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1681, 12 (Lyon)
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Texte
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A
MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
EDE
DECEMBRE 1681,
1892
LYO
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY
Ruë Merciere .
M. DC. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
THAIAD
TE DYOSHITA
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
ANS huit jours vous aurez
l'Hiſtoire du Calviniſme
du Pere Maimbour
, in Quarto , pour fix livres,
que j'auray foindevous envoyer.
Ceux qui vous avoient mandé
que je n'en diſtribuëroit point,
ſe ſont fort trompés car je leurs
en fourniray tant qu'ils en voudront
, & les auray auffi-toſt à
Lyon que perfonne & quand
j'ay diſtribué àmoy ſeul des Livres
je ne vous l'ay jamais fait
connoiſtres car c'eſt une pré
caution inutile pour celle du
Calvinifme vous verrez par la
diſtribution quej'en feray auffiã
ij
bien que les autres, qu'elle n'eſt
pas veritable.
ЗЛАФЧарифне роur le Mois
prochain quantité de Nouveautez
vous verrez un Catalogue
dans ce preſent Mercure de tous
les Lioves nouveaux que j'ay
depuis l'annes 1678. que vous
m'avez tant de fois demandé
pourivos Amiş. O
LevJournal desi Sqamans & de
Medecine for diftribuerent tou
jours pour fix fols lerCayer, tant
vieux que nouveaux
Les Mercures , ſervendront
toujours aufh pour vinge fols chaque
volume, &les Extraordinaires
auſſi pour trente ſols. Ceux
qui envoyeront des Pieces pour
les Moroufes ouExtraordinaires,
ſeront advertis, d'affranchir les
Ports de Lettres, autrement leurs
Ouvrages ne feront pas dans le
Mercure ,
Mercure , ou de mettre l'argent
dans les Lettres pour le payer.
Chacun aura ſon tour pour
leurs Ouvrages , que perſonne
ne s'impatiente , la quantité que
l'on en reçoit fait que l'on ne
peut pas mettre tout à la fois.
C
G
TABLE DES MATIERES
contenuës en ce Volume.
A
Vant-proposp
Harangue prononcée à
not
l'ou
verture du Présidial de Poitiers
, 4
Panégyrique du Roy adreſsé à
Meſſieurs de l'Academie Royale
d'Arles ,
Cerémonies faites à l'établiſſement
de la Chambre de Tournay , 18
La Poule aux Oeufs d'or, Fable, 33
Cerémonies faites à la Benediction
de la Citadelle de Mont- Loüis,
36
Discours prononcé à l'ouverture du
Préſidial de la Fleche, 44
Mort de Madame la Marquise de
Renty, 91
L'Artichaut &la Laitue,Fable,95
Lettre
ABLE.
Lettre en Profe& en Vers, duBerger
Fleuriste à la Nymphe des
Bruyeres, fur de jour de sa naif
- Samice ایر
Ce qui s'est passé avant la mortde
Monsieur Bernardy , à l'Atta
que du Fort qu'ilfaisoit conftruire
tous les ans , 107
Lettre de Monfieur de Vaumorieres
Sur le mesme sujet , àMonsieur
1: Le Marquis de Marvel , 116
Hiftoire, 24
Survivance de la Charge de Secretaire
d'Etat , donnée par le Roy
àMonsieurle Marquis de Courtenvaux
,
12
MNCF43
Cerémonie faite à Marseille par
l'ordre exprés du Roy , 153
Voyage du Roy à Paris , avec une
exacte Relation de ce qui s'eft
passé dans tous les Lieux où Sa
Majesté a esté,
Enigme88
158
ă iiij
TABLET
Autre Enigme, 1989
Seconde fuite des Conseils à Iris,191
Cerémoniefaite à Lile en Flandre
par les Chevaliers de Saint Laof
Kane ol 1.50 214204
Galanterieen Vers d'une Dame à
- un Cavalier , pour le détourner
de la chaffe
Brévet de Conseiller d'Etat & des
Finances , donné à Monsieur
Berthelot, SEMETADA 92 11
Dispense d'âge accordée à Mon
fieur de Maupeou 1212
Mort deMadame Chevalier, Mere
de Madame taMarquisede Bethune
,
Mort de Monsieur l'Abbé Cottin
ibid.
Mort du Medecin Anglois , 214
Divertiſſemens nouveaux , 215
Groſſeſſe de Madame la Dauphine,
216
Sannet fur le mesme sujet , 217
Divertiffe
TABLE.
Divertiſſemens de la Cour. 219
Reception de Monsieur de Lully à
la Charge de Secretaire du Roy,
222
Lieutenance de Roy de la Citadelle
de Pignerol ,donnée à Monfieur
-de la Mothe de la Myre , ibid.
Modes nouvelles , 223
Fin de la Table .
ןל
2
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Confeil , Jun-
QUIERES . Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur L E DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimor
pour la premiere fois : Comme auſſi defenfes
font faitesà tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantàl'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires cons
trefaits , ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678.
Signé E. COUTEROT , Syndic
Ec
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur 'de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
enjoüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Ashové d'imprimer pour la premiere fois le
30. Decembre 1681,
AParis , ce 30. Dec. 1681 .
Advis
Avis pour placer les Figures .
Es Deviſes doivent regarder
la page 29 .
L'Air qui commence par Vous
qui m'avez promis un Amour eternel,
doit regarder la page 124.
L'Enigme en figure doit regarder
la page 190.
L'Air qui commence par Pendant
que je dormois, doit regarder
la page 218 .
I
MERCURE
THEQU
GALANTYONE
DECEMBRE 1681.
I je vous parle du
Roy au commencement
de toutes mes
د
Lettres je croy,
Madame , qu'il vous eſt aisé de
remarquer que je ne cherche
en cela qu'à donner le premier
rang à la plus noble matiere,
puis que je vous dis toûjours des
choſes de fait , & que je n'employe
dans le recit que je vous
Decembre 1681 . A
2 MERCURE
en fais , que les paroles qui ſont
neceſſaires pour les expliquer. Le
Panégyrique de ce grand Monarque
demande un eſprit plus
éclairé que le mien , & je doute
meſme que la plus vive Eloquence
fourniffe jamais d'affez brillante
couleurs pour remplir l'idée
qu'on s'en peut former . Si
vous voulez en voir une ébauche
, ( car quel Volume pourroit
contenir ce qu'un ſi vaſte ſujet
donne lieu de dire à vous la trouverez
dans le Difcours qui fut
prononcé le Mardy 18. du dernier
mois par Monfieur de Razes
, Lieutenant General de Poitou
, à l'ouverture du Palais , au
Préſidial de Poitiers. Comme ce
Siege eſt le plus grand& le plus
ancien du Royaume , on nedoit
point s'eſtonner fi à la maniere
des Parlemens,les Entrées y font
préce
GALANT.
3
1
précedées de pluſieurs Harangues.
La cerémonie de cette Ouverture
commence par une Mefſe
folemnelle , où les Officiers afſiſtent
en Robes rouges , apres
quoy ils vont tous à l'Audience.
Monfieur de Razes , Lieutenant
General de Poitou, eſt d'une des
plus anciennes Familles de cette
Province , dans laquelle il s'eſt
acquis une tres- grande réputation
depuis plus de vingt-cinq
ans qu'il y exerce ſa Charge. Il
avoit eſté auparavant Conſeiller
au Parlement de Bretagne ; & le
Roy , à qui ſon integrité eſt tresconnuë
, s'eſt ſouvent ſervy de
fon miniftere pourl'exécution de
ſes ordres. Voicy à peu prés dans
quels termes il parla le jour que
je viens de vous marquer.
ng
A ij
4
MERCURE
EXEROX 8096380703,80976980963899-1963 EAR
HARANGUE
PRONONCE'E
A L'OUVERTURE
DU PRESIDIAL
DE POITIERS.
ILn'est pas necesſſaire d'avoirrecours
à l'Antiquité , pour orner
nostre entrée dans le Palais, ny de
chercher dans les Siecles paſſez,
d'autorité pour imprimer le respect
qui est deû à la Justice , laSoumisfion,&
l'obeiſſance àſes Loix.Nous
n'avons qu'à voir les Ordonnances
de nostre auguste Monarque , & à
confiderer que la Justice est le fon--
dement de toutes ses grandes &
Surprenantes Actions, pour en faire
connoiſtre le merite, par un bonheur
auſſi ordinaire à cet Etat , qu'il
estoit
GALANT.
5
estoit autrefois rare & admiré dь
temps de fes anciens Tirans. Le
Prince , &fes Sujets , ne plaident
que dans le meſme Tribunal ; & le
Roy est fi moderé dans l'usage de
Sapuiſſance , qu'il met ſon Sceptre
entre les mains des Loix vivantes,
& qu'il deſcend de ſon Trône pour
y faire monter la Justice. Il confie
le ſoin particulier des intéreſts de
Sa Couronne à ceux qu'il honore du
titre de ſes Avocats &de ſes Procureurs,
qu'il n'oblige de parler que
lors que la raiſon le desire , &à
ne pas rendre sa Puiſſance victoricuſe
, mais à attendre la décision
des Officiers qu'il a establis . Il con
ferve les mesmes sentimens dans
le Triomphe éclatant de ſes Armes.
Sa Justice avoit commencé la guerre
,Sa Valeur l'a faite ,ſa Clémence
l'a finie. It pouvoit augmenter
Ses Victoires ; mais en leur don-
A iij
6 MERCURE
nant luy- mefme des bornes , il s'eft
contenté de châtier ſes Ennemis
Sans les détruire , & afait reſſentir
l'effet de fa Justice à ses Alliez
aussi puiſſamment par laforce de
fes Armes , qu'à ses sujets par la
revérence de ſes Loix en remettant
le Roy de Suede en poſſeſſion des
Places dont il avoit esté dépoüille.
Lors que pour entretenir une
Paix profonde il veut regler l'étenduë
de l'Alface , il reconnoiſt pour
Juges ceux qu'il avoit donnez aux
Habitans de cette grande Province;
& sil paroiſt des Troupes aupres
de Strasbourg , ce n'est que pour
faire obſerver leurs Arrests & leurs
Ordonnances, lesquellesſontſi équitables
que cette grande Ville , fameuſe
tant par la force & la richefſe
de ſes Habitans , que par la
plus puiſſante Artillerie de l'Europe,
pourfoûtenir des Loix qu'elle
s'estoit
GALANT. 7
S'estoit preſcrites , vientſeſoûmettre
à celles de nostre incomparable
Monarque , qui restablit l'Eveſque
dans fes droits , fon Eglise
dans la pratique de ſes anciennes
&Saintes Cérémonies ,& commence
à détruire l'Heréſie de Luther
comme il fait celle de Calvin
au milieu de fon Royaume. N'estce
pas ce que nous voyons tous les
jours par les foins de nostre illustre
Prélat , également picux &Sçavant
, qui dans ſes Miffions fait
des Conversions miraculeuses' , &
qui parses visites continuelles, rend
des ſervices conſidérables à l'Eglife
, & au Roy. Ce grand Prince
ne voulant rien épargner pour retirer
ſes Sujets de l'erreur , verſe
fes charitez fi abondamment , 'qu'il
épuise le fond le plus afſurédeſes
Finances, par le ministere d'un des
plus éclairez Intendans de fon
A iiij
8 MERCURE
Royaume , qui donne autant de
marques de pieté envers Dieu ,
d'attache pourle ſervice du Roy,
que ceux de son nom en ont autrefoisdonné
dans les premieres Charges
qu'ils ont fi dignement exercées,
&dans les hauts Emplois que
Leur valeur leur a procurez. Ce
digne Heritier de tant de vertus
a si puiſſamment agy,que nous ne
comptons plus les Convertis , parce
que le nombre en est infiny . Lesrudes
accez d'une fiévre aiguë n'ont
pû diminuer ſon ardeur , & ill'a
poußéesi loinique nous esperons de
voir bientoft ce grand Ouvrage accomply
, & nostre Province délivrée
de l'Heréſie que Calvin y
avoit fi fortement establie par les
premieres ſemences de fa mauvai-
SeDoctrine. Iln'y a rien de fi con.
venable aux deſſeins de nostre
grand Roy , qui comme Fils Aîné
de
GALANT.
9
de l'Eglife ; s'employe continuellement
pour l'augmentation de form
Empire , &luy donne de nouvelles
marques de la gloire qu'il trouve à
la proteger , en prenant poſſeſſion,
envertu des legitimes Traitez , des
principales Places de l'entrée de
l'Italie, afin d'estre plus facilement
en estat, par des Paſſages qu'il s'ouure
, de garantirle Saint Siege
des inſultes des Infidelles , defquels
il eſt ſi ſouvent menacé. Nous ne
devons pas eſtre ſurpris de tant de
fuccez avantageux dont nous voyōs
Ses Projets fuivis , ny de ce qu'il
n'est pas moins au deſſus des autres
par la grandeurdeſes Actions,
que par la dignité defon Sceptre.
parce qu'il regne par la justice.
C'est ce qui luy attire tant defélicitez,&
quifait qu'ileſtonne toute
l'Europe autant par les mérites
de ſa vertu , que par les miracles
Av
IO MERCURE
de fon regne . Ie n'entreprens pas
de faire icy fon Eloge. Cette gloire
est deuë à ses Perſonnes illustres
qui préſident dans les premieres
Compagnies da Royaume , lesquelles
dans le temps que je vous parle
employent la majesté de leur éloquence
pour décrire les Actions de
nostre grand Prince. le me contenteray
de vous dire qu'il n'est pas
Seulement juste dans ses guerres,
genéreux dans ſes combats , moderé
dans ſes triomphes , & clément
dans ſes victoires ; mais qu'il est
maiſtre de ſes paſſions , & que pouvant
augmenter l'eſtenduë de ſes
Etats en augmentant fes Conqueſtes
, toutes ses Actions ont esté
reglées par la justice , laquelle est le
fondement de la Monarchie , &procurefadurée.
Avocats,dans vos nobles emplois,
me combatez pas tant pour l'honme
wr
GALAN Τ. It
1.
neur de la victoire que pour la defence
de la verité,& ne plaidez jamais
de Causes que vous ne les
croyiez justes .
Procureurs , ne flatez pas vos
Parties dans leurs interests , puis
que le Roy ne veut que ce qui est
juste , Sans ſe ſervir de sa puif-
Sance. Apprenez leur àſe ſoûmettre
aux Loix & aux Regles de la
Justice.
Strasbourg & Cazal ayant fait
parler toute l'Europe , ont eſté
une féconde & glorieuſe matietiere
pour Meffieurs de l'Academie
Royale d'Arles , dont la plus
preſſante occupation eſt celle de
travailler àl'envy fur les grandes
Actions de Sa Majeſté. Ainfi
on n'en publie jamais aucune
d'éclat, qu'ils ne choiſiſſent quelqu'un
de leurs Corps pour faire
un
12- MERCURE
un Diſcours à ſa loüange. Celuy
que vous allez voir , & qu'ils
m'ont fait la grace de m'envoyer
depuis peu , eſt de M' Guyonnet
de Vertron , l'un des Académiciens
dont leur Compagnie
eſt compoſée. Je croy , Madame,
vous avoir déja appris qu'elle
prend le titre de Fille aînée de
l'Academie Françoise. Divers Ouvrages
que vous avez veus de
Monfieur Guyonnet de Vertron,
vousl'ont fi bien fait connoiſtre,
qu'il me feroit inutile de vous
vanter ſon eſprit. S'il s'eſtacquis
voſtre eſtime en ſe declarant le
Protecteur de voſtre beau Sexe,
il la merite beaucoup davantage
parle zele ardent qu'il fait tous
les jours paroiſtre , en ne laiſſant
échaper aucune occafion de
loüer le Roy . C'eſt ce qu'il a fait
fouvent en Proſe & en Vers , &.
quelque
GALANT.
13
quelquefois meſime en diverſes
Langues . Voyez avec combien
d'artil a déployé ſon éloquence
ſur l'affaire de Strasbourg.
PANEGYRIQUE
DU ROΥ ,
ADRESSE A MESSIEURS
de l'Academie Royale d'Arles,
MESSIEURS,
Toute la Terre eſt ſurpriſe des
Actions de nostre grand Roy. En
effet elles surpaſſent ce qu'on a vû
de plus beau dans l'Antiquité , &
ce Héros en fait plus en un seul
jour,que les plus habiles Historiens,
éloignez de tous embarras , n'en
pourroient écrire en un an dans
Leurs Cabinets . Strasbourg &Ca-
Zal
14 MERCURE
Zal ſont des témoinages glorieux
& aſſurez de cette verité ; c'est
pourquoy je ne feindray point de
dire, que la raiſon pour laquelle l'illustre
Académie Françoise a bien
voulu recevoir dans son alliance
l'Académie Royale , & celle de
Soiſſons , n'a pas esté pour donner
à LOUIS LE GRAND fon auguste
Protecteur ; le Sceau de l'immortalité
, que ſes faits héroïques ,
&ſes éclatantes vertus, luy avoient
déja si juſtement acquis , ny pour
nous en faire part en qualité de
Filles,mais ça esté pour avoir plus
de mains qui écriviſſentſes Conquestes
,& plus de langues unies enfemble,
qui publiaſſent ſes loüanges.
Je l'admire avec vous ,
fieurs ce grand Prince. Ie l'admire
comme vous avec tout le monde , &
j'ofe dire fansflaterie, qu'il a toutes
Les Vertusfans aucun défaut ; que
Luy
MefGALANT.
15
luy ſeul a trouvé le secret de les
pouſſer juſques où elles pouvoient
aller , fans rencontrer ce trop qui
fait le vice. LoÜIS LE GRAND
gouverneſes Sujets fans contrain.
te ; il les juge fans préoccupation;
il les recompense fans brigues ; il
protegefes Alliez fans interest ; il
attaque l'Ennemy Sans injustice;
il les punit fans emportement ; il
vaincSans tromperie;& il triomphe
toûfiours fans orgueil.
Unefeule de ces chofes , toutes
dignes des plus beaux Eloges , cependant
toutes reünies dans l'auguſte
Perſonne de Sa Majesté, faifoit
autrefois les Héros , &mesme
les Dieux ; mais que dirons-nous
de ce Zele ardent & infatigable
pour le culte du vray Dieu ? Suivons
, Meßieurs , fuivons de prés
noſtre Héros , admirons ſa conduite.
Ony fans doute , renoncer à des
droits
16 MERCURE
droits fi legitimement deûs , donnerſa
voix contreSoy- mesme , c'est
s'enrichir en donnant , c'est estre à
juste titre le Pere & l'Amour de
ſes Peuples ; c'eſt triompher noblement
de la Iustice , qui triomphe de
tout. Choiſir avec jugement parmy
fes Sujets , les plus propres à remplir
les Charges importantes de
l'Etat , c'eſt estre Prudent. Abolir
les Duëls , & les Blasphêmes , c'est
estre également Puiſſant & Sage .
Faire fleurir les Academies , c'est
estre Protecteur des Sciences , &
& des beaux Arts. Vaincre en
tous temps , en tous lieux fes Ennemis,
c'est estre Invincible. Sevaincre
Soy - mesme , c'est estre LE
GRAND par excellence, Eftre
toûjours tranquile , quoy que dans
un mouvement continuel ( commele
marque l'une des * Deviſes gravée
ſur nostre fuperbe obelisque,
élevé
* Quieto ſimilis .
GALANT .
17
élevéà la gloire de LOVIS XIV.)
c'est estre Incomparable .
Mais avoüez avec moy , Meffieurs,
que quelques éclatans, quelques
magnifiques, quelques illustres
quefoient ces furnoms , iln'y en a
pas un neantmoins qui ſoit plus
conſiderable , qui convienne mieux
à nôtre Prince , & mesme qui luy
plaiſe davantage que celuy de
Tres - Chreftien. C'eſt là le dernier
trait de fon Tableau , puis que
la pieté ſeule fait qu'un Roy est
l'Image de la Divinité. Les Pretendus
Reformez ne doivent donc
pas estre furpris s'il employe toute
Sorte de moyens pour les retirer de
l'Heresie. Le digne fucceſſeur de
Saint Loüis eft fortement perfuadé,
que la Religion doit estre une
parfaite Monarchie ; que comme il
n'y a qu'un seul Dieu , il n'y a auſſi
qu'une seule foy ; que la difference
du
18 MERCURE
du Culte est une espece d'idolatries
que les plus dangereux Ennemis de
l'Etat, font ceux de l'Eglife ; &
qu'enfin apres avoir gagné des Villes
& des Provinces entieres,ilfaut
tâcher de gagner des ames à Dieu .
Voila, Meſſieurs , voila l'occupation
de Loüis LE GRAND , pour
qui nous devonsfaire fans ceffe des
voeux ſi nous voulons voir fous ſon
Regne l'Unité de la Religion ; & fi
pour comble de bonheur & de gloire,
le Ciel ſeconde ſes pieux deffeins,
nous verrons le Fils Aîné de
l'Eglife porter l'Etendart de la
Croix aussi loin que les Lys.
Je vous ay promis de vous faire
part des Ceremonies qui ont
eſté obſervées en eſtabliſſfant la
Chancellerie de Tournay, il faut
m'acquitter de ma parole. Tournay
a eu de tout temps des avan
tages
GALAN T.
19
tages tres - particuliers , juſqu'à
poſſeder celuy d'avoir eſté la
demeure de nos Roys , au commencement
de la Monarchie. Sa
Majeſté l'ayant ajoûté à fes
Conquestes en 1667. ne luy pouvoit
mieux marquer ſon eſtime,
qu'en l'honorant de la garde de
ſon Sceau. Elle décharge par là
ſes Habitans , & toutes les Jurifdictions
qui relevent du Conſeil
Souverain de cette Ville , des
grand frais qu'il falloit faire pour
obtenir des Lettres à la Chansellerie
de Paris , ce qui apportoit
toûjours beaucoup de retardement
aux affaires . Le Mercredy
15. d'Octobre ayant eſté
choiſi pour la premiere ouverture
de celle dont je vous aprens
l'eſtabliſſemet, Meſſieurs du Chapitre
de l'Egliſe Cathedrale firent
ſonner le ſoir précedent la
groffe
20 MERCURE
groſſe Blanche , qui eſt une Cloche
que l'on ne ſonne jamais
qu'à la mort de l'Evefque & des
Chanoines, & dans les occafions
extraordinaires . On l'appelle ainſi
, à cauſe de ſa groſſeur , & du
don que la Reyne Blanche , Mére
de S. Loüis , en fit autrefois à
cette Eglife. La meſine Cloche
fut encore fonnée le matin du
Mercredy , & fur les neufheures
; Monfieur Maqueron Se- ..
cretaire du Roy, portales Sceaux
&la Subdelegation de Monfieur
le Chancelier à Monfieur lePremier
Préſident de Tournay. Il
eſtoit accompagné de Meſſieurs
Huez , le Noir , Cazier , de la
Chapelle , Perrette , & Héron,
tous en Robe de Ceremonie de
fatin noir ayant un Cordon
d'or , & des Gands à frange de
,
meſime matiere ; & de Meſſieurs
de
GALAN T. 21
l'iſte & le Sage en Robe d'Avocats
.Le Sieur LongchampChauffecire
les ſuivoit en habit gris
avec l'épée au coſté . Monfieur
Huez Sécretaire du Roy , &
Controlleur en la Chancellerie
de Paris, & Meſſire le Noir , Cazier
, & Héron , auſſi Secretaires
duRoy , ont eſté choiſis par Sa
Majeſté , qui les a tous honorez
de Commiſſions ſignées de ſa
main , pour exercer les Charges
de cette Chancellerie , juſqu'à ce
qu'il y en ait aſſez de venduës
pour tenir le Sceau. Monfieur
Huez y fait la Charge d'Audiencier
; Monfieur de la Chapelle,
Frere de Monfieurde l'Iſle,
Sécretaire du Roy,celle de Controlleur;&
Monfieur de l'ifle Fils
du meſme Secrétaire du Roy , &
Monfieur le Sage , tous deux
Avocats au Parlement , y font
en
22 MERCURE
en qualité de Réferendaires.
Monfieur Perrette eſt le premier
qui ait traité de l'une desCharges
de cette nouvelle Création .
En arrivant chez Monfieur le
premier Préſident , ils le trouvérent
en Robe de Velours noir .
Apres que Monfieur Maqueron
luy eut preſenté les Sceaux dans
un petit Coffre cacheté des Armes
de Monfieur leChancelier,
avec la Lettre de cedigne Chef
de la Juſtice, & la Subdelegation
qu'il luy envoyoit , on leut l'une
&l'autre , & le Coffre fut ouvert .
On le referma en fuite ; ce qui
eſtant fait , le Chauffecire le prit
pour le porter au Carroſſe de
Monfieur le premier Préſident,
qui y monta à la gauche des
Sceaux. Monfieur Maqueron ſe
plaça ſur le devant , ainſi que
Monfieur Huez. Le reſte des
Officiers
GALAN T. 23
Officiers monta dans d'autres
Carroffes . Celuy de Monfieur le
premier Préſident Garde - ſcel
eſtoit précedé par deux Huiffiers
à pied , l'un & l'autre en
Robe & en Toque de velours .
Ils allérent dans cet ordre à l'Egliſe
Cathedrale , où ils deſcendirent
à la principale Porte. Le
Chauffecire prit alors les Sceaux,
& les porta immédiatement devant
Monfieur le premier Préſident.
Les Secrétaires du Roy
fuivoient deux àdeux. Ils entrerent
ainſi dans le Choeur , & y
prirent les places qui leur étoient
préparées. Les deux Huiffiers
eſtoient à la teſte , ayant derriére
eux le Chauffecire . On poſa les
Sceaux fur une Table, couverte
d'un Tapis de velours violet,ſemé
de Fleurs de Lys d'or , avec un
Carreau de mefme parure . Un
peu
24
MERCURE
peu plus bas eſtoit un Prie -Dieu,
*&un ſemblable Carreau , ſur lequel
Monfieur le premier Préſident
ſe mit à genoux. Il avoit
derriere luy un Fauteüil avec un
Carreau de velours rouge. A fa
main gauche eſtoient deux rangs
de Bancs couverts de velours
violet , ſur leſquels furent placez
les Secrétaires du Roy , & autres
Officiers de cette nouvelle
Chancellerie. Les hautes Chaires
du Choeur eſtoient remplies
de Meſſieurs du Conſeil Souverain
,de Monfieur le Grand Bailly,&
des Chanoines. Quantité de
Dames de qualité avoient pris
leurs places vers l'Autel , & une
foule incroyable d'autres Perſonnes
de toutes conditions , occupoit
le reſte de l'eſpace . La
Meſſe fut folemnellement celébrée
par Monfieur le Doyen, qui
officioit
GALANT.
25
officioit en l'absence de Monfieur
l'Eveſque de Tournay , ayant
deux Chanoines pour Diacre &
Souſdiacre , & cinq autres Affiſtans,
tous reveſtus de plus beaux
ornemens de la Cathedrale , qui
font tres- fuperbes , tant par leur
matiere , que par la riche bro..
derie dont ils ſont couverts. La
Muſique qui eſt meilleure à
Tournay que dans tout le reſte
de la Flandre , ſe fitparticuliere -
ment admirer dans cette Cerémonie
La Meſſe eſtant achevée,
Meſſieurs du Conſeil Souverain
fortirent , ainſi que Monfieur le
premier Préſident & les Sécretaires
du Roy. Ces derniers gardant
toûjours le meſme ordre , ſe
rendirent dans la Salle de la
Chancellerie , qu'on avoit parée
fort proprement d'une Tapiſſerie
à fond bleu , toute parſemée de
Decembre 1681 . B
26 MERCURE
د
Fleurs de Lys. Chacunayant pris
ſa place , Monfieur le Procureur
General du Conſeil Souverain
ſe mit ſur une Chaiſe à coſté de
Monfieur le premier Preſident
Garde- ſcel , de la meſme forte
que Monfieur le Procureur Genéral
des Requeſtes de l'Hoſtel
a coûtume de ſe mettre à la
Chancellerie de Paris. En ſuite
on ouvrit les Sceaux tous les
Officiers eſtant debout & nuë
teſte , ainſi qu'un nombre infiny
de Spectateurs, qui rempliſſoient
la Salle du Sceau. On demeura de
cette maniere pendant que Monfieur
Huez fit lecture à haute
voixde l'Editde Création de cette
Chancellerie , de l'Arreſt du
Conſeil pour les Survivances , de
la Déclaration du Roy pour l'explication
des Privileges , & de la
Subdelégation de Monfieur le
Chan
1
GALANT.
27
Chancelier à Monfieur le premier
Préſident. Alors , chacun
s'eſtant aſſis & couvert,Monfieur
Perrette, Sécretaire du Roy , fut
inſtalé , & Meſſieurs Maqueron
& le Noir , preſentérent chacun
deux Officiers, à qui on fit preſter
le ſerment ; apres quoy Meſſieurs
le Sage & de l'iſle firent rapport
des Lettres de Juſtice qu'il y
avoit à ſceller. On ſcella le tout,
ce qui eſtant fait , Monfieur le
premier Préſident renferma le
Sceau , qu'il fit mettre en ſa préſence
dans un Coffre, ſcellé dans
le mur, & fermé de quatre Clefs .
L'une de ces Clefsluy fut don
née, uu autre à Monfieur Huez ,
la troiſième à Monfieur Maqueron
, & la derniere à Monfieur
de la Chapelle. Le Coffre des
Expeditions eſtant fermé , chacun
fortit de la Salle . Monfieur
Bij
28 MERCURE
le premier Préſident Gardeſcel,
-- précedé des deux Huiffiers ,
monta en Carroffe,& fut reconduit
chez luy pour cette fois ſeulement
, ſuivy des meſimes Officiers
de la Chancellerie , dans le
meſime ordre qu'ils avoient eſté
le prendre . Ces Officiers revinrent
en ſuite faire le Controlle
des Lettres qui avoient eſté ſcellees.
LesDroits &Emolumés que
l'on en tira ce premier jour furét
deſtinez aux Pauvres. On alla
delà dans la Maiſon de Monfieur
le Baron de Lanoy , où les Secrétaires
du Roysent logez . Ils
y traiterent avec toute la magnificence
poſſible Monfieur le
premier Préſident , Monfieur le
Procureur General , Monfieur le
Doyen & les autres Chanoines
officians. On ſervit deux Tables
avec une entiere propreté;& l'on
y
THEQUE
DE
LI
a
LYON
*
1893-
E
VO
200
VIS
ICT
VS~
SERV
EST
GALANT.
29
y but les fantez du Roy , de la
-Reyne , de Monſeigneur le Dauphin
, de Madame la Dauphine,
& en fuite celle de Monfieur le
Chancelier :
La ſoûmiſſion que les Habitans
de Strasbourg ont faite
au Roy , a donné lieu aux Deviſes
que vous trouverez dans
cettePlanche.
t Un nuage épais remply de
Foudres avec des Eclairs qu'on
en voit fortir , fait le Corps de
la premiere. Ces mots en font
l'ame , Solo fulgure terret. Le
Roy fait à peine avancer quelques
Troupes vers Strasbourg,
queoſans qu'on ait attaqué la
Place il reçoit la nouvellede ſa
Capitulation . : םו
La ſeconde eſt un Roſeau
battu d'un grand vent avec
* cesiparples , pitat curvata fron
Biij
30 MERCURE
te ruinam. Quelque réſiſtance
qu'cuſt pû faire la Villede Strafbourg
, elle n'euſt fait qu'au
gmenter la gloire du Roy,& attirer
ſa colerejau lieu qu'en ſe ſoſtmettant
, elle a merité la confervation
de ſes Privileges .
La troifiéme regarde l'eſtonnant
fecret de cette entrepriſe,
qui n'a éclaté que par ſon entier
fuccez . Cette Deviſe a pour
Corps un Fufil qui tire , & ces
paroles pour Ame, Minis eftpromprior
ictus .
On a fait la quatrième ſur
la conſtruction de la Citadelle
entre le Pont & la Ville . CetteCitadelle
dans la ſituation que
- je viens de vous marquer , luy
fert de Corps ; & elle a ces
mots pour Ame.Servat & obfervat.
Une Citadelle n'eſt pas
faite ſeulement pour ſervir de
défenſe
GARANT. 31
défenſe à une Ville , mais pour
obſerver les démarches des Mutins
qui voudroient corrompre la
fidelité des Habitans .
La cinquiéme , qui eſt Deviſe
& Emb'ême , a eſté faite
fur le reſtabliſſement de la Religion
Catholique dans la Ville de
Strasbourg. Elle a pour Corps
une Lune éclipsée , qui commence
à recouvrer ſa lumiere.
Afpectu reddita Lux eſt , ſontles
paroles qui luy ſervent d'Ame.
Tout le monde ſçait que la Lune
emprunte ſa clarté du Soleil,
&qu'elle ne ſouffre jamais d'Eclipſe
que quand elle ne peut
recevoir la lumiere de ce grand
Aſtre. L'Egliſe Catholique, que
l'Ecritute & les Péres ont comparée
à la Lune comme le
Sauveur du Monde au Soleil;
avoit ſouffert dans Strasbourg
Bij
32
MERCURE
une malheureuſe & longue Eclipſe
par l'Heréſie ; mais enfin Sa
Majesté l'a diſſipée,en y reſtabliſfantl'exercice
dela veritable Religion
. Ces cinq Deviſes ſont de
Monfieur de Simprou ..
On ne peut donner de trop
fréquentes leçons aux Avares.
Ainfi , Madame , quoy que je
vous aye déja envoyé dans quelqu'une
de mes Lettres une Fable
fur la Poule aux Oeufs d'or,
vous en voudrez bien voir une
ſeconde d'un autre Autheur fur
cette mefme matiere. Elle eſt du
Berger Fidelle des Accates. L'agreable
tour qu'il donne aux Sujets
qu'il traite , à un caractere
particulier qui ne ſçauroit manquer
de vous plaire. 4
LA
GALANT.
33
:
LA POULE ,
AUX OEUFS D'OR.
FABLE.
E Phrygien de burlesque memoire
Dont le fubtil esprit s'est acquis
tantde gloire,
Et dansſes Ecrits vit encor,
Nous a laiße la merveilleuse Hiftoire
D'une Poule qu'avoit un Païfan du
Mogor.
Elle pondoit (dit- il) tous les jours un
Oeufd'or.
Cet avare Manan fut affez fat
pour croire
Quedans le ventre elle avoit un
trésor.
Il ouvrit dans cette croyance,
Etn'y trouva que quelques grains
deBlé,
i.
Bv
34
MERCURE
1
Quin'avoient encor pû fe changer
enSubstance .
Acette viſion de douleur accable,
Ilſe plaignit d'avoir par un trait
d'innocence
Perduſa plus douce esperance,
Sajoye &fon unique bien ;
Mais ses regrets nefervirent de
rien .
**
Brillat métalauquel lesHommes,
Dans l'âge deferoù nousſommes,
Mettent tout leur bonheur,& trouvent
tant d'appas ,
Helas,àquoy neles portes- tu pas?
Pour s'acquerirle Matelot peu
Sage
Sur un freſle Vaiſſeau court les mers
bardiment ;
VnJuge intereßé par toy vend Son
Suffrage;
On fait par toy faire un faux
Testament
Les
GALANT.
35
Les Témoins apoftez leſignentfans
le lire,
Irisſe radoucit auprésdefonAmat,
Sa Soeur Marianefait pire ,
Et tous enfin vivent sous ton
empire.
De la terre pourtant tu n'es qu'un
excrement,
Vn excrement abjet &mépri-
Sable,
Quenôtreſeul caprice a renduprécieux;
Quoy que l'Avare, avide, infa
tiable,
Te devorefans ceſſfe, &du coeur&
des yeux,
Pourcela tun'en vauxpasmieux;
Mais revenons à nôtre Fable.
Voicy Lecteurs , quel en est le
vraySens.
Au lieu de vous rompre la teſte
Achercher les moyens de devenir
puiſſans,
Conten
36 MERCURE
Contentez - vous d'une fortune
honneste.
Vous avez déja ſans doute entendu
parler de Mont - Loüis.
C'eſt une Place que Sa Majesté
fait bâtir depuis trois ans en Cerdagne,
à deux lieuës de Puycerda
, au plus haut des Pyrenées,
pour mettre le Languedoc & le
Rouffillon à couvert des inſultes
des Ennemis, auſquelles ces deux
Provinces avoient eſté exposées
pendant les dernieres guerres.
Cette Place qui donne une
entrée facile en Eſpagne, du cô
té de la Plaine d'Urgel , ny en
ayant aucune coſidérable juſqu'à
Lérida,eſt composée d'une Citadelle
à quatre grands Baſtions,
& d'une Ville reveſtuë & fortifiée
à proportion , avec des dépenſes
extraordinaires , & telles
qu'il
GALANT .
37
qu'il eſt aiſe de juger pour l'execution
d'une pareille entrepriſe ,
où prés de cinq mille Hommes
font employez toutes les Campagnes.
La Citadelle , malgré la
rigueur de ce climat , qui ne permet
d'y travailler que cinq mois
au plus dans toute l'année , ſe
trouvant en eſtat de recevoir la
Garniſon que le Roy y deſtinoit
cet Hyver , Monfieur le Comte
de Chazeron , Lieutenant Genéral
des Armées de Sa Majeſté
& de la Province de Rouffillon
, & Monfieur Trobat Préfident
au Confeil Souverain , &
Intendant au meſme Pays , s'y
rendirent le vingt- troifiémed'Octobre
dernier, accompagnez de
Monfieur de Zurtauben , Inſpeteur
General des Troupes , Colonel
Commandant du Régiment
de Furſtemberg; de Monfieur de
la
38 MER CURE
la Cauflade Lieutenant pour le
Roy de la Citadelle de Perpignaã,
& de pluſieurs autres Officiers,
pour la Benédiction qui ſe devoit
faire de cette Place,le Dimanche
vingt - fixieme du meſme mois;
& quoy que les neiges & les
pluyes n'euffent point ceffé toute
la ſemaine juſqu'au Samedy au
foir , Dieu qui ſeconde toûjours
les Actions de noſtre pieux Monaque,
rendit ce jour le plus beau
qui euſt paru depuis fort longtemps.
Toutes lesTroupes,au nõ
bre de plus de quatre mille hommes
d'Infanterie , qui campoient
aux environs, ſe rendirent le matin
dans la Citadelle , dont elles
borderent les remparts , avec des
munitions pour les Salves qui
leur feroient ordonnées pendant
la Cerémonie , en meſme temps
que ſe feroient celles de trente
Pieces
GALANT.
39
Piéces de Canon , qu'on y avoit
amenée depuis un mois. EnſuiteMeſſieursde
Chazeron Lieu ...
tenant Général , Trobat Intendant,
Durbande Fortia Gouverneur
de la Place,de Lõgpré Lieuenant
de Roy, de S.Martin Ma-
Forl, & de Malézieu Commiſſaire
jdes Guerres, chargé depuis trois
ans dela Police de ces Troupes,
dont il s'acquitte auffi dignement
qu'on le puiſſe faire ; eſtant entrez
dans la Chapelle de la Citadelle
, avec tout le reſte des
Officiers, une grande Meſſe y fut
celebrée avec toute la pompe
poffible.Si-toſt qu'on la commença
, les Ingenieurs employez à la
conſtruction de la Place , partirent
de la maiſon de Monfieur
Durban , precedez de quatre
Trompetes , de douze Hautbois,
&de vingt- quatre Tambours,que
fuivoient
40 MERCURE
ſuivoient quatre Sergens . Monſieur
la Lande principal Ingenieur
, portoit un Baffin , dans lequel
eftoient trois Clefs dorées,
attachées enſemble par un Ruban
bleu. Quatre autres Sergens
marchoient apres les Ingenieurs ,
ſuivis de quelques Soldats , &
d'une foule incroyable de Peuple.
Ils entrerent par la porte
Royale,où Monfieur le Chevalier
Durban, Cadet dans la Compagnie
Colonelle du Regiment de
Furſtemberg , eſtoit en Faction
d'un côté , & Monfieur Marçau ,
Cadet dans celuy d'Eſtoppa , de
l'autre. Ils s'arreſterent proche la
Chapelle, juſqu'à l'heure de l'Offrande.
Quand cette heure fut
venuë,les Ingénieurs marcherent
juſques à la porte , où celuy qui
portoit les Clefs preſenta le Baffin
à Monfieur de Malezieu , qui
le
GALAN T. 41
le donna à Monfieur Trobat. Cér
Intendant l'ayant pris , alla ſe
mettre à genoux ſur le marchepied
de l'Autel , pour faire benir
les Clefs de la Place , ce qui fut
fait par Monfieur Arnaud Recteur
du lieu , qui officioit. Cette
Benediction finie , Monfieur
Trobat preſenta le Baffin à Monficur
de Chazeron , qui prenant
les Clefs , les délivra à Monfieur
Durban. Ce dernier les remit entre
les mains de Monfieur de
Longpré Lieutenant de Roy,
d'où elles paſsérent entre celles
deMonfieurde S. Martin Major,
de Monfieur Crete Aide - Major,
& enfin de Monfieur de S. Laurens
Capitaine des Portes , qui
les garda juſqu'à la fin de la Meſfe.
Tout cela ſe fit au bruit des
Trompetes , Haut-bois & Tambours
, avec les acclamations publiques
4
1
42 MERCURE
bliques de Vive le Roy. La premiere
Salve de toute la Moufqueterie
s'eſtant faite en cemoment
, fut ſuivie de celle du Canon
, & l'une & l'autre réïterée
pendant l'Elevation. La Meſſe
eſtant achevée , on chanta les
Prieres pour le Roy , apres lefquelles
on alla benir la Citadelle,
& porter les Clefs au logis du
Gouverneur. Quand on y fut arrivé
, le Capitaine des Portes luy
remit ces Clefs qu'il avoit toujours
gardées , & là on fit la Benediction
de la Citadelle , apres
quoy on s'en retourna à la Chapelle
en chantant le Te Deum , au
bruit du Canon & de la Mouf- .
queterie . La Cerémonie finit par
un ſuperbe Repas que Monfieur
Durban donna à la Compagnie.
Voyez,Madame, juſqu'où s'étend
le pouvoir du Roy. Faire bâtir
unc
GALANT.
43
une Place , auffi forte qu'importante
, dans l'endroit le plus defert
de tout ſon Royaume , &
qui juſques là avoit paru lemoins
habitable , n'est- ce pas ſe rendre
en quelque façon le Maiſtre de ta
Nature, c'eſt à dire , d'une Reyne
à laquelle tous les Hommes
-ſont ſoûmis ? Il m'en est tombé
entre les mains un Panégyrique
qui merite bien que vous le
voyiez. Je parle de la Nature,
dont Monfieur Thiot Conſeiller
& Avocat du Roy au Prefidial
de la Fleche , releva merveilleument
les avantages le Jeudy 13 .
de l'autre mois , à l'ouverture du
Palais.Quoyque ce Panégyrique
ſoit un peu long , la folidité du
raiſonnement,& la profonde erudition
y ſont ſi bien jointes avec
le brillant , que tout dénué qu'il
eſt des graces que luy preſta ſon
Autheur
44 MERCURE
Autheur en le prononçant , je
ne doute point qu'il ne vous
donne le meſme plaiſir qu'en ont
reçeu ceux qui l'ont entendu .
Dans la nombreuſe Aſſemblée
qui fut preſente à cette Ouverture,
il n'y eut Perſonne qui n'en
demeuraſt charmé. Si vos Amies
• ſe trouvent embaraſſées des citations
Latines , vous prendrez le
ſoin de leur en donner l'explication.
DISCOURS
Prononcé à l'ouverture du Prefidial
de la Fleche le 13. Novembre
1681 .
ESSIEVRS,
Le Sujet de nostre dernier Difcours
éleva nos pensées au deſſus de
la
GALANT.
45
la Nature , & nous fit presque parler
le langage des Anges , en vous
faiſant voir unejuštice qui fortoit
du sein de Dieu , laquelle apres
avoir parcouru Sur un char de
triomphe tous les diférens ordres de
l'Univers , & répanduſes douces influences
par tout , acheva la revolution
de ſon cours , en retournant
par la Nature humaine se réünir
àDieu Son premier principe. Aujourd'huy
la Justice paroîtra plus
ſenſible à vos yeux. Vous la verrez
triompher dans les Loix de la Nature
, & nous ne parlerons que le
langage des Hommes. Dans ce deffein
j'ay confideré la Nature comme
une auguste Princeſſe, dont l'Empire
est étably dés la naiſſance du Monde
, & dont la vieilleſſe a conſerve
jusqu'à preſent l'éclat de sa premiere
beauté , & n'a point effacé
deſſus ſon visage ces caracteres
pretieux
46 MERCURE
pretieux de grandeur & de majeſté,
ny diminué aucun des charmes
qui la rendent fi aimable. L'ay
conſideré tous les Estres crée,zcomme
des Vaſſaux fidelles qui refpe-
Etent & adorent ſes Loix , & qui
Sans contrainte obeïffent à cette
belle Souveraine.I'ay reconnu qu'elle
regnefi doucement ſur les Hommes
, qu'il ne ſemble pas qu'elle
commande , ny qu'elle use de fon
pouvoir. Elle s'inſinue dans nostre
ame pour la diriger ; elle s'unit
avec nostre esprit pour l'éclairer
elleſe joint avec nos fens , pour les
conduire ; elle agit par nous , afin
de nous faire agir par elle- meſme;
& elle imprime si bien ſes Loix
dans nos coeurs , qu'elle en fait un
Tribunal où elle tient sa Iustice,
Lex ſcripta in cordibus noſtris .
Qu'on ne diſe point que cette
Reyne est devenuë esclave ; que
dans
GALANT. 47
dans le premier Siecle elle futfoüillée
du ſang d' Abel ; qu'elle n'a pû
demeurer long- temps Viergeſansſe
- laiſſer corrompre ; que mesme un
- Conquerant a triomphé d'elle,ayant
arreſté le Soleil dans la rapidité de
Sa courſe , pour éclairer , & pour
Servir àſa victoire ; qu'enfin cette
pauvre Reyne s'est veuë au derniers
abois , & que peu s'en estfallu
qu'elle n'ait esté noyée dans les
eaux du Deluge ; que depuis ce
temps-là elle est devenuë sujette à
mille maladies ; que les tremblemens
de terre marquent déja Sa
foibleſſfe , qu'elle est si vieille qu'elle
nepeut plus produire ; qu'elle
n'a pas trois mois l'année de fanté
, & quependant l'Eté elle a des
accés de fiévre tres - violens , &
l'Hyver des friſſons qui la tranfif-
Sent , & qui nous font connoistre
que sa fin approche ; qu'au reste
Ses
48 MERCURE
Ses Loix font tyranniques ; que la
Iustice estant une habitude de la
volonté , n'est point un ouvrage de
la Nature ; & qu'enfin s'ily avoit
une Iustice naturelle , ſes Loix feroient
uniformes , perpetuelles &
immuables.
Voila,Meſſieurs,les propos outrageux
que l'on tient de cette Reyne.
Quel aveuglement ? Est-il poſſible
que celle que tous les Hommes devroient
honorer d'un culte partilier
, ſoit si indignement traitée ?
Souffriray -je qu'on noirciſſe une Innocente
de crimes , dont elle ne fut
jamais coupable ? C'est ainsi que
des Sujets traîtres & infidelles , décrient
le Gouvernement de leur
Reyne legitime, pourſecoüer lejong
de l'obeiſſance ; c'est par ces voyes.
qu'ils se font un chemin pour venir
à la Rebellion. Cruels qui accusez
la Nature, impute-z vousles crimes
GALANT. 49
1.
1
L
4
mes que vous luy reprochez? Elle
estsi ingenieuſe dans ſes deſſeins ,fi
pure dansses productions , ſi juſte
dansſes ouvrages, ſi prudente dans
Sa conduite , & fi équitable dans
ſes Loix , que les Sages du monde
en demeurent farpris d'admiration
& d'étonnement. Iln'ya que ces
inhumains qui ne veulent pas épargner
leur Mere & leur Reine , qui
n'est criminelle que pour leuravoir
donné la naiſſance.
Vous attendez , Messieurs , que
je prenne la querelle de cette illu..
ſtre Innocente , & que je me decla -
re defon party . Comme je voy que
perſonne n'a jamais parlé aſſez
hautement pour la Nature , je la
défendray avec toute le Zele dont
mon ame est capable. Je la protegeray
de toutes mes forces, &la vangeray
de tous les outrages qu'elle a
reçeus. Quoy qu'il semble qu'elle
Decembre 1681. C
50
MERCURE
Soit foible contre un ſi grand nom.
bre d'Ennemis, si elle est affez heureuse
pour obtenir leſecours de vôtre
protection. L'espere , Meſſieurs,
aprés vous avoirparlé toûjours depuis
vingt & un an de la Iustice,
remettre aujourd'huy la Nature
Sur le Trône, & ranger tous les Rebellesſous
l'autorité defes Loix.
Tout ce qui est foûmis à la divine
Providence est conduit &dirigé
parla Loy éternelle , & en reçoit
une impreſſion qui luy donne l'inclination
de ſe maintenir dans ſon
état , &d'arriveràſafin. Or comme
entre tous les estres d'icy bas ,
Les Creatures raisonnablesfont d'une
maniere plus noble & plusexcellentefoûmises
à cette divine Providence
,par la communication qu'elles
en reçoivent , afin de pourvoir
nonseulement à leurs beſoins , mais
encore aux neceffitez des autres
creatures;
GALANT.
SI
creatures, auſſi par l'infusion &par
l'irradiation de cette raison éternelle,
elles ont une inclination naturelle
defaire chacune leur devoir,
&de parvenir à leurfin. Cetteparticipation
de la Loy éternelle dans
les Creatures raisonnables , est ce
que nous appellons la Loy de laNature
; d'où vient que le Prophete
Roy , après avoir exhorté toutes les
Nations du monde àsefacrifier à
la Iustice , facrificate facrificium
juftitiæ,& comme si on luy eust demandé
, qui est- ce qui nous enfeignera
le bien qu'il faut faire pour
garder la Lustice , multi dicunt
quis oftendit nobis bona ? il répond
admirablement, que la lumiere
de la raison naturelle brille inceffamment
à nos yeux , fignatum
eſt fuper nos lumen ; &c'est le
rayonde cette éclatante lumiere,que
nous app cllons la Loy de laNature
Cij
52
MERCURE
4
Comme donc tous les Hommes
tiennent en partie leur estre du
bienfait de la Nature , elle a außi
pourveu aux moyens neceſſaires pour
lesy entretenir. A cettefin elle leur
a donné certaines notions de ce qui
est bon & de ce qui est mauvais ,&
leur a inspiré le defir de la focieté.
Elle s'est fait connoistre ànôtre
esprit pour une Mere commune qui
demande àſes Enfans une concorde
mutuelle, qui defire entr'eux une affection
reciproque, &une reconnoif-
Sance du bienque les uns auront procuré
aux autres. Elle leur a aussiim.
primé l'horreur de l'ingratitude,&م
le defir de s'opposer à ceux qui font
quelque outrage à leur Prochain
&qui apportent de la confusion à
L'ordre public , & àla tranquilité
commune. Ce qui se fait donc par
lesHommes dans ces sentimens , est
appellé droit, équité, ou justice naturell
:
GALANT.
53
A
turelle. Carcette Iusticen'est autre
choſe que la proportion , le rapport
& l'exacte convenance des pensées
humaines avec cette raison univerfelle
, & un allignement de nos
actions avec sa droiture , laquelle
nous est donnée à connoistre par la
Secrette intelligence que la Nature
entretient avec nostre esprit .
O la belle école, que l'école de la
Nature ! Tous les Hommes depuis
le plus sçavant jusqu'au plus simple
Villageois , font graduez dés le
berceau dans cette celebre univerfit'é
; illuminat omnemhominem
venientem in hunc mundum.
L'entendement humain devient riche
dés l'instant mesme desa naif-
Sance; & fi tous les Hommes ne
Sont pas totalement imbus , autant
les uns que les autres , d'une connoiſſance
parfaite du vray & du
bon, du moins rien ne leur manque
)
Cij
54 MERCURE
pour s'en former une image fidelle,
en laiſſant travailler leur raiſon
fur les premiers traits que laNature
y a ébauchez.
Le Monde est une grande Republique.
Tant de Nations differentes
font les divers ordres qui la com
pofent. Ilsemble que cette multitude
d'Hommes presque infinie , y
devroit apporter de la confusion,
tant à cause de la diverſité des
humeurs que pour la difference des
climats ; mais la Nature les a liez
ſi eſtroittement les uns avec les autret,&
en afait unefi agreable focieté
, que vivant tous Sous le méme
Ciel,& n'estant éclairez que du
meſme Soleil , ils n'ont auſſi qu'une
mefme Loy que la Nature a gravée
dans leur coeur ; de maniere
que tous ces Peuples dont les inclinations
font fi differentes , les uns
estant polis &civilifez, les autres
Sauva
1
GALANT.
55
A
Sauvages & barbares , font reünis
par la Nature , comme des membres
qui ne font qu'un mesme Corps , &
elle agitfi puiſſamment dans leurs
esprits , qu'elle cauſe dans les uns
& dans les autres presque les mémes
Sentimens , & de vray , comme
tous les Hommes font obligez
de ſuivre les Loix de l'Etat où ils
ont pris naiſſance & où ils demeurent
; aussi comme habitans de ce
Monde , ils font également obligez
aux Loix de la Nature . Les Ordonnances
des Roys & les Constitutions
des Empereurs ne sont que des Statuts
particuliers pour leurs Peu
ples , en comparaiſon des Loix de
la Nature , qui obligent toutes les
Nations de laterre..
Qu'on cherche dans les Cavernes
les plus profondes ; qu'on penetre
dans les folitudes les plus reculées
; qu'on viſite ces terres incon-
1
Cij
56 MERCURE
nuës , qui semblent pour ainfi dire
avoir échapé aux connoiſſances de
la Nature , & n'estre point de fon
domaine ; on y trouvera des Hommes
qui n'ont jamais eu de compagnie
qu'avec les Tygres & les
Lyons ; on en pourra mesme trouver
d'autres qui n'auront jamais
veu la clarté du jour ; mais on n'en
verra jamais un ſeul qui n'aitpas
esté éclairé des lumieres de la Nature
, &dans le coeur duquel elle
n'ait pas impriméſes Loix.
Il n'y a point d'endroit dans
l'univers qui ne foit de fa Iurifdiction
, & perſonne ne peut estre
déchargé de l'obligation qu'il a
de la fuivre. Vous Princes , vous
Empereurs, qui n'avez point de Superieurs
en terre , qui ne tenez à
Dieu que parvous-meſmes , & qui
eſtes indépendans de tout le reste
des Hommes , vous ne l'eftes pas de
la
GALANT.
57
la Iustice naturelle. Quoy que vous
faffiez trembler la terre ſous l'authorité
de vos Loix , vous n'eſtes
pas affranchis de celles de la Nature
, & toutes les fois que vous les
violez & que vous rompez ce divin
lien qui ſoûtient l'ordre du
monde, pour ſe vanger de vous ; &
pour vous punir de vostre crime, elle
vous envoye des fleaux,& vousper-
Secute jusques dans vos triomphes ,
ne vous permettant pas de joüir
avec plaisir des fuccez les plus glorieux
, & des prosperitez les plus
éclatantes .
Ilnefaut point s'estonner,Mesfieurs
, si la Loy naturelle est fi generale
&fi puiſſante , puis qu'elle
participe de la Loy éternelle , &
qu'elle eft originaire du Ciel. Dieu,
tout - puissant qu'il eſt, est pour ainsi
dive soumis à cette Loy de la Nature
; & quoy qu'il ait arresté le
1
Cv
58 MERCURE
Soleil au combat de lofué,quoy qu'il
ait commandéà Abraham defaire
mourir ſon Fils innocent ; & aux
Ifraelites de prendre & d'enlever
les Vases d'ordes Egyptiens , on ne
peut pas dire pour cela , qu'il ait
jamais interrompu le cours de la
Nature,ny violé aucune deſes Loix,
parce qu'il y une telle conformite
de la Nature à ses volontez , que
tout ce qu'il fait c'est la nature de
la chose mesme. Quid naturali nifi
Deus , & divina ratio toti mundo
inſerta ? C'estoit peut- estre à caufe
de cela que les Stoïciens diſoient
que Dieu & la Nature n'estoient
qu'une mesme chose. En effet la
Nature est un extrait de la grandeur
de Dieu , & un écoulement de
SaToute-puiſſance ; & la Loy de la
Nature un rayon de la Loy eternelle
, dont il nous afait un prefent
comme d'un phare qui nous
éclaire
GALAN Τ.
59
éclaire pendant nôtre vie. C'est une
Science incorporée avec nous burinée
au dedans de nous- mémes ,& infuse
dans l'eſſence de nôtre ame. Außi
S. Augustin difoit , que pour avoir
cette notion de la Loy naturelle,
il n'a pas eu beſoin de lire les Livres,
cette Loy estant fi connue d'elle
mesme,que les Pasteurs la chantent
fur les montagnes , les Poëtes
fur les Theatres , les Ignorans dans
leurs Cercles , les Doctes dans leurs
Bibliotheques ,les Maistres dans
lears Ecoles, les Evesques dans leurs
Eglises , & le Genre- humain fur
toute la terre.
Mais ce qui releve davantage
la Loy de la Nature , c'est qu'elle
est une ſource feconde , de laquelle
pluſieurs autres Loix ſont dérivées,
& comme un principe aniverſel, duquel
on tire des consequences infinies;
& de fait, l'ordre & le concert
da
60 MERCURE
de toute la Nature qui nous fait
entendre qu'il y a un Dieu tout bon ,
tout juste & tout - puiſſant , qui
nous a aimez lepremier puis qu'il
nous a donné l'estre ; qui a prévenu
par ſes ſoins nos neceſſitez,
puis que mesme pour nous donner
du contentement dans la vie , il
a creé tant de chofes agreables ; cet
ordre & ce concert qui nous fait
connoistre un Dieu , ne nous en-
Seigne- t- ilpas que nous luy devons
nos hommages comme à nostre Souverain,&
à luy ſeul nos adorations?
&voila, Meßieurs, comme la premiere
des Loix divines est tirée du
centre de la Nature.
Cette belle Harmonie de tous les
Etres qui en reconnoist un ſuperieur
à tous les autres, ne nous apprendelle
pas que nous devons à ce premier
eſtre nos premiers honneurs ?
&voila encore comme la seconde
des
A
GALANT. 61
:
des Loix divines est tirée du centre
de la Loy de la Nature.
Les merveilles qui se font accomplies
dans la Nature auſeptiemejour
, & comme cejour la ce
fut la premiere fois que la Nature
tint ſes grands jours , qu'elle publiaàl'esprit
de l'Homme les Loix
qu'elle venoit de graver dans ſon
coeur, cemesmejour ne devoit- ilpas
eštre le jour du ſacré repos destiné
au Souverain Legislateur par un
culte particulier ? Et voila comme
la troifiéme des Loix Divines , eft
pour ainsi dire formée par la Loy de
laNature..
La Subordination par laquelle
la Nature a Soûmis les moindres
aux plus grands , & la reconnoif-
Sance qu'elle infpire des bienfaits
que l'on a receus,n'a-t- elle pas donné
lieu au quatrième Commandement
de la Loy divine,par lequel les
Enfans
62 MERCURE
Enfansfont obligez à honorer leurs
Parens?
Cette liaiſon enfin que la Loy de
laNature afait entre tous les Hommes,
auſquels elle défend de faire à
autruy ce que nous ne voudrions pas
nous estre fait , n'a- t- elle pas enfanté
pour ainſi parler , les autres
Loix divines concernant la charité
& la dilection du Prochain, en défendant
de luy faire aucun outrage
danssa vie dans fon honneur , &
dans ses biens ? Tant il est vray
que le droit naturel est la basefur
laquelle on a fondé le Droit divin.
Le Docteur Angelique dit que
L'amour envers Dieu & envers le
Prochain est le premier precepte
de la,Nature, & cependant c'est- là
le point où toutes les Loix divines
&humaines aboutiſſent , comme
les lignes à leur centre. C'est
le Sommaire du Droit Canoni-
,
que
GALANT.
63
que&Civil. C'est de là que dépend
la Loy &les Prophetes. Qui
est sçavant en cela est un grand
Jurifconfulte. Enfin tout cela n'est
fondé que fur la Loy de la Nature.
Gratien l'a dit avant moy,
au commencementdes Canons. Jus
naturale eſt quod in Lege &
in Evangelio continetur. Car le
but de la Loy de la Nature , n'est
autre chose que de concilierles Hommes
avec les Hommes , & les uns
& les autres avec Dieu. C'est pourquoy
Dieu qui est la Iustice méme
, & qui a voulu prononcer fes
Loix de ſa ſaintebouche , & les
écrire deses doigts facrez , les a tirées
du centre de la Loy de la Nature
, pour les rendre plus conformes
ànostre estat , &plus faintes , &
plus inviolables.
Außi l' Ange de l'Echole à dit,
que quoy que la Loy de grace,
cette
64 MERCURE
e
cette Loy miraculeuse,ſoit plus efficace
que la Loy de laNature,toutesfois
la Loy de la Nature estplus ef-
Sentielle à l'Homme ; & de vray le
grand Saint Augustin a fort bien
remarquésurle cinquante-septicme
Pleaume,qu'avant que la Loy de
Moyfe fust donnée , Dieu l'avoit
écrite dans le coeur des Hommes , &
n'avoit pas permis qu'ils l'ignoraffent
, &pour ofter l'occaſion de
Se plaindre que quelque chose leur
eûtmanqué,Dieu avoit encore voulu
graver fur les Tables , ce que les
Hommes n'auroient pas voulu lire
dans leur coeur.
Nous pouvons dire , encheriſſant
Sur la pensée de Saint Paul, que les
Loix n'ont pas tant efté faites pour
diriger les Hommes , que pourfaire
connoistre les crimes qu'ils
avoient commis contre cette Loynaturelle
, per legem cognitio pec
cati.
GALANT . 65
cati.Ces Loix écrites ,à le bienpren.
dre, ne font pas des Loix , mais des
Sentences de condamnation prononcées
contre celuy que la Nature a
jugé coupable. Ces Loix encore un
coup neſont pas des Loix, mais une
confrontation literale , par laquelle
le Criminel demeure deuëment
atteint & convaincu du crime
qu'il a commis contre la Loy de la
Nature.
Il faut toûjours veiller pourfaire
obſerver les Loix . On les oublie,
fi on ne les publie Souvent. Moy-
Se pour cette raiſon faisoit faire
de temps en temps lecture de ſa
Loy au Peuple d'Israël.Josué fit publier
la mesme Loy devant le Peuple,
les femmes , les Enfans , &les
Etrangers. Dieu commanda aux
Roys de lire publiquement le Deuteronome
; & au Souverain Pontife
d'en faire la Lecture à la Feste
des
66 MERCURE
des Tabernacles. Esdras rapporta
pareillementle Livre de la Loy
devant l'Assemblée du Peuple ; &
le devoir de nos charges nous oblige
à ce jour de faire lire les Ordonnances
; mais pour la Loy de la Na
ture , elle est fi ontoire à tous les
Hommes , qu'il n'est pas neceſſaire
de lapublier , & nous n'en parlons
aujourd'huy que parce que nous
Scavons , que comme elle est laplenitude
des Loix , si les Hommes
luy obeiffoient fidellement , toutes
Les autres Loix demeureroient dans
le silence , le calme regneroit paifiblement
dans les Familles , les
Palais ne retentiroient plus au
bruit effroyable quefont les Procez,
&la Paixferoit generalepar toute
laterre.
Les Loix humaines font des
Loix mortes
د s'il eft permis de
parler ainfi. Elles son enfevelies
dans
GALAN T. 67
dans ces grands Volumes comme
dans leur Sepulchre, &la nouveauté
des Modernes qui abrogent les
anciennes,nousfait voir qu'ellessont
Sujetes au changement , & qu'elles
n'ont point de vigueur fi elles ne
Sont accompagnées de peines & de
Supplices . Mais les Loix de la
Naturefont des Loix vivantes &
animées , des Loix qui font perpetuelles
& immuables , des Loix
qui parlent au coeur de l'Homme,
qui ſont pleines de raiſon , & qui
portent avec elles un charme inexplicable
, capable de vaincre les
ames les plus rebelles ; & quand il
ſe ſeroit trouvé des Nations, chez
qui les droits de la Nature n'auroient
pas esté reconnus , il ne s'en-
Suivroit pas qu'ils fuffent aneantis
, ny seulement qu'ils fuſſent décheus
de leur immutabilité , puis
que ce changement qui seroit arri
vez
68 MERCURE
vé, auroit esté causé par des moeurs
dépravées , lesquelles comme incapables
d'établir un droit , le ſeroient
aussi d'abolir celuy qui feroit
dėja étably.
L'Homme , Messieurs , ne peut
faire reflexionsurfoy mesme , qu'il
ne confidere la Loy de la Nature,
&qu'il ne voye l'intention qu'ellea
euë dans l'admirable mariage
du corps & de l'ame. Pourquoy
un Esclave contracter alliance
avec une Princeffe , sinon afin que
Se fouvenant de fa fervitude , il
nefutjamais sipreſomptueux , que
de la traiter en Tyran ? Außi la
Nature luy a fait connoistre que
I'ame est une chaste &fidele Epou-
Se qu'il ne doit traiter qu'avec
honneur , & qu'il n'y aura jamais
de divorce entr'eux , si la mort ne
le fait . Elle a voulu que le corps
agist envers l'ame comme un
Amant
GALANT. 69
Amant envers Sa Maîtreſſe , qu'il
ne fist rien que selon ſes ordres
&ſes mouvemens , qu'il ne traitast
avec elle qu'avecſoûmiſſion, &
qu'il luy obeïst comme un parfait
Adorateur.
La Loy de la Nature fe manifeste
encore dans la compoſition de
l'Homme , en ce qu'elle luy a donné
un corps tres beau & tresparfait,
pour luy apprendre , qu'il
ne doit rien faire qui en terniffe
l'éclat. Elle n'a pas voulu qu'il
fust courbé& rampant contre terre
, afin qu'il pût voir la beauté
du Ciel, le lieu de fon origine; &
außi afin de lui faire connoistre
que ſes actions doivent estre droi
tes &raisonnables.
La Nature a joint des membres
àce corps comme des instrumens
pour s'en servir, &pour travailler
inceſſamment à la gloire
de
70 MERCURE
de l'ame & àſa felicité. Cela est
fi'vray , qu'ils refuſent de feruir
quand on en use mal; La main
tremble à cet Affaffin la plume
tombe des doigts de ce Fauſſaire ;
les membres resistent , & ne veulent
pas prefter leur ministere à
l'ouvrage des crimes, nyservir d'instrumens
à ces mysteres d'iniquité;
&fi on les yforce , ils se font violence
& n'obeiffent qu'à regret,
témoin le coeur qui ne s'embrafe
point de colere fans palpitation,
l'oeil qui ne menace jamais Sans
faire quelque mouvement conqulfif,&
le bras qui ne frape point
Sanssouffrir un contrecoup , &Sans
reffentir de la douleur.
F De plus , la Nature a donné à
-l'Homme desſens comme des Meſſa-
-gers -gers qui luy apportent des nouvelles
-detout ce qui ſepaſſe , afin qu'il ne
foitjamais furpris . Elle amis en-
Suite
GALANT.. 71
fuite les paffions dans la partie
inferieure , pour nous apprendre
qu'il les falloit afſujettir , & qu'on
ne leur doit jamais permettre de
s'élever.
LaNature d'ailleurs nous adonné
plusieurs notions fecrettes , pour
connoistre toutes les choses qui nous
font neceſſaires ; & pour achever
ce bel ouvrage , elle est allée jusqu'aufond
de sa puiſſance , & s'est
épuisée elle - mesme en donnant à
l'Homme un esprit dont les feux
Sont miraculeux, les mouvemens incroyables
, & l'étenduë plus vašte
que celle de l'Univers.
Mais ce qui est de plus admirable,
c'est qu'apres l'avoir ainſi ſpiritualisé
, elle l'a voulu rendre divin.
Elle a pris ce qu'ily a de plus
par &de plus pretieux au Ciel pour
en faire brillerfon esprit ; & pour
le rendre plus capable d'obeïr à ſes
Loix,
72 MERCURE
Loix , elley a produit les glorieuſes
Semences de la Vertu. Sunt enim
ingeniis noſtris ſemina innata
virtutum, diſoit le Prince des Orateurs
; & Jans flater l'erreur de
Pelagius , on peut dire feûrement
avec Saint Jean de Damas au Liure
3. de la Foy Orthodoxe , chap.
14. que la plupart des Vertusſont
Filles de la Nature. Naturales
enim funt virtutes , dit ce grand
Homme, & naturaliter & æque
in omnibus inſunt. Elles n'ont
point la mine si severe, ny le vi
Sageſi pâle &fi défait. Elles ont
la face plus gaye &plus riante.
La Nature les a aſſorties de toutesfes
graces , & leur a donné plus
de charmes que les Peintres n'en
ont donné aux Amours , afin que
par leurs attraits , elles nous pûffent
veritablement donner de l'amour.
>
Ie
GALANT.
73
1
Je ne veux pas faireicy le Panegyrique
de la Nature, ny vous la
representer dans leſuperbeappareil
- deſa gloire , pour vous faire voir
qu'elle merite qu'onſuiveſes Loix.
Je ne vous diray point qu'elle est
- admirablejusques dans les plus petites
choses ; que de quelques goutes
d'eau qu'elle congele , qu'elle
fait germer , & qu'elle arrondit ,
elle en fait des Perles d'un prix
inestimable avec lesquelles plus
fortement qu'avec des chaisnes , elles
tient attachées fous le joug de
Son Empire les plus augustes Princeffes
; qu'elle fixe un peu d'air ,
qu'elle le glace , & le petrific , &
qu'elle en fait des Diamans , pour
lesfaire brillerfur lateste des Souverains
dans leurs jours de triomphe,
diſons mieux, dans les jours du
triomphe de la Nature , qui prend
plaisirde renfermer tout l'éclat la
Decembre 1681 . D
74
MERCURE
lumiere du Firmament dans un
petit morceau de caillou , pour
triompher de leur gloire &se joüer
de leur vanité ; que d'un seul trait
de pinceau elle donné le coloris aux.
Fleurs, l'émail aux Prairies , & la
Splendeur aux Etoiles , & quelle
dore les rayons du Soleil pour s'en
faire une Couronne. Je ne-marre-
Steray point non plus à vous dire,
que ceux qui luy ont disputé La
gloire qu'elle s'est acquiſe parses
rave productions , n'ont travaillé
qu'à leur honte , que leurs ouvrages
Sont des monumens qui éterniſent
leur défaite , &qui marquent les
victoires que la Nature a remportées
sur eux ; qu'enfin elle a renversé
les Coloffes , ruiné les Piramides
, détruit les Mausolées , & reduit
tout cela en poudre außi bien
que leurs Auteurs .
Je me contenteray de vous dire
M que
GALANT.
75
1
t
4
A
quesi elle apris peine d étallerpompeusement
ses grandeurs &Ses magnificences
dans la compoſition de
fes ouvrages , elle a euſoin d'y mélerjenesçay
quel caractere qui parle
inceffamment de fes Loix ; &
certes ce ne fut pas sans raison que
David donna une langue à la Nature
, & que Platon presta une
voix au Ciel & une harmonie à
la Terre. En effet fi nous écoutons
cette voix, ne m'avoüerez vous pas
que la Nature semble nous dire
qu'elle avoit deſſein de nous rendre
amoureux de la beauté du Ciel, nous
lefaisant voirsi beau,si élevé , &
fi éclatant ?
Pour ce qui est des Astres , ne
Semble tilpas que cefoient les yeux
de la Nature, qui ne font ouverts
pendant la nuit que pour nous cbferver
exactement ? Le jour elle nous
fait éclairer du Soleil , auquel nous
Dij
76 MERCURE
ne pouvons dérober aucune de nos
actions , & la nuit elle ouvre un
million d'yeux pour nous regarder
plus attentivement ,&voirsi nous
neviolons pointſes Loix.
Nocte quidem, ſed Luna videt,
ſed ſydera tortos
Intendunt oculos.
Nature , que voulez vous dire
parces Feux celestes , ces Cometes
chevelues , ces Lances à fen , ces
Epées luiſantes , ces Bataillons armez
, ces Torches allumées , &par
toutes ces representationsfunestes ?
Nefont- ce pas là des marques de
vostre colere & de l'infortune que
vous preparez à ceux qui vous ontragent
? Quefigmfient ces tonnerres
, ces carreaux , & ces foudres
qui grondentſur nos teſtes ? Ilſemble
dans ce fracas que les Cielva
tomber par quartiers , que l'ame
qui anime ce vaste Univers est à
l'agonie,
GALANT. 7>
-
l'agonie , & qu'elle va estre enfevelie
dansſes propres rüines ? Ce
* n'est pourtant dans ce combat effroyable
, que lefeu & l'eau qui se
font la guerre. Bellefigure par laquelle
la Nature nous represente les
defordres de la vie de l'Homme ;
les troubles & les tranſports violens
de son esprit, les ravages & les
Spectacles d'horreur &d'épouvan .
te, lors que lespaſſions, ces groſſieres
- vapeurs, viennentà combattre cette
divine lumiere , je veux dire ce
beaufeu que la Nature a allumé
dans nos ames.
Nature , dites - nous quelles étoient
vos pensées , lors que vous
travailliezà lahauteurdes montagnes,
& que vous éleviezleur cime
au delà des nuës ? N'aviez-vous
point deſſein de nous faire un chemin
pour arriver dans le Ciel ? Que
diray- je des Ruiſſeaux qui arroſent
Diij
MERCURE
78
7l
a terre , des Fleuves & des Rivieres
quiferpentent dans les campagnes
finon que la vie de l'Homme
ne trouve fonrepos que dans le mouvement
, comme les Fleuves dans
leur course ? Quoy qu'ils prennent
diverſes routes , ils tendent tous a
la mesmefin. Außi quelques differentes
que foient les Profeſſions des
Hommes , ils ne doivent avoir que
lemesme but , d'entretenir l'ordre
du Monde, & dobeir aux Loix que
la Nature leur a preſcrites.
Voila, Meßieurs,le bienheureux
état dans lequel la Nature a mis
tous les Hommes. Pendant qu'ilsont
estésoumis àſes Loix, ils ont esté
les Dieux de la Terre ; mais aussitoſt
qu'ils ont esté infidelles à leur
Princeſſe, elle les afait tomber du
haut degré de gloire où elle les
avoit élevez , & les a precipitez
dans une infamefervitude.Dans les
premiers
GALANT ..
79
premiers temps que cette Souveraine
regnoit noblement fur les coeurs,
laface de la terre étoit floriſſante.
Flumina jam latis , tam flumina
nectaris ibant.
De toutes les parties qui compoſent
la Iustice, on ne connoiffoit que celle
qui donne des recompenses au Merite,
&de Couronnes à la Vertu.Ces
premieres Ames avoient une impetuosité
raisonnable qui les portoit
au bien ; & pour estre heureuses,
elles n'avoient qu'à ſuivre le panchant
de leurs inclinations , & à
Se laiſſer conduire par leurs propres
mouvemens. A peine prestoient "
elles leur confentement, que laNature
toute seule travailloit à leur
beatitude.
La Nature, Meſſieurs , n'estoit
pas irritée comme elle l'est contre
nous , & nos paſſions ne luy avoient
pas encore disputé l'empire de nos
Diiij
80 MERCURE
coeurs. Depuis que ces cruelles s'en
font emparées , ellesy ont jetté de
profondes racines . Ellesſeſontfortifiées
par nosfoibleſſes. Nôtre indulgence
les a renduës hardies & infolentes.
Elles se font accruës peu
àpeu, & estant devenuës plus fortes
, elles ont enfin éteint ces semences
de vertu , & effacé tous les
nobles sentimens que la Nature
avoit mis dans nos ames. Ensuite
on afoulé aux pieds toutes les con
ſidérations duſang, de l'honneur, &
de la cruinte des Loix , & on s'est
emporté inſenſiblement à des refolutionsfifunestes,
qu'apres avoir causé
les tirannies, les ufurpations , les
rapines & les meurtres, elles ont enfin
renversé les Trônes , détruits les
Empires , & remply toute la Terre
de deſolation & d'horreur. Diflipatione
diſſipabitur terra, s'écrivit le
Prophete Efaye , quia tranfgreffi
funt
GALAN T. 8
ſunt Leges ; c'est la Loy de la Nature
dont il parle dans le fentimens
des Peres ; Mutaverunt Jus ;
c'est encor le droit de laNature;difſipaverunt
foedus ſempiternum.
Ce Prophete appelle ces Loix & ce
Droit l'éternelle Alliance.
Voulez - vous voir une peinture
naïve que la Nature a tracée deſes
propres mains d'un Homme revolté
contreſes Loix ? lettez les yeux
Sur la Mer. Helas ! elle estoit tranquille
iln'y a qu'un moment, & elle
est maintenant agitée de tempestes
, & Sujette à mille bourafques.
Vous l'eusfiez priſe pour une
glace où le Soleil fe plaifoit àse
mirer , & dans un instant la voila
trouble , & peine de tourmentes &
d'orages. Entendez- vous le mugisfement
de ces flots qui s'élevent
comme des Montagnes ? Il Semble
qu'elle va ensevelir l'Univers
Dv
82 MERCURE
1
entier, Voyez combien elle est violente
&fiere , &comme elle écume
de fureur contre les Rochers.
Voila,Meffieurs, lafigure de l'Homme
qui mépriſe les Loix de laNature.
Il eſt ſujet à toutes ces tourmentes
. Tantost une paffion dominante
l'emporte ; tantoft une inclination
mal reglée l'entraiſne. S'il
eft quelquefois dans le calme , combien
de bourasques troublent sa
tranquilité ? Que d'affauts , &
de violentes attaques ? Efaye dit,
que le coeur d'un méchant Homme,
est comme une Mer agitée , quafi
mare fervens. Usemble que cesoit
le Theatre où s'exercent toutesles
fureurs ; mais chofe estrange ! Le
calme eftfur la Mer,&iln'estprefque
point dans fon ame. La Nas
ture eft moins battu des ventsqu'elle
ne l'est deſes cruelles pensées. La
Mer arreſte ſes fougues à un grain
de
GALANT.
83
defable, &pour parler avec S.Bafile
de Seleucie,dans le premier discours
fur Adam, cette orgueilleusese retire,
comme un Efclave fugitif, qui
lit la Loy de la Nature écrite fur
le rivage , qui luy amarqué làſes
limites , mais les paſſions renver-
Sent la Mer & le Monde . Ce coeur
plus inſenſible que les rochers , plus
impetueux que les tempestes , paſſe
par deſſus les bornes que la Nature
luy a preſcrites.Rien ne peut modererſes
boüillantes faillies , rien
ne resiste à ses emportemens , &
rien enfin ne peut arreſter le torrent
de fafureur.
Ah ! Prévaricateur de laNature
, que tu es miserable si tu te reconnois
dans ce Tableau , mais bien
plus miferable , si tu ne t'y reconnois
pas?Tu n'as plus riende l'Homme
que la figure & les lineamens
Dieu dans l'originalde l'Ecri
ture,
84 MERCURE
ture, chap. 14. de lob. verf.10. t'a
donné un nom tres - convenable en
t'appellant Beemoth, comme ayant
toy feul la reſſemblance de plufieurs
Bestes. Car il s'est fait en
toy une estrange metamorphose. La
rapine t'a changé en Loup , lafureur
t'a transformé en Lyon , & la
Soupleſſe t'a travesty en Serpent.
Homo cum in honore effet , non
intellexit , comparatus eft jumentis
infipientibus , & fimilis
factus eſt illis. Tu as perdu tá
dignité, ta grandeur, & ton autorite.
Tu commandois aux Animaux,
& maintenant tu n'es pas seulement
leurſemblable,mais ils te font
La guerre; le Lyon ne rugit que pour
t'étrangler ; les Bestes affamées ne
courent dans les Forests que pour
te devorer ; ioute la Nature s'est
declarée contre toy. Tu'l'as fi in
dignement violée , qu'elle te deſa
voine
GALANT .
85
vove pour l'ouvrage de ſes mains.
Ton avarice cruelle t'a porté àluy
ouvrir les entrailles,& dansses mineraux
tu as trouvédes poiſonspour
te faire mourir , & pour te punir
de ton crimeșelle a ouvert des abyfmes
pour t'engloutir ; elle t'a exposé
à toutes les infortunes ; toutes
les ſaiſons te ſont fâcheuſes ; tous
les élemens conspirent contre toys.
tu tires tes maladies de tes propres
alimens , & tes dangers de tes richefſee
; tu n'aimes point fans doulear
tu ne hais pointfans tourment;
tu ne defires point fans fureur ; tu
ne poſſedepoint sans paßion ; le Ciel
t'inftuë les desastres , & la Terre
t'engendre la mort . :
Si la Nature Souffre quelque
temps qu'on luy faſſe violence , elle
ne permet jamais qu'on triomphe
d'elle.La desobeïſſance des Hom .
mesfait éclater davantagefapuif-
Sance,
86: MERCURE
Sance, & marque plus évidemment
Sa Souveraineté , puis que malgré
leur rebellion & leur felonnie , ils
doivent faire hommage à sa grandeur
, & la reconnoistre enfin
pour Souveraine. Sortez , Morts,
hors du vos tombeaux & di-
,
tes nous s'il n'est pas vray , que
tous les Hommes dependent de la
Nature,& qu'enfin bon gré malgré,
ilsfont obligez deſeſoûmetre àfes
Loix ?
Demanderez - vous apres cela,
quelles font les Loix de la Nature
; ces Loix qui font gravées dans
le fonds de vostre coeur ; ces Loix
qui vous éclairent dans vos tenebres
qui vous conduisent dans
vos égaremens , qui vous relevent
de vous chûtes , & qui vous menent
par un chemin ſemé de fleurs jusqu'aux
Portes du Sanctuaire ? D'où
ilfaut tirer cette conſequence , que
,
GALANT.
87
fidans la Politique,les Loix de l'Etat
obligent du jour qu'elles ont esté
publiées , & qu'elles font venuës à
la connoiſſance des Peuples,&fi c'est
un double crime , quand on les a
publiées , d'en alleguer cause d'ignorance
; c'est un horrible attentat
devioler les Loix de la Nature ou
de faire ſemblant de les ignorer,
puis qu'elles font connuesà tous les
les Hommes , & qu'elles les obligent
ausfitoft qu'ils ont l'usage de
raison , & qu'ils commencent à
difcerner entre le bien & le mal.
L'usage de raiſon est pour ainſi dire
une dénonciation qui se fait de la
Loy naturelle à l'entendement . Un
Heraut qui proclame dans la Place
publique les Ordonnances de Ju-
Stice , ne fait pas tant de bruit
avec les fanfares de faTrompete,
que la Loy de la Nature,lors qu'elle
fe fait entendre dans nostre coeur.
Celuy
88 MERCURE
Celuy-là ne touche que les oreilles;
mais le bruit de celle- cy eft bien
éclatant , puis qu'il se fait entendre
à l'efprit. L'un ne touche que
le corps , mais l'autre touche nôtre
ame. L'un enfin ne frape que
lesfens , mais l'autre remuë toutes
les puiſſances du coeur. De plus,
la voix d'un Heraut n'est qu'un
fon qui ſe perd & qui se diſſipe
dans l'air ; mais la Nature en
nous publiant ſa Loy , fait dans
noſtre ame ſur le moindre mépris
de perpetuelles clameurs;& au contraire,
pour peu qu'on luy preſte l'oreille
elle nous porte au bien fi doucement,
&fi amoureusement , qu'il
n'est pas poſſible aux belles Ames
de rejetter les nobles sentimens
qu'elle inspire. Elle fait nos joyes &
nos delices , & nous charme par les
applaudiſſemens de noftre coeur ; &
nous n'avons pas fitost embrasé
les
GALANT.
9
lesvertus qu'elle propose, que nousy
trouvons le comble de nostre gloire
& de nostre felicité.
Je voy , Meſſieurs , qu'elle regne
Souverainement dans ce siége,
que cette Princeſſey tient fa Cour,
& que tous ses jours ne font icy
que des cours de triomphe. Auffi
faut- il avoüerqu'elle doit une par--
tie deſagloire à l'integrité de vos
moeurs , & à l'équité de vos jugemens.
Sa Loy quiest imprimée dans
vos coeurs , estsi bien expriméepar
vos actions, que le Prince des Philo-
Sophes a eu raiſon d'appeler les Iuges
, des Loix vivantes & animées.
Lesſaintes ardeurs que vous
avez toûjours eues de la rendrevi-
Etorieuse & triomphante , ont esté
fi bienſecondées par le zele de nos
Avocats , qu'elle n'a point d'Autel
plus auguſte,ny de Temple où ellefoit
plus faintement adorée , &comme
les
१०
MERCURE
les Ordonnances des Roys font des
expressions de cette Loy naturelle...
nous demandons la lecture & lapublication
des Ordonnances , & que
les Avocats faſſent ferment de les
garder , pour faire voir qu'eſtant
icy inviolablement obſervées, on en
doit attendre toute forte de bonheur
& de felicité.
Un diſcours de cette force
vous fait connoiſtre combien le
Public feroit obligé à fou Autheur,
s'il vouloit luy faire part de
quantité d'excellens Ouvrages
qu'il ſe contente de montrer à
fes Amis. Quand des raiſons auffi
convaincantes que les ſiennes ne
nous rendroient pas ſenſible le
pouvoir de la Nature , l'empire
qu'elle a fur nous ne nous eſt
que trop connu , par le tribut
neceſſaire que tous les Hommes
luy

GALAN T.

luy doivent. Madame la Marquiſe
de Martel , Soeur de Madame
de Renty,l'a payé depuis un mois.
Vous aurez peut- eſtre déja ſceu
ſa mort, que j'ay appriſe trop tard
pour vousla pouvoir mander dans
ma Lettre de Novembre. Elle ef
toitde la Maiſon de Balzac d'Antragues,
c'eſt à dire , de la vraye
Maiſon d'Antragues , dont eſt
venu Monfieur de Verneül . Feu
Monfieur le Marquis de Martel:
fon Mary, portoit un nom fi illuftre
, qu'il faudroit n'avoir aucune
connoiſſance de l'Histoire pour
en ignorer les avantages , Madame
la Marquiſe de Martel ſa
Veuve a laiſſé deux Filles , qui
font Madame de Guénégaud &
Madame de la Salle Le mérite
de la premiere vous eft connu .
Vous ſçavez , ainſi que toute la
France , qu'il n'en fut jamais de
plus
92
MERCUR E
plusſolide ; que la grandeur d'Ame
égale en elle la force d'Eſprit,
& que rien n'approche de l'inclination
naturelle qu'elle a de rendre
ſervice à tout le monde. Aufſi
l'eſtime que l'on en fait , & la
distinction qu'elle s'eſt attirée
par ſes maniéres & par ſa conduite
, font qu'il ſuffit preſque
d'eſtre de ſes Amis , pour établir
une veritable reputation. Une
telle Mére ne peut avoir que des
Enfans dignes d'elle . Mademoiſelle
deGuénegaud, belles , bien
faite , & fpirituelle ; Monfieur
l'Abbé ſon Frére,Docteur de Sorbonne
, & Député à l'Aſſemblée
Générale du Clerge ; & Monſieur
le Chevalier , qui eſt à préſent
à Malte, juſtifient aſſez cette
verité. Je ne vous dis rien de
Monfieur le Marquis de Biville
ſon aîné. Les Relations qui ont
eſté
GALANT. 93
eſté faites des Actions les plus
glorieuſes , en ont trop ſouvent
marqué le nom , pour pouvoir
croire qu'il ne vous ſoit pas connu.
Il s'eſt ſignalé dans tous ſes
employs ; & on parlera longtemps
de ce qu'il fit lors de la
Défaite du General Schemith en
Hongrie , où il commandoit un
Regiment de Cavalerie. Il eſt
extraordinaire de voir à ſon âge
tantde valeur & tant de Prudence.
On ne doit pas cependant
en eſtre ſurpris , ces qualitez
eſtant attachées en quelque façon
àceuxde ſon Sang. Madame
de la Salle a eu quatre ou
cinq Garçons tuez dans le Service,
apresavoir fait paroiſtre en
differentes rencontres toute la
conduite qu'ont peut ſouhaiter
dans de vrais Braves. Tout le
monde ſçait combien Monfieur
le
94
MERCURE
le Marquis de la Salle s'eſt acquis
de gloire en pluſieurs occaſions
, où la ſageſſe n'eſtoit
pas moins neceſſaire que le courage.
Le Mariage dont vous me
demandez des nouvelles , eſt entiérement
rompu. L'Amant,quoy
que charmé de la Belle , s'eſt
Capperçeu qu'elle ne l'avoit tenu
en balance pendant deux ans ,
que dans l'efperance d'une plus
haute fortune; & quand elle a
commencé à ſe declarer en fa
faveur , il s'eft refroidy , & n'a
point voulu d'une Perſonne dont
il croyoit n'avoir pas touché
le coeur. La Fable qui fuit a
grandorapport à cette Avanture.
Vous la ferez voir aux
Belles de voſtre Province. La
moralité en ſera utile à celles,
f
qui pour trop attendre de leur
merite,
GALANT .
95
-.
it
merite , refuſent des avantages ,
qu'il ne leur eſt pas toûjours aiſé
de trouver..
L'ARTICHAUT ,
コET LA LAITVE.
D
FABLE.
E la beauté d'une Laituë
L'Artichaut fut un jour
épris;
Chacun enfon espece ils estoient fort
bien pris .
Laitué estoit aſſez menuë,
Elle avoit la peau belle , & leſein
bienplacé.
Pour defauts , il est vray qu'elle
avoit les mains potes,
Fambe courte,& depeurdes crotes
Le nez quelque peu retroussé.
Si l'autre l'aima de laforte,
Ie
96 MERCURE
Je ne sçaurois dire pourquoys
Elle avoit ceje- ne sçay quoy
Capable d'inspirer laflâme la plus
forte.
Un beau visage est tout ce qu'ilfaut
à l'Amour;
Vn bras de moins, unemainfeche,
Vn dos envoûte,un pied trop court,
Une taille avec une bréche,
De l'embonpoint comme une méche,
Si le visage est d'un beau tour,
S'il a ce doux brillant aux Belles
ordinaire,
Rien nepeut l'empécherdeplaire.
Artichaut du grand air bien taille,
plein defeu,
Plaiſoit à tout le monde, & ne plaifoit
pas peu;
Moins blanc , mais droit comme
chandelle,
Civilau dernier point , & toûjours
Saps chapeau,
La
GALANT. 97
La jambe belle , &le pié beau .
2. Ingé si fa voisine auroit esté
cruelle. !
:
Quoy qu'elle eust beaucoup de
froideur ,
Elle avoit l'humeur douce, &mefme
affer de tendre ,
Mais loin de penétrer les mauvemens
ducoeur,
Ilfalloit les luy faire entendre.
Artichautfechoit furlepić ,
De voir quefa piteuse mine
N'inspiroit pas àſa Voisine
Quelque sentimentdepitié.
Ilrompit donc un jourfilence ,
Etles larmes aux yeux ( il venoit
deplenvoir)
Belle à quijour&nuit je penſe,
Eſtes-vous dema flame à vous
appercevoir ?
Un legitime mariage
Eſt l'unique remede aux peines
queje ſens.
Decembre 1681 . E
98 MERCURE
Ah, fi nous étions\en ménage,
Que nous ferions de beaux
Enfans !
Il pouvoit parler plus longtemps,
Mars il n'en dit pas davantage;
Et la Belle prudente &fuge ,
Luy dit qu'il en faloit informerfes
Paren's .
Artichaut trop certainpar là deſa
prudence,
Nefut pas des plusfatisfaits,
CarSon deſſein estoit d'en avoirpar
avance,
(Sauf en cas de beſain à l'épouser,
Quelque faveur de conſequence.
Ie nesçay s'il avoit raiſon ,
Mais une Femme à la Maiſon,
Quand on en peut trouver en
Ville.
Eft un meuble affez inutile.
S'il l'euftfalu pourtant
copen
QUE
LYOR
1893
DELI
,
il auroit
A
GALANT.
99
Afignerpardevant Notaire ;
Mais la Belle esperant que
meilleur party ,

LYON
NE
Empeſthoit tous les jours su on
concluft l'affaire.
Elle differa tant à répondre àſes
voeux ,
Qu'enfin le temps qui tout con-
Sume ,
Rendit ſon teint moins vifque de
coûtume,
Etmit du blanc dans ses cheveux.
D'ailleurs les Railleurs diſant
d'elle
Ie- ne-Sçay-quelle bagatelle ,
Faifoient courir le bruit d'un commerce
Secret
Avec un Chou du voisinage ,
Et l'on ne pouvoit pas croire qu'elle
euft du lait ,
Et qu'elle euſt toûjours estéſage.
Artichaut n'en avoit rienſçeu.
Eij
100 MERCURE
Cen'est pas lapremiere affaire.
Dont , fans qu'on s'enfoit apperçeu,
L'Amour ait poussé loin l'agreable
mistere. =
Gependant de Laituë enfin l'âge
parut,
Mille cheveux blancs la trabirent
,
Et si malà propos le firent,
Queplus Artichaut n'en voulut.
Fille qui tard Fille demeure ,
Par cet exemple apprend Sans
art
Qu'un moindre Party de bonne
heure
Vaut mieux qu'un bon Party
trop tard.
Envain apres trente ans , Climene,
Affectez vous dela douceur ,
Si- toft
GALANT. JOI
Sitoſt qu'une Herbe monte en
graine,
• Elleestsans goust&fansSaveur.
AA.
Rien n'eſt plus commun que
des Bouquets envoyez aux Belles
le jour de leur Feſte ; mais
rien ne l'eſt moins qu'une Lettre
aufli galante que celle que
je vous envoye fur un pareil
jour.
LETTRE
DU BERGER FLEURISTE
Ala Nymphe des Bruyeres,
furle jourde fa naiſſance .
l'heureux jour à qui la torre
est redevable de l'un de ses plus
C E
ft demain , Belle Nymphe,
grands ornemens , puis que c'eff
E iij
102 MERCURE
ces ,
celuy de vostre naiſſance ; &j'ay
appris de la renommée que l'Amour
ſe preparoit à le celebrer
avec les Jeux , les Ris , les Gra-
Flore , & Pomone ; que l'Amour
vous donneroit le Feu de joyes
les Ris, la Comedie; les leux , le
Balet ; les Graces , le Bal ; Flore,
le Bouquet Pomone , la Collation
, & qu'enfin rien neseroit oublié
dans cette rencontre , de tout
ce qui peut contribuer à vos plaifirs
, & à vostre gloire. Mais j'ay
ony dire , en mesme temps , que
vos Amis n'auroient aucune part à
ces
0
divertiſſemens ; & que somme
I'Amour est l' Authear de cetteFe.
ſte , ils estoient refervez à vos
Seuls Adorateurs. Cette exclusion
est bien fâcheuse ; &fi l'on ne
peut la faire lever , je vous prie ,
Madame , de trouver bon que je
me joigne au party de la faveur.
Il
GALANT.103
Iln'est pas difficile à un Amy ten
dre , de paſſer pour Amant ; &
pourveu que vous ne me foyez pas
contraire , l'Amour ſera aisément
pris pour duppe. Agreez donc , s'il
vous plaiſt une petite tromperie,
qui me produira beaucoup de joye,
& ajoûtez ààvos plaisirs , dans ce
jour celebre , celuy de reconnoître fi
je sçaurois,bien remplir les devoirs
d'un veritable Amant ;
Et fi jem'en acquite avec quelque
avantageu
Et qu'il vous plaiſe deformais
Que je faffe entre nous le mefme
perſonnage,pon AD D
Je ne le changeray jamais.
**
Mes plus frequens regards ſur
voſtre beau viſage
S'attacheront avec ardeur,
E ij
-104 MERCURE
Afin que vous voyiez vous-mé
me voſtre Image
Dans mes yeux, comme dans
mon coeur.
Mille tondres ſoupirs vous rendront
témoignage
Demilledeſirs innocens ;
Et pour l'air tout divin dont le
ciel vous partage,
Ils ieront auſſi monencens.
Les chaînes & les faux devien
drontmon langage,
Et fi je parle d'amitié,
Ce ſera ſeulement pour couvrir
d'unnuage
Un lien plus doux de moitié.
***
Enfin vous me verrez mettre tout
Menuſage
Pour vous montrer beaucoup
d'amours
Et
GALANT.
τος
Et fi plus loin encor je ne
pouffe l'ouvrage,
Sans regret je perdray le jour.
Je n'oferois dire,Belle Nymphe,
que j'eſſayeray de vous communiquer
une partie de mon feu. Entreprendre
de vous brûler , &at-.
senter sur vostre franchise , ce ſevoient
des crimes que vous auriez
peut estre trop de peine àpardonner
; & c'est bien affez pour ceux
quevous bonorezde vostre estime
, de permettre qu'ils vous aiment,
fans quevous les aimiez quffi.
Excusez donc la Rime , si elle eft
alléeun peuplusloin que la Raifon.
Il esturay qu'elle ne s'eft expli
quốc quà demy , & vous pouvez
ne lapas entendre , pour n'estre pas
obligée de me refuser l'épreuve
que je vous demande. Ie vous prierois
encore plus fortement de me
E V
106 MERCURE
L'accorder , si j'estois feur que l'Amour
& sa Suite fiffent demain
ce que j'en ay appris ; mais comme
je ne le ſçay que de la Renommée,
dont les raports ne font pas toûjours
fideles , j'en doute en quelque
façon ; & l'épreuve n'estant
que conditionnéejeſuis d'avisd'attendre
que l'Amour paroiſſe , pour
m'expliquer plus ouvertement à
vous. Neanmoins comme il feroit
plus que fâcheuxs qu'un jour aufſi
fortuné & außi beau que celuy
qui vous a mise au monde , ne
fust pas folemnisé par quelques
réjouiſſances , faites moy l'honneur,
Madame , de le venir paffer dans
ma folitude , avec la Compagnie
qui s'y doit rendre, &fi le Dieu &
Ja Cour manquent àl'exécution de
ce qu'on en a publié , je Suppléray
à leur deffaut. Ie vous donneray
des Fleurs &le Bal. Je vous feray
voir
GALANT. 107
- voir une charmante Comedie , entremeſlée
d'agreables Ballets , dans
le nouvel Opera qu'on m'a en
voyé. Les beaux Fruits , & les
belles Confitures , ne vous feront
- pas épargnez; & quant au Feu de
joye , si vous prenez plaisir àestre
aimée , mon coeur vous le fournira,
avec l'artifice le plus ingénieux
qu'il me fera posible d'imaginer.
Callifte , Calliston & Tircis , iront
au devant de vous , jusqu'à l'entrée
de la Plaine. Mais de grace
, Belle Nymphe , que leurs pas,
mes prieres , & nostre attente , ne
Soient pas inutiles àlafatisfaction
de Vostre , &c.
Je vous ay appris la mort de
Monfieur Bernardy. Quelques
mois avant qu'elle arrivaſt , il
avoit fait à ſon ordinaire conſtruire
un Fort , que les jeunes
t
Gentilshommes de fon Académie
108 MERCURE
mie attaquerent il y a environ
deuxmoisdans toutes les formes
d'un vray Siege. Les deux premiers
Jours furent employez à
reconnoiſtre la Place , &à combattre
deux ou trois Partys des
ennemys , qu'ils obligerent de
fuïr. Il ſe truova parmy ces
Fuyars vingt ou trente jeunes
Soldats , qui s'eſtant retranchez
dans un Foffé , y furent forcez
l'épée à la main. Ce fut dans ces
premieres Occaſions que Monfieur
le Comte de Roſmadec ſe
fignala. Il commandoit la Ligne
droite de l'Armée , accompagné
de Meſſieurs les Marquis deVieupont
, de Breauté , de S. Simon
Danguitard, de Valbel , de faint
Felix, de Beduer , de ſaint Chriſtophle
de Panilleuſe,de Pomayrol
,&de Monfieur le Chevalier
de Saucour. Monfieur le Marquis
de
GALANT. 109
de Boufols eſtoit à la teſte de
l'Aîle gauche , ſoûtenu deMeffieurs
les Marquis de Biron , de
Murſe,de Galiſſon, de Buzenval,
deGournay,de Jarzey, de Vaſſy.
de Guébrian , du Gueſclin , de
Montcellier , &de pluſieurs autres
, qui firent paroiſtre beaucoup
de courage. Meſſieurs les
deux Princes de Saxe , Monfieur
le Prince de Maſſeran, Monfieur
leComte de Veruë , & Monfieur
leMarquis de Vieilbourg, furent
détachez deux fois , & firent
tout ce qu'on pouvoit attendre
de leur naiſſance. La troiſfiéme
Journée fut fort remarquable.
Monfieur le Comte de Rofmadec
à la teſte de ſes plus belles
Troupes , alla droit à la Place
aſſiegée , s'empara d'abord d'une
Redoute,& fit travaillerenſuite
vigoureuſement à la Tranchée.
Ce
110 MERCURE
Ce meſme jour on fit deux Bateries
de Canon,&un fort grand
feu de part & d'autre.Tandisque
Monfieur le Marquis de Boufols
s'employoit de ſon coſté à faire
avancer tous les travaux , on reeeut
avis qu'une Sentinelle placée
fur une eminence , avoit
découvert un Party ennemy qui
s'avançoit , ſuiny d'un Convoy
pour le ſecours de la Place. Les
Commandans firent aufſitoſt un
Détachement, qui fut envoyé au
devant de ces Troupes.Le Combat
fut violent , mais ſideſavantageux
aux Ennemis , qu'ils furent
contrains d'abandonner la
meilleure partie des Munitions
qu'ils conduiſoient. Pendant ce
temps il ſe gliffa un autre Party
du coſté des Lignes , qui fut plus
heureux que le premier., Tandis
qu'une parue de ceux qui le
compo.
GALANT... PIE
L
compoſoient reſiſtoit aux affiégeans,
les autres ſe jetterent dans
la Place, par une fauffe Porte,&
donnerent moyen aux afſiegez
de faire un plus grand feu qu'auparavant.
Ils allerent en ſuite jufques
dans les Tranchées , dont
ils ſe fuſſent rendus les maiſtres,
fi ceux qui eſtoient dans la Place
d'Armes , eſtant promptement
venus au ſecours , ne les euffent
repouffez . Ce fut dans la meſme
occafion qu'un fort grand feu
s'eſtant fait de l'un & de l'autre
coſté , Meſſieurs les Princes de
Saxe &de Mafferan , Meſſieurs
les Marquis de Vieupont , de
Valbel, de Biron & de Beloy , qui
ſe trouvoient preſque par tout,
fe diftinguerent , ainſi que Monfieur
le Comte de Veruë , Meffieurs
les Marquis de Vieilbourg,
de Montgaillard , de la Saumez,,
de
4
112 MERCURE
de Beauvoir,de Parabere , Danmanſé,
de Servont, de Liré de la
Bourdonnois,& MonfieurleChevalier
fon Frere.
Les dernieres Journées ne furent
pas moins éclatantes que
celles dont je viens de vous parler.
Monfieur le Comte de Rofmadec
, & Monfieur le Marquis
de Bouſols , ſe trouvant encor à
la teſte de l'Armée , on avança
d'abord les Travaux , & on approcha
les Bateries de Canon.
Enſuite quelques Soldats furent
détachez, avec ordre de faire un
Logement fur le Foſsé,pour couvrir
ceux qui estoient dedans , &
qui eſcarmouchoient fans aucun
relâche. Cela n'empeſcha pas
que les afſiegez ne fiffent plufieurs
Sorties fur la Tranchée,
d'où apres avoir jetté des Gre
nades,des Carcaſſes & des Bom.
bes,
GALAN T. 113
bes , ils s'emparerent de la Baterie
des Affiegeans , dont ils encloüérent
le Canon. S'ils eurent
quelque avantage eenn cela , il fut
de peu de durée, puiſque malgré
toute leur bravoure, ils furent repouſſez
dans la Place. Alors les
Affſiegeans reſolurentde faire ſau.
ter par la Mineune partie du Fofsẽ
, & une Demy - Lune qui leur
empéchoit l'entrée du Fort. Ils
prirent auſſi reſolution de planter
le Petard àla Porte,&de monter
àl'Eſcalade de tous coſtez l'épée
àla main. Il fut impoffible auxAffiegez
de reſiſter plus long-temps,
&ils demanderent à capituler. Ils
avoient paru trop braves , pour
leur refufer des conditions honneſtes
. Ce fut dans ces dernieres
atraques que ſe firent remarquer
Meſſieurs les Chevaliers de Saucour
& de Berniere , avec Mef
fieurs
114 MERCURE
fieurs les Marquis de Jarzey , de
Vaffy,de Buzenval, de Gournay,
deDaynac,de Quergoet,deConros,
de Guébrian , de Piellat , de
Montcellier,du Gueſclin, de Parabére
, de Marmande , &Monfieur
le Comte de Ligny de Lus
xembourg , qui n'eſtant entré
dans l'Académie que peude jours
avant la fin dece Siege, fit paroî
tre autant d'adreſſe&de courage,
que s'il euſt paffé des années entieres
dans ces nobles Exercices.
Les Affiegez fortirent Tambour
batant ,Meche allumée, & Balle
en bouche.Apresla Priſe duForr,
Monfieur le Comte de Veruë ,&
Meſſicurs les Marquis de Breauté,
de Biron, & de la Saumés, fu
rent choiſis pour faire l'exercice
du Drapeau , dont ils s'acquitérent
admirablement , au font des
Hautbois, des Tambours, & des
Trom
GALANT.
IS
-
e Trompetes. Monfieur le Comte
de Naſſau, qui n'eſtoit arrivé en
. France,pour ſe mettre dansl'Académie
, que le jour qui précéda
la Capitulation de la Place , fut
- témoin des dernieres Attaques
- des Affiégeans. Il n'y a point à
douter que ſa naiffance, fon nom,
&ſon inclination guerriere , ne
le placent à leur teſte, ſi- toſt que
Poccafion s'en offrira.
Ce feroit ôter un grand ornement
à cette Relation , que de
n'y pas joindre une Lettre écrite
fur la Priſe de ce Fort , par un
des plus beaux Efprits de noftre
temps . Tous les Ouvrages qu'il
a donnez au Public ont eſté ſi
approuvez , que ce que je pourrois
dire icy à fon avantage , n'ajoûteroit
rien à ſa reputation.
Ainſi je vous laiſſer lire .
A
116 MERCURE
A ME LE MARQUIS
ES
DE MARTEL.
St-il posible , Monfieur , que
vous me querelliez fans fu-
-jet,& qu'un Homme que la Turquie
napú gaster dans un Voyage de
Constantinople , fait venu prendre
un coeur Turc au milieu de la
Chrestienté ? Cependant il est bon
de neme plus faire de ces pieces.
Jeſuis devens impatient & colere
depuis vostre départ. Jepense que
c'estle chagrin qui m'a changé de
Laforte. Si je vous avois répondu
Sur le champ , je l'aurois fait d'une
terrible maniere , mais beureusement
pour vous , on m'aentraîné à
l'Opera , & la Symphonie a moderé
mon reſſentiment. Auffi en
2
useray-je comme si vous ne m'aviez
GALANT. 117
viez pas offencé , & j'avoüeray
mesme que vos plaintes font bien
fondées. Oüy , Monsieur , j'ay tort
de ne vous avoir pas envoyé le détail
de ce qui ſe paſſa l'autre jour
au Fort de Monfieur Bernardy.
C'auroit estéun grand régal pour
une Perſonne qui vient de voir les
Chasteaux des Dardanelles , &
qui a connu les Breneurs dePaby-
Lone,de Rhodes & de Candie. Fe
veux croire neanmoins que vous
avez des raiſons qui vous donnent
envie de sçavoir ces particu
Laritez, &je confens àfaire l'Hiſtorien
pour vous en rendre compte.
Voussçaurez donc que le Meroredy
22. d'Octobre, les Troupes composées
d'une élite de jeune Noblesse , prirent
leur marche ſous les Marquis
de Rofmades &de Bouzols, qui les
commanderent de fort bonne gras
ce. Ce qu'il y a d'admirable pour
la
118 MERCURE
la reputation de nos armes,c'est que
les Genéraux que je viens de vous
nommer penetrerentjuſques au delà
de Luxembourg,fans qu'aucun Party
des Ennemys se mist en état de
leur difputerle paſſage. On ouvrit
laTranchée. On fit grand feu. Le
Major Rousseau s'égoſilla à crier,
Marche. D'autrepart on fit de vigoureuſes
Sorties .L'Ingenieur Charlois
, le Vauban da Fort , fut d'un
grandfecours au Gouverneur. Il y
avoit dans la place quatre Grenadiers
qui ſeſignalerent particulierement.
L'Allemagne en avoit fourny
deux. C'estoient les Princes de
Saxe- Eyfenach qui se font aimer
de tout le monde. Il ſemble qu'en
paffant le Rhin , ils ont oublié leur
rang , pour donner des exemples de
civilité dans un Païsoù les autres
Etrangers enviennent prendre. Le
troiſiéme Grenadier nous eftvenu de
la
GALANT. 119
1.
la Cour de Piedmont. C'est le Comte
de Veruë. Je ne vous dy rien defon
air.Vous l'avez vû, & vousſcavez
fi nous avons dejeunes Gens de qualité
mieux faits que luy le croy que
fa vieſera en feureté, tant qu'il ne
portera point de Caſque dans les
Batailles. Qui auroit la barbarie
de tournerfcs armes contre luy ? On
ne voulut point expofer des Etrangers
fi confiderables,fans leur donner
un Camarade de nostre Nation.
On lear en choiſit un fortjoly &fort
éveillé. C'est un jeune Lieutenant
deRoy de vostre connoiffance. Vous
jagez bien que c'est le Marquis de
Vieilbourg. Il combatit avec tant
d'ardeur & de gayété, que vous ne
devezpoint douter qu'ilnefeplai-
Se danste Métier. Si voſtre délicateffe
me lepermettoit , &je dirois un
Proverbe qui se preſente. Bonſens
ne peur mentir.. Le Fils d'un Pere
Illustre
120 MERCURE
Illustrene doit pas estre fafché de
sette citation. Mais retournons aux
Troupes. L'onyvoyoit lePrincede
Mafferan,le Chevalier de Sancourt,
& plus de quarante autres jeunes
Gentilshommes quiportent desnoms
confiderables. Ie ferois trop long fi
je vous enfaisoisun détail. Ie me
contenteray de vous parler d'un
rangqueje remarquay. Ilestoit composé
du Comte de Luxembourg-
Mont-morency, du Marquis de Biron
, du Comtede Guébriant-Mon
lac,du Marquis dAnguitard,& du
Marquis da Guefclin. Vous sçavez
combien il y a de Maréchaux , &
mesme de Connétables comprisſous
cets noms. Il faudroit bien devos
Bajazets, devos Solimans , devos
Ibrahims,& de vosAcomats ,pour
faire autant d'Agas & de Vizirs.
Mais,Monsieur, avoüez que vous
feriez bien estonné si j'alllois J
finir
GALAN T. 121
finir ma Lettre , ſans vous dire
un seul petit mot des Dames qui
furent voir cette attaque ? Je ne
Suis pas affez vindicatif pour en
afer ainsi . Au contraire , je veux
vous parler d'abord de Madame
de **. C'eſt ſans mentir une Ambassadrice
charmante. Rien n'est
plus magnifique qu'elle l'étoit ce
jour- là. Maisn'en déplaiſe àses
pierreries, elles brillerent moins que
Son esprit. Ses manieres me parurent
fi nobles , que je ne pûs m'empescher
de lug dire qu'elle avoit
l'air des Perſonnes qui envoyent
des Ambassadeurs . Cependant rien
n'est parfait dans ce monde. Cette
Damefi accomplie a un grand deffaut
, mais c'est pour la guerre.
Elle tremble au bruit du Canon.
Voila ce que c'est que de n'avoir
que des negotiations de Paix dans
l'esprit . Mademoiselle de S. qui ne
Decembre 1681 . <
F
1
122 MERCURE
la quitte jamais ne l'abandonna
point dans cette occafion; Elle n'oublia
rien pour la raffûrer , & employa
fi utilement l'éloquence que
nous luy connoiffons , qu'il nefaudroit
plus que trois ou quatre pri-
Ses de Fort, pour querirMadame
de ** defapeur. Ily eut auffi une
Dame qui tiet un rangtrop cofiderable
dans vostre Provincepour ne
vous enpoint parler. C'est Madame
la Marquise de Rofmadec-Molac.
Vous sçavezque la beauté eft
hereditaire dans sa Maison , &
vous jugezbien qu'elle attira les
geux des Guerriers & des Spectateurs.
Mais ce qu'il y eut de plus
Surprenant, est que deux Dames de
qualité& d'un merite connu, toutes
deux Veuves & affez folitaires ,
coururent àcette occaſion malgréle
Soleil,la poußiere , le bruit & la
fumée du Canon. Le Croiriez vous,
Mon
1
GALANT. 123
Monfieur ? c'estoit pour voir deux
jeunes Grenadiers qu'elles aiment
tendrement . Madame de Mesmont
faisoit les honneurs du Camp de la
meilleure grace du monde , mais elle
est faite d'une maniere , qu'il y
eut peut- estre bien des Dames qui
Se feroient passées de ſes honnestetez
pour ne l'avoirpas si prés d'elles.
Ie vous en dirois davantage,
mais je ſuis las d'écrire. Ie finis en
vous aſſurant que je suis auſſi abſolument
à vous , que si je n'avois pas
lû vôtre Lettre D. V.
Monfieur Chevalier a fait l'Air
nouveau que je vous envoye.
Les Connoiſſeurs l'ont fort approuvé.
Ainſi j'ay ſujet de croire
que vous en ſerez contente .
Fij
124 MERCURE
:
AIR NOUVEAU.
V
Ous qui m'avez promis une
amour eternelle ,
Vous que j'aimois ſi tendrement ,
Pouvez vous bien estre infidelle
A vôtre plus fidelle Amant ?
Ie devrois vous rendre le change,
Ie devrois vous hair,ou devrois vOUS
changer;
Maissi c'estpar là qu'onſe vange,
Ie ne veuxjamais me vanger.
Ce que vous m'avez mandé
des fauſſes Bergeres de vôtre
Canton, me fait connoître qu'on
s'y divertit agreablement. Je doute
pourtant que le divertiſſement
que ſe ſontdonnée ces belles Perſonnes
, égale celuy dont j'ay à
vous faire part. Il a eſté pris par
deux Couſines , qui ont toutes
deux de la qualité , & beaucoup
de
GALANT. 125
de bien. L'une eſt Veuve , déja
un peu avancée en âge , mais aimant
la joye & la portant par
tout où elle ſe trouve. L'autre eft
une Fille de dix- huit àdix- neuf
ans, qui a la taille fort belle,& qui
ne brille pas moins par les agréemens
de ſa perſonne,que par fon
eſprit & ſon enjoüement. Comme
elles paſſent preſque tous les
ans une partie de l'Eté dans une
fort belle Maiſon , qui eſt à trois
ou quatre lieuës de Paris , elles
ſe ſont fait une maniere d'étude
du langage Païſan , & l'une &
l'autre le parle fi bien , que fi on
ne faiſoit que les entendre, il n'y
a perſonne qui ne les priſt pour
de veritables Villageoiſes. Le ſéjour
de la Campagne eſtant ennuyeux,
fi on n'eſt d'humeur à ſe
divertir de tout , elles apprirent
il y a deux mois qu'il ſe devoit
Fiij
126 MERCURE
faire aux environs une Nopce
de Village , & en meſme temps
elles refolurent d'y aller dancer
enhabit de Païfannes. Le jour de
la Feſte eſtant arrivé , on leur
vint dire qu'il y avoit eu de la
difpute entre les Parens des futurs
Epoux , & que ſi le Mariage
n'eſtoit pas rompu , il ne ſe feroit
du moins de longtemps. Elles
s'eſtoient preparées à un plaifir,
dont il leur fâchoit de ſe voir pri
vées. Pour en joüir malgré la rupture
, il leur prit envie de fuppléer
à la Nopce , & d'en jouer
elles-meſmés les principaux perſonnages.
Elles appellerent auffitoſt
l'Intendant de la Maiſon , &
le firent conſentir à faire le Marié.
Il falut enfuite fonger att de
guiſement. La jeune Coufine, qui
faifoit la Mariće , prit les habits
des Dimanches de la Fille Jardiniere
GALANT.
127
diniere. Ils confiſtoient en un
Corſet de Brocard , avec une
Jupe de Serges de Londres rouge
, ayant tout au tour une Guipure
verte &blanche. La Veuveayant
entrepris de faire la Mere,
ſe fit une boſſe ſur le dos,afin
de pouvoir paroiſtre plus vieille,
& prit la Hongreline & la Jupe
noire de la Mere Jardiniere . Un
bon gros Habit & un Manteau
d'une Serge de Berry que l'on
avoit emprunté au Fermier de la
Maiſon , rendoient l'Intendant
tout Villageois . Leur chauſſure
ne démentoit point le reſte , &
la maniere dont les deux Coufines
eſtoient coïfées, chacune felon
fon rolle , changeoit fi fort
leur viſage , qu'il eſtoit preſque
impoffible de les reconnoître.
Celle qui faiſoit la Mere de la
Mariće , prit le Jardinier pour
Fiij
128 MERCURE
fon Mary ,& comme il eſtoit d'une
taille courte & ronde , elle l'appella
Gros Jean . S'eſtant ainſfi
-déguisée , ils s'en allerent tous
quatre ſur les cinq heures du ſoir
àun Village voiſin , où ils prirent
trois Meneſtriers.Enſuiteles Violons
joüant devant eux , ils vinrent
chez une Dame de la connoiſſance
des deux Coufines , à
laquelle on fut contraint de le
découvrir. Apres qu'elle eut promis
le ſecret , la pretenduë Mariée
envoya dire à dix ou douze
jeunes Demoiſelles deslieux voi.
ſins , qu'il y avoit une Nopce de
Village dans celuy où elle eſtoit,
& qu'elle croyoit qu'elles voudroient
bien l'y venir trouver
pour y paſſer la ſoirée enſemble.
La plupart y vinrent , & fçeurent
de ſon Laquais que l'on fit
mettre à la porte qu'elle arrive
roit
GALANT..
129
roit incontinent avec une Amie
chez qui elle avoit paflé. Ces
jeunes Perſonnes eſtant entrées
dans la Salle où joüoient les Violons
, on leur fit baifer la Mariée,
qui s'avança en baiffant les yeux
& faiſant fort la honteufe. Toutes
s'écrierent ſur ſa beauté, mais
aucunes d'elles ne la reconnut
, non plus que la Mere qui
joüoit ſon rolle admirablement.
On dança force Courantes entremélées
de Menuets ; & fi
Gros Jean divertiſſoit toute l'Afſemblée
par ſes geſtes naturelles
, la Mere & les Mariez le
ſecondoient ſi naïvement , qu'il
n'y euſt jamais une Scene fi
plaifante . Cependant les Demoifelles
, veritablement fâchées de
ne point voir leur Amie , qui les
ayant fait venir ſembloit leur
avoirmanqué de parole,faifoient
F
130
MERCURE
un complot pour ſe vanger d'elle
, & fe difpofolent à s'en aller
quand la fauſſe Mere trouva
moyen de les retenir en fe declarant
à celle qui pouvoit le plus
fur toutes les autres. Les Gens de
la fauſſe Nopce eſtoient fi bien
déguiſez , & leur langage avoit
un rapport ſi juſte à ce qu'ils repreſentoient,
que la Demoiselled
qui l'on ſe découvrit cut peine à
croire d'abord qu'on ne cherchất
point qu'à la tromper. Enfin
ouvrant bien les yeux, & rappellant
tous les traits qui luy
avoiet échapé ſous ceshabits extraordinaires,
elle reconnut laMe
tamorphoſe. Rien ne luy parut
plus réjouiſſant ,elle en'fit my stere
à ſes Compagnes , & commençant
à ſe divertir de leur erreur,
ainſi que ceux de la Mafcarade,
elle leur dit que pour punir leur
Amie
GALANT.
3
12
a
Amie qui les faiſoit trop longtemps
attendre , elle estoit d'avis
d'enlever les Mariez , & de les
mener ailleurs , pour luy faire
perdre ſes pas & ſa peine quand
elle viendroit ; qu'elle ſçavoit une
Dame dans le plus prochainHameau
qui avoit chez elle bonne
_compagnie , & qu'en y allant elle
répondoit d'un accueil tresagreable.
Toutes ayant approuvé
la choſe,on la propoſa aux deux
fauſſes Païſannes qui y conſentirent.
En meſmetemps on ſe mit
en marche , les trois Violons
joüantdevant cette belle Troupe.
Il faisoit un temps fort doux , da
Lune eſtoit dans ſon plein , & la
promenade , quoy qu'elle ſe fift
de nuit, ne pouvoit qu'étre agreable.
Le Marié dançoit en marchant
, & tenoit la Mariée que
les Demoiſelles prenoient plaifir
132
MERCURE
à faire parler. Son jargon de Villageoiſe
qui paroiſſoit naturel,
aidoit fi bien à la déguiſer, qu'elle
leur fut toûjours inconnuë.
On arriva chez la Dame , qui
crût la Nopce effective,& fut ravie
qu'on luy amenaſt des Violons.
Pluſieurs Gentilshommes
eſtoient avec elle, & commencerent
un Bal fort divertiſſant, dont
la jeune Mariée et tous les
honneurs . Outre qu'elle avoit
les traits brillans & la taille fine,
elle affectoit un air d'innocence
qui donnoit envie del'entretenir.
Un Cavalier fort bien fait s'empreſſa
plus que les autres à luy
dire pluſieurs fois qu'il la trouvoit
toute aimable. Une grande
reverence qu'elle luy faiſoit à
chaque douceur l'engageant à la
flater davantage, inſenſiblement
il fit le D. Jouan du Festin de Pier-
Vil.
22
GALANT.
133
qu

DA
DC
00
re, en luy demandant comment il
* eſtoit poſſible qu'une auffi jolie
perſonne ſe fuſt reſoluë à eſtre
la Femme d'un Païſan. Elle répondit
d'une façon niaiſe que
c'eſtoit fa Mere qui l'avoit vou
lu ; qu'elle n'y avoit point mis
fon amitié ; & qu'on luy avoit
toûjours dit qu'elle épouſeroit
quelque Monfieur , & que ſi elle
pouvoit s'échaper en s'en retournant
, elle ſçavoit bien qu'elle
n'étoit point encor mariée.Le Cavalier
rit de ſa pretenduëingenui.
té , & fe montrant preſt à l'époufer
quand elle voudroit, il luy dit.
qu'en attendant,il alloit prier une
de ces Demoiſelles qui l'avoient
accompagnée , de fe dérober de
l'affemblée,& de l'emmener chez
elle. La Belle rit à ſon tour d'une
propoſition ſi extravagante , &
pour en avoir le plaiſir entier, elle
l'affeura
134
MERCURE
l'aſſeura que s'il vouloit bien eſtre
ſon mary , elle ne demandoit pas
mieux que de laiſſer là ſa Mere
pour ſuivre une Demoiselle qui
da garderoit en tout honneur.
Le hazard voulut que le Cavalier
eſtoit des Amis de celle à qui le
ſecret du déguiſement avoit eſté
confié.C'eſtoit une Perſonned'efpritmariée
depuisdeuxans àune
façon deNoble qui estoit abſent.
Il la tira à l'écart pour luy apprendre
ce qu'il avoit arreſté
pour la Mariée,& luy dit que l'avanture
ſeroit fort plaiſante, fi la
dérobant cette nuit au Païfan ,
qui viédroit le lendemain la chercher
chez elle , on la luy montroit
habillée en Dame, frisée&
parée , en forte qu'il n'oſaſt la
reconnoiſtre- La Demoiselle,charmée
de le voir donner dans le
panneau , ſe chargea du ſoin de
conduire
A
GALAN T.
135
t
SE
conduire cette affaire , à condi
tion qu'il leur ſerviroit d'eſcorte,
quand elles s'évaderoient , &
qu'il viendroit le lendemain au
matin voir ce qui ſe paſſeroit
dans le changement d'une Paï
fanne en Demoiselle. Elle alla
un peu apres parler tout bas à la
Mariée , qui ſe faiſant un plaifir
de continuer la tromperie , aver
tit la Veuve &l'Intendant de de
qu'elle avoit reſolu de faire. Ils
promirent l'un &l'aurre de faire
grand bruit de fon pretendu Enlevement,
mais ce fut un role que
joua la feule Veuve , la Collation
qu'on apporta apres que l'on
euſt dancé juſques à minuit,
ayant donné lieu à l'Intendant
d'en jouer un autre . On beut à
luy comme au Marié, & il fit raifon
à tout le monde.Apeine eut- il
beu ſepton huit coups, qu'il.commença
136 MERCURE
mença d'affecter de begayer en
parlant , & fit enſuite toutes les
poſtures d'un Homme à qui le
Vin montoit à la teſte . Il eſtoit
inimitable dans cette forte de
plaiſanterie. De la maniere qu'il
la ſouſtint pendant quelques
temps, chacun le crut yvre, & la
Damedu Logis voulut charitablementle
faire lever de table , mais
il en vit fortir tout le monde fans
quiter ſa place.Cela fut trouvédu
vray caractere d'un Païſan qui
s'enyvroit le jour de ſes Nopces.
Oneut beau luy dire qu'il n'étoit
pas temps de boire quand on venoit
de ſe marier. Il prit la Bouteille
des mains d'un Laquais , &
dit en beuvat ſans verre,qu'il n'avoit
point d'autre Femme.La Demoiſelle
qui étoit d'accort d'emmener
la Mariée , prit ce temps
pour s'échaper. Le Cavalier les
accom
GALANT.
137
accompagna ,& dit en ſe ſeparant
de l'aimable Villageoiſe , qu'il
viendroit le lendemain luy apprédre
à cotrefairela Dame. Cependant
on s'apperceut auffi-toſt que
la Mariée ne paroiffoit plus. La
grande Couſine qui faſoit fa Mere
, demanda de tous coſtez ce
qu'elle estoit devenuë ; & la Dame
du Logis, ſurpriſe elle - meſme
de ne la plus voir , donna ſes
ordres , afin que l'on ſçeuſt où
elle eſtoit.On perdit beaucoup de
temps à l'aller chercher par tout;
&enfin les Demoiſelles qui l'avoient
veuë pluſieurs fois parler
à l'amie chez qui elle estoit effectivement
,
dirent que ſans
doute voyant le Marié yvre,
elle l'auroit emmenée ches elle.
La prétenduë Mere dit alors,
que puis que fa fille s'en eſtoit allée,
il ne falloit plus fonger qu'au
Marie,
138 MERCURE
Marié, qui faiſoit ſemblant de ne
pouvoir marcher droit.Gros Jean
le prit d'une main, & elle de l'autre.
Les Violons furent renvoyez,
&le reſte de la Compagnie ſe ſepara.
Si- toſt quele Marié fut hors
de la veuëdu monde,il n'eut plus
beſoin d'eſtre conduit.La grande
Coufine alla rejoindre la jeune,
avec qui elle coucha chez l'Amie
commune qui estoit de leur
complot. Le faux Marié les ayant
laiſſées dans cette Maiſon , y fit
apporter le lendemain leurs veritables
Habits , qui devoient
ſervir au dénüement de la Piece.
La Belle ſe mit dans tous ſes
attraits. Ses cheveux friſez , fon
ajuſtement tres- propre , & force
Mouches qui relevoient l'éclat
de ſon teint , la rendoient toute
brillante. Elle estoit en cet eftat
quandle Cavalier parut. Il s'écria
fi- toft
GARAN T.
139
fi toſt qu'illa vit ſurl'amas de tant
de charmes. Elle fit l'embaraf-
1 ſée , comme n'oſant remuer les
bras à cauſe de ſa parure. Le
Cavalier , apres avoir dit qu'elle
pafferoit par tout pour une vraye
Dame,luy donna quelques leçons
■ pour former ſa contenance , &
■ voulut meſme l'inſtruire fur les
airs de qualité . Iugez quel plaifir
pour celle qui estoit té
moin de tout , & qu'il croyoit de
toncert pour ſe rejoüir de ſon innocence.
Dans ce meſme temps ,
la grande Cousine entra habillée
encor en Villageoiſe , & joüant
fon premier rolle. Elle dit d'abord
, en regardant ſeulement la
Maîtreſſe du Logis,qu'elle venoit
reprendre fa Fille ; & détournant
en ſuite les yeux , & faifant fort
l'eſtonnée, comme ſi dans ce moment
elle euſt commencé à la
recon
140
MERCURE
reconnoiſtre , elle demanda ce
qu'on vouloit faire d'elle avec ſa
frifure & fes beaux Habits. La
Belle luy dit dans ſon jargon
affecté , qu'on ſçavoit fort bien
qu'elle n'avoit point lâché le
mot qui marie les Filles , qu'un
Monfieur qu'elle voyoit , promettoit
de l'époufer , & qu'elle
ne devoit point l'empeſcher
d'eſtre Madame. Cela fut dit
d'un ton fi naïf , que le Cavalier
en fut la dupe. Il crût ne parler
qu'à des Païſannes,& les jugeant
fans eſprit ,il prétendit les perfuader
qulil les mettroit toutes
deux dans une haute fortune , fi
elles faifoient ce qu'il leur diroit .
Grande revérence de la Mere,
qui dit au Monfieur qu'il eſtoit
bien vray qu'on n'avoit pas dit
-tout ce qu'il falloit pour marier
tout-à- fait les Gens ; mais que fa
Fille,
GALANT.
141
1
e
Fille, pour n'eſtre que du Village ,
ne laiſſoit pas d'avoir de l'honeur,
& que ſi c'étoit pour ſe mocquer
d'elle , il ne falloit point qu'il luy
promît rien.LeDialogue futlong,
&fit fort rire l'Amie,qui eût jouy
plus longtempsde ce plaifir, ſiune
Dame voiſine ne fuſt venuë la
trouver pour quelque affaire.Come
elle entra ſans eſtre attenduë,
il fut impoſſible d'empeſcher que
la tromperie ne fuſt découverte
.Elle connoiffoit la Belle,qu'elle
arreſta , la voyant ſe retirer
tout à coup , ainſi que la fauſſe
Villageoiſe , à qui cette Dame ne
prit point garde. Elle luy fit un
cõpliment obligeat fur ce qu'elle
devenoit tous les jours plus belle,&
luy parla de quelqu'un de ſa
Famille, dont toutle monde connoiffoit
le nom. Il ne falut rien
dire de plus pour faire com-
20
prendre
142 MERCURE
prendre au Cavalier qu'on leur
faifoit piece . Il devina qui eſtoit
la Belle,& la fit rougir en la regardant
attentivement. La Belle
qui vit qu'elle n'avoit plus à ſe
cacher , ſoûtint l'entretien pendant
plus d'une heure avec une
fineſſe d'eſprit qui la fit paroître
dans tout ſon mérite. Le Cavalier
ne dit preſque mot , & laifla
partir la Dame , qui fut à peine
fortie , que l'autre Coufine rentra
dans la Chambre avec un
Habit affez magnifique. Ce fut
alors à qui rircit davantage. Le
Cavalier qui entendoit raillerie,
avoüa de bonne- foy qu'il avoit
eſté trompé , mais il ſoûtint qu'il
l'eſtoit bien moins qu'on ne le
croyoit , & peur le faire connoître
, il adjoûta qu'il avoit promis
à la belle Païſanne de l'épouſer
quand elle voudroit,& qu'il s'engageoit
GALANT.
143
10
1
gageoit tout de nouveau àne luy
point manquer de parole. Cela
fut trouvé de fort bon ſens, cette
aimable Fille eſtant un Party
tres-confidérable. Le bruit de
cette Avanture ſe répandit auſſitoſt
par tout. Elle furprit tout le
monde ; & les Demoiſelles du
voiſinage qui avoient veu leur
Amie ſans la reconnoiſtre , eurent
beſoin de l'aprendre de ſa
bouche , pour ne point douter
qu'elle eut faitla Mariée.
Le Roy a donné la Survivance
de la Charge de Secretaire
d'Etat , à laquelle eſt attaché le
Département de la Guerre , à
Monfieur le Marquis de Courtenvaux,
Petit Fils de Monfieur le
Tellier , Commandeur des Ordres
du Roy,Chancelier de Fran.
ce , & Fils aîné de Monfieur le
Marquis de Louvoys , Commandeur
& Chancelier des Ordres
144
MERCURE
du Roy , Miniſtre & Secretaire
d'Etat & des Commandemens
de Sa Majesté , Grand Vicaire
General de l'Ordre de Noftre-
Dame de Mont- Carmel & de
S. Lazare de Jerusalem , Maiſtre
des Courriers , & IntendantGé.
néral des Poſtes & Relais de
France, &c. Ce jeune Marquis
preſta le ſeptième de ce mois le
Serment de fidelité entre les
mains du Roy. Il a de grands
exemple à ſuivre , & s'il marche
ſur les pasde Monfieur le Tellier,
Sa Majesté en doit attendre tous
les ſervices qu'un ſujet peut rendre
à fon Souverain. Rien n'eſt
plus connu dans l'Etat que la fidelité
& le zele que ce digne
Chancelier a toûjours fait voir
pour le Roy. Les temps les plus
difficiles n'ont pû l'obliger à balacer
un moment, & loin qu'on l'ait

GALAN T. 145
vuun ſeul inſtant détaché de ſon
ſervice , il a toûjours travaillé , &
- ſouvent avec ſuccés , à faire rentrer
dans leur devoir ceux qui
s'en étoient le plus écartez. Les
recompenſes qu'il en a reçûës ne
( l'ont jamais ébloüy. Dans quelque
élevation qu'il ſe ſoit vû , il
eſt toûjours demeuré maître de
luy-même , & n'a fouffert aucun
empire ſur luy à la vaine gloire,
- qui fait que les Favoris de la Fortune
ceſſent auſſi toſt de ſe connoître.
Auſſi ne tient- il rien d'elle,
puis qu'il doit tout à ſes ſervices
& àfon mérite. Un Sujet modeſte
dans un long cours de profperitez
, eſt une choſe fort rare,&
c'eſt en quoy ce digne & ſage Miniſtre
ne peut trop eſtre admiré,
ſa modeſtie ayant toûjours eſté ſi
égale, qu'elle ne paroît pas moins
encor aujourd'huy, qu'elle faifoit
Decembre 1681 .
1
G
146 MERCURE 4
lors qu'il commença d'eſtre chargé
des grandes Affaires. Mr le
Marquis de Courtenvaux n'a pas
cet exéple ſeul à ſe propofer.Pour
en ſuivre un autre des plus éclatans,
il n'a qu'à jetter les yeux ſur
Monfieur le Marquis de Louvoys
fon Pere. Il verra dans ce Miniſtre
, tout de feu pour le ſervice
du Roy , une activité ſurprenante
, & toûjours ſuivie d'une exécution
heureuſe. Je vous en ay
entretenuë preſque dans toutes
mes Lettres & cependant je
pourrois vous en dire chaque
mois quelque choſe de nouveau.
Eſtre digne Miniſtre de Loüis le
Grand , c'eſt efſtre aprés luy un
des premiers Hommes de ſon ſiécle.
Auſſi ſeroit- il impoffible d'en
trouverun plus infatigable & plus
agallant que Monfieur le Marquis
de Louvoys. Comme il dé-
د
couvre
GALANT. 147
couvre d'abord le fond des Affaires
les plus difficiles & les plus
embaraffees , il ne prend jamais
que de juſtes meſures pour les
terminer ; & ce qui marque une
vivacité & une penetration d'efprit
înconcevable , c'eſt la promptitude
qu'il a toûjours à deliberer.
Rien n'eſt de plus d'importance
en beaucoup d'occaſions ,
parce que trop de lenteur à ſe
refoudre, quand on est proife dexecuter
, fait quelquefois perdre
en deliberations , un temps qui ne
devroit eſtre employe que pour
agir. S'il y aa ded l'avantage avantage aa propdred'utiles
meſures entoutes the
fes , il eſt ſouvent abſolument neceffaire
de les prendre a temps.
Monfieur le Marquis de Courtenvaux
a fait voir dans les Etudes
un eſprit beaucoup plus vif &
plus folide que l'on n'a accoûtu-
30
Gij
148 MERCURE
mé de l'avoir dans ſes premiéres
années . Je vous parlay il y a quelques
mois , de la manière dont il
foûtint des Theſes ſur toute la
Philoſophie. Comme il eſt d'une
Maiſon où l'on ne ſçait ce que
c'eſt que de prendre du repos , il
entra auffi toſt aprés à l'Académie
. On luy a fait choiſir celle de
Meſſieurs Coulon & du Queſnoy,
auſquels font aſſociez Meffieurs
de Rochefort & du Gard , qui
tenoient auparavant Académie
dans la Ruë de Seine. Monfieur
du Gard a eſté élevé dans
celle de feu Monfieur Bernardy.
On peut croire que tant d'habiles
Maîtres unis enſemble veillent
avec beaucoup plus de ſoin
fur lajieune Nobleſſe qu'on leur
confie. Auffi ont ils l'avantage de
voir dans leur Académie grand
nombre de Perſonnes de la pre
miére
GALANT. 149
miére qualité, tant de France que
des Païs Etrangers . Les Exercices
du matin ſont de monter à
Cheval , & de , courre la Bague.
Les quatre Maîtres tiennent chacun
un Manége pour y faire travailler
juſques à midy. L'aprefdînée
on fait des Armes, on dance,
on voltige , on fait des hautes
Armes,on deffigne, & l'on étudie
les Fortifications en prefence de
l'un des Maîtres , qui ont chacun
leur ſemaine. Monfieur le Marquis
de Courtenvaux , outre pluſieurs
Langues qu'il apprend tout
à la fois , s'applique à toutes ces
choſes , ainſi qu'aux Mathematiques
, & y réuffit beaucoup , parce
qu'il s'attache , & que cet attachement
fait fon plaifir. Il ne ſe
prévaut point de ſon merite par
ticulier , ny du Sang illuftre dont
il fort. Il eſt civil & affable à tout
12
Giij
150
MERCURE
le monde , & ne diſpute avec ſes
Camarades que fur l'honneſteté
& le defir qu'il a de ſe diſtinguer
dans ſes exercices . Javouë,
Madame , qu'ils font nouveaux à
un Secretaire d'Etat ; mais ais les
temps paffez ne font plus, & tout
doit eftre extraordinaire ſous le
Regne d'un Roy qui ne fait que
des prodiges. Les Secretaires
d'Etat d'aujourd'huy ne font pas
ſeulement pour le conſeil , &
pour donner des ordres , mais ils
executent ; ils ne font pas agir
ſeulement , mais ils agiffent euxmeſmes
. L'ardeur de fervir un
Prince dont les lumieres les a
rendus ce qu'ils font , les fait vo-
Ier aux deux bouts du Royaume
, & vifiter des Lieux où leur
préſence fait plus en deux jours
pour le ſervice du Roy , qu'on
ne faifoit autrefois en deux ans
T
entiers;
GALANT.
entiers ; de manière qu'ils ont
ſouvent fait le tour de la France
deux ou trois fois l'année , &
qu'on les voit de retour de ces
grands Voyages , avant qu'on ait
appris leur départ. On ne doit pas
s'étonner aprés cela des ſuccés
preſque incroyables que les affaiires
du Roy ont en tous lieux . Si
les Secrétaires d'Etat d'aujourd'huy
ſervent ſi bien,ils ſont heureux
d'eſtre nez ſous un Monarque
qui par ſes vives lumieresdécouvrant
fans peine le talent de
chacun d'eux , leur fournit fans
ceſſe des occafions de faire paroître
leurzele , & la grandeur de
leur génie pour l'execution des
affaires dont il leur donne le foin .
Les plus jeunes mêmes en travaillant
ſous le Roy,font éclairez avat
l'âge où l'on a l'eſprit affez ouvert
pour pouvoir entrer das les gran-
Gij
152
MERCURE
4
des Affaires Monfieur le Marquis
de Louvoys n'avoit que trente &
un an , lors qu'on l'a fait Miniſtre
d'Etat. C'eſt ce que l'importance
de ſes ſervices luy avoit fait meriter
, & ce qui n'avoit point encor
eu d'exemple. C'en eſt un beau
pour Mr le Marquis de Courtenvaux.
Il eſt jeune ,& cependant il
euſt pû, dans un âge encor moins
avancé,obtenir la Survivance qui
luy vient d'eſtre donnée, le Roy
ayant declaré qu'il n'a pas tenu à
luy qu'il ne l'ait euë plûtoft. Mais
Mr de Louvoys voulant donner à
Sa Majesté un Secretaire d'Etat
tout fait,& non pas à faire , a eſté
bien aiſe que cet honneur luy fuft
accordé plus tard. Il étoit juſte
que le Roy'ayant formé le Pere
felon ſon defir , le Pere apprît au
Fils les maniéres dont le Roy
veut eſtre ſervy.
Perſon
GALANT.
153
Perſonne ne doute dela pieté
de ce grand Prince.Elle paroît das
toutes ſes Actions,& l'on en a veu
encor depuis peu une glorieuſe
marque dans la folemnité de la
Feſte que l'on a faite à Marseille
par l'ordre exprés qu'il en a donné.
Il faut vous en apprendre la
cauſe . Un Bohémien ayant reconnu
qu'un jeune Forçat qui
fervoit dans les Galeres étoitd'un
eſprit credule , l'ébloüit ſi bien ,
qu'il luy fit croire que par le
moyen d'un fortilege il le feroit
évader ſans qu'on le viſt , pourveu
qu'il luy miſt entre les mains
une Hoftie conſacrée , dont ce
fortilege devoit eftre compoſe.
Ce Malheureux ſe laiſſa perfuader.
Il feignit de faire ſes devo-
- tions, & garda l'Hoſtie . La choſe
ayant eſte ſçeuë fix mois aprés,on
ſe ſaiſit de l'un & de l'autre,& on:
GV
154
MERCURE
retrouva l'Hoftie auſſi blanche &
auſſi entiere , que fi elle cuft efte
conſacrée de ce meſme jour. Le
Roy ayant ef nt eſté informé de ce facrilege,
envoya foudain ſes ordres
àMonfieur Brodard Intendant de
ſes Galeres , pour faire punir les
deux Coupables , & prendre le
ſoin de faire faire une Proceffion
generale,dans laquelle on portaſt
cette Sainte Hoſtie en triomphe
par toute la Ville. Cela fut executé.
Le few expia le crime du
Bohemien & du Forçat , & fix
jours aprés , la Proceffion ſe fit
dans cet ordre. Un Bedeau précedé
de quatre Trompetes portoit
un Guidon , où d'un coſté étoit
peint un Soleil d'Egliſe que deux
Anges foûtenoient.De l'autre côté
étoit le Soleil,dardat ſes rayons
fur une maniere de Boëte , avec
ce Vers d'Horace pour ame ,
Intami
GALANT .
155
Intaminatis fulget honoribus .
Huit Marguilliers ſuivoient ce
Bedeau marchant deux à deux,&
tenant chacun un Flambeau de
Cire blanche. Les Comites des
Galeres paroiffoient en ſuite,avec
pluſieurs Hautbois à leur teſte.
Derriere eux étoient deux Tambours
de Guerre , précedant les
Ecrivains.Ces derniers marchoiét
devant les Ordres Religieux, qui
font au nombre de vingt,& ceuxcy
devant les quatre Parroiſſes.
Celle de la Major étoit en Chapes
fort riches, ayant à la tefte un
Choeur de Muſique,& à la queuë
quantité de Violons. Quatre Prêtres
en Dalmatique , ſuivoient
avec autant d'Encenſoirs. Ils
avoient tous une Couronne de
Fleurs , ainſi que huit autres Prêtres
vétus en Diacres, dont chacun
tenoit les Bâtons du Daix.
Mon
156
MERCURE
Monfieur Martinon, Sacriſtain de
la Cathedrale, portoit le Soleil où
la Sainte Hoſtie eſtoit enfermée .
Tous les Capitaines , Lieutenans,
Sous - Lieutenans , & Enſeignes
des Galeres marchoient deux à
deux derriere le Daix , avec chacun
un Flambeau de Cire blanche
du poids de deux livres La
Proceſſion eſtant ſortie de la Cathedrale,
paſſa ſur le Port , qui étoit
orné de Tapiſſeries & ſemé de
Fleurs , ainſi que toutes les Ruës.
Les Hallebardiers bordoient ce
Port d'un côté , & les Mouſqueraires
de l'autre. Quand la Sainte
Hoftie paſſoit devant l'une des
Galeres , on tiroit tout le Canon
pour luy faire honneur ; & tous
les Soldats eſtant à genoux , mettoient
leurs Mouſquets à terre.
Lors que l'on fut arrivé devant la
Reale,on mit cette Sainte Hoftie
fur
GALANT.
157
fur un magnifique Repoſoir qu'on
avoit dreſſe au même lieu où les
- Coupables avoient expié leur
crime. Un peu aprés ,l'Aumônier
de la Forte,qui étoit la Galere des
Criminels , defcendit de la Reale,
& ſe mettant à genoux la corde
au col , demanda pardon à
Dieu,& fit amende honorable, ce
qui attira les larmes de tous ceux
qui l'entendirent. Outre les Galeres
, tous les Baſtimens , Vaiffeaux
& Barques du Port , ainfi
quela Citadelle & les deux Forts,
firent trois décharges de tout
leur Canon. Ainſi on peut dire
qu'il s'en tira plus de mille coups.
Aprés qu'on eut donné la Benediction
devant la Reale,la Proceffion
s'en retourna dans le meſme
ordre qu'elle étoit venuë , & fit le
tour de la Ville avantqu'elle rentrât
dans la Cathedrale , on Monfieur
158 MERCURE
ficur le Bar, Miſſionnaire de Saint
Lazare , preſcha fort éloquemment
ſur l'horreur du crime qu'on
avoit tâché de reparer .
Le Vendredy 5. de ce mois, le
Roy honora Paris de ſa preſence.
Ce Voyage fut ſeulement de
cinq ou fix heures, & cependant
il me pourroit fournir la matiere
d'un Volume. On ne doit pas
en eſtre ſurpris . C'eſt l'ordinaire
de ce Monarque de faire beaucoup
de choſes en tres - peu de
temps. Sa Majesté viſita d'abord
le Jardin appellé la Pépiniere.
C'eſt un fort grand Enclos qui eſt
au bout du Fauxbourg Saint Honoré
, dans un Lieu appellé le
Roulle. On doit l'établiſſement
de ce Jardin aux ſoins de Monſieur
Colbert . Ce zelé Miniſtre ,
qui s'applique inceſſamment à
tout ce qui peut être utile au Roy
&
GALANT..
159
F
& à l'Etat , voyant qu'on ne pouvoit
ſans de tres -grandes dépenfes,&
fans beaucoup de difficulté,
orner de Fleurs & d'Arbuſtes rares
, les Parcs & les Jardins des
Maiſons Royales,conçeut luy ſeul
le deſſein en 1670. d'établir des
Pépinieres de toutes fortes d'Arbres.
La propoſition fut d'abord
regardée comme impoſſible , mais
rien ne l'eſt à M' Colbert quand il
s'agit de ſervir le Roy. Il penſa
des choſes ſi juſtes ſur ce ſujet, &
donna pour cet Etabliſſement des
- ordres ſi judicieux à Mr Balon,
qui a la direction des Plans d'Arbres
des Maiſons Royales , que
cette affaire eut un plein ſuccez.
Ainſi depuis ſept ou huit années ,
Sa Majefté a tiré de ſa Pépiniere
une tres -grande quantité d'Arbuſtes
pour toutes ſes Maiſons.
Vous ſçavez , Madame , que le
nombre
160 MERCURE
nombre des Maiſons Royales eſt
confiderable , & que les Parcs &
les Jardins en ſont grands. Le
Roy ayant tout examiné , marqua
qu'il eſtoit fort fatisfait d'avoir
veu un nombre preſque infini de
toutes fortes d'Arbuſtes des plus
beaux , & des plus rares. Sa Majeſté
étant en ſuite remontée en
Carroffe , entra dans Paris aux
acclamations de Vive le Roy , &
vint au vieux Louvre voir ſon Cabinet
de Tableaux. Il eſt dans un
Apartement neuf , à coſté de la
ſuperbe Galerie appellée la Galerie
d'Apollon. L'or que l'on y voit
briller de tous côtez,eſt ce qu'elle
a de moins rare .C'eſt un Chefd'oeuvre
de Peinture &de Sculpture
, qui entre autres ornemens
a pluſieurs Tableaux deMonfieur
le Brun , d'une beauté achevée.
Tout y eft admirable,juſques aux
Serru
4
GALANT. 161
Serrures des Portes & des Fenêtres
, qui ſont cizelées & dorées ,
& dont rien ne peut égaler le tra-
- vail . La Galerie qui étoit en cet
- endroit, fut brûlée quelque temps
aprésle Mariage du Roy , & Sa
Majesté fit bâtir au meſme lieucelle
dont je viens de vous parler.
On ſauva quelques Tableaux
de cet embrazement , reprefentant
plufieurs Roys de France ,
leſquels ſont conſervez parmy
ceux du Roy .Ce que l'on appelle
le Cabinet des Tableaux de Sa
Majeſté dans le vieux Louvre ,
contient ſept grandes Salles fort
hautes , & dont quelques - unes
ont plus de cinquante pieds de
longueur. Outre cela,il y en a encor
quatre au vieil Hôtel de Gramont
qui joint le Louvre. Vous
jugez bien qu'on ne peut voir tất
de Lieux remplis des Tableaux
du
:
1
162 MERCURE G
du Roy , fans que le nombre
paroiſſe preſque infini. Les plus as
hauts Apartemens en ſont embellis
juſqu'au deſlus des Corniches.
On voit d'ailleurs en pluſieurs
endroits des efpeces de
Volets qui en ſont tous couverts
des deux côtez; de maniere qu'e.
tant couchez contre la muraille
, cela fait trois rangs de Tableaux
. Voicy à peu prés le nombre
de ceux des plus grands Maitres
qui font dans ces onze Salles.
Ils fout tous Originaux . Ily
en a ſeize de Raphaël d'Urbain.
C'eſt le plus eſtimé de tous les
Peintres modernes. Comme il
n'étoit âgé que de trente- fix ans
lors qu'il eſt mort , le nombre de
fesOuvrages ne peut être grand.
Ainſi l'on peut dire que le Roy
en a la plus grande partie. Parmy
les Tableaux de ce grand
Maître,
GALANT.
163
* Maître , il y en a trois qui ſont
fans prix. L'un repreſente la
Transfiguration , & eſt à Rome.
Sa Majesté a les deux autres , qui
font un S. Michel de grandeur
* naturelle ,& la Sainte Famille . Ce
dernier eſt le plus eſtimé de tous .
Il eſt peint ſur du Bois de Cedre
, & c'eſt par cette raiſon qu'il
s'eſt mieux conſervé que tous les
autres . Raphaël le fix pour le Roy
François I. en l'an 1518. Ce ſçavant
Homme , qui mourut deux
ans aprés , & à qui le Pape qui
gouvernoit l'Egliſe en ce tempslà
avoit deſſoin de faire épouſer ſa
Niéce, étoit alors dans la vigueur
de ſon âgde forte que fon génie
commençoit d'entrer dans toure
fa force. Ce Tableau a cinq pieds
fix pouces de haut ,& quatre pieds
trois pouces de large,& renferme
cing Figures de grandeur naturelle,
164 MERCURE
relle , & deux petites . Je ne m'etens
point davantage fur ceChefd'oeuvre
de l'Art. Il eſt de Raphaël
, c'eſt tout dire.
Les autres Tableaux font ,
Six du Corrége.
Cinq de Jules Romain .
Dix de Leonard de Vincy.
Huit du Georgeon.
Quatre du Vieux Palme.
Vingt- trois du Titien.
Dix-neufdu Carrache.
Huit du Dominiquain.
Douze du Guide.
Six du Tintoret..
Dix-huitde Paul Veroneſe.
Quatorze de Vandeik.
Dix- fept du Pouffin .
Six de Monfieur le Brun , entre
leſquels il y en a de quarante
pieds de longueur.
Ces Tableaux font accompagnez
de quantité d'autres,doncje
e
1
GALANT.
165
ne ſçay pas le nõbre. Je ſçay ſeulement
qu'ils font de Rubens, de
l'Albane , du Valentin , d'Antoine
More , & d'autres Maîtres auſſi
renommez . Outre tous ces Tableaux
, il y a dans le vieil Hôtel
de Gramont pluſieurs groupes
de Figures , & Bas - reliefs de
Bronze , de Marbre & d'Yvoire .
Il eſt difficile de ſe perfuader en
voyant tant de Chef- d'oeuvres,
oùl'Art ſemble en pluſieurs avoir
eſté au deſſus de la Nature , que
la plupart ayent eſté aſſemblez
dans un temps où le Roy a ſoûtenu
avec avantage & avec éclat
les efforts de toute l'Europe liguée
contre luy.Il eſt vray que Sa
Majeſté en a eu pluſieurs depuis
que la Paix eſt faite ; mais on
peut dire que ce temps de Paix a
eſté plus à charge à ſes Finances
que la Guerre meſme , à cauſe
du
1
166 MERCURE
du grand nombre de Fortifications
que fa prudence & la feure.
té de ſes Etats l'ont obligéde fairé
élever , pour ſe garantir d'un
monde entier d'ennemis de la
Grandeur. Cependant tout va
d'un pas égal depuis qu'il a pris
luy-même le ſoin des Affaires de
l'Etat. Ses Finances font en de
bonnes mains, il joüit ſeul de tout
ce qui luy appartient , & c'eft "
pår là qu'étant en état de foûtenir
en tout temps toutes fortes de
dépenſes , il luy a eſté aifé de
faire paſſer dans ſes Cabinets la
plus grande partie de ce que les
Curieux de toute l'Europe avoiét
de plus rare , & l'Italie de plus
beau. Il n'eſt plus neceſſaire de
voyager pour voir les plus grandes
raretez. L'amour du Roy
pour les Arts , & la vigilance de
ceux qui les font fleurir ſous luy,
ont
GALANT. 167
ont preſque tout raſſemblé dans
a ſes ſuperbes Maiſons. Sa Majesté
trouva tout en fort bon ordre, par
les foins de Monfieur le Brun fon
# premier Peintre , dont je vous ay
parlé pluſieurs fois. Il eſt Directeur
de ſes Cabinets de Tableaux
, & des Manufactures des
Gobelins ; Chancelier, & Princiespal
Recteur de l'Academie de
( Peinture & Sculpture,de laquelle
j'efpere vous entretenir au premier
jour. Il ne faut pas s'étonner
ſi tout étoit en fi bon état, malgré
le nombre des ans , & l'humidité
qui ruïnes ces fortes d'Ouvrages.
Mr le Brun ſçait la maniere de les
conferver & ne commet pour cela
que d'habiles gens. Quoy que
leRoy,outre ce grand nombre de
Tableaux , en ait déja ving fix à
Verſailles , des ſçavans Maîtres
que je viens de vous nommer , il
en
168 MERCURE
en choiſit encor quinze pour en
orner les Appartemens, & donna
ordre qu'on les y fiſt tranſporter
de fon Cabinet du Louvre. Ils
font de Paul Veroneſe,du Guide,
du Pouffin , & de Mr le Brun.
Sa Majesté examina quelque
temps les Ouvrages de ce dernier
, & les regardant auprés des
Tableaux de tant d'Illuſtres, il luy
dit obligeamment , Qu'ils fe foûtenoient
bien parmy ceux de ces
grands Maîtres ,qu'aprésſa mort ils
Seroient auſſi recherchez ; mais qu'il
Souhaitoit qu'il n'eust pasfi- toſt cet
avantage,parce qu'ilavoit beſoin de
luy. On ne ſçauroit en cela loüer
trop le goût du Roy. Tous ces fameux
Peintres, ſi l'on en excepte
deux ou trois, n'ont pas eſté eſtimez
pendant leur vie, come nous
voyons que l'eſt aujourd'huy Mr
le Brun. Pluſieurs ſçavent le peu
de
GALANT. 169
de cas que quelques- uns firent
du Pouffin lors qu'il vint en
France. Cette eſtime generale
eſt bien glorieuſe à Monfieur le
Brun, eſtant fort rare que l'envie
, qu'on porte preſque toûjours
aux hommes auffi extraordinaires
que luy, les laiſſe joüir
pendant qu'ils vivent de tout
le fruit de leur reputation. Auffi
faut - il avoüer qu'il eſt du
nombre de ceux qu'on ne trouve
pas dans chaque Siecle. LeBonheur
du Roy , ſi quelque choſe
peut - eſtre bon- heur pour luy
lors qu'on le voit fi digne detout,
luy donne ce que l'abondance
de tous ſes trefors n'auroit pû luy
faire avoir. L'Italie n'a plus de
Peintres pareils à ceux dont les:
Tableaux font aujourd'huy dans
fon Cabinet. Il n'eſt aucune autre
Nation quien pût fournir.Le Ciel
Decembre 1681 . H
170 MERCURE
en fait naiſtre un en France, afin
que les Tableaux , les deſſeins de
ſes Tapiſſeries,les Bas- reliefs , &
toutes les autres choſes de cette
nature qui regardent ſon Hiſtoire
, foient faites par un François,
dont on puiſſe dire que la force
du genie& du pinceau égale tous
ceux qui ont excellé dans le fameux
Art de peindre. Il eſtoit
bien juſte que lors que le monde
manque de ces fortes de grands
Hommes, le Roy dont les ſurprenates
qualitez paſſent celles d'Alexandre,
ne manquaſt pointd'un
Appelles. Sa Majeſté apres avoir
veu les Tableaux des ſept grandes
Salles du vieux Louvre , alla
voir ceux qui ſont dans les quatres
Salles du vieil Hôtel de Gramont.
Elle y trouva la Famille de
Darius peinte en miniature d'apres
Monfieur le Brun. Cet Ouvrage
GALANT. 171
1
vrage doit eſtre beau , puis qu'il
avoit eſté jugé digne de tenir une
place parmy les plus beaux Tableaux
du monde. Le travail en
eſt extraordinaire & grad ,& peu
deges on fait des miniatures ſans
blanc, auffi confiderables & aufſi
finies ; & ce qui vous ſurprendra,
c'eſt que celle- là eſt d'une Femme
.Elle a eſté faite parMademoifelle
Chateau, ce nom eft connu.
Elle eſt Femme de Me Chateau,
Graveur ordinaire du Roy ,& qui
a gravé beaucoup de Tableaux
du Cabinet de Sa Majefté. Les
Ouvrages de cette Illuſtre ſont
fort recherchez , & elle en a fait
pour beaucoup de Souverains .Le
Roy fit preſent de celuy de la Famille
de Darius à Monſeigneur le
Dauphin,qui fait de puis quelque
temps amas de Curiofitez pouren
compoſer un Cabinet. La mefme
Hij
172 MERCURE
travaille preſentement à la Bataille
de Porus ; & quoy que ce ſoit
une fort grande entrepriſe , cet
Ouvrage eſt déja tres- avancé. Sa
Majesté fortit fort contente d'avoir
veu tous ſes Tableaux en ſi
bon eſtat. Les plus anciens & les
plus rares font enfermez dans des
manieres d'armoires plates &
dorées , dont tout le deſſus eſt
peint,& l'on pourroit dire que ce
font des Tableaux qui en cachent
d'autres.On eft obligé de prendre
ces précautions pour ceux qui
ayant eſté faits depuis un grand
nombre d'années , peuvent eſtre
facilement gâtez . Le Roy ayant
l'imagination toute remplie de ce
que la Peinture a de plus beau,
alla voir un morceau d'architecture
, qui ſi l'on en excepte la
Gallerie du Louvre , eſt le plus
grad qui ſe trouve au mõde, c'eſt
la
A
GALAN T.
173
la Façade de ce magnifique Bâtiment.
Ill'examina longtemps,mais
ce qu'il en dit ne fut entendu que
de Monfieur Colbert , qui estoit
aupres de luy. Sa Majeſté au fortirdu
Louvre ſe rendit à l'Hoſtel
appellé anciennement de faint
Chaumont , & preſentement de
la Feüillade. Le Peuple qui avoit
appris fonarrivée , s'amaſſa dans
toutes les Ruës de fon paſſage,&
lafoule fut auſſi grande qu'elle
auroit pû l'eſtre à une Entrée
publique dans une autre Ville
que Paris. L'alegreſſe & les cris
redoublez de Vive le Roy , égalerent
l'empreſſement que chacun
avoit de voir ce Monarque ,& fes
Peuples tout réplis de zele & d'amour
pour luy, cherchoiết à l'envy
à luy faire voir par là combien
ſa prefence leur eft chere.
On peut dire que le Roy , apres
Hiij
174
MERCURE
avoir veu dans ſes Cabinets des
Ouvrages de Peinture imitant
le Relief , alloit voir un Relief
auquel il ne falloit plus que prefter
une Ame . C'eſtoit ſa Statuë ,
à laquelle il y a pluſieurs années
que Monfieur de la Feüillade fait
travailler. On ſçait que ce Duc
aime veritablement la Perſonne
de Sa Majesté , & que ſon unique
attachement a toûjours eſté de la
ſervir. Je ne dis rien de ſon intrépidité
dans les périls,& de la derniere
Action qu'il a faite. La conduite
& la prudence y estoient
ſi neceſſaires , qu'en eſtre ſorty
auſſi glorieuſement qu'il a fait,
c'eſt avoir montré qu'il n'ignore
rien dans le meſtier de la Guerre .
Je paſſe au grand Monument que
je vous ay dit qu'il a fait dreſſer
pour tranſmettre la gloire du Roy
à la Poſterité, & fervir d'exemple
à
GALANT.
175
à ceux qui comme luy ont receu
de grands biensfaits de leur Prince.
Quand on entreprend un Ouvrage
de cette importance, on en
fait toûjours un Modelle pour
voir ſi l'Ouvrage entier eſt agreable
à la veuë,& fi les proportions
qu'on luy a données produiſent
un bon effet. Ceux qui le voyent
donnent leurs avis ſur les defauts
qu'ils y trouvent ; & comme il
eſt encor temps de s'en ſervir,
ils ne peuvent qu'eſtre utiles.
Ce que le Roy alloit voir n'eſtoit
qu'un Modelle. On l'avoit placé
dans le milieu du Jardin , en forte
qu'il pouvoit eſtre veu de
loin, & de toutes les Faces , come
me s'il euſt eſté dans une Place
publique. Cet Ouvrage repreſente
un Piédeſtal dont la hauteur
eſt de vingt- un pieds. LaFigure
du Roy faite toute d'un bloc
Hiiij
176
MERCURE
de Marbre blanc , eſt au deſſus .
Elle a dix pieds de hauteur.Qua -
tre Eſclaves de Bronze ſont affis
aux quatre coins ; & quoy qu'il
ſemble que cette attitude doive
marquer un état tranquille , on
ne laiſſe pas de les prendre d'abord
pour des Eſclaves . La douleur
diferemment peinte ſur leurs
viſages , fait connoiſtre ce qu'ils
foufrent , & leurs dos preſque
courbe montre aſſez à quoy ils
font deſtinez. Chacun a quatre
pieds de groſſeur, & dix de hauteur.
L'un eſt un Vieillard fort
abatu ; l'autre un jeune Eſclave ,
qui fait effort pour rompre ſes
chaînes ; un autre paroiſt dans
un âge meûr ; & le quatriéme
eſt diferent des trois autres. Les
Simboles qui les accompagnent ,
peuvent donner lieu de les reconnoiſtre
, ou ſervir du moins à
faire
GALANT.
177
1


faire faire des applications . Aux
quatre Faces du Pié - deſtal , entre
les Eſclaves , font quatre Bas-
Reliefs de Bronze. L'un repre-
+ ſente l'Ambaſſadeur d'Eſpagne,
qui en prefence de toute la Cour
declare que le Roy fon Maiſtre
cedele pas à Sa Majefté. Le ſecond
fait voir le Paffage du Rhin.
On voit dans le troifiéme la Priſe
de Besançon , & le Roy qui commande
à Monfieur le Duc de la
Feüillade de s'emparer de la Citadelle;&
le quatrième reprefente
Sa Majesté donnant la Paix à
l'Europe. Toute cette grande
Machine eſt accompagnée de
quantité de Trophées, & de plufieurs
autres Ornemens de Bronze,
que les Connoiffeurs trouvent
admirables . Auſſi avoüent- ils
qu'on nepeut rien faire de plus
beau, tant pour le grand gouft du
Hv
178
MERCURE
:
defſſein , que pour les belles expreffions
, l'agreable contraſte,
la nobleffe , & la varieté . Tout
eſt étudié dans ce grand Ouvrage
,& fait avec un ſoin merveilleux
, & d'une maniere auffi belle
qu'elle eſt particuliere à Monſieur
Desjardins. C'eſt le nom
du Sculpteur , à qui ſeul , apres
Monfieur de la Feüillade , la
France doit ce grand Monument.
Sur la Face de devant , au deffus
du Bas Relief, on lit ces deux
Vers Latins.
Et tibi, ne nobis Auguſti ſacula
defint ,
Victori terras pace fovere datum.
Les Paroles ſuivantes font
marquées en lettres d'or au deſfous
du Bas-Relief.
Lupo
GALANT.
179
LUDOVICO
VICTORI INDEFESSO ,
Domitis Batavis , adjectis Imperio
Hannonibus Sequanis Atrebatibus
Utriusque Austria Populis , Rheno
Eridanoque una die Subjugatis,
Profligatis Europa cõjurata viribus ,
Orbe pacato ,
Hoc immortale Trophaum Regi erga
Se munificentiſſimo ,
Grati animi Monumentum pofuit
Francifcus d' Aubuſſon de la Feüillade,
Dux Francie par&Marefcallus
,Delphinatus pro Rex,Prato.
rianarum Cohortium Prafectus .
Sur la Face opposée , on voit
cette grande inſcription Françoife,
au deſſous du Bas-Relief.
A LOUIS
LE CONQUERANT.
Pour avoir dompté les Hollandois,
Ioint à l'Empire les Peuples duHainauts
180 MERCURE
1
naut , de l'Artois , de la Franche-
Comté , & de l'une & l'autre Auftrafic,
Donné les Loix en un mesme
jour au Rhin &au Pô , Vaincu les
forces de l'Europe conjurées contre
luy, Donné la Paix à tout le monde,
François d' Aubuſſon de la Feüillade,
Pair & Maréchal de France,Gouverneur
du Dauphiné , Colonel des
Gardes Françoiſes, a élevé ce Monument
pour réconnoiſſance eternelle
de tant de bienfaits, & pour tro
phée de tant de Victoires.
Au deſſus de ce meſme Bas-
Relief, ſont les quatre Vers qui
fuivent.
Nos Roys dans tous les temps fur
tous les autres Roys
Ont eu le premier Rang par leur
grandeur Supreme ;
Mais LOUIS aforcéparsesfameux
Exploits
L'Espagnefi fiere autrefois,
A
GALANT . 181
A venirà ſes pieds l'avoüer ellemesme
.
Acôté droit, au deſſus du Bas-
Relief, on lit ces deuxVers Latins.
Afpice tranati Lodoïcum in littore
Rheni
Granica fileat macedo Miracula
ripa.
Ces deux autres Vers Latins.
font au deſſus du Bas - Relief , du
côté gauche.
Cefar Alexiacas, geminis vixmenfibus
arces
Occupat , octava Lodoicus luce Ve-
Suntum.
Le Roy eſtant entré dans le
Jardin où ce Monument eſtoit.
élevé , dit d'abord , apres le premier
coup d'oeil , qu il avoit bien.
du Grand. Il s'approcha enſuite ,
examina tout en particulier , lût
les Inſcriptions, & dit à Monfieur.
de la Feüillade qu'elles eſtoient
fort
:
182 MERCURE
fort obligeantes ; puis ſe retournant
du côté de Monfieur Defjardins,
il luy dit, qu'il s'estoit fait
une grande idée de cet Ouvrage fur
le recit qu'on luy en avoit fait,mais
que ce qu'il voyoit furpaſſoit tout ce
qu'il s'en estoit imaginé. De là Sa
Majesté paſſa dansle Lieu où l'on
travaille aux Marbres & aux
Bronzes, où Elle vit ſa Statuë de
Marbre, & un Eſclave de Bronze
fort avancé , auffi- bien que pluſieurs
Trophées , & trois Bas- Reliefs
achevez . Le Roy les loüa
fort , & confidera quelque temps
une Diane de Marbre que Monfieur
Desjardins a faite pour Ver.
failles . Sa Majesté alla enſuite aux
Fonderies,& retourna une ſeconde
fois voir le Modelle.Elle faifoit
connoître par là qu'il luy avoit
plû . Ce ſecond examen qu'elle
en voulut faire,luy ayant fait découvrir
GALAN T.
183
couvrir de nouvelles beautez
dans cet Ouvrage , Elle dit pluſieurs
choſes obligeantes à Monfieur
de la Feüillade , & avoia
qu'Elle estoit tres- fatisfaite. Elle
marqua encor en montant en
Carroſſe, qu'on ne pouvoit l'eſtre
davantage , & repéra les meſmes
choſes à S. Germain. Les Ouvriers
en eurent des marques,
puiſqu'on leur diſtribua par ſes
ordresune ſomme conſidérable.
On ne peut faire reflexion fur
tout ce que fait,& fur tout ce que
dit le Roy, ſans l'admirer. La plûpart
des Hommes , de quelque
Nation qu'ils soient , loüent ou
condamnent avec excés ce qui
les frape d'abord ; mais l'on n'a jamais
oüy proferer une ſeule parole
au Roy , qu'apres avoir meûrement
examiné les choſes fur lefquelles
on attend ſon jugement.
Ce
184 MERCURE
Prince vint enſuite voir ſa Bibliotheque
, toûjours accompagné
de Monſeigneur le Dauphin,
de Monfieur , de Monfieur le
Duc , de Meſſieurs les Princes
de Conty , & de quantité de
Seigneurs de la Cour. Il fut reçeu
au bas du degré par Monfieur
Colbert,& par Monfieur le Coadjuteur
de Roüen , qui le conduifirent
d'abord dans le Lieu où
eſtoient les Livres . Je ne dis rien
du bon ordre dans lequel il les
trouva, on peut aisément ſe l'imaginer.
Le Roy ayant alorsapperçeu
M le Duc de Chartres , luy
dit , qu'il voyoit la plus rare Piece
de fon Cabinet, & ajoûta, qu'ayant
de l'esprit,& estantScavant, ce Cabinet
estoit un lieu où on le verroit
Souvent. Les Livres furent montrez
à Sa Majesté par Monfieur
le Coadjuteur de Roüen, qui luy
rendit
GALAN T. 185
rendit raiſon de tout ce qu'Elle
voulut ſçavoir.Elle demanda l'explication
de quelques Livres Hebraïques
, & fut fatisfaite. Elle
montroit elle - mefme les endroits
qu'Elle ſouhaitoit qu'on luy expliquaſt
. De là le Roy paſſa dans un
premier Cabinet où ſont les Médailles
modernes ,&trouva ſurune
Table les Carrez & les Poinçons
qui compoſent ſon Hiſtoire. Les
Poinçons & les Carrez des Tétes
étoient rangez ſelon les âges de
Sa Majesté , & ceux des Revers
ſuivant ſes actions , chaque Carré
eſtant aupres de ſa Médaille,
avec un Ecrit où l'action étoit expliquée.
Il y avoit par exemple fur
l'éducation de Monſeigneur le
Dauphin, SALUS GALLICI IMPERij
. Aſſurance d'un parfait bonheur
pour l'Etat . Ces Carrez & ces
Poinçons , au nombre de plus de
deux
186 MERCURE
deux cens , ſe ſont accrûs par les
ſoins de M'Colbert, qui employe
les plus ſçavans Ouvriers en cet
Art, qui a eſté rétably par ce Miniſtre.
En fuite Sa Majeſté entra
dans un autre Cabinet , où eſt le
plus parfait amas de Médaillesantiques
qui ſoit au monde. Elle y
vit en meſme temps ſes belles
Agathes rangées en tres- bel ordre
fur une grande Table, qui les
faiſoitdécouvrir d'une ſeule veuë.
Sa Majeſté fut tres- fatisfaite de
ce bon ordre , & des raiſons que
luy rendit Monfieur le Coadjuteur
de Roüen fur toutes les choſes
qu'Elie demanda. Apres avoir
veu ces deux Cabinets , le Roy
defcendit dans l'Imprimerie dés
Tailles-douces,& en fit tirer quelques
-unes en fa préſence.ll vou
lut ſçavoir combien on en tiroit
enun jour. On luy répondit que
le
GALANT. 187
le nombre pouvoit aller juſques à
cent. Au fortir de là , S. M. entra
dans le Laboratoire , où estoient
affemblez Meſſieurs de l'Académie
des Phyficiens. Elle y vitune
infinité de belles & merveilleuſes
Machines,& demada à Monfieur
du Clos pourquoy on ne luy faiſoit
pas voir quelque Expérience.
Il répondit qu'on avoit craint que
Sa Majesté ne fuſt incommodée
des exhalaiſons & vapeurs qui
en viendroient. Le Roy s'en retourna
ſur les cinq heures du foir
à S. Germain , fort content de
ce qu'il avoit veu à Paris , & Paris
demeura fort chagrin d'ahoir
jouy ſi peu de temps de
la préſence de ce grand Monarque
.
- Les vrais Mots des Enigmes
du dernier Mois , & les noms de
ceux qui les ont trouvez , feront
dans
188 MERCURE
dans ma ſeiziéme Lettre Extraordinaire
, que vous aurez le 25 .
de Janvier . Cependant en voicy
deux autres que je vous envoye.
La premiere a eſté faite
par le Devot Captif d'Argenton-
Château.
ENIGM E.
Sry unTeroir
Je
Vr un Teroir affez fertile,
me promene tous les jours,
Non loinde ces endroits , où les tendres
amours ,
Les Graces , & les Ris , ont éleu domicile.
Lors qu'on donne à ma courſe entiere
liberté,
D'une épaiſſe Forest perçant l'obscurité,
C'est à moy defaire main baſſe
Sur tout ce qui s'oppose àma rapidité.
S'il arrive que je me laſſe,
Ceux
GALAN Τ . 189
Ceux qui me donnent de l'employ
Se plaignent hautement , & pestent
contre moy .
Mal à- propos pourtant quelquefois
on m'outrage,
Carmanquant d'yeux , dans mon
aveuglement,
Si lon me donne un Conducteur
fort Sage,
Fagis aussi fort ſagement .
Cependant malgréma ſageſſe,
Il eſt des instans malheureux
Où les traces de sang que mon passage
laiſſe,
Font voir que je suis dangereux
AUTRE
Q
ENIGME .
Voy que ma boucheſoit fort
grande ,
Je n'ay point de diformité.
On connoit mon utilité
Par le Secours que chacun me demande.
Quand
190
MERCURE
Quand pouren obtenir on députe
vers moy ,
L'Envoyé ne perd point ſa peine,
Ie lefais boire à taſſe pleine,
Et le renvoye ainſi content de fon
employ.
De moy-mesme toûjours jedemeure
tranquille,
Et quand on vient me mettre en
fonction,
Ce qui sert à me rendre utile;
Souvent de spectateur attire plus
demille
Pour voirfon opération.
Les diférentes Figures que
vous trouverez dans la Planche
quej'ajoute icy , font une troifiéme
Enime dont vos Amies ſe divertiront
à chercher le ſens .
LesConſeils donnez à Iris leur
ont tant plû,qu'elles verront avec
joye la ſeconde Suite qui m'en
eft
GALAN T.
161 eſt tombée entre les mains . le
www
21
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Ln
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MERCURE
Quand nour en obtenir on députe
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VC
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ve
eft
GALANT. 191
eſt tombée entre les mains . le
vous envoyay la premiere dans
le Mois d'Octobre . Celle- cy ne
ſera pas moins inſtructive pour
les Belles qui commençant à paroiſtre
dans le monde , ont beſoin
d'Avis pour n'y pas faire de faufſes
démarches .
SECONDE
SVITE
1
DES CONSEILS,
A IRIS . :
E crains toûjours , Belle Iris , que
vous ne vous trouviez accablée
Sous le nombre des Conſeils que je
vous donne . Cependantſi vous voulez
avoir la patience de m'écouter
jusqu'au bout , il ne tiendra qu'à
vous que vous n'ayez l'experience
de cinquante ans , avec la beauté
de
192
MERCRUE
de quinze. Les Gens qui s'aiment
Sçavent d'ordinaire assezpeu la
maniere d'estre familiers enfemble.
Ils n'ont point l'Art de méler
comme il faut , la liberté que l'amour
leur permet & le respeit
qu'ils se doivent. Il n'est pas mal
de se défaire des noms de Mon-
Sieur & de Madame , & de s'en
donner de plus tendres & de plus
doux , mais il ne faut pas aller
jusqu'au tutayement , ou du moins
il doit estre extrémement rare.
trrs- bien placé , & afſaiſonné avec
une grande adreſſe. Je ne vous pref.
che pourtant pas une fierté , ny une
roideur d'esprit qui vous rende
incapable d'un certain badinage
agreable dans lequelilfaut entrer.
Prenez le milieu. L'avoüe qu'il
eft difficile à prendre , & dans
le commerce ordinaire du monde
on s'y trompe tous les jours. Vous
voyez
GALANT .
193
voyez des Maiſons où l'on ſe pique
de donner cette liberté qui est fi
fort à la mode . Combieny a- t- il de
ces Maiſons là qui degenerent en
Halles ? l'air libre & galant y conſiſte
à mettre tout en confusion &
en defordre. On s'y battroit volontiers,
hommes & femmes ,pour avoir
les manieres aisées .Il en ira de même
entre vous & vôtre Amant , ſi
vous ne sçavez le contenir,ou s'il ne
Se contient luy meſme dans les bornes
de la familiarité qui luy est permiſe.
Ilne doit point estre dispensé
de la plupart des petites regles de
bien-Seance que le monde a établies,
à moins qu'elles ne foient tout
àfait vaines , & pour ainsi dire
Superstitieuses , comme il y en a
quelques- unes : Encore doit- il toûjours
faire un peu de façon pour ne
pas obſerver celle qu'il n'obfervera
pas. Ilfaut qu'ilſeſerve desespri-
Decembre 1681 . I
194
MERCURE
vileges d'une maniere timide , qui
vous empesche de sentir que ce
Sont des privileges qui luyſont deûs.
Surtout , ne laissezjamais voir au
monde aucunes marques de la familiarité
où vous pouvezestre enfemble.
Je nedis pas parlà quevous teniezvostre
paſſion plusfecrette,car
elle pourra ne l'estre pas,& bien des
gens s'aimetſans enfaire un grand
mystere , mais je veux dire que
quand mesme vous n'enferiez plus
tous deux à cacher vostre tendreſſe,
il ne faudroit pas pour cela que le
public en vist aucuns effets. L'ayremarqué
des hommes qui entrant
dans une chambre, distinguent lear
Maiſtreſſe d'avec toutes les autres
par une reverence plus familiere,
par un petit mot à l'oreille , par
quelque regle de civilité moins
exactement gardée. Ily a auſſi des
Femmes qui fi elles ont un Amant
102
GALANT..
195
:
1
un peu confiderable , ne manquent
point de faire parade en toute occaſion
du pouvoir qu'elles ont fur
luy.Ieluy feray bien faire cecy , di-
Sent- elles,je le feray bien venir là.
Toutes ces affectations ſont de tresmauvaise
grace. Ce qui a quelque
rapport & quelque liaiſon avec l'amour
n'est bon qu'entre deux per-
Sonnes .
Si vous voulez gouster avec vôtre
Amant les veritables douceurs
de la tendreſſe , prenez garde tous
deux à ne vous laiſſer.pas empoi-
Sonner l'esprit par lajalousie. Bien
des gens nefont pas de mon avis fur
cefujet. Ils ne reconnoiffent plus
l'Amour dés qu'il ne produit plus
des emportemens ; & une espece de
rage , & c'est à quoy l' Amant ja
loux est leplus propre. Pourmoy, je
trouve qu'au lieu de faire accom
pagner ce petit Dieu,par les Graces,
1
I ij
196 MERCURE
par les lux , & par les Ris , ils luy
donnent les Furies pour escorte ,&م
on devroit bien le fuir s'il avoit
toûjours cet effroyable attirail.
Mais aussi je croy qu'il pourroit
bien s'en paſſer. Il n'est pas be-
Join que dés que vous aurez veu
un Homme deux fois de ſuite , vô
tre Amant vienne tout deſeſperé
vous demander raiſon des aßiduitez
de ce prétendu Rival , ny
que deux ou trois visites qu'il aura
renduës à une jolie Femme vous
faſſent joüer le perſonnage d'une
Ariane trahie . Je nesçay comment
on peut prendre goust à un commerce
d'amour ſi agité. Les Coquettes
& les Galans de profeſſion ,
Scavent qu'accufer & se justifier.
Toute leur vie roule là-deſſus , نم
hors de là ils n'ont rien à dire.
Comme ils n'aiment pas avecbeaucoup
defidelité les uns ny les autres,
ne
ils
GALANT.
197
2.
ils ne croyent pas non plus qu'on en
ait beaucoup pour eux , & cela
produit sans cesse des reproches,
des explications , des ruptures,
des racommodemens qui enfin
aboutiſſent le plus souvent à des
haines declarées. Mais les gens qui
ont le coeur bien fait , nesouffrent
passi volontiers qu'onse défie d'eux.
Quand vous vous ferez une fois
engagée,vous ne trouverez pas bon,
qu'apres ce qu'il vous en aura coй-
té, vostre Amant croye que ce ne
Soit pas pour long- temps , & que
vous soyez toute preste à en faire
autant pour un autre.Voſtre Amant
de fon cošté , ſi vous l'avez bien
choiſi , vous aimera affez pour vous
perfuader qu'il ne courroit point de
danger avec tout ce qu'ily a encore
d'aimables perſonnes au monde.
Ainſivous fereztous deux au deſſus
d'une infinité de petites tracaffe-
I iij
198
MERCURE
د
avoit le
ries, qui nefont bonnes qu'entre les
gens qui s'entre- trompent. Il n'y a
rien de plus fatigant pour ceux qui
n'y donnent aucun sujet , & quand
je me meſlois d'aimer, c'eſtoit là une
des choses que mon amour , quelque
violent qu'il fust
plus de peine à essuyer. Mais enfin
s'il arrive, comme il est bien
difficile de l'empeſcher abſolument,
que l'un de vous deux conçoive quel.
quesoupçon, c'est à luy à s'en expliquersur
l'heure ; autrement , vous
vous trouverez tous deux dans peu
de temps une grande affaire fur les
bras. L'un croit avoir raiſon d'estre
fâché, & fans demander defatisfa-
Etion,il veut qu'on le fatisfaſſe.
L'autre ne sçait ce que cela veut
dire,& s'obſtine quelquefois par dépit
à ne le vouloir passçavoir. Les
esprits s'aigriffent. Quand ils font
une fois dans cette diſpoſition , ils
empoi
GALANT.
199
10
7
1
, empoisonnent tout & voila une
broüillerie d'importance , qui pouvoit
d'abord étre terminée en quatre
paroles . N'obfervez point en pareil
cas l'ordre des procedez. Ne dites
point , c'eſt àluy à dire ce qu'il
a ; il n'importe pas qui commence
L'éclairciſſement , pourveu qu'ilse
faſſe. I'ay veude cesfortes d'affaires
Si bien gâtées à la logueparlafau.
te des deuxparties,&méme si bien
embroüillées,qu'ils nesçavoientplus
ou ils en estoient , & avoient toutes
les peïnes du monde à en revenir.
Ily a une maniere fi obligeante de
dire les fujets de plainte qu'on a,
auffi- toſt qu'on croit les avoirreceus
; que je m'étonne comment on
ne veut pas avoir ce merite là au
pres de la perfonne qu'on aime.
Si vous estes , vostre Amant &
vous , de deux caracteres diférens,
trouvez moyen de les ajuster enfem-
I iiij
100 MERCURE
1
ble , de forte que vostre commerce
mesme en ſoit plus doux. Cela demande
un certain Art que toutle
monde n'a pas . La pluſpart des
gensfont bleſſez de tout ce qui n'a
pas le bonheur de leur reſſembler;
mais au contraire , les differences
qui font entre deux caracteres ,rai-
Sonnables pourtant d'ailleurs l'un
& l'autre , produisent plus d'agré..
ment . Deux personnes trop vives.
neferoient pas bien ensemble , elles
courroient les champs.Deux perfonnes
trop paiſibles n'y feroient pas
bien non plus, rien ne les pourroit
émouvoir ; mais une Femme un peu
tranquille avec un Amant d'une humeur
bien vive , cela fait des mer.
veilles. La Maiſtreſſe modere l' Amant
quand il le faut. L'Amant
quad il le faut außi,excite la Maitreffe.
L'un de ces caracteres donne à
l'autre ce qui luy manque , & ces
deux
GALANT. 201
deux perſonnes en empruntant quelque
chose de ce qu'elles aiment, deviennent
l'une & l'autre une personne
fort accomplie.Il faut auſſi qu'elles
ſe recompensent mutuellement
du bon office qu'ellesſe rendent, par
beaucoup de déference pour lesfentimens
qui sont contraires aux leurs,
&non pas que chacun prétende,
comme il arrive le plus ſouvent,reduire
l'autre àprendreſes manieres.
Il ne me reste plus qu'un conſeil
àvous donner, mais je nesçay comment
je pourray vous le donner ; car
quel tour prendre pour dire à deux
gens qui s'aiment , qu'ils nesoient
pas éternellement ensemble ? Ce
qui détruit quelquefois l'amour,
c'est qu'on est insatiable l'un de
l'autre.En peu de temps on s'est épuisé
, & le dégoust naturel qui est
dans tous les ccaoerurs,fait bienpromptement
son effet . Ce ne sont pas
IV
202 MERCURE
toûjours à mon gré les plus malheureuſes
des paſſions , que celles où l'on
Jeplaint depart&d'autres , de ne
Sevoirpas asse.zUn peu d'absence
tient l'amour en haleine. Ce n'est
pas que je veüille qu'on se ménage
volontairement des abſences , quoy
que quelques gens l'ayent fait
avecfuccez ; mais du moins quand
vous ferez en pleine liberté de
vousvoir tant que vous voudrez,
Jongez qu'il y a douze heures au
jour , & qu'elles font bien lonques
àpaſſer , meſme avec la per-
Jonne du monde la plus aimable ,
que l'on aime le mieux. L'ay ouy
conter depuis peu qu'une Dame qui
ſe promenoit dans le Iardin du Roy,
ouvrit par hazard un Cabinet , &
qu'il en fortit auſſi- toſt un Homme
& une Femme quiy estoient
enfermez depuis fix heures , &
qui n'avoient pû ouvrir le Cabineo
GALANT. 203
net par dedans. La Dame qui les obfervaquand
ils fortirent , vit brillerfur
levisage de tous les deux la
joye qu'ils avoient d'eſtre délivrez
l'un de l'autre , quoy qu'apparemment
ils fufſſent entrez avec d'autres
sentimens. Profitez de cet exemple,
Belle Iris . Ne vous reduisez pas
tellement l'un à l'autre vostre Amant
& vous en renonçant aureste
du monde , que vous vous trouviez
enfermezdans ce Cabinet , que l'on
ne pouvoit ouvrir. Soyez la plus
agréable& la premiere affaire l'un
de l'autre, mais nonpas laſeule,&م
ménagez- vous si bien tous deux ,
que vous ne fortiez jamais d'en-
Semble fans avoir encore quelque
chofe à vous dire . Voilà une partie
des précautions que je croy qu'il
faut prendre pour aimer , & pour
aimer long- temps. Faſſe l'Amour,
Belle Iris , que vous en profitiez
avant
204
MERCURE
avant qu'il soit peu ; & quand
vous vous en trouverez bien ,Jouvenez-
vous d'un Homme qui a esté
bien aise d'avoir cinquante ans
pour estre du moins propre à vous
conseiller.
Le Mercredy 17. de ce mois
Mr de la Rabliere, Grand Prieur
pour la Flandre , de l'Ordre de
Noftre-Dame de Mont-Carmel,
& de faint Lazare de Jerufalem,
fit faire une tres- pompeuſe Solemnité
de la Feſte de ce Saint,
dans l'Egliſe des Peres Carmes de
Lile. On l'avoit ornée des plus
belles Tapiſſeries de la Ville , &
dans un lieu des plus apparens
eſtoit le Portrait du Roy , Grand
Maistre de cet Ordre & au
deſſous , celuy de Monfieurde
Louvoys , qui en eſt le Grand
Vicaire. Il y avoit des lumieres
en ſi grand nombre , qu'on
و
peut
GALAN T.
205
1
1
F
peut dire qu'il eſtoit preſque
infiny. La Solemnité commença
le jour précedent aux premieres
Veſpres que l'on chanta
en Muſique. Tous les Commandeurs
& Chevaliers des Villes
voiſines y aſſiſterent , & furent
placez ſur deux Eſtrades par Mõfieur
le Conſeiller Turpin qui faiſoit
la Charge de Maiſtre des Ceremonies
Mõſieur du Mets,Gouverneur
de la Citadelle , ne s'y
trouva point, non plus que Mr le
Chevalier de la Trouffe. Ce dernier
eſtoit malade,& Mt du Mets
eſtoit occupé à la viſite de l'Artillerie
du Roy. Il y avoit treize
Commandeurs, ſçavoir.
Monfieur de la Rabliere , Maréchal
de Camps aux Armées
duRoy..
Monfieur de Saint Silvestre,Meſtre
de Camp , & Inspecteur
de la Cavalerie..
206 MERCURE
4
Monfieur Roſamel , Capitaine
Lieutenant des Gens- d'Armes
de Flandre , Meſtre de Camp.
Mr d'Avejan , Commandant aux
Gardes qui font à Lile .
Monfieur S. Germain de la Breteſche,
Commandant d'un Bataillon
des Gardes ,
Monfieur de Fourrille,Capitaine
aux Gardes.
Monfieur des Alleurs , Capitaine
✔aux Gardes.
Monfieur de la Motte, Major de
la Citadelle de Lile .
Monfieur Cheviré , Lieutenant
aux Gardes.
Monfieur de Menevillette, Lieutenant
aux Gardes .
Monfieur de Nonant,Sous Lieutenant
aux Gardes.
Monfieur de ſainte Fére , Enſeigne
aux Gardes .
Monfieur Cordé , Maréchal de
Logis
GALANT .
107
Logis desGens-d'Armes Bourguignons.
Les Chevaliers estoient ,
Mr Vvarcoin, Majeur de la Ville,
& ancien Chevalier.
Mr de Montalet , Capitaine des
Fuſeliers à cheval de Flandre .
Monfieur de la Tramerie .
Monfieur de Gorguel , Grand
Bailly des Villes & Chaſtellenie
de Bailleul .
Monfieur de Bloumac , Brigadier
des Chevaux Legers deMonſeigneur
le Dauphin .
Monfieur de Capdeville ,Maréchalde
Logis des Chevaux Legers
de Monfieur.
Monfieur le Conſeiller Turpin,
premier Procureur General de
l'Ordre, en la langue des Belges.
Mr l'Aumônier de la Porte.
Monfieur de Buiſſy,Grand Bailly
duGrand Prieuré....
Le
208 MERCURE
Le lendemain à neuf heures
du matin,tous ces Commandeurs
&Chevaliers partirent de chez
Monfieur le grand Prieur , où ils
s'eſtoient aſſemblez , & fe rendirent
au Convent des Peres Carmes
au bruit des Timbales , des
Tambours & des Trompetes.
Le Superieur accompagné de
tous ſes Religieux , les vint recevoir
à la Porte de l'Eglife , & fit
compliment à Mr legrand Prieur
ſur la joye qu'avoitle plus ancien
des Ordres Reguliers , de ſe voir
uny de Societé au plus ancien
des Militaires. Il entonna en ſuite
le Te Deum , & tous ces Meſſieurs
allerent prendre les places qui
leurs eſtoient preparées.On commença
la Meſſe auffi -toſt, & elle
fut chantée en Muſique.. Pendant
l'Evangile , ils tinrent tous
l'épée nuë , pour témoigner
qu'ils
GALANT. 109
2
: qu'ils étoient preſtsà donner leur
ſang pour la defence de la Foy.
Apres qu'ils eurent eſté à l'Offrande,
un des Religieux du Convent
monta en Chaire , & prit
pour texte ce Paſſage des Macabées.
Refulſit Sol in clipeos aureos ,
& refplenduerunt montes ab eis,
auſquelles paroles il adjoûta celles
de l'Eglife, &fortitudo gentiu
diſipata eft.Il s'étédit avec beaucoup
d'éloquence ſur les loüangesdu
Saint , ſur les Eloges de
l'Ordre , le plus ancien de toute
la Chevalerie , & fur la gloire du
Roy qui avoit pris ſoin de le relever.
La Meſſe eſtant achevée,
tous les Commandeurs & Chevaliers
allerent chez Mele grand
Prieur qui les régala magnifiquement.
Ils retournerent de là aux
ſecondes Veſpres ; & apres que
la Benediction eut eſté donnée,
on
210 MERCURE
on entendit un fort grand bruit
de Petards, Boëtes,& autres feux
d'artifice, accõpagnez de Trom .
petes , de Tambours & de Timbales
. Lelendemain on fit un Service
folemnel dans la mesme
Egliſe pour tous les morts de
cet Ordre ..
Les Vers qui ſuivent ſont d'une
Perſonne de vôtre beau Sexe,
à qui rien ne manque de tout ce
qui rend une Fille aimable Jugez
ſi le Cavalier pour qui ils ont
eſté faits , pourra conſerver la
paſſion qu'il a toûjours montrée
pour laChaffe , quand on l'invite
d'une maniere fi agreable à des
occupations plus douces.
Ceſſez d'aimerla chaſſe ; il eft
Plus dignes de fuffire à vos jeunes
defirs .
En poursuivant un Cerf, quelfruit,
quels avantages
GALANT . 211
Esperez- vous de vos travaux ?
Alcandre , croyez- moy , jamais dans
les Bocages ,
Vn Chaſſeur ne vit d' Animaux
Parez de bois ou de plumages.
Cherchezàpartagerſes maux .
Pour un parcil employ vous avez
trop.de charmes ,
Laiſſez& vos chiens & vos armes ,
Ilesttemps de goûter des biens qui
Soient plus doux ,
L'Amour en a qui ne font que
pour vous.
Cherchezun coeur tendre & Senble
;
Quand on aimebeaucoup , il n'est
rien d'impoſſible.
Avec moins de peril vous en ferez
vainqueur ,
Et ce plaisir vaut mieux que celuy
d'un Chaffeur.
Le Roy qui fait toûjours diſtinction
du merite de ceux qui
font
212 MERCURE
font attachez à ſon ſervice , en a
donné depuis trois ſemaines une
glorieuſe marque à Mr Berthelot
, Secretaire des Commandemens
de Madame la Dauphine,
en l'honorant du Brevet de Conſeiller
d'Etat & de ſes Finances.
Sa Majeſté a auſſi marqué à
Monfieur le Preſident de Maupeou
combien Elle estoit contente
de ſes ſervices, en accordant à
Monfieur de Maupeou ſon Fils, -
Cadet de Monfieur l'Avocat General
du Grand Conſeil, une difpenſe
d'âge pour eſtre reçen
Conſeiller au Parlement. Pluſieurs
Enfans de ce Preſident
font morts en ſervant le Roy. Il
y en a eu huit de fa Famille tuez
à la guerre.
Nous avons perdu icy depuis
quinze jours Dame Françoiſe
Chevalier Veuve de Meffire
Georges
GALANT.
213
1
Georges de la Porte ,Seigneur de
Montagny, Maiſtre des Requeftes
. Elle estoit Mere de Madame
la Marquiſe de Bethune , Bellefille
de feu Monfieur le Duc
d'Orval.
La mort de Mr l'Abbé Cottin
a laiſſe en meſme temps vaquer
une Place dans l'Academie Françoiſe.
Il a fait bruit dans le monde
, & divers Ouvrages qu'il a
donnez au Public conſerveront
Ta memoire. Mademoiselle d'Orleans
le conſideroit , & luy a fait
voir utilement en pluſieurs oc
cafions qu'elle l'honoroit de ſa
bienveillance . Quand on a une
fois merité l'eſtime de cette Princeffe,
on a l'avantage de pouvoir
compter ſur ſa durée , & fur les
marques ſolides qu'elle ne manque
jamais d'en donner.
Apres avoir ſouvent parlé du
celebre
214 MERCURE
celebre Medecin Anglois qui a
tant gagné en France,je vous en
apprens aujourd'huy la mort. Elle
eſt arrivée à Londres , où il eſtoit
retourné. Les frequens eſſais
qu'il a faits de ſon Remede en
ce Païs- cy , pour montrer à ſes
Malades qu'ils n'en devoient
craindre aucun effet dangereux,
l'avoient ſi fort échauffé , qu'il
s'eſt ſenty confumer d'un feu
qu'il n'a pû éteindre. Auſſi a- ton
toûjours remarqué que ce
Remede faiſoit plus de bien aux
Vieux qu'aux Jeunes , parce qu'il
les réchaufoit. Son Secret n'eftant
pas mort avec luy , il eſt à
croire qu'il ſera mis parmy les
Remedes ; mais comme il guerit
trop toſt , on doute qu'il ſoit d'un
frequentuſage.
Les Divertiſſemens de Paris
n'ont pas eſté en grand nombre
d epuis
GALANT . 215
depuis ma derniere Lettre. Vous
ſçavez qu'ils n'y commencent
que lors qu'on entre dans le Carnaval
, & que le plaifir de la Comedie
eſt le ſeul qu'on prenne
en toutes ſaiſons. Deux Pieces
nouvelles ont paru ce mois - cy
preſque en meſme temps. Les
Comediens François nous ont
donné l'une fous le nom de Cleopatre
, & l'autre a eſté joüée ſur
le Theatre des Italiens , avec le
titre d'Arlequin Vendangeur.Toutes
les deux ont eſté parfaitement
bien repreſentées , & l'on
a couru en foule voir Monfieur
le Baron dans le Serieux , & Arlequin
dans le Comique. Monfieur
de la Chapelle , Autheur de
la Cleopatre , s'eſt acquis beaucoup
de gloire en reüſſiſſant dans
un Sujet traité autrefois avec .
beaucoup de fuccés par Monfieur
216 MERCURE
fieur de Benſerade , & par feu
Monfieur Mairet. Je vous envoyeray
ſa Piece ſi- toſt qu'elle
ſera imprimée , afin que vous
ayez le plaiſir de voir ce qui a
tiré des larmes de quantité de
beaux yeux,
On continue toûjours à ne
point douter de la groſſeſſe de
Madame la Dauphine.Vous pou.
vez juger combien la Cour en
reſſent de joye . Voicy un Sonnet
en Bouts- rimez, qui vous fera
voir que cette joye ſe repand par
tout. Vous y trouverez beaucoup
d'eſprit. Quand on eſt geſné par
par la contrainte des Rimes , il
eſt impoſſible de s'exprimer auſſi
noblemeut que la matiere le demande.
!
SUR
GALANT.
217
62
SUR LA GROSSESSE
35 de Madame la Dauphine. >
SONNET
auSon Euples , venes dançans
du Flageoler,
Voir l'effet d'un amour conforme au
Decalogue !:
Beniffé's l'heureux flanc qui porte
un Roitelet ;
Bergers,enfon honneur entonnés un
Eglogue.πλασιά
Pour neufmois de priſon l'aimable
Châtelet
:
Tout en parle , Avocat , Ecolier,
Pedagogue,
Medecin qui n'en Sçait pas plus
quefonMuler,
Sur fon pauvre Malade acharné
2: comme un Dogue,
Decembre 1681 . K
218 MERCURE
Au Ciel faiſons des veux , ayant
bien écuré
Chacunſa confcience aux pieds de
Telle Feste pour nous est une des
fon Curé;
plus belles 2010
Voit pâlir ton Croiſſant, tremble,fier
Hellefpont.
O fi le Petit - Fils à fon Ayeul
répond,
Que de nouveaux Lauriers ! que de
Palmes nouvelles
Je vous ay déja marqué qu'au
retour du Voyage du Roy , on a
joué à la Cour le Bourgeois Gentilhomme
alternativement avec le
Pourceaugnac. Apres quelques
Repreſentations , Monseigneur
le Dauphin voulut ſe donner le
plaiſir de dancer dans l'une des
at Entrées
GALANT.
219
Entrées qui font l'ornement de
chacune de ces Pieces. Il choifit
dans le Bourgeois Gentilhomme ,
l'Entrée des Eſpagnols & Efpagnoletes
,& nomma pour dancer
avec luy Monfieur le Prince de
la Roche-fur-Yon, Mr le Comte
de Brionne, Madame la Princeffe
de Conty, Madame de Seignelay
& Mademoiſelle de Laval.
Mr de Beauchamp dançoit ſeul
par intervales dans le milieu de
cette Entrée Madame la Princefſe
de Conty fit voir avec la grace
qui luy eft fi naturelle , tout ce
que la Dance a d'agrémens. Les
meſmes Perſonnes dancerent avec
Monseigneur le Dauphin
une Entrée de Biſcayens & de
Bifcayennes , dans le Pourceaugnac.
La maniere aiſée avec laquelle
Mademoiselle de Nantes
fait tout ce qu'elle entreprend,
Kij
220 MERCURE
jointe à la difpofition & à la
grande juſteſſe qu'elle a pour la
Dance , la fit ſouhaiter dans cetteEntrée.
Elle en apprit auſſitoſt
les Pas , & Monfieur le Comte
de Guiche fut choiſi pour dancer
avec cette Princeſſe. Ils furentaccompagnez
de quatre jeunes
Perſonnes, deux Garçons ,&
deux Filles .L'enjoüement de cette
Entrée futd'autantplus agreable
, qu'on y batoit du Tambour
de Baſque, & que les Pas eſtoient
un peu élevez ;& par confequent
extraordinaires . Tout cela demande
de la bonne grace,du ſçavoir
, & de l'adreſſe ; & comme
toutes ces choſes ſont naturelles
àMademoiſelle de Nantes , elle
ſe diſtingua d'une maniere qui
luy attira les voix & les coeurs de
tout le monde. Sa Majesté s'eſt
tellement divertie à voir.ces Entrés,
--
GALANT. 221
trées, que toutes les deux ont été
dancées dans chaque Piece.Mõ
ſieurde Lully a repreſenté le Perſonnage
du Mufty dans le Bourgeois
Gentilhomme.C'eſtoit luy qui
le jouoit dans les premieres Repreſentations
de cette Piece qui
fut faite pour le Roy dans un
Voyage qu'il fit à Chambord , &
il a crû le devoir continuer pour
donner plus de plaifir à Sa Majeſté
, parce qu'ayant compoſé
toute la Mufique recitative de ce
Perſonnage , aucun n'en peut
avoir une plus parfaite intelligence
, ny le jouër d'une maniere
plus juſte. A peine a-t- on conçeu
le deſſein de ces Entrées,
qu'elles ont paru. On les a ap-
*priſes, & les Habits ont eftéfaits
d'un jour de Ballet à l'autre , l'ordre
& l'execution n'eſtans au-
-jourd'huy qu'une meſme choſe
Kiij
222 MERCURE
à la Cour. Je ne dois pas oublier
de vous dire , en vous parlant de
Me de Lully ,qu'il a eſté reçeu icy
depuis quelques jours Secretaire
du Roy. Quand on poffede un
bel Art dans le ſupréme degré,
qu'on adjoûte à la Nature , &
qu'on la perfectionne , il n'eſt
point de Dignitez où l'on ne
puiſſe ſe voir élevé , ſur tout
quand on fait comme Monfieur
de Lully l'admiration de preſque
toutes les Nations polies. ;
On vient de m'apprendre que
Sa Majeſté a gratifié Mª de la
Mothe de la Myre , de la Lieutenance
de Roy de la Citadelle
de Pignerol, en conſideration de
de ſes longs & fideles ſervices. Il
vousdoit eſtre connu parce que
je vous en dis , quand je vous
parlay du Siege de Puycerda.
Comme les Modes ſuivent ordinairement
GALANT.
223
nairement les Saiſons , je vous
en dois un Article. Les Juſteau-
Corps que les Hommes ont
commencé à porter cet Hyver ,
font un peu plus courts , & plus
étroits par le bas que l'Année
derniere. Les Habits font d'un
beau Drap gris d'Angleterre ,
un peu mellé. On double les
Juſte- au- Corps de Satin ou de
Pane couleur de feu ou bleu piquée
d'un petit Point blanc façon
de Chagrin. Les Veſtes ſont
de la meſme Etoffe. On porteles
Baudriers du meſme Drap que
l'Habit, & on les garnit de Boucles
dorées ou damaſquinées.On
continue à rouler les Bas avec
laCulote , ſans qu'ils foient trop
- aſſortis à la couleur de l'Habit.
Les Noeuds d'épaule & d'épée
font fort riches. Il y en alqui
couſtent autant quel'Habit. Ils
Kiiij
224
MERCURE
ſe font de Rubas brodez à Fleurs
d'or. On en fait deux feüilles de
cette façon, deux de Point d'Efpagne
or & argent , & d'autres
brechez dior , deforte que ces
Noeuds font de quatre ou ficouleurs
, toutes les feüilles plus riches
les unes que les autres .Ces
Noeuds s'attachent fur le Bau
drier , un peuplus au deffus. Ils
ſe lient àtravers deux Rubans
de la longueur d'un Noeud de
Cravate , & de la couleur de la
Garniture On commence à porter
des Nooeuds de Ruban au retrouffis
du Chapeau ,mais cela
n'eſt pas encor fort commun . Les
Chapeaux ſonttoûjours delaforme
ordinaire ,mais ils ne font plus
tout- à- fait Gris Blancs .LesJuſteau-
Corps de Velours noir font
toûjours à la mode avec les Baudriers
de Velours & les meſmes
orne
GALANT.
225
ornemens que j'ay marquez. On
porte des Etoffes de petit Velours
couleur de feu,ou bleu, vert
ou feüille-morte,le tout piqué de
blanc. La pluſpart des Juſte au-
Corps bleus font ornez d'un
Agrément d'or par tout , en maniere
de Gallon & de Lacs d'Amour.
Les Ceinturons àl'Angloiſe
qui ſervent d'Echarpe ſont bleus
ainſi que les Juſte-au- Corps , &
couverts de meſme Gallon. On
ſe ſert des Culottes de Velours
dont je viens de vous parler avec
ces Juſte-au-Corps , & de Gands
blancs àFranged'or . Les Perſonnes
de qualité portent des Habits
de Velours grisde pluſieurs couleurs,
les uns unis,& les autres façõnez.
Ily en a dot les bords ſeuls
du Juſte- au- Corps font brodez,
&le reſte eſt cizelé à la manieredes
Velours qu'on portoit ily a
Kv
226 MERCURE
trente ans . D'autres les font broder
à plein d'un petit Cordonnet
leger , & de couleur douce. Ces
fortes d'Habits ſe font en Reingrave
avec des Canons,& fe portent
avec des Tours de bras de
Pointde France. Les Garnitures
font de pluſieurs Rubans de dif
ferentes grandeurs,& quoy qu'ils
foient de la meſme couleur, il ne
s'en eſt jamais fait de plus agreables.
Les manches du Juſte- au-
Corps ſont ouvertes juſques au
coude,&le noeud de Ruban s'at
tache ſur le haut du Bras. Ces
Manches font toûjoursd'unemaniere
qui fait paroiſtre un double
revers. Les riches Brandebourgs
,& les Manteaux magnifiques,
ne font pas beaucoup à la
mode cette année. L'uſage en
pourroit revenir fi la Saiſon devenoit
plus rude. :
Quant
GALANT. 227
Quant à ce qui regarde les
Femmes, leurs Modes ne font pas
en fort grandnombre , mais elles
font riches . Elles portoient il n'y
a pas long-temps des Eſtoffes
d'Angleterre or & argent, & preri
ſentement elles portent des Pannes
de toutes couleurs , doublées
d'Etoffes où l'or & l'argent n'eſt
pas non plus épargné. Il ne l'eſt
pas davantage dans les Jupes de
Velours noir , qui en font toutes
brodées. Beaucoup de Daines en
portent . On voit auſſi des Pannes
à pluſieurs Perſonnes qui ne font
pas d'une qualité diftinguées
mais il n'y a ny or,my argent aux
doublures .
Adieu , Madame . Le temps me
preſſe ſi fort de finir ma Lettre,
que je vous laiſſe chercher les
Paroles de la ſeconde Chanſon
que je vous envoye , parmy les
Notes
228 MERCURE GALANT.
Notes qui vous apprendront à les
chanter. On m'aſſure que vous
en ſerez contente. Je ſouhaite
que vous le ſoyez toûjours de
mes ſoins , que je tâcheray de
redoubler , afin que la fixieme
année de noſtre commerce ne
me ſoit pas moins heureuſe que
me l'ont eſté les cinq premieres,
qui expirent aujourd'huy. Je ſuis
voſtre,&c.
=
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le