltaire , & le Legs , petite comé
die de M. de Marivaux , un des quarante
de l'Académie Françoife , furent repréfentées
par les Comédiens François.
Le Vendredi 18 , on repréfenta Thefee,
célébre Opéra de Quinault & de Lulli
avec la plus grande magnificence , & avec
DECEMBRE . 1754. 197
toute la dignité dont cet excellent ouvrage
eft fufceptible . On avoit pris le foin de
l'embellir encore par quelques morceaux
de chant , & plufieurs fymphonies du choix
de MM. Rebel & Francoeur , dont le public
a fi fouvent applaudi le goût , l'intelligence
, & les talens. Les principaux rolles
en furent remplis avec tout le pathétique
, la nobleffe , & l'énergie qu'on eft en
droit d'attendre des talens fupérieurs ; fçavoir
, Médée , par Mlle Chevalier ; Eglé ,
par Mlle Fel ; Théfee , par M. Jeliote ;
Egée , par M. de Chaffé.
Le Lundi fuivant 21 , on exécuta le même
fpectacle avec autant de zéle & de
fuccès.
Le 23 l'Opéra repréfenta Anacréon ,
ballet héroïque nouveau en un acte , précédé
du Mari garçon , Comédie de M. de
Boiffy , de l'Académie Françoife , qui fut
repréfentée par les Comédiens Italiens.
Extrait d'Anacréon , nouveau Ballet en un
Acte , de MM. de Cabufac & Rameau.jį
On s'eft propofé dans ce ballet de peindre
un caractere ; & celui d'Anacréon , le
Poëte des graces & de l'enjouement , n'étoit
pas aifé à développer fur le théâtre lyrique.
Le nom d'Anacréon nous repréſenté
l'idée d'un vieillard , fort aimable à la vé-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
rité , mais c'est toujours l'idée d'un vieillard
; & un pareil perfonnage amoureux ,
ou comme le dit M. de C. , jouant fans
celle avec les Amours , touche de bien près
au comique , peut - être même au ridicule.
Il falloit éviter ce premier écueil . On a
mis en scène , à côté même d'Anacréon ,
Batyle , ce perfonnage fi connu dans les
chroniques du Parnaffe . Il étoit indifpenfable
d'imaginer des prétextes honnêtes
qui puffent autorifer une pareille entreprife
, & c'eft ce qu'on a eu l'art de faire
ici , par un ppllaann tthhééaattrraall , qui a tout le mérite
de la difficulté adroitement vaincue .
On fuppofe qu'Anacréon a élevé Batyle
& Chloé , avec tous les foins & la tendreffe
de l'amitié. Ces jeunes enfans inf
truits par cet aimable Maître , faits l'un
pour l'autre , ne fe quittant jamais , s'aiment
, fe le difent , & croyent leur liaiſon
tout-à fait ignorée. Anacréon a facilement
apperçu leur intelligence , il en eft flaté ,
& il s'en amufe. Voici comme il en parle
dans le monologue qui ouvre la fcène .
Myrtes fleuris , naiffant feuillage ,
Où Flore & les Amours ont fixé les zéphirs ;
Berceaux charmans , que votre ombrage
Me promet encor de plaifirs !
Deux cecurs que j'ai formés , qu'un doux penchant
engage ,
Penfent qu'Anacréon ignore leurs foupirs.
DECEMBRE. 1754. 199
D'ici je vois leur trouble , & j'entens leur langage;
J'alarme tour à tour & fate leurs défirs
J'aime à jouir de mon ouvrage ;
Et cet innocent badinage
De l'hyver de mes ans embellit les loifirs.
Une grande fête fe prépare , Chloé &
& Batyle doivent y chanter des vers nouveaux
d'Anacréon ; mais on ignore quel
eft l'objet fecret de tous ces préparatifs :
Chloé arrive pour s'en informer.
Anacreon , qui dans fon monologue a
déja annoncé une partie de fon projet , ne
lui répond que d'une maniere détournée ,
& par des galanteries legeres . Il lui dit enfin
qu'elle eft appellée par l'hymen pour
former une chaîne digne d'elle , & bientôt
après :
En vain le poids des ans me preffe,
Mon coeur n'eft jamais fans defirs ;
Au charme de vos yeux , au feu de ma tendreffe
Je dois ma vie & mes plaifirs.
C'eſt Hébé , fous vos traits , qui me rend la jeu◄
neffe.
Chloé , qui connoît Anacréon , craint
avec raifon que cet hymen ne le regarde :
le vieillard jouit de fon trouble , & pour
l'augmenter , il lui adreffe ce difcours équivoque
en la quittant :
Auprès de cent beautés que j'aimai tour à tour
L'amour a comblé mon attente ;
I iiij
100 MERCURE DE FRANCE.
Mais ce jour eft mon plus beau jour ,
Chloé , j'y veux former une chaîne conſtante ,
Qui de tous fes bienfaits m'acquitte envers l'amour.
Au moment qu'Anacréon fort , Batyle
paroît dans l'enchantement que lui caufent
les vers dont Anacréon l'a chargé pour
la fère qu'on prépare , il apperçoit Chloé ,
& dans fon enthoufiafme , il lui dit :
Ah ma Chloé , daignez entendre
Ce que je chante dans nos jeux.
Et tout de fuite il chante :
» Des zéphirs que Flore rappelle \
» Je voulois chanter le retour.
» Je vis Chloé : qu'elle étoit belle !
» Je ne pus chanter que l'amour.
» Je lui confacrai dès ce jour
>> Tous mes voeux , mes vers , & malyre.
C'est pour Chloé que je refpire ,
Je ne chante qu'elle & l'amour.
Batyle alors tourne fes regards fur elle :
il la voit fondante en larmes ; il frémit. Elle
lui déclare le deffein d'Anacréon . Les vers
que Batyle vient de chanter , le lui confirment
; ceux qu'elle doit chanter elle - même
en font une preuve nouvelle . Ils font en
effet , les uns & les autres , tournés de façon
qu'ils peuvent convenir & à la pofition
qu'ils craignent , & au but fecret d'Anacréon.
Cette fcène vive & touchante eft
DECEMBRE . 1754. 201
interrompue par la fète. La jeuneffe de
Théos environne Anacréon qui joue de fa
lyre , le couronne de rofes , & le pare de
fleurs nouvelles . C'est là qu'on a place
quelques traits de la philofophie aimable
d'Anacréon. Il dit au milieu de cette jeuneffe
, que le plaifir anime :
Mettre à profit tous les inftans
Eft l'unique foin du vrai fage.
11 naît des fleurs dans tous les tems ;
Il eft des plaifirs à tout âge.
Et plus bas ,
Des caprices du fort je crains peu les retours ;
Je jouis du préfent , j'en connois l'avantage.
Je retrouve au déclin de l'âge
Les jeux rians de mes beaux jours.
Livrons au doux plaifir chaque inftant qui nous
refte ,
Et courons au terme funefte ,
En jouant avec les Amours .
Cependant Anacréon ne perd point de
vûe Batyle & Chloé : ils font l'un & l'autre
dans un trouble dont il fe plaît à jouir.
Tous ces préparatifs , ces fleurs dont on le
pare , les vers qu'ils font chargés de chanter
, leur infpirent des alarmes qu'il redouble
en preffant Chloé de commencer .
Il y a dans cet endroit une fcène de trèspeu
de vers , tendre & badine de la part
d'Anacréon , théatrale & naïve de la part
Iy
202 MERCURE DE FRANCE
des deux jeunes amans , qui conduit enfin
à l'explication fuivante.
Anacréon.
J'ai voulu quelque tems jouir de vos foupirs.
Rendre heureux ce qu'on aime eft l'amour de mor
âge.
Qu'a former vos deux coeurs j'ai goûté de plaifirs !
Mais c'eſt en comblant vos defirs
Que je couronne mon ouvrage.
En chantant les derniers vers , il les unit;
& ce dénouement heureux eft fuivi d'un
divertiffement auffi neuf que faillant.
La Ferme du fond s'ouvre. Une terraffe
qui forme un fecond théâtre eft remplie
de jeunes Danfeurs qui fuivent les mouvemens
du ballet qu'on voit fur le devant
du théatre. Cette fète eft formée par une
troupe de jeunes Théoniens , qui repréfentent
une orgie galante . Le ballet , dans lequel
on a vû fucceffivement des pas de 2 , de
3 , de 4 , & de 7 , fort ingénieux , & trèsgais
, fans ceffer d'être nobles , eft pour la
mufique & la danfe , de la plus forte & de
la plus agréable compofition , & il eft terminé
par un choeur de bacchanales , digne
de la réputation de M. Rameau. Ce font
MM. de Chaffé & Jeliote qui ont rempli
les rolles d'Anacréon & de Batyle. Mile
Fel étoit chargée de celui de Chloé.
Le 26 , Anacréon fut donné
pour
la for
DECEMBRE . 1754 203
-
conde fois avec Cenie , comédie de Mad.
de Graffigni ; & le 29 l'Opéra , fans avoir
befoin d'une plus longue préparation , repréfenta
pour la premiere fois Daphnis &
Alcimadure , paftorale Languedocienne ,
en trois actes , précédée d'un prologue.
Extrait de Daphnis & Alcimadure.
Cet opéra nouveau nous rappelle le premier
âge en France des lettres & des arts.
M. Mondonville , poëte tout à la fois &.
muficien , eft l'auteur des paroles & de
la mufique tels étoient autrefois nos fameux
Troubadours.
La paftorale eft écrite en langage Tou-,
loufain , le prologue l'eft en notre langue.
L'inftitution des Jeux Floraux , que nous,
devons à Clémence Ifaure , eft le fujet du
prologue , & ce perfonnage eft le feul
chantant qui y paroiffe. Ifaure eft entourée
de peuples , de jardiniers & de jardi
nieres , & elle dit :
Dans ce féjour riant & fortuné
Phébus , Flore & l'Amour ont fixé leur empire
On y voit de leurs mains le printems couronné
Les coeurs font adoucis par l'air qu'on y reſpire.
On n'y craint point la rigueur des hyvers ,
On n'y craint point l'inconftance des belles ;
Nos arbres y font toujours verds ,,
Et nos amans toujours fideles.
Ces chants d'Ifaure très- bien rendus pa
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Mlle Chevalier , & coupés de danſes &
de choeurs , amenent le développement du
projet qu'elle a formé ; elle dit :
Peuples , il faut dans ce beau jour ,
D'un fiécle fi chéri tranſmettre la mémoire ,
Et je veux que des prix couronnent la victoire
De ceux qui fçauront mieux chanter le tendre
amour.
On voit paroître en effet les nobles , formant
une entrée , & portant les différens
prix que la célébre Académie de Toulouſe
diftribue tous les ans. Ifaure enfuite propofe
de retracer en langage du pays , les
amours de Daphnis & d'Alcimadure ; elle
dit :
Traçons par quel bonheur
Daphnis fçut attendrir la fiere Alcimadure :
De leur fimplicité la naïve peinture
Eft l'image de notre coeur ..
Les peuples lui répondent par des chants
de triomphe & d'allégreffe , & c'eft ainfi
que finit d'une maniere fort noble ce joli
prologue.
La Paftorale roule fur trois acteurs :
Daphnis , qui aime Alcimadure ; celle - ci
qui n'aime encore rien , & qui s'eft dé cidée
pour fuir toujours l'amour ; & Jean net
fon frere , perfonnage toujours gai , qui
prend vivement les intérêts de fa foeur
qui cherche en s'amufant à lui ménager un
&
DECEMBRE . 1754. 205
établiffement qu'il croit fort convenable.
Daphnis en fe montrant , développe la
fituation de fon ame par un monologue ,
dont le chant peint fort bien la tendreffe
naïve des paroles.
Hélas ! pauret que farey jou !
Tant m'a blaffat l'ou Dion d'amou.
Defpey que l'el d'Alcimadouro
A dedins mon cor amourous
Allucat milo fougairous ,
Souffri la peno la pu duro.
Hélas ! & c.
Alcimadure paroît , & il s'éloigne pour
découvrir ce qui l'amene . Voici la maniere
vive dont elle s'anonce.
Gazouillats , auzelets , à l'umbro del feuillatge ;
Quant bous fiulats moun cor es encantat.
Entendi bé qué din boftré lengatgé .
Bous célébrats la libertat .
El' es lou plazé de ma bido ,
Car y ou la canti coumo bous.
Tabé fan ceflo èlo mé crido
Qu'elo foulo pot rend' huroux .
Après cette ariette d'un chant léger &
très-agréable , Daphnis paroît , & ces deux
perfonnages foutiennent dans la fcene , l'un
le ton de la tendreffe , l'autre le ton de
gaieté que leurs monologues avoient annoncé.
Daphnis y déclare fon amour ; Alcimadure
l'écoute fans le croire , elle le
206 MERCURE DE FRANCE.
rebute même , & paroît refolue à le fuir ,
mais il l'arrête en lui propofant une petite
fête où l'on doit danfer pour elle , & court
chercher les bergers du village pour la lui
donner. Jeannet , frere d'Alcimadure , arrive
alors ; elle lui fait confidence d'un
amour dont elle fe feroit bien paffée. Il combat
cette répugnance , & trouve Daphnis
un parti fortable ; mais Alcimadure n'entend
point raifon fur ce point ; elle dit :
L'ou plazé de la bido
A cos la gayetat ;
E quand on fe marido
On perdla libertat ..
Et plus bas.
Nou boli pas douna moun cor
A qui pot de reni boulatgé.
Qui fe contento de fon for
Nou defiro res dabantagé.
Jeannet infifte , & il fe propofe s'il
rencontre Daphnis dont il n'eft pas connu ,
de l'éprouver fi bien , qu'il ne lui fera pas
poffible de le tromper . Alors le divertiffement
annoncé dans la fcene précédente
arrive. Il eft compofé de bergers & de
bergeres, & les chants qui coupent la danfe
font tous adroitement placés dans la bouche
de Daphnis , & relatifs à la fituation
de fon coeur.-
་
DECEMBRE . 1754. 207
Qui bey la bello Alcimaduro
Bey l'aftré lou pu bel ;
Per charma touto la naturo
Nou li cal qu'un cop d'el.
Per aquelo Benus noubelo
On bey lous amours enfantets
Boultija fan ceffo après elo
Coumo une troupo d'auzelets.
Cette jolie chanfon eft bientôt fuivie
d'une autre , qui peint une image tout auffi
agréable.
Bezets Pourmel per las flouretos
Boulega fous jouinés ramels.
Efcoutats des pichots auzels
Las amouroufos canfounetos.
Per tout charma lou Diu nenet
Tiro fan ceffo de l'arquet.
N'oublido res dins la naturo ,
Hormis lou cor d'Alcimaduro .
Daphnis ne fe laffe point de chanter
l'amour. Ce refrein paroît déplaire à Alcimadure
; elle interrompt brufquement la
fête , & prend pour prétexte qu'elle eft
obligée d'aller joindre fon frere , ce qui
termine le premier acte.
Le ſecond débute par une troupe de vil
lageois conduits par Jeannet , armés pour
une chaffe au loup. Iis s'animent par un
choeur brillant à la chaffe qu'ils doivent
faire , & Jeannet les renvoye après , en
leur difant fierement de l'avertir lofqu'it
208 MERCURE DE FRANCE.
faudra commencer d'entrer en danfe . Avec
les armes qu'il porte , il fe flate d'en impofer
affez à Daphnis pour éprouver fon
amour , & il fe propofe de le fervir auprès
de fa foeur , s'il le trouve fidéle . Daphnis
paroît ; l'explication fe fait par des difcours
naïfs de la part de l'un , & par des bravades
de la part de l'autre . M. M. pour varier
, a voulu jetter du comique dans ce
perfonnage fort bien chanté par M. Delatour.
Sur ce que Daphnis lui dit des
rigueurs qu'il éprouve , il lui répond :
On pot , quand on es malhuroux ,
Se difpenfa d'eftré fidelo .
'Anats , benets , paffejats bous ,
Arpentats coulinos , montagnos ;
Per eftr' encaro pus hurous
Fazets tres ou quatré campagnos.
Daphnis lui réplique :
A qué tout aquo ferbira ,
Per-tout l'amour me ſeguira.
Jeannet fait alors l'étonné. Quoi ! lui
dit-il , vous n'avez jamais vû de batailles ,
de canons , de bombes , &c ?
Daphnis.
Ni lous clarins , ni las troumpetos
Nou troublon pas noftrés hamels.
L'écho n'es rébeillat que per noftros muzetos
E lou ramargé des auzels :
DECEMBRE. 1754 209
Lous els fouls de las paftouretos
Blaffoun lou cor des paftourels.
L'éclairciffement arrive enfuite . Jeannet
feint d'être fur le point de fe marier
avec Alcimadure ; on juge de l'effet d'une
pareille confidence fur Daphnis . Il déclare
avec fermeté qu'il aime cette cruelle. Jeannet
veut le forcer à n'y plus penfer ; il
leve le bras & fon épieu pour l'y contraindre
: mais le berger fidele aime mieux mourir
.... Dans ce moment on entend crier
au fecours : c'eft Alcimadure poursuivie
par un loup prêt à la dévorer . Daphnis arrache
des mains de Jeannet , qui s'enfuit ,
l'épieu dont il étoit armé , combat le loup ,
le tue , revient , & trouve Alcimadure
évanouie. Il lui parle , lui dit que le loup eft
mort , & s'efforce de l'attendrir. Elle n'eft
que reconnoiffante & point tendre. Jeannet
furvient pour faire une nouvelle fanfaronade
tout le village le fuit , & il fe
forme alors un divertiffement qui a pour
objet de célébrer la valeur de Daphnis .
Alcimadure & Jeannet , par ce moyen , fe
trouvent chargés de toutes les chanfons
que M. M. y a placées. L'acte finit par le
projet d'aller préfenter Daphnis en triomphe
au Seigneur du village.
Alcimadure ouvre le troifiéme acte par
un monologue , dans lequel fon coeur dif210
MERCURE DE FRANCE.
pute encore contre l'amour. Jeannet qui
arrive , lui apprend qu'il a éprouvé fon
amant , tâche de vaincre fon indifférence
n'y réuffit pas , & fe retire appercevant
Daphnis. Celui ci fait de nouveaux efforts
, il parle de mourir : Alcimadure fe
trouble , & fe plaint d'avoir été quittée
par Jeannet. A ce nom , que Daphnis croit
être celui de fon rival , il fort au defef
poir , bien réfolu de ne plus vivre. C'eft
alors qu'Alcimadure ne fuit plus que les
mouvemens de fon coeur ; fon amour fe
déclare par fes craintes. Jeannet revient ,
& lui affure que Daphnis eft mort. Elle
ne fe poffede plus à cette nouvelle ; elle
part pour aller percer fon fein du même
couteau qui a percé le coeur de fon amant .
Daphnis paroît alors . Le defefpoir
d'Alcimadure fe change en une joie auffi
vive que tendre. Un duo charmant couronne
le plaifir que caufe tout cet acte ,
& un divertiffement formé par les compagnons
de Daphnis & les compagnes d'Alcimadure
, termine fort heureufement cet
ouvrage , qui joint le piquant de la fingularité
aux graces naïves d'un genre toutà-
fait inconnu . Nous avons déja dit la maniere
dont Mr Delatour s'eft acquitté du
rolle de Jeannet ; ceux d'Alcimadure & de
Daphnis ont été rendus par Mlle Fel & Mr
DE CEM BR E.
1754. 211
Jeliote. Ils font fi fupérieurs l'un & l'autre
, lorfqu'ils chantent le François , qu'il
eft aifé de juger du charme de leur voix ,
de la fineffe de leur expreffion , de la
fection de leurs traits , en rendant le langage
du pays riant auquel nous devons
leur naiffance.
per-
Le lendemain 30 Octobre , la Comédie
Françoife repréfenta Cinna , de P. Corneille
; & le Fat puni , petite piece , en un acte
& en profe de M ****
Les Fêtes de la Touffaint
fufpendirent
pour peu de jours le cours de tous ces brillans
fpectacles . On le reprit le 4 Novembre
, par une feconde
repréſentation d'Alcimadure
, dans laquelle on chanta deux
fois le duo du dernier acte , ainfi que la
Cour avoit paru le defirer .
Le 7 , c'est- à-dire après deux jours d'intervalle
feulement , on repréſenta Alcefte
ou le Triomphe d'Alcide , un des plus beaux
Opéra de Quinault & de Lulli.
du
Cet ouvrage a un mérite qui lui eft
propre
, & qui lui avoit toujours été contraire.
On ne l'avoit gueres envisagé que
côté du tendre intérêt dont il eft rempli ,
fans s'appercevoir que Quinault avoit en
le deffein d'en faire un chef- d'oeuvre de
grand fpectacle. Ainfi , foit défaut de goût ,
foit économie mal raiſonnée , les différens
212 MERCURE DE FRANCE.
objets que ce bel Opéra raffemble n'avoient
point encore été foignés avec l'habileté
qu'ils exigent , on en avoit toujours
négligé certaines parties ; celles qui dans
l'exécution avoient paru trop difficiles
avoient été mutilées ; quelques autres qui
demandent de la dépenſe , avoient été fupprimées
; d'autres enfin , telles que le Siége
de Scyros , n'avoient été rendues que
d'une maniere ou peu noble ou ridicule .
Les fautes paffées ont été réparées cette
année , & ce bel Opéra a été enfin exécuté
, comme Quinault auroit mérité de le
voir & de l'entendre.
L'orage fufcité par Thétis & calmé par Eole
, traité en grand ; le fiége de Scyros formé
de plufieurs belles manoeuvres de guerre
des anciens , conduit avec art, exécuté avec
chaleur ; les fleuves des enfers & la barque
à Caron préfentés fous des couleurs impofantes
, qui ennobliffoient par un chef.
d'oeuvre de l'art cette fituation hazardée ;
le paffage rapide du rivage fombre au palais
éclatant de Pluton ; les rideaux du fond
prolongeant toujours les perfpectives ; une
derniere décoration de génie , les ballets
animés de tout ce que la danfe peut fournir
de plus pittorefque & de plus brillant ,
la magnificence & la variété des habits ,
le jeu exact des machines , l'accord furDECEMBRE.
1754 213
prenant d'une foule d'exécutans en fousordre
, l'expreffion , les talens marqués &
le feu des premiers acteurs , tout s'eft réuni
pour faire d'Alcefte le fpectacle le mieux
ordonné & le plus étonnant qui eût encore
paru fur les théatres de la nation .
Mile Chevalier & Mile Fel repréſentoient
les rolles d'Alcefte & de Céphife.
Mr de Chaffé , celui d'Alcide ; & Mr Jéliote
, celui d'Admete .
Le lendemain de cette repréſentation
brillante , les Comédiens François donnerent
le Complaifant , Comédie en cinq actes
en profe , du même auteur que celle du
Fat puni ; & l'Impromptu de campagne , de
Poiffon.
Le 9 , l'Opéra repréfenta une feconde
fois Alcefte , avec cet enſemble admirable
dont on avoit été frappé à la premiere repréfentation
; auffi le fuccès fut- il égal . Ik
auroit été plus grand , s'il avoit
tre.
pu croî
On préparoit cependant l'Opéra de Thétis
, qui avoit été demandé quelques jours
auparavant. Rien n'eft impoffible au vrai
zéle ; car après que le 12 , la Comédie
Françoiſe eut repréfenté Amalazonte , Tra→
gédie de M. le Marquis de Ximenès , & le
Préjugé vaincu , petite Comédie de Mr
de Marivaux , on prit deux jours pour l'ar
214 MERCURE DE FRANCE.
rangement du théatre ; & le 14 Thétis &
Pélée , Opéra de M. de Fontenelle & de
Colaffe , fut repréſenté avec tout fon fpectacle
, comme ſi on avoit eu beaucoup
de tems pour le préparer . La fcene du fecond
acte dans laquelle le tonnerre , s'il
eft permis de s'exprimer ainfi , joue un fi
beau rolle , n'a jamais peut- être été rendue
avec tant de feu , de précifion & de
tendreffe , qu'elle le fut par Mlle Chevalier
& Mr Jéliore. Les principaux rolles
de cet Opéra furent exécutés ; fçavoir ,
Thétis par Mlle Chevalier , Doris par
Mlle Fel , Jupiter par Mr Gelin , Neptune
par Mr de Chaffé , & Pélée par Mr
Jéliote .
Le is , la Comédie Françoife repréfenta
les Debors trompeurs , Comédie en vers ,
en cinqactes , de Mr de Boiffy ; & le Mariage
fait & rompu , Comédie en vers , en
trois actes , de Dufrefni ; & le 16 l'Opéra
fit la clôture du théatre par une feconde
repréſentation de Thétis & Pélée , dont
l'exécution fut auffi agréable que la premiere
.
..MM. Slodtz , de l'Académie royale de
Peinture & de Sculpture , Décorateurs des
théatres de S. M , ont été les Décorateurs
de tous ces fpectacles.
Mr. Arnoult Machiniſte du Roi , a
7
DECEMBRE.
1754. 215
conftruit & fait jouer les belles machines
qu'on y a vûes.
Mr de Laval , Compofiteur des ballets
de S. M , a fait les ballets des cinq premiers
Opéras ; & Mr de Laval fon fils eft
entré pour moitié dans la compofition de
ceux de Thétis .
MM . Rebel & Francoeur , Surintendans
de la Mufique du Roi , qui ont fait le
choix des differens morceaux de chant ou
de fymphonies dont on a embelli les ouvrages
anciens , étoient chargés de l'exécution.
Tous ces différens fpectacles ont été ordonnés
par M. le Duc d'Aumont , premier
Gentilhomme de la Chambre de S. M , en
exercice ; & conduits par les foins de M.
Blondel de Gagny , Intendant des menus
plaifirs du Roi , en exercice .
Avertiffement de M. l'Abbé Raynal.
Es infirmités de feu M. Fuzelier &
LESl'abfence de feu M. de Labruere ont fait
que j'ai été chargé feul , durant quatre ans
& demi , du Mercure. Cet Ouvrage périodique
paffe par brevet à M. de Boiffy , dont
l'efprit & le goût font généralement connus.
Perfonne ne paroît plus propre que
cet Académicien à porter le Mercure au
degré de perfection dont il eft fufceptible.
218
J
APPROBATIO N.
'A lû , par ordre de Monfeigneur le Chance .
lier , le fecond volume du Mercure de Décembre,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris, ce 16 Décembre 1754-
GUIKOY.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en Vers & en Profe .
Epître à M. ***.
page 3
Idée des progrès de la philofophie en France , 7
Madrigal ,
Lifimaque , par l'auteur de l'Esprit des loix,
Madrigal ,
Compliment à Mlle de Richelieu ,
Madrigal ,
30
31
37
ibid.
39
ibid.
71
71
L'éducation d'un Prince , par M. de Marivaux ,
Chanfon ;
Thelanire & Ifmene ,
Epître à un ami qui partoit pour l'Amerique , 84
Réflexions de M. le Marquis de Laffé ,
Madrigal,
86
101
Mots des Enigmes & du Logogryphe du premier
volume de Décembre ,
Enigme & Logogryphes ,
102
Nouvelles Littéraires ,
Beaux- Arts ,
Spectacles ,
Spectacles de Fontainebleau ,
Avertiffement de M. l'Abbé Raynal ,
De l'Imprimerie de Ch. A. JOMBIERT.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères