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Texte
A 489746
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTIS SCIENTIA VERITAS
4
1837
ARTES
SCIENTIA
OF THE
LIBRARY VERITAS UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUERO
YUANIS
PENIN
AP
20
1751
1774
ho15
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE. 1774.
N°. XV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
ONN trouve Amsterdam chez MARC - MICHEL
REY, BIBLIOTHECA ASKEWIANA, five Catalogus
Librorum Rariſſimorum Antonii Askew , M. D.
Quorum auctio fict apud S. Baker & G. Leigh in vico
-street , Covent Garden , Londini , die Lune
13 Februarit 1775 & in undevigenti fequentes Dies .
àfi - de Hollande .
dieto York-
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIle. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition. On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux -Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Gnomonique ( la) pratique , ou Part de tracer les Cadrans
folaires avec la plus grande précision , &c. par
Dom François Bedos de Celles, 8vo. fig. Paris 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Gull.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
àf82-
► Contenant TOME L
Eſſai de Perfpective en 9 Chapitres .
Ufage de la Chambre obfcure pour le deſfein.
Mathefeos Universalis Elementa.
Specimen commentarii in Arithmeticam Univerſalem de
feriebus infinitis.
Ellai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.,
Supplément à l'Effai fur le Choc des Corps &c
TOME II.
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Art de raifonner par Syllogifme.
Effai de Métaphysique.
fur la Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturaliite. Ouvrage dédié à M. de Buffon ,
de PAcadémie Françoife , &c. &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes. Svo. Paris 1771 .
Miſtoire de Maurice , Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle Maréchal-Général des Camps &
Armées de fa Majesté Très - Chrétienne par M. le Baron
d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hotel Royal des Invalides
. 120. 2 vol. Utrecht 1774.
20270
13. LIVRES NOUVEAUX.
Voyages ( Rélation des entrepris par ordre de S. Ma
Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret ,le Cap.
Wallis , &le Cap. Cook &c. 4to. 4. vol. fig. 1774.
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
410. fig. Paris . 1772--1774 les XVII premiers Cahiers .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques ,
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 17
vol. Paris 1774-
Journal des Sçavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes .
-dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomesdito
, Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
- dito , Janvier 1764 juſques en Novembre 1774
en 78 Volumes.
- dito , la ſuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année est compofée de 14 parties à 12
fols ; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Tures , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans ſont des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſes alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. I vol . à f 6 : -
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII.. Volumes 1774.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite ac
tuellement les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Difcours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
A 2
LIVRES NOUVEAUX
AVI S.
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 12°. formant environ 1200 pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quinteffence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant fur le Droit Pus
blic de France. La seconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vũ le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag . in - 120 . Une
Tecónde Edition d'environ 7 à 800 pag. en 2 vol. in 4 .
L'auteur a fuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage.
C'eſt furtout dans le fixieme qui renferme la réponſe
aux Objections , que se trouvent les obfervations les plus
intéreſſantes . La grande & célebre Question fur l'origine
du pouvoir des Souverains y eft traitée à fonds . On
ya mis à contribution les Philoſophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Defpotifme y trouveront de quoi fe détromper. Hs verront
que les Textes de l'Ecriture y font opposés ,& qu
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux Peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obfervations , fur le Droit de Vie & de Mort .
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le Droit public françois intéreſſe preſque
toute l'Europe , parce que les Loix du Gouvernement Fran
çois ayant été fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes
, il peut être d'une grande utilité pour éclaircir leur
droit public .
On trouve chez le même Libraire , le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrêtés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Cham're
des Comptes , Bailliages , Présidiauza , Elections , au fujer
de l'Edit de Déc. 1770 l'érection des Confeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la fuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. grand in- 89. de 766 pag. à f. 3 .
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LE TRIBUT DU SENTIMENT, Ode
fur la mort de Louis XV , & fur l'avénement
de Louis XVI & de Marie - Antoinnette
d'Autriche à la couronne .
DSEs gouffres infernaux franchiſſant la barriere ,
Quelle ſombre vapeur te répand ſur la terre !
Quel monſtre , l'oeil en feu , promene ſes fureurs !
La rage eſt ſur ſon front ! une faulx menaçante
1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE .
Arme fa main ſanglante;
Il ſemble , avec plaiſir , s'abreuver de nos pleurs,
C'eſt la mort : à ſa rage il n'eſt rien qui ne cede;
Le Déſeſpoir la fuit , la Terreur la précede ;
Le Pâtre , le Héros , tout tombe ſous ſes coups :
Elle s'élance... o Cielt quelle augufte victime
Tu fuspends fur l'abyſme ! ...
Arrête , & Mort ! arrête , & retiens ton courtoux .
N'était - ce pas aſſez d'avoir , dans ta vengeance ,
Par deux coups imprévus trahi notre eſpérance ?
Faut - il fur nous , faut - il lancer de nouveaux traits ?
Arrête... Mais en vain nous prions la cruelle...
Dieux ! ſa faulx étincelle ! ...
Elle frappe ... & les lis fe changent en cyprès .
Ainſi tout eſt ſoumis au ciſeau de la Parque !
Français ! il n'eſt donc plus , cet auguſte Monarque .
CeMonarque adoré , ſenſible & bienfaiſant !
Il n'eſt plus , & la Mort , dans ſa maligne joie ,
En ſaiſifiant ſa proie ,
Frappe du même coup tout un Peuple expirant.
Du temps qui détruit tout , Ombre illustre & chérie ,
Tu n'éprouveras point l'implacable furie :
Ta gloire eſt au-deſſus de ſes traits deftructeurs :
En vain ſur toi la mort étendit ſa puiſſance ?
* Mort de M. le Dauphin & de M. le Duc de Bourgogne.
NOVEMBRE. 1774. 7
Son aveugle vengeance
Ne t'empêchera pas de vivre dans nos coeurs.
Venez , raſſemblez-vous , Muſes reconnoiſſantes ;
Faites en ce moment , de vos lyres ſavantes ;
Retentir , à l'envi, les lugubres accens :
Qu'autour de fon tombeau votre troupe célebre
Entonne un chant funebre ,
Et que tout foit ſenſible à vos gémiſſemens !
O vous , qui partagiez ſes travaux & ſa gloire ,
Vous , qu'aux champs de Laufeldt couronne la Victoire ,
Sur ſa tombe , o Français , venez jeter des fleurs ,
Et , dans le déſeſpoir dont votre ame eſt troublées
Aux pieds du mauſolée
Portez , en gémiſſant , le tribut de vos pleurs.
Mais quel effroi ſoudain s'empare de mon ame!
Des airs , qu'ont embrasé de longs fillons de flamme ,
Dieux ! je vois s'échapper les céleſtes carreaux !
Des ordres du Très-Haut interprete fidele,
De la voûte éternelle
Un Ange au même inſtant fait retentir ces mots :
و د
Retenez déſormais votre douleur amere :
,, Dans Louis , il eſt vrai , vous perdez un bon pere ;
„ Sa tendreſſe en vos coeurs lui dreſſa des autels ;
„ Suſpendez , fufpendez ces mortelles alarmes ;
Français , ſechez vos larmes ;
Louis eſt dans les cieux au rang des Immortels.
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
2,Avec ces Rois chéris qui , par leur bienfaiſance,
ود
"
Ont ſignalé fur vous leur auguſte puiſſance ,
Il porte à l'Eternel & vos voeux & vos cris :
» Ceffez de l'honorer par un tribut funeſte ;
,, Peuple heureux , il vous refte
„Un digne rejeton de l'Empire des Lis",
Il dit , & diſparoît dans le ſein de la nue :
Attendris , tranſportés d'une jole imprévue ,
Baiſſons avec reſpect nos regards fatisfaits :
Béniſions l'Eternel ; reſpectons ſon ouvrage ,
Et contemplons l'image
D'un Roi dont nous comptons les jours par les bienfaits,
Oui , c'eſt en toi , cher Prince , en toi ſeul que la France
Mer , en ces jours de deuil , ſa plus douce eſpérance :
Tu vois , en ta faveur tes peuples prévenus.
Eh! que n'attendre pas d'un Monarque auſſi juſte ,
Qui fait au nom d'Auguſte ,
Allier ſes talens & fes rares vertus !
Pourſuis , jeune.Neſtor , poursuis ; & que la France ,
Conſervant par tes ſoins fon antique puiſſance ,
S'éleve déſormais ſur les débris des temps ;
De tes peuples tu dois foulager la mifere ,
Tu dois être leur pere ;
Tes ſujets , à leur tour , deviendront tes enfans,
Par un nouveau bienfait , & Prince qu'on adore !
De ton regne éclatant pour ſignaler l'aurore ,
L
NOVEMBRE. 1774.
Tu tentes , fans palir , les prodiges de l'art * :
A l'Univers entier , qui déjà te contemple,
Tu devois un exemple ,
Et tu combats le monſtre avec ſon propre dard.
Et toi , jeune beauté qu'embelliffent les Graces,
Vois un peuple charmé s'empreſſer ſur tes traces ;
L'infortune à ta voix ne ſent plus ſes malheurs :
Tu réunis , Princeſſe , en montant ſur le trône ,
Une triple couronne :
Les vertus de ton ſexe & l'empire des coeurs.
Couple heureux & cheri , puiſſe la Deſtinée
Etendre de vos jours la chaîne fortunée !
Du plaisir d'être aimé ſavourez la douceur :
Donnez -nous , pour jouir de tous les biens enſemble ,
Un fils qui vous reſſemble ,
Et de nos deſcendans aſſurez le bonheur.
;
Pur M. dAbancourt .
Allusion à l'inoculation de Sa Majeste.
10 MERCURE DE FRANCE.
LA FEMME EN TRAVAIL.
Fable imitée de Phèdre.
OMN évite les lieux où l'on fut attrapé.
Phèdre au moins nous le dit. Le monde eſt - il fi fage ?
Non . Si j'en crois mes yeux , le Conteur s'eſt trompé,
Je vous dirai pourtant l'histoire où cet adage
Nous eſt par lui développé.
Une femme pouſſoit des foupirs lamentables.
On la voyoit ſe tordre , ſe courber ,
Marcher , s'affeoir , prendre coeur , fuccomber ,
Souffrir enfin des maux inconcevables .
Certain fruit de neuf mois étoit prêt àtomber.
L'inſtant preſſoit : on s'évertue ,
On dreſſe vite le grabat.
Mais la Dame eſt Ducheſſe.... Une douleur l'abat .
Sur le parquet elle tombe étendue !
Elle y veut demeurer : on la fermone en vain .
L'Accoucheur a beau dire ; il y perd ſon latin.
L'Epoux parle à son tour; fouffrez , dit- il , ma Reine ,
Qu'on vous tranſporte fur ce lit ;
Vous fortirez de criſe avec bien moins de peine .
A ce tendre diſcours un chacun applaudit.
Il croit de ſa moitié vaincre la réſiſtance :
Il fait un geſte ; on obéit.
Mais la Dame tient bon , & contre eux ſe roidit.
NOVEMBRE. 1774. II
Ah ! mon cher Duc , dit-elle , point d'inſtance ;
Trouvez bon que je reſte ici.
J'ai retiré ma confiance
Au complice du mal que j'endure aujourd'hui,
Langage du moment , commun à toute femme !
Croyez- vous que la jeune Dame
Haït , deux mois après , & le trône & le jeu
De l'hymenée ? En la preſſant un peu ,
On peut rendre aisément toute Beauté gaſconne.
Ainſi fut - il de la friponne ;
J'en mettrois bien ma main au feu.
Par un Aſſocié de l'Académie
de Marseille.
12 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE.
Entre L'ESPRIT & LA VÉRITÉ .
A Julie.
L Vérité s'adreſſant à l'Efprit :
Vous êtes un flatteur , un jour lui diſoit - elle ;
Etes-vous auprès d'une Belle !
A votre cour n'eût - elle aucun crédit ,
Vous lui donnez le plus brillant génie ;
Elle a tous les dons à la fois ;
Vous mettez dans ſes mains le compas d'Uranie ;
L'Amour vient à ſes pieds dépoſer ſon carquois
Elle eſt plus chaſte que Délie ,
▸ Et votre plume enfin la déifie.
Ainſi vous abuſez de la crédulité
D'un ſexe que ſouvent trop d'amour- propre égare :
Sous un air de douceur vous n'êtes qu'un barbare,
Et je rougis pour vous de tant de fauffeté.
Appréciez les Arts , les Talens , la Beauté ;
Soyez vrai ; ne louez qu'avec délicateſſe.
Quand un éloge eſt mérité ,
S'il eſt doux , s'il eſt ſimple ; il plaft , il intéreſſe ,
Tandis qu'il rebute & qu'il bleſſe
Surnom de Diane.
S
NOVEMBRE. 1744. 13
Pour peu qu'il tombe à faux & qu'il ſoit affecté.
Je conçois , dit l'Eſprit , qu'une telle morale
Eſt digne qu'on l'admire , & que rien ne l'égale :
Tout ce qu'elle renferme eſt ſi ſage & fi doux ,
Que l'on devroit toujours la prendre pour modele ,
Un Philoſophe Grec a dit , parlant de vous :
Elle est belle habillée ; & nue , encor plus belle.
Sous des traits différens par- tout je ſuis connu !
Il me faut du brillant , des graces , des ſaillies ,
Quelquefois du bon fens , plus ſouvent des folies ,
Et je ſerois moins beau fi l'on me voyoit nud.
Vous ne defirez point de plaire ;
Vous louez peu ; moi , c'eſt tout le contraire ,
Et , pour le dire enfin , je tarirois bientôt ,
Si je jugeois chacun ſuivant fon petit lot.
Il faut flatter un ſexe aimant la flatterie ;!
Tout le monde le fait d'après l'Antiquité ,
Et cet uſage encor n'eſt que trop conſtaté :
Mais lorſque je chante Julie ,
Quand j'éleve ſi haut ſes talens , ſa beauté,
Convenez que je concilie
L'Eſprit avec la Vérité.
J'applaudis à ce trait , répondit l'immortelle :
Julie a le bonheur de nous unir tous deux ;
Si tout ſon fexe étoit comme elle ,
Le monde ſeroit trop heureux.
Par M. Buccon Duperron.
14 MERCURE DE FRANCE.
LA PRÉSOMPTION. Anecdote tirée de
U
l'Histoire .
N inutile eſpoir avoit nourri le courage
d'une mere pénétrée de la préſomp.
tion de fon fils. Le voile fut déchiré
avant fa mort. Elle vit le fort de celui
qui lui raviſſoit fon illufion , & l'ennemi
qu'elle laiſioit à la Société. Qu'il eſt affreux
de mourrir les yeux fixés fur un
pareil tableau ! Sans doute on tient encore
à l'humanité au moment où l'on s'en
ſépare , lorſque l'on conſerve ces vertus
douces & raiſonnées qui exercerent la
ſenſibilité , & firent le charme des rapports
! Si ,en mourant avec ces vertus , on
laiſſoit une Ville affligée par ces fléaux
qui ravagent & détruiſent , le dernier
foupir feroit porté par la pitié vers le
Trône Eternel. C'eſt l'état d'une mere
honnête & tendre qui emporte au tombeau
l'horrible, connoiſſance des vices de (
fon fils.
N'anticipons point ſur l'ordre des évé.
nemens . Mde de St Far avoit employé
toutes les reſſources du coeur & de l'efprit
à corriger un fils que la préſompNOVEMBRE.
1774. 15
tion devoit rendre odieux & miférable.
Un grand nom ne la raſſuroit point fur
le fort qu'elle avoit à craindre pour lui.
Son caractere étoit défini. Comme Militaire
, il avoit facrifié le ſang des foldats ;
comme ſujet , il avoit bravé l'autorité
des Loix ; comme ami , il avoit renverſé
le bonheur des familles ; comme amant ,
il avoit mépriſé les droits du ſexe ; comme
Littérateur , il avoit déſolé le champ
des lettres. Son orgueil vouloit s'aſſujettir
les Sciences même. Il faiſoit des entrepriſes
ſans admettre la néceſſité des épreuves.
Une téméraire obſtination pouvoit
diffiper aisément l'héritage de ſes
peres. Ce n'étoit pas cette réflexion qui accabloit
Mde de St Far. Supérieure à la
fortune , elle pouvoit voir ſans agitation ce
malheur que la multitude enviſage comme
le plus grand. Mais fon fils éloquent&
hardi pouvoit faire agréer des projets
trompeurs , obtenir des emplois importans.
L'Etat étoit menacé dans les Citoyens.
Ces juſtes alarmes avoient produit des
leçons auxquelles St Far , par fon filence ,
avoit paru ſenſible. Il n'étoit plus temps
d'en donner. La maxime de l'orgueil
étoit gravée dans ſon ame indomptable .
16 MERCURE DE FRANCE.
C'étoit par orgueil qu'il ne répondoit pas
à la tendre mere qui croyoit le corriger.Le
ſentiment trompé aggravoit le mal qu'il
vouloit guérir ; la révolte des ſens s'unisfoit
au mépris des remedes...... Une
clarté pure diffipa le jour faux de la confiance.
Le déſeſpoir ſuccéda à ce calme
infidele.
Mde de St Far tomba malade: elle auroit
voulu ne plus vivre ; mais l'on ne
diſpoſe pas de foi par des voeux philo
ſophiques , quand il reſte des devoirs à
remplir ; le prix de l'existence eſt encore
reſpecté , ne pouvant plus être ſenti.
Le Sort venoit de placer fur le Trône to
de la France la Beauté embellie par les
Graces , & la Bonté éclairée par la Raifon.
L'hymen & l'amour donnoient à une
Reine adorée tous les droits d'une épouſe
chérie. Elle pouvoit influer ſur le fort
des vertus par les inſpirations du ſentiment.
Elle pouvoit faire le bien , & prévenir
le mal par des conſeils toujours auffi 1
bien reçus , que profondément réfléchis,
Mde de St Far qui n'avoit paru qu'une (
fois à la Cour , mais dont le nom y étoit
reſpecté par ceux même qui ne reſpectoient
pas le leur ; ſe crut obligée d'écrire
la lettre qui ſuit. MADAMES
NOVEMBRE . 1774. 17
MADAME ,
Votre Majeſté permet que la confiance
franchiſſe l'eſpace qui l'éleve au - deſſus
de ſes ſujets. C'eſt une mere qui vient
accuſer ſon fils pour éviter qu'un jour il
ne foit accuſé par les hommes &par les
Loix. Mon fils préſomptueux aſpire aux
emplois qui ont honoré ſes peres. Un
nom , de l'audace , de l'ambition & de
l'eſprit pourroient lui ouvrir la carriere
qu'il veut courir: j'oſe vous ſupplier ,
Madame , d'obtenir qu'il foit condamné à
l'inutilité. Mes voeux ne vous feront pas
ſuſpects ; j'emporte au tombeau le défespoir
d'avoir à demander une grace auffi
nouvelle. Puiſſe mon fils foupçonner ſes
défauts , en voyant fur le front auguſte de
ſes Maîtres ſon Arrêt tracé par le mépris,
toutes les fois qu'il ofera offrir ſes ſervices
!
Je ſuis &c. &c.
Une lettre auſſi extraordinaire frappa
l'eſprit de la Reine. Il faut fe convaincre
des motifs avant que de croire aux vertus
: les grandes ames fur - tout doivent
craindre d'eſtimer trop aiſément. Mde de
St. Far pouvoit haïr ſon fils encore plus
B
.18
MERCURE DE FRANCE.
qu'elle ne haïfſſoit le vice. Elle fut interro
gée. Elle ajouta par ſes réponſes à l'opinion
qu'elle avoit donnée de fon courage
& de ſa vertu. La Reine lui fit témoigner
ſes ſentimens en l'inſtruiſant de fa
réſolution. Cette réſolution étoit celle
du coeur le plus noble & de l'eſprit le
plus éclairé. Les défauts font le partage
des hommes ; l'impastialité eſt le beſoin
des Rois; la difcrétion eſt le devoir des
confidens. Mde de St Far étoit priée de
croire que le ſecret confié ne feroit ſu
que du Roi ; que St Far éprouveroit la
bonté après la rigueur , s'il en devenoit
digne ; que la prévention ne prolonge
roit point fon malheur , s'il connoiſſoit|
un jour le repentir.
Mdede St Far mourut fatisfaite&malheureuſe
en emportant une parole auffi|
confolante & des voeux auſſi triſtes. Son
fils dégagé , par ſa mort , des fers de la
contrainte , abuſa bientôt de ſa liberté. La
préſomption marqua tous les pas qu'il
fit dans le monde. A la Cour , où les prétentions
les plus extraordinaires paroiffent
quelquefois ſi peu ridicules , on fut obligé
de céder à l'étonnement qu'il faiſoitnaître.
Defirs , actions , diſcours , tout caractériſoit
le délire de l'orgueil. A l'audace de
s'eſtimer beaucoup trop , il joignoit le
C
NOVEMBRE. 1774 19
mépris impudent des rivaux&des places.
Pour répondre à ſon idée , il eût fallu
lui donner tous les emplois & lui promettre
de la reconnoiſſance. Le ſecret
des ſciences étoit un jeu pour ſon imagination.
Les plus ſimples conféquences
des principes connus le pénétroient d'estime
pour lui -même , & les plus importantes
découvertes dans les autres , n'étoient
pas dignes de fon attention. La
premiere idée étoit ſuivie comme la plus
mûre réflexion. La vanité répondoit de
tout. S'il étoit trompé , l'obſtination rapportoit
tout aux cauſes ſecondes , & la
confiance fuppléoit au ſuccès.
Lorſque la préſomption empêche que
les regrets ne foient des leçons , le génie
s'élance bientôt dans la région des chimeres
; les entrepriſes deviennent des
témérités ; la Fortune paie les ſottiſes de
l'amour propre , & l'on est encore loin
de convenir de fon délire.
- St Far s'appercevant que les biens de
ſes peres ſe diffipoient en fumée , fongea
à nourrir ſes fourneaux de l'or d'une victime.
Un pere de famille riche & fimple
fut l'objet à qui il fit l'honneur de propoſer
l'échange de ſes louis en regrets.
La ſimplicité eſt crédule ; déjà le gouffre
eſt ouvert ſous les pas du bon -homme;
B2
20
MERCURE DE FRANCE.
le torrent des paroles & l'influence des
airs l'entraînent dans l'abyſme. J'ai vu les
defcendans de cet homme foible porter
encore fur leur front la terrible empreinte
du malheur de leur pere ; & la ſtérile pitié
qu'ils inſpiroient , conſacrer l'exemple
épouvantable qu'on donne , en écoutant
un préſomptueux.
St Far n'en fut pas plus modeſte. Ses
fonds avoient été ménagés dans cette
entrepriſe homicide. Ceux qu'il confervoit
l'autoriſoient à eſpérer un établiſſement.
L'éclat de ſon nom devoit fuppléer
à ce qu'il avoit diſſipé. Une dupe ſe
préſente. C'étoit un homme de qualité
frane & bavard , dont l'avis étoit la loi ,
dont l'eſprit étoit la chimere. St Far brilloit
par ſes difcours ; une entrevue lui
fuffifoit pour éblouir. Quelques éclairs
furent eſtimés cent mille écus . Ils étoient
déjà fortis du coffre-fort ; la Beauté alloit
les porter ſur l'autel de l'Hymen ; le jour
fatal étoit indiqué. La Reine , qui daignoit
veiller aux mouvemens , empêcha
le facrifice.
St Far apprit ſes motifs , & en ſoupçonna
la cauſe. On concevroit qu'écoutant
la nature , il eût murmuré contre
l'autorité & attaqué l'ombre de ſa mere :
mais ſe perfuadera-t-on que , jetant un reNOVEMBRE.
1774. 21
-
gard de reſpect ſur lui , & s'eſtimant par
ſon malheur même, il s'écria: Le génie
est exposé aux outrages. Ma mere , enm'in-
Jultant , m'aſſocie aux grands bomines &
me met à ma place.
L'amour eſt il fait pour entrer dans un
coeur barbare! Cette modeſtie aimable
qui accompagne les tendres ſentimens ;
ces foins ſi doux qui les prouvent , les
inſpirent & les paient d'avance , peuvent
- ils s'allier avec le mepris féroce de
tous les mérites , de tous les dons & de
toutes les vertus ? La Nature n'a pas permis
que ce contraſte fût poſſible ; mais
un homme indigne d'aimer oſe ſouvent
ſe croire aimable. Cette erreur dans St
Far n'étonnera pas. Refuſé par l'hymen
& fâché du refus , il voulut que l'amour
lui offrît des diſtractions. Un regard indifcret
apprit à une femme vertueuſe &
fiere qu'on alloit lui offrir des ſoins qui
ne ſeroient que des inſultes. Elle déguiſa
le mépris pour aſſurer la vengeance. Une
fauſſe humilité nourit l'erreur du téméraire
; des ſoins offenſans furent payés
par des regards timides. Il avoit le plaiſir
d'un Sultan qui fait palpiter le coeur qu'il
enflamme , qui balance l'eſpoir par la
crainte & ſe promet de triompher par
l'outrage. Le ſonge dura quinze jours ; le
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
réveil devoit l'inſtruire pour la vie; mais
on n'inſtruit point un fat. Celle qu'il
avoit cru enchaîner lui apprit, dans ſa
révolte , combien il méritoit de mépris ,
combien il pouvoit être certain du ſien ,
combien elle feroit flattée de pouvoir lire
fur fon front le dépit qu'il cachoit dans
fon ame ...... Il rit en voyant fon courroux
; & l'étonnant coup d'oeil qu'il of
froit , n'étoit point l'effet de l'art. Il est
des folles & des fottes , ſe dit- il à luimême
; il faut les fuir quand on les trouve....
Le regard qui accompagna cette réflexion
, expliqua toutes ſes penſées. Il
partit en achevant d'inſulter.
De l'amour il revint à l'hymen. L'état
de ſes affaires commençoit à l'y contraindre
; mais à qui s'adreſſer , ſachant
ce qu'il avoit à redouter du pouvoir fuprême
! Il y a des mécontens de la Cour
toujours charmés de la contrarier. Un de
ces êtres , languiſſant dans l'ennui de
l'oubli public , profita de de l'occaſion d'animer
ſon néant & de ſignaler ſa petite
audace. St Far trouva une femme , parce
qu'il y avoit un fou.
Le mariage fut célébré. La Reine , en
apprenant cette nouvelle , ſoupira fur le
fort d'une fille dont la dot & la deſtinée
étoient en de pareilles mains. Mde de St
F
f
1
NOVEMBRE. 1774 23
Far . ornée des qualités les plus folides ,
fut bientôt contrainte de les regarder comme
un malheur. Les idées les plus faufſes
, les volontés les plus opiniâtres & les
tons les plus impérieux dans ſon mari ,
lui firent prendre le parti d'acheter le
repos par le filence & par les ſacrifices.
Elle vit ſa dot tomber ſucceſſivement
dans les mains de l'intrigue & dans le
gouffre de la préſomption. Incapable de
ſe plaindre , elle demanda à ſe retirer.
Elle porta toutes ſes peines dans l'aſyle
des vertus. L'abbaye de *** fut fa retraite.
St Far fit des épigrammes contre
une femme qui ne voyoit pas le plus
grand génie dans un homme qui la ruinoit.
Cet homme étrange avoit tenté plufieurs
fois de s'ouvrir la carriere des honneurs
, & les intentions de la Cour lui
étoient connues. Là l'Auteur s'étoit
plié vainement à la follicitation. Pénétré
des refus qu'il éprouvoit , il avoit l'incroyable
facilité d'y trouver des ſujets de
préſomption. Convaincu qu'il étoit capable
des plus grandes chofes , il s'imagina
que la profondeur de fon génie fai-
•foit naître l'obstacle qu'il rencontroit. On
me craint , diſoit- il en lui- même ; on ſe
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
prive de mes ſervices par une pufillanimité
que je conçois. Ma mere a pu en
impoſer à la Reine, parce qu'une mere
qui accuſe ſon fils , trompe aifément la
raiſon unie au ſentiment ; mais des Ministres
jugent autrement du caractere des esprits.
L'étendue du mien eſt ce qui les
arrête ; ils craignent que je ne penetre
trop avant dans la ſource du bien , & que
je ne prouve trop la néceſſité d'abattre
pour conſtruire. Si je puis parvenir à me
rendre utile , malgré la prévention , mon
dédommagement ſera proportionné à ma
capacité.
Le téméraire combinant alors les resfources
de l'intrigue & les droits de l'audace
, forma le projet d'exercer ſon gé- .
nie fous le voile du myſtere. L'Etat ,
dit - il , eſt un malade qu'il faut tromper
pour le guérir. Un homme vivoit dans la
paix du bonheur philofophique. Spectateur
furpris & touché des fautes du génie , il
ſe félicitoit d'être né avec peu d'eſprit.
Une femme honnête , ſenſible & belle ;
des enfans formés par la nature , & perfectionnés
par l'éducation , une naiſſance
fans éclat & fans devoir ; une fortune
médiocre & afſurée , une humeur égale ,
une ame paiſible: tels étoient le caracNOVEMBRE.
1774. 25
tere & le fort du reſpectable Dorville.
St Far connoiſſoit ſa ſimplicité vertueuſe
&forma le barbare deſſein d'en abuſer .
Les premiers moyens qu'il employa n'annonçoient
rien de ce qui devoit fuivre.
De petits ſervices firent naître la confiance
; des diſcours imités du langage de
la raiſon entraînerent l'eſtime ; des complaintes
fur le fort de l'état firent reſpecter
la vertu. L'attention , la louange , la
ſympathie furent le prix de ces féduifantes
apparences. Le ferpent ſe gliſſoit
dans le coeur ; ſes détours ſe multiplioient
avec ſuccès ; il ne s'agiſſoit plus que
d'imiter bien le jeu du ſentiment. Un
jour il careſſa les enfans de Dorville
& il lui dit: ces petits êtres m'intéreſſent ;
j'entrevois avec peine les bornes de leur
avenir ; vous n'avez point d'ambition. La
femme répondit : ah ! Monfieur , ne nous
reprochez point notre ſageſſe. Il y a une
place pour tout le monde ; la nôtre eſt
marquée ; nous fentons le bonheur d'y
reſter..... Rien n'eſt mieux par rapport
à vous , répliqua St Far ; mais la raiſon
des peres nuit ſouvent au bonheur des
enfans ; des voeux indiſcrets , des projets
faux n'ont point d'excuſe , & je réfléchis
aſſez pour condamner des entrepriſes ins-
,
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
pirées par ledélire ; mais un plan raiſonné ,
des vues garanties par le bon fens , font
le devoir d'un pere de famille ; l'Etat
a toujours beſoin d'un citoyen quipenſe...
Hélas ! Monfieur ,répondit Mde Dorville ,
les bonnes vues nous font auſſi étrangeres
que les mauvais deſſeins ; nous ne deſirons
rien , nous ne raiſonnons guere. Lorsque
l'Etat a beſoin de nous , nous payons
&nous croyons à laraiſon des autres; lorsqu'on
daigne nous foulager , nous jouiſſions
dubien qui nous arrive ; le mal & le bien
nous trouvent toujours tranquilles ; nous
avons le reſpect & la tendreſſe: cela vaut
mieux que la réflexion..... J'eſtime ce
caractere , répliqua St Far: vous êtes les
plus ſages ſujets du Roi; mais c'eſt vivre
pour soi-même ,& vos enfans s'éleveront
unjour contre vous. Il eſt des moyens de
s'enrichir ou de s'élever ; votre ſimplicité
les ignore ; il ne s'agit ici que de croire &
d'adopter. Depuis longtemps , l'amour
du bien public , ce zêle ardent dont vous
m'avez félicité , ont tourné mes idées du
côté de l'utilité ; il ne me convient pasde
faire des démarches , les entrepriſes me
dégraderoient; je me ſuis promis de faire
un heureux ; je vous trouve ! Et je vous
offre la préférence....... Chercher le
NOVEMBRE. 1774. 27
bonheur quand on le poſſede! répondit
la prudente Dorville; on peut fonger à
adoucir la rigueur de la Fortune ; mais
vouloir ajouter à la bonté du Ciel ! C'eſt
une imprudence dont ſouvent on eſt puni.
Nous ſommes heureux ,puiſque nous fommes
ſages. Monfieur , ſi nous nous trompons
, laiſſez nous jouir de notre erreur.
Le Ciel , en faveur de la foibleſſe des
femmes , leur a donné une opiniâtreté
d'inſtinct qui ſupplée à l'expérience. Mde
Dorville ne voulut jamais ſe rendre aux
diſcours de St Far ; mais fon mari , plus
foible , plus ſenſible aux traits de l'éloquence
, moins touché des charmes de la
tranquillité , ne put ſe défendre comme
elle. St Far prévit ſa victoire ; le vice ſe
Aatte rarement en vain. Des entretiens
fecrets entre Dorville & lui , acheverent
d'amollir cet homme devenu machine
dans les mains de l'art. Dorville préſente
un projet , & obtient l'aveu du Gouvernement.
Le plan étoit bien tracé, les
idées paroiſſoient naturelles ; l'Etat trouvoit
un avantage ſenſible dans l'exécution ;
Dorville recevoit déjà les complimens
qu'on doit aux Citoyens utiles. Tout
change en peu de mois. St Farqui conduifoit
le vaiſſeau , veut braver les ondes &
les vents ; ſa manoeuvre téméraire ren
26 MERCURE DE FRANCE.
pirées par le délire ; mais un plan raiſonné ,
des vues garanties par le bon fens , font
le devoir d'un pere de famille ; l'Etat
a toujours beſoin d'un citoyen qui penſe...
Hélas ! Monfieur , répondit Mde Dorville ,
les bonnes vues nous font auſſi étrangeres
que les mauvais deſſeins ; nous ne deſirons
rien , nous ne raiſonnons guere. Lorsque
l'Etat a beſoin de nous , nous payons
&nous croyons à la raiſon des autres; lorsqu'ondaigne
nous soulager , nous jouiſſons
du bien qui nous arrive ; le mal & le bien
nous trouvent toujours tranquilles ; nous
avons le reſpect & la tendreſſe: cela vaut
mieux que la réflexion..... J'eſtime ce
caractere , répliqua St Far: vous êtes les
plus ſages ſujets du Roi; mais c'eſt vivre
pour soi-même ,& vos enfans s'éleveront
unjour contre vous. Il eſt des moyensde
s'enrichir ou de s'élever ; votre ſimplicité
les ignore ; il ne s'agit ici que de croire &
d'adopter. Depuis longtemps , l'amour
du bien public , ce zêle ardent dont vous
m'avez félicité , ont tourné mes idées du
côté de l'utilité; il ne me convient pas de
faire des démarches , les entrepriſes me
dégraderoient; je me fuis promis de faire
un heureux ; je vous trouve ! Et je vous
offre la préférence....... Chercher le
i
A
1
NOVEMBRE. 1774. 29
dans ce ſpectacle. Sr Far eſt calme ; il
veut juſtifier ſon ſyſteme: il acheve de
faire abhorrer ſon coeur. La fureur emporte
ſa victime aux pieds la Reine. Elle
arrive à la Cour ; elle fend la preſſe ; l'innocence
de ſon audace eſt écrite ſur ſon
front ; elle aborde , elle arrête l'objet
auguſte qu'elle vient implorer . La nature
éclate dans ſes yeux ; elle parle , elle pleure.
Ce ne font point des diſcours , ce ne
font point des larmes ... Madame ? Madame
? Nous , ennemis de l'Etat ! Nous
qui adorons l'image de nos Maîtres ! Nous
qui n'avons que leur nom dans la bouche !
Nous , ennemis de l'Etat ; de cet Etat que
vous embelliſſez ; que vous rendez heureux
! qui vous couronne tous les jours
par ſes tranſports. Non , Madame , non ,
Dorville eſt innocent ; je réponds de fon
coeur , & mes ſanglots répondent du mien.
La Reine écoute , ſoupire , interroge.
Le nom de St Far fut prononcé.Des questions
auſſi ſages que celle qui les faiſoit ,
& des réponſes auffi ſinceres que la douleur
qu'elle vouloit adoucir , firent naître
des réflexions auxquelles fuccéda la lumiere.
La Reine conſole le déſeſpoir après
- avoir reconnu l'innocence ; fa protection
eſt aſſurée , puiſque ſon eſprit eſt éclairé.
1
30
MERCURE DE FRANCE.
Elle renvoie Mde Dorville avec des expreſſions
dont le charme ſe répete dans
ſes yeux. Ses promeſſes l'occupent; fa
ſenſibilité l'inſpire. Elle ordonne des res
cherches fur St Far. Les mémoires les
plus fideles lui peignent l'être le plus
dangereux. Ses intentions ne font pas des
crimes ; mais fa préſomption entraîne
des malheurs. Il peut aller plus loin .
Un préſomptueux ne reſpecte rien.
Un Roi juſte & ſenſible écoute des détails
que l'eſprit de ſageſſe apréparés avant
de les offrir à la raiſon. La Prudence propoſe
l'éloignement de St Far ; & la Bonté
ſollicite une grace pour Dorville. L'un
eſt renvoyé dans l'unique terre qui lui
reſte ; l'autre reçoit un dédommagement
flatteur de la peine qu'il a ſoufferte. La
Cour & la Ville applaudiſſent à une réſolution
qui renferme bien des arrêts ; &
la Reine jouit du plaiſir de s'être élevée ,
en defcendant dans des détails qui ins
téreſſent le Trône , puiſqu'ils touchent
l'humanité.
Par M. de Bastide.
NOVEMBRE. 1774. 31
TABLEAU DE LA COQUETTERIE.
CHANSON.
POUR OUR inſpirer le ſentiment ,
On joint le regard au langage;
Le lendemain , un peu moins ſage ,
On regarde plus tendrement.
Le lendemain on ſe propoſe
D'oppoſer la crainte à l'eſpoir ;
Le lendemain , pour tout prévoir ,
On invente encor quelque choſe.
Le lendemain , doux entretien ,
Où l'on ne voit point la routine ;
Le lendemain humeur chagrine
Alaquelle on ne conçoit rien.
Le lendemain , pour mieux féduire
Regards plus doux , tendres écrits
Le lendemain , cruels mépris
Pour mieux jouir de ſon empire .
Le lendemain tout ce bonheur
Occupe , à peine , la mémoire ;
Le lendemain de ſa victoire
On commence à fentir l'erreur.
Le lendemain même impoſture ,
Même triomphe & même ennui.
Il eſt juſte qu'on ſoit puni
Quand on outrage la Nature.
::
Par le méme.
32 MERCURE DE FRANCE .
LE CONSEIL DE FAMILLE.
Proverbe en un acte.
АстEURS.
M. HENRY pere , Mde HENRY , HENRY
fils , ſes ſoeurs JULIE & LUCILE.
SCENE 1.
LE PERE , LE FILS & LES DEUX FILLES.
HENRY pere.
EXPLIQUE XPLIQUE MOI ceci? Est-ce un rendezvous
, ou le hafard qui nous raſſemble ?
JULIE. Je ſuis invitée par ma soeur.
HENRY fils. Et moi auſſi .
HENRY pere. Comment ? Mais .... à
quel ſujet ? .. Tu m'inquiettes ! Ma fille ,
te ſeroit- il arrivé ?.. dis-mois ... En vérité,
ton filence m'afflige.
LUCILE. Raſſurez - vous , mon pere :
foyez tranquille ; je n'ai besoin que de
conſeils : ils me font plus néceſſaires que
jamais
NOVEMBRE . 1774. 33
:
jamais pour régler ma conduite , dans une
circonſtance auſſi délicate qu'intéreſſante.
Sitôt que ma mere fera defcendue , je
vous expoſerai le fait. Ah! la voici.
SCENE II.
Mde HENRY , les Acteurs précédens.
Mde HENRY. Eh bien , tout le monde
eſt il arrivé ? Aſſéyons - nous ; voyons ,
de quoi s'agit - il ?
LUCILE Vous connoiſſez tous M. Baillier
, & les ſoins qu'il a pris pour me perfectionner
dans la muſique ; mais vous ignorez
ſon amour & mes projets : c'eſt
de quoi je vais vous entretenir.
HENRY fils. Je me rappelle toujours
avec plaifir les obligations que je lui ai.
LUCILE. Une autrefois , mon frere ,
vous nous parlerez de votre reconnoisfance.
JULIE. A la bonne heure: mais point
de bruſquerie ; de la douceur , ma foeur ,
de la douceur.
HENRY pere. Allons ! paix ! filence ;
écoutons.
LUCILE. Un acte de générosité fut l'o-
-rigine de notre connoiffance. On parloit
devant lui , chez cette vieille Mar
quiſe, du goût que j'ai pour lamuſique ,
C
34 MERCURE DE FRANCE.
&de la difficulté d'avoir une orgue pour
perfectionner mes diſpoſitions. Il parut
ne faire aucune attention à ce diſcours.
Huit jours après , la Marquiſe m'en envoya
une , en me faiſant dire de la garder
auſſi long - temps que je le jugerois à propos
, la propriétaire venant de partir depuis
peu pour l'Amérique.
J'ai fu , par l'indiſcrétion du Facteur ,
que c'étoit M. Baillier qui l'avoit achetée
3000 1. Ce bienfait , le zêle , & l'intérêt
qu'il prit au ſuccès de mes études , la fatisfaction
que mes progrès lui faisoient
éprouver , fon air tendre &animé , lorsque
le hafard me faiſoit trouver ſeule avec
lui ; tout fe réunit pour me faire naître
l'idée de l'établiſſement le plus avantageux
; mais avant de me livrer à cet espoir,
il falloit m'affurer de l'état de fon
coeur ; comment le faire expliquer ? Pour
y parvenir , je feignis de la triſteſſe ; je
fis couler quelques larmes , que je femblois
vouloir cacher.
JULIE. Quelle innocente ? Ma foi , fi
les hommes la trompent , ils feront bien
fins. Je n'aurois jamais conçu ni exécuté
un pareil deſſein. V
HENRYfils. L'honnêteté de ſon but
fait son excuſe , &....
NOVEMBRE. 1774 35
HENRY pere. Mes enfans , écoutons:
Pourſuis , ma fille.
ود
ود
LUCILE. Un jour qu'il me follicitoit
plus vivement qu'à l'ordinaire , de lui dés
couvrir la cauſe de mes larmes : ,, j'y
confens , lui dis - je en affectant de la
confufion.... Vous méritez ma confian-
, ce.... Vous allez peut- être me méſeſti-
3, mer.... C'eſt à vos vertus que je fais
,; cet aveu: mais promettez moi.. : jurez-
,, moi que jamais vous n'abuſerez du ſe-
., cret de mon coeur ; c'eſt un dépôt que
je vous confie" . Il me le jura avec cet
air de candeur , ce ton de franchiſe que
vous lui connoiſſez ; je parus me rendre
à ſes inſtances , & ſemblai me laiſſer perfuader
par ſes ſermens. J'aime , lui disje;
& l'objet de mon amour ignore mes
ſentimens pour lui.... Sans doute il ne
le partage pas.
JULIE. Oh la dangereuſe créature ! que
de combinaiſons !
Mde HENRY. Taiſez- vous , Julie ;
laiſſez parler votre ſoeur.
LUCILE . Vous , s'écria-t- il en s'efforçant
de cacher ſon trouble! aimer ſans
être adorée ; ah ! ne le croyez pas. S'il
vous a vue , s'il vous connoît , s'il ſavoit..
vos ſentimens.... il ſe croiroit trop heureux
de mettre à vos pieds ſon coeur , fa
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
me
T
fortune ; de vous facrifier tout autre fen.
timent ; de vous offrir ſa foi... Mais , ditil
en pouſſant un profond foupir ,
tairez vous le nom de cet homme for
tuné ? Puis-je ſavoir.... le connoiſſois je ?
Alors , pour donner plus de vraiſemblance
à ce que je lui avois dit , je lui nommai
M. Duvaux , qu'il a vu pluſieurs
fois ici. Après un moment de filence : je
veux vous fervir , me dit il en me ferrant
la main. Voici mon projet. Je connois
un Eccléſiaſtique qui fera expliquer
M. Duvaux fans vous compromettre. En
effet il employa avec fuccès fon miniſtere;
il fut trouver M. Duvaux , il lui dita
qu'un parti très-avantageux ſe préſentoit
pour moi ; que la fréquence de ſes viſites
pouvoit faire foupçonner qu'il avoit a
quelques prétentions , & qu'il le prioit de
lui dire ce qu'il en devoit penfer .
HENRY fils. C'eſt aſſez bien imaginer ;
M. Baillier a de l'eſprit comme un démon:
il faut...
Mde HENRY. Il faut vous taire , s'il
vous plaît , & l'écouter.
LUCILE. Quelques jours après , il me
rapporta la réponſe de M. Duvaux ; la
voici : Qu'il me trouvoit très aimable ; que
le plaisir de la ſociété étoit cependant le feul
コ
NOVEMBRE. 1774 37
motif de ses liaiſons ; & qu'il avoit conçu
pour moi toute l'estime & le reſpect que je
méritois , fans avoir jamais pensé au mariage.
Je verſai beaucoup de larmes ; il
partagea ma douleur , & en répandit lui-
- même ; cet inſtant me parut favorable
pour lire dans ſon ame. Que vous êtes
heureux , lui dis-je ! L'indifférence eſt le
premier de tous les biens. Vous pleurez
: mais les pleurs que l'amitié fait
couler , n'ont pas l'amertume de celles
d'un amour mépriſé.
Ah! dit - il en ſoupirant , mon deſtin
eſt mille fois plus affreux ; un nouvel attachement
vous fera oublier M. Duvaux;
mais moi.... Quoi ! vous aimeriez , lui
dis-je ?-Non. J'adore un objet qui réunit
aux charmes de la figure les qualités les
plus précieuſes : mais , prévenu en faveur
d'un autre.... A ces mots , il me fixa ſi
tendrement , que moi-même , je penſai en
être émye. Il étoit aſſis à mes côtés ;
fa main cherchoit & oſoit à peine effleurer
la mienne : nous gardions tous deux
le filence.
JULIE. On peut dire que vous jouiffiez
d'un beau fang- froid ; vous ne perdez ja-
- mais la tête.
HENRY fils. Vous lui faites - là , ma
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
foeur , un reproche aſſez mal fondé , quand
elle mérite des éloges.
JULIE. Je n'en dirai pas davantage ,
puiſque vous prenez mal mon compli
ment.
HENRY pere. Tu interromps à tout
moment: cela fatigue.
JULIE. Au contraire , je lui donne le
temps de prendre haleine. Chut !
LUCILE. J'ai des devoirs ſacrés , mais
cruels , à remplir , dit-il ; j'ai juré à une
mere reſpectable de prendre pour ſes enfans
les ſentimens de la paternité , en gardant
le célibat. Si je manque à ma promeſſe
, je lui donne la mort: je ſuis donc
un être iſolé auquel perſonne ne peut s'attacher;
il faut cacher mon amour & mon
déſeſpoir.
"
Je n'approuve point , lui dis-je , votre
réſignation ; que ne parlez- vous ? Suivez
le conſeil que vous m'avez donné. En
perdant tout eſpoir , mon amour s'eſt éteint;
fi au contraire le vôtre eſt favorablement
reçu , pourquoi ne trouveriezvous
pas dans l'objet de votre attachement
affez de délicateſſe & de perſévérance
, pour ſe faire un mérite de ſa confiance.
Ah ! dit- il, à mon âge inſpirer
de l'amour eſt un miracle , perfuader d'attendre
en eſt un plus grand.
دشرم
NOVEMBRE. 1774. 39
La converſation s'anima , & je la dirigeai
de maniere à lui arracher unedéclaration
poſitive. Il avoua que mon premier
aſpect l'avoit ſubjugué , mais qu'il auroit
gardé un éternel filence , ſans les marques
de confiance que je lui avois données.
Il me jura qu'il avoit même fait
des voeux pour M. Duvaux , le croyant
néceſſaire à mon bonheur.
Mde HENRY. De pareils ſentimens
font rares. Continuez.
LUCILE. Alors je lui laiſſai entrevoir
que ſi je pouvois compter ſur ſa conſtance&
la pureté de ſes ſentimens , je ne ferois
pas inſenſible à ſon amour , & que
la reconnoiſſance dont j'étois pénétrée
pour ſes ſoins , me follicitoit déjà vivement
en ſa faveur.
J'eus beaucoup de peine à le raſſurer
fur la diſproportion de nos âges: enfin ,
à force de lui répéter que je ne connoisfois
perſonne qui eût plus d'expreffion ,
plus de nobleſſe que lui dans la phyſionomie
, je parvins à lui perfuader que la
tendreſſe d'un homme célebre flattoit
beaucoup moins ma vanité que mon coeur.
Je ne ménageai point ſa modeſtie. Mes
éloges ont eu tant de ſuccès , & je l'ai fi
bien convaincu de m'avoir inſpiré la pas-
C 4
40. MERCURE DE FRANCE .
ſion la plus violente , que notre rupture
même ne peut encore lui prouver le
contraire.
Mde HENRY. Voilà donc l'explication
de ſon abfence ! Mais à quoi bon cette
rupture ? Aviez - vous à vous plaindre
de fa conduite ?
LUCILE . Non , ma mere: je voulois
ſavoir ſi l'empire que j'avois ſur lui étoit
à toute épreuve , & me réſerver
enſuite le droit de choiſir entre l'amour
& la fortune.
JULIE. Il eſt quelquefois dangereux
de faire des expériences , ma ſoeur.
LUCILE . Je lui fis des tracaſſeries .
Je ſuppoſai que ma famille voyoit avec
chagrin ſes affiduités. Je feignis de croire
qu'il m'avoit trompée , puiſqu'il me facrifioit
à une promeſſe indiſcrette. Enfin ,
pour eſſayer ce que la jalouſie produiroit
fur fon ame , je profitai de l'amour de M.
Cambre , & le lui nommai comme un
rival qui m'étoit préſenté par ma famille
pour époux. Il ſe déſola , fut trouver mon
Directeur , & lui jura qu'il avoit plus
d'impatience que moi de ſanctifier notre
union. Je me laiſſai fléchir , & promis
de dire à M. Cambre que , n'étant plus
maſureſſe de diſpoſer dn mon coeur , je le
croyois, trop galant homme pour penſer
:
)
NOVEMBRE. 1774. 41
qu'il voulût employer la contrainte. Cette
promeſſe le raſſura au point , quil vit les
affiduités de M. Cambre ſans émotion-
Cependant il ne manque à fon rival que
de la fortune. Sa figure , ſon âge , ſes talens
, ſon eſprit , tout devoit le lui rendre
redoutable , & lui faire craindre une comparaiſon
déſavantageuſe pour lui. Je ne
fais à quoi atribuer cette tranquillité.
Mde HENRY. A la confiance qu'il a
priſe en vous ; à l'eſtime que vous lui
avez inſpirée. La jalouſie déchire le coeur
qui la reçoit. On diroit qu'elle ſe charge
⚫de venger celle qui en eſt l'objet. Elle fait
plus la fatire de celui qui la conçoit que
de celle qui l'inſpire.
LUCILE. Je ne dois rien vous cacher :
je veux vous faire lire dans mon coeur ,
&, par un aveu fincere , mériter votre
indulgence & vos conſeils. En écoutant
M. Cambre , pour inquiéter M. Baillier ,
j'ai pris , fans m'en appercevoir , les
ſentimens que je feignois pour M. Baillier.
HENYR pere. L'amour , j'en conviens ,
eſt involontaire ; il ne dépend pas de
nous de le faire naître ou de l'éteindre ;
cependant je n'approuve ni la rupture ,
ni votre choix. Mais ſachons comment
vous avez rompu avec lui.
८
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
JULIE. Et comment M. Baillier a pris
la choſe.
Mde HENRY. Et depuis quand.
LUCILE. Je répondrai , ſi vous le permettez
, ſuivant l'ordre de vos queſtions.
Le prétexte le plus frivole la fit naître. Je
fus invitée chez ſa mere ; un des convives
me déplut ; je pris de l'humeur ; il me
fit des répréſentations : j'y répondis avec
aigreur ; je lui écrivis des choſes dures :
il eſſaya de me ramener par la douceur ;
je lui répliquai avec plus d'amertume
encore , proteſtant que je rougiſſois de
m'être abaiſſée juſqu'à lui ; qu'enfin un tel
choix étoit indigne de moi , & que je
rompois avec lui pour jamais.
JULIE. En vérité , ma ſoeur , voilà de
l'orgueil bien mal adroitement placé.
Mde HENRY. Il ne s'agit pas ici de
blâmer ni de louer ſa conduite : mais
d'examiner le parti qu'on en peut tirer.
JULIE. Vous avez raiſon ; poursuivez ,
ma foeur.
LUCILE. Enfin je lui renvoyai toutes
fes lettres & ſon portrait , ainſi que
pluſieurs autres bagatelles : tout lui fut
rendu.
JULIE. Excepté l'orgue
LUCILE. J'ai vu le déſeſpoir ſe peindre
fur fon front. Vingt fois il s'eſt jeté à
NOVEMBRE. 1774. 43
mes genoux pour me demander grace ,
le viſage couvert de larmes , avec l'expreſſion
de la douleur la plus amere ; j'ai
rebuté les marques de ſa ſoumiſſion : j'ai
ris de ſon déſeſpoir : je l'ai vu à la fois
humilié , menaçant , furieux , tendre ,
paſſionné , ſans m'émouvoir. J'ai refuſé
ſes billets ainſi que deux déclarations
qu'il avoit remiſes à M. Monot , pour
me faire figner celle qui rempliroit le
mieux mes intentions. Il étoit dit dans
la premiere ,, que je n'avois pour ſa per-
,” ſonne que haine & mépris , & que tou-
ود
ود
te idée d'union avec lui me faiſoit hor-
,, reur ; & dans la ſeconde , que les démarches
qu'il feroit pour m'obtenir , ſeroient
la preuve de mes torts , & qu'a-
,,lors je mettrois mon bonheur à les ré-
," parer. J'ai refuſé de ſigner l'une &
l'autre.
"
HENRY fils. Que riſquiez- vous de ſigner
la derniere ? En vérité , je ne conçois
rien... Vous avez le coeur bien dur !
JULIE. Non , non : demandez à M.
Cambre...
LUCILE. Ma foeur , vous abuſez de ma
confiance , & je me repens....
JULIE. Arrêtez ; vous ne m'avez rien
confié: je voudrois , ma soeur , ne l'avoir
appris que de vous. La maniere familiere
44
MERCURE DE FRANCE .
avec laquelle il vous conduit , un bras
paſſé autour du corps dans une promenade
publique ; je demande ce que cela fignifie
, ou du moins ce que cela peut faire
foupçonner. Briſons là ; mais peut- être
ma foeur nous cache-t- elle les raiſons ſecrettes
qui l'ont déterminée à rompre
avec M. Baillier; peut- être ſon peu de
reſpect a - t - il mérité....
LUCILE. Non , ma ſoeur , je vous jure ;
je n'ai aucun reproche à lui faire: on ne
manque de reſpect qu'à celles qui y donnent
lieu.
JULIE. M. Baillier pourroit avoir des
torts fans vous les faire partager. Je ne
prétends point vous comparer à Mile
Dumont , qui a voulu ſavoir ſi l'amour
de ſon amant étoit à l'épreuve des faveurs
; on dit que c'eſt l'effet des grandes
pallions.
Mde HENRY. Elle a été plus heureuſe
que ſage dans cette fatale expérience.
Mais , fans ſa mere , c'étoit une affaire
manquée ; elle la força de prendre un
parti : fléchiſſez , lui dit-elle , fille infortunée
, votre vainqueur : & ne vous rebutez
pas de ſes mépris ; votre orgueil feroit
une baſſeſſe ; méritez , par vos foumisſions
, la réparation de vos torts. Votre
honneur vous doit être plus cher que la
NOVEMBRE. 1774 . 45
vie. Il vous faut aller à l'autel , ou prononcer
des voeux , en qualité d'épouſe ,
ou comme pénitente , pour expier dans
un cloître votre foibleſſe .
HENRY pere. Comme un ange; en vérité
, ma femme , tu devrais écrire cela...
Depuis quand , ma fille , êtes - vous
brouillés?
LUCILE. Il y a environ quatre mois.
Mde HENRY. Oui... il y a bien à peu
près ce temps-là qu'il ne vient plus ici...
Et vous n'en avez pas entendu parler depuis?
LUCILE. Il n'y a pas de jour que je ne
le'voie ; c'eſt un Prothée ; il change de
forme à tout moment : c'eſt une ombre
qui me fuit. Tantôt , enfermé dans une
voiture , il y paſſe des jours entiers pour
me voir un inſtant à ma fenêtre. Si je
fors , il eſt ſur mes pas en femme , en
moine , en pauvre. Un foir , il étoit en
afficheur , monté ſur ſon échelle , qui
nous regardoit ſouper.
HENRY pere. Toutes ces folles démar .
ches prouvent qu'il penſe encore à elle.
Mde HENRY. D'accord ; mais que ne
demande-t-il Lucile ? Craint- il un refus ?
Veut - il un mariage ſecret ? J'y confens
de toutes les manieres; je le préférerois à
-
46 MERCURE DE FRANCE.
M. Cambre: mais fi Lucile penſe diffé
remment , c'eſt à elle à prononcer...
HENRY fils. Si ma foeur vouloit parler
, vous feriez moins étonné de la réſerve
de M. Baillier.)
LUCILE . Que voulez - vous dire , mon
frere ? Expliquez - vous .
HENRY fils. Volontiers : mais vous
he vous fâcherez pas.
LUCILE. Non , je vous jure.
HENRY fils. A la bonne heure ; voyons.
Vous ſaurez donc que parmi les
papiers de ma ſoeur j'ai trouvé une lettre
de M. Baillier , qui la prioit d'apprendre
par coeur le rôle qu'elle devoit jouer dans
une petite piece de ſa compoſition , qu'il
lui envoyoit. Je l'ai chez moi, je vous
la ferai voir , & vous conviendrez que ſi
M. Baillier n'a pas épouſé ma ſoeur , c'eſt
qu'elle n'a pas adopté le plan qui lui convenoit.
20
HENRY pere. Eh ! que ne vas - tu la
chercher ? Nous en jugerons.
HENRYfils. Je n'ai pas ma clef: mais
fans me rappeller précisément les phraſes
de ce Drame , je vous en dirai le ſens.
C'eſt une converſation entre mon pere ,
ma mere , ma ſoeur & M. Baillier , fur le
mariage de mes foeurs , le bonheur dont
L
NOVEMBRE. 17748 47
elles jouiſſent. M. Baillier fait de l'union
conjugale l'éloge le plus féduiſant. Ma
foeur répond que s'il étoit pénétré de ce
qu'il dit , il ſe marieroit. M.Baillier s'excuſe
ſur ſon âge , qui l'approche des infirmités
; enfinqu'un pareil partin'eſt pas propofable.
Ma foeur prétend qu'il y a des
femmes à ſentimens qui pourroient le
- préférer. Après beaucoup de diſcours , ma
foeur avoue qu'elle feroit de ces femmes-la .
M. Baillier doute de ſa ſincérité ,& la menace
de lui préſenter un époux de fon âge.
Lucile l'accepte , & le défie de la trouver
en oppoſition avec elle-même. Après
un inſtant de réflexion , elle lui dit : faites
votre expérience vous - même , épouſezmoi.
M. Baillier & ma mere prennent ce
propos comme une plaifanterie. Ma
ſoeur leur affirme qu'elle n'a dit que ce
qu'elle penſoit. Mon pere lui reproche
l'indifcrétion de s'expoſer à un refus. M.
Baillier dit : non Monfieur ; elle ne l'éprouvera
pas : je ſuis trop flatté de fa
franchiſe , & le ſentiment qu'elle me faic
éprouver m'eſt trop cher pour l'étouffer.
Je n'y mets qu'une condition : c'eſt le fecret.
Des obſtacles invincibles s'oppofent
à la publicité. Nous paſſerons le contrat
quand vous voudrez. Je me charge
48 MERCURE DE FRANCE,
de la dot de votre fille ; elle vous prie
par ma bouche d'accepter 600 liv. de
rente ſut vos deux têtes .
Que répondez - vous ma ſoeur? Cela
eſtil vrai ?
LUCILE. Je conviens de la vérité du
fait: c'eſt un tort que vous avez raiſon
de me reprocher dans votre ſyſtême ,
mais il faut ſe mettre à ma place avec des
vues ſur M. Cambre.
JULIE. Vous lui avez tout facrifié ,
même l'avantage de vos parens .
HENRY pere. Laiſſons cela. Quels
ſont vos derniers ſentimens ? Sur quoi
pouvons - nous compter définitivement ?
LUCILE. Sur ma foumiſſion , en préférant
le choix que vous aurez approuvé.
J'eſpere que les bons procédés de M.
Baillier effaceront le ſouvenir d'un homme
qui m'auroit été plus agréable.
f
?
C
Π
HENRY pere. A merveille. J'aime
qu'on foit fincere ; c'eſt la ſeule vertu qui
répare ou fait pardonner les torts & les
erreurs. Embraſſe moi , ma fille. Je ſens
tout le mérite que tu as de réſiſter & de
vaincre ton penchant.
1
Mde HENRY. Seriez-vous d'avis que
j'aille voir M. Baillier. Je ſuis cenſée tout
ignorer. Je paroîtrai inquiette de ſa ſanté.
J'amenerai
NOVEMBRE. 1774. 49
:
Je ferai venir la converſation fur ma
fille. Je peindrai mes inquiétudes ſur ſa
triſteſſe dont je ne puis pénétrer la cauſe,
& peut-être n'aurai-je pas de peine à le
ramener , ſi l'amour lui parle encore.
LUCILE. Un mot , s'il vous plaît. J'oubliois
de vous dire que depuis huitjours
je ne l'ai pas apperçu.
HENRY fils . Oh! J'en fais la raiſon.
• Sa mere étoit fort mal; il y a apparence
qu'il ne l'a pas quittée: mais une choſe
m'inquiette , ſi elle est vraie ; tous vos
projets font renverſés .
1
HENRYpere. Comment ! Qu'eſt ce que
c'eſt ? Vous favez , mon fils une choſe qui
-nous intéreſſe, & je l'ignore.
• HENRY fils. Je l'ai appriſe ce matin:
je ne ſais ſi je dois...
JULIE. Mon Dieu! Que vous m'impatientez
, mon frere , avec votre difcrétion!
Ne vaut-il pas mieux ſavoir tout de ſuite
ce qu'on a à craindre , que de l'apprendre
ſucceſſivement ?
HENRY fils. J'étois dans une maiſon :
on y liſoit une lettre inférée dans le ſecond
Mercure d'Octobre. Je ne m'en
rappelle pas exactement le contenu : mais
je me souviens qu'elle eſt terminée par
✓une propoſition que fait un Amateurdes
D
50 MERCURE DE FRANCE .
arts , d'épouſer une Demoiselle , qui ,
pour tout bien , aura de la vertu , des talens
& de la figure..
JULIE. Eh bien ! Quel rapport y a-t-il ,
je vous prie , entre ma ſoeur & les Arts ,
les Amateurs , les Talens & le Mercure
d'Octobre ? Ma foi , mon frere , je crois
que vous déraiſonnez.
HENRY pere. Comment ! mais je me
rappelle en effet ... J'ai lu cette lettre..
Il ſe pourroit....
Mde HENRY. Expliquez - vous donc :
je ne conçois pas....
HENRY pere. Quoi , ma femme! tu ne
te doutes pas de l'intérêt que ta fille peut
y prendre?
Mde HENRY. Ah , mon Dieu ! Seroitelle
de M. Baillier ?
HENRY fils. Je ne vous l'aſſure pas ,
mais on me l'a dit.
LUCILE. O Ciel! Eſtil poſſible !
Mde HENKY. Chut ! On frappe
Qu'est - ce ! Ouvrez ! ... Entrez !
SCENE III & derniere.
T
Les Acteurs précédens ; UN COMMIS- COLL
SIONNAIRE .
PALE COMMISSIONNAIRE. Un billet
NOVEMBRE. 1774. 5
d'enterrement. [Il s'en va , le frere prend
Le billeted L
LUCILE. Voyons donc de qui..
HENRY fils. (D'un air embarraffé après
avoir lu. ) Vous ne connoiſſez pas la
perſonne... C'eft ... C'eſt bọn à déchirer.
- Ces papiers portent toujours malheur .
LUCILE. Eh ! bien ! vous le déchirez...
Je veux le voir
T
HENRYfils. Vous êtes trop curieuſe...
Cette leçon vous corrigera.
LUCILE. Ah , ma mere ! ce myſtere
m'annonce la mort de Mde Baillier.
Tout eft perdu. Je n'ai plus d'eſpoir.
HENRY fils. En effet , cette mort levoit
tous les obſtacles , & votre indéciſion ma
foeur , .. mais , mon pere , elle s'évanouit,
foutenez - la.
Mde HENRY. Ah, ma fille!
JULIE. Sa conduite eſt bien imprudente:
elle eft , en vérité, d'unehauteur,
d'une méfiance , d'une inconféquence ,
d'une impatience ! Elle veut toujours dominer
, & que tout... 1
Mde HENRY. Ménagez votre foeur :
n'eſt - elle pas affez punie ? Plaignez - la
plutôt que de la blamer no
JULIE Maisdevoit-elle... d'elle-même..
fans confultero
HENRY fils. Vous choififiez bien le
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
moment de faire des leçons , quand ellea
perdu connoiſſance ! Donnez- moi votre
lacon.
JULIE (cherchant dans sa poche) tenez ,
le voilà. ;
HENRYfils. Quoi ! C'eſt de l'eau de
bouquet.
Mde HENRY.
ز
prenez du vinaigre....
Délaſſez - la.... Ouvrez donc la fenêtre,
mon mari.
LUCILE Ah ! ... Ah! Ah! ...
Mde HENRY. Allons , courage : la voilà
qui revient à elle.
LUCILE. Mamere , pardonnez. Ah ! mon
pere , ne m'accablezpas de vos reproches.
Dieux ! que je me fuis cruellement trompée!
Je n'ai point d'excuſe. Gardez moi le
ſecret : fi l'on ſavoit mon avanture , on
diroit avec raiſon , qui refuse muse.
AMademoiselle de B*** , fursa réputation
littéraire .
VO OTRE plume peut tout; ma défaite en fait foi
On eſt bientôt forcé de lui rendre les armes ,
Chacun en dit merveille ; eh ! qui fait mieux que moi
Combien elle ajoute à vos charmes ?
La plume de la Suze a moins de volupté :
NOVEMBRE. 1774. 53
Habile à polir un ouvrage ,
Elle embelliſſoit le langage ;
La vôtre embellit la beauté..
Son triomphe la rend ſi vaine ,
Qu'elle en veut aux Docteurs des quatre Facultés
Comme une plume ultramontaine ,
Elle attaque nos libertés.
Sa candeur eſt ſure de plaire.
Ce n'eſt pas aſſez la louer :
Qui la connoît doit avouer
Qu'il n'en eſt pas de plus légere.
A l'Ecoliere d'Abélard
Elle eût enlevé ſa conquête :
Jadmire avec quel goût , quelle grace , quel art ,
Elle flotte fur votre tête.
!
Par M. de la Louptiere.
A Mademoiselle *** qui étoit attaquée du
ver folitaire.
LE plus beau fruit voit chaque année
Plus d'un ver l'attaquer juſques dans ſon pepin ;
Ne ſoyez donc pas étonnée
Si le ver ſolitaire est né dans votre ſein.
Trop de goût pour la ſolitude
Peut engendrer ce ver , funeſte à vos attraits ;
De tous les maux l'ennui fut toujours le plus rudes
U eſt bon d'être deux pour repouſſer ſes traits.
1
Par le même.
D3
St MERCURE DE FRANCE.
1
Tor
A. M. DE LA HARPE.
of qui , dans tes eſſais , déployant ton génie ,
Des lauriers de l'Académie
As vu ton jeune front couronné tant de fois !
O chantre de Warvick ! laiſſe la calomnie
Elever ſa coupable voix.
De tes vils ennemis qu'importe la colere ?
Melpomene t'appelle à des ſuccès nouveaux.
Cenfuré par Fréron , applaudi par Voltaire ,
Pourfuis ta brillante carriere ,
Et du poids de ta gloire accable tes rivaux.
Tout doit contre l'envie animer ton courage :
Eh ! quel favorable préſage ,
Quel augure flatteur pour tes nobles travaux !
Du Sophocle Français captivant le fuffrage ,
Tu réunis dans ton jeune Age
L'amitié d'un grand homme & la haine des ſots.
i
ز
Par M. François de Neufchâteau , de
pluſieurs Académies.
L'EXPLICATION EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du ſecond volume .
du mois d'Octobre 1774 , eſt le fecret :
t
NOVEMBRE. 1774. 55
a
celui de la ſeconde eſt la parure ; celui
de la troiſieme eſt la frivolité ; celui
de la quatrieme eſt la faulx . Le mot
du premier logogryphe eſt negre , où ſe
trouvent re, erne , ré , ger , ere , ne&gêner ;
celui du ſecond eſt marbre , où l'on trouve
arbre ; celui du troiſieme eſt livre , où ſe
trouve ivre.
N. B. Dans le second Mercure d'Octobre , p. 64 ;
LISEZ le mot de la troiſieme énigme eft EPITAPHE ,
celui de la quatrieme est le CUREDENT.
A
ÉNIGME.
u fiecle d'or ,, temps ſans éclat,
Une trompette eft mon bagage :
Les deux ſuivans doublent mon équipage;
Le dernier me remet en mon premier état.
Par M. ***.
Je
AUTRE.
E fuis fait pour une femelle ,
Toujours mere de cinq enfans ,
D 4
56. MERCURE DE FRANCE .
1
• De même âge & fi dépendans
Qu'on les feroit périr en les ſéparant d'elle.
Je ſers également dans toutes les ſaiſons :
Mais ſouvent on m'oppoſe à deux effets contraires ;
La Coquette me porte aux jours caniculaires ,
Et la fimple Bergere aux temps des aquilons .
Souple de ma nature ; au rapport de l'hiſtoire
Je fus cauſe , est-il dit , qu'on fit la paix d'Utrecht ;
Chez nos preux Chevaliers j'ai ſouvent eu la gloire
D'engager le combat pour maint & maint objet.
Par M. Hubert .
J
AUTRE.
E fuis né remuant , aimant la liberté ,
Et m'occupant du ſoin de rendre la ſanté,
Pour un tel bien , ſachez que le plus fage ,
Quand il me voit , ſe tourne , & change de viſage ; :
A peine ſuis -je entré qu'il me pouffe dehors ,
Et , s'il a de l'humeur , Dicu fait comme je fors .
)
:
LOGOGRYPHE.
N'ATTENDEZ 'ATTENDEZ pas , Lecteurs , pour ſavoir qui je ſuis ,
Que je vous faſſe au long le portrait de mon être
:
NOVEMBRE. 1774. 57
On me fait de coco , de cryſtal ou de buis :
Mon uſage & cela va me faire connoître.
Symbole révéré , j'accompagne en tous lieux
Le Capucin , l'Hermite & la Religieuſe.
La Dévote ignorante, en poſture pieuſe ,
Me ſerrant dans ſes maius , converſe avec les cieux.
D'abord j'offre à celui qui mon tout décompoſe
Un vent qui le fait rire & ne ſent pas la roſe ,
A table , un uftencile , un autre pour le feu ,
Celui que vers le but on jette à certain jeu ,
Un fruit délicieux , un ornement d'Eglife ,
Ce que laiſſe un enfant au bas de ſa chemiſe ,
L'animal ennemi d'un animal rongeur ,
-Ce que prend & que laiſſe au coche un voyageur ,
Le pain qui n'eſt pas cuit , vous trouverez encore
L'une des qualités du pere de PAurore ,
Certain cordon voiſin de deux voiſins charmans :
Je m'explique, charmans quand ils n'ont pas vingt ans ,
Mal qui dnrcit ſouvent une main ouvriere ,
Le lieu gras où le boeuf attend la Cuiſintere ,
Un muet interprete auprès des Souverains ,
La couleur de celui qui quitte les humains ,
Moitié d'une capotte , un terme militaire.
Encore un mot , Lecteurs ; ce que fait un Notaire ,
Quand deux futurs époux , aſſurés de leur foi ,
Demandent , pour leurs biens , les ſecours de la loi.
f
DS
58 MERCURE DE FRANCE.
SANS
AUTRE.
ANS changer les fix pieds qui forment ma ſtructure ,
Je préſente , Lecteur , deux objets différens :
Dans l'un , je ſuis une antique parure ,
Et dans l'autre , née au printemps ,
Mon féjour fut au bois fixé par la Nature :
Mais rencontrant en moi le plaiſir de deux ſens ,
L'induſtrieuſe agriculture
Me tranſporta dans tes jardins rians ,
Et fut , en leur prétant de nouveaux ornemens ,
T'offrir une agréable & faine nourriture.
Mais laiſſons là mes divers agrémens ;
Paſſons à mes métamorphofes :
Eh bien ! ſi tu me décompoſes ,
Tu trouveras , ſans faire grand effort ,
Du plaideur malheureux qui demande juſtice ,
Ce qui ſouvent vuide le coffre fort :
Pourſuis , & tu verras au haut d'un édifice
Un morceau de ſculpture en ornement placé.
De la Déeſſe de Cythere
Je t'offre encore une eſcorte ordinaire;
Un cri par la ſurpriſe ou la douleur pouffé ;
Un titre qu'on n'acquiert qu'en ceignant la couronne
Aux feuls amans de la fiere Bellone;
1.
NOVEMBRE. 1774. 59
Un habit autrefois parmi nous conſacre;
: :
Ce qu'on eſt ſouvent moins qu'on ne veut le paroître;
Un poiffon plat & que la mer voit naſtre ;
Pour la charpente un bois tout préparé ;
Un fluide élément , auteur de notre terre;
Le lieu dans lequel l'aigle éleve ſes petits ;
Un vin dont la liqueur pétille au bord du verre ;
Une carte , un métal employé dans la guerre ,
Trois notes de musique , une plante étrangere ,
Chez les Orientaux aliment néceſſaire ;
Ce qu'eſt le port , le ton des nouveaux parvenus ,
Les ſoutiens d'une roue , une étoffe de laine .
Mais tu me tiens , Lecteur ; je ne dis rien de plus :
Il eſt bien temps de prendre haleine.
:
Par M. F. P. F. de Nifmes.
H
AUTRE.
ONNEUR à la cuiſine & gloire au cuiſinier !
Je t'offre , ami Lecteur , un plat de mon métier ,
Que l'on peut , fans pécher , fêter en abſtinence.
Grand bien te faſſe ... Allons ; pour le deffert
Débrouille , en calculant , de mon difcours difcret
Les ſinuoſités . Ah ! vive la ſcience !
En dépit de J... J... & de ce qu'il en penſe.
Co MERCURE DE FRANCE.
Sans changer ſes cinq pieds tu trouveras d'abord :
Le bout du bras d'un homme , à préſent changeons l'ordre,
Car du trouble ſouvent on voit naître l'accord.
J'apperçois une note , un animal qui mord ,
Qui du moins quelquefois fait ſon ſalut de mordre ,
Il eſt vrai que ſon nom n'eſt ici qu'en latin ,
Mais qu'iniporte ? Après lui vient un onguent benin ;
Eſt-it bon , diras-tu , pour guérir la morſure ;
Ma foi , je n'oferois en garantir la cure :
Un fauxbourg de Byſance , un meuble très-mordant
Et tout criblé de trous qui lui ſervent de dents ;
Un terrein frais & gras , excellent pâturage .
Faut- il , mon cher Lecteur , s'épuiſer davantage ?
Te faire voir encor un roc ſur le rivage ,
Le beaupré d'un navire , un terme de brelan ,
Certain verbe latin qui toujours fignifie
Faites graces , pardonnez-moi ;
Un adverbe ; eſt-ce aſſez ? car ma liſte eſt finie.
Aſſez ou non , Lecteur , arrange tai
Par M. A. Mauger , de Rouen.
Novembre. 1774
61.
LES CAPRICES,Romance deM. de
SaintLambert.
Musique deM.Grétry
Mon destin auprés de Cli
Accompagnement deClavecinoudel'iano forte
meneVari-eàchaque inftant du
jour;Un ca-price inf-pi- reJa
62. MercuredeFrance.
haine,Un autre lui rend
fon a mour
Elle m'a dit: Lindor,je t'aime
L
Ton coeur a mérité ma foi .
Elle m'a dit à l'inftant même
Lindor, je me moquois de toi.
L
Au moment où ſa voix m'appelle,
Climene ſonge à m'éviter :
Je ne vais chercher auprès d'elle
Que le regret de la quitter. :
Elle eſt triſte dans mon abfence,
1
NOVEMBRE. 1774. 63
Et mépriſe alors mes rivaux ;
Elles les loue en ma préſence ,
Et leur parle de mes défauts. 2020 1
Mes tourmens pour elle ont des charmes
Elle cherche à les irriter ;
Et je la vois verſer des larmes
1
Lorſque je viens les lui conter.
:
Je lui portois des fleurs qu'elle aime
Elle les prit avec dédain ,
Elle me donna le ſoir même
La roſe qui paroit ſon ſein.
:
Un jour Climene moins cruelle,
Avoit pris ſoin de me calmer ,
Et je m'enivrois auprès d'elle
700%
Du bonheur de plaire & d'aimer.
い
Dans la plus profonde triſteſſe
Je la vis bientôt ſe plonger
Je l'offenſois par mon ivreſſe ,
Mes plaiſirs ſembloient l'affliger.
T
Elle eſt ſimple , fans artifices ,
Nul amant n'a tenté ſa foi ,
Et fidelle dans ſes caprices ,
210
১
64 MERCURE DE FRANCE.
Elle n'aime & ne hait que moi.
Beauté ſi ſage & fi terrible ,
Souvent aimé , jamais heureux ,
Que tu fois cruelle ou ſenſible ,
Je n'en ſuis pas moins amoureux.
Par tes rigueurs du ton abſerice
Ceſſe de déchirer mon coeur :
Je t'aimerois fans inconſtance ,
Quand tu m'aimerois fans humeur.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Cours complet de Mathématiques Par M.
l'Abbe Sauri, ancien profeſſeur de
philofophie en l'univerſité de Montpellier;
5 vol. in 8°. avec figures. A
Paris , chez Ruault , libraire , 1774 ,
prix rel. 36 liv.
CEE cours eſt plus complet que ceux
qui ont paru juſqu'à preſent. L'arithmétique
, l'algebre , les ſéries , la géométrie,
la théorie des ſinus , la trigonométrie
rectiligne& fphérique ,y font traitées
d'une
NOVEMBRE. 1774. 65
d'une maniere auſſi claire que profonde ;
les ſections coniques y font bien déve-
Joppées; on y trouve tout ce qu'on peut
defirer fur les courbes algébriques , la
conſtruction des problêmes géométriques
, les courbes tranſcendantes & à
double courbure , avec la méthode de
trouver les racines des équations par le
moyen des courbes & du quarré analytique.
La ſeconde partie de ce cours , renfer-
-mée dans les trois derniers volumes , eſt
diviſée en quatre ſections: la premiere
contient les principes généraux du calcul
différentiel , & du calcul intégral ;
les applications du calcul différentiel aux
ſous-tangentes , ſous-normales , tangentes
& normales des courbes , foit algébriques
, ſoit tranſcendantes , & aux
queſtions importantes des maximis &
minimis. L'Auteur examine quelles font
les conditionsque doivent avoir les fonctions
algébriques à tant de variables qu'on
voudra , pour être ſuſceptibles du maximum
ou du minimum. Il traite auſſi des
maximis & minimis de la ſeconde eſpece
, dont il n'a été queſtion dans aucun
ouvrage françois ;les rayons de courbure ,
les points d'inflexion & de rebrouſſement
de toutes les eſpeces , les cauſtiques par
E
66 MERCURE DE FRANCE.
réflexion& par réfraction , & l'uſage du
calcul différentiel dans la recherche des
racines des équations. Les notions qu'il
donne ſur la nature des différentielles ,
font claires& fatisfaiſantes ; il paroît même
démontrer que Newton & Euler ſe
font trompés dans l'idée qu'ils s'en formoient.
Enfin M. Sauri termine cette
ſectionpar lecalcul des différences finies ,
dont il fait voir l'uſage dans la doctrine
des ſéries.
: La ſeconde ſection comprend les applications
du calcul intégral à la géométrie.
On y trouve la méthode de quarrer
&de rectifier les courbes , la maniere de
trouver le centre de gravité des figures
&des folides , la méthode inverſe des
tangentes , & l'application du calcul dif.
férentiel& intégral aux courbes à double
courbure. L'Auteur confirme toujours la
théorie par les exemples , & réſout les
plus beaux problêmes qui ont rapport
aux queſtions qu'il traite.
Dans la troiſieme ſection M. l'Abbé
Sauri donne les méthodes dont on peut
ſe ſervir pour intégrer les formules & les
équations différentielles de tous les or
dres à une & à pluſieurs variables ; on y
apprend à connoître dans quels cas une
différentielle d'un ordre quelconque ,
NOVEMBRE. 1774. 67
ל
1
peut être intégrée un certainnombre de
fois dans l'état où elle eſt. Tout ce qu'on
a trouvé de plus intéreſſant ſur le calcul
intégral , depuis que les plus grands Géometres
s'en font occupés , eft renfermé
dans cette ſection , qui tiendra lieu de
pluſieurs volumes à ceux qui voudront
approfondir cette partie , la plus abſtraite
de la haute géométrie. L'Auteur n'oublie
pas de développer le beau calcul des variations
avec les conféquences qu'on peut
entirer pour la perfection du calcul intégral.
Il fait auſſi l'application du calcul
des variations aux queſtions des maximis
& minimis , que l'on ne peut réfoudre
par le calcul différentiel. Iltraite afſſez au
long le fameux problême des trajectoires
orthogonales & réciproques , & des ufages
du calcul intégral dans la recherche
des courbes , par quelque propriété don.
née.
La quatrieme ſection contient l'applie
cation du calcul fini & du calcul infinitéſimal
, aux plus beaux problêmes de
mécanique , de phyſique , de manoeuvre
des vaiſſeaux &d'hydrodinamique. L'Auteur
apprend à meſurer la hauteur des
lieux par le moyen du barometre; il
parle de la muſique & de l'optique ; il
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
développe la belle théorie des forces
phyſiques , dont a parlé auſſi le ſavant
Boſcovich , dans l'ouvrage qui a pour
titre : Theoria Philofophiæ naturalis , reducta
ad unicam legem virium in natura
exiftentem ; théorie qui n'eſt preſque pas
connue en France. M. l'Abbé Sauri traite
encoredes forces attractives& répulſives ,
qui font mouvoir les corps ; deseffets de
P'attraction , relativement à l'aſcenſion
des liqueurs dans les tubes capillaires , &
aux flux & reflux de la mer ; enfin il fait
l'application de cette belle théorie à la
phyſique.
: Cet expoſé de l'ouvrage de M. l'Abbé
Sauri fait voir qu'il étoit difficile d'y
réunir plus d'avantages . ,, On peut par
,, le moyen de ce livre , dit M. de La-
„lande qui en a été le cenſeur , appro-
,,fondir les mathématiques plus facile-
و د
ment & en moins de temps qu'on
„ne pourroit le faire avec le ſecours dif-
„pendieux d'un grand nombre de livres
,, étrangers &de mémoires de différentes
„Académies , dont on pourra ſe paſſer
و د
au moyen du nouvel ouvrage de M.
,,l'Abbé Sauri " . *
Eloge de Marc- Antoine Muret , Orateur
des Papes & citoyen Romain , pronon
NOVEMBRE. 1774. 60
>
1
১
:
:
cé le 22 Août 1774 , avant la diſtribution
des prix du College Royal
de Limoges ; par M. l'Abbé Vitrac ,
Profeſſeur d'Humanités.
Patridque creatus eâdem.
OvID . Met. 13 .
i
Brochure in - 8° . A Limoges , chez
Martial Barbon , Imprimeur du Roi.
***L'éloge de l'homme de lettres doit
être celui de ſes écrits , parce que fon
hiſtoire doit étre le tableau de ſes con
noiſſances. C'eſt ce tableau que l'Orateur
nous préſente ici. Nous avons de Murer
des Oraiſons , de très - bonnes notes fur
différens Auteurs claſſiques , des leçons
diverſes , des poëſies écrites avec pureté
&avec élégance , mais ſansgénie & fans
chaleur. On y reconnoît plutôt l'huma
niſte que le poëte. Ce n'eſt point-là toutà-
fait l'idée que l'on prendra des poëſies
de Muret en lifant ſon éloge ; mais il
étoit bien permis , fans doute, à l'Orateur
,de faire valoir avec avantage, dans
une chaire du College de la ville de Li-e
moges , les talens d'un homme de lettres.
qui a pris naiſſance en cette ville.
大
MERCURE DE FRANCE.
1
Tous les écrits de Muret font en latin.
CetEcrivain s'étoit acquis de bonneheure
une grande facilité d'expreſſion & un
bon goût de latinité , par la lecture aſſidue
des Auteurs du ſiecle d'Auguſte. Il a
beaucoup contribué , par ſes études , au
progrès des lettres. L'éloge que nous annonçons
étoit donc un tribut dû à ſa mémoire,
M. l'Abbé Vitrac n'a pas omis de
faire mention des Juvenilia & autres
écrits de la jeuneſſe de Muret; mais il
ne les a rappelés que dans la vue d'inſpi-
Ter aux gens de lettres de l'éloignement
pour ces fortes d'ouvrages. „ Ne parlons
,,point ici , dit l'Orateur , des ſatires de
Muret. Il avoitle coeur trop bien fait ,
,, l'ame trop ſenſible , pour multiplier
,des ouvrages qui décelent preſque tous
,jours dans leur Auteur , plus de cette
„malignité ingénieuſe qui déchire les
,,hommes , &de cette miſantrophienoire
, qui les hait , que de ce ſentiment gé-
, néreux qui veut faire aimer la vertu&
rechercher le beau , & de ce zêle
,, eftimablequi veut faire déteſter le vice
,, ou le mauvais goût. Oublions des pro-
„ductions qui , dans la maturité de l'âge ,
,,lui firent verſer des larmes , & regrettons
en général que dans les premiers
fruits de fa verve, il n'ait pas aſſez ref-
1
1
NOVEMBRE. 1774. 78
„ pecté la décence & les moeurs. Dans
,, l'effervescence d'une bouillante jeuneſ
,, ſe , l'on prend ſouvent les ſaillies des
,, paffions pour l'enthouſiaſme du génie ,
,,& l'on ne ſe rappelle point affez que
,, le vrai Poëte doit être chaſte comme
,, les Muſes qui l'inſpirent ",
Muret peut être regardé comme unmodele
pour ceux qui s'occupent à éclaircir
les écrits des Anciens ; &l'ondoit ſavoir
gré à l'Orateur d'avoir pris en mainla
défenſe de ce genre d'érudition ſi utile ,
mais aujourd'hui ſi négligé. ,, Il eſt , dit-
- ,, il , un genrede travaux littéraires , que
,, dédaignent les eſprits ſuperficiels , pour
,,qui ils ſeroient plus néceſſaires , mais
,, que favent eſtimer les vrais ſavans ,
,,pour qui ils ſembleroient moins utiles ;
,,travaux pénibles , qui demandent l'ap
,,plication la plus foutenue;travaux épi-
,, neux , qui exigent les recherches les
,, plus profondes; travauxdégoûtans , qui
,, requierent les diſcuſſions les plus labo-
,, rieuſes. Répandre un jour lumineux fur
2
"des traits obfcurs , rétablir dans leur
,, pureté primitivedes textes mutilés; rap-
„procherdes faits épars ;rechercher l'ori-
„gine d'un uſage antique: tel eſt leur
,, objet. Beaux-arts , hiſtoire , cronolo
E 4
12 MERCURE DE FRANCE.
,, gie , géographie ancienne , mytholo .
„ gie , génie des langues; tout eſt du
, reffort du Commentateur. Goût sûr ,
„ érudition vaſte , tact délicat , ſagacité
,, judicieuſe; tels doivent être ſes talens .
;,Analyſes raiſonnées, critiques motivées,
,, interprétations exactes , éclairciſſemens
و,néceſſaires;tels doivent être les fruits
ودde fes veilles. Un tel Ecrivain peut-il |
,, n'être pas eſtimable , puiſqu'il eſt ſi
,, utile ? Et, par ſes travaux , n'acquiert-
,, il pas des droits légitimes ſur la recon-
,, noiſſance, des gens de lettres ? Or , qui,
,,dans ce genre , ſe diftingua mieux que
„ Muret ? Avec quel foin il bannit de ſes
ووcommentaires ce luxe d'une érudition
,,hériſſée , confuſe , ténébreuſe , qui re-
,,bute ; ce verbiage ſcientifique , obfcur ,
,, énigmatique , qui dégoûte ; ce pédan.
,, tiſme faſtueux , hyperbolique & ridi
„ cule , qui révolte ? Dans ſes obfer-
„vations , on retrouve toujours l'homme
de goût & jamais l'érudit infipide.
,, Muret avoit été admis dans le ſanc-
„tuaire des Muſes ,&le Poëte ſait répan-
„dre des fleurs fur tous les genres delittérature
auxquels il ſe conſacre".
**Cediſcours, purement écrit , & qui n'eſt
pas dépourvu de chaleur & d'intérêt , ne
1
NOVEMBRE 1774. 73
fait pas moins d'honneur à l'Orateur qu'à
Muret même , qui en eſt l'objet. Cet
Ecrivain du ſeizieme ſiecle s'étoit ſi bien
familiariſé avec les écrits des anciens
Auteurs , qu'il pouvoit facilement en imiter
le ſtyle. Il réuſſit même à faire prendre
le change en fait de poëfie au célebre
Scaliger , qui croyoit fon jugement infaillible
en matiere de littérature. Muret
lui montra des vers de ſa façon , comme
étant de Trabéa , ancien Poëte Comique.
Scaliger le crut , flatté de cette découverte
, il les cita comme anciens dans la
premiere édition de fon commentaire ſur
Varron de re rustica. Mais ayant ſu depuis
cette ſupercherie de Muret, il ne
lui pardonna jamais d'avoir été ſa dupe.
Il eut même la cruauté de favorifer par
des épigrammes ſanglantes , les tracafferies
, que les ennemis de Muret ſuſcitoient
à cet homme de lettres , afin de
l'obliger de quitter une chaire qu'il avoit
à Toulouſe. Dans le voyage que fit ce
Profeſſeur pour aller chercher en Italie
le repos& latranquillité qu'on lui refuſoit
en France , il tombadangureuſement malade.
Deux Médecins furent appellés en
conſultation ſur la maladie. Après avoir
long - temps difcouru de choſes & d'au-
১
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
tres en latin , ne croyant pas que le malade
, dont l'extérieur étoit très-négligé
l'entendît , la converſation tomba enfin
fur un nouveau remede dont on n'avoit
point encore fait d'épreuve , & l'un dit
à l'autre : Faciamus experimentum in corpore
vili. Muret, épouvanté du danger
où il étoit, ſe leva du lit auſſi-tôt que
les Médecins furent fortisdeſa chambre;
il continua ſa route , & la crainte du remede
qu'on lui préparoit , fitceque n'auroient
peut-être pas fait tous les ſecours
de la pharmacie; il ſe trouva guéri de
fon mal. Muret , retiré à Rome , s'acquit
l'amitié du Pape Grégoire XIII & des
Cardinaux; il y enſeigna la philofophie
& la théo'ogie. Dix ans avant fa mort ,
qui arriva le 4 Juin 1585 , il fut promu
aux ordres ſacrés , & remplit ce faint
miniſtere avec édification.
Dialogue entre Lulli , Rameau & Orphée ,
dans les champs Eylfées ; par М. М***.
Brochure in -80. A Paris , chez Stoupe,
Imprimeur - Libraire.
ORPHÉE va trouver Lulli & Rameau
dans les champs Elysées ,& leurannonce
!
NOVEMBRE. 1774. 75
} }
>
A
>
la révolution que le cygne dela Germanie
, M. le Chevalier Gluck , va opérer
dans lamuſique françoiſe. Le nom d'Or.
phée qui , ſuivant l'hiſtoire , étoit poëte,
philofophe & muſicien , & poſſédoit à
un degré éminent la plénitude de l'art
puiſqu'il réuniſſoit les talens d'inventer ,
de compofer & d'exécuter , ſemble annoncer
au Lecteur des réflexions lumineuſes
ſur la muſique ; mais Orphée ſe
contente ici de louer M. Gluck d'avoir,
dans fon opéra d'Iphigénie , mis tous fes
choeurs en action . ,, Le choeur , dans le
,, commencement de la tragédie, conti-
,, nue-t- il, étoit une aſſemblée de gens
,, qui chantoient , en danſant un hymne
,, en l'honneur de Bacchus. Les Athé-
,,niens ayant introduit cette cérémonie
,, dans leur rôle , la firent avec beaucoup
,, d'appareil & de magnificence: il y
,,avoit un choeur de muſique accompa-
,,gné quelquefois de plus de cinquante
,, perſonnes , & les danſes étoient réglées
,,& figurées. Dans la fuite , le poëte
,, Theſpis inventa les épiſodes vers l'an du
,,monde 3530 , introduisant un Acteur
,, qui récitoit quelques diſcours fur un
,, ſujet approchant de celui de la trage-
,,die , & paroiſſoit entre deux chants de
,, choeur , pour donner lieu aux muſiciens
76 MERCURE DE FRANCE.
,,& aux danſeurs de ſe repoſer. Quel-
,, quefois le choeur chantoit ſeul toute la
,, tragédie , & n'avoit aucun acteur prin-
„ cipal. Le perſonnage introduit par
,, Theſpis fut nommé Protagoniste , c'eſt-
,, à-dire , premier acteur ; celui d'Eſchyle
„ Deutéragoniſte , ſecond acteur ; & celui
ودde Sophocle , Tritagoniſte , troiſieme
,, acteur. Quand les acteurs furent in-
,,troduits , le choeur étoit conſidéré com-
,,me un autre acteur , dont le chef ſe
,, nommoit Coriphée ; & il étoit toujours
,,mis en action ".
-
C'eſt donc , répond Lulli , pour imiter,
les Anciens que l'Auteur d'Iphigenic a
introduit cet uſage ? Non certainement
, reprend Orphée ; c'eſt qu'il a
trouvé que celui que vous aviez adopté
étoit hors de la vraiſemblance . -Eft-ce
là tout fon mérite ? demande Rameau
Orphée avoit ici un beau ſujet de difcourir;
mais il paroît qu'il n'aime pas
les queſtions. Il répond à Rameau : ,, Je
n'ai pas le temps de m'entretenir avec
„ vous , parce qu'il faut que je cherche
Euridice "; allufion à l'opéra d'Orphée
& Euridice de M. Gluck. Orphée termine
cependant ce dialogue par faire aux
deux muficiens françois cet aveu ingénu.
Toutes les perſonnes de goût diſent
NOVEMBRE. 1774. 77
コ
que M. Rameau a mis trop d'art dans
fon harmonie , & que vous n'en avez
pas mis affez dans votre mélodie ; au
„ lieu que l'Auteur d'Iphigénie a ſu réunir
à vos fublimes talens la fraîcheur du
„ coloris , la variété des nuances & la
vérité de l'expreſſion: en un mot , c'eſt
par la perfection de l'art ſoumis à la
nature , qu'il a eu l'avantage de l'em-
„ porter ſur vous".
"
Le jeu du Creffendo ou le Piemontois ; par
M. de B *** , des Ponts & Chauſſées.
Broch. in- 12 . A Paris , de l'imprimerie
de J. G. Cloufier.
LE Creſſendo eſt un nouveau jeu de
cartesqui tientbeaucoup dujeude la bête ,
&peut êtrejoué pardifférens nombresde
perſonnes ; mais il eſt plus varié & préſenteplus
de haſards que le jeu de la bête.
L'Auteur a donné à ce nouveau jeu le
nom italien de creffendo , parce qu'il y a
dans ce jeu des demandes de préférence
en couleur favorite double , favorite tri
ple & favorite quadruple , ce qui produiť
une multitude de coups divers , & qui
vont en augmentant de prix & de nombres
de levées les unes fur les autres. Les
78 MERCURE DE FRANCE .
regles de ce jeu font clairement expliquées
dans la brochure que nous venons
d'annoncer. Ces regles font aſſez ſimples ,
aſſez intelligibles & affez préciſes pour
ne donner jamais lieu à des difficultés
&à des queſtions embarraſſantes. L'Auteur
peut donc ſe flatter que ſon nouveau
jeude cartes ſeraadoptépar ces individus
déſoeuvrés , qui cherchent tous les moyens
de tuer le temps , qui paſſe ſi vîte.
Oraiſon funebre de très haut , très puiſſant
& très excellent Prince Louis XV, Roi
de France & de Navarre , prononcée
dans la Chapelle de l'Ecole Royale
Militaire , le 27 Sept. 1774 , par Meſſire
Mathias Poncet de la Riviere, ancien
Evêque de Troyes , Commandeur ec.
cléſiaſtique des Ordres Royaux de N.
D. de Mont Carmel & de St. Lazare
de Jérusalem; in 40. à Paris , chez
4. Deſprez , Imprimeur.
Dominus dedit illi gloriam regni.
Le Seigneur lui donna la gloire de la ſouveraineté
Au premier livre des Par. ch. 31.
,,QUELLE eſt cette gloire que le SeiNOVEMBRE.
1774. 79
1
→
,, gneur donne , qu'il n'appartient qu'au
,, Seigneur de donner, que les méchans
,, Princes ignorent , que les bons n'ob-
ود tiennentpas toujours , qui n'eſt le par-
,, tage que des Rois qui font dignes de
,, l'etre ? Est- ce la gloire des combats ?
,, L'ambition la cherche , l'humanité la
,, craint : elle fait les Conquérans , mais
ود
ود
elle détruit les hommes: elle eſt quel-
,, quefois de trop dans les Héros , &ne
.,ſuffit pas aux Rois.... Eſt-ce la gloire
des conſeils ? La fauſſe ſageſſe & la
,, véritable prudence la regardent égale-
,,ment comme leur appanage ; dédaignée
,, par les ames fortes, reſſource pour les
,, foibles , elle fait les politiques; ſeule ,
,, elle ne ſuffit pas aux Rois.... Eft - ce
,, la gloire des bienfaits? Elle eſt le prix
„de la généroſité ; la bonté en eſt le
,, principe , la grandeur l'annoblit : mé-
,,rite dans les hommes ordinaires , elle
,,l'eſt auſſi dans les Monarques; ſeule ,
.,elle fait les bons Princes: mais il faut
,, avec elle d'autres qualitéspour faire les
,, grands Rois. Aucune de ces qualités ,
„ajoute l'Orateur , ne renferme cette
,,gloire annoncée par mon texte; il en
,,faut tout l'aſſemblage. Qu'il eſtrarede
„le trouver dans un ſeul ! Il faiſoit celle
80 MERCURE DE FRANCE.
€
,,du Monarque que la mort nous a en-
„levé ". C'eſt ce que l'Orateur nous dé.
veloppe dans ce diſcours. Il rappelle à
notre mémoire la gloire d'un regne illuftré
par les ſuccès qui font les grands
Rois , orné des qualités qui font les bons
Rois , terminé dans les ſentimens qui
font les Rois pénitens& chrétiens ; regne
glorieux , vie bienfaiſante , mort chrétienne
, Dominus dedit illi gloriam regni.
Tel eſt l'ordre & le plan de ce diſcours ,
non moins inſtructif qu'éloquent. e
Oraiſon funebre de très-haut , très- puiſſant
& très- excellent Prince Louis XV, Roi
de France & de Navarre , prononcée
par M. la Cour , Chanoine de l'Egliſe
Cathédrale de Toul , & Promoteurgénéraldudioceſe
, au Service folemnel
que MM. les Officiers Municipaux de
ladite Ville y ont fait célébrer le 22
Juin 1774 ; in -4°. A Toul , chez Carez
, ſeul imprimeur libraire ; A Paris ,
chez Mufier pere.
Le tableau de la grandeur &dela gloire
du regne du Prince que nous pleurons
ne nous eſt ici préſenté que pour juftifier
nos regrets&animer notre confiance. Les
traits
NOVEMBRE. 1774. $1
-
traitsdece tableau ſont tracésd'un pinceau
précis & rapide. Nous nous contenterons
de citer ceux-ci qui regardentles Sciences .
,,Graces aux inventions du fiecle de Louis
„ XV, le navigateur tranquille peut dé-
„ formais ſe procurer , au milieu des
,, flots , la falubrité des eaux qui jailliſſent
,, du ſein des rochers. Le pilote n'eſt plus
,, expoſé , dans les ombres de la nuit ,aux
,, ſurpriſes de l'ennemi ; un nouveaujour
,, lui montre les rochers & fa route. Les
,, côteaux ne préſentent plus le triſte ſpec-
,, tacle de la ſtérilité; on les voit ſe cou-
,, ronner à l'envi de la riante verdure des
,, campagnes. Le cultivateur ne craint plus
,, la contagion qui lui enlevoit ſes trou-
,,peaux ; il voit naître & ſe perfectionner
„un art qui les guérit & les ſauve de la
;, mortalité. Les pays étrangers & barba-
,, res ſont étonnés de voir les philoſophes
,, courageux braver les élémens pour dé-
,, terminer la figure de la terre , & par -là
mettre le navigateur àl'abrides écueils.
„Des aſtronomes ſavans développent
,, l'origine des cometes , dont l'apparition
,,a été juſqu'ici un objet de terreur pour
les peuples. Qui pourroit conteſter les
,, avantages de ces découvertes? Ce font
des fruits de la protection éclairée que
ود
ود
F
82
1
MERCURE DE FRANCE.
1
„Louis accordoit auxſciences. La Philo.
fophie , fous fon regne , n'a pas dédaigné
„de defcendre dans les détails les plus
„vils&les plus minutieux, pour travail-
ود ler à la conſervation de l'homme, à la
, multiplicité de ſes richeſſes , à la gaieté
de ſes habitations , à l'agrément de ſes
jours. Après s'être élancé dans les cieux
,,pour interroger les aſtres & diffiper nos
„préjugés , elle a encore ofé franchirles
,, barrieres du Trône ; elle a dicté des vé-
,rités utiles au Gouvernement. D'après
, ſes leçons , les Rois & les politiques font
,, perfuadés que l'agriculture fait la véri-
,, table richeſſe de l'Etat , parce qu'elle lui
,, donne l'or , le fer & des hommes ; que
,, le commerce doit être libre , pour ré-
,, pandre la circulation ; que l'entretien
, des voies publiques , quoique diſpen
,, dieux , indemniſe bientôt un royaume
,, de ce qu'elles coûtent , par la multiplicité
,des canaux qu'elles ouvrent à l'abondan-
,, ce; que les impôts accablans ruinent le
,, peuple,&n'enrichiſſentle ſouverainque
ود
ود
pour un moment ; que la guerre eſt un
,, véritable fléau , parce que les victoires les
,,plus brillantes ne valent pas une année
„de paix, que le duel , ce monſtre que
»Louis leGrand,avec toute ſa puiſſance ,
८
4
" NOVEMBRE. 1774. 83
,,n'apu étouffer, n'eſt que lareſſource bar ,
,,bare des lâches , qui , pour ſe diſpenſer
, de prouver leur valeur fur les champs de
,,bataille , veulent jouir d'un inſtantde
,, fermentation que leur donne la férocité".
و ر
1
Oraifon funcbre de très - Grand', très-
Haut , très - Puiſſant & très- Excellent
Prince Louis XVle Bien Aimé , Roi
de France & de Navarre , prononcée
dans l'Eglife des Révérends Peres
Cordeliers à Amiens , en préſence de
MM.. dell'Académie des Sciences ,
Belles - Lettres & Arts , le 20 Juillet
-1774, par M.de Richery, Chanoine
de la Cathédrale , & Membre de l'Académie
, in - 40. A Paris , chez Lacombe
, Libraire. A Amiens, chez la
veuve Godarta
L'ORATEUR nous rappelle lesvertuspa
cifiques de Louis XV; il nous retrace
fon regne heureux ; mais c'eſt pour nous
donner cette utile & importante leçon
qu'il nous fait adreffer par le Monar
que même , du fonds de fon tombeau.
Rien n'eſt heureux , rien n'eſt grand ,
,7,3rienn'eſt immortel , que lavertu cou
F2
34 MERCURE DE FRANCE.
ود ronnée par une mort chrétienne".
Defunctus adhuc loquitur. Il eſt mort , &
ſa voix nous parle encore. De l'Epitre
de St. Paul aux Hébreux . Chapitre III.
4
Le Secret des Suttons dévoilé , ou l'inoculation
mise à la portée de tout le
monde , par J. J. Gardane , Docteur-
Régent de la Faculté de Médecine de
Paris; Médecin de Montpellier , Cenfeur
Royal , des Sociétés Royales des
Sciences de Montpellier , de Nancy
&de l'Académie de Marseille , brochure
in-12 , prix 18 fols , franc de
port , par la poſte , par tout le
Royaume. A Paris , chez Ruault , Libraire.
IL n'eſt plus queſtion , dit l'Auteur ,
au commencement de cet écrit , d'examiner
ſi l'inoculation eſt utile ou nuiſible ;
il ne reſte qu'à divulguer , autant qu'il
eſt poſſible , la méthode d'inoculer , la
plus fimple , la plus facile ,&la plus fure ,
& à la mettre à la portée de tout le
monde , afin que le myſtere dans lequel
certains inoculateurs ſe ſont enveloppés ,
foit découvert , & que le public puiſſe
jouir des avantages qu'elle procure. C'eſt
1
NOVEMBRE. 1774. 85
ラ
l'objet de cet écrit diviſé en trois Chapitres.
L'Auteur expoſe dans le premier
le procédé des inoculateurs Suttons , &
des Médecins qui les ont imité , tant en
Angleterre qu'en France. Il démontre
dans le ſecond , par les raiſons & par
l'expérience , la ſupériorité de la méthode
Suttonienne. Il fait connoître dans le
troiſieme & dernier Chapitre la maniere
d'inoculer à la Suttonienne , dégagé des
acceſſoires des Suttons , & miſe à la portée
du Peuple. Cet écrit ne peut être
trop répandu. Toutes les inſtructions qu'il
contient , tendent à rendre le virus de la
petite vérole moins redoutable ; peutétre
même , & c'eſt le voeu patriotique
de M. Gardane , ſi les conſeils donnés
par les partiſans de l'inoculation font
ſuivis , parviendra-t-on à délivrer entiérement
notre continent de l'épidémie varioleuſe..
Avis aux meres au sujet de l'inoculation ,
ou lettre à une dame de Province qui
héſitoit de faire inoculer ſes enfans.
D'un fiecle de ſuccès l'art d'inférer ſe vante.
Poëme ſur l'Inoculation.
F.3
86 MERCURE DE FRANCE.
-
Brochure in- 80 . A Paris , chez Def.
ventes de Ladoué,
L'AUTEURdecet écrit ne cherche point
à en impofer , en diſant comme Criſpin ,
medicus fum. Il avoue au contraire qu'il
ne porte ni l'hermine ni la pourpre doc .
torale ; mais il a lu les bons écrits en faveur
de l'inoculation , & il en fait ici
le réſumé , pour prouver aux anti- Inoculateurs
, s'il en exiſte encore , 10. Que
Pinoculation eſt un préſervatif fûr , en
général , contre la petite vérole naturelle ;
20. que la petite vérole artificielle eſt
beaucoup moins dangereuſe que la petite
vérole naturelle , & même qu'elle ne
l'eſt point du tout ; 30. qu'il n'y a aucune
témérité , ni même aucune imprudence à
ſe procurer cette maladie;& que ce n'eſt
pas plus tenter Dieu , que de ſe faire
faigner & purger par précaution.
Candidatus Rhetorica, A. P. Jofepho Ju
- vencio auctus , emendatus & perpolitus ,
ad ufum Candidatorum Rhetorices , vol .
in - 12 , prix I liv. 10 fols relié . A
Paris , chez Colas , Libraire.
CETTE Rhétorique eſt celle du Pere Pomery
; ouvrage dont le Pere Jouvenci a
:
1
NOVEMBRE. 1774. 87
changé le ſtyle & la méthode dans les
endroits qui lui ont paru avoir beſoin de
correction , & qu'il a publié pour la premiere
fois , ainſi corrigé en 1711 .
On trouve chez le même Libraire le
Poëme latin ſur la Botanique , intitulé :
Connubia florum latino carmine demonstrata
auctore D. de Lacroix , M. D. cum
interpretatione gallica , D***. imprimé
chez Thibouſt en 1728 , brochure in-80.
Un autre Poëme latin ſur l'excellence
de l'imprimerie , par Claude Louis Thibouſt,
avec la traduction françoiſe , bro
chure in-80 . Paris , 1754.
Le Jardin des Racines Grecques miſes en
vers françois , avec un traité des prépoſitions
& autres particules indéclinables
; & un recueil alphabétique des
mots françois tirés de la Langue Grecque
, ſoit par alluſion , ſoit par étymologie
; nouvelle édition , revue & corrigée
par M........ Profeſſeur en l'U
niverſité de Paris. 2 1. 10 fols rel.
La réputation de cet excellent Ouvrage
eſt faite ; on fait qu'il n'y en a
pas de plus utile pour apprendre la Langue
Grecque , ni de plus capable d'enri-
-chir la Mémoire des Eleves , fans la fa-
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
tiguer. Le nouvel Editeur a mis dans
l'édition que nous annonçons , plus de
méthode & plus de clarté que dans les
précédentes. C'eſt un livre deſtiné à l'éducation
, & dont on ſe ſert avec fruit
dans les Colleges. Il convient auſſi à
l'homme de lettres , pour connoître le dérivé
, ou la ſignification de certains mots
françois qui font formés du Grec.
Odes Sacrées de M. de Bologne in - 12 .
relié , 2 liv .
On trouve chez le même Libraire les
Discours prononcés dans l'Univerſité
par MM. Coffin , le Beau , Geoffroi ,
&autres célebres Profeſſeurs .
Fables d'Eſope , gravées par Sadeler , Artiſte
renommé. Cet Ouvrage contient
139 fables , précédées chacune d'une
figure , in -40. relié 12 liv.
L'Utilité temporelle de la Religion chrétienne
, par le R. P. Hubert Hayer ,
Récollet , ancien Lecteur en Théologie,
vol. in- 12 , à Paris chez G. Deſprez. :
LORSQU'EN 1771 nous rendîmes compte,
dans le Mercure du mois de Décembre ,
NOVEMBRE. 1774. 89
d'un Ecrit qui combattait pluſieurs objectionsdes
incrédules , nous crûmes devoir
expoſer les obſervations ſuivantes. ,, On
,, rappellerait peut- être plus efficacement ,
" les incrédules à leurs devoirs , ou du
,, moins à un filence defirablede leur part ,
ود ſi on leur faiſait voir que leurs Ecrits ,
,, attaquant la Religion, ſous le bouclier
,, de laquelle nous repoſons avec tranquil-
„ lité , donnent entrée à l'indépendancel,
ود
ود
à l'anarchie & à lalicence , merede tous
les crimes ; que leurs objections , par
,, conféquent , prouvent ſeulement que
,, ceux qui les font, font mauvais parens ,
,, mauvais amis , mauvais ſujets ". C'eſt
en partie ce que l'Auteur du nouvel Ecrit
que nous annonçons , entreprend de faire
voir aujourd'hui. Son ouvrage reſpire partout
un zêle ardent pour la gloire de la
Religion chrétienne , & un tendre attachement
au bonheur de la ſociété. L'accord
entre les préceptes de la Religion
chrétienne ,& les principes du gouvernement
politique , entre les moeurs évangéliques
& le bien- être particulier&public ,
eſt ſolidement établi dans cet Ecrit ; &
quoique ce même Ecrit préſente beaucoup
de diſcuſſions inſtructives &variées , nous
croyons cependant qu'il peut ſe réduire en
FS :
90 MERCURE DE FRANCE .
ſubſtance à ce raisonnement ſi ſimple ,
que l'Auteur fait dans fon Difcours préliminaire
: ,, La vertu eft néceſſaire au bien,
,, tant public que particulier. Or , la Reli-
,, gion chrétienne eſt l'inſtitution où la
,, vertu eſt la plus parfaitement enſeignée ;
,, donc cette Religion est néceſſaire au
,,bien, tant public que particulier " .
ture ,
Les enfans élevés dans l'ordre de la Naou
abrégé de l'Histoire Naturelle
des enfans du premier age , à l'uſage
*des peres & meres de famille , par M.
de Fourcroy , Conſeiller du Roi au
Baillage de Clermont en Beauvoiſis.
:
Experientia , magifter artium.
Vol. in - 12 , petit format , à Paris ,
chez les Freres Etienne.
CE bon Ouvrage eſt diviſé en deux
parties. La premiere contient tout ce qui
peut être regardé comme hiſtorique dans
l'éducation phyſique des enfans. Tels
font ladiſcuſſion des principes que l'Auteur
a adoptés , & de ceux qui l'ont été
par quelques Orthopédistes modernes ;
les objections , les réponſes , les exém.
ples & les obfervations qui en font une
fuite; les anecdotes curieuſes qui y font
* NOVEMBRE. 1774. 91
relatives , enfin les preuves les plus démonſtratives
de la ſupériorité de la méthode
de l'Auteur fur toute autre , pour
la conſervation & la régénération de
l'eſpece humaine. :
L'Auteur , dans la ſeconde partie,
rapporte de ſuite ce qu'il y a de plus efſentiel
à ſavoir dans l'Hiſtoire Naturelle
des enfans du premier âge pour la mere
qui les allaite , & pour le pere qui ne dédaigne
pas de s'occuper de leur éducation
phyſique.
•Ce n'eſt point un ſimple Théoricien
qui parle ici , c'eſt un Obfervateur attentif,
un pere de famille qui a toujours interrogé
la Nature dans l'éducation phyſique
de ſes enfans ,&ajoint aux épreuves
qu'il a faites dans ſa maiſon , celles qu'il
a pu recueillir au dehors. Si l'Auteur
admet quelquefois ſur l'objet qu'il traite ,
des obſervations publiées par les Naturaliſtes
qui l'ont précédé , cen'eſt qu'après
avoir vérifié ces obſervations par l'expérience
; ainſi Pon peut avoir la plus
grande confiance en cet abrégé pratique
de l'Histoire Naturelle de l'enfance.
:Un des articles les plus eſſentiels de
l'éducation phyſique que l'Auteur prefcrit
pour l'enfance , eſt le lavage à froid
de l'enfant nouveau-né. ,, Ce n'eſt point
८
92 MERCURE DE FRANCE .
دو
ود
,, dit- il , comme on le lit dans l'Emile de
,, J. J. Rouſſeau , ni dans tous les Ouvrages
„ modernes , où l'on a ſuivi ſes principes
,, par degré & un thermometre à la
,, main, qu'il faut accoutumer les enfans
inſenſiblement au lavage à froid.
Tout cet appareil, de pure fiction ,
,, qui montre le peu de nerf de ceux
,, qui l'ont imaginé, n'eſt abſolument
,,bon qu'à faire perdre un temps pré-
„cieux. Ces lavages tiedes , dont le
,, propre eſt d'affoiblir les enfans , font
,, directement oppoſés au bien qu'on a
de les fortifier , &c'eſt dès le lendemain
de leur naiſſance qu'il faut y procéder
fans tant de myſteres , en les lavant à
,,froid , quelque temps qu'il faſſe , & en
,, quelque ſaiſon que ce ſoit. Si on con-
,,tinue, au bout de quatre jours on com-
,,mencera déjà à s'appercevoir du bien
,,qu'on leur fait , &, qui plus eſt , du
,,plaifir qu'ils y prennent. Il ne s'agit
,, que d'avoir le courage d'eſſayer , & ce-
,, lui de prolonger l'eſſai pendant ces
,,quatre jours; on ſera bientôt convaincu
,,des avantagesde cette méthode, pourvu
„qu'on y joigne les autres attentions
,, que j'ai recommandées".
ود
ود
ود
L'Auteur ajoute dans une note qu'il a
lieu de ſoupçonner que le lavage d'eau
NOVEMBRE. 1774. 93
froid pourroit bien être également ſalutairedans
le premier âge à quelques animaux
domeſtiques , quoique le froid
ſemble être oppoſé au voeu de la Nature,
dans leurs éducation phyſique ;&c'eſt encore
, d'après l'expérience , que l'Auteur .
ſe croit bien fondé à porter ce jugement.
On lui avoit fait préſent , au mois de
Mars 1771 , d'un joli chien de chaſſe
qui n'avoit que trois ſemaines , & qui
fortoit de deſſous la mere. Il étoit gras
&très-bien portant ; cependant au bout
de huit jours qu'il fut chez lui , il le
trouva prodigieuſement fondu , quoiqu'on
lui aſſurât qu'il mangeoit bien & qu'on
en avoit grand ſoin; mais on lui dit en
même-temps qu'il ne vouloit pas quitter
le coin du feu , & qu'il avoit toujours le
nez dans les tiſons. Notre Obfervateur ,
perfuadé que l'action perpétuelle du feu
fur ce petit animal , étoit la véritable
cauſe de ſon defſſéchement , ordonna
qu'on le lavât tous les matins dans un
feau d'eau fraîche , & qu'on le tint enſuite
en plein air , fans le fouffrir aucunement
à la cuiſine. Il donna même une
attention ſuivie à cette expérience , pour
s'aſſurer qu'elle étoit exécutée ponctuellement.
Son remede a eu l'effet qu'il s'en
étoit promis. Non ſeulement le petit
94 MERCURE DE FRANCE .
chiena été , furtrois réſervésde la portée,
le ſeul qui ne ſoit pas mort; mais il a
acquis une telle force , qu'à un an il lui
falloit une chaîne, comme à un chien de
baſſe-cour , pour le tenir à l'attache. Sa
gaieté ou plutôt ſa folie a été au-deſſus
de ce qu'on peut imaginer , & il eſt de.
venu d'une taille prodigieuſe , quoique
forti d'une aſſez petite race. M. de F. a
obſervé fur cet animal preſque tout ce
qui eſt arrivé à ſes enfans. Cet animal , a ,
comme eux , jetté ſa gourme par la tête ,
où il a eu des galles & des puſtules trèsabondantes
lors de la dentition. Enfin ,
M. de F. leur a trouvé , à beaucoup d'é
gards , des rapports qui l'ont déterminé
à faire une feconde épreuve de même
nature ſur un petit barbet, quoique ce
petit chien fûtle troiſieme&le plus foible
deſaportée; ilaété auſſi le ſeul qui ſe foit
élevé : il a jetté , comme le précédent , ſa
gourme par la tête ,& a acquis la même
vigueur; en un mot, il lui a été ſembla.
ble en tout; l'on ne peut obtenir de fuc.
cès plus complet que celui que M. de
F. a eu dans l'éducation phyſique de ces
deux animaux ; enſorte qu'il n'y a point
à douter qu'il ne convienne parfaitement
àleur eſpèce. Au ſurplus, ces expériences
NOVEMBRE. 1774. 95
font très-faciles à renouveller ; & notre
Obfervateur invite les curieux à ſe convaincre
par eux-mêmes de la vérité de
ces faits qui ne font pas indifférens , vu
les conféquences qu'on en peut tirer contre
les partiſans de la chaleur , & contre
ces eſprits ſyſtématiques , qui veulent que
nous apprenions des animaux comment
il faut élever nos enfans.
Nous avons rapporté ces épreuves de
- l'Auteur , pour mieux faire connoître fon
eſprit de recherches &d'obſervations. M.
de F. dans ce même écrit , ſe joint à
ceux qui ont preſcrit aux femmes de
nourrir elles-mêmes leurs enfans. Il les
avertit de la conduitequ'il leur eſt avantageux
de tenir pendant leurs couches &
tout le temps qu'elles nourriſſent. On
peut donc regarder cet écrit comme un
manuel commode pour les meres , dans
lequel l'Auteur , en leur mettant ſous les
yeux un tableau fidele de tous les états
ſucceſſifs de l'enfance , cherche à les prévenir
contre ces inquiétudes dangereuſes
auxquelles elles ſe livrent ſouvent fans
raiſon , dès que leur enfant crie un peu
fort , ou paroît éprouver quelque vive
- douleur. Il leur indique d'ailleurs des
procédés ſimples qui les feront réuffir
96 MERCURE DE FRANCE
dans tout ce qu'elles voudront entre.
prendre pour la meilleure éducation
phyſique de leurs enfans. M. de F. croit
même pouvoir avancer , que parmi les
meres qui voudront ſuivre avec exactitude
la méthode qu'il a éprouvée ſur
ſes propres enfans , il y en aura bien
peu qui ne foient étonnées de leurs
fuccès.
* La Férusalem délivrée , Poëme du Taſſe ,
nouvelle traduction . A Paris , chez
Muſier fils , Libraire , Quai des Auguſtins
.
Quoiqu'on ait foutenu , avec raiſon ,
qu'il ne falloit traduire les Poëtes qu'en
vers , on n'a pas prétendu , pour cela ,
détruire le mérite des bonnes traductions
en profe. Celle que nous annonçons
ici au Public , mérite un rang
diftingué parmi les ouvrages de ce genre.
C'eſt en faire l'éloge que de dire qu'elle
a été attribué à l'éloquent Auteur d'Emile.
Il eſt vrai que cette opinion était
peut - être plus fondée ſur la fingularité
piquante de la Préface , que fur le
:
Articles de M. de la Harpe.
ton
NOVEMBRE. 1774 97
}
ton qui regne dans l'Ouvrage. En effet ,
on remarque dans cette nouvelle traduction
plus de préciſion que de cha.
leur , & plus d'énergie que d'abondance.
La facilité brillante , la grace &
la douceur du Taſſe, ſon harmonie pittoreſque
, ne font pas les caracteres qui
dominent le plus dans cette nouvelle
verſion. Mais , en général , elle eſt d'un
ton noble& animé ; l'ame du Poëte y
reſpire , & c'eſt ce qui manque abſolument
dans la traduction de M. de Mirabeau
, faible , prolixe , languiſſante ,
ſouvent infidelle, écrite du ſtyle d'un
Conte plutôt que d'un Poëme , & qui ,
malgré tous ces défauts , ſe faiſait lire ,
tant il y a d'intérêt dans l'Ouvrage original!
Rien ne fait plus d'honneur au
Taſſe , que le ſuccès qu'a eu , parmi
nous , cette traduction ſi imparfaite , que
la traduction nouvelle fera probablement
oublier. Nous nous bornerons à mettre
ſous les yeux du Lecteur un morceau de
chacune des deux verſions , qui ſuffira
pour en faire connaître la différence.
Nous choiſirons la mort de Clorinde,
L'original eſt trop connu pour placer ici
des citations inutiles. Voici d'abord la
traduction de M. de Mirabeau.
G
:
1
98 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ود
" Mais l'inſtant fatal eſt arrivé , où
Clorinde doit perdre la vie. L'irrité
Tancrede lui porte un coupeffroyable,
& lui plonge fon épée toute entiere
dans le fein. Le fer cruel s'abreuve de
ce beau ſang , qui ſortant à gros bouil-
,, lons , répand auſſitôt une humide chaleur
fur les armes de la Guerriere. Elle
ſe ſent bleſſée à mort ; déjà ſes faibles
,, genoux refuſent de la foutenir. Tan-
ود
ود
ودcrede cependant pourſuit ſa victoire ; il
,, menace Clorinde , il la preſſe , elle
,, tombe : mais , animée tout d'un coup
,,d'un nouvel eſprit , elle adreſſe , en
,, tombant , ces paroles à fon vainqueur ;
,, paroles où l'on voyait briller une foi
,, vive , accompagnée d'eſpérance & de
,, charité , & que Dieu , à qui elle avait
,, été rebelle pendant ſa vie, lui inſpira
,, pour lors , afin qu'elle lui fût foumiſe
, ود
en mourant. Ami , dit - elle tu as
,, vaincu : je te pardonne ma mort ;
,, daigne , de ton côté , me faire grace.
,,Ce n'eſt point pour mon corps que
,,j'implore ta pitié ; ton ſecours lui eſt
,,déſormais inutile; mais je te conjure
,,de purifier mon ame par les eaux fa-
,, lutaires du Baptême.
„Clorinde prononça ces mots d'une
NOVEMBRE . 1774. 99
,, voix fi douce & fi touchante , que Tan-
,, crede en fut pénétré juſqu'au coeur. Sa
,, fureur s'évanouit à l'inftant , ſes yeux
,, furent mouillés de quelques larmes. If
,, courut à un petit ruiffeau , quin'était
,, pas éloigné de là ; & après avoir puiſé
,, de l'eau dans fon cafque , il revint fur
” le champ , pour rendre à fon ennemile
,, pieux office qu'il lui demandait. D'une
,,main déjà tremblante , il détache les
,, courroies du caſque de la guerriere ; il
,, lui découvre la tête ; il voit Clorinde ,
ود il reconnaît ſa maîtreſſe. Quelle vue ,
„ Tancrede ! quelle reconnaiſiance pour
un amant ! A cet objet , il demeura fans
voix & fansmouvement. Soname même
ود
ود
هو fut prête à s'envoler ; ce qui le retintà
,, la vie , fut le deſir ardent qu'il avait de
,, procurer une éternelle félicité à celle
ود dont il venait detrancher lesjours. Pen-
,, dant que Tancrede prononçait les pa-
,, roles facrées , une joie vive & douce ſe
,,répandit fur le viſage de la mourante
,, Clorinde ; ſes yeux étaient tournés vers
,, le Ciel , & il ſemblait qu'elle dît alors :
,, ouvrez-vvoouuss, portes éternelles du cé-
ود leſte ſéjour , afin que j'y entre en paix.
„De pâles violettes prirent fur fon teint
,, la place des roſes , & ſe mêlerent avec
les lis. Enfin, ayant déja perdu la pa. ور
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
„ role , elle leva avec peine une main
„languiſſante , qu'elle tendit àTancrede,
و د
"
en ſigne d'amitié; après quoi elle ferma
ſes yeux pour jamais, on eûtdit qu'elle
,,s'abandonnait aux douceurs d'un fom-
,,meil paiſible.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ودDès que Clorinde eut rendu le dernier
ſoupir , les liens qui retenaient
Tancrede à la vie, étant rompus , il ne
fit plus d'effort pour retenir ſonamequi
voulait s'envoler : l'excès de fa douleur
,, l'accabla; il tomba à côté de ſa maî
,, treſſe , dans un état peu différent du
fien. La mort impitoyable aurait bientôt
réuni ces deux amans, ſi une troupe
de l'armée Chrétienne n'était arrivée
,,par hasard en ce lieu. Celui qui com
,,mandait, ayant d'abord reconnu Tan-
, crede , ordonna qu'on l'emportât; &
touché de compaffion en même temps
„pour la belle Guerriere qui était étendue
prés de lui , quoiqu'il ignorât
„qu'elle fût morte Chrétienne , il ne
,voulut pas laiſſer ſon corps enproieaux
;,bêtes ſauvages, & il la fit pareillement
,, enlever. Malgré le mouvement deceux
,,qui emportaient Tancrede , il nerevint
,,point à lui ; on lui entendait ſeulement
,,pouſſer de temps en temps quelques
faibles foupirs : à cette marque ſeule ,
و د
"
NOVEMBRE. 1774- Ior
,,on pouvait connaître qu'il n'avait pas
ودentièrement perdu la vie. Lorſqu'on fut
,, arrivé à ſa tente , on le coucha ſurunlit,
,,& à l'inſtant ſes fideles domeſtiques
,, s'empreſſerent de lui donner tous les ſe.
,, cours qui lui étoient néceſſaires. Pour
,, le corps de Clorinde , il fut mis dans
une tente voiſine.
و د
,, Les ſoins qu'on eut de Tancrede, lui
,, rendirent. enfin l'uſage de ſes ſens; il
,, ouvrit les yeux , il reconnut le lieu où
., il était, & les mains de ceux qui le ſe
,, couraient. Quoi! dit-il auſſitôt, je ref-
,, pire encore ! Quoi ! je vois la lumiere
,,après avoir commis une action fi horris
,,ble, ma main barbare n'a pas encore
tranché mes coupables jours! Ah! c'eſt
,, un effet de ſa barbarie; la mort ſerait,
,, pour mon crime , une peine trop légere,
,,& la vie eſt pourmoi le plus affreux des
,, ſupplices. Je vivrai pour ſervir àjamais
,, d'exemple d'un malheur accompli. In-
,, ſéparable de moi - même , à qui je ferai
"
" en horreur , en vain, pour m'éviter , je
,,chercherai la ſolitude & les ombres;je
,,me fuirai ſans ceſſe , & me retrouverai
,,toujours : mais reprit- il qu'eſt deve.
,,nue Clorinde ? Hélas ! cettebelleGuer-
,, riere que j'ai inhumainement percée
„de mes coups , va peut - être ſervir de
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
و د ,,pâture aux animaux féroces.Allons , s'il
en eft temps encore , l'arracher de leurs
„ dents , ou me faire dévorer avec elle ,
ود
ود afin que du moins un même tombeau
,, nous renferme tous les deux. Alors on
,, lui dit que le corps de Clorinde avait
été apporté , & qu'il était dans une tente
à côté de la fienne. A cette nouvelle ,
Tancrede ſe levant de fon lit, ſe traîna
,, avec peine au lieu où était ce corps fi
ود
ود
ود
ود
و د
chéri. Dès qu'il vit les reſtes précieux
,de ſa maîtreſſe , le peu de force qu'il
,, avait , l'abandonna ,& il allait tomber , ſi.
,, ceux qui l'accompagnaient , ne l'euſſent
,, foutenu. Il confidera ce beau viſage ,
ودdont la vuedéſormais ne peut plus ap-
,, porter de confolation à ſes maux ; il
,, regarda la main que Clorinde mou-
,, rante lui avait préſentée comme un
„ gage de fon amitié : il remarqua la plaie.
,, cruelle qu'il lui avait faitedans le ſein.
,,Ah ! dit-il auffitôt , ce n'eſt point aſſez
ود de mes pleurs ; il faut que tout mon
,, fang coule pour expier mon crime. A
ces mots , il arracha l'appareil qu'on
,,avait mis ſur ſes bleſſures : fon fang en.
fortit en abondance ; il tomba en fai-
, bleſſe , & cette faibleſſe lui ſauva la
,, vie ; car n'ayant plus la force de rien
„attenter contre lui-même , ſes gens le
1
NOVEMBRE. 1774. 103
1 ,, reporterent dans ſon lit, & l'obſerve-
„ rent avec ſoin ".
Voici maintenant la nouvelle traduction
, qui , malgré quelques incorrections,
paraîtra bien ſupérieure.
دو : Mais enfin l'heure fatale qui doit
,, finir la vie de Clorinde , eſt arrivée:
ود Tancrede atteint fon beau ſein de la
„ pointe de fon épée. Le fer s'y enfonce
,,& s'abreuve de ſon fang; l'habit qui
,, couvre ſa gorge délicate , en eſt inondé;
,, elle fent qu'elle va mourir ; ſes genoux
,, fléchiffent & fe dérobent ſous elle.
وو Tancredepourſuitſavictoire;&,la
,, menace à la bouche , il la pouſſe , il la
,, preſſe ; elle tombe ; mais dans le mo-
„ ment , un rayon céleſte l'éclaire ; la vérité
deſcend dans ſon coeur , & d'une
Infidelle en fait une Chrétienne. D'une
voix mourante elle prononce , en tom-
,, bant , ces paroles dernieres :
ود
و د
"
,,Ami , tu as vaincu; je te pardonne :
,, toi-même , pardonne à mon malheur.
„ Je ne te demande point grace pour un
,, corps qui bientôt n'a plus rien à crain-
ود
رو
dre de tes coups ; mais aies pitié de
,, mon ame. Que tes prieres , qu'une
„ onde ſacrée , verſée par tes mains , lui
rendent le calme & l'innocence. Ses
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
triſtes & douloureux accens retentif
ود
ſent au coeur de Tancrede , le péne.
,, trent , éteignent ſon courroux , & de ſes
,, yeux arrachent des larmes involontaires.
Non loin de- là un ruiſſeau jaillit , en
,, murmurant , du ſein de la montagne :
,, il y court , il remplit ſon caſque , &
,, revient triſtement s'acquitter d'un ſaint
,,& pieux miniſtere: il ſent trembler ſa
,, main; tandis qu'il détache le caſque ,
,,& qu'il découvre le viſage du Guerrier
,, inconnu: il la voit , il la reconnaît ; il
reſte ſans voix & ſans mouvement : ô
,, fatale vue ! funeſte reconnoiſſance !
ود
ود
Il allait mourir , mais foudain ilrappelle
toutes ſes forces autour de fon
,, coeur : étouffant la douleur qui le preſſe,
,, il ſe hâte de rendre à ſon amante une
ودvie immortelle pour celle qu'il lui a
,, ôtée. Au fon des paroles ſacrées qu'il
„ prononce , Clorinde ſe ranime ; elle
fourit ; une joie calme ſe peint ſur ſon
front , & y éclaircit les ombres de la
,, mort. Elle ſemblait dire: le Ciel s'ou-
,, vre , & je m'en vais en paix.
„ Sur ſes joues , la pâleur des violettes
,,ſe mêle à la blancheur des lis ; elle fixe
ſes yeux éteints vers le Ciel , & foule.
vant la main froide & glacée , elle la
NOVEMBRE. 1774. 105
,,préſente , comme un gage de paix, à
ودfon amant. Dans cette attitude , elle
,, expire & paraît s'endormir.
,, Acet aſpect , les forces que Tancrede
,, avait recueillies , le quittent & l'aban-
,,donnent: il ſe remet tout entier ſous la
,,main de la douleur qui ferre fon coeur
,,& le glace. La mort eſt ſur ſon front&
,,dans tous ſes ſens. Immobile, fans couleur
& fans voix , rien ne vit plus en
lui que ſon déſeſpoir.
"
رد
,,Les derniers liens qui arrêtaient fon
„ ame , ſe brifſaient l'un après l'autre :
ودelle allait ſuivre l'ame de ſon amante,
,, quand le hasard , ou le beſoin , amena
,,dans ces lieux une troupedeChrétiens. ود
,, Le Chef reconnaît le Héros à ſes ar-
,,mes: il accourt; il reconnaît auſſi Clo-
,, rinde ,&fon coeur eſt percé dedouleur.
,,Sans la croire Chrétienne , ilne veut pas
,, laiſſer ce beau corps à la fureur des bétes
,, farouches; il les faitporter l'un &l'au-
,, tre ſur les bras de ſes Soldats , & mar-
„ che à la tente de Tancrede.
,,Dans cemouvementlent&tranquille,
„le Guerrier ne reprend point encore
,, l'uſage de ſes ſens; mais de faibles four.
,, pirs prouvent qu'il conſerveun reſtede
„vie. Le corps de fon amante , immo-
G5
106 MERCURE DE FRANCE .
ود
bile & glacé , porte par-tout l'empreintę.
,, du trépas. Enfin , on les dépoſe l'un &
,,l'autre dans une tente ſéparée .
و د
ود
,, Tancrede eſt entouré de ſes fideles
„ Ecuyers , qui lui donnent les ſoins les
,, plus empreſſés & les plus tendres. Déjà
fes yeux languiſſans ſe rouvrent à la
clarté du jour ; il entend des voix con-
,, fufes ; il fent les mains qui panſent ſes
bleſſures ; mais fon ame étonnée de ſe
,, retrouver , doute encore de ſa vie , & a
,, peine à s'aſſurer d'elle - même ; ſes re-
,, gards errent autour de lui: enfin , il
„ reconnaît , & fa tente , & ceux qui
l'environnent.
ود
"
ود
D'une voix faible & douloureuſe :
,, ett - ce que je vis , dit - il ? eſt - ce que je
,, reſpire ? Mes yeux voient- ils encore les
,, rayons odieux de ce jour funeſte ? ....
de ce jour qui éclaire mon crime , &
me reproche les horreurs que la nuit
m'avait cachées ? Ah ! main cruelle , honteux
inſtrument de la mort, toi qui connaîs
toutes les manieres de la donner ;
,, pourquoi , lâche & timide maintenant,
n'ofes - tu trancher les derniers liens de
,, ma coupable vie ?
و د
و د
ود
و د
و د
و د
„Perce donc auſſi mon ſein ! ... dé-
,, chire ce coeur infortuné ! ... Mais tu
1
NOVEMBRE. 1774. 107
5, ne fais qu'etre barbare , & ce ſerait un
,, bienfait , qu'une mort qui finirait mes
3, douleurs ! Je vivrai , triſte & méinora-
,, ble exemple d'un amour malheureux !
,, Objet d'horreur : oui , une vie traînée
,, dans l'opprobre eſt le ſeul fupplice qui
,, puiſſe égaler ton forfait.
,, Je vivrai au milieu des remords ;
,, les ennuis feront mes compagnons &
,,mes bourreaux : errant , forcené , je
,, redouterai les ombres ſolitaires de la
ود nuit , qui me rappelleront ma funeſte
,, erreur : j'abhorrerai ce ſoleil , dont les
,, rayons odieux m'ont révélé mes malheurs
& mon crime. Je me craindrai
,, moi -même ; & me fuyant toujours , je
me retrouvera fans ceſſe.
ود
"
,, Mais hélas ! en quels lieux font ces
,, reſtes déplorables & chéris ? Ce qu'en
و د
a épargné ma fureur , peut- être en ce
,, moment faigne ſous la dent cruelle des
,, bêtes farouches? Ah ! malheureux Tan-
,, crede! les ombres ont égaré ta main ,
mais c'eſt toi qui as apprisà ces monftres
à déchirer ton amante : c'eſt à toi
,, qu'ils doivent cette noble & fanglante
,, pâture.
ود
ود
,, O reſtes quej'adore ! j'irai , j'irai aux
„lieux où je vous ai laiſſés: je vous re
108 MERCURE DE FRANCE.
,, cueillerai pour vous poſſéder ,ſi vous
,, y êtes encore. Mais ſiles bétes ſauvages
,, les ont dévorés , je me livrerai moi.
même à leur rage: leurs entrailles ſe.
ront mon tombeau , comme celui de
,, mon amante; heureux , ſimes triſtesdé.
,, briss'y mêlent&s'y confondent avec les
fiens !
ود
و د
ود
" Ainſi parlait cet amant déſeſpéré :
,,on lui dit que l'objet de ſes regrets
,,n'eſt pas loin de ſa tente: un rayon de
,,joie ſe mêle aux ombres dont fon
ودfront eſt couvert; tel fuit l'éclair qui
,, déchire le ſein de la nue. Il ſouleve
,, avec effort ſes membres languiſſans ,
,, appeſantis , & , d'un pas chancelant ,
,,il ſe traîne vers ce corps adoré.
,,Quand il voit fur ce beau ſein la
,, cruelle bleſſure que ſa main a faite ;
,, quand il voit ce viſage décoloré ,
,, fans éclat , mais ferein encore , & tel
,, qu'un ciel ſans nuage dans l'obſcurité
„de la nuit , il tremble , ſes genoux flé-
,, chiffent, & fes fideles Ecuyers le fou,
„ tiennent à peine : O céleſte Beauté ,
,, dit-il , tu peux adoucir les horreurs du
,, trépas , mais tu ne peux plus adoucir
,,mon fort !
,, belle main , qu'en mourant elle ود
NOVEMBRE. 1774. 109
,, me préſenta comme un gage de paix&
d'amitié ! dans quel état , hélas ! je te
,, revois ? dans quel état fuis-je moi mê
,, me? Voilà donc les funeſtes & déplo-
,, rables effets de ma rage ? Barbare! ta
,,main cruelle a fait ces bleſſures ; tes
,, yeux plus cruels encore les contem-
,, plent?
,, Ils les contemplent fans verſer des
,, larmes ? ... Chere amante , je ne puis
"te donner des pleurs , mais je te don-
,, nerai mon fang ! Aces mots , furieux ,
,, déſeſpéré , il arrache l'appareil qui
,,couvre ſes plaies , & les déchire : fon
,, ſang ruiſſelle: ſa main alloit porter les
,, derniers coups; mais il s'évanouit , &
,,l'excès de ſa douleur le ſauve de ſa
,, rage.
ود
,,On le reporte ſur ſon lit ; on rap-
,, pelle fon ame fugitive & on l'attache
,, à la vie. Cependant déjà la renommée
,,a publié fa funeſte aventure & ſes
,,cruels déplaiſirs. Le pieux Bouillon
,,accourt à ſa tente ; de fideles amis y
,, volent avec lui : mais ni les conſeils
,, du héros , ni les diſcours de l'amitié ne
,, peuvent conſoler fes douleurs".
e
110 MERCURE DE FRANCE.
Le courage dans les peines de l'efprit ; ode
qui a concouru infructueuſement pour
le prix de l'Académie Françoiſe , remis
à l'année prochaine ; par M. l'Abbé de
Launay , ancien Lecteur & Penfionnaire
de la Cour de Portugal , in - 80 .
A Paris , de l'Imprimerie de Valleyre
l'aîné.
Le Poëte rappelle dans cette ode la
mort courageuſe de Moley Moluch ,
Prince Africain. Ce Prince , combattant
à demi mort dans les plaines d'Afrique ,
contre Sébastien , Roi de Portugal , expira
fur le champ de bataille , dans une
caleche , d'où il commandoit fon armée.
On lui trouva le doigt colé fur la bouche,
Ce fut le dernier figne de vie qu'il donna,
pour recommander à ſes Généraux
le fecret de fa mort de crainte que
cette nouvelle ne décourageât ſes troupes
& ne ranimât celles de fon aggreſſeur .
Celui-ci perdit la bataille & la vie. Comme
on ne trouva pas fon corps fur le
champ de bataille , il s'étoit répandu un
bruit que Sébastien s'étoit ſauvé dans un
défert , pour y pleurer ſes péchés .
,
Moluch , aux plaines de l'Afrique
Combat Sébastien menaçant ;
NOVEMBRE. 1774. III
Leur ſecrette frayeur s'explique :
Ils fuccombent en périſſant.
Blêche au grand jour de la victoire ,
L'un en perdit tous les honneurs.
Cette fin , qu'on a peine à croire ,
De l'autre auroit comblé la gloire ,
S'il ne fût pas mort dans les pleurs.
L'ode , dont il ſuffit d'avoir cité cette
- ſtrophe , eſt précédée d'un avertiſſement
que nous rapporterons , parce qu'il eſt
Nourt . ,, Je prêche d'exemple. J'ai eule
,, courage de faire cette piece dans une
,,poſition fâcheuſe. J'ai eu celui de l'en-
„ voyer à l'Académie dans une affreuſe
,, incertitude , & d'en apprendre l'infortune
fans abattement. J'ai encore celui
de l'expoſer au Public , fans me flatter
,, d'encourager à me lire ceux qui ont
,, peur de s'ennuyer.
ود
,,Je joins à cette ode un poëme qui ود
,, fait pendant. (Il eſt intitulé les Plaiſirs
ود de l'esprit ) . C'eſt un contre-tableau ,
„ que je mets en vue d'oppoſition , pour
,la ſymmetrie.
Il faut paffer par les peines ,
Pour arriver aux plaiſirs .
Hélas ! j'ai fait tout le contraire; j'ai
,,marché en écreviſſe".
44
112 MERCURE DE FRANCE.
Bibliographie Parisienne , ou Catalogue
des ouvrages de Sciences , de Littérature
, & de tout ce qui concerne les
Beaux - Arts , imprimés tant à Paris ,
que dans le reſte de la France , année
1769. Prix 3 liv. 12 fols broché. A
Paris , chez Ruault , Libraire.
Ce volume eſt un catalogue de tout
ce qui a été imprimé ou publié en 1760 .
concernant l'hiſtoire , les ſciences & les
arts ; on a joint ſeulement une courte
notice à quelques articles.
Avis au Peuple fur l'impôt forcé qui fe
percevoit dans les halles & marchésfur
tous les bleds & toutes les farines.
Tante molis erat
Virgile.
Brochure in-12. de 22 pag. 1774.
L'ARRET du Conseil d'Etat , du 13 Septembre
1774 , qui établit la liberté du
commerce des grains& farines dans l'intérieur
du Royaume , profcrit formellement
l'obligation impoſée par les réglé-
2
mens
" NOVEMBRE. 1774. 112
R
-
3
mens de 1770 , de ne vendre & de n'acheter
les grains qu'au marché. Cette
obligation a été profcrite , parce qu'elle
furcharge fans aucune utilité , ainſi qu'il
eſt dit dans l'Arrêt , les achats & les
ventes , des frais de voiture au marché ,
des droits de hallage , magaſinage & autres
, également nuiſibles au laboureur
qui produit & au peuple qui conſomme.
M. l'Abbé Baudeau , auteur du petit écrit
que nous venons d'annoncer , calcule ces
frais & ces droits , & il prouve que les
réglemens de l'année 1770 , exécutés
ponctuellement , feroient un impôt de
plus de ſeize millions par an fur le pain
du peuple.
Livre utile aux Négocians de l'Europe ,
contenant une théorie complette &
facile des opérations du change ; le
rapport des valeurs de différentes monnoies
de l'Europe ; la connoiſſance des
meſures , poids & aunages des princi
pales villes qui commercent avec la
France ; une diſcuſſion en matiere de
revendication dans les faillites , au
moyen de laquelle tout Marchand ou
Négociant , qui ſe trouvera impliqué
dans une banqueroute , pourra connoî-
H
14 MERCURE DE FRANCE.
tre, avec la plus grande facilité , s'il
* eſt dans le cas de pouvoir revendiquer
ou non , la marchandiſe qu'il aura
vendue, & qui ne lui aura pas été
payée; une differtation ſur les lettres
de change, leur valeur& le terme de
leur paiement ; un tarif des glaces ;
l'état des foires du Royaume , &c. par
M. I'A . S ***. vol. in- 12 . br. 2 liv. A
Paris , chez Valade , Libraire , rue St.
Jacques.
Le titre détaillé de ce manuel du com
merce fuffit pour faire connoître l'éten
due de fon utilité.
Lettre à M. le Marquis de*** fur les
peintures & Sculptures de l'Académie de
Saint Luc , exposées à l'Hôtel de Fabac.
Brochure in- 12. A la Haye , 1774 .
Il n'est point de regle fans exception , ou le
bavard. Brochure in- 12 ſur le même
objet,
Nous ne faiſons mention de ces deux
critiques que pour ne laiſſer ignorer à
nos Lecteurs aucun des écrits qui ſe pu
NOVEMBRE. 1774. IS
blient. La lettre à M. le Marquis de***
contient quelques obfervations critiques
qui ne font point aſſez motivées ; elles
font d'ailleurs expoſées ſèchement& fans
graces. On ignore pourquoi l'obſervateur
n'a point fait mention des quatre basreliefs
en marbre de M. Brenet , mor.
ceaux de ſculpture les plus conſidérables
de l'expoſition , &dont l'exécution , ferme
&bien ſentie, a fait beaucoup d'honneur,
à l'Artiſte . L'Auteur auroit dû auſſi ne
point paſſer ſous filence les ouvrages de
M. Vincent de Montpetit , créateur de
la peinture éludorique , genre de peinture
qui a la délicateſſe de touche de la miniature
, & la vigueur du coloris de la
peinture à l'huile.
La ſeconde brochure ſur le ſalon de
Saint Luc eft écrite plus gaiement que la
premiere ; mais on eſt un peu fatigué de
voir toujours ce même refrain revenir :
Il n'est point de regle fans exception. On
s'appercevra d'ailleurs que le Critique
juge ſouvent pour le ſimple plaiſir de
diſcourir.
L'un bavarde en écrivant ,
L'autre bavarde en parlant.
Mais il y a cette différence , que les der-
Ha
116 1 MERCURE DE FRANCE.
hiers ennuient fans que l'on puiſſe honnêtement
s'en défaire ; pour les autres ,
on en a meilleur marché ; on peut au
premier bâillement fermer le livre. C'eſt
le conſeil que l'Auteur de cette brochure
, intitulé le Bavard, à la bonne foi
de donner à ceux qui ſeroient tentés
de lire ſa critique.
Institutions Militaires , ou Traité élémentaire
de Tactique , précédé d'un Difcours fur
la théorie de l'Art militaire , trois parties
in- 80. aux deux Ponts , à l'Impri-
* merie Ducale , & ſe trouve à Paris
• chez Lacombe , Libraire , à Metz ,
( chez Marchal ; à Strasbourg , chez
5
ود
Bauer ; à Stockholm , chez Gjorvel.
,, DES hommes raſſemblés pour com-
3,battre , ne doivent point former une
maſſe confuse , mais être diſpoſés de
maniere qu'ils puiſſent agir & ſe mouvoir
enſemble , pour ſefoutenir mutuel-
,,lement ,& fe fortifier les uns les autres.
„ Cette définition ſe rapporte à ce qui
„ s'appelle ordre , c'eſt-à-dire , la diſpo-
,,ſition & la ſituation de chaque choſe
dans le lieu ; la regle& la maniere qui
NOVEMBRE. 1774. IIZ
?
,, lui conviennent , ou , ce qui revient au
,,même , le rang que l'on donne aux cho-
,, ſes , ſuivant leur quantité & leur qua.
,, lité. La ſcience qui établit cet ordre
„ parmi les Troupes , & par lui le carac-
,, tere diſtinctif d'une armée d'avec un
,, afſſemblage confus de gens de guerre,
,, eſt appellée Tactique ; elle tire fon ori-
„ gine des Grecs , & fa dénomination
,, d'un mot prononcée en cette langue ,
„ Tacto , qui ſignifie ranger ou mettre en
,, ordre , & elle exprime l'art de former
,,& de mouvoir les troupes en ordre.
ود La Tactique n'eſt donc autre choſe
,, que l'art de diſpoſer & d'exercer les
,, troupes aux actions de guerre , par un
,, ordre& un arrangement avantageux , &
ود laſcienced'appliquer ces diſpoſitions&
,,ces exercices aux opérations de laguerre.
,, L'expérience & le raiſonnement s'ac-
,, cordent à nous prouver que cet ordre&
,, cet arrangement ont toujours été fondés
,,ſur la nature des armes dont on s'eſt
"
ود
ود
ſervi . En effet , ſi nous confultons les
Grecs& lesRomains; ſi de-là nous examinons
ce que nos prédéceſſeurs ont
,,pratiqué ſucceſſivement , nous voyons ,
„ avec évidence , que l'on s'eſt toujours
, conduit d'après ce principe ,&que dans
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
,tous les temps l'art de la Tactique a con-
,, fifté à ſe rangerdans un ordre propre à
,, pouvoir ſe ſervir avantageuſement des
,,différentes eſpeces d'armes dont on fai-
,,fait uſage.
,,On ſe ſervait anciennement de deux
,eſpeces d'armes offenſives: l'une était
,, deſtinée à combattre de loin, & s'ap-
„pelait arme de jet , comme dards , ja-
5, velots , frondes , &c. L'autre ſervait à.
,, combattre de près , en joignant l'ennemi
„pour le rompre & l'enfoncer , & s'ape
ووpelait arme de main , comme épées ,
piques , lances , &c. Les Soldats munis
,,d'armes de jet , s'appelaient gens de
„trait ou armés à la légere , & étaient (
rangés en petits corps ſur une profon
, deur médiocre , propres à ſe mouvoir
,, avec agilité & promptitude. Les Sol-
„dats munis d'armes de main , s'appe-
,,laient peſamment armés , & étaient ran-
,,gés encorps ſolides& maſſifs , propres ,
,, par la profondeur& la preſſionde leurs
rangs , a enfoncer l'ennemi & à lui ré
,, fifter. De ces deux eſpeces d'armes naif-
,, ſaient , comme l'on voit , deux eſpeces
detroupes, dont chacune avait une raiſondifférente
de ſe ranger & de com-
>battre; mais letout ne ſe rapportait ceNOVEMBRE.
1774. JE
,,pendant qu'à un ſeul objet principal ,
„ qui était le choc; car les armes de jet
,, des anciens , peu meurtrieres , ne déci-
,, daient jamais les événemens de batail-
„ les ; les gens de trait ne faiſaient que pré-
,, luder , & les combats ne ſe terminoient
,, qu'à l'approche des corps peſamment
,, armés , qui en venaient aux mains avec
,, les armes de main , pour s'enfoncer par
„le choc.
,, On ſe ſert encore aujourd'hui de
,, deux eſpeces d'armes offenſives : l'une
eſt l'épée , arme principale de la Cava-
,,lerie : l'autre eſt le fufil armé de ſa
, bayonette , arme principale de l'Infan-
ود
ود terie : & d'autant plus avantageuſe,
,, qu'elle eſt en même temps arme de jet
,,& arme de main, ou arme à feu , &
دو arme blanche , qu'elle fert par le feu à
,, combattre de loin , &par la bayonnette,
„à joindre l'ennemi , le combattre de
„ près , le rompre &l'enfoncer ,&qu'elle
,,réunit ainſi , en une ſeule , les deux
,, eſpeces d'armes offenſives dont ſe ſer-
,, vaient les Anciens. Cela fait qu'il n'ya
,,plus qu'une ſeule eſpece d'Infanterie ,
toute armée de la même maniere , &en
conféquence qu'une ſeule façon de ſe
,,ranger; mais il y a deux manieres de
5
H
120 MERCURE DE FRANCE.
,, combattre ; l'une par le feu , par lequel
,, commencent toutes les actions deguer-
,, re , & l'autre par le choc , qui doit les
,, décider toutes les fois qu'il eſt poſſible.
,, Tels font les deux objets principaux de
ود
notre Tactique ; c'eſt à eux ſeuls qu'elle
,, ſe rapporte , & que , ſuivant la nature
de nos armes , elle doit embraſſer éga .
,, lement. En effet , les armes à feu ontune
,, très-grande portée ; leurs coups horifon
,,taux ſontſuivis d'un effet très-meurtrier.
„ Il y a des occafions à la guerre , où il
,, arrive que l'on eſt ſéparé de l'ennemi
,, par quelque terrein inabordable , & où
,, l'on ne peut ſe diſpenſer de combattre
ود
de loin: dans ces différentes ſuppoſi-
,,tions , il eſt auſſi important de pouvoir
,, faire conſiſter la force principale dans
,, l'action du feu , qu'il eſt eſſentiel de la
,, faire conſiſter dans le choc , toutes les
fois que l'on combat dans un terrein où
,,l'on peut aborder l'ennemi ſans de
,, grands obstacles , & le combattre de
,, près. Dans des terreinsde cette derniere
,, eſpece , ce n'eſt point à coups de fufil
„ que l'on gagne des batailles; il ne faut
,, même pas compter ſur le feu , nis'amu-
>> fer long - temps à tirer ; on ne peut ré-
>>pondre du ſuccès d'un combat , qu'auNOVEMBRE.
1774. 121
G
>
,, tant que l'on détermine une ligne d'Infanterie
à marcher à l'ennemi en lui
,, préſentant la bayonnette.
ود
,, Cette eſquiſſe de la Tactique , tant an-
,, cienne que moderne , nous démontre
,, que le véritable fondement de cet art ,
„réſide dans la nature des armes dont on
ود
ود
fait uſage. Si nous les comparons l'une
,,à l'autre , elles nous prouvent que l'ef.
fence & la nature des principes de la
,, guerre , n'ont jamais varié , & que de
tousles temps les ordres de bataille ont ود été formés conformément àla ſituation
des lieux & du terrein , & à l'uſage que
l'on a pu faire de ſes armes. L'invention
de la poudre & des armes à feu , a produit
quelques changemens dans la ma-
„ niere de combattre. Chez les anciens .
elle ſe rapportait à un ſeul objet prin-
„ cipal , qui étoit le choc : chez nous ,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ودelle ſe rapporteà deux objets , quiſont
,, le feu & le choc; & nous faiſons dépendre
notre force également de l'un & de
,, l'autre, ſuivant les occafions & les circonſtances
, &c” .
ود
ود
Ces inſtructions préliminaires ſont puiſées
dans le Chapitre fecond de ces inftitutions
, où l'Auteur nous donne une idée
- générale de la Tactique & de ſes objets
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
principaux. L'Ouvrage eſt diviſé en trois
parties. La connaiſſance parfaite de tous
les détails intérieurs d'une conſtitution
militaire bien ſolide & bien ordonnée ,
forme l'objet de la premiere: la ſeconde
renferme les principes de l'exercice & des
manoeuvres des troupes ; & ces principes
y ſont développés de maniere à en faire
connaître les fondemens , l'application&
l'uſage . On trouvera dans la troiſieme
partie , les détails d'une armée & le méchaniſme
des ordres de bataille , des
camps &des marches. L'Auteur , après en
avoir établi les principes , les applique
aux manoeuvres qui préparent & affurent
le ſuccès des actions.
Ce Traité élémentaire , deſtiné principalement
aux jeunes militaires , fera
également utile à ceux qui voudront ſe
procurer une notion nette , exacte&méthodique
de tous les principes de la Tactique
, épars dans un grand nombre d'ouvrages.
Ces principes ici réunis , forment
un corps d'inſtructions,où l'on nedoit point
eſpérer de trouver ces traits ſaillans , fruits
ordinaires d'une imagination qui ne ſe
donne point le temps d'examiner les choſes
avec une certaine étendue. Cet Ouvrage
ne préſente pas non plus des idées
NOVEMBRE. 1774. 123
nouvelles , des découvertes fingulieres;
mais desvérités de pratique , des préceptes
avoués par les Maîtres de l'art ; des
principes qui ſe rapportent à la nature des
armes & à la maniere de combattre aujourd'hui
enuſage. Un mérite particulier
à l'Auteur , eſt d'avoir traité la Tactique
furunplan raiſonné& fuivi ; & de l'avoir
pliée à une inſtruction méthodique , par
la liaiſon qu'il a miſe entre les principes
&l'application continuelle qu'il a faite
de la théorie à la pratique.
M. le Baron de Sinclaire , Colonel-
Commandant du Régiment Royal Suédois
, au ſervice de France , & Auteur de
ces Inſtitutions militaires , a , pendant le
couts de la guerre derniere , donné une
traduction des Réglemens pour la Cavalerie
Pruffienne ; & en 1771 , celle des
Maximes de Guerre , du Feld Maréchal ,
Comte de Kewenhuller . Les Inſtitutions
militaires dédiées , par l'Auteur , à Sa
Majeſté Suédoiſe, ſont le dernier fruit
des loiſirs de cet Officier , qui , pour
mieux pratiquer cette vertu générale qui
comprend l'amour de tous les hommes ,
s'occupe continuellement à les inſtruire.
124 MERCURE DE FRANCE.
La fauſſe peur , Comédie en un acte mêlée
d'ariettes , repréſentée pour la premiere
fois par les Comédiens Italiens , le lundi
18 Juillet 1774 ; par M. N***.
La muſique eſt de M. d'Arcis , âgé de
14 ans & demi , éleve de M. Grétry.
A Paris , chez Valade.
L'Auteur adreſſe ſon premier eſſai
dramatique à ſa mere, dans une Epître ,
qui fait l'éloge de fon coeur.
Nous avons rendu compte de cette
piece. L'Auteur nous apprend qu'il a tiré
la faufſe peur d'un proverbe de M. Carmontel
, dont le ſujet eſt un feint empoi-
Sonnement qu'il avoit entendu raconter ;
mais dont il a changé le plan. On trouvera
que le dialogue de cette Comédie
eſt écrit avec facilité , & qu'il eſt d'un
très bon ton. Les ariettes ſont en général
d'une poëſie aiſée & lyrique , propre à la
muſique. Il a donné des caracteres à ſes
perſonnages & de la vivacité à ſon ſtyle :
le tout enſemble fait un Drame qui a
de l'agrément & du bon comique. Plus
d'intérêt& un ſujet mieux choiſi , auroient
rendu l'action plus piquante ; mais on ne
doit pas moins encourager l'Auteur à
s'adonner à un geure pour lequel il
montre du talent. Cette piece a été bien
NOVEMBRE. 1774. 125
>
3
>
accueillie au théâtre public. Nous sommes
perfuadés qu'elle fera encore plus de
plaifir dans la Province & fur les théâ
tre de ſociété.
Plan d'impoſition économique & d'adminif
tration des finances , préſenté à Monſeigneur
Turgot , Miniſtre & Contrôleur-
général des Finances ; par M. Richard
des Glannieres ; in-40. de 36 p.
prix 2 liv. 8 f. A Paris , chez G. Simon
, 1774. Avec approbation & privilege
du Roi.
UNE machine eſt d'autant plus parfaite
qu'elle produit de grands effets avec peu
de refforts &de frottemens ,& que le jeu
en eſt ſimple& facile. C'eſt ce que l'on
defire dans un plan d'impoſition qui eſt
la machine de l'Etat , pour lever ſur tous
les ſujets la part de leur contribution. Le
plan propoſé par M. Richard a-t-il ce
mérite ? Eſt-il auſſi ſimple qu'il l'annonce
? Il préſente deux objets d'impôts ;
l'un , la taille réelle , l'autre , un droit de
franchise, qui tiendra lieu de tous ceux
que l'on paie fur la conſommation des
denrées. La taille réelle , dans le projet
de M. Richard , doit être impoſée non-
4
126 MERCURE DE FRANCE.
ſeulement ſur les biens-fonds en valeur,
mais encore fur les maiſons , clos & jar .
dins , les terres , prés , bois , rivieres &
étangs . Or , pour parvenir à la connoifſance
de la valeur de ces biens , M. R.
veut que les propriétaires, cultivateurs
& autres , foient obligés de donner leurs
déclarations ; de rapporter des expéditions
de baux. Il veut des confrontations
avec les locataires ; &, en cas de faux ,
il exige des amendes du quadruple de
part & d'autre. Il demande pareillement
que les Greffiers des Eaux & Forêts , que
les Payeurs des rentes , que les Notaires
foient tenus de faire leur déclaration
des actes dont ils ont connoiffance . Il
fait monter cette taille réelle à 320 millions
par an.
Cette fomme ne ſuffisant pas , il propoſe
une capitation , ou droit de franchiſe
, qui doit rapporter 480 millions
700 mille livres : cette prétendue franchiſe
ſera impoſée fur 7 millions 387
mille ames. Il comprend dans cette capitation
, non-feulement les chefs de familles
, mais encore les femmes , garçons ,
filles , enfans ; & , dans le tableau des
ſous diviſions des claſſes impoſées , il met
en ligne de compte les chevaux , boeufs ,
vaches , anes , cochons , chevres , mou
NOVEMBRE. 1774. 127
:
cons , brebis. Mais une taille réelle &
une capitation font un double emploi ,
, & la feconde impoſition deviendra onéreuſe
, puiſque , par le premier de ces
droits , on aura déjà fait payer aux peuples
tout ce qu'on eſtime qu'ils peuvent
donner de leurs revenus ; d'ailleurs , ces
taxes ſont ſi diviſées ; elles portent fur
tant d'objets ; elles ſont ſi indéterminées ,
que pour les difcuter & les lever , il faudroit
une armée d'Employés qui , au lieu
de ſimplifier la perception , l'embaraſſeroient
& donneroient lieu à des conteſtations
fans nombre. Remarquez que dans
cette levée d'impôts réels & perſonnels ,
l'Auteur , qui les fait monter à 800 millions
, n'y comprend pas les frais de perception
qui ſeroient immenfes ; & comment
peut - il ſuppoſer que l'Etat puiſſe
payer une dette auffi énorme, ſans s'épuifer.
Il prétend , au moyen de cet impôt
de 8 à 900 millions par an , que laNation
fera franche ; cependant il laiſſe encore
ſubſiſter les droits de contrôle des actes ,
exploits , infinuations , &c. la marque
de l'or & l'argent, le droit ſur les monnoies
, les douanes autour du Royaume ,
&c. &c. Enfin , pour mettre ſon projet
en valeur , M. Richard demande un quar.
tier d'avance de cette impoſition; c'eſt128
MERCURE DE FRANCE.
à-dire , un peu plus de 200 millions;
avance qu'il ſuppoſe apparemment trèsaifée.
Il ſemble qu'avant de propofer un
nouveau plan d'impoſitions , il faudroit
faire connoître quelle eſt la ſource de
la richeſſe de l'Etat : il faudroit démontrer
quelle eſt l'origine de cette richeſſe ;
& dans quelle quantité on peut puiſer dans
cette fource fans la tarir ni l'altérer ; il
faudroit enfin faire voir qu'un droit fimple
& modéré , pris à la ſource même
de cette richeſſe , pourroit être unique ,
& mettroit dans la plus juſte proportion ,
les biens qui s'en écouleroient ; puiſqu'ils
ne pourroient être perçus qu'avec la charge
même de cette impoſition priſe dans fon
principe. Je me perfuade que ſi on diſoit à
une Communauté , combien recueillezvous
? que vous faut-il pour vos avances ?
que faut-il pour votre bien étre, dont le ſurplus
appartient à l'Etat ? Ce ſurplus feroit
le véritable impôt qui pourroit étre levé :
& il feroit d'autant plus confidérable ,
que la production deviendroit néceſſairement
plus grande par l'aiſance & par
la juſtice de la levée. Un canton pourroit
alors s'abonner ; en s'abonnant , faire fes
foumiſſions en promeſſes de payer , qui
feroient paſſées à un diſtrict ſupérieur ,&
garanties par un autre plus conſidérable ;
ces
NOVEMBRE. 1774 129
ces effets deviendroientdes billets d'Etat;
& ces billets feroient plus précieux que
l'argent même ; parce qu'ils ſeroient plus
commerçables , d'un tranſport plus facile
,& d'une folidité cautionnée en quelque
forte par tout le Royaume. Alors
chaque pays auroit le moyen d'attendre
ſa récolte & la faveur de la vente ; ainſi
plus de frais de perceptions ou de très-
> légers; plus de crainte de non valeurs ;
les impoſitions pourroient être faites par
les Receveurs des tailles, qui ont déjà les
rôles exacts de tous les feux ou maifons
de l'Etat: ces impoſitions ſeroient
perçues ſur les foumiſſions mêmes de
3 chaque direct ; & ces foumiſſions ſeroient
eſtimées en conſidération de l'affranchiſſement
des droits de toute nature
, qu'ils font forcés de payer dans l'état
actuel des choses , ſur lesquels ils obtiendroient
d'autant plus de diminution ,
qu'ils n'auroient plus les frais d'impoſitions
de toute eſpece , de contrainte&
autres , qui doublent preſque leur taxe
réelle : ces effets circulant avec l'efpece ,
& étant également des ſignesde richeſſe ,
> augmenteroient le crédit du commerce
& celui de l'Etat ; ils feroient dans le
gouvernement ce que la confiance fait
I
130 MERCURE DE FRANCE.
chez un Négociant , dont on connoît la
folidité & la conduite. Mais c'eſt peutêtre
encore là un rêve dont l'homme
d'état , qui voit de plus haut , appercevra
le foible & l'illufion .
On verra dans les Questions proposées
par M. l'Abbé Baudeau , les objections
les plus fortes & les plus ſenſibles contre
le plan foi-difant économique de M. Richard.
On trouve cette petite brochure ,
prix 4 f. chez Lacombe , rue Chriſtine , à
Paris.
Mémoire & obfervations fur la perfectibilité
de l'homme , dédiés à M. de
Sartine ; recueil troisieme , contenant
un nouveau tableau d'éducation mo
- rale & littéraire. Par M. Verdier ,
Docteur en Médecine , Inſtituteur
- Phyſicien. A Paris , chez Moutard.
-
En avançant dans la carriere qu'il s'eſt
ouverte , M. Verdier devient de plus en
plus intéreſſant ; & fur les choſes qui
ont été traitées avec le plus de foin par
les Ecrivains de tous les temps , il ne
laiſſe pas de produire des principes nouveaux.
Il donne même un air de nouveauté
à ceux dont la vérité eſt la plus
généralement reconnue.
NOVEMBRE. 1774. 131
Après avoir préſenté dans le lointain
l'art de développer , de corriger & de
perfectionner le tempéramment de l'homme
dans ſon ſecond recueil , l'Auteur indique
auſſi fuccintement dans celui-ci ,
▸ l'art de former le caractere. Il commence
par s'élever contre ces fupplices trop
uſités dans les écoles , qui , ſuivant lui,
,, changent l'organiſation&dépravent le
,, tempérament , le génie & le carac-
,, tere , qui jettent les Eleves dans des
,, déſeſpoirs affreux; qui occaſionnent
,,journellement les plus grands malheurs ,
dont on a ſoin d'enlever la connoif-
ود
دوfance au Public ; qui , en ravalant
,,l'ame , ne peuvent faire que des ef-
,, claves , & qui font une des cauſes de
" la corruption générale des moeurs " . Il
propoſe de ſubſtituer aux châtimens corporels
l'art derégler le régime phyſique ,
les opinions , les préceptes, les intérêts
&les exemples.
M. Verdier vient enſuite à la forma
tion du génie; & il fait conſiſter cet art
dans la production des connoiſſances par
> l'analyſe , & dans leur liaiſon par la ſyntheſe.
Pour diffiper la confufion qui regne
dans la plupart des traités d'éduca
I 2
3. MERCURE DE FRANCE.
tion , il fait une diſtinction de l'ordre
eſſentiel , de l'ordre naturel , de l'ordre
civil&de l'ordre effectuel des connoif.
ſances ; & il tâche de les faire concourir
tous quatre au développement du génie.
Pour le développement du génie ,
l'Auteur veut qu'on commence par meubler
l'entendement des enfans des connoiſſances
générales & élémentaires , dont
la combinaiſon doit former toutes les
notions poſſibles dans les âges ſuivans.
L'analyſe doit les préſenter iſolées , &
la ſyntheſe les combiner par faifceaux.
Cet art préliminaire conſiſte à réunir
par cette opération de l'arithmétique ,
qui ſe nomme numération , les ſenſationsde
chaque genre , qu'on afait naître
&qu'on a diftinguées dans le développement
phyſique des ſens ; à lier ces premieres
combinaiſons aux lettres de l'alphabet
, au moyen de la numération algébrique
; & à faire correſpondre les ſenſations
aux propriétés des corps. L'enfant
arrivé à ce point , a déjà l'alphabet des
connoiſſances humaines : on peut lui
faire épeler le grand livre de la nature :
& c'eſt par l'étude de ſon corps qu'il
doit y être introduit. Il y prendra les
idées premieres des nombres phyſiques,
NOVEMBRE . 1774. 133
des ſituations , des figures , des dimenfions
, des proportions &de la ſymmé.
trie. L'analyſe des propriétés paſſives du
corps humain conduit à celle de ſes mouvemens
& des penſées qui forment ſes
propriétés actives , & à celles des voies
extérieures , qui détruiſent les unes & les
autres. Alors on peut lui lever la toile
qui cache les organes intérieurs ; & lui
préſenter les organes ſimilaires. L'efprit
n'aplus enſuite beſoin que de l'analogie
pour ſuivre les propriétés générales
des autres animaux , des végétaux , des
minéraux , des météores , du globe terreftre
& des cieux même. Après cette
phyſique élémentaire , l'enfant peut revenir
à lui-même , & prendre les premieres
notions des moeurs , des uſages , des
loix & du langage ; s'élever même juſ
qu'aux êtres métaphyſiques & aux fublimes
objets de la religion. En faiſant ſuccéder
toutes lesdifférentes partiesdecette
philoſophie élémentaire , l'Auteur prétend
graduer & meſurer le génie ; & lui
donner toutes les facultés dont la nature
le rend ſuſceptible.
Cependant ce premier art ne peut qu'ébaucher
le génie: mais l'inſtituteur pourra
l'étendre& l'animer par l'enſeignement
13
134 MERCURE DE FRANCE.
des jeux de la gymnaſtique ou des beauxarts;
par celui des arts logiques , par
celui des langues , par celui des principes
de l'hiſtoire. Cette ſection eſt une extenſion
du Prospectus de fa maiſon d'éducation,
dont nous avons rendu compte dans
notreMercure d'Août de l'année derniere.
Dans ce profpectus , l'Auteur expoſoit
ce qu'il ſe propoſoit de faire: ici , il difcute
ce qu'il eſt poſſible d'y ajouter.
Juſqu'à cejour , on n'avoit regardé les
exercices du corps que commedes moyens
de donner de la force & de l'agilité aux
membres. M. Verdier propoſe d'en faire
des inſtrumens même du génie. Il les
réunit tous ſous les titres de lecture &
de gymnaſtique : le premier de ces arts
comprend la lecture des hyéroglyphes ,
des déffins & gravures de toute eſpece;
celle des ſymboles , celle des lettres fyllabiques
des langues orientales , celle des
différentes écritures alphabétiques , celle
enfindes monumens hiſtoriques. La gymnaſtique
eft générale à tout le corps , ou
propre aux organes que nous avons le
plus d'intéret de perfectionner.
: Quand on examine les effets du difcours
en Littérateur ou Logicien phyfiologifte
, dit M. Verdier , on lui
NOVEMBRE. 135 هللا 1774
reconnoît quatre propriétésbien diſtinc-
„ tes. Par la premiere , il repréſente ces
„ penſées , abſtraction faite deleurs objets;
&par la feconde , les penſées avec leurs
„ objets. Par la troiſieme , il reproduit
les penſées mêmes , & les grave plus
profondément dans l'entendement. Par
la derniere enfin il a afſſez de force pour
agir juſques ſur la volonté même & la
„ mouvoir. De-là quatre uſages des mê-
„ mes ſignes ou des mots pour étendre
„ le génie: de là quatre arts logiques ;
„ ſavoir la grammaire philofophique , la
„ dialectique , l'art poëtique & l'art oratoire
". En devéloppant cette idée ,
l'Auteur y trace un plan tout nouveau ,
pour l'enſeigement de ces quatre arts.
Il comprend toute la logique & la grammaire
générale ordinaire dans ſa grammaire
philofophique ; & forme une dialectique
nouvelle , toute occupée de la
recherche & de la manifeſtation de la
vérité.
いて
M. Verdier borne l'éducation générale
à l'étude de la langue latine & de la langue
maternelle : celle du grec , de l'hé
breu & des autres langues ſavantes , doivent
être réſervées pour l'éducation particuliere
, qui doit ſuivre la premiere;
14
136 MERCURE DE FRANCE.
C
elle pourroit nuire à l'enſeigement de
la langue latine qui , dans le plan de
l'Auteur , eſt une introduction à toutes
les langues ſavantes. La méthode qu'il
propoſe pour enſeigner une langue , dont
il donne une ſi grande idée , conſiſte à
réunir par l'analyſe & la ſyntheſe toutes
celles qu'on a propoſées juſqu'à ce jour.
C'eſt à l'analyſe , dit-il, que nous devons
cette phyſique , cette chimie , &
ces ſciences que les modernes ont ornées
& ſubſtituées aux rêveries da
moyen âge. On lui devra , il oſe le
„ prédire , une notion nouvelle de la
langue latine , démontrée avec la ri
gueur mathématique , elle détruira &
profcrira toutes ces théories & ces notions
ridicules , qui rempliſſent nos rudimens
& nos dictionnaires. A ces
> ouvrages gothiques , que l'ignorance a
trop accrédités , elle en ſubſtituera qui
„ feront les fruits du génie , de la raiſon
& de la vérité ", M. Verdier n'eſt
point aſſurément l'Auteur de l'analyſe
grammaticale ; mais il ſe la rend propre
en quelque forte , par le grand uſage
qu'il en fait ; & fur-tout par les principes
& les regles nouvelles qu'il établit
pour décompofer & recompoſer lesmots.
:
NOVEMBRE. 1774. 137
juſqu'à ce jour , par exemple , les étymologiſtes
s'étoient mis à l'aiſe , en décom
poſant les mots par la fin ou par le commencement
, ſuivant qu'il leur paroiſſoit
plus commode. M. Verdier donne pour
regle de procéder toujours de la fin au
commencement. Si ce principe eſt fondé,
il déroutera les étymologiſtes , & nous
donnera des réſultats réguliers bien différens
de ceux que nous devons à ceux-ci.
En propoſant enfuite le plan d'étude de
la langue maternelle , il enſeigne à s'y
occuper , à traduire plutôt les penſées que
les mots.
M. Verdier trouve les principes de
l'hiſtoire , dans l'enſeignement des efpeces
de dialectes , qu'il a diftinguées
dans les langues latine & françoiſe. Un
latin antérieur à l'hébreu &à toutes les
langues connues eſt , des parodoxes de ſon
Proſpectus , celui qui a le plus étonné
les Sçavans: mais à mesure qu'il étend
ſes idées , elles préſentent de la vraiſemblance
en ſurprenant encore davantage.
Tout ſimple que dût être le langage
primordial , l'auteur y diftingue quatre
parties: la premiere comprend les racines
naturelles , formées par les impulfions
mécaniques des organes , & par
/
15
138 MERCURE DE FRANCE.
3
l'imitation des objets de la nature. Parmi
ces mots tout monosyllabes , il s'en
trouve vingt deux qui forment l'alphabet
oriental; & cet alphabet eft en même .
temps une planche anathomique , & le
dictionnaire primitif des langues. Les 22
lettres , fyllabes ou mots qu'il comprend,
déſignent les parties du corps humain ,
leurs fonctions ; & par analogie celles de
tous les êtres de la nature. Avec ce ſeul
vocabulaire , les premiers hommes ſe
communiquerent leurs idées ; mais dans
la ſuite , Taut ou Hermès réunit ces
racines par trois; qu'il diftingua & varia
par les trois accens de ſa lyre. De là
naquirent ces mots compoſés de trois
lettres dans les langues orientales ; & qui
font devenus des racines dans la langue
latine. Cette langue en reçut encore
d'autres des langues ſeptentrionales. C'eſt
ainſi que M. Verdier réſout le fameux
probléme ſur la langue primitive , dont la
ſolution doit manifeſter aux ſcavans l'état
de la nature primitive, les origines de
l'eſprit humain , & des ſociétés avec les
fondemens de l'hiſtoire.
En animant le génie, l'auteur entre
prend de le régler par l'économie. Dans
cette ſection, la formation de la pru
NOVEMBRE. 1774. 139
dence eſt repréſentée comme un des arts
de l'inſtituteur ; & la prudence ellemême
comme un art qui doit toujours
guider ſes éleves au fortir de ſes mains :
fon objet eſt tel , que les circonstances &
les beſoins qui font le tiſſu de la vie naturelle
, morale , civile & religieuſe , réveillent
les connoiſſances & les paſſions
néceſſaires pour le choix & l'uſage des
agens vitaux & des artiſtes qui les dif
penſent.
M. Verdier vient enſuite à l'art de
remplir l'entendement par l'enſeignement
des ſciences , & en particulier de la philofophie
ſcholaſtique, de la philoſophie
de l'hiſtoire , & de la religion chrétienne.
Parmi les principes qu'il expoſe dans cet
article , ce qui concerne la religion mérite
d'être remarqué. Lesécrivains d'éducation
font preſque tous entrés dans des
controverſes ſur ce point. M. Verdier au
contraire diftingue deux parties dans la
religion: „ la premiere qui démontre la
vérité& les principes de la révélation
peut être dévolue , dit-il , à l'inſtituteur;
puiſqu'elle fait partie de la phi-
„ loſophie: mais dans l'expoſition de la
foi , ſon miniftere l'oblige à ſuivre
avec ſoumiſſion le plan qui lui eſt tracé
par les Paſteurs de l'Eglife " .
140 MERCURE DE FRANCE
Qu'un Métaphyficien tire de l'économie
animale , des argumens pour démontrer
l'existence de Dieu & de l'immortalité
de l'ame ; l'entrepriſe n'eſt
point nouvelle; mais peu de Théologiens
ſe ſeroient fans doute attendus à en puifer
dans la même ſource , pour démontrer
la vérité de la religion chrétienne.
Cependant M. Verdier leur en
fournit un , qui mérite d'être approfondi.
Des loix de l'économie animale , il conclud
d'un côté , que la tige de l'humanité
n'auroit pu être plantée ſur la terre , ſi le
créateur du premier homme n'avoit bien
voulu être en même-temps ſon pere , ſa
nourrice , ſon précepteur & fon gouver.
neur ; de l'autre il obſerve que l'hiſtoire de
cette premiere éducation , telle qu'elle
ſe trouve dans la geneſe, ſuppoſedes connoiſſances
phyſiologiques , qui n'ont été
découvertes que dans notre fiecle.
Deux autres arts littéraires finiſſent ce
recueil : l'art de former le génie citoyen
par l'enſeignement des profeſſions , &
celui de lier les connoiſſances par l'enſeignement
de la phyſiologie & de la
géographie. On fait déjà les idées de l'auteur
ſur ce dernier objet , & fur le précédent
, il donne une diviſion des proNOVEMBRE.
1774. 141
১
feſſions pour en former un tout dans
l'ordre civil , comme les ſciences en font
un dans l'ordre eſſentiel , & les arts dans
l'ordre naturel.
Ces trois recueils forment des élémens
d'éducation phyſique , morale & littéraire.
On ne pourroit peut-être annoncer
plus de choix en auffi peu de pages. Aux
grands principes & aux grandes maximes
avouées des philoſophes & des inſtituteurs
, l'auteur en joint une infinité qui
lui font propres. Mais pour en tirer les
regles néceſſaires dans la pratique , il ſeroit
beſoin de voir l'explication de ces
nouvelles théories ; & le profit qu'on
doit ſe promettre des travaux de l'auteur ,
d'après ces trois premiers recueils , doit
faire attendre les ſuivans avec impatience.
Journal de Pierre le Grand , depuis l'année
1714 incluſivement , traduit de
l'Original Ruſſe , imprimé d'après les
Manufcrits corrigés de la main de
S. M. Impériale , qui font aux archives.
Nouvelle édition , avec des notes
par un Officier Suédois. vol. in - 80.
à Stockolm 1774 ; & ſe trouve aux
deux Ponts à l'Imprimerie Ducale,
142 MERCURE DE FRANCE.
& à Paris chez Lacombe , Prix 4 liv.
Ce Journal de Pierre le Grand , commence
à l'époque de la révolte de quatre
Régimens de Strelitz , en 1698. Le Czar
étoit alors à Vienne , lorſqu'il fut informé
de cette révolte. Ce Prince qui voyageoit
pour s'inſtruire , alloit partir pour
P'Italie. Il interrompit alors ſes voyages ,
& rentra dans ſes Etats , avec la ferme
réſolution de ne plus donner ſa confiance
à une Milice indocile , qui , à l'exemple
des Janiſſaires Turcs , ſe rendoit par fon
étroite union , redoutable au Souverain
même. Pierre remplaça les Strelitz par
des Troupes difciplinées ,& partagées en
différens Régimens. Ce Prince étendit
ſes foins fur toutes les parties de l'adminiſtration.
Ce Journal nous donne
des notions curieuſes & certaines , ſur la
fondation des Villes , des Edifices , &
fur divers établiſſemens qui ont porté
l'Empire de Ruſſie au degré de force &
de ſplendeur auquel il eſt parvenu. On
voit dans ce Journal , que , dans le temps
que le Czar ouvroit des écoles pour la
Marine & les autres Sciences , il permettoit
à fes Sujets de fortir du pays , &
d'aller s'inſtruire chez l'étranger , ce qui
NOVEMBRE . 1774. 143
→
étoit défendu auparavant , ſous peine de
mort; & non-feulement il leur en donna
lá permiffion , mais encore il les y obligea.
Tel eſt l'empire de l'éducation &
du préjugé , que les Ruſſes n'obéirent
qu'avec la plus grande répugnance à l'ordre
que le Czar leur donna de voyager.
Le Traducteur de ce Journal , en cite
dans une note , un exemple fingulier : un
grand Seigneur de cette Nation , obligé
de fortir de l'Empire , part pour Venife
: il y reſte pendant quatre ans & n'y
voit perſonne. De retour dans ſa Patrie ,
il ſe fit gloire de n'avoir rien vu ni rien
appris pendant fon abfence.
Les grands projets de réforme du Czar
- furent ſouvent arretés , par les guerres
cruelles que lui faisoit Charles XII , Roi
de Suede. Ce Journal fixera particuliérement
l'attention des Militaires , par pluſieurs
détails de marches & de Campemens
, de Sieges & de Batailles . On y
verra avec intérêt les foins infatigables
de Pierre I , pour apprendre à ſes Mofcovites
le métier de la Guerre. Les fréquentes
victoires que Charles XII remporta
fur eux , furent fans doute les meilleures
leçons qui les firent triompher des
144 MERCURE DE FRANCE.
Suédois , à la célebre journée de Pultava,
le 8 Juillet 1709. Charles XII , fans armée&
ſans reſſources , ſe vit alors obligé
d'aller chercher un aſyle dans les Etats
du Grand Seigneur. Ce Monarque , du
fondde ſa retraite , ſuſcitabien des affaires
à ſon Vainqueur; il parvint même à engager
les Turcs à lui déclarer la Guerre ,
Pierre marcha au-devant d'eux en Moldavie
; mais s'étant engagé trop avant
dans un pays ennemi , ſans avoir pris
les meſures néceſſaires pour la ſubſiſtance
des Troupes ; il ſe vit bientôt à la difcrétion
des Turcs , dont les forces étoient
d'ailleurs bien ſupérieures aux ſiennes.
Dans cette affreuſeextrémité , il fit offrir
la Paix au Grand Viſir. Soit que ce Général
fut d'un caractere timide , ſoit qu'il
eût été gagné par despréſens, il accorda
cette Paix tantdéſirée. Le récit quedonne
le Journal de cette fameuſe journée , répandra
de nouvelles lumieres fur cette
conjoncture ſi mémorable du regne de
Pierre le Grand : mais on ſera peutêtre
ſurpris de n'y trouver aucune mention
du beau rôle que l'Impératrice Catherine
joua dans cette occaſion ; & de
la part déciſive que tous les Hiſtoriens
lui donnent , à l'infigne délivrance de
l'armée
NOVEMBRE. 1774. 145
l'armée Moſcovite. Cependant , Pierre
☐☐ parle fréquemment de cette Epouſe , dans
Jes termes de l'eſtime la plus diftinguée
&de l'affection la plus tendre. Lorſqu'il
la fit couronner Impératrice en 1728 , il
dit expreſſément , dans la déclaration publiée
à cet effet : ,, Catherine nous a été
,, d'un grand fecours dans tous les dan-
,, gers , & particulièrement à la bataille
}
ود
و د
ود
de Pruth , où notre Armée étoit réduite
à 22000 hommes." Voici la
notice que le nouvel Editeur du Journal
nous donne fur cette Femme célebre ,
née à Derpt en 1686 , de Payſans ori.
ginaires de Pologne. Catherine perdit fes
Parens en bas âge , & fut accueillie ſucceſſivement
par le Miniſtre de Marienbourg
, & par celui de Riga qui l'amena
chez lui. Ce dernier revint à Marienbourg
pour des affaires ; pendant le ſéjour
qu'il y fit , il la maria à un Dragon
• de la garniſon; trois jours après , ce Dragon
fut obligé de partir pour aller joindre
l'Armée du Roi en Pologne , & ce fut
› pendant ce temps que les Ruſſes vinrent .
affiéger Marienbourg & s'en emparerent.
Catherine étoit belle , elle avoit dix- sept
ans; ſa beauté frappa le Général Schérémetow
qui la retint. Peu de temps après
K
146 MERCURE DE FRANCE.
le Prince Mentſchikow la vit chez ce
Général , auquel il fit de ſi vives inſtances
, qu'il obtint la belle priſonniere. La
fortune vouloit l'élever plus haut. Le
Czar paſſant en Livonie , s'arrêta chez
fon favori ; Catherine parut devant lui ,
& l'impreſſion qu'elle fit fur fon coeur fut
durable. Il la fit conduire à Moſcou , en
Octobre 1703 , & l'adreſſa à une Dame
de qualité , chez laquelle elle logea. Elle
paſſa trois ans dans cette maiſon. Dans
les commencemens le Czar n'alloit la
voir que la nuit ; mais il ne tarda pas
à ſe défaire de cette gêne , au point
qu'il faifoit venir ſes Miniſtres chez Catherine,
pour travailler avec eux & en
fa préſence ; il lui permettoit même de
dire fon avis , & dès lors , elle méritoit
d'être conſultée. Enfin il l'épouſa ſecrétement
en 1707 , & la reconnut pour ſa
Femme en 1712 , huit mois avant la
mort de Pierre le Grand , auquel elle
fuccéda. Son regne fut malheureuſement
trop court ; elle mourut le 17 Mai 1727 ,
emportant dans le tombeau l'amour de
fes Sujets , & laiſſant l'exemple de la fortune
la plus extraordinaire.
Le Journal de Pierre le Grand va jusqu'à
l'année 1714. Les notes favanNOVEMBRE.
1774. 147
}
tes & relatives à la tactique dont cette
nouvelle édition eſt enrichie , le rendront
un Livre pratique pour tous les jeunes
gens qui embraſſent le parti des armes.
Ils liront fur- tout avec fruit les relations
exactes & très - circonstanciées , que le
nouvel Editeur nous donne dans ſes notes
, des Batailles de Narwa , de Clischow
, de Frauſtadt , de Kaliſch , de
Leſnaya , de Pultava; des Paſſages de la
Duna & de la Babieck , de la Retraite
célebre du Comte de Schulembourg , visà-
vis de Charles XII .
On peut d'ailleurs regarder ce Journal ,
dont le Manufcrit original a été corrigé
de la propre main de Pierre le Grand ,
comme un monument curieux & inftructif
pour l'Hiſtoire de l'Empire de Ruſſie ,
ſous le régne de ce Prince. L'Editeur
Ruſſe , M. Schtſcherbatow , avoit repro-
⚫ché au célebre Hiſtorien de l'Empire de
Ruffie , de n'avoir pas été véridique ; le
nouvel Editeur ne veut point décider
entre M. de V. & M. S. Mais il
"
ود
eſt certain , ajoute - t - il , que l'Au-
,, teur illuftre que l'on accuſe de n'avoir
„ pas été véridique , a eu connoiſſance
du Journal de Pierre le Grand , &
l'on peut facilement s'en convaincre ,
دو
ود
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
:
..
و د
ود
en parcourant ce Journal , & en même
,, temps l'Histoire de l'Empire de Ruffie ,
Jous Pierre le Grand. Si M. de Voltaire
,, a fait uſage d'autres mémoires qui lui
,, ont paru mériter ſa confiance ; ſi dans
l'Hiſtoire qu'il nous a donnée , il a continué
de plaider la cauſe de la vérité ,
de la raiſon & de l'humanité , on ne
,, peut que lui en ſavoir gré ; &, quoi-
,, que l'on puiffe dire , il ſera toujours
lu par tous ceux dont le coeur ſera
droit & l'ame ſenſible. "
ود
ود
ود
ود
Fournal Historique- & Politique , des principaux
Evénemens des différentes Cours
de l'Europe , à Geneve , pour lequel on
foufcrit à Paris , chez Lacombe , Libraire
, prix de l'Abonnement , franc
de port , 18 liv. pour trente - fix Cahiers
par an , qui paroiſſent les 10 ,
20 & 30 de chaque mois. :
CE Journal a foutenu ſa réputation
depuis fon établiſſement , par l'avantage
qu'il a de raſſembler (ſans mêlange de
choſes différentes ) & avec la préciſion
& la ſimplicité convenables à ce genre
d'Ecrit , les nouvelles Politiques &
'Hiſtoire du temps ; il eſt continué avec
NOVEMBRE. 1774. 149
رام
r
,
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E
activité toujours fur le même plan. Les
Rédacteurs ſages & éclairés , qui reçoivent
journellement des témoignages de
la fatisfaction des Lecteurs , ſe propoſent
de donner , comme par le paſſé , au commencement
de l'année , le Tableau hiſtorique
des grands événemens , & de mettre
dans leur Journal encore plus de richeſſes
& d'intérêt , par les ſoins qu'ils
ont eus de ſe procurer de nouvelles Correſpondances.
Ils donnent cet Avis pour
prévenir toute idée contraire.
Recueil des Ocuvres Physiques & Médicinales
, publiées en Anglois & en Latin ,
par M. Richard Mead , Médecin du
Roi de la Grande Bretagne , Membre
de la Société royale de Londres , &
du College royal de Médecine de la
même Ville ; Traduction Françoiſe ,
enrichie des Découvertes poſtérieures
à celles de l'Auteur , augmentée de
pluſieurs Difcours préliminaires , &
de Notes intéreſſantes fur la Phyſique
, l'Hiſtoire Naturelle , la Théorie
& la Pratique de la Médecine , &c.
huit Planches en taille douce , par M.
Coſte , Médecin de l'Hopital royal &
:
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
Militaire de Nancy , 2 vol in- 8°. brochés
, prix 8 1. à Bouillon , & à Paris
chez Lacombe , Libraire.
Traité de Morale ou Devoirs de l'Homme
envers Dieu , envers la Société & envers
lui - même ; par M. la Croix , Prêtre de
la Doctrine chrétienne , Profeſſeur de
Philofophie en l'Univerſité de Toulouſe,
au College de l'Eſguille. Nouvelle
édition revue & conſidérablement
augmentée par l'Auteur , 2 vol. in - 12 ;
à Toulouſe , chez Simon Sacarau , Libraire
, rue St Rome ; à Paris , chez
la Veuve Deſaint.
L'Académie de Dijon ayant propoſé ,
pour fon prix de l'année de 1766 , un
Traité élémentaire de morale où les devoirs
de l'homme envers la ſociété & les
principes de l'honneur & de la vertu , fusſent
développés. L'Auteur a remporté ce
prix ,& pour rendre ſon Traité plus utile ,
il lui a donné , à l'impreſſion , plus d'étendue.
Ce Traité publié pour la premiere
fois en 1767, a été d'autant plus accueilli ,
que l'Auteur a ſu développer , avec beaucoup
d'ordre & de netteté , les devoirs de
NOVEMBRE. 1774 151
}
L
l'homme envers Dieu , envers la Société
&envers lui - même. Cet Ecrivain ne ſe
borne point à inſtruire ; il tâche encore
d'inſpirer à ſon Lecteur l'amour du devoir
, par la peinture qu'il lui fait de la
vertu & des avantages qui l'accompagnent.
Ce Traité eſt terminé par des recherches
qui prouvent la néceſſité d'une
Religion révélée pour acquérir & perfectionner
la loi naturelle. Les additions que
l'Auteur a faites dans cette nouvelle édition
, ne peuvent que contribuer à rendre
ce Traité propre à être mis entre les mains
de tous ceux qui veulent connaître leurs
devoirs & s'affermir dans la vertu que
l'Auteur définit : l'habitude de faire le
bien , c'eſt - à-dire les choses que nous
preſcrivent notre nature , & les divers
rapports que nous avons avec les autres
êtres.
Oeuvres de M. le Chancelier d'Agueſſeau ,
buitieme volume , contenant les Lettres
fur les matieres Criminelles & fur les
matieres Civiles ; chez Saillant , Veuve
Deſaint , Delalain , & Cellot.
Rien n'eſt plus intéreſſant pour un Citoyen
capable de connaître & de fentir
K 4
152
MERCURE DE FRANCE .
l'importance & la dignité des Sociétés humaines
, que l'ordre & la liaiſon des Loix
qui maintiennent le repos , la ſureté d'une
Nation entiere & de chacun de ſes Membres
en particulier. Elles paraiſſent innombrables
à ceux qui n'en meſurent l'utilité
que fur leurs beſoins ou leurs intérêts perfonnels.
Seroit - on étonné de leur multiplicité
, ſi l'on enviſageoit juſqu'où peut
s'étendre une chaîne qui embraſſe tous les
droits & toutes les vertus civiles , pour
les protéger ; tous les attentats , tous les
écarts des paffions pour les prévenir ou les
réprimer. Ce font les Loix qui décident
de la fortune , du rang , de l'étendue des
engagemens de tous les hommes. Elles ſe
chargent du ſoin de nos vengeances , qu'il
ſerait ſi dangereux pour nous -mêmes d'abandonner
à notre impuiſſance ou à notre
reſſentiment. Les faibles y trouvent leur
unique appui contre la force & la violence
; elles préſentent de tous côtés des
barrieres à l'injuſte agreſſeur , au débiteur
indolent ou de mauvaiſe foi. Rien n'échappe
à leur vigilance , & la tranquillité
publique ne peut être ébranlée , ni par les
effervescences , ni par les artifices de l'audace
ou de l'avidité. Mais ſi la diverſité
de nos maux a entraîné la néceſſité d'y
NOVEMBRE. 1774. 153
>
proportionner le nombre des remedes ,
en est - il moins vrai que la multitude des
Loix ſuffirait ſeule pour en rendre l'étude
effrayante ? Quelqu'importante , quelqu'
utile que foit cette étude , ceux même
qui s'y livrent par état , n'ont donc que
trop de motifs pour defirer du moins
qu'elle ſoit adoucie par la facilité d'en
faiſir le vrai fens & de le faiſir dans toute
ſon étendue. Dictées par la raiſon , les
Loix devraient en conſerver tous les caracteres
; elles ne devraient ſe montrer
qu'avec une expreſſion auſſi importante ,
mais en même temps auſſi ſimple , auſſi
claire que la raiſon même. Il était réſervé
à M. le Chancelier d'Agueſſeau , diſent
les Editeurs dans leur avertiſſement ,,, de
remplir ce voeu des Juriſconſultes &
des Magiſtrats , dans la partie de notre
légiflation que la France doit à fon
"
”
"
ود
zele & à ſes lumieres. " On fait ici un
bel éloge de la maniere noble & lumineuſe
avec laquelle ce grand Magiſtrat a
rédigé les Ordonnances qui ont paru ſous
fon adminiſtration. Et l'on ſoutient , avec
fondement , que les Lettres qui compoſent
le huitieme volume , portent également
l'empreinte de cette élévation du génie
qui caractériſe tous les Ouvrages de ce
+
K5
154
MERCURE DE FRANCE.
Magiftrat. Peut- être même paraîtra-t-elle
plus frappante dans des pieces rapidement
écrites , où le même coup d'oeil a ſuffi
pour ſaiſir le vrai point de la difficulté &
pour réfoudre les queſtions les plus compliquées
.
Ces queſtions que les Juges des différens
Tribunaux propoſent au Chef de la
Juſtice , s'étaient extrêmement multipliées
Yous M. le Chancelier d'Agueſſeau. La
confiance qu'il avait inſpirée à toute la
Magiſtrature , pourrait les faire enviſager
comme un hommage qui lui était perſonnel
, & il le juſtifiait, non- ſeulement par
la ſupériorité de ſes lumieres , mais par la
profuſion avec laquelle il les répandait.
Dans ces Lettres , comme dans tous ſes
Ouvrages , cet illuſtre Magiſtrat fait enviſager
les Loix comme les réſultats d'une
raiſon épurée , qui ne conſidere que la
néceffité & l'avantage d'établir un ordre
fixe dans la Société ; qui ne voit de moyen
fûr de rendre les grandes Sociétés heureufes
& durables , que de diriger vers le
bien commun toutes les affections , toutes
les actions des Membres qui les compoſent.
C'eſt ſous un jour ſi doux qu'il montre
aux Juges la route qu'ils doivent tenir
à travers les écueils des paffions & les
NOVEMBRE. 1774. 155
>
fauſſes lueurs de l'éloquence : c'eſt par
cette route qu'il les mene directement au
véritable eſprit des Loix , à cette juſtice
univerſelle , antérieure à la formation des
Républiques , & dont l'empire s'étend à
tous les hommes & embraſſe tous les
temps. Telles font les vues fublimes &
bienfaiſantes qui ont dirigé ce ſavantMagiftrat
, dans les déciſions que contiennent
fes Lettres.
On ne doute point qu'elles ne foient
accueillies du Public , avec l'empreſſement
qu'il a toujours eu pour celles des
beaux génies , des Savans & des hommes
d'Etat. C'eſt dans les Lettres de ces grands
perſonnages que ſe réuniſſent les traits qui
ont éclairé leurs Contemporains , & la
même lumiere s'étendant ſur la poſtérité ,
préſente à la fois les monumens les plus
fars de l'Hiſtoire de leur Siecle , & les
indices les moins ſuſpects de leur vertu ,
parce qu'elle s'y montre ſans déguiſement
& fans deſſein. Les Lettres de M. le
Chancelier d'Agueſſeau contiennent, ou
des déciſions qu'il donnoit comme Chef
de la Juſtice , ou les réponſes par leſquelles
il dirigeait les déciſions des Juges qui
le confultaient. On y voit par-tout la fagacité
d'un Jurifconfulte , devant qui l'ar156
MERCURE DE FRANCE.
tifice des Plaideurs ne raſſemble que d'inutiles
nuages , & la marche ferme d'un
Juge integre que la chicane la plus ſubtile
ne fait jamais héſiter fur la route qui
conduit à la Juſtice. Appliqué fans aucun
retour fur lui - même , à rendre tous les
Juges dignes de ſuivre un Chef ſi refpectable
, il leur préſente ſans ceſſe , comme
leur premier devoir , d'arrêter les déſordres
qu'excitent les paſſions , de les voir
s'agiter autour d'eux , ſans en éprouver la
plus légere atteinte; en un mot , d'être
calmes & incorruptibles , comme la Loi
dont ils font les Miniſtres.
Nous reprendrons l'analyſe de cet Ouvrage
important , & principalement de
l'avertiſſement , où l'Editeur s'élevant à
la hauteur de ſon ſujet , a poſé les grands
principes de la Juſtice , des Loix & de
la bonne adminiſtration.
.:
Avertiſſement fur laſouſcription du Journal
des Causes Célebres pour l'année 1775-
Le ſieur Lacombe prévient le Public
que cet Ouvrage , qui n'a été juſqu'ici
compoſé que de huit volumes chaque
année , le ſera dorénavant de douze ,
à commencer du premier Janvier pro
NOVEMBRE. 1774 157
>
chain , & ainſi ſucceſſivement dans les
premiers de chaque mois pendant l'année
: avant la fin de celle-ci , les auteurs
de cet ouvrage auront donné les volumes
qui reſtent à paroître pour completter
la ſouſcription de 1774. M. Richer
Avocat au Parlement , connu par pluſieurs
ouvrages de Jurisprudence , & furtout
par ſes Cauſes célebres qu'il a publiées
avec ſuccès depuis quelques années ,
contribuera de ſon travail à la perfection
de cet ouvrage , qui contiendra dans la
fuite , non feulement toutes les Caufes
célebres qui feront ſucceſſivement jugées
dans tous les Tribunaux du Royaume ,
mais encore toutes celles qui ont été décidées
depuis plus d'un demi- ſiecle , &
même auparavant. Cete collection , resferrée
dans des bornes moins étroites ,
offrira aux Jurifconfultes une moiffon
abondante de queſtions célebres dans
tous les genres , avec leurs déciſions , &
formera un recueil auſſi inſtructif qu'amuſant
pour tous les Lecteurs. Chaque
volume de cet ouvrage ſera compoſé de
huit feuilles & demie , du même caractere
& du même format que les autres volumes
de ce Journal. Ceux qui voudront
ſouſcrire , s'adreſſeront , pour Paris , au
158 MERCURE DE FRANCE.
ſieur Lacombe , Libraire , rue Chriſtine
&pour la Province , à M. des Eſſarts ,
l'un des auteurs de cet ouvrage , rue de
Verneuil , la troiſieme porte cochere avant
la rue de Poitiers. Le prix de la ſouſcription
reſtera dans la même proportion , à
raiſon de l'augmentation des volumes . Il
ſera pour Paris de 18 livres , & pour la
Province de 24 livres , franc de port. Les
ſouſcripteurs font priés d'affranchir le
port des lettres & de l'argent. Chaque
volume de cet ouvrage ſera vendu chez
le ſieur Lacombe , à raiſon de 2 livres
to fols à ceux qui n'auront pas ſouſcrit.
Ceux qui voudront ſouſcrire ou renouveler
leur foucription , font priés d'envoyer
l'argent , leur nom & leur demeure
avant le premier Janvier prochain.
La nouvelle forme que ce Journal va
prendre ne peut le rendre que plus intéreſſant
: il ſe continue toujours avec
ſuccès , & deviendra dans la ſuite un recueil
auſſi varié qu'inſtructif.
Discours prononcé par M. Greffet , dans
la Séance publique de l'Académie Fran
çoise , le Jeudi 21 Août 1774. Nouvelle
édition revue , augmentée & précédée
d'une nouvelle lettre de M. Greſſet
à M. **. in 8°. 12 fols. A Amiens
NOVEMBRE. 1774. 159
>
:
:
chez la veuve Godart , Imprimeur du
Roi , & à Paris chez Lacombe Libraire.
On trouve à la même adreſſe , à Amiens ,
le difcours prononcé à la Séance publique
de l'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts d'Amiens , le 25 Août
1774 , fur l'utilité des Sciences & des
Arts. in-4°. de 24 pages.
Nous rendrons compte de ces deux
diſcours intéreſſans dans le Mercure prochain.
Nouvelles & anecdotes biſtoriques , par M.
d'Uffieux , ornées de très belles gravures;
in- 8°. prix 9 liv. br. A Paris ,
rue St Jean de Beauvais , la premiere
porte cochere au-deſſus du College.
Les nouvelles du Décameron françois
ont joui ſéparément d'un ſuccès mérité
; le volume que nous annonçons les
raſſemble , & forme un recueil très-agréable.
On relira avec plaiſir Henriette &
Lucie , nouvelle Ecoſſoiſe ; Jeanne Gray ,
anecdote Angloiſe ; Berthold , anecdote
hiſtorique , Elizene , anecdote Ottomane.
Nous avons fait connoître ces nouvelles
intéreſſantes dans le temps de leur
publication.
160 MERCURE DE FRANCE.
ع
i
Description biſtorique de la tenue du Con
clave & de toutes les cérémonies qui
s'obſervent à Rome depuis la mort du
Pape juſqu'à l'inſtallation de ſon ſucceſſeur
, à laquelle on a ajouté la chronologie
des Papes ſucceſſeurs de St
Pierre , juſqu'à Clément XIV. Nouvelle
édition , augmentée d'une diſſertation
ſur l'origine des Cardinaux ,
avec les noms de ceux qui compoſent
aujourd'hui le ſacré College. A Paris ,
de l'Imprimerie de G. Deſprez , Imprimeur
du Roi & du Clergé de
France.
Cette deſcription eſt curieuſe par les
détails de tout ce qui concerne la tenue
du Conclave ; & elle ne peut paroître
dans des circonſtances plus favorables.
Recueil des Edits , Déclarations , Lettres-
Patentes , Ordonnances , &c. année
1774. Premier ſémeſtre ; in - 4°. A
Paris , chez Ruault , Libraire , rue de
la Harpe. On trouve chez le même
Libraire les années 1771 , 1772 , &
1773 , formant chacune deux volumes
in 4°. Les ſouſcriptions feront
ouvertes pour 1775 au mois de Mars
prochain ,
NOVEMBRE. 1774. 16I
2
>
prochain , au prix de 13 liv. 10 f. pour
les deux volumes de chaque année ,
rendus francs de port par tout le Ro
yaume.
Mémoires critiques & historiques fur plu-
Jfieurs points d'antiquités militaires ; contenant
l'hiſtoire détaillée de la campagne
de Jules César en Eſpagne , contre
les Lieutenans de Pompée , avec
des preuves & des obſervations ; enrichis
de beaucoup de figures. Par
Charles Guiſchard , nommé Quintus
Icilius , Colonel d'Infanterie au fervice
du Roi de Pruſſe , & Membre de
l'Académie Royale des Sciences &
Belles - Lettres de Berlin ; 4 vol. in 8°.
avec figures & des cartes; prix 24 liv.
rel. A Paris , chez Durand neveu ,
Libraire , rue Gallande , Marchand ,
Libraire , rue des Petits Champs ; &
à Strasbourg , chez Bauer & Compagnie.
Hiſtoire littéraire des Troubadours , contenant
leurs vies; les extraits de leurs
pieces , & pluſieurs particularités ſur
les moeurs , les uſages , & l'hiſtoire du
douzieme & du treizeime fiecle ; 3
L
162 MERCURE DE FRANCE.
volumes in. 12. rel. prix 9 liv. A Paris
, chez Durand neveu , Libraire
(fe trouve à Amsterdam chez Rey. )
Ces deux ouvrages intéreſſans paroîtront
le ro du préſent mois de Novembre.
Nous les ferons connoître plus particulièrement.
Tableau des Princeſſes de la Maison de
France , iſſues par filiation directe ou
légitimée , & des Demoiselles nées
des Princeſſes de cette auguſte Maiſon
ou iſſues de ſes différentes branches
par extraction naturelle , qui ont embraſſé
l'état monaftique.
Ce tableau est étendu , & fuppofe
beaucoup de recherches ; on l'a diviſé
en fuivant les différentes branches de la
Maiſon de France. Voici la notice de
Madame Louise de France , fille du feu
Roi Louis XV le Bien Aimé , née le 15
Juillet 1737 , retirée , le mercredi - faint
II Avril 1770 , au Monastere des Carmelites
de St Denis , où elle a pris le
voile de profeffion le r Octobre 1771 ,
&dont elle a été élue Prieure le 25 Novembre
1773.
NOVEMBRE. 1774. 163
A
1
ACADEMIES.
I.
MONTAUBAN.
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de
Montauban ayant fait célébrer le 21 Juin
un ſervice pour le repos de l'ame du feu
Roi , tint l'après-midi une aſſemblée publique
dans la grande ſalle de l'Hôtel - de-
Ville , où M. l'Abbé Bellet , Secrétaire
perpétuel,prononça l'Eloge hiſtorique de
Louis XV, Roi de France & de Navar
re , furnommé le Bien - Aimé , & pour jeter
des fleurs ſur ſon tombeau , il recueillit
tous les faits répandus dans le long res
gne de ce Monarque.
Enſuite M. de St Hubert , ancien Capitaine
de Cavalerie , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de St Louis , récita
des vers , où après avoir exprimé les
regrets de la France ſur la mort de Louis
XV , il offrit les eſpérances que lui donnent
les premiers pas de Louis XVI en
montant fur le Trône, ainſi que les ver
tus de la Reine.
L2
164
MERCURE DE FRANCE .
Enfin M. le Baron Dupuis Montbrunn ,
Directeur de quartier , dit , en beaux vers ,
que le temps a le droit de renverſer les
plus fuperbes maufolées , élevés en l'honneur
des Grands Hommes & des Grands
Rois ; mais qu'il n'a aucune priſe ſur ceux
que les Muſes élevent dans les eſprits &
dans les coeurs pour immortaliſer les vertus
& les bienfaits des Princes amis de l'humanité.
La même Académie , le 25 du mois
d'Août , jour & fête de S. Louis , après
avoir affifté à une Meſſe ſuivie du Panégyrique
du Saint , prononcé par M. l'Abbé
Terroux , Prébendier de l'Eglife Cathédrale
, & de l'Exaudiat pour le Roi ,
tint ſon aſſemblée publique à fon ordinaire.
M. le Vicomte de Malaric - la . Deveze
, Major du Régiment de Montauban
, Directeur de quartier , ouvrit la féance
par un effſai fur le goût , où il intéresfa
fort heureusement celui des femmes :
M. l'Abbé de Verthamont , Grand Vicaire
du Diocese , fit un discours fur l'Erudition
dans les divers genres de Littérature
: M. le Chevalier de St Hubert , des
ſtances ſous ce titre : Tableau du fiecle , ou
réflexions inutiles plus judicieuses que critiques
: M. le Baron Dupuis- Montbrun , un
NOVEMBRE. 1774. 165.
diſcours fur l'Emulation : M. de Malartic ,
une Epitre à M. l'Abbé H. qui avoit refuſé
de lui donner ſon portrait ;& à qui il l'envoie
tracé d'un pinceau obligeant&léger:
& M. l'Abbé Bellet , des Obfervationsfur
la traduction des Auteurs facrés & profanes.
L'Académie propoſe aux Auteurs , pour
ſujet de l'éloquence de l'année 1775 : les
moeurs font le ſoutien & la gloire des Empires
: conformément à ces paroles de l'Ecriture
: multitudo Sapientium Sanitas est
orbis terrarum.
Les Ouvrages qui feront adreſſés à
- l'Abbé Bellet , Secrétaire perpétuel de
l'Académie , doivent arriver franc de
port dans tout le mois de Mai.
I I.
BESANÇON.
L'Académie des Sciences , Belles-Lettres
& Arts de Besançon , diftribuera le
24 Août 1775 , trois prix différens.
Le premier , fondé par M. le Duc de
- Tallard , pour l'éloquence , conſiſte en une
médaille d'or de la valeur de 350 liv.
Le ſujet du diſcours ſera : Combien le
- respect pour les moeurs contribue au bonbeur
d'un Etat ?
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Les Ouvrages préſentés aux coucours
de 1773 & 1774 , fur l'Eloge de Nicolas
Perrenot de Grandvelle , Chancelier de Charles
- Quint , n'ayant point approché de la
perfection dont il étoit fufceptible , furtout
pour ceux qui font à portée des manufcrits
du Cardinal de Grandvelle , dépoſés
à la Bibliotheque publique de l'Abbaye
de Saint Vincent de cette Ville , l'Académie
a cru devoir propoſer encore le
même ſujet , concurremment avec le précé
dent ; & comme elle aura trois médailles ,
de 350 liv. chacune , à diftribuer en 1775
pour l'éloquence , elle ſe déterminera , par
le mérite des diſcours , à réunir ou à diviſer
les prix.
L'étendue des Ouvrages doit être d'environ
une demi- heure de lecture , ſans
les notes que l'on pourroit y joindre.
Le ſecond prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné à
une diſſertation littéraire. Il conſiſte en
une médaille d'or de la valeur de 250 1.
L'Académie a propoſé pour ſujet :
Quelle est l'origine de l'autorité concurrente
des Evêques & des Comtes dans les
cités des Gaules , & en quel temps les Prélats
du Royaume de Bourgogne ont- ils obtemu
le titre & les droits de Prince d'Empire ?
NOVEMBRE. 1774. 167
A
2
La differtation ſera d'environ trois
quarts d'heure de lecture ſans y compren--
dre les preuves.
Le troiſieme prix , fondé par la Ville
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv. deſtinée à
un mémoire ſur les arts .
On demande s'il eſt poſſible d'établir
des moulins à vent ou des moulins à bateaux
dans les environs de Besançon , &
quelle feroit la meilleure forme à leur donner
, eu égard à l'impétuoſité des vents &
à la lenteur de la riviere. Les Auteurs font
invités de combiner l'utilité & la dépenſe
des nouvelles conſtructions que l'on propoſe
, avec les avantages & les inconvéniens
des moulins qui ſubſiſtent actuellement,
Ils ne mettront point leurs noms à leurs
Ouvrages , mais ſeulementune déviſe ou
fentence , à leur choix ; ils la répéteront
dans un billet cacheté , qui contiendra
leur nom & leur adreſſe : Ceux qui ſe feront
connoître feront exclus du concours.
Les Ouvrages feront adreſſés , franç de
port , à M. Droz , Conſeiller au Parlement
, Secrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier Mai 1775.
Pour faciliter les recherches & les ex-
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
périences des perſonnes qui ſe livrent à la
partie hiſtorique , & aux arts , l'Acadé
mie continuera de propoſer les ſujets à
ľavance.
Elle demande pour 1776 : Quel degré
d'autorité les Empereurs ont ils confervé
dans les Gaules après l'établiſſement des
Barbares?
Pour 1777. Quelles sont les causes &
les caracteres d'une maladie qui commence
à attaquer plusieurs vignobles de Franche-
Comté , les moyens de la prévenir ou de la
guérir ?
On s'apperçoit dans la Province , depuis
quelques années ſeulement , du dépériſſement
de certaines vignes , qui produifoient
beaucoup auparavant ; les feuilles
friſées & racornies , la petiteſſe des raifins
, la noiceur du bois dans l'intérieur ,
la difficulté de provigner de nouveaux
ceps dans la place où les anciens ont péri
, annoncent qu'il eſt inſtant de prévenir
cette eſpece d'épidémie..
L'Auteur de la médecine expérimentale ,
imprimée à Paris , chez Duchefne , en
1755 , fait mention d'une pareille maladie
dės vignes qui a commencé dans la haute
Autriche , & qui s'eſt enſuite étendue ,
comme une espece de peste , dans l'AlleNOVEMBRE
. 1774. 169
magne , où on l'appelle Glaber. Si nos
vignes n'en ſont pas encore infectées ,
le dépériſſement dont on a donné les
☐ſymptômes , cauſé peut- être par les hivers
rigoureux , & par l'édification de nouveaux
plants dans des lieux peu propres à
cette eſpece de culture , pourroit dégéné
rer en glaber ; & c'eſt ce qu'il s'agit de
prevenir.
SPECTACLES .
1
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
toujours avec ſuccès les repréſentations
d'Orphée & Euridice. Elle doit
donner inceſſamment Azolan , muſique
de M. Floquet , dont on fait les répétitions.
COMÉDIE FRANÇOISE .
LES LES Comédiens François ont donné le
- jeudi 13 Octobre , la premiere repréſentation
des Amans généreux , comédie
L5
170
MERCURE DE FRANCE.
nouvelle en cinq actes , en proſe , imi.
tée de l'Allemand , par M. Rochon de
Chabannes.
Le major Théleime , Officier Pruſſien ,
chargé de lever une contribution en
Saxe , a eu la générofité de remplir les
ordres de fon Souverain , en avançant
aux Saxons le ſurplus de lafomme qu'ils
n'étoient pas en état de payer entiérement.
Les Saxons , reconnoiſſans , lui
ont fait la promeſſe de le rembourſer ;
mais cette promefle même ſert aux ennemis
de cet Officier de moyen pour l'accuſer
d'avoir voulu s'approprier , au préjudice
du Roi , une partie de la contribution.
Le major Théleime vient à
Berlin pour demander juſtice ; il loge
dans une auberge où le hafard conduit le
Comte de Bruxhall , Saxon , & Minna ,
ſa niece. L'Hôte déloge le Major qui
fait peu de dépenses , pour mettre à fa
place ces étrangers , qui promettent d'en
faire davantage. Le Comte de Bruxhall
eſt un homme fier de ſa naiſſance & de
ſes richeſſes , d'un caractere emporté ,
mais bienfaiſant , ennemi de l'injustice ,
& enthouſiaſte de la vertu. Minna , ſa
niece , amante ſenſible & généreuſe ,
vient offrir , de l'aveu de fon oncle , au
NOVEMBRE. 1774. 171
5
major Théleime ſa fortune & ſa main,
& un aſyle en Saxe , où l'eſtime de tout
un pays reconnoiſſant de ſes bienfaits , le
vengera des outrages de la calomnie.
Ils ignorent encore à leur arrivée que
l'Officier qui a été déplacé par eux , eſt
le Major Théleime dont ils font inquiets.
L'Hôte n'a garde de s'expliquer , parce
que l'oncle a menacé de ſe venger de
ceux qui oferont porter atteinte à la réputation
de cet homme eftimable. Le
Comte de Bruxhall fait le projet d'aller
trouver le Directeur de la Caiſſe de la
guerre , & le Roi même ; il expoſe ce
qu'il leur dira : ſa fierté , & fon brusque
alarment également Minna & Fanchette
ſa ſuivante , qui craignent , avec
raiſon , qu'il ne nuiſe à l'Officier au lieu
de le ſervir. C'eſt avec ſurpriſe que
Minna rencontre Paul Verner , Maréchal
des Logis du Régiment de Théleime ;
elle apprend alors que le Major eſt dans
la même Hôtellerie , & demande à le
voir. Paul Verner reſte ſeul avec Fanchette
qu'il aime , n'oſe ſparler de fon
amour , & s'étonne de perdre ainſi ce
courage qui le rend redoutable aux ennemis.
Ce Paul Verner eſt un brave foldat
, d'autant plus attaché à ſon Officier ,
1
172
MERCURE DE FRANCE.
qu'il le voit dans le malheur ; il lui offre
toute fa fortune ,provenant d'un bien
qu'il a vendu ; il eſt humilié même de
voir Théleime refufer ce ſecours , parce
qu'il craint de ne pouvoir le rendre.
Enfin l'attachement généreux & la franchiſe
de cet homme forcent le Major
de promettre d'accepter une partie de ſes
offres. Minna lui dit qu'elle eſt venue à
Berlin réclamer la promeſſe qu'il lui a faite
d'accepter ſa main. Théleime , pénétré
de tant de généroſité , refuſe , par un
excès de délicateſſe , de faire fon bonheur
, lorſque la calomnie eſt parvenue
à faire foupçonner ſa probité & à lui
ôter ſa fortune. Minna inſiſte , & ſe réjouit
de mériter ſon amant , &de le
récompenfer de l'ingratitude des hommes
; mais le Major perſiſte dans ſon
refus juſqu'à ce que fon honneur & fon
bien lui ſoient rendus. Cependant le Comte
de Bruxhall revient furieux contre le
Directeur de la caiſſe de la guerre , qui
n'a pas reçu un homme tel que lui avec
les honneurs dus à ſa qualité , & qui
n'a pas cru à ſon témoignage en faveur
du Major , plutôt qu'à celui d'un nombre
de délateurs. Cependant , au milieu de ſa
fureur , ce Comte Saxon ne perd pas la tête
NOVEMBRE. 1774. $73
& s'informe de ſon dîner. Le Major croit
que tout eſt perdu pour lui , au fortir de
fon audience avec le Directeur de la
caiſſe , d'autant qu'il a été chez le Miniſtre
qui a réfuſé de le voir. Il perſiſte
à ne vouloir pas aſſocier l'intéreſſante
Minna à ſes malheurs. Mais Minna uſe
de ſtratagême pour vaincre la généroſité
du Major. Elle ſuppoſe que fon oncle ,
qu'il n'a pas encore vu , eſt dans la plus
grande colere , & qu'il l'a déshéritée à
cauſe de ſon attachement pour lui. Le
Major ſéduit par ſes malheurs , dont il
ſe croit la cauſe , ne balance plus à promettre
ſa main à ſon amante & à l'époufer
malheureuſe. Le Comte & le Major
font en préſence , étonnés l'un de l'autre.
Le Comte eſt couroucé de ce qu'on lui
dit que le Major refuſe ſa niece , & il
veut avoir une affaire avec lui s'il n'accepte
pas ſa main ; le Major , au contraire
, prend ſon emportement comme
une ſuite du reſſentiment qu'il a contre
ſa niece : ce qui forme une ſcene animée
entre l'oncle & le Major , qui ne s'entendent
point. Arrive la niece , qui interprête
le ſens de ſon ſtratagême trop
généreux pour ne pas vaincre les motifs
de refus de Théleime. Dans le moment
174 MERCURE DE FRANCE.
que tout femble d'accord entre les amans ,
on annonce qu'un homme vient de la
part du Roi avec des papiers pour arrêter
le Major ; on lui ménage une fortie fecrette
pour échapper aux pourfuites ; mais
il préfere de ſe préſenter à l'homme du
Souverain ; Théleime reçoit une lettre
par laquelle le Monarque inſtruit de ſa
conduite , le rétablit dans ſa fortune) ,
dans fon honneur & dans ſa faveur. Le
Comte de Bruxhall s'attribue tout le ſuccès
de cette grande affaire , depuis qu'il
a fait un mémoire dans lequel il repréſente
avec force les droits du Major;
mais une autre lettre du Directeur de la
caiſſe détruit ſa bonne opinion , en difant
qu'il auroit fait perdre la cauſe du Major
par fa bruſquerie , ſi elle avoit pu l'être ,
&en lui confeillant de quitter la Cour ,
pour laquelle fon caractere n'est pas fait.
En effet , il prend ſon parti avec fierté ,
& engage les amans à le ſuivre en Saxe.
Le brave Paul Verner ſe marie auſſi avec
Mile Fanchette.
Cette comédie , pleine d'intérêt , écrite
avec beaucoup de facilité , dont les détails
font charmans , où les caracteres des
perſonnages font bien établis & foutenus
avec force, a eu le plus grand ſuccès,
NOVEMBRE. 1774. 175
& fait beaucoup eſpérer du génie de M.
Rochon pour le comique qui allie la gaieté
avec le ſentiment. Theleime ne pouvoit
être joué avec plus intérêt , avec
plus d'ame & d'énergie que par M. Molé.
On n'a mis jamais plus de vérité &
plus d'originalité en quelque forte , que
M. Deſſeſſart , dans le rôle excellent du
Comte de Bruxhall. Nommer M. Préville
, c'eſt dire combien il s'eſt identifié
avec Paul Vernet , foldat généreux , dont
il a rendu la figure , l'ame& le caractere
dans toute fon expreſſion. Minna , confiée
au jeu de Mile Doligny , n'a pu que
s'embellir & que gagner beaucoup par la
douce magie de cette actrice intéreſſante.
Mlle Famer a joué Fanchette avec fineſſe
& avec délicateſſe. M. Auger a repréſenté
l'Hôte comme il convenoit , ainſi
que M. Bouret le petit rôle de Juſtin.
COMÉDIE ITALIENNE.
M
DÉBUT.
ADEMOISELLE FAYEL , jeune danſeuſe
de ce théâtre , a débuté dans les
176 MERCURE DE FRANCE .
rôles de petite fille ; elle a joué dans Sylvain,
dans les Chaffeurs & la Laitiere ,
dans le Roi & te Fermier , dans le Déferteur
, &c. Par ſes quinze ou feize ans doucement
tourmentée , une très - jolie figure ,
une taille ſvelte , beaucoup de vivacité ,
un petit air de malignité charmante , une
voix jeune & qui ne demande qu'à ſe
développer , de l'intelligence & cette
aiſance que donne la danſe , les avis
qu'elle reçoit de M. Julien pour la mufique
, & de Mlle Beaupré pour le chant
& pour le jeu , tous ces avantages lui
promettent le plus grand fuccès , & font
augurer l'utilité dont elle fera dans l'emploi
qu'elle a choiſi.
RÉPONSE du Traducteur de la Diſſimulation
punie , nouvelle Anglaiſe , à la
Lettre anonyme inférée dans le No. 26
de l'Année Littéraire 1774 .
L'Anonyme n'a - t - il pas fait une importante
découverte , en nous apprenant
que le Conte que j'avais traduit de l'Anglais
avait été traduit il y a treize ans ?
Depuis quand n'eſt - il plus permis de
traduire ce qui a été traduit par un autre?
NOVEMBRE . 1774. 177
tre ? Il obſerve les différences entre ma
verſion & celle qui m'a précédé. Ces
différences mêmes prouvent que mon
travail m'appartient. Je ne ſuis point plagiaire
, parce que je ne ſuis pas Auteur.
J'ai donné au Directeur du Mercure une
collection de Contes que j'ai traduits
pour mon amusement, ſans m'embarrasſer
ſi quelque autre les avoit traduits
avant moi. Je n'y ai point mis mon nom ,
parce que cela n'en vaut pas la peine ,
& le Dirrecteur du Mercure a fort bien
fait de ne pas fouiller tous les Mercures
& tous les recueils imaginables , pour
s'aſſurer ſi par hafard il n'y trouveroit
pas quelqu'un des Contes que je lui donnais.
Qu'on juge ſur le ſimple expoſé
de l'importance riſibile que met le Cenſeur
anonyme à ce prétendu plagiat qu'il
traite comme le plus épouvantable brigandage.
Partout où il n'y a point de
poſſeſſion , il n'y a point de vol. Or
aſſurément je n'ai point prétendu que la
Diffimulation punie m'appartînt , puisque
je n'y ai pas mis mon nom , & il
n'importe à perſonne que ce Conte ait
été traduit par un autre ou par moi. Mais
apparemment il importait au Rédacteur
de l'Année Littéraire de traiter tous les
M
178 MERCURE DE FRANCE.
Gens de lettres qui ont quelque part au
Mercure de plagiaires effrontés , de brigands
, d'hommes fans pudeur , &c. & autres
expreffions auſſi groffiérement injurieuſes.
Ce ſtyle décele bien vîte le prétendu
anonyme; car quel autre ſe permettrait
un ton fi indécent? Quel autre
aurait affecté de répandre indiſtinctement
fur tous ceux qui travaillent au Mercure ,
un reproche qui , s'il étoit fondé , ne
pourrait regarder qu'une feule perſonne?
Quel autre , à propos d'une bagatelle ,
entrerait dans une ſi ridicule fureur, uniquement
parce qu'il ſeroit queſtion du
Mercure?
Un petit bout d'oreille , échappé par malheur ,
Découvrit la fourbe & l'erreur.
La Fontaine.
Le Rédacteur de l'Année Littéraire ne
parle pas de fang froid du Mercure , &
Pon conçoit qu'il a bien quelques raiſons
pour cela. Il ſe ſouvient d'y avoir été
convaincu plus d'une fois , non pas d'un
plagiat imaginaire , mais de contradictions
bien manifeſtes , de mensonges
bien évidens , d'infidélités bien palpables
, d'altérations bien ſcandaleuſes dans
les ouvrages dont il rendoit compte ; al-
:
:
3
NOVEMBRE. 1774. 179
térations portées au point de couper une
phraſe par la moitié & de faire dire à un
Auteur le contraire de ce qu'il diſait
Voilà ce que le Mercure a mis quelque
fois dans le plus grand jour , fans que le
Rédacteur de l'Année Littéraire , qui
pourtant n'eſt embarraſſé de rien , & ne
demande jamais qu'une querelle pour attirer
un moment l'attention , ait ofé feulement
eſſayer une réplique , & moi , qui
fuis fort innocent de tous les reproches
qu'on lui a faits , me voilà en butte à ſa
colere , parce que je me trouve placé
dans le Mercure. Il dira peut - être qu'il
n'eſt pas l'Auteur de la lettre anonyme ,
mais obſervez , je vous prie , qu'on lui
dit dans cette lettre : Vous tenez le glaive
de la critique. Oh! il n'y a plus moyen
de s'y méprendre. Quel autre que lui
ignorerait que la critique qu'on a quel-
⚫quefois comparée au flambeau , ne peut
jamais être comparée à unglaive ? Cette
expreſſion furieuſe eſt un cri de la conscience
; on voit qu'il veus abſolument tenir
un glaive. La fatire , que , par une
⚫ mépriſe bien naturelle , il confond ici avec
la critique , a été ſouvent déſignée par
le mot de glaive. Mais cette expreffion
n'eſt pas toujours juſte , même pour la
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
fatire ; car la fatire dans les mains d'un
méchant mal adroit , n'est qu'un bâton
dans la main d'un homme ivre , qui frappe
en l'air , & tombe dans la boue à chaque
coup qu'il veut donner.
Lettre du Pere du petit Bonhomme , Auteur
du Roué vertueux , à fon Fils.
Je n'approuve point , mon cher fils , la prétendue
lettre que vous avez inférée dans le Mercure d'Octobre
dernier , adreffée à l'Auteur du nouvel Effai fur l'art dramatique.
Que veulent dire ces points & ces virgules ?
Et s'ils ne ſignifient rien , pourquoi les écrire ? Ne voyezvous
pas qu'ils laiſſent aux gens de mauvaiſe humeur la
liberté d'en faire , contre votre intention , une lettre un
peu méchante ? Eh ! pourquoi , mon fils , vous qui étes
doux , & qui n'avez jamais fait de mal à perſonne ,
vous mettre dans ce cas ? Le Roué vertueux étoit une badinerie
vague , qui ne tomboit ſur perſonne , à la bonneheure
; il falloit en reſter là . Croyez-vous , de bonnefoi
qu'un petit bonhomme comme vous , avec des
points & des virgules , viendra à bout de détruire une
ſecte & de perfuader à des gens , auſſi ferrés fur leurs
principes , d'abandonner un genre qu'ils ont tant d'intérêt
de ſoutenir ? C'eſt un parti pris , mon fils , de courre
ſus à quiconque n'en fera pas enthouſiaſte.
,
Je conviendrai avec vous , fi vous voulez , que le Roué
NOVEMBRE. 1774. 181
vertueux n'étant rien , l'Auteur de l'Eſſai ſur l'art dramatique
a eu tort de ſe fâcher contre rien. N'eſt - ce point
ce que vous voudriez faire entendre par Don Quichotte
les moulins à vent de votre lettre.
J'avouerai auſſi qu'il eſt mal-honnête à un homme fage
, à un philoſophe , car on dit que l'Auteur est tout
cela , de dire des injures. Je ne fais ſi ma tendreſſe
pour vous m'aveugle : mais la plaiſanterie du Roué
vertueux ne m'a pas paru lourde ; & fi j'avois une épithete
à lui donner , & qu'il en valût la peine , je ne
choiſirois pas celle - là. D'ailleurs je ne ſache pas que
vous ayiez jamais ni écrit , ni fait imprimer un ſeul calembour
, & je ne vous le pardonnerois pas ; quoique
je ne ſache pas bien ce que l'on entend par ce mor ,
que j'ai inutilement cherché dans tous les Dictionnaires .
L'Auteur a donc certainement eu tort d'infulter quelqu'un
foit qu'il le connût , ſoit qu'il ne le connût pas , & je
fuis far , comme il a un caractere honnête , qu'il ſe l'eſt
déjà reproché . On peut aimer les Drames & en faire ,
fans infulter ceux qui n'en rafolent pas .
Mais , malgré tout cela , vous avez tort , mon fils ,
& votre lettre eſt de mauvais goût : vous entrez dans
le monde , vous êtes encore un enfant ; vous pouvez avoir
un fentiment à vous : mais il faut le propoſer modeſtement
, & reſpecter juſqu'aux erreurs de vos maîtres.
Je ne vous blanie point d'avoir été ſenſible à l'injure ;
cette ſenſibilité eſt de tous les âges , & fur-tout du vôtre
: mais , ou je n'aurois rien répondu , ou je l'aurois
témoigné tout autrement , & j'aurois dit ſans énigme &
tout franchement à cet Auteur :
M 3
182 MERCURE DE FRANCE .
Monfieur , vous vous mettez dans une colere épouvantable
contre le Roué vertueux , où il n'y a rien , & qui
ne fait ni ne dit de mal à perſonne ; vous dites des injures
à l'Auteur , qui ne penſoit pas à vous ; vous affirmez
que nous n'avons point de pieces de Théâtre ; vous
rabaiſſez Racine , Moliere , &c. &c. &c.; vous tombez
fur tout le monde ; vous dites qu'il n'y a de vrai , d'utile
, de beau que le Drame: vous étes Orfévre , M. Josfe,
on ne vous croira pas : & , pour moi , je vous prie
de me permettre de penſer autrement & de ne me pas
dire d'injures , ſi cela ſe peut. Vous êtes honnête , bon
citoyen , bon parent , très -galant homme , un peu trifte ,
fort chaud ; mais (Drame à part) je ſerai toujours charmé
de vous rendre la juſtice qui vous eſt due.
Voilà , mon fils , en ſubſtance , ce que j'aurois dit
N'oubliez jamais qu'on peut bien avoir une opinion différente
de celle des autres , mais qu'il faut la défendre
toujours avec honnêteté ; & , quant à vous , fongez
qu'un petit bonhomme de votre age , & qui n'a pas encore
de confſtance , ne doit pas , s'il eſt prudent , joûter
avec des perſonnes consommées & du mérite de
l'Auteur profond & réfléchi du nouvel Eſſai fur l'art dramatique.
Venez me voir & embraſſer un pere tendre & ſenſible
qui vous aime de tout fon coeur , malgré les petits défauts
de votre jeuneſſe , parce qu'il eſpere que vous travaillerez
à vous en corriger.
NOVEMBRE. 1774. 183
HISTOIRE NATURELLE.
Le ſyſteme végétal ou traité E delaſtructure
intérieure & de la végétation des
plantes , contenant leurs diverſes parties ,
leur entretien , leurs claſſes , ordres ,
genres & eſpeces ; le tout préſenté ſous
la forme d'une nouvelle méthode qui
comprend un ſyſtême naturel & une table
artificielle , avec les figures de toutes les
plantes deſſinées & gravées par l'auteur ,
M. Jean Hill , M. D. membre de l'Académie
Impériale , &c. &c. en Anglois ,
23 vol. in folio , grand papier de Hollande
, ornés d'un très grand nombre de
planches. A Paris , rue St Jean de Beauvais
, la porte cochere au- deſſus du College.
(se trouve à Amſterdam chez Rey.)
COSMOGRAPΗΙΕ.
L'INSTITUTEUR de l'Académie des
Enfans à Versailles , toujours zèlé pour
procurer des moyens de faciliter l'inſtruction
, & jaloux de s'aquitter des promeſſes
qu'il a faites dans ſon difcours ,
vient de faire graver ſon petit Atlas élémentaire
, astronomique , géographique &
M 4
134 MERCURE DE FRANCE..
1
historique , adapté à ſa méthode , qui ,
quoique fait pour des enfans , peut ſervir
avec ſuccès aux perſonnes qui defireront
s'inſtruire facilement des élémens de la
cofmographie.
Ce petit Atlas ſe vend 3 liv. broché
& 4 liv. enluminé à la maniere Hollandoiſe.
A Paris chez la veuve Hériſſant ,
Imprimeur du Roi , & chez Fortin , Ingé
nieur Mécanicien du Roi pour les globes ,
rue de la Harpe. A Verſailles chez l'auteur
, à l'Académie des Enfans , & chez
Blaiſot , au Cabinet Littéraire.
ARTS.
PEINTURE.
1
Collection de Tableaux Originaux des
bons Maîtres des trois Ecoles ; figures
& bustes de marbre & de bronze ,porcelaines
& autres objets curieux qui composent
le Cabinet de M. L. C. de D.
& dont la vente ſe fera le lundi 21
Novembre de relevée & jours ſuivans
auſſi de relevée , rue de Richelieu
vis - à - vis celle Faydau.
CETTE collection eſt particulierement
riche en Tableaux Flamans ; ce font
auſſi ceux que les Amateurs recherchent
2
NOVEMBRE. 1774. 185
4
avec le plus d'empreſſement , parce qu'ils
amuſent par la gaieté de la compoſition ,
& flattent les yeux par l'agrément du coloris
, la netteté & le précieux fini de
l'exécution. Le catalogue de cette collection
, dreſſé par Pierre Remi, Peintre ,
ſe diſtribue à Paris, chez Muſier pere ,
Quai des Auguſtins.
GRAVURES.
I.
PORTRAIT DU ROI ET DE LA REINE.
CESEs eſtampes ſont gravées avec beaucoup
de talent par M. Voyez l'aîné , d'après
les buſtes & modeles du ſieur Boyfot,
qui font au cabinet du Roi. Elles
repréſentent Leurs Majestés dans tout
l'éclat de la ſouveraineté. Chacune de ces
eſtampes a 19 pouces de haut fur 14 de
largeur. Prix 3 liv. A Paris chez
- Crepy , rue S. Jacques , à S. Pierre.
I I.
Portrait de M. Turgot , Miniſtre & Con-
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
trôleur Général des Finances , gravé
par le Beau , d'après le tableau de M.
Troy ; hauteur 7 pouces & demi , largeur
5 pouces & demi , avec ces vers
de Madame Regnard.
Il aime à faire des heureux ;
Du fort la faveur le ſeconde ;
Il ne doit plus former de voeux ,
Il fait le bien de tout le monde.
Cette gravure eſt ornée des attributs
des ſciences & des arts que ce Miniſtre
éclairé connoît , & qu'il protege. Ce portrait
eſt bien gravé & reſſemblant. A Paris
chez le Beau , rue Sr Jacques , maifon
de la veuve Ducheſne. Le Prix eſt de
12 fols.
III.
Le Vau de la Nature.
C'eſt une mere qui alaite ſon enfant ;
ſujet intéreſſant de la compoſition de M.
Regnault , Peintre , & gravé par lui à
l'eau forte. Cette eſtampe a environ II
pouces de hauteur & 7 de largeur. Prix
I liv. 4 fol. chez l'auteur rue Croix des
Petits Champs , près la Place des Victoires,
maiſon du Chapelier.
NOVEMBRE. 1774. 187
I V.
Suite des plantes , gravées en couleur ,
touchant à ſa fin avec cette année.
M. Regnault avertit ceux des ſouscripteurs
qui ont négligé de retirer plufieurs
cahiers , ſoit par oubli , ſoit par
abſence , de vouloir bien les faire prendre
avant le premier de Juin 1775 , parce
qu'après ce terme s'il reſte encore quelques
exemplaires, ils ſeront reliés , & on
ne pourra plus eſpérer de compléter les
fuites imparfaites.
V.
La priere à l'Amour , dédiée à Madame
la Princeſſe de Pignatelli.
Cette eſtampe a environ 15 pouces de
hauteur & II de largeur. Elle eſt gravée
d'après le tableau de M. Greuze , par M.
Molès , Graveur du Roi. Prix 3 liv. A
Paris chez Buldet , Marchand , rue de
Gevres. Cette eſtampe eſt exécutée au
burin avec beaucoup d'intelligence & de
talent. Elle repréſente une jeune fille avec
l'expreffion de la plus vive tendreſſe , &
188 MERCURE DE FRANCE.
ayant les mains jointes. Son buſte eſt renfermé
dans un médaillon orné de guirlandes
de fleurs.
V I.
La réputation que s'eſt acquiſe un certain
Médecin au canton de Berne , nommé
Michel Schuppach , a fait deſirer d'en
avoir un bon portrait avec celui de ſa
femme. C'eſt dans cette vue que M. Chrétien
de Mechel , à Bafle , Graveur eftimé
, en a entrepris la gravure , & les publie
préſentement à la fatisfaction des Amateurs.
Ces deux portraits ont environ
6 pouces & demi de haut , ſur 5 & demi
de large ; & ſe trouvent à Paris chez
Baſan & Poignant , rue & hôtel Serpente
& à Bafle chez l'auteur. Prix 3 liv. le
deux.
Aux mêmes adreſſes on trouve encore
ce portrait en profil , ainſi que deux autres
eſtampes : ayant pour titre : les Trois
Graces du Gouguisberg ,& les Trois Bacchus
; elles repréſentent le coſtume des
payſans & payſannes Suiſſes , & forment
deux ſujets plaiſans & agréables ; elles ont
environ 9 pouces en hauteur ſur 6 &
demi de large. Prix 3 liv. les deux.
NOVEMBRE. 1774 189
P
MUSIQUE.
1
I.
IECE d'orgue , Magnificat en mi mineur ,
dédiée à Madame de Francquiville ,
Abbeſſe de l'Abbaye Royale de Marquette
, en Flandres compoſée par M. Benaut
, Maître de Clavecin. Prix I liv.
16 f. A Paris chez l'Auteur , rue Gît le
Coeur , la deuxieme porte cochere à gauche
du côté du quai , & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
II.
La Rosiere de Salency , en trois actes ,
muſique de M. Gretry. La partition ,
depuis long - temps attendue & demandée
, eſt gravée & ſe publie. Prix 18 liv.
A Paris chez l'Auteur , rue Traverſiere ,
quartier S. Honoré , proche le Notaire ;
& aux adreſſes ordinaires de Muſique.
: III
Airs détachés du Retour de la Tendreſſe ,
Comédie en un acte , miſe en muſique
Y 190 MERCURE DE FRANCE.
1
2
par N. J. Demereaux. Prix I liv. 16 1.
Il doit y avoir 7 arriettes dans le cahier :
on avertit ceux qui n'en ont que cinq de
s'adreſſer au bureau d'abonnement muſical
; on leur donnera les deux autres
où elles ſe vendent actuellement , cour
de l'ancien grand Cerf, rue S. Denis &
des Deux Portes S. Sauveur , & aux
adreſſes ordinaires de muſique. A Lyon
chez le ſieur Caſtaud , Marchand Libraire
, place de la Comédie.
LETTRE du 20 Septembre 1774 , par
M. Bollioud , Secrétaire perpétuel de
l'Académie des Sciences , Belles - Lettres
& Arts de Lyon , à M. Challe , Chevalier
de l'Ordre du Roi , Deſſinateur de la
Chambre & du Cabinet de Sa Majesté.
Lorſque nous recevons , Monfieur , quelques nouvelles
productions de votre génie , il nous ſemble que la derniere
l'emporte ſur les précédentes : c'eſt l'effet ordinai
re que produiſent les ouvrages où brillent la fécondité
de l'invention , la perfection ſcrupuleuſe & la riche variété.
Mais rien n'eſt plus conforme à ce preſtige
fondé ſur le caractere du beau , que votre décoration
NOVEMBRE. 1774. 191
AT
funebre de Notre - Dame pour le ſervice de Louis XV.
Vous y avez mis à contribution l'hiſtoire , l'éloquence ,
11 poëſle : tout y reſpire le ſentiment & le goût. Enfin
Monfieur , vous vous êtes furpaſſé vous - même en franchiſſant
les limites de votre art , & vos productions en
ce genre , fi elles étoient réunies , formeroient un cours
- d'études capables de fervir de modeles .
Recevez , Monfieur , les remercimens de l'Académie &
les miens , fur Pattention que vous avez de nous faire
part de vos beaux ouvrages . Perſonne ne peint la mort
& ſes funebres attributs d'une maniere ſi grande , fi
noble , ſi touchante que vous le faites : & vous élevez
l'ame en attachant les yeux fur le ſpectacle le plus terrible
pour la Nature. Soyez perfuadé que nos éloges
font auffi finceres que nos fentimens , & que la conſidé
ration particuliere avec laquelle je ſuis , &c.
:
BOLLIOUD , Secrétaire perpétuel
de l'Académie de Lyon .
ل
On verra dans l'article ſuivant une
nouvelle preuve du génie de M. Challe ,
dans l'invention & le deſſin de ces monumens
funebres , qu'il a variés de tant de
façons , toujours intéreſſantes & majestueuſes.
1
1
192 MERCURE DE FRANCE.
Description de catafalque érigé dans la
Chapelle de l'Ecole Royale Militaire ,
le 27 Septembre 1774 , pour très grand,
très - haut , très- puiſſant & très- excellent
Prince Louis XV, le Bien Aimé , Roi
- de France & de Navarre ; fur les deſſins
de M. Challe , Chevalier de l'Ordre du
Roi.
L☑
E portique intérieur qui ſert d'entrée à cette Chapelle
, étoit tendu de noir & renfermoit , au milieu de
ſes encadremens , entre deux litres , les armes de Francé
& les chiffres de Sa Majeſté ; des piédeſtaux élevoient
fous ce portique des pyramides de lumieres .
Le bel ordre corinthien , qui décore l'intérieur de cette
Chapelle , étoit orné , dans ſes entre - colonnes , de
trophées militaires , ſuſpendus aux architraves de leurs
entablemens . Les armes de France & de Navarre
étoient préſentées ſur des boucliers , au milieu de ces
trophées , qui étoient alternativement ſéparés par de
grands cartouches dorés , dans lesquels étoient renfermés
, ſur un fond d'azur , les chiffres de Sa Majefté rélevés
en or.
Une litre ornée de fleurs de lis en or & de larmes en
argent , ainſi que d'écuſſons aux armes & aux chiffres
du Roi , occupoit entiérement la friſe. Deux litres inférieures
, pareillement ornées , renfermoient , ſur les parties
latérales , des bas -reliefs de marbre blanc , où étoient
reNOVEMBRE.
1774. 193
repréſentés une partie des exploits militaires entrepris
ſous les aufpices de Sa Majeſté , par les Officiers géné .
taux , qui font morts dans ces travaux & pendant fon
regne.
Le côté droit en entrant , préſentoit la priſe de Milan
par M. le Maréchal de Villars , en 1733.
Celui qui ſuivoit , du même côté , offroit le triſte tableau
de la mort de M. de Barwick au ſiege de Philisbourg
en 1734.
Le même côté repréſentoit de ſuite , la bataille de
Parme , gagnée par M. le Maréchal de Coigni le 29
Juin 1734.
A côté étoit la bataille de Guaſtalla , gagnée par M..
le Maréchal de Broglie le 12 Septembre 1734.
De ſuite étoit la retraite de Prague , conduite par M.
le Maréchal de Belle - Isle en 1742.
On avoit repréſenté dans le bas - relief qui ſuivoit , la
mort de M. le Maréchal de Grammont au champ de
Fontenoi en 1745.
A côté étoit repréſentée la priſe de Namur par M. le
Prince de Clermont , dans l'année 1746.
De l'autre côté , à droite de l'autel , étoit repréſentée
la bataille de Raucou , gagnée par M. le Maréchal Com
te de Saxe dans l'année 1746.
La priſe d'Andremonde par M. le Duc d'Harcourt en
1745 , étoit à côté.
Celle de Berg - op - zoom , par M. le Maréchal de
Lowendalh en 1747 , étoit repréſentée de ſuite.
L'on avoit placé à côté le combat caval devanť Mahon
, gagné par M. de la Galiſſonniere en 1756 .
La chaire du Prédicateur empêchoit en cet endroit de
N
194 MERCURE DE FRANCE.
mettre les lignes de Suffelscheim , forcées par M. K
Maréchal Duc de Noailles en 1744.
Le bas - relif fuivant repréſentoit le combat de M. de
Montcalm en Amérique , dans l'année 1747.
La bataille d'Haftembeck , gagnée par M. le Maréchal
d'Eſtrées en 1757 , terminoit ce côté.
Chacune des colonnes portoit de grandes girandoles
dorées , couvertes de trois cercles de lumieres , ſous lesquels
étoient fufpendus des trophées militaires , au milieu
deſquels étoient placés des médaillons en or , repréſentant
les portraits de chacun des Généraux dont les
exploits étoient repréſentés dans les bas -reliefs qui en
touroient le imauſolée.
L'explication & la date de chacun des événemens
étoient gravés au - deſſous ſur un écuſſon en or.
Le catafalque s'élevoit près de la porte d'entrée ,
au milieu de gradins formés en amphitheatre , ſur lesquels
étoit rangée toute la jeune Nobleſſe élevée dans
cette école. Son plan formoit un carré long , d'où s'élevoit
, juſqu'à la hauteur de l'eſtrade , ſix degrés de
porphyre verd , terminés , aux angles , par des piédestaux
ornés de trophées militaires. Sur cesipiédeſtaux
étoient des tronçons de colonnes de l'ordre Toſcan ,
leſquelles fervoient de baſe à quatre faiſceaux de lances
liées avec des écharpes deſtinés à foutenir les angles
, retrouſſés d'un pavillon militaire qui couvroit la
Jarepréſentation , & à élever fur chacun de ces faifceaux ,
trois cercles de lumieres. Ce pavillon d'étoffes d'or ,
garni de crépines ſur ſes bords ; étoit violet dans ſon intérieur
, & furmonté d'une corniche dorée , qui ſoutenoit
ſes pentes retrouſfées en feſtons. Son extrémité étoit
とん
NOVEMBRE. 1774. 195
terminée, fur un amortiſſement , par une Urne cinéraire
de lapis - lazuli , ornée de bronze doré.
Sous ce magnifique pavillon étoit placé un ſarcophage
en or , élevé ſur un focle de bronze antique , de forme
ovale , fur lequel étoit repréſenté , en bas - relief , le
- combat & le triomphe de Fontenoi , où S. M. paroiſſoit
dans un quadrige , entouré des vertus héroïques & couronnées
par la Victoire. Un concours nombreux de
peuples foumis lui préſentoient des palmes , des rameaux
d'olivier & les clefs de leurs villes .
Ce farcophage de forme antique , portoit , ſur un car.
teau de velours noir , une couronne royale , couverte
- d'un voile de deuil , avec le ſceptre & la main de
juſtice.
L'intérieur de ce pavillon étoit éclairé par une lampe
ſépulcrale ſuſpendue à des chaînes d'or.
Les deux colonnes qui renferment l'Autel au fond du
ſanctuaire , portoient , au- deſſous de girandoles chargées
de lumieres , dans de riches cartels dorés , les armes de
France & de Navarre. Ce magnifique Autel , enrichi
- de ſes plus beaux ornemens , étoit couvert d'un pavillon
de forme ovale , dont la tente , partagée en bandes
d'hermine & de drap noir formoit le fond du Retable ..
Ses côtés formoient des noeuds retrouffés au-deſſus des
cartels chargés des armes de France , & fon couronnement,
formé en coupole , étoit couvert de drap noir
parſemé de fleurs de lis en or & de larmes en argent ,
ſemblable à ſa couverture extérieure. Sa corniche , do--
rée , foutenoit des feſtons d'hermine , & étoit couronnée
de deux grandes aigrettes de plumes blanches & noires .
La chaire du prédicateur confervoit , à travers le deuil
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
dont elle étoit couverte , la plus belle partie de ſes ornemens
. ainſi que l'orgue , dont on avoit ſeulement decoré
les ornemens de bandeaux & de feſtons de deuil.
COURS DE BBLLES - LETTRES.
M.
I.
l'Abbé de Perravel de S. Beron ,
recommencera le 8 Novembre , depuis
midi & demi juſqu'à deux heures , par
une méthode philoſophique , fon Cours
de Langue Françoiſe ; depuis cinq juſqu'à
ſept , fon Cours de Langue Italienne , &
depuis fept juſqu'à neuf, ſon Cours de
Géographie Aftronomique , naturelle &
politique : avec un peu d'étude & de ſagacité
, quatre mois complets de vingtquatre
leçons fuffiſent pour apprendre le
néceſſaire , & ce qu'il importe le plus de
ſavoir. Le prix du mois de douze leçons
pour chaque genre d'enſeignement , eft
de 18 liv. chez lui , & du double en
ville , à une diſtance raifonnable.
On trouve M. l'Abbé de Perravel
tous les matins juſqu'à onze heures , &
depuis midi & demi juſqu'à quatre , à
l'entreſol du No. 54 , entre les rues de
Sartine & Mercier , nouvelle halle.
NOVEMBRE. 1774. 197
II.
Cours de Sciences Politiques & de
Grammaire Allemande .
Le ſieur Junker , Docteur de l'Univerſité
, & Membre ordinaire de l'Académie
des Belles - Lettres de Gottingen
, recommencera, le 21 Novembre
en faveur des perſonnes qui ſe deſti-
_ nent aux affaires , ſon Cours de Science
Politique , & le continuera pendant fix
mois tous les Lundi , Mercredi & Vendredi
depuis 10 heures du matin juſqu'à
midi. Ayant expliqué dans ſes leçons
précédentes les principes du droit naturel
, du droit politique & du droit des
gens, & fait connoître les événemens qui
- ont produit la forme actuelle des principaux
Etats d'Europe ; il donnera dans
celles qu'il annonce une idée ſuffiſante de
la conſtitution de chaque Etat , du contenu
des traités qui font la baſe du droit
des gens conventionnel , ( ou de ce que
quelques auteurs appellent le droit public
d'Europe ) , des intérêts des Princes , &
les fonctions du Négociateur ou Miniſtre
Public. Le même jour , à neuf heures
コ
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
du matin , il recommencera auſſi ſon
Cours de Grammaire Allemande , & le
continuera de même pendant fix mois.
Le prix du premier Cours eft de fix louis ,
& celui du ſecond de trois louis , qui ſe
paient d'avance. Les perſonnes qui voudront
venir à l'un ou à l'autre , ſont priées
de ſe faire infcrire au plutard huit jours
auparavant. Le ſieur Junker demeure rue
S. Benoît , Fauxbourg S. Germain , en
entrant par la rue Jacob à droite , la ſeconde
porte cochere après la rue des deux
Anges , au ſecond.
III.
Cours d'Histoire Naturelle & de Chimie.
M. Bucquet , Docteur Régent de la
Faculté de Médecine en l'Univerſité de
Paris , commencera ce Cours le Lundi
7 Novembre 1774 , à midi très précis :
il continuera les Lundi , Mercredi &
Vendredi de chaque ſemaine à la même
heure dans le laboratoire de M. de la Planche
, Maître Apothicaire , rue de la
Monnoie.
On trouve chez la veuve Hériſſant ,
NOVEMBRE. 1774. 199
- rue S. Jacques , près celle de la Parcheminerie
, une introduction à l'étude des
corps naturels tirés du regne minéral , &
une introduction à l'étude des corps naturels
tirés du regne végétal , néceſſaires
pour ſuivre le cours.
I V.
Cours d'Anatomie.
M. Bucquet , Docteur Régent de la
Faculté de Médecine en l'Univerſité de
Paris , commencera ce Cours le Mardi 8
Novembre 1774 , à midi précis , il continuera
le Mardi , Jeudi & Samedi de
chaque ſemaine à la même heure dans
*ſon amphitéâtre , rue Baſſe des Urſins ,
au coin de celle de Glatigni , en la Cité.
Les perſonnes qui deſireront diſſéquer ,
pourront s'adreſſer à M. Regnault , à
l'amphitéâtre.
V.
Cours de Langue.
M. l'Abbé Cumano , Romain , recommencera
fon Cours de Langue Italienne
le 7 de Novembre , quatre fois par ſe-
- maine , les Lundi , Mercredi , Vendredi
& Samedi à 7 heures du ſoir: il continuera
d'aller en ville donner des leçons.
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
Il demeure rue Beauregard , entre un
Boulanger & un Marchand de Vin.
A l'Auteur de l'Année Littéraire.
Troyes , 9 Juin 1774 .
En parcourant en bloc , ſuivant mon uſage , vos feuilles
defl'année derniere , j'ai rencontré le jugement que
vous portez de la nouvelle édition des Observations fur
l'Italie & fur les Italiens.
Vous paroiſſez d'abord vous référer à celui que vous
aviez porté de la premiere édition du même ouvrage :
vous l'indiquez même ; & je me ſuis procuré le n°, 21
de 1765 dont il remplit 30 pages .
La nouvelle édition est augmentée d'un volume , ce
que vous n'approuvez point. Peut - être l'euffiez - vous
approuvé , ſi , jettant les yeux fur ce quatrieme volume ,
vous euſſiez vu qu'à 80 pag. près , que pouvoient très
commodéinent porter les trois premiers , il eft formé de
mémoires &de pieces . Une diſcuſſion ſur la conjuration
de Venise de 1618 , qui fait partie de ces mémoires * ,
remplit 190 pages. Elle vous auroit pu fournir la ma-
د
* Cette diſcuſion est appuyée de plusieurs pieces anecdotes
tirées ou de la Bibliotheque du Roi ou de celle
de M. le Marquis de Paulmy , telles que l'instruction
dressée par le Marquis de Bedemar lui - même , pour
fon fucceffeur dans l'ambassade de Venise , &c.
NOVEMBRE. 1774. 201
tiere) d'un extrait , ſi vous l'euſſiez apperçue , ou ſi vous
n'euſſiez pas jugé plus commode d'extraire 24 pages
d'un ouvrage dont vous aviez porté votre jugement dès
1765.
Au reſte , j'avois exigé des Libraires qu'ils imprimasfent
à part , pour la commodité de ceux qui avoient
la premiere édition , ces mémoires & pieces , qui remplisfent
le quatrieme volume de la ſeconde . N'ayant l'honneur
ni de vous connoftre , ni d'être connu de vous , je
dois attribuer à l'humeur que vous a donné ce mauvais
arrangement , la diſſemblance qui ſe rencontre entre vos
jugemens de 1765 & de 1773 .
Vous prononciez en 1765 que de légers défauts disparoiſſoient
devant le mérite réel du fond de l'ouvrage , qui
devoit servir de vade mecum à tous ceux qui paſſent les
monts.
t
En 1773 , le même ouvrage eſt un tiſſu de détails minutieux
& de diſcuſſions , ou étrangeres au sujet , ou peu
intéreſſantes par elles-mêmes.
Il me fuffiroit , fans doute , d'en appeler à vous- même.
J'obſerverai néanmoins fur les exemples que vous donnez
des détails , ou minutieux , ou étrangers au sujet ,
ou fans intéret , que l'écu changé à Aiguebel pouvoit éclairer
fur la perception des impôts ; que les prévenances
du Prétre de Fano expliquoit ce que je difois des Geniali
Italiens ; que l'effet contraire à celui que , ſuivant
vous , fit fur mei l'air de Naples , entroit dans les preuves
du danger de ce climat pour les Etrangers , &c &c.
&c.: ce que voit ou éprouve par foi-même un Voya
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
,
geur , eſt pour lui & pour les autres le fruit le plus
précieux des voyages .
Quant aux negligences , à l'incorrection , aux inégalités
, & à l'inintelligibilité de mon ſtyle , après en avoir
renouvelé mes excuſes à ceux qui ont acheté ou lu les
observations sur PItalie , &c. & dont l'empreſſement
pour cet ouvrage en a épuisé deux éditions , je leur avouerai
qu'à cet égard mes prétentions font bornées au
ſouhait de la Nourrice d'Horace , ut fari poffit quæ sentiat
; & qu'enfin , plus occupé du fentire que du fari ,
j'ambitionnerois , non de chatouiller par de belles phraſes
les oreilles des caillettes , mais de préſenter aux
gens ſenſés des choſes qui, en les intéreſſant , puffent
eur donner à penſer, Ceux qui fentent autrement ,
ceux per quos non licet effe negligentem , ont abondamment
de quoi s'indemnifer dans preſque tout ce qui ſort
aujourd'hui de la rue St Jacques , qui a eſſuyé la même
révolution que la rue St Honoré , où les boutiques de
modes ont pris la place des boutiques de draperies , de
foieries , de galons , &c.
Je finis , Monfieur , en vons remerciant de votre jugement
de 1773 , au nom de ceux de mes Compatriotes
qui jugeant , d'après eux-mêmes , de tout ce qui vit ſous
le même ciel , croient impoſſible qu'un Champenois puisfe
parvenir à voir , à fentir , & à ſe rendre compte de ſes
apperçus & de ſes ſentimens. Le jugement de 1773 les
a abondamment conſolés celui de 1765.
Je ſuis , &c.
GROSLEYW
NOVEMBRE. 1774. 203
LETTRE de M. de la Martiniere ,
Conseiller d'Etat , premier Chirurgien
du Roi , à M. Lacombe , Auteur du
Mercure.
Fontainebleau , le 22 Octobre 1774.
Monfieur , je viens de lire , avec ſurpriſe , dans le
Mémoire pourles Créanciers , Constructeurs & Fournisfeurs
du Colisée, imprimé à Paris chez Guillaume Simon,
1774 , page 103. que la nouvelle Ecolede Chirurgie étoit
élevée par les foins & les libéralités de M. de la
Martiniere .
Quoique ce Mémoire ſoit peu répandu , je ſuis trop ami
de la vérité , trop éloigné de toute vaine oftentation ,
& fur-tout trop jaloux de l'honneur du Roi , pour laiſſer
fubfifter la moindre trace d'une aſſertion auſſi peu exacte.
C'eſt à la ſeule libéralité du feu Roi , Monfieur , à
ſa munificence & à ſon amour vraiment paternel pour
ſes ſujets , que nous ſommes redevables de cet établiſſement.
Je n'ai de mérite , ſi c'en eſt un , que celui d'en
avoir expoſé les avantages & la néceſſité ; & cela a ſufft
pour le coeur du feu Roi. Nous ofons eſpérer que la
bienfaiſance de fon auguſte ſucceſſeur conſommera une
entrepriſe auſſi honorable à la Nation & auſſi utile à
l'humanité , puiſqu'elle n'a d'autre objet que les progrès
d'un art entiérement conſacré à ſa conſervation, Je vous
ferai , très -obligé , Monfieur , de vouloir bien rendre cet
204 MERCURE DE FRANCE.
te notte publique , afin qu'il ne reſte aucune impreſſion
contraire dans l'eſprit de ceux entre les mains deſquels
le Mémoire dont il s'agit auroit pu tomber.
J
ANECDOTES.
1.
EAN ZISCA , Général des Huſſites ,
nommé auſſi Rhaborite , de la Ville de
Rhabor , que Ziſca avait fait bâtir en Bohême
, avoit battu , preſqu'en toute rencontre
, les troupes Hongroiſes ; il perdit
un oeil dans une bataille , & fut privé de
l'autre dans une ſeconde : tout aveugle
qu'il fût , il ſe faiſait conduire au fort de
la mêlée , entre deux Cavaliers qui le guidaient
,& il faiſait des prodiges de valeur.
,, Lorſque je ferai mort , dit - il à ceux
ود
دو
ود
ود
"
de ſon parti , ne vous amuſez pas à
m'enſevelir , mais écorchez-moi ; faites
de ma peau un tambour , que vous
frapperez en allant à l'ennemi , ce qui
ſuffira pour le mettre en fuite. Cela
fut exécuté avec ſuccès , dit - on ; tant a
de force & ſe conſerve long-temps , dans
l'eſprit des Soldats , le préjugé qui réſulte
de la confiance en leur Général .
ود
NOVEMBRE . 1774- 205
1
11.
Jean Frédéric , Electeur de Saxe , fait
Priſonnier par l'Empereur Charles-Quint ,
à la bataille de Mulbert , fut condamné
par l'Empereur , à perdre la tête ; on le lui
annonça : il propoſa au Landgrave de
Heſſe , qui était dans la même Priſon , de
jouer une partie d'échecs ; il la gagna , &
dit qu'il en tirait un favorable augure.
L'Empereur qui craignit de révolter le
College des Electeurs & tous les Membres
de l'Empire , n'oſa pas faire exécuter
l'Arrêt.
111.
Baron entrant ſur la ſcene dans le rôle
d'Agamemnon , diſoit , d'un ton fort bas ,
ceVers qui commence la Piece : Oui , c'est
Agamemnon , c'eſt ton Roi qui t'éveille.
On lui cria du Parterre , plus haut :
je le diſais plus haut , je le dirais mal , &
continua fon rôle.
IV.
- Si
Mademoifelle Clairon jouant dans une
Tragédie nouvelle , qui étoit fort mal
reçue du Public , interrompit ſon rôle
206 MERCURE DE FRANCE .
après le quatrieme acte ; un Seigneur lui
en fit des reproches : Ma foi , Monfeigneur
, dit l'Actrice , je voudrois vous voir
Siffler pendant quatre actes , pour voir ce
que vous feriez au cinquieme.
V.
La Princeſſe d'Iſenghien liſoit le roman
de Cléopatre par M. de la Calprenede;
elle tomba ſur une longue converſa
tion de deux amans , bien paffionnés.
,, Que d'eſprit mal employé , s'écria- t-
و د
elle. A quoi bon ces difcours , ils s'ai-
,, moient , & ils étoient ſeuls ? "
V I.
La fameuſe Ninon diſoit un jour qu'elle
rendoit graces à Dieu tous les foirs , de
fon eſprit & le prioit tous les matins , de
la préſerver des fottiſes de fon coeur.
VII.
Un jour une femme de qualité qui ne
paſſoit pas fans doute pour la plus ſage de
la Cour , foutenoit devant Mde Cornuel
qu'une perſonne de leur connoiſſance n'é
NOVEMBRE. 1774. 207
toit point folle,,, Bonne Comteſſe , ré-
,, pondit-elle , vous êtes comme les gens
, qui mangent de l'ail. "
IMPROMPTU fait par Mademoiselle de
P*** , d'origine Irlandaise , en fortant
d'une audience que Monseigneur l'Arche
vêque de Tours lui avoit accordée.
DOUCEUR OUCEUR touchante , & charité ,
La plus folide piété ,
Air intéreſſant , beau langage ,
Ton fait pour plaire , eſprit , bonté ,
Nobleſſe & générosité ,
Font en lui le rare aſſemblage
Des vertus & de l'agrément ;
Des temps paſſes & du préſent.
Des préceptes de l'Evangile
Qu'il eſt doux de ſuivre les loix ?
Que la morale en eſt facile ,
Quand elle parle par ſa voix !
:
:
208 MERCURE DE FRANCE .
NOTICE d'une Collection minérale , que
le Roi de Suede a envoyée à S. A. S.
Monseigneur le Prince de Condé. Par
M. Valmon de Bomare , Directeur des
Cabinets de Chantilly.
Cette Collection , qui contient pluſieurs mor
ceaux , dont la richeſſe & la variété peuvent flatter
les regards les moins exercés , n'est pas moins
intéreſſante pour les Savans , par la ſuite trèsnombreuſe
des échantillons en tout genre , dont
elle est compoſée. On fait que la nature a affigné
à chaque contrée de notre globle , des productions
particulieres , & que le Nord , & fingulierement
la Suede , eſt le ſein ou la patrie de la plupart des
ſubſtances qui appartiennent au regne minéral.
La Collection que nous annonçons ici , eſt une
preuve de cette affertion. Elle a été ordonnée en
1772 , par le Roi de Suede Gustave III , & dans
le cours de la même année , elle a été complettée
& déposée dans les tiroirs d'une grande & magnifique
armoire , dont voici une légere defcription.
Cette armoire ( ou museum minéralogique ) a
huit pieds de hauteur fur dix de largeur , & deux
pieds deux pouces de profondeur : elle eſt compoſée
de quatre grandes parties , qui ont été emballées
dans autant de caiffes particulieres , pour
être embarquées & portées au- lieu de leur deſtination.
La
NOVEMBRE. 1774. 209
La premiere partie, qui eſt un foubaſſement
ouvrant à deux panneaux , contient les cafes de
fix tiroirs en deux rangs ; ce ſoubaffement eſt porté
par quatre pieds de forme conoïde , en colonnes
cannelées , terminés par des chapiteaux , ornés
de guirlandes. Les intervalles des cannelures
font de métal; la friſe du ſoubaſſement est décorée
aux encoignures d'impoſtes fleuronnés , avec
des agraffes feintes , & terminée par une baluſtra .
'de pleine qui fait certiffure , en recevant la feconde
partie ou piece qui doit s'y emmancher.
La feconde partie , qui eſt la plus confidérable ,
offre au-devant une grande table qui s'ouvre en
la maniere des bureaux connus ſous le nom de
Secrétaire. L'effort ou le poids le plus léger fait
tomber horisontalement cette table , & la même
force la fait relever & refermer. Cette méchani
que eſt due à deux balanciers artiſtement emmanchés
dans cette table , & qui ont leur jeu dans le
vuide des épaiſſeurs latérales de cette ſeconde
piece & dans celui de la friſe du foubaffemen a
Cette table faite en bois de bouleau de Suede ,
(lequel imite une étoffe ſatinée d'un blanc cen.
dré) offre fur le côté extérieur , un deffin trèsbien
exécuté en marquetterie ou en bois de rap .
port de différentes teintes , &fi artiſtement travaillé
, qu'on le prendroit pour l'ouvrage du plus
habile pinceau . C'eſt une double guirlande à trois
agraffes ; à l'agraffe du milieu pendent deux autres
guirlandes en couronnes & enlacées , auxquel
les eft attaché un trophée compofé des uftenfiles
propres au mineur , un flambeau allumé , un tarriere
, un fleuret , un marteau. L'intérieur de
cette ſeconde partie , contient les cafes de vingt
210 MERCURE DE FRANCE.
un tiroirs , en ſept rangs , & les carcaffes de ces
cafes , ainſi que celles du foubaſſement , peuvent
être retirées à volonté.
La troiſieme partie qui fait la corniche , s'emmanche
dans la ſeconde partie , de même que
celle- ci dans la premiere. La corniche a des avancemens
par degrés , & offre en fon milieu une
niche en demi-cercle ou faufſe archivolte , fur le
plein-fond de laquelle ſe trouvent appliquées les
armes & attributs de S. A. S. Monseigneur le
Prince de Condé : au - defſſus eſt un focle orné
d'entrelas en bronze.
La quatrieme partie eſt le couronnement de ce
beau meuble ; ce couronnement qui entre dans
Ia certiffure du focle , offre dans toute ſon étendue
, un trophée minéralogique : c'eſt un affemblage
bien grouppé & compofé de gros morceaux
de mines de cuivre , de plomb , d'argent , de
cristaux de roche , de fpath , de quartz , de grenats
, d'amiante , &c. &c.
• L'enſemble de cette fabrique , qui eſt trèsrichement
décorée , eſt d'une forme très-noble &
très élégante . Son exécution ne peut manquer
de faire honneur aux Artiſtes Suédois . Tous les
bois d'uſage en marqueterie , y trouvent leur
place; mais le bouleau ſatiné qui eſt particulier à
la Suede , eſt celui qui ſe fait le plus remarquer.
Les tiroirs ſont en bois de mahagoni , excepté
celui de devant qui est en bouleau. En un mot ,
Pordonnance & la maniere dont la ferrurerie &
les bronzes font exécutés , dorés & finis , prouvent
qu'à Stockholm les arts du Fondeur , du Doreur
, du Cifeleur , de l'Ebéniſte , du Serrurier ,
&c. font parvenus à un égal degré de perfection.
NOVEMBRE. 1774. 211
Nous donnerons ci - après un extrait fidele du
fuperbe Catalogue (1 ) , qui expoſe avec beaucoup
d'ordre & de clarté , la liſte ſynoptique des
ſections, des genres & des lieux dans les diffé .
rentes Provinces du Royaume de Suede , où les
échantillons minéralogiques ont été recueillis , &
tels qu'ils font déposés dans les tiroirs de l'armoire
dont il eſt mention ci - deſſus .
Section I. Calcarea ( pierres calcaires . ) On y
voit , 10. les pierres à chaux plus ou moins folides
& brillantes , variées par le tiſſu & les couleurs ,
& qui ont été fournies par les Miniers des Provinces
d'Oeftergoetland , de Nerike , de Westergoetland
, de Westmanland , de Wermland , de Sadermanland
& de Femtland.
20. Viennent enſuite les pierres calcaires Spathiques
, variées de même que les pierres précé
(1) Nota. Ce Catalogue eſt du format in-folio ,
très - bien écrit , en latin , fur parchemin , doré
fur tranche & relié en beau maroquin , aux Armes
de Suede , femé en plein de couronnes en or
aux quatre coins le double G. ou double chiffre
de Guſtave ; une riche bordure à la grecque , &
portant au dos cette Inſcription : Minere Suecia ,
Collectæ . M. DCC. LXXII . s'enfermant dans la tranche
d'un étui en carton marbré & en forme de
livre , portant au dos , qui eſt relié en veau , la
même Inſcription , minera , &c . & ce carton entrant
par le dos d'un ſecond étui , auſſi en forme
de livre , relié en veau , jaſpé de noir , très-habilement
doré , & au milieu le G. fimple , avec un
3 , qui eſt le chiffre ſimple de Guſtave III.
02
212 MERCURE DE FRANCE.
dentes , les unes mêlées de quartz , d'autres de
pyrites cuivreuſes , d'autres formant une veine
entre l'asbeſte & la mine de fer ; elles ont été re
cueillies dans les Minieres des Provinces de Smo-
Jand , de Femtland , de Dablarne , de Wermland
&de la grande & fameuſe Miniere d'argent de
Sahlberg en Westmanland.
3°. Les ſpaths calcaires cristallisés & les cristaux
Spatbiques brillans , parmi lesquels il s'en
trouve qui réfléchiffent fimplement les objets ,
Jes autres doublement , &c. Les uns font , ou de
forme pyramidale , ou rhomboïdale , ou priſmatiques
triangulaires , ou en hexagones druſes ,
plus ou moins tronquées , d'autres ont une figure
irréguliere ; il s'en trouve de mêlés au baſalte
ftrié , à la pyrite cuivreuſe ; à la mine de fer calciforme
, au mica , à la galéne ; & ces fpaths fi
variés entr'eux , par la couleur , par le tiffu , par
la configuration , ont été ramaffés dans les Mimieres
des Provinces de Wermland , de Westman
Zand , d'Oestergoetland , & en Laponie.
40. Les gypses , dont les uns offrent un plâtre
eriſtallifé , mêlé de ſpath & de pyrite ; d'autres
font en ſtalactite & font plus ou moins mêlés de
baſalte. Il y a aufli différentes eſpeces de pierres
de porc , de couleur brune (lapis fuillus fuscus)
dont une offre des empreintes d'inſectes. Ces
fubſtances ont été trouvées dans les minieres des
Provinces de Dablarne , de Norike , de Westergoetland
, de Wermland & en Laponie.
Section II . Silicea . Elle contient différentes
fortes de pierres fcintillantes . On y trouve , io .
Diverſes eſpeces de Quartz , les uns purs & fans
couleur : d'autres font mêlés à de la pyrite on
NOVEMBRE . 1774. 213
cuivreuſe ; ou aurifere , & font colorés : d'autres
Quartz ont le tiffu ou brillant , ou grenelé : d'autres
offrent de très beaux criftaux de montagne
plus ou moins transparens ; il y a auſſi le Quartz
en Drufen , tantôt parfemé de Galene & tantôt
de Feld-fpath. Ces fortes de pierres ont été détachées
des Minieres des Provinces de Smoland ,
de Soedermanland , de Wermland , de Dahlarne ,
de femtland , de Westmanland , d'Oestergoetland ,
& de la Laponie .
20. Les Petro- filex & les Jaſpes , de couleur
variée ; il y en a de remplis de Grenats & de
Bafalte. Ils ont été trouvés dans les Minieres
métalliques des Provinces de Westmanland , de
Westergoetland , de Smoland , de Wermland , & en
Laponie.
Section III. Granatee . On y trouve 10. Une
belle fuite de Grenats ferrugineux , & d'un rouge
plus ou moins foncé : les uns font de figure indéterminée
& mêlés de Quartz , de Bafalte , de
Pyrite ; d'autres font cryſtallifés en Dodecaedres
réguliers , tantôt iſolés , tantôt en druſes ; il y
en a dans des gangues de fpath fufible , d'autres
dans la pyrire cuivreuſe , d'autres dans le ſpath
calcaire. On distingue dans cette même Section ,
un très-beau fragment de Grenats , gros comme
le poing. Ces pierres précieuſes ont été recueillies
dans les Minieres des provinces de Smoland ,
de Wermland , de Soedermanland , de Dablarne ,
& de Westmanland.
20. Une fuite plus nombreuſe encore de Bafaltes
, de diverſes couleurs & figures , & dans
des gangues très-variées : en effet , il y en a de
noirs , de figure irréguliere , dans une matrice
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE .
quartzeuſe : d'autres font unis ou à de la pyrite ,
ou à de la Mine de Fer blanche ; il y en a en
Stries ou paralleles , ou étoilées, dans une matrice
d'Asbeſte ; enfin il y a des cryſtaux de Bafalte
, de figure 'priſmatique , accompagnés de
pyrite , dans une gangue de pierre ollaire ; & ces
fortes de pierres (Bafaltes) qui ont occafionné un
grand nombre de difcuffions polémiques , parmi
les Naturaliftes modernes , ont été trouvées dans
les Minieres (la plupart métalliques) , des provinces
de Wermland , de Soedermanland , de Westmanland
, de Smoland , de Dablarne & d'Oestergoetland.
Section IV. Argillacea. Elle est composée de
différentes ſubſiances que les méthodiſtes placent
parmi les argilleuſes . On y trouve 10. Les
Stéatites grifes , jaunes , vertes ; les unes mêlées
de Fer , d'autres de Galene , d'autres de pierres
calcaires : une eſpece eft verdâtre , & imite le
tiffu de l'Asbeste. Elles ont été détachées des
Minieres métalliques de Persberg en Wermland ,
& de Sahlberg en Westmanland.
20. Pluſieurs fortes de terre martiale , un peu
bolaire , rouges ou grifes : les unes mêlées de
pyrite , d'autres font dans une gangue de pierre
calcaire: elles ont été tirées de la même veine
argileuſe qui a fourni il y a quelques années , une
grande quantité d'Argent , dans la Miniere de
Fer de Brattfors-Grufran , en Wermland. Ilya
auffi des efpeces de Bols de couleur noîratre , les
uns friables , d'autres folides , & qu'ont fourni
les Mines de Smoland , & de Westergoetland.
Section V. Micacea. Elle offre différentes efpeces
de Mica . 10. Les uns font en lames , en
NOVEMBRE. 1774. 215
3
écailles , ou jaunes , ou blancs , ou noirs , &
ont pour gangue , tantôt une ſubſtance granatifere
, ou le ſpath calcaire avec la pyrite , ou
l'argile martiale , ou le quartz , ou les Mines de
fer & de cuivre.
20. D'autres eſpeces de Mica font en écailles
contournées , folides & mêlées à de la pyrite ,
tantôt cuivreuſe & tantôt martiale.
30. Enfin il y a du Mica en Drufen , dans une
gangue quartzeuſe , mêlée de baſalte. Les Minieres
métalliques des provinces de Westmanland ,
de Soedermanland , d'Oestergoetland , de Medelpad ,
de Wermland , de Smoland , & de Dablarne , ont
fourni ces variétés de Mica.
Section VI. Asbestina , contient une belleſuite
d'asbeſte & d'Amyante. 10. Les eſpeces de
Cuirfoffile , dans une gangue calcaire & fpathique.
20. La Chair de montagne , dans la même gangue
que ci-deſſus , & quelquefois accompagnée
de pyrite.
30. Le Byſſus , mol & flexible (Amyante) ,
dans une gangue de fléatite verte.
40. Les différentes eſpeces d'Asbeſte , plus ou
moins folides , fibreuſes , les unes en couches ,
d'autres en maſſes contournées , dans une matrice
ſpatheuſe , fouvent accompagnée de pyrites .
Toutes ces fubſtances ſe ſont formées & ont été
priſes dans les Minieres métalliques de Sahlberg
en Westmanland ; de Persberg & de Taberg en
Wermland , & de Fahlun , en Dablarne.
Section VII. Zeolites. Elle est compoſée de
fix fortes de ce genre de pierres nouvellement
connues . Ces Zéolites varient entre elles , par la
couleur & le tiffu . Leur gangue eſt ou ſpathique ,
04
八
!
216 MERCURE DE FRANCE .
ou de pyrite de cuivre. Elles ont été découvertes
dans les Minieres d'Edelfors , en Smoland ,
de Gustafs - grufvan , en Femtland , & à Svappavara
, en Laponie.
Section VIII. Fluores. Elle offre un fingulier
échantillon de fluor verdâtre , de figure irréguliere
, & mêlé à de la pyrite. On la trouve dans
la Miniere de cuivre de Stripas , en Westmanland.
Section IX. Magnesia. Contient différentes variétés
de manganaiſe , plus ou moins friables ,
&c. dans une gangue quartzeufe: elles font forties
de la Miniere de cuivre de Garpagrufvan ,
en Oestergoetland.
Section X. Salia : offre quelques beaux échantillons
de Vitriol natifs , de Fer , de Cuivre , de,
Zinc ; un feul , lequel contient ces trois différen .
tes eſpeces ; de ſchiſtes alumineux . Ces ſubſiances
falines & naturelles , ont été recueillies dans
la Miniere de Cuivre de Fahlun , en Dablarne
& dans la Mine d'Alun d'Andrarum , en Skone.
Section XI. Pblogiſtica mineralia. Offre 19.
du Succin blanc- fauve , de Skone , & du Maltha
de Fahlun , en Dablarne. 20. Une trèsgrande
fuite de pyrites , de Marcafſites , qui
offrent beaucoup de variétés dans ce genre de
faux métaux . Rien de plus varié pour la figure ,
pour la couleur , & par rapport à leur gangue :
il s'y trouve des pyrites fulphureuſes , englobées
dans la pyrite martiale , & dans la fauffe galêne ;
d'autres contiennent du Bafalte noir , du Quartz ,
du Spath calcaire , de la Galene , de la pierre
puante ; il y en a de chatoyantes , en Drufens ,
en cryſtaux ſéparés , & dont quelques- uns font
hexagones , d'autres poligones , cubiques , &c.
NOVEMBRE. 1774. 217
Celles dont on tire le Souffre en grand. 40. Dans
cette même Section , ſe trouvent auſſi des échantillons
de Molybdene , mêlée de Mines d'Etain
& de Fer , minéraliſées par le Souffre. Les Mi
nieres de Fahlun , en Dablarne ; de Gustafs-Grufran
, en Femtland ; de Loos , en Helsingland ,
de Klefva , en Smoland , de Tunaberg , en Soedermanland
; de Dyita , en Nérike ; de Taberg &
de Persberg , en Wermland ; de Sahlberg , en
Westmanland ; d'Andrarum & de Bofarp , en
- Skone ; de Riſgrufvan en Smoland ; de Mulltorp
, en Westergoetland ; & de Kofvo , en Laponie
, ont fourni tous les échantillons de cette
3
Section.
Section XII. Aurum. Elle annonce les métaux ,
& contient treize échantillons d'or & de pyrites
auriferes , tirés de la miniere d'Edelfors , en
Smoland .
Hel
Section XIII. Argentum. Elle est compoſée de
vingt-un échantillons d'argent & de mines d'argent
, recueillis dans les minieres de Loefas , en
Dablarne ; de Sunnerskog , en Smoland ; de
Sahlberg , & de Hellefors , en Westmanland ;
d'Aldern , en Femtland ; & de Nafaffiel , en
Laponie. On y distingue , 1o. l'argent vierge ,
folide & denté , dans une galene de plomb miné
ralifée par le fouffre & l'arſenic ; 20. l'argent natif,
ſuperficiel , dans une mine de cuivre grife
avec des grenats & du quartz; 30. la mine d'argent
rouge , dont quelques morceaux ont pour
gangue , tantôt le petro-filex , tantôt le baſalte ,
tantôt la pierre calcaire , &c. 40. la mine d'argent
blanche ; 50. les galenes argentiferes , les
plus riches en métail fin , & accompagnées de
05
(
213 MERCURE DE FRANCE.
pyrites rougeâtres , & de gangues pierreuſes ,
des plus variées.
Section XIV. Plumbum. On y trouve quaranteun
échantillons de mines de plomb , qu'ont fourni
les minieres de Salhberg , en Westmanland ; de
Nafaffiel & de Lilla - Hierta , en Laponie ; d'Al
dern , en Femtland ; de Loefas & de Fahlun , en
Dablarne ; de Hiftgrufvan , en Wermland ; de
Riddafe-Grufvan , d'Hellefors , & c. en Westmanland
; d'Uggeſtugan , de Tunaberg , de Rahbo ,
&c. en Soedermanland. On y diftingue les galenes
à grands & à petits cubes , & chatoyantes: les
unes mêlées de bafalte criftallifé en priſmes ou en
ſtries , avec du ſpath calcaire ; d'autres font mêlées
de fauſſe galene , de pyrites de différentes
couleurs , d'asbeſte , de pétro filex , de quartz
criftallifé ; d'autres font luiſantes , & mêlées de
fluors ou bleus ou verds , de marcaſſite arſénicale
, de mica ; d'autres galenes font en écailles
poſées ſur champ , & qui divergent d'un centre
commun; d'autres ont le tiſſu d'acier , &c.
Section XV. Cuprum . Elle est compoſée de
108 beaux échantillons de mines de cuivre , qu'ont
fourni les minieres de Printz- Gustafs -Grufva de
Fredriesberg , de Sunnerskog , & c. en Smoland ;
de Lofas & de Fahlun , en Dablarne ; de Svappavara
, de Nafaffiel , de Sperkuingen , &c . en
Laponie; de Gustafs- Grufvan , en Femtland ; de
Cathrinæberg & de Carpa , en Oeftengoetland ;
de Luiſuedahl , en Herjeadabl ; de Tunaberg , en
Soedermanland ; de Nya Kopparberg , &c. en
Westmanland. Parmi ces morceaux , on diftingue ,
10. le cuivre natif denté , dans une gangue quartzeuſe
, ſemée de grenats ; 20. le beau cuivre de
NOVEMBRE. 1774. 219
cémentation ; 30. le bleu de montagne natif , les
malachites globuleuſes , & celles en ſtalactite ;
40. les mines de cuivre grifes de différentes formes
, avec ou fans baſalte ; 50. les mines de cuivre
azurées , avec une gangue quartzeuſe , &
parſemée , tantôt de baſalte , & tantôt de grenats
; 60. les mines de cuivre pyriteuſes & folides
, d'un jaune verdâtre avec une gangue
ſouvent graniteuſe , ou de petro-filex , ou de bafalte
: il y en a à tiſſu d'acier ; dans une pierre
ollaire ; 70. les mines de cuivre jaune , accom-
,
> pagnées de noeuds de quartz , de cristaux de
baſalte & de fpath , ſouvent de galene & de
mine de Cobalt , quelquefois de pyrite ou fulfureuſe
, ou martiale ou arſénicale ; 80. les mines
de cuivre , d'un jaune pâle , pyriteuſes , brillantes
, mêlées de baſalte ſtrié , ou traverſées
de veines de Gypſe , ou ſemées de mica , en
écailles de différentes couleurs ; 90. la mine de
• cuivre vitreuſe , ſolide , &c.
97
1
Section XV. Ferrum. Elle contient cent-trente-
deux échantillons de mines de fer , préſentés
par ordre de collection topographique , & re
cueillies dans les différentes minieres de ce
genre de métal en Laponie Suédoiſe , dans
celles de Longbans-Hyttan , de Normarken , de
Fuinberg , de Taberg , de Persberg , d'Agegrufvan
, en Wermland ; de Grænſesberg , de Bisberg ,
en Dablarne ; de Ryddarhyttan & de Nya Kop .
parberg en Weſtmanland , de Luiſnedahl , en
Herjeadbal ; de Garpagrufvan , en Nérike ; de
Fahlun , en Dablarne ; de Nykoeping , d'Utoe ,
&c. en Soedermanland ; d'Atved , &c. en Oefter
goetland ; de Leſeboda & de Storbio , en Smo-
1
220 MERCURE DE FRANCE .
land. Parmi ces échantillons ferriferes , on distingue
les mines en roche , de toutes les couleurs
& figures: celles à tiffu vitreux ou ſpéculaire ; les
hæmatites brillantes , bleuâtres , en écailles , ou
en Drufen : celles qui font attractibles & rétractibles
, englobées ou traverſées de pyrite martiale ,
&c . de quartz , de ſpath calcaire , de baſalte
ftrié , d'oere jaune , de grenats ; celles en cristaux
ou octaędres , ou irréguliers ; il y en a auffi
de chatoyantes. On obſerve que leur gangue eſt ,
ou de petro-filex , ou de jaſpe rouge , de pierre
ollaire colorée , de mica. Enfin on y trouve les
mines de fer limoneuſes , celles de lacs & de
marais.
Section XVII. Wismutum. Elle annonce les
demi - métaux , & commence par le Biſmuth. Il
y a des mines de Bismuth , en lames & en écailles
, mêlées de quartz , de baſalte noir & ftrié ,
de pyrite cuivreuſe & de cobalt; & ces morceaux
ont été tirés des minieres de Loos , en
Helsingland.
Section XVIII. Zincum. Elle offre douze
échantillons de mines de Zinc , ramaffés dans.
les minieres de Tunaberg , en Soedermanland ; de
Fahlun & de Loefas , en Dablarne ; d'Adulph .
grufvan , de Tyskgrufvan & de Sahlberg , en
Westmanland ; de Bioerkskogsnæs , en Wermland ;
de Fredriesberg , en Smoland ; & de Carthrinæ
berg , en Oeftergoetland. On y diftingue fur-tout
les faufſes galenes , les unes lamelleuſes , les autres
teffulaires & luiſantes , mêlées de pyrite cuivreuſe
, de quartz , de pierre calcaire , de galene
arfénicale , de pierre ollaire , & de baſalte.
ftrié.
NOVEMBRE. 1774. 221
Section XIX. Antimonium . Elle contient un
bel échantillon de mine d'Antimoine ſtriée , mêlée
de galene & de pierre calcaire. On l'a trouvé
dans la grande miniere d'argent de Sahlberg ,
en Westmanland.
Section XX. Arfenicum . Elle est compoſée de
quelques échantillons de pyrite arſénicale , folide
, chargée de fluors verdâtres. Ces morceaux
ont été pris dans les minieres de Loefas , en
Dahlarne ; & de Gasborn , en Westmanland.
Section XXI. Cobaltum. On y diftingue douze
beaux échantillons de mines de Cobalt , qu'ont
fourni les minieres de Loefaſen , en Dablarne ;
de Loos , en Helsingland ; & de Tunaberg , en
Soedermanland. Un morceau très - intéreſſant eſt
d'ocre de Cobalt , rouge & fuperficiel. Il y en
a qui contiennent de biſmuth , du baſalte , ou
ſtrié , ou en étoiles ; & ont pour gangue le pétrofilex
& le quartz ; ainſi que d'autres échantillons
de mines de Cobalt , qui font ou à tiffu d'acier
ou ſpéculaires & de chatoyans . On obſerve que
pluſieurs de ceux- ci ont leur gangue entremêlée
de pierre calcaire & de pyrite cuivreuſe. Enfin
on y voit la mine de Cobalt , criſtalliſée en
Drufen , & des cristaux de Cobalt, de figure
polygone.
,
Section XXII. Niccolum. Elle offre la mine
de Nickel , mêlée d'ocre de Nickel , martiale
& verdâtre ; elle a été priſe dans la miniere de
Cobalt , de Loos , en Helsingland.
Section XXIII. Saxa (petræ compofitæ .) Elle
comprend quarante - un échantillons de pierres
plus ou moins compoſées & recueillies dans les
fouilles de Tunaberg & de Windgrufvan , en
>
222 MERCURE DE FRANCE .
Soedermanland ; de Longbanshyttan , de Remsgrufvan
, de Lerviken , &c. en Wermland ; de
Fahlun en Dablarne , de Sahlberg , & de Nyakopparberg
, en Westmanland ; d'Edelfors , en
Smoland; de Handel , en femtland ; d'Aſebrogrufvan
,en Oeftergoetland ; & de Loos , en Hel-
Jingland. On y voit; 10. les Ophites , dont plufieurs
contiennent du Baſalte , du Mica , de la
pierre calcaire , de la ſtéalite & des grenats.
20. Différentes eſpeces de Stællſten , ( pierres
cryſtalliſées en étoile ) , mêlées de mica, de
quartz , de baſalte , de pierre calcaire & de pyrite
cuivreuſe.
30. Le norka , mêlé de grenats & des autres
ſubſtances qui accompagnent le Stællften.
40. Les pierres ollaires & fteatites , folides ou
molles , de différentes figures & couleurs , particulièrement
l'eſpece grife , de forme contournée
, & dont on fait des vaſes pour l'uſage de la
cuifine ; celle dont les écartemens font brillans &
remplis de pyrite cuivreufe.
50. La pierre appelée Trapp . Voyez minéralogie
de Bomare , vol. premier , pag. 222 , 227
& 229 , édition de 1774.
60. La pierre furnommée Cos. Voyez minéra
logie , ibid.
70. Une pierre amygdaloide , compofée de fragmens
de quartz à figure elliptique , & difpofes
en étoile.
Section XXIV. Appendix. Ce ſupplément offre
de très - beaux morceaux ; 10. de pyrite cuivreu
fe , mêlée de fauſſe galene d'un tiflu teffulaire ,
de pyrites en drufen avec ſpath calcaire & dans
une mine de fer.
NOVEMBRE. 1774. 223
20. D'un jaſpe fort dur , rouge & brun , mê .
lé d'hæmatite bleuâtre.
30. D'un baſalte en drufen , dans une veine
de mica , avec grenats .
40. Des grenats grouppés tumultuairement ;
une pierre poudingue , compoſée de grenats , de
pyrites , de charbons , & recueillie en. 1770 ,
dans la miniere de Fahlun , précisément dans
l'endroit qui fût culbuté & encombré , quelques
années auparavant.
I
EDITS , DÉCLARATIONS ;
ARRÊTS , &c.
I.
1
L paroît trois Arrêts du Conseil d'Etat du Roi. Par
le premier , daté du 19 Juillet dernier , S. M. ordonne
la continuation , pendant les fix années , du bail de Laurent
David , des Abonnemens faits avec différentes Provinces
& Généralités du Royaume , tant du principal que
des ſous pour livre des droits de Courtiers - Jaugeurs &
Inſpecteurs aux boiffons & aux boucheries . Par le fecond,
en date du 16 Août ſuivant , il eſt ordonné que.
tous les particuliers , gens du commun , demeurant dans
les villes & lieux où les aides ont cours , feront ſujets
aux droits de détail , comme les Cabaretiers , fur les
vins & autres boiſſons qu'ils conſommeront au-delà de
ce qui est néceſfaire pour leur provifion , en égard à leur
>
224 MERCURE DE FRANCE.
etat , condition , famille , & impofition à la taille &
la capitation , & la connoiffance des conteftations qui
pourront naître à ce ſujet eſt attribué aux Intendans. Le
troiſieme , daté du 21 du même mois , ordonne que
conformément au réſultat du Conſeil du 2 Janvier dernier
, & aux Lettres - Patentes expédiées en conféquence
le 15 Mars ſuivant , Laurent David , nouvel Adjudicataire
des Fermes Générales , ſera mis en poſſeſſion de la
régie pour le compte du Roi , de différens droits & fous
pour livre.
II.
Il paroît trois Déclarations du Roi. Par la premiere ,
du 19 Août dernier , Sa Majesté ordonne la continuation
de la perception de trente fols par muid de vin entrant
dans cette ville & dans ſes fauxbourgs , pendant fix années
, à commencer du premier Octobre 1774 , en faveur
de l'Hôtel- Dieu & de l'Hôpital Général. La ſeconde ,
datée du même jour , ordonne la continuation de la perception
de dix fols d'augmentation fur chaque muid de
vin , entrant dans cette Ville & dans les Fauxbourgs ,
pendant fix années , à compter également du premier
Octobre 1774 , en faveur de l'Hôpital-Général . La troi
ſieme , auſſi datée du 19 Août , porte prorogation de la
perception du vingtieme , aux entrées de Paris , à compter
du premier Janvier 1775, au profit de l'Hopital-Genéral
& de celui des Enfans -Trouvés.
AVIS.
NOVEMBRE. 1774. 225
AVIS.
I.
HISTOIRE NATURELLE.
DANS LE Ans le deſſein d'avancer la ſcience de l'Histoire
Naturelle & de la répandre , M. Buch'oz a recueilli
Toit par des correſpondances étrangeres , ſoit des riches
Cabinets que nous avons en France , une ſuite des inerveilles
de la nature & de ſes productions dans les trois
regnes. On publiera inceſſamment des cahiers , compoſés
chacun de dix planches enluminées , enſemble non
enluminées , des animaux les plus rares & même inconnus
, ainſi que des plantes , dont beaucoup de la Chine,
& qui n'ont pas encore été gravées , de même que des
minéraux choiſis , avec leurs ſignes diſtinctifs , leurs différences
& leurs variétés remarquables . Le regne minéral
n'a pas encore été repréſenté avec les caracteres
& les nuances qui les font diftinguer. On pourra ſe
faire infcrire à Paris chez Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine.
Il y a déjà beaucoup de ſuites prêtes . On annoncera
le temps où elles commenceront à pouvoir être publiées
fans interruption ni retard.
I I.
Madame Meunier à ſuccédé à Mademoiselle Beaudouin
dâns l'art de conſerver & d'arranger les Oiseaux, les
P
226 MERCURE DE FRANCE.
Quadrupedes , les Poiſſons , les Inſectes & généralement
tout ce qui concerne l'Hiſtoire Naturelle. Elle pratique
avec fuccès & au gré des Amateurs , le ſecret de préſerver
ces Animaux de la piquure des inſectes , de la destruction
des mites , & fur - tout du ſcarabé rongeur. Sa
demeure eft chez le Marchand de Vin , à l'Image S.
François , rue Paſtourelle , au Marais. Elle fait des envois
en Province ; & prie que les Lettres qui lui feront
adreſſées foient affranchies .
III.
LETTRE de M. F. D. M. & G. à M.
Martin , Apothicaire , rue Croix des Petits
Champs , vis - à - vis celle du Bouloir.
J'ai employé , Monfieur , les dix livres de Chocolat
Aphrodisiaque que vous avez pris la peine de m'envoyer;
je vous en demande encore autant , ce qui vous prouve
aſſez combien mes malades ont été contens de cette
préparation anti - vénérienne : mais ce feroit peu , fi je
n'ajoutois que , loin d'avoir les désagrémens d'un remede,
il jouit de toutes les qualités d'un aliment agréable
& falutaire. Combien les perſonnes qui répugnent
aux remedes , ne doivent- elles pas à M. le Febvre de
S. Ildephont , qui a trouvé l'idée de cette manipulation?
Un Auteur mal intentionné ſans doute , avoit inféré dans
une Feuille , que ce Médecin s'étoit retiré en Province :
mais à l'inftant j'apprends de lui avec plaifir qu'il habite
encore la Capitale ; quoiqu'il foit vrai qu'il doive exerNOVEMBRE.
1774. 227
cer la Médecine à Versailles , cette derniere Ville , de .
meure de nos Rois , ne me paroit point devoir être
diftinguée de Paris , & être miſe au rang des petites
Villes. Au ſurplus , je crois que ce Médecin , avec les
heureuſes diſpoſitions qu'on lui connoit , auroit tort de
s'enſevelir dans la Province.
I V.
Le ſieur Deſnos , Ingénieur Géographe du Roi de
Dannemarck , au Globe , rue S. Jacques , annonce qu'il
vient de mettre en vente pour l'année 1775 , la plus
jolie Collection d'Almanachs ; Bijoux d'Etrennes , & les
plus rares que l'on puiſſe defirer : comme le nombre en
eſt grand , il n'en déſignera qu'une certaine quantiré de
ceux qui font les plus intéreſſans , avec leur prix. L'Alimanach
Géographique , ou petit Atlas Elémentaire , formant
actuellement 5 vol. 40 liv. Idem. en un feul volume
, composé de 32 Cartes générales , 12 liv. autre petit
Atlas des quarante Gouvernemens Généraux Militaires
de la France en autant de Cartes particulieres avec les
routes , 9 liv. L'indicateur fidele qui enſeigne généralement
toutes les routes de la France , utile aux Commercans
& aux Voyageurs , 7 liv. 4. f. L'état actuel de la
France ; conſidérée dans ce qu'elle offre de plus curieux
& de plus intéreſſant , 4 liv. to f. Les ſouvenirs d'un
voyageur avec un Itinéraire inſtructif , 4 liv. 10 f. Les
Parlemens & Conſeils Supérieurs , 4 livres 10 f. L'idée
de la Géographie & de l'Hiſtoire moderne , 6 liv. Le
parfait modele , repréſentant pluſieurs beaux traits d'Hen.
ri IV , avec ſon vrai portrait , 6 liv. L'iconologie hiftori
P2
228 MERCURE DE FRANCE .
que & généalogique des Rois de France , 9 liv. Les dé
lices de Cérès , de Pomone & de Flore , ou la Campagne
utile & agréable , ornée de douze eſtampes relatives
aux amuſemens de chaque mois de l'année , 4 liv.
10. f. Anecdotes de Louis le Bien - Aimé , orné de fon
portrait , 4 liv. 10 ſ. Les quatre Saifons & les quatre
heures du jour , avec le portrait de la Reine , 4 liv. 10
f. Les Etrennes des Saiſons , avec poëme ſur les Saiſons
dédiées à la Reine , enrichies de fon portrait , 4 1.
10 f. Les Etrennes de l'Amour & celles du ſentiment ,
4 1. 10 f. Le Secrétaire des Dames , 4 1. 10 f. Le Secrétairé
des Mefſieurs , 4 liv. 10 f. Le Néceſfaire aux Militaires
, Négocians , Gens d'Affaires & Voyageurs , 4
liv. 10 f. Petit Recueil des Pieces Fugitives de M. de
Voltaire , 4 liv. 1o ſ. Le petit Rameau , ou Principes
courts & faciles pour apprendre ſoi -même la muſique
orné du portrait de l'Auteur , 4 liv. 10 f. Le Courtiſan
- fans art , où les Complimens fans fard , fig. 4 liv. 10 f.
La combinaiſon de la Loterie de l'Ecole Royale Militaire
, ou Almanach des trois fortunes , 2 liv. 1o f. L'oniroſcopie
, on application des fonges aux numéros de la
Loterie de l'Ecole Royale Militaire , fig. 2 liv 10 f. Le mémorial
des gens d'eſprit , 4 liv. 10 f. Le Prophete véridique
& curieux , à l'uſage des Dames , 4 liv. 10 f. Та-
blettes Géograhiques , contenant les quatre Parties du
monde , 4 liv. 10 f. Etrennes Parifiennes utiles aux Etrangers
, 4 liv. 10 f. Les Etrennes de Minerve aux Artiftes
, Encyclopédie Economique , ou l'Alexis moderne ,
contenant huit cents différens fecrets fur l'Agriculture ,
les Arts & Métiers , extrait de plus de mille Auteurs ,
NOVEMBRE. 1774. 229
& des meilleures recettes , en 4 vol. in 24. reliés en
veau , 5 liv. Le Calendrier perpétuel avec l'explication
des fonges , & une Inftruction raiſonnée pour faire foimême
le calcul de chaque année , 4 liv. to f. Toutes
ces Etrennes réuniffent le néceſſaire & l'agréable , elles
méritent encore l'accueil le plus favorable à cauſe des
Tablettes qui y font jointes , ſi l'on veut avec perte &
gain , & d'un papier économique de la compoſition du
ſieur Deſnos , qui réunit tous les avantages de celui de
Hollande , qui peut être employé à toutes fortes d'uſages
pour écrire & deſſiner au moyen d'un ſtylet minerał
ſans fin , imitant l'argent , & enjolivé de différentes fa- -
çons , adapté à ces Tablettes , qui tient lieu de plume .
d'encre & de crayon , & qui fert long-temps ſans quon
ſoit obligé d'en tailler la pointe. Le ſieur Deſnos qui n'a
d'autre but que la fatisfaction du Public , a décoré ſes
Almanachs de relieures les plus élégantes , toutes font
en maroquin , avec fermeture , de maniere à ne point
s'ouvrir dans la poche.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 17 Septembre 1774.
Le Gouvernement paroît s'occuper férieuſement
de l'exécution du Traité de paix: on affure
déjà que la Valachie ſera évacuée au plus tard
dans quinze jours , & que le Grand Seigneur en
nommera le Prince.
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
De Pétersbourg , le 13 Septembre 1774.
L'Impératrice a déclaré à ſon Conſeil qu'Elle
avoit réfolu de ſe rendre , avec toute fa Cour , à
Moscow , pour y paffer une partie de l'hiver , &
y célébrer , par des fêtes , la conclufion de la
paix. En conféquence , le Comte Panin , ſon preimier
Miniftre , a invité , de la part de S. M. les
Miniſtres étrangers à y accompagner la Cour.
Des Frontieres de ta Prufſe , le 26 Septembre 1774 .
Les différens qui ſubſiſtent entre le Roi & la
ville de Dantzick , font toujours au même point
d'indécifion . On dit que la Cour de Pétersbourg
a chargé le Grand Général Branicki , de déclarer
la République de Pologne , qu'Elle s'en tenoit
ſtrictement à la lettre du Traité de partage ; &
l'on efpere que l'extenfion donnée par les deux
autres Cours à leurs lots reſpectifs , n'aura pas
de ſuite.
De Warfovie , le 21 Septembre 1774.
L'impératrice a fait préſent au Roi d'une fom
me de 250,000 roubles , pour le dédommager.
des pertes qu'il a fouffertes dans ſes domaines
par le partage des trois Puiffances. S. M. en a témoigné
fa reconnoiffance à l'Impératrice , en gratifiant
de 10,000 roubles le Baron de Stackelberg.
Le Grand- Général a rapporté de Pétersbourg
le plan d'une conſtitution militaire qui le rendroit
indépendant du Conſeil permanent. Il demande
une armée de trente mille hommes , & en conféquence
une augmentation de trente -trois millions
dans le revenu de la République. On ne fait
point encore fi ce plan fera adopté ou rejeté.
De la Haye , le 7 Oftobre 1774 .
Dès la fin du mois d'Août dernier on a commencé
, près de cette ville , les épreuves de mou.
NOVEMBRE. 1774. 231
/
lins à eau de l'invention du ſieur A. G. Eckhard ,
qui , en 1771 , obtint des Etats un octroi exclufif ,
avec une prime de dix mille ducatons d'argent .
Ces épreuves ſe feront conjointement avec celles
des moulins ordinaires ; & on en étendra la durée
à trois mois , afin de pouvoir calculer exactement
la différence que les procédés de l'inventeur apportent
dans leur conſtruction . Le même parti
culier a fait exécuter une berline qui , au lieu
d'être montée ſur des refforts , ſe trouve ſuſpendue
deffous, comme un lustre. On prétend qu'il
en réſulte pluſieurs avantages , principalement
celui d'un tranſport plus doux & plus commode.
De Londres , le premier Octobre 1774 .
Il s'eſt tenu hier à St James un Conſeil danslequel
le Roi a ſigné une proclamation pour diſſou.,
dre le Parlement actuel . Il a été donné ordre en
même temps de faire de nouvelles lettres circu
laires pour l'élection des Membres qui compoſeront
le nouveau Parlement , lequel doit s'affembler
le 29 Novembre prochain .
Il ne fera plus envoyé , dit - on , de troupes
d'Irlande en Amérique ; & toutes celles qui y
pafferont feront tirées de la Grande -Bretagne.
On croit ce réglement occafionné par la défertion
des régimens de l'établiſſement d'Irlande ,
aux ordres du Général Gage.
Le 8 , le Confeil des Aldermans a déclaré que
le fieur Wilkes avoit réuni en ſa faveur les fuf
frages du Corps des Echevins , pour la place de
Lord - Maire de cette ville ; & , comme on ne
prévoit pas d'oppofition à cette élection , il entrera
le mois prochain , felon l'uſage , dans l'exercice
des fonctions de fa nouvelle dignité.
La proclamation du Roi pour diffoudre le Parlement&
en convoquer un autre , porte que S. M.
A
1
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
fur l'avis de fon Conſeil Privé , a jugé à propos de
diffoudre le Parlement actuel , qui avoit été prorogé
au 15 Novembre prochain : qu'Elle publie
à cet effet fa proclamation Royale , diffout ledit
Parlement , & diſpenſe les Lords ſpirituels & temporels
, les Chevaliers , Citoyens , Bourgeois , &
Jes Commiſſaires des Comtés & Bourgs de la
Chambre des Communes , de s'affembler le 15
Novembre ; que , defirant en même temps convoquer
fon peuple le plutôt que faire ſe pourra , &
avoir fon avis en Parlement , Elle fait ſavoir à
tous fes fideles ſujets ſon plaifir & ſa volonté
Royale d'aſſembler un nouveau Parlement le 29
du même mois ; & déclare en outre que , par
l'avis de ſon Conſeil privé , Elle a donné ordre
à fon Chancelier de la Grande-Bretagne d'expédier
les lettres néceſſaires pour cette convocation . -
La fermentation , dans les Colonies , paroît
augmenter à un point très inquiétant. Les divers
Comtés de la Nouvelle Angleterre montrent
la ferme réſolution de n'obéir qu'aux actes paſſes
dans leurs affemblées , ou reconnus par elles ; &
ils ont déclaré qu'ils regarderoient comme ennemi
de la Patrie , quiconque procéderoit à aucun
acte , qui occuperoit aucun office , en vertu
des dernieres loix du Parlement de la Grande-
Bretagne.
On écrit aufſi , que les Boſtoniens ont reçu des
autres Colonies , pour plus de, vingt mille livres
fterl . de contributions ; & qu'ils ont ordonné des
travaux publics , afin d'occuper les plus indigens
d'entr'eux. Ces nouvelles ajoutent , que les
troupes aux ordres du Général Gage , font campées
dans une plaine , par laquelle la Ville de
Boſton eſt ſéparée d'une langue de terre qui ter.
mine la péninſule du côté de la mer.
1
NOVEMBRE . 1774. 233
De Rome , le 28 Septembre 1774.
Le Cardinal Rezzonico , Camerlingue , du
Saint Siege, ſe rendit le 22 après- midi , dans l'ap .
partement du Pape ; & , après les formalités d'ufage
, il fit annoncer au Public la mort du Saint
Pere , par la grande cloche du Capitole , à laquelle
toutes celles de la Ville répondirent en
même temps. Le foir , on transféra au Château
Saint-Ange , ſuivant l'uſage , tous les gens détenus
dans les différentes priſons de Rome.
Le lendemain , on fit , en préſence des Offeiers
de la Chambre & de pluſieurs Médecins ,
l'ouverture du corps ; & , après l'avoir embaumé ,
on l'expoſa , vêtu des habits pontificaux , fur un
lit de parade , où il reſta deux jours ; après quoi
il fut tranſporté au Vatican , en petit cortege ,
fuivant la coutume , & déposé dans la Chapelle
Sixtine. i
Malgré l'embaumement , la putréfaction ayant
obligé d'encaiffer le corps dès le ſoir même qu'il
fut porté au Vatican , on le deſcendit le Dimanche
matin , dans l'Egliſe de S. Pierre , & on le
plaça ſur une eſtrade , dans la Chapelle du S. Sacrement.
Le cercueil étoit couvert d'un grand
tapis de velours rouge , fond d'or , & furmonté
de deux carreaux de la même étoffe , où l'on
avoit placé la Tiare. Un grand nombre de cierges
brûloient aux deux côtés de l'eſtrade. Hier au
foir , on fit l'inhumination avec les cérémonies
ordinaires. Les Cardinaux , créatures du feu
Pape , y affifterent .
Les obſeques de Clément XIV ont été faites
ſuivant l'uſage , dans la Chapelle du Chapitre de
S. Pierre: le Sacré College & toute la Prélature
y ont aſſiſté. Elles ont duré neuf jours : pendant
les trois derniers , l'Abſoute a été faite par cing
:
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
Cardinaux , autour d'un immenfe & magnifique
catafalque , élevé dans le milieu de l'Eglife de
Saint Pierre. Le Prélat Buonamici , l'un des Secrétaires
du feu Pape , prononça hier , avant la
derniere Abſoute , l'Oraifon Funebre. Depuis les
obſeques , le Sacré College s'eft affemblé en con.
grégation tous les matins , dans la Sacriftie de
S. Pierre , à l'effet de délibérer ſur les objets re
latifs à la vacance du Saint Siege , & fur- tout ce
qui concerne le Conclave. Ce matin les Cardinaux
ont afliſté à la Meſſe du Saint Efprit , & au
Difcours que le Prélat Stay , Secrétaire des Brefs
aux Princes , a prononcé ſur l'élection du Souverain
Pontife ; & enfuite , précédés d'un Choeur
de Muficiens , chantant le Veni Creator , ils ſe
font rendus proceffionnellement au Conclave ,
où ils recevront ce foir , à la porte de leurs cellules
, les viſites de la Nobleſſe Romaine , & des
perſonnes les plus diftinguées. Les portes du Conclave
feront fermées à dix heures , & on ne les
ouvrira que pour les Cardinaux qu'on attend du
dehors..
De Venise , le 23 Septembre 1774.
La Conſulte extraordinaire , nommée par le
Grand Confeil pour difcuter les plans de réforme ,
en a propoſé un que ce Tribunal a confirmé.
Suivant ce plan , il fera fait choix de cinq Corecteurs
, qui examineront , ſi les Conſeils , Colleges
, & autres Magiftratures , ſe font renfermés
dans les bornes qui ont été miſes à leur autorité
par les Loix primitives de leur création ; fi le
nombre des emplois eft en raiſon du nombre des
Nobles , & s'ils peuvent être multipliés ; ſi les
revenus qui y font attachés , fuffiſent , & de
combien, dans le cas contraire , ils pourroient
être augmentés ; fi les finances font en bonor
NOVEMBRE. 1774. 235
dre, & fi les beſoins de l'Etat peuvent ſupporter
une diminution d'impôts ; fi les Employés dans
les différens Départemens du Miniftere , & les
Officiers ſubalternes de Judicature , n'excedent
pas le nombre déterminé par les Loix ; s'ils peuvent
être réduits , & fi leur traitement ne paffe
pas celui qui leur eſt accordé par le tarif du Confeil?
NOMINATIONS.
MONSIEUR , vient de créer une place .de Médecin
confultant , attaché à fa Perſonne ; & il y
a nommé le Sieur Portal , Profeſſeur de Médecine
au College Royal , & de l'Académie Royale
des Sciences.
Le 27 Octobre, le Comte de Montmorin , que
le Roi a nommé fon Miniſtre Plénipotentiaire à
la Cour Electorale de Treves , a eu l'honneur de
faire fes remercimens à Sa Majefté.
Le Comte de Grais a eu auſſi l'honneur d'être
préſenté & de faire ſes remercimens au Roi , en
qualité de Miniftre Plénipotentiaire de Sa Majefté
, à Caffel.
PRESENTATIONS.
Le Comte de la Porte a eu l'honneur d'être
préſenté , le 22 Octobre , à Leurs Majestés & à
la Famille Royale.
Le-23 , La Comteſſe de la Porte a eu l'honneur
d'être préſentée au Roi & à la Reine , ainſi qu'à
la Famille Royale , par la Comteffe de Montchenu.
NAISSANCES.
La femme du nommé Chorelle , Inſpecteur des
Parquets de la Capitainerie de Fontainebleau ,
eft accouchée, le 12 Octobre , de trois filles ,
36 MERCURE DE FRANCE.
dont' deux qu'elle nourrit, ſe portent très bien.
La troifieme qui a conftamment refuſé la mammelle
, & qui acceptoit des alimens ſolides , n'a
vécu que dix jours .
1
MORTS.
Louis Marquis de Mailly , Comte de Rubempré
, Chef du nom & des armes de la Maiſon de
Mailly , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
eil mort à Paris le 7 Octobre , âgé de cinquante.
deux ans .
Louis - Jérôme Hofdier de la Varenne , Briga.
dier des Armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , & ancien Capitaine
au Régiment des Gardes - Françoiſes , eſt
mort à Paris le 9 d'Octobre , dans ſa quatrevingt-
deuxieme année.
N. de Saint Geyrac , Vicaire Général & Archi
diacre de l'Evêché de Périgueux , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Saint Cybard ,
Ordre de Saint Benoît , Dioceſe d'Angoulême ,
eft mort le 17 de Septembre , à Périgueux , dans
fa foixante - quinzieme année.
Antoine de Fériol , Comte de Pontlevel , eſt
mort à Paris le 3 Septembre , âgé de près de
77 ans : on connoiffoit fon goût pour les lettres
qu'il avoit cultivées lui- même avec diftinction. II
a même donné au théâtre François deux Comédies
, qui ont été jouées avec ſuccès , & qui ſe
repréſentent ſouvent : ſavoir , le Complaifant
& le Fat puni . Il a laiſſé une bibliotheque trèsnombreuſe
& très-bien choiſie , où l'on trouvera
fur - tout la collection la plus complette , la plus
rare , & l'on peut dire unique des théâtres , depuis
leur origine en France ; ce qui comprend
les Mysteres , les Moralités , les Sottiſes , qui ont
NOVEMBRE. 17746 237
précédé Jodel , enſuite les pieces de Jodel , &
celles imprimées juſqu'au théâtre de Hardi ; celles
qui ont été publiées entre Hardi & Corneille ;
&depuis Corneille juſqu'à nos jours ; pluſieurs
de la Comédie Italienne , & beaucoup de pieces
manufcrites .
Meſſire Joſeph d'Ortès , Chevalier de l'Ordre
de Saint Louis , ancien Capitaine au Régiment
d'Auvergne , eſt mort en Embis , près de Bordeaux
, âgé de 56 ans.
N. de Menou , ancien Vicaire Général , & Archidiacre
de la Rochelle , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de l'Ifle Chauver , Ordre de
Saint Benoît , Dioceſe de Luçon , eſt mort à Paris
le 11 Octobre , dans la foixante-ſeixieme année
de fon âge.
Marie -Adrienne de Glime de Brabant , Cha
noineſſe du Chapitre de Mouſtier - fur - Sembre ,
veuve du Comte de Mallier de Chaſſonville , ancien
Colonel d'un Régiment de Dragons de fon
nom , Lieutenant - Général des Armées du Roi ,
& premier Gentilhomme de l'Electeur de Cologne
, eſt morte à Vannes le 8 d'Octobre , dans
la quatre-vingtieme année de ſon âge.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-fixieme tirage de la Loterie
de l'Hôtel - de- Ville s'est fait , le 25 du mois
d'Octobre , en la maniere accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 65462. Celui
de vingt mille livre au No. 64266 , & les deux
de dix mille , aux numéros 61693 & 63473 .
238 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
P
IECES FUGITIVES en vers & en proſe, page 5
Le tribut du ſentiment. ibid .
La femme en travail , fable. 10
Dialogue entre l'Efprit & la Vérité , à Julie.
La Préſomption , anecdote tirée de l'Hiſtoire. 14
12
Tableau de la Coquetterie , Chanfon . 31
Le Conſeil de Famille, proverbe en un acte. 32
A Mile de B *** , fur fa réputation littéraire. 52
A Mile *** qui étoit attaquée du ver ſolitaire. 53
A M. de la Harpe.
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
1
54
55
ibid.
56
Les Caprices , Romance de M. de St. Lambert. 61
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Cours complet de Mathématiques , par M.
Sauri.
Eloge de Marc-Antoine Muret.
Dialogue entre Lulli , Rameau & Orphée.
Le Jeu de Creffendo ou le Piémontois.
Oraiſon funebre de Louis XV , par Meffire
Mathias Poncet de la Riviere.
par M. la Cour.
- par M. de Richery .
Le fecret des Suttons dévoilé.
Avis aux meres au ſujet de l'inoculation.
Candidatus Rhetorices.
Le Jardin des Racines grecques .
Odes facrées.
Fables d'Eſope.
L'utilité temporelle de la Religion chré-
64
ibid.
68
74
77
78
80
83
84
85
86
87
88
ibid.
tienne. ibid.
NOVEMBRE . 1744. 239
Les enfans élevés felon l'ordre de la Nature. 90
La Jérusalem délivrée. 96
Le courage dans les peines de l'eſprit. 110
Bibliographie Parifienne . 112
Avis au Peuple ſur l'impôt forcé ſur tous les
bleds . ibid .
Livre utile aux Négocians de l'Europe. 113
Lettre à M. le Marquis de *** 114
Inſtitutions militaires , ou traité élémentaire
de Tactique. 116
Le fauſſe peur , Comédie. 124
Plan d'impoſition économique. 125
Mémoires & obſervations ſur la perfectibilité
de l'homme. 130
Journal de Pierre le Grand. 141
Journal hiſtorique & politique de Genève.
Recueil des oeuvres phyliques & médicinales. 149
148
Traité de morale ou devoir de l'homme envers
Dieu , &c. 150
Oeuvres de M. le Chancelier d'Agueſſeau.
Avertiſſement ſur la ſouſcription du Journal
151
des caufes célebres pour l'année 1775. 156
Difcours prononcé par M. Greffet .
Nouvelles & anecdotes hiſtoriques par M.
158
d'Uffieux . 159
Deſcription hiſtorique de la tenue du Conclave.
160
Recueil des édits , déclarations , lettres - patentes
, &c. ibid.
Mémoires critiques & hiſtoriques ſur pluſieurs
points d'antiquités militaires. 161
Tableau des Princeſſes de la Maiſon de France. 162
ACADÉMIE de Montauban. 163
De Beſançon. 165
SPECTACLES , Opéra , 169
Comédie Françoiſe , ibid.
Comédie Italienne , début. 175
240 MERCURE DE FRANCE.
Réponſe du Traducteur de la Diffimulation
punie , à la lettre anonyme inférée dans
Je no. 26 de l'Année Littéraire .
Lettre du pere du petit Bonhomme , auteur
du Roué vertueux , à fon fils .
176
180
Hiſtoire Naturelle. 183
Cofmographie. ib
ARTS , Peinture. 184
Gravures . 18.
Muſique , 18.
Lettres de M. Bollioud à M. Challe. 19
Deſcription du Catafalque érigé dans la Chapelle
de l'Ecole royale Militaire. 192
Cours de Belles- Lettres. 196
A l'Auteur de l'Année Littéraire. 200
Lettre de M. de la Martiniere à M. Lacombe. 203
Anecdotes . 204
Inpromptu fait par Mlle de P ***. 207
Notice d'une collection minérale. 208
Edits . Déclarations , &c. 223
AVIS , 225
Nouvelles politiques , 229
Nominations , 235
Préſentations , 1 ib
Naiſſances , it
Morts , 23
Loteries , 23
FIN.
-
SP
Cor
Co
ARTES
1837
SCIENTIA
VERITAS
LIBRARY OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEROR
SI QUARIS PENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
CIRCUMSPICE
AP
20
M51
1774
no.16
MERCURE
DE FRANCE ,
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DECEMBRE. 1774 .
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Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
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Uſage de la Chambre obfcure pour le deſcin.
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Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
feriebus infinitis.
Effai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps .
Supplément à l'Eſſai fur le Choc des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties .
Art de raifonner par Syllogifme.
Eſſai de Métaphyſique.
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Royal des Plantes . 8vo. Paris 1771 .
Hiftoire de Maurice , Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal - Général des Camps &
Armées de ſa Majefté Très - Chrétienne par M. le Baon
d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hotel Royal des Invalides.
120. 2 vol. Utrecht 1774 1
22-27
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31 LIVRES NOUVEAUX .
Voyages ( Rélation des ) entrepris par ordre de S. M.
Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceffivement exécutés par le
Commodore Byron ,le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis , & le Cap . Cook &c . 4to. 4 vol. fig. 1774.
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
410. fig . Paris. 1772--1774 les XV premiers Cahiers .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claffiques ,
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 17
vol. Paris 1774.
2.
,
P
Journal des Sçavans depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes .
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Novembre 1774
en 78 Volumes.
dito , la ſuite , ſous preſſe .
Depuis 1764 l'année eft compofée de 14 parties à 12
fols ; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo .
: 3 vol. 1774. à f3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. I vol . à f6 : -
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , ſur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant Son Jéjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII. Volumes 1774 .
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
A 2
LIVRES NOUVEAUX.
AVI s .
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 12º. formant environ 1200 pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quinteffence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant fur le Droit Public
ae France. La feconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vû le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edizion
fenfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800 pag. en 2 vol. in 4 .
L'auteur a ſuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compofent tout l'Ouvrage.
C'eſt furtout dans le fixieme qui renferme la réponſe
aux Objections , que ſe trouvent les obfervations les plus
intéreffantes . La grande & célebre Question for l'origine
du pouvoir des Souverains y est traitée à fonds . On
ya mis à contribution les Philoſophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Egliſe
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Deſpotifme y trouveront de quoi ſe détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppofés , & que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux Peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obfervations , fur le Droit de Vie & de Mort .
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le Droit public françois intéreſſe preſque
toute l'Europe , parce que les Loix du Gouvernement François
ayant été fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes
, il peut être d'une grande utilité pour éclaircir leur
droitpublic.
On trouve chez le même Libraire , le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrétés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliages , Présidiaux , Elections , au fujet
de l'Edit de Déc. 1770 l'érection des Confeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la fuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. grand in-8°. de 766 pag, à f. 3 .
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉGLOGUE.
LISE , DAMON.
L I SE.
LAISSEZ-MOI AISSEZ -MOI mes moutons & mon Berger volage.
Je vous le dis ingénument ;
J'aime mieux ſon ſimple langage
Que votre difcours éloquent .
Vous êtes grand Seigneur ; je crois que c'eſt dommage ;
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Peut- être dans un autre rang
Auriez-vous pu me plaire davantage.
La nature voulut vous faire intéreſſant ,
Vous avez détruit ſon ouvrage.
DAMON.
Mais , ma petite , aſſurément
Vous me dires - là des injures.
Vous avez l'air un peu méchant.
Pourquoi des paroles ſi dures ,
Quand on vous parle ſentiment ?
Vous croyez donc par l'épigramme
Affoiblir mon amour pour vous !
Vous connoiſſez fort mal mon ame
Et moins vos propos feront doux,
Plus vous irriterez ma flamme.
L I S E.
Vous êtes donc un homme à fuir ! ...
Menacez hardiment des Beautés de la ville ;
Leur habitude eſt de fléchir ;
Et le danger leur fait plaifir ;
Mais contre nous l'audace eſt inutile ;
Nous avons du courage & nous ſavons rougir.
DAMON.
Ces qualités paroiffent admirables
C'eſt l'éclat d'un faux diamant ;
DECEMBRE. 1774. 7
1
Il eſt des dangers agréables ,
Et des indiſcrets très aimables ;
La raiſon ne vaut pas un tendre égarement.
Mais , au ſurplus , vous aimez un volage :
Qu'eſpérez-vous de cet attachement ;
Confultez l'eſprit le plus fage ,
• Il vous dira certainement
Qu'une erreur fans plaiſir eſt un triſte partage ;
Et qu'un premier venu vaut mieux qu'un inconftant.
L I S E.
Lorſque cet inconſtant n'a trompé que notre ame ,
Il nous laiſſe avec des vertus ;
On ne perd que l'eſpoir que fit nattre ſa flamme ;
On le pleure , du moins , ſi l'on ne lui plait plus .
Mais , d'un premier venu , l'empire redoutable ,
Peut entrainer notre raiſon :
Si , ſous l'appas des fleurs , il cache un doux poiſon ,
Le charme opere ; & l'on devient coupable
Même en voyant la trahifon.
DAMON.
Trouver aux champs de la philoſophie ;
C'eſt un phénomene nouveau.
Votre Maître d'école étoit donc un génie ?
Il vous apprit , dès le berceau ,
A mépriſer l'honneur d'être tendre & jolie ;
Eh bien , ce Maître - là , croyez- moi , je vous prie ,
Fut moins un ami qu'un bourreau .
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
LISE.
Celui qui m'inſtruiſit eſt connu pour habile.
J'avois treize ans , & j'allois à la ville :
(Aujourd'hui j'en ai deux de plus).
Atout age on peut être utile.
Le lait de nos troupeaux faifoit nos revenus ,
J'entendois raconter une histoire terrible ,
Et dont on parlera long-temps :
La fille d'un Bourgeois , trop vive & trop ſenſible ,
Ayant d'abord fui fes parens ,
Par le trépas le plus horrible
Venoit de mettre fin à ſes égaremens .
C'étoit pour avoir cru les difcours féduiſans
D'un Monfieur tel que vous , bien dégagé , bien leſte,
Paré des plus beaux fentimens ;
Qu'elle éprouvoit ce fort funefte.
Il avoit employé le faſte , les préſens :
La Nobleſſe en impoſe , & le goût fait le reſte:
Cette hiftoire , qu'on répétoit ,
M'intéreſſant , malgré mon âge ,
A mon efprit ſe préſentoit
Lorſque je faifois le voyage
Voilà le Maître à qui je dois
Ce que tantôt j'ai pu vous dire ,
Et vous achevez de m'inſtruire
Par les motifs que j'entrevois ,
Quand vous cherchez à me féduire,
DECEMBRE . 1774
DAMON.
Adieu , ma belle enfant ; vous m'avez défini, '
En perdant mon eſpoir , je trouve un avantage,
C'eſt de me penetrer du prodige inoui
Qui m'eſt offert dans un village.
Recevez cette bague ou plutôt cet hommage ;
Elle n'a point l'éclat dont je ſuis ébloui ,
Et vos vertus brillent bien davantage.
EGLE , OFFICIER. A Madame la
Marquise de***
A
LA FAVEUR du coſtume d'Alcide,
Quoi ! tu croyois te jouer de nos yeux ?
Eh ! quelle erreur ! Eglé , c'eſt à l'égide
Que Pallas ſe reconnoit mieux.
Envain , ſous un bandeau , le Dieu tendre & frivole ,
Qui cauſe nos malheurs & fait nos plus beaux jours ,
Voile ſes charmes & s'envole ;
Ses fleches , fon carquois le déſignent toujours.
Cette taille ſvelte & légere ,
Ce ton de vois ſi ſéduisant ,
Ces graces , ce maintien , cet heureux don de plaire,
Ces levres que la roſe imite foiblement ,
Ce fourire enchanteur de l'Enfant de Cythere ,
A 5
IO MERCURE DE FRANCE.
Tout fait évanouir le preſtige impoſant
D'un uniforme militaire ,
Dont les attraits relevent l'agrément.
Tandis que le vaillant Achile
Goûtoit à la Cour de Scyros
Une félicité tranquille ,
Par un deſtin jaloux de fon repos .
Ainſi qu'à fes plaiſirs contraire ,
L'irréſiſtible attrait de ſon ame guerriere
Des bras de fon Amante arracha le Héros.
Oui , belle Eglé , tout trahit l'artifice ;
Ses ſtratagêmes impuiſſans
}
Ne donnent point le change à nos regards perçans ;
Tous les climats ont leur Ulyffe .
Que fervit au Berger de l'humide Océan
De fe changer en fleuve , en lion , en volcan ?
Il ne put s'échapper des liens d'Ariſtée ;
Et la rufe une fois nuifit même à Prothée.
Pourſuis donc , jeune Eglé ; dans d'innocens plaiſirs
Tu peux charmer déſormais tes loiſirs ;
Ces jeux font dignes du bel âge.
De ces illufions comment craindre l'uſage ?
N'avons-nous pas pour nous nos coeurs & nos defirs ?
Sous fon feuillage & fon épine ,
La roſe tâche vainement
DECEMBRE.1 1774. II
De voiler l'incarnat charmant
De ſa beauté toute divine ;
Son bouton à peine naiſſant,
Et fon parfum encor récent ,
Tout la décele ; on la devine.
Ainſi lorſque Zéphir , pour embellir nos champs ,
D'un fouffle créateur réveille la nature ;
Que , libre de ſes ſers , l'onde fuit & murmure ,
Et les hôtes des bois recommencent leurs chants ;
Nous entendons préluder Philomele
Par de inélodieux accens ,
Malgré ſa retraite infidele
Sous les aubepins blanchiſfans.
Par M. l'Abbé Dourneau .
7
SU
LE VISIR PRUDENT.
UR les peuples guerriers de l'Empire Ottoman
Sultan Mahmoud régnoit , & régnoit en tyran.
Il marchoit aux combats ſuivi de la victoire ;
Mais , par ſes cruautes , il termiſfoit ſa gloire ;
Et ſe livrant ſans ceſſe aux plus affreux excès ,
:
12
MERCURE DE FRANCE.
:
Il étoit l'ennemi de ſes propres ſujets.
Tandis que cont flatteurs , troupe lache & perfide ,
Approuvoient les défauts du Monarque homicidę ,
Ibrahim , grand-Viſir , prudent & vertueux ,
Voyoit avec horreur ſon penchant odieux.
Pour corriger un Prince , il fau: ufer d'adreſſe,
Le Miniftre feufé déguiſa ſa trifteffe ,
Et d'une gaieté feinte empruntant le ſecours ,
Sut plaire au Souverain par d'amuſans difcours.
Je ſuis , dit- il un jour , plus ſavant qu'on ne penſe .
Le divin Mahomet , prodige de ſcience ,
M'a lui-même enſeigné la langue des oiſeaux.
N'en doutez pas , Seigneur , les aigles , les corbeaux ,
Tant d'autres habitans des forêts ſolitaires ,
Réfléchiffent entre eux , parlent de leurs affaires ;
Et plus fages que nous , politiques plus fins ,
Se mêlent quelquefois de celles des humains.
Peu d'hommes ſur la terre ont le rare avantage
D'entendre & d'expliquer le ſens de leur ramage ;
C'eſt au prophete ſeul que je dois ce talent ;
Jamais je n'aurois pu l'acquérir autrement.
Chacun rit à ces mots. Un diſcours ſi bizarre.
Divertit un inſtant le Monarque barbare ,
Victime du chagrin , peu ſenſible au plaiſir.
Arrive un jour de chaſſe , ordre au premier Vific
DECEMBRE . 1774. 13
De ſuivre l'Empereur. On parcourt les campagnes ,
On traverſe les bois , on franchit les montagnes.
Pourſuivis des Chaſſeurs , daims , cerfs & ſangliers ,
Tombent , en gémiſſant , ſous leurs coups meurtriersa
En divers pelotons la troupe ſe ſépare.
Le Sultan , fatigué , dans les forêts s'égare,
Ibrahim , attentif , ne l'avoit point quitté.
Le ſoleil dans les flots s'étoit précipité ;
La nuit ſur l'horiſon répandoit ſes tenebres.
ils entendent les cris de deux oiſeaux funebrés
Qui , ſur un mur antique & prêt à s'écrouler ,
Se tenoient côte à côte & ſembloient ſe parler.
Mahmoud voulant railler le Chef de ſes Miniſtres ,
Approche- toi , dit- il , de ces oiſeaux ſiniſtres :
Je veux , par ton moyen , découvrir leurs fecrets.
Vas donc , & qu'à l'inſtant je ſache leurs projets ...
Ibrahim obéit , prête l'oreille , écoute....
Eh bien ! docte Viſir , tu m'inſtruiras fans doute
Du ſujet important que traitoient nos hiboux.
ג
Voyons ; quel étoit- il ? -Prince , ils parloient de
vous. م
De moi ! Je n'oſerois , Seigneur , vous rendre compte
D'un diſcours infolent qui vous couvre de honte ;
Excuſez mon filence & mon juſte embarras,
Leur converſation ne vous agréeroit pas
14
MERCURE DE FRANCE.
Tu réſiſtes envain. Raconte moi ſans feinte
L'entretien des hiboux , & fois exempt de crainte.-
Je parlerai , Seigneur, puiſque vous l'ordonnez.
Un des deux habitans de ces murs ruinés
Au fils de fon ami veut marier fa fille.
Tout eft preſque conclu. L'une & l'autre famille
Y conſent . Un feul point retardoit l'union ,
Quand , pour vous obéir , j'ai fervi d'eſpion .
Ce point étoit la dot de la jeune chouette.
Frere , a dit celui- ci , votre fille eft bien faite ;
J'en conviens ; mais peut-elle , en époufant mon fils ,
Apporter pour ſa dot cent villages détruits !
A quoi ſervent les moeurs , la beauté , la naiſſance ?
Qu'est-ce que la vertu qui vit dans l'indigence ?
Voilà ce qu'il nous faut ; penfez y mûrement.
Son camarade alors a répondu gaiement :
Vive Sultan Mahmoud ; fous ſon regne funefte
Chacun de nous aura des villages de refte
J'en donnerai cinq cents ; & , fi ce n'eſt affez ,
Ajoutons au contrat mille bourgs renverfés.
Tant que vivra ce Prince , ami , notre fortune -
Sera fur un bon pied ; la mifere importune
N'accompagnera plus la race des hiboux.
Aux dépens de fon peuple il nous enrichit tous.
1
DECEMBRE . 1774 15
Reſpectable Sultan , tel étoit le langage
Et l'entretien ſecret de ce peuple fauvage.
Ne m'attribuez pas l'infolence d'autrui ;
Songez que votre eſclave a parlé malgré lui.
L'empereur admira l'ingénieuſe adreſſe
Qui reſpectoit ſon rang & même ſa foibleſſe.
Ibrahim réuſſit ; un autre , moins prudent ,
Auroit payé bien cher fon zêle trop ardent.
Depuis cet heureux jour , par un exemple rare ,
Le Monarque changé ceſſa d'être barbare.
Il aima ſes ſujets . Les villages détruits
Furent en peu de temps à ſes frais rétablis.
Par M. de Courteville , près Honfleur
en Normandie.
L'ENFANT & LA GUITARRE.
Fable.
U
Ne aimable Maman , pour charmer ſon loiſir ,
Inſtruiſoit ſes enfans , & pinçoit ſa guitarre.
La Dame poſſédoit le talent afſfez rare
De faire à ſes leçons ſuccéder le plaiſir.
Déja la ſenſible Eugénie ,
Qui compte à peine ſept printemps,
Unit ſes timides accens 1
16 MERCURE DE FRANCE.
Aux doux accords de l'harmonie.
(Pour un Papa ce concert eſt charmant)
Mais Eugénie encor n'est qu'un enfant
Curieuſe , inquiette.
Un beau jour elle guette
L'inſtant d'être ſeule au fallon ,
Regarde autour de foi , décroche la guitarre ,
Se bleſſe envain les doigts , n'en peut tirer un ſon
Qui ne ſoit faux , difcordant ou bizarre :
Maman paroft à ce beau tintamarre ,
Sans la gronder, lui fait cette utile leçon :
Nous formions enſemble un concert agréable ,
Et tu ne fais), ſans moi , qu'un bruit infupportable;
Crois moi , plus ſage en tes deſirs ,
Laiſſe-moi te guider toujours dans tes plaiſirs.
Par M. Landrin .
FABLE DÉDIÉN A LA REINE.
L'AIGLE & LE MOINEAU FRANC .
SuUR le ſommet du mont Theffalien ,
Des habitans de l'air , auguſte ſouveraine ,
Une Aigle avoit fixé ſa cour & fon domaines
Là , s'occupant ſans ceſe à pratiquer le bien ,
Du malheureux elle étoit le foutien.
La
DECEMBRE. 1774. 17
La juſteſſe de ſon génie ,
De fon ame là pureté ,
Rendoſent ſa grandeur accomplie.
Majestueuſe ſans fierté ,
Elle étoit d'un abord facile ,
Et ſous ſes douces loix le peuple volatile ,
Ignorant la captivité ,
Vivoit tranquille.
:
:
En mere tendre elle aimoit ſes ſujets.
L'approcher & lui plaire , étoit tous leurs ſouhaits.
Près de l'aimable REINE , un éclatant cortege
Formoit ſa garde & briguoit les honneurs :
Le cygne aufli blanc que la neige ,
Le paon qui mêle l'or aux plus vives couleurs ,
Le merveilleux coq de la Chine ,
>
Le papagalle à robe purpurine ,
Faucons , & vautours , & milans
Moins orateurs que courtiſans ,
A la complimenter épuiſoient leur ſcience ,
Lorſqu'au milieu de ces oiſeaux puiſſfans ,
Un chétif Moineau franc s'avance :
Il oſe faire entendre une timide voix ;
Il oſe célébrer , en l'ardeur qui l'anime ,
Cette Princeſſe magnanime :
Lui , moins que rien , mince bourgeois ,
Tremblant , croit déjà voir ces Meſſieurs les grand-croix
Le terraſſer de leur fierté maligne , 1
Quand , tout-à- coup , une faveur infigne ,
B
18 MERCURE DE FRANCE.
En lui fait renaître l'eſpoir.
Tes chants , lui dit la REINE attendrie & ſurpriſe
Peignent du ſentiment le zèle & la franchiſe ;
Raſſure- toi : tu peux me rendre ton devoir ,
Sans que perſonne en prenne ombrage.
Le coeur fait le ſujet & non pas le plumage,
Compte fur ma protection .
A ce trait de bonté , plein d'admiration ,
Il vole à ſa compagne apprendre l'aventure.
Jugez , s'il doit être applaudi.
Le ſuccès le rend plus hardi ;
Bravant des envieux & la rufe , & l'injure ,
Il chante ſon bonheur dès la pointe du jour ;
Et les échos répetent tour- à-tour :
Vive la REINE du bocage :
Le coeur fait le ſujet & non pas le plumage.
Par M.le Chevalierde Berainville.
LE DUEL. Conte moral.
MELCOUR : fut privé de ceux à qui il
devoit le jour , dans un âge où il ne
pouvoit fentir toute l'étendue de cette
perte. Un de ſes oncles le retira chez lui :
le fit élever avec ſon fils ; & prit le plus
DECEMBRE. 1774- 19
grand ſoin de leur éducation.Florainville
& Melcour , unis par les liens du ſang
le furent bientôt par ceux de l'amitié ,
que l'habitude de vivre enſemble augmenta
de plus en plus. Leur naiſſance les appeloit
au ſervice ; dès qu'ils eurent l'âge
requis pour y entrer , on leur obtint de
l'emploi dans le même Régiment. Florainville
avoit toujours fui l'étude. La
diffipation qu'entraîne l'état militaire , en
temps de guerre principalement , & nous
y étions alors , ne contribua qu'à l'en
éloigner davantage. Pour Melcour , il
joignoit à beaucoup d'eſprit l'envie de le
cultiver. Ses occupations avoient été fagement
dirigées ; un caractere honnête ,
- doux , ſenſible , compatiſſant , & des ré-
-flexions profondes , lui firent abhorrer
fur toutes choſes la criminelle pratique
du duel , trop en vogue dans le temps
qu'il commença à ſervir.
La différence des goûts diminua peuà-
peu l'intimité qui étoit entre ces deux
-jeunes gens. L'amour du plaiſir aveugla
Florainville : il ſe dérangea ; ſes dettes
s'accumulerent. Melcour le plaignit ,
- l'aida de ſa bourſe , & chercha à le re-
* tirer du précipice où il alloit ſe plonger.
Il lui repréſenta combien ſa conduite l'a
B2
20 MERCURE DE FRANCE,
viliſſoit aux yeux des gens ſenſés ; ceux
même , lui diſoit- il , qui applaudiſſent à
préſent à vos foibleſſes , feront les premiers
à vous accabler des railleries les
plus piquantes , dès qu'ils vous verront
fans reſſource. Ils ſe diſent vos meilleurs
amis ; vous les croyez.... Ils vous ont
éloigné de moi ; ils m'ont peint à vos
yeux fous les traits les plus défavorables ;
& s'ils ne ſont point parvenus à éteindre
l'amitié que vous m'avez jurée , au moins
l'ont - ils affoiblie .... Les monftres ! ils
favent combien ma tendreſſe pour vous:
eſt ſincere : ils font inſtruits des ſoins
que j'ai pris juſqu'ici de vous éclairer
fur leurs perfides deſſeins ; & ils veulent |
m'en punir. O mon ami ! s'ils parvenoient
à m'enlever votre coeur , leur fuccès
ne feroit que trop complet. Mais je
ne vous parle pas ici pour moi ſeul ; mon
cher Florainville ! au nom des ſentimens
qui unirent notre enfance , ne plongez
pas le poignard dans le ſein du meilleur
des peres . S'il étoit témoin des excès auxquels
vous vous abandonnez , il en mourroit
de douleur .
Tout ces diſcours ébranlerent Florainville
: il promit de changer ; mais fes
perfides compagnons de débauche lui pré
DECEMBRE . 1774. 21
fenterent le crime ſous des dehors ſi ſéduiſans
, qu'il fut trop foible pour réfister.
Melcour fachant qu'après avoir
perdu au jeu des ſommes conſidérables ,
il avoit été diffiper ſon chagrin dans un
lieu infame , oſa l'y aller trouver , & lui
rappela avec force ſes devoirs & les
promeſſes qu'il avoit faites de les remplir.
Florainville ne ſe connoiſſoit plus : il
ſe porta contre ſon coufin à ces excès
inexcuſables ; il tira ſon épée. Melcour
refuſant de ſe battre , ce furieux lui tint
les propos les plus inſultans ; dans ſa rage
, il l'eût frappé , ſi quelque reſte de
raiſon ne l'eût arrêté. Son coufin , toujours
auſſi tranquille , ne ſe laiſſe point
émouvoir ; malgré tout ce qui rendoit
Florainville indigne de partager ſa tendreſſe
, il ne vit en lui qu'un parent dont
il étoit l'ami .
Celui - ci ébranlé par cette égalité d'ame
, revient à lui - même. Il a honte de
ſes empottemens : il en demande mille
excuſes . Sa grace étoit dans le coeur de
Melcour : il ne la follicita pas long temps;
mille tendres embraſſemens furent le gas
ge de leur réconciliation.
Un Officier d'un autreRégiment avoit
B 3
22 MERCURE DE FRANCE,
affiſté à leur diſpute: il avoit été témoin
du peu de retenue de Florainville ; & le
flegme reſpectable de ſon couſin lui avoit
paru l'effet de fon peu de courage. Il ne
manqua pas le lendemain d'en faire des
plaifanteries très-fortes ; elles furent entendues
de quelques-uns des camarades
de Melcour . Dans la carriere de l'honneur
, le moindre foupçon paroît injurieux.
On fit les recherches les plus exactes
, & l'on découvrit ceux qui avoient
donné lieu aux propos de toute la garnifon.
On leur fait dire que le Corps a
été infulté en leurs perſonnes , & que
c'eſt à eux à le venger. Ils n'ont pas
même le choix des moyens: ſi ce qu'on
raconte de leur diſpute eſt vrai , ils doivent
ſe battre , ou égorger celui qui a eu
l'audace d'en impofer fur leur compte avec
autant de malignité. Qu'on ſe pei.
gne la fituation de Melcour. Ses principes
lui défendent le duel ; & , s'il cede
aux cruelles volontés de fon Corps , il ſe
trouve réduit à l'affreuſe néceſſité de
plonger fon épée dans le ſein de ſon
femblable , de fon parent , de ſon ami.
Il a beau repréſenter les motifs qui l'ont
guidé , on ne lui répond qu'en déſignant
l'endroit où il doit ſe rendre , & les
DECEMBRE. 1774. 23
armes qu'il doit apporter. Rien n'égale
ſon déſeſpoir, Il ſe retire chez lui ; Flo .
rainville , qui vient le chercher , le trouve
les coudes appuyés ſur une table ; ſes
mains couvrent ſon viſage ; ſes larmes
coulent en abondance ; il n'interrompt
ſes ſanglots que pour répéter le nom de
Florainville. A ce ſpectale , celui - ci ne
ſe poſſedant plus , ſe précipite aux genoux
de fon ami: ſa vue retrace à Melcour toute
l'horreur de fon état , il le repouſſe....
Quoi! dans un moment je dois te poignarder
, & tu t'offres à mes yeux.... Il
tombe dans les bras de ſon couſin; fes
pleurs coulent avec plus de force. O Florainville
! dit- il, d'une voix étouffée , ſi
-ma main t'arrache la vie , je ne te furvivrai
pas. Que dirai je à ton pere ?
Ton pere , hélas ! il n'a donc pris tant de
foin de mes premieres années , que pour
me voir teint du fang de ſon fils.... O
malheureux vieillard ! quel que foit le
fuccès de cet horrible combat , il ſera
pour ton coeur paternel une ſource de
larmes.
...
Dans ce moment quelques Officiers
forcent la porte : ils viennent pour avertir
Melcour qu'il ne peut ſe faire attendre
plus long - temps ; que c'eſt donner
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
lieu de foupçonner ſa valeur. Quel affreux
moment ! ces deux amis ſe tiennent étroitement
embraſſés. Ils ne répondent que
par des fanglots.
Cependant Florainville , chez qui le
cruel honneur parle encore plus haut que
l'amitié , rompt le premier ce douloureux
filence. Il ſe leve , tend les bras à Melcour
qu'il n'oſe regarder. -Alors celuici
: Quoi ! tu veux , barbare , que j'aille...
Non , cruels , non ; que vos vains préjt -
gés me déshonorent; j'y confens. Je re
ſerai point homicide... Vous voulez ma
mort , eh bien ! venez vous-mêmes m'arracher
une vie que je déteſte. Il ſe leve ,
ſe promene à grands pas ; m'armer contre
Iui , s'écrie- t- il? Florainville , je te verrai
expirer de ma main... & ton pere...
il me redemandera ſon fils... -Où eſt
mon fils ! où eſt mon fils ! & je ferai
couvert de ſon ſang... - Quel crime
avoit il commis pour que ton bras ...
Aucun , aucun ; ô mon ſecond pere !
la vengeance ne m'a point égaré.... C'eſt
en nous embraſſant que nous avons tourné
nos épées l'un contre l'autre.... Un
barbare préjugé m'a aveuglé : il eſt tombé
ſous mes coups , victime d'un faux
honneur.... Non... non , o Florainville !
-
...
DECEMBRE. 1774. 25
-
A ces mots , il ſe jette ſur ſon coufin
le ferre étroitement contre ſon ſein.
Je ne ſerai point ton aſſaſſin , non ... Et
vous , retournez vers ceux qui vous ont
envoyés ; dites- leur que Melcour préfere
un prétendu déshonneur à un crime ...
au plus affreux des crimes .... Son fort
eſt décidé par cette réponſe. Ses camarades
viennent lui annoncer , avec tous
les témoignages d'un ſincere regret , qu'il
ne peut plus être membre du Corps ,
puiſqu'il a refuſé de ſe battre. Qu'on ſe
peigne Florainville écoutant cet arrêt.
C'eſt lui qui a plongé Melcour dans cet
abyſme de maux . Le déshonneur de fon
couſin eſt l'ouvrage de ſes déréglemens.
Tout ne fait qu'augmenter ſon déſeſpoir.
On en craignoit les ſuites ; on l'arrache ,
malgré lui , à cette ſcene de douleur.
Melcour , reſté ſeul , ne balança pas
long - temps ſur le parti qu'il devoit prendre;
il ne retourna pas dans ſa province
pour efſſuyer des mépris qu'il n'a pas
mérités. En attendant que fa malheureuſe
aventure y ſoit oubliée ou préſentée ſous
ſon véritable point de vue , il va chercher
à perfectionner, par ſes voyages ,
les connoiſſances qu'il poſſede. Dans la
nuit même , il fait tout préparer pour
B5
2б MERCURE DE FRANCE.
ſon départ , écrit une lettre à fon coufin ,
dans laquelle il indique les moyens de lui
faire pafler fes revenus , dont fon âge lui
permet de difpofer. Il inſtruit Florainville
de ſes projets de voyage,,, Quant
ود
ود
و د
و د
"
"
à vous , ajoute - t - il , apprenez notre
fort à mon oncle ; qu'il ſache qu'on a
voulu me forcer à vous égorger , qu'il
en frémiſſe ! & fi ces barbares , dont
,,on faux honneur est le ſeul guide , me
croient indigne de fervir mon Roi ,
qu'au moins votre pere applaudiſſe aux
efforts courageux que j'ai faits pour
nous épargner un crime .... Quelle
,, leçon .... vous en profiterez , ô mon
cher Florainville ! déjà votre aveugle
ment a ceſſé .... Aimez- moi , aimezmoi
toujours ! & fi vous m'avez rendu
votre coeur , gardez vous de me croire
malheureux. "
و د
و ر
"
و د
"
ود
ود
Dès la pointe du jour , il part , accom
pagné d'un ſeul domeſtique. Il avoit fait
trois ou quatre lieues , lorſqu'il apperçut ,
à quelque diſtance du chemin , un parti
ennemi ſur le point de mettre en dés
route un Corps moins conſidérable des
nôtres. Il ne peut voir des François près
à être vaincus , fans brûler de les ſecourir
, la grandeur du danger diſparoît à
DECEMBRE. 1774. 27
fes yeux , & , n'écoutant que la gloire ,
ce même Melcour , de la valeur duquel
ſes camarades ont ofé douter , vole ſur
le champ de bataille , fait des prodiges ,
enleve un drapeau aux ennemis , & les
François font vainqueurs.
L'Officier général qui commandoit ce
détachement , enchanté de la bravoure du
jeune inconnu , le prie avec inſtance de
Jui dire ſon nom. Je me ferai connoître
dans un inſtant , Monfieur , lui réponditil
; mais permettez que je vous demande
quelle eſt votre deſtination actuelle.
- Je vais prendre le commandement
de la garniſon voiſine (c'étoit celle d'où
Melcour venoit de fortir). Eh bien ,
j'aurai l'honneur de vous y accompagner
, & c'eſt - là que je veux recevoir les
éloges que votre bonté daigne me prodiguer.
Ils arrivent. Monfieur , lui dit Melcour
, la feule grace que je vous demande,
c'eſt de convoquer chez vous les Officiers
du Régiment de *** (celui qu'il a quitté).
Ils ſe raſſemblent. Melcour paroît.
Reconnoiſſez , Meſſieurs , leur dit - il , la
victime infortunée d'un faux honneur
qui vous rend injuftes & cruels , & auquel
cependant vous facrifiez preſque
28 MERCURE DE FRANCE .
1
tous. Parce que j'ai refuſé de tremper
mes mains dans le ſang d'un parent dont
je ſuis l'ami , & qui effaça la faute la
plus légere par les larmes du plus fincere
tepentir ; parce que j'ai écouté la voix de
'humanité & de la religion , parce que
j'ai reſpecté les loix de l'Etat , vous m'avez
jugé indigne de porter les armes
pour ma patrie. Les préjugés vous ont
aveuglés : vous n'avez pas craint de m'accufer
de lâcheté ; je me ſuis vengé de
cette accuſation injurieuſe , & ce drapeau
que j'ai enlevé aux ennemis de mon Roi
rend un témoignage aſſez glorieux de ma
valeur. Tous ſes camarades l'entourent ,
l'embraffent , & réparent , par les éloges
qu'ils lui prodiguent & par les excuſes
qu'ils lui font , le ſoupçon odieux qu'ils
avoient ofé former contre lui.
Le Général étonné , attendri de la grandeur
d'ame que vient de déployer Melcour
, le preſſe de reprendre fon rang , en
attendant qu'il puiſſe rendre compte au
Miniſtre d'une auſſi belle action . Melcour
cede à ſes inſtances , unies à celles
des Officiers de fon Corps ; acceptez , lui
dit l'Officier général , l'emploi dont on
vouloit vous priver hier , comme un
aveu tacite de l'injuſtice du préjugé qui
DECEMBRE. 1774. 29
vous condamnoit , & puiſſe votre exemple
, Monfieur , le déraciner entiérement.
Puis ſe tournant vers les Officiers
qui l'entourroient: Ce vertueux jeune
homme vous apprend à ne pas accufer de
lâcheté celui qui , fidele aux loix du véritable
honneur & de la patrie , refuſe
d'être un vil meurtrier ; revenez , Mesſieurs
, de la funeſte erreur qui vous fait
voir l'homme vraiment courageux dans
celui qui ne craint pas d'égorger fon
ſemblable pour laver un injure. Reconnoiſſez
- le plutôt dans celui dont l'ame
eſt aſſez grande pour renoncer au plaifir
de la vengeance; remettez déſormais à
un jour de bataille à vuider vos querelles
particulieres. Que vos triomphes ſur les
ennemis de l'Etat ſoient le ſupplice de
celui qui vous aura offenfé ; ou ſi l'inſulte
que vous avez reçue l'exige , que
les loix impriment à votre adverſaire
une tache ineffaçable ; livrez le à l'opprobre
public : mais que tous vos éloges
foient réſervés à Melcour , & à ceux
qui auront la magnanimité de ſuivre
l'exemple qu'il nous a donné en ce
jour.
Pendant toute cette ſcene , qu'on ſe
peigne les tranſports de Florainville
30 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ſe le repréſente tenant ſon coufin
étroitement ferré contre ſa poitrine ,
l'arroſant des larmes délicieuſes de la
joie. C'eſt dans cet heureux moment
qu'il abjure ſes fatales erreurs; & fidele
cette fois aux promeſſes qu'il a faites
il n'eſt pas beſoin de dire qu'il mérita ,
ainſi que ſon vertueux ami , d'être élevé
aux premiers grades du militaire.
Par M. L. A. M. de C.
PHILIPPE ET ASTER.
39
Fable imitée de l'Allemand.
si
MONON enfant , fois imbécile ,
Diſoit à fon fils Alain
Madame Angot , femme habile ,
Qui ſavoit manger ſon pain :
„ Mon enfant , fois imbécile ,
» Et tu feras ton chemin..
» L'eſprit nuit à la fortune;
" Et la fortune à l'eſprit :
La ſcience eſt importune ,
„ La bêtiſe réuffit.
Elle n'offuſque perſonne ,
vsBt va , fans qu'on la foupçonne
,
DECEMBRE 1.774 3
Clopin , clopant , droit au but :
»L'eſprit , c'eſt tout le contraire :
„ Inſpir par Belzébut ,
Il ne cherche qu'à mal faire.
» Souvent , aux dépens d'autrui ,
Il fait briller la ſcience :
On en plaiſante aujourd'hui ;
3,Mais demain l'on s'en offenſe ;
„ Et toujours les traits qu'il lance
» Se retournent contre lui.
„Crois- moi , l'eſprit n'eſt utile
, Qu'à faire mourir de faim :
„Mon enfant , ſois imbécile ,
„ Et tu feras ton chemin".
Le bon ſens ! la brave Dame
Connoiſſoit bien fon Paris !
Pour prix de ſes bons avis ,
Le ciel veuille avoir fon ame;
Le trait ſuivant fera voir
Qu'elle avoit raiſon ſans doute 8
Souvent , ſouvent il en coute
A qui ſe fait trop valoir.
1
1
T
1
Voulant punir les peuples de Méthone
De l'infraction d'un traité ,
Philippe venoit en perſonne
* Rei de Macédoine , pere d'Alexandre le grand
32 ンMERCURE DE FRANCE.
Pour ſe venger de leur témérité :
Les murs bloqués , deux vaſtes brèches
Promettoient au héros un triomphe certain :
Savant dans l'art de décocher les fleches ,
After lui vint offrir le ſecours de ſes mains .
Il ſe vantait , plein d'aſſurance ,
D'arrêter dans leur vol les plus petits oiſeaux ;
ود Quand nous ferons la guerre aux étourneaux.
Lui ' dit en riant le héros ,
" Nous éprouveron's ta vaillance ".
Le mot étoit plaiſant ; il pétilloft d'eſprit ,
Et paroiſſoit meilleur , car un Roi l'avoit dit.
After , piqué , ſe jeta dans la ville ,
Encouragea le citoyen ,
Fit réparer les murs , & travailla ſi bien ,
Qu'il rendit du vainqueur le courage inutile
Et fit que ſes ſuccès n'aboutirent à rien.
Ce n'en fut pas affez pour ſa vengeance ,
Le voilà qui décoche un trait
Sur lequel il grava ces mots pleins d'arrogarice ?
A l'ail droit de Philippe , &le creve en effet,
Philippe , outré de l'inſolence ,
S'arme à ſon tour d'un trait , & le lui lance ,
Avec ces mots qui valoient bien les ſiens :
১৯ Isu
Si
• Il étoit citoyen d'Olynthe , ville de Macédoine. Le
trait ſuivant eſt vrai : Plutarque en fait mention dans lå
vie de Philippe.
DECEMBRR. 1774. 33
Si Philippe à ſon joug foumet les Méthoniens
,, After ſera pendu ; qu'il fonge à ſa défenſe."
Après avoir vainement combattu ,
Le peuple fit ſa paix aux dépens de l'Athlete
Qui l'avoit fi bien défendu :
L'Arbalétrier fut pendu ;
Mais le Roi paya cher ſa vengeance indiſcrette.
Grands , ſachez qu'il n'eſt point de petits ennemis :
Et vous , petits ,
Apprenez que l'arrogance
Dépoſe contre celui
Qui veut écrafer autrui
Sous le poids de ſa vengeance.
Par M. Willemain d'Abancourt.
I
LES DEUX RENARDS.
Fable.
-L faut avoir grand ſoin de traiter ſon ſemblable
Comme on veut en être traité :
Vieille morale ! oui ; mais ſa vétuſté
Ne la rend pas moins reſpectable.
Vivant pour ſoi , ſe moquant des égards ,
Libre du joug de la férule ,
يدا
Certain Renard ſans moeurs , & furtout ſans ſcrupule,
Bref , l'Alexandre des Renards ,
Voloit à toutes mains , pilloit de toutes parts
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Et fur les bonnes gens jettoit du ridicule.
Or il advint que l'égrillard ,
Un certain jour qu'il étoit en maraude ,
(Ces Meffieurs- là ne vivent que de fraude) ,
Vit un de ſes voiſins pris dans un traquenard ,
Et qui , plus honteux qu'un caffard
Qu'on auroit démaſqué , détournant le regard ,
Reffſentoit , ſans mot dire , une alarme un peu chaude.
Qu'eût fait tout honnête Renard
Dans une telle circonstance ?
neût ſauvé ſon frere , & béni le haſard
Qui donnoit à ſa bienfaifance
Le moyen d'éclater. Fort bien ! Notre gaillard ,
Tout au rebours , afficha l'importance ,
Fit un très beau ſermon ſur l'inexpérience ;
Et laiſſa ſon voiſin gémiſſant ſous le hart ,
Et mal édifié de ſon peu d'indulgence.
Aquelque temps de-là l'orateur eut ſon tour :
Il ne put échapper à maintes embuscades
Qu'on lui tendit dans maintes baffe - cours :
Il vit paffer maints & maints camarades
Qui , ſans le ſecourir , firent maintes gambades ,
Et lul donnerent maints bonjours .
Ce n'étoit pas fon compte : il avoit tout à craindre;
Et contre les Fermiers peſtoit de tout fon coeur :
Voilà qu'il apperçoit , pour l'achever de peindre ,
Ce Renard qu'il avoit bravé dans ſon malheur ,
Qui de ſes procédés avoit tant à ſe plaindre ,
Et qu'il croyoit ſans doute , ainſi que mon lecteur ,
Defcendu chez les morts , ou du moins mis en cage ,
Et fervant de jouet aux enfans du village.
---
DECEMBRE.I
35 1774.
1
Il s'étoit échappé , je ne fais trop comment
Mais au ſurplus cela n'importe guere :
Il s'étoit échappé, c'eſt le point important. 工
Oh ! oh ! dit- il, en voyant ſon confrère "
Qui vouloit l'éviter ; ,, Eh ! notre ami , vraiment ,
,, La rencontre eſt bien finguliere .
,, Comment ; c'eſt vous ! mais rien n'eſt plus plaiſants
ود Eh bien? qu'en dites-vous , compere? ...
,, Le gîte eſt-il paſſable ? en êtes - vous content?.
Le jour paroit : je vais, rentrer dans ma rannieresti
» Adieu ; portez-vous bien ... J'ai pitié cependant
ود
5
وو De l'excès de votre miſere ;
,, Et , pour cette fois feulement
» Je veux bien vous tirer d'affaires
of
Bois Do
La leçon eſt complette , & vous rendra prudent.
,, Je pourrais à mon tour vous envoyer aux piautres ;
Mais j'aime beaucoup mieux vous mettre en libertés
,, Allons ; tirez de ce côté ; ود
Et n'oubliez jamais qu'il faut traiter les autres
Comme on en veut être traité" s
Rat is mimer
C
36 MERCURE DE FRANCE.
L'ANE
LE LION & LANE
Fable..
'Ane un jour s'aviſa d'inſulter le Lion,
Et même s'emporta juſques à la menace ;
Le Roi des animaux pouvoit de fon audace
Punir le pénaillon ;
Mais il ſe contenta de lui céder la place .
C'eſt ainſi qu'un héros punit un fanfaron. 1
Par le même.
A M. le Chevalier de St H.... ancien Capitaine
de Chavalerie, lors de son aſſo
ciation à l'Académie de M...
QUEUE ta muſe ſait me plaire ,
Elle a l'éclat du printemps :
Ingénieuſe & légere ,
Que ſes attraits ſont touchans l
DECEMBRE. 1774- 37
Qu'à cette muſe charmante
Je voudrois offrir de voeux ;
Si je l'avois pour amante ,
Quemon fort feroit heureux !
3
Du. Tarn le charmant rivage
Eſt orné de mille fleurs ;
Et ta muſe offre l'image
De leurs brillantes couleurs.
Palemon &ſa Najade
L'invoquent dans leurs concerts
Le Sylvain & ſa Driade
Dans leurs bois chantent ſes vers
La Bergere devient tendre :
L'onde à regret fuit fes bords ,
Quand ta muſe fait entendre
De ſa lyre les accords.
Le ſentiment fuit ſes traces ,
Et le goût eft fon amant ;
Eglé defire ſes graces
Pour rendre Miſis conſtant.
Jé
Que de fleurs pour elle écloſes
Dans les jardins d'Apollon !
Elle couronne de rofes
Le moderne Anacreon .
7
1
A
:
C3
MERCURE DE FRANCE.
Afa grace naturelle
Flore prête ſes atours ;
Et comme elle est immortelle,
Saint H.... vivra toujours.
Par M. de C. aſſocié de l'Académie
: littéraire de M ...
LA VIEILLE qui devide un chèeveau .
Fable...
UNE Vieille , qui n'y voit goutte ,
Tenant un fil entortillé ,
D'un écheveau bien embrouillé ,
Tâchoit de démêler la route ;
Bon Dieu ! que de maux ici bas
:
!
७७ R.I
T
Nous éprouvons tous,diſoit - elle !
Et la voilà qui pouſſe des hélas ,
Tant que fon écheveau lui - même en étoit las .
Tais - toi , vieille ſempiternelle ,
Lui dit - il ; calme ton chagrin : 1
Sans murmurer , acheve ton deſtin ;
Que l'eſpérance te ſoutienne ;
ad
1
ン
1
T
De mon fil doucement cherche à trouver la fin ,
Et fonge fur - tout à la tienne.
Par M.le Clerc de la Motte, Chev.
de St Louis. T
DECEMBRE. 1774. 39
A Monsieur DE LACOMBE.
Je m'imagine , Monfieur , que c'eſt dans
un livre auſſi décent & auſſi public que
le Mercure , que l'on doit dépoſer particulièrement
ce qui peut devenir utile aux
moeurs par la réflexion. Un conte où
l'on repréſenteroit un fat débitant à une
femme les plus impertinens propos , &
parvenant au but qu'il ſe propoſe par ce
moyen malhonnête , un tel conte y feroit
mieux placé que beaucoup de choſes qui
ont acquis du temps le droit d'y trouver
place. J'ai l'honneur de vous adreſſer une
converſation où vous trouverez la fatuité
triomphante , & la foibleſſe juſtifiant ſon
infolente audace , par la plus indulgente
facilité. Aſſurément , Monfieur , pour
peu qu'une femme réflechiſſe , elle fera
choquée d'un défaut de dignité qui compromet
tout fon ſexe ; & rien n'eſt plus
propre à fortifier les principes que ce qui
peut humilier l'amour propre. J'ai écrit
cette converſation ſous la dictée d'un des
deux interlocuteurs. Vous jugerez que
je la dois à celui des deux qui peut plus
C4
40 MERCURE DE FRANCE,
raifonnablement s'en vanter ; il me par-
Connera une indifcrétion qui s'accorde
très - bien avec le motif qu'il eut en me le
communiquant.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DE BASTIDE.
CONVERSATION.
LA COMTESSE , LE CHEVALIER.
LE CHEVALIER.
PARDON , Madame , de ma négligence
& de mon négligé. Je viens de me rappeler
le billet que vous me fîtes l'honneur
de m'écrire hier ; & je vole à vos ordres ,
tout préoccupé de ma faute.
LA COMTESSE.
Cette faute , Monfieur , ſeroit rachetée
par l'aveu , s'il s'y mêloit quelque regret.
Mais je crois que vous connoiffez
peu l'honnêteté de ce ſentiment.
LE CHEVALIER.
Seroit - ce par qu'il eſt honnête , que
DECEMBRE. 1774. 41
je ne le connoîtrois pas ! ... Vous voulez
bien que je vous interroge ſur la
penſée , avant de répondre à l'expreſſion.
LA COMTESSE.
Je ne m'explique jamais , Monfieur ,
que lorſque je crois n'avoir pas été entendue.
LE CHEVALIER.
Trouvez - vous plus d'honnêteté que
vous ne daignez m'en croire , dans la
violence de ce difcours ? Il ne me reſte
plus qu'à vous demander ſi c'eſt pour
me le faire entendre que vous m'avez
écrit un billet ſi preſſant.
LA COMTESSE.
Terminons , Monfieur , ce long préambule.
Je vous ai engagé à me voir , parce
que je voulois me plaindre d'un propos
aſſez hardi que depuis huit jours vous
répétez à tout le monde. Vous avez la
témérité de dire , par - tout , que la maniere
dont je vous traite n'eſt qu'une apparence
; que je vous diftingue malgré
moi ; & qu'au premier jour , le dépit
de ſentir ma foibleſſe me livrera à tout
votre empire.
C5
42 MERCURE DE FRANCE,
LE CHEVALIER.
Oui , Madame , j'ai ce préjugé flatteur;
j'ai tenu ce propos fingulier ; & je
vous avoue que , lorſque j'ai lu votre billes
, j'ai cru que j'allois être juſtifié.
LA COMTESSE .
Je me modere , Monfieur , par étonnement.
A peine je puis concevoir qu'il
y ait un homme capable d'un tel excès
d'audace.
LE CHEVALIER .
Je vous jure , Madame , qu'il n'y a
point d'audace en ceci. Le reproche peut
étre fincere ; vous pouvez être à mon égard
dans la fécurité la plus profonde ;
mais ma prévention n'en eſt pas moins
fondée: je lis mieux dans votre coeur
que vous - même.
LA COMTESSE.
Dans mon coeur ! il pourroit renfermer
des ſentimens auſſi humilians pour moi !
LE CHEVALIER.
Ils ne font point humilians , & ils exisDECEMBRE.
1774. 43
tent. S'ils pouvoient être ce que vous
dites , ils en deviendroient plus vifs.
Vous ne connoiſſez point le caprice de
l'imagination: heureuſement pour vous ,
je mérite l'honneur que vous croyez
me refuſer.
LA COMTESSE après une pause.
Voudriez - vous , Monfieur , me mettre
à portée de raiſonner paiſiblement
avec vous , par des diſcours un peu
moins extraordinaires ?
LE CHEVALIER.
Très - volontiers. Il s'agit de m'expliquer
mieux , & non de dire moins. Mais
quand je veux bien prendre la peine de
raiſonner méthodiquement ſur des choſes
qui , au fond, ne font que des bagatelles
, aurez - vous la bonne foi de convenir
de l'effet inévitable que produiront mes
raiſonnemens ?, }
LA COMTESSE.
Je crains, Monfieur , de n'avoir que
trop de motifs pour en convenir. Je
vous confeille de douter de votre victoire
, beaucoup plus que de ma franchiſe.
:
14 MERCURE DE FRANCE.
:
LE CHEVALIER.
Pourquoi ce ton d'injure & de ſupériorité
? Il décele une prévention qui
peut me rendre vos aveux très - ſuſpects.
L'équité s'exprime autrement.
LA COMTESSE .
Je vous promets d'en avoir. L'amourpropre
même m'y engage. Je ne ſerois
pas flattée de ne prononcer contre vous
qu'un jugement qui vous laiſſeroit des
reſſources .
LE CHEVALIER...
Me voilà diſpoſé à combattre ; il ne
s'agit plus que de vaincre ; & rien n'eſt
plus facile. Je vais remettre ſous vos
yeux tous les ſujets de la difpute. J'ai
dit que je ne vous déplaifois pas ; & que
vous n'étiez pas fincere quand vous paroiffiez
me haïr : j'ai dit que mes discours
n'étoient point audacieux , & qu'il
n'étoit pas certain que vous les trouvaffiez
tels , malgré l'air de mépris qui
ſe mêloit au reproche que vous m'en
faifiez : j'ai dit que les ſentimens, que,
je vous ſuppoſois pour moi ne pow
DECEMBRE. 1774 45
voient être humilians pour vous : j'ai dit
que s'ils pouvoient l'être , ils en deviendroient
plus vifs: j'ai dit enfin que je
vous méritois ; & c'eſt ce que vous m'avez
pardonné le moins.
LA COMTESSE.
La récapitulation eſt très exacte. Si
votre bonne - foi n'étoit pas une conféquence
de votre témérité , elle pourroit
m'arracher des complimens.
LE CHEVALIER.
Qu'elle en obtienne ou non , elle existe
, & doit me faire , malgré vous , quelque
honneur dans votre eſprit. Mais
vous vous exprimez encore d'une maniere
ſi peu honnête & ſi tranchante ,
que je vois qu'il eſt inutile que j'explique
mes idées. Ce ſeroit accumuler vos
torts. Je garderai pour moi l'opinion
que j'ai de mes avantages. Je vous dirai
d'ailleurs qu'il m'eſt , au fond , fi indifférent
que vous conveniez de vos fentimens
& de la vérité de mes maximes ,
que c'eſt m'épargner une peine que de me
réduire au filence.
46 MERCURE DE FRANCE .
LA COMTESSE.
Il faudroit que mes expreſſions fusſent
bien choquantes pour juftifier la
violence des vôtres. Si je ne me trompe ,
vous voulez me dire que l'impreſſion
que font fur vous mes charmes , reſſemble
à l'opinion que vous avez de mon
eſprit.
LE CHEVALIER.
1
Ce feroit une impertinence, & je me
reſpecte trop pour en dire. Voici exacte
ment ma penſée. Vos charmes & votre
eſprit ne vous feront jamais conteſtés par
perſonne ; mais , quoique jolie & quoique
ſpirituelle , vous n'obtenez de moi que
l'hommage que vous êtes en droit d'attendre
de tout le monde.
LA COMTESSE.
C'eſt à dire , Monfieur , que ma figure
n'a pas l'honneur de vous plaire. Cet
aveu malhonnête confirme l'opinion que
j'avois de votre caractere ! Quoi ! c'eſt
d'une femme qui ne vous inſpire rien
que vous avez la témérité de croire & de
répandre que vous avez touché le coeur !
DECEMBRE. 1774. 47
LE CHEVALIER.
Oui , Madame ; & je ſens que cette
femme n'expliquant pas bien ma penſee ,
doit me faire peu de grace dans ſes réflexions
; mais elle peut trouver mon
aveu moins offenfant, ſi elle conſent à
mieux connoître le motif de mon indifférence.
J'ai oſé dire que vous aviez du
goût pour moi. Il ſemble que je n'ai pas
dû me permettre cette penſée , fans me
croire engagé au retour le plus tendre.
Je ſuis coupable envers vous , ſi je vois
mon bonheur avec le coup- d'oeil de l'ingratitude:
mais les motifs font le crime
ou l'excuſe. Jolie & coquette , j'ai craint
de vous aimer; j'ai craint de me faire
une trop haute idée du coeur que j'avois
touché ; j'ai voulu ne voir que de la
fantaiſie dans un penchant dont je devois
me défier. Ainsi , mon indifférence n'eſt
que de la raiſon; & mon aveu , bien expliqué
, n'eſt plus que l'expreffion d'un
coeur affligé de ne pouvoir vous rendre
juſtice qu'en réſiſtant à ſes propres deſirs.
LA COMTESSE.
Je doute que ce foient là vos vérita
48 MERCURE DE FRANCE:
bles diſpoſitions. S'il étoit vrai qu'elles
euſſent influé ſur l'expreſſion que je vous
reproche , le dépit l'eſût accompagnée :
vous m'auriez laiſſé voir , malgré vous ,
le regret de n'avoir que des choſes défagréables
à me dire , quand vous me
ſuppoſiez des idées plus tendres. On
peut réſiſter par raiſon à la beauté qu'on
intéreſſe ; mais lorſqu'on lui apprend
qu'on ne veut pas ſe rendre à ſes voeux ,
le coeur eſt toujours trahi par le regret
d'avoir à ſe défendre , & l'aveu devient
ſouvent un hommage.
LE CHEVALIER.
Je conviens de ce que vous dites ; &
je vais y gagner. Vous n'avez donc pas
vu l'air que j'avois quand j'ai oſé m'expliquer
? Vous étiez bien diſtraite. Je
veux croire , pour un moment , que rien
ne marquoit en moi le dépit ou la douleur:
mon expreſſion ne ſuffiſoit- elle pas
pour me trahir ? Dit-on jamais à un jolie
femme , à qui l'on croit plaire , qu'on
eſt indifférent à ce qu'on lui inſpire ,
fans avoir des motifs ſouvent plus flatteurs
qu'un aveu ? Il n'y a rien d'expresfif
que ne ſignifie un pareil propos , lorsque
cette femme eſt coquette.
DECEMBRE. 1774 . 49
1
LA COMTESSE-
1
J'en conviens à mon tour ; mais vous
ſuppoſez une coquetterie décidée ,& une
connoiſſance abſolue de ce défaut dans
l'objet à qui on le reproche. N'ayant ni
l'une , ni l'autre , je n'ai pas dû vous
chercher une excuſe que vous n'avez
pas en effet.
LE CHEVALIER.
Que je n'ai pas , Madame ! Voudriezvous
bien me dire s'il feroit poſſible que ,
voyant vos attraits & vos diſpoſitions
pour moi , je n'euſſe , dans un tête- à- tête,
que le coupable deſſein de vous offenfer?
On peut ſuppoſer de la fingularité
dans un homme; on doit craindre même
de l'excuſer trop aiſément pour peu que
l'on ait vu les ridicules & les défauts
impertinents dont ſon ſexe tire aujourd'hui
vanité : mais il y a une bizarrerie
& une groſſiéreté qui ne font point dans
la nature , & c'eſt aller trop loin que de
la ſuppoſer , ſans les plus fortes apparences
. Pour peu que vous euffiez jeté
les yeux fur vous-même , vous vous épargniez
la plus grande injustice à mon
égard.
D
$50 MERCURE DE FRANCE.
LA COMTESSE .
Mais jene vois pas en moi cette coquet .
terie fur laquelle vous vous appuyez. Il
faudroit qu'elle fût extrême , pour aider
à vous diſculper. Je ne diſconviens pas
qu'un deſir afſſez vague de plaire a pu
tromper quelquefois les indifférens fur
mon compte : c'eſt un air , une mode .
une convention , une apparence impoſante
; mais il me semble que les yeux de
l'intérêt ne doivent pas voir comme ceux
de l'indifférence ; & vous m'auriez sûrement
mieux définie , ſi vous aviez eu le
penchant dont vous avez le courage de
former votre excuſe.
LE CHEVALIER.
Je puis répondre aisément à tout , fi
vous voulez m'entendre. Dans ces fortes
d'entretiens , on dit beaucoup de choſes
inutiles ; il ne faut qu'un mot , & je le
prononce. Vous doutez de ma ſincérité ,
&je n'ai pas plus de confiance en vous .
Malgré ma prévention , je vous déclare
que je vous adore. Voyez comment vous
voulez vous tirer de-là ?
?
DECEMBRE. 1774. 51
LA COMTESSE , après une pause.
Nous voilà bien loin du point d'où
nous ſommes partis. Méritez - vous que
j'oublie les torts ſur lesquels je vous interrogeois
?
LE CHEVALIER.
J'oſe en répondre , & vous m'en
croyez . Voyez combien il eſt plus doux
de s'entendre que de s'accuſer ? Nous (
étions dans le chaos: la lumiere vient
de paſſer dans notre ame.
LA COMTESSE .
Croyez que la coquetterie ne fut qu'un
rôle impoſé par l'uſage; il finit aujourd'hui
. Vos ſoins feront l'unique hom
mage qui pourra me toucher.
LE CHEVALIER.
Ce mot flatteur renferme tous les
- biens . Entendre votre aveu , c'eſt obte-
- nir votre main ; il ne me reſte plus qu'a
la mériter.
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMMES imitées de Martial .
Ad Sextum. Ex lib . 2.
SEXTE, nihil debes ; nil debes , Sexte , fatemur :
Debet enim , fi quis folvere , Sexte , poteft.
Oh ! j'avois tort , ami Valere;
Tu ne dois rien , la choſe eſt claire ,
Oui j'avois tort , & j'en conviens ;
Qui ne peut payer ne doit rien.
In Mamercum.
Nil recitas , & vis , Mamerce, poëta videri.
Quidquid vis esto , dummodo nil recites .
Tu ne lis tes vers à perſonne ,
Et tu veux le titre d'Auteur.
Ah ! Dorante , à ce prix flatteur
Très - volontiers je te le donne .
In Baſſam. Ex lib. 5.
Dicis fermosam , dicis te Baſſa puellam.
Iſlud quod non eft , dicere Baſſa folet.
:
Life à chacun dit ici bas
' DECEMBRE. 1774.- 53
Et qu'elle eſt belle & qu'elle eſt ſage ;
Mais chacun fait que fon uſage
Eſt de dire ce qui n'eſt pas .
In Fauſtum . Ex lib . 11 .
Nefcio tam multis quid fcribas , Fauste , puellis :
Hoc fcio quod fcribit nulla puella tibi.
Damon , je ne fais entre nous
Ce que tu peux écrire à tant de belles :
Ce que je fais , c'eſt qu'aucune d'entr'elles
Ne répond à tes billets doux.
+
LA
ANECDOTE.
A divine Antoinette un jour en fon chemin ,
2
Rencontra fillette gentille ,
Portant un potage mesquin ;
Triſte dîner de ſa pauvre famille ,
Qui travailloit au champ voifin.
En queſtionnant la jeune fille ,
La Princeſſe plaint leur deſtin ;
Et du bon Roi Henri montrant le caractère ,
A la pauvrette elle dit auſſi-tôt :
Qu'elle mette la poule au pot.
Par Mlle Coffon de la Creſſonniere..
:
E
D 3
54
MERCURE DE FRANCE.
6
POT - POURRI.
Prédictions pour l'année 1775 .
L
AIR : Jusques dans la moindre chofe.
'HEUREUSE métamorphofe
Qui ſe fera parmi nous !
Bientôt la raiſon diſpoſe
De nos momens les plus doux :
Les Amours feront moins leftes ,
Et l'honneur fera leur loi :
Les Gafcons feront modeſtes ,
Les Normands de bonne - foi .
AIR : Lifon dormoit dans un bocage.
Déſormais ; on verra les filles
Danfer au bal & rien de plus;
La décence dans les familles
Fera revivre les vertus :
Ceſſant enfin d'être coquette ,
La Maman ſe réformera ;
Et le Papa ,
Et le Papa ,
N'entretenant plus de fillette ,
Et le Papa,
DECEMBRE. 1774. 55
Etle Papa ,
L'aura feul & s'en tiendra là .
AIR : Du haut en bas.
Dans ſa maiſon
La Dévote , ſans nul caprice ,
Dans ſa maiſon
Ne fera plus un vrai Démon :
Elle ſe rendra mieux juſtice ,
Et banira tout artifice
De ſa maiſon.
AIR : De Joconde.
Les Médecins feront ſavans ,
Et les Fraters habiles ;
Les Procureurs moins exigeans ,
Les Greffiers plus faciles ;
Les Courtiſans , auſſi bien qu'eux
Seront francs & finceres ;
Les Conimis , moins avantageux ,
Ne s'oubliront plus gueres.
:
AIR : Ne vla-t- il pas que j'aime.
Nos Adonis ne feindront plus
Une tendreſſe extrême ;
Et tout d'abord ils ſeront crus
En diſant : je vous aime.
i
f
D 4
56
MERCURE DE FRANCE.
Nos jeunes Beautés , à leur tour,
Laiſſeront voit leur ame ,
(
Et n'auront jamais de détour
Pour l'objet de leur flamme.
AIR : De la Furſtemberg.
Au beſoin homme à reſſource
L'Intendant
Pour l'argent
:
Sera ſans penchant ,
Et reſpectera la bourſe
Dont il aura le maniement :
D'un intérêt ufuraire ,
Mépriſant l'affreux ſalaire ,
Il ne fera pas
De ſes ducats
Un trafic odieux & bas .
Les opulens Protecteurs
Auront des moeurs ;
Et puis d'ailleurs
:
:
Ils mettront ordre à leurs affaires ,
Et n'emploiront plus
Leurs revenus
En bijoux fuperflus .
AIR: L'amant frivole & volage.
La Coquette , moins volage,
:
DECEMBRE. 1774. 57.
۱
Ne feindra plus de l'ardeur ;
La Prude , modefte & fage ,
Sur la bouche aura le coeur ;
Et la Bergere indifcrete ,
En dépit de ſa Maman ,
N'ira plus au bois feulette
Caufer avec ſon Amant .
AIR : Vous m'entendez bien.
On ne verra plus au Brelan
Un Joueur , affamé d'argent ,
Chaque jour fur la brune ,
Eh bien ?
Corriger la fortune....
Vous m'entendez bien.
AIR : On dit qu'à quinze ans.
Déſormais l'Acteur ,
Loin de trancher des tons d'un Prince ,
Sans air protecteur
Recevra le modeſte Auteur.
Chloé , qu'on vit ſi mince ,
Dans fon éclat , Chloé ſe ſouviendra
Des ſabots qu'en Province
Jadis elle porta;
Et n'attendra pas ,
Pour ſe corriger qu'on la pince ;
A
[
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
Mais dans ſes ébats
Montrera des goûts plus délicats.
:
AIR : Monfieur le Prevét des Marchands.
Et l'égoïfime & l'intérêt
Ne tiendront plus l'homme en arrêt.
Pour leur tendre un bras fecourable
Et verſer ſes bienfaits fur eux ,
Le Richard , devenu traitable ,
Ira chercher les malheureux ,
AIR : Tous les Bourgeois de Chartres .
Dans un cercle de femmes
On ne médira pas :
L'indulgence à nos Dames
:
Prêtera des appas ;
Eh ! quoi de plus charmant qu'une femme indulgente
Qui fait pallier à propos
De ſes rivales les défauts ,
Et craint d'être méchante ?
AIR : Je suis un pauvre Maréchal.
1
Enfin , en dépit des railleurs ,
Je vois régner les bonnes moeurs ,
1
Je vois la vertu triomphante .
!
i
DECEMBRE. 1774 . 59
1
Et l'honneur rentrer dans leurs droits ;
Tandis que le vice aux abois
Tombe avec ſa morgue inſolente .
O Français !
Quel ſuccès !
O Français !
Bon courage !
Confommez unfi bel ouvrage.
AIR : Dans les Gardes Françaises.
Un jeune Prince en France ,
Régnant par la douceur ,
Conduira l'abondance
Sur l'aîle du bonheur :
D'accord avec les graces
Pour anoblir les moeurs ,
Il verra fur ſes traces
S'empreffer tous les coeurs.
:
i
Par M. WWillemain d'Abancourt.
CONSIGNE A MON PORTIER.
DE ma maiſon , gardien fidele ,
Toi , dont les plus riches cadeaux
N'ont jamais corrompu le zêle ,
MERCURE DE FRANCE.
Voici ta configne en deux mots.
Chez moi , ſi l'aveugle Fortune ,
Par hafard , un jour , veut entrer ;
Și l'Ambition importune
Juſques à moi veut pénétrer ;
N'ouvre point : toujours à leur fuite
Sont les crimes & foucis .
Elles mettroient bientôt en fuite
Le bonheur , la paix & les ris .
A la porte s'il ſe préſente
Un bel enfant aux doux fouris ,
Dont la voix eſt intéreſſante ,
Le jeune Amour fils de Cypris ....
Ami , reçois bien ſa viſite :
C'eſt pour notre bonheur commun.
A toute heure ouvre lui bien vîte ,
L'Amour n'eſt jamais importun.
Si la Sageſſe avoit envie
De me parler : fans la chaffer ,
Dis-lui que ton Maître la prie
D'attendre , ou bien de repaſſer ..
T
7
Par M. Maréchal.
1
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Novembre
1774 , eſt la renommée ; celui de
DECEMBRE. 1774. 61
la ſeconde eſt le gant; celuide la troiſieme
eſt remede. Le mot du premier logogryphe
eſt chapelet , dans lequel ſe
trouvent pet , plat , pelle , palet , pêche ,
chape , leche , chat , place , pâte , éclat ,
lacet , cal , étal , placet , pale , cap , alté
& acte ; celui du ſecond eſt fraise , où ſe
trouve frais , frise , ris , air , ire , faie ,
aife , raie , ais , air , aire , ai , as , fer ,
fa, ſi , re , ris , fier , rais , frife ; celui
du troiſieme eft carpe , poiſſon , dans le .
quel on trouve carpe ou poignet , re ,
aper (fanglier ) , cera , pera , rape , pré ,
cap , roc , cap , car , parce (épargnez) , car.
T
ÉNIGME.
our le monde me craint & tout le monde m'aime ,
Je fais beaucoup de mal, mais encor plus de bien.
La nature doit tout à mon être fuprême
Veillant ; mais , quand je dors , je ne ſuis preſque rien.
Je ſuis plus léger que Borée ,
Et cependant je peſe fort
A l'étourdi qui , ſans ſupport ,
Veut me changer de place ou de contrée.
62 • MERCURE DE FRANCE.
Lorsque je veille , on m'apperçoit de loin ;
Si je dors , je ſuis inviſible ;
Ma nature eft indiviſible ,
Et l'on me diviſe au beſoin.
Ce n'eft pas tout , Lecteur ; je n'ai ni dents , ni bouche ,
Si cependant l'on ne me contredit ,
Je mange tout ce que je touche ;
Et plus je mange & plus j'ai d'appétit .
:
Par Mde Dupuis de Ban... Collactane
de Mgrle Comte d'A...
J
AUTRE.
E fuis le bien & la richeſſe
De ceux qui ne poſſedent rien ;
Je ſuis la force & le ſoutien
Du Malheureux dans ſa détreſſe .
Oui , fans moi , d'un bras furieux ,
On le verroit , de ſes jours odieux ,
Terminer le cours déplorable.
Mais au moment où tout l'accable ,
Je parois ; mon aſpect vainqueur
Ramene le calme en fon coeur.
Lorſque l'adverſité te preſſe ,
Lecteur , & que , malgré ſa foi
L'amitié même te délaiſſe ,
DECEMBRE. 1774.- 63
Je reſte ſeule auprès de toi. ۱
Enfin , pour me faire connoître ,
Et te peindre en deux mots mon être ,
Je ne vis que dans l'avenir ;
Qui me perd n'a plus qu'à mourir.
Par M. Compan , avocat
L
AUTRE.
'ON me voit une peau fi fine ,
Un corps fi blanc & fi bien fait ,
Qu'on diroit que mon origine
Eſt quelque choſe de parfait .
Tandis qu'un meuble de ménage ,
Ufé , s'en allant en lambeaux ,
D'une infinité de morceaux ,
Compoſe mon leger corſage.
Je ſuis le pere des traîtreſſes
De qui les appas féduiſans
Perdent les malheureux Amans
Qui les choſiſſent pour Maîtreſſes .
C'eſt s'expliquer trop nettement ,
Lecteur , peux- tu me méconnoître ,
Surtout en me voyant paroître
Et te parler ſi clairement .
Par M. Lavielle , de Dax.
04 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPH
Ε .
JE porte & je ſuis portée ,
Voilà quelle eft ma deſtinée ,
Lecteur ; pour t'oter d'embarras ....
Je ſuis peut- être fous tes pas .
Sans être Avocat , Procureur ,
Je vis toujours ſuivant la forme ;
Souvent aux pieds d'un Directeur
On me voit repoſer ſous l'orme .
A coup sûr veux-tu me connoître ?
Tu trouveras , décompoſant mon être ,
Un féroce animal , un oiſeau domeftique ;
Une boiffon commune , une note en muſique ;
Enfin le Dieu Berger joueur de chalumeau ,
Qui , poursuivant ſa maîtreffe chérie ,
Près du fleuve Ladon , célebre en Arcadie ,
La vit changer en roſeau.
P
AUTRE.
ETIT eſpace me contient
Je recele fouvent des choſes précieuſes ;
Et des intrigues amoureuſes
Je ſuis un fidele gardien.
Je remplis bien mon miniſtere.
Lecteur , ferois - tu commerçant ?
Si tu l'es , quoique ſans talent ,
Je ſuis ton meilleur fecrétaire .
Devine moi. Quand de dehors
Tu veux rentrer dans ta retraite,
Sans en déranger les refforts
Tu paſſe toujours fur ma tête.
Ma queue , à l'engrais de ton chainp ,
Seroit dans l'hiver néceſſaire ;
Mais , fragile , foible & légere ,
Elle s'envole au moindre vent.
Par M. Lavielle , de Dax.
Decembre.1774 . 65.
RONDE DE LA ROSIERE .
LE SEIGNEUR .
Musique de M. Grétry ..
Andantino.
Chantez,dansez, amusez-vous,
28
3 *3
7
Amusez-vous,jeunes Compagnes ;
3
Aimez, aimez, rienn'estplus dowx;
5
66. Mercurede France .
:
L'Amourestfaitpour les cam
총 3
pa---gnes Refp. Ilnestqu'un
*3
*4
mal, ilrieftqu'unbien, Ceftd'aimer
6 66 *6 *3 X2
4
ouden'aimer rien.Bis leRefr.:
6
63
H
DECEMBRE. 1774 . 67
4
NINA .
De ce que dit là Monfeigneur ,
Je ſuis un exemple moi-même ;
Autrefois j'avois de l'humeur ,
Je n'en ai plus depuis que j'aime .
Il n'eſt qu'un mal , il n'eſt qu'un bien ,
C'eſt d'aimer ou de n'aimer rien.
LUCILE.
Monſeigneur dit la vérité ,
Je le ſens auffi par moi-même ,
Je me paroîs par vanité ,
Aujourd'hui c'eſt pour ce que j'aime .
Il n'est qu'un mal , il n'eſt qu'un bien ,
C'eſt d'aimer ou de n'aimer rien .
HERPIN.
* Quand on verroit fuir en un jour.
Ce plaifir que l'on dit frivole ,
Il nous faudroit chérir l'amour
Pour les maux dont il nous confole.
Il n'eſt qu'un mal , il n'eſt qu'un bien
C'eſt d'aimer ou de n'aimer rien.
4
::
E2
63 MERCURE DE FRANCE.
CÉCILE.
Oui , mon coeur me le dit tout bas ,
La vertu naît de la tendreſſe
COLIN.
Quelle vertu ne donne pas
L'eſpoir de plaire à ſa maîtreſſe .
Ensemble .
Il n'eſt qu'un mal , il n'eſt qu'un bient
C'eſt d'aimer ou de n'aimer rien. (bis).
NOUVELLES LITTERAIRES.
Discours prononcé à la séance publique
de l'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts d'Amiens , le 25 Août
1774 , par M. D'AGAY, Intendant de
la Province , ſur l'utilité des Sciences
& des Arts : in 40. A Amiens , chez
la Veuve Godart ; & à Paris , chez
Lacombe.
La jouiſſance d'une foule de biens &
d'avantages que nousdevonsaux ſciences
& aux arts , prouve aſſez leur utilité. On
verra néanmoins, toujours avec fatisfaction
, Péloquence élever la voix pour
DECEMBRE. 1774. :69
nous rappeler leurs bienfaits. Le tableau
qui nous en eſt ici préſenté peut d'ailleurs
être regardé comme l'hommage de
la reconnoiſſance. Ceux qui cultivent les
ſciences & les arts y trouveront de nouveaux
motifs d'encouragement ; ils applaudiront
aux vues annoncées dans cet
éloge , vues patriotiques que l'homme
public , quia prononcé ce diſcours , porte
dans ſon adminiſtration. L'Orateur , après
nous avoir fait voir l'influence favorable
des ſciences & des arts pour le bonheur
de l'humanité , acheve la peinture de
tous les avantages attachés à leur perfection
actuelle , par le trait le plus
frappant , qui caractériſe notre fiecle ,
l'amour de l'agriculture. Il porte ſes regards
fur ces routes ſuperbes , qui ont
préparé les grands progrès de l'agriculture
& du commerce intérieur , en ou .
vrant des communications faciles &
promptes entre toutes les provinces , pour
le tranſport de leurs productions réciproques.
Il nous fait remarquer ces ca.
naux ſi utiles pour établir une navigation
intérieure , dont les avantages font ineftimables
, & qu'il étoit réſervé à la France&
à notre fieclede porter à ſaderniere
perfection ; mais c'eſt principalement
dans la Picardie que la vigilance du Gou-
E3
70. MERCURE DE FRANCE.
"
vernement répand ce nouveau genre de
bienfaits. Le grand ouvrage du canal
fouterrain , qui va établir la jonction de
la Somme à l'Eſcaut , attire aujourd'hui
l'attention de l'Europe entiere. Le
plan de ce monument , digne du génie
&de la magnificence des Romains , eft
tracé dans ce difcours , & ne peut manquer
d'intéreſſer tous les Lecteurs . , La
Somme , qui prend ſa ſource dans la
Picardie , & la traverſe pour ſe perdre
dans la mer , qui baignefes côtes , ſe
refuſoit à la navigationjuſqu'à Amiens,
„ par l'épanchement de ſes eaux dans les
„ campagnes , dans un cours de vingt
lieues. Là commence une navigation
difficile juſqu'à Abbeville , où les flots
de la mer viennent chercher les bateaux
qui defcendent &apportent ceux
des ports de Saint-Valery & du Crotoy.
Cette province defiroit depuis longtemps
une navigation foutenue , dans
la partie ſupérieure de la Somme , &
» perfectionnée dans les parties inférieu
» res , pour réunir les deux extrémités
66
"
"
"
"
"
ود
par un commerce général, commu.
» niquant avec la mer. Ce projet ancien
» nement conçu & propofé ,perfectionné
enfin par le célebre Laurent , & com- "
i :
4
DECEMBRE. 1774. 71
*
ود
"
ور
ود
"
"
"
mencé ſous ſa direction , eſt dejà éxécuté
en partie , par la conſtructiond'un
canal fur la rive gauche de la Somme,
5, qui ſe réunit avec elle dans les parties
navigables , & produira une navigation
de trente-quatre lieues fur cette riviere,
&une communication directe avec
la mer. Mais cette navigation , particuliere
àlaPicardie , devient , par l'entrepriſe
la plus, hardie de l'induſtrie
humaine , un point nouveau de réunion
des principaux fleuves duRoyaume ,&
de tous les canaux qui s'y joignent .
La Somme , placée entre l'Oife &FEScaut
, communique avec ce premier
fleuve par l'ancien canal de Picardie ,
connu ſous le nom du Canal de la Fere.
Sa jonction avec l'Eſcaut ne pouvoit
ſe faire que par un canal de quatorze
lieues de longueur au moins , en pre .
nant la Somme dans l'endroit où elle
eſt navigable , près de St Quentin ,&en
perçant ce canal en ligne droite , pour
réunir les deux fleuves au-deſſous de
„ Cambray. Mais la nature ſembloit
avoir mis à ce projet des obſtacles infurmontables
, pardes chaînes de montagnes
ou d'élévations que l'on nepou
voit éviter que par un détour de huit
"
ود
"
59
E 4
MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
ود
à neuf lieues , qui auroit entraîné des
,, travaux immenfes , enlevé à l'agriculture
beaucoup de terres précieuſes ,&
,, qui auroit exigé la conſtruction &
l'entretien d'un grand nombre d'éclu-
,, ſes , pour former un niveau de com-
„ munication entre les deux rivieres ,
dont les hauteurs ont foixante pieds
de différence. M. Laurent , cet Artiſte
,, immortel , que nous regrettons avec
toute l'Europe; après avoir fondé les
profondeurs , reconnu la qualité du
terrein, meſuré les pentes des deux
,, rivieres , calculé toutes les difficultés ,
,, a démontré la poſſibilité de percer ces
élévations en ligne droite, par un ca-
"
ود
ود
ود
وو
"
ود
nal fouterrein , propre à la navigation.
,, Sa longueur doit étre de 7020 troiſes ,
,, ſous des maſſes de plus de 200 pieds ,
,, dans quelques endroits. L'heureuſe exé-
,, cution de cet ouvrage , admirable par
,, ſa hardieſſe , confirme de plus enplus
,, la ſageſſe de ſes combinaiſons , & en
رو
aſſure le ſuccès. Le canal entre ſous
terre , près de Leſdin , à une lieue au
nord de Saint Quentin ; il reçoit l'air
, & la lumiere par des puits creuſés de
cent toiſes en cent toiſes , qui ſervent
واen même temps àl'extraction desdébris.
DECEMBRE . 1774 . 73
„des fouilles . La voûte eſt taillée en
,, plein ceintre dans les couches pierreu-
,, ſes , à travers leſquelles on pénetre.
ود
ود
ود
Elles ont toute la ſolidité néceſſaire
dans la plus grande partie des terreins
,, où les excavations font faites ; mais
dans ceux où l'on craindroit des ébou-
„ lemens , la voûte ſera ſoutenue par des
,, arcs de maçonnerie. Sa hauteur eſt de
,, vingt pieds & fa largeur de feize , in-
,,dépendamment des banquettes ou tro-
,, toirs ménagés au-deſſus du niveau de
,, l'eau , pour ſervir de chemin aux haleurs
ou tireurs de bateaux. ود
دو
ود
L'entrée
&la fortie de ce canal feront décorées
de deux portes triomphales , élevées à
,, la gloire du Roi. Déja l'on a percé
„plus de cinq mille toiſes , dont une
,, partie , conduite à ſa perfection , eſt
و د
devenue l'objet de la curioſité & mê-
,, me de l'admiration d'un grand nom-
,, bre de perſonnes , diftinguées par leurs
,,places & par leurs lumieres , foit de
" la France , ſoit des pays étrangers . Cet
,, ouvrage , auquel l'antiquité n'a rien
و د
fait de comparable dans ce genre , ne
,ſera pas moins admirable par fon uti-
„lité ; en formant la jonction de l'Eſcaut
,& des canaux par leſquels ce fleuve
E5
76
MERCURE DE FRANCE .
phie à Glaſcow; avec une table raiſonnée
des matieres contenues dans
cet ouvrage. Par M. l'Abbé Blavet ,
Bibliothécaire de S. A. S. M. le Prince
de Conty.
Quand une lecture vous éleve l'Eſprit & qu'elle
vous inſpire des ſentimens nobles & courageux
, ne cherchez pas une autre regle pour juger
de l'ouvrage il eſt bon & fait de main d'ouvrier.
Caracteres de la Bruyere , chap. I.
2 vol in-80. prix 3 liv. brochés. A
Paris , chez Valade , Libraire.
CET ouvrage eſt diviſé en fix parties,
chaque partie en ſections , & chaque
fection en chapitres. La premiere partie
a pour objet la convenance des actions .
Ce mot convenance répond au mot anglois
propriety , qui marque , dans la plus
grande étendue ce qui fait qu'une action
eſt convenable , faite à propos , & telle
que les circonſtances l'exigent. Il eſt
queſtion , dans la ſeconde partie , du mérite
& du démérite, ou des objets de la
récompenſe & du châtiment ; dansla troi
DECEMBRE. 1774 . 77
ſieme , du fondement des jugemens que
nous portons fur nos propres ſentimens
& notre propre conduite , & du ſentiment
du devoir ; dans la quatrieme , de
l'effet de l'utilité ſur le ſentiment de l'approbation
; dans la cinquieme , de l'inluence
de la coutume & de la mode fur
les ſentimens de l'approbation & de
l'improbation morales ; dans la fixieme
&derniere partie , des ſyſtèmes de philofophie
morale.
Les ſentimens moraux dont M. Smith
nous expoſe la théorie dans fon ouvrage ,
découlent principalement de cette pitié
ou compaffion qui nous fait prendre part
aux mauxd'autrui . Cette tendre affection
de l'ame, d'autant plus utile à l'homme ,
qu'elle précede en lui l'uſage de toute
réflexion , eſt ici appelée ſympathie.
L'Auteur développe , avec beaucoup de
ſagacité , ce rapport d'un homme avec
un autre homme , & y ajoute des obfer.
vations très propres à nous procurer une
connoiſſance plus parfaite du coeur hu-.
main. Ces obſervations ſont d'ailleurs
bien capables d'inſpirer au Lecteur un
ſentiment plus élevé de lui même, puifqu'elles
lui prouvent que l'homme eſt
naturellement bon , & qu'il n'y a que le
78 MERCURE DE FRANCE.
déſordre des paſſions qui puiſſe le rendre
indifférent au fort de ſes ſemblables.
montrer.
"
"
"
"
"
ود
"
}
L'Auteur , dans le développement de
ſa théorie , nous fait voir un point de
perfection , auquel il est bien difficile
que l'homme puiſſe jamais parvenir ,
mais, qu'il eſt cependant bon de lui
L'homme , dit M. Smith
d'après les Philoſophes Stoïciens , ne
doit pas ſe regarder comme quelque
choſe de ſéparé & d'ifolé dans l'Univers
, mais comme un citoyen du
monde , un membre de cette vaſte Ré.
„ publique de la nature. En tout temps ,
il doit fouhaiter que fes propres inté .
rêts foient ſacrifiés à ceux de cette
grande communauté , il ne doit pas
être plus affecté de ce qui le concerne
lui- même , que de tout ce qui concerne
une partie également importante de cet
immenſe ſyſtême. Il faut que nous nous
voyions , non dans le faux jour où nous
place notre amour propre , mais dans
celui où nousverroit tout autre citoyen
du monde; il faut que nous regardions
ce qui nous arrive ànous-mêmes, comme
nous ragardons ce qui arrive ànotre
prochain , ou , ce qui revient au
même , comme notre prochain regarde
"
"
ود
"
دو
"
"
DECEMBRE. 1774 . 79
ce qui nous arrive. Quand notre voifin
, dit Epictete , perd ſa femme ou
,, fon fils , il n'y a perſonne qui ne fente
„ que c'eſt un malheur attaché à l'huma
„ nité , un événement naturel , qui eft
ود
ود
"
66
"
tout à fait dans le cours ordinaire des
choſes. Mais quand cela nous arrive à
nous - mêmes , nous jetons les hauts
cris , comme fi nous venions d'efſuyer
ce qu'ily adeplusextraordinaire. Nous
devrions pourtant bien nous ſouvenir
comment nous étions affectés lorſque
cet accident est arrivé à notre voifin ;
& tels nous étions dans le cas où il
s'agiſſoit de lui , tels nous devrions
être dans le même cas lorſqu'il s'agit
de nous . Quoique peu d'hommes ,
comme l'obſerve ici M. Smith , aient
une idée ſtoïque de ce qu'exige la parfaite
convenance , il n'y en a point qui
ne tâche plus ou moins de fecommander
à lui même , & de ramener les paffions
que l'intérêt propre éleve dans fon coeur
à quelque choſe qui convienne à fon
prochain. Mais cela ne peut jamais s'exécuter
auſſi efficacement qu'en conſidérant
tout ce qui nous arrive dans le même
jour où les autres font difpoſés à le confidérer.
A cet égard , la philofophie ſtoï.
C
80 MERCURE DE FRANCE.
cienne ne fait gueres que développer nos
idées naturelles de perfection. Il ne répugne
donc point à la raiſon ni à laconvenance
de faire tous ſes efforts pour
prendre un empire abſolu ſur ſoi-même ,
& tant s'en faut qu'il fût inutile de parvenir
à ce but , qu'au contraire il n'y auroit
rien de plus avantageux ; puiſque
par- là nous établirions notre bonheur fur
le ſentiment le plus folide & le plus
inébranlable , qui eſt la ferme confiance
dans la justice & la ſageſſe qui gouverne
lemonde , & une entiere réſignation de
nous-mêmes & de tout ce qui ſe rapporte
à nous , aux diſpoſitions infiniment ſages
de ce principe qui regle tout dans la
nature.
Les différens articles de ce traité pré
fentent des inſtructions ſatisfaiſantes ,
pour ceux fur-tout qui ne ſe laiſſeront
pas rebuter par une ſorte de ſéchereſſe
que l'Auteur a miſe dans l'établiſſement
de ſes principes , & dont ſes exhortations
, celles même deſtinées à échauffer
notre amour naturel pour la vertu &
le bon ordre , ne ſontpas exemptes. Quoi
de plus propre , par exemple , à faire naître
en nous les tendres émotions de la joie
& du ſentiment , que la vue d'une famille
ou
DECEMBRE. 1774. 81
"
où la tendreſſe paternelle & la piété fi-
| liale font régner la plus parfaite union ?
C'eſt alors que le Philofophe doit forti
de ſon ſtyle froid & dogmatique , pour
nous offrir la touchante image du bonheur;
mais M. Smith raiſonne & ne peint
point. Aimer , dit le Profeſſeur An-
» glois , eſt en ſoi-même un ſentiment
» agréable. Il flatte lecoeur de ce'ui qui
aime , le calme & l'adoucit. Il ſemble
favoriser le mouvement des eſprits &
* contribuer à la ſanté. La connoiſſance
de la gratitude & de la fatisfaction
,, qu'il doit exciter dans la perſonne aimée
, y ajoute un nouveau charme ; le
,, rapport mutuel qui eſt entre ces deux
perſonnes , fait que le bonheur de l'une
eſt placé dans le bonheur de l'autre ,
& la ſympatie avec ce rapport , les
rend agréables à tout le monde. Avec
,, combien de plaiſir ne voyons- nous pas
"
دو
ود
ود
ود
ود
و د
une famille , où l'eſtime & l'amitié
,, réciproque uniſſent tous les membres ;
où le pere , la mere & les enfans vivent
enſemble comme des égaux , fauf
la différence qu'établiſſent , d'une part ,
le reſpect filial , & de l'autre la bonté
paternelle ; où la liberté, la tendreſſe ,
les railleries innocentes & les ſervices,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
F
182 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
,, mu'uels font voir qu'il n'y a point
d'intérêts oppofés qui diviſent les fre-
,, res , ni de rivalité qui mette la méfintelligence
éntre les foeurs ; & où tout
,, préſente l'idée de la paix , de la joie ,
,, de l'harmonie & du contentement?
Combien ne ſouffrons - nous pas , au
contraire , lorſque nous allons dans une
maiſon où la diſcorde anime la moitié
d'une famille contre l'autre ; où à tra
vers une douceur & une complaiſance
affectées , les regards ſoupçonneux &
des traits de paflion qui s'échappent ,
découvrent les jaloufies mutuelles qui
les dévorent , & qui font prêtes à éclater
à tout moment , malgré toute la
„ contrainte que la préſence des étran-
,, gers leur impoſe ,, ?
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
L'ouvrage Anglois de M. Smith étoit
déjà connu en France par la traduction
Françoiſe qu'en a donnée en 1764 M.
Eidous. Le nouveau Traducteur avoue,
dans ſa préface , que lorſqu'il entreprit
la traduction que nous annonçons , il
ignoroit qu'il y en eût déjà une. M.
Smith , qui la connoiſſoit , ayant ſu que
M. l'Abbé Blavet avoit fait une ſeconde
traduction françoiſe de ſa théorie des
ſentimens moraux , en a remercié l'Au'
NOVEMBRE. 1774. 83
1
teur comme d'un ſervice qui lui étoit
agréable. Cette nouvelle traduction eſt
recommandable par l'exactitude du ſens ,
le choix & la propriété de l'expreſſion .
Elle eſt précédée d'une table de matieres ,
que l'on peut regarder comme une analyſe
raifonnée de ce bon ouvrage.
Traité de la culture du figuier , ſuivi d'obfervations
& d'expériences fur la meilleure
maniere de le cultiver, fur les
causes de son dépériſſement , & fur
les moyens d'y remédier ; avec figures.
Par M. de la Brouffe , D. M. M. de
la Société Royale de Montpellier , &
Maire d'Aramond.
:
Ficus oris delectatio ....
Sed duleid facile bilefcunt .
Brochure in- 12 de 83 pag. prix I liv.
4 f. A Paris , chez Valade , Libraire ,
LES obſervations & les expériences
rapportées dans ce mémoire , fur la meilleure
maniere de cultiver le figuier , fur
les cauſes de ſon dépériſſement , & fur
les moyens d'y remédier , porteront les
:
F2
8+
MERCURE DE FRANCE
Cultivateurs à conclure : 1º. Que le terrein
le plus propre à une figuier doit
être une terre bonne , douce , un peu
fabloneuſe ou légere , humide ou fraîche.
20 Qu'on doit planter le figuier au
mois de Mars ou au mois d'Août.
3°. Quon doit enter le figuier en
écuffon dans le mois de Juillet ou dans
le courant d'Août .
4°. Que le fruit du figuier , appelé
vulgairement janenque , dure peau , bourjaſſote
noire , brignolenque , eſt , de toutes
les eſpeces , le meilleur ou goût ; que la
janenque , la marſeilloiſe , le pied de boeuf,
la rouſſale , la brignolenque , font les figues
les plus avantageuſes pour le commerce.
L'Auteur a propoſé la culture d'automne
& l'engrais d'hiver , pour défendre
le figuier contre les froids exceffifs
&les gelées. Il s'est démandé à lui même
quelles pourroient être les cauſes de dépérifſſement
du figuier. Il a reconnu que
jes froids exceffifs des hivers de 1766,
1767 & 1768 , joints à une longue ſéchereſſe
dans l'intervalle de ces mêmes
années , ſuivis de la gelée blanche du 21
DECEMBRE. 1774. 85
Avril , 1767 , des froids printaniers du 26
Mars 1769 , du 26 Avril 1770 , & furtout
de la grande ſéchereſſe que les figuiers
éprouverent dans le courant de
cette derniere année , ont été tous en-
- ſemble , & chacun en particulier , les
cauſes du dépériſſement fingulier des figuiers
du Languedoc.
L'Auteur a donné trois moyens pour
remédier à ce dépériſſement. Le premier
eſt de couper tout le bois mort du
figuier ; le ſecond , de ne laiſſer en terre
qu'un ſeul jet , quand le corps du figuier
eft attaqué ; le troiſieme , de le fumer ,
après avoir rempli ces deux conditions ,
avec parties égales de fumier des bêtesà
laine & de fiente de vache.
Nous ne pouvons trop recommander
la lecture de ce traité aux Cultivateurs.
Les procédés les plus propres à la culture
du figuier , y font expoſés clairement &
d'après de très bonnes obſervations. Ces
procédés feront ſuvis avec ſuccès dans
les provinces même où le figuier n'étant
pas un objet de commerce , y eſt cependant
cultivé pour l'utilité & l'agrément
de la table.
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
Le Télémaque François , ou aventures
d'un jeune Provincial à la Foire Saint
Ovide.
Voilà Paris ; que vous en ſemble ?
SARRON. Descrip. burles. de Paris.
Brochure in . 12. A Paris , chez Edme.
Unnouveau débarqué , ſeul à la porte
des Tuileries à huit heures du ſoir, en.
tre dans le jardin. Lorſqu'il eſt au milieu
de la grande allée , il apperçoit de loin
un nombre prodigieux de lumieres. Il
croit d'abord que c'eſt une réjouiſſance
publique ; mais il eſt bientôt détrompé
par des perfonnes qui vont & viennent
&parlent de la Foire , fans doute, dit le
Provincial en lui-même, la Foire eſt ce lieu
que je vois fi bien illuminé. Il continue
fon chemin , & fe trouve au milieu du
pont tournant. Comme il marchoit fort
vîte , lesyeuxattachés au ſpectacle éblouiffant
qui s'offroit à ſa vue , & fans faire
la moindre attention à ce qui ſe paſſoit
à ſes côtés , il ſe ſentit frappé d'un violent
coup de coude , accompagné d'un
plus bruſque encore. ,, Mais , Monfieur,
११ s'écria le Provincial ,prenez donc garde.
DECEMBRE. 1774. 87%
T
,, Je me retournai , ajoute-t-il , du côté
,, d'où venoit le coup , j'apperçus unjeu-
,, ne homme qui me parut un étranger.
,, par la fingularité de ſes vétemens. Il
,, avoit un chapeau très- large & très-long
,, par les côtés , très - court & très- étroit
par devant ; ſes cheveux , queje reconnus
pour blonds , quoique ſalis par des
,, placards d'une poudre de couleur cen-
,,drée , formoient , de chaque côté , une
,, infinitéde boucles , ſéparées & alignées
,,en pente douce depuis le front juſques
,,& bien au deſſous de l'oreille ; à l'en-
„droit de la tempe naiſſoit un favori
,,d'un noir d'ébene , qui defcendoit en
,, maniere de croc au milieu de la joue;
,, à ſes cheveux de derriere pendoit ,
,, avec grace , depuis les épaules juſqu'à
,, la ceinture , une bourſe en forme
,, d'étui à parafol , tant elle étoit longue
5,& étroite: des flots derubans noués en
,, roſettes & couverts d'un doigt de pou-
,, dre & de pommade en grumeaux , ne
" la tenoient afſujetie qu'autant qu'il fal-
„ loit , pour qu'elle jouât mollement
,, comme une queue le long de ſes reins ;
,, fon habit étoit d'un brun très lugubre
,,& très foncé , un collet verd pomme ,
bordé d'une jolie treffe d'argent à pail-
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
lettes , venoit de chaque côté ſetermi-
„ner en pointe par deux boutonnieres
,,brodées dans le même goût , qui ne
,, répondoient à aucun bouton; ſes man-
,, ches , fur-tout , étoient un labyrinthe
où l'oeil ſe perdoit dans les tours &
„détours de mille deſſins bizarres : elles
,, auroient pu fournir l'idée de pluſieurs
„jolis parterres , ſes poches , qui com-
„mençoient où finiſſoit ſa bourſe ,
„ étoient tout ouvertes , fans pattes ni
„boutonnieres pour les fermer au be-
,, foin: ce qui acheva de me faire croire
,, que ce jeune homme étoitun étranger ,
,,& que fon habit avoit été fait pour un
„ pays où l'on n'eſt pas obligé , comme
„dans celui-ci , d'être toujours en garde
,, contre ceux qui nous approchent. Pendant
que je parcourois des yeux un
coſtume ſi nouveau pour moi , je m'ap-
„ perçus qu'il me regardoit auffi fort at-
„ tentivement ; je ne ſavois que penſer
ود
ودde cette rencontre. Jugez quelle fut
,, ma ſurpriſe , quand je crus reconnoître
,,dans ſa figure tous les traits de C *** ,
,,avec qui j'avois fait une partie de mes
و د
études à T *** " . C'eſt ce poliſſon ,
cet étourdi gaſcon , qui fert à la Foire
St Ovide de Mentor au Télémaque pro
DECEMBRE . 1774. 89
vincial. On s'imagine bien que leurs entretiens
n'ont rien de fort grave. Le
Gaſcon ſe prévaut beaucoup de ce qu'il
fait ſon Paris ; & à quoi cette petite
fcience ſe réduit - elle ici ? A inſtruire le
Provincial ébaubi des intrigues de quel.
ques filles ruſées , & des fottiſes de jeunes
écervelés.
Principes du Cultivateur , ou eſſais fur la
:culture des champs , des vignes , des
arbres , des plantes les plus communes
& les plus ordinaires à l'homme ,
avec un traité abrégé des maladies des
cultivateurs , de leurs enfans, de leurs
beſtiaux , & des remedes pour les guérir
; par Domle Rouge , Religieux
de l'Abbaye Royale de Trifay , Ordre
de Cîteaux.
:
Tant que l'homme ſuivit les loix de son deyoir,
Il vit tout l'Univers ſoumis à ſon pouvoir.
2 volumes in 12. A Fontenay , chezla
Veuve de Jacques Poirier; & à Paris,
chez les Freres Etienne , Libraires .
L'Auteur traite , dans lapremiere par
F5
१०
MERCURE DE FRANCE.
tie de cet ouvrage, des moyens de fertilifer
les terres les plus ingrates , & de
rendre les vignes fécondes , du choix des
différentes femences & de leurs proprié .
tés.
La ſeconde partie a pour objet la culture
des prairies naturelles & artificielles ,
& le choix des arbres qui contribuent à
l'ornement & à la richeſſe des campagnes.
La troiſieme partie fait connoître les
maladies les plus communes des cultivateurs
& de leurs enfans .
L'Auteur nous inftruit dans la quatrieme
& derniere partie , de l'utilité &
des propriétés des animaux domeſtiques.
11 parle de leurs maladies ainſi que des
remedes les plus efficaces & les moins difpendieux
pour les prévenir & les guérir.
On ne trouvera rien de bien neufdans
cet ouvrage. Mais les cultivateurs y verront
du moins raſſemblées différentes obſervations
pratiques d'une utilité journaliere.
L'Auteur , dans la vue fansdoute
de rendre fes inſtructions plus à portée
des gens de la campagne , a prisla forme
des entretiens familiers ; ce qui lui a fait
adopter un ſtyle d'une prolixité fuperflue,
fatiguante mème à cauſe de plu
DECEMBRE . 1774. 21
ſieurs lieux communs que l'Auteur s'eſt
quelquefois donné la peine de mettre
en vers. Nous en citerons un exemple ;
c'eſt la réponſe au quinzieme entretien
fur les amuſemens champêtres
Hélas ! très-cher ami , cet ancien temps n'est plus
Où les hommes entre eux n'aimoient que les vertus ,
Où le bonheur d'autrui faisoit ſeul leurs délices .
Ils n'étoient point en proie à de láches caprices.
Le pauvre & l'opulent remplis de charité ,
Laiffoient à chaque pas des traits d'humanité.
Qu'heureux est le mortel que guide la justice !
Par cette unique voix il ſe rend tout propice.
Le ſurplus de la réponſe eſt en profe ,
&contient quelques conſeils fur la conduite
que les habitans de la campagne &
les cultivateurs doivent tenir dans leurs
établiſſemens,
4
Difcours prononcé par M. Greffet dans la
Séance publique de l'Académie Françoise
, le jeudi 4 Août 1774. Nouvelle
édition , revue , augmentée & précédée
d'une letttre de M. Greffet a M. ***.
brochure in- 80. A la Haye , & fe vend
à Amiens , chez la veuve Godart ; &
92
MERCURE DE FRANCE.
à Paris , chez Lacombe , Libraire.
Nous avons précédemment rendu
compte de ce diſcours. Il vient d'être
réimprimé ſous lesyeux del'Auteur , qui
y a joint pluſieurs détails que les bornes
du temps preſcrit lui avoient fait retrancher
le jour de la féance publique. Dans
une lettre placée à la tête de cette nouvelle
édition , M. Greffet revient à ce
qu'il avoit appelé dans ſon diſcours le
ridicule néologiſme de nos jours. Il s'arme
dans cette même lettre des traits
d'une poëſie vive & légere pour combattre
le ton doctoral de la moderne ſuffifance
, l'efprit frondeur, l'ennuyeux perfifflage
& l'Anglomanie qui nous accable
de tant de productions vaporeuſes .
On reconnoit dans ces différentes peintures
le peintre enjoué de la Chartreuse.
L'Epître eſt terminée par l'heureuſe annonce
que les triſtes livrées de l'humeur
fombre & de la pédanterie , touchent au
terme de leur durée.
L'époque d'un nouveau bonheur
Ouvrant , de la voûte Ethérée ,
Le cours radieux & feroin
DECEMBRE. 1774.
93
: De l'alegreffe desirée ,
Répand la fraîcheur du matin
Sur la France régénérée ,
Et du plus paisible destin
Nous trace l'augure certain
Dans la bienfaisance aſſurée
D'un jeune & brillant Souverain ,
D'une jeune Reine adorée.
Sur tous leurs pas , jonchés de fleurs
La gaieté françoise & les Graces
Vont , par leurs rayons enchanteurs ,
De tous les foucis destructeurs
Effacer jusqu'aux moindres traces ;
Les penſeurs noirs , les raisonneurs ,
Les gens à phrase , les frondeurs ,
Et tous les ennuyeux célebres ,
Rentrent dans leur deſtin obfcur ,
Ainsi que les oiseaux funebres ,
Dès que s'ouvre un ciel frais & pur ,
Rayonnant de pourpre & d'azur .
Sa replongent dans leurs tenebres.
Le Poëte des moeurs ou les Maximes de la
Sagesse , avec des remarques morales
& hiſtoriques , utiles aux jeunes gens
& aux autres perſonnes , pour ſe conduire
fagement dans le monde. 2 vol.
94 MERCURE DE FRANCE.
in 12 brochés , prix , 5 l. A Namur &
à Paris , chez le Jai , Libraire.
Un Poëme contenant les Miaximes de
la fageffe ou de l'honnête homme , mis à la
tête de l'ouvrage , fournit le texte de
pluſieurs chapitres de morale , que l'Editeur
développe , & qu'il termine par des
anecdotes ou traits hiſtoriques .
Ne tyranniſez point le pauvre qui vous
doit. Voilà un des vers du Poëme ; &
voici le commentaire : ,, Si le débiteur
eſt dans la mifere , & qu'il vous conjure
d'attendre encore un peu , n'ayez pas le
coeur affez dur pour le lui refuſer. Ne le
ruinez point par des frais précipités , & ne
faites pas vendre le peu qui lui reſte. Car
celui qui opprime le pauvre , dit Salomon ,
fait injure à celui qui l'a créé ; mais celui
qui en a compaffion , rend honncur à Dicu .
S'il lui eft impoſſible , ou du moins difficile
de vous payer , remettez lui généreuſement
la dette , ou du moins une
partie.
Un Gentilhomme fort pauvre devoit
une fomme très - conſidérable au Comte
de Soiffons. Il vint le trouver , & le pria
delui remettre la moitié de cette fomme.
,, Cette moitié n'eſt plus à moi , lui dit
DECEMBRE. 1774. 95
5, le Comte, dès que vous avez pris la
"
"
peine de venir la demander; mais ,
puiſque vous me laiſſez la diſpoſition
de l'autre moitié , trouvez bon que je ود vous la donne.
و و
Ne vous louez jamais. C'eſt un grand
ridicule de ſe louer foi-même. L'homme
ſage & judicieux ne donnerajamais dans
cettefatuité. Nos avantages parlent d'euxmêmes
; laiſſons aux autres le ſoin de les
publier. Qu'un autre vous loue , dit Salo
mon , & non votre bouche ; que ce soit un
étranger , & non vos propres levres. Celui
qui penſe qu'il eſt ſage , ne le fera pas
long-temps ; s'il le dit, il ne l'eſt déjà
plus : peut-être même ne l'a-t- il jamais
été. Un jeune homme ſe vantoit d'avoir
en peu de temps appris beaucoup de
chofes , & d'avoir dépensé mille écus
pour payer ſes Maîtres. Quelqu'un de
ceux qui étoient préfens , lui répondit :
Si vous trouvez cent écus de tout ce que
vous en avez appris , je vous conseille de
les prendrefans hésiter.
Le plus grand plaisir qu'on puiffe faire
aux perſonnes vaines, n'eſt pas de les
louer , c'eſt de les entendre paiſiblement
ſe louer elles - mêmes. Mais c'eſt une
zomplaiſance qu'on a rarement, Leur
96 MERCURE DE FRANCE.
vanité bleſſe trop la nôtre ; & nous nous
plaiſons à l'humilier. Un Journaliſte
ſubalterne diſoit dans une compagnie ,
qu'il diſtribuoit la gloire. Oui , Monfieur ,
Jui répondit quelqu'un , vous la diftribuez
ſi généreusement , que vous n'en gardez
point pour vous.
L'Editeur avoue qu'il a ſouvent emprunté
d'ailleurs les réflexions qui compoſent
ſes remarques ; & il ajoute qu'il
s'eſt propoſé d'inſtruire la jeuneſſe , &
de rendre les hommes meilleurs . Il eſt
du moins parvenu à rendre ſon recueil
intéreſſant & amusant , par le choix des
faits & dits remarquables , dont ſes le
çons de morale font accompagnées .
Principes de la faine Philofophie , conciliés
avec ceux de la religion , ou la
philofophie de la religion , par l'auteur
de la Théorie des êtres ſenſibles (M
Para) , en deux volumes in- 12 , chez
Jombert pere , rue Dauphine.
L'Auteur de cet ouvrage fait voir que
l'eſprit philofophique n'eſt point incompatible
avec l'eſprit religieux ; que
la vraie philofophie , loin de combattre
la vraie religion , en ſuppoſe ou en
avoue tous les principes & toutes les
conDECEMBRE.
1774- 97
conféquences ; enfin que la religion a
pour elle la faine philofophie ; & que
Ja philoſophie de la religion eſt la ſeule
philoſophie , à laquelle puiſſe applaudir
la raiſon. On doit ſavoir gré à M. Para
d'avoir raſſemblé , comme ſous un même
point de vue , les principes fondamentaux
de la philofophie , & les principes
fondamentaux de la religion ; & d'en
avoir fait réſulter un ouvrage philoſophique
& théologique , qui également
ſolide & lumineux , fait voir & fentir
à toutes les claſſes de lecteurs éclairés ,
l'accord vrai & réel de la philofophie
avec la religion ; & qui renverſant &
foudroyant , une fois pour toutes , les
principaux moyens que met ou peut
mettre en oeuvre l'incrédulité contre la
religion , devient une réfutation univerſelle
& permanente de tout ce qui a été
imaginé dans les ſiecles antérieurs ; de
tout ce qui peut être imaginé dans les
ſiecles à venir , pour rendre douteuſe &
ſuſpecte une religion évidemment divine.
Oeuvres de M. le Chancelier Dagueſſeau.
Huitieme volume , contenant ſes lettres
ſur les matieres criminelles &
/ G
98 MERCURE DE FRANCE.
:
fur les matieres civiles. Chez Saillant,
rue Saint - Jean- de - Beauvais ; veuve
Defaint , rue du foin ; de Lalain , rue
de la Comédie Françoiſe ; & Cellot.
Le zéle de M. le Chancelier Daguef
feau ne ſe bornoit pas à remplir les fonctions
auguſtes attachées au bonheur d'être
l'organe des loix , & de veiller ſur l'adminiſtration
des Cours ſupérieures : le
plus petit ſiege lui paroiſſoit également
digne de fes foins ; parce que le plus
petit ſiege tient à l'ordre public ; qu'on
y prononce fur l'honneur , la vie & la
fortune des hommes; & que la ſolidité
d'une chaîne dépend de la force & de
l'union de chacun de ſes anneaux. Iln'y
a peut- être pas un ſeul Tribunal dans le
Royaume , qui n'ait éprouvé des effets de
fon infatigable follicitude. Il préſentoit
toujours la regle inflexible de lajuſtice ;
mais il ſavoit la dépouiller decet aird'auftérité
qui ſembleen être inſéparable ; parce
qu'il avoit évalué de longue main ce que
gagne l'Etat à la faire aimer , & ce qu'il
pourroit perdre en la faiſant redouter. Il
ſavoit qu'il y a pour les Compagnies ,
comme pour les hommes les plus dignes
DECEMBRE . 1774.99
"
4
d'eſtime , des jours nébuleux , pendant
leſquels il leur arrive de laiſſer,quelque
choſe à deſirer dans leur conduite.
Il regardoit ces variations comme
un malheur attaché à l'humanité , &
n'employoit pour guérir ces infirmités
paſſageres , que la modération & la douceur.
, Je rends toujours la même juſtice
(écrit-il à un Magiſtrat) , à votre zêle,
à vos lumieres & à vos talens , dans
l'exercice de votre miniſtere ; mais il
n'eſt pas étonnant qu'il échappe quelque
„ choſe aux meilleurs eſprits & aux Magiſtrats
les mieux intentionnés , fur des
,,matieres qui ne font pas communes , &
„ qu'une longue & triſte expérience m'a
„ donné lieu d'approfondir plus qu'ils
„n'ont eu encore le temps de le faire.
Quand les fautes d'un Juge inférieur
étoit l'effet , ou d'une ignorance groffiere
, ou d'une négligence qui approchoit
de la prévarication; les reproches qu'il
lui adreſſoit , étoient pour lui un devoir
pénible , qu'il falloit remplir. Mais quelle
attention n'apportoit - il pas à les exprimer
, avec cette délicateſſe qui captive le
coeur en éclairant l'eſprit ? Se trouvoit- il
dans la néceſſité de faire rentrer dans
l'ordre ces eſprits ardens qui voudroient
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
non ſeulement ſe ſouſtraire à d'utiles
réformations , mais en éloigner les autres ;
il n'en coûtoit ſouvent à M. le Chancelier
qu'une feule lettre. Il allioit avec
tant de nobleſſe & de prudence le ton de
l'autorité qui convenoit à ſa place , au
ton 'de douceur , qui ſied ſi bien à la
raiſon , & qui la rend ſi perfuafive ; que
les eſprits les plus indociles ouvroient les
yeux fur leurs vrais intérêts ; & qu'en
ſe rendant , il leur eût été impoſſible
de démêler s'ils cédoient par obeiſſance
ou par conviction.
Profond dans la connoiſſance des
hommes , M. le Chancelier Dagueſſeau
voyoit tout l'aſcendant qu'avoit fur eux
l'habitude d'enviſager les objets ſous
certains points de vue. Il ſavoit que
l'opinion compte des ennemis dans ceux
qu'elle ne peut placer au nombre de fes
approbateurs , & que l'approbation même
ne lui paroît qu'un tribut légitime.
Jamais homme d'Etat n'a ſu profiter plus
ſagement de cette orgueilleuſe foibleffe.
Falloit-il attaquer une opinion douteufe ,
mais enracinée ? il ſembloit d'abord la
reſpecter. Oubliant , juſqu'au moment
de la victoire , la ſupériorité de fa place
&celle de ſon génie , il ſe bornoit à
DECEMBRE. 1774. 101
propoſer l'opinion contraire. Il la pré.
ſentoit avec clarté, mais avec tous les
ménagemens de la modeſtie. Il armoit .
contr'eux-mêmes ceux qu'il vouloit détromper
; & cette adreſſe-là ſeule , qu'il
ſe permit dans ſon adminiſtration , rame.
noit d'autant plus fûrement les eſprits ,
que chacun s'approprioit l'impartialité
de la diſcuſſion , & s'attribuoit le mérite
du choix & du jugement.
Lorſque l'utilité de la Magiſtratureou
l'intérêt public exigeoient quelque changement
à l'Etat ou à la conſtitutiond'une
Compagnie ; il ne perdoit jamais de
vue que l'attachement aux anciens uſages,
lors même qu'ils doivent être mo .
difiés , eſt le plus fûr garant de la perſévérance
dans les maximes ſolides &
pures , qui maintiennent l'ordre & l'har .
monie entre toutes les parties de l'Etat.
Il voyoit que cet attachement étoit l'appui
de toutes les regles ; & il ne ſe diffimuloit
point le danger d'ébranler les
fondemens d'un édifice , ſous prétexte de
corriger des abus. Il raſſembloit alors
toutes les précautions que pouvoient lui
inſpirer ſa patience & fon courage.
Toutes les difficultés étoient prévues &
peſées; & dans la multitude de moyens
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
propres à combattre des préjugés fondés
ſur l'habitude d'une longue poffeffion ,
aucun n'étoit négligé. Ce n'étoit pas encore
affez , pour raſſurer M. le Chancelier
Dagueſſeau. Ii commençoit par
s'aſſurer du concours des principaux
Membres de cette Compagnie ; & il
choiſiſſoit toujours ceux qui s'étoient
diftingués par leurs lumieres & par leur
droiture. Il ſentoit que c'étoit leur donner
une marque diftinguée de ſon eſtime ,
que de leur confier fon projet : de leur
en développer les motifs ; de les aſſocier
à l'emploi des moyens qui devoient la
faire réuffir. Ces Magiſtrats ſentoient de
leur côté , tout le prix d'une confidence
qui les rendoit , pour ainſi dire , les
coadjuteurs du Chef de la justice. Ce
ſentiment rallentiſſoit & éteignoit par
degrés les effets des anciens préjugés ,
qui bientôt faifoient place au defir de
ſeconder avec fidélité des vues ſages ,
ſûres , & puiſées dans l'amour du bier
public. Le fruit de cette concorde étoit
toujours des avis finceres & déſintéreſſés
fur leſquels M. le Chancelier Daguefſeau
perfectionnoit le plan de ſon opération.
Et il ne tardoit pas à jouir du
bonheur d'avoir ſubſtitué la regleàl'abus,
DECEMBRE. 1774. 1.03
par le moyen de ceux même qui auroient
pu y mettre obſtacle.
Que manquoit-il alors au bonheur , à
la dignité des Miniſtres de la Juſtice ?
M. le Chancelier Dagueſſeau plus jaloux
de l'honneur des Magiftrats que les Magiſtrats
eux - mêmes , n'oublioit rien de
ce qui pouvoit fortifier en eux le voeu
de ſe rendre reſpectables par leurs lumieres
& leur intégrité ; & dans le
Public , le ſentiment de reſpect qu'infpirent
la droiture & la capacité réunies
à des fonctions importantes. Il auroit
eru perdre la partie la plus précieuſe de
la dignité de ſa place , s'il eût manqué
quelque choſe à la dignité de ceux dont
il étoit Chef. En un mot , il diſoit
lui-même , & l'on copie ici ſes propres
expreffions : qu'un Chancelier s'ho-
„nore en honorant les coadjuteurs de
fon miniftere ; & que s'il eſt le Juge
,, de leur juſtice , il doit à la juſticemême
d'être le confervateur , & , ſi l'on oſe le
„ dire , l'Ange tutelaire de leur dignité.
Il ſavoit que le reſpect pour les loix
tient du reſpect pour les Magiftrats qui
„ en font lesdépoſitaires.. Auſſi recomman-
„ doit - il aux Avocats & aux Clients
"
ود
"
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
>d'avoir autant de vénération pour les
Miniſtres de la Loi, que pour la Loi
,même.
Perfuadé que les Loix ſont l'ame
univerſelle d'un Etat ; que l'intérêt invariable
du Trône eſt indiviſiblement
attaché à leur empire; que la juſtice eſt
à la fois le plus ferme appui des Souverains
, & l'inſtrument le plus fûr du bonheur
& de la tranquillité des Sujets ; il
eſt aifé de ſentir combien les idées * qu'il
avoit de la Magiſtrature étoient élevées ;
combien de talents , de lumieres & de
vertus , il exigeoit dans les Magiſtrats
. * En parcourant les traits d'éloquence de ce grand Orateur
, qu'on a joints au diſcours préliminaire , on trouvera
une belle deſcription des qualités ſublimes qui conſtituent
le Magiſtrat ; & l'on verra , dans un paſſage de Tacite ,
qu'on a reconnu dans tous les Gouvernemens , la néceſſité
de mettre la Magiftrature à l'abri des viciſſitudes qui la.
rendroient le jouet & la victime des paſſions humaines.
ود
"
Ne croyez pas , diſoit un Empereur Romain , que la ſtabilité
de cet Empire dépende des monumens qui le dé-
„corent. Ces édifices , ces temples , ces colonnes , que
,, l'oeil contemple avec admiration , le temps les renverſa.
Mais montez au Capitole , entrez dans le Sénat , regardez
ces hommes vertueux qui diſpenſent la juftice &
„font régner les loix; voilà les fondemens éternels de
mon Empire & de ma gloire" . Tacite, Hift. lib.I.
DECEMBRE . 1774- 105
&combien il étoit attentif à conformer
ſa conduite à ſes principes: auffi a- t - il
rempli l'Europe de fon nom & de fa
gloire. Les gens de tout ordre , de tout
pays ſavent qu'il fut éminent par fon
génie , par ſon ſavoir , par ſa vertu , par
une bienfaiſance qui rapportoit tout au
bonheur de l'humanité entiere. Après fa
mort , il a été , & il eſt encore par les
dignes héritiers de fon nom qui marchent
ſur ſes traces , & par les ouvrages
qu'il nous a laiſſés, un bienfaiteur
univerſel , dont la mémoire ſera toujours
précieuſe aux bons Citoyens. Ce
digne chef de la juſtice ſe peignoit ſi
bien lui - même dans les lettres qui compoſent
ce huitieme volume , qu'elles
imprimoient dans le coeur de ceux qui les
lifoient au bout du Royaume , autant de
vénération pour ſa perſonne , que ſa
perſonne en inſpiroit à ceux qui avoient
le bonheur de le voir & de l'approcher.
Telle eſt l'idée que l'eftimable Editeur
nous donne de ce Magiftrat , d'après les
lettres réunies dans ce huitieme volume.
L'avertiſſement , dont nous avons employé
les propres expreſſions dans ce ſecond
extrait , eſt un morceau très - éloquent
& plein d'excellentes vues. Les
G5
106 MERCURE DE FRANCE .
grands hommes ont beau avoir déjà été
loués , on trouve toujours matiere à dire
des chofes neuves , lorſqu'ils ſont confidérés
par le génie d'obſervation.
Les Etrennes du goût , où l'on trouve ce
que les ſciences , les arts & l'induſtrie
fourniſſent de plus rare & de plus
utile dans la Capitale & la Province ,
avec une note des principales curioſités
de Paris , de Versailles & de leurs
environs , pour l'utilité des étrangers.
A Londres ;&fe trouve à Paris , chez
Lambert , Imprimeur , Prix , 12 fols ,
96 pages .
&
Ce petit almanach utile & bien fait
indique toute les raretés & les nouveautés
que les ſciences , les arts & l'induſtrie
produiſent dans cette Capitale , & même
dans les Provinces. On y trouve des
chofes curieuſes & intéreſſantes fur tous
les talents & les métiers. Il devient auſſi
néceſſaire aux habitans de la Province
qu'aux nouveaux arrivés dans Paris , &
même à ſes citoyens.
L'Auteur a ajouté à la fin de ce recueil ,
pour compléter l'avantage qu'on en peut
retirer , une note des principales curio
DECEMBRE . 1774.' 107
fités que les étrangers ont à voirdans Pa.
ris , Verſailles & leurs environs , avec les
noms des Artiſtes qui en font les auteurs.
On invite les Artiſtes & les Ouvriers
de Paris & de la Province d'envoyer la
notice de leurs ouvrages ou deleurs marchandiſes
nouvelles avant le premier
Octobre 1775 , chez M. LE FEBVRE
rue du Foin St - Jacques , au college de
Maître Gervais.
,
,
* Le Juge , Drame en trois actes & en
profe ; par M. Mercier. Prix 50 fols.
A Londres , & fe trouve à Paris chez
Ruault , Libraire.
:
Le noeudde cette piece eſt fort ſimple,
Il s'agit d'une maiſon de payſan & de
quelques arpens de terre ſitués dans la
Seigneurie de Monrevel , & revendiqués
par le Seigneur de ce nom . Le payfan
nommé Girau , n'a point de titre écrit ;
mais il allegue une poſſeſſion de deux
cents ans , qui eſt un aſſez bon titre , &
d'ailleurs fa propriété ſe trouve reconnue
par d'anciens terriers de la Seigneurie .
Le procès eſt donc évidemment injuſte;
* Les cinq articles ſuivans ſont de M. de la Harp
108 MERCURE DE FRANCE .
auſſi le Comte de Monrevel ne l'a - t - il
pas intenté de bonne- foi. Il avait une
prodigieuſe envie de ce terrein ſitué au
bout de fon parc , vis - à - vis de ſon château.
Il voulait y faire bâtir un pavillon
qui devait lui former une perſpective
agréable. Il a offert à Girau le double
de ce que valaient fa maiſon & fes dépendances.
Mais Girau , auffi attaché à ſa
maiſon que le Comte en eſt avide , s'eft
obſtiné à la garder. Alors l'Intendant ,
les gens d'affaires s'en font mêlés , ont
ſuſcité de mauvaiſes chicanes . On acommencé
par ſaiſir les terres du Paysan &
par abattre ſa maiſon , ce qui eſt aſſez
difficile à comprendre : car , pour une
exécution ſi violente , il faut au moins
une ſentence , & qui l'aurait rendue ? Le
procès , au commencement de la piece ,
eſt porté , en premiere inſtance , devant
le Juge du lieu , M. de Leurye. Ce Juge
eft originairement un orphelin que le
Comte a fait élever , qu'il a établi, à
qui de plus il a fait épouſer une femme
que de Leurye aimait & qu'il aime encore.
Enfin le Juge doit tout au Comte.
Mais il doit la justice à Girau , & il eſt
déterminé à la rendre. Le Comte vient
le voir , & après que de Leurye lui a
1
DECEMBRE. 1774. 109
prouvé clairement qu'il a tort , & qu'il
va perdre fon procès ; il lui avoue que
l'idée de ce pavillon lui tourne la tête,
que c'eſt la conſolation de ſes derniers
jours , enfin qu'il donnerait tout pour
l'avoir. Il veut remettre à de Leurye
vingt mille francs , qui font trois fois la
valeur de la maiſon en litige, pour faire
- perdre le procès au payſan , & lui donner
cette fomme en dédommagement , après
l'arrêt rendu. On juge bien que de Leurye
rejette une pareille propoſition. Le
Comte , déjà offenſé, n'a plus d'autres
reſſources que de faire de nouvelles tentatives
fur Girau. Mais celui-ci eſt auſſi
inflexible que le Juge. Enfin le Comte
s'opiniâtrant toujours davantage , menace
de Leurye de tout le poids de fon reſſen.
timent: & le dernier moyen qu'il emploie
, c'eſt de lui dire qu'il connoît le
pere de de Leurye , que celui - ci croit
mort depuis long- temps ; qu'il a le ſecret
de ſa naiſſance , &qu'il ne le révélera
point ſi de Leurye ne lui fait gagner
fon procès; il ajouté qu'il le privera de
ſa place , ce qui doit le réduire dans
l'indigence , lui , ſa femme , & une jeane
fille nommée Théreſe , perſonnages
de la piece , & perſonnages très inutiles.
11H0O MERCURE DE FRANCE.
Le Comte avertit même Mde de Leurye
du danger que ſon mari va courir , &
l'exhorte à l'en détourner. De Leurye
fort pour aller juger; & c'eſt la fin du
ſecond acte.
On voit déjà , ſur cet expoſe , le vice
radical de cette intrigue ; elle manque
par les reſſorts & par les caracteres . Le
Comte eſt un fou odieux , dont le rôle
n'eſt pas foutenable. Du moment où l'on
fait que , dans l'idée de faire conſtruire
un pavillon , il a commencé préalablement
par abattre la maiſon où logeait
une pauvre famille , & par faire arracher
les plantations qui la nourriſſaient , c'eſt
un tyran exécrable & ridicule. Si l'Auteur
avait voulu le préſenter comme un
homme dur , objet de l'averſion des
ſpectateurs , ſa conduite alors était toute
ſimple & allait au but. Mais il en veut
faire un homme qui , au fonds , eſt honnête
,& qui n'a qu'un travers. Alors tout
eſt manqué. Ce travers , qui produit des
atrocités , révolte abſolument. Il n'y a
plus de proportion entre les moyens &
l'effet. Il faut que tout caractere vicieux ,
qu'on ne veut pas faire haïr , ait une
excuſe vraiſemblable , & le Comte n'en
a point. Ce n'eſt plus qu'une bizarrerie
DECEMBRE. 1774. III
cruelle , qui choque & fatigue. D'un autre
côté , l'obſtinationà-peu-près gratuite
du laboureur , qui refuſe le double de
ſes poſſeſſions , fi elle ne bleſſe pas , ne
peut intéreſſer beaucoup. On voit que ,
dans tous les cas , il ne fera pas à plaindre.
Ainfi , nulle émotion , nulle crainte.
Il ne s'agit , pendant deux actes fort
longs , que d'une maiſon & de quelques
arpens diſputés entre deux hommes différemment
bizarres. Quant au Juge , il
eſt impoſſible qu'il balance. Sa conduite
eſt indiſpenſablement tracée. Il n'y a
dans ce premier noeud rien qui reſſemble
à la fable d'une piece. L'Auteur appelle
fon ouvrage un Drame; mais il eſt difficile
de voir ce qu'il y a de dramatique.
Voici un autre noeud qui ſe préſente.
Il ne s'agit plus de ſavoir qui aura
la maiſon & les arpens; il faut voir ce
que deviendra de Leurye , qui va perdre
ſa fortune & qui ne retrouvera pas fon
pere , s'il ne donne pas gain de cauſe
au Comte de Monrevel. Cet incident
romaneſque est - il tolérable ? Le Comte ,
faiſant une pareille menace , feroit - il
ſupporté ſur la ſcene? C'eſt bien pis au
troiſieme acte , il a perdu ſon procès ; il
eſt furieux , &, tout au milieu de ſa fu
112 MERCURE DE FRANCE.
reur , il eſt ſi touché de la joie & de la
reconnoiffance de la famille Girau , qui
vient remercier le Juge, qu'il faute au
cou de de Leurye & qu'il le reconnaît
pour fon fils. It ne dit ni pourquoi , ni
comment il a laiſſe ſon fils Juge de village
, quelles raiſons l'ont pu forcer à ſe
priver fi long - temps du plaifir d'avoir un
fils , ni pourquoi ces raiſons ceffent toutà-
coup depuis que Girau a gagné fon
procès. On ne nous explique rien. Il
ſuffit que le fils retrouve fon pere , & que
l'Auteur trouve un dénouement , n'importe
lequel. On nous fait grace des détails
du roman , & il n'y a pas grand
mal.
Voilà comme ſont faits ces ouvrages
qui ont une prétention excluſive à lamorale
, au fublime , au génie ! C'eſt avec
ces belles imaginations qu'on veut créer
un nouveau théâtre , qui doit, dit- on ,
anéantir l'ancien. Telles font les rares
productions qui doivent faire diſparoître
tous les chefs-d'oeuvres de notre langue
devant le genre qu'on appelle honnête ,
comme ſi les autres genres étoient mal
honnêtes. Ce n'eſt point ici une exagération;
cette prédiction remarquable de
la chûte de nos plus belles pieces , que
doit
• DECEMBRE. 1774. 113
doit faire tomber le Drame Bourgeois ,
eſt littéralement énoncéedans un Effai fur
le Drame , qui peut nous donner quelque
jour l'occaſion d'examiner la poëtique
de ce genre , & les inconcevables
-paradoxes de ceux qui s'y ſont excluſivement
dévoués.
-
2 Il nous reſte à parler du ſtyle de la
piece. Il eſt tel que celui de preſque toutes
les pieces de ce genre ; c'eſt-à-dire ,
un mélange de familiarité & d'enflure ,
quelques traits de ce naturel commun ,
dont perſonne ne ſe foucie , & beaucoup
de tirades de rhétorique. Les nuances
juſtes du dialogue ; les convenances du
zon & du perſonnage n'y ſont preſque
jamais obſervées. C'eſt un langage qui
n'appartient à perſonne. C'eſt celui d'un
déclamateur qui , tour-à-tour , ſe fait enfant
ou philoſophe , & qu'on apperçoit
toujours ſous ce double maſque ... Par
exemple , on fait dire au laboureur Girau
: Depuis plus de foixante années je
vois chaque matin le lever du soleil qui ,
par ses premiers rayons m'envoie le signal
de la priere. Il eſt probable que jamais
le payſan le mieux élevé n'a parlé de ce
ſtyle. Ces longues allées , ces grands che
mins , ces enclos , où l'on ne voit pas un
H
114 MERCURE DE FRANCE.
Seul arbre fruitier , voilà autant de vols
faits à l'agriculture. Comment l'Auteur
n'a- t- il pas fenti qu'agriculture étoit un
mot de la capitale , qu'on ne connaît pas
dans les campagnes ? C'est un mot fouvent
inconnu à ceux qui labourent , &
répété par ceux qui écrivent. D'ailleurs
on retrouve ſouvent , comme dans tous
les Drames de cette eſpece , ces lieux
communs de la converſation domeſtique
& journaliers , avec lesquels on pourrait
faire aifément cinq actes d'une extrême
vérité& d'un extrême ennui.
THERESE.
Bonjour , cher papa , bon jour. Prenez
ce bouillonavant tout ,& puis après ,
que je vous embraffe.
M. DE LEURYE.
Ah ! ah! tu es déjà levée auſfi , toi ?
THERESE.
:
Il faut bien ſe lever matin ,fi Fon
veut vous voir avant que vous fortiez.
Eſt- il bon , papa ?
M. DE LEURYE.
Excellent , ma chere Thereſe. Elle
こ
DECEMBRE. 1774. 115
ſe porte à merveille , ce matin.
THERESE .
Je me porte toujours bien quand je
vous vois ; car je ſuis ſi contente ! Vous
allez encore revenir bien tardaujourd'hui .
M. DE LEURYE.
Dis-moi , combien as - tu brodé de jolies
fleurs hier dans toute ta journée ?
1
THERESE.
Oh! je ne les ai pas comptées. Mais
vous verrez , vous verrez . Avant peu...
Il ne faut rien dire.
M. DE LEUR TE.
Allons , allons , nous examinerons
tout cela cet après-midi.
Mde DE LEURYE àſa fille.
A- t- on rangé là- dedans tout ce qu'il
faut?
THERESE.
Oui , Maman. Papa peut s'habiller
quand il lui plaira ; tout eſt prêt.
Lorſqu'on lit de pareilles ſcenes , on
H 2
116 MERCURE DE FRANCE .
ſe rappelle toujours ce mot de M. Jourdain
: ,, Quoi ! lorſque je dis : Nicole ,
و د
apportez - moi mes pantoufles , je fais
,, de la profe" ! Les Auteurs de Drames
font ſouvent de la proſe comme celle de
M. Jourdain , quand il parlait à ſa ſervante
en ſe levant ;mais non pas comme
celle que Moliere met dans ſa bouche
quand il le fait parler ſur la ſcene.
Cependant on trouve quelquefois dans
M. Mercier des morceaux d'une vérité
plus intéreſſante; tel eſt le moment où
Girau , ſa femme & ſes enfans viennent
remercier leur Juge.
GIRAU.
,, Monfieur , nous ne venons pas vous
,, déranger pour long-temps. Ce que nous
,, avons à vous dire ſera bientôt dit. Ne
,, croyez pas , je vous prie , que nous
ود
ود
ود
ود
venions vous remercier de nous avoir
,, fait gagner notre procès : on ne loue
point la juſtice d'avoir été juſte. Mais ,
avec votre permiffion , nous venons
vous montrer à toute notre famille.
Ecoute , femme ; & toi , Jacques ; toi ,
Charlot ; toi , Philippe ; toi , Chrif-
„ tophe ; approche tes deux petits freres.
Bon: Regardez bien ce digne homme,
"
"
:
DECEMBRE. 1774. 117
ود
"
,, regardez le en face; là, pour le bien
„ reconnaître ; & fi jamais quelqu'un ,
,, quand je n'y ſerai plus , voulait vous
faire du tort , n'ayez aucune crainte
de ce méchant, Venez ici en aſſurance,
& boutez votre cauſe entre ſes mains ;
le reſte eſt ſon affaire. Allez , allez ,
tout ira bien. Il a la main ferme pour
tenir la balance. Il vous protégera con-
,, tre qui que ce ſoit au monde. Car ,
,, voyez - vous , tous les grands Seigneurs
,, ne font , devant ſon tribunal , pas plus
,, qu'un homme comme moi. Voilà tout
ود
وو
ود
ود
ود ce que je voulais vous dire , mes en-
,, fans ; Allez- vous-en , & n'interrompez
,, pas plus long temps un Juge , qui n'a
,, pas trop de temps à lui , puiſqu'il
,, l'emploie à empêcher le mal qui ,
comme l'ivraie, ſemble pouſſer de luimême
en ce bas monde. Et nous , en
conféquence de cette obſervation , nous
demeurons très - reſpectueuſement ,
Monfieur , votre très - humble & trèsobéiſſant
ſerviteur."
ود
ود
ود
ود
ود
Ce morceau n'eſt pas , à la vérité , de
ceux qui font d'autant plus difficiles à
faire qu'ils paroiſſent plus faciles. Mais
il y a un mélange touchant de bonhommie
& de joie , & le ton n'eſt pas au-
H 3
118 MERCURE DE FRANCE .
deſſus de la raiſon & de l'éloquence d'un
payſan. Ce naturel , s'il régnait dans
toute la piece , ſerait du moins un mérite;
mais le naturel louable & qui ne
choque point le goût , eſt précisément la
qualité la plus rare dans ces Drames , où
l'on ſemble fur-tout ſe piquer de naturel.
Discours en vers fur la maniere de lire les
vers. Par M. François de Neufchâteau.
Ce ſujet ne ſemble ni aſſez fécond , ni
affez intéreſſant pour former un ouvrage
de près de trois cents vers ; mais ceux de
M. François font très bien tournés ; ily
en a méme de très heureux. Il entre
d'abord en matiere & s'adreſſe , dans ſon
indignation , à l'homme mal organiſé ,
qui défigure les vers en les lifant.
Ah! ſi ta voix ingrate ou languit , ou détonne ,
Ou traîne avec lenteur fon fauffet monotone ;
Si , du feu du Génie en nos vers allumé ,
N'étincelle jamais ton oeil inanimé ;
Si ta lecture enfin , dolente pfalmodie ,
Ne dit rien , ne peint rien à mon ame engourdie ,
Ceffe , ou laiffe - moi fuir. Ton regard abattu ,
Du regard de Méduse a la triſte vertu.
DECEMBRE. 1774. 119
L'Auditeur , qu'ont glace tes fons & ta préſence,
Croit fubir le fupp'ice inventé par Mézence :
C'eſt un vivant qu'on lie au cadavre d'an mort.
Attentif à ta voix , Phébus même s'endort
Sa défaillante main laiſſe tomber få lyre.
C'eſt pet d'aimer les vers,il faut les fivoir lirs , &c.
:
C'est un vivant qu'on lie eſt un hémiſtiche
dur , qui devait bleſſer l'oreille délicate
de l'Auteur ; attache ſemble être
d'ailleurs le mot indiſpenſable.
L'Auteur parle très-bien de l'ancien
accord de la muſique avec la poëfie. Il
exprime , avec une préciſion élégante ,
les différens procédés des vers grecs &
latins .
Les anmales antiques Jadis, on les chantait. Les
De Moiſe & d'Orphée exaltent les cantiques,
Te faut-il rappeller ces prodiges connus ?
Ces rochers attentifs à la voix de Linus ?
Et Sparte qui s'éveille aux accens de Tyrthée ?
Et Therpandre appaisant la foule révoltée ?
Les Poëtes divins , maîtres des Nations ,
Savaient noter alors Paccent des paflions.
L'ame était adoucie & l'oreille charmée ,
Et même des Tyrans la rage désarmée.
Ce fut l'attrait des vers qui fit aimer les loix.
H 4.
ISO MERCURE DE FRANCE.
L'art de les déclamer fut le talent des Rois .
Les Dieux mêmes , les Dieux , par la voix des Oracles
De cet art enchanteur confacraient les miracles .
Chez les fils de Cadmus , peuples ingénieux ,
Que les fons de la lyre étaient harmonieux !
Que , dans ces beaux climats , l'exacte proſodie
Aux chansons des neuf Soeurs prêtait de mélodie !
On voyait , à côté des Dactyles volans ,
Le Spondée alongé ſe trafner à pas lents .
Chaque mot chez les Grecs , amans de la meſure ;
Se pliait , de lui -même , aux loix de la céſure ;
Chaque genre eut fon rithme. En vers majestueux ,
L'épopée entonna ſes récits faſtueux .
La modeſte élégie eut recours au diſtique.
Archiloque s'arma de l'iambe cauſtique.
A des mètres divers , Alcée , Anacréon
Préterent leur génie , & leur gloire , & leur nom.
Le Poëte compare un bon Lecteur à
l'écho qui laiſſe le ſon dans l'oreille.
L'Amante de Narciſſe en nos forêts errante ,
Redit , d'un dernier mot , la ſyllable mourante ;.
Mais des chants de la muſe , écho plus aſſidu ,
Tout ce qu'elle prononce , un Lecteur l'a rendu.
La conſtruction des deux derniersvers
eſt un peu embarraſſée , & le ſens ne s'en
DECEMBRE. 1774. 121
préſente pas d'abord. Les deux premiers
font excellens . On pourrait obſerver , à
la rigueur , que l'écho , de ſa nature ,
n'eſt pas errant, qu'il eſt même nécefſairement
fixé . Mais ici c'eſt la Nymphe
Echo perſonnifiée , & c'en eſt aſſez pour
justifier , en phyſique , deux vers excellens
en poëſie.
L'Auteur paſſe à la maniere dont on
juge les vers nouveaux. Il introduit un
Abbé , un Médecin à la toilette d'une
femme , & l'entretien roule ſur un poë.
me nouveau. Mais ce dialogue , qui eſt
long , n'eſt pas piquant. Rien n'eſt plus
difficile à faire qu'un bon dialogue , où
le Poëte joue lui ſeul le rôle des deux
interlocuteurs . Le modele de ces fortes
de morceaux eſt , ſans contredit , le dialogue
de Pyrrhus & de Cynéus dans
Boileau; c'eſt un chef- d'oeuvre. Celui
de M. François tombe même quelquefois
dans le mauvais goût.
Ah ! vous avez raiſon , & c'eſt une trouvaille ,
Que ces eftampes - là - Comme Longueil travaille
!
Mais ce n'est pas aſſez d'admirer le Graveur ,
Docteur , jugez l'écrlt ; mais jugez ſans faveur. -
Madame , à vous le dé.
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
A vous le de peut être bon dans un
dialogue de comédie. Moliere l'a même
employé d'une maniere très -plaiſante
dans le Miſantrope ,& e'eſt un des avantages
de la bonne comédie , qu'un mot
très - commundevient très heureux par la
place où il eſt mis. Mais dans un dialogue
où le Poëte parle , dans un épître
d'un ton noble, cette expreſſion paroîtra
trop familiere.
M. François ſe mocque, avec raifon ,
decesdéclamateurs forcenés qui récitent,
avec une violence épouvantable , ce qu'ils
ont compofé avec une froideur pénible ,
&dont on aditque leurs vers étaient faits
à coups de marteau & récités à coups de
poing.
Gardons - nous d'imiter , dans ſa folle lecture,
Dans ſes roulemens d'yeux & ſes contorfions ,
Ce fanatique amant de ſes productions ,
Ce furieux rimeur , qui , d'un ton ridicule ,
Comme un vrai poſſédé , s'agite , geſticule ,
Tourmente notre oreille , épuiſe ſon gofier ,
Et croit être fublime à force de crier.
Jadis ſur ſon trépied , la Pythie agiléc ,
D'un. Dieu même remplie , était moins tourmentée.
M. François oppoſe à ce tableau un
DECEMBRE. 1774. 123
lecture ſage , meſurée & ſentie. Il pro .
poſe pour modele un illuſtre & refpectable
Académicien , qu'on a vu quelquefois
lire aux féances publiques des morceaux
charmans ; & joindre des graces
perſonnelles àcelles de fes écrits.
Ainfi , quand NIVERNOIS daigne , aux Muſes fidele
Lire à l'Académie une fable nouvelle
Il fait d'un charme heureux enivrer les eſprits,
Chaque vers eſt ſaillant , chaque mot a fon prix.
Tout fait image en lui , tout fert à l'éloquence ;
Ses diſcours , ſes regards , & même ſon filence.
Ainſi les Grecs charmés environnaient Neftor :
Il ceſſait de parler ; on l'écoutait encor.
1
Ce dernier vers , imité d'Homere, eſt
fort beau. Tout fait image eſt trop proſaïque.
Un défaut plus grand , c'eſt cette
expreſſion daigne. Lire eſt ſans doute une
complaifance & ſouvent même trèsflatreuſe
; mais ce mot daigne ſemble
exprimer plus que de la complaiſance.
Il faut ſe ſouvenir que les féances publiques
de l'Académie Françaiſe , confi .
dérées , foit du côté de l'Académie même,
foit dans les perſonnes qui s'y rafſemblent
, font ordinairement compofées
124 MERCURE DE FRANCE .
de l'élite de la Nation. On ne deſcend
point en obtenant leurs applaudiſſemens ,
& ceux même qui posſedent un autre
genre de gloire ne font pas au- deſſus de
celle -là.
En général , les vers deM. François ont
de la facilité , du nombre & de l'élégance.
On pourrait defirer qu'il y mît plus
d'idées , plus de tournures &d'expreffions
qui lui fuſſent propres. Ses vers , que
fans doute il fait un peu à la hate , diftrait
, comme il le dit lui - même , par
d'autres occupations , ſemblent jetés dans
des moules trop connus, Il y a trop de
réminiſcences marquées.
Pour arracher des pleurs , toi - méme tu pleurais.
Pour m'arracher des pleurs il faut que vous pleuriez.
•
Boileau.
Donner de l'harmonie & du nombre aux pensées.
Donner de la couleur & du corps aux penſées .
Brebeuf.
Il eſt à ſouhaiter , ſi M. François revoit
& abrege cette piece , qu'il peut
rendre beaucoup meilleure , qu'il retranche
ces deux vers :
DECEMBRE . 1774. 125
Va , d'un débit heureux l'innocente impoſture ,
Sans la défigurer , embellit la nature ;
Il n'a pas fait attention que défigurer
éant le contraire d'embellir , il n'eſt jamas
poſſible d'embellir en défigurant ,
& qu'ainſi les deux vers n'ont pas de
ſens. Il y en aurait , ſi l'Auteur avait pu
mettre , loin de la défigurer ,, embellit
la nature. C'eſt une inadvertance qu'il
corrigera aiſément , lorſqu'il voudra
joindre un peu plus de travail au talent
qu'il a ſignalé de fi bonne heure.
Histoire littéraire des Troubadours , contenant
leurs vies , les extraits de leurs
pieces , & pluſieurs particularités ſur
les moeurs , les uſages & l'hiſtoire du
douzieme & du treizieme fiecle. A
Paris , chez Durand neveu , Libraire ,
(se trouve à Amsterdam chez Rey. )
M. l'Abbé Millot , connu par des
Elémens d'hiſtoire , juſtement eſtimés ,
a rédigé cet ouvrage fur les mémoires
amaſſés par M. de Ste Palaye. Pour
donner une idée du travail immenfe
dont on eft redevable à l'infatigable
activité de ce ſavant Académicien , il
126 MERCURE DE FRANCE.
ſuffira de dire , d'après le témoignage de
M. l'Abbe Millot , que ces mémoires
formaient juſqu'à quinze volumes infolio.
L'Hiftorien abréviateur a exprimé
la fubſtance de cette vaſte collection , &
en a formé trois volumes in - 12 , qui
contiennent ce qu'il y a de plus curieux
&de plus inſtructif dans les poëfies &
les aventures des Troubadours. On fait
que ce mot fignifie originairement inventeur
; mais les inventions de ces
Poëtes de Province ne fervent gueres
qu'a faire voir aux gens de goût combien
les progrès de l'eſprit humain font lents ,
&ce qu'il faut de temps pour former les
langues , & amener la politeſſe. Elles ont
un avantage plus réel pour les curieux
d'érudition. Elle tiennent de fort près
à l'étude des moeurs & des uſages dans
ces fiecles encore groffiers ; & c'eſt ce
que M. l'Abbé Millot développe trèsbien
dans le diſcours préliminaire.
,, Les ouvrages des Troubadours font
„précieux , en ce que les moeurs s'y
2, trouvent peintes au naturel , mieux
,, que dans aucun autre monument de
ces fiecles peu connus. Nos anciens
faifeurs de chroniques , nourris au ſein
des tenebres &des préjugés du cloître,
ود
স
و د
DECEMBRE. 1774. 127
2
,,ne favaient en général que narrer lon-
,,guement les faits publics , mêlés de
,,bruits populaires , & ſouvent de lé-
„gendes ridicules. Ils dégradaient l'hiſ
„toire ; ils ne la connoiſſaient point :
,,mais les Poëtes étaient naturellement
,, les peintres de la fociété. Ce qu'ils
„ voyaient , ce qu'ils entendaient , les
,, coutumes , les modes , les opinions
„dominantes , les paffions modifiées en
,, tant de manieres , devenaient , fans
,, qu'ils penſaſſent à inſtruire lapoſtérité,
,, le fond & l'ornement de leurs pieces.
,, Parmi les anciens , Homere ſupplée
"en cette partie aux monumens hifto-
,, riques , & fes fictions même font une
,, ſource de vérités , qui ne ſe puiſeraient
,, point ailleurs. Les Troubadours ont
fur lui une forte d'avantage; car leurs
„genres de poëfies . plus bornés à la vie
, commune , & aux objets contempo.
rains , forment des peintures plus
„naïves , & dont il réſulte des confé-
,, quences plus certaines.
,, On y voit cette bravoure ardente &
,, emportée qui caractériſait encore la
,, Nation , qui refpirait les combats
,, comme des plaiſirs , & qui du droit
,,barbare de l'épée, faiſait le premier
128 MERCURE DE FRANCE.
,, droit de la nature. On y voit cette
,, prodigalité des Seigneurs , érigée en
و د
vertu eſſentielle de leur rang ; auſſi
,, peu délicate ſur les moyens d'acquérir
,, que ſur la maniere de diffiper ,
,,& ne rougiſſant point d'accumuler
"des rapines , pour ſe parer d'une
„ruineuſe oftentation. On y voit cet
,, eſprit d'indépendance qui entrainait
les défordres de l'Anarchie; quelque.
fois ſe pliant par intérêt aux humbles
,, démarches de Courtiſan; mais toujours
,, prét à ſe roidir avec audace , lorſqu'il
ود
ود
ود
ود
ور
était excité par les conjonctures. On
,, y voit cette franchiſe mâle & agrefte ,
,, que rien n'empêche de s'exprimer li-
,, brement , & fur les perſonnes & fur
les choses ; qui cenſure les princes
comme les Particuliers , ſans paraître
,, ſe douter des égards de la bienféance;
,, encore moins de la politeſſe moderne.-
„ On y voit l'aveugle ſuperſtition , ſe
,, repaiſſant d'abſurdités & de folies ;
,, facrifiant à ſes fantômes la raifon ,
,,l'humanité , la Divinité même ; avi-
,, liſſant le ſouverain Etre par les hom-
,, mages qu'elle croit lui rendre , au mé-
,, pris des loix qu'il a établies ; & four-
„niſſant , par ſes excès , des armes à
,,VirDECEMBRE.
1774. 129
“
l'irréligion , qu'elle fait naître. On
y voit l'ignorance & le fanatiſme d'un
Clergé vicieux ; la pétulance d'une
nobleſſe inquiete & indomptable ;
l'activité & la hardieſſe d'une bourgeoiſie
, à peine délivrée de la ſervi-
„ tude , les vices plutôt que les vertus
des hommes de tout état , livrés encore
à des habitudes barbares , & commen-
„ çant à ſerafiner par de fauſſes lumieres.
On y voit enfin le ſyſtême de la Chevalerie
développé , ſes exercices , ſes
amuſemens , ſes préceptes , ſes moeurs ,
„ ordinairement contraires à ſa morale ,
& fur - tout cette galanterie fameuſe ,
qui devint un des principaux mobiles
de la ſociété, & dont il importe d'ac-
„ quérir une connoiſſance plus exacte.
"
ود
M. l'Abbé Millot , dans ſon difcours
préliminaire , diſtribue les pieces des
Troubadours en firvintes , tenfons ou
jeux partis, pastourelles & novelles . Le
firvinte eſt un difcours en vers , une efpece
de monologue ſur quelque ſujet
convenu. L'Hiſtorien cite le firvinte du
Roi Richard , composé dans ſa priſon
d'Allemagne. Le tenſon était un dialogue
en vers , où l'on difcutait une queſtion ,
le plus ſouvent de galanterie. Il ſemble
I
130 MERCURE DE FRANCE.
que ce fut un pas vers le genre dramatique
, mais les Troubadours ne s'en
aviſerent jamais. La pastourelle était une
idylle galante , ce que nous appelons
une paftorale. La novelle était un conte.
Les Troubadours commencerent à
fleurir dans le douzieme fiecle. On place
à leur tête Guillaume IX , Comte de
Poitou ; & ce n'eſt pas , comme on le
fait , le feul Souverain qu'ils comptent
parmi eux. Ils étaient accueillis & récompenfés
dans les Cours , & bien traités
par les Dames qui étaient leurs Divinités
; mais ils ſe plaignent , dans plus
d'un endroit de leurs pieces , que les
Fongleurs , dont le métier était de chanter
les vers des Troubadours , leur enlevaient
ſouvent , par l'intrigue & la
flatterie, les récompenfes dues au talent
& au mérite ; & les déshonoraient par
des baſſeſſes & des ſcandales , auprès
des Princes , accoutumés trop ſouvent à
confondre le Troubadour qui compofait,
& le Jongleur qui chantait. Ainſi l'on
voit que le fiecle des Troubadours a plus
d'un rapport avec le nôtre. Une foule
» d'hommes , dit M. l'Abbé Millot ,
>> condamnés à l'obſcurité par la nature ,
comme par la fortune , ſe jetaient
ود
DECEMBRE. 1774. 131
dans une carriere , où ils voyaient la
perſpective la plus attrayante " . Notre
littérature a auſſi ſes Jongleurs en proſe
& en vers , qui répétent , & même répetent
mal ce que les autres ont trouvé ;
qui s'emparent des récompenfes deſtinées
au mérite , & que trop de gens , ou
par ignorance ou par malignité , confondent
avec les vrais Troubadours.
Les Troubadours, après avoir fleuri
pendant deux fiecles , commencerent à
tomber dans le mépris. Abuſant trop de
leurs avantages , ils s'avilirent par leur
conduite ; & des génies plus heureux ,
qui commençaient à naître en Italie ,
firent tomber les Poëtes de Provence.
Le Dante, Pétrarque , Bocace , donnerent
l'idée & le modele d'un talent bien
ſupérieur à celui des Troubadours. La
France même avait déjà ſes Poëtes , qui
commençaient à furpaſſer les Provençaux
leurs maîtres. Thibaut , Comte de
Champagne, était diftingué parmi eux.
On connaît de lui cette chanson naïve&
tendre , qui vaut mieux que toutes les
pieces des Troubadours.
Las! ſi j'avais pouvoir d'oublier
Sa beauté , fon bien dire ,
} 12
132 MERCURE DE FRANCE.
:
Et fon tant doux , tant doux regarder
Finirait mon martyre .
Mais las ! mon coeur je n'en puis ôter ,
Et grand affolage
M'eſt d'eſpérer,
Mais tel ſervage
Donne courage
A tout endurer.
Et puis comment , comment oublier
Sa beauté , fon bien dire
Et fon tant doux , tant doux regarder ?
Mieux aime mon martyre.
Les Troubadours commencent à disparaître
au quatorzieme ſiecle. Leur hiftoire
eſt très-bien rédigée par M. l'Abbé
Millot ; mais on doit s'attendre qu'un
ouvrage de ce genre eſt plus utile à conſulter
, qu'agréable à lire de ſuite.
Histoire universelle de Justin ; extraite de
Trogue Pompée, traduite ſur les textes
Latins les plus corrects ; avec de
courtes notes critiques , hiſtoriques ,
& un Dictionnaire géographique de
tous les pays dont parle Juſtin. Par
M. l'Abbé Paul , ancien Profeſſeur
d'éloquence au College d'Arles. A
DECEMBRE. 1774. 133
1
Paris , chez J. Barbou , Imprimeur
Libraire .
Cette traduction eſt en général cor
recte & fidelle. Peut- être y deſirerait-on
plus de facilité & d'élégance. On y rencontre
de temps en temps des expreffions
peu faites pour le ſtyle noble. La
Reine avertie de fa retraite , envoie àses
trouſſes ſon fils , encore fort jeune . Envoic
à ses trouffes eſt dans le goût du Pere
Daniel , qui n'eſt pas le bon goût.
L'hiſtoire demande un ton plus relevé .
L'Auteur dit ailleurs , en parlant de la
Scythie : Elle a à dos l' Aſie & le Phase.
On trouve dans un autre endroit : Candôle
aimait éperdument ſa femme , d
cauſe de ſa beauté Uxorem propter forme
pulchritudinem deperibat . Il idolatrait la
beauté de ſa femme. il ſemble que cette
tournure eût été plus élégante. On peut
faire quelques reproches au Traducteur
ſur le ſens de pluſieurs phrases ; mais
quelle eſt la verſion à qui l'on ne puiffe
pas faire des réproches ſemblables , qu'il
eſt même impoſſible de prévenir , puifqu'il
y a dans tous les Ecrivains des endroits
dont le ſens eſt conteſté ? Voici
quelques phrases qui n'ont pas paru
13
134 MERCURE DE FRANCE.
exactes , & dont on laiſſe le jugement
au Lecteur inſtruit. Juſtin finit ainſi ſa
préface , adreſſée à l'Empereur Antonin :
Sufficit enim mihi in hoc tempore judicium
tuum , apud poſteros , cum obtrectationis
invidia cefferit , induſtriæ teftimonium habituro.
M. l'Abbé Paul traduit: Votre
fuffrage me fuffit préſentement : la poftérité
, quand l'envieſeſera tue , réglera
fon jugement ſur le vôtre. Paſſons fur
certe expreffion , ſe ſera tue , qui offenſe
étrangement l'oreille. Mais , d'ailleurs ,
eſt-ce bien là ce que Juſtin veut dire ? II
me ſemble qu'il établit une diſtinction
aſſez marquée entre le jugement de
l'Empereur , dont il a beſoin pour le
défendre contre l'envie , & celui de la
poſtérité , que fon travail lui affure. J'ai
dû , lui dit-il dans la prafe précédente ,
vous rendre compte de mon loiſir ; & il
ajoute: car votre fuffrage me fuffit aujourd'hui
; la poſtérité , lorſqu'on n'entendra
plus l'envie , aura , dans cet écrit ,
un témoignage de mes travaux.
L'Auteur parait auſſi s'être trompé
dans cet endroit du premier livre où la
femme d'un Berger reçoit Cyrus au
berceau , prêt à être expoſé dans les
forêts , par ordre d'Aſtiage. Tantusque
DECEMBRE. 1774. 135
in illo vigor & dulcis quidam blandientis
infantis risus apparuit , ut Pastorem uxor
ultro rogaret quo fuum partum pro illo
exponeret , permitteretque fibi , five fortunæ
ipfiusfive ſpei fucæ peurum nutrire. Voici
la verſion de M. l'Abbé Paul : Ses geſtes
enfantins étaient ſi vifs & ſi touchans ,
fon rire ſi doux & fi gracieux , que , foit
respect , ſoit ambition , elle pria fon mari
de lui permettre d'expoſer ſon propre
fils , & de nourrir celui-ci. Des gestes
vifs ne rendent point le mot de vigor ,
cette force qui s'annonçait déjà dans un
enfant ; & ces mots , foit respect , foit
ambition , n'expriment point du tout ce
que dit l'Auteur Latin. Sive fortune ipfius
five ſpei fuæ puerum nutrire , ſignifie clairement
que cette femme demanda qu'il
lui fût permis d'élever Cyrus , ſoit pour
la deſtinée qui attendait cet enfant , foit
pour ſes propres eſpérances. Ces fautes
légeres n'empêchent pas qu'en général
cette traduction ne foit utile aux jeunes
gens . Elle est dédiée à Monseigneur
l'Archevêque d'Arles , & aux Adminiftrateurs
du College de cette ville. L'avertiſſement
du Traducteur , que nous
allons tranfcrire , rend compte en peu
de mots des procédés qu'il a ſuivis dans
fon travail. 14
136 MERCURE DE FRANCE .
!
6 Juſtin vivait fous Antonin le Pieux.
C'eſt tout ce qu'on fait touchant fa
> perſonne.
"
"
"
"
"
"
"
" Il abrégea la grande hiſtoire de
Trogue-Pompée. Il promene ſon Lecteur
de fiecle en fiecle , d'Empire en
Empire , de Nationen Nation ;& trace
une eſquiſſe rapide des moeurs des
Peuples conquérans , & des grandes
révolutions.
" Quelques unsl'ont accuſé de la perte
de l'original qu'il a réduit. Mais pour
rait-on le convaincre de ce crime litté
raire ? Comment & pourquoi s'en ferait-
il rendu coupable ?
" Son ſtyle en général eſt pur , élégant
, naturel ; mais unpeu monotone..
Sa narration eft nette; ſes réflexions
ſages , quoique communes ; ſes peintures
quelquefois très vives . On trouve
chez lui pluſieurs morceaux de la plus
grande beauté. Seulement il aime un
» peu trop Fanthiteſe , la plus froide
des figures , quand on la prodigue. Je
, regrette auſſi qu'il rapporte quelquefois
des traits minutieux ou abfurdes .
ور
”
"
Les verſions qui exiſtaient déjà de
fon ouvrage , ne m'ont point découragé.
La traduction de Colomby
?
1
DECEMBRE. 1774. 137
"
"
"
"
ود
"
"
donnée en 1666, eſt écrite d'un ſtyle.
» qui n'eſt plus ſupportable de nos
„ jours ; elle est d'ailleurs aſſez ſouvent
infidelle. Celle d'un anonyme , ſe difant
de Port- Royal , publiée en 1693 ,
me parait contrainte & enflée ; celle
„ d'un autre anonyme , imprimée en
1726 , prolixe & froide ; & celle de
M. l'Abbé Favier , qui vit le jour en
„ 1737 , incorrecte & traînante. J'ajoute
qu'en bien des endroits , les trois derniers
Traducteurs font auſſi peu fideles
„ que Colomby ; ce qu'il ne me ferait
„ pas difficile de prouver , ſi je ne craignais
d'excéder les bornes d'un fimple
avertiſſement. Au reſte, je ſuis trèséloigné
de me flatter d'avoir évité
„ tous les écueils de ce genre. Je fais
qu'en matiere de traduction , il y a
cent manieres de mal faire , & qu'il
» y a même cent manieres de les juger.
Notre Auteur n'eſt pas toujours,
aſſez modeſte dans ſes expreffions &
dans ſes images. Comme la langue
„ Françaiſe eſt plus réſervée que la Latinę
"
"
ود
ود
"
"
& que j'ai travaillé en partie pour les
» jeunes gens , je me fuis fait un devoir
d'adoucir la force de certains termes ,
& de gazer les endroits trop libres .
"
"
15
138 MERCURE DE FRANCE.
Un Traducteur doit ſe piquer de fidélité
; mais non pas juſqu'au point de
fouiller ſa plume.
ود
ود
ود
ود
ود
On pourra s'appercevoir que les
ſommaires Latins des chapitres , faits
,, par un ancien Commentateur , ne font
pas quelquefois affez juſtes. J'ai tâché
de les redreſſer dans le Français.
"
"
" Pour ne pas trop groffir les volu
,, mes , je n'ai accompagné la traduction ,
,, que de notes courtes & néceſſaires. J'ai
,, pris dans l'edition Dauphine du P.
Cantel , Jéſuite , la ſubſtance du plus
grand nombre des notes.
ود
ود
ود
ود
ود
Quant au texte Latin, j'ai traduit
fur celui de l'édition de Barbou ; &
c'eſt le même que je repréſente ici" .
Les Libraires ont jugé à propos pour
la commodité & l'utilité des Lecteurs ,
de mettre une table alphabétique des
matieres , à la fin de chaque volume , &
un Dictionnaire géographique dans le ſecond.
Legs d'un pere à ses filles , par feu M.
Cregory , Docteur en médecine d'Edimbourg
, traduit de l'Anglais fur la
quatrieme édition. A Londres , & fe
DECEMBRE. 1774. 139
trouve à Paris , chez Piſſot à Libraire.
La traduction de ce petit ouvrage ,
écrite avec une ſimplicité intéreſſante ,
eſt le délaſſement d'un homme de lettres
, occupé de travaux beaucoup plus
conſidérables , & diftingué par fes connaiſſances
& fon goût. Voici ce qu'il dit
dans un avertiſſement ſur l'ouvrage qu'il
préſente au Public , Sans doute les
,, principes généraux des moeurs étant
"
ود
ود
ود
22
"
"
les mêmes par-tout , ou au moins dans
tous les pays policés de l'Europe , il
eſt impoffible que l'Auteur Anglais ne
foit pas rentré dans des routes déjà
,, connues & fréquentées. On trouvera
,, cependant qu'il lui reſte encore beau-
,, coup de vues fines & un grandnombre
de penſées , qui , quoique communes
en apparence ,& au premier coup d'oeil ,
parce qu'elles font naturelles , préſen-
,, teront des côtés neufs & piquans à
un Lecteur ſenſible & attentif. On
n'y voit , ni le chagrin auſtere qui
conduit la plume de la plupart
des Moraliſtes , ni cette véhémence
qui , quoique excitée par des motifs
louables , manque ſouvent ſon ob
,, jet , la conviction de l'eſprit & la
ود
"
ود
ود
ود
1 "
"
140 MERCURE DE FRANCE.
ود
perfuafion du coeur , parce qu'elle y
tend avec trop de force. On y fentau !
contraire un caractere particulier de
douceur & de modération , juſques
" dans l'amour de la vertu , ou du moins
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
dans le choix &dans la tournure des
raiſons qu'il emploie pour l'inſpirer à
ſes Lecteurs .
” Nous dirons enfin que ce petit écrit
aura au moins le mérite de donner des
idées juſtes , ſinon complettes , des
,, moeurs des femmes Anglaises ; moeurs
curieuſes à connaître , & peut- être
dignes d'être imitées par les femmes
de tous les pays .
ود
ود
ود
Pour donner au Lecteur une idée de
cet ouvrage , nous ne pouvons que mettre
ſous ſes yeux quelques morceaux fur
les différens points de la morale dont
l'Auteur entretient ſes filles .
ود
ود
ود
Ne bornez pas votre charité à donner
de l'argent , il y a une infinité
d'occaſions où vous pouvez montrer un
coeur ſenſible & compatiſſant , & où
" l'on n'a aucun beſoin de votre bourſe.
Certaines gens ſe laiſſent aller à un
rafinement de ſenſibilité , qui n'eſt ni
vrai ni naturel , & d'après lequel ils
évitent la vue des malheureux, Ne
"
"
”
ود
"
DECEMBRE. 1774. 141
,, tombez point dans cette faute , fur-
ود
"
"
ود
ود
tout pour vos amis , ou même pour
vos ſimples connaiſſances. Que les
,, jours de leur infortnne , où le monde
les oublie & les évite , ſoit pour vous
le temps d'exercer envers eux les devoirs
de l'humanité & de l'amitié. La
vue de la miſere humaine adoucit le
,, coeur , & le rend meilleur. Ce ſpecta ,
cle abat l'orgueil de la ſanté & de la
proſpérité ; & la peine qu'il cauſe eſt
,, amplement compenſée par le témoi .
,, gnage qu'on ſe rend d'avoir rempli un
"
ود
ود
ود
ود
devoir , & par le plaiſir ſecret que la
Nature a attaché à l'exercice de la
,, compaffion.
ود
ود
ود
"
•
,, . Quand une fille ceſſe de rougir , elle a
,, perdu le charme le plus puiſſant de la
beauté . Cette extrême ſenſibilité , dont
la rougeur eſt l'indice , peut être une
faibleſſe & un inconvénient pour notre
ſexe , comme je l'ai trop ſouvent
éprouvé moi-même , mais elle eſt particulièrement
ſéduisante en vous. Des
,, pédans , qui ſe diſent philoſophes ,
demandent pourquoi une femme rougirait
lorſqu'elle n'eſt coupable d'aucun
crime. Il ſuffit de répondre que
ود
ود
ود
ود
ود
142 MERCURE DE FRANCE.
رد
ود
c'eſt la nature elle-même qui imprime
la rougeur fur vos fronts , ſans que
,, vous soyez coupables , & qu'elle nous
,, porte invinciblement à vous en aimer
,, davantage , précisément à raifon de
,, cette aimable faibleſſe. La rougeur eſt
ود fi loin d'etre la ſuite néceſſaire de la
,, faute , qu'elle eſt la compagne ordinai-
,, re de l'innocence.
و
ود
ود
"
"
ود
ود
Une belle femme , ainſi que tous
les beaux ouvrages de la nature , a fon
point de vue , ſous lequel elle ſe montre
avec plus d'avantage. Pour trouver
,, ce point , il faut un jugement droit &
une connoiſſance profonde du coeur
humain . Dans les moeurs actuelles des
femmes , elles femblent ſe propoſer de
,, regagner fur nous l'aſcendant qu'elles
ont perdu , en déployant tous leurs
charmes , en ſe prodiguant à nos yeux
dans tous les endroits publics , en vivant
avec nous avec autant de liberté
& auffi peu de réſerve que les hommes
en ont entre eux ; en un mot , en s'efforçant
de nous reſſembler d'auſſi près
qu'elles peuvent: mais le temps &
l'expérience leur montreront bientôt
, combien cet eſpoir eſt mal fondé,
ود
و د
ود
ود
ود
”
ود
"
DECEMBRE. 1774 . 143
ود
و د
ود
combien cette conduite eſt folle.
ود Le pouvoir d'une belle femme fur
le coeur de l'homme qui a le plus de
mérite , eſt encore au delà de cequ'elle
,, même croit enavoir. Les hommes s'apperçoivent
bien qu'ils ſe livrent àune
illuſion agréable; mais il ne peuvent ,
ni ne veulent la diſſiper. La femme
elle-même peut ſeule rompre le char .
,, me, & changer l'ange que nous croyons
voir en une ſimple femme.
ود
"
"
ود
ود
"
• •
Si vous avez le bonheur de vous
faire un ami véritable , ayez pour lui
,, une confiance fans bornes. C'eſt une
des maximes du fiecle de ne jamais
" confier à perſonne un fecret dont la
découverte puiſſe nuire à celui qui le
,, confie ; mais c'eſt la maxime d'un pe-
ود
ود
"
ود
"
tit efprit & d'un coeur froid , excepté
,, pour les perſonnes en qui elle eſt le
réſultat de l'expérience & de l'âge.
,, Malgré les inconvéniens qu'une grande
franchiſe entraîne quelquefois . vous
ferezplus heureuſes par un caractere ou .
3, vert , qui n'aille pas juſqu'à l'impru .
dence , que par une maniere d'être
réſervées juſqu'au foupçon. Lafroideur
,, & la défiance ne viennent que trop
و د
ود
ود
144 MERCURE DE FRANCE.
ود tôt. Cefont des ſentimens déſagréables
„ qu'il ne faut pas appeler avant le
"
"
ود
"
"
temps.
•
„ Il y a des hommes dont vous pouvez
aimer à rechercher la compagnie ;
je veux dire les gens d'eſprit & de
goût , dont la conversation eſt , à beaucoup
d'égards , bien au-deſſus de celle
„ que vous pouvez trouver dans la fociété
des perſonnes de votre ſexe. Ce
ferait une fottiſe de vous priver d'une
liaiſon agréable & utile , uniquement
parce que les oiſifs prétendront qu'un
homme de cette eſpece eſt votre amant ,
car il peut aimer à vivre avec vous ,
fans avoir aucune idée d'amour en
"
"
وو
"
ود
ود
tête.
"
"
"
• •
Voici , je crois , les marques les
moins équivoques d'une paſſion honnête
, & les plus difficiles à contrefaire.
Un homme qui aime avec délicateſſe ,
trahit ſouvent ſa paffion par le trop
grand ſoin qu'il a de la couvrir , furtout
lorſqu'il n'a que peu d'eſpoir de
réuſſir . Le véritable amour ſe cache
» toujours ,& ne ſe flattejamais duſuccès.
Il rend l'amant, non- feulement ref-
"
"
" pectueux ,
DECEMBRE . 1774. 145
ود
وو
"
"
"
„ pectueux , mais exceſſivement timide
dans ſa conduite avec la femme qui
en eſt l'objet Pour cacher la crainte
qu'elle lui inſpire , il affecte ſouvent
quelquefois le ton de la plaiſanterie ,
mais il la ſoutient mal & de mauvaiſe
„ grace , & retombe promptement dans
le ſérieux , & même dans une eſpece
de ſtupidité. Il exagere ,dans ſon imagination
, toutes les perfections de
l'objet qu'it adore ; eſt aveugle à tous
ſes défauts , ou les convertit en beautés.
Comme un coupable , il cherche à
tromper tous les yeux , & croit y réuffir
en évitant de remplir envers la femme
qu'il aime , les devoirs les plus
communs de la politeſſe.
29
"
"
"
"
"
«
”
"
"
"
"
"
"
ود
"
Son coeur & fon caractere s'améliorent
par ſon attachement ; ſes manieres
en deviennent plus douces , & fa converſation
plus agréable ; mais c'eſt ſeu .
lement loin des yeux de ſa maîtreſſe ;
car , en ſa préſence , l'embarras & la
défiance de lui-même le font toujours
paraître avec défavantage. Si le charme
dure long- temps , fon courage s'abat ,
fon ame perd fon activité , ſa vigueur ,
&tout ce qu'elle avait de mâle & de
» grand. Thomson, dans ſon Printemps ,
K
146 MERCURE DE FRANCE.
a fait un tableau fidele & touchant de
20 cet état" .
Eloge de la Fontaine ; ouvrage qui a
• remporté le prix , au jugement de
l'Académie de Marseille , le 25 Août
1774 , par M. de Champfort.
:
"
Esopo ingentem statuam posuere Attici.
Ph . L. II . Epil.
Brochure in-80. A Paris , chez Ruault ,
Libraire , rue de la Harpe.
„ S'il eſt doux , dit M. de Champfort
„ au commencement de cet éloge , de
louer La Fontaine, d'avoir à peindre
„ le charme de cette morale indulgente
qui pénetre dans le coeur ſans le bleſfer;
amuſe l'enfant pour en faire un
, homme , d'homme pour en faire un
fage , & nous mene à la vertu , en
„ nous rendant à la nature ; comment dé.
couvrir le ſecret dece ſtyle enchanteur ,
„ de ce ſtyle inimitable & fans modele ,
* qui réunit tous les tons fans bleffer
l'unité ? Comment parler de cet heureux
inſtinct , qui ſembla le diriger
dans ſa conduite comme dans ſes ou-
"
DECEMBRE. 1774. 147
"
هو
ود
وو
ود
ود
ود
ود
vrages ; qui ſe fit également ſentir
dans la douce facilité de ſes moeurs
& de ſes écrits , & forma d'une ame
ſi naïve , d'un eſprit ſi fin , un enſemble
ſi piquant & fi original ? Faudra
- t - il raiſonner ſur le ſentiment ,
diſſerter ſur les graces & ennuyer nos
Lecteurs , pour montrer comment La
Fontaine a charmé les ſiens ? Pour
„ moi , Meſſieurs , évitant de diſcuter
,, ce qui doit être ſenti , & de vous offrir
l'analyſe de la naïveté ; je tâcherai
ſeulement de fixer vos regards fur
le charme de ſa morale , ſur la fineſſe
,, exquiſe de ſon goût , ſur l'accord fin
,, gulier que l'une & l'autre eurent
,, toujours avec la ſimplicité de ſes
,, moeurs ; & .dans ſes différens points
de vue , je ſaiſirai les principaux traits
qui le caractériſent" .
ود
ود
ود
ود
ود
Čes divers point de vue forment les
trois parties de cet éloge : ils peuvent
être conſidérés comme autantde tableaux,
qui , réunis , nous donnent le portrait
achevé de La Fontaine. L'homme de
Lettres aura la fatisfaction de comparer
ce portrait avec celui qu'il s'eſt formé ,
en méditant ſur les Ecrits de cet Auteur
original : car , c'eſt d'après les ou
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
vrages même de La Fontaine , plus encore
que d'après une tradition trop fouvent
infidele , que M. de Champfort
nous a tracé l'image de cet Ecrivain
immortel. ,, On y verra un homme qui
"
وو
ود
ود
offrit le fingulier contraſte d'un Conteur
trop libre & d'un excellent Moraliſte
; reçut en partage l'eſprit le
plus fin qui fut jamais , & devint en
tout le modele de la ſimplicité ; pof-
,, ſéda le génie de l'obſervation , meme
de la fatire , & ne paſſa jamais que
pour un bon homme ; déroba , ſous
l'air d'une négligence quelquefois
5, réelle , les artifices de la compofition
ود
ود
ود la plus ſavante ; fit reſſembler l'art
,, au naturel , ſouvent même à l'inſtinct ;
,, cacha fon génie par ſon génie même ;
ود tourna au profit de ſon talent , l'op-
,, poſition de ſon eſprit & de ſon ame ;
&fut dans le fiecle des grands Ecrivains
, finon le premier , du moins le
,, plus étonnant ".
ود
"
Čes traits généraux qui caractériſent
La Fontaine , ſont ici détaillés par le
goût & le ſentiment ; nous devons ajou .
ter , par une réflexion très fine. M. de
C. a imité ces Peintres attentifs & patiens
, qui ne négligent aucun trait,
DECEMBRE. 1774. 149
aucune nuance pour mieux faifir le caractere
particulier de phiſionomie du
perſonnage qu'ils veulent rendre.
La Bruyere , Moliere , La Fontaine ,
ont chacun tracé , à leur maniere , différens
caracteres que l'on rencontre dans
le monde. Il ſeroit ſans doute intéreſſant
de les comparer & d'en remarquer
les différentes nuances , Ces fortes de
paralleles ou de rapprochemens , ont
l'avantage de piquer la curioſité , d'éclairer
le goût , & de faire mieux appercevoir
la touche particuliere du Maître
que l'on veut apprécier. C'eſt ce que
M. de C. a fait ici à l'égard de quelques
perſonnages de Moliere & de la
Fontaine. Qui peint le mieux ,
dit-il dans une de ſes Notes , les effets
de la prévention , ou M. de Sotenville
repouffant un homme à jeun , & lui difant
: Retirez - vous , vous puez le vin ;
ou l'ours qui s'écartant d'un corps qu'il
prend pour un cadavre , ſe dit à luimême
: Otons - nous, car il fent ? Et le
chien , dont le raiſonnement feroit fort
bon dans la bouche d'un Maître ; mais
qui n'étant que d'uu ſimple chien , fut
trouvé fort mauvais , ne rappelle-t-il
pas Sofie ?
nous
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
Tous mes discours sont des ſottises
Partant d'un homme ſans éclat ;
Ce seroient paroles exquises
Si c'étoit un grand qui parlat.
M. de C. auroit pu rapprocher pluſieurs
autres traits de cette eſpece ; mais
il a négligé les détails de ce genre ,
pour conſidérer l'Auteur des Fables d'un
point de vue plus élevé. ,, Je ne cede
„ point, nous dit-il , au vain defir d'exa-
,, gérer mon fujet , maladie trop com-
و د
ود
ود
,
mune de nos jours; mais fans mécon-
,, noſtre l'intervalle immenfe qui ſé-
,, pare l'art ſi ſimple de l'apologue , &
l'art ſi compliqué de la Comédie
,, j'obſerverai , pour être juſte envers La
Fontaine , que la gloire d'avoir été
,, avec Moliere , le Peintre le plus fidele
de la Nature & de la Société ,
doit rapprocher ici ces deux grands
hommes. Moliere , dans chacune de
,, ſes pieces , ramenant la peinture des
,, moeurs à un objet philofophique ,
,, donne à la Comédie la moralité de
,, l'apologue . La Fontaine tranſportant
و ر
dans ſes Fables la peinture des moeurs ,
ود
ود
دو
ود
و د
donne à l'apologue une des grandes
DECEMBRE. 1774. 151
?
4
$
レ
,, beautés de la Comédie , les caracte-
ود
res . Doués tous les deux au plus haut
„ degré du génie d'obſervation , génie
,, dirigé dans l'un par une raiſon ſupérieure
, guidé dans l'autre par un
instinct non moins précieux , ils def
cendent dans le plus profond ſecret de
,, nos travers & de nos foibleſſes ; mais
,, chacun , felon la double différence de
ود
ود
ود fon genre & de fon caractere , les
,, exprime différemment. Le pinceau
,, de Moliere doit être plus énergique
ود
ود
ود
ور
& plus ferme; celui de la Fontaine ,
,, plus délicat & plus fin. L'un rend les
grands traits avec une force qui le
,, montre comme ſupérieur aux nuances;
l'autre ſaiſit les nuances avec une fa-
,, gacité qui ſuppoſe laſcience des grands
traits . Le Poëte comique ſembles'être
,, plus attaché aux ridicules , & a peint
quelquefois les formes paſſageres de
la Société. Le Fabuliſte ſemble s'adref-
,, fer davantage aux vices , & a peint
une nature encore plus générale. Le
premier me fait riredemon voiſin ; le
ſecond me ramene plus à moi même.
Celui- ci me venge davantage des ſottiſes
d'autrui ; celui- là me fait mieux
,, ſonger aux miennes. L'un ſemble avoir
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
"
"
vu les ridicules comme un défaut de
bienſéance choquant pour la ſociété ;
l'autre , avoir vu les vices comme un
défaut de raiſon fâcheux pour nousmêmes.
Après la lecture du premier ,
,, je crains l'opinion publique ; après la
lecture du ſecond , je crains ma conf
cience. Enfin l'homme corrigé parMoliere
, ceſſant d'être ridicule , pourroit
demeurer vicieux ; corrigé par La Fontaine
, il ne feroit plus vicieux ni
,, ridicule , il feroit raisonnable & bon ;
& nous nous trouverions vertueux ,
,, comine La Fontaine étoit Philoſophe ,
fans nous en douter."
ود
ود
ود
ود
ود
ود
Lorſque M. de C. a voulu nous peindre
dans la troiſieme partie de ſon dif.
cours , la perſonne & le caractere de La
Fontaine , il a rejeté avec raiſon ces
petites anecdotes de ſociété , ſur la foi desquelles
on s'eſt plu à montrer comme
un jeu bizare de la Nature , un homme
qui enfut véritablement un prodige. Mais
l'ame ſenſible de l'Orateur n'a pas manqué
de ſaiſir ce trait hiſtorique qui nous
prouve que le vertueux La Fontaine
croyoit à l'amitié , & qu'il y croyoit en
homme qui avoit la plus noble confiance
en ſesamis. „ O vous , Meſſieurs
DECEMBRE . 1774. 153
▼
t
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
ود
دو
وو
"
s'écrie ici l'Orateur , vous qui ſavez
ſi bien , puiſque vous chériſſez la mémoire
de La Fontaine, fentir & ap .
,, précier ce charme inexprimable de la
facilité dans les vertus , partage des
moeurs antiques ; qui de vous allant
offrir à ſon ami l'hoſpice de ſa maiſon
, n'éprouveroit l'émotion la plus
douce , & même le tranſport de la joie,
,, s'il en recevoit cette réponſe auffi attendriſſante
qu'inattendue , j'y allois.
Ce mot ſi ſimple , cette expreffion
ſi naïve d'un abandon fans réſerve , eſt
le plus digne hommage rendu à l'hu
manité généreuſe , & jamais bienfai
teur , digne de l'être, n'a reçu une
fi belle récompenſe de ſon bienfait."
Nous ne citerons point d'autres morceaux
de ce diſcours , parce qu'il doit
ſe trouver entre les mains de tous ceux
qui liſent La Fontaine. Après l'avoir vu
dans ſes écrits ils ſe plairont encore à le
conſidérerer dans un éloge qui rapproche
& nous rend plus préſens les traits caractériſtiques
de ſon génie ; nous fait
aimer ſa morale douce , facile , applicable
à tous les états , à toutes les circonſtances;
difcute le mérite de ſon ſtyle
& l'art de fa compoſition ; & nous in .
ود
ود
ود
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
téreſſe par la peinture de la perſonne
& du caractere de cet homme unique ,
de cet homme qui déſigné de fon vivant
par l'épithete de bon , conſervera
encore comme Ecrivain le ſurnom d'inimitable
; titre , ainſi que l'obſerve M.
de C. à la fin de cet éloge , que La Fontaine
obtint même avant que d'être tout
à fait apprécié ; titre confirmé par l'admiration
d'un fiecle , & devenu , pour
ainſi dire , inſéparable de fon nom.
Analyse , ou nouveau ſyſtême de l'ancienne
Mytologie , où l'on tâche de
dépouiller la tradition de la fable ,
& réduire la vérité à ſa pureté primitive
, ouvrage où l'on donne l'hiftoire
des Babyloniens , Chaldéens ,
Egyptiens , Cananéens , Helladiens,
Ioniens , &c. par Jacob Bryant. Lonpres
1774. 2 vol. in- 4º. en Angl. gr.
pap. fig 54 liv.
Table pour corriger les distances appa.
rentes de la lune & des étoiles , des
effets de la réfraction & de la parallaxe
, publiée par ordre de la Commiſſion
inſtituée pour les longitudes.
DECEMBRE. 1774. 155
i
Cambridge , 1774 in- 4°. très - grand
pap. en Ang. 54 liv.
Explication de quelques médailles Phéniciennes
, du cabinet de M. Duane ,
par M. Dutens, Londres , 1774 in-
4°. fig.
Explications de quelques médailles de
Peuples , de Villes & de Rois , Grecques
& Phéniciennes , par le même.
Londres 1773 , in. 4°. les 2 volumes
brochés 7 liv. 10 f.
Theocriti decem idyllia , latinis pleraque
numeris à C. A. Wetſtenir reddita ,
in ufum Auditorum , cum notis edidit
, ejufdemque Adoniazuſas uberioribus
adnotationibus inſtruxit. L. C.
Valkenaer. Lugd. Batav. 1773 in- 8°.
7 liv. 10 f.
Antonini liberalis transformationum congeries
, cum Thomæ Munkeri notis
quibus fuas adjecit Henricus Verheyk .
Lugd. Batav. 1774 in- 8°. broc. 6 1.
Chez Gibert aîné, rue des Mathurins ,
Hôtel de Clugny.
1
156 MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire des particules Angloiſes ,
précédé d'une grammaire raiſonnée ,
ouvrage dans lequel toutes les difficultés
de la langue ſont applanies , &
où l'on trouvera tous les moyens de
l'entendre & de l'écrire en peu de
temps , le tout rapporté à l'uſage ;
par M. L. F. in 8°. pap. f. relié 31.
A Paris chez Piffot , Libraire.
L'Auteur obſerve dans ſon avertiſſement
que les Ecrivains qui ont entrepris
de rendre l'étude de la langue Angloiſe
facile & agréable , ont fait trop
& trop peu , & par conféquent qu'ils
ont manqué leur but.. Ils ont fait trop
peu en ce qu'ils ont omis la partie qui
devoit fur-tout les avoir occupés , c'eſtà-
dire le traité des particules. En effet ,
tout homme qui a étudié ſa propre langue
, ou les langues anciennes , fait que
les particules font l'ame de toutes les
langues . Aufſi l'Auteur s'eſt principale
ment attaché à faire voir les ſens que
chaque particule peut avoir en françois
& les modifications que ces ſens pren .
nent des circonstances . Les Grammairiens
ont fait trop en ce qu'ils ſe ſont
Σ
DECEMBRE. 1774. 157
.. trop étendus ſur la prononciation qui
n'eſt nullement l'ouvrage de la grammaire
, mais celui d'un maître ou plutôt
de la fréquentation des nationaux.
Au reſte on peut bien entendre une
langue & l'écrire correctement ſans en
ſavoir la prononciation.
L'Auteur ſe fait la queſtion comment
il faut étudier une langue ? il y a longtemps
, répond il , qu'on dispute ſur la
voie la plus courte de parvenir à ce but
avec ſuccès. Voici ce que l'étude de onze
langues m'a fourni d'expérience à cet
égard. Comme j'en tiens encore bien
huit , & par principes , on peut m'en
croire ; il n'y a done rien à m'objecter
10. J'ai pris un dictionnaire de chaque
langue , j'en ai extrait les mots radicaux
ou ſimples , ce qui ſe réduit à un petit
nombre dans toutes les langues , même
les plus riches . Je les ai appris. Ce
travail exige au plus un mois. 20. J'ai
enfuite appris la différence des genres
& des nombres , les pronoms ; de là,
jai remarqué comment un verbe fe formoit
pour rendre un verbe actif & paf.
fif en françois , ce qui fait un travail
de huit jours. 30. J'ai copié à part les
particules avec un ou deux exemples
158 MERCURE DE FRANCE.
ト
1
feulement pour la chacune , & j'ai remarqué
qu'il ne me faut au plus que quatre
mois pour lire ſans peine un livre
quelconque & fans maître. Cet ouvrage
eſt très méthodique propre à faciliter
l'étude de la langue angloiſe.
Catalogue des livres imprimés & manufcrits
de M. le Comte de Pont de-
Vefle , diviſé en deux parties , dont
la premiere contient une collection
preſque univerſelle des pieces de théâtre
, avec la table alphabétique des
Auteurs & des pieces.
Et la ſeconde partie contient les autres
livres . A Paris , chez Le Clerc , Libraire,
Quai des Auguſtins .
Ce catalogue mérite d'etre conſervé &
d'être conſulté par l'avantage qu'il a
principalement de préſenter la plus ample
collection de pieces de théâtre im .
primées &manufcrites qui ait été faite
encor. M. le Comte de Pont-de-Vefle
connu par ſon goût & ſes talens dans
la littérature , s'en étoit fait une occupation
& un amusement depuis vingt
cinq ans.
Pour mettre le Public à portée de
DECEMBRE. 1774. 159
4 juger du mérite de cette collection précieuſe;
le Libraire très-inſtruit & trèsintelligent
qui a rédigé ce catalogue ,
a placé les pieces de theatre ſous le
titre de chacune des Nations qui les
ont produites depuis les Grecs juſqu'aux
Ruffes ; mais comme les pieces pro
duites en France font l'objet principal
- de cette collection , & en forment le
plus grand nombre , elles ont été diviſées
ſous le titre des différens théâtres
ſur lequels elles ont été jouées ,
obſervant , autant qu'il a été poſſible ,
l'ordre chronologique dans chaque théâtre.
Cette riche collection eſt ſuivie
d'une table alphabétique des Auteurs
& des pieces qui facilitera beaucoup
les recherches .
T
Préceptes fur la santé des gens de guerre ,
ou hygienne militaire , par M. C. Docteur
, Régent de la Faculté de Médecine
en l'Univerſité de Paris . &c.
vol in 80 gr. for. de 480 p. prix
3 liv. broché. A Paris , chez Lacombe
, Libraire , rue Chriſtine.
Nous nous empreſſons d'annoncer cet
:
160 MERCURE DE FRANCE
ouvrage important ; utile à une claſſe
très-nombreuſe de citoyens , & fait de
main de maître. Nous en donnerons
une notice détaillée dans le voulume prochain
du Mercure .
Suite de la correspondance fur l'art de
la guerre , vol . in-8°. prix 1 liv. 4 f.
broché. A Bouillon , chez Fantet ,
& à Paris chez Moutard.
L'écrit intitulé , correspondance fur l'art
de la guerre , a été annoncé dans le vo-
Jume du Mercure du mois de Mai dernier.
La ſuite qui vient d'être publiée
contient des obſervations ſur un ouvrage
intitulé , Esprit de la tactique .
Les Amans Généreux , Comédie en cinq
Actes & en Profe; imitée de l'Allemand
, par M. Rochon de Chabannes
, repréſentée pour la premiere fois
par les Comédiens ordinaire du Roi ,
le Jeudi 13 Octobre 1774 ; brochure
in 8°. , prix I liv. 10 f. A Paris ,
chez la Veuve Ducheſne , Libraire.
Cette Comédie dont nous avons tracé
le
DECEMBRE. 1774 161
le plan dans le volume du Mercure du
mois de Novembre dernier , a eu beaucoup
de ſuccès ſur le Théâtre. Elle plaira
encore dans le filence du cabinet ,
parce qu'elle eſt bien dialoguée , écrite
avec fineſſe& avec ſentiment , & qu'elle
nous préſente des modeles de ces caracteres
nobles , ſenſibles , généreux , qui
ſe portent aux actions les plus magnanimes
, fans faſte , ſans orgueil & même
fans retour ſur eux - mêmes. Quelque
fublime néanmoins que ſoit la conduite
de la vertueuſe Minna envers le
- Major Teleim fon amant , nous fommes
perfuadés qu'il eſt parmi nous des
femmes capables de l'imiter, Ceci pourra
être révoqué en doute par ceux qui
croyant peu à la vertu des femmes , s'occupent
à répandre des méchancétés contre
elles , & ne réuſſiſſent le plus ſouvent
qu'à prouver qu'ils voient de très - mauvaiſes
compagnies. Ces gens-là pourrontils
regarder comme vraisemblable cette
belle ſcene ou Minna montre le dé
vouement le plus fincere aux malheurs
de ſon amant , lui ſacrifie l'opinion des
hommes , & cherche par ſon attachement
à lui faire oublier leur injuftice ?
,, Je vous permets , lui dit Minna,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
5, d'en vouloir à toute la nature humaine
mais il faut que cette haine - là tour-
و د
و د
ne au profit de notre amour. Vous
„ avez à vous plaindre des hommes ,
,, mon cher Teleim ; eh bien ! abandon-
ود
ود
و د
dez les pour moi. Que je leur ai d'obligation
de m'avoir cédé tous leurs
droits ſur vous ! je ne les partageois
,, qu'à regret avec eux , je vous en aver-
» tis. Concevez-vous tout monbonheur?
ود
وو
ود
ر و
و د
Teleim n'a plus d'engagemens , de
devoirs , de liens ; il ne tient plus aux
Rois , à leur Cour , à d'injuſtes ſupérieurs;
tous ſes momens font à lui , &
il me les donne : l'injustice des hom-
,, mes l'a ſéparé d'eux ; il retourne à
Minna , qui connoît , chérit , reſpecte
ſes vertus ; & l'eſtime & l'amour de
Minna fuffiront à ſa félicité.
99
"
"
"
و د
ود
TELEIM.
„ Laiſſez - moi ; ne m'offrez pas le
bonheur trop incertain de vous appertenir
; & tremblez que je n'aie pas la
force de vous réſiſter.
"
MINNA.
Eh! mais je l'eſpere bien pourtant.
DECEMBRE. 1774. 163
TELEIM.
,, Rappelez- vous à vous-même , & fon-
3, gez à ce qu'eſt un homme tombé
3, dans la diſgrace de ſon maître , & at-
,, taqué dans ſon honneur.
MINN A.
,, S'il eſt coupable , je le plains ; s'il
,, eſt innocent , je le reſpecte davantage.
TELEIM.
,, C'eſt un homme rayé de la Société ,
,, que le plus vil Citoyen eſt en droit
, de mépriſer , dont on évite l'entretien,
,, l'approche , le regard , & qui ſe rend
juſtice en s'éloignant de tout le mon-
,, de. Il n'a plus de connoiſſances , d'a-
,, mis , de parens ; il eſt marqué du ſceau
,, de l'infamie.
"
"
MINNA.
,, Arrêtez , arrêtez , s'il vous plaît : je ne
; veux pas de cet homme là : j'en veux
un que tout le monde m'envie ; & cet
,, homme c'eſt vous. Venez , venez ,
وو Teleim , au milieu de ma Patrie , au
,, milieu de ces mêmes Saxons , à qui
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
vous avez conſervé les biens , la vie
& l'honneur ; & vous verrez ſi je ſe-
,, rai humiliée de vous appartenir !
TELEIM.
,, Ah ! Madame , qu'elle ingénieuſe
,, adreſſe pour m'élever au-deſſus de moi
» même.
ود
و د
ود
ود
ود
ود
ود
MINN A.
Eh ! mais - non , il n'y a pas d'a-
,, dreſſe à tout cela. Voilà l'homme
,, qu'on connoît en Saxe , & qu'on méconnoît
à Berlin. Mais ſi je vous fuis
chere , Teleim , n'ai-je pas à me plaindre
de votre déſeſpoir ? Tout est - il
malheureux pour vous dans cette affaire
, & n'y voulez - vous rien voir
qui vous conſole ? N'est- ce pas ſur le
bruit que faiſoit votre conduite en
Saxe , que j'ambitionnai de vous connoître
? Je volai dans toutes les ſo-
,, ciétés où j'eſpérois vous rencontrer :
"
ود
ود
ود
ود
ود fans cette belle action , vous m'au-
,, riez échappé ; mais n'est-ce pas là de
,, quoi vous réconcilier avec vos malheurs
? Tout ne réuffit pas également ود
رو
dans le monde , Teleim; on n'a pas
> toujours tout ce qu'on mérite ; mais
:
DECEMBRE. 1774. 165
!
f
2,
ود
ود
ود
il faut recevoir les dédommagemens
,, que la fortune nous donne , & dire :
F'ai perdu l'estime de quelques gens prévenus
& trompés ; mais j'ai fait une
belle action qui m'a valu le coeur de Min-
Un Roi vous condamne une
femme vous rend juſtice ; eh bien !
oubliez le Roi , & prenez moi pour
votre Souveraine : nos récompenfes
valent bien celles des Rois &c.
, na.
ود
"
ود
ود
,
Quelle femme que cette Minna ! Il
faut avouer auſſi que l'infortuné & vertueux
Major , ainſi qu'il nous eſt repréſenté
dans cette Piece , méritoit bien une
amante de cette trempe , & un ami tel
que Verner. Ce brave Soldat , d'autant
plus attaché à fon Officier , qu'il le
voit dans le malheur , lui porte le peu
d'argent qu'il a amaſſé. Teleim ne veut
pas priver fon Soldat de cette refſſource.
ود
ود
Ah! votre refus me déſeſpere , répond
Verner ; prenez , prenez , mon Ma-
,, jor ;& fi ce n'eſt aujourd'hui pour vous,
,, que ce soit pour moi : oui , Monfieur
ود
ود
le Major , pour moi. Souvent , en
penſant à l'avenir , je difois : Que
,, ferai-je dans ma vieilleſſe ? où me réfugierai-
je ? qui prendra foin de moi
ſi je ſuis infirme ou bleſſé ?... Je me
وا
ور
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
"
,, trouverai dans un déſert , au milieu du
monde & peut- être obligé d'aller mendier
mon pain. Mais non , reprenois-
,, je avec confiance. J'irai chez le Ma-
,, jor Teleim ; il ne me laiſſera pas dans
و د
" la miſere ; il partagera fa fortune avec
moi , & je pourrai , dans ſa maiſon ,
,, vivre & mourir en honnête homme,
و د
ود
TELEIM.
Eh bien ! Camarade , ne crois - tu
„ plus la même choſe ?
و د
VERNE R.
,, Non , vous refuſez mon fecours
,, quand vous en avez besoin & que je
puis vous aider... C'eſt me dire : Ne
compte pas fur moi , quand tu ſeras
dans la néceſſité. C'eſt aſſez.
و د
و د
११
ود
ود
ود
ود
CELEIм.
Où vas-tu ? tu me pouſſes à bour...
Verner , mon cher Verner , j'ai encore
de l'argent ; je t'avertirai dès qu'il
m'en manquera.... & tu ſeras le feul à
,, qui j'emprunterai.... Es tu content ?
وو
VERNER.
Il faut bien que je le fois... Votre
, main , mon Major.
DECEMBRE. 1774. 167
E
"
"
TELEIM.
Tiens la voilà,
VERNER.
Ne trompez pas Verner , il en
,, mourroit. "
Notre but n'eſt pas de relever tous
les beaux ſentiments répandus dans cette
Piece , encore moins l'art avec lequel
l'Ecrivain françois a imité l'Auteur Allemand
; mais ſi on compare les deux
pieces , on verra que M. R. de C. s'eſt
rendu propre la Fable de M. Leſſing ,
par une plus grande ſimplicité qu'il a
miſe dans l'intrigue , par la facilité du
dialogue , par le comique qu'il a tiré de
pluſieurs ſituations , & fur - tout par le
rôle du Comte de Bruxhal , qu'il a créé.
Ce Perſonnage , fort entêté de ſa Nobleſſe
, admirateur enthouſiaſte des belles
actions , d'un caractere franc , mais brusque
& décidé , jette du comique dans
pluſieurs ſcenes. Il contribue même par
les faillies de ſon caractere , à foutenir
l'action & l'intérêt de ce Drame , que
l'on peut regarder comme une leçon vive
, animée , intéreſſante de vertus ſo-
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
ciales & de bonnes moeurs. L'Auteur
a dédié cette Comédie à ſa femme.
ود
C'eſt dans votre coeur , lui dit- il , que
,, j'ai puiſé les ſentimens que j'ai mis
dans la bouche de Minna , & je vous
,, offre votre ouvrage. Que les dédica-
ود
ود cés tombent aux pieds de la Grandeur;
,, je préſente la mienne à l'Amitié. Eloi-
ود
"
gné du tourbillon du monde , & ne
,, vivant que pour vous & un très petit
nombre d'amis , je n'ai pas d'encens
à prodiguer , mais j'ai des ſentiments
à répandre ; & mon ame , quand
il s'agit d'aimer , a toujours beſoin de
ود
ود
دو
,, commencer par vous.
رد
Nouvelles Hiſtoriques ; par M. d.Arnaud ,
tome premier in 80. avec gravures. A
Paris , chez Delalain , Libraire.
Ces Nouvelles Hiſtoriques formeront
une collection différente de celle des
Epreuves du Sentiment , dont la ſuite qui
ſe continue , ſera toujours accueillie avec
d'autant plus d'empreſſement , que M.
d'Arnaud a fu donner aux plus beaux
exemples d'honneur & de vertu , l'action
& l'intérêt du Drame.
DECEMBRE. 1774. 169
L'Auteur , dans ce nouveau Recueil
que nous annonçons , s'eſt attaché principalement
à ne préſenter que des anecdotes
empruntées de l'Hiſtoire. Il s'eſt
fait une loi de ne point s'écarter de la
vérité , dans ce qui concerne les faits principaux;
les caracteres , la Chronologie ,
&c. Il a penſé avec raifon , que pour
terminer le tableau des vertus qu'il continue
de nous offrir dans ce nouveau cours
de morale , il falloit que le Lecteur inſtruit
, pût prêter aux perſonnages mis
en ſcene la réalité hiſtorique ; qu'il étoit
néceſſaire par conféquent de les faire agir
d'après les faits connus , & de leur conſerver
les moeurs & les traits caractériſtiques
que l'Hiſtoire leur donne. C'eſt ce
que n'a pas toujours obſervé Mde. de
Scuderi dans ſes nouvelles . Cette Dame
Auteur peut être comparée à ces Peintres
, qui croient avoir beaucoup fait
pour la vérité hiſtorique , quand ils ont
dans une ſcene qui ſe paſſe en Grece ou
en Ruffie , donné aux perſonnages François
qui leur ont fervi de modele , des
habillemens Grecs ou Ruſſes.
Il ne paroît encore que les deux premieres
Nouvelles Hiſtoriques du tome
L 5.
170 MERCURE DE FRANCE.
premier de cette collection. L'une eſt
intitulée Salisbury , & l'autre Varbeck .
Toutes les deux font empruntées de l'Hiftoire
d'Angleterre. La Comteſſe de Salisbury
eſt bien connue dans cette Histoire
pour avoir par l'éclat de ſes charmes
fixé le coeur d'Edouard III , Roi
d'Angleterre , & donné lieu à l'inſtitu
tion de l'Ordre de la Jarretiere. Plufieurs
Hiſtoriens ont révoqué en doute
l'anecdote qui a donné naiſſance à cet
ordre de Chevalerie , quoique le ſiecle
où vivoit Edouard fût celui de la galan.
terie , & très - compatible avec ces fortes
d'Inſtitutions. Quoi qu'il en foit , on prétend
que la belle Comteſſe de Salisbury
ayant laiſſé tomber dans un bal ſa jar
retiere , Edouard s'empreſſa de la ramaffer
; & que s'étant apperçu d'un ſouris
échappé à quelques-uns de ſes Courriſans
qui ſembloient attribuer à une faveur
décidée ce qu'il ne devoit qu'au
fimple hafard , il s'écria: Honni foit qui
mal y pense. Ces mots furent la devi.
fe de l'Ordre.
La Comteſſe de Salisbury , ainſi qu'elle
nous eft repréſentée dans cette Nouvelle ,
ne voyoit pas avec indifférence les ſentimens
tendres qu'Edouard confervoit
DECEMBRE . 1774. 171
pour elle ; mais c'étoit moins le Roi que
la perſonne même d'Edouard qui l'avoit
rendue ſenſible. Quelqu'empire cependant
qu'eût obtenu ſur elle l'amour de ce
Prince , elle n'en étoit pas moins attachée
à ſes devoirs.Edouard eſſuyoit journellement
de la part de cette jeune perſonne
des rigueurs auxquelles un amant
couronné eſt peu accoutumé ; il avoit même
écrit pluſieurs lettres à la Comteſſe ,
fans pouvoir en obtenir aucune réponſe ;
& fon orgueil irrité , étoit diſpoſé à fuivre
les conſeils de ces perfides Courtiſans
dont abondent les Cours , & qui ne cherchent
à favorifer les paffions des Princes ,
que pour avancer leur fortune. Mais
heureuſement pour Edouard , ce Prince
prenoit confiance dans Eustache de Ribaumont
, Chevalier François , qui nous
eft ici dépeint , comme étant d'une franchiſe
ſans égale , & le Champion déclaré
des Dames. Le rôle honorable à la Nation
qu'il joue ici , donne à cette Nouvelle
un nouveau degré d'intérêt pour des Lecteurs
françois. Ce rôle rappellera les
moeurs pures & les ſentimens pleins de
loyauté de notre ancienne Chevalerie.
De Ribaumont , pour mieux repréſenter
à Edouard ſes devoirs , lui fait le récit
172
MERCURE DE FRANCE.
d'une eſpece de fabliau , dont le titre eſt
le Guerdon d'amour. Ce fabliau écrit dans
le ſtyle naïf du temps , fournit une
épiſode heureuſe & analogue à cette
Nouvelle , puiſque ſon objet eſt de faire
voir que ce n'eſt que par la douceur &
la loyauté que l'on parvient à gagner le
coeur des Dames. Edouard applaudit aux
confeils de ſon ami , & cherche à gagner
le coeur de fa maîtreſſe, par la nobleſſe
de ſes ſentimens & par l'enjouement des
fêtes qu'il lui procure. Une belle femme
, diſoit de Ribaumont , eſt une forte
de Divinité qui demande un culte & des
honneurs . Le Monarque , pour mieux
honorer fon amante veut partager avec
elle fon trône & fa couronne , & aimer
comme ſon épouſe celle qui avoit eu des
fentimens trop élevés pour être ſa maîtreffe.
La belle Salisbury nous eſt ici repréſentée
dans cet heureux moment , où
elle n'a que fon conſentement à donner
pour monter fur le trône & recevoir dans
fes bras l'objet de ſes plus tendres voeux.
Donnera - t - elle ce conſentement ? Elle
eſt inſtruite par Mylord Varruccy fon
pere , qu'Edouard a été promis en mariage
, par la feue Reine ſa mere , à une
DECEMBRE. 1774. 173
ry
Princeſſe de Hainaut , & que cette alliance
favorable à l'Angleterre eſt deſirée
par la Nation. La Comteſſe de Salisbury
étouffe alors ſon amour & fon
ambition , & dans l'inſtant qu'elle pouvoir
voir toute l'Angleterre à ſes pieds ,
elle ſe rend aux ordres de fon pere , qui
lui dit de ſe réfugier dans un couvent ,
pour rendre à Edouard la liberté de remplir
ſes engagemens. Cette réſolution
paroîtra au - deſſus du courage ordinaire
des femmes de nos jours ; mais il faut
avouer auſſi qu'il y en a beaucoup parmi
elles qui ne ſont pas des héroïnes ; &
c'eſt une héroïne que M. d'Arnaud a
voulu peindre dans cette Nouvelle.
Dans la vue de faire mieux connoître la
Femme célebre qui nous eſt ici repréfentée
, nous rapporterons la lettre qu'elle
écrivit du fonds de ſa retraite à Edouard;
cette lettre ſert d'ailleurs de dénouement
à cette Nouvelle.
SIRE ,
,, Le ſéjour d'où j'écris à Votre Ma-
;, jeſté , annonce aſſez ma nouvelle des-
3, tinée ; c'eſt d'une retraite religieuſe que
" je vous envoie mes larmes : hélas ! là
174 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
ود
و د
ود
"
و د
ود
ſource en eſt intariſſable. N'allez pas
croire que je regrette l'éclat du rangou
vous m'appeliez ; non , Sire , ce n'eſt
point la perte d'un trêne qui fait couler
mes pleurs; connoiſſez-moi , & donnons
nous un exemple mutuel du plus
,, grand facrifice. J'ai pu , Sire , vous inſpi
rer quelques ſentimens dont je m'applaudiffois
; oui , ſachez ce quej'immole :
,, mon coeur depuis long-temps avoit prévenu
le vôtre ; que cet aveu me ſoit
permis , puiſque c'eſt la derniere fois
,, qu'il m'échappera. Je vous aimois , Sire;
je vous aime encore ; jugez de mes
tourmens ! & cet amour ne finira qu'a-
„ vec ma vie. Mais quand je vous parle
de ma tendreſſe ,il faut auſſi que je met
و د
ود
ود
و د
ود
ود
و د
و د
te devant vos yeux cette vertu inexora-
„ ble qui doit nous impoſer à tous deux
des loix , dont il ne nous eſt pas poffible
de nous affranchir. L'Angleterre , mon
,, pere lui - même , l'équité , votre gloire ,
vos intérêts exigent que la couronne
foit ſur le front de la Princeſſe de
Hainaut : Sire , il les faut fatisfaire.
,, Dès ce moment , quel mot je vais pro-
,, férer ! je renonce à votre main , à votre
,, coeur , à tout pour jamais ! l'honneur a
,, reçu mon ferment; mon arrêt eſt irré
و د
ود
ود
4
DECEMBRE. 1774. 175
:
5, vocable. Si vous vous y oppoſez , Sire ,
c'eſt Dieu - même que je mets entre
,, vous & moi : je m'enchaîne aux Au-
ود
tels ; rompriez-vous cette barriere fa-
و و
crée ? Que Mylord Varruccy foit donc
,, tranquille fur ce que je ferai ; j'attends
ود
de votre juſtice, que vous lui rendiez
,, votre confiance. Nous rempliffons
,, tous trois notre devoir ; vous , Sire ,
,, en triomphant d'un amour qui me fera
ود
ود
toujours cher , & en plaçant au trône
,, la Princeſſe qui doit le partager ; moi ,
,, en renonçant à ce même trône , en
,, me défendant juſqu'à la douceur de
, vous voir , quand mon coeur... ne re-
,, venons point fur ce ſentiment ! mon
,, pere s'eſt montré votre digne ſujet;
il ſacrifie ſa fille à votre gloire , à l'E-
„ tat ; je l'imite : je ſuis la victime de
moi - même. Sire , que votre amour
n'aille pas vous amener en ces lieux ;
و و
ce ne feroit pas aſſez de me lier par
des noeuds que vous ne devez pas brifer
; faut - il vous dire plus ? vous
conduiriez le poignard dans mon fein.
,, Epouſez la Princeſſe; foyez le modele
des Rois: juſqu'au dernier foupir , je
ferai des voeux pour un regne qui pro .
,, met tant d'éclat à ma patrie. Adieu ,
ود
ود
ود
ود
ود
ور
ود
" Sire : plaignez - moi ; mais ne nous
176 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
و د
,, voyons point... Je puis me réſoudre
à tout , je ſuis capable de tout , hors
de vous oublier... Qu'ai- je dit , malheureuſe
? Votre image ne ſervira
qu'à augmenter mon fupplice ; Sire ,
,, je chérirai mes maux. Il faut quitter
la plume ; quel est mon eſpoir? J'attends
ici mon pere ; j'ai besoin de ſa
préſence; ſera t- il content de ma fermeté
?
ود
ود
دو
ود
La ſeconde Nouvelle intitulée Varbeck ,
nous fait voir juſqu'à quel degré d'énergie
& de courage l'amour peut élever le
jeune homme qu'il a pénétré de tous ſes
feux . L'ambition , quelque pouvoir
que cette paffion eût ſur le coeur de Varbeck
, n'avoit pu le déterminer à ſervir
la vengeance de la Ducheſſe Douairiere
de Bourgogne , Marguerite d'Yorck ,
foeur d'Edouard IV. Cette femme aîgrie
de l'abaiſſement de ſa Maiſon &de ſes
partiſans , cherchoit tous les moyens de
troubler le regne de Henri VII , Roi
d'Angleterre de la Maiſon de Lancaftre ,
& l'ennemi par conféquent de celle
d'Yorck. Elle fit courir le bruit , par le
moyen de ſes Emiſſaires , que fon neveu
Richard Plantagenet , Duc d'Yorck , s'étoit
échappé de la priſon où fon frere aîné
avoit été égorgé , & qu'il ſe tenoit
caché
DECEMBRE. 1774. 177
caché quelque part. Comme la Ducheffe
trouva que cette nouvelle , quelque peu
→ vraiſemblable qu'elle fût prenoit faveur
chez un peuple toujours avide de nouveauté
, elle jeta les yeux fur le fils
d'un Juif qui lui fut préſenté. Ce jeune
homme nommé Varbeck , étoit le filleul
d'Edouard IV. Il paſſoit même pour
-être ſon fils naturel , & cette opinion
étoit fondée ſur la reſſemblance qu'on
remarqua dans la ſuite entre le jeune
- Varbeck & le Monarque. Différentes
avantures auxquelles ce jeune homme
fut de bonne heure expoſé , avoient développé
& perfectionné en lui la fouplesſe
& la ſagacité d'un génie naturel. 11
favoit d'ailleurs intéreſſer tous ceux qui
de voyoient par une figure noble , aifée ,
fpirituelle & par un caractere fouple ,
facile , infinuant. La Ducheſſe de Bourgogne
le jugea capable de remplir le rôle
du Duc d'Yorck qu'elle lui préparoit.
Cependant quoique l'imagination de l'audacieux
Varbeck fût échauffée par tous
les feux de l'ambition , ce jeune homme
favoit diſtinguer les obſtacles qui pouvoient
faire avorter ſes projets téméraires.
Ce ne fut qu'après que la Duches-
M
178 MERCURE DE FRANCE .
ſe de Bourgogne eut découvert l'amour
de Varbeck pour la Comteſſe de Huntley,
qu'elle le rendit l'inſtrument de fa
vengeance. Elle flatta la paſſion de cet
Avanturier , elle promit de le ſervir auprès
du Roi d'Ecoſſe , dont la Comtefſſe
de Huntley étoit parente , & elle le rendit
par ce moyen docile à toutes les impreſſions
qu'elle voulut lui donner. L'amour
dont Varbeck étoit embraſé l'éleva
au deſſus de lui - même. Cette paffion
eſt en quelque forte juſtifiée par le portrait
que M. d'Arnaud nous fait de la
jeune Comteſſe de Huntley. ,, Catherine
,, Gordon , fille du Comte de Huntley ,
و د
& alliée à la Maiſon royale , entroit
,, dans cet âge où la beauté ſe développe
,, avec tout son éclat. La langueur , la
و د
vivacité , l'attendriſſement , cet intêret
,, ſi touchant qui eſt une forte de magie
„ inexprimable , le charme de l'amour ,
,, tous ces divers attraits étoient réunis
dans ſes yeux ; fon ame pure ſe peignoit
ſur un front plein de candeur ,
ſes cheveux d'un blond admirable relevoient
encore la blancheur de fa
,, peau , la volupté même reſpiroit fur
ſa bouche ; mille graces qui paroiſloient
ſe multiplier à la vue , prêtoient un
و د
و د
ود
"
25
DECEMBRE. 1774. 179
-٢
nouveau degré de ſéduction à la régu-
,, larité de ſes traits ; auſſi- tôt qu'on ap-
,, prochoit d'elle , on ſe ſentoit captivé,
ود& l'on aimoit l'empire qu'elle faiſoit
,, éprouver l'accent de ſa voix préve-
3, noit en faveur de ce qu'elle alloit dire; ود
ود un ſeul de ſes regards valoit toutes
,, les expreſſions ; elle n'avoit qu'à ſe
,, montrer pour jouir de fon pouvoir. Si
ود le ſentiment ſe rendoit viſible , on
, l'eût adoré ſous l'image de la Comteſſe
; une douce mélancolie , attrait
bien au deſſus de tous les autres ,
mettoit le comble à tant de beauté.
ود
"
"
ود
ود
ود
Mais que les agrémens de ſon eſprit ,
,, la folidité de ſon jugement , ſes ma-
,, nieres affables , ſes vertus fans orgueil
;,& fans auſtérité , étoient encore préférables
aux charmes de ſon extérieur !
,, Connoiſſoit- on la Comteſſe de Huntley,
,, on oublioit peut- être ſes attraits pour
,, ne s'occuper que de ſes belles qua-
,, lités. D'une ſenſibilité extrêmement dé-
,, licate , elle ſaiſiſſoit avec tranſport tou-
,, tes les occaſions où ſon coeur pouvoit
,, ſe livrer à l'attendriſſement , ſans of-
,, fenfer la vertu ? Lui faisoit - on le ré-
,, cit de quelque infortune , ou trouvoitelle
dans un livre des traits qui lui
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
,peignoient le malheur ; elle s'en pé-
و د
ود
nétroit, ſes yeux ſe couvroient de lar-
,, mes. Qu'elle goûtoit de fatisfaction
à ſe remplir de cette triſteſſe délicieufel
Aufſi s'arrachoit - elle ſouvent
,, au fracas de la Cour , pour aller dans
une campagne à quelques lieues d'E-
,, dimbourg , jouir des agrémens de la
ود
ود
folitude.
L'hiſtorien Rapin Thoiras nous dit
que Varbeck fut reconnu pour Prince
légitime en Irlande , en France , en Flandres
, en Ecoſſe. Jacques IV. gouvernoit
ce dernier Royaume. Ce Prince
à qui les années n'avoient point encore
appris à devenir défiant & circonſpect ,
fut féduit par la fable de la naiſſance
& des avantures de Varbeck. Jacques
étoit d'ailleurs très porté à adopter une
fiction qui pouvoit jeter Henri VII
fon ennemi dans le trouble & l'embarras.
Il donna en mariage au prétendu Duc
d'Yorck , pour mieux ſe l'attacher , Lady
Gordon , fille du Comte de Huntley ,
ſa proche parente. Cette alliance fut
vraiſemblablement l'ouvrage de la politique.
Mais il entroit dans le plan de
la Nouvelle hiſtorique que nous annoncons
, de ſuppoſer cette union comme
• DECEMBRE. 1774. 181
-
l'objet de tous les voeux de l'amoureux
Varbeck , afin de faire naître des ſituations
neuves , intéreſſantes & capables
d'attacher fortement le lecteur. On verra
fans doute avec intérêt la jeune Com-
- teſſe de Huntley , qui avoit donné fon
coeur & fa main à Varbeck , croyant
voir en lui le jeune Duc d'Yorck , s'ex-
- poſer avec fon mari aux plus grands
dangers & à tous les hafards du rôle
dont il s'étoit chargé. La ſuite des in-
- fortunes de cet Avanturier apprit enfin
à la Comteſſe que l'époux qu'elle adoroit
comme l'infortuné rejeton de la
_ Maiſon d'Yorck , n'étoit qu'un Avanturier
obſcur. Mais elle n'en eut pas
moins de ſenſibilité pour l'homme le
moins excuſable à ſon égard. Elle ne
vit en lui que ſes revers & fon amour.
La Comteſſe de Huntley déſabuſée , ſe
glorifioit encore d'être la femme de
Varbeck. Lorſque ſon mari eut porté
ſa tête ſur un échafaut , elle refuſa de
paſſer ſes jours à la Cour du Roi d'Angleterre
qui avoit conçu pour elle les
plus tendres ſentimens : elle préféra
d'aller enſevelir ſes jours , & ſa douleur
dans une retraite ténébreuſe qui avoit
autrefois fervi d'aſyle à elle & à fon
M3 .
182 MERCURE DE FRANCE.
mari lorſqu'ils cherchoient à ſe dérober
aux recherches de Henri VII.
Une troiſieme Nouvelle hiſtorique doit
terminer le premier volume de ce recueil.
L'Auteur , dans un diſcours placé
à la tête de ce premier volume , nous
annonce que dans ſes Nouvelles hiſtoriques
il s'eſt proposé pour but , ainſi
que dans ſes Epreuves du ſentiment ,
d'entretenir l'amour de l'humanité , &
d'offrir à la jeuneſſe une ſuite des plus
beaux exemples de vertus patriotiques..
& fociales. Cet Ecrivain judicieux nous
donne quelques réflexions ſur les Historiens
. Il fait aſſez bien voir que ſi
l'on réduiſoit les hiſtoires à ce qu'elles
peuvent contenir de vrai , elles ne préſenteroient
qu'un très-petit nombre de
faits fort ſecs , & qu'à tout prendre , il
y a moins de vrai dans les révolutions -
de l'Abbé de Vertot , que dans les romans
de Richardſon & des autres Ecricrivains
qui ont tracé d'après nature les
caracteres qu'ils ont donnés à leurs perfonnages
. Que faut- il conclure de tout
ceci ? Que roman pour roman il vaut
encore mieux s'en tenir aux fictions historiques
qui nous préſentent la vertu
parée de tous ſes charmes , qu'à ces
prétendues hiſtoires qui nous entretienDECEMBRE.
1774. 183
ア
رگ
nent preſque toujours de Conquérans fameux
par leurs excès criminels , ou de
ſcélérats qui ont opprimé le foible & l'innocent
, & jouiſſent au faîte des honneurs
qu'ils ont ravis , d'une impunité
ſcandaleuſe.
Epitre à Themis , ſuivie d'un dialogue de
Pégaſe & de Clément , & d'une Epître
à M. de Champfort. A Amſterdam
, & à Paris chez Monory , Libraire
, rue de la Comédie Françoiſe.
Cette petite brochure contient trois
jolies pieces de vers échappéesdu pinceau
brillant & léger de M. Dorat. Lapremiere
eſt une épître à Thémis. C'eſt une
hiſtoire abrégée & rapide de la légiflation."
L'Auteur s'adreſſe à la Déeſſe de la
Juſtice , & paſſe en revue preſque tous
les Législateurs .
Cette Epître eſt terminée par des portraits
fort chers à la Nation. En les voyant
on reconnoît bien vîte les modeles.
Juſte & ſenſible , une Reine adorée ,
L'honneur du trône , où brille la beauté,
Pour faire aimer ton auftere ſageſſe
Conduit vers toi la tendre humanité.
Pallas te ſuit ; la Loi te ſert de guide,
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
Et te précede avec fécurité :
Un jeune Roi te couvre d'une Egide ,
Et des rayons de ſon autorité .
Plus d'intriguant , plus d'exacteur avide ;
Le droit public ſera ſeul conſulté !
Tout ſe ranime... Et la fable d'Ovide
Pourra fort bien être une vérité.
La ſeconde piece eſt d'un genre tout
différent. On ſe rappelle le dialogue
charmant de Pégaſe & du Vieillard. Cette
production ſi jeune d'un octogénaire , a
fourni à M. Dorat l'idée d'un dialogue
entre Pégafe & M. Clément. Tous les
gens de lettres doivent applaudir au zêle
de M. Dorat , dont le but eſt auſſi honnête
que déſintéreſſé. Son Ouvrage n'eſt
ni un libelle , ni une fatire ; l'Auteur a
dédaigné de s'armer contre un rival que
ſa foibleſſe met à l'abri d'une vengeance ;
fon dialogue eſt une plaifanterie ſans fiel
& fans amertume ; & Pégaſe corrige
comme il faut celui qui veut régenter le
plus grand Ecrivain de la Nation
La derniere piece eſt adreſſée à M. de
Champfort ; c'eſt un nouveau laurier que
l'amitié& le talent s'empreſſent d'ajouter
à ſa couronne académique.
:
DECEMBRE. 1774 185
ア
Choix de poëſies , connu ſous le titre
d'Etrennes du Parnaſſe , pour l'année 1770,
nouv. édit. I vol. br. 1 1. 4 f. A Paris
chez Fétil , Libraire , rue des Cordeliers.
Lemême Libraire propoſe la collection
en 5 vol. juſqu'à la finde Décembre , pour
3 1. & paffé ce temps , elle ſe vendra 6
Lou 1 l. 4 f. le vol.
Le Droit commun de la France , & la
Coutume de Paris , réduits en principes
tirés des Loix , des Ordonnances
, des Arrêts , des Jurifconfultes
& des Auteurs , & mis dans l'ordre
d'un commentaire complet & méthodique
fur cette Coutume ; contenant
dans cet ordre les uſages du Châtelet
fur les liquidations , les comptes , les
partages , les ſubſtitutions , les dixmes
& toutes autres matieres. Nouvelle
édition , conſidérablement augmentée
par feu Me François Bourjon , ancien
Avocat au Parlement ; revue , corrigée
& aufli augmentée d'un grand nombre
de notes ; 2 vol. in fol. br. en carton
48 liv. A Paris , chez Brunet , Marchand,
rue des Ecrivains , près l'Eglife
S. Jacques.
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Il fuffit de renouveler l'annonce de ce
grand ouvrage qui préſente , avec beaucoup
de méthode & de clarté , les principes
du Droit commun de la France.
LETTRE fur la Fontaine ; à M. L***.
Célébrer la Fontaine , Monfieur , entrer dans
des détails qui l'offrent à nos yeux , & le gravent
le mieux dans nos coeurs , c'eſt rendre les traits de
la nature & la remercier de ſes bienfaits. Cette
vérité devient l'éloge de l'illustre Académie , du
refpectable Etranger , & des deux Orateurs à qui
je dois le plaifir de la prononcer . Plus ſimple , &
non moins ſenſible que ces derniers , je me transporte
, après eux , fur la tombe de l'homme inimitable
& charmant que j'honorois en filence ;
& j'oſe mêler quelques fleurs d'un moment , aux
fleurs plus durables que leur main vient d'yſemer.
Ce n'eſt point ici de l'émulation , Monfieur. Après
avoir lu les deux écrits que j'admire , je n'aurois
pas l'orgueil de prendre la plume pour fixer un
inſtant l'attention ſur moi. Depuis que je raifonne
, que je compare , que je penſe avec les
hommes bienfaifans , dont les écrits nous touchent
ou nous inſtruiſent ; la Fontaine , toujours
également cher à mon coeur , toujours préſent à
mon eſprit m'inſpire les mouvemens auxquels
ie me livre ; mille fois je voulus m'élancer vers
on ombre adorée ; la timidité combattit toujours
e ſentiment. Si j'oſe davantage aujourd'hui , c'eſt
a penchant ſeul que je cede:je ſuis dans l'ivreffe
DECEMBRE. 1774. 187
i
de l'admiration & du plaiſir. L'émulation a des
vues ; l'enthouſiaſme n'a que des tranſports .
J'avouerai cependant , Monfieur , qu'un motif
particulier me détermine : mais la ſource en eſt
fi pure, il a fi peu de rapport avec l'égoïſme ,
que je puis ne le pas diftinguer du ſentimert.
Je vois , Monfieur , qu'il y a une erreur commune
fur l'inimitable Auteur des fables. Dans fon
éloge même la prévention adopte le préjugé dont
je veux parler . M. de L. H. dit ! Il eut donc une
femme avec laquelle il ne put pas vivre , cet homme
d'une bumeur fi égale &ffii facite ! Et , plus bas ,
il ajoute : La Fontaine regardant le repos comme le
premter des biens , ſe ſépara d'une compagne qui lui
ôtait cette paix domestique ſans laquelle la vie est
insupportable.
C'eſt ſur des bruits faux ,& d'après des mémoi
res infideles , que cet Orateur , ſi bien intentionné
pour la vérité & pour l'objet de ſes louanges ,
exprime ici des regrets qui l'honorent , mais qui
font fans fondement réel. Il m'eſt facile , & il
me fera bien doux , Monfieur , de détromper le
Public & l'Orateur lui même , à qui je ferai furement
plaifir .
:
Il y a deux ans que me trouvant dans le voiſinage
de Château-Thierry , mes premiers pas me
conduifirent à la maiſon où la Fontaine étoit né ,
& de-là je me rendis , avec empreſſement , chez
les objets reſpectables qui ſont nés de lui ; je
veux parler des Demoiselles de la Fontaine ſes
petites filles . J'étois imbu du préjugé que je cherche
ici à détruire ; je plaignois un homme , auſſi
digne du bonheur , d'avoir connu le tourment le
plus cruel de la vie ; & bientôt dans un entretien
où tout étoit ſentiment , j'oſai m'exprimer d'après
ره
188 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
"
ود
"
ود
११
ود
ma triſte prévention. Combien je fus déſabuſé !
avec quel plaifir je le fus ! avec quel reconnois
fance je remerciai Mlle de la Fontaine d'un aveu ,
d'un éclairciffement qui deyenoit un bienfait pour
mon ame fentible ! Voici les expreſſions qu'elle
grava dans mon coeur. M. la Fontaine aima
toujours ſa femme , l'eſtima , l'honora , trouva
en elle ces fentimens & ces vertus qui font bénir
l'hymen , & regarderoit aujourd'hui comme
un outrage cette pitié que l'eſtime & l'admiration
mefurent à fon malheur prétendu. Il avoit
१० &quintotén pCohuâtrefauuir- ſTahfieermrmyep. ouIrl rſeuvievnroeiſtoſnoguévennite
auprès d'elle ; il y paſſoit des ſemaines entieres;
il y conduifoit ſes amis ; Racine & Deſpréaux
l'accompagnerent plus d'une fois. Quand on
ne peut pas vivre avec ſa femme , & qu'on eſt
vrai juſqu'à l'indépendance , on ne fait pas des
voyages pour la voir ; quand on ſe plaint de
fon humeur , on la craint , & l'on n'expoſe pas
des amis honorables au déſagrément de l'éprouver....
On pourroit dire , pourſuivit Mlle
de la Fontaine , que le defir de ſe défaire d'une
partie de fon bien chaque fois qu'il venoit à
Château-Thierry , étoit le motif de fon voyage;
trop ſouvent , il est vrai , il fut réduit à ce
trifte expédient , par le mauvais état de ſa
fortune: mais il avoit un fils qui liſoit au fond
de fon coeur; & il étoit facile de lire dans
celui de cet homme ſimple ; ce fils , à qui nous
devons le jour , nous parla ſouvent du bonheur
d'une union dont le charme inaltérable fut ſa
premiere leçon . Magrand'mere étoit très - douce,
très-honnête , ſpirituelle & jolie ; fon mari ne
fut jamais ni prévenu contre elle , ni indifférent
à ſes qualités aimables ; & leur heureux accord
ود
ود
"
دو
ود
ود
"
ود
"
و د
"
"
1
DECEMBRE. 1774. 189
"
forme un tableau qui s'embellit pour nous toutes
les fois qu'un faux préjugé veut y répandre
les couleurs fombres de la méſintelligence."
Enchanté de ce que je venois d'entendre ; &
cherchant à me procurer des preuves plus certai
nes , j'oſai leur parler de l'anecdote , trop accréditée
, qui nous repréſente la Fontaine arrivant à
Château - Thierry , apprenant que fa femme eſt
au falut , & reprenant le chemin de Paris , charméde
ne la pas trouver chez elle. La réponſe de
Mile de la Fontaine fut encore telle que vous allez
la lire. M. de la Fontaine arrivant de Paris
,, pour voir ſa femme , apprit qu'elle venoit de
fortir pour aller à l'Eglife. Un de ſes amis ,
inſtruit qu'il étoit attendu , vint de ſa campa-
,, gne ou de ſa terre , éloignée d'une lieue , pour
,, l'inviter à ſouper chez lui dès le ſoir même.
On étoit dans la belle ſaiſon ; M.de la Fontaine
ne ſavoit pas réſiſter , ſon ami le preffa , & promit
de le renvoyer de bonne heure. La nuit é-
"
ود
"
"
ود
ود
"
toit prête à tomber ; Mde de la Fontaine fortie ,
;, à peine , depuis quelques minutes , ne devoit
,, pas rentrer fitôt. La Fontaine ſe laiſſa ſéduire ;
& cela peut arriver à des hommes moins faciles
que lui . Son hôte avoit des convives. Un
"
” de ceux- ci , également lié avec mon grand pe-
,, re , charmé de le voir , defirant de le poffeder
,, à fon tour , & ſe livrant à la gaîté du repas ,
exigea avec l'importunité douce du ſentiment ,
que l'on ne ſe ſéparât point , & que la partie
ſe renouvelat le lendemain à midi dans ſa ter-
,, re , diſtante feulement de deux lieues . La fa-
"
"
ود cilité l'emporta encore ſur la réflexion , & Μ.
,, de la Fontaine , en defirant toujours de ſe ren.
ود dre auprès de fa femme, ne monta à cheval
190 MERCURE DE FRANCE.
T
,, que pour s'en éloigner encore. Enfin , un nou
,, vel ami forma une nouvelle conjuration , &
"
ود
ود
"
"
ود
"
وا
obtint un égal ſuccès. Le bonhomme , en
combattant toujours , rétrograda toujours ... Il
fe trouvoit à fix lieues de Château-Thierry , fur
la route de la Capitale. Un temps affreux furvint
. Il devoit y avoir , deux jours après!, une
,, affemblée folemnelle à l'Académie Françoiſe ;
le mauvais temps continuoit ; une occafion
,, s'offrit pour retourner à Paris ; il prit fa réſolution
en regrettant de n'avoir pas vu ſa fem-
,, me , peut - être même en badinant ingénuement
fur la fingularité de ſon aventure ".
En reſpectant les Demoiselles de la Fontaine ,
j'avois le droit , Monfieur , de balancer le plaifir
de les entendre par une certaine défiance dont
elles ne devoient même pas être ſurpriſes. J'oſai
ne pas paroitre convaincu des touchantes qualités
qu'elles donnoient à leur grand'mere , & l'idée
de cette Mde Honnefta , dans laquelle tant de
gens ont cru la reconnoître , s'offrant à mon esprit
, je ne craignis pas de découvrir le fond de
mes penſées. Un nouveau trait de lumiere acheva
de m'éclairer. ,, Mde de la Fontaine aimoit exces-
,, fivement les Romans , me dit ſa petite fille ;
les Romans de ce temps- là peignant les moeurs ,
les uſages , les manieres , le langage du grand
monde , étoient écrits d'un ſtyle apprêté ; le
, goût porte à l'imitation . Mde de la Fontaine
,, eprouva l'effet de cette influence ; & le ton
„ précieux devint l'habitude de ſon eſprit. Mon
grand pere , qui parloit comme la nature , &
qui étoit en tout auſſi ſimple qu'elle , ne pou
,, vant ni approuver ſa femme , ni ſe réfoudre à
ود
"
"
"
"
" la contrarier ouvertement , imagina de l'éclai .
DECEMBRE. 1774. 191
A
4
,, rer par un artifice imité de l'habitude qu'il
,, vouloit détruire. Il lui écrivit pendant quelque
,, temps en ſtyle ſérieux & recherché. La raiſon
" ſe déguiſoit ſous les traits du badinage. Une
de ces lettres nous eft reſtée ; la voici , Mon-
„ fieur ; daignez la lite vous même. "
"
Je pris la lettre avec avidité ; elle étoit écrite
de la main de cet homme adorable , & adreſſée
à ſa femme à Château - Thierry. La vétuſté du
papier dépoſoit encore en faveur de ce monument.
Je la lus ; il me fut permis d'en prendre
copie ; & je la tranſeris ici.
,, Il y a affez de temps , Mademoiselle , que
,, je ſuis forti de la Province où vous êtes , pour
confeffer que j'ai tort de ne vous avoir pas
réitéré les ſervices que je vous ai pluſieurs fois
,, offerts , puiſque vous m'aviez donné la permis-
"
"
"
fion de vous écrire. C'eſt une faveur , il eſt
,, vrai , que je ne devois pas tant négliger ; vous
,, en accordez trop rarement pour n'en pas pro-
,, fiter; & j'ai pris réſolution de faire tant de
,, cas de celles qui viendront de vous , que je
, proteſte devant vos beaux yeux de faire défor-
,, mais mon poffible pour en mériter d'autres. Ce
" fera , Mademoiselle, toujours en qualité de
, votre très humble & très obeiſſant ſerviteur."
LA
FONTΑΙΝΕ .
Vous jugez aiſément , Monfieur , que de la
part d'un homine auffi ingénu ,
la Fontaine , une lettre où regne autant d'affec
auſſi naturel que
tation ne peut être dictée que par l'eſprit de plaifanterie
; & l'on ne plaiſante pas avec étude les
perſonnes qu'on ne peut fouffrir , lorſqu'on eſt
très naturel. C'eſt ici un badinage qui s'accorde
A
192 MERCURE DE FRANCE.
fort bien avec la bonhommie , quoiqu'il ſoit ins
piré par la réflexion , parce que le fentiment conduiſoit
l'eſprit. Le jugement des Demoiselles de
la Fontaine , & celui des perſonnes de Château-
Thierry que j'ai conſultées , & qui , par tradi,
tion , étoient en état de m'inſtruire , donnent à
ma conjecture un degré d'autorité auquel il n'eſt
guere poffible de ne ſe pas rendre .
Je quitterois ici la plume , Monfieur , fi je ne
l'avois priſe que pour détruire une erreur. Il me
reſte un hommage à rendre , un devoir à remplir .
Tout ce qui peut faire mieux connoître l'ame
le caractere , la fimplicité , la modeſtie de cet
homme immortel , devient précieux , & fera toujours
intéreſſant. Les deux Orateurs ont dit , avec
raiſon & avec eſprit , en parlant de fa bonhom,
mie , qu'il fut ſouvent néceffaire de lui révéler
le fecret de fon mérite. Un trait unique , un mot
charmant vont rendre cette vérité plus ſenſible .
& plus touchante.
Une payſanne , domeſtique dans la maiſon de
M. de la Fontaine , entrant dans une chambre où
il étoit , & où il récitoit ſa fable de la Laitiere ,
ne fut pas fenfible d'abord aux vers qui commen
cent cette fable ; mais lorſqu'il paffa á ceux qui
peignent l'action & font fentir la moralité , en ,
traînée par le ſujet & par le coloris , elle fe gliffa
ſucceſſivement ſous le fauteuil ; & un petit mou.
vement , caufé par l'admiration , faifant connoître
à M. de la Fontaine qu'il étoit écouté par
une perſonne cachée , il parla dans ſa ſurpriſe ,
la domeſtique ſe montra & dit ce qu'elle avoit
fenti par un foupir & par ces mots : Ab ! mon
bon maître ! mon bon maître ! .... M. de la Fon
taine , touché de ce fuffrage , frappa dans la
main
DECEMBRE. 1774. 193
A
4
main de la domeſtique en lui diſant : Mon enfant ,
tu me raffures ; & ajouta qu'il falloit lui donner
une coëffe .
Quels mots ! quels fentiment ils peignent ! quel
portrait pourroit mieux rendre la Fontaine !
On nous a prouvé éloquemment l'effet utile
& délicieux que produit la lecture de ſes fables .
Les preuves n'étoient plus néceffaires ; il ne fal
loit qu'un ſouvenir & qu'un ſentiment pour juger
du préſent que nous fit la nature en les inſpirant.
Mais écoutez encore Mlle de la Fontaine pour
en être mieux convaincu . Nous étions encore
"
"
”
fort jeunes ; on nous lifoit le Corbeau , le Laboureur
& ſes Enfans , l'Aftrologue qui ſe
laiffe tomber dans un puits , le Meunier . Nous
" ne faiſions aucun mouvement ; nous n'ouvrions
,, pas la bonche ; quelquefois les larmes nous
venoient aux yeux. Mon pere ramenoit ſouvent
la fable des Amis du Monomotapa ; il nous
difoit : Je ne vous propoſe pas les amis de mon
,, âge ; mais cherchez - en du vôtre ; vous en
trouverez ."
"
وو
"
ود
J'étois allé à Château - Thierry pour y paffer
feulement quelques heures ; trente jours s'écou
Jerent ; mes affaires m'appeloient à Paris , & je
n'avois pas la force de m'éloigner d'un lieu qui
avoit le droit de me charmer. Il me fembloit que
j'avois retrouvé la Fontaine & que j'allois le
perdre. Tous les foirs j'allois lui renouveler mon
hommage au ſein de fa famille. Que dis - je ?
C'étoit toujours un hommage nouveau. J'écoutois
, j'interrogeois , je faifois répéter , je m'at
tendriffois : mon coeur palpitoit fans interruption :
c'étoit toujours quelque choſe d'intéreſſant , quel
que particularité plus touchante... M. de laHarpe
parle d'une arriere-petite fille de la Fontaine , qui
N
194 MERCURE DE FRANCE.
vit auprès de ſes tantes. Elle avoit quatre ans
&demi lorſque la belle édition des fables parut .
Acet age on n'a communément que des yeux . La
jeune perſonne , formée pour fentir & pour juger ,
parcourant les gravures , & s'appercevant qu'on
adonné à Perrette des talons , critiqua avec exclamation
cette chauſſure , ſe rappelant le vers :
cotillon fimple & fouliers plats.
J'aurois encore beaucoup de choſes à vous
dire , Monfieur ; mais il faut qu'une lettre ait
des bornes. Heureux de pouvoir n'en mettre jamais
à la paſſion ſi juſte , ſi douce, fi utile que
j'eus toujours pour ce grand homme. Elle augmente
encore , s'il eſt poſſible , par le reſpect que
je conferve pour les objets qui le repréſentent
dans la ville où il reçut le jour, & où j'ai pu
honorer ſa mémoire immortelle , par mon attendriffement
& mes tranſports multipliés .
J'ai l'honneur d'être.
DE BASTIDE.
de Marseille.
SPECTACLES.
AZOLA
OPERA.
ZOLAN , ou le Serment indifcret,
Ballet héroïque en trois actes ; repréſenté,
pour la premiere fois , par l'Acadé-
٦٠
DECEMBRE. 1774. 195
- mie Royale de Muſique le mardi 22
Novembre 1774.
Le poëme eſt de M. le M.; la muſique
-eſt de M. Floquet.
ACTEURS.
Alcindor , Roi des Génies , & protecteur
d'Azolan .
Azolan , jeune homme , fans parens ,
élevé par ceux d'Agatine.
い1
L'Amour , déguisé ſous les traits & les
habits d'Hylas , jeune Berger , ami
d'Azolan & d'Agatine.
Agatine , jeune Bergere.
Palémon , vieux Berger , parent d'Agatine.
Prêtres de la Fortune , Génies , &c.
Azolan , encore occupé d'un rêve enchanteur
, invoque le Someil de lui rendre
ſes momens heureux. Il implore la
puiſſance d'Alcindor. Ce Roi des Génies
deſcend dans tout l'éclat de ſa gloire.
Il fait paroître le Temple de la Fortune ,
& remet ſon ſceptre à Azolan en lui difant:
Que de notre amitié ce ſceptre ſoit le gage ;
Par lui , dans ce ſéjour , tout préviendra tes voeux.
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
AZOLA Ν.
Pour mériter des dons ſi précieux...
ALCINDOR.
Goûte en paix l'heureux avantage
De voir à tes pieds l'Univers ;
Mais apprends à quel prix ces dons te ſont offerts.
L'Amour regne en tyran dans un coeur qu'il enflamme
Sous fes funeſtes loix on n'eſt jamais heureux .
Pour jouir de mes dons , il faut braver ſa flamme.
Et s'affranchir de ſon pouvoir affreux .
Azolan promet tout pour mériter les
bienfaits du Génie & s'engage , par ferment
, de porter à- l'Amour une haine
implacable. Comblé des dons de la Fortune
, il defire encore que les Bergers ,
compagnons de fon enfance , ſoient témoins
de fon fort glorieux. Son fceptre
magique les fait auffi-tôt paroître. Les
Bergers & les Bergeres , fans envier ſes
richeſſes , célebrent leurs innocens plaifirs
. Agatine , jeune Bergere , avec qui
Azolan a été éléve dès la plus tendre enfance
, lui dit :
DECEMBRE. 1774. 197
4
Il eſt pour une ame ſenſible
Un don mille fois plus flatteur ,
Un bien qui nous rend tout poſſible
Et nous conduit au vrai bonheur
Par lui tout prend un nouvel être ,
Tout cede à ſon charme vainqueur ,
Un jour vous pourrez le connoître...
Mais c'eſt le ſecret de mon coeur. :
Azolan reſſent alors les traits de l'Amour
, mais fans ofer encore avouer ſa
foibleſſe. Il fuit. Agatine le plaint s'il
ferme ſon ame à la tendreſſe.
L'Amour , déguisé ſous les traits & les
habits d'Hylas , Berger ami d'Azolan &
d'Agatine , porte le trouble dans leurs
coeurs . Il dit au Berger qu'Alcindor a
trompé ſa crédule jeuneſſe. Il emprunte
fon fceptre & retrace à ſes regards les
amours de Bacchus & d'Ariane.
Azolan avoue qu'il a fait ferment de
ne jamais céder à l'Amour , & qu'il en
eſt bien puni. Mais , inſpiré par ce Dieu ,
il s'abandonne à fon penchant , & s'écrie :
Oui , je ſens que l'Amour est le bonheur fuprême.
Dût ce coupable aveu me perdre en ce moment ,
Agatine eſt l'objet de ma tendreſſe extrême.
N 3
19S MERCURE DE FRANCE.
T
Il eſt arrêté par Agatine , qui crain
pour lui la vengeance d'Alcindor. Sa
tendre inquiétude eſt un nouveau trait
qui l'enflamme. Amant paſſionné , il jette
loin de lui le ſceptre que lui a donné
Alcindor ; il ſacrifie ainſi ſa fortune à fon
amour. Alcindor menace fſon favori. Les
Génies portent le ravage dans le Palais
d'Azolan , & entraînent les Amans.
Agatine , abandonnée dans un affreux
féjour , déplore ſes malheurs & ceux d'Azolan
, dont elle ignore le deſtin. Il paroît
attiré par les accens de ſa douleur. Agatine
veut envain le déterminer de ſacrifier
un amour qui lui eſt funeſte ;
Azolan , malgré les nouvelles fureurs
d'Alcindor , jure de l'aimer toujours. Il
répond aux menaces & aux promeſſes
d'Alcindor:
Le ferment d'aimer une Belle
Eſt un ferment ſacré , comme on le fait aux Dieux,
Agatine a le mien , & j'y ſerai fidele.
Vous m'offrez vainement de régner dans les Cieux ,
Je n'y veux pas régner ſans elle.
Alcindor , outragé , veut venger fon
offenſe; mais les Génies , enchaînés par
un pouvoir fuprême , ne ſe rendent point
DECEMBRE 1774. 199
àſa voix. L'Amour vient au ſecours des
- Amans fideles. Il dit à AzOLAN: J'ai à
se punir d'un ferment indiscret. Il dit au
GÉNIE : de ton art & du mien tu vois la
différence.
A
%
Alcindor lui - même ne peut réſiſter au
charme de l'Amour , & reconnoît ſa puisfance.
Il lui adreſſe cette priere :
Inſtruit par tes leçons , un nouveau jour m'éclaire ,
Pardonne , Amour , fois encor mon vainqueur.
Te combattre eſt une folie ;
Te fuir eſt une vaine erreur :
J'ai fait le malheur de ma vie ,
Puiſſé-je à tes conſeils en devoir la douceur.
Alcindor rend ſes faveurs aux Amans ;
& l'Amour charge Azolan & Agatine
de préſider au ſoin de ſes Autels. Les
Génies s'uniſſent aux Plaiſirs & aux Graces
de la ſuite de l'Amour.
L'idée de cet Opéra eſt tiré d'un conte
charmant de M. de Voltaire. M. le M.
l'a heureuſement diſpoſé pour le théâtre ,
en ſuivant la marche déjà tracée dans les
Opéra d'Enchanteurs & de Magiciennes.
Il auroit peut-être trouvé une magie plus
naturelle , & plus de reſſource pour la
N 4
1
200 MERCURE DE FRANCE.
muſique dans le jeu des paſſions & dans
une fable fimple & intéreſſante; au reſte ,
ſa poëſie eſt douce , facile & lyrique. M.
Floquet avantageuſement connu par le
fuccès de la muſique du ballet de l'Union
de l'Amour & des Arts , a foutenu , dans
ce nouvel ouvrage , l'idée qu'il avoit
donnée de ſon talent. On a applaudi
pluſieurs effets de fa muſique , fur - tout
fes airs & ſes morceaux de danſe. La
chaconne , qui termine le ballet du
troiſieme acte , peut être comparée à
celle ſi vantée de fon premier Opéra ,
dont elle a la coupe, les formes & le
même mouvement à deux temps.
Les rôles ont été parfaitement rendus.
M. l'Arrivée a joué Alcindor , M. le
Gros Azolan , Mlle Beaumenil Agatine ,
Mlle Rozalie l'Amour , & M. Beauvalet
le vieux Berger , parent d'Agatine.
Les ballets font ingénieuſement compofés
. Celui du premier acte , deſſiné par
M. d'Auberval , figure les riches favoris
de la Fortune , en contraſte avec les heureux
Villageois. M. d'Auberval & Mile
Peflin y danſent avec éclat les premieres
entrées. M. Gardel le jeune & Mlle Dorival
y danſent auſſi avec applaudiſſement
, ainſi que M. Malter & Mile
DECEMBRE. 1774. 201
15
,
le
1
S
4
Compain. Le divertiſſement du ſecond
acte eſt de M. Veftris , & lui fait honneur.
L'épiſode des amours d'Ariane ,
déſeſpérée de la fuite de Théſée , & enſuite
engagée dans les liens de Bacchus
triomphant , fait le plus grand plaifir.
Mile Guimare & M. Veſtris jouent
comme Acteurs dans cette pantomime ,
& y danſent avec cette ſupériorité de
talent tant de fois & fi juſtement célébrée.
Le divertiſſement du troiſieme acte
eſt de la compoſition de M. Gardel , &
d'un deſſin très agréable , formé par l'union
des Génies élémentaires avec les Graces
&les Plaiſirs de la ſuite de l'Amour. M.
Gardel danſe avec beaucoup de talent &
de nobleſſe dans ce divertiſſement. M.
d'Auberval & Mile Peſlin menent la
gaieté ſur leurs pas.
La direction n'a rien négligé pour
donner de l'éclat & de la magnificence à
ce nouveau ſpectacle. /
- L'Académie Royale de Muſique a
repris le 17 Novembre , pour les jeudis ,
le Carnaval du Parnaffe , ballet héroïque
avec fon prologue , muſique de Mondonville.
Cet Opéra eſt trop connu pour que
nous en renouvelions ici la notice. Il
N.5
202 MERCURE DE FRANCE.'
nous fuffit de dire que Mde l'Arrivée
joue le rôlede Thalie , M. Durand celui
de Momus , & M. Muguet celui d'Apol-
Jon.
にっ
Le
COMÉDIE FRANÇOISE.
ES Comédiens François ordinaires du
Roi , ont donné le mercredi 16 Novembre
la premiere repréſentation de la partie
de chaffe de Henri IV, comédie en trois
actes , en profe; par M. Collé , Lecteur
de S. A. S. Monſeigneur le Duc d'Orléans
, premier Prince du Sang.
Cette piece , long- temps defirée , longtemps
demandée , jouée ſur tous les théâtres
de Province , & fur les théâtres particuliers
par les Citoyens qui s'amuſent
de la comédie , vient enfin d'être re.
préſentée par les Comédiens François,
Il feroit bien ſuperflu de donner une analyſe
de cette comédie que l'impreſſion ,
les repréſentations & fa célébrité ont répandue
& fait connoître de toutes parts,
Nous dirons ſeulement qu'elle a le plus
grand ſuccès ; que l'on y a applaudi avec
tranſport les tableaux ſi intéreſſans de la
vie privée d'Henri IV ; que les traits
DECEMBRE. 1774. 203
4
de bonhommie , de franchiſe , de ſublime
• ſimplicité & de noble familiarité de ce
Roi magnanime qui fut de ſes ſujets le
vainqueur & le pere , ont été vivement
ſentis. Rien de plus touchant que de
contempler Henri IV en application avec
le Duc de Sully , & d'être témoins
de l'épanchement du coeur de ces deux
illuſtres amis ; rien de plus agréable que
de ſuivre Henri le Grand dans la cabanne
de Michau & de ſa famille , de voir ce
Roi ſe mettre au ton de ces bonnes gens ,
& s'attendrir aux marques d'attachement
qu'ils lui donnent ſans le connoître. Ainſi
ce Monarque , repréſenté dans tout l'éclat
de ſon héroïſme par le premier Poëte
de la Nation; Henri dont l'hiſtoire a confacré
les vertus & les hauts faits , ſe reproduit
encore fur nos théâtres pour y
agir & y paroître avec cette bonté &
cette affabilité qui excitent notre admiration
& notre enthouſiaſme.
ز
1
Cette piece eſt parfaitementjouée. M.
Briſart rend avec un vif intérêt & une
noble franchiſe le rôle de Henri IV. M
Belcourt met une dignité ſévere & convenable
dans le rôle du Duc de Sully. Le
Duc de Bellegarde eſt bien repréſenté par
M. Ponteuil ; & le Marquis de Conchiny
par M. d'Auberval. On ne peut met.
A
204 MERCURE DE FRANCE.
tre plus de verité , plus d'illuſion & de
naturel que M. Préville dans le rôle de
Michau ; Richard eſt joué avec chaleur
par M. Molé ; & Catau eſt repréſentée
avec une naïveté douce & bien intéresſante
par Mile Doligni. M. Auger répand
une charmante gaîté dans ſon rôle
de Lucas ; & Mlle Hus joue avec ſenſibilité
le perſonnage d'Agathe. Margot ,
femme de Michau , eft jouée avec intelligence
par Mde Drouin , ainſi que le
Bucheron par M. Deſſeſſart.
La Nation Françoiſe , qui adore fon
maître , a d'autant plus applaudi au tableau
de quelques traits de la vie de
Henri IV , qu'elle a ſaiſi beaucoup de
rapports entre les vertus de ce grand Roi
& celles du jeune Monarque qui fait fon
bonheur . C'eſt ce qu'on a voulu exprimer
dans cet impromptu deſtiné à être mis au
bas d'un Deſſin repréſentant la derniere
Scene de la partie de Chaſſe de Henri IV:
Aux piés de ce bon Roi , ces François porſternés ,
Offrent l'heureux tableau d'un inaître qu'on adore.
Peuples n'enviez point ces mortels fortunes ;
Sous le nom de Louis , Henri gouverne encore.
Par M. Meynier.
DECEMBRE. 1774. 205
COMÉDIE ITALIENNE .
-Les Comédiens Italiens ordinaires du
T
>
ES
Roi , ont donné , le Lundi 14 de Novembre
, la premiere repréſentation d'Henri
IV , Drame lyrique en trois actes , paroles
de M. du Roſoy , muſique de M.
Martiny.
L'action de ce Drame eſt le jour de la
bataille d'Ivri . Aux environs du champ
de bataille il y a le chateau de Lenoncourt.
Un Roger , très-riche Négociant ,
a acheté ce château , dont le Marquis de
Lenoncourt , preſſé par le beſoin , s'eſt
défait. Mais cet homme généreux veut
que le Marquis , ſa femme , & le Chevalier
ſon fils continuent d'y demeurer.
Le Chevalier de Lenoncourt eſt amoureux
d'Eugénie fille de Roger. Voici la
marche du Drame.
Eugénie commence la ſcene par une
arriette , dans laquelle elle ſe plaint que
l'art du deſſin , qui ſervoit à ſes plaiſirs ,
ne lui eſt plus du même ſecours. Ses
crayons échappent de ſes mains. L'amour
cauſe ſes peines. Elle veut peindre ſes
fleches , ſon flambeau ; au lieu de fleurs ,
elle deſſine des chaînes. Son pere fur206
MERCURE DE FRANCE,
vient , lui demande la cauſe de ſes
inquiétudes , & fachant fon inclination ,
approuve fon choix. La Marquiſe de
Lenoncour defire elle - même que fon
fils épouſe Eugénie. Le Chevalier transporté
d'amour , annonce que le Marquis
lui envoie une lettre par laquelle il
donne auſſi ſon conſentement ; mais il
exige que le Chevalier vienne auſſi - tôt
le joindre au camp du Duc de Mayenne ,
qui lui a donné un poſte important , &
qui prend ſoin de réparer ſa fortune.
Eugénie plus attachée encore à ſa patrie
& à ſon maître , qu'à ſon amant , lui
déclare qu'elle aimeroit mieux épouſer
le dernier des Soldats de Henri , que
Mayenne lui - même. Le jeune homme
fort furieux , & plein d'un grand projet:
c'eſt de ſe metre à la tête d'un parti , &
d'offrir ſes ſervices au Roi. Cependant
on vient avertir que l'avantage de la
poſition du château a engagé Henri d'y
mettre une bonne garde ; & qu'un de
ſes principaux Officiers , avec d'autres
Seigneurs , vont arriver. Roger , la Marquiſe
de Lenoncourt& Eugénie promettent
de les bien recevoir. C'eſt le Roi
lui - même , qui vient avec le Maréchal
de Biron & le Maréchal d'Aumont. 11
veut être inconnu. Roger , qui le recon
DECEMBRE. 1774. 207
noît , reſpecte ſon ſecret; & n'en dit rien
même à ſa fille & la Marquiſe. Henri
eſt charmé que ſa bonne fortune l'ait
- conduit dans ce château , où il trouve des
amis & des femmes aimables. La Marquiſe
lui témoigne alors fon chagrin de
ce que fon mari , féduit par les libéralités
du Duc de Mayenne , eſt entré à
ſon ſervice ; & veut y entraîner ſon fils.
Henri en rejette la faute ſur le Roi , qui
n'aura pas ſu les beſoins de ce brave.
Officier , & qui a néglige de s'en faire
rendre compte. Il eſpere le ramener par
ſes bienfaits. Il rappelle qu'un Négociant
- a dépenſé une partiedefon bien pour acheter
du blé , & en fournir un détachement
de l'armée royale , dans un temps de diſette.
Ce Négociant eſt Roger , qui ne
veut pas s'avouer l'auteur d'une fi belle
action. Le Roi marque le beſoin qu'il a
de reprendre des forces , & de ſe prépa
rer au combat fixé pour trois heures. II
demande à dîner pour une heure. En
attendant , on le laiſſe ſeul. Il lit ſes lettres
. Ah ! Monsieur de Mayenne , s'écriele
Roi , fi vous n'y allez pas d'une autre
façon , je suis aſſuré de vous battre toujours
en raſe compagne. Le Tréſorier de l'armée
lui mande que Sully a fait remettre
cinquante mille francs à la caiſſe mili
208 MERCURE DE FRANCE.
taire , & qu'il a ordonné une coupe de
bois , pour lui en faire pafſſer le produit.
Il ſe promet bien de récompenfer tant
de générosité de ſon ami & de fon maltre
, ainſi qu'il le nomme. Il reçoit une
autre lettre , qu'il lit avec attendriſſement ,
& qu'il ferre contre ſon coeur. Il ne dit
pas de qui ; ... mais il eſt facile de voir
que c'eſt de la belle Gabriel.. Il y répond
en recommandant ſon ame à Dieu , &
fon coeur à... Il en reſte là. Il écrit à
Crillon : Pends - toi ; brave Crillon ; nous
avons combattu à Arques , & tu n'y étois
pas . Je t'aime à tort & à travers. Il examine
enſuite le plan de la bataille. Les
Maréchaux de Biron & d'Aumont viennent
prendre ſes ordres. Il appelle d'Aumont
ſon pere , & Biron ſon frere. Il
lui diſent que ſi l'on doit s'arrêter à des
préſages , tout anonce le bonheur de ce
grand jour. Ils racontent qu'un détachement
de l'Ennemi vient de paſſer dans
ſon camp; que le Sénat de Veniſe le reconnoît
pour Roi , & que ſon portrait a
été porté en triomphe dans la ville.
Henri dit au Maréchal d'Aumont , qu'il
veut récompenſer ſon zêle , en lui dornant
le commandement de l'aîle gauche
de l'armée ; & que pour lui , il commandera
la droite. Il l'avertit que s'il eſt en
danger
1
DECEMBRE. 1774. 209
danger il prodiguera ſon ſang pour
épargner celui de fon pere. Tu n'as pas
de remercîment à me faire , ajoute - t- il;
tu me donnes ton fang, je te donne le
mien: c'eſt un échange. Il confie à la
prudence du Maréchal de Biron le corps
de réſerve , qui doit faire la sûreté de
- l'armée , & le gain de la bataille. Ces
ordres donnés , on ſe met à table. Henri
invite Roger à diner avec lui. On chante
des couplets , qui renferment tous des
traits concernant ce bon Roi. Voici le
-
plus applaudi :
Un foldat , ſous un coup funeſte ,
Se voyoit deſcendre au tombeau ,
Le peu de force qu'il lui reſte
Lui fert à ſauver ſon drapeau.
Son ame fatisfaite
Se ſouvient du refrein chéri :
Vive Henri , vive Henri.
La Marquiſe eſt inquiete du fort de
ſon époux; & plaint ſon fils , qui arrive
en ce momneenntt ,, & qui manifeſte ſes
ſentimens pour le Roi , auquel il a engagé
un parti.
Le Roi charmé de ce jeune Officier ,
ôte ſa cocarde , & l'attache au chapeau
du Chevalier. La Marquiſe va chercher
un panache blanc , qu'elle avoit deſtiné
210 MERCURE DE FRANCE.
pour ſon fils , & qu'elle prie le Roi
d'accepter. Henri donne ſon chapeau à
la belle Eugénie , la priant d'y attacher
ce plumet , qu'il a reçu des mains de la
vertu , & dont il veut être orné par la
beauté. Il dit au Chevalier de prendre
ſes armes , & de venir combattre à ſes
côtés. Il eſpere ramener avant la fin du
jour , à la Marquiſe ſon fils , & à Eugénie
, ſon amant. Il part; mais auparavant
il ſe ſouvient qu'il a dit un mot dur au
brave Schomberg , Colonel Allemand ,
qui étoit venu lui demander la paie de
ſes ſoldats , & à qui il avoit répondu
que jamais homme de coeur n'avoit demandé
de l'argent la veille d'une bataille.
Il veut faire réparation à cet Officier ; &
ſachant qu'il n'oſe ſe préſenter , il le fait
venir , & lui dit : M. de Schomberg , je
vous ai offensé , cette journée fera peutêtre
la derniere de ma vie: je ne veux
point emporter l'honneur d'un Gentilhomme.
Jefais votre mérite & votre valeur ; je vous
prie de me pardonner : & embraffez - moi.
Schomberg lui repond : Il est vrai ; V. M.
me bleſſa l'autre jour ; aujourd'hui elle me
tue : car l'honneur qu'elle me fait , m'oblige
de mourir en cette occaſion pour fon fervice.
Henri demande encore ſi perſonne
n'a rien contre lui; & qu'il eſt prêt de
DECEMBRE. 1774. 211
donner toute fatisfaction. Il avertit fes
amis & camarades , de garder leur rang;
& que , fi la chaleur les emporte , ou s'ils
☑ perdent leurs enſeignes , ils pourront ſe
rallier à fon panache blanc , qui fera
toujours au chemin de l'honneur & de
la victoire.
,
Il fort; on entend dans l'entr'acte le
bruit des canons , & les inftrumens militaires
dans le lointain. Eugénie & la
Marquife chantent les voeux qu'elles font
pour le Roi pour un fils , pour un
amant. Roger marque auſſi ſon inquiétude.
Enfin arrive Henri triomphant.
Roger alors tombe à ſes pieds'; & fait
connoître le Roi à la Marquiſe & à Eugénie.
Henri marque de l'amitié à ce
Négociant. Il eſt étonné de ce que le
Chevalier ne le ſuit pas. Il fait l'éloge de
ſa valeur ; il fait auſſi l'éloge des Officiers
de marque ; il les nomme. LeMaréchal
de Biron lui fait un reproche flatteur
en lui diſant : Sire , vous avez fait
aujourd'hui ce que devoit faire Biron , &
Biron ce que le Roi devoit faire. Le Roi
eſt inquiet de Sully , fon maitre , qui
a reçu fix bleſſures. Le Chevalier vient ,
& dit qu'il n'eſt retardé , que pour s'informer
de Sully , dont il a vu panfer
les bleſſures , qui ne font pas dangereuſes.
02
212 MERCURE DE FRANCE.
fait ſouvenir le Roi de la promeſſe
qu'il lui a donnée , d'aller ſouper avec
lui. Henri promet de tenir ſa parole. Je
pleurerai ſur ſes beſſures , dit-il; les larmes
d'un ami hatent bien une convalefcence.
Arrive un Officier qui a été
fait prifonnier. Il vante la clémence &
la magnanimité du Roi , qui vainqueur
s'écrioit , dans la chaleur du combat :
Sauvez les François. Cet Officier eſt le
Marquis de Lenoncour. La Marquiſe
demande ſa grace ; ſon fils le voyant ,
va pour ſe jeter dans ſes bras ; la pré.
ſence du Roi l'arrête ; mais Henri lui
ditde ſuivre la nature. Le pere voit fon
épée dans les mains de fon fils ; & fe
declare fon prifonnier. Son caſque fermé
l'avoit empêché d'en être connu dans la
mêlée. Le Roi demande cette épée. Il la
rend au Marquis , en ajoutant qu'il tâchera
de gagner ſon amitié , & lui laiſſant
le ſoin de le réconcilier avec lui. Il lui
donne en même temps une compagnie
d'armes . Ilengagele pere à faire lebonheur
d'Eugénie & de ſon fils ; mais c'eſt à lui
qu'il laiſſe la liberté de prononcer fur le
mariage du Chevalier. Oter , dit-il à un
pere , le droit de faire le bonheur de ſes
enfans , c'eſt comme ſi l'on ôtoit à un
:
DECEMBRE. 1774. 213
Roi ſa couronne. Henri accorde à Roger
la nobleſſe qu'il lui a demandée , & le
charge d'acheter des grains , pour fournir
des vivres aux Parifiens , qu'il ſe diſpoſe
d'affiéger , & qu'il veut réduirer moins
par ſes armes que par ſes bienfaits . Ce
Roi va retrouver Sully ; & invite le
Maréchal d'Aumont à venir ſouper avec
lui . Il est bien juste , dit- il , qu'il foit du
feftin , puisqu'il m'a si bienfervi à mes noces
dans les plaines d'Ivri. Il fort fur une
marche militaire , environné d'Officiers ,
& accompagné d'un corps de troupes.
, Cette piece a beaucoup de ſuccès
qu'elle doit au bonheur du ſujet & au
juſte enthouſiaſme que l'on a pour le
grand- Henri. Cependant la petite intrigue
des amours d'une jeune bourgeoiſe
avec le Chevalier de Lenoncourt , Seigneur
de grande qualité , fait le fonds de
cette piece ; & juſques - là elle attache
peu ; mais l'épiſode d'Henri IV , & fa
préſence , raniment l'action , & lui
donnent de l'éclat & de l'intérêt. On fe
laiſſe aller à la douce illuſon de voir
agir ce Prince , & de l'entendre parler.
L'Auteur a eu l'adreſſe de ſe ſervir des
propres expreffions que l'hiſtoire a con-
- fervées de ce bon Roi. Il n'y avoit pas
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
de plus fûre magie , pour s'aſſurer des
fuffrages & des applaudiſſemens des
Spectateurs. La famille de Lenoncourt ,
qui joue le rôle le moins favorable dans
cette piece , eſt d'une origine très - ancienne
& très - illustre de la Lorraine , &
fut une des premieres décorée du cordon
de l'ordre du St Eſprit. La raiſon du
lieu de la naiſſance du Marquis de Lenoncourt
pouvoit ſervir à faire excuſer le
malheur qui l'avoit entraîné dans le parti
du Duc de Mayenne , Prince Lorrain.
La muſique n'eſt pas toujours bien amenée
dans ce Drame , dont les airs gênent
l'action & affoibliſſent l'intérêt de curioſité.
On n'en doit pas moins des éloges
à M. Martiny , qui connoît les bons
effets de la muſique , qui a des chants
agréables , & qui ſe venge habilement de
la contrainte de la ſcene , lorſqu'il peut
y briller , & qu'il eſt maître de développer
ſes talens dans les entr'actes. Mde
Trial joue le rôle d'Eugénie avec ce
charme de la voix , du goût & du ſentiment
, qui la rend ſi intéreſſante. La
Marquiſe de Lenoncourt eſt repréſentée
avec beaucoup d'intelligence & de fenſibilité
par Mde Billioni. Les rôles des
Maréchaux d'Aumont & de Biron font
DECEMBRE. 1774. 215
parfaitement remplis par MM. Trial &
Narbonne ; & ceux du Marquis de Lenoncourt
& de Schomberg par MM.
Suin & Meunier ; celui du Chevalier de
Lenoncourt eſt rendu par M. Julien auſſi
bien qu'il peut l'être. M. Clairval , excellent
Acteur , qui ſaiſit ſi admirablement
l'eſprit de ſes perſonnages , Prothée
enchanteur qui , depuis les rôles de Pierrot
& de Montauciel , juſqu'à ceux du
Magnifique & de Roi , a l'art de rendre
toutes les nuances de caracteres ſi diſparates
, & de faire tomber le maſque pour
être la choſe (cadit , perſonna manet res)
M. Clairval a paru encore ſupérieur à
lui-même par ſon jeu franc & loyal dans
le rôle de Henri IV. Mais laiſſons aux
vers ſuivans à célébrer fon rare talent.
A Monsieur CLAIRVAL représentant
/ Henri IV.
AIR: De la ronde de table de Henri IV.
De ton E ton art tu combles la gloire ,
En nous montrant notre Héros
Auſſi grand avant la victoire
Qu'intéreſſant par ſes travaux ;
04
216 MERCURE DE FRANCE.
Sa bonté touchante
Se retrace au coeur attendri ,
Et quel François ne t'admire & ne chante :
Vive Henri , vive Henri.
Par M. Guerin de Fremicourt.
VERS à Monsieur CLAIRVAL jouant
le rôle d'Henri IV.
V.
ENTRE faingris ! Monfieur Clairval,
Quand près de Lucile ou Sophie
Vous débitez une chanson jolie ,
Vous ne vous y prenez pas mal !
Mais votre art tient de la magie
Lorſque vous nous offrez Henri
Volant à la plaine d'Ivri.
Moi qui jamais ne m'extafie ,
A votre ton franc & loyal ,
Vraiment calqué ſur votre original ,
(Ceci ſoit dit fans flatterie)
Je me fuis écrié , Le voilà ! c'eſt bien lui ;
Votre ſanté , n'a guerres chancelante ,
Comme elle est brillante aujourd'hui ! ...
Et votre voix ? ... Mon cher ami ,
Ce prodige , pour moi , n'eſt pas choſe étonnante ,
Tout François ſe ranime au ſeul nom de Henri !.
Par M. Dusausoir.
DECEMBRE. 1774. 217
DÉBUBUT.
Mlle Léonore , ſoeur de M. Thomas-
- fin , a débuté ſur ce théâtre dans l'emploi
des amoureuſes. Une figure agréable ,une
voix fonore & l'habitude de la ſcene , lui
ont mérité des applaudiſſemens. Elle met
beaucoup de feu dans ſon jeu , que le
goût & la réflexion l'engageront à régler
& à modérer. C'eſt un heureux défaut
qu'elle peut convertir à fon avantage.
On a remis à ce théâtre les trois Jumeaux
Vénitiens , charmante piece italienne
de M. Colalto , dans laquelle
il remplit lui ſeul les trois rôles des
trois freres , avec autant de feu que
d'intelligence . Nous avons fait
noître dans le temps le mérite de ce
Drame & fon ſuccès. Cette repriſe confirme
ce que nous en avons dit dans ſa
nouveauté.
con-
LE
BRUXELLES.
E 4 Novembre ; jour de St Charles ,
à l'occaſion de la fète de ſon Alteſſe
- Royale , MM. Viſtumen & Compain ,
05
218 MERCURE DE FRANCE .
Directeurs du Spectacle de Bruxelles , ont
fait jouer Ernelinde , Tragédie lyrique
de Poinfinet , corrigée & remiſe en cinq
actes par M. Sédaine , & dont la muſique
eſt de M. Philidor. Cet Opéra a été exécuté
, joué & chanté avec beaucoup de
préciſion & de Talent. Il a eu un trèsgrand
ſuccès ; ce qui confirme le juge.
ment que les Amateurs François ont
porté de ce bel Opéra , qui peut reparoî
tre avec avantage à Paris , après ceux qui
y ont été le plus accueillis.
1
ACADEMIES.
I.
Séance publique de l'Académie Royale des
Inscriptions & Belles - Lettres , du Mardi
15 Novembre 1774 .
ONN fit la lecture d'une traduction en
vers françois , par M. de Chabanon , de
la premiere & de la vingt troiſieme idylle
de Théocrite , avec des notes. M. du Saux
lut un ſecond mémoire ſur les Satiriques
latins , principalement fur. Perſe , dont
il apprécia le caractere & les talens, M.
DECEMBRE. 1774. 219
de la Curne de Sainte Palaye donna la
traduction d'un ancien fabliau en vers
de langue romance , intitulé la Caniſe ou
Chaniſe, manufcrit de Turin , nº. G. I.
19. Le reſte de la ſéance fut occupé
par M. de Rochefort qui lut des Confidérations
fur le ſtoïcisme de Séneque , mémoire
qui fait ſuite à ceux que cet Académicien
a donnés ſur les opinions des
anciens Philofophes ſur le bonheur-
I I.
Afſsemblée publique de l'Académie royale
des Sciences de Paris , du Samedi 12
Novembre 1774 .
Eloge de feu M. Hériſſant , par M.
de Fouchy , Secrétaire perpétuel de
l'Académie.
M. de Laffone , premier Médecin de la
Reine , a lu ſur le zinc un mémoire par lequel
l'Auteur démontre des propriétés falines
dans ce demi métal ; l'expérience lui
ayant prouvé que le zinc dans ſon état
métallique , ainſi que ſes fleurs , ſe combinent
avec les alkalis fixes ou volatils
non cauſtiques , avec effervescence , &
forment des ſels criſtallifables ,
$220 MERCURE DE FRANCE ,
M. Brifſſon lut un mémoire qui lui
eft commun avec MM. Macquer , de
Montigny , Cadet & Lavoiſier. Il donne
la deſcription & rend compte des premiers
eſſais du grand verre ardent de M.
de Trudaine , établi dans le jardin de l'Infante
au Louvre .
Mémoire fur la calcination des métaux
dans les vaiſſeaux clos , & fur
la cauſe de l'augmentation du poids de
leurs chaux par M. Lavoiſier. L'Auteur
prouve par des expériences très
exactes & qui paroiſſent déciſives , que
cette augmentation eſt due à la partie gafeuſe
de l'air contenu dans les vaiſſeaux
& qui ſe combine avec les chaux des
métaux à mesure qu'elles ſe forment.
Tableau d'économie animale comparée
de l'homme & de toutes les eſpeces
d'animaux , par M. Vicq d'Azir.
Mémoire ſur le moyen d'obtenir la
plus grande quantité d'Ether vitriolique
d'une proportion donnée d'acide vitriolique
avec l'eſprit de vin , en rajoutant
fur le réſidu de nouvel eſprit de
vin & procédant à de nouvelles diſtillations
, par M. Cadet.
Découverte d'une troiſieme chambre
de l'humeur aqueuſe dans les yeux des
DECEMBRE. 1774. 221
- chiens de mer , auxquels cette troiſieme
chambre eſt néceſſaire pour qu'ils puiſſent
voir distinctement à différentes diſtances ,
- à cauſe de la ſolidité & de l'inflexibilité
de la cornée opaque des yeux de ces
animaux , par M. Demours.
3
Diſcours préliminaire d'un ouvrage
intitulé : Effai fur les cometes qui peuvent
s'approcher de la terré , par M. du
Séjour. L'Auteur ayant calculé les orbites
de toutes les cometes connues , a trouvé
qu'il n'y en avoit aucune qui pût s'approcher
de la terre à une diſtance nuifible.
Sur un moyen d'aggrandir la Ville
de Paris fans reculer ſes limites , par M.
de Bory. Quoique l'Auteur n'ait pas
eu le temps d'achever la lecture de fon
mémoire , on fait que le moyen qu'il
propoſe eſt de fupprimer le bras méridional
de la Seine dans Paris; outre plus
ſieurs avantages qui doivent réſulter de
cette fuppreffion , l'Auteur fait voir qu'on
y gagnera plus de 36000 toiſes quarrées
de terrein .
1
M. Portal a lu le titre d'un ouvrage
qu'il vient de compoſer ſur les moyens
de rappeler à la vie les perſonnes fuffos
quées par la vapeur du charbon.
222 MERCURE DE FRANCE.
....
LETTRE de M. l'Abbé d'Arnaud au
R. P.... Profefſſeur de Phyſique à
fur la nouvelle lentille ou loupe de li
queur qui est au Jardin de l'Infante
au Louvre.
:
Vous me demandez , mon Révérend Pere ,
quelques détails au ſujet de la fameuſe lentille
ou loupe de liqueur qu'on a vue au Jardin de
l'Infante en Octobre dernier. Vous ſuppoſez
qu'une nouvelle invention de cette importance
n'aura pas échappé à ma curiofité ; j'ai voulu
la connoître en efiet , & je vais vous dire le peu
que j'en ai appris , m'étant trouvé cinq ou fix
fois aux expériences qu'on en a faites , avec
différens Seigneurs étrangers des plus diftingués
par leur rang & leur ſavoir , que le même motif
y avoit attirés.
Cette loupe , que les Sciences doivent à la générofité
de M. de Trudaine , Conſeiller d'Etat ,
Intendant des Finances , eſt de l'invention deM.
de Bernieres , Contrôleur des Ponts & Chauffées ,
&membre de plufieurs Académies ; il m'a dit
lui même qu'il y a près de trente ans qu'il a conçu
cette idée , & qu'il a fait exécuter de ces fortes
de loupes de différente grandeur.
Celle- ci , la plus grande de toutes , eft compofée
de deux glaces rondes de près de huit lignes
d'épaiſſeur , qui , toutes deux concaves , font
partie d'une ſphere de ſeize pieds de diametre;
DECEMBRE. 1774. 223
leurs bords font faits en biſeau ſur un plan très-
= exact ; elles sont réunies & ſe touchent par ce
biſeau , comme on rapproche les hémispheres de
Magdebourg. De plus , elles font entourées d'un
double cercle de cuivre qui les ferre l'une contre
l'autre , & dans lequel elles font maſtiquées ; tout
cela concourt à enfermer , dans l'eſpace que leur
concavité laiſſe entre elles , eſpace qui a quatre
pieds de diametre , cent foixante pintes environ
d'eſprit de vin très-limpide qui , proprement ,
forment cette loupe de liqueur .
3
Son foyer naturel eſt à dix pieds quelques pouces
derriere elle , & figure un diſque , très-bien
terminé , de ſeize lignes de diametre. On racourcit
la longueur de ce foyer , & on le rend de
moitié plus étroit , en interpoſant une petite lou-
⚫pe de verre folide à environ huit pieds & demi de
la grande.
Quant aux effets , voici ce que j'ai vu en dif
férentes fois , quoique le ſoleil ne fût pas des plus
favorables , & que le temps fût un peu nébuleux ,
comme il eſt affez ordinairement dans l'équinoxe
d'automne. Tous les métaux étant mis au
foyer , y fondent toujours en moins d'une minute;
j'ai vu un écu de trois livres fondre en
cinq ſecondes , & un écu de fix livres en quinze
ſecondes ; l'or demande encore moins de temps
que l'argent . Un diamant a perdu les quatre cinquiemes
de fon volume en huit minutes & demi ,
& fi le propriétaire l'eût laiſſe deux minutes de
plus , il ſe ſeroit évaporé en entier. Des caſſons
de verre s'y ſont fondus & réunis en un gros
bouton très - transparent & très-net , en huit ou
dix ſecondes. On y a fondu & vitrifié un mélange
de fable & de borax. Enfin cette loupe de liqueur
224 MERCURE DE FRANCE:
a tant de force que le bois s'enflamme à plus dè
trente - deux pouces en de cà & au-delà de, fon
foyer , à l'endroit où le cône des rayons qu'elle
fait converger , porte encore près de neuf pouces
de diametre.
Après ce petit nombre d'expériences on a redefcendu
cette loupe , pour donner la derniere
main à la machine qui la porte , & au bâtiment
deſtiné à la contenir. M. de Trudaine , à qui
elle appartient , & Meffieurs de l'Académie des
Sciences ayant defire connoître , avant leurs vacances
, ſes propriétés , elle n'avoit été , pour
ainſi dire , qu'échaffaudée , & les expériences
dont je vous parle ont été faites en l'air , à la
main , & fans appui fixe. Jugez , mon Révé.
rend Pere , de ce qu'on doit attendre de cette
heureuſe invention dans les beaux jours de l'été ,
& lorſque tout ſera diſpoſé pour faire les expériences
avec commodité.
Sentiment d'un Académicien de Lyon fur
quelques endroits des Commentaires de
Corneille.
:
J'AVAIS adopté , dans ma la jeuneſſe , quelques
idées de M. de Voltaire de la poëtie , & fur la
maniere d'en juger. Les critiques de M. Clément
m'ont inſpiré quelques réflexions dont je vais
rendre compte aux Gens de lettres plus inftruits
que moi , qui les jugeront.
M. de Voltaire , en commentant Corneille , a
prétendd
DECEMBRE. 1774. 225
4
prétendu qu'il ne faut introduire dans 'e diſcours
que des métaphores qui puiffent former une image
ou noble , ou agréable. Il condamne ces deux
vers d'Héraclius :
Et n'eût été Léonce en la derniere guerre ,
Ce deſſein , avec lui , ferait tombé par terre .
Il blame , ſur ce principe , ces autres vers d'Héraclius
:
Le peuple , impatient de ſe laiſſer ſéduire ,
Au premier impoſteur armé pour me détruire ,
Qui s'oſant revêtir de ce fantôme aimé,
Voudra fervir d'idole à fon zêle charmé.
:
Pour fentir , dit-il , combien cela eſt mal exprimé
mettez en proſe ces vers :
Le peuple est impatient de ſe laiſſer ſéduire au
premier impoſteur armé pour me détruire ; qui s'o-
Jant revêtir de ce fantôme aimé , voudra fervir d'idole
à fon zele charmé.
Ne fera- t-on pas révolté de cette foule d'impropriétés
? Peut- on ſe vêtir d'un fantôme ? L'image
eſt-elle juſte ? Comment peut-on ſe mettre
-un fantôme ſur le corps ? &c.
M. Clément traite ce ſentiment de M. de Voltaire
de ridicule exceſſif. Il l'attaque d'une maniere
plauſible en ces termes :
” La métaphore eſt principalement conſacrée
,, aux choſes intellectuelles qu'elle veut rendre
ſenſibles par des images,frappantes. Ainti
4, quand on dit : Mon ame s'ouvre à la joie , mon
P
226 MERCURE DE FRANCE.
,, coeur s'épanouit , on emprunte l'image d'une
"
"
fleur qui s'ouvre & s'épanouit aux rayons du
foleil . Or , quoiqu'on puiſſe peindre cette
fleur , on ne peut pas aſſurément peindre de
„ même une ame , &c, "
ود
Il me ſemble qu'on doit répondre à M. Clément:
ce n'eſt pas de pareilles métaphores que M.
de Voltaire parle. Elles font devenues des expresfions
vulgaires reçues dans le langage commun .
Le premier qui a dit : mon coeur s'ouvre à la joie ,
la triſteffe m'abat , l'eſpérance me ranime , a exprimé
ces ſentimens par des images fortes &
vraies : il a ſenti fon coeur , qui étoit auparavant
comme ferré & flétri , ſe dilater en recevant des
confolations : & c'eſt même ce que des Peintres , en
des temps groffiers , ont voulu figurer dans des
tableaux d'autel , en peignant des coeurs frappés
de rayons qu'on ſuppoſait être ceux de la grace.
La triſteſſe ne jette point une ame fur le plancher :
mais un Peintre peut fort bien figurer un homme
abattu , terraffé par la douleur , & en figurer un
autre qui ſe releve avec ſérénité , quand l'eſpérance
lui rend ſes forces. Une ame ferme , un coeur
dur , tendre , caché , volage , un eſprit lumineux ,
rafiné , peſant , léger , furent d'abord des métaphores:
elles ne le font plus , c'eſt un langage or
dinaire. M. de Voltaire parle de celles qu'un Poëte
invente. Je crois , avec lui , qu'il faut abſolument
qu'elles foient toujours juſtes & pittoresques.
Un deffein qui tombe à terre n'a , ce me
ſemble , ni juſteſſe , ni vérité , ni grace , & il eft
impoffible de s'en faire une idée. M. Clément prétend
qu'on peut dire dans une tragédie : un deffein
est tombé par terre , parce qu'on dit , dans la converſation
: ce deffein a échou . Je crois qu'il ſe
DECEMBRE. 1774 227
trompe. Je pense que le premier qui s'aviſa de
dire: mes deſſeins ont échoué , ſe ſervit d'une mé
taphore hardie , noble , frappante & très pittoreſque.
L'idée en était priſe d'un naufrage ; & les
deffeins étaient mis à la place de l'homme ; c'était
proprement l'homme qui faiſait naufrage.
Il eſt d'uſage de dire qu'un deſſein a échoué ; се
n'eſt plus une métaphore , c'eſt aujourd'hui le
mot propre. Il eſt n'en pas de même de tomber par
terre ; c'eſt une invention du Poëte ; elle n'a rien
de pittoreſque ni de noble ; & ce vers ne me paraît
pas plus élégant que celui-ci n'eût été Léonce
en la derniere guerre.
Il me ſemble auſſi que perſonne n'approuvera
un impoſteur qui s'ofant revêtir d'un fantôme ai
mé , fert d'idole à un zèle charmé. Si quelqu'un
s'aviſait aujourd'hui de nous donner de tels vers ,
je ne penſe pas qu'on trouvât un ſeul homme qui
ofàt en prendre la défenſe.
الا
On a blamé dans l'Andromaque ce vers d'Oreſte
, qui compare les feux de fon amour aux
feux qui confument Troye :
αυτ
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
On condamne ce vers d'Arons dans Brutus , ou
Arons dit , en pariant des remparts de Rome :
Du fang qui les inonde ils ſemblent ébranlés..
... nam f e
En effet ces figures font trop recherchées , trop
hors de la nature. Lefantôme aimé , dont on fe
revêt pour ſervir d'idole au zèle charmé , paraît
P
228 MERCURE DE FRANCE.
encore plus défectueux. C'eſt ce que le Pere Bouhours
appelle du nerveze , dans ſa maniere de
bien penſer.
Souvent il arrive quedes vers louches , obſcurs
mal conſtruits , hériſſés de figures outrées , &
même remplis de foléciſmes , font quelque illuſion
ſur le théâtre. La régle que donne M. de
Voltaire pour difcerner ces vers , me paraît affeż
fûre. Depouillez ces vers de la rime & de l'harmonie
, réduiſez- les en profe ; alors le défaut ſe
montre à nud , comme la difformité d'un corps
qu'on a dépouillé de ſa parure.
Je me souviens d'avoir entendu réciter ces vers
dans une tragédie fort extraordinaire :
Du ſang de Nonnius avec ſoin recucilli ,
Autour d'un vaſe affreux dont il était rempli ,
Au fond de ton palais , j'ai raſſemblé leur troupe ,
Tous ſe ſont abreuvés de cette horrible coupe.
;
Réduiſez ces vers en proſe , & voyez ſi vous
pourrez en faire quelque choſe d'intelligible.
Comparez - les enſuite aux vers d'Eſchyle ſur un
ſujet ſemblable , traduits par Boileau dans le
Traité du fublime.
Sur un bouclier noir ſept Chefs impitoyables 2
Epouvantant les Dieux de ſermens effroyables ,
Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger ,
Tous , la main dans le ſang , jurent de ſe venger.
C'eſt à-peu-près la même idée que celle des
vers précédens ; mais qu'elle difference ! vous
DECEMBRE. 1774. 229
1
1
trouverez ici non ſeulement de grandes images &
de l'harmonie , mais encore toute l'exactitude
de la proſe la plus châtiée.
Le judicieux Boileau avait donc très - grande
raiſon de dire :
Mon eſprit n'admet point un pompeux barbariſme ,
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux ſoléciſme.
Sans la langue , en un mot , l'auteur le plus divin
Eſt toujours , quoiqu'il faffe , un méchant écrivain.
Je pense qu'il n'y aucun bon vers , même avec
la conſtruction la plus hardie , qui ne réſiſte à
l'épreuve que M. de Voltaire propoſe , & qui ne
forte triomphant de cet examen rigoureux. Fe
t'aimais inconstant , qu'aurais -je fait fidele! eſt
peut-être la conſtruction la plus hazardée qu'on
ait jamais faite. C'eſt un vers , fi on compte
douze ſyllabes ; c'eſt de la proſe , ſi on en détache
le vers ſuivant. Mais dans l'un & dans l'autre
cas , qu'aurais-je fait fidele eſt mille fois plus
énergique que fi on difait : qu'aurais-je fais fi tu
avais été fidele. Ce tour fi nouveau enleve , il
ne faudrait pas le répéter. Il y a des expreffions .
que Boileau appelle trouvées , qui font un effer
merveilleux dans la place où un homme de génie
les emploie ; elles deviennent ridicules chez les
imitateurs .
M. Clément croit que M. de. Voltaire veut
dire qu'il faut tourner en profe un vers , en lui
ſubſtituant d'autres expreſſions pour en bien juger.
C'eſt précisément le contraire. Il faut laiffer
la conſtruction entiere telle qu'elle eſt , avec tous
les mots tels qu'ils font , & en êter ſeulement
Ila rime.
P3
230 MERCURE DE FRANCE,
M. de la Motte ſembla prétendre que l'inimis
table Racine n'était pas poëte ; & , pour le prouver
, il ôta les rimes à la premiere ſcene de Mithridate
, en confervant fcrupuleuſement tout le
reſte , comme il le devait pour fon deſſein. M. de
Voltaire lui démontra , fi je ne me trompe , que
c'était par cela même que ce grand homme était
aufli bon poëte qu'on peut l'être dans notre langue.
Pourquoi ? C'est qu'on ne trouva pas dans
toute cette ſcene de Mithridate , délivrée de l'esclavage
de la rime , un feul mot qui ne fût à ſa
place, pas une conſtruction vicieuſe , rien d'ampoulé
ou de bas , rien de faux , de recherché , de
répété , d'obſcur , de hafardé . Tous les Gens de
lettres conviennent que c'était la véritable pierre
de touche. On voyait que Racine avait ſurmonté ,
fans efforts , toutes les difficultés de la rime. C'était
un homme qui , chargé de fers , marchait
librement avec grace. C'eſt certainement ce qu'on
ne pouvait dire d'aucun autre Tragique depuis les
belles ſcenes de Cornélie , de Pauline , d'Horace ,
de Cinna , du Cid. Ouvrons Rodogune , dont la
derniere ſcene eſt un chef-d'oeuvre , & liſons le
commencement de cette piece fameuſe , dégagée
feulement de la rime.
و د
" Ce jour pompeux', ce jour heureux nous luit
enfin , qui doit diffiper la nuit d'un trouble fi
long , ce grand jour où l'hymenée étouffant la
,, vengeance , remet l'intelligence entre le Parthe
”
د و
& nous , affranchit la Princeſſe , & nous fait
,, pour jamais un lien de la paix du motif de la
" guerre. Mon frere , ce grand jour eſt venu où
notre Reine ceffant de tenir plus la couronne
incertaine , doit rompre fon filence obſtiné aux
,, yeux de tous , nous déclarer l'aîné de deux
"
”
DECEMBRE. 1774. 231
وو
"
Princes jumeaux , & l'avantage ſeul d'un mo-
„ ment de naiſſance dont elle a caché la connaisfance
juſqu'ici , mettant le ſceptre dans la main
„ au plus heureux , va faire l'un Sujet , &l'autre
Roi. Mais n'admirez-vous point que cette mê-
,, me Reine le donne pour époux à l'objet de fa
haine , & n'en doit faire un Roi qu'afin de couronner
celle qu'elle aimait à géner dans les fers ?
Rodogune , traitée par elle en eſclave , va être
montée par elle ſur le trône , &c.
ود
ود
و د
En lifant ce commencement de Rodogune tel
qu'il eſt mot à-mot dans la piece , je découvre
tout ce qui m'était échappé à la repréſentation.
Un jour pompeux , un jour heureux , un grand
jour , en quatre vers ; une nuit d'un trouble , une
Princeſſe affranchie , fans que je ſache encore
quelle eſt cette Princeſſe ; un motif de la guerre
qui devient un lien de la paix , fans que je puiffe
deviner quel est ce motif , quelle eſt cette guerre ,
qui la fait , à qui on la fait , quel eſt le perſonnage
qui parle. Je vois une Reine qui ceſſe de tenir
plus la couronne incertaine , & qui va mettre le
ſceptre dans la main au plus heureux ; mais on ne
m'apprend pas ſeulement le nom de cette Reine.
J'apprends feulement que Rodogune va être montée
ſur le trône par cette Reine inconnue.
Toutes ces irrégularités ſe manifeſtent à moi
bien plus aifément dans la profe , que lorſqu'elles
m'étaient déguiſées par la rime & par la déclamation.
Je ſuis confirmé alors dans le principe
de M. de Voltaire , qui établit que , pour bien
juger fi des vers ſont corrects , il faut les réduire
en profe. M. Clément dit que ce ſyſtême est celui
d'un fou. Je ne crois point être fou en l'adoptant ,
j'eſpere ſeulement que M. Clément aura un jour
une raiſon plus ſage & plus honnête.
P 4
232 MERCURE DE FRANCE.
Les bornes de ce petit écrit ne me permettent
que d'ajouter ici quelques mots fur les injures
atroces que M. Clément dit à M. de la Harpe
dans ſa Differtation , qui devait être purement
grammaticale. Il l'accufe d'avoir fait une partie
des Commentaires ſur le Théâtre de Corneille par
un motif d'intérêt , & il hazarde cette calomnie
pour l'accabler d'outrages qui ne peuvent que
retomber fur celui qui les prodigue ſi injuſtement.
Je n'ai jamais vu M. de Voltaire; mais je ſuis affez
inſtruit de ſes procédés envers la famille de Pierre
Corneille , & du fentiment de tous les honnêtes
gens , pour ſavoir combien ils réprouvent les invectives
odieuſes de M. Clément , qui ffoornt auffi
déplacées que ſes critiques. J'ai peu vu M. de la
Harpe ; je ne le connais que par les excellens ou
vrages qui lui ont mérité tant de prix à l'Académie
, & par des pieces de poësie qui reſpirent le
bon goût. Tous ceux qui ont pu lire ce libelle de
M. Clément , condamnent unanimement cette
fureur groſſiere avec laquelle il amene ici le nont
de M. de la Harpe , pour l'infulter fans aucune
raifon. On eſt bien ſurpris qu'il continue comme
il a débuté , & qu'après avoir fait un volume d'injures
, déjà oublié , contre M. de St Lambert &
tantd'autres Gens de lettres ſi eſtimables , il veuille
perfuader au Public que MM. de Voltaire &de la
Harpe ont travaillé de concert à décrier le grand
Corneille , tandis que l'Auteur de Zaïre , d'Alzire ,
de Mérope , de Brutus , de Sémiramis , de Mahomet,
de l'Orphelin de la Chine , de Tancrede eft
à genoux devant le pere du Théâtre , devant le
grand Auteur du Cid , d'Horace , de Cinna , de
Polycucte , de Pompée , tandis qu'il ne releve les
fautes qu'en admirant les beautés avec enthou
fiafime , tandis qu'à peine il critique Pertharite,
DECEMBRE. 1774. 233
Théodore , Don Sanche , Attila , Pulchérie , Agétilas
, Suréna , enfin , tandis qu'il n'a entrepris le
commentaire de cet Auteur ſi grand & fi inégal ,
que pour augmenter la dot de fa vertueuſe descendante.
Il m'a paru que le digne Commentateur de Corneille
n'avoit eu en vue que la vérité & l'inftruction
des Gens de lettres . J'aime à voir comment ,
en imitant la conduite de l'Académie lorſqu'elle
✓ jugea le Cid , il mêle à tout moment la juſte
louange à la juſte critique. J'aime à voir comme
il craint ſouvent de décider. Voici comme il s'exprime
ſur une difficulté qu'il ſe propoſe dans
l'examen du troiſieme acte de Cinna. C'eſt ſur quoi
les Lecteurs , qui connoiffent le coeur humain doi
vent prononcer. Je ſuis bien loin de porter un jugement.
J'aime fur - tout à voir avec quel reſpect ,
avec quels fentimens d'un coeur pénétré il met
Cinna au-deffus de l'Electre & de l'Oedipe de Sophocle
, ces deux chefs- d'oeuvres de la Grece; &
cela même , en relevant de très grands défauts
dans Cinna. M. de Voltaire m'a paru un homme
paſſionné de l'art , qui en ſent les beautés avec
idolatrie , & qui eſt choqué très - vivement des
défauts. Un Libraire m'a aſſuré qu'il ſe traite
ainti lui - même ; & qu'il a été malade , par un
excès d'affiction , de ce qu'on avait imprimé de
lui des pieces de ſociété , qu'il ne jugeait pas dignes
du Public.
Qu'à donc de commun M. Clément avec l'Auteur
de Cinna & avec celui de Mahomet ? De quel
droit ſe met-il entre eux ? Pourquoi ce déchaînement
contre tous fes contemporains ? Faut - il
aboyer ainſi à la porte à tous ceux qui entrent
dans la maiſon ! Que ne donne- t - il plutôt des
exemples ! Que ne donne - t - il ſa Tragédie de
Médée ! Nous lui applaudirons ſi elle est bonne.
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
Les beautés qu'il y aura répandues enrichiront
notre littérature ; mais tant qu'il fatiguera le Public
de fatires en profe & d'injures perſonnelles ,
il ne faudra que le plaindre.
COURS D'HISTOIRE NATURELLE.
M. Valmont de Bomare , Demonſtrateur
d'hiſtoire naturelle avoué du Gouvernement
, Cenſeur royal , directeur des
Cabinets de Chantilly , Membre de plufieurs
Académies des Sciences & Belles ,
Lettres de l'Europe , Maître en Pharmacie
, &c . ouvrira fon cours ſur les trois
regnes & les principaux phénomenes de
la Nature , le Mercredi 7 Décembre
1774 , à dix heures & demie très - précifes
du matin , en ſon cabinet , rue de la
Verrerie , au coin de la rue des Billetes .
Ce cours fera continué les Vendredi ,
Lundi & Mercredi de chaque ſemaine , à
la même heure .
Ce Démonſtrateur ouvrira un ſecond
& même cours le Samedi 10 Décembre
1774 , à onze heures & demie très préciſes
du matin ,& lecontinuera les Mardi
Jeudi & Samedi ſuivans de chaque ſeDECEMBRE
. 1771
maine , à la même heure. Ceux
voudront prendre part à ce ſecond cours ,
font avertis d'entendre le diſcours général,
fur le spectacle & l'étude de la Nature ,
qui fera prononcé à l'ouverture du premier
cours , indiqué pour le Mercredi 7 .
PHYSIQUE.
Thermometre univerſel.
GOUBERT , conſtructeur d'inftrumens
de Phyſique vient de mettre au
jour une gravure intitulée , Thermometre
univerſel , ou nouveau tableau des
graduations imaginées par chaque Auteur
pour meſurer la marche des différens
thermometres qui ont été conſtruits jusqu'à
préſent. Cette feuille qui eſt d'environ
17 pouces de haut fur 14, contient
en 28 échelles , avec les noms de
leurs Auteurs , tout ce qu'il y a de plus
intéreſſant fur cette matiere , & a l'avantage
d'avoir un thermometre diviſé à volonté
, ſuivant une des 28 méthodes , &
que l'on peut déplacer toutefois que l'on
yeut.
236 MERCURE DE FRANCE.
A côté de ces différentes échelles il y
a deux tables , l'une des étés & des hivers
, obſervées au thermometre de M.
de Reaumur en différens pays , & l'autre
pour les latitudes & les climats de ces mêmes
pays , la durée des jours ſolſtitiaux ,
&c. Le tout terminé par des obfervations
fur différens degrés de froid obfervés
dans le Nord.
A Paris chez l'Auteur , rue Dauphine
vis- à-vis la rue d'Anjou. Il les vend en
feuilles ou montées; on trouve auſſi chez
lui toutes fortes de barometres , thermometres
& autres machines & inſtrumens
de phyſique en verre,
ARTS.
GRAVURES.
I.
LAA CONFIDENCE , eſtampe nouvelle
gravée par M. J. Beauvarlet , Graveur
du Roi , d'après le tableau de feu Carlo
Vanloo , premier Peintre de Sa Majefté.
& dédiée à M. le Marquis de Marigny.
Cette eſtampe a dix- huit pouces de hau
DECEMBRE. 1774. 237
teur & treize & demi de largeur. Elle
repréſente deux jeunes Odaliques de la
figure la plus aimable aſſiſes vis - à - vis
un métier de tapiſſerie; elles ſuſpendent
leur ouvrage pour un entretien qui paroît
beaucoup les intéreſſer. Rien de plus
précieux que le travail de cette gravure
, où tout eſt rendu , ſoit dans les
chairs , ſoit dans les étoffes , par un
burin net & brillant , & dont les tailles
font artiſtement variées , ſuivant les objets
à repréſenter.
I II.
:
2.
:
Portrait en médaillon d'Armand Dupleſſis',
Cardinal de Richelieu , gravé d'après le
tableau de Champagne , par Savart ,
prix 3 liv. A Paris chez l'Auteur , rue
& près le petit St Antoine au coinde
la rue Percée..
Ce petit médaillon orné des attributs
de la puiſſance , du génie & de la gloire ,
fait ſuite au portraits des hommes célebres
gravés pour ainſi dire en miniature
, avec autant de délicateſſe que de
goût , par MM. Fiquet & Savart .
238 MERCURE DE FRANCE.
III.
La mort d'Hercule , de Milon de Crotone
, de Didon & de Cléopatre ; Zéphir &
Flore , Fupiter & Léda. Cette ſuite intéreſſante
d'eſtampes gravées d'après les
tableaux de M. Michel Ange Challe ,
Ecuyer , Peintre ordinaire du Roi , Desfinateur
de fa Chambre & de ſon Cabinet
, ſe trouve chez Duret , Graveur
de S. M. Danoiſe , à Paris vers le mi
lieu de la rue du Fouare.
La fileuſe Hollandoiſe , gravée par Godin
d'après Netſcker , prix i liv.
Le joli minois , d'après M. Careſme ;
prix 1 liv.
L'école Savoyarde , d'après Kreuſe , prix
1 liv. 1o f
A Paris chez Godin , rue St Martin ,
vis -à -vis la rue de Montmorency , &
chez le Pere & Avaulez , Marchands d'estampes
, rue St Jacques , vis - à - vis la
fontaine St Severin .
: DIV.
Le bal paré & le concert ; deux estampes
gravées par M. Duclos d'après
les deſſins de M. A. de St Aubin ,
DECEMBRE. 1774. 239
Graveur du Roi , Deſſinateur & Graveur
de S. A. S. Monſeigneur le Duc d'Orléans
, dédiées à M. Villemorien fils. Ces
eſtampes ont chacune 15 pouces de largeur
& 12 de hauteur. Elles repréſentent
des aſſemblées nombreuſes qui prennent
part aux plaiſirs de ladanſe ou de lamuſique.
La compoſition eſt agréable & la gravure
eſt d'une pointe facile , légere & fpirituelle.
Chacune de ces eftampes eſt du prix
de 4 liv. 10 f. A Paris , chez Chereau ,
rue St Jacques près les Mathurins.
V.
La Sultane reconnoiſſante , eſtampe d'après
le tableau original de Fr. Eiſen pere ,
deffinée & gravée par Macret ; hauteur
14 pouces fur II de largeur. Prix 1 liv.
16 f. Chez P'Auteur , rue des Mathurins
au petit hôtel de Cluny. Ce ſujet eſt
traité avec beaucoup de grace & de talent.
VI.
11
Estampe allégorique relative à l'avénement
du Roi au Trône , ayant pour titre les
Garans de la félicité publique , dédiée
au Roi.
240 MERCURE DE FRAN CE.
Cette allégorie repréſente le Roi Louis
XVI. environné des attributs de fes
vertus , de ſa gloire & de ſa puiſſance.
On a perfonnifié & mis en action tous
les ſentimens en quelque forte , que ce
Prince a imprimés dans le coeur de fes
Sujets.
Cette eſtampe ingénieuſe & parfaitement
gravée par MM. Née & Masquelier
, d'après le deſſin de M. Saint
Quentin, a 14 pouces & demi de haut
& 10 pouces de large. Elle ſe trouve à
Paris chez les Auteurs rue des Francs-
Bourgeois place St Michel à côté de
l'Arquebufier. Prix 5 liv.
MUSIQUE.
I.
NEUVIEME RECUEIL des pie.
ces Françoises & Italiennes , petits airs ,
brunettes , menuets , avec des doubles &
variations accommodées pour deux flûtes
traverſieres , violons, par deſſus de viole,
2
✓ DECEMBRE. 1774. 241
le , &c. par M. Taillart l'aîné , le tout
recueilli & mis en ordre par M. **. prix
õ liv. A Paris , chez Taillart l'aîné , rue
de la Monnoie , la premiere porte - cochere
à gauche en deſcendant du Pont Neuf,
maiſon de M. Fabre ; & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
Ce recueil fait ſuite des autres déjà
compoſés par cet habile Maître de flûte;
il raſſemble les meilleurs airs nouveaux
des drames lyriques , diſpoſés de la maniere
la plus avantageuſe pour les inſtrumens
de deſſus .
I I.
Cinquieme Recueil d'ariettes choisies ,
- arrangées pour le clavecin ou le fortépiano
, avec accompagnement de deux
violons & la baſſe chiffrée ; dédiées à Mile
Lengle de Schovebeque , par M. Benaut ,
Maître de Clavecin. Prix 36 f. A Paris
chez l'Auteur , rue Gît- le - Coeur , la
deuxieme porte - cochere à gauche près
- le quai ; & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
0
111.
Recueil d'arrietes d'opéra - comique ara
rangées pour deux violons par M. Tis-
९
242 MERCURE DE FRANCE.
fier de l'Académie royale de muſique.
Prix 3 liv. à Paris chez l'Auteur rue St
Honoré à la gerbe d'or près l'Oratoire ;
M. Bemin , Marchand de muſique &
de cordes d'inſtrumens , rue St Honoré
vis - à - vis St Roch; Mlle Caftagniery
rue des Prouvaires.
1
I V.
La difpute , nouveau duo de M. Albaneze
fans accompagnemens , & l'espérance
duo avec accompagnement de deux
violons & baſſe par M. Albaneze , Muficien
du Roi. Prix I liv. 4 f. A Paris
au bureau du journal de muſique , rue
Montmartre , vis - à - vis celle des Vieux-
Auguſtins , & aux adreſſes ordinaires.
:
V.
Les charmes de la France, contre - danſe
allemande & françoife , dédiée & préſentée
à la Reine par Bacquoy Guerin ,
ci-devant Danſeur du Théâtre François,
Auteur des figures & de lamuſique.
Prix 4 f. à Paris chez l'Auteur
, rue de la Potterie , la premiere
porte - cochere à main gauche en entrant
par celle de la Tixeranderie ;
DECEMBRE. 1774 243
chez Mile Caſtagniery , rue des Prouvaires
, & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
:
C'eſt la premiere fois , fans doute ,
qu'on a imaginé de faire figurer dans
une contre - danſe allégorique des colonnes
, des arcs de triomphes , des ſceptres ,
des Empires , une lyre , &c. Cette fingularité
doit la faire rechercher.
VI. y
Six quatuor concertans pour deux violons,
alto-viola & violoncelle , dédiés à Mgr le
Maréchal Duc de Biron , Pair de France
, Colonel général du Régiment des
Gardes - Françoiſes , par Kucheler , op.
4. prix 9 liv. Se vend à Paris au bureau
muſical Cour de l'ancien grand cerf, rue
St Denis & des deux Portes- Saint Sau
veur , & aux adreſſes ordinaires de muſique.
A Lyon , chez le ſieur Caſtaud ,
Marchand Libraire , place de la Comédie.
VII.
Septieme Recueil de pieces & d'airs nou
veaux , avec accompagnement de guic.
Q2
244 MERCURE DE FRANCE .
tare & d'un violon , que l'on peut fupprimer
ſi l'on veut ; compoſé par M.
Vidal l'aîné , Maître de guittare.
Prix , 71. 4 f. Se vend à Lyon , chez
Caſtaud Libraire , Editeur de cet ouvrage
& de pluſieurs autres ; & à Paris
aux adreſſes ordinaires de muſique ;
avec privilege du Roi.
La réputation de l'Auteur fait l'éloge
de cet ouvrage.
L'annonce fuivante , que l'on nous a envoyée ,
prouve que les grands talens de M. le Chevalier
Gluk n'excitent pas moins d'enthouſiaſme dans
ſa patrie que chez les étrangers , & l'un eſt ordinairement
plus difficile que l'autre. Quoique distribuée
en Allemagne , cette annonce eſt écrite
en françois , & nous y laiſſons les fautes de langue
qui ont pu échapper à des étrangers , & qui
ſont ſuffifamment couvertes par la nobleſſc du
projet dont il eſt queſtion. Le voici.
ANNONCE.
Il n'eſt Amateur des arts qui n'apprenne à re
gret , que le fameux Chevalier Gluk , à peine de
retour de la France , où ſes talens viennent de
briller avec tant d'éclat , propoſe déjà un ſecond
voyage vers ces mêmes lieux , attiré par la gloire
&les largeſſes , que cette nation cultivées répand
avec profufion au- devant du génie , quelque ſoit
DECEMBRE. 1774. 245
le genre auquel il s'exerce , & quelque puiſſe être
la patrie qui l'ait vu naître , ſe former & toucher
à ſa grandeur. L'Allemagne , fiere d'avoir nourri
dans ſon ſein la Muſe la plus harmonieuſe & la
plus fublime que l'Opéra ait connu depuis plus
d'un fiecle , devroit aſſurément réclamer aujourd'hui
les droits qu'elle a fur elle , & ne point permettre
qu'il fût dit , qu'avec une indifférence ,
peu ordinaire à une nation qui fait apprécier le
mérite , elle s'ait laiſſé échapper les moyens de
fixer dans ſa capitale un génie qui lui appartient
, & que ſes voiſins , jaloux de la préférence
que ſa mufique a toujours eu par deſſus la leur ,
cherchent aujourd'hui à lui enlever , non par artifice
, mais par zêle & par générofité . Cette réflexion
, qui ne peut gueres être échappée au ſentiment
juſte & éclairé de nos Amateurs & de tout
ce qu'il y a de gens de goût dans cette capitale ,
a donné lieu à un particulier d'eſſayer une tentative
, qui ne pouvant tourner qu'à l'avantage &
à l'honneur de la nation , mérite à ſon avis d'être
favorifée par un nombre fuffifant de perſonnes
qualifiées par leur rang & par leur facultés à
donner le ton dans de pareilles entrepriſes. Il s'a
git de faire à M. Gluk une rente viagere de 6000
liv. pour l'engager a préférer dorénavant le ſejour
de Vienne à tout autre & à former dans ſa
nation des ſujets propres à l'exécution des chefsd'oeuvres
qu'il nous fournira . Affin de parvenir
à ce but , il a été remis au bureau de M. Fries
un cahier de cent pages , marquée chacune de fon
numero & portant chacune ſouſcription de 60 1.
que les Amateurs auront le choix de figner ou de
faire figner en leur nom , d'ici au 28 Octobre ,
⚫jour auquel la ſouſcription est cenfée arrivée à
fon terme. Dez le lendemain on aura l'attention
de rendre public le nom des perſonnes qui auront
Q3
246 MERCURE DE FRANCE.
ne
igné , de même que le nombre des actions qu'elles
auront priſes , & l'on aura foin outre cela de
marquer la même liſte au-deſſous du tableau du
Chevalier Gluk , que l'on s'attend à être éxécuté
en peu par un des premiers Graveurs de la France.
L'Amateur qui annonce cette ſouſcription ,
donnera fon nom que le dernier , encor ne ferace
que dans le cas que cette place ne lui ait été
enlevée par le nombre des actionnaires. Duffe-til
arriver néanmoins que quelques pages du cahier
vinſſent à ne pas être remplies , alors (fuppoſé
que les deux tiers au moins fuſſent enlevés )
fon nom feul fuffira à rendre la ſouſcription complette
& fuppléer au défaut. Il n'a plus rien à
dire , après ce qu'il vient de déclarer , finon que
la réputation dont la premiere ville d'Allemague
jouit maintenant aux yeux de l'Europe par
rapport aux arts , dépend en partie de l'effet
que cette annonce produira ſur l'eſprit de nos
Amateurs & de nos Grands. *
HORLOGERIE.
PENDULE à ſeconde de la hauteur d'un
pied , mouvement & fonnerie allant
* La France ne poffede-t- elle pas auſſi le céle.
bre Grétry , qu'elle peut oppoſer aux plus grands
Muficiens de l'Allemagne & de l'Italie ? Eh !
quelle ſouſcription pourroit compenfer les plaifirs
d'onze Opera , autant de chefs - d'oeuvres ,
dont ce Génie heureux a déja enrichi notre théâtre ?
DECEMBRE. 1774. 247
quinze jours. La ſimplicité eſt telle qu'il
n'y a qu'un pignon qui conſtitue le mouvement,
le moteur dudit mouvement eſt
un poids de trois onces remonté par la
ſonnerie : la lentille a huit pouces de
long , & bat la ſeconde avec autant de
préciſion qu'une pendule à grand balancier.
Elle ſe voit chez le ſieur Poletnich ,
Horloger , rue St Severin vis - à- vis le
portail.
ACTES DE BIENFAISANCE.
I.
L'ACADEMIE ACADÉMIE de Bruxelles ayant l'année
derniere proposé pour un des prix
qu'elle devoit diſtribuer cette année , de
fixer les meilleurs moyens de défricher les
terres incultes , en recommandant furtout
de joindre la pratique à la théorie.
Ce prix a été adjugé pour le pays de
Luxembourg , à un Religieux de l'Ab-
- baye de St Hubert en Ardenne. Comme
ce digne Religieux a des parens peu favorifés
de la fortune ; il a demandé que
Q4
248 MERCURE DE FRANCE .
:
la médaille d'or du poids de vingt - cinq
ducats , fût convertie en argent , & que
cette ſomme fût diſtribuée à ſes infortunés
parens. Cette action , digne des
plus grands éloges , a pénétré l'ame fenſible
de M. Gérard , Secrétaire de Sa
Majesté Impériale & Royale , & Secrétaire
de l'Académie ; & ſur ſa repréſentation
, MM. les Académiciens ont obtenu
du Gouvernement , que ( ſans tirer
à conféquence pour la ſuite ) l'honnête
Religieux recevroit la médaille qu'il a
méritée , & que ſes parens toucheroient
les vingt cinq ducats .
Je fais , M. que c'eſt flater votre façon
de penſer & entrer dans vos vues que de
vous offrir l'occaſion de publier de pareils
traits de bienfaiſance , & je me fais un
devoir de vous inſtruire promptement de
celui - ci.
CONTANT DORVILLE ,
Secrétaire & Agent de S. A. S.
le Prince régnant de Læwenstein-
Westheim .
I I.
Trois accuſés de vol condamnés au
banniſſement , en appellent ; ils obtienDECEMBRE.
1774. 149
nent un plus amplement informé pendant
fix mois. Après cette procédure , même
condamnation & même appel. Mais ces
Malheureux qu'on avoit dépouillés de
tout ce qu'ils poſſédoient , n'ayant plus
d'argent , ne purent trouver de Défenſeurs
au Barreau. On leur dit dans la prifon
qu'il feroit à defirer pour eux queM.
Aubert , Avocat en la Cour Souveraine
de Lorraine , & ci - devant aux Conſeils
du feu Roi de Pologne , voulût ſe char
ger de leur défenſe. On vint auſſi - tôt
l'en prier. Il ſe rendit chez le Géolier
des Priſons , pour entendre ces accuſés
qu'il fit venir l'un après l'autre ; il écrivit
tout ce qu'ils lui dirent , & dès ce
moment il ſe chargea de leur juftification.
Cependant il leur donna la nourriture
, & répondit au Procureur qu'il
leur fit conſtituer , des frais qui lui ſeroient
dus . L'Avocat ayant fini ſon travail
, & le jour qu'on devoit rompre les
fers de ces innocens , arrivé , l'Arrêt annulla
leur condamnation , les mit hors de
Cour , leur fit rendre tout ce qu'on leur
avoit pris & les fit élargir ſur le champ,
L'Avocat leur fit ſervir un bon dîner ,
- après lequel il leur donna 30 louis pour
s'aider à relever leur petit commerce , &
les congédia.
5
250 MERCURE DE FRANCE .
ANECDOTES.
I.
:
CHARLES VIII , Roi de France , pasfant
par la Tofcane , demanda aux Florentins
de lui fournir de l'argent pour fon
expédition de Naples , & exigeoit qu'on
Jui donnât une certaine autorité dans la
République. Caponi , Magiftrat de Flo-
"rence , fat un des Députés vers Charles
qui marchoit avec une armée formidable.
Un Secrétaire du Prince liſoit devant
Caponi ces conditions humiliantes , &
Charles prétendoit être obéi. Les Députés
Florentins étoient dans la plus
grande erife. Caponi , d'un air fier &
menaçant , arrache bruſquement le papier
des mains du Secrétaire , le déchire
avec fureur , en diſant à Charles :
Eh bien ! faites battre le tambour , &
nous allons fonner nos cloches : voilà ma
réponse. Il fort. Charles & fa Cour
ne douterent point que l'audace de Caponi
ne fût foutenue & autoriſée par
des troupes toutes prêtes. On le rappelle,
& on le laiſſe le maître des conditions.
DECEMBRE. 1774. 251
I I.
Grimaldi , furnommé le Bologneſe ,
Peintre célebre qui vivoit dans le dixſeptieme
ſiecle avoir peu de fortune ;
cependant il étoit bienfaiſant &généreux.
Un Gentilhomme logeoit près de lui ,
& comme il étoit dans le beſoin , le Bologneſe
ſe cachoit pour lui faire du bien ,
jetant à la dérobée de l'argent dans ſa
chambre , le Gentilhomme ſe cache à
fon tour pour découvrir ſon bienfaiteur ,
il le furprit & vint à lui comme à ſon
ange turélaire ; le Bologneſe marqua beaucoup
de confuſion d'être reconnu ; mais
pouvant ſuivre ouvertement ſon inclination
obligeante, il engagea le Gentilhomme
à venir demeurer avec lui , & à lui permettre
de le regarder comme ſon pere
&fon ami.
:
III.
On raconte de Jean de Meun , que
pour obtenir une honorable ſépulture ;
il ordonna par ſon teſtament qu'il ſeroit
enterre chez les Jécobins de Paris , auxquels
il léguoit un coffre & tout ce qui
étoit dedans ; mais ce coffre ne devoit
252 MERCURE DE FRANCE .
être ouvert qu'après l'enterrement. Le
ſervice fut des plus beaux ; dès qu'il
fut fini , on courut au coffre; il étoit
rempli d'ardoiſes , fur lesquelles le facétieux
Maître Jehan cuidoit poſſible tirer des
figures de geometrie. Les Moines dont il
s'étoit ainti moqué de ſon vivant , furent
moins indulgens que les Dames.
Le corps de Maître Jean fut inhumainement
exhumé ; mais le Parlement indigné
de cette barbarie , fit rendre aux
cendres du Romancier les honneurs qu'il
méritoit.
"
I V.
M. de Barillon , Gentil-homme attaché
à Madame la Ducheſſe Mazarin ,
avoit un plaiſant remede contre la plénitude.
Avoit- il mangé à crever , dit
M. de St Evremond , il entretenoit
Madame Mazarin des Reilgieux de la
» Trappe , & quand il avoit parlé demiheure
de leurs abſtinences & leurs austérités
; il croyoit n'avoir mangé que
des herbes , non plus qu'eux. Son dif-
و د
ود
و د
و د
و د
,, cours faifoit l'effet d'une diete,
DECEMBRE. 1774. 253
AVIS.
I.
Rouge végétal.
LE
E ſieur Collin , auteur du Rouge végétal , ſeul
approuvé par l'Académie Royale des Sciences , a
l'honneur d'avertir les Dames que le bureau gé.
néral pour la diſtribution eſt toujours barriere
neuve des Gobelins , chez la Demoiselle Héran ;
& que , pour la plus grande commodité des Dames
, elle a établi un dépôt chez la Dame Sadous ,
maiſon de Mde Tonnellier , Marchande de Modes
, rue d'Orléans , à gauche , en entrant par la
rue St Honoré ; le tableau eſt à côté de la porte.
Il y a des pots à 3 , à 6 & à 12 1. ſur leſquels
ſe trouve une étiquette portant ces mots: Rouge
végétal approuvé par l'Académie Royale des Sciences,
& un cachet repréſentant une tête antique.
Le prix ſera toujours écrit en toutes lettres
ſur chaque pot. Les Dames de la province qui
deſireront faire uſage de ce rouge, ſont priées
d'écrire (en affranchiffant leurs lettres) à la Dile
Héran , ou à la Dame Sadous ; les envois qui
leur feront indiqués , ſe feront avec autant de
précaution que de célérité.
Il ſeroit à defirer , pour mériter conſtamment
la confiance des Dames , qu'elles vouluſſent s'aflujettir
à faire enlever l'étiquette & le cachet qui
font appliqués fur chaque pot , afin d'éviter qu'en
tombant entre les mains de quelques fraudeurs ,
ils ne foient remplis de rouge étranger , lequel ,
à la faveur de l'étiquette & du cachet , feroit
vendu pour Rouge végétal.
254 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Le ſieur Rouſſel coupe les Cors , les guérit avec
d'onguent , & coupe les ongles des un peu d'o pieds.
Les boîtes d'onguent font de 3 liv. & 1 1. 10 f.
Il a une pominade pour les hémorrhoïdes , les
foulage & les guérit.
Les pots de pommade ſont de 3 liv. & 1 1
10 f
Il a une eau pour guérir les brûlures , approu
vée par M. le Doyen & Préſident de la Commisfion
Royale de Médecine.
1
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv. &de 1.1.4 f.
Le ſieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jean
de l'Epîne , chez l'Epicier en gros , la porte con
chere à côté du Taillandier , au deuxieme appar
tement fur le devant , près de la Grêve , donne
encore avis qu'il débite , avec permiffion , des
bagues dont la propriété eſt de guérir la goutte.
Le prix des bagues montées en or, eſt de 36
liv. & celles en argent , de 24.
On le trouve tous les jours , excepté les fêtes
& Dimanches. On prie les perſonnes d'affran
chir leurs lettres.
III.
Eau pour les dents.
:
Le fieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantien
Parfumeur à Paris , à la Providence , rue St Antoi
ne , entre l'Eglife de St Louis de MM. de Sainte
Catherine & la rue Percée , vis- à- vis celle des
Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu & approuvé
à la Commiſſion Royale de Médecine , le
11. Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le
véritable trésor de la bouche , dont il eſt le feul
compoſiteur. Ses rares vertus la font préférer , en
lui établiſſant une très-grande réputation. La pro
DECEMBRE. 1774. 255
priété de ſa liqueur eſt de guérir tous les maux
de dents quelque violens qu'ils puiſſent être , de purger
de tout venin , abſcès & ulceres , enfin de
préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer
à gâter les dents; elle les conſerve même quoique
gatées. Cette liqueur a un goût très - agréable.
L'Auteur a des bouteilles à 10 1.5 1.3 1. & 11.4f.
Il donne la maniere de s'en ſervir, fignée & paraphée
de ſa main. Il vend auſſi le véritable taffetas
d'Angleterre , propre pour les coupures & brûlu
res , approuvé par MM. de la Médecine , le 31
Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affranchir la
port des lettres.
I V.
7
Daumont , Pâtiffier , rue de Bourgogne , près
celle St Dominique, Fauxbourg Saint Germain ,
continue de faire les envois de fes pâtés en Province
, ainſi que dans cette ville ; les croûtes en
font toujours légeres & délicates , ce qu'elles
renferment en est bon, & font en même temps
très - falubres , ſavoir:
Pâtés de jambon de Bayonne à 3 1. & à 61.
toujours prêts ; de veau de Pontoiſe à 24 f. auffi
toujours prêts ; de mauviettes à la Péthivier ,
aux truffes , à 3 1. & à 61. toujours prêts. Les
perſonnes qui ſouhaiteront des pâtés ci - deſſous
nommés , voudront bien les commander , pâtés
de dindon à la Périgord ; de dindon & poularde
à la Gâtinoiſe , farce aux truffes ; de lievre déſos
ſé , farce à pâtés de jambon ; de perdrix rouges
& griſes , farce arce aux truffes; de canard , farce à
pâtés de jambon ; de faiſants , on aura la bonté
de les lui fournir; de ſanglier , on lui en fournira
les filets , &c . & c .
En cas d'éloignement , on lui écrira par la pes
tite poſte; on ſera ſervi à l'heure indiquée.
256 MERCURE DE FRANCE.
V.
Eau de Roxelane , cosmétique orientale.
On ſe ſert de ce cosmétique , foir & matin ,
comme de l'eau ordinaire , à la doſe près . Un
plus fréquent uſage ne peut qu'être bienfaiſant. II
faut en verſer dans un verre , y tremper un linge
fin , s'en frotter le viſage , le col & la gorge , &
laiffer ſécher : on peut cependant s'effuyer tout
de ſuite . Les perſonnes curieuſes de la blancheur ,
đe la beauté , de la douceur de leurs mains , trou
veront dans l'uſage de cette liqueur , le vrai mo
yen de conſerver ou faire renaître ces avantages",
que toute l'étendue de la peau eſt également ſusceptible
de partager.
A Paris chez M. Granches , qui s'eſt chargé de
la vente de cette eau , dans ſon magaſin du petit
Dunkerque , à la deſcente du Pont - Neuf, où le
ſeul dépôt ſera établi .
On y trouvera des flacons de 12 1. & de 6 1.
ils feront munis du cachet de l'Auteur , E. D. R.
On y joindra un imprimé qui indiquera la maniere
d'en faire uſage. Les perſonnes qui en de
manderont font priées de vouloir bien affranchir
leurs lettres .
VI.
:
Art de bonnifier les vins.
Le fieur Heran a foumis à l'examen de la Faculté
de Médecine de Paris , & depuis à celui de
l'Académie Royale des Sciences , le moyen qu'il
emploie pour dépouiller les vins de toutes les
mauvaiſes qualités qu'ils contractent , pour prévenir
les dangers qui naiſſent de leur uſage , &
pour les conferver dans l'état de perfection qu'il
leur
DECEMBRE. 1774. 257
- leur procure. Le rapport de MM. les Commis .
faires , &le décret de la Faculté qui le confirme ,
celui de MM. les Commiſſaires de l'Académie , &
l'approbation dont ces deux Corps célebres ont
bien voulu l'honorer , ne laiffent aucun doute
tant fur la falubrité que ſur l'efficacité de la mé
thode dont il s'agit. MM. les Commiffaires nommés
par ces deux illuftres Compagnies , ont été
toujours préſens aux opérations du fieur Héran ;
ils ont vu que , de toutes les différentes chofes
qui entrent dans ſa compoſition , il n'y en a aucune
qui ne foit falutaire à la ſanté.
Il demeure à Paris , la derniere porte cochere
au-deſſus & du même côté des Gobelins , maiſon
de Mde Hubert.
Ceux qui voudront lui écrire des Provinces ou
de Paris , pourront le faire par la voie de la
poſte , en affranchiſſant les ports .
VII.
Cours de Physique .
4
M. Sigaud de la Fond , ancien Profeſſeur de
Mathématiques de l'Académie , Démonſtrateur
de Phyſique expérimentale en l'Univerſité , Mem
bre de pluſieurs Académies , commencera un
cours de phyſique expérimentale , le mercredi
14 Décembre 1774 , à onze heures & demie ,
dans fon cabinet rue St Jacques , près St Yves
maifon de l'Univerſité. Il le continuera les
lundi , mercredi , vendredi de chaque ſemaine ,
▸ à la même heure. Il y traitera , plus amplement
encore que les années précédentes , de l'électri .
cité , de ſes analogies & de ſes applications. Il
prie ceux qui deſireront le ſuivre de vouloir bien
Te faire infcrire d'ici à ce temps .
R
258 MERCURE DE FRANCE .
VIII.
Cours public de Physique.
Le Sr Brifſfan , de l'Académie Royale des Scien
ces,Maître de Phyſique & d'Histoire Naturelle
des Enfans de France , Profeſſeur Royal de Phy.
fique expérimentale au College deNavarre , commencera
, le 5 Décembre à onze heures du ma
tin , ſon cours de phyſique expérimentale dans
fon cabinet de machines , rue du Jardinet , fauxbourg
St Germain . Ceux qui voudront ſuivre fon
cours ſe feront infcrire chez lui, avant ce terme.
I X.
Leçons de Langues.
Le fieur Borzácchini , Italien , natif de la ville
de Sienne en Toſcane , connu depuis long- temps
en France pour y avoir enſeigné les langues Italienne
, Angloiſe & Eſpagnole , à un grand
nombre de perſonnes de la premiere diſtinction ,
a l'honneur d'offrir au Public ſes ſervices & fa
nouvelle méthode, qui eſt auſſi ſimple & auſſi
courte, que ſes principes font clairs, pour ap
prendre très-aifément , & en fort peu de temps,
ces trois langues.
Il demeure rue de l'Arbre-Secy cul- de-fac de
la Baſtille , chez le Parfumeur au premier étage ,
Paris.
Vinaigre de toilette , bain & table.
On ne peut trop multiplier l'annonce des
objets d'une utilité générale . & dont l'uſage
DECEMBRE. 1774. 259
ſe renouvelle journellement. Tels font en particulier
les Vinaigres dont le Sieur Maille , Vi
naigrier du Roi & de Leurs Majeſtés Impériales ,
eſt l'inventeur & le fabricateur. On doit citer ,
dans la premiere claſſe , le Vinaigre Romain , fi
accrédité par ſes ſuccès , & le vinaigre de rouge
, dont le beau ſexe éprouve des effets fi avantageux.
Le premier blanchit les dents , en pré..
vient & en arrête la carie , les affermit dans
leurs alvéoles , &c. Le ſecond qui ſe ſubdiviſe
en trois claffes , a pour objet de conſerver à la
peau , toute fa fraicheur , en même temps qu'il
l'embellit , & qu'il prévient les inconvéniens qui
réſultent pour nos Dames , de l'ufage du carmin
. 10. Ce Vinaigre de rouge imite les plus
belles couleurs , au point qu'on les prend pour
des couleurs naturelles , fur-tout lorſque la peau
eft naturellement blanche. 20. Les ſimples dont
il eſt compofé , refraîchiffent la peau & l'empe .
chent de ſe rider. 30. On peut augmenter & diminuer
la vivacité de la couleur , a tel degré
qu'on le juge convenable , fans que la chaleur
puiffe y caufer la moindrealtération , & fans craindre
de la faire diſparoître en s'effuyant , ce qui
eft très agréable pour les perſonnes qui vont au
bal , & ayant beaucoup d'éclat à la lumiere .
40. On peut appliquer ce Vinaigre en ſe couchant
, il n'en imitera que mieux les couleurs naturelles.
50. Son effet dure très - long - temps .
On ne peut même effacer ce rouge qu'en ſe fervant
d'un linge qui aura été trempé dans du
Vinaigre de fleurs de millepertuis , avec lequel
on frotte les endroits où le rouge a été appliqué
; ce qui le fait diſparoître auſſi - tôt. Ce
même Vinaigre entretient la couleur vermeille
Ra
260 MERCURE DE FRANCE.
des levres , & les empêchent de ſe gerſer datis
les plus grands froids .
Les autres Vinaigres que diſtribue & compofe
cet habile Distillateur , font : Le Vinaigre de
fleurs de citron , pour les boutons : le Vinaigre
de racines , pour les taches de rouffeur ; le Vinaigre
d'écaille , pour les dartres ; le Vinaigre
de Vénus , pour les vapeurs , le Vinaigre de tur.
bie , qui guérit radicalement le mal des dents ;
un Vinaigre admirable & Spécifique , à l'usage des
perſonnes qui viennent d'avoir la petite vérole ;
je vrai Vinaigre des quatre voleurs , excellent préſervatif
contre tout air contagieux , le Vinaigre
Scélitique , pour la voix , de ſtorax qui blanchit la
peau & empêche qu'elle ne ſe ride ; Vinaigre
rafraîchiſſant , à l'uſage de la garderobe , dont
l'uſage eſt excellent pour les perſonnes ſujettes
aux hémorrhoïdes ; Vinaigre digestif ; Vinaigre
royal , qui adoucit à l'inſtant la piquûre des coufins
; Vinaigre rafraîchissant , pour le teint &
pour ôter le feu du rafoir aux perſonnes qui font
ſenſibles ; firop de vinaigre ; commode à tranſporter.
On trouve auffi chez le Sr Maille , toutes
les eſpeces de Vinaigres , au nombre de plus de
200 fortes , & différentes moutardes , comme
aux truffes , au jus de citrons , aux capres & anchois
, par extrait d'herbes fines , qui ont toutes
la qualité de ſe conſerver un an & plus , avec la
même bonté. La moindre bouteille de tous les
Vinaigres qu'on vient de détailler , eft du prix
de 3 liv. Mais celle de Vinaigre de feconde
nuance ; eſt de 4 liv. celle de troiſierne nuance ,
de 5 1. & celle du Vinaigre admirable , ou pour
la petite vérole , eft de 4 liv. 10 f.
Les perſonnes des Provinces de France &
des Royaumes étrangers , pourront ſe procurer
DECEMBRE. 1774. 261
ces différens Vinaigres , en envoyant une lettre
d'avis par la poſte , en remettant l'argent , le
tout franc de port : on les leur fera tenir exactement
, avec la façon d'en faire uſage. La demeure
du Sieur Maille eft rue Saint André-des-
Arcs , la porte cochere vis-à-vis la rue Haute-
Feuille , où l'on a commencé à diſtribuer , depuis
le premier Dimanche de Novembre , de la
moutarde pour les engelures gratis , en faveur
des Pauvres ; la diftribution commence à huit
heures du matin & finit à midi. Cette diftribution
aura lieu juſqu'au dernier Dimanche de Mars
ſuivant. MM. les Curés de Province , qui vou.
dront procurer ce foulagement à leurs Paroisfiens
, le pourront aifément , s'ils ont à Paris
quelqu'un qui ſe charge , de venir au Bureau ,
mais munis d'un pot , en prendre la quantité néceffaire
, pourvu que MM. les Curés écrivent
le nombre des perſonnes qui feront dans le beſoin
d'en faire uſage. Quant aux perſonnes qui font
en état de payer , les moindres pots font , pour
elles , de I liv. 10 f.
L'on prévient que toutes les bouteilles & pots
font revêtus d'un étiquette , au milieu de laquelle
font gravées les Armes du Roi , & de chaque
côté celles de l'Empereur & de l'Impératrice
Reine de Hongrie. Les bouteilles qui ſont étiquettées
autrement , ne font point du magafin
du Sieur Maille.
R3
262 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES POLITIQUES.
De Pétersbourg , le 7 Octobre 1774 .
Le départ de la Cour pour Moſcow paroît fixé
au commencement de Décembre. Six cents hommes
détachés del chaque Régiment des Gardes ,
ont ordre de s'y rendre inceſſamment. L'Impé
ratrice a deffein de faire conſtruire ſur les frontieres
de la Tartarie pluſieurs nouvelles forteresfes.
On prétend qu'Elle a également réſolu d'envoyer
à Turin un Miniſtre , qui ſera auſſi accré .
dité auprès des autres Cours d'Italie.
D'Amsterdam ,le 31 Octobre 1774.
Pluſieurs lettres venues de Pétersbourg le 27 .
& 30 de ce mois , confirment la nouvelle que
le fameux Pugatſchew ayant été trahi par un
des fiens , eſt tombé entre les mains des Ruffes ,
près de Caſan , & qu'on le conduit actuellement
à Pétersbourg.
9
De Malaga , le 28 Octobre 1774.
Diverſes lettres particulieres de Ceuta annonçoient
, depuis quelque temps , une rupture entre
l'Empereur de Maroc & l'Eſpagne. On a eu la
confirmation de cette nouvelle par une déclaration
de guerre de S. M. en réponſe à un écrit du Prince
Maure. Cette déclaration a été publiée hier
& affichée aux principales portes de cette ville.
Notre Capitaine général a envoyé ordre fur le
champ à tous les Gouverneurs des ports , châ
teaux & tours établis fur la côté de Grenade
& à ceux des trois Préfides Mineurs en Afrique ,
qui font Melille , le Pénon de Velez & Aluzema ,
de prendre les meſures les plus promptes pour
DECEMBRE. 1774. 263
1
1
garantir ces places de toute ſurpriſe de la part
des Corſaires Saletins , qui doivent s'unir aux
Algériens & faire caufe commune avec eux.
De Rome , le 12 Octobre 1774.
Le nombre des Cardinaux actuellement enfer.
més au Conclave eſt de vingt neuf. Il paroît qu'on
ne s'y ocupera ſérieuſement de l'élection d'un
nouveau Pape qu'après l'arrivée des Cardinaux
étrangers Le Cardinal des Lances y eſt entré
avant -hier.
De Londres , le 12 Octobre 1774.
On attend inceſſamment de Philadelphie un
vaiſſeau qui y eſt retenu par le congrès , pour apporter
ici le réſultat de ſes délibérations . Les Députés
ont juré mutuellement de garder le plus
profond fecret ſur tout ce qui ſe paſſeroit dans
leur affemblée juſqu'au moment où ellefeſépareroit
. Ils ont cependant cru devoir publier préliminairement
l'avis ſuivant : ,, Il a été réfolu
ود
d'une voix unanime , que le congrès prieroit وو les Marchands & autres perſonnes des diffé
,, rentes Colonies , de ne point expédier d'or११
Bdrreetsapgonuer, ti&rerddees fmaairrcehaanrdriêſteers doeulaſuGſrpaennddere-
„ l'exécution de ceux qui ont déjà été envoyés ,
, juſqu'à ce que le congrès ait rendn publics les
,, moyens qu'il imaginera être propres à la con-
"
22 ſervation des libertés de l'Amérique. "
De Paris,le 14 Novembre 1774-
Le 12 de ce mois à neuf heures moins un quart
du matin , le Roi , après avoir entendu la meſſe
à la Ste Chapelle , eſt arrivé à la Grand Chambre du
Parlement , précédée de Monfieur & de Monfeigneur
le Comte d'Artois , du Duc d'Orléans , du
Duc de Chartres , du Prince de Condé , du Duc de
R 4
264 MERCURE DE FRANCE.
Bourbon , du Prince de Conty & du Comte de la
Marche , Princes du Sang. Les Ducs & Pairs ,
les grands Officiers de la Couronne & les autres
perſonnes ayant féance au Lit de Juſtice ,
avoient devancé le Roi , qui étoit ſuivi du Sieur
de Miromenil , Garde des Sceaux de France , &
des Magiftrats du Conſeil , qui l'accompagnoient
Le Roi ayant ordonné qu'on prît féance , S. M.
a déclaré que fon intention étoit de rétablir dans
leurs fonctions les anciens Magiſtrats du Parle
ment ; & le Garde des Sceaux , de l'ordre de S. M.
ayant expliqué plus amplemeut les volontés, du
Roi , S. M. a ordonné au Grand- Maître des cérémonies
, d'aller chercher à la chambre de St
Louis , les anciens Membres du Parlement , qui
s'y étoient réunis en vertu d'ordres particuliers.
Ils ont pris à la grand Chambre les places qu'ils
font dans l'uſage d'y occuper lors des Lits de Ju.
ſtice ; après quoi le Roi a fait enregiſtrer 10. l'édit
de rétabliſſement des anciens Officiers du
Parlement ; 20. l'édit de création de la charge de
Garde des Sceaux de France , en faveur du Sr
de Miromenil ; 30. l'Edit de fuppreffion des Offices
qui avoient été créés dans le Parlement , &
des Conſeils Supérieurs ; 40. une Ordonnance de
difcipline ; 50. l'édit de rétabliſſement du Grand- (
Conſeil ; 60. l'édit de rétabliſſement de la Cour
des Aydes de Paris ; 70. l'édit de rétabliſſement
de la Cour des Aides de Clermont- Ferrand ; 80 .
l'édit de fuppreffion des Offices d'Avocats da
Parlement , & de rétabliſſement de la Communauté
des Procureurs ; 90. un édit d'ampliation du pouvoir
des Préfidiaux , 1oo. l'édit de fuppreffion du
Confeil Supérieur d'Arras , & de rétabliſſement
du Confeil Provincial d'Artois .
La féance du Parlement finie , Monfieur , ac
DECEMBRE. 1774. 265
compagné du Maréchal de Tonnerre , du Sr Daguefleau
, Doyen du Confeil , & du ſieur de la
Galaiſiere , Conſeiller d'Etat , s'eſt tranſporté au
Louvre , dans la ſalle qu'occupoit ci - devant le
Grand Confeil , & y a rétabli ce Tribunal , qui ſe
trouve compoſé des mêmes Officiers qui tenoient
le Parlement. Mgr le Comte d'Artois , accompagné
du Maréchal de Biron , du Sr de Marville &
du Sr Bastard , Conſeillers d'Etat , s'eſt tranſporté
dans la premiere Chambre de la Cour des Aydes ,
& y a également rétabli cette Compagnie dans le
même état où elle étoit avant fa fuppreffion .
Le Duc d'Harcourt , Gouverneur général &
Commandant de la Province de Normandie , accompagné
du Sr le Pelletier de Beaupré , Confeil.
ler d'Etat , a fait enregiſtrer à Rouen , le 12 dece
mois , par ordre exprès de S. M. , un Edit portant
rétabliſſement des Officiers du Parlement de cette
- Ville , & une Ordonnance pour ce Palement. *
PRESENTATIONS.
Le 30 Octobre , la Marquise de Roche-Dragon
fut préſentée au Roi & à la Reine , ainſi qu'à la
Famille Royale , par la Comteſſe de Fougieres ,
Dame de Compagnie de Madame la Comteffe
d'Artois .
Le 4 Novembre , les Sieurs Hermand & de la
Morre eurent l'honneur de faire leurs remercîmens
au Roi , & d'être préſentés à la Famille Royale ;
le premier , en qualité de Procureur Général au
Confeil Supérieur d'Alface , dont Sa Majesté a
bien voulu le pourvoir , ſur la démiſſion volon-
* Nous ſommes obligés de remettre á un autre
volume le détail hiſtorique & intéreſſant de tous
ees heureux événemens.
R5
266 MERCURE DE FRANCE.
taire du Siçur Nef; & le ſecond , en qualité de
Premier Préſident de la Chambre des Comptesde
Bar , vacante auffi par la démiſſion volontaire du
Sieur de Vaflimon .
Le 11 Novembre , le Marquis de Verac ,.cidevant
Miniftre Plémpotentiaire du Roi auprès du
Landgrave de Heffe- Caffel , venant d'être revêtu
du même caractere auprès du Roi de Dannemarck',
a fait ſes remercimens au Roi , à qui il a été préſenté
par le Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département des Affaires
étrangeres. Il a enfuite fait ſes révérences à la
Reine & à la Famille Royale.
Le 13 Novembre , le Prince de Conti a été
préſenté par le Roi , à Madame ; & à Madame
la Comteffe d'Artois.
Le Comte de Maillard Landreville , Mestre de
Camp à la fuite du Corps des Dragons , ayant
obtenu du Roi , la permiffion de monter dans les
Carroffes de Sa Majesté , a eu en conféquence
l'honneur de lui être préſenté ; ainſi qu'à la Reine
& à la Famille Royale , & de chaffer le 8 Novembre
, avec le Roi , à Fontainebleau.
La Comteffe de Vergennes , la Comteffe de Damas
, & la Comteſſe de Baffompierre , Abbeſſede
Pouffey , ont été préſentées , le 20 Novembre , à
Leurs Majestés & à la Famille Royale ; la prémiere,
par la Marquiſe de Juigné ; la ſeconde
par la Marquiſe de Damas - d'Anlezy ; & la troiſieme,
par la Comteffe de Sommievres.
NOMINATIONS.
Le Roi a diſpoſé du Gouvernement de la Citadelle
de Lille , vacant par la mort du Marquis de
Valory , en faveur du Vicomte de Sarsfield , Maréchal
de Camp , Inſpecteur - Général de la Cavalerie.
DECEMBRE. 1774. 267
e
1
コ
Sa Majesté a accordé la Grand Croix de l'Ordre
de Saint-Louis , vacante auſſi par la mort du
Marquis de Valory , au Marquis d'Auvet , Lieutenant-
Général des Armées du Roi ; Commandeur
de cet Ordre ; la place de Commandeur du Mar
quis d'Auvet , au Baron du Blaiſel , Lieutenant-
Général des Armées du Roi ; celle de Commandeur
du même Ordre , vaeante par la mort du
Marquis de Saint-Sauveur , au Sieur de Choiſy ,
Brigadier , Lieutenant Colonel de la Légion de
Lorraine ; & la Charge d'Inſpecteur ſurnuméraire
de Cavalerie , vacante auffi par la mort du Marquis
de Saint- Sauveur , au Marquis de Conflans ,
Maréchal de Camp .
Le Roi a auſſi diſpoſé du Conſulat de Tripoly
de Barbarie , vacant par la retraite du Sr Lancey
, en faveur du Sieur Benezet Armeny , ci-de
vant Vice-Conful à Meſſine. Sa Majeſté l'a en
même temps chargé de ſes affaires auprés de
cette Régence.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Maubeuge ,
Dioceſe de Cambray , la Dame de Lannoy ,
Chanoineffe de cette Abbaye.
Le 5 Novembre ; le Comte de Braſſac a prêté
ferment entre les mains du Roi , pour la place
de premier Ecuyer de Madame Victoire , en
furvivance du Comte de Bearn , fon pere.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Bayonne , l'Ab.
bé de Taillefer , Vicaire - Général de Périgueux ;
& à celui de Vannes , l'Abbé Amelot , Vicaire
Général d'Aix.
Sa Majeſté a donné l'Abbaye féculiere de
Saint Gilles , Diocese de Nîmes , à l'Archevêque
d'Aix , pour être réunie á ſon Archevêché ; &
celle de Batant , Ordre de Citeaux , Dioceſe &
Ville de Besançon , à la Dame d'Agay , Prieure
de cette Abbaye.
268 MERCURE DE FRANCE.
*Le Roi a créé une fixieme Charge d'Intendant
des Finances , dont Sa Majeſté a accordé l'agré.
ment au St Amelot , Intendant de Bourgogne.
Elle a nommé à l'Intendance de Bourgogne le
Sieur Dupleix de Bacquencourt ; & à l'intendance
de Bretagne , le St Caze de la Bove , Maître
des Requêtes.
MARIAGES.
Le 15 Novembre , le Roi a figné le contrat de
mariage du Comte de Valory , Officier de Dragons
au Régiment de Monfieur , avec Demoiſelle
du Boulhard.
Le 20 Novembre , le Roi & la Reine , ainſi que
la Famille Royale , ont ſigné le contrat de ma
riage du Sieur Randon de la Tour , Garde-Géné
ral , en ſurvivance , des meubles de la Couronne ,
& Contrôleur Général de la Maiſon de Madame
, avec Demoiselle de Laſſone , fille du Sieur
de Laffone , Conſeiller d'Etat , premier Médecin
de la Reine , & premier Médecin du Roi , en
furvivance.
NAISSANCES .
Le 20 Septembre , la femme d'un habitant de
Madrid , enceinte pour la premiere fois , & ne
croyant être qu'à fon fixieme mois de groffeffe ,
mit au monde trois filles , qui furent ondoyées
par l'Accoucheur. La'premiere a vécu trois heures
& demie. La ſeconde , quatre heures ; & la
troiſieme , quatre heures & demie.
Manuela Perez Mayorga , femme de Pedro-
Antonio Perez , habitant d'Almagro , eſt accouchée
heureuſement de trois filles , dont l'une eſt
née le 13 Octobre , & les deux autres le 15. Elles
ont reçu le Baptême , & jouiffent toutes les trois
d'une bonne fanté , ainſi que leur mere , à qui il
n'eſt ſurvenu aucun accident
extraordinaire.
DECEMBRE. 1774. 269
1
MORTS.
Joſephe - Marie de Rafelis , Marquis de Saint.
Sauveur , ancien Maréchal des Logis de la Cava .
lerie , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Inſpecteur - Général de la Cavalerie & des Dra.
gons , Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , eſt mort à Tulle , le 12 , chez
l'Evêque de Tulle , ſon frere ; il étoit âgé de
foixante ans.
Frere Pons (François de Roſſet de Roccoffel de
Fleury , Chevalier Grand'Croix de l'Ordre de
Saint Jean de Jérusalem , Commandeur des Commanderies
de Vaillampont , Chantreine & Tirle .
mont , Ambaffadeur extraordinaire de la Reli
gion , auprès de Sa Majesté , eſt mort à Paris le
16 Octobre , dans ſa quarante - ſeptieme année.
Guy-Louis Henri Marquis de Valory , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Commandeur
Grand'Croix de l'Ordre Royal & Militaire de St
Louis , Gouverneur de la Citadelle de Lille , Gou--
verneur & Grand Bailli d'Etampes , ancien Mi.
niſtre du Roi à la Cour de Berlin , eſt mort le 19
d'Octobre , en ſa Terre de Bourgneuf, dans la
quatre vingt troiſieme année de ſon âge.
René - Alexandre d'Eſcoubleau , Marquis de
Sourdis , eſt mort le 5 Octobre , en fon Château
-de Courtry , près de Melun ; il étoit âgé de quarante
ans .
On mande de Jonkoping , le 5 Septembre ,
qu'un des principaux Ouvriers des Forges éta
blies aux environs de cette Ville , eſt mort dans
l'annexe de Monfarp , à l'âge de quatre - vingtdix-
huit ans , ſans preſqu'avoir jamais été malade.
La veille de ſa mort , il s'étoit levé , avoit
mangé à fon ordinaire , & ne s'étoit trouvé
270 MERCURE DE FRANCE.
d'autre indiſpoſition , qu'un dégoût ſubit pour |
la tabac , dont juſques là il avoit toujours fait
uſage avec plaifir .
Marie- Béatrix , Baronne de Breiden - Landenberg
, Abbeffe du Chapitre de Chanoineffes de
l'Abbaye d'Andlau , au Dioceſe de Strasbourg ,
& en cette qualité , Princefle du Saint- Empire ;
eſt morte en cette Abbaye , le 12 Octobre ,
dans la foixante quatorzieme année de fon âge.
Elle avoit été Coadjutrice de Marie-Sophie , Baronne
d'Andlau , qui a été Abbeſſe de ce Chapitre
, pendant cinquante deux ans. Marie Fran-
Coife , Baronne de Flachſlanden , ſa Coadjutrice
depuis pluſieurs années , lui fuccede.
On écrit de Caftres , qu'un Payſan de la Paroiffe
de Notre - Dame de la Platée , y eſt mort ,
le 21 Septembre dernier , âgé de plus de cent
ans. Cet homme n'avoit jamais été attaqué
d'aucune maladie grave , & il avoit des recettes
particulieres pour les légeres indifpofitions qui
lui ſurvenoient. Il n'avoit renoncé que depuis
quelque temps , aux pénibles travaux de la cul-
• ture, & il prenoit encore fſoin des beftiaux.
Charles- Louis , Duc régnant de Holſtein-Beck,
eft mort à Konigsberg , le 22 Septembre dernier ,
à l'âge de quatre-vingt quatre ans , étant né le
18 Septembre 1690. Ce Prince étoit veuf de la
Comteffe Orfzelska , fille naturelle d'Auguſte ,
Roi de Pologne ; il s'en étoit ſéparé en 1739 ,
& n'en avoit eu qu'un fils , qui a été Maréchal
de Camp au Service de France , & Colonel du
Régiment Royal Allemand. Ce fils étant mort
avant lui ; le Duché de Holſtein - Beck paſſe au
frere du Duc défunt , nommé Pierre Auguſte , )
actuellement Feld- Maréchal , au Service de Rusfie
; & Gouverneur d'Enhonie .
Guillaume d'Arches , Evêque de Bayonne , eft
DECEMBRE. 1774. 271
t
+
mort à Bayonne , le 13 Octobre , dans la foixante
- treizieme année de fon âge.
On apprend de Wigginton en Warwickshire ,
que le nommé Archer y eſt mort depuis peu ,
agé de cent neuf ans. Cet homme , outre l'excellente
conſtitution dont la nature l'avoit favoriſé
; étoit d'une taille giganteſque , on prétend
qu'il avoit fix pieds cinq pouces de haut.
Quelques ſemaines avant fa mort , il travailloit
encore à creuſer des foffés & à former des
haies.
Pons-Faron de Lauzieres de Cardaillae , Comte
de Thémines , ancien Capitaine au Régiment
d'Infanterie du Roi , & Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , eſt mort à
Chateau Thierry , dans les premiers jours d'Octobre
, âgé de cinquante ſept ans.
Thimoléon-Charles de Gouffier , Prêtre , Cha
noine Honoraire de l'Eglise de Paris , & 'Abbé
Commendataire de PAbbaye Royale de Saint
Euverte , Ordre de Saint Augustin , Dioceſe
d'Orléans , eſt mort à Paris , le premier Novenbre
, dans la quatre- vingt-troiſieme année de fon
age.
François- Joſeph de Waubert , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint - Louis , ancien
Capitaine- Commandant du Régiment de
la Colonelle Générale , Cavalerie , eſt mort à
Paris , le 3 Novembre , âgé de quatre- vingtun
ans.
N. de Fontanes , Inſpecteur des Manufactures
des Provinces du Poitou & de l'Aunis , & As
focié de la Société Royale d'Agriculture de la
Rochelle , Auteur d'un Mémoire fur la culture
de la garance , & de pluſieurs autres Ouvrages
eſtimés , eſt mort au mois d'Octobre , à Nantes.
11 s'etoit rendu recommandable par ime Garen
272 MERCURE DE FRANCE.
ciere avantageuſement établie dans le Bas - Poi
tou , & par des deſſéchemens fur les laiſſes de la
mer , dans la même contrée.
Jean Omelane, Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris , premier Conſeiller du Conſeil
du Duc d'Orléans , Abbé Commendataire de
l'Abbaye Royale de Corbigny , Ordre de Saint
Benoît ; Dioceſe d'Autun , eſt mort à Paris le 5
Novembre , dans ſa foixante - ſeizieme année.
Le nommé André Brifir de Bra , Domestique ,
eſt mort à Turin , le 9 Octobre , des fuites d'une
contufion à la tête , occafionnée par une chûte ,
à l'âge de cent vingt deux ans ſept mois & vingt.
cinq jours. Il avoit continué juſques - là fon
ſervice , fans ſe reſſentir des infirmités de la
vieilleffe , & fans éprouver aucune altération
dans ſes organes. Cet homme s'étoit marié trois
fois , & avoit un fils de fa premiere femme.
Il avoit épousé la troiſieme à cent dix - huit ans.
Lorſqu'il vint au monde , il ne paroiſſoit pas
deſtiné , par la nature , à fournir une auffi longue
carriere. Son Extrait baptiftaire , qui fixe
l'époque de ſa naiſſance au 14 Février 1652
porte que la Sage- Femme fut obligée de l'ondoyer.
,
Antoine - Charles de Rault de Ramfault , Maréchal
de Camp , Directeur des Fortifications ,
& Commandant au Fort Saint- Sauveur à Lille
y eſt mort le 4 Novembre , dans ſa quatre - vingt
leptieme année.
Charles Balthasar de Burle- Vallorie de Cur
bau , Prêtre , Docteur en Théologie de la Faculté
de Paris , & Doyen des Ubiquiſtes , Abbé
Commendataire de l'Abbaye Royale de Notre-
Dame de Lure , Ordre de Saint Benoît , Dioceſe
de Siſteron , & Chanoine de l'Eglife Collégialė
de Saint Merry , eſt mort ici , le 9 Novembre ,
dans
DECEMBRE. 1774 273
:
dans la foixante - dix - neuvieme année de form
age
Le nommé jean Ginei eſt mort à Sienne , age
de cent deux ans. Il n'avoit jamais été malade,
& il a conſervé la mémoire & l'uſage de
tous ſes ſens , juſqu'au dernier moment de ſavie,
Il eſt mort aufſi , dans un Village de Tofca.
ne , près du Monastere de Wallombreuſe une
femme nommée Marie - Dominique Foggi , qui
avoit cent cinq ans accomplis.
Guillaume - François Bouvier , Marquis de Cé.
poy, Grand Bailli d'Epée , Gouverneur & Capitaine
des Chaſſes des Ville , Château & Capitai.
herie de Montargis , Sous - Lieutenant de Gre
nadiers au Régiment des Gardes - Françoiſes , eft
mort à Paris , le 14 Novembre , âgé de trentedeux
ans .
Marie- Charlotte - Félicité de Clermont- Tonherre
, veuve de Hyacinte Cajetan de Lannion ,
Comte de Lannion , Chevalier des Ordres du
Roi ; Lieutenant - Général de ſes Armées , &
Gouverneur de l'Ile de Minorque , eſt mortelà
Paris , le 16 Novembre , agée de cinquante-trois
ans & quatre mois.
LOTERIES.
Le cent foixante- ſeptieme tirage de la Loterie
de l'Hôtel -de- Ville s'est fait , le 25 du mois de
Novembre , en la maniere accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 98798. Celui
de vingt mille livres au Nº. 82177 , & les deux
de dix mille , aux numéros 89885 & 95120
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militai
re s'est fait le 5 Novembre. Les numéros fortis
de la roue de fortune font 87 , 71 , 35,72 , 3
Le prochain tirage ſe fera le 5 Décembre:
274
MERCURE DE FRANCE .
PIEC
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe ,
Eglogue , Life & Damon ,
Eglél , Officier à Mde la Marquise de ***
Le Viſir prudent ,
page 5
ibid
9
11
L'Enfant & la Guitare, fable, IS
Fable dédiée à la Reine ,
16
Le Duel , conte moral , 18
Philippe & After , fable. 30
Les deux Renards , fable. 33
Le Lion & l'Ane , fable. 36
A M. le Chev. de St H. ibid.
La Vieille qui dévide un écheveau , fable. 38
Converſation , 40
Anecdotes ,
Pot Pourri ,
Ronde de la Roſiere ,
Epigrammes imitées de Martial ,
Configne à mon Portier,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
52
53
54
59
60
64
65
68
Difcours prononcé a la ſéancé de l'Acadé.
mie d'Amiens , 1 ibid.
Théorie des fentimens moraux,
Traité de la culture du ſiguier ,
Le Télémaque François ,
Principe du Cultivateur ,
Difcours prononcé par M. Greffet dans la
ſéance publique de l'Académie Françoiſe , o1
75
83
86
89.
Le Poëte des moeurs ,
Principes de la faine philofophie ,
93
96
DECEMBRE. 1774. 275
Oeuvres de M. le Chancelier Dagueſicau , 97
Les Etrennes du goût , 106
Le Juge , Drame , 107
Diſcours ſur la maniere de lire les vers , 118
Hiſtoire littéraire des Troubadours ,
Hiſtoire univerſelle de Juſtin ,
Legs d'un pere à ſes filles ,
125
132
138
Eloge de la Fontaine , 146
Analyſe du nouveau ſyſteme de l'ancienne
mythologie , 154
Table pour corriger les diſtances apparentes
de la lune & des étoiles , ibid.
Explication de quelques médailles Phéniciennes
, 155
Explication de quelques médailles de peuples ,
de villes& de Rois , grecques & phéniciennes
, ibid.
Théocriti decem Idyilla , ibid.
Antonini liberalis transformationum congeries
, ibid.
Dictionnaire des particules Angloiſes ,
Catalogue de livres de M. leComte de Veſle , 158
Préceptes ſur la ſanté des gens de guerre , 159
156
Suite de la correſpondance ſur l'art de la
guerre , 160
Les Amans généreux , Comédie , ibid.
Nouvelles hiſtoriques , 168
Epître à Thémis , 183
Etrennes du Parnaffe , 185
Le Droit commun de la France & la coutume
de Paris , ibid.
Lettre ſur La Fontaine à M. L***. 185
SPECTACLES , Opéra, 194
Comédie Françoiſe , 202
Comédie Italienne , 205
A M. Clairval , 215
Début , 217
-Bruxelles , ibid.
276 MERCURE DE FRANCE.
Académie Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres , 218
- des Sciences , 210
Lettre de M. l'Abbé d'Arnaud au R. P. fur la
grande lentille quii eſt au jardin de l'Infante , 222
Sentimens d'ún Académicien de Lyon fur 7
quelques endroits des commentaires de
Corneille, 224
Cours d'hiſtoire naturelle , 234
Phifique , Thermometre univerſel , 235
ARTS , Gravures , 236
Muſique, 240
Annonce 244
Horlogerie, 246
Actes de bienfaiſance 247
Anecdotes 250
AVIS , 253
Nouvelles politiques 262
Préſentations , 265
Nominations 266
Mariages , 268
Naiſſances , ibid .
Morts 269
Loteries, 273
FIN.
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTIS SCIENTIA VERITAS
4
1837
ARTES
SCIENTIA
OF THE
LIBRARY VERITAS UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUERO
YUANIS
PENIN
AP
20
1751
1774
ho15
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE. 1774.
N°. XV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
ONN trouve Amsterdam chez MARC - MICHEL
REY, BIBLIOTHECA ASKEWIANA, five Catalogus
Librorum Rariſſimorum Antonii Askew , M. D.
Quorum auctio fict apud S. Baker & G. Leigh in vico
-street , Covent Garden , Londini , die Lune
13 Februarit 1775 & in undevigenti fequentes Dies .
àfi - de Hollande .
dieto York-
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIle. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition. On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux -Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Gnomonique ( la) pratique , ou Part de tracer les Cadrans
folaires avec la plus grande précision , &c. par
Dom François Bedos de Celles, 8vo. fig. Paris 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Gull.
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb. Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774.
àf82-
► Contenant TOME L
Eſſai de Perfpective en 9 Chapitres .
Ufage de la Chambre obfcure pour le deſfein.
Mathefeos Universalis Elementa.
Specimen commentarii in Arithmeticam Univerſalem de
feriebus infinitis.
Ellai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps.,
Supplément à l'Effai fur le Choc des Corps &c
TOME II.
Introduction à la Philofophie en 3 parties.
Art de raifonner par Syllogifme.
Effai de Métaphysique.
fur la Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturaliite. Ouvrage dédié à M. de Buffon ,
de PAcadémie Françoife , &c. &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes. Svo. Paris 1771 .
Miſtoire de Maurice , Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle Maréchal-Général des Camps &
Armées de fa Majesté Très - Chrétienne par M. le Baron
d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hotel Royal des Invalides
. 120. 2 vol. Utrecht 1774.
20270
13. LIVRES NOUVEAUX.
Voyages ( Rélation des entrepris par ordre de S. Ma
Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceſſivement exécutés par le
Commodore Byron , le Capitaine Carteret ,le Cap.
Wallis , &le Cap. Cook &c. 4to. 4. vol. fig. 1774.
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
410. fig. Paris . 1772--1774 les XVII premiers Cahiers .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claſſiques ,
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 17
vol. Paris 1774-
Journal des Sçavans , depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes .
-dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomesdito
, Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
- dito , Janvier 1764 juſques en Novembre 1774
en 78 Volumes.
- dito , la ſuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année est compofée de 14 parties à 12
fols ; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. à f3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Tures , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans ſont des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſes alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. I vol . à f 6 : -
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII.. Volumes 1774.
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite ac
tuellement les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Difcours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
A 2
LIVRES NOUVEAUX
AVI S.
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 12°. formant environ 1200 pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quinteffence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant fur le Droit Pus
blic de France. La seconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vũ le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edition
renfermera 6. vol. de 4 à 500 pag . in - 120 . Une
Tecónde Edition d'environ 7 à 800 pag. en 2 vol. in 4 .
L'auteur a fuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compoſent tout l'Ouvrage.
C'eſt furtout dans le fixieme qui renferme la réponſe
aux Objections , que se trouvent les obfervations les plus
intéreſſantes . La grande & célebre Question fur l'origine
du pouvoir des Souverains y eft traitée à fonds . On
ya mis à contribution les Philoſophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Eglife
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Defpotifme y trouveront de quoi fe détromper. Hs verront
que les Textes de l'Ecriture y font opposés ,& qu
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux Peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obfervations , fur le Droit de Vie & de Mort .
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le Droit public françois intéreſſe preſque
toute l'Europe , parce que les Loix du Gouvernement Fran
çois ayant été fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes
, il peut être d'une grande utilité pour éclaircir leur
droit public .
On trouve chez le même Libraire , le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrêtés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Cham're
des Comptes , Bailliages , Présidiauza , Elections , au fujer
de l'Edit de Déc. 1770 l'érection des Confeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la fuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. grand in- 89. de 766 pag. à f. 3 .
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
LE TRIBUT DU SENTIMENT, Ode
fur la mort de Louis XV , & fur l'avénement
de Louis XVI & de Marie - Antoinnette
d'Autriche à la couronne .
DSEs gouffres infernaux franchiſſant la barriere ,
Quelle ſombre vapeur te répand ſur la terre !
Quel monſtre , l'oeil en feu , promene ſes fureurs !
La rage eſt ſur ſon front ! une faulx menaçante
1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE .
Arme fa main ſanglante;
Il ſemble , avec plaiſir , s'abreuver de nos pleurs,
C'eſt la mort : à ſa rage il n'eſt rien qui ne cede;
Le Déſeſpoir la fuit , la Terreur la précede ;
Le Pâtre , le Héros , tout tombe ſous ſes coups :
Elle s'élance... o Cielt quelle augufte victime
Tu fuspends fur l'abyſme ! ...
Arrête , & Mort ! arrête , & retiens ton courtoux .
N'était - ce pas aſſez d'avoir , dans ta vengeance ,
Par deux coups imprévus trahi notre eſpérance ?
Faut - il fur nous , faut - il lancer de nouveaux traits ?
Arrête... Mais en vain nous prions la cruelle...
Dieux ! ſa faulx étincelle ! ...
Elle frappe ... & les lis fe changent en cyprès .
Ainſi tout eſt ſoumis au ciſeau de la Parque !
Français ! il n'eſt donc plus , cet auguſte Monarque .
CeMonarque adoré , ſenſible & bienfaiſant !
Il n'eſt plus , & la Mort , dans ſa maligne joie ,
En ſaiſifiant ſa proie ,
Frappe du même coup tout un Peuple expirant.
Du temps qui détruit tout , Ombre illustre & chérie ,
Tu n'éprouveras point l'implacable furie :
Ta gloire eſt au-deſſus de ſes traits deftructeurs :
En vain ſur toi la mort étendit ſa puiſſance ?
* Mort de M. le Dauphin & de M. le Duc de Bourgogne.
NOVEMBRE. 1774. 7
Son aveugle vengeance
Ne t'empêchera pas de vivre dans nos coeurs.
Venez , raſſemblez-vous , Muſes reconnoiſſantes ;
Faites en ce moment , de vos lyres ſavantes ;
Retentir , à l'envi, les lugubres accens :
Qu'autour de fon tombeau votre troupe célebre
Entonne un chant funebre ,
Et que tout foit ſenſible à vos gémiſſemens !
O vous , qui partagiez ſes travaux & ſa gloire ,
Vous , qu'aux champs de Laufeldt couronne la Victoire ,
Sur ſa tombe , o Français , venez jeter des fleurs ,
Et , dans le déſeſpoir dont votre ame eſt troublées
Aux pieds du mauſolée
Portez , en gémiſſant , le tribut de vos pleurs.
Mais quel effroi ſoudain s'empare de mon ame!
Des airs , qu'ont embrasé de longs fillons de flamme ,
Dieux ! je vois s'échapper les céleſtes carreaux !
Des ordres du Très-Haut interprete fidele,
De la voûte éternelle
Un Ange au même inſtant fait retentir ces mots :
و د
Retenez déſormais votre douleur amere :
,, Dans Louis , il eſt vrai , vous perdez un bon pere ;
„ Sa tendreſſe en vos coeurs lui dreſſa des autels ;
„ Suſpendez , fufpendez ces mortelles alarmes ;
Français , ſechez vos larmes ;
Louis eſt dans les cieux au rang des Immortels.
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
2,Avec ces Rois chéris qui , par leur bienfaiſance,
ود
"
Ont ſignalé fur vous leur auguſte puiſſance ,
Il porte à l'Eternel & vos voeux & vos cris :
» Ceffez de l'honorer par un tribut funeſte ;
,, Peuple heureux , il vous refte
„Un digne rejeton de l'Empire des Lis",
Il dit , & diſparoît dans le ſein de la nue :
Attendris , tranſportés d'une jole imprévue ,
Baiſſons avec reſpect nos regards fatisfaits :
Béniſions l'Eternel ; reſpectons ſon ouvrage ,
Et contemplons l'image
D'un Roi dont nous comptons les jours par les bienfaits,
Oui , c'eſt en toi , cher Prince , en toi ſeul que la France
Mer , en ces jours de deuil , ſa plus douce eſpérance :
Tu vois , en ta faveur tes peuples prévenus.
Eh! que n'attendre pas d'un Monarque auſſi juſte ,
Qui fait au nom d'Auguſte ,
Allier ſes talens & fes rares vertus !
Pourſuis , jeune.Neſtor , poursuis ; & que la France ,
Conſervant par tes ſoins fon antique puiſſance ,
S'éleve déſormais ſur les débris des temps ;
De tes peuples tu dois foulager la mifere ,
Tu dois être leur pere ;
Tes ſujets , à leur tour , deviendront tes enfans,
Par un nouveau bienfait , & Prince qu'on adore !
De ton regne éclatant pour ſignaler l'aurore ,
L
NOVEMBRE. 1774.
Tu tentes , fans palir , les prodiges de l'art * :
A l'Univers entier , qui déjà te contemple,
Tu devois un exemple ,
Et tu combats le monſtre avec ſon propre dard.
Et toi , jeune beauté qu'embelliffent les Graces,
Vois un peuple charmé s'empreſſer ſur tes traces ;
L'infortune à ta voix ne ſent plus ſes malheurs :
Tu réunis , Princeſſe , en montant ſur le trône ,
Une triple couronne :
Les vertus de ton ſexe & l'empire des coeurs.
Couple heureux & cheri , puiſſe la Deſtinée
Etendre de vos jours la chaîne fortunée !
Du plaisir d'être aimé ſavourez la douceur :
Donnez -nous , pour jouir de tous les biens enſemble ,
Un fils qui vous reſſemble ,
Et de nos deſcendans aſſurez le bonheur.
;
Pur M. dAbancourt .
Allusion à l'inoculation de Sa Majeste.
10 MERCURE DE FRANCE.
LA FEMME EN TRAVAIL.
Fable imitée de Phèdre.
OMN évite les lieux où l'on fut attrapé.
Phèdre au moins nous le dit. Le monde eſt - il fi fage ?
Non . Si j'en crois mes yeux , le Conteur s'eſt trompé,
Je vous dirai pourtant l'histoire où cet adage
Nous eſt par lui développé.
Une femme pouſſoit des foupirs lamentables.
On la voyoit ſe tordre , ſe courber ,
Marcher , s'affeoir , prendre coeur , fuccomber ,
Souffrir enfin des maux inconcevables .
Certain fruit de neuf mois étoit prêt àtomber.
L'inſtant preſſoit : on s'évertue ,
On dreſſe vite le grabat.
Mais la Dame eſt Ducheſſe.... Une douleur l'abat .
Sur le parquet elle tombe étendue !
Elle y veut demeurer : on la fermone en vain .
L'Accoucheur a beau dire ; il y perd ſon latin.
L'Epoux parle à son tour; fouffrez , dit- il , ma Reine ,
Qu'on vous tranſporte fur ce lit ;
Vous fortirez de criſe avec bien moins de peine .
A ce tendre diſcours un chacun applaudit.
Il croit de ſa moitié vaincre la réſiſtance :
Il fait un geſte ; on obéit.
Mais la Dame tient bon , & contre eux ſe roidit.
NOVEMBRE. 1774. II
Ah ! mon cher Duc , dit-elle , point d'inſtance ;
Trouvez bon que je reſte ici.
J'ai retiré ma confiance
Au complice du mal que j'endure aujourd'hui,
Langage du moment , commun à toute femme !
Croyez- vous que la jeune Dame
Haït , deux mois après , & le trône & le jeu
De l'hymenée ? En la preſſant un peu ,
On peut rendre aisément toute Beauté gaſconne.
Ainſi fut - il de la friponne ;
J'en mettrois bien ma main au feu.
Par un Aſſocié de l'Académie
de Marseille.
12 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE.
Entre L'ESPRIT & LA VÉRITÉ .
A Julie.
L Vérité s'adreſſant à l'Efprit :
Vous êtes un flatteur , un jour lui diſoit - elle ;
Etes-vous auprès d'une Belle !
A votre cour n'eût - elle aucun crédit ,
Vous lui donnez le plus brillant génie ;
Elle a tous les dons à la fois ;
Vous mettez dans ſes mains le compas d'Uranie ;
L'Amour vient à ſes pieds dépoſer ſon carquois
Elle eſt plus chaſte que Délie ,
▸ Et votre plume enfin la déifie.
Ainſi vous abuſez de la crédulité
D'un ſexe que ſouvent trop d'amour- propre égare :
Sous un air de douceur vous n'êtes qu'un barbare,
Et je rougis pour vous de tant de fauffeté.
Appréciez les Arts , les Talens , la Beauté ;
Soyez vrai ; ne louez qu'avec délicateſſe.
Quand un éloge eſt mérité ,
S'il eſt doux , s'il eſt ſimple ; il plaft , il intéreſſe ,
Tandis qu'il rebute & qu'il bleſſe
Surnom de Diane.
S
NOVEMBRE. 1744. 13
Pour peu qu'il tombe à faux & qu'il ſoit affecté.
Je conçois , dit l'Eſprit , qu'une telle morale
Eſt digne qu'on l'admire , & que rien ne l'égale :
Tout ce qu'elle renferme eſt ſi ſage & fi doux ,
Que l'on devroit toujours la prendre pour modele ,
Un Philoſophe Grec a dit , parlant de vous :
Elle est belle habillée ; & nue , encor plus belle.
Sous des traits différens par- tout je ſuis connu !
Il me faut du brillant , des graces , des ſaillies ,
Quelquefois du bon fens , plus ſouvent des folies ,
Et je ſerois moins beau fi l'on me voyoit nud.
Vous ne defirez point de plaire ;
Vous louez peu ; moi , c'eſt tout le contraire ,
Et , pour le dire enfin , je tarirois bientôt ,
Si je jugeois chacun ſuivant fon petit lot.
Il faut flatter un ſexe aimant la flatterie ;!
Tout le monde le fait d'après l'Antiquité ,
Et cet uſage encor n'eſt que trop conſtaté :
Mais lorſque je chante Julie ,
Quand j'éleve ſi haut ſes talens , ſa beauté,
Convenez que je concilie
L'Eſprit avec la Vérité.
J'applaudis à ce trait , répondit l'immortelle :
Julie a le bonheur de nous unir tous deux ;
Si tout ſon fexe étoit comme elle ,
Le monde ſeroit trop heureux.
Par M. Buccon Duperron.
14 MERCURE DE FRANCE.
LA PRÉSOMPTION. Anecdote tirée de
U
l'Histoire .
N inutile eſpoir avoit nourri le courage
d'une mere pénétrée de la préſomp.
tion de fon fils. Le voile fut déchiré
avant fa mort. Elle vit le fort de celui
qui lui raviſſoit fon illufion , & l'ennemi
qu'elle laiſioit à la Société. Qu'il eſt affreux
de mourrir les yeux fixés fur un
pareil tableau ! Sans doute on tient encore
à l'humanité au moment où l'on s'en
ſépare , lorſque l'on conſerve ces vertus
douces & raiſonnées qui exercerent la
ſenſibilité , & firent le charme des rapports
! Si ,en mourant avec ces vertus , on
laiſſoit une Ville affligée par ces fléaux
qui ravagent & détruiſent , le dernier
foupir feroit porté par la pitié vers le
Trône Eternel. C'eſt l'état d'une mere
honnête & tendre qui emporte au tombeau
l'horrible, connoiſſance des vices de (
fon fils.
N'anticipons point ſur l'ordre des évé.
nemens . Mde de St Far avoit employé
toutes les reſſources du coeur & de l'efprit
à corriger un fils que la préſompNOVEMBRE.
1774. 15
tion devoit rendre odieux & miférable.
Un grand nom ne la raſſuroit point fur
le fort qu'elle avoit à craindre pour lui.
Son caractere étoit défini. Comme Militaire
, il avoit facrifié le ſang des foldats ;
comme ſujet , il avoit bravé l'autorité
des Loix ; comme ami , il avoit renverſé
le bonheur des familles ; comme amant ,
il avoit mépriſé les droits du ſexe ; comme
Littérateur , il avoit déſolé le champ
des lettres. Son orgueil vouloit s'aſſujettir
les Sciences même. Il faiſoit des entrepriſes
ſans admettre la néceſſité des épreuves.
Une téméraire obſtination pouvoit
diffiper aisément l'héritage de ſes
peres. Ce n'étoit pas cette réflexion qui accabloit
Mde de St Far. Supérieure à la
fortune , elle pouvoit voir ſans agitation ce
malheur que la multitude enviſage comme
le plus grand. Mais fon fils éloquent&
hardi pouvoit faire agréer des projets
trompeurs , obtenir des emplois importans.
L'Etat étoit menacé dans les Citoyens.
Ces juſtes alarmes avoient produit des
leçons auxquelles St Far , par fon filence ,
avoit paru ſenſible. Il n'étoit plus temps
d'en donner. La maxime de l'orgueil
étoit gravée dans ſon ame indomptable .
16 MERCURE DE FRANCE.
C'étoit par orgueil qu'il ne répondoit pas
à la tendre mere qui croyoit le corriger.Le
ſentiment trompé aggravoit le mal qu'il
vouloit guérir ; la révolte des ſens s'unisfoit
au mépris des remedes...... Une
clarté pure diffipa le jour faux de la confiance.
Le déſeſpoir ſuccéda à ce calme
infidele.
Mde de St Far tomba malade: elle auroit
voulu ne plus vivre ; mais l'on ne
diſpoſe pas de foi par des voeux philo
ſophiques , quand il reſte des devoirs à
remplir ; le prix de l'existence eſt encore
reſpecté , ne pouvant plus être ſenti.
Le Sort venoit de placer fur le Trône to
de la France la Beauté embellie par les
Graces , & la Bonté éclairée par la Raifon.
L'hymen & l'amour donnoient à une
Reine adorée tous les droits d'une épouſe
chérie. Elle pouvoit influer ſur le fort
des vertus par les inſpirations du ſentiment.
Elle pouvoit faire le bien , & prévenir
le mal par des conſeils toujours auffi 1
bien reçus , que profondément réfléchis,
Mde de St Far qui n'avoit paru qu'une (
fois à la Cour , mais dont le nom y étoit
reſpecté par ceux même qui ne reſpectoient
pas le leur ; ſe crut obligée d'écrire
la lettre qui ſuit. MADAMES
NOVEMBRE . 1774. 17
MADAME ,
Votre Majeſté permet que la confiance
franchiſſe l'eſpace qui l'éleve au - deſſus
de ſes ſujets. C'eſt une mere qui vient
accuſer ſon fils pour éviter qu'un jour il
ne foit accuſé par les hommes &par les
Loix. Mon fils préſomptueux aſpire aux
emplois qui ont honoré ſes peres. Un
nom , de l'audace , de l'ambition & de
l'eſprit pourroient lui ouvrir la carriere
qu'il veut courir: j'oſe vous ſupplier ,
Madame , d'obtenir qu'il foit condamné à
l'inutilité. Mes voeux ne vous feront pas
ſuſpects ; j'emporte au tombeau le défespoir
d'avoir à demander une grace auffi
nouvelle. Puiſſe mon fils foupçonner ſes
défauts , en voyant fur le front auguſte de
ſes Maîtres ſon Arrêt tracé par le mépris,
toutes les fois qu'il ofera offrir ſes ſervices
!
Je ſuis &c. &c.
Une lettre auſſi extraordinaire frappa
l'eſprit de la Reine. Il faut fe convaincre
des motifs avant que de croire aux vertus
: les grandes ames fur - tout doivent
craindre d'eſtimer trop aiſément. Mde de
St. Far pouvoit haïr ſon fils encore plus
B
.18
MERCURE DE FRANCE.
qu'elle ne haïfſſoit le vice. Elle fut interro
gée. Elle ajouta par ſes réponſes à l'opinion
qu'elle avoit donnée de fon courage
& de ſa vertu. La Reine lui fit témoigner
ſes ſentimens en l'inſtruiſant de fa
réſolution. Cette réſolution étoit celle
du coeur le plus noble & de l'eſprit le
plus éclairé. Les défauts font le partage
des hommes ; l'impastialité eſt le beſoin
des Rois; la difcrétion eſt le devoir des
confidens. Mde de St Far étoit priée de
croire que le ſecret confié ne feroit ſu
que du Roi ; que St Far éprouveroit la
bonté après la rigueur , s'il en devenoit
digne ; que la prévention ne prolonge
roit point fon malheur , s'il connoiſſoit|
un jour le repentir.
Mdede St Far mourut fatisfaite&malheureuſe
en emportant une parole auffi|
confolante & des voeux auſſi triſtes. Son
fils dégagé , par ſa mort , des fers de la
contrainte , abuſa bientôt de ſa liberté. La
préſomption marqua tous les pas qu'il
fit dans le monde. A la Cour , où les prétentions
les plus extraordinaires paroiffent
quelquefois ſi peu ridicules , on fut obligé
de céder à l'étonnement qu'il faiſoitnaître.
Defirs , actions , diſcours , tout caractériſoit
le délire de l'orgueil. A l'audace de
s'eſtimer beaucoup trop , il joignoit le
C
NOVEMBRE. 1774 19
mépris impudent des rivaux&des places.
Pour répondre à ſon idée , il eût fallu
lui donner tous les emplois & lui promettre
de la reconnoiſſance. Le ſecret
des ſciences étoit un jeu pour ſon imagination.
Les plus ſimples conféquences
des principes connus le pénétroient d'estime
pour lui -même , & les plus importantes
découvertes dans les autres , n'étoient
pas dignes de fon attention. La
premiere idée étoit ſuivie comme la plus
mûre réflexion. La vanité répondoit de
tout. S'il étoit trompé , l'obſtination rapportoit
tout aux cauſes ſecondes , & la
confiance fuppléoit au ſuccès.
Lorſque la préſomption empêche que
les regrets ne foient des leçons , le génie
s'élance bientôt dans la région des chimeres
; les entrepriſes deviennent des
témérités ; la Fortune paie les ſottiſes de
l'amour propre , & l'on est encore loin
de convenir de fon délire.
- St Far s'appercevant que les biens de
ſes peres ſe diffipoient en fumée , fongea
à nourrir ſes fourneaux de l'or d'une victime.
Un pere de famille riche & fimple
fut l'objet à qui il fit l'honneur de propoſer
l'échange de ſes louis en regrets.
La ſimplicité eſt crédule ; déjà le gouffre
eſt ouvert ſous les pas du bon -homme;
B2
20
MERCURE DE FRANCE.
le torrent des paroles & l'influence des
airs l'entraînent dans l'abyſme. J'ai vu les
defcendans de cet homme foible porter
encore fur leur front la terrible empreinte
du malheur de leur pere ; & la ſtérile pitié
qu'ils inſpiroient , conſacrer l'exemple
épouvantable qu'on donne , en écoutant
un préſomptueux.
St Far n'en fut pas plus modeſte. Ses
fonds avoient été ménagés dans cette
entrepriſe homicide. Ceux qu'il confervoit
l'autoriſoient à eſpérer un établiſſement.
L'éclat de ſon nom devoit fuppléer
à ce qu'il avoit diſſipé. Une dupe ſe
préſente. C'étoit un homme de qualité
frane & bavard , dont l'avis étoit la loi ,
dont l'eſprit étoit la chimere. St Far brilloit
par ſes difcours ; une entrevue lui
fuffifoit pour éblouir. Quelques éclairs
furent eſtimés cent mille écus . Ils étoient
déjà fortis du coffre-fort ; la Beauté alloit
les porter ſur l'autel de l'Hymen ; le jour
fatal étoit indiqué. La Reine , qui daignoit
veiller aux mouvemens , empêcha
le facrifice.
St Far apprit ſes motifs , & en ſoupçonna
la cauſe. On concevroit qu'écoutant
la nature , il eût murmuré contre
l'autorité & attaqué l'ombre de ſa mere :
mais ſe perfuadera-t-on que , jetant un reNOVEMBRE.
1774. 21
-
gard de reſpect ſur lui , & s'eſtimant par
ſon malheur même, il s'écria: Le génie
est exposé aux outrages. Ma mere , enm'in-
Jultant , m'aſſocie aux grands bomines &
me met à ma place.
L'amour eſt il fait pour entrer dans un
coeur barbare! Cette modeſtie aimable
qui accompagne les tendres ſentimens ;
ces foins ſi doux qui les prouvent , les
inſpirent & les paient d'avance , peuvent
- ils s'allier avec le mepris féroce de
tous les mérites , de tous les dons & de
toutes les vertus ? La Nature n'a pas permis
que ce contraſte fût poſſible ; mais
un homme indigne d'aimer oſe ſouvent
ſe croire aimable. Cette erreur dans St
Far n'étonnera pas. Refuſé par l'hymen
& fâché du refus , il voulut que l'amour
lui offrît des diſtractions. Un regard indifcret
apprit à une femme vertueuſe &
fiere qu'on alloit lui offrir des ſoins qui
ne ſeroient que des inſultes. Elle déguiſa
le mépris pour aſſurer la vengeance. Une
fauſſe humilité nourit l'erreur du téméraire
; des ſoins offenſans furent payés
par des regards timides. Il avoit le plaiſir
d'un Sultan qui fait palpiter le coeur qu'il
enflamme , qui balance l'eſpoir par la
crainte & ſe promet de triompher par
l'outrage. Le ſonge dura quinze jours ; le
B 3
22 MERCURE DE FRANCE.
réveil devoit l'inſtruire pour la vie; mais
on n'inſtruit point un fat. Celle qu'il
avoit cru enchaîner lui apprit, dans ſa
révolte , combien il méritoit de mépris ,
combien il pouvoit être certain du ſien ,
combien elle feroit flattée de pouvoir lire
fur fon front le dépit qu'il cachoit dans
fon ame ...... Il rit en voyant fon courroux
; & l'étonnant coup d'oeil qu'il of
froit , n'étoit point l'effet de l'art. Il est
des folles & des fottes , ſe dit- il à luimême
; il faut les fuir quand on les trouve....
Le regard qui accompagna cette réflexion
, expliqua toutes ſes penſées. Il
partit en achevant d'inſulter.
De l'amour il revint à l'hymen. L'état
de ſes affaires commençoit à l'y contraindre
; mais à qui s'adreſſer , ſachant
ce qu'il avoit à redouter du pouvoir fuprême
! Il y a des mécontens de la Cour
toujours charmés de la contrarier. Un de
ces êtres , languiſſant dans l'ennui de
l'oubli public , profita de de l'occaſion d'animer
ſon néant & de ſignaler ſa petite
audace. St Far trouva une femme , parce
qu'il y avoit un fou.
Le mariage fut célébré. La Reine , en
apprenant cette nouvelle , ſoupira fur le
fort d'une fille dont la dot & la deſtinée
étoient en de pareilles mains. Mde de St
F
f
1
NOVEMBRE. 1774 23
Far . ornée des qualités les plus folides ,
fut bientôt contrainte de les regarder comme
un malheur. Les idées les plus faufſes
, les volontés les plus opiniâtres & les
tons les plus impérieux dans ſon mari ,
lui firent prendre le parti d'acheter le
repos par le filence & par les ſacrifices.
Elle vit ſa dot tomber ſucceſſivement
dans les mains de l'intrigue & dans le
gouffre de la préſomption. Incapable de
ſe plaindre , elle demanda à ſe retirer.
Elle porta toutes ſes peines dans l'aſyle
des vertus. L'abbaye de *** fut fa retraite.
St Far fit des épigrammes contre
une femme qui ne voyoit pas le plus
grand génie dans un homme qui la ruinoit.
Cet homme étrange avoit tenté plufieurs
fois de s'ouvrir la carriere des honneurs
, & les intentions de la Cour lui
étoient connues. Là l'Auteur s'étoit
plié vainement à la follicitation. Pénétré
des refus qu'il éprouvoit , il avoit l'incroyable
facilité d'y trouver des ſujets de
préſomption. Convaincu qu'il étoit capable
des plus grandes chofes , il s'imagina
que la profondeur de fon génie fai-
•foit naître l'obstacle qu'il rencontroit. On
me craint , diſoit- il en lui- même ; on ſe
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
prive de mes ſervices par une pufillanimité
que je conçois. Ma mere a pu en
impoſer à la Reine, parce qu'une mere
qui accuſe ſon fils , trompe aifément la
raiſon unie au ſentiment ; mais des Ministres
jugent autrement du caractere des esprits.
L'étendue du mien eſt ce qui les
arrête ; ils craignent que je ne penetre
trop avant dans la ſource du bien , & que
je ne prouve trop la néceſſité d'abattre
pour conſtruire. Si je puis parvenir à me
rendre utile , malgré la prévention , mon
dédommagement ſera proportionné à ma
capacité.
Le téméraire combinant alors les resfources
de l'intrigue & les droits de l'audace
, forma le projet d'exercer ſon gé- .
nie fous le voile du myſtere. L'Etat ,
dit - il , eſt un malade qu'il faut tromper
pour le guérir. Un homme vivoit dans la
paix du bonheur philofophique. Spectateur
furpris & touché des fautes du génie , il
ſe félicitoit d'être né avec peu d'eſprit.
Une femme honnête , ſenſible & belle ;
des enfans formés par la nature , & perfectionnés
par l'éducation , une naiſſance
fans éclat & fans devoir ; une fortune
médiocre & afſurée , une humeur égale ,
une ame paiſible: tels étoient le caracNOVEMBRE.
1774. 25
tere & le fort du reſpectable Dorville.
St Far connoiſſoit ſa ſimplicité vertueuſe
&forma le barbare deſſein d'en abuſer .
Les premiers moyens qu'il employa n'annonçoient
rien de ce qui devoit fuivre.
De petits ſervices firent naître la confiance
; des diſcours imités du langage de
la raiſon entraînerent l'eſtime ; des complaintes
fur le fort de l'état firent reſpecter
la vertu. L'attention , la louange , la
ſympathie furent le prix de ces féduifantes
apparences. Le ferpent ſe gliſſoit
dans le coeur ; ſes détours ſe multiplioient
avec ſuccès ; il ne s'agiſſoit plus que
d'imiter bien le jeu du ſentiment. Un
jour il careſſa les enfans de Dorville
& il lui dit: ces petits êtres m'intéreſſent ;
j'entrevois avec peine les bornes de leur
avenir ; vous n'avez point d'ambition. La
femme répondit : ah ! Monfieur , ne nous
reprochez point notre ſageſſe. Il y a une
place pour tout le monde ; la nôtre eſt
marquée ; nous fentons le bonheur d'y
reſter..... Rien n'eſt mieux par rapport
à vous , répliqua St Far ; mais la raiſon
des peres nuit ſouvent au bonheur des
enfans ; des voeux indiſcrets , des projets
faux n'ont point d'excuſe , & je réfléchis
aſſez pour condamner des entrepriſes ins-
,
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
pirées par ledélire ; mais un plan raiſonné ,
des vues garanties par le bon fens , font
le devoir d'un pere de famille ; l'Etat
a toujours beſoin d'un citoyen quipenſe...
Hélas ! Monfieur ,répondit Mde Dorville ,
les bonnes vues nous font auſſi étrangeres
que les mauvais deſſeins ; nous ne deſirons
rien , nous ne raiſonnons guere. Lorsque
l'Etat a beſoin de nous , nous payons
&nous croyons à laraiſon des autres; lorsqu'on
daigne nous foulager , nous jouiſſions
dubien qui nous arrive ; le mal & le bien
nous trouvent toujours tranquilles ; nous
avons le reſpect & la tendreſſe: cela vaut
mieux que la réflexion..... J'eſtime ce
caractere , répliqua St Far: vous êtes les
plus ſages ſujets du Roi; mais c'eſt vivre
pour soi-même ,& vos enfans s'éleveront
unjour contre vous. Il eſt des moyens de
s'enrichir ou de s'élever ; votre ſimplicité
les ignore ; il ne s'agit ici que de croire &
d'adopter. Depuis longtemps , l'amour
du bien public , ce zêle ardent dont vous
m'avez félicité , ont tourné mes idées du
côté de l'utilité ; il ne me convient pasde
faire des démarches , les entrepriſes me
dégraderoient; je me ſuis promis de faire
un heureux ; je vous trouve ! Et je vous
offre la préférence....... Chercher le
NOVEMBRE. 1774. 27
bonheur quand on le poſſede! répondit
la prudente Dorville; on peut fonger à
adoucir la rigueur de la Fortune ; mais
vouloir ajouter à la bonté du Ciel ! C'eſt
une imprudence dont ſouvent on eſt puni.
Nous ſommes heureux ,puiſque nous fommes
ſages. Monfieur , ſi nous nous trompons
, laiſſez nous jouir de notre erreur.
Le Ciel , en faveur de la foibleſſe des
femmes , leur a donné une opiniâtreté
d'inſtinct qui ſupplée à l'expérience. Mde
Dorville ne voulut jamais ſe rendre aux
diſcours de St Far ; mais fon mari , plus
foible , plus ſenſible aux traits de l'éloquence
, moins touché des charmes de la
tranquillité , ne put ſe défendre comme
elle. St Far prévit ſa victoire ; le vice ſe
Aatte rarement en vain. Des entretiens
fecrets entre Dorville & lui , acheverent
d'amollir cet homme devenu machine
dans les mains de l'art. Dorville préſente
un projet , & obtient l'aveu du Gouvernement.
Le plan étoit bien tracé, les
idées paroiſſoient naturelles ; l'Etat trouvoit
un avantage ſenſible dans l'exécution ;
Dorville recevoit déjà les complimens
qu'on doit aux Citoyens utiles. Tout
change en peu de mois. St Farqui conduifoit
le vaiſſeau , veut braver les ondes &
les vents ; ſa manoeuvre téméraire ren
26 MERCURE DE FRANCE.
pirées par le délire ; mais un plan raiſonné ,
des vues garanties par le bon fens , font
le devoir d'un pere de famille ; l'Etat
a toujours beſoin d'un citoyen qui penſe...
Hélas ! Monfieur , répondit Mde Dorville ,
les bonnes vues nous font auſſi étrangeres
que les mauvais deſſeins ; nous ne deſirons
rien , nous ne raiſonnons guere. Lorsque
l'Etat a beſoin de nous , nous payons
&nous croyons à la raiſon des autres; lorsqu'ondaigne
nous soulager , nous jouiſſons
du bien qui nous arrive ; le mal & le bien
nous trouvent toujours tranquilles ; nous
avons le reſpect & la tendreſſe: cela vaut
mieux que la réflexion..... J'eſtime ce
caractere , répliqua St Far: vous êtes les
plus ſages ſujets du Roi; mais c'eſt vivre
pour soi-même ,& vos enfans s'éleveront
unjour contre vous. Il eſt des moyensde
s'enrichir ou de s'élever ; votre ſimplicité
les ignore ; il ne s'agit ici que de croire &
d'adopter. Depuis longtemps , l'amour
du bien public , ce zêle ardent dont vous
m'avez félicité , ont tourné mes idées du
côté de l'utilité; il ne me convient pas de
faire des démarches , les entrepriſes me
dégraderoient; je me fuis promis de faire
un heureux ; je vous trouve ! Et je vous
offre la préférence....... Chercher le
i
A
1
NOVEMBRE. 1774. 29
dans ce ſpectacle. Sr Far eſt calme ; il
veut juſtifier ſon ſyſteme: il acheve de
faire abhorrer ſon coeur. La fureur emporte
ſa victime aux pieds la Reine. Elle
arrive à la Cour ; elle fend la preſſe ; l'innocence
de ſon audace eſt écrite ſur ſon
front ; elle aborde , elle arrête l'objet
auguſte qu'elle vient implorer . La nature
éclate dans ſes yeux ; elle parle , elle pleure.
Ce ne font point des diſcours , ce ne
font point des larmes ... Madame ? Madame
? Nous , ennemis de l'Etat ! Nous
qui adorons l'image de nos Maîtres ! Nous
qui n'avons que leur nom dans la bouche !
Nous , ennemis de l'Etat ; de cet Etat que
vous embelliſſez ; que vous rendez heureux
! qui vous couronne tous les jours
par ſes tranſports. Non , Madame , non ,
Dorville eſt innocent ; je réponds de fon
coeur , & mes ſanglots répondent du mien.
La Reine écoute , ſoupire , interroge.
Le nom de St Far fut prononcé.Des questions
auſſi ſages que celle qui les faiſoit ,
& des réponſes auffi ſinceres que la douleur
qu'elle vouloit adoucir , firent naître
des réflexions auxquelles fuccéda la lumiere.
La Reine conſole le déſeſpoir après
- avoir reconnu l'innocence ; fa protection
eſt aſſurée , puiſque ſon eſprit eſt éclairé.
1
30
MERCURE DE FRANCE.
Elle renvoie Mde Dorville avec des expreſſions
dont le charme ſe répete dans
ſes yeux. Ses promeſſes l'occupent; fa
ſenſibilité l'inſpire. Elle ordonne des res
cherches fur St Far. Les mémoires les
plus fideles lui peignent l'être le plus
dangereux. Ses intentions ne font pas des
crimes ; mais fa préſomption entraîne
des malheurs. Il peut aller plus loin .
Un préſomptueux ne reſpecte rien.
Un Roi juſte & ſenſible écoute des détails
que l'eſprit de ſageſſe apréparés avant
de les offrir à la raiſon. La Prudence propoſe
l'éloignement de St Far ; & la Bonté
ſollicite une grace pour Dorville. L'un
eſt renvoyé dans l'unique terre qui lui
reſte ; l'autre reçoit un dédommagement
flatteur de la peine qu'il a ſoufferte. La
Cour & la Ville applaudiſſent à une réſolution
qui renferme bien des arrêts ; &
la Reine jouit du plaiſir de s'être élevée ,
en defcendant dans des détails qui ins
téreſſent le Trône , puiſqu'ils touchent
l'humanité.
Par M. de Bastide.
NOVEMBRE. 1774. 31
TABLEAU DE LA COQUETTERIE.
CHANSON.
POUR OUR inſpirer le ſentiment ,
On joint le regard au langage;
Le lendemain , un peu moins ſage ,
On regarde plus tendrement.
Le lendemain on ſe propoſe
D'oppoſer la crainte à l'eſpoir ;
Le lendemain , pour tout prévoir ,
On invente encor quelque choſe.
Le lendemain , doux entretien ,
Où l'on ne voit point la routine ;
Le lendemain humeur chagrine
Alaquelle on ne conçoit rien.
Le lendemain , pour mieux féduire
Regards plus doux , tendres écrits
Le lendemain , cruels mépris
Pour mieux jouir de ſon empire .
Le lendemain tout ce bonheur
Occupe , à peine , la mémoire ;
Le lendemain de ſa victoire
On commence à fentir l'erreur.
Le lendemain même impoſture ,
Même triomphe & même ennui.
Il eſt juſte qu'on ſoit puni
Quand on outrage la Nature.
::
Par le méme.
32 MERCURE DE FRANCE .
LE CONSEIL DE FAMILLE.
Proverbe en un acte.
АстEURS.
M. HENRY pere , Mde HENRY , HENRY
fils , ſes ſoeurs JULIE & LUCILE.
SCENE 1.
LE PERE , LE FILS & LES DEUX FILLES.
HENRY pere.
EXPLIQUE XPLIQUE MOI ceci? Est-ce un rendezvous
, ou le hafard qui nous raſſemble ?
JULIE. Je ſuis invitée par ma soeur.
HENRY fils. Et moi auſſi .
HENRY pere. Comment ? Mais .... à
quel ſujet ? .. Tu m'inquiettes ! Ma fille ,
te ſeroit- il arrivé ?.. dis-mois ... En vérité,
ton filence m'afflige.
LUCILE. Raſſurez - vous , mon pere :
foyez tranquille ; je n'ai besoin que de
conſeils : ils me font plus néceſſaires que
jamais
NOVEMBRE . 1774. 33
:
jamais pour régler ma conduite , dans une
circonſtance auſſi délicate qu'intéreſſante.
Sitôt que ma mere fera defcendue , je
vous expoſerai le fait. Ah! la voici.
SCENE II.
Mde HENRY , les Acteurs précédens.
Mde HENRY. Eh bien , tout le monde
eſt il arrivé ? Aſſéyons - nous ; voyons ,
de quoi s'agit - il ?
LUCILE Vous connoiſſez tous M. Baillier
, & les ſoins qu'il a pris pour me perfectionner
dans la muſique ; mais vous ignorez
ſon amour & mes projets : c'eſt
de quoi je vais vous entretenir.
HENRY fils. Je me rappelle toujours
avec plaifir les obligations que je lui ai.
LUCILE. Une autrefois , mon frere ,
vous nous parlerez de votre reconnoisfance.
JULIE. A la bonne heure: mais point
de bruſquerie ; de la douceur , ma foeur ,
de la douceur.
HENRY pere. Allons ! paix ! filence ;
écoutons.
LUCILE. Un acte de générosité fut l'o-
-rigine de notre connoiffance. On parloit
devant lui , chez cette vieille Mar
quiſe, du goût que j'ai pour lamuſique ,
C
34 MERCURE DE FRANCE.
&de la difficulté d'avoir une orgue pour
perfectionner mes diſpoſitions. Il parut
ne faire aucune attention à ce diſcours.
Huit jours après , la Marquiſe m'en envoya
une , en me faiſant dire de la garder
auſſi long - temps que je le jugerois à propos
, la propriétaire venant de partir depuis
peu pour l'Amérique.
J'ai fu , par l'indiſcrétion du Facteur ,
que c'étoit M. Baillier qui l'avoit achetée
3000 1. Ce bienfait , le zêle , & l'intérêt
qu'il prit au ſuccès de mes études , la fatisfaction
que mes progrès lui faisoient
éprouver , fon air tendre &animé , lorsque
le hafard me faiſoit trouver ſeule avec
lui ; tout fe réunit pour me faire naître
l'idée de l'établiſſement le plus avantageux
; mais avant de me livrer à cet espoir,
il falloit m'affurer de l'état de fon
coeur ; comment le faire expliquer ? Pour
y parvenir , je feignis de la triſteſſe ; je
fis couler quelques larmes , que je femblois
vouloir cacher.
JULIE. Quelle innocente ? Ma foi , fi
les hommes la trompent , ils feront bien
fins. Je n'aurois jamais conçu ni exécuté
un pareil deſſein. V
HENRYfils. L'honnêteté de ſon but
fait son excuſe , &....
NOVEMBRE. 1774 35
HENRY pere. Mes enfans , écoutons:
Pourſuis , ma fille.
ود
ود
LUCILE. Un jour qu'il me follicitoit
plus vivement qu'à l'ordinaire , de lui dés
couvrir la cauſe de mes larmes : ,, j'y
confens , lui dis - je en affectant de la
confufion.... Vous méritez ma confian-
, ce.... Vous allez peut- être me méſeſti-
3, mer.... C'eſt à vos vertus que je fais
,; cet aveu: mais promettez moi.. : jurez-
,, moi que jamais vous n'abuſerez du ſe-
., cret de mon coeur ; c'eſt un dépôt que
je vous confie" . Il me le jura avec cet
air de candeur , ce ton de franchiſe que
vous lui connoiſſez ; je parus me rendre
à ſes inſtances , & ſemblai me laiſſer perfuader
par ſes ſermens. J'aime , lui disje;
& l'objet de mon amour ignore mes
ſentimens pour lui.... Sans doute il ne
le partage pas.
JULIE. Oh la dangereuſe créature ! que
de combinaiſons !
Mde HENRY. Taiſez- vous , Julie ;
laiſſez parler votre ſoeur.
LUCILE . Vous , s'écria-t- il en s'efforçant
de cacher ſon trouble! aimer ſans
être adorée ; ah ! ne le croyez pas. S'il
vous a vue , s'il vous connoît , s'il ſavoit..
vos ſentimens.... il ſe croiroit trop heureux
de mettre à vos pieds ſon coeur , fa
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
me
T
fortune ; de vous facrifier tout autre fen.
timent ; de vous offrir ſa foi... Mais , ditil
en pouſſant un profond foupir ,
tairez vous le nom de cet homme for
tuné ? Puis-je ſavoir.... le connoiſſois je ?
Alors , pour donner plus de vraiſemblance
à ce que je lui avois dit , je lui nommai
M. Duvaux , qu'il a vu pluſieurs
fois ici. Après un moment de filence : je
veux vous fervir , me dit il en me ferrant
la main. Voici mon projet. Je connois
un Eccléſiaſtique qui fera expliquer
M. Duvaux fans vous compromettre. En
effet il employa avec fuccès fon miniſtere;
il fut trouver M. Duvaux , il lui dita
qu'un parti très-avantageux ſe préſentoit
pour moi ; que la fréquence de ſes viſites
pouvoit faire foupçonner qu'il avoit a
quelques prétentions , & qu'il le prioit de
lui dire ce qu'il en devoit penfer .
HENRY fils. C'eſt aſſez bien imaginer ;
M. Baillier a de l'eſprit comme un démon:
il faut...
Mde HENRY. Il faut vous taire , s'il
vous plaît , & l'écouter.
LUCILE. Quelques jours après , il me
rapporta la réponſe de M. Duvaux ; la
voici : Qu'il me trouvoit très aimable ; que
le plaisir de la ſociété étoit cependant le feul
コ
NOVEMBRE. 1774 37
motif de ses liaiſons ; & qu'il avoit conçu
pour moi toute l'estime & le reſpect que je
méritois , fans avoir jamais pensé au mariage.
Je verſai beaucoup de larmes ; il
partagea ma douleur , & en répandit lui-
- même ; cet inſtant me parut favorable
pour lire dans ſon ame. Que vous êtes
heureux , lui dis-je ! L'indifférence eſt le
premier de tous les biens. Vous pleurez
: mais les pleurs que l'amitié fait
couler , n'ont pas l'amertume de celles
d'un amour mépriſé.
Ah! dit - il en ſoupirant , mon deſtin
eſt mille fois plus affreux ; un nouvel attachement
vous fera oublier M. Duvaux;
mais moi.... Quoi ! vous aimeriez , lui
dis-je ?-Non. J'adore un objet qui réunit
aux charmes de la figure les qualités les
plus précieuſes : mais , prévenu en faveur
d'un autre.... A ces mots , il me fixa ſi
tendrement , que moi-même , je penſai en
être émye. Il étoit aſſis à mes côtés ;
fa main cherchoit & oſoit à peine effleurer
la mienne : nous gardions tous deux
le filence.
JULIE. On peut dire que vous jouiffiez
d'un beau fang- froid ; vous ne perdez ja-
- mais la tête.
HENRY fils. Vous lui faites - là , ma
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
foeur , un reproche aſſez mal fondé , quand
elle mérite des éloges.
JULIE. Je n'en dirai pas davantage ,
puiſque vous prenez mal mon compli
ment.
HENRY pere. Tu interromps à tout
moment: cela fatigue.
JULIE. Au contraire , je lui donne le
temps de prendre haleine. Chut !
LUCILE. J'ai des devoirs ſacrés , mais
cruels , à remplir , dit-il ; j'ai juré à une
mere reſpectable de prendre pour ſes enfans
les ſentimens de la paternité , en gardant
le célibat. Si je manque à ma promeſſe
, je lui donne la mort: je ſuis donc
un être iſolé auquel perſonne ne peut s'attacher;
il faut cacher mon amour & mon
déſeſpoir.
"
Je n'approuve point , lui dis-je , votre
réſignation ; que ne parlez- vous ? Suivez
le conſeil que vous m'avez donné. En
perdant tout eſpoir , mon amour s'eſt éteint;
fi au contraire le vôtre eſt favorablement
reçu , pourquoi ne trouveriezvous
pas dans l'objet de votre attachement
affez de délicateſſe & de perſévérance
, pour ſe faire un mérite de ſa confiance.
Ah ! dit- il, à mon âge inſpirer
de l'amour eſt un miracle , perfuader d'attendre
en eſt un plus grand.
دشرم
NOVEMBRE. 1774. 39
La converſation s'anima , & je la dirigeai
de maniere à lui arracher unedéclaration
poſitive. Il avoua que mon premier
aſpect l'avoit ſubjugué , mais qu'il auroit
gardé un éternel filence , ſans les marques
de confiance que je lui avois données.
Il me jura qu'il avoit même fait
des voeux pour M. Duvaux , le croyant
néceſſaire à mon bonheur.
Mde HENRY. De pareils ſentimens
font rares. Continuez.
LUCILE. Alors je lui laiſſai entrevoir
que ſi je pouvois compter ſur ſa conſtance&
la pureté de ſes ſentimens , je ne ferois
pas inſenſible à ſon amour , & que
la reconnoiſſance dont j'étois pénétrée
pour ſes ſoins , me follicitoit déjà vivement
en ſa faveur.
J'eus beaucoup de peine à le raſſurer
fur la diſproportion de nos âges: enfin ,
à force de lui répéter que je ne connoisfois
perſonne qui eût plus d'expreffion ,
plus de nobleſſe que lui dans la phyſionomie
, je parvins à lui perfuader que la
tendreſſe d'un homme célebre flattoit
beaucoup moins ma vanité que mon coeur.
Je ne ménageai point ſa modeſtie. Mes
éloges ont eu tant de ſuccès , & je l'ai fi
bien convaincu de m'avoir inſpiré la pas-
C 4
40. MERCURE DE FRANCE .
ſion la plus violente , que notre rupture
même ne peut encore lui prouver le
contraire.
Mde HENRY. Voilà donc l'explication
de ſon abfence ! Mais à quoi bon cette
rupture ? Aviez - vous à vous plaindre
de fa conduite ?
LUCILE . Non , ma mere: je voulois
ſavoir ſi l'empire que j'avois ſur lui étoit
à toute épreuve , & me réſerver
enſuite le droit de choiſir entre l'amour
& la fortune.
JULIE. Il eſt quelquefois dangereux
de faire des expériences , ma ſoeur.
LUCILE . Je lui fis des tracaſſeries .
Je ſuppoſai que ma famille voyoit avec
chagrin ſes affiduités. Je feignis de croire
qu'il m'avoit trompée , puiſqu'il me facrifioit
à une promeſſe indiſcrette. Enfin ,
pour eſſayer ce que la jalouſie produiroit
fur fon ame , je profitai de l'amour de M.
Cambre , & le lui nommai comme un
rival qui m'étoit préſenté par ma famille
pour époux. Il ſe déſola , fut trouver mon
Directeur , & lui jura qu'il avoit plus
d'impatience que moi de ſanctifier notre
union. Je me laiſſai fléchir , & promis
de dire à M. Cambre que , n'étant plus
maſureſſe de diſpoſer dn mon coeur , je le
croyois, trop galant homme pour penſer
:
)
NOVEMBRE. 1774. 41
qu'il voulût employer la contrainte. Cette
promeſſe le raſſura au point , quil vit les
affiduités de M. Cambre ſans émotion-
Cependant il ne manque à fon rival que
de la fortune. Sa figure , ſon âge , ſes talens
, ſon eſprit , tout devoit le lui rendre
redoutable , & lui faire craindre une comparaiſon
déſavantageuſe pour lui. Je ne
fais à quoi atribuer cette tranquillité.
Mde HENRY. A la confiance qu'il a
priſe en vous ; à l'eſtime que vous lui
avez inſpirée. La jalouſie déchire le coeur
qui la reçoit. On diroit qu'elle ſe charge
⚫de venger celle qui en eſt l'objet. Elle fait
plus la fatire de celui qui la conçoit que
de celle qui l'inſpire.
LUCILE. Je ne dois rien vous cacher :
je veux vous faire lire dans mon coeur ,
&, par un aveu fincere , mériter votre
indulgence & vos conſeils. En écoutant
M. Cambre , pour inquiéter M. Baillier ,
j'ai pris , fans m'en appercevoir , les
ſentimens que je feignois pour M. Baillier.
HENYR pere. L'amour , j'en conviens ,
eſt involontaire ; il ne dépend pas de
nous de le faire naître ou de l'éteindre ;
cependant je n'approuve ni la rupture ,
ni votre choix. Mais ſachons comment
vous avez rompu avec lui.
८
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
JULIE. Et comment M. Baillier a pris
la choſe.
Mde HENRY. Et depuis quand.
LUCILE. Je répondrai , ſi vous le permettez
, ſuivant l'ordre de vos queſtions.
Le prétexte le plus frivole la fit naître. Je
fus invitée chez ſa mere ; un des convives
me déplut ; je pris de l'humeur ; il me
fit des répréſentations : j'y répondis avec
aigreur ; je lui écrivis des choſes dures :
il eſſaya de me ramener par la douceur ;
je lui répliquai avec plus d'amertume
encore , proteſtant que je rougiſſois de
m'être abaiſſée juſqu'à lui ; qu'enfin un tel
choix étoit indigne de moi , & que je
rompois avec lui pour jamais.
JULIE. En vérité , ma ſoeur , voilà de
l'orgueil bien mal adroitement placé.
Mde HENRY. Il ne s'agit pas ici de
blâmer ni de louer ſa conduite : mais
d'examiner le parti qu'on en peut tirer.
JULIE. Vous avez raiſon ; poursuivez ,
ma foeur.
LUCILE. Enfin je lui renvoyai toutes
fes lettres & ſon portrait , ainſi que
pluſieurs autres bagatelles : tout lui fut
rendu.
JULIE. Excepté l'orgue
LUCILE. J'ai vu le déſeſpoir ſe peindre
fur fon front. Vingt fois il s'eſt jeté à
NOVEMBRE. 1774. 43
mes genoux pour me demander grace ,
le viſage couvert de larmes , avec l'expreſſion
de la douleur la plus amere ; j'ai
rebuté les marques de ſa ſoumiſſion : j'ai
ris de ſon déſeſpoir : je l'ai vu à la fois
humilié , menaçant , furieux , tendre ,
paſſionné , ſans m'émouvoir. J'ai refuſé
ſes billets ainſi que deux déclarations
qu'il avoit remiſes à M. Monot , pour
me faire figner celle qui rempliroit le
mieux mes intentions. Il étoit dit dans
la premiere ,, que je n'avois pour ſa per-
,” ſonne que haine & mépris , & que tou-
ود
ود
te idée d'union avec lui me faiſoit hor-
,, reur ; & dans la ſeconde , que les démarches
qu'il feroit pour m'obtenir , ſeroient
la preuve de mes torts , & qu'a-
,,lors je mettrois mon bonheur à les ré-
," parer. J'ai refuſé de ſigner l'une &
l'autre.
"
HENRY fils. Que riſquiez- vous de ſigner
la derniere ? En vérité , je ne conçois
rien... Vous avez le coeur bien dur !
JULIE. Non , non : demandez à M.
Cambre...
LUCILE. Ma foeur , vous abuſez de ma
confiance , & je me repens....
JULIE. Arrêtez ; vous ne m'avez rien
confié: je voudrois , ma soeur , ne l'avoir
appris que de vous. La maniere familiere
44
MERCURE DE FRANCE .
avec laquelle il vous conduit , un bras
paſſé autour du corps dans une promenade
publique ; je demande ce que cela fignifie
, ou du moins ce que cela peut faire
foupçonner. Briſons là ; mais peut- être
ma foeur nous cache-t- elle les raiſons ſecrettes
qui l'ont déterminée à rompre
avec M. Baillier; peut- être ſon peu de
reſpect a - t - il mérité....
LUCILE. Non , ma ſoeur , je vous jure ;
je n'ai aucun reproche à lui faire: on ne
manque de reſpect qu'à celles qui y donnent
lieu.
JULIE. M. Baillier pourroit avoir des
torts fans vous les faire partager. Je ne
prétends point vous comparer à Mile
Dumont , qui a voulu ſavoir ſi l'amour
de ſon amant étoit à l'épreuve des faveurs
; on dit que c'eſt l'effet des grandes
pallions.
Mde HENRY. Elle a été plus heureuſe
que ſage dans cette fatale expérience.
Mais , fans ſa mere , c'étoit une affaire
manquée ; elle la força de prendre un
parti : fléchiſſez , lui dit-elle , fille infortunée
, votre vainqueur : & ne vous rebutez
pas de ſes mépris ; votre orgueil feroit
une baſſeſſe ; méritez , par vos foumisſions
, la réparation de vos torts. Votre
honneur vous doit être plus cher que la
NOVEMBRE. 1774 . 45
vie. Il vous faut aller à l'autel , ou prononcer
des voeux , en qualité d'épouſe ,
ou comme pénitente , pour expier dans
un cloître votre foibleſſe .
HENRY pere. Comme un ange; en vérité
, ma femme , tu devrais écrire cela...
Depuis quand , ma fille , êtes - vous
brouillés?
LUCILE. Il y a environ quatre mois.
Mde HENRY. Oui... il y a bien à peu
près ce temps-là qu'il ne vient plus ici...
Et vous n'en avez pas entendu parler depuis?
LUCILE. Il n'y a pas de jour que je ne
le'voie ; c'eſt un Prothée ; il change de
forme à tout moment : c'eſt une ombre
qui me fuit. Tantôt , enfermé dans une
voiture , il y paſſe des jours entiers pour
me voir un inſtant à ma fenêtre. Si je
fors , il eſt ſur mes pas en femme , en
moine , en pauvre. Un foir , il étoit en
afficheur , monté ſur ſon échelle , qui
nous regardoit ſouper.
HENRY pere. Toutes ces folles démar .
ches prouvent qu'il penſe encore à elle.
Mde HENRY. D'accord ; mais que ne
demande-t-il Lucile ? Craint- il un refus ?
Veut - il un mariage ſecret ? J'y confens
de toutes les manieres; je le préférerois à
-
46 MERCURE DE FRANCE.
M. Cambre: mais fi Lucile penſe diffé
remment , c'eſt à elle à prononcer...
HENRY fils. Si ma foeur vouloit parler
, vous feriez moins étonné de la réſerve
de M. Baillier.)
LUCILE . Que voulez - vous dire , mon
frere ? Expliquez - vous .
HENRY fils. Volontiers : mais vous
he vous fâcherez pas.
LUCILE. Non , je vous jure.
HENRY fils. A la bonne heure ; voyons.
Vous ſaurez donc que parmi les
papiers de ma ſoeur j'ai trouvé une lettre
de M. Baillier , qui la prioit d'apprendre
par coeur le rôle qu'elle devoit jouer dans
une petite piece de ſa compoſition , qu'il
lui envoyoit. Je l'ai chez moi, je vous
la ferai voir , & vous conviendrez que ſi
M. Baillier n'a pas épouſé ma ſoeur , c'eſt
qu'elle n'a pas adopté le plan qui lui convenoit.
20
HENRY pere. Eh ! que ne vas - tu la
chercher ? Nous en jugerons.
HENRYfils. Je n'ai pas ma clef: mais
fans me rappeller précisément les phraſes
de ce Drame , je vous en dirai le ſens.
C'eſt une converſation entre mon pere ,
ma mere , ma ſoeur & M. Baillier , fur le
mariage de mes foeurs , le bonheur dont
L
NOVEMBRE. 17748 47
elles jouiſſent. M. Baillier fait de l'union
conjugale l'éloge le plus féduiſant. Ma
foeur répond que s'il étoit pénétré de ce
qu'il dit , il ſe marieroit. M.Baillier s'excuſe
ſur ſon âge , qui l'approche des infirmités
; enfinqu'un pareil partin'eſt pas propofable.
Ma foeur prétend qu'il y a des
femmes à ſentimens qui pourroient le
- préférer. Après beaucoup de diſcours , ma
foeur avoue qu'elle feroit de ces femmes-la .
M. Baillier doute de ſa ſincérité ,& la menace
de lui préſenter un époux de fon âge.
Lucile l'accepte , & le défie de la trouver
en oppoſition avec elle-même. Après
un inſtant de réflexion , elle lui dit : faites
votre expérience vous - même , épouſezmoi.
M. Baillier & ma mere prennent ce
propos comme une plaifanterie. Ma
ſoeur leur affirme qu'elle n'a dit que ce
qu'elle penſoit. Mon pere lui reproche
l'indifcrétion de s'expoſer à un refus. M.
Baillier dit : non Monfieur ; elle ne l'éprouvera
pas : je ſuis trop flatté de fa
franchiſe , & le ſentiment qu'elle me faic
éprouver m'eſt trop cher pour l'étouffer.
Je n'y mets qu'une condition : c'eſt le fecret.
Des obſtacles invincibles s'oppofent
à la publicité. Nous paſſerons le contrat
quand vous voudrez. Je me charge
48 MERCURE DE FRANCE,
de la dot de votre fille ; elle vous prie
par ma bouche d'accepter 600 liv. de
rente ſut vos deux têtes .
Que répondez - vous ma ſoeur? Cela
eſtil vrai ?
LUCILE. Je conviens de la vérité du
fait: c'eſt un tort que vous avez raiſon
de me reprocher dans votre ſyſtême ,
mais il faut ſe mettre à ma place avec des
vues ſur M. Cambre.
JULIE. Vous lui avez tout facrifié ,
même l'avantage de vos parens .
HENRY pere. Laiſſons cela. Quels
ſont vos derniers ſentimens ? Sur quoi
pouvons - nous compter définitivement ?
LUCILE. Sur ma foumiſſion , en préférant
le choix que vous aurez approuvé.
J'eſpere que les bons procédés de M.
Baillier effaceront le ſouvenir d'un homme
qui m'auroit été plus agréable.
f
?
C
Π
HENRY pere. A merveille. J'aime
qu'on foit fincere ; c'eſt la ſeule vertu qui
répare ou fait pardonner les torts & les
erreurs. Embraſſe moi , ma fille. Je ſens
tout le mérite que tu as de réſiſter & de
vaincre ton penchant.
1
Mde HENRY. Seriez-vous d'avis que
j'aille voir M. Baillier. Je ſuis cenſée tout
ignorer. Je paroîtrai inquiette de ſa ſanté.
J'amenerai
NOVEMBRE. 1774. 49
:
Je ferai venir la converſation fur ma
fille. Je peindrai mes inquiétudes ſur ſa
triſteſſe dont je ne puis pénétrer la cauſe,
& peut-être n'aurai-je pas de peine à le
ramener , ſi l'amour lui parle encore.
LUCILE. Un mot , s'il vous plaît. J'oubliois
de vous dire que depuis huitjours
je ne l'ai pas apperçu.
HENRY fils . Oh! J'en fais la raiſon.
• Sa mere étoit fort mal; il y a apparence
qu'il ne l'a pas quittée: mais une choſe
m'inquiette , ſi elle est vraie ; tous vos
projets font renverſés .
1
HENRYpere. Comment ! Qu'eſt ce que
c'eſt ? Vous favez , mon fils une choſe qui
-nous intéreſſe, & je l'ignore.
• HENRY fils. Je l'ai appriſe ce matin:
je ne ſais ſi je dois...
JULIE. Mon Dieu! Que vous m'impatientez
, mon frere , avec votre difcrétion!
Ne vaut-il pas mieux ſavoir tout de ſuite
ce qu'on a à craindre , que de l'apprendre
ſucceſſivement ?
HENRY fils. J'étois dans une maiſon :
on y liſoit une lettre inférée dans le ſecond
Mercure d'Octobre. Je ne m'en
rappelle pas exactement le contenu : mais
je me souviens qu'elle eſt terminée par
✓une propoſition que fait un Amateurdes
D
50 MERCURE DE FRANCE .
arts , d'épouſer une Demoiselle , qui ,
pour tout bien , aura de la vertu , des talens
& de la figure..
JULIE. Eh bien ! Quel rapport y a-t-il ,
je vous prie , entre ma ſoeur & les Arts ,
les Amateurs , les Talens & le Mercure
d'Octobre ? Ma foi , mon frere , je crois
que vous déraiſonnez.
HENRY pere. Comment ! mais je me
rappelle en effet ... J'ai lu cette lettre..
Il ſe pourroit....
Mde HENRY. Expliquez - vous donc :
je ne conçois pas....
HENRY pere. Quoi , ma femme! tu ne
te doutes pas de l'intérêt que ta fille peut
y prendre?
Mde HENRY. Ah , mon Dieu ! Seroitelle
de M. Baillier ?
HENRY fils. Je ne vous l'aſſure pas ,
mais on me l'a dit.
LUCILE. O Ciel! Eſtil poſſible !
Mde HENKY. Chut ! On frappe
Qu'est - ce ! Ouvrez ! ... Entrez !
SCENE III & derniere.
T
Les Acteurs précédens ; UN COMMIS- COLL
SIONNAIRE .
PALE COMMISSIONNAIRE. Un billet
NOVEMBRE. 1774. 5
d'enterrement. [Il s'en va , le frere prend
Le billeted L
LUCILE. Voyons donc de qui..
HENRY fils. (D'un air embarraffé après
avoir lu. ) Vous ne connoiſſez pas la
perſonne... C'eft ... C'eſt bọn à déchirer.
- Ces papiers portent toujours malheur .
LUCILE. Eh ! bien ! vous le déchirez...
Je veux le voir
T
HENRYfils. Vous êtes trop curieuſe...
Cette leçon vous corrigera.
LUCILE. Ah , ma mere ! ce myſtere
m'annonce la mort de Mde Baillier.
Tout eft perdu. Je n'ai plus d'eſpoir.
HENRY fils. En effet , cette mort levoit
tous les obſtacles , & votre indéciſion ma
foeur , .. mais , mon pere , elle s'évanouit,
foutenez - la.
Mde HENRY. Ah, ma fille!
JULIE. Sa conduite eſt bien imprudente:
elle eft , en vérité, d'unehauteur,
d'une méfiance , d'une inconféquence ,
d'une impatience ! Elle veut toujours dominer
, & que tout... 1
Mde HENRY. Ménagez votre foeur :
n'eſt - elle pas affez punie ? Plaignez - la
plutôt que de la blamer no
JULIE Maisdevoit-elle... d'elle-même..
fans confultero
HENRY fils. Vous choififiez bien le
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
moment de faire des leçons , quand ellea
perdu connoiſſance ! Donnez- moi votre
lacon.
JULIE (cherchant dans sa poche) tenez ,
le voilà. ;
HENRYfils. Quoi ! C'eſt de l'eau de
bouquet.
Mde HENRY.
ز
prenez du vinaigre....
Délaſſez - la.... Ouvrez donc la fenêtre,
mon mari.
LUCILE Ah ! ... Ah! Ah! ...
Mde HENRY. Allons , courage : la voilà
qui revient à elle.
LUCILE. Mamere , pardonnez. Ah ! mon
pere , ne m'accablezpas de vos reproches.
Dieux ! que je me fuis cruellement trompée!
Je n'ai point d'excuſe. Gardez moi le
ſecret : fi l'on ſavoit mon avanture , on
diroit avec raiſon , qui refuse muse.
AMademoiselle de B*** , fursa réputation
littéraire .
VO OTRE plume peut tout; ma défaite en fait foi
On eſt bientôt forcé de lui rendre les armes ,
Chacun en dit merveille ; eh ! qui fait mieux que moi
Combien elle ajoute à vos charmes ?
La plume de la Suze a moins de volupté :
NOVEMBRE. 1774. 53
Habile à polir un ouvrage ,
Elle embelliſſoit le langage ;
La vôtre embellit la beauté..
Son triomphe la rend ſi vaine ,
Qu'elle en veut aux Docteurs des quatre Facultés
Comme une plume ultramontaine ,
Elle attaque nos libertés.
Sa candeur eſt ſure de plaire.
Ce n'eſt pas aſſez la louer :
Qui la connoît doit avouer
Qu'il n'en eſt pas de plus légere.
A l'Ecoliere d'Abélard
Elle eût enlevé ſa conquête :
Jadmire avec quel goût , quelle grace , quel art ,
Elle flotte fur votre tête.
!
Par M. de la Louptiere.
A Mademoiselle *** qui étoit attaquée du
ver folitaire.
LE plus beau fruit voit chaque année
Plus d'un ver l'attaquer juſques dans ſon pepin ;
Ne ſoyez donc pas étonnée
Si le ver ſolitaire est né dans votre ſein.
Trop de goût pour la ſolitude
Peut engendrer ce ver , funeſte à vos attraits ;
De tous les maux l'ennui fut toujours le plus rudes
U eſt bon d'être deux pour repouſſer ſes traits.
1
Par le même.
D3
St MERCURE DE FRANCE.
1
Tor
A. M. DE LA HARPE.
of qui , dans tes eſſais , déployant ton génie ,
Des lauriers de l'Académie
As vu ton jeune front couronné tant de fois !
O chantre de Warvick ! laiſſe la calomnie
Elever ſa coupable voix.
De tes vils ennemis qu'importe la colere ?
Melpomene t'appelle à des ſuccès nouveaux.
Cenfuré par Fréron , applaudi par Voltaire ,
Pourfuis ta brillante carriere ,
Et du poids de ta gloire accable tes rivaux.
Tout doit contre l'envie animer ton courage :
Eh ! quel favorable préſage ,
Quel augure flatteur pour tes nobles travaux !
Du Sophocle Français captivant le fuffrage ,
Tu réunis dans ton jeune Age
L'amitié d'un grand homme & la haine des ſots.
i
ز
Par M. François de Neufchâteau , de
pluſieurs Académies.
L'EXPLICATION EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du ſecond volume .
du mois d'Octobre 1774 , eſt le fecret :
t
NOVEMBRE. 1774. 55
a
celui de la ſeconde eſt la parure ; celui
de la troiſieme eſt la frivolité ; celui
de la quatrieme eſt la faulx . Le mot
du premier logogryphe eſt negre , où ſe
trouvent re, erne , ré , ger , ere , ne&gêner ;
celui du ſecond eſt marbre , où l'on trouve
arbre ; celui du troiſieme eſt livre , où ſe
trouve ivre.
N. B. Dans le second Mercure d'Octobre , p. 64 ;
LISEZ le mot de la troiſieme énigme eft EPITAPHE ,
celui de la quatrieme est le CUREDENT.
A
ÉNIGME.
u fiecle d'or ,, temps ſans éclat,
Une trompette eft mon bagage :
Les deux ſuivans doublent mon équipage;
Le dernier me remet en mon premier état.
Par M. ***.
Je
AUTRE.
E fuis fait pour une femelle ,
Toujours mere de cinq enfans ,
D 4
56. MERCURE DE FRANCE .
1
• De même âge & fi dépendans
Qu'on les feroit périr en les ſéparant d'elle.
Je ſers également dans toutes les ſaiſons :
Mais ſouvent on m'oppoſe à deux effets contraires ;
La Coquette me porte aux jours caniculaires ,
Et la fimple Bergere aux temps des aquilons .
Souple de ma nature ; au rapport de l'hiſtoire
Je fus cauſe , est-il dit , qu'on fit la paix d'Utrecht ;
Chez nos preux Chevaliers j'ai ſouvent eu la gloire
D'engager le combat pour maint & maint objet.
Par M. Hubert .
J
AUTRE.
E fuis né remuant , aimant la liberté ,
Et m'occupant du ſoin de rendre la ſanté,
Pour un tel bien , ſachez que le plus fage ,
Quand il me voit , ſe tourne , & change de viſage ; :
A peine ſuis -je entré qu'il me pouffe dehors ,
Et , s'il a de l'humeur , Dicu fait comme je fors .
)
:
LOGOGRYPHE.
N'ATTENDEZ 'ATTENDEZ pas , Lecteurs , pour ſavoir qui je ſuis ,
Que je vous faſſe au long le portrait de mon être
:
NOVEMBRE. 1774. 57
On me fait de coco , de cryſtal ou de buis :
Mon uſage & cela va me faire connoître.
Symbole révéré , j'accompagne en tous lieux
Le Capucin , l'Hermite & la Religieuſe.
La Dévote ignorante, en poſture pieuſe ,
Me ſerrant dans ſes maius , converſe avec les cieux.
D'abord j'offre à celui qui mon tout décompoſe
Un vent qui le fait rire & ne ſent pas la roſe ,
A table , un uftencile , un autre pour le feu ,
Celui que vers le but on jette à certain jeu ,
Un fruit délicieux , un ornement d'Eglife ,
Ce que laiſſe un enfant au bas de ſa chemiſe ,
L'animal ennemi d'un animal rongeur ,
-Ce que prend & que laiſſe au coche un voyageur ,
Le pain qui n'eſt pas cuit , vous trouverez encore
L'une des qualités du pere de PAurore ,
Certain cordon voiſin de deux voiſins charmans :
Je m'explique, charmans quand ils n'ont pas vingt ans ,
Mal qui dnrcit ſouvent une main ouvriere ,
Le lieu gras où le boeuf attend la Cuiſintere ,
Un muet interprete auprès des Souverains ,
La couleur de celui qui quitte les humains ,
Moitié d'une capotte , un terme militaire.
Encore un mot , Lecteurs ; ce que fait un Notaire ,
Quand deux futurs époux , aſſurés de leur foi ,
Demandent , pour leurs biens , les ſecours de la loi.
f
DS
58 MERCURE DE FRANCE.
SANS
AUTRE.
ANS changer les fix pieds qui forment ma ſtructure ,
Je préſente , Lecteur , deux objets différens :
Dans l'un , je ſuis une antique parure ,
Et dans l'autre , née au printemps ,
Mon féjour fut au bois fixé par la Nature :
Mais rencontrant en moi le plaiſir de deux ſens ,
L'induſtrieuſe agriculture
Me tranſporta dans tes jardins rians ,
Et fut , en leur prétant de nouveaux ornemens ,
T'offrir une agréable & faine nourriture.
Mais laiſſons là mes divers agrémens ;
Paſſons à mes métamorphofes :
Eh bien ! ſi tu me décompoſes ,
Tu trouveras , ſans faire grand effort ,
Du plaideur malheureux qui demande juſtice ,
Ce qui ſouvent vuide le coffre fort :
Pourſuis , & tu verras au haut d'un édifice
Un morceau de ſculpture en ornement placé.
De la Déeſſe de Cythere
Je t'offre encore une eſcorte ordinaire;
Un cri par la ſurpriſe ou la douleur pouffé ;
Un titre qu'on n'acquiert qu'en ceignant la couronne
Aux feuls amans de la fiere Bellone;
1.
NOVEMBRE. 1774. 59
Un habit autrefois parmi nous conſacre;
: :
Ce qu'on eſt ſouvent moins qu'on ne veut le paroître;
Un poiffon plat & que la mer voit naſtre ;
Pour la charpente un bois tout préparé ;
Un fluide élément , auteur de notre terre;
Le lieu dans lequel l'aigle éleve ſes petits ;
Un vin dont la liqueur pétille au bord du verre ;
Une carte , un métal employé dans la guerre ,
Trois notes de musique , une plante étrangere ,
Chez les Orientaux aliment néceſſaire ;
Ce qu'eſt le port , le ton des nouveaux parvenus ,
Les ſoutiens d'une roue , une étoffe de laine .
Mais tu me tiens , Lecteur ; je ne dis rien de plus :
Il eſt bien temps de prendre haleine.
:
Par M. F. P. F. de Nifmes.
H
AUTRE.
ONNEUR à la cuiſine & gloire au cuiſinier !
Je t'offre , ami Lecteur , un plat de mon métier ,
Que l'on peut , fans pécher , fêter en abſtinence.
Grand bien te faſſe ... Allons ; pour le deffert
Débrouille , en calculant , de mon difcours difcret
Les ſinuoſités . Ah ! vive la ſcience !
En dépit de J... J... & de ce qu'il en penſe.
Co MERCURE DE FRANCE.
Sans changer ſes cinq pieds tu trouveras d'abord :
Le bout du bras d'un homme , à préſent changeons l'ordre,
Car du trouble ſouvent on voit naître l'accord.
J'apperçois une note , un animal qui mord ,
Qui du moins quelquefois fait ſon ſalut de mordre ,
Il eſt vrai que ſon nom n'eſt ici qu'en latin ,
Mais qu'iniporte ? Après lui vient un onguent benin ;
Eſt-it bon , diras-tu , pour guérir la morſure ;
Ma foi , je n'oferois en garantir la cure :
Un fauxbourg de Byſance , un meuble très-mordant
Et tout criblé de trous qui lui ſervent de dents ;
Un terrein frais & gras , excellent pâturage .
Faut- il , mon cher Lecteur , s'épuiſer davantage ?
Te faire voir encor un roc ſur le rivage ,
Le beaupré d'un navire , un terme de brelan ,
Certain verbe latin qui toujours fignifie
Faites graces , pardonnez-moi ;
Un adverbe ; eſt-ce aſſez ? car ma liſte eſt finie.
Aſſez ou non , Lecteur , arrange tai
Par M. A. Mauger , de Rouen.
Novembre. 1774
61.
LES CAPRICES,Romance deM. de
SaintLambert.
Musique deM.Grétry
Mon destin auprés de Cli
Accompagnement deClavecinoudel'iano forte
meneVari-eàchaque inftant du
jour;Un ca-price inf-pi- reJa
62. MercuredeFrance.
haine,Un autre lui rend
fon a mour
Elle m'a dit: Lindor,je t'aime
L
Ton coeur a mérité ma foi .
Elle m'a dit à l'inftant même
Lindor, je me moquois de toi.
L
Au moment où ſa voix m'appelle,
Climene ſonge à m'éviter :
Je ne vais chercher auprès d'elle
Que le regret de la quitter. :
Elle eſt triſte dans mon abfence,
1
NOVEMBRE. 1774. 63
Et mépriſe alors mes rivaux ;
Elles les loue en ma préſence ,
Et leur parle de mes défauts. 2020 1
Mes tourmens pour elle ont des charmes
Elle cherche à les irriter ;
Et je la vois verſer des larmes
1
Lorſque je viens les lui conter.
:
Je lui portois des fleurs qu'elle aime
Elle les prit avec dédain ,
Elle me donna le ſoir même
La roſe qui paroit ſon ſein.
:
Un jour Climene moins cruelle,
Avoit pris ſoin de me calmer ,
Et je m'enivrois auprès d'elle
700%
Du bonheur de plaire & d'aimer.
い
Dans la plus profonde triſteſſe
Je la vis bientôt ſe plonger
Je l'offenſois par mon ivreſſe ,
Mes plaiſirs ſembloient l'affliger.
T
Elle eſt ſimple , fans artifices ,
Nul amant n'a tenté ſa foi ,
Et fidelle dans ſes caprices ,
210
১
64 MERCURE DE FRANCE.
Elle n'aime & ne hait que moi.
Beauté ſi ſage & fi terrible ,
Souvent aimé , jamais heureux ,
Que tu fois cruelle ou ſenſible ,
Je n'en ſuis pas moins amoureux.
Par tes rigueurs du ton abſerice
Ceſſe de déchirer mon coeur :
Je t'aimerois fans inconſtance ,
Quand tu m'aimerois fans humeur.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Cours complet de Mathématiques Par M.
l'Abbe Sauri, ancien profeſſeur de
philofophie en l'univerſité de Montpellier;
5 vol. in 8°. avec figures. A
Paris , chez Ruault , libraire , 1774 ,
prix rel. 36 liv.
CEE cours eſt plus complet que ceux
qui ont paru juſqu'à preſent. L'arithmétique
, l'algebre , les ſéries , la géométrie,
la théorie des ſinus , la trigonométrie
rectiligne& fphérique ,y font traitées
d'une
NOVEMBRE. 1774. 65
d'une maniere auſſi claire que profonde ;
les ſections coniques y font bien déve-
Joppées; on y trouve tout ce qu'on peut
defirer fur les courbes algébriques , la
conſtruction des problêmes géométriques
, les courbes tranſcendantes & à
double courbure , avec la méthode de
trouver les racines des équations par le
moyen des courbes & du quarré analytique.
La ſeconde partie de ce cours , renfer-
-mée dans les trois derniers volumes , eſt
diviſée en quatre ſections: la premiere
contient les principes généraux du calcul
différentiel , & du calcul intégral ;
les applications du calcul différentiel aux
ſous-tangentes , ſous-normales , tangentes
& normales des courbes , foit algébriques
, ſoit tranſcendantes , & aux
queſtions importantes des maximis &
minimis. L'Auteur examine quelles font
les conditionsque doivent avoir les fonctions
algébriques à tant de variables qu'on
voudra , pour être ſuſceptibles du maximum
ou du minimum. Il traite auſſi des
maximis & minimis de la ſeconde eſpece
, dont il n'a été queſtion dans aucun
ouvrage françois ;les rayons de courbure ,
les points d'inflexion & de rebrouſſement
de toutes les eſpeces , les cauſtiques par
E
66 MERCURE DE FRANCE.
réflexion& par réfraction , & l'uſage du
calcul différentiel dans la recherche des
racines des équations. Les notions qu'il
donne ſur la nature des différentielles ,
font claires& fatisfaiſantes ; il paroît même
démontrer que Newton & Euler ſe
font trompés dans l'idée qu'ils s'en formoient.
Enfin M. Sauri termine cette
ſectionpar lecalcul des différences finies ,
dont il fait voir l'uſage dans la doctrine
des ſéries.
: La ſeconde ſection comprend les applications
du calcul intégral à la géométrie.
On y trouve la méthode de quarrer
&de rectifier les courbes , la maniere de
trouver le centre de gravité des figures
&des folides , la méthode inverſe des
tangentes , & l'application du calcul dif.
férentiel& intégral aux courbes à double
courbure. L'Auteur confirme toujours la
théorie par les exemples , & réſout les
plus beaux problêmes qui ont rapport
aux queſtions qu'il traite.
Dans la troiſieme ſection M. l'Abbé
Sauri donne les méthodes dont on peut
ſe ſervir pour intégrer les formules & les
équations différentielles de tous les or
dres à une & à pluſieurs variables ; on y
apprend à connoître dans quels cas une
différentielle d'un ordre quelconque ,
NOVEMBRE. 1774. 67
ל
1
peut être intégrée un certainnombre de
fois dans l'état où elle eſt. Tout ce qu'on
a trouvé de plus intéreſſant ſur le calcul
intégral , depuis que les plus grands Géometres
s'en font occupés , eft renfermé
dans cette ſection , qui tiendra lieu de
pluſieurs volumes à ceux qui voudront
approfondir cette partie , la plus abſtraite
de la haute géométrie. L'Auteur n'oublie
pas de développer le beau calcul des variations
avec les conféquences qu'on peut
entirer pour la perfection du calcul intégral.
Il fait auſſi l'application du calcul
des variations aux queſtions des maximis
& minimis , que l'on ne peut réfoudre
par le calcul différentiel. Iltraite afſſez au
long le fameux problême des trajectoires
orthogonales & réciproques , & des ufages
du calcul intégral dans la recherche
des courbes , par quelque propriété don.
née.
La quatrieme ſection contient l'applie
cation du calcul fini & du calcul infinitéſimal
, aux plus beaux problêmes de
mécanique , de phyſique , de manoeuvre
des vaiſſeaux &d'hydrodinamique. L'Auteur
apprend à meſurer la hauteur des
lieux par le moyen du barometre; il
parle de la muſique & de l'optique ; il
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
développe la belle théorie des forces
phyſiques , dont a parlé auſſi le ſavant
Boſcovich , dans l'ouvrage qui a pour
titre : Theoria Philofophiæ naturalis , reducta
ad unicam legem virium in natura
exiftentem ; théorie qui n'eſt preſque pas
connue en France. M. l'Abbé Sauri traite
encoredes forces attractives& répulſives ,
qui font mouvoir les corps ; deseffets de
P'attraction , relativement à l'aſcenſion
des liqueurs dans les tubes capillaires , &
aux flux & reflux de la mer ; enfin il fait
l'application de cette belle théorie à la
phyſique.
: Cet expoſé de l'ouvrage de M. l'Abbé
Sauri fait voir qu'il étoit difficile d'y
réunir plus d'avantages . ,, On peut par
,, le moyen de ce livre , dit M. de La-
„lande qui en a été le cenſeur , appro-
,,fondir les mathématiques plus facile-
و د
ment & en moins de temps qu'on
„ne pourroit le faire avec le ſecours dif-
„pendieux d'un grand nombre de livres
,, étrangers &de mémoires de différentes
„Académies , dont on pourra ſe paſſer
و د
au moyen du nouvel ouvrage de M.
,,l'Abbé Sauri " . *
Eloge de Marc- Antoine Muret , Orateur
des Papes & citoyen Romain , pronon
NOVEMBRE. 1774. 60
>
1
১
:
:
cé le 22 Août 1774 , avant la diſtribution
des prix du College Royal
de Limoges ; par M. l'Abbé Vitrac ,
Profeſſeur d'Humanités.
Patridque creatus eâdem.
OvID . Met. 13 .
i
Brochure in - 8° . A Limoges , chez
Martial Barbon , Imprimeur du Roi.
***L'éloge de l'homme de lettres doit
être celui de ſes écrits , parce que fon
hiſtoire doit étre le tableau de ſes con
noiſſances. C'eſt ce tableau que l'Orateur
nous préſente ici. Nous avons de Murer
des Oraiſons , de très - bonnes notes fur
différens Auteurs claſſiques , des leçons
diverſes , des poëſies écrites avec pureté
&avec élégance , mais ſansgénie & fans
chaleur. On y reconnoît plutôt l'huma
niſte que le poëte. Ce n'eſt point-là toutà-
fait l'idée que l'on prendra des poëſies
de Muret en lifant ſon éloge ; mais il
étoit bien permis , fans doute, à l'Orateur
,de faire valoir avec avantage, dans
une chaire du College de la ville de Li-e
moges , les talens d'un homme de lettres.
qui a pris naiſſance en cette ville.
大
MERCURE DE FRANCE.
1
Tous les écrits de Muret font en latin.
CetEcrivain s'étoit acquis de bonneheure
une grande facilité d'expreſſion & un
bon goût de latinité , par la lecture aſſidue
des Auteurs du ſiecle d'Auguſte. Il a
beaucoup contribué , par ſes études , au
progrès des lettres. L'éloge que nous annonçons
étoit donc un tribut dû à ſa mémoire,
M. l'Abbé Vitrac n'a pas omis de
faire mention des Juvenilia & autres
écrits de la jeuneſſe de Muret; mais il
ne les a rappelés que dans la vue d'inſpi-
Ter aux gens de lettres de l'éloignement
pour ces fortes d'ouvrages. „ Ne parlons
,,point ici , dit l'Orateur , des ſatires de
Muret. Il avoitle coeur trop bien fait ,
,, l'ame trop ſenſible , pour multiplier
,des ouvrages qui décelent preſque tous
,jours dans leur Auteur , plus de cette
„malignité ingénieuſe qui déchire les
,,hommes , &de cette miſantrophienoire
, qui les hait , que de ce ſentiment gé-
, néreux qui veut faire aimer la vertu&
rechercher le beau , & de ce zêle
,, eftimablequi veut faire déteſter le vice
,, ou le mauvais goût. Oublions des pro-
„ductions qui , dans la maturité de l'âge ,
,,lui firent verſer des larmes , & regrettons
en général que dans les premiers
fruits de fa verve, il n'ait pas aſſez ref-
1
1
NOVEMBRE. 1774. 78
„ pecté la décence & les moeurs. Dans
,, l'effervescence d'une bouillante jeuneſ
,, ſe , l'on prend ſouvent les ſaillies des
,, paffions pour l'enthouſiaſme du génie ,
,,& l'on ne ſe rappelle point affez que
,, le vrai Poëte doit être chaſte comme
,, les Muſes qui l'inſpirent ",
Muret peut être regardé comme unmodele
pour ceux qui s'occupent à éclaircir
les écrits des Anciens ; &l'ondoit ſavoir
gré à l'Orateur d'avoir pris en mainla
défenſe de ce genre d'érudition ſi utile ,
mais aujourd'hui ſi négligé. ,, Il eſt , dit-
- ,, il , un genrede travaux littéraires , que
,, dédaignent les eſprits ſuperficiels , pour
,,qui ils ſeroient plus néceſſaires , mais
,, que favent eſtimer les vrais ſavans ,
,,pour qui ils ſembleroient moins utiles ;
,,travaux pénibles , qui demandent l'ap
,,plication la plus foutenue;travaux épi-
,, neux , qui exigent les recherches les
,, plus profondes; travauxdégoûtans , qui
,, requierent les diſcuſſions les plus labo-
,, rieuſes. Répandre un jour lumineux fur
2
"des traits obfcurs , rétablir dans leur
,, pureté primitivedes textes mutilés; rap-
„procherdes faits épars ;rechercher l'ori-
„gine d'un uſage antique: tel eſt leur
,, objet. Beaux-arts , hiſtoire , cronolo
E 4
12 MERCURE DE FRANCE.
,, gie , géographie ancienne , mytholo .
„ gie , génie des langues; tout eſt du
, reffort du Commentateur. Goût sûr ,
„ érudition vaſte , tact délicat , ſagacité
,, judicieuſe; tels doivent être ſes talens .
;,Analyſes raiſonnées, critiques motivées,
,, interprétations exactes , éclairciſſemens
و,néceſſaires;tels doivent être les fruits
ودde fes veilles. Un tel Ecrivain peut-il |
,, n'être pas eſtimable , puiſqu'il eſt ſi
,, utile ? Et, par ſes travaux , n'acquiert-
,, il pas des droits légitimes ſur la recon-
,, noiſſance, des gens de lettres ? Or , qui,
,,dans ce genre , ſe diftingua mieux que
„ Muret ? Avec quel foin il bannit de ſes
ووcommentaires ce luxe d'une érudition
,,hériſſée , confuſe , ténébreuſe , qui re-
,,bute ; ce verbiage ſcientifique , obfcur ,
,, énigmatique , qui dégoûte ; ce pédan.
,, tiſme faſtueux , hyperbolique & ridi
„ cule , qui révolte ? Dans ſes obfer-
„vations , on retrouve toujours l'homme
de goût & jamais l'érudit infipide.
,, Muret avoit été admis dans le ſanc-
„tuaire des Muſes ,&le Poëte ſait répan-
„dre des fleurs fur tous les genres delittérature
auxquels il ſe conſacre".
**Cediſcours, purement écrit , & qui n'eſt
pas dépourvu de chaleur & d'intérêt , ne
1
NOVEMBRE 1774. 73
fait pas moins d'honneur à l'Orateur qu'à
Muret même , qui en eſt l'objet. Cet
Ecrivain du ſeizieme ſiecle s'étoit ſi bien
familiariſé avec les écrits des anciens
Auteurs , qu'il pouvoit facilement en imiter
le ſtyle. Il réuſſit même à faire prendre
le change en fait de poëfie au célebre
Scaliger , qui croyoit fon jugement infaillible
en matiere de littérature. Muret
lui montra des vers de ſa façon , comme
étant de Trabéa , ancien Poëte Comique.
Scaliger le crut , flatté de cette découverte
, il les cita comme anciens dans la
premiere édition de fon commentaire ſur
Varron de re rustica. Mais ayant ſu depuis
cette ſupercherie de Muret, il ne
lui pardonna jamais d'avoir été ſa dupe.
Il eut même la cruauté de favorifer par
des épigrammes ſanglantes , les tracafferies
, que les ennemis de Muret ſuſcitoient
à cet homme de lettres , afin de
l'obliger de quitter une chaire qu'il avoit
à Toulouſe. Dans le voyage que fit ce
Profeſſeur pour aller chercher en Italie
le repos& latranquillité qu'on lui refuſoit
en France , il tombadangureuſement malade.
Deux Médecins furent appellés en
conſultation ſur la maladie. Après avoir
long - temps difcouru de choſes & d'au-
১
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
tres en latin , ne croyant pas que le malade
, dont l'extérieur étoit très-négligé
l'entendît , la converſation tomba enfin
fur un nouveau remede dont on n'avoit
point encore fait d'épreuve , & l'un dit
à l'autre : Faciamus experimentum in corpore
vili. Muret, épouvanté du danger
où il étoit, ſe leva du lit auſſi-tôt que
les Médecins furent fortisdeſa chambre;
il continua ſa route , & la crainte du remede
qu'on lui préparoit , fitceque n'auroient
peut-être pas fait tous les ſecours
de la pharmacie; il ſe trouva guéri de
fon mal. Muret , retiré à Rome , s'acquit
l'amitié du Pape Grégoire XIII & des
Cardinaux; il y enſeigna la philofophie
& la théo'ogie. Dix ans avant fa mort ,
qui arriva le 4 Juin 1585 , il fut promu
aux ordres ſacrés , & remplit ce faint
miniſtere avec édification.
Dialogue entre Lulli , Rameau & Orphée ,
dans les champs Eylfées ; par М. М***.
Brochure in -80. A Paris , chez Stoupe,
Imprimeur - Libraire.
ORPHÉE va trouver Lulli & Rameau
dans les champs Elysées ,& leurannonce
!
NOVEMBRE. 1774. 75
} }
>
A
>
la révolution que le cygne dela Germanie
, M. le Chevalier Gluck , va opérer
dans lamuſique françoiſe. Le nom d'Or.
phée qui , ſuivant l'hiſtoire , étoit poëte,
philofophe & muſicien , & poſſédoit à
un degré éminent la plénitude de l'art
puiſqu'il réuniſſoit les talens d'inventer ,
de compofer & d'exécuter , ſemble annoncer
au Lecteur des réflexions lumineuſes
ſur la muſique ; mais Orphée ſe
contente ici de louer M. Gluck d'avoir,
dans fon opéra d'Iphigénie , mis tous fes
choeurs en action . ,, Le choeur , dans le
,, commencement de la tragédie, conti-
,, nue-t- il, étoit une aſſemblée de gens
,, qui chantoient , en danſant un hymne
,, en l'honneur de Bacchus. Les Athé-
,,niens ayant introduit cette cérémonie
,, dans leur rôle , la firent avec beaucoup
,, d'appareil & de magnificence: il y
,,avoit un choeur de muſique accompa-
,,gné quelquefois de plus de cinquante
,, perſonnes , & les danſes étoient réglées
,,& figurées. Dans la fuite , le poëte
,, Theſpis inventa les épiſodes vers l'an du
,,monde 3530 , introduisant un Acteur
,, qui récitoit quelques diſcours fur un
,, ſujet approchant de celui de la trage-
,,die , & paroiſſoit entre deux chants de
,, choeur , pour donner lieu aux muſiciens
76 MERCURE DE FRANCE.
,,& aux danſeurs de ſe repoſer. Quel-
,, quefois le choeur chantoit ſeul toute la
,, tragédie , & n'avoit aucun acteur prin-
„ cipal. Le perſonnage introduit par
,, Theſpis fut nommé Protagoniste , c'eſt-
,, à-dire , premier acteur ; celui d'Eſchyle
„ Deutéragoniſte , ſecond acteur ; & celui
ودde Sophocle , Tritagoniſte , troiſieme
,, acteur. Quand les acteurs furent in-
,,troduits , le choeur étoit conſidéré com-
,,me un autre acteur , dont le chef ſe
,, nommoit Coriphée ; & il étoit toujours
,,mis en action ".
-
C'eſt donc , répond Lulli , pour imiter,
les Anciens que l'Auteur d'Iphigenic a
introduit cet uſage ? Non certainement
, reprend Orphée ; c'eſt qu'il a
trouvé que celui que vous aviez adopté
étoit hors de la vraiſemblance . -Eft-ce
là tout fon mérite ? demande Rameau
Orphée avoit ici un beau ſujet de difcourir;
mais il paroît qu'il n'aime pas
les queſtions. Il répond à Rameau : ,, Je
n'ai pas le temps de m'entretenir avec
„ vous , parce qu'il faut que je cherche
Euridice "; allufion à l'opéra d'Orphée
& Euridice de M. Gluck. Orphée termine
cependant ce dialogue par faire aux
deux muficiens françois cet aveu ingénu.
Toutes les perſonnes de goût diſent
NOVEMBRE. 1774. 77
コ
que M. Rameau a mis trop d'art dans
fon harmonie , & que vous n'en avez
pas mis affez dans votre mélodie ; au
„ lieu que l'Auteur d'Iphigénie a ſu réunir
à vos fublimes talens la fraîcheur du
„ coloris , la variété des nuances & la
vérité de l'expreſſion: en un mot , c'eſt
par la perfection de l'art ſoumis à la
nature , qu'il a eu l'avantage de l'em-
„ porter ſur vous".
"
Le jeu du Creffendo ou le Piemontois ; par
M. de B *** , des Ponts & Chauſſées.
Broch. in- 12 . A Paris , de l'imprimerie
de J. G. Cloufier.
LE Creſſendo eſt un nouveau jeu de
cartesqui tientbeaucoup dujeude la bête ,
&peut êtrejoué pardifférens nombresde
perſonnes ; mais il eſt plus varié & préſenteplus
de haſards que le jeu de la bête.
L'Auteur a donné à ce nouveau jeu le
nom italien de creffendo , parce qu'il y a
dans ce jeu des demandes de préférence
en couleur favorite double , favorite tri
ple & favorite quadruple , ce qui produiť
une multitude de coups divers , & qui
vont en augmentant de prix & de nombres
de levées les unes fur les autres. Les
78 MERCURE DE FRANCE .
regles de ce jeu font clairement expliquées
dans la brochure que nous venons
d'annoncer. Ces regles font aſſez ſimples ,
aſſez intelligibles & affez préciſes pour
ne donner jamais lieu à des difficultés
&à des queſtions embarraſſantes. L'Auteur
peut donc ſe flatter que ſon nouveau
jeude cartes ſeraadoptépar ces individus
déſoeuvrés , qui cherchent tous les moyens
de tuer le temps , qui paſſe ſi vîte.
Oraiſon funebre de très haut , très puiſſant
& très excellent Prince Louis XV, Roi
de France & de Navarre , prononcée
dans la Chapelle de l'Ecole Royale
Militaire , le 27 Sept. 1774 , par Meſſire
Mathias Poncet de la Riviere, ancien
Evêque de Troyes , Commandeur ec.
cléſiaſtique des Ordres Royaux de N.
D. de Mont Carmel & de St. Lazare
de Jérusalem; in 40. à Paris , chez
4. Deſprez , Imprimeur.
Dominus dedit illi gloriam regni.
Le Seigneur lui donna la gloire de la ſouveraineté
Au premier livre des Par. ch. 31.
,,QUELLE eſt cette gloire que le SeiNOVEMBRE.
1774. 79
1
→
,, gneur donne , qu'il n'appartient qu'au
,, Seigneur de donner, que les méchans
,, Princes ignorent , que les bons n'ob-
ود tiennentpas toujours , qui n'eſt le par-
,, tage que des Rois qui font dignes de
,, l'etre ? Est- ce la gloire des combats ?
,, L'ambition la cherche , l'humanité la
,, craint : elle fait les Conquérans , mais
ود
ود
elle détruit les hommes: elle eſt quel-
,, quefois de trop dans les Héros , &ne
.,ſuffit pas aux Rois.... Eſt-ce la gloire
des conſeils ? La fauſſe ſageſſe & la
,, véritable prudence la regardent égale-
,,ment comme leur appanage ; dédaignée
,, par les ames fortes, reſſource pour les
,, foibles , elle fait les politiques; ſeule ,
,, elle ne ſuffit pas aux Rois.... Eft - ce
,, la gloire des bienfaits? Elle eſt le prix
„de la généroſité ; la bonté en eſt le
,, principe , la grandeur l'annoblit : mé-
,,rite dans les hommes ordinaires , elle
,,l'eſt auſſi dans les Monarques; ſeule ,
.,elle fait les bons Princes: mais il faut
,, avec elle d'autres qualitéspour faire les
,, grands Rois. Aucune de ces qualités ,
„ajoute l'Orateur , ne renferme cette
,,gloire annoncée par mon texte; il en
,,faut tout l'aſſemblage. Qu'il eſtrarede
„le trouver dans un ſeul ! Il faiſoit celle
80 MERCURE DE FRANCE.
€
,,du Monarque que la mort nous a en-
„levé ". C'eſt ce que l'Orateur nous dé.
veloppe dans ce diſcours. Il rappelle à
notre mémoire la gloire d'un regne illuftré
par les ſuccès qui font les grands
Rois , orné des qualités qui font les bons
Rois , terminé dans les ſentimens qui
font les Rois pénitens& chrétiens ; regne
glorieux , vie bienfaiſante , mort chrétienne
, Dominus dedit illi gloriam regni.
Tel eſt l'ordre & le plan de ce diſcours ,
non moins inſtructif qu'éloquent. e
Oraiſon funebre de très-haut , très- puiſſant
& très- excellent Prince Louis XV, Roi
de France & de Navarre , prononcée
par M. la Cour , Chanoine de l'Egliſe
Cathédrale de Toul , & Promoteurgénéraldudioceſe
, au Service folemnel
que MM. les Officiers Municipaux de
ladite Ville y ont fait célébrer le 22
Juin 1774 ; in -4°. A Toul , chez Carez
, ſeul imprimeur libraire ; A Paris ,
chez Mufier pere.
Le tableau de la grandeur &dela gloire
du regne du Prince que nous pleurons
ne nous eſt ici préſenté que pour juftifier
nos regrets&animer notre confiance. Les
traits
NOVEMBRE. 1774. $1
-
traitsdece tableau ſont tracésd'un pinceau
précis & rapide. Nous nous contenterons
de citer ceux-ci qui regardentles Sciences .
,,Graces aux inventions du fiecle de Louis
„ XV, le navigateur tranquille peut dé-
„ formais ſe procurer , au milieu des
,, flots , la falubrité des eaux qui jailliſſent
,, du ſein des rochers. Le pilote n'eſt plus
,, expoſé , dans les ombres de la nuit ,aux
,, ſurpriſes de l'ennemi ; un nouveaujour
,, lui montre les rochers & fa route. Les
,, côteaux ne préſentent plus le triſte ſpec-
,, tacle de la ſtérilité; on les voit ſe cou-
,, ronner à l'envi de la riante verdure des
,, campagnes. Le cultivateur ne craint plus
,, la contagion qui lui enlevoit ſes trou-
,,peaux ; il voit naître & ſe perfectionner
„un art qui les guérit & les ſauve de la
;, mortalité. Les pays étrangers & barba-
,, res ſont étonnés de voir les philoſophes
,, courageux braver les élémens pour dé-
,, terminer la figure de la terre , & par -là
mettre le navigateur àl'abrides écueils.
„Des aſtronomes ſavans développent
,, l'origine des cometes , dont l'apparition
,,a été juſqu'ici un objet de terreur pour
les peuples. Qui pourroit conteſter les
,, avantages de ces découvertes? Ce font
des fruits de la protection éclairée que
ود
ود
F
82
1
MERCURE DE FRANCE.
1
„Louis accordoit auxſciences. La Philo.
fophie , fous fon regne , n'a pas dédaigné
„de defcendre dans les détails les plus
„vils&les plus minutieux, pour travail-
ود ler à la conſervation de l'homme, à la
, multiplicité de ſes richeſſes , à la gaieté
de ſes habitations , à l'agrément de ſes
jours. Après s'être élancé dans les cieux
,,pour interroger les aſtres & diffiper nos
„préjugés , elle a encore ofé franchirles
,, barrieres du Trône ; elle a dicté des vé-
,rités utiles au Gouvernement. D'après
, ſes leçons , les Rois & les politiques font
,, perfuadés que l'agriculture fait la véri-
,, table richeſſe de l'Etat , parce qu'elle lui
,, donne l'or , le fer & des hommes ; que
,, le commerce doit être libre , pour ré-
,, pandre la circulation ; que l'entretien
, des voies publiques , quoique diſpen
,, dieux , indemniſe bientôt un royaume
,, de ce qu'elles coûtent , par la multiplicité
,des canaux qu'elles ouvrent à l'abondan-
,, ce; que les impôts accablans ruinent le
,, peuple,&n'enrichiſſentle ſouverainque
ود
ود
pour un moment ; que la guerre eſt un
,, véritable fléau , parce que les victoires les
,,plus brillantes ne valent pas une année
„de paix, que le duel , ce monſtre que
»Louis leGrand,avec toute ſa puiſſance ,
८
4
" NOVEMBRE. 1774. 83
,,n'apu étouffer, n'eſt que lareſſource bar ,
,,bare des lâches , qui , pour ſe diſpenſer
, de prouver leur valeur fur les champs de
,,bataille , veulent jouir d'un inſtantde
,, fermentation que leur donne la férocité".
و ر
1
Oraifon funcbre de très - Grand', très-
Haut , très - Puiſſant & très- Excellent
Prince Louis XVle Bien Aimé , Roi
de France & de Navarre , prononcée
dans l'Eglife des Révérends Peres
Cordeliers à Amiens , en préſence de
MM.. dell'Académie des Sciences ,
Belles - Lettres & Arts , le 20 Juillet
-1774, par M.de Richery, Chanoine
de la Cathédrale , & Membre de l'Académie
, in - 40. A Paris , chez Lacombe
, Libraire. A Amiens, chez la
veuve Godarta
L'ORATEUR nous rappelle lesvertuspa
cifiques de Louis XV; il nous retrace
fon regne heureux ; mais c'eſt pour nous
donner cette utile & importante leçon
qu'il nous fait adreffer par le Monar
que même , du fonds de fon tombeau.
Rien n'eſt heureux , rien n'eſt grand ,
,7,3rienn'eſt immortel , que lavertu cou
F2
34 MERCURE DE FRANCE.
ود ronnée par une mort chrétienne".
Defunctus adhuc loquitur. Il eſt mort , &
ſa voix nous parle encore. De l'Epitre
de St. Paul aux Hébreux . Chapitre III.
4
Le Secret des Suttons dévoilé , ou l'inoculation
mise à la portée de tout le
monde , par J. J. Gardane , Docteur-
Régent de la Faculté de Médecine de
Paris; Médecin de Montpellier , Cenfeur
Royal , des Sociétés Royales des
Sciences de Montpellier , de Nancy
&de l'Académie de Marseille , brochure
in-12 , prix 18 fols , franc de
port , par la poſte , par tout le
Royaume. A Paris , chez Ruault , Libraire.
IL n'eſt plus queſtion , dit l'Auteur ,
au commencement de cet écrit , d'examiner
ſi l'inoculation eſt utile ou nuiſible ;
il ne reſte qu'à divulguer , autant qu'il
eſt poſſible , la méthode d'inoculer , la
plus fimple , la plus facile ,&la plus fure ,
& à la mettre à la portée de tout le
monde , afin que le myſtere dans lequel
certains inoculateurs ſe ſont enveloppés ,
foit découvert , & que le public puiſſe
jouir des avantages qu'elle procure. C'eſt
1
NOVEMBRE. 1774. 85
ラ
l'objet de cet écrit diviſé en trois Chapitres.
L'Auteur expoſe dans le premier
le procédé des inoculateurs Suttons , &
des Médecins qui les ont imité , tant en
Angleterre qu'en France. Il démontre
dans le ſecond , par les raiſons & par
l'expérience , la ſupériorité de la méthode
Suttonienne. Il fait connoître dans le
troiſieme & dernier Chapitre la maniere
d'inoculer à la Suttonienne , dégagé des
acceſſoires des Suttons , & miſe à la portée
du Peuple. Cet écrit ne peut être
trop répandu. Toutes les inſtructions qu'il
contient , tendent à rendre le virus de la
petite vérole moins redoutable ; peutétre
même , & c'eſt le voeu patriotique
de M. Gardane , ſi les conſeils donnés
par les partiſans de l'inoculation font
ſuivis , parviendra-t-on à délivrer entiérement
notre continent de l'épidémie varioleuſe..
Avis aux meres au sujet de l'inoculation ,
ou lettre à une dame de Province qui
héſitoit de faire inoculer ſes enfans.
D'un fiecle de ſuccès l'art d'inférer ſe vante.
Poëme ſur l'Inoculation.
F.3
86 MERCURE DE FRANCE.
-
Brochure in- 80 . A Paris , chez Def.
ventes de Ladoué,
L'AUTEURdecet écrit ne cherche point
à en impofer , en diſant comme Criſpin ,
medicus fum. Il avoue au contraire qu'il
ne porte ni l'hermine ni la pourpre doc .
torale ; mais il a lu les bons écrits en faveur
de l'inoculation , & il en fait ici
le réſumé , pour prouver aux anti- Inoculateurs
, s'il en exiſte encore , 10. Que
Pinoculation eſt un préſervatif fûr , en
général , contre la petite vérole naturelle ;
20. que la petite vérole artificielle eſt
beaucoup moins dangereuſe que la petite
vérole naturelle , & même qu'elle ne
l'eſt point du tout ; 30. qu'il n'y a aucune
témérité , ni même aucune imprudence à
ſe procurer cette maladie;& que ce n'eſt
pas plus tenter Dieu , que de ſe faire
faigner & purger par précaution.
Candidatus Rhetorica, A. P. Jofepho Ju
- vencio auctus , emendatus & perpolitus ,
ad ufum Candidatorum Rhetorices , vol .
in - 12 , prix I liv. 10 fols relié . A
Paris , chez Colas , Libraire.
CETTE Rhétorique eſt celle du Pere Pomery
; ouvrage dont le Pere Jouvenci a
:
1
NOVEMBRE. 1774. 87
changé le ſtyle & la méthode dans les
endroits qui lui ont paru avoir beſoin de
correction , & qu'il a publié pour la premiere
fois , ainſi corrigé en 1711 .
On trouve chez le même Libraire le
Poëme latin ſur la Botanique , intitulé :
Connubia florum latino carmine demonstrata
auctore D. de Lacroix , M. D. cum
interpretatione gallica , D***. imprimé
chez Thibouſt en 1728 , brochure in-80.
Un autre Poëme latin ſur l'excellence
de l'imprimerie , par Claude Louis Thibouſt,
avec la traduction françoiſe , bro
chure in-80 . Paris , 1754.
Le Jardin des Racines Grecques miſes en
vers françois , avec un traité des prépoſitions
& autres particules indéclinables
; & un recueil alphabétique des
mots françois tirés de la Langue Grecque
, ſoit par alluſion , ſoit par étymologie
; nouvelle édition , revue & corrigée
par M........ Profeſſeur en l'U
niverſité de Paris. 2 1. 10 fols rel.
La réputation de cet excellent Ouvrage
eſt faite ; on fait qu'il n'y en a
pas de plus utile pour apprendre la Langue
Grecque , ni de plus capable d'enri-
-chir la Mémoire des Eleves , fans la fa-
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
tiguer. Le nouvel Editeur a mis dans
l'édition que nous annonçons , plus de
méthode & plus de clarté que dans les
précédentes. C'eſt un livre deſtiné à l'éducation
, & dont on ſe ſert avec fruit
dans les Colleges. Il convient auſſi à
l'homme de lettres , pour connoître le dérivé
, ou la ſignification de certains mots
françois qui font formés du Grec.
Odes Sacrées de M. de Bologne in - 12 .
relié , 2 liv .
On trouve chez le même Libraire les
Discours prononcés dans l'Univerſité
par MM. Coffin , le Beau , Geoffroi ,
&autres célebres Profeſſeurs .
Fables d'Eſope , gravées par Sadeler , Artiſte
renommé. Cet Ouvrage contient
139 fables , précédées chacune d'une
figure , in -40. relié 12 liv.
L'Utilité temporelle de la Religion chrétienne
, par le R. P. Hubert Hayer ,
Récollet , ancien Lecteur en Théologie,
vol. in- 12 , à Paris chez G. Deſprez. :
LORSQU'EN 1771 nous rendîmes compte,
dans le Mercure du mois de Décembre ,
NOVEMBRE. 1774. 89
d'un Ecrit qui combattait pluſieurs objectionsdes
incrédules , nous crûmes devoir
expoſer les obſervations ſuivantes. ,, On
,, rappellerait peut- être plus efficacement ,
" les incrédules à leurs devoirs , ou du
,, moins à un filence defirablede leur part ,
ود ſi on leur faiſait voir que leurs Ecrits ,
,, attaquant la Religion, ſous le bouclier
,, de laquelle nous repoſons avec tranquil-
„ lité , donnent entrée à l'indépendancel,
ود
ود
à l'anarchie & à lalicence , merede tous
les crimes ; que leurs objections , par
,, conféquent , prouvent ſeulement que
,, ceux qui les font, font mauvais parens ,
,, mauvais amis , mauvais ſujets ". C'eſt
en partie ce que l'Auteur du nouvel Ecrit
que nous annonçons , entreprend de faire
voir aujourd'hui. Son ouvrage reſpire partout
un zêle ardent pour la gloire de la
Religion chrétienne , & un tendre attachement
au bonheur de la ſociété. L'accord
entre les préceptes de la Religion
chrétienne ,& les principes du gouvernement
politique , entre les moeurs évangéliques
& le bien- être particulier&public ,
eſt ſolidement établi dans cet Ecrit ; &
quoique ce même Ecrit préſente beaucoup
de diſcuſſions inſtructives &variées , nous
croyons cependant qu'il peut ſe réduire en
FS :
90 MERCURE DE FRANCE .
ſubſtance à ce raisonnement ſi ſimple ,
que l'Auteur fait dans fon Difcours préliminaire
: ,, La vertu eft néceſſaire au bien,
,, tant public que particulier. Or , la Reli-
,, gion chrétienne eſt l'inſtitution où la
,, vertu eſt la plus parfaitement enſeignée ;
,, donc cette Religion est néceſſaire au
,,bien, tant public que particulier " .
ture ,
Les enfans élevés dans l'ordre de la Naou
abrégé de l'Histoire Naturelle
des enfans du premier age , à l'uſage
*des peres & meres de famille , par M.
de Fourcroy , Conſeiller du Roi au
Baillage de Clermont en Beauvoiſis.
:
Experientia , magifter artium.
Vol. in - 12 , petit format , à Paris ,
chez les Freres Etienne.
CE bon Ouvrage eſt diviſé en deux
parties. La premiere contient tout ce qui
peut être regardé comme hiſtorique dans
l'éducation phyſique des enfans. Tels
font ladiſcuſſion des principes que l'Auteur
a adoptés , & de ceux qui l'ont été
par quelques Orthopédistes modernes ;
les objections , les réponſes , les exém.
ples & les obfervations qui en font une
fuite; les anecdotes curieuſes qui y font
* NOVEMBRE. 1774. 91
relatives , enfin les preuves les plus démonſtratives
de la ſupériorité de la méthode
de l'Auteur fur toute autre , pour
la conſervation & la régénération de
l'eſpece humaine. :
L'Auteur , dans la ſeconde partie,
rapporte de ſuite ce qu'il y a de plus efſentiel
à ſavoir dans l'Hiſtoire Naturelle
des enfans du premier âge pour la mere
qui les allaite , & pour le pere qui ne dédaigne
pas de s'occuper de leur éducation
phyſique.
•Ce n'eſt point un ſimple Théoricien
qui parle ici , c'eſt un Obfervateur attentif,
un pere de famille qui a toujours interrogé
la Nature dans l'éducation phyſique
de ſes enfans ,&ajoint aux épreuves
qu'il a faites dans ſa maiſon , celles qu'il
a pu recueillir au dehors. Si l'Auteur
admet quelquefois ſur l'objet qu'il traite ,
des obſervations publiées par les Naturaliſtes
qui l'ont précédé , cen'eſt qu'après
avoir vérifié ces obſervations par l'expérience
; ainſi Pon peut avoir la plus
grande confiance en cet abrégé pratique
de l'Histoire Naturelle de l'enfance.
:Un des articles les plus eſſentiels de
l'éducation phyſique que l'Auteur prefcrit
pour l'enfance , eſt le lavage à froid
de l'enfant nouveau-né. ,, Ce n'eſt point
८
92 MERCURE DE FRANCE .
دو
ود
,, dit- il , comme on le lit dans l'Emile de
,, J. J. Rouſſeau , ni dans tous les Ouvrages
„ modernes , où l'on a ſuivi ſes principes
,, par degré & un thermometre à la
,, main, qu'il faut accoutumer les enfans
inſenſiblement au lavage à froid.
Tout cet appareil, de pure fiction ,
,, qui montre le peu de nerf de ceux
,, qui l'ont imaginé, n'eſt abſolument
,,bon qu'à faire perdre un temps pré-
„cieux. Ces lavages tiedes , dont le
,, propre eſt d'affoiblir les enfans , font
,, directement oppoſés au bien qu'on a
de les fortifier , &c'eſt dès le lendemain
de leur naiſſance qu'il faut y procéder
fans tant de myſteres , en les lavant à
,,froid , quelque temps qu'il faſſe , & en
,, quelque ſaiſon que ce ſoit. Si on con-
,,tinue, au bout de quatre jours on com-
,,mencera déjà à s'appercevoir du bien
,,qu'on leur fait , &, qui plus eſt , du
,,plaifir qu'ils y prennent. Il ne s'agit
,, que d'avoir le courage d'eſſayer , & ce-
,, lui de prolonger l'eſſai pendant ces
,,quatre jours; on ſera bientôt convaincu
,,des avantagesde cette méthode, pourvu
„qu'on y joigne les autres attentions
,, que j'ai recommandées".
ود
ود
ود
L'Auteur ajoute dans une note qu'il a
lieu de ſoupçonner que le lavage d'eau
NOVEMBRE. 1774. 93
froid pourroit bien être également ſalutairedans
le premier âge à quelques animaux
domeſtiques , quoique le froid
ſemble être oppoſé au voeu de la Nature,
dans leurs éducation phyſique ;&c'eſt encore
, d'après l'expérience , que l'Auteur .
ſe croit bien fondé à porter ce jugement.
On lui avoit fait préſent , au mois de
Mars 1771 , d'un joli chien de chaſſe
qui n'avoit que trois ſemaines , & qui
fortoit de deſſous la mere. Il étoit gras
&très-bien portant ; cependant au bout
de huit jours qu'il fut chez lui , il le
trouva prodigieuſement fondu , quoiqu'on
lui aſſurât qu'il mangeoit bien & qu'on
en avoit grand ſoin; mais on lui dit en
même-temps qu'il ne vouloit pas quitter
le coin du feu , & qu'il avoit toujours le
nez dans les tiſons. Notre Obfervateur ,
perfuadé que l'action perpétuelle du feu
fur ce petit animal , étoit la véritable
cauſe de ſon defſſéchement , ordonna
qu'on le lavât tous les matins dans un
feau d'eau fraîche , & qu'on le tint enſuite
en plein air , fans le fouffrir aucunement
à la cuiſine. Il donna même une
attention ſuivie à cette expérience , pour
s'aſſurer qu'elle étoit exécutée ponctuellement.
Son remede a eu l'effet qu'il s'en
étoit promis. Non ſeulement le petit
94 MERCURE DE FRANCE .
chiena été , furtrois réſervésde la portée,
le ſeul qui ne ſoit pas mort; mais il a
acquis une telle force , qu'à un an il lui
falloit une chaîne, comme à un chien de
baſſe-cour , pour le tenir à l'attache. Sa
gaieté ou plutôt ſa folie a été au-deſſus
de ce qu'on peut imaginer , & il eſt de.
venu d'une taille prodigieuſe , quoique
forti d'une aſſez petite race. M. de F. a
obſervé fur cet animal preſque tout ce
qui eſt arrivé à ſes enfans. Cet animal , a ,
comme eux , jetté ſa gourme par la tête ,
où il a eu des galles & des puſtules trèsabondantes
lors de la dentition. Enfin ,
M. de F. leur a trouvé , à beaucoup d'é
gards , des rapports qui l'ont déterminé
à faire une feconde épreuve de même
nature ſur un petit barbet, quoique ce
petit chien fûtle troiſieme&le plus foible
deſaportée; ilaété auſſi le ſeul qui ſe foit
élevé : il a jetté , comme le précédent , ſa
gourme par la tête ,& a acquis la même
vigueur; en un mot, il lui a été ſembla.
ble en tout; l'on ne peut obtenir de fuc.
cès plus complet que celui que M. de
F. a eu dans l'éducation phyſique de ces
deux animaux ; enſorte qu'il n'y a point
à douter qu'il ne convienne parfaitement
àleur eſpèce. Au ſurplus, ces expériences
NOVEMBRE. 1774. 95
font très-faciles à renouveller ; & notre
Obfervateur invite les curieux à ſe convaincre
par eux-mêmes de la vérité de
ces faits qui ne font pas indifférens , vu
les conféquences qu'on en peut tirer contre
les partiſans de la chaleur , & contre
ces eſprits ſyſtématiques , qui veulent que
nous apprenions des animaux comment
il faut élever nos enfans.
Nous avons rapporté ces épreuves de
- l'Auteur , pour mieux faire connoître fon
eſprit de recherches &d'obſervations. M.
de F. dans ce même écrit , ſe joint à
ceux qui ont preſcrit aux femmes de
nourrir elles-mêmes leurs enfans. Il les
avertit de la conduitequ'il leur eſt avantageux
de tenir pendant leurs couches &
tout le temps qu'elles nourriſſent. On
peut donc regarder cet écrit comme un
manuel commode pour les meres , dans
lequel l'Auteur , en leur mettant ſous les
yeux un tableau fidele de tous les états
ſucceſſifs de l'enfance , cherche à les prévenir
contre ces inquiétudes dangereuſes
auxquelles elles ſe livrent ſouvent fans
raiſon , dès que leur enfant crie un peu
fort , ou paroît éprouver quelque vive
- douleur. Il leur indique d'ailleurs des
procédés ſimples qui les feront réuffir
96 MERCURE DE FRANCE
dans tout ce qu'elles voudront entre.
prendre pour la meilleure éducation
phyſique de leurs enfans. M. de F. croit
même pouvoir avancer , que parmi les
meres qui voudront ſuivre avec exactitude
la méthode qu'il a éprouvée ſur
ſes propres enfans , il y en aura bien
peu qui ne foient étonnées de leurs
fuccès.
* La Férusalem délivrée , Poëme du Taſſe ,
nouvelle traduction . A Paris , chez
Muſier fils , Libraire , Quai des Auguſtins
.
Quoiqu'on ait foutenu , avec raiſon ,
qu'il ne falloit traduire les Poëtes qu'en
vers , on n'a pas prétendu , pour cela ,
détruire le mérite des bonnes traductions
en profe. Celle que nous annonçons
ici au Public , mérite un rang
diftingué parmi les ouvrages de ce genre.
C'eſt en faire l'éloge que de dire qu'elle
a été attribué à l'éloquent Auteur d'Emile.
Il eſt vrai que cette opinion était
peut - être plus fondée ſur la fingularité
piquante de la Préface , que fur le
:
Articles de M. de la Harpe.
ton
NOVEMBRE. 1774 97
}
ton qui regne dans l'Ouvrage. En effet ,
on remarque dans cette nouvelle traduction
plus de préciſion que de cha.
leur , & plus d'énergie que d'abondance.
La facilité brillante , la grace &
la douceur du Taſſe, ſon harmonie pittoreſque
, ne font pas les caracteres qui
dominent le plus dans cette nouvelle
verſion. Mais , en général , elle eſt d'un
ton noble& animé ; l'ame du Poëte y
reſpire , & c'eſt ce qui manque abſolument
dans la traduction de M. de Mirabeau
, faible , prolixe , languiſſante ,
ſouvent infidelle, écrite du ſtyle d'un
Conte plutôt que d'un Poëme , & qui ,
malgré tous ces défauts , ſe faiſait lire ,
tant il y a d'intérêt dans l'Ouvrage original!
Rien ne fait plus d'honneur au
Taſſe , que le ſuccès qu'a eu , parmi
nous , cette traduction ſi imparfaite , que
la traduction nouvelle fera probablement
oublier. Nous nous bornerons à mettre
ſous les yeux du Lecteur un morceau de
chacune des deux verſions , qui ſuffira
pour en faire connaître la différence.
Nous choiſirons la mort de Clorinde,
L'original eſt trop connu pour placer ici
des citations inutiles. Voici d'abord la
traduction de M. de Mirabeau.
G
:
1
98 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ود
" Mais l'inſtant fatal eſt arrivé , où
Clorinde doit perdre la vie. L'irrité
Tancrede lui porte un coupeffroyable,
& lui plonge fon épée toute entiere
dans le fein. Le fer cruel s'abreuve de
ce beau ſang , qui ſortant à gros bouil-
,, lons , répand auſſitôt une humide chaleur
fur les armes de la Guerriere. Elle
ſe ſent bleſſée à mort ; déjà ſes faibles
,, genoux refuſent de la foutenir. Tan-
ود
ود
ودcrede cependant pourſuit ſa victoire ; il
,, menace Clorinde , il la preſſe , elle
,, tombe : mais , animée tout d'un coup
,,d'un nouvel eſprit , elle adreſſe , en
,, tombant , ces paroles à fon vainqueur ;
,, paroles où l'on voyait briller une foi
,, vive , accompagnée d'eſpérance & de
,, charité , & que Dieu , à qui elle avait
,, été rebelle pendant ſa vie, lui inſpira
,, pour lors , afin qu'elle lui fût foumiſe
, ود
en mourant. Ami , dit - elle tu as
,, vaincu : je te pardonne ma mort ;
,, daigne , de ton côté , me faire grace.
,,Ce n'eſt point pour mon corps que
,,j'implore ta pitié ; ton ſecours lui eſt
,,déſormais inutile; mais je te conjure
,,de purifier mon ame par les eaux fa-
,, lutaires du Baptême.
„Clorinde prononça ces mots d'une
NOVEMBRE . 1774. 99
,, voix fi douce & fi touchante , que Tan-
,, crede en fut pénétré juſqu'au coeur. Sa
,, fureur s'évanouit à l'inftant , ſes yeux
,, furent mouillés de quelques larmes. If
,, courut à un petit ruiffeau , quin'était
,, pas éloigné de là ; & après avoir puiſé
,, de l'eau dans fon cafque , il revint fur
” le champ , pour rendre à fon ennemile
,, pieux office qu'il lui demandait. D'une
,,main déjà tremblante , il détache les
,, courroies du caſque de la guerriere ; il
,, lui découvre la tête ; il voit Clorinde ,
ود il reconnaît ſa maîtreſſe. Quelle vue ,
„ Tancrede ! quelle reconnaiſiance pour
un amant ! A cet objet , il demeura fans
voix & fansmouvement. Soname même
ود
ود
هو fut prête à s'envoler ; ce qui le retintà
,, la vie , fut le deſir ardent qu'il avait de
,, procurer une éternelle félicité à celle
ود dont il venait detrancher lesjours. Pen-
,, dant que Tancrede prononçait les pa-
,, roles facrées , une joie vive & douce ſe
,,répandit fur le viſage de la mourante
,, Clorinde ; ſes yeux étaient tournés vers
,, le Ciel , & il ſemblait qu'elle dît alors :
,, ouvrez-vvoouuss, portes éternelles du cé-
ود leſte ſéjour , afin que j'y entre en paix.
„De pâles violettes prirent fur fon teint
,, la place des roſes , & ſe mêlerent avec
les lis. Enfin, ayant déja perdu la pa. ور
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
„ role , elle leva avec peine une main
„languiſſante , qu'elle tendit àTancrede,
و د
"
en ſigne d'amitié; après quoi elle ferma
ſes yeux pour jamais, on eûtdit qu'elle
,,s'abandonnait aux douceurs d'un fom-
,,meil paiſible.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ودDès que Clorinde eut rendu le dernier
ſoupir , les liens qui retenaient
Tancrede à la vie, étant rompus , il ne
fit plus d'effort pour retenir ſonamequi
voulait s'envoler : l'excès de fa douleur
,, l'accabla; il tomba à côté de ſa maî
,, treſſe , dans un état peu différent du
fien. La mort impitoyable aurait bientôt
réuni ces deux amans, ſi une troupe
de l'armée Chrétienne n'était arrivée
,,par hasard en ce lieu. Celui qui com
,,mandait, ayant d'abord reconnu Tan-
, crede , ordonna qu'on l'emportât; &
touché de compaffion en même temps
„pour la belle Guerriere qui était étendue
prés de lui , quoiqu'il ignorât
„qu'elle fût morte Chrétienne , il ne
,voulut pas laiſſer ſon corps enproieaux
;,bêtes ſauvages, & il la fit pareillement
,, enlever. Malgré le mouvement deceux
,,qui emportaient Tancrede , il nerevint
,,point à lui ; on lui entendait ſeulement
,,pouſſer de temps en temps quelques
faibles foupirs : à cette marque ſeule ,
و د
"
NOVEMBRE. 1774- Ior
,,on pouvait connaître qu'il n'avait pas
ودentièrement perdu la vie. Lorſqu'on fut
,, arrivé à ſa tente , on le coucha ſurunlit,
,,& à l'inſtant ſes fideles domeſtiques
,, s'empreſſerent de lui donner tous les ſe.
,, cours qui lui étoient néceſſaires. Pour
,, le corps de Clorinde , il fut mis dans
une tente voiſine.
و د
,, Les ſoins qu'on eut de Tancrede, lui
,, rendirent. enfin l'uſage de ſes ſens; il
,, ouvrit les yeux , il reconnut le lieu où
., il était, & les mains de ceux qui le ſe
,, couraient. Quoi! dit-il auſſitôt, je ref-
,, pire encore ! Quoi ! je vois la lumiere
,,après avoir commis une action fi horris
,,ble, ma main barbare n'a pas encore
tranché mes coupables jours! Ah! c'eſt
,, un effet de ſa barbarie; la mort ſerait,
,, pour mon crime , une peine trop légere,
,,& la vie eſt pourmoi le plus affreux des
,, ſupplices. Je vivrai pour ſervir àjamais
,, d'exemple d'un malheur accompli. In-
,, ſéparable de moi - même , à qui je ferai
"
" en horreur , en vain, pour m'éviter , je
,,chercherai la ſolitude & les ombres;je
,,me fuirai ſans ceſſe , & me retrouverai
,,toujours : mais reprit- il qu'eſt deve.
,,nue Clorinde ? Hélas ! cettebelleGuer-
,, riere que j'ai inhumainement percée
„de mes coups , va peut - être ſervir de
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
و د ,,pâture aux animaux féroces.Allons , s'il
en eft temps encore , l'arracher de leurs
„ dents , ou me faire dévorer avec elle ,
ود
ود afin que du moins un même tombeau
,, nous renferme tous les deux. Alors on
,, lui dit que le corps de Clorinde avait
été apporté , & qu'il était dans une tente
à côté de la fienne. A cette nouvelle ,
Tancrede ſe levant de fon lit, ſe traîna
,, avec peine au lieu où était ce corps fi
ود
ود
ود
ود
و د
chéri. Dès qu'il vit les reſtes précieux
,de ſa maîtreſſe , le peu de force qu'il
,, avait , l'abandonna ,& il allait tomber , ſi.
,, ceux qui l'accompagnaient , ne l'euſſent
,, foutenu. Il confidera ce beau viſage ,
ودdont la vuedéſormais ne peut plus ap-
,, porter de confolation à ſes maux ; il
,, regarda la main que Clorinde mou-
,, rante lui avait préſentée comme un
„ gage de fon amitié : il remarqua la plaie.
,, cruelle qu'il lui avait faitedans le ſein.
,,Ah ! dit-il auffitôt , ce n'eſt point aſſez
ود de mes pleurs ; il faut que tout mon
,, fang coule pour expier mon crime. A
ces mots , il arracha l'appareil qu'on
,,avait mis ſur ſes bleſſures : fon fang en.
fortit en abondance ; il tomba en fai-
, bleſſe , & cette faibleſſe lui ſauva la
,, vie ; car n'ayant plus la force de rien
„attenter contre lui-même , ſes gens le
1
NOVEMBRE. 1774. 103
1 ,, reporterent dans ſon lit, & l'obſerve-
„ rent avec ſoin ".
Voici maintenant la nouvelle traduction
, qui , malgré quelques incorrections,
paraîtra bien ſupérieure.
دو : Mais enfin l'heure fatale qui doit
,, finir la vie de Clorinde , eſt arrivée:
ود Tancrede atteint fon beau ſein de la
„ pointe de fon épée. Le fer s'y enfonce
,,& s'abreuve de ſon fang; l'habit qui
,, couvre ſa gorge délicate , en eſt inondé;
,, elle fent qu'elle va mourir ; ſes genoux
,, fléchiffent & fe dérobent ſous elle.
وو Tancredepourſuitſavictoire;&,la
,, menace à la bouche , il la pouſſe , il la
,, preſſe ; elle tombe ; mais dans le mo-
„ ment , un rayon céleſte l'éclaire ; la vérité
deſcend dans ſon coeur , & d'une
Infidelle en fait une Chrétienne. D'une
voix mourante elle prononce , en tom-
,, bant , ces paroles dernieres :
ود
و د
"
,,Ami , tu as vaincu; je te pardonne :
,, toi-même , pardonne à mon malheur.
„ Je ne te demande point grace pour un
,, corps qui bientôt n'a plus rien à crain-
ود
رو
dre de tes coups ; mais aies pitié de
,, mon ame. Que tes prieres , qu'une
„ onde ſacrée , verſée par tes mains , lui
rendent le calme & l'innocence. Ses
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
triſtes & douloureux accens retentif
ود
ſent au coeur de Tancrede , le péne.
,, trent , éteignent ſon courroux , & de ſes
,, yeux arrachent des larmes involontaires.
Non loin de- là un ruiſſeau jaillit , en
,, murmurant , du ſein de la montagne :
,, il y court , il remplit ſon caſque , &
,, revient triſtement s'acquitter d'un ſaint
,,& pieux miniſtere: il ſent trembler ſa
,, main; tandis qu'il détache le caſque ,
,,& qu'il découvre le viſage du Guerrier
,, inconnu: il la voit , il la reconnaît ; il
reſte ſans voix & ſans mouvement : ô
,, fatale vue ! funeſte reconnoiſſance !
ود
ود
Il allait mourir , mais foudain ilrappelle
toutes ſes forces autour de fon
,, coeur : étouffant la douleur qui le preſſe,
,, il ſe hâte de rendre à ſon amante une
ودvie immortelle pour celle qu'il lui a
,, ôtée. Au fon des paroles ſacrées qu'il
„ prononce , Clorinde ſe ranime ; elle
fourit ; une joie calme ſe peint ſur ſon
front , & y éclaircit les ombres de la
,, mort. Elle ſemblait dire: le Ciel s'ou-
,, vre , & je m'en vais en paix.
„ Sur ſes joues , la pâleur des violettes
,,ſe mêle à la blancheur des lis ; elle fixe
ſes yeux éteints vers le Ciel , & foule.
vant la main froide & glacée , elle la
NOVEMBRE. 1774. 105
,,préſente , comme un gage de paix, à
ودfon amant. Dans cette attitude , elle
,, expire & paraît s'endormir.
,, Acet aſpect , les forces que Tancrede
,, avait recueillies , le quittent & l'aban-
,,donnent: il ſe remet tout entier ſous la
,,main de la douleur qui ferre fon coeur
,,& le glace. La mort eſt ſur ſon front&
,,dans tous ſes ſens. Immobile, fans couleur
& fans voix , rien ne vit plus en
lui que ſon déſeſpoir.
"
رد
,,Les derniers liens qui arrêtaient fon
„ ame , ſe brifſaient l'un après l'autre :
ودelle allait ſuivre l'ame de ſon amante,
,, quand le hasard , ou le beſoin , amena
,,dans ces lieux une troupedeChrétiens. ود
,, Le Chef reconnaît le Héros à ſes ar-
,,mes: il accourt; il reconnaît auſſi Clo-
,, rinde ,&fon coeur eſt percé dedouleur.
,,Sans la croire Chrétienne , ilne veut pas
,, laiſſer ce beau corps à la fureur des bétes
,, farouches; il les faitporter l'un &l'au-
,, tre ſur les bras de ſes Soldats , & mar-
„ che à la tente de Tancrede.
,,Dans cemouvementlent&tranquille,
„le Guerrier ne reprend point encore
,, l'uſage de ſes ſens; mais de faibles four.
,, pirs prouvent qu'il conſerveun reſtede
„vie. Le corps de fon amante , immo-
G5
106 MERCURE DE FRANCE .
ود
bile & glacé , porte par-tout l'empreintę.
,, du trépas. Enfin , on les dépoſe l'un &
,,l'autre dans une tente ſéparée .
و د
ود
,, Tancrede eſt entouré de ſes fideles
„ Ecuyers , qui lui donnent les ſoins les
,, plus empreſſés & les plus tendres. Déjà
fes yeux languiſſans ſe rouvrent à la
clarté du jour ; il entend des voix con-
,, fufes ; il fent les mains qui panſent ſes
bleſſures ; mais fon ame étonnée de ſe
,, retrouver , doute encore de ſa vie , & a
,, peine à s'aſſurer d'elle - même ; ſes re-
,, gards errent autour de lui: enfin , il
„ reconnaît , & fa tente , & ceux qui
l'environnent.
ود
"
ود
D'une voix faible & douloureuſe :
,, ett - ce que je vis , dit - il ? eſt - ce que je
,, reſpire ? Mes yeux voient- ils encore les
,, rayons odieux de ce jour funeſte ? ....
de ce jour qui éclaire mon crime , &
me reproche les horreurs que la nuit
m'avait cachées ? Ah ! main cruelle , honteux
inſtrument de la mort, toi qui connaîs
toutes les manieres de la donner ;
,, pourquoi , lâche & timide maintenant,
n'ofes - tu trancher les derniers liens de
,, ma coupable vie ?
و د
و د
ود
و د
و د
و د
„Perce donc auſſi mon ſein ! ... dé-
,, chire ce coeur infortuné ! ... Mais tu
1
NOVEMBRE. 1774. 107
5, ne fais qu'etre barbare , & ce ſerait un
,, bienfait , qu'une mort qui finirait mes
3, douleurs ! Je vivrai , triſte & méinora-
,, ble exemple d'un amour malheureux !
,, Objet d'horreur : oui , une vie traînée
,, dans l'opprobre eſt le ſeul fupplice qui
,, puiſſe égaler ton forfait.
,, Je vivrai au milieu des remords ;
,, les ennuis feront mes compagnons &
,,mes bourreaux : errant , forcené , je
,, redouterai les ombres ſolitaires de la
ود nuit , qui me rappelleront ma funeſte
,, erreur : j'abhorrerai ce ſoleil , dont les
,, rayons odieux m'ont révélé mes malheurs
& mon crime. Je me craindrai
,, moi -même ; & me fuyant toujours , je
me retrouvera fans ceſſe.
ود
"
,, Mais hélas ! en quels lieux font ces
,, reſtes déplorables & chéris ? Ce qu'en
و د
a épargné ma fureur , peut- être en ce
,, moment faigne ſous la dent cruelle des
,, bêtes farouches? Ah ! malheureux Tan-
,, crede! les ombres ont égaré ta main ,
mais c'eſt toi qui as apprisà ces monftres
à déchirer ton amante : c'eſt à toi
,, qu'ils doivent cette noble & fanglante
,, pâture.
ود
ود
,, O reſtes quej'adore ! j'irai , j'irai aux
„lieux où je vous ai laiſſés: je vous re
108 MERCURE DE FRANCE.
,, cueillerai pour vous poſſéder ,ſi vous
,, y êtes encore. Mais ſiles bétes ſauvages
,, les ont dévorés , je me livrerai moi.
même à leur rage: leurs entrailles ſe.
ront mon tombeau , comme celui de
,, mon amante; heureux , ſimes triſtesdé.
,, briss'y mêlent&s'y confondent avec les
fiens !
ود
و د
ود
" Ainſi parlait cet amant déſeſpéré :
,,on lui dit que l'objet de ſes regrets
,,n'eſt pas loin de ſa tente: un rayon de
,,joie ſe mêle aux ombres dont fon
ودfront eſt couvert; tel fuit l'éclair qui
,, déchire le ſein de la nue. Il ſouleve
,, avec effort ſes membres languiſſans ,
,, appeſantis , & , d'un pas chancelant ,
,,il ſe traîne vers ce corps adoré.
,,Quand il voit fur ce beau ſein la
,, cruelle bleſſure que ſa main a faite ;
,, quand il voit ce viſage décoloré ,
,, fans éclat , mais ferein encore , & tel
,, qu'un ciel ſans nuage dans l'obſcurité
„de la nuit , il tremble , ſes genoux flé-
,, chiffent, & fes fideles Ecuyers le fou,
„ tiennent à peine : O céleſte Beauté ,
,, dit-il , tu peux adoucir les horreurs du
,, trépas , mais tu ne peux plus adoucir
,,mon fort !
,, belle main , qu'en mourant elle ود
NOVEMBRE. 1774. 109
,, me préſenta comme un gage de paix&
d'amitié ! dans quel état , hélas ! je te
,, revois ? dans quel état fuis-je moi mê
,, me? Voilà donc les funeſtes & déplo-
,, rables effets de ma rage ? Barbare! ta
,,main cruelle a fait ces bleſſures ; tes
,, yeux plus cruels encore les contem-
,, plent?
,, Ils les contemplent fans verſer des
,, larmes ? ... Chere amante , je ne puis
"te donner des pleurs , mais je te don-
,, nerai mon fang ! Aces mots , furieux ,
,, déſeſpéré , il arrache l'appareil qui
,,couvre ſes plaies , & les déchire : fon
,, ſang ruiſſelle: ſa main alloit porter les
,, derniers coups; mais il s'évanouit , &
,,l'excès de ſa douleur le ſauve de ſa
,, rage.
ود
,,On le reporte ſur ſon lit ; on rap-
,, pelle fon ame fugitive & on l'attache
,, à la vie. Cependant déjà la renommée
,,a publié fa funeſte aventure & ſes
,,cruels déplaiſirs. Le pieux Bouillon
,,accourt à ſa tente ; de fideles amis y
,, volent avec lui : mais ni les conſeils
,, du héros , ni les diſcours de l'amitié ne
,, peuvent conſoler fes douleurs".
e
110 MERCURE DE FRANCE.
Le courage dans les peines de l'efprit ; ode
qui a concouru infructueuſement pour
le prix de l'Académie Françoiſe , remis
à l'année prochaine ; par M. l'Abbé de
Launay , ancien Lecteur & Penfionnaire
de la Cour de Portugal , in - 80 .
A Paris , de l'Imprimerie de Valleyre
l'aîné.
Le Poëte rappelle dans cette ode la
mort courageuſe de Moley Moluch ,
Prince Africain. Ce Prince , combattant
à demi mort dans les plaines d'Afrique ,
contre Sébastien , Roi de Portugal , expira
fur le champ de bataille , dans une
caleche , d'où il commandoit fon armée.
On lui trouva le doigt colé fur la bouche,
Ce fut le dernier figne de vie qu'il donna,
pour recommander à ſes Généraux
le fecret de fa mort de crainte que
cette nouvelle ne décourageât ſes troupes
& ne ranimât celles de fon aggreſſeur .
Celui-ci perdit la bataille & la vie. Comme
on ne trouva pas fon corps fur le
champ de bataille , il s'étoit répandu un
bruit que Sébastien s'étoit ſauvé dans un
défert , pour y pleurer ſes péchés .
,
Moluch , aux plaines de l'Afrique
Combat Sébastien menaçant ;
NOVEMBRE. 1774. III
Leur ſecrette frayeur s'explique :
Ils fuccombent en périſſant.
Blêche au grand jour de la victoire ,
L'un en perdit tous les honneurs.
Cette fin , qu'on a peine à croire ,
De l'autre auroit comblé la gloire ,
S'il ne fût pas mort dans les pleurs.
L'ode , dont il ſuffit d'avoir cité cette
- ſtrophe , eſt précédée d'un avertiſſement
que nous rapporterons , parce qu'il eſt
Nourt . ,, Je prêche d'exemple. J'ai eule
,, courage de faire cette piece dans une
,,poſition fâcheuſe. J'ai eu celui de l'en-
„ voyer à l'Académie dans une affreuſe
,, incertitude , & d'en apprendre l'infortune
fans abattement. J'ai encore celui
de l'expoſer au Public , fans me flatter
,, d'encourager à me lire ceux qui ont
,, peur de s'ennuyer.
ود
,,Je joins à cette ode un poëme qui ود
,, fait pendant. (Il eſt intitulé les Plaiſirs
ود de l'esprit ) . C'eſt un contre-tableau ,
„ que je mets en vue d'oppoſition , pour
,la ſymmetrie.
Il faut paffer par les peines ,
Pour arriver aux plaiſirs .
Hélas ! j'ai fait tout le contraire; j'ai
,,marché en écreviſſe".
44
112 MERCURE DE FRANCE.
Bibliographie Parisienne , ou Catalogue
des ouvrages de Sciences , de Littérature
, & de tout ce qui concerne les
Beaux - Arts , imprimés tant à Paris ,
que dans le reſte de la France , année
1769. Prix 3 liv. 12 fols broché. A
Paris , chez Ruault , Libraire.
Ce volume eſt un catalogue de tout
ce qui a été imprimé ou publié en 1760 .
concernant l'hiſtoire , les ſciences & les
arts ; on a joint ſeulement une courte
notice à quelques articles.
Avis au Peuple fur l'impôt forcé qui fe
percevoit dans les halles & marchésfur
tous les bleds & toutes les farines.
Tante molis erat
Virgile.
Brochure in-12. de 22 pag. 1774.
L'ARRET du Conseil d'Etat , du 13 Septembre
1774 , qui établit la liberté du
commerce des grains& farines dans l'intérieur
du Royaume , profcrit formellement
l'obligation impoſée par les réglé-
2
mens
" NOVEMBRE. 1774. 112
R
-
3
mens de 1770 , de ne vendre & de n'acheter
les grains qu'au marché. Cette
obligation a été profcrite , parce qu'elle
furcharge fans aucune utilité , ainſi qu'il
eſt dit dans l'Arrêt , les achats & les
ventes , des frais de voiture au marché ,
des droits de hallage , magaſinage & autres
, également nuiſibles au laboureur
qui produit & au peuple qui conſomme.
M. l'Abbé Baudeau , auteur du petit écrit
que nous venons d'annoncer , calcule ces
frais & ces droits , & il prouve que les
réglemens de l'année 1770 , exécutés
ponctuellement , feroient un impôt de
plus de ſeize millions par an fur le pain
du peuple.
Livre utile aux Négocians de l'Europe ,
contenant une théorie complette &
facile des opérations du change ; le
rapport des valeurs de différentes monnoies
de l'Europe ; la connoiſſance des
meſures , poids & aunages des princi
pales villes qui commercent avec la
France ; une diſcuſſion en matiere de
revendication dans les faillites , au
moyen de laquelle tout Marchand ou
Négociant , qui ſe trouvera impliqué
dans une banqueroute , pourra connoî-
H
14 MERCURE DE FRANCE.
tre, avec la plus grande facilité , s'il
* eſt dans le cas de pouvoir revendiquer
ou non , la marchandiſe qu'il aura
vendue, & qui ne lui aura pas été
payée; une differtation ſur les lettres
de change, leur valeur& le terme de
leur paiement ; un tarif des glaces ;
l'état des foires du Royaume , &c. par
M. I'A . S ***. vol. in- 12 . br. 2 liv. A
Paris , chez Valade , Libraire , rue St.
Jacques.
Le titre détaillé de ce manuel du com
merce fuffit pour faire connoître l'éten
due de fon utilité.
Lettre à M. le Marquis de*** fur les
peintures & Sculptures de l'Académie de
Saint Luc , exposées à l'Hôtel de Fabac.
Brochure in- 12. A la Haye , 1774 .
Il n'est point de regle fans exception , ou le
bavard. Brochure in- 12 ſur le même
objet,
Nous ne faiſons mention de ces deux
critiques que pour ne laiſſer ignorer à
nos Lecteurs aucun des écrits qui ſe pu
NOVEMBRE. 1774. IS
blient. La lettre à M. le Marquis de***
contient quelques obfervations critiques
qui ne font point aſſez motivées ; elles
font d'ailleurs expoſées ſèchement& fans
graces. On ignore pourquoi l'obſervateur
n'a point fait mention des quatre basreliefs
en marbre de M. Brenet , mor.
ceaux de ſculpture les plus conſidérables
de l'expoſition , &dont l'exécution , ferme
&bien ſentie, a fait beaucoup d'honneur,
à l'Artiſte . L'Auteur auroit dû auſſi ne
point paſſer ſous filence les ouvrages de
M. Vincent de Montpetit , créateur de
la peinture éludorique , genre de peinture
qui a la délicateſſe de touche de la miniature
, & la vigueur du coloris de la
peinture à l'huile.
La ſeconde brochure ſur le ſalon de
Saint Luc eft écrite plus gaiement que la
premiere ; mais on eſt un peu fatigué de
voir toujours ce même refrain revenir :
Il n'est point de regle fans exception. On
s'appercevra d'ailleurs que le Critique
juge ſouvent pour le ſimple plaiſir de
diſcourir.
L'un bavarde en écrivant ,
L'autre bavarde en parlant.
Mais il y a cette différence , que les der-
Ha
116 1 MERCURE DE FRANCE.
hiers ennuient fans que l'on puiſſe honnêtement
s'en défaire ; pour les autres ,
on en a meilleur marché ; on peut au
premier bâillement fermer le livre. C'eſt
le conſeil que l'Auteur de cette brochure
, intitulé le Bavard, à la bonne foi
de donner à ceux qui ſeroient tentés
de lire ſa critique.
Institutions Militaires , ou Traité élémentaire
de Tactique , précédé d'un Difcours fur
la théorie de l'Art militaire , trois parties
in- 80. aux deux Ponts , à l'Impri-
* merie Ducale , & ſe trouve à Paris
• chez Lacombe , Libraire , à Metz ,
( chez Marchal ; à Strasbourg , chez
5
ود
Bauer ; à Stockholm , chez Gjorvel.
,, DES hommes raſſemblés pour com-
3,battre , ne doivent point former une
maſſe confuse , mais être diſpoſés de
maniere qu'ils puiſſent agir & ſe mouvoir
enſemble , pour ſefoutenir mutuel-
,,lement ,& fe fortifier les uns les autres.
„ Cette définition ſe rapporte à ce qui
„ s'appelle ordre , c'eſt-à-dire , la diſpo-
,,ſition & la ſituation de chaque choſe
dans le lieu ; la regle& la maniere qui
NOVEMBRE. 1774. IIZ
?
,, lui conviennent , ou , ce qui revient au
,,même , le rang que l'on donne aux cho-
,, ſes , ſuivant leur quantité & leur qua.
,, lité. La ſcience qui établit cet ordre
„ parmi les Troupes , & par lui le carac-
,, tere diſtinctif d'une armée d'avec un
,, afſſemblage confus de gens de guerre,
,, eſt appellée Tactique ; elle tire fon ori-
„ gine des Grecs , & fa dénomination
,, d'un mot prononcée en cette langue ,
„ Tacto , qui ſignifie ranger ou mettre en
,, ordre , & elle exprime l'art de former
,,& de mouvoir les troupes en ordre.
ود La Tactique n'eſt donc autre choſe
,, que l'art de diſpoſer & d'exercer les
,, troupes aux actions de guerre , par un
,, ordre& un arrangement avantageux , &
ود laſcienced'appliquer ces diſpoſitions&
,,ces exercices aux opérations de laguerre.
,, L'expérience & le raiſonnement s'ac-
,, cordent à nous prouver que cet ordre&
,, cet arrangement ont toujours été fondés
,,ſur la nature des armes dont on s'eſt
"
ود
ود
ſervi . En effet , ſi nous confultons les
Grecs& lesRomains; ſi de-là nous examinons
ce que nos prédéceſſeurs ont
,,pratiqué ſucceſſivement , nous voyons ,
„ avec évidence , que l'on s'eſt toujours
, conduit d'après ce principe ,&que dans
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
,tous les temps l'art de la Tactique a con-
,, fifté à ſe rangerdans un ordre propre à
,, pouvoir ſe ſervir avantageuſement des
,,différentes eſpeces d'armes dont on fai-
,,fait uſage.
,,On ſe ſervait anciennement de deux
,eſpeces d'armes offenſives: l'une était
,, deſtinée à combattre de loin, & s'ap-
„pelait arme de jet , comme dards , ja-
5, velots , frondes , &c. L'autre ſervait à.
,, combattre de près , en joignant l'ennemi
„pour le rompre & l'enfoncer , & s'ape
ووpelait arme de main , comme épées ,
piques , lances , &c. Les Soldats munis
,,d'armes de jet , s'appelaient gens de
„trait ou armés à la légere , & étaient (
rangés en petits corps ſur une profon
, deur médiocre , propres à ſe mouvoir
,, avec agilité & promptitude. Les Sol-
„dats munis d'armes de main , s'appe-
,,laient peſamment armés , & étaient ran-
,,gés encorps ſolides& maſſifs , propres ,
,, par la profondeur& la preſſionde leurs
rangs , a enfoncer l'ennemi & à lui ré
,, fifter. De ces deux eſpeces d'armes naif-
,, ſaient , comme l'on voit , deux eſpeces
detroupes, dont chacune avait une raiſondifférente
de ſe ranger & de com-
>battre; mais letout ne ſe rapportait ceNOVEMBRE.
1774. JE
,,pendant qu'à un ſeul objet principal ,
„ qui était le choc; car les armes de jet
,, des anciens , peu meurtrieres , ne déci-
,, daient jamais les événemens de batail-
„ les ; les gens de trait ne faiſaient que pré-
,, luder , & les combats ne ſe terminoient
,, qu'à l'approche des corps peſamment
,, armés , qui en venaient aux mains avec
,, les armes de main , pour s'enfoncer par
„le choc.
,, On ſe ſert encore aujourd'hui de
,, deux eſpeces d'armes offenſives : l'une
eſt l'épée , arme principale de la Cava-
,,lerie : l'autre eſt le fufil armé de ſa
, bayonette , arme principale de l'Infan-
ود
ود terie : & d'autant plus avantageuſe,
,, qu'elle eſt en même temps arme de jet
,,& arme de main, ou arme à feu , &
دو arme blanche , qu'elle fert par le feu à
,, combattre de loin , &par la bayonnette,
„à joindre l'ennemi , le combattre de
„ près , le rompre &l'enfoncer ,&qu'elle
,,réunit ainſi , en une ſeule , les deux
,, eſpeces d'armes offenſives dont ſe ſer-
,, vaient les Anciens. Cela fait qu'il n'ya
,,plus qu'une ſeule eſpece d'Infanterie ,
toute armée de la même maniere , &en
conféquence qu'une ſeule façon de ſe
,,ranger; mais il y a deux manieres de
5
H
120 MERCURE DE FRANCE.
,, combattre ; l'une par le feu , par lequel
,, commencent toutes les actions deguer-
,, re , & l'autre par le choc , qui doit les
,, décider toutes les fois qu'il eſt poſſible.
,, Tels font les deux objets principaux de
ود
notre Tactique ; c'eſt à eux ſeuls qu'elle
,, ſe rapporte , & que , ſuivant la nature
de nos armes , elle doit embraſſer éga .
,, lement. En effet , les armes à feu ontune
,, très-grande portée ; leurs coups horifon
,,taux ſontſuivis d'un effet très-meurtrier.
„ Il y a des occafions à la guerre , où il
,, arrive que l'on eſt ſéparé de l'ennemi
,, par quelque terrein inabordable , & où
,, l'on ne peut ſe diſpenſer de combattre
ود
de loin: dans ces différentes ſuppoſi-
,,tions , il eſt auſſi important de pouvoir
,, faire conſiſter la force principale dans
,, l'action du feu , qu'il eſt eſſentiel de la
,, faire conſiſter dans le choc , toutes les
fois que l'on combat dans un terrein où
,,l'on peut aborder l'ennemi ſans de
,, grands obstacles , & le combattre de
,, près. Dans des terreinsde cette derniere
,, eſpece , ce n'eſt point à coups de fufil
„ que l'on gagne des batailles; il ne faut
,, même pas compter ſur le feu , nis'amu-
>> fer long - temps à tirer ; on ne peut ré-
>>pondre du ſuccès d'un combat , qu'auNOVEMBRE.
1774. 121
G
>
,, tant que l'on détermine une ligne d'Infanterie
à marcher à l'ennemi en lui
,, préſentant la bayonnette.
ود
,, Cette eſquiſſe de la Tactique , tant an-
,, cienne que moderne , nous démontre
,, que le véritable fondement de cet art ,
„réſide dans la nature des armes dont on
ود
ود
fait uſage. Si nous les comparons l'une
,,à l'autre , elles nous prouvent que l'ef.
fence & la nature des principes de la
,, guerre , n'ont jamais varié , & que de
tousles temps les ordres de bataille ont ود été formés conformément àla ſituation
des lieux & du terrein , & à l'uſage que
l'on a pu faire de ſes armes. L'invention
de la poudre & des armes à feu , a produit
quelques changemens dans la ma-
„ niere de combattre. Chez les anciens .
elle ſe rapportait à un ſeul objet prin-
„ cipal , qui étoit le choc : chez nous ,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ودelle ſe rapporteà deux objets , quiſont
,, le feu & le choc; & nous faiſons dépendre
notre force également de l'un & de
,, l'autre, ſuivant les occafions & les circonſtances
, &c” .
ود
ود
Ces inſtructions préliminaires ſont puiſées
dans le Chapitre fecond de ces inftitutions
, où l'Auteur nous donne une idée
- générale de la Tactique & de ſes objets
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
principaux. L'Ouvrage eſt diviſé en trois
parties. La connaiſſance parfaite de tous
les détails intérieurs d'une conſtitution
militaire bien ſolide & bien ordonnée ,
forme l'objet de la premiere: la ſeconde
renferme les principes de l'exercice & des
manoeuvres des troupes ; & ces principes
y ſont développés de maniere à en faire
connaître les fondemens , l'application&
l'uſage . On trouvera dans la troiſieme
partie , les détails d'une armée & le méchaniſme
des ordres de bataille , des
camps &des marches. L'Auteur , après en
avoir établi les principes , les applique
aux manoeuvres qui préparent & affurent
le ſuccès des actions.
Ce Traité élémentaire , deſtiné principalement
aux jeunes militaires , fera
également utile à ceux qui voudront ſe
procurer une notion nette , exacte&méthodique
de tous les principes de la Tactique
, épars dans un grand nombre d'ouvrages.
Ces principes ici réunis , forment
un corps d'inſtructions,où l'on nedoit point
eſpérer de trouver ces traits ſaillans , fruits
ordinaires d'une imagination qui ne ſe
donne point le temps d'examiner les choſes
avec une certaine étendue. Cet Ouvrage
ne préſente pas non plus des idées
NOVEMBRE. 1774. 123
nouvelles , des découvertes fingulieres;
mais desvérités de pratique , des préceptes
avoués par les Maîtres de l'art ; des
principes qui ſe rapportent à la nature des
armes & à la maniere de combattre aujourd'hui
enuſage. Un mérite particulier
à l'Auteur , eſt d'avoir traité la Tactique
furunplan raiſonné& fuivi ; & de l'avoir
pliée à une inſtruction méthodique , par
la liaiſon qu'il a miſe entre les principes
&l'application continuelle qu'il a faite
de la théorie à la pratique.
M. le Baron de Sinclaire , Colonel-
Commandant du Régiment Royal Suédois
, au ſervice de France , & Auteur de
ces Inſtitutions militaires , a , pendant le
couts de la guerre derniere , donné une
traduction des Réglemens pour la Cavalerie
Pruffienne ; & en 1771 , celle des
Maximes de Guerre , du Feld Maréchal ,
Comte de Kewenhuller . Les Inſtitutions
militaires dédiées , par l'Auteur , à Sa
Majeſté Suédoiſe, ſont le dernier fruit
des loiſirs de cet Officier , qui , pour
mieux pratiquer cette vertu générale qui
comprend l'amour de tous les hommes ,
s'occupe continuellement à les inſtruire.
124 MERCURE DE FRANCE.
La fauſſe peur , Comédie en un acte mêlée
d'ariettes , repréſentée pour la premiere
fois par les Comédiens Italiens , le lundi
18 Juillet 1774 ; par M. N***.
La muſique eſt de M. d'Arcis , âgé de
14 ans & demi , éleve de M. Grétry.
A Paris , chez Valade.
L'Auteur adreſſe ſon premier eſſai
dramatique à ſa mere, dans une Epître ,
qui fait l'éloge de fon coeur.
Nous avons rendu compte de cette
piece. L'Auteur nous apprend qu'il a tiré
la faufſe peur d'un proverbe de M. Carmontel
, dont le ſujet eſt un feint empoi-
Sonnement qu'il avoit entendu raconter ;
mais dont il a changé le plan. On trouvera
que le dialogue de cette Comédie
eſt écrit avec facilité , & qu'il eſt d'un
très bon ton. Les ariettes ſont en général
d'une poëſie aiſée & lyrique , propre à la
muſique. Il a donné des caracteres à ſes
perſonnages & de la vivacité à ſon ſtyle :
le tout enſemble fait un Drame qui a
de l'agrément & du bon comique. Plus
d'intérêt& un ſujet mieux choiſi , auroient
rendu l'action plus piquante ; mais on ne
doit pas moins encourager l'Auteur à
s'adonner à un geure pour lequel il
montre du talent. Cette piece a été bien
NOVEMBRE. 1774. 125
>
3
>
accueillie au théâtre public. Nous sommes
perfuadés qu'elle fera encore plus de
plaifir dans la Province & fur les théâ
tre de ſociété.
Plan d'impoſition économique & d'adminif
tration des finances , préſenté à Monſeigneur
Turgot , Miniſtre & Contrôleur-
général des Finances ; par M. Richard
des Glannieres ; in-40. de 36 p.
prix 2 liv. 8 f. A Paris , chez G. Simon
, 1774. Avec approbation & privilege
du Roi.
UNE machine eſt d'autant plus parfaite
qu'elle produit de grands effets avec peu
de refforts &de frottemens ,& que le jeu
en eſt ſimple& facile. C'eſt ce que l'on
defire dans un plan d'impoſition qui eſt
la machine de l'Etat , pour lever ſur tous
les ſujets la part de leur contribution. Le
plan propoſé par M. Richard a-t-il ce
mérite ? Eſt-il auſſi ſimple qu'il l'annonce
? Il préſente deux objets d'impôts ;
l'un , la taille réelle , l'autre , un droit de
franchise, qui tiendra lieu de tous ceux
que l'on paie fur la conſommation des
denrées. La taille réelle , dans le projet
de M. Richard , doit être impoſée non-
4
126 MERCURE DE FRANCE.
ſeulement ſur les biens-fonds en valeur,
mais encore fur les maiſons , clos & jar .
dins , les terres , prés , bois , rivieres &
étangs . Or , pour parvenir à la connoifſance
de la valeur de ces biens , M. R.
veut que les propriétaires, cultivateurs
& autres , foient obligés de donner leurs
déclarations ; de rapporter des expéditions
de baux. Il veut des confrontations
avec les locataires ; &, en cas de faux ,
il exige des amendes du quadruple de
part & d'autre. Il demande pareillement
que les Greffiers des Eaux & Forêts , que
les Payeurs des rentes , que les Notaires
foient tenus de faire leur déclaration
des actes dont ils ont connoiffance . Il
fait monter cette taille réelle à 320 millions
par an.
Cette fomme ne ſuffisant pas , il propoſe
une capitation , ou droit de franchiſe
, qui doit rapporter 480 millions
700 mille livres : cette prétendue franchiſe
ſera impoſée fur 7 millions 387
mille ames. Il comprend dans cette capitation
, non-feulement les chefs de familles
, mais encore les femmes , garçons ,
filles , enfans ; & , dans le tableau des
ſous diviſions des claſſes impoſées , il met
en ligne de compte les chevaux , boeufs ,
vaches , anes , cochons , chevres , mou
NOVEMBRE. 1774. 127
:
cons , brebis. Mais une taille réelle &
une capitation font un double emploi ,
, & la feconde impoſition deviendra onéreuſe
, puiſque , par le premier de ces
droits , on aura déjà fait payer aux peuples
tout ce qu'on eſtime qu'ils peuvent
donner de leurs revenus ; d'ailleurs , ces
taxes ſont ſi diviſées ; elles portent fur
tant d'objets ; elles ſont ſi indéterminées ,
que pour les difcuter & les lever , il faudroit
une armée d'Employés qui , au lieu
de ſimplifier la perception , l'embaraſſeroient
& donneroient lieu à des conteſtations
fans nombre. Remarquez que dans
cette levée d'impôts réels & perſonnels ,
l'Auteur , qui les fait monter à 800 millions
, n'y comprend pas les frais de perception
qui ſeroient immenfes ; & comment
peut - il ſuppoſer que l'Etat puiſſe
payer une dette auffi énorme, ſans s'épuifer.
Il prétend , au moyen de cet impôt
de 8 à 900 millions par an , que laNation
fera franche ; cependant il laiſſe encore
ſubſiſter les droits de contrôle des actes ,
exploits , infinuations , &c. la marque
de l'or & l'argent, le droit ſur les monnoies
, les douanes autour du Royaume ,
&c. &c. Enfin , pour mettre ſon projet
en valeur , M. Richard demande un quar.
tier d'avance de cette impoſition; c'eſt128
MERCURE DE FRANCE.
à-dire , un peu plus de 200 millions;
avance qu'il ſuppoſe apparemment trèsaifée.
Il ſemble qu'avant de propofer un
nouveau plan d'impoſitions , il faudroit
faire connoître quelle eſt la ſource de
la richeſſe de l'Etat : il faudroit démontrer
quelle eſt l'origine de cette richeſſe ;
& dans quelle quantité on peut puiſer dans
cette fource fans la tarir ni l'altérer ; il
faudroit enfin faire voir qu'un droit fimple
& modéré , pris à la ſource même
de cette richeſſe , pourroit être unique ,
& mettroit dans la plus juſte proportion ,
les biens qui s'en écouleroient ; puiſqu'ils
ne pourroient être perçus qu'avec la charge
même de cette impoſition priſe dans fon
principe. Je me perfuade que ſi on diſoit à
une Communauté , combien recueillezvous
? que vous faut-il pour vos avances ?
que faut-il pour votre bien étre, dont le ſurplus
appartient à l'Etat ? Ce ſurplus feroit
le véritable impôt qui pourroit étre levé :
& il feroit d'autant plus confidérable ,
que la production deviendroit néceſſairement
plus grande par l'aiſance & par
la juſtice de la levée. Un canton pourroit
alors s'abonner ; en s'abonnant , faire fes
foumiſſions en promeſſes de payer , qui
feroient paſſées à un diſtrict ſupérieur ,&
garanties par un autre plus conſidérable ;
ces
NOVEMBRE. 1774 129
ces effets deviendroientdes billets d'Etat;
& ces billets feroient plus précieux que
l'argent même ; parce qu'ils ſeroient plus
commerçables , d'un tranſport plus facile
,& d'une folidité cautionnée en quelque
forte par tout le Royaume. Alors
chaque pays auroit le moyen d'attendre
ſa récolte & la faveur de la vente ; ainſi
plus de frais de perceptions ou de très-
> légers; plus de crainte de non valeurs ;
les impoſitions pourroient être faites par
les Receveurs des tailles, qui ont déjà les
rôles exacts de tous les feux ou maifons
de l'Etat: ces impoſitions ſeroient
perçues ſur les foumiſſions mêmes de
3 chaque direct ; & ces foumiſſions ſeroient
eſtimées en conſidération de l'affranchiſſement
des droits de toute nature
, qu'ils font forcés de payer dans l'état
actuel des choses , ſur lesquels ils obtiendroient
d'autant plus de diminution ,
qu'ils n'auroient plus les frais d'impoſitions
de toute eſpece , de contrainte&
autres , qui doublent preſque leur taxe
réelle : ces effets circulant avec l'efpece ,
& étant également des ſignesde richeſſe ,
> augmenteroient le crédit du commerce
& celui de l'Etat ; ils feroient dans le
gouvernement ce que la confiance fait
I
130 MERCURE DE FRANCE.
chez un Négociant , dont on connoît la
folidité & la conduite. Mais c'eſt peutêtre
encore là un rêve dont l'homme
d'état , qui voit de plus haut , appercevra
le foible & l'illufion .
On verra dans les Questions proposées
par M. l'Abbé Baudeau , les objections
les plus fortes & les plus ſenſibles contre
le plan foi-difant économique de M. Richard.
On trouve cette petite brochure ,
prix 4 f. chez Lacombe , rue Chriſtine , à
Paris.
Mémoire & obfervations fur la perfectibilité
de l'homme , dédiés à M. de
Sartine ; recueil troisieme , contenant
un nouveau tableau d'éducation mo
- rale & littéraire. Par M. Verdier ,
Docteur en Médecine , Inſtituteur
- Phyſicien. A Paris , chez Moutard.
-
En avançant dans la carriere qu'il s'eſt
ouverte , M. Verdier devient de plus en
plus intéreſſant ; & fur les choſes qui
ont été traitées avec le plus de foin par
les Ecrivains de tous les temps , il ne
laiſſe pas de produire des principes nouveaux.
Il donne même un air de nouveauté
à ceux dont la vérité eſt la plus
généralement reconnue.
NOVEMBRE. 1774. 131
Après avoir préſenté dans le lointain
l'art de développer , de corriger & de
perfectionner le tempéramment de l'homme
dans ſon ſecond recueil , l'Auteur indique
auſſi fuccintement dans celui-ci ,
▸ l'art de former le caractere. Il commence
par s'élever contre ces fupplices trop
uſités dans les écoles , qui , ſuivant lui,
,, changent l'organiſation&dépravent le
,, tempérament , le génie & le carac-
,, tere , qui jettent les Eleves dans des
,, déſeſpoirs affreux; qui occaſionnent
,,journellement les plus grands malheurs ,
dont on a ſoin d'enlever la connoif-
ود
دوfance au Public ; qui , en ravalant
,,l'ame , ne peuvent faire que des ef-
,, claves , & qui font une des cauſes de
" la corruption générale des moeurs " . Il
propoſe de ſubſtituer aux châtimens corporels
l'art derégler le régime phyſique ,
les opinions , les préceptes, les intérêts
&les exemples.
M. Verdier vient enſuite à la forma
tion du génie; & il fait conſiſter cet art
dans la production des connoiſſances par
> l'analyſe , & dans leur liaiſon par la ſyntheſe.
Pour diffiper la confufion qui regne
dans la plupart des traités d'éduca
I 2
3. MERCURE DE FRANCE.
tion , il fait une diſtinction de l'ordre
eſſentiel , de l'ordre naturel , de l'ordre
civil&de l'ordre effectuel des connoif.
ſances ; & il tâche de les faire concourir
tous quatre au développement du génie.
Pour le développement du génie ,
l'Auteur veut qu'on commence par meubler
l'entendement des enfans des connoiſſances
générales & élémentaires , dont
la combinaiſon doit former toutes les
notions poſſibles dans les âges ſuivans.
L'analyſe doit les préſenter iſolées , &
la ſyntheſe les combiner par faifceaux.
Cet art préliminaire conſiſte à réunir
par cette opération de l'arithmétique ,
qui ſe nomme numération , les ſenſationsde
chaque genre , qu'on afait naître
&qu'on a diftinguées dans le développement
phyſique des ſens ; à lier ces premieres
combinaiſons aux lettres de l'alphabet
, au moyen de la numération algébrique
; & à faire correſpondre les ſenſations
aux propriétés des corps. L'enfant
arrivé à ce point , a déjà l'alphabet des
connoiſſances humaines : on peut lui
faire épeler le grand livre de la nature :
& c'eſt par l'étude de ſon corps qu'il
doit y être introduit. Il y prendra les
idées premieres des nombres phyſiques,
NOVEMBRE . 1774. 133
des ſituations , des figures , des dimenfions
, des proportions &de la ſymmé.
trie. L'analyſe des propriétés paſſives du
corps humain conduit à celle de ſes mouvemens
& des penſées qui forment ſes
propriétés actives , & à celles des voies
extérieures , qui détruiſent les unes & les
autres. Alors on peut lui lever la toile
qui cache les organes intérieurs ; & lui
préſenter les organes ſimilaires. L'efprit
n'aplus enſuite beſoin que de l'analogie
pour ſuivre les propriétés générales
des autres animaux , des végétaux , des
minéraux , des météores , du globe terreftre
& des cieux même. Après cette
phyſique élémentaire , l'enfant peut revenir
à lui-même , & prendre les premieres
notions des moeurs , des uſages , des
loix & du langage ; s'élever même juſ
qu'aux êtres métaphyſiques & aux fublimes
objets de la religion. En faiſant ſuccéder
toutes lesdifférentes partiesdecette
philoſophie élémentaire , l'Auteur prétend
graduer & meſurer le génie ; & lui
donner toutes les facultés dont la nature
le rend ſuſceptible.
Cependant ce premier art ne peut qu'ébaucher
le génie: mais l'inſtituteur pourra
l'étendre& l'animer par l'enſeignement
13
134 MERCURE DE FRANCE.
des jeux de la gymnaſtique ou des beauxarts;
par celui des arts logiques , par
celui des langues , par celui des principes
de l'hiſtoire. Cette ſection eſt une extenſion
du Prospectus de fa maiſon d'éducation,
dont nous avons rendu compte dans
notreMercure d'Août de l'année derniere.
Dans ce profpectus , l'Auteur expoſoit
ce qu'il ſe propoſoit de faire: ici , il difcute
ce qu'il eſt poſſible d'y ajouter.
Juſqu'à cejour , on n'avoit regardé les
exercices du corps que commedes moyens
de donner de la force & de l'agilité aux
membres. M. Verdier propoſe d'en faire
des inſtrumens même du génie. Il les
réunit tous ſous les titres de lecture &
de gymnaſtique : le premier de ces arts
comprend la lecture des hyéroglyphes ,
des déffins & gravures de toute eſpece;
celle des ſymboles , celle des lettres fyllabiques
des langues orientales , celle des
différentes écritures alphabétiques , celle
enfindes monumens hiſtoriques. La gymnaſtique
eft générale à tout le corps , ou
propre aux organes que nous avons le
plus d'intéret de perfectionner.
: Quand on examine les effets du difcours
en Littérateur ou Logicien phyfiologifte
, dit M. Verdier , on lui
NOVEMBRE. 135 هللا 1774
reconnoît quatre propriétésbien diſtinc-
„ tes. Par la premiere , il repréſente ces
„ penſées , abſtraction faite deleurs objets;
&par la feconde , les penſées avec leurs
„ objets. Par la troiſieme , il reproduit
les penſées mêmes , & les grave plus
profondément dans l'entendement. Par
la derniere enfin il a afſſez de force pour
agir juſques ſur la volonté même & la
„ mouvoir. De-là quatre uſages des mê-
„ mes ſignes ou des mots pour étendre
„ le génie: de là quatre arts logiques ;
„ ſavoir la grammaire philofophique , la
„ dialectique , l'art poëtique & l'art oratoire
". En devéloppant cette idée ,
l'Auteur y trace un plan tout nouveau ,
pour l'enſeigement de ces quatre arts.
Il comprend toute la logique & la grammaire
générale ordinaire dans ſa grammaire
philofophique ; & forme une dialectique
nouvelle , toute occupée de la
recherche & de la manifeſtation de la
vérité.
いて
M. Verdier borne l'éducation générale
à l'étude de la langue latine & de la langue
maternelle : celle du grec , de l'hé
breu & des autres langues ſavantes , doivent
être réſervées pour l'éducation particuliere
, qui doit ſuivre la premiere;
14
136 MERCURE DE FRANCE.
C
elle pourroit nuire à l'enſeigement de
la langue latine qui , dans le plan de
l'Auteur , eſt une introduction à toutes
les langues ſavantes. La méthode qu'il
propoſe pour enſeigner une langue , dont
il donne une ſi grande idée , conſiſte à
réunir par l'analyſe & la ſyntheſe toutes
celles qu'on a propoſées juſqu'à ce jour.
C'eſt à l'analyſe , dit-il, que nous devons
cette phyſique , cette chimie , &
ces ſciences que les modernes ont ornées
& ſubſtituées aux rêveries da
moyen âge. On lui devra , il oſe le
„ prédire , une notion nouvelle de la
langue latine , démontrée avec la ri
gueur mathématique , elle détruira &
profcrira toutes ces théories & ces notions
ridicules , qui rempliſſent nos rudimens
& nos dictionnaires. A ces
> ouvrages gothiques , que l'ignorance a
trop accrédités , elle en ſubſtituera qui
„ feront les fruits du génie , de la raiſon
& de la vérité ", M. Verdier n'eſt
point aſſurément l'Auteur de l'analyſe
grammaticale ; mais il ſe la rend propre
en quelque forte , par le grand uſage
qu'il en fait ; & fur-tout par les principes
& les regles nouvelles qu'il établit
pour décompofer & recompoſer lesmots.
:
NOVEMBRE. 1774. 137
juſqu'à ce jour , par exemple , les étymologiſtes
s'étoient mis à l'aiſe , en décom
poſant les mots par la fin ou par le commencement
, ſuivant qu'il leur paroiſſoit
plus commode. M. Verdier donne pour
regle de procéder toujours de la fin au
commencement. Si ce principe eſt fondé,
il déroutera les étymologiſtes , & nous
donnera des réſultats réguliers bien différens
de ceux que nous devons à ceux-ci.
En propoſant enfuite le plan d'étude de
la langue maternelle , il enſeigne à s'y
occuper , à traduire plutôt les penſées que
les mots.
M. Verdier trouve les principes de
l'hiſtoire , dans l'enſeignement des efpeces
de dialectes , qu'il a diftinguées
dans les langues latine & françoiſe. Un
latin antérieur à l'hébreu &à toutes les
langues connues eſt , des parodoxes de ſon
Proſpectus , celui qui a le plus étonné
les Sçavans: mais à mesure qu'il étend
ſes idées , elles préſentent de la vraiſemblance
en ſurprenant encore davantage.
Tout ſimple que dût être le langage
primordial , l'auteur y diftingue quatre
parties: la premiere comprend les racines
naturelles , formées par les impulfions
mécaniques des organes , & par
/
15
138 MERCURE DE FRANCE.
3
l'imitation des objets de la nature. Parmi
ces mots tout monosyllabes , il s'en
trouve vingt deux qui forment l'alphabet
oriental; & cet alphabet eft en même .
temps une planche anathomique , & le
dictionnaire primitif des langues. Les 22
lettres , fyllabes ou mots qu'il comprend,
déſignent les parties du corps humain ,
leurs fonctions ; & par analogie celles de
tous les êtres de la nature. Avec ce ſeul
vocabulaire , les premiers hommes ſe
communiquerent leurs idées ; mais dans
la ſuite , Taut ou Hermès réunit ces
racines par trois; qu'il diftingua & varia
par les trois accens de ſa lyre. De là
naquirent ces mots compoſés de trois
lettres dans les langues orientales ; & qui
font devenus des racines dans la langue
latine. Cette langue en reçut encore
d'autres des langues ſeptentrionales. C'eſt
ainſi que M. Verdier réſout le fameux
probléme ſur la langue primitive , dont la
ſolution doit manifeſter aux ſcavans l'état
de la nature primitive, les origines de
l'eſprit humain , & des ſociétés avec les
fondemens de l'hiſtoire.
En animant le génie, l'auteur entre
prend de le régler par l'économie. Dans
cette ſection, la formation de la pru
NOVEMBRE. 1774. 139
dence eſt repréſentée comme un des arts
de l'inſtituteur ; & la prudence ellemême
comme un art qui doit toujours
guider ſes éleves au fortir de ſes mains :
fon objet eſt tel , que les circonstances &
les beſoins qui font le tiſſu de la vie naturelle
, morale , civile & religieuſe , réveillent
les connoiſſances & les paſſions
néceſſaires pour le choix & l'uſage des
agens vitaux & des artiſtes qui les dif
penſent.
M. Verdier vient enſuite à l'art de
remplir l'entendement par l'enſeignement
des ſciences , & en particulier de la philofophie
ſcholaſtique, de la philoſophie
de l'hiſtoire , & de la religion chrétienne.
Parmi les principes qu'il expoſe dans cet
article , ce qui concerne la religion mérite
d'être remarqué. Lesécrivains d'éducation
font preſque tous entrés dans des
controverſes ſur ce point. M. Verdier au
contraire diftingue deux parties dans la
religion: „ la premiere qui démontre la
vérité& les principes de la révélation
peut être dévolue , dit-il , à l'inſtituteur;
puiſqu'elle fait partie de la phi-
„ loſophie: mais dans l'expoſition de la
foi , ſon miniftere l'oblige à ſuivre
avec ſoumiſſion le plan qui lui eſt tracé
par les Paſteurs de l'Eglife " .
140 MERCURE DE FRANCE
Qu'un Métaphyficien tire de l'économie
animale , des argumens pour démontrer
l'existence de Dieu & de l'immortalité
de l'ame ; l'entrepriſe n'eſt
point nouvelle; mais peu de Théologiens
ſe ſeroient fans doute attendus à en puifer
dans la même ſource , pour démontrer
la vérité de la religion chrétienne.
Cependant M. Verdier leur en
fournit un , qui mérite d'être approfondi.
Des loix de l'économie animale , il conclud
d'un côté , que la tige de l'humanité
n'auroit pu être plantée ſur la terre , ſi le
créateur du premier homme n'avoit bien
voulu être en même-temps ſon pere , ſa
nourrice , ſon précepteur & fon gouver.
neur ; de l'autre il obſerve que l'hiſtoire de
cette premiere éducation , telle qu'elle
ſe trouve dans la geneſe, ſuppoſedes connoiſſances
phyſiologiques , qui n'ont été
découvertes que dans notre fiecle.
Deux autres arts littéraires finiſſent ce
recueil : l'art de former le génie citoyen
par l'enſeignement des profeſſions , &
celui de lier les connoiſſances par l'enſeignement
de la phyſiologie & de la
géographie. On fait déjà les idées de l'auteur
ſur ce dernier objet , & fur le précédent
, il donne une diviſion des proNOVEMBRE.
1774. 141
১
feſſions pour en former un tout dans
l'ordre civil , comme les ſciences en font
un dans l'ordre eſſentiel , & les arts dans
l'ordre naturel.
Ces trois recueils forment des élémens
d'éducation phyſique , morale & littéraire.
On ne pourroit peut-être annoncer
plus de choix en auffi peu de pages. Aux
grands principes & aux grandes maximes
avouées des philoſophes & des inſtituteurs
, l'auteur en joint une infinité qui
lui font propres. Mais pour en tirer les
regles néceſſaires dans la pratique , il ſeroit
beſoin de voir l'explication de ces
nouvelles théories ; & le profit qu'on
doit ſe promettre des travaux de l'auteur ,
d'après ces trois premiers recueils , doit
faire attendre les ſuivans avec impatience.
Journal de Pierre le Grand , depuis l'année
1714 incluſivement , traduit de
l'Original Ruſſe , imprimé d'après les
Manufcrits corrigés de la main de
S. M. Impériale , qui font aux archives.
Nouvelle édition , avec des notes
par un Officier Suédois. vol. in - 80.
à Stockolm 1774 ; & ſe trouve aux
deux Ponts à l'Imprimerie Ducale,
142 MERCURE DE FRANCE.
& à Paris chez Lacombe , Prix 4 liv.
Ce Journal de Pierre le Grand , commence
à l'époque de la révolte de quatre
Régimens de Strelitz , en 1698. Le Czar
étoit alors à Vienne , lorſqu'il fut informé
de cette révolte. Ce Prince qui voyageoit
pour s'inſtruire , alloit partir pour
P'Italie. Il interrompit alors ſes voyages ,
& rentra dans ſes Etats , avec la ferme
réſolution de ne plus donner ſa confiance
à une Milice indocile , qui , à l'exemple
des Janiſſaires Turcs , ſe rendoit par fon
étroite union , redoutable au Souverain
même. Pierre remplaça les Strelitz par
des Troupes difciplinées ,& partagées en
différens Régimens. Ce Prince étendit
ſes foins fur toutes les parties de l'adminiſtration.
Ce Journal nous donne
des notions curieuſes & certaines , ſur la
fondation des Villes , des Edifices , &
fur divers établiſſemens qui ont porté
l'Empire de Ruſſie au degré de force &
de ſplendeur auquel il eſt parvenu. On
voit dans ce Journal , que , dans le temps
que le Czar ouvroit des écoles pour la
Marine & les autres Sciences , il permettoit
à fes Sujets de fortir du pays , &
d'aller s'inſtruire chez l'étranger , ce qui
NOVEMBRE . 1774. 143
→
étoit défendu auparavant , ſous peine de
mort; & non-feulement il leur en donna
lá permiffion , mais encore il les y obligea.
Tel eſt l'empire de l'éducation &
du préjugé , que les Ruſſes n'obéirent
qu'avec la plus grande répugnance à l'ordre
que le Czar leur donna de voyager.
Le Traducteur de ce Journal , en cite
dans une note , un exemple fingulier : un
grand Seigneur de cette Nation , obligé
de fortir de l'Empire , part pour Venife
: il y reſte pendant quatre ans & n'y
voit perſonne. De retour dans ſa Patrie ,
il ſe fit gloire de n'avoir rien vu ni rien
appris pendant fon abfence.
Les grands projets de réforme du Czar
- furent ſouvent arretés , par les guerres
cruelles que lui faisoit Charles XII , Roi
de Suede. Ce Journal fixera particuliérement
l'attention des Militaires , par pluſieurs
détails de marches & de Campemens
, de Sieges & de Batailles . On y
verra avec intérêt les foins infatigables
de Pierre I , pour apprendre à ſes Mofcovites
le métier de la Guerre. Les fréquentes
victoires que Charles XII remporta
fur eux , furent fans doute les meilleures
leçons qui les firent triompher des
144 MERCURE DE FRANCE.
Suédois , à la célebre journée de Pultava,
le 8 Juillet 1709. Charles XII , fans armée&
ſans reſſources , ſe vit alors obligé
d'aller chercher un aſyle dans les Etats
du Grand Seigneur. Ce Monarque , du
fondde ſa retraite , ſuſcitabien des affaires
à ſon Vainqueur; il parvint même à engager
les Turcs à lui déclarer la Guerre ,
Pierre marcha au-devant d'eux en Moldavie
; mais s'étant engagé trop avant
dans un pays ennemi , ſans avoir pris
les meſures néceſſaires pour la ſubſiſtance
des Troupes ; il ſe vit bientôt à la difcrétion
des Turcs , dont les forces étoient
d'ailleurs bien ſupérieures aux ſiennes.
Dans cette affreuſeextrémité , il fit offrir
la Paix au Grand Viſir. Soit que ce Général
fut d'un caractere timide , ſoit qu'il
eût été gagné par despréſens, il accorda
cette Paix tantdéſirée. Le récit quedonne
le Journal de cette fameuſe journée , répandra
de nouvelles lumieres fur cette
conjoncture ſi mémorable du regne de
Pierre le Grand : mais on ſera peutêtre
ſurpris de n'y trouver aucune mention
du beau rôle que l'Impératrice Catherine
joua dans cette occaſion ; & de
la part déciſive que tous les Hiſtoriens
lui donnent , à l'infigne délivrance de
l'armée
NOVEMBRE. 1774. 145
l'armée Moſcovite. Cependant , Pierre
☐☐ parle fréquemment de cette Epouſe , dans
Jes termes de l'eſtime la plus diftinguée
&de l'affection la plus tendre. Lorſqu'il
la fit couronner Impératrice en 1728 , il
dit expreſſément , dans la déclaration publiée
à cet effet : ,, Catherine nous a été
,, d'un grand fecours dans tous les dan-
,, gers , & particulièrement à la bataille
}
ود
و د
ود
de Pruth , où notre Armée étoit réduite
à 22000 hommes." Voici la
notice que le nouvel Editeur du Journal
nous donne fur cette Femme célebre ,
née à Derpt en 1686 , de Payſans ori.
ginaires de Pologne. Catherine perdit fes
Parens en bas âge , & fut accueillie ſucceſſivement
par le Miniſtre de Marienbourg
, & par celui de Riga qui l'amena
chez lui. Ce dernier revint à Marienbourg
pour des affaires ; pendant le ſéjour
qu'il y fit , il la maria à un Dragon
• de la garniſon; trois jours après , ce Dragon
fut obligé de partir pour aller joindre
l'Armée du Roi en Pologne , & ce fut
› pendant ce temps que les Ruſſes vinrent .
affiéger Marienbourg & s'en emparerent.
Catherine étoit belle , elle avoit dix- sept
ans; ſa beauté frappa le Général Schérémetow
qui la retint. Peu de temps après
K
146 MERCURE DE FRANCE.
le Prince Mentſchikow la vit chez ce
Général , auquel il fit de ſi vives inſtances
, qu'il obtint la belle priſonniere. La
fortune vouloit l'élever plus haut. Le
Czar paſſant en Livonie , s'arrêta chez
fon favori ; Catherine parut devant lui ,
& l'impreſſion qu'elle fit fur fon coeur fut
durable. Il la fit conduire à Moſcou , en
Octobre 1703 , & l'adreſſa à une Dame
de qualité , chez laquelle elle logea. Elle
paſſa trois ans dans cette maiſon. Dans
les commencemens le Czar n'alloit la
voir que la nuit ; mais il ne tarda pas
à ſe défaire de cette gêne , au point
qu'il faifoit venir ſes Miniſtres chez Catherine,
pour travailler avec eux & en
fa préſence ; il lui permettoit même de
dire fon avis , & dès lors , elle méritoit
d'être conſultée. Enfin il l'épouſa ſecrétement
en 1707 , & la reconnut pour ſa
Femme en 1712 , huit mois avant la
mort de Pierre le Grand , auquel elle
fuccéda. Son regne fut malheureuſement
trop court ; elle mourut le 17 Mai 1727 ,
emportant dans le tombeau l'amour de
fes Sujets , & laiſſant l'exemple de la fortune
la plus extraordinaire.
Le Journal de Pierre le Grand va jusqu'à
l'année 1714. Les notes favanNOVEMBRE.
1774. 147
}
tes & relatives à la tactique dont cette
nouvelle édition eſt enrichie , le rendront
un Livre pratique pour tous les jeunes
gens qui embraſſent le parti des armes.
Ils liront fur- tout avec fruit les relations
exactes & très - circonstanciées , que le
nouvel Editeur nous donne dans ſes notes
, des Batailles de Narwa , de Clischow
, de Frauſtadt , de Kaliſch , de
Leſnaya , de Pultava; des Paſſages de la
Duna & de la Babieck , de la Retraite
célebre du Comte de Schulembourg , visà-
vis de Charles XII .
On peut d'ailleurs regarder ce Journal ,
dont le Manufcrit original a été corrigé
de la propre main de Pierre le Grand ,
comme un monument curieux & inftructif
pour l'Hiſtoire de l'Empire de Ruſſie ,
ſous le régne de ce Prince. L'Editeur
Ruſſe , M. Schtſcherbatow , avoit repro-
⚫ché au célebre Hiſtorien de l'Empire de
Ruffie , de n'avoir pas été véridique ; le
nouvel Editeur ne veut point décider
entre M. de V. & M. S. Mais il
"
ود
eſt certain , ajoute - t - il , que l'Au-
,, teur illuftre que l'on accuſe de n'avoir
„ pas été véridique , a eu connoiſſance
du Journal de Pierre le Grand , &
l'on peut facilement s'en convaincre ,
دو
ود
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
:
..
و د
ود
en parcourant ce Journal , & en même
,, temps l'Histoire de l'Empire de Ruffie ,
Jous Pierre le Grand. Si M. de Voltaire
,, a fait uſage d'autres mémoires qui lui
,, ont paru mériter ſa confiance ; ſi dans
l'Hiſtoire qu'il nous a donnée , il a continué
de plaider la cauſe de la vérité ,
de la raiſon & de l'humanité , on ne
,, peut que lui en ſavoir gré ; &, quoi-
,, que l'on puiffe dire , il ſera toujours
lu par tous ceux dont le coeur ſera
droit & l'ame ſenſible. "
ود
ود
ود
ود
Fournal Historique- & Politique , des principaux
Evénemens des différentes Cours
de l'Europe , à Geneve , pour lequel on
foufcrit à Paris , chez Lacombe , Libraire
, prix de l'Abonnement , franc
de port , 18 liv. pour trente - fix Cahiers
par an , qui paroiſſent les 10 ,
20 & 30 de chaque mois. :
CE Journal a foutenu ſa réputation
depuis fon établiſſement , par l'avantage
qu'il a de raſſembler (ſans mêlange de
choſes différentes ) & avec la préciſion
& la ſimplicité convenables à ce genre
d'Ecrit , les nouvelles Politiques &
'Hiſtoire du temps ; il eſt continué avec
NOVEMBRE. 1774. 149
رام
r
,
ン
E
activité toujours fur le même plan. Les
Rédacteurs ſages & éclairés , qui reçoivent
journellement des témoignages de
la fatisfaction des Lecteurs , ſe propoſent
de donner , comme par le paſſé , au commencement
de l'année , le Tableau hiſtorique
des grands événemens , & de mettre
dans leur Journal encore plus de richeſſes
& d'intérêt , par les ſoins qu'ils
ont eus de ſe procurer de nouvelles Correſpondances.
Ils donnent cet Avis pour
prévenir toute idée contraire.
Recueil des Ocuvres Physiques & Médicinales
, publiées en Anglois & en Latin ,
par M. Richard Mead , Médecin du
Roi de la Grande Bretagne , Membre
de la Société royale de Londres , &
du College royal de Médecine de la
même Ville ; Traduction Françoiſe ,
enrichie des Découvertes poſtérieures
à celles de l'Auteur , augmentée de
pluſieurs Difcours préliminaires , &
de Notes intéreſſantes fur la Phyſique
, l'Hiſtoire Naturelle , la Théorie
& la Pratique de la Médecine , &c.
huit Planches en taille douce , par M.
Coſte , Médecin de l'Hopital royal &
:
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
Militaire de Nancy , 2 vol in- 8°. brochés
, prix 8 1. à Bouillon , & à Paris
chez Lacombe , Libraire.
Traité de Morale ou Devoirs de l'Homme
envers Dieu , envers la Société & envers
lui - même ; par M. la Croix , Prêtre de
la Doctrine chrétienne , Profeſſeur de
Philofophie en l'Univerſité de Toulouſe,
au College de l'Eſguille. Nouvelle
édition revue & conſidérablement
augmentée par l'Auteur , 2 vol. in - 12 ;
à Toulouſe , chez Simon Sacarau , Libraire
, rue St Rome ; à Paris , chez
la Veuve Deſaint.
L'Académie de Dijon ayant propoſé ,
pour fon prix de l'année de 1766 , un
Traité élémentaire de morale où les devoirs
de l'homme envers la ſociété & les
principes de l'honneur & de la vertu , fusſent
développés. L'Auteur a remporté ce
prix ,& pour rendre ſon Traité plus utile ,
il lui a donné , à l'impreſſion , plus d'étendue.
Ce Traité publié pour la premiere
fois en 1767, a été d'autant plus accueilli ,
que l'Auteur a ſu développer , avec beaucoup
d'ordre & de netteté , les devoirs de
NOVEMBRE. 1774 151
}
L
l'homme envers Dieu , envers la Société
&envers lui - même. Cet Ecrivain ne ſe
borne point à inſtruire ; il tâche encore
d'inſpirer à ſon Lecteur l'amour du devoir
, par la peinture qu'il lui fait de la
vertu & des avantages qui l'accompagnent.
Ce Traité eſt terminé par des recherches
qui prouvent la néceſſité d'une
Religion révélée pour acquérir & perfectionner
la loi naturelle. Les additions que
l'Auteur a faites dans cette nouvelle édition
, ne peuvent que contribuer à rendre
ce Traité propre à être mis entre les mains
de tous ceux qui veulent connaître leurs
devoirs & s'affermir dans la vertu que
l'Auteur définit : l'habitude de faire le
bien , c'eſt - à-dire les choses que nous
preſcrivent notre nature , & les divers
rapports que nous avons avec les autres
êtres.
Oeuvres de M. le Chancelier d'Agueſſeau ,
buitieme volume , contenant les Lettres
fur les matieres Criminelles & fur les
matieres Civiles ; chez Saillant , Veuve
Deſaint , Delalain , & Cellot.
Rien n'eſt plus intéreſſant pour un Citoyen
capable de connaître & de fentir
K 4
152
MERCURE DE FRANCE .
l'importance & la dignité des Sociétés humaines
, que l'ordre & la liaiſon des Loix
qui maintiennent le repos , la ſureté d'une
Nation entiere & de chacun de ſes Membres
en particulier. Elles paraiſſent innombrables
à ceux qui n'en meſurent l'utilité
que fur leurs beſoins ou leurs intérêts perfonnels.
Seroit - on étonné de leur multiplicité
, ſi l'on enviſageoit juſqu'où peut
s'étendre une chaîne qui embraſſe tous les
droits & toutes les vertus civiles , pour
les protéger ; tous les attentats , tous les
écarts des paffions pour les prévenir ou les
réprimer. Ce font les Loix qui décident
de la fortune , du rang , de l'étendue des
engagemens de tous les hommes. Elles ſe
chargent du ſoin de nos vengeances , qu'il
ſerait ſi dangereux pour nous -mêmes d'abandonner
à notre impuiſſance ou à notre
reſſentiment. Les faibles y trouvent leur
unique appui contre la force & la violence
; elles préſentent de tous côtés des
barrieres à l'injuſte agreſſeur , au débiteur
indolent ou de mauvaiſe foi. Rien n'échappe
à leur vigilance , & la tranquillité
publique ne peut être ébranlée , ni par les
effervescences , ni par les artifices de l'audace
ou de l'avidité. Mais ſi la diverſité
de nos maux a entraîné la néceſſité d'y
NOVEMBRE. 1774. 153
>
proportionner le nombre des remedes ,
en est - il moins vrai que la multitude des
Loix ſuffirait ſeule pour en rendre l'étude
effrayante ? Quelqu'importante , quelqu'
utile que foit cette étude , ceux même
qui s'y livrent par état , n'ont donc que
trop de motifs pour defirer du moins
qu'elle ſoit adoucie par la facilité d'en
faiſir le vrai fens & de le faiſir dans toute
ſon étendue. Dictées par la raiſon , les
Loix devraient en conſerver tous les caracteres
; elles ne devraient ſe montrer
qu'avec une expreſſion auſſi importante ,
mais en même temps auſſi ſimple , auſſi
claire que la raiſon même. Il était réſervé
à M. le Chancelier d'Agueſſeau , diſent
les Editeurs dans leur avertiſſement ,,, de
remplir ce voeu des Juriſconſultes &
des Magiſtrats , dans la partie de notre
légiflation que la France doit à fon
"
”
"
ود
zele & à ſes lumieres. " On fait ici un
bel éloge de la maniere noble & lumineuſe
avec laquelle ce grand Magiſtrat a
rédigé les Ordonnances qui ont paru ſous
fon adminiſtration. Et l'on ſoutient , avec
fondement , que les Lettres qui compoſent
le huitieme volume , portent également
l'empreinte de cette élévation du génie
qui caractériſe tous les Ouvrages de ce
+
K5
154
MERCURE DE FRANCE.
Magiftrat. Peut- être même paraîtra-t-elle
plus frappante dans des pieces rapidement
écrites , où le même coup d'oeil a ſuffi
pour ſaiſir le vrai point de la difficulté &
pour réfoudre les queſtions les plus compliquées
.
Ces queſtions que les Juges des différens
Tribunaux propoſent au Chef de la
Juſtice , s'étaient extrêmement multipliées
Yous M. le Chancelier d'Agueſſeau. La
confiance qu'il avait inſpirée à toute la
Magiſtrature , pourrait les faire enviſager
comme un hommage qui lui était perſonnel
, & il le juſtifiait, non- ſeulement par
la ſupériorité de ſes lumieres , mais par la
profuſion avec laquelle il les répandait.
Dans ces Lettres , comme dans tous ſes
Ouvrages , cet illuſtre Magiſtrat fait enviſager
les Loix comme les réſultats d'une
raiſon épurée , qui ne conſidere que la
néceffité & l'avantage d'établir un ordre
fixe dans la Société ; qui ne voit de moyen
fûr de rendre les grandes Sociétés heureufes
& durables , que de diriger vers le
bien commun toutes les affections , toutes
les actions des Membres qui les compoſent.
C'eſt ſous un jour ſi doux qu'il montre
aux Juges la route qu'ils doivent tenir
à travers les écueils des paffions & les
NOVEMBRE. 1774. 155
>
fauſſes lueurs de l'éloquence : c'eſt par
cette route qu'il les mene directement au
véritable eſprit des Loix , à cette juſtice
univerſelle , antérieure à la formation des
Républiques , & dont l'empire s'étend à
tous les hommes & embraſſe tous les
temps. Telles font les vues fublimes &
bienfaiſantes qui ont dirigé ce ſavantMagiftrat
, dans les déciſions que contiennent
fes Lettres.
On ne doute point qu'elles ne foient
accueillies du Public , avec l'empreſſement
qu'il a toujours eu pour celles des
beaux génies , des Savans & des hommes
d'Etat. C'eſt dans les Lettres de ces grands
perſonnages que ſe réuniſſent les traits qui
ont éclairé leurs Contemporains , & la
même lumiere s'étendant ſur la poſtérité ,
préſente à la fois les monumens les plus
fars de l'Hiſtoire de leur Siecle , & les
indices les moins ſuſpects de leur vertu ,
parce qu'elle s'y montre ſans déguiſement
& fans deſſein. Les Lettres de M. le
Chancelier d'Agueſſeau contiennent, ou
des déciſions qu'il donnoit comme Chef
de la Juſtice , ou les réponſes par leſquelles
il dirigeait les déciſions des Juges qui
le confultaient. On y voit par-tout la fagacité
d'un Jurifconfulte , devant qui l'ar156
MERCURE DE FRANCE.
tifice des Plaideurs ne raſſemble que d'inutiles
nuages , & la marche ferme d'un
Juge integre que la chicane la plus ſubtile
ne fait jamais héſiter fur la route qui
conduit à la Juſtice. Appliqué fans aucun
retour fur lui - même , à rendre tous les
Juges dignes de ſuivre un Chef ſi refpectable
, il leur préſente ſans ceſſe , comme
leur premier devoir , d'arrêter les déſordres
qu'excitent les paſſions , de les voir
s'agiter autour d'eux , ſans en éprouver la
plus légere atteinte; en un mot , d'être
calmes & incorruptibles , comme la Loi
dont ils font les Miniſtres.
Nous reprendrons l'analyſe de cet Ouvrage
important , & principalement de
l'avertiſſement , où l'Editeur s'élevant à
la hauteur de ſon ſujet , a poſé les grands
principes de la Juſtice , des Loix & de
la bonne adminiſtration.
.:
Avertiſſement fur laſouſcription du Journal
des Causes Célebres pour l'année 1775-
Le ſieur Lacombe prévient le Public
que cet Ouvrage , qui n'a été juſqu'ici
compoſé que de huit volumes chaque
année , le ſera dorénavant de douze ,
à commencer du premier Janvier pro
NOVEMBRE. 1774 157
>
chain , & ainſi ſucceſſivement dans les
premiers de chaque mois pendant l'année
: avant la fin de celle-ci , les auteurs
de cet ouvrage auront donné les volumes
qui reſtent à paroître pour completter
la ſouſcription de 1774. M. Richer
Avocat au Parlement , connu par pluſieurs
ouvrages de Jurisprudence , & furtout
par ſes Cauſes célebres qu'il a publiées
avec ſuccès depuis quelques années ,
contribuera de ſon travail à la perfection
de cet ouvrage , qui contiendra dans la
fuite , non feulement toutes les Caufes
célebres qui feront ſucceſſivement jugées
dans tous les Tribunaux du Royaume ,
mais encore toutes celles qui ont été décidées
depuis plus d'un demi- ſiecle , &
même auparavant. Cete collection , resferrée
dans des bornes moins étroites ,
offrira aux Jurifconfultes une moiffon
abondante de queſtions célebres dans
tous les genres , avec leurs déciſions , &
formera un recueil auſſi inſtructif qu'amuſant
pour tous les Lecteurs. Chaque
volume de cet ouvrage ſera compoſé de
huit feuilles & demie , du même caractere
& du même format que les autres volumes
de ce Journal. Ceux qui voudront
ſouſcrire , s'adreſſeront , pour Paris , au
158 MERCURE DE FRANCE.
ſieur Lacombe , Libraire , rue Chriſtine
&pour la Province , à M. des Eſſarts ,
l'un des auteurs de cet ouvrage , rue de
Verneuil , la troiſieme porte cochere avant
la rue de Poitiers. Le prix de la ſouſcription
reſtera dans la même proportion , à
raiſon de l'augmentation des volumes . Il
ſera pour Paris de 18 livres , & pour la
Province de 24 livres , franc de port. Les
ſouſcripteurs font priés d'affranchir le
port des lettres & de l'argent. Chaque
volume de cet ouvrage ſera vendu chez
le ſieur Lacombe , à raiſon de 2 livres
to fols à ceux qui n'auront pas ſouſcrit.
Ceux qui voudront ſouſcrire ou renouveler
leur foucription , font priés d'envoyer
l'argent , leur nom & leur demeure
avant le premier Janvier prochain.
La nouvelle forme que ce Journal va
prendre ne peut le rendre que plus intéreſſant
: il ſe continue toujours avec
ſuccès , & deviendra dans la ſuite un recueil
auſſi varié qu'inſtructif.
Discours prononcé par M. Greffet , dans
la Séance publique de l'Académie Fran
çoise , le Jeudi 21 Août 1774. Nouvelle
édition revue , augmentée & précédée
d'une nouvelle lettre de M. Greſſet
à M. **. in 8°. 12 fols. A Amiens
NOVEMBRE. 1774. 159
>
:
:
chez la veuve Godart , Imprimeur du
Roi , & à Paris chez Lacombe Libraire.
On trouve à la même adreſſe , à Amiens ,
le difcours prononcé à la Séance publique
de l'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts d'Amiens , le 25 Août
1774 , fur l'utilité des Sciences & des
Arts. in-4°. de 24 pages.
Nous rendrons compte de ces deux
diſcours intéreſſans dans le Mercure prochain.
Nouvelles & anecdotes biſtoriques , par M.
d'Uffieux , ornées de très belles gravures;
in- 8°. prix 9 liv. br. A Paris ,
rue St Jean de Beauvais , la premiere
porte cochere au-deſſus du College.
Les nouvelles du Décameron françois
ont joui ſéparément d'un ſuccès mérité
; le volume que nous annonçons les
raſſemble , & forme un recueil très-agréable.
On relira avec plaiſir Henriette &
Lucie , nouvelle Ecoſſoiſe ; Jeanne Gray ,
anecdote Angloiſe ; Berthold , anecdote
hiſtorique , Elizene , anecdote Ottomane.
Nous avons fait connoître ces nouvelles
intéreſſantes dans le temps de leur
publication.
160 MERCURE DE FRANCE.
ع
i
Description biſtorique de la tenue du Con
clave & de toutes les cérémonies qui
s'obſervent à Rome depuis la mort du
Pape juſqu'à l'inſtallation de ſon ſucceſſeur
, à laquelle on a ajouté la chronologie
des Papes ſucceſſeurs de St
Pierre , juſqu'à Clément XIV. Nouvelle
édition , augmentée d'une diſſertation
ſur l'origine des Cardinaux ,
avec les noms de ceux qui compoſent
aujourd'hui le ſacré College. A Paris ,
de l'Imprimerie de G. Deſprez , Imprimeur
du Roi & du Clergé de
France.
Cette deſcription eſt curieuſe par les
détails de tout ce qui concerne la tenue
du Conclave ; & elle ne peut paroître
dans des circonſtances plus favorables.
Recueil des Edits , Déclarations , Lettres-
Patentes , Ordonnances , &c. année
1774. Premier ſémeſtre ; in - 4°. A
Paris , chez Ruault , Libraire , rue de
la Harpe. On trouve chez le même
Libraire les années 1771 , 1772 , &
1773 , formant chacune deux volumes
in 4°. Les ſouſcriptions feront
ouvertes pour 1775 au mois de Mars
prochain ,
NOVEMBRE. 1774. 16I
2
>
prochain , au prix de 13 liv. 10 f. pour
les deux volumes de chaque année ,
rendus francs de port par tout le Ro
yaume.
Mémoires critiques & historiques fur plu-
Jfieurs points d'antiquités militaires ; contenant
l'hiſtoire détaillée de la campagne
de Jules César en Eſpagne , contre
les Lieutenans de Pompée , avec
des preuves & des obſervations ; enrichis
de beaucoup de figures. Par
Charles Guiſchard , nommé Quintus
Icilius , Colonel d'Infanterie au fervice
du Roi de Pruſſe , & Membre de
l'Académie Royale des Sciences &
Belles - Lettres de Berlin ; 4 vol. in 8°.
avec figures & des cartes; prix 24 liv.
rel. A Paris , chez Durand neveu ,
Libraire , rue Gallande , Marchand ,
Libraire , rue des Petits Champs ; &
à Strasbourg , chez Bauer & Compagnie.
Hiſtoire littéraire des Troubadours , contenant
leurs vies; les extraits de leurs
pieces , & pluſieurs particularités ſur
les moeurs , les uſages , & l'hiſtoire du
douzieme & du treizeime fiecle ; 3
L
162 MERCURE DE FRANCE.
volumes in. 12. rel. prix 9 liv. A Paris
, chez Durand neveu , Libraire
(fe trouve à Amsterdam chez Rey. )
Ces deux ouvrages intéreſſans paroîtront
le ro du préſent mois de Novembre.
Nous les ferons connoître plus particulièrement.
Tableau des Princeſſes de la Maison de
France , iſſues par filiation directe ou
légitimée , & des Demoiselles nées
des Princeſſes de cette auguſte Maiſon
ou iſſues de ſes différentes branches
par extraction naturelle , qui ont embraſſé
l'état monaftique.
Ce tableau est étendu , & fuppofe
beaucoup de recherches ; on l'a diviſé
en fuivant les différentes branches de la
Maiſon de France. Voici la notice de
Madame Louise de France , fille du feu
Roi Louis XV le Bien Aimé , née le 15
Juillet 1737 , retirée , le mercredi - faint
II Avril 1770 , au Monastere des Carmelites
de St Denis , où elle a pris le
voile de profeffion le r Octobre 1771 ,
&dont elle a été élue Prieure le 25 Novembre
1773.
NOVEMBRE. 1774. 163
A
1
ACADEMIES.
I.
MONTAUBAN.
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de
Montauban ayant fait célébrer le 21 Juin
un ſervice pour le repos de l'ame du feu
Roi , tint l'après-midi une aſſemblée publique
dans la grande ſalle de l'Hôtel - de-
Ville , où M. l'Abbé Bellet , Secrétaire
perpétuel,prononça l'Eloge hiſtorique de
Louis XV, Roi de France & de Navar
re , furnommé le Bien - Aimé , & pour jeter
des fleurs ſur ſon tombeau , il recueillit
tous les faits répandus dans le long res
gne de ce Monarque.
Enſuite M. de St Hubert , ancien Capitaine
de Cavalerie , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de St Louis , récita
des vers , où après avoir exprimé les
regrets de la France ſur la mort de Louis
XV , il offrit les eſpérances que lui donnent
les premiers pas de Louis XVI en
montant fur le Trône, ainſi que les ver
tus de la Reine.
L2
164
MERCURE DE FRANCE .
Enfin M. le Baron Dupuis Montbrunn ,
Directeur de quartier , dit , en beaux vers ,
que le temps a le droit de renverſer les
plus fuperbes maufolées , élevés en l'honneur
des Grands Hommes & des Grands
Rois ; mais qu'il n'a aucune priſe ſur ceux
que les Muſes élevent dans les eſprits &
dans les coeurs pour immortaliſer les vertus
& les bienfaits des Princes amis de l'humanité.
La même Académie , le 25 du mois
d'Août , jour & fête de S. Louis , après
avoir affifté à une Meſſe ſuivie du Panégyrique
du Saint , prononcé par M. l'Abbé
Terroux , Prébendier de l'Eglife Cathédrale
, & de l'Exaudiat pour le Roi ,
tint ſon aſſemblée publique à fon ordinaire.
M. le Vicomte de Malaric - la . Deveze
, Major du Régiment de Montauban
, Directeur de quartier , ouvrit la féance
par un effſai fur le goût , où il intéresfa
fort heureusement celui des femmes :
M. l'Abbé de Verthamont , Grand Vicaire
du Diocese , fit un discours fur l'Erudition
dans les divers genres de Littérature
: M. le Chevalier de St Hubert , des
ſtances ſous ce titre : Tableau du fiecle , ou
réflexions inutiles plus judicieuses que critiques
: M. le Baron Dupuis- Montbrun , un
NOVEMBRE. 1774. 165.
diſcours fur l'Emulation : M. de Malartic ,
une Epitre à M. l'Abbé H. qui avoit refuſé
de lui donner ſon portrait ;& à qui il l'envoie
tracé d'un pinceau obligeant&léger:
& M. l'Abbé Bellet , des Obfervationsfur
la traduction des Auteurs facrés & profanes.
L'Académie propoſe aux Auteurs , pour
ſujet de l'éloquence de l'année 1775 : les
moeurs font le ſoutien & la gloire des Empires
: conformément à ces paroles de l'Ecriture
: multitudo Sapientium Sanitas est
orbis terrarum.
Les Ouvrages qui feront adreſſés à
- l'Abbé Bellet , Secrétaire perpétuel de
l'Académie , doivent arriver franc de
port dans tout le mois de Mai.
I I.
BESANÇON.
L'Académie des Sciences , Belles-Lettres
& Arts de Besançon , diftribuera le
24 Août 1775 , trois prix différens.
Le premier , fondé par M. le Duc de
- Tallard , pour l'éloquence , conſiſte en une
médaille d'or de la valeur de 350 liv.
Le ſujet du diſcours ſera : Combien le
- respect pour les moeurs contribue au bonbeur
d'un Etat ?
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
Les Ouvrages préſentés aux coucours
de 1773 & 1774 , fur l'Eloge de Nicolas
Perrenot de Grandvelle , Chancelier de Charles
- Quint , n'ayant point approché de la
perfection dont il étoit fufceptible , furtout
pour ceux qui font à portée des manufcrits
du Cardinal de Grandvelle , dépoſés
à la Bibliotheque publique de l'Abbaye
de Saint Vincent de cette Ville , l'Académie
a cru devoir propoſer encore le
même ſujet , concurremment avec le précé
dent ; & comme elle aura trois médailles ,
de 350 liv. chacune , à diftribuer en 1775
pour l'éloquence , elle ſe déterminera , par
le mérite des diſcours , à réunir ou à diviſer
les prix.
L'étendue des Ouvrages doit être d'environ
une demi- heure de lecture , ſans
les notes que l'on pourroit y joindre.
Le ſecond prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné à
une diſſertation littéraire. Il conſiſte en
une médaille d'or de la valeur de 250 1.
L'Académie a propoſé pour ſujet :
Quelle est l'origine de l'autorité concurrente
des Evêques & des Comtes dans les
cités des Gaules , & en quel temps les Prélats
du Royaume de Bourgogne ont- ils obtemu
le titre & les droits de Prince d'Empire ?
NOVEMBRE. 1774. 167
A
2
La differtation ſera d'environ trois
quarts d'heure de lecture ſans y compren--
dre les preuves.
Le troiſieme prix , fondé par la Ville
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv. deſtinée à
un mémoire ſur les arts .
On demande s'il eſt poſſible d'établir
des moulins à vent ou des moulins à bateaux
dans les environs de Besançon , &
quelle feroit la meilleure forme à leur donner
, eu égard à l'impétuoſité des vents &
à la lenteur de la riviere. Les Auteurs font
invités de combiner l'utilité & la dépenſe
des nouvelles conſtructions que l'on propoſe
, avec les avantages & les inconvéniens
des moulins qui ſubſiſtent actuellement,
Ils ne mettront point leurs noms à leurs
Ouvrages , mais ſeulementune déviſe ou
fentence , à leur choix ; ils la répéteront
dans un billet cacheté , qui contiendra
leur nom & leur adreſſe : Ceux qui ſe feront
connoître feront exclus du concours.
Les Ouvrages feront adreſſés , franç de
port , à M. Droz , Conſeiller au Parlement
, Secrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier Mai 1775.
Pour faciliter les recherches & les ex-
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
périences des perſonnes qui ſe livrent à la
partie hiſtorique , & aux arts , l'Acadé
mie continuera de propoſer les ſujets à
ľavance.
Elle demande pour 1776 : Quel degré
d'autorité les Empereurs ont ils confervé
dans les Gaules après l'établiſſement des
Barbares?
Pour 1777. Quelles sont les causes &
les caracteres d'une maladie qui commence
à attaquer plusieurs vignobles de Franche-
Comté , les moyens de la prévenir ou de la
guérir ?
On s'apperçoit dans la Province , depuis
quelques années ſeulement , du dépériſſement
de certaines vignes , qui produifoient
beaucoup auparavant ; les feuilles
friſées & racornies , la petiteſſe des raifins
, la noiceur du bois dans l'intérieur ,
la difficulté de provigner de nouveaux
ceps dans la place où les anciens ont péri
, annoncent qu'il eſt inſtant de prévenir
cette eſpece d'épidémie..
L'Auteur de la médecine expérimentale ,
imprimée à Paris , chez Duchefne , en
1755 , fait mention d'une pareille maladie
dės vignes qui a commencé dans la haute
Autriche , & qui s'eſt enſuite étendue ,
comme une espece de peste , dans l'AlleNOVEMBRE
. 1774. 169
magne , où on l'appelle Glaber. Si nos
vignes n'en ſont pas encore infectées ,
le dépériſſement dont on a donné les
☐ſymptômes , cauſé peut- être par les hivers
rigoureux , & par l'édification de nouveaux
plants dans des lieux peu propres à
cette eſpece de culture , pourroit dégéné
rer en glaber ; & c'eſt ce qu'il s'agit de
prevenir.
SPECTACLES .
1
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
toujours avec ſuccès les repréſentations
d'Orphée & Euridice. Elle doit
donner inceſſamment Azolan , muſique
de M. Floquet , dont on fait les répétitions.
COMÉDIE FRANÇOISE .
LES LES Comédiens François ont donné le
- jeudi 13 Octobre , la premiere repréſentation
des Amans généreux , comédie
L5
170
MERCURE DE FRANCE.
nouvelle en cinq actes , en proſe , imi.
tée de l'Allemand , par M. Rochon de
Chabannes.
Le major Théleime , Officier Pruſſien ,
chargé de lever une contribution en
Saxe , a eu la générofité de remplir les
ordres de fon Souverain , en avançant
aux Saxons le ſurplus de lafomme qu'ils
n'étoient pas en état de payer entiérement.
Les Saxons , reconnoiſſans , lui
ont fait la promeſſe de le rembourſer ;
mais cette promefle même ſert aux ennemis
de cet Officier de moyen pour l'accuſer
d'avoir voulu s'approprier , au préjudice
du Roi , une partie de la contribution.
Le major Théleime vient à
Berlin pour demander juſtice ; il loge
dans une auberge où le hafard conduit le
Comte de Bruxhall , Saxon , & Minna ,
ſa niece. L'Hôte déloge le Major qui
fait peu de dépenses , pour mettre à fa
place ces étrangers , qui promettent d'en
faire davantage. Le Comte de Bruxhall
eſt un homme fier de ſa naiſſance & de
ſes richeſſes , d'un caractere emporté ,
mais bienfaiſant , ennemi de l'injustice ,
& enthouſiaſte de la vertu. Minna , ſa
niece , amante ſenſible & généreuſe ,
vient offrir , de l'aveu de fon oncle , au
NOVEMBRE. 1774. 171
5
major Théleime ſa fortune & ſa main,
& un aſyle en Saxe , où l'eſtime de tout
un pays reconnoiſſant de ſes bienfaits , le
vengera des outrages de la calomnie.
Ils ignorent encore à leur arrivée que
l'Officier qui a été déplacé par eux , eſt
le Major Théleime dont ils font inquiets.
L'Hôte n'a garde de s'expliquer , parce
que l'oncle a menacé de ſe venger de
ceux qui oferont porter atteinte à la réputation
de cet homme eftimable. Le
Comte de Bruxhall fait le projet d'aller
trouver le Directeur de la Caiſſe de la
guerre , & le Roi même ; il expoſe ce
qu'il leur dira : ſa fierté , & fon brusque
alarment également Minna & Fanchette
ſa ſuivante , qui craignent , avec
raiſon , qu'il ne nuiſe à l'Officier au lieu
de le ſervir. C'eſt avec ſurpriſe que
Minna rencontre Paul Verner , Maréchal
des Logis du Régiment de Théleime ;
elle apprend alors que le Major eſt dans
la même Hôtellerie , & demande à le
voir. Paul Verner reſte ſeul avec Fanchette
qu'il aime , n'oſe ſparler de fon
amour , & s'étonne de perdre ainſi ce
courage qui le rend redoutable aux ennemis.
Ce Paul Verner eſt un brave foldat
, d'autant plus attaché à ſon Officier ,
1
172
MERCURE DE FRANCE.
qu'il le voit dans le malheur ; il lui offre
toute fa fortune ,provenant d'un bien
qu'il a vendu ; il eſt humilié même de
voir Théleime refufer ce ſecours , parce
qu'il craint de ne pouvoir le rendre.
Enfin l'attachement généreux & la franchiſe
de cet homme forcent le Major
de promettre d'accepter une partie de ſes
offres. Minna lui dit qu'elle eſt venue à
Berlin réclamer la promeſſe qu'il lui a faite
d'accepter ſa main. Théleime , pénétré
de tant de généroſité , refuſe , par un
excès de délicateſſe , de faire fon bonheur
, lorſque la calomnie eſt parvenue
à faire foupçonner ſa probité & à lui
ôter ſa fortune. Minna inſiſte , & ſe réjouit
de mériter ſon amant , &de le
récompenfer de l'ingratitude des hommes
; mais le Major perſiſte dans ſon
refus juſqu'à ce que fon honneur & fon
bien lui ſoient rendus. Cependant le Comte
de Bruxhall revient furieux contre le
Directeur de la caiſſe de la guerre , qui
n'a pas reçu un homme tel que lui avec
les honneurs dus à ſa qualité , & qui
n'a pas cru à ſon témoignage en faveur
du Major , plutôt qu'à celui d'un nombre
de délateurs. Cependant , au milieu de ſa
fureur , ce Comte Saxon ne perd pas la tête
NOVEMBRE. 1774. $73
& s'informe de ſon dîner. Le Major croit
que tout eſt perdu pour lui , au fortir de
fon audience avec le Directeur de la
caiſſe , d'autant qu'il a été chez le Miniſtre
qui a réfuſé de le voir. Il perſiſte
à ne vouloir pas aſſocier l'intéreſſante
Minna à ſes malheurs. Mais Minna uſe
de ſtratagême pour vaincre la généroſité
du Major. Elle ſuppoſe que fon oncle ,
qu'il n'a pas encore vu , eſt dans la plus
grande colere , & qu'il l'a déshéritée à
cauſe de ſon attachement pour lui. Le
Major ſéduit par ſes malheurs , dont il
ſe croit la cauſe , ne balance plus à promettre
ſa main à ſon amante & à l'époufer
malheureuſe. Le Comte & le Major
font en préſence , étonnés l'un de l'autre.
Le Comte eſt couroucé de ce qu'on lui
dit que le Major refuſe ſa niece , & il
veut avoir une affaire avec lui s'il n'accepte
pas ſa main ; le Major , au contraire
, prend ſon emportement comme
une ſuite du reſſentiment qu'il a contre
ſa niece : ce qui forme une ſcene animée
entre l'oncle & le Major , qui ne s'entendent
point. Arrive la niece , qui interprête
le ſens de ſon ſtratagême trop
généreux pour ne pas vaincre les motifs
de refus de Théleime. Dans le moment
174 MERCURE DE FRANCE.
que tout femble d'accord entre les amans ,
on annonce qu'un homme vient de la
part du Roi avec des papiers pour arrêter
le Major ; on lui ménage une fortie fecrette
pour échapper aux pourfuites ; mais
il préfere de ſe préſenter à l'homme du
Souverain ; Théleime reçoit une lettre
par laquelle le Monarque inſtruit de ſa
conduite , le rétablit dans ſa fortune) ,
dans fon honneur & dans ſa faveur. Le
Comte de Bruxhall s'attribue tout le ſuccès
de cette grande affaire , depuis qu'il
a fait un mémoire dans lequel il repréſente
avec force les droits du Major;
mais une autre lettre du Directeur de la
caiſſe détruit ſa bonne opinion , en difant
qu'il auroit fait perdre la cauſe du Major
par fa bruſquerie , ſi elle avoit pu l'être ,
&en lui confeillant de quitter la Cour ,
pour laquelle fon caractere n'est pas fait.
En effet , il prend ſon parti avec fierté ,
& engage les amans à le ſuivre en Saxe.
Le brave Paul Verner ſe marie auſſi avec
Mile Fanchette.
Cette comédie , pleine d'intérêt , écrite
avec beaucoup de facilité , dont les détails
font charmans , où les caracteres des
perſonnages font bien établis & foutenus
avec force, a eu le plus grand ſuccès,
NOVEMBRE. 1774. 175
& fait beaucoup eſpérer du génie de M.
Rochon pour le comique qui allie la gaieté
avec le ſentiment. Theleime ne pouvoit
être joué avec plus intérêt , avec
plus d'ame & d'énergie que par M. Molé.
On n'a mis jamais plus de vérité &
plus d'originalité en quelque forte , que
M. Deſſeſſart , dans le rôle excellent du
Comte de Bruxhall. Nommer M. Préville
, c'eſt dire combien il s'eſt identifié
avec Paul Vernet , foldat généreux , dont
il a rendu la figure , l'ame& le caractere
dans toute fon expreſſion. Minna , confiée
au jeu de Mile Doligny , n'a pu que
s'embellir & que gagner beaucoup par la
douce magie de cette actrice intéreſſante.
Mlle Famer a joué Fanchette avec fineſſe
& avec délicateſſe. M. Auger a repréſenté
l'Hôte comme il convenoit , ainſi
que M. Bouret le petit rôle de Juſtin.
COMÉDIE ITALIENNE.
M
DÉBUT.
ADEMOISELLE FAYEL , jeune danſeuſe
de ce théâtre , a débuté dans les
176 MERCURE DE FRANCE .
rôles de petite fille ; elle a joué dans Sylvain,
dans les Chaffeurs & la Laitiere ,
dans le Roi & te Fermier , dans le Déferteur
, &c. Par ſes quinze ou feize ans doucement
tourmentée , une très - jolie figure ,
une taille ſvelte , beaucoup de vivacité ,
un petit air de malignité charmante , une
voix jeune & qui ne demande qu'à ſe
développer , de l'intelligence & cette
aiſance que donne la danſe , les avis
qu'elle reçoit de M. Julien pour la mufique
, & de Mlle Beaupré pour le chant
& pour le jeu , tous ces avantages lui
promettent le plus grand fuccès , & font
augurer l'utilité dont elle fera dans l'emploi
qu'elle a choiſi.
RÉPONSE du Traducteur de la Diſſimulation
punie , nouvelle Anglaiſe , à la
Lettre anonyme inférée dans le No. 26
de l'Année Littéraire 1774 .
L'Anonyme n'a - t - il pas fait une importante
découverte , en nous apprenant
que le Conte que j'avais traduit de l'Anglais
avait été traduit il y a treize ans ?
Depuis quand n'eſt - il plus permis de
traduire ce qui a été traduit par un autre?
NOVEMBRE . 1774. 177
tre ? Il obſerve les différences entre ma
verſion & celle qui m'a précédé. Ces
différences mêmes prouvent que mon
travail m'appartient. Je ne ſuis point plagiaire
, parce que je ne ſuis pas Auteur.
J'ai donné au Directeur du Mercure une
collection de Contes que j'ai traduits
pour mon amusement, ſans m'embarrasſer
ſi quelque autre les avoit traduits
avant moi. Je n'y ai point mis mon nom ,
parce que cela n'en vaut pas la peine ,
& le Dirrecteur du Mercure a fort bien
fait de ne pas fouiller tous les Mercures
& tous les recueils imaginables , pour
s'aſſurer ſi par hafard il n'y trouveroit
pas quelqu'un des Contes que je lui donnais.
Qu'on juge ſur le ſimple expoſé
de l'importance riſibile que met le Cenſeur
anonyme à ce prétendu plagiat qu'il
traite comme le plus épouvantable brigandage.
Partout où il n'y a point de
poſſeſſion , il n'y a point de vol. Or
aſſurément je n'ai point prétendu que la
Diffimulation punie m'appartînt , puisque
je n'y ai pas mis mon nom , & il
n'importe à perſonne que ce Conte ait
été traduit par un autre ou par moi. Mais
apparemment il importait au Rédacteur
de l'Année Littéraire de traiter tous les
M
178 MERCURE DE FRANCE.
Gens de lettres qui ont quelque part au
Mercure de plagiaires effrontés , de brigands
, d'hommes fans pudeur , &c. & autres
expreffions auſſi groffiérement injurieuſes.
Ce ſtyle décele bien vîte le prétendu
anonyme; car quel autre ſe permettrait
un ton fi indécent? Quel autre
aurait affecté de répandre indiſtinctement
fur tous ceux qui travaillent au Mercure ,
un reproche qui , s'il étoit fondé , ne
pourrait regarder qu'une feule perſonne?
Quel autre , à propos d'une bagatelle ,
entrerait dans une ſi ridicule fureur, uniquement
parce qu'il ſeroit queſtion du
Mercure?
Un petit bout d'oreille , échappé par malheur ,
Découvrit la fourbe & l'erreur.
La Fontaine.
Le Rédacteur de l'Année Littéraire ne
parle pas de fang froid du Mercure , &
Pon conçoit qu'il a bien quelques raiſons
pour cela. Il ſe ſouvient d'y avoir été
convaincu plus d'une fois , non pas d'un
plagiat imaginaire , mais de contradictions
bien manifeſtes , de mensonges
bien évidens , d'infidélités bien palpables
, d'altérations bien ſcandaleuſes dans
les ouvrages dont il rendoit compte ; al-
:
:
3
NOVEMBRE. 1774. 179
térations portées au point de couper une
phraſe par la moitié & de faire dire à un
Auteur le contraire de ce qu'il diſait
Voilà ce que le Mercure a mis quelque
fois dans le plus grand jour , fans que le
Rédacteur de l'Année Littéraire , qui
pourtant n'eſt embarraſſé de rien , & ne
demande jamais qu'une querelle pour attirer
un moment l'attention , ait ofé feulement
eſſayer une réplique , & moi , qui
fuis fort innocent de tous les reproches
qu'on lui a faits , me voilà en butte à ſa
colere , parce que je me trouve placé
dans le Mercure. Il dira peut - être qu'il
n'eſt pas l'Auteur de la lettre anonyme ,
mais obſervez , je vous prie , qu'on lui
dit dans cette lettre : Vous tenez le glaive
de la critique. Oh! il n'y a plus moyen
de s'y méprendre. Quel autre que lui
ignorerait que la critique qu'on a quel-
⚫quefois comparée au flambeau , ne peut
jamais être comparée à unglaive ? Cette
expreſſion furieuſe eſt un cri de la conscience
; on voit qu'il veus abſolument tenir
un glaive. La fatire , que , par une
⚫ mépriſe bien naturelle , il confond ici avec
la critique , a été ſouvent déſignée par
le mot de glaive. Mais cette expreffion
n'eſt pas toujours juſte , même pour la
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
fatire ; car la fatire dans les mains d'un
méchant mal adroit , n'est qu'un bâton
dans la main d'un homme ivre , qui frappe
en l'air , & tombe dans la boue à chaque
coup qu'il veut donner.
Lettre du Pere du petit Bonhomme , Auteur
du Roué vertueux , à fon Fils.
Je n'approuve point , mon cher fils , la prétendue
lettre que vous avez inférée dans le Mercure d'Octobre
dernier , adreffée à l'Auteur du nouvel Effai fur l'art dramatique.
Que veulent dire ces points & ces virgules ?
Et s'ils ne ſignifient rien , pourquoi les écrire ? Ne voyezvous
pas qu'ils laiſſent aux gens de mauvaiſe humeur la
liberté d'en faire , contre votre intention , une lettre un
peu méchante ? Eh ! pourquoi , mon fils , vous qui étes
doux , & qui n'avez jamais fait de mal à perſonne ,
vous mettre dans ce cas ? Le Roué vertueux étoit une badinerie
vague , qui ne tomboit ſur perſonne , à la bonneheure
; il falloit en reſter là . Croyez-vous , de bonnefoi
qu'un petit bonhomme comme vous , avec des
points & des virgules , viendra à bout de détruire une
ſecte & de perfuader à des gens , auſſi ferrés fur leurs
principes , d'abandonner un genre qu'ils ont tant d'intérêt
de ſoutenir ? C'eſt un parti pris , mon fils , de courre
ſus à quiconque n'en fera pas enthouſiaſte.
,
Je conviendrai avec vous , fi vous voulez , que le Roué
NOVEMBRE. 1774. 181
vertueux n'étant rien , l'Auteur de l'Eſſai ſur l'art dramatique
a eu tort de ſe fâcher contre rien. N'eſt - ce point
ce que vous voudriez faire entendre par Don Quichotte
les moulins à vent de votre lettre.
J'avouerai auſſi qu'il eſt mal-honnête à un homme fage
, à un philoſophe , car on dit que l'Auteur est tout
cela , de dire des injures. Je ne fais ſi ma tendreſſe
pour vous m'aveugle : mais la plaiſanterie du Roué
vertueux ne m'a pas paru lourde ; & fi j'avois une épithete
à lui donner , & qu'il en valût la peine , je ne
choiſirois pas celle - là. D'ailleurs je ne ſache pas que
vous ayiez jamais ni écrit , ni fait imprimer un ſeul calembour
, & je ne vous le pardonnerois pas ; quoique
je ne ſache pas bien ce que l'on entend par ce mor ,
que j'ai inutilement cherché dans tous les Dictionnaires .
L'Auteur a donc certainement eu tort d'infulter quelqu'un
foit qu'il le connût , ſoit qu'il ne le connût pas , & je
fuis far , comme il a un caractere honnête , qu'il ſe l'eſt
déjà reproché . On peut aimer les Drames & en faire ,
fans infulter ceux qui n'en rafolent pas .
Mais , malgré tout cela , vous avez tort , mon fils ,
& votre lettre eſt de mauvais goût : vous entrez dans
le monde , vous êtes encore un enfant ; vous pouvez avoir
un fentiment à vous : mais il faut le propoſer modeſtement
, & reſpecter juſqu'aux erreurs de vos maîtres.
Je ne vous blanie point d'avoir été ſenſible à l'injure ;
cette ſenſibilité eſt de tous les âges , & fur-tout du vôtre
: mais , ou je n'aurois rien répondu , ou je l'aurois
témoigné tout autrement , & j'aurois dit ſans énigme &
tout franchement à cet Auteur :
M 3
182 MERCURE DE FRANCE .
Monfieur , vous vous mettez dans une colere épouvantable
contre le Roué vertueux , où il n'y a rien , & qui
ne fait ni ne dit de mal à perſonne ; vous dites des injures
à l'Auteur , qui ne penſoit pas à vous ; vous affirmez
que nous n'avons point de pieces de Théâtre ; vous
rabaiſſez Racine , Moliere , &c. &c. &c.; vous tombez
fur tout le monde ; vous dites qu'il n'y a de vrai , d'utile
, de beau que le Drame: vous étes Orfévre , M. Josfe,
on ne vous croira pas : & , pour moi , je vous prie
de me permettre de penſer autrement & de ne me pas
dire d'injures , ſi cela ſe peut. Vous êtes honnête , bon
citoyen , bon parent , très -galant homme , un peu trifte ,
fort chaud ; mais (Drame à part) je ſerai toujours charmé
de vous rendre la juſtice qui vous eſt due.
Voilà , mon fils , en ſubſtance , ce que j'aurois dit
N'oubliez jamais qu'on peut bien avoir une opinion différente
de celle des autres , mais qu'il faut la défendre
toujours avec honnêteté ; & , quant à vous , fongez
qu'un petit bonhomme de votre age , & qui n'a pas encore
de confſtance , ne doit pas , s'il eſt prudent , joûter
avec des perſonnes consommées & du mérite de
l'Auteur profond & réfléchi du nouvel Eſſai fur l'art dramatique.
Venez me voir & embraſſer un pere tendre & ſenſible
qui vous aime de tout fon coeur , malgré les petits défauts
de votre jeuneſſe , parce qu'il eſpere que vous travaillerez
à vous en corriger.
NOVEMBRE. 1774. 183
HISTOIRE NATURELLE.
Le ſyſteme végétal ou traité E delaſtructure
intérieure & de la végétation des
plantes , contenant leurs diverſes parties ,
leur entretien , leurs claſſes , ordres ,
genres & eſpeces ; le tout préſenté ſous
la forme d'une nouvelle méthode qui
comprend un ſyſtême naturel & une table
artificielle , avec les figures de toutes les
plantes deſſinées & gravées par l'auteur ,
M. Jean Hill , M. D. membre de l'Académie
Impériale , &c. &c. en Anglois ,
23 vol. in folio , grand papier de Hollande
, ornés d'un très grand nombre de
planches. A Paris , rue St Jean de Beauvais
, la porte cochere au- deſſus du College.
(se trouve à Amſterdam chez Rey.)
COSMOGRAPΗΙΕ.
L'INSTITUTEUR de l'Académie des
Enfans à Versailles , toujours zèlé pour
procurer des moyens de faciliter l'inſtruction
, & jaloux de s'aquitter des promeſſes
qu'il a faites dans ſon difcours ,
vient de faire graver ſon petit Atlas élémentaire
, astronomique , géographique &
M 4
134 MERCURE DE FRANCE..
1
historique , adapté à ſa méthode , qui ,
quoique fait pour des enfans , peut ſervir
avec ſuccès aux perſonnes qui defireront
s'inſtruire facilement des élémens de la
cofmographie.
Ce petit Atlas ſe vend 3 liv. broché
& 4 liv. enluminé à la maniere Hollandoiſe.
A Paris chez la veuve Hériſſant ,
Imprimeur du Roi , & chez Fortin , Ingé
nieur Mécanicien du Roi pour les globes ,
rue de la Harpe. A Verſailles chez l'auteur
, à l'Académie des Enfans , & chez
Blaiſot , au Cabinet Littéraire.
ARTS.
PEINTURE.
1
Collection de Tableaux Originaux des
bons Maîtres des trois Ecoles ; figures
& bustes de marbre & de bronze ,porcelaines
& autres objets curieux qui composent
le Cabinet de M. L. C. de D.
& dont la vente ſe fera le lundi 21
Novembre de relevée & jours ſuivans
auſſi de relevée , rue de Richelieu
vis - à - vis celle Faydau.
CETTE collection eſt particulierement
riche en Tableaux Flamans ; ce font
auſſi ceux que les Amateurs recherchent
2
NOVEMBRE. 1774. 185
4
avec le plus d'empreſſement , parce qu'ils
amuſent par la gaieté de la compoſition ,
& flattent les yeux par l'agrément du coloris
, la netteté & le précieux fini de
l'exécution. Le catalogue de cette collection
, dreſſé par Pierre Remi, Peintre ,
ſe diſtribue à Paris, chez Muſier pere ,
Quai des Auguſtins.
GRAVURES.
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PORTRAIT DU ROI ET DE LA REINE.
CESEs eſtampes ſont gravées avec beaucoup
de talent par M. Voyez l'aîné , d'après
les buſtes & modeles du ſieur Boyfot,
qui font au cabinet du Roi. Elles
repréſentent Leurs Majestés dans tout
l'éclat de la ſouveraineté. Chacune de ces
eſtampes a 19 pouces de haut fur 14 de
largeur. Prix 3 liv. A Paris chez
- Crepy , rue S. Jacques , à S. Pierre.
I I.
Portrait de M. Turgot , Miniſtre & Con-
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
trôleur Général des Finances , gravé
par le Beau , d'après le tableau de M.
Troy ; hauteur 7 pouces & demi , largeur
5 pouces & demi , avec ces vers
de Madame Regnard.
Il aime à faire des heureux ;
Du fort la faveur le ſeconde ;
Il ne doit plus former de voeux ,
Il fait le bien de tout le monde.
Cette gravure eſt ornée des attributs
des ſciences & des arts que ce Miniſtre
éclairé connoît , & qu'il protege. Ce portrait
eſt bien gravé & reſſemblant. A Paris
chez le Beau , rue Sr Jacques , maifon
de la veuve Ducheſne. Le Prix eſt de
12 fols.
III.
Le Vau de la Nature.
C'eſt une mere qui alaite ſon enfant ;
ſujet intéreſſant de la compoſition de M.
Regnault , Peintre , & gravé par lui à
l'eau forte. Cette eſtampe a environ II
pouces de hauteur & 7 de largeur. Prix
I liv. 4 fol. chez l'auteur rue Croix des
Petits Champs , près la Place des Victoires,
maiſon du Chapelier.
NOVEMBRE. 1774. 187
I V.
Suite des plantes , gravées en couleur ,
touchant à ſa fin avec cette année.
M. Regnault avertit ceux des ſouscripteurs
qui ont négligé de retirer plufieurs
cahiers , ſoit par oubli , ſoit par
abſence , de vouloir bien les faire prendre
avant le premier de Juin 1775 , parce
qu'après ce terme s'il reſte encore quelques
exemplaires, ils ſeront reliés , & on
ne pourra plus eſpérer de compléter les
fuites imparfaites.
V.
La priere à l'Amour , dédiée à Madame
la Princeſſe de Pignatelli.
Cette eſtampe a environ 15 pouces de
hauteur & II de largeur. Elle eſt gravée
d'après le tableau de M. Greuze , par M.
Molès , Graveur du Roi. Prix 3 liv. A
Paris chez Buldet , Marchand , rue de
Gevres. Cette eſtampe eſt exécutée au
burin avec beaucoup d'intelligence & de
talent. Elle repréſente une jeune fille avec
l'expreffion de la plus vive tendreſſe , &
188 MERCURE DE FRANCE.
ayant les mains jointes. Son buſte eſt renfermé
dans un médaillon orné de guirlandes
de fleurs.
V I.
La réputation que s'eſt acquiſe un certain
Médecin au canton de Berne , nommé
Michel Schuppach , a fait deſirer d'en
avoir un bon portrait avec celui de ſa
femme. C'eſt dans cette vue que M. Chrétien
de Mechel , à Bafle , Graveur eftimé
, en a entrepris la gravure , & les publie
préſentement à la fatisfaction des Amateurs.
Ces deux portraits ont environ
6 pouces & demi de haut , ſur 5 & demi
de large ; & ſe trouvent à Paris chez
Baſan & Poignant , rue & hôtel Serpente
& à Bafle chez l'auteur. Prix 3 liv. le
deux.
Aux mêmes adreſſes on trouve encore
ce portrait en profil , ainſi que deux autres
eſtampes : ayant pour titre : les Trois
Graces du Gouguisberg ,& les Trois Bacchus
; elles repréſentent le coſtume des
payſans & payſannes Suiſſes , & forment
deux ſujets plaiſans & agréables ; elles ont
environ 9 pouces en hauteur ſur 6 &
demi de large. Prix 3 liv. les deux.
NOVEMBRE. 1774 189
P
MUSIQUE.
1
I.
IECE d'orgue , Magnificat en mi mineur ,
dédiée à Madame de Francquiville ,
Abbeſſe de l'Abbaye Royale de Marquette
, en Flandres compoſée par M. Benaut
, Maître de Clavecin. Prix I liv.
16 f. A Paris chez l'Auteur , rue Gît le
Coeur , la deuxieme porte cochere à gauche
du côté du quai , & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
II.
La Rosiere de Salency , en trois actes ,
muſique de M. Gretry. La partition ,
depuis long - temps attendue & demandée
, eſt gravée & ſe publie. Prix 18 liv.
A Paris chez l'Auteur , rue Traverſiere ,
quartier S. Honoré , proche le Notaire ;
& aux adreſſes ordinaires de Muſique.
: III
Airs détachés du Retour de la Tendreſſe ,
Comédie en un acte , miſe en muſique
Y 190 MERCURE DE FRANCE.
1
2
par N. J. Demereaux. Prix I liv. 16 1.
Il doit y avoir 7 arriettes dans le cahier :
on avertit ceux qui n'en ont que cinq de
s'adreſſer au bureau d'abonnement muſical
; on leur donnera les deux autres
où elles ſe vendent actuellement , cour
de l'ancien grand Cerf, rue S. Denis &
des Deux Portes S. Sauveur , & aux
adreſſes ordinaires de muſique. A Lyon
chez le ſieur Caſtaud , Marchand Libraire
, place de la Comédie.
LETTRE du 20 Septembre 1774 , par
M. Bollioud , Secrétaire perpétuel de
l'Académie des Sciences , Belles - Lettres
& Arts de Lyon , à M. Challe , Chevalier
de l'Ordre du Roi , Deſſinateur de la
Chambre & du Cabinet de Sa Majesté.
Lorſque nous recevons , Monfieur , quelques nouvelles
productions de votre génie , il nous ſemble que la derniere
l'emporte ſur les précédentes : c'eſt l'effet ordinai
re que produiſent les ouvrages où brillent la fécondité
de l'invention , la perfection ſcrupuleuſe & la riche variété.
Mais rien n'eſt plus conforme à ce preſtige
fondé ſur le caractere du beau , que votre décoration
NOVEMBRE. 1774. 191
AT
funebre de Notre - Dame pour le ſervice de Louis XV.
Vous y avez mis à contribution l'hiſtoire , l'éloquence ,
11 poëſle : tout y reſpire le ſentiment & le goût. Enfin
Monfieur , vous vous êtes furpaſſé vous - même en franchiſſant
les limites de votre art , & vos productions en
ce genre , fi elles étoient réunies , formeroient un cours
- d'études capables de fervir de modeles .
Recevez , Monfieur , les remercimens de l'Académie &
les miens , fur Pattention que vous avez de nous faire
part de vos beaux ouvrages . Perſonne ne peint la mort
& ſes funebres attributs d'une maniere ſi grande , fi
noble , ſi touchante que vous le faites : & vous élevez
l'ame en attachant les yeux fur le ſpectacle le plus terrible
pour la Nature. Soyez perfuadé que nos éloges
font auffi finceres que nos fentimens , & que la conſidé
ration particuliere avec laquelle je ſuis , &c.
:
BOLLIOUD , Secrétaire perpétuel
de l'Académie de Lyon .
ل
On verra dans l'article ſuivant une
nouvelle preuve du génie de M. Challe ,
dans l'invention & le deſſin de ces monumens
funebres , qu'il a variés de tant de
façons , toujours intéreſſantes & majestueuſes.
1
1
192 MERCURE DE FRANCE.
Description de catafalque érigé dans la
Chapelle de l'Ecole Royale Militaire ,
le 27 Septembre 1774 , pour très grand,
très - haut , très- puiſſant & très- excellent
Prince Louis XV, le Bien Aimé , Roi
- de France & de Navarre ; fur les deſſins
de M. Challe , Chevalier de l'Ordre du
Roi.
L☑
E portique intérieur qui ſert d'entrée à cette Chapelle
, étoit tendu de noir & renfermoit , au milieu de
ſes encadremens , entre deux litres , les armes de Francé
& les chiffres de Sa Majeſté ; des piédeſtaux élevoient
fous ce portique des pyramides de lumieres .
Le bel ordre corinthien , qui décore l'intérieur de cette
Chapelle , étoit orné , dans ſes entre - colonnes , de
trophées militaires , ſuſpendus aux architraves de leurs
entablemens . Les armes de France & de Navarre
étoient préſentées ſur des boucliers , au milieu de ces
trophées , qui étoient alternativement ſéparés par de
grands cartouches dorés , dans lesquels étoient renfermés
, ſur un fond d'azur , les chiffres de Sa Majefté rélevés
en or.
Une litre ornée de fleurs de lis en or & de larmes en
argent , ainſi que d'écuſſons aux armes & aux chiffres
du Roi , occupoit entiérement la friſe. Deux litres inférieures
, pareillement ornées , renfermoient , ſur les parties
latérales , des bas -reliefs de marbre blanc , où étoient
reNOVEMBRE.
1774. 193
repréſentés une partie des exploits militaires entrepris
ſous les aufpices de Sa Majeſté , par les Officiers géné .
taux , qui font morts dans ces travaux & pendant fon
regne.
Le côté droit en entrant , préſentoit la priſe de Milan
par M. le Maréchal de Villars , en 1733.
Celui qui ſuivoit , du même côté , offroit le triſte tableau
de la mort de M. de Barwick au ſiege de Philisbourg
en 1734.
Le même côté repréſentoit de ſuite , la bataille de
Parme , gagnée par M. le Maréchal de Coigni le 29
Juin 1734.
A côté étoit la bataille de Guaſtalla , gagnée par M..
le Maréchal de Broglie le 12 Septembre 1734.
De ſuite étoit la retraite de Prague , conduite par M.
le Maréchal de Belle - Isle en 1742.
On avoit repréſenté dans le bas - relief qui ſuivoit , la
mort de M. le Maréchal de Grammont au champ de
Fontenoi en 1745.
A côté étoit repréſentée la priſe de Namur par M. le
Prince de Clermont , dans l'année 1746.
De l'autre côté , à droite de l'autel , étoit repréſentée
la bataille de Raucou , gagnée par M. le Maréchal Com
te de Saxe dans l'année 1746.
La priſe d'Andremonde par M. le Duc d'Harcourt en
1745 , étoit à côté.
Celle de Berg - op - zoom , par M. le Maréchal de
Lowendalh en 1747 , étoit repréſentée de ſuite.
L'on avoit placé à côté le combat caval devanť Mahon
, gagné par M. de la Galiſſonniere en 1756 .
La chaire du Prédicateur empêchoit en cet endroit de
N
194 MERCURE DE FRANCE.
mettre les lignes de Suffelscheim , forcées par M. K
Maréchal Duc de Noailles en 1744.
Le bas - relif fuivant repréſentoit le combat de M. de
Montcalm en Amérique , dans l'année 1747.
La bataille d'Haftembeck , gagnée par M. le Maréchal
d'Eſtrées en 1757 , terminoit ce côté.
Chacune des colonnes portoit de grandes girandoles
dorées , couvertes de trois cercles de lumieres , ſous lesquels
étoient fufpendus des trophées militaires , au milieu
deſquels étoient placés des médaillons en or , repréſentant
les portraits de chacun des Généraux dont les
exploits étoient repréſentés dans les bas -reliefs qui en
touroient le imauſolée.
L'explication & la date de chacun des événemens
étoient gravés au - deſſous ſur un écuſſon en or.
Le catafalque s'élevoit près de la porte d'entrée ,
au milieu de gradins formés en amphitheatre , ſur lesquels
étoit rangée toute la jeune Nobleſſe élevée dans
cette école. Son plan formoit un carré long , d'où s'élevoit
, juſqu'à la hauteur de l'eſtrade , ſix degrés de
porphyre verd , terminés , aux angles , par des piédestaux
ornés de trophées militaires. Sur cesipiédeſtaux
étoient des tronçons de colonnes de l'ordre Toſcan ,
leſquelles fervoient de baſe à quatre faiſceaux de lances
liées avec des écharpes deſtinés à foutenir les angles
, retrouſſés d'un pavillon militaire qui couvroit la
Jarepréſentation , & à élever fur chacun de ces faifceaux ,
trois cercles de lumieres. Ce pavillon d'étoffes d'or ,
garni de crépines ſur ſes bords ; étoit violet dans ſon intérieur
, & furmonté d'une corniche dorée , qui ſoutenoit
ſes pentes retrouſfées en feſtons. Son extrémité étoit
とん
NOVEMBRE. 1774. 195
terminée, fur un amortiſſement , par une Urne cinéraire
de lapis - lazuli , ornée de bronze doré.
Sous ce magnifique pavillon étoit placé un ſarcophage
en or , élevé ſur un focle de bronze antique , de forme
ovale , fur lequel étoit repréſenté , en bas - relief , le
- combat & le triomphe de Fontenoi , où S. M. paroiſſoit
dans un quadrige , entouré des vertus héroïques & couronnées
par la Victoire. Un concours nombreux de
peuples foumis lui préſentoient des palmes , des rameaux
d'olivier & les clefs de leurs villes .
Ce farcophage de forme antique , portoit , ſur un car.
teau de velours noir , une couronne royale , couverte
- d'un voile de deuil , avec le ſceptre & la main de
juſtice.
L'intérieur de ce pavillon étoit éclairé par une lampe
ſépulcrale ſuſpendue à des chaînes d'or.
Les deux colonnes qui renferment l'Autel au fond du
ſanctuaire , portoient , au- deſſous de girandoles chargées
de lumieres , dans de riches cartels dorés , les armes de
France & de Navarre. Ce magnifique Autel , enrichi
- de ſes plus beaux ornemens , étoit couvert d'un pavillon
de forme ovale , dont la tente , partagée en bandes
d'hermine & de drap noir formoit le fond du Retable ..
Ses côtés formoient des noeuds retrouffés au-deſſus des
cartels chargés des armes de France , & fon couronnement,
formé en coupole , étoit couvert de drap noir
parſemé de fleurs de lis en or & de larmes en argent ,
ſemblable à ſa couverture extérieure. Sa corniche , do--
rée , foutenoit des feſtons d'hermine , & étoit couronnée
de deux grandes aigrettes de plumes blanches & noires .
La chaire du prédicateur confervoit , à travers le deuil
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
dont elle étoit couverte , la plus belle partie de ſes ornemens
. ainſi que l'orgue , dont on avoit ſeulement decoré
les ornemens de bandeaux & de feſtons de deuil.
COURS DE BBLLES - LETTRES.
M.
I.
l'Abbé de Perravel de S. Beron ,
recommencera le 8 Novembre , depuis
midi & demi juſqu'à deux heures , par
une méthode philoſophique , fon Cours
de Langue Françoiſe ; depuis cinq juſqu'à
ſept , fon Cours de Langue Italienne , &
depuis fept juſqu'à neuf, ſon Cours de
Géographie Aftronomique , naturelle &
politique : avec un peu d'étude & de ſagacité
, quatre mois complets de vingtquatre
leçons fuffiſent pour apprendre le
néceſſaire , & ce qu'il importe le plus de
ſavoir. Le prix du mois de douze leçons
pour chaque genre d'enſeignement , eft
de 18 liv. chez lui , & du double en
ville , à une diſtance raifonnable.
On trouve M. l'Abbé de Perravel
tous les matins juſqu'à onze heures , &
depuis midi & demi juſqu'à quatre , à
l'entreſol du No. 54 , entre les rues de
Sartine & Mercier , nouvelle halle.
NOVEMBRE. 1774. 197
II.
Cours de Sciences Politiques & de
Grammaire Allemande .
Le ſieur Junker , Docteur de l'Univerſité
, & Membre ordinaire de l'Académie
des Belles - Lettres de Gottingen
, recommencera, le 21 Novembre
en faveur des perſonnes qui ſe deſti-
_ nent aux affaires , ſon Cours de Science
Politique , & le continuera pendant fix
mois tous les Lundi , Mercredi & Vendredi
depuis 10 heures du matin juſqu'à
midi. Ayant expliqué dans ſes leçons
précédentes les principes du droit naturel
, du droit politique & du droit des
gens, & fait connoître les événemens qui
- ont produit la forme actuelle des principaux
Etats d'Europe ; il donnera dans
celles qu'il annonce une idée ſuffiſante de
la conſtitution de chaque Etat , du contenu
des traités qui font la baſe du droit
des gens conventionnel , ( ou de ce que
quelques auteurs appellent le droit public
d'Europe ) , des intérêts des Princes , &
les fonctions du Négociateur ou Miniſtre
Public. Le même jour , à neuf heures
コ
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
du matin , il recommencera auſſi ſon
Cours de Grammaire Allemande , & le
continuera de même pendant fix mois.
Le prix du premier Cours eft de fix louis ,
& celui du ſecond de trois louis , qui ſe
paient d'avance. Les perſonnes qui voudront
venir à l'un ou à l'autre , ſont priées
de ſe faire infcrire au plutard huit jours
auparavant. Le ſieur Junker demeure rue
S. Benoît , Fauxbourg S. Germain , en
entrant par la rue Jacob à droite , la ſeconde
porte cochere après la rue des deux
Anges , au ſecond.
III.
Cours d'Histoire Naturelle & de Chimie.
M. Bucquet , Docteur Régent de la
Faculté de Médecine en l'Univerſité de
Paris , commencera ce Cours le Lundi
7 Novembre 1774 , à midi très précis :
il continuera les Lundi , Mercredi &
Vendredi de chaque ſemaine à la même
heure dans le laboratoire de M. de la Planche
, Maître Apothicaire , rue de la
Monnoie.
On trouve chez la veuve Hériſſant ,
NOVEMBRE. 1774. 199
- rue S. Jacques , près celle de la Parcheminerie
, une introduction à l'étude des
corps naturels tirés du regne minéral , &
une introduction à l'étude des corps naturels
tirés du regne végétal , néceſſaires
pour ſuivre le cours.
I V.
Cours d'Anatomie.
M. Bucquet , Docteur Régent de la
Faculté de Médecine en l'Univerſité de
Paris , commencera ce Cours le Mardi 8
Novembre 1774 , à midi précis , il continuera
le Mardi , Jeudi & Samedi de
chaque ſemaine à la même heure dans
*ſon amphitéâtre , rue Baſſe des Urſins ,
au coin de celle de Glatigni , en la Cité.
Les perſonnes qui deſireront diſſéquer ,
pourront s'adreſſer à M. Regnault , à
l'amphitéâtre.
V.
Cours de Langue.
M. l'Abbé Cumano , Romain , recommencera
fon Cours de Langue Italienne
le 7 de Novembre , quatre fois par ſe-
- maine , les Lundi , Mercredi , Vendredi
& Samedi à 7 heures du ſoir: il continuera
d'aller en ville donner des leçons.
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
Il demeure rue Beauregard , entre un
Boulanger & un Marchand de Vin.
A l'Auteur de l'Année Littéraire.
Troyes , 9 Juin 1774 .
En parcourant en bloc , ſuivant mon uſage , vos feuilles
defl'année derniere , j'ai rencontré le jugement que
vous portez de la nouvelle édition des Observations fur
l'Italie & fur les Italiens.
Vous paroiſſez d'abord vous référer à celui que vous
aviez porté de la premiere édition du même ouvrage :
vous l'indiquez même ; & je me ſuis procuré le n°, 21
de 1765 dont il remplit 30 pages .
La nouvelle édition est augmentée d'un volume , ce
que vous n'approuvez point. Peut - être l'euffiez - vous
approuvé , ſi , jettant les yeux fur ce quatrieme volume ,
vous euſſiez vu qu'à 80 pag. près , que pouvoient très
commodéinent porter les trois premiers , il eft formé de
mémoires &de pieces . Une diſcuſſion ſur la conjuration
de Venise de 1618 , qui fait partie de ces mémoires * ,
remplit 190 pages. Elle vous auroit pu fournir la ma-
د
* Cette diſcuſion est appuyée de plusieurs pieces anecdotes
tirées ou de la Bibliotheque du Roi ou de celle
de M. le Marquis de Paulmy , telles que l'instruction
dressée par le Marquis de Bedemar lui - même , pour
fon fucceffeur dans l'ambassade de Venise , &c.
NOVEMBRE. 1774. 201
tiere) d'un extrait , ſi vous l'euſſiez apperçue , ou ſi vous
n'euſſiez pas jugé plus commode d'extraire 24 pages
d'un ouvrage dont vous aviez porté votre jugement dès
1765.
Au reſte , j'avois exigé des Libraires qu'ils imprimasfent
à part , pour la commodité de ceux qui avoient
la premiere édition , ces mémoires & pieces , qui remplisfent
le quatrieme volume de la ſeconde . N'ayant l'honneur
ni de vous connoftre , ni d'être connu de vous , je
dois attribuer à l'humeur que vous a donné ce mauvais
arrangement , la diſſemblance qui ſe rencontre entre vos
jugemens de 1765 & de 1773 .
Vous prononciez en 1765 que de légers défauts disparoiſſoient
devant le mérite réel du fond de l'ouvrage , qui
devoit servir de vade mecum à tous ceux qui paſſent les
monts.
t
En 1773 , le même ouvrage eſt un tiſſu de détails minutieux
& de diſcuſſions , ou étrangeres au sujet , ou peu
intéreſſantes par elles-mêmes.
Il me fuffiroit , fans doute , d'en appeler à vous- même.
J'obſerverai néanmoins fur les exemples que vous donnez
des détails , ou minutieux , ou étrangers au sujet ,
ou fans intéret , que l'écu changé à Aiguebel pouvoit éclairer
fur la perception des impôts ; que les prévenances
du Prétre de Fano expliquoit ce que je difois des Geniali
Italiens ; que l'effet contraire à celui que , ſuivant
vous , fit fur mei l'air de Naples , entroit dans les preuves
du danger de ce climat pour les Etrangers , &c &c.
&c.: ce que voit ou éprouve par foi-même un Voya
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
,
geur , eſt pour lui & pour les autres le fruit le plus
précieux des voyages .
Quant aux negligences , à l'incorrection , aux inégalités
, & à l'inintelligibilité de mon ſtyle , après en avoir
renouvelé mes excuſes à ceux qui ont acheté ou lu les
observations sur PItalie , &c. & dont l'empreſſement
pour cet ouvrage en a épuisé deux éditions , je leur avouerai
qu'à cet égard mes prétentions font bornées au
ſouhait de la Nourrice d'Horace , ut fari poffit quæ sentiat
; & qu'enfin , plus occupé du fentire que du fari ,
j'ambitionnerois , non de chatouiller par de belles phraſes
les oreilles des caillettes , mais de préſenter aux
gens ſenſés des choſes qui, en les intéreſſant , puffent
eur donner à penſer, Ceux qui fentent autrement ,
ceux per quos non licet effe negligentem , ont abondamment
de quoi s'indemnifer dans preſque tout ce qui ſort
aujourd'hui de la rue St Jacques , qui a eſſuyé la même
révolution que la rue St Honoré , où les boutiques de
modes ont pris la place des boutiques de draperies , de
foieries , de galons , &c.
Je finis , Monfieur , en vons remerciant de votre jugement
de 1773 , au nom de ceux de mes Compatriotes
qui jugeant , d'après eux-mêmes , de tout ce qui vit ſous
le même ciel , croient impoſſible qu'un Champenois puisfe
parvenir à voir , à fentir , & à ſe rendre compte de ſes
apperçus & de ſes ſentimens. Le jugement de 1773 les
a abondamment conſolés celui de 1765.
Je ſuis , &c.
GROSLEYW
NOVEMBRE. 1774. 203
LETTRE de M. de la Martiniere ,
Conseiller d'Etat , premier Chirurgien
du Roi , à M. Lacombe , Auteur du
Mercure.
Fontainebleau , le 22 Octobre 1774.
Monfieur , je viens de lire , avec ſurpriſe , dans le
Mémoire pourles Créanciers , Constructeurs & Fournisfeurs
du Colisée, imprimé à Paris chez Guillaume Simon,
1774 , page 103. que la nouvelle Ecolede Chirurgie étoit
élevée par les foins & les libéralités de M. de la
Martiniere .
Quoique ce Mémoire ſoit peu répandu , je ſuis trop ami
de la vérité , trop éloigné de toute vaine oftentation ,
& fur-tout trop jaloux de l'honneur du Roi , pour laiſſer
fubfifter la moindre trace d'une aſſertion auſſi peu exacte.
C'eſt à la ſeule libéralité du feu Roi , Monfieur , à
ſa munificence & à ſon amour vraiment paternel pour
ſes ſujets , que nous ſommes redevables de cet établiſſement.
Je n'ai de mérite , ſi c'en eſt un , que celui d'en
avoir expoſé les avantages & la néceſſité ; & cela a ſufft
pour le coeur du feu Roi. Nous ofons eſpérer que la
bienfaiſance de fon auguſte ſucceſſeur conſommera une
entrepriſe auſſi honorable à la Nation & auſſi utile à
l'humanité , puiſqu'elle n'a d'autre objet que les progrès
d'un art entiérement conſacré à ſa conſervation, Je vous
ferai , très -obligé , Monfieur , de vouloir bien rendre cet
204 MERCURE DE FRANCE.
te notte publique , afin qu'il ne reſte aucune impreſſion
contraire dans l'eſprit de ceux entre les mains deſquels
le Mémoire dont il s'agit auroit pu tomber.
J
ANECDOTES.
1.
EAN ZISCA , Général des Huſſites ,
nommé auſſi Rhaborite , de la Ville de
Rhabor , que Ziſca avait fait bâtir en Bohême
, avoit battu , preſqu'en toute rencontre
, les troupes Hongroiſes ; il perdit
un oeil dans une bataille , & fut privé de
l'autre dans une ſeconde : tout aveugle
qu'il fût , il ſe faiſait conduire au fort de
la mêlée , entre deux Cavaliers qui le guidaient
,& il faiſait des prodiges de valeur.
,, Lorſque je ferai mort , dit - il à ceux
ود
دو
ود
ود
"
de ſon parti , ne vous amuſez pas à
m'enſevelir , mais écorchez-moi ; faites
de ma peau un tambour , que vous
frapperez en allant à l'ennemi , ce qui
ſuffira pour le mettre en fuite. Cela
fut exécuté avec ſuccès , dit - on ; tant a
de force & ſe conſerve long-temps , dans
l'eſprit des Soldats , le préjugé qui réſulte
de la confiance en leur Général .
ود
NOVEMBRE . 1774- 205
1
11.
Jean Frédéric , Electeur de Saxe , fait
Priſonnier par l'Empereur Charles-Quint ,
à la bataille de Mulbert , fut condamné
par l'Empereur , à perdre la tête ; on le lui
annonça : il propoſa au Landgrave de
Heſſe , qui était dans la même Priſon , de
jouer une partie d'échecs ; il la gagna , &
dit qu'il en tirait un favorable augure.
L'Empereur qui craignit de révolter le
College des Electeurs & tous les Membres
de l'Empire , n'oſa pas faire exécuter
l'Arrêt.
111.
Baron entrant ſur la ſcene dans le rôle
d'Agamemnon , diſoit , d'un ton fort bas ,
ceVers qui commence la Piece : Oui , c'est
Agamemnon , c'eſt ton Roi qui t'éveille.
On lui cria du Parterre , plus haut :
je le diſais plus haut , je le dirais mal , &
continua fon rôle.
IV.
- Si
Mademoifelle Clairon jouant dans une
Tragédie nouvelle , qui étoit fort mal
reçue du Public , interrompit ſon rôle
206 MERCURE DE FRANCE .
après le quatrieme acte ; un Seigneur lui
en fit des reproches : Ma foi , Monfeigneur
, dit l'Actrice , je voudrois vous voir
Siffler pendant quatre actes , pour voir ce
que vous feriez au cinquieme.
V.
La Princeſſe d'Iſenghien liſoit le roman
de Cléopatre par M. de la Calprenede;
elle tomba ſur une longue converſa
tion de deux amans , bien paffionnés.
,, Que d'eſprit mal employé , s'écria- t-
و د
elle. A quoi bon ces difcours , ils s'ai-
,, moient , & ils étoient ſeuls ? "
V I.
La fameuſe Ninon diſoit un jour qu'elle
rendoit graces à Dieu tous les foirs , de
fon eſprit & le prioit tous les matins , de
la préſerver des fottiſes de fon coeur.
VII.
Un jour une femme de qualité qui ne
paſſoit pas fans doute pour la plus ſage de
la Cour , foutenoit devant Mde Cornuel
qu'une perſonne de leur connoiſſance n'é
NOVEMBRE. 1774. 207
toit point folle,,, Bonne Comteſſe , ré-
,, pondit-elle , vous êtes comme les gens
, qui mangent de l'ail. "
IMPROMPTU fait par Mademoiselle de
P*** , d'origine Irlandaise , en fortant
d'une audience que Monseigneur l'Arche
vêque de Tours lui avoit accordée.
DOUCEUR OUCEUR touchante , & charité ,
La plus folide piété ,
Air intéreſſant , beau langage ,
Ton fait pour plaire , eſprit , bonté ,
Nobleſſe & générosité ,
Font en lui le rare aſſemblage
Des vertus & de l'agrément ;
Des temps paſſes & du préſent.
Des préceptes de l'Evangile
Qu'il eſt doux de ſuivre les loix ?
Que la morale en eſt facile ,
Quand elle parle par ſa voix !
:
:
208 MERCURE DE FRANCE .
NOTICE d'une Collection minérale , que
le Roi de Suede a envoyée à S. A. S.
Monseigneur le Prince de Condé. Par
M. Valmon de Bomare , Directeur des
Cabinets de Chantilly.
Cette Collection , qui contient pluſieurs mor
ceaux , dont la richeſſe & la variété peuvent flatter
les regards les moins exercés , n'est pas moins
intéreſſante pour les Savans , par la ſuite trèsnombreuſe
des échantillons en tout genre , dont
elle est compoſée. On fait que la nature a affigné
à chaque contrée de notre globle , des productions
particulieres , & que le Nord , & fingulierement
la Suede , eſt le ſein ou la patrie de la plupart des
ſubſtances qui appartiennent au regne minéral.
La Collection que nous annonçons ici , eſt une
preuve de cette affertion. Elle a été ordonnée en
1772 , par le Roi de Suede Gustave III , & dans
le cours de la même année , elle a été complettée
& déposée dans les tiroirs d'une grande & magnifique
armoire , dont voici une légere defcription.
Cette armoire ( ou museum minéralogique ) a
huit pieds de hauteur fur dix de largeur , & deux
pieds deux pouces de profondeur : elle eſt compoſée
de quatre grandes parties , qui ont été emballées
dans autant de caiffes particulieres , pour
être embarquées & portées au- lieu de leur deſtination.
La
NOVEMBRE. 1774. 209
La premiere partie, qui eſt un foubaſſement
ouvrant à deux panneaux , contient les cafes de
fix tiroirs en deux rangs ; ce ſoubaffement eſt porté
par quatre pieds de forme conoïde , en colonnes
cannelées , terminés par des chapiteaux , ornés
de guirlandes. Les intervalles des cannelures
font de métal; la friſe du ſoubaſſement est décorée
aux encoignures d'impoſtes fleuronnés , avec
des agraffes feintes , & terminée par une baluſtra .
'de pleine qui fait certiffure , en recevant la feconde
partie ou piece qui doit s'y emmancher.
La feconde partie , qui eſt la plus confidérable ,
offre au-devant une grande table qui s'ouvre en
la maniere des bureaux connus ſous le nom de
Secrétaire. L'effort ou le poids le plus léger fait
tomber horisontalement cette table , & la même
force la fait relever & refermer. Cette méchani
que eſt due à deux balanciers artiſtement emmanchés
dans cette table , & qui ont leur jeu dans le
vuide des épaiſſeurs latérales de cette ſeconde
piece & dans celui de la friſe du foubaffemen a
Cette table faite en bois de bouleau de Suede ,
(lequel imite une étoffe ſatinée d'un blanc cen.
dré) offre fur le côté extérieur , un deffin trèsbien
exécuté en marquetterie ou en bois de rap .
port de différentes teintes , &fi artiſtement travaillé
, qu'on le prendroit pour l'ouvrage du plus
habile pinceau . C'eſt une double guirlande à trois
agraffes ; à l'agraffe du milieu pendent deux autres
guirlandes en couronnes & enlacées , auxquel
les eft attaché un trophée compofé des uftenfiles
propres au mineur , un flambeau allumé , un tarriere
, un fleuret , un marteau. L'intérieur de
cette ſeconde partie , contient les cafes de vingt
210 MERCURE DE FRANCE.
un tiroirs , en ſept rangs , & les carcaffes de ces
cafes , ainſi que celles du foubaſſement , peuvent
être retirées à volonté.
La troiſieme partie qui fait la corniche , s'emmanche
dans la ſeconde partie , de même que
celle- ci dans la premiere. La corniche a des avancemens
par degrés , & offre en fon milieu une
niche en demi-cercle ou faufſe archivolte , fur le
plein-fond de laquelle ſe trouvent appliquées les
armes & attributs de S. A. S. Monseigneur le
Prince de Condé : au - defſſus eſt un focle orné
d'entrelas en bronze.
La quatrieme partie eſt le couronnement de ce
beau meuble ; ce couronnement qui entre dans
Ia certiffure du focle , offre dans toute ſon étendue
, un trophée minéralogique : c'eſt un affemblage
bien grouppé & compofé de gros morceaux
de mines de cuivre , de plomb , d'argent , de
cristaux de roche , de fpath , de quartz , de grenats
, d'amiante , &c. &c.
• L'enſemble de cette fabrique , qui eſt trèsrichement
décorée , eſt d'une forme très-noble &
très élégante . Son exécution ne peut manquer
de faire honneur aux Artiſtes Suédois . Tous les
bois d'uſage en marqueterie , y trouvent leur
place; mais le bouleau ſatiné qui eſt particulier à
la Suede , eſt celui qui ſe fait le plus remarquer.
Les tiroirs ſont en bois de mahagoni , excepté
celui de devant qui est en bouleau. En un mot ,
Pordonnance & la maniere dont la ferrurerie &
les bronzes font exécutés , dorés & finis , prouvent
qu'à Stockholm les arts du Fondeur , du Doreur
, du Cifeleur , de l'Ebéniſte , du Serrurier ,
&c. font parvenus à un égal degré de perfection.
NOVEMBRE. 1774. 211
Nous donnerons ci - après un extrait fidele du
fuperbe Catalogue (1 ) , qui expoſe avec beaucoup
d'ordre & de clarté , la liſte ſynoptique des
ſections, des genres & des lieux dans les diffé .
rentes Provinces du Royaume de Suede , où les
échantillons minéralogiques ont été recueillis , &
tels qu'ils font déposés dans les tiroirs de l'armoire
dont il eſt mention ci - deſſus .
Section I. Calcarea ( pierres calcaires . ) On y
voit , 10. les pierres à chaux plus ou moins folides
& brillantes , variées par le tiſſu & les couleurs ,
& qui ont été fournies par les Miniers des Provinces
d'Oeftergoetland , de Nerike , de Westergoetland
, de Westmanland , de Wermland , de Sadermanland
& de Femtland.
20. Viennent enſuite les pierres calcaires Spathiques
, variées de même que les pierres précé
(1) Nota. Ce Catalogue eſt du format in-folio ,
très - bien écrit , en latin , fur parchemin , doré
fur tranche & relié en beau maroquin , aux Armes
de Suede , femé en plein de couronnes en or
aux quatre coins le double G. ou double chiffre
de Guſtave ; une riche bordure à la grecque , &
portant au dos cette Inſcription : Minere Suecia ,
Collectæ . M. DCC. LXXII . s'enfermant dans la tranche
d'un étui en carton marbré & en forme de
livre , portant au dos , qui eſt relié en veau , la
même Inſcription , minera , &c . & ce carton entrant
par le dos d'un ſecond étui , auſſi en forme
de livre , relié en veau , jaſpé de noir , très-habilement
doré , & au milieu le G. fimple , avec un
3 , qui eſt le chiffre ſimple de Guſtave III.
02
212 MERCURE DE FRANCE.
dentes , les unes mêlées de quartz , d'autres de
pyrites cuivreuſes , d'autres formant une veine
entre l'asbeſte & la mine de fer ; elles ont été re
cueillies dans les Minieres des Provinces de Smo-
Jand , de Femtland , de Dablarne , de Wermland
&de la grande & fameuſe Miniere d'argent de
Sahlberg en Westmanland.
3°. Les ſpaths calcaires cristallisés & les cristaux
Spatbiques brillans , parmi lesquels il s'en
trouve qui réfléchiffent fimplement les objets ,
Jes autres doublement , &c. Les uns font , ou de
forme pyramidale , ou rhomboïdale , ou priſmatiques
triangulaires , ou en hexagones druſes ,
plus ou moins tronquées , d'autres ont une figure
irréguliere ; il s'en trouve de mêlés au baſalte
ftrié , à la pyrite cuivreuſe ; à la mine de fer calciforme
, au mica , à la galéne ; & ces fpaths fi
variés entr'eux , par la couleur , par le tiffu , par
la configuration , ont été ramaffés dans les Mimieres
des Provinces de Wermland , de Westman
Zand , d'Oestergoetland , & en Laponie.
40. Les gypses , dont les uns offrent un plâtre
eriſtallifé , mêlé de ſpath & de pyrite ; d'autres
font en ſtalactite & font plus ou moins mêlés de
baſalte. Il y a aufli différentes eſpeces de pierres
de porc , de couleur brune (lapis fuillus fuscus)
dont une offre des empreintes d'inſectes. Ces
fubſtances ont été trouvées dans les minieres des
Provinces de Dablarne , de Norike , de Westergoetland
, de Wermland & en Laponie.
Section II . Silicea . Elle contient différentes
fortes de pierres fcintillantes . On y trouve , io .
Diverſes eſpeces de Quartz , les uns purs & fans
couleur : d'autres font mêlés à de la pyrite on
NOVEMBRE . 1774. 213
cuivreuſe ; ou aurifere , & font colorés : d'autres
Quartz ont le tiffu ou brillant , ou grenelé : d'autres
offrent de très beaux criftaux de montagne
plus ou moins transparens ; il y a auſſi le Quartz
en Drufen , tantôt parfemé de Galene & tantôt
de Feld-fpath. Ces fortes de pierres ont été détachées
des Minieres des Provinces de Smoland ,
de Soedermanland , de Wermland , de Dahlarne ,
de femtland , de Westmanland , d'Oestergoetland ,
& de la Laponie .
20. Les Petro- filex & les Jaſpes , de couleur
variée ; il y en a de remplis de Grenats & de
Bafalte. Ils ont été trouvés dans les Minieres
métalliques des Provinces de Westmanland , de
Westergoetland , de Smoland , de Wermland , & en
Laponie.
Section III. Granatee . On y trouve 10. Une
belle fuite de Grenats ferrugineux , & d'un rouge
plus ou moins foncé : les uns font de figure indéterminée
& mêlés de Quartz , de Bafalte , de
Pyrite ; d'autres font cryſtallifés en Dodecaedres
réguliers , tantôt iſolés , tantôt en druſes ; il y
en a dans des gangues de fpath fufible , d'autres
dans la pyrire cuivreuſe , d'autres dans le ſpath
calcaire. On distingue dans cette même Section ,
un très-beau fragment de Grenats , gros comme
le poing. Ces pierres précieuſes ont été recueillies
dans les Minieres des provinces de Smoland ,
de Wermland , de Soedermanland , de Dablarne ,
& de Westmanland.
20. Une fuite plus nombreuſe encore de Bafaltes
, de diverſes couleurs & figures , & dans
des gangues très-variées : en effet , il y en a de
noirs , de figure irréguliere , dans une matrice
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE .
quartzeuſe : d'autres font unis ou à de la pyrite ,
ou à de la Mine de Fer blanche ; il y en a en
Stries ou paralleles , ou étoilées, dans une matrice
d'Asbeſte ; enfin il y a des cryſtaux de Bafalte
, de figure 'priſmatique , accompagnés de
pyrite , dans une gangue de pierre ollaire ; & ces
fortes de pierres (Bafaltes) qui ont occafionné un
grand nombre de difcuffions polémiques , parmi
les Naturaliftes modernes , ont été trouvées dans
les Minieres (la plupart métalliques) , des provinces
de Wermland , de Soedermanland , de Westmanland
, de Smoland , de Dablarne & d'Oestergoetland.
Section IV. Argillacea. Elle est composée de
différentes ſubſiances que les méthodiſtes placent
parmi les argilleuſes . On y trouve 10. Les
Stéatites grifes , jaunes , vertes ; les unes mêlées
de Fer , d'autres de Galene , d'autres de pierres
calcaires : une eſpece eft verdâtre , & imite le
tiffu de l'Asbeste. Elles ont été détachées des
Minieres métalliques de Persberg en Wermland ,
& de Sahlberg en Westmanland.
20. Pluſieurs fortes de terre martiale , un peu
bolaire , rouges ou grifes : les unes mêlées de
pyrite , d'autres font dans une gangue de pierre
calcaire: elles ont été tirées de la même veine
argileuſe qui a fourni il y a quelques années , une
grande quantité d'Argent , dans la Miniere de
Fer de Brattfors-Grufran , en Wermland. Ilya
auffi des efpeces de Bols de couleur noîratre , les
uns friables , d'autres folides , & qu'ont fourni
les Mines de Smoland , & de Westergoetland.
Section V. Micacea. Elle offre différentes efpeces
de Mica . 10. Les uns font en lames , en
NOVEMBRE. 1774. 215
3
écailles , ou jaunes , ou blancs , ou noirs , &
ont pour gangue , tantôt une ſubſtance granatifere
, ou le ſpath calcaire avec la pyrite , ou
l'argile martiale , ou le quartz , ou les Mines de
fer & de cuivre.
20. D'autres eſpeces de Mica font en écailles
contournées , folides & mêlées à de la pyrite ,
tantôt cuivreuſe & tantôt martiale.
30. Enfin il y a du Mica en Drufen , dans une
gangue quartzeuſe , mêlée de baſalte. Les Minieres
métalliques des provinces de Westmanland ,
de Soedermanland , d'Oestergoetland , de Medelpad ,
de Wermland , de Smoland , & de Dablarne , ont
fourni ces variétés de Mica.
Section VI. Asbestina , contient une belleſuite
d'asbeſte & d'Amyante. 10. Les eſpeces de
Cuirfoffile , dans une gangue calcaire & fpathique.
20. La Chair de montagne , dans la même gangue
que ci-deſſus , & quelquefois accompagnée
de pyrite.
30. Le Byſſus , mol & flexible (Amyante) ,
dans une gangue de fléatite verte.
40. Les différentes eſpeces d'Asbeſte , plus ou
moins folides , fibreuſes , les unes en couches ,
d'autres en maſſes contournées , dans une matrice
ſpatheuſe , fouvent accompagnée de pyrites .
Toutes ces fubſtances ſe ſont formées & ont été
priſes dans les Minieres métalliques de Sahlberg
en Westmanland ; de Persberg & de Taberg en
Wermland , & de Fahlun , en Dablarne.
Section VII. Zeolites. Elle est compoſée de
fix fortes de ce genre de pierres nouvellement
connues . Ces Zéolites varient entre elles , par la
couleur & le tiffu . Leur gangue eſt ou ſpathique ,
04
八
!
216 MERCURE DE FRANCE .
ou de pyrite de cuivre. Elles ont été découvertes
dans les Minieres d'Edelfors , en Smoland ,
de Gustafs - grufvan , en Femtland , & à Svappavara
, en Laponie.
Section VIII. Fluores. Elle offre un fingulier
échantillon de fluor verdâtre , de figure irréguliere
, & mêlé à de la pyrite. On la trouve dans
la Miniere de cuivre de Stripas , en Westmanland.
Section IX. Magnesia. Contient différentes variétés
de manganaiſe , plus ou moins friables ,
&c. dans une gangue quartzeufe: elles font forties
de la Miniere de cuivre de Garpagrufvan ,
en Oestergoetland.
Section X. Salia : offre quelques beaux échantillons
de Vitriol natifs , de Fer , de Cuivre , de,
Zinc ; un feul , lequel contient ces trois différen .
tes eſpeces ; de ſchiſtes alumineux . Ces ſubſiances
falines & naturelles , ont été recueillies dans
la Miniere de Cuivre de Fahlun , en Dablarne
& dans la Mine d'Alun d'Andrarum , en Skone.
Section XI. Pblogiſtica mineralia. Offre 19.
du Succin blanc- fauve , de Skone , & du Maltha
de Fahlun , en Dablarne. 20. Une trèsgrande
fuite de pyrites , de Marcafſites , qui
offrent beaucoup de variétés dans ce genre de
faux métaux . Rien de plus varié pour la figure ,
pour la couleur , & par rapport à leur gangue :
il s'y trouve des pyrites fulphureuſes , englobées
dans la pyrite martiale , & dans la fauffe galêne ;
d'autres contiennent du Bafalte noir , du Quartz ,
du Spath calcaire , de la Galene , de la pierre
puante ; il y en a de chatoyantes , en Drufens ,
en cryſtaux ſéparés , & dont quelques- uns font
hexagones , d'autres poligones , cubiques , &c.
NOVEMBRE. 1774. 217
Celles dont on tire le Souffre en grand. 40. Dans
cette même Section , ſe trouvent auſſi des échantillons
de Molybdene , mêlée de Mines d'Etain
& de Fer , minéraliſées par le Souffre. Les Mi
nieres de Fahlun , en Dablarne ; de Gustafs-Grufran
, en Femtland ; de Loos , en Helsingland ,
de Klefva , en Smoland , de Tunaberg , en Soedermanland
; de Dyita , en Nérike ; de Taberg &
de Persberg , en Wermland ; de Sahlberg , en
Westmanland ; d'Andrarum & de Bofarp , en
- Skone ; de Riſgrufvan en Smoland ; de Mulltorp
, en Westergoetland ; & de Kofvo , en Laponie
, ont fourni tous les échantillons de cette
3
Section.
Section XII. Aurum. Elle annonce les métaux ,
& contient treize échantillons d'or & de pyrites
auriferes , tirés de la miniere d'Edelfors , en
Smoland .
Hel
Section XIII. Argentum. Elle est compoſée de
vingt-un échantillons d'argent & de mines d'argent
, recueillis dans les minieres de Loefas , en
Dablarne ; de Sunnerskog , en Smoland ; de
Sahlberg , & de Hellefors , en Westmanland ;
d'Aldern , en Femtland ; & de Nafaffiel , en
Laponie. On y distingue , 1o. l'argent vierge ,
folide & denté , dans une galene de plomb miné
ralifée par le fouffre & l'arſenic ; 20. l'argent natif,
ſuperficiel , dans une mine de cuivre grife
avec des grenats & du quartz; 30. la mine d'argent
rouge , dont quelques morceaux ont pour
gangue , tantôt le petro-filex , tantôt le baſalte ,
tantôt la pierre calcaire , &c. 40. la mine d'argent
blanche ; 50. les galenes argentiferes , les
plus riches en métail fin , & accompagnées de
05
(
213 MERCURE DE FRANCE.
pyrites rougeâtres , & de gangues pierreuſes ,
des plus variées.
Section XIV. Plumbum. On y trouve quaranteun
échantillons de mines de plomb , qu'ont fourni
les minieres de Salhberg , en Westmanland ; de
Nafaffiel & de Lilla - Hierta , en Laponie ; d'Al
dern , en Femtland ; de Loefas & de Fahlun , en
Dablarne ; de Hiftgrufvan , en Wermland ; de
Riddafe-Grufvan , d'Hellefors , & c. en Westmanland
; d'Uggeſtugan , de Tunaberg , de Rahbo ,
&c. en Soedermanland. On y diftingue les galenes
à grands & à petits cubes , & chatoyantes: les
unes mêlées de bafalte criftallifé en priſmes ou en
ſtries , avec du ſpath calcaire ; d'autres font mêlées
de fauſſe galene , de pyrites de différentes
couleurs , d'asbeſte , de pétro filex , de quartz
criftallifé ; d'autres font luiſantes , & mêlées de
fluors ou bleus ou verds , de marcaſſite arſénicale
, de mica ; d'autres galenes font en écailles
poſées ſur champ , & qui divergent d'un centre
commun; d'autres ont le tiſſu d'acier , &c.
Section XV. Cuprum . Elle est compoſée de
108 beaux échantillons de mines de cuivre , qu'ont
fourni les minieres de Printz- Gustafs -Grufva de
Fredriesberg , de Sunnerskog , & c. en Smoland ;
de Lofas & de Fahlun , en Dablarne ; de Svappavara
, de Nafaffiel , de Sperkuingen , &c . en
Laponie; de Gustafs- Grufvan , en Femtland ; de
Cathrinæberg & de Carpa , en Oeftengoetland ;
de Luiſuedahl , en Herjeadabl ; de Tunaberg , en
Soedermanland ; de Nya Kopparberg , &c. en
Westmanland. Parmi ces morceaux , on diftingue ,
10. le cuivre natif denté , dans une gangue quartzeuſe
, ſemée de grenats ; 20. le beau cuivre de
NOVEMBRE. 1774. 219
cémentation ; 30. le bleu de montagne natif , les
malachites globuleuſes , & celles en ſtalactite ;
40. les mines de cuivre grifes de différentes formes
, avec ou fans baſalte ; 50. les mines de cuivre
azurées , avec une gangue quartzeuſe , &
parſemée , tantôt de baſalte , & tantôt de grenats
; 60. les mines de cuivre pyriteuſes & folides
, d'un jaune verdâtre avec une gangue
ſouvent graniteuſe , ou de petro-filex , ou de bafalte
: il y en a à tiſſu d'acier ; dans une pierre
ollaire ; 70. les mines de cuivre jaune , accom-
,
> pagnées de noeuds de quartz , de cristaux de
baſalte & de fpath , ſouvent de galene & de
mine de Cobalt , quelquefois de pyrite ou fulfureuſe
, ou martiale ou arſénicale ; 80. les mines
de cuivre , d'un jaune pâle , pyriteuſes , brillantes
, mêlées de baſalte ſtrié , ou traverſées
de veines de Gypſe , ou ſemées de mica , en
écailles de différentes couleurs ; 90. la mine de
• cuivre vitreuſe , ſolide , &c.
97
1
Section XV. Ferrum. Elle contient cent-trente-
deux échantillons de mines de fer , préſentés
par ordre de collection topographique , & re
cueillies dans les différentes minieres de ce
genre de métal en Laponie Suédoiſe , dans
celles de Longbans-Hyttan , de Normarken , de
Fuinberg , de Taberg , de Persberg , d'Agegrufvan
, en Wermland ; de Grænſesberg , de Bisberg ,
en Dablarne ; de Ryddarhyttan & de Nya Kop .
parberg en Weſtmanland , de Luiſnedahl , en
Herjeadbal ; de Garpagrufvan , en Nérike ; de
Fahlun , en Dablarne ; de Nykoeping , d'Utoe ,
&c. en Soedermanland ; d'Atved , &c. en Oefter
goetland ; de Leſeboda & de Storbio , en Smo-
1
220 MERCURE DE FRANCE .
land. Parmi ces échantillons ferriferes , on distingue
les mines en roche , de toutes les couleurs
& figures: celles à tiffu vitreux ou ſpéculaire ; les
hæmatites brillantes , bleuâtres , en écailles , ou
en Drufen : celles qui font attractibles & rétractibles
, englobées ou traverſées de pyrite martiale ,
&c . de quartz , de ſpath calcaire , de baſalte
ftrié , d'oere jaune , de grenats ; celles en cristaux
ou octaędres , ou irréguliers ; il y en a auffi
de chatoyantes. On obſerve que leur gangue eſt ,
ou de petro-filex , ou de jaſpe rouge , de pierre
ollaire colorée , de mica. Enfin on y trouve les
mines de fer limoneuſes , celles de lacs & de
marais.
Section XVII. Wismutum. Elle annonce les
demi - métaux , & commence par le Biſmuth. Il
y a des mines de Bismuth , en lames & en écailles
, mêlées de quartz , de baſalte noir & ftrié ,
de pyrite cuivreuſe & de cobalt; & ces morceaux
ont été tirés des minieres de Loos , en
Helsingland.
Section XVIII. Zincum. Elle offre douze
échantillons de mines de Zinc , ramaffés dans.
les minieres de Tunaberg , en Soedermanland ; de
Fahlun & de Loefas , en Dablarne ; d'Adulph .
grufvan , de Tyskgrufvan & de Sahlberg , en
Westmanland ; de Bioerkskogsnæs , en Wermland ;
de Fredriesberg , en Smoland ; & de Carthrinæ
berg , en Oeftergoetland. On y diftingue fur-tout
les faufſes galenes , les unes lamelleuſes , les autres
teffulaires & luiſantes , mêlées de pyrite cuivreuſe
, de quartz , de pierre calcaire , de galene
arfénicale , de pierre ollaire , & de baſalte.
ftrié.
NOVEMBRE. 1774. 221
Section XIX. Antimonium . Elle contient un
bel échantillon de mine d'Antimoine ſtriée , mêlée
de galene & de pierre calcaire. On l'a trouvé
dans la grande miniere d'argent de Sahlberg ,
en Westmanland.
Section XX. Arfenicum . Elle est compoſée de
quelques échantillons de pyrite arſénicale , folide
, chargée de fluors verdâtres. Ces morceaux
ont été pris dans les minieres de Loefas , en
Dahlarne ; & de Gasborn , en Westmanland.
Section XXI. Cobaltum. On y diftingue douze
beaux échantillons de mines de Cobalt , qu'ont
fourni les minieres de Loefaſen , en Dablarne ;
de Loos , en Helsingland ; & de Tunaberg , en
Soedermanland. Un morceau très - intéreſſant eſt
d'ocre de Cobalt , rouge & fuperficiel. Il y en
a qui contiennent de biſmuth , du baſalte , ou
ſtrié , ou en étoiles ; & ont pour gangue le pétrofilex
& le quartz ; ainſi que d'autres échantillons
de mines de Cobalt , qui font ou à tiffu d'acier
ou ſpéculaires & de chatoyans . On obſerve que
pluſieurs de ceux- ci ont leur gangue entremêlée
de pierre calcaire & de pyrite cuivreuſe. Enfin
on y voit la mine de Cobalt , criſtalliſée en
Drufen , & des cristaux de Cobalt, de figure
polygone.
,
Section XXII. Niccolum. Elle offre la mine
de Nickel , mêlée d'ocre de Nickel , martiale
& verdâtre ; elle a été priſe dans la miniere de
Cobalt , de Loos , en Helsingland.
Section XXIII. Saxa (petræ compofitæ .) Elle
comprend quarante - un échantillons de pierres
plus ou moins compoſées & recueillies dans les
fouilles de Tunaberg & de Windgrufvan , en
>
222 MERCURE DE FRANCE .
Soedermanland ; de Longbanshyttan , de Remsgrufvan
, de Lerviken , &c. en Wermland ; de
Fahlun en Dablarne , de Sahlberg , & de Nyakopparberg
, en Westmanland ; d'Edelfors , en
Smoland; de Handel , en femtland ; d'Aſebrogrufvan
,en Oeftergoetland ; & de Loos , en Hel-
Jingland. On y voit; 10. les Ophites , dont plufieurs
contiennent du Baſalte , du Mica , de la
pierre calcaire , de la ſtéalite & des grenats.
20. Différentes eſpeces de Stællſten , ( pierres
cryſtalliſées en étoile ) , mêlées de mica, de
quartz , de baſalte , de pierre calcaire & de pyrite
cuivreuſe.
30. Le norka , mêlé de grenats & des autres
ſubſtances qui accompagnent le Stællften.
40. Les pierres ollaires & fteatites , folides ou
molles , de différentes figures & couleurs , particulièrement
l'eſpece grife , de forme contournée
, & dont on fait des vaſes pour l'uſage de la
cuifine ; celle dont les écartemens font brillans &
remplis de pyrite cuivreufe.
50. La pierre appelée Trapp . Voyez minéralogie
de Bomare , vol. premier , pag. 222 , 227
& 229 , édition de 1774.
60. La pierre furnommée Cos. Voyez minéra
logie , ibid.
70. Une pierre amygdaloide , compofée de fragmens
de quartz à figure elliptique , & difpofes
en étoile.
Section XXIV. Appendix. Ce ſupplément offre
de très - beaux morceaux ; 10. de pyrite cuivreu
fe , mêlée de fauſſe galene d'un tiflu teffulaire ,
de pyrites en drufen avec ſpath calcaire & dans
une mine de fer.
NOVEMBRE. 1774. 223
20. D'un jaſpe fort dur , rouge & brun , mê .
lé d'hæmatite bleuâtre.
30. D'un baſalte en drufen , dans une veine
de mica , avec grenats .
40. Des grenats grouppés tumultuairement ;
une pierre poudingue , compoſée de grenats , de
pyrites , de charbons , & recueillie en. 1770 ,
dans la miniere de Fahlun , précisément dans
l'endroit qui fût culbuté & encombré , quelques
années auparavant.
I
EDITS , DÉCLARATIONS ;
ARRÊTS , &c.
I.
1
L paroît trois Arrêts du Conseil d'Etat du Roi. Par
le premier , daté du 19 Juillet dernier , S. M. ordonne
la continuation , pendant les fix années , du bail de Laurent
David , des Abonnemens faits avec différentes Provinces
& Généralités du Royaume , tant du principal que
des ſous pour livre des droits de Courtiers - Jaugeurs &
Inſpecteurs aux boiffons & aux boucheries . Par le fecond,
en date du 16 Août ſuivant , il eſt ordonné que.
tous les particuliers , gens du commun , demeurant dans
les villes & lieux où les aides ont cours , feront ſujets
aux droits de détail , comme les Cabaretiers , fur les
vins & autres boiſſons qu'ils conſommeront au-delà de
ce qui est néceſfaire pour leur provifion , en égard à leur
>
224 MERCURE DE FRANCE.
etat , condition , famille , & impofition à la taille &
la capitation , & la connoiffance des conteftations qui
pourront naître à ce ſujet eſt attribué aux Intendans. Le
troiſieme , daté du 21 du même mois , ordonne que
conformément au réſultat du Conſeil du 2 Janvier dernier
, & aux Lettres - Patentes expédiées en conféquence
le 15 Mars ſuivant , Laurent David , nouvel Adjudicataire
des Fermes Générales , ſera mis en poſſeſſion de la
régie pour le compte du Roi , de différens droits & fous
pour livre.
II.
Il paroît trois Déclarations du Roi. Par la premiere ,
du 19 Août dernier , Sa Majesté ordonne la continuation
de la perception de trente fols par muid de vin entrant
dans cette ville & dans ſes fauxbourgs , pendant fix années
, à commencer du premier Octobre 1774 , en faveur
de l'Hôtel- Dieu & de l'Hôpital Général. La ſeconde ,
datée du même jour , ordonne la continuation de la perception
de dix fols d'augmentation fur chaque muid de
vin , entrant dans cette Ville & dans les Fauxbourgs ,
pendant fix années , à compter également du premier
Octobre 1774 , en faveur de l'Hôpital-Général . La troi
ſieme , auſſi datée du 19 Août , porte prorogation de la
perception du vingtieme , aux entrées de Paris , à compter
du premier Janvier 1775, au profit de l'Hopital-Genéral
& de celui des Enfans -Trouvés.
AVIS.
NOVEMBRE. 1774. 225
AVIS.
I.
HISTOIRE NATURELLE.
DANS LE Ans le deſſein d'avancer la ſcience de l'Histoire
Naturelle & de la répandre , M. Buch'oz a recueilli
Toit par des correſpondances étrangeres , ſoit des riches
Cabinets que nous avons en France , une ſuite des inerveilles
de la nature & de ſes productions dans les trois
regnes. On publiera inceſſamment des cahiers , compoſés
chacun de dix planches enluminées , enſemble non
enluminées , des animaux les plus rares & même inconnus
, ainſi que des plantes , dont beaucoup de la Chine,
& qui n'ont pas encore été gravées , de même que des
minéraux choiſis , avec leurs ſignes diſtinctifs , leurs différences
& leurs variétés remarquables . Le regne minéral
n'a pas encore été repréſenté avec les caracteres
& les nuances qui les font diftinguer. On pourra ſe
faire infcrire à Paris chez Lacombe , Libraire , rue
Chriſtine.
Il y a déjà beaucoup de ſuites prêtes . On annoncera
le temps où elles commenceront à pouvoir être publiées
fans interruption ni retard.
I I.
Madame Meunier à ſuccédé à Mademoiselle Beaudouin
dâns l'art de conſerver & d'arranger les Oiseaux, les
P
226 MERCURE DE FRANCE.
Quadrupedes , les Poiſſons , les Inſectes & généralement
tout ce qui concerne l'Hiſtoire Naturelle. Elle pratique
avec fuccès & au gré des Amateurs , le ſecret de préſerver
ces Animaux de la piquure des inſectes , de la destruction
des mites , & fur - tout du ſcarabé rongeur. Sa
demeure eft chez le Marchand de Vin , à l'Image S.
François , rue Paſtourelle , au Marais. Elle fait des envois
en Province ; & prie que les Lettres qui lui feront
adreſſées foient affranchies .
III.
LETTRE de M. F. D. M. & G. à M.
Martin , Apothicaire , rue Croix des Petits
Champs , vis - à - vis celle du Bouloir.
J'ai employé , Monfieur , les dix livres de Chocolat
Aphrodisiaque que vous avez pris la peine de m'envoyer;
je vous en demande encore autant , ce qui vous prouve
aſſez combien mes malades ont été contens de cette
préparation anti - vénérienne : mais ce feroit peu , fi je
n'ajoutois que , loin d'avoir les désagrémens d'un remede,
il jouit de toutes les qualités d'un aliment agréable
& falutaire. Combien les perſonnes qui répugnent
aux remedes , ne doivent- elles pas à M. le Febvre de
S. Ildephont , qui a trouvé l'idée de cette manipulation?
Un Auteur mal intentionné ſans doute , avoit inféré dans
une Feuille , que ce Médecin s'étoit retiré en Province :
mais à l'inftant j'apprends de lui avec plaifir qu'il habite
encore la Capitale ; quoiqu'il foit vrai qu'il doive exerNOVEMBRE.
1774. 227
cer la Médecine à Versailles , cette derniere Ville , de .
meure de nos Rois , ne me paroit point devoir être
diftinguée de Paris , & être miſe au rang des petites
Villes. Au ſurplus , je crois que ce Médecin , avec les
heureuſes diſpoſitions qu'on lui connoit , auroit tort de
s'enſevelir dans la Province.
I V.
Le ſieur Deſnos , Ingénieur Géographe du Roi de
Dannemarck , au Globe , rue S. Jacques , annonce qu'il
vient de mettre en vente pour l'année 1775 , la plus
jolie Collection d'Almanachs ; Bijoux d'Etrennes , & les
plus rares que l'on puiſſe defirer : comme le nombre en
eſt grand , il n'en déſignera qu'une certaine quantiré de
ceux qui font les plus intéreſſans , avec leur prix. L'Alimanach
Géographique , ou petit Atlas Elémentaire , formant
actuellement 5 vol. 40 liv. Idem. en un feul volume
, composé de 32 Cartes générales , 12 liv. autre petit
Atlas des quarante Gouvernemens Généraux Militaires
de la France en autant de Cartes particulieres avec les
routes , 9 liv. L'indicateur fidele qui enſeigne généralement
toutes les routes de la France , utile aux Commercans
& aux Voyageurs , 7 liv. 4. f. L'état actuel de la
France ; conſidérée dans ce qu'elle offre de plus curieux
& de plus intéreſſant , 4 liv. to f. Les ſouvenirs d'un
voyageur avec un Itinéraire inſtructif , 4 liv. 10 f. Les
Parlemens & Conſeils Supérieurs , 4 livres 10 f. L'idée
de la Géographie & de l'Hiſtoire moderne , 6 liv. Le
parfait modele , repréſentant pluſieurs beaux traits d'Hen.
ri IV , avec ſon vrai portrait , 6 liv. L'iconologie hiftori
P2
228 MERCURE DE FRANCE .
que & généalogique des Rois de France , 9 liv. Les dé
lices de Cérès , de Pomone & de Flore , ou la Campagne
utile & agréable , ornée de douze eſtampes relatives
aux amuſemens de chaque mois de l'année , 4 liv.
10. f. Anecdotes de Louis le Bien - Aimé , orné de fon
portrait , 4 liv. 10 ſ. Les quatre Saifons & les quatre
heures du jour , avec le portrait de la Reine , 4 liv. 10
f. Les Etrennes des Saiſons , avec poëme ſur les Saiſons
dédiées à la Reine , enrichies de fon portrait , 4 1.
10 f. Les Etrennes de l'Amour & celles du ſentiment ,
4 1. 10 f. Le Secrétaire des Dames , 4 1. 10 f. Le Secrétairé
des Mefſieurs , 4 liv. 10 f. Le Néceſfaire aux Militaires
, Négocians , Gens d'Affaires & Voyageurs , 4
liv. 10 f. Petit Recueil des Pieces Fugitives de M. de
Voltaire , 4 liv. 1o ſ. Le petit Rameau , ou Principes
courts & faciles pour apprendre ſoi -même la muſique
orné du portrait de l'Auteur , 4 liv. 10 f. Le Courtiſan
- fans art , où les Complimens fans fard , fig. 4 liv. 10 f.
La combinaiſon de la Loterie de l'Ecole Royale Militaire
, ou Almanach des trois fortunes , 2 liv. 1o f. L'oniroſcopie
, on application des fonges aux numéros de la
Loterie de l'Ecole Royale Militaire , fig. 2 liv 10 f. Le mémorial
des gens d'eſprit , 4 liv. 10 f. Le Prophete véridique
& curieux , à l'uſage des Dames , 4 liv. 10 f. Та-
blettes Géograhiques , contenant les quatre Parties du
monde , 4 liv. 10 f. Etrennes Parifiennes utiles aux Etrangers
, 4 liv. 10 f. Les Etrennes de Minerve aux Artiftes
, Encyclopédie Economique , ou l'Alexis moderne ,
contenant huit cents différens fecrets fur l'Agriculture ,
les Arts & Métiers , extrait de plus de mille Auteurs ,
NOVEMBRE. 1774. 229
& des meilleures recettes , en 4 vol. in 24. reliés en
veau , 5 liv. Le Calendrier perpétuel avec l'explication
des fonges , & une Inftruction raiſonnée pour faire foimême
le calcul de chaque année , 4 liv. to f. Toutes
ces Etrennes réuniffent le néceſſaire & l'agréable , elles
méritent encore l'accueil le plus favorable à cauſe des
Tablettes qui y font jointes , ſi l'on veut avec perte &
gain , & d'un papier économique de la compoſition du
ſieur Deſnos , qui réunit tous les avantages de celui de
Hollande , qui peut être employé à toutes fortes d'uſages
pour écrire & deſſiner au moyen d'un ſtylet minerał
ſans fin , imitant l'argent , & enjolivé de différentes fa- -
çons , adapté à ces Tablettes , qui tient lieu de plume .
d'encre & de crayon , & qui fert long-temps ſans quon
ſoit obligé d'en tailler la pointe. Le ſieur Deſnos qui n'a
d'autre but que la fatisfaction du Public , a décoré ſes
Almanachs de relieures les plus élégantes , toutes font
en maroquin , avec fermeture , de maniere à ne point
s'ouvrir dans la poche.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 17 Septembre 1774.
Le Gouvernement paroît s'occuper férieuſement
de l'exécution du Traité de paix: on affure
déjà que la Valachie ſera évacuée au plus tard
dans quinze jours , & que le Grand Seigneur en
nommera le Prince.
P3
230 MERCURE DE FRANCE.
De Pétersbourg , le 13 Septembre 1774.
L'Impératrice a déclaré à ſon Conſeil qu'Elle
avoit réfolu de ſe rendre , avec toute fa Cour , à
Moscow , pour y paffer une partie de l'hiver , &
y célébrer , par des fêtes , la conclufion de la
paix. En conféquence , le Comte Panin , ſon preimier
Miniftre , a invité , de la part de S. M. les
Miniſtres étrangers à y accompagner la Cour.
Des Frontieres de ta Prufſe , le 26 Septembre 1774 .
Les différens qui ſubſiſtent entre le Roi & la
ville de Dantzick , font toujours au même point
d'indécifion . On dit que la Cour de Pétersbourg
a chargé le Grand Général Branicki , de déclarer
la République de Pologne , qu'Elle s'en tenoit
ſtrictement à la lettre du Traité de partage ; &
l'on efpere que l'extenfion donnée par les deux
autres Cours à leurs lots reſpectifs , n'aura pas
de ſuite.
De Warfovie , le 21 Septembre 1774.
L'impératrice a fait préſent au Roi d'une fom
me de 250,000 roubles , pour le dédommager.
des pertes qu'il a fouffertes dans ſes domaines
par le partage des trois Puiffances. S. M. en a témoigné
fa reconnoiffance à l'Impératrice , en gratifiant
de 10,000 roubles le Baron de Stackelberg.
Le Grand- Général a rapporté de Pétersbourg
le plan d'une conſtitution militaire qui le rendroit
indépendant du Conſeil permanent. Il demande
une armée de trente mille hommes , & en conféquence
une augmentation de trente -trois millions
dans le revenu de la République. On ne fait
point encore fi ce plan fera adopté ou rejeté.
De la Haye , le 7 Oftobre 1774 .
Dès la fin du mois d'Août dernier on a commencé
, près de cette ville , les épreuves de mou.
NOVEMBRE. 1774. 231
/
lins à eau de l'invention du ſieur A. G. Eckhard ,
qui , en 1771 , obtint des Etats un octroi exclufif ,
avec une prime de dix mille ducatons d'argent .
Ces épreuves ſe feront conjointement avec celles
des moulins ordinaires ; & on en étendra la durée
à trois mois , afin de pouvoir calculer exactement
la différence que les procédés de l'inventeur apportent
dans leur conſtruction . Le même parti
culier a fait exécuter une berline qui , au lieu
d'être montée ſur des refforts , ſe trouve ſuſpendue
deffous, comme un lustre. On prétend qu'il
en réſulte pluſieurs avantages , principalement
celui d'un tranſport plus doux & plus commode.
De Londres , le premier Octobre 1774 .
Il s'eſt tenu hier à St James un Conſeil danslequel
le Roi a ſigné une proclamation pour diſſou.,
dre le Parlement actuel . Il a été donné ordre en
même temps de faire de nouvelles lettres circu
laires pour l'élection des Membres qui compoſeront
le nouveau Parlement , lequel doit s'affembler
le 29 Novembre prochain .
Il ne fera plus envoyé , dit - on , de troupes
d'Irlande en Amérique ; & toutes celles qui y
pafferont feront tirées de la Grande -Bretagne.
On croit ce réglement occafionné par la défertion
des régimens de l'établiſſement d'Irlande ,
aux ordres du Général Gage.
Le 8 , le Confeil des Aldermans a déclaré que
le fieur Wilkes avoit réuni en ſa faveur les fuf
frages du Corps des Echevins , pour la place de
Lord - Maire de cette ville ; & , comme on ne
prévoit pas d'oppofition à cette élection , il entrera
le mois prochain , felon l'uſage , dans l'exercice
des fonctions de fa nouvelle dignité.
La proclamation du Roi pour diffoudre le Parlement&
en convoquer un autre , porte que S. M.
A
1
P4
232 MERCURE DE FRANCE.
fur l'avis de fon Conſeil Privé , a jugé à propos de
diffoudre le Parlement actuel , qui avoit été prorogé
au 15 Novembre prochain : qu'Elle publie
à cet effet fa proclamation Royale , diffout ledit
Parlement , & diſpenſe les Lords ſpirituels & temporels
, les Chevaliers , Citoyens , Bourgeois , &
Jes Commiſſaires des Comtés & Bourgs de la
Chambre des Communes , de s'affembler le 15
Novembre ; que , defirant en même temps convoquer
fon peuple le plutôt que faire ſe pourra , &
avoir fon avis en Parlement , Elle fait ſavoir à
tous fes fideles ſujets ſon plaifir & ſa volonté
Royale d'aſſembler un nouveau Parlement le 29
du même mois ; & déclare en outre que , par
l'avis de ſon Conſeil privé , Elle a donné ordre
à fon Chancelier de la Grande-Bretagne d'expédier
les lettres néceſſaires pour cette convocation . -
La fermentation , dans les Colonies , paroît
augmenter à un point très inquiétant. Les divers
Comtés de la Nouvelle Angleterre montrent
la ferme réſolution de n'obéir qu'aux actes paſſes
dans leurs affemblées , ou reconnus par elles ; &
ils ont déclaré qu'ils regarderoient comme ennemi
de la Patrie , quiconque procéderoit à aucun
acte , qui occuperoit aucun office , en vertu
des dernieres loix du Parlement de la Grande-
Bretagne.
On écrit aufſi , que les Boſtoniens ont reçu des
autres Colonies , pour plus de, vingt mille livres
fterl . de contributions ; & qu'ils ont ordonné des
travaux publics , afin d'occuper les plus indigens
d'entr'eux. Ces nouvelles ajoutent , que les
troupes aux ordres du Général Gage , font campées
dans une plaine , par laquelle la Ville de
Boſton eſt ſéparée d'une langue de terre qui ter.
mine la péninſule du côté de la mer.
1
NOVEMBRE . 1774. 233
De Rome , le 28 Septembre 1774.
Le Cardinal Rezzonico , Camerlingue , du
Saint Siege, ſe rendit le 22 après- midi , dans l'ap .
partement du Pape ; & , après les formalités d'ufage
, il fit annoncer au Public la mort du Saint
Pere , par la grande cloche du Capitole , à laquelle
toutes celles de la Ville répondirent en
même temps. Le foir , on transféra au Château
Saint-Ange , ſuivant l'uſage , tous les gens détenus
dans les différentes priſons de Rome.
Le lendemain , on fit , en préſence des Offeiers
de la Chambre & de pluſieurs Médecins ,
l'ouverture du corps ; & , après l'avoir embaumé ,
on l'expoſa , vêtu des habits pontificaux , fur un
lit de parade , où il reſta deux jours ; après quoi
il fut tranſporté au Vatican , en petit cortege ,
fuivant la coutume , & déposé dans la Chapelle
Sixtine. i
Malgré l'embaumement , la putréfaction ayant
obligé d'encaiffer le corps dès le ſoir même qu'il
fut porté au Vatican , on le deſcendit le Dimanche
matin , dans l'Egliſe de S. Pierre , & on le
plaça ſur une eſtrade , dans la Chapelle du S. Sacrement.
Le cercueil étoit couvert d'un grand
tapis de velours rouge , fond d'or , & furmonté
de deux carreaux de la même étoffe , où l'on
avoit placé la Tiare. Un grand nombre de cierges
brûloient aux deux côtés de l'eſtrade. Hier au
foir , on fit l'inhumination avec les cérémonies
ordinaires. Les Cardinaux , créatures du feu
Pape , y affifterent .
Les obſeques de Clément XIV ont été faites
ſuivant l'uſage , dans la Chapelle du Chapitre de
S. Pierre: le Sacré College & toute la Prélature
y ont aſſiſté. Elles ont duré neuf jours : pendant
les trois derniers , l'Abſoute a été faite par cing
:
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
Cardinaux , autour d'un immenfe & magnifique
catafalque , élevé dans le milieu de l'Eglife de
Saint Pierre. Le Prélat Buonamici , l'un des Secrétaires
du feu Pape , prononça hier , avant la
derniere Abſoute , l'Oraifon Funebre. Depuis les
obſeques , le Sacré College s'eft affemblé en con.
grégation tous les matins , dans la Sacriftie de
S. Pierre , à l'effet de délibérer ſur les objets re
latifs à la vacance du Saint Siege , & fur- tout ce
qui concerne le Conclave. Ce matin les Cardinaux
ont afliſté à la Meſſe du Saint Efprit , & au
Difcours que le Prélat Stay , Secrétaire des Brefs
aux Princes , a prononcé ſur l'élection du Souverain
Pontife ; & enfuite , précédés d'un Choeur
de Muficiens , chantant le Veni Creator , ils ſe
font rendus proceffionnellement au Conclave ,
où ils recevront ce foir , à la porte de leurs cellules
, les viſites de la Nobleſſe Romaine , & des
perſonnes les plus diftinguées. Les portes du Conclave
feront fermées à dix heures , & on ne les
ouvrira que pour les Cardinaux qu'on attend du
dehors..
De Venise , le 23 Septembre 1774.
La Conſulte extraordinaire , nommée par le
Grand Confeil pour difcuter les plans de réforme ,
en a propoſé un que ce Tribunal a confirmé.
Suivant ce plan , il fera fait choix de cinq Corecteurs
, qui examineront , ſi les Conſeils , Colleges
, & autres Magiftratures , ſe font renfermés
dans les bornes qui ont été miſes à leur autorité
par les Loix primitives de leur création ; fi le
nombre des emplois eft en raiſon du nombre des
Nobles , & s'ils peuvent être multipliés ; ſi les
revenus qui y font attachés , fuffiſent , & de
combien, dans le cas contraire , ils pourroient
être augmentés ; fi les finances font en bonor
NOVEMBRE. 1774. 235
dre, & fi les beſoins de l'Etat peuvent ſupporter
une diminution d'impôts ; fi les Employés dans
les différens Départemens du Miniftere , & les
Officiers ſubalternes de Judicature , n'excedent
pas le nombre déterminé par les Loix ; s'ils peuvent
être réduits , & fi leur traitement ne paffe
pas celui qui leur eſt accordé par le tarif du Confeil?
NOMINATIONS.
MONSIEUR , vient de créer une place .de Médecin
confultant , attaché à fa Perſonne ; & il y
a nommé le Sieur Portal , Profeſſeur de Médecine
au College Royal , & de l'Académie Royale
des Sciences.
Le 27 Octobre, le Comte de Montmorin , que
le Roi a nommé fon Miniſtre Plénipotentiaire à
la Cour Electorale de Treves , a eu l'honneur de
faire fes remercimens à Sa Majefté.
Le Comte de Grais a eu auſſi l'honneur d'être
préſenté & de faire ſes remercimens au Roi , en
qualité de Miniftre Plénipotentiaire de Sa Majefté
, à Caffel.
PRESENTATIONS.
Le Comte de la Porte a eu l'honneur d'être
préſenté , le 22 Octobre , à Leurs Majestés & à
la Famille Royale.
Le-23 , La Comteſſe de la Porte a eu l'honneur
d'être préſentée au Roi & à la Reine , ainſi qu'à
la Famille Royale , par la Comteffe de Montchenu.
NAISSANCES.
La femme du nommé Chorelle , Inſpecteur des
Parquets de la Capitainerie de Fontainebleau ,
eft accouchée, le 12 Octobre , de trois filles ,
36 MERCURE DE FRANCE.
dont' deux qu'elle nourrit, ſe portent très bien.
La troifieme qui a conftamment refuſé la mammelle
, & qui acceptoit des alimens ſolides , n'a
vécu que dix jours .
1
MORTS.
Louis Marquis de Mailly , Comte de Rubempré
, Chef du nom & des armes de la Maiſon de
Mailly , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
eil mort à Paris le 7 Octobre , âgé de cinquante.
deux ans .
Louis - Jérôme Hofdier de la Varenne , Briga.
dier des Armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , & ancien Capitaine
au Régiment des Gardes - Françoiſes , eſt
mort à Paris le 9 d'Octobre , dans ſa quatrevingt-
deuxieme année.
N. de Saint Geyrac , Vicaire Général & Archi
diacre de l'Evêché de Périgueux , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Saint Cybard ,
Ordre de Saint Benoît , Dioceſe d'Angoulême ,
eft mort le 17 de Septembre , à Périgueux , dans
fa foixante - quinzieme année.
Antoine de Fériol , Comte de Pontlevel , eſt
mort à Paris le 3 Septembre , âgé de près de
77 ans : on connoiffoit fon goût pour les lettres
qu'il avoit cultivées lui- même avec diftinction. II
a même donné au théâtre François deux Comédies
, qui ont été jouées avec ſuccès , & qui ſe
repréſentent ſouvent : ſavoir , le Complaifant
& le Fat puni . Il a laiſſé une bibliotheque trèsnombreuſe
& très-bien choiſie , où l'on trouvera
fur - tout la collection la plus complette , la plus
rare , & l'on peut dire unique des théâtres , depuis
leur origine en France ; ce qui comprend
les Mysteres , les Moralités , les Sottiſes , qui ont
NOVEMBRE. 17746 237
précédé Jodel , enſuite les pieces de Jodel , &
celles imprimées juſqu'au théâtre de Hardi ; celles
qui ont été publiées entre Hardi & Corneille ;
&depuis Corneille juſqu'à nos jours ; pluſieurs
de la Comédie Italienne , & beaucoup de pieces
manufcrites .
Meſſire Joſeph d'Ortès , Chevalier de l'Ordre
de Saint Louis , ancien Capitaine au Régiment
d'Auvergne , eſt mort en Embis , près de Bordeaux
, âgé de 56 ans.
N. de Menou , ancien Vicaire Général , & Archidiacre
de la Rochelle , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de l'Ifle Chauver , Ordre de
Saint Benoît , Dioceſe de Luçon , eſt mort à Paris
le 11 Octobre , dans la foixante-ſeixieme année
de fon âge.
Marie -Adrienne de Glime de Brabant , Cha
noineſſe du Chapitre de Mouſtier - fur - Sembre ,
veuve du Comte de Mallier de Chaſſonville , ancien
Colonel d'un Régiment de Dragons de fon
nom , Lieutenant - Général des Armées du Roi ,
& premier Gentilhomme de l'Electeur de Cologne
, eſt morte à Vannes le 8 d'Octobre , dans
la quatre-vingtieme année de ſon âge.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-fixieme tirage de la Loterie
de l'Hôtel - de- Ville s'est fait , le 25 du mois
d'Octobre , en la maniere accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 65462. Celui
de vingt mille livre au No. 64266 , & les deux
de dix mille , aux numéros 61693 & 63473 .
238 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
P
IECES FUGITIVES en vers & en proſe, page 5
Le tribut du ſentiment. ibid .
La femme en travail , fable. 10
Dialogue entre l'Efprit & la Vérité , à Julie.
La Préſomption , anecdote tirée de l'Hiſtoire. 14
12
Tableau de la Coquetterie , Chanfon . 31
Le Conſeil de Famille, proverbe en un acte. 32
A Mile de B *** , fur fa réputation littéraire. 52
A Mile *** qui étoit attaquée du ver ſolitaire. 53
A M. de la Harpe.
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
1
54
55
ibid.
56
Les Caprices , Romance de M. de St. Lambert. 61
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Cours complet de Mathématiques , par M.
Sauri.
Eloge de Marc-Antoine Muret.
Dialogue entre Lulli , Rameau & Orphée.
Le Jeu de Creffendo ou le Piémontois.
Oraiſon funebre de Louis XV , par Meffire
Mathias Poncet de la Riviere.
par M. la Cour.
- par M. de Richery .
Le fecret des Suttons dévoilé.
Avis aux meres au ſujet de l'inoculation.
Candidatus Rhetorices.
Le Jardin des Racines grecques .
Odes facrées.
Fables d'Eſope.
L'utilité temporelle de la Religion chré-
64
ibid.
68
74
77
78
80
83
84
85
86
87
88
ibid.
tienne. ibid.
NOVEMBRE . 1744. 239
Les enfans élevés felon l'ordre de la Nature. 90
La Jérusalem délivrée. 96
Le courage dans les peines de l'eſprit. 110
Bibliographie Parifienne . 112
Avis au Peuple ſur l'impôt forcé ſur tous les
bleds . ibid .
Livre utile aux Négocians de l'Europe. 113
Lettre à M. le Marquis de *** 114
Inſtitutions militaires , ou traité élémentaire
de Tactique. 116
Le fauſſe peur , Comédie. 124
Plan d'impoſition économique. 125
Mémoires & obſervations ſur la perfectibilité
de l'homme. 130
Journal de Pierre le Grand. 141
Journal hiſtorique & politique de Genève.
Recueil des oeuvres phyliques & médicinales. 149
148
Traité de morale ou devoir de l'homme envers
Dieu , &c. 150
Oeuvres de M. le Chancelier d'Agueſſeau.
Avertiſſement ſur la ſouſcription du Journal
151
des caufes célebres pour l'année 1775. 156
Difcours prononcé par M. Greffet .
Nouvelles & anecdotes hiſtoriques par M.
158
d'Uffieux . 159
Deſcription hiſtorique de la tenue du Conclave.
160
Recueil des édits , déclarations , lettres - patentes
, &c. ibid.
Mémoires critiques & hiſtoriques ſur pluſieurs
points d'antiquités militaires. 161
Tableau des Princeſſes de la Maiſon de France. 162
ACADÉMIE de Montauban. 163
De Beſançon. 165
SPECTACLES , Opéra , 169
Comédie Françoiſe , ibid.
Comédie Italienne , début. 175
240 MERCURE DE FRANCE.
Réponſe du Traducteur de la Diffimulation
punie , à la lettre anonyme inférée dans
Je no. 26 de l'Année Littéraire .
Lettre du pere du petit Bonhomme , auteur
du Roué vertueux , à fon fils .
176
180
Hiſtoire Naturelle. 183
Cofmographie. ib
ARTS , Peinture. 184
Gravures . 18.
Muſique , 18.
Lettres de M. Bollioud à M. Challe. 19
Deſcription du Catafalque érigé dans la Chapelle
de l'Ecole royale Militaire. 192
Cours de Belles- Lettres. 196
A l'Auteur de l'Année Littéraire. 200
Lettre de M. de la Martiniere à M. Lacombe. 203
Anecdotes . 204
Inpromptu fait par Mlle de P ***. 207
Notice d'une collection minérale. 208
Edits . Déclarations , &c. 223
AVIS , 225
Nouvelles politiques , 229
Nominations , 235
Préſentations , 1 ib
Naiſſances , it
Morts , 23
Loteries , 23
FIN.
-
SP
Cor
Co
ARTES
1837
SCIENTIA
VERITAS
LIBRARY OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TUEROR
SI QUARIS PENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
CIRCUMSPICE
AP
20
M51
1774
no.16
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
DECEMBRE. 1774 .
N°. XVI.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX .
ΟN
trouve à Amsterdam chez MARC - MICHEL
REY, BIBLIOTHECA ASKEWIANA , five Catalogus
Librorum Rariffimorum Antonii Askew , M. D.
Quorum auctio fiet apud S. Baker & G. Leigh in vico
dicto York - Street , Covent Garden , Londini , die Luna
13 Februarii 1775 & in undevigenti fequentes Dies.
afr de Hollande.
Traduction des XXXIV , XXXV , & XXXVIe. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravesande , rafiemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 4to.
vol. avec XXX Planches en taille douce. Amst. 1774
àf8 : -
Contenant TOME I.
Effai de Perſpective en 9 Chapitres .
Uſage de la Chambre obfcure pour le deſcin.
Mathefeos Univerfalis Elementa.
Specimen commentarii in Arithmeticam Universalem de
feriebus infinitis.
Effai d'une nouvelle théorie du Choc des Corps .
Supplément à l'Eſſai fur le Choc des Corps &c.
TOME II .
Introduction à la Philofophie en 3 parties .
Art de raifonner par Syllogifme.
Eſſai de Métaphyſique.
fur la Liberté.
Avec diverſes autres pieces.
Manuel du Naturalifte. Ouvrage dédié à M. de Buffon ,
de l'Académie Françoiſe , &c. &c. Intendant du Jardin
Royal des Plantes . 8vo. Paris 1771 .
Hiftoire de Maurice , Comte de Saxe , Duc de Courlande
& de Sémigalle , Maréchal - Général des Camps &
Armées de ſa Majefté Très - Chrétienne par M. le Baon
d'Eſpagnac , Gouverneur de l'Hotel Royal des Invalides.
120. 2 vol. Utrecht 1774 1
22-27
nigirkyK
31 LIVRES NOUVEAUX .
Voyages ( Rélation des ) entrepris par ordre de S. M.
Britannique , pour faire des Découvertes dans l'Hémisphere
Méridional , & fucceffivement exécutés par le
Commodore Byron ,le Capitaine Carteret , le Cap.
Wallis , & le Cap . Cook &c . 4to. 4 vol. fig. 1774.
Coſtume des Anciens Peuples , par Dandré Bardon
410. fig . Paris. 1772--1774 les XV premiers Cahiers .
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs Claffiques ,
Grecs & Latins , tant facrés que profanes , 8vo. 17
vol. Paris 1774.
2.
,
P
Journal des Sçavans depuis fon commencement en
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes .
dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Novembre 1774
en 78 Volumes.
dito , la ſuite , ſous preſſe .
Depuis 1764 l'année eft compofée de 14 parties à 12
fols ; fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande .
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo .
: 3 vol. 1774. à f3 : -
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux - mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 8vo. I vol . à f6 : -
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , ſur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant Son Jéjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII. Volumes 1774 .
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XV. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. des Planches.
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
A 2
LIVRES NOUVEAUX.
AVI s .
Les Maximes du Droit Public François qui ont paru
(en 1772) en 2 vol. in 12º. formant environ 1200 pag.
ont été regardées dans ce temps comme la quinteffence de
tout ce qui avoit été écrit auparavant fur le Droit Public
ae France. La feconde Edition que nous annonçons
peut être regardée comme un nouvel ouvrage , vû le
grand nombre d'additions qui s'y trouvent. Cette Edizion
fenfermera 6. vol. de 4 à 500 pag. in- 120. Une
ſeconde Edition d'environ 7 à 800 pag. en 2 vol. in 4 .
L'auteur a ſuivi le même ordre , & a fondu les additions
dans les fix Chapitres qui compofent tout l'Ouvrage.
C'eſt furtout dans le fixieme qui renferme la réponſe
aux Objections , que ſe trouvent les obfervations les plus
intéreffantes . La grande & célebre Question for l'origine
du pouvoir des Souverains y est traitée à fonds . On
ya mis à contribution les Philoſophes , les Jurifconfultes
, les Théologiens . Ceux qui imputent à l'Egliſe
Catholique & à la Religion Chrétienne de favorifer le
Deſpotifme y trouveront de quoi ſe détromper. Ils verront
que les Textes de l'Ecriture y font oppofés , & que
les Théologiens les plus éclairés ont donné tous les
principes capables d'affurer aux Peuples les droits qui
leur appartiennent d'une maniere impreſcriptible .
L'ouvrage fera terminé par une Differtation fur le
Droit de convoquer les Etats Généraux ; & par quelques
Obfervations , fur le Droit de Vie & de Mort .
Une grande partie de ces Maximes intéreſſe toutes les
Nations , parce qu'elles expriment les Droits de tous les
Peuples , & le Droit public françois intéreſſe preſque
toute l'Europe , parce que les Loix du Gouvernement François
ayant été fuivies autrefois dans la plupart des Royaumes
, il peut être d'une grande utilité pour éclaircir leur
droitpublic.
On trouve chez le même Libraire , le Recueil des
Réclamations , Remontrances , Lettres , Arrêts , Arrétés,
Protestations des Parlemens , Cours des Aides , Chambre
des Comptes , Bailliages , Présidiaux , Elections , au fujet
de l'Edit de Déc. 1770 l'érection des Confeils Supérieurs
, la fuppreffion des Parlemens &c. avec un Abrégé
hiſtorique des principaux faits relatifs à la fuppreffion
du Parlement de Paris & de tous les Parlemens de
France. 2 vol. grand in-8°. de 766 pag, à f. 3 .
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉGLOGUE.
LISE , DAMON.
L I SE.
LAISSEZ-MOI AISSEZ -MOI mes moutons & mon Berger volage.
Je vous le dis ingénument ;
J'aime mieux ſon ſimple langage
Que votre difcours éloquent .
Vous êtes grand Seigneur ; je crois que c'eſt dommage ;
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Peut- être dans un autre rang
Auriez-vous pu me plaire davantage.
La nature voulut vous faire intéreſſant ,
Vous avez détruit ſon ouvrage.
DAMON.
Mais , ma petite , aſſurément
Vous me dires - là des injures.
Vous avez l'air un peu méchant.
Pourquoi des paroles ſi dures ,
Quand on vous parle ſentiment ?
Vous croyez donc par l'épigramme
Affoiblir mon amour pour vous !
Vous connoiſſez fort mal mon ame
Et moins vos propos feront doux,
Plus vous irriterez ma flamme.
L I S E.
Vous êtes donc un homme à fuir ! ...
Menacez hardiment des Beautés de la ville ;
Leur habitude eſt de fléchir ;
Et le danger leur fait plaifir ;
Mais contre nous l'audace eſt inutile ;
Nous avons du courage & nous ſavons rougir.
DAMON.
Ces qualités paroiffent admirables
C'eſt l'éclat d'un faux diamant ;
DECEMBRE. 1774. 7
1
Il eſt des dangers agréables ,
Et des indiſcrets très aimables ;
La raiſon ne vaut pas un tendre égarement.
Mais , au ſurplus , vous aimez un volage :
Qu'eſpérez-vous de cet attachement ;
Confultez l'eſprit le plus fage ,
• Il vous dira certainement
Qu'une erreur fans plaiſir eſt un triſte partage ;
Et qu'un premier venu vaut mieux qu'un inconftant.
L I S E.
Lorſque cet inconſtant n'a trompé que notre ame ,
Il nous laiſſe avec des vertus ;
On ne perd que l'eſpoir que fit nattre ſa flamme ;
On le pleure , du moins , ſi l'on ne lui plait plus .
Mais , d'un premier venu , l'empire redoutable ,
Peut entrainer notre raiſon :
Si , ſous l'appas des fleurs , il cache un doux poiſon ,
Le charme opere ; & l'on devient coupable
Même en voyant la trahifon.
DAMON.
Trouver aux champs de la philoſophie ;
C'eſt un phénomene nouveau.
Votre Maître d'école étoit donc un génie ?
Il vous apprit , dès le berceau ,
A mépriſer l'honneur d'être tendre & jolie ;
Eh bien , ce Maître - là , croyez- moi , je vous prie ,
Fut moins un ami qu'un bourreau .
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
LISE.
Celui qui m'inſtruiſit eſt connu pour habile.
J'avois treize ans , & j'allois à la ville :
(Aujourd'hui j'en ai deux de plus).
Atout age on peut être utile.
Le lait de nos troupeaux faifoit nos revenus ,
J'entendois raconter une histoire terrible ,
Et dont on parlera long-temps :
La fille d'un Bourgeois , trop vive & trop ſenſible ,
Ayant d'abord fui fes parens ,
Par le trépas le plus horrible
Venoit de mettre fin à ſes égaremens .
C'étoit pour avoir cru les difcours féduiſans
D'un Monfieur tel que vous , bien dégagé , bien leſte,
Paré des plus beaux fentimens ;
Qu'elle éprouvoit ce fort funefte.
Il avoit employé le faſte , les préſens :
La Nobleſſe en impoſe , & le goût fait le reſte:
Cette hiftoire , qu'on répétoit ,
M'intéreſſant , malgré mon âge ,
A mon efprit ſe préſentoit
Lorſque je faifois le voyage
Voilà le Maître à qui je dois
Ce que tantôt j'ai pu vous dire ,
Et vous achevez de m'inſtruire
Par les motifs que j'entrevois ,
Quand vous cherchez à me féduire,
DECEMBRE . 1774
DAMON.
Adieu , ma belle enfant ; vous m'avez défini, '
En perdant mon eſpoir , je trouve un avantage,
C'eſt de me penetrer du prodige inoui
Qui m'eſt offert dans un village.
Recevez cette bague ou plutôt cet hommage ;
Elle n'a point l'éclat dont je ſuis ébloui ,
Et vos vertus brillent bien davantage.
EGLE , OFFICIER. A Madame la
Marquise de***
A
LA FAVEUR du coſtume d'Alcide,
Quoi ! tu croyois te jouer de nos yeux ?
Eh ! quelle erreur ! Eglé , c'eſt à l'égide
Que Pallas ſe reconnoit mieux.
Envain , ſous un bandeau , le Dieu tendre & frivole ,
Qui cauſe nos malheurs & fait nos plus beaux jours ,
Voile ſes charmes & s'envole ;
Ses fleches , fon carquois le déſignent toujours.
Cette taille ſvelte & légere ,
Ce ton de vois ſi ſéduisant ,
Ces graces , ce maintien , cet heureux don de plaire,
Ces levres que la roſe imite foiblement ,
Ce fourire enchanteur de l'Enfant de Cythere ,
A 5
IO MERCURE DE FRANCE.
Tout fait évanouir le preſtige impoſant
D'un uniforme militaire ,
Dont les attraits relevent l'agrément.
Tandis que le vaillant Achile
Goûtoit à la Cour de Scyros
Une félicité tranquille ,
Par un deſtin jaloux de fon repos .
Ainſi qu'à fes plaiſirs contraire ,
L'irréſiſtible attrait de ſon ame guerriere
Des bras de fon Amante arracha le Héros.
Oui , belle Eglé , tout trahit l'artifice ;
Ses ſtratagêmes impuiſſans
}
Ne donnent point le change à nos regards perçans ;
Tous les climats ont leur Ulyffe .
Que fervit au Berger de l'humide Océan
De fe changer en fleuve , en lion , en volcan ?
Il ne put s'échapper des liens d'Ariſtée ;
Et la rufe une fois nuifit même à Prothée.
Pourſuis donc , jeune Eglé ; dans d'innocens plaiſirs
Tu peux charmer déſormais tes loiſirs ;
Ces jeux font dignes du bel âge.
De ces illufions comment craindre l'uſage ?
N'avons-nous pas pour nous nos coeurs & nos defirs ?
Sous fon feuillage & fon épine ,
La roſe tâche vainement
DECEMBRE.1 1774. II
De voiler l'incarnat charmant
De ſa beauté toute divine ;
Son bouton à peine naiſſant,
Et fon parfum encor récent ,
Tout la décele ; on la devine.
Ainſi lorſque Zéphir , pour embellir nos champs ,
D'un fouffle créateur réveille la nature ;
Que , libre de ſes ſers , l'onde fuit & murmure ,
Et les hôtes des bois recommencent leurs chants ;
Nous entendons préluder Philomele
Par de inélodieux accens ,
Malgré ſa retraite infidele
Sous les aubepins blanchiſfans.
Par M. l'Abbé Dourneau .
7
SU
LE VISIR PRUDENT.
UR les peuples guerriers de l'Empire Ottoman
Sultan Mahmoud régnoit , & régnoit en tyran.
Il marchoit aux combats ſuivi de la victoire ;
Mais , par ſes cruautes , il termiſfoit ſa gloire ;
Et ſe livrant ſans ceſſe aux plus affreux excès ,
:
12
MERCURE DE FRANCE.
:
Il étoit l'ennemi de ſes propres ſujets.
Tandis que cont flatteurs , troupe lache & perfide ,
Approuvoient les défauts du Monarque homicidę ,
Ibrahim , grand-Viſir , prudent & vertueux ,
Voyoit avec horreur ſon penchant odieux.
Pour corriger un Prince , il fau: ufer d'adreſſe,
Le Miniftre feufé déguiſa ſa trifteffe ,
Et d'une gaieté feinte empruntant le ſecours ,
Sut plaire au Souverain par d'amuſans difcours.
Je ſuis , dit- il un jour , plus ſavant qu'on ne penſe .
Le divin Mahomet , prodige de ſcience ,
M'a lui-même enſeigné la langue des oiſeaux.
N'en doutez pas , Seigneur , les aigles , les corbeaux ,
Tant d'autres habitans des forêts ſolitaires ,
Réfléchiffent entre eux , parlent de leurs affaires ;
Et plus fages que nous , politiques plus fins ,
Se mêlent quelquefois de celles des humains.
Peu d'hommes ſur la terre ont le rare avantage
D'entendre & d'expliquer le ſens de leur ramage ;
C'eſt au prophete ſeul que je dois ce talent ;
Jamais je n'aurois pu l'acquérir autrement.
Chacun rit à ces mots. Un diſcours ſi bizarre.
Divertit un inſtant le Monarque barbare ,
Victime du chagrin , peu ſenſible au plaiſir.
Arrive un jour de chaſſe , ordre au premier Vific
DECEMBRE . 1774. 13
De ſuivre l'Empereur. On parcourt les campagnes ,
On traverſe les bois , on franchit les montagnes.
Pourſuivis des Chaſſeurs , daims , cerfs & ſangliers ,
Tombent , en gémiſſant , ſous leurs coups meurtriersa
En divers pelotons la troupe ſe ſépare.
Le Sultan , fatigué , dans les forêts s'égare,
Ibrahim , attentif , ne l'avoit point quitté.
Le ſoleil dans les flots s'étoit précipité ;
La nuit ſur l'horiſon répandoit ſes tenebres.
ils entendent les cris de deux oiſeaux funebrés
Qui , ſur un mur antique & prêt à s'écrouler ,
Se tenoient côte à côte & ſembloient ſe parler.
Mahmoud voulant railler le Chef de ſes Miniſtres ,
Approche- toi , dit- il , de ces oiſeaux ſiniſtres :
Je veux , par ton moyen , découvrir leurs fecrets.
Vas donc , & qu'à l'inſtant je ſache leurs projets ...
Ibrahim obéit , prête l'oreille , écoute....
Eh bien ! docte Viſir , tu m'inſtruiras fans doute
Du ſujet important que traitoient nos hiboux.
ג
Voyons ; quel étoit- il ? -Prince , ils parloient de
vous. م
De moi ! Je n'oſerois , Seigneur , vous rendre compte
D'un diſcours infolent qui vous couvre de honte ;
Excuſez mon filence & mon juſte embarras,
Leur converſation ne vous agréeroit pas
14
MERCURE DE FRANCE.
Tu réſiſtes envain. Raconte moi ſans feinte
L'entretien des hiboux , & fois exempt de crainte.-
Je parlerai , Seigneur, puiſque vous l'ordonnez.
Un des deux habitans de ces murs ruinés
Au fils de fon ami veut marier fa fille.
Tout eft preſque conclu. L'une & l'autre famille
Y conſent . Un feul point retardoit l'union ,
Quand , pour vous obéir , j'ai fervi d'eſpion .
Ce point étoit la dot de la jeune chouette.
Frere , a dit celui- ci , votre fille eft bien faite ;
J'en conviens ; mais peut-elle , en époufant mon fils ,
Apporter pour ſa dot cent villages détruits !
A quoi ſervent les moeurs , la beauté , la naiſſance ?
Qu'est-ce que la vertu qui vit dans l'indigence ?
Voilà ce qu'il nous faut ; penfez y mûrement.
Son camarade alors a répondu gaiement :
Vive Sultan Mahmoud ; fous ſon regne funefte
Chacun de nous aura des villages de refte
J'en donnerai cinq cents ; & , fi ce n'eſt affez ,
Ajoutons au contrat mille bourgs renverfés.
Tant que vivra ce Prince , ami , notre fortune -
Sera fur un bon pied ; la mifere importune
N'accompagnera plus la race des hiboux.
Aux dépens de fon peuple il nous enrichit tous.
1
DECEMBRE . 1774 15
Reſpectable Sultan , tel étoit le langage
Et l'entretien ſecret de ce peuple fauvage.
Ne m'attribuez pas l'infolence d'autrui ;
Songez que votre eſclave a parlé malgré lui.
L'empereur admira l'ingénieuſe adreſſe
Qui reſpectoit ſon rang & même ſa foibleſſe.
Ibrahim réuſſit ; un autre , moins prudent ,
Auroit payé bien cher fon zêle trop ardent.
Depuis cet heureux jour , par un exemple rare ,
Le Monarque changé ceſſa d'être barbare.
Il aima ſes ſujets . Les villages détruits
Furent en peu de temps à ſes frais rétablis.
Par M. de Courteville , près Honfleur
en Normandie.
L'ENFANT & LA GUITARRE.
Fable.
U
Ne aimable Maman , pour charmer ſon loiſir ,
Inſtruiſoit ſes enfans , & pinçoit ſa guitarre.
La Dame poſſédoit le talent afſfez rare
De faire à ſes leçons ſuccéder le plaiſir.
Déja la ſenſible Eugénie ,
Qui compte à peine ſept printemps,
Unit ſes timides accens 1
16 MERCURE DE FRANCE.
Aux doux accords de l'harmonie.
(Pour un Papa ce concert eſt charmant)
Mais Eugénie encor n'est qu'un enfant
Curieuſe , inquiette.
Un beau jour elle guette
L'inſtant d'être ſeule au fallon ,
Regarde autour de foi , décroche la guitarre ,
Se bleſſe envain les doigts , n'en peut tirer un ſon
Qui ne ſoit faux , difcordant ou bizarre :
Maman paroft à ce beau tintamarre ,
Sans la gronder, lui fait cette utile leçon :
Nous formions enſemble un concert agréable ,
Et tu ne fais), ſans moi , qu'un bruit infupportable;
Crois moi , plus ſage en tes deſirs ,
Laiſſe-moi te guider toujours dans tes plaiſirs.
Par M. Landrin .
FABLE DÉDIÉN A LA REINE.
L'AIGLE & LE MOINEAU FRANC .
SuUR le ſommet du mont Theffalien ,
Des habitans de l'air , auguſte ſouveraine ,
Une Aigle avoit fixé ſa cour & fon domaines
Là , s'occupant ſans ceſe à pratiquer le bien ,
Du malheureux elle étoit le foutien.
La
DECEMBRE. 1774. 17
La juſteſſe de ſon génie ,
De fon ame là pureté ,
Rendoſent ſa grandeur accomplie.
Majestueuſe ſans fierté ,
Elle étoit d'un abord facile ,
Et ſous ſes douces loix le peuple volatile ,
Ignorant la captivité ,
Vivoit tranquille.
:
:
En mere tendre elle aimoit ſes ſujets.
L'approcher & lui plaire , étoit tous leurs ſouhaits.
Près de l'aimable REINE , un éclatant cortege
Formoit ſa garde & briguoit les honneurs :
Le cygne aufli blanc que la neige ,
Le paon qui mêle l'or aux plus vives couleurs ,
Le merveilleux coq de la Chine ,
>
Le papagalle à robe purpurine ,
Faucons , & vautours , & milans
Moins orateurs que courtiſans ,
A la complimenter épuiſoient leur ſcience ,
Lorſqu'au milieu de ces oiſeaux puiſſfans ,
Un chétif Moineau franc s'avance :
Il oſe faire entendre une timide voix ;
Il oſe célébrer , en l'ardeur qui l'anime ,
Cette Princeſſe magnanime :
Lui , moins que rien , mince bourgeois ,
Tremblant , croit déjà voir ces Meſſieurs les grand-croix
Le terraſſer de leur fierté maligne , 1
Quand , tout-à- coup , une faveur infigne ,
B
18 MERCURE DE FRANCE.
En lui fait renaître l'eſpoir.
Tes chants , lui dit la REINE attendrie & ſurpriſe
Peignent du ſentiment le zèle & la franchiſe ;
Raſſure- toi : tu peux me rendre ton devoir ,
Sans que perſonne en prenne ombrage.
Le coeur fait le ſujet & non pas le plumage,
Compte fur ma protection .
A ce trait de bonté , plein d'admiration ,
Il vole à ſa compagne apprendre l'aventure.
Jugez , s'il doit être applaudi.
Le ſuccès le rend plus hardi ;
Bravant des envieux & la rufe , & l'injure ,
Il chante ſon bonheur dès la pointe du jour ;
Et les échos répetent tour- à-tour :
Vive la REINE du bocage :
Le coeur fait le ſujet & non pas le plumage.
Par M.le Chevalierde Berainville.
LE DUEL. Conte moral.
MELCOUR : fut privé de ceux à qui il
devoit le jour , dans un âge où il ne
pouvoit fentir toute l'étendue de cette
perte. Un de ſes oncles le retira chez lui :
le fit élever avec ſon fils ; & prit le plus
DECEMBRE. 1774- 19
grand ſoin de leur éducation.Florainville
& Melcour , unis par les liens du ſang
le furent bientôt par ceux de l'amitié ,
que l'habitude de vivre enſemble augmenta
de plus en plus. Leur naiſſance les appeloit
au ſervice ; dès qu'ils eurent l'âge
requis pour y entrer , on leur obtint de
l'emploi dans le même Régiment. Florainville
avoit toujours fui l'étude. La
diffipation qu'entraîne l'état militaire , en
temps de guerre principalement , & nous
y étions alors , ne contribua qu'à l'en
éloigner davantage. Pour Melcour , il
joignoit à beaucoup d'eſprit l'envie de le
cultiver. Ses occupations avoient été fagement
dirigées ; un caractere honnête ,
- doux , ſenſible , compatiſſant , & des ré-
-flexions profondes , lui firent abhorrer
fur toutes choſes la criminelle pratique
du duel , trop en vogue dans le temps
qu'il commença à ſervir.
La différence des goûts diminua peuà-
peu l'intimité qui étoit entre ces deux
-jeunes gens. L'amour du plaiſir aveugla
Florainville : il ſe dérangea ; ſes dettes
s'accumulerent. Melcour le plaignit ,
- l'aida de ſa bourſe , & chercha à le re-
* tirer du précipice où il alloit ſe plonger.
Il lui repréſenta combien ſa conduite l'a
B2
20 MERCURE DE FRANCE,
viliſſoit aux yeux des gens ſenſés ; ceux
même , lui diſoit- il , qui applaudiſſent à
préſent à vos foibleſſes , feront les premiers
à vous accabler des railleries les
plus piquantes , dès qu'ils vous verront
fans reſſource. Ils ſe diſent vos meilleurs
amis ; vous les croyez.... Ils vous ont
éloigné de moi ; ils m'ont peint à vos
yeux fous les traits les plus défavorables ;
& s'ils ne ſont point parvenus à éteindre
l'amitié que vous m'avez jurée , au moins
l'ont - ils affoiblie .... Les monftres ! ils
favent combien ma tendreſſe pour vous:
eſt ſincere : ils font inſtruits des ſoins
que j'ai pris juſqu'ici de vous éclairer
fur leurs perfides deſſeins ; & ils veulent |
m'en punir. O mon ami ! s'ils parvenoient
à m'enlever votre coeur , leur fuccès
ne feroit que trop complet. Mais je
ne vous parle pas ici pour moi ſeul ; mon
cher Florainville ! au nom des ſentimens
qui unirent notre enfance , ne plongez
pas le poignard dans le ſein du meilleur
des peres . S'il étoit témoin des excès auxquels
vous vous abandonnez , il en mourroit
de douleur .
Tout ces diſcours ébranlerent Florainville
: il promit de changer ; mais fes
perfides compagnons de débauche lui pré
DECEMBRE . 1774. 21
fenterent le crime ſous des dehors ſi ſéduiſans
, qu'il fut trop foible pour réfister.
Melcour fachant qu'après avoir
perdu au jeu des ſommes conſidérables ,
il avoit été diffiper ſon chagrin dans un
lieu infame , oſa l'y aller trouver , & lui
rappela avec force ſes devoirs & les
promeſſes qu'il avoit faites de les remplir.
Florainville ne ſe connoiſſoit plus : il
ſe porta contre ſon coufin à ces excès
inexcuſables ; il tira ſon épée. Melcour
refuſant de ſe battre , ce furieux lui tint
les propos les plus inſultans ; dans ſa rage
, il l'eût frappé , ſi quelque reſte de
raiſon ne l'eût arrêté. Son coufin , toujours
auſſi tranquille , ne ſe laiſſe point
émouvoir ; malgré tout ce qui rendoit
Florainville indigne de partager ſa tendreſſe
, il ne vit en lui qu'un parent dont
il étoit l'ami .
Celui - ci ébranlé par cette égalité d'ame
, revient à lui - même. Il a honte de
ſes empottemens : il en demande mille
excuſes . Sa grace étoit dans le coeur de
Melcour : il ne la follicita pas long temps;
mille tendres embraſſemens furent le gas
ge de leur réconciliation.
Un Officier d'un autreRégiment avoit
B 3
22 MERCURE DE FRANCE,
affiſté à leur diſpute: il avoit été témoin
du peu de retenue de Florainville ; & le
flegme reſpectable de ſon couſin lui avoit
paru l'effet de fon peu de courage. Il ne
manqua pas le lendemain d'en faire des
plaifanteries très-fortes ; elles furent entendues
de quelques-uns des camarades
de Melcour . Dans la carriere de l'honneur
, le moindre foupçon paroît injurieux.
On fit les recherches les plus exactes
, & l'on découvrit ceux qui avoient
donné lieu aux propos de toute la garnifon.
On leur fait dire que le Corps a
été infulté en leurs perſonnes , & que
c'eſt à eux à le venger. Ils n'ont pas
même le choix des moyens: ſi ce qu'on
raconte de leur diſpute eſt vrai , ils doivent
ſe battre , ou égorger celui qui a eu
l'audace d'en impofer fur leur compte avec
autant de malignité. Qu'on ſe pei.
gne la fituation de Melcour. Ses principes
lui défendent le duel ; & , s'il cede
aux cruelles volontés de fon Corps , il ſe
trouve réduit à l'affreuſe néceſſité de
plonger fon épée dans le ſein de ſon
femblable , de fon parent , de ſon ami.
Il a beau repréſenter les motifs qui l'ont
guidé , on ne lui répond qu'en déſignant
l'endroit où il doit ſe rendre , & les
DECEMBRE. 1774. 23
armes qu'il doit apporter. Rien n'égale
ſon déſeſpoir, Il ſe retire chez lui ; Flo .
rainville , qui vient le chercher , le trouve
les coudes appuyés ſur une table ; ſes
mains couvrent ſon viſage ; ſes larmes
coulent en abondance ; il n'interrompt
ſes ſanglots que pour répéter le nom de
Florainville. A ce ſpectale , celui - ci ne
ſe poſſedant plus , ſe précipite aux genoux
de fon ami: ſa vue retrace à Melcour toute
l'horreur de fon état , il le repouſſe....
Quoi! dans un moment je dois te poignarder
, & tu t'offres à mes yeux.... Il
tombe dans les bras de ſon couſin; fes
pleurs coulent avec plus de force. O Florainville
! dit- il, d'une voix étouffée , ſi
-ma main t'arrache la vie , je ne te furvivrai
pas. Que dirai je à ton pere ?
Ton pere , hélas ! il n'a donc pris tant de
foin de mes premieres années , que pour
me voir teint du fang de ſon fils.... O
malheureux vieillard ! quel que foit le
fuccès de cet horrible combat , il ſera
pour ton coeur paternel une ſource de
larmes.
...
Dans ce moment quelques Officiers
forcent la porte : ils viennent pour avertir
Melcour qu'il ne peut ſe faire attendre
plus long - temps ; que c'eſt donner
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
lieu de foupçonner ſa valeur. Quel affreux
moment ! ces deux amis ſe tiennent étroitement
embraſſés. Ils ne répondent que
par des fanglots.
Cependant Florainville , chez qui le
cruel honneur parle encore plus haut que
l'amitié , rompt le premier ce douloureux
filence. Il ſe leve , tend les bras à Melcour
qu'il n'oſe regarder. -Alors celuici
: Quoi ! tu veux , barbare , que j'aille...
Non , cruels , non ; que vos vains préjt -
gés me déshonorent; j'y confens. Je re
ſerai point homicide... Vous voulez ma
mort , eh bien ! venez vous-mêmes m'arracher
une vie que je déteſte. Il ſe leve ,
ſe promene à grands pas ; m'armer contre
Iui , s'écrie- t- il? Florainville , je te verrai
expirer de ma main... & ton pere...
il me redemandera ſon fils... -Où eſt
mon fils ! où eſt mon fils ! & je ferai
couvert de ſon ſang... - Quel crime
avoit il commis pour que ton bras ...
Aucun , aucun ; ô mon ſecond pere !
la vengeance ne m'a point égaré.... C'eſt
en nous embraſſant que nous avons tourné
nos épées l'un contre l'autre.... Un
barbare préjugé m'a aveuglé : il eſt tombé
ſous mes coups , victime d'un faux
honneur.... Non... non , o Florainville !
-
...
DECEMBRE. 1774. 25
-
A ces mots , il ſe jette ſur ſon coufin
le ferre étroitement contre ſon ſein.
Je ne ſerai point ton aſſaſſin , non ... Et
vous , retournez vers ceux qui vous ont
envoyés ; dites- leur que Melcour préfere
un prétendu déshonneur à un crime ...
au plus affreux des crimes .... Son fort
eſt décidé par cette réponſe. Ses camarades
viennent lui annoncer , avec tous
les témoignages d'un ſincere regret , qu'il
ne peut plus être membre du Corps ,
puiſqu'il a refuſé de ſe battre. Qu'on ſe
peigne Florainville écoutant cet arrêt.
C'eſt lui qui a plongé Melcour dans cet
abyſme de maux . Le déshonneur de fon
couſin eſt l'ouvrage de ſes déréglemens.
Tout ne fait qu'augmenter ſon déſeſpoir.
On en craignoit les ſuites ; on l'arrache ,
malgré lui , à cette ſcene de douleur.
Melcour , reſté ſeul , ne balança pas
long - temps ſur le parti qu'il devoit prendre;
il ne retourna pas dans ſa province
pour efſſuyer des mépris qu'il n'a pas
mérités. En attendant que fa malheureuſe
aventure y ſoit oubliée ou préſentée ſous
ſon véritable point de vue , il va chercher
à perfectionner, par ſes voyages ,
les connoiſſances qu'il poſſede. Dans la
nuit même , il fait tout préparer pour
B5
2б MERCURE DE FRANCE.
ſon départ , écrit une lettre à fon coufin ,
dans laquelle il indique les moyens de lui
faire pafler fes revenus , dont fon âge lui
permet de difpofer. Il inſtruit Florainville
de ſes projets de voyage,,, Quant
ود
ود
و د
و د
"
"
à vous , ajoute - t - il , apprenez notre
fort à mon oncle ; qu'il ſache qu'on a
voulu me forcer à vous égorger , qu'il
en frémiſſe ! & fi ces barbares , dont
,,on faux honneur est le ſeul guide , me
croient indigne de fervir mon Roi ,
qu'au moins votre pere applaudiſſe aux
efforts courageux que j'ai faits pour
nous épargner un crime .... Quelle
,, leçon .... vous en profiterez , ô mon
cher Florainville ! déjà votre aveugle
ment a ceſſé .... Aimez- moi , aimezmoi
toujours ! & fi vous m'avez rendu
votre coeur , gardez vous de me croire
malheureux. "
و د
و ر
"
و د
"
ود
ود
Dès la pointe du jour , il part , accom
pagné d'un ſeul domeſtique. Il avoit fait
trois ou quatre lieues , lorſqu'il apperçut ,
à quelque diſtance du chemin , un parti
ennemi ſur le point de mettre en dés
route un Corps moins conſidérable des
nôtres. Il ne peut voir des François près
à être vaincus , fans brûler de les ſecourir
, la grandeur du danger diſparoît à
DECEMBRE. 1774. 27
fes yeux , & , n'écoutant que la gloire ,
ce même Melcour , de la valeur duquel
ſes camarades ont ofé douter , vole ſur
le champ de bataille , fait des prodiges ,
enleve un drapeau aux ennemis , & les
François font vainqueurs.
L'Officier général qui commandoit ce
détachement , enchanté de la bravoure du
jeune inconnu , le prie avec inſtance de
Jui dire ſon nom. Je me ferai connoître
dans un inſtant , Monfieur , lui réponditil
; mais permettez que je vous demande
quelle eſt votre deſtination actuelle.
- Je vais prendre le commandement
de la garniſon voiſine (c'étoit celle d'où
Melcour venoit de fortir). Eh bien ,
j'aurai l'honneur de vous y accompagner
, & c'eſt - là que je veux recevoir les
éloges que votre bonté daigne me prodiguer.
Ils arrivent. Monfieur , lui dit Melcour
, la feule grace que je vous demande,
c'eſt de convoquer chez vous les Officiers
du Régiment de *** (celui qu'il a quitté).
Ils ſe raſſemblent. Melcour paroît.
Reconnoiſſez , Meſſieurs , leur dit - il , la
victime infortunée d'un faux honneur
qui vous rend injuftes & cruels , & auquel
cependant vous facrifiez preſque
28 MERCURE DE FRANCE .
1
tous. Parce que j'ai refuſé de tremper
mes mains dans le ſang d'un parent dont
je ſuis l'ami , & qui effaça la faute la
plus légere par les larmes du plus fincere
tepentir ; parce que j'ai écouté la voix de
'humanité & de la religion , parce que
j'ai reſpecté les loix de l'Etat , vous m'avez
jugé indigne de porter les armes
pour ma patrie. Les préjugés vous ont
aveuglés : vous n'avez pas craint de m'accufer
de lâcheté ; je me ſuis vengé de
cette accuſation injurieuſe , & ce drapeau
que j'ai enlevé aux ennemis de mon Roi
rend un témoignage aſſez glorieux de ma
valeur. Tous ſes camarades l'entourent ,
l'embraffent , & réparent , par les éloges
qu'ils lui prodiguent & par les excuſes
qu'ils lui font , le ſoupçon odieux qu'ils
avoient ofé former contre lui.
Le Général étonné , attendri de la grandeur
d'ame que vient de déployer Melcour
, le preſſe de reprendre fon rang , en
attendant qu'il puiſſe rendre compte au
Miniſtre d'une auſſi belle action . Melcour
cede à ſes inſtances , unies à celles
des Officiers de fon Corps ; acceptez , lui
dit l'Officier général , l'emploi dont on
vouloit vous priver hier , comme un
aveu tacite de l'injuſtice du préjugé qui
DECEMBRE. 1774. 29
vous condamnoit , & puiſſe votre exemple
, Monfieur , le déraciner entiérement.
Puis ſe tournant vers les Officiers
qui l'entourroient: Ce vertueux jeune
homme vous apprend à ne pas accufer de
lâcheté celui qui , fidele aux loix du véritable
honneur & de la patrie , refuſe
d'être un vil meurtrier ; revenez , Mesſieurs
, de la funeſte erreur qui vous fait
voir l'homme vraiment courageux dans
celui qui ne craint pas d'égorger fon
ſemblable pour laver un injure. Reconnoiſſez
- le plutôt dans celui dont l'ame
eſt aſſez grande pour renoncer au plaifir
de la vengeance; remettez déſormais à
un jour de bataille à vuider vos querelles
particulieres. Que vos triomphes ſur les
ennemis de l'Etat ſoient le ſupplice de
celui qui vous aura offenfé ; ou ſi l'inſulte
que vous avez reçue l'exige , que
les loix impriment à votre adverſaire
une tache ineffaçable ; livrez le à l'opprobre
public : mais que tous vos éloges
foient réſervés à Melcour , & à ceux
qui auront la magnanimité de ſuivre
l'exemple qu'il nous a donné en ce
jour.
Pendant toute cette ſcene , qu'on ſe
peigne les tranſports de Florainville
30 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ſe le repréſente tenant ſon coufin
étroitement ferré contre ſa poitrine ,
l'arroſant des larmes délicieuſes de la
joie. C'eſt dans cet heureux moment
qu'il abjure ſes fatales erreurs; & fidele
cette fois aux promeſſes qu'il a faites
il n'eſt pas beſoin de dire qu'il mérita ,
ainſi que ſon vertueux ami , d'être élevé
aux premiers grades du militaire.
Par M. L. A. M. de C.
PHILIPPE ET ASTER.
39
Fable imitée de l'Allemand.
si
MONON enfant , fois imbécile ,
Diſoit à fon fils Alain
Madame Angot , femme habile ,
Qui ſavoit manger ſon pain :
„ Mon enfant , fois imbécile ,
» Et tu feras ton chemin..
» L'eſprit nuit à la fortune;
" Et la fortune à l'eſprit :
La ſcience eſt importune ,
„ La bêtiſe réuffit.
Elle n'offuſque perſonne ,
vsBt va , fans qu'on la foupçonne
,
DECEMBRE 1.774 3
Clopin , clopant , droit au but :
»L'eſprit , c'eſt tout le contraire :
„ Inſpir par Belzébut ,
Il ne cherche qu'à mal faire.
» Souvent , aux dépens d'autrui ,
Il fait briller la ſcience :
On en plaiſante aujourd'hui ;
3,Mais demain l'on s'en offenſe ;
„ Et toujours les traits qu'il lance
» Se retournent contre lui.
„Crois- moi , l'eſprit n'eſt utile
, Qu'à faire mourir de faim :
„Mon enfant , ſois imbécile ,
„ Et tu feras ton chemin".
Le bon ſens ! la brave Dame
Connoiſſoit bien fon Paris !
Pour prix de ſes bons avis ,
Le ciel veuille avoir fon ame;
Le trait ſuivant fera voir
Qu'elle avoit raiſon ſans doute 8
Souvent , ſouvent il en coute
A qui ſe fait trop valoir.
1
1
T
1
Voulant punir les peuples de Méthone
De l'infraction d'un traité ,
Philippe venoit en perſonne
* Rei de Macédoine , pere d'Alexandre le grand
32 ンMERCURE DE FRANCE.
Pour ſe venger de leur témérité :
Les murs bloqués , deux vaſtes brèches
Promettoient au héros un triomphe certain :
Savant dans l'art de décocher les fleches ,
After lui vint offrir le ſecours de ſes mains .
Il ſe vantait , plein d'aſſurance ,
D'arrêter dans leur vol les plus petits oiſeaux ;
ود Quand nous ferons la guerre aux étourneaux.
Lui ' dit en riant le héros ,
" Nous éprouveron's ta vaillance ".
Le mot étoit plaiſant ; il pétilloft d'eſprit ,
Et paroiſſoit meilleur , car un Roi l'avoit dit.
After , piqué , ſe jeta dans la ville ,
Encouragea le citoyen ,
Fit réparer les murs , & travailla ſi bien ,
Qu'il rendit du vainqueur le courage inutile
Et fit que ſes ſuccès n'aboutirent à rien.
Ce n'en fut pas affez pour ſa vengeance ,
Le voilà qui décoche un trait
Sur lequel il grava ces mots pleins d'arrogarice ?
A l'ail droit de Philippe , &le creve en effet,
Philippe , outré de l'inſolence ,
S'arme à ſon tour d'un trait , & le lui lance ,
Avec ces mots qui valoient bien les ſiens :
১৯ Isu
Si
• Il étoit citoyen d'Olynthe , ville de Macédoine. Le
trait ſuivant eſt vrai : Plutarque en fait mention dans lå
vie de Philippe.
DECEMBRR. 1774. 33
Si Philippe à ſon joug foumet les Méthoniens
,, After ſera pendu ; qu'il fonge à ſa défenſe."
Après avoir vainement combattu ,
Le peuple fit ſa paix aux dépens de l'Athlete
Qui l'avoit fi bien défendu :
L'Arbalétrier fut pendu ;
Mais le Roi paya cher ſa vengeance indiſcrette.
Grands , ſachez qu'il n'eſt point de petits ennemis :
Et vous , petits ,
Apprenez que l'arrogance
Dépoſe contre celui
Qui veut écrafer autrui
Sous le poids de ſa vengeance.
Par M. Willemain d'Abancourt.
I
LES DEUX RENARDS.
Fable.
-L faut avoir grand ſoin de traiter ſon ſemblable
Comme on veut en être traité :
Vieille morale ! oui ; mais ſa vétuſté
Ne la rend pas moins reſpectable.
Vivant pour ſoi , ſe moquant des égards ,
Libre du joug de la férule ,
يدا
Certain Renard ſans moeurs , & furtout ſans ſcrupule,
Bref , l'Alexandre des Renards ,
Voloit à toutes mains , pilloit de toutes parts
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Et fur les bonnes gens jettoit du ridicule.
Or il advint que l'égrillard ,
Un certain jour qu'il étoit en maraude ,
(Ces Meffieurs- là ne vivent que de fraude) ,
Vit un de ſes voiſins pris dans un traquenard ,
Et qui , plus honteux qu'un caffard
Qu'on auroit démaſqué , détournant le regard ,
Reffſentoit , ſans mot dire , une alarme un peu chaude.
Qu'eût fait tout honnête Renard
Dans une telle circonstance ?
neût ſauvé ſon frere , & béni le haſard
Qui donnoit à ſa bienfaifance
Le moyen d'éclater. Fort bien ! Notre gaillard ,
Tout au rebours , afficha l'importance ,
Fit un très beau ſermon ſur l'inexpérience ;
Et laiſſa ſon voiſin gémiſſant ſous le hart ,
Et mal édifié de ſon peu d'indulgence.
Aquelque temps de-là l'orateur eut ſon tour :
Il ne put échapper à maintes embuscades
Qu'on lui tendit dans maintes baffe - cours :
Il vit paffer maints & maints camarades
Qui , ſans le ſecourir , firent maintes gambades ,
Et lul donnerent maints bonjours .
Ce n'étoit pas fon compte : il avoit tout à craindre;
Et contre les Fermiers peſtoit de tout fon coeur :
Voilà qu'il apperçoit , pour l'achever de peindre ,
Ce Renard qu'il avoit bravé dans ſon malheur ,
Qui de ſes procédés avoit tant à ſe plaindre ,
Et qu'il croyoit ſans doute , ainſi que mon lecteur ,
Defcendu chez les morts , ou du moins mis en cage ,
Et fervant de jouet aux enfans du village.
---
DECEMBRE.I
35 1774.
1
Il s'étoit échappé , je ne fais trop comment
Mais au ſurplus cela n'importe guere :
Il s'étoit échappé, c'eſt le point important. 工
Oh ! oh ! dit- il, en voyant ſon confrère "
Qui vouloit l'éviter ; ,, Eh ! notre ami , vraiment ,
,, La rencontre eſt bien finguliere .
,, Comment ; c'eſt vous ! mais rien n'eſt plus plaiſants
ود Eh bien? qu'en dites-vous , compere? ...
,, Le gîte eſt-il paſſable ? en êtes - vous content?.
Le jour paroit : je vais, rentrer dans ma rannieresti
» Adieu ; portez-vous bien ... J'ai pitié cependant
ود
5
وو De l'excès de votre miſere ;
,, Et , pour cette fois feulement
» Je veux bien vous tirer d'affaires
of
Bois Do
La leçon eſt complette , & vous rendra prudent.
,, Je pourrais à mon tour vous envoyer aux piautres ;
Mais j'aime beaucoup mieux vous mettre en libertés
,, Allons ; tirez de ce côté ; ود
Et n'oubliez jamais qu'il faut traiter les autres
Comme on en veut être traité" s
Rat is mimer
C
36 MERCURE DE FRANCE.
L'ANE
LE LION & LANE
Fable..
'Ane un jour s'aviſa d'inſulter le Lion,
Et même s'emporta juſques à la menace ;
Le Roi des animaux pouvoit de fon audace
Punir le pénaillon ;
Mais il ſe contenta de lui céder la place .
C'eſt ainſi qu'un héros punit un fanfaron. 1
Par le même.
A M. le Chevalier de St H.... ancien Capitaine
de Chavalerie, lors de son aſſo
ciation à l'Académie de M...
QUEUE ta muſe ſait me plaire ,
Elle a l'éclat du printemps :
Ingénieuſe & légere ,
Que ſes attraits ſont touchans l
DECEMBRE. 1774- 37
Qu'à cette muſe charmante
Je voudrois offrir de voeux ;
Si je l'avois pour amante ,
Quemon fort feroit heureux !
3
Du. Tarn le charmant rivage
Eſt orné de mille fleurs ;
Et ta muſe offre l'image
De leurs brillantes couleurs.
Palemon &ſa Najade
L'invoquent dans leurs concerts
Le Sylvain & ſa Driade
Dans leurs bois chantent ſes vers
La Bergere devient tendre :
L'onde à regret fuit fes bords ,
Quand ta muſe fait entendre
De ſa lyre les accords.
Le ſentiment fuit ſes traces ,
Et le goût eft fon amant ;
Eglé defire ſes graces
Pour rendre Miſis conſtant.
Jé
Que de fleurs pour elle écloſes
Dans les jardins d'Apollon !
Elle couronne de rofes
Le moderne Anacreon .
7
1
A
:
C3
MERCURE DE FRANCE.
Afa grace naturelle
Flore prête ſes atours ;
Et comme elle est immortelle,
Saint H.... vivra toujours.
Par M. de C. aſſocié de l'Académie
: littéraire de M ...
LA VIEILLE qui devide un chèeveau .
Fable...
UNE Vieille , qui n'y voit goutte ,
Tenant un fil entortillé ,
D'un écheveau bien embrouillé ,
Tâchoit de démêler la route ;
Bon Dieu ! que de maux ici bas
:
!
७७ R.I
T
Nous éprouvons tous,diſoit - elle !
Et la voilà qui pouſſe des hélas ,
Tant que fon écheveau lui - même en étoit las .
Tais - toi , vieille ſempiternelle ,
Lui dit - il ; calme ton chagrin : 1
Sans murmurer , acheve ton deſtin ;
Que l'eſpérance te ſoutienne ;
ad
1
ン
1
T
De mon fil doucement cherche à trouver la fin ,
Et fonge fur - tout à la tienne.
Par M.le Clerc de la Motte, Chev.
de St Louis. T
DECEMBRE. 1774. 39
A Monsieur DE LACOMBE.
Je m'imagine , Monfieur , que c'eſt dans
un livre auſſi décent & auſſi public que
le Mercure , que l'on doit dépoſer particulièrement
ce qui peut devenir utile aux
moeurs par la réflexion. Un conte où
l'on repréſenteroit un fat débitant à une
femme les plus impertinens propos , &
parvenant au but qu'il ſe propoſe par ce
moyen malhonnête , un tel conte y feroit
mieux placé que beaucoup de choſes qui
ont acquis du temps le droit d'y trouver
place. J'ai l'honneur de vous adreſſer une
converſation où vous trouverez la fatuité
triomphante , & la foibleſſe juſtifiant ſon
infolente audace , par la plus indulgente
facilité. Aſſurément , Monfieur , pour
peu qu'une femme réflechiſſe , elle fera
choquée d'un défaut de dignité qui compromet
tout fon ſexe ; & rien n'eſt plus
propre à fortifier les principes que ce qui
peut humilier l'amour propre. J'ai écrit
cette converſation ſous la dictée d'un des
deux interlocuteurs. Vous jugerez que
je la dois à celui des deux qui peut plus
C4
40 MERCURE DE FRANCE,
raifonnablement s'en vanter ; il me par-
Connera une indifcrétion qui s'accorde
très - bien avec le motif qu'il eut en me le
communiquant.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DE BASTIDE.
CONVERSATION.
LA COMTESSE , LE CHEVALIER.
LE CHEVALIER.
PARDON , Madame , de ma négligence
& de mon négligé. Je viens de me rappeler
le billet que vous me fîtes l'honneur
de m'écrire hier ; & je vole à vos ordres ,
tout préoccupé de ma faute.
LA COMTESSE.
Cette faute , Monfieur , ſeroit rachetée
par l'aveu , s'il s'y mêloit quelque regret.
Mais je crois que vous connoiffez
peu l'honnêteté de ce ſentiment.
LE CHEVALIER.
Seroit - ce par qu'il eſt honnête , que
DECEMBRE. 1774. 41
je ne le connoîtrois pas ! ... Vous voulez
bien que je vous interroge ſur la
penſée , avant de répondre à l'expreſſion.
LA COMTESSE.
Je ne m'explique jamais , Monfieur ,
que lorſque je crois n'avoir pas été entendue.
LE CHEVALIER.
Trouvez - vous plus d'honnêteté que
vous ne daignez m'en croire , dans la
violence de ce difcours ? Il ne me reſte
plus qu'à vous demander ſi c'eſt pour
me le faire entendre que vous m'avez
écrit un billet ſi preſſant.
LA COMTESSE.
Terminons , Monfieur , ce long préambule.
Je vous ai engagé à me voir , parce
que je voulois me plaindre d'un propos
aſſez hardi que depuis huit jours vous
répétez à tout le monde. Vous avez la
témérité de dire , par - tout , que la maniere
dont je vous traite n'eſt qu'une apparence
; que je vous diftingue malgré
moi ; & qu'au premier jour , le dépit
de ſentir ma foibleſſe me livrera à tout
votre empire.
C5
42 MERCURE DE FRANCE,
LE CHEVALIER.
Oui , Madame , j'ai ce préjugé flatteur;
j'ai tenu ce propos fingulier ; & je
vous avoue que , lorſque j'ai lu votre billes
, j'ai cru que j'allois être juſtifié.
LA COMTESSE .
Je me modere , Monfieur , par étonnement.
A peine je puis concevoir qu'il
y ait un homme capable d'un tel excès
d'audace.
LE CHEVALIER .
Je vous jure , Madame , qu'il n'y a
point d'audace en ceci. Le reproche peut
étre fincere ; vous pouvez être à mon égard
dans la fécurité la plus profonde ;
mais ma prévention n'en eſt pas moins
fondée: je lis mieux dans votre coeur
que vous - même.
LA COMTESSE.
Dans mon coeur ! il pourroit renfermer
des ſentimens auſſi humilians pour moi !
LE CHEVALIER.
Ils ne font point humilians , & ils exisDECEMBRE.
1774. 43
tent. S'ils pouvoient être ce que vous
dites , ils en deviendroient plus vifs.
Vous ne connoiſſez point le caprice de
l'imagination: heureuſement pour vous ,
je mérite l'honneur que vous croyez
me refuſer.
LA COMTESSE après une pause.
Voudriez - vous , Monfieur , me mettre
à portée de raiſonner paiſiblement
avec vous , par des diſcours un peu
moins extraordinaires ?
LE CHEVALIER.
Très - volontiers. Il s'agit de m'expliquer
mieux , & non de dire moins. Mais
quand je veux bien prendre la peine de
raiſonner méthodiquement ſur des choſes
qui , au fond, ne font que des bagatelles
, aurez - vous la bonne foi de convenir
de l'effet inévitable que produiront mes
raiſonnemens ?, }
LA COMTESSE.
Je crains, Monfieur , de n'avoir que
trop de motifs pour en convenir. Je
vous confeille de douter de votre victoire
, beaucoup plus que de ma franchiſe.
:
14 MERCURE DE FRANCE.
:
LE CHEVALIER.
Pourquoi ce ton d'injure & de ſupériorité
? Il décele une prévention qui
peut me rendre vos aveux très - ſuſpects.
L'équité s'exprime autrement.
LA COMTESSE .
Je vous promets d'en avoir. L'amourpropre
même m'y engage. Je ne ſerois
pas flattée de ne prononcer contre vous
qu'un jugement qui vous laiſſeroit des
reſſources .
LE CHEVALIER...
Me voilà diſpoſé à combattre ; il ne
s'agit plus que de vaincre ; & rien n'eſt
plus facile. Je vais remettre ſous vos
yeux tous les ſujets de la difpute. J'ai
dit que je ne vous déplaifois pas ; & que
vous n'étiez pas fincere quand vous paroiffiez
me haïr : j'ai dit que mes discours
n'étoient point audacieux , & qu'il
n'étoit pas certain que vous les trouvaffiez
tels , malgré l'air de mépris qui
ſe mêloit au reproche que vous m'en
faifiez : j'ai dit que les ſentimens, que,
je vous ſuppoſois pour moi ne pow
DECEMBRE. 1774 45
voient être humilians pour vous : j'ai dit
que s'ils pouvoient l'être , ils en deviendroient
plus vifs: j'ai dit enfin que je
vous méritois ; & c'eſt ce que vous m'avez
pardonné le moins.
LA COMTESSE.
La récapitulation eſt très exacte. Si
votre bonne - foi n'étoit pas une conféquence
de votre témérité , elle pourroit
m'arracher des complimens.
LE CHEVALIER.
Qu'elle en obtienne ou non , elle existe
, & doit me faire , malgré vous , quelque
honneur dans votre eſprit. Mais
vous vous exprimez encore d'une maniere
ſi peu honnête & ſi tranchante ,
que je vois qu'il eſt inutile que j'explique
mes idées. Ce ſeroit accumuler vos
torts. Je garderai pour moi l'opinion
que j'ai de mes avantages. Je vous dirai
d'ailleurs qu'il m'eſt , au fond , fi indifférent
que vous conveniez de vos fentimens
& de la vérité de mes maximes ,
que c'eſt m'épargner une peine que de me
réduire au filence.
46 MERCURE DE FRANCE .
LA COMTESSE.
Il faudroit que mes expreſſions fusſent
bien choquantes pour juftifier la
violence des vôtres. Si je ne me trompe ,
vous voulez me dire que l'impreſſion
que font fur vous mes charmes , reſſemble
à l'opinion que vous avez de mon
eſprit.
LE CHEVALIER.
1
Ce feroit une impertinence, & je me
reſpecte trop pour en dire. Voici exacte
ment ma penſée. Vos charmes & votre
eſprit ne vous feront jamais conteſtés par
perſonne ; mais , quoique jolie & quoique
ſpirituelle , vous n'obtenez de moi que
l'hommage que vous êtes en droit d'attendre
de tout le monde.
LA COMTESSE.
C'eſt à dire , Monfieur , que ma figure
n'a pas l'honneur de vous plaire. Cet
aveu malhonnête confirme l'opinion que
j'avois de votre caractere ! Quoi ! c'eſt
d'une femme qui ne vous inſpire rien
que vous avez la témérité de croire & de
répandre que vous avez touché le coeur !
DECEMBRE. 1774. 47
LE CHEVALIER.
Oui , Madame ; & je ſens que cette
femme n'expliquant pas bien ma penſee ,
doit me faire peu de grace dans ſes réflexions
; mais elle peut trouver mon
aveu moins offenfant, ſi elle conſent à
mieux connoître le motif de mon indifférence.
J'ai oſé dire que vous aviez du
goût pour moi. Il ſemble que je n'ai pas
dû me permettre cette penſée , fans me
croire engagé au retour le plus tendre.
Je ſuis coupable envers vous , ſi je vois
mon bonheur avec le coup- d'oeil de l'ingratitude:
mais les motifs font le crime
ou l'excuſe. Jolie & coquette , j'ai craint
de vous aimer; j'ai craint de me faire
une trop haute idée du coeur que j'avois
touché ; j'ai voulu ne voir que de la
fantaiſie dans un penchant dont je devois
me défier. Ainsi , mon indifférence n'eſt
que de la raiſon; & mon aveu , bien expliqué
, n'eſt plus que l'expreffion d'un
coeur affligé de ne pouvoir vous rendre
juſtice qu'en réſiſtant à ſes propres deſirs.
LA COMTESSE.
Je doute que ce foient là vos vérita
48 MERCURE DE FRANCE:
bles diſpoſitions. S'il étoit vrai qu'elles
euſſent influé ſur l'expreſſion que je vous
reproche , le dépit l'eſût accompagnée :
vous m'auriez laiſſé voir , malgré vous ,
le regret de n'avoir que des choſes défagréables
à me dire , quand vous me
ſuppoſiez des idées plus tendres. On
peut réſiſter par raiſon à la beauté qu'on
intéreſſe ; mais lorſqu'on lui apprend
qu'on ne veut pas ſe rendre à ſes voeux ,
le coeur eſt toujours trahi par le regret
d'avoir à ſe défendre , & l'aveu devient
ſouvent un hommage.
LE CHEVALIER.
Je conviens de ce que vous dites ; &
je vais y gagner. Vous n'avez donc pas
vu l'air que j'avois quand j'ai oſé m'expliquer
? Vous étiez bien diſtraite. Je
veux croire , pour un moment , que rien
ne marquoit en moi le dépit ou la douleur:
mon expreſſion ne ſuffiſoit- elle pas
pour me trahir ? Dit-on jamais à un jolie
femme , à qui l'on croit plaire , qu'on
eſt indifférent à ce qu'on lui inſpire ,
fans avoir des motifs ſouvent plus flatteurs
qu'un aveu ? Il n'y a rien d'expresfif
que ne ſignifie un pareil propos , lorsque
cette femme eſt coquette.
DECEMBRE. 1774 . 49
1
LA COMTESSE-
1
J'en conviens à mon tour ; mais vous
ſuppoſez une coquetterie décidée ,& une
connoiſſance abſolue de ce défaut dans
l'objet à qui on le reproche. N'ayant ni
l'une , ni l'autre , je n'ai pas dû vous
chercher une excuſe que vous n'avez
pas en effet.
LE CHEVALIER.
Que je n'ai pas , Madame ! Voudriezvous
bien me dire s'il feroit poſſible que ,
voyant vos attraits & vos diſpoſitions
pour moi , je n'euſſe , dans un tête- à- tête,
que le coupable deſſein de vous offenfer?
On peut ſuppoſer de la fingularité
dans un homme; on doit craindre même
de l'excuſer trop aiſément pour peu que
l'on ait vu les ridicules & les défauts
impertinents dont ſon ſexe tire aujourd'hui
vanité : mais il y a une bizarrerie
& une groſſiéreté qui ne font point dans
la nature , & c'eſt aller trop loin que de
la ſuppoſer , ſans les plus fortes apparences
. Pour peu que vous euffiez jeté
les yeux fur vous-même , vous vous épargniez
la plus grande injustice à mon
égard.
D
$50 MERCURE DE FRANCE.
LA COMTESSE .
Mais jene vois pas en moi cette coquet .
terie fur laquelle vous vous appuyez. Il
faudroit qu'elle fût extrême , pour aider
à vous diſculper. Je ne diſconviens pas
qu'un deſir afſſez vague de plaire a pu
tromper quelquefois les indifférens fur
mon compte : c'eſt un air , une mode .
une convention , une apparence impoſante
; mais il me semble que les yeux de
l'intérêt ne doivent pas voir comme ceux
de l'indifférence ; & vous m'auriez sûrement
mieux définie , ſi vous aviez eu le
penchant dont vous avez le courage de
former votre excuſe.
LE CHEVALIER.
Je puis répondre aisément à tout , fi
vous voulez m'entendre. Dans ces fortes
d'entretiens , on dit beaucoup de choſes
inutiles ; il ne faut qu'un mot , & je le
prononce. Vous doutez de ma ſincérité ,
&je n'ai pas plus de confiance en vous .
Malgré ma prévention , je vous déclare
que je vous adore. Voyez comment vous
voulez vous tirer de-là ?
?
DECEMBRE. 1774. 51
LA COMTESSE , après une pause.
Nous voilà bien loin du point d'où
nous ſommes partis. Méritez - vous que
j'oublie les torts ſur lesquels je vous interrogeois
?
LE CHEVALIER.
J'oſe en répondre , & vous m'en
croyez . Voyez combien il eſt plus doux
de s'entendre que de s'accuſer ? Nous (
étions dans le chaos: la lumiere vient
de paſſer dans notre ame.
LA COMTESSE .
Croyez que la coquetterie ne fut qu'un
rôle impoſé par l'uſage; il finit aujourd'hui
. Vos ſoins feront l'unique hom
mage qui pourra me toucher.
LE CHEVALIER.
Ce mot flatteur renferme tous les
- biens . Entendre votre aveu , c'eſt obte-
- nir votre main ; il ne me reſte plus qu'a
la mériter.
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMMES imitées de Martial .
Ad Sextum. Ex lib . 2.
SEXTE, nihil debes ; nil debes , Sexte , fatemur :
Debet enim , fi quis folvere , Sexte , poteft.
Oh ! j'avois tort , ami Valere;
Tu ne dois rien , la choſe eſt claire ,
Oui j'avois tort , & j'en conviens ;
Qui ne peut payer ne doit rien.
In Mamercum.
Nil recitas , & vis , Mamerce, poëta videri.
Quidquid vis esto , dummodo nil recites .
Tu ne lis tes vers à perſonne ,
Et tu veux le titre d'Auteur.
Ah ! Dorante , à ce prix flatteur
Très - volontiers je te le donne .
In Baſſam. Ex lib. 5.
Dicis fermosam , dicis te Baſſa puellam.
Iſlud quod non eft , dicere Baſſa folet.
:
Life à chacun dit ici bas
' DECEMBRE. 1774.- 53
Et qu'elle eſt belle & qu'elle eſt ſage ;
Mais chacun fait que fon uſage
Eſt de dire ce qui n'eſt pas .
In Fauſtum . Ex lib . 11 .
Nefcio tam multis quid fcribas , Fauste , puellis :
Hoc fcio quod fcribit nulla puella tibi.
Damon , je ne fais entre nous
Ce que tu peux écrire à tant de belles :
Ce que je fais , c'eſt qu'aucune d'entr'elles
Ne répond à tes billets doux.
+
LA
ANECDOTE.
A divine Antoinette un jour en fon chemin ,
2
Rencontra fillette gentille ,
Portant un potage mesquin ;
Triſte dîner de ſa pauvre famille ,
Qui travailloit au champ voifin.
En queſtionnant la jeune fille ,
La Princeſſe plaint leur deſtin ;
Et du bon Roi Henri montrant le caractère ,
A la pauvrette elle dit auſſi-tôt :
Qu'elle mette la poule au pot.
Par Mlle Coffon de la Creſſonniere..
:
E
D 3
54
MERCURE DE FRANCE.
6
POT - POURRI.
Prédictions pour l'année 1775 .
L
AIR : Jusques dans la moindre chofe.
'HEUREUSE métamorphofe
Qui ſe fera parmi nous !
Bientôt la raiſon diſpoſe
De nos momens les plus doux :
Les Amours feront moins leftes ,
Et l'honneur fera leur loi :
Les Gafcons feront modeſtes ,
Les Normands de bonne - foi .
AIR : Lifon dormoit dans un bocage.
Déſormais ; on verra les filles
Danfer au bal & rien de plus;
La décence dans les familles
Fera revivre les vertus :
Ceſſant enfin d'être coquette ,
La Maman ſe réformera ;
Et le Papa ,
Et le Papa ,
N'entretenant plus de fillette ,
Et le Papa,
DECEMBRE. 1774. 55
Etle Papa ,
L'aura feul & s'en tiendra là .
AIR : Du haut en bas.
Dans ſa maiſon
La Dévote , ſans nul caprice ,
Dans ſa maiſon
Ne fera plus un vrai Démon :
Elle ſe rendra mieux juſtice ,
Et banira tout artifice
De ſa maiſon.
AIR : De Joconde.
Les Médecins feront ſavans ,
Et les Fraters habiles ;
Les Procureurs moins exigeans ,
Les Greffiers plus faciles ;
Les Courtiſans , auſſi bien qu'eux
Seront francs & finceres ;
Les Conimis , moins avantageux ,
Ne s'oubliront plus gueres.
:
AIR : Ne vla-t- il pas que j'aime.
Nos Adonis ne feindront plus
Une tendreſſe extrême ;
Et tout d'abord ils ſeront crus
En diſant : je vous aime.
i
f
D 4
56
MERCURE DE FRANCE.
Nos jeunes Beautés , à leur tour,
Laiſſeront voit leur ame ,
(
Et n'auront jamais de détour
Pour l'objet de leur flamme.
AIR : De la Furſtemberg.
Au beſoin homme à reſſource
L'Intendant
Pour l'argent
:
Sera ſans penchant ,
Et reſpectera la bourſe
Dont il aura le maniement :
D'un intérêt ufuraire ,
Mépriſant l'affreux ſalaire ,
Il ne fera pas
De ſes ducats
Un trafic odieux & bas .
Les opulens Protecteurs
Auront des moeurs ;
Et puis d'ailleurs
:
:
Ils mettront ordre à leurs affaires ,
Et n'emploiront plus
Leurs revenus
En bijoux fuperflus .
AIR: L'amant frivole & volage.
La Coquette , moins volage,
:
DECEMBRE. 1774. 57.
۱
Ne feindra plus de l'ardeur ;
La Prude , modefte & fage ,
Sur la bouche aura le coeur ;
Et la Bergere indifcrete ,
En dépit de ſa Maman ,
N'ira plus au bois feulette
Caufer avec ſon Amant .
AIR : Vous m'entendez bien.
On ne verra plus au Brelan
Un Joueur , affamé d'argent ,
Chaque jour fur la brune ,
Eh bien ?
Corriger la fortune....
Vous m'entendez bien.
AIR : On dit qu'à quinze ans.
Déſormais l'Acteur ,
Loin de trancher des tons d'un Prince ,
Sans air protecteur
Recevra le modeſte Auteur.
Chloé , qu'on vit ſi mince ,
Dans fon éclat , Chloé ſe ſouviendra
Des ſabots qu'en Province
Jadis elle porta;
Et n'attendra pas ,
Pour ſe corriger qu'on la pince ;
A
[
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
Mais dans ſes ébats
Montrera des goûts plus délicats.
:
AIR : Monfieur le Prevét des Marchands.
Et l'égoïfime & l'intérêt
Ne tiendront plus l'homme en arrêt.
Pour leur tendre un bras fecourable
Et verſer ſes bienfaits fur eux ,
Le Richard , devenu traitable ,
Ira chercher les malheureux ,
AIR : Tous les Bourgeois de Chartres .
Dans un cercle de femmes
On ne médira pas :
L'indulgence à nos Dames
:
Prêtera des appas ;
Eh ! quoi de plus charmant qu'une femme indulgente
Qui fait pallier à propos
De ſes rivales les défauts ,
Et craint d'être méchante ?
AIR : Je suis un pauvre Maréchal.
1
Enfin , en dépit des railleurs ,
Je vois régner les bonnes moeurs ,
1
Je vois la vertu triomphante .
!
i
DECEMBRE. 1774 . 59
1
Et l'honneur rentrer dans leurs droits ;
Tandis que le vice aux abois
Tombe avec ſa morgue inſolente .
O Français !
Quel ſuccès !
O Français !
Bon courage !
Confommez unfi bel ouvrage.
AIR : Dans les Gardes Françaises.
Un jeune Prince en France ,
Régnant par la douceur ,
Conduira l'abondance
Sur l'aîle du bonheur :
D'accord avec les graces
Pour anoblir les moeurs ,
Il verra fur ſes traces
S'empreffer tous les coeurs.
:
i
Par M. WWillemain d'Abancourt.
CONSIGNE A MON PORTIER.
DE ma maiſon , gardien fidele ,
Toi , dont les plus riches cadeaux
N'ont jamais corrompu le zêle ,
MERCURE DE FRANCE.
Voici ta configne en deux mots.
Chez moi , ſi l'aveugle Fortune ,
Par hafard , un jour , veut entrer ;
Și l'Ambition importune
Juſques à moi veut pénétrer ;
N'ouvre point : toujours à leur fuite
Sont les crimes & foucis .
Elles mettroient bientôt en fuite
Le bonheur , la paix & les ris .
A la porte s'il ſe préſente
Un bel enfant aux doux fouris ,
Dont la voix eſt intéreſſante ,
Le jeune Amour fils de Cypris ....
Ami , reçois bien ſa viſite :
C'eſt pour notre bonheur commun.
A toute heure ouvre lui bien vîte ,
L'Amour n'eſt jamais importun.
Si la Sageſſe avoit envie
De me parler : fans la chaffer ,
Dis-lui que ton Maître la prie
D'attendre , ou bien de repaſſer ..
T
7
Par M. Maréchal.
1
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Novembre
1774 , eſt la renommée ; celui de
DECEMBRE. 1774. 61
la ſeconde eſt le gant; celuide la troiſieme
eſt remede. Le mot du premier logogryphe
eſt chapelet , dans lequel ſe
trouvent pet , plat , pelle , palet , pêche ,
chape , leche , chat , place , pâte , éclat ,
lacet , cal , étal , placet , pale , cap , alté
& acte ; celui du ſecond eſt fraise , où ſe
trouve frais , frise , ris , air , ire , faie ,
aife , raie , ais , air , aire , ai , as , fer ,
fa, ſi , re , ris , fier , rais , frife ; celui
du troiſieme eft carpe , poiſſon , dans le .
quel on trouve carpe ou poignet , re ,
aper (fanglier ) , cera , pera , rape , pré ,
cap , roc , cap , car , parce (épargnez) , car.
T
ÉNIGME.
our le monde me craint & tout le monde m'aime ,
Je fais beaucoup de mal, mais encor plus de bien.
La nature doit tout à mon être fuprême
Veillant ; mais , quand je dors , je ne ſuis preſque rien.
Je ſuis plus léger que Borée ,
Et cependant je peſe fort
A l'étourdi qui , ſans ſupport ,
Veut me changer de place ou de contrée.
62 • MERCURE DE FRANCE.
Lorsque je veille , on m'apperçoit de loin ;
Si je dors , je ſuis inviſible ;
Ma nature eft indiviſible ,
Et l'on me diviſe au beſoin.
Ce n'eft pas tout , Lecteur ; je n'ai ni dents , ni bouche ,
Si cependant l'on ne me contredit ,
Je mange tout ce que je touche ;
Et plus je mange & plus j'ai d'appétit .
:
Par Mde Dupuis de Ban... Collactane
de Mgrle Comte d'A...
J
AUTRE.
E fuis le bien & la richeſſe
De ceux qui ne poſſedent rien ;
Je ſuis la force & le ſoutien
Du Malheureux dans ſa détreſſe .
Oui , fans moi , d'un bras furieux ,
On le verroit , de ſes jours odieux ,
Terminer le cours déplorable.
Mais au moment où tout l'accable ,
Je parois ; mon aſpect vainqueur
Ramene le calme en fon coeur.
Lorſque l'adverſité te preſſe ,
Lecteur , & que , malgré ſa foi
L'amitié même te délaiſſe ,
DECEMBRE. 1774.- 63
Je reſte ſeule auprès de toi. ۱
Enfin , pour me faire connoître ,
Et te peindre en deux mots mon être ,
Je ne vis que dans l'avenir ;
Qui me perd n'a plus qu'à mourir.
Par M. Compan , avocat
L
AUTRE.
'ON me voit une peau fi fine ,
Un corps fi blanc & fi bien fait ,
Qu'on diroit que mon origine
Eſt quelque choſe de parfait .
Tandis qu'un meuble de ménage ,
Ufé , s'en allant en lambeaux ,
D'une infinité de morceaux ,
Compoſe mon leger corſage.
Je ſuis le pere des traîtreſſes
De qui les appas féduiſans
Perdent les malheureux Amans
Qui les choſiſſent pour Maîtreſſes .
C'eſt s'expliquer trop nettement ,
Lecteur , peux- tu me méconnoître ,
Surtout en me voyant paroître
Et te parler ſi clairement .
Par M. Lavielle , de Dax.
04 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPH
Ε .
JE porte & je ſuis portée ,
Voilà quelle eft ma deſtinée ,
Lecteur ; pour t'oter d'embarras ....
Je ſuis peut- être fous tes pas .
Sans être Avocat , Procureur ,
Je vis toujours ſuivant la forme ;
Souvent aux pieds d'un Directeur
On me voit repoſer ſous l'orme .
A coup sûr veux-tu me connoître ?
Tu trouveras , décompoſant mon être ,
Un féroce animal , un oiſeau domeftique ;
Une boiffon commune , une note en muſique ;
Enfin le Dieu Berger joueur de chalumeau ,
Qui , poursuivant ſa maîtreffe chérie ,
Près du fleuve Ladon , célebre en Arcadie ,
La vit changer en roſeau.
P
AUTRE.
ETIT eſpace me contient
Je recele fouvent des choſes précieuſes ;
Et des intrigues amoureuſes
Je ſuis un fidele gardien.
Je remplis bien mon miniſtere.
Lecteur , ferois - tu commerçant ?
Si tu l'es , quoique ſans talent ,
Je ſuis ton meilleur fecrétaire .
Devine moi. Quand de dehors
Tu veux rentrer dans ta retraite,
Sans en déranger les refforts
Tu paſſe toujours fur ma tête.
Ma queue , à l'engrais de ton chainp ,
Seroit dans l'hiver néceſſaire ;
Mais , fragile , foible & légere ,
Elle s'envole au moindre vent.
Par M. Lavielle , de Dax.
Decembre.1774 . 65.
RONDE DE LA ROSIERE .
LE SEIGNEUR .
Musique de M. Grétry ..
Andantino.
Chantez,dansez, amusez-vous,
28
3 *3
7
Amusez-vous,jeunes Compagnes ;
3
Aimez, aimez, rienn'estplus dowx;
5
66. Mercurede France .
:
L'Amourestfaitpour les cam
총 3
pa---gnes Refp. Ilnestqu'un
*3
*4
mal, ilrieftqu'unbien, Ceftd'aimer
6 66 *6 *3 X2
4
ouden'aimer rien.Bis leRefr.:
6
63
H
DECEMBRE. 1774 . 67
4
NINA .
De ce que dit là Monfeigneur ,
Je ſuis un exemple moi-même ;
Autrefois j'avois de l'humeur ,
Je n'en ai plus depuis que j'aime .
Il n'eſt qu'un mal , il n'eſt qu'un bien ,
C'eſt d'aimer ou de n'aimer rien.
LUCILE.
Monſeigneur dit la vérité ,
Je le ſens auffi par moi-même ,
Je me paroîs par vanité ,
Aujourd'hui c'eſt pour ce que j'aime .
Il n'est qu'un mal , il n'eſt qu'un bien ,
C'eſt d'aimer ou de n'aimer rien .
HERPIN.
* Quand on verroit fuir en un jour.
Ce plaifir que l'on dit frivole ,
Il nous faudroit chérir l'amour
Pour les maux dont il nous confole.
Il n'eſt qu'un mal , il n'eſt qu'un bien
C'eſt d'aimer ou de n'aimer rien.
4
::
E2
63 MERCURE DE FRANCE.
CÉCILE.
Oui , mon coeur me le dit tout bas ,
La vertu naît de la tendreſſe
COLIN.
Quelle vertu ne donne pas
L'eſpoir de plaire à ſa maîtreſſe .
Ensemble .
Il n'eſt qu'un mal , il n'eſt qu'un bient
C'eſt d'aimer ou de n'aimer rien. (bis).
NOUVELLES LITTERAIRES.
Discours prononcé à la séance publique
de l'Académie des Sciences , Belles-
Lettres & Arts d'Amiens , le 25 Août
1774 , par M. D'AGAY, Intendant de
la Province , ſur l'utilité des Sciences
& des Arts : in 40. A Amiens , chez
la Veuve Godart ; & à Paris , chez
Lacombe.
La jouiſſance d'une foule de biens &
d'avantages que nousdevonsaux ſciences
& aux arts , prouve aſſez leur utilité. On
verra néanmoins, toujours avec fatisfaction
, Péloquence élever la voix pour
DECEMBRE. 1774. :69
nous rappeler leurs bienfaits. Le tableau
qui nous en eſt ici préſenté peut d'ailleurs
être regardé comme l'hommage de
la reconnoiſſance. Ceux qui cultivent les
ſciences & les arts y trouveront de nouveaux
motifs d'encouragement ; ils applaudiront
aux vues annoncées dans cet
éloge , vues patriotiques que l'homme
public , quia prononcé ce diſcours , porte
dans ſon adminiſtration. L'Orateur , après
nous avoir fait voir l'influence favorable
des ſciences & des arts pour le bonheur
de l'humanité , acheve la peinture de
tous les avantages attachés à leur perfection
actuelle , par le trait le plus
frappant , qui caractériſe notre fiecle ,
l'amour de l'agriculture. Il porte ſes regards
fur ces routes ſuperbes , qui ont
préparé les grands progrès de l'agriculture
& du commerce intérieur , en ou .
vrant des communications faciles &
promptes entre toutes les provinces , pour
le tranſport de leurs productions réciproques.
Il nous fait remarquer ces ca.
naux ſi utiles pour établir une navigation
intérieure , dont les avantages font ineftimables
, & qu'il étoit réſervé à la France&
à notre fieclede porter à ſaderniere
perfection ; mais c'eſt principalement
dans la Picardie que la vigilance du Gou-
E3
70. MERCURE DE FRANCE.
"
vernement répand ce nouveau genre de
bienfaits. Le grand ouvrage du canal
fouterrain , qui va établir la jonction de
la Somme à l'Eſcaut , attire aujourd'hui
l'attention de l'Europe entiere. Le
plan de ce monument , digne du génie
&de la magnificence des Romains , eft
tracé dans ce difcours , & ne peut manquer
d'intéreſſer tous les Lecteurs . , La
Somme , qui prend ſa ſource dans la
Picardie , & la traverſe pour ſe perdre
dans la mer , qui baignefes côtes , ſe
refuſoit à la navigationjuſqu'à Amiens,
„ par l'épanchement de ſes eaux dans les
„ campagnes , dans un cours de vingt
lieues. Là commence une navigation
difficile juſqu'à Abbeville , où les flots
de la mer viennent chercher les bateaux
qui defcendent &apportent ceux
des ports de Saint-Valery & du Crotoy.
Cette province defiroit depuis longtemps
une navigation foutenue , dans
la partie ſupérieure de la Somme , &
» perfectionnée dans les parties inférieu
» res , pour réunir les deux extrémités
66
"
"
"
"
"
ود
par un commerce général, commu.
» niquant avec la mer. Ce projet ancien
» nement conçu & propofé ,perfectionné
enfin par le célebre Laurent , & com- "
i :
4
DECEMBRE. 1774. 71
*
ود
"
ور
ود
"
"
"
mencé ſous ſa direction , eſt dejà éxécuté
en partie , par la conſtructiond'un
canal fur la rive gauche de la Somme,
5, qui ſe réunit avec elle dans les parties
navigables , & produira une navigation
de trente-quatre lieues fur cette riviere,
&une communication directe avec
la mer. Mais cette navigation , particuliere
àlaPicardie , devient , par l'entrepriſe
la plus, hardie de l'induſtrie
humaine , un point nouveau de réunion
des principaux fleuves duRoyaume ,&
de tous les canaux qui s'y joignent .
La Somme , placée entre l'Oife &FEScaut
, communique avec ce premier
fleuve par l'ancien canal de Picardie ,
connu ſous le nom du Canal de la Fere.
Sa jonction avec l'Eſcaut ne pouvoit
ſe faire que par un canal de quatorze
lieues de longueur au moins , en pre .
nant la Somme dans l'endroit où elle
eſt navigable , près de St Quentin ,&en
perçant ce canal en ligne droite , pour
réunir les deux fleuves au-deſſous de
„ Cambray. Mais la nature ſembloit
avoir mis à ce projet des obſtacles infurmontables
, pardes chaînes de montagnes
ou d'élévations que l'on nepou
voit éviter que par un détour de huit
"
ود
"
59
E 4
MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
ود
à neuf lieues , qui auroit entraîné des
,, travaux immenfes , enlevé à l'agriculture
beaucoup de terres précieuſes ,&
,, qui auroit exigé la conſtruction &
l'entretien d'un grand nombre d'éclu-
,, ſes , pour former un niveau de com-
„ munication entre les deux rivieres ,
dont les hauteurs ont foixante pieds
de différence. M. Laurent , cet Artiſte
,, immortel , que nous regrettons avec
toute l'Europe; après avoir fondé les
profondeurs , reconnu la qualité du
terrein, meſuré les pentes des deux
,, rivieres , calculé toutes les difficultés ,
,, a démontré la poſſibilité de percer ces
élévations en ligne droite, par un ca-
"
ود
ود
ود
وو
"
ود
nal fouterrein , propre à la navigation.
,, Sa longueur doit étre de 7020 troiſes ,
,, ſous des maſſes de plus de 200 pieds ,
,, dans quelques endroits. L'heureuſe exé-
,, cution de cet ouvrage , admirable par
,, ſa hardieſſe , confirme de plus enplus
,, la ſageſſe de ſes combinaiſons , & en
رو
aſſure le ſuccès. Le canal entre ſous
terre , près de Leſdin , à une lieue au
nord de Saint Quentin ; il reçoit l'air
, & la lumiere par des puits creuſés de
cent toiſes en cent toiſes , qui ſervent
واen même temps àl'extraction desdébris.
DECEMBRE . 1774 . 73
„des fouilles . La voûte eſt taillée en
,, plein ceintre dans les couches pierreu-
,, ſes , à travers leſquelles on pénetre.
ود
ود
ود
Elles ont toute la ſolidité néceſſaire
dans la plus grande partie des terreins
,, où les excavations font faites ; mais
dans ceux où l'on craindroit des ébou-
„ lemens , la voûte ſera ſoutenue par des
,, arcs de maçonnerie. Sa hauteur eſt de
,, vingt pieds & fa largeur de feize , in-
,,dépendamment des banquettes ou tro-
,, toirs ménagés au-deſſus du niveau de
,, l'eau , pour ſervir de chemin aux haleurs
ou tireurs de bateaux. ود
دو
ود
L'entrée
&la fortie de ce canal feront décorées
de deux portes triomphales , élevées à
,, la gloire du Roi. Déja l'on a percé
„plus de cinq mille toiſes , dont une
,, partie , conduite à ſa perfection , eſt
و د
devenue l'objet de la curioſité & mê-
,, me de l'admiration d'un grand nom-
,, bre de perſonnes , diftinguées par leurs
,,places & par leurs lumieres , foit de
" la France , ſoit des pays étrangers . Cet
,, ouvrage , auquel l'antiquité n'a rien
و د
fait de comparable dans ce genre , ne
,ſera pas moins admirable par fon uti-
„lité ; en formant la jonction de l'Eſcaut
,& des canaux par leſquels ce fleuve
E5
76
MERCURE DE FRANCE .
phie à Glaſcow; avec une table raiſonnée
des matieres contenues dans
cet ouvrage. Par M. l'Abbé Blavet ,
Bibliothécaire de S. A. S. M. le Prince
de Conty.
Quand une lecture vous éleve l'Eſprit & qu'elle
vous inſpire des ſentimens nobles & courageux
, ne cherchez pas une autre regle pour juger
de l'ouvrage il eſt bon & fait de main d'ouvrier.
Caracteres de la Bruyere , chap. I.
2 vol in-80. prix 3 liv. brochés. A
Paris , chez Valade , Libraire.
CET ouvrage eſt diviſé en fix parties,
chaque partie en ſections , & chaque
fection en chapitres. La premiere partie
a pour objet la convenance des actions .
Ce mot convenance répond au mot anglois
propriety , qui marque , dans la plus
grande étendue ce qui fait qu'une action
eſt convenable , faite à propos , & telle
que les circonſtances l'exigent. Il eſt
queſtion , dans la ſeconde partie , du mérite
& du démérite, ou des objets de la
récompenſe & du châtiment ; dansla troi
DECEMBRE. 1774 . 77
ſieme , du fondement des jugemens que
nous portons fur nos propres ſentimens
& notre propre conduite , & du ſentiment
du devoir ; dans la quatrieme , de
l'effet de l'utilité ſur le ſentiment de l'approbation
; dans la cinquieme , de l'inluence
de la coutume & de la mode fur
les ſentimens de l'approbation & de
l'improbation morales ; dans la fixieme
&derniere partie , des ſyſtèmes de philofophie
morale.
Les ſentimens moraux dont M. Smith
nous expoſe la théorie dans fon ouvrage ,
découlent principalement de cette pitié
ou compaffion qui nous fait prendre part
aux mauxd'autrui . Cette tendre affection
de l'ame, d'autant plus utile à l'homme ,
qu'elle précede en lui l'uſage de toute
réflexion , eſt ici appelée ſympathie.
L'Auteur développe , avec beaucoup de
ſagacité , ce rapport d'un homme avec
un autre homme , & y ajoute des obfer.
vations très propres à nous procurer une
connoiſſance plus parfaite du coeur hu-.
main. Ces obſervations ſont d'ailleurs
bien capables d'inſpirer au Lecteur un
ſentiment plus élevé de lui même, puifqu'elles
lui prouvent que l'homme eſt
naturellement bon , & qu'il n'y a que le
78 MERCURE DE FRANCE.
déſordre des paſſions qui puiſſe le rendre
indifférent au fort de ſes ſemblables.
montrer.
"
"
"
"
"
ود
"
}
L'Auteur , dans le développement de
ſa théorie , nous fait voir un point de
perfection , auquel il est bien difficile
que l'homme puiſſe jamais parvenir ,
mais, qu'il eſt cependant bon de lui
L'homme , dit M. Smith
d'après les Philoſophes Stoïciens , ne
doit pas ſe regarder comme quelque
choſe de ſéparé & d'ifolé dans l'Univers
, mais comme un citoyen du
monde , un membre de cette vaſte Ré.
„ publique de la nature. En tout temps ,
il doit fouhaiter que fes propres inté .
rêts foient ſacrifiés à ceux de cette
grande communauté , il ne doit pas
être plus affecté de ce qui le concerne
lui- même , que de tout ce qui concerne
une partie également importante de cet
immenſe ſyſtême. Il faut que nous nous
voyions , non dans le faux jour où nous
place notre amour propre , mais dans
celui où nousverroit tout autre citoyen
du monde; il faut que nous regardions
ce qui nous arrive ànous-mêmes, comme
nous ragardons ce qui arrive ànotre
prochain , ou , ce qui revient au
même , comme notre prochain regarde
"
"
ود
"
دو
"
"
DECEMBRE. 1774 . 79
ce qui nous arrive. Quand notre voifin
, dit Epictete , perd ſa femme ou
,, fon fils , il n'y a perſonne qui ne fente
„ que c'eſt un malheur attaché à l'huma
„ nité , un événement naturel , qui eft
ود
ود
"
66
"
tout à fait dans le cours ordinaire des
choſes. Mais quand cela nous arrive à
nous - mêmes , nous jetons les hauts
cris , comme fi nous venions d'efſuyer
ce qu'ily adeplusextraordinaire. Nous
devrions pourtant bien nous ſouvenir
comment nous étions affectés lorſque
cet accident est arrivé à notre voifin ;
& tels nous étions dans le cas où il
s'agiſſoit de lui , tels nous devrions
être dans le même cas lorſqu'il s'agit
de nous . Quoique peu d'hommes ,
comme l'obſerve ici M. Smith , aient
une idée ſtoïque de ce qu'exige la parfaite
convenance , il n'y en a point qui
ne tâche plus ou moins de fecommander
à lui même , & de ramener les paffions
que l'intérêt propre éleve dans fon coeur
à quelque choſe qui convienne à fon
prochain. Mais cela ne peut jamais s'exécuter
auſſi efficacement qu'en conſidérant
tout ce qui nous arrive dans le même
jour où les autres font difpoſés à le confidérer.
A cet égard , la philofophie ſtoï.
C
80 MERCURE DE FRANCE.
cienne ne fait gueres que développer nos
idées naturelles de perfection. Il ne répugne
donc point à la raiſon ni à laconvenance
de faire tous ſes efforts pour
prendre un empire abſolu ſur ſoi-même ,
& tant s'en faut qu'il fût inutile de parvenir
à ce but , qu'au contraire il n'y auroit
rien de plus avantageux ; puiſque
par- là nous établirions notre bonheur fur
le ſentiment le plus folide & le plus
inébranlable , qui eſt la ferme confiance
dans la justice & la ſageſſe qui gouverne
lemonde , & une entiere réſignation de
nous-mêmes & de tout ce qui ſe rapporte
à nous , aux diſpoſitions infiniment ſages
de ce principe qui regle tout dans la
nature.
Les différens articles de ce traité pré
fentent des inſtructions ſatisfaiſantes ,
pour ceux fur-tout qui ne ſe laiſſeront
pas rebuter par une ſorte de ſéchereſſe
que l'Auteur a miſe dans l'établiſſement
de ſes principes , & dont ſes exhortations
, celles même deſtinées à échauffer
notre amour naturel pour la vertu &
le bon ordre , ne ſontpas exemptes. Quoi
de plus propre , par exemple , à faire naître
en nous les tendres émotions de la joie
& du ſentiment , que la vue d'une famille
ou
DECEMBRE. 1774. 81
"
où la tendreſſe paternelle & la piété fi-
| liale font régner la plus parfaite union ?
C'eſt alors que le Philofophe doit forti
de ſon ſtyle froid & dogmatique , pour
nous offrir la touchante image du bonheur;
mais M. Smith raiſonne & ne peint
point. Aimer , dit le Profeſſeur An-
» glois , eſt en ſoi-même un ſentiment
» agréable. Il flatte lecoeur de ce'ui qui
aime , le calme & l'adoucit. Il ſemble
favoriser le mouvement des eſprits &
* contribuer à la ſanté. La connoiſſance
de la gratitude & de la fatisfaction
,, qu'il doit exciter dans la perſonne aimée
, y ajoute un nouveau charme ; le
,, rapport mutuel qui eſt entre ces deux
perſonnes , fait que le bonheur de l'une
eſt placé dans le bonheur de l'autre ,
& la ſympatie avec ce rapport , les
rend agréables à tout le monde. Avec
,, combien de plaiſir ne voyons- nous pas
"
دو
ود
ود
ود
ود
و د
une famille , où l'eſtime & l'amitié
,, réciproque uniſſent tous les membres ;
où le pere , la mere & les enfans vivent
enſemble comme des égaux , fauf
la différence qu'établiſſent , d'une part ,
le reſpect filial , & de l'autre la bonté
paternelle ; où la liberté, la tendreſſe ,
les railleries innocentes & les ſervices,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
F
182 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
,, mu'uels font voir qu'il n'y a point
d'intérêts oppofés qui diviſent les fre-
,, res , ni de rivalité qui mette la méfintelligence
éntre les foeurs ; & où tout
,, préſente l'idée de la paix , de la joie ,
,, de l'harmonie & du contentement?
Combien ne ſouffrons - nous pas , au
contraire , lorſque nous allons dans une
maiſon où la diſcorde anime la moitié
d'une famille contre l'autre ; où à tra
vers une douceur & une complaiſance
affectées , les regards ſoupçonneux &
des traits de paflion qui s'échappent ,
découvrent les jaloufies mutuelles qui
les dévorent , & qui font prêtes à éclater
à tout moment , malgré toute la
„ contrainte que la préſence des étran-
,, gers leur impoſe ,, ?
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
L'ouvrage Anglois de M. Smith étoit
déjà connu en France par la traduction
Françoiſe qu'en a donnée en 1764 M.
Eidous. Le nouveau Traducteur avoue,
dans ſa préface , que lorſqu'il entreprit
la traduction que nous annonçons , il
ignoroit qu'il y en eût déjà une. M.
Smith , qui la connoiſſoit , ayant ſu que
M. l'Abbé Blavet avoit fait une ſeconde
traduction françoiſe de ſa théorie des
ſentimens moraux , en a remercié l'Au'
NOVEMBRE. 1774. 83
1
teur comme d'un ſervice qui lui étoit
agréable. Cette nouvelle traduction eſt
recommandable par l'exactitude du ſens ,
le choix & la propriété de l'expreſſion .
Elle eſt précédée d'une table de matieres ,
que l'on peut regarder comme une analyſe
raifonnée de ce bon ouvrage.
Traité de la culture du figuier , ſuivi d'obfervations
& d'expériences fur la meilleure
maniere de le cultiver, fur les
causes de son dépériſſement , & fur
les moyens d'y remédier ; avec figures.
Par M. de la Brouffe , D. M. M. de
la Société Royale de Montpellier , &
Maire d'Aramond.
:
Ficus oris delectatio ....
Sed duleid facile bilefcunt .
Brochure in- 12 de 83 pag. prix I liv.
4 f. A Paris , chez Valade , Libraire ,
LES obſervations & les expériences
rapportées dans ce mémoire , fur la meilleure
maniere de cultiver le figuier , fur
les cauſes de ſon dépériſſement , & fur
les moyens d'y remédier , porteront les
:
F2
8+
MERCURE DE FRANCE
Cultivateurs à conclure : 1º. Que le terrein
le plus propre à une figuier doit
être une terre bonne , douce , un peu
fabloneuſe ou légere , humide ou fraîche.
20 Qu'on doit planter le figuier au
mois de Mars ou au mois d'Août.
3°. Quon doit enter le figuier en
écuffon dans le mois de Juillet ou dans
le courant d'Août .
4°. Que le fruit du figuier , appelé
vulgairement janenque , dure peau , bourjaſſote
noire , brignolenque , eſt , de toutes
les eſpeces , le meilleur ou goût ; que la
janenque , la marſeilloiſe , le pied de boeuf,
la rouſſale , la brignolenque , font les figues
les plus avantageuſes pour le commerce.
L'Auteur a propoſé la culture d'automne
& l'engrais d'hiver , pour défendre
le figuier contre les froids exceffifs
&les gelées. Il s'est démandé à lui même
quelles pourroient être les cauſes de dépérifſſement
du figuier. Il a reconnu que
jes froids exceffifs des hivers de 1766,
1767 & 1768 , joints à une longue ſéchereſſe
dans l'intervalle de ces mêmes
années , ſuivis de la gelée blanche du 21
DECEMBRE. 1774. 85
Avril , 1767 , des froids printaniers du 26
Mars 1769 , du 26 Avril 1770 , & furtout
de la grande ſéchereſſe que les figuiers
éprouverent dans le courant de
cette derniere année , ont été tous en-
- ſemble , & chacun en particulier , les
cauſes du dépériſſement fingulier des figuiers
du Languedoc.
L'Auteur a donné trois moyens pour
remédier à ce dépériſſement. Le premier
eſt de couper tout le bois mort du
figuier ; le ſecond , de ne laiſſer en terre
qu'un ſeul jet , quand le corps du figuier
eft attaqué ; le troiſieme , de le fumer ,
après avoir rempli ces deux conditions ,
avec parties égales de fumier des bêtesà
laine & de fiente de vache.
Nous ne pouvons trop recommander
la lecture de ce traité aux Cultivateurs.
Les procédés les plus propres à la culture
du figuier , y font expoſés clairement &
d'après de très bonnes obſervations. Ces
procédés feront ſuvis avec ſuccès dans
les provinces même où le figuier n'étant
pas un objet de commerce , y eſt cependant
cultivé pour l'utilité & l'agrément
de la table.
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
Le Télémaque François , ou aventures
d'un jeune Provincial à la Foire Saint
Ovide.
Voilà Paris ; que vous en ſemble ?
SARRON. Descrip. burles. de Paris.
Brochure in . 12. A Paris , chez Edme.
Unnouveau débarqué , ſeul à la porte
des Tuileries à huit heures du ſoir, en.
tre dans le jardin. Lorſqu'il eſt au milieu
de la grande allée , il apperçoit de loin
un nombre prodigieux de lumieres. Il
croit d'abord que c'eſt une réjouiſſance
publique ; mais il eſt bientôt détrompé
par des perfonnes qui vont & viennent
&parlent de la Foire , fans doute, dit le
Provincial en lui-même, la Foire eſt ce lieu
que je vois fi bien illuminé. Il continue
fon chemin , & fe trouve au milieu du
pont tournant. Comme il marchoit fort
vîte , lesyeuxattachés au ſpectacle éblouiffant
qui s'offroit à ſa vue , & fans faire
la moindre attention à ce qui ſe paſſoit
à ſes côtés , il ſe ſentit frappé d'un violent
coup de coude , accompagné d'un
plus bruſque encore. ,, Mais , Monfieur,
११ s'écria le Provincial ,prenez donc garde.
DECEMBRE. 1774. 87%
T
,, Je me retournai , ajoute-t-il , du côté
,, d'où venoit le coup , j'apperçus unjeu-
,, ne homme qui me parut un étranger.
,, par la fingularité de ſes vétemens. Il
,, avoit un chapeau très- large & très-long
,, par les côtés , très - court & très- étroit
par devant ; ſes cheveux , queje reconnus
pour blonds , quoique ſalis par des
,, placards d'une poudre de couleur cen-
,,drée , formoient , de chaque côté , une
,, infinitéde boucles , ſéparées & alignées
,,en pente douce depuis le front juſques
,,& bien au deſſous de l'oreille ; à l'en-
„droit de la tempe naiſſoit un favori
,,d'un noir d'ébene , qui defcendoit en
,, maniere de croc au milieu de la joue;
,, à ſes cheveux de derriere pendoit ,
,, avec grace , depuis les épaules juſqu'à
,, la ceinture , une bourſe en forme
,, d'étui à parafol , tant elle étoit longue
5,& étroite: des flots derubans noués en
,, roſettes & couverts d'un doigt de pou-
,, dre & de pommade en grumeaux , ne
" la tenoient afſujetie qu'autant qu'il fal-
„ loit , pour qu'elle jouât mollement
,, comme une queue le long de ſes reins ;
,, fon habit étoit d'un brun très lugubre
,,& très foncé , un collet verd pomme ,
bordé d'une jolie treffe d'argent à pail-
F4
88 MERCURE DE FRANCE .
lettes , venoit de chaque côté ſetermi-
„ner en pointe par deux boutonnieres
,,brodées dans le même goût , qui ne
,, répondoient à aucun bouton; ſes man-
,, ches , fur-tout , étoient un labyrinthe
où l'oeil ſe perdoit dans les tours &
„détours de mille deſſins bizarres : elles
,, auroient pu fournir l'idée de pluſieurs
„jolis parterres , ſes poches , qui com-
„mençoient où finiſſoit ſa bourſe ,
„ étoient tout ouvertes , fans pattes ni
„boutonnieres pour les fermer au be-
,, foin: ce qui acheva de me faire croire
,, que ce jeune homme étoitun étranger ,
,,& que fon habit avoit été fait pour un
„ pays où l'on n'eſt pas obligé , comme
„dans celui-ci , d'être toujours en garde
,, contre ceux qui nous approchent. Pendant
que je parcourois des yeux un
coſtume ſi nouveau pour moi , je m'ap-
„ perçus qu'il me regardoit auffi fort at-
„ tentivement ; je ne ſavois que penſer
ود
ودde cette rencontre. Jugez quelle fut
,, ma ſurpriſe , quand je crus reconnoître
,,dans ſa figure tous les traits de C *** ,
,,avec qui j'avois fait une partie de mes
و د
études à T *** " . C'eſt ce poliſſon ,
cet étourdi gaſcon , qui fert à la Foire
St Ovide de Mentor au Télémaque pro
DECEMBRE . 1774. 89
vincial. On s'imagine bien que leurs entretiens
n'ont rien de fort grave. Le
Gaſcon ſe prévaut beaucoup de ce qu'il
fait ſon Paris ; & à quoi cette petite
fcience ſe réduit - elle ici ? A inſtruire le
Provincial ébaubi des intrigues de quel.
ques filles ruſées , & des fottiſes de jeunes
écervelés.
Principes du Cultivateur , ou eſſais fur la
:culture des champs , des vignes , des
arbres , des plantes les plus communes
& les plus ordinaires à l'homme ,
avec un traité abrégé des maladies des
cultivateurs , de leurs enfans, de leurs
beſtiaux , & des remedes pour les guérir
; par Domle Rouge , Religieux
de l'Abbaye Royale de Trifay , Ordre
de Cîteaux.
:
Tant que l'homme ſuivit les loix de son deyoir,
Il vit tout l'Univers ſoumis à ſon pouvoir.
2 volumes in 12. A Fontenay , chezla
Veuve de Jacques Poirier; & à Paris,
chez les Freres Etienne , Libraires .
L'Auteur traite , dans lapremiere par
F5
१०
MERCURE DE FRANCE.
tie de cet ouvrage, des moyens de fertilifer
les terres les plus ingrates , & de
rendre les vignes fécondes , du choix des
différentes femences & de leurs proprié .
tés.
La ſeconde partie a pour objet la culture
des prairies naturelles & artificielles ,
& le choix des arbres qui contribuent à
l'ornement & à la richeſſe des campagnes.
La troiſieme partie fait connoître les
maladies les plus communes des cultivateurs
& de leurs enfans .
L'Auteur nous inftruit dans la quatrieme
& derniere partie , de l'utilité &
des propriétés des animaux domeſtiques.
11 parle de leurs maladies ainſi que des
remedes les plus efficaces & les moins difpendieux
pour les prévenir & les guérir.
On ne trouvera rien de bien neufdans
cet ouvrage. Mais les cultivateurs y verront
du moins raſſemblées différentes obſervations
pratiques d'une utilité journaliere.
L'Auteur , dans la vue fansdoute
de rendre fes inſtructions plus à portée
des gens de la campagne , a prisla forme
des entretiens familiers ; ce qui lui a fait
adopter un ſtyle d'une prolixité fuperflue,
fatiguante mème à cauſe de plu
DECEMBRE . 1774. 21
ſieurs lieux communs que l'Auteur s'eſt
quelquefois donné la peine de mettre
en vers. Nous en citerons un exemple ;
c'eſt la réponſe au quinzieme entretien
fur les amuſemens champêtres
Hélas ! très-cher ami , cet ancien temps n'est plus
Où les hommes entre eux n'aimoient que les vertus ,
Où le bonheur d'autrui faisoit ſeul leurs délices .
Ils n'étoient point en proie à de láches caprices.
Le pauvre & l'opulent remplis de charité ,
Laiffoient à chaque pas des traits d'humanité.
Qu'heureux est le mortel que guide la justice !
Par cette unique voix il ſe rend tout propice.
Le ſurplus de la réponſe eſt en profe ,
&contient quelques conſeils fur la conduite
que les habitans de la campagne &
les cultivateurs doivent tenir dans leurs
établiſſemens,
4
Difcours prononcé par M. Greffet dans la
Séance publique de l'Académie Françoise
, le jeudi 4 Août 1774. Nouvelle
édition , revue , augmentée & précédée
d'une letttre de M. Greffet a M. ***.
brochure in- 80. A la Haye , & fe vend
à Amiens , chez la veuve Godart ; &
92
MERCURE DE FRANCE.
à Paris , chez Lacombe , Libraire.
Nous avons précédemment rendu
compte de ce diſcours. Il vient d'être
réimprimé ſous lesyeux del'Auteur , qui
y a joint pluſieurs détails que les bornes
du temps preſcrit lui avoient fait retrancher
le jour de la féance publique. Dans
une lettre placée à la tête de cette nouvelle
édition , M. Greffet revient à ce
qu'il avoit appelé dans ſon diſcours le
ridicule néologiſme de nos jours. Il s'arme
dans cette même lettre des traits
d'une poëſie vive & légere pour combattre
le ton doctoral de la moderne ſuffifance
, l'efprit frondeur, l'ennuyeux perfifflage
& l'Anglomanie qui nous accable
de tant de productions vaporeuſes .
On reconnoit dans ces différentes peintures
le peintre enjoué de la Chartreuse.
L'Epître eſt terminée par l'heureuſe annonce
que les triſtes livrées de l'humeur
fombre & de la pédanterie , touchent au
terme de leur durée.
L'époque d'un nouveau bonheur
Ouvrant , de la voûte Ethérée ,
Le cours radieux & feroin
DECEMBRE. 1774.
93
: De l'alegreffe desirée ,
Répand la fraîcheur du matin
Sur la France régénérée ,
Et du plus paisible destin
Nous trace l'augure certain
Dans la bienfaisance aſſurée
D'un jeune & brillant Souverain ,
D'une jeune Reine adorée.
Sur tous leurs pas , jonchés de fleurs
La gaieté françoise & les Graces
Vont , par leurs rayons enchanteurs ,
De tous les foucis destructeurs
Effacer jusqu'aux moindres traces ;
Les penſeurs noirs , les raisonneurs ,
Les gens à phrase , les frondeurs ,
Et tous les ennuyeux célebres ,
Rentrent dans leur deſtin obfcur ,
Ainsi que les oiseaux funebres ,
Dès que s'ouvre un ciel frais & pur ,
Rayonnant de pourpre & d'azur .
Sa replongent dans leurs tenebres.
Le Poëte des moeurs ou les Maximes de la
Sagesse , avec des remarques morales
& hiſtoriques , utiles aux jeunes gens
& aux autres perſonnes , pour ſe conduire
fagement dans le monde. 2 vol.
94 MERCURE DE FRANCE.
in 12 brochés , prix , 5 l. A Namur &
à Paris , chez le Jai , Libraire.
Un Poëme contenant les Miaximes de
la fageffe ou de l'honnête homme , mis à la
tête de l'ouvrage , fournit le texte de
pluſieurs chapitres de morale , que l'Editeur
développe , & qu'il termine par des
anecdotes ou traits hiſtoriques .
Ne tyranniſez point le pauvre qui vous
doit. Voilà un des vers du Poëme ; &
voici le commentaire : ,, Si le débiteur
eſt dans la mifere , & qu'il vous conjure
d'attendre encore un peu , n'ayez pas le
coeur affez dur pour le lui refuſer. Ne le
ruinez point par des frais précipités , & ne
faites pas vendre le peu qui lui reſte. Car
celui qui opprime le pauvre , dit Salomon ,
fait injure à celui qui l'a créé ; mais celui
qui en a compaffion , rend honncur à Dicu .
S'il lui eft impoſſible , ou du moins difficile
de vous payer , remettez lui généreuſement
la dette , ou du moins une
partie.
Un Gentilhomme fort pauvre devoit
une fomme très - conſidérable au Comte
de Soiffons. Il vint le trouver , & le pria
delui remettre la moitié de cette fomme.
,, Cette moitié n'eſt plus à moi , lui dit
DECEMBRE. 1774. 95
5, le Comte, dès que vous avez pris la
"
"
peine de venir la demander; mais ,
puiſque vous me laiſſez la diſpoſition
de l'autre moitié , trouvez bon que je ود vous la donne.
و و
Ne vous louez jamais. C'eſt un grand
ridicule de ſe louer foi-même. L'homme
ſage & judicieux ne donnerajamais dans
cettefatuité. Nos avantages parlent d'euxmêmes
; laiſſons aux autres le ſoin de les
publier. Qu'un autre vous loue , dit Salo
mon , & non votre bouche ; que ce soit un
étranger , & non vos propres levres. Celui
qui penſe qu'il eſt ſage , ne le fera pas
long-temps ; s'il le dit, il ne l'eſt déjà
plus : peut-être même ne l'a-t- il jamais
été. Un jeune homme ſe vantoit d'avoir
en peu de temps appris beaucoup de
chofes , & d'avoir dépensé mille écus
pour payer ſes Maîtres. Quelqu'un de
ceux qui étoient préfens , lui répondit :
Si vous trouvez cent écus de tout ce que
vous en avez appris , je vous conseille de
les prendrefans hésiter.
Le plus grand plaisir qu'on puiffe faire
aux perſonnes vaines, n'eſt pas de les
louer , c'eſt de les entendre paiſiblement
ſe louer elles - mêmes. Mais c'eſt une
zomplaiſance qu'on a rarement, Leur
96 MERCURE DE FRANCE.
vanité bleſſe trop la nôtre ; & nous nous
plaiſons à l'humilier. Un Journaliſte
ſubalterne diſoit dans une compagnie ,
qu'il diſtribuoit la gloire. Oui , Monfieur ,
Jui répondit quelqu'un , vous la diftribuez
ſi généreusement , que vous n'en gardez
point pour vous.
L'Editeur avoue qu'il a ſouvent emprunté
d'ailleurs les réflexions qui compoſent
ſes remarques ; & il ajoute qu'il
s'eſt propoſé d'inſtruire la jeuneſſe , &
de rendre les hommes meilleurs . Il eſt
du moins parvenu à rendre ſon recueil
intéreſſant & amusant , par le choix des
faits & dits remarquables , dont ſes le
çons de morale font accompagnées .
Principes de la faine Philofophie , conciliés
avec ceux de la religion , ou la
philofophie de la religion , par l'auteur
de la Théorie des êtres ſenſibles (M
Para) , en deux volumes in- 12 , chez
Jombert pere , rue Dauphine.
L'Auteur de cet ouvrage fait voir que
l'eſprit philofophique n'eſt point incompatible
avec l'eſprit religieux ; que
la vraie philofophie , loin de combattre
la vraie religion , en ſuppoſe ou en
avoue tous les principes & toutes les
conDECEMBRE.
1774- 97
conféquences ; enfin que la religion a
pour elle la faine philofophie ; & que
Ja philoſophie de la religion eſt la ſeule
philoſophie , à laquelle puiſſe applaudir
la raiſon. On doit ſavoir gré à M. Para
d'avoir raſſemblé , comme ſous un même
point de vue , les principes fondamentaux
de la philofophie , & les principes
fondamentaux de la religion ; & d'en
avoir fait réſulter un ouvrage philoſophique
& théologique , qui également
ſolide & lumineux , fait voir & fentir
à toutes les claſſes de lecteurs éclairés ,
l'accord vrai & réel de la philofophie
avec la religion ; & qui renverſant &
foudroyant , une fois pour toutes , les
principaux moyens que met ou peut
mettre en oeuvre l'incrédulité contre la
religion , devient une réfutation univerſelle
& permanente de tout ce qui a été
imaginé dans les ſiecles antérieurs ; de
tout ce qui peut être imaginé dans les
ſiecles à venir , pour rendre douteuſe &
ſuſpecte une religion évidemment divine.
Oeuvres de M. le Chancelier Dagueſſeau.
Huitieme volume , contenant ſes lettres
ſur les matieres criminelles &
/ G
98 MERCURE DE FRANCE.
:
fur les matieres civiles. Chez Saillant,
rue Saint - Jean- de - Beauvais ; veuve
Defaint , rue du foin ; de Lalain , rue
de la Comédie Françoiſe ; & Cellot.
Le zéle de M. le Chancelier Daguef
feau ne ſe bornoit pas à remplir les fonctions
auguſtes attachées au bonheur d'être
l'organe des loix , & de veiller ſur l'adminiſtration
des Cours ſupérieures : le
plus petit ſiege lui paroiſſoit également
digne de fes foins ; parce que le plus
petit ſiege tient à l'ordre public ; qu'on
y prononce fur l'honneur , la vie & la
fortune des hommes; & que la ſolidité
d'une chaîne dépend de la force & de
l'union de chacun de ſes anneaux. Iln'y
a peut- être pas un ſeul Tribunal dans le
Royaume , qui n'ait éprouvé des effets de
fon infatigable follicitude. Il préſentoit
toujours la regle inflexible de lajuſtice ;
mais il ſavoit la dépouiller decet aird'auftérité
qui ſembleen être inſéparable ; parce
qu'il avoit évalué de longue main ce que
gagne l'Etat à la faire aimer , & ce qu'il
pourroit perdre en la faiſant redouter. Il
ſavoit qu'il y a pour les Compagnies ,
comme pour les hommes les plus dignes
DECEMBRE . 1774.99
"
4
d'eſtime , des jours nébuleux , pendant
leſquels il leur arrive de laiſſer,quelque
choſe à deſirer dans leur conduite.
Il regardoit ces variations comme
un malheur attaché à l'humanité , &
n'employoit pour guérir ces infirmités
paſſageres , que la modération & la douceur.
, Je rends toujours la même juſtice
(écrit-il à un Magiſtrat) , à votre zêle,
à vos lumieres & à vos talens , dans
l'exercice de votre miniſtere ; mais il
n'eſt pas étonnant qu'il échappe quelque
„ choſe aux meilleurs eſprits & aux Magiſtrats
les mieux intentionnés , fur des
,,matieres qui ne font pas communes , &
„ qu'une longue & triſte expérience m'a
„ donné lieu d'approfondir plus qu'ils
„n'ont eu encore le temps de le faire.
Quand les fautes d'un Juge inférieur
étoit l'effet , ou d'une ignorance groffiere
, ou d'une négligence qui approchoit
de la prévarication; les reproches qu'il
lui adreſſoit , étoient pour lui un devoir
pénible , qu'il falloit remplir. Mais quelle
attention n'apportoit - il pas à les exprimer
, avec cette délicateſſe qui captive le
coeur en éclairant l'eſprit ? Se trouvoit- il
dans la néceſſité de faire rentrer dans
l'ordre ces eſprits ardens qui voudroient
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
non ſeulement ſe ſouſtraire à d'utiles
réformations , mais en éloigner les autres ;
il n'en coûtoit ſouvent à M. le Chancelier
qu'une feule lettre. Il allioit avec
tant de nobleſſe & de prudence le ton de
l'autorité qui convenoit à ſa place , au
ton 'de douceur , qui ſied ſi bien à la
raiſon , & qui la rend ſi perfuafive ; que
les eſprits les plus indociles ouvroient les
yeux fur leurs vrais intérêts ; & qu'en
ſe rendant , il leur eût été impoſſible
de démêler s'ils cédoient par obeiſſance
ou par conviction.
Profond dans la connoiſſance des
hommes , M. le Chancelier Dagueſſeau
voyoit tout l'aſcendant qu'avoit fur eux
l'habitude d'enviſager les objets ſous
certains points de vue. Il ſavoit que
l'opinion compte des ennemis dans ceux
qu'elle ne peut placer au nombre de fes
approbateurs , & que l'approbation même
ne lui paroît qu'un tribut légitime.
Jamais homme d'Etat n'a ſu profiter plus
ſagement de cette orgueilleuſe foibleffe.
Falloit-il attaquer une opinion douteufe ,
mais enracinée ? il ſembloit d'abord la
reſpecter. Oubliant , juſqu'au moment
de la victoire , la ſupériorité de fa place
&celle de ſon génie , il ſe bornoit à
DECEMBRE. 1774. 101
propoſer l'opinion contraire. Il la pré.
ſentoit avec clarté, mais avec tous les
ménagemens de la modeſtie. Il armoit .
contr'eux-mêmes ceux qu'il vouloit détromper
; & cette adreſſe-là ſeule , qu'il
ſe permit dans ſon adminiſtration , rame.
noit d'autant plus fûrement les eſprits ,
que chacun s'approprioit l'impartialité
de la diſcuſſion , & s'attribuoit le mérite
du choix & du jugement.
Lorſque l'utilité de la Magiſtratureou
l'intérêt public exigeoient quelque changement
à l'Etat ou à la conſtitutiond'une
Compagnie ; il ne perdoit jamais de
vue que l'attachement aux anciens uſages,
lors même qu'ils doivent être mo .
difiés , eſt le plus fûr garant de la perſévérance
dans les maximes ſolides &
pures , qui maintiennent l'ordre & l'har .
monie entre toutes les parties de l'Etat.
Il voyoit que cet attachement étoit l'appui
de toutes les regles ; & il ne ſe diffimuloit
point le danger d'ébranler les
fondemens d'un édifice , ſous prétexte de
corriger des abus. Il raſſembloit alors
toutes les précautions que pouvoient lui
inſpirer ſa patience & fon courage.
Toutes les difficultés étoient prévues &
peſées; & dans la multitude de moyens
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
propres à combattre des préjugés fondés
ſur l'habitude d'une longue poffeffion ,
aucun n'étoit négligé. Ce n'étoit pas encore
affez , pour raſſurer M. le Chancelier
Dagueſſeau. Ii commençoit par
s'aſſurer du concours des principaux
Membres de cette Compagnie ; & il
choiſiſſoit toujours ceux qui s'étoient
diftingués par leurs lumieres & par leur
droiture. Il ſentoit que c'étoit leur donner
une marque diftinguée de ſon eſtime ,
que de leur confier fon projet : de leur
en développer les motifs ; de les aſſocier
à l'emploi des moyens qui devoient la
faire réuffir. Ces Magiſtrats ſentoient de
leur côté , tout le prix d'une confidence
qui les rendoit , pour ainſi dire , les
coadjuteurs du Chef de la justice. Ce
ſentiment rallentiſſoit & éteignoit par
degrés les effets des anciens préjugés ,
qui bientôt faifoient place au defir de
ſeconder avec fidélité des vues ſages ,
ſûres , & puiſées dans l'amour du bier
public. Le fruit de cette concorde étoit
toujours des avis finceres & déſintéreſſés
fur leſquels M. le Chancelier Daguefſeau
perfectionnoit le plan de ſon opération.
Et il ne tardoit pas à jouir du
bonheur d'avoir ſubſtitué la regleàl'abus,
DECEMBRE. 1774. 1.03
par le moyen de ceux même qui auroient
pu y mettre obſtacle.
Que manquoit-il alors au bonheur , à
la dignité des Miniſtres de la Juſtice ?
M. le Chancelier Dagueſſeau plus jaloux
de l'honneur des Magiftrats que les Magiſtrats
eux - mêmes , n'oublioit rien de
ce qui pouvoit fortifier en eux le voeu
de ſe rendre reſpectables par leurs lumieres
& leur intégrité ; & dans le
Public , le ſentiment de reſpect qu'infpirent
la droiture & la capacité réunies
à des fonctions importantes. Il auroit
eru perdre la partie la plus précieuſe de
la dignité de ſa place , s'il eût manqué
quelque choſe à la dignité de ceux dont
il étoit Chef. En un mot , il diſoit
lui-même , & l'on copie ici ſes propres
expreffions : qu'un Chancelier s'ho-
„nore en honorant les coadjuteurs de
fon miniftere ; & que s'il eſt le Juge
,, de leur juſtice , il doit à la juſticemême
d'être le confervateur , & , ſi l'on oſe le
„ dire , l'Ange tutelaire de leur dignité.
Il ſavoit que le reſpect pour les loix
tient du reſpect pour les Magiftrats qui
„ en font lesdépoſitaires.. Auſſi recomman-
„ doit - il aux Avocats & aux Clients
"
ود
"
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
>d'avoir autant de vénération pour les
Miniſtres de la Loi, que pour la Loi
,même.
Perfuadé que les Loix ſont l'ame
univerſelle d'un Etat ; que l'intérêt invariable
du Trône eſt indiviſiblement
attaché à leur empire; que la juſtice eſt
à la fois le plus ferme appui des Souverains
, & l'inſtrument le plus fûr du bonheur
& de la tranquillité des Sujets ; il
eſt aifé de ſentir combien les idées * qu'il
avoit de la Magiſtrature étoient élevées ;
combien de talents , de lumieres & de
vertus , il exigeoit dans les Magiſtrats
. * En parcourant les traits d'éloquence de ce grand Orateur
, qu'on a joints au diſcours préliminaire , on trouvera
une belle deſcription des qualités ſublimes qui conſtituent
le Magiſtrat ; & l'on verra , dans un paſſage de Tacite ,
qu'on a reconnu dans tous les Gouvernemens , la néceſſité
de mettre la Magiftrature à l'abri des viciſſitudes qui la.
rendroient le jouet & la victime des paſſions humaines.
ود
"
Ne croyez pas , diſoit un Empereur Romain , que la ſtabilité
de cet Empire dépende des monumens qui le dé-
„corent. Ces édifices , ces temples , ces colonnes , que
,, l'oeil contemple avec admiration , le temps les renverſa.
Mais montez au Capitole , entrez dans le Sénat , regardez
ces hommes vertueux qui diſpenſent la juftice &
„font régner les loix; voilà les fondemens éternels de
mon Empire & de ma gloire" . Tacite, Hift. lib.I.
DECEMBRE . 1774- 105
&combien il étoit attentif à conformer
ſa conduite à ſes principes: auffi a- t - il
rempli l'Europe de fon nom & de fa
gloire. Les gens de tout ordre , de tout
pays ſavent qu'il fut éminent par fon
génie , par ſon ſavoir , par ſa vertu , par
une bienfaiſance qui rapportoit tout au
bonheur de l'humanité entiere. Après fa
mort , il a été , & il eſt encore par les
dignes héritiers de fon nom qui marchent
ſur ſes traces , & par les ouvrages
qu'il nous a laiſſés, un bienfaiteur
univerſel , dont la mémoire ſera toujours
précieuſe aux bons Citoyens. Ce
digne chef de la juſtice ſe peignoit ſi
bien lui - même dans les lettres qui compoſent
ce huitieme volume , qu'elles
imprimoient dans le coeur de ceux qui les
lifoient au bout du Royaume , autant de
vénération pour ſa perſonne , que ſa
perſonne en inſpiroit à ceux qui avoient
le bonheur de le voir & de l'approcher.
Telle eſt l'idée que l'eftimable Editeur
nous donne de ce Magiftrat , d'après les
lettres réunies dans ce huitieme volume.
L'avertiſſement , dont nous avons employé
les propres expreſſions dans ce ſecond
extrait , eſt un morceau très - éloquent
& plein d'excellentes vues. Les
G5
106 MERCURE DE FRANCE .
grands hommes ont beau avoir déjà été
loués , on trouve toujours matiere à dire
des chofes neuves , lorſqu'ils ſont confidérés
par le génie d'obſervation.
Les Etrennes du goût , où l'on trouve ce
que les ſciences , les arts & l'induſtrie
fourniſſent de plus rare & de plus
utile dans la Capitale & la Province ,
avec une note des principales curioſités
de Paris , de Versailles & de leurs
environs , pour l'utilité des étrangers.
A Londres ;&fe trouve à Paris , chez
Lambert , Imprimeur , Prix , 12 fols ,
96 pages .
&
Ce petit almanach utile & bien fait
indique toute les raretés & les nouveautés
que les ſciences , les arts & l'induſtrie
produiſent dans cette Capitale , & même
dans les Provinces. On y trouve des
chofes curieuſes & intéreſſantes fur tous
les talents & les métiers. Il devient auſſi
néceſſaire aux habitans de la Province
qu'aux nouveaux arrivés dans Paris , &
même à ſes citoyens.
L'Auteur a ajouté à la fin de ce recueil ,
pour compléter l'avantage qu'on en peut
retirer , une note des principales curio
DECEMBRE . 1774.' 107
fités que les étrangers ont à voirdans Pa.
ris , Verſailles & leurs environs , avec les
noms des Artiſtes qui en font les auteurs.
On invite les Artiſtes & les Ouvriers
de Paris & de la Province d'envoyer la
notice de leurs ouvrages ou deleurs marchandiſes
nouvelles avant le premier
Octobre 1775 , chez M. LE FEBVRE
rue du Foin St - Jacques , au college de
Maître Gervais.
,
,
* Le Juge , Drame en trois actes & en
profe ; par M. Mercier. Prix 50 fols.
A Londres , & fe trouve à Paris chez
Ruault , Libraire.
:
Le noeudde cette piece eſt fort ſimple,
Il s'agit d'une maiſon de payſan & de
quelques arpens de terre ſitués dans la
Seigneurie de Monrevel , & revendiqués
par le Seigneur de ce nom . Le payfan
nommé Girau , n'a point de titre écrit ;
mais il allegue une poſſeſſion de deux
cents ans , qui eſt un aſſez bon titre , &
d'ailleurs fa propriété ſe trouve reconnue
par d'anciens terriers de la Seigneurie .
Le procès eſt donc évidemment injuſte;
* Les cinq articles ſuivans ſont de M. de la Harp
108 MERCURE DE FRANCE .
auſſi le Comte de Monrevel ne l'a - t - il
pas intenté de bonne- foi. Il avait une
prodigieuſe envie de ce terrein ſitué au
bout de fon parc , vis - à - vis de ſon château.
Il voulait y faire bâtir un pavillon
qui devait lui former une perſpective
agréable. Il a offert à Girau le double
de ce que valaient fa maiſon & fes dépendances.
Mais Girau , auffi attaché à ſa
maiſon que le Comte en eſt avide , s'eft
obſtiné à la garder. Alors l'Intendant ,
les gens d'affaires s'en font mêlés , ont
ſuſcité de mauvaiſes chicanes . On acommencé
par ſaiſir les terres du Paysan &
par abattre ſa maiſon , ce qui eſt aſſez
difficile à comprendre : car , pour une
exécution ſi violente , il faut au moins
une ſentence , & qui l'aurait rendue ? Le
procès , au commencement de la piece ,
eſt porté , en premiere inſtance , devant
le Juge du lieu , M. de Leurye. Ce Juge
eft originairement un orphelin que le
Comte a fait élever , qu'il a établi, à
qui de plus il a fait épouſer une femme
que de Leurye aimait & qu'il aime encore.
Enfin le Juge doit tout au Comte.
Mais il doit la justice à Girau , & il eſt
déterminé à la rendre. Le Comte vient
le voir , & après que de Leurye lui a
1
DECEMBRE. 1774. 109
prouvé clairement qu'il a tort , & qu'il
va perdre fon procès ; il lui avoue que
l'idée de ce pavillon lui tourne la tête,
que c'eſt la conſolation de ſes derniers
jours , enfin qu'il donnerait tout pour
l'avoir. Il veut remettre à de Leurye
vingt mille francs , qui font trois fois la
valeur de la maiſon en litige, pour faire
- perdre le procès au payſan , & lui donner
cette fomme en dédommagement , après
l'arrêt rendu. On juge bien que de Leurye
rejette une pareille propoſition. Le
Comte , déjà offenſé, n'a plus d'autres
reſſources que de faire de nouvelles tentatives
fur Girau. Mais celui-ci eſt auſſi
inflexible que le Juge. Enfin le Comte
s'opiniâtrant toujours davantage , menace
de Leurye de tout le poids de fon reſſen.
timent: & le dernier moyen qu'il emploie
, c'eſt de lui dire qu'il connoît le
pere de de Leurye , que celui - ci croit
mort depuis long- temps ; qu'il a le ſecret
de ſa naiſſance , &qu'il ne le révélera
point ſi de Leurye ne lui fait gagner
fon procès; il ajouté qu'il le privera de
ſa place , ce qui doit le réduire dans
l'indigence , lui , ſa femme , & une jeane
fille nommée Théreſe , perſonnages
de la piece , & perſonnages très inutiles.
11H0O MERCURE DE FRANCE.
Le Comte avertit même Mde de Leurye
du danger que ſon mari va courir , &
l'exhorte à l'en détourner. De Leurye
fort pour aller juger; & c'eſt la fin du
ſecond acte.
On voit déjà , ſur cet expoſe , le vice
radical de cette intrigue ; elle manque
par les reſſorts & par les caracteres . Le
Comte eſt un fou odieux , dont le rôle
n'eſt pas foutenable. Du moment où l'on
fait que , dans l'idée de faire conſtruire
un pavillon , il a commencé préalablement
par abattre la maiſon où logeait
une pauvre famille , & par faire arracher
les plantations qui la nourriſſaient , c'eſt
un tyran exécrable & ridicule. Si l'Auteur
avait voulu le préſenter comme un
homme dur , objet de l'averſion des
ſpectateurs , ſa conduite alors était toute
ſimple & allait au but. Mais il en veut
faire un homme qui , au fonds , eſt honnête
,& qui n'a qu'un travers. Alors tout
eſt manqué. Ce travers , qui produit des
atrocités , révolte abſolument. Il n'y a
plus de proportion entre les moyens &
l'effet. Il faut que tout caractere vicieux ,
qu'on ne veut pas faire haïr , ait une
excuſe vraiſemblable , & le Comte n'en
a point. Ce n'eſt plus qu'une bizarrerie
DECEMBRE. 1774. III
cruelle , qui choque & fatigue. D'un autre
côté , l'obſtinationà-peu-près gratuite
du laboureur , qui refuſe le double de
ſes poſſeſſions , fi elle ne bleſſe pas , ne
peut intéreſſer beaucoup. On voit que ,
dans tous les cas , il ne fera pas à plaindre.
Ainfi , nulle émotion , nulle crainte.
Il ne s'agit , pendant deux actes fort
longs , que d'une maiſon & de quelques
arpens diſputés entre deux hommes différemment
bizarres. Quant au Juge , il
eſt impoſſible qu'il balance. Sa conduite
eſt indiſpenſablement tracée. Il n'y a
dans ce premier noeud rien qui reſſemble
à la fable d'une piece. L'Auteur appelle
fon ouvrage un Drame; mais il eſt difficile
de voir ce qu'il y a de dramatique.
Voici un autre noeud qui ſe préſente.
Il ne s'agit plus de ſavoir qui aura
la maiſon & les arpens; il faut voir ce
que deviendra de Leurye , qui va perdre
ſa fortune & qui ne retrouvera pas fon
pere , s'il ne donne pas gain de cauſe
au Comte de Monrevel. Cet incident
romaneſque est - il tolérable ? Le Comte ,
faiſant une pareille menace , feroit - il
ſupporté ſur la ſcene? C'eſt bien pis au
troiſieme acte , il a perdu ſon procès ; il
eſt furieux , &, tout au milieu de ſa fu
112 MERCURE DE FRANCE.
reur , il eſt ſi touché de la joie & de la
reconnoiffance de la famille Girau , qui
vient remercier le Juge, qu'il faute au
cou de de Leurye & qu'il le reconnaît
pour fon fils. It ne dit ni pourquoi , ni
comment il a laiſſe ſon fils Juge de village
, quelles raiſons l'ont pu forcer à ſe
priver fi long - temps du plaifir d'avoir un
fils , ni pourquoi ces raiſons ceffent toutà-
coup depuis que Girau a gagné fon
procès. On ne nous explique rien. Il
ſuffit que le fils retrouve fon pere , & que
l'Auteur trouve un dénouement , n'importe
lequel. On nous fait grace des détails
du roman , & il n'y a pas grand
mal.
Voilà comme ſont faits ces ouvrages
qui ont une prétention excluſive à lamorale
, au fublime , au génie ! C'eſt avec
ces belles imaginations qu'on veut créer
un nouveau théâtre , qui doit, dit- on ,
anéantir l'ancien. Telles font les rares
productions qui doivent faire diſparoître
tous les chefs-d'oeuvres de notre langue
devant le genre qu'on appelle honnête ,
comme ſi les autres genres étoient mal
honnêtes. Ce n'eſt point ici une exagération;
cette prédiction remarquable de
la chûte de nos plus belles pieces , que
doit
• DECEMBRE. 1774. 113
doit faire tomber le Drame Bourgeois ,
eſt littéralement énoncéedans un Effai fur
le Drame , qui peut nous donner quelque
jour l'occaſion d'examiner la poëtique
de ce genre , & les inconcevables
-paradoxes de ceux qui s'y ſont excluſivement
dévoués.
-
2 Il nous reſte à parler du ſtyle de la
piece. Il eſt tel que celui de preſque toutes
les pieces de ce genre ; c'eſt-à-dire ,
un mélange de familiarité & d'enflure ,
quelques traits de ce naturel commun ,
dont perſonne ne ſe foucie , & beaucoup
de tirades de rhétorique. Les nuances
juſtes du dialogue ; les convenances du
zon & du perſonnage n'y ſont preſque
jamais obſervées. C'eſt un langage qui
n'appartient à perſonne. C'eſt celui d'un
déclamateur qui , tour-à-tour , ſe fait enfant
ou philoſophe , & qu'on apperçoit
toujours ſous ce double maſque ... Par
exemple , on fait dire au laboureur Girau
: Depuis plus de foixante années je
vois chaque matin le lever du soleil qui ,
par ses premiers rayons m'envoie le signal
de la priere. Il eſt probable que jamais
le payſan le mieux élevé n'a parlé de ce
ſtyle. Ces longues allées , ces grands che
mins , ces enclos , où l'on ne voit pas un
H
114 MERCURE DE FRANCE.
Seul arbre fruitier , voilà autant de vols
faits à l'agriculture. Comment l'Auteur
n'a- t- il pas fenti qu'agriculture étoit un
mot de la capitale , qu'on ne connaît pas
dans les campagnes ? C'est un mot fouvent
inconnu à ceux qui labourent , &
répété par ceux qui écrivent. D'ailleurs
on retrouve ſouvent , comme dans tous
les Drames de cette eſpece , ces lieux
communs de la converſation domeſtique
& journaliers , avec lesquels on pourrait
faire aifément cinq actes d'une extrême
vérité& d'un extrême ennui.
THERESE.
Bonjour , cher papa , bon jour. Prenez
ce bouillonavant tout ,& puis après ,
que je vous embraffe.
M. DE LEURYE.
Ah ! ah! tu es déjà levée auſfi , toi ?
THERESE.
:
Il faut bien ſe lever matin ,fi Fon
veut vous voir avant que vous fortiez.
Eſt- il bon , papa ?
M. DE LEURYE.
Excellent , ma chere Thereſe. Elle
こ
DECEMBRE. 1774. 115
ſe porte à merveille , ce matin.
THERESE .
Je me porte toujours bien quand je
vous vois ; car je ſuis ſi contente ! Vous
allez encore revenir bien tardaujourd'hui .
M. DE LEURYE.
Dis-moi , combien as - tu brodé de jolies
fleurs hier dans toute ta journée ?
1
THERESE.
Oh! je ne les ai pas comptées. Mais
vous verrez , vous verrez . Avant peu...
Il ne faut rien dire.
M. DE LEUR TE.
Allons , allons , nous examinerons
tout cela cet après-midi.
Mde DE LEURYE àſa fille.
A- t- on rangé là- dedans tout ce qu'il
faut?
THERESE.
Oui , Maman. Papa peut s'habiller
quand il lui plaira ; tout eſt prêt.
Lorſqu'on lit de pareilles ſcenes , on
H 2
116 MERCURE DE FRANCE .
ſe rappelle toujours ce mot de M. Jourdain
: ,, Quoi ! lorſque je dis : Nicole ,
و د
apportez - moi mes pantoufles , je fais
,, de la profe" ! Les Auteurs de Drames
font ſouvent de la proſe comme celle de
M. Jourdain , quand il parlait à ſa ſervante
en ſe levant ;mais non pas comme
celle que Moliere met dans ſa bouche
quand il le fait parler ſur la ſcene.
Cependant on trouve quelquefois dans
M. Mercier des morceaux d'une vérité
plus intéreſſante; tel eſt le moment où
Girau , ſa femme & ſes enfans viennent
remercier leur Juge.
GIRAU.
,, Monfieur , nous ne venons pas vous
,, déranger pour long-temps. Ce que nous
,, avons à vous dire ſera bientôt dit. Ne
,, croyez pas , je vous prie , que nous
ود
ود
ود
ود
venions vous remercier de nous avoir
,, fait gagner notre procès : on ne loue
point la juſtice d'avoir été juſte. Mais ,
avec votre permiffion , nous venons
vous montrer à toute notre famille.
Ecoute , femme ; & toi , Jacques ; toi ,
Charlot ; toi , Philippe ; toi , Chrif-
„ tophe ; approche tes deux petits freres.
Bon: Regardez bien ce digne homme,
"
"
:
DECEMBRE. 1774. 117
ود
"
,, regardez le en face; là, pour le bien
„ reconnaître ; & fi jamais quelqu'un ,
,, quand je n'y ſerai plus , voulait vous
faire du tort , n'ayez aucune crainte
de ce méchant, Venez ici en aſſurance,
& boutez votre cauſe entre ſes mains ;
le reſte eſt ſon affaire. Allez , allez ,
tout ira bien. Il a la main ferme pour
tenir la balance. Il vous protégera con-
,, tre qui que ce ſoit au monde. Car ,
,, voyez - vous , tous les grands Seigneurs
,, ne font , devant ſon tribunal , pas plus
,, qu'un homme comme moi. Voilà tout
ود
وو
ود
ود
ود ce que je voulais vous dire , mes en-
,, fans ; Allez- vous-en , & n'interrompez
,, pas plus long temps un Juge , qui n'a
,, pas trop de temps à lui , puiſqu'il
,, l'emploie à empêcher le mal qui ,
comme l'ivraie, ſemble pouſſer de luimême
en ce bas monde. Et nous , en
conféquence de cette obſervation , nous
demeurons très - reſpectueuſement ,
Monfieur , votre très - humble & trèsobéiſſant
ſerviteur."
ود
ود
ود
ود
ود
Ce morceau n'eſt pas , à la vérité , de
ceux qui font d'autant plus difficiles à
faire qu'ils paroiſſent plus faciles. Mais
il y a un mélange touchant de bonhommie
& de joie , & le ton n'eſt pas au-
H 3
118 MERCURE DE FRANCE .
deſſus de la raiſon & de l'éloquence d'un
payſan. Ce naturel , s'il régnait dans
toute la piece , ſerait du moins un mérite;
mais le naturel louable & qui ne
choque point le goût , eſt précisément la
qualité la plus rare dans ces Drames , où
l'on ſemble fur-tout ſe piquer de naturel.
Discours en vers fur la maniere de lire les
vers. Par M. François de Neufchâteau.
Ce ſujet ne ſemble ni aſſez fécond , ni
affez intéreſſant pour former un ouvrage
de près de trois cents vers ; mais ceux de
M. François font très bien tournés ; ily
en a méme de très heureux. Il entre
d'abord en matiere & s'adreſſe , dans ſon
indignation , à l'homme mal organiſé ,
qui défigure les vers en les lifant.
Ah! ſi ta voix ingrate ou languit , ou détonne ,
Ou traîne avec lenteur fon fauffet monotone ;
Si , du feu du Génie en nos vers allumé ,
N'étincelle jamais ton oeil inanimé ;
Si ta lecture enfin , dolente pfalmodie ,
Ne dit rien , ne peint rien à mon ame engourdie ,
Ceffe , ou laiffe - moi fuir. Ton regard abattu ,
Du regard de Méduse a la triſte vertu.
DECEMBRE. 1774. 119
L'Auditeur , qu'ont glace tes fons & ta préſence,
Croit fubir le fupp'ice inventé par Mézence :
C'eſt un vivant qu'on lie au cadavre d'an mort.
Attentif à ta voix , Phébus même s'endort
Sa défaillante main laiſſe tomber få lyre.
C'eſt pet d'aimer les vers,il faut les fivoir lirs , &c.
:
C'est un vivant qu'on lie eſt un hémiſtiche
dur , qui devait bleſſer l'oreille délicate
de l'Auteur ; attache ſemble être
d'ailleurs le mot indiſpenſable.
L'Auteur parle très-bien de l'ancien
accord de la muſique avec la poëfie. Il
exprime , avec une préciſion élégante ,
les différens procédés des vers grecs &
latins .
Les anmales antiques Jadis, on les chantait. Les
De Moiſe & d'Orphée exaltent les cantiques,
Te faut-il rappeller ces prodiges connus ?
Ces rochers attentifs à la voix de Linus ?
Et Sparte qui s'éveille aux accens de Tyrthée ?
Et Therpandre appaisant la foule révoltée ?
Les Poëtes divins , maîtres des Nations ,
Savaient noter alors Paccent des paflions.
L'ame était adoucie & l'oreille charmée ,
Et même des Tyrans la rage désarmée.
Ce fut l'attrait des vers qui fit aimer les loix.
H 4.
ISO MERCURE DE FRANCE.
L'art de les déclamer fut le talent des Rois .
Les Dieux mêmes , les Dieux , par la voix des Oracles
De cet art enchanteur confacraient les miracles .
Chez les fils de Cadmus , peuples ingénieux ,
Que les fons de la lyre étaient harmonieux !
Que , dans ces beaux climats , l'exacte proſodie
Aux chansons des neuf Soeurs prêtait de mélodie !
On voyait , à côté des Dactyles volans ,
Le Spondée alongé ſe trafner à pas lents .
Chaque mot chez les Grecs , amans de la meſure ;
Se pliait , de lui -même , aux loix de la céſure ;
Chaque genre eut fon rithme. En vers majestueux ,
L'épopée entonna ſes récits faſtueux .
La modeſte élégie eut recours au diſtique.
Archiloque s'arma de l'iambe cauſtique.
A des mètres divers , Alcée , Anacréon
Préterent leur génie , & leur gloire , & leur nom.
Le Poëte compare un bon Lecteur à
l'écho qui laiſſe le ſon dans l'oreille.
L'Amante de Narciſſe en nos forêts errante ,
Redit , d'un dernier mot , la ſyllable mourante ;.
Mais des chants de la muſe , écho plus aſſidu ,
Tout ce qu'elle prononce , un Lecteur l'a rendu.
La conſtruction des deux derniersvers
eſt un peu embarraſſée , & le ſens ne s'en
DECEMBRE. 1774. 121
préſente pas d'abord. Les deux premiers
font excellens . On pourrait obſerver , à
la rigueur , que l'écho , de ſa nature ,
n'eſt pas errant, qu'il eſt même nécefſairement
fixé . Mais ici c'eſt la Nymphe
Echo perſonnifiée , & c'en eſt aſſez pour
justifier , en phyſique , deux vers excellens
en poëſie.
L'Auteur paſſe à la maniere dont on
juge les vers nouveaux. Il introduit un
Abbé , un Médecin à la toilette d'une
femme , & l'entretien roule ſur un poë.
me nouveau. Mais ce dialogue , qui eſt
long , n'eſt pas piquant. Rien n'eſt plus
difficile à faire qu'un bon dialogue , où
le Poëte joue lui ſeul le rôle des deux
interlocuteurs . Le modele de ces fortes
de morceaux eſt , ſans contredit , le dialogue
de Pyrrhus & de Cynéus dans
Boileau; c'eſt un chef- d'oeuvre. Celui
de M. François tombe même quelquefois
dans le mauvais goût.
Ah ! vous avez raiſon , & c'eſt une trouvaille ,
Que ces eftampes - là - Comme Longueil travaille
!
Mais ce n'est pas aſſez d'admirer le Graveur ,
Docteur , jugez l'écrlt ; mais jugez ſans faveur. -
Madame , à vous le dé.
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
A vous le de peut être bon dans un
dialogue de comédie. Moliere l'a même
employé d'une maniere très -plaiſante
dans le Miſantrope ,& e'eſt un des avantages
de la bonne comédie , qu'un mot
très - commundevient très heureux par la
place où il eſt mis. Mais dans un dialogue
où le Poëte parle , dans un épître
d'un ton noble, cette expreſſion paroîtra
trop familiere.
M. François ſe mocque, avec raifon ,
decesdéclamateurs forcenés qui récitent,
avec une violence épouvantable , ce qu'ils
ont compofé avec une froideur pénible ,
&dont on aditque leurs vers étaient faits
à coups de marteau & récités à coups de
poing.
Gardons - nous d'imiter , dans ſa folle lecture,
Dans ſes roulemens d'yeux & ſes contorfions ,
Ce fanatique amant de ſes productions ,
Ce furieux rimeur , qui , d'un ton ridicule ,
Comme un vrai poſſédé , s'agite , geſticule ,
Tourmente notre oreille , épuiſe ſon gofier ,
Et croit être fublime à force de crier.
Jadis ſur ſon trépied , la Pythie agiléc ,
D'un. Dieu même remplie , était moins tourmentée.
M. François oppoſe à ce tableau un
DECEMBRE. 1774. 123
lecture ſage , meſurée & ſentie. Il pro .
poſe pour modele un illuſtre & refpectable
Académicien , qu'on a vu quelquefois
lire aux féances publiques des morceaux
charmans ; & joindre des graces
perſonnelles àcelles de fes écrits.
Ainfi , quand NIVERNOIS daigne , aux Muſes fidele
Lire à l'Académie une fable nouvelle
Il fait d'un charme heureux enivrer les eſprits,
Chaque vers eſt ſaillant , chaque mot a fon prix.
Tout fait image en lui , tout fert à l'éloquence ;
Ses diſcours , ſes regards , & même ſon filence.
Ainſi les Grecs charmés environnaient Neftor :
Il ceſſait de parler ; on l'écoutait encor.
1
Ce dernier vers , imité d'Homere, eſt
fort beau. Tout fait image eſt trop proſaïque.
Un défaut plus grand , c'eſt cette
expreſſion daigne. Lire eſt ſans doute une
complaifance & ſouvent même trèsflatreuſe
; mais ce mot daigne ſemble
exprimer plus que de la complaiſance.
Il faut ſe ſouvenir que les féances publiques
de l'Académie Françaiſe , confi .
dérées , foit du côté de l'Académie même,
foit dans les perſonnes qui s'y rafſemblent
, font ordinairement compofées
124 MERCURE DE FRANCE .
de l'élite de la Nation. On ne deſcend
point en obtenant leurs applaudiſſemens ,
& ceux même qui posſedent un autre
genre de gloire ne font pas au- deſſus de
celle -là.
En général , les vers deM. François ont
de la facilité , du nombre & de l'élégance.
On pourrait defirer qu'il y mît plus
d'idées , plus de tournures &d'expreffions
qui lui fuſſent propres. Ses vers , que
fans doute il fait un peu à la hate , diftrait
, comme il le dit lui - même , par
d'autres occupations , ſemblent jetés dans
des moules trop connus, Il y a trop de
réminiſcences marquées.
Pour arracher des pleurs , toi - méme tu pleurais.
Pour m'arracher des pleurs il faut que vous pleuriez.
•
Boileau.
Donner de l'harmonie & du nombre aux pensées.
Donner de la couleur & du corps aux penſées .
Brebeuf.
Il eſt à ſouhaiter , ſi M. François revoit
& abrege cette piece , qu'il peut
rendre beaucoup meilleure , qu'il retranche
ces deux vers :
DECEMBRE . 1774. 125
Va , d'un débit heureux l'innocente impoſture ,
Sans la défigurer , embellit la nature ;
Il n'a pas fait attention que défigurer
éant le contraire d'embellir , il n'eſt jamas
poſſible d'embellir en défigurant ,
& qu'ainſi les deux vers n'ont pas de
ſens. Il y en aurait , ſi l'Auteur avait pu
mettre , loin de la défigurer ,, embellit
la nature. C'eſt une inadvertance qu'il
corrigera aiſément , lorſqu'il voudra
joindre un peu plus de travail au talent
qu'il a ſignalé de fi bonne heure.
Histoire littéraire des Troubadours , contenant
leurs vies , les extraits de leurs
pieces , & pluſieurs particularités ſur
les moeurs , les uſages & l'hiſtoire du
douzieme & du treizieme fiecle. A
Paris , chez Durand neveu , Libraire ,
(se trouve à Amsterdam chez Rey. )
M. l'Abbé Millot , connu par des
Elémens d'hiſtoire , juſtement eſtimés ,
a rédigé cet ouvrage fur les mémoires
amaſſés par M. de Ste Palaye. Pour
donner une idée du travail immenfe
dont on eft redevable à l'infatigable
activité de ce ſavant Académicien , il
126 MERCURE DE FRANCE.
ſuffira de dire , d'après le témoignage de
M. l'Abbe Millot , que ces mémoires
formaient juſqu'à quinze volumes infolio.
L'Hiftorien abréviateur a exprimé
la fubſtance de cette vaſte collection , &
en a formé trois volumes in - 12 , qui
contiennent ce qu'il y a de plus curieux
&de plus inſtructif dans les poëfies &
les aventures des Troubadours. On fait
que ce mot fignifie originairement inventeur
; mais les inventions de ces
Poëtes de Province ne fervent gueres
qu'a faire voir aux gens de goût combien
les progrès de l'eſprit humain font lents ,
&ce qu'il faut de temps pour former les
langues , & amener la politeſſe. Elles ont
un avantage plus réel pour les curieux
d'érudition. Elle tiennent de fort près
à l'étude des moeurs & des uſages dans
ces fiecles encore groffiers ; & c'eſt ce
que M. l'Abbé Millot développe trèsbien
dans le diſcours préliminaire.
,, Les ouvrages des Troubadours font
„précieux , en ce que les moeurs s'y
2, trouvent peintes au naturel , mieux
,, que dans aucun autre monument de
ces fiecles peu connus. Nos anciens
faifeurs de chroniques , nourris au ſein
des tenebres &des préjugés du cloître,
ود
স
و د
DECEMBRE. 1774. 127
2
,,ne favaient en général que narrer lon-
,,guement les faits publics , mêlés de
,,bruits populaires , & ſouvent de lé-
„gendes ridicules. Ils dégradaient l'hiſ
„toire ; ils ne la connoiſſaient point :
,,mais les Poëtes étaient naturellement
,, les peintres de la fociété. Ce qu'ils
„ voyaient , ce qu'ils entendaient , les
,, coutumes , les modes , les opinions
„dominantes , les paffions modifiées en
,, tant de manieres , devenaient , fans
,, qu'ils penſaſſent à inſtruire lapoſtérité,
,, le fond & l'ornement de leurs pieces.
,, Parmi les anciens , Homere ſupplée
"en cette partie aux monumens hifto-
,, riques , & fes fictions même font une
,, ſource de vérités , qui ne ſe puiſeraient
,, point ailleurs. Les Troubadours ont
fur lui une forte d'avantage; car leurs
„genres de poëfies . plus bornés à la vie
, commune , & aux objets contempo.
rains , forment des peintures plus
„naïves , & dont il réſulte des confé-
,, quences plus certaines.
,, On y voit cette bravoure ardente &
,, emportée qui caractériſait encore la
,, Nation , qui refpirait les combats
,, comme des plaiſirs , & qui du droit
,,barbare de l'épée, faiſait le premier
128 MERCURE DE FRANCE.
,, droit de la nature. On y voit cette
,, prodigalité des Seigneurs , érigée en
و د
vertu eſſentielle de leur rang ; auſſi
,, peu délicate ſur les moyens d'acquérir
,, que ſur la maniere de diffiper ,
,,& ne rougiſſant point d'accumuler
"des rapines , pour ſe parer d'une
„ruineuſe oftentation. On y voit cet
,, eſprit d'indépendance qui entrainait
les défordres de l'Anarchie; quelque.
fois ſe pliant par intérêt aux humbles
,, démarches de Courtiſan; mais toujours
,, prét à ſe roidir avec audace , lorſqu'il
ود
ود
ود
ود
ور
était excité par les conjonctures. On
,, y voit cette franchiſe mâle & agrefte ,
,, que rien n'empêche de s'exprimer li-
,, brement , & fur les perſonnes & fur
les choses ; qui cenſure les princes
comme les Particuliers , ſans paraître
,, ſe douter des égards de la bienféance;
,, encore moins de la politeſſe moderne.-
„ On y voit l'aveugle ſuperſtition , ſe
,, repaiſſant d'abſurdités & de folies ;
,, facrifiant à ſes fantômes la raifon ,
,,l'humanité , la Divinité même ; avi-
,, liſſant le ſouverain Etre par les hom-
,, mages qu'elle croit lui rendre , au mé-
,, pris des loix qu'il a établies ; & four-
„niſſant , par ſes excès , des armes à
,,VirDECEMBRE.
1774. 129
“
l'irréligion , qu'elle fait naître. On
y voit l'ignorance & le fanatiſme d'un
Clergé vicieux ; la pétulance d'une
nobleſſe inquiete & indomptable ;
l'activité & la hardieſſe d'une bourgeoiſie
, à peine délivrée de la ſervi-
„ tude , les vices plutôt que les vertus
des hommes de tout état , livrés encore
à des habitudes barbares , & commen-
„ çant à ſerafiner par de fauſſes lumieres.
On y voit enfin le ſyſtême de la Chevalerie
développé , ſes exercices , ſes
amuſemens , ſes préceptes , ſes moeurs ,
„ ordinairement contraires à ſa morale ,
& fur - tout cette galanterie fameuſe ,
qui devint un des principaux mobiles
de la ſociété, & dont il importe d'ac-
„ quérir une connoiſſance plus exacte.
"
ود
M. l'Abbé Millot , dans ſon difcours
préliminaire , diſtribue les pieces des
Troubadours en firvintes , tenfons ou
jeux partis, pastourelles & novelles . Le
firvinte eſt un difcours en vers , une efpece
de monologue ſur quelque ſujet
convenu. L'Hiſtorien cite le firvinte du
Roi Richard , composé dans ſa priſon
d'Allemagne. Le tenſon était un dialogue
en vers , où l'on difcutait une queſtion ,
le plus ſouvent de galanterie. Il ſemble
I
130 MERCURE DE FRANCE.
que ce fut un pas vers le genre dramatique
, mais les Troubadours ne s'en
aviſerent jamais. La pastourelle était une
idylle galante , ce que nous appelons
une paftorale. La novelle était un conte.
Les Troubadours commencerent à
fleurir dans le douzieme fiecle. On place
à leur tête Guillaume IX , Comte de
Poitou ; & ce n'eſt pas , comme on le
fait , le feul Souverain qu'ils comptent
parmi eux. Ils étaient accueillis & récompenfés
dans les Cours , & bien traités
par les Dames qui étaient leurs Divinités
; mais ils ſe plaignent , dans plus
d'un endroit de leurs pieces , que les
Fongleurs , dont le métier était de chanter
les vers des Troubadours , leur enlevaient
ſouvent , par l'intrigue & la
flatterie, les récompenfes dues au talent
& au mérite ; & les déshonoraient par
des baſſeſſes & des ſcandales , auprès
des Princes , accoutumés trop ſouvent à
confondre le Troubadour qui compofait,
& le Jongleur qui chantait. Ainſi l'on
voit que le fiecle des Troubadours a plus
d'un rapport avec le nôtre. Une foule
» d'hommes , dit M. l'Abbé Millot ,
>> condamnés à l'obſcurité par la nature ,
comme par la fortune , ſe jetaient
ود
DECEMBRE. 1774. 131
dans une carriere , où ils voyaient la
perſpective la plus attrayante " . Notre
littérature a auſſi ſes Jongleurs en proſe
& en vers , qui répétent , & même répetent
mal ce que les autres ont trouvé ;
qui s'emparent des récompenfes deſtinées
au mérite , & que trop de gens , ou
par ignorance ou par malignité , confondent
avec les vrais Troubadours.
Les Troubadours, après avoir fleuri
pendant deux fiecles , commencerent à
tomber dans le mépris. Abuſant trop de
leurs avantages , ils s'avilirent par leur
conduite ; & des génies plus heureux ,
qui commençaient à naître en Italie ,
firent tomber les Poëtes de Provence.
Le Dante, Pétrarque , Bocace , donnerent
l'idée & le modele d'un talent bien
ſupérieur à celui des Troubadours. La
France même avait déjà ſes Poëtes , qui
commençaient à furpaſſer les Provençaux
leurs maîtres. Thibaut , Comte de
Champagne, était diftingué parmi eux.
On connaît de lui cette chanson naïve&
tendre , qui vaut mieux que toutes les
pieces des Troubadours.
Las! ſi j'avais pouvoir d'oublier
Sa beauté , fon bien dire ,
} 12
132 MERCURE DE FRANCE.
:
Et fon tant doux , tant doux regarder
Finirait mon martyre .
Mais las ! mon coeur je n'en puis ôter ,
Et grand affolage
M'eſt d'eſpérer,
Mais tel ſervage
Donne courage
A tout endurer.
Et puis comment , comment oublier
Sa beauté , fon bien dire
Et fon tant doux , tant doux regarder ?
Mieux aime mon martyre.
Les Troubadours commencent à disparaître
au quatorzieme ſiecle. Leur hiftoire
eſt très-bien rédigée par M. l'Abbé
Millot ; mais on doit s'attendre qu'un
ouvrage de ce genre eſt plus utile à conſulter
, qu'agréable à lire de ſuite.
Histoire universelle de Justin ; extraite de
Trogue Pompée, traduite ſur les textes
Latins les plus corrects ; avec de
courtes notes critiques , hiſtoriques ,
& un Dictionnaire géographique de
tous les pays dont parle Juſtin. Par
M. l'Abbé Paul , ancien Profeſſeur
d'éloquence au College d'Arles. A
DECEMBRE. 1774. 133
1
Paris , chez J. Barbou , Imprimeur
Libraire .
Cette traduction eſt en général cor
recte & fidelle. Peut- être y deſirerait-on
plus de facilité & d'élégance. On y rencontre
de temps en temps des expreffions
peu faites pour le ſtyle noble. La
Reine avertie de fa retraite , envoie àses
trouſſes ſon fils , encore fort jeune . Envoic
à ses trouffes eſt dans le goût du Pere
Daniel , qui n'eſt pas le bon goût.
L'hiſtoire demande un ton plus relevé .
L'Auteur dit ailleurs , en parlant de la
Scythie : Elle a à dos l' Aſie & le Phase.
On trouve dans un autre endroit : Candôle
aimait éperdument ſa femme , d
cauſe de ſa beauté Uxorem propter forme
pulchritudinem deperibat . Il idolatrait la
beauté de ſa femme. il ſemble que cette
tournure eût été plus élégante. On peut
faire quelques reproches au Traducteur
ſur le ſens de pluſieurs phrases ; mais
quelle eſt la verſion à qui l'on ne puiffe
pas faire des réproches ſemblables , qu'il
eſt même impoſſible de prévenir , puifqu'il
y a dans tous les Ecrivains des endroits
dont le ſens eſt conteſté ? Voici
quelques phrases qui n'ont pas paru
13
134 MERCURE DE FRANCE.
exactes , & dont on laiſſe le jugement
au Lecteur inſtruit. Juſtin finit ainſi ſa
préface , adreſſée à l'Empereur Antonin :
Sufficit enim mihi in hoc tempore judicium
tuum , apud poſteros , cum obtrectationis
invidia cefferit , induſtriæ teftimonium habituro.
M. l'Abbé Paul traduit: Votre
fuffrage me fuffit préſentement : la poftérité
, quand l'envieſeſera tue , réglera
fon jugement ſur le vôtre. Paſſons fur
certe expreffion , ſe ſera tue , qui offenſe
étrangement l'oreille. Mais , d'ailleurs ,
eſt-ce bien là ce que Juſtin veut dire ? II
me ſemble qu'il établit une diſtinction
aſſez marquée entre le jugement de
l'Empereur , dont il a beſoin pour le
défendre contre l'envie , & celui de la
poſtérité , que fon travail lui affure. J'ai
dû , lui dit-il dans la prafe précédente ,
vous rendre compte de mon loiſir ; & il
ajoute: car votre fuffrage me fuffit aujourd'hui
; la poſtérité , lorſqu'on n'entendra
plus l'envie , aura , dans cet écrit ,
un témoignage de mes travaux.
L'Auteur parait auſſi s'être trompé
dans cet endroit du premier livre où la
femme d'un Berger reçoit Cyrus au
berceau , prêt à être expoſé dans les
forêts , par ordre d'Aſtiage. Tantusque
DECEMBRE. 1774. 135
in illo vigor & dulcis quidam blandientis
infantis risus apparuit , ut Pastorem uxor
ultro rogaret quo fuum partum pro illo
exponeret , permitteretque fibi , five fortunæ
ipfiusfive ſpei fucæ peurum nutrire. Voici
la verſion de M. l'Abbé Paul : Ses geſtes
enfantins étaient ſi vifs & ſi touchans ,
fon rire ſi doux & fi gracieux , que , foit
respect , ſoit ambition , elle pria fon mari
de lui permettre d'expoſer ſon propre
fils , & de nourrir celui-ci. Des gestes
vifs ne rendent point le mot de vigor ,
cette force qui s'annonçait déjà dans un
enfant ; & ces mots , foit respect , foit
ambition , n'expriment point du tout ce
que dit l'Auteur Latin. Sive fortune ipfius
five ſpei fuæ puerum nutrire , ſignifie clairement
que cette femme demanda qu'il
lui fût permis d'élever Cyrus , ſoit pour
la deſtinée qui attendait cet enfant , foit
pour ſes propres eſpérances. Ces fautes
légeres n'empêchent pas qu'en général
cette traduction ne foit utile aux jeunes
gens . Elle est dédiée à Monseigneur
l'Archevêque d'Arles , & aux Adminiftrateurs
du College de cette ville. L'avertiſſement
du Traducteur , que nous
allons tranfcrire , rend compte en peu
de mots des procédés qu'il a ſuivis dans
fon travail. 14
136 MERCURE DE FRANCE .
!
6 Juſtin vivait fous Antonin le Pieux.
C'eſt tout ce qu'on fait touchant fa
> perſonne.
"
"
"
"
"
"
"
" Il abrégea la grande hiſtoire de
Trogue-Pompée. Il promene ſon Lecteur
de fiecle en fiecle , d'Empire en
Empire , de Nationen Nation ;& trace
une eſquiſſe rapide des moeurs des
Peuples conquérans , & des grandes
révolutions.
" Quelques unsl'ont accuſé de la perte
de l'original qu'il a réduit. Mais pour
rait-on le convaincre de ce crime litté
raire ? Comment & pourquoi s'en ferait-
il rendu coupable ?
" Son ſtyle en général eſt pur , élégant
, naturel ; mais unpeu monotone..
Sa narration eft nette; ſes réflexions
ſages , quoique communes ; ſes peintures
quelquefois très vives . On trouve
chez lui pluſieurs morceaux de la plus
grande beauté. Seulement il aime un
» peu trop Fanthiteſe , la plus froide
des figures , quand on la prodigue. Je
, regrette auſſi qu'il rapporte quelquefois
des traits minutieux ou abfurdes .
ور
”
"
Les verſions qui exiſtaient déjà de
fon ouvrage , ne m'ont point découragé.
La traduction de Colomby
?
1
DECEMBRE. 1774. 137
"
"
"
"
ود
"
"
donnée en 1666, eſt écrite d'un ſtyle.
» qui n'eſt plus ſupportable de nos
„ jours ; elle est d'ailleurs aſſez ſouvent
infidelle. Celle d'un anonyme , ſe difant
de Port- Royal , publiée en 1693 ,
me parait contrainte & enflée ; celle
„ d'un autre anonyme , imprimée en
1726 , prolixe & froide ; & celle de
M. l'Abbé Favier , qui vit le jour en
„ 1737 , incorrecte & traînante. J'ajoute
qu'en bien des endroits , les trois derniers
Traducteurs font auſſi peu fideles
„ que Colomby ; ce qu'il ne me ferait
„ pas difficile de prouver , ſi je ne craignais
d'excéder les bornes d'un fimple
avertiſſement. Au reſte, je ſuis trèséloigné
de me flatter d'avoir évité
„ tous les écueils de ce genre. Je fais
qu'en matiere de traduction , il y a
cent manieres de mal faire , & qu'il
» y a même cent manieres de les juger.
Notre Auteur n'eſt pas toujours,
aſſez modeſte dans ſes expreffions &
dans ſes images. Comme la langue
„ Françaiſe eſt plus réſervée que la Latinę
"
"
ود
ود
"
"
& que j'ai travaillé en partie pour les
» jeunes gens , je me fuis fait un devoir
d'adoucir la force de certains termes ,
& de gazer les endroits trop libres .
"
"
15
138 MERCURE DE FRANCE.
Un Traducteur doit ſe piquer de fidélité
; mais non pas juſqu'au point de
fouiller ſa plume.
ود
ود
ود
ود
ود
On pourra s'appercevoir que les
ſommaires Latins des chapitres , faits
,, par un ancien Commentateur , ne font
pas quelquefois affez juſtes. J'ai tâché
de les redreſſer dans le Français.
"
"
" Pour ne pas trop groffir les volu
,, mes , je n'ai accompagné la traduction ,
,, que de notes courtes & néceſſaires. J'ai
,, pris dans l'edition Dauphine du P.
Cantel , Jéſuite , la ſubſtance du plus
grand nombre des notes.
ود
ود
ود
ود
ود
Quant au texte Latin, j'ai traduit
fur celui de l'édition de Barbou ; &
c'eſt le même que je repréſente ici" .
Les Libraires ont jugé à propos pour
la commodité & l'utilité des Lecteurs ,
de mettre une table alphabétique des
matieres , à la fin de chaque volume , &
un Dictionnaire géographique dans le ſecond.
Legs d'un pere à ses filles , par feu M.
Cregory , Docteur en médecine d'Edimbourg
, traduit de l'Anglais fur la
quatrieme édition. A Londres , & fe
DECEMBRE. 1774. 139
trouve à Paris , chez Piſſot à Libraire.
La traduction de ce petit ouvrage ,
écrite avec une ſimplicité intéreſſante ,
eſt le délaſſement d'un homme de lettres
, occupé de travaux beaucoup plus
conſidérables , & diftingué par fes connaiſſances
& fon goût. Voici ce qu'il dit
dans un avertiſſement ſur l'ouvrage qu'il
préſente au Public , Sans doute les
,, principes généraux des moeurs étant
"
ود
ود
ود
22
"
"
les mêmes par-tout , ou au moins dans
tous les pays policés de l'Europe , il
eſt impoffible que l'Auteur Anglais ne
foit pas rentré dans des routes déjà
,, connues & fréquentées. On trouvera
,, cependant qu'il lui reſte encore beau-
,, coup de vues fines & un grandnombre
de penſées , qui , quoique communes
en apparence ,& au premier coup d'oeil ,
parce qu'elles font naturelles , préſen-
,, teront des côtés neufs & piquans à
un Lecteur ſenſible & attentif. On
n'y voit , ni le chagrin auſtere qui
conduit la plume de la plupart
des Moraliſtes , ni cette véhémence
qui , quoique excitée par des motifs
louables , manque ſouvent ſon ob
,, jet , la conviction de l'eſprit & la
ود
"
ود
ود
ود
1 "
"
140 MERCURE DE FRANCE.
ود
perfuafion du coeur , parce qu'elle y
tend avec trop de force. On y fentau !
contraire un caractere particulier de
douceur & de modération , juſques
" dans l'amour de la vertu , ou du moins
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
dans le choix &dans la tournure des
raiſons qu'il emploie pour l'inſpirer à
ſes Lecteurs .
” Nous dirons enfin que ce petit écrit
aura au moins le mérite de donner des
idées juſtes , ſinon complettes , des
,, moeurs des femmes Anglaises ; moeurs
curieuſes à connaître , & peut- être
dignes d'être imitées par les femmes
de tous les pays .
ود
ود
ود
Pour donner au Lecteur une idée de
cet ouvrage , nous ne pouvons que mettre
ſous ſes yeux quelques morceaux fur
les différens points de la morale dont
l'Auteur entretient ſes filles .
ود
ود
ود
Ne bornez pas votre charité à donner
de l'argent , il y a une infinité
d'occaſions où vous pouvez montrer un
coeur ſenſible & compatiſſant , & où
" l'on n'a aucun beſoin de votre bourſe.
Certaines gens ſe laiſſent aller à un
rafinement de ſenſibilité , qui n'eſt ni
vrai ni naturel , & d'après lequel ils
évitent la vue des malheureux, Ne
"
"
”
ود
"
DECEMBRE. 1774. 141
,, tombez point dans cette faute , fur-
ود
"
"
ود
ود
tout pour vos amis , ou même pour
vos ſimples connaiſſances. Que les
,, jours de leur infortnne , où le monde
les oublie & les évite , ſoit pour vous
le temps d'exercer envers eux les devoirs
de l'humanité & de l'amitié. La
vue de la miſere humaine adoucit le
,, coeur , & le rend meilleur. Ce ſpecta ,
cle abat l'orgueil de la ſanté & de la
proſpérité ; & la peine qu'il cauſe eſt
,, amplement compenſée par le témoi .
,, gnage qu'on ſe rend d'avoir rempli un
"
ود
ود
ود
ود
devoir , & par le plaiſir ſecret que la
Nature a attaché à l'exercice de la
,, compaffion.
ود
ود
ود
"
•
,, . Quand une fille ceſſe de rougir , elle a
,, perdu le charme le plus puiſſant de la
beauté . Cette extrême ſenſibilité , dont
la rougeur eſt l'indice , peut être une
faibleſſe & un inconvénient pour notre
ſexe , comme je l'ai trop ſouvent
éprouvé moi-même , mais elle eſt particulièrement
ſéduisante en vous. Des
,, pédans , qui ſe diſent philoſophes ,
demandent pourquoi une femme rougirait
lorſqu'elle n'eſt coupable d'aucun
crime. Il ſuffit de répondre que
ود
ود
ود
ود
ود
142 MERCURE DE FRANCE.
رد
ود
c'eſt la nature elle-même qui imprime
la rougeur fur vos fronts , ſans que
,, vous soyez coupables , & qu'elle nous
,, porte invinciblement à vous en aimer
,, davantage , précisément à raifon de
,, cette aimable faibleſſe. La rougeur eſt
ود fi loin d'etre la ſuite néceſſaire de la
,, faute , qu'elle eſt la compagne ordinai-
,, re de l'innocence.
و
ود
ود
"
"
ود
ود
Une belle femme , ainſi que tous
les beaux ouvrages de la nature , a fon
point de vue , ſous lequel elle ſe montre
avec plus d'avantage. Pour trouver
,, ce point , il faut un jugement droit &
une connoiſſance profonde du coeur
humain . Dans les moeurs actuelles des
femmes , elles femblent ſe propoſer de
,, regagner fur nous l'aſcendant qu'elles
ont perdu , en déployant tous leurs
charmes , en ſe prodiguant à nos yeux
dans tous les endroits publics , en vivant
avec nous avec autant de liberté
& auffi peu de réſerve que les hommes
en ont entre eux ; en un mot , en s'efforçant
de nous reſſembler d'auſſi près
qu'elles peuvent: mais le temps &
l'expérience leur montreront bientôt
, combien cet eſpoir eſt mal fondé,
ود
و د
ود
ود
ود
”
ود
"
DECEMBRE. 1774 . 143
ود
و د
ود
combien cette conduite eſt folle.
ود Le pouvoir d'une belle femme fur
le coeur de l'homme qui a le plus de
mérite , eſt encore au delà de cequ'elle
,, même croit enavoir. Les hommes s'apperçoivent
bien qu'ils ſe livrent àune
illuſion agréable; mais il ne peuvent ,
ni ne veulent la diſſiper. La femme
elle-même peut ſeule rompre le char .
,, me, & changer l'ange que nous croyons
voir en une ſimple femme.
ود
"
"
ود
ود
"
• •
Si vous avez le bonheur de vous
faire un ami véritable , ayez pour lui
,, une confiance fans bornes. C'eſt une
des maximes du fiecle de ne jamais
" confier à perſonne un fecret dont la
découverte puiſſe nuire à celui qui le
,, confie ; mais c'eſt la maxime d'un pe-
ود
ود
"
ود
"
tit efprit & d'un coeur froid , excepté
,, pour les perſonnes en qui elle eſt le
réſultat de l'expérience & de l'âge.
,, Malgré les inconvéniens qu'une grande
franchiſe entraîne quelquefois . vous
ferezplus heureuſes par un caractere ou .
3, vert , qui n'aille pas juſqu'à l'impru .
dence , que par une maniere d'être
réſervées juſqu'au foupçon. Lafroideur
,, & la défiance ne viennent que trop
و د
ود
ود
144 MERCURE DE FRANCE.
ود tôt. Cefont des ſentimens déſagréables
„ qu'il ne faut pas appeler avant le
"
"
ود
"
"
temps.
•
„ Il y a des hommes dont vous pouvez
aimer à rechercher la compagnie ;
je veux dire les gens d'eſprit & de
goût , dont la conversation eſt , à beaucoup
d'égards , bien au-deſſus de celle
„ que vous pouvez trouver dans la fociété
des perſonnes de votre ſexe. Ce
ferait une fottiſe de vous priver d'une
liaiſon agréable & utile , uniquement
parce que les oiſifs prétendront qu'un
homme de cette eſpece eſt votre amant ,
car il peut aimer à vivre avec vous ,
fans avoir aucune idée d'amour en
"
"
وو
"
ود
ود
tête.
"
"
"
• •
Voici , je crois , les marques les
moins équivoques d'une paſſion honnête
, & les plus difficiles à contrefaire.
Un homme qui aime avec délicateſſe ,
trahit ſouvent ſa paffion par le trop
grand ſoin qu'il a de la couvrir , furtout
lorſqu'il n'a que peu d'eſpoir de
réuſſir . Le véritable amour ſe cache
» toujours ,& ne ſe flattejamais duſuccès.
Il rend l'amant, non- feulement ref-
"
"
" pectueux ,
DECEMBRE . 1774. 145
ود
وو
"
"
"
„ pectueux , mais exceſſivement timide
dans ſa conduite avec la femme qui
en eſt l'objet Pour cacher la crainte
qu'elle lui inſpire , il affecte ſouvent
quelquefois le ton de la plaiſanterie ,
mais il la ſoutient mal & de mauvaiſe
„ grace , & retombe promptement dans
le ſérieux , & même dans une eſpece
de ſtupidité. Il exagere ,dans ſon imagination
, toutes les perfections de
l'objet qu'it adore ; eſt aveugle à tous
ſes défauts , ou les convertit en beautés.
Comme un coupable , il cherche à
tromper tous les yeux , & croit y réuffir
en évitant de remplir envers la femme
qu'il aime , les devoirs les plus
communs de la politeſſe.
29
"
"
"
"
"
«
”
"
"
"
"
"
"
ود
"
Son coeur & fon caractere s'améliorent
par ſon attachement ; ſes manieres
en deviennent plus douces , & fa converſation
plus agréable ; mais c'eſt ſeu .
lement loin des yeux de ſa maîtreſſe ;
car , en ſa préſence , l'embarras & la
défiance de lui-même le font toujours
paraître avec défavantage. Si le charme
dure long- temps , fon courage s'abat ,
fon ame perd fon activité , ſa vigueur ,
&tout ce qu'elle avait de mâle & de
» grand. Thomson, dans ſon Printemps ,
K
146 MERCURE DE FRANCE.
a fait un tableau fidele & touchant de
20 cet état" .
Eloge de la Fontaine ; ouvrage qui a
• remporté le prix , au jugement de
l'Académie de Marseille , le 25 Août
1774 , par M. de Champfort.
:
"
Esopo ingentem statuam posuere Attici.
Ph . L. II . Epil.
Brochure in-80. A Paris , chez Ruault ,
Libraire , rue de la Harpe.
„ S'il eſt doux , dit M. de Champfort
„ au commencement de cet éloge , de
louer La Fontaine, d'avoir à peindre
„ le charme de cette morale indulgente
qui pénetre dans le coeur ſans le bleſfer;
amuſe l'enfant pour en faire un
, homme , d'homme pour en faire un
fage , & nous mene à la vertu , en
„ nous rendant à la nature ; comment dé.
couvrir le ſecret dece ſtyle enchanteur ,
„ de ce ſtyle inimitable & fans modele ,
* qui réunit tous les tons fans bleffer
l'unité ? Comment parler de cet heureux
inſtinct , qui ſembla le diriger
dans ſa conduite comme dans ſes ou-
"
DECEMBRE. 1774. 147
"
هو
ود
وو
ود
ود
ود
ود
vrages ; qui ſe fit également ſentir
dans la douce facilité de ſes moeurs
& de ſes écrits , & forma d'une ame
ſi naïve , d'un eſprit ſi fin , un enſemble
ſi piquant & fi original ? Faudra
- t - il raiſonner ſur le ſentiment ,
diſſerter ſur les graces & ennuyer nos
Lecteurs , pour montrer comment La
Fontaine a charmé les ſiens ? Pour
„ moi , Meſſieurs , évitant de diſcuter
,, ce qui doit être ſenti , & de vous offrir
l'analyſe de la naïveté ; je tâcherai
ſeulement de fixer vos regards fur
le charme de ſa morale , ſur la fineſſe
,, exquiſe de ſon goût , ſur l'accord fin
,, gulier que l'une & l'autre eurent
,, toujours avec la ſimplicité de ſes
,, moeurs ; & .dans ſes différens points
de vue , je ſaiſirai les principaux traits
qui le caractériſent" .
ود
ود
ود
ود
ود
Čes divers point de vue forment les
trois parties de cet éloge : ils peuvent
être conſidérés comme autantde tableaux,
qui , réunis , nous donnent le portrait
achevé de La Fontaine. L'homme de
Lettres aura la fatisfaction de comparer
ce portrait avec celui qu'il s'eſt formé ,
en méditant ſur les Ecrits de cet Auteur
original : car , c'eſt d'après les ou
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
vrages même de La Fontaine , plus encore
que d'après une tradition trop fouvent
infidele , que M. de Champfort
nous a tracé l'image de cet Ecrivain
immortel. ,, On y verra un homme qui
"
وو
ود
ود
offrit le fingulier contraſte d'un Conteur
trop libre & d'un excellent Moraliſte
; reçut en partage l'eſprit le
plus fin qui fut jamais , & devint en
tout le modele de la ſimplicité ; pof-
,, ſéda le génie de l'obſervation , meme
de la fatire , & ne paſſa jamais que
pour un bon homme ; déroba , ſous
l'air d'une négligence quelquefois
5, réelle , les artifices de la compofition
ود
ود
ود la plus ſavante ; fit reſſembler l'art
,, au naturel , ſouvent même à l'inſtinct ;
,, cacha fon génie par ſon génie même ;
ود tourna au profit de ſon talent , l'op-
,, poſition de ſon eſprit & de ſon ame ;
&fut dans le fiecle des grands Ecrivains
, finon le premier , du moins le
,, plus étonnant ".
ود
"
Čes traits généraux qui caractériſent
La Fontaine , ſont ici détaillés par le
goût & le ſentiment ; nous devons ajou .
ter , par une réflexion très fine. M. de
C. a imité ces Peintres attentifs & patiens
, qui ne négligent aucun trait,
DECEMBRE. 1774. 149
aucune nuance pour mieux faifir le caractere
particulier de phiſionomie du
perſonnage qu'ils veulent rendre.
La Bruyere , Moliere , La Fontaine ,
ont chacun tracé , à leur maniere , différens
caracteres que l'on rencontre dans
le monde. Il ſeroit ſans doute intéreſſant
de les comparer & d'en remarquer
les différentes nuances , Ces fortes de
paralleles ou de rapprochemens , ont
l'avantage de piquer la curioſité , d'éclairer
le goût , & de faire mieux appercevoir
la touche particuliere du Maître
que l'on veut apprécier. C'eſt ce que
M. de C. a fait ici à l'égard de quelques
perſonnages de Moliere & de la
Fontaine. Qui peint le mieux ,
dit-il dans une de ſes Notes , les effets
de la prévention , ou M. de Sotenville
repouffant un homme à jeun , & lui difant
: Retirez - vous , vous puez le vin ;
ou l'ours qui s'écartant d'un corps qu'il
prend pour un cadavre , ſe dit à luimême
: Otons - nous, car il fent ? Et le
chien , dont le raiſonnement feroit fort
bon dans la bouche d'un Maître ; mais
qui n'étant que d'uu ſimple chien , fut
trouvé fort mauvais , ne rappelle-t-il
pas Sofie ?
nous
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
Tous mes discours sont des ſottises
Partant d'un homme ſans éclat ;
Ce seroient paroles exquises
Si c'étoit un grand qui parlat.
M. de C. auroit pu rapprocher pluſieurs
autres traits de cette eſpece ; mais
il a négligé les détails de ce genre ,
pour conſidérer l'Auteur des Fables d'un
point de vue plus élevé. ,, Je ne cede
„ point, nous dit-il , au vain defir d'exa-
,, gérer mon fujet , maladie trop com-
و د
ود
ود
,
mune de nos jours; mais fans mécon-
,, noſtre l'intervalle immenfe qui ſé-
,, pare l'art ſi ſimple de l'apologue , &
l'art ſi compliqué de la Comédie
,, j'obſerverai , pour être juſte envers La
Fontaine , que la gloire d'avoir été
,, avec Moliere , le Peintre le plus fidele
de la Nature & de la Société ,
doit rapprocher ici ces deux grands
hommes. Moliere , dans chacune de
,, ſes pieces , ramenant la peinture des
,, moeurs à un objet philofophique ,
,, donne à la Comédie la moralité de
,, l'apologue . La Fontaine tranſportant
و ر
dans ſes Fables la peinture des moeurs ,
ود
ود
دو
ود
و د
donne à l'apologue une des grandes
DECEMBRE. 1774. 151
?
4
$
レ
,, beautés de la Comédie , les caracte-
ود
res . Doués tous les deux au plus haut
„ degré du génie d'obſervation , génie
,, dirigé dans l'un par une raiſon ſupérieure
, guidé dans l'autre par un
instinct non moins précieux , ils def
cendent dans le plus profond ſecret de
,, nos travers & de nos foibleſſes ; mais
,, chacun , felon la double différence de
ود
ود
ود fon genre & de fon caractere , les
,, exprime différemment. Le pinceau
,, de Moliere doit être plus énergique
ود
ود
ود
ور
& plus ferme; celui de la Fontaine ,
,, plus délicat & plus fin. L'un rend les
grands traits avec une force qui le
,, montre comme ſupérieur aux nuances;
l'autre ſaiſit les nuances avec une fa-
,, gacité qui ſuppoſe laſcience des grands
traits . Le Poëte comique ſembles'être
,, plus attaché aux ridicules , & a peint
quelquefois les formes paſſageres de
la Société. Le Fabuliſte ſemble s'adref-
,, fer davantage aux vices , & a peint
une nature encore plus générale. Le
premier me fait riredemon voiſin ; le
ſecond me ramene plus à moi même.
Celui- ci me venge davantage des ſottiſes
d'autrui ; celui- là me fait mieux
,, ſonger aux miennes. L'un ſemble avoir
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
"
"
vu les ridicules comme un défaut de
bienſéance choquant pour la ſociété ;
l'autre , avoir vu les vices comme un
défaut de raiſon fâcheux pour nousmêmes.
Après la lecture du premier ,
,, je crains l'opinion publique ; après la
lecture du ſecond , je crains ma conf
cience. Enfin l'homme corrigé parMoliere
, ceſſant d'être ridicule , pourroit
demeurer vicieux ; corrigé par La Fontaine
, il ne feroit plus vicieux ni
,, ridicule , il feroit raisonnable & bon ;
& nous nous trouverions vertueux ,
,, comine La Fontaine étoit Philoſophe ,
fans nous en douter."
ود
ود
ود
ود
ود
ود
Lorſque M. de C. a voulu nous peindre
dans la troiſieme partie de ſon dif.
cours , la perſonne & le caractere de La
Fontaine , il a rejeté avec raiſon ces
petites anecdotes de ſociété , ſur la foi desquelles
on s'eſt plu à montrer comme
un jeu bizare de la Nature , un homme
qui enfut véritablement un prodige. Mais
l'ame ſenſible de l'Orateur n'a pas manqué
de ſaiſir ce trait hiſtorique qui nous
prouve que le vertueux La Fontaine
croyoit à l'amitié , & qu'il y croyoit en
homme qui avoit la plus noble confiance
en ſesamis. „ O vous , Meſſieurs
DECEMBRE . 1774. 153
▼
t
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
ود
دو
وو
"
s'écrie ici l'Orateur , vous qui ſavez
ſi bien , puiſque vous chériſſez la mémoire
de La Fontaine, fentir & ap .
,, précier ce charme inexprimable de la
facilité dans les vertus , partage des
moeurs antiques ; qui de vous allant
offrir à ſon ami l'hoſpice de ſa maiſon
, n'éprouveroit l'émotion la plus
douce , & même le tranſport de la joie,
,, s'il en recevoit cette réponſe auffi attendriſſante
qu'inattendue , j'y allois.
Ce mot ſi ſimple , cette expreffion
ſi naïve d'un abandon fans réſerve , eſt
le plus digne hommage rendu à l'hu
manité généreuſe , & jamais bienfai
teur , digne de l'être, n'a reçu une
fi belle récompenſe de ſon bienfait."
Nous ne citerons point d'autres morceaux
de ce diſcours , parce qu'il doit
ſe trouver entre les mains de tous ceux
qui liſent La Fontaine. Après l'avoir vu
dans ſes écrits ils ſe plairont encore à le
conſidérerer dans un éloge qui rapproche
& nous rend plus préſens les traits caractériſtiques
de ſon génie ; nous fait
aimer ſa morale douce , facile , applicable
à tous les états , à toutes les circonſtances;
difcute le mérite de ſon ſtyle
& l'art de fa compoſition ; & nous in .
ود
ود
ود
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
téreſſe par la peinture de la perſonne
& du caractere de cet homme unique ,
de cet homme qui déſigné de fon vivant
par l'épithete de bon , conſervera
encore comme Ecrivain le ſurnom d'inimitable
; titre , ainſi que l'obſerve M.
de C. à la fin de cet éloge , que La Fontaine
obtint même avant que d'être tout
à fait apprécié ; titre confirmé par l'admiration
d'un fiecle , & devenu , pour
ainſi dire , inſéparable de fon nom.
Analyse , ou nouveau ſyſtême de l'ancienne
Mytologie , où l'on tâche de
dépouiller la tradition de la fable ,
& réduire la vérité à ſa pureté primitive
, ouvrage où l'on donne l'hiftoire
des Babyloniens , Chaldéens ,
Egyptiens , Cananéens , Helladiens,
Ioniens , &c. par Jacob Bryant. Lonpres
1774. 2 vol. in- 4º. en Angl. gr.
pap. fig 54 liv.
Table pour corriger les distances appa.
rentes de la lune & des étoiles , des
effets de la réfraction & de la parallaxe
, publiée par ordre de la Commiſſion
inſtituée pour les longitudes.
DECEMBRE. 1774. 155
i
Cambridge , 1774 in- 4°. très - grand
pap. en Ang. 54 liv.
Explication de quelques médailles Phéniciennes
, du cabinet de M. Duane ,
par M. Dutens, Londres , 1774 in-
4°. fig.
Explications de quelques médailles de
Peuples , de Villes & de Rois , Grecques
& Phéniciennes , par le même.
Londres 1773 , in. 4°. les 2 volumes
brochés 7 liv. 10 f.
Theocriti decem idyllia , latinis pleraque
numeris à C. A. Wetſtenir reddita ,
in ufum Auditorum , cum notis edidit
, ejufdemque Adoniazuſas uberioribus
adnotationibus inſtruxit. L. C.
Valkenaer. Lugd. Batav. 1773 in- 8°.
7 liv. 10 f.
Antonini liberalis transformationum congeries
, cum Thomæ Munkeri notis
quibus fuas adjecit Henricus Verheyk .
Lugd. Batav. 1774 in- 8°. broc. 6 1.
Chez Gibert aîné, rue des Mathurins ,
Hôtel de Clugny.
1
156 MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire des particules Angloiſes ,
précédé d'une grammaire raiſonnée ,
ouvrage dans lequel toutes les difficultés
de la langue ſont applanies , &
où l'on trouvera tous les moyens de
l'entendre & de l'écrire en peu de
temps , le tout rapporté à l'uſage ;
par M. L. F. in 8°. pap. f. relié 31.
A Paris chez Piffot , Libraire.
L'Auteur obſerve dans ſon avertiſſement
que les Ecrivains qui ont entrepris
de rendre l'étude de la langue Angloiſe
facile & agréable , ont fait trop
& trop peu , & par conféquent qu'ils
ont manqué leur but.. Ils ont fait trop
peu en ce qu'ils ont omis la partie qui
devoit fur-tout les avoir occupés , c'eſtà-
dire le traité des particules. En effet ,
tout homme qui a étudié ſa propre langue
, ou les langues anciennes , fait que
les particules font l'ame de toutes les
langues . Aufſi l'Auteur s'eſt principale
ment attaché à faire voir les ſens que
chaque particule peut avoir en françois
& les modifications que ces ſens pren .
nent des circonstances . Les Grammairiens
ont fait trop en ce qu'ils ſe ſont
Σ
DECEMBRE. 1774. 157
.. trop étendus ſur la prononciation qui
n'eſt nullement l'ouvrage de la grammaire
, mais celui d'un maître ou plutôt
de la fréquentation des nationaux.
Au reſte on peut bien entendre une
langue & l'écrire correctement ſans en
ſavoir la prononciation.
L'Auteur ſe fait la queſtion comment
il faut étudier une langue ? il y a longtemps
, répond il , qu'on dispute ſur la
voie la plus courte de parvenir à ce but
avec ſuccès. Voici ce que l'étude de onze
langues m'a fourni d'expérience à cet
égard. Comme j'en tiens encore bien
huit , & par principes , on peut m'en
croire ; il n'y a done rien à m'objecter
10. J'ai pris un dictionnaire de chaque
langue , j'en ai extrait les mots radicaux
ou ſimples , ce qui ſe réduit à un petit
nombre dans toutes les langues , même
les plus riches . Je les ai appris. Ce
travail exige au plus un mois. 20. J'ai
enfuite appris la différence des genres
& des nombres , les pronoms ; de là,
jai remarqué comment un verbe fe formoit
pour rendre un verbe actif & paf.
fif en françois , ce qui fait un travail
de huit jours. 30. J'ai copié à part les
particules avec un ou deux exemples
158 MERCURE DE FRANCE.
ト
1
feulement pour la chacune , & j'ai remarqué
qu'il ne me faut au plus que quatre
mois pour lire ſans peine un livre
quelconque & fans maître. Cet ouvrage
eſt très méthodique propre à faciliter
l'étude de la langue angloiſe.
Catalogue des livres imprimés & manufcrits
de M. le Comte de Pont de-
Vefle , diviſé en deux parties , dont
la premiere contient une collection
preſque univerſelle des pieces de théâtre
, avec la table alphabétique des
Auteurs & des pieces.
Et la ſeconde partie contient les autres
livres . A Paris , chez Le Clerc , Libraire,
Quai des Auguſtins .
Ce catalogue mérite d'etre conſervé &
d'être conſulté par l'avantage qu'il a
principalement de préſenter la plus ample
collection de pieces de théâtre im .
primées &manufcrites qui ait été faite
encor. M. le Comte de Pont-de-Vefle
connu par ſon goût & ſes talens dans
la littérature , s'en étoit fait une occupation
& un amusement depuis vingt
cinq ans.
Pour mettre le Public à portée de
DECEMBRE. 1774. 159
4 juger du mérite de cette collection précieuſe;
le Libraire très-inſtruit & trèsintelligent
qui a rédigé ce catalogue ,
a placé les pieces de theatre ſous le
titre de chacune des Nations qui les
ont produites depuis les Grecs juſqu'aux
Ruffes ; mais comme les pieces pro
duites en France font l'objet principal
- de cette collection , & en forment le
plus grand nombre , elles ont été diviſées
ſous le titre des différens théâtres
ſur lequels elles ont été jouées ,
obſervant , autant qu'il a été poſſible ,
l'ordre chronologique dans chaque théâtre.
Cette riche collection eſt ſuivie
d'une table alphabétique des Auteurs
& des pieces qui facilitera beaucoup
les recherches .
T
Préceptes fur la santé des gens de guerre ,
ou hygienne militaire , par M. C. Docteur
, Régent de la Faculté de Médecine
en l'Univerſité de Paris . &c.
vol in 80 gr. for. de 480 p. prix
3 liv. broché. A Paris , chez Lacombe
, Libraire , rue Chriſtine.
Nous nous empreſſons d'annoncer cet
:
160 MERCURE DE FRANCE
ouvrage important ; utile à une claſſe
très-nombreuſe de citoyens , & fait de
main de maître. Nous en donnerons
une notice détaillée dans le voulume prochain
du Mercure .
Suite de la correspondance fur l'art de
la guerre , vol . in-8°. prix 1 liv. 4 f.
broché. A Bouillon , chez Fantet ,
& à Paris chez Moutard.
L'écrit intitulé , correspondance fur l'art
de la guerre , a été annoncé dans le vo-
Jume du Mercure du mois de Mai dernier.
La ſuite qui vient d'être publiée
contient des obſervations ſur un ouvrage
intitulé , Esprit de la tactique .
Les Amans Généreux , Comédie en cinq
Actes & en Profe; imitée de l'Allemand
, par M. Rochon de Chabannes
, repréſentée pour la premiere fois
par les Comédiens ordinaire du Roi ,
le Jeudi 13 Octobre 1774 ; brochure
in 8°. , prix I liv. 10 f. A Paris ,
chez la Veuve Ducheſne , Libraire.
Cette Comédie dont nous avons tracé
le
DECEMBRE. 1774 161
le plan dans le volume du Mercure du
mois de Novembre dernier , a eu beaucoup
de ſuccès ſur le Théâtre. Elle plaira
encore dans le filence du cabinet ,
parce qu'elle eſt bien dialoguée , écrite
avec fineſſe& avec ſentiment , & qu'elle
nous préſente des modeles de ces caracteres
nobles , ſenſibles , généreux , qui
ſe portent aux actions les plus magnanimes
, fans faſte , ſans orgueil & même
fans retour ſur eux - mêmes. Quelque
fublime néanmoins que ſoit la conduite
de la vertueuſe Minna envers le
- Major Teleim fon amant , nous fommes
perfuadés qu'il eſt parmi nous des
femmes capables de l'imiter, Ceci pourra
être révoqué en doute par ceux qui
croyant peu à la vertu des femmes , s'occupent
à répandre des méchancétés contre
elles , & ne réuſſiſſent le plus ſouvent
qu'à prouver qu'ils voient de très - mauvaiſes
compagnies. Ces gens-là pourrontils
regarder comme vraisemblable cette
belle ſcene ou Minna montre le dé
vouement le plus fincere aux malheurs
de ſon amant , lui ſacrifie l'opinion des
hommes , & cherche par ſon attachement
à lui faire oublier leur injuftice ?
,, Je vous permets , lui dit Minna,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
5, d'en vouloir à toute la nature humaine
mais il faut que cette haine - là tour-
و د
و د
ne au profit de notre amour. Vous
„ avez à vous plaindre des hommes ,
,, mon cher Teleim ; eh bien ! abandon-
ود
ود
و د
dez les pour moi. Que je leur ai d'obligation
de m'avoir cédé tous leurs
droits ſur vous ! je ne les partageois
,, qu'à regret avec eux , je vous en aver-
» tis. Concevez-vous tout monbonheur?
ود
وو
ود
ر و
و د
Teleim n'a plus d'engagemens , de
devoirs , de liens ; il ne tient plus aux
Rois , à leur Cour , à d'injuſtes ſupérieurs;
tous ſes momens font à lui , &
il me les donne : l'injustice des hom-
,, mes l'a ſéparé d'eux ; il retourne à
Minna , qui connoît , chérit , reſpecte
ſes vertus ; & l'eſtime & l'amour de
Minna fuffiront à ſa félicité.
99
"
"
"
و د
ود
TELEIM.
„ Laiſſez - moi ; ne m'offrez pas le
bonheur trop incertain de vous appertenir
; & tremblez que je n'aie pas la
force de vous réſiſter.
"
MINNA.
Eh! mais je l'eſpere bien pourtant.
DECEMBRE. 1774. 163
TELEIM.
,, Rappelez- vous à vous-même , & fon-
3, gez à ce qu'eſt un homme tombé
3, dans la diſgrace de ſon maître , & at-
,, taqué dans ſon honneur.
MINN A.
,, S'il eſt coupable , je le plains ; s'il
,, eſt innocent , je le reſpecte davantage.
TELEIM.
,, C'eſt un homme rayé de la Société ,
,, que le plus vil Citoyen eſt en droit
, de mépriſer , dont on évite l'entretien,
,, l'approche , le regard , & qui ſe rend
juſtice en s'éloignant de tout le mon-
,, de. Il n'a plus de connoiſſances , d'a-
,, mis , de parens ; il eſt marqué du ſceau
,, de l'infamie.
"
"
MINNA.
,, Arrêtez , arrêtez , s'il vous plaît : je ne
; veux pas de cet homme là : j'en veux
un que tout le monde m'envie ; & cet
,, homme c'eſt vous. Venez , venez ,
وو Teleim , au milieu de ma Patrie , au
,, milieu de ces mêmes Saxons , à qui
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
vous avez conſervé les biens , la vie
& l'honneur ; & vous verrez ſi je ſe-
,, rai humiliée de vous appartenir !
TELEIM.
,, Ah ! Madame , qu'elle ingénieuſe
,, adreſſe pour m'élever au-deſſus de moi
» même.
ود
و د
ود
ود
ود
ود
ود
MINN A.
Eh ! mais - non , il n'y a pas d'a-
,, dreſſe à tout cela. Voilà l'homme
,, qu'on connoît en Saxe , & qu'on méconnoît
à Berlin. Mais ſi je vous fuis
chere , Teleim , n'ai-je pas à me plaindre
de votre déſeſpoir ? Tout est - il
malheureux pour vous dans cette affaire
, & n'y voulez - vous rien voir
qui vous conſole ? N'est- ce pas ſur le
bruit que faiſoit votre conduite en
Saxe , que j'ambitionnai de vous connoître
? Je volai dans toutes les ſo-
,, ciétés où j'eſpérois vous rencontrer :
"
ود
ود
ود
ود
ود fans cette belle action , vous m'au-
,, riez échappé ; mais n'est-ce pas là de
,, quoi vous réconcilier avec vos malheurs
? Tout ne réuffit pas également ود
رو
dans le monde , Teleim; on n'a pas
> toujours tout ce qu'on mérite ; mais
:
DECEMBRE. 1774. 165
!
f
2,
ود
ود
ود
il faut recevoir les dédommagemens
,, que la fortune nous donne , & dire :
F'ai perdu l'estime de quelques gens prévenus
& trompés ; mais j'ai fait une
belle action qui m'a valu le coeur de Min-
Un Roi vous condamne une
femme vous rend juſtice ; eh bien !
oubliez le Roi , & prenez moi pour
votre Souveraine : nos récompenfes
valent bien celles des Rois &c.
, na.
ود
"
ود
ود
,
Quelle femme que cette Minna ! Il
faut avouer auſſi que l'infortuné & vertueux
Major , ainſi qu'il nous eſt repréſenté
dans cette Piece , méritoit bien une
amante de cette trempe , & un ami tel
que Verner. Ce brave Soldat , d'autant
plus attaché à fon Officier , qu'il le
voit dans le malheur , lui porte le peu
d'argent qu'il a amaſſé. Teleim ne veut
pas priver fon Soldat de cette refſſource.
ود
ود
Ah! votre refus me déſeſpere , répond
Verner ; prenez , prenez , mon Ma-
,, jor ;& fi ce n'eſt aujourd'hui pour vous,
,, que ce soit pour moi : oui , Monfieur
ود
ود
le Major , pour moi. Souvent , en
penſant à l'avenir , je difois : Que
,, ferai-je dans ma vieilleſſe ? où me réfugierai-
je ? qui prendra foin de moi
ſi je ſuis infirme ou bleſſé ?... Je me
وا
ور
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
"
,, trouverai dans un déſert , au milieu du
monde & peut- être obligé d'aller mendier
mon pain. Mais non , reprenois-
,, je avec confiance. J'irai chez le Ma-
,, jor Teleim ; il ne me laiſſera pas dans
و د
" la miſere ; il partagera fa fortune avec
moi , & je pourrai , dans ſa maiſon ,
,, vivre & mourir en honnête homme,
و د
ود
TELEIM.
Eh bien ! Camarade , ne crois - tu
„ plus la même choſe ?
و د
VERNE R.
,, Non , vous refuſez mon fecours
,, quand vous en avez besoin & que je
puis vous aider... C'eſt me dire : Ne
compte pas fur moi , quand tu ſeras
dans la néceſſité. C'eſt aſſez.
و د
و د
११
ود
ود
ود
ود
CELEIм.
Où vas-tu ? tu me pouſſes à bour...
Verner , mon cher Verner , j'ai encore
de l'argent ; je t'avertirai dès qu'il
m'en manquera.... & tu ſeras le feul à
,, qui j'emprunterai.... Es tu content ?
وو
VERNER.
Il faut bien que je le fois... Votre
, main , mon Major.
DECEMBRE. 1774. 167
E
"
"
TELEIM.
Tiens la voilà,
VERNER.
Ne trompez pas Verner , il en
,, mourroit. "
Notre but n'eſt pas de relever tous
les beaux ſentiments répandus dans cette
Piece , encore moins l'art avec lequel
l'Ecrivain françois a imité l'Auteur Allemand
; mais ſi on compare les deux
pieces , on verra que M. R. de C. s'eſt
rendu propre la Fable de M. Leſſing ,
par une plus grande ſimplicité qu'il a
miſe dans l'intrigue , par la facilité du
dialogue , par le comique qu'il a tiré de
pluſieurs ſituations , & fur - tout par le
rôle du Comte de Bruxhal , qu'il a créé.
Ce Perſonnage , fort entêté de ſa Nobleſſe
, admirateur enthouſiaſte des belles
actions , d'un caractere franc , mais brusque
& décidé , jette du comique dans
pluſieurs ſcenes. Il contribue même par
les faillies de ſon caractere , à foutenir
l'action & l'intérêt de ce Drame , que
l'on peut regarder comme une leçon vive
, animée , intéreſſante de vertus ſo-
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
ciales & de bonnes moeurs. L'Auteur
a dédié cette Comédie à ſa femme.
ود
C'eſt dans votre coeur , lui dit- il , que
,, j'ai puiſé les ſentimens que j'ai mis
dans la bouche de Minna , & je vous
,, offre votre ouvrage. Que les dédica-
ود
ود cés tombent aux pieds de la Grandeur;
,, je préſente la mienne à l'Amitié. Eloi-
ود
"
gné du tourbillon du monde , & ne
,, vivant que pour vous & un très petit
nombre d'amis , je n'ai pas d'encens
à prodiguer , mais j'ai des ſentiments
à répandre ; & mon ame , quand
il s'agit d'aimer , a toujours beſoin de
ود
ود
دو
,, commencer par vous.
رد
Nouvelles Hiſtoriques ; par M. d.Arnaud ,
tome premier in 80. avec gravures. A
Paris , chez Delalain , Libraire.
Ces Nouvelles Hiſtoriques formeront
une collection différente de celle des
Epreuves du Sentiment , dont la ſuite qui
ſe continue , ſera toujours accueillie avec
d'autant plus d'empreſſement , que M.
d'Arnaud a fu donner aux plus beaux
exemples d'honneur & de vertu , l'action
& l'intérêt du Drame.
DECEMBRE. 1774. 169
L'Auteur , dans ce nouveau Recueil
que nous annonçons , s'eſt attaché principalement
à ne préſenter que des anecdotes
empruntées de l'Hiſtoire. Il s'eſt
fait une loi de ne point s'écarter de la
vérité , dans ce qui concerne les faits principaux;
les caracteres , la Chronologie ,
&c. Il a penſé avec raifon , que pour
terminer le tableau des vertus qu'il continue
de nous offrir dans ce nouveau cours
de morale , il falloit que le Lecteur inſtruit
, pût prêter aux perſonnages mis
en ſcene la réalité hiſtorique ; qu'il étoit
néceſſaire par conféquent de les faire agir
d'après les faits connus , & de leur conſerver
les moeurs & les traits caractériſtiques
que l'Hiſtoire leur donne. C'eſt ce
que n'a pas toujours obſervé Mde. de
Scuderi dans ſes nouvelles . Cette Dame
Auteur peut être comparée à ces Peintres
, qui croient avoir beaucoup fait
pour la vérité hiſtorique , quand ils ont
dans une ſcene qui ſe paſſe en Grece ou
en Ruffie , donné aux perſonnages François
qui leur ont fervi de modele , des
habillemens Grecs ou Ruſſes.
Il ne paroît encore que les deux premieres
Nouvelles Hiſtoriques du tome
L 5.
170 MERCURE DE FRANCE.
premier de cette collection. L'une eſt
intitulée Salisbury , & l'autre Varbeck .
Toutes les deux font empruntées de l'Hiftoire
d'Angleterre. La Comteſſe de Salisbury
eſt bien connue dans cette Histoire
pour avoir par l'éclat de ſes charmes
fixé le coeur d'Edouard III , Roi
d'Angleterre , & donné lieu à l'inſtitu
tion de l'Ordre de la Jarretiere. Plufieurs
Hiſtoriens ont révoqué en doute
l'anecdote qui a donné naiſſance à cet
ordre de Chevalerie , quoique le ſiecle
où vivoit Edouard fût celui de la galan.
terie , & très - compatible avec ces fortes
d'Inſtitutions. Quoi qu'il en foit , on prétend
que la belle Comteſſe de Salisbury
ayant laiſſé tomber dans un bal ſa jar
retiere , Edouard s'empreſſa de la ramaffer
; & que s'étant apperçu d'un ſouris
échappé à quelques-uns de ſes Courriſans
qui ſembloient attribuer à une faveur
décidée ce qu'il ne devoit qu'au
fimple hafard , il s'écria: Honni foit qui
mal y pense. Ces mots furent la devi.
fe de l'Ordre.
La Comteſſe de Salisbury , ainſi qu'elle
nous eft repréſentée dans cette Nouvelle ,
ne voyoit pas avec indifférence les ſentimens
tendres qu'Edouard confervoit
DECEMBRE . 1774. 171
pour elle ; mais c'étoit moins le Roi que
la perſonne même d'Edouard qui l'avoit
rendue ſenſible. Quelqu'empire cependant
qu'eût obtenu ſur elle l'amour de ce
Prince , elle n'en étoit pas moins attachée
à ſes devoirs.Edouard eſſuyoit journellement
de la part de cette jeune perſonne
des rigueurs auxquelles un amant
couronné eſt peu accoutumé ; il avoit même
écrit pluſieurs lettres à la Comteſſe ,
fans pouvoir en obtenir aucune réponſe ;
& fon orgueil irrité , étoit diſpoſé à fuivre
les conſeils de ces perfides Courtiſans
dont abondent les Cours , & qui ne cherchent
à favorifer les paffions des Princes ,
que pour avancer leur fortune. Mais
heureuſement pour Edouard , ce Prince
prenoit confiance dans Eustache de Ribaumont
, Chevalier François , qui nous
eft ici dépeint , comme étant d'une franchiſe
ſans égale , & le Champion déclaré
des Dames. Le rôle honorable à la Nation
qu'il joue ici , donne à cette Nouvelle
un nouveau degré d'intérêt pour des Lecteurs
françois. Ce rôle rappellera les
moeurs pures & les ſentimens pleins de
loyauté de notre ancienne Chevalerie.
De Ribaumont , pour mieux repréſenter
à Edouard ſes devoirs , lui fait le récit
172
MERCURE DE FRANCE.
d'une eſpece de fabliau , dont le titre eſt
le Guerdon d'amour. Ce fabliau écrit dans
le ſtyle naïf du temps , fournit une
épiſode heureuſe & analogue à cette
Nouvelle , puiſque ſon objet eſt de faire
voir que ce n'eſt que par la douceur &
la loyauté que l'on parvient à gagner le
coeur des Dames. Edouard applaudit aux
confeils de ſon ami , & cherche à gagner
le coeur de fa maîtreſſe, par la nobleſſe
de ſes ſentimens & par l'enjouement des
fêtes qu'il lui procure. Une belle femme
, diſoit de Ribaumont , eſt une forte
de Divinité qui demande un culte & des
honneurs . Le Monarque , pour mieux
honorer fon amante veut partager avec
elle fon trône & fa couronne , & aimer
comme ſon épouſe celle qui avoit eu des
fentimens trop élevés pour être ſa maîtreffe.
La belle Salisbury nous eſt ici repréſentée
dans cet heureux moment , où
elle n'a que fon conſentement à donner
pour monter fur le trône & recevoir dans
fes bras l'objet de ſes plus tendres voeux.
Donnera - t - elle ce conſentement ? Elle
eſt inſtruite par Mylord Varruccy fon
pere , qu'Edouard a été promis en mariage
, par la feue Reine ſa mere , à une
DECEMBRE. 1774. 173
ry
Princeſſe de Hainaut , & que cette alliance
favorable à l'Angleterre eſt deſirée
par la Nation. La Comteſſe de Salisbury
étouffe alors ſon amour & fon
ambition , & dans l'inſtant qu'elle pouvoir
voir toute l'Angleterre à ſes pieds ,
elle ſe rend aux ordres de fon pere , qui
lui dit de ſe réfugier dans un couvent ,
pour rendre à Edouard la liberté de remplir
ſes engagemens. Cette réſolution
paroîtra au - deſſus du courage ordinaire
des femmes de nos jours ; mais il faut
avouer auſſi qu'il y en a beaucoup parmi
elles qui ne ſont pas des héroïnes ; &
c'eſt une héroïne que M. d'Arnaud a
voulu peindre dans cette Nouvelle.
Dans la vue de faire mieux connoître la
Femme célebre qui nous eſt ici repréfentée
, nous rapporterons la lettre qu'elle
écrivit du fonds de ſa retraite à Edouard;
cette lettre ſert d'ailleurs de dénouement
à cette Nouvelle.
SIRE ,
,, Le ſéjour d'où j'écris à Votre Ma-
;, jeſté , annonce aſſez ma nouvelle des-
3, tinée ; c'eſt d'une retraite religieuſe que
" je vous envoie mes larmes : hélas ! là
174 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
ود
و د
ود
"
و د
ود
ſource en eſt intariſſable. N'allez pas
croire que je regrette l'éclat du rangou
vous m'appeliez ; non , Sire , ce n'eſt
point la perte d'un trêne qui fait couler
mes pleurs; connoiſſez-moi , & donnons
nous un exemple mutuel du plus
,, grand facrifice. J'ai pu , Sire , vous inſpi
rer quelques ſentimens dont je m'applaudiffois
; oui , ſachez ce quej'immole :
,, mon coeur depuis long-temps avoit prévenu
le vôtre ; que cet aveu me ſoit
permis , puiſque c'eſt la derniere fois
,, qu'il m'échappera. Je vous aimois , Sire;
je vous aime encore ; jugez de mes
tourmens ! & cet amour ne finira qu'a-
„ vec ma vie. Mais quand je vous parle
de ma tendreſſe ,il faut auſſi que je met
و د
ود
ود
و د
ود
ود
و د
و د
te devant vos yeux cette vertu inexora-
„ ble qui doit nous impoſer à tous deux
des loix , dont il ne nous eſt pas poffible
de nous affranchir. L'Angleterre , mon
,, pere lui - même , l'équité , votre gloire ,
vos intérêts exigent que la couronne
foit ſur le front de la Princeſſe de
Hainaut : Sire , il les faut fatisfaire.
,, Dès ce moment , quel mot je vais pro-
,, férer ! je renonce à votre main , à votre
,, coeur , à tout pour jamais ! l'honneur a
,, reçu mon ferment; mon arrêt eſt irré
و د
ود
ود
4
DECEMBRE. 1774. 175
:
5, vocable. Si vous vous y oppoſez , Sire ,
c'eſt Dieu - même que je mets entre
,, vous & moi : je m'enchaîne aux Au-
ود
tels ; rompriez-vous cette barriere fa-
و و
crée ? Que Mylord Varruccy foit donc
,, tranquille fur ce que je ferai ; j'attends
ود
de votre juſtice, que vous lui rendiez
,, votre confiance. Nous rempliffons
,, tous trois notre devoir ; vous , Sire ,
,, en triomphant d'un amour qui me fera
ود
ود
toujours cher , & en plaçant au trône
,, la Princeſſe qui doit le partager ; moi ,
,, en renonçant à ce même trône , en
,, me défendant juſqu'à la douceur de
, vous voir , quand mon coeur... ne re-
,, venons point fur ce ſentiment ! mon
,, pere s'eſt montré votre digne ſujet;
il ſacrifie ſa fille à votre gloire , à l'E-
„ tat ; je l'imite : je ſuis la victime de
moi - même. Sire , que votre amour
n'aille pas vous amener en ces lieux ;
و و
ce ne feroit pas aſſez de me lier par
des noeuds que vous ne devez pas brifer
; faut - il vous dire plus ? vous
conduiriez le poignard dans mon fein.
,, Epouſez la Princeſſe; foyez le modele
des Rois: juſqu'au dernier foupir , je
ferai des voeux pour un regne qui pro .
,, met tant d'éclat à ma patrie. Adieu ,
ود
ود
ود
ود
ود
ور
ود
" Sire : plaignez - moi ; mais ne nous
176 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
ود
و د
,, voyons point... Je puis me réſoudre
à tout , je ſuis capable de tout , hors
de vous oublier... Qu'ai- je dit , malheureuſe
? Votre image ne ſervira
qu'à augmenter mon fupplice ; Sire ,
,, je chérirai mes maux. Il faut quitter
la plume ; quel est mon eſpoir? J'attends
ici mon pere ; j'ai besoin de ſa
préſence; ſera t- il content de ma fermeté
?
ود
ود
دو
ود
La ſeconde Nouvelle intitulée Varbeck ,
nous fait voir juſqu'à quel degré d'énergie
& de courage l'amour peut élever le
jeune homme qu'il a pénétré de tous ſes
feux . L'ambition , quelque pouvoir
que cette paffion eût ſur le coeur de Varbeck
, n'avoit pu le déterminer à ſervir
la vengeance de la Ducheſſe Douairiere
de Bourgogne , Marguerite d'Yorck ,
foeur d'Edouard IV. Cette femme aîgrie
de l'abaiſſement de ſa Maiſon &de ſes
partiſans , cherchoit tous les moyens de
troubler le regne de Henri VII , Roi
d'Angleterre de la Maiſon de Lancaftre ,
& l'ennemi par conféquent de celle
d'Yorck. Elle fit courir le bruit , par le
moyen de ſes Emiſſaires , que fon neveu
Richard Plantagenet , Duc d'Yorck , s'étoit
échappé de la priſon où fon frere aîné
avoit été égorgé , & qu'il ſe tenoit
caché
DECEMBRE. 1774. 177
caché quelque part. Comme la Ducheffe
trouva que cette nouvelle , quelque peu
→ vraiſemblable qu'elle fût prenoit faveur
chez un peuple toujours avide de nouveauté
, elle jeta les yeux fur le fils
d'un Juif qui lui fut préſenté. Ce jeune
homme nommé Varbeck , étoit le filleul
d'Edouard IV. Il paſſoit même pour
-être ſon fils naturel , & cette opinion
étoit fondée ſur la reſſemblance qu'on
remarqua dans la ſuite entre le jeune
- Varbeck & le Monarque. Différentes
avantures auxquelles ce jeune homme
fut de bonne heure expoſé , avoient développé
& perfectionné en lui la fouplesſe
& la ſagacité d'un génie naturel. 11
favoit d'ailleurs intéreſſer tous ceux qui
de voyoient par une figure noble , aifée ,
fpirituelle & par un caractere fouple ,
facile , infinuant. La Ducheſſe de Bourgogne
le jugea capable de remplir le rôle
du Duc d'Yorck qu'elle lui préparoit.
Cependant quoique l'imagination de l'audacieux
Varbeck fût échauffée par tous
les feux de l'ambition , ce jeune homme
favoit diſtinguer les obſtacles qui pouvoient
faire avorter ſes projets téméraires.
Ce ne fut qu'après que la Duches-
M
178 MERCURE DE FRANCE .
ſe de Bourgogne eut découvert l'amour
de Varbeck pour la Comteſſe de Huntley,
qu'elle le rendit l'inſtrument de fa
vengeance. Elle flatta la paſſion de cet
Avanturier , elle promit de le ſervir auprès
du Roi d'Ecoſſe , dont la Comtefſſe
de Huntley étoit parente , & elle le rendit
par ce moyen docile à toutes les impreſſions
qu'elle voulut lui donner. L'amour
dont Varbeck étoit embraſé l'éleva
au deſſus de lui - même. Cette paffion
eſt en quelque forte juſtifiée par le portrait
que M. d'Arnaud nous fait de la
jeune Comteſſe de Huntley. ,, Catherine
,, Gordon , fille du Comte de Huntley ,
و د
& alliée à la Maiſon royale , entroit
,, dans cet âge où la beauté ſe développe
,, avec tout son éclat. La langueur , la
و د
vivacité , l'attendriſſement , cet intêret
,, ſi touchant qui eſt une forte de magie
„ inexprimable , le charme de l'amour ,
,, tous ces divers attraits étoient réunis
dans ſes yeux ; fon ame pure ſe peignoit
ſur un front plein de candeur ,
ſes cheveux d'un blond admirable relevoient
encore la blancheur de fa
,, peau , la volupté même reſpiroit fur
ſa bouche ; mille graces qui paroiſloient
ſe multiplier à la vue , prêtoient un
و د
و د
ود
"
25
DECEMBRE. 1774. 179
-٢
nouveau degré de ſéduction à la régu-
,, larité de ſes traits ; auſſi- tôt qu'on ap-
,, prochoit d'elle , on ſe ſentoit captivé,
ود& l'on aimoit l'empire qu'elle faiſoit
,, éprouver l'accent de ſa voix préve-
3, noit en faveur de ce qu'elle alloit dire; ود
ود un ſeul de ſes regards valoit toutes
,, les expreſſions ; elle n'avoit qu'à ſe
,, montrer pour jouir de fon pouvoir. Si
ود le ſentiment ſe rendoit viſible , on
, l'eût adoré ſous l'image de la Comteſſe
; une douce mélancolie , attrait
bien au deſſus de tous les autres ,
mettoit le comble à tant de beauté.
ود
"
"
ود
ود
ود
Mais que les agrémens de ſon eſprit ,
,, la folidité de ſon jugement , ſes ma-
,, nieres affables , ſes vertus fans orgueil
;,& fans auſtérité , étoient encore préférables
aux charmes de ſon extérieur !
,, Connoiſſoit- on la Comteſſe de Huntley,
,, on oublioit peut- être ſes attraits pour
,, ne s'occuper que de ſes belles qua-
,, lités. D'une ſenſibilité extrêmement dé-
,, licate , elle ſaiſiſſoit avec tranſport tou-
,, tes les occaſions où ſon coeur pouvoit
,, ſe livrer à l'attendriſſement , ſans of-
,, fenfer la vertu ? Lui faisoit - on le ré-
,, cit de quelque infortune , ou trouvoitelle
dans un livre des traits qui lui
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
,peignoient le malheur ; elle s'en pé-
و د
ود
nétroit, ſes yeux ſe couvroient de lar-
,, mes. Qu'elle goûtoit de fatisfaction
à ſe remplir de cette triſteſſe délicieufel
Aufſi s'arrachoit - elle ſouvent
,, au fracas de la Cour , pour aller dans
une campagne à quelques lieues d'E-
,, dimbourg , jouir des agrémens de la
ود
ود
folitude.
L'hiſtorien Rapin Thoiras nous dit
que Varbeck fut reconnu pour Prince
légitime en Irlande , en France , en Flandres
, en Ecoſſe. Jacques IV. gouvernoit
ce dernier Royaume. Ce Prince
à qui les années n'avoient point encore
appris à devenir défiant & circonſpect ,
fut féduit par la fable de la naiſſance
& des avantures de Varbeck. Jacques
étoit d'ailleurs très porté à adopter une
fiction qui pouvoit jeter Henri VII
fon ennemi dans le trouble & l'embarras.
Il donna en mariage au prétendu Duc
d'Yorck , pour mieux ſe l'attacher , Lady
Gordon , fille du Comte de Huntley ,
ſa proche parente. Cette alliance fut
vraiſemblablement l'ouvrage de la politique.
Mais il entroit dans le plan de
la Nouvelle hiſtorique que nous annoncons
, de ſuppoſer cette union comme
• DECEMBRE. 1774. 181
-
l'objet de tous les voeux de l'amoureux
Varbeck , afin de faire naître des ſituations
neuves , intéreſſantes & capables
d'attacher fortement le lecteur. On verra
fans doute avec intérêt la jeune Com-
- teſſe de Huntley , qui avoit donné fon
coeur & fa main à Varbeck , croyant
voir en lui le jeune Duc d'Yorck , s'ex-
- poſer avec fon mari aux plus grands
dangers & à tous les hafards du rôle
dont il s'étoit chargé. La ſuite des in-
- fortunes de cet Avanturier apprit enfin
à la Comteſſe que l'époux qu'elle adoroit
comme l'infortuné rejeton de la
_ Maiſon d'Yorck , n'étoit qu'un Avanturier
obſcur. Mais elle n'en eut pas
moins de ſenſibilité pour l'homme le
moins excuſable à ſon égard. Elle ne
vit en lui que ſes revers & fon amour.
La Comteſſe de Huntley déſabuſée , ſe
glorifioit encore d'être la femme de
Varbeck. Lorſque ſon mari eut porté
ſa tête ſur un échafaut , elle refuſa de
paſſer ſes jours à la Cour du Roi d'Angleterre
qui avoit conçu pour elle les
plus tendres ſentimens : elle préféra
d'aller enſevelir ſes jours , & ſa douleur
dans une retraite ténébreuſe qui avoit
autrefois fervi d'aſyle à elle & à fon
M3 .
182 MERCURE DE FRANCE.
mari lorſqu'ils cherchoient à ſe dérober
aux recherches de Henri VII.
Une troiſieme Nouvelle hiſtorique doit
terminer le premier volume de ce recueil.
L'Auteur , dans un diſcours placé
à la tête de ce premier volume , nous
annonce que dans ſes Nouvelles hiſtoriques
il s'eſt proposé pour but , ainſi
que dans ſes Epreuves du ſentiment ,
d'entretenir l'amour de l'humanité , &
d'offrir à la jeuneſſe une ſuite des plus
beaux exemples de vertus patriotiques..
& fociales. Cet Ecrivain judicieux nous
donne quelques réflexions ſur les Historiens
. Il fait aſſez bien voir que ſi
l'on réduiſoit les hiſtoires à ce qu'elles
peuvent contenir de vrai , elles ne préſenteroient
qu'un très-petit nombre de
faits fort ſecs , & qu'à tout prendre , il
y a moins de vrai dans les révolutions -
de l'Abbé de Vertot , que dans les romans
de Richardſon & des autres Ecricrivains
qui ont tracé d'après nature les
caracteres qu'ils ont donnés à leurs perfonnages
. Que faut- il conclure de tout
ceci ? Que roman pour roman il vaut
encore mieux s'en tenir aux fictions historiques
qui nous préſentent la vertu
parée de tous ſes charmes , qu'à ces
prétendues hiſtoires qui nous entretienDECEMBRE.
1774. 183
ア
رگ
nent preſque toujours de Conquérans fameux
par leurs excès criminels , ou de
ſcélérats qui ont opprimé le foible & l'innocent
, & jouiſſent au faîte des honneurs
qu'ils ont ravis , d'une impunité
ſcandaleuſe.
Epitre à Themis , ſuivie d'un dialogue de
Pégaſe & de Clément , & d'une Epître
à M. de Champfort. A Amſterdam
, & à Paris chez Monory , Libraire
, rue de la Comédie Françoiſe.
Cette petite brochure contient trois
jolies pieces de vers échappéesdu pinceau
brillant & léger de M. Dorat. Lapremiere
eſt une épître à Thémis. C'eſt une
hiſtoire abrégée & rapide de la légiflation."
L'Auteur s'adreſſe à la Déeſſe de la
Juſtice , & paſſe en revue preſque tous
les Législateurs .
Cette Epître eſt terminée par des portraits
fort chers à la Nation. En les voyant
on reconnoît bien vîte les modeles.
Juſte & ſenſible , une Reine adorée ,
L'honneur du trône , où brille la beauté,
Pour faire aimer ton auftere ſageſſe
Conduit vers toi la tendre humanité.
Pallas te ſuit ; la Loi te ſert de guide,
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
Et te précede avec fécurité :
Un jeune Roi te couvre d'une Egide ,
Et des rayons de ſon autorité .
Plus d'intriguant , plus d'exacteur avide ;
Le droit public ſera ſeul conſulté !
Tout ſe ranime... Et la fable d'Ovide
Pourra fort bien être une vérité.
La ſeconde piece eſt d'un genre tout
différent. On ſe rappelle le dialogue
charmant de Pégaſe & du Vieillard. Cette
production ſi jeune d'un octogénaire , a
fourni à M. Dorat l'idée d'un dialogue
entre Pégafe & M. Clément. Tous les
gens de lettres doivent applaudir au zêle
de M. Dorat , dont le but eſt auſſi honnête
que déſintéreſſé. Son Ouvrage n'eſt
ni un libelle , ni une fatire ; l'Auteur a
dédaigné de s'armer contre un rival que
ſa foibleſſe met à l'abri d'une vengeance ;
fon dialogue eſt une plaifanterie ſans fiel
& fans amertume ; & Pégaſe corrige
comme il faut celui qui veut régenter le
plus grand Ecrivain de la Nation
La derniere piece eſt adreſſée à M. de
Champfort ; c'eſt un nouveau laurier que
l'amitié& le talent s'empreſſent d'ajouter
à ſa couronne académique.
:
DECEMBRE. 1774 185
ア
Choix de poëſies , connu ſous le titre
d'Etrennes du Parnaſſe , pour l'année 1770,
nouv. édit. I vol. br. 1 1. 4 f. A Paris
chez Fétil , Libraire , rue des Cordeliers.
Lemême Libraire propoſe la collection
en 5 vol. juſqu'à la finde Décembre , pour
3 1. & paffé ce temps , elle ſe vendra 6
Lou 1 l. 4 f. le vol.
Le Droit commun de la France , & la
Coutume de Paris , réduits en principes
tirés des Loix , des Ordonnances
, des Arrêts , des Jurifconfultes
& des Auteurs , & mis dans l'ordre
d'un commentaire complet & méthodique
fur cette Coutume ; contenant
dans cet ordre les uſages du Châtelet
fur les liquidations , les comptes , les
partages , les ſubſtitutions , les dixmes
& toutes autres matieres. Nouvelle
édition , conſidérablement augmentée
par feu Me François Bourjon , ancien
Avocat au Parlement ; revue , corrigée
& aufli augmentée d'un grand nombre
de notes ; 2 vol. in fol. br. en carton
48 liv. A Paris , chez Brunet , Marchand,
rue des Ecrivains , près l'Eglife
S. Jacques.
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
Il fuffit de renouveler l'annonce de ce
grand ouvrage qui préſente , avec beaucoup
de méthode & de clarté , les principes
du Droit commun de la France.
LETTRE fur la Fontaine ; à M. L***.
Célébrer la Fontaine , Monfieur , entrer dans
des détails qui l'offrent à nos yeux , & le gravent
le mieux dans nos coeurs , c'eſt rendre les traits de
la nature & la remercier de ſes bienfaits. Cette
vérité devient l'éloge de l'illustre Académie , du
refpectable Etranger , & des deux Orateurs à qui
je dois le plaifir de la prononcer . Plus ſimple , &
non moins ſenſible que ces derniers , je me transporte
, après eux , fur la tombe de l'homme inimitable
& charmant que j'honorois en filence ;
& j'oſe mêler quelques fleurs d'un moment , aux
fleurs plus durables que leur main vient d'yſemer.
Ce n'eſt point ici de l'émulation , Monfieur. Après
avoir lu les deux écrits que j'admire , je n'aurois
pas l'orgueil de prendre la plume pour fixer un
inſtant l'attention ſur moi. Depuis que je raifonne
, que je compare , que je penſe avec les
hommes bienfaifans , dont les écrits nous touchent
ou nous inſtruiſent ; la Fontaine , toujours
également cher à mon coeur , toujours préſent à
mon eſprit m'inſpire les mouvemens auxquels
ie me livre ; mille fois je voulus m'élancer vers
on ombre adorée ; la timidité combattit toujours
e ſentiment. Si j'oſe davantage aujourd'hui , c'eſt
a penchant ſeul que je cede:je ſuis dans l'ivreffe
DECEMBRE. 1774. 187
i
de l'admiration & du plaiſir. L'émulation a des
vues ; l'enthouſiaſme n'a que des tranſports .
J'avouerai cependant , Monfieur , qu'un motif
particulier me détermine : mais la ſource en eſt
fi pure, il a fi peu de rapport avec l'égoïſme ,
que je puis ne le pas diftinguer du ſentimert.
Je vois , Monfieur , qu'il y a une erreur commune
fur l'inimitable Auteur des fables. Dans fon
éloge même la prévention adopte le préjugé dont
je veux parler . M. de L. H. dit ! Il eut donc une
femme avec laquelle il ne put pas vivre , cet homme
d'une bumeur fi égale &ffii facite ! Et , plus bas ,
il ajoute : La Fontaine regardant le repos comme le
premter des biens , ſe ſépara d'une compagne qui lui
ôtait cette paix domestique ſans laquelle la vie est
insupportable.
C'eſt ſur des bruits faux ,& d'après des mémoi
res infideles , que cet Orateur , ſi bien intentionné
pour la vérité & pour l'objet de ſes louanges ,
exprime ici des regrets qui l'honorent , mais qui
font fans fondement réel. Il m'eſt facile , & il
me fera bien doux , Monfieur , de détromper le
Public & l'Orateur lui même , à qui je ferai furement
plaifir .
:
Il y a deux ans que me trouvant dans le voiſinage
de Château-Thierry , mes premiers pas me
conduifirent à la maiſon où la Fontaine étoit né ,
& de-là je me rendis , avec empreſſement , chez
les objets reſpectables qui ſont nés de lui ; je
veux parler des Demoiselles de la Fontaine ſes
petites filles . J'étois imbu du préjugé que je cherche
ici à détruire ; je plaignois un homme , auſſi
digne du bonheur , d'avoir connu le tourment le
plus cruel de la vie ; & bientôt dans un entretien
où tout étoit ſentiment , j'oſai m'exprimer d'après
ره
188 MERCURE DE FRANCE.
ود
"
"
ود
"
ود
११
ود
ma triſte prévention. Combien je fus déſabuſé !
avec quel plaifir je le fus ! avec quel reconnois
fance je remerciai Mlle de la Fontaine d'un aveu ,
d'un éclairciffement qui deyenoit un bienfait pour
mon ame fentible ! Voici les expreſſions qu'elle
grava dans mon coeur. M. la Fontaine aima
toujours ſa femme , l'eſtima , l'honora , trouva
en elle ces fentimens & ces vertus qui font bénir
l'hymen , & regarderoit aujourd'hui comme
un outrage cette pitié que l'eſtime & l'admiration
mefurent à fon malheur prétendu. Il avoit
१० &quintotén pCohuâtrefauuir- ſTahfieermrmyep. ouIrl rſeuvievnroeiſtoſnoguévennite
auprès d'elle ; il y paſſoit des ſemaines entieres;
il y conduifoit ſes amis ; Racine & Deſpréaux
l'accompagnerent plus d'une fois. Quand on
ne peut pas vivre avec ſa femme , & qu'on eſt
vrai juſqu'à l'indépendance , on ne fait pas des
voyages pour la voir ; quand on ſe plaint de
fon humeur , on la craint , & l'on n'expoſe pas
des amis honorables au déſagrément de l'éprouver....
On pourroit dire , pourſuivit Mlle
de la Fontaine , que le defir de ſe défaire d'une
partie de fon bien chaque fois qu'il venoit à
Château-Thierry , étoit le motif de fon voyage;
trop ſouvent , il est vrai , il fut réduit à ce
trifte expédient , par le mauvais état de ſa
fortune: mais il avoit un fils qui liſoit au fond
de fon coeur; & il étoit facile de lire dans
celui de cet homme ſimple ; ce fils , à qui nous
devons le jour , nous parla ſouvent du bonheur
d'une union dont le charme inaltérable fut ſa
premiere leçon . Magrand'mere étoit très - douce,
très-honnête , ſpirituelle & jolie ; fon mari ne
fut jamais ni prévenu contre elle , ni indifférent
à ſes qualités aimables ; & leur heureux accord
ود
ود
"
دو
ود
ود
"
ود
"
و د
"
"
1
DECEMBRE. 1774. 189
"
forme un tableau qui s'embellit pour nous toutes
les fois qu'un faux préjugé veut y répandre
les couleurs fombres de la méſintelligence."
Enchanté de ce que je venois d'entendre ; &
cherchant à me procurer des preuves plus certai
nes , j'oſai leur parler de l'anecdote , trop accréditée
, qui nous repréſente la Fontaine arrivant à
Château - Thierry , apprenant que fa femme eſt
au falut , & reprenant le chemin de Paris , charméde
ne la pas trouver chez elle. La réponſe de
Mile de la Fontaine fut encore telle que vous allez
la lire. M. de la Fontaine arrivant de Paris
,, pour voir ſa femme , apprit qu'elle venoit de
fortir pour aller à l'Eglife. Un de ſes amis ,
inſtruit qu'il étoit attendu , vint de ſa campa-
,, gne ou de ſa terre , éloignée d'une lieue , pour
,, l'inviter à ſouper chez lui dès le ſoir même.
On étoit dans la belle ſaiſon ; M.de la Fontaine
ne ſavoit pas réſiſter , ſon ami le preffa , & promit
de le renvoyer de bonne heure. La nuit é-
"
ود
"
"
ود
ود
"
toit prête à tomber ; Mde de la Fontaine fortie ,
;, à peine , depuis quelques minutes , ne devoit
,, pas rentrer fitôt. La Fontaine ſe laiſſa ſéduire ;
& cela peut arriver à des hommes moins faciles
que lui . Son hôte avoit des convives. Un
"
” de ceux- ci , également lié avec mon grand pe-
,, re , charmé de le voir , defirant de le poffeder
,, à fon tour , & ſe livrant à la gaîté du repas ,
exigea avec l'importunité douce du ſentiment ,
que l'on ne ſe ſéparât point , & que la partie
ſe renouvelat le lendemain à midi dans ſa ter-
,, re , diſtante feulement de deux lieues . La fa-
"
"
ود cilité l'emporta encore ſur la réflexion , & Μ.
,, de la Fontaine , en defirant toujours de ſe ren.
ود dre auprès de fa femme, ne monta à cheval
190 MERCURE DE FRANCE.
T
,, que pour s'en éloigner encore. Enfin , un nou
,, vel ami forma une nouvelle conjuration , &
"
ود
ود
"
"
ود
"
وا
obtint un égal ſuccès. Le bonhomme , en
combattant toujours , rétrograda toujours ... Il
fe trouvoit à fix lieues de Château-Thierry , fur
la route de la Capitale. Un temps affreux furvint
. Il devoit y avoir , deux jours après!, une
,, affemblée folemnelle à l'Académie Françoiſe ;
le mauvais temps continuoit ; une occafion
,, s'offrit pour retourner à Paris ; il prit fa réſolution
en regrettant de n'avoir pas vu ſa fem-
,, me , peut - être même en badinant ingénuement
fur la fingularité de ſon aventure ".
En reſpectant les Demoiselles de la Fontaine ,
j'avois le droit , Monfieur , de balancer le plaifir
de les entendre par une certaine défiance dont
elles ne devoient même pas être ſurpriſes. J'oſai
ne pas paroitre convaincu des touchantes qualités
qu'elles donnoient à leur grand'mere , & l'idée
de cette Mde Honnefta , dans laquelle tant de
gens ont cru la reconnoître , s'offrant à mon esprit
, je ne craignis pas de découvrir le fond de
mes penſées. Un nouveau trait de lumiere acheva
de m'éclairer. ,, Mde de la Fontaine aimoit exces-
,, fivement les Romans , me dit ſa petite fille ;
les Romans de ce temps- là peignant les moeurs ,
les uſages , les manieres , le langage du grand
monde , étoient écrits d'un ſtyle apprêté ; le
, goût porte à l'imitation . Mde de la Fontaine
,, eprouva l'effet de cette influence ; & le ton
„ précieux devint l'habitude de ſon eſprit. Mon
grand pere , qui parloit comme la nature , &
qui étoit en tout auſſi ſimple qu'elle , ne pou
,, vant ni approuver ſa femme , ni ſe réfoudre à
ود
"
"
"
"
" la contrarier ouvertement , imagina de l'éclai .
DECEMBRE. 1774. 191
A
4
,, rer par un artifice imité de l'habitude qu'il
,, vouloit détruire. Il lui écrivit pendant quelque
,, temps en ſtyle ſérieux & recherché. La raiſon
" ſe déguiſoit ſous les traits du badinage. Une
de ces lettres nous eft reſtée ; la voici , Mon-
„ fieur ; daignez la lite vous même. "
"
Je pris la lettre avec avidité ; elle étoit écrite
de la main de cet homme adorable , & adreſſée
à ſa femme à Château - Thierry. La vétuſté du
papier dépoſoit encore en faveur de ce monument.
Je la lus ; il me fut permis d'en prendre
copie ; & je la tranſeris ici.
,, Il y a affez de temps , Mademoiselle , que
,, je ſuis forti de la Province où vous êtes , pour
confeffer que j'ai tort de ne vous avoir pas
réitéré les ſervices que je vous ai pluſieurs fois
,, offerts , puiſque vous m'aviez donné la permis-
"
"
"
fion de vous écrire. C'eſt une faveur , il eſt
,, vrai , que je ne devois pas tant négliger ; vous
,, en accordez trop rarement pour n'en pas pro-
,, fiter; & j'ai pris réſolution de faire tant de
,, cas de celles qui viendront de vous , que je
, proteſte devant vos beaux yeux de faire défor-
,, mais mon poffible pour en mériter d'autres. Ce
" fera , Mademoiselle, toujours en qualité de
, votre très humble & très obeiſſant ſerviteur."
LA
FONTΑΙΝΕ .
Vous jugez aiſément , Monfieur , que de la
part d'un homine auffi ingénu ,
la Fontaine , une lettre où regne autant d'affec
auſſi naturel que
tation ne peut être dictée que par l'eſprit de plaifanterie
; & l'on ne plaiſante pas avec étude les
perſonnes qu'on ne peut fouffrir , lorſqu'on eſt
très naturel. C'eſt ici un badinage qui s'accorde
A
192 MERCURE DE FRANCE.
fort bien avec la bonhommie , quoiqu'il ſoit ins
piré par la réflexion , parce que le fentiment conduiſoit
l'eſprit. Le jugement des Demoiselles de
la Fontaine , & celui des perſonnes de Château-
Thierry que j'ai conſultées , & qui , par tradi,
tion , étoient en état de m'inſtruire , donnent à
ma conjecture un degré d'autorité auquel il n'eſt
guere poffible de ne ſe pas rendre .
Je quitterois ici la plume , Monfieur , fi je ne
l'avois priſe que pour détruire une erreur. Il me
reſte un hommage à rendre , un devoir à remplir .
Tout ce qui peut faire mieux connoître l'ame
le caractere , la fimplicité , la modeſtie de cet
homme immortel , devient précieux , & fera toujours
intéreſſant. Les deux Orateurs ont dit , avec
raiſon & avec eſprit , en parlant de fa bonhom,
mie , qu'il fut ſouvent néceffaire de lui révéler
le fecret de fon mérite. Un trait unique , un mot
charmant vont rendre cette vérité plus ſenſible .
& plus touchante.
Une payſanne , domeſtique dans la maiſon de
M. de la Fontaine , entrant dans une chambre où
il étoit , & où il récitoit ſa fable de la Laitiere ,
ne fut pas fenfible d'abord aux vers qui commen
cent cette fable ; mais lorſqu'il paffa á ceux qui
peignent l'action & font fentir la moralité , en ,
traînée par le ſujet & par le coloris , elle fe gliffa
ſucceſſivement ſous le fauteuil ; & un petit mou.
vement , caufé par l'admiration , faifant connoître
à M. de la Fontaine qu'il étoit écouté par
une perſonne cachée , il parla dans ſa ſurpriſe ,
la domeſtique ſe montra & dit ce qu'elle avoit
fenti par un foupir & par ces mots : Ab ! mon
bon maître ! mon bon maître ! .... M. de la Fon
taine , touché de ce fuffrage , frappa dans la
main
DECEMBRE. 1774. 193
A
4
main de la domeſtique en lui diſant : Mon enfant ,
tu me raffures ; & ajouta qu'il falloit lui donner
une coëffe .
Quels mots ! quels fentiment ils peignent ! quel
portrait pourroit mieux rendre la Fontaine !
On nous a prouvé éloquemment l'effet utile
& délicieux que produit la lecture de ſes fables .
Les preuves n'étoient plus néceffaires ; il ne fal
loit qu'un ſouvenir & qu'un ſentiment pour juger
du préſent que nous fit la nature en les inſpirant.
Mais écoutez encore Mlle de la Fontaine pour
en être mieux convaincu . Nous étions encore
"
"
”
fort jeunes ; on nous lifoit le Corbeau , le Laboureur
& ſes Enfans , l'Aftrologue qui ſe
laiffe tomber dans un puits , le Meunier . Nous
" ne faiſions aucun mouvement ; nous n'ouvrions
,, pas la bonche ; quelquefois les larmes nous
venoient aux yeux. Mon pere ramenoit ſouvent
la fable des Amis du Monomotapa ; il nous
difoit : Je ne vous propoſe pas les amis de mon
,, âge ; mais cherchez - en du vôtre ; vous en
trouverez ."
"
وو
"
ود
J'étois allé à Château - Thierry pour y paffer
feulement quelques heures ; trente jours s'écou
Jerent ; mes affaires m'appeloient à Paris , & je
n'avois pas la force de m'éloigner d'un lieu qui
avoit le droit de me charmer. Il me fembloit que
j'avois retrouvé la Fontaine & que j'allois le
perdre. Tous les foirs j'allois lui renouveler mon
hommage au ſein de fa famille. Que dis - je ?
C'étoit toujours un hommage nouveau. J'écoutois
, j'interrogeois , je faifois répéter , je m'at
tendriffois : mon coeur palpitoit fans interruption :
c'étoit toujours quelque choſe d'intéreſſant , quel
que particularité plus touchante... M. de laHarpe
parle d'une arriere-petite fille de la Fontaine , qui
N
194 MERCURE DE FRANCE.
vit auprès de ſes tantes. Elle avoit quatre ans
&demi lorſque la belle édition des fables parut .
Acet age on n'a communément que des yeux . La
jeune perſonne , formée pour fentir & pour juger ,
parcourant les gravures , & s'appercevant qu'on
adonné à Perrette des talons , critiqua avec exclamation
cette chauſſure , ſe rappelant le vers :
cotillon fimple & fouliers plats.
J'aurois encore beaucoup de choſes à vous
dire , Monfieur ; mais il faut qu'une lettre ait
des bornes. Heureux de pouvoir n'en mettre jamais
à la paſſion ſi juſte , ſi douce, fi utile que
j'eus toujours pour ce grand homme. Elle augmente
encore , s'il eſt poſſible , par le reſpect que
je conferve pour les objets qui le repréſentent
dans la ville où il reçut le jour, & où j'ai pu
honorer ſa mémoire immortelle , par mon attendriffement
& mes tranſports multipliés .
J'ai l'honneur d'être.
DE BASTIDE.
de Marseille.
SPECTACLES.
AZOLA
OPERA.
ZOLAN , ou le Serment indifcret,
Ballet héroïque en trois actes ; repréſenté,
pour la premiere fois , par l'Acadé-
٦٠
DECEMBRE. 1774. 195
- mie Royale de Muſique le mardi 22
Novembre 1774.
Le poëme eſt de M. le M.; la muſique
-eſt de M. Floquet.
ACTEURS.
Alcindor , Roi des Génies , & protecteur
d'Azolan .
Azolan , jeune homme , fans parens ,
élevé par ceux d'Agatine.
い1
L'Amour , déguisé ſous les traits & les
habits d'Hylas , jeune Berger , ami
d'Azolan & d'Agatine.
Agatine , jeune Bergere.
Palémon , vieux Berger , parent d'Agatine.
Prêtres de la Fortune , Génies , &c.
Azolan , encore occupé d'un rêve enchanteur
, invoque le Someil de lui rendre
ſes momens heureux. Il implore la
puiſſance d'Alcindor. Ce Roi des Génies
deſcend dans tout l'éclat de ſa gloire.
Il fait paroître le Temple de la Fortune ,
& remet ſon ſceptre à Azolan en lui difant:
Que de notre amitié ce ſceptre ſoit le gage ;
Par lui , dans ce ſéjour , tout préviendra tes voeux.
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
AZOLA Ν.
Pour mériter des dons ſi précieux...
ALCINDOR.
Goûte en paix l'heureux avantage
De voir à tes pieds l'Univers ;
Mais apprends à quel prix ces dons te ſont offerts.
L'Amour regne en tyran dans un coeur qu'il enflamme
Sous fes funeſtes loix on n'eſt jamais heureux .
Pour jouir de mes dons , il faut braver ſa flamme.
Et s'affranchir de ſon pouvoir affreux .
Azolan promet tout pour mériter les
bienfaits du Génie & s'engage , par ferment
, de porter à- l'Amour une haine
implacable. Comblé des dons de la Fortune
, il defire encore que les Bergers ,
compagnons de fon enfance , ſoient témoins
de fon fort glorieux. Son fceptre
magique les fait auffi-tôt paroître. Les
Bergers & les Bergeres , fans envier ſes
richeſſes , célebrent leurs innocens plaifirs
. Agatine , jeune Bergere , avec qui
Azolan a été éléve dès la plus tendre enfance
, lui dit :
DECEMBRE. 1774. 197
4
Il eſt pour une ame ſenſible
Un don mille fois plus flatteur ,
Un bien qui nous rend tout poſſible
Et nous conduit au vrai bonheur
Par lui tout prend un nouvel être ,
Tout cede à ſon charme vainqueur ,
Un jour vous pourrez le connoître...
Mais c'eſt le ſecret de mon coeur. :
Azolan reſſent alors les traits de l'Amour
, mais fans ofer encore avouer ſa
foibleſſe. Il fuit. Agatine le plaint s'il
ferme ſon ame à la tendreſſe.
L'Amour , déguisé ſous les traits & les
habits d'Hylas , Berger ami d'Azolan &
d'Agatine , porte le trouble dans leurs
coeurs . Il dit au Berger qu'Alcindor a
trompé ſa crédule jeuneſſe. Il emprunte
fon fceptre & retrace à ſes regards les
amours de Bacchus & d'Ariane.
Azolan avoue qu'il a fait ferment de
ne jamais céder à l'Amour , & qu'il en
eſt bien puni. Mais , inſpiré par ce Dieu ,
il s'abandonne à fon penchant , & s'écrie :
Oui , je ſens que l'Amour est le bonheur fuprême.
Dût ce coupable aveu me perdre en ce moment ,
Agatine eſt l'objet de ma tendreſſe extrême.
N 3
19S MERCURE DE FRANCE.
T
Il eſt arrêté par Agatine , qui crain
pour lui la vengeance d'Alcindor. Sa
tendre inquiétude eſt un nouveau trait
qui l'enflamme. Amant paſſionné , il jette
loin de lui le ſceptre que lui a donné
Alcindor ; il ſacrifie ainſi ſa fortune à fon
amour. Alcindor menace fſon favori. Les
Génies portent le ravage dans le Palais
d'Azolan , & entraînent les Amans.
Agatine , abandonnée dans un affreux
féjour , déplore ſes malheurs & ceux d'Azolan
, dont elle ignore le deſtin. Il paroît
attiré par les accens de ſa douleur. Agatine
veut envain le déterminer de ſacrifier
un amour qui lui eſt funeſte ;
Azolan , malgré les nouvelles fureurs
d'Alcindor , jure de l'aimer toujours. Il
répond aux menaces & aux promeſſes
d'Alcindor:
Le ferment d'aimer une Belle
Eſt un ferment ſacré , comme on le fait aux Dieux,
Agatine a le mien , & j'y ſerai fidele.
Vous m'offrez vainement de régner dans les Cieux ,
Je n'y veux pas régner ſans elle.
Alcindor , outragé , veut venger fon
offenſe; mais les Génies , enchaînés par
un pouvoir fuprême , ne ſe rendent point
DECEMBRE 1774. 199
àſa voix. L'Amour vient au ſecours des
- Amans fideles. Il dit à AzOLAN: J'ai à
se punir d'un ferment indiscret. Il dit au
GÉNIE : de ton art & du mien tu vois la
différence.
A
%
Alcindor lui - même ne peut réſiſter au
charme de l'Amour , & reconnoît ſa puisfance.
Il lui adreſſe cette priere :
Inſtruit par tes leçons , un nouveau jour m'éclaire ,
Pardonne , Amour , fois encor mon vainqueur.
Te combattre eſt une folie ;
Te fuir eſt une vaine erreur :
J'ai fait le malheur de ma vie ,
Puiſſé-je à tes conſeils en devoir la douceur.
Alcindor rend ſes faveurs aux Amans ;
& l'Amour charge Azolan & Agatine
de préſider au ſoin de ſes Autels. Les
Génies s'uniſſent aux Plaiſirs & aux Graces
de la ſuite de l'Amour.
L'idée de cet Opéra eſt tiré d'un conte
charmant de M. de Voltaire. M. le M.
l'a heureuſement diſpoſé pour le théâtre ,
en ſuivant la marche déjà tracée dans les
Opéra d'Enchanteurs & de Magiciennes.
Il auroit peut-être trouvé une magie plus
naturelle , & plus de reſſource pour la
N 4
1
200 MERCURE DE FRANCE.
muſique dans le jeu des paſſions & dans
une fable fimple & intéreſſante; au reſte ,
ſa poëſie eſt douce , facile & lyrique. M.
Floquet avantageuſement connu par le
fuccès de la muſique du ballet de l'Union
de l'Amour & des Arts , a foutenu , dans
ce nouvel ouvrage , l'idée qu'il avoit
donnée de ſon talent. On a applaudi
pluſieurs effets de fa muſique , fur - tout
fes airs & ſes morceaux de danſe. La
chaconne , qui termine le ballet du
troiſieme acte , peut être comparée à
celle ſi vantée de fon premier Opéra ,
dont elle a la coupe, les formes & le
même mouvement à deux temps.
Les rôles ont été parfaitement rendus.
M. l'Arrivée a joué Alcindor , M. le
Gros Azolan , Mlle Beaumenil Agatine ,
Mlle Rozalie l'Amour , & M. Beauvalet
le vieux Berger , parent d'Agatine.
Les ballets font ingénieuſement compofés
. Celui du premier acte , deſſiné par
M. d'Auberval , figure les riches favoris
de la Fortune , en contraſte avec les heureux
Villageois. M. d'Auberval & Mile
Peflin y danſent avec éclat les premieres
entrées. M. Gardel le jeune & Mlle Dorival
y danſent auſſi avec applaudiſſement
, ainſi que M. Malter & Mile
DECEMBRE. 1774. 201
15
,
le
1
S
4
Compain. Le divertiſſement du ſecond
acte eſt de M. Veftris , & lui fait honneur.
L'épiſode des amours d'Ariane ,
déſeſpérée de la fuite de Théſée , & enſuite
engagée dans les liens de Bacchus
triomphant , fait le plus grand plaifir.
Mile Guimare & M. Veſtris jouent
comme Acteurs dans cette pantomime ,
& y danſent avec cette ſupériorité de
talent tant de fois & fi juſtement célébrée.
Le divertiſſement du troiſieme acte
eſt de la compoſition de M. Gardel , &
d'un deſſin très agréable , formé par l'union
des Génies élémentaires avec les Graces
&les Plaiſirs de la ſuite de l'Amour. M.
Gardel danſe avec beaucoup de talent &
de nobleſſe dans ce divertiſſement. M.
d'Auberval & Mile Peſlin menent la
gaieté ſur leurs pas.
La direction n'a rien négligé pour
donner de l'éclat & de la magnificence à
ce nouveau ſpectacle. /
- L'Académie Royale de Muſique a
repris le 17 Novembre , pour les jeudis ,
le Carnaval du Parnaffe , ballet héroïque
avec fon prologue , muſique de Mondonville.
Cet Opéra eſt trop connu pour que
nous en renouvelions ici la notice. Il
N.5
202 MERCURE DE FRANCE.'
nous fuffit de dire que Mde l'Arrivée
joue le rôlede Thalie , M. Durand celui
de Momus , & M. Muguet celui d'Apol-
Jon.
にっ
Le
COMÉDIE FRANÇOISE.
ES Comédiens François ordinaires du
Roi , ont donné le mercredi 16 Novembre
la premiere repréſentation de la partie
de chaffe de Henri IV, comédie en trois
actes , en profe; par M. Collé , Lecteur
de S. A. S. Monſeigneur le Duc d'Orléans
, premier Prince du Sang.
Cette piece , long- temps defirée , longtemps
demandée , jouée ſur tous les théâtres
de Province , & fur les théâtres particuliers
par les Citoyens qui s'amuſent
de la comédie , vient enfin d'être re.
préſentée par les Comédiens François,
Il feroit bien ſuperflu de donner une analyſe
de cette comédie que l'impreſſion ,
les repréſentations & fa célébrité ont répandue
& fait connoître de toutes parts,
Nous dirons ſeulement qu'elle a le plus
grand ſuccès ; que l'on y a applaudi avec
tranſport les tableaux ſi intéreſſans de la
vie privée d'Henri IV ; que les traits
DECEMBRE. 1774. 203
4
de bonhommie , de franchiſe , de ſublime
• ſimplicité & de noble familiarité de ce
Roi magnanime qui fut de ſes ſujets le
vainqueur & le pere , ont été vivement
ſentis. Rien de plus touchant que de
contempler Henri IV en application avec
le Duc de Sully , & d'être témoins
de l'épanchement du coeur de ces deux
illuſtres amis ; rien de plus agréable que
de ſuivre Henri le Grand dans la cabanne
de Michau & de ſa famille , de voir ce
Roi ſe mettre au ton de ces bonnes gens ,
& s'attendrir aux marques d'attachement
qu'ils lui donnent ſans le connoître. Ainſi
ce Monarque , repréſenté dans tout l'éclat
de ſon héroïſme par le premier Poëte
de la Nation; Henri dont l'hiſtoire a confacré
les vertus & les hauts faits , ſe reproduit
encore fur nos théâtres pour y
agir & y paroître avec cette bonté &
cette affabilité qui excitent notre admiration
& notre enthouſiaſme.
ز
1
Cette piece eſt parfaitementjouée. M.
Briſart rend avec un vif intérêt & une
noble franchiſe le rôle de Henri IV. M
Belcourt met une dignité ſévere & convenable
dans le rôle du Duc de Sully. Le
Duc de Bellegarde eſt bien repréſenté par
M. Ponteuil ; & le Marquis de Conchiny
par M. d'Auberval. On ne peut met.
A
204 MERCURE DE FRANCE.
tre plus de verité , plus d'illuſion & de
naturel que M. Préville dans le rôle de
Michau ; Richard eſt joué avec chaleur
par M. Molé ; & Catau eſt repréſentée
avec une naïveté douce & bien intéresſante
par Mile Doligni. M. Auger répand
une charmante gaîté dans ſon rôle
de Lucas ; & Mlle Hus joue avec ſenſibilité
le perſonnage d'Agathe. Margot ,
femme de Michau , eft jouée avec intelligence
par Mde Drouin , ainſi que le
Bucheron par M. Deſſeſſart.
La Nation Françoiſe , qui adore fon
maître , a d'autant plus applaudi au tableau
de quelques traits de la vie de
Henri IV , qu'elle a ſaiſi beaucoup de
rapports entre les vertus de ce grand Roi
& celles du jeune Monarque qui fait fon
bonheur . C'eſt ce qu'on a voulu exprimer
dans cet impromptu deſtiné à être mis au
bas d'un Deſſin repréſentant la derniere
Scene de la partie de Chaſſe de Henri IV:
Aux piés de ce bon Roi , ces François porſternés ,
Offrent l'heureux tableau d'un inaître qu'on adore.
Peuples n'enviez point ces mortels fortunes ;
Sous le nom de Louis , Henri gouverne encore.
Par M. Meynier.
DECEMBRE. 1774. 205
COMÉDIE ITALIENNE .
-Les Comédiens Italiens ordinaires du
T
>
ES
Roi , ont donné , le Lundi 14 de Novembre
, la premiere repréſentation d'Henri
IV , Drame lyrique en trois actes , paroles
de M. du Roſoy , muſique de M.
Martiny.
L'action de ce Drame eſt le jour de la
bataille d'Ivri . Aux environs du champ
de bataille il y a le chateau de Lenoncourt.
Un Roger , très-riche Négociant ,
a acheté ce château , dont le Marquis de
Lenoncourt , preſſé par le beſoin , s'eſt
défait. Mais cet homme généreux veut
que le Marquis , ſa femme , & le Chevalier
ſon fils continuent d'y demeurer.
Le Chevalier de Lenoncourt eſt amoureux
d'Eugénie fille de Roger. Voici la
marche du Drame.
Eugénie commence la ſcene par une
arriette , dans laquelle elle ſe plaint que
l'art du deſſin , qui ſervoit à ſes plaiſirs ,
ne lui eſt plus du même ſecours. Ses
crayons échappent de ſes mains. L'amour
cauſe ſes peines. Elle veut peindre ſes
fleches , ſon flambeau ; au lieu de fleurs ,
elle deſſine des chaînes. Son pere fur206
MERCURE DE FRANCE,
vient , lui demande la cauſe de ſes
inquiétudes , & fachant fon inclination ,
approuve fon choix. La Marquiſe de
Lenoncour defire elle - même que fon
fils épouſe Eugénie. Le Chevalier transporté
d'amour , annonce que le Marquis
lui envoie une lettre par laquelle il
donne auſſi ſon conſentement ; mais il
exige que le Chevalier vienne auſſi - tôt
le joindre au camp du Duc de Mayenne ,
qui lui a donné un poſte important , &
qui prend ſoin de réparer ſa fortune.
Eugénie plus attachée encore à ſa patrie
& à ſon maître , qu'à ſon amant , lui
déclare qu'elle aimeroit mieux épouſer
le dernier des Soldats de Henri , que
Mayenne lui - même. Le jeune homme
fort furieux , & plein d'un grand projet:
c'eſt de ſe metre à la tête d'un parti , &
d'offrir ſes ſervices au Roi. Cependant
on vient avertir que l'avantage de la
poſition du château a engagé Henri d'y
mettre une bonne garde ; & qu'un de
ſes principaux Officiers , avec d'autres
Seigneurs , vont arriver. Roger , la Marquiſe
de Lenoncourt& Eugénie promettent
de les bien recevoir. C'eſt le Roi
lui - même , qui vient avec le Maréchal
de Biron & le Maréchal d'Aumont. 11
veut être inconnu. Roger , qui le recon
DECEMBRE. 1774. 207
noît , reſpecte ſon ſecret; & n'en dit rien
même à ſa fille & la Marquiſe. Henri
eſt charmé que ſa bonne fortune l'ait
- conduit dans ce château , où il trouve des
amis & des femmes aimables. La Marquiſe
lui témoigne alors fon chagrin de
ce que fon mari , féduit par les libéralités
du Duc de Mayenne , eſt entré à
ſon ſervice ; & veut y entraîner ſon fils.
Henri en rejette la faute ſur le Roi , qui
n'aura pas ſu les beſoins de ce brave.
Officier , & qui a néglige de s'en faire
rendre compte. Il eſpere le ramener par
ſes bienfaits. Il rappelle qu'un Négociant
- a dépenſé une partiedefon bien pour acheter
du blé , & en fournir un détachement
de l'armée royale , dans un temps de diſette.
Ce Négociant eſt Roger , qui ne
veut pas s'avouer l'auteur d'une fi belle
action. Le Roi marque le beſoin qu'il a
de reprendre des forces , & de ſe prépa
rer au combat fixé pour trois heures. II
demande à dîner pour une heure. En
attendant , on le laiſſe ſeul. Il lit ſes lettres
. Ah ! Monsieur de Mayenne , s'écriele
Roi , fi vous n'y allez pas d'une autre
façon , je suis aſſuré de vous battre toujours
en raſe compagne. Le Tréſorier de l'armée
lui mande que Sully a fait remettre
cinquante mille francs à la caiſſe mili
208 MERCURE DE FRANCE.
taire , & qu'il a ordonné une coupe de
bois , pour lui en faire pafſſer le produit.
Il ſe promet bien de récompenfer tant
de générosité de ſon ami & de fon maltre
, ainſi qu'il le nomme. Il reçoit une
autre lettre , qu'il lit avec attendriſſement ,
& qu'il ferre contre ſon coeur. Il ne dit
pas de qui ; ... mais il eſt facile de voir
que c'eſt de la belle Gabriel.. Il y répond
en recommandant ſon ame à Dieu , &
fon coeur à... Il en reſte là. Il écrit à
Crillon : Pends - toi ; brave Crillon ; nous
avons combattu à Arques , & tu n'y étois
pas . Je t'aime à tort & à travers. Il examine
enſuite le plan de la bataille. Les
Maréchaux de Biron & d'Aumont viennent
prendre ſes ordres. Il appelle d'Aumont
ſon pere , & Biron ſon frere. Il
lui diſent que ſi l'on doit s'arrêter à des
préſages , tout anonce le bonheur de ce
grand jour. Ils racontent qu'un détachement
de l'Ennemi vient de paſſer dans
ſon camp; que le Sénat de Veniſe le reconnoît
pour Roi , & que ſon portrait a
été porté en triomphe dans la ville.
Henri dit au Maréchal d'Aumont , qu'il
veut récompenſer ſon zêle , en lui dornant
le commandement de l'aîle gauche
de l'armée ; & que pour lui , il commandera
la droite. Il l'avertit que s'il eſt en
danger
1
DECEMBRE. 1774. 209
danger il prodiguera ſon ſang pour
épargner celui de fon pere. Tu n'as pas
de remercîment à me faire , ajoute - t- il;
tu me donnes ton fang, je te donne le
mien: c'eſt un échange. Il confie à la
prudence du Maréchal de Biron le corps
de réſerve , qui doit faire la sûreté de
- l'armée , & le gain de la bataille. Ces
ordres donnés , on ſe met à table. Henri
invite Roger à diner avec lui. On chante
des couplets , qui renferment tous des
traits concernant ce bon Roi. Voici le
-
plus applaudi :
Un foldat , ſous un coup funeſte ,
Se voyoit deſcendre au tombeau ,
Le peu de force qu'il lui reſte
Lui fert à ſauver ſon drapeau.
Son ame fatisfaite
Se ſouvient du refrein chéri :
Vive Henri , vive Henri.
La Marquiſe eſt inquiete du fort de
ſon époux; & plaint ſon fils , qui arrive
en ce momneenntt ,, & qui manifeſte ſes
ſentimens pour le Roi , auquel il a engagé
un parti.
Le Roi charmé de ce jeune Officier ,
ôte ſa cocarde , & l'attache au chapeau
du Chevalier. La Marquiſe va chercher
un panache blanc , qu'elle avoit deſtiné
210 MERCURE DE FRANCE.
pour ſon fils , & qu'elle prie le Roi
d'accepter. Henri donne ſon chapeau à
la belle Eugénie , la priant d'y attacher
ce plumet , qu'il a reçu des mains de la
vertu , & dont il veut être orné par la
beauté. Il dit au Chevalier de prendre
ſes armes , & de venir combattre à ſes
côtés. Il eſpere ramener avant la fin du
jour , à la Marquiſe ſon fils , & à Eugénie
, ſon amant. Il part; mais auparavant
il ſe ſouvient qu'il a dit un mot dur au
brave Schomberg , Colonel Allemand ,
qui étoit venu lui demander la paie de
ſes ſoldats , & à qui il avoit répondu
que jamais homme de coeur n'avoit demandé
de l'argent la veille d'une bataille.
Il veut faire réparation à cet Officier ; &
ſachant qu'il n'oſe ſe préſenter , il le fait
venir , & lui dit : M. de Schomberg , je
vous ai offensé , cette journée fera peutêtre
la derniere de ma vie: je ne veux
point emporter l'honneur d'un Gentilhomme.
Jefais votre mérite & votre valeur ; je vous
prie de me pardonner : & embraffez - moi.
Schomberg lui repond : Il est vrai ; V. M.
me bleſſa l'autre jour ; aujourd'hui elle me
tue : car l'honneur qu'elle me fait , m'oblige
de mourir en cette occaſion pour fon fervice.
Henri demande encore ſi perſonne
n'a rien contre lui; & qu'il eſt prêt de
DECEMBRE. 1774. 211
donner toute fatisfaction. Il avertit fes
amis & camarades , de garder leur rang;
& que , fi la chaleur les emporte , ou s'ils
☑ perdent leurs enſeignes , ils pourront ſe
rallier à fon panache blanc , qui fera
toujours au chemin de l'honneur & de
la victoire.
,
Il fort; on entend dans l'entr'acte le
bruit des canons , & les inftrumens militaires
dans le lointain. Eugénie & la
Marquife chantent les voeux qu'elles font
pour le Roi pour un fils , pour un
amant. Roger marque auſſi ſon inquiétude.
Enfin arrive Henri triomphant.
Roger alors tombe à ſes pieds'; & fait
connoître le Roi à la Marquiſe & à Eugénie.
Henri marque de l'amitié à ce
Négociant. Il eſt étonné de ce que le
Chevalier ne le ſuit pas. Il fait l'éloge de
ſa valeur ; il fait auſſi l'éloge des Officiers
de marque ; il les nomme. LeMaréchal
de Biron lui fait un reproche flatteur
en lui diſant : Sire , vous avez fait
aujourd'hui ce que devoit faire Biron , &
Biron ce que le Roi devoit faire. Le Roi
eſt inquiet de Sully , fon maitre , qui
a reçu fix bleſſures. Le Chevalier vient ,
& dit qu'il n'eſt retardé , que pour s'informer
de Sully , dont il a vu panfer
les bleſſures , qui ne font pas dangereuſes.
02
212 MERCURE DE FRANCE.
fait ſouvenir le Roi de la promeſſe
qu'il lui a donnée , d'aller ſouper avec
lui. Henri promet de tenir ſa parole. Je
pleurerai ſur ſes beſſures , dit-il; les larmes
d'un ami hatent bien une convalefcence.
Arrive un Officier qui a été
fait prifonnier. Il vante la clémence &
la magnanimité du Roi , qui vainqueur
s'écrioit , dans la chaleur du combat :
Sauvez les François. Cet Officier eſt le
Marquis de Lenoncour. La Marquiſe
demande ſa grace ; ſon fils le voyant ,
va pour ſe jeter dans ſes bras ; la pré.
ſence du Roi l'arrête ; mais Henri lui
ditde ſuivre la nature. Le pere voit fon
épée dans les mains de fon fils ; & fe
declare fon prifonnier. Son caſque fermé
l'avoit empêché d'en être connu dans la
mêlée. Le Roi demande cette épée. Il la
rend au Marquis , en ajoutant qu'il tâchera
de gagner ſon amitié , & lui laiſſant
le ſoin de le réconcilier avec lui. Il lui
donne en même temps une compagnie
d'armes . Ilengagele pere à faire lebonheur
d'Eugénie & de ſon fils ; mais c'eſt à lui
qu'il laiſſe la liberté de prononcer fur le
mariage du Chevalier. Oter , dit-il à un
pere , le droit de faire le bonheur de ſes
enfans , c'eſt comme ſi l'on ôtoit à un
:
DECEMBRE. 1774. 213
Roi ſa couronne. Henri accorde à Roger
la nobleſſe qu'il lui a demandée , & le
charge d'acheter des grains , pour fournir
des vivres aux Parifiens , qu'il ſe diſpoſe
d'affiéger , & qu'il veut réduirer moins
par ſes armes que par ſes bienfaits . Ce
Roi va retrouver Sully ; & invite le
Maréchal d'Aumont à venir ſouper avec
lui . Il est bien juste , dit- il , qu'il foit du
feftin , puisqu'il m'a si bienfervi à mes noces
dans les plaines d'Ivri. Il fort fur une
marche militaire , environné d'Officiers ,
& accompagné d'un corps de troupes.
, Cette piece a beaucoup de ſuccès
qu'elle doit au bonheur du ſujet & au
juſte enthouſiaſme que l'on a pour le
grand- Henri. Cependant la petite intrigue
des amours d'une jeune bourgeoiſe
avec le Chevalier de Lenoncourt , Seigneur
de grande qualité , fait le fonds de
cette piece ; & juſques - là elle attache
peu ; mais l'épiſode d'Henri IV , & fa
préſence , raniment l'action , & lui
donnent de l'éclat & de l'intérêt. On fe
laiſſe aller à la douce illuſon de voir
agir ce Prince , & de l'entendre parler.
L'Auteur a eu l'adreſſe de ſe ſervir des
propres expreffions que l'hiſtoire a con-
- fervées de ce bon Roi. Il n'y avoit pas
Ο 3
214 MERCURE DE FRANCE.
de plus fûre magie , pour s'aſſurer des
fuffrages & des applaudiſſemens des
Spectateurs. La famille de Lenoncourt ,
qui joue le rôle le moins favorable dans
cette piece , eſt d'une origine très - ancienne
& très - illustre de la Lorraine , &
fut une des premieres décorée du cordon
de l'ordre du St Eſprit. La raiſon du
lieu de la naiſſance du Marquis de Lenoncourt
pouvoit ſervir à faire excuſer le
malheur qui l'avoit entraîné dans le parti
du Duc de Mayenne , Prince Lorrain.
La muſique n'eſt pas toujours bien amenée
dans ce Drame , dont les airs gênent
l'action & affoibliſſent l'intérêt de curioſité.
On n'en doit pas moins des éloges
à M. Martiny , qui connoît les bons
effets de la muſique , qui a des chants
agréables , & qui ſe venge habilement de
la contrainte de la ſcene , lorſqu'il peut
y briller , & qu'il eſt maître de développer
ſes talens dans les entr'actes. Mde
Trial joue le rôle d'Eugénie avec ce
charme de la voix , du goût & du ſentiment
, qui la rend ſi intéreſſante. La
Marquiſe de Lenoncourt eſt repréſentée
avec beaucoup d'intelligence & de fenſibilité
par Mde Billioni. Les rôles des
Maréchaux d'Aumont & de Biron font
DECEMBRE. 1774. 215
parfaitement remplis par MM. Trial &
Narbonne ; & ceux du Marquis de Lenoncourt
& de Schomberg par MM.
Suin & Meunier ; celui du Chevalier de
Lenoncourt eſt rendu par M. Julien auſſi
bien qu'il peut l'être. M. Clairval , excellent
Acteur , qui ſaiſit ſi admirablement
l'eſprit de ſes perſonnages , Prothée
enchanteur qui , depuis les rôles de Pierrot
& de Montauciel , juſqu'à ceux du
Magnifique & de Roi , a l'art de rendre
toutes les nuances de caracteres ſi diſparates
, & de faire tomber le maſque pour
être la choſe (cadit , perſonna manet res)
M. Clairval a paru encore ſupérieur à
lui-même par ſon jeu franc & loyal dans
le rôle de Henri IV. Mais laiſſons aux
vers ſuivans à célébrer fon rare talent.
A Monsieur CLAIRVAL représentant
/ Henri IV.
AIR: De la ronde de table de Henri IV.
De ton E ton art tu combles la gloire ,
En nous montrant notre Héros
Auſſi grand avant la victoire
Qu'intéreſſant par ſes travaux ;
04
216 MERCURE DE FRANCE.
Sa bonté touchante
Se retrace au coeur attendri ,
Et quel François ne t'admire & ne chante :
Vive Henri , vive Henri.
Par M. Guerin de Fremicourt.
VERS à Monsieur CLAIRVAL jouant
le rôle d'Henri IV.
V.
ENTRE faingris ! Monfieur Clairval,
Quand près de Lucile ou Sophie
Vous débitez une chanson jolie ,
Vous ne vous y prenez pas mal !
Mais votre art tient de la magie
Lorſque vous nous offrez Henri
Volant à la plaine d'Ivri.
Moi qui jamais ne m'extafie ,
A votre ton franc & loyal ,
Vraiment calqué ſur votre original ,
(Ceci ſoit dit fans flatterie)
Je me fuis écrié , Le voilà ! c'eſt bien lui ;
Votre ſanté , n'a guerres chancelante ,
Comme elle est brillante aujourd'hui ! ...
Et votre voix ? ... Mon cher ami ,
Ce prodige , pour moi , n'eſt pas choſe étonnante ,
Tout François ſe ranime au ſeul nom de Henri !.
Par M. Dusausoir.
DECEMBRE. 1774. 217
DÉBUBUT.
Mlle Léonore , ſoeur de M. Thomas-
- fin , a débuté ſur ce théâtre dans l'emploi
des amoureuſes. Une figure agréable ,une
voix fonore & l'habitude de la ſcene , lui
ont mérité des applaudiſſemens. Elle met
beaucoup de feu dans ſon jeu , que le
goût & la réflexion l'engageront à régler
& à modérer. C'eſt un heureux défaut
qu'elle peut convertir à fon avantage.
On a remis à ce théâtre les trois Jumeaux
Vénitiens , charmante piece italienne
de M. Colalto , dans laquelle
il remplit lui ſeul les trois rôles des
trois freres , avec autant de feu que
d'intelligence . Nous avons fait
noître dans le temps le mérite de ce
Drame & fon ſuccès. Cette repriſe confirme
ce que nous en avons dit dans ſa
nouveauté.
con-
LE
BRUXELLES.
E 4 Novembre ; jour de St Charles ,
à l'occaſion de la fète de ſon Alteſſe
- Royale , MM. Viſtumen & Compain ,
05
218 MERCURE DE FRANCE .
Directeurs du Spectacle de Bruxelles , ont
fait jouer Ernelinde , Tragédie lyrique
de Poinfinet , corrigée & remiſe en cinq
actes par M. Sédaine , & dont la muſique
eſt de M. Philidor. Cet Opéra a été exécuté
, joué & chanté avec beaucoup de
préciſion & de Talent. Il a eu un trèsgrand
ſuccès ; ce qui confirme le juge.
ment que les Amateurs François ont
porté de ce bel Opéra , qui peut reparoî
tre avec avantage à Paris , après ceux qui
y ont été le plus accueillis.
1
ACADEMIES.
I.
Séance publique de l'Académie Royale des
Inscriptions & Belles - Lettres , du Mardi
15 Novembre 1774 .
ONN fit la lecture d'une traduction en
vers françois , par M. de Chabanon , de
la premiere & de la vingt troiſieme idylle
de Théocrite , avec des notes. M. du Saux
lut un ſecond mémoire ſur les Satiriques
latins , principalement fur. Perſe , dont
il apprécia le caractere & les talens, M.
DECEMBRE. 1774. 219
de la Curne de Sainte Palaye donna la
traduction d'un ancien fabliau en vers
de langue romance , intitulé la Caniſe ou
Chaniſe, manufcrit de Turin , nº. G. I.
19. Le reſte de la ſéance fut occupé
par M. de Rochefort qui lut des Confidérations
fur le ſtoïcisme de Séneque , mémoire
qui fait ſuite à ceux que cet Académicien
a donnés ſur les opinions des
anciens Philofophes ſur le bonheur-
I I.
Afſsemblée publique de l'Académie royale
des Sciences de Paris , du Samedi 12
Novembre 1774 .
Eloge de feu M. Hériſſant , par M.
de Fouchy , Secrétaire perpétuel de
l'Académie.
M. de Laffone , premier Médecin de la
Reine , a lu ſur le zinc un mémoire par lequel
l'Auteur démontre des propriétés falines
dans ce demi métal ; l'expérience lui
ayant prouvé que le zinc dans ſon état
métallique , ainſi que ſes fleurs , ſe combinent
avec les alkalis fixes ou volatils
non cauſtiques , avec effervescence , &
forment des ſels criſtallifables ,
$220 MERCURE DE FRANCE ,
M. Brifſſon lut un mémoire qui lui
eft commun avec MM. Macquer , de
Montigny , Cadet & Lavoiſier. Il donne
la deſcription & rend compte des premiers
eſſais du grand verre ardent de M.
de Trudaine , établi dans le jardin de l'Infante
au Louvre .
Mémoire fur la calcination des métaux
dans les vaiſſeaux clos , & fur
la cauſe de l'augmentation du poids de
leurs chaux par M. Lavoiſier. L'Auteur
prouve par des expériences très
exactes & qui paroiſſent déciſives , que
cette augmentation eſt due à la partie gafeuſe
de l'air contenu dans les vaiſſeaux
& qui ſe combine avec les chaux des
métaux à mesure qu'elles ſe forment.
Tableau d'économie animale comparée
de l'homme & de toutes les eſpeces
d'animaux , par M. Vicq d'Azir.
Mémoire ſur le moyen d'obtenir la
plus grande quantité d'Ether vitriolique
d'une proportion donnée d'acide vitriolique
avec l'eſprit de vin , en rajoutant
fur le réſidu de nouvel eſprit de
vin & procédant à de nouvelles diſtillations
, par M. Cadet.
Découverte d'une troiſieme chambre
de l'humeur aqueuſe dans les yeux des
DECEMBRE. 1774. 221
- chiens de mer , auxquels cette troiſieme
chambre eſt néceſſaire pour qu'ils puiſſent
voir distinctement à différentes diſtances ,
- à cauſe de la ſolidité & de l'inflexibilité
de la cornée opaque des yeux de ces
animaux , par M. Demours.
3
Diſcours préliminaire d'un ouvrage
intitulé : Effai fur les cometes qui peuvent
s'approcher de la terré , par M. du
Séjour. L'Auteur ayant calculé les orbites
de toutes les cometes connues , a trouvé
qu'il n'y en avoit aucune qui pût s'approcher
de la terre à une diſtance nuifible.
Sur un moyen d'aggrandir la Ville
de Paris fans reculer ſes limites , par M.
de Bory. Quoique l'Auteur n'ait pas
eu le temps d'achever la lecture de fon
mémoire , on fait que le moyen qu'il
propoſe eſt de fupprimer le bras méridional
de la Seine dans Paris; outre plus
ſieurs avantages qui doivent réſulter de
cette fuppreffion , l'Auteur fait voir qu'on
y gagnera plus de 36000 toiſes quarrées
de terrein .
1
M. Portal a lu le titre d'un ouvrage
qu'il vient de compoſer ſur les moyens
de rappeler à la vie les perſonnes fuffos
quées par la vapeur du charbon.
222 MERCURE DE FRANCE.
....
LETTRE de M. l'Abbé d'Arnaud au
R. P.... Profefſſeur de Phyſique à
fur la nouvelle lentille ou loupe de li
queur qui est au Jardin de l'Infante
au Louvre.
:
Vous me demandez , mon Révérend Pere ,
quelques détails au ſujet de la fameuſe lentille
ou loupe de liqueur qu'on a vue au Jardin de
l'Infante en Octobre dernier. Vous ſuppoſez
qu'une nouvelle invention de cette importance
n'aura pas échappé à ma curiofité ; j'ai voulu
la connoître en efiet , & je vais vous dire le peu
que j'en ai appris , m'étant trouvé cinq ou fix
fois aux expériences qu'on en a faites , avec
différens Seigneurs étrangers des plus diftingués
par leur rang & leur ſavoir , que le même motif
y avoit attirés.
Cette loupe , que les Sciences doivent à la générofité
de M. de Trudaine , Conſeiller d'Etat ,
Intendant des Finances , eſt de l'invention deM.
de Bernieres , Contrôleur des Ponts & Chauffées ,
&membre de plufieurs Académies ; il m'a dit
lui même qu'il y a près de trente ans qu'il a conçu
cette idée , & qu'il a fait exécuter de ces fortes
de loupes de différente grandeur.
Celle- ci , la plus grande de toutes , eft compofée
de deux glaces rondes de près de huit lignes
d'épaiſſeur , qui , toutes deux concaves , font
partie d'une ſphere de ſeize pieds de diametre;
DECEMBRE. 1774. 223
leurs bords font faits en biſeau ſur un plan très-
= exact ; elles sont réunies & ſe touchent par ce
biſeau , comme on rapproche les hémispheres de
Magdebourg. De plus , elles font entourées d'un
double cercle de cuivre qui les ferre l'une contre
l'autre , & dans lequel elles font maſtiquées ; tout
cela concourt à enfermer , dans l'eſpace que leur
concavité laiſſe entre elles , eſpace qui a quatre
pieds de diametre , cent foixante pintes environ
d'eſprit de vin très-limpide qui , proprement ,
forment cette loupe de liqueur .
3
Son foyer naturel eſt à dix pieds quelques pouces
derriere elle , & figure un diſque , très-bien
terminé , de ſeize lignes de diametre. On racourcit
la longueur de ce foyer , & on le rend de
moitié plus étroit , en interpoſant une petite lou-
⚫pe de verre folide à environ huit pieds & demi de
la grande.
Quant aux effets , voici ce que j'ai vu en dif
férentes fois , quoique le ſoleil ne fût pas des plus
favorables , & que le temps fût un peu nébuleux ,
comme il eſt affez ordinairement dans l'équinoxe
d'automne. Tous les métaux étant mis au
foyer , y fondent toujours en moins d'une minute;
j'ai vu un écu de trois livres fondre en
cinq ſecondes , & un écu de fix livres en quinze
ſecondes ; l'or demande encore moins de temps
que l'argent . Un diamant a perdu les quatre cinquiemes
de fon volume en huit minutes & demi ,
& fi le propriétaire l'eût laiſſe deux minutes de
plus , il ſe ſeroit évaporé en entier. Des caſſons
de verre s'y ſont fondus & réunis en un gros
bouton très - transparent & très-net , en huit ou
dix ſecondes. On y a fondu & vitrifié un mélange
de fable & de borax. Enfin cette loupe de liqueur
224 MERCURE DE FRANCE:
a tant de force que le bois s'enflamme à plus dè
trente - deux pouces en de cà & au-delà de, fon
foyer , à l'endroit où le cône des rayons qu'elle
fait converger , porte encore près de neuf pouces
de diametre.
Après ce petit nombre d'expériences on a redefcendu
cette loupe , pour donner la derniere
main à la machine qui la porte , & au bâtiment
deſtiné à la contenir. M. de Trudaine , à qui
elle appartient , & Meffieurs de l'Académie des
Sciences ayant defire connoître , avant leurs vacances
, ſes propriétés , elle n'avoit été , pour
ainſi dire , qu'échaffaudée , & les expériences
dont je vous parle ont été faites en l'air , à la
main , & fans appui fixe. Jugez , mon Révé.
rend Pere , de ce qu'on doit attendre de cette
heureuſe invention dans les beaux jours de l'été ,
& lorſque tout ſera diſpoſé pour faire les expériences
avec commodité.
Sentiment d'un Académicien de Lyon fur
quelques endroits des Commentaires de
Corneille.
:
J'AVAIS adopté , dans ma la jeuneſſe , quelques
idées de M. de Voltaire de la poëtie , & fur la
maniere d'en juger. Les critiques de M. Clément
m'ont inſpiré quelques réflexions dont je vais
rendre compte aux Gens de lettres plus inftruits
que moi , qui les jugeront.
M. de Voltaire , en commentant Corneille , a
prétendd
DECEMBRE. 1774. 225
4
prétendu qu'il ne faut introduire dans 'e diſcours
que des métaphores qui puiffent former une image
ou noble , ou agréable. Il condamne ces deux
vers d'Héraclius :
Et n'eût été Léonce en la derniere guerre ,
Ce deſſein , avec lui , ferait tombé par terre .
Il blame , ſur ce principe , ces autres vers d'Héraclius
:
Le peuple , impatient de ſe laiſſer ſéduire ,
Au premier impoſteur armé pour me détruire ,
Qui s'oſant revêtir de ce fantôme aimé,
Voudra fervir d'idole à fon zêle charmé.
:
Pour fentir , dit-il , combien cela eſt mal exprimé
mettez en proſe ces vers :
Le peuple est impatient de ſe laiſſer ſéduire au
premier impoſteur armé pour me détruire ; qui s'o-
Jant revêtir de ce fantôme aimé , voudra fervir d'idole
à fon zele charmé.
Ne fera- t-on pas révolté de cette foule d'impropriétés
? Peut- on ſe vêtir d'un fantôme ? L'image
eſt-elle juſte ? Comment peut-on ſe mettre
-un fantôme ſur le corps ? &c.
M. Clément traite ce ſentiment de M. de Voltaire
de ridicule exceſſif. Il l'attaque d'une maniere
plauſible en ces termes :
” La métaphore eſt principalement conſacrée
,, aux choſes intellectuelles qu'elle veut rendre
ſenſibles par des images,frappantes. Ainti
4, quand on dit : Mon ame s'ouvre à la joie , mon
P
226 MERCURE DE FRANCE.
,, coeur s'épanouit , on emprunte l'image d'une
"
"
fleur qui s'ouvre & s'épanouit aux rayons du
foleil . Or , quoiqu'on puiſſe peindre cette
fleur , on ne peut pas aſſurément peindre de
„ même une ame , &c, "
ود
Il me ſemble qu'on doit répondre à M. Clément:
ce n'eſt pas de pareilles métaphores que M.
de Voltaire parle. Elles font devenues des expresfions
vulgaires reçues dans le langage commun .
Le premier qui a dit : mon coeur s'ouvre à la joie ,
la triſteffe m'abat , l'eſpérance me ranime , a exprimé
ces ſentimens par des images fortes &
vraies : il a ſenti fon coeur , qui étoit auparavant
comme ferré & flétri , ſe dilater en recevant des
confolations : & c'eſt même ce que des Peintres , en
des temps groffiers , ont voulu figurer dans des
tableaux d'autel , en peignant des coeurs frappés
de rayons qu'on ſuppoſait être ceux de la grace.
La triſteſſe ne jette point une ame fur le plancher :
mais un Peintre peut fort bien figurer un homme
abattu , terraffé par la douleur , & en figurer un
autre qui ſe releve avec ſérénité , quand l'eſpérance
lui rend ſes forces. Une ame ferme , un coeur
dur , tendre , caché , volage , un eſprit lumineux ,
rafiné , peſant , léger , furent d'abord des métaphores:
elles ne le font plus , c'eſt un langage or
dinaire. M. de Voltaire parle de celles qu'un Poëte
invente. Je crois , avec lui , qu'il faut abſolument
qu'elles foient toujours juſtes & pittoresques.
Un deffein qui tombe à terre n'a , ce me
ſemble , ni juſteſſe , ni vérité , ni grace , & il eft
impoffible de s'en faire une idée. M. Clément prétend
qu'on peut dire dans une tragédie : un deffein
est tombé par terre , parce qu'on dit , dans la converſation
: ce deffein a échou . Je crois qu'il ſe
DECEMBRE. 1774 227
trompe. Je pense que le premier qui s'aviſa de
dire: mes deſſeins ont échoué , ſe ſervit d'une mé
taphore hardie , noble , frappante & très pittoreſque.
L'idée en était priſe d'un naufrage ; & les
deffeins étaient mis à la place de l'homme ; c'était
proprement l'homme qui faiſait naufrage.
Il eſt d'uſage de dire qu'un deſſein a échoué ; се
n'eſt plus une métaphore , c'eſt aujourd'hui le
mot propre. Il eſt n'en pas de même de tomber par
terre ; c'eſt une invention du Poëte ; elle n'a rien
de pittoreſque ni de noble ; & ce vers ne me paraît
pas plus élégant que celui-ci n'eût été Léonce
en la derniere guerre.
Il me ſemble auſſi que perſonne n'approuvera
un impoſteur qui s'ofant revêtir d'un fantôme ai
mé , fert d'idole à un zèle charmé. Si quelqu'un
s'aviſait aujourd'hui de nous donner de tels vers ,
je ne penſe pas qu'on trouvât un ſeul homme qui
ofàt en prendre la défenſe.
الا
On a blamé dans l'Andromaque ce vers d'Oreſte
, qui compare les feux de fon amour aux
feux qui confument Troye :
αυτ
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
On condamne ce vers d'Arons dans Brutus , ou
Arons dit , en pariant des remparts de Rome :
Du fang qui les inonde ils ſemblent ébranlés..
... nam f e
En effet ces figures font trop recherchées , trop
hors de la nature. Lefantôme aimé , dont on fe
revêt pour ſervir d'idole au zèle charmé , paraît
P
228 MERCURE DE FRANCE.
encore plus défectueux. C'eſt ce que le Pere Bouhours
appelle du nerveze , dans ſa maniere de
bien penſer.
Souvent il arrive quedes vers louches , obſcurs
mal conſtruits , hériſſés de figures outrées , &
même remplis de foléciſmes , font quelque illuſion
ſur le théâtre. La régle que donne M. de
Voltaire pour difcerner ces vers , me paraît affeż
fûre. Depouillez ces vers de la rime & de l'harmonie
, réduiſez- les en profe ; alors le défaut ſe
montre à nud , comme la difformité d'un corps
qu'on a dépouillé de ſa parure.
Je me souviens d'avoir entendu réciter ces vers
dans une tragédie fort extraordinaire :
Du ſang de Nonnius avec ſoin recucilli ,
Autour d'un vaſe affreux dont il était rempli ,
Au fond de ton palais , j'ai raſſemblé leur troupe ,
Tous ſe ſont abreuvés de cette horrible coupe.
;
Réduiſez ces vers en proſe , & voyez ſi vous
pourrez en faire quelque choſe d'intelligible.
Comparez - les enſuite aux vers d'Eſchyle ſur un
ſujet ſemblable , traduits par Boileau dans le
Traité du fublime.
Sur un bouclier noir ſept Chefs impitoyables 2
Epouvantant les Dieux de ſermens effroyables ,
Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger ,
Tous , la main dans le ſang , jurent de ſe venger.
C'eſt à-peu-près la même idée que celle des
vers précédens ; mais qu'elle difference ! vous
DECEMBRE. 1774. 229
1
1
trouverez ici non ſeulement de grandes images &
de l'harmonie , mais encore toute l'exactitude
de la proſe la plus châtiée.
Le judicieux Boileau avait donc très - grande
raiſon de dire :
Mon eſprit n'admet point un pompeux barbariſme ,
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux ſoléciſme.
Sans la langue , en un mot , l'auteur le plus divin
Eſt toujours , quoiqu'il faffe , un méchant écrivain.
Je pense qu'il n'y aucun bon vers , même avec
la conſtruction la plus hardie , qui ne réſiſte à
l'épreuve que M. de Voltaire propoſe , & qui ne
forte triomphant de cet examen rigoureux. Fe
t'aimais inconstant , qu'aurais -je fait fidele! eſt
peut-être la conſtruction la plus hazardée qu'on
ait jamais faite. C'eſt un vers , fi on compte
douze ſyllabes ; c'eſt de la proſe , ſi on en détache
le vers ſuivant. Mais dans l'un & dans l'autre
cas , qu'aurais-je fait fidele eſt mille fois plus
énergique que fi on difait : qu'aurais-je fais fi tu
avais été fidele. Ce tour fi nouveau enleve , il
ne faudrait pas le répéter. Il y a des expreffions .
que Boileau appelle trouvées , qui font un effer
merveilleux dans la place où un homme de génie
les emploie ; elles deviennent ridicules chez les
imitateurs .
M. Clément croit que M. de. Voltaire veut
dire qu'il faut tourner en profe un vers , en lui
ſubſtituant d'autres expreſſions pour en bien juger.
C'eſt précisément le contraire. Il faut laiffer
la conſtruction entiere telle qu'elle eſt , avec tous
les mots tels qu'ils font , & en êter ſeulement
Ila rime.
P3
230 MERCURE DE FRANCE,
M. de la Motte ſembla prétendre que l'inimis
table Racine n'était pas poëte ; & , pour le prouver
, il ôta les rimes à la premiere ſcene de Mithridate
, en confervant fcrupuleuſement tout le
reſte , comme il le devait pour fon deſſein. M. de
Voltaire lui démontra , fi je ne me trompe , que
c'était par cela même que ce grand homme était
aufli bon poëte qu'on peut l'être dans notre langue.
Pourquoi ? C'est qu'on ne trouva pas dans
toute cette ſcene de Mithridate , délivrée de l'esclavage
de la rime , un feul mot qui ne fût à ſa
place, pas une conſtruction vicieuſe , rien d'ampoulé
ou de bas , rien de faux , de recherché , de
répété , d'obſcur , de hafardé . Tous les Gens de
lettres conviennent que c'était la véritable pierre
de touche. On voyait que Racine avait ſurmonté ,
fans efforts , toutes les difficultés de la rime. C'était
un homme qui , chargé de fers , marchait
librement avec grace. C'eſt certainement ce qu'on
ne pouvait dire d'aucun autre Tragique depuis les
belles ſcenes de Cornélie , de Pauline , d'Horace ,
de Cinna , du Cid. Ouvrons Rodogune , dont la
derniere ſcene eſt un chef-d'oeuvre , & liſons le
commencement de cette piece fameuſe , dégagée
feulement de la rime.
و د
" Ce jour pompeux', ce jour heureux nous luit
enfin , qui doit diffiper la nuit d'un trouble fi
long , ce grand jour où l'hymenée étouffant la
,, vengeance , remet l'intelligence entre le Parthe
”
د و
& nous , affranchit la Princeſſe , & nous fait
,, pour jamais un lien de la paix du motif de la
" guerre. Mon frere , ce grand jour eſt venu où
notre Reine ceffant de tenir plus la couronne
incertaine , doit rompre fon filence obſtiné aux
,, yeux de tous , nous déclarer l'aîné de deux
"
”
DECEMBRE. 1774. 231
وو
"
Princes jumeaux , & l'avantage ſeul d'un mo-
„ ment de naiſſance dont elle a caché la connaisfance
juſqu'ici , mettant le ſceptre dans la main
„ au plus heureux , va faire l'un Sujet , &l'autre
Roi. Mais n'admirez-vous point que cette mê-
,, me Reine le donne pour époux à l'objet de fa
haine , & n'en doit faire un Roi qu'afin de couronner
celle qu'elle aimait à géner dans les fers ?
Rodogune , traitée par elle en eſclave , va être
montée par elle ſur le trône , &c.
ود
ود
و د
En lifant ce commencement de Rodogune tel
qu'il eſt mot à-mot dans la piece , je découvre
tout ce qui m'était échappé à la repréſentation.
Un jour pompeux , un jour heureux , un grand
jour , en quatre vers ; une nuit d'un trouble , une
Princeſſe affranchie , fans que je ſache encore
quelle eſt cette Princeſſe ; un motif de la guerre
qui devient un lien de la paix , fans que je puiffe
deviner quel est ce motif , quelle eſt cette guerre ,
qui la fait , à qui on la fait , quel eſt le perſonnage
qui parle. Je vois une Reine qui ceſſe de tenir
plus la couronne incertaine , & qui va mettre le
ſceptre dans la main au plus heureux ; mais on ne
m'apprend pas ſeulement le nom de cette Reine.
J'apprends feulement que Rodogune va être montée
ſur le trône par cette Reine inconnue.
Toutes ces irrégularités ſe manifeſtent à moi
bien plus aifément dans la profe , que lorſqu'elles
m'étaient déguiſées par la rime & par la déclamation.
Je ſuis confirmé alors dans le principe
de M. de Voltaire , qui établit que , pour bien
juger fi des vers ſont corrects , il faut les réduire
en profe. M. Clément dit que ce ſyſtême est celui
d'un fou. Je ne crois point être fou en l'adoptant ,
j'eſpere ſeulement que M. Clément aura un jour
une raiſon plus ſage & plus honnête.
P 4
232 MERCURE DE FRANCE.
Les bornes de ce petit écrit ne me permettent
que d'ajouter ici quelques mots fur les injures
atroces que M. Clément dit à M. de la Harpe
dans ſa Differtation , qui devait être purement
grammaticale. Il l'accufe d'avoir fait une partie
des Commentaires ſur le Théâtre de Corneille par
un motif d'intérêt , & il hazarde cette calomnie
pour l'accabler d'outrages qui ne peuvent que
retomber fur celui qui les prodigue ſi injuſtement.
Je n'ai jamais vu M. de Voltaire; mais je ſuis affez
inſtruit de ſes procédés envers la famille de Pierre
Corneille , & du fentiment de tous les honnêtes
gens , pour ſavoir combien ils réprouvent les invectives
odieuſes de M. Clément , qui ffoornt auffi
déplacées que ſes critiques. J'ai peu vu M. de la
Harpe ; je ne le connais que par les excellens ou
vrages qui lui ont mérité tant de prix à l'Académie
, & par des pieces de poësie qui reſpirent le
bon goût. Tous ceux qui ont pu lire ce libelle de
M. Clément , condamnent unanimement cette
fureur groſſiere avec laquelle il amene ici le nont
de M. de la Harpe , pour l'infulter fans aucune
raifon. On eſt bien ſurpris qu'il continue comme
il a débuté , & qu'après avoir fait un volume d'injures
, déjà oublié , contre M. de St Lambert &
tantd'autres Gens de lettres ſi eſtimables , il veuille
perfuader au Public que MM. de Voltaire &de la
Harpe ont travaillé de concert à décrier le grand
Corneille , tandis que l'Auteur de Zaïre , d'Alzire ,
de Mérope , de Brutus , de Sémiramis , de Mahomet,
de l'Orphelin de la Chine , de Tancrede eft
à genoux devant le pere du Théâtre , devant le
grand Auteur du Cid , d'Horace , de Cinna , de
Polycucte , de Pompée , tandis qu'il ne releve les
fautes qu'en admirant les beautés avec enthou
fiafime , tandis qu'à peine il critique Pertharite,
DECEMBRE. 1774. 233
Théodore , Don Sanche , Attila , Pulchérie , Agétilas
, Suréna , enfin , tandis qu'il n'a entrepris le
commentaire de cet Auteur ſi grand & fi inégal ,
que pour augmenter la dot de fa vertueuſe descendante.
Il m'a paru que le digne Commentateur de Corneille
n'avoit eu en vue que la vérité & l'inftruction
des Gens de lettres . J'aime à voir comment ,
en imitant la conduite de l'Académie lorſqu'elle
✓ jugea le Cid , il mêle à tout moment la juſte
louange à la juſte critique. J'aime à voir comme
il craint ſouvent de décider. Voici comme il s'exprime
ſur une difficulté qu'il ſe propoſe dans
l'examen du troiſieme acte de Cinna. C'eſt ſur quoi
les Lecteurs , qui connoiffent le coeur humain doi
vent prononcer. Je ſuis bien loin de porter un jugement.
J'aime fur - tout à voir avec quel reſpect ,
avec quels fentimens d'un coeur pénétré il met
Cinna au-deffus de l'Electre & de l'Oedipe de Sophocle
, ces deux chefs- d'oeuvres de la Grece; &
cela même , en relevant de très grands défauts
dans Cinna. M. de Voltaire m'a paru un homme
paſſionné de l'art , qui en ſent les beautés avec
idolatrie , & qui eſt choqué très - vivement des
défauts. Un Libraire m'a aſſuré qu'il ſe traite
ainti lui - même ; & qu'il a été malade , par un
excès d'affiction , de ce qu'on avait imprimé de
lui des pieces de ſociété , qu'il ne jugeait pas dignes
du Public.
Qu'à donc de commun M. Clément avec l'Auteur
de Cinna & avec celui de Mahomet ? De quel
droit ſe met-il entre eux ? Pourquoi ce déchaînement
contre tous fes contemporains ? Faut - il
aboyer ainſi à la porte à tous ceux qui entrent
dans la maiſon ! Que ne donne- t - il plutôt des
exemples ! Que ne donne - t - il ſa Tragédie de
Médée ! Nous lui applaudirons ſi elle est bonne.
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
Les beautés qu'il y aura répandues enrichiront
notre littérature ; mais tant qu'il fatiguera le Public
de fatires en profe & d'injures perſonnelles ,
il ne faudra que le plaindre.
COURS D'HISTOIRE NATURELLE.
M. Valmont de Bomare , Demonſtrateur
d'hiſtoire naturelle avoué du Gouvernement
, Cenſeur royal , directeur des
Cabinets de Chantilly , Membre de plufieurs
Académies des Sciences & Belles ,
Lettres de l'Europe , Maître en Pharmacie
, &c . ouvrira fon cours ſur les trois
regnes & les principaux phénomenes de
la Nature , le Mercredi 7 Décembre
1774 , à dix heures & demie très - précifes
du matin , en ſon cabinet , rue de la
Verrerie , au coin de la rue des Billetes .
Ce cours fera continué les Vendredi ,
Lundi & Mercredi de chaque ſemaine , à
la même heure .
Ce Démonſtrateur ouvrira un ſecond
& même cours le Samedi 10 Décembre
1774 , à onze heures & demie très préciſes
du matin ,& lecontinuera les Mardi
Jeudi & Samedi ſuivans de chaque ſeDECEMBRE
. 1771
maine , à la même heure. Ceux
voudront prendre part à ce ſecond cours ,
font avertis d'entendre le diſcours général,
fur le spectacle & l'étude de la Nature ,
qui fera prononcé à l'ouverture du premier
cours , indiqué pour le Mercredi 7 .
PHYSIQUE.
Thermometre univerſel.
GOUBERT , conſtructeur d'inftrumens
de Phyſique vient de mettre au
jour une gravure intitulée , Thermometre
univerſel , ou nouveau tableau des
graduations imaginées par chaque Auteur
pour meſurer la marche des différens
thermometres qui ont été conſtruits jusqu'à
préſent. Cette feuille qui eſt d'environ
17 pouces de haut fur 14, contient
en 28 échelles , avec les noms de
leurs Auteurs , tout ce qu'il y a de plus
intéreſſant fur cette matiere , & a l'avantage
d'avoir un thermometre diviſé à volonté
, ſuivant une des 28 méthodes , &
que l'on peut déplacer toutefois que l'on
yeut.
236 MERCURE DE FRANCE.
A côté de ces différentes échelles il y
a deux tables , l'une des étés & des hivers
, obſervées au thermometre de M.
de Reaumur en différens pays , & l'autre
pour les latitudes & les climats de ces mêmes
pays , la durée des jours ſolſtitiaux ,
&c. Le tout terminé par des obfervations
fur différens degrés de froid obfervés
dans le Nord.
A Paris chez l'Auteur , rue Dauphine
vis- à-vis la rue d'Anjou. Il les vend en
feuilles ou montées; on trouve auſſi chez
lui toutes fortes de barometres , thermometres
& autres machines & inſtrumens
de phyſique en verre,
ARTS.
GRAVURES.
I.
LAA CONFIDENCE , eſtampe nouvelle
gravée par M. J. Beauvarlet , Graveur
du Roi , d'après le tableau de feu Carlo
Vanloo , premier Peintre de Sa Majefté.
& dédiée à M. le Marquis de Marigny.
Cette eſtampe a dix- huit pouces de hau
DECEMBRE. 1774. 237
teur & treize & demi de largeur. Elle
repréſente deux jeunes Odaliques de la
figure la plus aimable aſſiſes vis - à - vis
un métier de tapiſſerie; elles ſuſpendent
leur ouvrage pour un entretien qui paroît
beaucoup les intéreſſer. Rien de plus
précieux que le travail de cette gravure
, où tout eſt rendu , ſoit dans les
chairs , ſoit dans les étoffes , par un
burin net & brillant , & dont les tailles
font artiſtement variées , ſuivant les objets
à repréſenter.
I II.
:
2.
:
Portrait en médaillon d'Armand Dupleſſis',
Cardinal de Richelieu , gravé d'après le
tableau de Champagne , par Savart ,
prix 3 liv. A Paris chez l'Auteur , rue
& près le petit St Antoine au coinde
la rue Percée..
Ce petit médaillon orné des attributs
de la puiſſance , du génie & de la gloire ,
fait ſuite au portraits des hommes célebres
gravés pour ainſi dire en miniature
, avec autant de délicateſſe que de
goût , par MM. Fiquet & Savart .
238 MERCURE DE FRANCE.
III.
La mort d'Hercule , de Milon de Crotone
, de Didon & de Cléopatre ; Zéphir &
Flore , Fupiter & Léda. Cette ſuite intéreſſante
d'eſtampes gravées d'après les
tableaux de M. Michel Ange Challe ,
Ecuyer , Peintre ordinaire du Roi , Desfinateur
de fa Chambre & de ſon Cabinet
, ſe trouve chez Duret , Graveur
de S. M. Danoiſe , à Paris vers le mi
lieu de la rue du Fouare.
La fileuſe Hollandoiſe , gravée par Godin
d'après Netſcker , prix i liv.
Le joli minois , d'après M. Careſme ;
prix 1 liv.
L'école Savoyarde , d'après Kreuſe , prix
1 liv. 1o f
A Paris chez Godin , rue St Martin ,
vis -à -vis la rue de Montmorency , &
chez le Pere & Avaulez , Marchands d'estampes
, rue St Jacques , vis - à - vis la
fontaine St Severin .
: DIV.
Le bal paré & le concert ; deux estampes
gravées par M. Duclos d'après
les deſſins de M. A. de St Aubin ,
DECEMBRE. 1774. 239
Graveur du Roi , Deſſinateur & Graveur
de S. A. S. Monſeigneur le Duc d'Orléans
, dédiées à M. Villemorien fils. Ces
eſtampes ont chacune 15 pouces de largeur
& 12 de hauteur. Elles repréſentent
des aſſemblées nombreuſes qui prennent
part aux plaiſirs de ladanſe ou de lamuſique.
La compoſition eſt agréable & la gravure
eſt d'une pointe facile , légere & fpirituelle.
Chacune de ces eftampes eſt du prix
de 4 liv. 10 f. A Paris , chez Chereau ,
rue St Jacques près les Mathurins.
V.
La Sultane reconnoiſſante , eſtampe d'après
le tableau original de Fr. Eiſen pere ,
deffinée & gravée par Macret ; hauteur
14 pouces fur II de largeur. Prix 1 liv.
16 f. Chez P'Auteur , rue des Mathurins
au petit hôtel de Cluny. Ce ſujet eſt
traité avec beaucoup de grace & de talent.
VI.
11
Estampe allégorique relative à l'avénement
du Roi au Trône , ayant pour titre les
Garans de la félicité publique , dédiée
au Roi.
240 MERCURE DE FRAN CE.
Cette allégorie repréſente le Roi Louis
XVI. environné des attributs de fes
vertus , de ſa gloire & de ſa puiſſance.
On a perfonnifié & mis en action tous
les ſentimens en quelque forte , que ce
Prince a imprimés dans le coeur de fes
Sujets.
Cette eſtampe ingénieuſe & parfaitement
gravée par MM. Née & Masquelier
, d'après le deſſin de M. Saint
Quentin, a 14 pouces & demi de haut
& 10 pouces de large. Elle ſe trouve à
Paris chez les Auteurs rue des Francs-
Bourgeois place St Michel à côté de
l'Arquebufier. Prix 5 liv.
MUSIQUE.
I.
NEUVIEME RECUEIL des pie.
ces Françoises & Italiennes , petits airs ,
brunettes , menuets , avec des doubles &
variations accommodées pour deux flûtes
traverſieres , violons, par deſſus de viole,
2
✓ DECEMBRE. 1774. 241
le , &c. par M. Taillart l'aîné , le tout
recueilli & mis en ordre par M. **. prix
õ liv. A Paris , chez Taillart l'aîné , rue
de la Monnoie , la premiere porte - cochere
à gauche en deſcendant du Pont Neuf,
maiſon de M. Fabre ; & aux adreſſes
ordinaires de muſique.
Ce recueil fait ſuite des autres déjà
compoſés par cet habile Maître de flûte;
il raſſemble les meilleurs airs nouveaux
des drames lyriques , diſpoſés de la maniere
la plus avantageuſe pour les inſtrumens
de deſſus .
I I.
Cinquieme Recueil d'ariettes choisies ,
- arrangées pour le clavecin ou le fortépiano
, avec accompagnement de deux
violons & la baſſe chiffrée ; dédiées à Mile
Lengle de Schovebeque , par M. Benaut ,
Maître de Clavecin. Prix 36 f. A Paris
chez l'Auteur , rue Gît- le - Coeur , la
deuxieme porte - cochere à gauche près
- le quai ; & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
0
111.
Recueil d'arrietes d'opéra - comique ara
rangées pour deux violons par M. Tis-
९
242 MERCURE DE FRANCE.
fier de l'Académie royale de muſique.
Prix 3 liv. à Paris chez l'Auteur rue St
Honoré à la gerbe d'or près l'Oratoire ;
M. Bemin , Marchand de muſique &
de cordes d'inſtrumens , rue St Honoré
vis - à - vis St Roch; Mlle Caftagniery
rue des Prouvaires.
1
I V.
La difpute , nouveau duo de M. Albaneze
fans accompagnemens , & l'espérance
duo avec accompagnement de deux
violons & baſſe par M. Albaneze , Muficien
du Roi. Prix I liv. 4 f. A Paris
au bureau du journal de muſique , rue
Montmartre , vis - à - vis celle des Vieux-
Auguſtins , & aux adreſſes ordinaires.
:
V.
Les charmes de la France, contre - danſe
allemande & françoife , dédiée & préſentée
à la Reine par Bacquoy Guerin ,
ci-devant Danſeur du Théâtre François,
Auteur des figures & de lamuſique.
Prix 4 f. à Paris chez l'Auteur
, rue de la Potterie , la premiere
porte - cochere à main gauche en entrant
par celle de la Tixeranderie ;
DECEMBRE. 1774 243
chez Mile Caſtagniery , rue des Prouvaires
, & aux adreſſes ordinaires de
muſique.
:
C'eſt la premiere fois , fans doute ,
qu'on a imaginé de faire figurer dans
une contre - danſe allégorique des colonnes
, des arcs de triomphes , des ſceptres ,
des Empires , une lyre , &c. Cette fingularité
doit la faire rechercher.
VI. y
Six quatuor concertans pour deux violons,
alto-viola & violoncelle , dédiés à Mgr le
Maréchal Duc de Biron , Pair de France
, Colonel général du Régiment des
Gardes - Françoiſes , par Kucheler , op.
4. prix 9 liv. Se vend à Paris au bureau
muſical Cour de l'ancien grand cerf, rue
St Denis & des deux Portes- Saint Sau
veur , & aux adreſſes ordinaires de muſique.
A Lyon , chez le ſieur Caſtaud ,
Marchand Libraire , place de la Comédie.
VII.
Septieme Recueil de pieces & d'airs nou
veaux , avec accompagnement de guic.
Q2
244 MERCURE DE FRANCE .
tare & d'un violon , que l'on peut fupprimer
ſi l'on veut ; compoſé par M.
Vidal l'aîné , Maître de guittare.
Prix , 71. 4 f. Se vend à Lyon , chez
Caſtaud Libraire , Editeur de cet ouvrage
& de pluſieurs autres ; & à Paris
aux adreſſes ordinaires de muſique ;
avec privilege du Roi.
La réputation de l'Auteur fait l'éloge
de cet ouvrage.
L'annonce fuivante , que l'on nous a envoyée ,
prouve que les grands talens de M. le Chevalier
Gluk n'excitent pas moins d'enthouſiaſme dans
ſa patrie que chez les étrangers , & l'un eſt ordinairement
plus difficile que l'autre. Quoique distribuée
en Allemagne , cette annonce eſt écrite
en françois , & nous y laiſſons les fautes de langue
qui ont pu échapper à des étrangers , & qui
ſont ſuffifamment couvertes par la nobleſſc du
projet dont il eſt queſtion. Le voici.
ANNONCE.
Il n'eſt Amateur des arts qui n'apprenne à re
gret , que le fameux Chevalier Gluk , à peine de
retour de la France , où ſes talens viennent de
briller avec tant d'éclat , propoſe déjà un ſecond
voyage vers ces mêmes lieux , attiré par la gloire
&les largeſſes , que cette nation cultivées répand
avec profufion au- devant du génie , quelque ſoit
DECEMBRE. 1774. 245
le genre auquel il s'exerce , & quelque puiſſe être
la patrie qui l'ait vu naître , ſe former & toucher
à ſa grandeur. L'Allemagne , fiere d'avoir nourri
dans ſon ſein la Muſe la plus harmonieuſe & la
plus fublime que l'Opéra ait connu depuis plus
d'un fiecle , devroit aſſurément réclamer aujourd'hui
les droits qu'elle a fur elle , & ne point permettre
qu'il fût dit , qu'avec une indifférence ,
peu ordinaire à une nation qui fait apprécier le
mérite , elle s'ait laiſſé échapper les moyens de
fixer dans ſa capitale un génie qui lui appartient
, & que ſes voiſins , jaloux de la préférence
que ſa mufique a toujours eu par deſſus la leur ,
cherchent aujourd'hui à lui enlever , non par artifice
, mais par zêle & par générofité . Cette réflexion
, qui ne peut gueres être échappée au ſentiment
juſte & éclairé de nos Amateurs & de tout
ce qu'il y a de gens de goût dans cette capitale ,
a donné lieu à un particulier d'eſſayer une tentative
, qui ne pouvant tourner qu'à l'avantage &
à l'honneur de la nation , mérite à ſon avis d'être
favorifée par un nombre fuffifant de perſonnes
qualifiées par leur rang & par leur facultés à
donner le ton dans de pareilles entrepriſes. Il s'a
git de faire à M. Gluk une rente viagere de 6000
liv. pour l'engager a préférer dorénavant le ſejour
de Vienne à tout autre & à former dans ſa
nation des ſujets propres à l'exécution des chefsd'oeuvres
qu'il nous fournira . Affin de parvenir
à ce but , il a été remis au bureau de M. Fries
un cahier de cent pages , marquée chacune de fon
numero & portant chacune ſouſcription de 60 1.
que les Amateurs auront le choix de figner ou de
faire figner en leur nom , d'ici au 28 Octobre ,
⚫jour auquel la ſouſcription est cenfée arrivée à
fon terme. Dez le lendemain on aura l'attention
de rendre public le nom des perſonnes qui auront
Q3
246 MERCURE DE FRANCE.
ne
igné , de même que le nombre des actions qu'elles
auront priſes , & l'on aura foin outre cela de
marquer la même liſte au-deſſous du tableau du
Chevalier Gluk , que l'on s'attend à être éxécuté
en peu par un des premiers Graveurs de la France.
L'Amateur qui annonce cette ſouſcription ,
donnera fon nom que le dernier , encor ne ferace
que dans le cas que cette place ne lui ait été
enlevée par le nombre des actionnaires. Duffe-til
arriver néanmoins que quelques pages du cahier
vinſſent à ne pas être remplies , alors (fuppoſé
que les deux tiers au moins fuſſent enlevés )
fon nom feul fuffira à rendre la ſouſcription complette
& fuppléer au défaut. Il n'a plus rien à
dire , après ce qu'il vient de déclarer , finon que
la réputation dont la premiere ville d'Allemague
jouit maintenant aux yeux de l'Europe par
rapport aux arts , dépend en partie de l'effet
que cette annonce produira ſur l'eſprit de nos
Amateurs & de nos Grands. *
HORLOGERIE.
PENDULE à ſeconde de la hauteur d'un
pied , mouvement & fonnerie allant
* La France ne poffede-t- elle pas auſſi le céle.
bre Grétry , qu'elle peut oppoſer aux plus grands
Muficiens de l'Allemagne & de l'Italie ? Eh !
quelle ſouſcription pourroit compenfer les plaifirs
d'onze Opera , autant de chefs - d'oeuvres ,
dont ce Génie heureux a déja enrichi notre théâtre ?
DECEMBRE. 1774. 247
quinze jours. La ſimplicité eſt telle qu'il
n'y a qu'un pignon qui conſtitue le mouvement,
le moteur dudit mouvement eſt
un poids de trois onces remonté par la
ſonnerie : la lentille a huit pouces de
long , & bat la ſeconde avec autant de
préciſion qu'une pendule à grand balancier.
Elle ſe voit chez le ſieur Poletnich ,
Horloger , rue St Severin vis - à- vis le
portail.
ACTES DE BIENFAISANCE.
I.
L'ACADEMIE ACADÉMIE de Bruxelles ayant l'année
derniere proposé pour un des prix
qu'elle devoit diſtribuer cette année , de
fixer les meilleurs moyens de défricher les
terres incultes , en recommandant furtout
de joindre la pratique à la théorie.
Ce prix a été adjugé pour le pays de
Luxembourg , à un Religieux de l'Ab-
- baye de St Hubert en Ardenne. Comme
ce digne Religieux a des parens peu favorifés
de la fortune ; il a demandé que
Q4
248 MERCURE DE FRANCE .
:
la médaille d'or du poids de vingt - cinq
ducats , fût convertie en argent , & que
cette ſomme fût diſtribuée à ſes infortunés
parens. Cette action , digne des
plus grands éloges , a pénétré l'ame fenſible
de M. Gérard , Secrétaire de Sa
Majesté Impériale & Royale , & Secrétaire
de l'Académie ; & ſur ſa repréſentation
, MM. les Académiciens ont obtenu
du Gouvernement , que ( ſans tirer
à conféquence pour la ſuite ) l'honnête
Religieux recevroit la médaille qu'il a
méritée , & que ſes parens toucheroient
les vingt cinq ducats .
Je fais , M. que c'eſt flater votre façon
de penſer & entrer dans vos vues que de
vous offrir l'occaſion de publier de pareils
traits de bienfaiſance , & je me fais un
devoir de vous inſtruire promptement de
celui - ci.
CONTANT DORVILLE ,
Secrétaire & Agent de S. A. S.
le Prince régnant de Læwenstein-
Westheim .
I I.
Trois accuſés de vol condamnés au
banniſſement , en appellent ; ils obtienDECEMBRE.
1774. 149
nent un plus amplement informé pendant
fix mois. Après cette procédure , même
condamnation & même appel. Mais ces
Malheureux qu'on avoit dépouillés de
tout ce qu'ils poſſédoient , n'ayant plus
d'argent , ne purent trouver de Défenſeurs
au Barreau. On leur dit dans la prifon
qu'il feroit à defirer pour eux queM.
Aubert , Avocat en la Cour Souveraine
de Lorraine , & ci - devant aux Conſeils
du feu Roi de Pologne , voulût ſe char
ger de leur défenſe. On vint auſſi - tôt
l'en prier. Il ſe rendit chez le Géolier
des Priſons , pour entendre ces accuſés
qu'il fit venir l'un après l'autre ; il écrivit
tout ce qu'ils lui dirent , & dès ce
moment il ſe chargea de leur juftification.
Cependant il leur donna la nourriture
, & répondit au Procureur qu'il
leur fit conſtituer , des frais qui lui ſeroient
dus . L'Avocat ayant fini ſon travail
, & le jour qu'on devoit rompre les
fers de ces innocens , arrivé , l'Arrêt annulla
leur condamnation , les mit hors de
Cour , leur fit rendre tout ce qu'on leur
avoit pris & les fit élargir ſur le champ,
L'Avocat leur fit ſervir un bon dîner ,
- après lequel il leur donna 30 louis pour
s'aider à relever leur petit commerce , &
les congédia.
5
250 MERCURE DE FRANCE .
ANECDOTES.
I.
:
CHARLES VIII , Roi de France , pasfant
par la Tofcane , demanda aux Florentins
de lui fournir de l'argent pour fon
expédition de Naples , & exigeoit qu'on
Jui donnât une certaine autorité dans la
République. Caponi , Magiftrat de Flo-
"rence , fat un des Députés vers Charles
qui marchoit avec une armée formidable.
Un Secrétaire du Prince liſoit devant
Caponi ces conditions humiliantes , &
Charles prétendoit être obéi. Les Députés
Florentins étoient dans la plus
grande erife. Caponi , d'un air fier &
menaçant , arrache bruſquement le papier
des mains du Secrétaire , le déchire
avec fureur , en diſant à Charles :
Eh bien ! faites battre le tambour , &
nous allons fonner nos cloches : voilà ma
réponse. Il fort. Charles & fa Cour
ne douterent point que l'audace de Caponi
ne fût foutenue & autoriſée par
des troupes toutes prêtes. On le rappelle,
& on le laiſſe le maître des conditions.
DECEMBRE. 1774. 251
I I.
Grimaldi , furnommé le Bologneſe ,
Peintre célebre qui vivoit dans le dixſeptieme
ſiecle avoir peu de fortune ;
cependant il étoit bienfaiſant &généreux.
Un Gentilhomme logeoit près de lui ,
& comme il étoit dans le beſoin , le Bologneſe
ſe cachoit pour lui faire du bien ,
jetant à la dérobée de l'argent dans ſa
chambre , le Gentilhomme ſe cache à
fon tour pour découvrir ſon bienfaiteur ,
il le furprit & vint à lui comme à ſon
ange turélaire ; le Bologneſe marqua beaucoup
de confuſion d'être reconnu ; mais
pouvant ſuivre ouvertement ſon inclination
obligeante, il engagea le Gentilhomme
à venir demeurer avec lui , & à lui permettre
de le regarder comme ſon pere
&fon ami.
:
III.
On raconte de Jean de Meun , que
pour obtenir une honorable ſépulture ;
il ordonna par ſon teſtament qu'il ſeroit
enterre chez les Jécobins de Paris , auxquels
il léguoit un coffre & tout ce qui
étoit dedans ; mais ce coffre ne devoit
252 MERCURE DE FRANCE .
être ouvert qu'après l'enterrement. Le
ſervice fut des plus beaux ; dès qu'il
fut fini , on courut au coffre; il étoit
rempli d'ardoiſes , fur lesquelles le facétieux
Maître Jehan cuidoit poſſible tirer des
figures de geometrie. Les Moines dont il
s'étoit ainti moqué de ſon vivant , furent
moins indulgens que les Dames.
Le corps de Maître Jean fut inhumainement
exhumé ; mais le Parlement indigné
de cette barbarie , fit rendre aux
cendres du Romancier les honneurs qu'il
méritoit.
"
I V.
M. de Barillon , Gentil-homme attaché
à Madame la Ducheſſe Mazarin ,
avoit un plaiſant remede contre la plénitude.
Avoit- il mangé à crever , dit
M. de St Evremond , il entretenoit
Madame Mazarin des Reilgieux de la
» Trappe , & quand il avoit parlé demiheure
de leurs abſtinences & leurs austérités
; il croyoit n'avoir mangé que
des herbes , non plus qu'eux. Son dif-
و د
ود
و د
و د
و د
,, cours faifoit l'effet d'une diete,
DECEMBRE. 1774. 253
AVIS.
I.
Rouge végétal.
LE
E ſieur Collin , auteur du Rouge végétal , ſeul
approuvé par l'Académie Royale des Sciences , a
l'honneur d'avertir les Dames que le bureau gé.
néral pour la diſtribution eſt toujours barriere
neuve des Gobelins , chez la Demoiselle Héran ;
& que , pour la plus grande commodité des Dames
, elle a établi un dépôt chez la Dame Sadous ,
maiſon de Mde Tonnellier , Marchande de Modes
, rue d'Orléans , à gauche , en entrant par la
rue St Honoré ; le tableau eſt à côté de la porte.
Il y a des pots à 3 , à 6 & à 12 1. ſur leſquels
ſe trouve une étiquette portant ces mots: Rouge
végétal approuvé par l'Académie Royale des Sciences,
& un cachet repréſentant une tête antique.
Le prix ſera toujours écrit en toutes lettres
ſur chaque pot. Les Dames de la province qui
deſireront faire uſage de ce rouge, ſont priées
d'écrire (en affranchiffant leurs lettres) à la Dile
Héran , ou à la Dame Sadous ; les envois qui
leur feront indiqués , ſe feront avec autant de
précaution que de célérité.
Il ſeroit à defirer , pour mériter conſtamment
la confiance des Dames , qu'elles vouluſſent s'aflujettir
à faire enlever l'étiquette & le cachet qui
font appliqués fur chaque pot , afin d'éviter qu'en
tombant entre les mains de quelques fraudeurs ,
ils ne foient remplis de rouge étranger , lequel ,
à la faveur de l'étiquette & du cachet , feroit
vendu pour Rouge végétal.
254 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Le ſieur Rouſſel coupe les Cors , les guérit avec
d'onguent , & coupe les ongles des un peu d'o pieds.
Les boîtes d'onguent font de 3 liv. & 1 1. 10 f.
Il a une pominade pour les hémorrhoïdes , les
foulage & les guérit.
Les pots de pommade ſont de 3 liv. & 1 1
10 f
Il a une eau pour guérir les brûlures , approu
vée par M. le Doyen & Préſident de la Commisfion
Royale de Médecine.
1
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv. &de 1.1.4 f.
Le ſieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jean
de l'Epîne , chez l'Epicier en gros , la porte con
chere à côté du Taillandier , au deuxieme appar
tement fur le devant , près de la Grêve , donne
encore avis qu'il débite , avec permiffion , des
bagues dont la propriété eſt de guérir la goutte.
Le prix des bagues montées en or, eſt de 36
liv. & celles en argent , de 24.
On le trouve tous les jours , excepté les fêtes
& Dimanches. On prie les perſonnes d'affran
chir leurs lettres.
III.
Eau pour les dents.
:
Le fieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantien
Parfumeur à Paris , à la Providence , rue St Antoi
ne , entre l'Eglife de St Louis de MM. de Sainte
Catherine & la rue Percée , vis- à- vis celle des
Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu & approuvé
à la Commiſſion Royale de Médecine , le
11. Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le
véritable trésor de la bouche , dont il eſt le feul
compoſiteur. Ses rares vertus la font préférer , en
lui établiſſant une très-grande réputation. La pro
DECEMBRE. 1774. 255
priété de ſa liqueur eſt de guérir tous les maux
de dents quelque violens qu'ils puiſſent être , de purger
de tout venin , abſcès & ulceres , enfin de
préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer
à gâter les dents; elle les conſerve même quoique
gatées. Cette liqueur a un goût très - agréable.
L'Auteur a des bouteilles à 10 1.5 1.3 1. & 11.4f.
Il donne la maniere de s'en ſervir, fignée & paraphée
de ſa main. Il vend auſſi le véritable taffetas
d'Angleterre , propre pour les coupures & brûlu
res , approuvé par MM. de la Médecine , le 31
Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affranchir la
port des lettres.
I V.
7
Daumont , Pâtiffier , rue de Bourgogne , près
celle St Dominique, Fauxbourg Saint Germain ,
continue de faire les envois de fes pâtés en Province
, ainſi que dans cette ville ; les croûtes en
font toujours légeres & délicates , ce qu'elles
renferment en est bon, & font en même temps
très - falubres , ſavoir:
Pâtés de jambon de Bayonne à 3 1. & à 61.
toujours prêts ; de veau de Pontoiſe à 24 f. auffi
toujours prêts ; de mauviettes à la Péthivier ,
aux truffes , à 3 1. & à 61. toujours prêts. Les
perſonnes qui ſouhaiteront des pâtés ci - deſſous
nommés , voudront bien les commander , pâtés
de dindon à la Périgord ; de dindon & poularde
à la Gâtinoiſe , farce aux truffes ; de lievre déſos
ſé , farce à pâtés de jambon ; de perdrix rouges
& griſes , farce arce aux truffes; de canard , farce à
pâtés de jambon ; de faiſants , on aura la bonté
de les lui fournir; de ſanglier , on lui en fournira
les filets , &c . & c .
En cas d'éloignement , on lui écrira par la pes
tite poſte; on ſera ſervi à l'heure indiquée.
256 MERCURE DE FRANCE.
V.
Eau de Roxelane , cosmétique orientale.
On ſe ſert de ce cosmétique , foir & matin ,
comme de l'eau ordinaire , à la doſe près . Un
plus fréquent uſage ne peut qu'être bienfaiſant. II
faut en verſer dans un verre , y tremper un linge
fin , s'en frotter le viſage , le col & la gorge , &
laiffer ſécher : on peut cependant s'effuyer tout
de ſuite . Les perſonnes curieuſes de la blancheur ,
đe la beauté , de la douceur de leurs mains , trou
veront dans l'uſage de cette liqueur , le vrai mo
yen de conſerver ou faire renaître ces avantages",
que toute l'étendue de la peau eſt également ſusceptible
de partager.
A Paris chez M. Granches , qui s'eſt chargé de
la vente de cette eau , dans ſon magaſin du petit
Dunkerque , à la deſcente du Pont - Neuf, où le
ſeul dépôt ſera établi .
On y trouvera des flacons de 12 1. & de 6 1.
ils feront munis du cachet de l'Auteur , E. D. R.
On y joindra un imprimé qui indiquera la maniere
d'en faire uſage. Les perſonnes qui en de
manderont font priées de vouloir bien affranchir
leurs lettres .
VI.
:
Art de bonnifier les vins.
Le fieur Heran a foumis à l'examen de la Faculté
de Médecine de Paris , & depuis à celui de
l'Académie Royale des Sciences , le moyen qu'il
emploie pour dépouiller les vins de toutes les
mauvaiſes qualités qu'ils contractent , pour prévenir
les dangers qui naiſſent de leur uſage , &
pour les conferver dans l'état de perfection qu'il
leur
DECEMBRE. 1774. 257
- leur procure. Le rapport de MM. les Commis .
faires , &le décret de la Faculté qui le confirme ,
celui de MM. les Commiſſaires de l'Académie , &
l'approbation dont ces deux Corps célebres ont
bien voulu l'honorer , ne laiffent aucun doute
tant fur la falubrité que ſur l'efficacité de la mé
thode dont il s'agit. MM. les Commiffaires nommés
par ces deux illuftres Compagnies , ont été
toujours préſens aux opérations du fieur Héran ;
ils ont vu que , de toutes les différentes chofes
qui entrent dans ſa compoſition , il n'y en a aucune
qui ne foit falutaire à la ſanté.
Il demeure à Paris , la derniere porte cochere
au-deſſus & du même côté des Gobelins , maiſon
de Mde Hubert.
Ceux qui voudront lui écrire des Provinces ou
de Paris , pourront le faire par la voie de la
poſte , en affranchiſſant les ports .
VII.
Cours de Physique .
4
M. Sigaud de la Fond , ancien Profeſſeur de
Mathématiques de l'Académie , Démonſtrateur
de Phyſique expérimentale en l'Univerſité , Mem
bre de pluſieurs Académies , commencera un
cours de phyſique expérimentale , le mercredi
14 Décembre 1774 , à onze heures & demie ,
dans fon cabinet rue St Jacques , près St Yves
maifon de l'Univerſité. Il le continuera les
lundi , mercredi , vendredi de chaque ſemaine ,
▸ à la même heure. Il y traitera , plus amplement
encore que les années précédentes , de l'électri .
cité , de ſes analogies & de ſes applications. Il
prie ceux qui deſireront le ſuivre de vouloir bien
Te faire infcrire d'ici à ce temps .
R
258 MERCURE DE FRANCE .
VIII.
Cours public de Physique.
Le Sr Brifſfan , de l'Académie Royale des Scien
ces,Maître de Phyſique & d'Histoire Naturelle
des Enfans de France , Profeſſeur Royal de Phy.
fique expérimentale au College deNavarre , commencera
, le 5 Décembre à onze heures du ma
tin , ſon cours de phyſique expérimentale dans
fon cabinet de machines , rue du Jardinet , fauxbourg
St Germain . Ceux qui voudront ſuivre fon
cours ſe feront infcrire chez lui, avant ce terme.
I X.
Leçons de Langues.
Le fieur Borzácchini , Italien , natif de la ville
de Sienne en Toſcane , connu depuis long- temps
en France pour y avoir enſeigné les langues Italienne
, Angloiſe & Eſpagnole , à un grand
nombre de perſonnes de la premiere diſtinction ,
a l'honneur d'offrir au Public ſes ſervices & fa
nouvelle méthode, qui eſt auſſi ſimple & auſſi
courte, que ſes principes font clairs, pour ap
prendre très-aifément , & en fort peu de temps,
ces trois langues.
Il demeure rue de l'Arbre-Secy cul- de-fac de
la Baſtille , chez le Parfumeur au premier étage ,
Paris.
Vinaigre de toilette , bain & table.
On ne peut trop multiplier l'annonce des
objets d'une utilité générale . & dont l'uſage
DECEMBRE. 1774. 259
ſe renouvelle journellement. Tels font en particulier
les Vinaigres dont le Sieur Maille , Vi
naigrier du Roi & de Leurs Majeſtés Impériales ,
eſt l'inventeur & le fabricateur. On doit citer ,
dans la premiere claſſe , le Vinaigre Romain , fi
accrédité par ſes ſuccès , & le vinaigre de rouge
, dont le beau ſexe éprouve des effets fi avantageux.
Le premier blanchit les dents , en pré..
vient & en arrête la carie , les affermit dans
leurs alvéoles , &c. Le ſecond qui ſe ſubdiviſe
en trois claffes , a pour objet de conſerver à la
peau , toute fa fraicheur , en même temps qu'il
l'embellit , & qu'il prévient les inconvéniens qui
réſultent pour nos Dames , de l'ufage du carmin
. 10. Ce Vinaigre de rouge imite les plus
belles couleurs , au point qu'on les prend pour
des couleurs naturelles , fur-tout lorſque la peau
eft naturellement blanche. 20. Les ſimples dont
il eſt compofé , refraîchiffent la peau & l'empe .
chent de ſe rider. 30. On peut augmenter & diminuer
la vivacité de la couleur , a tel degré
qu'on le juge convenable , fans que la chaleur
puiffe y caufer la moindrealtération , & fans craindre
de la faire diſparoître en s'effuyant , ce qui
eft très agréable pour les perſonnes qui vont au
bal , & ayant beaucoup d'éclat à la lumiere .
40. On peut appliquer ce Vinaigre en ſe couchant
, il n'en imitera que mieux les couleurs naturelles.
50. Son effet dure très - long - temps .
On ne peut même effacer ce rouge qu'en ſe fervant
d'un linge qui aura été trempé dans du
Vinaigre de fleurs de millepertuis , avec lequel
on frotte les endroits où le rouge a été appliqué
; ce qui le fait diſparoître auſſi - tôt. Ce
même Vinaigre entretient la couleur vermeille
Ra
260 MERCURE DE FRANCE.
des levres , & les empêchent de ſe gerſer datis
les plus grands froids .
Les autres Vinaigres que diſtribue & compofe
cet habile Distillateur , font : Le Vinaigre de
fleurs de citron , pour les boutons : le Vinaigre
de racines , pour les taches de rouffeur ; le Vinaigre
d'écaille , pour les dartres ; le Vinaigre
de Vénus , pour les vapeurs , le Vinaigre de tur.
bie , qui guérit radicalement le mal des dents ;
un Vinaigre admirable & Spécifique , à l'usage des
perſonnes qui viennent d'avoir la petite vérole ;
je vrai Vinaigre des quatre voleurs , excellent préſervatif
contre tout air contagieux , le Vinaigre
Scélitique , pour la voix , de ſtorax qui blanchit la
peau & empêche qu'elle ne ſe ride ; Vinaigre
rafraîchiſſant , à l'uſage de la garderobe , dont
l'uſage eſt excellent pour les perſonnes ſujettes
aux hémorrhoïdes ; Vinaigre digestif ; Vinaigre
royal , qui adoucit à l'inſtant la piquûre des coufins
; Vinaigre rafraîchissant , pour le teint &
pour ôter le feu du rafoir aux perſonnes qui font
ſenſibles ; firop de vinaigre ; commode à tranſporter.
On trouve auffi chez le Sr Maille , toutes
les eſpeces de Vinaigres , au nombre de plus de
200 fortes , & différentes moutardes , comme
aux truffes , au jus de citrons , aux capres & anchois
, par extrait d'herbes fines , qui ont toutes
la qualité de ſe conſerver un an & plus , avec la
même bonté. La moindre bouteille de tous les
Vinaigres qu'on vient de détailler , eft du prix
de 3 liv. Mais celle de Vinaigre de feconde
nuance ; eſt de 4 liv. celle de troiſierne nuance ,
de 5 1. & celle du Vinaigre admirable , ou pour
la petite vérole , eft de 4 liv. 10 f.
Les perſonnes des Provinces de France &
des Royaumes étrangers , pourront ſe procurer
DECEMBRE. 1774. 261
ces différens Vinaigres , en envoyant une lettre
d'avis par la poſte , en remettant l'argent , le
tout franc de port : on les leur fera tenir exactement
, avec la façon d'en faire uſage. La demeure
du Sieur Maille eft rue Saint André-des-
Arcs , la porte cochere vis-à-vis la rue Haute-
Feuille , où l'on a commencé à diſtribuer , depuis
le premier Dimanche de Novembre , de la
moutarde pour les engelures gratis , en faveur
des Pauvres ; la diftribution commence à huit
heures du matin & finit à midi. Cette diftribution
aura lieu juſqu'au dernier Dimanche de Mars
ſuivant. MM. les Curés de Province , qui vou.
dront procurer ce foulagement à leurs Paroisfiens
, le pourront aifément , s'ils ont à Paris
quelqu'un qui ſe charge , de venir au Bureau ,
mais munis d'un pot , en prendre la quantité néceffaire
, pourvu que MM. les Curés écrivent
le nombre des perſonnes qui feront dans le beſoin
d'en faire uſage. Quant aux perſonnes qui font
en état de payer , les moindres pots font , pour
elles , de I liv. 10 f.
L'on prévient que toutes les bouteilles & pots
font revêtus d'un étiquette , au milieu de laquelle
font gravées les Armes du Roi , & de chaque
côté celles de l'Empereur & de l'Impératrice
Reine de Hongrie. Les bouteilles qui ſont étiquettées
autrement , ne font point du magafin
du Sieur Maille.
R3
262 MERCURE DE FRANCE .
NOUVELLES POLITIQUES.
De Pétersbourg , le 7 Octobre 1774 .
Le départ de la Cour pour Moſcow paroît fixé
au commencement de Décembre. Six cents hommes
détachés del chaque Régiment des Gardes ,
ont ordre de s'y rendre inceſſamment. L'Impé
ratrice a deffein de faire conſtruire ſur les frontieres
de la Tartarie pluſieurs nouvelles forteresfes.
On prétend qu'Elle a également réſolu d'envoyer
à Turin un Miniſtre , qui ſera auſſi accré .
dité auprès des autres Cours d'Italie.
D'Amsterdam ,le 31 Octobre 1774.
Pluſieurs lettres venues de Pétersbourg le 27 .
& 30 de ce mois , confirment la nouvelle que
le fameux Pugatſchew ayant été trahi par un
des fiens , eſt tombé entre les mains des Ruffes ,
près de Caſan , & qu'on le conduit actuellement
à Pétersbourg.
9
De Malaga , le 28 Octobre 1774.
Diverſes lettres particulieres de Ceuta annonçoient
, depuis quelque temps , une rupture entre
l'Empereur de Maroc & l'Eſpagne. On a eu la
confirmation de cette nouvelle par une déclaration
de guerre de S. M. en réponſe à un écrit du Prince
Maure. Cette déclaration a été publiée hier
& affichée aux principales portes de cette ville.
Notre Capitaine général a envoyé ordre fur le
champ à tous les Gouverneurs des ports , châ
teaux & tours établis fur la côté de Grenade
& à ceux des trois Préfides Mineurs en Afrique ,
qui font Melille , le Pénon de Velez & Aluzema ,
de prendre les meſures les plus promptes pour
DECEMBRE. 1774. 263
1
1
garantir ces places de toute ſurpriſe de la part
des Corſaires Saletins , qui doivent s'unir aux
Algériens & faire caufe commune avec eux.
De Rome , le 12 Octobre 1774.
Le nombre des Cardinaux actuellement enfer.
més au Conclave eſt de vingt neuf. Il paroît qu'on
ne s'y ocupera ſérieuſement de l'élection d'un
nouveau Pape qu'après l'arrivée des Cardinaux
étrangers Le Cardinal des Lances y eſt entré
avant -hier.
De Londres , le 12 Octobre 1774.
On attend inceſſamment de Philadelphie un
vaiſſeau qui y eſt retenu par le congrès , pour apporter
ici le réſultat de ſes délibérations . Les Députés
ont juré mutuellement de garder le plus
profond fecret ſur tout ce qui ſe paſſeroit dans
leur affemblée juſqu'au moment où ellefeſépareroit
. Ils ont cependant cru devoir publier préliminairement
l'avis ſuivant : ,, Il a été réfolu
ود
d'une voix unanime , que le congrès prieroit وو les Marchands & autres perſonnes des diffé
,, rentes Colonies , de ne point expédier d'or११
Bdrreetsapgonuer, ti&rerddees fmaairrcehaanrdriêſteers doeulaſuGſrpaennddere-
„ l'exécution de ceux qui ont déjà été envoyés ,
, juſqu'à ce que le congrès ait rendn publics les
,, moyens qu'il imaginera être propres à la con-
"
22 ſervation des libertés de l'Amérique. "
De Paris,le 14 Novembre 1774-
Le 12 de ce mois à neuf heures moins un quart
du matin , le Roi , après avoir entendu la meſſe
à la Ste Chapelle , eſt arrivé à la Grand Chambre du
Parlement , précédée de Monfieur & de Monfeigneur
le Comte d'Artois , du Duc d'Orléans , du
Duc de Chartres , du Prince de Condé , du Duc de
R 4
264 MERCURE DE FRANCE.
Bourbon , du Prince de Conty & du Comte de la
Marche , Princes du Sang. Les Ducs & Pairs ,
les grands Officiers de la Couronne & les autres
perſonnes ayant féance au Lit de Juſtice ,
avoient devancé le Roi , qui étoit ſuivi du Sieur
de Miromenil , Garde des Sceaux de France , &
des Magiftrats du Conſeil , qui l'accompagnoient
Le Roi ayant ordonné qu'on prît féance , S. M.
a déclaré que fon intention étoit de rétablir dans
leurs fonctions les anciens Magiſtrats du Parle
ment ; & le Garde des Sceaux , de l'ordre de S. M.
ayant expliqué plus amplemeut les volontés, du
Roi , S. M. a ordonné au Grand- Maître des cérémonies
, d'aller chercher à la chambre de St
Louis , les anciens Membres du Parlement , qui
s'y étoient réunis en vertu d'ordres particuliers.
Ils ont pris à la grand Chambre les places qu'ils
font dans l'uſage d'y occuper lors des Lits de Ju.
ſtice ; après quoi le Roi a fait enregiſtrer 10. l'édit
de rétabliſſement des anciens Officiers du
Parlement ; 20. l'édit de création de la charge de
Garde des Sceaux de France , en faveur du Sr
de Miromenil ; 30. l'Edit de fuppreffion des Offices
qui avoient été créés dans le Parlement , &
des Conſeils Supérieurs ; 40. une Ordonnance de
difcipline ; 50. l'édit de rétabliſſement du Grand- (
Conſeil ; 60. l'édit de rétabliſſement de la Cour
des Aydes de Paris ; 70. l'édit de rétabliſſement
de la Cour des Aides de Clermont- Ferrand ; 80 .
l'édit de fuppreffion des Offices d'Avocats da
Parlement , & de rétabliſſement de la Communauté
des Procureurs ; 90. un édit d'ampliation du pouvoir
des Préfidiaux , 1oo. l'édit de fuppreffion du
Confeil Supérieur d'Arras , & de rétabliſſement
du Confeil Provincial d'Artois .
La féance du Parlement finie , Monfieur , ac
DECEMBRE. 1774. 265
compagné du Maréchal de Tonnerre , du Sr Daguefleau
, Doyen du Confeil , & du ſieur de la
Galaiſiere , Conſeiller d'Etat , s'eſt tranſporté au
Louvre , dans la ſalle qu'occupoit ci - devant le
Grand Confeil , & y a rétabli ce Tribunal , qui ſe
trouve compoſé des mêmes Officiers qui tenoient
le Parlement. Mgr le Comte d'Artois , accompagné
du Maréchal de Biron , du Sr de Marville &
du Sr Bastard , Conſeillers d'Etat , s'eſt tranſporté
dans la premiere Chambre de la Cour des Aydes ,
& y a également rétabli cette Compagnie dans le
même état où elle étoit avant fa fuppreffion .
Le Duc d'Harcourt , Gouverneur général &
Commandant de la Province de Normandie , accompagné
du Sr le Pelletier de Beaupré , Confeil.
ler d'Etat , a fait enregiſtrer à Rouen , le 12 dece
mois , par ordre exprès de S. M. , un Edit portant
rétabliſſement des Officiers du Parlement de cette
- Ville , & une Ordonnance pour ce Palement. *
PRESENTATIONS.
Le 30 Octobre , la Marquise de Roche-Dragon
fut préſentée au Roi & à la Reine , ainſi qu'à la
Famille Royale , par la Comteſſe de Fougieres ,
Dame de Compagnie de Madame la Comteffe
d'Artois .
Le 4 Novembre , les Sieurs Hermand & de la
Morre eurent l'honneur de faire leurs remercîmens
au Roi , & d'être préſentés à la Famille Royale ;
le premier , en qualité de Procureur Général au
Confeil Supérieur d'Alface , dont Sa Majesté a
bien voulu le pourvoir , ſur la démiſſion volon-
* Nous ſommes obligés de remettre á un autre
volume le détail hiſtorique & intéreſſant de tous
ees heureux événemens.
R5
266 MERCURE DE FRANCE.
taire du Siçur Nef; & le ſecond , en qualité de
Premier Préſident de la Chambre des Comptesde
Bar , vacante auffi par la démiſſion volontaire du
Sieur de Vaflimon .
Le 11 Novembre , le Marquis de Verac ,.cidevant
Miniftre Plémpotentiaire du Roi auprès du
Landgrave de Heffe- Caffel , venant d'être revêtu
du même caractere auprès du Roi de Dannemarck',
a fait ſes remercimens au Roi , à qui il a été préſenté
par le Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département des Affaires
étrangeres. Il a enfuite fait ſes révérences à la
Reine & à la Famille Royale.
Le 13 Novembre , le Prince de Conti a été
préſenté par le Roi , à Madame ; & à Madame
la Comteffe d'Artois.
Le Comte de Maillard Landreville , Mestre de
Camp à la fuite du Corps des Dragons , ayant
obtenu du Roi , la permiffion de monter dans les
Carroffes de Sa Majesté , a eu en conféquence
l'honneur de lui être préſenté ; ainſi qu'à la Reine
& à la Famille Royale , & de chaffer le 8 Novembre
, avec le Roi , à Fontainebleau.
La Comteffe de Vergennes , la Comteffe de Damas
, & la Comteſſe de Baffompierre , Abbeſſede
Pouffey , ont été préſentées , le 20 Novembre , à
Leurs Majestés & à la Famille Royale ; la prémiere,
par la Marquiſe de Juigné ; la ſeconde
par la Marquiſe de Damas - d'Anlezy ; & la troiſieme,
par la Comteffe de Sommievres.
NOMINATIONS.
Le Roi a diſpoſé du Gouvernement de la Citadelle
de Lille , vacant par la mort du Marquis de
Valory , en faveur du Vicomte de Sarsfield , Maréchal
de Camp , Inſpecteur - Général de la Cavalerie.
DECEMBRE. 1774. 267
e
1
コ
Sa Majesté a accordé la Grand Croix de l'Ordre
de Saint-Louis , vacante auſſi par la mort du
Marquis de Valory , au Marquis d'Auvet , Lieutenant-
Général des Armées du Roi ; Commandeur
de cet Ordre ; la place de Commandeur du Mar
quis d'Auvet , au Baron du Blaiſel , Lieutenant-
Général des Armées du Roi ; celle de Commandeur
du même Ordre , vaeante par la mort du
Marquis de Saint-Sauveur , au Sieur de Choiſy ,
Brigadier , Lieutenant Colonel de la Légion de
Lorraine ; & la Charge d'Inſpecteur ſurnuméraire
de Cavalerie , vacante auffi par la mort du Marquis
de Saint- Sauveur , au Marquis de Conflans ,
Maréchal de Camp .
Le Roi a auſſi diſpoſé du Conſulat de Tripoly
de Barbarie , vacant par la retraite du Sr Lancey
, en faveur du Sieur Benezet Armeny , ci-de
vant Vice-Conful à Meſſine. Sa Majeſté l'a en
même temps chargé de ſes affaires auprés de
cette Régence.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Maubeuge ,
Dioceſe de Cambray , la Dame de Lannoy ,
Chanoineffe de cette Abbaye.
Le 5 Novembre ; le Comte de Braſſac a prêté
ferment entre les mains du Roi , pour la place
de premier Ecuyer de Madame Victoire , en
furvivance du Comte de Bearn , fon pere.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Bayonne , l'Ab.
bé de Taillefer , Vicaire - Général de Périgueux ;
& à celui de Vannes , l'Abbé Amelot , Vicaire
Général d'Aix.
Sa Majeſté a donné l'Abbaye féculiere de
Saint Gilles , Diocese de Nîmes , à l'Archevêque
d'Aix , pour être réunie á ſon Archevêché ; &
celle de Batant , Ordre de Citeaux , Dioceſe &
Ville de Besançon , à la Dame d'Agay , Prieure
de cette Abbaye.
268 MERCURE DE FRANCE.
*Le Roi a créé une fixieme Charge d'Intendant
des Finances , dont Sa Majeſté a accordé l'agré.
ment au St Amelot , Intendant de Bourgogne.
Elle a nommé à l'Intendance de Bourgogne le
Sieur Dupleix de Bacquencourt ; & à l'intendance
de Bretagne , le St Caze de la Bove , Maître
des Requêtes.
MARIAGES.
Le 15 Novembre , le Roi a figné le contrat de
mariage du Comte de Valory , Officier de Dragons
au Régiment de Monfieur , avec Demoiſelle
du Boulhard.
Le 20 Novembre , le Roi & la Reine , ainſi que
la Famille Royale , ont ſigné le contrat de ma
riage du Sieur Randon de la Tour , Garde-Géné
ral , en ſurvivance , des meubles de la Couronne ,
& Contrôleur Général de la Maiſon de Madame
, avec Demoiselle de Laſſone , fille du Sieur
de Laffone , Conſeiller d'Etat , premier Médecin
de la Reine , & premier Médecin du Roi , en
furvivance.
NAISSANCES .
Le 20 Septembre , la femme d'un habitant de
Madrid , enceinte pour la premiere fois , & ne
croyant être qu'à fon fixieme mois de groffeffe ,
mit au monde trois filles , qui furent ondoyées
par l'Accoucheur. La'premiere a vécu trois heures
& demie. La ſeconde , quatre heures ; & la
troiſieme , quatre heures & demie.
Manuela Perez Mayorga , femme de Pedro-
Antonio Perez , habitant d'Almagro , eſt accouchée
heureuſement de trois filles , dont l'une eſt
née le 13 Octobre , & les deux autres le 15. Elles
ont reçu le Baptême , & jouiffent toutes les trois
d'une bonne fanté , ainſi que leur mere , à qui il
n'eſt ſurvenu aucun accident
extraordinaire.
DECEMBRE. 1774. 269
1
MORTS.
Joſephe - Marie de Rafelis , Marquis de Saint.
Sauveur , ancien Maréchal des Logis de la Cava .
lerie , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Inſpecteur - Général de la Cavalerie & des Dra.
gons , Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , eſt mort à Tulle , le 12 , chez
l'Evêque de Tulle , ſon frere ; il étoit âgé de
foixante ans.
Frere Pons (François de Roſſet de Roccoffel de
Fleury , Chevalier Grand'Croix de l'Ordre de
Saint Jean de Jérusalem , Commandeur des Commanderies
de Vaillampont , Chantreine & Tirle .
mont , Ambaffadeur extraordinaire de la Reli
gion , auprès de Sa Majesté , eſt mort à Paris le
16 Octobre , dans ſa quarante - ſeptieme année.
Guy-Louis Henri Marquis de Valory , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Commandeur
Grand'Croix de l'Ordre Royal & Militaire de St
Louis , Gouverneur de la Citadelle de Lille , Gou--
verneur & Grand Bailli d'Etampes , ancien Mi.
niſtre du Roi à la Cour de Berlin , eſt mort le 19
d'Octobre , en ſa Terre de Bourgneuf, dans la
quatre vingt troiſieme année de ſon âge.
René - Alexandre d'Eſcoubleau , Marquis de
Sourdis , eſt mort le 5 Octobre , en fon Château
-de Courtry , près de Melun ; il étoit âgé de quarante
ans .
On mande de Jonkoping , le 5 Septembre ,
qu'un des principaux Ouvriers des Forges éta
blies aux environs de cette Ville , eſt mort dans
l'annexe de Monfarp , à l'âge de quatre - vingtdix-
huit ans , ſans preſqu'avoir jamais été malade.
La veille de ſa mort , il s'étoit levé , avoit
mangé à fon ordinaire , & ne s'étoit trouvé
270 MERCURE DE FRANCE.
d'autre indiſpoſition , qu'un dégoût ſubit pour |
la tabac , dont juſques là il avoit toujours fait
uſage avec plaifir .
Marie- Béatrix , Baronne de Breiden - Landenberg
, Abbeffe du Chapitre de Chanoineffes de
l'Abbaye d'Andlau , au Dioceſe de Strasbourg ,
& en cette qualité , Princefle du Saint- Empire ;
eſt morte en cette Abbaye , le 12 Octobre ,
dans la foixante quatorzieme année de fon âge.
Elle avoit été Coadjutrice de Marie-Sophie , Baronne
d'Andlau , qui a été Abbeſſe de ce Chapitre
, pendant cinquante deux ans. Marie Fran-
Coife , Baronne de Flachſlanden , ſa Coadjutrice
depuis pluſieurs années , lui fuccede.
On écrit de Caftres , qu'un Payſan de la Paroiffe
de Notre - Dame de la Platée , y eſt mort ,
le 21 Septembre dernier , âgé de plus de cent
ans. Cet homme n'avoit jamais été attaqué
d'aucune maladie grave , & il avoit des recettes
particulieres pour les légeres indifpofitions qui
lui ſurvenoient. Il n'avoit renoncé que depuis
quelque temps , aux pénibles travaux de la cul-
• ture, & il prenoit encore fſoin des beftiaux.
Charles- Louis , Duc régnant de Holſtein-Beck,
eft mort à Konigsberg , le 22 Septembre dernier ,
à l'âge de quatre-vingt quatre ans , étant né le
18 Septembre 1690. Ce Prince étoit veuf de la
Comteffe Orfzelska , fille naturelle d'Auguſte ,
Roi de Pologne ; il s'en étoit ſéparé en 1739 ,
& n'en avoit eu qu'un fils , qui a été Maréchal
de Camp au Service de France , & Colonel du
Régiment Royal Allemand. Ce fils étant mort
avant lui ; le Duché de Holſtein - Beck paſſe au
frere du Duc défunt , nommé Pierre Auguſte , )
actuellement Feld- Maréchal , au Service de Rusfie
; & Gouverneur d'Enhonie .
Guillaume d'Arches , Evêque de Bayonne , eft
DECEMBRE. 1774. 271
t
+
mort à Bayonne , le 13 Octobre , dans la foixante
- treizieme année de fon âge.
On apprend de Wigginton en Warwickshire ,
que le nommé Archer y eſt mort depuis peu ,
agé de cent neuf ans. Cet homme , outre l'excellente
conſtitution dont la nature l'avoit favoriſé
; étoit d'une taille giganteſque , on prétend
qu'il avoit fix pieds cinq pouces de haut.
Quelques ſemaines avant fa mort , il travailloit
encore à creuſer des foffés & à former des
haies.
Pons-Faron de Lauzieres de Cardaillae , Comte
de Thémines , ancien Capitaine au Régiment
d'Infanterie du Roi , & Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , eſt mort à
Chateau Thierry , dans les premiers jours d'Octobre
, âgé de cinquante ſept ans.
Thimoléon-Charles de Gouffier , Prêtre , Cha
noine Honoraire de l'Eglise de Paris , & 'Abbé
Commendataire de PAbbaye Royale de Saint
Euverte , Ordre de Saint Augustin , Dioceſe
d'Orléans , eſt mort à Paris , le premier Novenbre
, dans la quatre- vingt-troiſieme année de fon
age.
François- Joſeph de Waubert , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint - Louis , ancien
Capitaine- Commandant du Régiment de
la Colonelle Générale , Cavalerie , eſt mort à
Paris , le 3 Novembre , âgé de quatre- vingtun
ans.
N. de Fontanes , Inſpecteur des Manufactures
des Provinces du Poitou & de l'Aunis , & As
focié de la Société Royale d'Agriculture de la
Rochelle , Auteur d'un Mémoire fur la culture
de la garance , & de pluſieurs autres Ouvrages
eſtimés , eſt mort au mois d'Octobre , à Nantes.
11 s'etoit rendu recommandable par ime Garen
272 MERCURE DE FRANCE.
ciere avantageuſement établie dans le Bas - Poi
tou , & par des deſſéchemens fur les laiſſes de la
mer , dans la même contrée.
Jean Omelane, Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris , premier Conſeiller du Conſeil
du Duc d'Orléans , Abbé Commendataire de
l'Abbaye Royale de Corbigny , Ordre de Saint
Benoît ; Dioceſe d'Autun , eſt mort à Paris le 5
Novembre , dans ſa foixante - ſeizieme année.
Le nommé André Brifir de Bra , Domestique ,
eſt mort à Turin , le 9 Octobre , des fuites d'une
contufion à la tête , occafionnée par une chûte ,
à l'âge de cent vingt deux ans ſept mois & vingt.
cinq jours. Il avoit continué juſques - là fon
ſervice , fans ſe reſſentir des infirmités de la
vieilleffe , & fans éprouver aucune altération
dans ſes organes. Cet homme s'étoit marié trois
fois , & avoit un fils de fa premiere femme.
Il avoit épousé la troiſieme à cent dix - huit ans.
Lorſqu'il vint au monde , il ne paroiſſoit pas
deſtiné , par la nature , à fournir une auffi longue
carriere. Son Extrait baptiftaire , qui fixe
l'époque de ſa naiſſance au 14 Février 1652
porte que la Sage- Femme fut obligée de l'ondoyer.
,
Antoine - Charles de Rault de Ramfault , Maréchal
de Camp , Directeur des Fortifications ,
& Commandant au Fort Saint- Sauveur à Lille
y eſt mort le 4 Novembre , dans ſa quatre - vingt
leptieme année.
Charles Balthasar de Burle- Vallorie de Cur
bau , Prêtre , Docteur en Théologie de la Faculté
de Paris , & Doyen des Ubiquiſtes , Abbé
Commendataire de l'Abbaye Royale de Notre-
Dame de Lure , Ordre de Saint Benoît , Dioceſe
de Siſteron , & Chanoine de l'Eglife Collégialė
de Saint Merry , eſt mort ici , le 9 Novembre ,
dans
DECEMBRE. 1774 273
:
dans la foixante - dix - neuvieme année de form
age
Le nommé jean Ginei eſt mort à Sienne , age
de cent deux ans. Il n'avoit jamais été malade,
& il a conſervé la mémoire & l'uſage de
tous ſes ſens , juſqu'au dernier moment de ſavie,
Il eſt mort aufſi , dans un Village de Tofca.
ne , près du Monastere de Wallombreuſe une
femme nommée Marie - Dominique Foggi , qui
avoit cent cinq ans accomplis.
Guillaume - François Bouvier , Marquis de Cé.
poy, Grand Bailli d'Epée , Gouverneur & Capitaine
des Chaſſes des Ville , Château & Capitai.
herie de Montargis , Sous - Lieutenant de Gre
nadiers au Régiment des Gardes - Françoiſes , eft
mort à Paris , le 14 Novembre , âgé de trentedeux
ans .
Marie- Charlotte - Félicité de Clermont- Tonherre
, veuve de Hyacinte Cajetan de Lannion ,
Comte de Lannion , Chevalier des Ordres du
Roi ; Lieutenant - Général de ſes Armées , &
Gouverneur de l'Ile de Minorque , eſt mortelà
Paris , le 16 Novembre , agée de cinquante-trois
ans & quatre mois.
LOTERIES.
Le cent foixante- ſeptieme tirage de la Loterie
de l'Hôtel -de- Ville s'est fait , le 25 du mois de
Novembre , en la maniere accoutumée. Le lot de
cinquante mille liv. eſt échu au No. 98798. Celui
de vingt mille livres au Nº. 82177 , & les deux
de dix mille , aux numéros 89885 & 95120
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militai
re s'est fait le 5 Novembre. Les numéros fortis
de la roue de fortune font 87 , 71 , 35,72 , 3
Le prochain tirage ſe fera le 5 Décembre:
274
MERCURE DE FRANCE .
PIEC
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe ,
Eglogue , Life & Damon ,
Eglél , Officier à Mde la Marquise de ***
Le Viſir prudent ,
page 5
ibid
9
11
L'Enfant & la Guitare, fable, IS
Fable dédiée à la Reine ,
16
Le Duel , conte moral , 18
Philippe & After , fable. 30
Les deux Renards , fable. 33
Le Lion & l'Ane , fable. 36
A M. le Chev. de St H. ibid.
La Vieille qui dévide un écheveau , fable. 38
Converſation , 40
Anecdotes ,
Pot Pourri ,
Ronde de la Roſiere ,
Epigrammes imitées de Martial ,
Configne à mon Portier,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
52
53
54
59
60
64
65
68
Difcours prononcé a la ſéancé de l'Acadé.
mie d'Amiens , 1 ibid.
Théorie des fentimens moraux,
Traité de la culture du ſiguier ,
Le Télémaque François ,
Principe du Cultivateur ,
Difcours prononcé par M. Greffet dans la
ſéance publique de l'Académie Françoiſe , o1
75
83
86
89.
Le Poëte des moeurs ,
Principes de la faine philofophie ,
93
96
DECEMBRE. 1774. 275
Oeuvres de M. le Chancelier Dagueſicau , 97
Les Etrennes du goût , 106
Le Juge , Drame , 107
Diſcours ſur la maniere de lire les vers , 118
Hiſtoire littéraire des Troubadours ,
Hiſtoire univerſelle de Juſtin ,
Legs d'un pere à ſes filles ,
125
132
138
Eloge de la Fontaine , 146
Analyſe du nouveau ſyſteme de l'ancienne
mythologie , 154
Table pour corriger les diſtances apparentes
de la lune & des étoiles , ibid.
Explication de quelques médailles Phéniciennes
, 155
Explication de quelques médailles de peuples ,
de villes& de Rois , grecques & phéniciennes
, ibid.
Théocriti decem Idyilla , ibid.
Antonini liberalis transformationum congeries
, ibid.
Dictionnaire des particules Angloiſes ,
Catalogue de livres de M. leComte de Veſle , 158
Préceptes ſur la ſanté des gens de guerre , 159
156
Suite de la correſpondance ſur l'art de la
guerre , 160
Les Amans généreux , Comédie , ibid.
Nouvelles hiſtoriques , 168
Epître à Thémis , 183
Etrennes du Parnaffe , 185
Le Droit commun de la France & la coutume
de Paris , ibid.
Lettre ſur La Fontaine à M. L***. 185
SPECTACLES , Opéra, 194
Comédie Françoiſe , 202
Comédie Italienne , 205
A M. Clairval , 215
Début , 217
-Bruxelles , ibid.
276 MERCURE DE FRANCE.
Académie Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres , 218
- des Sciences , 210
Lettre de M. l'Abbé d'Arnaud au R. P. fur la
grande lentille quii eſt au jardin de l'Infante , 222
Sentimens d'ún Académicien de Lyon fur 7
quelques endroits des commentaires de
Corneille, 224
Cours d'hiſtoire naturelle , 234
Phifique , Thermometre univerſel , 235
ARTS , Gravures , 236
Muſique, 240
Annonce 244
Horlogerie, 246
Actes de bienfaiſance 247
Anecdotes 250
AVIS , 253
Nouvelles politiques 262
Préſentations , 265
Nominations 266
Mariages , 268
Naiſſances , ibid .
Morts 269
Loteries, 273
FIN.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères