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1816, 10-12, t. 69, n. 59-68 (19, 26 octobre, 2, 9, 16, 23, 30 novembre, 7, 14, 21 décembre, prospectus)
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19.40 Mo
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437
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MERCURE
www
DE FRANCE.
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TOME SOIXANTE - NEUVIEME .
HERMES
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A PARIS ,
A L'ADMINISTRATION DU MERCURE ,
RUE VENTADOUR N° 5 ;
ET CHEZ EYMERY, LIBRAIRE , RUE MAZARINE , N° 30 .
www
1816.
www
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
335409
ASTOR, LEFOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
**** ****
MERCURE
DE FRANCE.
wwwwwwwwwwwwww
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible. - Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
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POESIE .
PARIS ET LA PROVINCE.
Fragment d'un poëme inédit en trois chants.
Un homme transporté dans un autre univers ;
L'Arabe foulant seul les sables des déserts ;
Un vaisseau sans boussole égaré sous le pôle;
Un acteur resté court au milieu de son rôle ,
Et le cherchant en vain dans le trou du souffleur ,
Ne sont pas plus troublés qu'on triste voyageur,
Qui la valise en main , déposé dans la rue ,
Bat d'un pied ignorant une ville inconnue.
Vous donc , qui par le coche arrivez à Paris ,
Si vous lisez mes vers , écoutez mes avis .
Томи 69 . I
4 MERCURE DE FRANCE .
D'élémens opposés incorrect assemblage ,
Du monde en racourci laide ou brillante image ,
Vaste hospice du pauvre et paradis des grands ,
Paris peut contenter leurs besoins différens .
L'un , dont la molle enfance au premier fut nourrie ,
Sous des toîts ignorés loge son industrie ;
L'autre , qui de valet est devenu commis ,
Tombe au premier , perdu pour ses anciens amis.
Pour moi , je vais , je viens , la foule m'environne :
Personne ne me voit, et je ne vois personne .
Prêtre , marquis , rentier , militaire , robin ,
Riche , pauvre , l'on vit sans penser au voisin ,
Selon le temps , ses goûts , ses moyens , sa méthode.
Paris enfin , Paris est un cirque commode ,
Où chacun à sa place , assis pour son argent ,
Peut cacher à son aise et son nom et son rang.
Ne vous piquez donc pas d'un orgueil inutile.
Consultez votre bourse , examinez la ville ;
Mettez dans votre choix un prudent embarras ;
Tel quartier vous plairait, qui ne vous convient pas.
Venez- vous , l'oeil baissé , le front dans la poussière ,
Affamé d'un emploi , nouveau La Jobardière ,
Assiéger des bureaux trop rarement ouverts ?
Au faubourg Saint-Germain bornez votre univers.
Studieux écolier , venez-vous vous instruire ?
Par le seul intérêt vous laissez-vous conduire ?
Montez en haletant dans le pays latin ,
Ou velez en wiski dans le quartier d'Antin.
Cherchez-vous le plaisir? logez votre molesse
Auprès de ce palais , demeure enchanteresse
Où la sagesse expire , où dort la volupté ;
Mais fuyez-y l'amour , craignez-y la beauté,
Désirez-vous goûter un bonheur plus tranquille ?
Regrettez-vous encor votre petite ville?
Plongez-vous au Marais , province de Paris :
La noblesse naguère y cacha ses débris .
C'est là qu'au bonvieux temps on est toujours fideile ;
OCTOBRE 1816 . 5
Là ,jamais ne pénètre une mode nouvelle;
Là, se sont retirés le silence et la paix.
O toi , ma Thébaïde ! o modeste Marais !
Où je trace ces vers , doux loisirs de mes veilles
Jadis la poësie a chanté tes merveilles .
Quand d'une fille absente implorant le retour,
Ta plume éternisait ton nom et ton amour
Sévigné , ce palais a vu couler tes larmes ;
Ce palais fut témoin de tés tendres alarmes .
Ah ! montrez-moi les lieux qu'embellissait Ninon ,
Qu'habita d'Aubigné , qu'envia Maintenon :
Lieux charmans , rendez-vous d'une cour amoureuse .
Là , Chapelle enivrait sa muse paresseuse ;
Implacable ennemi des méchans et des sots ,
Là , Molière entouré de belles , de héros
Sous sa main vengeresse écrasait l'imposture ;
Là, Turenne oubliait ses lauriers ; Epicure ,
Ici , riant du Styx et du chien des enfers ,
Au stoïque Chaulieu vint inspirer ses vers.
Vos beaux jours sont passés , agréables demeures !
C'enest fait. Maintenant , hélas ! le char des heures
Roule paisiblement sous vos vastes lambris ,
Etn'y ramène plus et les jeux et les ris.
Sylphide voyageuse , à ces lieux solitaires
La mode a retiré ses faveurs éphémères.
Ainsi tout change ; ainsi chaque empire à son tour
S'élève sur la terre et ne brille qu'un jour.
O mère des beaux arts ! doux climat ! Grèce antique !
C'est ainsi que tu vois sur ton sol poëtique
Le Turc , despote altier de tes peuples nouveaux,
Stupidement assis au milieu des tombeaux ;
Tandis que le poëte occupe sa pensée
Des débris éloquens de ta splendeur passée.
A. BÉRAUD , capitaine en non activité.
Nota. Ce poëme sera publié incessamment.
6 MERCURE DE FRANCE.
LES VOEUX D'UN VIEILLARD.
Stances .
Oh! pour moi si des destinées
Les dieux daignaient changer le cours ;
De mes fugitives années
S'ils me rendaient les premiers jours !
Sage , et connaissant mieux la vie ,
Comme je saurais profiter
De ce bien que l'on n'apprécie
Qu'au moment qu'il faut le quitter !
Amour , tyran de ma jeunesse ,
Je ne craindrais plus ton poison ;
J'aimerais , mais sans nulle ivresse,
Sous l'empire de ma raison.
Je fuirais , au midi de l'âge ,
Les ambitieuses erreurs ,
Et n'irais plus faire naufrage
Au funeste écueil des grandeurs .
Ama fortune héréditaire
Je borne mes voeux innocens ;
Heureux , si le bien de mon père ,
Après moi , passe à mes enfans !
Du temps je subirais l'outrage
Sans me plaindre des fois du sort :
Même après un heureux voyage
On aime à revenir au port.
Et ma course enfin terminée
Je m'endormirais sans chagrin,
Comme à la fin de la journée ,
Dans l'attente du lendemain.
OCTOBRE 1816. 7
Ainsi , le printemps de mon âge
Défierait l'amour et ses traits ;
Mon été serait sans orage
Et ma vieillesse sans regret.
Qu'ai-je dit ? ô frivole envie !
Vain espoir ! désirs séducteurs !
Peut-on recommencer la vie
-Sans recommencer ses erreurs ?
Tâchons, hélas ! de rendre utiles
Nos jours prêts à s'évanouir ,
Au lieu de perdre en voeux stériles
Les derniers momens d'en jouir !
3
DE CAZENOVE.
ÉPITAPHE.
Ci gît Popot , avare et célèbre usurier ,
Surnommé Cent pour Cent; plaignez son créancier !
Unjour, pressé de rendre un effet qu'on réclame ,
Je ne rends rien, dit-il ; alors il rendit l'ame.
ÉNIGME.
Je suis né dans les bois ,
Je n'ai ni parole ni voix ,
Pourtant je résonne à merveille.
T. DE COURCELLES .
Je fus toujours muet lorsque j'étais vivant ,
Etmort , mon bruit tient de l'enchantement.
Cependant quelquefois je fais mal aux oreilles.
CHARADE.
AIR : C'est à mon maître en l'art de plaire.
Tous les Français dignes de l'être
Soupiraient après mon premier.
8 MERCURE DE FRANCE.
Sitôt qu'on le vit reparaître
On s'empressa de le fêter .
Femme qui prétend toujours plaire
Doit toujours être mondernier.
Dans le deuil et dans la misère
La terre a plongé mon entier.
C. C. H.
www
LOGOGRIPHE.
Dans mes six pieds facilement ,
Pour peu qu'à me chercher ton esprit s'évertue ,
Note, sentinelle , élément ,
Viendront s'offrir à votre vue .
Vous trouverez également
Une rivière en Espagne connue ,
Le court trajet qui du berceau
Conduit les mortels au tombeau ,
Ce qu'on peut voir dans une étable ,
Utile toutefois à certain artisan ;
५
Un homme chez le musulman
Décoré d'un rang honorable ;
Enfin , dans plus d'un lieu je trouve de l'emploi
Lorsqu'il s'agit d'élire un roi.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Coq. Celui du Logogriphe est Hercule ,
où l'on trouve Herule. Le mot de la Charade est Corbeau .
OCTOBRE 1816 .
9
ww
DIADEME DE NOS LOIS .
Direction paternelle et maternelle des moeurs , source
féconde de bien-être individuel et de prospérité publique.
Dédié à la patrie sous le règne désiré ; par
M. DESTRAVAULT , ancien magistrat , avec cette
épigraphe :
Et audierunt vocem de coelo dicentem eis : ascendite
huc , et ascenderunt in cælum et viderunt
illos inimici eorum .
SAINT JEAN , ap. , chap. 2 , v. 12.
Français ! à mes accens , faibles échos des cieux ,
Et de la charité guides officieux ,
Bravant l'oeil des pervers et leur haîne éternelle ,
Elevez vos destins vers la gloire immortelle.
Diadéme de nos lois ! quel titre brillant ! il n'est pas
tout à fait aussi intelligible , mais il n'en est pas moins
admirable. Où en serions -nous réduits aujourd'hui s'il
fallait comprendre tout ce qu'on admire ? L'ouvrage de
M. Destravault , un des plus étonnans qui aient peut- être
jamais paru , ressemble aux oracles; il faut se prosterner
devant leur impénétrable beauté : comme dans les mystères
de notre religion on croit sans voir , on doit s'enthousiasmer
sans les entendre , pour les traits sublimes
dont étincelle le Diadéme des lois. Mais si les conceptions
du génie de M. Destravault ne sont pas trop claires ,
du moins les inspirations de son coeur ne sont pas douteuses.
Il est impossible de voir des intentions plus philantropiques
: c'est une de ces ames brûlantes de l'amour
de l'humanité , et rêvant les moyens de la rendre heureuse
. M. Destravault a hérité des chimères impraticables
de l'abbé de Saint-Pierre . Quelquefois il a l'onction
d'un prédicateur , et l'on croit lire une homélie ;
maistrop souvent , emportépar son zèle , il laisse échapper
des expressions comiques qui détruisent tout l'effet de
'attendrissement que l'on commençait à éprouver : « Que
10 MERCURE DE FRANCE.
mon génie , dit-il , dans un endroit de son livre , n'est-il
digne de mon coeur ! ses transports ne vous laisseraient
plus immobiles et glacés . » Hélas ! il n'est que trop vrai ,
onrittrop en lisant le Diademe des lois ; et on oublie
la cause sacrée que l'auteur défend avec tant de chaleur ,
quand on lui voit prendre l'hygiène pour l'hyæne , et
tonner contre ces crimes , qui près de leurs auteurs , à
déchirerpar menus lambeaux , de lustre en lustre , qui
près de ces inexprimables monstres , dis-je , font du
tigre , de l'hygiène , et du vautour , des êtres tendres ,
sensibles , et compatissans » ; il ne paraît pas qu'hygiène
soit une faute d'impression, car ce mot n'est pas compris
dans les errata, fort nombreux et fort plaisans : on
va en juger par ces échantillons :
Au lieu de :
commissaires ,
vain,
pour mandier,
cric ,
lève ,
Lisez :
directeurs .
pur.
aux portes de.
ressort .
découvre.
!
!
Oh ! oh ! oh ! celui-ci ne s'attend point du tout.
J'avais bien raison de dire que l'ouvrage de M. Destravault
était admirable ! voyez comme il relève son
imprimeur , pour avoir mis deux fois de simples points
au lieudepoints d'admiration !! On ne peut pas douter
des intentions bienfaisantes de M. Destravault ; cependantneserait-
on pas porté à croire qu'il plaisante , quand
il parle ainsi des malheurs que son livre va réparer « plus
de seins oppressés ! des ventilateurs multipliés les dilatent
et lesfont respirer ! »
Mais avant de continuer les citations , il faut que je
fasse connaître à mes lecteurs le plan de la direction
Paternelle etMaternelle , dont les réglemens contiennent
huit cent quatre-vingt articl. C'est une peineque l'auteur
va m'épargner lui-même. Il n'a laissé rien à faire aux
journalistes , et le premier chapitre de son livre est intitulé
: Analyse de la direction. Voici comment il
OCTOBRE 1816 . II
s'exprime : « Je ne dois à aucune imitation l'institution
>> que je propose; je ne l'ai empruntée nulle part ; elle
» ajoute au bienfait des lois un ressort neuf , efficace ;
» elle les fortifie , mais elle rend leur rigueur extrême-
» ment oiseuse; elle leur est un puissant lévier....
» Dix hommes et dix femmes , l'élite de leur sexe ,
forment deux directions, l'une paternelle, et l'autre
>> maternelle , par mille chefs de famille; elles se con-
>> centrent à deux établissemens supérieurs ; l'un prin-
« cipal dans le chef-lieu du département , sous la pro-
K
tectiond'un pair et d'une dame de distinction ; l'autre
>> général dans la capitale , sous la protection d'un prince
>> et d'une princesse : l'armée possède la même institu-
>> tion , qui se concentre au ministère de la guerre.
>>Chaque chef de famille rend compte de sa situation
à la direction ; un syndic est donné à chaque classe ,
dont il fait connaitre profondément les sujets à la
direction. Elle circonscrit chaque classe des arts ,
métiers et du commerce , où nul n'est admis sans
autorisation de la direction , et si ce n'est d'après des
>> règles déterminées. Tous invoquent efficacement la
direction pour leurs besoins raisonnables , qu'aucun
»
»
»
» autre moyen ne satisfait. Sa sollicitude constante les
>> prévient , ou y pourvoie ( il n'y a pas plus d'erratum
>> pour ce mot que pour l'hygiene. ) Elle protége , encourage
, active , secoure l'agriculture , les arts , l'in-
>> dustrie , le commerce. ( Il y a un erratum pour se-
>> coure , le voici : au lieu de secoure , lisez secours ! )
»
» Elle fait disparaître la mendicité , anéantit le duel ,
>> ne laisse plus de prétexte au suicide , au vol , à la
>> prostitution , aux banqueroutes , à la médisance
>> méme ; elle multiplie les mariages ; elle glorifie le
>> clergé ; elle épure le système administratif; elle ranime
notre marine ; elle épure le théâtre ; elle conspue,
elle ruine tous les vices; exalte , féconde la vertu ;
>>multiplie , gradue pour tous les états , les distinctions
>> et les récompenses. Elle établit des fêtes ; elle ac-
>> cueille , elle appelle les étrangers ( 1 ) . » Ce dernier
»
»
(1) Remarquons que M. Destravault accueille avant d'appeler.
12 MERCURE DE FRANCE .
bienfait de la direction mérite sans doute notre reconnaissance
; mais une expérience trop récente ne nous
permet pas de laisser à M. Destravault , du moins dans
tous les effets de son système , le mérite de l'invention .
S'il ne doit à aucune imitation l'institution qu'il propose,
il a certainement emprunté à Buonaparte , l'homme
lemoinsphilantrope qui ait existé , cette admirable découverted'attirer
les étrangers en France. C'est unplagiat
dont M. Destravault aurait bien pu se dispenser.
On a dû remarquer dans cettelongue tirade , où l'auteur
fait lui-même un éloge si pompeux de son institution
, une contradiction avec la crainte qu'il a exprimée
de n'avoir pas un assez grand génie. Mais quand il
s'enthousiasme avec tant de chaleur pour son système ,
il faut lui pardonner les illusions de son esprit , en faveur
des intentions de son coeur. Entr'autres bienfaits de la
direction , on a vu qu'elle glorifie le clergé ! M. Destravault
n'a pas voulu non plus négliger l'armée , et le
cinquième chapitre est intitulé l'armée glorifiée. On
pourrait encore dire à M. Destravault qu'il n'a pas ici
I'honneur de l'invention . L'armée s'est couverte degloire
long-temps avant la découverte du Diadéme des lois ,
et de la Direction paternelle et maternelle. Mais le
commencement de ce chapitre mérite d'être cité : « Le
- glorieux devoir de défendre sa patrie, la magnanimité
» à s'immoler pour elle , maîtres de la terre , à quel
> degré les avez-vous ravalés ? Vous entassez des bras ,
» des êtres mobiles sans ame , vous les amorcez par les
>> attraits de la licence , vous les exaltez par les excès
»
»
des passions et de la corruption , vous les enivrez des
» poisons du siècle; vous les autorisez même, par vos
» exemples , à sacrifier à toutes vos idoles , pourvu
» qu'ils respirent , vivent et périssent enchaînés aux
» pieds de la vôtre ! ..... Vous êtes établis pour représenter
la patrie ; en vous obéissant , nos enfans pensent
la servir . Eh ! de quel droit abusez- vous pour vos
seuls et propres intérêts de leurs forces , de leur dé-
> vouement » ..... Ces deux dernières phrases prouvent
que M. Destravault a quelquefois de l'énergie et de la
vérité; mais presque tout son ouvrage fait croire que cet
»
OCTOBRE 1816. 15
ancien magistrat a bien pu être avocat ou prédicateur.
Mais ne suspendons pas le plaisir que nos lecteurs éprouvent
sans doute à lire M. Destravault : « Le beau sexe
» s'électrise devant les passions qu'exhalent l'attitude
militaire. » M. Destravault , pour remédier aux funestes
effets de l'organisation de nos armées , veut que
chaque soldat soit citoyen , et habillé à ses frais. Quoi
qu'il en dise , ceci est encore emprunté quelque part; la
gardenationale a précédé la découverte de la direction...
»
«
»
Eh vous , jeunesse de nos jours , vous a-t-on créé sans
entrailles ? le luxe vous roidit , la mollesse vous
>> énerve; vous portez votre oisiveté , les prétentions de
>> votre nullité , de chez Brunet chez la Q.... , en bien
d'autres sources de méprisables sensualités , fêtes ,
>> cafés , jeux publics>!>>M. Destravault dit plus bas que
notre horizon est chargé de pleurs. Voilà sans doute
pourquoi il pleut depuis si long-temps .
»
Le chapitre VII , qui a pour titre la Calomnie désarmée
, commence ainsi : « Calomniateurs , usez de
» votre reste , voici votre coup de massue. » Il est à
craindre que le volume de M. Destravault n'assomme
les lecteurs , aussi bien que les calomniateurs. M. Destravault
revient plus loin à l'éloge de son armée. « Ar-
» mée toute filiale , toute fraternelle, toute domes-
>> tique. » Il me semble que ceciimplique contradiction ,
et que cette armée ne peut être toute fraternelle , si elle
est toute filiale , et vice versa. « Armée digne des Ro-
>> mains , digne des Spartiates, plus sage et plus pieuse
» que les Croisées. » Il n'y a pas d'erratum pour croisées;
c'est dommage , et si M. Destravault y eut pensé ,
il nous aurait sans doute appris qu'au lieu de croisées ,
il fallait lire fenêtres : mais on ne songe pas à tout.
« Mégarai-je , dit plus loin l'auteur du Diadéme des
>> lois , qu'il est doux , qu'il est divin le bonheur re-
» cueilli de la somme , etpar l'effet de la félicité pu-
>> blique : >>>
Le chapitre des dépenses de la direction renferme le
passage suivant : « Egoisine de boue, fange du coeur
>> humain , demeureras-tu le tyran impuni des hommes?
>> es-tu àjamais le dictateur des Français ! Français,
14 MERCURE DE FRANCE .
» la main sur le coeur ! » ( Quelle heureuse imitation
de ce dicton populaire , la main sur la conscience , et
quelle ingénieuse variante de cet autre : Le coeursur la
main. ) « Ne le sentez-vous plus palpiter pour la patrie ?
>> vous avez éprouvé le joug étranger; ne lui préférez-
>>vous pas mille morts. » ( Et pourquoi donc M. Destravault
dit-il que son institution accueille ,appelle les
étrangers ) « Dieu , l'honneur , la patrie , ces colonnes
» royales vous imposent un parti intermédiaire et bien
doux ..... Quoi , laches , barbares , nous la laisserions
>> périr cette belle France ! un revers l'anéantirait , la
» déchirerait , nous écraserait ! cet arbre magnifique
»
» serait divisé , et ses branches entées sur des plans
» arabes , amers , sauvages ..... de l'élite vous devien-
>> driez le jouet , la honte , le mépris des nations . Vous
>> aurez vendu votre droit d'aînesse pour un plat de
>> lentilles , la gloire de votre ame pour un pain de
» sucre ! »
Dans le chapitre sur la nécessité de la religion , M. Destravault
prétend que l'étude du Catéchisme fera cesser
tous les désordres . Pour devenir parfait , il suffit<<d'en-
» richir sa mémoire au moins de deux évangiles , à un
>> chapitre par jour; ce n'est pas trop : nous ne serons
>>pas arrivés aux derniers versets , que nous dirons à
>>toute la terre ce que sont devenus notre aveuglement
১১ et notre incrédulité. » L'auteur montre ensuite la
même horreur que Saint-Louis pour les juremens : « Le
>>jurement du nom de Dieu , dit-il , est l'excès de l'im-
» piété. Si Dieu n'existait pas , l'ennemi de l'homme
» ne nous soulėveraitpas contre Dieu. » Quelle vérité !
il y en a mille de cette force dans le Diadéme des lois !
« Si Dieu n'était pas Dieu , son nom serait moins sur
» nos lèvres pour le jurer , que les vains mots sucre ,
>> sac à papier ! » Mais grâce à l'étude du Catéchisme
et à deux évangiles par jour , « nous ne verrons plus de
>> grisettes impies ,des philosophes , des croixd'honneur
et de Saint- Louis méme , faire trophée de jurer le
saint nom de Dieu. Le blasphème est devenu , pour
ainsi dire , une interjection familière à tout le bas
>> peuple , aux plus hauts grades militaires , aux légistes ,
»
»
»
OCTOBRE 1816. 15
1
>> aux écoliers , aux femmes prostituées , aux poissardes ,
>> à une foule de jeunes gens bien nés !
>> Un fait hideux , une observation désolante : les ca-
>> ractères les plus doux se permettent cette gentillesse
>> affreuse , même par respect humain. S'ils ne paraient
>> leurs lèvres de cette expression si gracieuse , ils crain-
>> draient le ridicule de cagots , de capucins , et celui
>> de perdre le titre de bons enfans , bons vivans , dont
>> ils sont aussijaloux , qu'ils rougiraient du nom de
>>> chrétien. »
M. Destravault , après avoir parlé des maux que
l'ambition a attirés sur la France , s'adresse à ses lecteurs ,
et leur dit : « Lecteurs , dans queljardin tombe cette
>> pierre ? dans unjardin qui a promis des roses , des
>> amaranthes , et n'y a produit que des chardons épi-
>> nes. >> Pour me servir de la comparaison de l'auteur ,
je dirai que son livre est un jardin où il y a bien peude
roses et d'amaranthes .
Le chapitre des pauvres , que M. Destravault appelle
ses pauvres , ses pauvres chéris , est écrit avec une
sensibilité qui devrait faire rougir l'opulence de sa dureté
pour la classe indigente , et voici un passage qui fait autant
d'honneur au talent , qu'à la philantropie de M. Destravault
: « Hélas ! les hommes souvent les plus rap-
>> prochés qui partagent la même habitation , semblent
>> étrangers les uns aux autres ! dans les assemblées pu-
» bliques où ils paraissent animés d'un même esprit ,
>> absorbés par l'impression de sentimens pareils ,chacun
>> ne pense qu'à soi , n'est occupé que de soi ; nulle
>>sollicitude sur les besoins possibles de ceux qui l'en-
>> toure. L'on y entre , on s'y place , on remplit l'office ,
১> onpartage leplaisir que l'on s'était proposé; l'on se
>> retire sans s'être demandé , parmi les personnes qui
>>m'avoisinent, n'en est-il pas quelqu'une qui souffre?
» n'en est-il pas de réduite au désespoir , à la mendi-
>> cité?
»
» Dans nos vastes cités , l'on se heurte sans se parler ,
on se voit sans se connaître , on se communique sans
» s'aimer. Nous ne sommes guère plus l'un pour l'autre,
que des ombres passagères ; nos corps se touchent , un
)
16 MERCURE DE FRANCE.
:
>> espace immense sépare nos ames ; nos mains se pres-
>> sent brûlantes , nos coeurs sont glacés>.>>
M. Destravault a mis aussi quelques vers dans son
ouvrage ; mais il n'y a pas plus de roses et d'amaranthes
dans sa poësie , que dans sa prose ; l'une vaut
l'autre . Voici comment se termine son livre :
Sur lefront désiré , la bénignité même
Fixe les yeux , les coeurs , avec le diadême ;
Patrimoine impassible aux vagues , aux autans ( 1 )
De cent rois dont chacun l'illustrera cent ans .
Neveux du prince appui de l'autel et du trône ,
Chers à la Lys , au Rhin , à l'Océan , au Rhône .
Ordinairement on fait aller les fleuves dans l'Océan ; mais
M. Destravault met l'Océan dans les fleuves . )
A sa suite l'Espoir , l'Indulgence et la Paix ,
Dégagent l'horison des nuages épais
Sous lesquels la Fureur s'agitant dans l'espace
Osa braver le ciel , fouler aux pieds la grâce :
Don , ivresse , trésor des fidèles parfaits ,
Qui comble des Bourbons la gloiré et les bienfaits,
Louis qu'on aime , exempts d'ennemis à combattre,
Veut , brûlant de charmer les mânes d'Henri quatre ,
Voir chez tous ses enfans , doux nom de ses sujets ,
Toujours au pot la poule au nombre de leurs mêts (2) ;
Et que pleins des transports de grandeur qu'il respire ,
Tous brillent plus que lui des vertus qu'elle inspire.
Pour t'exaucer , bon roi ! vois Dieu sécher nos pleurs ,
Joncher nos champs de fruits , couvrir nos prés de fleurs ,
De parricides mains faire tomber les armes ,
En bénédictions convertir les alarmes ,
Vers le grand , le sublime , élever nos succès ,
(1) Quelle harmonie imitative ! ne croit-on pas entendre le sifflement
des vents ?
(a) Voilà enfin la poule au pot mise en vers. M. Legouvé y avait
échoué dans sa tragédie de la Mort d'Henri IV; M. Destravault a
vaincu la difficulté.
OCTOBRE 1816.
17
De l'amour de la gloire embrâser les Français ;
Et de peur que ton ame à ce bonheur succombe ,
Agiter sur ton sein l'aile d'une colombe.
La chute en est jolie , amoureuse , admirable. On ne
pouvait plus rien dire après de pareilles choses ; aussi
M. Destravault finit-il là . Je termine aussi mon article ,
et je crois que mes lecteurs me sauront gré de leur avoir
gardé ce morceau pour la fin .
1
www
T.
www
L'ANTHOLOGIE FRANÇAISE .
Chez Blaise , libraire de S. A. S. Madame la duchesse
douairière d'Orléans , quai des Augustins , nº 61 .
Chacun se plaint de la décadence des lettres ; on oppose
avec humeur le passé au présent, et le vaste génie
des anciens aux étroites conceptions des modernes. Le
feu sacré est éteint parmi nous , s'écrient de moroses
censeurs ; le temple des muses n'est plus qu'un édifice
ruiné , ouvert de toutes parts , et que profanent impunément
des poëtes sans mission et dénués d'enthousiasme .
Eh quoi ! ne pourrons-nous jamais être justes envers
nos devanciers , sans accuser en même-temps les contemporains
? Nos astres poëtiques ne forment- ils pas
une constellation pour le moins aussi lumineuse que la
Pléiade où brillèrent jadis les Jodelle , les Ponthus et
les Ronsard ? Le siècle qui dans la dernière conscription
, ou levée en masse opérée sur l'Hélicon , a pu réunir
dans les cadres de deux volumes , jusqu'à six cents
poëtes dont l'existence n'était pas même soupçonnée ,
ne peut-il point hardiment se présenter au combat , et
défier , avec une pareille armée , tout ce que les beaux
âges de la littérature offrent de plus illustre et de plus
imposant.
Nous n'avons , il est vrai , ni des Corneille ni des
Racine ; mais qu'importe ? la qualité ne peut-elle pas
2
18 MERCURE DE FRANCE.
être suppléée par le nombre ? Plusieurs monnaies de
cuivre égalent une pièce d'or. Au reste , le beau siècle
de Louis XIV ne fut pas étranger à ce calcul. On sait
qu'à la mort de Turenne, on fit, pour le remplacer, une
promotion de maréchaux , qu'une femme d'esprit appela
la monnaie de M. de Turenne .
Mais à quoi bon nous rejeter vers le passé , comme si
nous ne pouvions vivre sur le présent ? Répondez , détracteurs
de notre siècle , vous qui semblez n'élever les
anciens , que pour vous assurer le droit d'abaisser vos
rivaux. Quitte à remplacer un grand poëte par un vénérable
jurisconsulte , ne trouve-t-on pas àpoint nommé
deux ou trois hommes de génie , toutes les fois qu'il s'agit
d'alimenter le corps des quarante immortels ? l'Almanach
des Muses n'est- il pas toujours au grand
complet ? Il est vrai que l'on y découvre quelquefois des
épigrammes sans sel , des madrigaux sans finesse ; mais
qu'importe ? les bons livres sont ceux qui se vendent ;
d'ailleurs , s'il faut en croire un poëte ancien cité par
Plutarque , les poissons qui tiennent le moins de leurs
espèces respectives , sont aussi les plus agréables au
goût.
:
,
Toutefois , ce triste mérite n'appartient pas à la nouvelle
Anthologie française , et il y aurait de l'injustice
à la confondre avec les divers recueils qui l'ont précédée.
En ce genre , les derniers éditeurs ont toujours l'avantage
; la moisson étant plus abondante , il leur est
permis d'être difficiles il ne s'agit que de savoir faire
un choix. Martial a dit de ses poësies : Sunt bona
sunt mala , sunt mediocria multa , il y a du bon ,
du médiocre et du mauvais . Cette épigraphe est devenue
celle de tous les ouvrages qui se rapprochent
de celui du poëte de Cordoue. L'Anthologie pleine
d'allusions , de mots piquans , de gaietés , de petites
sentences coupées , de familiarités ingénieuses , doit
trouver et des apologistes et des censeurs . D'ailleurs
, dans les lettres comme dans les arts , que de
choses approuvées par les uns qui sont blåmées parles
autres ! Le goût , si bien défini par Laharpe , le sentiment
des convenances , n'est pas un; chaque homme
OCTOBRE 1816 .
19
juge à sa manière , et la prévention est souvent plus
écoutée que la raison. Le recueil que j'ai sous les yeux
peut être considéré comme le précis de l'esprit du siècle;
c'est un dépôt de certificats de vie où les auteurs de toutes
les dimensions se sont empressés de consiguer leurs titres
à la gloire , et sur-tout au sceptre des boudoirs. On sait
que dans ce nouvel âge d'or , chaque société a son poëte ,
chaque cotterie son troubadour; les uns , plus infatigables
que la cigale , chantent l'hiver commel'été ; aussi
voit-on figurer avec honneur sur plusieurs feuilles de
l'Anthologie MM. Graucher , Chosal , Pipelet , Chevreau
, Miger , Triquet , Boutroux , Cassagne , l'abbé
Porquet, et plusieurs grands poëtes de même force , dont
les vers ont autant d'éclat que les noms. D'autres , plus
retenus , n'ont chanté qu'une fois ; on dirait que semblables
à l'abeille , ils ont laissé leur dard dans la blessure
, et n'ont pu survivre à la construction d'une mince
et innocente épigramme . Avouons-le , les lignes uniformes
de ces Messieurs semblent placées à dessein dans
l'Anthologie , pour y relever l'éclat des Pannard , des
Chaulieu , des Boufflers et des Voltaire , qui avec un
grand nombre de poëtes aimables, ont en grande partie ,
fait les frais de l'ouvrage .
,
De ce mélange singulier de portraits , d'inscriptions ,
de moralités , de couplets , d'anecdotes , d'historiettes
letout rimé en conscience , ou à peu près, il résulte un
ensemblepleinde variété , et fait pour plaire à des Français
ennemis de la monotonie , légers , avides de bagatelles
, qui se moquent de tout , effleurent tout , fuient
les longs discours , et jugent souvent des livres par leur
titre . Celui-ci du moins tient ce qu'il promet:: comme
dans certaine compilation informe , fastueusement intitulée
: Leçons de morale et de littérature , on n'y voit
point des auteurs indignement inutiles , et qui , classés
sous un même titre , n'ont souvent entr'eux d'autre rapport
que la place qu'ils occupent dans le volume. Il
fallait toute la candeur philantropique pour accoler ,
comme on l'a fait , Massillon et Rousseau , ou clouer dos
à dos , sur une même page , M. de Chateaubriand et
Chénier; l'éditeur de l'Anthologie n'a disséqué personne,
2.
20 MERCURE DE FRANCE .
aussi bien eût-il été impossible d'abréger certaines productions
sans les anéantir , tout est en mignature. Quel
amiplus commode qu'un pareil livre , qu'on peut prendre
etquitter sans conséquence , qui n'exige du lecteur que
> tout juste la part d'attention qu'il veut bien lui accorder ,
où l'idée se trouve toute entière dans un petit nombre de
mots , où l'on n'est jamais astreint à suivre péniblement
les fils d'un long raisonnement , et à rapprocher les
membres épars d'une période. L'Anthologie est vraiment
un ouvrage dans le goût du siècle qui veut de
l'esprit par tout : on en donne à Melpomene elle- même ;
delà vient , soit dit en passant , que les tragédies modernes
n'ont aucun succès ou ne se soutiennent pas . L'auteur ,
qui devrait se cacher , se met toujours sur le premier
plan , et indispose ainsi le public qui ne veut voir que
le héros. Or , ce héros est toujours ,ou dans la passion ,
ou en danger : le danger et les passions ne cherchent
point l'esprit. Priam et Hécube , dit Voltaire , ne font
pas d'épigrammes , quand leurs enfans sont égorgés dans
Troie embrâsée ; Didon ne soupire point en madrigaux ,
en volant au bûcher sur lequel elle va s'immoler ; Démosthène
n'a point de jolies pensées , quand il anime
les Athéniens à la guerre ; s'il en avait , il serait un
rhéteur , et il est un homme d'état. En toutes choses on
doit rechercher le vrai , et quelques brillantes que soient
d'ailleurs les pensées d'un écrivain , si elles ne sont point
naturelles et ne se rattachent point au sujet , on peut lai
appliquer ce mot de Plutarque , qu'Amyot traduit avec
sa naïveté ordinaire : Tu tiens sans propos , beaucoup
de bons propos. Les vers de M. le comte de Barruel ,
puisés dans l'Anthologie, peuvent mériter une partie du
reproche , mais à coup sûr on ne le lui appliquera point
tout entier ; voici son quatrain sur les gascons (1 ) :
Avec l'esprit et l'industrie ,
La moitié de l'année on vit ;
Et l'on passe l'autre partie
Avec l'industrie et l'esprit.
(1 ) Tome I , page 40.
OCTOBRE 1816 . 21
Sans doute que M. le comte a la clef de cette énigme,
quià elle seule m'a semblée plus difficile à comprendre
que la collection entière des logogriphes insérés depuis
cent ans dans ce journal . Vainement j'ai voulu , à l'exemple
du maître de philosophie de M. Jourdain , faire subir
au quatrain de M. le comte les diverses transpositions
auxquelles Molière a soumis belle marquise , vos beaux
yeux mefont mourir d'amour; j'ai eu beau mettre le
commencement au milieu et le milieu à la fin , j'ai toujours
trouvé pour résultat , que quand on vit six mois
avec l'industrie et l'esprit , on passe six autres mois
avec l'esprit et l'industrie . Soit humeur ou raison , j'allais
conclure que M. le comte fait les vers sans y penser , à
peu près comme le bourgeois gentilhomme faisait de la
prose sans le savoir , lorsqu'une moralité , petit chefd'oeuvre
de M. V.... , a détourné mon attention. Aussi
spirituel que son émule , M. V.... se distingue par la
justesse de l'expression : sa manière n'a rien de brillanté.
Quoi de plus naturel que ces vers :
Craignons le bruit , il éveille l'envie ;
Tel s'élève et bientôt se voit humilié .
Réduits à traverser le sentier de la vie ,
Marchons sur la pointe du pié.
L'idée du premier vers n'est pas absolument juste ;
des hommes qui se battent font du bruit , et cependant
personne ne leur porte envie. Le sentier de la vie , la
pointe du pié , que tout cela est joli ! Le dernier hémis
tiche sur-tout fait image. J'ignore si M. V.... s'est toujours
borné à marcher sur la pointe du pié , et s'il n'est
point du nombre de ceux qui ont trouvé moyen de tirer
assez bon parti du sentier de la vie , et d'y faire leur
chemin; ce qui me ferait pencher pour la première
opinion , c'est qu'on découvre à peine une ou deux traces
de M. V.... sur le Parnasse .
Quelques pièces de ce recueil pourraient encore donner
lieu à de justes critiques ; mais je dois aux lecteurs
des citations.Je vais choisir parmi les vers qui m'ont plu
davantage , sans oser affirmer toutefois que ce soient les
meilleurs.
1
22 MERCURE DE FRANCE .
ÉPITAPHE
De M. L*** , évêque de Langres , qui avait légué
300 fr. à celui qui ferait son épitaphe .
Ci gît un très-grand personnage ,
Qui fut d'un illustre lignage ,
Qui posséda mille vertus ,
Qui ne trompa jamais , qui fut toujours très-sage.
Je n'en dirai pas davantage ,
C'est trop mentir pour cent écus .
AVIS.
Fille jolie à marier ,
Dix-sept printemps forment son âge ,
Atout elle sait se plier ,
Entend au parfait le ménage;
Plus , humeur gaie , esprit uni ,
Caractère le plus aimable;
Plus , une dot considérable
Avec un trousseau bien garni.
Qui que vous soyez venez vite ,
Vous que ce marché tentera ;
Pour cause qu'apprendrez ensuite ,
C'est le plus pressé qui l'aura.
LA MÉLANCOLIE.
Vague mélancolie , es-tu peine ou plaisir ?
En me livrant à toi je sens couler mes larmes.
Mais cette douleur a des charmes :
Pleurer n'est pas toujours souffrir.
SUR ALEXANDRE.
Le fameux vainqueur de l'Asie
N'était qu'un voyageur armé,
Qai pour passer sa fantaisie ,
Youlut voir en courant l'univers alarmé
OCTOBRE 1816. 23
De bonne heure Aristote aurait dû le convaincre
Que le grand art des rois est celui de régner.
Il perdit tout son temps à vaincre ,
Et n'en eut pas pour gouveruer.
PORTRAIT DE Mlle ******.
De la gaieté, mais sans folie ;
De la raison , mais sans ennui ;
Sensible sans mélancolie ;
La même demain qu'aujourd'hui ;
Des grâces , mais sans y prétendre ;
L'ame aussi pure qu'un bean jour ;
Sans être galante elle est tendre :
Son amitié vaut de l'amour.
SUR LES ÉLECTIONS ACADÉMIQUES.
Quand nous sommes quarante , on se moque de nous ;
Sommes-nous trente - neuf, on est à nos genoux.
Un mérite particulier à l'Anthologie , c'est l'art avec
lequel l'éditeur a su entremêler les diverses poësies , et
faire ressortir de leur disposition des contrastes piquans ,
des oppositions variées . Les agréables du jour , qui arment
dès le matin leur esprit de toutes les pointes avec
lesquelles ils doivent s'escrimer le soir , trouveront des
ressources dans cet arsenal. L'ouvrage plaira aussi aux
hommes de goût , et l'éditeur n'a point à craindre qu'on
lui applique l'épitaphe suivante , que j'extrais de son
recueil :
Plaignez , passant, ce panvre auteur ;
Las ! son sort fut bien éphémère.
Il naquit chez son imprimeur ;
Il vint mourir chez son libraire .
P.
min
24.
MERCURE DE FRANCE .
mw ww ww
RÉFUTATION DE L'OUVRAGE DE M. FIÉVÉE ,
Ayant pour titre : Histoire de la session de 1815 ; par
H. de Lourdoueix. Chez Plancher , rue Serpente ,
n° 14 ; Eymery , rue Mazarine , nº 30 .
Nous éprouverions un bien vifregret de n'avoir point
encore entretenu nos lecteurs de l'ouvrage de M. de
Lourdoueix , depuis deux numéros que nous l'avons annoncé
, si cet auteur ne s'était pas avantageusement
placé sous leurs yeux , par les deux articles qu'il nous a
donnés , sur l'état de la France après la révolution . Il
y amis tant de vues saines , et développé des idées politiques
tellement sages et profondes , qu'il nous a paru
plus convenable pour nos lecteurs , de le laisser parler
lui-même. Aujourd'hui nous devons remplir notre promesse
et faire connaître l'ouvrage qu'il a intitulé : Réfutation
, etc.
Nous serions tentés de croire que l'écrivain qui en a
rendu compte dans le Journal de Paris , n'avait pas
mis toute son attention dans l'examen qu'il en a fait. Ce
n'est pas cependant qu'il ne lui donne des éloges ; mais
il assure que M. L. a fait trop d'honneur à l'ouvrage de
M. Fiévée , en le regardant comme dangereux. C'est
effectivement ce que M. L. a voulu démontrer , et nous
croyons qu'il y est parvenu. Cela posé , il nous semble
que ce ne peut être par des épigrammes contre M. F. , ni
pardes sarcasmes qui portent sur sa conduite passée, que
l'on parviendra à prémunir les esprits contre son Histoire
de la session de 1815 ; on armera au contraire de
défiance contre la critique ceux qu'il aurait réussi à
égarer. C'est par des raisonnemens forts et précis , que
l'on doit combattre celui qui a déployé la logique la
plus subtile , pour entraîner les opinions ; qui aplacé
toutes les parties de son ouvrage dans un cadre préparé
avec tant d'art , que touty porte à l'illusion , et que l'on
tombe sans le oirdans le piège qui vous a été tendu. M.
F. jouit de la réputation d'homme de beaucoup d'esprit ,
OCTOBRE 1816 . 25
et cet ouvrage même est une preuve qu'il la mérite ,
nous regretons sincèrement qu'il n'ait pas voulu acquérir
celle d'avoir un bon esprit .
M. Lourdoueix procède méthodiquement , il débute
donc par des observations sur leplan suiviparM. F.;
il dit p. 3: C'est avec le désir « sincère de trouver
>> quelques aperçus neufs et utiles dans cet ouvrage ,
>> que nous en avons commencé la lecture ; c'est après
>> avoir examiné séparément et dans leur ensemble , les
>> diverses parties dont il se compose , que nous avons
» assis notre jugement , et sur la doctrine de l'auteur , et
>>sur les applications qu'il en tire , et sur les intentions
» qu'il a eues en écrivant. Si nous nous décidons à pu-
» blier les observations que nous a suggérées cette espèce
>> de travail , c'est parce que cette doctrine nous a paru
>> renfermer des erreurs d'autant plus dangereuses ,
>> qu'elles tendent à abuser de la confusion des idées ,
» pour leur faire prendre des directions fausses , et op-
>>posées à l'établissement de l'esprit public.>>>
La modération et l'impartialité de l'auteur de la réfutation
se montrent ainsi dès l'abord . Entrant ensuite
en matière, il nous présente la France composée de trois
pouvoirs , et par conséquent de trois intérêts. La démocratie
et la monarchie y forment deux pouvoirs actifs et
opposés , et l'aristocratie est le pouvoir immobile qui
les sépare et les empéche de se combattre. Il nous
peint dans l'état d'un gouvernement qui s'essaie , où
plusieurs choses constitutives sont encore en litige :
d'où il conclut avec vérité , « Que cette difficulté de
>> position deviendrait un danger pour la société , si on
réussissait à égarer l'opinion de cette société , de manière
à lui faire croire que l'intérêt particulier de l'un
> de ces pouvoirs est l'intérêt général. » Ces principes ,
et plusieurs également évidens ayant été établis , M. L.
enconclut que : <<Les honnêtes gens ne pourront voir
sans improbation, unhomme qu'aucun devoir social
n'implique dans ces grands débats , mettre tout en
>> oeuvre pour envenimer les discussions....... Enfin ,
>> employer son talent , et certes il en a beaucoup , à
>> égarer l'opinion publique , par les sophismes les plus
»
»
»
»
26 MERCURE DE FRANCE .
>> captieux , par les plus imposans paradoxes. >> Fidelle
dans sa marche , il suit M. F. dans le plan même de son
ouvrage , et trouve qu'il renferme une conception extrémement
insidieuse , celle d'avoir placé en tête de son
histoire une théorie de la politique générale. En effet ,
ondoit s'attendre , par cette manière de procéder , que
les règles bien posées serviront utilement pour bien juger
les faits qui seront rapportés à la suite ; « Mais rien
>>n'est moins franc que cette division. Quand on a
>> achevé de lire l'ouvrage , on s'aperçoit que ce ne sont
»
»
pas les applications qui sont subordonnées aux règles ,
mais les règles qui ont été créées exprès pour les appli-
>> cations. » Il nous est impossible de suivre l'auteur de
la Réfutation pas à pas ; mais c'est ici le lieu de lui
payer un juste tribut d'éloges pour son courage. M. F.
n'a point écrit sans s'attendre à trouver des contradictenrs
; il a voulu en écarter un grand nombre , en leur
imprimant d'avance une petite note d'infamie. Il n'a
donc perdu aucune occasion de dire qu'on paierait quelques
ignorans pour lui répondre. Il faut donc , lorsque
l'on prend la plume pour le faire , ne pas craindre de se
donner aux yeux de M. Fiévée et de ses partisans , un
certain vernis d'ignorance vénale. Mais tout le monde
n'aime pas ses aises et neles met pas àun aussi haut prix
que M. Fiévée ( voyez sa lettre imprimée ), et il s'est
trouvé plusieurs hommes courageux qui se sont mis
au-dessus de la crainte. Il est évident alors que ce n'est
pas avec des plaisanteries que l'on bat un tel homme;
c'est par de vigoureux argumens : suivons donc M. L.
Il termine sonpremier chapitre par quelques réflexions
assez malignes sur l'intérêt secret qui a pu conduire son
autagoniste, et établit les propositions qu'il compte prouver
dans le second chapitre.
Il renferme une discussion très-claire des principes
de notre gouvernement représentatif. La situation politique
des communes et des provinces y est exposée , et
l'ony voit quelles seraient les funestes conséquences de
leur indépendance , vers laquelle M. F. s'efforce de les
faire marcher. Il me semble lui entendre préconiser cet
absurde système fédératif qui renversa le trône , et nous
OCTOBRE 1816 .
27
"
»
mit à deux doigts de notre perte. Il est vrai qu'il était
flatteur pour ungrand nombre d'ambitions particulières.
Le principe d'où M. L. part , est « qu'en France la
démocratie s'appuie sur la propriété , et que la révolution
a été tout uniment l'envahissement de la classe
>> propriétaire , par la classe qui ne possédait pas , » se
servant d'un principe même de M. F. , que les pouvoirs
politiques ne sont point des fictions , mais des classifications
d'intérêts réels , il prouve que la royauté , qui fait
un des trois pouvoirs en France ,représente un tiers des
volontés , un tiers des intérêts de la société. En effet , la
propriété formant la démocratie dans la chambre des
députés , l'aristocratie, qui est aussi éminemment propriétaire,
existant dans la chambre des pairs , tout ceux
qui ne possèdent point, et qui ne jouissent dans l'état
que de l'intérêtd'émolument , ont un égal droit à entrer
dans la balance politique , et ils y arrivent par l'action de
la royauté dans cette balance , puisque c'est de la royauté
qu'ils tiennent les émolumens. « Le point de contact
>> entre les deux intérêts de propriété et d'émolument ,
>> doit être nécessairement la fixation de l'impôt. La
» chambre des députés stipule pour tout ce qui est ap-
>> pelé à contribuer , la royauté pour tout ce qui parti-
> cipe aux produits de la contribution. » Cette question
était très-importante à éclaircir , car M. F. veut au contraire
que les députés soient convoqués pour législativer,
et comme il tend toujours à renforcer la démocratie aux
dépens de la royauté , et qu'il ne pouvait se dissimuler
que l'aristocratie formait dans la chambre des pairs un
point central , il a trouvé plus simple de nier que l'aristocratie
fut constituée en France , et c'est ici que M. L.
a démontré victorieusement l'absurdité de l'allégation
de son adversaire. «Elle a des priviléges , des intérêts
>> fixes et héréditaires , indépendans du pouvoir monar-
> chique, et séparés de la démocratie.... Une place fixe
>> et distincte dans l'ordre social ..... La pairie ne repré-
>> sente donc pas l'aristocratie , elle est l'aristocratie
>> elle-même. Le pouvoir aristocratique n'est donc pas
>> une fiction , comme le prétend M. F. » Comment done
la veut-il , lui qui nie qu'une société soit bien consti
28 MERCURE DE FRANCE.
tuée quand il ne s'y rencontre point d'aristocratie constituée
, et qui reproche à la charte d'avoir élevé un édifice
avant d'en avoir posé les bases ? M. Lourdoueix
s'est élevé fortement contre cette inculpation ; il prouve
à quel point elle est destituée de fondement, et consacre
plusieurs pages à montrer quelle est la balance des pouvoirs;
il définit clairement les termes gouvernement et
administration. Ces preuves sont bien établies , et toutes
tirées du sujet. M. F. ne divise le corps de la nation
qu'en deux classes , celle qui paie et celle qui reçoit :
celle-ci est appelée assez durement par lui celle des
commis . Il n'en parle que comme vexant toujours la
première , qu'il veut , pour ainsi dire , armer contre
l'autre . M. L. montre le vice de cette classification , et
le danger qu'il y aurait à ce qu'elle fut réelle , le mal.
qui en résulterait. Si tous ceux qui reçoivent , et qui ont
un intérêt d'émolumens , n'étaient que des commis , tel
rang d'ailleurs qu'ils occupassent dans l'état; si la classe
propriétaire était la seule puissante , et c'est précisément
là ce que veut M. F. , où serait donc la balance des pouvoirs
? où seraient les contrepoids qui doivent tout maintenir
en place ? Aussi , conclut lumineusement M. L. ,
les commis de tous genres seraient asservis par les propriétaires
, qui leur oteraient les moyens de se faire entendre.
Que ce désir d'envahissement se soit montré dans la
dernière chambre , c'est ce que l'auteur de la Réfutation
prouve clairement par trois exemples : par la discussion
sur le projet de loi sur la cour des comptes; par le discours
deM.Villelle sur la loi relative à la levée des quatre
premiers douzièmes des contributions , et par celui d'un
député des Ardennes sur la loi des élections . Que M. F.
ait cherché à faire sa cour à ceux qui ont pu avoir
cette opinion , c'est ce que la lecture de son ouvrage démontre
, et ce qui est établi dans celui de M. L. , c'est
cet envahissement que M. F. appelle plaider pour une
belle cause .
Epris de son système , cet auteur ne s'est pas borné à
élever la voix pour le soutenir , il en a donné le plan
d'organisation. M. L. le suit dans tous les détails , car ce
OCTOBRE 1816 .
29
vigoureux logicien ne laisse pas de repos à son adversaire,
et il tire les trois conséquences suivantes , qui en
sont le résultat nécessaire : « 1º Les gens qui paient se-
>> ront au- dessus des gens payés ; 2º ceux-ci se trouvant
20 dans la dépendance des communes et des provinces , ne
>> se resserreront plus autour de la royauté ; 5º la royauté
>> ne sera plus un pouvoir , mais l'expression de la vo-
» lonté de la société » ; c'est ainsi que M. F. la caractérise
: le roi sera lui-méme un employé. La conclusion
de ce chapitre est foudroyante contre M. Fiévée.
Le suivant est consacré à l'exposition de la doctrine
de M. Fiévée. Nous ne pouvons pas suivre M. L. dans
ce dédale de sophismes dont il nous révèle les secrets ;
mais on jugera , par les premières lignes de ce chapitre ,
qu'il ne ménage pas son antagoniste. « Nous avons dit
»
»
»
que M. Fiévée avait créé une politique naturelle ex-
>> près pour généraliser sa politique particulière , et pour
conduire le lecteur d'abstraction en abstraction , des
>> principes les plus vagues à des erreurs positives , qui
auraient repoussé le jugement , si lejugement n'avait
été égaré avant d'arriver jusqu'à elles. » Il est véritablement
fâcheux que M. Fiévée ait employé un beau
talent , non à faire un méchant ouvrage , mais un mauvais
livre . N'est-on pas effrayé de l'entendre professer
hautement que la royauté ne fait point partie de la représentation
nationale , tandis que la royauté , qui a essentiellement
l'initiative et la sanction des lois , est
plutôt le premier pouvoir de la législation , que l'expression
de la volonté des autres pouvoirs .
Le 4º chapitre qui est le dernier de la Réfutation ,
contient la discussion la plus importante sur notre état
constitutif. M. F. s'est efforcé de prouver que la royauté
est altérée par la révolution ; qu'elle ne peut plus se
maintenir que par la volonté de la société , dont elle est
l'expression ..... que le pouvoir démocratique est accru
par la révolution , ensorte qu'il n'y aurait en France
qu'un seulpouvoir, le peuple , enprésence d'un homme ,
le roi. Ici M. L. s'écrie d'abord justement : Il y aurait
de quoi trembler à cette pensée ! Mais ensuite il montre
combien heureusement elle est fausse. En effet , entre,
50 MERCURE DE FRANCE .
les propriétaires et les commis de M. F. , il est une autre
classe d'hommes aussi nombreuse que les deux premières,
et qui , dans un étatbien gouverné , doit appartenir
à la royauté , c'est la classe industrieuse. «Elle
> prendra parti pour le pouvoir exécutif, qui lui ga-
>>rantit lasuretédes personnes , la propriété de sa bou-
» tique , qui lui fait rendre justice.... Elle s'attachera
» àun gouvernement sage , qui maintiendra la paix au
dehors »; et en effet , la politique n'admet pas de fictions
, mais des intérêts.
»
Ne perdons pas de vue que tout le travail de M. F.
tendàisoler les communes , système bien favorable aux
ambitieux , et qui doit les multiplier. C'est donc avec
raison que M. L. prouve que l'état est une grande famille;
que tous les hommes sans distinction sont solidaires
dans les malheurs publics ; qu'en France il n'y a
qu'une seule commune , la patrie. La définition de M. F.
est toute différente , et pour la bien saisir, je conseille
de la lire dans M. L. , p. 6o , avec la réflexion qu'il y
ajoute. Nous ne pouvons pas non plus le suivre dans tous
ses développemens , et nos lecteurs doivent être convaincus
que malgré le soin que nous avons mis à extraire
fidelement les principes fondamentaux , à les resserer , à
les rapprocher , nous craignons d'avoir affaibli les raisonvemens
de M. Lourdoueix. Notre dessein a été seulement
de montrer que l'Histoire de la session de1815
est un ouvrage dangereux , et qu'il a été complétement
réfuté par M. Lourdoueix; aussi dit-il clairement
que la doctrine de M. F. renverse toutes nos idées sur
les gouvernemens représentatifs .
Il n'y a rien de plus fidelle et de plus impartial que le
tableau tracé par lui de la chambre de 1815. Rendant
justice aux sentimens particuliers et aux divers talens
quiy ont brillé, il n'en tire pas moins la conclusion de
lanécessitéde la dissoudre ; il en expose les motifs et
en donne les preuves. Revenant enfin au jugement que
M. F. a porté des choses et des personnes , il montre
quelle a été sa partialité , et lui reproche sur-tout d'avoirgardé
le silence sur la cause qui fit quitter la présidence
à M. Lainé , et il termine sa Réfutation par
OCTOBRE 1816. 31
établir quelles sont toutes les conséquences qu'il faut
tirer de l'ouvrage de M. Fiévée. Ce passage est véritablement
plein de logique et de piquant.
Toujours zélé pour la cause sainte de la patrie ,
M. Lourdoueix a publié depuis la Réfutation, une nouvelle
brochure intitulée :
SAUVEZ LE ROI QUAND MÊME ,
Et quelques autres maximes du jour,jugées par le père
Daniel , Véli , et d'autres hommes de lettres . Chez
Lhuillier , rue Serpente , nº 16 .
Cette brochure est peu susceptible d'un extrait , puisqu'elle
contient seulement les passages textuels de nos
historiens , mais nous rendrons compte de l'intention
dans laquelle elle a été composée . Nous prendrons donc
un passage de l'avertissement de l'éditeur ..... « c'est un
»
»
talisman qui vous préservera des enchantemens , des
>> ensorcellemens et possession de l'esprit de parti ..... ,
et vous gardera de tout naufrage politique....... Vous
pourrez déconcerter les grands diseurs , les gens ha-
>> biles à parler aux passions , à faire abus des sentimens ,
des vices , des vertus ..... ; c'est la boîte de Sapience ,
c'est peut être aussi la boîte à la malice. >>>
»
»
»
Nous n'ajouterons rien à ce dernier trait , que le conseil
de se pourvoir de ce talisman , et nous finirons en disant
que le choix des morceaux a été fait avec un grand discernement
, et que tout esprit droit y trouvera matière
à de solides , à d'utiles réflexions . En effet , si c'est avec
raison que l'on a toujours représenté l'histoire comme
un guide propre à ne nous pas égarer , n'est-ce pas surtout
sur elle que nos regards doivent se fixer , lorsque
nous nous trouvons dans de certaines circonstances , et
entourés de personnages dont elle nous offre des ressemblances
parfaites ? Exempte de passions ,juge inflexible ,
les arrêts qu'elle prononce deviennent pour nous des
oracles , qui nous apprennent ce que nous avons à faire
et ce que nous devons penser. C'est donc, je le répète ,
32 MERCURE DE FRANCE .
une très-heureuse idée que celle de M. Lourdoueix , et
il l'a exécutée d'une manière très-ingénieuse.
www
SPECTACLES.
R.
1
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE .
Reprise d'Armide .
En voyant annoncer sur l'affiche le doux et tendre
ouvrage de Quinault , la noble et terrible harmonie de
Gluck, le spectacle magnifique des enchantemens d'Armide
, chacun a pu se dire avec raison :
Il faut se rendre à ce palais magique
Où les beaux vers , la danse , la musique ,
L'art de tromper les yeux par les couleurs ,
L'art plus heureux de séduire les coeurs ,
De cent plaisirs font un plaisir unique.
Laïs , Nourrit , Lavigne, Mmes Branchu , Paulin, Grassari
, Albert , Miles Bigottini , Fanny-Bias , Mme Courtin ,
ont concouru à l'éclat de cette belle représentation. Il ne
manquait à son ensemble que Dérivis ; cet acteur est
maintenant en province. Un journal a prétendu que la
belleArmide serait mieux représentée par Mile Paulin,
et l'affreuse haîne par Mme Branchu . Ignore-t-il donc
qu'au théâtre tout est illusion ?
THEATRE FRANÇAIS .
Le Médisant.
Quoique j'aie parlé plus d'une fois du Médisant , je
n'ai pas encore tout dit sur cette pièce. Depuis qu'elle
est imprimée, le Constitutionnel se tait sur ses perfections
, nombre des spectateurs diminue à mesure
qu'on la lit, et celui des lecteurs n'augmente pas quand
le
OCTOBRE 1816. 33
on l'a vue. Il y a dans cette prétendue comédie de caractère
, des fautes qui n'ont pu échapper qu'à un écolier
ou à un auteur accoutumé à des succès de boulevarts .
Enveici une nouvelle preuve. Duvernoy père , qui est
l'homme sage de la pièce , qui sermone à chaque instant
Dubreuil sur la médisance , s'en rapporte à lui sur
le compte de la maitresse de son fils ; c'est au médisant
qu'il s'adresse pour connaître la mère et la fille . II
faut avouer que le fil de cette intrigue est un peu grossier
. M. Gosse l'a bien senti , et voici comment il a
cherché à se justifier par la bouche de Mme Dubreuil.
Duvernoy père lui demande pardon de l'avoir traitée
si légèrement ; elle lui répond :
.... Voyez , je vous prie ,
Jusqu'à quel point toujours il faut qu'on se déhe
Et de la médisance et de ses traits jaloux ,
Puisqu'elle égara même un sage tel que vous .
L'excuse est admirable ! C'est comme si Cléante ,
dans le Tartuffe , allait être lui-même dupe de l'hypocrisie
dont il fait un tableau si énergique et si violent
, pour qu'on eût occasion de lui faire remarquer ,
par un argument ad hominem , combien il faut
qu'on s'en défie. M. Gosse a cru sans doute produire
beaucoup d'effet en substituant ses idées à la première
des règles que le législateur du Parnasse recommande
aux auteurs dramatiques , celle de soutenir le caractère
que l'on donne à ses personnages. Il y a plus que de l'inconséquence,
de la part de Duvernoy père, à dire au médisant
de ne plus faire d'épigrammes , et à le consulter
au même instant sur deux étrangères , à le croire quand
il en parle d'un ton satirique et persifleur.
Il n'y a peut- être pas dans le Médisant une idée , un
mot qui ne soient pillés . L'auteur des deux Gendres
est unde ceux que M. Gosse a mis à contribution. On
connaît ces vers :
Le plus beau des écrits ne vaut pas une aumône ;
Et quand un malheureux vient vous tendre la main,
R
3
34 MERCURE DE FRANCE .
Laissez -là vos discours et donnez -lui du pain.
Il leur prête sa plume et leur ferme sa bourse.
Voici comment Dubreuil s'exprime dans la re scène
du 2 acte :
Moi méchant! trop souvent , bienfaisant en paroles ,
On n'offre aux malheureux que des discours frivoles ;
Moi , dès que j'en vois un je vole à son secours ,
Etj'offre mon argent et non pas mes discours.
Veut-on un exemple de la naïveté du dialogue ?
DUVERNOY père , à son fils.
Vous m'aimez donc toujours ?
DUVERNOY fils.
Comment ! sije vous aime !
En pouvez-vous douter ?
Fin des débuts de M. Victor dans Orosmane. Début
deM. Auguste dans Polyeucte. Débuts de Mme Dufresnoy
dans Isménie de Mérope , et dans Mme Julienne
du Mari retrouvé .
M. Victor mérite d'être distingué de la foule des débutans.
Ses progrès sont déjà sensibles. Il a terminé ses
essais par un rôle que Talma n'ose point aborder , et
que Lafond ne joue pas toujours avec un égal succès.
On a cru remarquer , et j'en fais mon compliment à
M. Victor , que les applaudissemens qu'il a reçus ne
partaient point de ces mains mercenaires , dont ses chefs
d'emploi paient si cher la bruyante assistance. M. Auguste,
moins hardi , mais moins heureux que M. Victor ,
se présente pour doubler modestement M. Michelot.
Depuis que Damas s'est jeté à corps perdu dans la comédie
, afin de nous consoler de la retraite trop prochaine
de Fleury , Michelot se trouve chefd'emploi pour
les jeunes premiers dans la tragédie. Mais , soit qu'il se
sente mieux placé dans la comédie , soit que le titre de
chefd'emploi commence à lui donner le goût de la
OCTOBRE 1816. 35
paresse , il ne se montre pas souvent dans les rôles où
M. Auguste s'essaie avec un talent semblable à celui de
Mile Wenzel , dont on n'entend plus parler. Depuis
l'incartade et la retraite de Mile Gersay , l'emploi des
confidentes était à peu près vacant. Mile Regnier ne
pouvait seule en soutenir le poids ; Mile Dupuis , enorgueillie
de quelques éloges qu'on lui a prodigués pour
la froide régularité de son débit, devient ambitieuse.
Voilà deux fois qu'elle joue Alceste dans OEdipe chez
Admète. Mme Dufresnoy est bien dans l'âge où l'on
reçoit des confidences au lieu d'en faire aux autres ; elle
semble aussi avoir l'habitude des planches . Mais ,,jej le
dis avec douleur , Mile Patrat n'est pas encore remplacée.
Tous ces débuts ne peuvent remplir le vide que
laissel'absencedes premiers sujets de lacomédie. Fleury,
impatienté de ne trouver personne à qui parler , est allé
à la campagne attendre le retour de la véritable Célimène.
Michot , qui s'est transporté incognito sur la
frontière pour y donner deux ou trois représentations ,
est revenu depuis long-temps ; pour qu'on ne soit point
inquiet sur son sort , il se montre par tout , et on le
rencontre dans tous les spectacles , excepté au Théâtre
Français. Il paraît que le capitaine Copp ne veut jouer
qu'avec sa petite Betty. Pour comble de malheur , Mile
Demerson a fait un faux pas aux Montagnes russes . Sa
chute a enflammé la verve de la Gazette de France.
Est- ilrien dejoli comme les madrigaux que ce journal
lui a adressés ?Il lui dit en propres termes , que bien lui
prend de n'être pas de verre. Mile Demerson n'a pas
voulu être en reste de complimens ; elle a, dit-on , ré
pondu à la Gazette de France :
Feu Trissotin , je crois , vous a légué son ame.
THEATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
Première représentation de Féodor ou le Batelier du
Don , opéra en un acte .
Il serait difficile d'imaginer quelque chose d'aussi
pitoyable que cette rapsodie ; c'est le nec plus ultrà de
laniaiserie et de la platitude. Unprince déguisé , comme
3 .
56 MERCURE DE FRANCE .
dans mille pièces ; un homme qu'on croit fou , comme
dans le Mariage extravagant ; des danses comme dans
un mélodrame; voilà ce qui a été applaudi par une
vingtaine de gagistes , et sifflé par le public. On a demandé
le nom des auteurs. Huet, le seul qui ait su son
rôle , a dit : « Messieurs , la musique de la pièce que
>> nous avons eu l'honneur de représenter devant vous ,
" est de M. Berton . » Mais les sons de l'auteur d'Aline
et de Montano , n'ont pu réchauffer l'insipide production
de M. Claparède. Elle est glaciale , comme le pays où la
scène se passe.
THEATRE DE L'ODÉON .
Première représentation des Fausses apparences , ou
Crispin avocat par hasard , Comédie en trois actes
et en vers de M. Charles Maurice .
Rien n'égale la fureur avec laquelle les amis de l'auteur
ont applaudi cette mauvaise parodie de l'Amitié à
l'épreuve et de l'Epoux par supercherie, que l'acharnement
de tous les journaux à la déchirer. C'est moins
Crispin avocat que l'on poursuit avec tant d'animosité ,
que l'ancien avocat Poureteontre. Tous les rédacteurs
des articles spectacles , dans nos feuilles quotidiennes ,
sont de petits auteurs qui se vengent aujourd'hui de
M. Charles Maurice , en disantde sa pièce tout le mal
qu'il adit des leurs . Ce qu'il y a de certain dans tout
ceci, c'est que Crispin avocat par hasard méritait d'être
sifflé , sur tout depuis le milieu du deuxième acte , que
les nombreux amis de M. Charles Maurice auraient dû
se contenter d'applaudir , et ne pas faire mettre à la porte
unhomme qui usait du droit qu'il avait acheté en entrant.
Enfin que les journalistes- auteurs , ennemis jurés
de l'avocat Pouretcontre , auraient , par leurs grossières
diatribes , fait des partisans à M. Charles Maurice , si sa
comédie et sa cabale n'avaient pas justement indisposé
lepublic contre lui.
THEATRE ROYAL ITALIEN .
Rentrée de Mme Morandi dans le Nozze di Figaro .
Mm Morandi , a comme actrice et comme cantatrice ,
OCTOBRE 1816.
untalent fort agréable ; mais ce n'est qu'untalent secondaire
, et il manque toujours aux bouffes , des voix qui
nous consolent de la perte de Mme Barilli. L'affiche nous
promet Mmes Dikouse , Bartolozzi-Vestris et autres . Je
ne sais si cette monnaie de Mme Barilli pourra satisfaire
les amateurs ; mais ils croient que Mme Mainvielle-
Fédor seule aurait su leur rappeler quelquefois les beaux
jours de l'opéra italien . Mme Catalani gagne tant d'argent
dans son voyage , qu'elle ne songe pas encore à vemir
en faire gagner à son théâtre. Mme Sessi , qui a
joué deux fois la comtesse dans le Mariage de Figaro ,
trouve , dit-on , la salle Favart trop petite pour sa grande
voix ; elle ne veut plus faire entendre aux Parisiens son
octave écorchante; mais pour se venger d'eux elle leur
laisse Mme Strina-Sacchi.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Première représentation du Tambour et la Vivandière ,
vaudeville en un acte.
Voilà ,depuis trois ou quatre mois , la seule pièce qui
ait réussi à ce théâtre. Elle le mérite en partie , par la
gaieté qui y règne , par la tournure assez facile des coupłets
, et sur-tout par le choix du sujet. C'est le trait
de ce soldat français qui resté seul dans un moulin , ou
dans un fort , obtint de tout un régiment ennemi une
capitulation aussi honorable qu'elle aurait pu l'être pour
la garnison la plus nombreuse. On fait toujours répéter
avec un nouvel enthousiasme ce mot , qui vaut une
victoire :
Le Français meurt, mais il ne se rend pas.
Philippe joue le rôle de Ladouceur , de ee tambour
qui tient tête à un régiment tout entier. Cet acteur , qui
en termes de coulisses , brûle toujours les planches, mériterait
tous les applaudissemens qu'il reçoit , s'il avait un
peu plus de naturel , de noblesse , de franchise et de
gaieté. Il fait le ventriloque dans le rôle de Ladouceur ;
cela le sert assez bien lorsqu'il veut faire croire à son
38 MERCURE DE FRANCE .
prisonnier que le moulin est toujours gardé par deux
cents hommes. Cet acteur , avec un ventre si habile ,
jouerait parfaitement la scène où Scapin imite la voix
de sept à huit spadassins pour tromper et frapper Géronte.
Mlle Minette est fort bien placée dans le rôle de
la vivandière. Il est dommage que sa voix ne soit plus
en harmonie avec son jeu. Les deux auteurs du nouveau
vaudeville se sont cachés sous le nom de M. Gabriel.
On nous inenace d'une seconde représentation des Pages
en vacances , mis en deux actes sous le titre des Pages
corrigés . Tous les journaux ont oublié de dire qu'à la
première représentation de ce long vaudeville , Mile Rivière
avait fait sa rentrée après une absence de plusieurs
mois , causée par une maladie cruelle. Je parie qu'on
aura aussi la malice de ne pas remarquer la prétendue
rentrée de Mile Lucie , qui pour n'avoir pas joué de trois
semaines , a fait mettre son nom sur l'affiche en gros
caractères . Cela n'a pas attiré beaucoup de monde , et
Mlle Lucie a fait sa rentrée , puisque rentrée il y a , dans
une solitude à peu près complète; mais la foule s'était
portée la veille aux débuts de Mile Pauline-Geoffroy ,
âgée de quinze ans , dans Nancy du Moulin de Sans-
Souci , et dans Betzi du Mariage extravagant.
Pour ses quinze ans, Mlle Pauline a de l'acquis . Elle
a reçu tant d'applaudissemens et excité une admiration
si retentissante , qu'elle taxera d'injustice tous ceux qui
croiront devoir élever la voix contre son triomphe. Mais
qu'elle se méfie des éloges flatteurs que sa jolie figure
fera sans doute donner à son petit talent. Qu'elle tâche ,
en dépit de tous les bravos , de mieux comprendre ce
qu'elle dit, de ne pas chanterfaux en faisantdesroulades,
d'avoir un peu de simplicité et de naturel , au lieu de
tant de grâces maniérées ; un peu de noblesse et de tenue ,
au lieu de tous ces gestes et de tous ces trépignemens
par lesquels elle s'imagine donner beaucoup d'expression
à son jeu. Elle ferait fort bien aussi de ne pas se
regarder avec un air si content d'elle-même , et de ne
pas tant s'admirer si elle veut qu'on l'admire.
OCTOBRE 1816. 39
THEATRE DES VARIÉTÉS .
THEATRE DE LA PORTE SAINT - MARTIN .
Les deux Testamens aux Variétés , et la Perdrix
rouge à la Porte Saint-Martin , font , avec Crispin avocat
et Féodor , un bel ensemble de chûtes qui se sont
succédées en moins de huitjours. L'auteur de la Perdrix
rouge a gardé l'anonyme ; ceux des deux Testamens
se sont fait nommer à la deuxième représentation , au
milieu des sifflets : ce sont MM. Francis et Brazier. Pour
donner une idée de leur pièce , il suffira de dire qu'elle
a été sifflée malgré le jeu de Potier. Le théâtre de la
Porte Saint-Martin doit donner , avant le Mariage
rompu , pantomime en trois actes , les deux Philiberte ,
parodie en deux actes , des deux Philibert. L'ingénuité
de Mile Jenny Vertpré consent à se prêter au rôle de
Philiberte , le mauvais sujet , destiné d'abord à Mile
Cuisot.
E.
mmmmm
INTERIEUR.
Suite des nominations faites par les colléges électoraux de département.
Ain (bis ). M. Sirand.
Alpes (Hautes). M. Anglès , premier président de la Cour
Royale.
Ardèche. MM. Ladreit , Rouchon.
Arriège. MM. Calvet Madaillan , Fornier , Declause , de la dernière
chambre.
Aude. MM. Le comte de Bruyères Chalabre , et de la Bastide ,
tous deux de la dernière chambre.
Aveyron. Les nominations pour ce département,données dans
leMoniteur , different de celles que nous avions indiquées dans le
numéro précédent , les voici : MM. le vicomte de Bonald , Clausel
de Coussiergues de la dernière chambre ; Dubruel , ex-député.
Cantal, MM. Tournemine , Ganilli , de la dernière chambre .
Charente. MM. Albert , président du tribunal civil ; Dapui ; le
comte Dupont , ancien ministre de la guerre.
parente (Inférieure). MM. Jaurnaux , Baudri , Admiraud ,
Maccarthy.
Corrèze. MM. le baron d'Ambrogeac , maréchal-de -camp ; et
Sartelon , tous deux de la dernière chambre.
40 MERCURE DE FRANCE.
Côtes-du-Nord. MM. Ruperon, Beslai , Carré , Neel , tous
quatrede la dernière chambre.
Creuse. MM. Michellet , de la dernière chambre ; Thibor de
Challar.
Dordogne. MM. le chevalier Meynard , Chillaud de la Rigaudie
, le comte de la Mirandol , tous députés de la dernière chambre
; M, du Pavillon.
Drome (la). MM. Chabrillant , Maccarthi.
Finistère. MM. du Marhallach , ex-député ; Boussin , receveur
de l'enregistrement ; le comte d'Augier , de la derniere chambre ;
Herlart de Villemarqué.
Garonne (Haute). MM. Villèle , Duldegnier , de Limerac , le
baron de Puymaurin , de la dernière chambre.
Gers. MM. le vicomtede Castel Bajac , Thesan de Biran, Cassagnole.
Gironde. MM. Raves , président du collége électoral; le comte
Laîné , ministre de l'intérieur ; Dussumier Fonbrune , Pontet , le
comte Marcellus , tous quatre de la dernière chambre.
Heraut (bis ) M. le baron de Jessé
Indre (bis). M. Bourdeau de Fontenai , de la dernière chambre.
Landes. MM. Po ferré , Clerisse de Hartingue , Chevalier.
Loire(Haute). M. Chabronde Solhillac.
Loire Inferieure. MM. Coislin , Barbier , de la dernière chambre;
Richard , Peirusset,
Loiret Cher (bis). M. Salaberri , de la dernière chambre.
Lot. MM. le comte Lezai- Marnésia , Bareiron, directeur général
de l'enregistrement ; Moisen.
Lotet Garonne. MM. le comte Dijon , de la dernière chambre ;
Rivière , avocat-général ; Vassal-Monviel , de la dernière chambre.
Lozère. M. André , secrétaire-général de la préfecture , de la
dernière chambre .
Maine et Loire. MM. Benoist , conseiller-d'état ; de laBourdonnaye
, de la dernière chambre.
Meurthe. M. le comte Bourcier , lieutenant-général.
Morbihan. MM. Jolivet , de la dernière chambre ; Pontard , avocat
; Augier , de la dernière chambre ; le Gallic Kerisonet.
Puy de Dôme. MM. le comte de Chabrol , le marquis de Montaignac
, le baron Savard de Langlade , de Bayet , de la dernière
chambre.
Pyrénées (Basses). MM. Faget de Baure , Dangosse , le Normand.
Pyrénées(Hautes). MM. Fornier de Saintt--LLaarrii ,, le chevalier
de Figerol , de la dernière chambre.
Pyrénées Occidentales . M. Durand .
Rhin(Haut). MM. Berkeim , de la dernière chambre.
Rhône (Bouches du). MM Seyras , Rolland , négocians ; le
marquis de la Goi-Daix , tous deux de la dernière chambre .
Sarthe. MM. le baron de la Bouillerie , le comte Bouvet de Louvigui
, Piet , tous de la dernière chambre; le comte de Boiseleraux.
OCTOBRE 1816. 41
Seine etMarne (bis). MM. Saint-Cricq , de la dernière chambre؛
Ménager.
Sèvres (Deux). M. Morisset.
Scineet Oise. Au lieu de M. Destouches , il faut mettre M. de
Jumilhac , propriétaire.
Tarnet Garonne. MM. Mortarien, ancien maire de Montauban;
le comte de Caumont.
Tarn. MM. Cardonnel , ex -député ; Lastours .
Var. MM. Paul de Châteaudouble , le baron Simeon et Aurran
de Pierrefeu .
Vaucluse. MM. Causans , lieutenant-général , ex -député ; Sonlier.
Vienne. MM. de Lusine , Laroche Talon , de la dernière chambre.
Vosges. MM. Falatien , de la dernière chambre ; Velch , Donblet
, receveur-général .
Ledépartementde la Manche , celui de la Mayenne et de laCôted'Or
, n'ont point élu de députés . La majorité des électeurs , plus
un , ne s'est pas réunie dans le collége électoral . Les départemens
de l'Ain , du Nord et de l'Oise , n'ont pas pu compléter leurs nominations
par le même motif.
Les députés doivent se munir , 10. de leur acte de naissance ; 2°.
del'extraitdu montant du rôle de leurs impositions; 3°. s'il y a lieu,
d'un certificat qui constate , qu'ils font partie des cinquante les plus
imposés .
---
M. le duc de Kent , frère du prince régent , arrivé depuis peu
de jours à Paris , a été présenté au Roi par l'ambassadeur d'Angleterre.
-Mgr. le grand aumonier , archevêque de Reims , vientde recevoir
lechapeau de cardinal. Les vertus , les travaux apostoliques
, la fidélité de ce prélat à son Dieu et à son Roi , étaient ,
depuis long- temps , connus du chef de l'église , et libre enfin , il
Teur renduntémoignage qui a dû lui coûter à ne pouvoir leur rendreplutôt.
La chapelle d'expiation et le monument érigé à la Conciergeriedans
la chambre , occupée par la feue reine , a été bénite , et
l'office y a été célébré le 16 de ce mois.
Mgr. le due d'Angoulême s'est rendu , il y aquelquesjours ,
à l'Observatoire; il y a été reçu par les membres dubureaude longitude.
Le prince a examiné avec attention le beau cabinet d'observation;
et le ciel dégagé alors de nuages a permis qu'il pût observer
l'étoile polaire avec la lunette méridienne. Mais tout riche , et tout
soigné qu'est ce bel établissement , il ne possède pas ce géant des télescopes
, comme Herschell en a construit un,qui a 36 pieds , ni
comme celui d'Allemagne qui en a 32. Il est même des instrumens
d'un usage plus habituel etd'un besoin plus pressant dans l'état actuel
oùlascience est arrivée, et dont l'Observatoire est dépourva, Ily
42 MERCURE DE FRANCE.
manque entr'autres choses un quart de cercle mural , dont la cons--
truction était au-dessus des forces de l'établissement ; Mgr. le duc
d'Angoulême l'a su , et il a fait remettre 12 mille francs qui étaient
nécessaires pour cette utile construction .
LesFrançais ont pris possession le 12 et le18 juillet, du Sénégal
et de Gorée.
Malgré l'attention paternelle que le Gouvernement avait eue
depublier une instruction , pour instruire les cultivateurs des soins
particuliers qu'ils devaient prendre sur-tout cette année, à cause de
l'intempériede la saison, pour conserver leurs récoltes , la présomptueuse
ignorance d'un cultivateur n'a tenu compte de ce sage aver-:
tissement.Il en a été cruellement puni; car une inflammation spontanée
s'est manifestée dans sa grange , et sa récolte a été la proie des
flammes.
Le ministrede la marine a donné par une lettre un témoignage
de sa satisfaction à la famille de MM. Durécu et Potin. Ces
négocians , an moment où les naufragés de la Méduse abordèrent à
Saint- Louis , leur donnèrent un secours de 50 mille francs , afin
qu'il pussent pourvoir à leurs premiers besoins. Ce n'est pas la première
fois que ces mêmes négocians ont montré un coeur vraiment
français.
Notre école de peinture fait tous les jours de nouvelles pertes ;
M. Ménageot vient de mourir.
- Caillot , acteur estimé, et homme très- estimable , ce qui est
beaucoup plus , vient de mourir dans un âge très-avancé ; il était né
eu 1733 .
Lorsque la légion de l'Isère , dont la bonne conduite a étouffé
la révolte de Didier dans sa naissance , s'est présentée aux Tuileries
, le roi l'a accueillie avec la plus grande bonté , et il a dit au
général Donnadieu les choses les plus flatteuses.
-Les marchands de Paris ont présenté à M. le préfet de police
une pétition signée par un très-grand nombre d'entr'eux, plus de
huit cents , dit-on , pour demander qu'il soit défendu aux vendeurs
qui étalent le long des rues , sur les ponts et sur les boulevarts , et
quiyforment véritablement une foire permanente , de continuer ce
genre d'étalage. Ce magistrat leur a promis de s'occuper de cette
réclamation .
- Le roi a rendu une ordonnance en vertu de laquelle , et vu
le petitnombre de prêtres qui peuvent remplir les fonctions du ministère
dans le culte catholique romain , et vu leur insuffisance , les
prêtres des missions étrangères sont admis à remplir les fonctions ,
sur la demande et sous l'autorité des évêques. Les constitutions et
statuts de cette congrégation n'ayant riende contraire aux libertés
de l'église gallicane.
Une autre ordonnance a nommé le sieur Ferai membre du
juri assermenté pour reconnaître la légitimité des étoffes et tissus ,
enremplacement du sieur Grivel , démissionnaire , et il a été ad-
:
OCTOBRE 1816. 43
joint comme suppléans le sieur Jourdan, Cordier , Jubié père ,
Noel , Barnoin, Calenge.
M. le duc de Reggio étant absent pour un mois, c'est M. le.
ducde Mortemart , major-général , qui commande la garde nationale
parisienne.
-M. Dutremblai , directeur - général de la caisse d'amortissement
, a rendu à la commission nommée par le roi pour surveiller
les opérations de cette caisse , le compte le plus clair et le plus satisfaisant.
II en résulte que le trésor public a fait avec la plus grande
exactitude tous les versemens auxquels il était tenu par la loi ; que
les achats de reste ont été faits sur la bourse , et que l'amortissement
a eu lieu dans les proportions qui ont été prescrites. Les commissaires
out vérifié , non-seulement les états qui leur ont été présentés;
mais même les registres de la comptabilité. Ils ont trouvé
partout le même ordre , et une pareille régularité. C'est ce qu'ils
ont établi dans l'arrêté qu'ils ont pris: il est également honorable
pour le directeur-général et satisfaisant pour le public. C'est une
nouvelle preuve à joindre à celle des paiemens faits aux puissances
alliées , pour montrer la bonté d'une administration paternelle .
La cérémonie funèbre expiatoire a été célébrée dans toutes
les églises et par tous les cultes. Le concours a été nombrenx , mais
nulle part cette cérémonie n'a rappelé des souvenirs aussi touchar s
quedans cette chapelle qui fut la chambre de la reine. C'est de la
que la fille, la soeur des Césars, cette veuvedu meilleur des rois,
et reine elle-même , éleva son ame vers le ciel au moment de partir
pour tomber sous le fer des assassins. M. l'abbé Dambès , aumonier ,
de la Conciergerie , a célébré l'office divin . Madame duchesse d'Angoulême
s'est rendue le matin à Saint-Denis pour prier sur le tombeau
de ses augustes parens .
La belle manufacture des velours peints , dont l'existence est
due àM. Vauchetét , et qui est établie rue de Clichy , vient de fournir
unepiècede tenture magnifique pour orner un des salons de la
chambre des pairs ; elle représente le Campo Vaccino à Rome , et
remplace celle qui avait été placée dans le temps que ce palais était
celuidu sénat. Le sujetquiyétait représenté ne convenait pas dans
les circonstances présentes. Cette manufacture est toujours florissante
, et vraiment d'origine française. Elle doit nous inspirer un if
intérêt.
-Les commis des droits réunis ont saisi chez un fort marchand
devin600hectolitres d'une liqueur en fermentation , destinée à porter
le nom de vin. C'est, d'une part, une contravention aux réglemens
qui interdisent toute fabrication clandestine de liqueurs spiritueuses
; mais en outre , la police qui veille avec une grande
activité à la bonté de l'approvisionnement pour Paris , des comestibles
et des boissons , s'occupe de cette affaire. Si dans ces sophistications
il entrait des raisins secs , comme Beaumé l'a démontré
possible, et s'il n'y entrait que cela, le mal serait moins grand;
44 MERCURE DE FRANCE.
mais il y a de prétendues formules dans lesquelles le raisin est à pen
près la seule chose qui ne soit pas comprise. Cet événement a
servi à rappeler que dans l'entrepôt général établi quai de laTournelle,
il était possible de se procurer des vins de bonne qualité.
-On a rapporté un accident assez singulier ,et dont nous parlerons
parceque nous avons eu occasion de savoir qu'il était moins
rare qu'on ne l'avait eru Un enfant s'amusait à repasser un bouton
d'acier sur une meule de grès; ne trouvant pas que la rotation de
la meule fut assez rapide , il pria un homme qui le regardait de
tourner la manivelle. Apeine celui - ci avait commencé à la faire
tourner vivement , que la meule se brisa en morceaux , et ses éclats
blessèrent dangereusement l'enfant. Ce phénomène est quelquefois
accompagné d'une lumière vive , et ily atoujours unedetonation.
EXTERIEUR .
Le Gouvernement vient de destiner l'ancien collége des Jésuites à
Bruxelles pour y placer les tribunaux.
Les états généraux ont fini leur session , et la clôture s'en est
faite solennellement ; mais avant de se séparer , ils avaient rendu la
loi sur la liberté de la presse , et il a été prononcé des peines contre
les rédacteurs , imprimeurs et colporteurs des écrits et journaux
dans lesquels les sou erains étrangers auraient été attaqués et offensés.
Il a été ordonné de faire des prières publiques dans les églises
etdans les temples de tous les cultes pour la princesse d'Orange ,
dont la grossesse est déclarée.
-Le roi et la famille royale viennent de se rendreau château
deLacken à une lieue de Bruxelles. La position pittoresque de ce
palais en rend le séjour très-agréable.
Le roi de Prusse vient de défendre, dans tous ses états, toutes
lès contrefaçons d'ouvrages sortis des presses allemandes , quel que
soit l'état dans lequel l'ouvrage aura été imprimé. Cette sage ordonnance
devrait être rendue par toutes les puissances de l'Allemagne.
- Toutes les puissances agissent d'un commun accord pour
maintenir les ventes qui ont été faites dans les temps de trouble qui
viennent de s'écouler. Alors l'abbaye de Corvei fut enlevée au légitime
possesseur et donnée au royaume de Westphalie. La Prusse
possède actuellement la Hesse, où cette abbaye se trouve située. Cette
puissance vient de se conduire d'après le principe , que les actes légaux,
c'est- à-dire , revêtus des formes publiques , faits par le cidevant
gouvernement westphalien , étaient obligatoires pour les
princes dont les pays ont été reconnus par la paix de Tilsitt ,
comme faisant partie du royaume de Westphalie.
Ce même monarque a ouvert un asile dans ses états aux réfugiés
francais comprisdans la seconde classe de l'ordonnance du
roi du 24 juillet 1815 , et ceux qui y sont compris par l'addi- à
OCTOBRE 1816. 45
tion faite à la loi d'amnistie. On a remarqué que ceux auxquels un
refuge était ouvert se trouvaient dans un pays dont ils s'étaient
montrés les plus grands ennemis ;il faut cependant en excepter la
France; car c'est à elle qu'ils ont certainement fait le plus de mal.
Le roi de Prasse a terminé son voyage dans ses nouvelles
provinces, et est de retour à Postdam.
-
nier.
Le roi de Saxe a accédé à la sainte alliance le 14juillet der-
-On vient de découvrir les ossemens d'un mammouth. Ce monstrueux
animal, dont les os seuls nous ont révélé l'existence,vont être
rassemblés avec le plus grand soin.
- Le sénat d'Hambourg vient de défendre toute espèce de recrutement
pour les puissances étrangères dans l'étendue de son territoire.
Le roi de Suède qui ,pendant tout l'été, avait donné les plus
grandes inquiétudes pour sa santé , est enfin hors de péril ; mais
ses médecins lui ont prescrit un repos absolu , et lui interdisent le
soin des affaires .
-L'ouverture des conférences préliminaires dela diète germaniqueont
eu lieu le cinq de ce mois , comme on l'avait annoncé;
il s'est déjà tenu plusieurs séances. On se plaint en Allemagne de ce
qu'elles sont secrettes. Il paraît , au reste , que la plus grande concorde
règne entre les représentans des diverses puissances.
- Les Dominicains de Lithuanie et ceux des autres provinces
de l'Empire russe ont été invités par l'empereur Alexandre à se rendre
à Saint-Pétersbourg , pour y diriger l'enseignementde la refigion
catholique qui , jusqu'alors , y avait été confié aux Jésuite
Depuis long-temps , ces deux ordres se trouvent en présence , et le
nom de Lemos doit toujours être célèbre parmi les Dominicains.
-
- Un état de statistique , publié pour l'année 1814, annonce
qu'il était né un milliondeux cent vingt-huit mille ames , et qu'il
'en était mort 838,816. L'excès des naissances sur les morts est de
589,261 . Le nombre des garçons l'emportait sur celui des filles nées
dans cet intervalle , de 58,699. Deux vieillards étaient morts âgés ,
l'un de 145 à 150 ans , et l'autre de 126 à 130 ans .
Il y a à Saint-Pétersbourg trois ponts en fer; le plus bean
vient d'être construit sur la Molka , qui est un bras de la Newa.
L'empereur a ordonné que les fonds qui avaient été faits
pour ériger un arc de triomphe , seraient distribués aux pauvres
et aux invalides .
- On vient de donner , dans un nouveau voyage de Norwège ,
la hauteur du mont Suchetta , le plus haut de la péninsule scandinave.
Il a au-dessus du niveau des eaux de la mer 7620 pieds , ou
1270 toises.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
ANNONCES.
La société d'agriculture , sciences et arts de Châlons ,
a, dans sa séance publique du 26 août , décerné unemédaille
d'encouragement de première classe à M. Normand,
médecin à Sainte-Menehould , pour avoir vacciné
1548 enfans dans le cours de l'année. Elle donnera des
médailles aux médecins et chirurgiens qui justifieront
avoir vacciné le plus grand nombre de sujets du 1er juillet
1816 au 1er juillet 1817 ; 2º aux auteurs de la meilleure
statistique d'un canton du département de la
Marne;3º à ceux qui auront trouvé et expérimenté des
moyens pour la guérison de la graisse des vins. Elle
offre une médaille d'or de cent francs à celui qui aura
établi le premier, dans une des principales villes du départementde
la Marne , une sonde pénétrant à cent pieds,
et destinée , sauf rétribution , au service public. Elle propose
pour prix de discours à distribuer le 26 août 1817 ,
l'éloge de M. de Juigné , évêque de Châlons et archevêque
de Paris , l'un des fondateurs de l'ancienne académie
de Châlons. Le prix est une médaille d'or de deux
cents francs . Les mémoires seront adressés , franc de
port , au président ou au secrétaire , avant le 15 juillet
prochain , et avec les conditions ordinaires.
L'académie des sciences de Dijon avait proposé pour
sujet de prix l'éloge du duc d'Enghien; elle a reçu dix
ouvrages , parmi lesquels elle a distingué une pièce de
vers ayant pour épigraphe le passage du livre 6 de l'Enéide
, commençant par manibus date lilia plenis ;
mais n'étant point encore satisfaite , elle a prorogé le
terme du concours ad 1er mars 1817. Le prix est de
300 fr. Les morceaux peuvent être écrits en vers ou en
prose.
L'académie des sciences d'Amiens propose pour le
prix de prose qu'elle distribuera au mois d'août 1817 ,
l'éloge de l'abbé Delille ; et pour prix de poësie , la réntrée
d'Henri IV dans la ville d'Amiens , après avoir re
OCTOBRE 1816. 47
pris cette ville sur les Espagnols. Le prix est une médailled'or.
Le terme de rigueur pour l'envoi des pièces
est avant le 1er août 1817 .
L'académie de Vaucluse remet au concours pour prix
de prose , l'éloge de Pétrarque. Le prix est une médaille
d'or de 300 fr. , représentant le site de la fontainede
Vaucluse. Les discours doivent être remis à M. Morel ,
secrétaire perpétuel de l'académie , à Avignon , avec
les conditions ordinaires , avant le 1er juin 1817 .
L'aspect de la ville , de la rade , des fortifications et
de la marine d'Alger dans son état actuel , attire.constamment
au Cosmorama le public , toujours avide de
voir de ses yeux ce qui excite lacuriosité du moment.
Des vues magnifiques de l'Inde , de l'Egypte , de l'Italie,
et de plusieurs villes capitales de l'Europe , rendent la
nouvelle exposition très- intéressante.
L'empereur Alexandre à Bar-sur-Aube en 1814.
AParis , chez Théodore Leclerc jeune , libraire , rue
Neuve-Notre-Dame en la Cité , nº 23. Brochure in-8°.
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entrois chants, par J. L. Boucharlat , membre de la
société royale académique de Paris. In-8 , imprimerie
de Pierre Didot. AParis , chez Al. Eymery, rue Mazarine
, nº 30. Prix : 1 fr. 50 cent. , et 1 fr. 75 cent. franc
de port.
La Satire de Sulpicia traduite en vers français , par
Ch. Monnard. Chez Bretin , rue des Filles-St-Thomas ,
n° 13. Prix : 1 fr . 25 c. , et 1 fr . 50 c . par la poste.
Lettre à M. le vicomte de Châteaubriand, pair de
France ( 1816 ) . Brochure in-8°. Prix : 1 fr . , et 1 f. 25 c.
franc de port. Chez Al. Eymery , rue Mazarine , nº 30.
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de la pierre , par P. J. Marie de Saint-Ursin. Un vol.
in-8° , orné du portrait de l'auteur. Prix : 5 fr . , et 6 fr .
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du jour ,jugées par le P. Daniel , de la compagnie
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Nouvelle histoire d'Henri IV, traduite pour la première
fois du latin de Raoul Boutrays , suivie d'un extrait
de la traduction que fit Henry , à l'âge de 11 ans ,
des Commentaires de César , que l'on croyait perdue ;
de plusieurs de ses lettres originales , inédites et d'estat ,
suivant son expression , démontrant des erreurs commises
par ses plus célèbres historiens , et contenant des
particularités inconnues jusqu'ici. Ornée d'une gravure
représentant Henri IV avec son précepteur. Un volume
in- 12. Prix : 3fr. Chez Plancher , rue Serpente , nº 14.
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MERCURE
DE FRANCE.
www
AVIS ESSENTIEL .
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Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année.- On ne peut souscrire
quedu 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible . - Les lettres , livres , gravures , etc
doivent être adressés , francs de port , à l'administration da
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE.
,
-
PARIS ET LA PROVINCE .
(2ª Fragment. Début du IIe chant. )
1
Des champs de la Touraine aux plaines d'Ispahan ,
Le préjugé , de l'homme invincible tyran ,
Monstre dont la sottise a fondé la puissance ,
Enfanté par l'erreur , nourri par l'ignorance,
Sous un joug que le sage évite avec horreur ,
A son gré fait ployer et l'esprit et le coeur
Contre lui, c'est en vain que la philosophie
Déchaîna l'éloquence , organe du génie,
TOME 69°.
٢٠١
4
1
ROY
SEINE
50 MERCURE DE FRANCE,
Quelquefois abatu , mais toujours redouté,
Il releva toujours son pouvoir indompté.
Eh! comment le combattre ! eh! comment le détruire !
Le temps , qui détruit tout , respecte son empire ;
Il s'attache à l'enfance au sortir du berceau,
Et poursuit le vieillard jusqu'aux bords du tombeau.
L'homme , esclave en tous lieux , jouet de ses chimères ,
Rêve dévotement ce qu'ont rêvé ses pères .
Un chapeau sur le front on coiffé d'un turban ,
Siégeant dans un concile , assis dans un divan ,
On voit le préjugé dresser sa tête altière ,
Et repousser le jour qui blesse sa paupière.
Sans rien connaître il juge , il proclame ses lois ;
Proscrit , condamne , absout, sans mesure , sans choix;
Règle tout , change tout au gré de ses caprices ,
Les vices en vertus , et les vertus en vices;
Et dictant sans remords ses décrets inhumains,
Pour un faux point d'honneur ensanglante ses mains.
Aveuglé par l'amour , aveuglé par la haîne ,
Chaque mortel , hélas ! vit et meurt dans sa chaîne.
Mais sans nous égarer en de vagues propos ,
Voyez Melcour; Melcour , abusé par des sots ,
De leur vain préjugé partageant l'injustice ,
Et semblable à l'enfant qu'effraya sa nourrice ,
De complots , de périls sans cesse environné ,
Croit déjà voir Paris à sa perte acharné.
Sans amis , sans secours , innocente victime,
Marchant de chute en chute et d'abîme en abîme,
Chaque pas dans Paris lui présage un revers ;
Dans chaquehomme, ses yeux fixeront un pervers.
Mais quel bruit a frappé son oreille alarmée ?
Que cache à ses regards cette obscure fumée ?
C'est Paris ! L'équipage , en entendant ces mots ,
D'un sommeil obstiné repousse les pavots ,
Et sourit , en baillant , au terme du voyage.
Ainsi , quand le pilote , à l'aspect du rivage
Qui se dessine au loin sur l'horison des mers ,
OCTOBRE 1816. 5t
D'un cri , redit en choeur , fait retentir les airs ;
Le matelot , courbé sur la vague qui gronde ,
Se relève , et joyeux salue un nouveau monde.
Mais , du sommet du char , la voix du conducteur
Des chevaux harassés gourmande la lenteur.
Ils volent , et bientôt atteignent la barrière.
Les commis satisfaits referment la portière.
On entre. Voilà donc , s'est écrié Melcour ,
Cette cité superbe et ce pompeux séjour ,
Des talens , des honneurs éclatant sanctuaire ,
Long-temps chargé du poids du monde tributaire ?
Que vois-je devant moi ? de tristes bâtimens
Mal construits , mal rangés , tout noircis par le temps ,
Dont les toîts inégaux élancés vers la nue ,
Menacent les passans et fatiguent la vue.
Eh! peut-on respirer dans ces réduits obscurs ?
L'air y circule à peine , étouffé dans leurs murs.
Mais quel peuple hideux autour de nous se presse !
Quel fracas importun! quelle vapeur épaisse !
L'asile de nos rois n'est-il qu'une prison ?
Amboise me l'a dit , Amboise a- t-il raison ?
Où sont- ils en effet ces brillans édifices ,
Ces palais , ces hôtels , où gorgés de délices ,
De riches fainéans , singes de Lucullus ,
Sur leur vaisselle d'or étalent leurs vertus ?
Où sont-ils ?..... Ah ! Melcour , tu juges sans connaître;
Marche , et de ton erreur désabusé peut-être ,
Tu verras ces palais , ces temples , ces hôtels ,
Des beaux-arts protégés monumens éternels ;
Tu verras ces jardins , ces places , ces fontaines ,
QueRome eut admirés , qu'eut enviés Athènes.
Quedis-je ? tu les vois, tu contemples charmé
Ce Paris , à tes yeux tout-à-coup transformé;
Et la bouche béante , en ta surprise extrême ,
D'un jugement trop prompt tu rougis en toi-même.
1
A. BÉRAUD , capitaine en non- activité.
4.
52
MERCURE DE FRANCE.
1
w www
LE CHAT ET LA SOURIS.
Un certain jour que Rominagrobis
En digérant achevait un long somme ,
Tout près de lui passèrent deux souris
Que vivement poursuivait un jeune homme.
L'une des deux , que la peur fit crier ,
Rendit à l'autre un fort mauvais service.
Le chat s'éveille ; elle a beau supplier ,
Pour l'indiscrète il faut qu'elle pâtisse.
Hélas ! dit-elle à l'animal fouré,
Ayez pitié de matendre jeunesse ;
Vous me voyez ici contre mon gré ;
Toujours j'ai su respecter votre altesse;
Cen'est point moi qui troublai son sommeil.
Sans l'ennemi , qui nous fit quitter place ,
Vous n'eussiez eu, seigneur , qu'un doux réveil :
C'est à vos pieds que je demande grâce.
At'écouter j'admire mon sang-froid ,
Dit le matou , je hais la flatterie ;
Je sais assez le respect qu'on me doit ;
Laisse done là toute flagornerie :
Tu m'as manqué ,ton sort est résolu.
Pensais-tu donc , malheureuse pécore ,
M'intéresser par un honneur rendu ?
Je sais mondroit et je l'exerce encore.
Apeine il dit , qu'insensible à ses cris ,
Sans écouter des raisons qu'il méprise ,
D'un coup de patte il saisit la souris ,
Et la croquant , la dit de bonne prise.
1
Aflagorner ne nous abaissons pas ;
Respectons- nous jusques dans nos suppliques.
Sans des flatteurs méprisables et bas ,
Aurait-on vu tant d'ordres tyranniques?
T. DE COURCELLES.
OCTOBRE 1816. 53
:
LA JEUNE PÉLERINE.
ROMANCE .
Air àfaire.
•Du soleil l'ardeur est brûlante ,
Viens, Ziméo , viens pauvre enfant;
Que cette onde rafraîchissante ,
Telle qu'un baume bienfaisant ,
Rappelle ton ame expirante . >>>
Assise au pied d'une fontaine ,
Ainsi disait la jeune Emma,
De Montmaur pauvre châtelaine;
En pélerinage elle va
Jusques à la cité prochaine.
Au ciel adressant sa prière ,
Emma demande son époux .
Depuis dix ans qu'il est en guerre ,
Siffroy périt-il sous les coups
De quelqu'ennemi sanguinaire?
Que je te plains , & Pélerine !
Tu te berces d'un vain espoir.....
Hier dans la forêt voisine
Ton époux tomba vers le soir
Frappé d'une main assassine .
1
ÉNIGME .
CHARLES MALO.
J'ai pour mes ennemis et la terre et le feu ,
Parmi les élémens l'air tout seul me supporte ;
Dans l'eau je prends naissance , et je suis si peu forte
1
Qu'il n'est pas surprenant que je vive bien peu.
Quelquefois dans les airs je veux prendre l'essor ;
Mais je ne puis souffrir que quelqu'un me manie.
Et bien qu'un doux zéphir m'ait su donner la vie ,
A
Ce zéphir bien souvent me sait donner la mort.
54 MERCURE DE FRANCE .
wwwwwwwwwww
CHARADE.
A Jupiter Hébé présentait mon premier;
Unpetit dieu malin se cache en mon dernier ;
Parmi les minéraux l'on trouve mon entier.
LOGOGRIPHE
Adressé à une jolie femme.
Je suis sur mes huit pieds un assez joli nom,
Souffrant facilement l'abréviation .
Si tu me divisais pour soulager ta tête ,
Tu trouverais en moi le nom d'un grand prophète ;
Le nom d'une cité située au levant ;
L'undes plus fiers soutiens du fameux alcoran;
Etdevenant fécond par mesmétamorphoses ,
J'offre un des animaux féroces et moroses ;
Ce qui de certains jours ne saurait être exclus;
Celle à qui nous devons et Castor et Pollux;
Un titre recherché d'usage en Angleterre ;
L'attribut de Zéphire ou de femme légère;
Ce qu'au fond d'un tonneau peut déposer le vin;
Ceque fait un serment envers son souverain;
Un emblême dujeu, de la gamme une note ;
Ce vin aimé du sexe et que craint une sotte ;
Des plébéiens romains un nom brigué souvent ;
Ceque dans une affaire on accorde en plaidant;
Ceque lors d'un danger l'on doit à son semblable ;
Al'objet dénommé l'opposé véritable;
Cequ'un esprit fécond voit naître à chaque instant,
Qui reconnu sublime annonce un grand talent;
Ce qu'au jeu de trictraç on agite sans cesse ;
Cequ'offrait sous César notre antique Lutèce;-
Lenomdumontcélèbre où le berger Pâris
AVénuseenncchhantée adjugealedouxprix;
Puis laissant reposer ma poëtique verve
Je t'offre pour finir un surnom de Minerve. 1
T. DE COURCELLES .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Lemotde l'Enigme est le bois àfaire des instrumens . Gelai du
Logogriphe est Gateau , où l'on trouve Ut , Guet, Eau , Tage ,
Age,Auge,Aga. Le motde laCharade est
OCTOBRE 1816. 55
www
LE REVENANT DE BERLIN ,
OU UNE AVENTURE DE BAL MASQUÉ.
Anecdote véritable.
Quoique les romans de Mme Radcliff commencent à
n'être plus de mode , nous allons cependant hasarder
une histoire , qui sous la plume de cette célèbre romancière
, aurait glacé le sangdans les veines et fait dresser
les cheveux , ce qui est le plus grand des triomphes dans
ce genre d'écrits , qui au reste ne sont point à dédaigner.
Nous devons dire même que Mme Radcliff a fait
preuve d'un véritable talent , soit dans la partie descriptive
de ses romans , soit dans l'inépuisable combinaison
des scènes et des incidens les plus propres à porter la
terreur et l'effroi dans l'ame de ses lecteurs ; mais si
cette sombre romancière des rivages d'Albion noue fortement
une intrigue ; si elle parvient presque toujours,
par l'accumulation d'événemens plus surprenans les
uns que les autres , à exciter vivement la curiosité , à
soutenir l'attention; si elle réussit , par des caractères
dessinés avec hardiesse , à frapper , à saisir l'imagination
, à intéresser le coeur même par des peintures d'un
pathétique noble et touchant, il faut convenir qu'elle
n'est pas également heureuse dans la manière de terminer
cés longs et noirs récits. L'explication qu'elle
essaye ordinairement de donnerde toutes ces apparitions
phantasmagoriques , n'est rien moins que satisfaisante ;
ses dénouemens sont une espèce de mystification pour
le lecteur , qui ne peut se défendre d'un certain sentiment
de honte , en voyant à la fin du roman que tous
ces mystères,tous ces prodiges dont ses yeux sont encore
effrayés , n'étaient que de pures illusions . Sous ce rapport
cependant , les ouvrages de Mme Radcliff ont un but
moral etphilosophique ; car bien loin de fortifier le penchant
à la superstition, ils semblent au contraire le dé
56 MERCURE DE FRANCE.
truire , en nous accoutumant à voir des effets extrordinaires
produits par des causes simples et naturelles .
L'anecdote que nous avons à raconter pourra fournir
une utile leçon de plus dans ce genre ; elle servira du
moins à faire connaître la puissance de l'imagination ,
et combien il est dangereux de sejouer avec elle, comme
on ne le fait que trop communément.
Un seigneur de la cour de Prusse , le colonel B** ,
était uni depuis deux ans à une jeune et belle personne
, appartenant à une des familles les plus distinguées
du royaume. Nos deux époux , également épris
l'unde l'autre , doués de tous les avantages de la fortune,
de la naissance et de l'esprit , aimés et respectés de tous
ceux qui les connaissaient , vécurent long-temps dans
une intimité parfaite , et l'hymen ne fut pour eux
qu'une continuité de délices. Mais une félicité trop
grande est rarement durable ; cette vérité triviale ne
tarda pas à se confirmer à l'égard de nos deux époux ;
la mort vint briser des liens de fleurs qu'elle aurait dû
respecter : la jeune personne mourut après quelques
jours de maladie. A cette funeste séparation , rien n'égala
le désespoir du colonel de B**; sa raison s'égara
au point qu'il fallut employer la force pour l'arracher
de ce corps inanimé , à qui l'on rendit les derniers devoirs
avec toute la pompe convenable. Les personnes
qui veillaient sur cet époux infortuné , eurent beaucoup
de peine à l'empêcher de porter sur lui-mêmedes mains
violentes et meurtrières. Revenu enfin à un état plus
calme, le premier soin du colonel B** fut de faire élever,
à la mémoire de sa compagne adorée , un magnifique
tombeau de marbre noir , dans l'église où les restes
mortels de cette dernière avaient étédéposés. Son unique
consolation était d'aller y pleurer; la perte qu'il venait
de faire était d'autant plus douloureuse , qu'il ne lui restait
aucun gage de cet hymen. Son caractère , dans l'espace
de quelques mois , changea totalement. Toujours
morne et pensif, les yyeeuuxx fixés sur le portrait de son
épouse, il fuyait la sociétéde sesamislesplus iinntimes.
Sa douleur n'éprouvait quelque soulagement que dans
les lieux déserts , dans le silence des forêts , ou sur ce
OCTOBRE 1816. 57
tombeau toujours présent à sa pensée lorsqu'il ne l'était
pas à ses regards. Cette mélancolie toujours croissante
ne tarda pas à le jeter dans une espèce de somnambulisme
naturel . Dans cet état , il se levait au milieu de la
nuit , allumait une bougie , et dirigeant ses pas vers le
monument qui renfermait ses dépouilles chéries , il y
restait jusqu'aux premiers rayons du jour. Il avait coutume
chaque fois de déposer une rose ou quelqu'autre
fleur sur la pierre sépulchrale , qu'il arrosait de ses larmes
, et le lendemain, lorsqu'il était réveillé , ayant
perdu le souvenir de șa visite nocturne , ces fleurs étaient
pour lui un objet d'étonnement et de surprise . On ne
tarda pas à s'apercevoir du somnambulisme où était
tombé le colonel de B**. On prit des précautions pour
empêcher ces excursions furtives; d'habiles médecins
furent appelés , et parvinrent enfin à le guérir.
1 Les amis et les parens du colonel B** mirent tout
en usage ensuite pour le distraire de sa mélancolie ;
mais leurs soins à cet égard eurent peu de succès ; il finit
cependant par céder àleurs instances , et se laissa entraîner
dans quelques sociétés ; mais son coeur , livré à
d'inconsolables regrets , nourrissait une plaie incurable :
son déssepoir , pour être plus calme , n'en était pas moins
profond. Au milieu des cercles les plus brillans , il regardait
sans voir , il écoutait sans entendre ; à son immobilité,
au sourire doux et triste qui errait sur ses lèvres
toujours muettes , on l'aurait pris pour la statue de la
Résignation qui sourit à la Douleur. Les amis du colonel
de B** crurent qu'il fallait redoubler d'efforts ; ils firent
promettre à ce dernier de paraître à un bal magnifique
qui devait avoir lieu chez le prince de *** , dans les
premiers jours du carnaval.
Le colonel y parut en effet ; il n'était point masqué.
Apeine fut-il entré dans la salle , que tous les yeux se
fixerent sur lui. La persévérance de sa douleur lui avait
donné une sorte de célébrité ; il était regardé comme le
héros de la tendresse conjugale ; toutes les femmes se
pressaient autour de lui et cherchaient à le distraire. Le
colonel deB** , toujours silencieux , s'assit dans un coin
de la salle, et se repentait déjà , par l'ennui qu'il éprou
58 MERCURE DE FRANCE .
vait , de sa fidélité à tenir une promesse arrachée par
d'importunes sollicitations , lorsqu'un masque en domino
noir entra dans la salle et fut se placer , debout et
les bras croisés , devant le colonel de B** , qu'il semblait
considérer avec une attention toute particulière.
Ce dernier s'en aperçut et changea de place; mais le
masque en domino noir le suivit , et vint se placer devant
luidans la même attitude pensive.Après une demiheure
de silence de part et d'autre: Est-il possible , dit
le domino noir en s'approchant du colonel , que vous
ne me reconnaissiez pas ?- La singularité de cette demande
, etplus encore le son de voix , que l'on ne chercha
point à déguiser , dont elle fut prononcée , firent
tressaillir le colonel .-Comment pourrais-je vous reconnaître
, répondit-il tout ému , sous ce déguisement?
Votre coeur seul , ajouta la voix douce et touchante ,
ne devrait pas vous permettre de vous tromper. Le son
dema voix ne vous est-il plus connu ?-Grands dieux !
s'écria le colonel , en se levant àdemi de surprise ; en
effet , votre voix a une merveilleuse conformité avec
celle d'une épouse chérie ; mais c'est sans doute une
illusion de ma douleur . Colonel de B** , pourquoi
consumez-vous ainsi vos jours dans l'amertume ? Pourquoi
vous livrer aussi obstinément à de stériles regrets ?
Quelle surprenante ressemblance avec la voix de
mon Ernestine ! s'écria de nouveau le colonel en retombant
sur son siège; infortunée que je suis ! faut-il
ainsi que je m'abuse moi-même !-Colonel , ajouta le
domino noir d'un ton grave et solennel , j'ai à vous entretenir
enparticulier; le lieu où nous sommes n'est pas
propre à une explication: suivez-moi dans le cabinet
voisin.-Le colonel obéit avec une émotion que l'on
peut imaginer.
Lorsqu'ils furent entrés tous les deux dans le cabinet ,
qui était éclairé de plusieurs bougies , le premier soin
du domino noir fut d'en fermer la porte , puis faisant
signe au colonel de s'arrêter à une certaine distance , il
l'invita à s'asseoir . Avant de recommencer notre conversation
, ajouta le domino , je vous recommande d'abordde
reprendre vos esprits , dont l'agitation est visible .
OCTOBRE 1816. 59
Jurez-moi ensuite sur votre honneur , que lorsqu'en me
démasquant je me serai fait connaître , vous ne tenterez
en aucune manière de vous opposer à ce que je sorte
d'ici , et que vous ne vous leverez pas même de dessus
votre siège sans monordre.-Je vous le jure par ce qu'il
y a au monde de plus sacré , répondit avec chaleur le
colonel, encore plus étcnné de la ressemblance singulière
qui existait entre la voix qui frappait son oreille et
celle de son Ernestine; mais au nom du ciel qui êtesvous
?-Colonel , êtes-vous bien sûr de votre courage?
-
Oui; mais que signifie cette question?-Unmoment.
Si la conformité de voix qui vous a d'abord fait tressaillir
, ne vous abusait point ; s'il était possible que
l'épouse que vous pleurez , rendue un instant à la lu-.
mière , fût à présent même devant vous. Je vous rappelle
votre serment.-Grands dieux ! s'écria le colonel ,
qui que vous soyez , cessez un jeu cruel et respectez ma
douleur.-Ingrat ! le désir de la faire cesser est le seul
motif qui m'anime. Après avoir reconnu mes traits ,
jurez-moi de suivre le conseil que je vous donnerai. Un
nouvel hymen peut seul vous rendre la félicité que vous
avez perdue : c'est ladernière marque de tendresse que
j'exige de vous. Jurez-moi d'épouser la personne dont
ina bouche aura prononcé le nom. En achevant ces
mots , le domino noir ôta son masque, et offrit aux regards
du colonel le visage même d'Ernestine ; mais
pâle, décoloré et semblable à celui d'une personne qui
vient d'expirer cette vue , le colonel tendant les
bras vers ce fantôme , jetta un cri terrible et tomba évanoui.
Le domino noir se hâte de remettre son masque ,
sort précipitamment du cabinet, rentre dans la salle ,
et dit àhaute voix que l'on allat porter du secours au
colonel qui s'était trouvé mal ; puis se faisant jour à travers
la foule , il descend à grands pas l'escalier , traverse
la cour, et sans demander la chaise à porteur qui l'avait
amené, et qui était placée au bas de l'escalier , il se fait
ouvrir la porte de l'hôtel , se jette dans la rue , et s'éloigne
à toutes jambes Mais revenons au colonel.
Onle trouvadans le cabinet étendu par terre , et dans
leplus violentdélire; tous les soins lui furent prodigués ,
60 MERCURE DE FRANCE .
mais inutilement. Il raconta , autant que le désordrede
ses esprits le lui permettait , la scène qui venait d'avoir
lieu; affirma qu'il avait vu son Ernestine , et mourut
un instant après .
Qu'on juge de la sensation que dut faire une aventure
aussi funeste , et de l'étonnement de toutes les personnes
qui se trouvaient présentes ..... On chercha tout de suite
le domino noir, dont la disparution n'avait pas même
été remarquée , tant elle avait été prompte et soudaine.
Ondescendit dans la cour , où l'on trouva la chaise et
les deux porteurs : on s'empara de ces deux hommes.
Le magistrat , chargé de la police , les interrogea luimême.
Voici le résultat de la déposition qu'ils firent séparément
:
re-
Dans la soirée du jour où le bal avait eu lieu , l'undes
porteurs fut accosté par un individu vêtu de noir , dont
ildonna le signalement. Cette personne , en remettant
au porteur de la chaise deux ppiièècceess d'or, lui avait
commandé de se trouver à minuit sonnant , avec son
compagnon conduisant la chaise , sous le porche d'une
église qu'il lui désigna. Les deux porteurs s'étant , à
minuit , rendus au lieu indiqué , attendirent un instant
sous le porche de l'église qui se trouvait être précisément
celle où était enterrée l'épouse du colonel . L'individu
enhabitde deuil qui avait ainsi payé la chaise d'avance ,
ne tardapas à paraître. Il commanda à ces deux hommes
de faire avancer la chaise , entra dans le cimetière , d'où
il ressortit quelques minutes après , en conduisant par le
bras une personne en domino noir et masquée qu'il fit
placer dans la voiture , dont il ferma lui-même la portière
, et donna , en se retirant , aux porteurs , l'ordrede
se rendre àl'hôteldu prince de *** ; il leur recommanda
en outre de la discrétion , et leur remit deux autres pièces
d'or , en les prévenant qu'ils étaient loués pour tout le
restede la nuit. Voilà tout ce qui était à la connaissance
des deux porteurs de la chaise qui avait conduit le domino
noir au bal du prince..
Ces détails semblèrent encore plus étranges que l'apparition
elle-même. La police fit les plus grandes perquisitions
pour découvrir l'individu qui avait loué la
OCTOBRE 1816. 61
voiture ; mais toutes les recherches furent inutiles : jamais
aucune histoire de revenant n'avait parue plus
constatée. Cette aventure fit une grande sensation : on
en parla diversement pendant quelques mois , on finit
ensuite par l'oublier ; lorsqu'au boutde cinq ans la mort
de la jeune comtesse de R** vint rappeler le souvenir
de cette étrange aventure , et en donner l'explication.
Cette dame était la cousine de l'épouse du malhenreux
colonel. Elle avait conçu pour lui , avant qu'il fût
marié à cette dernière , une passion violente , dont celui
qui en était l'objet ne s'était jamais aperçu . On assure
même qu'il n'avait vu la cousine de sa femme que
quatre à cinq fois; et que depuis son mariage il ne l'avait
jamais rencontrée , la famille de la comtesse de R**
ne résidant pas à Berlin : il n'y avait eu même , pendant
ces deux ans que dura l'hymen du colonel , aucunes
relations entre les deux cousines , qui ne s'écrivaient
point et ne s'aimaient pas. Lorsque Mile de *** , qui
n'était point encore mariée au comte de R*** , vint à
être informée du veuvage du colonel , elle sentit l'espoir
renaître dans son coeur; son malheureux amour se réveilla
dans toute sa force. Instruite de l'attachement da
colonel à la mémoire de son épouse , elle conçut le
projet de faire tourner à son avantage cet obstacle
même qui paraissait insurmontable. En conséquence
elle mit en usage le stratagême dont on vient de lire le
récit , et dont elle était loin de prévoir l'issue tragique ;
le son de sa voix ressemblait beaucoup à celui de sa
cousine. Sur un portrait de cette dernière , elle fit exécuter
en secret , par un artiste de Berlin, un masque
decire qui reproduisait , de la manière la plus étonnante
, les traits de l'infortunée Ernestine. C'est là le
visage qui avait frappé de stupeur et de mort le colonel ,
lorsqu'elle ôta son taffetas noir dans le cabinet; circonstance
qui rendait encore l'illusion plus vive et plus
complète. L'intention de Mlle de *** était d'ordonner
au colonel de l'épouser elle-même , et de disparaître
aussitôt après , seule et à pied. Elle se doutait bien que
celui dont elle ambitionnait la main ne manquerait pas
d'interroger les porteurs de la chaise , et que la singula
62 MERCURE DE FRANCE.
rité de leur récit donnerait encore plus de réalité à l'apparitionmensongère.
L'événement , comme on l'a vu ,
déconcerta un projet que le délire d'une passion romanesque
pouvait seul faire concevoir et exécuter. Effrayée
envoyant le colonel tomber évanoui à ses pieds , elle ne
songea plus qu'à s'enfuir; elle y réussit , et quitta Berlin
dans la nuit même.
Retirée dans un château , à quarante lieues de cette
capitale , elle fut informée de la mort de celui qu'elle
aimait ; sa douleur fut inexprimable : elle tomba dans
une profonde mélancolie qui fit même désespérer de
ses jours . Revenue à un état plus calme , ses parens la
contraignirent à accepter la main du comte de R*** ,
mais elle ne trouva ni la tranquillité ni le bonheur dans
cethymen. Le souvenir de l'infortuné dont sa fatale
imprudence avait causé le trépas , déchirait continuellement
son coeur. Elle finit enfin par succomber à une
maladie de langueur. Avant d'expirer , pour se soulager
dupoids des remords , elle fit publiquement l'aveu de
sa coupable supercherie , et demanda pardon auciel de
cette profanation sacrilége de la mémoire des morts .
C'est ainsi que fut expliquée l'aventure du Bal Masqué ,
etque l'on cessade croire au Revenant de Berlin .
LA SERVIÈRE.
wwwwww
DE LA NÉCESSITÉ
De détruire la puissance des Barbaresques , et à cette
occasion de la réunion des Hébreux.
(II article. ) (1 )
Vénérable Mathaï ! plein d'une juste indignation ,
j'ai élevé la voix contre les barbares de l'Afrique ; j'ai
demandé qu'une sainte croisade soit formée pour en
(1) Voyez t. 67, p. 297 .
OCTOBRE 1816. 63
détruire à jamais le gouvernement féroce et sans foi ,
qui sans cesse outrage la nature et l'Europe entière . J'ai
demandé que cette riche partie de la terre , conquise
par les puissans rois de l'Europe , soit donnée à votre
nation célèbre pour s'y réunir de tous les points du
monde pouryrecréer ses droits politiques et ses lois
saintes : j'ai invite tous les enfans d'Israël à demander
humblement aux rois de leur permettre cette juste réunion
; ma voix s'est perdue dans le désert !
,
Il ne s'est point formé de croisade pour venger l'Europe
des outrages de l'Afrique : les rois n'ont point été
suppliés par les juifs, de les aider à reprendre leur rang
parmi les nations; et le peuple antique et saint, qui le
premier a reconnu et honoré l'Eternel , est demeuré
dispersé sur la terre , malheureux et privé de tout
droits !
Cependant une réparation particulière a été obtenue.
La nation la plus outragée par un crime affreux et récent
des Barbares , en a tire une vengeance éclatante !
Admirons les Anglais en cela, qu'ils n'ont pas seulement
avec gloire vengé leurs compatriotes massacrés ,
maisqu'ils se sont encore montrés généreux en demandant
,pour fruit de leur victoire , que tous les infortunés
captifs leur soient rendus; et en stipulant qu'il n'en
serait plus fait à l'avenir par les Barbaresques. Rendonsleur
grâce , du fond de notre coeur , pour la première
de ces conditions. Qu'elle est belle et consolante ! et
quelle joie universelle elle a produit ! Faut-il , hélas !
que laseconde soit aussi vaine que la première est sublime
! l'une satisfait autant que l'autre donne de crainte.
D'où vient que les Anglais n'ont pas mieux profité de
leur victoire ? et pourquoi l'Europe n'a-t-elle pas saisi
cette occasion si favorable pour anéantir une puissance
odieuse , qui méconnait tout droit des gens et ne gardera
jamais la foi jurée ? Quel contradiction dans un
traité si solennel , de reconnaître en ces Barbares le
droit affreux de faire la guerre ; et de leur interdire celui
de faire des esclaves ! Ah ! ne nous y trompons pas
leur consentement n'est que forcé ; leurs promesses,ne,
sontrienmoins que sincères , et la fureur de leur défaite
4
64 MERCURE DE FRANCE .
ne sera que plus terrible. Vainement les forbans d'Alger
ont vu leur flotte anéantie ; Tunis , Tripoli les appellent,
ils vont y courir , et communiquer à ces régences leur
fureur vengeresse. Oh ! que je vous plains , nouvelles et
déplorables victimes qui tomberez en de pareilles mains !
D'où vient que l'Europe attend et balance encore à punir
par l'anéantissement , une indigne et coupable puissance
, ennemie si cruelle du nom chrétien ? N'a-t-elle
pas déjà trop mérité ce grand châtiment ? et pour le lui
infliger , faudra-t-il y être contraint par une série nouvelle
de forfaits révoltans ? Ne reconnaît-on pas qu'il
serait mieux de les prévenir ? N'a-t- on pas un exemple
terrible et récentd'un pouvoir funeste anéanti trop tard ?
Que de forfaits et de victimes de moins , s'il l'eut été dix
ans plutót ? l'Europe n'aurait pas vu ses villes en cendres
, ses peuples ravagés et désunis par un sentiment
réciproque de haîne et de vengeance , et la France n'aurait
pas à pleurer sur la foule de ses enfans immolés ,
sur sa gloire antique , sa fortune et sa liberté ! elle ne
verrait pas l'étranger fouler d'un pied superbe le sol de
ses provinces ; elle n'aurait pas vu si long-temps l'auteur
de son infortune lui commander avec audace , l'obliger
à tous les plus grands sacrifices , et l'entrainer dans une
guerre impie et générale contre tous les peuples , pour
satisfaire le penchant destructeur qui le dominait; nous
n'aurions pas la douleur encore de voir les Français divisés
d'opinions , s'exposer à de nouveaux malheurs
quand tout les invite à se réunir .
Dignes successeurs des Voyans , sage Mathaï ! pourquoi
les enfans d'Israël sommeillent-ils encore sous le
joug de fer qui les accable ? ne se lasseront-ils jamais
de le porter ? ne sont-ils pas depuis long-temps rassasiés
d'opprobre ? Quelle existence que la leur , parmi les
peuples où , semblables au vil bétail, il leur faut porter
unemarque d'avilissement et de réprobation ! où , tristes
prolétaires , on les contraint d'errer et de porter des fers !
où on leur fait un crime de leur industrie en les forçant
d'y recourir ! où.... mais je m'arrête , ô Mathai ! sur ces
affligeantes contradictions, Juifs malheureux ! pourquoi
vos pères ne se sont-ils pas réunis quand leurs oppresOCTOBRE
1816. 65
seurs , les Romains , sont tombés à leur tour sous le joug
de ceux qu'ils n'avaient jamais daigné regarder que
comme des barbares leurs tributaires ?d'où vient qu'ils
'n'ont pas su profiter de l'occasion de la chute éclatante
et exemplaire de ce pouvoir gigantesque , qui avait tant
pesé sur le monde ? leurs enfans , leurs successeurs innocens
n'auraient pas souffert quinze siècles de misères ,
et ne seraient pas exposés à souffrir indéfiniment dans
laplus entière abjection. Comment s'est-il fait que le
peuple antique et saint, le plus célèbre par sa foi sublime,
son caractère , ses lois divines , sa dispersion , ses malheurs
, soit resté spectateur immobile du bouleversement
du monde politique , et ne soit pas remonté spontanément
au rang élevé qu'il tenait jadis ? N'y était-il pas
hautement invité par tant d'autres peuples, dont à peine
on soupçonnait l'existence , et qui tout àcoup se sont
montrés avec éclat , ont renversé le colosse romain , et
tous à l'envie en ont dévoré le grand cadavre ? Ah ! n'était-
ce pas assez d'avoir déjà passé trois siècles dans la
captivité ? quelle autre nation avait un plus juste sujet
de vengeance , et plus de droits au partage de la proie
commune ? ne devait-elle pas à l'instant se saisir de la
part qui lui revenait ? Eh quoi ! cent peuples divers sont
alors sortis comme par enchantement de la nuit des siècles,
et vous, enfans d'Israel , peuple antique et célèbre,
jadis lumière du monde, mais dont le flambeau s'est
éteint , vous avez manqué de le rallumer au grand jour
de la vengeance des nations ; vous avez vu ces nations
s'élever, se traverser en sens divers , s'asseoir enfin et
consolider leur existence ; et vous qui deviez renaître
les premiers , vous êtes demeurés dans la nuit de l'abîme !
le grand jour qui a luit pour les autres, n'a point frappé
vos yeux! la voix libre et sacrée qui toujours parle
coeur de l'homme , ne vous a point dit : O Israel ! sors
du tombeau , et renais pour les siècles et la gloire du
monde ! Non , vous ne l'avez pas entendue , et depuis le
temps de ce malheureux oubli de vous-mêmes , vous
avez traversé quinze siècles, chargés de fers et d'opprobre.
Avouez , Mathaï , que les Juifs ont manqué l'oc
casionla plus favorable à leur réunion politique; се
au
7
5
66 MERCURE DE FRANCE .
grand et bel ouvrage était de droit légitime : lemonde
était en révolution et changeait de face .
Quoi ! vous avez eu la force de résister à la longue et,
cruelle barbarie des peuples , aux auto-da-fé en Ibérie ,
aux outrages fréquens , aux vexations , aux persécutions.
de toute espèce et toujours renaissantes , aux massacres
excités et multipliés par la cupidité , l'horrible fanatisme ,
et vous n'aurez pas le courage de vous affranchir de tant
demisères quand l'occasion s'en présente !! Ah ! tentez-le
du moins , et si vous ne réussissez pas , la gloire consolante
de l'avoir entrepris vous restera comme un noble
témoignage vers la postérité. Comment d'ailleurs s'est- il
fait , que l'idée si constante en tous les Israélites , qu'il,
doit leur venir un Messie , n'ait pas été l'occasion , en
vingt siècles , de se réunir à la voix de quelques inspirés
d'entr'eux , capables d'en réaliser la promesse !
Ondit aujourd'hui qu'un de vos frères enAsie , s'élève
et s'annonce comme ce Messie ; qu'il vous appelle
à lui pour le rétablissement d'Israel et la reconstructiondu
temple. Si vous entendez sa voix , gardez-vous
d'y répondre par la révolte et la violence. Tous ceux ,
de vos frères qui sont en Europe , ne doivent désirer
d'obtenir leur affranchissement général que de la part
etde la magnanimité des souverains qui la gouvernent ::
c'est deleur volonté suprêmmee quevous devez attendrę
votre rédemption ; à eux seuls appartient de vous l'accorder
; c'est à eux que vous la devez demander humblement
et avec persévérance. Qu'un espoir si doux vous
anime parlez ,priez , faites parler la justice;untemps
viendra , n'en doutez point , ou sa voix sera entendue,
et où vous obtiendrez enfin l'accomplissement de votre
grand et ardent désir.
, et
Quant aux Barbares qu'on laisse encore les maîtres
enAfrique , laissez-les faire ; ils donneront bientôt sujet
aux puissances de l'Europe d'armer contr'eux et de les ,
détruire enfin. Alors vous saisirez l'occasion , vous sup
plierez les vainqueurs, etvous en obtiendrez justice : i
sont toujours généreux.
.
ilser
Pour moi , qui vous parle et vous écris ces choses;
moi qui n'ai d'autre mission qu'un sentiment humain
:
OCTOBRE 1816. 67
,
,et
ôHébreux ! étonné de votre existence après tant de persécutions
, de votre caractère inaltérable malgré votre
dispersion au milieu d'un monde ennemi , frivole et
changeant , et de l'état précaire où vous tiennent cons
tamment la haîne injuste et universelle des peuples , et
l'espoir vain sans doute , qu'un Messieviendra vous rappeler
du milieu de ces peuples chez lesquels aujourd'hui
encore on met en question si vous êtes sociables. Persuadé
que vous ne pouvez être insensibles à tant de traits,
sur-tout à ce dernier , qui pour vous doit être le plusi
désespérant; que vous êtes hommes et que vous en devez
avoir et sentir toute la dignité : en véritable ami des
hommes , en titre de cosmopolite je vous ai fait ma.
proposition , je l'ai conçue dans la charité , etje
l'émets dans la persuasion intime qu'elle ne peut vous
être faite en un moment plus opportun , et que rien ne
peut vous être plus agréable. Vous la dédaignerez sans
doute, si laplus longue et la plus accablante servitude vous
rend indifférents à tout ce qui tend à vous procurer un
mieux possibles mais si malgré le sort qui vous pour
süit, et malgré le poids des fers qui vous pese ,
avez dans le coeur l'amour saint et sacré de la patrie et
de la liberté; st vraiment vous y conservez le désir légitime
et le noble espoir de votre réunion , en y réfléchissantvous
l'écouterez favorablement, vous la trouverez
juste , et la seule peut-être à ce sujet qui puisse vous
-être
vous
vous
faite , aujourd'hui que tous les lieux du monde sont
habités comme ils doivent l'être , qu'ils sont en posses
sion légitime , et qu'ils n'y a qu'une horde perturbatrice
qui , méritant par ses forfaitss' d'être dépossédée de la
terre qu'elle habite , donne et fournit l'occasion de demander
que cette terre vous soit donnée pour y trouver
enfin le terme de vos trop longs malheurs , et la juste 21 9
récompense de vos mérites.
Peuple étonnant ! naturellement partie et pourtant
moralement séparé du monde ! Peuple présent par tout
et pourtant étranger ! Hébreux ! oui , la cote septentrio
nale de l'Afrique est de toute la terre aujourd'hui le lien
seul convenable à votre réunion politiqne ; oui , cette
partie du monde est la seule qui convienne àvotre caf
5.
68 MERCURE DE FRANCE.
ractère. N'est-ce pas celle où jadis votre père commun
reçut l'hospitalité , où vous naquîtes , où vous multipliâtes
à l'infini , où vous acquîtes l'immortelle et brillante
célébrité qui vous distingue ? Ah ! si l'aveugle fanatisme
, par une insigne ingratitude , ou , comme on
vous l'a dit et comme vous le pensez , la voix de l'Eternel
en fit sortir vos ancêtres , convenez que la terre
qui leur était promise et qui leur fût donnée après quarante
ans d'attente , n'était pas plus fortunée et ne fut
pas plus légitimement acquise que celle qui vous est
proposée , puisqu'il leur fallut en exterminer les nations
qui l'habitaient depuis l'enfance du monde. J'ose vous
assurer que vous pourrez de nos jours , et avec plus de
justice, sortir d'entre les peuples où vous n'êtes qu'un
embarras , et demander qu'une terre conquise sur des
brigands , vous soit donnée pour vous y réunir en corps
de nation ,y rétablir vos lois antiques , et par elles cultiver
les sciences et les arts ; exercer votre savante industrie
, honorer le monde par vos lumières , votre
morale , votre caractère , l'enrichir par vos produits
agricoles et vos relations commerciales , fondées sur
l'honneur et la foi . 1.
Allez donc , ô fils d'Israël ! allez en cette terre où vous
trouverez des trésors sur les monts et dans les plaines !
où les torrens dévastateurs , contenus et conduits par
vos bras , se changeront en ruisseaux de lait ; où les déserts
reculerontdevantvous; où vous multiplierezcomme
le grain de sable : allez , prenez possession de ce vaste
continent , devenez les législateurs de cette partie du
monde, comme vous l'avez été des autres ; portez-y la
lumière des sciences et de vos lois saintes; faites-la
sortir de la barbarie; faites-la connaître enfin aumonde;
portez-y les bienfaits de la civilisation , acquerez-y la
puissance , la considération , la paix, la liberté , la
gloire; et que sur laharped'or, parddeess accensmélodieux,
lesDavids nouveaux, en des chants immortels , louent
à jamais l'Eternel , du bonheur de votre miraculeuse
réunion!
; et que
F.
1
OCTOBRE 1816. 69
DICTIONNAIRE DES PEINTRES ESPAGNOLS ,
Par F. Q..... Chez l'auteur , rue du Gros-Chenet , nº 4 ,
et chez Eymery , Delaunay , etc.
Au moment où nous regrettons encore la perte de
tant de chefs-d'oeuvre , c'est un service qu'on ne saurait
trop apprécier , de nous faire connaître une école
à peu près ignorée en France quoiqu'elle soit aussi
riche et aussi brillante que ses trois rivales , et quoique
le pays où elle a pris naissance , soit aussi voisin de
nous que la Flandre et l'Italie. Les peintres Espagnols ,
dignes émules de Raphaël , de Rubens et du Poussin ,
ne verront plus leurs divins ouvrages ensevelis parmi
nous dans un injuste oubli, grâce aux savantes veilles
et à la critique lumineuse de M. F. Q.... Les travaux,
dont il nous offre aujourd'hui l'heureux résultat , ont
été immenses. Il en donne lui-même une idée dans
le passage suivant , où sa modestie voudrait presque ne
s'attribuer que le mérite d'avoir traduit : « J'ai commencé
, dit- il , par la lecture et l'extrait analytique de
tous les livres tant Espagnols qu'étrangers , qui traitent
soit positivement , soit accidentellement des beaux
arts . J'ai particulièrement consulté M. Cean Bermuedes ,
dont l'ouvrage est un répertoire , ou j'ai tellement
• puisé, que mon dictionnaire n'en serait qu'une pure
traduction, si je n'avais, par mes voyages , mes observations
, mon emploi et les événemens qui se sont
passés sous mes yeux , été à même de faire beaucoup
d'additions . » On voit que ce n'est pas seulement par
de longues et utiles méditations , par des études approfondies,
que l'auteur s'est familiarisé avec les monumens
de l'école Espognole ; il est allé lui-même sur
les lieux; c'est enmême temps un témoin fidelle et un
connaisseur exercé qui nous parle. Quelle confiance
ne doit pas inspirer ce double titre ? La lecture du Dictionnaire
des peintres espagnols la justifie entièrement .
۱
79
MERCURE DE FRANCE.
M. F. Q. n'avait pas besoin de l'attrait de la nouveauté
que présente l'histoire , je dirai presque la découverte
de l'école castillanne ; les détails intéressans , les remarques
curieuses, les traits piquans que l'on trouve dans
le précis de son livre , auraient suffi pour en assurer le
succès. Le style ferait croire que l'auteur ne s'estpas toujours
occupé exclusivement de peinture, si une connaissance
aussi parfaite de tout ce qui regarde cet art , ne
supposait une vie qui lui a été absolument consacrée.
S. A. R. le duc de Berri a accepté la dédicace du Dictionnaire
des peintres espagnols , et a fait à l'auteur
l'accueil le plus flatteur . M. F. Q. s'en est montré digne
sous tous les rapports , car sa dédicace est courte et se
fait lire avec plaisir : cela est rare aujourd'hui.
J'ai dit que M. F. Q. méritait autant d'éloges pour
son style que pour ses connaissances en peintures , je
devais ajouter qu'il écrit aussi bien en vers qu'en prose .
Voici un passage de son épître dédicatoire :
0.
t
Près d'un Téniers tout argentin ,
J'admire un élégant Albane ;
Sous un Steinun peut clandestin,
Brille un Corrège un peu profane.
Ostade contre un Pérugin ,
Fait des mines à Michel -Ange ;
Jacques Ruisdaël se dérange
Pour laisser entrer un Lorrain ;
Et le goût réglant l'harmonie
Dans cedélicieux séjour ,
Des fiers Espagnols le génie
En pompe est admis à la cour,
Ces deux derniers vers sont très-heureux , et le couplet
entier a de la grâce et de la facilité.
M. F. Q. sait passer du plaisant au sévère. Dans son
précis , où il fait avec un talent remarquable l'histoire
de la peinture en Espagne , on distingue les réflexions
suivantes. Il est question de la décadence des beaux-arts
après le règne ddeePhilippe II .
OCTOBRE 1816.
71
<<Mais ne devra-t-on pas trouver aussi les causes de
cet abaissement dans la décadence politique de l'Espagne
? Qui ne sait que le sort des lettres suit toujours
celui des armes ? Que les Athéniens virent naître leurs
grands artistes dans leurs siècles de victoires ? Que les
Romains , sous César et sous Auguste , dominant l'univers
, rivalisaient les Grecs ? et qu'enfin l'Espagne ,
triomphante sous Charles-Quint et Philippe II , devait
**cultiver ces arts avec plus de succès , que lorsqu'abattue
:sous Philippe IV , avilie sous Charles II, déchirée par
des guerres intestines dans les premières années de PhilippeV,
elle n'avait parmi les nations d'autre place que
celle que lui laissait l'éclat de son ancien nom. »
Pour donner une idée de l'école espagnole , je ne saurais
mieux faire que d'emprunter les expressions mêmes
-de l'auteur .
" Mais revenons à l'école espagnole. Malgré toutes
les entraves qui l'ont tourmentée , que de beautés n'at-
elle pas produites ! Qui pourrait croire que M lechevalier
de Jaucourt , savant , aussi vraiment instruit
qu'aimable, n'en ait pas dit un mot dans son article
Peinture, de l'Encyclopédie ! Qui pourrait croire que
dans ce réservoir des sciences , vous ne trouverez rien
qui rappelle ces nombreux émules de toutes les écoles
et de tous les genres ? Rien ne pourrait , en effet , vous
-éclairer sur les trois écoles qui composent l'académie
espagnole , et cependant des chefs -d'oeuvre sans nombre
en consacrent l'existence.
>>>L'école de Valence voit à sa tête l'illustre Vincent
Joanes.
>>L'école de Madrid , pour coryphée , présente le
magnifique Vélasquezde Silva .
" L'école de Séville , a, pour prince , le célèbre
Barthelemy-Esteban Murillo. »
M. F. Q... appelle la première , espagno- italienne ,
parce que Vincent Joanes ramena de Rome , où il fit
un long séjour , le style des Pérugin , des Michel-
Ange , des Raphaël; la deuxième reçoit le titre de galloespagnole
, parce que Vélasquez a de si grands rapports
avec notre Lebrun , que l'on pourrait présumer
72
MERCURE DE FRANCE.
que ces deux maîtres se sont communiqués ; enfin la
troisième est nomméeflamenco-espagnole ; " sa com-
>> position , sa couleur , sa nature la font , en effet ,
>> considérer comme tenant essentiellement au genre
>> flamand .>>>
« Il est donc notoire , ajoute l'auteur , que , dans cette
brillante et nombreuse série de maîtres , vous retrouverez
les trois grandes écoles qui ont tant illustré l'art de
peindre. » M. F. Q.... reproche ensuite aux Italiens de
ne pas avoir parlé des Castillans qui concoururent , avec
Michel -Ange , aux travaux du Vatican. L'ouvrage de
M. F. Q... , va dissiper l'obscurité qui couvrait les
merveilles enfantées , par les Vincent Joanes , les Vélasquez
, les Morillo , les Moya , les Cespédès et les
Cano. Cedernierpeut être appelé le Michel-AngeEspagnol
; car il fut à la fois peintre , architecte et sculpteur.
Maintenant on ne citera jamais les écoles flamande
, florentine et française , sans y ajouter l'école
espagnole.
M. F. Q... , par ce monument qu'il vient d'élever aux
peintres , dont l'Espagne s'énorgneillit , a autant de
droits à la reconnaissance de nos voisins , dont il révèle
la gloire , qu'à celle de ses concitoyens , à qui il ouvre
unenouvelle source de modèles en tout genre.
Jeterminerai cet article par un trait pris dans la vie
d'Esteban Murillo , le chef de l'école de Séville , autrement
diteflamenco-espagnole . « Quelque temps avant
>> sa mort , Murillo vivait très-près de la paroisse Ste.-
>> Croix , et très-souvent , depuis ses infirmités , il se
>> faisait conduire dans cette église pour y prier. Il se
mettait toujours devant la fameuse descente de croix
>>de Pierre Campanna, l'illustre Flamand. Le sacristain
>>voulant un jour fermer les portes plutôt qu'à l'ordi-
>> naire , vint demander à Murillo ,pourquoi il restait
»
» si long-temps dans cette chapelle.-J'attends que
>> ces pieux serviteurs aient fini de descendre Notre
» Seigneur de la croix , répondit Murillo , qui , par son
>>testament , voulut être enterré au pied de ce chef-
» d'oeuvre. »
T.
OCTOBRE 1816. 73
ww
LE DEVOIR ,
Par feue mistriss Roberts ; précédé d'une Notice sur
l'auteur , par mistriss Opie ; traduit de l'anglais par
Mme Elisabeth de Bon. Deux vol . Chez le traducteur,
rue Ventadour , nº 13 , et chez Arthus - Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 30 .
Il faut convenir que les journalistes sont des êtres
bienpeu galans ( ici je prends ma part de l'apostrophe)!
Depuis trois mois , nous avons annoncé dans le Mercure
ce nouveau roman , et depuis , pas le moindre mot
nenous en est échappé. C'est pourtant l'ouvrage d'une
dame ; Mistriss Opie, bien connue dans la carrière romantique
, en est l'éditeur ; il est traduit par une autre
dame qui y a de la célébrité , et elle a dédié sa traduction
à la fille d'un auteur qui s'est fait applaudir dans
plus d'un genre.
Si je suis coupable , tous mes confrères le sont autantquemoi,
mais je veux être un des premiers à donner
un témoignage public de mon repentir. Le devoir : Ce
mot loin d'effrayer ,devrait plutôt maintenant exciter
un curieux intérêt ; tant de devoirs ont été oubliés ,
qu'il n'est pas mal de se remettre à les étudier et à en
apprendre la pratique. C'est en effet un tableau de la
piété filiale , et de la plus entière soumission à un père
qui ne semble pas y avoir de très-grands droits , que
Mistriss Roberts a voulu nous offrir. L'intention est
bonne , la leçon est plus nécessaire que jamais , examinons
lamanière dont ce cadre a été rempli.
Une dame de moyen âge , une autre de dix-sept à
*dix-huit ans descendent de leur voiture à la porte de
la seule auberge du village d'Albani , à soixante-dix
mille de Londres. Une jolie chaumière dans une situation
bien romantique est à vendre , elle leur plaît ,
elles l'achètent , et bientôt après viennent l'habiter, Les
74 MERCURE DE FRANCE.
bonnes commères du pays ( car il s'en trouve par tout
et dans toutes les classes ) , s'inquiètent fort , pour deviner
quelle peut être cette lady. Est-elle fille , femme
ou veuve ? lajeune personne l'appelle sa tante , mais
cependant , elle lui ressemble prodigieusement. Malgré
la simplicité apparente de la maison , l'intérieur en a
été orné avec beaucoup d'élégance , par Mistriss Saint-
Clair et Julia sa nièce ; tous les regards se fixent sur
elles ; lorsque le dimanche suivant , elles se rendent à
la paroisse,pour assister au service divin , M. Herbert ,
digne ministre d'Albani , remarque l'air de piété avec
lequel elles assistent à l'office , et prend la résolution
d'aller leur rendre visite avec sa femme et Ellen , leur
fille . Les coeurs vertueux sont faits pour bientôt s'entendre
, la liaison devient intime. La curiosité plutôt
que tout autre espèce d'intérêt , conduit à la chaumière
blanche quelques-unes des commères d'Albany ;
on voudrait trouver moyen de faire quelques malignes
observations. La froideur de la réception aiguise leurs
langues , mais une lettre dont le cachet porte une
inître arrive a la poste , pour Mistriss Saint- Clair , et
peu de jours après , l'évêque qui l'a écrite arrive avec
sa fille ; le prélat est connu , il est révéré , et toutes les
bavardes sont à leur grand regret , contraintes à se
taire.
Un jour qu'Ellen et Julia sont à la promenade ,
tout à coup , les pas d'un cheval au galop se font entendre
: écoutons , dit Julia , quelque messager dirige
en toute háte son haletant coursier de ce côté. Le
cavalier paraît au détour de la route. C'est Edmond !
Ce jeune homme étudie à Oxford, où il doit prendre
le bonnet de docteur , afin d'entrer ensuite dans les
ordres ; Edmond peut figurer à côté de tous les héros
de romans , l'auteur ne lui a rien refusé , c'est le beau
idéal. Julia rentrée chez elle et interrogée par sa tante
sur ce jeune homme , lui dit : je l'ai plus écouté que
regardé , de ma vie je n'ai entendu un son de voix
aussi doux un tel frère est une source intarissable
de bonheur : que je voudrais en avoir un , ajoutet-
elleen soupirant! Je vous comprends, vous vous trou
OCTOBRE 1816. 75
vez un être abandonné ( l'existence de Julia est en effet
couverte d'un voile mystérieux ) .
Onattendait depuis plusieurs jours , à Albany , Sir
Thomas Wills , seigneur de ce village ; lui , sa femme,
ses huit filles et deux fils arrivent enfin , et leurs portraits
ainsi que leurs caractères sont tracés de main de
maître , etnous renvoyons au tableau original ,pour les
connaître , ils feront plaisir. Deborha Ruth , la quatrième
des filles , a une fortune considérable indépendante,
elle est passionnée pour la chimie , qu'elle montre à son
père , et Bertha, la dernière de toutes, abandonnée aux
soins des servantes , recevait très-rarement la permission
de paraître dans le salon ; cet abandon de ses parens
la rendle jouet de tout le monde. Telle est cette famille,
dontMistriss Saint-Clair est parfaitement connue,
car elles se voyaient à Londres , ce qui donne à cette
dame un grand relief dans le pays , Ini procure et
à sa nièce une société , et fait taire tous les commérages.
LadyWils avait répandu dans les environs, le bruit
que mistriss Saint- Clair possédait une immersefortune,
on ne doutait pas que Julia ne fút son héritière ,
Edmondle crut aussi. Ce jeune homme n'a que des tálens
, ils formaient toutes ses espèrances , car il estfils
d'un ministre qui vivait de l'autel ; revenu qui nonseulement
n'était pas considérable, et dont les économies
appartenaient aux pauvres. Cette famille est riche en
vertus ; mais dans le monde ons'en tient à admirer cela,
et l'on n'a pas coutume d'en faire la base d'un contrat
de mariage , ce qui ne contribue pas peu à en dégoûter,
beaucoup de gens. Edmond est amoureux, il est passionné
, il se prescrit leplus profond silence.
Un jeune militaire , neveu de mistriss Saint-Clair ,
vient passer quelques jours chez elle. Je soupçonne Mme
de Bon d'avoir mis dans le portrait de cet officier quel
ques traits de sa propre touche;je le trouve un peu trop
Français , c'est dire , qu'il est plein d'amabilité. L'arrivée
de ce nouveau venu met en jeu le caractère des
sept filles de lady Wills. La fête de lleeuur fière aîné , qui
doit être célébrée avec une grande pompe , leur donne
76 MERCURE DE FRANCE.
1
lieude se montrer telles qu'elles sont. La pauvre Bertha
seule ne doit pas y paraître , et d'autant moins qu'elle
est reléguée dans les combles du château , qu'elle y
est malade et mal soignée. Comment les domestiques
auraient-ils pitié d'une malheureuse enfant que son
père et sa mère oublient ? Elle a cependant un excellent
ami et un protecteur décidé dans son frère Charles , qui
heureusement vient de son collège au château d'Albani,
pour assister à la fête de son frère. Il court au presbytère
, y trouve mistriss Saint-Clair et sa nièce ; il implore
pour sa soeur la commisération de toute la société.
Ces dames se rendent au château , et obtiennent de lady
Wills lapermission d'amener chez M. Herbert la pauvre
Bertha , qui enfin va cesser d'être malheureuse .
La fête amène sur la scène un nouveau personnage ,
lord Newbury , jeune homme , qui à l'ortographe près
de sonnom ,meparaît extrêmement ressembler à beaucoup
de jeunes gens dont nos salons fourmillent. Le
jeune lord seprévalait parfois de son rang avec ceux
qu'il croyait ses inférieurs . Julia devient l'objet de ses
attentions , et Edmond en ressent un vif chagrin. Un
amour que l'on cache , n'est-il pas un assez grand tourment?
FFaauutt-ilyjoindre celui de lajalousie?Ellenconsole
son frère ; l'amitié qu'elle lui porte lui a révélé son
secret . Au reste , Julia n'est rien moins que satisfaite des
soins empressés de lord Newbury. Celui-ci , dont les
premières vues sur Julia n'avaient pas été très-délicates,
devient tellement épris de ses charmes , que malgré l'espècedemystèrequirègne
autour de la personne de Julia,
dont on ne nomme jamais père ni la mère , Newbury
se décide à écrire pour lui demander sa main. A
l'instant même elle le refuse. Le jeune homme , dont
toutes les passions sont humiliées par ce refus donné si
promptement , s'éloigne du château d'Albani , où il s'ennuie
complétement. Quels regrets pour les grandes filles
qui l'habitent , et qui ont un plus grand dégoût pour le
célibat !
Nous ne pouvons mettre sous les yeux des lecteurs une
foule de détails piquans ou d'épisodes que ce grand
nombre de personnages amène naturellement. Ilest bien
OCTOBRE 1816. 77
vrai qu'ils font assez souvent , et peut-être un peu trop ,
perdre de vue Julia , sur-tout dans le commencement ;
mais ce défaut est racheté à la fin. Edmond n'ose pas
croire qu'il ait pu entrer pour quelque chose dans le refus
que Julia a fait d'épouser lord Newbury; mais une
circonstance assez naturellement amenée , non-seulementlui
donnera quelqu'espoir , mais encore instruira
Julia du véritable état de son coeur. Mme Herbert avait
euplusieurs garçons; elle les a tous perdus. Edmond
réunit sur lui seul toutes les affections maternelles qui
eussent été partagées. Le temps des vacances est près de
finir; il va bientôt repartir pour aller à Oxford continuer
ses études et prendre le bonnet de docteur. Julia
peint avec une grande supériorité , et Mme Herbert la
priede faire le portrait d'Edmond. La charmante artiste
rougit, mais comment , au moment d'une séparation
, refuser une semblable demande ? La situation /
du peintre et celle du modèle sont très-délicatement
tracées ; mais rien n'échappe aux yeux clairvoyans
d'une mère, et le coeur d'unefemme, plus accessible
à l'amour, comprend bien plus vite le sentiment qui
agite le coeur d'une autrefemme. Elle communique
ses observations à son mari : Puissent-ils s'aimer tous
deux ! s'écrie le bon père. Depuis long-temps ce sou-,
hait était accompli. Edmond est entré dans les ordres ;
on lui promet un riche bénéfice : il peut done prétendre
à la main de Julia.
Mistriss Saint-Clair reçoit des lettres , qui paraissent
lui causer un grand chagrin, ces lettres amènent,
une explication intéressante entre les deux jeunes gens..
C'est moi probablement qui afflige ma tante. Quel
mystère , comment se peut-il. Je suis moi-même un
mystère , j'ignore qui je suis. Edmond ephardi , par ce
qui enaurait effrayé d'autres , prend ce moment pour
faire l'aveu de son amour et demander à Julia sa main.
Cette délicatesse produit son effet sur Julia et sur sa
tante à quiEdmond s'adresse , elle le prie de différer
quelques jours , d'en parler à son père ,mais dans cet
intervalle étant à l'office , un étranger vient se placer
prèsdu banc de Mistriss Saint-Clair qui , en se retour-
1
18 MERCURE DE FRANCE.
nant l'aperçoit ettombe évanouie. Quel est cet homme?
Julia se livre sur son compte aux plus tristes réflexions,
elle se rappelle que quelques mois auparavant , sa
tante avait éprouvé le plus grand trouble en regardant
un beau tableau de la femme adultere. Serait-ilpossi
ble que ma tante , fút mà mère ? La vertu même
n'estpasà l'abri d'être soupçonnée . Julia est véritablement
la nièce de Mistriss Saint-Clair , la fille de sa
soeur cadette. Cette femme au fond plus imprudente
que coupable , a trahi ses devoirs , mille circonstances
atténuent sa faute, mais cette faute est punie par un
mari inflexible , sur la mère et sur la fille; cet homme
atout oublié excepté sa vengeance. Il a sur-tout exigé
impérieusement que la fille et la mère ne se vissent
jamais , et lui-même semble avoir disparu de dessus
la terre. Mistriss Saint-Clair , modèle de vertu , d'humanité,
n'en est pas moins ponctuelle à lui obéir.
que
Cet éclaircisseinent metd'abord un obstacle au ma
riage d'Edmond' , mais la tendresse maternelle par
vient à le lever. La santé de mistriss Saint-Clair
tous ces événemens avaient ébranlée , exige de la dissipation
et suivant les moeurs anglaises , dans lesquelles
les bains de mer , les eaux minérales forment un grand
objet de dissipation, elles semettent en voyage pour
aller aux eaux de Brighton et ensuite dansl'ile deWight
avec sa niece , Edmond et Ellen. Celle- ci qu'aucune
affaire de coeur n'occupe , se charge d'écrire le journal
duvoyage, etil est envoyétrès exactement au presbytère
d'Albany , où il sert de distraction aux bons parens
Herbert qui y sont restés avec Bertha. Mais nous qui
ne sommes pas de la famille, et qui n'aimons point à
étudier les sites pittoresques dans les pages d'umroman ,
sur-tout lorque ces descriptions n'ont pas le moindre
rapport avec les héros et les événemens qu'ils éprouvent,
nous croyons qu'il eût été mieux denous en faire
grâce dans la traduction . Un traducteur ne doit point
se laisser séduire par les graces de son"auteurimi par
les siennes propres , car, Ellen aidée de la plume del
Mme Debon, décrit tres-bien tout ce qu'elle voit , mais
il faut prononcer que ce sont de jolies Inutilites
:
OCTOBRE 1816.
793
Ce voyage , au reste , amène sur la scène deux per
sonnages qui y joueront un rôle important. Lepremier
est Henry Perci , ancien camarade de collége d'Edmond
et son ami intime; le second est un M. Davisson ,
homme très-extraordinaire ; il est brusque , sauvage ,
morose ; on nous fait faire connaissance avec lui , au
moment où Edmond lui sauve la vie , en le retirant de
dessous les pieds de chevaux qui allaient l'écraser pendant
un évanouissement , accident auquel il esttrèssujet
. Perci , qui a fait la traversée , lui a de même
sauvé la vie , dans une occasion où Davisson s'était
laissé tomber à la mer. Ses libérateurs vont le voir , ef
le résultat de cette visite , est la colère de cet homme
singulier contre Edmond , qui refusel de recevoir sa /
bourse. La conduite bisarre de cethommejette un grand
intérêt sur le reste de l'ouvrage. Comme celui-là est
du moins bien écrit , et que Julia y devient très-intéressante
par sa piété filiale , nous ne voulons pas donner
de plus grands développemens à notre extrait. Julia
retrouve son père : mais il est peu riche et n'en
est pas moins despotique. Il la retire des mains de sa
tante , où elle jouissait de tontes les aises que la fortune
peut donner; et si elle n'est pas dans l'état de la
misèremême , au moins vit-elle dans celui d'une médiocrité
qui n'en diffère pas beaucoup pour quelqu'un
quin'en ajamais eu l'habitude. Et ce père si impérieux,
est toujours ponctuellement obéi. Julia obtient de lui
cependant la permissionde voir sa mère ; mais c'est au
moment de lui fermer les yeux. Cette malheureusevic- a
timedes remords ressemble beaucoup àla belle Milner,
dans Simple Histoire. Nos romanciers en sont réduits
à varier seulement les circonstances ; car les passions
humaines étant le sujet unique de leurs tableaux , il est
impossible qu'elles ne reproduisent pas sans cesse des
scènes qui aientde l'analogie. L'auteur ne peutdonctras
vailler qu'àmettre ses personnages dansdes poses un
peu différentes.
,
Dire que Julia finit par être heureuse , c'est annoncer
qu'elle épouse. Edmond. Cet événement est cependants
précédé d'un autre très-déplorable, et dont l'effettragi
80 MERCURE DE FRANCE.
que n'ajoute point à celuidu roman; et alors, je ne sais
pourquoi l'auteur l'a employé. Il fatigue l'ame inutilement.
Je ne terminerai point cet extrait , sans rappeler Deborha
Wills , à qui la chimie ne réussit pas merveilleu-
• sement. Une expérience se termine fort mal ; maisBertha
est devenue , par les soins de madame Herbert, une
fille accomplie , et l'expérience de Deborha tourne toute
entière à l'avantage de Bertha.
Cet ouvrage fait honneur à la plume de madame
Debon; je demande seulement la permission de lui faire
observer , que l'on ne dit point , nos parens ne vous
espéraient pas sitôt. Il est nécessaire d'employer le
verbe attendre. Lalocution citée n'est pas correcte , et
il est étonnant qu'elle ait échappée à une plume aussi
exercée.
R.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Il paraît que Laïs consent à ne pas lever sur nous une
aussi forte contribution que celle d'une représentation à
son bénéfice , avant sa retraite. Le spectacle extraordinaire
qu'on devait nous offrir , pour lui , d'Hamlet ,
de Panurge et de Flore et Zéphire , est ajourné indéfiniment.
Ce chanteur aura sans doute réfléchi que ,
malgré tout son talent , il serait scandaleux de donner
des représentions au profit d'acteurs qui jouissent d'un
traitement de 15 à 20,000 francs , lorsqu'une saison désastreuse
a tellement multiplié le nombre des malheureux.
Ne serait-ce pas une dérision cruelle d'aller porter ,
dans unesoirée, 50,000 fr. à l'Opéra , pour procurer
à M. Laïs un équipage ou une maison de campagne qui
lui manquent , et de payer les brillantes superfluités
OCTOBRE 1816. 81
d'un comédien , de ce qui pourrait soulager vingt familles
indigentes .
Tandis qu'Albert se prépare à partir pour la Russie
avec Mlle Bigottini , Paul va s'élancer sur les théâtres
de province. M. Levasseur a reparu incognito pour
doubler Dérivis , qui est déjà doublé par trois ou quatre
basses-tailles . Mardi dernier Mile Armand a fait sa
rentrée , sans pompe et sans éclat , dans Clytemnestre
d'Iphigénie en Aulide. Tout est en mouvement dans
les coulisses, pour les décorations de la Lampe merveilleuse,
où l'on verra briller un superbe lever de soleil; le
machiniste prétend que le théâtre de l'Opéra est le seul
digne de cet astre , et il reproche à M. Pierre d'avoir
retréci le soleil , comme les auteurs du Vaudeville raccourcissent
tous les grands hommes .
THEATRE FRANÇAIS .
Depuis quelque temps il n'y a pas moyen d'approcher
de ce théâtre. Jamais on n'a vu des débuts si multipliés
, diversifier notre ennui de tant de manières.
Quand Mme Dufresnoy nous donne un moment de relache
, Mile Wenzel vient nous montrer sa jolie figure ,
pour nous forcer à supporter la monotonie de son jeu .
M. Auguste , qu'on voit trop souvent , nous fait cruellement
expier le plaisir que nous a causé M. Victor. Ce
dernier vient d'être reçu pensionnaire ; c'est le seul
moyen que la Comédie Française ait pu employer pour
l'empêcherde jouer plus long-temps. Mile Delâtre , qui
a déjà débuté l'année dernière , vient de reparaître dans
le rôle insignifiant de Catau du Grondeur. Elle était
très-bonne à l'Odéon . On nous menace encore de deux
débuts , et du retour prochain de Mlle Georges. La rentrée
de cette reine tragique est la compensation inévitable
que le Théâtre Français nous offrira pour l'arrivée
de Mile Mars . Cette charmante actrice doit enfin nous
être rendue la semaine prochaine , après une absence de
quatre mois ; elle nous ramenera Fleury et Michot , qui
ne veulent jouer qu'avec elle. Mile Leverd ,, au contraire ,
que la crainte d'une comparaison fâcheuse fait toujours
ROYAL
SEINE
5
C.
6
82 MERCURE DE FRANCE .
partirquand Mile Mars arrive , vient d'obtenir un congé
de deux mois , qu'elle va passer aux Montagnes russes.
Elle y glisse avec un plaisir qui prouve qu elle croit à
l'efficacité de cet exercice salutaire , pour perdre tout
l'embonpoint qu'elle a de plus que sa rivale : si cela est
vrai , je conseillerai fort à Mile Georges d'en faire autant.
Lafont , qui est en Gascogne depuis trois mois , y
prolonge encore son séjour pour finir de perdre le peu
d'accent qui lui reste. On dirait que Talma veut se
mettre au niveau de tout ce qui l'entoure; il choisit ,
pour affaiblir son talent , des pièces comme Gabrielle
de Vergy , et des rôles qui lui conviennent si peu,
comme celui d'Achille . Damas semble avoir définitivement
renoncé à la tragédie : il n'a pas trop de tout
son temps pour recueillir la succession de Fleury. M. С. ,
du Journal des Débats , dit , dans son feuilleton du
22 octobre , que Damas soutient à lui seul tout lepoids
de la chaleur dujour. Ou donc M. C. voit-il de la chaleur
? Il n'y en a pas plus dans l'atmosphère que dans
son style. Mile Dupont est laseule soubrette qquui reste
en ce moment à la Comédie Française . Les acteurs enfin,
semblent s'être donné le mot pour avoir le moins de
talent possible , et pour jouer toutes les semaines les
mêmes pièces . Qu'on juge , d'après cet exposé fidelle ,
de l'état du Théâtre Français. Mile Mars peut seule lui
rendre son éclat ; aussi tous les amateurs soupirent après
le moment de sa rentrée.
On parle bien dereprendre Abufar et le Séducteur ;
mais quand il est question d'une nouveauté ou d'une
reprise , aux Français , c'est le cas de dire :
pour être approuvés ,
De semblables desseins veulent être achevés.
THEATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE .
Les auteurs se plaignent beaucoup de l'orgueil des
comédiens , mais quoi de plus propre à en donner
àM. Martin que ce que viennent de faire MM. Etienne
et Nicolo. Ces deux auteursn'ont pas voulu que leurs
pièces fussent jouées enl'absence de cet acteur. M. Martin
va sans doute se croire le premier talent de la caOCTOBRE
1816. 83
pitale , car , jamais pareillechose n'est arrrivée àM.
Mars; et quoi qu'elle soit la seule capable de représenter
Célimène et Silvia , il nous a bien fallu souvent
consentir à voir ces rôles remplis par Mile Leverd.
Le théâtre Feydeau justement étonné de semblables
prétentions , de la part d'auteurs dont les succès ont
toujours plus coûté à leur bourse qu'à leur génie , se
trouve forcé par là de se priver pour jamais d'ouvrages
agréables , sans doute, mais dont la perte n'est
pas irréparable. Si nous avons à regretter quelques
jolies scènes de M. Etienne , que nous pouvons toute
fois retrouver dans les contes de Lafontaine , n'est-ce
pas une consolation de ne se voir plus exposé à être
étourdi par le bruit des tambours , des timballes et des
cimballes dont la musique de M. Nicolo ne peut se
passer. Il y a dans cette ridicule vanité d'auteur , de
quoi faire un caractère tout aussi plaisant que celui
du fier Dalainville. Je le recommande à l'auteur des
Deux Gendres , qui , pour le coup , aura pris dans
lui-même , le sujet de sa comédie. En attendant la
première représentation des Montagnes Russes ou la
Folie du jour , Feydeau vient de donner la reprise de
Sargineset celle de Richard Coeur-de- Lion. Tout bien
compté , Monvel et Sedaine , Daleyrac et Grétry , en
voilàdeux fois plus qu'il n'enfaut pour remplacer Cendrillon
, Joconde , Jeannot et Colin et l'Une pour
l'Autre. Cette scission , entre les acteurs et les auteurs
de ce théâtre , est le signal d'une conspiration qui a
pourbut d'établir dans la salle Favart , concurremment
avec l'Opéra Italien , un nouvel Opéra-Comique-Français.
Les Bouffes ont bien besoin d'un pareil renfort .
Crivelli est engagé pour le théâtre de Londres , et Garcia
, qui vient de jouer dans le Mariage Secret , pour
nous consoler de cette perte , est une bien faible consolation
. Mme Catalani doit revenir dans les premiers jours
de novembre .
THEATRE DE L'ODÉON.
Débuts de Mme Henri Devin.
:
Cette actrice , qui a joué les enfans au théâtre Lou-
1
6 .
84 MERCURE DE FRANCE .
vois et les jeunes premières à Saint-Pétersbourg , vient
d'obtenir le succès le plus mérité dans les ingénues. Pour
être justement applaudie dans un emploi que Mile Mars
remplit avec une si rare perfection, il faut avoir un talent
réel. On ne peut contester celui de Mme Henri
Devin; elle a de l'intelligence , de la finesse et de la
grâce; son débit est agréable et naturel. On peut lui reprocher
de craindretrop de se livrer à ses moyens, mais
c'est le propre du talent de se défier de ses forces : la
médiocrité seule est présomptueuse. Rien n'égale l'assurance
de Mile Fleury. Mme Henri Devin promet à l'Odéon
une véritable comédienne ; elle est pleine de gentillesse
et de naïveté. Je lui recommande de prendre
garde aux mouvemens de sa tête et de ses bras , quand
elle marche. Qu'elle tâche aussi d'adoucir quelques inflexions
de sa voix , qui a presque toujours du charme;
enfin , qu'elle cherche à se défaire d'un léger grasseyement
, qui devient plus sensible lorsqu'elle chante.C'est
cependant un défaut dont on devrait lui savoir gré, si elle
n'avaitjamais à chanter que les couplets de la Petite
Rose , vaudeville composé sans prétentions ; mais que
Chazel ne joue pas de même , et où M. Dumersan fait
rimer oncle avec triomphe. Mme Devin ajoué avec un
succès toujours soutenu , Angelique de l'Epreuve nouvelle,
Marie des Ricochets , la Nouvelle Cendrillon ,
et Cécile de la Cloison , pièce où Chazel ne mérite que
des éloges . On va jouer le Frère et la Soeur, comédie
nouvelle en trois actes , qu'on attribue à un académicien.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Première représentation de Gusman d'Alfarache ,
comédie-vaudeville en deux actes.
Le sujet de cette pièce est le stratagême que Gusman
employa pour voler son oncle Bertrand ; mais les auteurs
ont senti que cette fourberie de leur héros ne serait pas
supportée sur la scène , en dépit du succès des Fourberies
de Scapin. C'est donc une restitution de cinquante
mille francs de la succession de son père , injustement
-retenus par son oncle , que Gusman parvient à se
OCTOBRE 18:6. 83
faire rendre par son adresse . Il n'y a pas beaucoup de
vraisemblance dans cette mise en scène du roman de
Lesage. Un aubergiste qui prend deux inconnus pour
des seigneurs déguisés , parce qu'ils le lui disent , qui
les héberge gratis parce qu'ils lui chantent :
Ce qu'on donne à l'indigence
N'est jamais , jamais perdu ;
Et le ciel , quand il y pense ,
Récompense la vertu.
1
Un jeune amoureux, paré pour sa noce , qui au
moment où il va prendre la mariée , se laisse déshabiller
par un inconnu , parce qu'il lui annonce qu'il
est le tailleur du duc de Médina- Coeli , qui désire un
habit semblable au sien; enfin un jouailler , un avare
qui prend , sans l'ouvrir , une cassette que Gusman lui
assure être remplie de pierres précieuses et oit il n'y a
que des cailloux , et qui donne à son neveu dont il
*connait les tours , un bel écrin dont il lui fait admirer
la richesse; tout cela passe un peu les licences accordées
aux faiseurs de Vaudevilles. Lascène du dénouement
est fort comique, parce qu'elle est empruntée au
Barbier de Séville. Philippe est un Gusman bien
-lourd et bien froid , qui répète tous les quolibets de
Figaro sur les grands seigneurs. Je ne sais pourquoi
les auteurs ont transporté à Tolède une scène qui se
passe à Genes , dans le roman. Tolède n'est pas d'ail-
Jeurs la patrie de Gusman, que Lesage fait naître à
Séville. On ne sait à la fin ce que devient le mariage
de Rosine promise à ce don Mesquinos qui se laisse
déshabiller si complaisamment, et aimée de Gusman .
Il en est de même de presque toutes les situations de
cet ouvrage. Elles sont à peine indiquées. Le succès
n'en a rien souffert . Adéfaut d'esprit on a beaucoup
applaudi des méchancetés qu'on a déjă mille fois entendues
, mais dont la malignité ne se lasse jamais.
On a demandé le nom des auteurs . Philippe est venu
dire qu'ils désiraient garder l'anonyme : On a crié
bravo. L'administration avait d'avance violé le secret
器
86 MERCURE DE FRANCE.
de la comédie , en annonçant sur l'affiche , avec la pièce
nouvelle , la Mort et le Bucheron de M. Dupin, et
Farinelli , de MM. Dupin et Scrib. On disait en sortant
que Feydeau avait bien fait de ne pas recevoir
Gusman d'Alfarache .
THEATRE DE LA PORTE SAINT -MARTIN .
MM. Merle , Brasier et Dumersan , repoussés des
Variétés , ont donné à la porte Saint-Martin les Deux
Philiberte , parodie en deux actes. C'est une contre
épreuvedes Deux Philibert , pleine de bêtises et de gravelures
et où l'on fait rimer jardin Turc avec sur et
où l'on finit un vers par ces mots : La Pie Voleuse.
Le rôle de M. Pastoureau est le seul qu'on n'ait point
parodié. On l'a remplacé par Fifine femme de chambre
de Philiberte l'Eveillée. Mile Jenny Vertpré fait
fort bien le mauvais sujet ; Emile est fort plaisant dans
le rôle de Fanfan Dujardin. Il parle si joliment du
nez qu'on croit entendre Mile Fleury de l'Odéon. Le
•Mariage Rompu , pantomime en trois actes , de
M. Henry, qu'on adonné le lendemain , est encore une
parodie . C'est Lucile et Nina que l'on montre à la fois
dans une seule pièce aux spectateurs Plébéiens des
boulevarts pour parler le langage libéral du Constitutionnel.
THEATRE DE L'AMBIGU COMIQUE.
Pour nous consoler de la reprise de l'Amour à l'Anglaise,
vaudeville de M. le Chevalier de Jacquelin et
de M. le chevalier de Rougemont. ( J'en avais attribué
par mégarde la moitié à M. Ourry. ) Ce théâtre
vient de donner les Rivaux Congédiés , comédie en
deux actes. Cette petite pièce est fort gaie. On a bien
fait de la retirer des cartons où elle était ensevelie depuis
long-temps.
E.
OCTOBRE 1816 . 87
M. LE RÉDACTEUR ,
D'après une explication franche et cordiale , que j'ai
eue avec M. V. , relativement à quelques lignes insérées
contre lui dans le dernier numéro du Mercure , je m'empresse
de rétracter , de mon propre mouvement , ce que
ces lignes pouvaient avoir d'offensant pour lui. Convenant
que , si comme l'a dit La Fontaine , tout faiseur
de journal doit tribut au malin , j'avais un peu outrepassé
lamalice.
Je suis ,
M. LE RÉDACTEUR ,
P.
Vous avez eu la complaisance d'annoncer qu'une
médaille a été frappée par les soins de la ville de Versailles
en l'honneur du respectable auteur d'OEdipe
chez Admète , et qu'elle a pour légende ce vers élégant
et concis de M. Andrieux :
Accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
Ma's ce que vous avez passé sous silence , et queje vous
prie de faire connaître , c'est que cette médaille a été
proposée par M. Voisin , médecin à Versailles , et gravée
par M. Edouard Gatteaux . On la trouve à Paris chez
Me Barrat , notaire , rue Saint-Honoré , près de l'hôtel
de Noailles ; chez M. Ed. Gatteaux , graveur , rue de
Bourbon , près de celle du Bac ; à l'administration des
monnaies ; et à Versailles , au secrétariat de la mairie.
Ceux qui ont souscrit peuvent la faire retirer quand il
leur plaira. Comme le nombre des souscripteurs n'est
pas encore complet, les personnes qui désireront se procurer
cette médaille , laquelle joint à une grande perfection
le mérite d'une ressemblance exacte , sont priées
de se faire inscrire le plutôt qu'il leur sera possible dans
l'un des quatre endroits ci-dessus indiqués. Le prix de
88 MERCURE DE FRANCE.
cette médaille en bronze , est de 5 fr.; on peut se procurer
celle qui est en argent , en payant la valeur du
métal .
DE BOINVILLIERS , correspondant de l'académie
royale des inscriptions et belles-lettres.
Monsieur ,
Permettez-moi d'annoncer dans votre journal que
l'Almanach des Muses , pour 1817 , sera mis en vente
chez M. LEFUEL , libraire , rue Saint-Jacques , nº 54 ,
que c'est par conséquent à lui que MM. les libraires de
Paris des départemens , et de l'étranger , sont priés de
s'adresser pour les envois qu'ils pourraient désirer.
J'ai l'honneur d'être , etc. ,
L'éditeur de l'Almanach des Muses.
21 octobre 1816.
mmmmm
INTERIEUR .
Le nommé Guidier , qui avait tenté d'assassiner un
changeur rue de Valois , près le Palais-Royal , est mort
enprisondesblessures qu'il s'était faites au moment où
on l'arrêta .
-A la suite d'un orage dans le département de la
Meuse , il s'est fait tout à coupune excavation devingtcinq
pieds de profondeur , entre Olches et Vadelincourt.
-On écrit de Constantinople qu'il y a éclaté successivement
trois incendies , et que deux mille maisons ont
été la proie des flammes. Lorsque de tels accidens se
répètent dans cette capitale , c'est le signe qu'il règne
dumécontentement , soit dans le peuple , soit chez les
janissaires. En effet , des murmures et un commencement
de révolte s'étant manifestés dans ce corps , le
sultan a été forcé de déployer sa sévérité . Plusieurs des
chefs ont été déplacés , d'autres ont eu la tête coupée.
OCTOBRE 1816. 89
- Le laborieux M. Magri vient de découvrir dans
la bibliothèque ambroisienne , la partie des antiquités
romaines de Denis d'Halicarnasse , qui était perdue ;
elle renferme les faits compris entre l'année 315
à l'année 485 , espace de temps qui contient les guerres
des Romains contre les Gaulois , contre Pyrrhus et les
Véiens. Cet ouvrage est maintenant sous presse à Milan .
Il serait bien à désirer que les recherches des savans
dans cette riche bibliothèque , pussent nous donner
quelques-unes des décades de Tite-Live , dont nous
sommes privés . On vient de retrouver dans ce même
dépôt le 34º discours du philosophe Themistius : nous
possédions les autres .
-Le comité des receveurs généraux des finances
nommé par le roi , vient d'entrer en exercice. Ses bureaux
sont situés rue de Menars , nº 7. Deux des membres
toujours présens au comité , ont le droit d'engager
le comité par leur signature .
-Les gardes nationales du Bas-Rhin viennent de
recevoir de S. M. une décoration et des drapeaux par
ticuliers , distinction que leur améritée labonne conduite
qu'ils ont tenue dans les circonstances difficiles où
nous nous sommes trouvés. Lorsque le roi ou les princes
se trouveront dans le département , la garde d'honneur
sera fournie par la garde nationale. Le ruban est blanc
avec une bande verte horisontale .
- M. le maréchal duc de Raguse vient de prêter son
serment entre les mains de S. M. , qui lui a remis un
nouveau bâton de maréchal .
- Le conseil de guerre , qui avait été assemblé pour
juger le lieutenant - général comte Grouchi , s'est déclaré
incompétent sur les moyens qui ont été proposés
par M. de Grouchi fils ; ils sont fondés sur la charte, qui
déclare que personne ne peut être distrait de ses juges
naturels , et M. de Grouchi se trouvant , comme inspecteur-
général de son arme , compris au nombre des
grands officiers , il n'est pas jurisdisciable d'un simple .
conseil de guerre.
- L'adjudant de génie Monnier , qui avait été con90
MERCURE DE FRANCE .
damné à mort , et dont le pourvoi avait été rejeté par
la cour de cassation , devait être , il y a trois jours conduit
au supplice. La fermeté qu'il avait montrée l'a
abandonné en entendant la lecture de son arrêt On se
rappellera qu'il avait été condamné comme complice
d'un complot tendant à s'emparer de Vincennes , mais
qu'il n'en était pas l'auteur . Monnier a demandé à faire
des révélations ; M. Bertin Daubigni est venu les recevoir
, et d'après elles un sursis a été accordé par Mgr. le
chancelier .
-Dans le funeste intervalle des cent jours , des ames
pieuses avaient fait un voeu pour obtenir le retour de Sa
Majesté; il consistait à former une masse de fonds destinée
à l'éducation de plusieurs jeunes ecclésiastiques.
Cette bonne oeuvre se réalise maintenant , et plusieurs
notaires sont indiqués pour recevoir les offrandes .
- M. Desjardins , curé des Missions Etrangères ,
vientde publier des détails pieux et consolans sur les
derniers jours que la feue reine passa à la Conciergerie.
On savait seulement que cette auguste victime ,
demeurant ferme dans la foi de ses pères , avait refusé
l'assistance d'un prêtre constitutionnel qui lui avait été
offerte; on était certain que dans le trajet de la prison
au lieu de l'assassinat , elle avait constamment refusé
d'entendre ce prêtre , qu'elle n'avait pu empêcher de
l'accompagner ; mais on ignorait que cette princesse
avait reçu les secours de la religion , et que la Providence,
veillant sur elle , lui avait procuré , par le zèle
de Mile Fouché , la consolation d'être communiée de la
main de M. l'abbé Maignen , qui avait pu pénétrer
jusqu'à la reine. De telles actions rappellent les beaux
temps de l'église primitive.
- Le roi vient d'envoyer le cordon de l'ordre du
Saint-Esprit au prince impérial d'Autriche .
- M. Meruel de Butems , maître de forge , vient de
publier qu'il avait répété les procédés de M. Foucaut ,
de Bordeaux , et qu'il avait obtenu dans ses expériences
un quart de plus d'excellent charbon que par les moyens
ordinaires , et très-propre au travail et à la fonte des
fers.
OCTOBRE 1816.
91
- Le résultat des élections est maintenant connu ,
ilya
174 députés de l'ancienne chambre ;
60
nouveaux ;
2
2
de la Corse sont encore inconnus ;
élections doubles ont été faites ;
20 députés manquent par défaut d'élection par
les départemens.
:
Total 258 .
-
On annonce la vente d'un ouvrage , dont nous
pensons que le titre trouvera peu de contradicteurs :
Les principes de la révolution française sont incompatibles
avec l'ordre social. La génération actuelle
n'achetera pas ce livre , elle le sait depuis trente ans ,
et les meneurs le savaient depuis bien plus long-temps .
Un personnage littéraire fort important est arrivé
depuis peu à Paris , et , à l'exemple de tous les
journaux , nous en prévenons nos lecteurs , c'est Mme
la baronne de Staël-Holstein ,
- M. Dalmas , qui demeure à Clermont-Ferrand ,
a inventé une machine hydraulique qui peut devenir
d'une grande utilité. Le moteur dépense très-peu et
produit beaucoup. Il nomme cette machine , pour laquelle
il a obtenu un brevet d'invention , poids hydraulique.
Un demi- pouce d'eau suffit pour la faire agir , et
elle élève l'eau à 50 pieds de hauteur ; le cours d'eau ,
puissance motrice , n'a besoin que d'un pied et demi
de chute.
- Les fonds français sont en hausse dans la Belgique
, témoignage certain de la confiance qu'ils inspirent.
- On mande que l'abondance de la récolte a reflué
jusqu'au centre du Languedoc; en outre , cinquantedeux
bâtimens chargé de grains sont entrés dans le
port de Bordeaux. Il en est aussi entré un assez grand
nombre dans celui de Marseille , qui viennent de la
ハ
Crimée.
92 MERCURE DE FRANCE .
)
-
Les travaux de l'église de la Madeleine , que
le roi a fait reprendre , se continuent avec activité; et
celle que l'on élève rue d'Anjou , sur la sépulture du
feu roi , avance très-rapidement.
- M. Peyre , architecte du palais , a fait graver ,
par laméthode lythographique ,unevue intérieure de
la chapelle expiatoire qu'il a construite dans la Conciergerie.
Cette gravure se trouve chez lui , place Saint-
André-des-Arts , nº 22. Prix : 6 francs .
- Madame , duchesse d'Angoulême , a fait remettre
1250 francs à la société maternelle , existant dans la ville
duMans .
- Les employés de l'administration générale des
postes , ont voulu célébrer dignement la fête de la Saint-
Louis. Ils ont pour cela fait une quête entre eux dont
leproduit , montant à 1387 francs , a été remis par eux
àM. le curé de Saint-Eustache , pour qu'il les distribuat
aux pauvres de sa paroisse.
EXTERIEUR .
Un ingénieur anglais doit bientôt partir pour le Pérou.
Le gouvernement a fait un traité avec lui pour qu'il
ailley établir des pompes à feu , afin d'épuiser les eaux
dontles riches mines de ce pays se trouvent actuellement
noyées.
-Des bâtimens anglais , quelques suédois et des
danois trafiquentdans lapartie sudde Saint-Domingue ,
et quoique les Anglo-Américains n'y soient pas bien
vus, c'est eux qui font le plus d'affaires commerciales ,
lamarine de Péthion consiste dans une grande frégate ,
une corvette , trois bricks etquelques goelettes. Son pavillon
est composé de bandes rouge et bleu posées
horisontalement. Christophe a un vaisseau rasé, une
frégate et plusieurs bricks , son pavillon est de même
enbandes rouge et bleu , mais perpendiculaires.
-Quatre marins américains ont été arrêtés en
Danemarck. Ils avaient fait partied'un équipage quiatué
le capitaine du vaisseau , le subrecargue , et le pilote;
1
OCTOBRE 1816. 95
ce bâtiment était chargé de 42 mille écus espèces . Les
treize hommes qui cominirent ce crime , conduisirent
le vaisseau dans un port de la Norwège où ils le vendirent.
Deux de ceux qui ont été arrêtés avaient acheté
une cargaison de sucre , qu'ils se proposaient d'aller
vendre en Russie.
- La princesse de Galles après avoir visité la terre
Sainte et repassé à Rome , est retournée habiter sa
belle Villa du lac Côme.
-On prétend qu'il ya 13 millions de juifs en Europe
, il serait curicux de savoir combien l'Angleterre
seule en contient , car elle est le pays commerçant par
excellence , et l'on sait que par tout où le commerce
est très-lucratif , il se trouve beaucoup de juifs .
-Le commerce semble, d'après les dernières nouvelles
, éprouver de grands embarras dans les Etats-Unis.
Les payemens en argent doivent être repris par les
banques , au mois de juin prochain. En raison de cette
mesure elles ont cessé leurs escomptes , d'où il résulte
que toute négociation d'effets est devenue trèsdifficile.
Un voyageur prêt à revenir en Europe , étant
pressé de changer son papier contre des espèces , le
citoyen américain conte Régnault Saint-Jean d'Angeli
à bien voulu lui faciliter cet échange sur le pied
d'un escompte de trente pour cent par an. Tous les
juifs ne sontpas originaires de la Judee.
1- Les lois et les coutumes anglaises ont trois points
sur lesquels il est facile de contester leur moralité. Le
premier la loi du divorce : le second l'indemnité légale
qu'un mari obtient pour l'honneur conjugal blessé ,
indemnité qui se règle sur la richesse du corrupteur ;
le troisième la vente publique au marché par le mari
de son épouse. Un de nos journaux se récriait il y a
quelques jours sur ce qu'un porteur d'eau avait vendu
sa femme à un cordonnier , pour six sols . Afin de diminuer
sa colère de moitié , je lui rappeilerai que le sol
anglais en vaut deux de notre monnaie.
- Plusieurs journaux anglais ont célébré à l'envi ,
l'établissement nouveau d'un club de Wighs dans la
S
94
MERCURE DE FRANCE.
ville de Glocester. Il nous semble qu'il y avait déjà
dans cette ville assezde moyens de ne pas vivre en bon
accord . Elle a conservé comme celle de Londres ledroit
d'élire son maire , et cette élection divise les citoyens .
Cette fois les deux partis, les jaunes et les verts , se sont
fait une guerre tellement active , qu'il y a eu une taverne
pillée , et qu'à la suite d'un combat , huit jaunes
ont été portés , fracassés , à l'hopital .
- L'élection du lord maire , n'a pas eu des suites
aussi sérieuses. Il y avait plusieurs prétendants , les uns
voulaient réélire le lord maire , d'autres lui opposaient
l'aldermen Combe; on dit que le ministère portait
l'aldermen Smith. Le lord maire, après plusieurs jours
de scrutin dans lesquels il aréuni 200 voix de plus que
son concurrent , a été nommé par la cour des aldermen
à une majorité de deux voix , lord maire de la cité
de Londres. Il est le trente-septième qui ait eu cette
distinction, et depuis plus d'un siècle personne n'avait
obtenu l'honneur d'unepareille réélection . Sir Piskinton,
en 1670 et 1671 , estle dernier qui l'ait eue; commeceluici
est brasseur, les partisans de Smith se plaignaient dans
leurs harangues de l'influence de la bierre . On convenait
cependant que le lord réélu s'était abstenu de toute discussion
politique , ensorte qu'il était étonnant que le
ministère lui fut opposé.
- Nos moeurs sont tellement opposées à cette espèce
de lutte habituelle des citoyens les uns contre les autres
que si nous insistons sur ces détails , c'est pour mettre
dans tout son jour combien l'esprit de parti est dangereux
; et pour montrer jusques où il peut aller , nous
citeront cequ'une lettre , consignée dans nosjournaux ,
rapporte sur l'existence d'un comité secret de luddistes.
Cetribunal ordonne sur tel point qu'il lejugeà propos,
et chez telles personnes qu'il désigne, la destruction des
machines qui y existent , et dans les 24 heures le propriétaire
est ruiné. Deux particuliers habitans d'un
bourg manufacturier , ayant parlé peu respectueusement
de ce comité secret , la destruction de 36 métiers
qu'ils possédaient a été ordonnée , et exécutée par cent
hommesquisont venus à main armée entourer le bourg
OCTOBRE 1816. 95
et ruiner les deux fabricants ; ne doit on pas gémir,
amèrement de voir le désordre organisé à un tel point.
Les gens sages ont beau répéter , que sans les machines,
l'Angleterre ne soutiendrait pas la concurrence avec
les autres états européens , la vérité ne peut pas se faire
entendre.
- La prestation de serment de la bourgeoisie à la
nouvelle constitution , a eu lieu avec un grand appareil
à Francfort . Les ministres qui composent la diete
s'y étaientrendus .
- La méthode d'aliéner ses biens par la voie d'une
loterie , se perpétue en Allemagne. La belle seigneurie
de Seissenbrunn y a été mise. Le billet qui a gagné attendait
dans le porte-feuille d'unjeune hommel'événement
du tirage. Par une économie très-peu vertueuse , il
en a fait don à une fille publique ; celle-ci l'a perdu ;
mais cependant elle en avait inscrit lenuméro : il est
sorti ; elle n'a rien , car le billet est payable au porteur.
Lejeune homme s'est dépouillé , un abîme en attire
un autre; et si personne ne représente le billet , c'est le
domaine public qui en deviendra le possesseur.
L'Allemagne était-elle jadis surchargée par sa population
, ou les peuples n'y étaient-ils pas heureux ?
L'Amérique donne dans sa statistique un million d'Allemands
comme citoyens inscrits. Il est pourtant certain
, par d'autres états de statistique , qu'il y a en Allemagne
de grandes portions de terrains qui attendent des
cultivateurs; ou bien l'émigration est-elle devenue une
maladie qui affecte notre ordre social ?
- On mande que la vendange est nulle dans les environs
de Mayence. On connaît les vins du Rhin , leur
grande consommation et leur longue durée; c'est donc
une grande perte pour le pays .
-
Le grand-duc de Saxe-Veymar , dans l'intention
de pouvoir soulager ses sujets , a réduit il y a quelque
temps les troupes qu'il doit entretenir sur pied , au minimum
de son contingent.
-
Le conseil qui préside au gouvernement de l'ile
de Saint-Vincent , a dénoncé au ministère anglais les
96 MERCURE DE FRANCE .
prédicateurs méthodistes , comme répandant l'esprit
d'insubordination; ce fait , qui n'a point été assez remarqué
, sera rappelé par nous dans la suite , et dans
unde nos précédens numéros nous nous en sommes
déjà occupés
w
ANNONCES.
wwwww
L'Ami des jeunes demoiselles , ou Conseils aux
jeunes personnes qui entrent dans le monde ; par J. L.
Ewald , et traduit de l'allemand par Ch. B. Deux vol .
in- 12 , ornés de to jolies gravures. Prix : 5 fr. et franc
deport 6 fr. 50 cent, A Paris , à la librairie d'éducation
de Pierre Blanchard , galerie Montesquieu .
Annales historiques des deux sessions du corps législatif,
années 1814 et 1815; par M...... et Gauthier ,
duVar, ex-membre du conseil des cinq cents. Deux vol .
Prix : 10 francs , et 13 fr. 50 cent. franc de port. Chez
C. F. Patris , rue de la Colombe , nº 4 , en la Cité.
Promenades pittoresques dans Constantinople et sur
les rives du Bosphore , suivies d'une Notice sur la Dalmatie
; par M. Charles Pertuisier , officier au corps royal
d'artillerie , attaché à l'ambassade de France près la
Porte-Ottomane. Trois vol. in-8°. Chez Delaunai , au
Palais-Royal , et chez Mongie , boulevart Poissonnière .
Prix : 18 fr . , et 25 fr. pour les départemens.
Un très-bel atlas , dont la souscription est ouverte chez
les mêmes libraires , accompagnera cet ouvrage , dont
nous nous proposons de rendre un compte particulier incessamment;
il présente un grand intérêt, et contient
des observations neuves et piquantes .
De l'éducation et du choix des instituteurs ; par
H. A. Dampmartin , in-8°. Chez Remont , galerie de
bois , au Palais-Royal .
Tableau de la constitution française. Didot aîné ,
imprimeur de la chambre des pairs .
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
Ν. 5.
****
MERCURE
DE FRANCE.
www www
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Leprix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
quedu 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement,
et sur tout très -Jisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE . :
A UNE FEUILLE DE ROSE ,
Après un orage.
Élégie.
Où voles-tu , feuille éphémère
De la plus aimable des fleurs ?
Dans ma retraite solitaire
Viens -tu distraire mes douleurs ?
Viens-tu , par les vents emportée ,
Implorer ici le repos ?
Ah! vois-ymon ame agitée
Comme la nef au sein des flots ,
TOME 69°.
4
7
98 MERCURE DE FRANCE.
Ici , vainement je réclame
Le calme , doux trésor des coeurs ;
Ici, l'amour est pour mon ame
Ceque latempête est aux fleurs.
فس
Cherche , cherche plutôt l'asile
Où l'amour encore inconnu
Laisse un sommeil doux et facile
A la vierge au coeur ingénu.
Sur son sein , lorsqu'elle repose,
Fais-toi guider par le zépkir.
Aimable feuille de la rose ,
Vas, c'est làque tu dois mourir.
J.-P. BAÈS.
LES VACANCES DE 1816.
AM. A**,P. P..
D'un triste promenoir , dit salle aux Pas -Perdus ,
Gaiment on a fait la clôture.
Avoués , avocats , tous paraissaient rendus ,
Car nous forcions unpeu nature.
De notre digue président ,
Pour la justice un zèle ardent
Multipliait les audiences;
Il les finit par un festin ,
Et
Nous nous quittons le verre en main:
C'est bien commencer les vacances ..
Pourdeux mois nous laissons Gujas ,
nous congédions
ลาย ons Merlin , Jousse etFurgole;
Mais pourbienappliquer le cas ,
De ces commentateurs n'oublions pas l'école.
C'est le tourde Pomone et celuid'Apollon ,
Prenons Racine et Fénélen:
NOVEMBRE 1816.
)
Lepinde aux magistrats offre des jouissances;
L'homme heureux y cueille des fleurs ,
L'infortune y sèche ses pleurs , (1 )
Le sage fait toujours bon emploi des vacances,
Maint chicaneur peu satisfait,
Gagne , en grondant, sa métairie ;
L'un dans sa bourse , pour effet ,
Détient le diable en gagerie;
L'autre pestant contre un arrêt ,
De recourir a le projet ,
Et dit qu'on n'a pas bien saisi sa plaidoieries
Personne de son sort ici bas n'est content:
Horace l'a dit en chantant. (2)
De ce sagecourons les chances ,
Sur le fleuve du temps vognons avec gaité ,a
Pour reprendre tous en santé
Nos travaux après les vacances.
Un Annibal , mais très-cadet ,
Avécu, nousdit-on, cent trente ans àMarseille ;
Pendant tout ce temps qu'a-t-il fait ?
Il a chanté Cythère en vidant sa bouteille.
Bien autrement notre doyen
Se montre utile citoyen,
Les talens, la sagesse ont dicté ses sentences.
Qu'il vive un siècle et beaucoupplus;
La santé, le bonheur sont dus à ses vertus :
Présentons-lui ces voeux en entrant en vacances.
LES
TOURTERELLES ET LE HIBOU .
Fable.
Auprès de quatre tourterelles
Un vieux hibou s'était niché ;
(1 ) Secundas res ornant , adversis solatium præbent. Cic.
(2) Satire 1.
99
7.
100 MERCURE DE FRANCE.
Sans cesse on le voyait perché ,
Se redresser , battre des ailes
Al'aspect des jolis minois
De nos aimables jouvencelles ,
Qu'il observait en tapinois ,
Ayant toujours les yeux sur elles.
Le sot ! il ne se doutait pas
Quepar sa présence importune
Bien loin d'en attendrir aucune
Il leur causait grand embarras ,
Et les mettait dans une gêne
An'oser se montrer qu'à peine.
La tourterelle a des appas ;
Mais timide par sa nature ,
Elle craint la moindre aventure
Et de ses maux se plaint tout bas.
Que faire pourtant dans ce cas ?
On se consulte, on délibère ,
Et l'on décide en cette affaire
Que l'on fuira de plus en plus.
Cet oiseau de si triste espèce ,
Pour punir tant de hardiesse
Et rendre ses soins superflus .
« Si quelqu'une de nous sent naître
>> Le désir de prendre en repos
» Un instant l'air à la fenêtre ,
>> Je crois qu'on parviendra peut-être ,
>> En lui tournant vîte le dos ,
>> A lasser sa persévérance ,
>> Dit l'une ; de son impudence ,
>>> Il faut qu'un trop juste mépris
>> Soit désormais le digne prix. »
On médita même d'avance
Le plan d'aller je ne sais où
Chercher une autre résidence ,
Pour s'éloigner de la présence
Et des regards du vieux hibou.
NOVEMBRE 1816 .
Quand de l'hiver les ans , les glaces ,
Succèdent chez vous aux beaux jours ,
Vieillards , renoncez aux amours ,
Ou vous feriez enfuir les Grâces .
>
ParM. PIGEON,
ÉNIGME .
Je ne repose point , et même quand tout dort
Toujours je marche et je suis très-sensible ,
Quoique je sois toujours de nature invisible.
Suis -je donc un esprit? non , j'ai toujours un corps ;
Je ne puis m'en passer , car si je l'abandonne :
Je fais de l'amitié couler alors les pleurs.
Il est vrai que souvent à de feintes douleurs
Ma retraite a livré bien plus d'une personne.
w www
CHARADE.
Quiconque étant dans la misère
Se trouve souvent mon premier ,
Quand même il serait mon dernier
Selon moi ne mérite guère
D'être quelquefois mon entier .
С. С. Н.
w
LOGOGRIPHE
www
Onpeut très-bien m'offrir sans offenser personne ;
Mais on peut se fâcher selon que l'on me donne .
Puissent mes onze pieds , qui n'ont rien d'effrayant ,
Retracer à tes yeux quelqu'objet attrayant!
J'y trouve un quadrupède agile et frugivore ;
Un ført bel instrument spacieux et sonore ;
Ce qui dans une ferme est un réveil-matin ;
Certain nom de journal , la couleur du carmin;
)
102 MERCURE DE FRANCE.
Ce qu'arrache de nous des douleurs un peu fortes ;
Un ancien souverain de la ville aux cent portes ;
Cequ'on fait au spectacle assez souvent par ton;
D'unde nos anciens rois le vulgaire surnom;
L'instrument d'un pêcheur quilong-temps reste enplace;
Un assez beau bijou qui très-souvent se casse ;
Ce qu'apprend un acteur, qui le rend bien ou mal ;
Un saint qui fut placé sur le siége papal ;
Ce qui tout apprêté nous vientde la Hongrie;
L'être cité souvent pour sa glontonnerie ;
Un joli petit fruit, qui né dans nos forêts ,
Pourdes Pâris gaulois semblerait fait exprès ;
De la gamme une note,untrès-riche métal ;
Cequeveut acquérir soldat ou général ;
Unnom d'individus communs en Amérique ;
Unsuperbe animal qui nous vient de l'Afrique;
Unobjet dangereux lorsqu'il n'est qu'à fleur d'eau;
Le sol où reposait notre immortel Rousseau ;
Ce par quoi la chaussure est souvent embellie ;
Unnomd'homme employé dans notre comédie ;
Un meuble de cuisine , un reste de cité ;
Ce que l'on fait par tout à l'homme en dignité ;
Cequ'il nous faut savoir même avant que d'écrire ;
L'objet aimé d'Hercule et craint de Déjanire ;
Un fleuve , un adjectif propre au fil , au coton ;
Puis...... àton tour , lecteur , si tu le trouves bon.
T. DE COURCELLES .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'Enigme est la bulle de savon. Celui du Logogriphe
est Adelaide , où l'on trouve Adèle , Elie , Délie , Ali , Laie , Di ,
Léda , Ladi , Aile Lie , Dé , La , Aï , Edile , Délai , Aide , Laide,
Idée, Ile , Idée , Alea. Le motde la Charade est Couperose.
NOVEMBRE 1816. 103
LES MILLE ET UNE NUITS ,
Contes traduits de l'arabe , par M. GALLAND , avec la
continuation par M. CAUSSIN; 9volumes in-12.
(Ir article. )
Il n'existe peut être pas dans aucune langue un recueil
decontes aussi variés que cette vaste collectionde fables ,
connue en Europe et dans l'Orient sous le nom des
Mille et une Nuits . Le décameron de Bocace et les
Nouvelles de Bandello , peuvent bien , il est vrai , être
considérés comme une immense galerie de peintures ,
mais pour la variété et le merveilleux, ils ne sauraient
êtrecomparés avec les contes arabes. L'imagination des
romanciers orientaux semble avoir aggrandi le domaine
de la nature; non contens de peindre des êtres réels ,
ils ont fait entrer dans le cadre de leurs compositions
magiques une foule d'êtres merveilleux , tels que les
sylphes , les génies et les fées; et ces personnages fantastiques
y sont peints avec autant de vérité , que ceux
qui appartiennent à un ordre réel , dans la nature des
choses : ces récits , dans l'original , sont entremêlés de
poësies qui souvent ont tout l'éclat du ciel brûlant qui
les a vu naître. Nous ne sommes pas les seuls au reste
qui ayons porté ce jugement sur les Mille et une Nuits ;
un célèbre critique français , le Quintilien du siècle ,
M. de Laharpe , avait une telle prédilection pour ces
productions de l'imagination des Orientaux , qu'il relisait
tous les ans le recueil des contes traduits par
M. Galland , en mêmetemps que les classiques grecs
et latins ; c'est lui-même qui nous l'apprend dans son
Cours de littérature. Quant à nous , après une telle
autorité, nous ne craindrons point d'avouer que les
récits . quelquefois un peu longs il est vrai , de la princesse
Scheherazade , ont pour nous autant de charmes
que les fables poëtiques d'Ovide et de l'Arioste . Comme
ces deux poëmes des Métamorphoses et de l'Orlando ,
104 MERCURE DE FRANCE.
}
les Mille et une Nuits n'offrent en effet qu'un vaste labyrinthe
d'historiettes et dépisodes , dont le dénouement
presque toujours se fait par un ou deux coups de la baguette
magique . Rien de plus fréquent que les métamorphoses
dans les contes arabes et persans ; aussi suisje
très-porté à croire que les histoires les plus merveilleuses
de ce genre que l'on trouve dans Ovide , ont
une origine orientale , et que l'imagination des Grecs ,
beaucoup plus sage et plus tempérée , les a seulement
resserrées dans un cadre plus étroit , et réduites sous
des formes plus régulières et moins gigantesques . Le
détracteur de Racine et de Molière , l'Aristote de la
poësie romantique , en un mot M. de Schlegel , dit
quelque part , dans sa Nouvelle théorie de la composition
théâtrale , ouvrage , pour le dire en passantt,, où le
paradoxe est revêtu des couleurs les plus ingénieuses et
les plus séduisantes , M. de Schlegel , disons-nous , assure
que toutes les fois qu'il lui est arrivé (ce qui doit
être fort rare ) de rencontrer dans quelqu'un de nos ouvrages
dramatiques , une fable bien conçue et fortement
nouée , il a toujours soupçonné que la première conception
en appartenait à quelque auteur espagnol , et que
les recherches qu'il a faites à cet égard lui ont presque
toujours donné la preuve de la vérité de ses conjectures ,
ce qui ne fait pas peu d'honneur à sa sagacité . Il est vrai
que l'on pourrait demander à ce célèbre écrivain de
nous indiquer dans quel auteur espagnol , ce Molière ,
qu'il trouve si prosaïque , a puisé la première idée de
son Tartuffe , de son Misanthrope , etc. , pièces dont la
fable est assurément bien conçue et aussi fortement
nouée que celles d'aucunes comédies de Shakespear , ou
du grand don Pedro Caldéron de la Barca lui-même ,
pour lequel M. de Schlegel montre une admiration si
passionnée ; au reste , nous n'avons ni le temps , ni la
volonté de nous engager dans cette discussion. Nous
croyons seulement pouvoir dire , avec plus de vérité
que M. de Schlegel , que toutes les fois que nous rencontrons
dans les auteurs européens quelque fable d'un
merveilleux éblouissant , nous sommes toujours tentés
de soupçonner qu'elle a d'abord été conçue sous l'omNOVEMBRE
1816 . 105
brage des palmiers de l'Inde ou de l'Arabie , sous la
tente de quelque pasteur du désert , ou dans l'enceinte
d'un caravanserail : notre défiance à cet égard s'étend
même jusque sur les inventions poëtiques des Grecs .
En effet , il est impossible de ne pas être frappé de la
ressemblance qui existe entre les premières et le merveilleux
en usage chez les Orientaux. Par exemple , ce
palaisde cristal situé au fond des eaux qui s'entr'ouvrent ,
et se suspendent en murailles transparentes pour y laisser
pénétrer lejeune Aristée , inconsolable de la perte toute
récente qu'il vient de faire de ses abeilles chéries ; cette
invention , dis-je , a quelque chose de singulier et de
fantastique , et rappelle à l'imagination ce royaume
merveilleux situé sous les eaux de la mer profonde , et
dont on trouve une description si surprenante dans les
Mille et une Nuits. Ce roi Picus, que la magicienne
Circé , pour se venger de l'affront fait à ses appas , transforme
, dans l'Enéïde , d'un coup de baguette en oiseau
bleu , et variis sparsit coloribus alas , rappelle involontairement
l'idée de tel ou tel prince persan ou arabe ,
dont l'infortune est occasionnée par les mêmes motifs.
La fable de Psyché , ce chef-d'oeuvre de l'imagination
des Grecs , s'il est vrai toutefois que les Grecs en soient
les premiers inventeurs ( ce dont il y a plus d'une raison
de douter ) , cette fable charmante , dis-je , et que La
Fontaine lui-même n'a pas pu embellir et perfectionner ,
offre des situations tout à fait semblables à celle des
héros et des princesses aventurières qui figurent dans les
Mille et une Nuits. Tous les détails de cet épisode enchanteur
, dont je m'étonne , sans toutefois le regreter
beaucoup , qu'Ovide ne se soit pas emparé , rappellent
ce genre de merveilleux particulier aux Orientaux . Ce
palais de marbre , tout resplendissant d'or et de rubis
qui s'élève tout à coup au milieu d'un désert affreux ,
poouurr offrir à l'amante de Cupidon une habitation digne
d'elle ; ces inscriptions , ces voix mystérieuses qui se
font entendre dans ces jardins peuplés de statues , ces
mains invisibles par qui la jeune princesse est servie
tous ces détails , dis-je , ont une surprenante conformité
avec ce que nous lisons dans les contes arabes , turcs et
,
?
тоб MERCURE DE FRANCE.
t
persans. Il serait donc assez raisonnable de penser que
ces différentes inventions fabuleuses ont une origine
orientale , et qu'elles ont été d'abord composées pour
amuser les loisirs de quelques sultans des Indes , ou pour
charmer les longs ennuis des favorites de son sérail : au
reste nous prions les lecteurs de nous pardonner cette
petitedigression. Mais nous ne pouvons nous empêcher
d'ajouter qu'on se tromperait , si l'on ne voyait dans le
recueil des contes arabes qu'un ouvrage de pur agrément;
il en est peu qui nous fasse connaître aussi bien
les moeurs , les usages et le génie des peuples de cet
antique Orient. Sous le rapport littéraire même , nous
ne craignons pas de dire qu'il mérite d'être étudié et
analysé , comme les chefs-d'oeuvre de la Grèce et de
Rome. Le recueil traduit par M. Galland, est , de l'avis
de tous les gens de goût, le livre classique de l'imagination
proprement dite : c'est une mine inépuisable où
nos poëtes dramatiques peuvent fouiller tous les jours
avec succès; et la Mythologie des Orientaux est peutêtre
la seule dont l'infusion , faite par une mainhabile ,
puisse rajeunir notre littérature , et remplacer sur nos
théâtres, du moins les personnages un peu usésdu parnasse
grec et latin.Onne contestera pas , je pense , que
les fictions poétiques , nées sous le beau ciel de l'Inde
et de la Perse , ne soient préférables du moins àcette
sombre Mythologie du nord , dont les nuances semblaient
, il n'y a pas long-temps , menacer d'envahir
notre horizon littéraire : n'oublions pas que les Grecs
eux-mêmes sont pour nous des Orientaux. Ces considérations
préliminaires seront suivies , dans le numéro
prochain, d'une notice bibliographique sur les Mille et
une Nuits, dont le public ne connaît encore qu'une
bienfaible partie. Ces détails nous ont été fournis par
in savant orientaliste de Londres , qui a donné en anglais
, d'excellentes traductions de plusieurs ouvrages
arabes et persans.
LA SERVIÈRE.
NOVEMBRE 1816. 107 1
OBSERVATIONS
Sur la réfutation des erreurs de M. de..... De la Charte
constitutionnelle; par M. L. G. H. MARMET , ancien
avocat du roi au bailliage et siège présidial de Salins
(Jura). Chez Plancher , libraire , rue Serpente , et
Delaunay , au Palais-Royal.
Si l'ordre public n'exigeait pas que les réglemens sur
la presse fussent rigoureusement maintenus , il serait
quelquefois de l'intérêt du gouvernement de laisser circuler
certains ouvrages dont les auteurs , par inadvertance
ou à dessein, ont négligé les formalités requisés
pour la légitimité de leur publication ; car encore que
les principes qui y sont répandus recelent quelque venin,
il peut être plus utile d'en indiquer le remède , que
de supposer la non-existence du mal. En effet , il est
difficile qu'il ne s'en répande , par subtilité , quelques
exemplaires ; alors la curiosité s'en empare avidement,
et la malveillance plus ardemment encore; elle en distille
le poison et le fait circuler avec autant d'adresse
que de perfidie , en fait valoir le prétendu mérite , qui
souvent n'existe que dans sa malignité , sans que la crédulité
et l'ignorance sachent rien opposer à lasséédduuction;
tandis que s'il était livré à la censure publique , une
foule d'écrivains s'empresseraient d'en combattre les
sophismes , d'en démontrer les erreurs , et d'établir les
vrais principes qu'on a tâché d'obscurcir. Tel on a vu
naguère certaine Histoire de la session de 1815 , attirer
sur son auteur les traits multipliés d'une critique
aussi juste que sévère , qui ne lui a laissé que la honte
d'une réputationde sophiste mal- adroit , en échange de
celle d'écrivain assez agréable.
,
Dans tous les cas , il est important que cette controverse
soit confiée à des plumes savantes car il ya plus
de danger à combattre faiblement un faux système
qu'à le laisser sans réplique.
Quoiqu'il en soit, lorsque les circonstances ont exigé
108 MERCURE DE FRANCE.
la suppression absolue d'un écrit politique , il n'est pas
également certain qu'il soit convenable d'en entreprendre
la réfutation sur quelqu'exemplaire échappé à
la surveillance de la police; d'abord , parce que c'est
donner à l'ouvrage une consistance qu'il n'avait pas , et
une sorte de célébrité dont il n'était peut- être pas digne;
en second lieu , c'est que chacun n'est pas à portée de
juger du mérite de la critique , faute de pouvoir la comparer
avec le texte , et qu'on est en garde contre les citations
, dont on suspecte la fidélité .
Telles sont les réflexions qui m'ont été suggérées par
la réfutation que M. Marinet paraît avoir voulu faire
d'un ouvrage échappé à la plume d'un écrivain renommé
par la super-élégance de son style , par quelques déviations
dans ses principes , par des retours plus édifians ,
par son influence dans la loi qui a privé les prêtres mariés
de leur traitement , et enfin par ses diatribes antiministérielles
.
Mais puisque M. Marmet faisait tant que d'attaquer
Jes opinions erronées ou dangereuses qu'il avait su pénétrer
, il devait le faire franchement et avec vigueur ,
et ne pas se borner à la citation d'un ou deux passages ,
pour les combattre à la hâte et sans effet. Il me paraît
évident , au contraire , que M. l'ex- avocat du roi , à Salins
, n'a pris ce texte que pour avoir occasion d'établir
des principes qui lui sont personnels , et qui , à mon
avis , ne sont pas très-orthodoxes , comme je vais tâcher
deleprouver.
?
1
En effet , après avoir consacré un petit nombre de
pages au sujet qui semblait devoir l'occuper uniquement
, il l'abandonne brusquement pour passer à l'exposition
de son système favori , qui paraît être d'établir
quenotre gouvernement n'est point représentatif; qu'un
pareil gouvernement ne saurait même exister ; qu'il
n'existe nulle part, même en Angleterre .
Voyons comment il croit prouver sa thèse :
CE Pour qu'il y ait un gouvernement représentatif,
dit-il, il faudrait qu'il pûty avoir des représentans .>>>
C Pour qu'il y eut des représentans , il faudrait qu'il
* pût y avoir une représentation nationale. » Certes ,
NOVEMBRE 1816.
100
sevoilà
ce qu'on peut appeler de grosses vérités ; si tous
lés axiômes de M. Marmet étaieennttde cette force , il
rait difficile de lui répliquer , et de conséquence en conséquence
, il nous imposerait la conviction. Je poursuis
donc en tremblant.
»
« Pour que tous les intéressés fussent représentés , il
>>faudrait que chacun d'eux , sans aucune exception ,
>> eut été convoqué , eut émis son voeu , et qu'entin ils
>> se fussent tous entendus sur le choix des représentans :
réunion de circonstances absolument impossible.
Je commence à respirer , ceci n'est pas tout à fait si pressant
; cependant M. Marmet le croit sans réplique. On
ne s'avisera pas , pense-t-il , de décliner l'autorité qu'il
invoque. Ces paroles sacramentales sont tirées mot à
mot du Contrat social; mais quelque prépondérantes
qu'il les trouve , croyant avoir par leur moyen suffisamment
ébranlé l'édifice de la représentation , le moment
lui paraît propre à en saper les fondemens , et il accnmule
ses batteries pour le renverser sans retour : ses
coups sont aussi nombreux que précipités. Ce ne sont
plus des citations , mais des sentences dont il dédaigne
de désigner la source. Il serait trop long d'en suivre les
détails ; je vais les abréger sans en atténuer la force :
Pour qu'il y eut une représentation nationale et de
véritables représentans , ilfaut qu'il yaitunmandat;
K
"
»
»
que ce mandat soit spécial , unique , clair , déterminé,
>>sur-tout impératif , parce qu'il est de l'essence du
>>mandat , que le mandataire ne puisse sortir de ses
>> bornes ...... Mais comment parviendra-t- on à la ré-
>> daction', sans tomber dans les abstractions de la vo-
>>lonté générale ? .... Comment la définir ? Comment se
réunir pour la former ? Se formera-t- elle à l'unani
» mité , à la pluralité absolue ou relative ? Comment
la constater ? Quel sera son effet ? etc. , etc. »
Toutes ces questions restent sans solution , comme il
convient , parce que , suivant l'opinion de M. Marmet ,
on ne pourrait sans doute en donner une satisfaisante :
DONC , point de représentation. Mais si telle est la conclusion
de M. Marmet , ce n'est pas la mienne ; ce ne
sera pas , je l'espère , celle des publicistes les plus éclairés .
»
110 MERCURE DE FRANCE.
En attendant que quelqu'un d'eux se prononce à cet
égard , voici ce que je lui objecterai. D'abord , quoique
très-grand admirateur de l'immortel Jean-Jacques , je
suis loin d'admettre aveuglément toutes ses idées , et
d'ailleurs tout le monde sait que dans ses écrits la même
proposition se présente quelquefois sous des faces contradictoires
, en apparence , faute de tenir compte des
circonstances qui l'accompagnent , et je ne doute pas
quedans le casdont il s'agit ,je ne trouvasse aisément
le correctif du paradoxe dont on prétend s'appuyer ;
mais je préfère y opposer une autorité tout au moins
aussi respectable , c'est celle de Montesquieu. Ce savant
publiciste reconnaît parfaitement la possibilité de la représentation
nationale; il la reconnaît dans le gouvernement
d'Angleterre , à qui M. Marmet juge à propos
de la contester. Il ne fait point de distinction entre la
qualité de représentant et celle de député , qu'il emploie
alternativement , pour désigner les délégués de la nation.
Après avoir établi la nécessité et la légitimité d'une
représentation nationale , sur les principes les plus sages
(dans les gouvernemens mixtes) , il ajoute : « Il n'est
>>pas nécessaire que les représentans , qui ont reçu de
>> ceux qui les ont choisis une instruction générale , en
>>reçoivent une particulière sur chaque affaire,comme
cela se pratique dans les diètes d'Allemagne; il est
vrai que de cette manière , la parole des députés aurait
plus l'expression de la voix de la nation; mais
cela jetterait dans des longueurs infinies , rendrait
>> chaque député le maître de tous les autres , et dans
les occasions les plus pressantes , toute la force de la
nation pourrait être arrêtée par un caprice. >>>( Esprit
des lois , liv . XI, ch. VI. )
»
»
»
Voilà sans doute une bien puissante prévention en
faveur du gouvernement représentatif , je dis au moins
desapossibilité , car il n'est pas questionpour le moment
desonexcellence. Ce suffrage suffira-t-il pour imposér à
M. Marmet , qui magistrat lui-même , pourrait bien se
croire en étatde lutter avec un pareil rival , armé comme
il l'est d'argumens , suivant lui , péremptoires ? Il est
peut être présomptueux d'ajouter mes propres réflexions
A
NOVEMBRE 1816. 111
à un principe aussi formellement énoncé par le plus,
profonddes publicistes; mais on sait que Montesquieu
acoutume d'exprimer sa pensée avec le plus strict laconisme.
Il serait donc possible que M. Marmet ne trouvât
point dans le passage cité , une réfutation absolue de ce
qu'ildonnecomme une condition rigoureuse du mandat ,
qu'il soit unique , déterminé , impératif sur-tout. Je
crois que je serais tout aussi fondé que lui à poser.le
principe contraire; car , de quel droit impose-t-il cette
condition ? Mais je veux appuyer mon opinion sur l'expérience
et la raison. N'arrive-t-il pas tous les jours
qu'unparticuliercharge un délégué de traiter et discuter
ses intérêts , en lui laissant le choix des moyens ? La loi ,
l'y autorise ; voilà le droit évidemment établi. Il n'en
faut pas davantage pour démontrer la fausseté de l'assertion,
que le mandat doit nécessairement être unique,
déterminé, impératif; ce droit, dans les affaires privées,
n'est que facultatif; mais dans les affaires publiques
il est indispensable , et Montesquieu en donne les
raisonsqueje puis me dispenser de répéter (1 ) .
M. Marmet , dont l'intention très-pure sans doute,
paraît être de concentrer tous les pouvoirs dans la personnedusouverain,
ne peuttoutefois se dissimuler que ,
par la volonté du roi lui-même , il existe des corps qui
exercent nécessairement une certaine influence dans la
monarchie telle qu'elle est aujourd'hui. Il lui répugne
deconvenirque ce soit un gouvernement mixte. Quel
nom pourtant lui donner d'après la charte , par laquelle,
leroi a bien voulu admettre deux chambres en partage
de son autorité ? Ce ne sont point des pouvoirs , s'écrie
(1) Quant à la troisième condition attribuée à J.-J. , et que j'ai
citée plus haut , savoir : qu'il faudrait que tous les intéressés , sans
exception, fussent représentés , je pourrais renvoyer encore à Montesquieu
, dans le même chapitre; et M. Marmet ne prétend pas
sans doute,y comprendre les geus sans aveu , ou dans une condition
servile ; et pour ce qui regarde ceux qui ne sont point admis aux
corps électoraux, faute de payer une contribution suffisante , il
évidentque n'ayant pas des intérêts différens de ceux des autres
propriétaires électeurs,ils sont effectivement représentés par eux ,
quoiqu'implicitement.
est
112 MERCURE DE FRANCE .
1
M. Marmet , c'est une simple participation qu'il leur
accorde du souverain pouvoir, qui réside uniquement en
lui . Eh ! comment accorder cette définition avec l'expression
de la charte qui porte ( art . 24) : La chambre
des pairs est une portion essentielle de la puissance
législative : ce qui entraîne la même conséquence pour
la chambre des députés , car le concours des trois autorités
est nécessaire pour la confection de la loi , et si
la puissance législative est partagée entre ces trois autorités
, peut-on nier que les chambres ne soient des pouvoirs
? Mais c'est sur-tout la chambre des députés que
l'antagoniste de la représentation s'attache à rabaisser ;
ce ne sont , dit-il , que de simples conseillers que le roi
a bien voulu appeler auprès de lui, pour l'aider de leurs
avis dans la confection des lois , afin de se garantir de
toute erreur , de toute précipitation qui pourrait nuire
au bonheur de son peuple. Certes on ne se douterait pas
qu'il existât une charte , quand on entend définir ainsi
les attributions d'une chambre de députés par un homme
qui , en s'imposant une semblable tâche , devrait être
censé en connaître toute l'étendue , et avoir assez de
pudeur pour craindre d'être démenti par l'acte le plus
authentique. Voyons donc comment s'explique la charte
( art. 48 ) : Aucun impôt ne peut étre établi ni perçu ,
s'il n'a été consenti par les deux chambres et sanctionné
par le roi; et nous avons vu qu'il en était de
même pour les autres lois sans exception . Certes , si le
consentement d'une chambre est nécessaire à la confection
d'une loi , c'est étrangement abuser du raisonnement
, c'est insulter au bon sens que de prétendre les
assimiler à de simples conseillers .
Pour se faire une juste idée de la différence qui existe
entre le conseiller et le député , il suffit d'observer que
le premier exerce un pouvoir qui lui est immédiatement
délégué par le souverain , tel que le juge à qui il confere
le droit de rendre la justice en son nom, tandis que
celle de l'autre est inhérente à sa qualité de mandataire
dupeuple.
C'estdonc en vain qu'on veut trouver une différence
entre le titre de député et celui de représentant , puisque
1
(
a
f
t
t
(
C
r
20
t
(
1
)
NOVEMBRE 1816 . 113
les principes et les conséquences sont les mêmes. Ceux
qui croient avoir fait cette subtile découverte sont dans
une pitoyable erreur ; et si une qualification a été substituée
àl'autre , il n'y a probablement eu d'autre motif
que la répugnance assez naturelle pour une expression
adoptée par l'usurpateur.
Il faut donc , quoiqu'il puisse en coûter aux vieux
préjugés , aux antiques opinions , se familiariser avec
' idée d'un gouvernement représentatif , qui existera de
fait et de droit tant qu'ily aura une charte , et la charte
garantie par la volonté bien prononcéedu roi , non moins
que par l'esprit national , est à jamais , ou pour long-
Lemps du moins , la base de nos destinées.
Quant on professe une fausse doctrine , il est facile
de tomber dans des contradictions choquantes; c'est ce
qui arrive à M. Marmet, Après avoir voulu attribuer au
coi une puissance absolue , de laquelle sa profonde sagesse
n'est point jalouse , en parlant de l'étendue de
pouvoir que le roi doit conserver pour maintenir la
ranquillité publique dans des cas extraordinaires et non
prévus par la loi , et qu'on a appelés, je ne sais pourquoi,
'étendue mystérieuse de sa prérogative, il veut prouver
que non seulement il peut, mais qu'il doit en user.
Elever à cet égard le moindre doute , dit- il , ce serait
- pour ainsi dire douter de sa puissance ; ce serait re-
›trancher arbitrairement de son autorité le plus beau
→ privilége , celui de maintenir la tranquillité publique ;
ce serait le dispenser , au détriment du salut commun,
duplus indispensabledeses devoirs , et par conséquent
détruire en partie le mandat qu'ila reçu de la nation ,
→ et à l'exécution duquel il est lié , non seulement par
le seul fait de son acceptation , mais encore par laloi
→ redoutable du serment.>>>
Heureusement que la prérogative royale ne repose
Das sur l'éloquence etla logique de M. Marmet , et qu'elle
a de plus solides appuis; mais on ne s'attendait guère , à
son début , que ce serait à cette conséquence qu'il vou-
Arait nous amener. Les royalistes purs pourraient bien ac-
Cuser M. l'avocat du roi de trahir la cause qu'il a semblé
rouloir défendre , car la qualité de mandataire de la
MERE
RO
SELAR
8
114
MERCURE DE FRANCE .
1
nation qu'il donne au souverain , doit leur paraître une
sorte de blasphême . Je dirai toutefois , à sa justification ,
qu'elle n'est absolument déplacée que dans sa bouche ,
parce qu'il faut être conséquent ; mais si cette définition
du monarque , discréditée par l'abus qu'on en a fait , ne
laisse pas que d'avoir quelque vérité; il importe au
maintien du principe dela légitimité de bien faire sentir
que ce mandataire est un mandataire obligé ; alors
toute fausse interprétation est sauvée. Cependant M. Marmet
est devenu tout d'un coup si engoué de cette idée ,
qu'il l'a reproduite sous toutes les formes; et comme il
admet également cette qualification pour les députés , il
ne s'aperçoit pas qu'il met le pouvoir souverain sur la
même ligne que le pouvoir représentatif, ce qui est un
peu trop fort . Je sais très-bien que ce n'est pas ce qu'il
voulait conclure , car il est probable qu'à son avis il n'y
a vraiment qu'un seul mandataire qui est le roi; mais
alors il ne fallait pas reconnaître , comme il le fait , cette
qualité dans la personne des députés .
Si l'on avait pu douter jusqu'ici qu'en proscrivant le
système représentatif celui de M. Marmet ne fut le pouvoir
absolu , sa péroraison ne laisse plus d'incertitude à
cetégard; mais il faut lui savoir gré du soin qu'il prend
pourn'êtrepoint trop persuasif. Bien différentdes orateurs
qui ,pour enlever les suffrages , réservent leurs plus
grands moyens pour leur conclusion , et trop convaincu
du mauvais effet que pourrait produire cette doctrine , il
n'entreprend point de la soutenir par des argumens vigoureux
; en effet , ceux qu'il emploie sont d'une telle
nullité , qu'on pourrait lui supposer une intention toute
contraire à celle qu'il affiche , ou tout au moins croire
qu'en approchant du but , il en est lui-même effrayé ;
et si pour rassurer les esprits sur l'abus possible de ce
pouvoir , il tâche d'en démontrer l'impossibilité , on voit
qu'il est bien assuré d'être démenti par l'expérience.
Eh ! qui pourrait se laisser persuader par des raisonnemens
tels que ceux-ci : « Tout s'oppose en France à
l'abus du pouvoir ; l'honneur français , notre génie ,
» notre caractère aimable d'originalité , notre climat ,
notre sol , nos richesses ,notre religion , nos lois , nos
NOVEMBRE 1816. 115
» moeurs , notre ame enfin si fière , si aimante , si
>> reconnaissante , si ambitieuse de l'avenir. » Ne voilàt-
il pas de puissans motifs de sécurité ? M. Marmet
n'apas cru les fortifier en les accumulant , mais n'ayant
aucune raison solide à donner , il a du moins produit
ce qui était en son pouvoir , des mots sans application
possible à l'objet. Et tel qu'un médecin qui désespère
du salut de son malade , ne laisse pas que de lui administrer
quelques calmans , il ne craint pointde laisser
apercevoir sa détresse, par la faiblesse même des efforts
qu'il fait pour se soutenir; la nature seule des choses
le subjúgue : il lui resté pourtant un dernier moyen
qu'il se reprocherait de ne pas faire valoir. Il sait bien
que l'amour et la confiance qu'inspire le monarque
chéri auquel nous devons la plus belle existence politique
qu'un peuple puisse désirer , offrent pour le présent la
meilleure garantie qu'il soit possible de prétendre , et
il ne manque pas de la mettre en avant ; mais quel
avantage peut- il en retirer pour son système ? Ignore-t-il
qu'on ne saurait rien conclure du particulier au général
, et que le présent ne répond point de l'avenir ? Non ,
il sait cela comme nous , mais il avait besoin de cette
base pour en tirer une induction favorable à tous les
rejetons de cette noble race ; ce qu'il entreprend avec
autant de sécurité que si l'infaillibilité lui en était parfaitement
démontrée. « Les successeurs d'un si bon roi ,
touchés des heureux effets de sa modération , ne sau-
>> raient jamais s'en écarter ; leur propre intérêt leur en
ferait une loi , que dis-je ? leur paresse même. »
Admirable tableau ! ..... « Non , jamais , s'écrie-t-il ,
le despotisme ne souillera de son souffle empoisonné
la patrie des Henri IV , des Racine , des Massillon
>> (pourquoi ces deux noms seuls accolés à celui du grand
>> roi. ) » Il est facheux qu'une si belle perspective ne
soit qu'une hypothèse flatteuse contre laquelle l'expériencedupassédoit
nous mettre en garde. Je metrompe ,
c'est dans le système de M. Marmet qu'elle pourrait nous
laisser quelque inquiétude ; mais avec le secours de la
charte,nous en sommes à jamais exempts .
Toute réflexion faite, je pense que si ce magistrat a
8.
116 MERCURE DE FRANCE.
d'abord eu l'intention de propager le système du pouvoir
absolu , il s'est bientot aperçu que le terrain manquait
sous ses pieds , et il s'est égaré dans le vide où
j'espère que personne ne sera tenté de le suivre. Heureux
si par le secours de la réflexion il peut rentrer dans
les limites tracées pour le bonheur inaltérable de notre
patrie.
w
D. L. C. В.
LES PETITS BÉARNAIS ,
Ou Leçons de morale convenables à la jeunesse ; par
Mme Julie Delafaye-Brehier , auteur des Six Nouvelles
de l'enfance , etc. 4 petits volumes , avec
16 gravures. Chez Alexis Eymery , rue Mazarine ,
n° 30.
Si aujourd'hui l'enfance et la jeunesse ne marchent
pasdroit et vîte dans le chemin dudevoir et de la vertu,
ce ne sera pas du moins faute de guides et de précepteurs.
On ferait une très-volumineuse bibliothèque de
tout ce que , principalement depuis Jean-Jacques , l'on
a écrit sur cette matière et pour cet objet , que n'ont
pas dédaigné des personnes du premier mérite; mais
qui , malheureusement aussi , a tenté plus d'une fois la
présomptueuse confiance de la médiocrité. Qui ne s'est
crú capable, en effet , de donner des leçons à des enfans ?
Combienmême ont imaginé bien mériter de l'état en
rabaissant leur génie à ces petits travaux ?Et pourtant
Dieu sait ce qu'ils ont coûté à la plupart ; de combien
d'auteurs mis en pièces , ces éternels répétiteurs ont
composé toute leur science pédagogique , et de quels
fatras de leçons mal préparées , de combien de notions
fausses ou confuses , serait surchargée et obscurcie la
faible raisondes pauvres enfans , s'il leur fallait se fourrer
dans la cervelle tout ce que leurs importuns amis
s'empressent de leur adresser.
Aumilieu de cette vaine profusion de livres à leur
usage , dont ils feront bien de n'user jamais , nous
Te
NOVEMBRE 1816 .
117
croyons leur rendre service de leur en signaler un , les
petits Béarnais de Mme Delafaye , digne à tous égards
d'être tiré de la foule , et fait pour être remarqué non
moins par les enfans , qu'il intéressera et amusera infiniment
, que par les gens de lettres , parmi lesquels
Mme Delafaye montre des titres à se placer avec distinction.
Cettedame annonce une imagination facile et gracieuse
; ses tableaux sont pleins de naturel ; ses caractères
, les défauts naissans , les bonnes qualités , les petits
ridicules de ses jeunes héros , sont bien observés et adroitement
mis en jeu. Les femmes auteurs qui méritent
réellement ce titre , s'applaudiront ( car on sait combien
peu les femmes sont jalouses les unes des autres ) d'avoir
en Mme Delafaye une nouvelle émule , et les critiques
intraitables , qui ne veulent voir dans la main des dames
que les aiguilles et les ciseaux , auront à répondre à un
nouvel argument contre leur système peu galant .
Le plan des Petits Béarnais est simple et convenable
au but de l'auteur. Un honnête négociant de Bordeaux
voit tout à coup sa fortune renversée par des accidens
imprévus. La campagne de son beau-père , dans
le Béarn , est son unique asile ; il y est appelé par le bon
et aimable vieillard qui y coule des jours tranquilles ,
dans une douce et heureuse médiocrité; et l'antique
manoir reçoit huit hôtes de plus, savoir : le mari et sa
femme, et six enfans , dont trois sont des garçons.
Les aînés de ces enfans touchent à l'adolescence , les
deux derniers sortent de l'enfance . De là entr'eux une
variété de goûts , d'amusemens, de qualités et de défauts ,
qui font naître une multitude d'incidens , de petites
scènes domestiques , où chaque caractère se montre sans
apprêts , se corrige sans prétention : en un mot , c'est
une véritable famille , dont Mme Delafaye nous a ouvert
la maison .
Le besoin d'égayer le travail pendant les soirées,
amène des histoires ; une étourderie , une malice , une
prétention à réprimer , excite entre les enfans euxmêmes
une discussion où chaque caractère se montre
sous son bon et son inauvais coté , où l'expérience de
1
118 MERCURE DE FRANCE.
chacun sert à hâter les développemens et les progrès de
sa raison .
Tantôt un trait analogue au défaut ou au vice dont
le germe vient à poindre , en fait sentir les inconveniens
ou la difformité ; tantôt des accidens tels qu'il s'en rencontre
par tout dans la vie humaine , à la campagne
comme à la ville , donnent lieu de provoquer la pratique
des vertus sociales , d'éveiller la prudence , d'exercer le
jugement.
On va voir un ami ; on fait connaissance avec quelque
bon voisin. Dans ces petites excursions , on décrit les
sites qu'on rencontre , on observe les productions du
pays , les moeurs ou l'état de ses habitans. Un cabinet
d'histoire naturelle , possédé par un ancien ami , permet
de prendre quelques notions de cette intéressante histoire.
Les fleurs dont se parent les champs , celles que
le goût cultive , amènent l'explication des premiers principes
de labotanique. Une partie de plaisir au cirque de
Gavamie , dans les Pyrénées , produit divers tableaux
de ces magnifiques horreurs , de leurs habitans , qui
semblent bien plutôt s'y perdre que les peupler; des
lieux plus ou moins célèbres qui les environnent. Enfin,
un voyage que le père entreprend pour le rétablissement
de ses affaires , et dans lequel il emmène avec lui son
fils aîné , en procurant à celui-ci l'occasion de visiter le
midi de la France , lui fournit aussi celle de s'essayer à
tenir un journal de tout ce que sa route lui offre de
rieux , et dont il fait passer la relation à sa famille , qui
y trouve un nouveau sujet d'instruction.
cu-
Dans toute la partie scientifique , on sent assez que
Mme Delafaye n'a pu qu'être l'écho des auteurs qui ont
traité des matières dontelle donne des leçons à ses élèves.
Son mérite , en cette circonstance , est d'avoir choisi de
bons guides . Elle doit particulièrement beaucoupà l'excellent
ouvrage de M. Depping , sur les curiosités de la
nature en France , pour la description de celles de ces
merveilles qui se rencontrent dans les contrées où elle a
placé ses personnages .
Ce quiluiappartient enpropre , c'est la mise en scène
de ceux-ci , c'est l'art avec lequel elle les fait agir et
NOVEMBRE 1816.
119
parler , en suivant leur caractère , en tirant parti de
leurs défauts , en ne les corrigeant même qu'autant qu'il
est de la nature de l'humanité , et sans leur donner cette
perfection maladroite , qui décèle ordinairement le peu
de tact et de justesse de la foule des faiseurs de contes
d'enfans. C'est pour être fidelle à la nature , qu'elle a fait
paraître au milieu de ses acteurs quelques contrastes qui
y jettent du mouvement et de la variété. On y remarquera
entr'autre une demoiselle Aspasie , jeune bordelaise
, dont sa brillante éducation a fait une petite impertinente
tout à fait divertissante , qui ne conçoit pas
d'autre existence digne d'une demoiselle bien née , que
les bals , la musique , les arts; qui donne au besoin des
avis à ses maîtres , et étouffe de rire quand on lui dit
qu'il existe une demoiselle aimable qui s'est réduite ,
par les malheurs de sa famille , à faire le service du
ménage.
C'est encore une figure très - plaisamment vraie , que
celle de ce jeune campagnard , demi-paysan , demi-bourgeois
, qui , abandonné à lui-même , donne l'idée des
vices , fruits de l'ignorance et de la paresse , qui jette
sonlivre au loin d'un coup de pied , parce que ce maudit
savant l'endort ; qui sait cependant que Denys le tyran
est maître d'école à Saint-Jean-de-Luz ,et non pas à
Corinthe , attendu qu'il va dénicher des merles avec son
fils.
Il est difficile de rien citer d'un ouvrage de la nature
des Petits Béarnais ; une histoire ou un conte tiendrait .
trop de place : une scène détachée de ses accessoires perdrait
de son piquant ou de sa naïveté. Contentons-nous
de direque cet ouvrage , que l'auteur n'annonce modestement
que comme convenable à la jeunesse , peut
amuser les loisirs de ceux qui ont déjà laissé loin derrière
eux cet age heureux , du moins s'il nous est permis d'en
juger par nos propres sensations. Nous avons distingué
parmi les histoires , celle de Marcelin ou l'Ouvrier de
Sardam , celle de l'Envieuse , celle de Manès , celle de
la Bohémienne , Démona , la Veriu console de tout .
Peut-être que celle du Roi arabe , dont on ne peut que
louer l'intention , sort un peu du cadre où l'auteur au1
د
120 MERCURE DE FRANCE .
rait dû se renfermer. En tout , les Petits Béarnais sont
une excellente connaissance à faire faire par un père de
famille à ses enfans , d'autant plus que celui qui cherchera
à leur procurer ce plaisir s'associera lui - même ,
nous n'en doutons pas , à leur innocent et utile amusement
.
GIRAUD .
SOCIÉTÉ PHILOTHECNIQUE ;
Séance publique du dimanche 27 octobre .
Il n'en est pas des sociétés littéraires comme des sociétés
soi -disant politiques . Celles - ci peuvent avoir
quelques inconvéniens , quelques dangers même; celleslà
n'en ont point. Dans une société politique , et nous
en savons quelque chose , il suffit d'une mauvaise tête
on d'un mauvais esprit pour égarer l'opinion , pour
mettre le trouble dans l'état ,pour le ruinerjusque dans
ses fondemens : je le répète , nous en savons quelque
chose.Dans une société littéraire , qu'a-t-on à redouter ?
des prétentions , elles amusent ; de l'orgueil , on en
rit; des singeries académiques , cela est gai , très-gai .
Grâces donc pour les sociétés littéraires , et comme
journaliste comme citoyen , je le dirai sur les toits :
Point de société politique, et des sociétés littéraires dans
les quatre coins du royaume.
Entendons - nous pourtant , « il y a fagots et fagots ,
dit je crois Sganarelle , et la distinction qu'il établit
très-justement entre des bûches ou desrameaux d'arbres ,
je l'établis de même entre tels membres de sociétés littéraires
et tels autres ; car enfin l'on ne peut pas plus comparer
l'auteur des Etourdis avec l'auteur de la Comédienne
, que l'on ne peut comparer l'auteur des Deux
Gendres avec l'auteur de L'une pour L'autre ; et ces
différens auteurs appartiennent pourtant également à
des sociétés littéraires , ce qui me ramène droit à mon
sujet , dont je m'étais éloigné par un préambule , moins
NOVEMBRE 1816. 121
longpourtant que ceux que MM. A, B , C , D , E , F ,
G, H, etc. , écrivains comme moi , à la colonne ou à la
page ,placent en avant de leurs articles , de même qu'un
général atoujours la précaution et l'humanité de mettre
des batteries de canon en avant , lorsqu'il juge à propos
de faire battre le pas de charge.
Parlons donc de la société philotechnique , puisque
nous sommes revenus si heureusement à notre sujet , et
commençons par dire , pour motiver la distinction que
nous établissions plus haut , que cette société , composée
de savans , d'artistes , et de littérateurs très-recommandables
, ne ressemble pas plus à certaines sociétés littéraires
, qu'un tableau du pont Notre-Dame ne ressemble
àun tableau de Gros ou de Giraudet : au fait , il en est
temps.
1
,
La séance n'était pas ouverte , les membres n'étaient
pas encore assis sur leurs chaises , je dis chaises , parce
qu'ils sont assez modestes , commede raison , pour laisser
aux seuls membres des HAUTES ACADÉMIES l'honneur
de s'asseoir dans des fauteuils ; honneur qui leur appartient
sans doute , et qui donne au spectateur le plaisir
de voir M. Aignan dans le fauteuil de Corneille
M. Picard dans celui de Molière , M. Morellet dans
celui de Buffon , M. Campenon dans celui de Delille ,
M. Suard dans celui de Montesquieu , M. Parseval
dans celui de Colardeau , etc,, l'exactitude des rapprochemens
serait à ne point finir; il faut savoir s'arrêter.
Comme la sonnette de M. le président de la société phílotechnique
n'avait point encore , à sons redoublés ,
commandé l'attention , je crus , au lieu de causer avec
mes voisins , pouvoir jeter un coup-d'oeil sur les personnes
qui composaient l'assemblée , et , très-franchement
, je n'ai jamais vu de réunion plus agréable quant
aux femmes , plus distinguée quant aux hommes. Je
jouissais de cette sorte de spectacle , quand soudain la
sonnette de M. le président se fait entendre. Je me recueille
et j'écoute.
M. de la Chabeaussière , secrétaire perpétuel de la
société, sans toucher pour remplir ses fonctions , 6,000 f,
d'appointemens , paraît à la tribune et fait un rapport
122 MERCURE DE FRANCE .
sur les travaux et acquisitions de la société , depuis
la dernière séance. Je l'avouerai , je redoutais ce rapport.
Quel a été mon étonnement ! brièveté , clarté ,
traits ingénieux , lorsque l'esprit du rapporteur pouvait
se montrer ; voilà ce qui m'a charmé , et m'a guéri
même d'un baillement dont jene pouvais me défendre ,
que je portais sans cesse dans la société depuis la dernière
séance d'une haute académie , à laquelle j'avais
eu le malheur d'assister.
M. de la Chabeaussière descend de la tribune au
milieu des applaudissemens ; M. Vigée lui succède , et
lit une fable de M. Valmalette , intitulée : Le baromètre
cassé. La fable est agréable , et l'on est convenu
généralement qu'elle avait été assez bien lue , pour ne
rien dire de plus.
M. Viennet a remplacé M. Vigée ; il a lu , pour
M. Amable Jourdain , un parallèle d'Haroun Er-
Rachild et de Charlemagne. Ce morceau n'est pas , à
beaucoup près , sans mérite ; mais n'était-il pas un peu
sérieux pour une séance où se trouvaient tant de jeunes
et jolies femmes , qui préfèrent avec raison les romans
àl'histoire?
M. de la Chabeaussière a reparu , et lu pour son
compte l'Esprit des différens états , apologue persan.
Il est difficile d'obtenir un succes plus brillant et plus
mérité. La morale , égayée par la satire , un style élégant
, correct et précis; voilà ce qui a valu à l'auteur
des suffrages unanimes et justement prolongés. Il s'était
chargé de lire pour M. Valenciennes un morceau en
prose sur le dessin et la couleur. Ce n'était pas , pour
me servir d'une sorte d'axiome latin , le poisson de tout
lemonde, etcependantle poisson a ététrès-favorablement
accueilli. Ce n'a pas été , si j'ose le dire , le plat le moins
friand qui ait été servi dans cette espèce de déjeûner
littéraire.
Le programme annonçait quelques pièces fugitives
de M. Vigée ; on l'attendait , on le désirait , on n'a
été trompé , ni dans son attente , ni dans son désir. Il a
lu d'abord avec cet art tout particulier qu'on lui con-
:
NOVEMBRE 1816. 123
naît , trois pièces érotiques pleines de sentiment , d'esprit
et de grâce. La dernière , intitulée : Mon testament ,
afait sourire plus d'une fois , parce que la malice du
poëte se trouvait souvent d'accord avec celle des auditeurs
, qui n'hésitaient pas à nommer ses légataires , bien
qu'il ne les eut pas nommés . Au total , le succès de l'auteur
et du lecteur a été complet.
Que dirai-je maintenant du fragment d'un poёте
héroï-comique , intitulé la Philippide , que M. Viennet
a lu ? Que j'ai perdu deux tiers au moins de la lecture
par la vivacité , la précipitation du débit de l'auteur. Je
ne l'engagerai point à prendre des leçons d'accentication
au Conservatoire , parce que les débutans qui viennent
d'en sortir pour faire déserter nos théâtres , nous cat
donné la mesure du savoir apprendre des ofesseurs
de cette école , mais je lui conseillerai de prendre quelques
avis de ses deux confrères , qui savent si bien se
faire écouter . Comme il était présent à la séance , il est
inutile que je redise leur nom.
Je devais entendre encore une analyse du poëme anglais
deGarth , intitulé : Le Dispensary , par M. Cadet
Gassicourt. Cette analyse est très-piquante , faite avec
esprit et gaîté ; elle a cependant produit peu d'effet ,
pourquoi ? C'est qu'elle n'était pas à sa place , qu'elle ne
convenait ni au lieu , ni à la circonstance. Que M. Cadet
Gassicourt l'imprime , et puisque l'hiver approche , ce
ne sera pas sans plaisir qu'on la lira au coin de son
feu.
La séance littéraire est terminée , etje crois qu'aucun
des lecteurs ne pourra raisonnablement se plaindre de
moi . Ma tâche est donc finié ? Non vraiment. Eh ! quels
éloges ne dois -je pas à Mme Fournier , pour la manière
dont elle a exécuté une sonate sur le piano ; à MM. Gébauher
frères , et MM. Péchignier et Bailly , pour les
sons qu'ils ont tirés de leurs instrumens à vent dans un
quatuor d'harmonie ; à M. Lafon , cet enchanteur , ce
rival heureux des Viotti , des Rhode , qui a joué un
solo sur le violon ; à Mme Duret enfin , dont le gosier
si flexible et la voix si pure , a électrisé , charmé toute
124 MERCURE DE FRANCE .
l'assemblée . Qu'ajouterai-je à ce compte rendu ? Rien ,
sinon que j'ai passé rarement dans ma vie trois heures
plus agréables .
ww
D. O. D.
LES BAINS .
J'avais ri jusqu'à présent ; mon nom seul semblait
narguer toutes les folies de ce pauvre genre humain ;
mais parbleu ! voilà qui passe les bornes de la plaisanterie.
Sérieusement , il n'y a plus moyen de s'en tirer ,
et je commence à craindre tout de bon qu'Héraclite ,
mon confrère tant pis , n'ait raison de pleurer. Quoi
donc ! encore deux , trois , quatre , cinq nouveaux établissemens
de bains de toute espèce ! Ils pullulent dans
tous les quartiers de Paris. Sans parler des bains Vigier,
qui laissent au moins l'eau couler dans la rivière; outre
ceux de Tivoli ; outre les bains chinois , les bains turcs ,
les bains Dazin , les bains Prosper; outre ceux de certains
docteurs , voire même ceux d'un ministre de la
canule ; non content de la fourche de Vulcain , le directeur
des pompes à feu de Chaillot , du Gros-Caillou , et
autres lieux , esprit aussi remuant que le feu de ses fourneaux,
veut s'armer encore du trident de Neptune !
On assure que tandis que d'autres vont, pour ainsi
dire , modesteinent puiser l'eau avec une caraffe pour
emplir leurs baignoires , ce nouveau Prométhée nous
menace de vapcriser la Seinee;; que déjà il la fait jaillir
en douches ascendantes , descendantes , horizontales ;
que sans respect pour le rendez-vous des élégantes , il se
permet d'imiter , aussi bien qu'à Tivoli , toutes les eaux
minérales factices , les bains de Barrèges , de Saint-
Amand, d'Aix-la-Chapelle ; d'envelopper à volonté son
monde dans un nuage de vapeurs aqueuses , sèches , gazeuses
, sulfureuses , simples ou aromatiques ; que nonseulement
les maladies de la peau , les rhumatismes ,
les obstructions des viscères , ne tiendront pas contre
tant de moyens ; mais que déjà plus d'un petit-maître ,
NOVEMBRE 1816. 135
déserteur suranné de Tivoli , laisse à quelques pas son
élégant bokei , et vient , comme les favorites du grandseigneur
, effacer pour un petit écu , dans un bain à la
rose , les outrages du temps , et avec bien plus de succès
que par l'eau de Ninon, le lait virginal , et tous ces
vieux cosmétiques de nos grand'mamans , dont le nom
seul faisait la vogue. Voilà l'effet de vos travaux , Messieurs
les savans ; grâce aux progrès de la chimie, à vos
nomenclatures nouvelle , moyenne et dernière , anxquelles
on commence déjà d'entendre tout aussi bien
qu'au langage de ceux qui bâtissaient la tour de Babel ,
après la confusion des langues ; ces eaux factices , rivales
heureuses de la nature , sont devenues le secret de Polichinel
! adeptes ou profanes , tous s'en mêlent. La petite
lingère pourra bientôt se donner une peau douce et
blanche comme une grande dame. Trop heureux si tous
ces entrepreneurs de bains veulent bien nous laisser
assez d'eau pour le pot au feu , ou si dans le dépit de se
voir inondés par quelquun de leurs concurrens , qui
comme celui du Gros-Caillou , semble avoir le feu et
l'eau à sa disposition , ils ne nous lâchent tout à coup
leurs écluses !
Alors nouveau déluge ; déluge d'autant plus dangereux
, que le bon Noé n'est plus là pour nous construire
une arche ; et que quand bien même il reviendrait tout
exprès de l'autre monde , il ne pourrait la faire assez
grande pour y recevoir les animaux de toute espèce ,
tantDieu,depuis lui, en a béni l'engeance ! Voilà ce qui
m'afflige , moi qui riais de tout , moi qui toujours ai
passé pour le Roger-Bontemps en bonne humeur chez
les anciens philosophes ; voilà ce dont j'enrage ; j'en
perds le sommeil , je ne retrouverais plus d'appétit ,
mêmeaux tables délicieuses du succulent Véry. Je sèche
sur pied , et qui pis est , Héraclite se permet presque
d'enrireàmonnez. Il ne me reste donc plus à prendre
d'autre parti que de me baigner avec les oies , ou qu'à
me noyer avec elles .
DÉMOCRITE.
126 MERCURE DE FRANCE.
www www
1
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE .
Rentrée de Mme Albert .
Mme Albert , après une assez courte absence , a jugé
à propos de faire annoncer solennellement sa rentrée ,
qui pour cela n'a pas attiré beaucoup de monde. On
jouait le Rossignol. Tulou est le véritable auteur de cet
ouvrage , et tout le succès doit lui en être rapporté.
Mlle Armand a joué dimanche devant le duc de Berri
et le duc de Cambridge , le rôle de la Haîne dans Armide.
Cette cantatrice a le rare mérite de faire entendre
ce qu'elle chante . Ordinairement le chant français de
l'Opéra n'est guère plus intelligible que le chant italien
des bouffes . On dit , mais je ne l'assure pas , que Laïs
doit consacrer aux pauvres le produit de la représentation
à son bénéfice , que l'affiche nous fait attendre depuis
long-temps .
THEATRE FRANÇAIS.
Iphigénie en Aulide .
« Le bachelier Melchior de Villégas , qui est un savant
du premier ordre , demandait au seigneur don Jacinte
de Romarate , ce qui l'intéressait dans l'Iphigénie
d'Euripide. Oui , dit don Jacinte , je lui ai répondu que
c'était le péril où se trouvait Iphigénie ; et moi , dit le
bachelier , je lui ai répliqué ( ce que je suis prêt à démontrer
) , que ce n'estpoint ce péril qui fait le véritable
intérêt de la pièce. Qu'est-ce que c'est donc , s'écria le
vieux licencié Gabriel de Léon ? C'est le vent , répartit
le bachelier.
>>Toute la compagnie fit un éclat de rire à cette répartie,
que je ne crus pas sérieuse ; je m'imaginai que
Melchior ne l'avait faite que pour égayer la conversa
NOVEMBRE 1816. 127
tion. Je ne connaissais pas ce savant : c'était un homme
qui n'entendait pas raillerie . Riez tant qu'il vous plaira ,
messieurs , reprit-il froidement ; je vous soutiens que
c'est le vent seul qui doit intéresser , frapper , émouvoir
le spectateur. Représentez-vous poursuivit-il , une nombreuse
armée qui s'est assemblée pour aller faire le siège
de Troie ; concevez toute l'impatience qu'ont les chefs
et les soldats d'exécuter leur entreprise , pour s'en retourner
promptement dans la Grèce , où ils ont laissé ce
qu'ils ont de plus cher , leurs dieux domestiques , leurs
femmes et leurs enfans . Cependant un maudit vent contraire
les retient enAulide,semble les clouer au port ,
et s'il ne change point , ils ne pourront aller assiéger
la ville de Priam. C'est donc le vent qui fait l'intérêt de
cette tragédie. Je prends parti pour les Grecs , j'épouse
leurdessein , je ne souhaite que le départ de leur flotte ,
et je vois d'un oeil indifférent Iphigénie dans le péril ,
puisque sa mort est un moyen d'obtenir des dieux un
vent favorable . »
J'ai rapporté cette savante discussion , qui se trouve
dans le chapitre quatorze du livre onzième de Gil Blas ,
et qui sans doute vaut bien les dissertations pesantes
dont M. C. , du Journal des Débats , martelle tous les
jours le bon sens ; mais il y a dans le discours du bachelier
Melchior de Villégas , une expression digne de
figurer dans le style de M. C. C'est ce vent qui cloue
les Grecs au port. Il y aurait là matière à une admiration
aussi bien analysée que celle de Philaminte pour le
sonnet à la princesse Uranie. On ne manquerait pas
sur-tout de citer , à l'appui de l'opinion du Bachelier
espagnol , ce vers de Racine ,
Je ne demande aux dieux qu'un vent qui m'y conduise,
Toutes les fois que j'ai lu ou que j'ai vu cet admirable
chef-d'oeuvre que Racine doit à Euripide , j'ai toujours
été choqué de ce que dit Achille à Iphigénie :
Content et glorieux du nom de votre époux ,
Je ne lui demandais que l'honneur d'étre à vous.
Je ne lui demandais que l'honneur d'étre àvous , me
.
i
128 MERCURE DE FRANCE .
semble , sur-tout dans la bouche d'un amant parlant à sa
unaîtresse , manquer de cette délicatesse qu'on doit surtout
trouver dans l'amour , et à laquelle par-tout ailleurs
Racine nous a si régulièrement habitués. On voit bien
que le poëte a cherché dans le premier vers à corriger
le second ; il a multiplié les épithètes : content et glorieux
, l'honneur d'être à vous , dans l'autre vers ,
adoucit également ce qu'il y a de dur dans cette tournure
négative : je ne lui demandais que; inais il n'en
est pas moins vrai qu'aux yeux d'un amant passionné
comme Achille , l'honneur d'étre à sa princesse doit lui
sembler au-dessus de tout ; on aura beau dire qu'il ne
parle dans ce vers que du léger sacrifice qu'il exige d'Agamemnon
en lui demandant sa fille , quand il serait
en droit de lui en imposer de si grands; que par conséquent
tout ce que ce vers peut avoir de dur ne s'adresse
qu'à Agamemnon; il n'en est pas moins vrai qu'Iphigénie
pourrait répondre à son amant : « Est - ce_que
P'honneurd'être à moi , qui vous rend si content et si
glorieux , n'est pas ce que vous pouviez obtenir de plus
précieux et de plus cher; et pouvez-vous me dire à
moi- même, que vous ne demandiez que d'être à moi ? »
Ta'lma s'obstine toujours à jouer Achille,pourprouver
sans doute qu'il n'y a point aux Français d'acteurs capables
de remplir ce role ; car si par ses fureurs concentrées
il faitdu fils bouillantde Pelée un conspirateur ,
Lafond, par ses cris perçans , le change en héros de
mélodrame. Ce que le Théâtre Français nous a offert
de plus remarquable pendant son long veuvage , car on
peut appeler ainsi l'absence de Mile Mars , c'est la représ
entationdu Philinte de Molière , où Michelot a rempli
pour la première fois le rôle de Philinte. Il l'a joué
deux fois , et avec un égal succès. Ce rôle lui convient
parfaitement ; il a bien ce flegme de l'égoïsme et cette
froïdeur si convenable à ce caractère ; mais qu'on peut
lui reprocher quelquefois comme un défaut. Au reste ,
il est racheté par une intelligence profonde , par un débit
toujours juste et naturel , par la noblesse du maintien
, par le bon ton de l'ancienne comédie , si rare aujourd'hui
au Théâtre Français , et dont Mlle Mars ,
NOVEMBRE 1816.
129
Fleury , Talma , Baptiste aîné ( dans la comédie ) , nous
retracent seuls quelqu'ombre. Michelot est d'ailleurs un
homme aussi estimable qu'il est bon comédien. C'est
peut-être le seul acteur qui soit modeste, et qui reçoivė
des conseils ; c'est peut-être le seul sociétaire sociable.
Je l'ai vu ,
Chose étonnante et difficile à croire !
repousser des complimens que la flatterie lui adressait ,
et des éloges que cette fois il n'avait pas mérités , et
avouer qu'il avait manqué le rôle qui lui attirait ces
louanges. Voilà pour les comédiens ses confrères un bel
exemple , auquel il ne manque que d'être imité.
Il n'est pas encore certain que Fleury se retire au
mois d'avril prochain ; peut-être restera-t-il encore
un an au théâtre ; mais nous perdons Lacave bien décidément.
Sa représentation de retraite est annoncée
pour le6novembre ; elle sera composée de Maniius et
de la Partie de chasse. Le prix des places ne sera pas
augmenté. C'est peut-être ce qui aura fait le plusd'honneur
à Lacave dans sa longue et utile carrière ; il emportera
les regrets de tous ceux qui aiment un acteur
honnête homme.
THEATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE .
Les auteurs de Jeannot et Colin et de l'Une pour
l'Autre prétendent et écrivent dans tous les journaux ,
qu'on n'entend plus d'applaudissemens à Feydeau depuis
qu'ils ont retiré leurs ouvrages , et que le parterre
n'est pas aussi bien garni depuis qu'on ne les joue plus .
Il y a quelque chose de vrai dans leur assertion. Ces
messieurs , en effet , n'envoient plus dans la salle ces
nuées d'admirateurs gagés, qu'on voyait sortir à 6 heures
du café qui est au coin de la rue de Grammont et de la
rue Neuve-Saint-Augustin; mais au lieu de ce public
payé , le public payant applaudit moins fort , il est vrai ,
mais avec plus de plaisir, les sons mélodieux de Grétry.
Certainement il fallait être payé pour admirer les tambours
de M. Nicolo; mais on donne volontiers son algent
pour entendre la musique de l'Amitié à l'épreuve,
9
130 MERCURE DE FRANCE .
dont la reprise a déjà procuré et promet encore d'abondantes
recettes à l'Opéra - Comique. Tout le monde
voudra entendre Mme Duret dans Coraly; Mme Gavaudan
, et Moreau qui joue fort bien le nègre Amilcar ,
dans les charmans couplets : Oui noir , mais pas si
diable. On fait toujours répéter le dernier. MM. Etienne
et Nicolo , furieux de l'audace des sociétaires de Feydeau
, qui ont osé secouer le joug de leur petit despotisme
, emploient des moyens tout à fait innocens pour
se venger. S'ils ne salarient plus des enthousiastes , ils
envoient autour des bureaux du théâtre et dans la salle ,
des dépréciateurs qui expriment leur mécontentement
d'une manière aussi bruyaute , s'il est possible , que les
accords discordans du compositeur maltais. Ils trouvent
tout détestable , comme M. Beaufils ; mais l'autorité a
trouvé fort mauvais un pareil manège; elle a déjà sévi
contre ces petites manoeuvres de l'auteur de l' Intrigante,
qui a toujours la manie de vouloir diriger l'opinion publique
: ce que c'est que l'habitude ! Ce n'est pas tout ,
il a paru dans le Constitutionnel un article où l'on soutient
que le bon goût est perdu si l'Opéra-Comique
n'obtient pas le rang qu'il mérite dans la littérature ;
qu'il faut établir à Paris deux théâtres comiques , parce
qu'il n'y a pas assez de sujets pour en former un seul ;
enfin, que l'auteur de Joconde vaut bien Anacreon . On
voit bien que le rédacteur de cet article n'est pas Grec ,
mais qu'il est orfevre ; il rappelle ce vers des Deux
Gendres :
Les articles tout faits sont envoyés par lui.
Enparlant de la reprise de l'Amitié à l'épreuve ,
M. Martainville dit dans la Quotidienne de dimanche
27: «Le sujet de ce petit drame lyrique est tiré , si je ne
» me trompe , d'une nouvelle de Baculard-Darnauld . »
Nous dirons à M. Martainville qu'il a craint , avec raison ,
de se tromper : c'est le conte moralde Marmontel que
Favart a mis en scène en lui empruntant le sujet , le
titre de son ouvrage , et jusqu'aux noms de ses principaux
personnages : Blanfort , Nelson et Coraly. On
4
NOVEMBRE 1816 . 131
voit bien que le rédacteur de la Quotidienne ne fait
guère de lectures morales .
THEATRE ITALIEN . - THEATRE DE LA PORTE SAINTMARTIN
. - THEATRE DE LA GAIETE .
La reprise de la Griselda , dans laquelle Mme Dikous
etM. Console ont débuté avec un succès assez médiocre ,
sur- tout le dernier , avait attiré une nombreuse réunion .
Onabeaucoup applaudi Garciadans le rôle du marquis ;
il a moins de froideur , mais aussi beaucoup moins de
voix que Crivelli.
On s'est trop pressé d'annoncer que le théâtre de la
Porte Saint-Martin allait prendre le huitième rang dans
la hiérarchie dramatique ; l'affaire est encore à juger ,
pour me servir d'un refrain d'une chanson française.
M. C. , du Journal des Débats , n'aurait pas manqué de
citer ici les derniers pieds et demi d'un vers latin.
Suzanne et les Vieillards vont paraître en pantomime
à la Porte Saint-Martin , qui veut aussi nous montrer
une belle au bain , comme l'Opéra .
Le théâtre de la Gaîté n'est pas heureux. Catinat ,
mélodrame en trois actes , à grand spectacle , de M.
Boirie , a eu le même sort que la Fille du désert . Ce
n'est pas la seule chute dont ce théâtre ait à souffrir
dans ce moment-ci . Mile Millot vient de tomber d'un
escalier , comme Mile Demerson des Montagnes russes.
Bientôt nos actrices compteront autant de chutes que
nos auteurs.
E.
N. B. La fête de la Toussaint ayant avancé d'un
jour l'impression du Mercure , nous ne pourrons rendre
comptedans ce nnméro de la rentrée de Mile Mars , qui
est annoncée pour demain dans le Misanthrope et le
Secret du ménage , et de la première-représentation des
Montagnes russes qu'on donne ce soir aux Variétés .
Mais on peut prédire le succès de l'actrice ; la perfection
inimitable de Mlle Mars est toujours sûre d'être applaudie .
Quant à la pièce nouvelle , je n'ose en prédire le succès ,
je craindrais d'être un prophète menteur.
132 MERCURE DE FRANCE.
1
INTERIEUR.
Unegrande partie des députés de la nouvelle chambre
estdéjà arrivée à Paris , et les préparatifs , pour la séance
royale , se font avec activité.
- Il y a quelques jours que le public voyant passer
un corps de la garde royale qui sortait du château des
Tuileries , reconnut à la tête des sapeurs le brave Ronsard
, qui est distingué par une massue d'argent. Ce
brave grenadier est unde ceux qui a fait le voyage de
l'île d'Elbe ; mais entré au service du roi , il fut le premier,
qui dans une occasion où les esprits se montraient
incertains , décida le cri général de vive le roi , parce
qu'il le cria le premier. Lorsqu'il entendit autour de
lui vive le brave Ronsard ! il se mit à crier vive le
roi ! C'est-là , dit- il , ce qui est bien aisé àfaire.
MM. Viscomti , Quatremère , Boissonnade , Raoul .
Larochette , viennent d'être nommés commissaires pour
déchiffrer des manuscrits sortis des ruines d'Herculanum.
On doit employer un nouveau procédé dont
deux anglais sont les auteurs; ils travaillent avec les
académiciens.
- M. Millin vient de publier son voyage en Italie ,
et a décrit tous les monumens qu'il a trouvés en France
et sur sa route ; il a rapporté l'inscription suivante qu'il
a vue aux Charmettes , séjour que Rousseau a longtemps
habité avec Mme Warens. Cette inscription y
futmis
-
en1791 , par Héraut de Sechelles .
Tu me rappelles son génie ,
Sa solitude , sa fierté ,
Etses malheurs et sa folie.
Ala gloire , à la vérité
Il osa consacrer sa vie ,
Et fut toujours persécuté
Oupar lui-même ou par l'envie.
Jue femme vient de donner une preuve du haut
NOVEMBRE 1816. 133
point auquel l'amour maternel peut exalter le courage.
Elle se nomme Masselau , et était avec son enfant dans
les champs , auprès de la ville d'Aubusson. Deux loups
sortent à l'improviste d'un petit bois , et se jettent sur
l'enfant pour le dévorer. Elle s'est précipitée sur eux ,
et quoique attaquée elle-même , elle est parvenue à
en mettre un hors de combat; ses cris ont appelé un
homme qui était dans le voisinage , et les loups ont été
tués. Mais la joie excessive qu'elle a ressentie d'avoir
sauvé son enfant , lui a causé ensuite une espèce de
délire.
Un suicide vient d'avoir lieu , avec des circonstances
horribles , près de l'église de Sainte-Geneviève ,
rue de la Vieille Estrapade. Vers le soir un homme
entre dans un cabaret , dont la maîtresse était mariée
depuis peu de jours ; il va pour lui tirer un coup de pistolet,
le garçon de la boutique se jette au-devant , reçoit le
coupdans le bras. Aleurs cris l'homme fuit; mais se
voyant poursuivi et sur le point d'être arrêté , il s'est
tué d'un second coup de pistolet. On attribue à la jalousie
cet horrible attentat.
On mande du département de la Meuse , que la
gelée qui y est survenue dans la nuit du 22 au 23 de ce
mois , a entièrement enlevé le léger espoir que l'on avait
encore de récolter un peu de vin. On va actuellement
dans les vignes cueillir le raisin tel qu'il est, afin d'en
faire de la piquette .
-Le Moniteurdu 28 de ce mois contenait la liste
supplémentaire d'un grand nombre de sommes offertes
au roi dans l'emprunt de 100 millions .
- S. A. R. Monsieur , Madame duchesse d'Angoulème
, et Mgr le duc d'Angoulême , ont été ensemble
visiter l'Observatoire .
- Un vol a été commis à l'hôtel des postes de Bordeaux.
Les voleurs sont entrés par une fenêtre ; ils ont
entr'autres choses enlevé les paquets destinés pour Nantes
. Il s'y trouvait quinze montres d'argent estimées
200francs , et une somme de 96 fr .
-Malgré la gêne où doit se trouver le trésor public,
134 MERCURE DE FRANCE .
1
la sévère économie qu'elle ordonne ne porte point sur
les objets d'une utilité reconnue , et certes parmi eux
doit être placé les élèves de chevaux et de pouliches.
Une somme de 4600 fr . a été accordée au département
du Cantal, et déjà des primes d'encouragement ont été
distribuées àAurillac .
EXTERIEUR .
Un gentleman fort riche , mais tenant extrêmement
à la régularité du paiement de ses fermages , et ne s'occupant
que très-peu des circonstances actuelles et de
l'intempérie de la saison , a fait , il y a quelque temps ,
mettre en prison quinze de ses fermiers . Il disait pour
s'excuser qu'il craignait d'y être mis lui-même : Eh
pourquoi ! lui a-t-on dit , un bon seigneur ne doit pas
craindre d'être au milieu de ses vassaux .
- Le parlement vient d'être prorogé au 2 janvier ,
ce qui prouve que malgré les clameurs de l'opposition ,
les ministres ne craignent aucun embarras dans le service
public. Il en est résulté que les fonds publics ont
haussé sur la bourse .
- Les comtés de Gallowai , de Roscommont et de
Westmeath , sont en grande partie couverts par les inondations
qui affligent l'Irlande .
-La ville d'Yarmouth , qui doit chaque année au
roiunhommagedecennttharengs , lorsque lapêche commence
, a rempli ce devoir vraiment féodal ; elle les a
remis au seigneur du manoir d'Eart-Calton , qui les a
présentés au prince-régent.
Il peut être intéressant de faire connaître quels
sont les principaux traits du caractère des personnages
qui ont une influence marquée sur les affaires publiques
en Angleterre ; presque tous nos journaux se sont empressés
de les prendre dans la gazette de Lausanne , où
ils ont été consignés .
M. Graham est un des plus célèbres orateurs de l'opposition
; on l'a surnommé le Fox irlandais. Le feu de
son génie semble réfroidi par l'âge. Veut-il descendre
NOVEMBRE 1816. 35
dans l'arène ? tous lui cèdent la place. On voit s'avancer
un petit vieillard de peu d'apparence extérieure. Son
discours commence comme une conversation familière ;
mais insensiblement ce grand orateur s'élève aux plus
hautes conceptions politiques , et alors il répand sur son
discours tous les ornemens de la littérature et toutes les
richesses de l'érudition .
M. Tierney a bien moins d'influence dans le parlement
; il manie le sarcasme très-habilement. Les ministres
l'apprécient , le redoutent et le ménagent.
M. Ponsomby est le chef de l'opposition. Comme
orateur il est peu remarquable ; mais personnellement
il est très- considéré et jouit d'une grande influence.
D'une haute taille , ses manières sont sans grâces ; il
n'a aucun soin de sa toilette ; son chapeau est poudreux
et ses bottes sont mal-propres. Il reste assis , les jambes
croisées , se lève lentement, secoue son poudreux chapeau
, et prononce d'un ton grave quelques phrases pleines
de sens et de jugement. Excellent jurisconsulte , il
est de très-bon conseil et d'un grand savoir. Très-riche ,
ses liaisons sont respectables .
M. Brougham , savant , habile avocat , est beaucoup
trop fougueux. Avec plus de modération et d'adresse ,
ses talens l'éléveraient aux premiers rangs entre les
membres de l'opposition.
M. Wilberforce est le plus classique dans les rangs
ministériels. Sa diction est élégante , son coloris est brillant
; un son de voix clair et harmonieux , des sentimen's
doux et touchans , rendent ses discours séduisans . Sa
philantropie extrême nuit à la force de son caractère ,
et il est plutôt applaudi comine orateur que comme
homme d'état.
11
M. Vansittart , ministre des finances , est un phénomène
dans le parlement. On lance contre lui toutes les
foudres de l'éloquence ; il en dédaigne les prestiges ; il
déroule un immense cahier de calculs, et ne répond que
par des chiffres . D'origine batave , il a conservé le caractère
froid et calculateur du pays de ses pères. Il a la
réputation d'une haute intégrité. Ses manières simples
et patriarchales ajoutent à son crédit politique.
136 MERCURE DE FRANCE .
M. Canning est l'homme le plus éloquent du parlement
; magnifiquement doté par la nature , il a fait
d'excellentes études . It parle avec force et gravité , et
joint à la clarté une éloquence continue , et il évite avec
soin tout ce qui est trivial , chez lui l'ironie est toujours
mesurée.
Lord Castlereagh a été surnommé l'Hercule ministériel.
M. Pitt n'a jamais eu une plus grande activité
parlementaire. Guerre , finance , agriculture , marine ,
artillerie , sa réplique est toujours prête. Ses discours
improvisés durent souvent plus de deux heures , et décident
fréquemment la question. Ses voyages diplomatiques
lui ont fourni une foule de renseignemens qu'il
emploie victorieusement. Un ton conciliant , une loyauté
reconnue , une perpétuelle politesse , se joignent à un
extérieur agréable. L'opposition , lorsquelle est le plus
exagérée contre les opinions de ce ministre, ne peut
s'empêcher de l'écouter avec déférence. Il reste au milieu
des emportemens du parti contraire , toujours diplomate
, et maître de lui; sa modération et son adresse le
font triompher des autres. Il montre un grand respect
pour la liberté des délibérations , et sait se faire écouter
parce qu'il écoute les autres .
Sir Francis Burdett , dont la réputation est celle d'un
démagogue emporté , est dans sa vie privée l'homme le
plus doux et le plus loyal. Il ne mérite pas sa réputation
, il vaut bien mieux qu'elle. Sir Francis a été exalté
par les acclamations populaires ; et isolé de toutes les
factions parlementaires , il s'est vu porté , sans y penser ,
au poste périlleux de chefde parti . On l'a regardé comme
un Catilina , mais son caractère et ses moeurs le rendent
incapable de se livrer à quelque projet coupable.
M. Brougham , qui est l'ame des conseils de la princesse
, vient de partir pour l'Italie , pour se rendre auprès
de laprincesse.
ERRATA.
R.
Page 106, ligne 26, au lieu de nuances , lisez nuages.
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N.° 5.
****** *******
MERCURE
DE FRANCE.
www ww
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. -On ne peut souscrire
quedu 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
w
-
POESIE.
ww
LA MORT DE DÉMOSTHENES ,
Imitation du dialogue de Lucien , intitulé : l'Éloge
de Démosthènes .
ΑΝΤΙΡΑTER .
1
Est-ce vous , Archias , que le destin ramène ?
Dans les murs de Péra verrai-je Démosthène ?
Cet illustre captif si long-temps redouté ,
Vaincu par le malheur , doit être respecté.
Mais , hélas ! ce front triste et cet oeil taciturne
Que nous annoncent-ils ?
ARCHIAS , posant une urne cinéraire aux pieds d'Antipater,
Seigneur , voici son urne ;
C'est ainsi qu'il se rend au pouvoir du vainqueur .
TOME 69°.
7.
10
138 MERCURE DE FRANCE.
!
ΑΝΤΙΡΑTER .
Ciel ! Démosthène est mort ! O sort plein de rigueur !
Ainsi les dieux jaloux m'ont dérobé la gloire
De faire à son malheur oublier ma victoire.
Témoin du coup fatal qui termine son sort ,
Faites-nous , Archias , le récit de sa mort.
Un grand homme mourant est un spectacle auguste.
On veut voir si cette ame et courageuse et juste
Sous la faulx de la mort n'a pu se démentir ,
Et si l'art de bien vivre apprend l'art de mourir.
ARCHIAS.
Dans l'île de Calore , où le puissant Neptune
Voit son temple paré des dons de la fortune ,
Démosthène , fuyant ses nombreux canémis ,
Avec calme éprouvait le destin des bannis .
Nous débarquons. Le dieu révéré dans cette île
Offre à son désespoir son respectable asile.
Bientôt nous pénétrons dans ce séjour sacré.
Il s'avance , l'oeil calme et le front rassuré.
* Il faut peu s'étonner dans cette ligne sainte ,
>> Si les Macédoniens ayant conquis Olynthe ,
>> Orope , Amphipolis , si long-temps défendus ,
>> Ont compté Démosthène au nombre des vaincus. »
Il dit ; mais aussitôt ma voix lui fait connaître
Les bienfaits qu'un vainqueur croit devoir lui promettre.
Ce n'étaient point les dons d'une avare pitié ;
Mais les bienfaits des rois et leur noble amitié,
Et même ces honneurs que malgré son génie ,
Lui refusa toujours son ingrate patrie.
<< Archias , me dit-il , ne crois pas m'éblouir :
» Ou tu veux me tromper , ou tu veux m'avilir.
» Auprès d'Antipater que veux-tu que j'espère ?
>> Je dois fuir ses bienfaits autant que sa colère.
» Dieux ! lorsqu'Athène tombe entendrai-je sa voix
NOVEMBRE 1816. 139
> Réveiller mes remords dans les palais des rois ;
>> Me reprocher des biens présentés par des maîtres ,
>> Et prononcer mon nom parmi les noms des traîtres ?
>> Famille d'Erectée et toi noble Codrus ,
>> Dans Athène expirante il est quelques vertus,
» Son destin est changé , mon amour est le même.
>> J'adore ma patrie à son heure suprême .
>> Dans la cour des tyrans irai-je m'avilir ,
> Quand d'une belle mort je puis m'énorgueillir ?
» Ah ! qui peut mourir libre et vit dans l'esclavage ,
» A vécu sans patrie, a vécu sans courage.
>> La vierge qui périt sous le fer assassin ,
>> Arrange , en succombant , le voile de son sein;
» Et sous les coups du sort quand Démosthène tombe ,
» Oublierait-il l'honneur à l'aspect de la tombe ?
» Les oeuvres de Platon dans mes tremblantes mains ,
» M'auraient-elles du Styx fait craindre les chemins?
>> Et Socrate mourant , à sa vertu fidèle ,
>> Serait-il pour moi seul un stérile modèle ?
» Le sage en périssant , des hommes respecté ,
>> S'avance noblement vers l'immortalité. >>
Alors vous eussiez vu nos guerriers en silence ,
Baisser le front , frappés de sa noble éloquence;
Ils semblaient , admirant sa force et sa fierté ,
Entendre par sa voix parler la liberté.
Ranimés par ma voix comme par mon exemple ,
Ils veulent le forcer à s'éloigner du temple;
Il sourit , et son oeil arrêté sur le dieu
Qu'un respect éternel honore dans ce lieu :
« Archias pense donc , me dit-il sans colère ,
>> Que l'homme désormais n'est libre sur la terre
>>>Que lorsqu'endes vaisseaux , lorsqu'en d'épais remparts ,
>> Il peut braver le sort et ses cruels hasards.
>> Mais apprends , Archias , qu'il me reste un asile
» Où toute ta fureur deviendrait inutile ;
» Plus sûr , plas sûr encore que ces remparts de bois
10 .
140 MERCURE DE FRANCE.
>> Par l'oracle à nos Grecs indiqués autrefois.
» Celui qui vécut libre en servant sa patrie ,
>>>Sans connaître les fers sortira de la vie.>>>
Aces mots, vers sa bouche il approche la main
Comme pour saluer Neptune..... Mais soudain
Ses yeux sont égarés , il chancelle , il succombe ;
Nous voulons l'entraîner , mais près du seuil il tombe ;
Une affreuse pâleur se répand sur son front :
Les poisons de la Perse ont un effet moins prompt.
Depuis long-temps , ainsi son esclave l'atteste ,
Son style recelait un poison si funeste.
<< Archias , me dit-il , près de fermer les yeux ,
» Vas , tu peux maintenant m'arracher de ces lieux ;
>> Voilà comme les dieux qui veillent sur Athènes
>> Veulent qu'Antipater possède Démosthènes.
>> Héros de Marathon , vos bras me sont ouverts ;
>> Recevez votre fils , il a brisé ses fers.>>
J.-P. BRÈS .
LE PAON ET LA TAUPE .
Fable.
Quoi ! vous n'admirez pas mon élégant plumage !
Disait un jour le paon , vaniteux personnage ,
A la taupe , qui par hazard,
Hors de son trou mettait la tête ;
Dans les présens du ciel, ma part
Est , convenez-en , fort honnête .
Est-il un seul oiseau qui m'égale en beauté ?
Sur ma quene étalée en roue ,
Où de l'astre du jour l'éclat est refleté ,
Voyez comme l'azur se joue !
Votre silence me surprend ;
Auriez-vous de la vue, hélas ! perdu l'usage?
Je vous plains fort; en ce cas , cependant ,
NOVEMBRE 1816. 141
Si vous interrogez les hôtes du bocage ,
Ils vont, j'en suis sûr , à l'instant,
Vous répondre unanimement,
Que favori des dieux et leur plus bel ouvrage ,
Le paon est ici bas un chef-d'oeuvre vivant.
La taupe répartit en poursuivant sa route:
C'est un bien grand plaisir sans doute,
Pour qui peut t'admirer , j'en conviens , je le croi ;
Mais quand j'entends les gens se vanter comme toi
Et de leurs qualités faire autant de merveilles ,
Loinde plaindre mon sort et d'accuser les dieux
De m'avoir refusé des yeux ,
Je les conjure encor de m'ôter les oreilles.
Auguste MOUFLE,
ÉNIGME .
Je suis de toutes les provinces ;
Chaque laboureur en tout temps ,
Hiver , automne , été , printemps ,
Me sème sur des terres assez minces.
Mon champ, qui n'est point raboteux ,
Est blanc , et ma semence est noire ;
Onme cultive avec cinq boeufs .
Et ce qu'à peine on pourra croire ,
Mon soc , pour tracer le sillon ,
Est un canal pliant , étroit et long.
ww www
CHARADE .
J'aimerais mieux souffrir de mon premier , lecteur ,
Refuser mon second, quelque soit sa valeur ,
Que recevoir mon tout de certain grand seigneur.
T. DE COURCELLESS
1
143
MERCURE DE FRANCE.
w
も
LOGOGRIPHE
Onmecompte parmi la gente volatile;
Je suis du vigneron une ennemie agile ;
Cinqpieds forment mon tout , et des moindres chasseurs,
J'évite rarement les moyens destructeurs.
Enfin , si par hasard tu m'ignorais encore ,
Compulses dans mon sein ce qu'il peut faire éclore.
Je t'offrirai d'abord un nom des plus fameux
Pour les réunions de repas somptueux ;
Une note , un insecte , une ville de France;
Un certain sentiment d'où naît toute vengeance;
L'objet que Diogène a dit chercher en vain ,
Quejen'indique ici que par le mot latin ;
Ce que l'on craint de perdre étant en maladie;
Ce qui couvre en hiver les arbres , la prairie ;
Cequi flatte nos yeux près d'une onde en son cours ;
Enfin ce qu'est l'amant dans ses tendres amours.
T. DE COURCELLES,
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
!..
Le mot de l'Enigme est le Pouls. Celui dn Logogriphe est Croquignole
, Loir, Orgue, Coq, Cronique, Rouge, Cri, Créon, Lorgne,
Long, Ligne, Coque , Role , Léon, Cuir, Ogre, Gui, Re, Or, Gloire,
Créol , Lion , Roc , Ile , Cire , Cléon , Gril , Ruine, Cour, Lire, Iole,
Nil, Ecru. Le mot de la Charade est Soulagé.
www
NOVEMBRE 1816. 143
www ww
LA SOMNAMBULE PAR AMOUR.
Ceux qui ont lu les ouvrages de MM. Deleuze et de
Puységur , sont instruits qu'il existe deux sortes de somnambulisme
; l'un naturel, et l'autre magnétique. C'est
du premier seulement que nous avons l'intention de
parler ; son existence étant depuis long-temps reconnue
par tous les physiologistes . Le somnambulisme naturel|
a été souvent occasionné par des affections morales ,
quoique le plus souvent il soit le résultat de quelque
maladie physique. L'histoire que nous avons promise
en est un exemple; mais nous croyons devoir la faire
précéder d'une courte anecdote du même genre , qui
nous a été racontée par une personne digne de foi , qui
en avait été elle-même témoin. On ne la lira peut-être
pas sans intérêt.
Il y a quelques années qu'une jeune dame anglaise
dedix-huit à vingt ans , fut jetée dans l'état de somnambulisme
naturel , par la perte inopinée qu'elle fit
de ce qu'elle avait de plus cher au monde après son
époux. Cette jeune personne étaitvenue en Europe, d'Amérique
où elle était née , pour s'unir avec un colonel
des armées britanniques. Quelques mois après son mariage
, elle reçut une lettre de son père et de sa mère ,
qui , après avoir vendu leurs possessions en Amérique ,
lui annonçaient qu'ils allaient s'embarquer incessamment
pour venir la joindre. La joie que lui fit éprouver
cette nouvelle fut très-grande; et elle supputait impatiemment
le nombre de jours qu'ils devaient mettre à
leur traversée , lorsqu'elle fût informée , par les papiers
publics , que le vaisseau sur lequel s'étaient embarqués
ces objets de ses plus tendres affections , avait péri dans
une tempête. L'impression que produisit sur elle un
événement aussi désastreux qu'inattendu , lui occasionna
une maladie très-grave , dont elle ne sortit que pour
tomber dans une mélancolie profonde. C'est en vain
que son époux s'efforçait de la distraire : quoiqu'elle
144
MERCURE DE FRANCE.
l'aimât tendrement , elle restait insensible à tous ses
efforts; sa pensée et ses regards étaient toujours fixés
sur cette mer impitoyable qui avait englouti ses infortunés
parens . Toujours muette et pensive , elle semblait
se complaire dans sa tristesse ; le mugissement du vent
la faisait frissonner et la jetait dans une rêverie prolongée
, en rappelant à son esprit la tempête qui avait
submergé le vaisseau dont elle attendait toujours l'arrivée.
Enfin , cette mélancolie ne tarda pas à dégénérer
en somnambulisme ; la nuit , sur-tout lorsque le ciel
était agité par l'orage , elle se levait , s'habillait à la
hâte , et courait sur le bord de la mer , dont sa maison
était voisine ; elle se promenait en silence le long du
rivage , à la lueur des éclairs , en répétant à voix basse
le nom des tristes objets de ses regrets , dont cette nouvelle
Nina espérait toujours le retour. On parvint enfin
à la guérir de ce somnambulisme , dont la cause intéressait
tous les coeurs sensibles , en l'éloignant du voisinage
de cette mer , qui lui rappelait trop vivement la
perte douloureuse qui faisait couler ses larmes ; mais
jamais , après sa guérison , elle ne pouvait entendre le
murmure du vent ou voir l'approche d'une tempête ,
sans un frémissement involontaire et sans tomber dans
une rêverie , qui durait quelquefois deux et trois jours .
C'est donc un fait bien prouvé que des affections morales
vivement contrariées , suffisent quelquefois pour
provoquer le somnambulisme naturel,qui nous le répétons
, ne doit point être confondu avec le magnétique ,
dont on rapporte des phénomènes si étonnans. Il ne sera
pas inutile ici de tracer rapidement la ligne de démarcation
qui existe entre ces deux états . Le somnambule
naturel , par exemple , se levera au milieu de la nuit ,
marchera les yeux ouverts ou fermés , se livrera aux
exercices qui lui étaient familiers dans l'état de veille ,
répond sensément lorsqu'on l'interroge , et gravira sans
crainte , et par conséquent sans danger , sur le bord des
précipices les plus escarpés ; puis revenu dans son état
ordinaire , il perd totalement le souvenir de ce qu'il a
pu voir, dire ou faire pendant tout le temps de sa crise,
Les partisans du docteurMesmer prétendent que leurs
NOVEMBRE 1816. 145
somnambules sont doués dans cet état d'une vertu prophétique
, et que leur intelligence s'épure , se raffine
et s'élève jusqu'à la sublimité ; ils racontent à cet égard
des merveilles etdes prodiges qui passent toute croyance,
et que nous ne nous arrêterons point à réfuter. Le somnambulisme
de la jeune personne dont nous avons à
raconter l'histoire , n'ayant rien de commun avec le
magnétisme , dont au reste nous ne sommes ni les détracteurs
, ni les apologistes.
L'éducation de la jeune comtesse de *** avait été
faite à la campagne , dans un château situé à vingt-cinq
lieues de Paris. Elle avait contracté de bonne heure ,
avec l'habitude de la vie champêtre , une certaine tournure
d'esprit romanesque , qui dans la suite servit beaucoup
à exalter sa sensibilité. Amenée à Paris à l'âge de
dix-huit ans , par une mère dont elle était l'idole , elle
y fit la connaissance du jeune chevalier de *** , qui fut
assez heureux pour lui inspirer une passion qu'il ressentait
lui-même très-vivement. Après quelques mois de
fréquentation , la jeune comtesse de *** retourna avec
sa mère dans la province où elle avait été élevée. Son
amant ne tarda pas à l'y suivre; il était propriétaire
d'un château si voisin de celui de sa future , que les deux
parcs semblaient n'en faire qu'un. La recherche que le
chevalier faisait de la main de la jeune personne , était
avouée par les deux familles . Tout faisait présager que
cette union serait prochaine , lorsque je ne sais quels
obstacles s'élevèrent tout à coup entre les deux amans ,
qui se brouillèrent et rompirent tout à fait entr'eux. Les
parens cessèrent également de se voir. Cette rupture
avait été principalement provoquée par la jeune personne
, dont la jalousie avait été vivement excitée par
des inconséquences , des torts réels ou imaginaires du
chevalier. Je laisse à l'imagination du lecteur à suppléer
à tous ces détails que l'on rencontre inévitablement dans
toutes les histoires , dans toutes les nouvelles , dans tous
les romans. Je préviens d'abord que cette anecdote n'est
point une fiction; mais qu'elle est exactement vraie , et
que j'ai moi-même connu les personnages .
Quoi qu'il en soit de la cause de cette rupture , nos
1
146 MERCURE DE FRANCE .
amans étaient depuis six mois sans se voir , si ce n'est
quelquefois à l'église du village, et alors lajeune personne
détournait avec dédain ses regards de celui
qu'elle s'efforçait de ne plus aimer. Le chevalier , de
son côté, affectait une indifférence qui était loincependant
de régner dans son coeur : ainsi leur situation respective
était également pénible. La violence que la
jeune personne se faisait à elle-même pour comprimer
des sentimens que toute sa fierté jalouse ne pouvait
détruire, finit bientôt par avoir sur sasanté une influence
pernicieuse; elle tomba malade sérieusement , et lamélancolie
qui suivit de près sa convalescence , dégénéra
bientôt dans un somnambulisme naturel, pour lequel
elle n'avait déjà que trop de disposition par son excessive
sensibilité , et son goût pour la vie solitaire et
contemplative. Elle était calme et tranquille dans cet
état, les symptômes de cette affection morale n'offraient
aucun caractère allarmant . Elle se levait la nuit ,
s'habillait avec soin , allumait une bougie , et s'occupait
ordinairement , pendant quelques heures , des ouvrages
debroderie qu'elle avait commencés la veille , et qui faifaient
àla campagne son unique distraction et ses plaisirs
les plus doux. Ignorant son nouvel état , et ayant perdu
lelendemainmatin , lorsqu'elle était réveillée , jusqu'au
plus léger souvenir de ce qui s'était passé pendant la
nuit , qu'on juge de sa surprise en voyant les fleurs , les
oiseaux , les paysages , qu'elle croyait seulement avoir
- esquissés , revêtus des plus riches couleurs de pourpre ,
d'or et d'azur; c'était pour elle comme une espèce d'enchantement.
Elle s'imaginait que quelque sylphe ou
quelque fée bienfaisante était venue , pendant son sommeil,
terminer ces peintures de soie pour lui ménager
à son réveil une agréable surprise. Cette idée souriait à
son esprit romanesque , et flatait secrètement sa vanité.
Elle se garda bien d'en faire la confidence à personne ;
comme elle se conduisait fort paisiblement pendant son
somnambulisme , que sa santé dans le jour n'en paraissait
point dérangée, et que d'ailleurs elle couchait seule
et occupait un appartement situé dans une des ailes les
plus reculées du château , ses parens et ses femmes-de
NOVEMBRE 1816. 147.
chambre ne s'aperçurent pas d'abord de ces sorties nocturnes.
Un soir à minuit , elle se lève sans être aperçue ,
s'habille , descend l'escalier , ouvre une petite porte qui
donnait sur le parc , qui , comme nous l'avons dit , était
limitrophe àcelui du chevalier , et en peu d'instans elle
se trouve sous les fenêtres de ce dernier. L'amour et
lamélancolie ne permettaient pas au chevalier de se
livrer aux douceurs du sommeil : depuis long-temps les
pavots de Morphée n'avaient appesanti ses yeux ; invite
d'ailleurs par l'éclat d'une belle nuit d'été , et par l'haleine
embaumée du zéphir qui balançait mollement la
cime des peupliers , le chevalier , appuyé sur son balcon ,
uncrayon et ses tablettes à la main , cherchait à fixer
sur levélinun accidentde lumière produit par les rayons
argentés de la lune , repercutés par les eaux tranquilles
d'un lac, qui semblaient toutes peintes des fleurs et des
arbustes qui croissaient sur ses bords. Le silence de cette
nuit romantique n'était interrompu que par le doux
murmuredu vent , qui frémissait dans les joncs et dans
les roseaux du lac, et la complainte mélodieuse des
rossignols perchés sur les peupliers voisins ; des milliers
d'étoiles d'or étincelaient sur l'azur du firmament : en
un mot , cette nuit enchantée ressemblait à celle où
Shakespear a mis en scène ses fées et ses sylphes aériens
dans ledrame intitulé : Le Réve d'une nuit d'été ; Mid
summers dream , et qui passe avec raison pour la conception
la plus originale de son génie fantastique.
L'aspect de tous ces objets avait jeté le chevalier
dans une douce rêverie ; il se rappelait avec attendrissement
les heures délicieuses dont cette même lune qui
brillait sur sa tête avait été témoin, lorsque peu de mois
auparavant il parcourait avec son amante cette enceinte
solitaire. Quelle fut sa surprise au moment où celle qui
était toujours présente à sa pensée , sortant de derrière
une touffe de rosiers où elle s'était tenue cachée , vint
tout à coup s'offrir à ses regards , et se placer debout
au bas du mur et vis à vis le balcon!
Bonsoir, chevalier , cria-t-elle ; vous êtes bien surpris
de me revoir , n'est-il pas vrai ? Et remarquant
que dans son premier mouvement il allait quitter le
1
148 MERCURE DE FRANCE.
balcon pour descendre : Non , ajouta-t-elle , restez s'il
vous plait où vous êtes , autrement je me retire.- Oh
ciel ! s'écria le chevalier , dois-je'en croire mes yeux ?
est-il possible que ce soit vous, trop inconstante Zoé ?
-C'est moi-même , reprit la somnambule ; je me suis
échappéeun instant pour vous voir. Il y a déjà assez
long-temps que nous sommes brouillés ; je veux bien
user avec vous de clémence , et vous pardonner tous
vos torts....- Mes torts ! ah ! je n'en eusjamais de réels
avec vous , s'écria le chevalier transporté de joie , croyez
que l'on vous a abusée par de faux rapports , et que mon
amour a toujours été aussi pur qu'il est ardent et sincère
; mais je n'en accepte pas moins avec reconnaissance
ce pardon généreux. Qu'il me soit permis d'aller
me jeter à vos pieds -Non , reprit la somnambule ,
je vous défends très-expressément de descendre ; venez
me voir demain , nous nous expliquerons mieux.-
Vous me le permettez , sans doute; et Mme votre mère ?
-Je la préviendrai. A demain , chevalier , s'écria-telle
en fuyant et en riant aux éclats. Elle disparut bientôt
à ses regards comme une ombre légère , puis elle
rentra par la petite porte du jardin , qu'elle avait eu le
soinde laisser entr'ouverte , et qu'elle n'oublia point de
fermer en remontant dans son appartement , où elle se
déshabilla , se remit au lit et se réveilla le lendemain
matin en parfaite santé , et sans avoir la moindre idée
de son escapade nocturne , dont personne dans le château
ne s'était aperçu .
Le lecteur s'imagine aisément que le chevalier , se
croyant enfin rentré en grâce avec sa maîtresse , n'eut
rien de plus pressé que de profiter de la permission qui
lui avait été si généreusement accordée ; il se présenta
le lendemain avec assurance chez la comtesse de ***
et entrant dans l'appartement où celle-ci se trouvait
avec sa mère , en même-temps que le valet qui l'annonça
: je viens , mademoiselle , lui dit-il d'un air radieux
et triomphant , vous remercier de la grâce que
vous avez daigué me faire..... Al'apparition inopinée
du chevalier , les deux dames s'étaient levées de dessus
leur siège , et restèrent debout avec l'air de la plus
NOVEMBRE 1816.
149
grande surprise.-Que signifie cet accueil , aimable
Zoé,dit alors notre amoureux tout déconcerté. Eh quoi!
vous repentiriez-vous déjà de la permission que vous
m'avez donnée de revenir chez vous.-Moi , monsieur,
je ne sais ce que vous voulez dire , répondit Zoé en rougissant,
et il me semble qu'aux termes où nous en sommes
, votre visite a droit de nous surprendre.- Ah !
c'en est trop , s'écria le chevalier , cessez de grâce un
persiflage cruel. Là dessus , se tournant vers la mère
de Zoé , il voulut s'expliquer , et raconta comment Zoé
avait daigné , dans la soirée de la veille , lui faire connaître
qu'elle n'était plus fachée.-Mais la jeune somnambule
avait tout oublié. L'explication ne fit qu'embrouiller
davantage l'affaire . Enfin , le chevalier , confus
, rougissant de honte , et se mordant les lèvres de
dépit , prit le parti de se retirer , ne sachant que penser
d'uncaprice aussi bizarre ; et tout le monde fut persuadé
que cette invitation prétendue n'était qu'une ruse de sa
part. 1
,
Quelques jours après Mlle de *** , dont le somnambulisme
était parvenu à la connaissance de sa mère
sortit à onze heures du soir par un beau clair de lune ,
et dirigea ses pas vers les fenêtres du chevalier qu'elle
trouva au balcon. Chevalier , lui cria l'aimable somnambule
, pardonnez lui de vous avoir si mal accueilli , et
que cela ne vous décourage point ; je vous attends chez
moi demain sans faute , mais je vous défends de descendre
maintenant pour me parler. La surprise du chevalier
fut aussi grande que lors de la première entrevue .
Comme il connaissait l'imagination romanesque de la
jeune personne , il crut aisément qu'elle avait d'abord
voulu lui faire essuyer une petite mortification , et qu'elle
était résolue à borner là sa vengeance ; mais avant de
promettre de faire usage de la permission qu'on venait
lui offrir une seconde fois , il exigea qu'on lui laissat
un gage auquel il pourrait faire connaître qu'il n'en imposait
point. Aussitôt la jeune somnambule ôtant une
bague qu'elle avait au doigt et l'enveloppant dans un
morceau de papier , la lui jeta fort adroitement sur le
balcon, en lui recommandant de la lui rapporter le len
150 MERCURE DE FRANCE.
demain , puis elle disparut avec la rapidité de l'éclair.
Le chevalier ramassala bague. Ce bijou , qu'il lui présenta
lors de sa seconde visite , embarrassa beaucoup
Zoé , mais enfin on l'instruisit du somnambulisme auquel
elle était sujette ; tout s'expliqua. La réconciliation
eut lieude part et d'autre. Le chevalier parvint aisément
à se justifier des torts qu'on lui avait imputés , et qui
avaient occasionné cette rupture. Zoé devint son épouse ,
et son état singulier ne fit que la lui rendre encore plus
chère , puisqu'il était le résultat de la passion qu'il lui
avait inspirée , et qui , contrariée par une longue absence
, l'avait rendue ainsi somnambule par amour.
mmmmmmmm
LA SERVIÈRE.
PLAINTE D'UN ETUDIANT EN DROIT ,
Contre son ancien professeur de rhétorique .
Qu'il me soit permis de signaler un petit abus qui
n'est pas nouveau , mais sur lequel l'attention publique
ne s'est pas encore arrêtée . Lorsque j'étais au collége,
je ne savais à quoi attribuer la défense rigoureuse qui
nous était faite de lire les ouvrages de beaucoup d'auteurs
français , et d'autres livres latins que ceux qu'on
nous expliquait. Quand je sortais , j'entendais parler
des beautés de Rousseau et de Voltaire ( 1 ) ; j'entendais
comparerMontaigne à Plutarque;je demandais de
quelle nation étaient tous ces auteurs : on me répondait ,
avec étonnement, que c'étaient les ornemens de notre
littérature. Je rougissais de mon ignorance , me promettant
bien de me dédommager en cachette de la
contrainte où l'on me réduisait au collège. Mais quels
dangers ne courait-on pas de vouloir connaître l'arbre
de la science ! Si l'on vous trouvait quelqu'un de ces
(1) Il n'était question que des ouvrages de ces deux auteurs , où
les moeurs et la religion sont respectées.
NOVEMBRE 1816. 151
volumes proscrits , vous étiez puni de quinze jours de
prison ( l'éducation militaire des lycées n'avait pas
trouvé de plus grande peine que la privation de la liberté)
, et le livre était confisqué par le professeur , à sou
profit. Cet acharnement contre les élèves qui cherchaient
àajouter par eux-mêmes aux leçons de leurs régens ,
me paraissait trop fort pour qu'il n'eut point d'autre
motifque celui d'empêcher qu'on ne s'occupat d'objets
étrangers aux études des classes . J'ai enfin découvert la
véritable cause de cette inquisition scholastique. Si les
élèves lisaient d'autres livres que ceux qu'on met entre
leurs mains , les professeurs deviendraient à peu près
inutiles; les disciples seraient aussi instruits que les
maîtres. Pourquoi en effet , en rhétorique , nous interdisait-
on la lecture de Montaigne ? C'est que notre professeur
y puisait , ainsi que dans maint autre volume ,
tout ce qu'il nous débitait comine venant de son propre
fond. Au sortir des bancs , je n'ai rien eu de plus pressé
que de lire ce qu'on m'avait tant défendu. C'est alors
que j'ai senti tout l'intérêt qu'avaient nos maîtres à dérober
à nos yeux la source où ils prenaient leur esprit ;
j'ai retrouvé presque toute leur sciencedansMontaigne.
C'est leurmanuel, parce que c'est l'auteur qui a fait le
plus decitations; il a lu pour eux tous les ouvrages latins
et grecs , et grâce à lui , ils peuvent faire croire qu'il
n'en est aucun qui leur soit étranger. Entre autres choses
curieuses , je me rappelle que notre professeur de rhétorique
nous demanda unjour , pour exercer notre goût ,
lequel nous préférions des cinq passages suivans sur
Caton.
(1) Sit Cato dam vivit sanè vel Cæsare major.
(2)
....
MARTIAL , liv. 6, épig. 32.
Et invictum devictâ morte Catonem..
MANILIUS , Astranomicon , liv. 4, 0.87.
(3) Victrix causa diis placuit sed victa Catoni .
LUGAIN , liv . 1 , ν . 128 .
(1) Que Caton soit pendant sa vie plus grand même que César.
(2) Et Catonindomptable ayant dompté la mort.
-(3) Le vainqueur plut aux dieux , à Caton le vaincu.
152 MERCURE DE FRANCE. ;
(4) Et cuncta terrarum subacta
Præter atrocem animum Catonis.
(5) ..........
1
HORACE , liv. 2 , ode 1 , v. 23 et 24.
His dantem jura Catonem.
VIRGILE , Eneide , liv. 8 , v . 670.
Après avoir recueilli nos réponses , il nous apprit ,
comme Vertvert , qui répétait ce que les nones lui souflaient
, que le vers où on louait le mieux Caton , était
celui de Virgile. Voilà ce qu'on trouve mot à mot dans
les Essais de Montaigne , édition de Coste , volume 2 ,
chapitre 36 , qui a pour titre : du Jeune Caton , et voici
le jugement qu'il en porte : « Je veus faire luiter en-
>> semble les traits de cinq poëtes latins sur la louange
»
»
de Caton , et pour l'intérêt de Caton , et par incident
pour le leur aussi. Or , devra l'enfant bien nourry ,
>>trouver au prix des autres , les deux premiers traî-
» nans , le troisième plus verd , mais qui s'est abattu
par l'extravagance de sa force. Il estimera que là il y
aurait place à un ou deux dégrés d'invention encore
pour arriver au quatriesme sur le point duquel il
> joindra ses mains par admiration . Au dernier , premier
de quelque espace, mais laquelle espace il ju-
• rera ne pouvoir être remplie par nul esprit humain ,
il s'étonnera , il se transira .>>»
»
Ce n'est donc qu'en nous tenant dans l'ignorance ,
qu'on nous instruit. Ce système , adopté dans les colleges
, est un monopole littéraire. Du grec et du latin ,
du latin et du grec , quelques fragmens de deux ou trois
prosateurs français , le Petit carême de Massillon , les
Oraisons funèbres de Bossuet , les morceaux choisis de
Buffon, trois tragédies sacrées , Esther , Athalie , Polyeucte
; voilà tout ce qu'on nous permet d'apprendre ;
voilà tout ce qu'on nous fait connaître de notre littérature
: on sort de rhétorique sans avoir entendu parler de
Molière . J'ai vu de bons élèves attribuer le Cid à Racine,
(4) Tout le monde à ses pieds , hormis le fier Caton.
(5) Virgile , après avoir parlé des sages qui sont dans l'Elysée,
dit: et Caton, qui donne à tous la loi .
NOVEMBRE 1816 . 153
:
et Iphigenie à Corneille. Voilà les effets du séquestre
mis sur les plus belles productions de nos meilleurs écrivains
. Ce petit despotisme , que l'ignorance a rendu
nécessaire , et que la confiscation rend utile , n'a pu être
signalé sous un gouvernement qui employait les mêmes
moyens , mais il doit disparaître sous un règne constitutionnel
et légitime .
1
SIMPLET , Etudiant en droit , rue Saint-
Jacques , vis-à-vis le collége royal
de Louis- le-Grand.
RO
;
ww
ン
SUR LE BEAU ,
Et ses différens caractères dans l'Homme et dans
la Femme.
( I' article. )
"
De la contemplation de la beauté chez une femme ,
on s'est élevé à la contemplation du beau dans la nature
; et delà à son développement dans les arts et dans
les belles-lettres . En effet , à tous les yeux une femme
belle est vraiment admirable ; mais aux yeux de celui
qui aime , est-il rien de plus beau dans la nature?
chacun de ses traits est un chef-d'oeuvre qu'aucun autre
ne peut effacer ; est-il rien de comparable à l'élégance
de sa taille , à la grâce de ses mouvemens , à sa blancheur,
à l'éclat de son teint , à l'incarnat de ses lèvres ,
à ce sourire enchanteur , cette douce volupté, ce regard
plein de feu et de tendresse , qui semble nous dire qu'elle
est faite pour notre bonheur ? « Un beau visage , a-t-o 1
>>dit , est le plus beau de tous les spectacles , et le so
> de la voix de celle qu'on aime est le concert le plus
>>> harmonieux ( 1 ) . » Oui , oui , l'homme , malgré sa
(1) LaBruyère.
1
154 MERCURE DE FRANCE.
force et sa fierté , est contraint de fléchir le genou à cet
aspect , et là , dans un ravissement inexprimable , on
dirait que ses yeux ne sont point assez grands pour la
contempler , ni son coeur assez vaste pour contenir tous
les sentimens qu'il éprouve.
Mais ce sentiment , cette pensée d'inspiration n'a
rien de positif ; on sent qu'une chose est belle , et l'on
est encore à savoir ce qui constitue la beauté. C'est pour
parvenir à cette connaissance qu'on fait livre sur livre ,
ou plutôt qu'avec quelques vérités on amasse erreurs sur
erreurs . Qu'en est- il résulté ? Que Formey , le Batteux ,
Burke et Crouzas , en ont beaucoup parlé sans rien nous
apprendre ; que Marmontel en a saisi quelques traits ;
que le père André le fait élégamment connaître dans
les ouvrages d'esprit ; que Platon , Hutcheson et Kant ,
le placent tout entier dans le sentiment qu'il nous fait
éprouver ; que suivant Voltaire , il n'a point de variété;
que suivant Rousseau , le bon y concourt ; que tandis
que Wolf le fait consister dans la perfection , Winckelmann
distingue ingénieusement la perfection , de la
beauté; que suivant Saint Augustin il est dans les
-formes; suivant l'abbé Conti dans les couleurs ; suivant
Barthes il est tout à la fois dans les formes , les couleurs
et le sentiment. Le seul écrivain , qui , à notre avis ,
semblé avoir résolu la question , mais qui n'a pas suffisamment
développé sa pensée , est M. Delille de Sales ,
auteur de la Philosophie de la nature; il définit le beau ,
l'accord expressif d'un tout avec ses parties ; ensuite il
-fait voir comment le coloris , la forme , et l'expression
y concourent : en marchant sur ses traces ,tâchons d'achever
son ouvrage, et de donner sur cet important
sujet de nouveaux aperçus , si utiles pour faire comprendre,
dans son application et son développement , les
prodiges de l'art et ceux de l'esprit humain.
Lebeau n'estpoint imaginaire. Si la nature est belle ,
c'est non seulement parce que telle est son essence , mais
encoreparce que son créateur nous a rendus susceptibles
d'apprécier sa beauté. A cette réflexion l'homme pent
s'énorgueillir , car il est le seul être dont la vue soit intelligente
et morale; le seul qui , à l'aspect comme à la
NOVEMBRE 1816 . 155
pensée de ce qui n'est que beau , se complaît , éprouve
un véritable plaisir , et pour lequel ce plaisir est si
grand, qu'il peut devenir en lui unepassion.Les stupides
animaux , et bien des hommes qui en cela leur ressemblent
, ne voient de beau que ce dont ils ont besoin;
l'homme intelligent , au contraire , ne trouve une chose
belle que par cela seul qu'elle l'est : on dirait même que
Dieu, ayant besoin d'un être capable d'admirer ce qu'il
avait créé , fit pour cela l'homme , puisque seul il le
douade cette éminente qualité. Il est vrai que chez lui
cette faculté dont jouit son regard , ne se manifeste ni
dans tous les temps , ni chez tous les hommes ; elle est
presque nulle chez les sauvages des forêts , comme chez
celuides sociétés ; l'homme même le mieux organisé ne
peut y être sensible qu'après ses premiers besoins , non
seulement satisfaits , mais encore prévus. Alors il se
développe en lui un nouveau genre de besoin, qui ne
lui vient point du corps , mais de l'ame. A ses yeux
la nature prend une nouvelle vie ; pour lui seul la
campagne est plus verte , le firmament plus bleu , le
soleil plus éclatant : au jeu des couleurs de la lumière
et des ombres , les objets prennent du relief. Il en est
dont il est plus particulièrement frappé ; à leur aspect
ses regards se fixent , il voit , il admire dans un profond
recueillement ; son ame éprouve je ne sais quel sentiment
composé d'amour et de volupté. C'est que la
beauté , avec tous ses charmes , vient de se manifester
à ses regards enchantés .
Froids métaphysiciens , vous convenez que bien des
choses sontbelles; mais , me dites-vous , par cela même
qu'elles le sont , elles doivent avoir une qualité commune
qui constitue leur beauté ; et vous me parlez de
proportion, de rapport , d'ensemble , de symétrie , d'unité
ou d'harmonie : voilà votre erreur. Elles n'en ont
point qu'une , elles en ont plusieurs ;jusqu'à ce moment
je n'en connais que trois : la forme , l'éclat et l'expression.
J'entends par ce dernier mot les phénomènes
extérieurs de la vie.
Le beau sera donc ce qui , dans un objet , fixera mon
admiration , ou par sa forme, ou par son éclat , ou par
3
۱
11 .
156 MERCURE DE FRANCE.
son expression. Définition qui ne s'éloigne de celle
que l'académie a donnée de la beauté , que par sa
dernière partie , et l'on va voir si l'on a tort de l'y
ajouter .
Pour nous attacher à faire connaître l'importance de
cette définition ,jetons d'abord nos regards sur l'homme ,
chef-d'oeuvre du Créateur On ne saurait nous contester ,
par exemple , que la femme ne soit belle à nos yeux ,
non seulement par ses formes et l'éclat de son teint ,
mais encore par son expression .
Chez l'homme comme chez la femme , la beauté
des formes se manifeste à nos regards par l'avantage de
la taille , l'exactitude des proportions , de la symétrie ,
et sur-tout de l'élégance .
Celle de l'éclat se distingue par un air de santé , une
peau unie et blanche , un teint éblouissant dont les nombreuses
teintes sont variées avec l'âge , les passions et le
jeude la lumière.
Celle de l'expression nous vient, non du corps , mais
de l'ame ,qui se manifeste à l'extérieur par l'air , visus,
species , dans les traits et sur la physionomie.
Par l'air , en ce que l'homme est le seul qui se tienne
droit et élevé , le seul qui porte noblement sa tête et
regarde les cieux avec confiance ; le seul dont l'attitude
soit celle du Commandement : à cet aspect on reconnaît
celui que Dieu fit à son image.
Dans les traits , parce qu'ils nous indiquent quelles
peuvent être ses forces , son caractère , ses moeurs ; ils
nous font entrevoir la bienveillance , la bonté , la douceur
, dont il est plus ou moins susceptible ; et par leur
mobilité ils nous décèlent , malgré ses efforts pour nous
les cacher, les plus secrètes émotions de son coeur.
Si les traits nous laissent entrevoir les qualités du
coeur, la physionomie qui n'en est que l'ensemble , nous
indique plus particulièrement quelles sont celles de l'esprit.
On y lit tour à tour sa finesse et sa profondeur ;
elle brille sur-tout par sa vivacité. Esprit , douceur ,
gaîté , joints à quelques qualités spéciales qui se manifestent
d'une manière évidente , plutôt chez une per-
1
NOVEMBRE 1816. 157
sonne que chez une autre , sont les principales bases de
cette beauté d'expression qui vivifie la physionomie.
Il nous faut ici remarquer que les yeux pris en particulier
sont susceptibles des trois caractères de la beauté :
pour être beaux par la forme , il faut qu'ils soient grands ,
bien ouverts , à fleur de tête ; pour l'être par l'éclat , il
faut qu'ils soient d'un bleu ou d'un noir bien prononcé ;
avec tout cela ils peuventêtre immobiles et ne rien dire ,
au lieu que quoique petits et d'une couleur mélangée ,
s'ils sont vifs , mobiles , pleins de feu , parlant le langage
du coeur , ou servant d'interprêtes à l'esprit , ils
sont alors doués de ce que j'appelle la beauté d'expression.
L'élégance et la grâce concourent d'une manière
toute particulière à cette beauté d'expression ; l'une
tient aux formes et l'autre aux mouvemens ; mais toutes
deux viennent bien plus de l'ame que du corps ; c'est
une certaine beauté d'expression , dont avec de belles
formes et de l'éclat , l'on n'est pas toujours doué : c'est
une sorte de dignité que l'ame communique au corps.
Rarement l'élégance àun haut degré , va sans une certaine
noblesse de caractère, et la grâce sans un certain
degré d'esprit ; règle qui souffre néanmoins de nombreuses
exceptions. L'un et l'autre sont le partage des
deux sexes ; mais l'élégance est plus particulièrement
celui de l'homme , et la grâce celui de la femme.
De ce que l'homme et la femme , quoique bien différens
, peuvent être également beaux , il ne s'ensuit pas
de là qu'il y ait différens genres de beauté ; mais que la
nature arrive à cette fin unique par différens moyens ;
elle y arrive donc par la forme ,l'éclat et l'expression ,
sans que le but qu'elle se propose dans l'essence diverse
des êtres , soit pour elle un obstacle . D'où naît la variété
de la beauté dans l'enfance , la jeunesse , l'âge mûr , la
vieillesse , chez les différentes nations; de là cette grande
différence dans les caractères de celle de l'homme et de
la femme .
L'homme , fait pour commander , a en partage l'a
vantage de la taille , des formes moins arrondies , des
membres plus nerveux , des articulations plus souples ,
158 MERCURE DE FRANCE.
un vigoureux à-plomb; tout annonce en lui l'agilité ,
l'adresse , la vigueur et le courage dont il abesoin. La
force est donc l'un des principaux caractères de sa
beauté , par cela seul qu'il est homme.
Chez la femme, au contraire , c'est la faiblesse qui
domine ; sa taille est moins élevée , ses formes sont plus
arrondies ; mais quelque soit la beauté de ses formes et
celle de son éclat , c'est dans l'expression qu'est toute sa
puissance ; c'est par la candeur qui orne son front , par
lesourire qui repose sur ses lèvres ; c'est par la douceur
qui caractérise ses traits , le feu dont brille ses yeux ;
c'est par la séduction du sentiment dont elle semble
pétrie, qu'une femme, en silence même, nous subjugue,
et fait que celui qui est né pour commander , finit par
lui obéir.
Si chez l'homme comme chez la femme , la régularité
des traits , joints à l'éclat du teint , suffisaient pour
constituer la beauté , pourquoi une infinité de personnes
jouissant de ces deux avantages , ne fixent-elles nos regards
qu'un instant ? C'est que privées d'expression ,
elles ont la beauté du corps sans avoir celle de l'ame à
l'extérieur. On les admire , mais l'on en est point touché
; on les trouve belles , mais on ne les trouve que
belles , et ce n'est point assez pour l'être effectivement.
Par quel prodige au contraire , celle qui dans le fait ,
sous le rapportdes formes et de l'éclat , est même laide ,
cesse-t-elle, par la seule puissance de l'expression , de
l'être à nos yeux ? Je la considère d'abord en silence ;
je onviens qu'elle n'est point belle; mais je lui trouve
je ne sais quel attrait irrésistible. Des que je l'approche
elle cesse d'être laide ; elle me parle, elle devient belle
àmes yeux : chaque jour lui prête un nouveau charme ;
Je sens que je m'y attache; je veux fuir , il n'est plus
temps ; elle m'inspire une violente passion . Par la seule
force de l'expression , elle a produit sur mon coeur ce
que n'a pu faire la régularité des traits jointe à l'éclat
des couleurs , elle qui n'a ni l'un ni l'autre.
Obeauté d'expression , seule digne d'être admirée !
beauté extérieure de l'ame , que vous êtes donc supérieure
à celle du corps ! Celle-là n'est qu'un beau jour
NOVEMBRE 1816. 150
dans cette courte vie ; vous , vous êtes de tous les âges ,
de tous les momens ; vous êtes la base et le charme des
plus solides unions , vous seule embellissez la vie ; fidelle
compagne , vous ne nous quittez qu'au tombeau ; c'est
vous qui rendez l'enfance intéressante , la jeunesse séduisante
, l'âge mûr imposant, la vieillesse supportable;
par vous seule , ce qui n'est pas laid devient beau :
la laideur même n'est pas sans attraits .
Il faut néanmoins l'avouer , une femme , qui à la
beauté des formes et celle de l'éclat , joindrait celle de
l'expression , serait un chef-d'oeuvre qui ne se trouve
nulle part, si ce n'est dans le cerveau des artistes , et
c'est ce qu'on appelle beauté idéale .
(Dans un autre morceau , nous traiterons des différens
caractères du beau dans la nature . )
OEUVRES COMPLÈTES DE XÉNOPHON.
Dix vol. in-4° ( plus un vol. de recherches historiques ,
donné gratis aux souscripteurs du Xénophon ) , avec
atlas (54 cartes )) ,, riche collection d'estampes ( 48
planches ). Prix : 160 fr. , beau papier ordinaire , et
520 fr . papier vélin satiné , estampes avant la lettre
et eaux-fortes. Al'usage des écoles , on a fait un extrait
de l'Atlas. Prix : 5 fr. Par J. B. GAIL , professeur
de littérature grecque .
Thucydide , et Xénophon son continuateur pour l'histoire
, allant ensemble , on rappelle que le prix du
Thucydide grec-latin-français , in-4° , papier vélin ,
est de 145 fr . , et 8o fr. pap. ord.; in-8°, 50 fr .
On peut se procurer séparément l'Atlas pour 36 francs .
ParJ. B. GAIL , lecteur royal , etc. Chez Gail neveu ,
au collège Royal , place Cambray.
Le 4 novembre 1815 , nous avons rendu compte de
la Traduction complète de Xénophon , par M. Gail ;
ma's nous n'avons encore rien dit de l'Atlas qui termine
cet important ouvrage .
160 MERCURE DE FRANCE .
Le titre de l'Atlas indique clairement le but de l'auteur
, et il nous paraît l'avoir bien rempli; la plupart
de ses cartes , le golfe Persique , la Sicile , Syracuse ,
la Grèce , la Basse-Asie , l'Hellespont , l'empire des
Odryses , pour la première fois discuté philologiquement
; l'Epi-Thrace , Amphipolis , la Doride , la Phocide
, la Locride , les Thermopyles , l'Euripe , Platée ,
le golfe de Crissa , l'Etolie , l'Arcananie , l'Attique , la
Mégaride , la Corinthie , la Sicyonie , la Phliasie , l'Argolide
, Athènes , le Pirée , Marathon , Colonnes et ses
environs , l'Olympie , ont été dessinées par de célèbres
géographes , d'après les mémoires de M. Gail. Dans son
index critique , l'auteur donne une courte analyse de
ces mémoires , et y justifie d'utiles innovations , telles
que celle de Mycalasse , qu'il place dans l'intérieur des
terres , et qu'avant lui on plaçait , à tort ce semble , sur
le détroit mêmede l'Euripe ; l'Olympie , et non Olympie;
car, dit M. Gail , il n'a manqué à cette ville si
bien décrite par tant de géographes , et représentée par
de savans burins , que d'avoir existé. On a crié au
paradoxe quand j'ai énoncé mon opinion , dit M. Gail ;
mais elle commence à trouver des défenseurs .
Il est difficile de ne point partager l'opinion de M.
Gail; ce qu'il avance , il le prouve en partie (1) dans
son volume de Recherches historiques et géographiques
, dont voici les principaux sujets : Observations
sur la primitive Athènes , et sur Athènes considérée
après la retraite des Mèdes ; première bataille de
Mantinée , dont le nom n'est pas méme prononcépar
ceux de nos historiens qui ont écrit sur l'histoire ancienne;
principaux événemens des olympiades 96-98,
et batailles de Némée ; déme de Colone et Hiérons
des anciens ; course de chars décrite par Sophocle ,
etc.
Les cartes des batailles de Cunaxa , des Athéniens
(1) Je dis en partie , car plusieurs des ingénicux aperçus de
M. Gail nous paraissut dignes de plus grands développemens .
Dans plusieurs parties de son index critique , il est beaucoup trop
concis.
NOVEMBRE 1816. 161
en Sicile , des Erginuses , du siège de Platée , de
Salamine , de Marathon , de Mantinée , intéresseront
et les militaires , et même les gens du monde qui comprendront
la langue des tacticiens, dont les termes ont
été fournis à M. Gail par les plus habiles militaires .
Les 54 cartes de l'Atlas sont précédées de tableaux
chronologiques que l'on consultera avec fruit , puisqu'ils
rappellent des circonstances et des faits importans.
Voy. rer tableau chronologique , olymp. 97° , 430,
431 , 429 av. J. C. et passim .
Tout l'ouvrage , en un mot , nous a paru digne de la
réputation que s'est acquise M. Gail. Son Atlas présente
une foule d'idées neuves et d'aperçus ingénieux , qui
comme l'a remarqué M. Malte-Brun ( Voy. la Quotidienne
, 30 septembre 1816 ) , doivent marquer dans la
science. Quant à son volume de recherches historiques ,
il prouve une excellente critique ; elle se fait remarquer
dans son mémoire sur le dême de Colonne et dans ses
recherches sur la première bataille de Mantinée ,et surtout
dans la course des chars décrite par Sophocle . L'auteur
y combat avec cette urbanité que lui commandait
le nom de son adversaire , et qui d'ailleurs est dans son
caractère , une théorie contraire à celle de M. Choiseuil-
Gouffier. En faveur de ceux qui désireront et comparer
etjuger les deux théories , nous renvoyons nos lecteurs
au vol . XLIX , page 222 sq. , des Mémoires de l'académie
des inscriptions et belles- lettres .
M w
ANECDOTE SUR BOILEAU.
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs , en leur rapportant
l'anecdote suivante , qui est peu connue. C'est
Boileau lui-même qui la raconte.
" Je vous dirai que dans le temps que Perrault publia
ces étranges dialogues , où il blâme, comme disait
M. le prince de Conti , ce que tous les hommes ont toujours
admiré , et où il admire ce que tous les hommes
ont toujours méprisé , la cour et la ville parurent quelque
:
102 MERCURE DE FRANCE .
-
temps partagées sur cet objet ; car il n'y a point d'opinion
si extravagante qui , dans sa nouveauté , ne s'attire
des sectateurs , et comme je l'ai dit autrefois
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
Unjour que nous étions dans la galerie de Versailles ,
M. Valincour , M. Racine et moi , nous fumes assaillis
par trois ou quatre jeunes gens de la cour , grands admirateurs
du fade style de Quinault , et des fausses
pointes de Benserade ; l'un d'eux commença par nous
demander s'il était bien vrai que nous missions ces deux
poëtes si fort au - dessous d'Homère etde Virgile.-
C'est , lui dis-je , comune si vous me demandiez si je
préfère les diamans de la couronne à ceux que l'on fait
au Temple. - Eh ! qu'a donc de si merveilleux cet
Homère , me dit un autre ? Est-ce d'avoir fait l'éloge
des Myrmidons ?- Quoi ! interrompit un troisième ,
est-ce qu'Homère a parlé des Myrmidons ? ah ! parbleu ,
voilà qui est plaisant; et sur cela toute la troupe fit un
sigrand éclatde rire , que je metrouvai hors d'état at de
répondre. Ce bruit attira à nous un grand seigneur ,
également respectable par son âge , par son rang , et par
mille autre qualités. Qu'y a-t-il donc entre vous , Messieurs
nous dit-il; je vous trouve bien émus ?- C'est ,
lui dis-je , que ces Messieurs veulent qu'Homère ait été
un mauvais poëte , parce qu'il a parlé des Myrmidons .
-Vous êtes de plaisantes gens, leur dit-il , de contredire
ces Messieurs-là; vous êtes bien heureux qu'ils
veuillent vous instruire , et vous ne devez songer qu'à
profiter de leurs avis , sans vous mêler de critiquer ce
qu'ils entendent mieux que vous.
Ces paroles , prononcées d'un air et d'un ton d'autorité
, en imposèrent à cette jeunesse ; et alors le grand
seigneur , que je regardais déjà comme un grand protecteur
d'Homère , nous ayant menés tous trois dans l'embrasure
d'une fenêtre , et prenant un air plus grave :
Vous voyez , dit-il , comme j'ai parlé à ces jeunes genslà
, et l'on ne saurait trop réprimer les airs décisifs qu'ils
prennent en toute occasion sur les choses qu'ils savent
le moins ; mais , dans le fond , vous autres , dites-moi ,
NOVEMBRE 1816. 165,
est-il vrai que cet Homère ait parlé des Myrmidons
dans son poème 2- Vraiment , Monsieur , lui dis-je ,
il fallait bien qu'il en parlât ; c'étaient les soldats d'Achille
, et les plus vaillans de l'armée des Grecs.-Eh
bien , me dit-il , voulez-vous que je vous parle franchement
, ila fait une sottise.-Commentdonc , Monsieur ,
est-ce qu'on en ferait une , si dans une histoire du roi ,
onparlaitdu régiment de Champagneou de celui dePicardie
?-Oh ! je sais bien , dit-il , que vous ne manquerez
jamais de réponse : vous avez tous beaucoup d'esprit
assurément , et personne ne vous le conteste , mais
vous êtes entêtés de vos opinions , et vous ne vous rendez
jamais à celles d'autrui; et c'est aussi ce qui vous fait
des ennemis. Pour moi , je ne me pique pas d'être savant
, mais il y a assez long-temps que je suis à la cour
pour connaître ce qui est de son goût. Le poëme d'Homère
n'est-ce pas un ouvrage sérieux ?-Très-sérieux ,
lui dis-je , et même tragique. Et c'est en cela, me
dit-il , que sa sottise en est encore plus grande d'avoir
été fourrer là des Myrmidons : si Scarron , par exemple ,
en avaitparlédans ses vers ou dans leRoman comique ,
cela eût été à merveille et fort à sa place ; mais dans un
quvrage sérieux , je vous le répète encore , Messieurs ,
malgré tout votre entêtement , cela est tout à fait ridicule
, et l'on a raison de s'en moquer .
J'avoue que la liberté satirique fut sur le point d'én
clater contre un discours si contraire au bon sens ; et il
me serait peut- être échappé quelque sottise plus grande
assurément que celle d'Homère , si , heureusement pour
moi , le roi ne fut sorti pour aller à la messe. Le grand
seigneur nous quitta brusquement pour le suivre. »
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS.
Rentrée de Mile Mars.- Le Misanthrope.
Quel a été le but de Molière dans le Misanthrope ?
164 MERCURE DE FRANCE.
Voilà un problême littéraire qui n'a pas encore été bien
résolu . Toutes les discussions qui se sont élevées à ce
sujet, n'ont fait qu'embrouiller la question au lieu de
l'éclaircir. Rousseau a accusé Molière d'avoir avili la
vertu , et l'autorité du philosophe de Genève , secondée
du charme entraînant de son style , semble avoir triomphé
jusqu'ici des réfutations de Dalembert , de Marmontel
et de Laharpe. On me taxera sans doute de témérité
de vouloir entreprendre ce que ces trois écrivains
ont tenté vainement ; mais je prétends ne combattre
Rousseau qu'avec ses propres armes ; c'est lui-même
qui me fournira de quoi prouver le peu de justesse de
sa critique du Misanthrope. Alceste tient dans toute la
pièce un langage si vrai et si beau ; il professe si hautement
tous les principes de l'honneur et de la vertu ,
qu'on ne peut croire que l'auteur ait voulu le rendre
ridicule. Il reste donc à concilier avec la plus grande
partie du rôle d'Alceste , les passages où on le voit sous
un côté comique ; il reste à faire voir que le rire qu'il
excite n'affaiblit en rien l'idée favorable que ses sentimens
inspirent . Rousseau lui-même m'aidera à démontrer
qu'on rit du misanthrope sans cesser de l'estimer.
Jean-Jacques , en parlant dela scène de la conversation ,
etde lamanière dont le misanthrope rompt en visière
à tous ces lâches amans , qui entretiennent, par leurs
flatteries , l'humeur médisante de Célimène , dit que
c'est l'endroit où il produit le plus d'effet , parce qu'il se
livre sans réserve à son caractère , et que s'ilfait rire ,
les honnêtes gens du moins ne rougissent pas d'avoir
ri. Voilà donc l'antagoniste de Molière avouant luimême
que le misanthrope produit le plus grand effet
quand il s'abandonne le plus à sa vertueuse indignation ,
et qu'il fait rire sans qu'on rougisse d'avoir ri. Molière
n'a donc pas avili la vertu ?
C'est dans la scène du sonnet qu'Alceste est le plus
plaisant ; pourquoi cela ? c'est qu'essayant une fois
de réunir la politesse à la vérité , et voulant ménager
Oronte sans toutefois lui déguiser ses sentimens , il prend
des détours d'autant plus comiques qu'il n'y est pas habitué;
mais le courtisan infatué de ses vers , ne se le tient
NOVEMBRE 1816. 165
pas pour dit. Alceste alors se repent des adoucissemens
qu'il a voulu mettre à la vérité ; il ne garde plus de
bornes , et revenant vîte à son caractère , auquel il a entrepris
si mal à propos de renoncer un instant , il dit à
l'homme au sonnet tout ce que mérite son intrépidité
de bonne opinion. Alceste n'est plaisant que lorsqu'il
tente de sortir de son caractère : son caractère est celui
de la plus pure vertu. Molière ne mérite donc pas le reproche
que lui fait l'auteur de la Lettre sur les spectacles.
Jean-Jacques me paraît aussi s'être trompé en
disant que l'honnête homme de la pièce est Philinte.
Qu'on examine cette même scène du sonnet; Philinte
flagornant Oronte , joue ce me semble un bien triste
rôle : en vérité , il fait pitié . On se dit en le voyant :
C'est bien la peine de mentir pour un fat comme Oronte,
et pour les sottises qu'il débite. Ce Philinte ne se montre
pas sous un jour plus favorable lorsqu'il conseille à son
ami de visiter ses juges . Qu'il paraît petit auprès d'Alceste!
et que penser de Laharpe qui justifie ici Philinte ?
Dalembert n'entreprend point une apologie si étrange;
Philinte lui paraît un homme plein defaussetés dans sa
conduite. Mais celui qui selon moi a le mieux jugé le
chef-d'oeuvre de Molière , et peut-être de l'esprit humain
, c'est Fabre-d'Eglantine. La suite du Misanthrope
nous apprend ce que peuvent être au besoin ce
Philinte si doucereux et cet Alceste si grondeur; ou plutôt
, Molière lui-même définit le caractère d'Alceste dans
-les six vers suivans; ils sont dans la bouche d'Eliante :
Dans ses façons d'agir il est fort singulier ;
Mais j'en fais , je l'avoue , un cas particulier ;
Et la sincérité dont son ame se pique ,
Aquelque chose en soi de noble et d'héroïque.
C'estune vertu rare au siècle d'aujourd'hui,
Et je la voudrais voir par tout comme chez lui.
:
:
Molière prend toujours la peine de nous dire luimême
ce que nous devons penser de ses personnages .
Il n'y aurait qu'à le bien lire pour se faire , de tous les
caractères qu'il a mis en scène , l'idée qu'on doit s'en
166 MERCURE DE FRANCE.
former. Alceste est un homme singulier; mais il n'est
singulier qu'en offrant un contraste importun à ceux
qui l'entourent; il n'est singulier que parce qu'il est
homme d'honneur. Quel est celui d'entre nous qui ne
voudrait pas ressembler à cet homme singulier ? Voilà
l'honnête homme de la pièce : c'est aussi le personnage
le plus intéressant : il n'est personne qui ne le
plaigne dans son amour. Mais il fait rire quelquefois?
Cette objection a déjà été réfutée. C'est un honnête
homme qui fait rire les honnêtes gens ; on rit de ce qu'il
dit et de ce qu'il fait , comme on rit des bons mots d'un
homme d'esprit ou des naïvetés d'un enfant , pour me
servir de la comparaison de Dalembert. Mais ce n'est
pas ce qu'il y a de plus concluant à répondre ici. Prenons
bien garde qu'Alceste , le plus souvent, ne paraît
plaisant qu'aux personnages impertinens que Molière
Jui a opposés , aux deux marquis , par exemple. Nous
Huidonnons toute notre admiration, quand il est en butte
à leurs railleries. Clitandre et Acaste peuvent seuls se
moquer d'Alceste disant :
Nonje n'aurai jamais de lâche complaisance.
C'est ainsi que les gens du monde trouvent ridicule ce
qui est extraordinaire pour eux ; ils veulent flétrir
Thomme vertueux du nom de bizarre, et j'ai souvent
remarqué que tel qu'on traite d'original , est un homme
d'honneur. Aux rires des marquis, le Misanthrope répond
qu'il ne croyaitpas étre si plaisant qu'il leurpăraît;
et cette belle réponse ne fait certainement rire
personne parnii les spectateurs , ou si cela était, ce serait
bien le cas de dire :
tantpis pour qui rirait.
Molière a peint l'homme vertueux au milieu du
monde. Il nous a présenté Philinte et Alceste , c'est à
nous de voir lequel des deux nous préférons prendre
pourmodèle;loin de rendre Alceste ridicule ,il en a fait
un caractère sublime , et jamais la vertu n'a parlé un
langage plus noble et plus admirable; Join de rendre
Philinte recommandable , il ne lui fait débiter que des
NOVEMBRE 1816. 107
sophismes , pour combattre l'éloquence vertueuse d'Alceste;
Philinthe ne propose au Misanthrope que des
choses qui ne sont pas faisables pour un homme d'honneur.
Il ne joue enfin qu'un rôle secondaire; osons le
dire, un rôle odieux à côté d'Alceste .
Voilà du moins l'impression que le Misanthrope a
faite sur moi chaque fois que je l'ai lu , chaque fois que
je l'ai vu représenter. Vous irez donc , va-t-on me dire,
dans un désert , ccoommime votre héros ?Non, je ne l'imiterai
point dans l'erreur qui l'a rendu justiciable de
Thalie. Je ne quitterai point les hommes ; leur perversité
, celle du moins du plus grand nombre , saurait
m'atteindre par tout où je pourrais aller. Alceste va
chercher un endroit écarté
Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
Mais il ne le trouvera nulle part , et c'est une idée
philosophique , une idée de génie que celle de Fabre
d'Eglantine , qui ramène dans le monde le misanthrope ,
parcequ'il n'apu découvrir ce qu'il cherchait. Que ceux
qui trouvent de l'ambiguité dans le chef-d'oeuvre de
Molière , et qui pourraient balancer entre Alceste et
Philinte , lisent la pièce de Fabre; elle est le plus juste
et le plus beau commentaire du Misanthrope : là ils
verront , je le répète , ce que Philinte et Alceste peuvent
être tous deux dans l'occasion.
Le rôle de Célimène , que Mile Mars a choisi pour sa
rentrée , est peut-être celui où elle montre la perfection
laplus étonnante ; c'est là qu'elle déploie avec éclat tous
les dons heureux qu'elle possède à un si haut degré. Ce
qu'il y a de plus admirable , c'est cette supériorité qu'elle
conserve toujours dans la scène où les deux marquis
lisent les lettres qu'elle leur a écrites ; sans répondre
un mot à tous les reproches d'Acaste et de Clitandre , a
toutes les railleries d'Oronte et d'Arsinoë , elle les confond
par sa seule contenance. Voilà cependant l'actrice
à qui M. Martainville reproche de manquer d'aisance
dans les rôles de coquettes ; il lui trouve de la raideur ,
de la pruderie ; il prétend , dans un style digne de
Trissotin , qu'elle laisse ses grâcés dans ses habit d'in
168 MERCURE DE FRANCE .
génue. C'est par-là qu'il a signalé son entrée à la Gazette
de France. Ce jugement curieux fait partie d'une
longue revue de tous les acteurs de la comédie , ou
Mile Leverd est mise d'un trait de plume sur la même
ligne que Mile Contat. M. Martainville n'aurait pas
même fait à Mile Mars l'honneur de la critiquer , s'il
n'avait fait un article semblable. Il a fallu qu'il parlat
de tous les acteurs du Théâtre Français , pour en faire
mention; car la Gazette de France , non plus que la
Quotidienne , n'ont rien dit de la rentrée de Mile Mars.
Il vaut peut- être mieux cependant se taire , comme
elles , sur cette actrice inimitable , que de la louer
comme M. C. du Journal des Débats , qui la complimente
sur l'impudence et l'audace effrontée qu'elle
a montrées , dit-il , dans Célimène . Il faut être M. C.
pour découvrir de pareilles choses dans ce rôle. En
vérité , il aurait mieux valu pour Molière qu'il n'eut
pas eu ce peu de terre obtenu par prière , que d'être
exposé aux feuilletons de M. C. Damas n'a pas mieux
entendu le rôle d'Alceste , que le rédacteur du Journal
des Débats n'a compris celui de Célimène. Il est pénible
de voir défigurer et estropier le Misanthrope par un
acteur que les boulevarts réclament, et je ne conçois
pas commentcertains journaux peuvent louer en mêmetemps
Mlle Mars et Damas.
Je ne parlerai point du Secret du Ménage , qu'on a
donné pour petite pièce , car je reprocherais à Mile Mars
d'employer son talent à nous faire supporter le marivaudage
de M. Creuzé de Lesser : c'est déjà bien assez
de celui de Marivaux . Presque tous nos auteurs dramatiques
semblent avoir résolu de ne prendre que des modèles
réprouvés par le bon goût. Point de milieu , on
ne voit sur la scène que d'insipides copies de Dorat et
d'Imbert , ou des imitations romanesques de Shakespear.
C'est dans le théâtre anglais que M. Lemercier
vient de prendre le sujet de la comédie en trois actes et
en vers , intitulée le Frère et la Scoeur jumeaux ,
qu'on vient de représenter à l'Odéon. Shakespear
avait eu recours lui-même à une nouvelle de Bondel ,
mauvais auteur italien , auquel l'Amphytrion et les
ン
NOVEMBRE 1816. 169
Ménechmes de Plaute en avaient fourni la première
idée . M. Lemercier , travaillant à la fois sur Baudel et
sur Shakespear , a arrangé sa fable de la manière suivante
:
A la prise de Rome par le connétable de Bourbon ,
arrivée en 1527 , Célio et Célia, jumeaux si ressemblans
, qu'habillés en garçon ou en fille , on ne pouvait
les reconnaître , ont vu périr leurs parens . Le frère a été
proscrit , on le croit mort ; sa soeur , qui pleure sa perte ,
paraît sur la scène habillée en homme. Sous ce déguisement
elle est le page du prince d'Albigni , à qui son
père l'avait promise , et pour qui elle a conservé le plus
vif amour , après l'avoir vu une seule fois sans en êtré
connue. Le prince aime ou paraît aimer , car on verra
avec quelle facilité il change de passion , une jeune et
jolie veuve nommée Blangine. C'est son page , c'est-àdire
Célia , qu'il charge de ses messages amoureux.
Blangine, au lieu d'aimer le prince , aime son page
qu'elle prend pour
un jeune adolescent
Qui n'est pas homme encor et qui n'est plus enfant.
Elle le laisse partir , après lui avoir déclaré son indifférence
pour d'Albigni , et sans lui rien dire encore d'un
amour qu'elle n'ose pas avouer. Mais il n'est pas plutôt
parti , qu'elle envoie Spinette , sa camariste , lui remettre
sa bague; elle lui fait croire que c'est un anneau du
prince qu'elle lui renvoie , et ce n'est qu'un moyen adroit
d'instruire le page de sa tendresse. Cette scène est toute
entière dans Shakespear. C'est le même stratagême dont
Isabelle se sert dans l'Ecole des maris . Au second acte ,
Célio entre en scène avec une espèce d'original nommé
Virague , qui vient de le sauver d'un naufrage , et qui
lui offre sa bourse pendant qu'il va róder dans Rom
quoiqu'il soit proscrit par le prince d'Albigni , cont e
lequel il a pris les armes . Célio , qui est absolument habillé
comme sa soeur , et à qui les flots de la mer n'ont
pas même enlevé sa mandoline , attachée à l'espagnole ,
par un léger ruban , se met à chanter , n'ayant rien de
mieux à faire , puisque Virague le laisse tout seul . Sa
,
1
12
170 MERCURE DE FRANCE.
voix attire Blangine , qui , le prenant pour le page du
prince d'Albigni , lui déclare tout simplement son
amour. Célio , quoiqu'un peu étonné , reçoit ses avances.
La veuve se retire, en lui promettant de descendre
quand elle entendra encore un air de sa mandoline.
Célio sort et Spinette arrive avec Célia , dont elle connait
le déguisement. Flle lui fait compliment de l'effet
que son habit masculin , et sur-tout sa romance et sa
mandoline ont produit sur la veuve. Célia est surprise
de pareils discours ; mais elle se rend cependant de fort
bonne grâce à la prière de Spinette , qui la prie de s'accompagner
encore de sa mandoline , car elle en a une
comme son frère. Blangine , fidelle à sa parole , paraît
aussitót ; elle renouvelle à Célia toutes les protestations
qu'elle a faites à Célio . Tout à coup arrive d'Albigni qui
crie : Vengeance sur tous deux. Le page va être puni
de sa témérité , quand Virague se montre et le prend
sous sa protection. Il a l'imprudence de se nommer , sans
songer qu'il est devant celui qui l'a proscrit. D'Albigni
ordonne en eeffffeet à ses gardesde leconduire enprison.
Virague alors redemande au page , que la ressemblance
lui fait prendre pour Célio , la bourse qu'il lui a prêtée ,
et qui lui devient nécessaire , sans doute pour attendrir
ses geoliers ; c'est trop juste. Mais le page qui n'a rien
reçu ne peut rien rendre. Virague alors se repent comme
Dieu , de son ouvrage. Il dit au page que s'il tombe jamais
dans l'eau , il ne compte pas sur lui , à peu près
comme Pierrot dit à don Juan dans le Festin de
Pierre:
L- C'n'est pas la récompense
D'vous être allé tantôt sauvé d'être nayé ;
J'vous devions laisser boire.
Virague est donc conduit au cachot. D'Albigni reproche
à son page son ingratitude et l'amour qu'il a
inspiré à Blangine , au lieu de lui faire agréer le sien.
Célia , pour se justifier , lui fait connaître son sexe. Le
prince revoit Blangine , qu'il persiffle sur son amour
pour ce page , qui lui dit-il,
NOVEMBRE 1816.
171
Peut être ma femme et non votre mari.
Blangine lui reproche ses sarcasmes. Le prince répond :
Je ne suis pas malin.
La veuve pourrait lui répliquer :
Dans cet aveu dépouillé d'artifice ,
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice.
On dirait que cette scène est la parodie de celle du 4
acte d'Andromaque , entre Hermione et Pyrrhus. Enfin ,
après quelques autres quiproquos , qu'il est si facile d'amener
avec ces jumeaux et ces Ménechmes si rebattus ,
le frère et la soeur se reconnaissent ; mais ils ont bien
soin de ne pas se voir avant le dénouement. Celia devient
la femme du prince d'Albigni , après avoir été son
page; et Célio épouse la veuve , comme Araminte se
donne à Ménechine dans Regnard. On voit qu'il n'y a
rien de plus usé au théâtre que les ressorts de la pièce
nouvelle , et en même temps rien de plus invraisemblable.
Elle rappelle encore le Dépit amoureux et la
Femmejuge et partie. Le style est d'une bizarrerie et
d'unmauvais ton qui ont provoqué les éclats de rire et
les sifflets . Virague appelle Célia , qu'il prend pour Célio
, petit traître , pelit satan , enfant détestable. D'Albigni
parle des grossiers traitemens qu'il a fait éprouver
àCélia sous son déguisement de page. Les rôles du frère
et de la soeur étaient remplis par Pélicier et Mile Humbert
, dont la figure , la taille et la voix ne sont pas sans
quelque ressemblance. La pièce a été applaudie par le
parterre , qui était remplià six heures. On s'est souvenu
que M. Lemercier avait fait distribuer cent billets pour
prévenir la catastrophe sanglante de Christophe Co-
Tomb. Ce qu'il y avait de mieux fait dans la pièce nouvelle,
ce sont les perruques du frère et de la soeur , sorties
des mains savantes de M. Michalon ,et qui n'ont
pas peu contribué à faire prendre l'un pour l'autre.
Closel qui a joué lourdement le rôle du prince d'Albigni ,
'est venu nommer l'auteur , malgré le bruit déchirant
des sifflets ; il a dit que la pièce était de M. Lemercier ,
4
172
MERCURE DE FRANCE .
auteur d'Agamemnon. On ne se serait jamais douté que
deux ouvrages si différens soient du même écrivain.
Pendant qu'on siffle à l'Odéon une pièce d'origine anglaise
, on applaudit au Vaudeville les Montagnes russes.
Ces montagnes sont ce dont on parle le moins dans
la pièce ; c'est une revue très-piquante et très-graveleuse
de toutes les nouveautés , de tout ce qui fait bâiller
au théâtre , et de tout ce qui fait rire dans le monde .
La limonadière des mille colonnes , le théâtre Feydeau
et M. Etienne , les Deux Philibert et Picard , le Médisant
, Closel et Damas , voilà ce que MM. Dupin ,
Scribe et Delettre ont pris pour texte de leurs épigraınmes
ou de leurs flatteries , car il y a de tout cela dans
leur ouvrage . On y voit six marchandes de modes des
galeries de bois. Mile Minette , que le Journaldes Débats
appelle une jeune actrice , est fort à son aise dans
le rôle de la principale vestale. Joli est dégoûtant de vérité
dans le cocher de fiacre Diahu , copié sur celui du
Moulin de Javelle. Mais ce qui a le plus contribué au
succès de la pièce , c'est Laporte , qui parodie les hoquets
de Damas à s'y méprendre ; c'est Arlequin-Médisant
, qui prie la Mode de le protéger. Qui peut mériter
aujourd'hui vos faveurs ? lui dit- il ,
Seraient- ce , par hasard , les Petits Protecteurs ,
De nos gais Ricochets tristes imitateurs ?
Ou ce Fontainebleau dont le chemin nous lasse ,
Et qui ne fut jamais le chemin du Parnasse ?
Ou bien le Fils vengeur , les deux Valladomir,
Crispin qui fait siffler , Samson qui fait dormir ?
Tous ouvrages fameux , la gloire de la France ,
Qui fatiguent un mois de leur longue existence ?
Comme Laporte a le ton de Damas , la Mode lui dit :
Quel drôle de ton ! Arlequin-Médisant répond :
Madame c'est le mien , je l'ai depuis vingt ans ,
Vous-même l'avez mis en vogue quelque temps ,
Et vous n'attendez pas qu'on fasse pour vous plaire
Ce que pour le public je n'ai jamais pu faire .
NOVEMBRE 1816 . 173
1
D'autres ont mes défauts et n'ont pas mes talens,
Au lieu de conserver le ton qu'ici je prends ,
Vaudrait-il mieux singer , dans mes fureurs postiches ,
Joad qui fait un somme entre deux hémistiches ?
Ou chantant par système et pleurant par besoin ,
Traîner de note en note un triste baragouin ?
Ou d'un ton nazillard , en lâchant mes repliques ,
Etendre et réplier mes bras télégraphiques ?
Faut-il , en matamore insultant le plafond ,
Faire la grosse voix , comme d'autres la font?
Ou bien psalmodiant sur un mode plus grave ,
Du grenier où j'étais redescendre à la cave ?
Et mille autres enfin qu'ici vous esquissant.....
Mais on dirait encore que je suis médisant.
1
J'oubliais de dire qu'on a choisi Mlle Pauline Geoffroy
pour jouer la mode, sans doute parce qu'elle chante
faux . MM. Merle , Brazier , Moreau et Lafortelle , qui
ont chanté les Montagnes russes aux Variétés , n'ont
pas eu le même bonheur. Leur pièce a été sifflée et elle
le méritait ; cependant on la joue encore.
Undrame de nos jours ,
Tombe souvent mais rebondit toujours .
ww w
E.
ww
INTERIEUR .
Le dimanche 5 , le roi s'est rendu à Notre-Dame. Il
y a assisté à la messe du Saint-Esprit. Les pairs , les
députés s'y étaient rendus La foule était immense sur
le long chemin que S. M. devait parcourir , et les cris
de vive le roi ! n'ont point cessé de se faire entendre .
Le 4 , Sa Majesté est partie à une heuredu palais des
Tuileries , et s'est rendue à la chambre des députés ;.
elle a été reçue au pied de l'escalier par une députation
composée de 12 pairs et de 25 députés . Les cris de vive
le roi ! retentissaient de toutes parts , et le temps , qui
était horrible , n'a pu écarter la foule.
174
MERCURE DE FRANCE.
Toute l'assemblée étant debout , S. M. adit : MM. les
pairs de France , assevez-vous. Mgr. le chancelier , après
avoir pris les ordres du roi, adit : le roi permet à MM.
les membres de la chambre des députés de s'asseoir. Un
profond silence a régné dans l'assemblée.
Le roi assis et couvert , a ôté son chapeau , l'a remis ,
et a pris la parole en ces termes :
"
Messieurs ,
En ouvrant cette nouvelle session , il m'est bien
doux d'avoir à me féliciter avec vous des bienfaits que
la divine providence a daigné accorder à mon peuple
età moi.
> La tranquillité règne dans le royaume ; les dispositions
amicales des souverains étrangers , et l'exacte
observations des traités , nous garantissent la paix à l'extérieur
; et si une entreprise insensée a pu causer un instant
d'alarme sur notre calme intérieur , elle n'a servi
qu'à mieux faire éclater l'attachement de la nation et la
fidélité de mon armée .
» Mon bonheur personnel s'est accru par l'union d'un
de mes enfans ( car , vous le savez , ceux de mes frères
sont les miens ) , avec une jeune princessé dont les qualités
aimables , secondant les soins du reste de îna famille
, me promettent que ma vieillesse sera heureuse ,
et qui je l'espère , donnera à la France de nouveaux
gages de prospérité , en affermissant l'ordre légitime de
succession , première base de cette monarchie , et sans
laquelle aucun état ne peut être stable .
» A ces biens se joignent , il est vrai , des peines trop
réelles . L'intempérie des saisons a retardé les moissons ;
mon peuple en souffre , et j'en souffre plus que lui ; mais
j'ai la consolation de pouvoir vous dire que ce mal n'est
que passager , et que les récoltes suffiront à la consommation.
» De grandes charges sont malheureusement encore
nécessaires. Je ferai mettre sous vos yeux le tablean fidelle
des depensés indispensables , et celui des moyens
d'y subvenir. Le prémier de tous est l'économie J'en
ai déja opéré dans toutes les parties de l'administration ,
et je travaille sans relâche à en faire de nouvelles . TouNOVEMBRE
1816 . 175
2
jours unis d'intention et de sentimens , ma famille et
moi nous ferons les mêmes sacrifices que l'année dernière
, et pour le reste , je me repose sur votre attachement
et sur votre zèle pour le bien de l'état et l'honneur
du nom français .
» Je continue plus activement que jamais mes négociations
avec le saint-siège , et j'ai la confiance que bientôt
leur heureuse fin rendra une paix entière à l'église
de France. Mais ce n'est pas tout encore , et vous penserez
sans doute , ainsi que moi , qu'il faut , non pas rendre
au culte divin cette splendeur que la piété de nos pères lui
avait donnée , cela serait malheureusement impossible ;
mais assurer aux ministres de notre sainte religion une
aisance indépendante , qui les mette en état de marcher
sur les traces de celui dont il est dit qu'ilfit du bien
par-tout où il passa .
>> Attachés par notre conduite, comme nous le sommes
de coeur , aux divins préceptes de la religion , soyons-le
aussi à cette charte , qui sans toucher au dogme , assure
à la foi de nos pères la prééminence qui lui est due , et
qui dans l'ordre civil garantit à tous une sage liberté ,
et à chacun la paisible jouissance de ses droits , de son
état , de ses biens; je ne souffrirai jamais qu'il soit porté
atteinte à cette loi fondamentale : mon ordonnance du
5 septembre le dit assez .
>> Enfin , messieurs , que les haînes cessent; que les
enfans d'unemême patrie , j'ose ajouter d'un même père,
soient vraiment un peuple de frères , et que de nos
maux passés il ne nous reste qu'un souvenir douloureux,
mais utile . Tel est monbut, et poury parvenir je compte
sur votre coopération , mais sur-tont sur cette franche
et cordiale confiance , seule base solide de l'union si né
cessaire entre les trois branches de la législature. Comptez
aussi de ma part sur les mêmes dispositions , et que
mon peuple soit bien assuré de mon inébranlable fermeté
pour réprimer les attentats de la malveillanço , et
pour contenir les écarts d'un zèle trop ardent. »
Après le discours du roi , MM. les députés ont été
appelés au serment , qu'ils ont prêté individuellement ,
au nombre de 210 .
1
176 MERCURE DE FRANCE .
1
Après le serment , Mgr. le chancelier a déclaré que la
session était commencée , et a convoqué les chambres
pour mercredi prochain. S. M. a quitté la salle avec le
inême cérémonial et au milieu des mêmes acclamations
qui l'avaient accueillie à son arrivée .
ANNONCES .
R.
wwwwwww
Un des objets qui doivent exciter la curiosité , est la
Veille du petit Bairam à la Mecque , ou la jonction
de toutes les caravanes des musulmans , le saint jour
de Pâques , au tombeau du prophéte , que l'on voit au
Cosmorama. Plus de deux cents mille figures animent
ce tableau historique , exécuté avec soin par M. Courvoisier
, auteur des vues modernes de Paris . Le désert
à perte de vue où campent des milliers de pélerins , les
hauts et stériles rochers qui ferment la vallée où est située
la ville sainte; l'aspect de la grande mosquée ,
ainsi que des cérémonies , des costumes et de la marche
imposante de la caravane impériale, tout est digne d'être
recueilli avec attention. Plusieurs autres sujets , tels que
le beau palais des empereurs de Perse à Hispahan , la
halte d'une caravane de marchands au pied des pyramides
en Egypte , la chaussée dite le pavédes Géants ,
sur la côte d'Irlande , etc. , ajoutent à l'intérêt de cette
exposition , qui mérite nos éloges .
-Hymne à Sainte Cécile , paroles de Santeuil ,
mise en musique avec solo , duo , choeurs et orchestre
(avec une partie d'orgue ) , par P. Porro. prix : 12 fr.
AParis , chez l'auteur , rue de la Monnaie , nº 19.
Le sujet et les nobles images de Santeuil ont vivement
pénétré l'auteur de la musique , et il les a fidèlement
exprimés dans son art. Cet ouvrage sera exécuté dans
une paroisse de la capitale , par la société des Enfans
d'Apollon .
DUERAY , IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N.° 5.
******** ********
MERCURE
DE FRANCE .
AVIS ESSENTIEL .
wwwin
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
quedu 1" de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement,
et sur- tout très - lisible. -Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE.
www
-
FRAGMENT
Du poëme de la Philippide. (1 )
Sur le sommet de ces âpres montagnes ,
Qui des pays arrosés par l'Adour
De l'Espagnol séparent les campagnes ,
Un petit nain , joli comme un Amour ,
Vient à Louis présenter le bonjour ;
Il sanglottait et pleurait comme quatre.
Louis l'accueille , et flattant sa douleur ,
1
(1 ) Je livre au public le fragment de la Philippide, qu'on m'aceuse,
peut-être avec raison, d'avoir très-mal lu à la séance publique
que lasociété philotechnique a tenue le 27 octobre dernier. Puisqu'on
n'a pu me juger comme mes confrères , il faut bien que je
rendeàla critique ce queje lui ai dérobé.
TOME 60 ,
13
178
MERCURE DE FRANCE.
Veut de sa bouche apprendre son malheur.
<<Une beauté que l'Espagne idolâtre ,
>> Répond le nain , gémit sur un rocher
>> D'où nul mortel ne saurait approcher .
>> Elle chassait vers les sources du Tage.
» Unmaudit cerfnous égarant tous deux ,
>> Nous a conduits , de bocage en bocage ,
» Où l'attendait un géant monstrueux.
>> Le négromant l'a saisie à ma vue ;
>> Et cette tour qui de ces monts affreux
>> Couvre la cîme et se perd dans la nue ,
>>> Est le cachot où Blanche est retenue. >>
Aunom de Blanche , intrépide Louis ,
Quel désespoir renverse tes esprits !
D'amour , d'horreur , il tressaille, il palpite.
Droit à la tour il s'élance aussitôt ;
Aunégromant il va donner l'assaut ,
Et des périls son courage s'irrite.
Mais quels chemins pour arriver là haut !
Des tas de neige aussi vieux que le monde ,
Des rocs à pic , des abîmes profonds ,
De froids torrens , qui par sauts et par bonds ,
Avec fracas précipitent leur onde.
De son coursier Louis est descendu;
Il franchit tout , il grimpe , il a des ailes :
Jamais renards , belettes , ni gazelles ,
Sur ces rochers n'auraient si bien couru.
Au pied des murs le voilà parvenu.
Il va , revient , il tourne , il examine ,
Quand tout à coup d'un obscur souterrain
Partent les sons d'une voix féminine.
Louis l'écoute , et le glaive à la main,
Dans cette grotte il entre , il s'achemine.
Deux chevaliers qui le suivaient de près ,
Dans le caveau veulent courir après ,
Lorsqu'un rocher qui tombe à la sourdine ,
Du souterrain leur a fermé l'accès.
t
2
NOVEMBRE 1816. 179
Louis est seul ; mais tout à son amante ,
Il ne voit pas qu'il n'est plus de retour.
Une lueur devant lui se présente ;
Il suit , il monte , et la lueur croissante
Le fait monter , de détour en détour ,
Jusqu'au donjon de la fatale tour.
Là sur un lit , captive et gémissante,
Fondait en pleurs une jeune beauté.
Louis l'a vue , et d'amour transporté ,
S'est écrié : N'êtes-vous pas l'infante ?
Acette voix qui la fait tressaillir,
Blanche se nomme , et son regard pétille
D'étonnement , d'amour et de plaisir.
Louis accourt et pense la saisir.
Odésespoir ! une fatale grille
Tombe à ses pieds , et vient le retenir
Aquatre pas de Blanche de Castille.
Avez-vous vu deux jeunes passereaux
Emprisonnés dans une double cage ,
Aller , venir , s'attacher au grillage ,
Acoups de beċ assaillir les barreaux ,
Et redoubler leur éclatant ramage ?
De mes captifs ils vous offrent l'image.
« Blanche , dit-il , je me nomme Louis ;
>> Je suis le fils du monarque de France ;
>> Je vous adore , et j'ai quitté Paris
>> Pour signaler mes feux et ma vaillance
» Dans le tournois dont vous êtes le prix.
>> De vos malheurs informé par un page ,
>> Au négromant j'ai cru vous enlever ,
>> Et je suis pris au lieu de vous sauver :
» La perfidie a vaincu le courage . »
Blanche répond : « Votre audace me plaît,
>> Et votre race et votre renommée ;
>> A cet hymen Alphonse applaudirait ,
>>>Et d'un héros il m'est doux d'être aimée.
>> Mais , cher amant, hélas ! qu'avez-vous fait?
4
15.
180
MERCURE DE FRANCE.
>> Le Sarrasin dont je suis prisonnière
>> Est un géant dont l'aspect fait trembler ,
>> Et qui pour moi se permet de brûler.
>> Par mes refus j'irrite sa colère ,
» Et s'il apprend que Blanche vous est chère ,
>> De ses fureurs il va vous accabler . »
>> Ah ! dit Louis , qu'il viennne , qu'il paraisse ,
» Qu'il prenne un glaive , et que ce Sarrasin,
» Sans recourir à son art assassin,
» Ose à mon bras disputer ma maîtresse ,
>> Je le combats et lui perce le sein. »
Parlant ainsi , le prince de Lutèce
Hors des barreaux tend la bouche et la main ,
>> Heureux , dit-il , dans sou affreux destin ,
>> S'il peut baiser la main de la princesse. »
Mais ce bienfait il le désire en vain.
Du négromant leur voix est entendue:
Il entre , il vient , et d'un bras vigoureux
Saisit l'infante et l'enchaîne à sa vue .
Tel sur sa proie , et du haut de la nue ,
Se précipite un aigle impétueux.
<< Je suis charmé que la belle vous plaise ,
Dit à Louis le farouche Abdalla ,
>> Dans ce donjon soupirez à votre aise ;
>> Mon pouvoir seul vous en délivrera ,
>> Et j'ouvrirai quand elle m'aimera . »
www
(La suite au numéro prochain. )
LE CHACAL ET LE TAMBOUR.
Fable.
Deux rajahs ennemis s'étant livré bataille ,
Sur le lieu du carnage on ne voyait que sang ;
L'éléphant, ce colosse , ambulante muraille ,
Et l'homine et le coursier , tous gissaient sur le flanc.
Un chacal depuis peu parcourant lacontrée,
NOVEMBRE 1816 . 181
Vers ces monceaux de morts attiré par l'odeur ,
Déjà s'en promettait une entière curée ;
Il en croyait déjà savourer la douceur.
C'était pour un chacal délicieuse aubaine.
8'il est embarrassé ce n'est que sur le choix.
Il se décide enfin , mais ce n'est pas sans peine ,
Et va par le coursier commencer ses exploits.
Soudain la peur le prend , il hésite , il s'arrête ;
Il ne se trompe pas , il entend un bruit sourd.
Quelque soit son regret , à partir il s'apprête.
Le bruit qu'il vient d'entendre est le son d'un tambour.
Ne pouvant d'ennemis supporter la présence ,
Et très-peu curieux de meurtriers combats ,
Il allait , n'écoutant qu'une rare prudence ,
Avec son appétit porter ailleurs ses pas ,
Quand un calme parfait ranima son courage.
Il fut pour découvrir ce qui l'alarmait tant.
Il rencontre un gros arbre , et parmi son feuillage
Que voit-il ? un tambour agité par le vent.
Confus, humilié d'une telle méprise ,
Sur le frêle instrument il fond avec fureur ,
Et se vengeant sur Ini de sa propre sottise,
En le crevant voit fuir sa panique terreur.
Voulant se consoler d'une mésaventure
Dont il se promit bien de faire son profit ,
Il fut de suite au camp retrouver sa pâture ,
Et ne la quitta plus , quelque bruit que l'on fit .
Le bruit , souvent d'un lâche est la seule ressource
Voulez- vous éviter de tomber dans l'erreur?
Pour juger d'un danger remontez à sa source :
C'est laseule raison qui guérit de la peur.
ÉNIGME.
:
T. DE COURCELLES.
Avecunmouvement égal , prompt et dispos ,
Jem'écoule sans bruit et n'ai point de repos;
182 MERCURE DE FRANCE.
Auplus petit obstacle aussitôt je m'arrête ;
Je vas , je viens , le tout selon ta tête.
Au sein de l'Océan on m'observe à propos .
Je sers au savantpauvre et de même aux dévots.
Si je ne suis debout je ne fais rien qui vaille:
Pourtant on me renverse afin que je travaille.
CHARADE.
Simon premier par fois amuse ,
Mon second peut charmer les sens ;
Et mon tout , si je ne m'abuse,
De l'amour exprime le sens.
T. DE COURCELLES.
LOGOGRIPHE
1
:
Par moi , mon cher lecteur , l'homme le plus aimable ,
Fut-il un Adonis , devient insupportable.
Oui, l'on préférera le plus épais lourdaut,
Al'être plein d'esprit gâté par mondéfaut.
Enme décomposant, je vais,chose certaine ,
Si tu ne m'as trouvé , t'éviter quelque peine.
Onmecompte sept pieds, je te les livre tous;
Exerce-toi sur eux et satisfais tes goûts.
Tu pourras y trouver d'un sol le nom technique,
Une interjection, deux notes de musique ,
Un arbre acclimaté respecté des autans ,
Qui bravant les saisons resteverd en tous temps ;
Un tube délicat dont nos guérêts abondent ,
Qui devenant engrais à son tour les fécondent ;
Un petit meuble utile et souvent visité,
Dont parfois le beau sexe admire la beauté ;
Ce qui d'une maison termine la toîture ,
Ce qui sauve une fille en certaine aventure;
Ceque sans le vouloir nous faisons presque tous ,
Et ce qu'un tendre amant doit préférer à vous.
T. DE COURCELLES.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Ecriture. Celui du
Logogriphe cst Grive, où l'on trouve Véri , Ré, Ver , Vire , Ire ,
Vir, Vie,Givre, Rive , Ivre. Le motde la Charade est Cordon.
NOVEMBRE 1816. 183
J.-B. GAIL , à M. le rédacteur du Mercure.
Monsieur ,
Vous avez accueilli monpremier Mémoire sur Thucydide;
si un peu d'érudition n'effarouche pas trop vos
lecteurs , je vous prierai d'accorder le même accueil à
mon Examen d'un passage géographique de Polybe.
Utile sous le rapport de la critique grammaticale , il ne
peut être sans intérêt sous le rapport de l'histoire des
connaissances géographiques au temps de l'historien
Polybe.
EXAMEN D'UN PASSAGE DE POLYBE. ,
Relatif à la géographie de la Triphylie , pays dont le
nom ne se trouve pas une seule fois dans Thucydide
et autres . ( IV, 77 , éd. de M. Schweigh.; et IV , 17 ,
t. V, traduct. de D. Thuilier.
-
SOMMAIRE .
I. Texte de Polybe à tort corrigé.-Faute de Polybe,
mais que nous n'avons pas le droit de corriger.-
Causes de cette faute. - Triphylie ( origine du
mot). - La Triphylie mise dans la géographie
hérodotéenne de Larcher , quoique son nom fût ou
ignoré ou inusité de temps d'Hérodote , de Thucydide.
Deux étymologies du mot Triphylie.-
Estienne de Byzance corrigé.-II. ὡς restrictif à
tort négligé.- III. Construction et ponctuation à
changer.- IV . Εσχατέυων - όων- όεις différens de
·ἔσχατος.-Εσχατοσ et ἔσχατό εις de Théocrite , expliqués
etpar la logique et par la différence de leurs
désinences , et par une scholie inédite.-Τά έσχα
τέουντα τῶν δένδρων de Théophraste , expliqués
inexactement , je crois , par H. Estienne et autres.
–Αἱματό εις α'Homère (l. 23 , 41 ) , à tort qualifié
depleonasme.
184 MERCURE DE FRANCE .
Polybe , 1. 4 de son histoire , donne ladivision et la
position de la Triphylie. Le texte qui les renferme se
trouve corrigé par l'un des éditeurs les plus circonspects.
J'entreprends de défendre et ce texte et l'orientement
que donne Polybe de la Triphylie , et de plus , ici , de
suppléer à une omission grave ; là , de combattre une
ponctuation et une construction reçues ; ailleurs , de
donner à divers termes une acception ignorée , mais
fondée sur les principes des désinences .
Voici la version latine du texte grec de Polybe , telle
que la donne le savant M. Schweighoeuser : Triphylia
sita est in maritima Peloponesi parte.... Spectatque
mare Lybicum , contermina Arcadicæ , qua illa ad
hibernum occasum vergit.
Pour moi , je proposerais de m'éloigner de cette version
, et de traduire : La Triphylie , ainsi appelée de
Triphylus ( 1 ) un des fils d'Arcas , est située dans la
partie maritime du Péloponèse , entre le territoire
des Eléens et celui des Messeniens , et regarde la mer
de Iybie, etva en mourant àpeu près vers le couchant
d'hiverde l'Achaïe. (2) Les villes de la Triphylie sont
Samique, Leprée, Hypane, Typanes, Pyrge, OEpius ,
Bôlax, Styllangium , Phrixe.
Pour arriver à ce sens , 1º je restitue à Polybe la leçon
᾿Αχαΐα que Paulmier et M. Schw . remplacent par 'A-
καδίας; 2º je traduis ὡς à tort négligé ; 3° je change la
construction et la ponctuation reçues; 4º je donne à
εσχατεύεσα un sens très-différent d'έσχατος.
I. D'abord je restitue à Polybe sa leçon ᾿Αχαΐας .
1
(1 ) D'autres ladisent nommée par allusion aux trois nations qui
la composent. ( Strab., 8 , ch . 3 , p. 146 , traduct.de Dutheil. ) Des
deux étymologies , celle-ci me semblerait plus naturelle. L'autre ,
mythologique , devrait son origine à l'imagination des poëtes ,
laquelle s'exerce également sur les noms des plantes , des rivières ,
desnations , etc. Hérodote , je crois , ne nomme pas une seule fois la
Triphylie.M. Larcher ne devaitdonc pas la donner dans sa Géographie
hérodowenne.
(2) D. Thuilier traduit : A l'extrémité de l'Achaïc , vers le couchant
d'hiver. Il a raison de conserver ᾿Αχαΐας; mais il a tortde le
faire dépendre de εσχατεύεσα.
NOVEMBRE 1816 . 185
Pourquoi Paulmier de Grentesménil et M. Schw. la
corrigent-ils , et remplacent-ils ᾿Αχαΐας par ᾿Αρκαδίας ?
c'est qu'ils ont jugé les idées d'un ancien d'après les
plans des modernes. En interrogeant ces derniers sur
I'orientement de la Triphylie , et voyant l'Arcadie entre
la Triphylie et l'Achaïe , il leur a paru peu naturel que
Polybe , voulant orienter la Triphylie , eût négligé l'Arcadie
plus voisine , pour aller chercher l'Achaïe beaucoup
plus éloignée ; et en conséquence , ils ont corrigé
cette locution : La Triphylie est située au couchant
d'hyver de l'Achaïe , par cette autre : La Triphylie
est située au couchant d'hiver de l'Arcadie ; mais ils
n'eussent rien corrigé s'ils eussent tenté d'expliquer le
texte de Polybe , d'après les manuscrits qui donnent tous
᾿Αχαΐας , et d'après les cartes du temps de Polybe , qui
justifient laleçon᾿ Αχαΐας . Ces cartes , en effet , que rappelle
celle de Ptolémée , plaçaient la Triphylie à peu
près au couchant d'hiver de l'Achaïe , et non au couchant
d'hiver de l'Arcadie .
Polybe , il est vrai , disant conformément aux cartes
deson temps,,la Triphylie est à peuprès au couchant
d'hiver de l'Arcadie, s'est trompé ; mais nous n'avons
pas le droit de corriger les fautes de Polybe , fautes que
lui ont fait commettre les cartes géographiques d'auteurs
contemporains . Hâtons-nous donc de rejeter la conjecture
᾿Αρκαδίας , et restituons ᾿Αχαΐας à Polybe , faute
qui rappelle , entre tant d'autres , l'imperfection des notions
géographiques de son temps.
En vain l'on nous dirait que Polybe étant deMéga-
Jopolis en Arcadie , et voisin de l'Achaïe , n'a jamais
du commettre une faute d'orientement aussi grossière .
Nous répondrens que malgré sa connaissance des contrées
environnantes , Polybe a dû , pour orienter la Triphylie
, recourir aux cartes de son temps. C'est ainsi
que nous , pour donner l'orientement de Meaux, je dis
plus , l'orientement de Pantin par rapport à Notre-
Dame de Paris , nous serions forcés de recourir à des
cartes . Exactes , elles donneraient l'orientement véritable;
inexactes , elles occasionneraient une de ces erreurs
si familières aux anciens , sans en excepter Polybe.
186 MERCURE DE FRANCE .
Qui ne sait, pour en citer une entre tant d'autres, que son
kalie, pays où cependant il a séjourné comme otage ,
est mised'orient en occident , tandis qu'elle se prolonge
ausud-est ? Qui ne sait qu'Eratosthènes , (1 ) apparemment
jaloux , en sa qualité de géographe ,de la gloire
géographique d'Homère , critiqua ce poëte ; mais qu'il
fut à son tour critiqué par Strabon , qui vengea Homère
de l'injuste censure d'Eratosthenes ? Qui ne sait que
Strabon , à qui la géographie a cependant de si grandes
obligations , que Strabon , antérieur à Ptolémée , se
trompe néanmoins assez souvent , lorsque , par exemple,
il parle de la Grèce , que de son aveu il n'avait pas visitée
? (2)
D'où proviennent, ici, les fautes réellement commises
en géographie par les anciens; là , les reproches mal
fondés de fautes non commises ? de ce que l'on avait de
mauvaises cartes sous les yeux. Ne soyons donc pas surpris
que des guides infidelles aient égaré Polybe dans
son orientement de la Triphylie .
En vain l'on objecterait encore que la carte de Pto-
Iémée , qui rappelle et représente les cartes (3) qu'interrogeait
Polybe , n'a pu occasionner le défectueux
orientement de la Triphylie , puisqu'elle n'en donne pas
même le nom ; on répondrait qu'on ne peut reprocher
une telle omission à Ptolémée puisque l'Alphée , Lepréum
, tout le territoire de la Triphylie se trouvent sur
sa carte.
On répondraitde plus que si Ptolémée nomme l'Elide
et non la Triphylie , c'est que la première est nom de
contrée,tandis que la Triphylie n'était connue alors que
comme partie de l'Elide , laquelle probablement s'appelait
la nouvelle Elide , να Ηλις ; car c'est ainsi que
:
(1) Voy. l'index de Strabon , et t. IV de la géographie de M.Gosselin,
p. 403 , sq.
(2)Aussi condamne-t-il ceux qui prétendent que pour savoir il
faut avoir vu; l'ouïe , suivant lui , servant plus à nos connaissances
que la vue. Strabon , 1. 2, p. 178 , édit grecque.
(3) Elles ne sont autre chose que la copie de cartes antérieuresà
MarindeTyr, etàPtolémée ,postérieur àPolybe.
1
NOVEMBRE 1816. 187
je proposerais de lire dans Estienne de Byzance , au lieu
de Τριφυλία, η Ἦλις. Il répugne en effet qu'une partie de
l'Elide s'appelât l'Elide, tandis que l'on concevra mieux
que la Triphylie , dans laquelle , au rapport de Strabon
(1. 1. ), les Eléens pénétrèrent les derniers en vainqueurs
(ἐπικρατησάντων Ἠλείων ) , ait été appelée du nom de ses
vainqueurs la nouvelle Elide.
Xénophon n'emploie pas une fois le mot Triphylie ,
ou du moins il nomme seulement les villes triphyliennes
ou les Triphyliens , qui s'efforçaient de s'affranchir
de l'Elide , à laquelle ils se déclaraient étrangers
, étant , disaient-ils , Arcadiens d'origine (E. , 7, 1 ,
t. 5de mon Xénophon, re part., p. 725 et pass.) : allégation
que Strabon(1. 1. ) est loin d'appuyer.
On objecte encore subsidiairement, que Ptolémée
et ses devanciers n'ont point fait de cartes ; que par
conséquent on ne doit pas citer leurs cartes comme
cause de l'erreur de Polybe ; mais il est évident qu'on
peut attribuer des cartes à des géographes qui ont réduit
endegrés de longitude et de latitude les distances des
villes et des lieux , et par là donné ces principes qui ont
servi de base au travail de Mercator.
On fait une autre objection , plus forte en apparence .
Il estpeunaturel, dit-on , pour orienter la Triphylie,
d'aller chercher l'Achaïe , en negligeant l'Elide qui
est entre l'Achaïe et la Triphylie. Mais c'est oublier
ce que nous avons déjà noté , que la Triphylie faisait
partie de l'Elide , vérité résultante du texte de Strabon;
que Polybe ( 1 ) , par conséquent , ne pouvoit nommer
l'Elide comme moyen d'orienter la Triphylie ; que
d'ailleurs , dans l'hypothèse même où l'Elide et la Triphylie
eussent été deux contrées du Péloponèse trèsdistinctes
, Polybe n'était pas tenu de prendre , comme
moyen d'orienter la Triphylie , la contrée qui en eut
été la plus voisine ; qu'enfin , dans ses moyens d'orienter
(1) Polybe , il faut l'avouer , distingue dans son texte la Triphylie
de l'Elide; mais cette distinction cessait d'être visible pour lui, dès
qu'il jetait les yeux sur les cartes de son temps , qui probablement
ne nommaient pas plus la Triphylie que celles de Ptolémée. 1
188 MERCURE DE FRANCE .
il a dû , ce semble , nommer l'Achaïe de préférence: le
nom de cette province ayant dû naturellement venir
à l'esprit de Polybe , dans ce même livre où il décrit la
guerre d'Achaïe,
II. ὡς à tort négligé.
Notez d'ailleurs que Polybe n'a pas dit la Triphylic
est au couchant d'hiver de l'Achaïe , mais la Triphylie
est à peu près ( ὡς ) , ou plus littéralement , comme
qui dirait au couchant d'hiver de l'Achaïe. Au lieu
d'affirmer , il emploie un terme restrictif , bien à tort
négligé par nos devanciers. ( Sur cet ὡς restrictif , souvent
employé par Strabon et autres , voy. ma notice
litt . , p. 486 , sq. )
Quant à ces termes : la Triphylie regarde la mer
dc Lybie , ils semblent indiquer la partie méridionale
de la Méditerranée, comprise entre la Sicile et la Syrie.
III. Construction et ponctuation à changer.
M. Schw. traduit ainsi : Triphylia spectat mare Ly
bicum contermina Arcadiæ , qua illa ad Hibernum
occasum vergit. Mais d'abord je crois devoir changer
la ponctuation ; Arcadiæ , ou plutôt Achaiæ , dépend,
non de ἐσχατεύεσα, mais de occasum. D'où provient la
méprise ? de l'ignorance où l'on est du sens de έσχα
τεύεσα , parce que l'on ne connaît ni les principes des
desinences , et la force des formes prolongées.
IV. Sens de ἐσχατεύαν οι ἐσχατόων. ἔσχατος et ἐσχα
τεύων non synonimes.
,
H. Estienne traduit ἔσχατος et έσχατόεις par ultimus ,
et ἐσχατεύω par extremus sum, puis cite ἐσχατεύεσα
τῆς ᾿Αχαΐας de Polybe qu'il rend par in extremis
'Achaïcæfinibus sita, vel Achaïæ extrema contingens;
mais il existe une grande différence entre ἔσχατος et
ἔσχατεύω. Ne pouvant , quoiqu'en dise un de mes confrères
, M. W. , admettre ici de synonymie , je rejetterais
laversion ultimus extremus sum donnée par H.
i
NOVEMBRE 1816. 189
Estienne à ces deux mots , et je proposerais de regarder
ἔσχατος comme passif et exprimant l'état d'une personne
ou d'une chose , et εσνατεύω comme actifet exprimant
uneaction qui se fait , ou peut , ou a pu se faire.
Ainsi dans Théocrite , id. 17 , 27 , ἔσχατον Ἡρακλῆα
signifiera Hercule qui est le dernier en montant; Καί-
κασον ἐσχατόωντα ( id. 7 , 77 ) , le Caucase , non pas le
dernier, mais qui dans une immense étendue , va à
l'extrémité du monde alors connu de Théocrite : distinction
qu'appuient 1º la scholie inédite de l'un demes
manuscrits, Καύκασον ἐπὶ τὰ ἔσχατα γῆς διήκοντο ; 2° l'usage
où étaient les historiens d'Alexandre de transporter
le nom deCaucase à toute la chaîne qui traversait l'Asie
dans sa longueur , ensorte que selon Eratosthène , l'extrémité
du Caucase était à Thinæ , à 71,600 stades du
promontoire Sacré ( 1 ) .
H. Estienne ne me paraît pas plus heureux lorsqu'il
cite le τὰ εἰσχατεύοντα των δένδρων de Théophraste , ( de
causis , V, ch . 1 , p. 322 , 1. 33 , 34 , édit. de Daniel
Heinsius ) et qu'il le traduit par des arbres qui sont à
une extrémité. Je proposerais , mais par forme de conjecture
, ce qui dans les arbres est tardif, ce qui pousse
en dernier, la seconde pousse; ou des arbres tardifs ,
des arbres dont la végétation est tardive. Le génie de
la langue rend les deux interprétations également plausibles
; mais la véritable ne peut être déterminée que
par l'examen du contexte. Budée , qui cite la phrase
de Théophraste , et de plus ( ce que néglige trop H. Estienne
) , le lieu d'où elle est tirée , me semble admettre
l'acception d'Estienne .
J'aurai ailleurs occasion de parler de ἐσχατόων , εύων,
όεις etautres formes prolongées , telles que l'αίματόεντα
d'Homère ( I1. 25, 40), que l'on qualifie bien légèrement
de pleonasme .
(1) M. Gosselin , Géogr. des Gr. analysée , p. 33 .
J.-B. GAIL , lecteur royal , etc.
1
1
190
MERCURE DE FRANCE.
w
LE BOUCLIER A DEUX FACES ;
Anecdote imitée de l'anglais .
Dans les temps antiques de la chevalerie et du paganisme
, unprince breton éleva une statue à la Victoire ,
dans un lieu où quatre routes aboutissaient. Dans sa
main droite elle tenait une lance , et sa main gauche
était appuyée sur un bouclier : un côté de ce bouclier
était en or , et l'autre en argent. Des inscriptions écrites
en vieux langage breton retraçaient les exploits des héros
que la déesse avait illustrés .
Il arriva un jour que deux chevaliers , armés de
pied en cap , et revêtus , l'un d'une armure noire , et
l'autre d'une blanche , arrivèrent en même-temps à
cette statue par deux routes directement opposées , et
comme ils ne l'avaient point encore vue , ils s'arrêtèrent
pour lire les inscriptions , et remarquèrent la beauté du
travail . Après l'avoir admiré quelque temps : Plus
j'examine ce bouclier d'or , s'écria le chevalier noir.....
Qu'appelez-vous bouclier d'or , répliqua le chevalier
blanc, qui observait attentivement le côté opposé, il me
semble , d'après mes yeux , qu'il est en argent .-Je ne
regarde point par vos yeux ; mais si jamais je vis un
bouclier d'or , c'est surement celui-ci.-Mais , dit le
chevalier blanc , il n'est pas vraisemblable que l'on
trouve exposé dans un lieu aussi fréquenté un bouclier
d'unmétal aussi précieux , et l'on peut s'étonner de ce
qu'étant en argent , il n'ait point encore tentéla cupidité
de quelque passant; car il paraît , d'après la date ,
que ce monument a été construit il y a plus de trois
cents ans .
Le chevalier noir ne put tenir contre une réplique qui
lui semblait en contradiction avec ce qu'il voyait , il
répondit à son adversaire avec ironie , et la discussion
s'échauffa tellement qu'ils en vinrent à un défi .
Aussitôt faisant faire un détour à leurs chevaux , ils
se rendent dans une plaine peu éloignée , et là , mettant
NOVEMBRE 1816.
191
leur lance en arrêt , ils fondent l'un sur l'autre avec une
égale impétuosité. Le choc fut si violent quils en furent
renversés tous deux , et qu'ils restèrent sur la place ,
blessés , meurtris , et privés de sentiment. Unbon druide
qui vint à passer les aperçut dans cet état : les druides
étaient dans ces temps médecins aussi bien que prêtres.
Celui-ci , qui était très-versé dans la connaissance des
plantes, étancha leur sang , appliqua un beaume sur
leurs blessures , et par ce moyen il les rappela à la vie,
Après qu'ils eurent recouvré leurs sens , il s'informa du
sujet de leur différend. Il ose me soutenir , dit le che
valier noir , que le bouclier de cette déesse est en argent....-
Et il veut me forcer à croire , répliqua l'autre ,
qu'il est en or.Et alors ils lui racontèrent les particularités
de cette affaire.-Ah ! dit le druide en soupirant ,
vous avez tort tous deux , et tous deux vous avez raison :
si vous aviez regardé le côté opposé aussi bien que le
premier qui s'est offert à votre vue , vous auriez évité
d'en venir à une contestation qui a eu des suites si sanglantes,
Une bonne leçon peut cependant être tirée de
cet événement, et je vous engage à en profiter ; c'est
que l'on doit toujours examiner les deux côtés de la
question avant de la discuter.
LASĖGUE.
LA JEUNE ADÈLE.
NOUVELLE.
Dépêchez-vous donc, Mademoiselle, disait soeur Sophie
àAdèle de Jussais , tout en s'efforçant de retenir la jeune
pensionnaire , M. votre père et Mme de Croisi , votre
cousine , vous attendent au parloir. Mais vous n'êtes pas
présentable ! bon dieu ! dans quel état est votre robe!
et vos cheveux ! Mile Adèle , Mile Adèle , criait a religieuse
, en suivant l'étourdie qui venait de s'échapper ;
si M. de Jussais s'aperçoit du désordre dans lequel est
votre toilette , il concevra certainement une bien mau192
MERCURE DE FRANCE.
:
t
vaise opinionde la manière dont nous vous avons élevée.
- La réputation de notre maison en souffrira , ajoutait
soeur Sophie , en ramassant le peigne , qui , dans la
course rapide d'Adèle , était tombé de ses cheveux ; et
déjà cetle jolie enfant embrassait son père , qui ne pouvait
se lasser de la regarder , tant il la trouvait , après
une absence de quelques années , embellie et changée
à son avantage.- En vérité , mon oncle , dit alors la
comtesse de Croisi , vous ne pouvez laisser Adèle dans
ce triste couvent ; et si vous voulez m'en croire , dès ce
soir nous délivrerons la pauvre prisonnière : cette chère
petite a seize ans , et à cet âge on adéjà pressenti qu'une
jolie femme est mieux placée dans le monde qu'elle ne
l'estdans un maussade couvent, séjourhabituelde l'ennui.
-Un regard sévère que M. de Jussais jeta sur sa nièce ,
mit fin au prudent discours de la belle comtesse. Pour
Adèle , l'avis que venait d'émettre sa cousine était fort
de son goût , car elle désirait ardemment connaître un
monde que Mme de Croisi , chaque fois qu'elle était
venue la voir à la grille , lui avait dépeint sous les couleurs
les plus riantes; et, grâce à l'indiscrétion de la
comtesse , Mlle de Jussais hâtait de tous ses voeux l'instant
ou on lui ferait quitter le tranquille et paisible asile
de son enfance .
ne donnerddeebbeellllee-mère à
Adèle n'avaitjamais connu sa mère ; Mme de Jussais
jeune et tendrement aimée de son mari , était morte en
donnant le jour à Adèle , et tout entier à la douleur
que lui causait cette perte , le marquis de Jussais fit le
serment de jamais donn sa fille ;
Il tint parole. Le rang distingué qu'il occupait à la
cour , et son mérite personnel lui ayant fait confier les
postes les plus élevés , ces diverses occupations éloignèrent
de M. de Jussais l'idée qu'à trente ans on pouvait
, en formant de nouveaux liens , retrouver encore
le bonheur. A l'époque où le marquis fit appeler sa
fille au parloir , il quittait une cour du nord auprès
de laquelle une ambassade l'avait fixé pendant trois ans ,
et heureux de trouver son Adèle digne de réunir sur elle
toutes les affections du plus tendre des pères , M. de
Jussais céda volontiers àla proposition de retirer sa fille
NOVEMBRE 1816. 195
1
du couvent pour la mettre à la tête de sa maison .- En
prenant congé de ses compagnes et des bonnes religieuses
-qui l'avaient élevée , Adéle pleurait ; mais la comtesse
l'ayant raillée de cette preuve d'une sensibilité trop enfantine
, Adèle n'osa plus verser de larmes : la crainte
du ridicule est toute puissante dès les premiers pas que
nous faisons dans le monde. Au gré de ses désirs, la comtesse
de Croisi avait réussi à être citée comme une femme
à la mode ; veuve depuis deux ans , elle occupait un
appartement dans l'hôtel de son oncle , et cette circonstance
la rendait nécessairement la compagne inséparable
de Mile de Jussais. Le marquis avait jugé sa niéce , il
savait que dans la société elle était reconnue pour être
et fort vaine, etfort légère, mais on ne blåmait que la frivolité
de son caractère , sa réputation était restée intacle ;
le monde ne pouvaitdonc blâmer M. de Jussais de ce qu'il
confiait să fille à une femme à laquelle on ne reprochait
que des torts : les vices sont si communass!!-Cependant
quel guide pour la jeune Adèle ! La comtesse cherchait
sans cesse à briller et à subjuguer , soit par l'éclat de ses
charmes , ou par un certain tour d'esprit qui répandait
sur sa conversation une teinte piquante dont l'attrait
était irrésistible . Témoin des succès de sa cousine , Adèle
trouva bientôt le rôle que celle-ci jouait dans la société
infiniment plus agréable que celui de maussade petite
fille, que sa timidité semblait lui avoir réservé, et trouvant
la comparaison tout à fait à son désavantage , Adèle
conçut la volonté de plaire. On ne tarda pas à la deviner ,
et quelques fats à la mode osèrent assurer que la petite
pensionnaire promettait de devenir un jour une délicieuse
femme; ils allèrent jusqu'à prédire qu'elle l'emporterait
, même par ses agrémens et sa vivacité , sur la
brillante Mme de Croisi. Un tel éloge devait , dans l'esprit
des gens sensés , nuire beaucoup à Mile de Jussais ;
et le chevalier de Croisi , beau-frère de la comtesse ,
qui avait trouvé la timide Adèle extrêmement intéressante
, se promit dès-lors de combattre une impression
que l'espérance ne devait jamais fixer , car s'il est de
l'essence de l'amour de voir encore le bonheur dans
l'image de l'avenir , la coquetterie ne saurait lui offrir
14
194
MERCURE DE FRANCE.
que lapossibilité de former de pénibles conjectures. Mais
le chevalier avait trop de mérite pour rester confondu
dans la foule ,et Adele, sans trop savoir s'en rendre
compte , n'acceptait avec plaisir que les invitations de
se trouver dans les cercles ou elle était certaine de rencontrer
le clievalier. Cependant elle sentait avec dépit
qu'avec le désir de plaire à M. de Croisi , il ne lui était
pas possible en sa présence d'être gaie et aimable , la
comtesse fit la même remarque , et s'écria en fixant
malicieusement Adèle : Reconnaissez la triste influence
de la sagesse !
On était au commencement du printemps. M. de
Jussais ayant besoin de soigner sa santé , obtint de la
cour la permission de s'absenter; alors il parla du dessein
qu'il avait d'aller passer la belle saison dans une
terre située à vingt-cinq lieues de la capitale. Mme de
Croisi se décida sans peine à approuver ce projet , car
bientôt , disait-elle , tout Paris serait à la campagne.
Mais l'idée de réunir une société assez nombreuse pour
braver l'ennui , ce fléau des gens pour lesquels s'amuser
estune affaireet non une distraction , occupa d'abord
la prévoyante comtesse; mais comme son oncle , libre
detoute occupation , serait sans doute un observateur à
craindre , et qu'il désaprouverait peut-être les choix de
Mmede Croisi , il fallut à cet égard éviter d'être enbutte
àde fâcheux reproches : on voulait une vingtaine de
personnes , et il est prudent qu'il y en ait au moins dix
qui fassent profession d'être ou raisonnables ou maussades,
pensait la comtesse, après avoir donné quelques
momens à l'insipide nécessité de réfléchir. Parmi cesdix
personnes , sur laraison desquelles elle comptait pour
payer en cette monnaie la dette de toute sa société ,
Mime de Croisi nommad'abord le chevalier , et cela avec
d'autant plus d'empressement, qu'il avait l'estime de
M. de Jussais. Toutes les invitations étaient faites , à
l'exception pourtant de celles réservées à ces dix personnages
si difficiles àrencontrer , et qui devaient compléter
la liste sur laquelle on ne voyait encore que le
nom de M.me de Croisi. Mais enfin cette fatale liste se
trouva remplie, grâce à quelques ennuyeux, que la comtesse
assurait valoir des sages. On partit.
1
NOVEMBRE 1816. 195
Rien de plus patriarchal que la vie de château telle
qu'elle existait au bon vieux temps...... au bon vieux
temps ! Vous prétendez sans doute , me dira-t- on
en souriant de pitié , nous faire regretter cette époque
où une châtelaine, en l'absence du preu qui occupait
exclusivement sa pensée , charmait ses loisirs en brodant
une écharpe destinée à récompenser la valeur de
celui qui , par tout le monde, proclamait la vertu et la
beautéde sa dame. Hélas ! je ne me permettrai pas de
comparerà ce tranquille et peut-être touchant tableau ,
les plaisirs qu'à présent on prétend trouver à la campagne,
carn'est-il en vérité pas bien agréable d'être , dès
les premiers jours de votre arrivée dans un château ,
obligé d'étudier un rôle d'une comédie qu'on doit jouer
dans un mois ? Il faut tout ce temps à ces amateurs pour
mettre de l'ensemble dans une pièce en un acte .
Heureux , mille fois heureux , quand les prétentions de
la troupe ne s'élèvent pas jusqu'à l'honneur de mutiler
impitoyablement nos chefs - d'oeuvre tragiques ou comiques.
..
Cependant ce genre de distraction étant approuvé par
tous les gens à la mode , on devait l'accueillir au château
de Jussais. Le chevalier avait à cet égard émis une opinionpeufavorable
à cet amusement , il disait avec assez
de raison , qu'en jouant la comédie, une jeune personne
acquérait un air d'assurance peu d'accord avec cette
modestie si aimable , et toujours si touchante dans une
jeune beauté. Quand il fut question de distribuer les
rôles , Adèle se souvint da la leçon , et elle refusa absolument
de se charger de celui qu'on lui destinait. Bon ,
c'est un caprice , dit avec humeur Mme de Croisi , et si
alors le chevalier a cherché à consulter les yeux d'Adèle,
il aura vu qu'ils disaient c'est de l'amour. Il est temp;
de montrer Adèle sous un jour plus favorable que celui
sous lequel on l'a fait voir jusqu'à présent. Les défauts
de cette jeune personne appartenaient exclusivement
aux personnes qui l'entouraient , car à seize ans il semblerait
qu'on ne soit encore qu'un miroir qui réfléchit
les vices ou les vertus des gens avec lesquels nous vivons.
Mais Adèle était sensible et aimante , elle dût au
14.
196
MERCURE DE FRANCE.
bonheur si rare d'avoir fixé le choix de son coeur sur un
homme estimable , la possibilité de s'arrêter au bord
du précipice. La coquetterie , dont la punition est
toujours une vieillesse sans souvenirs et le poids affreux
de l'égoïsme mécontent , cessa d'avoir des charmes pour
Adèle. Une conversion si prompte et si inattendue excita
la folle gaité de Mme de Croisi , et souvent elle assurait
, en riant aux éclats , que sa jolie petite cousine
était presque aussi maussade que le chevalier.... Comment
se plaindre de la ressemblance , le chevalier était
si assidu auprès d'Adèle. Un mois s'écoula ainsi , et la
conduite de Mile de Jussais ne se démentit pas un seul
instant , mais celle du chevalier dénotait chaque jour
plus d'amour.
M. de Jussais avait tout vu , tout observé ; un jour
il fit appeler sa fille dans son cabinet; elle rougit beaucoup
quand, auprès de son père , elle aperçut le chevalier
qui paraissait ivre de bonheur.-Je suis content de toi ,
ditM. de Jussais à Adèle dès qu'il la vit entrer , c'est
ton coeur qui t'a appris à quitter le chemin de l'erreur ;
peut-être as-tu vu avec étonnement que j'affectais de ne
te donner ui conseils ni avis , mais j'aurais crains qu'ils
ne te fissent sentir que la nécessité de dissimuler enma
présence , et non de cesser d'être vaine et légère ; l'amour
prêchait bien mieux que je n'aurais pu le faire , et mon
Adèle sera heureuse. Le chevalier, aux genoux d'Adèle,
sollicitait un aveu ..... il est bien doux de s'entendre dire
je vous aime. Mais quand on devine qu'on est aimé.....
je n'ai pas la confiance de choisir..e me contenterai
de dire que le chevalier de Croisi ne prit pas pour un
refus de souscrire aux désirs de son père , le silence et
l'embarras de Mlle de Jussais , et M. de Jussais se félicita
d'avoir assuré le bonheur de la jeune Adèle.
PAR Mme DE C. D.
wM
NOVEMBRE 1816.
197
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DES DÉNONCIATEURS ET DES DÉNONCIATIONS ;
Par l'auteur de l'Art d'obtenir des places , avec cette
épigraphe :
Nec minus præmia delatorum invisa quam scelera.
TACITE.
Un vol. in-8°. Paris , 1816. Chez Pélicier , libraire ,
première cour du Palais-Royal , nº 10 .
(I" article.)
1
Le tableau de Cebés semble avoir fourni la première
idée de cet ouvrage C'est en effet une explication morale
et philosophique d'un tableau de Raphael sur la
calomnie, et dont le plan et les principales figures
ont été prises par le peintre italien , dans une description
que le sophiste Lucien nous a laissée d'une célèbre
peinture d' Apelle , qui n'est pointparvenue jusqu'à nous .
Le sculpteur a cet avantage sur le peintre , c'est qu'il
confie les productions de son génie au bronze , au inarbre
et à l'airain , qui seuls par leur dureté , semblent pouvoir
résister aux siècles et triompher des révolutions et
de l'oubli. Tandis que le peintre ne laisse à la postérité
que des toiles et des tablettes fragiles , dont les couleurs
sont aisément effacées par la main du temps , à l'exception
de quelques peintures en mosaïque , admirable invention
si heureusementperfectionnée de nos jours , que
reste-t-il d'Appelle et de tant d'autres artistes célèbres
de l'antiquité , si ce n'est un vain nom , tandis que
l'on peut encore adınirer et apprécier les chefs-d'oeuvre
des statuaires du temps de Socrate et de Périclès ?
1
L'auteur de cet essai ou de ce traité sur les dénonciations
, était déjà avantageusement connu par un ouvrage
fort ingénieux sur l'Art d'obtenir des places ; c'est une
imitation fort piquante du style et de la manière du
célèbre docteur Swift. Il est certain qu'un sujet plaisant
devient infiniment plus comique lorsqu'il est ainsi revêtu
de formes dogmatiques et sérieuses; c'est en cela
196
MERCURE DE FRANCE .
sur-tout qu'excellait l'auteur de Gulliver et du conte
du Tonneau . Le philosophe anglais s'est amusé dans un
de ces nombreux opuscules , intitulé Instructions for
servants , à enseigner aux domestiques et aux femmesde-
chambre de Londres , l'art de tromper leurs maîtres
avec adresse , et d'éluder , par d'ingénieuses escobarderies
, les ordres et les châtimens. Il n'est pas besoin de
dire que sous ce prétexte apparent il dévoile avec une
sagacité singulière toutes les petites manoeuvres , toutes
les petites fraudes secrètes que les domestiques emploient
pour rendre plus léger le joug de la servitude , et adoucir
ceque leur condition peut avoir de trop rigoureux et de
trop pénible. De même , sous le prétexte de donner des
conseils aux solliciteurs de places , l'auteur de l'art de
les obtenir a mis au grand jour avec adresse tous les
petits ressorts de l'intrigue , et toute l'astucede la cupidité
vénale. L'avantage de ces sortes d'écrits satiriques ,
est de cacher des principes de conduite et de morale sous
des leçons en apparence corruptrices. Je croyais qu'il en
serait de même à l'égard des dénonciations , branche
d'industrie devenue de nos jours très-lucrative , et qui
demande , pour être exploitée avec succès,une habileté
peu commune, comme une méchanceté bien réfléchie.
J'avoue avec quelque peine quej'ai été trompé dans mon
attente , et je ne peux m'expliquer par quelle raison
l'auteur a jugé à propos , dans ce dernier ouvrage , dé
s'écarter d'une route qu'il venait tout récemment encore
de parcourir avec succès. En effet , son livre , écrit
de lamanière la plus méthodique , n'offré pour ainsi dire
pas un seul de ces traits et de ces saillies qui devraient
venir , au moins par intervalle , égayer ce que le sujet .
peut offrir de sombre et d'odieux. J'ai déjà dit que l'auteur
s'était principalement attaché à expliquer une es
quisse de Raphael, où la calomnie, et sa fille aînée la
dénonciation, ainsi que toutes les autres passions basses
et envieuses du coeur humain , qui forment le triste et
hideux cortége de la calomnie , sont représentées sous
les formes glaciales de l'allégorie : or le nombre des
personnages qui sont contenus dans le tableau de Raphael
, a fourni à l'auteur un nombre exact de chapitres
NOVEMBRE 1816.
199
explicatifs , c'est-à-dire , ne contenant pour la plupart
que des lieux communs sur l'envie , la haine , l'avarice
et autres péchés capitaux. Cette division seule suffirait
pour répandre un froid mortel sur les pages de ce livre ,
que l'ennui ferait tomber des mains , s'il n'était d'ailleurs
écrit avec élégance et pureté : il est juste même d'ajouter
que le lecteur est quelquefois dédommagé par des
morceaux très-piquans , par des réflexions justes et profondes;
tel est entre autres l'Histoire de la dénonciation
sous le règne affreux de l'impitoyable Louis XI ; mais
en général le ton de l'auteur a quelque chose de tristement
déclamatoire. Lorsqu'il veut établir par exemple
que l'armede la dénonciation a plus d'une fois été employée
avec honneur par le courage et la vertu. Il compare
Louvet , dénonçant Roberspierre , à Cicéron déinasquant
la conjuration de Catilina. Comment l'auteur
, connu d'ailleurs par d'excellens principes politiques
, a-t-il pu se permettre un aussi singulier parallèle
. Certes , il faut en convenir , c'est aussi par trop
abuser de la facilité de se tromper soi-même en faisant
des rapprochemens historiques , que de mettre ainsi sur
la même ligne avec l'orateur romain , le régicide Louvet
, l'immoral auteur de Faublas,, et d'autres productions
qui croupissent aujourd'hui dans les bourbiers de
Paphos et d'Amathonte. Dans un second article , nous
appuierons , par des citations , nos éloges et nos critiques
.
LA SERVIÈRE.
MEDECINE.
GUIDE SANITAIRE DES VOYAGEURS AUX
COLONIES;
1
Par M. E. DESCOURTILS , Docteur en médeciné de la
faculté de Paris , ancien Médecin du gouvernement
à Saint - Domingue, membre de plusieurs sociétés
savantes . Brochure in-8° d'environ 200 pages. Chez
Pankoucke , rue Serpente , nº 16.
Si l'on se plaît à adınirer les excellens écrits dont les
200 MERCURE DE FRANCE .
1
maîtres de l'art enrichissent la science précieuse qui
leur a procuré tant d'éclat , on n'en doit pas moins savoir
gré à ces hommes laborieux et modestes , qui , contens
d'être utiles à l'humanité qu'ils ont honorablement
servie , recueillent et publient sans ambition les résultats
d'une longue et périlleuse expérience. Les Colomb ,
les Cook , n'apparaissent pas tous les jours; mais la société
n'en profite pas moins des travaux de ces pilotes
qui ont signalé des écueils aux autres navigateurs .
C'est sous ce rapport que nous avons distingué le
nouvel ouvrage du docteur Descourtilz ( 1) , dont nous
allons rendre compte.
Que le savant ne s'attende pas à y trouver des spéculations
brillantes et hardies , il suffit que cet écrit soit
pour le voyageur aux colonies un vade mecum , un guide
sûr et propre à lui faire atteindre un des objets les plus
essentiels à son but , la conservation de sa santé et de sa
propre existence. La doctrine de l'auteur nous paraît
d'autant plus digne de confiance , qu'elle est pour ainsi
dire empreinte du sceau de l'expérience.
L'auteur divise son Guide sanitaire en trois parties.
L'hygiène de la traversée , l'exposé des moyens de se
conserver en santé pendant cette partie du voyage aux
colonies , sont l'objet de la première. Il les développe
suivant les principes de l'excellent traité de ære, aquis
et locis du père de la médecine , et il les classe en six
ordres , à l'exemple du professeur Haller : on voit que
par-tout il s'attache à suivre les meilleurs guides : (
1º Ainsi , dans le premier ordre , dit les circumfusa
ambiants ou choses environnantes; il présente des vues
sur l'air , sa température , son état de sécheresse ou d'humidité
, de sérénité ou d'agitation , l'influence de la
lumière du soleil , de la lune même , entre les tropiques ;
leur influence sur l'insensible transpiration que l'auteur
ne distingue pas toujours avec assez de précision , des
sueurs excessives et débilitantes , occasionnées par les
grandes chaleurs .
2
(1 ) On doit à ce médecin la Flore des Antilles.
NOVEMBRE 1816. 201
2º Les applicata renferment des avis relatifs aux
vêtemens , à l'usage des bains , des lotions , des frictions
propres à entretenir ou rétablir l'insensible transpiration .
5º Les ingesta ont pour objet le choix des alimens et
les moyens de les conserver exempts d'altération.
Ici l'auteur recommande comme excellentes provisions
, le boeuf salé que préparent les Irlandais , et qui
a l'avantage , dit-il , de conserver une couleur rouge et
une saveur exquise. A quoi tient donc cette supériorité
des salaisons irlandaises ? et à moins qu'elle ne dépendît
de circonstances locales , pourquoi ne chercherait-on
pas à imiter leur procédé ?
Les filtres de MM. Smith et Barry , qui débarrassent
l'eau la plus corrompue de ses principes hétérogènes ,
et lui rendent l'oxigène ou air vital qu'elle avait perdue,
ne sont point oubliés dans cette utile nomenclature. On
y remarque aussi la bierre , la drêche et le houblon
que l'illustre Cook employait comme anti-scorbutiques ,
et sur-tout la boisson au genièvre , dont le docteurKeraudren
a augmenté les ressources de l'hygiène navale ,
et dont voici le procédé : délayez dans une barique de
210 pintes , au moyen de 18 pintes d'eau bouillante ,
40 livres de mélasse de commerce , une livre de levure
de bierre , remplissez le tonneau d'eau froide , et plongez-
y un sac contenant 4 livres de baies de genièvre
concassées ; laissez fermenter le tout pendant trois jours ,
après lesquels on peut faire usage de la liqueur , ou la
conserver en bouteilles .
L'auteur aurait encore pu retrouver , dans l'un des
intéressans articles dont ce médecin enrichit le Dictionnaire
des sciences médicales , le conseil du célèbre
Franklin , de faire doubler en étain les tonneaux destinés
à la farine et au biscuit; conseil suivi par le capitaine
King, qui a ramené dans leur patrie les vaisseaux de
l'immortel Cook , et qui lui a parfaitement réussi.
Les voyageurs par terre ou par mer sauront gré à
l'auteur d'avoir rappelé deux genres de provisions bien
précieuses dans les circonstances qui ne permettent pas
les préparations alimenteuses ordinaires , l'ictyocolle ,
que le professeur Hallé préfère aux autres tablettes de
202 MERCURE DE FRANCE.
bouillon , parce que cette substance est plus dépurée et
plus inaltérable ; l'essence de café Moka et les tablettes
delait sucré,préparées par M. Herbin, pharmacien ( 1 ) ,
et qui , bien que d'un prix très- modique , offrent ces
deux alimens dans toute leur perfection , et prêts à être
servis sur le champ .
• 4º Les excreía concernent tout ce qui est rejeté comme
superflu et inutile à la nutrition.
5º Les gesta parlent de l'exercice et du repos , du
sommeil et de la veille.
C'est dans ce cadre qu'il s'élève avec raison contre le
peu de soin que l'on prend de renouveler ou de purifier
les matières qui composent le lest , et qui trop souvent
imprégnées de miasmes infects , deviennent des germes
de contagion. Il combat avec raison la méthode suivie
parune routine aveugle , de surcharger l'atmosphère de
la cale ou des entre-ponts de la fumée des aromates
qu'on y brûle , au lieu d'employer le gaz acide muriatique
simple ou oxigéné , indiqué par M. Guyton-Morveau
, à qui cependant quelques-uns commencent à
contester l'infaillible propriété de neutraliser les miasmes
délétères .
6º Enfin , sous le titre des percepta , il rappelle toute
l'importance des perceptions et des affections morales ,
en un mot , l'influence des passions. Vingt-sept articles
en forme d'aphorismes récapitulent et terminent cette
première partie , sous le titre de police hygiénique du
bord.
Laseconde partiede l'ouvrage , sous le titre d'hygiène
des nouveaux débarqués aux colonies , ou sous tout
autre climat chaud , se compose de deux sections..
La première offre des conseils aux hommes de diverses
professions.Onyremarque les dangers auxquels s'exposentceux
qui , après les privations de la traversée , s'a
bandonnent sans frein aux excès de tout genre. Suivant
l'auteur, c'est l'une des sources les plus fécondes des
(1)Rue de la Harpe , nº 33, vis-à-vis celle Serpente, Prix : 10 tasses
d'essencede café, 1 fr. 50 cent.; unejatte de lait sucréavee sa crème ,
50cent.
NOVEMBRE 1816. 203
maladies des nouveaux débarqués ; tandis que ceux qui
s'observent sur le choix et la quantité de leurs alimens ,
sur la manière de se vêtir , sur la précaution d'éviter
les rayons d'un soleil brûlant en plein jour,le froid et
l'humidité proportionnelle des nuits , et l'abus énervant
dejouissances trop faciles dans des climats où la moindre
déperdition de forces est presqu'irréparable , s'acclimatent
avec d'autant plus de succès , qu'ils se sont plus ménagés
pendant cette transition.
Dans le traitement que recommande l'auteur pour
la maladie des ouvriers qui travaillent aux tabacs , nous
avons presque été surpris de ne point rencontrer le vinaigre.
L'acide acétique, si puissant contre les poisons
végétaux , n'aurait-il donc d'énergie que dans nos zônes,
soit-disant tempérées ? 1
Mais une remarque d'un grand intérêt pour ceux qui
sont maîtres de fixer l'époque de leur départ pour les
Antilles , c'est que les maladies aiguës , et partant les
plus dangereuses , cessent leurs redoutables ravages au
retour de l'hiver , c'est-à-dire , vers janvier. Les cinq
ou six premiers mois de l'année sont en général les plus
salubres.
La seconde section de cette seconde partie contient ,
sousle titre : Précis de la fièvre jaune , une description
précieuse de cette maladie. Mieux connue et mieux
appréciée que jamais , elle ne peut désormais inspirer
de terreur qu'à ceux qui ignorent à quel point une sage et
vigilante administration prévient et maîtrise même les
Géaux les plus dévorans , quand elle a su faire tourner
au profit de l'humanité , les tristes fruits de ces faux
calculs d'une ambition qui ne voyait trop souvent que
le but , sans examiner les moyens.
Qu'on se rappelle en effet en quel temps les désastres
de la fièvre jaune répandirent une allarme presque universelle
; ce fut quant l'expédition du général Leclerc
àSaint-Domingue , aussi mal combinée qu'intempes
tive , jeta tout à coup dans cette colonie une armée
considérable , formée de troupes habituées à aller en
avant. Léconcertés par un genre de résistance imprévue ,
ces hommes si actifs , étonnés d'être stationnaires , fu-
1
t
204 MERCURE DE FRANCE .
rent , pour ainsi dire , accablés d'une inertie si nouvelle
pour eux .
L'impatience , le dépit , l'ennui , qui s'emparent si
vîte d'une troupe de Français en repos , altérèrent bientôt
le moral de l'armée. La maladie éclata, et se développa
avec d'autant plus d'énergie , que si un grand nombre
d'hommes sains ou malades , encombrés dans un petit
espace , même en Europe , sont bientôt en proie aux
contagions , à plus forte raison doivent-ils en être victimes
, lorsqu'à ces circonstances un climat brûlant
ajoute encore sa dévorante activité.
N'a-t-on pas vu en France nos cités , nos campagnes
ravagées par les typhus qu'y développaient les reflux
inattendusde nos armées , de la circonference au centre ?
Qu'elle différence aujourd'hui dans nos entreprises !
Tel un fleuve , dont les débordemens renversent et entraînent
tout , la France paisible , en rentrant dans son
lit , ramène tout à l'ordre naturel; tout est calculé , tout
est prévu avec une prévoyance paternelle. Au lieu de
ces torrens de guerriers que nos flottes vomissaient sur
des plages lointaines, nos colonies comme autrefois ne
recevront que les garnisons nécessaires à leur sureté; les
casernes et les établissemens publics ne seront plus audessous
des besoins de la troupe , soit en santé , soit en
maladie. A la place du gaspillage , et par suite de la
pénurie des objets de première nécessité , l'on verra régner
par tout l'ordre , l'abondance et la paix.
Ainsi donc nos expéditions en lointains pays, se faisant
sous de meilleurs auspices , n'ont plus de ces dangers
qui tenaient à des circonstances extraordinaires , et elles
assurent à ceux quiy prennent partbien plus de chances
de succès .
Leprécis de la fièvre jaune est même , pour les gens
de l'art , ce qu'il y a de plus satisfaisant dans l'ouvrage
deM. Descourtilz. Après en avoir établi la synonimie
d'après les plus célèbres praticiens et les meilleurs nosologistes
, il se détermine à la considérer avec le professeur
Pinel, comme une complication de la fièvre adynamique
( putride ) avec la fièvre méningo-gastrique (bilieuse.)
NOVEMBRE 1816. 205
Il lui assigne comme caractères généraux ,
De ne se développer qu'à une température déterminée
, celle au moins de 20 degrés ( thermomètre de
Réaumur ) ;
D'être circonscrite , sur-tout dans les climats tempérés
, dans l'enceinte des grandes villes ;
De ne point attaquer ceux que déjà elle avait atteints ,
ni les personnes acclimatées aux Antilles
L'auteur indique les symptômes de la première et de
la seconde périodes de la maladie ; il propose et laméthode
curative empyrique des créoles , et celle du docteur
Cailliot , qui s'en rapproche , et n'en differe que par
la circonspection avec laquelle il conseille la saignée au
pied , que les créoles et mulâtresses font pratiquer indistinctement
chez tous les sujets , dès l'invasion de la maladie.
En effet , à moins qu'il n'y ait des signes évidens de
pléthore , un pouls dur et plein chez un sujet jeune et
vigoureux , on sent combien ce moyen serait funeste
dans une maladie caractérisée par une extraordinaire
prostration de forces. N'avons-nous pas vu que dans ces
typhus , dans ces fièvres d'hôpitaux , dans les fièvres
pernicieuses , à moins d'indications bien évidentes , si ,
contre le conseil de Pringle , onpratique la saignée , on
jette ses malades dans un affaissement dont des toniques
et les stimulans les plus diffusibles parviennent rarement
à les relever ?
Du reste , le traitement consiste principalement dans
l'usage interne et externe des acides végétaux , particulièrement
du citron , des bains , des lotions froides et
acidulées , des anti-spasmodiques combinés avec les toniques
, les synapismes et les vésicatoires comme rubéfians.
)、
La troisième partie de l'ouvrage , première section ,
contient des conseils que l'auteur appelle aphorismes
hygiéniques convenables aux Européens pendant leur
séjour dans les pays chauds ; il les range selon l'ordre
connu des circumfusa , applicata , etc.; ils ont pour
objet non seulement de conserver la santé ; mais surtout
de garantir de la fièvre jaune , du tetanos et de la
206 MERCURE DE FRANCE.
nostalgie , maladies auxquelles sont le plus ordinairement
exposés les nouveaux habitans des pays chauds ,
bien plus par l'effet de leur imprudence que par une
influence inévitable.
La seconde section , sous le titre de police hygiénique
à observer dans les hôpitaux des colonies et dans la
société, offre un réglement analogue à celui de la police
hygiénique du bord. Il recommande une foule de
détails et de précautions propres à suppléer à l'inexpérience
des nouveaux débarqués.
Dans la troisième section , se trouve , sous le titre de
formulaire pharmaceutique des colonies , une assez
Jongue énumération d'ustensiles et de médicamens
simples et composés , des trois règnes de la nature , calquée
sur les formulaires pharmaceutiques des hôpitaux
de terre ou de mer français ; mais celles-ci justifient
mieux leur titre par les formules ou ordonnances les
plus usitées qu'elles contiennent. L'auteur insiste davantage
sur les productions indigènes du pays , et qui lui
donnent occasion de renvoyer à sa Flore médicale des
Antilles.
On voit qu'il s'est attaché à ne rien omettre d'essentiel
, et que ce répertoire de choses connues des gens de
l'art , peut être infinimentutile à ceux qui étant étrangers
et nouveaux dans les colonies , trouveront dans le
Guide sanitaire l'indication de ce qui leur est néces
saire , soit pour eux personnellement , soit pour approvisionner
une pharmacie domestique.
Le style de l'ouvrage laisse parfois à désirer , quant à
laclarté et à lajustesse d'expression. L'auteur nous paraît
avoir trop multiplié les divisions , les sous-divisions;
il aurait pu , ce semble , ne faire qu'une seule série de
cequ'il appelle improprement des aphorismes , puisque
cette dénomination ne convient qu'à une sentence ou
une vérité incontestable. Au surplus , ce n'est qu'un
manuel de médecine populaire nautique. Cet ouvrage ,
quoique susceptible d'être perfectionné , sera encore trèsutile
tel qu'il est, et dès-lors le but est rempli.
C.
NOVEMBRE 1816. 207
(
1
SPECTACLES.
M. C. du Journal des débats , se plaint dans sonfeuilleton
de mardi , d'attaques dirigées contre lui toutes les
semaines. Ceci semble regarder le Mercure , qui plus
d'une fois , en effet , a relevé les perfections du style du
successeur de Geoffroy. Mes remarquesn'ontjamais été
que littéraires . Voici cependant comment M. C. , sans
me connaître , et en me prenant pour je ne sais quel
méchant auteur qui lui en veut , en prend sujet de
m'honorer d'une petite délation tout à fait innocente.
« Je connais , dit-il , tel vaudevilliste qui m'apoursuivi
>>pendant six mois de délations et de calomnies dans
>> le Nainjaune , et qui continue toutes les semaines le
même office, sous le voile courageux de l'anonyme.
Quoi! pour avoir prouvé que M. C. écrivait mal , je suis
uncalomniateur !Je mériterais tout au plus le nom de
médisant. Me voilà devenu ennemi de l'état pour n'avoirpas
trouvé que ses articles fussent bons ; je suis
un délateur pour avoir dénoncé M. C. au bon goût !
Parce que j'ai dit qu'il devait faire amende honorable au
Parnasse , me voilà menacé d'être cité , non pardevant
les maréchaux, comme Alceste; mais devant la cour
prévôtale , comme un conspirateur. Je suis un ancien rédacteur
du Nain jaune , pour m'être un peu égayé aux
dépens des feuilletons de M. C. ! Il y aura donc toujours
des Oronte et des Cotin dans le monde ? Il faudra donc
toujours citer ces vers de Boileau :
3
Que d'écrivains blessés s'en vont fondre sur vous !
Vous les verrez bientôt , féconds en impostures ,
Amasser contre vous des volumes d'injures ,
Traiter en vos écrits chaque vers d'attentat,
Etd'un mot innocent faire un crime d'état,
Vous aurez beau vanter le roi dans/vos ouvrages ,
Etde ce nom sacré sanctifier vos pages;
208 MERCURE DE FRANCE .
Qui méprise Cotin n'estime point son roi ,
Et n'a , selon Cotin , ni dieu , ni foi , ni loi.
Ce qu'il y a de singulier , c'est que M. C. laisse percer
si maladroitement son amour propre dans l'articlemême
où il se plaint de celui des poëtes , et sur-tout de M. Lemercier.
Un critique est pour le moins aussi irritable
qu'un auteur. Mais ce n'est pas tout; M. C. ne se contente
pas de me traiter de délateur , il me fait auteur
de vaudevilles et de comédies que je ne lui pardonne
pas , dit- il , d'avoir critiqués. Je déclare que je n'ai
fait ni vaudevilles , ni comédies ; je n'ai jamais travaillé
au Nainjaune. Le Mercure de France , qui m'a chargé
de rendre compte des spectacles depuis le mois de septembre
, est le seul journal où j'aie fait insérer des articles.
J'y suis resté attaché depuis 1814 , au milieu de
tous les changemens d'administrateurs et de propriétaires.
Je ne me suis jamais occupé de politique ; quelques
critiques de romans et de pièces de théâtre , voilà
à quoi se réduisent toutes mes iniquités littéraires ; je
suis entièrement innocent de celles dont m'accuse M. C.
Il a donc été induit en erreur sur mon compte . S'il
prend pour de la passion la chaleur avec laquelle j'ai
combattu les vices de son style , c'est celle d'Alceste
pour les vices de son siècle , c'est la sincérité de ce misanthrope
que j'ai cherché à venger de son admiration
mal-adroite , et qui ne peut souffrir ces colifichets dont
le bon sens murmure. Qu'il lise mon article du 14 septembre
, j'ai promis de faire la guerre au mauvais
goût; qu'il ne s'étonne donc plus d'avoir eu si souvent
place dans mes articles. Je veux toujours être fidelle à
ima promesse , au risque de trouver encore plus d'une
fois M. C. dans mon chemin. Mon dernier article fait
voir mon enthousiasme pour le misanthrope ; j'ai
quelque chose de sa franchise et de sa rudesse dans
mes critiques . je dis la vérité avec force: je n'ai de
considération que pour elle ; cela peut étonner , mais on
doit me le pardonner , ne serait-ce que pour la rareté
du fait. Je ne connais de tous ceux que je censure , que
leurs ouvrages ; leurs écrits sont seuls en butte à mes
NOVEMBRE 1816.
209
ROYAL
traits; je respecte toujours la personne ; je n'ai donc pas
besoinde me nommer , etje ne vois pas d'ailleurs que
M. C. , du Journal des Débats , soit beaucoup plus
courageux que M. E. du Mercure de France. Tout
l'avantage qu'il a sur moi , c'est d'avoir choisi la troisième
lettre de l'alphabet , quand je n'ai pris que la
cinquième. Ceux qui sifflent une mauvaise pièce a
théâtre ne déclinent pas leur nom; ceux qui la critiquent
dans unjournal n'y sont pas plus obligés. Quand quelqu'un
se plaindra que j'ai attaqué son honneur , je me
nommerai pour lui donner satisfaction, et mon adresse
est au Mercure de France. Mais tant que je me bornerai
, comme je l'ai toujours fait jusqu'ici , à me moquer
des sots écrits des Cotin et des Saumaise du jour ,
la seule vengeance dont on doive user envers moi , c'est
de faire rire aussi le public à mes dépens , si l'on peut ,
commeje le fais rire aux dépens des autres. Je propose
àM. C. le marché que Célimène veut faire avecArsinoë ;
censurons-nous réciproquement :
si l'on était sage
Ces avis mutuels seraient mis en usage ,
On détruirait par-là , traitant de bonne foi ,
Ce grand aveuglement où chacun est pour soi,
Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle ,
Nous ne continuions cet office fidèle ,
Et ne prenions graud soin de nous dire entre nous,
Ce que nous entendrons , vous de moi , moi de vous.
Mais l'arme du ridicule est seule permise en ces sortes
de combats; que M. C. ne l'oublie pas ; qu'il ne trempe
plus sa plumedans l'encre de la délation ; qu'il ne mêle
pas la politique dans tout ceci , car s'il touchait encore à
cet article , on pourrait aussi vouloir remonter....
Malgré toute mon admiration pour Racine , je ne
puis m'accoutumer aux fadeurs qu'on trouve dans Andromaque.
Ce n'est pas seulement le rôle de Pyrrhus
qui présente ce défaut ; Oreste parle encore plus que le
fils d'Achille , en véritable héros de Roman. On croit
entendre Cyrus ou Artamène , quand il dit à Hermione :
15
210 MERCURE DE FRANCE.
Enfin je viens à vous et je me vois réduit
Achercher dans vos yeux uue mort qui mefuit ;
Mon désespoir n'attend que leur indifférence ,
Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance .
Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours ,
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours.
A
Acette déclaration doucereuse où il est question d'une
mort qu'on cherche dans des yeux , je répondrais , à la
place d'Hermione :
Mes yeux ont-ils du mal pour en donner aux gens .
Ce langage affété n'est pas le seul défaut que l'on trouve
dans ce premier chef-d'oeuvre de Racine; mais c'est
peut-être celui qu'on peut le moins excuser. Laduplicité
de l'action est rachetée par l'intérêt égal qu'inspirent
Andromaque , Hermione et Oreste. Le charme du style
fait quelquefois oublier la brutalité de Pyrrhus ; mais il
est difficile de justifier les douceurs romanesques que
débite le vainqueur de Troye et le fils d'Agamemnon.
Ce n'est pas l'ami de Boileau qui devait
Peindre Oreste galant et Pyrrhus dameret.
Racine excelle dans la peinture de l'amour criminel ou
malheureux . Phèdre , Hermione , Roxane , et ce même
Oreste dans la plus grande partie de son rôle , sont sublimes
. Mais quand Racine a fait parler des amans entre
eux , il n'a pas eu le même bonheur. L'auteur qui a le
mieux exprimé le langage de l'amour , c'est Molière.
C'est toute la grâce , tout le charme de cette passion ,
sans le moindre mélange d'afféterie. Voyez Agnès dans
l'Ecole des Femmes , Isabelle dans l'Ecole des Maris ,
et cette scène de brouillerie et de racommodement traitée
trois fois , et toujours d'une manière différente , quoiqu'avec
la même perfection , dans le Dépit amoureux,
dans le Bourgeois gentilhommeet dans Tartuffe . Je
ne crois pas que l'Albane ait jamais fait rien de si gracieux
que cette querelle de Valère et de Marianne , et
j'ose dire que dans Racine même, jamais l'amour trahi
n'a fait entendre des plaintes si vraies et si touchantes
NOVEMBRE 1816. 211
que celles d'Alceste dans le 4e acte du Misanthrope .
La plume est prête à tomber des mains , pour me servir
des expressions de Boileau , toutes les fois qu'on loue
Molière. C'est peut-être pour cela que Laharpe a été
si secdans la courte analyse qu'il fait des chef-d'oeuvres
de ce grand maître. On ne conçoit pas comment un
critique qui a su si bien sentir les beautés de Racine et
de Voltaire , a montré une admiration si stérile pour
Molière. Lalıarpe , dans le peu de mots qu'il dit du
Misanthrope et de Tartuffe , donne la préférence au
dernier ; pour moi , je pense différemment. Le Tartuffe
n'offre en quelque sorte qu'un épisode de la vie humaine,
dans le tableau de cette famille victime de l'hypocrisie :
la scène ne se passe que dans la maison d'Orgon ; le
Misanthrope , au contraire , nous présente le tableau du
monde, tel qu'il a été et tel qu'il sera toujours ; àchaque
instant nous voyons se renouveler les scènes du sonnet ,
de la conversation , de la prude Arsinoé , etc., etc.
Quand la vertu se rencontre ,elle est passionnée comme
celle d'Alceste ; quand on critique franchement un
homme qui se mêle d'écrire , il cherche toujours à vous
attirer sur les bras une méchante affaire : témoin M. С.
du Journal des débats , qui appelle mes critiques des
délations et des calomnies. Il est plus rare , enfin , de
trouver des monstres tels que Tartuffe , que des fats
comme les marquis , des prudes comme Arsinoé , des
coquettes comme Célimène , et des gens doucereux
comme Philinte ou ridicules comme Oronte. Quand on
voit porter aux nues le Medisant , et Mile Pauline
Geoffroy , et la Nièce supposée , représentée pour la 30
fois peut-être sur la même scène que Tartuffe , ne croirait-
on pas que c'est hier qu'on aécrit les vers suivans :
On loue aujourd'hui tout le monde ,
....
Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde;
Tout est d'un grand mérite également doué;
Cen'est plus un honneur que de se voir loué ;
D'éloges on regorge , à la tête on les jette ,
Et mon valet-de-chambre est mis dans la gazette.
C'est Mile Mars qui s'obstine à jouer cette insipide
2
1
212 MERCURE DE FRANCE...
rapsodie de la Nièce supposée. Je ne sais pas comment
elle peut débiter tant de platitudes sentimentales
après avoir dit les beaux vers d'Elmire , c'est sans
doute pour qu'on puisse mêler quelques reproches aux
éloges qu'on est toujours obligéde donner à son talent.
Fleury a joué dans les deux pièces. C'est la première
fois qu'il seconde Mlle Mars depuis sa rentrée. Une petite
brouillerie survenue , dit la Quotidienne , entre la
vanité de l'actrice et l'amour propre de l'acteur , avait
empêché Fleury de remplir le rôle du misanthrope le
jour de la rentrée de Mlle Mars , et celui dujaloux sans
amour la seconde fois qu'elle a joué. Mais heureusement
pour le public la paix semble faite entre les hautes puissances
belligérantes. Mlle Mars a gagné de l'embonpoint
dans sa tournée de 4 mois ; je crains que cela ne la force
bientot à quitter quelques rôles de petites filles . Jel'aivue
samedi dernier dans le rôle de Catau , de la Partie de
chasse, qu'on a donnée avec Manlius , pour la retraite
et au bénéfice de Lacave. Pour peu qu'elle prenne encore
un peu d'embonpoint , la petite Catau aura la tournure
de la belle fermière. Talma , qui n'est pas sans
défauts dans Oreste d'Andromaque, est à peu près parfait
dans Manlius. Ce qu'il exprime avec le plus de force,
ç'est le désespoir de voir Servilius indigne de l'amitié
qu'il a toujours pour lui. Il est impossible de produire
plus d'effet que Talma dans cette lutte de son affection
pour un ami , avec son mépris pour un traître: il fait
frémir quand il tire et lève le poignard sur Servilius,
Damas , qui n'avait point paru dans la tragédie depuis
long-temps , a repris son rôle de Servilius pour fêter la
retraite de Lacave ; il y a été plus justement applaudi
que dans la comédie. En général , la tragédie comporte
mieux cette chaleur désordonnée et cette force de poumons
pour lesquelles Damas n'a point d'égał , ni dans
Fresnoy, qui le copie tout de bon , ni dans Laporte , qui
le singe si plaisamment. La comédie , ou plutôt la tragédie
française est furieuse contre le Vaudeville ; les
vers d'Arlequin-Médisant , quoiqu'épurés et corrigés ,
ont piqué au vif l'amour propre de nosseigneurs du
Theatre Français . C'est à M. Désaugiers , directeur du
1
NOVEMBRE 1816. 213
Vaudeville , qu'ils ont fait payer les pots cassés. L'Hôtel
garni est retiré du répertoire. Les traits lancés par les
auteurs des Montagnes russes contre le Théâtre Français
, viennent des vains efforts que M. Scrib a tentés
pour y faire jour le Valet de son rival , que l'Odéon a
reçu : et voilà comment M. Picard se trouve loué par
ricochet. Le théâtre Feydeau est fort mal traité aussi
dans la même pièce . Pourquoi s'est-il avisé de fermer
la porte à Gusman d' Alfarache , que ce bon Cuistador
reçoit si bonnement dans son auberge ?
,
Malgré les sarcasmes impertinens d'Arlequin-Médisant
, Lafont vient de reparaître dans le rôle de César
de la Mort de Pompée. Il n'a pas fait annoncer sa
rentrée en gros caractère ; pour quelqu'un qui revientde
Gascogne , c'est un trait de modestie dont on doit lui
savoir gré . Mile Georges se fait plus attendre que Lafont;
elle n'est pas encore revenue compléter la troupe , ou la
compagnie , pour parler plus convenablement que Gilblas.
Ondit qu'elle a dépassé les bornes de son congé ,
et qu'on doit l'en punir par une amende. On se trompe
sans doute ; car si nous devons des éloges et des récom--
penses à cette princesse , c'est quand elle prolonge son
absence : Mile Duchesnois souffre seule de ce retard . Sa
rivale , en restant trop long-temps en province , pourra
l'empêcher d'y aller à son tour. Quoiqu'à cent lieues
des actrices trouvent toujours moyen de se contrarier.
Mile Leverd est en ce moment à Clermont , en Auvergne .
On prépare unereprésentation au bénéfice de Mlle Emilie
Contat : on donnera la reprise de Marianne , de Voltaire,
et lapremière représentation du Faux bonhoтте ,
comédie d'abord en cinq actes , et réduite aujourd'hui à
trois. C'est encore un ouvrage de M. Lemercier. Mile
Emilie Contat peut compter sur le déficit de toutes les
placesduparterre , si l'auteur en donne autant ce jour là
qu'il en adistribué pour le Frère et la Soeurjumeaux.
Ala première représentation de cette pièce , le parterre
étant rempli par les amis de M. Lemercier des six
heures , comme je l'ai déjà remarqué , ceux qui avaient
pris des billets au bureau se sont vainement présentés;
plus de places ; ils n'ont pas même pu obtenir le droit
214 MERCURE DE FRANCE.
d'entrer qu'ils venaient d'acheter. Cela a causé beaucoup
de désordre ; il y a eu un enfant de blessé. On attrape
toujours plaie ou bosse aux premières représentations
des ouvrages de M. Lemercier : l'autorité vient d'enjoindre
aux administrateurs de l'Odéon de ne point
distribuer ou laisser donner plus de billets que la salle
n'en peut contenir. On ne sait pourquoi , au lieu de tous
ces drames anglais, il ne fait plus jouer les jolies pièces
de M. Armand Charlemagne : la Journée des dupes , et
sur-tout les Voyageurs , dignes de figurer à côté des
Etourdis , varieraient agréablement le répertoire , en
offrant encore quelques traces de la comédie qui fait
rire , et le modèle d'une versification élégante et facile ,
et d'un dialogue franc et naturel .
Il ne me reste plus de place pour parler des autres
théâtres , que je vais passer rapidement en revue. La
reprise de la Griselda avait attiré beaucoup de monde;
Mme Dikous n'a pas obtenu beaucoup de succès ; mais
on ajustement applaudi Garcia. Le Journal de Paris
s'est beaucoup tourmenté pour découvrir la source ou
l'on a pris le sujet de la Griselda , sans dire un mot
de la nouvelle de Bocace , qui en a fourni la première
idée. La porte Saint-Martin vient de perdrebien décidément
Henri , qui emporte le nom bien mérité du plus
grand danseur de la capitale , que lui a donné le Journal
général de France. Un vieil habitué qui veut de la
pudeur jusque dans une pirouette , disait que celles de
Mme Quériaut n'en avaient pas assez . Il ne trouvait pas
assez de décence dans ses entrechats ; enfin il trouvait sa
danse trop leste. Que de danseurs et de danseuses voudraient
s'attirer un pareil reproche ! Pour se consoler
de la perte de ces deux coryphées de la danse des boulevarts
, la Porte Saint-Martin vient de mettre en mélodrame
le roman de Mathilde. Malek - Adhel , de
MM. Leroy et *** , promet d'attirer long-temps la foule.
La Petite bohémienne , nouveau chef- d'oeuvre de
M. Caignez , n'a pas eu un succès moins brillant à
l'Ambigu - Comique. Mais la Gaîté n'est plus qu'une
triste solitude , depuis les représentations malencontreuses
de la Fille du désert. On a donné hier aux Va
NOVEMBRE 1816. 215
riétés la première représentation de la Jarretière de la
mariée , ou la Veille des noces. C'est un petit vaudeville
dans le genre qu'on est convenu d'appeler gracieux.
Il y a heaucoup de fadeurs qui ont été fort
applaudies. Ce qui merite le plus d'éloges , c'est le
jeu de Brunet dans un rôle d'amant , et la gentillesse
encore , qu'un peu maniérée de Mile Pauline. Cette
pièce a , dit-on , été refusée au Vaudeville ; elle n'en
est pas plus mauvaise; elle a obtenu un grand succès;
elle n'en est pas meilleure. Les auteurs ont gardé l'anonyme.
Ε.
ANNONCES .
Galignani's repertori,nº 91.Ala librairie de Galignani
, rue Vivienne , nº 18 .
Cet ouvrage, qui paraît régulièrement tous les mois ,
est fait pour attirer l'attention ,le choix des morceaux
est fait avec goût. L'histoire de la maison de Saxe contient
des anecdotes piquantes. Il faut encore citer une
lettre sur l'esclavage des chrétiens à Alger. Tout le
numéro est rempli d'intérêt.
Histoired'Henri IV, par Mme la comtesse de Genlis .
2vol. in-8°. Chez Maradan , libraire , rue Guénégaud,
nº 9. Cette nouvelle édition est précédée d'une préface
extrêmement curieuse. Nous rendrons compte incessammentde
cet ouvrage.
La religion considérée comme l'unique bonheur ,
etc., par le même auteur. I vol. in-8°. Nouvelle édition.
Chez le même libraire. Cet ouvrage, écrit dans le
meilleur esprit , n'est pas celui qui a fait le moins d'ennemis
à l'auteur parmi les libres penseurs.
Les Bathuccas , roman historique sorti de la même
plume , est sous presse , et paraîtra sous 15 jours .
De l'impôt territorial gradué , par Riveriny , capitaine
du génie , chevalier de la légion d'honneur. Bro
216 MERCURE DE FRANCE .
chure de 80 pages . Chez Delaunai , libraire , galeries de
bois , nº 243 .
Voeux d'un Français pour l'administration civile ,
judiciaire et financière , par un ancien magistrat. Brochure.
Chez Patris , imprimeur , rue de la Colombe ,
n° 4.
Lettres à mon ami et à ma maîtresse , suivies de
Rosette et d'Anacreon , et d'une lettre de Florval à Valsin
, par Beraud , capitaine en non activité. Chez Delaunai
, Palais- Royal , nº. 243. Nous rendrons compte de
ce volume de poësies légères .
La morale des Poëtes , ou Pensées extraites des
plus célèbres poëtes latins et français , avec l'indication
de celles que ceux-ci ont imitées des premiers.; nouvelle
édition augmentée des pensées de Delille ; par
M. Moustalon , auteur du Lycée de la jeunesse , et
Correspondant de la société royale académique des
sciences de Paris. Un volume in- 12. Prix : broché ,
3 fr. 50 c. , et 4 fr. 50 c. franc de port. A Paris ,
chez F. Guitel , libraire , rue Jean-Jacques Rousseau ,
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La Constitution française , brochure de 60 pages.
Chez P. Didot l'aîné , imprimeur de la chambre des
pairs.
Ce petit ouvrage présente à la méditation des bons
Français , une suite de réflexions très-sages sur notre
constitution, et par conséquent sur notre état politique
intérieur. Les principes y sont sagement établis et discutés.
Sa lecture doit être agréable à ceux qui étudient
de bonne foi ces questions importantes .
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Port Mahon , nº 4 , carrefour Gaillon. Tous les jours à
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MERCURE
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DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros,
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année.- On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement,
et sur- tout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
www
POESIE.
II FRAGMENT
Du poëme de la Philippide.
A
Ace discours le cruel les sépare ;
Ferme à leurs cris une oreille barbare ;
Sort du château , barricade la tour ,
Franchit les monts , les rochers d'alentour ,
Et Pampelune et les champs de Navarre ,
Vajusqu'à l'Ebre, et sur la fin du jour ,
Dans uu vallon où ce fleuve s'égare ,
Pose l'objet de son fatal amour.
De ses liens le monstre la dégage ,
Cueille des fruits , et d'un air amoureux
Asa captive il vient en faire hommage.
Il vent sourire et n'est que plus affreux.
Том 69°.
16
218 MERCURE
DE FRANCE.
Blanche s'effraye et fuit vers le rivage;
Il la poursuit.... mais le ciel qu'il outrage
Sur la vertu jette enfin un regard.
Une couleuvre était là par hasard:
Le pied du monstre y touche ; elle se dresse ,
Siffle , s'élance , et de son triple dard
Perce trois fois le talon qui la blesse.
Un cri terrible échappe au Sarrasin.
Il veut courir ; le rapide venin
Monte , circule , et le glace , et l'oppresse ;
Il tombe , il roule , il se débat en vain;
Ses hurlemens , ses pleurs , ses cris de rage ,
Portent l'effroi dans tout le voisinage.
L'Etna , la foudre , un millier de taureaux
Trente canons feraient moins de tapage :
Tout est en l'air , les cités , les hameaux ;
On interroge , on s'arme , on se rassemble;
A la lueur des torches, des flambeaux ,
On court les bois , les vallons , les côteaux.
• Le bruit redouble , on écoute et l'on tremble .
On a cru voir soulever des tombeaux;
C'est l'Ante-Christ , la septième trompette ;
C'est le soleil qui pleut du firmament;
L'Apocalypse avec sa grosse bêto ;
La fin du monde et puis le jugement....
Pas un n'est prêt pour ce fatal moment.
Ace îfracas dont elle est poursuivie ,
La pauvre Blanche , à travers les forêts ,
Fuit au hazard et tremble pour sa vie.
La nuit sur elle étend un voile épais .
Des villageois l'ont enfin rencontrée.
Sa voix s'éteint; elle a les yeux hagards ,
Les pieds sanglans , la robe déchirée ,
Less bras tendus et les cheveux épars,
On la recucille , et sa voix restaurée
Fin peu de mots raconte aux villageois
Dequels périls le ciel l'a délivrée,
Y
NOVEMBRE 1816. 319
Etdequel cri retentissent les bois ;
Etde quel père elle fut engendrée.
« C'est Blanche ! 6 dieux ! la fille de nos rois !
>> Notre princesse ! et nous l'avions pleurée! >>
Ont répété cent bouches à la fois.
Elleest enfin reconnue , entourée ,
Et sa toilette estdéjà réparée ;
Les postillons , les chevaux , tout est prêt ;
Blanche salue , et le char qui l'entraîne
Franchit l'espace et roule et disparaît ,
EtdansBurgos entriomphe l'emmène.
Son père est là. Son père gémissant ,
Lacroyait morte et la pleurait encore ;
Quand tout à coup dans Burgos on entend
Ces cris joyeux : « Alphonse ! Eléonore !
>> C'est votre fille et le ciel vous la rend.>>>
La voixmemanque , et je ne puis décrire
Tant de bonheur , d'ivresse , de délire.
Le roi , la reine , et le peuple , et la cour ,
Sont fous de joie ; et Blanche qu'on admire,
Par ses récits les fait pleurer et rire,
Mais quels transports excite son retour
Parmi les rois qu'à Burgos elle attire !
Blanche les voit , les écoute et soupire;
Elle a laissé dans la fatale tour
Leseul amantque sa flamme désire :
Etdu tournois l'on a fixé le jour .
Pourdisputer une beauté si rare ,
Sont accourus Eudes le Bourguignon ,
Roger de Foix et Sanche de Navarre,
Le roi d'Ecosse et Pierre d'Arragon.
Il luit enfin au gré de leur attente,
Cetheureux jour à leur flamme promis,
Où le destindoit décerner le prix ,
Et va donner un époux à l'infante !
Blanche paraît ; la trompette éclatante
Adans la lice appelé leur valeur .
16.
220 MERCURE DE FRANCE.
Mais quelque soit l'amant qui se présente ,
Rien que Louis ne peut plaire à son coeur;
Elle a pour tous une égale froideur ,
Et fait des voeux dans son ame tremblante ,
Pour les va ncus et contre le vainqueurs.
( La suite au numéro prochain. )
www
HISTORIETTE.
Les Gascons , comme on sait , ont été de tout temps ,
En butte aux traits de la satire ;
Mais si parfois quelques mauvais plaisans
Nous ont fait rire à leurs dépens ,
Je les crois moi de fort honnêtes gens ,
Malgré tout ce qu'on en peut dire.
Ecoutez , et voyez comme ils sont bons enfans.
Un chevalier de la Garonne
Etait près d'épouser une jeune personne
Dont il était fort amoureux .
Un étranger arrive dans ces lieux ,
Est frappé des traits de la belle ,
Et va lui déclarer ses feux .
La petite d'abord rougit , baisse les yeux;
Puis , avec un accent qui la trahit au mieux ,
Un autre , hélas ! pour moi soupire aussi , dit-elle.
- Apprenez-moi du moins le nom de mon rival,
- Je n'oserais. - Pourquoi ?- Je craindrais quelque mal.
-Oh! oh ! rassurez-vous , comptez sur ma prudence.
-Eh bien ! il se nomme Coco ,
Grand voyageur arrivant du Congo ,
Oùmaint exploit, dit-il , atteste sa vaillance.
- Des exploits au Congo! c'est un peu loin de France ,
Dit Linval à part soi ; mais nous verrons ici
Si par hasard Coco'n'a point menti.
De la belle aussitôt il quitte la présence,
Puis va droit à notre héros
1
NOVEMBRE 1816. 221
Qui sifflant de petits oiseaux ,
Ne songeait à rien moins qu'à cette bienvenue.
-Bonjour , monsieur.- Je vous salue.
Qui mé procuré lé bonheur....
-Vous aimez , m'a-t-on dit .... --La divine Arabelle....
-Justement.- Cadédis ! rien qué dé parler d'elle ,
› Voyez un peu quellé rougeur....
-Vous ne seriez donc pas d'humeur
A renoncer à cette belle ?
-Plutôt cent fois la mort.- Bon , je vous reconnais.
En ce cas-là , sortons , voici des pistolets .
-Pourquoi faire ? comment....- Eh mais ! à l'instant même
Ne m'avez-vous pas dit...- Jé suis hommé d'honneur ;
J'ai dit qué jé mourrais pour la beauté qué j'aime ;
Mais cé séra , monsu , s'il vous plaît , dé douleur.
ÉNIGME .
Je suis un sépulchre sans corps ,
Corps mort sans sépulture;
Corps , sépulchre à la fois , telle est mon aventure.
Devines si tu peux ces bizarres accords .
wwwwwwww wwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwm
CHARADE.
On peut brûler dans mon premier,
Etre croqué dans mon dernier ,
Et se blanchir dans mon entier..
T. DE COURCELLES.
wwww
LOGOGRIPHE
Avec six pieds je forme un heureux assemblage
De salutaires élémens
Emanés de l'esprit d'un sage ;
Aussi chacun me rend hommage ,
Et par tout je reçois des voeux et des sermens.
Veut-on se diviser ? aussitôt je rallie
222 MERCURE DE FRANCE.
L
Les esprits dissidens , et ceux que la folie
Ou l'exaltation entraîne loin du but.
Le franc ami du bien me soumet son tribut;
Il me porte respect , amour , obéissance :
Je suis vraiment utile au bonheur de la France ,
Et pourtant je rencontre encore des détracteurs.
Mais on les trouve alors parmi ces novateurs
Que le repos lasse et fatigue ,
Et qui recherchent dans la ligue
Les emplois , l'or et les honneurs .
Envain dans leurs écrits , par leurs viles clamenrs ,
Voudraient- ils désormais attaquer ma puissance ;
J'observe sans effroi leurs projets destructeurs ,
Et de nombreux amis veillent pour ma défense.
Mais trève au sérieux , lecteur; pour t'amuser;
Je consens volontiers à me décomposer.
Sur quatre pieds je roule en tous lieux sur la terre ,
A Paris , à Berlin , ainsi qu'en Angleterre ;
Avec un pied de plus je sers le plus souvent
Ates plaisirs du soir , à ton amusement ;
Je te rappelle aussi la retraite sacrée
Qui d'un juste sauva la famille épargnée ,
Et te fais remarquer le sillon apparent
Qu'imprime sur ses pas le piéton en courant.
Tu verras , si je prends une forme nouvelle ,
Un animal privé , le mâle et la femelle ;
Ce qu'on recherche assez dans la froide saison ;
Le nom d'un ancien peuple , une plante , un pronom;
Enfin,unmotd'amis ; et pour couronner l'oeuvre ,
Cequ'il faut posséder pour produire un chef-d'oeuvre.
Parun ami de la chose.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Sablier. Celui dn
Logogriphe est Fatuité , où l'on trouve Taf, Fi , Ut , Fa , If, Fétu ,
Etui , Faite, Fuite, Faute, Tu. Le mot de la Charade est Délire.
NOVEMBRE 1816. 223
ww
LA DESTINÉE ,
Ou comment je me mariai.
N'en doutons pas , le destin , bien plus que la réflexion ,
décide de nos actions ; j'ai vu applaudir bien des gens
de la sagesse deleur résolution , tandis que le plus souvent
ces résolutions n'étaient que le produit de différentes
circonstances fortuites. C'est ainsi que je reçois encore
tous les jours des complimens sur le choix judicieux que
j'ai fait en me mariant , et l'on verra par le récit qui va
suivre , que le hasard a décidé en grande partie cette
action, sans contredit la plus importante de lavie.
J'étais au spectacle dans la loge de la jeune et brillante
Mme B.... ; on avait donné un drame bien noir ,
qui nous avait passablement ennuyés.- Il faut avouer ,
dit Mme B .... en sortant et en parlant des héroïnes de
la pièce , que voilà deux femmes qui ont cruellement
souffert!-Et beaucoup trop long-temps , ajouta Emilie
G.... , soeur cadette de Mme B.... , en regardant sa montre.
-Vous avez bien raison, répondis-je , car je pense
qu'avec bien moins de talent que l'auteur , qui paraît
cependant n'en pas avoir beaucoup , il serait facile de
rendre complètement malheureuses , en moins de dix
minutes , quatre femmes aussi sensibles que les héroïnes
de ce drame.- Désoler quatre femmes en moins de dix
minutes , s'écria Mue G.... - Oui , mademoiselle , et
cela par un seul homme , comme dans la pièce.-En
vérité , mon cher baron , dit Mme B.... , en accordant à
l'auteur toute l'imagination possible , je ne crois pas la
chose possible , s'il respecte les vraisemblances.
moi , madame , quelque soit mon respect pour vos décisions
, je soutiens l'affirmative , et sans aller bien loin ,
je me crois capable de remplir ce canevas.- Vous ? je
vous en porte le défi. Je l'accepte ,et demain je vous
apporterai mon ouvrage,
-Et
J'avoue que rentré chez moi je me repentis un peu de
cet engagementpris aussi légèrement; cependant , à force
224 MERCURE DE FRANCE .
1
de retourner mes tisons , de me rappeler toutes les aventures
de société venues à ma connaissance , et m'aidant
un peu de ma propre situation , je parvins , avant de
me coucher , à rédiger l'anecdote suivante.
,
Mme de Rosval , veuve à vingt-cinq ans , se plaisait
particulièrement dans la société de trois jeunes amies
compagnes de son enfance au couvent; on les voyait
constaminent ensemble , au spectacle , au bal , ou à la
promenade. Une légère incommodité retint un jour
Mme de Rosval chez elle. Albine , Louise et Julie , c'est
ainsi que se nommaient les amies de Mme de Rosval , ne
manquèrent pas d'aller tenir compagnie à la malade.
Elles étaient seules , lorsque l'on annonça M. de C***,
Ace nom Julie rougit , le sein de Louise parut plus
agité , et Albine sembla , d'un regard suppliant , solliciter
l'admission de celui qu'on venait d'annoncer .
Mine deRosval , après avoirjeté un regard sur laglace ,
ordonna de faire entrer, et bientôt la conversation , devenueManguissante
entre les quatre amies , devint plus
animée. De C*** était aimable et amoureux ; l'envie
deplaire ajouta à ses agrémens , et cette soirée parut à
tous aussi courte qu'agréable.
Cependant lemoment de se séparer arriva ; les jeunes
amies passèrent dans la chambre à coucher pourry
prendre leurs pelisses , et de C*** s'empressa de les
suivre, en portant un flambeau qui s'éteignit au moment
où il entra. A la faveur de cet accident , que le
hasard seul n'avait pas produit , l'amoureux de C***
saisit la main de Julie , y glissa un billet , en y appliquant
unbaiser de feu , et luijura un amour éternel.
Mais le billet , le baiser et le serment , étaient destinės
à Albine ; l'obscurité avait causé l'erreur. De C***
tenait encore la main de Julie , quand Mme de Rosval
parut avec une seconde lumière , et découvrit à de C***
Je quiproquo qu'il venait de commettre. Mme de Rosval
ne s'aperçut de rien; mais Albine , que l'amour rendait
plus clairvoyante , en vit assez pour croire son amant
infidelle , et elle se retira en proie à tous les tourmens
de la jalousie,
De G***, arrêté par quelques commissions que lui
NOVEMBRE 1816. 225
donna Mme de Rosval , se hâta de rejoindre Albine, pour
réparer le mal que son erreur pouvait avoir cause. Il
rencontra au pied de l'escalier , dans un endroit faiblement
éclairé , Louise occupée à réparer un petit désordre
de toilette . Par une suite de la confusion qu'avait amené
la scène de la chambre à coucher , Louise avait pris la
pelisse d'Albine , et de C*** , trompé encore une fois
par l'apparence , s'empressa de saisir une des mains de
la jeune personne qu'il pressa contre son coeur , en s'excusant
d'une erreur que l'obscurité avait causée , et eu
lui jurant qu'elle seule régnait et régnerait toujours sur
son coeur .
Une déclaration aussi formelle et aussi inattendue
transporta Louise dejoie : C*** était de tous les hommes
de sa connaissance celui que son coeur préférait. Un cri
quela surprise lui arracha , apprit à de C *** sa nouvelle
erreur , et sa confusion fut redoublée par l'arrivée
subite d'Albine , qui venait pour s'informer des motifs
qui arrêtaient son amie . De C*** perdit entièrement la
tête et s'enfuit . Louise fut à peine dans la voiture avec
Albine , qu'elle se hâta de lui faire part de la déclaration
qui venait de lui être faite , de ses projets , et de
son bonheur. Albine , outrée , se répandit en invectives
contre son amant , qu'elle dépeiguit comme le plus perfide
des hommes .-Le monstre , disait-elle ! voilà six
mois qu'il est attaché à tous mes pas ; chaque jour ,
aujourd'hui encore , il m'a juré amour et fidélité , et
dans ce même moment il répète à Julie et à toi le
même serment !- Louise , toute àson bonheur , ne fit
d'abord que fort peu d'attention aux discours de son
amie , qu'elle attribuait à une secrète jalousie ; mais
bientôt Albine lui donna des preuves si convaincantes
de ce qu'elle avançait , qu'elle se vit contrainte de renoncer
à une illusion bien chère , et elle se retira aussi
malheureuse que sa rivale.
Cependant de C*** , dans le trouble ou le double
accident qui venait de lui arriver l'avait jeté , au lieu
de joindre sa voiture qui l'attendait , était remonté au
sallon. Au moment où il parut , Mme de Rosval venant
d'achever de lire le billet , qui échappé des mains de
226 MERCURE DE FRANCE .
1
Julie , était tombé sur son lit. Les attentions , les soins
empressés que de C*** lui rendait , et dont Albine
était l'objet , avaient fait penser à la jeune veuve qu'il
avait des vues sur elle, et son coeur en était secrètement
flatté. Elle attendait avec impatience une déclaration
de sa part ; la lecture du billet échappé à Julie
acheva de la confirmer dans son erreur.
Le retour inattendu de M. de C*** fit éprouver à
Mme de Rosval une émotion , que rendait encore plus
vive la lecture du billet brûlant qu'elle pensait avoir
été écrit pour elle. Elle crut cependant devoir lui
adresser quelques reproches , mais c'était d'un air , et
d'un ton qui annonçaient rien moins que de la colère .
De C*** interdit , balbutia d'abord quelques mots sans
suite , et Mme de Rosval s'applaudit de ce trouble ,
qu'elle attribuait à une cause bien différente de la véritable.
De C*** allait enfin s'expliquer , quand l'apparition
d'un tiers vint augmenter son embarras.
Julie habitait l'hôtel de Mme de Rosval , dont elle
était une parente éloignée ; le trop heureux de C***
avait fait sur elle la même impression que sur ses compagnes
, mais elle renfermait avec soin dans son sein
un amour qu'elle jugeait sans espoir. L'adversité avait
formé sa raison; de l'esprit , des talens , mais peu de
beauté et pointde fortune;tel était le partage de Julie ,
et Julie était tropsensée pour ne pas apprécier les avantages
de ses compagnes. On devine quelle fut sa surprise
et son ravissement en recevant la déclaration de
M. deC***. Dans son ivresse , elle ne s'aperçut , qu'en
entrant dans son appartement , que le billet qu'elle venait
de recevoir lui était échappé. Elle se décida aussitôt
à retourner sur ses pas pour chercher ce précieux billet ,
et pour faire part en même temps à sa parente de son
bonheur , auquel son coeur, trop plein,, nepouvait plus
suffir.
Je n'entreprendrai pas de peindre la scène qui suivit.
De C*** , revenu enfin de son trouble , sentit qu'il
fallait s'exécuter ; il dit la vérité avec tout le ménagement
possible , et se retira désespéré des suites d'un
malheureux quiproquo. Julie ne put résister à des éino
NOVEMBRE 1816.
227
tions aussi subites , et tomba sans connaissance dans les
bras de Mme de Rosval , qui dans un état à peu près
semblable , eut à peine la force de sonner ses femmes.
J'avais à peine achevé ma lecture , que les critiques
commencèrent à pleuvoir sur l'auteur .-C'est odieux !
c'estune injurepourle sexe entier! Vit-onjamais femmes
aussi faciles à s'enflammer et sur-tout aussi crédules !-
Enfin il fut conclu que je serais tenu , pour réparation , de
donner à mon conte un dénouement qui satisfit tout le
monde . Mme de B*** voulait , avant tout , que l'honneur
de la veuve fut réparé; Emilie , plaidant la cause d'Albine,
exigea un prompt racommodement avec son amant;
Mlle de R*** demanda une réparation pour Louise ;
Enfin Clémentine, une troisième amie de Mme de B****
parut s'intéresser particulièrement pour Julie , et ne vit
rien de mieux pour cette dernière , que de la laisser
mourir dans son évanouissement.
,
Cependant la société s'augmenta : la musique , le jeu ,
occupèrent bientôt tout le monde , et je me trouvai un
instant seul avec Mme B***.- Je suis assez folle pour
m'occuper encore de votre conte , me dit-elle; la situation
de votre veuve m'a fortement intéressée, et je sens
qu'un pareil événement m'affecterait à mourir.-Aussi
n'est-il pas à craindre pour vous , lui répondis-je : vous
ne connaîtrez jamais de rivale , et votre raison mettra
toujours votre coeur à l'abri d'une surprise.-Ah! baron,
me dit l'aimable veuve avec un léger soupir , et un
regard dans lequel je crus lire plus que de l'amitié , il
est des instans dans la vie..... ; elle baissa les yeux et
n'acheva pas . J'allais répliquer , quand cette conversation
, qui commençait à m'intéresser vivement , fut interrompue
par des importuns.
Rentré chez moi , je me trouvai singulièrement agité
par les événemens de la journée. Emélie G*** , plus
jeune , plus jolie encore que sa soeur , m'avait inspiré
une forte inclination , que tous les efforts de ma raison
avaient , avec peine , empêché de devenir une véritable
passion , mais son excessive coquetterie m'avait garanti
de ce malheur. Mile de R*** m'avait occupé
un instant , mais ses éternels récits de ses nobles aïeux
avaient fini par m'ennuyer. Quant à Clémentine , c'est
228 MERCURE DE FRANCE .
à elle que je pensais en crayonnant Julie : j'éprouvais
pour elle une véritable estime ; je me plaisais dans sa
société , j'admirais sa modestie et sa candeur , mais mon
coeur restait muet près d'elle .
Le peu de mots échappés à Mme B*** , ce soupir, ce
regard qui l'accompagnaient , m'avaient fait naître des
espérances auxquelles je me livrais. Mettant dans la
balance la fraîcheur et les agrémens d'Emilie , d'une
part; et de l'autre , les grâces , l'esprit , et sur-tout l'opulence
de sa soeur , je finis par donner la pomme à
l'opulente veuve , et je m'endormis bercé des plus
agréables illusions .
de ma
Le lendemain je me rendis chez Mme B*** ; j'appris
qu'elle était au spectacle , et j'y courus. Je perçai avec
peine la foule de ses adorateurs , et je parvins à me
placer près d'elle. Après quelques lieux communs , je
cherchai à renouer l'entretien de la veille , et je laissai
entrevoir les espérances qu'il m'avait données ; on minaudaun
peu , et parut vouloir quelque chose de positif
part ; dès-lors je me crus sûr de la victoire ,
mais au moment , où me livrant à toute mon éloquence ,
j'attendais l'aveu que je sollicitais , un éclat de rire de
Mme B*** me tira de cette erreur .- En vérité , baron ,
me dit-elle , vous battez la campagne ; me prendriezvous
pour une Mme de Rosval ? Je conviens que vous
êtes aimable , que votre société me plaît , mais n'attendez
pas autre chose de moi.-Je fus un instant déconcerté
; mais me remettant promptement : avouez ,
madame , que vous ne vous attendiez pas à être auteur ,
et c'est cependant un fait ; vous venez , sans vous en
douter , de faire le dénouement du chapitre de la veuve
de mon conte d'hier. -Je crois que ce dénouement ne
plaira pas également àtout le monde , repliqua Mme
B*** d'un ton ironique , et en se tournant d'un autre
côté.-J'étais humilié , piqué au vif , et je résolus de ,
prouver dans l'instant même à la maligne veuve , que
mon coeur était bien vraiment libre , en en disposant
avant de sortir de sa loge. Tous les avantages de la richesse
disparurent à mes yeux , et je me décidai pour sa
jeune soeur. Emilie , malgré sa légèreté , avait paru me
NOVEMBRE 1816 .
229
distinguer : quelques mots qui m'étaient échappés au
dernier bal , dans un moment où elle venait d'enchanter
tous les spectateurs par ses grâces et sa légèreté , en
avaient été reçus de manière à pouvoir me faire penser
sans fatuité , que je ne lui étais pas indifférent . Je me
plaçai derrière elle , et après quelques propos insignifians ,
quelques galanterie d'usage , je passai brusquement à
une déclaration en forme , et la demande de sa main.
-
,
En vérité , monsieur , me dit-elle , du ton dont elle
eut refusé un engagement de danse,je suis fâchée que
vous vous avisiez si tard de parler ; hier encore je pouvais
disposer de moi , mais depuis ce matin , cédant aux
importunités de ma famille , je me suis liée irrévocablement
: je compte cependant que nous resterons amis.
-Une inclination fut toute la réponse que je pus lui
faire ; un sourire malin que je vis se dessiner sur les
lèvres de Mme B*** , qui paraissait nous observer , acheva
de me déconcerter , et j'allais me retirer quand Mile de
R*** entra , suivie de Clémentine. Je regardai son apparition
dans ce moment, comme un coup du sort , et
je résolus de lui faire sur le champ l'offre de mon coeur
et de ma main. - Mes nerfs sont dans un état affreux
me dit-elle : décidément je ne veux plus voir de drames ;
je suis vraiment honteuse de m'affecter ainsi pour des
fictions , mais je ne puis m'en défendre.-Des fictions ,
soit , répondis -je ; mais ces fictions sont calquées sur les
scènes ordinaires de la vie , c'est ce qui fait qu'elles nous
affectent plus que les infortunes des rois , ou des héros
fabuleux. Vous traiterez peut-être d'exagération l'action
de cet amant que nous venons de voir mourir pour sa
maîtresse , et je connais cependant un homme disposé
à en faire autant pour vous . J'espère n'être jamais
dans le cas de mettre un amant à cetteépreuve, répliqua
Mile de R*** ; mais sans vouloir contester ce point , je
vous dirai , moi , avec plus de vérité peut-être , que je
connais une jeune personne qui ferait son bonheur de
vivre pour vous.-Je saisis une de ses mains que je
voulais presser dans la mienne , lorsqu'elle ajouta : Je
crois ne pas me tromper en assurant que bien près de
moi se trouve une autre Julie , qui , comme la vôtre ,
-
250 MERCURE DE FRANCE.
aime en secret et sans espoir , quoique faite pour rendre
heureux l'homme assez sensé pour en faire sa compagne.
Votre oncle veut vous voir établi , et menace de punir
un plus long retard de vous rendre à ses désirs en vous
déshéritant ; décidez-vous donc , il en est temps : moimême
je vous en fais la confidence , je vous donnerai
bientôt l'exemple d'un choix dicté uniquement par la
raison , et vous ferez bien de m'imiter. Pourle coup
je faillis à perdre entièrement la tête , et je restai muet
de surprise. Heureusement la toile venait de tomber , et
l'on se disposait à sortir.-Je soupe en ville , me dit
Mile de R*** , en acceptant ma main, et ma société
m'attend dans la loge voisine : Clémentine , ajoutat-
elle , je ne pourrai vous reconduire , mais voilàmonsieur
qui vous offre son bras.-Clémentine me salua
en rougissant , et , tout étourdi de ce qui venait de
m'arriver , j'obéis à l'ordre indirect de Mile de Rosval.
La demeure de Clémentine n'était qu'à deux pas du
spectacle ; elle refusa ima voiture , préférant de faire ce
chemin à pied.
Tout ce qui venait de se passer dans un aussi court
espace de temps , et sur-tout les confidences de Mile de
R*** m'occupaient tellement , que tout entier à mes
réflexions , je ne songeai pas à adresser la parole à ma
compagne. Mon air , mon silence , l'affectèrent sans
doute , car je crus voir à la lueur d'un réverbère , une
larme glisser sur sa joue et tomber dans son sein .-
Mile deR*** aurait-elle dit vrai , et serais-je la cause de
cette larme ? Cette réflexion m'émeut vivement. Nous
arrivâmes , mais au moment de nous séparer , un cri qui
échappa à Clémentine m'apprit qu'elle avait fait un
faux pas ; j'étendis les bras pour la retenir , et je sentis
son coeur battre sous ma main.-C'est pour toi que ce
coeur bat , me dit une voix secrète ; et je sentis mon
émotion redoubler. , Clémentine boîtait uu peu , et je
crus devoir ne pas la quitter. L'escalier était obscur et
étroit ; je ne sais comment cela se fit , le visage de Clémentine
, que son accident forçait de s'appuyer fortement
surmonbras, se rapprocha tellement du mien, que
je crus sentir que sa joue étaithumide; l'idée de lalarme
NOVEMBRE 1816. 231
que j'avais entrevue à la clarté du réverbère me frappa ,
et la pressant tendrement dans mes bras , je ne pus résister
à l'envie de recueillir ces nouvelles larmes avec mes
lèvres; dans cet instant on vint nous éclairer . Une soeur
très-aînée de Clémentine s'avança au-devant de nous , et
près de cette soeur ; Clémentine , embellie de l'incarnat
de la pudeur , me parut vraiment belle. Trois enfans
d'un second lit , suivis de leur mère , s'élancèrent audevant
de leur soeur , et je vis aux tendres inquiétudes
que son accident fit naître , aux caresses dont elle fut
accablée , combien Clémentine était aimée , et combien
aussi elle méritait de l'être . On m'invita à souper : Clémentine
en fit les honneurs avec une grâce que je n'avais
encore rencontrée qu'en elle. Jamais repas ne me
parut aussi délicieux et aussi court; je vis que tous les
soins du ménage reposaient sur Clémentine : sa mère
ne tarissait pas sur son éloge; les enfans la regardaient
comme leur mère , et les domestiques semblaient attentifs
à prévenir ses désirs ; tout dans cette maison portait
l'empreinte de sa belle ame. La musique , une conversation
instructive sans pédanterie , remplirent cette
soirée , et je me retirai dans l'enchantement , bien résolu
à me procurer , le plus souvent qu'il me serait possible
, les plaisirs que je venais de goûter.
Neufans plus tard, j'étais assis à cettemême table à côté
de Clémentine : mais au lieu de ses jeunes frères , nous
étions entourés de nos enfans et nous célébrions le jour
de sa naissance. Je jouissais en silence du spectacle que
m'offraitmajeune famille , et je me reportais au temps
demajeunesse. Je rappelai à Clémentine , le jour qui
nous réunit dans la loge de Mme B***.-Vous ne savez
sans doute pas , mon amie , lui dis-je à mi-voix , tous
les désastres de cette soirée , et qu'il ne s'en est guère
fallu qu'elle ne préparat le malheur de ma vie ? Que
Mme B*** , que ses prodigalités ont réduit à vivre des
secours de sa famille ; qu'Emilie , sa soeur , que ses
écarts scandaleux ont conduit dans un cloître ; que la
tropdélicate Mile de R*** , enfin , que lamort est venu
surprendre au milieu des apprêts du mariage...... - Je
sais tout , me dit Clémentine en rougissant , et je me
232 MERCURE DE FRANCE.
flattais que vous aviez tout oublié.-Oublié ! non, cer
tainement ; je ne perdrai jamais le souvenir de cette
soirée qui vit commencer mon bonheur , en me donnant
une compagne , une amie , dont chaque jour me
fait mieux sentir le prix.
www
wwwww
NOTICE
Sur une médaille de Philippe-Marie Visconti , duc de
Milan ; par Tôchon d'Anneci , membre de plusieurs
sociétés savantes , et de la chambre des députés ( session
de 1815 ) ; avec une gravure représentant les
deux faces de la médaille. Paris , chez L. G. Michaud ,
imprimeur-libraire , rue des Bons-Enfans , n° 34 ;
septembre 1816 .
Les gens superficiels regardent à-peu-près du même
oeil ces graves scrutateurs de l'antiquité qui se consument
en recherches et en veilles pour débrouiller le
sens et l'intention des vieux monumens qu'ils rencontrent
, et ces ingénieux désoeuvrés dont presque toute
✔l'occupation intellectuelle se réduit à deviner des énigmes
et des logogryphes . Ne lisant guère l'histoire que
comme on lit des romans , ces esprits légers s'inquiètent
peu du travail qu'avant de l'écrire , il a fallu faire pour
en découvrir et en choisir avec discernement les matériaux
, parce qu'il leur est fortindifférent qu'elle ait plus
ou moins d'exactitude , qu'elle soit plus ou moins conforme
à la vérité. Quoique la lecture en devienne plus
sérieuse pour eux , que celle des aventures fabuleuses et
romanesques , ce n'est cependant encore pour eux
qu'une espèce d'amusement. De même qu'en jouissant
d'un pompeux spectacle dramatique , ils craindraient
d'en apercevoir les machines , et plus encore de songer
aux pénibles combinaisons d'esprit qu'il a exigées , ils
se gardent bien de penser à la fatigue qu'ont dû procurer
la recherche , la découverte , l'explication des
monumens sur lesquels est fondée la narration de l'hisNOVEMBRE
1816. 253
ROYAL
5
torien. Ils ne voulaient , et ils ne voient qu'une histoire
toute faite ; et peu leur importe de savoir comment
elle s'est faite.
Il ne serait donc pas étonnant que la notice de M.
Tochon , qui tend à fournir quelques matériaux à l'histoire
, n'eut pas beaucoup d'intérêt pour cette classe de
lecteurs. Elle en aura d'autant moins que son objet
parait d'abord tout à fait étranger à notre histoire na
tionale , et même à toutes celles de l'étranger qui
piquent le plus notre curiosité. Le goût du siècle est
tel , que notre auteur aurait intéressé davantage si le
sujet de sa dissertation eut eu rapport aux Hottentots et
aux Caffres , tant la perfection de notre civilisation
dirige nos affections et notre goût vers ce qu'il y a de
plus sauvage sur la terre
Le second prétexte qu'on aura pour rester indifférent
sur cet ouvrage d'érudition , c'est que la médaille dont
il y est question est dénuée de ce prestige imposant qui
accompagne les choses antiques. Elle ne vient ni des
Grecs , ni des Romains ; elle ne remonte qu'au quinzième
siècle , et même seulement à l'une des plus insignifiantes
époques de ce que l'on appelle dédaigneusement
le moyen âge.
Mais les hommes instruits jugeront plus favorablement
l'intention et le dessein de notre antiquaire , parce
que , bien que cette médaille ne se rapporte qu'à la
région Lombarde , encore embarrassée dans les entravés
de la barbarie , ils savent que cette époque-là même a
fait passer cette province dans notre histoire particulière.
Ce fut par la mort de ce Philippe-Marie Visconti
dont il s'agit dans la dissertation de M. Tôchơn , que
se réalisa la condition qui , d'après le testament de
Jean Galeas Visconti , devait mettre la maison de nos
rois en possession du duché de Milan. Les dons contradictoires
que , par divers actes , Philippe-marie en
fit à d'autres , ne pouvaient annuler celui par lequel
son père , créateur de la dignité et souveraineté ducales
en ce pays , les avait léguées non simplement à Valentine
sa fille , mariée à Louis d'Orléans , fils de Charle-le-
Sage , mais encore à leur postérité male , si la sienne
BRE
SEINE
17
234 MERCURE DE FRANCE .
venait à s'éteindre. De-là , ces guerres que nous portâmes
en Italie, sous Charles VIII , Louis XII et François
I; de-là ces traits magnanimes de valeur et d'honneur
chevaleresques dont brillent les plus belles pages
de nos annales ; de- là , enfin notre initiation aux
sciences et aux lettres qui renaissaient alors en Italie .
Déjà , sans le vouloir , je me trouve peu d'accord
avec M. Tôchon sur l'acte par lequel fut faite cette donation.
Entraîné par quelques-uns de nos historiens
modernes , il a cru qu'elle fut stipulée dans le contrat de
mariage de Valentine , tandis qu'elle n'eut lieu que
dans un acte bien postérieur , comme ledit Paul Jove ,
et que le contrat de mariage ne constitua en dot à cette
princesse que la ville d'Asti ( 1 ). Que s'il m'arrivait
encorepar la suite de contredire l'auteur de la Notice ,
ce serait uniquement par le désir de mieux connaître
la vérité . Il est dans l'histoire de l'Italie en ces tempslà,
une tellecomplication d'événemens et une si grande
multitude de détails , qu'à moins d'en avoir fait une
étude spéciale , il est impossible de les bien connaître.
Peut-être même aussi notre antiquaire a-t- il employé
avec trop de confiance des citations et des notes qu'on
lui aurait fournies ; car il est rare qu'un savant ait
recueilli et choisi lui-même avec le discernement dont
il est doué , tous les matériaux qu'il met en oeuvre .
Quand Jean Galéas , qui avait eu cette Valentine de
son premier mariage dont elle était l'unique fruit subsistant,
eut jugé le caractère et la capacité des deux
tristes fils qu'il avaitde son second mariage (2) , il pressentit
que ces deux princes ne perpétueraient pasmieux
sa race qu'ils ne conserveraient à ses états la gloire
qu'il leur avait procurée. Ce fut pour la leur assurer
autant qu'il lui était possible , qu'il en délégua le soin
(1 ) Vita Johannis Galeaciset argumentum devolutæ hæreditatis
adAurelianorum principum domum.
(2) Des trois fils de Jeau Galeas que l'auteur de la notice a vu
nommés dans le testament de ce duc , le troisième , c'est-à-dire
Gabriel, n'était qu'un båtard légitimé , auquel il ne légua que Pise
etCrème, sous certaines condition: onéreuses. ( Voyez Corio. )
NOVEMBRE 1816. 255
à celle des familles régnantes en Europe qui avait le
plus de considération , et de laquelle son père et lui
avaient reçu des marques signalées d'estime et de bienveillance.
Son père tenait d'elle le fief-comté des Vertus
en Champagne , et sa première femme , la mère
même de Valentine , n'était rien moins que la princesse
Isabelle , fille de notre roi Jean. Dans sa reconnaissance
comme pour l'intérêt de son duché , Jean
Galéas voulait faire passer à la France des droits dont
lui-même avait été le glorieux fondateur .
,
Je ne sais si je me trompe ; mais il me paraît que
M. Tôchon , très-riche d'érudition sur les divers points
qu'il a traités dans sa notice en a un peu perdu de vue
la partie essentielle. Son but devait être , ce me semble ,
de nous dire en quelle occasion la médaille avait été
faite , et de nous prouver qu'elle se rapportait à tel ou
tel événement qu'il aurait déterminé. Or , dans toute la
notice , je n'ai rien vu qui satisfit ma curiosité à cet
égard. Les voyageurs qui ne parcourent un pays que
pour leur agrément , aiment à se perdre dans les rians
bocages qu'ils rencontrent sur leur route.
La médaille présente d'un côté l'effigie de Philippe-
Marie , avec une légende qui porte son nom et ses titres ,
notamment celui de seigneur de Gênes. Sur le revers
on voit engagé , dans des gorges de montagnes , un chevalier
armé de toutes pièces , la tête enveloppée d'un
casque à visière fermée , surmonté du serpent homi
vore , que les Visconti prirent pour leur signe d'honneur.
Ce chevalier est accompagné de deux chevaux ,
dont l'un a perdu son cavalier , et l'autre sert de monture
à un jeune page.Atravers le sommet des monta
gnes , on aperçoit le dôme d'une espèce d'église avec
deux clochers de différentes formes, un vieux château et
une tour isolée. L'exergue ne porte que ces mots : Opus
Pisani pictoris .
Or , M. Tôchon se borne à dire sur ce revers énigmatique
de la médaille : « On distingue en perspective
plusieurs monumens d'architecture , peut-être quelques
parties du dôme de Milan commencé par JeanGaléas et
continué par Philippe-Marie son fils. Les montagnes qui
17 .
236 MERCURE DE FRANCE .
y sont figurées , pourraient aussi faire croire que les monumens
appartiennent à la ville de Gênes , dont Philippe-
Marie avait fait laconquête. » Cette dernière con--
jecture est plus admissible que la première , parce que
Milanest situé au milieu d'une immense plaine presque
nivelée , que sa cathédrale n'a eu sa fameuse aiguille
qu'au dix-huitième siècle , qu'elle n'a même encore
point de clochers, tandis que Gênes est au pied de trèshautes
montagnes , que sa cathédrale a encore de vieux
clochers assez semblables à ceux qu'on voit dans la médaille.
La figure de femme qu'elle nous présente , frappant
contre l'un d'eux , peut très-bien être une de celles
que les anciens horlogers du vieux temps mettaient en
dehors des tours , pour amuser le public , en frappant
les heures.
Si c'était donc Gênes que le peintre-graveur Pisan a
voulu figurer , il faudrait supposer que la médaille se
rapporte à la conquête, qu'en 1421 , Philippe-Marie fit
decette ville échappée à son prédécesseur , Jean Marie
sonfrère. Nous aurions bien de la peine à croire d'ailleurs
qu'il s'agit ici de la plus belle action du règne de Philippe-
Marie , quoique Gênes n'y fut pas étrangère , je
veux dire l'acte magnanime , par lequel , avec toute la
grâce possible , il rendit la liberté à Alphonse , roi de
Naples ; à ses frères , Jean , roi de Navarre ; Henri ,
roi d'Arragon, et à beaucoup de seigneurs de leur suite.
C'était la flotte des Génois qui les avait pris vers Gaète.
Mais cette belle action se passa à Milan , et non à Gênes .
D'ailleurs , elle irrita si fort les Génois , en les privant
de lapart considérable d'argent qu'ils espéraient avoir
dans la rançon de ces illustres personnages , qu'ils ne
laissèrent pas le temps à Philippe-Marie d'en tirer vanité
dans une médaille , où il a le titre de seigneur de
Gênes;car ils se révoltèrent presqu'aussitôt; et ce prince
perdit alors tout le Génovésat.
Il estd'ailleurs assez probable que le Pisan,qui avait un
dévouement marqué pour Alphonse,n'eûtpasconsenti a
faire une médaille pour un événement aussi peu honorablepour
lui et tout à la gloire de son vainqueur. Le
dévouementduPisan pour Alphonse est prouvé par deux
NOVEMBRE 1816 . 237
autres médailles de même diamètre qu'il fit en son honneur
; savoir , celle dont parle Paul Jove dans sa lettre
à Cosme de Médicis, et celle qu'on voit dans la Sicilia
de Phil . Paruta.
Le côté de la médaille de Philippe-Marie , qui a le
plus frappé M. Tochon , est évidemment celui où l'on
voit le portrait de ce prince , dans lequel il s'est plu à
trouver une prétendue ressemblance de ce duc « avec
un homme trop célèbre de nos jours : >> ce sont ses expressions.
Mais il affirme sur un fondement plus qu'équivoque
, que ce portrait ressemblait parfaitement au
duc ; car il le suppose exactement semblable à celui
« qui se trouve gravé à la tête de l'histoire de ce prince
par Paul Jove ( Paris 1549 ) , et qui l'a été , dit-il , d'après
un tableau qu'on voyait alors au palais de Milan, »
Or , le portrait , donné par Paul Jove , diffère essentiellement
de celui de la médaille. On voit dans le premier
un nez aquilin et avancé; tandis qu'ici , c'est un nez en
ligne presque perpendiculaire ; le mentonyestde beaucoup
enarrière de la lèvre supérieure , qu'ici il dépasse
de la manière la plus saillante, quoiqu'ici le prince soit
sensé plus jeune.Ainsi donc, le portrait de la médaillede
M. Tochon, ressemblât-il à celui<« de l'homme trop célèbre
de nos jours,>> il ne s'ensuivrait pas que celui-ci ressemblât
, sous le rapport de la physionomie , à Philippe-
Marie Visconti ( 1 ).
Si , d'autre part , il lui ressemblait sous le rapport du
caractère , ce n'était pas dans tous les traits sous lesquels
M. Tôchon a représenté le duc , en faisant une citation
de l'auteur de l'art de vérifier les dates , dans laquelle
(1) Paul Jove ne dit point que sa gravure ést faite d'après un
tableau du palais de Milan, mais d'après plusieurs autres portraits
tant en peinture qu'en ciselure , comme encore d'après celui qu'on
voyait sur une pièce de monnaie d'or . On lit au has de sa gravure :
Verus Philippi vultus cum in aured monetá tum varias picturæ
celaturæque modis passim expressus ; et il reconnaît en mémetemps
qu'un autre portrait qu'on voyait sur la porte du palais ,
était le plus ressemblant. Sed eam effigiem longè omnium ex vivo
sumillimum putamus quam Franciscus Tabemius epistolarum
magister muxiuni conclavis januæ imposuit.
1
258 MERCURE DE FRANCE .
il a cru mal à propos voir une simple traduction d'un
passage de Muratori. C'est Dom Clémencet qui a dit un
peu légèrement : « A l'égard des vertus guerrières de
Philippe-Mariee,, on ne peut disconvenir qu'elles nefussent
éminentes.Aussi habile général , que soldat intrépide
, il fut heureux dans les guerres qu'il entreprit ,
lorsque des accidens qu'il n'avait pu prévoir ne croiserent
point ses vues. Ce héros.... , dans les combats , affrontait
hardiment les plus grands dangers , etc. » Ici ,
Dom Clémencet prouve ce que je disais tout à l'heure
pour la justification de M. Tôchon , savoir que les auteurs
ne vérifient pas toujours les matériaux qu'ils emploient
et les renseignemens qu'on leur fournit.Decembrio
qui vécut auprèsde Philippe-Marie , puisqu'il était
son secrétaire , et qui , dans la vie qu'il nous en a laissée
, a bien plutôt voulu honorer sa mémoire que la
flétrir , convient « que ce duc n'alla que deux fois en
campagne avec ses troupes , l'une quand elles lui firent
la conquête de Gênes , et l'autre quand il entreprit sa
première guerre contre les Vénitiens ; que , loin d'y
combattre lui-même , il craignait si fort le fracas des
camps qu'il s'en tenait à une grande distance ne s'avançantmême
pas au-delà des frontières de ses états ;
et enfin qu'il ne prit pas la moindre part active à toutes
ses autres guerres , et qu'elles furent conduites uniquement
par ses légats et ses capitaines ( 1 ) . >>
,
Qu'aurait-il fait sans eux ce prince qui , pendant sa
jeunesse à Pavie , avait passé dans une stupide oisiveté
lesneufans qu'ilyyrreessta ,ne s'occupant que delachasse ,
et qui s'était laissé enlever par lecapitaine Facin-Cané ,
qu'il avait à ses ordres , non seulement Alexandrie et
(1) Post adeptam urbem Mediolanensem , nulli bello , præter
quàm Genuensi et Veneto primo interfuit , ita tamen ut nec acie
certaret , nec strepitus castrorum sustineret , sed finitimis duntaxat
in locis operiretur prælii eventum , ut Novas el Üvade Genuensi,
bello prino Veneto autem Cremam oppidum vel longius , Cremonam
usquè progressus ab urbe quò Venetorum ac Florentinorum
conatibus sese opponeret..... Mediolanum rediit nec ulla deinceps
nisiper legatos suos atquc duces bella administravit, ( Vita Philippi
Mariæ, cap. 20. )
NOVEMBRE 1816 . 259
,
Tortonne , mais Pavie même , où il n'était plus que
comme un lâche et vil prisonnier ? Si Facin-Cané n'y
fut pas mort le jour même que Jean- Marie fut assassiné
à Milan , et si Philippe-Marie , bien conseillé , n'eut
pas , afin d'avoir à sa disposition les officiers et les soldats
de Facin-Cané , épousé sa veuve , quoiqu'elle fût d'une
condition bien inférieure à la sienne et d'un âge double
du sien, jamais il n'eut régné nulle part. François Busson
, dit le Carmagnola , Nicolas Piccinino , François
Sforce , et quelques autres fameux guerriers , firent tous
les succès militaires de son règne . Quand il eut , par sa
bizarrerie , dégoûté Busson et Piccinino , il perdit la
majeure partie de ses états . Francois Sforce , qui convoitait
le reste , ne le servait plus que mollement ; et les
Vénitiens étaient déjà maîtres d'un quartier de Milan
lorsqu'abruti dans le château fortifié de cette ville , où
il s'était depuis quelques années timidement enfermé ,
et vivait dans la plus stupide indolence , il y mourut
dans une décrépitude prématurée , à l'âge seulement de
55 ans . De quel exploit , de quelle bravoure , de quel
plan de campagne pouvait être capable un tel prince ?
Cen'est pas au reste la première fois que la manie des
parallèles a entraîné leurs auteurs aux plus grossières
méprises. Quant à la dissimulation qu'on reproche à
Philippe-Marie , elle était consacrée en principe dans la
politique des souverains de ce temps-là. On connaît la
maxime de Louis XI , que tant d'autres ont suivie sans
laproclamer aussi franchemeut que lui. Combien de
princes ont imité Philippe- Marie , en ce qu'il ne renvoyait
pas les officiers dont il était mécontent , qui l'avaient
même trahi , sans les combler d'honneurs et de
témoignages de satisfaction ? N'a-t-il eu qu'un seul imitateur
, lorsqu'en choisissant ses conseillers et ses secrétaires
, il adjoignait à des hommes distingués par leur
science et leur probité , d'autres hommes d'une ame
perverse et diffamés par leur conduite , afin que la justice
ne pût pas avoir plus de succès que la perversité ,
et que dans leur conflit continuel il conservât sa prépondérance;
il préférait même les méchans secrétaires ,
en rendait le nombre plus considérable que celui des
240 MERCURE DE FRANCE.
,
bons , afin que dans leurs discussions il pût mieux
connaître la pensée respective des uns et des autres (1 ) .
Serait- il donc vrai , ccomme l'affirme M. Tôchon
lorsqu'il veut faire des conjectures sur le sentiment qui
induisit le Pisan à fabriquer la médaille dont il s'agit ;
serait-il vrai qu'un prince de ce caractère , et qui , comme
le dit Decembrio , était indifférent pour les lettres et les
savans (2) , eut attiré auprès de lui les artistes les plus
distingués ? On n'en voit cité aucun parmi les habitués
de sa cour; Decembrio nous apprend bien que le Pisan
fit de Philippe-Marie un portrait fort ressemblant , sans
expliquer si c'était un portrait en peinture , comme
l'assure M. Tộchon , ou celui-là même de la médaille
qu'il possède (3). Mais Decembrio ne donne point à entendre
que le Pisan eut place comme artiste parmi les
gens de la cour de Philippe-Marie; il dit même que
ce prince estimait si peu les arts du dessin , qu'il ne
voulut jamais permettre que l'on fit son portrait.
J'ai de la peine à comprendre comment M. Tôchon ,
pour justifier son assertion , s'étaie du témoignage de
Jurietti , en le qualifiant d'historien de Philippe-Marie.
Cet auteur italien n'a écrit que trois siècles après ce duc ,
et n'a nullement voulu faire son histoire ; il est vrai que
dans sa vie de Gasparino Barzizza , il a prétendu ,
pour l'honneurdes princesd'Italie , que les savans étaient
accueillis aussi honorablement par Philippe-Marie , que
-
(1) In deligendis consultoribus , quos conciliarios vocant, mira
asiutid utebatur , namque vivos probos et scientid præclaros eligebat,
hisque impuros quosdam et vita turpes collegas dabat , ut nec
illi justitia inniti nec hi perfidid grassari possent , sed coniunud
inter eos dissentione præsciret omnia. Eadem series ad secretarios
usque defluxit , quippe , cum optimis, sæpe numero pessimos , et
indoctis peritos asjungeret ; hisque illos præferret nullo meritorum
habito respectu , quò interiores crjuscumque sordes et virtutes eliceret,
et veluti inter se collias anteponeret ocul's , et quæquisque
non faceret modo , sed cogi aret , agnosceret. ( cap. 34 )
(2) Humanitatis ac litterarum studiis imbutos , neque contempsit ,
neque in honore prætioque habuit. ( ch. 63.)
(3) Cujus effigiem , quan quam a nullo depingi vellet , Pisanus
We insignis artijex, miro ingenio spiranti parilem exfinxit. (cap. 50.)
NOVEMBRE 1816. 241
par d'autres . Flatteur outré de celui-ci en cette occasion ,
il s'est attiré sur cela d'irrésistibles démentis ; celui que
fournissait Decembrio dans son chapitre 63 , ne permettait
aucune réplique. Il y démontre , par plusieurs
faits relatifs à divers savans qui étaient venus près de
Philippe-Marie , qu'ils avaient lieu d'être bientot repoussés
par ses manières envers eux ; non seulement il
n'accordait aucune faveur à ceux qui avaient le plus
travaillé pour lui , mais il leur refusait même le salaire
dont il était convenu avec eux , et finissait par les chasser
quand ils ne prenaient pas le parti de la retraite ( 1 ). Ce
qu'il y a de très-remarquable , c'est que tous ces faits
se trouvent précisément à la suite de la phrase que M.
Tôchon a citée dans sa page 24 , pour affirmer le contraire.
Il est bien clair qu'on a abusé sa bonne foi , en
ne lui faisant pas connaître le passage dans tout son développement.
Que s'il veut me permettre d'intéresser mes lecteurs ,
par d'autres traits moins connus , en lui prouvant de
plus enplus que Philippe- Marie n'était pas même digne
du peu d'estime qu'il a conservée pour lui, je lui citerai
des faits que difficilement on peut connaître en France .
Le premier acte de munificence que Philippe-Marie
avait fait à Milan , consistait à avoirgénéreusement récompensé
une femme publique , qui était venujeter des
fleurs sur le cadavre de son odieux frère , abandonné de
tout le monde , à l'endroit même où il venait d'être assassiné
.
-
Philippe-Marie ne fit périr sur l'échafaud , sous prétexte
d'adultère , sa femme Béatrix Tenda , veuve de
Facin Cané , que , parce qu'il était dégoûté d'elle ,
attendu qu'elle avait alors environ 60 ans , qu'il n'en
avait que 29 , et que déja il avait pris pour maîtresse
Agnès del Majno. S'il épousa en secondes noces Marie
de Savoie , dont il n'eut point d'enfans , ce fut pour
donner une compagne servile à sa maîtresse , qui tenait
lepremier rang après lui , et à laquelle il voulait qu'on
(1) Voyez tout le chapitre 63 de Decembrio.
イ
242 MERCURE DE FRANCE.
rendît de plus grands honneurs qu'à la duchesse. On
voit encore , dans un Missel milanais de ce temps-là ,
une messe entière destinée à recommander à Dieu
Agnèset Blanche-Marie qu'il avait eue de son commerce
adultère avec elle. Blanche-Marie fut , à l'âge de
huit ans , mariée à François Sforce pour des considérations
politiques ; mais au premier mécontentement que
lui donna ce capitaine, il fit assassiner aux pieds même
d'un autel de la cathédrale, lorsqu'il y faisait sa prière ,
Eusèbe Caïm qui lui avait conseillé ce mariage .
Agnès , comblée d'honneurs , ne pouvait être heureuse
avecun tel barbare. Quand il était empêché de la
garder lui-même , il la faisait traiter avec toute la rigoureuse
vigilance d'un tyran brutal et jaloux. J'ai vu ,
dans les archives diplomatiques de Milan , deux lettres
autographes de ce prince , par l'une desquelles , en date
du 15 juillet 1423 , il recomınandait au châtelain de
son château de Cusago , où Agnès était enfermée , de
ne pas la laisser aller au-delà d'une cour intérieure , ne
lui permettant de passer que dans une autre qui était
encore plus retirée ( 1) . L'ayant ensuite fait transférer
dans le château qu'il avait à Albiategrasso , il ordonna
,dans uneautre lettre du 13 septembre 1425 , au
châtelain de cet endroit , d'empêcher qu'Agnès en sortît
, et de veiller sur les personnes qui la servaient,voulant
qu'il chassât celles qui lui paraîtraient suspectes , et
l'autorisant à leur en substituer d'autres de son choix.
Decembrio nous fait comprendre qu'il ne paraissait
ardent pour les exercices guerriers , que lorsqu'il s'agissait
d'amusemens d'équitation avec les jeunes gens de
la ville. Il les attirait encore autour de son château de
Milan , pour les y voir jouer à la paume. Afin d'y jouir
du spectaclede leurs jeux, sans que son indolence en fut
dérangée , il avait à ses fenêtres des miroirs qui les lui
(1) Volumus quòd advertas et provideas opportunè quòdAges
Amasia nostra , illic existens et præsens resideat et maneat continuò
in curtili in quo fons sita est , vel posteriori ; neque ex ea
unquam exeat , vel discedat , neque possit se conferre , nec conferat
ullatenus .
NOVEMBRE 1816 . 243
>
faisaient voir en quelque coinde son appartement qu il
se trouvât couché ; et il choisissait ensuite pour le servicede
sa chambre et de sa table , les jeunes joueurs
en qui il avait remarqué le plus de souplesse et de
dextérité .
,
En quel trait de sa vie le Pisan aurait-il donc trouvé
le digne sujet d'une médaille ? J'inclinerais beaucoup à
croire que , dans celle de M. Tochon , l'artiste n'a
prétendu honorer ce prince , que par le plus glorieux
exploitdu plus fameux de ses ancêtres ; par la victoire
qui valut aux Visconti ce signe de triomphe , le serpent
homivore , qui ornait leurs écussons . Laissant sur son
origine les fables de Charles-Torré , et toutes les autres
non moins ridicules , dont on voit le recueil dans la bibliothèque
ambrosienne ,je ne m'attache qu'à l'explication
que fournissent les deux vers du poëme du Tasse
lequel , d'après les vérifications faites sur les lieux par
M. de Châteaubriand , doit être regardé bien autant ,
comme un historien fidelle , que comme un grand poète.
Othon Visconti ayant, dans la première croisade, vaincu
et tué , en combat particulier , un Sarrasin , nommé
Voluce, d'une taille gigantesque , d'une force effrayante ,
avec lequel personne ne voulait se mesurer , s'empara
de son armure , sur le casque de laquelle était représenté
le serpent homivore. Comme , dans la médaille ,
ce signe est très-éminent sur le casque d'un chevalier
triomphateur ; comme , des deux autres chevaux , l'un
a perdu son cavalier , et porte la tête humiliée ,je puis
penser que ce pourrait bien être le triomphe d'Othon ,
que le Pisan a voulu figurer. Les montagnes peuvent
être celles des environs de Jérusalem , et les édifices
peuvent appartenir à cette ville. Je laisse à ceux qui
I'ont vue , le soin de décider la question .
Tout ce que M. Tochon a rapporté de relatif à cet
emblême , est puisé dans de bonnes sources. Il en est de
même de ce qu'il a dit de l'emblême particulier de la
colombe que Philippe-Marie avait pris , si ce n'est qu'il
s'est trompé en voyant une colombe où le graveur a mis
un faucon. Decembrionous dit en effet qu'après la colombe
, Philippe-Marie adopta , pour quatrième syn244
MERCURE DE FRANCE .
bole , cet oiseau de proie. M. Tôchon aurait pu lire
cette particularité dans le même passage , qui , en lui
fournissant l'explication de la colombe de Philippe-
Marie , lui a fait croire que c'était elle qu'il devait voir
où le graveur a mis un faucon ( 1 ) .
La notice est vraiment et solidement instructive sur
ce qui concerne cet artiste , et sur la manière dont
l'art , encore dans l'enance de sa résurrection , procédait
alors . C'est un complément précieux à ce que l'abbé
Lanzi a dit du Pisan ou Pisanello comme peintre , au
troisième volume de sa Storia pittorica d'Italia . Nous
devons d'ailleurs savoir beaucoup de gré à notre auteur
de nous avoir fait connaître sa médaille , que , non sans
raison , il croit unique ; il est rare de trouver des médaillons
d'argent comme celui-cidu poids de douze onces,
qui aient aussi heureusement traversé plus detrois siècles ,
et sur-tout ces derniers temps où la cupidité d'une part
et la détresse de l'autre , ont fait jeter dans le creuset
tant d'objets précieux pour les sciences , lorsqu'ils étaient
d'or ou d'argent. Les dépôts publics des choses de ce
genre ont seuls été respectés ; et la médaille de M. Tôchon,
qui nous apparaît comme un phénomène , fait
réfléchir sur lui une portion de la reconnaissance que
nous devons à ce génie tutélaire invisible des principaux
monumens des arts , qui nous les a conservés.
Aé. GUILLON , D. L.
(1) Vexillo primum gentili ac bipartito aquilarum viperarumque
discrimine , deindè paterno usus est ; quod a Francisco Petrarchá
editum plerique prodidere : hoc in præliis uti consuevit ,
turturisfigurum præferente in solis jubare ; post diademate , palmá
et lauro illustri , non vexilla modo , sed proclara domûs sucæ decoravit.
Addidit et falconis imaginem quarto in loco , ex phoebi splendore
terrentis aquaticas aves , commentus id , cum primum pecuniis,
militibusque stipatus , Florentino inhiaret bello . ( cар. 30. )
anm
NOVEMBRE 1816 . 245
www
ww
SPECTACLES .
L'ordre hiérarchique des théâtres veut que Terpsichore
passe avant Melpomène et Thalie. Philippe-
Auguste cédera donc le pas à Mile Legros , jeune et
jolie danseuse dont les pirouettes ont fait tourner la tête
à un galant redacteur du Journal de Paris , qui lui
trouve une jambe brillante . Il est bien heureux de faire
de pareilles découvertes , et de les exprimer avec tant
de grâce. En portant envie à son style , je voudrais aussi
partager toutes ses illusions ; je désirerais pouvoir dire
comme lui que la petite pièce de circonstance jouée
samedi au Théâtre Français , fait honneur à l'esprit
comme au coeur de MM. Théaulon et de Rancé . C'est
trop de la moitié. Je rends justice aux sentimens de ces
Messieurs ; mais leurs bonnes intentions font tout le mérite
de l'Anniversaire ou la Journée de Philippe-
Auguste. On va en juger par l'analyse de cette bluette
héroique.
Le comte de Dreux , après avoir porté les armes
contre Philippe-Auguste , vit retiré dans son château .
Héloïse , sa fille , fait ainsi l'exposition de la pièce à sa
jeune soeur Gabrielle.
Quand Louis sept mourut , la reine son épouse ,
Du rang qu'elle perdait et de ses droits jalouse ,
Montrant en apparence un front calme et soumis ,
Arma secrètement ses fidelles amis .
Pour elle on vit alors sous la même baunière ,
Les princes de Champagne et le comte mon père.
Inutiles efforts ! devant le jeune roi
Sous les murs de Nemours tout fuit avec effroi;
Et dans l'adolescence , unissant au courage
Les vertus de sa race , immortel apanage ,
Par un noble pardon faisant taire les lois ,
Philippe crut les vaincre une seconde fois,
246 MERCURE DE FRANCE.
D'ennemi de son roi , le comte est devenu son plus
fidelle sujet ; mais il renferme son dévouement et son
amour dans son donjon ; il fuit la cour ; il n'aime pas
à faire éclat de ses sentimens et à étourdir tout le monde
de son royalisme; il craint que son acte d'adhésion ne
paraisse intéressé , et qu'on ne le soupçonne de vouloir
faire acheter sa soumission . Il veut célébrer l'anniversaire
de la naissance du roi , mais à huis clos. Les seigneurs
qui ont suivi autrefois ses drapeaux contre Philippe
, sont invités à la fête. Les apprêts en sont confiés
àGabrielle , qui doit épouser le duc de Montfort . Son
coeur a approuvé le choix de son père; mais le roi refuse
son consentement à cet hymen , et défend à Montfort
de continuer ses visites au château de Dreux. Cette
défense n'est pas mieux observée que celle que le roi de
Pologne fait à Henri dans la Revanche , où les auteurs
ont pris cette situation. Ce refus et cet ordre de Philippe
ne sont qu'un jeu ; ce prince se présente bientôt luimême
chez le comte de Dreux , incognito et sous le nom
du comte de Rhétel , suivi du comte Roger ; il se dit porteur
de l'ordre qui doit priver Montfort de la vue et de
la main d'Héloïse. Mais Montfort , qui a désobéi par
amour , paraît auxyeux de son souverain. Philippe lui
fait des reproches et lui prescrit le plus profond silence
sur le moyen qu'il emploie pour s'assurer des véritables
sentimens du comte. La présence de ces deux étrangers
gêne le comte de Dreux ; il est effrayé d'avoir des courtisans
pour témoins de la cérémonie qui s'apprête en
l'honneur du roi . Philippe et Roger , de leur côté , se
défient un peu de cet air de contrainte et de mystère qui
règne dans tout le château . La vue de ces vassaux rebelles
, qu'il a vaincus autrefois , fait craindre au roi
d'être tombé dans un piège ;mais Montfort dissipe ses
alarmes par la confidence de tout ce qui se prépare .
Philippe veut jouer un rôle dans la fête. Le comte a fait
dresser la statue du roi , pour renouveler devant son
image son serment de fidélité avec tous ses voisins. Le
monarque va se mettre à la place de sa statue ; on tire
le rideau qui la cachait , et au lieu du portrait du roi ,
on le voit lui-même. Il reçoit les sermens du comte et
NOVEMBRE 1816. 247
1
de ses amis , ne doute plus de leurs sentimens , et consent
au mariage du duc de Montfort et d'Héloïse .
,
On voit combien tous les ressorts de cette intrigue
sont usés. Les auteurs ne se lasseront-ils donc pas de
nous offrir toujours des princes déguisés ? Cette idée
de substituer le roi à son portrait , n'appartient pas plus
que le reste de la pièce à MM. Théaulon et de Rancé.
Dans un drame de Shakespear, intitulé le Conte d'hiver,
Léontès , roi de Sicile , pleure Hermione , son épouse ,
dont il croit avoir causé la mort par sa jalousie et par
sa cruauté. La confidente d'Hermione dit à ce mari repentant
qu'elle a fait faire la statue de sa maîtresse
qu'elle conserve précieusement. Léontès demande à la
voir; il en admire la ressemblance , et devant elle il
proteste de sa douleur et de son désespoir; il croit ne
parler qu'au portrait de sa femme , et c'est sa femme
elle-même , sauvée miraculeusement , qui reçoit les témoignages
éclatans de son repentir. Peut-être le inari
n'en aurait-il pas tant dit s'il avait pensé être pris au
mot; mais ce n'est pas cela dont il s'agit : j'ai voulu
seulement faire voir la source où MM. Théaulon et de
Rancé avaient pris le dénouement de leur ouvrage . C'est
un petit mélodrame en un acte . Damas y joue fort bien.
Le succès d'une pièce de circonstance est obligé , aussi
a-t-on applaudi l'Anniversaire .
LaJournée aux aventures , opéra-comique en trois
actes , qu'on a joué le même soir , a obtenu un succès
brillant ; mais ce n'est point à la circonstance qu'il le
doit ; c'est à une musique charmante , pleine d'expression
et de naturel. Pour en faire l'éloge , en un mot , il
suffira de dire qu'elle a paru digne des autres ouvrages
de M. Méhul. Les paroles , qui sont de MM. Capelle et
Mézières , ne méritent pas tout à fait autant d'éloges ; on
peut reprocher à ces deux auteurs des invraisemblances ,
les emprunts ; leur style est quelquefois plus digne des
Variétés que de l'Opéra- Comique. Mais , malgré tous
ces défauts , la Journée aux aventures , grâce aux accords
de M. Méhul , promet , au Théâtre Feydeau , d'a :
bondantes recettes La deuxième représentation avait
attiré une affluence aussi considérable que la première.
248 MERCURE DE FRANCE.
1
Je vais tâcher de donner , à mes lecteurs , une idée de
cette pièce , dont l'intrigne est assez compliquée, comme
le titre l'annonce .
Florval , poursuivi par ses créanciers , a quitté Paris ;
pour mieux se dérober à leurs recherches , le frac brillant
d'un petit maître , a fait place à l'habit grossierd'un
paysan. Il s'est réfugié chez Bertrand , ancien domestique
de son père et actuellement fermier de Mme la marquise
de Gernance , dont le château est voisin . Le hasard
conduit , dans la même retraite , son ami Gercour ,
officier de dragons . Ce dernier s'est battu avec Danville ,
capitaine de hussards qu'il croit avoir tué ; dans le désordre
, qui suit ordinairement de pareilles affaires , Gercour
, au lieu de prendre sa voiture , s'est élancé dans
celle deDanville , qui est neveu de la marquise de Gernance.
Le cocher a partagé la méprise. Ce quiproquo
fait donc arriver l'adversaire de Danville sur les terres
de sa tante, et auprès de Florval.Gercour n'a rien de plus
'pressé que de prendre un habit de paysan , comme son
ami. C'est encore Bertrand qui favorise ce second déguisement
: il fait passer les deux étourdis pour ses parens
. Cependant arrivent la fermière Germaine et sa fille
Rosette qui vont au château de Gernance. Mme la marquise
a promis une dot de mille écus à Rosette ; mais
elle a exigé qu'elle vînt la chercher, accompagnée d'Antonin
son futur. Antonin est absent ; la maladie de son
père l'a forcé de s'éloigner. Comment faire ? La mère
et la fille content leur embarras à Bertrand et à ses deux
parens Pierre et Guillaume . Ce sont les noms que
Florvalet Gercour ont pris avec leurs nouveaux costumes
. Le récit de Rosette fait venir à Florval une idée
toute naturelle pour mettre Gercour en pleine sureté.
Puisque Antonin n'est pas connu de la marquise , et que
sa présence est nécessaire à l'exécution de sa promesse ,
il propose de faire passer Guillaume pour Antonin La
mère fait bien quelques façons ; mais enfin, comme il est
un Dieu pour les étourdis , l'offre est acceptée. Pierre
sera du voyage et passera pour le cousin du futur. On
va se mettre en route , lorsque les gardes de chasse de
la marquise se présentent ; elle connaît le duel de son
NOVEMBRE 1816. 219
neveu. Le postillon qué Gercour a laissé dans le fossé ,
où il l'avait versé acontinué sa route ; il a appris à la
marquise , que Gercour est aux environs de son château ;
elle le fait donc poursuivre par ses gens. Mais leur pénétration
, celle du moins du chef de la troupe , esten
défaut; il reconnaît Gercour pour le véritable Antonin ,
et ilprend pour Gercour Antonin arrivé un instant après
le départ de celui qui a pris son nom et sa femme. On
l'arrête donc , en l'appelant monsieur. Bertrand , pour
ne pas compromettre la sureté de Gercour , entretient
l'erreur des gardes -chasse . Ils emmènent le futur au château.
Ces pauvres maris ont toujours du malheur; celuici
qui ne l'est qu'en herbe, éprouve déjà toute l'influence
de leur mauvaise étoile .
Au second acte la scène se passe au château de la
marquise . Toute la famille de cette dame devait avoir
affaire avec Gercour. Il n'est pas seulement l'adversaire
de son neveu ; il se trouve l'amant de sa nièce , de Mme
de Surville ; celle-ci ne manque pas d'arriver au château
pour embrouiller l'intrigue d'un nouveau personnage et
d'un nouvel incident. Surprise des deux côtés , Mme de
Surville sur-tout ne conçoit rien au déguisement de son
officier de dragons , et à son mariage avec Rosette. La
marquise ne se contente pas de donner la dot : elle parle
de faire préparer une seule et méme chambre aux mariés
. La mère Germaine , qui a eu le temps de faire une
nouvelle toilette sur la route (car on la voit sous un
autre costume au deuxième acte ) , commence alors à se
repentir de sa complaisance ; elle trouve les choses assez
avant poussées . On lui avait dit élégamment que ce
mari de circonstance serait pour lafrime ; elle n'avait
pas trop bien compris ce mot , qui avait révolté son
oreille plus délicate que celle des auteurs. Ils ne se sont
pas fait scrupule d'employer quelques autres expressions
de ce genre. La marquise tient à son idée; elle reproche
aux mariés de se bouder déjà ; elle veut qu'ils se réconcilient
et qu'ils s'embrassent. Le faux Antonin ne demande
pas mieux , il obéit sur le champ : enfin on ne
sait jusqu'où tout cela pourrait aller , sans l'arrivée du
véritable Antonin. Gercourt est forcé de tout avouer ; il
18
250 MERCURE DE FRANCE .
se nomme , on le conduit dans une chambre qui lui
sert de prison , et Antonin reprend sa femme , qui en a
été quitte pour deux baisers reçus , en tout bien tout
honneur , devant témoins .
Au troisième acte , c'est une nouvelle pièce qui commence
; Gercourt n'aurait dû se nommer qu'à la fin; il
était facile de retarder cette reconnaissance jusqu'au
dénouement : ce troisième acte peut s'appeler l'intrigue
auxfenêtres . Gercourt est enfermé au second; il doit y
rester jusqu'à l'arrivée du courrier qu'on a envoyé à la
recherche de Danville. Mais Florval et Mme de Surville
forment le projet d'enlever le prisonnier : malheureusement
le jaloux Antonin a entendu le complot; il saisit
cette occasion de se venger d'une substitution sur laquelle
on ne la point consulté. Bertrand , qui est venu
au château avec les gardes-chasse et Antonin , seconde
l'évasion de Gercourt ; il est d'abord découragé par la
hauteur de la fenêtre de sa prison, et il dit naïvement :
Ah ! si c'était au premier ! il aurait encore mieux valu
qu'on eut choisi le rez-de-chaussée. Mais les amans seraient
trop heureux s'ils pouvaient s'échapper de plain
pied . Bertrand revient bientôt avec une longue échelle ;
Gercourt commence à descendre , mais tout à coup , aux
cris d'Antonin , tous les gens du château accourent ; Gercour
s'arrête à moitié chemin , et entre par la croisée
dans la chambre de Rosette qui est au-dessous de la
sienne. La marquise arrive ; ses gardes saisissent un
jeune homme enveloppé dans son manteau ; on le prend
pour le prisonnier : c'est Danville qui n'avait pas même
été blessé . Tout s'arrange et se termine par la réconciliation
des deux officiers , et par le double mariage de
Gercour avec Mme de Surville , et d'Antonin avec Rosette.
La pièce est fort bien jouée par Huet , Ponchard ,
Mmes Desbrosses , Boulanger ,et sur-tout Mme Gavaucan.
On a fait répéter le rondeau que Ponchard , chargé
du rôle de Danville , chante au ze acte. L'air du ter
acte, Si tu voyais Rosette , chanté par Huet , qui remplit
le rôle trop insignifiant de Florval , aurait mérité le
même honneur. Cet ouvrage sera une bonne aventure
pour le théâtre Feydeau ; cette semaine a été heureuse
pour lui. Deux jours auparavant Mlle Régnault a fait
NOVEMBRE 1816 . 251
sa rentrée , devant une nombreuse réunion , dans la
Féte du village voisin et dans Jean de Paris . Batisté
a joué pour la première fois le rôle de Martin dans la
première pièce ; il s'en est assez bien acquitté. L'Odéon
n'a pas eu le même bonheur que l'Opéra-Comique ;
l' Auberge anglaise , en un acte et en prose , n'est qu'une
triste parodie d'un chapitre fort gai de Tom-Jones . Les
sifflets en ont fait justice , mais non sans une forte opposition
de la cabale, qui a fait venir les gendarmes à son
secours. On a donné en dédommagement la reprise de
Démocrite. Armand , dans Strabon ; Mile Milen , dans
Cléanthis ,et Chazel dans Thaler , ont beaucoup égayé
les spectateurs , moins encore pourtant que l'habit français
, les bottes à l'écuyère , et le cordon bleu d'Agélas ,
roi d'Athènes . Il est vrai que les acteurs ne sont guère
plus coupables que Regnard ,qui parle dans cette pièce
de marquis , de clochers , et de prendre du tabac. II
est impossible d'être plus mauvais que l'acteur chargé
du rôle de Démocrite. Ce rôle , qui est le principal de
Ja pièce , en est le plus froid et le plus ennuyeux , et il
ne faut rienmoins que la gaîté de Strabon , de Cléanthis ,
pourle faire supporter. Ces deux personnages sont dignes
de Molière , et j'ai vu avec plaisir , par l'effet qu'a
produit cette représentation , que l'on goûtait encore le
bon comique .
On a sifflé hier au Vaudeville la première et dernière
représentation d'Ovide chez les Vestales . Les auteurs ,
qui ont gardé sagement l'anonyme , ont fait tenir à leurs
vestales , représentées par Miles Rivière , Minette , Arsène
et Betzi , le langage des six marchandes de modes
des Montagnes russes . Jamais chute ne fut plus complète
ni plus méritée. M. Picard dit dans sa préface
des Visitandines , que l'idée de cette pièce lui a été
fournie par une petite comédie que M. Andrieux a gardée
en portefeuille , et dont le sujet est le même que
celui du vaudeville mort né . M. Picard regrette que son
ami n'ait pas livré son ouvrage au public. Je ne sais si
M. Andrieux a bien ou mal fait; mais les auteurs du
vaudeville auraient dû suivre son exemple .
E.
(
252 MERCURE DE FRANCE.
BEAUX - ARTS.
RESTAURATION DU LOUVRE.
La nouvelle façade du Louvre du côté des rues du
Cocqet Saint- Honoré , vient d'être terminée , sauf
l'avant-corps qui se rapproche le plus de la colonnade ;
les détails en sont purs , les formes imposantes , et l'on
se demande pourquoi , dans un temps où l'on s'occupait
de choses beaucoup moins essentielles sous le rapport
de l'art , on a pu conserver cette masse informe de
maisons qui avance de quinze pieds au moins sur la
rue du Cocq , et masque , par cela même , une partie
du fronton du milieu , dont le coup-d'oeil est d'autant
plus précieux , qu'indépendamment du beau bas-relief
qui le décore , il doit sans doute bientôt porter le buste
de Sa Majesté , du moins si l'on en juge par l'emplacement
d'une console sise au-dessous , et qui sert , pour
ainsi dire , de pierre d'attente .
Cette démolition importe d'autant plus , qu'outre le
mauvais effet produit par ces maisons , il en résulte un
danger réel pour les gens de pied , par le passage continuel
des voitures : dernièrement encore , on a vu une
mère avec ses deux enfans avoir à peine le temps d'arriver
jusqu'au renfoncement de la rue; et ces scènes
effrayantes se renouvellent tous les jours.
Onpense donc qu'il est d'une bonne police , comme
de la sagesse du gouvernement , de mettre enfin un
terme à cet état de choses , en ordonnant la démolition
de ces maisons depuis si long-temps désirée ; ce qui
serait un nouveau bienfait de la part du monarque
pour les habitans de la capitale , et sur-tout pour les
arts.
A. D. B.
NOVEMBRE 1816 . 253
M
INTERIEUR .
La chambre des députés s'est constituée provisoirement
le 6 , sous la présidence de M. Danglès , doyen
d'âge; elle acomplété son bureau en y appelant pour
secrétaires les quatre membres les plus jeunes de l'assemblée.
Les neuf bureaux dans lesquels la chambre
doit se répartir , sont formés par la voie du sort ; les
huit premiers ont 26 membres , le neuvième 25 , ce qui
comprend les 235 députés formant la chambre. Les
bureaux s'étant réunis , ils ont procédé àla vérification
des pouvoirs des diverses députations. Le 7 , le rapport
a été fait en séance publique. Une seule difficulté a excité
un vif intérêt ; elle était relative à l'admission des
députés du département du Pas de Calais . Le rapporteur
ayant proposé cette admission , M. de Villele a pris
la parole et s'y est opposé. Cette nomination , a-t-il dit ,
a été influencée par le préfet , et j'en dépose la preuve
dans une lettre qu'il a écrite aux électeurs , et que je
dépose sur le bureau. Cette réclamation a amené une
discussion assez vive. L'assemblée cependant ayant
considéré que toutes les opérations du collége électoral
avaient été légalement faites , il n'y avait aucun motif
pour en détruire l'effet , a voté à une très-grande
majorité l'admission de la députation.
Une question du plus haut intérêt s'est présentée sur
la septième élection du département du Nord. La majorité
nécessaire pour voter était de 159 voix , et celle
pour être élu de 70 M. de Mezil , préfet , avait obtenu
92 votes , c'est-à-dire , 22 de plus qu'il ne fallait ; mais
endépouillant le scrutin , il s'est trouvé 25billets blancs .
Lebureau du collége électoral a cru devoir recommencer
le scrutin; mais il a été impossible de réunir le nombre
d'électeurs nécessaires pour y pouvoir procéder. Le
rapporteur n'a point pris de conclusions , et a seulement
proposé le fait à décider à la chambre. Celle-ci ,
après avoir entendu les différentes opinions émises par
254 MERCURE DE FRANCE .
1
ses membres , a adopté , contre la demande faite de la
question préalable , qu'il y avait lieu à délibérer. La
question a été posée ainsi : Y a-t-il eu élection ? L'élection
est-elle valable ? et elle a décidé , à une très-grande
majorité , qu'il y avait eu élection ; et ensuite que l'élection
de M. de Mezil était valable . L'ordonnance du
roi du 5 septembre a servi de base à cette décision , et le
principe qu'un billet blanc ne pouvait pas avoir plus de
force contre la majorité , que ne l'aurait celui qui
porterait un nom , qui n'aurait pas cette majorité. Que
ce subterfuge tendait uniquement à paralyser les opérations
paisibles et légales du plus grand nombre des
électeurs , ce qui était infiniment dangereux en donnant
unpouvoir effectif à la minorité.
Le même principe a dicté la décision de la chambre
pour les élections du département de la Mayenne , où
l'on avait voulu , par 76 billets blancs , détruire la nomination
de MM. Prosper de Launai et Malivert , dont
Jepremier avait eu 109 suffrages et le second 107 , tandis
que 97 voix faisaient la majorité , puisqu'il y avait
192 électeurs présens .
M. de Serres , rapporteur du cinquième bureau , présente
son rapport sur les élections du département du
Lot. Les pièces sont tout ce qu'elles doivent être pour
établir la légitimité de la nomination , et le procèsverbal
est régulier ; mais des électeurs se sont présentés
au bureau ,et ont fait des réclamations ; ils ont réclamé <
contre des violences et des séductions . C'est le préfet qui
se trouve inculpé par ces électeurs ; ce même préfet est
M. Lezai-Marnesia, auquel le roi a depuis donné une
nouvelle marque de confiance. On lui reproche d'avoir
laissé circuler des libelles diffamatoires contre la chambre
des députés de 1815 , entr'autres un extrait du Journalgénéral.
Le fond des réclamations portait sur ce que
quelques personnes qui ne devaient pas voter , en avaient
obtenu le droit ; d'autres portaient sur ce que les séductions
, les menaces ont été employées . Le rapporteur a
fait observer que c'était au collége électoral que ledroit
de reconnaître dans ses membres celui de voter , était
exclusivement réservé ; qu'il páraissait d'ailleurs qu'au
)
NOVEMBRE 1816. 255
milieu du collége , go voix qui ont voté en faveur
d'un réclamant , n'eussent pas eu l'énergie de le faire ,
quand il ne s'agissait pour eux que de réunir quelques
voix encore pour obtenir la majorité. Un membre demande
sur ce rapport , dont nous ne pouvons présenter
qu'un très-mince extrait , qu'il ne soit point ouvert de
discussion , On passe aux voix , et la députation du Lot
est admise.
Nous devons regreter de ne pouvoir présenter que
des résultats , mais ce rapport est un chef-d'oeuvre d'analyse.
Il faut remarquer que M. de Lezai Marnesia ,
que cette dénonciation s'était plue à attaquer , à inculper
même , avait reçu de la part du conseil général
de département, les témoignages les plus honorables
pour sa conduite administrative dans le département ;
ce qui doit sur-tout être remarquable dans cet arrêté du
conseil général , c'est qu'il a été pris au moment où
M. le préfet , quittant le département , passait à celui de
la Somme , dont le roi lui confiait l'administration .
Les séances suivantes sont consacrées à la nomination
des candidats pour la présidence . MM. Serres ,
Pasquier , Camille Jordan , Simon , Beugnot , et Royer-
Collard , sont proclamés candidats .
Sur la présentation des candidats faite par la chambre,
le roi nommé M. le baron Pasquier président pour la
session de 1810 ; il prend séancele 13. Le discours qu'il
prononce est celui d'un bon Français , c'est-à-dire , d'un
homme dévoué au roi et à la charte; car c'est dans tous
deux que sont renfermées toutes nos espérances de salut.
MM. Duvergier de Hauranne , le général Augier ,
Fornier de Saint-Lari , Raimond-Delaitre , le baror
Calvet-Mardaillan , sont nommés secrétaires .
La chambre a ensuite procédé à la nomination d'une
commission pouurr rédiger l'adresse à présenter au roi.
La chambre a voté des remercîmens à M. Dang'es , son
président d'âge , pour la manière dont il avait rempli
ses fonctions .
La députation formée de 25 membres , ayant M. Pasquier
à sa tête , a présenté l'adresse au roi , qui l'a accueillie
avec la plus grande bonté, et qui dans sa réponse
remplie de bienveillance , a excité sur-tout à l'union .
1
256 MERCURE DE FRANCE .
www
A
ANNONCES.
www
Mélanges littéraires , composés de morceaux inédits
de Diderot , de Caylus , de Thomas , de Rivarol ,
d'André Chénier , recueillis par M. Fayolle. Chez Pouplin
, rue de la Huchette , nº 26. Un vol . , 2 fr. 30 c. ,
et3 fr. franc de port.
Philosophie politique ; par Bourbon Leblanc. Chez
l'auteur , rue de la Chaise , nº 20.
Les deux chutes de l'usurpateur , poëme ; par M.
Dusausoi . Chez Michaud , rue des Bons-Enfans , nº 34.
M. Demmenie, dont les soirées attiraient les curieux ,
les a suspendues depuis quelques temps. Le public ne
peut plus jouir du plaisirde le voir contourner le verre
et l'émail sous les formes les plus variées et les plus
élégantes . Son cabinet est cependant ouvert tous les
matins aux amateurs , et ils peuvent s'y procurer les
produits de l'art , que cet habile professeur pratique
avec tant de supériorité . Mais cette salle n'est pas restée
vacante , et M. Olivier fils y donne tous les soirs des
représentations. Ses tours d'escamotages montrent qu'il
estun digne élève de M. Olivier père. Il y met la même
complaisance et les mêmes grâces que lui. Des scènes
defantasmagorietres-perfectionnées terminent la séance ,
qui est extrêmement satisfaisante.
Les cours de MM. les professeurs du collége royal de
France , commenceront le lundi 25 de ce mois.
Mme veuve de Sales a fait annoncer que la vente des
livres de feu M. Delisle de Sales , membre de l'institut ,
se ferait sous peu de temps . Cette bibliothèque est composée
de près de quarante mille volumes. Un prince
d'Allemagne en avait ooffffeerrtt à M. de Sales deux cents
mille francs , Cet auteur possédait encore un reste des
éditions de ses divers ouvrages : il monte à près de
quinze cents volumes .
DUBRAY , IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N.° 5.
MERCURE
w
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
Lespersonnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très- lisible . - Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration da
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE .
III FRAGMENT
Du poëme de la Philippide.
Mais le destin rejette sa prière.
Il en est un qui sans être abattu
Aquatre fois soutenu la carrière :
Tous ses rivaux roulent sur la poussière.
D'écailles d'or ce héros est vêtu ;
Son casque est d'or , et d'or est son écu ;
D'aucun emblême il n'a peint sa bannière ;
Mais sur les pas de ce fier inconnu ,
Sur cent chevaux à l'ardente crinière ,
Cent écuyers dans la lice ont paru .
De son coursier fièrement descenda ,
Accompagné de cette cour altière ,
TOME دو .° 69
258 MERCURE DE FRANCE.
Aux pieds de Blanche il est enfin venu ,
Salue Alphonse et lève sa visière :
<< Tu vois , dit-il , un prince sarrasin ;
>> Abenzaïd est le nom que j'honore ,
>> Et dans Maroc mon frère est souverain.
>> J'ai combattu pour Blanche que j'adore ;
» Je suis vainqueur et demande sa main. >>
Acediscours le magnanime Alphonse
Frémit , se lève , et fait cette réponse :
<< Fier étranger , ton dieu n'est pas le mien.
> Un musulman ne peut être mon gendre :
>> C'est déjà trop que d'oser y prétendre ;
» Pour tant d'honneur il faut être chrétien. >>>
L'Arabe altier lève et brandit sa lance .
<< Chien de chrétien , je méprise ta loi ,
>> Dit l'orgueilleux ; mais je garde ma foi :
» Je sais combattre et venger une offense . >>>
Le peuple alors a tremblé pour son roi ,
Et déjà même il court pour le défendre ;
Mais du vieillard le coeur est sans effroi ,
Et dans la lice Alphonse va descendre ,
Quand tout à coup , du haut d'un palefroi ,
Ala barrière un cor se fait entendre.
Ace signal le peuple s'est tourné ,
Le roi se tait , le Maure a frissonné.
De paladins un escadron s'avance ;
Un drapeau blanc flotte au fer de leur lance ,
Etleur cimier de crins blancs est orné.
Le coeur de Blanche a battu d'espérance.
Elle regarde , et son oeil étonné
Areconnu la bannière de France.
C'était Louis...... Eh quoi ! me dira-t-on ,
Le prisonnier laissé dans le donjon !
Et les rochers , la route souterraine ,
La grille enfin , la clef ?..... Belle raison !
Un sort fatal l'a conduit en prison ,
Un sort heureux en Castille le mène :
NOVEMBRE 1816. 259
Une autre fois je vous dirai comment.
Le seul désir qui m'agite et me presse ,
Est de savoir si le plus tendre amant
D'Abenzaïd sauvera sa maîtresse.
A l'infidelle en ces mots il s'adresse :
<<J'adore Blanche , et pour la mériter ,
>> C'est à mon bras qu'il faut la disputer. »...
Le Marocain a souri de colère.
<<Faible rival , dit-il en reculant ,
» Tu vas payer pour la fille etlepère;
>> Je punirai ce discours insolent ,
Et les affronts qu'ils ont osé me faire.
L
T
1 :
>> Mas ce n'est plus un combat de tournoi ;
>> Il faut ici que mordant la poussière ,
>
>> L'un de nous meure. » <<Eh bien ! ce sera toi ,
>> Répond Louis en pressant sa visière. »
Les deux rivaux l'un sur l'autre ont couru.
Du premier choc l'horrible violence
D'Abenzaïd a fracassé la lance ,
Et de Louis le coursier abattu
Afait trembler pour l'héritier de France.
Abenzaïd sur la terre s'élance ,
Tire son glaive , et de rage animé ,
i
Veut égorger un rival sans défense .
Le peuple ému jette un cri de vengeance.
Mais à l'aspect de ce peuple alarmé,
Louis se lève et reparaît arme ;
Dans ses regards la fureur étincelle :
De l'ennemi qu'il semble défier ,
Il suit le fer , et sur son bouclier
Parant le coup que portait l'infidelle ,
D'un coup plus sûr écrase le cimier
Du Sarrasin , qui recule et chancelle.
Son front pâlit ; ses yeux se sont troublés.
Louis alors frappe à coups redoublés ,
Poursuit le Maure , étonne son courage ,
Harcèle , presse , accable un ennemi
19-
260 MERCURE DE FRANCE.
1 .
Qui sur ses pieds est à peine affermi ,
Et ne répond que par des cris de iage .
En vains efforts l'Arabe est épuisé ,
Son bras flechit , sa force est abattue ,
Son casque ouvert , son bouclier brisé ,
Et par malheur son pied s'est reposé
Sur les éclats d'une lance rompue.
Sur ces débris il cherche à s'appuyer ;
Il glisse , il tombe , et roule sur la terre
Comme un rocher qu'a frappé le tonnerre .
Louis s'élance , et tel qu'un épervier
Fond sur l'Arabe , et l'étreint , et le serre ,
Et sur le coeur lui porte son acier.
<<Mon bras , dit-il , est maître de ta vie ,
>> Et ton rival ne serait déjà plus
>>> Si la fortune eût servi ta furie.
>> Relève-toi , la mienne est assouvie :
11.
!
>> Je suis Français et pardonne aux vaincus. »
Abenzaïd se retire confus
Parmi les siens il va cacher sa honte ;
Sur son coursier en jurant il remonte ;
Lance à Louis de farouches regards ,
Et de Burgos il quitte les remparts
En méditant une vengeance prompte .
Le peuple entier applaudit an vainqueur ,
Et dans les airs pousse un crí d'allégresse .
Mais qui peíndra ta joie et ton bonheur ,
Fille d'Alphonse , objet de leur tendresse ,
Lorsqu'à ce roi le prince de Lutèce
Vient demander le prix de sa valeur ?
Que son aspect fait palpiter ton coeur ,
Lorsqu'à tes pieds il dépose les armes !
Qu'avec transport il contemple tes charmes ,
Ce front modeste où siège la candeur ,
Ces yeux baissés , où malgré la pudeur ,
La volupté vient mêler quelques larmes !
D'Abenzaïd Alphonse délivré ,
NOVEMBRE 1816. 261
Reçoit l'amant de sa fille adoré ,
Et le héros qui venge sa querelle ;
Du nom de fils sa tendresse l'appelle.
Dans le palais l'autel est préparé......
Mais qui ne sait comment on se marie ?
Quelle novice , en ce temps éclairé ,
Ne s'imagine ou n'apprend d'une amie
Tout ce qu'on fait dans ce jour désiré !
Je n'irai point fatiguer mon génie
Adétailler cette cérémonie ,
Les baisemains , la danse , le festin :
Du descriptif je n'ai point la manie ,
Et sans façon je passe au lendemaiu.
:
1
VIENNET.
L'AVARE ET LA PIE. Fable.
Assis auprès de son trésor ,
Un avare entassait des ducats , des guinées :
C'était son seul plaisir depuis maintes années ;
Il les comptait , et puis les recomptait encor :
Sa seule idole était son or.
Tandis qu'à l'enfouir mon Harpagon s'oublie ,
De sa cage , Margot la pie ,
Trouve la porte ouverte , et vient furtivement
Dérober un ducat. Mon ladre en recomptant
S'aperçoit du larcin; il tremble , il se chagrine ,
De toutes parts il examine ,
Et voit enfin Margot qui cachait dans un trou
Ce ducat , dont la perte allait le rendre fou.
Scélérate , dit-il , s'adressant à la pie ,
C'en est fait , de ma main tu vas perdre la vie.
Quoi ! tu veux enfouir ce précieux métal ?
Mais , mon maître , répond le bavard animal ,
Si ta colère est légitime ,
Si cacher un peu d'or te semble un si grand crime ,
Que peux-tu mériter , toi dont l'avare main
Pour enfouir , pilla la veuve et l'orphelin ?
LAROQUE (du Loiret).
262 MERCURE DE FRANCE..
ÉNIGME .
Cher lecteur , je sers tour à tour
D'arme , de couvert , de mesure ,
D'ornement et de nourriture ,
Et tu peux me voir en un jour
A l'église , au bal , dans ta cour ,
Entre les mains des rois , et même d'un tambour ,
Dans l'air , sur la terre et sur l'onde.
Je suis souvent l'appui des malheureux humains ,
Et pourtant je serais moins célèbre en ce monde
Sans un désastre des Romains.
Parleméme.
w ww
LOGOGRIPHE
Je suis , mon cher lecteur , au sexe si commode ,
Qu'il me fait avec lui de près suivre la mode.
Jadis je paraissais avec simplicité ;
On me fait aujourd'hui rayonnant de beauté ;
Aussi je vais par tout; oui , j'entre sans obstacles
Daus les brillans concerts , aux fêtes , aux spectacles ;
Je suis sans conséquence et confident discret ;
Je sais fort bien garder un important secret ;
Onm'a donné par fois aux amans en disgrâces ,
Et l'on compte mes pieds par le nombre des Grâces.
T. DE COURCELLES.
ww
CHARADE.
Il estde certains jeux où l'on fait mon premier ;
Jeune fille est enclin à faire mon dernier ;
Qu'un mari semble aimable en donnant mon entier !
T. DE COURCELLES .
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est lafemme de Loth.
Celui du Logogriphe est Charte, où l'on trouve Char, Carte ,
Arche, Trace , Chat , Chate, Atre , Thrace , Ache , Cet , Cher , Art.
Le mot de la Charade est Fournil.
NOVEMBRE 1816. 263
LES MILLE ET UNE NUITS ,
Contes traduits de l'arabe , par M. GALLAND , avec la
continuation par M. CAUSSIN; 9 volumes in- 12 .
( II . et dernier article. )
Dans notre précédent article sur les Mille et une
Nuits , nous avions promis une notice bibliographique
sur ce recueil de contes orientaux ; mais comme nous
avons depuis fait la réflexion que ces sortes de recherches
ne sont point du goût de tout le monde , nous nous
contenterons seulement d'ajouter que les contes traduits
en français par M. Galland , ne forment pas , suivant
un savant orientaliste de Londres , la quinzième partie
de la collection complète qui s'éleverait , si elle était
traduite en entier , àtrente ou quarante volumes in-4 ° ;
peut être que l'on doit se féliciter de n'en pas connaître
d'avantage , ear le dégoût est l'inséparable compagnon
de la satiété . Il en serait sans doute comme des Contes
des Fées , dont nous possédons , sous le nom de Cabinet ,
une volumineuse collection en cinquante ou soixante
volumes in-8° , et qui est seule capable de dégoûter à
jamais l'amateur le plus déterminé de ce genre de
merveilleux . Quant à moi , je sais qu'il y a quelques
années , me trouvant à la campagne , au défaut de lectures
plus sérieuses , je me jetai imprudemment dans
ce cabinet magique , et ne craignis pas de parcourir
jusqu'au bout cet immense labyrinthe; mais , comme
la femme de Barbe Bleue , j'eus lieu de me repentir de
la curiosité qui m'avait fait pénétrer dans le fatal cabinet;
d'abord par l'ennui que me causèrent plusieurs
de ces aventures assez insipides , et ensuite par la répugnanceque
m'inspirerent , pendant long-temps , le seul
nom de sylphe , de fée bienfaisante ou malfaisante ,
de gnomes , ou génies bons ou mauvais. Je sortis cependant
à mon honneur de cette galerie enchantée
c'est-à-dire , que j'eus le courage d'achever le dernier
し
17
1
264 MERCURE DE FRANCE:
volume. Mais je restai plusieurs années tout à fait insensible
aux charmes de l'Oiseau bleu et de la Belle
au bois dormant ; j'étais entièrement blasé ; je frissonnais
de tout mon corps au seul nom de Mme Daulnoy,
l'Homère et le Richardson de la féerie ; et la seule idée
du Chat botté me faisait pålir : pour rien au monde je
n'aurais mis le pied à l'Opéra , dans la crainte d'y rencontrer
quelqu'unes de ces éternelles fées , ou de ces
maudits génies dont ce théâtre est la demeure habituelle.
Cette funeste expérience m'a bien fait sentir la
vérité de ce proverbe des anciens Grecs : qu'il ne faut
que goûter le miel et non s'en rassasier .
Maintenant que je suis en pleine convalescence , je
peux d'autant mieux apprécier le mérite de ce genre de
productions fabuleuses ,qu'il m'est resté de mes lectures
plus de points de comparaison , et que d'ailleurs
le mauvais etle médiocre font d'autant mieux sentir le
prix de ce qui est excellent ou bon. Je crois cependant
rendre un véritable service à mes lecteurs , et tirer ainsi
tout le parti possible du malheur où mon imprudente
curiosité avait failli me jeter , en les prémunissant
contre la plupart des imitations ou continuations des
Mille et une Auits , des Mille et un Jour , Mille et
un Quart-d'Heures , etc.; sans en excepter même les
nouveaux contes contenus dans l'édition que j'ai annoncée
en tête de cet article , et qui , quoique véritablement
traduits de l'arabe par M. Caussin , n'en sont
pas moins la plupart d'une insipidité remarquable. Ces
nouveaux contes sont très-inférieurs aux anciens ; le
savant éditeur que je viens de nommer a lui- même
trop de goût pour ne pas en convenir franchement :
mais un avertissement pour lequel je crois avoir des
droits éternels à la reconnaissance des lecteurs , et que
je ne peux m'empêcher de leur donner en passant , c'est
de se méfier de trois gros volumes in-8°, traduits de
l'anglais en français , ily a trente ou quarante ans , sous
le nom des Contes des génies , ou les charmantes leçons
d'Horam fils d'Asmar. Ce titre est séduisant ,
mais que le lecteur y prenne garde , c'est un piége perfide
où j'ai failli périr d'impatience et d'ennui ; car je
NOVEMBRE 1816. 265
suis bien aise de lui apprendre que lorsque j'ai commencé
la lecture d'un livre , je mets une espèce de
point d'honneur à l'achever entièrement , quelque ennuyeux
qu'il soit , sans esquiver même ni les notes ni
la préface. De înême qu'un guerrier regarderait comme
une chose honteuse de reculer devant l'ennemi lorsqu'une
fois il s'est porté à sa rencontre , de même un
journaliste qui se respecte un peu , ne doit pas lâcher
pied devant un livre quel qu'il soit , fut-ce même un
in-folio , avant que d'en avoir eu raison. C'est-là , à
mon avis , ce qui constitue la véritable bravoure littéraire;
mais plus on tient à honneur d'achever une
entreprise , plus il est permis de prendre , avant de s'y
embarquer ,toutes les mesures convenables. Ne confondons
point la prudence et la circonspection avec une
lâche pusillanimité; il est bon de connaître le péril
avant que de l'affronter. C'est ce que je n'ai pas fait ;
mais je le dis avec la modestie qui convient à un brave ,
je suis sorti triomphant du milieu de cette foule de
géants et d'enchanteurs , de sylphes vindicatifs , et de
génies formidables qui fourmillent à chaque page de
ces soi- disant charmantes leçons d'Horam ,fils d'Asmar,
Mais que Dieu garde tout honnête homme de
lecteur qui sait employer son temps , et qui n'est pas
entraîné par goût ou obligé par état à lire tout ce qui
s'imprime , de se laisser imprudemment enfermerdans le
cercle dangereux tracépar ses féroces et stupides génies ;
sur-tout qu'il ne se laisse pas séduire par les gravures
insidieuses dont cet ouvrage est parsemé. Des princesses
sortant du bain ou couchées nonchalamment à l'ombre
des palmiers , s'offriront à ses regards ; mais qu'il se
hâte de s'éloigner de ces syrènes perfides ; car c'est à ce
piège où je me suis laissé prendre , et j'en ai été puni
parun long et mortel ennui. Je ne crois pas , en laissant
de côté toute plaisanterie et toute métaphore , qu'il soit
jamais sorti de la main des hommes un amas plus fastidieux
de contes absurdes , et d'inventions incohérentes ;
la froide moralité qui en résulte semble une espèce d'amende
honorable , dont le but est de demander grâce
au lecteur pour se bizarre tissu de sottises et de folies .
266 MERCURE DE FRANCE .
Mais revenons au recueil de M. Galland , à qui nous
ne pouvons nous empêcher de reprocher , avec un peu
d'humeur , d'avoir indirectement donné naissance à cet
impertinent ouvrage.
Üneremarque assez singulière qui se présente à notre
esprit , c'est que nous sommes redevables des Mille et
une Nuits , et d'autres contes pour rire et pour pleurer ,
àdeux des plus célèbres ministres de la monarchie française
, le cardinal de Richelieu et le grand Colbert. Le
premier avait une telle prédilection pour ce genre d'écrits
, qu'il envoya André-du-Ryer à Constantinople et
en Egypte pour lui chercher des contes , dont le cardinal
put amuser ses loisirs dans le temps où le ministre ,
d'une main terrible , écrasait les restes pâles et sanglans
de l'hérésie et de la féodalité. Je ne sais si Colbert
, dans son impatiente avidité de fables et de récits
merveilleux , a , à l'exemple de l'immortel cardinal ,
dépêché en toute hâte un exprès à Constantinople , et
si ce fut là le but de la mission dont il chargea M. Galland;
mais il n'en est pas moins vrai que c'est au voyage
de ce dernier que nous devons la connaissance de la
sultane Scheherazade et de son aimable soeur , etc. ,
ainsi que des quarante visirs et du fabuliste Lockmann,
dont l'existence , même pour le dire en passant , a cela
de singulier , qu'elle est regardée comme une fable .
Nous avons dit , dans le commencement de cet article
que M. Galland n'avait traduit qu'une bien faible partie
de ce recueil , il n'existe nulle part complet , même en
Egypte et en Syrie , et je suis presque tenté d'en rendre
grâce au ciel. Cependant on en possède à Londres plusieurs
parties bien supérieures en étendue du moins , à
celles qui ont déjà été traduites . Il serait à désirer qu'un
homme de goût , versé dans la littérature arabe , s'occupât
de faire un choix des contes les plus intéressans .
Le savant continuateur des Mille et une Nuits , M. Caussin
, était bien assurément l'homme qu'il fallait , mais
j'avoue que le choix qu'il nous a donné , et qu'il ne
dépendait pas de lui sans doute de rendre meilleur , me
porte à croire qu'il vaut encore mieux , toutes réflexions
faites , laisser dormir paisiblement la princesse
,
NOVEMBRE 1816.
267
Scheherazade , et que nous pourrions courir quelque
risque à la réveiller.
LA SERVIÈRE .
ww
MANUEL DU PHILOSOPHE ,
Ou Principes éternels , précédés de Considérations gènerales
sur l'époque actuelle ; par H. Azaïs .- Chez
Delaunay , Palais -Royal ; A. Eymery , rue Mazarine ,
nº 30; et chez l'auteur , rue Duguay-Trouin , nº 3,
derrière le Luxembourg.
(Ist article.)
Dieu a fait , dit-on , le monde en six jours , et l'ava't
médité depuis l'éternité ; M. Azaïs l'explique en cen
pages , qui ne lui ont peut-être pas coûté plus de temps
à écrire , et qu'il n'a mis que vingt ans à préparer .
Voilà deux grandes besognes , toutes deux très-admirables
, et dont la dernière sur-tout est bien faite pour
flatter l'orgueil de l'esprit humain. Il y a néanmoins
entr'elles deux une légère différence , c'est qu'il est
bien et dûment constaté , pour le savant comme pour
l'ignorant , que de façon ou d'autre , le monde EST ,
tandis que tout le monde ne tombera peut-être pas
également d'accord qu'il est expliqué.
Il y a bien long-temps que cette manie de tout connaître
, de tout expliquer , tourmente notre pauvre espèce.
Depuis les atomes de Démocrite et d'Epicure ,
jusqu'aux tourbillons de Descartes ; depuis les molécules
d'eau de Thales , jusqu'aux vitrifications de M. de Buffon
, que n'avons-nous pas réglé , gouverné , arrangé
dans la nature ? que de mondes faits et refaits ! que de
lois expliquées ! que de secrets découverts ! La science ,
il est vrai , coûte quelquefois bien cher ; plus d'un curieux
a été assez mal payé de sa curiosité. Nous savons
tous ce que nous vaut encore l'envie qu'eut notre première
mère de mordre au fruit défendu , et de vouloir
approfondir la science du bien et du mal. Empedocles
268 MERCURE DE FRANCE .
et Pline se font griller dans les volcans ; Aristote , dit-on ,
se noie dans l'Euripe pour mieux le comprendre; d'Icare
à Pilâtre Durosier, plus d'un téméraire n'a pas été sans
se repentir d'avoir voulu prendre son vol trop haut. On
sait comment de braves gens , quoiqu'assez curieux de
leur naturel , obligèrent Galilée à un repos forcé , pour
lui apprendre à se mêler de faire aller la terre. Si la nature
se fut unpeu plus pressée d'envoyer dans ce monde
son dernier confident , M. Azaïs , je ne voudrais pas répondre
, si je comprends bien certaines de ses découvertes
, qu'aux temps de Galilée ou un peu par delà , on
n'eut formé d'un beau cent de fagots bien flambans ,
la chaire d'où il aurait éclairé le monde. Heureusement
aujourd'hui la science n'est pas si dangereuse ; Mathieu
Læensberg predit impunément la pluie et le beau temps ,
les éclipses et les comètes , et jusqu'à la mort des princes
, dans ses véridiques almanachs; tous les jours vingt
journalistes , avec pleine puissance , règlent dans leur
cabinet les intérêts de l'Europe , et appellent à leur tribunal
les querelles des actrices et les prétentions des
princes de théâtre ; un candidat au ministère , déçu dans
ses espérances , apprend hardiment au roi comment lui
seul eut su remettre l'ordre en France , et comment on
se trouvera mal d'avoir voulu ymaintenir l'union , le
calme et la tranquillité. Ne nous allarmons donc point
pour M. Azaïs , si quelques mines se refrognent à la
lecture de ses Principes éternels , et sans prétendre
garantir son ouvrage de tous accidens , tenons -nous
assuré qu'ils ne seront point d'un genre trop sérieux ,
que peut-être même ils ne nuiront pas au bruit qu'il
attend de son livre .
Virgile a dit :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas !
Heureux qui peut connaître la nature et ses causes !
Oh ! que souvent je me contenterais de bien savoir
mettre à profit les effets ! Assez décidé à trouver que
tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles , je me demande ce qu'il y a à gagner dans la
recherche de ce que la nature paraît avoir jugé à propos
1
NOVEMBRE 1816 . 269
de nous cacher ? S'il était si important pour nous que
nous connussions ses principes éternels , aurait-elle attendujusqu'à
l'an de grâce 1816 pour nous envoyer son
interprète ?Au fait ,n'ya-t-ilpasquelqu'inconséquence
à voir des êtres d'un jour fixer les lois d'une puissance
éternelle ; à entendre une intelligence bornée et finie
s'écrier : J'ai atteint le mystère de l'infini ? Nous déterminons
des lois générales , nous classons la nature
par règnes , par genres , par espèces , par familles , etc. ,
et la nature, comme pour se moquer de nous , ne procède
que par variations perpétuelles et modifications
infinies. La matière la plus inerte dans sa plus simple
organisation, est encore si composée, que nulle part des
causes similaires ne produisent des effets exactement et
absolument semblables. Puis venez donc tout expliquer
avec vos lois générales ; venez nous initier à la raison
éternelle des choses .
l'a-
Ce qu'il y a de bon , au reste , dans tout ceci , c'est
que d'abord toutes nos explications n'empêchent pas le
monde d'aller à sa guise , ce que je craindrais , je
voue , de nos manies réformatrices , si nous parvenions
à lui dérober son secret ; c'est qu'ensuite en courant
après des chimères , en travaillant au débrouillement
du chaos , il n'est pas qu'un philosophe ne lance par-ci
par-là quelques traits de lumière , ne rencontre quelques
petités vérités ; et puisqu'ainsi que nous l'a appris
M. Azaïs lui-même, tout se compense dans le monde ,
ne dédaignons pas des rêves , sur-tout quand ils sont
d'un homme d'esprit , qu'ils annoncent du piquant ,
de l'originalité , et qu'il peut s'y mêler quelques réalités.
Pour M. Azaïs , la science universelle se partage en
trois branches : la physique , qui embrasse tous les faits
de l'ordre mécanique ; la physiologie , qui embrasse tous
les faits de l'ordre vital et organique ; la politique , qui
embrasse tous les faits de l'ordre social .
Ces trois branches sont les parties d'un même tout ;
elles tiennent à un même principe ; elles se développent
par les mêmes lois. Assurément les physiciens ne se
doutaient pas qu'ils fussent si près de faire de la politique
; quant aux politiques , il y a long-temps qu'ils
270
MERCURE DE FRANCE .
s'occupent à mettre la matière en mouvement. Lemouvement
est la vie de l'univers ; sa cause , dit M. Azaïs ,
nous sera àjamais inconnue : c'est la cause première.
Or, si nous ne pouvons nous élever jusqu'à la connaissance
de ce premier des principes éternels , n'est-il pas
probable que plusieurs de ses conséquences nous échapperont
aussi ?
Lemouvement a des lois par lesquelles il est rendu
producteur ; il agit par voies d'actions et de réactions
mutuelles , correspondantes et égales ; de là résulte le
mouvement dans les parties , l'équilibre dans les effets ,
la stabilité dans l'ensemble. Le premier résultat du
mouvement , la première cause mécanique et générale
à laquelle il donne naissance , c'est l'expansion universelle.
Ainsi l'expansion est la tendance propre et nécessaire
de chaque molécule de matière , à occuper par
son mouvement particulier le plus d'espace qu'il lui
sera possible .
Mais cette expansion ne va-t-elle pas dissiper l'univers
en atômes ? Oui , si elle n'était pas réciproque ; si
l'expansion d'un monde n'était pas repoussée par celle
d'un monde voisin , et ainsi de suite jusqu'à l'infini ;
car s'il y avait un terme à cette série d'actions et de
réactions , là commencerait la vaporisation ou la résolution
en poussière de l'univers . L'univers est donc infini
, et s'il est infini , il est aussi éternel : l'infini ne
pouvant avoir ni commencement ni fin , ne pouvant pas
plus être borné dans la durée que dans l'espace.
Par la force expansive qui les agitent , les mondes
vivent pour ainsi dire aux dépens les uns des autres , et
s'approprient mutuellement les émanations qu'ils s'envoient.
De là le cercle éternel des décompositions et des
recompositions de la matière.
La lumière est le premier effet de l'expansion; ce
sont ses molécules divisées et multipliées à l'infini qui
pénétrent les corps , ou les pressent , les refoulent , les
condensent , et produisent les lois de compression ,
d'aggrégation et de pesanteur; elle est l'agent universel
de cette création perpétuelle dont l'expansion est la
cause. On ne peut en vérité pas créer un monde àmoins
NOVEMBRE 1816.
271
de frais, et si l'unité dans le principe , la simplicité dans
les moyens , doivent être comme le cachet du grand
oeuvre de la nature , on pourra accorder que le roman
que nous en donne M. Azaïs est un de ceux , qui sous ce
point de vue , approche le plus de la vraisemblance.
Nous continuerons , dans un prochain article , de
suivre , autant que nous le pourrons , M. Azaïs , transportant
d'une manière non moins neuve et curieuse
l'expansion dans le domaine de la métaphysique , et
faisant de la morale avec du mouvement.
www w
GIRAUD .
www
PHILOSOPHIE POLITIQUE ;
Par M. BOURBON LEBLANC. A Paris , chez l'auteur ,
rue de la Chaise , nº 20 , et chez les principaux libraires
français et étrangers . Prix : 4 fr. , et 4 fr .
50 c. franc de port.
Onn'a jamais tant écrit en France sur la politique ,
qu'on le fait de nos jours , et il ne faut pas s'en plaindre ,
comme bien des gens le font , parce qu'il leur paraît
inutile ou dangereux que cette science soit mise à la
portée de tout le monde ; mais bien parce que les vrais
principes en sont si difficiles à saisir qu'ils ne sont pas
toujours bien exposés , et peuvent ainsi conduire à l'erreur
plutôt qu'à la vérité ; mais , par cette raison même ,
il est utile que les ouvrages de ce genre se multiplient
pour se servir de contrepoids , et apporter enfin une
lumière certaine dans une étude qui devient tous les
jours plus importante pour nous. En effet , il est facheux
de voir une multitude de citoyens appelés , par l'importance
de leurs propriétés , à devenir membres de l'une
des chambres qui font partie de la puissance législative
, ne pas posséder les premiers élémens de la politique.
La fortune donne sans doute à celui qui la
possède une qualité qu'on a eu raison d'apprécier ,
parce qu'elle lui inspire naturellement l'amour de
272
MERCURE DE FRANCE .
l'ordre et de la tranquillité ; mais il s'en faut bien
qu'elle tienne lieu d'instruction comme bien des gens
aiment à se le persuader , et sans celle-ci , que peut-on
attendre de ceux qui ont à prononcer sur des actes d'où
dépend le bonheur ou le malheur du peuple. Ce ne sont
pourtant pas , comme nous l'avons dit , les sources
d'instruction qui manquent , et sans parler de l'immortel
Montesquieu qui a porté une si grande lumière sur toutes
les parties du système législatif, un grand nombre de
publicistes plus modernes ont essayé d'en donner de
nouvelles leçons , et les circonstances orageuses dans lesquelles
s'est trouvée la France leur en a fourni de puissans
motifs ; bien plus , on peut affirmer qu'ils se sont
trouvés dans une positiou bien plus favorable que leurs
prédécesseurs , puisque les événemens qui se passaient
sous leurs yeux mettaient en action ce que l'auteur de
l'Esprit des lois , et plusieurs autres , n'avaient pu
considérer qu'en perspective : mais c'est peut-être l'abondance
et la diversité des préceptes qui effraie ceux
qui seraient tentés de s'instruire. Tous les esprits ne
sont pas propres à cette étude , ou du moins à démêler
ce qu'il y a d'utile ou de pernicieux dans des opinions
si divergentes ; mais tel homme qu'un semblable travail
pourrait effrayer , aura assez de capacité pour saisir
des vérités bien démontrées et exemptes de toute contestation.
Il serait coupable alors de les négliger , et ,
muni de ces bases essentielles , le plus simple bon sens
lui suffira pour lui faire apporter dans les délibérations
une opinion sage et raisonnable , au lieu de courir le
risque de donner , par ignorance , son adhésion à des
propositions nuisibles au bien de l'état et à celui de ses
commettans .
L'ouvrage que nous avons en ce moment sous les
yeux a été dicté par cette louable intention. Il est trop
profond , quoique lumineux , trop plein de principes
qui émanent les uns des autres par des conséquences
naturelles , pour être susceptible d'analyse . Nous devons
pourtant donner une idée de l'esprit dans lequel il est
conçu.
Il y a long-temps qu'il ne peut plus être question ,
NOVEMBRE 1816. 273
dans le monde connu , de donner des lois à tout un
peuple , puisque , hors les sauvages d'Amérique qui ne
sont pas encore assez mûrs pour en sentir le besoin , tous
les autres en sont plus ou moins anciennement , plus ou
moins sagement pourvus.
Cenepeut être que par l'excès de la civilisation qui
anime quelquefois les révolutions , comme cela nous est
arrivé ,que peut naître l'idée de refaire toutes les lois
etde changer le gouvernement , l'expérience a prouvé
l'inconséquence , les dangers et la folie d'une pareille
entreprise ; mais s'il n'y a point de doute que la plus
grande partie des lois qui ont fait le bonheur d'un
peuple pendant plusieurs siècles ne doivent être sacrées
et immuables , il n'est pas moins certain qu'il peut s'en
trouver, qui par le changement des moeurs et des circonstances
ont besoin d'être réformées. C'est pour apprécier
avecjustesse , etle vice de ces lois ou coutumes ,
et le mérite de celles qu'on peut leur substituer , qu'il
importe que ceux auxquels cet examen doit être soumis
soient parfaitement instruits des principes de la législation
, et l'on se flatterait en vain de parvenir à cette
science sans remonter jusqu'à sa source.
Pour atteindre ce but , M. Bourbon Leblanc a donc
dû embrasser le plus vaste plan.
Il établit d'abord en principe « que la philosophie
politique , qui est l'art de gouverner les hommes , est
fondée sur la science de l'économie générale , et sur
celle de la statistique. Il distingue l'économie générale
et l'économie publique , en ce que celle-ci n'est que la
connaissance de l'administration intérieure , tandis que
l'autre embrasse tous les rapports des peuples entr'eux
et les ramène à un principe commun , le système uni-.
versel des lois . Il veut que l'étude de l'économie générale
soit éclairée par l'histoire dont l'incertitude , en
quelques cas , doit être rectifiée par l'expérience et par
le raisonnement ; qu'on se défie sur-tout des systèmes
qui ne sontpas fondés sur l'expérience , quelque brillans
qu'ils puissent paraître , et quelque perfection idéale
qu'ils offrent à l'imagination. L'auteur , pour arriver
par gradation à l'époque où le législateur a dû s'em-
20
274 MERCURE DE FRANCE .
parer , pour ainsi dire de la société afin de la régulariser
, ad'abord considéré l'homme dans tous les degrés
qu'il parcourt depuis l'état naturel jusqu'à celui de la
civilisation; il le voit dans le principe assujéti aux lois
immuables qui enchaînent toutes les parties de l'univers,
et bientôt plus particulièrement guidé par celles que
lui suggèrent ses besoins , ses commodités , ses plaisirs .
Le gouvernement patriarchal ou paternel est le premier
qui s'établit parmi les hommes , les autres lui succèdent
et prennent différens caractères par des causes accidentelles.
L'agriculture naît de la nécessité de pourvoir à
l'existence , le commerce du besoin d'augmenter le bien
être; la propriété devient la conséquence du travail,
les arts , les sciences , la philosophie , celles de la réflexion;
la religion enfin et la législation forment le
complément du système social. Dans tous les temps ,
dans tous les pays , les hommes ont senti leur dépendance
d'un être invisible et tout puissant , ils n'ont pu
méconnaître ses bienfaits , la reconnaissance leur a fait
un devoir de lui rendre hommage , ils n'ont différé , ils
ne se sont trompés que dans l'idée de sa nature et dans
le genre de culte qui pouvait lui être agréable. Le
bonheur du peuple est la base invariable de la législation;
c'est dans la connaissance des moyens de l'assurer
que consiste lascience du législateur. L'auteur les fait
dériver avec raison d'une sage distribution de la justice
, dont les principes éternels sont gravés dans la
conscience , d'une habile combinaison des moyens de
prospérité que possède une nation , mais sur-tout de
l'agriculture et du commerce. Enfin il n'y a pas un point
d'économie générale ou publique qui ne soit approfondi
, développé avec la plus grande sagacité dans cet
ouvrage , qui peut être regardé comme le manuel du
législateur, et devenir vraiment classique.
Nous croirions diminuer l'intérêt du fond en insistant
sur celui de la forme , c'est-à-dire , en nous étendant
sur le style de l'auteur dont la pureté égale la force;
mais on remarquera sur-tout l'enchaînement naturel de
tous les principes , et l'attention constante de subordonner
par tout les combinaisons à l'expérience.
D. L. C. В.
NOVEMBRE 1816 . 275
wwwm
L'AMI DES JEUNES DEMOISELLES .
M. Blanchard , libraire avantageusement connu
comme homme de lettres , par la publication d'intéressans
ouvrages d'éducation et de morale à l'usage de
la jeunesse , vient de faire paraître la traduction d'un
autre ouvrage allemand qui ne peut être que très-favorablement
accueilli du public; il est intitulé dans la
traduction : l'Ami des jeunes demoiselles , ou Conseils
auxjeunes personnes qui entrent dans le monde , sur
les devoirs qu'elles auront à remplir dans le cours de
leurvie. L'auteur paraît avoir réuni en un seul cadre
tous les préceptes de sagesse , de vertu et de morale
propres à servir de guide et de consolateur dans les différentes
situations de la vie. Cet ouvrage en deux volumes
est de M. Ewald, pasteur réformé à Carlsruhe .
La traduction , confiée à la plume exercée et habile
d'un jeune littérateur versé dans les deux langues ,
M. Ch . B. , est simple , pure , élégante et correcte. L'éditeur
a placé en tête de l'ouvrage un avertissement
plein d'intérêt. On sait que les Allemands excellent dans
les ouvrages qui ont pour objet de faire connaître et
apprécier le charme et le bonheur des jouissances et des
vertus domestiques. Ils réussissent également à atteindre
ce but, soit dans les ouvrages de poësie et de morale ,
soit dans les romans ; mais leurs ouvrages d'éducation
et de pédagogie sont particulièrement remarquables :
Campe , Raffe , Veisse , Basedoff , Nimniemayer , ont
donné dans ce genre des modèles à peu près parfaits ,
et qui jusqu'ici n'avaient pas été imités avec succès
dans les compositions originales des autres langues.
L'utile et l'agréable , l'instruction solide et les épisodes
les plus amusans sont fondus avec un tel art , que le
souvenir des premières études laisse à la fois dans le
coeur et la mémoire des enfans , le charme le plus inexprimable.
C'est dans cessouvrages que Berquin trouvé
la presque totalité des matériaux dont se composent son
Ami des enfans et son Ami des adolescens , encore
a
20.
276 MERCURE DE FRANCE.
n'en a-t-il pris que la partie la plus superficielle , et
sans indiquer même la source où il avait puisé avec
tant d'abondance. Il ne sera pas difficile , dans une autre
occasion , de prouver la vérité de ces assertions , et notre
littérature est trop riche et trop sublime pour avoir rien
à craindre de révélations semblables. M. et Mme Azais
sont les premiers qui ont marché avec succès sur les
traces des auteurs allemands dans un genre si intéressant
, sans rien leur emprunter , et en tirant tout de leur
propre fond. L'estimable et intéressant recueil qu'ils
publient , et dont le succès va toujours croissant , en
formant pour nous une véritable bibliothèque de l'enfance,
figurera aussi avec avantage dans la bibliothèque
des amis des lettres et de la morale. Quant à M. Ewald,
dont l'excellent ouvrage sera mis en Allemagne à côté
de ceux de Campeet de Basedoff, cet estimable écrivain
était déjà avantageusement connu par d'autres ouvrages
dans la littérature allemande , sur-tout par celui
dans lequel il a élevé , en faveur des Israélites de l'Allemagne
, particulièrement de ceux de Francfort , la voix
de la justice , de l'humanité , de la politique et de la religion.
Ce n'est pas la première fois que de dignes ministres
de différentes communions chrétiennes ont ainsi
généreusement plaidé la cause des victimes d'une antique
oppression , qui depuis long-temps a cessé d'être
religieuse. C'est aussi l'objet d'un ouvrage intéressant
que nous avons annoncé , que l'on doit à M. Bayle ,
ancien inspecteur aux revues et membre de la légion
d'honneur , et dont nous nous proposons de rendre incessamment
compte. Mais revenons à l'ouvrage de M.
Ewald ; il est divisé en chapitres intitulés Lectures. Le
charme du style , dans la traduction comme dans l'origiral
,y répond parfaitement à l'excellence de la morale
et àl'intérêt des épisodes adroitement répandus au milieu
de la partie didactique de l'ouvrage. L'exécution
typographique en est également très-satisfaisante , et il
estornéde charmantes gravures allégoriques.Voilà sans
doute bien des titres de recommandation et de véritables
droits à la faveur du public. M. Ewald , M. Blanchard
et le jeune traducteur paraîtront sans doute en
NOVEMBRE 1816. 277
avoir tous à son estime et à sa reconnaissance; et à
l'approche de l'heureuse époquedes étrennes , il est peu
de livres sans doute qui soient plus dignes d'être offerts
comme souvenirs et comme hommage aux épouses ,
aux mères et aux filles destinées à perpétuer l'exemple
et les traditions de toutes les vertus, en en offrant continuellement
l'exemple dans leurs discours , dans leurs
conseils et dans leurs actions.
wwwwww
DES DÉNONCIATEURS ET DES DÉNONCIATIONS ;
Par l'auteur de l'Art d'obtenir des places.
( II et dernier article. )
Dans l'analyse rapide que nous avons précédemment
donnée de cet ouvrage , nous avons reproché à l'auteur
de n'avoir pas cherché à égayer un sujet naturellement
fort triste : une seconde lecture que nous venons de
faire avec attention nous a confirmé d'avantage dans
notre premier jugement. Nous nous étions promis de
faire quelques citations des passages qui nous auraient
paru lesplus plaisans , et les plus propres à adoucir la
sombre austérité du sujet; mais c'est à peine si nous
avons trouvé de loin en loin quelques-uns de ces traits
fins et spirituels que l'auteur de l'Art d'obtenir des
places semble avoir entièrement épuisé sur son premier
ouvrage. En résumé nous pensons que lesujet aété mal
choisi , et ne pouvait fournir tout au plus qu'une diatribe
satirique , et que des lieux communs de morale et
de philosophie ; aussi ne trouve-t-on guère autre chose
dans ce livre. Le seul épisode dont la couleur soit assez
comique , c'est celui où l'auteur fait le dénombrement
de l'armée des calomniateurs , qu'il passe pour ainsi
dire en revue , depuis les troupes légères qui sont destinées
à harceler l'ennemi , jusqu'aux bataillons de réserve
qui doivent porter les derniers coups . La description
de ces différentes manoeuvres est assez plaisante,
mais elles ont encore plus de rapport avec une conspi-
7
278
MERCURE DE FRANCE .
:
ration , une intrigue de cour , qu'avec la calomnie proprement
dite , et dont l'invisibilité même , au moment
qu'elle frappe sa victime , forme l'attribut le plus essentiel
, comme elle en est la sauve-garde la plus invincible.
Le malheureux tombe atteint d'un trait mortel ,
parti tout à coup du sein de l'ombre , et il ignore jusqu'à
la main qui l'a frappé. Semblable à ce guerrier
dont parle Virgile dans l'Enéide , qui recevait dans la
gorge un javelot d'airain à l'improviste ; furieux , et
agitant son épée, il promène autour de lui des yeux
étincelans , et cherche inutilement à découvrir celui qui
vient de lui donner la mort.
... Nec teli conspicit usquam
Auctorem, nec quo se ardens immitere possit.
Voilà une image frappante de la calomnie , et ces deux
vers de Virgile me paraissent préférable à tout ce qu'on
a écrit sur cette matière , sans en excepter le Traitédes
dénonciations .
" Il aurait été peut-être plus convenable d'intituler cet
ouvrage Essai sur la calomnie , dont la dénonciation
est lahideuse progéniture. Mais j'avoue que de quelque
manière que ce soit, ce livre aurait toujours fini par
être fort ennuyeux , et que l'auteur , obligé nécessairement
de recourir à des personnages allégoriques , genre
essentiellement froid et qui n'est guère supportable
qu'enpeinture , n'aurait pas tardé à se repentir de s'être
imprudemment jeté dans ce labyrinthe; son ouvrage a
d'ailleurs le défaut d'être trop long , et il semble , aux
efforts de l'écrivain , qu'il a juré de faire un livre complet
sur cette matière , et qu'il est décidé à ne pas en
avoir le démenti. Je crains bien que les lecteurs ne se
piquent pas d'une aussi constante opiniâtreté : afin d'intéresser
par tous les moyens possibles , l'auteur s'est jeté
dans les citations , et il rapporte des vers sur la calomnie,
que nous transcrirons d'autant plus volontiers qu'ils
sont parfaitement beaux , et qu'ils nous fourniront le
sujet d'un petit commentaire.
Par tout la calomnie a de traits imposteurs
Du geure humain trompé , noirci les bienfaiteurs ;
NOVEMBRE 1816.
279
2
Contre leur souvenir elle ose armer l'histoire ,
Dans lanuit, sur le seuil du temple de mémoire ,
Elle veille et combat l'auguste vérité
Qui s'avance à pas lents vers la postérité,
Aux intrigues de cours c'est elle qui préside ;
Souvent elle embrâsa de sa flamme homicide
Le tribunal auguste où dut siéger Thémis .
O! juges des Calas , vous lui fûtes soumis !
Ses clameurs poursuivaient Abeilard sous la haire ;
L'Hopital au conseil , Fénélon dans la chaire ,
Turenne et Luxembourg sous les tentes de Mars ;
Denain même la vit sur les pas de Villars ,
Et Catinat , convert des lauriers de Marsailles ,
Au lever de Louis Ja trouva dans Versailles .
Les Cévennes long-temps ont redouté sa voix ,
Elle inspiraitBaville , elle guidait Louvois
N'est-ce pas elle encore qui , dans Athène ingrate ,
Exilait Aristide , empoisonnait Socrate ,
Qui , dans Rome opprimée , égorgeant Cicéron ,
Ouvrait les flancs glacés du maître de Néron.
Elle espéra flétrir de son poison livide
La palme de Virgile et le myrte d'Ovide.
Si l'arrêt d'un tyran fait massacrer Lucain
Chez un peuple asservi chantre républicain ;
Du vulgaire envieux si la haîne frivole
A l'Homère toscan ferme le capitole ;
Si je vois du théâtre et l'amour et l'orgueil ,
Molière admis à peine aux honneurs du cercueil ;
Milton vivant proscrit , mourant sans renommée ,
Et la muse du Tage à Lisbonne opprimée:
Helvétius contraint d'abjurer ses écrits .
Le Pindare français , loin des murs de Paris ,
Fuyant avec sa gloire et cherchant un asile ,
Les cités se fermant devant l'auteur d'Emile ;
Sur l'éternel fléau de leurs jours malheureux ,
J'interroge en pleurant ces mortels généreux ,
Leurs månes irrités nomment la calomnie .
280 MERCURE DE FRANCE.
Les vers que l'on vient de lire sont assurément d'une
beauté rare ; et sans quelques noms de sophistes que
l'auteur (qui lui-même a marché toute sa vie sous leurs
bannières) a présentés comme des victimes déplorables
delacalomnie, ce morceau de poësie serait aussi beau
de vérité que d'expression. Mais n'est-il pas plaisant
aujourd'hui de venir nous représenter le financier Helvétius
, qui mourut dans sa patrie , riche et considéré ,
comme une victime de la persécution ? N'est-il pas
révoltant de nous peindre , comme un sage opprimé ,
l'auteur d'un livre dont la froide immoralité révolta
Voltaire lui-même , ainsi qu'on peut le voir dans sa
Correspondance philosophique ? Je sais qu'Helvétius
fut unhonnête homme , et que par une inconséquence
louable sa conduite fut toujours en opposition avec ces
affreux principes; mais n'est-ce pas avoir abjuré toute
pudeur , que de ranger dans la même cathégorie le
matérialiste qui voulait anéantir Dieu , et ce Fénélon
dont les erreurs sur lesquelles il passa lui-même condamnation
, prirent leur source dans un amour trop
ardent de la divinité ? Comment est-on capable d'écrire
d'aussi beaux vers , et de manquer en mêmetemps
à toutes les lois de la logique et du bon sens ?
Heu! vanas hominum mentes ! heu pectora cæca.
Il nous semble que ces réflexions auraient dû venir
tout naturellement se placer sous la plume de l'auteur
du Traité des dénonciations , qui s'est étayé de cette
éloquente épître sur la calomnie. Nous terininerons par
cette observation ce qui nous restait à dire de son ouvrage
, dont la lecture , au défaut d'autres ornemens ,
ne laisse pas que d'être instructive.
LA SERVIÈRE.
:
NOVEMBRE 1816. 281
wwwwwwww
Paris , ce to novembre 1816.
M. le Rédacteur du Mercure de France.
Monsieur ,
J'ai l'honneur de vous adresser l'exemplaire d'un
ouvrage directement contraire à la doctrine que vous
avez professée dans le Mercure du 2 de ce mois , en réponse
à une brochure qui soutient que par la nature
des choses , il ne saurait exister de gouvernement représentatif.
Quelles que soient les raisons que l'auteur
de cette brochure allègue en faveur de son opinion, la
mienne ne diffère en rien de la sienne quant au fond de
la question , et je déclare avec franchise que rien ne me
semble plus faible que votre réfutation, non pour le
style, qui est très-bon; mais pour les argumens , qui
manquent entièrement à la cause que vous vous efforcez
dedefe défendre.
Vous convenez vous-même qu'il n'y a dans une nation
qu'un très-petit nombre d'individus qui soient représentés
; mais sans m'arrêter à cette considération je
vais droit au but , et je vous prie de me répondre , s'il
est possible , au principe que voici :
Quand deux volontés différentes peuvent naître et
subsister entre le représentant et le représenté , la représentation
disparaît.
En vain dira-t-on qu'au moment où l'électeur élit le
représentant , sa volonté est d'être représenté par lui et
d'en passer par tout ce qu'il voudra, quelles que puissent
être ses opinions par la suite.
Gette entière abnégation de soi-même n'est admise
dans aucun acte civil; elle est semblable à celle du cénobite
qui donne sa voix pour élire le supérieur du
monastère : il fait un abandon total de sa propre personne
, et il meurt désormais dans sa volonté. Un représentant
, pour le temps de sa mission , n'est pas autre
chose que ce supérieur; c'est un magistrat électif, un
1 1
282 MERCURE DE FRANCE .
arbitre temporaire des destinées de ceux qui l'ont en
voyé dans l'assemblée législative ; et ce qui achève de
démontrer la nullité de la représentation, est que les
commettans n'ont aucun droit de ratification à exercer
sur les décrets qui leur sont signifiés de la part des représentans.
Les gouvernemens nommés mal-à-propos
gouvernemens représentatifs , ne sont donc qu'une sorte
de gouvernemens électifs , et des-lors rentrant dans la
classe des choses connues , ils perdent tout le vain prestige
dont on a cherché à les environner. J'ai déjà traité
fort au longcette matière dans mes précédens écrits , et
je joins àmon envoi un exemplaire des seconds developpemens
de ma proposition du 18 janvier dernier.
Vous y trouverez , depuis la page 17 jusqu'à la page 21 ,
l'énonciation des mêmes idées ,et presque les mêmes
expressions dont je viens de me servir.
Je vous prie pareillement de jeter les yeux sur mon
nouvel ouvrage, depuis la page 67 jusqu' à la page 98 ,
pour y voir la réponse que je fais à des personnes qui
se figurent que la représentation existe au moins lorsque
les résolutions des assemblées législatives sont d'accord
avec les intentions des commettans. Je prouve que le
gouvernement de Constantinople a autant de droit de
s'intituler gouvernement libre , lorsque le firman du
grand-seigneur est agréable à ses sujets , que les assemblées
en ont d'usurper le titre de représentation , lorsque
leurs décrets sont conformes aux voeux des prétendus
représentés. La satisfaction qu'éprouve le peuple dans
les deux circonstances , n'est que précaire et dépendante,
et ne peut permettre de le considérer en rien comme
jouantun rôle actif , et comme donnant à ses fondés de
pouvoir les ordres qu'il reçoit lui-même et auxquels il
doit obéir , soit qu'il les approuvent , soit qu'il en murmure.
Il est temps , Monsieur , et plus que temps , que des
préjugés absurdes disparaissent , et que des notions
exactes viennent rectifier des idées vagues et fausses
dont tous les partis peuvent s'emparer, et qui depuis
trente ans n'ont cessé de faire couler le sang à grands
flots dans toutes les parties du globe.
NOVEMBRE 1816 . 283
Jevous écris à la hâte , et par cette raison je ne vous
presse pas de rendre ma lettre publique; vous ferez à
cet égard ce qu'il vous conviendra. J'augure cependant
trop bien de votre impartialité pour penser que vous
puissiez imiter l'exemple des rédacteurs de la Quotidienne,
qui à les entendre , aspirent à l'entière liberté
de la presse , et qui à l'occasion de la même brochure
dont vous avez rendu compte , avouent ingénuement ,
que parce qu'une doctrine ne leur convient pas, ils ont
cru à propos de n'en rien dire afin de ne pas la faire
connaître ; ce qui signifie , si je ne me trompe , que s'ils
avaient le pouvoir en main , ils useraient d'autorité
pour l'étouffer et pour supprimer les ouvrages qui en
parlent,
1
Recevez , etc.
Le comte DE SAINT-ROMAN ,
pair de France .
SPECTACLES.
J'ai dit à ceux qui me reprochaient de critiquer leur
style : Censurez le mien. Le Constitutionnel a seul répondu
à cet appel général ; il a pris fait et cause pour
tous ses confrères , en se croyant mis dans le propos ,
comme Trissotin; il a entrepris de redresser à la fois
ses torts et ceux des autres journaux ; mais il n'a rompu
une lance pour la cause commune , que pour en voir
retomber sur lui-même tous les éclats. Pour relever
quelque chose dans mes articles , il a été obligé de remonter
jusqu'au 9 novembre ; et qu'a-t-il trouvé à
reprendre dans ce numéro ? une faute d'impression. Je
ne dirai point à mes lecteurs que je ne vois pas mes
épreuves , et que je ne puis être responsable des erreurs
typographiques ; je me contenterai de répondre que je
crois avoir prouvé que je sais écrire , au moins assez
pour éviter des fautes comme celle qu'on voudrait m'at
284 MERCURE DE FRANCE.
tribuer. Le Constitutionnel condamne encore une autre
de mes phrases'; mais en la citant il n'a fait que montrer
beaucoup de mauvaise foi et encore plus d'ignorance
: il a passé un mot et en a changé un autre , en y
ajoutant innocemment une simple voyelle. Il me reproche
ensuite d'avoir parlé d'ouvrages sortis des mains
savantes d'un artiste ; il souligne le mot savantes. On
voit bien que tout entier à la politique , il n'a pas eu
le temps de lire la Satire des femmes , il y aurait vu
ces deux vers :
1.
.... Une main sayante avec tant d'artifice ,
Bâtit de ses cheveux le galant édifice.
Ses mains , que je n'appelerai point savantes , puisque
cela le choque, ne sont pas habituées à feuilleterjour
et nuit les écrits de Boileau. Une aussi lourde bévue
me donne assez d'avantage pour me dispenser d'imiter
le Constitutionnel, qui est si libéral , comme chacun
sait , enpersonnalités et en injures.
Il m'accuse aussi de harceler constamment les autres
journaux. Comment pourrais-je cesser de leur faire la
guerre , lorsque la Quotidienne défigure Molière , et nous
apprend que le sonnet d'Oronte se trouve dans le Tartuffe,
endisant: « Mile Clairet , qui a quelquefois joué
>>dans le Tartuffe , répète ces vers du sonnet d' Oronte :
>> Sachez , Iris , qu'on désespère ,
>> Alors qu'on espère toujours . >>
Je me tairais quand la Gazette de France dit que les
coupures auxquelles se sont déterminés les auteurs des
Montagnes russes aux Variétés , ontfait de ces montagnes
des collines ? On m'imposerait silence lorsque
M. C. du Journal des débats conseille à M. Lemercier
de donner un frère à Agamemnon , comme Trissotin
et Bélise parlent de l'enfant nouveau-né , de ce sonnet
dont onvient d'accoucher ? Que l'on cesse d'être ridicule
, je cesserai de rire.
En attendant la Lampe merveilleuse , ce magnifique
opéra pour lequel on dépense , dit-on , cent cinquante
NOVEMBRE 1816 . 285
1
mille francs , on vient de donner la première représentation
des Sauvages de la mer du sud : ce titre est un
peu géographique. Ce ballet-pantomime en un acte
était d'abord intitulé les Femmes sauvages tout court ;
mais l'équivoque d'un pareil titre, qui était une insulte
pour l'humanité de nos danseuses , a rendu ce changement
indispensable. On avait aussi préparé pour ce
ballet , et non pour Panurge , non plus que pour la
Lampe merveilleuse , comme on l'avait annoncé , un
nouveau lever de soleil , qui n'a pas produit à la répétition
l'effet qu'on espérait. On a trouvé des taches à
ce soleil-là , qui n'a été reçu qu'à corrections. Le nouveau
ballet n'est qu'une froide imitation d'une scène
burlesque du roman de Pigault - Lebrun , intitulé
l'Homme à projets. C'est un jongleur indien moins
amusant que ceux que nous avons vus l'année dernière
à Paris. Ce grand-prêtre , qui s'appelle Olikas , veut
immoler une jeune fille au dieu Toya. Arrive un vaisseau
français . Dorville ,jeune officier , prend la place
du dieu ; Casimir , son Jokey , en prend la robe. On
fait danser lajeune Maheine au lieu de la faire mourir ;
carles hommes de notre pays ne sont pas cruels comme
les dieux de la mer du sud. Le roi des sauvages finit
par s'humaniser. Pour marquer ses premiers pas vers
la civilisation , il chasse les jongleurs et unit le Français
Dorville à la Sauvage Maheine. Ce dénouement est
pris dans un conte des Mille et une nuits. Le talent de
Mile Bigottini dans Maheine , et celui d'Albert dans
Dorville , n'ont pu animer cette triste production. On a
demandé le nom de l'auteur ; il est venu en personne
conduit par Albert , qui fidelle à son emploi , n'a satisfait
audésir du public que par unjeu muet. La musique
assez insignifiante de ce ballet , est de M. Lefèvre.
Onne parle plus , heureusement , du départ d'Albert
et deMile Bigottini pour la Russie; mais on se demande
si Mlle Georges n'y serait pas retournée. La reine d'Argos
s'est égaréedans sa route; les uns prétendent qu'elle
est retrouvée , les autres soutiennent qu'elle court toujours
le monde. Des gens qui se disent mieux instruits
assurent que , dégoûtée de la grandeur , elle a déposé
٦
286
6
MERCURE DE FRANCE.
le sceptre et la couronne , et qu'elle voudrait dérober à
tous les regards la retraite qu'elle a choisie dans Paris.
Son absence a empêché long-temps. Mile Duchesnois
de profiter de son congé , qui se trouve réduit à trois
semaines ; c'est en Flandre qu'elle est allé les passer.
Cependant Talma soutient seul le fardeau de la tragédie;
mais la comédie est dans ses jours de triomphe
et d'éclat ; Mile Mars et Fleury jouent deux ou trois
fois par semaine ; les Femmes savantes et la Comédienne
, le Tyran domestique et le Jeu de l'amour et
du hasard , le Philosophe marié et la Jeunesse de
Henri V , l'Homme à bonnes fortunes et la Comédienne
encore , ont formé dans l'espace de dix jours
une suite de représentations honorées d'une réunion
aussi nombreuse que choisie . L'assemblée est mieux
composée en général les jours de comédie que les jours
de tragédie. Il y a bien des gens qui ne vont à la tragédie
que comme au méloddrraammee.. Il faut un goût plus
fin pour applaudir aux leçons de Thalie , que pour admirer
les déclamations de Melpomene. Nous aimons
mieux frémir impunément des coups de poignard de
celle-ci , que de rire , quelquefois à nos dépens, des traits
lancés par celle-là. Les armes légères du ridicule , dans
les mains de Molière , nous font plus de peur que les
serpens des Eumenides dont Racine nous menace , et
que la coupe empoisonnée de Rodogune , que Corneille
nous présente avec un appareil si effrayant : d'ailleurs
quand on sort du spectacle les yeux humides de larmes ,
on passe pour avoir un bon coeur ; et il est bien commode
de pouvoir se procurer la réputation d'homme
sensible , souvent pour 44 sols. Cela vaut mieux que
d'acheter , au même prix , renom d'un méchant
homme qui s'amuse des impertinences de ce mauvais
coeur de Molière .
le
Onannonce une représentation au bénéfice de Mile
Mézeray. On reprendra Roxelane et Mustapha , tragédie
de M. Maisonneuve , qu'on n'a pas jouée depuis
fort long-temps. Ondonnera ensuite la première représentation
d'une comédie en trois actes et en vers , et un
ballet. On parle aussi de mettre à l'étude le Trésor ,
1
NOVEMBRE 1816 .. 287
de M. Andrieux , qui n'a pas encore été joué au Théâtre
Français.
La paix vient d'être signée à Feydeau entre les hautes
puissances belligérantes. Les auteurs ont enfin consenti
àlaisser doubler les rôles de Martin par Batiste , et les
acteurs ont fait insérer dans les journaux une lettre en
forme d'amende honorable. Ce Joconde qui se faisait
tant désirer adéjà reparu ; mais quoiqu'on l'ait joué un
dimanche , jour où les pièces les plus médiocres remplissent
toujours la salle , la recette n'a été que de
2,400 fr.; ce n'est pas la faute de Batiste , qui a fort
bien chanté dans le rôle de Joconde. Après cette pièce ,
le Nouveau seigneur ne pouvait long-temps se faire
attendre; on en promet la représentation très - incessamment.
Ainsi se trouvera accomplie la prophétie du malin
Vaudeville :
1
Le Nouveau seigneur et Joconde,
Jocondeet le Nouveau seigneur ,
Ces denx nouveautés dans le monde ,
Ont , grâce au ciel tant de bonheur ,
Que l'an prochain , sans qu'on les fronde ,
Ils offriront aux spectateurs
LeNouveau seigneur et Joconde ,
Jocondeet le Nouveau seigneur.
On a repris depuis quelque temps Raoul Barbe bleue
et la Jeune prude; on pouvait choisir mieux que la
première pièce , malgré la beauté de la musique ; et la
seconde n'a pas eu autant de succès qu'on devait l'espérer
des talens de Mme Duret , dans le rôle de Lucrèce ,
et de Mile Móre dans ses travestissemens . Cette dernière
actrice , qui est pleine de gentillesse et de naturel , n'a
d'autre défaut qu'un peu de maigreur. Mais ce n'est
pas un mal irréparable ; les actrices prennent assez facilement
de l'embonpoint.
Pour nous consoler de l'abondance stérile de nos
auteurs , tous les théâtres donnent des reprises .. Celle
Della donna di genio volubile ( la Femme capricieuse )
à l'Opéra Italien , avait attiré beaucoup de monde.
288 MERCURE DE FRANCE .
Garcia supplée à la faiblesse de sa voix par beaucoup
de chaleur et d'expression. Crivelli faisait souvent oublier
le charme de sa belle voix par la froideur de son
jeu. Mme Morandi chante bien , et joue encore mieux
le rôle de la femme capricieuse. On lui oppose le souvenir
désespérant de Mme Barilli ; mais on n'ajoute pas
que , comme actrice , Mme Morandi ne laisse assurément
place à aucun regret. Mme Garcia brille au second
rang. Un nouveau bouffe adébuté dans cette pièce ; il
s'appelle Chiodi .
Personne n'entre maintenant à l'Odéon ...... par la
grande portedu milieu. On a rétabli les deux entrées
latérales qui existaient autrefois . Il y a quelque temps
qu'on n'aurait pas hasardé ce changement. On avait
alors assez de peine à visiter ce théâtre , sans chercher
à dérouter le petit nombre d'adorateurs zélés qui venaient
encore peupler ce temple désert. Les temps sont
bien changés. Cependant la première représentationde
la reprise des Marionnettes n'avait pas attiré une
grande affluence ; c'est pourtant un des meilleurs ouvrages
de M. Picard : peut-être y a-t-il trop de philosophie
et pas assez de gaîté. On peut aussi lui reprocher
de montrer les hommes trop à nu ; il faut savoir embellir
la vérité ; une censure chagrine n'est pas ce qu'il
faut au théâtre. L'austérité du Misanthrope est tantôt
sublime , tantôt comique ; elle excite , ou l'admiration ,
ou la gaîté. On ne trouve souvent dans les Marionnettes
que des réflexions qu'on croirait extraites de ces traités
demorale qui ne sont ni sublimes , ni plaisans. Perroud
a fort bien joué le rôle de Marcellin ; après lui ,
Armand et Mile Adeline sont les seuls qui méritent
quelques éloges ; il faut se taire sur le reste. Thénard
sur-tout a de grandes obligations à la critique , quand
elle veut bien garder le silence à son égard. Mme Dufresnoy
, qui a débuté il y a quelques jours aux Français
, vient de passer à l'Odéon . Elle a joué la bonne
Mère et Perrette de Fanfan et Colas .
On ne se lasse pas d'aller rire des personnalités et
des gravelures dont fourmille la pièce des Montagnes
russes au Vaudeville. Depuis la réconciliation des acNOVEMBRE
1816. 289
teurs et des auteurs de l'Opéra-Comique , les auteurs
ont retranché presque toutes les grossières épigrammes
qu'ils avaient faites contre ce dernier théâtre. On ne
parle plus des chapeaux à la Féodor; et si ce malencontreux
opéra est encore en butte à quelques sarcasmes
, ce n'est qu'au prétérit : on ne dit plus que
Féodor prend; on dit : il prit. Voilà une querelle à
peu près près terminée ;mais on ne sait commentfinira
la guerredu Constitutionnel et du bon goût .
On a donné mardi , aux Variétés , la première représentatior
de M. Bon Enfant , vaudeville en un acte.
C'est l'Optimiste de Colin d'Harleville , réduit à de
justes proportions pour ce théâtre. La scène se passe
dans un village du Périgord. M. Bon Enfant , qui a
50,000 liv. de rente , y arrive pour un procès qui doit
ruiner Mme de Germeuil , sa cousine , jeune et jolie
veuve que veut épouser un M. Folleville . Julie , nièce
de cette dame , aime Eugène , fils de M. de Noirval , le
pessimiste de la pièce. Les charmes de Mme de Germeuil
enflamment le bon cousin, qui se ferait conscience
de plaider contre elle , malgré toutes les mystifications
dont on l'a régalé à son arrivée. C'est le jaloux
Folleville qui , voyant un rival dans M. Bon Enfant ,
lui a fait toutes ces mauvaises plaisanteries . M. Bon
Enfant lui parle bien d'abord d'un duel ; mais au lieu
de se donner des coups d'épée , ils finissent par s'accorder
mutuellement leur estime : cela convient beaucoup
mieux aux deux champions , qui ne sont pas plus
méchans l'un que l'autre. M. Bon Enfant, qui mène
les affaires rondement , épouse Mme de Germeuil ; il
enrichit ainsi Julie , et lève le seul obstacle qui s'opposait
à son mariage avec le fils du pessimiste Noirval .
M. Dumersan est l'auteur de ce petit ouvrage. Dans
une lettre que les journaux ont publiée , il dit que
M. Bon Enfant est une comédie toute simple et toute
naturelle. Il y a fait preuve , en effet , d'une grande
simplicité. M. Bon Enfant , qui va se coucher comme
le Somnambule , en arrivant chez Mme de Germeuil ,
dit dans un couplet qu'il s'est endormi au risque d'y
demeurer, et que cet à-compie qu'il prend sur lamort
21
290
MERCURE DE FRANCE.
ne nuira point au total. M. de Noirval dit à M. Bon
Enfant : Vous êtes bien heureux d'étre heureux . Bosquier-
Gavaudan , qui a joué le rôle de M. Bon Enfant ,
asouvent manqué de mémoire. Comme personne n'a
crié bis pour aucun couplet , cet acteur a eu la bonté
d'en chanter un deux fois. Mile Pauline , dans Mme de
Germeuil , se compare
Aces faux dieux dont nous parle lå fable ,
Muets et sourds pour leurs adorateurs .
Les spectateurs auraient bien voulu avoir ce dernier
trait de ressemblance avec les dieux ,
Tout le Marais a frissonné en lisant sur l'affiche de
laGaieté: En attendant la première représentation du
Monastère abandonné ou la Malédiction paternelle;
mais ce théâtre a tant de malheur depuis quelque temps ,
qu'il est à craindre qu'on ne reçoive cette malédiction
comme Cléante dans l'Avare reçoit celle de son père ,
et que le public ne dise aux auteurs : « Je n'ai que
faire de vos dons . »
Ε.
wwwwwwwww
ESTAMPES
Pour le Thucydide de J.-B. GAIL.
Ce titre m'a revelé , et revelera à beaucoup de nos
lecteurs aussi , l'existence d'une traduction française de
Thucydide par M. Gail. Je me suis en conséquence ет-
pressé de me la procurer , sans être découragé par le
jugement de Chenier , qui page 131 de son Tableau
de la littérature française , déclare celle de M. l'Evêque
seule digne de quelqu'attention , j'ai comparé entr'elles
les deux versions; quelle a été ma surprise !
celle de M. l'Evêque m'a paru un chef-d'oeuvre de
médiocrité , tandis que celle de M. Gail m'a semblé
réunir l'élégance à la fidélité. Le premier mérite lui est
attribué par un excellent juge en cette partie , M. Auger,
de l'académie française.
NOVEMBRE 1816. 291
L'opinion que j'émets veut être prouvée ; je l'entreprendrai
dans un des numéros suivans , en considerant
d'abord le mérite de la traduction des harangues .
En parlant du Thucydide de M. Gail ,je ne dois pas
oublier les estampes , qui sont d'une aussi belle exécution
que celle de sa traduction complète de Xénophon ,
ouvrage que nous avons récemment annoncé avec les
éloges qu'il mérite . ( Voy. novembre 1816 , no )
La collection qui nous occupe est forinée de dix.gravures
et de deux plans , destinés à orner soit la traduction
française de Thucydide , par M. Gail , soit les diverses
éditions in-4° et in-8º de Thucydide qu'il a
données. Leur prix est de 12 fr. , et 20 fr. avant la lettre.
Elles se trouvent chez Gail neveu , au collège royal ,
place Cambrai .
R.
INTERIEUR .
La chambre des pairs , dont les membres avaient reçu
des lettres closes du roi pour se rendre à la chambre ,
s'est constituée le osous la présidence de Mgr. le chancelier.
Elle a nommé pour ses secrétaires M.le duc de
Choiseul , M. le comte Molé , M. le comte Pastoret ,
M. le maréchal duc de Raguse.
-M. Courtois de Pressigny, ancien évêque de Saint-
Malo , qui a été nommé pair de France par ordonnance
du roi , en date du 20 avril dernier , a prêté serment en
cette qualité , et a pris séance .
- Les princes du sang actuellement résidant en
France , ont , par ordonnance du roi , reçu la permission
de prendre séance dans la chambre .
La chambre forme ses six bureaux. S. A. R.
Monsieur , est nommé président du premier bureau ;
Mgr. le duc de Berri , du second ; M. le duc de Croid'Havre
, du troisième; Mgr. le duc d'Angoulême , du
quatrième ; M. le maréchal comte de Viomesnil, da
cinquième ; et M. le comte Barthelemi du sixième. Les
292
MERCURE DE FRANCE .
cinq premiers sont composés chacun de 35 membres ,
et de sixième de 33 seulement.
-Le projet d'adresse au roi est adopté à la majorité
de 153 voix sur 134 votans.
-
- Le ministre de l'intérieur , accompagné de M. le
comte Siméon , conseiller d'état , est introduit; il soumet
à la chambre un projet de loi qui autorise tout
établissement ecclésiastique à recevoir par donation , ou
àacquérir de ses deniers , des biens-immeubles et des
rentes. La chambre a ordonné l'impression de ce projet
et la distribution à domicile.
M. le duc de Rohan présente sa requête tendante
à établir son droit d'hérédité à la pairie , conformément
'à l'ordonnance du roi du 23 mars 1816. Trois commissaires
sont nommés au sort pour procéder à la vérification
des faits contenus dans la requête. La chambre ,
sur le rapport de ses commissaires , déclare valables les
titres produits par M. le duc de Rohan , et procède à la
désignation des six pairs qui doivent être entendus dans
l'information prescrite par l'ordonnance du 23 mars .
Les six pairs ayant été entendus séparément , et leur
témoignage conforme , étant en faveur de M. le duc de
Rohn , la chambre a arrêté qu'il serait admis à prêter
le serment.
- M. le comte de la Roche-Aimon , nommé pair
par ordonnance du 17 août 1815 , a été admis à prêter
serment.
Une commission de cinq membres , composée de
MM l'abbé de Montesquiou , l'évêque d'Evreux , le
comte de Pastoret , le maréchal comte de Gouvion
Saint-Cyr et le comte de Marbois , a été nommée au
scrutin. Cette commission a fait son rapport par l'organe
de M. l'abbé Montesquiou , dans la séance du 26
de ce mois , et les conclusions en faveur de l'admission
du projet de loi pour le clergé ont été admises à une
majorité de 155 voix sur 146 votans .
-MM. Duvergier de Hauranné et Fornier de Saint-
Lari , sont nommés , par ordonnance du roi , questeurs
de la chambre des députés .
NOVEMBRE 1816. 293
- M. le duc de Richelieu , M. le comte de Corvetto
; MM. les conseillers d'état , baron de la Bouillerie
, baron Dudon , vicomte Tabarié , de Saint-Cricq ,
de Barente et de Serre , prennent place au banc des
ministres ; M. le comte Corvetto , sur l'invitation de
M. le président de la chambre des députés , monte à
la tribune , et présente le projet de loi sur le budjet
de 1817. Le discours qu'il prononce a toute l'étendue
que comporte l'importance du sujet. Les nombreux
développemens qui y sont contenus , quoique se refusant
àl'analyse , sont cependant d'un si haut intérêt ,
que nous essayerons d'en saisir les traits principaux .
Messieurs , dit-il en commençant , « les finances touchent
de si près à la destinée des empires , et tant d'intérêts
s'y rattachent , que leur situation est le premier objet
sur lequel les hommes d'état et les particuliers portent
leurs regards. Le ministre donne ensuite des
considérations consolantes; d'abord que les circonstances
dans lesquelles il présente le budjet de 1817 sont bien
moins critiques que celles dans lesquelles il fallut présenter
celui de 1816 , et que malgré toutes les difficultés
, lamarche des affaires n'a point été entravée , et
le sera d'autant moins que l'esprit de paix et de conciliation
s'affermira parmi nous. Les organes de la nation
ne peuvent avoir avec ceux du prince qu'un
même but : le salut et la gloire du trône et de la
patrie. Le moyen d'y atteindre a été indiqué par le
roi lui-même , c'est l'exécution franche et entière de la
charte.... ; mais il nous faut des institutions , et la plus
efficace d'entr'elles est un bon système de finances .......
L'origine de nos troubles vient de la plaie des finances .
Pour en prévenir le retour , nous comptons sur l'appui
de tous les hommes qui fidelles au roi comme à la
charte , veulent qu'elle soit aussi inviolable que son
auguste auteur.... ; l'état des finances vous sera exposé
tel qu'il a été mis sous les yeux du roi. Le tableau présenté
par le ministre sur les budjet de 1814 , 1815 et
1816 , ne chargent celui de 1817 que d'un supplément
de 85 millions 51,000 liv . C'est peut être une phénomène
assez remarquable , continue-t-il , qu'un pays ,
204 MERCURE DE FRANCE .
qui , dans l'espace de trois ans , a si prodigieusement
souffert, ait pu entretenir par ses tributs les sources
des revenus publics...... Honneur au peuple qui sait
allier , au courage de souffrir , une généreuse obéissance
àsesdevoirs . L'arriéré se paie;les traités s'exécutent... ,
nos effets à terme se soutiennent ....... ; des secours sont
distribués aux contrées maltraitées par les fléaux du
ciel.... ; les travaux publics les plus utiles sont continués
, d'autres commencés...... ; la prévoyance doit
ouvrir une route qui nous fasse braver le présent , et
nous mène le plus avant dans l'avenir : cette route
est un système de finance qui lie une année à l'autre .
Il doit réunir les conditions suivantes : 1º assurer le
paiement loyal des dettes du passé ; 2º fixer la somme
de l'impôt dans une proportion compatible avec les
facultés des contribuables ; 3º appeler la confiance des
capitalistes par la sureté de nos engagemens et l'évidence
de nos moyens; 4º donner àtoutes les fortunes
cette sécurité sans laquelle il n'y a point de crédit ;
5ºdoubler la dotation de la caisse d'amortissement : ces
conditions et ces principes forment la base du budjet
que nous avons l'honneur de vous présenter. Le mimistre
expose ensuite les motifs puissans qu'il y a d'étendre
en faveur des créanciers de l'arriéré , les dispositions
de la loi du 28 avril , en détaille les moyens , et
fait cette réflexion bien juste , que la paix nous est
rendue , l'effusion du sang arrêté , que notree jeunesse
respire , notre commerce n'est point fatigué d'exactions
, ne craint plus les monopoles , que le terme de
nos maux nous est connu , et que par conséquent notre
position actuelle est plus tolérable que celle qui l'a
précédée.
Le ministre adonné ensuite le tableau général des
charges de chaque ministère , et comme tous ces détails
sereprésenteront nécessairement dans la discussion du
budget dans la chambre ,nous ne nousy arrêterons point
ici ; mais il les a terminés en disant : Nous avons rempli
une tâche pénible en vous exposant sans déguisement
la gravité de nos charges; il est réservé à nos successeurs
de vous offrir des tableaux plus consolans......
NOVEMBRE 1816. 295
Espérons qu'avec nos moyens et votre concours , la
France sortira victorieuse de la lutte du malheur , sera
digne d'elle , sera digne de son roi et des destinées qui
l'attendent sous la dynastie deHenri IV et de LouisXIV.
-M. le baron Dudon succède à la tribune et lit le
projetde loi .
M. de Barente présente le travail relatif aux contributions
indirectes.
-M. le président donne acte aux ministres de S. M.
de la présentation qu'ils viennent de faire. Il annonce
que le ministre des finances a fait imprimer son rapport
au roi , l'exposé présenté à la chambre , les projets de
loi , et que le tout sera distribué le lendemain à domicile;
et la chambre étant consultée , s'ajourne au lundi
18 novembre.
1
- Nous ne donnerons que les titres des différens articles
contenus dans cette loi , nous réservant , au inoment
de la discussion , d'en offrir les détails . Le titre re
contient la fixation des budgets de 1814 , 1815 et 1816.
Letitre second, le paiement de l'arriéré. Le 3º, le
budget de 1817 .
Le4º, les contributions indirectes de 1817. Le titre 5,
les moyens de crédit; et le 6º, la dotation de la caisse
d'amortissement.
Le 7º , l'affectation spéciale au payement de la dette
perpétuelle , et de la dotation de la caisse d'amortissement.
Le titre 8 l'inscription au trésor des pensions payées
sur les fonds particuliers des ministères , et fixation
des fonds permanens des pensions .
Le titre 9, des droits d'enregistrement et du timbre.
Titre 10 , dispositions générales .
M. de Barenie a lu l'exposé des motifs de ce projet
de loi , et sur chacun des titres qu'il renferme..
- La chambre se retire dans ses bureaux pour examiner
le projet de loi sur le budjet .
- Dans la séance du 17 , la chambre entend d'abord ,
de la part d'un de ses secrétaires , un rapport sur les
1
/
296
MERCURE DE FRANCE.
1
diverses pétitions qui lui ont été présentées , et , conformément
au réglement ,elles sont renvoyées à la commission
qui doit lui proposer de statuer sur chacune
d'elles .
1
M. de Clausergues et M. le comte Marcellus réclament
sur ce que dans le procès-verbal il avait été dit
que l'adresse au roi avait été votée à l'unanimité. M. le
président leur fait observer que c'était au moment de
la lecturedu procès-verbal que leur réclamation aurait
dû avoir lieua;; cette réclamation n'a pas de suite pour
lemoment. Mais depuis , ces deux députés ont publié
la même réclamation par la voie des journaux , avec
l'observation que l'adresse ayant été votée dans un
comité secret , dont le procès-verbal n'avait pas pu encore
être lu , il leur avait été impossible de réclamer
contre l'expression du vote unanime.
-Dans sa séance du 23 novembre , la chambre a
entendu lerapport de la commission chargée de surveiller
la caisse d'amortissement . Cette commission est composée
de M. de Villemanzi , pair de France , président;
M. Pardessus , secrétaire ; Piet , Lafitte , Brière de
Surgi , commissaires ; M. Dutremblai , directeur général
; M. Dufougerai , sous-directeur. M. Villemanzi
monte à la tribune et présente le rapport très-détaillé
et véritablement satisfaisant des opérations de la caisse.
L'impression et la distribution en sont ordonnées.
Dans cette même séance , le ministre de l'intérieur
vient présenter le projet de loi qui règle la compétence
et le mode de procéder de la chambre des pairs dans
ses formesjudiciaires. Cette loi est presque littéralement
conforme à la résolution adressée à celle des députés
de la dernière session .
Le roi a le pouvoir de s'approprier une résolution ,
quand , envoyée à une chambre par l'autre , cette dernière
n'a pu , dans le cours de la session , se prononcer
sur l'envoi qui lui a été fait. En effet , la session qui suit
ne peut pas prononcer sur l'envoi fait à celle qui l'a précédée.
DUBRAY , IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
พ.° 5.
******
MERCURE
DE FRANCE.
www www
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 5o fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur tout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , franes de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
wwwwwww
POESIE.
CONTE.
Quoi ! disait Jupiter, pas un jour de repos !
Sans cesse importuné par cette race humaine !
J'avais mêlé pour elle et les biens et les manx ;
Ma sagesse avait eru rendre les poids égaux ;
Les hommes cependant ne sentent que la peine !
Me serais-je trompé ? Faut-il changer leur sort ?
Ou dois-je mépriser leur injuste murmure ?
J'ai député chez eux mon fidelle Mercure ,
Qu'il revienne à l'instant, j'en croirai son rapport.
Soudain ce messager , sur un nuage d'or ,
De la terre et du ciel a franchi la distance.
-Eh bien! mon fils , eh bien ! as-tu chez les mortels
TOME 69 . 22
298
MERCURE DE FRANCE.
Trouvé quelques heureux dont la reconnaissance
Pour bénir mes bienfaits m'érige des autels ?
Tu te tais ? tu souris ? je comprends ce silence !
Mais du moins quelques- uns , grâce à ton éloquence ,
Ont mis peut- être un terme à leurs sots différends ?
Les querelles des rois , les passions des grands ,
Résistent , je le sais , à mes ordres suprêmes ;
Mais ces êtres obseurs qui végétent aux champs ?
- Hélas ! reprit Mercure , ils sont par tout les mêmes ;
Et vous leur donneriez à tous des diadêmes ,
Le lendemain encore ils seraient mécontens.
Ecoutez mon récit et voyez si je mens.
Après avoir quitté les palais et les villes ,
Formé des avocats , enrichi des marchands ,
Donné même aux fripons quelques leçons utiles ,
Pour obéir , mon père , à vos commandemens ,
Je suis venu chercher dans les humbles chaumières
Ees voeux plus modérés , des besoins plus pressans
Je vois près d'un moulin un homme à cheveux blancs ;
Il était à genoux , et ses vives prières
Imploraient , mais en vain , Eole et ses enfans ;
Le calmele plus doux , depuis une semaine ,
An plus fàcheux loisir réduisait tout son temps .
Son malheur m'attendrit. Soudain le dieų des vents ,
Ames ordres soumis , de son antre déchaîne
Le rapide Aquilon , dont la bruyante haleine
Aux ailes du moulin redonne leur essor .
Le meunier se livrait au plus heureux transport.
Mais quoi ! de son plaisir je jouissais à peine ,
Qu'un jeune jardinier , son plus proche voisin ,
Se met à blasphémer contre votre personne.
En le privant des dons qu'il attend de Pomone ,
Le vent à celui-ci faisait perdre son pain.
Pour payer le dégât causé dans son jardin ,
Je lui donne une bourse et l'engage à se taire.
Vous penserez qu'ainsi j'accommode l'affaire ?
Point du tout. Le vieillard me dit avec chagrin
-
DECEMBRE 1816.
299
T
Que l'autre est trop heureux de vivre sans rien faire ,
Et que j'aurais mieux fait d'acheter son moulin.
Je vous avais promis de laisser sur la terre
Quelques hommes contens ; je tenais à ceux-ci ,
Jugeant à leur égard la chose plus facile .
Je erus y parvenir en leur parlant ainsi :
Comme à votre santé le travail est utile ,
Et qu'il faudrait changer l'ordre des élémens "
Pour vous rendre tous deux riches en même-temps ,
Il me paraît plus simple , et même préférable ,
De vous dédommager l'un l'autre également ;
Quand l'année aux jardins sera plus favorable ,
Alors au bon meunier je donnerai l'argent .
Qu'avez-vous à répondre ? Un très-fort argument ,
Répartit le vieillard , cela serait injuste ;
Jupiter souffrira qu'un jeune homme robuste
Quand je travaillerai fasse le fainéant ?
Je puis avoir mon tour , dites -vous dans un an ;
Mais pour moi le repos étant plus nécessaire ,
Le reste de mes jours je dois seul en jouir.
Moi , dit le jardinier , je soutiens le contraire';
Vous en profiteriez seulement pour dormir ;
C'est à l'âge où je suis , dans l'âge du plaisir .
Qu'une telle faveur peut vraiment être chère.
Par de bonnes raisons contre son adversaire ,
Chacun d'eux aussitôt est prompt àrépartir
On s'échauffe , on s'aigrit , on se met en colère,
Ils allaient s'égorger , lorsque pour en finir ,
Aces gens qu'on prétend des bêtes raisonnables ,
J'offre ces deux partis et leur dis de choisir :
Préférez-vous rester comme avant misérables ,
Qu qu'un même bienfait entre vous soit égal ?
Le croirez-vous , grand, dieu ? pour se faire du mal
Ils sont tombés d'accord.-Plutôt souffrir ensemble.
Voilà l'homme , jugez.- Mais j'ai fait , ce me semble ,
Répondit Jupiter , un bien sot animal . F
Aug. DE BELISLE.
22.
500
MERCURE DE FRANCE .
1
IMPROMPTU A MI ROSE DUPUIS ,
Sur laquelle je m'étais appuyé en adressant la parole à mademoiselle
Mars.
Je fus un peu gauche ; pardon.
Mais , grâce à la métempsycose. ,
Je me croyais devenu papillon ,
Et me posais sur une rose.
M.
A TEL .
Grâce à l'académie et grâce à son suffrage ,
Devenez immortel , du moins de sa façon.
Mais devez cet honneur à votre illustre nom :
Mieux vaudrait le devoir , beau sire , à quelqu'ouvrage.
Le chevalier VIGEE .
IORALITÉ .
La réputation n'est point un bien frivole ;
On ne l'obtient qu'au prix de plus d'un noble effort.
Si de son vivant on le vole,
Il faut le rendre après sa mort.
:
Par le même.
m
LE GLAND ET LE MOUSSERON.
Fable.
Du sommet d'un chêne superbe ,
Un gland voyant avec dédain
Unpauvre mousseron qui se cachait sous l'herbe ,
Sur lui se laissa cheoir et l'attéra soudain ,
Et cela , disait-il , pour rire du vilain : (
Lemousseron tout haut murmure ,
Etmontre un vif ressentiment..
C'est bien à toi , répond le gland ,
C'est bien à toi vraiment, chétive créature ,
DECEMBRE 1816. 301
D'un sale et vil fumier triste progéniture ,
D'oser te plaindre seulement
Du fils d'un chêne si puissant ;
Ignores- tu que la nature
Acréé les petits pour les plaisirs du grand ?
Oui , dit le mousseron , je connais mon néant ,
Je sais combien je suis fragile ;
Mais si l'être vraiment utile
Devait seul se croire important ,
Dussé-je t'échauffer la bile ,
J'oserai te dire pourtant
Qu'estimédes gourmets aux champs comme à la ville ,
Je suis dans les festins un des meilleurs morceaux ,
Tandis que tu n'es bon qu'à nourrir les pourceaux.
LAROQUE (du Loiret).
www wmi
DISTIQUE
Présenté au Roi le jour de l'anniversaire de sa naissance ,
17 novembre 1816.
Nomine jam magnus , major virtutibus ipse ;
Vivat adhuc , populis , prospera lustra decem !
M. QUESNEL , lieut. de la go
légion , garde nationale de Paris .
ÉNIGME.
Quand je sors du sein de ma mère ,
Je suis de si fâcheuse humeur ,
Et je fais aussi tant de peur ,
Que l'on n'ose approcher mon père .
Tout le monde le fête avec grande amitié.
Mais lorsque l'on s'empresse à jouir de ses charmes ,
Sans respect pour personne et sans nulle pitié ,
Ases meilleurs amis je fais verser des larmes.
Quelques-uns en fuyant tâchent de se guérir ;
302 MERCURE DE FRANCE .
Les autres , plus mutins , soudain courent aux armes
Pour me faire périr.
Mais , bel effet de leur colère!
Enme faisant mourir
Onmet à mort mon père.
CHARADE.
Je m'amuse à mon dernier ,
Tout en prenant mon premier ,
A repasser mon entier.
T. DE COURCELLES.
ww
LOGOGRIPHE
De huit pieds , cher lecteur , mon être se compose ;
Arriver jusqu'à moi n'est pas facile chose .
Tâches de découvrir dans mes membres épars ,
Cemont, but désiré du plus noble des arts .
J'y vois cet animal qui surprit Balaam ;
La rivale d'Agar , et femme d'Abraham ;
Ce dieu que l'on dit être inventeur de la flute ,
Qui vainquit des bergers dans mainte et mainte lutte ;
Ce que dans certain jeu nous préférons aux rois ;
Ce que l'on fait danser au marché quelquefois ;
J'y vois ce que sur l'eau le simple nocher lance ;
Puis ce que dans un bal chacun fait en cadence ;
Ce qu'on fait dans le monde ou près d'un tapis vert ,
Et qui chez la modiste à plus d'un bonnet sert ;
Ce que fait un barbier ; un signe de musique ;
Ce qu'on donne ou reçoit , souvent par politique.
T. DE COURCELLES.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Canne. Celui du
Logogriphe est Sac. Le mot de la Charade est Cachemire.
DECEMBRE 1816 . 303
wwww
ODETTE , LA PETITE REINE ,
Ou les Apparitions de la dame Blanche , roman
historique ; par l'auteur des Annales du crime et de
l'innocence. Quatre vol. in- 12 . Paris , chez Lerouge ,
libraire , cour du Commerce , quartier Saint-Andrédes-
Arts .
(Ist article.)
Le langage de nos aïeux était d'une naïveté charmante
: « Femme , dit le bon Montaigne , doit laisser
la honte aves sa cotte , couchant avec son mari. » Que
de circonlocutions il faudrait aujourd'hui pour exprimer
cela. Ce précepte au surplus ne regarde pas tout à fait
Odette; elle laissa bien la honte avec sa cotte , mais
elle ne couchait pas avec son mari , pas même avec son
amant ; il ne s'agissait que de tromper un roi en démence
, et de lui faire croire la nuit que la véritable
reine était à son côté. Ce fut un stratagême d'Isabeau
envers l'infortuné Charles VI ; elle choisit pour ce rôle ,
disent les vieilles chroniques , la fille d'un marchand
de chevaux , qui , disent-elles encore , se nommait
Odette, parce que son père se nommait Odon , et que
la demi-alliance avec le roi , de qui elle eut un enfant ,
fit surnommer la petite Reine. C'est cette action que
l'auteur des Annales du crime et de l'innocence a jugée
susceptible de prêter à des situations romantiques.
J'étais prêt de sortir et j'allais dîner en ville , quand
cette nouveauté m'arriva. Je ne fis qu'une réflexion en
regardant le titre , c'est que je ne connaissais ni l'auteur
des Annales du crime et de l'innocence , ni ses
Annales . La bonne Mme Gervais , dont l'habitude est
d'examiner le frontispice des livres qu'on m'apporte ,
accourut comme je partais , et me pria vivement de lui
prêter le roman d'Odette , qui ne pouvait , disait-elle ,
être que d'un haut intérêt , parce qu'il était de l'auteur
d'un mélodrame.- Comment , d'un mélodrame ! ré
504 MERCURE DE FRANCE .
partis-je en riant ; est-ce que vous avez vu des mélodrames
, Mme Gervais ? - Oui , Monsieur , et je m'en
flatte , car , on a beau dire , il n'est tel que les auteurs
de ces pièces-là pour avoir le talent de plaire et d'émouvoir.
J'ai vu la Queue de lapin, l'Homme de la Foret
Noire , le Pont du Diable , et je me souviens bien aussi
d'avoir vu jouer à l'Ambigu-Comique les Annales du
crime et de l'innocence. Ah ! Monsieur, quel ravissement
!- Lisez donc Odette , Mme Gervais . Mais n'aurezvous
pas peur ? Les apparitions de la dame blanche ....
-Des apparitions , tant mieux ! Eh soyez donc sûr que
j'ai vu bien autre chose. Je vais passer une soirée délicieuse.
Je craignaisun peu que son attente ne fût trompée.
Avec toute l'imagination on du monde, me disais-je en
chemin, quel parti l'auteur a-t-il pu tirer d'Odon et
d'Odette ? Si la petite reine né remplace pas furtive
ment pendant la nuit la véritable reine , ce n'est plus
untrait conforme aux récits des chroniques , et quel
triste héros , pour un personnage amoureux , qu'un
homme débile, souffrant , et privé de l'usage de sa
raison, au point de se livrer à de violens transports de
fureur ! Si Odette se borne aux fonctions que lui prêtent
les historiens , son role n'est plus qu'un rôle purement
passif, qui ne suppose et ne nécessite même pas des intrigues
fort merveilleuses. De façon ou d'autre , je
craignais véritablement pour les délices de la soirée :
j'appris en outre que les Annales du crime et de l'innocence
n'étaient autre chose que le singulier titre d'un
recueil de causes célèbres. Je ne pus m'empêcher de
rire d'avance du désappointement et des doléances de
Mme Gervais .
Je fus bien étonné en rentrant ; je la trouvai comme
asphyxiée sur le dernier volume. Cinq à six bonnes.
qu'elle avait rassemblées à l'approche de la nuit , l'entouraient
, et suffisaient àpeine encore pour la rassurer .
-Quoi , Mme Gervais ! vous qui avez vu l'Homme de
la Forêt Noire et le Pont du Diable! Elle voulait
parler , et ne put que se borner à des signes multiplies ,
qui tous exprimaient lecomble du ravissement-etics
1
DECEMBRE 1816. 305
sensations les plus vives . J'eus la douleur de croire que
ma gouvernante était muette.
Il fallait de grands événemens pour l'avoir réduite
en cet état. Je ne lui donnai pas le temps de retomber
dans une nouvelle asphyxie. Plein d'impatience et de
curiosité , je lui retirai son livre et courus m'enfermer
avec le roman. Dieu ! j'y songe encore ! rochers sur rochers
, précipices sur précipices , des combats sur mer ,
des combats sur terre , des processions de Mathurins ,
des frères de l'ordre des Humiliés , des pacotilles d'ermites
, des bandes innombrables de voleurs , des bandes
épouvantables de receleurs , des fosses aux loups , deux
outrois cents spectres , autant de visions , et des visions
où l'auteur ne décide pas si l'on voit réellement ou si
l'on croit voir. ( Ah Mme Gervais ! pauvre Mme Gervais !
que je suis confus , Mme Gervais ! ) Ce n'est pas tout :
des morts subites , des résurrections , des noyés , des
brûlés , des décollés , des pendus ; des orages , des tempêtes
, des départs de vaisseaux , des nacelles abandonnées
sur l'onde , des Bohémiens, des Bohémiennes ,
des corsaires , des juifs bons et mauvais , des coups de
poignards.... Quoi ! tout cela pour Odette ?- Oui , tout
cela pour Odette , mais dites désormais lafille d' Odon;
c'est ainsi que l'on anoblit tout à coup un personnage.
Le roi Charles (qui était amoureux , je vous préviens
sur ce point , et c'est certainement le cas de dire ,
amoureux fou ) , ne nommait pas autrement l'ange du
ciel venu pour rendre le calme à son ame éperdue ,
expressions qui jusqu'ici n'avaient peut-être encore été
regardées que comme un pathos insignifiant. Je n'ai pas
dit des combats en champ clos , des quadrilles , des
duels , des représentations dramatiques , et un traître ! ...
Non, jamais mélodrame , même celui de Wasingthon ,
ne fut orné d'un traître comme celui qui figure dans
ce roman , ni d'un scélérat comme le confident de ce
perfide : ô le misérable ! .... Mais ne précipitons rien .
Les deux premiers volumes ne sont guère qu'une
introduction à cette incomparable histoire. Déjà
toutefois un mouvement extraordinaire ; point de
calme au pied de ce volcan. D'abord un orage ,
306 MERCURE DE FRANCE .
mais un orage tel qu'on n'en avait jamais vu; toute la
nature en convulsion , des arbres frappés de la foudre ,
d'autres déracinés par les vents , la terre menacée d'un
nouveau déluge. Au milieu de tout ce tintamare , se
montre une pauvre nourrice tenant un enfant dans ses
bras . Pour lieu de la scène une forêt , et ce qui ajoute
à la situation , dans l'éloignement un vieux château
royal ; pour uniques habitans , ou si l'on veut pour
concierges , Wilfrid et sa femme Plectrude ; le premier
ayant rencontré en plein jour , dans une forêt de Normandie
, la chasse du roi Artus , mort seulement alors
depuis huit ou neuf cents ans ; ayant vu aussi des oies
fées , ce qui surprend moins ; ayant contemplé encore
en Hollande les deux plats d'airain dans lesquels furent
présentés au baptême les trois cent soixante-cinq en-
Jans d'une contésse de Henneberg à qui les souhaits
d'une mendiante avaient causé cette ponte , parce que
cette comtesse lui reprochait qu'elle faisait trop d'enfans;
ce grand voyageur ayant suivi en outre , comme
militaire, le roi Jean , et ayant partagé sa captivité ,
ce qui le fera souvent nommer le vieux serviteur , ou
le vieux compagnon du bon roi Jean , parce qu'il a
toujours été intimement lié avec les rois , quoiqu'il n'ait
été que simple soldat , et qu'il ne soit encore que concierge;
grand parleur , grand conteur , ayant de plus le
talent de montrer successivement sur sa figure l'immobilité
d'une figure de platre ; sa femme sachant peu ,
parlant peu , n'ayant rien vu , rien parcouru , mais ne
pouvant entendre un mot de son mari sans rester immobile
comme une statue de sel ; ce qui prouve , je le ferai
observer en passant , que ces deux époux sont bien assortis
. Remarquons encore à ce concierge une voix de
tonnerre , une moustache redoutable , une figure terrible,
et cependant... Je suis obligé de m'arrêter malgrémoi ,
car je me perds en ne voulant rien laisser ignorer de la
beauté des détails .
J'ai dit qu'une nourrice est entrée en scène. N'avezvous
pas , cher lecteur , pressenti quel est cet enfant
précieux qu'elle tient dans ses bras ? O fille d'Odon !
tes grandes destinées commencent et s'annoncent d'une
DECEMBRE 1816 . 307
manière solennelle et dramatique; c'est pour toi que
les élémens émus font tout ce tapage. La fille d'Odon
souffre , ou plutôt souffrait considérablement de ses premières
dents , car la nourrice vient d'avoir recours à un
remède infaillible en la portant au village voisin , où
elle lui a fait toucher les reliques d'un saint. C'est comme
elles reviennent que l'auteur les surprend avec son orage,
au risque , j'en conviens , de causer à son héroïne des
maladies beaucoup plus terribles que le mal de dents ;
mais uniquement occupé de l'intérêt du roman , motif
qui l'absout sans restriction. Si cependant la nourrice
cherchait quelqu'abri ? « Elle n'était pas éloignée , il
est vrai , dit l'auteur , du château des Tourelles. >>> C'est
précisément ce château dont Wilfrid et sa femme sont
les uniques habitans ; mais il existe ici une erreur légère
: « Ils avaient , il est vrai , reprend l'auteur , adopté
unjeune paysan nommé Robert. » C'est très-bien ; mais
qui empêche la nourrice de se réfugier auprès d'eux ?
Le voici ; c'est encore l'auteur qui parle : « Le château
des Tourelles , il est vrai , était de temps immémorial
le séjour des esprits , des fantômes . »
Observons ici que ces mots , il est vrai , qui se retrouvent
cinq ou six cents fois dans tout l'ouvrage , rappellent
agréablement certain rôle des pièces affectionnées
par Mme Gervais , où d'ordinaire un personnage introduit
également une expression choisie qu'il répète à satiété
, pour l'agrément et la variété du dialogue. Au
reste , puisque nous en sommes sur le mérite du style ;
comme encore dans les drames de l'Ambigu-Comique
et de la Gaieté , par tout l'innocence , par tout la Providence
, le Dieu qui saura confondre le crime ; ce qui
fera ressortir plus encore toute la scélératesse du traître .
Cependantla nourrice et l'enfant sont trempés comme
deux soupes. Si le château des Tourelles est le séjour
des esprits et des fantômes , Wilfrid n'est-il pas là , à
moins que ce ne soit lui-même un esprit ? Yolande
(c'est le nom de la nourrice ) ne demeure pas assez loin
pour n'avoir jamais entendu parler du vieux compagnon
du bon roi Jean. Mais , malheureuse nourrice , va
donc te mettre à l'abri . Elle ne cesse de fuir le vieux
308 MERCURE DE FRANCE.
manoir , et précisément c'est qu'il faut qu'elle y entre
car , disons-le enfin, l'orage n'est pas venu pour autre
chose. Voyant qu'elle ne cesse d'hésiter , la foudre , ennuyée
, éclate et tombe àvingt pas. La nourrice tombe
à son tour sans connaissance , et son nourrisson dans ses
bras. « Mais , dit l'auteur , l'enfant est préservé dans sa
chute ; la Providence veille sur cettefaible créature ;
ELLE n'a reçu aucune contusion » ( la créature et non la
Providence ) . « Yolande , poursuit-il , reprend ses sens ;
elle lève les yeux au ciel , s'adresse mentalement au
Dieu protecteur de l'innocence ; » et après qu'elle a fui
le château pendant deux ou trois heures , « redoublant
de courage , ajoute-t-il , elle arrive enfin au bâtiment
si désiré. »
Elle n'est encore qu'à la porte du bâtiment si désiré ,
et l'on ne croirait jamais combien il est difficile quand
il pleut , de sonner vîte et de se faire promptement ouvrir.<<
Elle désespère long-temps de se faire entendre ;
mais enfin elle aperçoit une chaîne de fer au bas de laquelle
pend un anneau; cette chaîne répond probablement
à une cloche ; elle tire violemment , etbientôt
après les échos de ces lieux déserts répètent les sons de
l'airain frémissant. >> Elle n'est pas encore entrée , malgré
les sons de l'airainfrémissant : il faut que le silence
le plus profond succède aux sons aigus; qu'Yolande
croie le château sans habitans ; qu'elle se repose sur une
large pierre couverte de mousse; qu'elle débarrasse son
nourrisson de ses langes imbibés par la pluie ; qu'elle se
relève ; qu'elle agite de nouveau la chaîne ( qui probablement
répond à une cloche ); que l'écho seul réponde
encore à ces sons lugubres; qu'écartant des voiles mouillés
, elle présente son sein à l'enfant qui le repousse... »
« Il crie , mais faiblement ; il n'a plus de chaleur , plus
de mouvement.... >> Tout ceci n'est que pour l'effet dramatique
; on sent bien que c'est comme sur le théâtre ,
où le personnage dont on désire l'arrivée est tout près
dans la coulisse , attendant sa réplique , et qu'ici Wilfrid
est contre la porte , également prêt à paraître. « Encore
quelques instans , continue l'auteur en parlant du
nourrisson , il sera sans vie; Yolande lève de nouveau
DECEMBRE 1816 . 509
۱
les yeux au ciel .... » « Décidément , dit-il , la fille d'Odon
va mourir..... » chose impossible , on le sait ; et
cette ame éperdue à laquelle elle doit un jour.... ? Va
mourir était la réplique. Wilfrid paraît armé de pied
en cap , et décoré de ses terribles moustaches. Lanourrice
entre : elle est entrée .
Wilfrid avait craint que ce ne fussent des brigands ;
<<mais à la vue d'une femme , d'un enfant en proie aux
fureurs de la tempête.... une larme mouille sa paupière ;
il jette là ses armes; il enlève l'enfant des bras de sa
nourrice , donne le bras à Yolande , et crie à sa femme ,
demanière à se faire entendre de cent pas : Plectrude !
du feu ! du feu !>> A ces mots criés de cent pas , commence
le rôle de Plectrude. « C'est , dit l'auteur , la statue
de Loth changée en sel . »
Si cependant ce Wilfrid allait être quelqu'ogre ou
une Barbe-Bleue , car il paraît bien content de tenir la
nourrice et l'enfant ? Wilfrid n'est ni l'un ni l'autre ,
qu'on se rassure; il est toutefois bien content de les
tenir, et il a pour cela ses motifs. L'auteur a eu raison
dedire que le château des Tourelles était , il est vrai ,
le séjour des esprits et des fantômes ; c'est le point central
où se rendent tous les spectres du canton ; c'est- la
que se succèdent les visions et les apparitions , et Yolande,
après s'être réchauffée , doit jouir d'une représentation
fantasmagorique dont elle se souviendra long-temps.
Wilfrid est là pour disposer les voyageurs , et s'en acquitte
admirablement. Histoires épouvantables de revenans
contées à la nourrice ; petite chambre à coucher
qui lui est ensuite offerte , et qui n'est que de la forme
et de la dimension d'une nef d'église ; grand spectacle
nocturne , ou nouvelle tentation de Saint-Antoine , qui
remplit la nef d'église , et tout un chapitre dont le titre
n'estrienmoins que le Cercueil;-les Tigres ;- et
le Lion. Le jour venu , la nourrice peut partir et part
tranquillement avec son nourrisson ; l'orage a eu son
effet .
Yolande n'a eu les honneurs de la soirée et de la nuit
que comme la représentante de l'héroïne qui n'est pas
encore en âge d'apprécier tant de jouissances. La fille
7
310 MERCURE DE FRANCE.
d'Odon viendra plus d'une fois , pour son compte , aux
visions et aux apparitions; chacun s'y rend successivement.
Le roi Charles , avant que son esprit ait donné
encore aucun signe d'aliénation , aura son tour , il voudra
visiter son château des Tourelles ; et précisément le petit
appartement est la chambre royale. Helas ! malgré tout
le pouvoir magique de ces lieux , il n'aurait eu encore
quedes rêves couleur de rose , car il venait d'y voir pour
la première fois la fille d'Odon ; mais ce jour là Wilfrid
fit tant de frais d'imagination , et en conta de si fortes
avant le coucher du roi , que très - probablement ce
malheureux prince , le lendemain , rêvait encore à tous
ces récits , au moment où une espèce de spectre arrêta
tout à coup son cheval , et lui fit tant de peur. L'auteur
d'Odette aurait pu , selon moi , se faire honneur d'une
solution vainement cherchée jusqu'ici : les histoires de
Wilfrid meparaîtront toujours la véritable cause de la
folie de Charles VI .
Mais c'est trop anticiper sur les événemens ; c'est trop
peut-être aussi m'arrêter à un préliminaire. On sent
qu'il faut laisser grandir la fille d'Odon , et j'aurais fort
affaire d'analyser ainsi quinze ans de sa vie romantique
, puisque les seules douleurs que lui ont fait
éprouver ses premières dents , ont déjà suffi pour amener
desscènes si intéressantes L'auteur remplit très-agréablement
ses deux premiers volumes , ety donne toutes les
notions indispensables. On a conçu , par exemple , les
soupçons les plus injurieux contre Wilfrid , en le prenant
pour un ogre ou une Barbe-Bleue , c'est ma faute.
Une citation apprendra au lecteur si ce concierge est
unpersonnage vraiment important , et combien il mérite
d'être distingué ; c'est ce que l'auteur fait sentir
d'un seul trait , qui devient un éloge aussi adroit que
délicat Il vient de retracer les troubles qui signalèrent
les commencemens du règne de Charles VI : la révolte
des Rouennais , les intrigues du duc d'Anjou , la conspiration
et les excès des Maillotins ; il a parlé enfin du
mariage de Charles , qu'il a considéré comme l'ouvrage
perfide du duc de Bourgogne : « Le nouveau règne » ,
ajoute-t-il aussitôt , commençant gravement un autre
DECEMBRE 1816 . 311
chapitre , <<n'avait apporté aucun changement dans la
>> situation de Wilfrid ; il habitait toujours le château
21 des Tourelles , et ses gages lui étaient exactement
» payés . »
Le père de Wilfrid , qui a aussi beaucoup voyagé ,
et que d'abord l'on croit mort depuis long-temps , n'est
pas un homme d'une moindre importance , l'on en peut
juger encore par la manière dont l'auteur débute pour
en entretenir son lecteur. « Sur les bords fleuris que
>> baigne , à cinq lieues de Poitiers , cette rivière qui
>> prend sa source dans le Limosin , fertilise la Tou-
>> raine , traverse le Poitou et se décharge dans la Loire
au-dessous de Chinon ; sur la rive de la Vienne ,
>> vivait , sous le règne de Philippe de Valois , un
>> hommequi s'était rendu fameux par ses voyages, etc. »
On voit si l'auteur ménage ici les membres de phrase..
»
Mais ce qui méritait toute son attention , c'est l'éducation
d'Odette , qui , dès son tout jeune âge , se montre
un enfant extraordinaire. Il nous peint son héroïne
àneufannss ,, et c'est sur-tout ici , comme de raison ,
qu'il emploie tout ce que le style le plus gracieux peut
devoir au choix des pensées et des expressions . « Elle
>> était , dit- il , jolie comme un ange , et extrêmement
>>formée pourson âge. Elle avait la conception prompte ,
» la répartie vive et juste. On a vu souvent ces enfans
>>précoces beaucoup trop vantés , perdre une partie de
»
»
»
leurs avantages en avançant en âge , et devenir des
>> êtres fort ordinaires. Il n'en fut point ainsi d'Odette :
le plus joli bouton des parterres de Flore devint
la plus brillante des roses. IL EST VRAI , etc. >>>
En outre des visions qui font attendre le moment des
grands événemens , l'auteur d'Odette a diverses ressources
dont il use avec autant de sagacité que de succès,
Son livre étant historique , il accumule , chemin faisant
, des pages entières de vieilles chroniques , qu'il
retrace avec leur style gothique. Il entre aussi dans de
grandes explications surtous les objets d'antiquité qu'il
rencontre. Est-il question d'une clepsydre ? Aussitôt ,
l'origine , la forme , l'inventeur des clepsydres ; ce fut
dans le même siècle, si l'on en croit le plus grand nom
312 MERCURE DE FRANCE.
bre des historiens , que l'on vit pour la première fois en
France , des cartes àjouer : sur le champ , doutes et
diverses opinions sur l'origine des cartes à jouer , à qui
l'invention en est attribuée , quel en fut le véritable inventeur
, quelle fut leur première forme , quels sont
les personnages qu'elles représentent , quel but se proposa
celui qui les fit paraître ? Ainsi des anciennes
armes , ainsi de la poudre à canon , par anticipation;
par tout, nouvelles descriptions; nouveaux renseignemens,
Quant aux avantures , Wilfrid retrouve son
père avec la plus belle barbe d'ermite qu'on ait jamais
vue , aspect vénérable, qui remplit de jubilation. Cette
barbed'une blancheur éclatante, a au moins deux pieds
de long. On apprend l'histoire inconcevable du vieillard.
Le père Odon joue aussi dans cette première partie
, quelques petits bouts de rôles , dont le plus remarquable
est de faire le mort , pour que l'on croie à sa
résurrection . C'est ici que figure un bon juif , qui se
nomme Ben-Ephraïm en France , et Ben-Ibbi à Alger.
Le père Odon finit par se faire tuer et mourir tout de
bon , pour jouer pièce au traître et le faire passer pour
son assassin. Ces deux premiers volumes , je l'ai dit ,
malgré l'absence inévitable des grandes catastrophes ,
sont encore pleins d'intérêt et de mouvement , Mais
je viens deparler du traître; l'apparition de ce personnage
et du scélérat qu'il traîne à sa suite absorbe toutes
les facultés . C'est ici que l'ame délicieusement attachée ;
succombe sans cesse à ses émotions toujours renaissantes
; l'intérêt principal va commencer; désormais ,
les visions de la maison royale des tourelles seront inutilés
, on pourra fermer le château.
G.
(La suite au numéro prochain. )
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DECEMBRE 1816. 313
www
LES BATTUECAS ;
Par Mme la comtesse de GENLIS . Paris 1816. Chez
Maradan , rue Guénégaud , nº 9.
C'est une grande et généreuse nation que la nation
espagnole ; les dernières années de la révolution qu'elle
vient de traverser , suffiraient seules pour la placer au
premier rang parmi les peuples de l'Europe. Jamais en
effet une nation outragée dans la personne sacrée de ses
( rois , ne fit entendre un cri de vengeance plus terrible
et plus unanime ; jamais peuple n'a combattu avec autant
de gloire pour la défense de ses autels et de ses
foyers . Au nom sacré de la patrie et de l'honneur , il
n'est pas un seul espagnol , lors de la plus perfide et de
la plus injuste invasion , qui n'ait couru détacher
son antique rondache et ceindre cette vieille épée avec
laquelle ses aïeux firent autrefois trembler l'Europe
sous Charles-Quint. Aussi l'issue d'une guerre entreprise
avec autant de courage , et sous des auspices aussi
vénérables , ne pouvait-elle être long-temps incertaine
et douteuse. Profondément attaché à la religion de ses
pères , l'espagnol a su également résister aux baïonnettes
de nos soldats , et aux séductions des misérables
sophistes , plus dangereux encore , envoyés pour les pervertir
et les corrompre. Tel est l'avantage des peuples
gouvernés par un petit nombre d'idées positives , et
qui , réunis dans une même croyance religieuse , ont en
horreur toute espèce de sectes et de schismes. De telles
nations peuvent être détruites, mais jamais subjuguées :
les Espagnols sont les véritables Spartiates de la Chrétienté.
Depuis un temps immémorial nos romanciers se sont
plus dans lapeinture des moeurs et des usages de ces fiers
Castillans ; j'ai pensé d'abord que e'était l'attrait qui
avait décidé Mme de Genlis à transporter en Espagne
sa scène et ses personnages : mais j'ai été désabusé de
MBRE
ROYAL
SEINE
5
C.
23
314 MERCURE DE FRANCE .
cette idée en lisant les Battuecas , titre qui doit paraître
assez bizarre à la plupart de nos lecteurs , dont l'érudition
géographique ne va pas jusqu'à savoir que l'on
appelle ainsi en Espagne les habitans moitié sauvages ,
moitié civilisés , d'une vallée mystérieuse enclavée dans
les montagnes du royaume de Léon , à huit lieues de
Ciudad-Rodrigo , et qui , par une singularité bien remarquable
, ne fut découverte par les Espagnols euxmêmes
que dans le 16º siècle , c'est-à-dire , plus de cent
ans après la découverte du Nouveau-Monde : des traditions
superstitieuses s'opposèrent long temps à ce qu'on
essayât de pénétrer dans cette vallée , que l'on supposait
habitée par des spectres etdes farfadets. Le père Fajardo ,
dans son Theatro critico , nous a donné une relation
fort intéressante de la manière dont on vint à faire connaissance
, pour la première fois , avec les Battuecas ,
que l'on reconnut être des hommes de chair et d'os, et
non pas des revenans et des démons. On suppose que
cette population, long-temps ignorée , avait été composée
originairement par des Goths ou des Cantabres ,
qui étaient venu chercher dans cessmontagnes eessccaarrpées
un abri contre les persécutions des Maures. Nous renvoyons
ceux de nos lecteurs qui désireraient en savoir
d'avantage sur ce sujet , à l'ouvrage même de Mme de
Genlis , qui dans sa préface , a indiqué les différentes
sources où elle a puisé ses renseignemens. C'est à la
peinture des moeurs et de l'existence de ce peuple singulier
qu'elle s'est particulièrement attachée; car pour
celles du reste de la nation , elle ne semble pas même y
avoir songé. Son principal personnage est un jeune battuecas
, qui réunit à lui seul toutes les perfections des
héros de roman : Placide , c'est son nom , est un espèce
d'ingénu , qui , sorti pour la première fois de la vallée
où il est né , pour voyager en Espagne , y apporte toute
la candeur de l'innocence et toute la pureté des moeurs
de l'âge d'or. A chaque pas qu'il fait , il est révolté des
abus inhérens à une civilisation trop avancée ; il est
tout prêt à s'ériger en réformateur des moeurs et des
coutumes. Mme de Genlis , dans sa préface , s'applaudit
beaucoup de l'invention de ce caractère , et regrette de
DECEMBRE 1816. 515
1
n'avoir pas eu le temps de remplir un cadre qui lui paraît
aussi neuf qu'intéressant. Nous prenons la liberté
de n'être pas entièrement de son avis , et nous pensons
qu'elle a tiré de son sujet tout le parti possible.
Voici en peu de mots quel est le canevas de cette
composition romanesque . Un seigneur français , le marquis
de Palméne , va chercher en Espagne , avec Adolphe
, son fils unique, jeune homme de la plus grande
espérance , un refuge contre les fureurs de la révolution
qui dévastait la France. Ils ont laissé à Paris une
jeunepersonne nomméeCalliste ,destinée à être l'épouse
d'Adolphe , et qu'ils attendent avec sa mère en Espagne.
Leur attente est trompée; le départ de Calliste est rendu
impossible. Arrêtée en 93 au moment où elle allait dépasser
la frontière , elle est jetée dans une prison d'où
elle ne sort que pour aller à l'échafaud. Avant de mourir
, elle remet à une de ses amies nommée Léontine ,
plusieurs lettres pour Abolphe , et d'une date anticipée.
Par les soins de cette amie , ce dernier reçoit régulièrement
tous les six mois une lettre tendre et affectueuse
de cette Calliste , dont il ignore la fin tragique. Cette
erreur se prolonge pendant huit ans. Il est instruit enfin
de la vérité et du stratagême ingénieux de celle que le
glaive impitoyable des bourreaux a pour jamais ravie
à sa tendresse. Dans son désespoir , il est d'abord inconsolable
; mais enfin , comme toutes les douleurs passent
avec le temps , il finit par prendre son parti , et par
épouser cette même Léontine , qu'une tendre amitié
unissait à l'objet des regrets éternels d'Adolphe. Dans
les premiers jours de son arrivée , le marquis de Palméne
et son fils ont eu la curiosité de visiter la vallée
des Battuecas. C'est là qu'ils ont fait la connaissance de
l'intéressant et vertueux Placide , dont les aventures se
trouvent ensuite mêlées avec les leurs , et qui n'est pas
moins qu'Adolphe contrarié dans ses amours avec une
certaine dona Bianca , qu'il est obligé d'abandonner
pour épouser une jeune sauvage comme lui ,nommée
Înès . Ainsi le roman finit par un double mariage.
Cet ouvrage appartient essentiellement au genre romantique.
Le principal personnage est un être tout à
23.
316 MERCURE DE FRANCE .
fait idéal , et rappelle souvent ce Réné dont M. de Chateaubriand
nous a laissé l'admirable peinture dans son
Génie du christianisme. Le style de l'auteur est , au
✔reste , aussi élégant , aussi pur, aussi animé , que celui
des meilleurs écrits dans ce genre , qu'elle a déjà publiés
. Les événemens , quoique souvent dépourvus de
vraisemblance , sont racontés d'une manière attachante ,
et plusieurs scènes d'un pathétique noble et touchant ,
font oublier ce que le sujet a de bizarre et de singulier.
En un mot , nous pensons que si les Battuecas n'ajoutent
pas beaucoup à la réputation de l'auteur , ils sont
du moins la preuve que son talent est encore susceptible
de se réveiller dans tout son éclat.
LA SERVIÈRE.
NOUVELLE HISTOIRE DE HENRI IV ,
Traduite pour la première fois du latin de Raoul Boutrays;
suivie d'un extrait de la traduction que fit
Henri à l'âge de onze ans , des Commentaires de
César, que l'on croyait pordue , de plusieurs de ses
lettres originales , etc. , etc. , etc.; ornée d'une gravure
représentant Henri IV et son précepteur , avec cette
épigraphe : In eo omnium regum elogia completa
et vera.
HISTOIRE DE HENRI LE GRAND ,
Par Mme la comtesse de Genlis. Deux volumes in- 12 ,
seconde édition ; avec cette épigraphe : Tout l'art de
l'éloquence , cet art qui peut embellir le portrait d'un
héros , est au-dessous de l'ame d'unbon roi.
Voici sur le même sujet deux ouvrages bien différens;
le premier n'est qu'un extrait de 53 pages de la
vie de Henri IV par Boutrays , dont le nom et les ouvrages
sont peu connus , et ne méritent guère de l'être .
Pour grossir le volume , on a fait suivre cette courte
DECEMBRE 1816. 317
traduction, de notes historiques , de pièces justificatives
qui sont par tout; de lettres inédites que l'on a publiées
dans mille chroniques différentes , et de particularités
inconnues que tout le monde connaît ; le tout arrangé et
cousu ensemble tant bien que mal , et flanqué de l'éloge
de Henri IV par Laharpe , avec de petites notes fort
courtes et des critiques fort innocentes ; plus , des extraits
des oraisons funèbres de Henri IV par Valladier , Mathieu,
capucin ; Bertaut, évêque de Séez ; Laberaudière,
abbé de Nouaillé ; Coeffeteau , Vrevin , jésuite ,et Renouard;
enfin , la revue critique des poësies attribuées
à ce prince , et des vers chronologiques de Boutrays sur
la viede ce monarque.
Je ne m'arrêterai pas long-temps à cette mauvaise
compilation. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la
prose de ce Boutrays , c'est le démenti qu'il donne à ce
trait d'humanité auquel nos historiens et nos poëtes ont
donné une célébrité rien justifiée par le caractère connu
de Henri IV. Selon lui , ce prince , au lieu d'envoyer
pendant le siége de Paris des vivres aux Parisiens ,
les soumitpar unefamine plus cruelle que celle qu'éprouva
Sagonte ; « Il réduisit ses habitans à la dernière
extrémité ; il en mourut beaucoup plus de faim que par
les armes ; ils dévoraient les chiens , les rats , les chevaux,
les chairs les plus malsaines , rivalisant de privations
et de souffrances avec les déplorables habitans de
Sagonte et de Jérusalem , assiégés par les Romains. »
Boutrays , contemporain de Henri IV et témoin oculaire
du siège de Paris ,pourrait bien avoir raison ; il y a dans
la vie du meilleur des rois assez de traits de bonté incontestables
, pour qu'on puisse lui ôter celui-ci sans
rien oter à sa gloire , et il paraîtrait plus naturel de penser
que cette générosité extrême , qui a été chantée en
si beaux vers , a quelque chose de fabuleux. Une heureuse
sortie des assiégés pour faire entrer des convois de
vivres dans la place , voilà je crois comment l'histoire
doit raconter le fait , laissant l'autre version à la poësie.
Le traducteur de Boutrays a trouvé piquant d'appeler
les Seize les fédérés , parce qu'il y a en latin fæderati.
Que penser d'un ouvrage dans lequel on a recours à de
1
318 MERCURE DE FRANCE.
semblables allusions ! Boutrays a faits des vers latins
pour la statue de Henri IV, qui ne sont guère plus poëtiques
que ses vers français , que le compilateur ( car je
ne puis en conscience dire l'auteur ) appelle chronologiques.
Voici un échantillon curieux de ces derniers ; il
s'agit de la rue de la Féronnerie où , comme chacun
sait , Henri IV a été assassiné,
Comme Rome nomma la rue scélérée
Où la maudite fille osa faire marcher
Sur son père meurtri son char et son cocher ,
De même on doit nommer cette rueferrée.
Je finis ce qui regarde cet extrait composé d'extraits
par la citation suivante , qui tout en faisant voir le discernement
du traducteur dans le choix des morceaux
honorés de sa préférence , me fournira en même-temps
une transition pour arriver au livre de Mme de Genlis .
<<Comme on voit les restes d'un feu languissant se
conserver caché sous la cendre , de même , au milieu
des nuages de ses opinions religieuses , Henri avait
gardédans lefond de son coeur des étincelles de lafoi
orthodoxe. Quoiqu'il ne voulût point pratiquer les cérémonies
de l'église romaine , ni reconnaître l'autorité
spirituelle du pape , il n'en avait pas moins protesté
hautement, en public et en particulier ( car il n'était
pas d'un caractère à déguiser sa façon de penser ) , qu'il
n'avait jamais douté de la présence réelle de Jésus-
Christ dans l'eucharistie; de là vient qu'il consentit aisément
à son abjuration. » Que dira M. H. du Journal
des débats , qui dans ses quatre articles du Journal de
l'empire , des mois de mai et de juin 1815 , a reproché
à Mme de Geulis d'avoir fait de Henri IV un dévot , un
pius AEneas , si la traduction de Boutrays tombe entre
ses mains ! Le passage que je viens de rapporter excitera
seul son indignation plus que tout ce qu'a dit
Mmede Genlis. Mais il a tellement épuisé son courroux
sur la première édition de l'Histoire de Henri le Grand,
qu'il ne lui en restera plus pour Boutrays et son traducteur,
qui à la vérité n'en sont pas dignes. C'est le
DECEMBRE 1816. 519
nom et le talent de Mme de Genlis qui ont fait aiguiser
à M. H. toutes les armes de la critique; car je ne crois
pas que les articles de cet écrivain ingénieux aient été
dictés par une malveillance autorisée , comme le donne
à entendre Mme de Genlis dans sa nouvelle préface ,
en parlant de l'époque où ils ont paru. S'il avait écouté
de pareilles inspirations , il n'aurait pas fait au mois de
mai 1815 l'éloge le plus prononcé du bon Henri ; il
n'aurait pas dit , dans un style digne du prince qu'il
célébrait , « Si Henri IV revenait dans ce monde , il ne
pourrait plus s'y déguiser comme il faisait autrefois ,
car il n'y a pas un village , un misérable hameau où il
ne fût reconnu . >>>
M. H. a bien eu quelque raison de reprocher à Mme
deGenlis d'avoir écrit l'histoire de Henri IV dansdesprincipes
unpeu antiphilosophiques; d'avoir trop parlé de la
piétéd'unprince qui s'estconverti, parce qu'un royaume
lui a paru valoirbien une messe; enfin,d'avoir déclaré
une guerre ouverte à Voltaire. Mais les torts de cet
habile critique sont encore plus grands ; il a quelquefois
oublié qu'ilparlait d'une dame; il a souvent mis beaucoup
de vivacité , pour ne rien dire de plus , à soutenir
ses opinions contre l'auteur ; il ne s'est pas contenté
d'avoir pour le fond de la discussion , les gens impartiaux
de son côté , il a voulu encore y mettre les rieurs ,
il a peut-être réussi , mais c'est aus dépens de la galanterie;
plus d'une fois même , en poussant trop loin les
conséquences de ses principes , il a manqué de vérité.
Enfin , faute de modération et de réserve , il a fini par
perdre dans cette lutte contre une femme , quelques-uns
de ses avantages. Cela lui a porté malheur , et à force
de vouloir prouver trop , il n'a pas prouvé tout ce
qu'il avait avancé. Il est même tombé dans quelques
contradictions . Il fait dabord un crime à Mme deGenlis ,
d'avoir écrit l'histoire de Henri IV , trop sérieusement ,
trop fidèlement ; il eut voulu une couleur romanesque
dans le récit des faits merveilleux dont la vie de ce bon
prince est remplie. Il dit , à ce sujet , dans son premier
article ,<< ah ! si M.me de Genlis . en suivant son inclination
naturelle, n'avait voulu écrire qu'un roman his320
MERCURE DE FRANCE .
1
torique, elle nous aurait donné réellement l'histoire du
bon Henri. » Et voici ce qu'on lit dans le troisième article
, où M. H. oppose avec avantage , les talens
militaires du duc de Parme à ceux de Henri le grand ,
dont M.me de Genlis parle avec un enthousiasme qu'on
lui pardonnera sans doute. « Si le roman s'accommode
de ces réputations si parfaites , l'inflexible histoire rejettetous
ces portraits enluminés.
Mais M.me
de Genlis veut des batailles , elle compte pour rien, les
plus belles opérations et les succès les plus utiles , si la
bataille n'a pas eu lieu , et j'avoue avec elle que la
batailleseprésente de meilleure grace dans un roman. »
M. H. qui reproche tant à Mme de Geulis , son goût
pour les batailles , les aime asssez lui-même , car il en
a voulu voir où personne n'en avait vu avant lui , et
où certainement , Mme de Genlis n'avait pas songé à
en mettre. C'est elle-même qui dans la préface de cette
seconde édition, relève cette distraction de M. H. , plus
forte, à elle seule , que toutes celles qu'il a relevées dans
l'histoire de Henri le grand. Ecoutons Mme de Genlis
critiquant son critique. « En parlant dans cetouvrage ,
de lafameuse discussion théologique entre l'évêque d'Evreux
etDuplessis Mornay , je rapporte les propres paroles
de Henri IV , qui écrivit au duc d'Epernon , qu'il
éprouvait une grande joie de la victoire remportée par
l'évêque d'Evreux contre les calvinistes . Sur cette manière
figurée d'annoncer que l'évêque d'Evreux avait ,
par la raison et l'éloquence , réfuté tous les sophismes
des calvinistes , et confondu Duplessis Mornay , qu'ils
appelaient leur pape , le journaliste prenant au propre
cesparoles: lavictoire remportéeparl'évéqued' Evreux,
se persuada qu'il y eut en effet une véritable bataille ,
etqueles catholiques commandés parl'évéqued' Evreux
( sous le règne d'Henri IV , ) remporièrent la victoire.
Le journaliste ne s'étonne point du tout queHenri
le grand ait confié le commandement de ses armées à
un évéque ; mais il fait les réflexions suivantes, queje
copie littéralement.
" Quoi ! le bon Henri s'est réjoui de la défaite de ces
calvinistes qui lui ont toujours été fidelles , qui ne l'ont
DECEMBRE 1816. 321
point abandonné dans le malheur , qui ont versé leur
sang pour lui , et l'ont replacé sur le trône , et au lieu
de les plaindre, comme l'évangile même le lui ordonnait
, il s'est réjoui de leur défaite , de leur mort ...
Ah! Mme de Genlis n'est pas heureuse dans ses panégyriques
, car, pour canonniser son héros , elle est obligée
de le faire ingrat et cruel. » Journal de l'empire ,
vendredi 12 mai 1815 , article signé H. Ne pourrais-je
pas m'écrier aussi que M. H. n'est pas heureux dans
ses critiques. Cet article me donne untrop grand avantage
sur lui , pour que je sois tentée d'étendre mes
reflexions sur une méprise aussi extraordinaire : je
dirai seulementquece singulier extrait prouve queM.H.
n'a lu ni monouvrage, ni même l'histoire de France. »
Cette conséquence de Mme de Genlis est un peu vive
et précipitée; il n'y a peut-être que la moitié de vrai :
M. H. a fait ses preuves , et peut-être n'ai-je cité cette
distraction , un peu forte il faut l'avouer , que par une
maligne joie de trouver enfin en défaut , un critique
aussi distingué et un rival aussi redoutable. Maishélas !
onabien raisonde dire quetout ici bas n'est qu'erreur
et foiblesse. Dans cette même préface où Mme de
Genlis triomphe de l'étourderie de son aristarque , elle
est trahie par sa mémoire , et en relevant uneméprise,
elle en commet une à son tour. Elle dit : « dans le
temps , je gardai le silence etje nefis aucune réclamation.
» Et je lis dans le troisième article de M. H. ,
qu'une lettre de M.me de Genlis le force à faire un
quatrième article. Dans ce quatrième article , il répond
en effet à la réclamation de M.me de Genlis. Il
s'obstine à être injuste à son égard , et ne parle que
des défauts de son ouvrage , qu'il exagère encore. Illui
reproche entr'autres choses , quelques répétitions ; Mme
deGenlis en effet, prodigue lenom de grand capitaine;
mais tous ceux auxquels elle le décerne sont français.
Est-ce sa faute , si la France a produit tant de héros
pour lesquels il faut répéter le même éloge. Pour donner
une preuve de mon impartialité , je partage l'avis
de M. H. sur plusieurs passages de l'histoire de Henri
le grand. Je trouve comme lui , qu'on pourrait quel322
MERCURE DE FRANCE.
quefois désirer plus de douceur dans les principes de
Mme de Genlis. Ce n'est pas en écrivant la vie de
Henri IV , qu'elle aurait dû les professer. L'exemple
d'une pareille intolérance ne lui a pas été donné par son
héros disant à la fameuse assemblée des notables , à
Rouen : « je ne vous ai point ici appelés , comme faisaient
mes prédescesseurs , pour vous obliger d'approuver
aveuglément mes volontés ; je vous ai fait assembler
pour recevoir vos conseils , pour les croire ,
pour les suivre , en un mot pour me mettre en tutelle
entrevos mains. » Mme de Genlis n'aurait pas dû se
contenter de citer ces paroles mémorables ; mais peutêtre
Henri IV a-t-il gâté ce beau discours , comme
on a reproché à Auguste de Corneille d'avoir gáté
le : soyons amis , Cinna. En sortant de l'assemblée
Henri demanda à la duchesse de Beaufort ce qu'elle
pensait de sa harangue. « Je n'ai jamais ouï si bien
parler, répondit la duchesse; seulement, j'ai été étonnée
de vons entendre dire que vous vouliez vous mettre
en tutelle. Ventre saintgris , repliqua ce prince, il est
vrai , mais je l'entends avec mon épée au côté.
M. H. n'a cité que cinq à six lignes de l'histoire de
Mme de Genlis, pour les critiquer; il n'a montré que le
mauvais côté de l'ouvrage. Je vais tâcher de réparer
cette injusticepar quelques citations , qui réfuteront les
reproches de M. H. et justifieront mes éloges. Mais qu'il
me soit permis auparavant de faire une remarque sur
unpassage qui concerne les philosophes du 18e siècle , et
principalement Voltaire. Mmede Genlis les accuse d'être
les auteurs de tous les maux de la révolution; elle ajoute
qu'ils n'ont été que les copistes de Luther et de Calvin ;
qu'ils ont puisé tous leurs principes politiques ,toute leur
doctrine ,dans les ouvrages de Calvin , Bucam , Bèze et
Knox ; mais s'ils n'ont été que des copistes , c'est aux
écrivains qu'ils ont copiés qu'on doit attribuer les funestes
conséquences de leurs maximes ; c'est sur eux
sur-tout que doit retomber notre malédiction. Il faut
plaindre l'égarement de ceux qui ont suivi leurs traces .
Nous devons en même-temps notre admiration aux
hommes qui ont embrassé avec ardeur le séduisant ,
DECEMBRE 1816. 325
mais impraticable dessein de faire régner par tout l'humanité
et la tolérance. Ne détestons que les hypocrites
qui ont emprisonné leurs concitoyens au nom de la liberté
, et qui les ont égorgés par philantropie. C'est tout
le contraire des fureurs révolutionnaires que Voltaire et
Rousseau ont prêché dans leurs écrits , et si Voltaire
n'a fait que répéter les maximes de Calvin , au moins
a-t-il su les mettre en pratique mieux que lui : il y a
loin de la condamnation de Servet , àla défense de
Calas , de Sirven et de Labarre .
Je terminerai cet article par les citations que j'ai promises.
Mme de Genlis parle ainsi de la modestie et de
la générosité de Henri après la victoire de Coutras : « Il
réprima la gaieté de quelques jeunes officiers de son armée,
en leur disant : Ce moment est celui des larmes ,
même pour les vainqueurs. On lui avait préparé un
léger repas dans une grande salle que l'on tapissa des
étendards enlevés aux ennemis. Cefut un beau spectacle
de le voir entrer , avec un maintien calme et modeste,
dans cette salle si pompeusement décorée , et
suivi d'une foule de prisonniers consolés par lui , devenus
libres par sa bonté, oubliant leur défaite pour se
livrer aux transports de l'admiration et de la reconnaissance
, et qui mêlés avec ses amis et se pressant autour
de lui , ne s'apercevaient meine pas qu'ils formaient
une partie de son triomphe. Sur le champ de bataille
ils avaient vu toujours et par tout un vainqueur intrépide
et redoutable ; ils ne voyaient plus qu'un libérateur
dans ce héros plein de douceur et de générosité. »
Opposons à ce beau tableau le triste récit de la mort
de ce bon Henri , que son peuple a pleuré. « Tous ceux
qui étaient dans le carrosse en descendirent pour empêcher
que le peuple, qui s'attroupait , ne mît en pièces
le parricide . Trois des seigneurs restèrent debout à la
portière pour secourir le roi , et l'un d'eux voyant que
le sang lui sortait par la bouche et qu'il ne parlait point ,
s'écria : Le roi est mort. A cette parole terrible , il se
fit un tumulte effroyable , le peuple qui était dans les
rues se jetait dans les boutiques , dans les maisons ,
comme s'il eut craint de devenir la proie des ennemis ,
324 MERCURE DE FRANCE .
et que la ville eut été prise d'assaut. Chacun pensa confusement
qu'il perdait son appui , son défenseur , son
père : on setrouva dénué de tout en le perdant; on ne
vit plus ni sûreté , ni paix , ni espérance ; on n'éprouva
d'abord que de l'épouvante , qu'une invincible frayeur.
Le duc d'Epernon aussitôt se hata de crier que le roi
n'était que blessé , et pour le persuader il demanda du
vin. Alors tout le monde s'empressa de sortir des maisons
; on entendit des exclamations touchantes de joie
et d'inquiétude ; on vit couler des pleurs. Le duc d'Epernon
répéta mille fois que le roi n'était que blessé.
Le peuple voulait le voir;; iill entourait en foule la voiture
; on l'écarta en disant qu'il fallait le ramener
promptement au Louvre pour le faire panser . Tandis
que se passait cette scène de désolation , on était tranquille
à l'Arsenal ; mais sur les quatre heures , Sully
étant dans son cabinet, il entendit tout à coup dans la
chambre voisine Mme de Rosny jeter un grand cri , et
aussitôt sa maison retentir de ces exclamations : Tout
estperdu!! la France est détruite ! .... Quand il apprit la
funeste ca use de ces gémissemens , il s'écria en fondant
en pleurs : O mon Dieu ! ayez compassion de nous , de
l'état , de la France ! Oh qu'elle va tomber en d'étranges
mains ! Saint-Michel arriva , qui lui confirma un malheur
si grand , qu'il en doutait encore. Il s'habilla pour
aller au Louvre : on y avait posé le roi sur son lit. Le
premier qui entra dans sa chambre fut le brave de Vic ,
qui le vis age couvert de larmes , s'était assis sur ce même
lit , en appuyant sur la bouche du roi sa croix de l'ordre
du Saint- Esprit; Milon , son premier médecin , qui était
dans la ruelle avec des chirurgiens , tous fondaient en
pleurs. Le grand écuyer , à genoux à son chevet , tenait
une de ses mains qu'il baisait; Bassompierre était à ses
pieds , qu'il serrait contre sa poitrine ; le duc de Guise
vint l'embrasser. Sully n'entra dans le Louvre que deux
jours après ; des avertissemens sinistres que peut-être il
aurait dû naépriser , l'empêchèrent deux fois d'en franchir
les portes et d'y entrer. Enfin la reine le reçut.
Cette entrev ue fut très-touchante ; la reine lui montra
une grande affliction ; elle fit venir le jeune roi ; Sully
DECEMBRE 1816. 325
le prit dans ses bras , et ne put s'empêcher d'éclater
en cris et en sanglots. Il n'eut pas le courage d'entrer
dans la chambre du maître qu'il avait adoré , et qui
resta exposé dix-huit jours au Louvre. Aussi fidelle à
sa douleur qu'il l'avait été dans son attachement pour
ce grand roi , il pleura jusqu'à son dernier soupir son
souverain et son ami : jamais le temps ne put adoucir
l'amertume de ses regrets. >>>
Il me semble que même après avoir lu l'admirable
récit de la mort de Turenne , par Mme de Sévigné , on
lirait encore avec plaisir celui de la mort de Henri IV
par Mme de Genlis.
M
REVUE GÉNÉRALE.
Nous prévenons nos abonnés qu'à commencer de ce
jour, nous leur donnerons régulièrement toutes les semaines
une revue générale ; jusqu'ici le Mercure de
France s'est contenté de dédaigner les attaques des autres
journaux , il n'en sera plus de même par la suite.
Les courtes analyses ou plutôt les jugemens sommaires
des ouvrages qui auront paru dans le courant de la semaine
, ne nous empêcheront point d'y'revenir , et d'en
donner une critique plus motivée et plus étendue. Par
cette revue générale et rapide , nous satisferons à l'impatience
des auteurs , en même-temps que nous tiendrons
nos abonnés , ceux de la province sur-tout qui ne
reçoivent pas le Journal de la Librairie , au courant de
toutes ces nouveautés .
M. Guizot , maître des requêtes , vient de publier une
nouvelle brochure politique sur le gouvernement représentatif
et sur la charte : il commence , dans sa préface
, par prévenir le public qu'il ne regardera point
comme unfrippon ou comme un imbécille , quiconque
ne partagerait pas ses opinions. Ne voilà-t- il pas un
grand exemple de justice et de modération ? Rien n'est
plus rassurant qu'une déclaration pareille. Nous ne
connaissons encore que le titre de la brochure de
326 MERCURE DE FRANCE .
M. Guizot, mais comme nous nous proposons de la lire
etd'en rendre compte , nous nous empressons de prendre
acte de l'assurance formelle qu'il a la bonté de nous
donner. Au reste , ce n'est pas avec un écrivain du mérite
de M. Guizot , qu'une pareille garantie était nécessaire
.
- Mme la comtesse de Genlis vient de publier un
roman très-intéressant , quoique rempli d'invraisemblances
, en deux vol. in-12 , intitulé les Battuecas. Elle
s'est hâtée , dans sa préface , d'aller au-devant de la
critique. Le principal défaut de son roman est , suivant
l'auteur , d'être trop court. Nous souhaitons que tous
les lecteurs soient également de cet avis .
- Unjournal annonçait , il y a quelques jours , que
le trop fameux Billaud-Varenne , fatigué sans doute de
sa nullité politique , avait offert sa plume philanthrope
à un des souverains au teint noir ou cuivré de l'île de
Saint-Domingue. Cerépublicaindemandaitd'être chargé
de la rédaction de la Gazette de la Cour , mais son offre
a été repoussée avec dédain. La philosophie révolutionnaire
est tellement décriée , que les négres eux-mêmes
n'en veulent pas .
- Raison- Folie , ou Petit cours de morale , etc .;
tel est le titre de deux gros volumes in-8° que vient de
publier un auteur connu par sa mordante causticité. Les
journaux ont rendu un compte favorable de cet ouvrage
qui le mérite à beaucoup d'égards; nous nous proposons
d'en parler incessamment. La plupart des contes renfermés
dans ces deux gros volumes ,étaient déjà connus
du public , mais cette troisième édition en contient quelques
autres qui ne l'étaient pas , comme le Jardinier de
Samos , l'Enfant de l'Europe , etc. , que nous avons
lus , et qui ne nous paraissent pas infiniment moraux.
Daus l'Enfant de l'Europe , par exemple , les principaux
personnages sont des filles de jeie ; la directrice
d'une maison de débauche , nommée Mme Fournaise;
des escrocs et des apostats . Le héros qui raconte luimême
la turpitude de son origine , est reconnu par les
quatre ou cinq auteurs de ses jours , au moyen d'une
DECEMBRE 1816 . 327
paire de castagnettes , que sa feue mère , cantatrice italienne
, avait gagnée par le plus singulier des paris.
Les aventures du Jardinier de Samos ne sont pas moins
licencieuses. Sans dotue on ne doit pas juger trop sévèrement
des productions que l'auteur donne pour ce
qu'elles sont , c'est-à-dire , pour un simple jeu d'imagination
et d'esprit ; mais en lisant une historiette sur
les abus de la féodalité et où l'on voit un seigneur fantasque
s'assurer, par le plus étrange moyen , de l'exactitude
des paysans de son village à s'acquitter de leurs
devoirs conjugaux , on ne peut s'empêcher de convenir
que cet ouvrage , en effet , est un singulier cours
de morale.
Il vient de paraître une réponse au discours qu'un
célèbre président a prononcé à une époque solennelle ,
et où il a attaqué , sans ménagement , les vices et les
abus de son siècle. Le moderne Juvénal y est à son tour
fort peu ménagé. On assure encore que les marchands
deces cachemires , que l'illustre censeur a compris dans
sa proscription générale , sont dans l'intention de présenter
à la chambre une petition , dans laquelle ils se
plaignent amèrement du tort que cet anatheme fait à
leur commerce; ils demandent des dédommagemens et
intérêts . Si la pétition est renvoyée devant les tribunaux ,
celadonnera lieu à un procès fort plaisant.
Le chevalier Tardifde Courtac , roman de
M. Bellemare , a déjà été jugé dans plusieurs feuilles
quotidiennes . Le Journal des Débats a cru y voir une
attaque contre le corps entier de la noblesse , parce
qu'en effet le héros de ce roman est un gentilhomme
gascon , dont l'auteur n'a pas toujours fait un honnête
homme. Dans l'analyse que nous donnerons de cette
production de M. Bellemare , nous examinerons s'il est
vrai que l'on puisse raisonnablement supposer à l'auteur
d'avoir eu l'intention d'achever , par ses sarcasmes et
ses plaisanteries bonnes ou mauvaises , ce que la révolution
avait si bien commencé. Au reste , le Constitutionnel
est d'un avis contraire ; et la Gazette de France
assure que les connaisseurs placent déjà le chevalier
Tardif de Courtac , à côté de Gilblas de Santillane !!!
328 MERCURE DE FRANCE .
wwwwwwwwww
SPECTACLES.
Jedoiscommencer par réparer deux omissions qu'on
apeut-être remarquées dans mon dernier article. J'ai
dit qu'Albert pour satisfaire au désir du public, qui demandait
l'auteur des Sauvages de la mer du Sud, l'avait
conduit par la main sur le théâtre : cejeu muet a
été fort bon pour ceux qui ont l'honneur de connnaître
M. Milon ; mais comme son nom n'est peut-être pas
répandupar tout , il est à propos de l'articuler. C'est ce
quejen'ai pas fait. J'apprends donc àceux qui l'ignorent,
que le ballet-pantomime en un acte , intitulé , les Sauvages
de la mer du Sud , est de M. Milon. Ce n'est
pas ce qu'il a fait de mieux; mais il faut rendre à chacun
ce qui lui appartient. J'ai aussi oublié de dire
la cause de la cruauté de ce grand-prêtre Olikas , qui
veut sacrifier la belle Maheine . Il l'aime , mais elle ne
veut pas de lui. Cet amant rebuté choisit pour victime
celle qui le dédaigne. Voilà de ces choses qu'on ne voit
que sur les bords de la mer du Sud. Mais aussi , pourquoi
la législation de ce pays ne défend-elle pas aux
grands-prêtres d'être amoureux ?A propos de grandprêtre
, on dit que Dérivisa , comme M. lle Georges ,
prolongé son congé et ses courses. Ces grands-prêtres et
ces reines de theatre se croient tout permis , et pour
remédier à de pareils abus , on prétend que le régime
constitutionnel va s'introduire dans l'empire dramatique;
chaque théâtre aura sa constitution, et tout prince,
toute princesse qui voudront s'en écarter, pourront bien
se voir enlever leur diadême . Avis à Clytemnestre et à
Agamemnon. Tous les journaux se sont égayés aux dépens
de ces puissances rebelles aux réglemens. Le Constitutionnel,
qui comme M. Pincé, a ses petites saillies
de gaité, a voulu plaisanter ni plus ni moins que les
autres . Après avoir parlé de Mlle Georges , qui est à
Toulouse , it dit : « elle y a remplacé le grand-prêtre
DECEMBRE 1816 . 529
de l'Opéra , qui à son tour , menace aussi de faire
sesfarces.>>>
....... moindres défauts de ce petit génie ,
Sont ou le pleonasme ou la cacophonie.
:
J'ai tort de citer Molière , quand il s'agit du Constitutionnel;
il ne paraît pas qu'il lise beaucoup plus ses
comédies que les satires de Boileau , puisqu'il emprunte
ses traits d'esprit aux Variétés. Mais laissons le Constitutionnel
: l'Opéra est encore moins ennuyeux. Mile
Gros , cette jeune danseuse qui a débuté dernièrement,
est déjà reçue. M. Brice a reparu dans Lubin du Rossignol
; ce n'est pas un jeune premier aussi robuste
que Nourrit , et s'il ne chante pas aussi bien , sa voix
est agréable et son jeu satisfaisant. On a repris mardi
dernier , Astianax , opéra en trois actes de Dejaure ,
musique de Kreutzer. Mme Branchu qui jouait Andromaque
, Mme Albert et Nourrit se sont épuisés en
efforts impuissans pour réchauffer cette tristeproduction.
C'est un des opéra les plus soporifiques. Tous les journaux
avaient publié une note envoyée par l'Académie
royale de musique, pour annoncer solennellement cette
reprise. Mais le public n'a pas fait grande attention à
ceite espèce de convocation officielle . Laïs est malade ,
la goutte le retient chez lui.
Onparle toujours de l'absence de Mlle Georges; mais
il n'y a pas de quoi s'en inquiéter ;depuis son départ ,
la tragédie n'a cessé d'attirer la foule; il est vrai que
Talma qui en est l'ame toute puissante , paraît souvent
et dans ses plus beaux rôles: il faut qu'il soit bien parfait
dans Manlius , pour ne pas lasser encore le public
de cette pièce, que l'on donne au moins trente fois par
an. Il vient dejouer deux fois Nicomède; c'est undes
rôles qu'il remplit le mieux. Il manie parfaitement l'ironie.
On peut reprocher à Talma d'avoir des gestes
trop étudiés. Il assujétit tout à une méthode , à un système
; même dans ses momens d'inspiration , il s'arrête
pour se ressouvenir des effets qu'il a essayés devant sa
glace; on dirait presque toujours , qu'il y en a dans les
coulisses, une qu'il ne perd jamais de vue. Il fautmême
dans la tragédie , un peu de naturel.
24
330 MERCURE DE FRANCE.
« Cette pièce , dit Voltaire , dans sa préface de Nicomède
, est peut-être une des plus fortes preuves du
génie de Corneille , et je ne suis pas étonné de l'affection
qu'il avait pour elle >> Ce qu'il y a d'étonnant,
c'est qu'après s'être exprimé ainsi , le poëte de Ferney
dans ses commentaires sur cette tragédie , traite avec
tant d'irrévérence ce qui lui paraît une des plus belles
productionsdupèrede notre théâtre ; Laharpe va plus
loin, il dit d'un ton leste, que Corneille montre encore
du talent dans Nicomede : l'élève a voulu enchérir
sur son maître. Il a adopté aveuglément , et ses antipathies
, et ses affections. On dirait que Voltaire a tout à
fait rétréci son génie pour rapetisser celui de Corneille;
Laharpe n'a pas eu besoin de resserrer le sien , et les
remarques pointilleuses , les petites plaisanteries , et la
sécheressedes commentaires de Corneille , ont pris tout
naturellement leur place dans le cerveau étroitdu correct
auteur du lycée. Une des critiques les plus puériles
et les plus déplacées de Voltaire sur Nicomède , c'est
celle qu'il fait de ces vers :
Je sais que les Romains , qui l'avaient en otage ,
L'ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage;
Que cedon, à sa mère , était le prix fatal
Dont leur Flaminius marchandait Annibal .
Il rend , il est vrai ,justice à cette alliance de mets ;
marchandait Annibal , il dit : « Cette expression po-
» pulaire marchandait , devient ici très-énergique et
>> très-noble , par l'opposition du grand nom d'An-
>>nibal qui inspire du respect. » Mais ce qu'il ajoute
prouve que le grand nom de Corneille n'inspire
pas beaucoup de respect à son commentateur. Il rapproche
deux mots qui sont assez éloignés l'un de l'autre
pour ne point former de cacophonie; ainsi assemblés ,
ils produisent en effet de mauvais sons un concours
odieux : mais c'est à l'arrangement de Voltaire qu'il
faut s'en prendre. « Ce don dont leur Flaminius n'est
ni harmonieux , ni français : on ne marchande point
d'un don ; » ce don dont et ce d'un don , sont tous deux
de la façon de Voltaire ; et les vers de Corneille n'ont
rien de contraire à l'harmonie :
Que ce don à sa mère était le prix fatal
Dont leur Flaminius marchandait Aunibal.
DECEMBRE 1816. 53г
Malgré Voltaire et Laharpe , Corneille n'en restera pas
moins le premier de nos tragiques , autant par le génie
que par la date ; il faudra que Voltaire se contente du
troisième rang , qui est encore assez beau ; c'est celui
que lui assigne, dans son Tableau littéraire , Chénier ,
dont l'admiration pour l'auteur de Zaïre n'est pas suspecte.
Mile Bourgoin vient dejouer pour la première fois
dans la Partie de chasse le rôle de Catau , qui convient
très-bien à ses sentimens. Mlle Mars y montre un talent
plus distingué ; mais nul n'a tout. Baptiste cadet est
allé chanter en province l'opéra comique. C'est l'habitude
des comédiens d'essayer dans les départemens des
rôles et des emplois où ils n'osent point se montrer à
Paris. On va jusqu'à prétendre que bien des acteurs du
Théâtre Français ont plus d'une fois joué le mélodrame.
Voilà sans doute pourquoi , revenus à Paris , ils conservent
encore quelque chose de cette allure qu'ils prennent
enprovince , par délassement. Onvient de changer la
représentation qui doit bientôt avoir lieu au bénéfice
de Mile Mézerai : au lieu de Roxelane nous verrons
Esther. Les choeurs seront exécutés par les premiers
sujets de l'Académie royale de musique. De l'Opéra et
de la tragédie , et un ballet dans une même soirée !
Mlle Mézerai ne veut donc jamais nous donner un moment
de plaisir ! Est-ce ainsi qu'en partant elle nous
fera ses adieux ? ils seront bien tristes .Dans l'intervalle
qui séparela composition de mes articles de leur publication,
on auradonné la première représentation des deux
Seigneurs , comédie en trois actes et en vers . Elle est
attribuée àdeux auteurs : l'un a déjà fait la Niece supposée;
l'autre n'a encore mis son nom à aucun ouvrage.
Mile Anais vient d'être reçue ; mais comme tout se compense
, Mile Saint-Fal l'est aussi...
Le théâtre Feydeau , peut- être pour opposer un voisinage
redoutable à maint opéra moderne , reprend tout
son ancien répertoire, La Rosière de Salency et la belle
Arsène sur-tout , avaient attiré une grande affluence.
Mile Regnault a également brillé dans les deux pièces .
On a fait répéter à Moreau , dans la première , l'air
charmant : Ma barque légère. Batiste a reçu les ap-
1
332 MERCURE DE FRANCE.
plaudissemens les plus vifs et les plus mérités ,en jouant
pour la première fois le rôle du Nouveau Seigneur. Il
m'a paru digne d'éloges , même comme acteur ; il n'a
d'autre défaut que de copier trop Martin ,dont on annonce
le retour. L'affiche nous promet une représentation
au bénéfice des héritiers Solié. On donnera la première
représentation de lajeune Belle - Mère ; c'est
Mme Gavaudan qui jouera ce rôle. En attendant , la
Journée aux Aventures procure toujours des soirées
fort agréables et fort productives. Pendant que MmeGavaudan
se prépare à jouer la Belle-Mère , Mme Boulangers'acquitte
de celui de mère depuis quelques jours.
Elle doit reparaître par un des principaux rôles dans
les Rosières , opéra nouveau auquel je souhaite le succès
de la Rosière de Salency et de la Rosière de Joconde.
On pourrait bien faire le même voeu pour l'Odéon.
Crispin , le Frère et la Soeur jumeaux et la
Lettre anonyme, comédie en un acte et en prose , siffléc
lundi dernier , lui font cruellement expier les succès du
Chevalier de Canolle et des deux Philibert . Cette lettre
anonyme a été déchirée par le parterre et par les journaux
, et elle le méritait. Elle est en effet très-mal
écrite et fort ennuyeuse .
La scène se passe dans le royaume de Saxe. Péters
rest entré au service du comte d'Alberg , en disant qu'il
ne savait ni lire ni écrire. C'est un stratagême de sa
part , car il a été écrivain public à Léipsik ; mais cela
-le sert bien pour arriver à ses vues. Il est ambitieux ; le
comted'Alberg , qui de fils de paysan est devenu grand
seigneur , veut être ministre. Péters sera son secrétaire:
c'est la place qu'il choisit après avoir cherché dans
l'almanach royal celle qui peut lui convenir. Voici
comment il fait cette revue : «Le roi ? il est bien là , et
il y restera long-temps s'il n'y a que moi.... ministres?
trop de choses à faire; ambassadeurs ? pas assez ; conseillers
d'état ? idem ; cardinaux ? cela ne me regarde
pas; tribunaux ? ... silence; secrétairerie ?... c'est cela. »
Mais pour devenir secrétaire , il faut qu'il supplante
Verner , le jeune protégé de son maître. Il écrit sur le
champ au comte une lettre anonyme , à peu près ainsi
conçue : M. Verner dit par tout que vos ouvrages sont
DECEMBRE 1816. 333
de lui; il prétend que vous n'avez point d'amour pour
Mme de Rosenthal. » C'est la niece du premier ministre
qu'il aime, sans doute parce qu'elle peut le faire porter
au ministère . Péters fait la lettre sur le bureau même
ducomte , et la met avec les autres qui lui sont adressées.
Le comte arrive avec son frère Volf, major bien
lourd , bien sentencieux , bien boursouflé , représenté à
merveille par Chazel. Ils ont ensemble une longue con
versation sur la calomnie , la délationet autres choses
aussi comiques. Volf recommande bien sur-tout à son
frère de se méfier des lettres anonymes; il sort , et le
comte d'Alberg lit celle que Péters a griffonnée. Jusques-
là il avait paru le meilleur homme du monde; il
avait sur-tout parlé de son amitié pour Verner ; la lecture
de la lettre le fait changer subitement. Verner
entre : il lui enjoint d'éviter sa présence ; mais quelqu'impression
qu'ait produit sur lui cette funeste lettre,
il la laisse sur la table. Mme de Rosenthal qui survient
pour nous apprendre décemment qu'elle ne connaît
pas de plus grand bonheur que d'inspirer de l'a
mour , qu'elle donnerait tout au monde pour étre
aimée , ne se fait aucun scrupule de lire un papier
qu'on semble avoir laissé ouvert exprès. Après y avoir
vu cequi la concerne , elle éclate en reproches contre
le comte , qui est revenu pour les recevoir : voilà encore
un ricochet. Il veut se justifier auprès de sa maîtresse ,
comme Verner a voulu s'excuser auprès de lui. Mme de
Rosenthal n'écoute rien ; elle le traite comme il a traité
Verner .
Juste retour , monsieur , des choses d'ici bas ,
Vous ne vouliez pas croire et l'on ne vous croit pas.
Mais la rancune de cette femme , qui veut être aimée
à quelque prix que ce soit , ne dure pas long-temps ;
elle tire de son sein une promesse de mariage qu'elle
veut faire signer à son amant sans qu'il s'en doute.
C'estun accès de générosité qui lui prend , parce qu'elle
ne doit pas y perdre. Le comted'Alberg part pour l'audience
du premier ministre , et lui porte le travail qui
doit lui valoir le portefeuille ; mais il est si troublé
qu'il emporte avec ses papiers la lettre anonyme que
Mme de Rosenthal a laissée à son tour sur la table. Le
334 MERCURE DE FRANCE .
premierministre reçoit donc ce papier fatal. Cela lui
suffit pour renvoyer ce pauvre comte d'Alberg , qui au
lieud'avoir unministère , revient avec la crainte d'être
exité ; mais Volf, à qui Mme de Rosenthal a parlé de
cette lettre , se doute tout à coup qu'elle est de Péters ,
parce qu'il trouve que ses yeux n'inspirent pas la
gaieté. Il a une conversation avec Péters , lui dit que
s'il savait écrire il pourrait être nommé secrétaire du
comte d'Alberg. Péters lui avoue qu'il sait écrire , et
lui donne même de son écriture. Cependant le premier
ministres porté la lettre au roi. Le roi de Saxe -qui est
le seul homme de bon sens de tout son royaume, a la
bonté de la renvoyer au comte d'Alberg , avec sa nomination
au ministère de l'intérieur , et sa promotion au
titrede duc. Mme de Rosenthal montre à son amant la
promesse de mariage qu'elle lui aescamotée on ne sait
comment ; on chasse Péters , et on finit par dire qu'il
faut maudire l'auteur de la lettre anonyme : c'est ce
qu'on a fait. Cette fois on s'est encore battu au parterre;
mais les gendarmes ne sont pas venus pour mettre
les siffleurs à la porte : ils auraient eu trop à faire. On
n'a pas non plus demandé l'auteur , qui a gardé l'anonyme.
On dit que le sujet de sa pièce est sapropre histoire.
Je lui conseillede ne plus mettre sa vie en comédie,
si elle n'a pas de particularités plus amusantes .
Clozel , qui ajoué le rôle de ce comte imbécille avee
assez de noblesse , avait un superbe habit. L'affiche
annonce la reprise de lajeune Fille et les Epouseurs ,
de M. Rougemont , et on nous promet celle du Contrat
d'union .
:
Onadonnémardi dernier, lapremière représentation
de M. Sans-Géne chez lui , ou chacun son tour. Cette
suite de M. Sans-Géne a été applaudie et sifflée. Je
crois que les sifflets ont eu raison. Beaucoup de mouvement
et assez peu d'esprit : trop de mauvais goût et
trop debonsens: quelques grossières plaisanteries
et d'ignobles mistifications , riende neuf et deux
plets passables , dont lun sur l'honneur français : voilà
dequoi se composela pièce de MM. Dieulafoi et Gersin.
Le premier a la maniedevouloir continuer tous lesouvrages
de M. Désaugiers. Sa chanson intitulée , Paris
couDECEMBRE
1816 . 535
àmidi, forme la disparate la plus choquante avec les
jolis couplets de la matinée et de la soirée de Paris .
M. Emile , acteur de la Porte-St-Martin , vient de
faire jouer à ce théâtre , une imitation , en vaudeville ,
d'un petit acte assez froid qu'on joue quelquefois aux
Français. C'est Caroline on le Tableau. La Vente
publique ou le Petit St-Jean , tel est le titre de la
bluette des boulevarts ; elle a déjà été jouée à Lyon ,
les parisiens n'ont pas été plus difficiles que les lyonnais,
mais s'ils ont applaudi avec indulgence, M. Emile, auteur
, ils appplaudissent Emile acteur , avecjustice.
Maprédiction sur la Malédiction paternelle ne s'est
vérifiée que trop malheureusement pour la Gaîté. L'auteur
, M. Guilbert Pixérécourt , a caché sa mésavanture
sous le nom de M. Charles . Sans égard , et peutêtre
par envie pour ses succés passés , on saisit avecune
maligne joie , l'occasion d'insulter à son génie. Mais
sa chute n'est pas la seule chose qu'il ait à se reprocher.
C'est peu de s'être attiré la sévérité du parterre;
son plus grand tort est d'avoir provoqué les réclamations
de Mile Rose Dorothée Ladeaux , connue au
théâtre sous le nom de Rhodon ( Podor ) , traduction en
grec , de Rose. Cette Malédiction paternelle a été volée
à la susdite demoiselle,, parl'infidélité de M. Dubois ,
régisseur ou directeur de la Gaîté ; elle lui avait présenté
au commencement du mois de mars dernier , un
mélodrame intitulé, la Malédiction paternelle, et reçu
par lui , avec les plus grands éloges ; mais au lieu de
jouer sapièce ou de la lui rendre , il l'a communiquée à
songrandfeseurattitré, à M. Guilbert Pixérécourt , qui
dit-on , ( horresco referens ) n'a dû qu'à de pareilles
communications , les grands succès de Coelina et de
Marguerite d'Anjou. Voilà la fécondité de M. Guilbert
, mise en doute par une demoiselle , et par une
demoiselle qui a un nom grec. Ceci n'est point une
accusation légère et sans fondement. Le principal personnage
du mélodrame de M.lle Rodhon , puisque,
Rhodon il y a , est maudit pour avoir levé la main sur
son père , et celui de M. Pixérécourt aussi ! Son
principal personnage se retire sous un faux nom dans
un lieu écarté , et celui de M. Pixérécourt aussi !
336 MERCURE DE FRANCE .
}
1
Son principal personnage tâche d'appaiser les remords
enrépandant des bienfaits autour de lui , et celui de
M. Guilbert aussi ! Son principal personnage croit
avoirassassiné son beau-frère; celui deM. Pixérécourt
croit avoir assassiné son frère : son principal personnage
est accusé d'un vol et d'un meurtre qu'il n'a pas
commis, et celui de M. Pixérécourt aussi ! Son principal
personnage fait noblement l'aveu de son crime
envers son père , ce qui le, rend très- intéressant ; et
celui de M. Pixérécourt aussi ! Tous les malheurs accablent
son principal personnage , depuis le moment de
la malédiction , et celui de M. Pixérécourt aussi ! Les
malheurs de son principal personnage cessent au mo-.
ment où son père lui pardonne et lui donne sa bénédiction
; les malheurs du principal personnage de M. Pixérécourt
cessent au moment où il apprend que son
père a révoqué sa malédiction , etc. , etc. Ne croit-on
pas entendre Géronte répéter : Que diable allait-il faire
dans cette galère ?
Mile Rhodon demande la suspension des représentations
de la pièce de M. Guilbert , et sa confrontation
avec la sienne. Mile Rhodon dispute à M. Guilbert-
Pixérécourt une pièce sifflée ; qu'aurait-elle fait si elle
eut réussi ! Mais M. Guilbert-Pixérécourt ne peut-il pas
répondre comme Molière : Je prends mon bien par tout
où je le trouve. Sa gloire est établie ; c'est en vain que
les clameurs de l'envie se font entendre ; on ne lui en
voudrait pas autant s'il n'avait pas eu tant de succès.
Il n'est pas moins déplorable de voir le Corneille des
boulevarts en butte à de pareilles accusations. M. Guilbert
peut s'écrier douloureusement :
Mes ans se sont accrus , mes honneurs sontdétruits.
Il ne peut plus dire :
Eh! que me font à moi les traits de la satire ,
Je n'écris que pour ceux qui ne savent pas lire.
Ceux qui ne savaient pas lire autrefois lisent aujourd'hui
: M. Guilbert n'est pas le seul que cela tourmente.
E.
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N.° 5.
*******************
MERCURE
DE FRANCE.
M
AVIS ESSENTIEL .
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l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible . - Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de'port , à l'administration da
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE .
RÉVERIES AU COIN DU FEU.
De la triste et sombre journée
Nul plaisir n'abrège le cours ;
L'automne , qui fuit tous les jours,
Ala campagne abandonnée
Enlève Bacchus et sa cour ;
Et la vieillesse de l'année ,
De la saison froide et fanée
Annonce le prochain retour.
Que je hais ces jours de tristesse
Où la nature qui s'endort..
"
Anos yeux présente sans cesse
L'affreuse image de la mort !
Томи 69°. 25
338 MERCURE DE FRANCE.
Fuyant ce tableau trop austère ,
C'estprès du foyer solitaire
Quejetrouve encor des plaisirs.
Là,sans projets et sans désirs ,
J'use le temps à ne rien faire ,
Laissant à la douce chimère
Occuper mes vagues loisirs.
Calme heureux , solitude chère ,
Tiens-moi lieu de tout aujourd'hui !
Desbiens qu'encense le vulgaire ,
Détrompé sans avoir joui ,
Jamais leur lueur mensongère
N'attira mon oeil ébloui ,
Et de la fortune légère
Jen'ai point mendié l'appui.
Un moment au dieu dujeune âge
J'essayai d'attacher mes pas ;
Mais bientôt je connus , hélas !
Que l'amour , dans tous les états,
N'estqu'un mot, un vain badinage',
Et malgré moi devenu sage ,
Jabjurai son tendre langage
Qu'aujourd'hui l'on ne comprend pas.
D'une amitié sûre et tranquille
Né pour sentir le prix touchant ,
J'ai , long- temps aveugle et facile,
Vers elle suivi mon penchant :
J'en avais fait mon bien suprême....
Je suis corrigé sans retour.
Ah! j'ai trouvé l'amitié même
Bien plus fragile que l'amour !
L'amour souvent n'est qu'une ivresse ,
Et l'on se console à demi
D'être trompépar sa maîtresse ,
Jamais, jamais par son ami!"
Aujourd'hui dans ma solitude ,
Librede soins , d'inquiétude,
DECEMBRE 1816. 339
Demoi seul dépend mon bonheur ;
Et revenu de mon erreur ,
Je sais , par la seule habitude ,
Par une oisive et donce étude,
Remplir le vide de mon coeur.
Toujours content de la journée ,
Le soir je rends grâce au destin ,
L'espérant pour le lendemain
Aussi tranquille et fortunée.
Quemes jours se ressemblent tous !
Dieux , qui connaissez mon envie ,
Dans la paix ainsi puissiez-vous
Laisser couler toute ma vie !
Heureux par de modestes goûts,
Rien ne manque à mon sort si doux ,
Rien qu'une compagne chérie.
Oui , si jamais votre faveur
Accorde à ma vive tendresse
Une amante selon mon coeur ,
Je veux croire au parfait bonheur
Qui naît d'une éternelle ivresse.
Quelquefois un songe flatteur
Berçant ma molle rêverie ,
Par un prestige séducteur
Ames yeux montre mon amie.
Je m'abandonne à cette erreur ,
Je la vois , je lui rends hommage,
Etdans un délire enchanteur
Je m'énivre de mon ouvrage.
Quinze on seize ans voilà son âge;
Ses yeux , où se peint la candeur ,
Retracent la naïve image
Des pensers de son jeune coenr.
Comme une fleur nouvelle éclose ,
Sa bouche appelle le baiser ,
Son sein est un trône de rose
Où l'amour aime à reposer.
)
25.
340 MERCURE DE FRANCE.
L'amour respire son haleine .
Ses longs cheveux que rien n'enchaîne
S'entrelacent pour l'embellir.
Quel charme pour moi , quel plaisir ,
Quand parmi leur flottante ébène
Lentement ma main se promène ,
Brûlante des feux du désir !
Tout brille en elle , tout doit plaire :
La grâce accompagne ses pas ,
De sa taille souple et légère
L'oeil suit les contours délicats....
Que me fait son rang , sa naissance ,
Du hazard ouvrage incertain ?
L'aveugle amour connaît-il la distance
Qu'établit l'aveugle destin ?
Sous l'humble habit d'une bergère
S'il vous a plu de la cacher ,
Odieux ! montrez-moi sa chaumière ,
Al'instant je cours la chercher.
Je lui dirai : <<Viens , mon amie ,
Viens à jamais régner sur moi ;
Mon sort , ma tendresse , ma vie ,
Reçois tout , que tout soit à toi.
Pour ces biens que je t'abandonne
Je ne veux qu'un tendre retour ,
Et tout ce que l'amour te donne
Sera payé par ton amour. >>>
DE CAZENOVE.
FRAGMENT
D'un Poëme sur la Campagne du Midi .
Chant des soldats du Prince après la bataille dupont de la Drôme.
Le fils d'Heuri nous conduit à la gloire ,
Chantons en choeur l'hymne de la victoire.
Dans les combats , Bayard et Duguesclin
Furent nommés les glaives de la France ;
DECEMBRE 1816. 341
Comme ces preux jurons sa délivrance ,
Sachons mourir pour notre souverain.
Le fils d'Henri , etc.
De nos drapeaux l'infâme déserteur ,
S'il est frappé dans les champs du carnage ,
N'entendra pas ce glorieux langage :
Il est tombé sans reproche et sans peur.
Le fils d'Henri , etc.
Franc chevalier doit adorer toujours
Dieu , son pays , son prince et sa maîtresse ;
Pour les servir il doit unir sans cesse
La noble épée au luth des troubadours.
Le fils d'Henri , etc.
Veillons encor près de ce fer vengear ,
De notre camp repoussons la mollesse ;
Et que nos coeurs palpitent d'allégresse
Aux mots sacrés de patrie et d'honneur.
Le fils d'Henri nous conduit à la gloire ,
Chantons en choeur l'hymne de la victoire.
1
P. ALBERT , membre de plusieurs
sociétés littéraires .
www www
TRADUCTION
Du distique de M. Quesnel , inséré dans le dernier No.
Grand déjà par son nom , par ses vertus plus grand ,
Qu'undemi-siècle heureux nous le garde vivant .
MARCHAIS DE MIGNEAUX. R.
ÉNIGME .
Sur cinq lettres je suis chez toi
Des bonnes mères le modèle ;
Amon époux je suis fidelle
1 .
542 MERCURE DE FRANCE.
Malgré qu'il me manque de foi
Et qu'il vole de belle en belle.
Sur six lettres , d'une cruelle
Qui me reçoit en tapinois ,
Je sais , sans flèche ni carquois ,
Blesser le coeur et la cervelle.
Dans son sein elle me recèle ,
Meporte toujours avec soi,
Me garde comme sa prunelle ,
Et cependant me tue et se nourrit de moi.
Isaac ROQUE , de Montauban.
CHARADE .
Ondit que mon premier ( ni ferme, ni liquide)
Est dans de certains eas un être bien perfide.
Laissons-le tel qu'il est , et sans comparaison ,
Passons , mon cher lecteur , de suite à mon second .
Sur lui , jeune beauté qui veut parler , mais n'ose ,
Hazarde un chiffre heureux , un embleme , une rose.
Montout évite ou donne une dure fatigue ,
Et sert également l'avare et le prodigue.
Il peut être en tes mains , on le rencontre aux champs ,
Et là , sans fixité , sert aux bons , aux méchans.
T. DE COURCELLES.
LOGOGRIPHE
Sans mon chef, je produis qui porte aîles et queue ;
Avec lui , l'on me voit cornes et pieds et queue.
i
T. DE COURCELLES.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Fumée Celui dn Logogriphe est Par
passe , où l'on trouve Ane , Sara , Pan , As , Anse . Nasse , Pas ,
Passe , Rase , Re , Repas. Le mot de la Charade est Theatre.
DECEMBRE 1816. 343
DES GENS DE LETTRES ,
Ou la Lampe d'Anaxagore.
www
S'il y a quelque chose de remarquable dans les annales
du genre humain, c'est assurément cette persévérance
de la fortune à persécuter les grand hommes ,
et à leur faire expier , pendant leur vie , cette gloire
dont ils ne jouissent pleinement qu'après leur mort .
Comme malheureusement les exemples fameux de ce
genre viennent s'offrir en foule àla mémoire , nous nous
croyons , avec raison , dispensés d'en citer aucun. Ce
n'est point à l'ingratitude des hommes qu'il faut attribuer
cette triste et bizarre destinée , mais plutôt à la
naturedes choses. Il est certain que quelques grands que
soient les services que l'on peut avoir rendus à la société ,
on ne doit s'attendre à être récompensé que toutes les
fois qu'on n'a pas négligé de se rendre en même-temps
d'une utilité directe et individuelle. Une statue de
marbre , un somptueux mausolée , voilà comment se
signale ordinairement la reconnaissance des nations ;
c'est dans ce cas qu'il est vrai de dire que le grand nombre
des débiteurs nuit toujours à la créance; les gens de
lettres ne devraient jamais perdre ce principe de vue :
c'est en renfermant leurs talens dans un cercle plus
étroit , qu'ils peuvent espérer de trouver en eux-mêmes
des ressources sûres et honorables .
L'Angleterre , comme tous les autres pays de la terre ,
offre de tristes exemples de cette injustice de la fortune ;
quoique cependant il y ait peu de nations où le mérite
et le talent soient en général mieux payés et mieux honorés.
Mais il existe une force inhérente à la nature des
choses, et que tous les efforts du génie ne peuvent que
difficilement surmonter. Quelle a été la destinée de ce
Milton , l'éternel orgueil des îles Britanniques ? De
Dryden, et de tant d'autres écrivains célèbres , dont les
cendres reposent aujourd'hui dans de magnifiques tombeaux,
sous les voûtes funéraires de Westminster ,
344 MERCURE DE FRANCE.
1
confondues avec celles des rois : ces poëtes infortunés'
auraient vécu heureux s'ils avaient reçu de leur vivant
lasomme qu'a coûté le mausolée qu'on leur a élevé
après leur mort. Mais detous les écrivains le plus malheureux
sans contredit , c'est un jeune homme nommé
Chatterton , dont un suicide , résultat du désespoir et de
la misère , abrégea la vie à l'àge de dix-neuf ans : il est
aussicélèbre en Angleterre , par son génie précoce , que
par sa fin déplorable.Un critique anglais , M. Knox ,
regarde Chatterton comme le plus grand poëte qui ait
jamais paru en Angleterre depuis Shakespear , et il est
mortdans lapremière fleur de l'adolescence. Qu'auraitil
donc été s'il eut vécu plus long-temps ?
Heu miserande puer si qua fata aspera rumpas !
Le traducteur anglais de l'excellent traité en latin du
docteur Louth , sur la poësie des Hébreux , a publié , il
ya quelques années en Angleterre, un volume in-8° ,
sur la vie et les écrits de ce jeune infortuné ; il est impossible
de le lire sans répandre des larmes . On y voit
unjeune homme doué d'un caractère ardent , d'une ame
fière et sensible , et d'un génie prodigieux , traîner un
talent distingué dans les humiliations de la servitude et
du besoin, sans qu'aucun de ces grands ,dont le mérite
a souvent fait toute l'élévation , ait daigné , pour parler
leur langage , tendre à Chatterton une mainsecourable.
De cenombre est Horace Walpole , que la voix publique
accusa d'avoir porté le jeune poëte à se soustraire , par
une mort volontaire , aux rigueurs de sa destinée , en
le berçant de fausses espérances , et en étendant sur lui ,
pendant quelque temps , l'ombre glaciale de sa protection
dérisoire. Ce reproche au reste mérité ou non, fit
-au coeur du noble lord une blessure très-sensible ; et il
fit insérer dans les journaux une lettre apologétique de
sa conduite envers Chatterton , dont il reconnaît le mérite
extraordinaire , et dont il déplore la fin tragique et
prématurée. Tous les poets anglais s'empressèrent de
payer leur tribut à sa mémoire , et l'on ferait aisément
un volume de toutes les élégies par lesquelles les muses
Britanniques ont exprimé leurs plaintes et leurs regrets .
DECEMBRE 1816 . 345
Mais les éloges de la postérité ne sauraient percer l'oreille
sourde et glacée de la mort ; Chatterton , quelque
soit sa célébrité posthume , n'en a pas moins été le plus
infortuné des hommes .
Suivant son biographe , il avait eu dès ses plus jeunes
années un secret pressentiment de sa glorieuse et funeste
destinée. La physionomie de Chatterton , dit l'auteur
que nous venons de citer , << était ordinairement sombre
»
"
et pensive ; tout l'ensemble de ses manières expri-
>> maitune sorte de timidité farouche; on remarquait
>> cette singularité dans son visage , c'est qu'un de ses
>> yeux brillait par intervalles d'une flamme extraordinaire
, tandis que l'autre était morne et abattu ... »
Son génie aventurier le portait à traverser les mers pour
aller tenter la fortune. Lors de sa mort , il était sur le
point de s'embarquer pour l'Afrique , où la protection
du ministre Sir Horace Walpole , lui avait fait espérer
d'obtenir je ne sais quel petit emploi subalterne. Le
jeune poëte exprime ainsi , dans une de ses lettres , ses
projets et ses vagues espérances : « Je partirai , je quit-
>> terai mon ingrate patrie ; je verrai cette sablonneuse
» Afrique où fleurit l'aloès , où retentissent les rugisse-
>> mens des tigres , mille fois moins impitoyables que
>>leshommes. » L'indigence ne lui permit pasd'attendre
qu'il fût à même d'exécuter ce projet; il s'empoisonna
après avoir lutté deux jours entre la faim et la honte
de mendier. Manibus date lilia plenis.
Le souvenir de Chatterton , et ces réflexions préliminaires
sur la malheureuse destinée des gens de lettres ,
nous ont fait perdre de vue la Lampe d'Anaxagore,
philosophe qui fût lui-même victime de cette fatalité
cominune aux grands hommes de tous les siècles et de
toutes les nations : nous allons rapporter cette anecdote ,
parcequ'elle vient àl'appuide cequi précède , et qu'elle
offre une grande leçon de plus aux heureux et aux puissans
du siècle; puisse-t-elle ne pas être inutile .
L'homme le plus étonnant peut- être que la Grèce ait
jamais produit , Péricles avait , dans sa jeunesse , étudié
la philosophie au lycée d'Anaxagore. Parvenu ensuite
au faite des honneurs , livré tout entier à la gloire et à
1
546 MERCURE DE FRANCE .
l'ambition , Périclès ne tarda pas à perdre le souvenir
de son premier instituteur; et tandis que dans Athènes
énorgueillie, des jardins magnifiques , des édifices somptueux,
une foule de statues de marbre attestaient et la
richesse de Péricles , et son goût éclairé pour les lettres
et pour les beaux arts ; par une fatalité singulière, Anaxagore,
devenu pauvre et vieux , languissaitoublié dans
un des plus obscurs faubourgs d'Athènes , où , retiré
avec un seul esclave , il habitait une chétive maison à
moitié ruinée; il passait son temps à cultiver sa vaste
intelligence et son petit jardin, dont les légumes , cuits
àl'eau et préparés avec du sel , faisaient la seule nourriture
du maître et de l'esclave , plus fidelle et plus reconnaissant
que l'illustredisciple. Anaxagore avait consumé
tout son patrimoine à l'étude et au perfectionnement
de la philosophie , de celle principalement qui
embrasse la connaissance des corps célestes et des lois
quirégissent cet Univers . Les années s'étaient accumulées
sur sa tête ; une méditation assidue avait couvert son
front de rides profondes et prématurées ; des veilles excessives
, de longs travaux , de longs chagrins avaient
épuisé sontempéramment et ruiné sasanté; en un mot ,
itne restait plus du philosophe que la partie intellectuelle,
et qu'un corps aride et diaphane. Anaxagore ,
étendu depuis deux jours sur sa couche solitaire , touchait
à son dernier moment , lorsque le hasard vint
rappeler son nom à la mémoire de Périclès , dont le
coeurgénéreux se reprocha aussitôt l'abandon où il avait
laissé le philosophe. Désirant de réparer ses torts , il se
hâte à l'instant de sortir de son palais; il s'enveloppe
dans son manteau , et seul , à pied , à l'entrée de la nuit ,
il se rend dans lamaison qu'habitait Anaxagore. Après
avoir traversé plusieurs rues désertes et détournées , il
frappe à la porte; l'esclave la lui ouvre , et l'introduit
aussitôt dans la chambre du philosophe mourant. A la
clarté d'une lampe d'argile qui jetait de loin en loin
une lueur faible et vacillante , Périclès reconnut les
traits de son ancien instituteur ; quelques vases de terre
cuite , quelques statues de bois grossièrement sculptées ,
quelques rouleaux de papyrus , et quelques instrumens
DECEMBRE 1816. 347-
de mathématiques et d'astronomie , formaient tout
l'ameublement de cette chambre , dont les murailles
nues attestaient l'indigence des habitans . A cette vue ,
Périclės ne put retenir ses larmes : « Par les Dieux im-
>> mortels , s'écria-t-il ! dans quel état vous retrouvai-je,
>> mon cher Anaxagore » ? Prêt à me rejoindre à la
divinité , mon fils , répondit avec douceur , et sans s'émouvoir
, le philosophe expirant. La vue d'un disciple
que j'ai toujours aimé malgré son ingratitude , pouvait
seule retenir sur mes lèvres mon ame prête à
s'exhaler. Le dénuement où je vous trouve , répondit
Périclès , m'afflige autant qu'il me surprend : j'étais
loin de le soupçonner; mais vous n'êtes pas peut-être
aussi malade que vous croyez l'être , s'il en était autrement
, qu'Athènes va regretter vos lumières !
Péricles , reprit Anaxagore en ranimant sa voix , et
en se levant à demi sur son séant , ne nous flattons point
d'un vain espoir ; les momens sont précieux , je touche
àmon heure dernière ; Anaxagore a vécu , mais avant
que d'expirer , il veut encore vous donner une leçon :
Souvenez-vous que le mérite est modeste , et que le
devoir des grands est d'aller au-devant de lui. Puis , en
lui montrant du doigt la lampe suspendue au plafond:
lorsque je veux qu'elle continue à m'éclairer , dit-il ,
j'ai soind'y verser de l'huile ; adieu pour toujours mon
cher Périclès . A peine eut-il prononcé ces mots , que
le philosophe et la lampe s'éteignirent au même instant.
Le noble coeur de Péricles fût vivement ému de ce
spectacle funeste , et cette leçon se grava profondément
dans son esprit. L'esclave ayant été rallumer la lampe ,
Périclès s'approcha d'Anaxagore pour lui rendre les derniers
devoirs; il lui ferma d'une main tremblante la
bouche et les yeux , suivant la coutume des anciens' , et
poussa un profond soupir en pressant , pour la dernière
fois , ces lèvres éloquentes à qui la mort venait d'imposer
un silence éternel : il ne put s'empêcher d'admirer
la douce sérénité répandue sur le visage du
philosophe , qui venait ainsi d'expirer dans la misère
et l'abandon. Il reconnut qu'une vie consacrée au culte
des muses et de la sagesse , peut seule,même au milieu
348 MERCURE DE FRANCE.
des adversités , se terminer par un sommeil aussi tranquille;
il sentit redoubler son amour pour cette philosophie
sublime , dont les consolations et les bienfaits
nous accompagnent jusqu'aux portes du tombeau , et se
retira tout pensif et en essuyant quelques larmes. Peu
de temps après, une statue du marbre le plus pur , et
un somptueux mausolée élevés par ses soins à la mémoire
d'Anaxagore , attestèrent dans Athènes attendrie ,
les regrets et la douleur de Périclès. On assure que le
souvenir de la lampe , qui ne s'effaça jamais de son esprit
, fut très-utile par la suite aux gens de lettres et aux
philosophes de la république : puisse-t-il en être de
même de nos jours ; puissent les grands , les princes et
les ministres , se rappeler quelquefois de la lampe d'Anaxagore.
LA SERVIÈRE.
RÉPONSE
A la lettre de M. le comte de Saint-Roman , pair de
France , insérée dans le n° 65 du Mercure.
1
De quelque modération,de quelque impassibilité qu'on
se pique , on est toujours porté , du premier mouvement
, à se sentir blessé de la critique qu'on fait de
nos opinions ; mais aussi on ne peut se défendre de
quelquemalin plaisir, quand le critique lui-même nous
fournit des armes , non-seulement pour repousser son
attaque , mais encore pour l'assaillir à son tour. Telle
est la première idée qui m'est venue à la lecture de la
lettre adressée au rédacteur du Mercure par M. le
comte de Saint-Roman, pair de France , pour répondre
à l'article que j'y ai fait insérer en faveur du système
représentatif, contre l'opinion que M. Mermet a fait
imprimer sous le prétexte de réfuter M. de Ch. , et dont
M. de Saint-Roman prend la défense Je ne saurais
m'en plaindre ni pour le fond ni pour la forme. Ce n'est
point moi qu'il attaque personnellement , car il recou
DECEMBRE 1816. 549 }
naît que les principes que j'ai soutenus me sont communs
avec un grand nombre de publicistes ; mais il a
fait voeu de les combattre jusqu'à son dernier soupir
par tout où il les rencontrera , parce qu'il y voit la cause
de tous les malheurs qui affligent , non-seulement la
France , mais toute l'Europe , depuis plus de cinquante
ans. Si Montesquieu , Rollin , Massillon , Fénélon ,
parmi les orthodoxes , et par conséquent des hommes
non moins célèbres , mais plus ou moins entachés de
philosophie , n'ont pu échapper à sa censure , pourrais-je
me formaliser de subir le même sort ?
C'est donc une hydre bien redoutable que ce système
représentatif, pour inspirer une telle animosité ! C'est
du moins ainsi que le considère M. de Saint-Roman',
et chacun de ses ouvrages ou de ses discours a un article
consacré précisément à le combattre.
J'avoue qu'au premier abord je n'avais embrassé la
cause de l'offensé , que dans l'intention d'opposer une
opinion plus juste à une qui me le paraissait moins ;
mais l'importance qu'on y attache et l'acharnement
qu'on met à l'anéantir , m'ont convaincu qu'il ne s'agissait
plus d'une discussion polémique , et que l'imminence
de son danger réclamait de sérieux efforts pour
sa défense.
M. de Saint-Roman pose d'abord en principe , et
comme un fait auquel il n'y a point de réponse : « Que
>>quand deux volontés différentes peuventnaître et sub-
>> sister entre le représentant et le représenté , la représentation
disparaît , » et il établit que c'est précisément
le cas où les députés se trouvent à l'égard de
leurs commettans , qui en définitifsont contraints de se
soumettre à leurs décisions , quelque contraires qu'elles
puissent être à leurs voeux .
»
Il est bien important de remarquer ici que ce n'est
point contre cet excès de pouvoir du mandataire que
M.de Saint-Roman s'élève ; il le regarde même comme
inhérent à sa qualité , et ne s'en inquiète nullement.
Il me semble cependant que c'est ce qu'il y aurait dé
plus vicieux dans la nature de ce pouvoir , s'il était en
350 MERCURE DE FRANCE.
effet tel qu'on veut nous le peindre ( ce que j'examinerai
ailleurs ).
Est- ce donc uniquement pour ôter au peuple lapensée
consolante d'être représenté dans la puissance législative
, que M. de Saint-Roman employe son éloquence?
Ce dessein ne serait pas charitable; mais ceux qui professent
cette opinion ont un but plus sérieux et plus
politique : il faut bien le dévoiler puisque c'est là le vrai
mobile de l'opposition au système représentatif. Si la
représentation existe réellement , les actes des députés
sont sans contredit l'expression du voeu de la nation.
Si l'on vient à bout de prouver que la représentation
est illusoire , qu'elle est même impossible ,ces mêmes
actes ne sont plus que l'effet de l'opinion personnelle des
députés; leur caractère n'a plus rien d'éminent ni de
respectable. Les conséquences sont faciles à tirer ; mais
le système représentatifrepose sur des bases trop solides
et trop sacrées , pour être renversé par des objections
aussi faibles; et d'abord j'observe qu'il a pour lui
l'existence de fait , et qu'en toute occasion le gouvernement
se plaît à la reconnaître. Encore en ce moment,
łe ministre de l'intérieur , dans son développement des
motifs de la loi sur les élections , n'a-t-il pas dit : « Que
>> les propriétaires , pour la plupart chefs de famille ,
>> réunissent ( par ces qualités ) toutes les conditions
>>propres à représenter auprès du trône tous les sujets
» du roi de France. »
A
Voyons maintenant si les raisonnemens des ennemis
de la représentation sont assez puissans pour anéantir
un système fondé sur des titres aussi respectables , sur
des faits aussi positifs .
M. de Saint-Roman, soit dans la lettre à laquelle je
réponds , soit dans ses ouvrages auxquels il renvoie ,
prétend « Que les députés une fois nommés , n'ont plus
>> aucun égard aux intentions de leurs commettans ,
>> et que leurs décisions leur sont souvent très-con-
>>traires ; d'où il conclut , suivant le principe qu'il a
>>posé d'abord , qu'il y a nullité absolue de représen-
>>>tation.>>>
Il prend acte , pour fortifier son opinion , de l'aveu
DECEMBRE 1816. 550
que j'ai fait qu'il n'y avait dans la nation qu'un petit
nombre d'individus représentés . Ce n'est pas tout à fait
làmon idée , car j'ai dit ou fait entendre « Qu'il y avait
>> une classe d'individus dont les intérêts moins carac
>> térisés , se confondant naturellement avec ceux de la
>> classe admise aux élections , y participaient implici-
>> tement, » Je ne prétends pas toutefois soutenir que
celle-ci soit à son plus haut degré de perfection; mais
il suffit qu'elle soit praticableppoouurr qu'on nepuisse pas
lareléguer dans la cathégorie des conceptions fausses ,
imaginaires et dangereuses.
Quant à la première objection, il est facile d'en démontrer
l'impuissance par une comparaison.
Lorsque deux particuliers ont un différent sur lequel
ils ne peuvent s'accorder , souvent ils renoncent à la
voie judiciaire pour prendre celle des arbitres. C'est ordinairement
la bonne foi qui conseille cette mesure.
Cependant chacun est convaincu de la justice de ses
prétentions , et quoiqu'il doive s'attendre à faire quelques
concessions, il ne manque pas de recommander à
son arbitre d'en accorder le moins possible ; mais celuici
,quin'est pas aveuglé par l'intérêt personnel , concède
quelquefois beaucoup plus que le commettant
n'aurait désiré ou fait lui-même. Cependant il est
obligé de souscrire à la décision, , lorsqu'il s'yest soumis
sans réserve. Dira-t-on pour cela que son arbitre a été
son juge , et non pas son représentant, son mandataire ?
Je réponds qu'il a été l'un et l'autre , et que cela doit
toujours être ainsi au généraall , comme au particulier;
que si l'arbitre représentant n'a pas prononcé précisément
comme le commettant l'aurait voulu , il l'a fait
comme il aurait dû le vouloir. Ce n'est pas qu'il n'ait
pu se tromper; mais à coup sûr moins facilement que
la partie intéressée ; il est même possible qu'il yait
quelquefois abus de confiance ; mais c'est le cas lemoins
probable et le moins commun. Il en est de même de la
représentation nationale , et de ce côté se trouve un
énorme avantage , car on ne saurait disconvenir que le
mandatd'un député du peuple , mettant l'homme plus
en évidence que celui d'un particulier ,doit lui inspirer
i
352 MERCURE DE FRANCE.
plus d'élévation , plus de respect pour lui-même et pour
ses commettans.
Je conçois fort bien que dans ce que je viens de dire ,
j'ai l'air de rentrer dans le sens de mon adversaire , qui
veut bien que le député soit un arbitre ; mais nous
différons essentiellement en cela , que je ne fais point de
distinction entre l'arbitre et le représentant ; qu'il entend
finesse à cette distinction , et que je mets toute la
mienne à ne pas la comprendre , persuadé qu'il n'en
faut pas davantage pour lui ôter toute sa valeur.
Ainsi donc je ne vois rien de si effrayant dans le
système représentatif, et je ne saurais me prêter à cette
supposition, que c'est une de ces idées vagues etfausses
qui depuis trente ans n'ont cessé de faire couler à
grands flots le sang dans toutes les parties du globe.
Excepté sans doute l'Inde et la Chine , où il n'a jamais
pénétré; l'Afrique entière , qui ne s'en doute pas ; l'Egypte
, l'empire ottoman , la Russie , où il n'en fut jamais
question ; l'Amérique septentrionale et l'Angleterre
, qui s'en trouvent fort bien.
Il n'y a peut-être pas une idée juste en elle-même
dont on n'ait abusé par de fausses inductions. Rien , au
reste , n'est plus arbitraire et plus équivoque que ce
qu'on veut appeller des principes en politique. Le mal est
toujours à côté du bien, l'abus auprès de l'utilité ; une
extrême sagesse aidée de l'expérience , peut seule fixer
les bornes du vrai dans tout ce qui a rapport à cette
science. Il y a autant de folie à proscrire un principe
philosophi-politique ,dont on a pu ou dont on pourrait
abuser, qu'à le dénaturer par de fausses interprétations.
Qui est-ce qui a plus souffert de l'abus du système représentatifque
les Anglais ?Yont-ils pour cela renoncé?
non sans doute , ils en ont reconnu l'excellence , en ont
fixé les justes bornes , enfin l'ont perfectionné et jouissent
des fruits de leur sagesse . Pourquoi ne suivrionsnous
pas leur exemple , après avoir subi les mêmes
épreuves?
La liberté politique est l'effet naturel du système représentatif
pour lequel je combats. M. le comte de
Saint-Romanayant prouvé à sa manière l'illusion de
DECEMBRE 1816 . 353
l'un , devait évidemment conclure à la nullité de l'autre .
Il ne s'est point dissimulé que cette perte pourrait paraître
insupportable à une nation qui se plaisait dans
la supposition de sa jouissance , s'il ne lui substituait
quelque chose d'équivalent (du moins à son avis) . En
conséquence , il propose avec une franchise vraiment
admirable , la liberté despotique ! ( 1 ) Il est vrai que la
compensation pourra ne pas paraître bien évidente à
une grande majorité de la nation; il est vrai qu'elle ne
s'établirait pas sans contradiction , et que c'est annoncer
unpeu prématurément un système qui peut exister dans
quelques esprits , tandis qu'il répugne à une multitude
d'autres ; mais heureusement il est encore plus vrai
qu'il est manifestement contraire aux intentions du monarque
adoré autant que magnanime , qui ne veut régner
que par la charte . :
Je pense , au reste , avec M. de Saint-Roman , « Que
le gouvernement monarchique ne disparaîtra pas
dans la pensée des sujets , parce que (2) le prince
" aura fait concourir deux assemblées aux résolutions
législatives . » Je me permettrai néanmoins
d'interpréter ou d'étendre la pensée de M. de Saint-
Roman, qui pour la première fois peut-être , n'a pas
été exprimée avec la lucidité qui lui est propre. En
(1) Voy. p. 67 et suiv. de sa Réfutation de la doctrine de Montesquieu
, sur la balance des pouvoirs. Je me suis refusé d'abord au
témoignage de mes yeux; mais c'est bien ainsi qu'il est écrit , et
d'ailleurs méthodiquement développé. Je dois toutefois à la vérité
de déclarer que l'auteur , en se prononçant contre la liberté politique,
recommande de s'attacher à la liberté civile ; ce qui serait
une opinion très-soutenable s'il n'insinuait en même-temps qu'on
ne saurait l'obtenir sous l'influence de ce qu'il appelle la manie législative
, qui n'a cessé de produire des lois obscures et contradictoires
. Or cette manie est sans donte , suivant lui , inherente aux
corps législatifs , et c'est pour se soustraire à ces inconvéniens , qui
pourraient bien étre inséparables de la liberté civile ( on ne concoit
pas trop comment ) , qu'il préfére la liberté despotique , c'esta-
dire , celle dont il est très-facile et très-commun de jouir sous
un pouvoir absolu .
(2) Ibid. p. 96.
1
۱
26
554
MERCURE DE FRANCE.
effet , on pourrait induire de sa phrase ainsi conçue ,
que c'est éventuellement que ces deux assemblées ont
été appelées à la confection des lois, et comme si ce
n'était pas une forme constitutionnelle qui dût incessamment
se renouveler . J'ajouterai que loin que ces
réunions puissent éloigner de la monarchie la pensée
des sujets , c'est au contraire le lien le plus fort qui
puisse les attacher au monarque , en ce qu'il les rapproche
de lui par leurs délégués , et qu'on est plus porté
àaimer ce qu'on connaît davantage .
Au résumé , je répéterai qu'il n'y a point d'opinions
politiques quelqu'opposées qu'elles soient les unes aux
autres , qu'on ne puisse soutenir avec quelqu'apparence
de raison ; qu'il n'y a rien de rigoureusement vrai , rien
de rigoureusement faux dans cette science ( sauf les
absurdités palpables ) ; l'à-propos seul détermine l'un
ou l'autre , et quoique ce soit précisément cet à-propos
que M. de Saint-Roman ait cru saisir , c'est précisément
en cela que je le crois dans l'erreur .
Je me plais , au reste , à lui rendre politesse pour politesse
, et même avec usure , car je ne me contenterai
pas de louer l'élégance et la pureté de son style , j'avouerai
que sa dialectique est entraînante et forte de raisonnement;
mais je croirais devoir le plaindre s'il obtenait
le succès qu'il en espère , et ce serait jouer un tour
perfide à ceux qui partagent son opinion, que de les
encourager en apparence un instant , pour se donner le
cruel plaisir de les voir tomber dans l'abîme où leur
système les conduirait infailliblement : catastrophe funeste
pour eux , mais effrayante pour tous.
Le Ch . D. L. C. B.
M
T
DECEMBRE 1816. 355
w ww
MANUEL DU PHILOSOPHE ,
Ou Principes éternels , précédés de Considérations géné
rales sur l'époque actuelle ; par H. Azaïs .
( II et dernier article. )
Sans affecter un ton trop sérieux , j'ai cependant
exposé avec exactitude et bonne foi les principes sur
lesquels s'appuie toute la doctrine de M. Azaïs ; cont
nuons avant tout d'en faire connaître les conséquences .
Une matière première , éternellement douée d'un
mouvement d'expansion se combine par mille et mille
réunions d'élément , de manière à donner naissance à
tous les êtres produits . Ces réunions , plus ou moins
durables , sont cependant toutes transitoires ; car il est
nécessaire que le mouvement qui compose soit combattu
ou remplacé par un mouvement qui sépare : sans
cela point d'équilibre dans l'Univers. Lorsque la puissance
composante presse des élémens les uns contre les
autres , et laisse peu d'action à la loi de l'expansion , il
en résulte la première classe d'êtres , celle des étres
inorganisés. Si l'expansion au contraire agit en même
temps, avec autant et plus de force que la puissance qui
compose ou qui réunit et aggrège , alors les fluides subtils
traversant sans cesse les élémens dont la réunion
s'opère , y forment des tubes et des vaisseaux de circulation
; et l'être qui en résulte est un être organisé.
La constitution tubulaire appartient au végétal ,
l'autre est le principe de la vie animale. Plus l'expansion
est active dans la chaîne des êtres vivans , plus leur organisation
est parfaite. L'homme est de tous les animaux
celui où la force vitale est plus abondante , et dont
l'organisation se prête à plus de mouvemens et d'opérations
.
Dans l'être animé , la sensibilité est un acte qui résulte
de la communication rapide et simultanée d'un
grand nombre de mouvemens connexes , lesquels éma-
26.
556 MERCURE DE FRANCE.
..
nent d'un centre commun ou qui se dirigent vers un
même centre. . Chaque élément libre et isolé sent
la communication des mouvemens qui lui sont imprimés
, mais à un degré extrémement faible , et il
faut la réunion d'un très-grand nombre de communications
convergentes et simultanées , pour produire un
sentiment apercevable par l'être au sein duquel se fait
cette réunion. De la sensibilité découlent le plaisir et
la douleur. Le plaisir est le produit du mouvement qui
compose ou améliore ; la douleur , celui du mouvement
qui détériore ou détruit ; et comme ces mouvemens se
réduisent , en dernière analyse , à deux sommes exactement
égales , c'est-à-dire , qu'il faut autant de force
pour détruire , qu'il en a fallu pour composer , il suit
que la somme de tous les plaisirs est égale à la somme
de toutes les douleurs , ou autrement , que tous les étres
sensibles sont nécessairement égaux de destinée , que
chacun , dans l'ensemble de son existence , souffre
exactement autant qu'iljouit.
Cet équilibre au reste ne se distribue point , jour par
jour et endétail , pour ainsi dire , sur chaque instant de
l'existence , sur chaque point de la vie ; il existe dans
les masses , et se manifeste par grands résultats. Ainsi
l'un , comme le prodigue qui dépense tout son bien en
un jour , rassemblera sur un petit nombre d'instans
toute la somme de bonheur qui lui était dévolue , et
expiera , par de longues douleurs de détails , l'excès de
sa jouissance accumulée. L'autre , en un seul malheur ,
enunseul coup fatal , acquittera toute la dette de douleurs
dont la nature sembla long-temps vouloir lui faire
remise. Celui dont rien ne contrarie les désirs est tourmenté
par ses fantaisies ; celui qui , par sa sagesse , sa
modération , sait rendre moins poignantes les épines de
lavie , est par-là même peu affecté de ses plaisirs. Les
opprimés espèrent; les tyrans craignent; tout se balance,
tout se compense : la vie est un compte ouvert
avec la nature , d'acquisitions et de dépenses , d'actifet
de passif , dont à la fin du registre l'équation est zéro .
L'organisation des êtres sensibles est la source de la
formation des idées, Chaque idée acquise est un étre
DECEMBRE 1816. 357
distinct, susceptible de mouvement et de repos Les
idées acquises sontdistinctes du sentiment de ces idées ;
la différence , entre ces deux rapports , est laméme que
celle qui existe entre un corps de nature quelconque ,
et le mouvement qui lui est imprimé. Lorsque l'expansion
vitale s'applique à une idée , cette idée se meut ,
elle est sentie ; l'intelligence est donc le sentiment des
idées. Celles-ci se rassemblent et séjournent au foyer
de l'expansion vitale. Quand l'expansion vient frapper
une de ces idées , le mouvement qu'elle opère , le sentiment
qu'elle met en exercice produit le souvenir ;
l'intention , la perfection de tous ces mouvemens prennent
le nom de pensée , d'imagination , de raison et
d'erreur.
L'être vivant une fois formé tend à se propager par
l'énergie de l'expansion vitale; mais là encorela force
de chaque espèce réagit contre l'espèce voisine , afin que
l'action propagatrice se maintienne dans un équilibre
tel, qu'aucune race ne pui se absorber toutes les autres.
Cependant l'espèce humaine , la seule dont l'intelligence
soit portée à un degré de développement qui la
met hors de toute comparaison , s'empare petit à petit
du globe qui est son domaine , et en exclut les animaux
et les végétaux qui lui nuisent ou lui déplaisent ; elle
'presse la diminutionde ces races ou espèces ; elle resserre
les limites de leur existence. Nous demanderons ici en
passant si la réaction est bien égale à l'action ; au reste
cette puissance de l'homme est le résultat de son intelligence
, qui lui donne le pouvoir de se constituer en
état de société. La société est un corps organisé dont
les hommes sont les membres ou les élémens. Ce corps
a sa partie matérielle et sa partie intelligente ; il naît ,
croîtet finit; il jouit et souffre , prospère etdécline ; la
mesure de son élévation fixe d'avance la mesure de sa
chute. Tous les phénomènes de la puissance ou expansion
vitale se reproduisent donc dans le corps social ;
toutes les sociétés humaines , malgré les caractères qui
les différencient , sont dévouées , en fin de compte , à des
destinées égales.
Chaque société tendant àse développer , et rencon-
1
358 MERCURE DE FRANCE .
trant des sociétés contiguës qu'elles comprime , en reçoit
une réaction qui produit l'état de guerre ; à celui-ci
ou oppose les alliances .
La nature, qui a réuni chez certains peuples de nombreux
élémens de puissance , y prépare par-là même
un mouvement d'expansion très-énergique. Ce peuple
ainsi favorisé est porté par les lois éternelles à se développer
, à tendre à une puissance prédominante ; mais
si les destinées de ce peuple sont quelque temps brillantes,
il épuise aussi sa force par une expansion immodérée
, et la puissance de réaction vient fondre sur
lui avec une violence égale à la compression qu'elle a
éprouvée. Il est bien difficile à la sagesse , à la modération,
de régler les mouvemens d'un tel corps; si
ciles y parvenaient , elles arrêteraient une partie de ces
grands développemens qu'on appelle la gloire , mais
aussi elles préviendraient les disgrâces et les revers qui
ensont la compensation.
La nécessité des mouvemens alternatifs auxquels sont
soumises toutes les choses produites , amène dans le
corps social ce qu'on appelle les révolutions. En effet ,
les institutions nées dans l'enfancedes peuples survivent
à cette période , et cependant cessent de convenir à
celle où la civilisation a marqué l'âge viril d'une société.
Alors des changemens deviennent nécessaires ; et ,
comme les maladies dans le corps humain , ils produisent
des crises violentes dans le corps social. Plus
les institutions avaient acquis de force et de tenacité,
plus le mouvement éternel qui tend à les détruire ,
accumule contre elles d'efforts de réaction ; c'est alors
que les révolutions ont le caractère d'une effroyable
tempête., A la suite des révolutions , un gouvernement
sage et généreux est celui qui suit avec prudence
etdignité le mouvement général : si un gouvernement
n'est point en rapport avec les choses et les esprits , il
est impossible de compter sur sa durée.
Comme chez les individus parvenus à l'age d'homme,
où toute la force est acquise , où rien n'en fait encore
sentir la perte , où toutes les puissances de la vie se
balancent dans un heureux équilibre , il est aussi pour
DECEMBRE 1816 . 35g
les sociétés un état mitoyen , une constitution balancée ,
selon l'expression de l'auteur ; c'est ce qui forme le
gouvernement représentatif. Une telle constitution ne
peut exister pleinement avec la prédominance des idées
dogmatiques ; son premier élément est la liberté de la
pensée , sans laquelle la liberté politique n'existe point.
Une constitution , même la mieux balancée , ne peut
préserver éternellement le peuple qui eajouit, du niouvement
de décadence. Si ce peuple en a tiré des avantages
extraordinaires et supérieurs aux moyens réels
qu'il tient de la nature , il viendra un moment où son
expansion vitale sera repoussée sur lui-même par les
réactions intérieures ; en se repliant sur l'état , cette
force exubérante le foulera , l'agitera , l'ébranlera ; et si
un tel peuple ne sait pas souffrir , il court risque de
périr. Il peut n'en être pas de même d'un autre peuple
qui , comprimé du dehors par un mouvement d'opposition
à sa force égarée , retrouve chez lui un climat
heureux , un sol fertile , une civilisation très-avancée :
à moins de circonstances particulières , un tel peuple
peut donner par son industrie , par ses arts , par ses lumières
, une nouvelle et heureuse direction à son activité
; il aura échangé une partie de sa gloire contre une
plus grande portion de bonheur.
De tout cela il suit qu'aucune fortune , aucune situation
dans l'ordre des êtres organisés , n'est réellement
stationnaire ; il faut que tout marche , que tout avance ,
que tout tende à s'améliorer , lutte contre sa destruction
, et y succombe enfin . Dans l'être intelligent , le
caractère distinctif de cette action est de pouvoir être
modifiée par le sentiment des dangers qu'il court , en
donnant trop d'extension à sa force particulière. Sa
raison lui prescrit donc des limites au-delà desquelles
il détruit son bonheur en voulant y sacrifier celui des
autres : c'est là la sagesse ; se tenir dans ces bornes ,
c'est le vrai courage ; sagesse éclairée par la raison,
soutenue par le courage voilà toute la morale. Celui
qui use rapidement ses facultés et sa vie , se prépare une
prompte satiété , de tristes souffrances , de dures humiliations
et de longs regrets. La modération est pour les
360 MERCURE DE FRANCE .
peuples , comme pour les individus , le secret trop negligédu
bonheur , avec cette différence pourtant qu'une
grande population renonce bien plus difficilement qu'un
individu à des besoins factices , mais qui n'en sont pas
moins impérieux. Suivre le conseil d'Horace , supporter
sans irritation des peines inévitables , est
aussi la leçon que tire de toute sa doctrine M. Azaïs.
Ilest peu de situations qui soient sans avantage ; (il
aurait dû dire , il n'est point.... ) Epictete dans les fers
conservait son ame libre ; il ne fut point malheureux .
Néron , maître de l'Univers , fut le moins libre des
hommes , et le plus malheureux des romains .
Tels sont les principes éternels de M. Azais ; tels en
sont la marche , l'enchaînement , les conséquences . Je
me suis attaché à les développer fidèlement , j'y ai employé
presque par-tout les expressions même de l'auteur
, afin que le lecteur put prendre par lui-même , et
indépendamment de mon opinion , une idée exacte de
ce singulier , mais très-remarquable ouvrage.
Maintenant s'il faut dire ce quej'en pense moi-même ,
j'avouerai ingénuement mon embarras : la logique de
l'auteur est serrée ; ses raisonnemens sont étroitement
liés; la simplicité des ressorts qu'il met en jeu , la facilité
avec laquelle tout paraît s'engrainer, se mouvoir ,
se ranger , et se coordonner dans cette machine , ont
quelque chose qui éblouit au premier coup - d'oeil , et
qui séduira les imaginations promptes et hardies. Cependant
, même quand M. Azaïs m'embarrasse le plus ,
j dois dire que je ne me sens pas toujours convaincu.
Il y a pour moi des points lumineux dans son système :
il y en a d'obscurs , de vagues , qui ne se présentent à
ma raison que confusément , ou qui jettent tout au plus
quelques lueurs douteuses , incertaines : c'est sur-tout
dans sa métaphysique que je me trouve comme dans
un de ces brouillards qui ne permettent plus de reconvaître
les formes distinctes des objets .
Presque toute la dernière partie de son ouvrage semble
pensée avec la tête, et écrite avec la plume de Montesquieu.
Il me faudrait encore beaucoup de démonstrations
pour que mon intelligence trop terrestre put
DECEMBRE 1816. 561
1
1
s'élever jusqu'aux deux autres. Je ne peux ici que rassembler
et présenter à l'auteur lui-même quelques
doutes qui me sont restés après la lecture la plus attentive
: c'est par là que je vais terminer ma tâche.
M. Azaïs repousse l'attraction pour y substituer
l'expansion. Celle-là avait bien remplacé les tourbillons
, qui eux- mêmes avaient détrôné Aristote , qui
lui-même..... arrêtons-nous . La force expansive est
incontestablement une des propriétés de la matière.
Est-elle la première des lois générales auxquellés l'esprit
humain puisse s'élever ? est-elle seule le grand
ressort de l'univers ? C'est ce que je n'aperçois pas
encore. Je ne vois pas , par exemple , que la seule expansion
puisse expliquer les mouvemens des sphères
sur leurs axes et autour des soleils . M. Azaïs dit qu'avec
l'attraction l'univers ne formerait bientôt qu'une masse.
Cette conséquence ne se suit point du système neutonien
, où les mouvemens de rotation produisent la force
centrifuge qui réagit contre la force centripete ; mais
lui-même explique-t-il suffisamment comment une
matière élémentaire , essentiellement douée de laforce
expansive , peut s'aggréger en corps solides , dont plusieurs
offrent les combinaisons les plus intimes , la plus
tenace adhésion ? Je ne vois pas plus clairement que de
laplante à l'homme , il n'y ait qu'une graduattiioonn de
force expansive. Si la vie est un mouvement , elle est
encore autre chose ; il y a du mouvement dans le cadavre
qui se décompose , mais il n'y a plus de vie.
Je crains ensuite qu'il n'y ait beaucoup d'équivoques
dans le chapitre de la sensibilité , et pas assez de précision
dans les définitions. Mais ce qui me passe tout à
fait , c'est laformation des idées , nonpas dans le mode
précisément , mais dans le résultat de cette formation.
Une idée une fois formée , est un étre distinct , susceptible
de mouvement et de repos . Ainsi une idée existe
même quand elle se repose; elle existe en moi , méme
quandjen'en aipas lesentiment; car ily a entre l'idéepossédée
et le sentiment qui en révèle l'existence ,
la méme différence qu'entre un corps quelconque et le
mouvement qui lui est imprimé. Mais une idée qui est
362 MERCURE DE FRANCE .
un étre distinct , subsistant en moi quand je n'en ai
pas le sentiment , quand je ne le perçois pas; en un
mot , une idée qui existe et subsiste lorsque je ne l'ai
plus , me paraît aussi aisée à concevoir que si l'on m'apprenait
que mon image est restée dans ma glace , lorsque
je suis descendu dans la rue.
J'aurais à demander à M. Azaïs plusieurs explications
auxquelles l'étendue de cet article m'empêche de m'arrêter
. Je le prierais cependant encore de me dire comment
, lorsque mes idées , mes conceptions , mon intelligence
, ma volonté , résultent de la force de l'expansion
vitale qui m'a été départie par la nature même , il
pourvoira à ce que je puisse modérer cette expansion ,
l'empêcher d'exubérer au-dehors , et me préserver de la
réaction des expansions contiguës , avec lesquelles , si
j'en suis le maître , je voudrais n'avoir rien à démêler.
En résumé , il est , je le crois , des vérités et des lois
éternelles , mais dont notre nature finie ne peut atteindre
ni saisir l'ensemble infini; comme il est un beau idéal
dont nous sentons le type , et dont nous ne voyons nulle
part l'image parfaite; comme il est des démonstrations
mathématiques que notre esprit conçoit , que nos organes
grossiers , nos moyens matériels ne peuvent exécuter.
La féconde imagination de M. Azaïs , sa pensée hardie
, sa vue étendue , s'est attachée avec persévérance
sur ce grand système d'équilibre , d'actions et de réactions
, de créations , de destructions , de récompositions
successives , dont se compose le vaste spectacle de l'univers
; il l'a médité profondément et il a cru y trouver
le secret même de la nature.
Mais combien elle aime à se jouer des efforts des savans?
combiende fois déjà des systemes fondés sur des
observations positives , sur une immense série de faits
constans et réguliers , et d'après lesquels on devait croire
être parvenu à fixer une loi générale , se sont-ils évanouis
par la découverte d'un seul fait nouveau , qui
contredisait la prétendue loi et renversait tout le système
?
Que sera-ce donc de celui de M. Azaïs , dont la partie
A
DECEMBRE 1816. 363
morale , et c'est là l'essentielle , repose sur une hypothèse
vague , ou pour parler plus juste , sur une de ces
abstractions que l'on conçoit par la pensée, et dont on
ne trouve nulle part dans la nature une application rigoureuse
, exacte , régulière et constante.
Je l'ai déjà dit , il est un beau idéal , un type de perfection
, un sentiment exquis du juste et de l'injuste ,
et de l'ordre admirable qui en résulterait si nous pouvions
y atteindre; de là ces utopies , ces réves des gens
de bien , qui ne demandent pour être réalisés que des
gouvernemens parfaitement sages et éclairés , et des
hommes toujours maîtres de leurs passions. C'est d'après
cette grande idée , ce besoin , pour ainsi dire inné , d'une
justice distributive , que M. Azaïs conclut la nécessité
des compensations de la vie humaine , et qu'il en déduit
comme résultat pareillement nécessaire , l'égalité
définitive et mathématique de toutes les conditions .
Mais c'est ici que le sens intime se révolte contre
cette égalité pratique , qui devrait pourtant être un fait
constant , universel , sensible à tous et par tout , en un
mot susceptible , comme les faits de l'ordre physique ,
de tomber tellement sous les sens , qu'il suffit de l'énoncer
pour qu'il restat démontré.
Orquel est l'homme , je dis l'homme de bonne foi ,
qui ait jamais cru sa destinée égale en somme à toutes
celles que le sort a placées au-dessus ou au-dessous de
lui , et composée en outre , pour lui-même , de deux
quantités en équilibre et de biens et de maux ? Dans
cette variété incalculable, infinie , de modifications des
destinées humaines , comment prouver aux hommes ,
comment les convaincre qu'ici un seul malheur , une
mort subite , balance toute une vie calme et heureuse ;
que là quelques momens de joie , ou plutôt d'étourdissement
, que l'ivresse , par exemple , seule compensa-
-tion qu'oppose souvent le malheureux à ses pénibles
travaux , équivaille au mal aise où il semble condamné
àvégéter ?
Conclusion. L'ouvrage de M. Azaïs est celui d'un
homme d'un talent très -remarquable et d'un coeur généreux
; son but , comme celui de tous les véritables
564 MERCURE DE FRANCE .
philosophes , est de rendre les hommes meilleurs et la
société mieux ordonnée. Ce noble but convient particulièrement
à l'écrivain ingénieux qui s'est fait l'ami
des enfans pour éclairer plus surement les hommes.
J'avouerai même que la doctrine des compensations serait
un remède efficace aux passions qui tourmentent
les individus et bouleversent les empires , SI jamais elle
devenait un principe pratiquedeconduite,cc''eest-à-dire,
si toutes les consciences la sentaient , si tous les esprits
en étaient convaincus. Alors M. Azaïs aurait surpassé
la gloire , éclipsé le génie de tous les législateurs ; pourquoi
faut-il que ma raison , encore en arrière de cette
époque désirée ,me condamne à mettre un SI.
GIRAUD .
A M. le Rédacteur du Mercure de France.
Monsieur ,
Il est dit dans le numéro du samedi 7 de ce mois ,
du Mercure , que j'avais déjà fait une réclamation sur
la méprise de M. H. , au sujet de la conférence théologique
dont je parle dans l'Histoire de Henri IV,et dont
il a fait une bataille commandée par l'évêque d'Evreux.
J'avais écrit à M. H. , non dans un journal,
mais une lettre particulière sur son premier article , dans
lequel il n'est nullement question de la prétendue bataille
commandée par l'évêque d'Evreux. M. H. n'a fait
l'article que je critique dans ma préface de la nouvelle
édition d'Henri IV, qu'après avoir reçu ma lettre , et
comme je l'ai dit, je ne fis aucune espèce de réclamation
sur cet étrange article , ainsi je n'ai rien avancé
que de parfaitement vrai. Je vous supplie , Monsieur ,
de vouloir bien faire insérer cette lettre dans un des numéros
du Mercure.
J'ai l'honneur , etc.
D. comtesse DE GENLIS.
Ce8décembre 1816,
DECEMBRE 1816. 365
REVUE GÉNÉRALE.
Depuis la nouvelle session , les brochures politiques
se succèdent avec rapidité. Ces nouveaux pamphlets
sont en général écrits avec beaucoup de modération ,
à l'exception cependant de celui qui a pour titre : Vues
arrachées à un homme d'état , et qui porte le nom du
célèbre antagoniste de Beaumarchais , M. Bergasse.
Nous n'examinerons point ici le fond de la doctrine politique
de cet écrivain , d'ailleurs estimable sous plusieurs
rapports ; mais en rendant justice à la pureté de
son zèle et de ses intentions , on ne peut s'empêcher de
convenir qu'il pêche singulièrement par la forme. Ou
est tout étonné d'entendre M. Bergasse descendre des
hauteurs de la politique jusques dans sa basse-cour , et
traiter de canards de la littérature tous ceux qui ne
partagent pas ses opinions , et qui se permettent de conserver
quelques doutes sur l'infaillibilité de la doctrine
de M. de Chateaubriand . C'est la première fois , je
pense , qu'on a vu des canards figurer dans une discussion
sur l'autorité royale et sur le pouvoir ministériel.
-L'astrologue Parisien , ou le Nouveau Mathieu
Lansberg , à l'usage des habitans de la France. Tel est
le titre d'un almanach qui vient de paraître pour l'année
1817. Le successeur de Mathieu Lansberg n'a , au
reste , de commun avec son devancier , que quelques
prédictions sur la pluie et le beau temps , dont nous ne
pourrons apprécier la justesse qu'en 1818 , ce qui met
cette partie de l'ouvrage pour le moment à l'abri de la
critique. Le nouvel astrologue est un sorcier de bonne
compagnie , et passablement malin ; il paraît être au
niveau du siècle des lumières , et l'on est tout étonné
de voir qu'il ait la faiblesse d'esprit de croire encore
aux chimères et aux rêveries de l'astrologie judiciaire ;
mais à cette folie près , il se montre d'ailleurs beaucoup
plus raisonnable qu'aucun de ses devanciers ; il se mêle
même de faire de petits drames et de raconter des his366
MERCURE DE FRANCE.
1
toriettes. Par exemple ,un des personnages qui ont figuré
sur le zodiaque politique et littéraire , a fixé les
regards de notre astrologue , qui en a fait le héros principal
de quelques scènes écrites à la manière d'Aristophane
, ce railleur impitoyable de la Grèce antique. Au
reste , nous croyons que l'aumonier du dieu Mars sera
flatté de se voir traiter comme Socrate le fut par les
poëtes comiques d'Athènes , et qu'il aura le bon esprit
de rire tout le premier des sarcasmes dont il est l'objet .
- De l'éducation et du choix des instituteurs , par
M. Dampmartin. Nous nous proposonsde rendre compte
incessamment de cette brochure de l'auteur de l'Essai
sur les romans,
-Les rigueurs que quelques villes protestantes de
l'Allemagne ont déployées contre les sectateurs de la
loi de Moïse , dans un siècle où l'on a fait un dogme de
la tolérance religieuse , ont donné naissance à plusieurs
brochures polémiques pour ou contre les juifs. En Danemarck
, ces derniers viennent de remporter une
victoire complète. Jusqu'ici ils avaient été dans ce
royaume principalement en butte aux sarcasmes de.....
Polichinelle. Un journal nous apprend qu'une ordonnance
royale vient de fermer la bouche à cet obstiné
bouffon , qui se permettait , devant la canaille dont son
auditoire est ordinairement composé dans tous les pays
du monde , de tourner en dérision les us et coutumes
des enfans de Jacob ; ceux-ci doivent regarder comme
unheureux présage pourle succès de leur cause, ce triomphe
remporté provisoirement sur des marionnettes.
-On vient de publier un poëme posthume de notre
célèbre Delille; il a pour sujet la sortie d'Adam et d'Eve
du paradis terrestre. C'est un rayon poëtique qui s'écheppant
d'une tombe depuis long-temps fermée , semble
venir , pour me servir des expressions d'un grand
lyrique , couper d'un sillon de flamme l'ombre éternellede
la mort. Profondément ému des maleurs qui
accablèrent la mère du genre humain lors de sa fatale
transgression des ordres du Tout-Puissant , le poète
français à qui nous devons une si admirable traduction
DECEMBRE 1816. 367-
de Milton , a cherché à adoucir les couleurs sombres
et austèrés de l'Homère de la Grande-Bretagne. M.
Tissot , dans le Constitutionnel , a saisi cette occasion
pour rappeler au public le tendre intérêt qu'il avait en
le bonheur d'inspirer au chantre des Jardins et de l'Imagination
; en un mot , à celui qu'il avait déjà comparé
au bon Eumée, pour son attachement à ses anciens
maîtres , à ses augustes bienfaiteurs .
Les élèves du collège de Sainte-Barbe s'étant
avisés , il y a quelques jours , d'aller en députation demander
à une des puissances comiques la représentation
de la tragédie de Manlius , pour célébrer la fête de
leur patronne , le directeur de leur collège vient de
désavouer hautement cette démarche , au moins inconsidérée
. Il est peu séant , sans doute , que de jeunes
étudians aillent au théâtre ; mais il est scandaleux de
les voir se donner eux-mêmes en spectacle , s'arroger
le droit de nommer des ambassadeurs , et fixer sur eux
l'attention maligne du public. Le désaveu , un pèu tardifil
est vrai , du directeur , n'a pu le préserver de la
censure de la commission de l'instruction publique ,
qui vient de déployer à cette occasion une sévérité de
principes , qui sans doute aura fait tressaillir d'une
sainte joie les manes vertueux des solitaires de l'antique
Port-Royal , cette digne école du siècle de Louis
XIV, et qui a autant contribué à la pureté des moeurs
qu'à celle du goût , deux choses qui ont entr'elles plus
de rapport qu'on ne le pense communément. Le malheurde
cette affaire c'est qu'elle est devenue dans les
journaux un violent sujet de débats. Espérons qu'un
pareil scandale ne se renouvellera plus à l'avenir. Tous
les pères de famille et tous les instituteurs dignes de ce
titre, applaudiront à la fermeté salutaire de la commission
de l'instruction publique .
-Un journal hollandais qui s'imprime et qui paraît
à Amsterdam , vient de faire un effort pour ravir à
Christophe Colomb la gloire d'avoir découvert le Nouveau-
Monde. Sans examiner la vérité des preuves dont
cette assertion est appuyée , nous nous contenterons de
1
1
368 MERCURE DE FRANCE .
fairė observer qu'elle a déjà été plusieurs fois reproduite
et combattue. M. Malte-Brun ne manquera pas
sans doute de nous apprendre ce que nous devons en
penser.
-Le Bon Français , en rendant compte d'un roman
nouveau , Elleval et Caroline , attribué à un célèbre
naturaliste , se sert de cette expression en parlant d'un
des personnages de ce roman : Il colorait sa haîne du
masque de l'hypocrisie. Cette manière de s'exprimer
est assurément très-fautive. Racine a dit :
L'ingrat , d'un faux respect colorant son injure.
Mais il ne se serait jamais servi de la locution vicieuse
que nous signalons ici . Le respect est un mot abstrait ,
tandis que celui de masque désignant un objet matériel
, il n'en peut résulter qu'une image fausse.
w
SPECTACLES.
w
Donner à ses lecteurs l'analyse d'une pièce sifflée ,
c'est vouloir leur faire partager l'ennui qu'on a éprouvé
soi-même. Je n'imiterai donc pas la plupart de mes
confrères , qui ont longuement exposé la pénible intrigue
des Deux Seigneurs , comédie en trois actes et en
vers , tombée jeudi dernier au Théâtre Français. Jamais
chute ne fut plus complète et plus méritée. Des quiproquo
mille fois rebattus , des personnes qu'on prend
lesunes pour les autres , de mauvais quolibets , des vers
ridicules, et un style dont on ne pardonnerait pas la
faiblesse à un écolier , voilà ce que Michot, Damas ,
Devigny , Thénard , Montrose , Mile Dupuis et Mile
Mars ont eu le courage d'apprendre et de débiter au
public. Plusieurs personnes s'étonnaient que la comédie
française eût pu recevoir un pareil ouvrage ; elles ne
savent donc pas que M. P. , auteur de ce chef-d'oeuvre ,
tient à une des plus grandes familles....... d'acteurs et
DECEMBRE 1816 . 36g
1
d'actrices ; elles ignorent sans doute aussi que Mlle Mars
a fait la gageure de soutenir par son talent les productions
les plus pitoyables. Cette actrice a déjà gagné une
fois en faisant réussir la Nièce supposée , que nous devons
aussi à M. P. , et qui aurait mérité le sort des
Deux Seigneurs . M. P. n'est pas le seul coupable de
cette dernière pièce; il a un complice qui prendra sans
doute sa revanche dans Une heure de cour , comédie
en cinq actes et en vers , reçue , dit-on , depuis longtemps.
Quand à l'auteur de la Nièce supposée ,je doute
qu'il prenne jamais la sienne ; c'est tout au plus s'il y
parvient à l'Opéra-Comique ; encore compte-t-il à ce
derníer théâtre pour le moins autant de chutes que de
succès ; et que penser d'un auteur qui tombe , malgré
l'appui de toutes les actrices et cantatrices dont il a su
se rendre le parent ? S'il veut avoir l'honneur de reparaître
sur la scène française , je l'engage à ne plus faire
de vers comme ceux-ci , qu'on trouve dans les Deux
Seigneurs :
1
J'ai là-bas trois laquais de cinq pieds et six pouces ;
Si tu veux , par plaisir , táter de leurs secousses .
Monrose , qui a débité ces jolies choses , a tiré le
meilleur parti de son rôle. Le parterre ne trouvant rien
à applaudir dans la pièce , s'en est dédommagé par la
réception qu'il a faite à cet acteur. Thénard remplissait
aussi un rôle de valet; ils ont souvent paru ensemble
, car il n'y avait que des scènes de valets dans
les Deux Seigneurs. Cette lutte n'a point été à l'avantage
de Thénard : Monrose a eu les honneurs de la
soirée. A sa seconde entrée , on l'a accueilli par une
triple salve d'applaudissemens ; on a même crié plusieurs
fois bravo Mourose. Thénard , qui était alors en
scène , a voulu vainement continuer son rôle pour imposer
silence au public; il lui a fallu être le témoin
muetdu triomphe de son rival , et attendre que les spectateurs
fussent fatigués des témoignages si prolongés de
leur bruyante approbation. Le parterre cejour-là a repris
quelque chose de son ancienne sévérité ; il a fait
entendre ses murmures lorsque les acteurs ont manqué
1
27
370
MERCURE DE FRANCE.
1 .
de mémoire , ce qui est arrivé à presque tous , etmême
à Mile Mars , dans la nouvelle pièce. On a sifflé , dans
laGouvernante , Armand , qui a estropié et bredouillé
tous les vers dont il a pu se souvenir; Mile Demerson ,
qui a manqué une entrée ; Mlle Mars aînée , qu'on peut
caractériser en disant qu'elle est aussi mauvaise que
sa soeur est bonne. Le talent de Mile Mars , au milieu
de cet ensemble de médiocrité , en a brillé avec plus
d'éclat ; elle a joué le rôle d'Angelique avec une perfection
dont on ne trouve de modèle dans aucun autre
emploi , si ce n'est lorsqu'elle joue les grandes coquettes.
Quant au président , représenté par Baptiste aîné , il a
dormi conime à l'audience. La juste rigueur du parterre
a contrarié les dames du balcon ; c'est-là que siège
la cabale , non plus en habits grossiers , commeauparterre;
mais en plumes et en cachemires. Ces douairières
des foyers viennent chaque soir présider aux succès du
théâtre et aux travaux du parterre. Dominant l'enceinte
de l'arène où s'exercent tant d'illustres champions
, on pourrait les comparer aux Dulcinées de la
chevalerie , si les combats auxquels on les voit assister
étaient livrés pour elles ; mais c'est pour leurs parens ,
pour leurs amis et leurs connaissances; elles animent
de l'oeil et du geste ceux qui sont chargés des destinées
de leurs acteurs chéris ; elles encouragent le zèle ou
gourmandent la paresse , et intrépides claqueuses ellesmêmes
, donnent les premières l'exemple aux claqueurs.
Leur main tient un écran pour se garantir de l'éclat de
la rampe ; mais à leur tendre sollicitude pour les comédiens
, on croirait plutôt que c'est une égide protectrice
qu'elles veulent mettre entr'eux et les traits de la critique.
On a donné mercredi Manlius et les Fausses
Confidences , spectacle devenu fameux par la demande
des Barbistes , si rigoureusement punie. Les vieillards
troyens en voyant Hélène , pardonnèrent à Paris dix
ans de guerre et de malheurs. Si les auteurs de cet arrêt
sévère avaient vu Mile Mars dans Araminte , ils auraient
eu sans doute la même indulgence pour une peccadille ,
encomparaisonde l'incartade du berger phrygien.
La foule qui s'était portée deux jours de suite au
DECEMBRE 1816 . 571
Théâtre Français , n'a pas été attirée par le spectacle de
vendredi ; on donnait cependant Pigmalion , qu'on
n'avait pas vu depuis quatre ou cinq ans. Lafon a joué
en acteur distingué le rôle de ce statuaire , amoureux
de son propre ouvrage. Il a su donner à son débit toute
l'expression brûlante du style de Rousseau. Mile Bourgoin
est une belle statue. Pour cette fois ceci n'est point
une critique, La représentation de cette scène lyrique ,
dont Jean-Jacques aurait dû aussi faire la musique et
non M. Baudron ,a été troublée par plusieurs dames ;
elles s'indignaient sans doute de voir une femme réster
si long-temps sans parler , et ne répondre enfin que
deux ou trois inots à un homme qui lui en dit tant . La
statue de Pigmalion n'est pas la seule qui figure au
théâtre et qui ait de la célébrité; les Anglais ont celle
d'Hermione dans le Conte d'hiver de Shakespear; nous
aurions eu encore celle de Philippe Auguste , si cette
pièce avait survécu à la circonstance; celle du Festin de
Pierre n'est pas aussi agréable, mais plus morale que
celle de Pigmalion ; l'Opéra-Comique a son Tableau
parlant ; la Fablee, sa statue de Memnon ; la Bible , sa
statue de sel ; et c'est une statue comme celle de Pigmalion
qui fait le sujet d'un des plus jolis contes des
Mille et une Nuits . Nous voyons même tous les jours ,
sur nos théâtres , bien des statues qui sont plus ou
moins belles .
Pigmalion était précédé de Gaston et Bayard.Michelot
, dont on ne conteste plus le talent dans la
comédie , mais à qui la tragédie ne convient pas autant,
a représenté le jeune et brillant Gaston , de manière
à faire changer l'opinion à cet égard . Il porte fort
bien lepanache blanc du vainqueur d'Agnadel. Lafon ,
dans Bayard , n'a pas soutenu avec éclat la réputation
que lui ont donnée les rôles de chevaliers : sa mémoire
oublieuse , pour me servir d'une expression de Delille ,
a répété deux vers ; il s'en est souvenu une fois de
trop. Mile Georges , après avoir vu se renouveler pour
elle, à Montauban et à Cahors , les scènes du Roman
comique , est enfin de retour. Baptiste cadet , après une
courte absence , a fait modesteinent sa rentrée dans
27.
372 MERCURE DE FRANCE.
Géronte du Dissipateur. Mile Mars aîné, pour faire expier
àDancourt l'honneur qu'il a eu d'êtrejoué deux fois
par Fleury , vient de défigurer Mme Patin ; Mlle Leverd ,
quoique bien loin encore de l'esprit du rôle , en avait
saisi quelques parties avec ce talent qui brille dans les
rôles où Mine Mars cadette ne s'est jamais montrée ;
mais l'héritage de Mile Contat ne doit pas passer entre
les mains de Mile Mars aînée , c'est à la cadette à le
recueillir , si elle est jalouse de Mile Leverd , quoiqu'il
n'y ait pas de quoi. Cette dernière actrice et Mlle Duchesnois
profitent en ce moment de leur congé ; mais
elles seront bientôt de retour. Martin a fait sa rentrée
jeudi dernier. On a repris quelques jours auparavant
Alexis ou l'erreur d'un bon père ; la pièce était assez
bienmontée. Il y a peu de personnages. Mlle Regnault
y a été justement applaudie. On doit donner aujourd'hui
, au bénéfice des enfans Solié, le Legs , joué par
Fleuryet Mlle Mars ; le ballet de la Chercheuse d'esprit
, exécuté par les premiers sujets de l'Opéra , et la
première représentation de lajeune Belle--MMère , ouvrage
nouveau que le Constitutionnel attribue à Sedaine
et à l'auteur de la Mélomanie , et que la Quotidienne
prétend être de MM. Sewrin et Frédéric jeune,
qui a fait la musique du Forgeron de Bassora ; ce qui
est fort différent : ces deux journaux ne peuvent jamais
s'accorder sur rien.
Le concert de M. et Mme Boucher avait attiré une
nombreuse et brillante réunion au Théâtré Italien . M.
Boucher a , dit-on , fait plus qu'Orphée Le chantre de
la Thrace n'a attendri que l'enfer, l'artiste français a
désarmé la Douane. Le goût peut se plaindre quelquefois
des écarts de son archet ; M. Boucher s'affranchit
souvent des règles prescrites ,
Et tde l'art même apprend à franchir leurs limites .
On dirait qu'il veut introduire le genre ramantique
dans la musique ; mais dans sa bizarrerie , il a peutêtre
plus de talent et de génie qué tous les classiques
du conservatoire. On peut appeler M. Boacher le Chateaubriand
des violons : c'est tout à la fois un éloge et
DECEMBRE 1816. 575
une critique : il y a de quoi satisfaire ses admirateurs
et ses envieux . Garcia , qu'on a entendu dans ce
concert , fait tant de roulades qu'on l'a déjà surnommé
le Martin de l'Opéra-Buffa . La Proserpina de Winter
ne peut être appelé un opéra italien ; la musique en
a été faite àLondres , par un Allemand. C'est une Anglaise
, Mme Dikouse , qui a joué Cérès , et Proserpine a
été représentée par Mme Bartolozzi-Vestris , qui est
maintenant Française ; elle a la tournure et la grâce
d'une Parisienne ; mais sa voix n'a pas autant d'agrément
que ses traits : son organe est sourd et peu flexible.
La voix de Porto convient parfaitement au rôle du roi
des enfers . L'Opéra Italien devrait changer de nom.
Crivelli , qui est parti pour l'Angleterre , a été remplacé
par l'Espagnol Garcia. Mme Catalani , après avoir été
renvoyéepar un roi et en avoir fait mourir un autre de
plaisir , est maintenant retenue dans sa patrie et laisse
envahir son théâtre par des donne de la Seine et de la
Tamise , et par des tenor des Pyrénées.
,
Mme Dufresnoy , qui a continué ses débuts dans Mme
Dortigny de l'Habitant de la Guadeloupe , et dans la
meunière des Trois Cousines , a prouvé qu'elle serait
une bonne acquisition pour l'Odéon. Ce théâtre prépare
l'Esprit de parti, en cinq actes ; la suite des Deux
Philibert , en trois actes , et Une nuit d' Ispahan , en
trois actes aussi. Le Vaudeville nous promet la première
représentation du Comte Ory , anecdote du XIe siècle
vaudeville en un acte. Les Variétés commencent à
perdre la vogue ; l'astre de Potier même pålit de jour
en jour. Les auteurs ont beau se creuser l'esprit , ils n'y
trouvent plus de bêtises. Tout dégénère : on a bien raison
de regretter le temps passé.
E.
P. S. Nous reprenons la plume pour annoncer à nos
lecteurs que les petits chroniqueurs du Journal des
Débats appellent M. Sans- Géne chez lui un miroton
comique , qui joint au défaut d'étre fade le malheur
d'étrefroid.
... Que miroton est la joliment dit ,
Et que la métaphore est mise avec esprit !
:
1
574 MERCURE DE FRANCE .
NECROLOGIE.
Notice sur Mme la comtesse de Chastellux.
Une longue et douloureuse maladie vient d'enlever
à sa famille Mme la comtesse de Chastellux . Fille de
Mme la duchesse de Civrac , dame d'honneur de Mme
Victoire , tante du roi , elle fut élevée sous les yeux de
cette princesse , et hérita à la fois de la place qu'occupait
sa mère , et des bontés particulières dont elle était
comblée. Lorsque les malheurs de la France obligèrent
Mesdames à chercher un asyle au-dehors , Mme de Chastellux
les suivit , et pendant les douleurs de l'exil , pendant
les souffrances du pénible voyage qui les conduisit,
à travers mille dangers , de Naples à Trieste , elle adoucit,
par les soins les plus tendres , le dévouement le plus
courageux , les épreuves cruelles qui devaient conduire
au tombeau celles à qui elle avait consacré sa vie.
A la mort de Mme Victoire , Mme de Chastellux se
retira à Venise avec sa famille , qui avait partagé ses
soins ; elle suivit ensuite son mari à Naples , où il accepta
l'honorable asyle qui lui fut offert parle roi des
Deux-Siciles . Elle s'unit au sacrifice que le comte de
Chastellux fit pour la seconde fois , à cette époque , d'une
fortune considérable qu'il pouvait encore retrouver en
France ; et tous deux , fidelles aux devoirs qu'ils plaçaient
au premier vang , restèrent dans le royaume de
Naples , où le comte de Chastellux était honoré de la
confiance du roi de France , jusqu'au moment où une
nouvelle invasion les priva encore de cet asyle. Cette
nombreuse famille en chercha un alors en Toscane ,
parce qu'une branche de la maison de Bourbon y
régnait encore. La catastrophe de ce pays les força
bientôt à le quitter ; ils rentrerent en France et se renfermèrent
dans la solitude , où ils ne trouvaient de dédommagemens
à leurs longues infortunes que dans
l'exercice des plus touchantes vertus , et d'une bienfaisance
qui leur était inspirée par leur profonde piété.
:
DECEMBRE 1816. 575
Le comte de Chastellux semblait avoir mérité de
s'associer à notre délivrance; mais à peine eut-il le
temps de bénir le ciel de la miséricorde qu'il faisait
éclater sur la France , et d'éprouver un moment de
calme sur la destinée de sa famille : il mourut peu de
jours après la restauration. Mme de Chastellux lui survécut
pour subir toute la douleur d'une séparation qui
déchirait son coeur. Elle n'eut que des sujets de larmes
jusqu'au jour qui l'a ravie aux enfans dont elle était
adorée, et dont la tendresse était depuis deux ans sa
seule consolation . ( 1 )
www
ANNONCES.
mmen
Histoire de la révolution de France , par M. l'abbé
Papon , historiographe de France. Six gros volumes
in-8°. Prix : 24 fr. A Paris , chez Poulet , imprimeurlibraire
, quai des Augustins , n° 9.
Almanach des Muses pour 1817. Un vol. Chez
Lefuel , libraire , rue Saint-Jacques , nº 34; et Delaunay
, galeries de bois , au Palais-Royal.
Almanach dédié aux Dames , pour 1817. Chez les
mêmes .
Ces deux jolies recueils doivent être distingués de la
foule de tous ceux que le renouvellement de l'année
amène. Le premier d'entr'eux jouit depuis long-temps
d'une réputation qui nous dispense d'en faire l'éloge.
Le second paraît vouloir le rivaliser. Nous nous bornerons
à dire que celui-ci a emprunté le secours de la gravure
pour attacher les regards : un peu de parure ne
messied pas. Au reste , nous nous proposons de rendre
compte , dans un de nos plus prochains numéros , des
poësies que ces ouvrages contiennent , et peut- être
pourrons-nous trouver dans les détails quelque compen-
( ) Nous avions déjà en occasion de parler de M. de Chastellax ,
dans l'article intitulé le Tombeau de Mesdames , t. 68 , p. 265.
376 MERCURE DE FRANCE.
sation à nos éloges : toujours louer n'est pas d'un journaliste.
Traité de la monarchie absolue , et des véritables
moyens pour opérer la libération de la France , garantir
l'intégrité de son territoire , et assurer le bonheur du
peuple ; par M. le marquis Ducrest , ancien chancelier
de lamaison d'Orléans. Se trouve au bureau polymatique,
rue de la Chaise , nº 203; et chez les principaux
libraires . Un vol . in - 8° . Prix : 5 fr. , et 5 fr. 50 c. franc
de port. Nous rendrons incessamment compte de cet
ouvrage.
Examen de la doctrine médicale généralement
adoptée , et des systèmes modernes de nosologie , dans
lequel on détermine , par les faits et par le raisonnement
, leur influence sur le traitement et sur la terminaison
des maladies ; suivi d'un plan d'études fondé sur
l'anatomie et la physiologie, pour parvenir à la connaissance
du siége et des symptômes des affections pathologiques
, et à la thérapeutique la plus rationelle ; par
F. J. V. Broussais , chevalier de la légion d'honneur ,
médecin en chef d'armées , médecin ordinaire et professeur
à l'hôpital militaire d'instruction de Paris. Chez
Gabon , libraire , rue de l'Ecole de Médecine , nº 2 .
Cosmorama. Les expositions qui se suivent de mois
en mois , offrent toujours quelque chose de neuf et de
piquant. Celle qui existe nous présente une vue de la
villede Jérusalem , à laquelle tant de grands , d'historiques
et de pieux souvenirs sont attachés. On est sans
doute affecté douloureusement de voir une mosquée
dominer dans les airs , non loin des ruines du temple
de Salomon , et se perdre dans le lointain cette montagne
de Moria , plus connue parmi nous sous le nom
du Calvaire ; montagne sur laquelle la plus sainte victime
s'est offerte .
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5.
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS
ESSENTIEL .
Lespersonnes dont l'abonnement est expiré, sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnementest de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année.
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de - On ne peut souscrire
la dernière quittance, et de donner l'adresse bien exactement,
et sur- tout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
wwwwwwwwwwwww
POESIE .
LE RENARD A L'ARTICLE DE LA MORT.
Dans un épais taillis et non loin d'un village ,
Gisait un vieux renard dont les larcins et l'âge
Avaient bien affaibli les forces et les dents.
Sa fin était prochaine .... et ses nombreux enfans
L'entouraient , en faisant au papa la prière
De leur manifester sa volonté dernière.....
Lors redressant sa tête et poussant un soupir ,
Le vieux renard leur dit d'une voix affaiblie :
« Changez , mes chers enfans , de conduite et de vie.
De mes anciens méfaits le rongeant souvenir
Me déchire le coeur , me glace d'épouvante ;
Voyez, voyez mes fils , cette troupe sanglante
TOME 69°. 28
(
378 MERCURE DE FRANCE .
De poules , dedindons , de coqs et de canards....
Entendez-vous leurs cris , leurs plaintes , leur murmure ,
Au tribunal des dieux appelant les renards ,
Me reprocher la mort de leur progéniture ? .... >>>
Il faut donc , & mes fils ! .... Mais près de ce bosquet
Des poules et des coqs ! .... Oui.... c'est bien leur caquet....
Allez , enfans , courez vous mettre en embuscade....
Mais ne m'oubliez pas.... Ah ! je suis bienmalade !
Dans un état tel que le mien ,
Unpetitpoulet gras peut me faire grand bien. >>>
G. Th. Br********
L'AMATEUR DE SPECTACLES .
Je suis folle de l'opéra ,
Dubal et de la comédie ,
Disait l'autre jour Aspasie ,
Quand chez elle un Gascon entra .
Pour monsieur , continua-t-elle ,
Il n'a pas , je crois , ces goûts-là.
-Hé cadédis ! mademoiselle ,
On ne m'en voit jamais sortir.
- Cependant j'y suis abonnée ,
Et pas une fois dans l'année
Je n'ai pu vous y découvrir.
Sandis jé lé crois bien ! mais en voici la cause
C'est qu'en cela comme en mainte autre chose ,
Jé mé privé pour mieux jouir.
ANECDOTE .
Madame Alix , femme sur le retour ,
Venaitde jouer Mélanie.
Onla complimentait , quand Valère à son tour
Entre et se met de la partic.
-Dieux ! quel plaisir madame nous a fait.....
DECEMBRE 1816.
579
-Oh ! monsieur , grâce , je vous prie ,
Car pour cela , dit la dame , il faudrait
Etre jeune et jolie ....- Ah ! lui répond Valère ,
Vous êtes bien la preuve du contraire.
A TEL.
Dans l'oubli de l'injure et de la calomnie ,
Sans cesse ton courage dort.
Applaudis- toi ; traînant ainsi ta vie ,
Tu mourras de ta belle mort.
Le chevalier VIGÉE.
ÉNIGME .
Le boulanger , le tigre et le fleuriste ,
Sans mon secours feraient mal leur métier.
Si jemanquais sur terre à l'improviste ,
Des humains au moins la moitié
Aurait le destin le plus triste ,
Et l'affreuse mort sans pitié
Les suivrait par tout à la piste.
Je produis des fruits et des fleurs ,
Et, semblable au fameux Prothée ,
Je prends toutes les formes et toutes les couleurs
Lorsque je suis bien apprêtée.
Je dois cependant avouer
Que je suis parfois déchirante ,
Et qu'il ne faut pas même avec moi se jouer
Lorsque je parais caressante .
Mais dans ce monde corrupteur ,
Cequi met le comble à ma gloire ,
C'est qu'on fait avec moi , pourras -tu bien le croire ,
Undieu qui des humains est le consolateur.
wwwwww
CHARADE.
Quoique souvent des plus frivoles ,
(Chose qu'on ne saurait nier ) ,
28 .
580 MERCURE DE FRANCE.
Quand femme aimable a la parole
On s'amuse de mon premier.
Quoiqu'étant de nature immonde,
Peu de gens n'aiment mon dernier .
Mais rien , non rien n'est dans le monde
Ennuyeux comme mon entier .
T. DE COURCELLES.
LOGOGRIPHE
L'homme est par tout mon frère, et je puis voyager
Sans me croire jamais en pays étranger.
On me compte onze pieds , ce nombre est peu sonore ;
Mais , cher lecteur , cherchons ce qu'ils feront éclore.
J'y vois ce beau produit d'insecte industrieux,
Que l'art aidé du goût fait briller à nos yeux ;
J'y trouve ce tissu dont une ménagère
Tire un si grand parti lorsqu'elle est ouvrière ;
Deux signes distinctifs du bel art musical ;
Ce que maint amateur croit un original ;
Ce qui couronne un chêne et même une montagne ;
Ce qu'un peintre dessine allant à la campagne ;
L'undes premiers parens de notre genre humain ;
Le respectable nom d'un pontife romain ;
Ce qui sur notre avoir rarement nous rassure ;
Ce qui n'est mi cheveu , ni crin , mais bien fourrure ;
Ce qui sert dans nos champs à tracer un sillon;
Cequ'on cherche à connaître en navigation ;
Unnom des plus communs dans la biographie;
Un fleuve , deux cités , connus en Italie ;
Un chef jadis suivi par l'indocile Hébreu ;
Ce qu'on est à Paris , et d'un commun aven ;
Le meuble reconnu le premier d'un ménage ;
Un poisson , puis l'oiseau patron du bavardage.
T. DE COURCELLES.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Poulet. Celui du
Logogriphe est Boeuf, où l'on trouve OEuf. Le mot de la Charade
estMoulin.
DECEMBRE 1816 . 381
www
ANECDOTE PEU CONNUE
Sur Marie- Antoinette d'Autriche.
,
Nous sommes loin assurément d'ajouter foi entière
à ce qu'on rapporte en général des songes , des apparitions
, et de cette voix intérieure qui s'élève tout à
coup dans notre ame , et semble nous avertir de l'approche
d'un péril encore éloigné ; mais il est tant
d'exemples de ce que l'on appelle des pressentimens ,
et qui sont rapportés par des écrivains judicieux et par
des personnes respectables , qu'il est assez difficile de
conserver entièrement toute son incrédulité à cet égard .
On peut voir dans les mémoires de Sully , que ce roi ,
de douloureuse et d'adorable mémoire , Henri IV
avait , en sortant du Louvre , le jour même où il fut
frappé par le couteau de Ravaillac , un secret et vague
pressentiment de la catastrophe qui l'attendait , et dont
les suites ont été si funestes pour la France et pour
l'Europe. Certes , personne ne s'est encore avisé de regarder
Sully comme un esprit faible , ou de suspecter
sa bonne foi et sa véracité; il raconte cependant dans
ses mémoires des choses fort singulières et qui ne semblent
guère croyables ; entr'autres l'apparition de ce
fantôme à cheval , suivi d'une meute infernale , et qui
parcourait les carrefours de la forêt de Fontainebleau ,
en criant d'une voix formidable , tayaut , tayaut , et
qui causa une si grande frayeur au roi lui-même , et
aux seigneurs qui l'entouraient et qui chassaient avec
lui dans la forêt , lorsque cet horrible spectre vint
s'offrir à leurs regards. Nous ne nous arrêterons point
iciàfaire sentirl'absurdité de cerécit tout-à-fait fabuleux;
mais ces traits , et d'autres semblables , rapportés par
les historiens de cette époque , nous ont rappelé une
anecdote peu connue , et qui concerne une des plus augustes
victimes de cette révolution qui a fait couler tant
de sang et de larmes . Sans garantir l'authenticité de ce
récit , nous ne craignons pas d'en appeler au témoi
382 MERCURE DE FRANCE.
gnage des personnes qui peuvent avoir été présentes à
l'événement que nous allons raconter , et que nous
tenons nous-même d'une personne digne de foi , mais
dont nous avons oublié le nom.
,
Plusieurs années avant la révolution , avant qu'il fût
même question de la convocation des états - généraux
, la reine de France , Marie- Antoinette d'Autriche ,
d'à jamais déplorable mémoire se promenait un
matin dans les bosquets de Trianon , accompagnée de
trois ou quatre de ses dames d'honneur. Elle était ce
jour-là d'une gaîté charmante , et de la plus adorable
affabilité , car on sait que cette illustre princesse , si
indignement calomniée ensuite par ses bourreaux , était
aussi chérie que révérée de toutes les personnes assez
heureuses pour avoir eu l'honneur de l'approcher et de la
servir . En sortant d'une allée de charmille , la reine et
et ses dames rencontrèrent un homme très-bien mis
qui s'éloigna sur-le-champ avec respect. Apeine Marie-
Antoinette eut-elle envisagé cet inconnu , qu'elle fut
saisie d'un frémissement involontaire et d'une horreur
soudaine , qu'elle manifesta par un cri, et en voilant
ses yeux d'une de ses mains. Les dames effrayées accoururent
auprès de la princesse , qui reprit bientôt ses
sens ; elles demandèrent qu'elle était la cause de son
émotion. Ce que je viens d'éprouver , reprit la reine
encore agitée , est indéfinissable. A peine ai-je eu fixé
mes yeux sur cette personne que vous voyez là-bas , et
qui s'est éloignée aussitôt qu'elle m'a aperçue après
m'avoir fait une révérence respectueuse ; à peine , dis-je,
ai-je fixé mes regards sur cet homme qui m'est au reste
parfaitement inconnu , que j'ai ressenti un mouvement
d'indignation et d'horreur que je ne puis encore concevoir
; et , vous le voyez , j'en suis encore émue. Une des
dames , rassurée par ce récit, dit qu'il fallait attribuer
ce spasme à une irritation momentanée des nerfs de sa
majesté , et ll''eon parla d'autres choses.
Veut-on savoir maintenant quel était cet individu ,
dont l'aspect avait produit sur la reine une impression
aussi pénible ? Je l'écris en frémissant moi-même. Cet
inconnu était Santerre , qui ne pensait point alors assun
DECEMBRE 1816 . 385
rément qu'un jour il acquerrait , dans une révolution
qui était encore à naître , la plus horrible des célébrités.
Ainsi c'est à l'aspect imprévu du bourreau futur de son
auguste époux , que Marie-Antoinette avait été saisie
d'unlongfrémissement. Elle reconnut quelques annéees
après les exécrables traits de ce monstre , alors innocent
et ignoré. Que les philosophes modernes , dont l'incurable
manie est d'aller , le scapel à la main , cherchant
dans l'homme physique l'explicationde l'homme moral ,
nous donnent comme ils l'entendent la raison d'un aussi
singulier phénomène , toujours est-il sûr que ces pressentimens
ne peuvent avoir qu'une origine céleste ; ce
qui est encore plus étonnant , c'est que Santerre était
unhommed'une fort belle apparence , et dont la physionomie
n'avait rien de sinistre. Au reste , nous le répétons
, il est possible qu'il existe encore quelques personnesde
la cour qui peuvent avoir conservé le souvenir
de cette anecdote , qui a d'abord été racontée par une
personne illustre doonntt le nom nous est échappé , mais
sous les yeux de qui le hasard peut encore placer ce peu
de lignes que nous venons d'écrire .
LA SERVIÈRE.
SUR LE BEAU ,
De ses différens caractères dans la Nature.
(II article.)
Dans notre premier article , ( 1 ) nous nous sommes
occupés des différens caractères du beau dans l'homme
et dans la femme; nous avons fait voir que de sa contemplation
chez une femme , on.s'étaitélevé à sa contemplation
dans la nature , et de là à son développement dans
les beaux-arts. Nous avons aussi fait voir que les prin-
'cipaux écrivains qui s'en étaient le plus occupés, n'é-
(1) Mercure du 9 novembre 1816, p. 153 .
384 MERCURE DE FRANCE .
taient nullement d'accord sur sa nature , et partant sur
sa définition . Nous avons démontré qu'il procédait , et
de l'objet où il se manifestait , et du sentiment , seul
capable de l'apprécier ; enfin nous l'avons défini : Ce
qui dans un objet fixe l'admiration , ou par sa forme ,
oupar son éclat , ou par son expression. C'est ce que
nous avons rendu évident par l'examen de ces trois caractères
dans l'homme et dans la femme. Nous allons
maintenant chercher à les reconnaître et à les signaler
dans la nature : c'est l'objet de ce deuxième article.
Ici le théâtre de nos observations est plus vaste , les
objets plus multipliés et plus variés ; il ne nous sera
pas aussi facile de trouver de justes applications , et
partant de faire concevoir notre pensée. Néanmoins ,
poury parvenir , faisons préliminairement une observation
bien importante , c'est que ce grand tout , la
nature, se compose d'une infinité de petits objets qui ont
deux existences différentes : l'une qui leur est propre ,
l'autre qui est relative aux autres substances qui les environnent
, et avec lesquelles elles sont plus ou moins
en rapport. Ensuite cette vie dont toute la nature est
animée , se manifeste plus ou moins à l'extérieur de
chacun des objets qui la composent.
Dans la nature , la beauté des formes se manifeste
à nos yeux par l'ensemble dans les petits objets , l'harmonie
dans les grands , et l'unité en tout; avec des formes
un peu quarrées , là où l'énergie doit dominer ; et
rondes , là où c'est la grâce.
Celle de l'éclat se manifeste à nos yeux par des couleurs
vives , mais variées , mélangées , nuancées , mises
en opposition même , et sur-tout par leur jeu avec la
lumière et les ombres. Heureux mélange , qui fait
briller la nature d'un véritable éclat , parce qu'étant
plus doux , il est relatif à la faiblesse de notre vue , que
de trop vives couleurs blessent.
Celle de l'expression se manifeste dans les objets
animés , par leur ame , qui vient pour ainsi dire se peindre
à leur extérieur , dans leurs attitudes , dans leurs
traits et sur leurs physionomies ; dans les objets inani
DECEMBRE 1816 . 385
més , par un air de cette vie qu'ils n'ont point , ou qu'ils
reçoivent d'un mouvement qui leur est propre ou communiqué.
Dans la nature , la beauté des formes est beaucoup
plus rare qu'on ne le pense ; elle se montre parfois dans
un beau site , dans le cygne , le zèbre , le cheval ,
l'homme , et sur-tout la femme ; mais on ne la voit
nulle part d'une manière parfaite. Ce n'est pas par sa
forme que la terre brille à nos yeux ; les plus précieux
minéraux ne sont beaux que par leur éclat. Il y a de
beaux végétaux ; mais il y en a encore plus qui ne le
sont pas. On voit de beaux animaux; mais il y en a
encore plus de laids. Cependant l'origine des belles
formes c'est la nature ; mais elles y sont presque cachées
et enfouies. Au génie seul appartient le don de les découvrir,
de les rassembler , d'en faire un nouvel ensemble
, et par cette heureuse réunion , de produire ce
que l'on appelle le beau idéal , qui n'est que le beau
réel , mais épars .
C'est bien plus par son éclat que par sa forme que
la nature brille à nos yeux. Otez à la terre sa robe de
verdure ; ainsi dépouillée , elle devient hideuse. Les
beautés de la nature en ce genre sont innombrables ; je
ne vois par tout qu'éclat , dans les cieux , sur la terre
et sur l'eau; ;j'en admire les étonnans effets , au lever
et au coucher du soleil , dans les merveilles de l'arcen-
ciel , sur les prés , dans les bois , la fourrure des animaux
, le plumage des oiseaux , particulièrement dans
celui du perroquet , du colibri , et sur-tout dans l'admirable
queue du paon : mon oeil en est charmé , ravi .
Mais ce qui me frappe le plus dans la nature , c'est
lemouvement, l'expression , les phénomènes extérieurs
de la vie , parce que le mouvement est la vie , et que
cette vie rend les oeuvres de la nature bien supérieures
à celles de l'art , et que celles-ci ne s'approchent de la
nature qu'en prenant un air de vie dont elles sont privées.
La liberté du mouvement , a dit Buffon , fait la
belle nature , et cette liberté n'est autre chose que cette
vie dont la nature est animée , et dont les phénomènes.
viennent se peindre à l'extérieur des objets . Ou cette
386 MERCURE DE FRANCE.
1
1
expression se manifeste le plus , c'est dans les animaux.
Lepaon décèle bien l'orgueil , dont il est l'emblême ;
le cygne , la paisible domination , dont il peut être
l'exemple; comme la douceur de l'agneau , image
fidelle de la victime , qui , sans défense , se laisse immoler
, contraste bien avec la férocité du tigre , qui se
montre dans sa taille , sa démarche , et son farouche
regard. Asa figure noble et imposante , à sa démarche
posée et fière , je reconnais le lion, le roi des aniinaux.
Quel langage d'action ! comme il fait mouvoir
sa face ! comme il hérisse sa superbe crinière ! comme
il fait des bonds ! Il rugit; je tremble; celui-là peut
être féroce , mais seulement quand le besoin l'y contraint.
Que les animaux soient susceptibles de ce genre de
beauté ( l'expression ) , cela est tout naturel; mais que
les végétaux , et même les minéraux , n'en soient pas
tout à fait dépourvus , voilà ce qui est digne de remarque.
Chaque arbre pris en particulier ou rapproché
d'un autre , a aussi une certaine beauté d'expression ;
témoin le chêne , dont les nombreuses branches se plaisent
à ombrager la terre ; le peuplier , qui aime à s'élancer
dans les airs pour en être sans cesse agité. Le
bouleau , avec son feuillage mobile et gai , contraste
bien avec le sapin , dont la forme est pyramidale et
triste; le cèdre , dont les branches s'étendent sur notre
tête comme un vaste parasol , avec le saule pleureur ,
dont les branches traînent à terre comme une longue
chevelure .
Et vous , charmantes et divines fleurs , quelque soit
la beauté de votre forme et de votre éclat , celle de
votre expression dans la main d'un tendre et respectueux
amant , ne devient-elle pas l'interprête de ses plus
secrètes pensées ?
Les minéraux , qui le croira , par un certain assemblage
, acquièrent aussi , à un très-haut degré , cette
beauté d'expression , soit qu'ils se présentent à nos yeux
comine les ruines d'un monument , soit qu'ils se creusent
à la manière d'un temple. L'aspect d'une haute
montagne n'a-t-elle pas quelque chose d'imposant ? celui
DECEMBRE 1816. 587
d'une profonde yallée quelque chose d'effrayant ? Quand
nous gravissons surl'une, ne sentons-nous pas , pour ainsi
dire , notre ame s'agrandir avec son élévation ? Quand
nous descendons dans une profonde vallée , ne sentonsnous
pas cette même ame se rétrécir à raison de sa profondeur
? C'est bien autre chose si cette vallée se termine
par une caverne . Privés dela lumière , en vain voulonsnous
avancer , nous reculons : il est vrai que cela n'est
pas toujours beau , mais c'est toujours expressif. Ici cesse
le beau et commence le sublime , qui doit son existence
toute entière à l'expression , mais à l'expression portée
à son plus haut degré.
Le sublime est , ce qui parsa nature ou par sa forme ,
est grand , surnaturel , incompréhensible , et qui par
cela même , excite spontanément en nous l'étonnement ,
l'admiration , le ravissement. La beauté d'expression ,
portée à son plus haut degré , est le seul genre de beauté
qui paraît le constituer . On ne saurait le définir autrement
que par l'effet qu'il produit sur nous ; sa véritable
nature nous étant aussi inconnue que celle de l'objet
qui le produit. Ce qui ne fait qu'étonner peut n'être pas
beau ; l'on admire ce qui est beau , mais l'on n'en est
point étonné : dans le sublime , au contraire , l'étonnement
est inséparable de l'admiration , et l'admiration de
l'étonnement, parce que c'est particulièrement de leur
accord que naît le ravissement qu'on éprouve à la
pensée , ou à la vue de ce qui est sublime. Néanmoins ,
quand la chose qui étonne ne touche que l'esprit , il n'y
aqu'admiration; quand elle touche en même-temps le
coeur , il y a de plus ravissement. A la pensée ou à la
vue de ces choses , notre ame est émue , elle s'agrandit',
s'élève , elle s'élance dans une région nouvelle , elle n'a
plus d'autre force que de contempler l'objet dont elle
est saisie ; alors nous sentons ce qui est sublime , et cela
vaut beaucoup mieux que de le définir.
Dans la nature , le premier de tous les êtres sublimes ,
c'est Dieu , parce qu'il est grand , surnaturel , incompréhensible;
il fait plus que nous étonner , il nous confond.
La seconde chose sublime est l'univers ; le dieu visible
388 MERCURE DE FRANCE .
des hommes , non moins grand , non moins incompréhensible
que son auteur ; non seulement sublime dans
son adımirable ensemble , mais encore dans ses moindres
détails.
Ce soleil , sans la présence duquel le jour est triste ;
cette lune , dont l'absence rend la nuit affligeante , sont
des astres sublimes . Ils roulent au milieu d'autres astres
moins éclatans , mais non moins sublimes par leur prodigieuse
multiplicité et les espaces sans bornes , où depuis
des temps infinis ils voyagent sans jamais se heurter.
Avez-vous vu la terre avec ses monts , ses vallées ,
ses forêts , ses lacs et ses fleuves ? L'avez-vous vue ,
tantôt brute , tantôt cultivée ? Eh bien ! chose vraiment
incroyable , elle est encore plus sublime brute que cultivée.
Avez-vous gravi sur le pic Ténériffe , qui , sans quitter
la terre , se perd dans les nues ? Avez-vous visité les
éternels glaciers du Mont-Blanc ? la grande chute du
Niagara , le cours insposant du fleuve des Amazones ,
avec les immenses savannes et les antiques forêts qui
bordent ses rives ? Avez-vous erré sur les mers , ne
voyant que le ciel et les eaux avec leur immensité ?
Avez-vous vu ce mobile élément , tantôt uni comme une
glace , tantôt s'élévant comme des montagnes , ou se
creusant comme des vallées , et ne vous montrant de
toutes parts que des précipices prêts à vous engloutir ?
Toutes ces choses là sont sublimes , parce qu'elles sont
grandes , surnaturelles , incompréhensibles .
Sans confier votre sort aux périls du voyage , sans
sortir de votre patrie , il est une imposante situation que
nous ne sommes que trop à même d'observeerr ;; elle suffit
pour nous démontrer que ce qui est grand , surnaturel ,
ou incompréhensible , est seul sublime . Examinez attentivement
tout ce que vous voyez , tout ce que vous
sentez dans un de ces momens ou la nature se couvre
d'un crêpe funèbre ; l'obscurité succède au jour ; l'éclair
paraît ; le tonnerre se fait entendre ; il tombe en un trait
de feu; il roule en de longs mugissemens tout autour
de nous ; est-ce que les élémens vont se confondre ?Non,
c'est Dieu qui parle aux hommes en faisant éclater sa
DECEMBRE 1816 . 389
puissauce , et leur montrant que quand il le voudra , il
peut détruire ce qu'il a créé. En ce moment toute la
nature est consternée ; l'homme est saisi d'effroi , d'étonnement
, d'admiration ; les sages d'entr'eux se prosternent
et tremblent; les plus téméraires chancèlent ;
tous confessent le maître du monde. Le sublime peut
donc naître de l'horreur quand l'horreur est grande ,
surnaturelle , incompréhensible !
C'est par de semblables tableaux que la nature devient
sublime; elle le devient encore par de grands désastres.
Telles sont les épouvantables éruptions de l'Etna , du
Vésuve et de l'Héckla : dans leurs environs , sur cette terre
de malheur , l'homme vit peu de temps paisible. Au
moment où il croit l'être encore , voilà que tout à coup
la terre tremble sous ses pas : c'est qu'elle déchire ses
entrailles ; les commotions redoublent; la montagne
s'entr'ouvre , et lance vers le ciel une colonne de flammes
qui retombe en d'immenses gerbes de feu , mêlé avec
de la fumée , des cendres et des pierres , qui portent au
loin lamort ou l'épouvante. Quelle horreur ! mais quelle
horreur sublime !
Que de choses sont sublimes dans la nature ! le ciel ,
la terre et les eaux , les forêts et les monts , le jour et la
nuit , le murmure dans le feuillage , le silence dans
l'obscurité , le ciron auprès d'un éléphant , et l'homme ,
quoiqu'ingrat envers son créateur.
Voulez-vous connaître le sublime ? être non-seulement
digne de l'apprécier , mais encore apprendre à le
distinguer de ce qui n'est que beau ? Sachez qu'avant
tout il faut être sensible ; que cette première ,comme
laplus importante des facultés de l'homme , ne se développe
que par degrés , et que pour parvenir à son entier
développement , il faut apprendre à sentir , comme
l'on apprend à connaître. Voyez , étudiez la nature;
consultez les hommes et les livres qui en parlent ; aidés
de vos observations et de leurs conseils , courez , courez
à la campagne dans les premiers jours de mai ; voyez
ce site , cette verdure , le jour qui paraît , les ombres
qui fuient; tout change de couleur , tout prend une
nouvelle vie. Ah ! si à la vue de ce magnifique tableau
[
39. MERCURE DE FRANCE.
vous ne changez pas vous-même , si vous ne vous sentez
point ému , retournez-vous en , vous n'êtes pas dignes
de contempler la nature ; ses leçons et les miennes vous
sont inutiles : vous ne serez jamais son interprète .
HISTOIRE MODERNE ,
Extraite de deux chapitres de l'histoire des temps
passés , à l'usage de tous les partis ; avec cette épigraphe
: C'est de la vérité seule que l'utilité peut
naître. A Paris , chez Lhuillier , libraire , rue Serpente
, nº 16 ; et Delaunay , libraire au Palais-Royal.
J'entendais souvent dire à ma mère-grand :
Si jeunesse savait ,
Si vieillesse pouvait ,
Tout dans le monde bien irait.
Dans le temps qu'elle me répétait cet apophtegme , je
ne sais sur quoi fondé elle désirait plus de science àla
jeunesse. Je trouvais , au contraire , que les jeunes gens
étaient devenus de petits prodiges de lumières et de savoir
; je voyais les uns improviser des codes , les autres
refondre la morale , ceux-ci réformer l'état , ceux-là ,
et ce n'étaient ni les plus fous ni les moins plaisans ,
changer les vieilles bases de l'art dramatique etdonner
de nouvelles lois au théâtre ; et tous enfin arranger assez
bien leurs petits intérêts , et montrer que le savoirfaire
ne leur manquait pas. Quant aux vieilles gens,je parle
de ceux de ma connaissance , j'avoue que je les trouvais
un peu bornés dans leurs vues , un peu circonscrits
dans le cercle de leurs idées , rabâchant bien souvent
lamême chose , et parlant toujours du passé, ne voyant
que le passé , comme des gens qui marcheraient à reculons
et n'auraient jamais les yeux tournés que vers le
pays qu'ils auraient quitté.
Enfin je vieillis à mon tour. Je ne sais si j'en
suis à radoter ; mais il commence à me sembler que
ma mère-grand était une femme de bon sens, et qu'il
DECEMBRE 1816. 3gt
y avait bien quelque vérité dans son vieux proverbe.
Les jeunes gens de ce temps-ci n'hésitent pas à croire ,
et sans doute ils ont d'excellentes raisons pour cela
qu'ils sont pour le moins aussi habiles que ceux du
mien. Cependant combien de choses qu'ils n'ont pas
apprises ou dont ils n'ont pas tiré tout le profit désirable!
De mon temps , par exemple , personne n'aurait
cru qu'un caméléon aurait pu adopter une couleur fixe ;
qu'un intrigantfiéfé put se changer en honnête homme;
que le Diable , même en devenant vieux , se fit ermite
de bonne foi. De mon temps on n'aurait pas cru aux
paroles d'unhomme, quand elles étaient démenties par
ses actions ; de mon temps on n'aurait pas osé dire qu'on
était le très-humble et très-obéissant serviteur de quelqu'un
dont on méconnaissait hautement , dont on contrariait
ouvertement la volonté.
Maintenant il me paraît à chaque instant qu'on oublie
le passé , qu'on voit à peine le présent , et qu'on
s'inquiète peu de l'avenir.
Je faisais à part moi ces réflexions à propos d'une
foule de choses singulières qu'on voit , qu'on apprend
ou lit tous les jours , quand on m'a apporté l'Histoire
moderne , extraite de deux chapitres de l'histoire ancienne.
Quoi ! me suis-je écrié , nos pères se seraient
donné la peine de nous léguer nos sottises toutes faites ,
et pour ainsi dire toutes machées ? Oh ! celui-là est fort.
Eh vîte , voyons cette histoire moderne écrite d'avance.
Je la lis , je la dévore , et je suis obligé de redire avec
le grand roi Salomon : nil sub sole novi , rien de nouveau
sous le soleil ; toujours les mêmes passions et les
mêmes folies , toujours les mêmes pièges et les mêmes
erreurs ; des charlatans jouant les mêmes rôles couverts
des mêmes masques ; des dupes prises aux mêmes tours ,
séduites par les mêmes grimaces ; des mots remplaçant
les choses ; des gens qui ne songent qu'à leurs affaires
quand ils promettent de ne s'occuper que de celles de
leur voisin : voilà le cercle éternellement vicieux où
tournoie sans cesse la pauvre humanité ; voilà les écueils
où viennent se heurter successivement toutes les générations
; c'est ainsi enfin que l'histoire ancienne rede
302 MERCURE DE FRANCE .
vient moderne , parce que les modernes n'ont pas voulu
apprendre , retenir et pratiquer les leçons de l'histoire
ancienne. Ferons-nous comme nos pères , en attendant
que nos enfans nous imitent à leur tour ? Je n'en sais
rien, et provisoirement je m'empresse d'indiquer aux
curieux quelques pages de l'histoire du temps présent ,
écrite dans deux chapitres de celle de la ligue et de la
fronde.
Voyons d'abord comment se forme la ligue , et quels
étaient les mobiles ou les prétextes des ligueurs .
« Henri III venait de monter sur le trône , et annonçait
l'intention de régner par lui-même. La maison des
Guises , qui , depuis François II , avait acquis une prépondérance
décidée ,ne pouvait se résoudre à voir passer
en d'autres mains les renes du gouvernement. Ces seigneurs
, trop puissans dans une monarchie , avaient
réuni autour d'eux une partie de la noblesse , qui regrettait
les anciens priviléges et ne pouvait s'accoutumer
à l'empire des lois. Les querelles religieuses , que les
doctrines de Luther et de Calvin avaient excitées en
France , parurent aux mécontens un moyen propre à
former une opposition formidable et à usurper l'autorité.
Ils commencèrent par répandre des bruits injurieux
à la majesté royale ; ils élevèrent des doutes sur la
bonne foi du monarque. « Ce prince , disaient-ils , ca-
»
»
»
"
che avec soin ses véritables sentimens ; il est infecté
des erreurs qui ont amené tous nos désastres ; il se
laisse entièrement gouverner par ses ministres. Au
lieu d'employer des mesures énergiques commandées
>> par les circonstances , il transige avec la rébellion et
» l'impiété ; sa clémence pusillanime encourage ses
> ennemis ; une faction formidable , et qui embrasse
> toutes les classes du peuple , conspire la ruine de l'au-
>> tel et du trône ; des ministres pervers sont à la tête
de cette conspiration , et favorisent secrètement les
>>opinions nouvelles ; l'union seule de tous les hommes
intéressés à la conservation de la monarchie , peut
>> sauver la religion et la France ; il faut servir le roi
>>malgré lui-même ; il faut rendre au clergé , à la no-
»
»
DECEMBRE 1816. 393
>> blesse , leurs prérogatives inalienables , et asseoir
>>l'état sur ses antiques fondemens » .
>>Par la formule de l'union , qui devait être signée
au nom de la très-sainte Trinité, dit le président de
Thou , chaque particulier s'engageait par serment à
vivre et mourir dans la Ligue , pour le rétablissement
de la religion , pour la défense du roi,pour le maintien
des différentes provinces du royaume dans tous
leurs droits , privilèges et libertés , telles qu'elles les
possédaient du temps de Clovis » .
Cependant , au bruit que fit la nouvelle union ,
toutes les ambitions se réveillèrent . Une foule d'écrivains
, que le tocsin des discordes civiles ne manque
jamais de faire sortir de leurs retraites , se hâtèrent d'offrir
leurs services aux chefs des factieux. On connaît
peu de ces libelles , qui valurent, à leurs auteurs un moment
de honteuse célébrité. On sait seulement qu'un
certain David , personnage d'une réputation équivoque ,
joua un grand rôle dans le parti. Ce David, enthousiaste
de sang-froid et religieux par calcul , se flattait
de parvenir à une place éminente , quoiqu'il ne possédât
aucune des qualités nécessaires à un homme d'état. II
s'était entouré de prôneurs qui le représentaient comme
un écrivain de génie et un grand politique. Quelques
femmes vaporeuses , qu'il séduisait par ses déclamations
mystiques ,l'avaient pris sous leur protection spéciale ,
et le regardaient comme un père de l'église . David rédigeait
les manifestes des mécontens , et fut même envoyé
à Rome pour solliciter le pape en faveur de la
Ligue » .
Henri III avait eu la faiblesse de quitter le rôle de roi
pour celui de chef de parti ; il avait cru diriger la Ligue ;
elle l'asservit , et brisa tous les ressorts de l'autorité
royale. Dans ces tristes circonstances , le roi eut recours
au président de Thou , dont le premier mouvement fut
de trouver qu'il était bien tard pour le consulter. Cependant
il adressa au roi des remontrances et des avis énergiques.
On peut en juger par le passage suivant :
«Quel peut , disait-il , être le but de ces levées qui
➤ se font dans les provinces au nom de l'Union , et sur
1
29
394
MERCURE DE FRANCE .
م س
>> lesquelles se fondent ceux qui prétendent couvrir
>> leurs attentats du manteau de la religion, sinon d'ap-
>> prendre aux Français , par ce funeste exemple , qu'il
>>peut y avoir dans le royaume un pouvoir différent et
>> distingué de eelui du roi ? Comment l'autorité sacrée
>> des magistrats et des lois pourra-t-elle se faire entendre
à un peuple agité par l'esprit de faction ?
» majesté même du souverain sera-t-elle respectée ?
» Déjà il me semble entendre retentir les déclama-
»
»
La
tions séditieuses des orateurs vendus au parti , tout
» près à se déchaîner contre l'autorité légitime , à dé-
>> crier la conduite du prince et de ses plus fidelles con-
»
»
»
»
seillers . Qui pourra mettre un frein à leurs invectives
? qui sera capable de faire rentrer dans ledevoir
des hommes furieux qui auront franchi toutes les
bornes » .
Henri III n'avait point assez de fermeté dans le caractère
pour suivre avec constance un parti vigoureux . Les
Guises redoublèrent d'audace ; ils envoyèrent leurs
émissaires agiter toutes les parties du royaume ; ils eurent
des prédicateurs chargés de semer les défiances et
les terreurs religieuses , de tromper la multitude et d'avilir
le gouvernement.
« D'un autre côté , le parti , comme on l'a déjà vu ,
ne manquait pas d'écrivains qui , soit qu'on payât leur
zele mercenaire , soit qu'ils fussent infectés eux-mêmes
dela contagion naissante , s'efforçaient d'enflammer les
imaginations et d'agiter les esprits par les libelles séditieux
qu'ils composaient , et qu'on répandait ensuite
avec beaucoup de licence. L'un des plus dangereux de
ces libellistes étaitun avocat nomme Louis d'Orléans .
Cethomme était méprisé au barreau où , malgré toutes
ses intrignes, il n'avait pu parvenir à se faire une réputation.
Personne ne se donnait plus de mouvement
que cet avocat ; on le voyait le même jour dans tous les
quartiers de Paris où il avait des affidés. Son nom avait
été prononcé avec scandale dans plus d'une mauvaise
affaire ; mais son effronterie et son attachement affecté
pour la religion , l'avaient rendu cher à la Ligue. Il
s'était faufilé parnii les dévots , qui lui pardonnaient
DECEMBRE 1816. 395
ses vieux péchés en faveur de son nouveau zèle. Cet
homme s'avisa de publier à cette époque un long et
ennuyeux discours où il exhortait les Français à se précautionner
contre les entreprises des hérétiques et contre
la tyrannie. Ce libelle , dit le président de Thou, produisit
l'effet d'un tocsin général » .
Onsait quelles furent les suites de ce déchaînement
des fureurs de la Ligue. Henri III , chassé de Paris à la
journée des barricades , finit par convoquer les états de
Blois. Capable d'un acte de violence et non d'un acte
de fermeté , il crut annéantir la Ligue en faisant assassiner
ses chefs . Il fut trompé dans ce faux calcul , et son
sang fut versé par le fanatisme pour satisfaire à celui
des Guises. Henri III aurait voulu régner pour le bonheurdu
peuple : un seul défaut , l'indécision ; une seule
faute , la condescendance à une faction , le perdirent .
Tels sont les principaux souvenirs que nous rappelle
l'histoire de la Ligue.
Mais la scène change. Henri IV règne , et ce roi ,
placé entre deux partis opposés , les domine par sa fermeté
et sa modération , tempère la justice par la clémence
, et rétablit le règne des lois .
Il pardonna aux factieux et il en fut respecté ; indulgent
envers l'erreur , il accueillit le repentir , et sa bonté,
qui ne fut jamais taxée de faiblesse , désarma ses plus
cruels ennemis. Cependant il eut de grands obstacles à
vaincre ; ses vieux compagnons l'accusaient d'ingratitude
; tous se trouvaient traités au-dessous de leurs prétentions
; et l'on sait que les prétentions sont toujours
pour chacun lamesure de son mérite. Le vertueux
Sully répondait à toutes ces plaintes : « Ce ne sont pas
»
»
»
»
les hommes qui ont servi fidellement le roi , et qui
l'aiment avec sincérité , dont les clameurs séditieuses
retardent l'union de tous les bons Français ; ils connaissent
les difficultés de sa position , et admirent la
sagesse de sa conduite. Ceux qui parlent avec tant
de chaleur de religion et de loyauté , sont pour la
>> plupart des personnages qui ont flatté l'usurpation ,
et qui , après avoir rampé sous les ducs de Guises et
deMayenne, se présentent comme des hommes sans
"
»
"
29
29.
396 MERCURE DE FRANCE.
>> tache, et n'ont d'autre but que d'obtenir des hon
neurs , des places lucratives , et d'envahir la fortune
de l'etat » .
»
"
Henri IV poursuivant avec fermeté son sage système ,
assura la paix intérieure par le célèbre édit de Nantes ;
mais combien ce grand oeuvre de sa prudence excita
encore de réclamations et d'oppositions ! On vit, dans
les accès d'un zèle faux ou exagéré , des ultra-catholiques
s'écrier que la religion était perdue sans ressource
; que le roi était trahi par ses ministres , et qu'il
fallait s'opposer à l'enregistrement , dans l'intérêt de
l'autel et du trône.
Ce fut pour vaincre cette opposition insensée que
Henri adressa au parlement ce sublime , ce paternel discours
que tous les Français devraient savoir par coeur ,
et dont nous allons citer quelques morceaux.
« Que nos malheurs passés , dit le roi , nous servent
de leçon pour le présent et pour l'avenir. N'a-
>> vons- nous pas assez versé de sang ? n'avons-nous
"
» pas assez souffert ? La guerre a été glorieuse; elle
» pourrait l'être encore ; mais à présent l'état a besoin
>> de la paix , et comme Dieu s'est servi de moi pour
» vous la donner , je vous exhorte à la conserver. De
» quelles cruautés et de quelles horreurs notre malheu-
»
»
reuse patrie n'a-t-elle pas été le théâtre ? Le souvenir
en fait encore frémir. Les peuples sont épuisés ;
>> j'ai voulu leur donner le repos dont ils ont besoin ,
» etj'aime mieux sacrifier quelque chose de ma propre
>> gloire , que d'être accusé par la postérité d'avoir
» négligé les intérêts et le salut de la France.
»
» Les guerres civiles causées par les querelles d'intérêt
et d'opinion , ne servent qu'à échauffer les passions
et à perpétuer de funestes débats. L'union des
» coeurs est le vrai moyen de concilier les esprits ; la
»
» guerre ne termine pas ces sortes de différends , il
» n'appartient qu'à la paix de les finir » .
Henri IV trop tôt enlevé à la France , qui ne sentit
toute sa perte que quand elle fut irréparable , n'eut pas
le temps de consolider son ouvrage. Après lui , Richelieu
comprima par la force les partis que le roi avait
DECEMBRE 1816 . 597
voulu fondre et réunir , et ce ministre légua à son successeur
la guerre de la Fronde , dont le succès aurait
relevé en France , par la ligue des nobles et des parlemens
, une aristocratie féodale aussi funeste à l'autorité
du prince qu'à la liberté du peuple ; mais qui , terminée
à l'avantage de la cour par l'habileté de Mazarin ,
donna naissance au despotisme illimité de Louis XIV.
L'histoire de cette Fronde est au moins aussi curieuse
à suivre et à étudier aujourd'hui que celle de la Ligue ;
mais l'espace qui commence à nous manquer nous
réduit à n'en extraire que les portraits de deux de ses
principaux acteurs. Voici celui du chancelier Séguier :
Ce magistrat avait été l'un des plus humbles valets
du cardinal de Richelieu. Jamais le despotisme n'avait
trouvé d'instrament plus docile. Il avait présidé la coinmission
qui fit périr le jeune de Thou , malgré son innocence
et l'intérêt qu'il inspirait à tous les honnêtes gens ;
Séguier , dévoué toute sa vie au pouvoir arbitraire , ne
laissa pas , dans les troubles de la Fronde , de se joindre
aux mécontens et de faire le réformateur. Ses faiblesses
pour les femmes étaient connues , et toutefois il se piquait
d'une morale austère. On ne pouvait s'empêcher
de sourire avec mépris lorsqu'il déclamait sans esprit
contre le luxe et la corruption des moeurs. D'ailleurs ,
c'était unhomme dépourvu de talens , et qui n'a dû une
espèce de réputation qu'aux flatteries intéressées de l'académie
française , dont il fut l'un des premiers protecteurs
.
la
>> Séguier s'était attaché à Gaston , duc d'Orléans ,
qui , de concert avec le cardinal de Retz , soutenait les
prétentions des Frondeurs . Le prince comptait sur
fidélitédu magistrat qui paraissait dévoué à son service ;
mais le cardinal n'eut pas plutôt proposé de le rétablir
dans ses fonctions de chancelier , que Séguier changea
de langage et de parti » .
Après celui-ci , un des plus remarquables parmi ces
intrigans qui , parlant toujours de l'intérêt public , le
sacrificient sans cesse à leur interét particulier , fut
Chaviğny , qui , dans les premiers temps de la régence ,
Γ
398 MERCURE DE FRANCE.
avait été appelé au ministère , et qui ne pouvait s'accoutumer
à la vie privée.
<<Chavigny avait acquis de la réputation àune époque
où l'exercice du pouvoir absolu renversait toutes les
barrières , et où la médiocrité n'était point un obstacle
au succès des entreprises. Cette réputation le fit entrer
au conseil de régence ; mais son esprit tourné à l'intrigue
, et une avidité que rien ne pouvait satisfaire ,
causèrent sa disgrace. Il supportait sans peine le mépris
public; un coeur pétrifié par l'égoïsme et par l'ambition
, des traits immobiles , des yeux éteints , quelque
chose de, cadavereux au moral comme au physique ,
annonçaient un homme mort à toute sensation délicate
et à tout sentiment généreux .
>>L'espoir de rentrer au ministère ne l'abandonna
jamais. Long-temps vendu au despotisme , il ne fut pas
plutôt privé du pouvoir qu'il se réunit aux mécontens.
Il entretenait une correspondance secrète avec les chefs
du parti , dont il nourrissait les espérances séditieuses
par ses conseils et par ses sourdes intrigues » .
Dès que l'autorité royale se fut développée , la Fronde
disparut , et de tant d'intrigues il ne resta rien de sensible
que cette vérité éternelle : Que le nom spécieux
de bien public n'est qu'un voile dont se couvrent tous
ceux qui troublent l'état. Ne la perdons pas donc aujourd'hui
de vue , si nous ne voulons pas qu'on nous
répète le vieil adage : Sijeunesse savait , etc.; et ralliés
autour de la charte et du roi , arrêtons court le supplément
que certaines gens voudraient nous faire donner
aux deux chapitres de l'histoire de la Ligue et de la
Fronde.
www
GIRAUD.
DECEMBRE 1816. 399
MÉMOIRE SUR CETTE QUESTION :
Thucydide avait-il composé la totalité de l'histoire
de la guerre du Péloponèse ?
Par J.-B. GAI , lecteur royal .
SOMMAIRE ABRÉGÉ .
Examen des textes qui établissent que Thucydide avait composé
la totalité de la guerre du Péloponèse .-Opinion de Denys
d'Halicarnasse , refutée par les textes mêmes de l'auteur qu'il
cite.- Examen et conséquences d'une anecdote de Diogène
de Laërce . Réflexions sur le danger de lutter contre les opinions
reçues , et de leur préférer des idées brillantes et nenves.
Partialité de Xénophon prouvée , quoiqu'en prétendeDiodore
de Sicile. -Rejet des conjectures qu'a fait naître d'abord l'a -
necdote de Diogène Laërce. - Résumé des recherches faites
et qui importaient à la gloire de Thucydide . Enumération
de vérités ou d'aperçus qui ont fait crier à l'hérésie.-Utilité
de ces rapports qui donnent la date des découvertes.- Notes à
l'appui des assertions contenues dans le mémoire. - -Estienne
deByzance et Ptolémée réfutés.- Conséquences à tirer d'un
passage de Pausanias inexactement expliqué par M. de Sainte-
Croix , etc. , etc.
NOTA. Les citations grecques peuvent effaroucher certains lecteurs
: on les prévient qu'elles sont toutes accompagnées d'explications,
et que d'ailleurs on en rencontre peu au-delà des quatre
premières pages.
Dans le précédent mémoire , je me suis attaché à
prouver que le huitième livre de la guerre du Péloponèse
, contesté à Thucydide par des critiques des premiers
siècles de l'ère vulgaire , et par des savans modernes
, lui appartient réellement. Pour y parvenir ,
j'ai considéré dans Thucydide l'historien homme d'état ,
jugeant les événemens et les hommes avec cette sagacité
et cette profondeur de vue qui en développent tous
les ressorts , en pénètrent tous les secrets ; parlant des
uns et des autres avec l'énergique précision de langage
qui fait les grands écrivains , et montrant dans lehui
400 MERCURE DE FRANCE .
tième livre même talent , même force d'esprit que dans
les sept précédens , même méthode , mêmes principes ,
mêmes opinions sur les peuples , sur les gouvernemens ,
sur les divers personnages mis en scène , et principalement
sur Alcibiade , principal acteur du huitième livre;
et j'ai été en droit de conclure que ce huitième livre
était de la même main que les livres précédens , et
qu'enfin il était l'ouvrage de Thucydide seul , de lui
plein de force et de vigueur.
Mais il ne suffit pas d'avoir revendiqué en faveur de
notre historien cette intéressante partie de son ouvrage ;
dans le cours de mes recherches à ce sujet , il s'est présenté
à mon esprit une autre matière de discussion que
je n'ai fait qu'annoncer , et sur laquelle je crois maintenant
devoir appeler les méditations des savans. Thucydide
avait- il composé seulement les huit livres que
nous lui attribuons ? N'avait- il pas complété l'histoire
de la guerre du Péloponère dans une suite de livres postérieurs
? Tel est le nouveau point de critique sur lequel
nous allons présenter quelques aperçus .
Voici la marche que je tiendrai : je citerai d'abord
un passage de Diodore de Sicile ; j'examinerai ensuite
de'spassages des livres 2,3 , 4,5 et suivans de Thucydide;
cet examen fait , je reviendrai au premier livre.
J'ai dû suivre cet ordre , parce que le dernier livre n'a
été évidemment composé par Thucydide qu'après tous
les autres. La discussion philologique terminée , j'arriverai
, contre le témoignage de l'antiquité , mais fort
de tous les argumens que me fournit mon auteur, à cette
conclusion : qu'il a composé la guerre toute entière du
Péloponèse, et quee Denys lui reproche à tort d'avoir
publié un ouvrage incomplet.
Diodore de Sicile , que je nommerai le premier , offre
un renseignement bien faible , mais qu'il ne faut cependant
pas négliger .
Arrivé au fait de l'affranchissement d'Antandre ( ville
del'Eolide), opéré par le secours de Lacédémone , il observe
que là finit l'histoire de Thucydide ; puis ajoute
que cette histoire , qui comprend l'espace de 22 ans en
DECEMBRE 1816. 401
huit livres , se partage en neuf selon quelques-uns. ( 1 )
Dodwel (2) voyant Thucydide , à la fin du huitième
livre , ch. 109 , déclarer que ce livre ne contient pas en
entier la 21º année de la guerre du Péloponèse , et remarquant
que parmi les manuscrits de Diodore , les
uns donnent ( 22 ) , et les autres ( 24 ) , soupçonne
d'altération le texte de Diodore. (3) . Sa critique ne devait-
elle pas porter sur un point plus important , sur la
mention d'une tradition , peut-être fort ancienne , qui
d'abord reconnaît Thucydide pour auteur du huitième
livre , qu'on lui a injustement contesté , et qui ensuite
lui attribue expressément neuf livres (4) et non pas huit
( 1 ) Diodore de S. , t. 1 , p. 573 , ch . 42.
(2) Voy. mon Xénoph. , t. 5 , 2ª part. , p. 393.
(3) Wesseling essaye de prouver la bonté de la première
des deux leçons , par le rapprochement qu'il fait
du nombre 22 ( Diod . , 15, 42 ) avec le même nombre
cité par le même Diod . (12,57 ). ( Voy. sa note entière. ),
Il aurait peut-être dû ensuite ajouter que la différence
entre le nombre 21 donné par Thucydide , et le nombre
22 donné par Diodore , peut s'attribuer à ces négligences
de dates trop fréquentes , que Dodwel (voy. mon Xénoph
. , t. V, 2ª part , p. 77,42 ) reproche avec raison
à Diodore; et que d'ailleurs l'année olympique répondant
à deux années juliennes , et comprenant les six
derniers mois de l'une et les six premiers de la suivante ,
une différence d'une année entre deux historiens se
conçoit aisément.
(4) Diodore citant , comme Thucydide , le fait de
l'affranchissement d'Antandre , et procurant par là un
moyen de reconnaître une époque commune à Thucydide
et à lui Diodore , on serait assez fondé à en conclure
que le mot neuf suppose seulement une division
des huit livres en neuf , et non une continuation de
l'histoire par Thucydide au-delà du huitième livre ,
qui lui est attribué ; mais on pourrait combattre cette
conclusion en disant que Diodore parle du fait de l'af402
MERCURE DE FRANCE.
seulement ? Peut-être aurait-il su tirer de cette mention
des inductions favorables à notre cause. Comme celles
qui se sont présentées à mon esprit ne me paraissent pas
assez plausibles , bornons-nous à conclure de nouveau ,
d'après le passage de Diodore , ce qu'il prouve en effet ,
que Thucydide est bien l'auteur du huitième livre , et
arrivons à la preuve que Thucydide avait composé la
totalité de la guerre du Péloponèse.
-Notre historien ne commence qu'au second livre le
récit de son histoire ; voici sa première phrase : Apartirde
cette epoque fixe , (1) ἐντένδε , ies Athéniens et
lesPéloponésiens ne communiquèrent entr'eux que
par le ministère d'un hérault ,et les hostilités une
fois décidées ne furent plus interrompues. Les événemens
sont écrits desuite et sans lacune , tels qu'ils
sont arrivés , γέγραπται ἐξῆς ( 2 , 1 ).
Cette phrase nous annonce , 1º le commencement fixe
et précis de la guerre du Péloponèse , ένθενδε ; 2º des
hostilités qui une fois décidées ne furent plus interrompues
, ξυνεχῶς ἐπολέμὲν ; 3º le récit des événemens écrit
de suite et sans lacune , γέγραπται ἐξης.
Thucydide , dès son début , pouvait-il s'exprimer
d'une manière plus précise et plus claire ? pouvait-il
mieux s'annoncer comme historien de toute la guerre
du Péloponèse , soit dans les textes précédens , soit dans
le texte qui suit ( 5 , 26 , 1 , sq. ) : « Thucydide d' 4-
thènes a écrit ces événemens de suite et sans interruption
, (2) tels qu'ils se sont passés , par étés et
franchissement d'Antandre d'après le texte de Thucydide
, qu'il avait sous les yeux ; et de l'existence d'un.
neuvième livre attribué à Thucydide , d'après une tradition
dont il n'aurait pas cherché à connaître l'auteur
ou les auteurs.
(1 ) C'est-à-dire , la 15ª année de la guerre de 30 ans
(2 , 1 , 1 ) , et la 1re de la 87e ol .
(2) M. Lévêque traduit ζῆς par dans l'ordre , yersion
aussi inexacte que 1 , 20 , 1 , où le même mot se
retrouve aussi inexactement traduit ; car on fait dire à
7
DECEMBRE 1816- 403
-
par hivers , jusqu'au temps où les Lacédémoniens détruisirent
la domination d'Athènes et s'emparèrent des
longs murs et du Pirée (1). Jusqu'à cette époque , la
durée de la guerre fut en tout de 27 ans. Quant à la
trève d'un an (2) , on aurait tort de ne pas la comprendre
dans la guerre. Que l'on examine en effet cette
période d'après les faits tels que je les ai racontés (3),
et l'on verra qu'il ne convient pas de qualifier du
nom de paix une trève durant laquelle on nefit ni
ne reçut les restitutions statuées. D'ailleurs , sans
parler de ces infractions , έξωτετων (4) , les deux par .
tis eurentà se reprocher les guerres de Mantinée et
de l'Epidaurie (5) , et d'autres griefs encore. Les
alliés de l'Epithrace n'en restaient pas moins ennemis.
Pour les Béotiens , il ne conclurent qu'une
trève de dixjours (6) .
Thucydide qu'il ne peut démontrer l'ancien état de la
Grèce par une suite de preuves liées entr'elles , ce
qui travestit la pensée de Thucydide , lequel déclare,
au contraire ( ib . 1,20 , 1 ) . dans sa belle introduction ,
s'étre attaché à donner des preuves bien suivies do
ce qu'il avance sur les antiquités de la Grèce.
( 1 ) Voy. dans mon Xénophon , t. 5, 2ª part. , p. 47,
la conclusion très-différente que Dodwel tire de ce
même passage .
(2) La trêve eut lieu la ge année de la guerre du Péloponèse
,ol . 89 et dem. M. Donka rappelle ici le traité
conclu (5, 18 , 1 ) après la guerre de 10 ans (5,20,1 ,
et 3, 5 , 26 , 4 et pass. ). Voy. la note de Hudson , 5 ,
26, 1 , et mon excursion sur le même sujet , en tête du
t. 5( ire part. ) de mon Xénophon .
(3) Καθό' διεσαφίσα ,Μ. Donka.
(4) Ici j'avais à tort suivi mes devanciers,
(5) Voy. 5, 53, sq.
(6) Ici M. Donka s'étonne, Voy, 5, 32, et M. Donka,
ἡμέραις τιοὶ ταύτην δέχ αθαι λέγεται ; ἵνα ή πράς ἡμέρας
τινὰς , προσωπινή : voy. , au reste , la note de M. Lév. ,
qui , au fonds , est celle de Dodwel.
1
404 MERCURE DE FRANCE .
Ainsi, en réunissant la guerre de dix ans , la trève
qui la suivit et la guerre qui lui succéda, πῷ ὑσερον ἐξ
αὐτῆς πολέμω ( I ) , on trouvera , en calculant chronologiquement
, λογιζόμεμις κατὰ τὸς χρόνες (2) , les 27
années et quelquesjours de plus ; seule manière de
calculer sûre , pour ceux quifondent leur opinion
sur les oracles; carje me le rappelle , depuis le commencementjusqu'à
la fin de la guerre , bien des
gens avançaient qu'elle devait durer troisfois neuf
années.
wmmw
(La suite à un Nº prochain. )
REVUE GÉNÉRALE.
Il a paru cette année assez peu d'ouvrages sur les
finances , ou du moins assez peu de remarquables . On
doit distinguer dans ce petit nombre, des Recherches de
M. Hennet , premier commis des finances , sur la nature
et les bases du crédit public ; et deux plans de finance ,
l'un par M. Gaëtan de Larochefoucauld ; l'autre par
M. Gabiou , propriétaire et ancien notaire. Ces deux
auteurs se trouvent d'accord sur plusieurs questions
importantes , principalement sur l'opinion qu'ils professent
concernant la nécessité de modérer les contributions
, et sur-tout l'impôt territorial , et de venir au
secours des contribuables en consacrant une portion du
domaine public , les forêts invendues , à la libération
de l'état. Leurs moyens pour l'emploi de cette ressource
different en quelques points. Sans repousser une aliénation
absolue , M. de Larochefoucauld pense qu'on
pourrait se contenter d'ouvrir un grand emprunt dont
les forêts seraient le gage , et au remboursement duquel
(1) Ici la traduction n'est-elle pas fautive ?n'est-ce
pas plutôt : Laguerre qu'elle fit ensuite éclorre ?
(2) En supputant suivant l'ordre des temps. M.
Lévêque.
DECEMBRE 1816. 405
leur revenu serait consacré. M. Gabiou , tranchant dans
le vif, pense que la vente de ces biens , préparée par de
bonnes et sages mesures, serait avantageuse à l'état, augmenterait
la valeur de cette nature de fonds , et contribuerait
enmême-temps à relever celle des autres propriétés
territoriales . Pour effectuer cette opération , au lieu
d'un emprunt il serait émis un papier appelé bons
d'état , ayant cours de monnaie , qui suppléerait à la
diminution du signe métallique , avec lequel l'arriéré
serait liquidé , qui serait retiré de la circulation au
fur et à mesure des ventes , et qui disparaîtrait tout à
fait avec la consommation de l'aliénation , dont les
produits , exactement estimés , auraient servi de règle
et de mesure à l'émission des bons d'état .
M. Gabiou se propose un but principal dans son ouvrage
, celui de diriger tout notre système de finance
vers l'encouragement et la prospérité de l'agriculture.
Il s'élève avec force contre le fléau dévorateur et immoral
de l'agiotage , et propose des moyens simples et
légaux de le réprimer. Dans la brochure de M. de Larochefoucauld
, nous avons remarqué une bien singulière
idée , c'est celle de revoir et d'imposer tous les
titres de noblesse , décorations et autres insignes honorifiques
; il voit en cette mesure un impôt utile et productif
levé sur la vanité ; mais est-il bien certain que
l'intérêt ne rendrait pas beaucoup de gens modestes ?
D'ailleurs si les distinctions et marques d'honneur
peuvent et doivent être dans nos sociétés actuelles.considérées
comme les récompenses et les encouragemens
du mérite , ne serait-il pas plaisant qu'on fit payer à
un homme le droit de montrer à ses concitoyens le
témoignage public qui atteste les services qu'il a rendus
au prince et à la patrie ?
L'impôt de M. de Larochefoucauld aurait bientôt
réduit tous ces signes à la valeur de ce qu'on appelait
autrefois une savonnette à vilain. S'ils en viennent là ,
alors en effet il sera très-juste que ceux qui useront de
ces savonnettes en paient la fabrique.
- Nous avons reçu les vers suivans , destinés à être
mis au bas du portrait de M. Ginguené , dont les lettres
:
406 MERCURE DE FRANCE.
ressentent vivement la perte ; ils sont de M. de Boinvilliers
, correspondant de l'institut.
Né franc et bon ,malin mais non caustique ,
Froid mais poli , savant sans être altier ;
Doux et ferme , il sut allier
Le talent du poëte et celui du critique.
Tous ceux qui ont connu M. Ginguené souscriront à
cet éloge , où l'on sent toute l'exactitude d'une proposition
de mathématiques , et qui brille du simple éclat
de la vérité toute nue. Nous supposons que dans cet état
elle aura tellement ébloui de ses charmes les yeux de
M. de Boinvilliers , qu'il aura craint d'allier à ces pures
beautés les vains ornemens de la poësie. Son quatrain
n'en obtiendra pas moins les suffrages de tous les gens
de rien. On dit déjà que d'un commun accord les grammairiens
y louent la richesse des rimes , et que les poëtes
en admirent la raison .
-Onnous promet un roman nouveau pour le mois
de janvier. Il est intitulé , dit-on , le Chateau du mystère,
ou Adolphe et Eugénie , et il porte le nom de M.
H. Brissot de Warville. Voilà un nom qui jusqu'ici ne
s'était pas fait connaître dans le roman. Nous verrons
dans le temps s'il a bien fait de sortir du Chateau du
mystère.
-A propos de romans , nous félicitons Mme Gottis
d'être parvenue à l'honneur d'une seconde édition de
François Ier et Mme de Chateaubriand. Cette belle
Chateaubriand est toujours un peu discoureuse , un peu
maladroite ; sa vertu fait bien par-ci par-là quelques
gaucheries ; mais celle-là aime si sincèrement le roi ;
elle est si attachée à sa personne , si dévouée à sa gloire ,
qu'on peut lui passer un peu de goût pour les grands
mots, un peu de prétention à l'effet , en faveur de la
franchise de son caractère et de la loyauté de ses sentimens.
Cette seconde édition est réellement revue et corrigée;
elle a reçu des améliorations sensibles , et l'auteur peut
DECEMBRE 1816.
407
compter sur un second succès. Elle est en outre ornée
de deux jolies gravures ; elle se trouve chez Eymery.
-Une autre seconde édition à annoncer , c'est celle
de labrochure de M. le vicomte de Chateaubriand publiée
depuis une quinzaine , et où il présente , avec des
pièces àl'appui , la proposition faite par lui à la chambre
despairs , et tendante à supplier le roi de faire examiner
ce qui s'est passé aux dernières élections. On croit que
M. de Chateaubriand , qui jusqu'ici n'a pas eu a se
plaindre de son étoile , sera encore aujourd'hui assez
heureux pour que le roi ne fasse point attention à son
indiscrète demande.
-Des orages , des tonnerres , des vents violens ont
troublé dans ces derniers jours l'athmosphère , et particulièrement
l'ouragan de la nuit de samedi à dimanche
derniers , a signalé sa furie sur les toîts et cheminées .; il
est tombé unbon nombre de ces longs canaux qui s'élèvent
sans appui au-dessus de la plupart des maisons.
D'ailleurs on n'a pas entendu parler d'accidens plus
graves .
Des agitations d'une autre nature se sont manifestées
en Angleterre. Les journaux nous ont fait part
de l'adresse vigoureuse du lord-maire au prince-régent ,
contre les ministres accusés d'avoir ruiné et entraîné
l'état au bord du précipice , par les frais immenses
d'une guerre étrangère aux intérêts de la Grande-Bretagne,
et dont elle n'a retiré qu'embarras , charges accablantes
, pertes innombrables , et aucune espèce de
profit.
On parle beaucoup de poursuivre le perfectionnement
des procédés pour l'éclairage par le gaz tiré de
lahouille. Ne conviendrait-il pas autant et avant tout ,
d'examiner si l'on n'obtiendrait pas des avantages équivalens
par l'emploi des huiles tirées des nombreux
végétaux que produit notre agriculture ?
- Au milieu de la pluie et du vent , des orages de
l'air et de la terre , nos chansonniers chantent ..... Mais
quoi ! les gens difficiles à contenter assurent qu'ils n'ont
408 MERCURE DE FRANCE .
i
pu échapper à l'influence molle et humide de lasaison ;
ils prétendent , chose incroyable , qu'au milieu de l'eau,
quí a semblé nous menacer d'un petit déluge , ils en
auront laissé entrer dans leurs verres. Nous aimerions
tout autant être condamnés à ne plus entendre leurs
chansons , que d'être forcés à croire à un pareil relâchement
de la discipline bachique Au reste , à tout pêché
miséricorde; quel fonds , tautbon qu'il soit , est à l'abri
d'une mauvaise récolte ? On n'a pas tous les ans des vins
de la comète; mais du moins on trouve encore dans le
caveau de cette année , des chansons de nos meilleurs
crus , et il sera bien difficile de ne pas trouver quelque
chose à chanter dans des couplets signés Bérenger ,
Désaugiers , Gentil , Gouffé , Ourry , Rougemont , etc.
M. Ourry , non content du tribut qu'il a fourni
au Caveau et à quelques autres recueils , a aussi publié
un choix de poésies fugitives. On y trouve deux élégies
touchantes sur les malheurs d'une auguste famille , et
une traduction de la Boucle de cheveux , de Pope , que
les Anglais comparent ou préfèrent à notre Lutrin. La
version de M. Ourry , poétique , élégante et fidelle , lui
fera beaucoup d'honneur , même auprès de ceux qui
n'adopteront pas tout à fait l'opinion des compatriotes
du célebre Pope. Outre ces grands morceaux , ce même
recueil contient quelques romances , et beaucoup de
chansons , la plupart fort gaies , mais dont nous ne
citerons rien , persuadés que le Diable n'y perdra point ,
et que les amateurs sauront bien les dénicher.
,
Malgré les injustes et froides railleries qu'on se
permet trop souvent contre un sexe qui nous porte dans
son sein, soigne notre enfance , embellit notre printemps
du charme de l'amour , partage avec nous les
peines et les plaisirs de notre été si souvent orageux ,
et fait ,par les douceurs d'une tendre amitié , le bonheur
de notre automne et la consolation de l'hiver de nos
ans ; malgré , dis-je , notre ingratitude , convenons que
les femmes , toujours nos supérieures en vertus , sont
souvent nos égales en talens. Il faudrait pour le nier
oublier l'histoire ancienne , aussi bien que la moderne.
DECEMBRE 1816. 409
On peut compter dans presque tous les genres autant
de femmes célèbres que d'hommes illustres ; et , pour
jouir de toute la gloire qu'elles méritent , il ne leur
manque peut-être qu'un historien : jusqu'à présent elles
ont trouvé plus de Pétrarques que de Plutarques. Il s'en
prèsente un aujourd'hui , dit-on , et cet historien est
une femme couronnée à l'académie française et aux
jeux floraux .
Sa Biographie des femmes célèbres , en deux volumes
, avec des portraits , paraît et se vend chez
Eymery , libraire , rue Mazarine , nº 30. Prix : 7 fr.
Le titre seul de l'ouvrage doit inspirer un vif intérêt ,
qu'augmentera certainement le nom de l'auteur , Mm.
Dufrénoy.
wwwwww
SPECTACLES.
Toute la France a retenti des infortunes comiques de
notre fameuse reine tragique ; toutes ses tribulations ont
été notées jour par jour; la malice envieuse s'est fait un
plaisir cruel de semer d'épines tous les chemins que
l'illustre princesse a parcourus : on a parlé de sa rencontre
avec le grand prêtre de l'Opéra ; les commissaires
de police ont forcé la reine d'Argos à venir remonter
sur son trône , et à quitter les tréteaux de Montauban
pour le théâtre de la rue de Richelieu.
A son arrivée , Mlle Georges a vu accourir chez elle
les nombreux amis qui travaillent à sa gloire de toute
la force de leurs poumons , et de toute la vigueur de
leurs mains. Un grand conseil a été tenu : les circonstances
étaient graves ; la délibération devait l'être nécessairement.
On avait lieu d'appréhender que Clytemnestre
, après un retard si prolongé , ne fût accueillie
par quelques murmures; car aujourd'hui on commence
àvouloir , suivant l'ancien usage , que les puissances du
théâtre reçoivent la loi du public au lieu de la lui faire.
30
410
MERCURE DE FRANCE.
La reine , frémissant à la seule idée des sifflets , répétait
souvent , d'une voix interrompue par ses sanglots :
Voilà, voilà les cris que je crains bien d'entendre !
Sa douleur n'a point trouvé des coeurs insensibles. Le
chefde la troupe faisant briller à tous les yeux celle
épingle en diamant que Semiramis lui donna dans des
temps plus heureux , jure par cet auguste cadeau , dont
la vue semble en solliciter un second, de doubler la
garde chargée de protéger l'entrée de la reine. Ce serment
solennel , cette noble assurance , rendent l'espoir
à la belle éplorée : elle essaie ses pleurs ; distribue à
pleines mains les billets , et les tributs qu'elle vient de
lever sur les Languedociens. Le grand jour arrive; sa
rentrée est annoncée pompeusement sur l'affiche : à six
heures , le parterre est déjà rempli de ses amis , impatiens
de faire éclater leur zèle ; ils préludent avec ardeur
au bruyant concert qui doit marquer les premiers pas
de Jocaste sur la scène ; tout enfin semble présager un
triomphe complet. Mais hélas ! prestiges du théâtre ,
que vous êtes chimériques ! illusions de la scène , combienvous
êtes trompeuses! Acette triple salved'applaudissemens
etdebravos qui ont ébranlé lasallejusqu'en
ses fondemens , succèdent tout-à-coup des sons aigus ,
des sifflets , puisqu'il faut les appeler par leur nom.
Oui ,MileGeorges a été siffléele vendredi 13décembre ,
quoiqu'elle eût pour elle les Leblond , les Ledoux , le
fameux Mouchette , et le célèbre père Radis. Talma ,
qui , tout comme un autre , asouvent donné des billets
àtous ces grands chefs de la cabale , a été admirable
dans les derniers actes d'OEdipe; dans les premiers il
estunpeu inégal .
Tous les ennemis de Voltaire n'ont pas manqué de
jeter les hauts cris au sujet de lapréface d'OEdipe : ils
ont eu l'air d'être scandalisés de l'irrévérence avec laquellelejeune
poëtetraite le père de latragédie antique;
mais c'est moins la gloire de Sophocle qu'ils ont voulu
venger, que celle de Voltaire qu'ils ont essayéde flétrir.
D'où vient un si grand acharnement contre l'auteur de
tant de chefs-d'oeuvre ? C'est qu'on ne peut supporter
۱
DECEMBRE 1816. 411
une si grande supériorité , et une telle universalité de
talens. Voltaire a reçu lui seul une part d'esprit dont le
superflu irait si bien à tant de gens qui n'ont pas même
le nécessaire ! en cherchant à lui en ôter un peu , c'est
autant de pris ; et on a l'air de gagner tout ce qu'on lui
en dispute. Voltaire a lui-même reconnu ses torts ; il a
d'ailleurs l'excuse de son âge; il peut dire comme
OEdipe:
J'étais jeune et superbe.
Maisdans cette même préface , adressée à M. de Genouville
, dont il a pleuré la mort en vers si touchans , il
finit par déclarer qu'il n'est presque que le traducteur
du poëte grec : « Pour moi, dit- il , après avoir dit bien
dumal de Sophocle , je suis obligé de vous en dire tout
lebienque j'en sais; tout différent en cela des médisans
qui commencent toujours par louer un homme , et qui
finissent par le rendre ridicule. J'avoue que peut-être ,
sans Sopocle,je serais jamais venuààbboouuttde
OEdipe ; je ne l'aurais même jamais entrepris . Je traduisis
d'abord la première scène de son quatrième acte :
celledugrand prêtre , qui accuse le roi , est entièrement
delui; la scène des deux vieillards lui appartient encore.
Je voudrais lui avoir d'autres obligations ,je les avouerais
avec la même bonne foi ; il est vrai que comme je
lui dois des beautés , je lui dois aussi des fautes. »
ne mon
Si cela ne suffit pas , voici ce que dans la préface
d'Oreste, il dit àladuchesse du Maine : « V. A. S. se
souvient que j'eus l'honneur de lire OEdipe devant
eile. Vous et M. le cardinal de Polignac , et M. de Malézieux
, et tout ce qui composait votre cour , vous me
blamâtes universellement , et avec grande raison , d'avoir
prononcé le mot d'amour dans un ouvrage où
Sophocle avait si bien réussi sans ce malheureux ornement.
Le public fut entièrement de votre avis : tout ce
qui était dans le goût de Sophocle fut applaudi généralement
, et ce qui ressentait un peu la passion de l'amour
fut condamné de tous les critiques éclairés. En effet ,
Madame , quelle place pour la galanterie , que le parricide
et l'inceste qui désolent une famille ,et la contagion
SEINE
30.
412 MERCURE DE FRANCE .
qui ravage un pays ! et quel exemple plus frappant đu
ridicule de notre theatre et du pouvoir de l'habitude ,
que Corneille d'un côté , qui fait dire à Thésée :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste ,
L'absence aux vrais amans est encor plus funeste.
et moi , qui , soixante ans après lui , viens faire parler
une vieille Jocaste d'un vieil amour , et tout cela pour
complaire au goût le plus fade et le plus faux qui ait
jamais corionipu la littérature. »
Peut- être y a-t-il plus d'orgueil et d'inconvenance
daus le rapprochement que Voltaire fait ici de lui-même
et de Corneille , que dans toute la préface d'OEdipe :
j'avoue que j'ai un grand respect pour le grand Corneille;
et Voltaire aurait pu , ce me semble , se reconnaître
coupable tout seul , et ne pas citer le père de la tragédie
française comme un exemple du ridicule de notre
theatre .
La première pièce qui sera jouée au Théâtre Français ,
aquatre ou cinq titres. Les uns l'appellent le Luthier de
Lubeck , les autres l'Artisan politique . On vous parle
de la Manie des nouvelles , de l'Homme d'état imaginaire
, de la Femme de bon sens ; tous ces titres singuliers
semblent annoncer plusieurs pièces; cependant c'est
toujours la même .
La représentation donnée au théâtre Feydeau , au
bénéfice des enfans Solié , avait attiré une nombreuse
réunion . La jeune Belle- Mère , opéra nouveau en trois
actes , n'a point réussi ; les sifflets en ont fait justice. On
avait acheté deux fois le droit d'être sévère. Les prix
étaient doublés. On a reconnu , à la niaiserie des paroles ,
qu'elles sont d'un auteur d'un théâtre voisin. Cette
Jeune Belle - Mère est une petite fille de vingt ans ,
nommée Suzanne , que son tuteur , M. Dormeuil , a
épousée secrètement , sans qu'on en sache le motif.
C'est à cinquante ans que cela lui est arrivé. Il a fait ce
mariage pour se soustraire à l'empire qu'ont pris sur lui
ses fils , Léon , le militaire , Emile , l'avocat , et sa fille
Albertine. Se marier pour recouvrer sa liberté , ce n'es
pas une grande preuve de sagesse;ce n'est trop souvent
DECEMBRE 1816 . 413
que changer de joug ; et bien des gens trouveront peutêtre
que pour mener un homme par le nez , une femme
peut valoir trois enfans. Suzanne , devenue Mme Dormeuil
, ne se venge des mépris qu'elle a éprouvés , tant
que son mariage a été secret , qu'en procurant un brevet
de capitaine à Léon , une charge de conseiller à Emile ,
et un mari à Albertine . Elle pousse même l'attention
jusqu'à conseiller à celle-ci de ne plus porter un chapeau
qui ne lui sied point On a crié : Chapeau bas . Le chapeau
a tenu bon , mais la pièce est tombée. La musique
a offert plusieurs morceaux agréables , et peut-être eutelle
réussi sans l'auteur des paroles. On a été dédommagé
de ce triste ouvrage par la représentation du Legs.
Fleury, et sur-tout Mlle Mars, ont excité an enthousiame
difficile à peindre , et causé le plaisir qu'on atoujours à
les voir ensemble. Ce n'est pas la première fois que
Mile Mars paraissait au théâtre Feydeau ; c'est là qu'elle
a commencé cette brillante carrière qu'elle parcourt
avec un succès toujours croissant. Thénard est fort bien
placé dans tous les roles qui tiennent un peude la caricature
, comme celui du gascon Lépine; Mile Demerson
jouait Lisette , et Michelot avait bien voulu se charger
du petit role du chevalier. Mile Devin , qui remplissait
celui d'Hortense , a de jolis yeux. Le spectacle a été
terminé par la Chercheuse d'esprit. On a vu dans ce
ballet Antonin et Albert , qui ont lutté de grâce et de
légèreté ; Mlle Bigottini , qui est une niaise charmante ;
et Mme Courtin , dont l'espiéglerie , fort aimable d'ailleurs
, fait peut-être trop de gestes et de sauts. La recette
s'est , dit-on , élevée à 12,000 fr. ; le roi a envoyé
1000 fr. , et M. le duc de Berri , qui est venu voir le
ballet , 500 fr.
Malgré les sifflets , on a donné une deuxième représentation
de la jeune Belle-Mère , mise en deux actes.
Les talens de Mine Gavaudan et de Mme Boulanger , et
le retranchement d'un acte et du rôle d'Emile , n'ont
pas rendu la pièce meilleure. Les auteurs n'ont pas plus
été demandés qu'à la première représentation ; ils semblent
vouloir lasser les siffleurs , car on en promet une
troisième. La rentrée de Martin , que nous avons déjà
annoncée , dédommagera l'Opéra - Comique de cette
414 MERCURE DE FRANCE.
1
chute. Cet acteur a reparu dans Jeannot et Colinet
dans ma Tante Aurore. Ila été fort applaudi par les
spectateurs , tant payés que payans.
Le Vaudeville a donné lundi dernier la première
représentation du comte Ory. Il n'y a dans cette pièce
qu'une jolie scène , c'est celle que les auteurs ont empruntée
sans façon au cinquième acte du Mariage de
Figaro. Ils ont même placé leur page dans le fauteuil
dupremieracte. Les couplets sont pleins degravelures,
ou, si l'on veut d'esprit ; car aujourd'hui c'est tout un.
On veut justifier les auteurs endisant que les anciens
fabliaux sont encore plus lestes ; mais lanaïveté de nos
pères est pour leurs plaisanteries les plus fortes , un
assaisonnement qui manque aux chansonniers du dixneuvième
siècle On leur pardonnerait de n'être pas plus
chastes dans leurs idées , s'ils avaient autaut de grâce
dans leurs expressions. Le vieux style de tous ces contes
gaillards a toujours des charmes nouveaux ; mais les
pointes du vaudeville nouveau sont un peu vieilles . Les
airs sont choisis avec un peu trop de prétention ; on en
aurait desiré de mieux appropriés au genre du vaudeville.
Que dirait Piron, s'il voyant cet enfant du plaisir
soupirer la romance ? Gontier a fort bien joué et chanté
le rôle du comte Ory; il est plus joli que Guénée
les habits de femme. Le comte Ory a été fort bien
accueilli , sur-tout par les dames , toujours disposées à
pardonner aux étourdis en faveur de l'intention. De
pages , des scènes nocturnes; voilà des ressorts
toujours sûrs pour exciter l'intérêt eettporter un auteur
aux nues. On a demandé ceux du comte Ory; Gontier
les adésignés en disant qu'on leur devait la Nuit de la
garde nationale , qu'on a jouée immédiatement après.
sous
Le théâtre de la Porte Saint-Martin , après nous avoir
montré une Pie voleuse , vient de nous faire voir des
Corbeaux accusateurs . Le délit commis par l'une vient
d'être expié par la révélation que les autres font d'un
assassinat. Mais soit que les coupables inspirent plus
d'intérêt que les innocens, soit que le nom de la forêt
de Cercoîtes ne sonne pas si bien à l'oreille que celui
du village de Palaiseau , les Corbeaux ont été entravés
dans leur yol . Un orage violent a éclaté sur leur pas
NOVEMBRE 1816. 415
sage; les sifflets ont lutte contre les applaudissemens
avec l'acharnement le plus opiniâtre. La tempête a été
violente, et les malveillans ont fini par voir crever sur
leurs épaules un orage bien plus pesant que la grêle ;
c'étaient..... des coups de bâton. On s'est battu au parterre.
Au milieu de ce tumulte épouvantable , Hypolite ,
qui avaitjoué le rôle du grand prévôt , est venu nommer
les auteurs; mais il n'a été entendu que des spectateurs
les plus voisins du théâtre. L'affiche annonce quu''oonndoit
ce chef-d'oeuvre à MM. Caigniez et Servan. Ce dernier
estdéja connu, sur les boulevards , par les gros morceaux
de sucre qu'il doune dans son café. Il y a dans ce mélodrame
plus de chaleur quedans tout autre. Le premier
acte est terminé par un véritable feu d'artifice , qui
va faire donner au théâtre de la Porte Saint-Martinle
nom de Tivoli d'hiver. Emile a été révoltant de vérité
dans le rôle de l'un des traitres; l'autre est joué comiquement
par Defresne, On ne reprochera point aux auteurs
d'avoir revêtu le vice de dehors brillans : ce sont
deux ignobles scélérats , hideux par leurs haillons comme
par leur bassesse. Les journaux ont lutté de savoir ,
pourdécouvrir l'origine de cette dégoûtante production.
LeJournal de Paris a dédaigné de puiser , comme ses
confrères , dans les Causes célèbres. Il a fait remonter
les Corbeaux accusateurs jusqu'aux grues , témoins du
meurtre d'Ibicus , poëte grec , qui vivait 540 ans avant
Jésus Christ. Voilà de l'érudition bien placée ! E.
Lespropriétaires du Mercure , résolus de donner de
nouveaux soins à l'amélioration de ce Journal , annoncent
à leurs souscripteurs qu'à dater du 1er janvier
ils verront parmi ses rédacteurs les noms des hommes
de lettres les plus distingués .
ANNONCES .
Petite Ecole des arts et métiers , contenant des notions
simples et familières sur tout ce que les métiers
offrent d'utile et de remarquable; ouvrage destiné à
l'instruction de la jeunesse , par M. Jauffret. Quatre vol.
in-12 , ornés de plus de 120 vignettes et gravures . Prix:
8fr. , avec figures coloriées 12 f..
416 MERCURE DE FRANCE .
Musée de l'enfance , ou Galerie d'animaux sauvages
et domestiques de tous les pays , avec une notice historique
sur leurs moeurs , leur industrie , leurs habitudes ,
etc ; suivi d'une Nomenclature d'animaux le plus généralement
connus dans les quatre parties du inonde;
ouvrage destiné a l'amusement et à l'instruction de l'enfance.
Format oblong , avec de jolies gravures d'animaux
de toutes les classes . Prix : 4 fr. , et figures color. 6 fr.
L'ami des enfans , par M. et Mme Azaïs , en 12 livraisons
formant 24 vol. in-18 , avec 48 jolies gravures .
Prix : 24 fr . , et figures coloriées 50 fr .
Tous ces ouvrages se trouvent à la librairie d'éducation
d'Alexis Eymery , rue Mazarine , nº 30 .
Onpeut les recommander , à cette époque , aux parens
qui préfèrent à de frivoles cadeaux , réunir , pour les
étrennes qu'ils destinent à leurs enfans , l'utile et l'agréable
, et veulent leur faire trouver , dans les témoignages
de leur tendresse , à la fois une récompense et un
encouragement.
Le succès de l'Ami des enfans en fait attendre avec
impatience les dernières livraisons , que les gravures
seules ont retardées ; mais nous pouvons annoncer que
cet ouvrage touche à sa fin. On sait qu'il réunit au
charme du style le mérite d'une instruction positive :
c'est l'ouvrage de la philosophie et des Grâces ; c'est
plus encore , c'est l'ouvrage d'un père , d'une mère , qui
ont trouvé dans leur coeur le secret d'intéresser les enfans
à leurs leçons .
Le Musée des enfans et la Petite Ecole des arts et
métiers s'annoncent assez par leur titre ; ils nous ont
paru le remplir en conscience , et être faits avec l'exactitude
convenable au but qu'on s'y est proposé. Les
figures d'animaux dans le Musée sont exécutées avec
soin, donnent bien la physionomie de l'objet représenté,
et onypeut reconnaître très-bien les animaux, sans être
obligé de consulter au bas de la page pour voir si ,
comme faisait un certain peintre , on a eu soin de mettre
au bas : Ceci est un coq.
DUBRAY , IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5.
min
MERCURE
DE FRANCE.
PROSPECTUS .
PROPRIÉTAIRES nouveaux du plus ancien des
Journaux de France , les hommes de lettres qui viennent
de se réunir pour continuer ou pour recommencer
le Mercure , ontpensé qu'il leur importait de rechercher
d'abord ce que devait être un Journal , qui , ne paraissant
qu'à des époques un peu éloignées l'une de l'autre ,
ne saurait aspirer aux avantages qui font le succès des
feuilles de tous les jours. Les réflexions qu'ont fait naître
ces recherches leur semblent pouvoir tenir lieu d'un
Prospectus , et ils les soumettent au public pour le rendre
juge de leur entreprise.
Un Journal quotidien peut se composer d'anecdotes
décousues , d'articles sans rapports entr'eux , de faits
épars , et de considérations détachées. Les anecdotes
intéressent la curiosité , parce qu'elles sont récentes :
les faits ont nécessairement une relation intime avec
les circonstances du jour ; et les articles destinés à
l'examen de questions particulières , ont toujours pour
sujet celles de ces questions qui captivent l'attention
publique , parce que les Auteurs , écrivant à la hate ,
dans un cadre resserré , sous l'influence du moment ,
sont préservés , par le défaut d'espace , du danger des
longueurs , et par le défautde temps, de l'inconvénient
de se perdre dans les théories : car, pour être lus , il faut
que ce qu'ils écrivent soit d'une application immédiate.
1
1
( 2 )
Il n'en est pas ainsi d'un Journal qui ne paraît que
toutes les semaines . Les anecdotes ont perdu leur fraîcheur
, les faits de détail leur intérêt; et ce grand moyen
de succès pour les feuilles quotidiennes ne peut contribuer
à celui d'un Journal hebdomadaire , que dans un
degré très-inférieur.
D'un autre côté , les collaborateurs d'un tel Journal ,
moins pressés par les heures , moins gênés par les
bornes , peuvent donner plus de soins à leur travail,
plus de développemens à leurs idées. On pourrait croire
que cette possibilité est un avantage; et néanmoins cet
avantage apparent tourne quelquefois au préjudice de
l'entreprise. La facilité de placer des dissertations d'une
certaine longueur dans un recueil que les Souscripteurs
sont obligés de recevoir et qu'on se flatte qu'ils seront
contraints de lire , séduit trop souvent les écrivains
prolixes
Un tel Journal arrive de la sorte à n'être qu'une
collection de petits traités , plus ou moins bien faits ,
mais dont l'ensemble est jugé toujours avec moins de
faveur que les recueils d'essais et les mélanges.
Quand l'abbé Trublet me parle de Fontenelle , ou
que M. de Sainte-Palaye me donne des Essais sur la
chevalerie ,je ne m'en plains point , car je n'ouvre leurs
livres que lorsque nul intérêt plus vifne m'occupe. Mais
si dans le moment où l'on agite quelque question d'une
importance immédiate et urgente , mon Journal arrive
et m'entretient des Bardes de la Bretagne armoricaine ,
ou de l'état des moeurs dans le douzjème siècle , je jette
loin de moi l'importun discoureur qui me parle d'un
passé obscur , quand le présent décide peut- être de
toute mon existence .
Une règle commune aux Journaux quotidiens et aux
Journaux hebdomadaires , c'est de donner une idée
exacte de ce qui est au moment où ils paraissent , de
parler à l'intérêt de chacun , et de discuter la question
sur laquelle la curiosité ou l'inquiétude sont éveillées.
Mais cette règle admise , il y a dans l'exécution des
différences qui résultent de la différence de la forme.
Le premier mérite d'une feuille quotidienne tient
à la nouveauté ; le premier mérite d'un Journal qui
( 3 )
paraît à des époques moins rapprochées , c'est l'ordre et
une certaine continuité qui lui imprime , pour ainsi
dire , quelque chose d'historique , et qui permet de
suivre dans ses numéros successifs la marche de l'opinion
, celle de l'autorité , celle des sciences , celle des
lettres et des arts .
L'on voit que cette idée , que les nouveaux propriétaires
du Mercure ont conçue de la tâche qu'ils
s'imposent , distingue essentiellement leur entreprise de
toutes celles qui l'ont précédée. C'est un tableau politique
et littéraire qu'ils se proposent d'offrir , mais un
tableau suivi , progressif, régulièrement ordonné dans
⚫ toutes ses parties , et dans lequel , à dater du 1er janvier
1817 , on puisse retrouver quel était à chaque
époque l'état des lumières , des doctrines d'organisation
sociale , de la législation et de la littérature .
L'ordre n'exclut point la variété ; il lui donne de
nouveaux charmes : sans ordre, la variété devient confusion
; les matériaux ne sont que des décombres , au
milieu desquels le lecteur le plus curieux ou le plus
patient se lasse bientôt d'errer à l'aventure.
D'après ce plan , chaque numéro du Mercure sera
divisé en deux parties ; la Politique formera le sujet de
l'une , la Littérature et les Sciences le sujet de l'autre.
La partie politique se subdivisera en deux sections ;
l'une traitant de l'état politique de l'Europe , l'autre de
l'état politique de la France.
Dans la première , nous aurons à caractériser ce
mouvement européen vers les institutions représentatives
, mouvement dont les symptômes sont différens ,
dont le but est uniforme , et que tous les gouvernemens
éclairés favorisent , et modèrent par là même qu'ils le
favorisent. Nous comparerons les divers états entr'eux ,
dans leurs tentatives et dans leurs progrès ; nous verrons
la Prusse , à peine remise de ses souffrances , mais soutenue
par un esprit national né du sein des revers , et se
donnant , pour récompense de ses efforts , une constitution
qui transformera ses guerriers en citoyens ; nous
verrons l'Autriche plus lente , inais appuyée sur de
longs souvenirs de modération et de douceur; n'adoptant
qu'avec circonspection , les améliorations avouées ,
(4)
mais respectant les droits , les usages , les libertés anciennes
, qui sont de bons élémens pour toutes les libertés
à venir. Les petits états se montreront à nous
partageant , à quelques exceptions près , la tendance
générale. Le royaume des Pays-Bas , formé d'élémens
hétérogènes , nous montrera deux peuples , dont l'un
séparé de l'autre par la langue et les intérêts , et attaché
se réconcilie néanmoins avec sanouvelle situation par
les jouissances de la liberté ; jouissances qui sont toujours
et par-tout une cause d'union , parce qu'elles
sont une source de bien- être .
Nous peindrons l'Angleterre , et les causes de cette
détresse,bienplus réelle que l'on ne pense; phénomène
d'autantplus étrangeque n'ayant pascommencé avec les
revers et la guerre , elle semble avoir pris sa source dans
les victoires et dans la paix . Nous prouverons deux vérités
également consolantes : l'une , que la détresse de l'Angleterre
ne sera
invite , elle s'occupe plutôt d'elle-même que de ses yoi- que momentanée , si , comme tout l'y
sins ; l'autre , qu'elle est dans l'heureuse position de ne
pouvoir faire que du bien , parce que ses
de ses manufactures et l'opinion nationale , fondée sur finances , l'état
des privations et des souffrances , la mettent hors d'état
de faire du mal. Nous dirons ce que nous pourrons sur
l'Espagne,
La politique intérieure de la France nous fournira
des questions plus importantes encore pour tous les
Français,
Nous ne
professerons point une
sible de fait , et qui , lorsqu'il s'agit de la liberté et de impartialité imposla
patrie , serait une criminelle indifférence . Amis sincères
de la charte , reconnaissans envers le Roi , qui l'a
sauvée par son éclatante protection; heureux de la voir
à l'abri de toute innovation et renonçant volontiers a
ce qu'on pourrait regarder comme des améliorations spéculatives
,parce que ce qui nous importe le plus aujourd'hui
, c'est la certitude que rien nemenace les principes
qu'elle contientet les garanties qu'elle assure; équitables
envers les ministres , dont nous
n'examinerons les actes
(5 )
qu'avecune franchise décente, nous restérons sans doute
étrangers à tous les partis , en ce qui les constitue en
partis , c'est-à-dire , la haîne , la vengeance, les souvenirs
odieux , les récriminations imprudentes; mais nous ne
serons étrangers à aucune vérité que les partis , même
pour leur intérêt , pourront proclamer. Tel est maintenant
l'état des esprits , et c'est un bonheur pour les idées
justes , que ces idées soient devenues l'unique moyen
de succès . Un seul langage est écouté , un seul étendard
est reconnu , et la liberté gagne également aux
discours de ses défenseurs et aux discours deses ennemis .
Aussi jamais les questions constitutionnelles n'ont-elles
étéplus approfondies ; elles deviennent familières à tous
les citoyens , à toutes les classes éclairées . Avec l'instinct
juste et sûr de notre nation, avec les lumières qui sont
par-tout répandues , on peut sans crainte répondre de
l'avenir.
En rendant un compte exact des séances des chambres
, nous analyserons les projets de loi qui seront proposés
. Nous nous efforcerons de saisir l'esprit des discussions;
nous le comparerons avec ce qui nous paraîtra
être l'opinion publique : heureux si nous les trouvons
toujours d'accord ! Nous éviterons également de tronquer
les discours remarquables , et de remplir nes pages
de déclamations de circonstance et de phrases de tribune.
En un mot , nous ferons ensorte que cette partie
du Mercure devienne en abrégé l'histoire parlementaire
de France,
Nous ne négligerons pas les livres et les brochures qui
paraîtront sur des questions politiques. Nous y chercherons
la vérité pour la répandre , et l'erreur , quand
elle sera dangereuse , pour la réfuter. Nous ne craindrons
point de rendre justice aux opinions saines ,
quand nous les trouverons dans des écrivains d'ailleurs
opposés à nos principes .
Une partie de notre Journal sera consacrée à l'examen
des ouvrages relatifs aux finances et à l'administration .
La seconde partie du Mercure embrassant la littérature
, et , sous ce titre , les sciences et les arts , sera ,
comme la précédente , divisée en deux sections.
( 6 )
L'une traitera des littératures étrangères ; la seconde,
de la littérature française .
Dans la partie consacrée aux littératures étrangères ,
nous nous occuperons spécialement de l'état actuel de
la littérature anglaise et de la littérature allemande ,
remarquables , l'une parce qu'elle est toute en croissance
; l'autre , parce qu'arrivée à sa maturité , elle
penche vers son déclin .
Nous éviterons sur l'Allemagne ces exagérations qui
menacent de remplacer parmi nous , par une réaction
assez naturelle , les exagérations d'un genre opposé.
Nous montrerons , dans la poésie , les Allemands pleins
d'imagination , de verve , quelquefois de sensibilité ,
mais se prescrivant fréquemment la bizarrerie , s'imposant
même le mauvais goût , et se commandant ,
comme une règle , le mépris des règles. Nous les montrerons
, dans les recherches sérieuses , profondément
instruits , investigateurs infatigables , mais tenant à
chaque détail par l'amour de la découverte; accordant ,
comme par une şorte d'égalité démocratique , la même
importance à tous les faits, et sous cette multitude de
faits , étouffant trop souvent l'idée et perdant le résultat.
Nous observerons dans la littérature anglaise des défauts
opposés,un amourtropexclusifpour les applications
immédiates , un trop grand mépris pour les idées générales
. Si , ce qui du reste est fort incertain , quelque
grand ouvrage , tels que les Anglais savaient en faire ,
du temps des Robertson , des Gibbon et des Hume , venait
solliciter l'attention , nous nous hâterions de le faire
connaître. En attendant , nous parlerons peut-être de ces
poëmes descriptifs dont l'Angleterre est inondée , et qui ,
dans toutes les littératures , sont un symptôme de déclin ;
mais dont plusieurs toutefois sont étincelans de grandes
beantés. Il est iinnuuttiillee d'ajouter que ces derniers seuls
nous occuperont .
Quant à notre littérature , nous n'avons point la prétentiond'en
présenter un tableau déjà tracé mille fois ;
nous nous bornerons à rendre compte de tout ce qui
paraîtra de remarquable , en tâchant de mettre , même
dans cette partie , l'espèce d'ordre et de continuité dont
>
1
( 7 )
nous avons parlé ci-dessus , afin que la collection du
Mercure puisse servir aussi d'histoire , ou du moins de
registre analytique pour la littérature française.
L'art dramatique nous a paru mériter une place à
part. Nous avons donc assigné à l'examen des pièces de
théâtre , au récit des représentations et à l'analyse du
jeu des acteurs , une section spéciale que nous intitulerons
Annales dramatiques .
Dans cette section , nous ne suivrons pas l'exemple
de quelques écrivains dont la critique ou l'éloge ,
également superficiel , également partial , n'a jamais
eu d'autre objet que de rabaisser leurs contemporains
et d'éteindre toute espèce d'émulation ; défenseurs des
saines doctrines littéraires , adınirateurs passionnés des
grands modèles , nous ne répèterons cependant pas sans
cesse , qu'en tout genre la lice est fermée; qu'il ne faut
plus faire de comédie après Molière ; qu'on ne peut,
sans un intolérable orgueil , se hasarder dans la carrière
où Corneille , Racine e Voltaire se sont illustrés .
Nous ne donnerons d'exclusion à aucun talent , à aucun
genre , et nous encouragerons , au contraire , les efforts
de quiconque nous offrira l'espérance d'étendre , avec
goût et réserve , les limites d'un art où dès long-temps
les Français ne reconnaissent plus de rivaux.
Toute pièce nouvelle de quelque importance , sera
l'objet d'une analyse raisonnée , dans laquelle nous nous
appliquerons d'abord à bien faire connaître l'ouvrage ,
à peindre les caractères , à développer l'intrigue , de
manière à mettre le lecteur en état de prononcer luimême
sur l'équité du jugement que nous croirons devoir
en porter. Convaincus que le style , qui ne suffit pas
pour assurer le succès d'une pièce de théâtre , est cependant
la seule qualité qui la fasse vivre , nous nous attacherons
particulièrement à en bien signaler le mérite ou
les défauts ; en un mot , nous tâcherons de ne jamais
oublier « que ce n'est point un arrêt que le public nous
demande , mais le rapport d'un procès qu'il n'appartient
qu'à lui de juger en dernier ressort .>>>
Lesmêmes considérations , puisées dans le seul intérêt
de l'art , nous dirigeront dans l'examen des productions
des deux scènes lyriques , où des modèles moins impo(
8 )
sans etdes règles moins absolues, laissent un champ plus
vaste aux essais du génie et aux préceptes de la critique.
Par une inconséquence trop commune , après avoir
reconnu que l'art de la déclamation est inséparable de
l'art dramatique , et qu'en ce genre il est un degré de
perfectionauquel onn'arriveque par un travail opiniâtre,
secondé des plus rares dispositions , nous n'affecterons
pas de traiter , avec une légèreté voisine du mépris , une
profession à laquelle nous sommes redevables des plus
nobles et des plus douces jouissances de l'esprit : l'éloge
ou la censure que nous ferons des acteurs , n'aura d'objet
etde mesure que leur talent.
L'article intitulé Variétés littéraires se composera
d'anecdotes , de lettres sur différens sujets qui nous seront
adressées , de morceaux détachés d'histoire , de critique
et de morale , dans le choix desquels nous tâcherons
de ne point nous méprendre.
Nous commencerons par nous conformer au goût
actuel du public , en n'izérant des vers dans le Mercure
qu'avec une extrême sobriété ; mais nous ferons
ensorte que les extraits ou les pièces fugitives auxquels
nous croirons de temps en temps pouvoirydonner place,
contribuent à ramener parmi les lecteurs le sentiment
de la poésie , qui paraît s'éteindre de jour en jour.
Enfin , sous le titre de Notices etAnnonces , qui était
celui d'une partie essentielle de l'ancien Mercure , nous
consacrerous , dans chaque numéro , plusieurs pages à
l'annonce des ouvrages qui auront paru dans la semaine:
une courte notice y sera jointe. Les amateurs de la littérature
trouveront dans cette partie du Journal l'avantage
de pouvoir fixer leur choix sur les productions nouvelles
, et les libraires celui de voir donner une prompte
publícité aux ouvrages qu'ils mettent en vente. Nous
aimons à croire qu'ils en sentiront d'autant plus le prix ,
que trop souvent les bureaux de rédaction de nos journaux
sont pour eux comme des sanctuaires où il ne leur
est pas permis de pénétrer.
Nous
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR,
พ.° 5.
www
DE FRANCE.
wwwwwww
TOME SOIXANTE - NEUVIEME .
HERMES
ww wwwwww
A PARIS ,
A L'ADMINISTRATION DU MERCURE ,
RUE VENTADOUR N° 5 ;
ET CHEZ EYMERY, LIBRAIRE , RUE MAZARINE , N° 30 .
www
1816.
www
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
335409
ASTOR, LEFOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
**** ****
MERCURE
DE FRANCE.
wwwwwwwwwwwwww
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible. - Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
wwwwwwwwwwww
POESIE .
PARIS ET LA PROVINCE.
Fragment d'un poëme inédit en trois chants.
Un homme transporté dans un autre univers ;
L'Arabe foulant seul les sables des déserts ;
Un vaisseau sans boussole égaré sous le pôle;
Un acteur resté court au milieu de son rôle ,
Et le cherchant en vain dans le trou du souffleur ,
Ne sont pas plus troublés qu'on triste voyageur,
Qui la valise en main , déposé dans la rue ,
Bat d'un pied ignorant une ville inconnue.
Vous donc , qui par le coche arrivez à Paris ,
Si vous lisez mes vers , écoutez mes avis .
Томи 69 . I
4 MERCURE DE FRANCE .
D'élémens opposés incorrect assemblage ,
Du monde en racourci laide ou brillante image ,
Vaste hospice du pauvre et paradis des grands ,
Paris peut contenter leurs besoins différens .
L'un , dont la molle enfance au premier fut nourrie ,
Sous des toîts ignorés loge son industrie ;
L'autre , qui de valet est devenu commis ,
Tombe au premier , perdu pour ses anciens amis.
Pour moi , je vais , je viens , la foule m'environne :
Personne ne me voit, et je ne vois personne .
Prêtre , marquis , rentier , militaire , robin ,
Riche , pauvre , l'on vit sans penser au voisin ,
Selon le temps , ses goûts , ses moyens , sa méthode.
Paris enfin , Paris est un cirque commode ,
Où chacun à sa place , assis pour son argent ,
Peut cacher à son aise et son nom et son rang.
Ne vous piquez donc pas d'un orgueil inutile.
Consultez votre bourse , examinez la ville ;
Mettez dans votre choix un prudent embarras ;
Tel quartier vous plairait, qui ne vous convient pas.
Venez- vous , l'oeil baissé , le front dans la poussière ,
Affamé d'un emploi , nouveau La Jobardière ,
Assiéger des bureaux trop rarement ouverts ?
Au faubourg Saint-Germain bornez votre univers.
Studieux écolier , venez-vous vous instruire ?
Par le seul intérêt vous laissez-vous conduire ?
Montez en haletant dans le pays latin ,
Ou velez en wiski dans le quartier d'Antin.
Cherchez-vous le plaisir? logez votre molesse
Auprès de ce palais , demeure enchanteresse
Où la sagesse expire , où dort la volupté ;
Mais fuyez-y l'amour , craignez-y la beauté,
Désirez-vous goûter un bonheur plus tranquille ?
Regrettez-vous encor votre petite ville?
Plongez-vous au Marais , province de Paris :
La noblesse naguère y cacha ses débris .
C'est là qu'au bonvieux temps on est toujours fideile ;
OCTOBRE 1816 . 5
Là ,jamais ne pénètre une mode nouvelle;
Là, se sont retirés le silence et la paix.
O toi , ma Thébaïde ! o modeste Marais !
Où je trace ces vers , doux loisirs de mes veilles
Jadis la poësie a chanté tes merveilles .
Quand d'une fille absente implorant le retour,
Ta plume éternisait ton nom et ton amour
Sévigné , ce palais a vu couler tes larmes ;
Ce palais fut témoin de tés tendres alarmes .
Ah ! montrez-moi les lieux qu'embellissait Ninon ,
Qu'habita d'Aubigné , qu'envia Maintenon :
Lieux charmans , rendez-vous d'une cour amoureuse .
Là , Chapelle enivrait sa muse paresseuse ;
Implacable ennemi des méchans et des sots ,
Là , Molière entouré de belles , de héros
Sous sa main vengeresse écrasait l'imposture ;
Là, Turenne oubliait ses lauriers ; Epicure ,
Ici , riant du Styx et du chien des enfers ,
Au stoïque Chaulieu vint inspirer ses vers.
Vos beaux jours sont passés , agréables demeures !
C'enest fait. Maintenant , hélas ! le char des heures
Roule paisiblement sous vos vastes lambris ,
Etn'y ramène plus et les jeux et les ris.
Sylphide voyageuse , à ces lieux solitaires
La mode a retiré ses faveurs éphémères.
Ainsi tout change ; ainsi chaque empire à son tour
S'élève sur la terre et ne brille qu'un jour.
O mère des beaux arts ! doux climat ! Grèce antique !
C'est ainsi que tu vois sur ton sol poëtique
Le Turc , despote altier de tes peuples nouveaux,
Stupidement assis au milieu des tombeaux ;
Tandis que le poëte occupe sa pensée
Des débris éloquens de ta splendeur passée.
A. BÉRAUD , capitaine en non activité.
Nota. Ce poëme sera publié incessamment.
6 MERCURE DE FRANCE.
LES VOEUX D'UN VIEILLARD.
Stances .
Oh! pour moi si des destinées
Les dieux daignaient changer le cours ;
De mes fugitives années
S'ils me rendaient les premiers jours !
Sage , et connaissant mieux la vie ,
Comme je saurais profiter
De ce bien que l'on n'apprécie
Qu'au moment qu'il faut le quitter !
Amour , tyran de ma jeunesse ,
Je ne craindrais plus ton poison ;
J'aimerais , mais sans nulle ivresse,
Sous l'empire de ma raison.
Je fuirais , au midi de l'âge ,
Les ambitieuses erreurs ,
Et n'irais plus faire naufrage
Au funeste écueil des grandeurs .
Ama fortune héréditaire
Je borne mes voeux innocens ;
Heureux , si le bien de mon père ,
Après moi , passe à mes enfans !
Du temps je subirais l'outrage
Sans me plaindre des fois du sort :
Même après un heureux voyage
On aime à revenir au port.
Et ma course enfin terminée
Je m'endormirais sans chagrin,
Comme à la fin de la journée ,
Dans l'attente du lendemain.
OCTOBRE 1816. 7
Ainsi , le printemps de mon âge
Défierait l'amour et ses traits ;
Mon été serait sans orage
Et ma vieillesse sans regret.
Qu'ai-je dit ? ô frivole envie !
Vain espoir ! désirs séducteurs !
Peut-on recommencer la vie
-Sans recommencer ses erreurs ?
Tâchons, hélas ! de rendre utiles
Nos jours prêts à s'évanouir ,
Au lieu de perdre en voeux stériles
Les derniers momens d'en jouir !
3
DE CAZENOVE.
ÉPITAPHE.
Ci gît Popot , avare et célèbre usurier ,
Surnommé Cent pour Cent; plaignez son créancier !
Unjour, pressé de rendre un effet qu'on réclame ,
Je ne rends rien, dit-il ; alors il rendit l'ame.
ÉNIGME.
Je suis né dans les bois ,
Je n'ai ni parole ni voix ,
Pourtant je résonne à merveille.
T. DE COURCELLES .
Je fus toujours muet lorsque j'étais vivant ,
Etmort , mon bruit tient de l'enchantement.
Cependant quelquefois je fais mal aux oreilles.
CHARADE.
AIR : C'est à mon maître en l'art de plaire.
Tous les Français dignes de l'être
Soupiraient après mon premier.
8 MERCURE DE FRANCE.
Sitôt qu'on le vit reparaître
On s'empressa de le fêter .
Femme qui prétend toujours plaire
Doit toujours être mondernier.
Dans le deuil et dans la misère
La terre a plongé mon entier.
C. C. H.
www
LOGOGRIPHE.
Dans mes six pieds facilement ,
Pour peu qu'à me chercher ton esprit s'évertue ,
Note, sentinelle , élément ,
Viendront s'offrir à votre vue .
Vous trouverez également
Une rivière en Espagne connue ,
Le court trajet qui du berceau
Conduit les mortels au tombeau ,
Ce qu'on peut voir dans une étable ,
Utile toutefois à certain artisan ;
५
Un homme chez le musulman
Décoré d'un rang honorable ;
Enfin , dans plus d'un lieu je trouve de l'emploi
Lorsqu'il s'agit d'élire un roi.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Coq. Celui du Logogriphe est Hercule ,
où l'on trouve Herule. Le mot de la Charade est Corbeau .
OCTOBRE 1816 .
9
ww
DIADEME DE NOS LOIS .
Direction paternelle et maternelle des moeurs , source
féconde de bien-être individuel et de prospérité publique.
Dédié à la patrie sous le règne désiré ; par
M. DESTRAVAULT , ancien magistrat , avec cette
épigraphe :
Et audierunt vocem de coelo dicentem eis : ascendite
huc , et ascenderunt in cælum et viderunt
illos inimici eorum .
SAINT JEAN , ap. , chap. 2 , v. 12.
Français ! à mes accens , faibles échos des cieux ,
Et de la charité guides officieux ,
Bravant l'oeil des pervers et leur haîne éternelle ,
Elevez vos destins vers la gloire immortelle.
Diadéme de nos lois ! quel titre brillant ! il n'est pas
tout à fait aussi intelligible , mais il n'en est pas moins
admirable. Où en serions -nous réduits aujourd'hui s'il
fallait comprendre tout ce qu'on admire ? L'ouvrage de
M. Destravault , un des plus étonnans qui aient peut- être
jamais paru , ressemble aux oracles; il faut se prosterner
devant leur impénétrable beauté : comme dans les mystères
de notre religion on croit sans voir , on doit s'enthousiasmer
sans les entendre , pour les traits sublimes
dont étincelle le Diadéme des lois. Mais si les conceptions
du génie de M. Destravault ne sont pas trop claires ,
du moins les inspirations de son coeur ne sont pas douteuses.
Il est impossible de voir des intentions plus philantropiques
: c'est une de ces ames brûlantes de l'amour
de l'humanité , et rêvant les moyens de la rendre heureuse
. M. Destravault a hérité des chimères impraticables
de l'abbé de Saint-Pierre . Quelquefois il a l'onction
d'un prédicateur , et l'on croit lire une homélie ;
maistrop souvent , emportépar son zèle , il laisse échapper
des expressions comiques qui détruisent tout l'effet de
'attendrissement que l'on commençait à éprouver : « Que
10 MERCURE DE FRANCE.
mon génie , dit-il , dans un endroit de son livre , n'est-il
digne de mon coeur ! ses transports ne vous laisseraient
plus immobiles et glacés . » Hélas ! il n'est que trop vrai ,
onrittrop en lisant le Diademe des lois ; et on oublie
la cause sacrée que l'auteur défend avec tant de chaleur ,
quand on lui voit prendre l'hygiène pour l'hyæne , et
tonner contre ces crimes , qui près de leurs auteurs , à
déchirerpar menus lambeaux , de lustre en lustre , qui
près de ces inexprimables monstres , dis-je , font du
tigre , de l'hygiène , et du vautour , des êtres tendres ,
sensibles , et compatissans » ; il ne paraît pas qu'hygiène
soit une faute d'impression, car ce mot n'est pas compris
dans les errata, fort nombreux et fort plaisans : on
va en juger par ces échantillons :
Au lieu de :
commissaires ,
vain,
pour mandier,
cric ,
lève ,
Lisez :
directeurs .
pur.
aux portes de.
ressort .
découvre.
!
!
Oh ! oh ! oh ! celui-ci ne s'attend point du tout.
J'avais bien raison de dire que l'ouvrage de M. Destravault
était admirable ! voyez comme il relève son
imprimeur , pour avoir mis deux fois de simples points
au lieudepoints d'admiration !! On ne peut pas douter
des intentions bienfaisantes de M. Destravault ; cependantneserait-
on pas porté à croire qu'il plaisante , quand
il parle ainsi des malheurs que son livre va réparer « plus
de seins oppressés ! des ventilateurs multipliés les dilatent
et lesfont respirer ! »
Mais avant de continuer les citations , il faut que je
fasse connaître à mes lecteurs le plan de la direction
Paternelle etMaternelle , dont les réglemens contiennent
huit cent quatre-vingt articl. C'est une peineque l'auteur
va m'épargner lui-même. Il n'a laissé rien à faire aux
journalistes , et le premier chapitre de son livre est intitulé
: Analyse de la direction. Voici comment il
OCTOBRE 1816 . II
s'exprime : « Je ne dois à aucune imitation l'institution
>> que je propose; je ne l'ai empruntée nulle part ; elle
» ajoute au bienfait des lois un ressort neuf , efficace ;
» elle les fortifie , mais elle rend leur rigueur extrême-
» ment oiseuse; elle leur est un puissant lévier....
» Dix hommes et dix femmes , l'élite de leur sexe ,
forment deux directions, l'une paternelle, et l'autre
>> maternelle , par mille chefs de famille; elles se con-
>> centrent à deux établissemens supérieurs ; l'un prin-
« cipal dans le chef-lieu du département , sous la pro-
K
tectiond'un pair et d'une dame de distinction ; l'autre
>> général dans la capitale , sous la protection d'un prince
>> et d'une princesse : l'armée possède la même institu-
>> tion , qui se concentre au ministère de la guerre.
>>Chaque chef de famille rend compte de sa situation
à la direction ; un syndic est donné à chaque classe ,
dont il fait connaitre profondément les sujets à la
direction. Elle circonscrit chaque classe des arts ,
métiers et du commerce , où nul n'est admis sans
autorisation de la direction , et si ce n'est d'après des
>> règles déterminées. Tous invoquent efficacement la
direction pour leurs besoins raisonnables , qu'aucun
»
»
»
» autre moyen ne satisfait. Sa sollicitude constante les
>> prévient , ou y pourvoie ( il n'y a pas plus d'erratum
>> pour ce mot que pour l'hygiene. ) Elle protége , encourage
, active , secoure l'agriculture , les arts , l'in-
>> dustrie , le commerce. ( Il y a un erratum pour se-
>> coure , le voici : au lieu de secoure , lisez secours ! )
»
» Elle fait disparaître la mendicité , anéantit le duel ,
>> ne laisse plus de prétexte au suicide , au vol , à la
>> prostitution , aux banqueroutes , à la médisance
>> méme ; elle multiplie les mariages ; elle glorifie le
>> clergé ; elle épure le système administratif; elle ranime
notre marine ; elle épure le théâtre ; elle conspue,
elle ruine tous les vices; exalte , féconde la vertu ;
>>multiplie , gradue pour tous les états , les distinctions
>> et les récompenses. Elle établit des fêtes ; elle ac-
>> cueille , elle appelle les étrangers ( 1 ) . » Ce dernier
»
»
(1) Remarquons que M. Destravault accueille avant d'appeler.
12 MERCURE DE FRANCE .
bienfait de la direction mérite sans doute notre reconnaissance
; mais une expérience trop récente ne nous
permet pas de laisser à M. Destravault , du moins dans
tous les effets de son système , le mérite de l'invention .
S'il ne doit à aucune imitation l'institution qu'il propose,
il a certainement emprunté à Buonaparte , l'homme
lemoinsphilantrope qui ait existé , cette admirable découverted'attirer
les étrangers en France. C'est unplagiat
dont M. Destravault aurait bien pu se dispenser.
On a dû remarquer dans cettelongue tirade , où l'auteur
fait lui-même un éloge si pompeux de son institution
, une contradiction avec la crainte qu'il a exprimée
de n'avoir pas un assez grand génie. Mais quand il
s'enthousiasme avec tant de chaleur pour son système ,
il faut lui pardonner les illusions de son esprit , en faveur
des intentions de son coeur. Entr'autres bienfaits de la
direction , on a vu qu'elle glorifie le clergé ! M. Destravault
n'a pas voulu non plus négliger l'armée , et le
cinquième chapitre est intitulé l'armée glorifiée. On
pourrait encore dire à M. Destravault qu'il n'a pas ici
I'honneur de l'invention . L'armée s'est couverte degloire
long-temps avant la découverte du Diadéme des lois ,
et de la Direction paternelle et maternelle. Mais le
commencement de ce chapitre mérite d'être cité : « Le
- glorieux devoir de défendre sa patrie, la magnanimité
» à s'immoler pour elle , maîtres de la terre , à quel
> degré les avez-vous ravalés ? Vous entassez des bras ,
» des êtres mobiles sans ame , vous les amorcez par les
>> attraits de la licence , vous les exaltez par les excès
»
»
des passions et de la corruption , vous les enivrez des
» poisons du siècle; vous les autorisez même, par vos
» exemples , à sacrifier à toutes vos idoles , pourvu
» qu'ils respirent , vivent et périssent enchaînés aux
» pieds de la vôtre ! ..... Vous êtes établis pour représenter
la patrie ; en vous obéissant , nos enfans pensent
la servir . Eh ! de quel droit abusez- vous pour vos
seuls et propres intérêts de leurs forces , de leur dé-
> vouement » ..... Ces deux dernières phrases prouvent
que M. Destravault a quelquefois de l'énergie et de la
vérité; mais presque tout son ouvrage fait croire que cet
»
OCTOBRE 1816. 15
ancien magistrat a bien pu être avocat ou prédicateur.
Mais ne suspendons pas le plaisir que nos lecteurs éprouvent
sans doute à lire M. Destravault : « Le beau sexe
» s'électrise devant les passions qu'exhalent l'attitude
militaire. » M. Destravault , pour remédier aux funestes
effets de l'organisation de nos armées , veut que
chaque soldat soit citoyen , et habillé à ses frais. Quoi
qu'il en dise , ceci est encore emprunté quelque part; la
gardenationale a précédé la découverte de la direction...
»
«
»
Eh vous , jeunesse de nos jours , vous a-t-on créé sans
entrailles ? le luxe vous roidit , la mollesse vous
>> énerve; vous portez votre oisiveté , les prétentions de
>> votre nullité , de chez Brunet chez la Q.... , en bien
d'autres sources de méprisables sensualités , fêtes ,
>> cafés , jeux publics>!>>M. Destravault dit plus bas que
notre horizon est chargé de pleurs. Voilà sans doute
pourquoi il pleut depuis si long-temps .
»
Le chapitre VII , qui a pour titre la Calomnie désarmée
, commence ainsi : « Calomniateurs , usez de
» votre reste , voici votre coup de massue. » Il est à
craindre que le volume de M. Destravault n'assomme
les lecteurs , aussi bien que les calomniateurs. M. Destravault
revient plus loin à l'éloge de son armée. « Ar-
» mée toute filiale , toute fraternelle, toute domes-
>> tique. » Il me semble que ceciimplique contradiction ,
et que cette armée ne peut être toute fraternelle , si elle
est toute filiale , et vice versa. « Armée digne des Ro-
>> mains , digne des Spartiates, plus sage et plus pieuse
» que les Croisées. » Il n'y a pas d'erratum pour croisées;
c'est dommage , et si M. Destravault y eut pensé ,
il nous aurait sans doute appris qu'au lieu de croisées ,
il fallait lire fenêtres : mais on ne songe pas à tout.
« Mégarai-je , dit plus loin l'auteur du Diadéme des
>> lois , qu'il est doux , qu'il est divin le bonheur re-
» cueilli de la somme , etpar l'effet de la félicité pu-
>> blique : >>>
Le chapitre des dépenses de la direction renferme le
passage suivant : « Egoisine de boue, fange du coeur
>> humain , demeureras-tu le tyran impuni des hommes?
>> es-tu àjamais le dictateur des Français ! Français,
14 MERCURE DE FRANCE .
» la main sur le coeur ! » ( Quelle heureuse imitation
de ce dicton populaire , la main sur la conscience , et
quelle ingénieuse variante de cet autre : Le coeursur la
main. ) « Ne le sentez-vous plus palpiter pour la patrie ?
>> vous avez éprouvé le joug étranger; ne lui préférez-
>>vous pas mille morts. » ( Et pourquoi donc M. Destravault
dit-il que son institution accueille ,appelle les
étrangers ) « Dieu , l'honneur , la patrie , ces colonnes
» royales vous imposent un parti intermédiaire et bien
doux ..... Quoi , laches , barbares , nous la laisserions
>> périr cette belle France ! un revers l'anéantirait , la
» déchirerait , nous écraserait ! cet arbre magnifique
»
» serait divisé , et ses branches entées sur des plans
» arabes , amers , sauvages ..... de l'élite vous devien-
>> driez le jouet , la honte , le mépris des nations . Vous
>> aurez vendu votre droit d'aînesse pour un plat de
>> lentilles , la gloire de votre ame pour un pain de
» sucre ! »
Dans le chapitre sur la nécessité de la religion , M. Destravault
prétend que l'étude du Catéchisme fera cesser
tous les désordres . Pour devenir parfait , il suffit<<d'en-
» richir sa mémoire au moins de deux évangiles , à un
>> chapitre par jour; ce n'est pas trop : nous ne serons
>>pas arrivés aux derniers versets , que nous dirons à
>>toute la terre ce que sont devenus notre aveuglement
১১ et notre incrédulité. » L'auteur montre ensuite la
même horreur que Saint-Louis pour les juremens : « Le
>>jurement du nom de Dieu , dit-il , est l'excès de l'im-
» piété. Si Dieu n'existait pas , l'ennemi de l'homme
» ne nous soulėveraitpas contre Dieu. » Quelle vérité !
il y en a mille de cette force dans le Diadéme des lois !
« Si Dieu n'était pas Dieu , son nom serait moins sur
» nos lèvres pour le jurer , que les vains mots sucre ,
>> sac à papier ! » Mais grâce à l'étude du Catéchisme
et à deux évangiles par jour , « nous ne verrons plus de
>> grisettes impies ,des philosophes , des croixd'honneur
et de Saint- Louis méme , faire trophée de jurer le
saint nom de Dieu. Le blasphème est devenu , pour
ainsi dire , une interjection familière à tout le bas
>> peuple , aux plus hauts grades militaires , aux légistes ,
»
»
»
OCTOBRE 1816. 15
1
>> aux écoliers , aux femmes prostituées , aux poissardes ,
>> à une foule de jeunes gens bien nés !
>> Un fait hideux , une observation désolante : les ca-
>> ractères les plus doux se permettent cette gentillesse
>> affreuse , même par respect humain. S'ils ne paraient
>> leurs lèvres de cette expression si gracieuse , ils crain-
>> draient le ridicule de cagots , de capucins , et celui
>> de perdre le titre de bons enfans , bons vivans , dont
>> ils sont aussijaloux , qu'ils rougiraient du nom de
>>> chrétien. »
M. Destravault , après avoir parlé des maux que
l'ambition a attirés sur la France , s'adresse à ses lecteurs ,
et leur dit : « Lecteurs , dans queljardin tombe cette
>> pierre ? dans unjardin qui a promis des roses , des
>> amaranthes , et n'y a produit que des chardons épi-
>> nes. >> Pour me servir de la comparaison de l'auteur ,
je dirai que son livre est un jardin où il y a bien peude
roses et d'amaranthes .
Le chapitre des pauvres , que M. Destravault appelle
ses pauvres , ses pauvres chéris , est écrit avec une
sensibilité qui devrait faire rougir l'opulence de sa dureté
pour la classe indigente , et voici un passage qui fait autant
d'honneur au talent , qu'à la philantropie de M. Destravault
: « Hélas ! les hommes souvent les plus rap-
>> prochés qui partagent la même habitation , semblent
>> étrangers les uns aux autres ! dans les assemblées pu-
» bliques où ils paraissent animés d'un même esprit ,
>> absorbés par l'impression de sentimens pareils ,chacun
>> ne pense qu'à soi , n'est occupé que de soi ; nulle
>>sollicitude sur les besoins possibles de ceux qui l'en-
>> toure. L'on y entre , on s'y place , on remplit l'office ,
১> onpartage leplaisir que l'on s'était proposé; l'on se
>> retire sans s'être demandé , parmi les personnes qui
>>m'avoisinent, n'en est-il pas quelqu'une qui souffre?
» n'en est-il pas de réduite au désespoir , à la mendi-
>> cité?
»
» Dans nos vastes cités , l'on se heurte sans se parler ,
on se voit sans se connaître , on se communique sans
» s'aimer. Nous ne sommes guère plus l'un pour l'autre,
que des ombres passagères ; nos corps se touchent , un
)
16 MERCURE DE FRANCE.
:
>> espace immense sépare nos ames ; nos mains se pres-
>> sent brûlantes , nos coeurs sont glacés>.>>
M. Destravault a mis aussi quelques vers dans son
ouvrage ; mais il n'y a pas plus de roses et d'amaranthes
dans sa poësie , que dans sa prose ; l'une vaut
l'autre . Voici comment se termine son livre :
Sur lefront désiré , la bénignité même
Fixe les yeux , les coeurs , avec le diadême ;
Patrimoine impassible aux vagues , aux autans ( 1 )
De cent rois dont chacun l'illustrera cent ans .
Neveux du prince appui de l'autel et du trône ,
Chers à la Lys , au Rhin , à l'Océan , au Rhône .
Ordinairement on fait aller les fleuves dans l'Océan ; mais
M. Destravault met l'Océan dans les fleuves . )
A sa suite l'Espoir , l'Indulgence et la Paix ,
Dégagent l'horison des nuages épais
Sous lesquels la Fureur s'agitant dans l'espace
Osa braver le ciel , fouler aux pieds la grâce :
Don , ivresse , trésor des fidèles parfaits ,
Qui comble des Bourbons la gloiré et les bienfaits,
Louis qu'on aime , exempts d'ennemis à combattre,
Veut , brûlant de charmer les mânes d'Henri quatre ,
Voir chez tous ses enfans , doux nom de ses sujets ,
Toujours au pot la poule au nombre de leurs mêts (2) ;
Et que pleins des transports de grandeur qu'il respire ,
Tous brillent plus que lui des vertus qu'elle inspire.
Pour t'exaucer , bon roi ! vois Dieu sécher nos pleurs ,
Joncher nos champs de fruits , couvrir nos prés de fleurs ,
De parricides mains faire tomber les armes ,
En bénédictions convertir les alarmes ,
Vers le grand , le sublime , élever nos succès ,
(1) Quelle harmonie imitative ! ne croit-on pas entendre le sifflement
des vents ?
(a) Voilà enfin la poule au pot mise en vers. M. Legouvé y avait
échoué dans sa tragédie de la Mort d'Henri IV; M. Destravault a
vaincu la difficulté.
OCTOBRE 1816.
17
De l'amour de la gloire embrâser les Français ;
Et de peur que ton ame à ce bonheur succombe ,
Agiter sur ton sein l'aile d'une colombe.
La chute en est jolie , amoureuse , admirable. On ne
pouvait plus rien dire après de pareilles choses ; aussi
M. Destravault finit-il là . Je termine aussi mon article ,
et je crois que mes lecteurs me sauront gré de leur avoir
gardé ce morceau pour la fin .
1
www
T.
www
L'ANTHOLOGIE FRANÇAISE .
Chez Blaise , libraire de S. A. S. Madame la duchesse
douairière d'Orléans , quai des Augustins , nº 61 .
Chacun se plaint de la décadence des lettres ; on oppose
avec humeur le passé au présent, et le vaste génie
des anciens aux étroites conceptions des modernes. Le
feu sacré est éteint parmi nous , s'écrient de moroses
censeurs ; le temple des muses n'est plus qu'un édifice
ruiné , ouvert de toutes parts , et que profanent impunément
des poëtes sans mission et dénués d'enthousiasme .
Eh quoi ! ne pourrons-nous jamais être justes envers
nos devanciers , sans accuser en même-temps les contemporains
? Nos astres poëtiques ne forment- ils pas
une constellation pour le moins aussi lumineuse que la
Pléiade où brillèrent jadis les Jodelle , les Ponthus et
les Ronsard ? Le siècle qui dans la dernière conscription
, ou levée en masse opérée sur l'Hélicon , a pu réunir
dans les cadres de deux volumes , jusqu'à six cents
poëtes dont l'existence n'était pas même soupçonnée ,
ne peut-il point hardiment se présenter au combat , et
défier , avec une pareille armée , tout ce que les beaux
âges de la littérature offrent de plus illustre et de plus
imposant.
Nous n'avons , il est vrai , ni des Corneille ni des
Racine ; mais qu'importe ? la qualité ne peut-elle pas
2
18 MERCURE DE FRANCE.
être suppléée par le nombre ? Plusieurs monnaies de
cuivre égalent une pièce d'or. Au reste , le beau siècle
de Louis XIV ne fut pas étranger à ce calcul. On sait
qu'à la mort de Turenne, on fit, pour le remplacer, une
promotion de maréchaux , qu'une femme d'esprit appela
la monnaie de M. de Turenne .
Mais à quoi bon nous rejeter vers le passé , comme si
nous ne pouvions vivre sur le présent ? Répondez , détracteurs
de notre siècle , vous qui semblez n'élever les
anciens , que pour vous assurer le droit d'abaisser vos
rivaux. Quitte à remplacer un grand poëte par un vénérable
jurisconsulte , ne trouve-t-on pas àpoint nommé
deux ou trois hommes de génie , toutes les fois qu'il s'agit
d'alimenter le corps des quarante immortels ? l'Almanach
des Muses n'est- il pas toujours au grand
complet ? Il est vrai que l'on y découvre quelquefois des
épigrammes sans sel , des madrigaux sans finesse ; mais
qu'importe ? les bons livres sont ceux qui se vendent ;
d'ailleurs , s'il faut en croire un poëte ancien cité par
Plutarque , les poissons qui tiennent le moins de leurs
espèces respectives , sont aussi les plus agréables au
goût.
:
,
Toutefois , ce triste mérite n'appartient pas à la nouvelle
Anthologie française , et il y aurait de l'injustice
à la confondre avec les divers recueils qui l'ont précédée.
En ce genre , les derniers éditeurs ont toujours l'avantage
; la moisson étant plus abondante , il leur est
permis d'être difficiles il ne s'agit que de savoir faire
un choix. Martial a dit de ses poësies : Sunt bona
sunt mala , sunt mediocria multa , il y a du bon ,
du médiocre et du mauvais . Cette épigraphe est devenue
celle de tous les ouvrages qui se rapprochent
de celui du poëte de Cordoue. L'Anthologie pleine
d'allusions , de mots piquans , de gaietés , de petites
sentences coupées , de familiarités ingénieuses , doit
trouver et des apologistes et des censeurs . D'ailleurs
, dans les lettres comme dans les arts , que de
choses approuvées par les uns qui sont blåmées parles
autres ! Le goût , si bien défini par Laharpe , le sentiment
des convenances , n'est pas un; chaque homme
OCTOBRE 1816 .
19
juge à sa manière , et la prévention est souvent plus
écoutée que la raison. Le recueil que j'ai sous les yeux
peut être considéré comme le précis de l'esprit du siècle;
c'est un dépôt de certificats de vie où les auteurs de toutes
les dimensions se sont empressés de consiguer leurs titres
à la gloire , et sur-tout au sceptre des boudoirs. On sait
que dans ce nouvel âge d'or , chaque société a son poëte ,
chaque cotterie son troubadour; les uns , plus infatigables
que la cigale , chantent l'hiver commel'été ; aussi
voit-on figurer avec honneur sur plusieurs feuilles de
l'Anthologie MM. Graucher , Chosal , Pipelet , Chevreau
, Miger , Triquet , Boutroux , Cassagne , l'abbé
Porquet, et plusieurs grands poëtes de même force , dont
les vers ont autant d'éclat que les noms. D'autres , plus
retenus , n'ont chanté qu'une fois ; on dirait que semblables
à l'abeille , ils ont laissé leur dard dans la blessure
, et n'ont pu survivre à la construction d'une mince
et innocente épigramme . Avouons-le , les lignes uniformes
de ces Messieurs semblent placées à dessein dans
l'Anthologie , pour y relever l'éclat des Pannard , des
Chaulieu , des Boufflers et des Voltaire , qui avec un
grand nombre de poëtes aimables, ont en grande partie ,
fait les frais de l'ouvrage .
,
De ce mélange singulier de portraits , d'inscriptions ,
de moralités , de couplets , d'anecdotes , d'historiettes
letout rimé en conscience , ou à peu près, il résulte un
ensemblepleinde variété , et fait pour plaire à des Français
ennemis de la monotonie , légers , avides de bagatelles
, qui se moquent de tout , effleurent tout , fuient
les longs discours , et jugent souvent des livres par leur
titre . Celui-ci du moins tient ce qu'il promet:: comme
dans certaine compilation informe , fastueusement intitulée
: Leçons de morale et de littérature , on n'y voit
point des auteurs indignement inutiles , et qui , classés
sous un même titre , n'ont souvent entr'eux d'autre rapport
que la place qu'ils occupent dans le volume. Il
fallait toute la candeur philantropique pour accoler ,
comme on l'a fait , Massillon et Rousseau , ou clouer dos
à dos , sur une même page , M. de Chateaubriand et
Chénier; l'éditeur de l'Anthologie n'a disséqué personne,
2.
20 MERCURE DE FRANCE .
aussi bien eût-il été impossible d'abréger certaines productions
sans les anéantir , tout est en mignature. Quel
amiplus commode qu'un pareil livre , qu'on peut prendre
etquitter sans conséquence , qui n'exige du lecteur que
> tout juste la part d'attention qu'il veut bien lui accorder ,
où l'idée se trouve toute entière dans un petit nombre de
mots , où l'on n'est jamais astreint à suivre péniblement
les fils d'un long raisonnement , et à rapprocher les
membres épars d'une période. L'Anthologie est vraiment
un ouvrage dans le goût du siècle qui veut de
l'esprit par tout : on en donne à Melpomene elle- même ;
delà vient , soit dit en passant , que les tragédies modernes
n'ont aucun succès ou ne se soutiennent pas . L'auteur ,
qui devrait se cacher , se met toujours sur le premier
plan , et indispose ainsi le public qui ne veut voir que
le héros. Or , ce héros est toujours ,ou dans la passion ,
ou en danger : le danger et les passions ne cherchent
point l'esprit. Priam et Hécube , dit Voltaire , ne font
pas d'épigrammes , quand leurs enfans sont égorgés dans
Troie embrâsée ; Didon ne soupire point en madrigaux ,
en volant au bûcher sur lequel elle va s'immoler ; Démosthène
n'a point de jolies pensées , quand il anime
les Athéniens à la guerre ; s'il en avait , il serait un
rhéteur , et il est un homme d'état. En toutes choses on
doit rechercher le vrai , et quelques brillantes que soient
d'ailleurs les pensées d'un écrivain , si elles ne sont point
naturelles et ne se rattachent point au sujet , on peut lai
appliquer ce mot de Plutarque , qu'Amyot traduit avec
sa naïveté ordinaire : Tu tiens sans propos , beaucoup
de bons propos. Les vers de M. le comte de Barruel ,
puisés dans l'Anthologie, peuvent mériter une partie du
reproche , mais à coup sûr on ne le lui appliquera point
tout entier ; voici son quatrain sur les gascons (1 ) :
Avec l'esprit et l'industrie ,
La moitié de l'année on vit ;
Et l'on passe l'autre partie
Avec l'industrie et l'esprit.
(1 ) Tome I , page 40.
OCTOBRE 1816 . 21
Sans doute que M. le comte a la clef de cette énigme,
quià elle seule m'a semblée plus difficile à comprendre
que la collection entière des logogriphes insérés depuis
cent ans dans ce journal . Vainement j'ai voulu , à l'exemple
du maître de philosophie de M. Jourdain , faire subir
au quatrain de M. le comte les diverses transpositions
auxquelles Molière a soumis belle marquise , vos beaux
yeux mefont mourir d'amour; j'ai eu beau mettre le
commencement au milieu et le milieu à la fin , j'ai toujours
trouvé pour résultat , que quand on vit six mois
avec l'industrie et l'esprit , on passe six autres mois
avec l'esprit et l'industrie . Soit humeur ou raison , j'allais
conclure que M. le comte fait les vers sans y penser , à
peu près comme le bourgeois gentilhomme faisait de la
prose sans le savoir , lorsqu'une moralité , petit chefd'oeuvre
de M. V.... , a détourné mon attention. Aussi
spirituel que son émule , M. V.... se distingue par la
justesse de l'expression : sa manière n'a rien de brillanté.
Quoi de plus naturel que ces vers :
Craignons le bruit , il éveille l'envie ;
Tel s'élève et bientôt se voit humilié .
Réduits à traverser le sentier de la vie ,
Marchons sur la pointe du pié.
L'idée du premier vers n'est pas absolument juste ;
des hommes qui se battent font du bruit , et cependant
personne ne leur porte envie. Le sentier de la vie , la
pointe du pié , que tout cela est joli ! Le dernier hémis
tiche sur-tout fait image. J'ignore si M. V.... s'est toujours
borné à marcher sur la pointe du pié , et s'il n'est
point du nombre de ceux qui ont trouvé moyen de tirer
assez bon parti du sentier de la vie , et d'y faire leur
chemin; ce qui me ferait pencher pour la première
opinion , c'est qu'on découvre à peine une ou deux traces
de M. V.... sur le Parnasse .
Quelques pièces de ce recueil pourraient encore donner
lieu à de justes critiques ; mais je dois aux lecteurs
des citations.Je vais choisir parmi les vers qui m'ont plu
davantage , sans oser affirmer toutefois que ce soient les
meilleurs.
1
22 MERCURE DE FRANCE .
ÉPITAPHE
De M. L*** , évêque de Langres , qui avait légué
300 fr. à celui qui ferait son épitaphe .
Ci gît un très-grand personnage ,
Qui fut d'un illustre lignage ,
Qui posséda mille vertus ,
Qui ne trompa jamais , qui fut toujours très-sage.
Je n'en dirai pas davantage ,
C'est trop mentir pour cent écus .
AVIS.
Fille jolie à marier ,
Dix-sept printemps forment son âge ,
Atout elle sait se plier ,
Entend au parfait le ménage;
Plus , humeur gaie , esprit uni ,
Caractère le plus aimable;
Plus , une dot considérable
Avec un trousseau bien garni.
Qui que vous soyez venez vite ,
Vous que ce marché tentera ;
Pour cause qu'apprendrez ensuite ,
C'est le plus pressé qui l'aura.
LA MÉLANCOLIE.
Vague mélancolie , es-tu peine ou plaisir ?
En me livrant à toi je sens couler mes larmes.
Mais cette douleur a des charmes :
Pleurer n'est pas toujours souffrir.
SUR ALEXANDRE.
Le fameux vainqueur de l'Asie
N'était qu'un voyageur armé,
Qai pour passer sa fantaisie ,
Youlut voir en courant l'univers alarmé
OCTOBRE 1816. 23
De bonne heure Aristote aurait dû le convaincre
Que le grand art des rois est celui de régner.
Il perdit tout son temps à vaincre ,
Et n'en eut pas pour gouveruer.
PORTRAIT DE Mlle ******.
De la gaieté, mais sans folie ;
De la raison , mais sans ennui ;
Sensible sans mélancolie ;
La même demain qu'aujourd'hui ;
Des grâces , mais sans y prétendre ;
L'ame aussi pure qu'un bean jour ;
Sans être galante elle est tendre :
Son amitié vaut de l'amour.
SUR LES ÉLECTIONS ACADÉMIQUES.
Quand nous sommes quarante , on se moque de nous ;
Sommes-nous trente - neuf, on est à nos genoux.
Un mérite particulier à l'Anthologie , c'est l'art avec
lequel l'éditeur a su entremêler les diverses poësies , et
faire ressortir de leur disposition des contrastes piquans ,
des oppositions variées . Les agréables du jour , qui arment
dès le matin leur esprit de toutes les pointes avec
lesquelles ils doivent s'escrimer le soir , trouveront des
ressources dans cet arsenal. L'ouvrage plaira aussi aux
hommes de goût , et l'éditeur n'a point à craindre qu'on
lui applique l'épitaphe suivante , que j'extrais de son
recueil :
Plaignez , passant, ce panvre auteur ;
Las ! son sort fut bien éphémère.
Il naquit chez son imprimeur ;
Il vint mourir chez son libraire .
P.
min
24.
MERCURE DE FRANCE .
mw ww ww
RÉFUTATION DE L'OUVRAGE DE M. FIÉVÉE ,
Ayant pour titre : Histoire de la session de 1815 ; par
H. de Lourdoueix. Chez Plancher , rue Serpente ,
n° 14 ; Eymery , rue Mazarine , nº 30 .
Nous éprouverions un bien vifregret de n'avoir point
encore entretenu nos lecteurs de l'ouvrage de M. de
Lourdoueix , depuis deux numéros que nous l'avons annoncé
, si cet auteur ne s'était pas avantageusement
placé sous leurs yeux , par les deux articles qu'il nous a
donnés , sur l'état de la France après la révolution . Il
y amis tant de vues saines , et développé des idées politiques
tellement sages et profondes , qu'il nous a paru
plus convenable pour nos lecteurs , de le laisser parler
lui-même. Aujourd'hui nous devons remplir notre promesse
et faire connaître l'ouvrage qu'il a intitulé : Réfutation
, etc.
Nous serions tentés de croire que l'écrivain qui en a
rendu compte dans le Journal de Paris , n'avait pas
mis toute son attention dans l'examen qu'il en a fait. Ce
n'est pas cependant qu'il ne lui donne des éloges ; mais
il assure que M. L. a fait trop d'honneur à l'ouvrage de
M. Fiévée , en le regardant comme dangereux. C'est
effectivement ce que M. L. a voulu démontrer , et nous
croyons qu'il y est parvenu. Cela posé , il nous semble
que ce ne peut être par des épigrammes contre M. F. , ni
pardes sarcasmes qui portent sur sa conduite passée, que
l'on parviendra à prémunir les esprits contre son Histoire
de la session de 1815 ; on armera au contraire de
défiance contre la critique ceux qu'il aurait réussi à
égarer. C'est par des raisonnemens forts et précis , que
l'on doit combattre celui qui a déployé la logique la
plus subtile , pour entraîner les opinions ; qui aplacé
toutes les parties de son ouvrage dans un cadre préparé
avec tant d'art , que touty porte à l'illusion , et que l'on
tombe sans le oirdans le piège qui vous a été tendu. M.
F. jouit de la réputation d'homme de beaucoup d'esprit ,
OCTOBRE 1816 . 25
et cet ouvrage même est une preuve qu'il la mérite ,
nous regretons sincèrement qu'il n'ait pas voulu acquérir
celle d'avoir un bon esprit .
M. Lourdoueix procède méthodiquement , il débute
donc par des observations sur leplan suiviparM. F.;
il dit p. 3: C'est avec le désir « sincère de trouver
>> quelques aperçus neufs et utiles dans cet ouvrage ,
>> que nous en avons commencé la lecture ; c'est après
>> avoir examiné séparément et dans leur ensemble , les
>> diverses parties dont il se compose , que nous avons
» assis notre jugement , et sur la doctrine de l'auteur , et
>>sur les applications qu'il en tire , et sur les intentions
» qu'il a eues en écrivant. Si nous nous décidons à pu-
» blier les observations que nous a suggérées cette espèce
>> de travail , c'est parce que cette doctrine nous a paru
>> renfermer des erreurs d'autant plus dangereuses ,
>> qu'elles tendent à abuser de la confusion des idées ,
» pour leur faire prendre des directions fausses , et op-
>>posées à l'établissement de l'esprit public.>>>
La modération et l'impartialité de l'auteur de la réfutation
se montrent ainsi dès l'abord . Entrant ensuite
en matière, il nous présente la France composée de trois
pouvoirs , et par conséquent de trois intérêts. La démocratie
et la monarchie y forment deux pouvoirs actifs et
opposés , et l'aristocratie est le pouvoir immobile qui
les sépare et les empéche de se combattre. Il nous
peint dans l'état d'un gouvernement qui s'essaie , où
plusieurs choses constitutives sont encore en litige :
d'où il conclut avec vérité , « Que cette difficulté de
>> position deviendrait un danger pour la société , si on
réussissait à égarer l'opinion de cette société , de manière
à lui faire croire que l'intérêt particulier de l'un
> de ces pouvoirs est l'intérêt général. » Ces principes ,
et plusieurs également évidens ayant été établis , M. L.
enconclut que : <<Les honnêtes gens ne pourront voir
sans improbation, unhomme qu'aucun devoir social
n'implique dans ces grands débats , mettre tout en
>> oeuvre pour envenimer les discussions....... Enfin ,
>> employer son talent , et certes il en a beaucoup , à
>> égarer l'opinion publique , par les sophismes les plus
»
»
»
»
26 MERCURE DE FRANCE .
>> captieux , par les plus imposans paradoxes. >> Fidelle
dans sa marche , il suit M. F. dans le plan même de son
ouvrage , et trouve qu'il renferme une conception extrémement
insidieuse , celle d'avoir placé en tête de son
histoire une théorie de la politique générale. En effet ,
ondoit s'attendre , par cette manière de procéder , que
les règles bien posées serviront utilement pour bien juger
les faits qui seront rapportés à la suite ; « Mais rien
>>n'est moins franc que cette division. Quand on a
>> achevé de lire l'ouvrage , on s'aperçoit que ce ne sont
»
»
pas les applications qui sont subordonnées aux règles ,
mais les règles qui ont été créées exprès pour les appli-
>> cations. » Il nous est impossible de suivre l'auteur de
la Réfutation pas à pas ; mais c'est ici le lieu de lui
payer un juste tribut d'éloges pour son courage. M. F.
n'a point écrit sans s'attendre à trouver des contradictenrs
; il a voulu en écarter un grand nombre , en leur
imprimant d'avance une petite note d'infamie. Il n'a
donc perdu aucune occasion de dire qu'on paierait quelques
ignorans pour lui répondre. Il faut donc , lorsque
l'on prend la plume pour le faire , ne pas craindre de se
donner aux yeux de M. Fiévée et de ses partisans , un
certain vernis d'ignorance vénale. Mais tout le monde
n'aime pas ses aises et neles met pas àun aussi haut prix
que M. Fiévée ( voyez sa lettre imprimée ), et il s'est
trouvé plusieurs hommes courageux qui se sont mis
au-dessus de la crainte. Il est évident alors que ce n'est
pas avec des plaisanteries que l'on bat un tel homme;
c'est par de vigoureux argumens : suivons donc M. L.
Il termine sonpremier chapitre par quelques réflexions
assez malignes sur l'intérêt secret qui a pu conduire son
autagoniste, et établit les propositions qu'il compte prouver
dans le second chapitre.
Il renferme une discussion très-claire des principes
de notre gouvernement représentatif. La situation politique
des communes et des provinces y est exposée , et
l'ony voit quelles seraient les funestes conséquences de
leur indépendance , vers laquelle M. F. s'efforce de les
faire marcher. Il me semble lui entendre préconiser cet
absurde système fédératif qui renversa le trône , et nous
OCTOBRE 1816 .
27
"
»
mit à deux doigts de notre perte. Il est vrai qu'il était
flatteur pour ungrand nombre d'ambitions particulières.
Le principe d'où M. L. part , est « qu'en France la
démocratie s'appuie sur la propriété , et que la révolution
a été tout uniment l'envahissement de la classe
>> propriétaire , par la classe qui ne possédait pas , » se
servant d'un principe même de M. F. , que les pouvoirs
politiques ne sont point des fictions , mais des classifications
d'intérêts réels , il prouve que la royauté , qui fait
un des trois pouvoirs en France ,représente un tiers des
volontés , un tiers des intérêts de la société. En effet , la
propriété formant la démocratie dans la chambre des
députés , l'aristocratie, qui est aussi éminemment propriétaire,
existant dans la chambre des pairs , tout ceux
qui ne possèdent point, et qui ne jouissent dans l'état
que de l'intérêtd'émolument , ont un égal droit à entrer
dans la balance politique , et ils y arrivent par l'action de
la royauté dans cette balance , puisque c'est de la royauté
qu'ils tiennent les émolumens. « Le point de contact
>> entre les deux intérêts de propriété et d'émolument ,
>> doit être nécessairement la fixation de l'impôt. La
» chambre des députés stipule pour tout ce qui est ap-
>> pelé à contribuer , la royauté pour tout ce qui parti-
> cipe aux produits de la contribution. » Cette question
était très-importante à éclaircir , car M. F. veut au contraire
que les députés soient convoqués pour législativer,
et comme il tend toujours à renforcer la démocratie aux
dépens de la royauté , et qu'il ne pouvait se dissimuler
que l'aristocratie formait dans la chambre des pairs un
point central , il a trouvé plus simple de nier que l'aristocratie
fut constituée en France , et c'est ici que M. L.
a démontré victorieusement l'absurdité de l'allégation
de son adversaire. «Elle a des priviléges , des intérêts
>> fixes et héréditaires , indépendans du pouvoir monar-
> chique, et séparés de la démocratie.... Une place fixe
>> et distincte dans l'ordre social ..... La pairie ne repré-
>> sente donc pas l'aristocratie , elle est l'aristocratie
>> elle-même. Le pouvoir aristocratique n'est donc pas
>> une fiction , comme le prétend M. F. » Comment done
la veut-il , lui qui nie qu'une société soit bien consti
28 MERCURE DE FRANCE.
tuée quand il ne s'y rencontre point d'aristocratie constituée
, et qui reproche à la charte d'avoir élevé un édifice
avant d'en avoir posé les bases ? M. Lourdoueix
s'est élevé fortement contre cette inculpation ; il prouve
à quel point elle est destituée de fondement, et consacre
plusieurs pages à montrer quelle est la balance des pouvoirs;
il définit clairement les termes gouvernement et
administration. Ces preuves sont bien établies , et toutes
tirées du sujet. M. F. ne divise le corps de la nation
qu'en deux classes , celle qui paie et celle qui reçoit :
celle-ci est appelée assez durement par lui celle des
commis . Il n'en parle que comme vexant toujours la
première , qu'il veut , pour ainsi dire , armer contre
l'autre . M. L. montre le vice de cette classification , et
le danger qu'il y aurait à ce qu'elle fut réelle , le mal.
qui en résulterait. Si tous ceux qui reçoivent , et qui ont
un intérêt d'émolumens , n'étaient que des commis , tel
rang d'ailleurs qu'ils occupassent dans l'état; si la classe
propriétaire était la seule puissante , et c'est précisément
là ce que veut M. F. , où serait donc la balance des pouvoirs
? où seraient les contrepoids qui doivent tout maintenir
en place ? Aussi , conclut lumineusement M. L. ,
les commis de tous genres seraient asservis par les propriétaires
, qui leur oteraient les moyens de se faire entendre.
Que ce désir d'envahissement se soit montré dans la
dernière chambre , c'est ce que l'auteur de la Réfutation
prouve clairement par trois exemples : par la discussion
sur le projet de loi sur la cour des comptes; par le discours
deM.Villelle sur la loi relative à la levée des quatre
premiers douzièmes des contributions , et par celui d'un
député des Ardennes sur la loi des élections . Que M. F.
ait cherché à faire sa cour à ceux qui ont pu avoir
cette opinion , c'est ce que la lecture de son ouvrage démontre
, et ce qui est établi dans celui de M. L. , c'est
cet envahissement que M. F. appelle plaider pour une
belle cause .
Epris de son système , cet auteur ne s'est pas borné à
élever la voix pour le soutenir , il en a donné le plan
d'organisation. M. L. le suit dans tous les détails , car ce
OCTOBRE 1816 .
29
vigoureux logicien ne laisse pas de repos à son adversaire,
et il tire les trois conséquences suivantes , qui en
sont le résultat nécessaire : « 1º Les gens qui paient se-
>> ront au- dessus des gens payés ; 2º ceux-ci se trouvant
20 dans la dépendance des communes et des provinces , ne
>> se resserreront plus autour de la royauté ; 5º la royauté
>> ne sera plus un pouvoir , mais l'expression de la vo-
» lonté de la société » ; c'est ainsi que M. F. la caractérise
: le roi sera lui-méme un employé. La conclusion
de ce chapitre est foudroyante contre M. Fiévée.
Le suivant est consacré à l'exposition de la doctrine
de M. Fiévée. Nous ne pouvons pas suivre M. L. dans
ce dédale de sophismes dont il nous révèle les secrets ;
mais on jugera , par les premières lignes de ce chapitre ,
qu'il ne ménage pas son antagoniste. « Nous avons dit
»
»
»
que M. Fiévée avait créé une politique naturelle ex-
>> près pour généraliser sa politique particulière , et pour
conduire le lecteur d'abstraction en abstraction , des
>> principes les plus vagues à des erreurs positives , qui
auraient repoussé le jugement , si lejugement n'avait
été égaré avant d'arriver jusqu'à elles. » Il est véritablement
fâcheux que M. Fiévée ait employé un beau
talent , non à faire un méchant ouvrage , mais un mauvais
livre . N'est-on pas effrayé de l'entendre professer
hautement que la royauté ne fait point partie de la représentation
nationale , tandis que la royauté , qui a essentiellement
l'initiative et la sanction des lois , est
plutôt le premier pouvoir de la législation , que l'expression
de la volonté des autres pouvoirs .
Le 4º chapitre qui est le dernier de la Réfutation ,
contient la discussion la plus importante sur notre état
constitutif. M. F. s'est efforcé de prouver que la royauté
est altérée par la révolution ; qu'elle ne peut plus se
maintenir que par la volonté de la société , dont elle est
l'expression ..... que le pouvoir démocratique est accru
par la révolution , ensorte qu'il n'y aurait en France
qu'un seulpouvoir, le peuple , enprésence d'un homme ,
le roi. Ici M. L. s'écrie d'abord justement : Il y aurait
de quoi trembler à cette pensée ! Mais ensuite il montre
combien heureusement elle est fausse. En effet , entre,
50 MERCURE DE FRANCE .
les propriétaires et les commis de M. F. , il est une autre
classe d'hommes aussi nombreuse que les deux premières,
et qui , dans un étatbien gouverné , doit appartenir
à la royauté , c'est la classe industrieuse. «Elle
> prendra parti pour le pouvoir exécutif, qui lui ga-
>>rantit lasuretédes personnes , la propriété de sa bou-
» tique , qui lui fait rendre justice.... Elle s'attachera
» àun gouvernement sage , qui maintiendra la paix au
dehors »; et en effet , la politique n'admet pas de fictions
, mais des intérêts.
»
Ne perdons pas de vue que tout le travail de M. F.
tendàisoler les communes , système bien favorable aux
ambitieux , et qui doit les multiplier. C'est donc avec
raison que M. L. prouve que l'état est une grande famille;
que tous les hommes sans distinction sont solidaires
dans les malheurs publics ; qu'en France il n'y a
qu'une seule commune , la patrie. La définition de M. F.
est toute différente , et pour la bien saisir, je conseille
de la lire dans M. L. , p. 6o , avec la réflexion qu'il y
ajoute. Nous ne pouvons pas non plus le suivre dans tous
ses développemens , et nos lecteurs doivent être convaincus
que malgré le soin que nous avons mis à extraire
fidelement les principes fondamentaux , à les resserer , à
les rapprocher , nous craignons d'avoir affaibli les raisonvemens
de M. Lourdoueix. Notre dessein a été seulement
de montrer que l'Histoire de la session de1815
est un ouvrage dangereux , et qu'il a été complétement
réfuté par M. Lourdoueix; aussi dit-il clairement
que la doctrine de M. F. renverse toutes nos idées sur
les gouvernemens représentatifs .
Il n'y a rien de plus fidelle et de plus impartial que le
tableau tracé par lui de la chambre de 1815. Rendant
justice aux sentimens particuliers et aux divers talens
quiy ont brillé, il n'en tire pas moins la conclusion de
lanécessitéde la dissoudre ; il en expose les motifs et
en donne les preuves. Revenant enfin au jugement que
M. F. a porté des choses et des personnes , il montre
quelle a été sa partialité , et lui reproche sur-tout d'avoirgardé
le silence sur la cause qui fit quitter la présidence
à M. Lainé , et il termine sa Réfutation par
OCTOBRE 1816. 31
établir quelles sont toutes les conséquences qu'il faut
tirer de l'ouvrage de M. Fiévée. Ce passage est véritablement
plein de logique et de piquant.
Toujours zélé pour la cause sainte de la patrie ,
M. Lourdoueix a publié depuis la Réfutation, une nouvelle
brochure intitulée :
SAUVEZ LE ROI QUAND MÊME ,
Et quelques autres maximes du jour,jugées par le père
Daniel , Véli , et d'autres hommes de lettres . Chez
Lhuillier , rue Serpente , nº 16 .
Cette brochure est peu susceptible d'un extrait , puisqu'elle
contient seulement les passages textuels de nos
historiens , mais nous rendrons compte de l'intention
dans laquelle elle a été composée . Nous prendrons donc
un passage de l'avertissement de l'éditeur ..... « c'est un
»
»
talisman qui vous préservera des enchantemens , des
>> ensorcellemens et possession de l'esprit de parti ..... ,
et vous gardera de tout naufrage politique....... Vous
pourrez déconcerter les grands diseurs , les gens ha-
>> biles à parler aux passions , à faire abus des sentimens ,
des vices , des vertus ..... ; c'est la boîte de Sapience ,
c'est peut être aussi la boîte à la malice. >>>
»
»
»
Nous n'ajouterons rien à ce dernier trait , que le conseil
de se pourvoir de ce talisman , et nous finirons en disant
que le choix des morceaux a été fait avec un grand discernement
, et que tout esprit droit y trouvera matière
à de solides , à d'utiles réflexions . En effet , si c'est avec
raison que l'on a toujours représenté l'histoire comme
un guide propre à ne nous pas égarer , n'est-ce pas surtout
sur elle que nos regards doivent se fixer , lorsque
nous nous trouvons dans de certaines circonstances , et
entourés de personnages dont elle nous offre des ressemblances
parfaites ? Exempte de passions ,juge inflexible ,
les arrêts qu'elle prononce deviennent pour nous des
oracles , qui nous apprennent ce que nous avons à faire
et ce que nous devons penser. C'est donc, je le répète ,
32 MERCURE DE FRANCE .
une très-heureuse idée que celle de M. Lourdoueix , et
il l'a exécutée d'une manière très-ingénieuse.
www
SPECTACLES.
R.
1
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE .
Reprise d'Armide .
En voyant annoncer sur l'affiche le doux et tendre
ouvrage de Quinault , la noble et terrible harmonie de
Gluck, le spectacle magnifique des enchantemens d'Armide
, chacun a pu se dire avec raison :
Il faut se rendre à ce palais magique
Où les beaux vers , la danse , la musique ,
L'art de tromper les yeux par les couleurs ,
L'art plus heureux de séduire les coeurs ,
De cent plaisirs font un plaisir unique.
Laïs , Nourrit , Lavigne, Mmes Branchu , Paulin, Grassari
, Albert , Miles Bigottini , Fanny-Bias , Mme Courtin ,
ont concouru à l'éclat de cette belle représentation. Il ne
manquait à son ensemble que Dérivis ; cet acteur est
maintenant en province. Un journal a prétendu que la
belleArmide serait mieux représentée par Mile Paulin,
et l'affreuse haîne par Mme Branchu . Ignore-t-il donc
qu'au théâtre tout est illusion ?
THEATRE FRANÇAIS .
Le Médisant.
Quoique j'aie parlé plus d'une fois du Médisant , je
n'ai pas encore tout dit sur cette pièce. Depuis qu'elle
est imprimée, le Constitutionnel se tait sur ses perfections
, nombre des spectateurs diminue à mesure
qu'on la lit, et celui des lecteurs n'augmente pas quand
le
OCTOBRE 1816. 33
on l'a vue. Il y a dans cette prétendue comédie de caractère
, des fautes qui n'ont pu échapper qu'à un écolier
ou à un auteur accoutumé à des succès de boulevarts .
Enveici une nouvelle preuve. Duvernoy père , qui est
l'homme sage de la pièce , qui sermone à chaque instant
Dubreuil sur la médisance , s'en rapporte à lui sur
le compte de la maitresse de son fils ; c'est au médisant
qu'il s'adresse pour connaître la mère et la fille . II
faut avouer que le fil de cette intrigue est un peu grossier
. M. Gosse l'a bien senti , et voici comment il a
cherché à se justifier par la bouche de Mme Dubreuil.
Duvernoy père lui demande pardon de l'avoir traitée
si légèrement ; elle lui répond :
.... Voyez , je vous prie ,
Jusqu'à quel point toujours il faut qu'on se déhe
Et de la médisance et de ses traits jaloux ,
Puisqu'elle égara même un sage tel que vous .
L'excuse est admirable ! C'est comme si Cléante ,
dans le Tartuffe , allait être lui-même dupe de l'hypocrisie
dont il fait un tableau si énergique et si violent
, pour qu'on eût occasion de lui faire remarquer ,
par un argument ad hominem , combien il faut
qu'on s'en défie. M. Gosse a cru sans doute produire
beaucoup d'effet en substituant ses idées à la première
des règles que le législateur du Parnasse recommande
aux auteurs dramatiques , celle de soutenir le caractère
que l'on donne à ses personnages. Il y a plus que de l'inconséquence,
de la part de Duvernoy père, à dire au médisant
de ne plus faire d'épigrammes , et à le consulter
au même instant sur deux étrangères , à le croire quand
il en parle d'un ton satirique et persifleur.
Il n'y a peut- être pas dans le Médisant une idée , un
mot qui ne soient pillés . L'auteur des deux Gendres
est unde ceux que M. Gosse a mis à contribution. On
connaît ces vers :
Le plus beau des écrits ne vaut pas une aumône ;
Et quand un malheureux vient vous tendre la main,
R
3
34 MERCURE DE FRANCE .
Laissez -là vos discours et donnez -lui du pain.
Il leur prête sa plume et leur ferme sa bourse.
Voici comment Dubreuil s'exprime dans la re scène
du 2 acte :
Moi méchant! trop souvent , bienfaisant en paroles ,
On n'offre aux malheureux que des discours frivoles ;
Moi , dès que j'en vois un je vole à son secours ,
Etj'offre mon argent et non pas mes discours.
Veut-on un exemple de la naïveté du dialogue ?
DUVERNOY père , à son fils.
Vous m'aimez donc toujours ?
DUVERNOY fils.
Comment ! sije vous aime !
En pouvez-vous douter ?
Fin des débuts de M. Victor dans Orosmane. Début
deM. Auguste dans Polyeucte. Débuts de Mme Dufresnoy
dans Isménie de Mérope , et dans Mme Julienne
du Mari retrouvé .
M. Victor mérite d'être distingué de la foule des débutans.
Ses progrès sont déjà sensibles. Il a terminé ses
essais par un rôle que Talma n'ose point aborder , et
que Lafond ne joue pas toujours avec un égal succès.
On a cru remarquer , et j'en fais mon compliment à
M. Victor , que les applaudissemens qu'il a reçus ne
partaient point de ces mains mercenaires , dont ses chefs
d'emploi paient si cher la bruyante assistance. M. Auguste,
moins hardi , mais moins heureux que M. Victor ,
se présente pour doubler modestement M. Michelot.
Depuis que Damas s'est jeté à corps perdu dans la comédie
, afin de nous consoler de la retraite trop prochaine
de Fleury , Michelot se trouve chefd'emploi pour
les jeunes premiers dans la tragédie. Mais , soit qu'il se
sente mieux placé dans la comédie , soit que le titre de
chefd'emploi commence à lui donner le goût de la
OCTOBRE 1816. 35
paresse , il ne se montre pas souvent dans les rôles où
M. Auguste s'essaie avec un talent semblable à celui de
Mile Wenzel , dont on n'entend plus parler. Depuis
l'incartade et la retraite de Mile Gersay , l'emploi des
confidentes était à peu près vacant. Mile Regnier ne
pouvait seule en soutenir le poids ; Mile Dupuis , enorgueillie
de quelques éloges qu'on lui a prodigués pour
la froide régularité de son débit, devient ambitieuse.
Voilà deux fois qu'elle joue Alceste dans OEdipe chez
Admète. Mme Dufresnoy est bien dans l'âge où l'on
reçoit des confidences au lieu d'en faire aux autres ; elle
semble aussi avoir l'habitude des planches . Mais ,,jej le
dis avec douleur , Mile Patrat n'est pas encore remplacée.
Tous ces débuts ne peuvent remplir le vide que
laissel'absencedes premiers sujets de lacomédie. Fleury,
impatienté de ne trouver personne à qui parler , est allé
à la campagne attendre le retour de la véritable Célimène.
Michot , qui s'est transporté incognito sur la
frontière pour y donner deux ou trois représentations ,
est revenu depuis long-temps ; pour qu'on ne soit point
inquiet sur son sort , il se montre par tout , et on le
rencontre dans tous les spectacles , excepté au Théâtre
Français. Il paraît que le capitaine Copp ne veut jouer
qu'avec sa petite Betty. Pour comble de malheur , Mile
Demerson a fait un faux pas aux Montagnes russes . Sa
chute a enflammé la verve de la Gazette de France.
Est- ilrien dejoli comme les madrigaux que ce journal
lui a adressés ?Il lui dit en propres termes , que bien lui
prend de n'être pas de verre. Mile Demerson n'a pas
voulu être en reste de complimens ; elle a, dit-on , ré
pondu à la Gazette de France :
Feu Trissotin , je crois , vous a légué son ame.
THEATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
Première représentation de Féodor ou le Batelier du
Don , opéra en un acte .
Il serait difficile d'imaginer quelque chose d'aussi
pitoyable que cette rapsodie ; c'est le nec plus ultrà de
laniaiserie et de la platitude. Unprince déguisé , comme
3 .
56 MERCURE DE FRANCE .
dans mille pièces ; un homme qu'on croit fou , comme
dans le Mariage extravagant ; des danses comme dans
un mélodrame; voilà ce qui a été applaudi par une
vingtaine de gagistes , et sifflé par le public. On a demandé
le nom des auteurs. Huet, le seul qui ait su son
rôle , a dit : « Messieurs , la musique de la pièce que
>> nous avons eu l'honneur de représenter devant vous ,
" est de M. Berton . » Mais les sons de l'auteur d'Aline
et de Montano , n'ont pu réchauffer l'insipide production
de M. Claparède. Elle est glaciale , comme le pays où la
scène se passe.
THEATRE DE L'ODÉON .
Première représentation des Fausses apparences , ou
Crispin avocat par hasard , Comédie en trois actes
et en vers de M. Charles Maurice .
Rien n'égale la fureur avec laquelle les amis de l'auteur
ont applaudi cette mauvaise parodie de l'Amitié à
l'épreuve et de l'Epoux par supercherie, que l'acharnement
de tous les journaux à la déchirer. C'est moins
Crispin avocat que l'on poursuit avec tant d'animosité ,
que l'ancien avocat Poureteontre. Tous les rédacteurs
des articles spectacles , dans nos feuilles quotidiennes ,
sont de petits auteurs qui se vengent aujourd'hui de
M. Charles Maurice , en disantde sa pièce tout le mal
qu'il adit des leurs . Ce qu'il y a de certain dans tout
ceci, c'est que Crispin avocat par hasard méritait d'être
sifflé , sur tout depuis le milieu du deuxième acte , que
les nombreux amis de M. Charles Maurice auraient dû
se contenter d'applaudir , et ne pas faire mettre à la porte
unhomme qui usait du droit qu'il avait acheté en entrant.
Enfin que les journalistes- auteurs , ennemis jurés
de l'avocat Pouretcontre , auraient , par leurs grossières
diatribes , fait des partisans à M. Charles Maurice , si sa
comédie et sa cabale n'avaient pas justement indisposé
lepublic contre lui.
THEATRE ROYAL ITALIEN .
Rentrée de Mme Morandi dans le Nozze di Figaro .
Mm Morandi , a comme actrice et comme cantatrice ,
OCTOBRE 1816.
untalent fort agréable ; mais ce n'est qu'untalent secondaire
, et il manque toujours aux bouffes , des voix qui
nous consolent de la perte de Mme Barilli. L'affiche nous
promet Mmes Dikouse , Bartolozzi-Vestris et autres . Je
ne sais si cette monnaie de Mme Barilli pourra satisfaire
les amateurs ; mais ils croient que Mme Mainvielle-
Fédor seule aurait su leur rappeler quelquefois les beaux
jours de l'opéra italien . Mme Catalani gagne tant d'argent
dans son voyage , qu'elle ne songe pas encore à vemir
en faire gagner à son théâtre. Mme Sessi , qui a
joué deux fois la comtesse dans le Mariage de Figaro ,
trouve , dit-on , la salle Favart trop petite pour sa grande
voix ; elle ne veut plus faire entendre aux Parisiens son
octave écorchante; mais pour se venger d'eux elle leur
laisse Mme Strina-Sacchi.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Première représentation du Tambour et la Vivandière ,
vaudeville en un acte.
Voilà ,depuis trois ou quatre mois , la seule pièce qui
ait réussi à ce théâtre. Elle le mérite en partie , par la
gaieté qui y règne , par la tournure assez facile des coupłets
, et sur-tout par le choix du sujet. C'est le trait
de ce soldat français qui resté seul dans un moulin , ou
dans un fort , obtint de tout un régiment ennemi une
capitulation aussi honorable qu'elle aurait pu l'être pour
la garnison la plus nombreuse. On fait toujours répéter
avec un nouvel enthousiasme ce mot , qui vaut une
victoire :
Le Français meurt, mais il ne se rend pas.
Philippe joue le rôle de Ladouceur , de ee tambour
qui tient tête à un régiment tout entier. Cet acteur , qui
en termes de coulisses , brûle toujours les planches, mériterait
tous les applaudissemens qu'il reçoit , s'il avait un
peu plus de naturel , de noblesse , de franchise et de
gaieté. Il fait le ventriloque dans le rôle de Ladouceur ;
cela le sert assez bien lorsqu'il veut faire croire à son
38 MERCURE DE FRANCE .
prisonnier que le moulin est toujours gardé par deux
cents hommes. Cet acteur , avec un ventre si habile ,
jouerait parfaitement la scène où Scapin imite la voix
de sept à huit spadassins pour tromper et frapper Géronte.
Mlle Minette est fort bien placée dans le rôle de
la vivandière. Il est dommage que sa voix ne soit plus
en harmonie avec son jeu. Les deux auteurs du nouveau
vaudeville se sont cachés sous le nom de M. Gabriel.
On nous inenace d'une seconde représentation des Pages
en vacances , mis en deux actes sous le titre des Pages
corrigés . Tous les journaux ont oublié de dire qu'à la
première représentation de ce long vaudeville , Mile Rivière
avait fait sa rentrée après une absence de plusieurs
mois , causée par une maladie cruelle. Je parie qu'on
aura aussi la malice de ne pas remarquer la prétendue
rentrée de Mile Lucie , qui pour n'avoir pas joué de trois
semaines , a fait mettre son nom sur l'affiche en gros
caractères . Cela n'a pas attiré beaucoup de monde , et
Mlle Lucie a fait sa rentrée , puisque rentrée il y a , dans
une solitude à peu près complète; mais la foule s'était
portée la veille aux débuts de Mile Pauline-Geoffroy ,
âgée de quinze ans , dans Nancy du Moulin de Sans-
Souci , et dans Betzi du Mariage extravagant.
Pour ses quinze ans, Mlle Pauline a de l'acquis . Elle
a reçu tant d'applaudissemens et excité une admiration
si retentissante , qu'elle taxera d'injustice tous ceux qui
croiront devoir élever la voix contre son triomphe. Mais
qu'elle se méfie des éloges flatteurs que sa jolie figure
fera sans doute donner à son petit talent. Qu'elle tâche ,
en dépit de tous les bravos , de mieux comprendre ce
qu'elle dit, de ne pas chanterfaux en faisantdesroulades,
d'avoir un peu de simplicité et de naturel , au lieu de
tant de grâces maniérées ; un peu de noblesse et de tenue ,
au lieu de tous ces gestes et de tous ces trépignemens
par lesquels elle s'imagine donner beaucoup d'expression
à son jeu. Elle ferait fort bien aussi de ne pas se
regarder avec un air si content d'elle-même , et de ne
pas tant s'admirer si elle veut qu'on l'admire.
OCTOBRE 1816. 39
THEATRE DES VARIÉTÉS .
THEATRE DE LA PORTE SAINT - MARTIN .
Les deux Testamens aux Variétés , et la Perdrix
rouge à la Porte Saint-Martin , font , avec Crispin avocat
et Féodor , un bel ensemble de chûtes qui se sont
succédées en moins de huitjours. L'auteur de la Perdrix
rouge a gardé l'anonyme ; ceux des deux Testamens
se sont fait nommer à la deuxième représentation , au
milieu des sifflets : ce sont MM. Francis et Brazier. Pour
donner une idée de leur pièce , il suffira de dire qu'elle
a été sifflée malgré le jeu de Potier. Le théâtre de la
Porte Saint-Martin doit donner , avant le Mariage
rompu , pantomime en trois actes , les deux Philiberte ,
parodie en deux actes , des deux Philibert. L'ingénuité
de Mile Jenny Vertpré consent à se prêter au rôle de
Philiberte , le mauvais sujet , destiné d'abord à Mile
Cuisot.
E.
mmmmm
INTERIEUR.
Suite des nominations faites par les colléges électoraux de département.
Ain (bis ). M. Sirand.
Alpes (Hautes). M. Anglès , premier président de la Cour
Royale.
Ardèche. MM. Ladreit , Rouchon.
Arriège. MM. Calvet Madaillan , Fornier , Declause , de la dernière
chambre.
Aude. MM. Le comte de Bruyères Chalabre , et de la Bastide ,
tous deux de la dernière chambre.
Aveyron. Les nominations pour ce département,données dans
leMoniteur , different de celles que nous avions indiquées dans le
numéro précédent , les voici : MM. le vicomte de Bonald , Clausel
de Coussiergues de la dernière chambre ; Dubruel , ex-député.
Cantal, MM. Tournemine , Ganilli , de la dernière chambre .
Charente. MM. Albert , président du tribunal civil ; Dapui ; le
comte Dupont , ancien ministre de la guerre.
parente (Inférieure). MM. Jaurnaux , Baudri , Admiraud ,
Maccarthy.
Corrèze. MM. le baron d'Ambrogeac , maréchal-de -camp ; et
Sartelon , tous deux de la dernière chambre.
40 MERCURE DE FRANCE.
Côtes-du-Nord. MM. Ruperon, Beslai , Carré , Neel , tous
quatrede la dernière chambre.
Creuse. MM. Michellet , de la dernière chambre ; Thibor de
Challar.
Dordogne. MM. le chevalier Meynard , Chillaud de la Rigaudie
, le comte de la Mirandol , tous députés de la dernière chambre
; M, du Pavillon.
Drome (la). MM. Chabrillant , Maccarthi.
Finistère. MM. du Marhallach , ex-député ; Boussin , receveur
de l'enregistrement ; le comte d'Augier , de la derniere chambre ;
Herlart de Villemarqué.
Garonne (Haute). MM. Villèle , Duldegnier , de Limerac , le
baron de Puymaurin , de la dernière chambre.
Gers. MM. le vicomtede Castel Bajac , Thesan de Biran, Cassagnole.
Gironde. MM. Raves , président du collége électoral; le comte
Laîné , ministre de l'intérieur ; Dussumier Fonbrune , Pontet , le
comte Marcellus , tous quatre de la dernière chambre.
Heraut (bis ) M. le baron de Jessé
Indre (bis). M. Bourdeau de Fontenai , de la dernière chambre.
Landes. MM. Po ferré , Clerisse de Hartingue , Chevalier.
Loire(Haute). M. Chabronde Solhillac.
Loire Inferieure. MM. Coislin , Barbier , de la dernière chambre;
Richard , Peirusset,
Loiret Cher (bis). M. Salaberri , de la dernière chambre.
Lot. MM. le comte Lezai- Marnésia , Bareiron, directeur général
de l'enregistrement ; Moisen.
Lotet Garonne. MM. le comte Dijon , de la dernière chambre ;
Rivière , avocat-général ; Vassal-Monviel , de la dernière chambre.
Lozère. M. André , secrétaire-général de la préfecture , de la
dernière chambre .
Maine et Loire. MM. Benoist , conseiller-d'état ; de laBourdonnaye
, de la dernière chambre.
Meurthe. M. le comte Bourcier , lieutenant-général.
Morbihan. MM. Jolivet , de la dernière chambre ; Pontard , avocat
; Augier , de la dernière chambre ; le Gallic Kerisonet.
Puy de Dôme. MM. le comte de Chabrol , le marquis de Montaignac
, le baron Savard de Langlade , de Bayet , de la dernière
chambre.
Pyrénées (Basses). MM. Faget de Baure , Dangosse , le Normand.
Pyrénées(Hautes). MM. Fornier de Saintt--LLaarrii ,, le chevalier
de Figerol , de la dernière chambre.
Pyrénées Occidentales . M. Durand .
Rhin(Haut). MM. Berkeim , de la dernière chambre.
Rhône (Bouches du). MM Seyras , Rolland , négocians ; le
marquis de la Goi-Daix , tous deux de la dernière chambre .
Sarthe. MM. le baron de la Bouillerie , le comte Bouvet de Louvigui
, Piet , tous de la dernière chambre; le comte de Boiseleraux.
OCTOBRE 1816. 41
Seine etMarne (bis). MM. Saint-Cricq , de la dernière chambre؛
Ménager.
Sèvres (Deux). M. Morisset.
Scineet Oise. Au lieu de M. Destouches , il faut mettre M. de
Jumilhac , propriétaire.
Tarnet Garonne. MM. Mortarien, ancien maire de Montauban;
le comte de Caumont.
Tarn. MM. Cardonnel , ex -député ; Lastours .
Var. MM. Paul de Châteaudouble , le baron Simeon et Aurran
de Pierrefeu .
Vaucluse. MM. Causans , lieutenant-général , ex -député ; Sonlier.
Vienne. MM. de Lusine , Laroche Talon , de la dernière chambre.
Vosges. MM. Falatien , de la dernière chambre ; Velch , Donblet
, receveur-général .
Ledépartementde la Manche , celui de la Mayenne et de laCôted'Or
, n'ont point élu de députés . La majorité des électeurs , plus
un , ne s'est pas réunie dans le collége électoral . Les départemens
de l'Ain , du Nord et de l'Oise , n'ont pas pu compléter leurs nominations
par le même motif.
Les députés doivent se munir , 10. de leur acte de naissance ; 2°.
del'extraitdu montant du rôle de leurs impositions; 3°. s'il y a lieu,
d'un certificat qui constate , qu'ils font partie des cinquante les plus
imposés .
---
M. le duc de Kent , frère du prince régent , arrivé depuis peu
de jours à Paris , a été présenté au Roi par l'ambassadeur d'Angleterre.
-Mgr. le grand aumonier , archevêque de Reims , vientde recevoir
lechapeau de cardinal. Les vertus , les travaux apostoliques
, la fidélité de ce prélat à son Dieu et à son Roi , étaient ,
depuis long- temps , connus du chef de l'église , et libre enfin , il
Teur renduntémoignage qui a dû lui coûter à ne pouvoir leur rendreplutôt.
La chapelle d'expiation et le monument érigé à la Conciergeriedans
la chambre , occupée par la feue reine , a été bénite , et
l'office y a été célébré le 16 de ce mois.
Mgr. le due d'Angoulême s'est rendu , il y aquelquesjours ,
à l'Observatoire; il y a été reçu par les membres dubureaude longitude.
Le prince a examiné avec attention le beau cabinet d'observation;
et le ciel dégagé alors de nuages a permis qu'il pût observer
l'étoile polaire avec la lunette méridienne. Mais tout riche , et tout
soigné qu'est ce bel établissement , il ne possède pas ce géant des télescopes
, comme Herschell en a construit un,qui a 36 pieds , ni
comme celui d'Allemagne qui en a 32. Il est même des instrumens
d'un usage plus habituel etd'un besoin plus pressant dans l'état actuel
oùlascience est arrivée, et dont l'Observatoire est dépourva, Ily
42 MERCURE DE FRANCE.
manque entr'autres choses un quart de cercle mural , dont la cons--
truction était au-dessus des forces de l'établissement ; Mgr. le duc
d'Angoulême l'a su , et il a fait remettre 12 mille francs qui étaient
nécessaires pour cette utile construction .
LesFrançais ont pris possession le 12 et le18 juillet, du Sénégal
et de Gorée.
Malgré l'attention paternelle que le Gouvernement avait eue
depublier une instruction , pour instruire les cultivateurs des soins
particuliers qu'ils devaient prendre sur-tout cette année, à cause de
l'intempériede la saison, pour conserver leurs récoltes , la présomptueuse
ignorance d'un cultivateur n'a tenu compte de ce sage aver-:
tissement.Il en a été cruellement puni; car une inflammation spontanée
s'est manifestée dans sa grange , et sa récolte a été la proie des
flammes.
Le ministrede la marine a donné par une lettre un témoignage
de sa satisfaction à la famille de MM. Durécu et Potin. Ces
négocians , an moment où les naufragés de la Méduse abordèrent à
Saint- Louis , leur donnèrent un secours de 50 mille francs , afin
qu'il pussent pourvoir à leurs premiers besoins. Ce n'est pas la première
fois que ces mêmes négocians ont montré un coeur vraiment
français.
Notre école de peinture fait tous les jours de nouvelles pertes ;
M. Ménageot vient de mourir.
- Caillot , acteur estimé, et homme très- estimable , ce qui est
beaucoup plus , vient de mourir dans un âge très-avancé ; il était né
eu 1733 .
Lorsque la légion de l'Isère , dont la bonne conduite a étouffé
la révolte de Didier dans sa naissance , s'est présentée aux Tuileries
, le roi l'a accueillie avec la plus grande bonté , et il a dit au
général Donnadieu les choses les plus flatteuses.
-Les marchands de Paris ont présenté à M. le préfet de police
une pétition signée par un très-grand nombre d'entr'eux, plus de
huit cents , dit-on , pour demander qu'il soit défendu aux vendeurs
qui étalent le long des rues , sur les ponts et sur les boulevarts , et
quiyforment véritablement une foire permanente , de continuer ce
genre d'étalage. Ce magistrat leur a promis de s'occuper de cette
réclamation .
- Le roi a rendu une ordonnance en vertu de laquelle , et vu
le petitnombre de prêtres qui peuvent remplir les fonctions du ministère
dans le culte catholique romain , et vu leur insuffisance , les
prêtres des missions étrangères sont admis à remplir les fonctions ,
sur la demande et sous l'autorité des évêques. Les constitutions et
statuts de cette congrégation n'ayant riende contraire aux libertés
de l'église gallicane.
Une autre ordonnance a nommé le sieur Ferai membre du
juri assermenté pour reconnaître la légitimité des étoffes et tissus ,
enremplacement du sieur Grivel , démissionnaire , et il a été ad-
:
OCTOBRE 1816. 43
joint comme suppléans le sieur Jourdan, Cordier , Jubié père ,
Noel , Barnoin, Calenge.
M. le duc de Reggio étant absent pour un mois, c'est M. le.
ducde Mortemart , major-général , qui commande la garde nationale
parisienne.
-M. Dutremblai , directeur - général de la caisse d'amortissement
, a rendu à la commission nommée par le roi pour surveiller
les opérations de cette caisse , le compte le plus clair et le plus satisfaisant.
II en résulte que le trésor public a fait avec la plus grande
exactitude tous les versemens auxquels il était tenu par la loi ; que
les achats de reste ont été faits sur la bourse , et que l'amortissement
a eu lieu dans les proportions qui ont été prescrites. Les commissaires
out vérifié , non-seulement les états qui leur ont été présentés;
mais même les registres de la comptabilité. Ils ont trouvé
partout le même ordre , et une pareille régularité. C'est ce qu'ils
ont établi dans l'arrêté qu'ils ont pris: il est également honorable
pour le directeur-général et satisfaisant pour le public. C'est une
nouvelle preuve à joindre à celle des paiemens faits aux puissances
alliées , pour montrer la bonté d'une administration paternelle .
La cérémonie funèbre expiatoire a été célébrée dans toutes
les églises et par tous les cultes. Le concours a été nombrenx , mais
nulle part cette cérémonie n'a rappelé des souvenirs aussi touchar s
quedans cette chapelle qui fut la chambre de la reine. C'est de la
que la fille, la soeur des Césars, cette veuvedu meilleur des rois,
et reine elle-même , éleva son ame vers le ciel au moment de partir
pour tomber sous le fer des assassins. M. l'abbé Dambès , aumonier ,
de la Conciergerie , a célébré l'office divin . Madame duchesse d'Angoulême
s'est rendue le matin à Saint-Denis pour prier sur le tombeau
de ses augustes parens .
La belle manufacture des velours peints , dont l'existence est
due àM. Vauchetét , et qui est établie rue de Clichy , vient de fournir
unepiècede tenture magnifique pour orner un des salons de la
chambre des pairs ; elle représente le Campo Vaccino à Rome , et
remplace celle qui avait été placée dans le temps que ce palais était
celuidu sénat. Le sujetquiyétait représenté ne convenait pas dans
les circonstances présentes. Cette manufacture est toujours florissante
, et vraiment d'origine française. Elle doit nous inspirer un if
intérêt.
-Les commis des droits réunis ont saisi chez un fort marchand
devin600hectolitres d'une liqueur en fermentation , destinée à porter
le nom de vin. C'est, d'une part, une contravention aux réglemens
qui interdisent toute fabrication clandestine de liqueurs spiritueuses
; mais en outre , la police qui veille avec une grande
activité à la bonté de l'approvisionnement pour Paris , des comestibles
et des boissons , s'occupe de cette affaire. Si dans ces sophistications
il entrait des raisins secs , comme Beaumé l'a démontré
possible, et s'il n'y entrait que cela, le mal serait moins grand;
44 MERCURE DE FRANCE.
mais il y a de prétendues formules dans lesquelles le raisin est à pen
près la seule chose qui ne soit pas comprise. Cet événement a
servi à rappeler que dans l'entrepôt général établi quai de laTournelle,
il était possible de se procurer des vins de bonne qualité.
-On a rapporté un accident assez singulier ,et dont nous parlerons
parceque nous avons eu occasion de savoir qu'il était moins
rare qu'on ne l'avait eru Un enfant s'amusait à repasser un bouton
d'acier sur une meule de grès; ne trouvant pas que la rotation de
la meule fut assez rapide , il pria un homme qui le regardait de
tourner la manivelle. Apeine celui - ci avait commencé à la faire
tourner vivement , que la meule se brisa en morceaux , et ses éclats
blessèrent dangereusement l'enfant. Ce phénomène est quelquefois
accompagné d'une lumière vive , et ily atoujours unedetonation.
EXTERIEUR .
Le Gouvernement vient de destiner l'ancien collége des Jésuites à
Bruxelles pour y placer les tribunaux.
Les états généraux ont fini leur session , et la clôture s'en est
faite solennellement ; mais avant de se séparer , ils avaient rendu la
loi sur la liberté de la presse , et il a été prononcé des peines contre
les rédacteurs , imprimeurs et colporteurs des écrits et journaux
dans lesquels les sou erains étrangers auraient été attaqués et offensés.
Il a été ordonné de faire des prières publiques dans les églises
etdans les temples de tous les cultes pour la princesse d'Orange ,
dont la grossesse est déclarée.
-Le roi et la famille royale viennent de se rendreau château
deLacken à une lieue de Bruxelles. La position pittoresque de ce
palais en rend le séjour très-agréable.
Le roi de Prusse vient de défendre, dans tous ses états, toutes
lès contrefaçons d'ouvrages sortis des presses allemandes , quel que
soit l'état dans lequel l'ouvrage aura été imprimé. Cette sage ordonnance
devrait être rendue par toutes les puissances de l'Allemagne.
- Toutes les puissances agissent d'un commun accord pour
maintenir les ventes qui ont été faites dans les temps de trouble qui
viennent de s'écouler. Alors l'abbaye de Corvei fut enlevée au légitime
possesseur et donnée au royaume de Westphalie. La Prusse
possède actuellement la Hesse, où cette abbaye se trouve située. Cette
puissance vient de se conduire d'après le principe , que les actes légaux,
c'est- à-dire , revêtus des formes publiques , faits par le cidevant
gouvernement westphalien , étaient obligatoires pour les
princes dont les pays ont été reconnus par la paix de Tilsitt ,
comme faisant partie du royaume de Westphalie.
Ce même monarque a ouvert un asile dans ses états aux réfugiés
francais comprisdans la seconde classe de l'ordonnance du
roi du 24 juillet 1815 , et ceux qui y sont compris par l'addi- à
OCTOBRE 1816. 45
tion faite à la loi d'amnistie. On a remarqué que ceux auxquels un
refuge était ouvert se trouvaient dans un pays dont ils s'étaient
montrés les plus grands ennemis ;il faut cependant en excepter la
France; car c'est à elle qu'ils ont certainement fait le plus de mal.
Le roi de Prasse a terminé son voyage dans ses nouvelles
provinces, et est de retour à Postdam.
-
nier.
Le roi de Saxe a accédé à la sainte alliance le 14juillet der-
-On vient de découvrir les ossemens d'un mammouth. Ce monstrueux
animal, dont les os seuls nous ont révélé l'existence,vont être
rassemblés avec le plus grand soin.
- Le sénat d'Hambourg vient de défendre toute espèce de recrutement
pour les puissances étrangères dans l'étendue de son territoire.
Le roi de Suède qui ,pendant tout l'été, avait donné les plus
grandes inquiétudes pour sa santé , est enfin hors de péril ; mais
ses médecins lui ont prescrit un repos absolu , et lui interdisent le
soin des affaires .
-L'ouverture des conférences préliminaires dela diète germaniqueont
eu lieu le cinq de ce mois , comme on l'avait annoncé;
il s'est déjà tenu plusieurs séances. On se plaint en Allemagne de ce
qu'elles sont secrettes. Il paraît , au reste , que la plus grande concorde
règne entre les représentans des diverses puissances.
- Les Dominicains de Lithuanie et ceux des autres provinces
de l'Empire russe ont été invités par l'empereur Alexandre à se rendre
à Saint-Pétersbourg , pour y diriger l'enseignementde la refigion
catholique qui , jusqu'alors , y avait été confié aux Jésuite
Depuis long-temps , ces deux ordres se trouvent en présence , et le
nom de Lemos doit toujours être célèbre parmi les Dominicains.
-
- Un état de statistique , publié pour l'année 1814, annonce
qu'il était né un milliondeux cent vingt-huit mille ames , et qu'il
'en était mort 838,816. L'excès des naissances sur les morts est de
589,261 . Le nombre des garçons l'emportait sur celui des filles nées
dans cet intervalle , de 58,699. Deux vieillards étaient morts âgés ,
l'un de 145 à 150 ans , et l'autre de 126 à 130 ans .
Il y a à Saint-Pétersbourg trois ponts en fer; le plus bean
vient d'être construit sur la Molka , qui est un bras de la Newa.
L'empereur a ordonné que les fonds qui avaient été faits
pour ériger un arc de triomphe , seraient distribués aux pauvres
et aux invalides .
- On vient de donner , dans un nouveau voyage de Norwège ,
la hauteur du mont Suchetta , le plus haut de la péninsule scandinave.
Il a au-dessus du niveau des eaux de la mer 7620 pieds , ou
1270 toises.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
ANNONCES.
La société d'agriculture , sciences et arts de Châlons ,
a, dans sa séance publique du 26 août , décerné unemédaille
d'encouragement de première classe à M. Normand,
médecin à Sainte-Menehould , pour avoir vacciné
1548 enfans dans le cours de l'année. Elle donnera des
médailles aux médecins et chirurgiens qui justifieront
avoir vacciné le plus grand nombre de sujets du 1er juillet
1816 au 1er juillet 1817 ; 2º aux auteurs de la meilleure
statistique d'un canton du département de la
Marne;3º à ceux qui auront trouvé et expérimenté des
moyens pour la guérison de la graisse des vins. Elle
offre une médaille d'or de cent francs à celui qui aura
établi le premier, dans une des principales villes du départementde
la Marne , une sonde pénétrant à cent pieds,
et destinée , sauf rétribution , au service public. Elle propose
pour prix de discours à distribuer le 26 août 1817 ,
l'éloge de M. de Juigné , évêque de Châlons et archevêque
de Paris , l'un des fondateurs de l'ancienne académie
de Châlons. Le prix est une médaille d'or de deux
cents francs . Les mémoires seront adressés , franc de
port , au président ou au secrétaire , avant le 15 juillet
prochain , et avec les conditions ordinaires.
L'académie des sciences de Dijon avait proposé pour
sujet de prix l'éloge du duc d'Enghien; elle a reçu dix
ouvrages , parmi lesquels elle a distingué une pièce de
vers ayant pour épigraphe le passage du livre 6 de l'Enéide
, commençant par manibus date lilia plenis ;
mais n'étant point encore satisfaite , elle a prorogé le
terme du concours ad 1er mars 1817. Le prix est de
300 fr. Les morceaux peuvent être écrits en vers ou en
prose.
L'académie des sciences d'Amiens propose pour le
prix de prose qu'elle distribuera au mois d'août 1817 ,
l'éloge de l'abbé Delille ; et pour prix de poësie , la réntrée
d'Henri IV dans la ville d'Amiens , après avoir re
OCTOBRE 1816. 47
pris cette ville sur les Espagnols. Le prix est une médailled'or.
Le terme de rigueur pour l'envoi des pièces
est avant le 1er août 1817 .
L'académie de Vaucluse remet au concours pour prix
de prose , l'éloge de Pétrarque. Le prix est une médaille
d'or de 300 fr. , représentant le site de la fontainede
Vaucluse. Les discours doivent être remis à M. Morel ,
secrétaire perpétuel de l'académie , à Avignon , avec
les conditions ordinaires , avant le 1er juin 1817 .
L'aspect de la ville , de la rade , des fortifications et
de la marine d'Alger dans son état actuel , attire.constamment
au Cosmorama le public , toujours avide de
voir de ses yeux ce qui excite lacuriosité du moment.
Des vues magnifiques de l'Inde , de l'Egypte , de l'Italie,
et de plusieurs villes capitales de l'Europe , rendent la
nouvelle exposition très- intéressante.
L'empereur Alexandre à Bar-sur-Aube en 1814.
AParis , chez Théodore Leclerc jeune , libraire , rue
Neuve-Notre-Dame en la Cité , nº 23. Brochure in-8°.
Prix: 1 fr. 25 cent. , et 1 fr. 50 cent. franc deport.
Sion , ou les Merveilles de la montagne sainte , poème
entrois chants, par J. L. Boucharlat , membre de la
société royale académique de Paris. In-8 , imprimerie
de Pierre Didot. AParis , chez Al. Eymery, rue Mazarine
, nº 30. Prix : 1 fr. 50 cent. , et 1 fr. 75 cent. franc
de port.
La Satire de Sulpicia traduite en vers français , par
Ch. Monnard. Chez Bretin , rue des Filles-St-Thomas ,
n° 13. Prix : 1 fr . 25 c. , et 1 fr . 50 c . par la poste.
Lettre à M. le vicomte de Châteaubriand, pair de
France ( 1816 ) . Brochure in-8°. Prix : 1 fr . , et 1 f. 25 c.
franc de port. Chez Al. Eymery , rue Mazarine , nº 30.
Opinion' nouvelle sur le traitement de la goutte et
de la pierre , par P. J. Marie de Saint-Ursin. Un vol.
in-8° , orné du portrait de l'auteur. Prix : 5 fr . , et 6 fr .
franc de port. Chez Lefevre , impr. -libr. rue de Bourbon ,
n° II .
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, par Mme Dufrenoy ; seconde édition , revue , corrigée
et augmentée. Deux vol. in-8° avec de jolies gravures.
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A. Eymery , rue Mazarine.
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2 fr. , et 2 fr. 50 c. franc de port. Chez Lenormant , rue
de Seine .
Analyse de mes malheurs et de mes persécutions
depuis 26 ans , par L. A. Pitou. Chez L. A. Pitou ,
librairee,, rue de Lulli , nº 1 .
Sauvez le roi quand même , et quelques autres maximes
du jour ,jugées par le P. Daniel , de la compagnie
de Jésus , et d'autres hommes de lettres . Brochure in-8°.
Prix : 1 fr . , et 1 fr. 15 c. franc de port . Chez L'Huillier,
libraire , rue Serpente , nº 16 .
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Histoire de la session de 1815 ; par M. H. T. Lefevre.
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Nouvelle histoire d'Henri IV, traduite pour la première
fois du latin de Raoul Boutrays , suivie d'un extrait
de la traduction que fit Henry , à l'âge de 11 ans ,
des Commentaires de César , que l'on croyait perdue ;
de plusieurs de ses lettres originales , inédites et d'estat ,
suivant son expression , démontrant des erreurs commises
par ses plus célèbres historiens , et contenant des
particularités inconnues jusqu'ici. Ornée d'une gravure
représentant Henri IV avec son précepteur. Un volume
in- 12. Prix : 3fr. Chez Plancher , rue Serpente , nº 14.
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MERCURE
DE FRANCE.
www
AVIS ESSENTIEL .
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Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année.- On ne peut souscrire
quedu 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible . - Les lettres , livres , gravures , etc
doivent être adressés , francs de port , à l'administration da
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE.
,
-
PARIS ET LA PROVINCE .
(2ª Fragment. Début du IIe chant. )
1
Des champs de la Touraine aux plaines d'Ispahan ,
Le préjugé , de l'homme invincible tyran ,
Monstre dont la sottise a fondé la puissance ,
Enfanté par l'erreur , nourri par l'ignorance,
Sous un joug que le sage évite avec horreur ,
A son gré fait ployer et l'esprit et le coeur
Contre lui, c'est en vain que la philosophie
Déchaîna l'éloquence , organe du génie,
TOME 69°.
٢٠١
4
1
ROY
SEINE
50 MERCURE DE FRANCE,
Quelquefois abatu , mais toujours redouté,
Il releva toujours son pouvoir indompté.
Eh! comment le combattre ! eh! comment le détruire !
Le temps , qui détruit tout , respecte son empire ;
Il s'attache à l'enfance au sortir du berceau,
Et poursuit le vieillard jusqu'aux bords du tombeau.
L'homme , esclave en tous lieux , jouet de ses chimères ,
Rêve dévotement ce qu'ont rêvé ses pères .
Un chapeau sur le front on coiffé d'un turban ,
Siégeant dans un concile , assis dans un divan ,
On voit le préjugé dresser sa tête altière ,
Et repousser le jour qui blesse sa paupière.
Sans rien connaître il juge , il proclame ses lois ;
Proscrit , condamne , absout, sans mesure , sans choix;
Règle tout , change tout au gré de ses caprices ,
Les vices en vertus , et les vertus en vices;
Et dictant sans remords ses décrets inhumains,
Pour un faux point d'honneur ensanglante ses mains.
Aveuglé par l'amour , aveuglé par la haîne ,
Chaque mortel , hélas ! vit et meurt dans sa chaîne.
Mais sans nous égarer en de vagues propos ,
Voyez Melcour; Melcour , abusé par des sots ,
De leur vain préjugé partageant l'injustice ,
Et semblable à l'enfant qu'effraya sa nourrice ,
De complots , de périls sans cesse environné ,
Croit déjà voir Paris à sa perte acharné.
Sans amis , sans secours , innocente victime,
Marchant de chute en chute et d'abîme en abîme,
Chaque pas dans Paris lui présage un revers ;
Dans chaquehomme, ses yeux fixeront un pervers.
Mais quel bruit a frappé son oreille alarmée ?
Que cache à ses regards cette obscure fumée ?
C'est Paris ! L'équipage , en entendant ces mots ,
D'un sommeil obstiné repousse les pavots ,
Et sourit , en baillant , au terme du voyage.
Ainsi , quand le pilote , à l'aspect du rivage
Qui se dessine au loin sur l'horison des mers ,
OCTOBRE 1816. 5t
D'un cri , redit en choeur , fait retentir les airs ;
Le matelot , courbé sur la vague qui gronde ,
Se relève , et joyeux salue un nouveau monde.
Mais , du sommet du char , la voix du conducteur
Des chevaux harassés gourmande la lenteur.
Ils volent , et bientôt atteignent la barrière.
Les commis satisfaits referment la portière.
On entre. Voilà donc , s'est écrié Melcour ,
Cette cité superbe et ce pompeux séjour ,
Des talens , des honneurs éclatant sanctuaire ,
Long-temps chargé du poids du monde tributaire ?
Que vois-je devant moi ? de tristes bâtimens
Mal construits , mal rangés , tout noircis par le temps ,
Dont les toîts inégaux élancés vers la nue ,
Menacent les passans et fatiguent la vue.
Eh! peut-on respirer dans ces réduits obscurs ?
L'air y circule à peine , étouffé dans leurs murs.
Mais quel peuple hideux autour de nous se presse !
Quel fracas importun! quelle vapeur épaisse !
L'asile de nos rois n'est-il qu'une prison ?
Amboise me l'a dit , Amboise a- t-il raison ?
Où sont- ils en effet ces brillans édifices ,
Ces palais , ces hôtels , où gorgés de délices ,
De riches fainéans , singes de Lucullus ,
Sur leur vaisselle d'or étalent leurs vertus ?
Où sont-ils ?..... Ah ! Melcour , tu juges sans connaître;
Marche , et de ton erreur désabusé peut-être ,
Tu verras ces palais , ces temples , ces hôtels ,
Des beaux-arts protégés monumens éternels ;
Tu verras ces jardins , ces places , ces fontaines ,
QueRome eut admirés , qu'eut enviés Athènes.
Quedis-je ? tu les vois, tu contemples charmé
Ce Paris , à tes yeux tout-à-coup transformé;
Et la bouche béante , en ta surprise extrême ,
D'un jugement trop prompt tu rougis en toi-même.
1
A. BÉRAUD , capitaine en non- activité.
4.
52
MERCURE DE FRANCE.
1
w www
LE CHAT ET LA SOURIS.
Un certain jour que Rominagrobis
En digérant achevait un long somme ,
Tout près de lui passèrent deux souris
Que vivement poursuivait un jeune homme.
L'une des deux , que la peur fit crier ,
Rendit à l'autre un fort mauvais service.
Le chat s'éveille ; elle a beau supplier ,
Pour l'indiscrète il faut qu'elle pâtisse.
Hélas ! dit-elle à l'animal fouré,
Ayez pitié de matendre jeunesse ;
Vous me voyez ici contre mon gré ;
Toujours j'ai su respecter votre altesse;
Cen'est point moi qui troublai son sommeil.
Sans l'ennemi , qui nous fit quitter place ,
Vous n'eussiez eu, seigneur , qu'un doux réveil :
C'est à vos pieds que je demande grâce.
At'écouter j'admire mon sang-froid ,
Dit le matou , je hais la flatterie ;
Je sais assez le respect qu'on me doit ;
Laisse done là toute flagornerie :
Tu m'as manqué ,ton sort est résolu.
Pensais-tu donc , malheureuse pécore ,
M'intéresser par un honneur rendu ?
Je sais mondroit et je l'exerce encore.
Apeine il dit , qu'insensible à ses cris ,
Sans écouter des raisons qu'il méprise ,
D'un coup de patte il saisit la souris ,
Et la croquant , la dit de bonne prise.
1
Aflagorner ne nous abaissons pas ;
Respectons- nous jusques dans nos suppliques.
Sans des flatteurs méprisables et bas ,
Aurait-on vu tant d'ordres tyranniques?
T. DE COURCELLES.
OCTOBRE 1816. 53
:
LA JEUNE PÉLERINE.
ROMANCE .
Air àfaire.
•Du soleil l'ardeur est brûlante ,
Viens, Ziméo , viens pauvre enfant;
Que cette onde rafraîchissante ,
Telle qu'un baume bienfaisant ,
Rappelle ton ame expirante . >>>
Assise au pied d'une fontaine ,
Ainsi disait la jeune Emma,
De Montmaur pauvre châtelaine;
En pélerinage elle va
Jusques à la cité prochaine.
Au ciel adressant sa prière ,
Emma demande son époux .
Depuis dix ans qu'il est en guerre ,
Siffroy périt-il sous les coups
De quelqu'ennemi sanguinaire?
Que je te plains , & Pélerine !
Tu te berces d'un vain espoir.....
Hier dans la forêt voisine
Ton époux tomba vers le soir
Frappé d'une main assassine .
1
ÉNIGME .
CHARLES MALO.
J'ai pour mes ennemis et la terre et le feu ,
Parmi les élémens l'air tout seul me supporte ;
Dans l'eau je prends naissance , et je suis si peu forte
1
Qu'il n'est pas surprenant que je vive bien peu.
Quelquefois dans les airs je veux prendre l'essor ;
Mais je ne puis souffrir que quelqu'un me manie.
Et bien qu'un doux zéphir m'ait su donner la vie ,
A
Ce zéphir bien souvent me sait donner la mort.
54 MERCURE DE FRANCE .
wwwwwwwwwww
CHARADE.
A Jupiter Hébé présentait mon premier;
Unpetit dieu malin se cache en mon dernier ;
Parmi les minéraux l'on trouve mon entier.
LOGOGRIPHE
Adressé à une jolie femme.
Je suis sur mes huit pieds un assez joli nom,
Souffrant facilement l'abréviation .
Si tu me divisais pour soulager ta tête ,
Tu trouverais en moi le nom d'un grand prophète ;
Le nom d'une cité située au levant ;
L'undes plus fiers soutiens du fameux alcoran;
Etdevenant fécond par mesmétamorphoses ,
J'offre un des animaux féroces et moroses ;
Ce qui de certains jours ne saurait être exclus;
Celle à qui nous devons et Castor et Pollux;
Un titre recherché d'usage en Angleterre ;
L'attribut de Zéphire ou de femme légère;
Ce qu'au fond d'un tonneau peut déposer le vin;
Ceque fait un serment envers son souverain;
Un emblême dujeu, de la gamme une note ;
Ce vin aimé du sexe et que craint une sotte ;
Des plébéiens romains un nom brigué souvent ;
Ceque dans une affaire on accorde en plaidant;
Ceque lors d'un danger l'on doit à son semblable ;
Al'objet dénommé l'opposé véritable;
Cequ'un esprit fécond voit naître à chaque instant,
Qui reconnu sublime annonce un grand talent;
Ce qu'au jeu de trictraç on agite sans cesse ;
Cequ'offrait sous César notre antique Lutèce;-
Lenomdumontcélèbre où le berger Pâris
AVénuseenncchhantée adjugealedouxprix;
Puis laissant reposer ma poëtique verve
Je t'offre pour finir un surnom de Minerve. 1
T. DE COURCELLES .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Lemotde l'Enigme est le bois àfaire des instrumens . Gelai du
Logogriphe est Gateau , où l'on trouve Ut , Guet, Eau , Tage ,
Age,Auge,Aga. Le motde laCharade est
OCTOBRE 1816. 55
www
LE REVENANT DE BERLIN ,
OU UNE AVENTURE DE BAL MASQUÉ.
Anecdote véritable.
Quoique les romans de Mme Radcliff commencent à
n'être plus de mode , nous allons cependant hasarder
une histoire , qui sous la plume de cette célèbre romancière
, aurait glacé le sangdans les veines et fait dresser
les cheveux , ce qui est le plus grand des triomphes dans
ce genre d'écrits , qui au reste ne sont point à dédaigner.
Nous devons dire même que Mme Radcliff a fait
preuve d'un véritable talent , soit dans la partie descriptive
de ses romans , soit dans l'inépuisable combinaison
des scènes et des incidens les plus propres à porter la
terreur et l'effroi dans l'ame de ses lecteurs ; mais si
cette sombre romancière des rivages d'Albion noue fortement
une intrigue ; si elle parvient presque toujours,
par l'accumulation d'événemens plus surprenans les
uns que les autres , à exciter vivement la curiosité , à
soutenir l'attention; si elle réussit , par des caractères
dessinés avec hardiesse , à frapper , à saisir l'imagination
, à intéresser le coeur même par des peintures d'un
pathétique noble et touchant, il faut convenir qu'elle
n'est pas également heureuse dans la manière de terminer
cés longs et noirs récits. L'explication qu'elle
essaye ordinairement de donnerde toutes ces apparitions
phantasmagoriques , n'est rien moins que satisfaisante ;
ses dénouemens sont une espèce de mystification pour
le lecteur , qui ne peut se défendre d'un certain sentiment
de honte , en voyant à la fin du roman que tous
ces mystères,tous ces prodiges dont ses yeux sont encore
effrayés , n'étaient que de pures illusions . Sous ce rapport
cependant , les ouvrages de Mme Radcliff ont un but
moral etphilosophique ; car bien loin de fortifier le penchant
à la superstition, ils semblent au contraire le dé
56 MERCURE DE FRANCE.
truire , en nous accoutumant à voir des effets extrordinaires
produits par des causes simples et naturelles .
L'anecdote que nous avons à raconter pourra fournir
une utile leçon de plus dans ce genre ; elle servira du
moins à faire connaître la puissance de l'imagination ,
et combien il est dangereux de sejouer avec elle, comme
on ne le fait que trop communément.
Un seigneur de la cour de Prusse , le colonel B** ,
était uni depuis deux ans à une jeune et belle personne
, appartenant à une des familles les plus distinguées
du royaume. Nos deux époux , également épris
l'unde l'autre , doués de tous les avantages de la fortune,
de la naissance et de l'esprit , aimés et respectés de tous
ceux qui les connaissaient , vécurent long-temps dans
une intimité parfaite , et l'hymen ne fut pour eux
qu'une continuité de délices. Mais une félicité trop
grande est rarement durable ; cette vérité triviale ne
tarda pas à se confirmer à l'égard de nos deux époux ;
la mort vint briser des liens de fleurs qu'elle aurait dû
respecter : la jeune personne mourut après quelques
jours de maladie. A cette funeste séparation , rien n'égala
le désespoir du colonel de B**; sa raison s'égara
au point qu'il fallut employer la force pour l'arracher
de ce corps inanimé , à qui l'on rendit les derniers devoirs
avec toute la pompe convenable. Les personnes
qui veillaient sur cet époux infortuné , eurent beaucoup
de peine à l'empêcher de porter sur lui-mêmedes mains
violentes et meurtrières. Revenu enfin à un état plus
calme, le premier soin du colonel B** fut de faire élever,
à la mémoire de sa compagne adorée , un magnifique
tombeau de marbre noir , dans l'église où les restes
mortels de cette dernière avaient étédéposés. Son unique
consolation était d'aller y pleurer; la perte qu'il venait
de faire était d'autant plus douloureuse , qu'il ne lui restait
aucun gage de cet hymen. Son caractère , dans l'espace
de quelques mois , changea totalement. Toujours
morne et pensif, les yyeeuuxx fixés sur le portrait de son
épouse, il fuyait la sociétéde sesamislesplus iinntimes.
Sa douleur n'éprouvait quelque soulagement que dans
les lieux déserts , dans le silence des forêts , ou sur ce
OCTOBRE 1816. 57
tombeau toujours présent à sa pensée lorsqu'il ne l'était
pas à ses regards. Cette mélancolie toujours croissante
ne tarda pas à le jeter dans une espèce de somnambulisme
naturel . Dans cet état , il se levait au milieu de la
nuit , allumait une bougie , et dirigeant ses pas vers le
monument qui renfermait ses dépouilles chéries , il y
restait jusqu'aux premiers rayons du jour. Il avait coutume
chaque fois de déposer une rose ou quelqu'autre
fleur sur la pierre sépulchrale , qu'il arrosait de ses larmes
, et le lendemain, lorsqu'il était réveillé , ayant
perdu le souvenir de șa visite nocturne , ces fleurs étaient
pour lui un objet d'étonnement et de surprise . On ne
tarda pas à s'apercevoir du somnambulisme où était
tombé le colonel de B**. On prit des précautions pour
empêcher ces excursions furtives; d'habiles médecins
furent appelés , et parvinrent enfin à le guérir.
1 Les amis et les parens du colonel B** mirent tout
en usage ensuite pour le distraire de sa mélancolie ;
mais leurs soins à cet égard eurent peu de succès ; il finit
cependant par céder àleurs instances , et se laissa entraîner
dans quelques sociétés ; mais son coeur , livré à
d'inconsolables regrets , nourrissait une plaie incurable :
son déssepoir , pour être plus calme , n'en était pas moins
profond. Au milieu des cercles les plus brillans , il regardait
sans voir , il écoutait sans entendre ; à son immobilité,
au sourire doux et triste qui errait sur ses lèvres
toujours muettes , on l'aurait pris pour la statue de la
Résignation qui sourit à la Douleur. Les amis du colonel
de B** crurent qu'il fallait redoubler d'efforts ; ils firent
promettre à ce dernier de paraître à un bal magnifique
qui devait avoir lieu chez le prince de *** , dans les
premiers jours du carnaval.
Le colonel y parut en effet ; il n'était point masqué.
Apeine fut-il entré dans la salle , que tous les yeux se
fixerent sur lui. La persévérance de sa douleur lui avait
donné une sorte de célébrité ; il était regardé comme le
héros de la tendresse conjugale ; toutes les femmes se
pressaient autour de lui et cherchaient à le distraire. Le
colonel deB** , toujours silencieux , s'assit dans un coin
de la salle, et se repentait déjà , par l'ennui qu'il éprou
58 MERCURE DE FRANCE .
vait , de sa fidélité à tenir une promesse arrachée par
d'importunes sollicitations , lorsqu'un masque en domino
noir entra dans la salle et fut se placer , debout et
les bras croisés , devant le colonel de B** , qu'il semblait
considérer avec une attention toute particulière.
Ce dernier s'en aperçut et changea de place; mais le
masque en domino noir le suivit , et vint se placer devant
luidans la même attitude pensive.Après une demiheure
de silence de part et d'autre: Est-il possible , dit
le domino noir en s'approchant du colonel , que vous
ne me reconnaissiez pas ?- La singularité de cette demande
, etplus encore le son de voix , que l'on ne chercha
point à déguiser , dont elle fut prononcée , firent
tressaillir le colonel .-Comment pourrais-je vous reconnaître
, répondit-il tout ému , sous ce déguisement?
Votre coeur seul , ajouta la voix douce et touchante ,
ne devrait pas vous permettre de vous tromper. Le son
dema voix ne vous est-il plus connu ?-Grands dieux !
s'écria le colonel , en se levant àdemi de surprise ; en
effet , votre voix a une merveilleuse conformité avec
celle d'une épouse chérie ; mais c'est sans doute une
illusion de ma douleur . Colonel de B** , pourquoi
consumez-vous ainsi vos jours dans l'amertume ? Pourquoi
vous livrer aussi obstinément à de stériles regrets ?
Quelle surprenante ressemblance avec la voix de
mon Ernestine ! s'écria de nouveau le colonel en retombant
sur son siège; infortunée que je suis ! faut-il
ainsi que je m'abuse moi-même !-Colonel , ajouta le
domino noir d'un ton grave et solennel , j'ai à vous entretenir
enparticulier; le lieu où nous sommes n'est pas
propre à une explication: suivez-moi dans le cabinet
voisin.-Le colonel obéit avec une émotion que l'on
peut imaginer.
Lorsqu'ils furent entrés tous les deux dans le cabinet ,
qui était éclairé de plusieurs bougies , le premier soin
du domino noir fut d'en fermer la porte , puis faisant
signe au colonel de s'arrêter à une certaine distance , il
l'invita à s'asseoir . Avant de recommencer notre conversation
, ajouta le domino , je vous recommande d'abordde
reprendre vos esprits , dont l'agitation est visible .
OCTOBRE 1816. 59
Jurez-moi ensuite sur votre honneur , que lorsqu'en me
démasquant je me serai fait connaître , vous ne tenterez
en aucune manière de vous opposer à ce que je sorte
d'ici , et que vous ne vous leverez pas même de dessus
votre siège sans monordre.-Je vous le jure par ce qu'il
y a au monde de plus sacré , répondit avec chaleur le
colonel, encore plus étcnné de la ressemblance singulière
qui existait entre la voix qui frappait son oreille et
celle de son Ernestine; mais au nom du ciel qui êtesvous
?-Colonel , êtes-vous bien sûr de votre courage?
-
Oui; mais que signifie cette question?-Unmoment.
Si la conformité de voix qui vous a d'abord fait tressaillir
, ne vous abusait point ; s'il était possible que
l'épouse que vous pleurez , rendue un instant à la lu-.
mière , fût à présent même devant vous. Je vous rappelle
votre serment.-Grands dieux ! s'écria le colonel ,
qui que vous soyez , cessez un jeu cruel et respectez ma
douleur.-Ingrat ! le désir de la faire cesser est le seul
motif qui m'anime. Après avoir reconnu mes traits ,
jurez-moi de suivre le conseil que je vous donnerai. Un
nouvel hymen peut seul vous rendre la félicité que vous
avez perdue : c'est ladernière marque de tendresse que
j'exige de vous. Jurez-moi d'épouser la personne dont
ina bouche aura prononcé le nom. En achevant ces
mots , le domino noir ôta son masque, et offrit aux regards
du colonel le visage même d'Ernestine ; mais
pâle, décoloré et semblable à celui d'une personne qui
vient d'expirer cette vue , le colonel tendant les
bras vers ce fantôme , jetta un cri terrible et tomba évanoui.
Le domino noir se hâte de remettre son masque ,
sort précipitamment du cabinet, rentre dans la salle ,
et dit àhaute voix que l'on allat porter du secours au
colonel qui s'était trouvé mal ; puis se faisant jour à travers
la foule , il descend à grands pas l'escalier , traverse
la cour, et sans demander la chaise à porteur qui l'avait
amené, et qui était placée au bas de l'escalier , il se fait
ouvrir la porte de l'hôtel , se jette dans la rue , et s'éloigne
à toutes jambes Mais revenons au colonel.
Onle trouvadans le cabinet étendu par terre , et dans
leplus violentdélire; tous les soins lui furent prodigués ,
60 MERCURE DE FRANCE .
mais inutilement. Il raconta , autant que le désordrede
ses esprits le lui permettait , la scène qui venait d'avoir
lieu; affirma qu'il avait vu son Ernestine , et mourut
un instant après .
Qu'on juge de la sensation que dut faire une aventure
aussi funeste , et de l'étonnement de toutes les personnes
qui se trouvaient présentes ..... On chercha tout de suite
le domino noir, dont la disparution n'avait pas même
été remarquée , tant elle avait été prompte et soudaine.
Ondescendit dans la cour , où l'on trouva la chaise et
les deux porteurs : on s'empara de ces deux hommes.
Le magistrat , chargé de la police , les interrogea luimême.
Voici le résultat de la déposition qu'ils firent séparément
:
re-
Dans la soirée du jour où le bal avait eu lieu , l'undes
porteurs fut accosté par un individu vêtu de noir , dont
ildonna le signalement. Cette personne , en remettant
au porteur de la chaise deux ppiièècceess d'or, lui avait
commandé de se trouver à minuit sonnant , avec son
compagnon conduisant la chaise , sous le porche d'une
église qu'il lui désigna. Les deux porteurs s'étant , à
minuit , rendus au lieu indiqué , attendirent un instant
sous le porche de l'église qui se trouvait être précisément
celle où était enterrée l'épouse du colonel . L'individu
enhabitde deuil qui avait ainsi payé la chaise d'avance ,
ne tardapas à paraître. Il commanda à ces deux hommes
de faire avancer la chaise , entra dans le cimetière , d'où
il ressortit quelques minutes après , en conduisant par le
bras une personne en domino noir et masquée qu'il fit
placer dans la voiture , dont il ferma lui-même la portière
, et donna , en se retirant , aux porteurs , l'ordrede
se rendre àl'hôteldu prince de *** ; il leur recommanda
en outre de la discrétion , et leur remit deux autres pièces
d'or , en les prévenant qu'ils étaient loués pour tout le
restede la nuit. Voilà tout ce qui était à la connaissance
des deux porteurs de la chaise qui avait conduit le domino
noir au bal du prince..
Ces détails semblèrent encore plus étranges que l'apparition
elle-même. La police fit les plus grandes perquisitions
pour découvrir l'individu qui avait loué la
OCTOBRE 1816. 61
voiture ; mais toutes les recherches furent inutiles : jamais
aucune histoire de revenant n'avait parue plus
constatée. Cette aventure fit une grande sensation : on
en parla diversement pendant quelques mois , on finit
ensuite par l'oublier ; lorsqu'au boutde cinq ans la mort
de la jeune comtesse de R** vint rappeler le souvenir
de cette étrange aventure , et en donner l'explication.
Cette dame était la cousine de l'épouse du malhenreux
colonel. Elle avait conçu pour lui , avant qu'il fût
marié à cette dernière , une passion violente , dont celui
qui en était l'objet ne s'était jamais aperçu . On assure
même qu'il n'avait vu la cousine de sa femme que
quatre à cinq fois; et que depuis son mariage il ne l'avait
jamais rencontrée , la famille de la comtesse de R**
ne résidant pas à Berlin : il n'y avait eu même , pendant
ces deux ans que dura l'hymen du colonel , aucunes
relations entre les deux cousines , qui ne s'écrivaient
point et ne s'aimaient pas. Lorsque Mile de *** , qui
n'était point encore mariée au comte de R*** , vint à
être informée du veuvage du colonel , elle sentit l'espoir
renaître dans son coeur; son malheureux amour se réveilla
dans toute sa force. Instruite de l'attachement da
colonel à la mémoire de son épouse , elle conçut le
projet de faire tourner à son avantage cet obstacle
même qui paraissait insurmontable. En conséquence
elle mit en usage le stratagême dont on vient de lire le
récit , et dont elle était loin de prévoir l'issue tragique ;
le son de sa voix ressemblait beaucoup à celui de sa
cousine. Sur un portrait de cette dernière , elle fit exécuter
en secret , par un artiste de Berlin, un masque
decire qui reproduisait , de la manière la plus étonnante
, les traits de l'infortunée Ernestine. C'est là le
visage qui avait frappé de stupeur et de mort le colonel ,
lorsqu'elle ôta son taffetas noir dans le cabinet; circonstance
qui rendait encore l'illusion plus vive et plus
complète. L'intention de Mlle de *** était d'ordonner
au colonel de l'épouser elle-même , et de disparaître
aussitôt après , seule et à pied. Elle se doutait bien que
celui dont elle ambitionnait la main ne manquerait pas
d'interroger les porteurs de la chaise , et que la singula
62 MERCURE DE FRANCE.
rité de leur récit donnerait encore plus de réalité à l'apparitionmensongère.
L'événement , comme on l'a vu ,
déconcerta un projet que le délire d'une passion romanesque
pouvait seul faire concevoir et exécuter. Effrayée
envoyant le colonel tomber évanoui à ses pieds , elle ne
songea plus qu'à s'enfuir; elle y réussit , et quitta Berlin
dans la nuit même.
Retirée dans un château , à quarante lieues de cette
capitale , elle fut informée de la mort de celui qu'elle
aimait ; sa douleur fut inexprimable : elle tomba dans
une profonde mélancolie qui fit même désespérer de
ses jours . Revenue à un état plus calme , ses parens la
contraignirent à accepter la main du comte de R*** ,
mais elle ne trouva ni la tranquillité ni le bonheur dans
cethymen. Le souvenir de l'infortuné dont sa fatale
imprudence avait causé le trépas , déchirait continuellement
son coeur. Elle finit enfin par succomber à une
maladie de langueur. Avant d'expirer , pour se soulager
dupoids des remords , elle fit publiquement l'aveu de
sa coupable supercherie , et demanda pardon auciel de
cette profanation sacrilége de la mémoire des morts .
C'est ainsi que fut expliquée l'aventure du Bal Masqué ,
etque l'on cessade croire au Revenant de Berlin .
LA SERVIÈRE.
wwwwww
DE LA NÉCESSITÉ
De détruire la puissance des Barbaresques , et à cette
occasion de la réunion des Hébreux.
(II article. ) (1 )
Vénérable Mathaï ! plein d'une juste indignation ,
j'ai élevé la voix contre les barbares de l'Afrique ; j'ai
demandé qu'une sainte croisade soit formée pour en
(1) Voyez t. 67, p. 297 .
OCTOBRE 1816. 63
détruire à jamais le gouvernement féroce et sans foi ,
qui sans cesse outrage la nature et l'Europe entière . J'ai
demandé que cette riche partie de la terre , conquise
par les puissans rois de l'Europe , soit donnée à votre
nation célèbre pour s'y réunir de tous les points du
monde pouryrecréer ses droits politiques et ses lois
saintes : j'ai invite tous les enfans d'Israël à demander
humblement aux rois de leur permettre cette juste réunion
; ma voix s'est perdue dans le désert !
,
Il ne s'est point formé de croisade pour venger l'Europe
des outrages de l'Afrique : les rois n'ont point été
suppliés par les juifs, de les aider à reprendre leur rang
parmi les nations; et le peuple antique et saint, qui le
premier a reconnu et honoré l'Eternel , est demeuré
dispersé sur la terre , malheureux et privé de tout
droits !
Cependant une réparation particulière a été obtenue.
La nation la plus outragée par un crime affreux et récent
des Barbares , en a tire une vengeance éclatante !
Admirons les Anglais en cela, qu'ils n'ont pas seulement
avec gloire vengé leurs compatriotes massacrés ,
maisqu'ils se sont encore montrés généreux en demandant
,pour fruit de leur victoire , que tous les infortunés
captifs leur soient rendus; et en stipulant qu'il n'en
serait plus fait à l'avenir par les Barbaresques. Rendonsleur
grâce , du fond de notre coeur , pour la première
de ces conditions. Qu'elle est belle et consolante ! et
quelle joie universelle elle a produit ! Faut-il , hélas !
que laseconde soit aussi vaine que la première est sublime
! l'une satisfait autant que l'autre donne de crainte.
D'où vient que les Anglais n'ont pas mieux profité de
leur victoire ? et pourquoi l'Europe n'a-t-elle pas saisi
cette occasion si favorable pour anéantir une puissance
odieuse , qui méconnait tout droit des gens et ne gardera
jamais la foi jurée ? Quel contradiction dans un
traité si solennel , de reconnaître en ces Barbares le
droit affreux de faire la guerre ; et de leur interdire celui
de faire des esclaves ! Ah ! ne nous y trompons pas
leur consentement n'est que forcé ; leurs promesses,ne,
sontrienmoins que sincères , et la fureur de leur défaite
4
64 MERCURE DE FRANCE .
ne sera que plus terrible. Vainement les forbans d'Alger
ont vu leur flotte anéantie ; Tunis , Tripoli les appellent,
ils vont y courir , et communiquer à ces régences leur
fureur vengeresse. Oh ! que je vous plains , nouvelles et
déplorables victimes qui tomberez en de pareilles mains !
D'où vient que l'Europe attend et balance encore à punir
par l'anéantissement , une indigne et coupable puissance
, ennemie si cruelle du nom chrétien ? N'a-t-elle
pas déjà trop mérité ce grand châtiment ? et pour le lui
infliger , faudra-t-il y être contraint par une série nouvelle
de forfaits révoltans ? Ne reconnaît-on pas qu'il
serait mieux de les prévenir ? N'a-t- on pas un exemple
terrible et récentd'un pouvoir funeste anéanti trop tard ?
Que de forfaits et de victimes de moins , s'il l'eut été dix
ans plutót ? l'Europe n'aurait pas vu ses villes en cendres
, ses peuples ravagés et désunis par un sentiment
réciproque de haîne et de vengeance , et la France n'aurait
pas à pleurer sur la foule de ses enfans immolés ,
sur sa gloire antique , sa fortune et sa liberté ! elle ne
verrait pas l'étranger fouler d'un pied superbe le sol de
ses provinces ; elle n'aurait pas vu si long-temps l'auteur
de son infortune lui commander avec audace , l'obliger
à tous les plus grands sacrifices , et l'entrainer dans une
guerre impie et générale contre tous les peuples , pour
satisfaire le penchant destructeur qui le dominait; nous
n'aurions pas la douleur encore de voir les Français divisés
d'opinions , s'exposer à de nouveaux malheurs
quand tout les invite à se réunir .
Dignes successeurs des Voyans , sage Mathaï ! pourquoi
les enfans d'Israël sommeillent-ils encore sous le
joug de fer qui les accable ? ne se lasseront-ils jamais
de le porter ? ne sont-ils pas depuis long-temps rassasiés
d'opprobre ? Quelle existence que la leur , parmi les
peuples où , semblables au vil bétail, il leur faut porter
unemarque d'avilissement et de réprobation ! où , tristes
prolétaires , on les contraint d'errer et de porter des fers !
où on leur fait un crime de leur industrie en les forçant
d'y recourir ! où.... mais je m'arrête , ô Mathai ! sur ces
affligeantes contradictions, Juifs malheureux ! pourquoi
vos pères ne se sont-ils pas réunis quand leurs oppresOCTOBRE
1816. 65
seurs , les Romains , sont tombés à leur tour sous le joug
de ceux qu'ils n'avaient jamais daigné regarder que
comme des barbares leurs tributaires ?d'où vient qu'ils
'n'ont pas su profiter de l'occasion de la chute éclatante
et exemplaire de ce pouvoir gigantesque , qui avait tant
pesé sur le monde ? leurs enfans , leurs successeurs innocens
n'auraient pas souffert quinze siècles de misères ,
et ne seraient pas exposés à souffrir indéfiniment dans
laplus entière abjection. Comment s'est-il fait que le
peuple antique et saint, le plus célèbre par sa foi sublime,
son caractère , ses lois divines , sa dispersion , ses malheurs
, soit resté spectateur immobile du bouleversement
du monde politique , et ne soit pas remonté spontanément
au rang élevé qu'il tenait jadis ? N'y était-il pas
hautement invité par tant d'autres peuples, dont à peine
on soupçonnait l'existence , et qui tout àcoup se sont
montrés avec éclat , ont renversé le colosse romain , et
tous à l'envie en ont dévoré le grand cadavre ? Ah ! n'était-
ce pas assez d'avoir déjà passé trois siècles dans la
captivité ? quelle autre nation avait un plus juste sujet
de vengeance , et plus de droits au partage de la proie
commune ? ne devait-elle pas à l'instant se saisir de la
part qui lui revenait ? Eh quoi ! cent peuples divers sont
alors sortis comme par enchantement de la nuit des siècles,
et vous, enfans d'Israel , peuple antique et célèbre,
jadis lumière du monde, mais dont le flambeau s'est
éteint , vous avez manqué de le rallumer au grand jour
de la vengeance des nations ; vous avez vu ces nations
s'élever, se traverser en sens divers , s'asseoir enfin et
consolider leur existence ; et vous qui deviez renaître
les premiers , vous êtes demeurés dans la nuit de l'abîme !
le grand jour qui a luit pour les autres, n'a point frappé
vos yeux! la voix libre et sacrée qui toujours parle
coeur de l'homme , ne vous a point dit : O Israel ! sors
du tombeau , et renais pour les siècles et la gloire du
monde ! Non , vous ne l'avez pas entendue , et depuis le
temps de ce malheureux oubli de vous-mêmes , vous
avez traversé quinze siècles, chargés de fers et d'opprobre.
Avouez , Mathaï , que les Juifs ont manqué l'oc
casionla plus favorable à leur réunion politique; се
au
7
5
66 MERCURE DE FRANCE .
grand et bel ouvrage était de droit légitime : lemonde
était en révolution et changeait de face .
Quoi ! vous avez eu la force de résister à la longue et,
cruelle barbarie des peuples , aux auto-da-fé en Ibérie ,
aux outrages fréquens , aux vexations , aux persécutions.
de toute espèce et toujours renaissantes , aux massacres
excités et multipliés par la cupidité , l'horrible fanatisme ,
et vous n'aurez pas le courage de vous affranchir de tant
demisères quand l'occasion s'en présente !! Ah ! tentez-le
du moins , et si vous ne réussissez pas , la gloire consolante
de l'avoir entrepris vous restera comme un noble
témoignage vers la postérité. Comment d'ailleurs s'est- il
fait , que l'idée si constante en tous les Israélites , qu'il,
doit leur venir un Messie , n'ait pas été l'occasion , en
vingt siècles , de se réunir à la voix de quelques inspirés
d'entr'eux , capables d'en réaliser la promesse !
Ondit aujourd'hui qu'un de vos frères enAsie , s'élève
et s'annonce comme ce Messie ; qu'il vous appelle
à lui pour le rétablissement d'Israel et la reconstructiondu
temple. Si vous entendez sa voix , gardez-vous
d'y répondre par la révolte et la violence. Tous ceux ,
de vos frères qui sont en Europe , ne doivent désirer
d'obtenir leur affranchissement général que de la part
etde la magnanimité des souverains qui la gouvernent ::
c'est deleur volonté suprêmmee quevous devez attendrę
votre rédemption ; à eux seuls appartient de vous l'accorder
; c'est à eux que vous la devez demander humblement
et avec persévérance. Qu'un espoir si doux vous
anime parlez ,priez , faites parler la justice;untemps
viendra , n'en doutez point , ou sa voix sera entendue,
et où vous obtiendrez enfin l'accomplissement de votre
grand et ardent désir.
, et
Quant aux Barbares qu'on laisse encore les maîtres
enAfrique , laissez-les faire ; ils donneront bientôt sujet
aux puissances de l'Europe d'armer contr'eux et de les ,
détruire enfin. Alors vous saisirez l'occasion , vous sup
plierez les vainqueurs, etvous en obtiendrez justice : i
sont toujours généreux.
.
ilser
Pour moi , qui vous parle et vous écris ces choses;
moi qui n'ai d'autre mission qu'un sentiment humain
:
OCTOBRE 1816. 67
,
,et
ôHébreux ! étonné de votre existence après tant de persécutions
, de votre caractère inaltérable malgré votre
dispersion au milieu d'un monde ennemi , frivole et
changeant , et de l'état précaire où vous tiennent cons
tamment la haîne injuste et universelle des peuples , et
l'espoir vain sans doute , qu'un Messieviendra vous rappeler
du milieu de ces peuples chez lesquels aujourd'hui
encore on met en question si vous êtes sociables. Persuadé
que vous ne pouvez être insensibles à tant de traits,
sur-tout à ce dernier , qui pour vous doit être le plusi
désespérant; que vous êtes hommes et que vous en devez
avoir et sentir toute la dignité : en véritable ami des
hommes , en titre de cosmopolite je vous ai fait ma.
proposition , je l'ai conçue dans la charité , etje
l'émets dans la persuasion intime qu'elle ne peut vous
être faite en un moment plus opportun , et que rien ne
peut vous être plus agréable. Vous la dédaignerez sans
doute, si laplus longue et la plus accablante servitude vous
rend indifférents à tout ce qui tend à vous procurer un
mieux possibles mais si malgré le sort qui vous pour
süit, et malgré le poids des fers qui vous pese ,
avez dans le coeur l'amour saint et sacré de la patrie et
de la liberté; st vraiment vous y conservez le désir légitime
et le noble espoir de votre réunion , en y réfléchissantvous
l'écouterez favorablement, vous la trouverez
juste , et la seule peut-être à ce sujet qui puisse vous
-être
vous
vous
faite , aujourd'hui que tous les lieux du monde sont
habités comme ils doivent l'être , qu'ils sont en posses
sion légitime , et qu'ils n'y a qu'une horde perturbatrice
qui , méritant par ses forfaitss' d'être dépossédée de la
terre qu'elle habite , donne et fournit l'occasion de demander
que cette terre vous soit donnée pour y trouver
enfin le terme de vos trop longs malheurs , et la juste 21 9
récompense de vos mérites.
Peuple étonnant ! naturellement partie et pourtant
moralement séparé du monde ! Peuple présent par tout
et pourtant étranger ! Hébreux ! oui , la cote septentrio
nale de l'Afrique est de toute la terre aujourd'hui le lien
seul convenable à votre réunion politiqne ; oui , cette
partie du monde est la seule qui convienne àvotre caf
5.
68 MERCURE DE FRANCE.
ractère. N'est-ce pas celle où jadis votre père commun
reçut l'hospitalité , où vous naquîtes , où vous multipliâtes
à l'infini , où vous acquîtes l'immortelle et brillante
célébrité qui vous distingue ? Ah ! si l'aveugle fanatisme
, par une insigne ingratitude , ou , comme on
vous l'a dit et comme vous le pensez , la voix de l'Eternel
en fit sortir vos ancêtres , convenez que la terre
qui leur était promise et qui leur fût donnée après quarante
ans d'attente , n'était pas plus fortunée et ne fut
pas plus légitimement acquise que celle qui vous est
proposée , puisqu'il leur fallut en exterminer les nations
qui l'habitaient depuis l'enfance du monde. J'ose vous
assurer que vous pourrez de nos jours , et avec plus de
justice, sortir d'entre les peuples où vous n'êtes qu'un
embarras , et demander qu'une terre conquise sur des
brigands , vous soit donnée pour vous y réunir en corps
de nation ,y rétablir vos lois antiques , et par elles cultiver
les sciences et les arts ; exercer votre savante industrie
, honorer le monde par vos lumières , votre
morale , votre caractère , l'enrichir par vos produits
agricoles et vos relations commerciales , fondées sur
l'honneur et la foi . 1.
Allez donc , ô fils d'Israël ! allez en cette terre où vous
trouverez des trésors sur les monts et dans les plaines !
où les torrens dévastateurs , contenus et conduits par
vos bras , se changeront en ruisseaux de lait ; où les déserts
reculerontdevantvous; où vous multiplierezcomme
le grain de sable : allez , prenez possession de ce vaste
continent , devenez les législateurs de cette partie du
monde, comme vous l'avez été des autres ; portez-y la
lumière des sciences et de vos lois saintes; faites-la
sortir de la barbarie; faites-la connaître enfin aumonde;
portez-y les bienfaits de la civilisation , acquerez-y la
puissance , la considération , la paix, la liberté , la
gloire; et que sur laharped'or, parddeess accensmélodieux,
lesDavids nouveaux, en des chants immortels , louent
à jamais l'Eternel , du bonheur de votre miraculeuse
réunion!
; et que
F.
1
OCTOBRE 1816. 69
DICTIONNAIRE DES PEINTRES ESPAGNOLS ,
Par F. Q..... Chez l'auteur , rue du Gros-Chenet , nº 4 ,
et chez Eymery , Delaunay , etc.
Au moment où nous regrettons encore la perte de
tant de chefs-d'oeuvre , c'est un service qu'on ne saurait
trop apprécier , de nous faire connaître une école
à peu près ignorée en France quoiqu'elle soit aussi
riche et aussi brillante que ses trois rivales , et quoique
le pays où elle a pris naissance , soit aussi voisin de
nous que la Flandre et l'Italie. Les peintres Espagnols ,
dignes émules de Raphaël , de Rubens et du Poussin ,
ne verront plus leurs divins ouvrages ensevelis parmi
nous dans un injuste oubli, grâce aux savantes veilles
et à la critique lumineuse de M. F. Q.... Les travaux,
dont il nous offre aujourd'hui l'heureux résultat , ont
été immenses. Il en donne lui-même une idée dans
le passage suivant , où sa modestie voudrait presque ne
s'attribuer que le mérite d'avoir traduit : « J'ai commencé
, dit- il , par la lecture et l'extrait analytique de
tous les livres tant Espagnols qu'étrangers , qui traitent
soit positivement , soit accidentellement des beaux
arts . J'ai particulièrement consulté M. Cean Bermuedes ,
dont l'ouvrage est un répertoire , ou j'ai tellement
• puisé, que mon dictionnaire n'en serait qu'une pure
traduction, si je n'avais, par mes voyages , mes observations
, mon emploi et les événemens qui se sont
passés sous mes yeux , été à même de faire beaucoup
d'additions . » On voit que ce n'est pas seulement par
de longues et utiles méditations , par des études approfondies,
que l'auteur s'est familiarisé avec les monumens
de l'école Espognole ; il est allé lui-même sur
les lieux; c'est enmême temps un témoin fidelle et un
connaisseur exercé qui nous parle. Quelle confiance
ne doit pas inspirer ce double titre ? La lecture du Dictionnaire
des peintres espagnols la justifie entièrement .
۱
79
MERCURE DE FRANCE.
M. F. Q. n'avait pas besoin de l'attrait de la nouveauté
que présente l'histoire , je dirai presque la découverte
de l'école castillanne ; les détails intéressans , les remarques
curieuses, les traits piquans que l'on trouve dans
le précis de son livre , auraient suffi pour en assurer le
succès. Le style ferait croire que l'auteur ne s'estpas toujours
occupé exclusivement de peinture, si une connaissance
aussi parfaite de tout ce qui regarde cet art , ne
supposait une vie qui lui a été absolument consacrée.
S. A. R. le duc de Berri a accepté la dédicace du Dictionnaire
des peintres espagnols , et a fait à l'auteur
l'accueil le plus flatteur . M. F. Q. s'en est montré digne
sous tous les rapports , car sa dédicace est courte et se
fait lire avec plaisir : cela est rare aujourd'hui.
J'ai dit que M. F. Q. méritait autant d'éloges pour
son style que pour ses connaissances en peintures , je
devais ajouter qu'il écrit aussi bien en vers qu'en prose .
Voici un passage de son épître dédicatoire :
0.
t
Près d'un Téniers tout argentin ,
J'admire un élégant Albane ;
Sous un Steinun peut clandestin,
Brille un Corrège un peu profane.
Ostade contre un Pérugin ,
Fait des mines à Michel -Ange ;
Jacques Ruisdaël se dérange
Pour laisser entrer un Lorrain ;
Et le goût réglant l'harmonie
Dans cedélicieux séjour ,
Des fiers Espagnols le génie
En pompe est admis à la cour,
Ces deux derniers vers sont très-heureux , et le couplet
entier a de la grâce et de la facilité.
M. F. Q. sait passer du plaisant au sévère. Dans son
précis , où il fait avec un talent remarquable l'histoire
de la peinture en Espagne , on distingue les réflexions
suivantes. Il est question de la décadence des beaux-arts
après le règne ddeePhilippe II .
OCTOBRE 1816.
71
<<Mais ne devra-t-on pas trouver aussi les causes de
cet abaissement dans la décadence politique de l'Espagne
? Qui ne sait que le sort des lettres suit toujours
celui des armes ? Que les Athéniens virent naître leurs
grands artistes dans leurs siècles de victoires ? Que les
Romains , sous César et sous Auguste , dominant l'univers
, rivalisaient les Grecs ? et qu'enfin l'Espagne ,
triomphante sous Charles-Quint et Philippe II , devait
**cultiver ces arts avec plus de succès , que lorsqu'abattue
:sous Philippe IV , avilie sous Charles II, déchirée par
des guerres intestines dans les premières années de PhilippeV,
elle n'avait parmi les nations d'autre place que
celle que lui laissait l'éclat de son ancien nom. »
Pour donner une idée de l'école espagnole , je ne saurais
mieux faire que d'emprunter les expressions mêmes
-de l'auteur .
" Mais revenons à l'école espagnole. Malgré toutes
les entraves qui l'ont tourmentée , que de beautés n'at-
elle pas produites ! Qui pourrait croire que M lechevalier
de Jaucourt , savant , aussi vraiment instruit
qu'aimable, n'en ait pas dit un mot dans son article
Peinture, de l'Encyclopédie ! Qui pourrait croire que
dans ce réservoir des sciences , vous ne trouverez rien
qui rappelle ces nombreux émules de toutes les écoles
et de tous les genres ? Rien ne pourrait , en effet , vous
-éclairer sur les trois écoles qui composent l'académie
espagnole , et cependant des chefs -d'oeuvre sans nombre
en consacrent l'existence.
>>>L'école de Valence voit à sa tête l'illustre Vincent
Joanes.
>>L'école de Madrid , pour coryphée , présente le
magnifique Vélasquezde Silva .
" L'école de Séville , a, pour prince , le célèbre
Barthelemy-Esteban Murillo. »
M. F. Q... appelle la première , espagno- italienne ,
parce que Vincent Joanes ramena de Rome , où il fit
un long séjour , le style des Pérugin , des Michel-
Ange , des Raphaël; la deuxième reçoit le titre de galloespagnole
, parce que Vélasquez a de si grands rapports
avec notre Lebrun , que l'on pourrait présumer
72
MERCURE DE FRANCE.
que ces deux maîtres se sont communiqués ; enfin la
troisième est nomméeflamenco-espagnole ; " sa com-
>> position , sa couleur , sa nature la font , en effet ,
>> considérer comme tenant essentiellement au genre
>> flamand .>>>
« Il est donc notoire , ajoute l'auteur , que , dans cette
brillante et nombreuse série de maîtres , vous retrouverez
les trois grandes écoles qui ont tant illustré l'art de
peindre. » M. F. Q.... reproche ensuite aux Italiens de
ne pas avoir parlé des Castillans qui concoururent , avec
Michel -Ange , aux travaux du Vatican. L'ouvrage de
M. F. Q... , va dissiper l'obscurité qui couvrait les
merveilles enfantées , par les Vincent Joanes , les Vélasquez
, les Morillo , les Moya , les Cespédès et les
Cano. Cedernierpeut être appelé le Michel-AngeEspagnol
; car il fut à la fois peintre , architecte et sculpteur.
Maintenant on ne citera jamais les écoles flamande
, florentine et française , sans y ajouter l'école
espagnole.
M. F. Q... , par ce monument qu'il vient d'élever aux
peintres , dont l'Espagne s'énorgneillit , a autant de
droits à la reconnaissance de nos voisins , dont il révèle
la gloire , qu'à celle de ses concitoyens , à qui il ouvre
unenouvelle source de modèles en tout genre.
Jeterminerai cet article par un trait pris dans la vie
d'Esteban Murillo , le chef de l'école de Séville , autrement
diteflamenco-espagnole . « Quelque temps avant
>> sa mort , Murillo vivait très-près de la paroisse Ste.-
>> Croix , et très-souvent , depuis ses infirmités , il se
>> faisait conduire dans cette église pour y prier. Il se
mettait toujours devant la fameuse descente de croix
>>de Pierre Campanna, l'illustre Flamand. Le sacristain
>>voulant un jour fermer les portes plutôt qu'à l'ordi-
>> naire , vint demander à Murillo ,pourquoi il restait
»
» si long-temps dans cette chapelle.-J'attends que
>> ces pieux serviteurs aient fini de descendre Notre
» Seigneur de la croix , répondit Murillo , qui , par son
>>testament , voulut être enterré au pied de ce chef-
» d'oeuvre. »
T.
OCTOBRE 1816. 73
ww
LE DEVOIR ,
Par feue mistriss Roberts ; précédé d'une Notice sur
l'auteur , par mistriss Opie ; traduit de l'anglais par
Mme Elisabeth de Bon. Deux vol . Chez le traducteur,
rue Ventadour , nº 13 , et chez Arthus - Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 30 .
Il faut convenir que les journalistes sont des êtres
bienpeu galans ( ici je prends ma part de l'apostrophe)!
Depuis trois mois , nous avons annoncé dans le Mercure
ce nouveau roman , et depuis , pas le moindre mot
nenous en est échappé. C'est pourtant l'ouvrage d'une
dame ; Mistriss Opie, bien connue dans la carrière romantique
, en est l'éditeur ; il est traduit par une autre
dame qui y a de la célébrité , et elle a dédié sa traduction
à la fille d'un auteur qui s'est fait applaudir dans
plus d'un genre.
Si je suis coupable , tous mes confrères le sont autantquemoi,
mais je veux être un des premiers à donner
un témoignage public de mon repentir. Le devoir : Ce
mot loin d'effrayer ,devrait plutôt maintenant exciter
un curieux intérêt ; tant de devoirs ont été oubliés ,
qu'il n'est pas mal de se remettre à les étudier et à en
apprendre la pratique. C'est en effet un tableau de la
piété filiale , et de la plus entière soumission à un père
qui ne semble pas y avoir de très-grands droits , que
Mistriss Roberts a voulu nous offrir. L'intention est
bonne , la leçon est plus nécessaire que jamais , examinons
lamanière dont ce cadre a été rempli.
Une dame de moyen âge , une autre de dix-sept à
*dix-huit ans descendent de leur voiture à la porte de
la seule auberge du village d'Albani , à soixante-dix
mille de Londres. Une jolie chaumière dans une situation
bien romantique est à vendre , elle leur plaît ,
elles l'achètent , et bientôt après viennent l'habiter, Les
74 MERCURE DE FRANCE.
bonnes commères du pays ( car il s'en trouve par tout
et dans toutes les classes ) , s'inquiètent fort , pour deviner
quelle peut être cette lady. Est-elle fille , femme
ou veuve ? lajeune personne l'appelle sa tante , mais
cependant , elle lui ressemble prodigieusement. Malgré
la simplicité apparente de la maison , l'intérieur en a
été orné avec beaucoup d'élégance , par Mistriss Saint-
Clair et Julia sa nièce ; tous les regards se fixent sur
elles ; lorsque le dimanche suivant , elles se rendent à
la paroisse,pour assister au service divin , M. Herbert ,
digne ministre d'Albani , remarque l'air de piété avec
lequel elles assistent à l'office , et prend la résolution
d'aller leur rendre visite avec sa femme et Ellen , leur
fille . Les coeurs vertueux sont faits pour bientôt s'entendre
, la liaison devient intime. La curiosité plutôt
que tout autre espèce d'intérêt , conduit à la chaumière
blanche quelques-unes des commères d'Albany ;
on voudrait trouver moyen de faire quelques malignes
observations. La froideur de la réception aiguise leurs
langues , mais une lettre dont le cachet porte une
inître arrive a la poste , pour Mistriss Saint- Clair , et
peu de jours après , l'évêque qui l'a écrite arrive avec
sa fille ; le prélat est connu , il est révéré , et toutes les
bavardes sont à leur grand regret , contraintes à se
taire.
Un jour qu'Ellen et Julia sont à la promenade ,
tout à coup , les pas d'un cheval au galop se font entendre
: écoutons , dit Julia , quelque messager dirige
en toute háte son haletant coursier de ce côté. Le
cavalier paraît au détour de la route. C'est Edmond !
Ce jeune homme étudie à Oxford, où il doit prendre
le bonnet de docteur , afin d'entrer ensuite dans les
ordres ; Edmond peut figurer à côté de tous les héros
de romans , l'auteur ne lui a rien refusé , c'est le beau
idéal. Julia rentrée chez elle et interrogée par sa tante
sur ce jeune homme , lui dit : je l'ai plus écouté que
regardé , de ma vie je n'ai entendu un son de voix
aussi doux un tel frère est une source intarissable
de bonheur : que je voudrais en avoir un , ajoutet-
elleen soupirant! Je vous comprends, vous vous trou
OCTOBRE 1816. 75
vez un être abandonné ( l'existence de Julia est en effet
couverte d'un voile mystérieux ) .
Onattendait depuis plusieurs jours , à Albany , Sir
Thomas Wills , seigneur de ce village ; lui , sa femme,
ses huit filles et deux fils arrivent enfin , et leurs portraits
ainsi que leurs caractères sont tracés de main de
maître , etnous renvoyons au tableau original ,pour les
connaître , ils feront plaisir. Deborha Ruth , la quatrième
des filles , a une fortune considérable indépendante,
elle est passionnée pour la chimie , qu'elle montre à son
père , et Bertha, la dernière de toutes, abandonnée aux
soins des servantes , recevait très-rarement la permission
de paraître dans le salon ; cet abandon de ses parens
la rendle jouet de tout le monde. Telle est cette famille,
dontMistriss Saint-Clair est parfaitement connue,
car elles se voyaient à Londres , ce qui donne à cette
dame un grand relief dans le pays , Ini procure et
à sa nièce une société , et fait taire tous les commérages.
LadyWils avait répandu dans les environs, le bruit
que mistriss Saint- Clair possédait une immersefortune,
on ne doutait pas que Julia ne fút son héritière ,
Edmondle crut aussi. Ce jeune homme n'a que des tálens
, ils formaient toutes ses espèrances , car il estfils
d'un ministre qui vivait de l'autel ; revenu qui nonseulement
n'était pas considérable, et dont les économies
appartenaient aux pauvres. Cette famille est riche en
vertus ; mais dans le monde ons'en tient à admirer cela,
et l'on n'a pas coutume d'en faire la base d'un contrat
de mariage , ce qui ne contribue pas peu à en dégoûter,
beaucoup de gens. Edmond est amoureux, il est passionné
, il se prescrit leplus profond silence.
Un jeune militaire , neveu de mistriss Saint-Clair ,
vient passer quelques jours chez elle. Je soupçonne Mme
de Bon d'avoir mis dans le portrait de cet officier quel
ques traits de sa propre touche;je le trouve un peu trop
Français , c'est dire , qu'il est plein d'amabilité. L'arrivée
de ce nouveau venu met en jeu le caractère des
sept filles de lady Wills. La fête de lleeuur fière aîné , qui
doit être célébrée avec une grande pompe , leur donne
76 MERCURE DE FRANCE.
1
lieude se montrer telles qu'elles sont. La pauvre Bertha
seule ne doit pas y paraître , et d'autant moins qu'elle
est reléguée dans les combles du château , qu'elle y
est malade et mal soignée. Comment les domestiques
auraient-ils pitié d'une malheureuse enfant que son
père et sa mère oublient ? Elle a cependant un excellent
ami et un protecteur décidé dans son frère Charles , qui
heureusement vient de son collège au château d'Albani,
pour assister à la fête de son frère. Il court au presbytère
, y trouve mistriss Saint-Clair et sa nièce ; il implore
pour sa soeur la commisération de toute la société.
Ces dames se rendent au château , et obtiennent de lady
Wills lapermission d'amener chez M. Herbert la pauvre
Bertha , qui enfin va cesser d'être malheureuse .
La fête amène sur la scène un nouveau personnage ,
lord Newbury , jeune homme , qui à l'ortographe près
de sonnom ,meparaît extrêmement ressembler à beaucoup
de jeunes gens dont nos salons fourmillent. Le
jeune lord seprévalait parfois de son rang avec ceux
qu'il croyait ses inférieurs . Julia devient l'objet de ses
attentions , et Edmond en ressent un vif chagrin. Un
amour que l'on cache , n'est-il pas un assez grand tourment?
FFaauutt-ilyjoindre celui de lajalousie?Ellenconsole
son frère ; l'amitié qu'elle lui porte lui a révélé son
secret . Au reste , Julia n'est rien moins que satisfaite des
soins empressés de lord Newbury. Celui-ci , dont les
premières vues sur Julia n'avaient pas été très-délicates,
devient tellement épris de ses charmes , que malgré l'espècedemystèrequirègne
autour de la personne de Julia,
dont on ne nomme jamais père ni la mère , Newbury
se décide à écrire pour lui demander sa main. A
l'instant même elle le refuse. Le jeune homme , dont
toutes les passions sont humiliées par ce refus donné si
promptement , s'éloigne du château d'Albani , où il s'ennuie
complétement. Quels regrets pour les grandes filles
qui l'habitent , et qui ont un plus grand dégoût pour le
célibat !
Nous ne pouvons mettre sous les yeux des lecteurs une
foule de détails piquans ou d'épisodes que ce grand
nombre de personnages amène naturellement. Ilest bien
OCTOBRE 1816. 77
vrai qu'ils font assez souvent , et peut-être un peu trop ,
perdre de vue Julia , sur-tout dans le commencement ;
mais ce défaut est racheté à la fin. Edmond n'ose pas
croire qu'il ait pu entrer pour quelque chose dans le refus
que Julia a fait d'épouser lord Newbury; mais une
circonstance assez naturellement amenée , non-seulementlui
donnera quelqu'espoir , mais encore instruira
Julia du véritable état de son coeur. Mme Herbert avait
euplusieurs garçons; elle les a tous perdus. Edmond
réunit sur lui seul toutes les affections maternelles qui
eussent été partagées. Le temps des vacances est près de
finir; il va bientôt repartir pour aller à Oxford continuer
ses études et prendre le bonnet de docteur. Julia
peint avec une grande supériorité , et Mme Herbert la
priede faire le portrait d'Edmond. La charmante artiste
rougit, mais comment , au moment d'une séparation
, refuser une semblable demande ? La situation /
du peintre et celle du modèle sont très-délicatement
tracées ; mais rien n'échappe aux yeux clairvoyans
d'une mère, et le coeur d'unefemme, plus accessible
à l'amour, comprend bien plus vite le sentiment qui
agite le coeur d'une autrefemme. Elle communique
ses observations à son mari : Puissent-ils s'aimer tous
deux ! s'écrie le bon père. Depuis long-temps ce sou-,
hait était accompli. Edmond est entré dans les ordres ;
on lui promet un riche bénéfice : il peut done prétendre
à la main de Julia.
Mistriss Saint-Clair reçoit des lettres , qui paraissent
lui causer un grand chagrin, ces lettres amènent,
une explication intéressante entre les deux jeunes gens..
C'est moi probablement qui afflige ma tante. Quel
mystère , comment se peut-il. Je suis moi-même un
mystère , j'ignore qui je suis. Edmond ephardi , par ce
qui enaurait effrayé d'autres , prend ce moment pour
faire l'aveu de son amour et demander à Julia sa main.
Cette délicatesse produit son effet sur Julia et sur sa
tante à quiEdmond s'adresse , elle le prie de différer
quelques jours , d'en parler à son père ,mais dans cet
intervalle étant à l'office , un étranger vient se placer
prèsdu banc de Mistriss Saint-Clair qui , en se retour-
1
18 MERCURE DE FRANCE.
nant l'aperçoit ettombe évanouie. Quel est cet homme?
Julia se livre sur son compte aux plus tristes réflexions,
elle se rappelle que quelques mois auparavant , sa
tante avait éprouvé le plus grand trouble en regardant
un beau tableau de la femme adultere. Serait-ilpossi
ble que ma tante , fút mà mère ? La vertu même
n'estpasà l'abri d'être soupçonnée . Julia est véritablement
la nièce de Mistriss Saint-Clair , la fille de sa
soeur cadette. Cette femme au fond plus imprudente
que coupable , a trahi ses devoirs , mille circonstances
atténuent sa faute, mais cette faute est punie par un
mari inflexible , sur la mère et sur la fille; cet homme
atout oublié excepté sa vengeance. Il a sur-tout exigé
impérieusement que la fille et la mère ne se vissent
jamais , et lui-même semble avoir disparu de dessus
la terre. Mistriss Saint-Clair , modèle de vertu , d'humanité,
n'en est pas moins ponctuelle à lui obéir.
que
Cet éclaircisseinent metd'abord un obstacle au ma
riage d'Edmond' , mais la tendresse maternelle par
vient à le lever. La santé de mistriss Saint-Clair
tous ces événemens avaient ébranlée , exige de la dissipation
et suivant les moeurs anglaises , dans lesquelles
les bains de mer , les eaux minérales forment un grand
objet de dissipation, elles semettent en voyage pour
aller aux eaux de Brighton et ensuite dansl'ile deWight
avec sa niece , Edmond et Ellen. Celle- ci qu'aucune
affaire de coeur n'occupe , se charge d'écrire le journal
duvoyage, etil est envoyétrès exactement au presbytère
d'Albany , où il sert de distraction aux bons parens
Herbert qui y sont restés avec Bertha. Mais nous qui
ne sommes pas de la famille, et qui n'aimons point à
étudier les sites pittoresques dans les pages d'umroman ,
sur-tout lorque ces descriptions n'ont pas le moindre
rapport avec les héros et les événemens qu'ils éprouvent,
nous croyons qu'il eût été mieux denous en faire
grâce dans la traduction . Un traducteur ne doit point
se laisser séduire par les graces de son"auteurimi par
les siennes propres , car, Ellen aidée de la plume del
Mme Debon, décrit tres-bien tout ce qu'elle voit , mais
il faut prononcer que ce sont de jolies Inutilites
:
OCTOBRE 1816.
793
Ce voyage , au reste , amène sur la scène deux per
sonnages qui y joueront un rôle important. Lepremier
est Henry Perci , ancien camarade de collége d'Edmond
et son ami intime; le second est un M. Davisson ,
homme très-extraordinaire ; il est brusque , sauvage ,
morose ; on nous fait faire connaissance avec lui , au
moment où Edmond lui sauve la vie , en le retirant de
dessous les pieds de chevaux qui allaient l'écraser pendant
un évanouissement , accident auquel il esttrèssujet
. Perci , qui a fait la traversée , lui a de même
sauvé la vie , dans une occasion où Davisson s'était
laissé tomber à la mer. Ses libérateurs vont le voir , ef
le résultat de cette visite , est la colère de cet homme
singulier contre Edmond , qui refusel de recevoir sa /
bourse. La conduite bisarre de cethommejette un grand
intérêt sur le reste de l'ouvrage. Comme celui-là est
du moins bien écrit , et que Julia y devient très-intéressante
par sa piété filiale , nous ne voulons pas donner
de plus grands développemens à notre extrait. Julia
retrouve son père : mais il est peu riche et n'en
est pas moins despotique. Il la retire des mains de sa
tante , où elle jouissait de tontes les aises que la fortune
peut donner; et si elle n'est pas dans l'état de la
misèremême , au moins vit-elle dans celui d'une médiocrité
qui n'en diffère pas beaucoup pour quelqu'un
quin'en ajamais eu l'habitude. Et ce père si impérieux,
est toujours ponctuellement obéi. Julia obtient de lui
cependant la permissionde voir sa mère ; mais c'est au
moment de lui fermer les yeux. Cette malheureusevic- a
timedes remords ressemble beaucoup àla belle Milner,
dans Simple Histoire. Nos romanciers en sont réduits
à varier seulement les circonstances ; car les passions
humaines étant le sujet unique de leurs tableaux , il est
impossible qu'elles ne reproduisent pas sans cesse des
scènes qui aientde l'analogie. L'auteur ne peutdonctras
vailler qu'àmettre ses personnages dansdes poses un
peu différentes.
,
Dire que Julia finit par être heureuse , c'est annoncer
qu'elle épouse. Edmond. Cet événement est cependants
précédé d'un autre très-déplorable, et dont l'effettragi
80 MERCURE DE FRANCE.
que n'ajoute point à celuidu roman; et alors, je ne sais
pourquoi l'auteur l'a employé. Il fatigue l'ame inutilement.
Je ne terminerai point cet extrait , sans rappeler Deborha
Wills , à qui la chimie ne réussit pas merveilleu-
• sement. Une expérience se termine fort mal ; maisBertha
est devenue , par les soins de madame Herbert, une
fille accomplie , et l'expérience de Deborha tourne toute
entière à l'avantage de Bertha.
Cet ouvrage fait honneur à la plume de madame
Debon; je demande seulement la permission de lui faire
observer , que l'on ne dit point , nos parens ne vous
espéraient pas sitôt. Il est nécessaire d'employer le
verbe attendre. Lalocution citée n'est pas correcte , et
il est étonnant qu'elle ait échappée à une plume aussi
exercée.
R.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Il paraît que Laïs consent à ne pas lever sur nous une
aussi forte contribution que celle d'une représentation à
son bénéfice , avant sa retraite. Le spectacle extraordinaire
qu'on devait nous offrir , pour lui , d'Hamlet ,
de Panurge et de Flore et Zéphire , est ajourné indéfiniment.
Ce chanteur aura sans doute réfléchi que ,
malgré tout son talent , il serait scandaleux de donner
des représentions au profit d'acteurs qui jouissent d'un
traitement de 15 à 20,000 francs , lorsqu'une saison désastreuse
a tellement multiplié le nombre des malheureux.
Ne serait-ce pas une dérision cruelle d'aller porter ,
dans unesoirée, 50,000 fr. à l'Opéra , pour procurer
à M. Laïs un équipage ou une maison de campagne qui
lui manquent , et de payer les brillantes superfluités
OCTOBRE 1816. 81
d'un comédien , de ce qui pourrait soulager vingt familles
indigentes .
Tandis qu'Albert se prépare à partir pour la Russie
avec Mlle Bigottini , Paul va s'élancer sur les théâtres
de province. M. Levasseur a reparu incognito pour
doubler Dérivis , qui est déjà doublé par trois ou quatre
basses-tailles . Mardi dernier Mile Armand a fait sa
rentrée , sans pompe et sans éclat , dans Clytemnestre
d'Iphigénie en Aulide. Tout est en mouvement dans
les coulisses, pour les décorations de la Lampe merveilleuse,
où l'on verra briller un superbe lever de soleil; le
machiniste prétend que le théâtre de l'Opéra est le seul
digne de cet astre , et il reproche à M. Pierre d'avoir
retréci le soleil , comme les auteurs du Vaudeville raccourcissent
tous les grands hommes .
THEATRE FRANÇAIS .
Depuis quelque temps il n'y a pas moyen d'approcher
de ce théâtre. Jamais on n'a vu des débuts si multipliés
, diversifier notre ennui de tant de manières.
Quand Mme Dufresnoy nous donne un moment de relache
, Mile Wenzel vient nous montrer sa jolie figure ,
pour nous forcer à supporter la monotonie de son jeu .
M. Auguste , qu'on voit trop souvent , nous fait cruellement
expier le plaisir que nous a causé M. Victor. Ce
dernier vient d'être reçu pensionnaire ; c'est le seul
moyen que la Comédie Française ait pu employer pour
l'empêcherde jouer plus long-temps. Mile Delâtre , qui
a déjà débuté l'année dernière , vient de reparaître dans
le rôle insignifiant de Catau du Grondeur. Elle était
très-bonne à l'Odéon . On nous menace encore de deux
débuts , et du retour prochain de Mlle Georges. La rentrée
de cette reine tragique est la compensation inévitable
que le Théâtre Français nous offrira pour l'arrivée
de Mile Mars . Cette charmante actrice doit enfin nous
être rendue la semaine prochaine , après une absence de
quatre mois ; elle nous ramenera Fleury et Michot , qui
ne veulent jouer qu'avec elle. Mile Leverd ,, au contraire ,
que la crainte d'une comparaison fâcheuse fait toujours
ROYAL
SEINE
5
C.
6
82 MERCURE DE FRANCE .
partirquand Mile Mars arrive , vient d'obtenir un congé
de deux mois , qu'elle va passer aux Montagnes russes.
Elle y glisse avec un plaisir qui prouve qu elle croit à
l'efficacité de cet exercice salutaire , pour perdre tout
l'embonpoint qu'elle a de plus que sa rivale : si cela est
vrai , je conseillerai fort à Mile Georges d'en faire autant.
Lafont , qui est en Gascogne depuis trois mois , y
prolonge encore son séjour pour finir de perdre le peu
d'accent qui lui reste. On dirait que Talma veut se
mettre au niveau de tout ce qui l'entoure; il choisit ,
pour affaiblir son talent , des pièces comme Gabrielle
de Vergy , et des rôles qui lui conviennent si peu,
comme celui d'Achille . Damas semble avoir définitivement
renoncé à la tragédie : il n'a pas trop de tout
son temps pour recueillir la succession de Fleury. M. С. ,
du Journal des Débats , dit , dans son feuilleton du
22 octobre , que Damas soutient à lui seul tout lepoids
de la chaleur dujour. Ou donc M. C. voit-il de la chaleur
? Il n'y en a pas plus dans l'atmosphère que dans
son style. Mile Dupont est laseule soubrette qquui reste
en ce moment à la Comédie Française . Les acteurs enfin,
semblent s'être donné le mot pour avoir le moins de
talent possible , et pour jouer toutes les semaines les
mêmes pièces . Qu'on juge , d'après cet exposé fidelle ,
de l'état du Théâtre Français. Mile Mars peut seule lui
rendre son éclat ; aussi tous les amateurs soupirent après
le moment de sa rentrée.
On parle bien dereprendre Abufar et le Séducteur ;
mais quand il est question d'une nouveauté ou d'une
reprise , aux Français , c'est le cas de dire :
pour être approuvés ,
De semblables desseins veulent être achevés.
THEATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE .
Les auteurs se plaignent beaucoup de l'orgueil des
comédiens , mais quoi de plus propre à en donner
àM. Martin que ce que viennent de faire MM. Etienne
et Nicolo. Ces deux auteursn'ont pas voulu que leurs
pièces fussent jouées enl'absence de cet acteur. M. Martin
va sans doute se croire le premier talent de la caOCTOBRE
1816. 83
pitale , car , jamais pareillechose n'est arrrivée àM.
Mars; et quoi qu'elle soit la seule capable de représenter
Célimène et Silvia , il nous a bien fallu souvent
consentir à voir ces rôles remplis par Mile Leverd.
Le théâtre Feydeau justement étonné de semblables
prétentions , de la part d'auteurs dont les succès ont
toujours plus coûté à leur bourse qu'à leur génie , se
trouve forcé par là de se priver pour jamais d'ouvrages
agréables , sans doute, mais dont la perte n'est
pas irréparable. Si nous avons à regretter quelques
jolies scènes de M. Etienne , que nous pouvons toute
fois retrouver dans les contes de Lafontaine , n'est-ce
pas une consolation de ne se voir plus exposé à être
étourdi par le bruit des tambours , des timballes et des
cimballes dont la musique de M. Nicolo ne peut se
passer. Il y a dans cette ridicule vanité d'auteur , de
quoi faire un caractère tout aussi plaisant que celui
du fier Dalainville. Je le recommande à l'auteur des
Deux Gendres , qui , pour le coup , aura pris dans
lui-même , le sujet de sa comédie. En attendant la
première représentation des Montagnes Russes ou la
Folie du jour , Feydeau vient de donner la reprise de
Sargineset celle de Richard Coeur-de- Lion. Tout bien
compté , Monvel et Sedaine , Daleyrac et Grétry , en
voilàdeux fois plus qu'il n'enfaut pour remplacer Cendrillon
, Joconde , Jeannot et Colin et l'Une pour
l'Autre. Cette scission , entre les acteurs et les auteurs
de ce théâtre , est le signal d'une conspiration qui a
pourbut d'établir dans la salle Favart , concurremment
avec l'Opéra Italien , un nouvel Opéra-Comique-Français.
Les Bouffes ont bien besoin d'un pareil renfort .
Crivelli est engagé pour le théâtre de Londres , et Garcia
, qui vient de jouer dans le Mariage Secret , pour
nous consoler de cette perte , est une bien faible consolation
. Mme Catalani doit revenir dans les premiers jours
de novembre .
THEATRE DE L'ODÉON.
Débuts de Mme Henri Devin.
:
Cette actrice , qui a joué les enfans au théâtre Lou-
1
6 .
84 MERCURE DE FRANCE .
vois et les jeunes premières à Saint-Pétersbourg , vient
d'obtenir le succès le plus mérité dans les ingénues. Pour
être justement applaudie dans un emploi que Mile Mars
remplit avec une si rare perfection, il faut avoir un talent
réel. On ne peut contester celui de Mme Henri
Devin; elle a de l'intelligence , de la finesse et de la
grâce; son débit est agréable et naturel. On peut lui reprocher
de craindretrop de se livrer à ses moyens, mais
c'est le propre du talent de se défier de ses forces : la
médiocrité seule est présomptueuse. Rien n'égale l'assurance
de Mile Fleury. Mme Henri Devin promet à l'Odéon
une véritable comédienne ; elle est pleine de gentillesse
et de naïveté. Je lui recommande de prendre
garde aux mouvemens de sa tête et de ses bras , quand
elle marche. Qu'elle tâche aussi d'adoucir quelques inflexions
de sa voix , qui a presque toujours du charme;
enfin , qu'elle cherche à se défaire d'un léger grasseyement
, qui devient plus sensible lorsqu'elle chante.C'est
cependant un défaut dont on devrait lui savoir gré, si elle
n'avaitjamais à chanter que les couplets de la Petite
Rose , vaudeville composé sans prétentions ; mais que
Chazel ne joue pas de même , et où M. Dumersan fait
rimer oncle avec triomphe. Mme Devin ajoué avec un
succès toujours soutenu , Angelique de l'Epreuve nouvelle,
Marie des Ricochets , la Nouvelle Cendrillon ,
et Cécile de la Cloison , pièce où Chazel ne mérite que
des éloges . On va jouer le Frère et la Soeur, comédie
nouvelle en trois actes , qu'on attribue à un académicien.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Première représentation de Gusman d'Alfarache ,
comédie-vaudeville en deux actes.
Le sujet de cette pièce est le stratagême que Gusman
employa pour voler son oncle Bertrand ; mais les auteurs
ont senti que cette fourberie de leur héros ne serait pas
supportée sur la scène , en dépit du succès des Fourberies
de Scapin. C'est donc une restitution de cinquante
mille francs de la succession de son père , injustement
-retenus par son oncle , que Gusman parvient à se
OCTOBRE 18:6. 83
faire rendre par son adresse . Il n'y a pas beaucoup de
vraisemblance dans cette mise en scène du roman de
Lesage. Un aubergiste qui prend deux inconnus pour
des seigneurs déguisés , parce qu'ils le lui disent , qui
les héberge gratis parce qu'ils lui chantent :
Ce qu'on donne à l'indigence
N'est jamais , jamais perdu ;
Et le ciel , quand il y pense ,
Récompense la vertu.
1
Un jeune amoureux, paré pour sa noce , qui au
moment où il va prendre la mariée , se laisse déshabiller
par un inconnu , parce qu'il lui annonce qu'il
est le tailleur du duc de Médina- Coeli , qui désire un
habit semblable au sien; enfin un jouailler , un avare
qui prend , sans l'ouvrir , une cassette que Gusman lui
assure être remplie de pierres précieuses et oit il n'y a
que des cailloux , et qui donne à son neveu dont il
*connait les tours , un bel écrin dont il lui fait admirer
la richesse; tout cela passe un peu les licences accordées
aux faiseurs de Vaudevilles. Lascène du dénouement
est fort comique, parce qu'elle est empruntée au
Barbier de Séville. Philippe est un Gusman bien
-lourd et bien froid , qui répète tous les quolibets de
Figaro sur les grands seigneurs. Je ne sais pourquoi
les auteurs ont transporté à Tolède une scène qui se
passe à Genes , dans le roman. Tolède n'est pas d'ail-
Jeurs la patrie de Gusman, que Lesage fait naître à
Séville. On ne sait à la fin ce que devient le mariage
de Rosine promise à ce don Mesquinos qui se laisse
déshabiller si complaisamment, et aimée de Gusman .
Il en est de même de presque toutes les situations de
cet ouvrage. Elles sont à peine indiquées. Le succès
n'en a rien souffert . Adéfaut d'esprit on a beaucoup
applaudi des méchancetés qu'on a déjă mille fois entendues
, mais dont la malignité ne se lasse jamais.
On a demandé le nom des auteurs . Philippe est venu
dire qu'ils désiraient garder l'anonyme : On a crié
bravo. L'administration avait d'avance violé le secret
器
86 MERCURE DE FRANCE.
de la comédie , en annonçant sur l'affiche , avec la pièce
nouvelle , la Mort et le Bucheron de M. Dupin, et
Farinelli , de MM. Dupin et Scrib. On disait en sortant
que Feydeau avait bien fait de ne pas recevoir
Gusman d'Alfarache .
THEATRE DE LA PORTE SAINT -MARTIN .
MM. Merle , Brasier et Dumersan , repoussés des
Variétés , ont donné à la porte Saint-Martin les Deux
Philiberte , parodie en deux actes. C'est une contre
épreuvedes Deux Philibert , pleine de bêtises et de gravelures
et où l'on fait rimer jardin Turc avec sur et
où l'on finit un vers par ces mots : La Pie Voleuse.
Le rôle de M. Pastoureau est le seul qu'on n'ait point
parodié. On l'a remplacé par Fifine femme de chambre
de Philiberte l'Eveillée. Mile Jenny Vertpré fait
fort bien le mauvais sujet ; Emile est fort plaisant dans
le rôle de Fanfan Dujardin. Il parle si joliment du
nez qu'on croit entendre Mile Fleury de l'Odéon. Le
•Mariage Rompu , pantomime en trois actes , de
M. Henry, qu'on adonné le lendemain , est encore une
parodie . C'est Lucile et Nina que l'on montre à la fois
dans une seule pièce aux spectateurs Plébéiens des
boulevarts pour parler le langage libéral du Constitutionnel.
THEATRE DE L'AMBIGU COMIQUE.
Pour nous consoler de la reprise de l'Amour à l'Anglaise,
vaudeville de M. le Chevalier de Jacquelin et
de M. le chevalier de Rougemont. ( J'en avais attribué
par mégarde la moitié à M. Ourry. ) Ce théâtre
vient de donner les Rivaux Congédiés , comédie en
deux actes. Cette petite pièce est fort gaie. On a bien
fait de la retirer des cartons où elle était ensevelie depuis
long-temps.
E.
OCTOBRE 1816 . 87
M. LE RÉDACTEUR ,
D'après une explication franche et cordiale , que j'ai
eue avec M. V. , relativement à quelques lignes insérées
contre lui dans le dernier numéro du Mercure , je m'empresse
de rétracter , de mon propre mouvement , ce que
ces lignes pouvaient avoir d'offensant pour lui. Convenant
que , si comme l'a dit La Fontaine , tout faiseur
de journal doit tribut au malin , j'avais un peu outrepassé
lamalice.
Je suis ,
M. LE RÉDACTEUR ,
P.
Vous avez eu la complaisance d'annoncer qu'une
médaille a été frappée par les soins de la ville de Versailles
en l'honneur du respectable auteur d'OEdipe
chez Admète , et qu'elle a pour légende ce vers élégant
et concis de M. Andrieux :
Accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
Ma's ce que vous avez passé sous silence , et queje vous
prie de faire connaître , c'est que cette médaille a été
proposée par M. Voisin , médecin à Versailles , et gravée
par M. Edouard Gatteaux . On la trouve à Paris chez
Me Barrat , notaire , rue Saint-Honoré , près de l'hôtel
de Noailles ; chez M. Ed. Gatteaux , graveur , rue de
Bourbon , près de celle du Bac ; à l'administration des
monnaies ; et à Versailles , au secrétariat de la mairie.
Ceux qui ont souscrit peuvent la faire retirer quand il
leur plaira. Comme le nombre des souscripteurs n'est
pas encore complet, les personnes qui désireront se procurer
cette médaille , laquelle joint à une grande perfection
le mérite d'une ressemblance exacte , sont priées
de se faire inscrire le plutôt qu'il leur sera possible dans
l'un des quatre endroits ci-dessus indiqués. Le prix de
88 MERCURE DE FRANCE.
cette médaille en bronze , est de 5 fr.; on peut se procurer
celle qui est en argent , en payant la valeur du
métal .
DE BOINVILLIERS , correspondant de l'académie
royale des inscriptions et belles-lettres.
Monsieur ,
Permettez-moi d'annoncer dans votre journal que
l'Almanach des Muses , pour 1817 , sera mis en vente
chez M. LEFUEL , libraire , rue Saint-Jacques , nº 54 ,
que c'est par conséquent à lui que MM. les libraires de
Paris des départemens , et de l'étranger , sont priés de
s'adresser pour les envois qu'ils pourraient désirer.
J'ai l'honneur d'être , etc. ,
L'éditeur de l'Almanach des Muses.
21 octobre 1816.
mmmmm
INTERIEUR .
Le nommé Guidier , qui avait tenté d'assassiner un
changeur rue de Valois , près le Palais-Royal , est mort
enprisondesblessures qu'il s'était faites au moment où
on l'arrêta .
-A la suite d'un orage dans le département de la
Meuse , il s'est fait tout à coupune excavation devingtcinq
pieds de profondeur , entre Olches et Vadelincourt.
-On écrit de Constantinople qu'il y a éclaté successivement
trois incendies , et que deux mille maisons ont
été la proie des flammes. Lorsque de tels accidens se
répètent dans cette capitale , c'est le signe qu'il règne
dumécontentement , soit dans le peuple , soit chez les
janissaires. En effet , des murmures et un commencement
de révolte s'étant manifestés dans ce corps , le
sultan a été forcé de déployer sa sévérité . Plusieurs des
chefs ont été déplacés , d'autres ont eu la tête coupée.
OCTOBRE 1816. 89
- Le laborieux M. Magri vient de découvrir dans
la bibliothèque ambroisienne , la partie des antiquités
romaines de Denis d'Halicarnasse , qui était perdue ;
elle renferme les faits compris entre l'année 315
à l'année 485 , espace de temps qui contient les guerres
des Romains contre les Gaulois , contre Pyrrhus et les
Véiens. Cet ouvrage est maintenant sous presse à Milan .
Il serait bien à désirer que les recherches des savans
dans cette riche bibliothèque , pussent nous donner
quelques-unes des décades de Tite-Live , dont nous
sommes privés . On vient de retrouver dans ce même
dépôt le 34º discours du philosophe Themistius : nous
possédions les autres .
-Le comité des receveurs généraux des finances
nommé par le roi , vient d'entrer en exercice. Ses bureaux
sont situés rue de Menars , nº 7. Deux des membres
toujours présens au comité , ont le droit d'engager
le comité par leur signature .
-Les gardes nationales du Bas-Rhin viennent de
recevoir de S. M. une décoration et des drapeaux par
ticuliers , distinction que leur améritée labonne conduite
qu'ils ont tenue dans les circonstances difficiles où
nous nous sommes trouvés. Lorsque le roi ou les princes
se trouveront dans le département , la garde d'honneur
sera fournie par la garde nationale. Le ruban est blanc
avec une bande verte horisontale .
- M. le maréchal duc de Raguse vient de prêter son
serment entre les mains de S. M. , qui lui a remis un
nouveau bâton de maréchal .
- Le conseil de guerre , qui avait été assemblé pour
juger le lieutenant - général comte Grouchi , s'est déclaré
incompétent sur les moyens qui ont été proposés
par M. de Grouchi fils ; ils sont fondés sur la charte, qui
déclare que personne ne peut être distrait de ses juges
naturels , et M. de Grouchi se trouvant , comme inspecteur-
général de son arme , compris au nombre des
grands officiers , il n'est pas jurisdisciable d'un simple .
conseil de guerre.
- L'adjudant de génie Monnier , qui avait été con90
MERCURE DE FRANCE .
damné à mort , et dont le pourvoi avait été rejeté par
la cour de cassation , devait être , il y a trois jours conduit
au supplice. La fermeté qu'il avait montrée l'a
abandonné en entendant la lecture de son arrêt On se
rappellera qu'il avait été condamné comme complice
d'un complot tendant à s'emparer de Vincennes , mais
qu'il n'en était pas l'auteur . Monnier a demandé à faire
des révélations ; M. Bertin Daubigni est venu les recevoir
, et d'après elles un sursis a été accordé par Mgr. le
chancelier .
-Dans le funeste intervalle des cent jours , des ames
pieuses avaient fait un voeu pour obtenir le retour de Sa
Majesté; il consistait à former une masse de fonds destinée
à l'éducation de plusieurs jeunes ecclésiastiques.
Cette bonne oeuvre se réalise maintenant , et plusieurs
notaires sont indiqués pour recevoir les offrandes .
- M. Desjardins , curé des Missions Etrangères ,
vientde publier des détails pieux et consolans sur les
derniers jours que la feue reine passa à la Conciergerie.
On savait seulement que cette auguste victime ,
demeurant ferme dans la foi de ses pères , avait refusé
l'assistance d'un prêtre constitutionnel qui lui avait été
offerte; on était certain que dans le trajet de la prison
au lieu de l'assassinat , elle avait constamment refusé
d'entendre ce prêtre , qu'elle n'avait pu empêcher de
l'accompagner ; mais on ignorait que cette princesse
avait reçu les secours de la religion , et que la Providence,
veillant sur elle , lui avait procuré , par le zèle
de Mile Fouché , la consolation d'être communiée de la
main de M. l'abbé Maignen , qui avait pu pénétrer
jusqu'à la reine. De telles actions rappellent les beaux
temps de l'église primitive.
- Le roi vient d'envoyer le cordon de l'ordre du
Saint-Esprit au prince impérial d'Autriche .
- M. Meruel de Butems , maître de forge , vient de
publier qu'il avait répété les procédés de M. Foucaut ,
de Bordeaux , et qu'il avait obtenu dans ses expériences
un quart de plus d'excellent charbon que par les moyens
ordinaires , et très-propre au travail et à la fonte des
fers.
OCTOBRE 1816.
91
- Le résultat des élections est maintenant connu ,
ilya
174 députés de l'ancienne chambre ;
60
nouveaux ;
2
2
de la Corse sont encore inconnus ;
élections doubles ont été faites ;
20 députés manquent par défaut d'élection par
les départemens.
:
Total 258 .
-
On annonce la vente d'un ouvrage , dont nous
pensons que le titre trouvera peu de contradicteurs :
Les principes de la révolution française sont incompatibles
avec l'ordre social. La génération actuelle
n'achetera pas ce livre , elle le sait depuis trente ans ,
et les meneurs le savaient depuis bien plus long-temps .
Un personnage littéraire fort important est arrivé
depuis peu à Paris , et , à l'exemple de tous les
journaux , nous en prévenons nos lecteurs , c'est Mme
la baronne de Staël-Holstein ,
- M. Dalmas , qui demeure à Clermont-Ferrand ,
a inventé une machine hydraulique qui peut devenir
d'une grande utilité. Le moteur dépense très-peu et
produit beaucoup. Il nomme cette machine , pour laquelle
il a obtenu un brevet d'invention , poids hydraulique.
Un demi- pouce d'eau suffit pour la faire agir , et
elle élève l'eau à 50 pieds de hauteur ; le cours d'eau ,
puissance motrice , n'a besoin que d'un pied et demi
de chute.
- Les fonds français sont en hausse dans la Belgique
, témoignage certain de la confiance qu'ils inspirent.
- On mande que l'abondance de la récolte a reflué
jusqu'au centre du Languedoc; en outre , cinquantedeux
bâtimens chargé de grains sont entrés dans le
port de Bordeaux. Il en est aussi entré un assez grand
nombre dans celui de Marseille , qui viennent de la
ハ
Crimée.
92 MERCURE DE FRANCE .
)
-
Les travaux de l'église de la Madeleine , que
le roi a fait reprendre , se continuent avec activité; et
celle que l'on élève rue d'Anjou , sur la sépulture du
feu roi , avance très-rapidement.
- M. Peyre , architecte du palais , a fait graver ,
par laméthode lythographique ,unevue intérieure de
la chapelle expiatoire qu'il a construite dans la Conciergerie.
Cette gravure se trouve chez lui , place Saint-
André-des-Arts , nº 22. Prix : 6 francs .
- Madame , duchesse d'Angoulême , a fait remettre
1250 francs à la société maternelle , existant dans la ville
duMans .
- Les employés de l'administration générale des
postes , ont voulu célébrer dignement la fête de la Saint-
Louis. Ils ont pour cela fait une quête entre eux dont
leproduit , montant à 1387 francs , a été remis par eux
àM. le curé de Saint-Eustache , pour qu'il les distribuat
aux pauvres de sa paroisse.
EXTERIEUR .
Un ingénieur anglais doit bientôt partir pour le Pérou.
Le gouvernement a fait un traité avec lui pour qu'il
ailley établir des pompes à feu , afin d'épuiser les eaux
dontles riches mines de ce pays se trouvent actuellement
noyées.
-Des bâtimens anglais , quelques suédois et des
danois trafiquentdans lapartie sudde Saint-Domingue ,
et quoique les Anglo-Américains n'y soient pas bien
vus, c'est eux qui font le plus d'affaires commerciales ,
lamarine de Péthion consiste dans une grande frégate ,
une corvette , trois bricks etquelques goelettes. Son pavillon
est composé de bandes rouge et bleu posées
horisontalement. Christophe a un vaisseau rasé, une
frégate et plusieurs bricks , son pavillon est de même
enbandes rouge et bleu , mais perpendiculaires.
-Quatre marins américains ont été arrêtés en
Danemarck. Ils avaient fait partied'un équipage quiatué
le capitaine du vaisseau , le subrecargue , et le pilote;
1
OCTOBRE 1816. 95
ce bâtiment était chargé de 42 mille écus espèces . Les
treize hommes qui cominirent ce crime , conduisirent
le vaisseau dans un port de la Norwège où ils le vendirent.
Deux de ceux qui ont été arrêtés avaient acheté
une cargaison de sucre , qu'ils se proposaient d'aller
vendre en Russie.
- La princesse de Galles après avoir visité la terre
Sainte et repassé à Rome , est retournée habiter sa
belle Villa du lac Côme.
-On prétend qu'il ya 13 millions de juifs en Europe
, il serait curicux de savoir combien l'Angleterre
seule en contient , car elle est le pays commerçant par
excellence , et l'on sait que par tout où le commerce
est très-lucratif , il se trouve beaucoup de juifs .
-Le commerce semble, d'après les dernières nouvelles
, éprouver de grands embarras dans les Etats-Unis.
Les payemens en argent doivent être repris par les
banques , au mois de juin prochain. En raison de cette
mesure elles ont cessé leurs escomptes , d'où il résulte
que toute négociation d'effets est devenue trèsdifficile.
Un voyageur prêt à revenir en Europe , étant
pressé de changer son papier contre des espèces , le
citoyen américain conte Régnault Saint-Jean d'Angeli
à bien voulu lui faciliter cet échange sur le pied
d'un escompte de trente pour cent par an. Tous les
juifs ne sontpas originaires de la Judee.
1- Les lois et les coutumes anglaises ont trois points
sur lesquels il est facile de contester leur moralité. Le
premier la loi du divorce : le second l'indemnité légale
qu'un mari obtient pour l'honneur conjugal blessé ,
indemnité qui se règle sur la richesse du corrupteur ;
le troisième la vente publique au marché par le mari
de son épouse. Un de nos journaux se récriait il y a
quelques jours sur ce qu'un porteur d'eau avait vendu
sa femme à un cordonnier , pour six sols . Afin de diminuer
sa colère de moitié , je lui rappeilerai que le sol
anglais en vaut deux de notre monnaie.
- Plusieurs journaux anglais ont célébré à l'envi ,
l'établissement nouveau d'un club de Wighs dans la
S
94
MERCURE DE FRANCE.
ville de Glocester. Il nous semble qu'il y avait déjà
dans cette ville assezde moyens de ne pas vivre en bon
accord . Elle a conservé comme celle de Londres ledroit
d'élire son maire , et cette élection divise les citoyens .
Cette fois les deux partis, les jaunes et les verts , se sont
fait une guerre tellement active , qu'il y a eu une taverne
pillée , et qu'à la suite d'un combat , huit jaunes
ont été portés , fracassés , à l'hopital .
- L'élection du lord maire , n'a pas eu des suites
aussi sérieuses. Il y avait plusieurs prétendants , les uns
voulaient réélire le lord maire , d'autres lui opposaient
l'aldermen Combe; on dit que le ministère portait
l'aldermen Smith. Le lord maire, après plusieurs jours
de scrutin dans lesquels il aréuni 200 voix de plus que
son concurrent , a été nommé par la cour des aldermen
à une majorité de deux voix , lord maire de la cité
de Londres. Il est le trente-septième qui ait eu cette
distinction, et depuis plus d'un siècle personne n'avait
obtenu l'honneur d'unepareille réélection . Sir Piskinton,
en 1670 et 1671 , estle dernier qui l'ait eue; commeceluici
est brasseur, les partisans de Smith se plaignaient dans
leurs harangues de l'influence de la bierre . On convenait
cependant que le lord réélu s'était abstenu de toute discussion
politique , ensorte qu'il était étonnant que le
ministère lui fut opposé.
- Nos moeurs sont tellement opposées à cette espèce
de lutte habituelle des citoyens les uns contre les autres
que si nous insistons sur ces détails , c'est pour mettre
dans tout son jour combien l'esprit de parti est dangereux
; et pour montrer jusques où il peut aller , nous
citeront cequ'une lettre , consignée dans nosjournaux ,
rapporte sur l'existence d'un comité secret de luddistes.
Cetribunal ordonne sur tel point qu'il lejugeà propos,
et chez telles personnes qu'il désigne, la destruction des
machines qui y existent , et dans les 24 heures le propriétaire
est ruiné. Deux particuliers habitans d'un
bourg manufacturier , ayant parlé peu respectueusement
de ce comité secret , la destruction de 36 métiers
qu'ils possédaient a été ordonnée , et exécutée par cent
hommesquisont venus à main armée entourer le bourg
OCTOBRE 1816. 95
et ruiner les deux fabricants ; ne doit on pas gémir,
amèrement de voir le désordre organisé à un tel point.
Les gens sages ont beau répéter , que sans les machines,
l'Angleterre ne soutiendrait pas la concurrence avec
les autres états européens , la vérité ne peut pas se faire
entendre.
- La prestation de serment de la bourgeoisie à la
nouvelle constitution , a eu lieu avec un grand appareil
à Francfort . Les ministres qui composent la diete
s'y étaientrendus .
- La méthode d'aliéner ses biens par la voie d'une
loterie , se perpétue en Allemagne. La belle seigneurie
de Seissenbrunn y a été mise. Le billet qui a gagné attendait
dans le porte-feuille d'unjeune hommel'événement
du tirage. Par une économie très-peu vertueuse , il
en a fait don à une fille publique ; celle-ci l'a perdu ;
mais cependant elle en avait inscrit lenuméro : il est
sorti ; elle n'a rien , car le billet est payable au porteur.
Lejeune homme s'est dépouillé , un abîme en attire
un autre; et si personne ne représente le billet , c'est le
domaine public qui en deviendra le possesseur.
L'Allemagne était-elle jadis surchargée par sa population
, ou les peuples n'y étaient-ils pas heureux ?
L'Amérique donne dans sa statistique un million d'Allemands
comme citoyens inscrits. Il est pourtant certain
, par d'autres états de statistique , qu'il y a en Allemagne
de grandes portions de terrains qui attendent des
cultivateurs; ou bien l'émigration est-elle devenue une
maladie qui affecte notre ordre social ?
- On mande que la vendange est nulle dans les environs
de Mayence. On connaît les vins du Rhin , leur
grande consommation et leur longue durée; c'est donc
une grande perte pour le pays .
-
Le grand-duc de Saxe-Veymar , dans l'intention
de pouvoir soulager ses sujets , a réduit il y a quelque
temps les troupes qu'il doit entretenir sur pied , au minimum
de son contingent.
-
Le conseil qui préside au gouvernement de l'ile
de Saint-Vincent , a dénoncé au ministère anglais les
96 MERCURE DE FRANCE .
prédicateurs méthodistes , comme répandant l'esprit
d'insubordination; ce fait , qui n'a point été assez remarqué
, sera rappelé par nous dans la suite , et dans
unde nos précédens numéros nous nous en sommes
déjà occupés
w
ANNONCES.
wwwww
L'Ami des jeunes demoiselles , ou Conseils aux
jeunes personnes qui entrent dans le monde ; par J. L.
Ewald , et traduit de l'allemand par Ch. B. Deux vol .
in- 12 , ornés de to jolies gravures. Prix : 5 fr. et franc
deport 6 fr. 50 cent, A Paris , à la librairie d'éducation
de Pierre Blanchard , galerie Montesquieu .
Annales historiques des deux sessions du corps législatif,
années 1814 et 1815; par M...... et Gauthier ,
duVar, ex-membre du conseil des cinq cents. Deux vol .
Prix : 10 francs , et 13 fr. 50 cent. franc de port. Chez
C. F. Patris , rue de la Colombe , nº 4 , en la Cité.
Promenades pittoresques dans Constantinople et sur
les rives du Bosphore , suivies d'une Notice sur la Dalmatie
; par M. Charles Pertuisier , officier au corps royal
d'artillerie , attaché à l'ambassade de France près la
Porte-Ottomane. Trois vol. in-8°. Chez Delaunai , au
Palais-Royal , et chez Mongie , boulevart Poissonnière .
Prix : 18 fr . , et 25 fr. pour les départemens.
Un très-bel atlas , dont la souscription est ouverte chez
les mêmes libraires , accompagnera cet ouvrage , dont
nous nous proposons de rendre un compte particulier incessamment;
il présente un grand intérêt, et contient
des observations neuves et piquantes .
De l'éducation et du choix des instituteurs ; par
H. A. Dampmartin , in-8°. Chez Remont , galerie de
bois , au Palais-Royal .
Tableau de la constitution française. Didot aîné ,
imprimeur de la chambre des pairs .
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
Ν. 5.
****
MERCURE
DE FRANCE.
www www
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Leprix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
quedu 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement,
et sur tout très -Jisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE . :
A UNE FEUILLE DE ROSE ,
Après un orage.
Élégie.
Où voles-tu , feuille éphémère
De la plus aimable des fleurs ?
Dans ma retraite solitaire
Viens -tu distraire mes douleurs ?
Viens-tu , par les vents emportée ,
Implorer ici le repos ?
Ah! vois-ymon ame agitée
Comme la nef au sein des flots ,
TOME 69°.
4
7
98 MERCURE DE FRANCE.
Ici , vainement je réclame
Le calme , doux trésor des coeurs ;
Ici, l'amour est pour mon ame
Ceque latempête est aux fleurs.
فس
Cherche , cherche plutôt l'asile
Où l'amour encore inconnu
Laisse un sommeil doux et facile
A la vierge au coeur ingénu.
Sur son sein , lorsqu'elle repose,
Fais-toi guider par le zépkir.
Aimable feuille de la rose ,
Vas, c'est làque tu dois mourir.
J.-P. BAÈS.
LES VACANCES DE 1816.
AM. A**,P. P..
D'un triste promenoir , dit salle aux Pas -Perdus ,
Gaiment on a fait la clôture.
Avoués , avocats , tous paraissaient rendus ,
Car nous forcions unpeu nature.
De notre digue président ,
Pour la justice un zèle ardent
Multipliait les audiences;
Il les finit par un festin ,
Et
Nous nous quittons le verre en main:
C'est bien commencer les vacances ..
Pourdeux mois nous laissons Gujas ,
nous congédions
ลาย ons Merlin , Jousse etFurgole;
Mais pourbienappliquer le cas ,
De ces commentateurs n'oublions pas l'école.
C'est le tourde Pomone et celuid'Apollon ,
Prenons Racine et Fénélen:
NOVEMBRE 1816.
)
Lepinde aux magistrats offre des jouissances;
L'homme heureux y cueille des fleurs ,
L'infortune y sèche ses pleurs , (1 )
Le sage fait toujours bon emploi des vacances,
Maint chicaneur peu satisfait,
Gagne , en grondant, sa métairie ;
L'un dans sa bourse , pour effet ,
Détient le diable en gagerie;
L'autre pestant contre un arrêt ,
De recourir a le projet ,
Et dit qu'on n'a pas bien saisi sa plaidoieries
Personne de son sort ici bas n'est content:
Horace l'a dit en chantant. (2)
De ce sagecourons les chances ,
Sur le fleuve du temps vognons avec gaité ,a
Pour reprendre tous en santé
Nos travaux après les vacances.
Un Annibal , mais très-cadet ,
Avécu, nousdit-on, cent trente ans àMarseille ;
Pendant tout ce temps qu'a-t-il fait ?
Il a chanté Cythère en vidant sa bouteille.
Bien autrement notre doyen
Se montre utile citoyen,
Les talens, la sagesse ont dicté ses sentences.
Qu'il vive un siècle et beaucoupplus;
La santé, le bonheur sont dus à ses vertus :
Présentons-lui ces voeux en entrant en vacances.
LES
TOURTERELLES ET LE HIBOU .
Fable.
Auprès de quatre tourterelles
Un vieux hibou s'était niché ;
(1 ) Secundas res ornant , adversis solatium præbent. Cic.
(2) Satire 1.
99
7.
100 MERCURE DE FRANCE.
Sans cesse on le voyait perché ,
Se redresser , battre des ailes
Al'aspect des jolis minois
De nos aimables jouvencelles ,
Qu'il observait en tapinois ,
Ayant toujours les yeux sur elles.
Le sot ! il ne se doutait pas
Quepar sa présence importune
Bien loin d'en attendrir aucune
Il leur causait grand embarras ,
Et les mettait dans une gêne
An'oser se montrer qu'à peine.
La tourterelle a des appas ;
Mais timide par sa nature ,
Elle craint la moindre aventure
Et de ses maux se plaint tout bas.
Que faire pourtant dans ce cas ?
On se consulte, on délibère ,
Et l'on décide en cette affaire
Que l'on fuira de plus en plus.
Cet oiseau de si triste espèce ,
Pour punir tant de hardiesse
Et rendre ses soins superflus .
« Si quelqu'une de nous sent naître
>> Le désir de prendre en repos
» Un instant l'air à la fenêtre ,
>> Je crois qu'on parviendra peut-être ,
>> En lui tournant vîte le dos ,
>> A lasser sa persévérance ,
>> Dit l'une ; de son impudence ,
>>> Il faut qu'un trop juste mépris
>> Soit désormais le digne prix. »
On médita même d'avance
Le plan d'aller je ne sais où
Chercher une autre résidence ,
Pour s'éloigner de la présence
Et des regards du vieux hibou.
NOVEMBRE 1816 .
Quand de l'hiver les ans , les glaces ,
Succèdent chez vous aux beaux jours ,
Vieillards , renoncez aux amours ,
Ou vous feriez enfuir les Grâces .
>
ParM. PIGEON,
ÉNIGME .
Je ne repose point , et même quand tout dort
Toujours je marche et je suis très-sensible ,
Quoique je sois toujours de nature invisible.
Suis -je donc un esprit? non , j'ai toujours un corps ;
Je ne puis m'en passer , car si je l'abandonne :
Je fais de l'amitié couler alors les pleurs.
Il est vrai que souvent à de feintes douleurs
Ma retraite a livré bien plus d'une personne.
w www
CHARADE.
Quiconque étant dans la misère
Se trouve souvent mon premier ,
Quand même il serait mon dernier
Selon moi ne mérite guère
D'être quelquefois mon entier .
С. С. Н.
w
LOGOGRIPHE
www
Onpeut très-bien m'offrir sans offenser personne ;
Mais on peut se fâcher selon que l'on me donne .
Puissent mes onze pieds , qui n'ont rien d'effrayant ,
Retracer à tes yeux quelqu'objet attrayant!
J'y trouve un quadrupède agile et frugivore ;
Un ført bel instrument spacieux et sonore ;
Ce qui dans une ferme est un réveil-matin ;
Certain nom de journal , la couleur du carmin;
)
102 MERCURE DE FRANCE.
Ce qu'arrache de nous des douleurs un peu fortes ;
Un ancien souverain de la ville aux cent portes ;
Cequ'on fait au spectacle assez souvent par ton;
D'unde nos anciens rois le vulgaire surnom;
L'instrument d'un pêcheur quilong-temps reste enplace;
Un assez beau bijou qui très-souvent se casse ;
Ce qu'apprend un acteur, qui le rend bien ou mal ;
Un saint qui fut placé sur le siége papal ;
Ce qui tout apprêté nous vientde la Hongrie;
L'être cité souvent pour sa glontonnerie ;
Un joli petit fruit, qui né dans nos forêts ,
Pourdes Pâris gaulois semblerait fait exprès ;
De la gamme une note,untrès-riche métal ;
Cequeveut acquérir soldat ou général ;
Unnom d'individus communs en Amérique ;
Unsuperbe animal qui nous vient de l'Afrique;
Unobjet dangereux lorsqu'il n'est qu'à fleur d'eau;
Le sol où reposait notre immortel Rousseau ;
Ce par quoi la chaussure est souvent embellie ;
Unnomd'homme employé dans notre comédie ;
Un meuble de cuisine , un reste de cité ;
Ce que l'on fait par tout à l'homme en dignité ;
Cequ'il nous faut savoir même avant que d'écrire ;
L'objet aimé d'Hercule et craint de Déjanire ;
Un fleuve , un adjectif propre au fil , au coton ;
Puis...... àton tour , lecteur , si tu le trouves bon.
T. DE COURCELLES .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'Enigme est la bulle de savon. Celui du Logogriphe
est Adelaide , où l'on trouve Adèle , Elie , Délie , Ali , Laie , Di ,
Léda , Ladi , Aile Lie , Dé , La , Aï , Edile , Délai , Aide , Laide,
Idée, Ile , Idée , Alea. Le motde la Charade est Couperose.
NOVEMBRE 1816. 103
LES MILLE ET UNE NUITS ,
Contes traduits de l'arabe , par M. GALLAND , avec la
continuation par M. CAUSSIN; 9volumes in-12.
(Ir article. )
Il n'existe peut être pas dans aucune langue un recueil
decontes aussi variés que cette vaste collectionde fables ,
connue en Europe et dans l'Orient sous le nom des
Mille et une Nuits . Le décameron de Bocace et les
Nouvelles de Bandello , peuvent bien , il est vrai , être
considérés comme une immense galerie de peintures ,
mais pour la variété et le merveilleux, ils ne sauraient
êtrecomparés avec les contes arabes. L'imagination des
romanciers orientaux semble avoir aggrandi le domaine
de la nature; non contens de peindre des êtres réels ,
ils ont fait entrer dans le cadre de leurs compositions
magiques une foule d'êtres merveilleux , tels que les
sylphes , les génies et les fées; et ces personnages fantastiques
y sont peints avec autant de vérité , que ceux
qui appartiennent à un ordre réel , dans la nature des
choses : ces récits , dans l'original , sont entremêlés de
poësies qui souvent ont tout l'éclat du ciel brûlant qui
les a vu naître. Nous ne sommes pas les seuls au reste
qui ayons porté ce jugement sur les Mille et une Nuits ;
un célèbre critique français , le Quintilien du siècle ,
M. de Laharpe , avait une telle prédilection pour ces
productions de l'imagination des Orientaux , qu'il relisait
tous les ans le recueil des contes traduits par
M. Galland , en mêmetemps que les classiques grecs
et latins ; c'est lui-même qui nous l'apprend dans son
Cours de littérature. Quant à nous , après une telle
autorité, nous ne craindrons point d'avouer que les
récits . quelquefois un peu longs il est vrai , de la princesse
Scheherazade , ont pour nous autant de charmes
que les fables poëtiques d'Ovide et de l'Arioste . Comme
ces deux poëmes des Métamorphoses et de l'Orlando ,
104 MERCURE DE FRANCE.
}
les Mille et une Nuits n'offrent en effet qu'un vaste labyrinthe
d'historiettes et dépisodes , dont le dénouement
presque toujours se fait par un ou deux coups de la baguette
magique . Rien de plus fréquent que les métamorphoses
dans les contes arabes et persans ; aussi suisje
très-porté à croire que les histoires les plus merveilleuses
de ce genre que l'on trouve dans Ovide , ont
une origine orientale , et que l'imagination des Grecs ,
beaucoup plus sage et plus tempérée , les a seulement
resserrées dans un cadre plus étroit , et réduites sous
des formes plus régulières et moins gigantesques . Le
détracteur de Racine et de Molière , l'Aristote de la
poësie romantique , en un mot M. de Schlegel , dit
quelque part , dans sa Nouvelle théorie de la composition
théâtrale , ouvrage , pour le dire en passantt,, où le
paradoxe est revêtu des couleurs les plus ingénieuses et
les plus séduisantes , M. de Schlegel , disons-nous , assure
que toutes les fois qu'il lui est arrivé (ce qui doit
être fort rare ) de rencontrer dans quelqu'un de nos ouvrages
dramatiques , une fable bien conçue et fortement
nouée , il a toujours soupçonné que la première conception
en appartenait à quelque auteur espagnol , et que
les recherches qu'il a faites à cet égard lui ont presque
toujours donné la preuve de la vérité de ses conjectures ,
ce qui ne fait pas peu d'honneur à sa sagacité . Il est vrai
que l'on pourrait demander à ce célèbre écrivain de
nous indiquer dans quel auteur espagnol , ce Molière ,
qu'il trouve si prosaïque , a puisé la première idée de
son Tartuffe , de son Misanthrope , etc. , pièces dont la
fable est assurément bien conçue et aussi fortement
nouée que celles d'aucunes comédies de Shakespear , ou
du grand don Pedro Caldéron de la Barca lui-même ,
pour lequel M. de Schlegel montre une admiration si
passionnée ; au reste , nous n'avons ni le temps , ni la
volonté de nous engager dans cette discussion. Nous
croyons seulement pouvoir dire , avec plus de vérité
que M. de Schlegel , que toutes les fois que nous rencontrons
dans les auteurs européens quelque fable d'un
merveilleux éblouissant , nous sommes toujours tentés
de soupçonner qu'elle a d'abord été conçue sous l'omNOVEMBRE
1816 . 105
brage des palmiers de l'Inde ou de l'Arabie , sous la
tente de quelque pasteur du désert , ou dans l'enceinte
d'un caravanserail : notre défiance à cet égard s'étend
même jusque sur les inventions poëtiques des Grecs .
En effet , il est impossible de ne pas être frappé de la
ressemblance qui existe entre les premières et le merveilleux
en usage chez les Orientaux. Par exemple , ce
palaisde cristal situé au fond des eaux qui s'entr'ouvrent ,
et se suspendent en murailles transparentes pour y laisser
pénétrer lejeune Aristée , inconsolable de la perte toute
récente qu'il vient de faire de ses abeilles chéries ; cette
invention , dis-je , a quelque chose de singulier et de
fantastique , et rappelle à l'imagination ce royaume
merveilleux situé sous les eaux de la mer profonde , et
dont on trouve une description si surprenante dans les
Mille et une Nuits. Ce roi Picus, que la magicienne
Circé , pour se venger de l'affront fait à ses appas , transforme
, dans l'Enéïde , d'un coup de baguette en oiseau
bleu , et variis sparsit coloribus alas , rappelle involontairement
l'idée de tel ou tel prince persan ou arabe ,
dont l'infortune est occasionnée par les mêmes motifs.
La fable de Psyché , ce chef-d'oeuvre de l'imagination
des Grecs , s'il est vrai toutefois que les Grecs en soient
les premiers inventeurs ( ce dont il y a plus d'une raison
de douter ) , cette fable charmante , dis-je , et que La
Fontaine lui-même n'a pas pu embellir et perfectionner ,
offre des situations tout à fait semblables à celle des
héros et des princesses aventurières qui figurent dans les
Mille et une Nuits. Tous les détails de cet épisode enchanteur
, dont je m'étonne , sans toutefois le regreter
beaucoup , qu'Ovide ne se soit pas emparé , rappellent
ce genre de merveilleux particulier aux Orientaux . Ce
palais de marbre , tout resplendissant d'or et de rubis
qui s'élève tout à coup au milieu d'un désert affreux ,
poouurr offrir à l'amante de Cupidon une habitation digne
d'elle ; ces inscriptions , ces voix mystérieuses qui se
font entendre dans ces jardins peuplés de statues , ces
mains invisibles par qui la jeune princesse est servie
tous ces détails , dis-je , ont une surprenante conformité
avec ce que nous lisons dans les contes arabes , turcs et
,
?
тоб MERCURE DE FRANCE.
t
persans. Il serait donc assez raisonnable de penser que
ces différentes inventions fabuleuses ont une origine
orientale , et qu'elles ont été d'abord composées pour
amuser les loisirs de quelques sultans des Indes , ou pour
charmer les longs ennuis des favorites de son sérail : au
reste nous prions les lecteurs de nous pardonner cette
petitedigression. Mais nous ne pouvons nous empêcher
d'ajouter qu'on se tromperait , si l'on ne voyait dans le
recueil des contes arabes qu'un ouvrage de pur agrément;
il en est peu qui nous fasse connaître aussi bien
les moeurs , les usages et le génie des peuples de cet
antique Orient. Sous le rapport littéraire même , nous
ne craignons pas de dire qu'il mérite d'être étudié et
analysé , comme les chefs-d'oeuvre de la Grèce et de
Rome. Le recueil traduit par M. Galland, est , de l'avis
de tous les gens de goût, le livre classique de l'imagination
proprement dite : c'est une mine inépuisable où
nos poëtes dramatiques peuvent fouiller tous les jours
avec succès; et la Mythologie des Orientaux est peutêtre
la seule dont l'infusion , faite par une mainhabile ,
puisse rajeunir notre littérature , et remplacer sur nos
théâtres, du moins les personnages un peu usésdu parnasse
grec et latin.Onne contestera pas , je pense , que
les fictions poétiques , nées sous le beau ciel de l'Inde
et de la Perse , ne soient préférables du moins àcette
sombre Mythologie du nord , dont les nuances semblaient
, il n'y a pas long-temps , menacer d'envahir
notre horizon littéraire : n'oublions pas que les Grecs
eux-mêmes sont pour nous des Orientaux. Ces considérations
préliminaires seront suivies , dans le numéro
prochain, d'une notice bibliographique sur les Mille et
une Nuits, dont le public ne connaît encore qu'une
bienfaible partie. Ces détails nous ont été fournis par
in savant orientaliste de Londres , qui a donné en anglais
, d'excellentes traductions de plusieurs ouvrages
arabes et persans.
LA SERVIÈRE.
NOVEMBRE 1816. 107 1
OBSERVATIONS
Sur la réfutation des erreurs de M. de..... De la Charte
constitutionnelle; par M. L. G. H. MARMET , ancien
avocat du roi au bailliage et siège présidial de Salins
(Jura). Chez Plancher , libraire , rue Serpente , et
Delaunay , au Palais-Royal.
Si l'ordre public n'exigeait pas que les réglemens sur
la presse fussent rigoureusement maintenus , il serait
quelquefois de l'intérêt du gouvernement de laisser circuler
certains ouvrages dont les auteurs , par inadvertance
ou à dessein, ont négligé les formalités requisés
pour la légitimité de leur publication ; car encore que
les principes qui y sont répandus recelent quelque venin,
il peut être plus utile d'en indiquer le remède , que
de supposer la non-existence du mal. En effet , il est
difficile qu'il ne s'en répande , par subtilité , quelques
exemplaires ; alors la curiosité s'en empare avidement,
et la malveillance plus ardemment encore; elle en distille
le poison et le fait circuler avec autant d'adresse
que de perfidie , en fait valoir le prétendu mérite , qui
souvent n'existe que dans sa malignité , sans que la crédulité
et l'ignorance sachent rien opposer à lasséédduuction;
tandis que s'il était livré à la censure publique , une
foule d'écrivains s'empresseraient d'en combattre les
sophismes , d'en démontrer les erreurs , et d'établir les
vrais principes qu'on a tâché d'obscurcir. Tel on a vu
naguère certaine Histoire de la session de 1815 , attirer
sur son auteur les traits multipliés d'une critique
aussi juste que sévère , qui ne lui a laissé que la honte
d'une réputationde sophiste mal- adroit , en échange de
celle d'écrivain assez agréable.
,
Dans tous les cas , il est important que cette controverse
soit confiée à des plumes savantes car il ya plus
de danger à combattre faiblement un faux système
qu'à le laisser sans réplique.
Quoiqu'il en soit, lorsque les circonstances ont exigé
108 MERCURE DE FRANCE.
la suppression absolue d'un écrit politique , il n'est pas
également certain qu'il soit convenable d'en entreprendre
la réfutation sur quelqu'exemplaire échappé à
la surveillance de la police; d'abord , parce que c'est
donner à l'ouvrage une consistance qu'il n'avait pas , et
une sorte de célébrité dont il n'était peut- être pas digne;
en second lieu , c'est que chacun n'est pas à portée de
juger du mérite de la critique , faute de pouvoir la comparer
avec le texte , et qu'on est en garde contre les citations
, dont on suspecte la fidélité .
Telles sont les réflexions qui m'ont été suggérées par
la réfutation que M. Marinet paraît avoir voulu faire
d'un ouvrage échappé à la plume d'un écrivain renommé
par la super-élégance de son style , par quelques déviations
dans ses principes , par des retours plus édifians ,
par son influence dans la loi qui a privé les prêtres mariés
de leur traitement , et enfin par ses diatribes antiministérielles
.
Mais puisque M. Marmet faisait tant que d'attaquer
Jes opinions erronées ou dangereuses qu'il avait su pénétrer
, il devait le faire franchement et avec vigueur ,
et ne pas se borner à la citation d'un ou deux passages ,
pour les combattre à la hâte et sans effet. Il me paraît
évident , au contraire , que M. l'ex- avocat du roi , à Salins
, n'a pris ce texte que pour avoir occasion d'établir
des principes qui lui sont personnels , et qui , à mon
avis , ne sont pas très-orthodoxes , comme je vais tâcher
deleprouver.
?
1
En effet , après avoir consacré un petit nombre de
pages au sujet qui semblait devoir l'occuper uniquement
, il l'abandonne brusquement pour passer à l'exposition
de son système favori , qui paraît être d'établir
quenotre gouvernement n'est point représentatif; qu'un
pareil gouvernement ne saurait même exister ; qu'il
n'existe nulle part, même en Angleterre .
Voyons comment il croit prouver sa thèse :
CE Pour qu'il y ait un gouvernement représentatif,
dit-il, il faudrait qu'il pûty avoir des représentans .>>>
C Pour qu'il y eut des représentans , il faudrait qu'il
* pût y avoir une représentation nationale. » Certes ,
NOVEMBRE 1816.
100
sevoilà
ce qu'on peut appeler de grosses vérités ; si tous
lés axiômes de M. Marmet étaieennttde cette force , il
rait difficile de lui répliquer , et de conséquence en conséquence
, il nous imposerait la conviction. Je poursuis
donc en tremblant.
»
« Pour que tous les intéressés fussent représentés , il
>>faudrait que chacun d'eux , sans aucune exception ,
>> eut été convoqué , eut émis son voeu , et qu'entin ils
>> se fussent tous entendus sur le choix des représentans :
réunion de circonstances absolument impossible.
Je commence à respirer , ceci n'est pas tout à fait si pressant
; cependant M. Marmet le croit sans réplique. On
ne s'avisera pas , pense-t-il , de décliner l'autorité qu'il
invoque. Ces paroles sacramentales sont tirées mot à
mot du Contrat social; mais quelque prépondérantes
qu'il les trouve , croyant avoir par leur moyen suffisamment
ébranlé l'édifice de la représentation , le moment
lui paraît propre à en saper les fondemens , et il accnmule
ses batteries pour le renverser sans retour : ses
coups sont aussi nombreux que précipités. Ce ne sont
plus des citations , mais des sentences dont il dédaigne
de désigner la source. Il serait trop long d'en suivre les
détails ; je vais les abréger sans en atténuer la force :
Pour qu'il y eut une représentation nationale et de
véritables représentans , ilfaut qu'il yaitunmandat;
K
"
»
»
que ce mandat soit spécial , unique , clair , déterminé,
>>sur-tout impératif , parce qu'il est de l'essence du
>>mandat , que le mandataire ne puisse sortir de ses
>> bornes ...... Mais comment parviendra-t- on à la ré-
>> daction', sans tomber dans les abstractions de la vo-
>>lonté générale ? .... Comment la définir ? Comment se
réunir pour la former ? Se formera-t- elle à l'unani
» mité , à la pluralité absolue ou relative ? Comment
la constater ? Quel sera son effet ? etc. , etc. »
Toutes ces questions restent sans solution , comme il
convient , parce que , suivant l'opinion de M. Marmet ,
on ne pourrait sans doute en donner une satisfaisante :
DONC , point de représentation. Mais si telle est la conclusion
de M. Marmet , ce n'est pas la mienne ; ce ne
sera pas , je l'espère , celle des publicistes les plus éclairés .
»
110 MERCURE DE FRANCE.
En attendant que quelqu'un d'eux se prononce à cet
égard , voici ce que je lui objecterai. D'abord , quoique
très-grand admirateur de l'immortel Jean-Jacques , je
suis loin d'admettre aveuglément toutes ses idées , et
d'ailleurs tout le monde sait que dans ses écrits la même
proposition se présente quelquefois sous des faces contradictoires
, en apparence , faute de tenir compte des
circonstances qui l'accompagnent , et je ne doute pas
quedans le casdont il s'agit ,je ne trouvasse aisément
le correctif du paradoxe dont on prétend s'appuyer ;
mais je préfère y opposer une autorité tout au moins
aussi respectable , c'est celle de Montesquieu. Ce savant
publiciste reconnaît parfaitement la possibilité de la représentation
nationale; il la reconnaît dans le gouvernement
d'Angleterre , à qui M. Marmet juge à propos
de la contester. Il ne fait point de distinction entre la
qualité de représentant et celle de député , qu'il emploie
alternativement , pour désigner les délégués de la nation.
Après avoir établi la nécessité et la légitimité d'une
représentation nationale , sur les principes les plus sages
(dans les gouvernemens mixtes) , il ajoute : « Il n'est
>>pas nécessaire que les représentans , qui ont reçu de
>> ceux qui les ont choisis une instruction générale , en
>>reçoivent une particulière sur chaque affaire,comme
cela se pratique dans les diètes d'Allemagne; il est
vrai que de cette manière , la parole des députés aurait
plus l'expression de la voix de la nation; mais
cela jetterait dans des longueurs infinies , rendrait
>> chaque député le maître de tous les autres , et dans
les occasions les plus pressantes , toute la force de la
nation pourrait être arrêtée par un caprice. >>>( Esprit
des lois , liv . XI, ch. VI. )
»
»
»
Voilà sans doute une bien puissante prévention en
faveur du gouvernement représentatif , je dis au moins
desapossibilité , car il n'est pas questionpour le moment
desonexcellence. Ce suffrage suffira-t-il pour imposér à
M. Marmet , qui magistrat lui-même , pourrait bien se
croire en étatde lutter avec un pareil rival , armé comme
il l'est d'argumens , suivant lui , péremptoires ? Il est
peut être présomptueux d'ajouter mes propres réflexions
A
NOVEMBRE 1816. 111
à un principe aussi formellement énoncé par le plus,
profonddes publicistes; mais on sait que Montesquieu
acoutume d'exprimer sa pensée avec le plus strict laconisme.
Il serait donc possible que M. Marmet ne trouvât
point dans le passage cité , une réfutation absolue de ce
qu'ildonnecomme une condition rigoureuse du mandat ,
qu'il soit unique , déterminé , impératif sur-tout. Je
crois que je serais tout aussi fondé que lui à poser.le
principe contraire; car , de quel droit impose-t-il cette
condition ? Mais je veux appuyer mon opinion sur l'expérience
et la raison. N'arrive-t-il pas tous les jours
qu'unparticuliercharge un délégué de traiter et discuter
ses intérêts , en lui laissant le choix des moyens ? La loi ,
l'y autorise ; voilà le droit évidemment établi. Il n'en
faut pas davantage pour démontrer la fausseté de l'assertion,
que le mandat doit nécessairement être unique,
déterminé, impératif; ce droit, dans les affaires privées,
n'est que facultatif; mais dans les affaires publiques
il est indispensable , et Montesquieu en donne les
raisonsqueje puis me dispenser de répéter (1 ) .
M. Marmet , dont l'intention très-pure sans doute,
paraît être de concentrer tous les pouvoirs dans la personnedusouverain,
ne peuttoutefois se dissimuler que ,
par la volonté du roi lui-même , il existe des corps qui
exercent nécessairement une certaine influence dans la
monarchie telle qu'elle est aujourd'hui. Il lui répugne
deconvenirque ce soit un gouvernement mixte. Quel
nom pourtant lui donner d'après la charte , par laquelle,
leroi a bien voulu admettre deux chambres en partage
de son autorité ? Ce ne sont point des pouvoirs , s'écrie
(1) Quant à la troisième condition attribuée à J.-J. , et que j'ai
citée plus haut , savoir : qu'il faudrait que tous les intéressés , sans
exception, fussent représentés , je pourrais renvoyer encore à Montesquieu
, dans le même chapitre; et M. Marmet ne prétend pas
sans doute,y comprendre les geus sans aveu , ou dans une condition
servile ; et pour ce qui regarde ceux qui ne sont point admis aux
corps électoraux, faute de payer une contribution suffisante , il
évidentque n'ayant pas des intérêts différens de ceux des autres
propriétaires électeurs,ils sont effectivement représentés par eux ,
quoiqu'implicitement.
est
112 MERCURE DE FRANCE .
1
M. Marmet , c'est une simple participation qu'il leur
accorde du souverain pouvoir, qui réside uniquement en
lui . Eh ! comment accorder cette définition avec l'expression
de la charte qui porte ( art . 24) : La chambre
des pairs est une portion essentielle de la puissance
législative : ce qui entraîne la même conséquence pour
la chambre des députés , car le concours des trois autorités
est nécessaire pour la confection de la loi , et si
la puissance législative est partagée entre ces trois autorités
, peut-on nier que les chambres ne soient des pouvoirs
? Mais c'est sur-tout la chambre des députés que
l'antagoniste de la représentation s'attache à rabaisser ;
ce ne sont , dit-il , que de simples conseillers que le roi
a bien voulu appeler auprès de lui, pour l'aider de leurs
avis dans la confection des lois , afin de se garantir de
toute erreur , de toute précipitation qui pourrait nuire
au bonheur de son peuple. Certes on ne se douterait pas
qu'il existât une charte , quand on entend définir ainsi
les attributions d'une chambre de députés par un homme
qui , en s'imposant une semblable tâche , devrait être
censé en connaître toute l'étendue , et avoir assez de
pudeur pour craindre d'être démenti par l'acte le plus
authentique. Voyons donc comment s'explique la charte
( art. 48 ) : Aucun impôt ne peut étre établi ni perçu ,
s'il n'a été consenti par les deux chambres et sanctionné
par le roi; et nous avons vu qu'il en était de
même pour les autres lois sans exception . Certes , si le
consentement d'une chambre est nécessaire à la confection
d'une loi , c'est étrangement abuser du raisonnement
, c'est insulter au bon sens que de prétendre les
assimiler à de simples conseillers .
Pour se faire une juste idée de la différence qui existe
entre le conseiller et le député , il suffit d'observer que
le premier exerce un pouvoir qui lui est immédiatement
délégué par le souverain , tel que le juge à qui il confere
le droit de rendre la justice en son nom, tandis que
celle de l'autre est inhérente à sa qualité de mandataire
dupeuple.
C'estdonc en vain qu'on veut trouver une différence
entre le titre de député et celui de représentant , puisque
1
(
a
f
t
t
(
C
r
20
t
(
1
)
NOVEMBRE 1816 . 113
les principes et les conséquences sont les mêmes. Ceux
qui croient avoir fait cette subtile découverte sont dans
une pitoyable erreur ; et si une qualification a été substituée
àl'autre , il n'y a probablement eu d'autre motif
que la répugnance assez naturelle pour une expression
adoptée par l'usurpateur.
Il faut donc , quoiqu'il puisse en coûter aux vieux
préjugés , aux antiques opinions , se familiariser avec
' idée d'un gouvernement représentatif , qui existera de
fait et de droit tant qu'ily aura une charte , et la charte
garantie par la volonté bien prononcéedu roi , non moins
que par l'esprit national , est à jamais , ou pour long-
Lemps du moins , la base de nos destinées.
Quant on professe une fausse doctrine , il est facile
de tomber dans des contradictions choquantes; c'est ce
qui arrive à M. Marmet, Après avoir voulu attribuer au
coi une puissance absolue , de laquelle sa profonde sagesse
n'est point jalouse , en parlant de l'étendue de
pouvoir que le roi doit conserver pour maintenir la
ranquillité publique dans des cas extraordinaires et non
prévus par la loi , et qu'on a appelés, je ne sais pourquoi,
'étendue mystérieuse de sa prérogative, il veut prouver
que non seulement il peut, mais qu'il doit en user.
Elever à cet égard le moindre doute , dit- il , ce serait
- pour ainsi dire douter de sa puissance ; ce serait re-
›trancher arbitrairement de son autorité le plus beau
→ privilége , celui de maintenir la tranquillité publique ;
ce serait le dispenser , au détriment du salut commun,
duplus indispensabledeses devoirs , et par conséquent
détruire en partie le mandat qu'ila reçu de la nation ,
→ et à l'exécution duquel il est lié , non seulement par
le seul fait de son acceptation , mais encore par laloi
→ redoutable du serment.>>>
Heureusement que la prérogative royale ne repose
Das sur l'éloquence etla logique de M. Marmet , et qu'elle
a de plus solides appuis; mais on ne s'attendait guère , à
son début , que ce serait à cette conséquence qu'il vou-
Arait nous amener. Les royalistes purs pourraient bien ac-
Cuser M. l'avocat du roi de trahir la cause qu'il a semblé
rouloir défendre , car la qualité de mandataire de la
MERE
RO
SELAR
8
114
MERCURE DE FRANCE .
1
nation qu'il donne au souverain , doit leur paraître une
sorte de blasphême . Je dirai toutefois , à sa justification ,
qu'elle n'est absolument déplacée que dans sa bouche ,
parce qu'il faut être conséquent ; mais si cette définition
du monarque , discréditée par l'abus qu'on en a fait , ne
laisse pas que d'avoir quelque vérité; il importe au
maintien du principe dela légitimité de bien faire sentir
que ce mandataire est un mandataire obligé ; alors
toute fausse interprétation est sauvée. Cependant M. Marmet
est devenu tout d'un coup si engoué de cette idée ,
qu'il l'a reproduite sous toutes les formes; et comme il
admet également cette qualification pour les députés , il
ne s'aperçoit pas qu'il met le pouvoir souverain sur la
même ligne que le pouvoir représentatif, ce qui est un
peu trop fort . Je sais très-bien que ce n'est pas ce qu'il
voulait conclure , car il est probable qu'à son avis il n'y
a vraiment qu'un seul mandataire qui est le roi; mais
alors il ne fallait pas reconnaître , comme il le fait , cette
qualité dans la personne des députés .
Si l'on avait pu douter jusqu'ici qu'en proscrivant le
système représentatif celui de M. Marmet ne fut le pouvoir
absolu , sa péroraison ne laisse plus d'incertitude à
cetégard; mais il faut lui savoir gré du soin qu'il prend
pourn'êtrepoint trop persuasif. Bien différentdes orateurs
qui ,pour enlever les suffrages , réservent leurs plus
grands moyens pour leur conclusion , et trop convaincu
du mauvais effet que pourrait produire cette doctrine , il
n'entreprend point de la soutenir par des argumens vigoureux
; en effet , ceux qu'il emploie sont d'une telle
nullité , qu'on pourrait lui supposer une intention toute
contraire à celle qu'il affiche , ou tout au moins croire
qu'en approchant du but , il en est lui-même effrayé ;
et si pour rassurer les esprits sur l'abus possible de ce
pouvoir , il tâche d'en démontrer l'impossibilité , on voit
qu'il est bien assuré d'être démenti par l'expérience.
Eh ! qui pourrait se laisser persuader par des raisonnemens
tels que ceux-ci : « Tout s'oppose en France à
l'abus du pouvoir ; l'honneur français , notre génie ,
» notre caractère aimable d'originalité , notre climat ,
notre sol , nos richesses ,notre religion , nos lois , nos
NOVEMBRE 1816. 115
» moeurs , notre ame enfin si fière , si aimante , si
>> reconnaissante , si ambitieuse de l'avenir. » Ne voilàt-
il pas de puissans motifs de sécurité ? M. Marmet
n'apas cru les fortifier en les accumulant , mais n'ayant
aucune raison solide à donner , il a du moins produit
ce qui était en son pouvoir , des mots sans application
possible à l'objet. Et tel qu'un médecin qui désespère
du salut de son malade , ne laisse pas que de lui administrer
quelques calmans , il ne craint pointde laisser
apercevoir sa détresse, par la faiblesse même des efforts
qu'il fait pour se soutenir; la nature seule des choses
le subjúgue : il lui resté pourtant un dernier moyen
qu'il se reprocherait de ne pas faire valoir. Il sait bien
que l'amour et la confiance qu'inspire le monarque
chéri auquel nous devons la plus belle existence politique
qu'un peuple puisse désirer , offrent pour le présent la
meilleure garantie qu'il soit possible de prétendre , et
il ne manque pas de la mettre en avant ; mais quel
avantage peut- il en retirer pour son système ? Ignore-t-il
qu'on ne saurait rien conclure du particulier au général
, et que le présent ne répond point de l'avenir ? Non ,
il sait cela comme nous , mais il avait besoin de cette
base pour en tirer une induction favorable à tous les
rejetons de cette noble race ; ce qu'il entreprend avec
autant de sécurité que si l'infaillibilité lui en était parfaitement
démontrée. « Les successeurs d'un si bon roi ,
touchés des heureux effets de sa modération , ne sau-
>> raient jamais s'en écarter ; leur propre intérêt leur en
ferait une loi , que dis-je ? leur paresse même. »
Admirable tableau ! ..... « Non , jamais , s'écrie-t-il ,
le despotisme ne souillera de son souffle empoisonné
la patrie des Henri IV , des Racine , des Massillon
>> (pourquoi ces deux noms seuls accolés à celui du grand
>> roi. ) » Il est facheux qu'une si belle perspective ne
soit qu'une hypothèse flatteuse contre laquelle l'expériencedupassédoit
nous mettre en garde. Je metrompe ,
c'est dans le système de M. Marmet qu'elle pourrait nous
laisser quelque inquiétude ; mais avec le secours de la
charte,nous en sommes à jamais exempts .
Toute réflexion faite, je pense que si ce magistrat a
8.
116 MERCURE DE FRANCE.
d'abord eu l'intention de propager le système du pouvoir
absolu , il s'est bientot aperçu que le terrain manquait
sous ses pieds , et il s'est égaré dans le vide où
j'espère que personne ne sera tenté de le suivre. Heureux
si par le secours de la réflexion il peut rentrer dans
les limites tracées pour le bonheur inaltérable de notre
patrie.
w
D. L. C. В.
LES PETITS BÉARNAIS ,
Ou Leçons de morale convenables à la jeunesse ; par
Mme Julie Delafaye-Brehier , auteur des Six Nouvelles
de l'enfance , etc. 4 petits volumes , avec
16 gravures. Chez Alexis Eymery , rue Mazarine ,
n° 30.
Si aujourd'hui l'enfance et la jeunesse ne marchent
pasdroit et vîte dans le chemin dudevoir et de la vertu,
ce ne sera pas du moins faute de guides et de précepteurs.
On ferait une très-volumineuse bibliothèque de
tout ce que , principalement depuis Jean-Jacques , l'on
a écrit sur cette matière et pour cet objet , que n'ont
pas dédaigné des personnes du premier mérite; mais
qui , malheureusement aussi , a tenté plus d'une fois la
présomptueuse confiance de la médiocrité. Qui ne s'est
crú capable, en effet , de donner des leçons à des enfans ?
Combienmême ont imaginé bien mériter de l'état en
rabaissant leur génie à ces petits travaux ?Et pourtant
Dieu sait ce qu'ils ont coûté à la plupart ; de combien
d'auteurs mis en pièces , ces éternels répétiteurs ont
composé toute leur science pédagogique , et de quels
fatras de leçons mal préparées , de combien de notions
fausses ou confuses , serait surchargée et obscurcie la
faible raisondes pauvres enfans , s'il leur fallait se fourrer
dans la cervelle tout ce que leurs importuns amis
s'empressent de leur adresser.
Aumilieu de cette vaine profusion de livres à leur
usage , dont ils feront bien de n'user jamais , nous
Te
NOVEMBRE 1816 .
117
croyons leur rendre service de leur en signaler un , les
petits Béarnais de Mme Delafaye , digne à tous égards
d'être tiré de la foule , et fait pour être remarqué non
moins par les enfans , qu'il intéressera et amusera infiniment
, que par les gens de lettres , parmi lesquels
Mme Delafaye montre des titres à se placer avec distinction.
Cettedame annonce une imagination facile et gracieuse
; ses tableaux sont pleins de naturel ; ses caractères
, les défauts naissans , les bonnes qualités , les petits
ridicules de ses jeunes héros , sont bien observés et adroitement
mis en jeu. Les femmes auteurs qui méritent
réellement ce titre , s'applaudiront ( car on sait combien
peu les femmes sont jalouses les unes des autres ) d'avoir
en Mme Delafaye une nouvelle émule , et les critiques
intraitables , qui ne veulent voir dans la main des dames
que les aiguilles et les ciseaux , auront à répondre à un
nouvel argument contre leur système peu galant .
Le plan des Petits Béarnais est simple et convenable
au but de l'auteur. Un honnête négociant de Bordeaux
voit tout à coup sa fortune renversée par des accidens
imprévus. La campagne de son beau-père , dans
le Béarn , est son unique asile ; il y est appelé par le bon
et aimable vieillard qui y coule des jours tranquilles ,
dans une douce et heureuse médiocrité; et l'antique
manoir reçoit huit hôtes de plus, savoir : le mari et sa
femme, et six enfans , dont trois sont des garçons.
Les aînés de ces enfans touchent à l'adolescence , les
deux derniers sortent de l'enfance . De là entr'eux une
variété de goûts , d'amusemens, de qualités et de défauts ,
qui font naître une multitude d'incidens , de petites
scènes domestiques , où chaque caractère se montre sans
apprêts , se corrige sans prétention : en un mot , c'est
une véritable famille , dont Mme Delafaye nous a ouvert
la maison .
Le besoin d'égayer le travail pendant les soirées,
amène des histoires ; une étourderie , une malice , une
prétention à réprimer , excite entre les enfans euxmêmes
une discussion où chaque caractère se montre
sous son bon et son inauvais coté , où l'expérience de
1
118 MERCURE DE FRANCE.
chacun sert à hâter les développemens et les progrès de
sa raison .
Tantôt un trait analogue au défaut ou au vice dont
le germe vient à poindre , en fait sentir les inconveniens
ou la difformité ; tantôt des accidens tels qu'il s'en rencontre
par tout dans la vie humaine , à la campagne
comme à la ville , donnent lieu de provoquer la pratique
des vertus sociales , d'éveiller la prudence , d'exercer le
jugement.
On va voir un ami ; on fait connaissance avec quelque
bon voisin. Dans ces petites excursions , on décrit les
sites qu'on rencontre , on observe les productions du
pays , les moeurs ou l'état de ses habitans. Un cabinet
d'histoire naturelle , possédé par un ancien ami , permet
de prendre quelques notions de cette intéressante histoire.
Les fleurs dont se parent les champs , celles que
le goût cultive , amènent l'explication des premiers principes
de labotanique. Une partie de plaisir au cirque de
Gavamie , dans les Pyrénées , produit divers tableaux
de ces magnifiques horreurs , de leurs habitans , qui
semblent bien plutôt s'y perdre que les peupler; des
lieux plus ou moins célèbres qui les environnent. Enfin,
un voyage que le père entreprend pour le rétablissement
de ses affaires , et dans lequel il emmène avec lui son
fils aîné , en procurant à celui-ci l'occasion de visiter le
midi de la France , lui fournit aussi celle de s'essayer à
tenir un journal de tout ce que sa route lui offre de
rieux , et dont il fait passer la relation à sa famille , qui
y trouve un nouveau sujet d'instruction.
cu-
Dans toute la partie scientifique , on sent assez que
Mme Delafaye n'a pu qu'être l'écho des auteurs qui ont
traité des matières dontelle donne des leçons à ses élèves.
Son mérite , en cette circonstance , est d'avoir choisi de
bons guides . Elle doit particulièrement beaucoupà l'excellent
ouvrage de M. Depping , sur les curiosités de la
nature en France , pour la description de celles de ces
merveilles qui se rencontrent dans les contrées où elle a
placé ses personnages .
Ce quiluiappartient enpropre , c'est la mise en scène
de ceux-ci , c'est l'art avec lequel elle les fait agir et
NOVEMBRE 1816.
119
parler , en suivant leur caractère , en tirant parti de
leurs défauts , en ne les corrigeant même qu'autant qu'il
est de la nature de l'humanité , et sans leur donner cette
perfection maladroite , qui décèle ordinairement le peu
de tact et de justesse de la foule des faiseurs de contes
d'enfans. C'est pour être fidelle à la nature , qu'elle a fait
paraître au milieu de ses acteurs quelques contrastes qui
y jettent du mouvement et de la variété. On y remarquera
entr'autre une demoiselle Aspasie , jeune bordelaise
, dont sa brillante éducation a fait une petite impertinente
tout à fait divertissante , qui ne conçoit pas
d'autre existence digne d'une demoiselle bien née , que
les bals , la musique , les arts; qui donne au besoin des
avis à ses maîtres , et étouffe de rire quand on lui dit
qu'il existe une demoiselle aimable qui s'est réduite ,
par les malheurs de sa famille , à faire le service du
ménage.
C'est encore une figure très - plaisamment vraie , que
celle de ce jeune campagnard , demi-paysan , demi-bourgeois
, qui , abandonné à lui-même , donne l'idée des
vices , fruits de l'ignorance et de la paresse , qui jette
sonlivre au loin d'un coup de pied , parce que ce maudit
savant l'endort ; qui sait cependant que Denys le tyran
est maître d'école à Saint-Jean-de-Luz ,et non pas à
Corinthe , attendu qu'il va dénicher des merles avec son
fils.
Il est difficile de rien citer d'un ouvrage de la nature
des Petits Béarnais ; une histoire ou un conte tiendrait .
trop de place : une scène détachée de ses accessoires perdrait
de son piquant ou de sa naïveté. Contentons-nous
de direque cet ouvrage , que l'auteur n'annonce modestement
que comme convenable à la jeunesse , peut
amuser les loisirs de ceux qui ont déjà laissé loin derrière
eux cet age heureux , du moins s'il nous est permis d'en
juger par nos propres sensations. Nous avons distingué
parmi les histoires , celle de Marcelin ou l'Ouvrier de
Sardam , celle de l'Envieuse , celle de Manès , celle de
la Bohémienne , Démona , la Veriu console de tout .
Peut-être que celle du Roi arabe , dont on ne peut que
louer l'intention , sort un peu du cadre où l'auteur au1
د
120 MERCURE DE FRANCE .
rait dû se renfermer. En tout , les Petits Béarnais sont
une excellente connaissance à faire faire par un père de
famille à ses enfans , d'autant plus que celui qui cherchera
à leur procurer ce plaisir s'associera lui - même ,
nous n'en doutons pas , à leur innocent et utile amusement
.
GIRAUD .
SOCIÉTÉ PHILOTHECNIQUE ;
Séance publique du dimanche 27 octobre .
Il n'en est pas des sociétés littéraires comme des sociétés
soi -disant politiques . Celles - ci peuvent avoir
quelques inconvéniens , quelques dangers même; celleslà
n'en ont point. Dans une société politique , et nous
en savons quelque chose , il suffit d'une mauvaise tête
on d'un mauvais esprit pour égarer l'opinion , pour
mettre le trouble dans l'état ,pour le ruinerjusque dans
ses fondemens : je le répète , nous en savons quelque
chose.Dans une société littéraire , qu'a-t-on à redouter ?
des prétentions , elles amusent ; de l'orgueil , on en
rit; des singeries académiques , cela est gai , très-gai .
Grâces donc pour les sociétés littéraires , et comme
journaliste comme citoyen , je le dirai sur les toits :
Point de société politique, et des sociétés littéraires dans
les quatre coins du royaume.
Entendons - nous pourtant , « il y a fagots et fagots ,
dit je crois Sganarelle , et la distinction qu'il établit
très-justement entre des bûches ou desrameaux d'arbres ,
je l'établis de même entre tels membres de sociétés littéraires
et tels autres ; car enfin l'on ne peut pas plus comparer
l'auteur des Etourdis avec l'auteur de la Comédienne
, que l'on ne peut comparer l'auteur des Deux
Gendres avec l'auteur de L'une pour L'autre ; et ces
différens auteurs appartiennent pourtant également à
des sociétés littéraires , ce qui me ramène droit à mon
sujet , dont je m'étais éloigné par un préambule , moins
NOVEMBRE 1816. 121
longpourtant que ceux que MM. A, B , C , D , E , F ,
G, H, etc. , écrivains comme moi , à la colonne ou à la
page ,placent en avant de leurs articles , de même qu'un
général atoujours la précaution et l'humanité de mettre
des batteries de canon en avant , lorsqu'il juge à propos
de faire battre le pas de charge.
Parlons donc de la société philotechnique , puisque
nous sommes revenus si heureusement à notre sujet , et
commençons par dire , pour motiver la distinction que
nous établissions plus haut , que cette société , composée
de savans , d'artistes , et de littérateurs très-recommandables
, ne ressemble pas plus à certaines sociétés littéraires
, qu'un tableau du pont Notre-Dame ne ressemble
àun tableau de Gros ou de Giraudet : au fait , il en est
temps.
1
,
La séance n'était pas ouverte , les membres n'étaient
pas encore assis sur leurs chaises , je dis chaises , parce
qu'ils sont assez modestes , commede raison , pour laisser
aux seuls membres des HAUTES ACADÉMIES l'honneur
de s'asseoir dans des fauteuils ; honneur qui leur appartient
sans doute , et qui donne au spectateur le plaisir
de voir M. Aignan dans le fauteuil de Corneille
M. Picard dans celui de Molière , M. Morellet dans
celui de Buffon , M. Campenon dans celui de Delille ,
M. Suard dans celui de Montesquieu , M. Parseval
dans celui de Colardeau , etc,, l'exactitude des rapprochemens
serait à ne point finir; il faut savoir s'arrêter.
Comme la sonnette de M. le président de la société phílotechnique
n'avait point encore , à sons redoublés ,
commandé l'attention , je crus , au lieu de causer avec
mes voisins , pouvoir jeter un coup-d'oeil sur les personnes
qui composaient l'assemblée , et , très-franchement
, je n'ai jamais vu de réunion plus agréable quant
aux femmes , plus distinguée quant aux hommes. Je
jouissais de cette sorte de spectacle , quand soudain la
sonnette de M. le président se fait entendre. Je me recueille
et j'écoute.
M. de la Chabeaussière , secrétaire perpétuel de la
société, sans toucher pour remplir ses fonctions , 6,000 f,
d'appointemens , paraît à la tribune et fait un rapport
122 MERCURE DE FRANCE .
sur les travaux et acquisitions de la société , depuis
la dernière séance. Je l'avouerai , je redoutais ce rapport.
Quel a été mon étonnement ! brièveté , clarté ,
traits ingénieux , lorsque l'esprit du rapporteur pouvait
se montrer ; voilà ce qui m'a charmé , et m'a guéri
même d'un baillement dont jene pouvais me défendre ,
que je portais sans cesse dans la société depuis la dernière
séance d'une haute académie , à laquelle j'avais
eu le malheur d'assister.
M. de la Chabeaussière descend de la tribune au
milieu des applaudissemens ; M. Vigée lui succède , et
lit une fable de M. Valmalette , intitulée : Le baromètre
cassé. La fable est agréable , et l'on est convenu
généralement qu'elle avait été assez bien lue , pour ne
rien dire de plus.
M. Viennet a remplacé M. Vigée ; il a lu , pour
M. Amable Jourdain , un parallèle d'Haroun Er-
Rachild et de Charlemagne. Ce morceau n'est pas , à
beaucoup près , sans mérite ; mais n'était-il pas un peu
sérieux pour une séance où se trouvaient tant de jeunes
et jolies femmes , qui préfèrent avec raison les romans
àl'histoire?
M. de la Chabeaussière a reparu , et lu pour son
compte l'Esprit des différens états , apologue persan.
Il est difficile d'obtenir un succes plus brillant et plus
mérité. La morale , égayée par la satire , un style élégant
, correct et précis; voilà ce qui a valu à l'auteur
des suffrages unanimes et justement prolongés. Il s'était
chargé de lire pour M. Valenciennes un morceau en
prose sur le dessin et la couleur. Ce n'était pas , pour
me servir d'une sorte d'axiome latin , le poisson de tout
lemonde, etcependantle poisson a ététrès-favorablement
accueilli. Ce n'a pas été , si j'ose le dire , le plat le moins
friand qui ait été servi dans cette espèce de déjeûner
littéraire.
Le programme annonçait quelques pièces fugitives
de M. Vigée ; on l'attendait , on le désirait , on n'a
été trompé , ni dans son attente , ni dans son désir. Il a
lu d'abord avec cet art tout particulier qu'on lui con-
:
NOVEMBRE 1816. 123
naît , trois pièces érotiques pleines de sentiment , d'esprit
et de grâce. La dernière , intitulée : Mon testament ,
afait sourire plus d'une fois , parce que la malice du
poëte se trouvait souvent d'accord avec celle des auditeurs
, qui n'hésitaient pas à nommer ses légataires , bien
qu'il ne les eut pas nommés . Au total , le succès de l'auteur
et du lecteur a été complet.
Que dirai-je maintenant du fragment d'un poёте
héroï-comique , intitulé la Philippide , que M. Viennet
a lu ? Que j'ai perdu deux tiers au moins de la lecture
par la vivacité , la précipitation du débit de l'auteur. Je
ne l'engagerai point à prendre des leçons d'accentication
au Conservatoire , parce que les débutans qui viennent
d'en sortir pour faire déserter nos théâtres , nous cat
donné la mesure du savoir apprendre des ofesseurs
de cette école , mais je lui conseillerai de prendre quelques
avis de ses deux confrères , qui savent si bien se
faire écouter . Comme il était présent à la séance , il est
inutile que je redise leur nom.
Je devais entendre encore une analyse du poëme anglais
deGarth , intitulé : Le Dispensary , par M. Cadet
Gassicourt. Cette analyse est très-piquante , faite avec
esprit et gaîté ; elle a cependant produit peu d'effet ,
pourquoi ? C'est qu'elle n'était pas à sa place , qu'elle ne
convenait ni au lieu , ni à la circonstance. Que M. Cadet
Gassicourt l'imprime , et puisque l'hiver approche , ce
ne sera pas sans plaisir qu'on la lira au coin de son
feu.
La séance littéraire est terminée , etje crois qu'aucun
des lecteurs ne pourra raisonnablement se plaindre de
moi . Ma tâche est donc finié ? Non vraiment. Eh ! quels
éloges ne dois -je pas à Mme Fournier , pour la manière
dont elle a exécuté une sonate sur le piano ; à MM. Gébauher
frères , et MM. Péchignier et Bailly , pour les
sons qu'ils ont tirés de leurs instrumens à vent dans un
quatuor d'harmonie ; à M. Lafon , cet enchanteur , ce
rival heureux des Viotti , des Rhode , qui a joué un
solo sur le violon ; à Mme Duret enfin , dont le gosier
si flexible et la voix si pure , a électrisé , charmé toute
124 MERCURE DE FRANCE .
l'assemblée . Qu'ajouterai-je à ce compte rendu ? Rien ,
sinon que j'ai passé rarement dans ma vie trois heures
plus agréables .
ww
D. O. D.
LES BAINS .
J'avais ri jusqu'à présent ; mon nom seul semblait
narguer toutes les folies de ce pauvre genre humain ;
mais parbleu ! voilà qui passe les bornes de la plaisanterie.
Sérieusement , il n'y a plus moyen de s'en tirer ,
et je commence à craindre tout de bon qu'Héraclite ,
mon confrère tant pis , n'ait raison de pleurer. Quoi
donc ! encore deux , trois , quatre , cinq nouveaux établissemens
de bains de toute espèce ! Ils pullulent dans
tous les quartiers de Paris. Sans parler des bains Vigier,
qui laissent au moins l'eau couler dans la rivière; outre
ceux de Tivoli ; outre les bains chinois , les bains turcs ,
les bains Dazin , les bains Prosper; outre ceux de certains
docteurs , voire même ceux d'un ministre de la
canule ; non content de la fourche de Vulcain , le directeur
des pompes à feu de Chaillot , du Gros-Caillou , et
autres lieux , esprit aussi remuant que le feu de ses fourneaux,
veut s'armer encore du trident de Neptune !
On assure que tandis que d'autres vont, pour ainsi
dire , modesteinent puiser l'eau avec une caraffe pour
emplir leurs baignoires , ce nouveau Prométhée nous
menace de vapcriser la Seinee;; que déjà il la fait jaillir
en douches ascendantes , descendantes , horizontales ;
que sans respect pour le rendez-vous des élégantes , il se
permet d'imiter , aussi bien qu'à Tivoli , toutes les eaux
minérales factices , les bains de Barrèges , de Saint-
Amand, d'Aix-la-Chapelle ; d'envelopper à volonté son
monde dans un nuage de vapeurs aqueuses , sèches , gazeuses
, sulfureuses , simples ou aromatiques ; que nonseulement
les maladies de la peau , les rhumatismes ,
les obstructions des viscères , ne tiendront pas contre
tant de moyens ; mais que déjà plus d'un petit-maître ,
NOVEMBRE 1816. 135
déserteur suranné de Tivoli , laisse à quelques pas son
élégant bokei , et vient , comme les favorites du grandseigneur
, effacer pour un petit écu , dans un bain à la
rose , les outrages du temps , et avec bien plus de succès
que par l'eau de Ninon, le lait virginal , et tous ces
vieux cosmétiques de nos grand'mamans , dont le nom
seul faisait la vogue. Voilà l'effet de vos travaux , Messieurs
les savans ; grâce aux progrès de la chimie, à vos
nomenclatures nouvelle , moyenne et dernière , anxquelles
on commence déjà d'entendre tout aussi bien
qu'au langage de ceux qui bâtissaient la tour de Babel ,
après la confusion des langues ; ces eaux factices , rivales
heureuses de la nature , sont devenues le secret de Polichinel
! adeptes ou profanes , tous s'en mêlent. La petite
lingère pourra bientôt se donner une peau douce et
blanche comme une grande dame. Trop heureux si tous
ces entrepreneurs de bains veulent bien nous laisser
assez d'eau pour le pot au feu , ou si dans le dépit de se
voir inondés par quelquun de leurs concurrens , qui
comme celui du Gros-Caillou , semble avoir le feu et
l'eau à sa disposition , ils ne nous lâchent tout à coup
leurs écluses !
Alors nouveau déluge ; déluge d'autant plus dangereux
, que le bon Noé n'est plus là pour nous construire
une arche ; et que quand bien même il reviendrait tout
exprès de l'autre monde , il ne pourrait la faire assez
grande pour y recevoir les animaux de toute espèce ,
tantDieu,depuis lui, en a béni l'engeance ! Voilà ce qui
m'afflige , moi qui riais de tout , moi qui toujours ai
passé pour le Roger-Bontemps en bonne humeur chez
les anciens philosophes ; voilà ce dont j'enrage ; j'en
perds le sommeil , je ne retrouverais plus d'appétit ,
mêmeaux tables délicieuses du succulent Véry. Je sèche
sur pied , et qui pis est , Héraclite se permet presque
d'enrireàmonnez. Il ne me reste donc plus à prendre
d'autre parti que de me baigner avec les oies , ou qu'à
me noyer avec elles .
DÉMOCRITE.
126 MERCURE DE FRANCE.
www www
1
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE .
Rentrée de Mme Albert .
Mme Albert , après une assez courte absence , a jugé
à propos de faire annoncer solennellement sa rentrée ,
qui pour cela n'a pas attiré beaucoup de monde. On
jouait le Rossignol. Tulou est le véritable auteur de cet
ouvrage , et tout le succès doit lui en être rapporté.
Mlle Armand a joué dimanche devant le duc de Berri
et le duc de Cambridge , le rôle de la Haîne dans Armide.
Cette cantatrice a le rare mérite de faire entendre
ce qu'elle chante . Ordinairement le chant français de
l'Opéra n'est guère plus intelligible que le chant italien
des bouffes . On dit , mais je ne l'assure pas , que Laïs
doit consacrer aux pauvres le produit de la représentation
à son bénéfice , que l'affiche nous fait attendre depuis
long-temps .
THEATRE FRANÇAIS.
Iphigénie en Aulide .
« Le bachelier Melchior de Villégas , qui est un savant
du premier ordre , demandait au seigneur don Jacinte
de Romarate , ce qui l'intéressait dans l'Iphigénie
d'Euripide. Oui , dit don Jacinte , je lui ai répondu que
c'était le péril où se trouvait Iphigénie ; et moi , dit le
bachelier , je lui ai répliqué ( ce que je suis prêt à démontrer
) , que ce n'estpoint ce péril qui fait le véritable
intérêt de la pièce. Qu'est-ce que c'est donc , s'écria le
vieux licencié Gabriel de Léon ? C'est le vent , répartit
le bachelier.
>>Toute la compagnie fit un éclat de rire à cette répartie,
que je ne crus pas sérieuse ; je m'imaginai que
Melchior ne l'avait faite que pour égayer la conversa
NOVEMBRE 1816. 127
tion. Je ne connaissais pas ce savant : c'était un homme
qui n'entendait pas raillerie . Riez tant qu'il vous plaira ,
messieurs , reprit-il froidement ; je vous soutiens que
c'est le vent seul qui doit intéresser , frapper , émouvoir
le spectateur. Représentez-vous poursuivit-il , une nombreuse
armée qui s'est assemblée pour aller faire le siège
de Troie ; concevez toute l'impatience qu'ont les chefs
et les soldats d'exécuter leur entreprise , pour s'en retourner
promptement dans la Grèce , où ils ont laissé ce
qu'ils ont de plus cher , leurs dieux domestiques , leurs
femmes et leurs enfans . Cependant un maudit vent contraire
les retient enAulide,semble les clouer au port ,
et s'il ne change point , ils ne pourront aller assiéger
la ville de Priam. C'est donc le vent qui fait l'intérêt de
cette tragédie. Je prends parti pour les Grecs , j'épouse
leurdessein , je ne souhaite que le départ de leur flotte ,
et je vois d'un oeil indifférent Iphigénie dans le péril ,
puisque sa mort est un moyen d'obtenir des dieux un
vent favorable . »
J'ai rapporté cette savante discussion , qui se trouve
dans le chapitre quatorze du livre onzième de Gil Blas ,
et qui sans doute vaut bien les dissertations pesantes
dont M. C. , du Journal des Débats , martelle tous les
jours le bon sens ; mais il y a dans le discours du bachelier
Melchior de Villégas , une expression digne de
figurer dans le style de M. C. C'est ce vent qui cloue
les Grecs au port. Il y aurait là matière à une admiration
aussi bien analysée que celle de Philaminte pour le
sonnet à la princesse Uranie. On ne manquerait pas
sur-tout de citer , à l'appui de l'opinion du Bachelier
espagnol , ce vers de Racine ,
Je ne demande aux dieux qu'un vent qui m'y conduise,
Toutes les fois que j'ai lu ou que j'ai vu cet admirable
chef-d'oeuvre que Racine doit à Euripide , j'ai toujours
été choqué de ce que dit Achille à Iphigénie :
Content et glorieux du nom de votre époux ,
Je ne lui demandais que l'honneur d'étre à vous.
Je ne lui demandais que l'honneur d'étre àvous , me
.
i
128 MERCURE DE FRANCE .
semble , sur-tout dans la bouche d'un amant parlant à sa
unaîtresse , manquer de cette délicatesse qu'on doit surtout
trouver dans l'amour , et à laquelle par-tout ailleurs
Racine nous a si régulièrement habitués. On voit bien
que le poëte a cherché dans le premier vers à corriger
le second ; il a multiplié les épithètes : content et glorieux
, l'honneur d'être à vous , dans l'autre vers ,
adoucit également ce qu'il y a de dur dans cette tournure
négative : je ne lui demandais que; inais il n'en
est pas moins vrai qu'aux yeux d'un amant passionné
comme Achille , l'honneur d'étre à sa princesse doit lui
sembler au-dessus de tout ; on aura beau dire qu'il ne
parle dans ce vers que du léger sacrifice qu'il exige d'Agamemnon
en lui demandant sa fille , quand il serait
en droit de lui en imposer de si grands; que par conséquent
tout ce que ce vers peut avoir de dur ne s'adresse
qu'à Agamemnon; il n'en est pas moins vrai qu'Iphigénie
pourrait répondre à son amant : « Est - ce_que
P'honneurd'être à moi , qui vous rend si content et si
glorieux , n'est pas ce que vous pouviez obtenir de plus
précieux et de plus cher; et pouvez-vous me dire à
moi- même, que vous ne demandiez que d'être à moi ? »
Ta'lma s'obstine toujours à jouer Achille,pourprouver
sans doute qu'il n'y a point aux Français d'acteurs capables
de remplir ce role ; car si par ses fureurs concentrées
il faitdu fils bouillantde Pelée un conspirateur ,
Lafond, par ses cris perçans , le change en héros de
mélodrame. Ce que le Théâtre Français nous a offert
de plus remarquable pendant son long veuvage , car on
peut appeler ainsi l'absence de Mile Mars , c'est la représ
entationdu Philinte de Molière , où Michelot a rempli
pour la première fois le rôle de Philinte. Il l'a joué
deux fois , et avec un égal succès. Ce rôle lui convient
parfaitement ; il a bien ce flegme de l'égoïsme et cette
froïdeur si convenable à ce caractère ; mais qu'on peut
lui reprocher quelquefois comme un défaut. Au reste ,
il est racheté par une intelligence profonde , par un débit
toujours juste et naturel , par la noblesse du maintien
, par le bon ton de l'ancienne comédie , si rare aujourd'hui
au Théâtre Français , et dont Mlle Mars ,
NOVEMBRE 1816.
129
Fleury , Talma , Baptiste aîné ( dans la comédie ) , nous
retracent seuls quelqu'ombre. Michelot est d'ailleurs un
homme aussi estimable qu'il est bon comédien. C'est
peut-être le seul acteur qui soit modeste, et qui reçoivė
des conseils ; c'est peut-être le seul sociétaire sociable.
Je l'ai vu ,
Chose étonnante et difficile à croire !
repousser des complimens que la flatterie lui adressait ,
et des éloges que cette fois il n'avait pas mérités , et
avouer qu'il avait manqué le rôle qui lui attirait ces
louanges. Voilà pour les comédiens ses confrères un bel
exemple , auquel il ne manque que d'être imité.
Il n'est pas encore certain que Fleury se retire au
mois d'avril prochain ; peut-être restera-t-il encore
un an au théâtre ; mais nous perdons Lacave bien décidément.
Sa représentation de retraite est annoncée
pour le6novembre ; elle sera composée de Maniius et
de la Partie de chasse. Le prix des places ne sera pas
augmenté. C'est peut-être ce qui aura fait le plusd'honneur
à Lacave dans sa longue et utile carrière ; il emportera
les regrets de tous ceux qui aiment un acteur
honnête homme.
THEATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE .
Les auteurs de Jeannot et Colin et de l'Une pour
l'Autre prétendent et écrivent dans tous les journaux ,
qu'on n'entend plus d'applaudissemens à Feydeau depuis
qu'ils ont retiré leurs ouvrages , et que le parterre
n'est pas aussi bien garni depuis qu'on ne les joue plus .
Il y a quelque chose de vrai dans leur assertion. Ces
messieurs , en effet , n'envoient plus dans la salle ces
nuées d'admirateurs gagés, qu'on voyait sortir à 6 heures
du café qui est au coin de la rue de Grammont et de la
rue Neuve-Saint-Augustin; mais au lieu de ce public
payé , le public payant applaudit moins fort , il est vrai ,
mais avec plus de plaisir, les sons mélodieux de Grétry.
Certainement il fallait être payé pour admirer les tambours
de M. Nicolo; mais on donne volontiers son algent
pour entendre la musique de l'Amitié à l'épreuve,
9
130 MERCURE DE FRANCE .
dont la reprise a déjà procuré et promet encore d'abondantes
recettes à l'Opéra - Comique. Tout le monde
voudra entendre Mme Duret dans Coraly; Mme Gavaudan
, et Moreau qui joue fort bien le nègre Amilcar ,
dans les charmans couplets : Oui noir , mais pas si
diable. On fait toujours répéter le dernier. MM. Etienne
et Nicolo , furieux de l'audace des sociétaires de Feydeau
, qui ont osé secouer le joug de leur petit despotisme
, emploient des moyens tout à fait innocens pour
se venger. S'ils ne salarient plus des enthousiastes , ils
envoient autour des bureaux du théâtre et dans la salle ,
des dépréciateurs qui expriment leur mécontentement
d'une manière aussi bruyaute , s'il est possible , que les
accords discordans du compositeur maltais. Ils trouvent
tout détestable , comme M. Beaufils ; mais l'autorité a
trouvé fort mauvais un pareil manège; elle a déjà sévi
contre ces petites manoeuvres de l'auteur de l' Intrigante,
qui a toujours la manie de vouloir diriger l'opinion publique
: ce que c'est que l'habitude ! Ce n'est pas tout ,
il a paru dans le Constitutionnel un article où l'on soutient
que le bon goût est perdu si l'Opéra-Comique
n'obtient pas le rang qu'il mérite dans la littérature ;
qu'il faut établir à Paris deux théâtres comiques , parce
qu'il n'y a pas assez de sujets pour en former un seul ;
enfin, que l'auteur de Joconde vaut bien Anacreon . On
voit bien que le rédacteur de cet article n'est pas Grec ,
mais qu'il est orfevre ; il rappelle ce vers des Deux
Gendres :
Les articles tout faits sont envoyés par lui.
Enparlant de la reprise de l'Amitié à l'épreuve ,
M. Martainville dit dans la Quotidienne de dimanche
27: «Le sujet de ce petit drame lyrique est tiré , si je ne
» me trompe , d'une nouvelle de Baculard-Darnauld . »
Nous dirons à M. Martainville qu'il a craint , avec raison ,
de se tromper : c'est le conte moralde Marmontel que
Favart a mis en scène en lui empruntant le sujet , le
titre de son ouvrage , et jusqu'aux noms de ses principaux
personnages : Blanfort , Nelson et Coraly. On
4
NOVEMBRE 1816 . 131
voit bien que le rédacteur de la Quotidienne ne fait
guère de lectures morales .
THEATRE ITALIEN . - THEATRE DE LA PORTE SAINTMARTIN
. - THEATRE DE LA GAIETE .
La reprise de la Griselda , dans laquelle Mme Dikous
etM. Console ont débuté avec un succès assez médiocre ,
sur- tout le dernier , avait attiré une nombreuse réunion .
Onabeaucoup applaudi Garciadans le rôle du marquis ;
il a moins de froideur , mais aussi beaucoup moins de
voix que Crivelli.
On s'est trop pressé d'annoncer que le théâtre de la
Porte Saint-Martin allait prendre le huitième rang dans
la hiérarchie dramatique ; l'affaire est encore à juger ,
pour me servir d'un refrain d'une chanson française.
M. C. , du Journal des Débats , n'aurait pas manqué de
citer ici les derniers pieds et demi d'un vers latin.
Suzanne et les Vieillards vont paraître en pantomime
à la Porte Saint-Martin , qui veut aussi nous montrer
une belle au bain , comme l'Opéra .
Le théâtre de la Gaîté n'est pas heureux. Catinat ,
mélodrame en trois actes , à grand spectacle , de M.
Boirie , a eu le même sort que la Fille du désert . Ce
n'est pas la seule chute dont ce théâtre ait à souffrir
dans ce moment-ci . Mile Millot vient de tomber d'un
escalier , comme Mile Demerson des Montagnes russes.
Bientôt nos actrices compteront autant de chutes que
nos auteurs.
E.
N. B. La fête de la Toussaint ayant avancé d'un
jour l'impression du Mercure , nous ne pourrons rendre
comptedans ce nnméro de la rentrée de Mile Mars , qui
est annoncée pour demain dans le Misanthrope et le
Secret du ménage , et de la première-représentation des
Montagnes russes qu'on donne ce soir aux Variétés .
Mais on peut prédire le succès de l'actrice ; la perfection
inimitable de Mlle Mars est toujours sûre d'être applaudie .
Quant à la pièce nouvelle , je n'ose en prédire le succès ,
je craindrais d'être un prophète menteur.
132 MERCURE DE FRANCE.
1
INTERIEUR.
Unegrande partie des députés de la nouvelle chambre
estdéjà arrivée à Paris , et les préparatifs , pour la séance
royale , se font avec activité.
- Il y a quelques jours que le public voyant passer
un corps de la garde royale qui sortait du château des
Tuileries , reconnut à la tête des sapeurs le brave Ronsard
, qui est distingué par une massue d'argent. Ce
brave grenadier est unde ceux qui a fait le voyage de
l'île d'Elbe ; mais entré au service du roi , il fut le premier,
qui dans une occasion où les esprits se montraient
incertains , décida le cri général de vive le roi , parce
qu'il le cria le premier. Lorsqu'il entendit autour de
lui vive le brave Ronsard ! il se mit à crier vive le
roi ! C'est-là , dit- il , ce qui est bien aisé àfaire.
MM. Viscomti , Quatremère , Boissonnade , Raoul .
Larochette , viennent d'être nommés commissaires pour
déchiffrer des manuscrits sortis des ruines d'Herculanum.
On doit employer un nouveau procédé dont
deux anglais sont les auteurs; ils travaillent avec les
académiciens.
- M. Millin vient de publier son voyage en Italie ,
et a décrit tous les monumens qu'il a trouvés en France
et sur sa route ; il a rapporté l'inscription suivante qu'il
a vue aux Charmettes , séjour que Rousseau a longtemps
habité avec Mme Warens. Cette inscription y
futmis
-
en1791 , par Héraut de Sechelles .
Tu me rappelles son génie ,
Sa solitude , sa fierté ,
Etses malheurs et sa folie.
Ala gloire , à la vérité
Il osa consacrer sa vie ,
Et fut toujours persécuté
Oupar lui-même ou par l'envie.
Jue femme vient de donner une preuve du haut
NOVEMBRE 1816. 133
point auquel l'amour maternel peut exalter le courage.
Elle se nomme Masselau , et était avec son enfant dans
les champs , auprès de la ville d'Aubusson. Deux loups
sortent à l'improviste d'un petit bois , et se jettent sur
l'enfant pour le dévorer. Elle s'est précipitée sur eux ,
et quoique attaquée elle-même , elle est parvenue à
en mettre un hors de combat; ses cris ont appelé un
homme qui était dans le voisinage , et les loups ont été
tués. Mais la joie excessive qu'elle a ressentie d'avoir
sauvé son enfant , lui a causé ensuite une espèce de
délire.
Un suicide vient d'avoir lieu , avec des circonstances
horribles , près de l'église de Sainte-Geneviève ,
rue de la Vieille Estrapade. Vers le soir un homme
entre dans un cabaret , dont la maîtresse était mariée
depuis peu de jours ; il va pour lui tirer un coup de pistolet,
le garçon de la boutique se jette au-devant , reçoit le
coupdans le bras. Aleurs cris l'homme fuit; mais se
voyant poursuivi et sur le point d'être arrêté , il s'est
tué d'un second coup de pistolet. On attribue à la jalousie
cet horrible attentat.
On mande du département de la Meuse , que la
gelée qui y est survenue dans la nuit du 22 au 23 de ce
mois , a entièrement enlevé le léger espoir que l'on avait
encore de récolter un peu de vin. On va actuellement
dans les vignes cueillir le raisin tel qu'il est, afin d'en
faire de la piquette .
-Le Moniteurdu 28 de ce mois contenait la liste
supplémentaire d'un grand nombre de sommes offertes
au roi dans l'emprunt de 100 millions .
- S. A. R. Monsieur , Madame duchesse d'Angoulème
, et Mgr le duc d'Angoulême , ont été ensemble
visiter l'Observatoire .
- Un vol a été commis à l'hôtel des postes de Bordeaux.
Les voleurs sont entrés par une fenêtre ; ils ont
entr'autres choses enlevé les paquets destinés pour Nantes
. Il s'y trouvait quinze montres d'argent estimées
200francs , et une somme de 96 fr .
-Malgré la gêne où doit se trouver le trésor public,
134 MERCURE DE FRANCE .
1
la sévère économie qu'elle ordonne ne porte point sur
les objets d'une utilité reconnue , et certes parmi eux
doit être placé les élèves de chevaux et de pouliches.
Une somme de 4600 fr . a été accordée au département
du Cantal, et déjà des primes d'encouragement ont été
distribuées àAurillac .
EXTERIEUR .
Un gentleman fort riche , mais tenant extrêmement
à la régularité du paiement de ses fermages , et ne s'occupant
que très-peu des circonstances actuelles et de
l'intempérie de la saison , a fait , il y a quelque temps ,
mettre en prison quinze de ses fermiers . Il disait pour
s'excuser qu'il craignait d'y être mis lui-même : Eh
pourquoi ! lui a-t-on dit , un bon seigneur ne doit pas
craindre d'être au milieu de ses vassaux .
- Le parlement vient d'être prorogé au 2 janvier ,
ce qui prouve que malgré les clameurs de l'opposition ,
les ministres ne craignent aucun embarras dans le service
public. Il en est résulté que les fonds publics ont
haussé sur la bourse .
- Les comtés de Gallowai , de Roscommont et de
Westmeath , sont en grande partie couverts par les inondations
qui affligent l'Irlande .
-La ville d'Yarmouth , qui doit chaque année au
roiunhommagedecennttharengs , lorsque lapêche commence
, a rempli ce devoir vraiment féodal ; elle les a
remis au seigneur du manoir d'Eart-Calton , qui les a
présentés au prince-régent.
Il peut être intéressant de faire connaître quels
sont les principaux traits du caractère des personnages
qui ont une influence marquée sur les affaires publiques
en Angleterre ; presque tous nos journaux se sont empressés
de les prendre dans la gazette de Lausanne , où
ils ont été consignés .
M. Graham est un des plus célèbres orateurs de l'opposition
; on l'a surnommé le Fox irlandais. Le feu de
son génie semble réfroidi par l'âge. Veut-il descendre
NOVEMBRE 1816. 35
dans l'arène ? tous lui cèdent la place. On voit s'avancer
un petit vieillard de peu d'apparence extérieure. Son
discours commence comme une conversation familière ;
mais insensiblement ce grand orateur s'élève aux plus
hautes conceptions politiques , et alors il répand sur son
discours tous les ornemens de la littérature et toutes les
richesses de l'érudition .
M. Tierney a bien moins d'influence dans le parlement
; il manie le sarcasme très-habilement. Les ministres
l'apprécient , le redoutent et le ménagent.
M. Ponsomby est le chef de l'opposition. Comme
orateur il est peu remarquable ; mais personnellement
il est très- considéré et jouit d'une grande influence.
D'une haute taille , ses manières sont sans grâces ; il
n'a aucun soin de sa toilette ; son chapeau est poudreux
et ses bottes sont mal-propres. Il reste assis , les jambes
croisées , se lève lentement, secoue son poudreux chapeau
, et prononce d'un ton grave quelques phrases pleines
de sens et de jugement. Excellent jurisconsulte , il
est de très-bon conseil et d'un grand savoir. Très-riche ,
ses liaisons sont respectables .
M. Brougham , savant , habile avocat , est beaucoup
trop fougueux. Avec plus de modération et d'adresse ,
ses talens l'éléveraient aux premiers rangs entre les
membres de l'opposition.
M. Wilberforce est le plus classique dans les rangs
ministériels. Sa diction est élégante , son coloris est brillant
; un son de voix clair et harmonieux , des sentimen's
doux et touchans , rendent ses discours séduisans . Sa
philantropie extrême nuit à la force de son caractère ,
et il est plutôt applaudi comine orateur que comme
homme d'état.
11
M. Vansittart , ministre des finances , est un phénomène
dans le parlement. On lance contre lui toutes les
foudres de l'éloquence ; il en dédaigne les prestiges ; il
déroule un immense cahier de calculs, et ne répond que
par des chiffres . D'origine batave , il a conservé le caractère
froid et calculateur du pays de ses pères. Il a la
réputation d'une haute intégrité. Ses manières simples
et patriarchales ajoutent à son crédit politique.
136 MERCURE DE FRANCE .
M. Canning est l'homme le plus éloquent du parlement
; magnifiquement doté par la nature , il a fait
d'excellentes études . It parle avec force et gravité , et
joint à la clarté une éloquence continue , et il évite avec
soin tout ce qui est trivial , chez lui l'ironie est toujours
mesurée.
Lord Castlereagh a été surnommé l'Hercule ministériel.
M. Pitt n'a jamais eu une plus grande activité
parlementaire. Guerre , finance , agriculture , marine ,
artillerie , sa réplique est toujours prête. Ses discours
improvisés durent souvent plus de deux heures , et décident
fréquemment la question. Ses voyages diplomatiques
lui ont fourni une foule de renseignemens qu'il
emploie victorieusement. Un ton conciliant , une loyauté
reconnue , une perpétuelle politesse , se joignent à un
extérieur agréable. L'opposition , lorsquelle est le plus
exagérée contre les opinions de ce ministre, ne peut
s'empêcher de l'écouter avec déférence. Il reste au milieu
des emportemens du parti contraire , toujours diplomate
, et maître de lui; sa modération et son adresse le
font triompher des autres. Il montre un grand respect
pour la liberté des délibérations , et sait se faire écouter
parce qu'il écoute les autres .
Sir Francis Burdett , dont la réputation est celle d'un
démagogue emporté , est dans sa vie privée l'homme le
plus doux et le plus loyal. Il ne mérite pas sa réputation
, il vaut bien mieux qu'elle. Sir Francis a été exalté
par les acclamations populaires ; et isolé de toutes les
factions parlementaires , il s'est vu porté , sans y penser ,
au poste périlleux de chefde parti . On l'a regardé comme
un Catilina , mais son caractère et ses moeurs le rendent
incapable de se livrer à quelque projet coupable.
M. Brougham , qui est l'ame des conseils de la princesse
, vient de partir pour l'Italie , pour se rendre auprès
de laprincesse.
ERRATA.
R.
Page 106, ligne 26, au lieu de nuances , lisez nuages.
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N.° 5.
****** *******
MERCURE
DE FRANCE.
www ww
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. -On ne peut souscrire
quedu 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
w
-
POESIE.
ww
LA MORT DE DÉMOSTHENES ,
Imitation du dialogue de Lucien , intitulé : l'Éloge
de Démosthènes .
ΑΝΤΙΡΑTER .
1
Est-ce vous , Archias , que le destin ramène ?
Dans les murs de Péra verrai-je Démosthène ?
Cet illustre captif si long-temps redouté ,
Vaincu par le malheur , doit être respecté.
Mais , hélas ! ce front triste et cet oeil taciturne
Que nous annoncent-ils ?
ARCHIAS , posant une urne cinéraire aux pieds d'Antipater,
Seigneur , voici son urne ;
C'est ainsi qu'il se rend au pouvoir du vainqueur .
TOME 69°.
7.
10
138 MERCURE DE FRANCE.
!
ΑΝΤΙΡΑTER .
Ciel ! Démosthène est mort ! O sort plein de rigueur !
Ainsi les dieux jaloux m'ont dérobé la gloire
De faire à son malheur oublier ma victoire.
Témoin du coup fatal qui termine son sort ,
Faites-nous , Archias , le récit de sa mort.
Un grand homme mourant est un spectacle auguste.
On veut voir si cette ame et courageuse et juste
Sous la faulx de la mort n'a pu se démentir ,
Et si l'art de bien vivre apprend l'art de mourir.
ARCHIAS.
Dans l'île de Calore , où le puissant Neptune
Voit son temple paré des dons de la fortune ,
Démosthène , fuyant ses nombreux canémis ,
Avec calme éprouvait le destin des bannis .
Nous débarquons. Le dieu révéré dans cette île
Offre à son désespoir son respectable asile.
Bientôt nous pénétrons dans ce séjour sacré.
Il s'avance , l'oeil calme et le front rassuré.
* Il faut peu s'étonner dans cette ligne sainte ,
>> Si les Macédoniens ayant conquis Olynthe ,
>> Orope , Amphipolis , si long-temps défendus ,
>> Ont compté Démosthène au nombre des vaincus. »
Il dit ; mais aussitôt ma voix lui fait connaître
Les bienfaits qu'un vainqueur croit devoir lui promettre.
Ce n'étaient point les dons d'une avare pitié ;
Mais les bienfaits des rois et leur noble amitié,
Et même ces honneurs que malgré son génie ,
Lui refusa toujours son ingrate patrie.
<< Archias , me dit-il , ne crois pas m'éblouir :
» Ou tu veux me tromper , ou tu veux m'avilir.
» Auprès d'Antipater que veux-tu que j'espère ?
>> Je dois fuir ses bienfaits autant que sa colère.
» Dieux ! lorsqu'Athène tombe entendrai-je sa voix
NOVEMBRE 1816. 139
> Réveiller mes remords dans les palais des rois ;
>> Me reprocher des biens présentés par des maîtres ,
>> Et prononcer mon nom parmi les noms des traîtres ?
>> Famille d'Erectée et toi noble Codrus ,
>> Dans Athène expirante il est quelques vertus,
» Son destin est changé , mon amour est le même.
>> J'adore ma patrie à son heure suprême .
>> Dans la cour des tyrans irai-je m'avilir ,
> Quand d'une belle mort je puis m'énorgueillir ?
» Ah ! qui peut mourir libre et vit dans l'esclavage ,
» A vécu sans patrie, a vécu sans courage.
>> La vierge qui périt sous le fer assassin ,
>> Arrange , en succombant , le voile de son sein;
» Et sous les coups du sort quand Démosthène tombe ,
» Oublierait-il l'honneur à l'aspect de la tombe ?
» Les oeuvres de Platon dans mes tremblantes mains ,
» M'auraient-elles du Styx fait craindre les chemins?
>> Et Socrate mourant , à sa vertu fidèle ,
>> Serait-il pour moi seul un stérile modèle ?
» Le sage en périssant , des hommes respecté ,
>> S'avance noblement vers l'immortalité. >>
Alors vous eussiez vu nos guerriers en silence ,
Baisser le front , frappés de sa noble éloquence;
Ils semblaient , admirant sa force et sa fierté ,
Entendre par sa voix parler la liberté.
Ranimés par ma voix comme par mon exemple ,
Ils veulent le forcer à s'éloigner du temple;
Il sourit , et son oeil arrêté sur le dieu
Qu'un respect éternel honore dans ce lieu :
« Archias pense donc , me dit-il sans colère ,
>> Que l'homme désormais n'est libre sur la terre
>>>Que lorsqu'endes vaisseaux , lorsqu'en d'épais remparts ,
>> Il peut braver le sort et ses cruels hasards.
>> Mais apprends , Archias , qu'il me reste un asile
» Où toute ta fureur deviendrait inutile ;
» Plus sûr , plas sûr encore que ces remparts de bois
10 .
140 MERCURE DE FRANCE.
>> Par l'oracle à nos Grecs indiqués autrefois.
» Celui qui vécut libre en servant sa patrie ,
>>>Sans connaître les fers sortira de la vie.>>>
Aces mots, vers sa bouche il approche la main
Comme pour saluer Neptune..... Mais soudain
Ses yeux sont égarés , il chancelle , il succombe ;
Nous voulons l'entraîner , mais près du seuil il tombe ;
Une affreuse pâleur se répand sur son front :
Les poisons de la Perse ont un effet moins prompt.
Depuis long-temps , ainsi son esclave l'atteste ,
Son style recelait un poison si funeste.
<< Archias , me dit-il , près de fermer les yeux ,
» Vas , tu peux maintenant m'arracher de ces lieux ;
>> Voilà comme les dieux qui veillent sur Athènes
>> Veulent qu'Antipater possède Démosthènes.
>> Héros de Marathon , vos bras me sont ouverts ;
>> Recevez votre fils , il a brisé ses fers.>>
J.-P. BRÈS .
LE PAON ET LA TAUPE .
Fable.
Quoi ! vous n'admirez pas mon élégant plumage !
Disait un jour le paon , vaniteux personnage ,
A la taupe , qui par hazard,
Hors de son trou mettait la tête ;
Dans les présens du ciel, ma part
Est , convenez-en , fort honnête .
Est-il un seul oiseau qui m'égale en beauté ?
Sur ma quene étalée en roue ,
Où de l'astre du jour l'éclat est refleté ,
Voyez comme l'azur se joue !
Votre silence me surprend ;
Auriez-vous de la vue, hélas ! perdu l'usage?
Je vous plains fort; en ce cas , cependant ,
NOVEMBRE 1816. 141
Si vous interrogez les hôtes du bocage ,
Ils vont, j'en suis sûr , à l'instant,
Vous répondre unanimement,
Que favori des dieux et leur plus bel ouvrage ,
Le paon est ici bas un chef-d'oeuvre vivant.
La taupe répartit en poursuivant sa route:
C'est un bien grand plaisir sans doute,
Pour qui peut t'admirer , j'en conviens , je le croi ;
Mais quand j'entends les gens se vanter comme toi
Et de leurs qualités faire autant de merveilles ,
Loinde plaindre mon sort et d'accuser les dieux
De m'avoir refusé des yeux ,
Je les conjure encor de m'ôter les oreilles.
Auguste MOUFLE,
ÉNIGME .
Je suis de toutes les provinces ;
Chaque laboureur en tout temps ,
Hiver , automne , été , printemps ,
Me sème sur des terres assez minces.
Mon champ, qui n'est point raboteux ,
Est blanc , et ma semence est noire ;
Onme cultive avec cinq boeufs .
Et ce qu'à peine on pourra croire ,
Mon soc , pour tracer le sillon ,
Est un canal pliant , étroit et long.
ww www
CHARADE .
J'aimerais mieux souffrir de mon premier , lecteur ,
Refuser mon second, quelque soit sa valeur ,
Que recevoir mon tout de certain grand seigneur.
T. DE COURCELLESS
1
143
MERCURE DE FRANCE.
w
も
LOGOGRIPHE
Onmecompte parmi la gente volatile;
Je suis du vigneron une ennemie agile ;
Cinqpieds forment mon tout , et des moindres chasseurs,
J'évite rarement les moyens destructeurs.
Enfin , si par hasard tu m'ignorais encore ,
Compulses dans mon sein ce qu'il peut faire éclore.
Je t'offrirai d'abord un nom des plus fameux
Pour les réunions de repas somptueux ;
Une note , un insecte , une ville de France;
Un certain sentiment d'où naît toute vengeance;
L'objet que Diogène a dit chercher en vain ,
Quejen'indique ici que par le mot latin ;
Ce que l'on craint de perdre étant en maladie;
Ce qui couvre en hiver les arbres , la prairie ;
Cequi flatte nos yeux près d'une onde en son cours ;
Enfin ce qu'est l'amant dans ses tendres amours.
T. DE COURCELLES,
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
!..
Le mot de l'Enigme est le Pouls. Celui dn Logogriphe est Croquignole
, Loir, Orgue, Coq, Cronique, Rouge, Cri, Créon, Lorgne,
Long, Ligne, Coque , Role , Léon, Cuir, Ogre, Gui, Re, Or, Gloire,
Créol , Lion , Roc , Ile , Cire , Cléon , Gril , Ruine, Cour, Lire, Iole,
Nil, Ecru. Le mot de la Charade est Soulagé.
www
NOVEMBRE 1816. 143
www ww
LA SOMNAMBULE PAR AMOUR.
Ceux qui ont lu les ouvrages de MM. Deleuze et de
Puységur , sont instruits qu'il existe deux sortes de somnambulisme
; l'un naturel, et l'autre magnétique. C'est
du premier seulement que nous avons l'intention de
parler ; son existence étant depuis long-temps reconnue
par tous les physiologistes . Le somnambulisme naturel|
a été souvent occasionné par des affections morales ,
quoique le plus souvent il soit le résultat de quelque
maladie physique. L'histoire que nous avons promise
en est un exemple; mais nous croyons devoir la faire
précéder d'une courte anecdote du même genre , qui
nous a été racontée par une personne digne de foi , qui
en avait été elle-même témoin. On ne la lira peut-être
pas sans intérêt.
Il y a quelques années qu'une jeune dame anglaise
dedix-huit à vingt ans , fut jetée dans l'état de somnambulisme
naturel , par la perte inopinée qu'elle fit
de ce qu'elle avait de plus cher au monde après son
époux. Cette jeune personne étaitvenue en Europe, d'Amérique
où elle était née , pour s'unir avec un colonel
des armées britanniques. Quelques mois après son mariage
, elle reçut une lettre de son père et de sa mère ,
qui , après avoir vendu leurs possessions en Amérique ,
lui annonçaient qu'ils allaient s'embarquer incessamment
pour venir la joindre. La joie que lui fit éprouver
cette nouvelle fut très-grande; et elle supputait impatiemment
le nombre de jours qu'ils devaient mettre à
leur traversée , lorsqu'elle fût informée , par les papiers
publics , que le vaisseau sur lequel s'étaient embarqués
ces objets de ses plus tendres affections , avait péri dans
une tempête. L'impression que produisit sur elle un
événement aussi désastreux qu'inattendu , lui occasionna
une maladie très-grave , dont elle ne sortit que pour
tomber dans une mélancolie profonde. C'est en vain
que son époux s'efforçait de la distraire : quoiqu'elle
144
MERCURE DE FRANCE.
l'aimât tendrement , elle restait insensible à tous ses
efforts; sa pensée et ses regards étaient toujours fixés
sur cette mer impitoyable qui avait englouti ses infortunés
parens . Toujours muette et pensive , elle semblait
se complaire dans sa tristesse ; le mugissement du vent
la faisait frissonner et la jetait dans une rêverie prolongée
, en rappelant à son esprit la tempête qui avait
submergé le vaisseau dont elle attendait toujours l'arrivée.
Enfin , cette mélancolie ne tarda pas à dégénérer
en somnambulisme ; la nuit , sur-tout lorsque le ciel
était agité par l'orage , elle se levait , s'habillait à la
hâte , et courait sur le bord de la mer , dont sa maison
était voisine ; elle se promenait en silence le long du
rivage , à la lueur des éclairs , en répétant à voix basse
le nom des tristes objets de ses regrets , dont cette nouvelle
Nina espérait toujours le retour. On parvint enfin
à la guérir de ce somnambulisme , dont la cause intéressait
tous les coeurs sensibles , en l'éloignant du voisinage
de cette mer , qui lui rappelait trop vivement la
perte douloureuse qui faisait couler ses larmes ; mais
jamais , après sa guérison , elle ne pouvait entendre le
murmure du vent ou voir l'approche d'une tempête ,
sans un frémissement involontaire et sans tomber dans
une rêverie , qui durait quelquefois deux et trois jours .
C'est donc un fait bien prouvé que des affections morales
vivement contrariées , suffisent quelquefois pour
provoquer le somnambulisme naturel,qui nous le répétons
, ne doit point être confondu avec le magnétique ,
dont on rapporte des phénomènes si étonnans. Il ne sera
pas inutile ici de tracer rapidement la ligne de démarcation
qui existe entre ces deux états . Le somnambule
naturel , par exemple , se levera au milieu de la nuit ,
marchera les yeux ouverts ou fermés , se livrera aux
exercices qui lui étaient familiers dans l'état de veille ,
répond sensément lorsqu'on l'interroge , et gravira sans
crainte , et par conséquent sans danger , sur le bord des
précipices les plus escarpés ; puis revenu dans son état
ordinaire , il perd totalement le souvenir de ce qu'il a
pu voir, dire ou faire pendant tout le temps de sa crise,
Les partisans du docteurMesmer prétendent que leurs
NOVEMBRE 1816. 145
somnambules sont doués dans cet état d'une vertu prophétique
, et que leur intelligence s'épure , se raffine
et s'élève jusqu'à la sublimité ; ils racontent à cet égard
des merveilles etdes prodiges qui passent toute croyance,
et que nous ne nous arrêterons point à réfuter. Le somnambulisme
de la jeune personne dont nous avons à
raconter l'histoire , n'ayant rien de commun avec le
magnétisme , dont au reste nous ne sommes ni les détracteurs
, ni les apologistes.
L'éducation de la jeune comtesse de *** avait été
faite à la campagne , dans un château situé à vingt-cinq
lieues de Paris. Elle avait contracté de bonne heure ,
avec l'habitude de la vie champêtre , une certaine tournure
d'esprit romanesque , qui dans la suite servit beaucoup
à exalter sa sensibilité. Amenée à Paris à l'âge de
dix-huit ans , par une mère dont elle était l'idole , elle
y fit la connaissance du jeune chevalier de *** , qui fut
assez heureux pour lui inspirer une passion qu'il ressentait
lui-même très-vivement. Après quelques mois de
fréquentation , la jeune comtesse de *** retourna avec
sa mère dans la province où elle avait été élevée. Son
amant ne tarda pas à l'y suivre; il était propriétaire
d'un château si voisin de celui de sa future , que les deux
parcs semblaient n'en faire qu'un. La recherche que le
chevalier faisait de la main de la jeune personne , était
avouée par les deux familles . Tout faisait présager que
cette union serait prochaine , lorsque je ne sais quels
obstacles s'élevèrent tout à coup entre les deux amans ,
qui se brouillèrent et rompirent tout à fait entr'eux. Les
parens cessèrent également de se voir. Cette rupture
avait été principalement provoquée par la jeune personne
, dont la jalousie avait été vivement excitée par
des inconséquences , des torts réels ou imaginaires du
chevalier. Je laisse à l'imagination du lecteur à suppléer
à tous ces détails que l'on rencontre inévitablement dans
toutes les histoires , dans toutes les nouvelles , dans tous
les romans. Je préviens d'abord que cette anecdote n'est
point une fiction; mais qu'elle est exactement vraie , et
que j'ai moi-même connu les personnages .
Quoi qu'il en soit de la cause de cette rupture , nos
1
146 MERCURE DE FRANCE .
amans étaient depuis six mois sans se voir , si ce n'est
quelquefois à l'église du village, et alors lajeune personne
détournait avec dédain ses regards de celui
qu'elle s'efforçait de ne plus aimer. Le chevalier , de
son côté, affectait une indifférence qui était loincependant
de régner dans son coeur : ainsi leur situation respective
était également pénible. La violence que la
jeune personne se faisait à elle-même pour comprimer
des sentimens que toute sa fierté jalouse ne pouvait
détruire, finit bientôt par avoir sur sasanté une influence
pernicieuse; elle tomba malade sérieusement , et lamélancolie
qui suivit de près sa convalescence , dégénéra
bientôt dans un somnambulisme naturel, pour lequel
elle n'avait déjà que trop de disposition par son excessive
sensibilité , et son goût pour la vie solitaire et
contemplative. Elle était calme et tranquille dans cet
état, les symptômes de cette affection morale n'offraient
aucun caractère allarmant . Elle se levait la nuit ,
s'habillait avec soin , allumait une bougie , et s'occupait
ordinairement , pendant quelques heures , des ouvrages
debroderie qu'elle avait commencés la veille , et qui faifaient
àla campagne son unique distraction et ses plaisirs
les plus doux. Ignorant son nouvel état , et ayant perdu
lelendemainmatin , lorsqu'elle était réveillée , jusqu'au
plus léger souvenir de ce qui s'était passé pendant la
nuit , qu'on juge de sa surprise en voyant les fleurs , les
oiseaux , les paysages , qu'elle croyait seulement avoir
- esquissés , revêtus des plus riches couleurs de pourpre ,
d'or et d'azur; c'était pour elle comme une espèce d'enchantement.
Elle s'imaginait que quelque sylphe ou
quelque fée bienfaisante était venue , pendant son sommeil,
terminer ces peintures de soie pour lui ménager
à son réveil une agréable surprise. Cette idée souriait à
son esprit romanesque , et flatait secrètement sa vanité.
Elle se garda bien d'en faire la confidence à personne ;
comme elle se conduisait fort paisiblement pendant son
somnambulisme , que sa santé dans le jour n'en paraissait
point dérangée, et que d'ailleurs elle couchait seule
et occupait un appartement situé dans une des ailes les
plus reculées du château , ses parens et ses femmes-de
NOVEMBRE 1816. 147.
chambre ne s'aperçurent pas d'abord de ces sorties nocturnes.
Un soir à minuit , elle se lève sans être aperçue ,
s'habille , descend l'escalier , ouvre une petite porte qui
donnait sur le parc , qui , comme nous l'avons dit , était
limitrophe àcelui du chevalier , et en peu d'instans elle
se trouve sous les fenêtres de ce dernier. L'amour et
lamélancolie ne permettaient pas au chevalier de se
livrer aux douceurs du sommeil : depuis long-temps les
pavots de Morphée n'avaient appesanti ses yeux ; invite
d'ailleurs par l'éclat d'une belle nuit d'été , et par l'haleine
embaumée du zéphir qui balançait mollement la
cime des peupliers , le chevalier , appuyé sur son balcon ,
uncrayon et ses tablettes à la main , cherchait à fixer
sur levélinun accidentde lumière produit par les rayons
argentés de la lune , repercutés par les eaux tranquilles
d'un lac, qui semblaient toutes peintes des fleurs et des
arbustes qui croissaient sur ses bords. Le silence de cette
nuit romantique n'était interrompu que par le doux
murmuredu vent , qui frémissait dans les joncs et dans
les roseaux du lac, et la complainte mélodieuse des
rossignols perchés sur les peupliers voisins ; des milliers
d'étoiles d'or étincelaient sur l'azur du firmament : en
un mot , cette nuit enchantée ressemblait à celle où
Shakespear a mis en scène ses fées et ses sylphes aériens
dans ledrame intitulé : Le Réve d'une nuit d'été ; Mid
summers dream , et qui passe avec raison pour la conception
la plus originale de son génie fantastique.
L'aspect de tous ces objets avait jeté le chevalier
dans une douce rêverie ; il se rappelait avec attendrissement
les heures délicieuses dont cette même lune qui
brillait sur sa tête avait été témoin, lorsque peu de mois
auparavant il parcourait avec son amante cette enceinte
solitaire. Quelle fut sa surprise au moment où celle qui
était toujours présente à sa pensée , sortant de derrière
une touffe de rosiers où elle s'était tenue cachée , vint
tout à coup s'offrir à ses regards , et se placer debout
au bas du mur et vis à vis le balcon!
Bonsoir, chevalier , cria-t-elle ; vous êtes bien surpris
de me revoir , n'est-il pas vrai ? Et remarquant
que dans son premier mouvement il allait quitter le
1
148 MERCURE DE FRANCE.
balcon pour descendre : Non , ajouta-t-elle , restez s'il
vous plait où vous êtes , autrement je me retire.- Oh
ciel ! s'écria le chevalier , dois-je'en croire mes yeux ?
est-il possible que ce soit vous, trop inconstante Zoé ?
-C'est moi-même , reprit la somnambule ; je me suis
échappéeun instant pour vous voir. Il y a déjà assez
long-temps que nous sommes brouillés ; je veux bien
user avec vous de clémence , et vous pardonner tous
vos torts....- Mes torts ! ah ! je n'en eusjamais de réels
avec vous , s'écria le chevalier transporté de joie , croyez
que l'on vous a abusée par de faux rapports , et que mon
amour a toujours été aussi pur qu'il est ardent et sincère
; mais je n'en accepte pas moins avec reconnaissance
ce pardon généreux. Qu'il me soit permis d'aller
me jeter à vos pieds -Non , reprit la somnambule ,
je vous défends très-expressément de descendre ; venez
me voir demain , nous nous expliquerons mieux.-
Vous me le permettez , sans doute; et Mme votre mère ?
-Je la préviendrai. A demain , chevalier , s'écria-telle
en fuyant et en riant aux éclats. Elle disparut bientôt
à ses regards comme une ombre légère , puis elle
rentra par la petite porte du jardin , qu'elle avait eu le
soinde laisser entr'ouverte , et qu'elle n'oublia point de
fermer en remontant dans son appartement , où elle se
déshabilla , se remit au lit et se réveilla le lendemain
matin en parfaite santé , et sans avoir la moindre idée
de son escapade nocturne , dont personne dans le château
ne s'était aperçu .
Le lecteur s'imagine aisément que le chevalier , se
croyant enfin rentré en grâce avec sa maîtresse , n'eut
rien de plus pressé que de profiter de la permission qui
lui avait été si généreusement accordée ; il se présenta
le lendemain avec assurance chez la comtesse de ***
et entrant dans l'appartement où celle-ci se trouvait
avec sa mère , en même-temps que le valet qui l'annonça
: je viens , mademoiselle , lui dit-il d'un air radieux
et triomphant , vous remercier de la grâce que
vous avez daigué me faire..... Al'apparition inopinée
du chevalier , les deux dames s'étaient levées de dessus
leur siège , et restèrent debout avec l'air de la plus
NOVEMBRE 1816.
149
grande surprise.-Que signifie cet accueil , aimable
Zoé,dit alors notre amoureux tout déconcerté. Eh quoi!
vous repentiriez-vous déjà de la permission que vous
m'avez donnée de revenir chez vous.-Moi , monsieur,
je ne sais ce que vous voulez dire , répondit Zoé en rougissant,
et il me semble qu'aux termes où nous en sommes
, votre visite a droit de nous surprendre.- Ah !
c'en est trop , s'écria le chevalier , cessez de grâce un
persiflage cruel. Là dessus , se tournant vers la mère
de Zoé , il voulut s'expliquer , et raconta comment Zoé
avait daigné , dans la soirée de la veille , lui faire connaître
qu'elle n'était plus fachée.-Mais la jeune somnambule
avait tout oublié. L'explication ne fit qu'embrouiller
davantage l'affaire . Enfin , le chevalier , confus
, rougissant de honte , et se mordant les lèvres de
dépit , prit le parti de se retirer , ne sachant que penser
d'uncaprice aussi bizarre ; et tout le monde fut persuadé
que cette invitation prétendue n'était qu'une ruse de sa
part. 1
,
Quelques jours après Mlle de *** , dont le somnambulisme
était parvenu à la connaissance de sa mère
sortit à onze heures du soir par un beau clair de lune ,
et dirigea ses pas vers les fenêtres du chevalier qu'elle
trouva au balcon. Chevalier , lui cria l'aimable somnambule
, pardonnez lui de vous avoir si mal accueilli , et
que cela ne vous décourage point ; je vous attends chez
moi demain sans faute , mais je vous défends de descendre
maintenant pour me parler. La surprise du chevalier
fut aussi grande que lors de la première entrevue .
Comme il connaissait l'imagination romanesque de la
jeune personne , il crut aisément qu'elle avait d'abord
voulu lui faire essuyer une petite mortification , et qu'elle
était résolue à borner là sa vengeance ; mais avant de
promettre de faire usage de la permission qu'on venait
lui offrir une seconde fois , il exigea qu'on lui laissat
un gage auquel il pourrait faire connaître qu'il n'en imposait
point. Aussitôt la jeune somnambule ôtant une
bague qu'elle avait au doigt et l'enveloppant dans un
morceau de papier , la lui jeta fort adroitement sur le
balcon, en lui recommandant de la lui rapporter le len
150 MERCURE DE FRANCE.
demain , puis elle disparut avec la rapidité de l'éclair.
Le chevalier ramassala bague. Ce bijou , qu'il lui présenta
lors de sa seconde visite , embarrassa beaucoup
Zoé , mais enfin on l'instruisit du somnambulisme auquel
elle était sujette ; tout s'expliqua. La réconciliation
eut lieude part et d'autre. Le chevalier parvint aisément
à se justifier des torts qu'on lui avait imputés , et qui
avaient occasionné cette rupture. Zoé devint son épouse ,
et son état singulier ne fit que la lui rendre encore plus
chère , puisqu'il était le résultat de la passion qu'il lui
avait inspirée , et qui , contrariée par une longue absence
, l'avait rendue ainsi somnambule par amour.
mmmmmmmm
LA SERVIÈRE.
PLAINTE D'UN ETUDIANT EN DROIT ,
Contre son ancien professeur de rhétorique .
Qu'il me soit permis de signaler un petit abus qui
n'est pas nouveau , mais sur lequel l'attention publique
ne s'est pas encore arrêtée . Lorsque j'étais au collége,
je ne savais à quoi attribuer la défense rigoureuse qui
nous était faite de lire les ouvrages de beaucoup d'auteurs
français , et d'autres livres latins que ceux qu'on
nous expliquait. Quand je sortais , j'entendais parler
des beautés de Rousseau et de Voltaire ( 1 ) ; j'entendais
comparerMontaigne à Plutarque;je demandais de
quelle nation étaient tous ces auteurs : on me répondait ,
avec étonnement, que c'étaient les ornemens de notre
littérature. Je rougissais de mon ignorance , me promettant
bien de me dédommager en cachette de la
contrainte où l'on me réduisait au collège. Mais quels
dangers ne courait-on pas de vouloir connaître l'arbre
de la science ! Si l'on vous trouvait quelqu'un de ces
(1) Il n'était question que des ouvrages de ces deux auteurs , où
les moeurs et la religion sont respectées.
NOVEMBRE 1816. 151
volumes proscrits , vous étiez puni de quinze jours de
prison ( l'éducation militaire des lycées n'avait pas
trouvé de plus grande peine que la privation de la liberté)
, et le livre était confisqué par le professeur , à sou
profit. Cet acharnement contre les élèves qui cherchaient
àajouter par eux-mêmes aux leçons de leurs régens ,
me paraissait trop fort pour qu'il n'eut point d'autre
motifque celui d'empêcher qu'on ne s'occupat d'objets
étrangers aux études des classes . J'ai enfin découvert la
véritable cause de cette inquisition scholastique. Si les
élèves lisaient d'autres livres que ceux qu'on met entre
leurs mains , les professeurs deviendraient à peu près
inutiles; les disciples seraient aussi instruits que les
maîtres. Pourquoi en effet , en rhétorique , nous interdisait-
on la lecture de Montaigne ? C'est que notre professeur
y puisait , ainsi que dans maint autre volume ,
tout ce qu'il nous débitait comine venant de son propre
fond. Au sortir des bancs , je n'ai rien eu de plus pressé
que de lire ce qu'on m'avait tant défendu. C'est alors
que j'ai senti tout l'intérêt qu'avaient nos maîtres à dérober
à nos yeux la source où ils prenaient leur esprit ;
j'ai retrouvé presque toute leur sciencedansMontaigne.
C'est leurmanuel, parce que c'est l'auteur qui a fait le
plus decitations; il a lu pour eux tous les ouvrages latins
et grecs , et grâce à lui , ils peuvent faire croire qu'il
n'en est aucun qui leur soit étranger. Entre autres choses
curieuses , je me rappelle que notre professeur de rhétorique
nous demanda unjour , pour exercer notre goût ,
lequel nous préférions des cinq passages suivans sur
Caton.
(1) Sit Cato dam vivit sanè vel Cæsare major.
(2)
....
MARTIAL , liv. 6, épig. 32.
Et invictum devictâ morte Catonem..
MANILIUS , Astranomicon , liv. 4, 0.87.
(3) Victrix causa diis placuit sed victa Catoni .
LUGAIN , liv . 1 , ν . 128 .
(1) Que Caton soit pendant sa vie plus grand même que César.
(2) Et Catonindomptable ayant dompté la mort.
-(3) Le vainqueur plut aux dieux , à Caton le vaincu.
152 MERCURE DE FRANCE. ;
(4) Et cuncta terrarum subacta
Præter atrocem animum Catonis.
(5) ..........
1
HORACE , liv. 2 , ode 1 , v. 23 et 24.
His dantem jura Catonem.
VIRGILE , Eneide , liv. 8 , v . 670.
Après avoir recueilli nos réponses , il nous apprit ,
comme Vertvert , qui répétait ce que les nones lui souflaient
, que le vers où on louait le mieux Caton , était
celui de Virgile. Voilà ce qu'on trouve mot à mot dans
les Essais de Montaigne , édition de Coste , volume 2 ,
chapitre 36 , qui a pour titre : du Jeune Caton , et voici
le jugement qu'il en porte : « Je veus faire luiter en-
>> semble les traits de cinq poëtes latins sur la louange
»
»
de Caton , et pour l'intérêt de Caton , et par incident
pour le leur aussi. Or , devra l'enfant bien nourry ,
>>trouver au prix des autres , les deux premiers traî-
» nans , le troisième plus verd , mais qui s'est abattu
par l'extravagance de sa force. Il estimera que là il y
aurait place à un ou deux dégrés d'invention encore
pour arriver au quatriesme sur le point duquel il
> joindra ses mains par admiration . Au dernier , premier
de quelque espace, mais laquelle espace il ju-
• rera ne pouvoir être remplie par nul esprit humain ,
il s'étonnera , il se transira .>>»
»
Ce n'est donc qu'en nous tenant dans l'ignorance ,
qu'on nous instruit. Ce système , adopté dans les colleges
, est un monopole littéraire. Du grec et du latin ,
du latin et du grec , quelques fragmens de deux ou trois
prosateurs français , le Petit carême de Massillon , les
Oraisons funèbres de Bossuet , les morceaux choisis de
Buffon, trois tragédies sacrées , Esther , Athalie , Polyeucte
; voilà tout ce qu'on nous permet d'apprendre ;
voilà tout ce qu'on nous fait connaître de notre littérature
: on sort de rhétorique sans avoir entendu parler de
Molière . J'ai vu de bons élèves attribuer le Cid à Racine,
(4) Tout le monde à ses pieds , hormis le fier Caton.
(5) Virgile , après avoir parlé des sages qui sont dans l'Elysée,
dit: et Caton, qui donne à tous la loi .
NOVEMBRE 1816 . 153
:
et Iphigenie à Corneille. Voilà les effets du séquestre
mis sur les plus belles productions de nos meilleurs écrivains
. Ce petit despotisme , que l'ignorance a rendu
nécessaire , et que la confiscation rend utile , n'a pu être
signalé sous un gouvernement qui employait les mêmes
moyens , mais il doit disparaître sous un règne constitutionnel
et légitime .
1
SIMPLET , Etudiant en droit , rue Saint-
Jacques , vis-à-vis le collége royal
de Louis- le-Grand.
RO
;
ww
ン
SUR LE BEAU ,
Et ses différens caractères dans l'Homme et dans
la Femme.
( I' article. )
"
De la contemplation de la beauté chez une femme ,
on s'est élevé à la contemplation du beau dans la nature
; et delà à son développement dans les arts et dans
les belles-lettres . En effet , à tous les yeux une femme
belle est vraiment admirable ; mais aux yeux de celui
qui aime , est-il rien de plus beau dans la nature?
chacun de ses traits est un chef-d'oeuvre qu'aucun autre
ne peut effacer ; est-il rien de comparable à l'élégance
de sa taille , à la grâce de ses mouvemens , à sa blancheur,
à l'éclat de son teint , à l'incarnat de ses lèvres ,
à ce sourire enchanteur , cette douce volupté, ce regard
plein de feu et de tendresse , qui semble nous dire qu'elle
est faite pour notre bonheur ? « Un beau visage , a-t-o 1
>>dit , est le plus beau de tous les spectacles , et le so
> de la voix de celle qu'on aime est le concert le plus
>>> harmonieux ( 1 ) . » Oui , oui , l'homme , malgré sa
(1) LaBruyère.
1
154 MERCURE DE FRANCE.
force et sa fierté , est contraint de fléchir le genou à cet
aspect , et là , dans un ravissement inexprimable , on
dirait que ses yeux ne sont point assez grands pour la
contempler , ni son coeur assez vaste pour contenir tous
les sentimens qu'il éprouve.
Mais ce sentiment , cette pensée d'inspiration n'a
rien de positif ; on sent qu'une chose est belle , et l'on
est encore à savoir ce qui constitue la beauté. C'est pour
parvenir à cette connaissance qu'on fait livre sur livre ,
ou plutôt qu'avec quelques vérités on amasse erreurs sur
erreurs . Qu'en est- il résulté ? Que Formey , le Batteux ,
Burke et Crouzas , en ont beaucoup parlé sans rien nous
apprendre ; que Marmontel en a saisi quelques traits ;
que le père André le fait élégamment connaître dans
les ouvrages d'esprit ; que Platon , Hutcheson et Kant ,
le placent tout entier dans le sentiment qu'il nous fait
éprouver ; que suivant Voltaire , il n'a point de variété;
que suivant Rousseau , le bon y concourt ; que tandis
que Wolf le fait consister dans la perfection , Winckelmann
distingue ingénieusement la perfection , de la
beauté; que suivant Saint Augustin il est dans les
-formes; suivant l'abbé Conti dans les couleurs ; suivant
Barthes il est tout à la fois dans les formes , les couleurs
et le sentiment. Le seul écrivain , qui , à notre avis ,
semblé avoir résolu la question , mais qui n'a pas suffisamment
développé sa pensée , est M. Delille de Sales ,
auteur de la Philosophie de la nature; il définit le beau ,
l'accord expressif d'un tout avec ses parties ; ensuite il
-fait voir comment le coloris , la forme , et l'expression
y concourent : en marchant sur ses traces ,tâchons d'achever
son ouvrage, et de donner sur cet important
sujet de nouveaux aperçus , si utiles pour faire comprendre,
dans son application et son développement , les
prodiges de l'art et ceux de l'esprit humain.
Lebeau n'estpoint imaginaire. Si la nature est belle ,
c'est non seulement parce que telle est son essence , mais
encoreparce que son créateur nous a rendus susceptibles
d'apprécier sa beauté. A cette réflexion l'homme pent
s'énorgueillir , car il est le seul être dont la vue soit intelligente
et morale; le seul qui , à l'aspect comme à la
NOVEMBRE 1816 . 155
pensée de ce qui n'est que beau , se complaît , éprouve
un véritable plaisir , et pour lequel ce plaisir est si
grand, qu'il peut devenir en lui unepassion.Les stupides
animaux , et bien des hommes qui en cela leur ressemblent
, ne voient de beau que ce dont ils ont besoin;
l'homme intelligent , au contraire , ne trouve une chose
belle que par cela seul qu'elle l'est : on dirait même que
Dieu, ayant besoin d'un être capable d'admirer ce qu'il
avait créé , fit pour cela l'homme , puisque seul il le
douade cette éminente qualité. Il est vrai que chez lui
cette faculté dont jouit son regard , ne se manifeste ni
dans tous les temps , ni chez tous les hommes ; elle est
presque nulle chez les sauvages des forêts , comme chez
celuides sociétés ; l'homme même le mieux organisé ne
peut y être sensible qu'après ses premiers besoins , non
seulement satisfaits , mais encore prévus. Alors il se
développe en lui un nouveau genre de besoin, qui ne
lui vient point du corps , mais de l'ame. A ses yeux
la nature prend une nouvelle vie ; pour lui seul la
campagne est plus verte , le firmament plus bleu , le
soleil plus éclatant : au jeu des couleurs de la lumière
et des ombres , les objets prennent du relief. Il en est
dont il est plus particulièrement frappé ; à leur aspect
ses regards se fixent , il voit , il admire dans un profond
recueillement ; son ame éprouve je ne sais quel sentiment
composé d'amour et de volupté. C'est que la
beauté , avec tous ses charmes , vient de se manifester
à ses regards enchantés .
Froids métaphysiciens , vous convenez que bien des
choses sontbelles; mais , me dites-vous , par cela même
qu'elles le sont , elles doivent avoir une qualité commune
qui constitue leur beauté ; et vous me parlez de
proportion, de rapport , d'ensemble , de symétrie , d'unité
ou d'harmonie : voilà votre erreur. Elles n'en ont
point qu'une , elles en ont plusieurs ;jusqu'à ce moment
je n'en connais que trois : la forme , l'éclat et l'expression.
J'entends par ce dernier mot les phénomènes
extérieurs de la vie.
Le beau sera donc ce qui , dans un objet , fixera mon
admiration , ou par sa forme, ou par son éclat , ou par
3
۱
11 .
156 MERCURE DE FRANCE.
son expression. Définition qui ne s'éloigne de celle
que l'académie a donnée de la beauté , que par sa
dernière partie , et l'on va voir si l'on a tort de l'y
ajouter .
Pour nous attacher à faire connaître l'importance de
cette définition ,jetons d'abord nos regards sur l'homme ,
chef-d'oeuvre du Créateur On ne saurait nous contester ,
par exemple , que la femme ne soit belle à nos yeux ,
non seulement par ses formes et l'éclat de son teint ,
mais encore par son expression .
Chez l'homme comme chez la femme , la beauté
des formes se manifeste à nos regards par l'avantage de
la taille , l'exactitude des proportions , de la symétrie ,
et sur-tout de l'élégance .
Celle de l'éclat se distingue par un air de santé , une
peau unie et blanche , un teint éblouissant dont les nombreuses
teintes sont variées avec l'âge , les passions et le
jeude la lumière.
Celle de l'expression nous vient, non du corps , mais
de l'ame ,qui se manifeste à l'extérieur par l'air , visus,
species , dans les traits et sur la physionomie.
Par l'air , en ce que l'homme est le seul qui se tienne
droit et élevé , le seul qui porte noblement sa tête et
regarde les cieux avec confiance ; le seul dont l'attitude
soit celle du Commandement : à cet aspect on reconnaît
celui que Dieu fit à son image.
Dans les traits , parce qu'ils nous indiquent quelles
peuvent être ses forces , son caractère , ses moeurs ; ils
nous font entrevoir la bienveillance , la bonté , la douceur
, dont il est plus ou moins susceptible ; et par leur
mobilité ils nous décèlent , malgré ses efforts pour nous
les cacher, les plus secrètes émotions de son coeur.
Si les traits nous laissent entrevoir les qualités du
coeur, la physionomie qui n'en est que l'ensemble , nous
indique plus particulièrement quelles sont celles de l'esprit.
On y lit tour à tour sa finesse et sa profondeur ;
elle brille sur-tout par sa vivacité. Esprit , douceur ,
gaîté , joints à quelques qualités spéciales qui se manifestent
d'une manière évidente , plutôt chez une per-
1
NOVEMBRE 1816. 157
sonne que chez une autre , sont les principales bases de
cette beauté d'expression qui vivifie la physionomie.
Il nous faut ici remarquer que les yeux pris en particulier
sont susceptibles des trois caractères de la beauté :
pour être beaux par la forme , il faut qu'ils soient grands ,
bien ouverts , à fleur de tête ; pour l'être par l'éclat , il
faut qu'ils soient d'un bleu ou d'un noir bien prononcé ;
avec tout cela ils peuventêtre immobiles et ne rien dire ,
au lieu que quoique petits et d'une couleur mélangée ,
s'ils sont vifs , mobiles , pleins de feu , parlant le langage
du coeur , ou servant d'interprêtes à l'esprit , ils
sont alors doués de ce que j'appelle la beauté d'expression.
L'élégance et la grâce concourent d'une manière
toute particulière à cette beauté d'expression ; l'une
tient aux formes et l'autre aux mouvemens ; mais toutes
deux viennent bien plus de l'ame que du corps ; c'est
une certaine beauté d'expression , dont avec de belles
formes et de l'éclat , l'on n'est pas toujours doué : c'est
une sorte de dignité que l'ame communique au corps.
Rarement l'élégance àun haut degré , va sans une certaine
noblesse de caractère, et la grâce sans un certain
degré d'esprit ; règle qui souffre néanmoins de nombreuses
exceptions. L'un et l'autre sont le partage des
deux sexes ; mais l'élégance est plus particulièrement
celui de l'homme , et la grâce celui de la femme.
De ce que l'homme et la femme , quoique bien différens
, peuvent être également beaux , il ne s'ensuit pas
de là qu'il y ait différens genres de beauté ; mais que la
nature arrive à cette fin unique par différens moyens ;
elle y arrive donc par la forme ,l'éclat et l'expression ,
sans que le but qu'elle se propose dans l'essence diverse
des êtres , soit pour elle un obstacle . D'où naît la variété
de la beauté dans l'enfance , la jeunesse , l'âge mûr , la
vieillesse , chez les différentes nations; de là cette grande
différence dans les caractères de celle de l'homme et de
la femme .
L'homme , fait pour commander , a en partage l'a
vantage de la taille , des formes moins arrondies , des
membres plus nerveux , des articulations plus souples ,
158 MERCURE DE FRANCE.
un vigoureux à-plomb; tout annonce en lui l'agilité ,
l'adresse , la vigueur et le courage dont il abesoin. La
force est donc l'un des principaux caractères de sa
beauté , par cela seul qu'il est homme.
Chez la femme, au contraire , c'est la faiblesse qui
domine ; sa taille est moins élevée , ses formes sont plus
arrondies ; mais quelque soit la beauté de ses formes et
celle de son éclat , c'est dans l'expression qu'est toute sa
puissance ; c'est par la candeur qui orne son front , par
lesourire qui repose sur ses lèvres ; c'est par la douceur
qui caractérise ses traits , le feu dont brille ses yeux ;
c'est par la séduction du sentiment dont elle semble
pétrie, qu'une femme, en silence même, nous subjugue,
et fait que celui qui est né pour commander , finit par
lui obéir.
Si chez l'homme comme chez la femme , la régularité
des traits , joints à l'éclat du teint , suffisaient pour
constituer la beauté , pourquoi une infinité de personnes
jouissant de ces deux avantages , ne fixent-elles nos regards
qu'un instant ? C'est que privées d'expression ,
elles ont la beauté du corps sans avoir celle de l'ame à
l'extérieur. On les admire , mais l'on en est point touché
; on les trouve belles , mais on ne les trouve que
belles , et ce n'est point assez pour l'être effectivement.
Par quel prodige au contraire , celle qui dans le fait ,
sous le rapportdes formes et de l'éclat , est même laide ,
cesse-t-elle, par la seule puissance de l'expression , de
l'être à nos yeux ? Je la considère d'abord en silence ;
je onviens qu'elle n'est point belle; mais je lui trouve
je ne sais quel attrait irrésistible. Des que je l'approche
elle cesse d'être laide ; elle me parle, elle devient belle
àmes yeux : chaque jour lui prête un nouveau charme ;
Je sens que je m'y attache; je veux fuir , il n'est plus
temps ; elle m'inspire une violente passion . Par la seule
force de l'expression , elle a produit sur mon coeur ce
que n'a pu faire la régularité des traits jointe à l'éclat
des couleurs , elle qui n'a ni l'un ni l'autre.
Obeauté d'expression , seule digne d'être admirée !
beauté extérieure de l'ame , que vous êtes donc supérieure
à celle du corps ! Celle-là n'est qu'un beau jour
NOVEMBRE 1816. 150
dans cette courte vie ; vous , vous êtes de tous les âges ,
de tous les momens ; vous êtes la base et le charme des
plus solides unions , vous seule embellissez la vie ; fidelle
compagne , vous ne nous quittez qu'au tombeau ; c'est
vous qui rendez l'enfance intéressante , la jeunesse séduisante
, l'âge mûr imposant, la vieillesse supportable;
par vous seule , ce qui n'est pas laid devient beau :
la laideur même n'est pas sans attraits .
Il faut néanmoins l'avouer , une femme , qui à la
beauté des formes et celle de l'éclat , joindrait celle de
l'expression , serait un chef-d'oeuvre qui ne se trouve
nulle part, si ce n'est dans le cerveau des artistes , et
c'est ce qu'on appelle beauté idéale .
(Dans un autre morceau , nous traiterons des différens
caractères du beau dans la nature . )
OEUVRES COMPLÈTES DE XÉNOPHON.
Dix vol. in-4° ( plus un vol. de recherches historiques ,
donné gratis aux souscripteurs du Xénophon ) , avec
atlas (54 cartes )) ,, riche collection d'estampes ( 48
planches ). Prix : 160 fr. , beau papier ordinaire , et
520 fr . papier vélin satiné , estampes avant la lettre
et eaux-fortes. Al'usage des écoles , on a fait un extrait
de l'Atlas. Prix : 5 fr. Par J. B. GAIL , professeur
de littérature grecque .
Thucydide , et Xénophon son continuateur pour l'histoire
, allant ensemble , on rappelle que le prix du
Thucydide grec-latin-français , in-4° , papier vélin ,
est de 145 fr . , et 8o fr. pap. ord.; in-8°, 50 fr .
On peut se procurer séparément l'Atlas pour 36 francs .
ParJ. B. GAIL , lecteur royal , etc. Chez Gail neveu ,
au collège Royal , place Cambray.
Le 4 novembre 1815 , nous avons rendu compte de
la Traduction complète de Xénophon , par M. Gail ;
ma's nous n'avons encore rien dit de l'Atlas qui termine
cet important ouvrage .
160 MERCURE DE FRANCE .
Le titre de l'Atlas indique clairement le but de l'auteur
, et il nous paraît l'avoir bien rempli; la plupart
de ses cartes , le golfe Persique , la Sicile , Syracuse ,
la Grèce , la Basse-Asie , l'Hellespont , l'empire des
Odryses , pour la première fois discuté philologiquement
; l'Epi-Thrace , Amphipolis , la Doride , la Phocide
, la Locride , les Thermopyles , l'Euripe , Platée ,
le golfe de Crissa , l'Etolie , l'Arcananie , l'Attique , la
Mégaride , la Corinthie , la Sicyonie , la Phliasie , l'Argolide
, Athènes , le Pirée , Marathon , Colonnes et ses
environs , l'Olympie , ont été dessinées par de célèbres
géographes , d'après les mémoires de M. Gail. Dans son
index critique , l'auteur donne une courte analyse de
ces mémoires , et y justifie d'utiles innovations , telles
que celle de Mycalasse , qu'il place dans l'intérieur des
terres , et qu'avant lui on plaçait , à tort ce semble , sur
le détroit mêmede l'Euripe ; l'Olympie , et non Olympie;
car, dit M. Gail , il n'a manqué à cette ville si
bien décrite par tant de géographes , et représentée par
de savans burins , que d'avoir existé. On a crié au
paradoxe quand j'ai énoncé mon opinion , dit M. Gail ;
mais elle commence à trouver des défenseurs .
Il est difficile de ne point partager l'opinion de M.
Gail; ce qu'il avance , il le prouve en partie (1) dans
son volume de Recherches historiques et géographiques
, dont voici les principaux sujets : Observations
sur la primitive Athènes , et sur Athènes considérée
après la retraite des Mèdes ; première bataille de
Mantinée , dont le nom n'est pas méme prononcépar
ceux de nos historiens qui ont écrit sur l'histoire ancienne;
principaux événemens des olympiades 96-98,
et batailles de Némée ; déme de Colone et Hiérons
des anciens ; course de chars décrite par Sophocle ,
etc.
Les cartes des batailles de Cunaxa , des Athéniens
(1) Je dis en partie , car plusieurs des ingénicux aperçus de
M. Gail nous paraissut dignes de plus grands développemens .
Dans plusieurs parties de son index critique , il est beaucoup trop
concis.
NOVEMBRE 1816. 161
en Sicile , des Erginuses , du siège de Platée , de
Salamine , de Marathon , de Mantinée , intéresseront
et les militaires , et même les gens du monde qui comprendront
la langue des tacticiens, dont les termes ont
été fournis à M. Gail par les plus habiles militaires .
Les 54 cartes de l'Atlas sont précédées de tableaux
chronologiques que l'on consultera avec fruit , puisqu'ils
rappellent des circonstances et des faits importans.
Voy. rer tableau chronologique , olymp. 97° , 430,
431 , 429 av. J. C. et passim .
Tout l'ouvrage , en un mot , nous a paru digne de la
réputation que s'est acquise M. Gail. Son Atlas présente
une foule d'idées neuves et d'aperçus ingénieux , qui
comme l'a remarqué M. Malte-Brun ( Voy. la Quotidienne
, 30 septembre 1816 ) , doivent marquer dans la
science. Quant à son volume de recherches historiques ,
il prouve une excellente critique ; elle se fait remarquer
dans son mémoire sur le dême de Colonne et dans ses
recherches sur la première bataille de Mantinée ,et surtout
dans la course des chars décrite par Sophocle . L'auteur
y combat avec cette urbanité que lui commandait
le nom de son adversaire , et qui d'ailleurs est dans son
caractère , une théorie contraire à celle de M. Choiseuil-
Gouffier. En faveur de ceux qui désireront et comparer
etjuger les deux théories , nous renvoyons nos lecteurs
au vol . XLIX , page 222 sq. , des Mémoires de l'académie
des inscriptions et belles- lettres .
M w
ANECDOTE SUR BOILEAU.
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs , en leur rapportant
l'anecdote suivante , qui est peu connue. C'est
Boileau lui-même qui la raconte.
" Je vous dirai que dans le temps que Perrault publia
ces étranges dialogues , où il blâme, comme disait
M. le prince de Conti , ce que tous les hommes ont toujours
admiré , et où il admire ce que tous les hommes
ont toujours méprisé , la cour et la ville parurent quelque
:
102 MERCURE DE FRANCE .
-
temps partagées sur cet objet ; car il n'y a point d'opinion
si extravagante qui , dans sa nouveauté , ne s'attire
des sectateurs , et comme je l'ai dit autrefois
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
Unjour que nous étions dans la galerie de Versailles ,
M. Valincour , M. Racine et moi , nous fumes assaillis
par trois ou quatre jeunes gens de la cour , grands admirateurs
du fade style de Quinault , et des fausses
pointes de Benserade ; l'un d'eux commença par nous
demander s'il était bien vrai que nous missions ces deux
poëtes si fort au - dessous d'Homère etde Virgile.-
C'est , lui dis-je , comune si vous me demandiez si je
préfère les diamans de la couronne à ceux que l'on fait
au Temple. - Eh ! qu'a donc de si merveilleux cet
Homère , me dit un autre ? Est-ce d'avoir fait l'éloge
des Myrmidons ?- Quoi ! interrompit un troisième ,
est-ce qu'Homère a parlé des Myrmidons ? ah ! parbleu ,
voilà qui est plaisant; et sur cela toute la troupe fit un
sigrand éclatde rire , que je metrouvai hors d'état at de
répondre. Ce bruit attira à nous un grand seigneur ,
également respectable par son âge , par son rang , et par
mille autre qualités. Qu'y a-t-il donc entre vous , Messieurs
nous dit-il; je vous trouve bien émus ?- C'est ,
lui dis-je , que ces Messieurs veulent qu'Homère ait été
un mauvais poëte , parce qu'il a parlé des Myrmidons .
-Vous êtes de plaisantes gens, leur dit-il , de contredire
ces Messieurs-là; vous êtes bien heureux qu'ils
veuillent vous instruire , et vous ne devez songer qu'à
profiter de leurs avis , sans vous mêler de critiquer ce
qu'ils entendent mieux que vous.
Ces paroles , prononcées d'un air et d'un ton d'autorité
, en imposèrent à cette jeunesse ; et alors le grand
seigneur , que je regardais déjà comme un grand protecteur
d'Homère , nous ayant menés tous trois dans l'embrasure
d'une fenêtre , et prenant un air plus grave :
Vous voyez , dit-il , comme j'ai parlé à ces jeunes genslà
, et l'on ne saurait trop réprimer les airs décisifs qu'ils
prennent en toute occasion sur les choses qu'ils savent
le moins ; mais , dans le fond , vous autres , dites-moi ,
NOVEMBRE 1816. 165,
est-il vrai que cet Homère ait parlé des Myrmidons
dans son poème 2- Vraiment , Monsieur , lui dis-je ,
il fallait bien qu'il en parlât ; c'étaient les soldats d'Achille
, et les plus vaillans de l'armée des Grecs.-Eh
bien , me dit-il , voulez-vous que je vous parle franchement
, ila fait une sottise.-Commentdonc , Monsieur ,
est-ce qu'on en ferait une , si dans une histoire du roi ,
onparlaitdu régiment de Champagneou de celui dePicardie
?-Oh ! je sais bien , dit-il , que vous ne manquerez
jamais de réponse : vous avez tous beaucoup d'esprit
assurément , et personne ne vous le conteste , mais
vous êtes entêtés de vos opinions , et vous ne vous rendez
jamais à celles d'autrui; et c'est aussi ce qui vous fait
des ennemis. Pour moi , je ne me pique pas d'être savant
, mais il y a assez long-temps que je suis à la cour
pour connaître ce qui est de son goût. Le poëme d'Homère
n'est-ce pas un ouvrage sérieux ?-Très-sérieux ,
lui dis-je , et même tragique. Et c'est en cela, me
dit-il , que sa sottise en est encore plus grande d'avoir
été fourrer là des Myrmidons : si Scarron , par exemple ,
en avaitparlédans ses vers ou dans leRoman comique ,
cela eût été à merveille et fort à sa place ; mais dans un
quvrage sérieux , je vous le répète encore , Messieurs ,
malgré tout votre entêtement , cela est tout à fait ridicule
, et l'on a raison de s'en moquer .
J'avoue que la liberté satirique fut sur le point d'én
clater contre un discours si contraire au bon sens ; et il
me serait peut- être échappé quelque sottise plus grande
assurément que celle d'Homère , si , heureusement pour
moi , le roi ne fut sorti pour aller à la messe. Le grand
seigneur nous quitta brusquement pour le suivre. »
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS.
Rentrée de Mile Mars.- Le Misanthrope.
Quel a été le but de Molière dans le Misanthrope ?
164 MERCURE DE FRANCE.
Voilà un problême littéraire qui n'a pas encore été bien
résolu . Toutes les discussions qui se sont élevées à ce
sujet, n'ont fait qu'embrouiller la question au lieu de
l'éclaircir. Rousseau a accusé Molière d'avoir avili la
vertu , et l'autorité du philosophe de Genève , secondée
du charme entraînant de son style , semble avoir triomphé
jusqu'ici des réfutations de Dalembert , de Marmontel
et de Laharpe. On me taxera sans doute de témérité
de vouloir entreprendre ce que ces trois écrivains
ont tenté vainement ; mais je prétends ne combattre
Rousseau qu'avec ses propres armes ; c'est lui-même
qui me fournira de quoi prouver le peu de justesse de
sa critique du Misanthrope. Alceste tient dans toute la
pièce un langage si vrai et si beau ; il professe si hautement
tous les principes de l'honneur et de la vertu ,
qu'on ne peut croire que l'auteur ait voulu le rendre
ridicule. Il reste donc à concilier avec la plus grande
partie du rôle d'Alceste , les passages où on le voit sous
un côté comique ; il reste à faire voir que le rire qu'il
excite n'affaiblit en rien l'idée favorable que ses sentimens
inspirent . Rousseau lui-même m'aidera à démontrer
qu'on rit du misanthrope sans cesser de l'estimer.
Jean-Jacques , en parlant dela scène de la conversation ,
etde lamanière dont le misanthrope rompt en visière
à tous ces lâches amans , qui entretiennent, par leurs
flatteries , l'humeur médisante de Célimène , dit que
c'est l'endroit où il produit le plus d'effet , parce qu'il se
livre sans réserve à son caractère , et que s'ilfait rire ,
les honnêtes gens du moins ne rougissent pas d'avoir
ri. Voilà donc l'antagoniste de Molière avouant luimême
que le misanthrope produit le plus grand effet
quand il s'abandonne le plus à sa vertueuse indignation ,
et qu'il fait rire sans qu'on rougisse d'avoir ri. Molière
n'a donc pas avili la vertu ?
C'est dans la scène du sonnet qu'Alceste est le plus
plaisant ; pourquoi cela ? c'est qu'essayant une fois
de réunir la politesse à la vérité , et voulant ménager
Oronte sans toutefois lui déguiser ses sentimens , il prend
des détours d'autant plus comiques qu'il n'y est pas habitué;
mais le courtisan infatué de ses vers , ne se le tient
NOVEMBRE 1816. 165
pas pour dit. Alceste alors se repent des adoucissemens
qu'il a voulu mettre à la vérité ; il ne garde plus de
bornes , et revenant vîte à son caractère , auquel il a entrepris
si mal à propos de renoncer un instant , il dit à
l'homme au sonnet tout ce que mérite son intrépidité
de bonne opinion. Alceste n'est plaisant que lorsqu'il
tente de sortir de son caractère : son caractère est celui
de la plus pure vertu. Molière ne mérite donc pas le reproche
que lui fait l'auteur de la Lettre sur les spectacles.
Jean-Jacques me paraît aussi s'être trompé en
disant que l'honnête homme de la pièce est Philinte.
Qu'on examine cette même scène du sonnet; Philinte
flagornant Oronte , joue ce me semble un bien triste
rôle : en vérité , il fait pitié . On se dit en le voyant :
C'est bien la peine de mentir pour un fat comme Oronte,
et pour les sottises qu'il débite. Ce Philinte ne se montre
pas sous un jour plus favorable lorsqu'il conseille à son
ami de visiter ses juges . Qu'il paraît petit auprès d'Alceste!
et que penser de Laharpe qui justifie ici Philinte ?
Dalembert n'entreprend point une apologie si étrange;
Philinte lui paraît un homme plein defaussetés dans sa
conduite. Mais celui qui selon moi a le mieux jugé le
chef-d'oeuvre de Molière , et peut-être de l'esprit humain
, c'est Fabre-d'Eglantine. La suite du Misanthrope
nous apprend ce que peuvent être au besoin ce
Philinte si doucereux et cet Alceste si grondeur; ou plutôt
, Molière lui-même définit le caractère d'Alceste dans
-les six vers suivans; ils sont dans la bouche d'Eliante :
Dans ses façons d'agir il est fort singulier ;
Mais j'en fais , je l'avoue , un cas particulier ;
Et la sincérité dont son ame se pique ,
Aquelque chose en soi de noble et d'héroïque.
C'estune vertu rare au siècle d'aujourd'hui,
Et je la voudrais voir par tout comme chez lui.
:
:
Molière prend toujours la peine de nous dire luimême
ce que nous devons penser de ses personnages .
Il n'y aurait qu'à le bien lire pour se faire , de tous les
caractères qu'il a mis en scène , l'idée qu'on doit s'en
166 MERCURE DE FRANCE.
former. Alceste est un homme singulier; mais il n'est
singulier qu'en offrant un contraste importun à ceux
qui l'entourent; il n'est singulier que parce qu'il est
homme d'honneur. Quel est celui d'entre nous qui ne
voudrait pas ressembler à cet homme singulier ? Voilà
l'honnête homme de la pièce : c'est aussi le personnage
le plus intéressant : il n'est personne qui ne le
plaigne dans son amour. Mais il fait rire quelquefois?
Cette objection a déjà été réfutée. C'est un honnête
homme qui fait rire les honnêtes gens ; on rit de ce qu'il
dit et de ce qu'il fait , comme on rit des bons mots d'un
homme d'esprit ou des naïvetés d'un enfant , pour me
servir de la comparaison de Dalembert. Mais ce n'est
pas ce qu'il y a de plus concluant à répondre ici. Prenons
bien garde qu'Alceste , le plus souvent, ne paraît
plaisant qu'aux personnages impertinens que Molière
Jui a opposés , aux deux marquis , par exemple. Nous
Huidonnons toute notre admiration, quand il est en butte
à leurs railleries. Clitandre et Acaste peuvent seuls se
moquer d'Alceste disant :
Nonje n'aurai jamais de lâche complaisance.
C'est ainsi que les gens du monde trouvent ridicule ce
qui est extraordinaire pour eux ; ils veulent flétrir
Thomme vertueux du nom de bizarre, et j'ai souvent
remarqué que tel qu'on traite d'original , est un homme
d'honneur. Aux rires des marquis, le Misanthrope répond
qu'il ne croyaitpas étre si plaisant qu'il leurpăraît;
et cette belle réponse ne fait certainement rire
personne parnii les spectateurs , ou si cela était, ce serait
bien le cas de dire :
tantpis pour qui rirait.
Molière a peint l'homme vertueux au milieu du
monde. Il nous a présenté Philinte et Alceste , c'est à
nous de voir lequel des deux nous préférons prendre
pourmodèle;loin de rendre Alceste ridicule ,il en a fait
un caractère sublime , et jamais la vertu n'a parlé un
langage plus noble et plus admirable; Join de rendre
Philinte recommandable , il ne lui fait débiter que des
NOVEMBRE 1816. 107
sophismes , pour combattre l'éloquence vertueuse d'Alceste;
Philinthe ne propose au Misanthrope que des
choses qui ne sont pas faisables pour un homme d'honneur.
Il ne joue enfin qu'un rôle secondaire; osons le
dire, un rôle odieux à côté d'Alceste .
Voilà du moins l'impression que le Misanthrope a
faite sur moi chaque fois que je l'ai lu , chaque fois que
je l'ai vu représenter. Vous irez donc , va-t-on me dire,
dans un désert , ccoommime votre héros ?Non, je ne l'imiterai
point dans l'erreur qui l'a rendu justiciable de
Thalie. Je ne quitterai point les hommes ; leur perversité
, celle du moins du plus grand nombre , saurait
m'atteindre par tout où je pourrais aller. Alceste va
chercher un endroit écarté
Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
Mais il ne le trouvera nulle part , et c'est une idée
philosophique , une idée de génie que celle de Fabre
d'Eglantine , qui ramène dans le monde le misanthrope ,
parcequ'il n'apu découvrir ce qu'il cherchait. Que ceux
qui trouvent de l'ambiguité dans le chef-d'oeuvre de
Molière , et qui pourraient balancer entre Alceste et
Philinte , lisent la pièce de Fabre; elle est le plus juste
et le plus beau commentaire du Misanthrope : là ils
verront , je le répète , ce que Philinte et Alceste peuvent
être tous deux dans l'occasion.
Le rôle de Célimène , que Mile Mars a choisi pour sa
rentrée , est peut-être celui où elle montre la perfection
laplus étonnante ; c'est là qu'elle déploie avec éclat tous
les dons heureux qu'elle possède à un si haut degré. Ce
qu'il y a de plus admirable , c'est cette supériorité qu'elle
conserve toujours dans la scène où les deux marquis
lisent les lettres qu'elle leur a écrites ; sans répondre
un mot à tous les reproches d'Acaste et de Clitandre , a
toutes les railleries d'Oronte et d'Arsinoë , elle les confond
par sa seule contenance. Voilà cependant l'actrice
à qui M. Martainville reproche de manquer d'aisance
dans les rôles de coquettes ; il lui trouve de la raideur ,
de la pruderie ; il prétend , dans un style digne de
Trissotin , qu'elle laisse ses grâcés dans ses habit d'in
168 MERCURE DE FRANCE .
génue. C'est par-là qu'il a signalé son entrée à la Gazette
de France. Ce jugement curieux fait partie d'une
longue revue de tous les acteurs de la comédie , ou
Mile Leverd est mise d'un trait de plume sur la même
ligne que Mile Contat. M. Martainville n'aurait pas
même fait à Mile Mars l'honneur de la critiquer , s'il
n'avait fait un article semblable. Il a fallu qu'il parlat
de tous les acteurs du Théâtre Français , pour en faire
mention; car la Gazette de France , non plus que la
Quotidienne , n'ont rien dit de la rentrée de Mile Mars.
Il vaut peut- être mieux cependant se taire , comme
elles , sur cette actrice inimitable , que de la louer
comme M. C. du Journal des Débats , qui la complimente
sur l'impudence et l'audace effrontée qu'elle
a montrées , dit-il , dans Célimène . Il faut être M. C.
pour découvrir de pareilles choses dans ce rôle. En
vérité , il aurait mieux valu pour Molière qu'il n'eut
pas eu ce peu de terre obtenu par prière , que d'être
exposé aux feuilletons de M. C. Damas n'a pas mieux
entendu le rôle d'Alceste , que le rédacteur du Journal
des Débats n'a compris celui de Célimène. Il est pénible
de voir défigurer et estropier le Misanthrope par un
acteur que les boulevarts réclament, et je ne conçois
pas commentcertains journaux peuvent louer en mêmetemps
Mlle Mars et Damas.
Je ne parlerai point du Secret du Ménage , qu'on a
donné pour petite pièce , car je reprocherais à Mile Mars
d'employer son talent à nous faire supporter le marivaudage
de M. Creuzé de Lesser : c'est déjà bien assez
de celui de Marivaux . Presque tous nos auteurs dramatiques
semblent avoir résolu de ne prendre que des modèles
réprouvés par le bon goût. Point de milieu , on
ne voit sur la scène que d'insipides copies de Dorat et
d'Imbert , ou des imitations romanesques de Shakespear.
C'est dans le théâtre anglais que M. Lemercier
vient de prendre le sujet de la comédie en trois actes et
en vers , intitulée le Frère et la Scoeur jumeaux ,
qu'on vient de représenter à l'Odéon. Shakespear
avait eu recours lui-même à une nouvelle de Bondel ,
mauvais auteur italien , auquel l'Amphytrion et les
ン
NOVEMBRE 1816. 169
Ménechmes de Plaute en avaient fourni la première
idée . M. Lemercier , travaillant à la fois sur Baudel et
sur Shakespear , a arrangé sa fable de la manière suivante
:
A la prise de Rome par le connétable de Bourbon ,
arrivée en 1527 , Célio et Célia, jumeaux si ressemblans
, qu'habillés en garçon ou en fille , on ne pouvait
les reconnaître , ont vu périr leurs parens . Le frère a été
proscrit , on le croit mort ; sa soeur , qui pleure sa perte ,
paraît sur la scène habillée en homme. Sous ce déguisement
elle est le page du prince d'Albigni , à qui son
père l'avait promise , et pour qui elle a conservé le plus
vif amour , après l'avoir vu une seule fois sans en êtré
connue. Le prince aime ou paraît aimer , car on verra
avec quelle facilité il change de passion , une jeune et
jolie veuve nommée Blangine. C'est son page , c'est-àdire
Célia , qu'il charge de ses messages amoureux.
Blangine, au lieu d'aimer le prince , aime son page
qu'elle prend pour
un jeune adolescent
Qui n'est pas homme encor et qui n'est plus enfant.
Elle le laisse partir , après lui avoir déclaré son indifférence
pour d'Albigni , et sans lui rien dire encore d'un
amour qu'elle n'ose pas avouer. Mais il n'est pas plutôt
parti , qu'elle envoie Spinette , sa camariste , lui remettre
sa bague; elle lui fait croire que c'est un anneau du
prince qu'elle lui renvoie , et ce n'est qu'un moyen adroit
d'instruire le page de sa tendresse. Cette scène est toute
entière dans Shakespear. C'est le même stratagême dont
Isabelle se sert dans l'Ecole des maris . Au second acte ,
Célio entre en scène avec une espèce d'original nommé
Virague , qui vient de le sauver d'un naufrage , et qui
lui offre sa bourse pendant qu'il va róder dans Rom
quoiqu'il soit proscrit par le prince d'Albigni , cont e
lequel il a pris les armes . Célio , qui est absolument habillé
comme sa soeur , et à qui les flots de la mer n'ont
pas même enlevé sa mandoline , attachée à l'espagnole ,
par un léger ruban , se met à chanter , n'ayant rien de
mieux à faire , puisque Virague le laisse tout seul . Sa
,
1
12
170 MERCURE DE FRANCE.
voix attire Blangine , qui , le prenant pour le page du
prince d'Albigni , lui déclare tout simplement son
amour. Célio , quoiqu'un peu étonné , reçoit ses avances.
La veuve se retire, en lui promettant de descendre
quand elle entendra encore un air de sa mandoline.
Célio sort et Spinette arrive avec Célia , dont elle connait
le déguisement. Flle lui fait compliment de l'effet
que son habit masculin , et sur-tout sa romance et sa
mandoline ont produit sur la veuve. Célia est surprise
de pareils discours ; mais elle se rend cependant de fort
bonne grâce à la prière de Spinette , qui la prie de s'accompagner
encore de sa mandoline , car elle en a une
comme son frère. Blangine , fidelle à sa parole , paraît
aussitót ; elle renouvelle à Célia toutes les protestations
qu'elle a faites à Célio . Tout à coup arrive d'Albigni qui
crie : Vengeance sur tous deux. Le page va être puni
de sa témérité , quand Virague se montre et le prend
sous sa protection. Il a l'imprudence de se nommer , sans
songer qu'il est devant celui qui l'a proscrit. D'Albigni
ordonne en eeffffeet à ses gardesde leconduire enprison.
Virague alors redemande au page , que la ressemblance
lui fait prendre pour Célio , la bourse qu'il lui a prêtée ,
et qui lui devient nécessaire , sans doute pour attendrir
ses geoliers ; c'est trop juste. Mais le page qui n'a rien
reçu ne peut rien rendre. Virague alors se repent comme
Dieu , de son ouvrage. Il dit au page que s'il tombe jamais
dans l'eau , il ne compte pas sur lui , à peu près
comme Pierrot dit à don Juan dans le Festin de
Pierre:
L- C'n'est pas la récompense
D'vous être allé tantôt sauvé d'être nayé ;
J'vous devions laisser boire.
Virague est donc conduit au cachot. D'Albigni reproche
à son page son ingratitude et l'amour qu'il a
inspiré à Blangine , au lieu de lui faire agréer le sien.
Célia , pour se justifier , lui fait connaître son sexe. Le
prince revoit Blangine , qu'il persiffle sur son amour
pour ce page , qui lui dit-il,
NOVEMBRE 1816.
171
Peut être ma femme et non votre mari.
Blangine lui reproche ses sarcasmes. Le prince répond :
Je ne suis pas malin.
La veuve pourrait lui répliquer :
Dans cet aveu dépouillé d'artifice ,
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice.
On dirait que cette scène est la parodie de celle du 4
acte d'Andromaque , entre Hermione et Pyrrhus. Enfin ,
après quelques autres quiproquos , qu'il est si facile d'amener
avec ces jumeaux et ces Ménechmes si rebattus ,
le frère et la soeur se reconnaissent ; mais ils ont bien
soin de ne pas se voir avant le dénouement. Celia devient
la femme du prince d'Albigni , après avoir été son
page; et Célio épouse la veuve , comme Araminte se
donne à Ménechine dans Regnard. On voit qu'il n'y a
rien de plus usé au théâtre que les ressorts de la pièce
nouvelle , et en même temps rien de plus invraisemblable.
Elle rappelle encore le Dépit amoureux et la
Femmejuge et partie. Le style est d'une bizarrerie et
d'unmauvais ton qui ont provoqué les éclats de rire et
les sifflets . Virague appelle Célia , qu'il prend pour Célio
, petit traître , pelit satan , enfant détestable. D'Albigni
parle des grossiers traitemens qu'il a fait éprouver
àCélia sous son déguisement de page. Les rôles du frère
et de la soeur étaient remplis par Pélicier et Mile Humbert
, dont la figure , la taille et la voix ne sont pas sans
quelque ressemblance. La pièce a été applaudie par le
parterre , qui était remplià six heures. On s'est souvenu
que M. Lemercier avait fait distribuer cent billets pour
prévenir la catastrophe sanglante de Christophe Co-
Tomb. Ce qu'il y avait de mieux fait dans la pièce nouvelle,
ce sont les perruques du frère et de la soeur , sorties
des mains savantes de M. Michalon ,et qui n'ont
pas peu contribué à faire prendre l'un pour l'autre.
Closel qui a joué lourdement le rôle du prince d'Albigni ,
'est venu nommer l'auteur , malgré le bruit déchirant
des sifflets ; il a dit que la pièce était de M. Lemercier ,
4
172
MERCURE DE FRANCE .
auteur d'Agamemnon. On ne se serait jamais douté que
deux ouvrages si différens soient du même écrivain.
Pendant qu'on siffle à l'Odéon une pièce d'origine anglaise
, on applaudit au Vaudeville les Montagnes russes.
Ces montagnes sont ce dont on parle le moins dans
la pièce ; c'est une revue très-piquante et très-graveleuse
de toutes les nouveautés , de tout ce qui fait bâiller
au théâtre , et de tout ce qui fait rire dans le monde .
La limonadière des mille colonnes , le théâtre Feydeau
et M. Etienne , les Deux Philibert et Picard , le Médisant
, Closel et Damas , voilà ce que MM. Dupin ,
Scribe et Delettre ont pris pour texte de leurs épigraınmes
ou de leurs flatteries , car il y a de tout cela dans
leur ouvrage . On y voit six marchandes de modes des
galeries de bois. Mile Minette , que le Journaldes Débats
appelle une jeune actrice , est fort à son aise dans
le rôle de la principale vestale. Joli est dégoûtant de vérité
dans le cocher de fiacre Diahu , copié sur celui du
Moulin de Javelle. Mais ce qui a le plus contribué au
succès de la pièce , c'est Laporte , qui parodie les hoquets
de Damas à s'y méprendre ; c'est Arlequin-Médisant
, qui prie la Mode de le protéger. Qui peut mériter
aujourd'hui vos faveurs ? lui dit- il ,
Seraient- ce , par hasard , les Petits Protecteurs ,
De nos gais Ricochets tristes imitateurs ?
Ou ce Fontainebleau dont le chemin nous lasse ,
Et qui ne fut jamais le chemin du Parnasse ?
Ou bien le Fils vengeur , les deux Valladomir,
Crispin qui fait siffler , Samson qui fait dormir ?
Tous ouvrages fameux , la gloire de la France ,
Qui fatiguent un mois de leur longue existence ?
Comme Laporte a le ton de Damas , la Mode lui dit :
Quel drôle de ton ! Arlequin-Médisant répond :
Madame c'est le mien , je l'ai depuis vingt ans ,
Vous-même l'avez mis en vogue quelque temps ,
Et vous n'attendez pas qu'on fasse pour vous plaire
Ce que pour le public je n'ai jamais pu faire .
NOVEMBRE 1816 . 173
1
D'autres ont mes défauts et n'ont pas mes talens,
Au lieu de conserver le ton qu'ici je prends ,
Vaudrait-il mieux singer , dans mes fureurs postiches ,
Joad qui fait un somme entre deux hémistiches ?
Ou chantant par système et pleurant par besoin ,
Traîner de note en note un triste baragouin ?
Ou d'un ton nazillard , en lâchant mes repliques ,
Etendre et réplier mes bras télégraphiques ?
Faut-il , en matamore insultant le plafond ,
Faire la grosse voix , comme d'autres la font?
Ou bien psalmodiant sur un mode plus grave ,
Du grenier où j'étais redescendre à la cave ?
Et mille autres enfin qu'ici vous esquissant.....
Mais on dirait encore que je suis médisant.
1
J'oubliais de dire qu'on a choisi Mlle Pauline Geoffroy
pour jouer la mode, sans doute parce qu'elle chante
faux . MM. Merle , Brazier , Moreau et Lafortelle , qui
ont chanté les Montagnes russes aux Variétés , n'ont
pas eu le même bonheur. Leur pièce a été sifflée et elle
le méritait ; cependant on la joue encore.
Undrame de nos jours ,
Tombe souvent mais rebondit toujours .
ww w
E.
ww
INTERIEUR .
Le dimanche 5 , le roi s'est rendu à Notre-Dame. Il
y a assisté à la messe du Saint-Esprit. Les pairs , les
députés s'y étaient rendus La foule était immense sur
le long chemin que S. M. devait parcourir , et les cris
de vive le roi ! n'ont point cessé de se faire entendre .
Le 4 , Sa Majesté est partie à une heuredu palais des
Tuileries , et s'est rendue à la chambre des députés ;.
elle a été reçue au pied de l'escalier par une députation
composée de 12 pairs et de 25 députés . Les cris de vive
le roi ! retentissaient de toutes parts , et le temps , qui
était horrible , n'a pu écarter la foule.
174
MERCURE DE FRANCE.
Toute l'assemblée étant debout , S. M. adit : MM. les
pairs de France , assevez-vous. Mgr. le chancelier , après
avoir pris les ordres du roi, adit : le roi permet à MM.
les membres de la chambre des députés de s'asseoir. Un
profond silence a régné dans l'assemblée.
Le roi assis et couvert , a ôté son chapeau , l'a remis ,
et a pris la parole en ces termes :
"
Messieurs ,
En ouvrant cette nouvelle session , il m'est bien
doux d'avoir à me féliciter avec vous des bienfaits que
la divine providence a daigné accorder à mon peuple
età moi.
> La tranquillité règne dans le royaume ; les dispositions
amicales des souverains étrangers , et l'exacte
observations des traités , nous garantissent la paix à l'extérieur
; et si une entreprise insensée a pu causer un instant
d'alarme sur notre calme intérieur , elle n'a servi
qu'à mieux faire éclater l'attachement de la nation et la
fidélité de mon armée .
» Mon bonheur personnel s'est accru par l'union d'un
de mes enfans ( car , vous le savez , ceux de mes frères
sont les miens ) , avec une jeune princessé dont les qualités
aimables , secondant les soins du reste de îna famille
, me promettent que ma vieillesse sera heureuse ,
et qui je l'espère , donnera à la France de nouveaux
gages de prospérité , en affermissant l'ordre légitime de
succession , première base de cette monarchie , et sans
laquelle aucun état ne peut être stable .
» A ces biens se joignent , il est vrai , des peines trop
réelles . L'intempérie des saisons a retardé les moissons ;
mon peuple en souffre , et j'en souffre plus que lui ; mais
j'ai la consolation de pouvoir vous dire que ce mal n'est
que passager , et que les récoltes suffiront à la consommation.
» De grandes charges sont malheureusement encore
nécessaires. Je ferai mettre sous vos yeux le tablean fidelle
des depensés indispensables , et celui des moyens
d'y subvenir. Le prémier de tous est l'économie J'en
ai déja opéré dans toutes les parties de l'administration ,
et je travaille sans relâche à en faire de nouvelles . TouNOVEMBRE
1816 . 175
2
jours unis d'intention et de sentimens , ma famille et
moi nous ferons les mêmes sacrifices que l'année dernière
, et pour le reste , je me repose sur votre attachement
et sur votre zèle pour le bien de l'état et l'honneur
du nom français .
» Je continue plus activement que jamais mes négociations
avec le saint-siège , et j'ai la confiance que bientôt
leur heureuse fin rendra une paix entière à l'église
de France. Mais ce n'est pas tout encore , et vous penserez
sans doute , ainsi que moi , qu'il faut , non pas rendre
au culte divin cette splendeur que la piété de nos pères lui
avait donnée , cela serait malheureusement impossible ;
mais assurer aux ministres de notre sainte religion une
aisance indépendante , qui les mette en état de marcher
sur les traces de celui dont il est dit qu'ilfit du bien
par-tout où il passa .
>> Attachés par notre conduite, comme nous le sommes
de coeur , aux divins préceptes de la religion , soyons-le
aussi à cette charte , qui sans toucher au dogme , assure
à la foi de nos pères la prééminence qui lui est due , et
qui dans l'ordre civil garantit à tous une sage liberté ,
et à chacun la paisible jouissance de ses droits , de son
état , de ses biens; je ne souffrirai jamais qu'il soit porté
atteinte à cette loi fondamentale : mon ordonnance du
5 septembre le dit assez .
>> Enfin , messieurs , que les haînes cessent; que les
enfans d'unemême patrie , j'ose ajouter d'un même père,
soient vraiment un peuple de frères , et que de nos
maux passés il ne nous reste qu'un souvenir douloureux,
mais utile . Tel est monbut, et poury parvenir je compte
sur votre coopération , mais sur-tont sur cette franche
et cordiale confiance , seule base solide de l'union si né
cessaire entre les trois branches de la législature. Comptez
aussi de ma part sur les mêmes dispositions , et que
mon peuple soit bien assuré de mon inébranlable fermeté
pour réprimer les attentats de la malveillanço , et
pour contenir les écarts d'un zèle trop ardent. »
Après le discours du roi , MM. les députés ont été
appelés au serment , qu'ils ont prêté individuellement ,
au nombre de 210 .
1
176 MERCURE DE FRANCE .
1
Après le serment , Mgr. le chancelier a déclaré que la
session était commencée , et a convoqué les chambres
pour mercredi prochain. S. M. a quitté la salle avec le
inême cérémonial et au milieu des mêmes acclamations
qui l'avaient accueillie à son arrivée .
ANNONCES .
R.
wwwwwww
Un des objets qui doivent exciter la curiosité , est la
Veille du petit Bairam à la Mecque , ou la jonction
de toutes les caravanes des musulmans , le saint jour
de Pâques , au tombeau du prophéte , que l'on voit au
Cosmorama. Plus de deux cents mille figures animent
ce tableau historique , exécuté avec soin par M. Courvoisier
, auteur des vues modernes de Paris . Le désert
à perte de vue où campent des milliers de pélerins , les
hauts et stériles rochers qui ferment la vallée où est située
la ville sainte; l'aspect de la grande mosquée ,
ainsi que des cérémonies , des costumes et de la marche
imposante de la caravane impériale, tout est digne d'être
recueilli avec attention. Plusieurs autres sujets , tels que
le beau palais des empereurs de Perse à Hispahan , la
halte d'une caravane de marchands au pied des pyramides
en Egypte , la chaussée dite le pavédes Géants ,
sur la côte d'Irlande , etc. , ajoutent à l'intérêt de cette
exposition , qui mérite nos éloges .
-Hymne à Sainte Cécile , paroles de Santeuil ,
mise en musique avec solo , duo , choeurs et orchestre
(avec une partie d'orgue ) , par P. Porro. prix : 12 fr.
AParis , chez l'auteur , rue de la Monnaie , nº 19.
Le sujet et les nobles images de Santeuil ont vivement
pénétré l'auteur de la musique , et il les a fidèlement
exprimés dans son art. Cet ouvrage sera exécuté dans
une paroisse de la capitale , par la société des Enfans
d'Apollon .
DUERAY , IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N.° 5.
******** ********
MERCURE
DE FRANCE .
AVIS ESSENTIEL .
wwwin
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
quedu 1" de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement,
et sur- tout très - lisible. -Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE.
www
-
FRAGMENT
Du poëme de la Philippide. (1 )
Sur le sommet de ces âpres montagnes ,
Qui des pays arrosés par l'Adour
De l'Espagnol séparent les campagnes ,
Un petit nain , joli comme un Amour ,
Vient à Louis présenter le bonjour ;
Il sanglottait et pleurait comme quatre.
Louis l'accueille , et flattant sa douleur ,
1
(1 ) Je livre au public le fragment de la Philippide, qu'on m'aceuse,
peut-être avec raison, d'avoir très-mal lu à la séance publique
que lasociété philotechnique a tenue le 27 octobre dernier. Puisqu'on
n'a pu me juger comme mes confrères , il faut bien que je
rendeàla critique ce queje lui ai dérobé.
TOME 60 ,
13
178
MERCURE DE FRANCE.
Veut de sa bouche apprendre son malheur.
<<Une beauté que l'Espagne idolâtre ,
>> Répond le nain , gémit sur un rocher
>> D'où nul mortel ne saurait approcher .
>> Elle chassait vers les sources du Tage.
» Unmaudit cerfnous égarant tous deux ,
>> Nous a conduits , de bocage en bocage ,
» Où l'attendait un géant monstrueux.
>> Le négromant l'a saisie à ma vue ;
>> Et cette tour qui de ces monts affreux
>> Couvre la cîme et se perd dans la nue ,
>>> Est le cachot où Blanche est retenue. >>
Aunom de Blanche , intrépide Louis ,
Quel désespoir renverse tes esprits !
D'amour , d'horreur , il tressaille, il palpite.
Droit à la tour il s'élance aussitôt ;
Aunégromant il va donner l'assaut ,
Et des périls son courage s'irrite.
Mais quels chemins pour arriver là haut !
Des tas de neige aussi vieux que le monde ,
Des rocs à pic , des abîmes profonds ,
De froids torrens , qui par sauts et par bonds ,
Avec fracas précipitent leur onde.
De son coursier Louis est descendu;
Il franchit tout , il grimpe , il a des ailes :
Jamais renards , belettes , ni gazelles ,
Sur ces rochers n'auraient si bien couru.
Au pied des murs le voilà parvenu.
Il va , revient , il tourne , il examine ,
Quand tout à coup d'un obscur souterrain
Partent les sons d'une voix féminine.
Louis l'écoute , et le glaive à la main,
Dans cette grotte il entre , il s'achemine.
Deux chevaliers qui le suivaient de près ,
Dans le caveau veulent courir après ,
Lorsqu'un rocher qui tombe à la sourdine ,
Du souterrain leur a fermé l'accès.
t
2
NOVEMBRE 1816. 179
Louis est seul ; mais tout à son amante ,
Il ne voit pas qu'il n'est plus de retour.
Une lueur devant lui se présente ;
Il suit , il monte , et la lueur croissante
Le fait monter , de détour en détour ,
Jusqu'au donjon de la fatale tour.
Là sur un lit , captive et gémissante,
Fondait en pleurs une jeune beauté.
Louis l'a vue , et d'amour transporté ,
S'est écrié : N'êtes-vous pas l'infante ?
Acette voix qui la fait tressaillir,
Blanche se nomme , et son regard pétille
D'étonnement , d'amour et de plaisir.
Louis accourt et pense la saisir.
Odésespoir ! une fatale grille
Tombe à ses pieds , et vient le retenir
Aquatre pas de Blanche de Castille.
Avez-vous vu deux jeunes passereaux
Emprisonnés dans une double cage ,
Aller , venir , s'attacher au grillage ,
Acoups de beċ assaillir les barreaux ,
Et redoubler leur éclatant ramage ?
De mes captifs ils vous offrent l'image.
« Blanche , dit-il , je me nomme Louis ;
>> Je suis le fils du monarque de France ;
>> Je vous adore , et j'ai quitté Paris
>> Pour signaler mes feux et ma vaillance
» Dans le tournois dont vous êtes le prix.
>> De vos malheurs informé par un page ,
>> Au négromant j'ai cru vous enlever ,
>> Et je suis pris au lieu de vous sauver :
» La perfidie a vaincu le courage . »
Blanche répond : « Votre audace me plaît,
>> Et votre race et votre renommée ;
>> A cet hymen Alphonse applaudirait ,
>>>Et d'un héros il m'est doux d'être aimée.
>> Mais , cher amant, hélas ! qu'avez-vous fait?
4
15.
180
MERCURE DE FRANCE.
>> Le Sarrasin dont je suis prisonnière
>> Est un géant dont l'aspect fait trembler ,
>> Et qui pour moi se permet de brûler.
>> Par mes refus j'irrite sa colère ,
» Et s'il apprend que Blanche vous est chère ,
>> De ses fureurs il va vous accabler . »
>> Ah ! dit Louis , qu'il viennne , qu'il paraisse ,
» Qu'il prenne un glaive , et que ce Sarrasin,
» Sans recourir à son art assassin,
» Ose à mon bras disputer ma maîtresse ,
>> Je le combats et lui perce le sein. »
Parlant ainsi , le prince de Lutèce
Hors des barreaux tend la bouche et la main ,
>> Heureux , dit-il , dans sou affreux destin ,
>> S'il peut baiser la main de la princesse. »
Mais ce bienfait il le désire en vain.
Du négromant leur voix est entendue:
Il entre , il vient , et d'un bras vigoureux
Saisit l'infante et l'enchaîne à sa vue .
Tel sur sa proie , et du haut de la nue ,
Se précipite un aigle impétueux.
<< Je suis charmé que la belle vous plaise ,
Dit à Louis le farouche Abdalla ,
>> Dans ce donjon soupirez à votre aise ;
>> Mon pouvoir seul vous en délivrera ,
>> Et j'ouvrirai quand elle m'aimera . »
www
(La suite au numéro prochain. )
LE CHACAL ET LE TAMBOUR.
Fable.
Deux rajahs ennemis s'étant livré bataille ,
Sur le lieu du carnage on ne voyait que sang ;
L'éléphant, ce colosse , ambulante muraille ,
Et l'homine et le coursier , tous gissaient sur le flanc.
Un chacal depuis peu parcourant lacontrée,
NOVEMBRE 1816 . 181
Vers ces monceaux de morts attiré par l'odeur ,
Déjà s'en promettait une entière curée ;
Il en croyait déjà savourer la douceur.
C'était pour un chacal délicieuse aubaine.
8'il est embarrassé ce n'est que sur le choix.
Il se décide enfin , mais ce n'est pas sans peine ,
Et va par le coursier commencer ses exploits.
Soudain la peur le prend , il hésite , il s'arrête ;
Il ne se trompe pas , il entend un bruit sourd.
Quelque soit son regret , à partir il s'apprête.
Le bruit qu'il vient d'entendre est le son d'un tambour.
Ne pouvant d'ennemis supporter la présence ,
Et très-peu curieux de meurtriers combats ,
Il allait , n'écoutant qu'une rare prudence ,
Avec son appétit porter ailleurs ses pas ,
Quand un calme parfait ranima son courage.
Il fut pour découvrir ce qui l'alarmait tant.
Il rencontre un gros arbre , et parmi son feuillage
Que voit-il ? un tambour agité par le vent.
Confus, humilié d'une telle méprise ,
Sur le frêle instrument il fond avec fureur ,
Et se vengeant sur Ini de sa propre sottise,
En le crevant voit fuir sa panique terreur.
Voulant se consoler d'une mésaventure
Dont il se promit bien de faire son profit ,
Il fut de suite au camp retrouver sa pâture ,
Et ne la quitta plus , quelque bruit que l'on fit .
Le bruit , souvent d'un lâche est la seule ressource
Voulez- vous éviter de tomber dans l'erreur?
Pour juger d'un danger remontez à sa source :
C'est laseule raison qui guérit de la peur.
ÉNIGME.
:
T. DE COURCELLES.
Avecunmouvement égal , prompt et dispos ,
Jem'écoule sans bruit et n'ai point de repos;
182 MERCURE DE FRANCE.
Auplus petit obstacle aussitôt je m'arrête ;
Je vas , je viens , le tout selon ta tête.
Au sein de l'Océan on m'observe à propos .
Je sers au savantpauvre et de même aux dévots.
Si je ne suis debout je ne fais rien qui vaille:
Pourtant on me renverse afin que je travaille.
CHARADE.
Simon premier par fois amuse ,
Mon second peut charmer les sens ;
Et mon tout , si je ne m'abuse,
De l'amour exprime le sens.
T. DE COURCELLES.
LOGOGRIPHE
1
:
Par moi , mon cher lecteur , l'homme le plus aimable ,
Fut-il un Adonis , devient insupportable.
Oui, l'on préférera le plus épais lourdaut,
Al'être plein d'esprit gâté par mondéfaut.
Enme décomposant, je vais,chose certaine ,
Si tu ne m'as trouvé , t'éviter quelque peine.
Onmecompte sept pieds, je te les livre tous;
Exerce-toi sur eux et satisfais tes goûts.
Tu pourras y trouver d'un sol le nom technique,
Une interjection, deux notes de musique ,
Un arbre acclimaté respecté des autans ,
Qui bravant les saisons resteverd en tous temps ;
Un tube délicat dont nos guérêts abondent ,
Qui devenant engrais à son tour les fécondent ;
Un petit meuble utile et souvent visité,
Dont parfois le beau sexe admire la beauté ;
Ce qui d'une maison termine la toîture ,
Ce qui sauve une fille en certaine aventure;
Ceque sans le vouloir nous faisons presque tous ,
Et ce qu'un tendre amant doit préférer à vous.
T. DE COURCELLES.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Ecriture. Celui du
Logogriphe cst Grive, où l'on trouve Véri , Ré, Ver , Vire , Ire ,
Vir, Vie,Givre, Rive , Ivre. Le motde la Charade est Cordon.
NOVEMBRE 1816. 183
J.-B. GAIL , à M. le rédacteur du Mercure.
Monsieur ,
Vous avez accueilli monpremier Mémoire sur Thucydide;
si un peu d'érudition n'effarouche pas trop vos
lecteurs , je vous prierai d'accorder le même accueil à
mon Examen d'un passage géographique de Polybe.
Utile sous le rapport de la critique grammaticale , il ne
peut être sans intérêt sous le rapport de l'histoire des
connaissances géographiques au temps de l'historien
Polybe.
EXAMEN D'UN PASSAGE DE POLYBE. ,
Relatif à la géographie de la Triphylie , pays dont le
nom ne se trouve pas une seule fois dans Thucydide
et autres . ( IV, 77 , éd. de M. Schweigh.; et IV , 17 ,
t. V, traduct. de D. Thuilier.
-
SOMMAIRE .
I. Texte de Polybe à tort corrigé.-Faute de Polybe,
mais que nous n'avons pas le droit de corriger.-
Causes de cette faute. - Triphylie ( origine du
mot). - La Triphylie mise dans la géographie
hérodotéenne de Larcher , quoique son nom fût ou
ignoré ou inusité de temps d'Hérodote , de Thucydide.
Deux étymologies du mot Triphylie.-
Estienne de Byzance corrigé.-II. ὡς restrictif à
tort négligé.- III. Construction et ponctuation à
changer.- IV . Εσχατέυων - όων- όεις différens de
·ἔσχατος.-Εσχατοσ et ἔσχατό εις de Théocrite , expliqués
etpar la logique et par la différence de leurs
désinences , et par une scholie inédite.-Τά έσχα
τέουντα τῶν δένδρων de Théophraste , expliqués
inexactement , je crois , par H. Estienne et autres.
–Αἱματό εις α'Homère (l. 23 , 41 ) , à tort qualifié
depleonasme.
184 MERCURE DE FRANCE .
Polybe , 1. 4 de son histoire , donne ladivision et la
position de la Triphylie. Le texte qui les renferme se
trouve corrigé par l'un des éditeurs les plus circonspects.
J'entreprends de défendre et ce texte et l'orientement
que donne Polybe de la Triphylie , et de plus , ici , de
suppléer à une omission grave ; là , de combattre une
ponctuation et une construction reçues ; ailleurs , de
donner à divers termes une acception ignorée , mais
fondée sur les principes des désinences .
Voici la version latine du texte grec de Polybe , telle
que la donne le savant M. Schweighoeuser : Triphylia
sita est in maritima Peloponesi parte.... Spectatque
mare Lybicum , contermina Arcadicæ , qua illa ad
hibernum occasum vergit.
Pour moi , je proposerais de m'éloigner de cette version
, et de traduire : La Triphylie , ainsi appelée de
Triphylus ( 1 ) un des fils d'Arcas , est située dans la
partie maritime du Péloponèse , entre le territoire
des Eléens et celui des Messeniens , et regarde la mer
de Iybie, etva en mourant àpeu près vers le couchant
d'hiverde l'Achaïe. (2) Les villes de la Triphylie sont
Samique, Leprée, Hypane, Typanes, Pyrge, OEpius ,
Bôlax, Styllangium , Phrixe.
Pour arriver à ce sens , 1º je restitue à Polybe la leçon
᾿Αχαΐα que Paulmier et M. Schw . remplacent par 'A-
καδίας; 2º je traduis ὡς à tort négligé ; 3° je change la
construction et la ponctuation reçues; 4º je donne à
εσχατεύεσα un sens très-différent d'έσχατος.
I. D'abord je restitue à Polybe sa leçon ᾿Αχαΐας .
1
(1 ) D'autres ladisent nommée par allusion aux trois nations qui
la composent. ( Strab., 8 , ch . 3 , p. 146 , traduct.de Dutheil. ) Des
deux étymologies , celle-ci me semblerait plus naturelle. L'autre ,
mythologique , devrait son origine à l'imagination des poëtes ,
laquelle s'exerce également sur les noms des plantes , des rivières ,
desnations , etc. Hérodote , je crois , ne nomme pas une seule fois la
Triphylie.M. Larcher ne devaitdonc pas la donner dans sa Géographie
hérodowenne.
(2) D. Thuilier traduit : A l'extrémité de l'Achaïc , vers le couchant
d'hiver. Il a raison de conserver ᾿Αχαΐας; mais il a tortde le
faire dépendre de εσχατεύεσα.
NOVEMBRE 1816 . 185
Pourquoi Paulmier de Grentesménil et M. Schw. la
corrigent-ils , et remplacent-ils ᾿Αχαΐας par ᾿Αρκαδίας ?
c'est qu'ils ont jugé les idées d'un ancien d'après les
plans des modernes. En interrogeant ces derniers sur
I'orientement de la Triphylie , et voyant l'Arcadie entre
la Triphylie et l'Achaïe , il leur a paru peu naturel que
Polybe , voulant orienter la Triphylie , eût négligé l'Arcadie
plus voisine , pour aller chercher l'Achaïe beaucoup
plus éloignée ; et en conséquence , ils ont corrigé
cette locution : La Triphylie est située au couchant
d'hyver de l'Achaïe , par cette autre : La Triphylie
est située au couchant d'hiver de l'Arcadie ; mais ils
n'eussent rien corrigé s'ils eussent tenté d'expliquer le
texte de Polybe , d'après les manuscrits qui donnent tous
᾿Αχαΐας , et d'après les cartes du temps de Polybe , qui
justifient laleçon᾿ Αχαΐας . Ces cartes , en effet , que rappelle
celle de Ptolémée , plaçaient la Triphylie à peu
près au couchant d'hiver de l'Achaïe , et non au couchant
d'hiver de l'Arcadie .
Polybe , il est vrai , disant conformément aux cartes
deson temps,,la Triphylie est à peuprès au couchant
d'hiver de l'Arcadie, s'est trompé ; mais nous n'avons
pas le droit de corriger les fautes de Polybe , fautes que
lui ont fait commettre les cartes géographiques d'auteurs
contemporains . Hâtons-nous donc de rejeter la conjecture
᾿Αρκαδίας , et restituons ᾿Αχαΐας à Polybe , faute
qui rappelle , entre tant d'autres , l'imperfection des notions
géographiques de son temps.
En vain l'on nous dirait que Polybe étant deMéga-
Jopolis en Arcadie , et voisin de l'Achaïe , n'a jamais
du commettre une faute d'orientement aussi grossière .
Nous répondrens que malgré sa connaissance des contrées
environnantes , Polybe a dû , pour orienter la Triphylie
, recourir aux cartes de son temps. C'est ainsi
que nous , pour donner l'orientement de Meaux, je dis
plus , l'orientement de Pantin par rapport à Notre-
Dame de Paris , nous serions forcés de recourir à des
cartes . Exactes , elles donneraient l'orientement véritable;
inexactes , elles occasionneraient une de ces erreurs
si familières aux anciens , sans en excepter Polybe.
186 MERCURE DE FRANCE .
Qui ne sait, pour en citer une entre tant d'autres, que son
kalie, pays où cependant il a séjourné comme otage ,
est mised'orient en occident , tandis qu'elle se prolonge
ausud-est ? Qui ne sait qu'Eratosthènes , (1 ) apparemment
jaloux , en sa qualité de géographe ,de la gloire
géographique d'Homère , critiqua ce poëte ; mais qu'il
fut à son tour critiqué par Strabon , qui vengea Homère
de l'injuste censure d'Eratosthenes ? Qui ne sait que
Strabon , à qui la géographie a cependant de si grandes
obligations , que Strabon , antérieur à Ptolémée , se
trompe néanmoins assez souvent , lorsque , par exemple,
il parle de la Grèce , que de son aveu il n'avait pas visitée
? (2)
D'où proviennent, ici, les fautes réellement commises
en géographie par les anciens; là , les reproches mal
fondés de fautes non commises ? de ce que l'on avait de
mauvaises cartes sous les yeux. Ne soyons donc pas surpris
que des guides infidelles aient égaré Polybe dans
son orientement de la Triphylie .
En vain l'on objecterait encore que la carte de Pto-
Iémée , qui rappelle et représente les cartes (3) qu'interrogeait
Polybe , n'a pu occasionner le défectueux
orientement de la Triphylie , puisqu'elle n'en donne pas
même le nom ; on répondrait qu'on ne peut reprocher
une telle omission à Ptolémée puisque l'Alphée , Lepréum
, tout le territoire de la Triphylie se trouvent sur
sa carte.
On répondraitde plus que si Ptolémée nomme l'Elide
et non la Triphylie , c'est que la première est nom de
contrée,tandis que la Triphylie n'était connue alors que
comme partie de l'Elide , laquelle probablement s'appelait
la nouvelle Elide , να Ηλις ; car c'est ainsi que
:
(1) Voy. l'index de Strabon , et t. IV de la géographie de M.Gosselin,
p. 403 , sq.
(2)Aussi condamne-t-il ceux qui prétendent que pour savoir il
faut avoir vu; l'ouïe , suivant lui , servant plus à nos connaissances
que la vue. Strabon , 1. 2, p. 178 , édit grecque.
(3) Elles ne sont autre chose que la copie de cartes antérieuresà
MarindeTyr, etàPtolémée ,postérieur àPolybe.
1
NOVEMBRE 1816. 187
je proposerais de lire dans Estienne de Byzance , au lieu
de Τριφυλία, η Ἦλις. Il répugne en effet qu'une partie de
l'Elide s'appelât l'Elide, tandis que l'on concevra mieux
que la Triphylie , dans laquelle , au rapport de Strabon
(1. 1. ), les Eléens pénétrèrent les derniers en vainqueurs
(ἐπικρατησάντων Ἠλείων ) , ait été appelée du nom de ses
vainqueurs la nouvelle Elide.
Xénophon n'emploie pas une fois le mot Triphylie ,
ou du moins il nomme seulement les villes triphyliennes
ou les Triphyliens , qui s'efforçaient de s'affranchir
de l'Elide , à laquelle ils se déclaraient étrangers
, étant , disaient-ils , Arcadiens d'origine (E. , 7, 1 ,
t. 5de mon Xénophon, re part., p. 725 et pass.) : allégation
que Strabon(1. 1. ) est loin d'appuyer.
On objecte encore subsidiairement, que Ptolémée
et ses devanciers n'ont point fait de cartes ; que par
conséquent on ne doit pas citer leurs cartes comme
cause de l'erreur de Polybe ; mais il est évident qu'on
peut attribuer des cartes à des géographes qui ont réduit
endegrés de longitude et de latitude les distances des
villes et des lieux , et par là donné ces principes qui ont
servi de base au travail de Mercator.
On fait une autre objection , plus forte en apparence .
Il estpeunaturel, dit-on , pour orienter la Triphylie,
d'aller chercher l'Achaïe , en negligeant l'Elide qui
est entre l'Achaïe et la Triphylie. Mais c'est oublier
ce que nous avons déjà noté , que la Triphylie faisait
partie de l'Elide , vérité résultante du texte de Strabon;
que Polybe ( 1 ) , par conséquent , ne pouvoit nommer
l'Elide comme moyen d'orienter la Triphylie ; que
d'ailleurs , dans l'hypothèse même où l'Elide et la Triphylie
eussent été deux contrées du Péloponèse trèsdistinctes
, Polybe n'était pas tenu de prendre , comme
moyen d'orienter la Triphylie , la contrée qui en eut
été la plus voisine ; qu'enfin , dans ses moyens d'orienter
(1) Polybe , il faut l'avouer , distingue dans son texte la Triphylie
de l'Elide; mais cette distinction cessait d'être visible pour lui, dès
qu'il jetait les yeux sur les cartes de son temps , qui probablement
ne nommaient pas plus la Triphylie que celles de Ptolémée. 1
188 MERCURE DE FRANCE .
il a dû , ce semble , nommer l'Achaïe de préférence: le
nom de cette province ayant dû naturellement venir
à l'esprit de Polybe , dans ce même livre où il décrit la
guerre d'Achaïe,
II. ὡς à tort négligé.
Notez d'ailleurs que Polybe n'a pas dit la Triphylic
est au couchant d'hiver de l'Achaïe , mais la Triphylie
est à peu près ( ὡς ) , ou plus littéralement , comme
qui dirait au couchant d'hiver de l'Achaïe. Au lieu
d'affirmer , il emploie un terme restrictif , bien à tort
négligé par nos devanciers. ( Sur cet ὡς restrictif , souvent
employé par Strabon et autres , voy. ma notice
litt . , p. 486 , sq. )
Quant à ces termes : la Triphylie regarde la mer
dc Lybie , ils semblent indiquer la partie méridionale
de la Méditerranée, comprise entre la Sicile et la Syrie.
III. Construction et ponctuation à changer.
M. Schw. traduit ainsi : Triphylia spectat mare Ly
bicum contermina Arcadiæ , qua illa ad Hibernum
occasum vergit. Mais d'abord je crois devoir changer
la ponctuation ; Arcadiæ , ou plutôt Achaiæ , dépend,
non de ἐσχατεύεσα, mais de occasum. D'où provient la
méprise ? de l'ignorance où l'on est du sens de έσχα
τεύεσα , parce que l'on ne connaît ni les principes des
desinences , et la force des formes prolongées.
IV. Sens de ἐσχατεύαν οι ἐσχατόων. ἔσχατος et ἐσχα
τεύων non synonimes.
,
H. Estienne traduit ἔσχατος et έσχατόεις par ultimus ,
et ἐσχατεύω par extremus sum, puis cite ἐσχατεύεσα
τῆς ᾿Αχαΐας de Polybe qu'il rend par in extremis
'Achaïcæfinibus sita, vel Achaïæ extrema contingens;
mais il existe une grande différence entre ἔσχατος et
ἔσχατεύω. Ne pouvant , quoiqu'en dise un de mes confrères
, M. W. , admettre ici de synonymie , je rejetterais
laversion ultimus extremus sum donnée par H.
i
NOVEMBRE 1816. 189
Estienne à ces deux mots , et je proposerais de regarder
ἔσχατος comme passif et exprimant l'état d'une personne
ou d'une chose , et εσνατεύω comme actifet exprimant
uneaction qui se fait , ou peut , ou a pu se faire.
Ainsi dans Théocrite , id. 17 , 27 , ἔσχατον Ἡρακλῆα
signifiera Hercule qui est le dernier en montant; Καί-
κασον ἐσχατόωντα ( id. 7 , 77 ) , le Caucase , non pas le
dernier, mais qui dans une immense étendue , va à
l'extrémité du monde alors connu de Théocrite : distinction
qu'appuient 1º la scholie inédite de l'un demes
manuscrits, Καύκασον ἐπὶ τὰ ἔσχατα γῆς διήκοντο ; 2° l'usage
où étaient les historiens d'Alexandre de transporter
le nom deCaucase à toute la chaîne qui traversait l'Asie
dans sa longueur , ensorte que selon Eratosthène , l'extrémité
du Caucase était à Thinæ , à 71,600 stades du
promontoire Sacré ( 1 ) .
H. Estienne ne me paraît pas plus heureux lorsqu'il
cite le τὰ εἰσχατεύοντα των δένδρων de Théophraste , ( de
causis , V, ch . 1 , p. 322 , 1. 33 , 34 , édit. de Daniel
Heinsius ) et qu'il le traduit par des arbres qui sont à
une extrémité. Je proposerais , mais par forme de conjecture
, ce qui dans les arbres est tardif, ce qui pousse
en dernier, la seconde pousse; ou des arbres tardifs ,
des arbres dont la végétation est tardive. Le génie de
la langue rend les deux interprétations également plausibles
; mais la véritable ne peut être déterminée que
par l'examen du contexte. Budée , qui cite la phrase
de Théophraste , et de plus ( ce que néglige trop H. Estienne
) , le lieu d'où elle est tirée , me semble admettre
l'acception d'Estienne .
J'aurai ailleurs occasion de parler de ἐσχατόων , εύων,
όεις etautres formes prolongées , telles que l'αίματόεντα
d'Homère ( I1. 25, 40), que l'on qualifie bien légèrement
de pleonasme .
(1) M. Gosselin , Géogr. des Gr. analysée , p. 33 .
J.-B. GAIL , lecteur royal , etc.
1
1
190
MERCURE DE FRANCE.
w
LE BOUCLIER A DEUX FACES ;
Anecdote imitée de l'anglais .
Dans les temps antiques de la chevalerie et du paganisme
, unprince breton éleva une statue à la Victoire ,
dans un lieu où quatre routes aboutissaient. Dans sa
main droite elle tenait une lance , et sa main gauche
était appuyée sur un bouclier : un côté de ce bouclier
était en or , et l'autre en argent. Des inscriptions écrites
en vieux langage breton retraçaient les exploits des héros
que la déesse avait illustrés .
Il arriva un jour que deux chevaliers , armés de
pied en cap , et revêtus , l'un d'une armure noire , et
l'autre d'une blanche , arrivèrent en même-temps à
cette statue par deux routes directement opposées , et
comme ils ne l'avaient point encore vue , ils s'arrêtèrent
pour lire les inscriptions , et remarquèrent la beauté du
travail . Après l'avoir admiré quelque temps : Plus
j'examine ce bouclier d'or , s'écria le chevalier noir.....
Qu'appelez-vous bouclier d'or , répliqua le chevalier
blanc, qui observait attentivement le côté opposé, il me
semble , d'après mes yeux , qu'il est en argent .-Je ne
regarde point par vos yeux ; mais si jamais je vis un
bouclier d'or , c'est surement celui-ci.-Mais , dit le
chevalier blanc , il n'est pas vraisemblable que l'on
trouve exposé dans un lieu aussi fréquenté un bouclier
d'unmétal aussi précieux , et l'on peut s'étonner de ce
qu'étant en argent , il n'ait point encore tentéla cupidité
de quelque passant; car il paraît , d'après la date ,
que ce monument a été construit il y a plus de trois
cents ans .
Le chevalier noir ne put tenir contre une réplique qui
lui semblait en contradiction avec ce qu'il voyait , il
répondit à son adversaire avec ironie , et la discussion
s'échauffa tellement qu'ils en vinrent à un défi .
Aussitôt faisant faire un détour à leurs chevaux , ils
se rendent dans une plaine peu éloignée , et là , mettant
NOVEMBRE 1816.
191
leur lance en arrêt , ils fondent l'un sur l'autre avec une
égale impétuosité. Le choc fut si violent quils en furent
renversés tous deux , et qu'ils restèrent sur la place ,
blessés , meurtris , et privés de sentiment. Unbon druide
qui vint à passer les aperçut dans cet état : les druides
étaient dans ces temps médecins aussi bien que prêtres.
Celui-ci , qui était très-versé dans la connaissance des
plantes, étancha leur sang , appliqua un beaume sur
leurs blessures , et par ce moyen il les rappela à la vie,
Après qu'ils eurent recouvré leurs sens , il s'informa du
sujet de leur différend. Il ose me soutenir , dit le che
valier noir , que le bouclier de cette déesse est en argent....-
Et il veut me forcer à croire , répliqua l'autre ,
qu'il est en or.Et alors ils lui racontèrent les particularités
de cette affaire.-Ah ! dit le druide en soupirant ,
vous avez tort tous deux , et tous deux vous avez raison :
si vous aviez regardé le côté opposé aussi bien que le
premier qui s'est offert à votre vue , vous auriez évité
d'en venir à une contestation qui a eu des suites si sanglantes,
Une bonne leçon peut cependant être tirée de
cet événement, et je vous engage à en profiter ; c'est
que l'on doit toujours examiner les deux côtés de la
question avant de la discuter.
LASĖGUE.
LA JEUNE ADÈLE.
NOUVELLE.
Dépêchez-vous donc, Mademoiselle, disait soeur Sophie
àAdèle de Jussais , tout en s'efforçant de retenir la jeune
pensionnaire , M. votre père et Mme de Croisi , votre
cousine , vous attendent au parloir. Mais vous n'êtes pas
présentable ! bon dieu ! dans quel état est votre robe!
et vos cheveux ! Mile Adèle , Mile Adèle , criait a religieuse
, en suivant l'étourdie qui venait de s'échapper ;
si M. de Jussais s'aperçoit du désordre dans lequel est
votre toilette , il concevra certainement une bien mau192
MERCURE DE FRANCE.
:
t
vaise opinionde la manière dont nous vous avons élevée.
- La réputation de notre maison en souffrira , ajoutait
soeur Sophie , en ramassant le peigne , qui , dans la
course rapide d'Adèle , était tombé de ses cheveux ; et
déjà cetle jolie enfant embrassait son père , qui ne pouvait
se lasser de la regarder , tant il la trouvait , après
une absence de quelques années , embellie et changée
à son avantage.- En vérité , mon oncle , dit alors la
comtesse de Croisi , vous ne pouvez laisser Adèle dans
ce triste couvent ; et si vous voulez m'en croire , dès ce
soir nous délivrerons la pauvre prisonnière : cette chère
petite a seize ans , et à cet âge on adéjà pressenti qu'une
jolie femme est mieux placée dans le monde qu'elle ne
l'estdans un maussade couvent, séjourhabituelde l'ennui.
-Un regard sévère que M. de Jussais jeta sur sa nièce ,
mit fin au prudent discours de la belle comtesse. Pour
Adèle , l'avis que venait d'émettre sa cousine était fort
de son goût , car elle désirait ardemment connaître un
monde que Mme de Croisi , chaque fois qu'elle était
venue la voir à la grille , lui avait dépeint sous les couleurs
les plus riantes; et, grâce à l'indiscrétion de la
comtesse , Mlle de Jussais hâtait de tous ses voeux l'instant
ou on lui ferait quitter le tranquille et paisible asile
de son enfance .
ne donnerddeebbeellllee-mère à
Adèle n'avaitjamais connu sa mère ; Mme de Jussais
jeune et tendrement aimée de son mari , était morte en
donnant le jour à Adèle , et tout entier à la douleur
que lui causait cette perte , le marquis de Jussais fit le
serment de jamais donn sa fille ;
Il tint parole. Le rang distingué qu'il occupait à la
cour , et son mérite personnel lui ayant fait confier les
postes les plus élevés , ces diverses occupations éloignèrent
de M. de Jussais l'idée qu'à trente ans on pouvait
, en formant de nouveaux liens , retrouver encore
le bonheur. A l'époque où le marquis fit appeler sa
fille au parloir , il quittait une cour du nord auprès
de laquelle une ambassade l'avait fixé pendant trois ans ,
et heureux de trouver son Adèle digne de réunir sur elle
toutes les affections du plus tendre des pères , M. de
Jussais céda volontiers àla proposition de retirer sa fille
NOVEMBRE 1816. 195
1
du couvent pour la mettre à la tête de sa maison .- En
prenant congé de ses compagnes et des bonnes religieuses
-qui l'avaient élevée , Adéle pleurait ; mais la comtesse
l'ayant raillée de cette preuve d'une sensibilité trop enfantine
, Adèle n'osa plus verser de larmes : la crainte
du ridicule est toute puissante dès les premiers pas que
nous faisons dans le monde. Au gré de ses désirs, la comtesse
de Croisi avait réussi à être citée comme une femme
à la mode ; veuve depuis deux ans , elle occupait un
appartement dans l'hôtel de son oncle , et cette circonstance
la rendait nécessairement la compagne inséparable
de Mile de Jussais. Le marquis avait jugé sa niéce , il
savait que dans la société elle était reconnue pour être
et fort vaine, etfort légère, mais on ne blåmait que la frivolité
de son caractère , sa réputation était restée intacle ;
le monde ne pouvaitdonc blâmer M. de Jussais de ce qu'il
confiait să fille à une femme à laquelle on ne reprochait
que des torts : les vices sont si communass!!-Cependant
quel guide pour la jeune Adèle ! La comtesse cherchait
sans cesse à briller et à subjuguer , soit par l'éclat de ses
charmes , ou par un certain tour d'esprit qui répandait
sur sa conversation une teinte piquante dont l'attrait
était irrésistible . Témoin des succès de sa cousine , Adèle
trouva bientôt le rôle que celle-ci jouait dans la société
infiniment plus agréable que celui de maussade petite
fille, que sa timidité semblait lui avoir réservé, et trouvant
la comparaison tout à fait à son désavantage , Adèle
conçut la volonté de plaire. On ne tarda pas à la deviner ,
et quelques fats à la mode osèrent assurer que la petite
pensionnaire promettait de devenir un jour une délicieuse
femme; ils allèrent jusqu'à prédire qu'elle l'emporterait
, même par ses agrémens et sa vivacité , sur la
brillante Mme de Croisi. Un tel éloge devait , dans l'esprit
des gens sensés , nuire beaucoup à Mile de Jussais ;
et le chevalier de Croisi , beau-frère de la comtesse ,
qui avait trouvé la timide Adèle extrêmement intéressante
, se promit dès-lors de combattre une impression
que l'espérance ne devait jamais fixer , car s'il est de
l'essence de l'amour de voir encore le bonheur dans
l'image de l'avenir , la coquetterie ne saurait lui offrir
14
194
MERCURE DE FRANCE.
que lapossibilité de former de pénibles conjectures. Mais
le chevalier avait trop de mérite pour rester confondu
dans la foule ,et Adele, sans trop savoir s'en rendre
compte , n'acceptait avec plaisir que les invitations de
se trouver dans les cercles ou elle était certaine de rencontrer
le clievalier. Cependant elle sentait avec dépit
qu'avec le désir de plaire à M. de Croisi , il ne lui était
pas possible en sa présence d'être gaie et aimable , la
comtesse fit la même remarque , et s'écria en fixant
malicieusement Adèle : Reconnaissez la triste influence
de la sagesse !
On était au commencement du printemps. M. de
Jussais ayant besoin de soigner sa santé , obtint de la
cour la permission de s'absenter; alors il parla du dessein
qu'il avait d'aller passer la belle saison dans une
terre située à vingt-cinq lieues de la capitale. Mme de
Croisi se décida sans peine à approuver ce projet , car
bientôt , disait-elle , tout Paris serait à la campagne.
Mais l'idée de réunir une société assez nombreuse pour
braver l'ennui , ce fléau des gens pour lesquels s'amuser
estune affaireet non une distraction , occupa d'abord
la prévoyante comtesse; mais comme son oncle , libre
detoute occupation , serait sans doute un observateur à
craindre , et qu'il désaprouverait peut-être les choix de
Mmede Croisi , il fallut à cet égard éviter d'être enbutte
àde fâcheux reproches : on voulait une vingtaine de
personnes , et il est prudent qu'il y en ait au moins dix
qui fassent profession d'être ou raisonnables ou maussades,
pensait la comtesse, après avoir donné quelques
momens à l'insipide nécessité de réfléchir. Parmi cesdix
personnes , sur laraison desquelles elle comptait pour
payer en cette monnaie la dette de toute sa société ,
Mime de Croisi nommad'abord le chevalier , et cela avec
d'autant plus d'empressement, qu'il avait l'estime de
M. de Jussais. Toutes les invitations étaient faites , à
l'exception pourtant de celles réservées à ces dix personnages
si difficiles àrencontrer , et qui devaient compléter
la liste sur laquelle on ne voyait encore que le
nom de M.me de Croisi. Mais enfin cette fatale liste se
trouva remplie, grâce à quelques ennuyeux, que la comtesse
assurait valoir des sages. On partit.
1
NOVEMBRE 1816. 195
Rien de plus patriarchal que la vie de château telle
qu'elle existait au bon vieux temps...... au bon vieux
temps ! Vous prétendez sans doute , me dira-t- on
en souriant de pitié , nous faire regretter cette époque
où une châtelaine, en l'absence du preu qui occupait
exclusivement sa pensée , charmait ses loisirs en brodant
une écharpe destinée à récompenser la valeur de
celui qui , par tout le monde, proclamait la vertu et la
beautéde sa dame. Hélas ! je ne me permettrai pas de
comparerà ce tranquille et peut-être touchant tableau ,
les plaisirs qu'à présent on prétend trouver à la campagne,
carn'est-il en vérité pas bien agréable d'être , dès
les premiers jours de votre arrivée dans un château ,
obligé d'étudier un rôle d'une comédie qu'on doit jouer
dans un mois ? Il faut tout ce temps à ces amateurs pour
mettre de l'ensemble dans une pièce en un acte .
Heureux , mille fois heureux , quand les prétentions de
la troupe ne s'élèvent pas jusqu'à l'honneur de mutiler
impitoyablement nos chefs - d'oeuvre tragiques ou comiques.
..
Cependant ce genre de distraction étant approuvé par
tous les gens à la mode , on devait l'accueillir au château
de Jussais. Le chevalier avait à cet égard émis une opinionpeufavorable
à cet amusement , il disait avec assez
de raison , qu'en jouant la comédie, une jeune personne
acquérait un air d'assurance peu d'accord avec cette
modestie si aimable , et toujours si touchante dans une
jeune beauté. Quand il fut question de distribuer les
rôles , Adèle se souvint da la leçon , et elle refusa absolument
de se charger de celui qu'on lui destinait. Bon ,
c'est un caprice , dit avec humeur Mme de Croisi , et si
alors le chevalier a cherché à consulter les yeux d'Adèle,
il aura vu qu'ils disaient c'est de l'amour. Il est temp;
de montrer Adèle sous un jour plus favorable que celui
sous lequel on l'a fait voir jusqu'à présent. Les défauts
de cette jeune personne appartenaient exclusivement
aux personnes qui l'entouraient , car à seize ans il semblerait
qu'on ne soit encore qu'un miroir qui réfléchit
les vices ou les vertus des gens avec lesquels nous vivons.
Mais Adèle était sensible et aimante , elle dût au
14.
196
MERCURE DE FRANCE.
bonheur si rare d'avoir fixé le choix de son coeur sur un
homme estimable , la possibilité de s'arrêter au bord
du précipice. La coquetterie , dont la punition est
toujours une vieillesse sans souvenirs et le poids affreux
de l'égoïsme mécontent , cessa d'avoir des charmes pour
Adèle. Une conversion si prompte et si inattendue excita
la folle gaité de Mme de Croisi , et souvent elle assurait
, en riant aux éclats , que sa jolie petite cousine
était presque aussi maussade que le chevalier.... Comment
se plaindre de la ressemblance , le chevalier était
si assidu auprès d'Adèle. Un mois s'écoula ainsi , et la
conduite de Mile de Jussais ne se démentit pas un seul
instant , mais celle du chevalier dénotait chaque jour
plus d'amour.
M. de Jussais avait tout vu , tout observé ; un jour
il fit appeler sa fille dans son cabinet; elle rougit beaucoup
quand, auprès de son père , elle aperçut le chevalier
qui paraissait ivre de bonheur.-Je suis content de toi ,
ditM. de Jussais à Adèle dès qu'il la vit entrer , c'est
ton coeur qui t'a appris à quitter le chemin de l'erreur ;
peut-être as-tu vu avec étonnement que j'affectais de ne
te donner ui conseils ni avis , mais j'aurais crains qu'ils
ne te fissent sentir que la nécessité de dissimuler enma
présence , et non de cesser d'être vaine et légère ; l'amour
prêchait bien mieux que je n'aurais pu le faire , et mon
Adèle sera heureuse. Le chevalier, aux genoux d'Adèle,
sollicitait un aveu ..... il est bien doux de s'entendre dire
je vous aime. Mais quand on devine qu'on est aimé.....
je n'ai pas la confiance de choisir..e me contenterai
de dire que le chevalier de Croisi ne prit pas pour un
refus de souscrire aux désirs de son père , le silence et
l'embarras de Mlle de Jussais , et M. de Jussais se félicita
d'avoir assuré le bonheur de la jeune Adèle.
PAR Mme DE C. D.
wM
NOVEMBRE 1816.
197
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DES DÉNONCIATEURS ET DES DÉNONCIATIONS ;
Par l'auteur de l'Art d'obtenir des places , avec cette
épigraphe :
Nec minus præmia delatorum invisa quam scelera.
TACITE.
Un vol. in-8°. Paris , 1816. Chez Pélicier , libraire ,
première cour du Palais-Royal , nº 10 .
(I" article.)
1
Le tableau de Cebés semble avoir fourni la première
idée de cet ouvrage C'est en effet une explication morale
et philosophique d'un tableau de Raphael sur la
calomnie, et dont le plan et les principales figures
ont été prises par le peintre italien , dans une description
que le sophiste Lucien nous a laissée d'une célèbre
peinture d' Apelle , qui n'est pointparvenue jusqu'à nous .
Le sculpteur a cet avantage sur le peintre , c'est qu'il
confie les productions de son génie au bronze , au inarbre
et à l'airain , qui seuls par leur dureté , semblent pouvoir
résister aux siècles et triompher des révolutions et
de l'oubli. Tandis que le peintre ne laisse à la postérité
que des toiles et des tablettes fragiles , dont les couleurs
sont aisément effacées par la main du temps , à l'exception
de quelques peintures en mosaïque , admirable invention
si heureusementperfectionnée de nos jours , que
reste-t-il d'Appelle et de tant d'autres artistes célèbres
de l'antiquité , si ce n'est un vain nom , tandis que
l'on peut encore adınirer et apprécier les chefs-d'oeuvre
des statuaires du temps de Socrate et de Périclès ?
1
L'auteur de cet essai ou de ce traité sur les dénonciations
, était déjà avantageusement connu par un ouvrage
fort ingénieux sur l'Art d'obtenir des places ; c'est une
imitation fort piquante du style et de la manière du
célèbre docteur Swift. Il est certain qu'un sujet plaisant
devient infiniment plus comique lorsqu'il est ainsi revêtu
de formes dogmatiques et sérieuses; c'est en cela
196
MERCURE DE FRANCE .
sur-tout qu'excellait l'auteur de Gulliver et du conte
du Tonneau . Le philosophe anglais s'est amusé dans un
de ces nombreux opuscules , intitulé Instructions for
servants , à enseigner aux domestiques et aux femmesde-
chambre de Londres , l'art de tromper leurs maîtres
avec adresse , et d'éluder , par d'ingénieuses escobarderies
, les ordres et les châtimens. Il n'est pas besoin de
dire que sous ce prétexte apparent il dévoile avec une
sagacité singulière toutes les petites manoeuvres , toutes
les petites fraudes secrètes que les domestiques emploient
pour rendre plus léger le joug de la servitude , et adoucir
ceque leur condition peut avoir de trop rigoureux et de
trop pénible. De même , sous le prétexte de donner des
conseils aux solliciteurs de places , l'auteur de l'art de
les obtenir a mis au grand jour avec adresse tous les
petits ressorts de l'intrigue , et toute l'astucede la cupidité
vénale. L'avantage de ces sortes d'écrits satiriques ,
est de cacher des principes de conduite et de morale sous
des leçons en apparence corruptrices. Je croyais qu'il en
serait de même à l'égard des dénonciations , branche
d'industrie devenue de nos jours très-lucrative , et qui
demande , pour être exploitée avec succès,une habileté
peu commune, comme une méchanceté bien réfléchie.
J'avoue avec quelque peine quej'ai été trompé dans mon
attente , et je ne peux m'expliquer par quelle raison
l'auteur a jugé à propos , dans ce dernier ouvrage , dé
s'écarter d'une route qu'il venait tout récemment encore
de parcourir avec succès. En effet , son livre , écrit
de lamanière la plus méthodique , n'offré pour ainsi dire
pas un seul de ces traits et de ces saillies qui devraient
venir , au moins par intervalle , égayer ce que le sujet .
peut offrir de sombre et d'odieux. J'ai déjà dit que l'auteur
s'était principalement attaché à expliquer une es
quisse de Raphael, où la calomnie, et sa fille aînée la
dénonciation, ainsi que toutes les autres passions basses
et envieuses du coeur humain , qui forment le triste et
hideux cortége de la calomnie , sont représentées sous
les formes glaciales de l'allégorie : or le nombre des
personnages qui sont contenus dans le tableau de Raphael
, a fourni à l'auteur un nombre exact de chapitres
NOVEMBRE 1816.
199
explicatifs , c'est-à-dire , ne contenant pour la plupart
que des lieux communs sur l'envie , la haine , l'avarice
et autres péchés capitaux. Cette division seule suffirait
pour répandre un froid mortel sur les pages de ce livre ,
que l'ennui ferait tomber des mains , s'il n'était d'ailleurs
écrit avec élégance et pureté : il est juste même d'ajouter
que le lecteur est quelquefois dédommagé par des
morceaux très-piquans , par des réflexions justes et profondes;
tel est entre autres l'Histoire de la dénonciation
sous le règne affreux de l'impitoyable Louis XI ; mais
en général le ton de l'auteur a quelque chose de tristement
déclamatoire. Lorsqu'il veut établir par exemple
que l'armede la dénonciation a plus d'une fois été employée
avec honneur par le courage et la vertu. Il compare
Louvet , dénonçant Roberspierre , à Cicéron déinasquant
la conjuration de Catilina. Comment l'auteur
, connu d'ailleurs par d'excellens principes politiques
, a-t-il pu se permettre un aussi singulier parallèle
. Certes , il faut en convenir , c'est aussi par trop
abuser de la facilité de se tromper soi-même en faisant
des rapprochemens historiques , que de mettre ainsi sur
la même ligne avec l'orateur romain , le régicide Louvet
, l'immoral auteur de Faublas,, et d'autres productions
qui croupissent aujourd'hui dans les bourbiers de
Paphos et d'Amathonte. Dans un second article , nous
appuierons , par des citations , nos éloges et nos critiques
.
LA SERVIÈRE.
MEDECINE.
GUIDE SANITAIRE DES VOYAGEURS AUX
COLONIES;
1
Par M. E. DESCOURTILS , Docteur en médeciné de la
faculté de Paris , ancien Médecin du gouvernement
à Saint - Domingue, membre de plusieurs sociétés
savantes . Brochure in-8° d'environ 200 pages. Chez
Pankoucke , rue Serpente , nº 16.
Si l'on se plaît à adınirer les excellens écrits dont les
200 MERCURE DE FRANCE .
1
maîtres de l'art enrichissent la science précieuse qui
leur a procuré tant d'éclat , on n'en doit pas moins savoir
gré à ces hommes laborieux et modestes , qui , contens
d'être utiles à l'humanité qu'ils ont honorablement
servie , recueillent et publient sans ambition les résultats
d'une longue et périlleuse expérience. Les Colomb ,
les Cook , n'apparaissent pas tous les jours; mais la société
n'en profite pas moins des travaux de ces pilotes
qui ont signalé des écueils aux autres navigateurs .
C'est sous ce rapport que nous avons distingué le
nouvel ouvrage du docteur Descourtilz ( 1) , dont nous
allons rendre compte.
Que le savant ne s'attende pas à y trouver des spéculations
brillantes et hardies , il suffit que cet écrit soit
pour le voyageur aux colonies un vade mecum , un guide
sûr et propre à lui faire atteindre un des objets les plus
essentiels à son but , la conservation de sa santé et de sa
propre existence. La doctrine de l'auteur nous paraît
d'autant plus digne de confiance , qu'elle est pour ainsi
dire empreinte du sceau de l'expérience.
L'auteur divise son Guide sanitaire en trois parties.
L'hygiène de la traversée , l'exposé des moyens de se
conserver en santé pendant cette partie du voyage aux
colonies , sont l'objet de la première. Il les développe
suivant les principes de l'excellent traité de ære, aquis
et locis du père de la médecine , et il les classe en six
ordres , à l'exemple du professeur Haller : on voit que
par-tout il s'attache à suivre les meilleurs guides : (
1º Ainsi , dans le premier ordre , dit les circumfusa
ambiants ou choses environnantes; il présente des vues
sur l'air , sa température , son état de sécheresse ou d'humidité
, de sérénité ou d'agitation , l'influence de la
lumière du soleil , de la lune même , entre les tropiques ;
leur influence sur l'insensible transpiration que l'auteur
ne distingue pas toujours avec assez de précision , des
sueurs excessives et débilitantes , occasionnées par les
grandes chaleurs .
2
(1 ) On doit à ce médecin la Flore des Antilles.
NOVEMBRE 1816. 201
2º Les applicata renferment des avis relatifs aux
vêtemens , à l'usage des bains , des lotions , des frictions
propres à entretenir ou rétablir l'insensible transpiration .
5º Les ingesta ont pour objet le choix des alimens et
les moyens de les conserver exempts d'altération.
Ici l'auteur recommande comme excellentes provisions
, le boeuf salé que préparent les Irlandais , et qui
a l'avantage , dit-il , de conserver une couleur rouge et
une saveur exquise. A quoi tient donc cette supériorité
des salaisons irlandaises ? et à moins qu'elle ne dépendît
de circonstances locales , pourquoi ne chercherait-on
pas à imiter leur procédé ?
Les filtres de MM. Smith et Barry , qui débarrassent
l'eau la plus corrompue de ses principes hétérogènes ,
et lui rendent l'oxigène ou air vital qu'elle avait perdue,
ne sont point oubliés dans cette utile nomenclature. On
y remarque aussi la bierre , la drêche et le houblon
que l'illustre Cook employait comme anti-scorbutiques ,
et sur-tout la boisson au genièvre , dont le docteurKeraudren
a augmenté les ressources de l'hygiène navale ,
et dont voici le procédé : délayez dans une barique de
210 pintes , au moyen de 18 pintes d'eau bouillante ,
40 livres de mélasse de commerce , une livre de levure
de bierre , remplissez le tonneau d'eau froide , et plongez-
y un sac contenant 4 livres de baies de genièvre
concassées ; laissez fermenter le tout pendant trois jours ,
après lesquels on peut faire usage de la liqueur , ou la
conserver en bouteilles .
L'auteur aurait encore pu retrouver , dans l'un des
intéressans articles dont ce médecin enrichit le Dictionnaire
des sciences médicales , le conseil du célèbre
Franklin , de faire doubler en étain les tonneaux destinés
à la farine et au biscuit; conseil suivi par le capitaine
King, qui a ramené dans leur patrie les vaisseaux de
l'immortel Cook , et qui lui a parfaitement réussi.
Les voyageurs par terre ou par mer sauront gré à
l'auteur d'avoir rappelé deux genres de provisions bien
précieuses dans les circonstances qui ne permettent pas
les préparations alimenteuses ordinaires , l'ictyocolle ,
que le professeur Hallé préfère aux autres tablettes de
202 MERCURE DE FRANCE.
bouillon , parce que cette substance est plus dépurée et
plus inaltérable ; l'essence de café Moka et les tablettes
delait sucré,préparées par M. Herbin, pharmacien ( 1 ) ,
et qui , bien que d'un prix très- modique , offrent ces
deux alimens dans toute leur perfection , et prêts à être
servis sur le champ .
• 4º Les excreía concernent tout ce qui est rejeté comme
superflu et inutile à la nutrition.
5º Les gesta parlent de l'exercice et du repos , du
sommeil et de la veille.
C'est dans ce cadre qu'il s'élève avec raison contre le
peu de soin que l'on prend de renouveler ou de purifier
les matières qui composent le lest , et qui trop souvent
imprégnées de miasmes infects , deviennent des germes
de contagion. Il combat avec raison la méthode suivie
parune routine aveugle , de surcharger l'atmosphère de
la cale ou des entre-ponts de la fumée des aromates
qu'on y brûle , au lieu d'employer le gaz acide muriatique
simple ou oxigéné , indiqué par M. Guyton-Morveau
, à qui cependant quelques-uns commencent à
contester l'infaillible propriété de neutraliser les miasmes
délétères .
6º Enfin , sous le titre des percepta , il rappelle toute
l'importance des perceptions et des affections morales ,
en un mot , l'influence des passions. Vingt-sept articles
en forme d'aphorismes récapitulent et terminent cette
première partie , sous le titre de police hygiénique du
bord.
Laseconde partiede l'ouvrage , sous le titre d'hygiène
des nouveaux débarqués aux colonies , ou sous tout
autre climat chaud , se compose de deux sections..
La première offre des conseils aux hommes de diverses
professions.Onyremarque les dangers auxquels s'exposentceux
qui , après les privations de la traversée , s'a
bandonnent sans frein aux excès de tout genre. Suivant
l'auteur, c'est l'une des sources les plus fécondes des
(1)Rue de la Harpe , nº 33, vis-à-vis celle Serpente, Prix : 10 tasses
d'essencede café, 1 fr. 50 cent.; unejatte de lait sucréavee sa crème ,
50cent.
NOVEMBRE 1816. 203
maladies des nouveaux débarqués ; tandis que ceux qui
s'observent sur le choix et la quantité de leurs alimens ,
sur la manière de se vêtir , sur la précaution d'éviter
les rayons d'un soleil brûlant en plein jour,le froid et
l'humidité proportionnelle des nuits , et l'abus énervant
dejouissances trop faciles dans des climats où la moindre
déperdition de forces est presqu'irréparable , s'acclimatent
avec d'autant plus de succès , qu'ils se sont plus ménagés
pendant cette transition.
Dans le traitement que recommande l'auteur pour
la maladie des ouvriers qui travaillent aux tabacs , nous
avons presque été surpris de ne point rencontrer le vinaigre.
L'acide acétique, si puissant contre les poisons
végétaux , n'aurait-il donc d'énergie que dans nos zônes,
soit-disant tempérées ? 1
Mais une remarque d'un grand intérêt pour ceux qui
sont maîtres de fixer l'époque de leur départ pour les
Antilles , c'est que les maladies aiguës , et partant les
plus dangereuses , cessent leurs redoutables ravages au
retour de l'hiver , c'est-à-dire , vers janvier. Les cinq
ou six premiers mois de l'année sont en général les plus
salubres.
La seconde section de cette seconde partie contient ,
sousle titre : Précis de la fièvre jaune , une description
précieuse de cette maladie. Mieux connue et mieux
appréciée que jamais , elle ne peut désormais inspirer
de terreur qu'à ceux qui ignorent à quel point une sage et
vigilante administration prévient et maîtrise même les
Géaux les plus dévorans , quand elle a su faire tourner
au profit de l'humanité , les tristes fruits de ces faux
calculs d'une ambition qui ne voyait trop souvent que
le but , sans examiner les moyens.
Qu'on se rappelle en effet en quel temps les désastres
de la fièvre jaune répandirent une allarme presque universelle
; ce fut quant l'expédition du général Leclerc
àSaint-Domingue , aussi mal combinée qu'intempes
tive , jeta tout à coup dans cette colonie une armée
considérable , formée de troupes habituées à aller en
avant. Léconcertés par un genre de résistance imprévue ,
ces hommes si actifs , étonnés d'être stationnaires , fu-
1
t
204 MERCURE DE FRANCE .
rent , pour ainsi dire , accablés d'une inertie si nouvelle
pour eux .
L'impatience , le dépit , l'ennui , qui s'emparent si
vîte d'une troupe de Français en repos , altérèrent bientôt
le moral de l'armée. La maladie éclata, et se développa
avec d'autant plus d'énergie , que si un grand nombre
d'hommes sains ou malades , encombrés dans un petit
espace , même en Europe , sont bientôt en proie aux
contagions , à plus forte raison doivent-ils en être victimes
, lorsqu'à ces circonstances un climat brûlant
ajoute encore sa dévorante activité.
N'a-t-on pas vu en France nos cités , nos campagnes
ravagées par les typhus qu'y développaient les reflux
inattendusde nos armées , de la circonference au centre ?
Qu'elle différence aujourd'hui dans nos entreprises !
Tel un fleuve , dont les débordemens renversent et entraînent
tout , la France paisible , en rentrant dans son
lit , ramène tout à l'ordre naturel; tout est calculé , tout
est prévu avec une prévoyance paternelle. Au lieu de
ces torrens de guerriers que nos flottes vomissaient sur
des plages lointaines, nos colonies comme autrefois ne
recevront que les garnisons nécessaires à leur sureté; les
casernes et les établissemens publics ne seront plus audessous
des besoins de la troupe , soit en santé , soit en
maladie. A la place du gaspillage , et par suite de la
pénurie des objets de première nécessité , l'on verra régner
par tout l'ordre , l'abondance et la paix.
Ainsi donc nos expéditions en lointains pays, se faisant
sous de meilleurs auspices , n'ont plus de ces dangers
qui tenaient à des circonstances extraordinaires , et elles
assurent à ceux quiy prennent partbien plus de chances
de succès .
Leprécis de la fièvre jaune est même , pour les gens
de l'art , ce qu'il y a de plus satisfaisant dans l'ouvrage
deM. Descourtilz. Après en avoir établi la synonimie
d'après les plus célèbres praticiens et les meilleurs nosologistes
, il se détermine à la considérer avec le professeur
Pinel, comme une complication de la fièvre adynamique
( putride ) avec la fièvre méningo-gastrique (bilieuse.)
NOVEMBRE 1816. 205
Il lui assigne comme caractères généraux ,
De ne se développer qu'à une température déterminée
, celle au moins de 20 degrés ( thermomètre de
Réaumur ) ;
D'être circonscrite , sur-tout dans les climats tempérés
, dans l'enceinte des grandes villes ;
De ne point attaquer ceux que déjà elle avait atteints ,
ni les personnes acclimatées aux Antilles
L'auteur indique les symptômes de la première et de
la seconde périodes de la maladie ; il propose et laméthode
curative empyrique des créoles , et celle du docteur
Cailliot , qui s'en rapproche , et n'en differe que par
la circonspection avec laquelle il conseille la saignée au
pied , que les créoles et mulâtresses font pratiquer indistinctement
chez tous les sujets , dès l'invasion de la maladie.
En effet , à moins qu'il n'y ait des signes évidens de
pléthore , un pouls dur et plein chez un sujet jeune et
vigoureux , on sent combien ce moyen serait funeste
dans une maladie caractérisée par une extraordinaire
prostration de forces. N'avons-nous pas vu que dans ces
typhus , dans ces fièvres d'hôpitaux , dans les fièvres
pernicieuses , à moins d'indications bien évidentes , si ,
contre le conseil de Pringle , onpratique la saignée , on
jette ses malades dans un affaissement dont des toniques
et les stimulans les plus diffusibles parviennent rarement
à les relever ?
Du reste , le traitement consiste principalement dans
l'usage interne et externe des acides végétaux , particulièrement
du citron , des bains , des lotions froides et
acidulées , des anti-spasmodiques combinés avec les toniques
, les synapismes et les vésicatoires comme rubéfians.
)、
La troisième partie de l'ouvrage , première section ,
contient des conseils que l'auteur appelle aphorismes
hygiéniques convenables aux Européens pendant leur
séjour dans les pays chauds ; il les range selon l'ordre
connu des circumfusa , applicata , etc.; ils ont pour
objet non seulement de conserver la santé ; mais surtout
de garantir de la fièvre jaune , du tetanos et de la
206 MERCURE DE FRANCE.
nostalgie , maladies auxquelles sont le plus ordinairement
exposés les nouveaux habitans des pays chauds ,
bien plus par l'effet de leur imprudence que par une
influence inévitable.
La seconde section , sous le titre de police hygiénique
à observer dans les hôpitaux des colonies et dans la
société, offre un réglement analogue à celui de la police
hygiénique du bord. Il recommande une foule de
détails et de précautions propres à suppléer à l'inexpérience
des nouveaux débarqués.
Dans la troisième section , se trouve , sous le titre de
formulaire pharmaceutique des colonies , une assez
Jongue énumération d'ustensiles et de médicamens
simples et composés , des trois règnes de la nature , calquée
sur les formulaires pharmaceutiques des hôpitaux
de terre ou de mer français ; mais celles-ci justifient
mieux leur titre par les formules ou ordonnances les
plus usitées qu'elles contiennent. L'auteur insiste davantage
sur les productions indigènes du pays , et qui lui
donnent occasion de renvoyer à sa Flore médicale des
Antilles.
On voit qu'il s'est attaché à ne rien omettre d'essentiel
, et que ce répertoire de choses connues des gens de
l'art , peut être infinimentutile à ceux qui étant étrangers
et nouveaux dans les colonies , trouveront dans le
Guide sanitaire l'indication de ce qui leur est néces
saire , soit pour eux personnellement , soit pour approvisionner
une pharmacie domestique.
Le style de l'ouvrage laisse parfois à désirer , quant à
laclarté et à lajustesse d'expression. L'auteur nous paraît
avoir trop multiplié les divisions , les sous-divisions;
il aurait pu , ce semble , ne faire qu'une seule série de
cequ'il appelle improprement des aphorismes , puisque
cette dénomination ne convient qu'à une sentence ou
une vérité incontestable. Au surplus , ce n'est qu'un
manuel de médecine populaire nautique. Cet ouvrage ,
quoique susceptible d'être perfectionné , sera encore trèsutile
tel qu'il est, et dès-lors le but est rempli.
C.
NOVEMBRE 1816. 207
(
1
SPECTACLES.
M. C. du Journal des débats , se plaint dans sonfeuilleton
de mardi , d'attaques dirigées contre lui toutes les
semaines. Ceci semble regarder le Mercure , qui plus
d'une fois , en effet , a relevé les perfections du style du
successeur de Geoffroy. Mes remarquesn'ontjamais été
que littéraires . Voici cependant comment M. C. , sans
me connaître , et en me prenant pour je ne sais quel
méchant auteur qui lui en veut , en prend sujet de
m'honorer d'une petite délation tout à fait innocente.
« Je connais , dit-il , tel vaudevilliste qui m'apoursuivi
>>pendant six mois de délations et de calomnies dans
>> le Nainjaune , et qui continue toutes les semaines le
même office, sous le voile courageux de l'anonyme.
Quoi! pour avoir prouvé que M. C. écrivait mal , je suis
uncalomniateur !Je mériterais tout au plus le nom de
médisant. Me voilà devenu ennemi de l'état pour n'avoirpas
trouvé que ses articles fussent bons ; je suis
un délateur pour avoir dénoncé M. C. au bon goût !
Parce que j'ai dit qu'il devait faire amende honorable au
Parnasse , me voilà menacé d'être cité , non pardevant
les maréchaux, comme Alceste; mais devant la cour
prévôtale , comme un conspirateur. Je suis un ancien rédacteur
du Nain jaune , pour m'être un peu égayé aux
dépens des feuilletons de M. C. ! Il y aura donc toujours
des Oronte et des Cotin dans le monde ? Il faudra donc
toujours citer ces vers de Boileau :
3
Que d'écrivains blessés s'en vont fondre sur vous !
Vous les verrez bientôt , féconds en impostures ,
Amasser contre vous des volumes d'injures ,
Traiter en vos écrits chaque vers d'attentat,
Etd'un mot innocent faire un crime d'état,
Vous aurez beau vanter le roi dans/vos ouvrages ,
Etde ce nom sacré sanctifier vos pages;
208 MERCURE DE FRANCE .
Qui méprise Cotin n'estime point son roi ,
Et n'a , selon Cotin , ni dieu , ni foi , ni loi.
Ce qu'il y a de singulier , c'est que M. C. laisse percer
si maladroitement son amour propre dans l'articlemême
où il se plaint de celui des poëtes , et sur-tout de M. Lemercier.
Un critique est pour le moins aussi irritable
qu'un auteur. Mais ce n'est pas tout; M. C. ne se contente
pas de me traiter de délateur , il me fait auteur
de vaudevilles et de comédies que je ne lui pardonne
pas , dit- il , d'avoir critiqués. Je déclare que je n'ai
fait ni vaudevilles , ni comédies ; je n'ai jamais travaillé
au Nainjaune. Le Mercure de France , qui m'a chargé
de rendre compte des spectacles depuis le mois de septembre
, est le seul journal où j'aie fait insérer des articles.
J'y suis resté attaché depuis 1814 , au milieu de
tous les changemens d'administrateurs et de propriétaires.
Je ne me suis jamais occupé de politique ; quelques
critiques de romans et de pièces de théâtre , voilà
à quoi se réduisent toutes mes iniquités littéraires ; je
suis entièrement innocent de celles dont m'accuse M. C.
Il a donc été induit en erreur sur mon compte . S'il
prend pour de la passion la chaleur avec laquelle j'ai
combattu les vices de son style , c'est celle d'Alceste
pour les vices de son siècle , c'est la sincérité de ce misanthrope
que j'ai cherché à venger de son admiration
mal-adroite , et qui ne peut souffrir ces colifichets dont
le bon sens murmure. Qu'il lise mon article du 14 septembre
, j'ai promis de faire la guerre au mauvais
goût; qu'il ne s'étonne donc plus d'avoir eu si souvent
place dans mes articles. Je veux toujours être fidelle à
ima promesse , au risque de trouver encore plus d'une
fois M. C. dans mon chemin. Mon dernier article fait
voir mon enthousiasme pour le misanthrope ; j'ai
quelque chose de sa franchise et de sa rudesse dans
mes critiques . je dis la vérité avec force: je n'ai de
considération que pour elle ; cela peut étonner , mais on
doit me le pardonner , ne serait-ce que pour la rareté
du fait. Je ne connais de tous ceux que je censure , que
leurs ouvrages ; leurs écrits sont seuls en butte à mes
NOVEMBRE 1816.
209
ROYAL
traits; je respecte toujours la personne ; je n'ai donc pas
besoinde me nommer , etje ne vois pas d'ailleurs que
M. C. , du Journal des Débats , soit beaucoup plus
courageux que M. E. du Mercure de France. Tout
l'avantage qu'il a sur moi , c'est d'avoir choisi la troisième
lettre de l'alphabet , quand je n'ai pris que la
cinquième. Ceux qui sifflent une mauvaise pièce a
théâtre ne déclinent pas leur nom; ceux qui la critiquent
dans unjournal n'y sont pas plus obligés. Quand quelqu'un
se plaindra que j'ai attaqué son honneur , je me
nommerai pour lui donner satisfaction, et mon adresse
est au Mercure de France. Mais tant que je me bornerai
, comme je l'ai toujours fait jusqu'ici , à me moquer
des sots écrits des Cotin et des Saumaise du jour ,
la seule vengeance dont on doive user envers moi , c'est
de faire rire aussi le public à mes dépens , si l'on peut ,
commeje le fais rire aux dépens des autres. Je propose
àM. C. le marché que Célimène veut faire avecArsinoë ;
censurons-nous réciproquement :
si l'on était sage
Ces avis mutuels seraient mis en usage ,
On détruirait par-là , traitant de bonne foi ,
Ce grand aveuglement où chacun est pour soi,
Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle ,
Nous ne continuions cet office fidèle ,
Et ne prenions graud soin de nous dire entre nous,
Ce que nous entendrons , vous de moi , moi de vous.
Mais l'arme du ridicule est seule permise en ces sortes
de combats; que M. C. ne l'oublie pas ; qu'il ne trempe
plus sa plumedans l'encre de la délation ; qu'il ne mêle
pas la politique dans tout ceci , car s'il touchait encore à
cet article , on pourrait aussi vouloir remonter....
Malgré toute mon admiration pour Racine , je ne
puis m'accoutumer aux fadeurs qu'on trouve dans Andromaque.
Ce n'est pas seulement le rôle de Pyrrhus
qui présente ce défaut ; Oreste parle encore plus que le
fils d'Achille , en véritable héros de Roman. On croit
entendre Cyrus ou Artamène , quand il dit à Hermione :
15
210 MERCURE DE FRANCE.
Enfin je viens à vous et je me vois réduit
Achercher dans vos yeux uue mort qui mefuit ;
Mon désespoir n'attend que leur indifférence ,
Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance .
Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours ,
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours.
A
Acette déclaration doucereuse où il est question d'une
mort qu'on cherche dans des yeux , je répondrais , à la
place d'Hermione :
Mes yeux ont-ils du mal pour en donner aux gens .
Ce langage affété n'est pas le seul défaut que l'on trouve
dans ce premier chef-d'oeuvre de Racine; mais c'est
peut-être celui qu'on peut le moins excuser. Laduplicité
de l'action est rachetée par l'intérêt égal qu'inspirent
Andromaque , Hermione et Oreste. Le charme du style
fait quelquefois oublier la brutalité de Pyrrhus ; mais il
est difficile de justifier les douceurs romanesques que
débite le vainqueur de Troye et le fils d'Agamemnon.
Ce n'est pas l'ami de Boileau qui devait
Peindre Oreste galant et Pyrrhus dameret.
Racine excelle dans la peinture de l'amour criminel ou
malheureux . Phèdre , Hermione , Roxane , et ce même
Oreste dans la plus grande partie de son rôle , sont sublimes
. Mais quand Racine a fait parler des amans entre
eux , il n'a pas eu le même bonheur. L'auteur qui a le
mieux exprimé le langage de l'amour , c'est Molière.
C'est toute la grâce , tout le charme de cette passion ,
sans le moindre mélange d'afféterie. Voyez Agnès dans
l'Ecole des Femmes , Isabelle dans l'Ecole des Maris ,
et cette scène de brouillerie et de racommodement traitée
trois fois , et toujours d'une manière différente , quoiqu'avec
la même perfection , dans le Dépit amoureux,
dans le Bourgeois gentilhommeet dans Tartuffe . Je
ne crois pas que l'Albane ait jamais fait rien de si gracieux
que cette querelle de Valère et de Marianne , et
j'ose dire que dans Racine même, jamais l'amour trahi
n'a fait entendre des plaintes si vraies et si touchantes
NOVEMBRE 1816. 211
que celles d'Alceste dans le 4e acte du Misanthrope .
La plume est prête à tomber des mains , pour me servir
des expressions de Boileau , toutes les fois qu'on loue
Molière. C'est peut-être pour cela que Laharpe a été
si secdans la courte analyse qu'il fait des chef-d'oeuvres
de ce grand maître. On ne conçoit pas comment un
critique qui a su si bien sentir les beautés de Racine et
de Voltaire , a montré une admiration si stérile pour
Molière. Lalıarpe , dans le peu de mots qu'il dit du
Misanthrope et de Tartuffe , donne la préférence au
dernier ; pour moi , je pense différemment. Le Tartuffe
n'offre en quelque sorte qu'un épisode de la vie humaine,
dans le tableau de cette famille victime de l'hypocrisie :
la scène ne se passe que dans la maison d'Orgon ; le
Misanthrope , au contraire , nous présente le tableau du
monde, tel qu'il a été et tel qu'il sera toujours ; àchaque
instant nous voyons se renouveler les scènes du sonnet ,
de la conversation , de la prude Arsinoé , etc., etc.
Quand la vertu se rencontre ,elle est passionnée comme
celle d'Alceste ; quand on critique franchement un
homme qui se mêle d'écrire , il cherche toujours à vous
attirer sur les bras une méchante affaire : témoin M. С.
du Journal des débats , qui appelle mes critiques des
délations et des calomnies. Il est plus rare , enfin , de
trouver des monstres tels que Tartuffe , que des fats
comme les marquis , des prudes comme Arsinoé , des
coquettes comme Célimène , et des gens doucereux
comme Philinte ou ridicules comme Oronte. Quand on
voit porter aux nues le Medisant , et Mile Pauline
Geoffroy , et la Nièce supposée , représentée pour la 30
fois peut-être sur la même scène que Tartuffe , ne croirait-
on pas que c'est hier qu'on aécrit les vers suivans :
On loue aujourd'hui tout le monde ,
....
Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde;
Tout est d'un grand mérite également doué;
Cen'est plus un honneur que de se voir loué ;
D'éloges on regorge , à la tête on les jette ,
Et mon valet-de-chambre est mis dans la gazette.
C'est Mile Mars qui s'obstine à jouer cette insipide
2
1
212 MERCURE DE FRANCE...
rapsodie de la Nièce supposée. Je ne sais pas comment
elle peut débiter tant de platitudes sentimentales
après avoir dit les beaux vers d'Elmire , c'est sans
doute pour qu'on puisse mêler quelques reproches aux
éloges qu'on est toujours obligéde donner à son talent.
Fleury a joué dans les deux pièces. C'est la première
fois qu'il seconde Mlle Mars depuis sa rentrée. Une petite
brouillerie survenue , dit la Quotidienne , entre la
vanité de l'actrice et l'amour propre de l'acteur , avait
empêché Fleury de remplir le rôle du misanthrope le
jour de la rentrée de Mlle Mars , et celui dujaloux sans
amour la seconde fois qu'elle a joué. Mais heureusement
pour le public la paix semble faite entre les hautes puissances
belligérantes. Mlle Mars a gagné de l'embonpoint
dans sa tournée de 4 mois ; je crains que cela ne la force
bientot à quitter quelques rôles de petites filles . Jel'aivue
samedi dernier dans le rôle de Catau , de la Partie de
chasse, qu'on a donnée avec Manlius , pour la retraite
et au bénéfice de Lacave. Pour peu qu'elle prenne encore
un peu d'embonpoint , la petite Catau aura la tournure
de la belle fermière. Talma , qui n'est pas sans
défauts dans Oreste d'Andromaque, est à peu près parfait
dans Manlius. Ce qu'il exprime avec le plus de force,
ç'est le désespoir de voir Servilius indigne de l'amitié
qu'il a toujours pour lui. Il est impossible de produire
plus d'effet que Talma dans cette lutte de son affection
pour un ami , avec son mépris pour un traître: il fait
frémir quand il tire et lève le poignard sur Servilius,
Damas , qui n'avait point paru dans la tragédie depuis
long-temps , a repris son rôle de Servilius pour fêter la
retraite de Lacave ; il y a été plus justement applaudi
que dans la comédie. En général , la tragédie comporte
mieux cette chaleur désordonnée et cette force de poumons
pour lesquelles Damas n'a point d'égał , ni dans
Fresnoy, qui le copie tout de bon , ni dans Laporte , qui
le singe si plaisamment. La comédie , ou plutôt la tragédie
française est furieuse contre le Vaudeville ; les
vers d'Arlequin-Médisant , quoiqu'épurés et corrigés ,
ont piqué au vif l'amour propre de nosseigneurs du
Theatre Français . C'est à M. Désaugiers , directeur du
1
NOVEMBRE 1816. 213
Vaudeville , qu'ils ont fait payer les pots cassés. L'Hôtel
garni est retiré du répertoire. Les traits lancés par les
auteurs des Montagnes russes contre le Théâtre Français
, viennent des vains efforts que M. Scrib a tentés
pour y faire jour le Valet de son rival , que l'Odéon a
reçu : et voilà comment M. Picard se trouve loué par
ricochet. Le théâtre Feydeau est fort mal traité aussi
dans la même pièce . Pourquoi s'est-il avisé de fermer
la porte à Gusman d' Alfarache , que ce bon Cuistador
reçoit si bonnement dans son auberge ?
,
Malgré les sarcasmes impertinens d'Arlequin-Médisant
, Lafont vient de reparaître dans le rôle de César
de la Mort de Pompée. Il n'a pas fait annoncer sa
rentrée en gros caractère ; pour quelqu'un qui revientde
Gascogne , c'est un trait de modestie dont on doit lui
savoir gré . Mile Georges se fait plus attendre que Lafont;
elle n'est pas encore revenue compléter la troupe , ou la
compagnie , pour parler plus convenablement que Gilblas.
Ondit qu'elle a dépassé les bornes de son congé ,
et qu'on doit l'en punir par une amende. On se trompe
sans doute ; car si nous devons des éloges et des récom--
penses à cette princesse , c'est quand elle prolonge son
absence : Mile Duchesnois souffre seule de ce retard . Sa
rivale , en restant trop long-temps en province , pourra
l'empêcher d'y aller à son tour. Quoiqu'à cent lieues
des actrices trouvent toujours moyen de se contrarier.
Mile Leverd est en ce moment à Clermont , en Auvergne .
On prépare unereprésentation au bénéfice de Mlle Emilie
Contat : on donnera la reprise de Marianne , de Voltaire,
et lapremière représentation du Faux bonhoтте ,
comédie d'abord en cinq actes , et réduite aujourd'hui à
trois. C'est encore un ouvrage de M. Lemercier. Mile
Emilie Contat peut compter sur le déficit de toutes les
placesduparterre , si l'auteur en donne autant ce jour là
qu'il en adistribué pour le Frère et la Soeurjumeaux.
Ala première représentation de cette pièce , le parterre
étant rempli par les amis de M. Lemercier des six
heures , comme je l'ai déjà remarqué , ceux qui avaient
pris des billets au bureau se sont vainement présentés;
plus de places ; ils n'ont pas même pu obtenir le droit
214 MERCURE DE FRANCE.
d'entrer qu'ils venaient d'acheter. Cela a causé beaucoup
de désordre ; il y a eu un enfant de blessé. On attrape
toujours plaie ou bosse aux premières représentations
des ouvrages de M. Lemercier : l'autorité vient d'enjoindre
aux administrateurs de l'Odéon de ne point
distribuer ou laisser donner plus de billets que la salle
n'en peut contenir. On ne sait pourquoi , au lieu de tous
ces drames anglais, il ne fait plus jouer les jolies pièces
de M. Armand Charlemagne : la Journée des dupes , et
sur-tout les Voyageurs , dignes de figurer à côté des
Etourdis , varieraient agréablement le répertoire , en
offrant encore quelques traces de la comédie qui fait
rire , et le modèle d'une versification élégante et facile ,
et d'un dialogue franc et naturel .
Il ne me reste plus de place pour parler des autres
théâtres , que je vais passer rapidement en revue. La
reprise de la Griselda avait attiré beaucoup de monde;
Mme Dikous n'a pas obtenu beaucoup de succès ; mais
on ajustement applaudi Garcia. Le Journal de Paris
s'est beaucoup tourmenté pour découvrir la source ou
l'on a pris le sujet de la Griselda , sans dire un mot
de la nouvelle de Bocace , qui en a fourni la première
idée. La porte Saint-Martin vient de perdrebien décidément
Henri , qui emporte le nom bien mérité du plus
grand danseur de la capitale , que lui a donné le Journal
général de France. Un vieil habitué qui veut de la
pudeur jusque dans une pirouette , disait que celles de
Mme Quériaut n'en avaient pas assez . Il ne trouvait pas
assez de décence dans ses entrechats ; enfin il trouvait sa
danse trop leste. Que de danseurs et de danseuses voudraient
s'attirer un pareil reproche ! Pour se consoler
de la perte de ces deux coryphées de la danse des boulevarts
, la Porte Saint-Martin vient de mettre en mélodrame
le roman de Mathilde. Malek - Adhel , de
MM. Leroy et *** , promet d'attirer long-temps la foule.
La Petite bohémienne , nouveau chef- d'oeuvre de
M. Caignez , n'a pas eu un succès moins brillant à
l'Ambigu - Comique. Mais la Gaîté n'est plus qu'une
triste solitude , depuis les représentations malencontreuses
de la Fille du désert. On a donné hier aux Va
NOVEMBRE 1816. 215
riétés la première représentation de la Jarretière de la
mariée , ou la Veille des noces. C'est un petit vaudeville
dans le genre qu'on est convenu d'appeler gracieux.
Il y a heaucoup de fadeurs qui ont été fort
applaudies. Ce qui merite le plus d'éloges , c'est le
jeu de Brunet dans un rôle d'amant , et la gentillesse
encore , qu'un peu maniérée de Mile Pauline. Cette
pièce a , dit-on , été refusée au Vaudeville ; elle n'en
est pas plus mauvaise; elle a obtenu un grand succès;
elle n'en est pas meilleure. Les auteurs ont gardé l'anonyme.
Ε.
ANNONCES .
Galignani's repertori,nº 91.Ala librairie de Galignani
, rue Vivienne , nº 18 .
Cet ouvrage, qui paraît régulièrement tous les mois ,
est fait pour attirer l'attention ,le choix des morceaux
est fait avec goût. L'histoire de la maison de Saxe contient
des anecdotes piquantes. Il faut encore citer une
lettre sur l'esclavage des chrétiens à Alger. Tout le
numéro est rempli d'intérêt.
Histoired'Henri IV, par Mme la comtesse de Genlis .
2vol. in-8°. Chez Maradan , libraire , rue Guénégaud,
nº 9. Cette nouvelle édition est précédée d'une préface
extrêmement curieuse. Nous rendrons compte incessammentde
cet ouvrage.
La religion considérée comme l'unique bonheur ,
etc., par le même auteur. I vol. in-8°. Nouvelle édition.
Chez le même libraire. Cet ouvrage, écrit dans le
meilleur esprit , n'est pas celui qui a fait le moins d'ennemis
à l'auteur parmi les libres penseurs.
Les Bathuccas , roman historique sorti de la même
plume , est sous presse , et paraîtra sous 15 jours .
De l'impôt territorial gradué , par Riveriny , capitaine
du génie , chevalier de la légion d'honneur. Bro
216 MERCURE DE FRANCE .
chure de 80 pages . Chez Delaunai , libraire , galeries de
bois , nº 243 .
Voeux d'un Français pour l'administration civile ,
judiciaire et financière , par un ancien magistrat. Brochure.
Chez Patris , imprimeur , rue de la Colombe ,
n° 4.
Lettres à mon ami et à ma maîtresse , suivies de
Rosette et d'Anacreon , et d'une lettre de Florval à Valsin
, par Beraud , capitaine en non activité. Chez Delaunai
, Palais- Royal , nº. 243. Nous rendrons compte de
ce volume de poësies légères .
La morale des Poëtes , ou Pensées extraites des
plus célèbres poëtes latins et français , avec l'indication
de celles que ceux-ci ont imitées des premiers.; nouvelle
édition augmentée des pensées de Delille ; par
M. Moustalon , auteur du Lycée de la jeunesse , et
Correspondant de la société royale académique des
sciences de Paris. Un volume in- 12. Prix : broché ,
3 fr. 50 c. , et 4 fr. 50 c. franc de port. A Paris ,
chez F. Guitel , libraire , rue Jean-Jacques Rousseau ,
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La Constitution française , brochure de 60 pages.
Chez P. Didot l'aîné , imprimeur de la chambre des
pairs.
Ce petit ouvrage présente à la méditation des bons
Français , une suite de réflexions très-sages sur notre
constitution, et par conséquent sur notre état politique
intérieur. Les principes y sont sagement établis et discutés.
Sa lecture doit être agréable à ceux qui étudient
de bonne foi ces questions importantes .
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MERCURE
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DE FRANCE.
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Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros,
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année.- On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement,
et sur- tout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
www
POESIE.
II FRAGMENT
Du poëme de la Philippide.
A
Ace discours le cruel les sépare ;
Ferme à leurs cris une oreille barbare ;
Sort du château , barricade la tour ,
Franchit les monts , les rochers d'alentour ,
Et Pampelune et les champs de Navarre ,
Vajusqu'à l'Ebre, et sur la fin du jour ,
Dans uu vallon où ce fleuve s'égare ,
Pose l'objet de son fatal amour.
De ses liens le monstre la dégage ,
Cueille des fruits , et d'un air amoureux
Asa captive il vient en faire hommage.
Il vent sourire et n'est que plus affreux.
Том 69°.
16
218 MERCURE
DE FRANCE.
Blanche s'effraye et fuit vers le rivage;
Il la poursuit.... mais le ciel qu'il outrage
Sur la vertu jette enfin un regard.
Une couleuvre était là par hasard:
Le pied du monstre y touche ; elle se dresse ,
Siffle , s'élance , et de son triple dard
Perce trois fois le talon qui la blesse.
Un cri terrible échappe au Sarrasin.
Il veut courir ; le rapide venin
Monte , circule , et le glace , et l'oppresse ;
Il tombe , il roule , il se débat en vain;
Ses hurlemens , ses pleurs , ses cris de rage ,
Portent l'effroi dans tout le voisinage.
L'Etna , la foudre , un millier de taureaux
Trente canons feraient moins de tapage :
Tout est en l'air , les cités , les hameaux ;
On interroge , on s'arme , on se rassemble;
A la lueur des torches, des flambeaux ,
On court les bois , les vallons , les côteaux.
• Le bruit redouble , on écoute et l'on tremble .
On a cru voir soulever des tombeaux;
C'est l'Ante-Christ , la septième trompette ;
C'est le soleil qui pleut du firmament;
L'Apocalypse avec sa grosse bêto ;
La fin du monde et puis le jugement....
Pas un n'est prêt pour ce fatal moment.
Ace îfracas dont elle est poursuivie ,
La pauvre Blanche , à travers les forêts ,
Fuit au hazard et tremble pour sa vie.
La nuit sur elle étend un voile épais .
Des villageois l'ont enfin rencontrée.
Sa voix s'éteint; elle a les yeux hagards ,
Les pieds sanglans , la robe déchirée ,
Less bras tendus et les cheveux épars,
On la recucille , et sa voix restaurée
Fin peu de mots raconte aux villageois
Dequels périls le ciel l'a délivrée,
Y
NOVEMBRE 1816. 319
Etdequel cri retentissent les bois ;
Etde quel père elle fut engendrée.
« C'est Blanche ! 6 dieux ! la fille de nos rois !
>> Notre princesse ! et nous l'avions pleurée! >>
Ont répété cent bouches à la fois.
Elleest enfin reconnue , entourée ,
Et sa toilette estdéjà réparée ;
Les postillons , les chevaux , tout est prêt ;
Blanche salue , et le char qui l'entraîne
Franchit l'espace et roule et disparaît ,
EtdansBurgos entriomphe l'emmène.
Son père est là. Son père gémissant ,
Lacroyait morte et la pleurait encore ;
Quand tout à coup dans Burgos on entend
Ces cris joyeux : « Alphonse ! Eléonore !
>> C'est votre fille et le ciel vous la rend.>>>
La voixmemanque , et je ne puis décrire
Tant de bonheur , d'ivresse , de délire.
Le roi , la reine , et le peuple , et la cour ,
Sont fous de joie ; et Blanche qu'on admire,
Par ses récits les fait pleurer et rire,
Mais quels transports excite son retour
Parmi les rois qu'à Burgos elle attire !
Blanche les voit , les écoute et soupire;
Elle a laissé dans la fatale tour
Leseul amantque sa flamme désire :
Etdu tournois l'on a fixé le jour .
Pourdisputer une beauté si rare ,
Sont accourus Eudes le Bourguignon ,
Roger de Foix et Sanche de Navarre,
Le roi d'Ecosse et Pierre d'Arragon.
Il luit enfin au gré de leur attente,
Cetheureux jour à leur flamme promis,
Où le destindoit décerner le prix ,
Et va donner un époux à l'infante !
Blanche paraît ; la trompette éclatante
Adans la lice appelé leur valeur .
16.
220 MERCURE DE FRANCE.
Mais quelque soit l'amant qui se présente ,
Rien que Louis ne peut plaire à son coeur;
Elle a pour tous une égale froideur ,
Et fait des voeux dans son ame tremblante ,
Pour les va ncus et contre le vainqueurs.
( La suite au numéro prochain. )
www
HISTORIETTE.
Les Gascons , comme on sait , ont été de tout temps ,
En butte aux traits de la satire ;
Mais si parfois quelques mauvais plaisans
Nous ont fait rire à leurs dépens ,
Je les crois moi de fort honnêtes gens ,
Malgré tout ce qu'on en peut dire.
Ecoutez , et voyez comme ils sont bons enfans.
Un chevalier de la Garonne
Etait près d'épouser une jeune personne
Dont il était fort amoureux .
Un étranger arrive dans ces lieux ,
Est frappé des traits de la belle ,
Et va lui déclarer ses feux .
La petite d'abord rougit , baisse les yeux;
Puis , avec un accent qui la trahit au mieux ,
Un autre , hélas ! pour moi soupire aussi , dit-elle.
- Apprenez-moi du moins le nom de mon rival,
- Je n'oserais. - Pourquoi ?- Je craindrais quelque mal.
-Oh! oh ! rassurez-vous , comptez sur ma prudence.
-Eh bien ! il se nomme Coco ,
Grand voyageur arrivant du Congo ,
Oùmaint exploit, dit-il , atteste sa vaillance.
- Des exploits au Congo! c'est un peu loin de France ,
Dit Linval à part soi ; mais nous verrons ici
Si par hasard Coco'n'a point menti.
De la belle aussitôt il quitte la présence,
Puis va droit à notre héros
1
NOVEMBRE 1816. 221
Qui sifflant de petits oiseaux ,
Ne songeait à rien moins qu'à cette bienvenue.
-Bonjour , monsieur.- Je vous salue.
Qui mé procuré lé bonheur....
-Vous aimez , m'a-t-on dit .... --La divine Arabelle....
-Justement.- Cadédis ! rien qué dé parler d'elle ,
› Voyez un peu quellé rougeur....
-Vous ne seriez donc pas d'humeur
A renoncer à cette belle ?
-Plutôt cent fois la mort.- Bon , je vous reconnais.
En ce cas-là , sortons , voici des pistolets .
-Pourquoi faire ? comment....- Eh mais ! à l'instant même
Ne m'avez-vous pas dit...- Jé suis hommé d'honneur ;
J'ai dit qué jé mourrais pour la beauté qué j'aime ;
Mais cé séra , monsu , s'il vous plaît , dé douleur.
ÉNIGME .
Je suis un sépulchre sans corps ,
Corps mort sans sépulture;
Corps , sépulchre à la fois , telle est mon aventure.
Devines si tu peux ces bizarres accords .
wwwwwwww wwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwm
CHARADE.
On peut brûler dans mon premier,
Etre croqué dans mon dernier ,
Et se blanchir dans mon entier..
T. DE COURCELLES.
wwww
LOGOGRIPHE
Avec six pieds je forme un heureux assemblage
De salutaires élémens
Emanés de l'esprit d'un sage ;
Aussi chacun me rend hommage ,
Et par tout je reçois des voeux et des sermens.
Veut-on se diviser ? aussitôt je rallie
222 MERCURE DE FRANCE.
L
Les esprits dissidens , et ceux que la folie
Ou l'exaltation entraîne loin du but.
Le franc ami du bien me soumet son tribut;
Il me porte respect , amour , obéissance :
Je suis vraiment utile au bonheur de la France ,
Et pourtant je rencontre encore des détracteurs.
Mais on les trouve alors parmi ces novateurs
Que le repos lasse et fatigue ,
Et qui recherchent dans la ligue
Les emplois , l'or et les honneurs .
Envain dans leurs écrits , par leurs viles clamenrs ,
Voudraient- ils désormais attaquer ma puissance ;
J'observe sans effroi leurs projets destructeurs ,
Et de nombreux amis veillent pour ma défense.
Mais trève au sérieux , lecteur; pour t'amuser;
Je consens volontiers à me décomposer.
Sur quatre pieds je roule en tous lieux sur la terre ,
A Paris , à Berlin , ainsi qu'en Angleterre ;
Avec un pied de plus je sers le plus souvent
Ates plaisirs du soir , à ton amusement ;
Je te rappelle aussi la retraite sacrée
Qui d'un juste sauva la famille épargnée ,
Et te fais remarquer le sillon apparent
Qu'imprime sur ses pas le piéton en courant.
Tu verras , si je prends une forme nouvelle ,
Un animal privé , le mâle et la femelle ;
Ce qu'on recherche assez dans la froide saison ;
Le nom d'un ancien peuple , une plante , un pronom;
Enfin,unmotd'amis ; et pour couronner l'oeuvre ,
Cequ'il faut posséder pour produire un chef-d'oeuvre.
Parun ami de la chose.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Sablier. Celui dn
Logogriphe est Fatuité , où l'on trouve Taf, Fi , Ut , Fa , If, Fétu ,
Etui , Faite, Fuite, Faute, Tu. Le mot de la Charade est Délire.
NOVEMBRE 1816. 223
ww
LA DESTINÉE ,
Ou comment je me mariai.
N'en doutons pas , le destin , bien plus que la réflexion ,
décide de nos actions ; j'ai vu applaudir bien des gens
de la sagesse deleur résolution , tandis que le plus souvent
ces résolutions n'étaient que le produit de différentes
circonstances fortuites. C'est ainsi que je reçois encore
tous les jours des complimens sur le choix judicieux que
j'ai fait en me mariant , et l'on verra par le récit qui va
suivre , que le hasard a décidé en grande partie cette
action, sans contredit la plus importante de lavie.
J'étais au spectacle dans la loge de la jeune et brillante
Mme B.... ; on avait donné un drame bien noir ,
qui nous avait passablement ennuyés.- Il faut avouer ,
dit Mme B .... en sortant et en parlant des héroïnes de
la pièce , que voilà deux femmes qui ont cruellement
souffert!-Et beaucoup trop long-temps , ajouta Emilie
G.... , soeur cadette de Mme B.... , en regardant sa montre.
-Vous avez bien raison, répondis-je , car je pense
qu'avec bien moins de talent que l'auteur , qui paraît
cependant n'en pas avoir beaucoup , il serait facile de
rendre complètement malheureuses , en moins de dix
minutes , quatre femmes aussi sensibles que les héroïnes
de ce drame.- Désoler quatre femmes en moins de dix
minutes , s'écria Mue G.... - Oui , mademoiselle , et
cela par un seul homme , comme dans la pièce.-En
vérité , mon cher baron , dit Mme B.... , en accordant à
l'auteur toute l'imagination possible , je ne crois pas la
chose possible , s'il respecte les vraisemblances.
moi , madame , quelque soit mon respect pour vos décisions
, je soutiens l'affirmative , et sans aller bien loin ,
je me crois capable de remplir ce canevas.- Vous ? je
vous en porte le défi. Je l'accepte ,et demain je vous
apporterai mon ouvrage,
-Et
J'avoue que rentré chez moi je me repentis un peu de
cet engagementpris aussi légèrement; cependant , à force
224 MERCURE DE FRANCE .
1
de retourner mes tisons , de me rappeler toutes les aventures
de société venues à ma connaissance , et m'aidant
un peu de ma propre situation , je parvins , avant de
me coucher , à rédiger l'anecdote suivante.
,
Mme de Rosval , veuve à vingt-cinq ans , se plaisait
particulièrement dans la société de trois jeunes amies
compagnes de son enfance au couvent; on les voyait
constaminent ensemble , au spectacle , au bal , ou à la
promenade. Une légère incommodité retint un jour
Mme de Rosval chez elle. Albine , Louise et Julie , c'est
ainsi que se nommaient les amies de Mme de Rosval , ne
manquèrent pas d'aller tenir compagnie à la malade.
Elles étaient seules , lorsque l'on annonça M. de C***,
Ace nom Julie rougit , le sein de Louise parut plus
agité , et Albine sembla , d'un regard suppliant , solliciter
l'admission de celui qu'on venait d'annoncer .
Mine deRosval , après avoirjeté un regard sur laglace ,
ordonna de faire entrer, et bientôt la conversation , devenueManguissante
entre les quatre amies , devint plus
animée. De C*** était aimable et amoureux ; l'envie
deplaire ajouta à ses agrémens , et cette soirée parut à
tous aussi courte qu'agréable.
Cependant lemoment de se séparer arriva ; les jeunes
amies passèrent dans la chambre à coucher pourry
prendre leurs pelisses , et de C*** s'empressa de les
suivre, en portant un flambeau qui s'éteignit au moment
où il entra. A la faveur de cet accident , que le
hasard seul n'avait pas produit , l'amoureux de C***
saisit la main de Julie , y glissa un billet , en y appliquant
unbaiser de feu , et luijura un amour éternel.
Mais le billet , le baiser et le serment , étaient destinės
à Albine ; l'obscurité avait causé l'erreur. De C***
tenait encore la main de Julie , quand Mme de Rosval
parut avec une seconde lumière , et découvrit à de C***
Je quiproquo qu'il venait de commettre. Mme de Rosval
ne s'aperçut de rien; mais Albine , que l'amour rendait
plus clairvoyante , en vit assez pour croire son amant
infidelle , et elle se retira en proie à tous les tourmens
de la jalousie,
De G***, arrêté par quelques commissions que lui
NOVEMBRE 1816. 225
donna Mme de Rosval , se hâta de rejoindre Albine, pour
réparer le mal que son erreur pouvait avoir cause. Il
rencontra au pied de l'escalier , dans un endroit faiblement
éclairé , Louise occupée à réparer un petit désordre
de toilette . Par une suite de la confusion qu'avait amené
la scène de la chambre à coucher , Louise avait pris la
pelisse d'Albine , et de C*** , trompé encore une fois
par l'apparence , s'empressa de saisir une des mains de
la jeune personne qu'il pressa contre son coeur , en s'excusant
d'une erreur que l'obscurité avait causée , et eu
lui jurant qu'elle seule régnait et régnerait toujours sur
son coeur .
Une déclaration aussi formelle et aussi inattendue
transporta Louise dejoie : C*** était de tous les hommes
de sa connaissance celui que son coeur préférait. Un cri
quela surprise lui arracha , apprit à de C *** sa nouvelle
erreur , et sa confusion fut redoublée par l'arrivée
subite d'Albine , qui venait pour s'informer des motifs
qui arrêtaient son amie . De C*** perdit entièrement la
tête et s'enfuit . Louise fut à peine dans la voiture avec
Albine , qu'elle se hâta de lui faire part de la déclaration
qui venait de lui être faite , de ses projets , et de
son bonheur. Albine , outrée , se répandit en invectives
contre son amant , qu'elle dépeiguit comme le plus perfide
des hommes .-Le monstre , disait-elle ! voilà six
mois qu'il est attaché à tous mes pas ; chaque jour ,
aujourd'hui encore , il m'a juré amour et fidélité , et
dans ce même moment il répète à Julie et à toi le
même serment !- Louise , toute àson bonheur , ne fit
d'abord que fort peu d'attention aux discours de son
amie , qu'elle attribuait à une secrète jalousie ; mais
bientôt Albine lui donna des preuves si convaincantes
de ce qu'elle avançait , qu'elle se vit contrainte de renoncer
à une illusion bien chère , et elle se retira aussi
malheureuse que sa rivale.
Cependant de C*** , dans le trouble ou le double
accident qui venait de lui arriver l'avait jeté , au lieu
de joindre sa voiture qui l'attendait , était remonté au
sallon. Au moment où il parut , Mme de Rosval venant
d'achever de lire le billet , qui échappé des mains de
226 MERCURE DE FRANCE .
1
Julie , était tombé sur son lit. Les attentions , les soins
empressés que de C*** lui rendait , et dont Albine
était l'objet , avaient fait penser à la jeune veuve qu'il
avait des vues sur elle, et son coeur en était secrètement
flatté. Elle attendait avec impatience une déclaration
de sa part ; la lecture du billet échappé à Julie
acheva de la confirmer dans son erreur.
Le retour inattendu de M. de C*** fit éprouver à
Mme de Rosval une émotion , que rendait encore plus
vive la lecture du billet brûlant qu'elle pensait avoir
été écrit pour elle. Elle crut cependant devoir lui
adresser quelques reproches , mais c'était d'un air , et
d'un ton qui annonçaient rien moins que de la colère .
De C*** interdit , balbutia d'abord quelques mots sans
suite , et Mme de Rosval s'applaudit de ce trouble ,
qu'elle attribuait à une cause bien différente de la véritable.
De C*** allait enfin s'expliquer , quand l'apparition
d'un tiers vint augmenter son embarras.
Julie habitait l'hôtel de Mme de Rosval , dont elle
était une parente éloignée ; le trop heureux de C***
avait fait sur elle la même impression que sur ses compagnes
, mais elle renfermait avec soin dans son sein
un amour qu'elle jugeait sans espoir. L'adversité avait
formé sa raison; de l'esprit , des talens , mais peu de
beauté et pointde fortune;tel était le partage de Julie ,
et Julie était tropsensée pour ne pas apprécier les avantages
de ses compagnes. On devine quelle fut sa surprise
et son ravissement en recevant la déclaration de
M. deC***. Dans son ivresse , elle ne s'aperçut , qu'en
entrant dans son appartement , que le billet qu'elle venait
de recevoir lui était échappé. Elle se décida aussitôt
à retourner sur ses pas pour chercher ce précieux billet ,
et pour faire part en même temps à sa parente de son
bonheur , auquel son coeur, trop plein,, nepouvait plus
suffir.
Je n'entreprendrai pas de peindre la scène qui suivit.
De C*** , revenu enfin de son trouble , sentit qu'il
fallait s'exécuter ; il dit la vérité avec tout le ménagement
possible , et se retira désespéré des suites d'un
malheureux quiproquo. Julie ne put résister à des éino
NOVEMBRE 1816.
227
tions aussi subites , et tomba sans connaissance dans les
bras de Mme de Rosval , qui dans un état à peu près
semblable , eut à peine la force de sonner ses femmes.
J'avais à peine achevé ma lecture , que les critiques
commencèrent à pleuvoir sur l'auteur .-C'est odieux !
c'estune injurepourle sexe entier! Vit-onjamais femmes
aussi faciles à s'enflammer et sur-tout aussi crédules !-
Enfin il fut conclu que je serais tenu , pour réparation , de
donner à mon conte un dénouement qui satisfit tout le
monde . Mme de B*** voulait , avant tout , que l'honneur
de la veuve fut réparé; Emilie , plaidant la cause d'Albine,
exigea un prompt racommodement avec son amant;
Mlle de R*** demanda une réparation pour Louise ;
Enfin Clémentine, une troisième amie de Mme de B****
parut s'intéresser particulièrement pour Julie , et ne vit
rien de mieux pour cette dernière , que de la laisser
mourir dans son évanouissement.
,
Cependant la société s'augmenta : la musique , le jeu ,
occupèrent bientôt tout le monde , et je me trouvai un
instant seul avec Mme B***.- Je suis assez folle pour
m'occuper encore de votre conte , me dit-elle; la situation
de votre veuve m'a fortement intéressée, et je sens
qu'un pareil événement m'affecterait à mourir.-Aussi
n'est-il pas à craindre pour vous , lui répondis-je : vous
ne connaîtrez jamais de rivale , et votre raison mettra
toujours votre coeur à l'abri d'une surprise.-Ah! baron,
me dit l'aimable veuve avec un léger soupir , et un
regard dans lequel je crus lire plus que de l'amitié , il
est des instans dans la vie..... ; elle baissa les yeux et
n'acheva pas . J'allais répliquer , quand cette conversation
, qui commençait à m'intéresser vivement , fut interrompue
par des importuns.
Rentré chez moi , je me trouvai singulièrement agité
par les événemens de la journée. Emélie G*** , plus
jeune , plus jolie encore que sa soeur , m'avait inspiré
une forte inclination , que tous les efforts de ma raison
avaient , avec peine , empêché de devenir une véritable
passion , mais son excessive coquetterie m'avait garanti
de ce malheur. Mile de R*** m'avait occupé
un instant , mais ses éternels récits de ses nobles aïeux
avaient fini par m'ennuyer. Quant à Clémentine , c'est
228 MERCURE DE FRANCE .
à elle que je pensais en crayonnant Julie : j'éprouvais
pour elle une véritable estime ; je me plaisais dans sa
société , j'admirais sa modestie et sa candeur , mais mon
coeur restait muet près d'elle .
Le peu de mots échappés à Mme B*** , ce soupir, ce
regard qui l'accompagnaient , m'avaient fait naître des
espérances auxquelles je me livrais. Mettant dans la
balance la fraîcheur et les agrémens d'Emilie , d'une
part; et de l'autre , les grâces , l'esprit , et sur-tout l'opulence
de sa soeur , je finis par donner la pomme à
l'opulente veuve , et je m'endormis bercé des plus
agréables illusions .
de ma
Le lendemain je me rendis chez Mme B*** ; j'appris
qu'elle était au spectacle , et j'y courus. Je perçai avec
peine la foule de ses adorateurs , et je parvins à me
placer près d'elle. Après quelques lieux communs , je
cherchai à renouer l'entretien de la veille , et je laissai
entrevoir les espérances qu'il m'avait données ; on minaudaun
peu , et parut vouloir quelque chose de positif
part ; dès-lors je me crus sûr de la victoire ,
mais au moment , où me livrant à toute mon éloquence ,
j'attendais l'aveu que je sollicitais , un éclat de rire de
Mme B*** me tira de cette erreur .- En vérité , baron ,
me dit-elle , vous battez la campagne ; me prendriezvous
pour une Mme de Rosval ? Je conviens que vous
êtes aimable , que votre société me plaît , mais n'attendez
pas autre chose de moi.-Je fus un instant déconcerté
; mais me remettant promptement : avouez ,
madame , que vous ne vous attendiez pas à être auteur ,
et c'est cependant un fait ; vous venez , sans vous en
douter , de faire le dénouement du chapitre de la veuve
de mon conte d'hier. -Je crois que ce dénouement ne
plaira pas également àtout le monde , repliqua Mme
B*** d'un ton ironique , et en se tournant d'un autre
côté.-J'étais humilié , piqué au vif , et je résolus de ,
prouver dans l'instant même à la maligne veuve , que
mon coeur était bien vraiment libre , en en disposant
avant de sortir de sa loge. Tous les avantages de la richesse
disparurent à mes yeux , et je me décidai pour sa
jeune soeur. Emilie , malgré sa légèreté , avait paru me
NOVEMBRE 1816 .
229
distinguer : quelques mots qui m'étaient échappés au
dernier bal , dans un moment où elle venait d'enchanter
tous les spectateurs par ses grâces et sa légèreté , en
avaient été reçus de manière à pouvoir me faire penser
sans fatuité , que je ne lui étais pas indifférent . Je me
plaçai derrière elle , et après quelques propos insignifians ,
quelques galanterie d'usage , je passai brusquement à
une déclaration en forme , et la demande de sa main.
-
,
En vérité , monsieur , me dit-elle , du ton dont elle
eut refusé un engagement de danse,je suis fâchée que
vous vous avisiez si tard de parler ; hier encore je pouvais
disposer de moi , mais depuis ce matin , cédant aux
importunités de ma famille , je me suis liée irrévocablement
: je compte cependant que nous resterons amis.
-Une inclination fut toute la réponse que je pus lui
faire ; un sourire malin que je vis se dessiner sur les
lèvres de Mme B*** , qui paraissait nous observer , acheva
de me déconcerter , et j'allais me retirer quand Mile de
R*** entra , suivie de Clémentine. Je regardai son apparition
dans ce moment, comme un coup du sort , et
je résolus de lui faire sur le champ l'offre de mon coeur
et de ma main. - Mes nerfs sont dans un état affreux
me dit-elle : décidément je ne veux plus voir de drames ;
je suis vraiment honteuse de m'affecter ainsi pour des
fictions , mais je ne puis m'en défendre.-Des fictions ,
soit , répondis -je ; mais ces fictions sont calquées sur les
scènes ordinaires de la vie , c'est ce qui fait qu'elles nous
affectent plus que les infortunes des rois , ou des héros
fabuleux. Vous traiterez peut-être d'exagération l'action
de cet amant que nous venons de voir mourir pour sa
maîtresse , et je connais cependant un homme disposé
à en faire autant pour vous . J'espère n'être jamais
dans le cas de mettre un amant à cetteépreuve, répliqua
Mile de R*** ; mais sans vouloir contester ce point , je
vous dirai , moi , avec plus de vérité peut-être , que je
connais une jeune personne qui ferait son bonheur de
vivre pour vous.-Je saisis une de ses mains que je
voulais presser dans la mienne , lorsqu'elle ajouta : Je
crois ne pas me tromper en assurant que bien près de
moi se trouve une autre Julie , qui , comme la vôtre ,
-
250 MERCURE DE FRANCE.
aime en secret et sans espoir , quoique faite pour rendre
heureux l'homme assez sensé pour en faire sa compagne.
Votre oncle veut vous voir établi , et menace de punir
un plus long retard de vous rendre à ses désirs en vous
déshéritant ; décidez-vous donc , il en est temps : moimême
je vous en fais la confidence , je vous donnerai
bientôt l'exemple d'un choix dicté uniquement par la
raison , et vous ferez bien de m'imiter. Pourle coup
je faillis à perdre entièrement la tête , et je restai muet
de surprise. Heureusement la toile venait de tomber , et
l'on se disposait à sortir.-Je soupe en ville , me dit
Mile de R*** , en acceptant ma main, et ma société
m'attend dans la loge voisine : Clémentine , ajoutat-
elle , je ne pourrai vous reconduire , mais voilàmonsieur
qui vous offre son bras.-Clémentine me salua
en rougissant , et , tout étourdi de ce qui venait de
m'arriver , j'obéis à l'ordre indirect de Mile de Rosval.
La demeure de Clémentine n'était qu'à deux pas du
spectacle ; elle refusa ima voiture , préférant de faire ce
chemin à pied.
Tout ce qui venait de se passer dans un aussi court
espace de temps , et sur-tout les confidences de Mile de
R*** m'occupaient tellement , que tout entier à mes
réflexions , je ne songeai pas à adresser la parole à ma
compagne. Mon air , mon silence , l'affectèrent sans
doute , car je crus voir à la lueur d'un réverbère , une
larme glisser sur sa joue et tomber dans son sein .-
Mile deR*** aurait-elle dit vrai , et serais-je la cause de
cette larme ? Cette réflexion m'émeut vivement. Nous
arrivâmes , mais au moment de nous séparer , un cri qui
échappa à Clémentine m'apprit qu'elle avait fait un
faux pas ; j'étendis les bras pour la retenir , et je sentis
son coeur battre sous ma main.-C'est pour toi que ce
coeur bat , me dit une voix secrète ; et je sentis mon
émotion redoubler. , Clémentine boîtait uu peu , et je
crus devoir ne pas la quitter. L'escalier était obscur et
étroit ; je ne sais comment cela se fit , le visage de Clémentine
, que son accident forçait de s'appuyer fortement
surmonbras, se rapprocha tellement du mien, que
je crus sentir que sa joue étaithumide; l'idée de lalarme
NOVEMBRE 1816. 231
que j'avais entrevue à la clarté du réverbère me frappa ,
et la pressant tendrement dans mes bras , je ne pus résister
à l'envie de recueillir ces nouvelles larmes avec mes
lèvres; dans cet instant on vint nous éclairer . Une soeur
très-aînée de Clémentine s'avança au-devant de nous , et
près de cette soeur ; Clémentine , embellie de l'incarnat
de la pudeur , me parut vraiment belle. Trois enfans
d'un second lit , suivis de leur mère , s'élancèrent audevant
de leur soeur , et je vis aux tendres inquiétudes
que son accident fit naître , aux caresses dont elle fut
accablée , combien Clémentine était aimée , et combien
aussi elle méritait de l'être . On m'invita à souper : Clémentine
en fit les honneurs avec une grâce que je n'avais
encore rencontrée qu'en elle. Jamais repas ne me
parut aussi délicieux et aussi court; je vis que tous les
soins du ménage reposaient sur Clémentine : sa mère
ne tarissait pas sur son éloge; les enfans la regardaient
comme leur mère , et les domestiques semblaient attentifs
à prévenir ses désirs ; tout dans cette maison portait
l'empreinte de sa belle ame. La musique , une conversation
instructive sans pédanterie , remplirent cette
soirée , et je me retirai dans l'enchantement , bien résolu
à me procurer , le plus souvent qu'il me serait possible
, les plaisirs que je venais de goûter.
Neufans plus tard, j'étais assis à cettemême table à côté
de Clémentine : mais au lieu de ses jeunes frères , nous
étions entourés de nos enfans et nous célébrions le jour
de sa naissance. Je jouissais en silence du spectacle que
m'offraitmajeune famille , et je me reportais au temps
demajeunesse. Je rappelai à Clémentine , le jour qui
nous réunit dans la loge de Mme B***.-Vous ne savez
sans doute pas , mon amie , lui dis-je à mi-voix , tous
les désastres de cette soirée , et qu'il ne s'en est guère
fallu qu'elle ne préparat le malheur de ma vie ? Que
Mme B*** , que ses prodigalités ont réduit à vivre des
secours de sa famille ; qu'Emilie , sa soeur , que ses
écarts scandaleux ont conduit dans un cloître ; que la
tropdélicate Mile de R*** , enfin , que lamort est venu
surprendre au milieu des apprêts du mariage...... - Je
sais tout , me dit Clémentine en rougissant , et je me
232 MERCURE DE FRANCE.
flattais que vous aviez tout oublié.-Oublié ! non, cer
tainement ; je ne perdrai jamais le souvenir de cette
soirée qui vit commencer mon bonheur , en me donnant
une compagne , une amie , dont chaque jour me
fait mieux sentir le prix.
www
wwwww
NOTICE
Sur une médaille de Philippe-Marie Visconti , duc de
Milan ; par Tôchon d'Anneci , membre de plusieurs
sociétés savantes , et de la chambre des députés ( session
de 1815 ) ; avec une gravure représentant les
deux faces de la médaille. Paris , chez L. G. Michaud ,
imprimeur-libraire , rue des Bons-Enfans , n° 34 ;
septembre 1816 .
Les gens superficiels regardent à-peu-près du même
oeil ces graves scrutateurs de l'antiquité qui se consument
en recherches et en veilles pour débrouiller le
sens et l'intention des vieux monumens qu'ils rencontrent
, et ces ingénieux désoeuvrés dont presque toute
✔l'occupation intellectuelle se réduit à deviner des énigmes
et des logogryphes . Ne lisant guère l'histoire que
comme on lit des romans , ces esprits légers s'inquiètent
peu du travail qu'avant de l'écrire , il a fallu faire pour
en découvrir et en choisir avec discernement les matériaux
, parce qu'il leur est fortindifférent qu'elle ait plus
ou moins d'exactitude , qu'elle soit plus ou moins conforme
à la vérité. Quoique la lecture en devienne plus
sérieuse pour eux , que celle des aventures fabuleuses et
romanesques , ce n'est cependant encore pour eux
qu'une espèce d'amusement. De même qu'en jouissant
d'un pompeux spectacle dramatique , ils craindraient
d'en apercevoir les machines , et plus encore de songer
aux pénibles combinaisons d'esprit qu'il a exigées , ils
se gardent bien de penser à la fatigue qu'ont dû procurer
la recherche , la découverte , l'explication des
monumens sur lesquels est fondée la narration de l'hisNOVEMBRE
1816. 253
ROYAL
5
torien. Ils ne voulaient , et ils ne voient qu'une histoire
toute faite ; et peu leur importe de savoir comment
elle s'est faite.
Il ne serait donc pas étonnant que la notice de M.
Tochon , qui tend à fournir quelques matériaux à l'histoire
, n'eut pas beaucoup d'intérêt pour cette classe de
lecteurs. Elle en aura d'autant moins que son objet
parait d'abord tout à fait étranger à notre histoire na
tionale , et même à toutes celles de l'étranger qui
piquent le plus notre curiosité. Le goût du siècle est
tel , que notre auteur aurait intéressé davantage si le
sujet de sa dissertation eut eu rapport aux Hottentots et
aux Caffres , tant la perfection de notre civilisation
dirige nos affections et notre goût vers ce qu'il y a de
plus sauvage sur la terre
Le second prétexte qu'on aura pour rester indifférent
sur cet ouvrage d'érudition , c'est que la médaille dont
il y est question est dénuée de ce prestige imposant qui
accompagne les choses antiques. Elle ne vient ni des
Grecs , ni des Romains ; elle ne remonte qu'au quinzième
siècle , et même seulement à l'une des plus insignifiantes
époques de ce que l'on appelle dédaigneusement
le moyen âge.
Mais les hommes instruits jugeront plus favorablement
l'intention et le dessein de notre antiquaire , parce
que , bien que cette médaille ne se rapporte qu'à la
région Lombarde , encore embarrassée dans les entravés
de la barbarie , ils savent que cette époque-là même a
fait passer cette province dans notre histoire particulière.
Ce fut par la mort de ce Philippe-Marie Visconti
dont il s'agit dans la dissertation de M. Tôchơn , que
se réalisa la condition qui , d'après le testament de
Jean Galeas Visconti , devait mettre la maison de nos
rois en possession du duché de Milan. Les dons contradictoires
que , par divers actes , Philippe-marie en
fit à d'autres , ne pouvaient annuler celui par lequel
son père , créateur de la dignité et souveraineté ducales
en ce pays , les avait léguées non simplement à Valentine
sa fille , mariée à Louis d'Orléans , fils de Charle-le-
Sage , mais encore à leur postérité male , si la sienne
BRE
SEINE
17
234 MERCURE DE FRANCE .
venait à s'éteindre. De-là , ces guerres que nous portâmes
en Italie, sous Charles VIII , Louis XII et François
I; de-là ces traits magnanimes de valeur et d'honneur
chevaleresques dont brillent les plus belles pages
de nos annales ; de- là , enfin notre initiation aux
sciences et aux lettres qui renaissaient alors en Italie .
Déjà , sans le vouloir , je me trouve peu d'accord
avec M. Tôchon sur l'acte par lequel fut faite cette donation.
Entraîné par quelques-uns de nos historiens
modernes , il a cru qu'elle fut stipulée dans le contrat de
mariage de Valentine , tandis qu'elle n'eut lieu que
dans un acte bien postérieur , comme ledit Paul Jove ,
et que le contrat de mariage ne constitua en dot à cette
princesse que la ville d'Asti ( 1 ). Que s'il m'arrivait
encorepar la suite de contredire l'auteur de la Notice ,
ce serait uniquement par le désir de mieux connaître
la vérité . Il est dans l'histoire de l'Italie en ces tempslà,
une tellecomplication d'événemens et une si grande
multitude de détails , qu'à moins d'en avoir fait une
étude spéciale , il est impossible de les bien connaître.
Peut-être même aussi notre antiquaire a-t- il employé
avec trop de confiance des citations et des notes qu'on
lui aurait fournies ; car il est rare qu'un savant ait
recueilli et choisi lui-même avec le discernement dont
il est doué , tous les matériaux qu'il met en oeuvre .
Quand Jean Galéas , qui avait eu cette Valentine de
son premier mariage dont elle était l'unique fruit subsistant,
eut jugé le caractère et la capacité des deux
tristes fils qu'il avaitde son second mariage (2) , il pressentit
que ces deux princes ne perpétueraient pasmieux
sa race qu'ils ne conserveraient à ses états la gloire
qu'il leur avait procurée. Ce fut pour la leur assurer
autant qu'il lui était possible , qu'il en délégua le soin
(1 ) Vita Johannis Galeaciset argumentum devolutæ hæreditatis
adAurelianorum principum domum.
(2) Des trois fils de Jeau Galeas que l'auteur de la notice a vu
nommés dans le testament de ce duc , le troisième , c'est-à-dire
Gabriel, n'était qu'un båtard légitimé , auquel il ne légua que Pise
etCrème, sous certaines condition: onéreuses. ( Voyez Corio. )
NOVEMBRE 1816. 255
à celle des familles régnantes en Europe qui avait le
plus de considération , et de laquelle son père et lui
avaient reçu des marques signalées d'estime et de bienveillance.
Son père tenait d'elle le fief-comté des Vertus
en Champagne , et sa première femme , la mère
même de Valentine , n'était rien moins que la princesse
Isabelle , fille de notre roi Jean. Dans sa reconnaissance
comme pour l'intérêt de son duché , Jean
Galéas voulait faire passer à la France des droits dont
lui-même avait été le glorieux fondateur .
,
Je ne sais si je me trompe ; mais il me paraît que
M. Tôchon , très-riche d'érudition sur les divers points
qu'il a traités dans sa notice en a un peu perdu de vue
la partie essentielle. Son but devait être , ce me semble ,
de nous dire en quelle occasion la médaille avait été
faite , et de nous prouver qu'elle se rapportait à tel ou
tel événement qu'il aurait déterminé. Or , dans toute la
notice , je n'ai rien vu qui satisfit ma curiosité à cet
égard. Les voyageurs qui ne parcourent un pays que
pour leur agrément , aiment à se perdre dans les rians
bocages qu'ils rencontrent sur leur route.
La médaille présente d'un côté l'effigie de Philippe-
Marie , avec une légende qui porte son nom et ses titres ,
notamment celui de seigneur de Gênes. Sur le revers
on voit engagé , dans des gorges de montagnes , un chevalier
armé de toutes pièces , la tête enveloppée d'un
casque à visière fermée , surmonté du serpent homi
vore , que les Visconti prirent pour leur signe d'honneur.
Ce chevalier est accompagné de deux chevaux ,
dont l'un a perdu son cavalier , et l'autre sert de monture
à un jeune page.Atravers le sommet des monta
gnes , on aperçoit le dôme d'une espèce d'église avec
deux clochers de différentes formes, un vieux château et
une tour isolée. L'exergue ne porte que ces mots : Opus
Pisani pictoris .
Or , M. Tôchon se borne à dire sur ce revers énigmatique
de la médaille : « On distingue en perspective
plusieurs monumens d'architecture , peut-être quelques
parties du dôme de Milan commencé par JeanGaléas et
continué par Philippe-Marie son fils. Les montagnes qui
17 .
236 MERCURE DE FRANCE .
y sont figurées , pourraient aussi faire croire que les monumens
appartiennent à la ville de Gênes , dont Philippe-
Marie avait fait laconquête. » Cette dernière con--
jecture est plus admissible que la première , parce que
Milanest situé au milieu d'une immense plaine presque
nivelée , que sa cathédrale n'a eu sa fameuse aiguille
qu'au dix-huitième siècle , qu'elle n'a même encore
point de clochers, tandis que Gênes est au pied de trèshautes
montagnes , que sa cathédrale a encore de vieux
clochers assez semblables à ceux qu'on voit dans la médaille.
La figure de femme qu'elle nous présente , frappant
contre l'un d'eux , peut très-bien être une de celles
que les anciens horlogers du vieux temps mettaient en
dehors des tours , pour amuser le public , en frappant
les heures.
Si c'était donc Gênes que le peintre-graveur Pisan a
voulu figurer , il faudrait supposer que la médaille se
rapporte à la conquête, qu'en 1421 , Philippe-Marie fit
decette ville échappée à son prédécesseur , Jean Marie
sonfrère. Nous aurions bien de la peine à croire d'ailleurs
qu'il s'agit ici de la plus belle action du règne de Philippe-
Marie , quoique Gênes n'y fut pas étrangère , je
veux dire l'acte magnanime , par lequel , avec toute la
grâce possible , il rendit la liberté à Alphonse , roi de
Naples ; à ses frères , Jean , roi de Navarre ; Henri ,
roi d'Arragon, et à beaucoup de seigneurs de leur suite.
C'était la flotte des Génois qui les avait pris vers Gaète.
Mais cette belle action se passa à Milan , et non à Gênes .
D'ailleurs , elle irrita si fort les Génois , en les privant
de lapart considérable d'argent qu'ils espéraient avoir
dans la rançon de ces illustres personnages , qu'ils ne
laissèrent pas le temps à Philippe-Marie d'en tirer vanité
dans une médaille , où il a le titre de seigneur de
Gênes;car ils se révoltèrent presqu'aussitôt; et ce prince
perdit alors tout le Génovésat.
Il estd'ailleurs assez probable que le Pisan,qui avait un
dévouement marqué pour Alphonse,n'eûtpasconsenti a
faire une médaille pour un événement aussi peu honorablepour
lui et tout à la gloire de son vainqueur. Le
dévouementduPisan pour Alphonse est prouvé par deux
NOVEMBRE 1816 . 237
autres médailles de même diamètre qu'il fit en son honneur
; savoir , celle dont parle Paul Jove dans sa lettre
à Cosme de Médicis, et celle qu'on voit dans la Sicilia
de Phil . Paruta.
Le côté de la médaille de Philippe-Marie , qui a le
plus frappé M. Tochon , est évidemment celui où l'on
voit le portrait de ce prince , dans lequel il s'est plu à
trouver une prétendue ressemblance de ce duc « avec
un homme trop célèbre de nos jours : >> ce sont ses expressions.
Mais il affirme sur un fondement plus qu'équivoque
, que ce portrait ressemblait parfaitement au
duc ; car il le suppose exactement semblable à celui
« qui se trouve gravé à la tête de l'histoire de ce prince
par Paul Jove ( Paris 1549 ) , et qui l'a été , dit-il , d'après
un tableau qu'on voyait alors au palais de Milan, »
Or , le portrait , donné par Paul Jove , diffère essentiellement
de celui de la médaille. On voit dans le premier
un nez aquilin et avancé; tandis qu'ici , c'est un nez en
ligne presque perpendiculaire ; le mentonyestde beaucoup
enarrière de la lèvre supérieure , qu'ici il dépasse
de la manière la plus saillante, quoiqu'ici le prince soit
sensé plus jeune.Ainsi donc, le portrait de la médaillede
M. Tochon, ressemblât-il à celui<« de l'homme trop célèbre
de nos jours,>> il ne s'ensuivrait pas que celui-ci ressemblât
, sous le rapport de la physionomie , à Philippe-
Marie Visconti ( 1 ).
Si , d'autre part , il lui ressemblait sous le rapport du
caractère , ce n'était pas dans tous les traits sous lesquels
M. Tôchon a représenté le duc , en faisant une citation
de l'auteur de l'art de vérifier les dates , dans laquelle
(1) Paul Jove ne dit point que sa gravure ést faite d'après un
tableau du palais de Milan, mais d'après plusieurs autres portraits
tant en peinture qu'en ciselure , comme encore d'après celui qu'on
voyait sur une pièce de monnaie d'or . On lit au has de sa gravure :
Verus Philippi vultus cum in aured monetá tum varias picturæ
celaturæque modis passim expressus ; et il reconnaît en mémetemps
qu'un autre portrait qu'on voyait sur la porte du palais ,
était le plus ressemblant. Sed eam effigiem longè omnium ex vivo
sumillimum putamus quam Franciscus Tabemius epistolarum
magister muxiuni conclavis januæ imposuit.
1
258 MERCURE DE FRANCE .
il a cru mal à propos voir une simple traduction d'un
passage de Muratori. C'est Dom Clémencet qui a dit un
peu légèrement : « A l'égard des vertus guerrières de
Philippe-Mariee,, on ne peut disconvenir qu'elles nefussent
éminentes.Aussi habile général , que soldat intrépide
, il fut heureux dans les guerres qu'il entreprit ,
lorsque des accidens qu'il n'avait pu prévoir ne croiserent
point ses vues. Ce héros.... , dans les combats , affrontait
hardiment les plus grands dangers , etc. » Ici ,
Dom Clémencet prouve ce que je disais tout à l'heure
pour la justification de M. Tôchon , savoir que les auteurs
ne vérifient pas toujours les matériaux qu'ils emploient
et les renseignemens qu'on leur fournit.Decembrio
qui vécut auprèsde Philippe-Marie , puisqu'il était
son secrétaire , et qui , dans la vie qu'il nous en a laissée
, a bien plutôt voulu honorer sa mémoire que la
flétrir , convient « que ce duc n'alla que deux fois en
campagne avec ses troupes , l'une quand elles lui firent
la conquête de Gênes , et l'autre quand il entreprit sa
première guerre contre les Vénitiens ; que , loin d'y
combattre lui-même , il craignait si fort le fracas des
camps qu'il s'en tenait à une grande distance ne s'avançantmême
pas au-delà des frontières de ses états ;
et enfin qu'il ne prit pas la moindre part active à toutes
ses autres guerres , et qu'elles furent conduites uniquement
par ses légats et ses capitaines ( 1 ) . >>
,
Qu'aurait-il fait sans eux ce prince qui , pendant sa
jeunesse à Pavie , avait passé dans une stupide oisiveté
lesneufans qu'ilyyrreessta ,ne s'occupant que delachasse ,
et qui s'était laissé enlever par lecapitaine Facin-Cané ,
qu'il avait à ses ordres , non seulement Alexandrie et
(1) Post adeptam urbem Mediolanensem , nulli bello , præter
quàm Genuensi et Veneto primo interfuit , ita tamen ut nec acie
certaret , nec strepitus castrorum sustineret , sed finitimis duntaxat
in locis operiretur prælii eventum , ut Novas el Üvade Genuensi,
bello prino Veneto autem Cremam oppidum vel longius , Cremonam
usquè progressus ab urbe quò Venetorum ac Florentinorum
conatibus sese opponeret..... Mediolanum rediit nec ulla deinceps
nisiper legatos suos atquc duces bella administravit, ( Vita Philippi
Mariæ, cap. 20. )
NOVEMBRE 1816 . 259
,
Tortonne , mais Pavie même , où il n'était plus que
comme un lâche et vil prisonnier ? Si Facin-Cané n'y
fut pas mort le jour même que Jean- Marie fut assassiné
à Milan , et si Philippe-Marie , bien conseillé , n'eut
pas , afin d'avoir à sa disposition les officiers et les soldats
de Facin-Cané , épousé sa veuve , quoiqu'elle fût d'une
condition bien inférieure à la sienne et d'un âge double
du sien, jamais il n'eut régné nulle part. François Busson
, dit le Carmagnola , Nicolas Piccinino , François
Sforce , et quelques autres fameux guerriers , firent tous
les succès militaires de son règne . Quand il eut , par sa
bizarrerie , dégoûté Busson et Piccinino , il perdit la
majeure partie de ses états . Francois Sforce , qui convoitait
le reste , ne le servait plus que mollement ; et les
Vénitiens étaient déjà maîtres d'un quartier de Milan
lorsqu'abruti dans le château fortifié de cette ville , où
il s'était depuis quelques années timidement enfermé ,
et vivait dans la plus stupide indolence , il y mourut
dans une décrépitude prématurée , à l'âge seulement de
55 ans . De quel exploit , de quelle bravoure , de quel
plan de campagne pouvait être capable un tel prince ?
Cen'est pas au reste la première fois que la manie des
parallèles a entraîné leurs auteurs aux plus grossières
méprises. Quant à la dissimulation qu'on reproche à
Philippe-Marie , elle était consacrée en principe dans la
politique des souverains de ce temps-là. On connaît la
maxime de Louis XI , que tant d'autres ont suivie sans
laproclamer aussi franchemeut que lui. Combien de
princes ont imité Philippe- Marie , en ce qu'il ne renvoyait
pas les officiers dont il était mécontent , qui l'avaient
même trahi , sans les combler d'honneurs et de
témoignages de satisfaction ? N'a-t-il eu qu'un seul imitateur
, lorsqu'en choisissant ses conseillers et ses secrétaires
, il adjoignait à des hommes distingués par leur
science et leur probité , d'autres hommes d'une ame
perverse et diffamés par leur conduite , afin que la justice
ne pût pas avoir plus de succès que la perversité ,
et que dans leur conflit continuel il conservât sa prépondérance;
il préférait même les méchans secrétaires ,
en rendait le nombre plus considérable que celui des
240 MERCURE DE FRANCE.
,
bons , afin que dans leurs discussions il pût mieux
connaître la pensée respective des uns et des autres (1 ) .
Serait- il donc vrai , ccomme l'affirme M. Tôchon
lorsqu'il veut faire des conjectures sur le sentiment qui
induisit le Pisan à fabriquer la médaille dont il s'agit ;
serait-il vrai qu'un prince de ce caractère , et qui , comme
le dit Decembrio , était indifférent pour les lettres et les
savans (2) , eut attiré auprès de lui les artistes les plus
distingués ? On n'en voit cité aucun parmi les habitués
de sa cour; Decembrio nous apprend bien que le Pisan
fit de Philippe-Marie un portrait fort ressemblant , sans
expliquer si c'était un portrait en peinture , comme
l'assure M. Tộchon , ou celui-là même de la médaille
qu'il possède (3). Mais Decembrio ne donne point à entendre
que le Pisan eut place comme artiste parmi les
gens de la cour de Philippe-Marie; il dit même que
ce prince estimait si peu les arts du dessin , qu'il ne
voulut jamais permettre que l'on fit son portrait.
J'ai de la peine à comprendre comment M. Tôchon ,
pour justifier son assertion , s'étaie du témoignage de
Jurietti , en le qualifiant d'historien de Philippe-Marie.
Cet auteur italien n'a écrit que trois siècles après ce duc ,
et n'a nullement voulu faire son histoire ; il est vrai que
dans sa vie de Gasparino Barzizza , il a prétendu ,
pour l'honneurdes princesd'Italie , que les savans étaient
accueillis aussi honorablement par Philippe-Marie , que
-
(1) In deligendis consultoribus , quos conciliarios vocant, mira
asiutid utebatur , namque vivos probos et scientid præclaros eligebat,
hisque impuros quosdam et vita turpes collegas dabat , ut nec
illi justitia inniti nec hi perfidid grassari possent , sed coniunud
inter eos dissentione præsciret omnia. Eadem series ad secretarios
usque defluxit , quippe , cum optimis, sæpe numero pessimos , et
indoctis peritos asjungeret ; hisque illos præferret nullo meritorum
habito respectu , quò interiores crjuscumque sordes et virtutes eliceret,
et veluti inter se collias anteponeret ocul's , et quæquisque
non faceret modo , sed cogi aret , agnosceret. ( cap. 34 )
(2) Humanitatis ac litterarum studiis imbutos , neque contempsit ,
neque in honore prætioque habuit. ( ch. 63.)
(3) Cujus effigiem , quan quam a nullo depingi vellet , Pisanus
We insignis artijex, miro ingenio spiranti parilem exfinxit. (cap. 50.)
NOVEMBRE 1816. 241
par d'autres . Flatteur outré de celui-ci en cette occasion ,
il s'est attiré sur cela d'irrésistibles démentis ; celui que
fournissait Decembrio dans son chapitre 63 , ne permettait
aucune réplique. Il y démontre , par plusieurs
faits relatifs à divers savans qui étaient venus près de
Philippe-Marie , qu'ils avaient lieu d'être bientot repoussés
par ses manières envers eux ; non seulement il
n'accordait aucune faveur à ceux qui avaient le plus
travaillé pour lui , mais il leur refusait même le salaire
dont il était convenu avec eux , et finissait par les chasser
quand ils ne prenaient pas le parti de la retraite ( 1 ). Ce
qu'il y a de très-remarquable , c'est que tous ces faits
se trouvent précisément à la suite de la phrase que M.
Tôchon a citée dans sa page 24 , pour affirmer le contraire.
Il est bien clair qu'on a abusé sa bonne foi , en
ne lui faisant pas connaître le passage dans tout son développement.
Que s'il veut me permettre d'intéresser mes lecteurs ,
par d'autres traits moins connus , en lui prouvant de
plus enplus que Philippe- Marie n'était pas même digne
du peu d'estime qu'il a conservée pour lui, je lui citerai
des faits que difficilement on peut connaître en France .
Le premier acte de munificence que Philippe-Marie
avait fait à Milan , consistait à avoirgénéreusement récompensé
une femme publique , qui était venujeter des
fleurs sur le cadavre de son odieux frère , abandonné de
tout le monde , à l'endroit même où il venait d'être assassiné
.
-
Philippe-Marie ne fit périr sur l'échafaud , sous prétexte
d'adultère , sa femme Béatrix Tenda , veuve de
Facin Cané , que , parce qu'il était dégoûté d'elle ,
attendu qu'elle avait alors environ 60 ans , qu'il n'en
avait que 29 , et que déja il avait pris pour maîtresse
Agnès del Majno. S'il épousa en secondes noces Marie
de Savoie , dont il n'eut point d'enfans , ce fut pour
donner une compagne servile à sa maîtresse , qui tenait
lepremier rang après lui , et à laquelle il voulait qu'on
(1) Voyez tout le chapitre 63 de Decembrio.
イ
242 MERCURE DE FRANCE.
rendît de plus grands honneurs qu'à la duchesse. On
voit encore , dans un Missel milanais de ce temps-là ,
une messe entière destinée à recommander à Dieu
Agnèset Blanche-Marie qu'il avait eue de son commerce
adultère avec elle. Blanche-Marie fut , à l'âge de
huit ans , mariée à François Sforce pour des considérations
politiques ; mais au premier mécontentement que
lui donna ce capitaine, il fit assassiner aux pieds même
d'un autel de la cathédrale, lorsqu'il y faisait sa prière ,
Eusèbe Caïm qui lui avait conseillé ce mariage .
Agnès , comblée d'honneurs , ne pouvait être heureuse
avecun tel barbare. Quand il était empêché de la
garder lui-même , il la faisait traiter avec toute la rigoureuse
vigilance d'un tyran brutal et jaloux. J'ai vu ,
dans les archives diplomatiques de Milan , deux lettres
autographes de ce prince , par l'une desquelles , en date
du 15 juillet 1423 , il recomınandait au châtelain de
son château de Cusago , où Agnès était enfermée , de
ne pas la laisser aller au-delà d'une cour intérieure , ne
lui permettant de passer que dans une autre qui était
encore plus retirée ( 1) . L'ayant ensuite fait transférer
dans le château qu'il avait à Albiategrasso , il ordonna
,dans uneautre lettre du 13 septembre 1425 , au
châtelain de cet endroit , d'empêcher qu'Agnès en sortît
, et de veiller sur les personnes qui la servaient,voulant
qu'il chassât celles qui lui paraîtraient suspectes , et
l'autorisant à leur en substituer d'autres de son choix.
Decembrio nous fait comprendre qu'il ne paraissait
ardent pour les exercices guerriers , que lorsqu'il s'agissait
d'amusemens d'équitation avec les jeunes gens de
la ville. Il les attirait encore autour de son château de
Milan , pour les y voir jouer à la paume. Afin d'y jouir
du spectaclede leurs jeux, sans que son indolence en fut
dérangée , il avait à ses fenêtres des miroirs qui les lui
(1) Volumus quòd advertas et provideas opportunè quòdAges
Amasia nostra , illic existens et præsens resideat et maneat continuò
in curtili in quo fons sita est , vel posteriori ; neque ex ea
unquam exeat , vel discedat , neque possit se conferre , nec conferat
ullatenus .
NOVEMBRE 1816 . 243
>
faisaient voir en quelque coinde son appartement qu il
se trouvât couché ; et il choisissait ensuite pour le servicede
sa chambre et de sa table , les jeunes joueurs
en qui il avait remarqué le plus de souplesse et de
dextérité .
,
En quel trait de sa vie le Pisan aurait-il donc trouvé
le digne sujet d'une médaille ? J'inclinerais beaucoup à
croire que , dans celle de M. Tochon , l'artiste n'a
prétendu honorer ce prince , que par le plus glorieux
exploitdu plus fameux de ses ancêtres ; par la victoire
qui valut aux Visconti ce signe de triomphe , le serpent
homivore , qui ornait leurs écussons . Laissant sur son
origine les fables de Charles-Torré , et toutes les autres
non moins ridicules , dont on voit le recueil dans la bibliothèque
ambrosienne ,je ne m'attache qu'à l'explication
que fournissent les deux vers du poëme du Tasse
lequel , d'après les vérifications faites sur les lieux par
M. de Châteaubriand , doit être regardé bien autant ,
comme un historien fidelle , que comme un grand poète.
Othon Visconti ayant, dans la première croisade, vaincu
et tué , en combat particulier , un Sarrasin , nommé
Voluce, d'une taille gigantesque , d'une force effrayante ,
avec lequel personne ne voulait se mesurer , s'empara
de son armure , sur le casque de laquelle était représenté
le serpent homivore. Comme , dans la médaille ,
ce signe est très-éminent sur le casque d'un chevalier
triomphateur ; comme , des deux autres chevaux , l'un
a perdu son cavalier , et porte la tête humiliée ,je puis
penser que ce pourrait bien être le triomphe d'Othon ,
que le Pisan a voulu figurer. Les montagnes peuvent
être celles des environs de Jérusalem , et les édifices
peuvent appartenir à cette ville. Je laisse à ceux qui
I'ont vue , le soin de décider la question .
Tout ce que M. Tochon a rapporté de relatif à cet
emblême , est puisé dans de bonnes sources. Il en est de
même de ce qu'il a dit de l'emblême particulier de la
colombe que Philippe-Marie avait pris , si ce n'est qu'il
s'est trompé en voyant une colombe où le graveur a mis
un faucon. Decembrionous dit en effet qu'après la colombe
, Philippe-Marie adopta , pour quatrième syn244
MERCURE DE FRANCE .
bole , cet oiseau de proie. M. Tôchon aurait pu lire
cette particularité dans le même passage , qui , en lui
fournissant l'explication de la colombe de Philippe-
Marie , lui a fait croire que c'était elle qu'il devait voir
où le graveur a mis un faucon ( 1 ) .
La notice est vraiment et solidement instructive sur
ce qui concerne cet artiste , et sur la manière dont
l'art , encore dans l'enance de sa résurrection , procédait
alors . C'est un complément précieux à ce que l'abbé
Lanzi a dit du Pisan ou Pisanello comme peintre , au
troisième volume de sa Storia pittorica d'Italia . Nous
devons d'ailleurs savoir beaucoup de gré à notre auteur
de nous avoir fait connaître sa médaille , que , non sans
raison , il croit unique ; il est rare de trouver des médaillons
d'argent comme celui-cidu poids de douze onces,
qui aient aussi heureusement traversé plus detrois siècles ,
et sur-tout ces derniers temps où la cupidité d'une part
et la détresse de l'autre , ont fait jeter dans le creuset
tant d'objets précieux pour les sciences , lorsqu'ils étaient
d'or ou d'argent. Les dépôts publics des choses de ce
genre ont seuls été respectés ; et la médaille de M. Tôchon,
qui nous apparaît comme un phénomène , fait
réfléchir sur lui une portion de la reconnaissance que
nous devons à ce génie tutélaire invisible des principaux
monumens des arts , qui nous les a conservés.
Aé. GUILLON , D. L.
(1) Vexillo primum gentili ac bipartito aquilarum viperarumque
discrimine , deindè paterno usus est ; quod a Francisco Petrarchá
editum plerique prodidere : hoc in præliis uti consuevit ,
turturisfigurum præferente in solis jubare ; post diademate , palmá
et lauro illustri , non vexilla modo , sed proclara domûs sucæ decoravit.
Addidit et falconis imaginem quarto in loco , ex phoebi splendore
terrentis aquaticas aves , commentus id , cum primum pecuniis,
militibusque stipatus , Florentino inhiaret bello . ( cар. 30. )
anm
NOVEMBRE 1816 . 245
www
ww
SPECTACLES .
L'ordre hiérarchique des théâtres veut que Terpsichore
passe avant Melpomène et Thalie. Philippe-
Auguste cédera donc le pas à Mile Legros , jeune et
jolie danseuse dont les pirouettes ont fait tourner la tête
à un galant redacteur du Journal de Paris , qui lui
trouve une jambe brillante . Il est bien heureux de faire
de pareilles découvertes , et de les exprimer avec tant
de grâce. En portant envie à son style , je voudrais aussi
partager toutes ses illusions ; je désirerais pouvoir dire
comme lui que la petite pièce de circonstance jouée
samedi au Théâtre Français , fait honneur à l'esprit
comme au coeur de MM. Théaulon et de Rancé . C'est
trop de la moitié. Je rends justice aux sentimens de ces
Messieurs ; mais leurs bonnes intentions font tout le mérite
de l'Anniversaire ou la Journée de Philippe-
Auguste. On va en juger par l'analyse de cette bluette
héroique.
Le comte de Dreux , après avoir porté les armes
contre Philippe-Auguste , vit retiré dans son château .
Héloïse , sa fille , fait ainsi l'exposition de la pièce à sa
jeune soeur Gabrielle.
Quand Louis sept mourut , la reine son épouse ,
Du rang qu'elle perdait et de ses droits jalouse ,
Montrant en apparence un front calme et soumis ,
Arma secrètement ses fidelles amis .
Pour elle on vit alors sous la même baunière ,
Les princes de Champagne et le comte mon père.
Inutiles efforts ! devant le jeune roi
Sous les murs de Nemours tout fuit avec effroi;
Et dans l'adolescence , unissant au courage
Les vertus de sa race , immortel apanage ,
Par un noble pardon faisant taire les lois ,
Philippe crut les vaincre une seconde fois,
246 MERCURE DE FRANCE.
D'ennemi de son roi , le comte est devenu son plus
fidelle sujet ; mais il renferme son dévouement et son
amour dans son donjon ; il fuit la cour ; il n'aime pas
à faire éclat de ses sentimens et à étourdir tout le monde
de son royalisme; il craint que son acte d'adhésion ne
paraisse intéressé , et qu'on ne le soupçonne de vouloir
faire acheter sa soumission . Il veut célébrer l'anniversaire
de la naissance du roi , mais à huis clos. Les seigneurs
qui ont suivi autrefois ses drapeaux contre Philippe
, sont invités à la fête. Les apprêts en sont confiés
àGabrielle , qui doit épouser le duc de Montfort . Son
coeur a approuvé le choix de son père; mais le roi refuse
son consentement à cet hymen , et défend à Montfort
de continuer ses visites au château de Dreux. Cette
défense n'est pas mieux observée que celle que le roi de
Pologne fait à Henri dans la Revanche , où les auteurs
ont pris cette situation. Ce refus et cet ordre de Philippe
ne sont qu'un jeu ; ce prince se présente bientôt luimême
chez le comte de Dreux , incognito et sous le nom
du comte de Rhétel , suivi du comte Roger ; il se dit porteur
de l'ordre qui doit priver Montfort de la vue et de
la main d'Héloïse. Mais Montfort , qui a désobéi par
amour , paraît auxyeux de son souverain. Philippe lui
fait des reproches et lui prescrit le plus profond silence
sur le moyen qu'il emploie pour s'assurer des véritables
sentimens du comte. La présence de ces deux étrangers
gêne le comte de Dreux ; il est effrayé d'avoir des courtisans
pour témoins de la cérémonie qui s'apprête en
l'honneur du roi . Philippe et Roger , de leur côté , se
défient un peu de cet air de contrainte et de mystère qui
règne dans tout le château . La vue de ces vassaux rebelles
, qu'il a vaincus autrefois , fait craindre au roi
d'être tombé dans un piège ;mais Montfort dissipe ses
alarmes par la confidence de tout ce qui se prépare .
Philippe veut jouer un rôle dans la fête. Le comte a fait
dresser la statue du roi , pour renouveler devant son
image son serment de fidélité avec tous ses voisins. Le
monarque va se mettre à la place de sa statue ; on tire
le rideau qui la cachait , et au lieu du portrait du roi ,
on le voit lui-même. Il reçoit les sermens du comte et
NOVEMBRE 1816. 247
1
de ses amis , ne doute plus de leurs sentimens , et consent
au mariage du duc de Montfort et d'Héloïse .
,
On voit combien tous les ressorts de cette intrigue
sont usés. Les auteurs ne se lasseront-ils donc pas de
nous offrir toujours des princes déguisés ? Cette idée
de substituer le roi à son portrait , n'appartient pas plus
que le reste de la pièce à MM. Théaulon et de Rancé.
Dans un drame de Shakespear, intitulé le Conte d'hiver,
Léontès , roi de Sicile , pleure Hermione , son épouse ,
dont il croit avoir causé la mort par sa jalousie et par
sa cruauté. La confidente d'Hermione dit à ce mari repentant
qu'elle a fait faire la statue de sa maîtresse
qu'elle conserve précieusement. Léontès demande à la
voir; il en admire la ressemblance , et devant elle il
proteste de sa douleur et de son désespoir; il croit ne
parler qu'au portrait de sa femme , et c'est sa femme
elle-même , sauvée miraculeusement , qui reçoit les témoignages
éclatans de son repentir. Peut-être le inari
n'en aurait-il pas tant dit s'il avait pensé être pris au
mot; mais ce n'est pas cela dont il s'agit : j'ai voulu
seulement faire voir la source où MM. Théaulon et de
Rancé avaient pris le dénouement de leur ouvrage . C'est
un petit mélodrame en un acte . Damas y joue fort bien.
Le succès d'une pièce de circonstance est obligé , aussi
a-t-on applaudi l'Anniversaire .
LaJournée aux aventures , opéra-comique en trois
actes , qu'on a joué le même soir , a obtenu un succès
brillant ; mais ce n'est point à la circonstance qu'il le
doit ; c'est à une musique charmante , pleine d'expression
et de naturel. Pour en faire l'éloge , en un mot , il
suffira de dire qu'elle a paru digne des autres ouvrages
de M. Méhul. Les paroles , qui sont de MM. Capelle et
Mézières , ne méritent pas tout à fait autant d'éloges ; on
peut reprocher à ces deux auteurs des invraisemblances ,
les emprunts ; leur style est quelquefois plus digne des
Variétés que de l'Opéra- Comique. Mais , malgré tous
ces défauts , la Journée aux aventures , grâce aux accords
de M. Méhul , promet , au Théâtre Feydeau , d'a :
bondantes recettes La deuxième représentation avait
attiré une affluence aussi considérable que la première.
248 MERCURE DE FRANCE.
1
Je vais tâcher de donner , à mes lecteurs , une idée de
cette pièce , dont l'intrigne est assez compliquée, comme
le titre l'annonce .
Florval , poursuivi par ses créanciers , a quitté Paris ;
pour mieux se dérober à leurs recherches , le frac brillant
d'un petit maître , a fait place à l'habit grossierd'un
paysan. Il s'est réfugié chez Bertrand , ancien domestique
de son père et actuellement fermier de Mme la marquise
de Gernance , dont le château est voisin . Le hasard
conduit , dans la même retraite , son ami Gercour ,
officier de dragons . Ce dernier s'est battu avec Danville ,
capitaine de hussards qu'il croit avoir tué ; dans le désordre
, qui suit ordinairement de pareilles affaires , Gercour
, au lieu de prendre sa voiture , s'est élancé dans
celle deDanville , qui est neveu de la marquise de Gernance.
Le cocher a partagé la méprise. Ce quiproquo
fait donc arriver l'adversaire de Danville sur les terres
de sa tante, et auprès de Florval.Gercour n'a rien de plus
'pressé que de prendre un habit de paysan , comme son
ami. C'est encore Bertrand qui favorise ce second déguisement
: il fait passer les deux étourdis pour ses parens
. Cependant arrivent la fermière Germaine et sa fille
Rosette qui vont au château de Gernance. Mme la marquise
a promis une dot de mille écus à Rosette ; mais
elle a exigé qu'elle vînt la chercher, accompagnée d'Antonin
son futur. Antonin est absent ; la maladie de son
père l'a forcé de s'éloigner. Comment faire ? La mère
et la fille content leur embarras à Bertrand et à ses deux
parens Pierre et Guillaume . Ce sont les noms que
Florvalet Gercour ont pris avec leurs nouveaux costumes
. Le récit de Rosette fait venir à Florval une idée
toute naturelle pour mettre Gercour en pleine sureté.
Puisque Antonin n'est pas connu de la marquise , et que
sa présence est nécessaire à l'exécution de sa promesse ,
il propose de faire passer Guillaume pour Antonin La
mère fait bien quelques façons ; mais enfin, comme il est
un Dieu pour les étourdis , l'offre est acceptée. Pierre
sera du voyage et passera pour le cousin du futur. On
va se mettre en route , lorsque les gardes de chasse de
la marquise se présentent ; elle connaît le duel de son
NOVEMBRE 1816. 219
neveu. Le postillon qué Gercour a laissé dans le fossé ,
où il l'avait versé acontinué sa route ; il a appris à la
marquise , que Gercour est aux environs de son château ;
elle le fait donc poursuivre par ses gens. Mais leur pénétration
, celle du moins du chef de la troupe , esten
défaut; il reconnaît Gercour pour le véritable Antonin ,
et ilprend pour Gercour Antonin arrivé un instant après
le départ de celui qui a pris son nom et sa femme. On
l'arrête donc , en l'appelant monsieur. Bertrand , pour
ne pas compromettre la sureté de Gercour , entretient
l'erreur des gardes -chasse . Ils emmènent le futur au château.
Ces pauvres maris ont toujours du malheur; celuici
qui ne l'est qu'en herbe, éprouve déjà toute l'influence
de leur mauvaise étoile .
Au second acte la scène se passe au château de la
marquise . Toute la famille de cette dame devait avoir
affaire avec Gercour. Il n'est pas seulement l'adversaire
de son neveu ; il se trouve l'amant de sa nièce , de Mme
de Surville ; celle-ci ne manque pas d'arriver au château
pour embrouiller l'intrigue d'un nouveau personnage et
d'un nouvel incident. Surprise des deux côtés , Mme de
Surville sur-tout ne conçoit rien au déguisement de son
officier de dragons , et à son mariage avec Rosette. La
marquise ne se contente pas de donner la dot : elle parle
de faire préparer une seule et méme chambre aux mariés
. La mère Germaine , qui a eu le temps de faire une
nouvelle toilette sur la route (car on la voit sous un
autre costume au deuxième acte ) , commence alors à se
repentir de sa complaisance ; elle trouve les choses assez
avant poussées . On lui avait dit élégamment que ce
mari de circonstance serait pour lafrime ; elle n'avait
pas trop bien compris ce mot , qui avait révolté son
oreille plus délicate que celle des auteurs. Ils ne se sont
pas fait scrupule d'employer quelques autres expressions
de ce genre. La marquise tient à son idée; elle reproche
aux mariés de se bouder déjà ; elle veut qu'ils se réconcilient
et qu'ils s'embrassent. Le faux Antonin ne demande
pas mieux , il obéit sur le champ : enfin on ne
sait jusqu'où tout cela pourrait aller , sans l'arrivée du
véritable Antonin. Gercourt est forcé de tout avouer ; il
18
250 MERCURE DE FRANCE .
se nomme , on le conduit dans une chambre qui lui
sert de prison , et Antonin reprend sa femme , qui en a
été quitte pour deux baisers reçus , en tout bien tout
honneur , devant témoins .
Au troisième acte , c'est une nouvelle pièce qui commence
; Gercourt n'aurait dû se nommer qu'à la fin; il
était facile de retarder cette reconnaissance jusqu'au
dénouement : ce troisième acte peut s'appeler l'intrigue
auxfenêtres . Gercourt est enfermé au second; il doit y
rester jusqu'à l'arrivée du courrier qu'on a envoyé à la
recherche de Danville. Mais Florval et Mme de Surville
forment le projet d'enlever le prisonnier : malheureusement
le jaloux Antonin a entendu le complot; il saisit
cette occasion de se venger d'une substitution sur laquelle
on ne la point consulté. Bertrand , qui est venu
au château avec les gardes-chasse et Antonin , seconde
l'évasion de Gercourt ; il est d'abord découragé par la
hauteur de la fenêtre de sa prison, et il dit naïvement :
Ah ! si c'était au premier ! il aurait encore mieux valu
qu'on eut choisi le rez-de-chaussée. Mais les amans seraient
trop heureux s'ils pouvaient s'échapper de plain
pied . Bertrand revient bientôt avec une longue échelle ;
Gercourt commence à descendre , mais tout à coup , aux
cris d'Antonin , tous les gens du château accourent ; Gercour
s'arrête à moitié chemin , et entre par la croisée
dans la chambre de Rosette qui est au-dessous de la
sienne. La marquise arrive ; ses gardes saisissent un
jeune homme enveloppé dans son manteau ; on le prend
pour le prisonnier : c'est Danville qui n'avait pas même
été blessé . Tout s'arrange et se termine par la réconciliation
des deux officiers , et par le double mariage de
Gercour avec Mme de Surville , et d'Antonin avec Rosette.
La pièce est fort bien jouée par Huet , Ponchard ,
Mmes Desbrosses , Boulanger ,et sur-tout Mme Gavaucan.
On a fait répéter le rondeau que Ponchard , chargé
du rôle de Danville , chante au ze acte. L'air du ter
acte, Si tu voyais Rosette , chanté par Huet , qui remplit
le rôle trop insignifiant de Florval , aurait mérité le
même honneur. Cet ouvrage sera une bonne aventure
pour le théâtre Feydeau ; cette semaine a été heureuse
pour lui. Deux jours auparavant Mlle Régnault a fait
NOVEMBRE 1816 . 251
sa rentrée , devant une nombreuse réunion , dans la
Féte du village voisin et dans Jean de Paris . Batisté
a joué pour la première fois le rôle de Martin dans la
première pièce ; il s'en est assez bien acquitté. L'Odéon
n'a pas eu le même bonheur que l'Opéra-Comique ;
l' Auberge anglaise , en un acte et en prose , n'est qu'une
triste parodie d'un chapitre fort gai de Tom-Jones . Les
sifflets en ont fait justice , mais non sans une forte opposition
de la cabale, qui a fait venir les gendarmes à son
secours. On a donné en dédommagement la reprise de
Démocrite. Armand , dans Strabon ; Mile Milen , dans
Cléanthis ,et Chazel dans Thaler , ont beaucoup égayé
les spectateurs , moins encore pourtant que l'habit français
, les bottes à l'écuyère , et le cordon bleu d'Agélas ,
roi d'Athènes . Il est vrai que les acteurs ne sont guère
plus coupables que Regnard ,qui parle dans cette pièce
de marquis , de clochers , et de prendre du tabac. II
est impossible d'être plus mauvais que l'acteur chargé
du rôle de Démocrite. Ce rôle , qui est le principal de
Ja pièce , en est le plus froid et le plus ennuyeux , et il
ne faut rienmoins que la gaîté de Strabon , de Cléanthis ,
pourle faire supporter. Ces deux personnages sont dignes
de Molière , et j'ai vu avec plaisir , par l'effet qu'a
produit cette représentation , que l'on goûtait encore le
bon comique .
On a sifflé hier au Vaudeville la première et dernière
représentation d'Ovide chez les Vestales . Les auteurs ,
qui ont gardé sagement l'anonyme , ont fait tenir à leurs
vestales , représentées par Miles Rivière , Minette , Arsène
et Betzi , le langage des six marchandes de modes
des Montagnes russes . Jamais chute ne fut plus complète
ni plus méritée. M. Picard dit dans sa préface
des Visitandines , que l'idée de cette pièce lui a été
fournie par une petite comédie que M. Andrieux a gardée
en portefeuille , et dont le sujet est le même que
celui du vaudeville mort né . M. Picard regrette que son
ami n'ait pas livré son ouvrage au public. Je ne sais si
M. Andrieux a bien ou mal fait; mais les auteurs du
vaudeville auraient dû suivre son exemple .
E.
(
252 MERCURE DE FRANCE.
BEAUX - ARTS.
RESTAURATION DU LOUVRE.
La nouvelle façade du Louvre du côté des rues du
Cocqet Saint- Honoré , vient d'être terminée , sauf
l'avant-corps qui se rapproche le plus de la colonnade ;
les détails en sont purs , les formes imposantes , et l'on
se demande pourquoi , dans un temps où l'on s'occupait
de choses beaucoup moins essentielles sous le rapport
de l'art , on a pu conserver cette masse informe de
maisons qui avance de quinze pieds au moins sur la
rue du Cocq , et masque , par cela même , une partie
du fronton du milieu , dont le coup-d'oeil est d'autant
plus précieux , qu'indépendamment du beau bas-relief
qui le décore , il doit sans doute bientôt porter le buste
de Sa Majesté , du moins si l'on en juge par l'emplacement
d'une console sise au-dessous , et qui sert , pour
ainsi dire , de pierre d'attente .
Cette démolition importe d'autant plus , qu'outre le
mauvais effet produit par ces maisons , il en résulte un
danger réel pour les gens de pied , par le passage continuel
des voitures : dernièrement encore , on a vu une
mère avec ses deux enfans avoir à peine le temps d'arriver
jusqu'au renfoncement de la rue; et ces scènes
effrayantes se renouvellent tous les jours.
Onpense donc qu'il est d'une bonne police , comme
de la sagesse du gouvernement , de mettre enfin un
terme à cet état de choses , en ordonnant la démolition
de ces maisons depuis si long-temps désirée ; ce qui
serait un nouveau bienfait de la part du monarque
pour les habitans de la capitale , et sur-tout pour les
arts.
A. D. B.
NOVEMBRE 1816 . 253
M
INTERIEUR .
La chambre des députés s'est constituée provisoirement
le 6 , sous la présidence de M. Danglès , doyen
d'âge; elle acomplété son bureau en y appelant pour
secrétaires les quatre membres les plus jeunes de l'assemblée.
Les neuf bureaux dans lesquels la chambre
doit se répartir , sont formés par la voie du sort ; les
huit premiers ont 26 membres , le neuvième 25 , ce qui
comprend les 235 députés formant la chambre. Les
bureaux s'étant réunis , ils ont procédé àla vérification
des pouvoirs des diverses députations. Le 7 , le rapport
a été fait en séance publique. Une seule difficulté a excité
un vif intérêt ; elle était relative à l'admission des
députés du département du Pas de Calais . Le rapporteur
ayant proposé cette admission , M. de Villele a pris
la parole et s'y est opposé. Cette nomination , a-t-il dit ,
a été influencée par le préfet , et j'en dépose la preuve
dans une lettre qu'il a écrite aux électeurs , et que je
dépose sur le bureau. Cette réclamation a amené une
discussion assez vive. L'assemblée cependant ayant
considéré que toutes les opérations du collége électoral
avaient été légalement faites , il n'y avait aucun motif
pour en détruire l'effet , a voté à une très-grande
majorité l'admission de la députation.
Une question du plus haut intérêt s'est présentée sur
la septième élection du département du Nord. La majorité
nécessaire pour voter était de 159 voix , et celle
pour être élu de 70 M. de Mezil , préfet , avait obtenu
92 votes , c'est-à-dire , 22 de plus qu'il ne fallait ; mais
endépouillant le scrutin , il s'est trouvé 25billets blancs .
Lebureau du collége électoral a cru devoir recommencer
le scrutin; mais il a été impossible de réunir le nombre
d'électeurs nécessaires pour y pouvoir procéder. Le
rapporteur n'a point pris de conclusions , et a seulement
proposé le fait à décider à la chambre. Celle-ci ,
après avoir entendu les différentes opinions émises par
254 MERCURE DE FRANCE .
1
ses membres , a adopté , contre la demande faite de la
question préalable , qu'il y avait lieu à délibérer. La
question a été posée ainsi : Y a-t-il eu élection ? L'élection
est-elle valable ? et elle a décidé , à une très-grande
majorité , qu'il y avait eu élection ; et ensuite que l'élection
de M. de Mezil était valable . L'ordonnance du
roi du 5 septembre a servi de base à cette décision , et le
principe qu'un billet blanc ne pouvait pas avoir plus de
force contre la majorité , que ne l'aurait celui qui
porterait un nom , qui n'aurait pas cette majorité. Que
ce subterfuge tendait uniquement à paralyser les opérations
paisibles et légales du plus grand nombre des
électeurs , ce qui était infiniment dangereux en donnant
unpouvoir effectif à la minorité.
Le même principe a dicté la décision de la chambre
pour les élections du département de la Mayenne , où
l'on avait voulu , par 76 billets blancs , détruire la nomination
de MM. Prosper de Launai et Malivert , dont
Jepremier avait eu 109 suffrages et le second 107 , tandis
que 97 voix faisaient la majorité , puisqu'il y avait
192 électeurs présens .
M. de Serres , rapporteur du cinquième bureau , présente
son rapport sur les élections du département du
Lot. Les pièces sont tout ce qu'elles doivent être pour
établir la légitimité de la nomination , et le procèsverbal
est régulier ; mais des électeurs se sont présentés
au bureau ,et ont fait des réclamations ; ils ont réclamé <
contre des violences et des séductions . C'est le préfet qui
se trouve inculpé par ces électeurs ; ce même préfet est
M. Lezai-Marnesia, auquel le roi a depuis donné une
nouvelle marque de confiance. On lui reproche d'avoir
laissé circuler des libelles diffamatoires contre la chambre
des députés de 1815 , entr'autres un extrait du Journalgénéral.
Le fond des réclamations portait sur ce que
quelques personnes qui ne devaient pas voter , en avaient
obtenu le droit ; d'autres portaient sur ce que les séductions
, les menaces ont été employées . Le rapporteur a
fait observer que c'était au collége électoral que ledroit
de reconnaître dans ses membres celui de voter , était
exclusivement réservé ; qu'il páraissait d'ailleurs qu'au
)
NOVEMBRE 1816. 255
milieu du collége , go voix qui ont voté en faveur
d'un réclamant , n'eussent pas eu l'énergie de le faire ,
quand il ne s'agissait pour eux que de réunir quelques
voix encore pour obtenir la majorité. Un membre demande
sur ce rapport , dont nous ne pouvons présenter
qu'un très-mince extrait , qu'il ne soit point ouvert de
discussion , On passe aux voix , et la députation du Lot
est admise.
Nous devons regreter de ne pouvoir présenter que
des résultats , mais ce rapport est un chef-d'oeuvre d'analyse.
Il faut remarquer que M. de Lezai Marnesia ,
que cette dénonciation s'était plue à attaquer , à inculper
même , avait reçu de la part du conseil général
de département, les témoignages les plus honorables
pour sa conduite administrative dans le département ;
ce qui doit sur-tout être remarquable dans cet arrêté du
conseil général , c'est qu'il a été pris au moment où
M. le préfet , quittant le département , passait à celui de
la Somme , dont le roi lui confiait l'administration .
Les séances suivantes sont consacrées à la nomination
des candidats pour la présidence . MM. Serres ,
Pasquier , Camille Jordan , Simon , Beugnot , et Royer-
Collard , sont proclamés candidats .
Sur la présentation des candidats faite par la chambre,
le roi nommé M. le baron Pasquier président pour la
session de 1810 ; il prend séancele 13. Le discours qu'il
prononce est celui d'un bon Français , c'est-à-dire , d'un
homme dévoué au roi et à la charte; car c'est dans tous
deux que sont renfermées toutes nos espérances de salut.
MM. Duvergier de Hauranne , le général Augier ,
Fornier de Saint-Lari , Raimond-Delaitre , le baror
Calvet-Mardaillan , sont nommés secrétaires .
La chambre a ensuite procédé à la nomination d'une
commission pouurr rédiger l'adresse à présenter au roi.
La chambre a voté des remercîmens à M. Dang'es , son
président d'âge , pour la manière dont il avait rempli
ses fonctions .
La députation formée de 25 membres , ayant M. Pasquier
à sa tête , a présenté l'adresse au roi , qui l'a accueillie
avec la plus grande bonté, et qui dans sa réponse
remplie de bienveillance , a excité sur-tout à l'union .
1
256 MERCURE DE FRANCE .
www
A
ANNONCES.
www
Mélanges littéraires , composés de morceaux inédits
de Diderot , de Caylus , de Thomas , de Rivarol ,
d'André Chénier , recueillis par M. Fayolle. Chez Pouplin
, rue de la Huchette , nº 26. Un vol . , 2 fr. 30 c. ,
et3 fr. franc de port.
Philosophie politique ; par Bourbon Leblanc. Chez
l'auteur , rue de la Chaise , nº 20.
Les deux chutes de l'usurpateur , poëme ; par M.
Dusausoi . Chez Michaud , rue des Bons-Enfans , nº 34.
M. Demmenie, dont les soirées attiraient les curieux ,
les a suspendues depuis quelques temps. Le public ne
peut plus jouir du plaisirde le voir contourner le verre
et l'émail sous les formes les plus variées et les plus
élégantes . Son cabinet est cependant ouvert tous les
matins aux amateurs , et ils peuvent s'y procurer les
produits de l'art , que cet habile professeur pratique
avec tant de supériorité . Mais cette salle n'est pas restée
vacante , et M. Olivier fils y donne tous les soirs des
représentations. Ses tours d'escamotages montrent qu'il
estun digne élève de M. Olivier père. Il y met la même
complaisance et les mêmes grâces que lui. Des scènes
defantasmagorietres-perfectionnées terminent la séance ,
qui est extrêmement satisfaisante.
Les cours de MM. les professeurs du collége royal de
France , commenceront le lundi 25 de ce mois.
Mme veuve de Sales a fait annoncer que la vente des
livres de feu M. Delisle de Sales , membre de l'institut ,
se ferait sous peu de temps . Cette bibliothèque est composée
de près de quarante mille volumes. Un prince
d'Allemagne en avait ooffffeerrtt à M. de Sales deux cents
mille francs , Cet auteur possédait encore un reste des
éditions de ses divers ouvrages : il monte à près de
quinze cents volumes .
DUBRAY , IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N.° 5.
MERCURE
w
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
Lespersonnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très- lisible . - Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration da
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE .
III FRAGMENT
Du poëme de la Philippide.
Mais le destin rejette sa prière.
Il en est un qui sans être abattu
Aquatre fois soutenu la carrière :
Tous ses rivaux roulent sur la poussière.
D'écailles d'or ce héros est vêtu ;
Son casque est d'or , et d'or est son écu ;
D'aucun emblême il n'a peint sa bannière ;
Mais sur les pas de ce fier inconnu ,
Sur cent chevaux à l'ardente crinière ,
Cent écuyers dans la lice ont paru .
De son coursier fièrement descenda ,
Accompagné de cette cour altière ,
TOME دو .° 69
258 MERCURE DE FRANCE.
Aux pieds de Blanche il est enfin venu ,
Salue Alphonse et lève sa visière :
<< Tu vois , dit-il , un prince sarrasin ;
>> Abenzaïd est le nom que j'honore ,
>> Et dans Maroc mon frère est souverain.
>> J'ai combattu pour Blanche que j'adore ;
» Je suis vainqueur et demande sa main. >>
Acediscours le magnanime Alphonse
Frémit , se lève , et fait cette réponse :
<< Fier étranger , ton dieu n'est pas le mien.
> Un musulman ne peut être mon gendre :
>> C'est déjà trop que d'oser y prétendre ;
» Pour tant d'honneur il faut être chrétien. >>>
L'Arabe altier lève et brandit sa lance .
<< Chien de chrétien , je méprise ta loi ,
>> Dit l'orgueilleux ; mais je garde ma foi :
» Je sais combattre et venger une offense . >>>
Le peuple alors a tremblé pour son roi ,
Et déjà même il court pour le défendre ;
Mais du vieillard le coeur est sans effroi ,
Et dans la lice Alphonse va descendre ,
Quand tout à coup , du haut d'un palefroi ,
Ala barrière un cor se fait entendre.
Ace signal le peuple s'est tourné ,
Le roi se tait , le Maure a frissonné.
De paladins un escadron s'avance ;
Un drapeau blanc flotte au fer de leur lance ,
Etleur cimier de crins blancs est orné.
Le coeur de Blanche a battu d'espérance.
Elle regarde , et son oeil étonné
Areconnu la bannière de France.
C'était Louis...... Eh quoi ! me dira-t-on ,
Le prisonnier laissé dans le donjon !
Et les rochers , la route souterraine ,
La grille enfin , la clef ?..... Belle raison !
Un sort fatal l'a conduit en prison ,
Un sort heureux en Castille le mène :
NOVEMBRE 1816. 259
Une autre fois je vous dirai comment.
Le seul désir qui m'agite et me presse ,
Est de savoir si le plus tendre amant
D'Abenzaïd sauvera sa maîtresse.
A l'infidelle en ces mots il s'adresse :
<<J'adore Blanche , et pour la mériter ,
>> C'est à mon bras qu'il faut la disputer. »...
Le Marocain a souri de colère.
<<Faible rival , dit-il en reculant ,
» Tu vas payer pour la fille etlepère;
>> Je punirai ce discours insolent ,
Et les affronts qu'ils ont osé me faire.
L
T
1 :
>> Mas ce n'est plus un combat de tournoi ;
>> Il faut ici que mordant la poussière ,
>
>> L'un de nous meure. » <<Eh bien ! ce sera toi ,
>> Répond Louis en pressant sa visière. »
Les deux rivaux l'un sur l'autre ont couru.
Du premier choc l'horrible violence
D'Abenzaïd a fracassé la lance ,
Et de Louis le coursier abattu
Afait trembler pour l'héritier de France.
Abenzaïd sur la terre s'élance ,
Tire son glaive , et de rage animé ,
i
Veut égorger un rival sans défense .
Le peuple ému jette un cri de vengeance.
Mais à l'aspect de ce peuple alarmé,
Louis se lève et reparaît arme ;
Dans ses regards la fureur étincelle :
De l'ennemi qu'il semble défier ,
Il suit le fer , et sur son bouclier
Parant le coup que portait l'infidelle ,
D'un coup plus sûr écrase le cimier
Du Sarrasin , qui recule et chancelle.
Son front pâlit ; ses yeux se sont troublés.
Louis alors frappe à coups redoublés ,
Poursuit le Maure , étonne son courage ,
Harcèle , presse , accable un ennemi
19-
260 MERCURE DE FRANCE.
1 .
Qui sur ses pieds est à peine affermi ,
Et ne répond que par des cris de iage .
En vains efforts l'Arabe est épuisé ,
Son bras flechit , sa force est abattue ,
Son casque ouvert , son bouclier brisé ,
Et par malheur son pied s'est reposé
Sur les éclats d'une lance rompue.
Sur ces débris il cherche à s'appuyer ;
Il glisse , il tombe , et roule sur la terre
Comme un rocher qu'a frappé le tonnerre .
Louis s'élance , et tel qu'un épervier
Fond sur l'Arabe , et l'étreint , et le serre ,
Et sur le coeur lui porte son acier.
<<Mon bras , dit-il , est maître de ta vie ,
>> Et ton rival ne serait déjà plus
>>> Si la fortune eût servi ta furie.
>> Relève-toi , la mienne est assouvie :
11.
!
>> Je suis Français et pardonne aux vaincus. »
Abenzaïd se retire confus
Parmi les siens il va cacher sa honte ;
Sur son coursier en jurant il remonte ;
Lance à Louis de farouches regards ,
Et de Burgos il quitte les remparts
En méditant une vengeance prompte .
Le peuple entier applaudit an vainqueur ,
Et dans les airs pousse un crí d'allégresse .
Mais qui peíndra ta joie et ton bonheur ,
Fille d'Alphonse , objet de leur tendresse ,
Lorsqu'à ce roi le prince de Lutèce
Vient demander le prix de sa valeur ?
Que son aspect fait palpiter ton coeur ,
Lorsqu'à tes pieds il dépose les armes !
Qu'avec transport il contemple tes charmes ,
Ce front modeste où siège la candeur ,
Ces yeux baissés , où malgré la pudeur ,
La volupté vient mêler quelques larmes !
D'Abenzaïd Alphonse délivré ,
NOVEMBRE 1816. 261
Reçoit l'amant de sa fille adoré ,
Et le héros qui venge sa querelle ;
Du nom de fils sa tendresse l'appelle.
Dans le palais l'autel est préparé......
Mais qui ne sait comment on se marie ?
Quelle novice , en ce temps éclairé ,
Ne s'imagine ou n'apprend d'une amie
Tout ce qu'on fait dans ce jour désiré !
Je n'irai point fatiguer mon génie
Adétailler cette cérémonie ,
Les baisemains , la danse , le festin :
Du descriptif je n'ai point la manie ,
Et sans façon je passe au lendemaiu.
:
1
VIENNET.
L'AVARE ET LA PIE. Fable.
Assis auprès de son trésor ,
Un avare entassait des ducats , des guinées :
C'était son seul plaisir depuis maintes années ;
Il les comptait , et puis les recomptait encor :
Sa seule idole était son or.
Tandis qu'à l'enfouir mon Harpagon s'oublie ,
De sa cage , Margot la pie ,
Trouve la porte ouverte , et vient furtivement
Dérober un ducat. Mon ladre en recomptant
S'aperçoit du larcin; il tremble , il se chagrine ,
De toutes parts il examine ,
Et voit enfin Margot qui cachait dans un trou
Ce ducat , dont la perte allait le rendre fou.
Scélérate , dit-il , s'adressant à la pie ,
C'en est fait , de ma main tu vas perdre la vie.
Quoi ! tu veux enfouir ce précieux métal ?
Mais , mon maître , répond le bavard animal ,
Si ta colère est légitime ,
Si cacher un peu d'or te semble un si grand crime ,
Que peux-tu mériter , toi dont l'avare main
Pour enfouir , pilla la veuve et l'orphelin ?
LAROQUE (du Loiret).
262 MERCURE DE FRANCE..
ÉNIGME .
Cher lecteur , je sers tour à tour
D'arme , de couvert , de mesure ,
D'ornement et de nourriture ,
Et tu peux me voir en un jour
A l'église , au bal , dans ta cour ,
Entre les mains des rois , et même d'un tambour ,
Dans l'air , sur la terre et sur l'onde.
Je suis souvent l'appui des malheureux humains ,
Et pourtant je serais moins célèbre en ce monde
Sans un désastre des Romains.
Parleméme.
w ww
LOGOGRIPHE
Je suis , mon cher lecteur , au sexe si commode ,
Qu'il me fait avec lui de près suivre la mode.
Jadis je paraissais avec simplicité ;
On me fait aujourd'hui rayonnant de beauté ;
Aussi je vais par tout; oui , j'entre sans obstacles
Daus les brillans concerts , aux fêtes , aux spectacles ;
Je suis sans conséquence et confident discret ;
Je sais fort bien garder un important secret ;
Onm'a donné par fois aux amans en disgrâces ,
Et l'on compte mes pieds par le nombre des Grâces.
T. DE COURCELLES.
ww
CHARADE.
Il estde certains jeux où l'on fait mon premier ;
Jeune fille est enclin à faire mon dernier ;
Qu'un mari semble aimable en donnant mon entier !
T. DE COURCELLES .
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est lafemme de Loth.
Celui du Logogriphe est Charte, où l'on trouve Char, Carte ,
Arche, Trace , Chat , Chate, Atre , Thrace , Ache , Cet , Cher , Art.
Le mot de la Charade est Fournil.
NOVEMBRE 1816. 263
LES MILLE ET UNE NUITS ,
Contes traduits de l'arabe , par M. GALLAND , avec la
continuation par M. CAUSSIN; 9 volumes in- 12 .
( II . et dernier article. )
Dans notre précédent article sur les Mille et une
Nuits , nous avions promis une notice bibliographique
sur ce recueil de contes orientaux ; mais comme nous
avons depuis fait la réflexion que ces sortes de recherches
ne sont point du goût de tout le monde , nous nous
contenterons seulement d'ajouter que les contes traduits
en français par M. Galland , ne forment pas , suivant
un savant orientaliste de Londres , la quinzième partie
de la collection complète qui s'éleverait , si elle était
traduite en entier , àtrente ou quarante volumes in-4 ° ;
peut être que l'on doit se féliciter de n'en pas connaître
d'avantage , ear le dégoût est l'inséparable compagnon
de la satiété . Il en serait sans doute comme des Contes
des Fées , dont nous possédons , sous le nom de Cabinet ,
une volumineuse collection en cinquante ou soixante
volumes in-8° , et qui est seule capable de dégoûter à
jamais l'amateur le plus déterminé de ce genre de
merveilleux . Quant à moi , je sais qu'il y a quelques
années , me trouvant à la campagne , au défaut de lectures
plus sérieuses , je me jetai imprudemment dans
ce cabinet magique , et ne craignis pas de parcourir
jusqu'au bout cet immense labyrinthe; mais , comme
la femme de Barbe Bleue , j'eus lieu de me repentir de
la curiosité qui m'avait fait pénétrer dans le fatal cabinet;
d'abord par l'ennui que me causèrent plusieurs
de ces aventures assez insipides , et ensuite par la répugnanceque
m'inspirerent , pendant long-temps , le seul
nom de sylphe , de fée bienfaisante ou malfaisante ,
de gnomes , ou génies bons ou mauvais. Je sortis cependant
à mon honneur de cette galerie enchantée
c'est-à-dire , que j'eus le courage d'achever le dernier
し
17
1
264 MERCURE DE FRANCE:
volume. Mais je restai plusieurs années tout à fait insensible
aux charmes de l'Oiseau bleu et de la Belle
au bois dormant ; j'étais entièrement blasé ; je frissonnais
de tout mon corps au seul nom de Mme Daulnoy,
l'Homère et le Richardson de la féerie ; et la seule idée
du Chat botté me faisait pålir : pour rien au monde je
n'aurais mis le pied à l'Opéra , dans la crainte d'y rencontrer
quelqu'unes de ces éternelles fées , ou de ces
maudits génies dont ce théâtre est la demeure habituelle.
Cette funeste expérience m'a bien fait sentir la
vérité de ce proverbe des anciens Grecs : qu'il ne faut
que goûter le miel et non s'en rassasier .
Maintenant que je suis en pleine convalescence , je
peux d'autant mieux apprécier le mérite de ce genre de
productions fabuleuses ,qu'il m'est resté de mes lectures
plus de points de comparaison , et que d'ailleurs
le mauvais etle médiocre font d'autant mieux sentir le
prix de ce qui est excellent ou bon. Je crois cependant
rendre un véritable service à mes lecteurs , et tirer ainsi
tout le parti possible du malheur où mon imprudente
curiosité avait failli me jeter , en les prémunissant
contre la plupart des imitations ou continuations des
Mille et une Auits , des Mille et un Jour , Mille et
un Quart-d'Heures , etc.; sans en excepter même les
nouveaux contes contenus dans l'édition que j'ai annoncée
en tête de cet article , et qui , quoique véritablement
traduits de l'arabe par M. Caussin , n'en sont
pas moins la plupart d'une insipidité remarquable. Ces
nouveaux contes sont très-inférieurs aux anciens ; le
savant éditeur que je viens de nommer a lui- même
trop de goût pour ne pas en convenir franchement :
mais un avertissement pour lequel je crois avoir des
droits éternels à la reconnaissance des lecteurs , et que
je ne peux m'empêcher de leur donner en passant , c'est
de se méfier de trois gros volumes in-8°, traduits de
l'anglais en français , ily a trente ou quarante ans , sous
le nom des Contes des génies , ou les charmantes leçons
d'Horam fils d'Asmar. Ce titre est séduisant ,
mais que le lecteur y prenne garde , c'est un piége perfide
où j'ai failli périr d'impatience et d'ennui ; car je
NOVEMBRE 1816. 265
suis bien aise de lui apprendre que lorsque j'ai commencé
la lecture d'un livre , je mets une espèce de
point d'honneur à l'achever entièrement , quelque ennuyeux
qu'il soit , sans esquiver même ni les notes ni
la préface. De înême qu'un guerrier regarderait comme
une chose honteuse de reculer devant l'ennemi lorsqu'une
fois il s'est porté à sa rencontre , de même un
journaliste qui se respecte un peu , ne doit pas lâcher
pied devant un livre quel qu'il soit , fut-ce même un
in-folio , avant que d'en avoir eu raison. C'est-là , à
mon avis , ce qui constitue la véritable bravoure littéraire;
mais plus on tient à honneur d'achever une
entreprise , plus il est permis de prendre , avant de s'y
embarquer ,toutes les mesures convenables. Ne confondons
point la prudence et la circonspection avec une
lâche pusillanimité; il est bon de connaître le péril
avant que de l'affronter. C'est ce que je n'ai pas fait ;
mais je le dis avec la modestie qui convient à un brave ,
je suis sorti triomphant du milieu de cette foule de
géants et d'enchanteurs , de sylphes vindicatifs , et de
génies formidables qui fourmillent à chaque page de
ces soi- disant charmantes leçons d'Horam ,fils d'Asmar,
Mais que Dieu garde tout honnête homme de
lecteur qui sait employer son temps , et qui n'est pas
entraîné par goût ou obligé par état à lire tout ce qui
s'imprime , de se laisser imprudemment enfermerdans le
cercle dangereux tracépar ses féroces et stupides génies ;
sur-tout qu'il ne se laisse pas séduire par les gravures
insidieuses dont cet ouvrage est parsemé. Des princesses
sortant du bain ou couchées nonchalamment à l'ombre
des palmiers , s'offriront à ses regards ; mais qu'il se
hâte de s'éloigner de ces syrènes perfides ; car c'est à ce
piège où je me suis laissé prendre , et j'en ai été puni
parun long et mortel ennui. Je ne crois pas , en laissant
de côté toute plaisanterie et toute métaphore , qu'il soit
jamais sorti de la main des hommes un amas plus fastidieux
de contes absurdes , et d'inventions incohérentes ;
la froide moralité qui en résulte semble une espèce d'amende
honorable , dont le but est de demander grâce
au lecteur pour se bizarre tissu de sottises et de folies .
266 MERCURE DE FRANCE .
Mais revenons au recueil de M. Galland , à qui nous
ne pouvons nous empêcher de reprocher , avec un peu
d'humeur , d'avoir indirectement donné naissance à cet
impertinent ouvrage.
Üneremarque assez singulière qui se présente à notre
esprit , c'est que nous sommes redevables des Mille et
une Nuits , et d'autres contes pour rire et pour pleurer ,
àdeux des plus célèbres ministres de la monarchie française
, le cardinal de Richelieu et le grand Colbert. Le
premier avait une telle prédilection pour ce genre d'écrits
, qu'il envoya André-du-Ryer à Constantinople et
en Egypte pour lui chercher des contes , dont le cardinal
put amuser ses loisirs dans le temps où le ministre ,
d'une main terrible , écrasait les restes pâles et sanglans
de l'hérésie et de la féodalité. Je ne sais si Colbert
, dans son impatiente avidité de fables et de récits
merveilleux , a , à l'exemple de l'immortel cardinal ,
dépêché en toute hâte un exprès à Constantinople , et
si ce fut là le but de la mission dont il chargea M. Galland;
mais il n'en est pas moins vrai que c'est au voyage
de ce dernier que nous devons la connaissance de la
sultane Scheherazade et de son aimable soeur , etc. ,
ainsi que des quarante visirs et du fabuliste Lockmann,
dont l'existence , même pour le dire en passant , a cela
de singulier , qu'elle est regardée comme une fable .
Nous avons dit , dans le commencement de cet article
que M. Galland n'avait traduit qu'une bien faible partie
de ce recueil , il n'existe nulle part complet , même en
Egypte et en Syrie , et je suis presque tenté d'en rendre
grâce au ciel. Cependant on en possède à Londres plusieurs
parties bien supérieures en étendue du moins , à
celles qui ont déjà été traduites . Il serait à désirer qu'un
homme de goût , versé dans la littérature arabe , s'occupât
de faire un choix des contes les plus intéressans .
Le savant continuateur des Mille et une Nuits , M. Caussin
, était bien assurément l'homme qu'il fallait , mais
j'avoue que le choix qu'il nous a donné , et qu'il ne
dépendait pas de lui sans doute de rendre meilleur , me
porte à croire qu'il vaut encore mieux , toutes réflexions
faites , laisser dormir paisiblement la princesse
,
NOVEMBRE 1816.
267
Scheherazade , et que nous pourrions courir quelque
risque à la réveiller.
LA SERVIÈRE .
ww
MANUEL DU PHILOSOPHE ,
Ou Principes éternels , précédés de Considérations gènerales
sur l'époque actuelle ; par H. Azaïs .- Chez
Delaunay , Palais -Royal ; A. Eymery , rue Mazarine ,
nº 30; et chez l'auteur , rue Duguay-Trouin , nº 3,
derrière le Luxembourg.
(Ist article.)
Dieu a fait , dit-on , le monde en six jours , et l'ava't
médité depuis l'éternité ; M. Azaïs l'explique en cen
pages , qui ne lui ont peut-être pas coûté plus de temps
à écrire , et qu'il n'a mis que vingt ans à préparer .
Voilà deux grandes besognes , toutes deux très-admirables
, et dont la dernière sur-tout est bien faite pour
flatter l'orgueil de l'esprit humain. Il y a néanmoins
entr'elles deux une légère différence , c'est qu'il est
bien et dûment constaté , pour le savant comme pour
l'ignorant , que de façon ou d'autre , le monde EST ,
tandis que tout le monde ne tombera peut-être pas
également d'accord qu'il est expliqué.
Il y a bien long-temps que cette manie de tout connaître
, de tout expliquer , tourmente notre pauvre espèce.
Depuis les atomes de Démocrite et d'Epicure ,
jusqu'aux tourbillons de Descartes ; depuis les molécules
d'eau de Thales , jusqu'aux vitrifications de M. de Buffon
, que n'avons-nous pas réglé , gouverné , arrangé
dans la nature ? que de mondes faits et refaits ! que de
lois expliquées ! que de secrets découverts ! La science ,
il est vrai , coûte quelquefois bien cher ; plus d'un curieux
a été assez mal payé de sa curiosité. Nous savons
tous ce que nous vaut encore l'envie qu'eut notre première
mère de mordre au fruit défendu , et de vouloir
approfondir la science du bien et du mal. Empedocles
268 MERCURE DE FRANCE .
et Pline se font griller dans les volcans ; Aristote , dit-on ,
se noie dans l'Euripe pour mieux le comprendre; d'Icare
à Pilâtre Durosier, plus d'un téméraire n'a pas été sans
se repentir d'avoir voulu prendre son vol trop haut. On
sait comment de braves gens , quoiqu'assez curieux de
leur naturel , obligèrent Galilée à un repos forcé , pour
lui apprendre à se mêler de faire aller la terre. Si la nature
se fut unpeu plus pressée d'envoyer dans ce monde
son dernier confident , M. Azaïs , je ne voudrais pas répondre
, si je comprends bien certaines de ses découvertes
, qu'aux temps de Galilée ou un peu par delà , on
n'eut formé d'un beau cent de fagots bien flambans ,
la chaire d'où il aurait éclairé le monde. Heureusement
aujourd'hui la science n'est pas si dangereuse ; Mathieu
Læensberg predit impunément la pluie et le beau temps ,
les éclipses et les comètes , et jusqu'à la mort des princes
, dans ses véridiques almanachs; tous les jours vingt
journalistes , avec pleine puissance , règlent dans leur
cabinet les intérêts de l'Europe , et appellent à leur tribunal
les querelles des actrices et les prétentions des
princes de théâtre ; un candidat au ministère , déçu dans
ses espérances , apprend hardiment au roi comment lui
seul eut su remettre l'ordre en France , et comment on
se trouvera mal d'avoir voulu ymaintenir l'union , le
calme et la tranquillité. Ne nous allarmons donc point
pour M. Azaïs , si quelques mines se refrognent à la
lecture de ses Principes éternels , et sans prétendre
garantir son ouvrage de tous accidens , tenons -nous
assuré qu'ils ne seront point d'un genre trop sérieux ,
que peut-être même ils ne nuiront pas au bruit qu'il
attend de son livre .
Virgile a dit :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas !
Heureux qui peut connaître la nature et ses causes !
Oh ! que souvent je me contenterais de bien savoir
mettre à profit les effets ! Assez décidé à trouver que
tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles , je me demande ce qu'il y a à gagner dans la
recherche de ce que la nature paraît avoir jugé à propos
1
NOVEMBRE 1816 . 269
de nous cacher ? S'il était si important pour nous que
nous connussions ses principes éternels , aurait-elle attendujusqu'à
l'an de grâce 1816 pour nous envoyer son
interprète ?Au fait ,n'ya-t-ilpasquelqu'inconséquence
à voir des êtres d'un jour fixer les lois d'une puissance
éternelle ; à entendre une intelligence bornée et finie
s'écrier : J'ai atteint le mystère de l'infini ? Nous déterminons
des lois générales , nous classons la nature
par règnes , par genres , par espèces , par familles , etc. ,
et la nature, comme pour se moquer de nous , ne procède
que par variations perpétuelles et modifications
infinies. La matière la plus inerte dans sa plus simple
organisation, est encore si composée, que nulle part des
causes similaires ne produisent des effets exactement et
absolument semblables. Puis venez donc tout expliquer
avec vos lois générales ; venez nous initier à la raison
éternelle des choses .
l'a-
Ce qu'il y a de bon , au reste , dans tout ceci , c'est
que d'abord toutes nos explications n'empêchent pas le
monde d'aller à sa guise , ce que je craindrais , je
voue , de nos manies réformatrices , si nous parvenions
à lui dérober son secret ; c'est qu'ensuite en courant
après des chimères , en travaillant au débrouillement
du chaos , il n'est pas qu'un philosophe ne lance par-ci
par-là quelques traits de lumière , ne rencontre quelques
petités vérités ; et puisqu'ainsi que nous l'a appris
M. Azaïs lui-même, tout se compense dans le monde ,
ne dédaignons pas des rêves , sur-tout quand ils sont
d'un homme d'esprit , qu'ils annoncent du piquant ,
de l'originalité , et qu'il peut s'y mêler quelques réalités.
Pour M. Azaïs , la science universelle se partage en
trois branches : la physique , qui embrasse tous les faits
de l'ordre mécanique ; la physiologie , qui embrasse tous
les faits de l'ordre vital et organique ; la politique , qui
embrasse tous les faits de l'ordre social .
Ces trois branches sont les parties d'un même tout ;
elles tiennent à un même principe ; elles se développent
par les mêmes lois. Assurément les physiciens ne se
doutaient pas qu'ils fussent si près de faire de la politique
; quant aux politiques , il y a long-temps qu'ils
270
MERCURE DE FRANCE .
s'occupent à mettre la matière en mouvement. Lemouvement
est la vie de l'univers ; sa cause , dit M. Azaïs ,
nous sera àjamais inconnue : c'est la cause première.
Or, si nous ne pouvons nous élever jusqu'à la connaissance
de ce premier des principes éternels , n'est-il pas
probable que plusieurs de ses conséquences nous échapperont
aussi ?
Lemouvement a des lois par lesquelles il est rendu
producteur ; il agit par voies d'actions et de réactions
mutuelles , correspondantes et égales ; de là résulte le
mouvement dans les parties , l'équilibre dans les effets ,
la stabilité dans l'ensemble. Le premier résultat du
mouvement , la première cause mécanique et générale
à laquelle il donne naissance , c'est l'expansion universelle.
Ainsi l'expansion est la tendance propre et nécessaire
de chaque molécule de matière , à occuper par
son mouvement particulier le plus d'espace qu'il lui
sera possible .
Mais cette expansion ne va-t-elle pas dissiper l'univers
en atômes ? Oui , si elle n'était pas réciproque ; si
l'expansion d'un monde n'était pas repoussée par celle
d'un monde voisin , et ainsi de suite jusqu'à l'infini ;
car s'il y avait un terme à cette série d'actions et de
réactions , là commencerait la vaporisation ou la résolution
en poussière de l'univers . L'univers est donc infini
, et s'il est infini , il est aussi éternel : l'infini ne
pouvant avoir ni commencement ni fin , ne pouvant pas
plus être borné dans la durée que dans l'espace.
Par la force expansive qui les agitent , les mondes
vivent pour ainsi dire aux dépens les uns des autres , et
s'approprient mutuellement les émanations qu'ils s'envoient.
De là le cercle éternel des décompositions et des
recompositions de la matière.
La lumière est le premier effet de l'expansion; ce
sont ses molécules divisées et multipliées à l'infini qui
pénétrent les corps , ou les pressent , les refoulent , les
condensent , et produisent les lois de compression ,
d'aggrégation et de pesanteur; elle est l'agent universel
de cette création perpétuelle dont l'expansion est la
cause. On ne peut en vérité pas créer un monde àmoins
NOVEMBRE 1816.
271
de frais, et si l'unité dans le principe , la simplicité dans
les moyens , doivent être comme le cachet du grand
oeuvre de la nature , on pourra accorder que le roman
que nous en donne M. Azaïs est un de ceux , qui sous ce
point de vue , approche le plus de la vraisemblance.
Nous continuerons , dans un prochain article , de
suivre , autant que nous le pourrons , M. Azaïs , transportant
d'une manière non moins neuve et curieuse
l'expansion dans le domaine de la métaphysique , et
faisant de la morale avec du mouvement.
www w
GIRAUD .
www
PHILOSOPHIE POLITIQUE ;
Par M. BOURBON LEBLANC. A Paris , chez l'auteur ,
rue de la Chaise , nº 20 , et chez les principaux libraires
français et étrangers . Prix : 4 fr. , et 4 fr .
50 c. franc de port.
Onn'a jamais tant écrit en France sur la politique ,
qu'on le fait de nos jours , et il ne faut pas s'en plaindre ,
comme bien des gens le font , parce qu'il leur paraît
inutile ou dangereux que cette science soit mise à la
portée de tout le monde ; mais bien parce que les vrais
principes en sont si difficiles à saisir qu'ils ne sont pas
toujours bien exposés , et peuvent ainsi conduire à l'erreur
plutôt qu'à la vérité ; mais , par cette raison même ,
il est utile que les ouvrages de ce genre se multiplient
pour se servir de contrepoids , et apporter enfin une
lumière certaine dans une étude qui devient tous les
jours plus importante pour nous. En effet , il est facheux
de voir une multitude de citoyens appelés , par l'importance
de leurs propriétés , à devenir membres de l'une
des chambres qui font partie de la puissance législative
, ne pas posséder les premiers élémens de la politique.
La fortune donne sans doute à celui qui la
possède une qualité qu'on a eu raison d'apprécier ,
parce qu'elle lui inspire naturellement l'amour de
272
MERCURE DE FRANCE .
l'ordre et de la tranquillité ; mais il s'en faut bien
qu'elle tienne lieu d'instruction comme bien des gens
aiment à se le persuader , et sans celle-ci , que peut-on
attendre de ceux qui ont à prononcer sur des actes d'où
dépend le bonheur ou le malheur du peuple. Ce ne sont
pourtant pas , comme nous l'avons dit , les sources
d'instruction qui manquent , et sans parler de l'immortel
Montesquieu qui a porté une si grande lumière sur toutes
les parties du système législatif, un grand nombre de
publicistes plus modernes ont essayé d'en donner de
nouvelles leçons , et les circonstances orageuses dans lesquelles
s'est trouvée la France leur en a fourni de puissans
motifs ; bien plus , on peut affirmer qu'ils se sont
trouvés dans une positiou bien plus favorable que leurs
prédécesseurs , puisque les événemens qui se passaient
sous leurs yeux mettaient en action ce que l'auteur de
l'Esprit des lois , et plusieurs autres , n'avaient pu
considérer qu'en perspective : mais c'est peut-être l'abondance
et la diversité des préceptes qui effraie ceux
qui seraient tentés de s'instruire. Tous les esprits ne
sont pas propres à cette étude , ou du moins à démêler
ce qu'il y a d'utile ou de pernicieux dans des opinions
si divergentes ; mais tel homme qu'un semblable travail
pourrait effrayer , aura assez de capacité pour saisir
des vérités bien démontrées et exemptes de toute contestation.
Il serait coupable alors de les négliger , et ,
muni de ces bases essentielles , le plus simple bon sens
lui suffira pour lui faire apporter dans les délibérations
une opinion sage et raisonnable , au lieu de courir le
risque de donner , par ignorance , son adhésion à des
propositions nuisibles au bien de l'état et à celui de ses
commettans .
L'ouvrage que nous avons en ce moment sous les
yeux a été dicté par cette louable intention. Il est trop
profond , quoique lumineux , trop plein de principes
qui émanent les uns des autres par des conséquences
naturelles , pour être susceptible d'analyse . Nous devons
pourtant donner une idée de l'esprit dans lequel il est
conçu.
Il y a long-temps qu'il ne peut plus être question ,
NOVEMBRE 1816. 273
dans le monde connu , de donner des lois à tout un
peuple , puisque , hors les sauvages d'Amérique qui ne
sont pas encore assez mûrs pour en sentir le besoin , tous
les autres en sont plus ou moins anciennement , plus ou
moins sagement pourvus.
Cenepeut être que par l'excès de la civilisation qui
anime quelquefois les révolutions , comme cela nous est
arrivé ,que peut naître l'idée de refaire toutes les lois
etde changer le gouvernement , l'expérience a prouvé
l'inconséquence , les dangers et la folie d'une pareille
entreprise ; mais s'il n'y a point de doute que la plus
grande partie des lois qui ont fait le bonheur d'un
peuple pendant plusieurs siècles ne doivent être sacrées
et immuables , il n'est pas moins certain qu'il peut s'en
trouver, qui par le changement des moeurs et des circonstances
ont besoin d'être réformées. C'est pour apprécier
avecjustesse , etle vice de ces lois ou coutumes ,
et le mérite de celles qu'on peut leur substituer , qu'il
importe que ceux auxquels cet examen doit être soumis
soient parfaitement instruits des principes de la législation
, et l'on se flatterait en vain de parvenir à cette
science sans remonter jusqu'à sa source.
Pour atteindre ce but , M. Bourbon Leblanc a donc
dû embrasser le plus vaste plan.
Il établit d'abord en principe « que la philosophie
politique , qui est l'art de gouverner les hommes , est
fondée sur la science de l'économie générale , et sur
celle de la statistique. Il distingue l'économie générale
et l'économie publique , en ce que celle-ci n'est que la
connaissance de l'administration intérieure , tandis que
l'autre embrasse tous les rapports des peuples entr'eux
et les ramène à un principe commun , le système uni-.
versel des lois . Il veut que l'étude de l'économie générale
soit éclairée par l'histoire dont l'incertitude , en
quelques cas , doit être rectifiée par l'expérience et par
le raisonnement ; qu'on se défie sur-tout des systèmes
qui ne sontpas fondés sur l'expérience , quelque brillans
qu'ils puissent paraître , et quelque perfection idéale
qu'ils offrent à l'imagination. L'auteur , pour arriver
par gradation à l'époque où le législateur a dû s'em-
20
274 MERCURE DE FRANCE .
parer , pour ainsi dire de la société afin de la régulariser
, ad'abord considéré l'homme dans tous les degrés
qu'il parcourt depuis l'état naturel jusqu'à celui de la
civilisation; il le voit dans le principe assujéti aux lois
immuables qui enchaînent toutes les parties de l'univers,
et bientôt plus particulièrement guidé par celles que
lui suggèrent ses besoins , ses commodités , ses plaisirs .
Le gouvernement patriarchal ou paternel est le premier
qui s'établit parmi les hommes , les autres lui succèdent
et prennent différens caractères par des causes accidentelles.
L'agriculture naît de la nécessité de pourvoir à
l'existence , le commerce du besoin d'augmenter le bien
être; la propriété devient la conséquence du travail,
les arts , les sciences , la philosophie , celles de la réflexion;
la religion enfin et la législation forment le
complément du système social. Dans tous les temps ,
dans tous les pays , les hommes ont senti leur dépendance
d'un être invisible et tout puissant , ils n'ont pu
méconnaître ses bienfaits , la reconnaissance leur a fait
un devoir de lui rendre hommage , ils n'ont différé , ils
ne se sont trompés que dans l'idée de sa nature et dans
le genre de culte qui pouvait lui être agréable. Le
bonheur du peuple est la base invariable de la législation;
c'est dans la connaissance des moyens de l'assurer
que consiste lascience du législateur. L'auteur les fait
dériver avec raison d'une sage distribution de la justice
, dont les principes éternels sont gravés dans la
conscience , d'une habile combinaison des moyens de
prospérité que possède une nation , mais sur-tout de
l'agriculture et du commerce. Enfin il n'y a pas un point
d'économie générale ou publique qui ne soit approfondi
, développé avec la plus grande sagacité dans cet
ouvrage , qui peut être regardé comme le manuel du
législateur, et devenir vraiment classique.
Nous croirions diminuer l'intérêt du fond en insistant
sur celui de la forme , c'est-à-dire , en nous étendant
sur le style de l'auteur dont la pureté égale la force;
mais on remarquera sur-tout l'enchaînement naturel de
tous les principes , et l'attention constante de subordonner
par tout les combinaisons à l'expérience.
D. L. C. В.
NOVEMBRE 1816 . 275
wwwm
L'AMI DES JEUNES DEMOISELLES .
M. Blanchard , libraire avantageusement connu
comme homme de lettres , par la publication d'intéressans
ouvrages d'éducation et de morale à l'usage de
la jeunesse , vient de faire paraître la traduction d'un
autre ouvrage allemand qui ne peut être que très-favorablement
accueilli du public; il est intitulé dans la
traduction : l'Ami des jeunes demoiselles , ou Conseils
auxjeunes personnes qui entrent dans le monde , sur
les devoirs qu'elles auront à remplir dans le cours de
leurvie. L'auteur paraît avoir réuni en un seul cadre
tous les préceptes de sagesse , de vertu et de morale
propres à servir de guide et de consolateur dans les différentes
situations de la vie. Cet ouvrage en deux volumes
est de M. Ewald, pasteur réformé à Carlsruhe .
La traduction , confiée à la plume exercée et habile
d'un jeune littérateur versé dans les deux langues ,
M. Ch . B. , est simple , pure , élégante et correcte. L'éditeur
a placé en tête de l'ouvrage un avertissement
plein d'intérêt. On sait que les Allemands excellent dans
les ouvrages qui ont pour objet de faire connaître et
apprécier le charme et le bonheur des jouissances et des
vertus domestiques. Ils réussissent également à atteindre
ce but, soit dans les ouvrages de poësie et de morale ,
soit dans les romans ; mais leurs ouvrages d'éducation
et de pédagogie sont particulièrement remarquables :
Campe , Raffe , Veisse , Basedoff , Nimniemayer , ont
donné dans ce genre des modèles à peu près parfaits ,
et qui jusqu'ici n'avaient pas été imités avec succès
dans les compositions originales des autres langues.
L'utile et l'agréable , l'instruction solide et les épisodes
les plus amusans sont fondus avec un tel art , que le
souvenir des premières études laisse à la fois dans le
coeur et la mémoire des enfans , le charme le plus inexprimable.
C'est dans cessouvrages que Berquin trouvé
la presque totalité des matériaux dont se composent son
Ami des enfans et son Ami des adolescens , encore
a
20.
276 MERCURE DE FRANCE.
n'en a-t-il pris que la partie la plus superficielle , et
sans indiquer même la source où il avait puisé avec
tant d'abondance. Il ne sera pas difficile , dans une autre
occasion , de prouver la vérité de ces assertions , et notre
littérature est trop riche et trop sublime pour avoir rien
à craindre de révélations semblables. M. et Mme Azais
sont les premiers qui ont marché avec succès sur les
traces des auteurs allemands dans un genre si intéressant
, sans rien leur emprunter , et en tirant tout de leur
propre fond. L'estimable et intéressant recueil qu'ils
publient , et dont le succès va toujours croissant , en
formant pour nous une véritable bibliothèque de l'enfance,
figurera aussi avec avantage dans la bibliothèque
des amis des lettres et de la morale. Quant à M. Ewald,
dont l'excellent ouvrage sera mis en Allemagne à côté
de ceux de Campeet de Basedoff, cet estimable écrivain
était déjà avantageusement connu par d'autres ouvrages
dans la littérature allemande , sur-tout par celui
dans lequel il a élevé , en faveur des Israélites de l'Allemagne
, particulièrement de ceux de Francfort , la voix
de la justice , de l'humanité , de la politique et de la religion.
Ce n'est pas la première fois que de dignes ministres
de différentes communions chrétiennes ont ainsi
généreusement plaidé la cause des victimes d'une antique
oppression , qui depuis long-temps a cessé d'être
religieuse. C'est aussi l'objet d'un ouvrage intéressant
que nous avons annoncé , que l'on doit à M. Bayle ,
ancien inspecteur aux revues et membre de la légion
d'honneur , et dont nous nous proposons de rendre incessamment
compte. Mais revenons à l'ouvrage de M.
Ewald ; il est divisé en chapitres intitulés Lectures. Le
charme du style , dans la traduction comme dans l'origiral
,y répond parfaitement à l'excellence de la morale
et àl'intérêt des épisodes adroitement répandus au milieu
de la partie didactique de l'ouvrage. L'exécution
typographique en est également très-satisfaisante , et il
estornéde charmantes gravures allégoriques.Voilà sans
doute bien des titres de recommandation et de véritables
droits à la faveur du public. M. Ewald , M. Blanchard
et le jeune traducteur paraîtront sans doute en
NOVEMBRE 1816. 277
avoir tous à son estime et à sa reconnaissance; et à
l'approche de l'heureuse époquedes étrennes , il est peu
de livres sans doute qui soient plus dignes d'être offerts
comme souvenirs et comme hommage aux épouses ,
aux mères et aux filles destinées à perpétuer l'exemple
et les traditions de toutes les vertus, en en offrant continuellement
l'exemple dans leurs discours , dans leurs
conseils et dans leurs actions.
wwwwww
DES DÉNONCIATEURS ET DES DÉNONCIATIONS ;
Par l'auteur de l'Art d'obtenir des places.
( II et dernier article. )
Dans l'analyse rapide que nous avons précédemment
donnée de cet ouvrage , nous avons reproché à l'auteur
de n'avoir pas cherché à égayer un sujet naturellement
fort triste : une seconde lecture que nous venons de
faire avec attention nous a confirmé d'avantage dans
notre premier jugement. Nous nous étions promis de
faire quelques citations des passages qui nous auraient
paru lesplus plaisans , et les plus propres à adoucir la
sombre austérité du sujet; mais c'est à peine si nous
avons trouvé de loin en loin quelques-uns de ces traits
fins et spirituels que l'auteur de l'Art d'obtenir des
places semble avoir entièrement épuisé sur son premier
ouvrage. En résumé nous pensons que lesujet aété mal
choisi , et ne pouvait fournir tout au plus qu'une diatribe
satirique , et que des lieux communs de morale et
de philosophie ; aussi ne trouve-t-on guère autre chose
dans ce livre. Le seul épisode dont la couleur soit assez
comique , c'est celui où l'auteur fait le dénombrement
de l'armée des calomniateurs , qu'il passe pour ainsi
dire en revue , depuis les troupes légères qui sont destinées
à harceler l'ennemi , jusqu'aux bataillons de réserve
qui doivent porter les derniers coups . La description
de ces différentes manoeuvres est assez plaisante,
mais elles ont encore plus de rapport avec une conspi-
7
278
MERCURE DE FRANCE .
:
ration , une intrigue de cour , qu'avec la calomnie proprement
dite , et dont l'invisibilité même , au moment
qu'elle frappe sa victime , forme l'attribut le plus essentiel
, comme elle en est la sauve-garde la plus invincible.
Le malheureux tombe atteint d'un trait mortel ,
parti tout à coup du sein de l'ombre , et il ignore jusqu'à
la main qui l'a frappé. Semblable à ce guerrier
dont parle Virgile dans l'Enéide , qui recevait dans la
gorge un javelot d'airain à l'improviste ; furieux , et
agitant son épée, il promène autour de lui des yeux
étincelans , et cherche inutilement à découvrir celui qui
vient de lui donner la mort.
... Nec teli conspicit usquam
Auctorem, nec quo se ardens immitere possit.
Voilà une image frappante de la calomnie , et ces deux
vers de Virgile me paraissent préférable à tout ce qu'on
a écrit sur cette matière , sans en excepter le Traitédes
dénonciations .
" Il aurait été peut-être plus convenable d'intituler cet
ouvrage Essai sur la calomnie , dont la dénonciation
est lahideuse progéniture. Mais j'avoue que de quelque
manière que ce soit, ce livre aurait toujours fini par
être fort ennuyeux , et que l'auteur , obligé nécessairement
de recourir à des personnages allégoriques , genre
essentiellement froid et qui n'est guère supportable
qu'enpeinture , n'aurait pas tardé à se repentir de s'être
imprudemment jeté dans ce labyrinthe; son ouvrage a
d'ailleurs le défaut d'être trop long , et il semble , aux
efforts de l'écrivain , qu'il a juré de faire un livre complet
sur cette matière , et qu'il est décidé à ne pas en
avoir le démenti. Je crains bien que les lecteurs ne se
piquent pas d'une aussi constante opiniâtreté : afin d'intéresser
par tous les moyens possibles , l'auteur s'est jeté
dans les citations , et il rapporte des vers sur la calomnie,
que nous transcrirons d'autant plus volontiers qu'ils
sont parfaitement beaux , et qu'ils nous fourniront le
sujet d'un petit commentaire.
Par tout la calomnie a de traits imposteurs
Du geure humain trompé , noirci les bienfaiteurs ;
NOVEMBRE 1816.
279
2
Contre leur souvenir elle ose armer l'histoire ,
Dans lanuit, sur le seuil du temple de mémoire ,
Elle veille et combat l'auguste vérité
Qui s'avance à pas lents vers la postérité,
Aux intrigues de cours c'est elle qui préside ;
Souvent elle embrâsa de sa flamme homicide
Le tribunal auguste où dut siéger Thémis .
O! juges des Calas , vous lui fûtes soumis !
Ses clameurs poursuivaient Abeilard sous la haire ;
L'Hopital au conseil , Fénélon dans la chaire ,
Turenne et Luxembourg sous les tentes de Mars ;
Denain même la vit sur les pas de Villars ,
Et Catinat , convert des lauriers de Marsailles ,
Au lever de Louis Ja trouva dans Versailles .
Les Cévennes long-temps ont redouté sa voix ,
Elle inspiraitBaville , elle guidait Louvois
N'est-ce pas elle encore qui , dans Athène ingrate ,
Exilait Aristide , empoisonnait Socrate ,
Qui , dans Rome opprimée , égorgeant Cicéron ,
Ouvrait les flancs glacés du maître de Néron.
Elle espéra flétrir de son poison livide
La palme de Virgile et le myrte d'Ovide.
Si l'arrêt d'un tyran fait massacrer Lucain
Chez un peuple asservi chantre républicain ;
Du vulgaire envieux si la haîne frivole
A l'Homère toscan ferme le capitole ;
Si je vois du théâtre et l'amour et l'orgueil ,
Molière admis à peine aux honneurs du cercueil ;
Milton vivant proscrit , mourant sans renommée ,
Et la muse du Tage à Lisbonne opprimée:
Helvétius contraint d'abjurer ses écrits .
Le Pindare français , loin des murs de Paris ,
Fuyant avec sa gloire et cherchant un asile ,
Les cités se fermant devant l'auteur d'Emile ;
Sur l'éternel fléau de leurs jours malheureux ,
J'interroge en pleurant ces mortels généreux ,
Leurs månes irrités nomment la calomnie .
280 MERCURE DE FRANCE.
Les vers que l'on vient de lire sont assurément d'une
beauté rare ; et sans quelques noms de sophistes que
l'auteur (qui lui-même a marché toute sa vie sous leurs
bannières) a présentés comme des victimes déplorables
delacalomnie, ce morceau de poësie serait aussi beau
de vérité que d'expression. Mais n'est-il pas plaisant
aujourd'hui de venir nous représenter le financier Helvétius
, qui mourut dans sa patrie , riche et considéré ,
comme une victime de la persécution ? N'est-il pas
révoltant de nous peindre , comme un sage opprimé ,
l'auteur d'un livre dont la froide immoralité révolta
Voltaire lui-même , ainsi qu'on peut le voir dans sa
Correspondance philosophique ? Je sais qu'Helvétius
fut unhonnête homme , et que par une inconséquence
louable sa conduite fut toujours en opposition avec ces
affreux principes; mais n'est-ce pas avoir abjuré toute
pudeur , que de ranger dans la même cathégorie le
matérialiste qui voulait anéantir Dieu , et ce Fénélon
dont les erreurs sur lesquelles il passa lui-même condamnation
, prirent leur source dans un amour trop
ardent de la divinité ? Comment est-on capable d'écrire
d'aussi beaux vers , et de manquer en mêmetemps
à toutes les lois de la logique et du bon sens ?
Heu! vanas hominum mentes ! heu pectora cæca.
Il nous semble que ces réflexions auraient dû venir
tout naturellement se placer sous la plume de l'auteur
du Traité des dénonciations , qui s'est étayé de cette
éloquente épître sur la calomnie. Nous terininerons par
cette observation ce qui nous restait à dire de son ouvrage
, dont la lecture , au défaut d'autres ornemens ,
ne laisse pas que d'être instructive.
LA SERVIÈRE.
:
NOVEMBRE 1816. 281
wwwwwwww
Paris , ce to novembre 1816.
M. le Rédacteur du Mercure de France.
Monsieur ,
J'ai l'honneur de vous adresser l'exemplaire d'un
ouvrage directement contraire à la doctrine que vous
avez professée dans le Mercure du 2 de ce mois , en réponse
à une brochure qui soutient que par la nature
des choses , il ne saurait exister de gouvernement représentatif.
Quelles que soient les raisons que l'auteur
de cette brochure allègue en faveur de son opinion, la
mienne ne diffère en rien de la sienne quant au fond de
la question , et je déclare avec franchise que rien ne me
semble plus faible que votre réfutation, non pour le
style, qui est très-bon; mais pour les argumens , qui
manquent entièrement à la cause que vous vous efforcez
dedefe défendre.
Vous convenez vous-même qu'il n'y a dans une nation
qu'un très-petit nombre d'individus qui soient représentés
; mais sans m'arrêter à cette considération je
vais droit au but , et je vous prie de me répondre , s'il
est possible , au principe que voici :
Quand deux volontés différentes peuvent naître et
subsister entre le représentant et le représenté , la représentation
disparaît.
En vain dira-t-on qu'au moment où l'électeur élit le
représentant , sa volonté est d'être représenté par lui et
d'en passer par tout ce qu'il voudra, quelles que puissent
être ses opinions par la suite.
Gette entière abnégation de soi-même n'est admise
dans aucun acte civil; elle est semblable à celle du cénobite
qui donne sa voix pour élire le supérieur du
monastère : il fait un abandon total de sa propre personne
, et il meurt désormais dans sa volonté. Un représentant
, pour le temps de sa mission , n'est pas autre
chose que ce supérieur; c'est un magistrat électif, un
1 1
282 MERCURE DE FRANCE .
arbitre temporaire des destinées de ceux qui l'ont en
voyé dans l'assemblée législative ; et ce qui achève de
démontrer la nullité de la représentation, est que les
commettans n'ont aucun droit de ratification à exercer
sur les décrets qui leur sont signifiés de la part des représentans.
Les gouvernemens nommés mal-à-propos
gouvernemens représentatifs , ne sont donc qu'une sorte
de gouvernemens électifs , et des-lors rentrant dans la
classe des choses connues , ils perdent tout le vain prestige
dont on a cherché à les environner. J'ai déjà traité
fort au longcette matière dans mes précédens écrits , et
je joins àmon envoi un exemplaire des seconds developpemens
de ma proposition du 18 janvier dernier.
Vous y trouverez , depuis la page 17 jusqu'à la page 21 ,
l'énonciation des mêmes idées ,et presque les mêmes
expressions dont je viens de me servir.
Je vous prie pareillement de jeter les yeux sur mon
nouvel ouvrage, depuis la page 67 jusqu' à la page 98 ,
pour y voir la réponse que je fais à des personnes qui
se figurent que la représentation existe au moins lorsque
les résolutions des assemblées législatives sont d'accord
avec les intentions des commettans. Je prouve que le
gouvernement de Constantinople a autant de droit de
s'intituler gouvernement libre , lorsque le firman du
grand-seigneur est agréable à ses sujets , que les assemblées
en ont d'usurper le titre de représentation , lorsque
leurs décrets sont conformes aux voeux des prétendus
représentés. La satisfaction qu'éprouve le peuple dans
les deux circonstances , n'est que précaire et dépendante,
et ne peut permettre de le considérer en rien comme
jouantun rôle actif , et comme donnant à ses fondés de
pouvoir les ordres qu'il reçoit lui-même et auxquels il
doit obéir , soit qu'il les approuvent , soit qu'il en murmure.
Il est temps , Monsieur , et plus que temps , que des
préjugés absurdes disparaissent , et que des notions
exactes viennent rectifier des idées vagues et fausses
dont tous les partis peuvent s'emparer, et qui depuis
trente ans n'ont cessé de faire couler le sang à grands
flots dans toutes les parties du globe.
NOVEMBRE 1816 . 283
Jevous écris à la hâte , et par cette raison je ne vous
presse pas de rendre ma lettre publique; vous ferez à
cet égard ce qu'il vous conviendra. J'augure cependant
trop bien de votre impartialité pour penser que vous
puissiez imiter l'exemple des rédacteurs de la Quotidienne,
qui à les entendre , aspirent à l'entière liberté
de la presse , et qui à l'occasion de la même brochure
dont vous avez rendu compte , avouent ingénuement ,
que parce qu'une doctrine ne leur convient pas, ils ont
cru à propos de n'en rien dire afin de ne pas la faire
connaître ; ce qui signifie , si je ne me trompe , que s'ils
avaient le pouvoir en main , ils useraient d'autorité
pour l'étouffer et pour supprimer les ouvrages qui en
parlent,
1
Recevez , etc.
Le comte DE SAINT-ROMAN ,
pair de France .
SPECTACLES.
J'ai dit à ceux qui me reprochaient de critiquer leur
style : Censurez le mien. Le Constitutionnel a seul répondu
à cet appel général ; il a pris fait et cause pour
tous ses confrères , en se croyant mis dans le propos ,
comme Trissotin; il a entrepris de redresser à la fois
ses torts et ceux des autres journaux ; mais il n'a rompu
une lance pour la cause commune , que pour en voir
retomber sur lui-même tous les éclats. Pour relever
quelque chose dans mes articles , il a été obligé de remonter
jusqu'au 9 novembre ; et qu'a-t-il trouvé à
reprendre dans ce numéro ? une faute d'impression. Je
ne dirai point à mes lecteurs que je ne vois pas mes
épreuves , et que je ne puis être responsable des erreurs
typographiques ; je me contenterai de répondre que je
crois avoir prouvé que je sais écrire , au moins assez
pour éviter des fautes comme celle qu'on voudrait m'at
284 MERCURE DE FRANCE.
tribuer. Le Constitutionnel condamne encore une autre
de mes phrases'; mais en la citant il n'a fait que montrer
beaucoup de mauvaise foi et encore plus d'ignorance
: il a passé un mot et en a changé un autre , en y
ajoutant innocemment une simple voyelle. Il me reproche
ensuite d'avoir parlé d'ouvrages sortis des mains
savantes d'un artiste ; il souligne le mot savantes. On
voit bien que tout entier à la politique , il n'a pas eu
le temps de lire la Satire des femmes , il y aurait vu
ces deux vers :
1.
.... Une main sayante avec tant d'artifice ,
Bâtit de ses cheveux le galant édifice.
Ses mains , que je n'appelerai point savantes , puisque
cela le choque, ne sont pas habituées à feuilleterjour
et nuit les écrits de Boileau. Une aussi lourde bévue
me donne assez d'avantage pour me dispenser d'imiter
le Constitutionnel, qui est si libéral , comme chacun
sait , enpersonnalités et en injures.
Il m'accuse aussi de harceler constamment les autres
journaux. Comment pourrais-je cesser de leur faire la
guerre , lorsque la Quotidienne défigure Molière , et nous
apprend que le sonnet d'Oronte se trouve dans le Tartuffe,
endisant: « Mile Clairet , qui a quelquefois joué
>>dans le Tartuffe , répète ces vers du sonnet d' Oronte :
>> Sachez , Iris , qu'on désespère ,
>> Alors qu'on espère toujours . >>
Je me tairais quand la Gazette de France dit que les
coupures auxquelles se sont déterminés les auteurs des
Montagnes russes aux Variétés , ontfait de ces montagnes
des collines ? On m'imposerait silence lorsque
M. C. du Journal des débats conseille à M. Lemercier
de donner un frère à Agamemnon , comme Trissotin
et Bélise parlent de l'enfant nouveau-né , de ce sonnet
dont onvient d'accoucher ? Que l'on cesse d'être ridicule
, je cesserai de rire.
En attendant la Lampe merveilleuse , ce magnifique
opéra pour lequel on dépense , dit-on , cent cinquante
NOVEMBRE 1816 . 285
1
mille francs , on vient de donner la première représentation
des Sauvages de la mer du sud : ce titre est un
peu géographique. Ce ballet-pantomime en un acte
était d'abord intitulé les Femmes sauvages tout court ;
mais l'équivoque d'un pareil titre, qui était une insulte
pour l'humanité de nos danseuses , a rendu ce changement
indispensable. On avait aussi préparé pour ce
ballet , et non pour Panurge , non plus que pour la
Lampe merveilleuse , comme on l'avait annoncé , un
nouveau lever de soleil , qui n'a pas produit à la répétition
l'effet qu'on espérait. On a trouvé des taches à
ce soleil-là , qui n'a été reçu qu'à corrections. Le nouveau
ballet n'est qu'une froide imitation d'une scène
burlesque du roman de Pigault - Lebrun , intitulé
l'Homme à projets. C'est un jongleur indien moins
amusant que ceux que nous avons vus l'année dernière
à Paris. Ce grand-prêtre , qui s'appelle Olikas , veut
immoler une jeune fille au dieu Toya. Arrive un vaisseau
français . Dorville ,jeune officier , prend la place
du dieu ; Casimir , son Jokey , en prend la robe. On
fait danser lajeune Maheine au lieu de la faire mourir ;
carles hommes de notre pays ne sont pas cruels comme
les dieux de la mer du sud. Le roi des sauvages finit
par s'humaniser. Pour marquer ses premiers pas vers
la civilisation , il chasse les jongleurs et unit le Français
Dorville à la Sauvage Maheine. Ce dénouement est
pris dans un conte des Mille et une nuits. Le talent de
Mile Bigottini dans Maheine , et celui d'Albert dans
Dorville , n'ont pu animer cette triste production. On a
demandé le nom de l'auteur ; il est venu en personne
conduit par Albert , qui fidelle à son emploi , n'a satisfait
audésir du public que par unjeu muet. La musique
assez insignifiante de ce ballet , est de M. Lefèvre.
Onne parle plus , heureusement , du départ d'Albert
et deMile Bigottini pour la Russie; mais on se demande
si Mlle Georges n'y serait pas retournée. La reine d'Argos
s'est égaréedans sa route; les uns prétendent qu'elle
est retrouvée , les autres soutiennent qu'elle court toujours
le monde. Des gens qui se disent mieux instruits
assurent que , dégoûtée de la grandeur , elle a déposé
٦
286
6
MERCURE DE FRANCE.
le sceptre et la couronne , et qu'elle voudrait dérober à
tous les regards la retraite qu'elle a choisie dans Paris.
Son absence a empêché long-temps. Mile Duchesnois
de profiter de son congé , qui se trouve réduit à trois
semaines ; c'est en Flandre qu'elle est allé les passer.
Cependant Talma soutient seul le fardeau de la tragédie;
mais la comédie est dans ses jours de triomphe
et d'éclat ; Mile Mars et Fleury jouent deux ou trois
fois par semaine ; les Femmes savantes et la Comédienne
, le Tyran domestique et le Jeu de l'amour et
du hasard , le Philosophe marié et la Jeunesse de
Henri V , l'Homme à bonnes fortunes et la Comédienne
encore , ont formé dans l'espace de dix jours
une suite de représentations honorées d'une réunion
aussi nombreuse que choisie . L'assemblée est mieux
composée en général les jours de comédie que les jours
de tragédie. Il y a bien des gens qui ne vont à la tragédie
que comme au méloddrraammee.. Il faut un goût plus
fin pour applaudir aux leçons de Thalie , que pour admirer
les déclamations de Melpomene. Nous aimons
mieux frémir impunément des coups de poignard de
celle-ci , que de rire , quelquefois à nos dépens, des traits
lancés par celle-là. Les armes légères du ridicule , dans
les mains de Molière , nous font plus de peur que les
serpens des Eumenides dont Racine nous menace , et
que la coupe empoisonnée de Rodogune , que Corneille
nous présente avec un appareil si effrayant : d'ailleurs
quand on sort du spectacle les yeux humides de larmes ,
on passe pour avoir un bon coeur ; et il est bien commode
de pouvoir se procurer la réputation d'homme
sensible , souvent pour 44 sols. Cela vaut mieux que
d'acheter , au même prix , renom d'un méchant
homme qui s'amuse des impertinences de ce mauvais
coeur de Molière .
le
Onannonce une représentation au bénéfice de Mile
Mézeray. On reprendra Roxelane et Mustapha , tragédie
de M. Maisonneuve , qu'on n'a pas jouée depuis
fort long-temps. Ondonnera ensuite la première représentation
d'une comédie en trois actes et en vers , et un
ballet. On parle aussi de mettre à l'étude le Trésor ,
1
NOVEMBRE 1816 .. 287
de M. Andrieux , qui n'a pas encore été joué au Théâtre
Français.
La paix vient d'être signée à Feydeau entre les hautes
puissances belligérantes. Les auteurs ont enfin consenti
àlaisser doubler les rôles de Martin par Batiste , et les
acteurs ont fait insérer dans les journaux une lettre en
forme d'amende honorable. Ce Joconde qui se faisait
tant désirer adéjà reparu ; mais quoiqu'on l'ait joué un
dimanche , jour où les pièces les plus médiocres remplissent
toujours la salle , la recette n'a été que de
2,400 fr.; ce n'est pas la faute de Batiste , qui a fort
bien chanté dans le rôle de Joconde. Après cette pièce ,
le Nouveau seigneur ne pouvait long-temps se faire
attendre; on en promet la représentation très - incessamment.
Ainsi se trouvera accomplie la prophétie du malin
Vaudeville :
1
Le Nouveau seigneur et Joconde,
Jocondeet le Nouveau seigneur ,
Ces denx nouveautés dans le monde ,
Ont , grâce au ciel tant de bonheur ,
Que l'an prochain , sans qu'on les fronde ,
Ils offriront aux spectateurs
LeNouveau seigneur et Joconde ,
Jocondeet le Nouveau seigneur.
On a repris depuis quelque temps Raoul Barbe bleue
et la Jeune prude; on pouvait choisir mieux que la
première pièce , malgré la beauté de la musique ; et la
seconde n'a pas eu autant de succès qu'on devait l'espérer
des talens de Mme Duret , dans le rôle de Lucrèce ,
et de Mile Móre dans ses travestissemens . Cette dernière
actrice , qui est pleine de gentillesse et de naturel , n'a
d'autre défaut qu'un peu de maigreur. Mais ce n'est
pas un mal irréparable ; les actrices prennent assez facilement
de l'embonpoint.
Pour nous consoler de l'abondance stérile de nos
auteurs , tous les théâtres donnent des reprises .. Celle
Della donna di genio volubile ( la Femme capricieuse )
à l'Opéra Italien , avait attiré beaucoup de monde.
288 MERCURE DE FRANCE .
Garcia supplée à la faiblesse de sa voix par beaucoup
de chaleur et d'expression. Crivelli faisait souvent oublier
le charme de sa belle voix par la froideur de son
jeu. Mme Morandi chante bien , et joue encore mieux
le rôle de la femme capricieuse. On lui oppose le souvenir
désespérant de Mme Barilli ; mais on n'ajoute pas
que , comme actrice , Mme Morandi ne laisse assurément
place à aucun regret. Mme Garcia brille au second
rang. Un nouveau bouffe adébuté dans cette pièce ; il
s'appelle Chiodi .
Personne n'entre maintenant à l'Odéon ...... par la
grande portedu milieu. On a rétabli les deux entrées
latérales qui existaient autrefois . Il y a quelque temps
qu'on n'aurait pas hasardé ce changement. On avait
alors assez de peine à visiter ce théâtre , sans chercher
à dérouter le petit nombre d'adorateurs zélés qui venaient
encore peupler ce temple désert. Les temps sont
bien changés. Cependant la première représentationde
la reprise des Marionnettes n'avait pas attiré une
grande affluence ; c'est pourtant un des meilleurs ouvrages
de M. Picard : peut-être y a-t-il trop de philosophie
et pas assez de gaîté. On peut aussi lui reprocher
de montrer les hommes trop à nu ; il faut savoir embellir
la vérité ; une censure chagrine n'est pas ce qu'il
faut au théâtre. L'austérité du Misanthrope est tantôt
sublime , tantôt comique ; elle excite , ou l'admiration ,
ou la gaîté. On ne trouve souvent dans les Marionnettes
que des réflexions qu'on croirait extraites de ces traités
demorale qui ne sont ni sublimes , ni plaisans. Perroud
a fort bien joué le rôle de Marcellin ; après lui ,
Armand et Mile Adeline sont les seuls qui méritent
quelques éloges ; il faut se taire sur le reste. Thénard
sur-tout a de grandes obligations à la critique , quand
elle veut bien garder le silence à son égard. Mme Dufresnoy
, qui a débuté il y a quelques jours aux Français
, vient de passer à l'Odéon . Elle a joué la bonne
Mère et Perrette de Fanfan et Colas .
On ne se lasse pas d'aller rire des personnalités et
des gravelures dont fourmille la pièce des Montagnes
russes au Vaudeville. Depuis la réconciliation des acNOVEMBRE
1816. 289
teurs et des auteurs de l'Opéra-Comique , les auteurs
ont retranché presque toutes les grossières épigrammes
qu'ils avaient faites contre ce dernier théâtre. On ne
parle plus des chapeaux à la Féodor; et si ce malencontreux
opéra est encore en butte à quelques sarcasmes
, ce n'est qu'au prétérit : on ne dit plus que
Féodor prend; on dit : il prit. Voilà une querelle à
peu près près terminée ;mais on ne sait commentfinira
la guerredu Constitutionnel et du bon goût .
On a donné mardi , aux Variétés , la première représentatior
de M. Bon Enfant , vaudeville en un acte.
C'est l'Optimiste de Colin d'Harleville , réduit à de
justes proportions pour ce théâtre. La scène se passe
dans un village du Périgord. M. Bon Enfant , qui a
50,000 liv. de rente , y arrive pour un procès qui doit
ruiner Mme de Germeuil , sa cousine , jeune et jolie
veuve que veut épouser un M. Folleville . Julie , nièce
de cette dame , aime Eugène , fils de M. de Noirval , le
pessimiste de la pièce. Les charmes de Mme de Germeuil
enflamment le bon cousin, qui se ferait conscience
de plaider contre elle , malgré toutes les mystifications
dont on l'a régalé à son arrivée. C'est le jaloux
Folleville qui , voyant un rival dans M. Bon Enfant ,
lui a fait toutes ces mauvaises plaisanteries . M. Bon
Enfant lui parle bien d'abord d'un duel ; mais au lieu
de se donner des coups d'épée , ils finissent par s'accorder
mutuellement leur estime : cela convient beaucoup
mieux aux deux champions , qui ne sont pas plus
méchans l'un que l'autre. M. Bon Enfant, qui mène
les affaires rondement , épouse Mme de Germeuil ; il
enrichit ainsi Julie , et lève le seul obstacle qui s'opposait
à son mariage avec le fils du pessimiste Noirval .
M. Dumersan est l'auteur de ce petit ouvrage. Dans
une lettre que les journaux ont publiée , il dit que
M. Bon Enfant est une comédie toute simple et toute
naturelle. Il y a fait preuve , en effet , d'une grande
simplicité. M. Bon Enfant , qui va se coucher comme
le Somnambule , en arrivant chez Mme de Germeuil ,
dit dans un couplet qu'il s'est endormi au risque d'y
demeurer, et que cet à-compie qu'il prend sur lamort
21
290
MERCURE DE FRANCE.
ne nuira point au total. M. de Noirval dit à M. Bon
Enfant : Vous êtes bien heureux d'étre heureux . Bosquier-
Gavaudan , qui a joué le rôle de M. Bon Enfant ,
asouvent manqué de mémoire. Comme personne n'a
crié bis pour aucun couplet , cet acteur a eu la bonté
d'en chanter un deux fois. Mile Pauline , dans Mme de
Germeuil , se compare
Aces faux dieux dont nous parle lå fable ,
Muets et sourds pour leurs adorateurs .
Les spectateurs auraient bien voulu avoir ce dernier
trait de ressemblance avec les dieux ,
Tout le Marais a frissonné en lisant sur l'affiche de
laGaieté: En attendant la première représentation du
Monastère abandonné ou la Malédiction paternelle;
mais ce théâtre a tant de malheur depuis quelque temps ,
qu'il est à craindre qu'on ne reçoive cette malédiction
comme Cléante dans l'Avare reçoit celle de son père ,
et que le public ne dise aux auteurs : « Je n'ai que
faire de vos dons . »
Ε.
wwwwwwwww
ESTAMPES
Pour le Thucydide de J.-B. GAIL.
Ce titre m'a revelé , et revelera à beaucoup de nos
lecteurs aussi , l'existence d'une traduction française de
Thucydide par M. Gail. Je me suis en conséquence ет-
pressé de me la procurer , sans être découragé par le
jugement de Chenier , qui page 131 de son Tableau
de la littérature française , déclare celle de M. l'Evêque
seule digne de quelqu'attention , j'ai comparé entr'elles
les deux versions; quelle a été ma surprise !
celle de M. l'Evêque m'a paru un chef-d'oeuvre de
médiocrité , tandis que celle de M. Gail m'a semblé
réunir l'élégance à la fidélité. Le premier mérite lui est
attribué par un excellent juge en cette partie , M. Auger,
de l'académie française.
NOVEMBRE 1816. 291
L'opinion que j'émets veut être prouvée ; je l'entreprendrai
dans un des numéros suivans , en considerant
d'abord le mérite de la traduction des harangues .
En parlant du Thucydide de M. Gail ,je ne dois pas
oublier les estampes , qui sont d'une aussi belle exécution
que celle de sa traduction complète de Xénophon ,
ouvrage que nous avons récemment annoncé avec les
éloges qu'il mérite . ( Voy. novembre 1816 , no )
La collection qui nous occupe est forinée de dix.gravures
et de deux plans , destinés à orner soit la traduction
française de Thucydide , par M. Gail , soit les diverses
éditions in-4° et in-8º de Thucydide qu'il a
données. Leur prix est de 12 fr. , et 20 fr. avant la lettre.
Elles se trouvent chez Gail neveu , au collège royal ,
place Cambrai .
R.
INTERIEUR .
La chambre des pairs , dont les membres avaient reçu
des lettres closes du roi pour se rendre à la chambre ,
s'est constituée le osous la présidence de Mgr. le chancelier.
Elle a nommé pour ses secrétaires M.le duc de
Choiseul , M. le comte Molé , M. le comte Pastoret ,
M. le maréchal duc de Raguse.
-M. Courtois de Pressigny, ancien évêque de Saint-
Malo , qui a été nommé pair de France par ordonnance
du roi , en date du 20 avril dernier , a prêté serment en
cette qualité , et a pris séance .
- Les princes du sang actuellement résidant en
France , ont , par ordonnance du roi , reçu la permission
de prendre séance dans la chambre .
La chambre forme ses six bureaux. S. A. R.
Monsieur , est nommé président du premier bureau ;
Mgr. le duc de Berri , du second ; M. le duc de Croid'Havre
, du troisième; Mgr. le duc d'Angoulême , du
quatrième ; M. le maréchal comte de Viomesnil, da
cinquième ; et M. le comte Barthelemi du sixième. Les
292
MERCURE DE FRANCE .
cinq premiers sont composés chacun de 35 membres ,
et de sixième de 33 seulement.
-Le projet d'adresse au roi est adopté à la majorité
de 153 voix sur 134 votans.
-
- Le ministre de l'intérieur , accompagné de M. le
comte Siméon , conseiller d'état , est introduit; il soumet
à la chambre un projet de loi qui autorise tout
établissement ecclésiastique à recevoir par donation , ou
àacquérir de ses deniers , des biens-immeubles et des
rentes. La chambre a ordonné l'impression de ce projet
et la distribution à domicile.
M. le duc de Rohan présente sa requête tendante
à établir son droit d'hérédité à la pairie , conformément
'à l'ordonnance du roi du 23 mars 1816. Trois commissaires
sont nommés au sort pour procéder à la vérification
des faits contenus dans la requête. La chambre ,
sur le rapport de ses commissaires , déclare valables les
titres produits par M. le duc de Rohan , et procède à la
désignation des six pairs qui doivent être entendus dans
l'information prescrite par l'ordonnance du 23 mars .
Les six pairs ayant été entendus séparément , et leur
témoignage conforme , étant en faveur de M. le duc de
Rohn , la chambre a arrêté qu'il serait admis à prêter
le serment.
- M. le comte de la Roche-Aimon , nommé pair
par ordonnance du 17 août 1815 , a été admis à prêter
serment.
Une commission de cinq membres , composée de
MM l'abbé de Montesquiou , l'évêque d'Evreux , le
comte de Pastoret , le maréchal comte de Gouvion
Saint-Cyr et le comte de Marbois , a été nommée au
scrutin. Cette commission a fait son rapport par l'organe
de M. l'abbé Montesquiou , dans la séance du 26
de ce mois , et les conclusions en faveur de l'admission
du projet de loi pour le clergé ont été admises à une
majorité de 155 voix sur 146 votans .
-MM. Duvergier de Hauranné et Fornier de Saint-
Lari , sont nommés , par ordonnance du roi , questeurs
de la chambre des députés .
NOVEMBRE 1816. 293
- M. le duc de Richelieu , M. le comte de Corvetto
; MM. les conseillers d'état , baron de la Bouillerie
, baron Dudon , vicomte Tabarié , de Saint-Cricq ,
de Barente et de Serre , prennent place au banc des
ministres ; M. le comte Corvetto , sur l'invitation de
M. le président de la chambre des députés , monte à
la tribune , et présente le projet de loi sur le budjet
de 1817. Le discours qu'il prononce a toute l'étendue
que comporte l'importance du sujet. Les nombreux
développemens qui y sont contenus , quoique se refusant
àl'analyse , sont cependant d'un si haut intérêt ,
que nous essayerons d'en saisir les traits principaux .
Messieurs , dit-il en commençant , « les finances touchent
de si près à la destinée des empires , et tant d'intérêts
s'y rattachent , que leur situation est le premier objet
sur lequel les hommes d'état et les particuliers portent
leurs regards. Le ministre donne ensuite des
considérations consolantes; d'abord que les circonstances
dans lesquelles il présente le budjet de 1817 sont bien
moins critiques que celles dans lesquelles il fallut présenter
celui de 1816 , et que malgré toutes les difficultés
, lamarche des affaires n'a point été entravée , et
le sera d'autant moins que l'esprit de paix et de conciliation
s'affermira parmi nous. Les organes de la nation
ne peuvent avoir avec ceux du prince qu'un
même but : le salut et la gloire du trône et de la
patrie. Le moyen d'y atteindre a été indiqué par le
roi lui-même , c'est l'exécution franche et entière de la
charte.... ; mais il nous faut des institutions , et la plus
efficace d'entr'elles est un bon système de finances .......
L'origine de nos troubles vient de la plaie des finances .
Pour en prévenir le retour , nous comptons sur l'appui
de tous les hommes qui fidelles au roi comme à la
charte , veulent qu'elle soit aussi inviolable que son
auguste auteur.... ; l'état des finances vous sera exposé
tel qu'il a été mis sous les yeux du roi. Le tableau présenté
par le ministre sur les budjet de 1814 , 1815 et
1816 , ne chargent celui de 1817 que d'un supplément
de 85 millions 51,000 liv . C'est peut être une phénomène
assez remarquable , continue-t-il , qu'un pays ,
204 MERCURE DE FRANCE .
qui , dans l'espace de trois ans , a si prodigieusement
souffert, ait pu entretenir par ses tributs les sources
des revenus publics...... Honneur au peuple qui sait
allier , au courage de souffrir , une généreuse obéissance
àsesdevoirs . L'arriéré se paie;les traités s'exécutent... ,
nos effets à terme se soutiennent ....... ; des secours sont
distribués aux contrées maltraitées par les fléaux du
ciel.... ; les travaux publics les plus utiles sont continués
, d'autres commencés...... ; la prévoyance doit
ouvrir une route qui nous fasse braver le présent , et
nous mène le plus avant dans l'avenir : cette route
est un système de finance qui lie une année à l'autre .
Il doit réunir les conditions suivantes : 1º assurer le
paiement loyal des dettes du passé ; 2º fixer la somme
de l'impôt dans une proportion compatible avec les
facultés des contribuables ; 3º appeler la confiance des
capitalistes par la sureté de nos engagemens et l'évidence
de nos moyens; 4º donner àtoutes les fortunes
cette sécurité sans laquelle il n'y a point de crédit ;
5ºdoubler la dotation de la caisse d'amortissement : ces
conditions et ces principes forment la base du budjet
que nous avons l'honneur de vous présenter. Le mimistre
expose ensuite les motifs puissans qu'il y a d'étendre
en faveur des créanciers de l'arriéré , les dispositions
de la loi du 28 avril , en détaille les moyens , et
fait cette réflexion bien juste , que la paix nous est
rendue , l'effusion du sang arrêté , que notree jeunesse
respire , notre commerce n'est point fatigué d'exactions
, ne craint plus les monopoles , que le terme de
nos maux nous est connu , et que par conséquent notre
position actuelle est plus tolérable que celle qui l'a
précédée.
Le ministre adonné ensuite le tableau général des
charges de chaque ministère , et comme tous ces détails
sereprésenteront nécessairement dans la discussion du
budget dans la chambre ,nous ne nousy arrêterons point
ici ; mais il les a terminés en disant : Nous avons rempli
une tâche pénible en vous exposant sans déguisement
la gravité de nos charges; il est réservé à nos successeurs
de vous offrir des tableaux plus consolans......
NOVEMBRE 1816. 295
Espérons qu'avec nos moyens et votre concours , la
France sortira victorieuse de la lutte du malheur , sera
digne d'elle , sera digne de son roi et des destinées qui
l'attendent sous la dynastie deHenri IV et de LouisXIV.
-M. le baron Dudon succède à la tribune et lit le
projetde loi .
M. de Barente présente le travail relatif aux contributions
indirectes.
-M. le président donne acte aux ministres de S. M.
de la présentation qu'ils viennent de faire. Il annonce
que le ministre des finances a fait imprimer son rapport
au roi , l'exposé présenté à la chambre , les projets de
loi , et que le tout sera distribué le lendemain à domicile;
et la chambre étant consultée , s'ajourne au lundi
18 novembre.
1
- Nous ne donnerons que les titres des différens articles
contenus dans cette loi , nous réservant , au inoment
de la discussion , d'en offrir les détails . Le titre re
contient la fixation des budgets de 1814 , 1815 et 1816.
Letitre second, le paiement de l'arriéré. Le 3º, le
budget de 1817 .
Le4º, les contributions indirectes de 1817. Le titre 5,
les moyens de crédit; et le 6º, la dotation de la caisse
d'amortissement.
Le 7º , l'affectation spéciale au payement de la dette
perpétuelle , et de la dotation de la caisse d'amortissement.
Le titre 8 l'inscription au trésor des pensions payées
sur les fonds particuliers des ministères , et fixation
des fonds permanens des pensions .
Le titre 9, des droits d'enregistrement et du timbre.
Titre 10 , dispositions générales .
M. de Barenie a lu l'exposé des motifs de ce projet
de loi , et sur chacun des titres qu'il renferme..
- La chambre se retire dans ses bureaux pour examiner
le projet de loi sur le budjet .
- Dans la séance du 17 , la chambre entend d'abord ,
de la part d'un de ses secrétaires , un rapport sur les
1
/
296
MERCURE DE FRANCE.
1
diverses pétitions qui lui ont été présentées , et , conformément
au réglement ,elles sont renvoyées à la commission
qui doit lui proposer de statuer sur chacune
d'elles .
1
M. de Clausergues et M. le comte Marcellus réclament
sur ce que dans le procès-verbal il avait été dit
que l'adresse au roi avait été votée à l'unanimité. M. le
président leur fait observer que c'était au moment de
la lecturedu procès-verbal que leur réclamation aurait
dû avoir lieua;; cette réclamation n'a pas de suite pour
lemoment. Mais depuis , ces deux députés ont publié
la même réclamation par la voie des journaux , avec
l'observation que l'adresse ayant été votée dans un
comité secret , dont le procès-verbal n'avait pas pu encore
être lu , il leur avait été impossible de réclamer
contre l'expression du vote unanime.
-Dans sa séance du 23 novembre , la chambre a
entendu lerapport de la commission chargée de surveiller
la caisse d'amortissement . Cette commission est composée
de M. de Villemanzi , pair de France , président;
M. Pardessus , secrétaire ; Piet , Lafitte , Brière de
Surgi , commissaires ; M. Dutremblai , directeur général
; M. Dufougerai , sous-directeur. M. Villemanzi
monte à la tribune et présente le rapport très-détaillé
et véritablement satisfaisant des opérations de la caisse.
L'impression et la distribution en sont ordonnées.
Dans cette même séance , le ministre de l'intérieur
vient présenter le projet de loi qui règle la compétence
et le mode de procéder de la chambre des pairs dans
ses formesjudiciaires. Cette loi est presque littéralement
conforme à la résolution adressée à celle des députés
de la dernière session .
Le roi a le pouvoir de s'approprier une résolution ,
quand , envoyée à une chambre par l'autre , cette dernière
n'a pu , dans le cours de la session , se prononcer
sur l'envoi qui lui a été fait. En effet , la session qui suit
ne peut pas prononcer sur l'envoi fait à celle qui l'a précédée.
DUBRAY , IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
พ.° 5.
******
MERCURE
DE FRANCE.
www www
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 5o fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur tout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , franes de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
wwwwwww
POESIE.
CONTE.
Quoi ! disait Jupiter, pas un jour de repos !
Sans cesse importuné par cette race humaine !
J'avais mêlé pour elle et les biens et les manx ;
Ma sagesse avait eru rendre les poids égaux ;
Les hommes cependant ne sentent que la peine !
Me serais-je trompé ? Faut-il changer leur sort ?
Ou dois-je mépriser leur injuste murmure ?
J'ai député chez eux mon fidelle Mercure ,
Qu'il revienne à l'instant, j'en croirai son rapport.
Soudain ce messager , sur un nuage d'or ,
De la terre et du ciel a franchi la distance.
-Eh bien! mon fils , eh bien ! as-tu chez les mortels
TOME 69 . 22
298
MERCURE DE FRANCE.
Trouvé quelques heureux dont la reconnaissance
Pour bénir mes bienfaits m'érige des autels ?
Tu te tais ? tu souris ? je comprends ce silence !
Mais du moins quelques- uns , grâce à ton éloquence ,
Ont mis peut- être un terme à leurs sots différends ?
Les querelles des rois , les passions des grands ,
Résistent , je le sais , à mes ordres suprêmes ;
Mais ces êtres obseurs qui végétent aux champs ?
- Hélas ! reprit Mercure , ils sont par tout les mêmes ;
Et vous leur donneriez à tous des diadêmes ,
Le lendemain encore ils seraient mécontens.
Ecoutez mon récit et voyez si je mens.
Après avoir quitté les palais et les villes ,
Formé des avocats , enrichi des marchands ,
Donné même aux fripons quelques leçons utiles ,
Pour obéir , mon père , à vos commandemens ,
Je suis venu chercher dans les humbles chaumières
Ees voeux plus modérés , des besoins plus pressans
Je vois près d'un moulin un homme à cheveux blancs ;
Il était à genoux , et ses vives prières
Imploraient , mais en vain , Eole et ses enfans ;
Le calmele plus doux , depuis une semaine ,
An plus fàcheux loisir réduisait tout son temps .
Son malheur m'attendrit. Soudain le dieų des vents ,
Ames ordres soumis , de son antre déchaîne
Le rapide Aquilon , dont la bruyante haleine
Aux ailes du moulin redonne leur essor .
Le meunier se livrait au plus heureux transport.
Mais quoi ! de son plaisir je jouissais à peine ,
Qu'un jeune jardinier , son plus proche voisin ,
Se met à blasphémer contre votre personne.
En le privant des dons qu'il attend de Pomone ,
Le vent à celui-ci faisait perdre son pain.
Pour payer le dégât causé dans son jardin ,
Je lui donne une bourse et l'engage à se taire.
Vous penserez qu'ainsi j'accommode l'affaire ?
Point du tout. Le vieillard me dit avec chagrin
-
DECEMBRE 1816.
299
T
Que l'autre est trop heureux de vivre sans rien faire ,
Et que j'aurais mieux fait d'acheter son moulin.
Je vous avais promis de laisser sur la terre
Quelques hommes contens ; je tenais à ceux-ci ,
Jugeant à leur égard la chose plus facile .
Je erus y parvenir en leur parlant ainsi :
Comme à votre santé le travail est utile ,
Et qu'il faudrait changer l'ordre des élémens "
Pour vous rendre tous deux riches en même-temps ,
Il me paraît plus simple , et même préférable ,
De vous dédommager l'un l'autre également ;
Quand l'année aux jardins sera plus favorable ,
Alors au bon meunier je donnerai l'argent .
Qu'avez-vous à répondre ? Un très-fort argument ,
Répartit le vieillard , cela serait injuste ;
Jupiter souffrira qu'un jeune homme robuste
Quand je travaillerai fasse le fainéant ?
Je puis avoir mon tour , dites -vous dans un an ;
Mais pour moi le repos étant plus nécessaire ,
Le reste de mes jours je dois seul en jouir.
Moi , dit le jardinier , je soutiens le contraire';
Vous en profiteriez seulement pour dormir ;
C'est à l'âge où je suis , dans l'âge du plaisir .
Qu'une telle faveur peut vraiment être chère.
Par de bonnes raisons contre son adversaire ,
Chacun d'eux aussitôt est prompt àrépartir
On s'échauffe , on s'aigrit , on se met en colère,
Ils allaient s'égorger , lorsque pour en finir ,
Aces gens qu'on prétend des bêtes raisonnables ,
J'offre ces deux partis et leur dis de choisir :
Préférez-vous rester comme avant misérables ,
Qu qu'un même bienfait entre vous soit égal ?
Le croirez-vous , grand, dieu ? pour se faire du mal
Ils sont tombés d'accord.-Plutôt souffrir ensemble.
Voilà l'homme , jugez.- Mais j'ai fait , ce me semble ,
Répondit Jupiter , un bien sot animal . F
Aug. DE BELISLE.
22.
500
MERCURE DE FRANCE .
1
IMPROMPTU A MI ROSE DUPUIS ,
Sur laquelle je m'étais appuyé en adressant la parole à mademoiselle
Mars.
Je fus un peu gauche ; pardon.
Mais , grâce à la métempsycose. ,
Je me croyais devenu papillon ,
Et me posais sur une rose.
M.
A TEL .
Grâce à l'académie et grâce à son suffrage ,
Devenez immortel , du moins de sa façon.
Mais devez cet honneur à votre illustre nom :
Mieux vaudrait le devoir , beau sire , à quelqu'ouvrage.
Le chevalier VIGEE .
IORALITÉ .
La réputation n'est point un bien frivole ;
On ne l'obtient qu'au prix de plus d'un noble effort.
Si de son vivant on le vole,
Il faut le rendre après sa mort.
:
Par le même.
m
LE GLAND ET LE MOUSSERON.
Fable.
Du sommet d'un chêne superbe ,
Un gland voyant avec dédain
Unpauvre mousseron qui se cachait sous l'herbe ,
Sur lui se laissa cheoir et l'attéra soudain ,
Et cela , disait-il , pour rire du vilain : (
Lemousseron tout haut murmure ,
Etmontre un vif ressentiment..
C'est bien à toi , répond le gland ,
C'est bien à toi vraiment, chétive créature ,
DECEMBRE 1816. 301
D'un sale et vil fumier triste progéniture ,
D'oser te plaindre seulement
Du fils d'un chêne si puissant ;
Ignores- tu que la nature
Acréé les petits pour les plaisirs du grand ?
Oui , dit le mousseron , je connais mon néant ,
Je sais combien je suis fragile ;
Mais si l'être vraiment utile
Devait seul se croire important ,
Dussé-je t'échauffer la bile ,
J'oserai te dire pourtant
Qu'estimédes gourmets aux champs comme à la ville ,
Je suis dans les festins un des meilleurs morceaux ,
Tandis que tu n'es bon qu'à nourrir les pourceaux.
LAROQUE (du Loiret).
www wmi
DISTIQUE
Présenté au Roi le jour de l'anniversaire de sa naissance ,
17 novembre 1816.
Nomine jam magnus , major virtutibus ipse ;
Vivat adhuc , populis , prospera lustra decem !
M. QUESNEL , lieut. de la go
légion , garde nationale de Paris .
ÉNIGME.
Quand je sors du sein de ma mère ,
Je suis de si fâcheuse humeur ,
Et je fais aussi tant de peur ,
Que l'on n'ose approcher mon père .
Tout le monde le fête avec grande amitié.
Mais lorsque l'on s'empresse à jouir de ses charmes ,
Sans respect pour personne et sans nulle pitié ,
Ases meilleurs amis je fais verser des larmes.
Quelques-uns en fuyant tâchent de se guérir ;
302 MERCURE DE FRANCE .
Les autres , plus mutins , soudain courent aux armes
Pour me faire périr.
Mais , bel effet de leur colère!
Enme faisant mourir
Onmet à mort mon père.
CHARADE.
Je m'amuse à mon dernier ,
Tout en prenant mon premier ,
A repasser mon entier.
T. DE COURCELLES.
ww
LOGOGRIPHE
De huit pieds , cher lecteur , mon être se compose ;
Arriver jusqu'à moi n'est pas facile chose .
Tâches de découvrir dans mes membres épars ,
Cemont, but désiré du plus noble des arts .
J'y vois cet animal qui surprit Balaam ;
La rivale d'Agar , et femme d'Abraham ;
Ce dieu que l'on dit être inventeur de la flute ,
Qui vainquit des bergers dans mainte et mainte lutte ;
Ce que dans certain jeu nous préférons aux rois ;
Ce que l'on fait danser au marché quelquefois ;
J'y vois ce que sur l'eau le simple nocher lance ;
Puis ce que dans un bal chacun fait en cadence ;
Ce qu'on fait dans le monde ou près d'un tapis vert ,
Et qui chez la modiste à plus d'un bonnet sert ;
Ce que fait un barbier ; un signe de musique ;
Ce qu'on donne ou reçoit , souvent par politique.
T. DE COURCELLES.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Canne. Celui du
Logogriphe est Sac. Le mot de la Charade est Cachemire.
DECEMBRE 1816 . 303
wwww
ODETTE , LA PETITE REINE ,
Ou les Apparitions de la dame Blanche , roman
historique ; par l'auteur des Annales du crime et de
l'innocence. Quatre vol. in- 12 . Paris , chez Lerouge ,
libraire , cour du Commerce , quartier Saint-Andrédes-
Arts .
(Ist article.)
Le langage de nos aïeux était d'une naïveté charmante
: « Femme , dit le bon Montaigne , doit laisser
la honte aves sa cotte , couchant avec son mari. » Que
de circonlocutions il faudrait aujourd'hui pour exprimer
cela. Ce précepte au surplus ne regarde pas tout à fait
Odette; elle laissa bien la honte avec sa cotte , mais
elle ne couchait pas avec son mari , pas même avec son
amant ; il ne s'agissait que de tromper un roi en démence
, et de lui faire croire la nuit que la véritable
reine était à son côté. Ce fut un stratagême d'Isabeau
envers l'infortuné Charles VI ; elle choisit pour ce rôle ,
disent les vieilles chroniques , la fille d'un marchand
de chevaux , qui , disent-elles encore , se nommait
Odette, parce que son père se nommait Odon , et que
la demi-alliance avec le roi , de qui elle eut un enfant ,
fit surnommer la petite Reine. C'est cette action que
l'auteur des Annales du crime et de l'innocence a jugée
susceptible de prêter à des situations romantiques.
J'étais prêt de sortir et j'allais dîner en ville , quand
cette nouveauté m'arriva. Je ne fis qu'une réflexion en
regardant le titre , c'est que je ne connaissais ni l'auteur
des Annales du crime et de l'innocence , ni ses
Annales . La bonne Mme Gervais , dont l'habitude est
d'examiner le frontispice des livres qu'on m'apporte ,
accourut comme je partais , et me pria vivement de lui
prêter le roman d'Odette , qui ne pouvait , disait-elle ,
être que d'un haut intérêt , parce qu'il était de l'auteur
d'un mélodrame.- Comment , d'un mélodrame ! ré
504 MERCURE DE FRANCE .
partis-je en riant ; est-ce que vous avez vu des mélodrames
, Mme Gervais ? - Oui , Monsieur , et je m'en
flatte , car , on a beau dire , il n'est tel que les auteurs
de ces pièces-là pour avoir le talent de plaire et d'émouvoir.
J'ai vu la Queue de lapin, l'Homme de la Foret
Noire , le Pont du Diable , et je me souviens bien aussi
d'avoir vu jouer à l'Ambigu-Comique les Annales du
crime et de l'innocence. Ah ! Monsieur, quel ravissement
!- Lisez donc Odette , Mme Gervais . Mais n'aurezvous
pas peur ? Les apparitions de la dame blanche ....
-Des apparitions , tant mieux ! Eh soyez donc sûr que
j'ai vu bien autre chose. Je vais passer une soirée délicieuse.
Je craignaisun peu que son attente ne fût trompée.
Avec toute l'imagination on du monde, me disais-je en
chemin, quel parti l'auteur a-t-il pu tirer d'Odon et
d'Odette ? Si la petite reine né remplace pas furtive
ment pendant la nuit la véritable reine , ce n'est plus
untrait conforme aux récits des chroniques , et quel
triste héros , pour un personnage amoureux , qu'un
homme débile, souffrant , et privé de l'usage de sa
raison, au point de se livrer à de violens transports de
fureur ! Si Odette se borne aux fonctions que lui prêtent
les historiens , son role n'est plus qu'un rôle purement
passif, qui ne suppose et ne nécessite même pas des intrigues
fort merveilleuses. De façon ou d'autre , je
craignais véritablement pour les délices de la soirée :
j'appris en outre que les Annales du crime et de l'innocence
n'étaient autre chose que le singulier titre d'un
recueil de causes célèbres. Je ne pus m'empêcher de
rire d'avance du désappointement et des doléances de
Mme Gervais .
Je fus bien étonné en rentrant ; je la trouvai comme
asphyxiée sur le dernier volume. Cinq à six bonnes.
qu'elle avait rassemblées à l'approche de la nuit , l'entouraient
, et suffisaient àpeine encore pour la rassurer .
-Quoi , Mme Gervais ! vous qui avez vu l'Homme de
la Forêt Noire et le Pont du Diable! Elle voulait
parler , et ne put que se borner à des signes multiplies ,
qui tous exprimaient lecomble du ravissement-etics
1
DECEMBRE 1816. 305
sensations les plus vives . J'eus la douleur de croire que
ma gouvernante était muette.
Il fallait de grands événemens pour l'avoir réduite
en cet état. Je ne lui donnai pas le temps de retomber
dans une nouvelle asphyxie. Plein d'impatience et de
curiosité , je lui retirai son livre et courus m'enfermer
avec le roman. Dieu ! j'y songe encore ! rochers sur rochers
, précipices sur précipices , des combats sur mer ,
des combats sur terre , des processions de Mathurins ,
des frères de l'ordre des Humiliés , des pacotilles d'ermites
, des bandes innombrables de voleurs , des bandes
épouvantables de receleurs , des fosses aux loups , deux
outrois cents spectres , autant de visions , et des visions
où l'auteur ne décide pas si l'on voit réellement ou si
l'on croit voir. ( Ah Mme Gervais ! pauvre Mme Gervais !
que je suis confus , Mme Gervais ! ) Ce n'est pas tout :
des morts subites , des résurrections , des noyés , des
brûlés , des décollés , des pendus ; des orages , des tempêtes
, des départs de vaisseaux , des nacelles abandonnées
sur l'onde , des Bohémiens, des Bohémiennes ,
des corsaires , des juifs bons et mauvais , des coups de
poignards.... Quoi ! tout cela pour Odette ?- Oui , tout
cela pour Odette , mais dites désormais lafille d' Odon;
c'est ainsi que l'on anoblit tout à coup un personnage.
Le roi Charles (qui était amoureux , je vous préviens
sur ce point , et c'est certainement le cas de dire ,
amoureux fou ) , ne nommait pas autrement l'ange du
ciel venu pour rendre le calme à son ame éperdue ,
expressions qui jusqu'ici n'avaient peut-être encore été
regardées que comme un pathos insignifiant. Je n'ai pas
dit des combats en champ clos , des quadrilles , des
duels , des représentations dramatiques , et un traître ! ...
Non, jamais mélodrame , même celui de Wasingthon ,
ne fut orné d'un traître comme celui qui figure dans
ce roman , ni d'un scélérat comme le confident de ce
perfide : ô le misérable ! .... Mais ne précipitons rien .
Les deux premiers volumes ne sont guère qu'une
introduction à cette incomparable histoire. Déjà
toutefois un mouvement extraordinaire ; point de
calme au pied de ce volcan. D'abord un orage ,
306 MERCURE DE FRANCE .
mais un orage tel qu'on n'en avait jamais vu; toute la
nature en convulsion , des arbres frappés de la foudre ,
d'autres déracinés par les vents , la terre menacée d'un
nouveau déluge. Au milieu de tout ce tintamare , se
montre une pauvre nourrice tenant un enfant dans ses
bras . Pour lieu de la scène une forêt , et ce qui ajoute
à la situation , dans l'éloignement un vieux château
royal ; pour uniques habitans , ou si l'on veut pour
concierges , Wilfrid et sa femme Plectrude ; le premier
ayant rencontré en plein jour , dans une forêt de Normandie
, la chasse du roi Artus , mort seulement alors
depuis huit ou neuf cents ans ; ayant vu aussi des oies
fées , ce qui surprend moins ; ayant contemplé encore
en Hollande les deux plats d'airain dans lesquels furent
présentés au baptême les trois cent soixante-cinq en-
Jans d'une contésse de Henneberg à qui les souhaits
d'une mendiante avaient causé cette ponte , parce que
cette comtesse lui reprochait qu'elle faisait trop d'enfans;
ce grand voyageur ayant suivi en outre , comme
militaire, le roi Jean , et ayant partagé sa captivité ,
ce qui le fera souvent nommer le vieux serviteur , ou
le vieux compagnon du bon roi Jean , parce qu'il a
toujours été intimement lié avec les rois , quoiqu'il n'ait
été que simple soldat , et qu'il ne soit encore que concierge;
grand parleur , grand conteur , ayant de plus le
talent de montrer successivement sur sa figure l'immobilité
d'une figure de platre ; sa femme sachant peu ,
parlant peu , n'ayant rien vu , rien parcouru , mais ne
pouvant entendre un mot de son mari sans rester immobile
comme une statue de sel ; ce qui prouve , je le ferai
observer en passant , que ces deux époux sont bien assortis
. Remarquons encore à ce concierge une voix de
tonnerre , une moustache redoutable , une figure terrible,
et cependant... Je suis obligé de m'arrêter malgrémoi ,
car je me perds en ne voulant rien laisser ignorer de la
beauté des détails .
J'ai dit qu'une nourrice est entrée en scène. N'avezvous
pas , cher lecteur , pressenti quel est cet enfant
précieux qu'elle tient dans ses bras ? O fille d'Odon !
tes grandes destinées commencent et s'annoncent d'une
DECEMBRE 1816 . 307
manière solennelle et dramatique; c'est pour toi que
les élémens émus font tout ce tapage. La fille d'Odon
souffre , ou plutôt souffrait considérablement de ses premières
dents , car la nourrice vient d'avoir recours à un
remède infaillible en la portant au village voisin , où
elle lui a fait toucher les reliques d'un saint. C'est comme
elles reviennent que l'auteur les surprend avec son orage,
au risque , j'en conviens , de causer à son héroïne des
maladies beaucoup plus terribles que le mal de dents ;
mais uniquement occupé de l'intérêt du roman , motif
qui l'absout sans restriction. Si cependant la nourrice
cherchait quelqu'abri ? « Elle n'était pas éloignée , il
est vrai , dit l'auteur , du château des Tourelles. >>> C'est
précisément ce château dont Wilfrid et sa femme sont
les uniques habitans ; mais il existe ici une erreur légère
: « Ils avaient , il est vrai , reprend l'auteur , adopté
unjeune paysan nommé Robert. » C'est très-bien ; mais
qui empêche la nourrice de se réfugier auprès d'eux ?
Le voici ; c'est encore l'auteur qui parle : « Le château
des Tourelles , il est vrai , était de temps immémorial
le séjour des esprits , des fantômes . »
Observons ici que ces mots , il est vrai , qui se retrouvent
cinq ou six cents fois dans tout l'ouvrage , rappellent
agréablement certain rôle des pièces affectionnées
par Mme Gervais , où d'ordinaire un personnage introduit
également une expression choisie qu'il répète à satiété
, pour l'agrément et la variété du dialogue. Au
reste , puisque nous en sommes sur le mérite du style ;
comme encore dans les drames de l'Ambigu-Comique
et de la Gaieté , par tout l'innocence , par tout la Providence
, le Dieu qui saura confondre le crime ; ce qui
fera ressortir plus encore toute la scélératesse du traître .
Cependantla nourrice et l'enfant sont trempés comme
deux soupes. Si le château des Tourelles est le séjour
des esprits et des fantômes , Wilfrid n'est-il pas là , à
moins que ce ne soit lui-même un esprit ? Yolande
(c'est le nom de la nourrice ) ne demeure pas assez loin
pour n'avoir jamais entendu parler du vieux compagnon
du bon roi Jean. Mais , malheureuse nourrice , va
donc te mettre à l'abri . Elle ne cesse de fuir le vieux
308 MERCURE DE FRANCE.
manoir , et précisément c'est qu'il faut qu'elle y entre
car , disons-le enfin, l'orage n'est pas venu pour autre
chose. Voyant qu'elle ne cesse d'hésiter , la foudre , ennuyée
, éclate et tombe àvingt pas. La nourrice tombe
à son tour sans connaissance , et son nourrisson dans ses
bras. « Mais , dit l'auteur , l'enfant est préservé dans sa
chute ; la Providence veille sur cettefaible créature ;
ELLE n'a reçu aucune contusion » ( la créature et non la
Providence ) . « Yolande , poursuit-il , reprend ses sens ;
elle lève les yeux au ciel , s'adresse mentalement au
Dieu protecteur de l'innocence ; » et après qu'elle a fui
le château pendant deux ou trois heures , « redoublant
de courage , ajoute-t-il , elle arrive enfin au bâtiment
si désiré. »
Elle n'est encore qu'à la porte du bâtiment si désiré ,
et l'on ne croirait jamais combien il est difficile quand
il pleut , de sonner vîte et de se faire promptement ouvrir.<<
Elle désespère long-temps de se faire entendre ;
mais enfin elle aperçoit une chaîne de fer au bas de laquelle
pend un anneau; cette chaîne répond probablement
à une cloche ; elle tire violemment , etbientôt
après les échos de ces lieux déserts répètent les sons de
l'airain frémissant. >> Elle n'est pas encore entrée , malgré
les sons de l'airainfrémissant : il faut que le silence
le plus profond succède aux sons aigus; qu'Yolande
croie le château sans habitans ; qu'elle se repose sur une
large pierre couverte de mousse; qu'elle débarrasse son
nourrisson de ses langes imbibés par la pluie ; qu'elle se
relève ; qu'elle agite de nouveau la chaîne ( qui probablement
répond à une cloche ); que l'écho seul réponde
encore à ces sons lugubres; qu'écartant des voiles mouillés
, elle présente son sein à l'enfant qui le repousse... »
« Il crie , mais faiblement ; il n'a plus de chaleur , plus
de mouvement.... >> Tout ceci n'est que pour l'effet dramatique
; on sent bien que c'est comme sur le théâtre ,
où le personnage dont on désire l'arrivée est tout près
dans la coulisse , attendant sa réplique , et qu'ici Wilfrid
est contre la porte , également prêt à paraître. « Encore
quelques instans , continue l'auteur en parlant du
nourrisson , il sera sans vie; Yolande lève de nouveau
DECEMBRE 1816 . 509
۱
les yeux au ciel .... » « Décidément , dit-il , la fille d'Odon
va mourir..... » chose impossible , on le sait ; et
cette ame éperdue à laquelle elle doit un jour.... ? Va
mourir était la réplique. Wilfrid paraît armé de pied
en cap , et décoré de ses terribles moustaches. Lanourrice
entre : elle est entrée .
Wilfrid avait craint que ce ne fussent des brigands ;
<<mais à la vue d'une femme , d'un enfant en proie aux
fureurs de la tempête.... une larme mouille sa paupière ;
il jette là ses armes; il enlève l'enfant des bras de sa
nourrice , donne le bras à Yolande , et crie à sa femme ,
demanière à se faire entendre de cent pas : Plectrude !
du feu ! du feu !>> A ces mots criés de cent pas , commence
le rôle de Plectrude. « C'est , dit l'auteur , la statue
de Loth changée en sel . »
Si cependant ce Wilfrid allait être quelqu'ogre ou
une Barbe-Bleue , car il paraît bien content de tenir la
nourrice et l'enfant ? Wilfrid n'est ni l'un ni l'autre ,
qu'on se rassure; il est toutefois bien content de les
tenir, et il a pour cela ses motifs. L'auteur a eu raison
dedire que le château des Tourelles était , il est vrai ,
le séjour des esprits et des fantômes ; c'est le point central
où se rendent tous les spectres du canton ; c'est- la
que se succèdent les visions et les apparitions , et Yolande,
après s'être réchauffée , doit jouir d'une représentation
fantasmagorique dont elle se souviendra long-temps.
Wilfrid est là pour disposer les voyageurs , et s'en acquitte
admirablement. Histoires épouvantables de revenans
contées à la nourrice ; petite chambre à coucher
qui lui est ensuite offerte , et qui n'est que de la forme
et de la dimension d'une nef d'église ; grand spectacle
nocturne , ou nouvelle tentation de Saint-Antoine , qui
remplit la nef d'église , et tout un chapitre dont le titre
n'estrienmoins que le Cercueil;-les Tigres ;- et
le Lion. Le jour venu , la nourrice peut partir et part
tranquillement avec son nourrisson ; l'orage a eu son
effet .
Yolande n'a eu les honneurs de la soirée et de la nuit
que comme la représentante de l'héroïne qui n'est pas
encore en âge d'apprécier tant de jouissances. La fille
7
310 MERCURE DE FRANCE.
d'Odon viendra plus d'une fois , pour son compte , aux
visions et aux apparitions; chacun s'y rend successivement.
Le roi Charles , avant que son esprit ait donné
encore aucun signe d'aliénation , aura son tour , il voudra
visiter son château des Tourelles ; et précisément le petit
appartement est la chambre royale. Helas ! malgré tout
le pouvoir magique de ces lieux , il n'aurait eu encore
quedes rêves couleur de rose , car il venait d'y voir pour
la première fois la fille d'Odon ; mais ce jour là Wilfrid
fit tant de frais d'imagination , et en conta de si fortes
avant le coucher du roi , que très - probablement ce
malheureux prince , le lendemain , rêvait encore à tous
ces récits , au moment où une espèce de spectre arrêta
tout à coup son cheval , et lui fit tant de peur. L'auteur
d'Odette aurait pu , selon moi , se faire honneur d'une
solution vainement cherchée jusqu'ici : les histoires de
Wilfrid meparaîtront toujours la véritable cause de la
folie de Charles VI .
Mais c'est trop anticiper sur les événemens ; c'est trop
peut-être aussi m'arrêter à un préliminaire. On sent
qu'il faut laisser grandir la fille d'Odon , et j'aurais fort
affaire d'analyser ainsi quinze ans de sa vie romantique
, puisque les seules douleurs que lui ont fait
éprouver ses premières dents , ont déjà suffi pour amener
desscènes si intéressantes L'auteur remplit très-agréablement
ses deux premiers volumes , ety donne toutes les
notions indispensables. On a conçu , par exemple , les
soupçons les plus injurieux contre Wilfrid , en le prenant
pour un ogre ou une Barbe-Bleue , c'est ma faute.
Une citation apprendra au lecteur si ce concierge est
unpersonnage vraiment important , et combien il mérite
d'être distingué ; c'est ce que l'auteur fait sentir
d'un seul trait , qui devient un éloge aussi adroit que
délicat Il vient de retracer les troubles qui signalèrent
les commencemens du règne de Charles VI : la révolte
des Rouennais , les intrigues du duc d'Anjou , la conspiration
et les excès des Maillotins ; il a parlé enfin du
mariage de Charles , qu'il a considéré comme l'ouvrage
perfide du duc de Bourgogne : « Le nouveau règne » ,
ajoute-t-il aussitôt , commençant gravement un autre
DECEMBRE 1816 . 311
chapitre , <<n'avait apporté aucun changement dans la
>> situation de Wilfrid ; il habitait toujours le château
21 des Tourelles , et ses gages lui étaient exactement
» payés . »
Le père de Wilfrid , qui a aussi beaucoup voyagé ,
et que d'abord l'on croit mort depuis long-temps , n'est
pas un homme d'une moindre importance , l'on en peut
juger encore par la manière dont l'auteur débute pour
en entretenir son lecteur. « Sur les bords fleuris que
>> baigne , à cinq lieues de Poitiers , cette rivière qui
>> prend sa source dans le Limosin , fertilise la Tou-
>> raine , traverse le Poitou et se décharge dans la Loire
au-dessous de Chinon ; sur la rive de la Vienne ,
>> vivait , sous le règne de Philippe de Valois , un
>> hommequi s'était rendu fameux par ses voyages, etc. »
On voit si l'auteur ménage ici les membres de phrase..
»
Mais ce qui méritait toute son attention , c'est l'éducation
d'Odette , qui , dès son tout jeune âge , se montre
un enfant extraordinaire. Il nous peint son héroïne
àneufannss ,, et c'est sur-tout ici , comme de raison ,
qu'il emploie tout ce que le style le plus gracieux peut
devoir au choix des pensées et des expressions . « Elle
>> était , dit- il , jolie comme un ange , et extrêmement
>>formée pourson âge. Elle avait la conception prompte ,
» la répartie vive et juste. On a vu souvent ces enfans
>>précoces beaucoup trop vantés , perdre une partie de
»
»
»
leurs avantages en avançant en âge , et devenir des
>> êtres fort ordinaires. Il n'en fut point ainsi d'Odette :
le plus joli bouton des parterres de Flore devint
la plus brillante des roses. IL EST VRAI , etc. >>>
En outre des visions qui font attendre le moment des
grands événemens , l'auteur d'Odette a diverses ressources
dont il use avec autant de sagacité que de succès,
Son livre étant historique , il accumule , chemin faisant
, des pages entières de vieilles chroniques , qu'il
retrace avec leur style gothique. Il entre aussi dans de
grandes explications surtous les objets d'antiquité qu'il
rencontre. Est-il question d'une clepsydre ? Aussitôt ,
l'origine , la forme , l'inventeur des clepsydres ; ce fut
dans le même siècle, si l'on en croit le plus grand nom
312 MERCURE DE FRANCE.
bre des historiens , que l'on vit pour la première fois en
France , des cartes àjouer : sur le champ , doutes et
diverses opinions sur l'origine des cartes à jouer , à qui
l'invention en est attribuée , quel en fut le véritable inventeur
, quelle fut leur première forme , quels sont
les personnages qu'elles représentent , quel but se proposa
celui qui les fit paraître ? Ainsi des anciennes
armes , ainsi de la poudre à canon , par anticipation;
par tout, nouvelles descriptions; nouveaux renseignemens,
Quant aux avantures , Wilfrid retrouve son
père avec la plus belle barbe d'ermite qu'on ait jamais
vue , aspect vénérable, qui remplit de jubilation. Cette
barbed'une blancheur éclatante, a au moins deux pieds
de long. On apprend l'histoire inconcevable du vieillard.
Le père Odon joue aussi dans cette première partie
, quelques petits bouts de rôles , dont le plus remarquable
est de faire le mort , pour que l'on croie à sa
résurrection . C'est ici que figure un bon juif , qui se
nomme Ben-Ephraïm en France , et Ben-Ibbi à Alger.
Le père Odon finit par se faire tuer et mourir tout de
bon , pour jouer pièce au traître et le faire passer pour
son assassin. Ces deux premiers volumes , je l'ai dit ,
malgré l'absence inévitable des grandes catastrophes ,
sont encore pleins d'intérêt et de mouvement , Mais
je viens deparler du traître; l'apparition de ce personnage
et du scélérat qu'il traîne à sa suite absorbe toutes
les facultés . C'est ici que l'ame délicieusement attachée ;
succombe sans cesse à ses émotions toujours renaissantes
; l'intérêt principal va commencer; désormais ,
les visions de la maison royale des tourelles seront inutilés
, on pourra fermer le château.
G.
(La suite au numéro prochain. )
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DECEMBRE 1816. 313
www
LES BATTUECAS ;
Par Mme la comtesse de GENLIS . Paris 1816. Chez
Maradan , rue Guénégaud , nº 9.
C'est une grande et généreuse nation que la nation
espagnole ; les dernières années de la révolution qu'elle
vient de traverser , suffiraient seules pour la placer au
premier rang parmi les peuples de l'Europe. Jamais en
effet une nation outragée dans la personne sacrée de ses
( rois , ne fit entendre un cri de vengeance plus terrible
et plus unanime ; jamais peuple n'a combattu avec autant
de gloire pour la défense de ses autels et de ses
foyers . Au nom sacré de la patrie et de l'honneur , il
n'est pas un seul espagnol , lors de la plus perfide et de
la plus injuste invasion , qui n'ait couru détacher
son antique rondache et ceindre cette vieille épée avec
laquelle ses aïeux firent autrefois trembler l'Europe
sous Charles-Quint. Aussi l'issue d'une guerre entreprise
avec autant de courage , et sous des auspices aussi
vénérables , ne pouvait-elle être long-temps incertaine
et douteuse. Profondément attaché à la religion de ses
pères , l'espagnol a su également résister aux baïonnettes
de nos soldats , et aux séductions des misérables
sophistes , plus dangereux encore , envoyés pour les pervertir
et les corrompre. Tel est l'avantage des peuples
gouvernés par un petit nombre d'idées positives , et
qui , réunis dans une même croyance religieuse , ont en
horreur toute espèce de sectes et de schismes. De telles
nations peuvent être détruites, mais jamais subjuguées :
les Espagnols sont les véritables Spartiates de la Chrétienté.
Depuis un temps immémorial nos romanciers se sont
plus dans lapeinture des moeurs et des usages de ces fiers
Castillans ; j'ai pensé d'abord que e'était l'attrait qui
avait décidé Mme de Genlis à transporter en Espagne
sa scène et ses personnages : mais j'ai été désabusé de
MBRE
ROYAL
SEINE
5
C.
23
314 MERCURE DE FRANCE .
cette idée en lisant les Battuecas , titre qui doit paraître
assez bizarre à la plupart de nos lecteurs , dont l'érudition
géographique ne va pas jusqu'à savoir que l'on
appelle ainsi en Espagne les habitans moitié sauvages ,
moitié civilisés , d'une vallée mystérieuse enclavée dans
les montagnes du royaume de Léon , à huit lieues de
Ciudad-Rodrigo , et qui , par une singularité bien remarquable
, ne fut découverte par les Espagnols euxmêmes
que dans le 16º siècle , c'est-à-dire , plus de cent
ans après la découverte du Nouveau-Monde : des traditions
superstitieuses s'opposèrent long temps à ce qu'on
essayât de pénétrer dans cette vallée , que l'on supposait
habitée par des spectres etdes farfadets. Le père Fajardo ,
dans son Theatro critico , nous a donné une relation
fort intéressante de la manière dont on vint à faire connaissance
, pour la première fois , avec les Battuecas ,
que l'on reconnut être des hommes de chair et d'os, et
non pas des revenans et des démons. On suppose que
cette population, long-temps ignorée , avait été composée
originairement par des Goths ou des Cantabres ,
qui étaient venu chercher dans cessmontagnes eessccaarrpées
un abri contre les persécutions des Maures. Nous renvoyons
ceux de nos lecteurs qui désireraient en savoir
d'avantage sur ce sujet , à l'ouvrage même de Mme de
Genlis , qui dans sa préface , a indiqué les différentes
sources où elle a puisé ses renseignemens. C'est à la
peinture des moeurs et de l'existence de ce peuple singulier
qu'elle s'est particulièrement attachée; car pour
celles du reste de la nation , elle ne semble pas même y
avoir songé. Son principal personnage est un jeune battuecas
, qui réunit à lui seul toutes les perfections des
héros de roman : Placide , c'est son nom , est un espèce
d'ingénu , qui , sorti pour la première fois de la vallée
où il est né , pour voyager en Espagne , y apporte toute
la candeur de l'innocence et toute la pureté des moeurs
de l'âge d'or. A chaque pas qu'il fait , il est révolté des
abus inhérens à une civilisation trop avancée ; il est
tout prêt à s'ériger en réformateur des moeurs et des
coutumes. Mme de Genlis , dans sa préface , s'applaudit
beaucoup de l'invention de ce caractère , et regrette de
DECEMBRE 1816. 515
1
n'avoir pas eu le temps de remplir un cadre qui lui paraît
aussi neuf qu'intéressant. Nous prenons la liberté
de n'être pas entièrement de son avis , et nous pensons
qu'elle a tiré de son sujet tout le parti possible.
Voici en peu de mots quel est le canevas de cette
composition romanesque . Un seigneur français , le marquis
de Palméne , va chercher en Espagne , avec Adolphe
, son fils unique, jeune homme de la plus grande
espérance , un refuge contre les fureurs de la révolution
qui dévastait la France. Ils ont laissé à Paris une
jeunepersonne nomméeCalliste ,destinée à être l'épouse
d'Adolphe , et qu'ils attendent avec sa mère en Espagne.
Leur attente est trompée; le départ de Calliste est rendu
impossible. Arrêtée en 93 au moment où elle allait dépasser
la frontière , elle est jetée dans une prison d'où
elle ne sort que pour aller à l'échafaud. Avant de mourir
, elle remet à une de ses amies nommée Léontine ,
plusieurs lettres pour Abolphe , et d'une date anticipée.
Par les soins de cette amie , ce dernier reçoit régulièrement
tous les six mois une lettre tendre et affectueuse
de cette Calliste , dont il ignore la fin tragique. Cette
erreur se prolonge pendant huit ans. Il est instruit enfin
de la vérité et du stratagême ingénieux de celle que le
glaive impitoyable des bourreaux a pour jamais ravie
à sa tendresse. Dans son désespoir , il est d'abord inconsolable
; mais enfin , comme toutes les douleurs passent
avec le temps , il finit par prendre son parti , et par
épouser cette même Léontine , qu'une tendre amitié
unissait à l'objet des regrets éternels d'Adolphe. Dans
les premiers jours de son arrivée , le marquis de Palméne
et son fils ont eu la curiosité de visiter la vallée
des Battuecas. C'est là qu'ils ont fait la connaissance de
l'intéressant et vertueux Placide , dont les aventures se
trouvent ensuite mêlées avec les leurs , et qui n'est pas
moins qu'Adolphe contrarié dans ses amours avec une
certaine dona Bianca , qu'il est obligé d'abandonner
pour épouser une jeune sauvage comme lui ,nommée
Înès . Ainsi le roman finit par un double mariage.
Cet ouvrage appartient essentiellement au genre romantique.
Le principal personnage est un être tout à
23.
316 MERCURE DE FRANCE .
fait idéal , et rappelle souvent ce Réné dont M. de Chateaubriand
nous a laissé l'admirable peinture dans son
Génie du christianisme. Le style de l'auteur est , au
✔reste , aussi élégant , aussi pur, aussi animé , que celui
des meilleurs écrits dans ce genre , qu'elle a déjà publiés
. Les événemens , quoique souvent dépourvus de
vraisemblance , sont racontés d'une manière attachante ,
et plusieurs scènes d'un pathétique noble et touchant ,
font oublier ce que le sujet a de bizarre et de singulier.
En un mot , nous pensons que si les Battuecas n'ajoutent
pas beaucoup à la réputation de l'auteur , ils sont
du moins la preuve que son talent est encore susceptible
de se réveiller dans tout son éclat.
LA SERVIÈRE.
NOUVELLE HISTOIRE DE HENRI IV ,
Traduite pour la première fois du latin de Raoul Boutrays;
suivie d'un extrait de la traduction que fit
Henri à l'âge de onze ans , des Commentaires de
César, que l'on croyait pordue , de plusieurs de ses
lettres originales , etc. , etc. , etc.; ornée d'une gravure
représentant Henri IV et son précepteur , avec cette
épigraphe : In eo omnium regum elogia completa
et vera.
HISTOIRE DE HENRI LE GRAND ,
Par Mme la comtesse de Genlis. Deux volumes in- 12 ,
seconde édition ; avec cette épigraphe : Tout l'art de
l'éloquence , cet art qui peut embellir le portrait d'un
héros , est au-dessous de l'ame d'unbon roi.
Voici sur le même sujet deux ouvrages bien différens;
le premier n'est qu'un extrait de 53 pages de la
vie de Henri IV par Boutrays , dont le nom et les ouvrages
sont peu connus , et ne méritent guère de l'être .
Pour grossir le volume , on a fait suivre cette courte
DECEMBRE 1816. 317
traduction, de notes historiques , de pièces justificatives
qui sont par tout; de lettres inédites que l'on a publiées
dans mille chroniques différentes , et de particularités
inconnues que tout le monde connaît ; le tout arrangé et
cousu ensemble tant bien que mal , et flanqué de l'éloge
de Henri IV par Laharpe , avec de petites notes fort
courtes et des critiques fort innocentes ; plus , des extraits
des oraisons funèbres de Henri IV par Valladier , Mathieu,
capucin ; Bertaut, évêque de Séez ; Laberaudière,
abbé de Nouaillé ; Coeffeteau , Vrevin , jésuite ,et Renouard;
enfin , la revue critique des poësies attribuées
à ce prince , et des vers chronologiques de Boutrays sur
la viede ce monarque.
Je ne m'arrêterai pas long-temps à cette mauvaise
compilation. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la
prose de ce Boutrays , c'est le démenti qu'il donne à ce
trait d'humanité auquel nos historiens et nos poëtes ont
donné une célébrité rien justifiée par le caractère connu
de Henri IV. Selon lui , ce prince , au lieu d'envoyer
pendant le siége de Paris des vivres aux Parisiens ,
les soumitpar unefamine plus cruelle que celle qu'éprouva
Sagonte ; « Il réduisit ses habitans à la dernière
extrémité ; il en mourut beaucoup plus de faim que par
les armes ; ils dévoraient les chiens , les rats , les chevaux,
les chairs les plus malsaines , rivalisant de privations
et de souffrances avec les déplorables habitans de
Sagonte et de Jérusalem , assiégés par les Romains. »
Boutrays , contemporain de Henri IV et témoin oculaire
du siège de Paris ,pourrait bien avoir raison ; il y a dans
la vie du meilleur des rois assez de traits de bonté incontestables
, pour qu'on puisse lui ôter celui-ci sans
rien oter à sa gloire , et il paraîtrait plus naturel de penser
que cette générosité extrême , qui a été chantée en
si beaux vers , a quelque chose de fabuleux. Une heureuse
sortie des assiégés pour faire entrer des convois de
vivres dans la place , voilà je crois comment l'histoire
doit raconter le fait , laissant l'autre version à la poësie.
Le traducteur de Boutrays a trouvé piquant d'appeler
les Seize les fédérés , parce qu'il y a en latin fæderati.
Que penser d'un ouvrage dans lequel on a recours à de
1
318 MERCURE DE FRANCE.
semblables allusions ! Boutrays a faits des vers latins
pour la statue de Henri IV, qui ne sont guère plus poëtiques
que ses vers français , que le compilateur ( car je
ne puis en conscience dire l'auteur ) appelle chronologiques.
Voici un échantillon curieux de ces derniers ; il
s'agit de la rue de la Féronnerie où , comme chacun
sait , Henri IV a été assassiné,
Comme Rome nomma la rue scélérée
Où la maudite fille osa faire marcher
Sur son père meurtri son char et son cocher ,
De même on doit nommer cette rueferrée.
Je finis ce qui regarde cet extrait composé d'extraits
par la citation suivante , qui tout en faisant voir le discernement
du traducteur dans le choix des morceaux
honorés de sa préférence , me fournira en même-temps
une transition pour arriver au livre de Mme de Genlis .
<<Comme on voit les restes d'un feu languissant se
conserver caché sous la cendre , de même , au milieu
des nuages de ses opinions religieuses , Henri avait
gardédans lefond de son coeur des étincelles de lafoi
orthodoxe. Quoiqu'il ne voulût point pratiquer les cérémonies
de l'église romaine , ni reconnaître l'autorité
spirituelle du pape , il n'en avait pas moins protesté
hautement, en public et en particulier ( car il n'était
pas d'un caractère à déguiser sa façon de penser ) , qu'il
n'avait jamais douté de la présence réelle de Jésus-
Christ dans l'eucharistie; de là vient qu'il consentit aisément
à son abjuration. » Que dira M. H. du Journal
des débats , qui dans ses quatre articles du Journal de
l'empire , des mois de mai et de juin 1815 , a reproché
à Mme de Geulis d'avoir fait de Henri IV un dévot , un
pius AEneas , si la traduction de Boutrays tombe entre
ses mains ! Le passage que je viens de rapporter excitera
seul son indignation plus que tout ce qu'a dit
Mmede Genlis. Mais il a tellement épuisé son courroux
sur la première édition de l'Histoire de Henri le Grand,
qu'il ne lui en restera plus pour Boutrays et son traducteur,
qui à la vérité n'en sont pas dignes. C'est le
DECEMBRE 1816. 519
nom et le talent de Mme de Genlis qui ont fait aiguiser
à M. H. toutes les armes de la critique; car je ne crois
pas que les articles de cet écrivain ingénieux aient été
dictés par une malveillance autorisée , comme le donne
à entendre Mme de Genlis dans sa nouvelle préface ,
en parlant de l'époque où ils ont paru. S'il avait écouté
de pareilles inspirations , il n'aurait pas fait au mois de
mai 1815 l'éloge le plus prononcé du bon Henri ; il
n'aurait pas dit , dans un style digne du prince qu'il
célébrait , « Si Henri IV revenait dans ce monde , il ne
pourrait plus s'y déguiser comme il faisait autrefois ,
car il n'y a pas un village , un misérable hameau où il
ne fût reconnu . >>>
M. H. a bien eu quelque raison de reprocher à Mme
deGenlis d'avoir écrit l'histoire de Henri IV dansdesprincipes
unpeu antiphilosophiques; d'avoir trop parlé de la
piétéd'unprince qui s'estconverti, parce qu'un royaume
lui a paru valoirbien une messe; enfin,d'avoir déclaré
une guerre ouverte à Voltaire. Mais les torts de cet
habile critique sont encore plus grands ; il a quelquefois
oublié qu'ilparlait d'une dame; il a souvent mis beaucoup
de vivacité , pour ne rien dire de plus , à soutenir
ses opinions contre l'auteur ; il ne s'est pas contenté
d'avoir pour le fond de la discussion , les gens impartiaux
de son côté , il a voulu encore y mettre les rieurs ,
il a peut-être réussi , mais c'est aus dépens de la galanterie;
plus d'une fois même , en poussant trop loin les
conséquences de ses principes , il a manqué de vérité.
Enfin , faute de modération et de réserve , il a fini par
perdre dans cette lutte contre une femme , quelques-uns
de ses avantages. Cela lui a porté malheur , et à force
de vouloir prouver trop , il n'a pas prouvé tout ce
qu'il avait avancé. Il est même tombé dans quelques
contradictions . Il fait dabord un crime à Mme deGenlis ,
d'avoir écrit l'histoire de Henri IV , trop sérieusement ,
trop fidèlement ; il eut voulu une couleur romanesque
dans le récit des faits merveilleux dont la vie de ce bon
prince est remplie. Il dit , à ce sujet , dans son premier
article ,<< ah ! si M.me de Genlis . en suivant son inclination
naturelle, n'avait voulu écrire qu'un roman his320
MERCURE DE FRANCE .
1
torique, elle nous aurait donné réellement l'histoire du
bon Henri. » Et voici ce qu'on lit dans le troisième article
, où M. H. oppose avec avantage , les talens
militaires du duc de Parme à ceux de Henri le grand ,
dont M.me de Genlis parle avec un enthousiasme qu'on
lui pardonnera sans doute. « Si le roman s'accommode
de ces réputations si parfaites , l'inflexible histoire rejettetous
ces portraits enluminés.
Mais M.me
de Genlis veut des batailles , elle compte pour rien, les
plus belles opérations et les succès les plus utiles , si la
bataille n'a pas eu lieu , et j'avoue avec elle que la
batailleseprésente de meilleure grace dans un roman. »
M. H. qui reproche tant à Mme de Geulis , son goût
pour les batailles , les aime asssez lui-même , car il en
a voulu voir où personne n'en avait vu avant lui , et
où certainement , Mme de Genlis n'avait pas songé à
en mettre. C'est elle-même qui dans la préface de cette
seconde édition, relève cette distraction de M. H. , plus
forte, à elle seule , que toutes celles qu'il a relevées dans
l'histoire de Henri le grand. Ecoutons Mme de Genlis
critiquant son critique. « En parlant dans cetouvrage ,
de lafameuse discussion théologique entre l'évêque d'Evreux
etDuplessis Mornay , je rapporte les propres paroles
de Henri IV , qui écrivit au duc d'Epernon , qu'il
éprouvait une grande joie de la victoire remportée par
l'évêque d'Evreux contre les calvinistes . Sur cette manière
figurée d'annoncer que l'évêque d'Evreux avait ,
par la raison et l'éloquence , réfuté tous les sophismes
des calvinistes , et confondu Duplessis Mornay , qu'ils
appelaient leur pape , le journaliste prenant au propre
cesparoles: lavictoire remportéeparl'évéqued' Evreux,
se persuada qu'il y eut en effet une véritable bataille ,
etqueles catholiques commandés parl'évéqued' Evreux
( sous le règne d'Henri IV , ) remporièrent la victoire.
Le journaliste ne s'étonne point du tout queHenri
le grand ait confié le commandement de ses armées à
un évéque ; mais il fait les réflexions suivantes, queje
copie littéralement.
" Quoi ! le bon Henri s'est réjoui de la défaite de ces
calvinistes qui lui ont toujours été fidelles , qui ne l'ont
DECEMBRE 1816. 321
point abandonné dans le malheur , qui ont versé leur
sang pour lui , et l'ont replacé sur le trône , et au lieu
de les plaindre, comme l'évangile même le lui ordonnait
, il s'est réjoui de leur défaite , de leur mort ...
Ah! Mme de Genlis n'est pas heureuse dans ses panégyriques
, car, pour canonniser son héros , elle est obligée
de le faire ingrat et cruel. » Journal de l'empire ,
vendredi 12 mai 1815 , article signé H. Ne pourrais-je
pas m'écrier aussi que M. H. n'est pas heureux dans
ses critiques. Cet article me donne untrop grand avantage
sur lui , pour que je sois tentée d'étendre mes
reflexions sur une méprise aussi extraordinaire : je
dirai seulementquece singulier extrait prouve queM.H.
n'a lu ni monouvrage, ni même l'histoire de France. »
Cette conséquence de Mme de Genlis est un peu vive
et précipitée; il n'y a peut-être que la moitié de vrai :
M. H. a fait ses preuves , et peut-être n'ai-je cité cette
distraction , un peu forte il faut l'avouer , que par une
maligne joie de trouver enfin en défaut , un critique
aussi distingué et un rival aussi redoutable. Maishélas !
onabien raisonde dire quetout ici bas n'est qu'erreur
et foiblesse. Dans cette même préface où Mme de
Genlis triomphe de l'étourderie de son aristarque , elle
est trahie par sa mémoire , et en relevant uneméprise,
elle en commet une à son tour. Elle dit : « dans le
temps , je gardai le silence etje nefis aucune réclamation.
» Et je lis dans le troisième article de M. H. ,
qu'une lettre de M.me de Genlis le force à faire un
quatrième article. Dans ce quatrième article , il répond
en effet à la réclamation de M.me de Genlis. Il
s'obstine à être injuste à son égard , et ne parle que
des défauts de son ouvrage , qu'il exagère encore. Illui
reproche entr'autres choses , quelques répétitions ; Mme
deGenlis en effet, prodigue lenom de grand capitaine;
mais tous ceux auxquels elle le décerne sont français.
Est-ce sa faute , si la France a produit tant de héros
pour lesquels il faut répéter le même éloge. Pour donner
une preuve de mon impartialité , je partage l'avis
de M. H. sur plusieurs passages de l'histoire de Henri
le grand. Je trouve comme lui , qu'on pourrait quel322
MERCURE DE FRANCE.
quefois désirer plus de douceur dans les principes de
Mme de Genlis. Ce n'est pas en écrivant la vie de
Henri IV , qu'elle aurait dû les professer. L'exemple
d'une pareille intolérance ne lui a pas été donné par son
héros disant à la fameuse assemblée des notables , à
Rouen : « je ne vous ai point ici appelés , comme faisaient
mes prédescesseurs , pour vous obliger d'approuver
aveuglément mes volontés ; je vous ai fait assembler
pour recevoir vos conseils , pour les croire ,
pour les suivre , en un mot pour me mettre en tutelle
entrevos mains. » Mme de Genlis n'aurait pas dû se
contenter de citer ces paroles mémorables ; mais peutêtre
Henri IV a-t-il gâté ce beau discours , comme
on a reproché à Auguste de Corneille d'avoir gáté
le : soyons amis , Cinna. En sortant de l'assemblée
Henri demanda à la duchesse de Beaufort ce qu'elle
pensait de sa harangue. « Je n'ai jamais ouï si bien
parler, répondit la duchesse; seulement, j'ai été étonnée
de vons entendre dire que vous vouliez vous mettre
en tutelle. Ventre saintgris , repliqua ce prince, il est
vrai , mais je l'entends avec mon épée au côté.
M. H. n'a cité que cinq à six lignes de l'histoire de
Mme de Genlis, pour les critiquer; il n'a montré que le
mauvais côté de l'ouvrage. Je vais tâcher de réparer
cette injusticepar quelques citations , qui réfuteront les
reproches de M. H. et justifieront mes éloges. Mais qu'il
me soit permis auparavant de faire une remarque sur
unpassage qui concerne les philosophes du 18e siècle , et
principalement Voltaire. Mmede Genlis les accuse d'être
les auteurs de tous les maux de la révolution; elle ajoute
qu'ils n'ont été que les copistes de Luther et de Calvin ;
qu'ils ont puisé tous leurs principes politiques ,toute leur
doctrine ,dans les ouvrages de Calvin , Bucam , Bèze et
Knox ; mais s'ils n'ont été que des copistes , c'est aux
écrivains qu'ils ont copiés qu'on doit attribuer les funestes
conséquences de leurs maximes ; c'est sur eux
sur-tout que doit retomber notre malédiction. Il faut
plaindre l'égarement de ceux qui ont suivi leurs traces .
Nous devons en même-temps notre admiration aux
hommes qui ont embrassé avec ardeur le séduisant ,
DECEMBRE 1816. 325
mais impraticable dessein de faire régner par tout l'humanité
et la tolérance. Ne détestons que les hypocrites
qui ont emprisonné leurs concitoyens au nom de la liberté
, et qui les ont égorgés par philantropie. C'est tout
le contraire des fureurs révolutionnaires que Voltaire et
Rousseau ont prêché dans leurs écrits , et si Voltaire
n'a fait que répéter les maximes de Calvin , au moins
a-t-il su les mettre en pratique mieux que lui : il y a
loin de la condamnation de Servet , àla défense de
Calas , de Sirven et de Labarre .
Je terminerai cet article par les citations que j'ai promises.
Mme de Genlis parle ainsi de la modestie et de
la générosité de Henri après la victoire de Coutras : « Il
réprima la gaieté de quelques jeunes officiers de son armée,
en leur disant : Ce moment est celui des larmes ,
même pour les vainqueurs. On lui avait préparé un
léger repas dans une grande salle que l'on tapissa des
étendards enlevés aux ennemis. Cefut un beau spectacle
de le voir entrer , avec un maintien calme et modeste,
dans cette salle si pompeusement décorée , et
suivi d'une foule de prisonniers consolés par lui , devenus
libres par sa bonté, oubliant leur défaite pour se
livrer aux transports de l'admiration et de la reconnaissance
, et qui mêlés avec ses amis et se pressant autour
de lui , ne s'apercevaient meine pas qu'ils formaient
une partie de son triomphe. Sur le champ de bataille
ils avaient vu toujours et par tout un vainqueur intrépide
et redoutable ; ils ne voyaient plus qu'un libérateur
dans ce héros plein de douceur et de générosité. »
Opposons à ce beau tableau le triste récit de la mort
de ce bon Henri , que son peuple a pleuré. « Tous ceux
qui étaient dans le carrosse en descendirent pour empêcher
que le peuple, qui s'attroupait , ne mît en pièces
le parricide . Trois des seigneurs restèrent debout à la
portière pour secourir le roi , et l'un d'eux voyant que
le sang lui sortait par la bouche et qu'il ne parlait point ,
s'écria : Le roi est mort. A cette parole terrible , il se
fit un tumulte effroyable , le peuple qui était dans les
rues se jetait dans les boutiques , dans les maisons ,
comme s'il eut craint de devenir la proie des ennemis ,
324 MERCURE DE FRANCE .
et que la ville eut été prise d'assaut. Chacun pensa confusement
qu'il perdait son appui , son défenseur , son
père : on setrouva dénué de tout en le perdant; on ne
vit plus ni sûreté , ni paix , ni espérance ; on n'éprouva
d'abord que de l'épouvante , qu'une invincible frayeur.
Le duc d'Epernon aussitôt se hata de crier que le roi
n'était que blessé , et pour le persuader il demanda du
vin. Alors tout le monde s'empressa de sortir des maisons
; on entendit des exclamations touchantes de joie
et d'inquiétude ; on vit couler des pleurs. Le duc d'Epernon
répéta mille fois que le roi n'était que blessé.
Le peuple voulait le voir;; iill entourait en foule la voiture
; on l'écarta en disant qu'il fallait le ramener
promptement au Louvre pour le faire panser . Tandis
que se passait cette scène de désolation , on était tranquille
à l'Arsenal ; mais sur les quatre heures , Sully
étant dans son cabinet, il entendit tout à coup dans la
chambre voisine Mme de Rosny jeter un grand cri , et
aussitôt sa maison retentir de ces exclamations : Tout
estperdu!! la France est détruite ! .... Quand il apprit la
funeste ca use de ces gémissemens , il s'écria en fondant
en pleurs : O mon Dieu ! ayez compassion de nous , de
l'état , de la France ! Oh qu'elle va tomber en d'étranges
mains ! Saint-Michel arriva , qui lui confirma un malheur
si grand , qu'il en doutait encore. Il s'habilla pour
aller au Louvre : on y avait posé le roi sur son lit. Le
premier qui entra dans sa chambre fut le brave de Vic ,
qui le vis age couvert de larmes , s'était assis sur ce même
lit , en appuyant sur la bouche du roi sa croix de l'ordre
du Saint- Esprit; Milon , son premier médecin , qui était
dans la ruelle avec des chirurgiens , tous fondaient en
pleurs. Le grand écuyer , à genoux à son chevet , tenait
une de ses mains qu'il baisait; Bassompierre était à ses
pieds , qu'il serrait contre sa poitrine ; le duc de Guise
vint l'embrasser. Sully n'entra dans le Louvre que deux
jours après ; des avertissemens sinistres que peut-être il
aurait dû naépriser , l'empêchèrent deux fois d'en franchir
les portes et d'y entrer. Enfin la reine le reçut.
Cette entrev ue fut très-touchante ; la reine lui montra
une grande affliction ; elle fit venir le jeune roi ; Sully
DECEMBRE 1816. 325
le prit dans ses bras , et ne put s'empêcher d'éclater
en cris et en sanglots. Il n'eut pas le courage d'entrer
dans la chambre du maître qu'il avait adoré , et qui
resta exposé dix-huit jours au Louvre. Aussi fidelle à
sa douleur qu'il l'avait été dans son attachement pour
ce grand roi , il pleura jusqu'à son dernier soupir son
souverain et son ami : jamais le temps ne put adoucir
l'amertume de ses regrets. >>>
Il me semble que même après avoir lu l'admirable
récit de la mort de Turenne , par Mme de Sévigné , on
lirait encore avec plaisir celui de la mort de Henri IV
par Mme de Genlis.
M
REVUE GÉNÉRALE.
Nous prévenons nos abonnés qu'à commencer de ce
jour, nous leur donnerons régulièrement toutes les semaines
une revue générale ; jusqu'ici le Mercure de
France s'est contenté de dédaigner les attaques des autres
journaux , il n'en sera plus de même par la suite.
Les courtes analyses ou plutôt les jugemens sommaires
des ouvrages qui auront paru dans le courant de la semaine
, ne nous empêcheront point d'y'revenir , et d'en
donner une critique plus motivée et plus étendue. Par
cette revue générale et rapide , nous satisferons à l'impatience
des auteurs , en même-temps que nous tiendrons
nos abonnés , ceux de la province sur-tout qui ne
reçoivent pas le Journal de la Librairie , au courant de
toutes ces nouveautés .
M. Guizot , maître des requêtes , vient de publier une
nouvelle brochure politique sur le gouvernement représentatif
et sur la charte : il commence , dans sa préface
, par prévenir le public qu'il ne regardera point
comme unfrippon ou comme un imbécille , quiconque
ne partagerait pas ses opinions. Ne voilà-t- il pas un
grand exemple de justice et de modération ? Rien n'est
plus rassurant qu'une déclaration pareille. Nous ne
connaissons encore que le titre de la brochure de
326 MERCURE DE FRANCE .
M. Guizot, mais comme nous nous proposons de la lire
etd'en rendre compte , nous nous empressons de prendre
acte de l'assurance formelle qu'il a la bonté de nous
donner. Au reste , ce n'est pas avec un écrivain du mérite
de M. Guizot , qu'une pareille garantie était nécessaire
.
- Mme la comtesse de Genlis vient de publier un
roman très-intéressant , quoique rempli d'invraisemblances
, en deux vol. in-12 , intitulé les Battuecas. Elle
s'est hâtée , dans sa préface , d'aller au-devant de la
critique. Le principal défaut de son roman est , suivant
l'auteur , d'être trop court. Nous souhaitons que tous
les lecteurs soient également de cet avis .
- Unjournal annonçait , il y a quelques jours , que
le trop fameux Billaud-Varenne , fatigué sans doute de
sa nullité politique , avait offert sa plume philanthrope
à un des souverains au teint noir ou cuivré de l'île de
Saint-Domingue. Cerépublicaindemandaitd'être chargé
de la rédaction de la Gazette de la Cour , mais son offre
a été repoussée avec dédain. La philosophie révolutionnaire
est tellement décriée , que les négres eux-mêmes
n'en veulent pas .
- Raison- Folie , ou Petit cours de morale , etc .;
tel est le titre de deux gros volumes in-8° que vient de
publier un auteur connu par sa mordante causticité. Les
journaux ont rendu un compte favorable de cet ouvrage
qui le mérite à beaucoup d'égards; nous nous proposons
d'en parler incessamment. La plupart des contes renfermés
dans ces deux gros volumes ,étaient déjà connus
du public , mais cette troisième édition en contient quelques
autres qui ne l'étaient pas , comme le Jardinier de
Samos , l'Enfant de l'Europe , etc. , que nous avons
lus , et qui ne nous paraissent pas infiniment moraux.
Daus l'Enfant de l'Europe , par exemple , les principaux
personnages sont des filles de jeie ; la directrice
d'une maison de débauche , nommée Mme Fournaise;
des escrocs et des apostats . Le héros qui raconte luimême
la turpitude de son origine , est reconnu par les
quatre ou cinq auteurs de ses jours , au moyen d'une
DECEMBRE 1816 . 327
paire de castagnettes , que sa feue mère , cantatrice italienne
, avait gagnée par le plus singulier des paris.
Les aventures du Jardinier de Samos ne sont pas moins
licencieuses. Sans dotue on ne doit pas juger trop sévèrement
des productions que l'auteur donne pour ce
qu'elles sont , c'est-à-dire , pour un simple jeu d'imagination
et d'esprit ; mais en lisant une historiette sur
les abus de la féodalité et où l'on voit un seigneur fantasque
s'assurer, par le plus étrange moyen , de l'exactitude
des paysans de son village à s'acquitter de leurs
devoirs conjugaux , on ne peut s'empêcher de convenir
que cet ouvrage , en effet , est un singulier cours
de morale.
Il vient de paraître une réponse au discours qu'un
célèbre président a prononcé à une époque solennelle ,
et où il a attaqué , sans ménagement , les vices et les
abus de son siècle. Le moderne Juvénal y est à son tour
fort peu ménagé. On assure encore que les marchands
deces cachemires , que l'illustre censeur a compris dans
sa proscription générale , sont dans l'intention de présenter
à la chambre une petition , dans laquelle ils se
plaignent amèrement du tort que cet anatheme fait à
leur commerce; ils demandent des dédommagemens et
intérêts . Si la pétition est renvoyée devant les tribunaux ,
celadonnera lieu à un procès fort plaisant.
Le chevalier Tardifde Courtac , roman de
M. Bellemare , a déjà été jugé dans plusieurs feuilles
quotidiennes . Le Journal des Débats a cru y voir une
attaque contre le corps entier de la noblesse , parce
qu'en effet le héros de ce roman est un gentilhomme
gascon , dont l'auteur n'a pas toujours fait un honnête
homme. Dans l'analyse que nous donnerons de cette
production de M. Bellemare , nous examinerons s'il est
vrai que l'on puisse raisonnablement supposer à l'auteur
d'avoir eu l'intention d'achever , par ses sarcasmes et
ses plaisanteries bonnes ou mauvaises , ce que la révolution
avait si bien commencé. Au reste , le Constitutionnel
est d'un avis contraire ; et la Gazette de France
assure que les connaisseurs placent déjà le chevalier
Tardif de Courtac , à côté de Gilblas de Santillane !!!
328 MERCURE DE FRANCE .
wwwwwwwwww
SPECTACLES.
Jedoiscommencer par réparer deux omissions qu'on
apeut-être remarquées dans mon dernier article. J'ai
dit qu'Albert pour satisfaire au désir du public, qui demandait
l'auteur des Sauvages de la mer du Sud, l'avait
conduit par la main sur le théâtre : cejeu muet a
été fort bon pour ceux qui ont l'honneur de connnaître
M. Milon ; mais comme son nom n'est peut-être pas
répandupar tout , il est à propos de l'articuler. C'est ce
quejen'ai pas fait. J'apprends donc àceux qui l'ignorent,
que le ballet-pantomime en un acte , intitulé , les Sauvages
de la mer du Sud , est de M. Milon. Ce n'est
pas ce qu'il a fait de mieux; mais il faut rendre à chacun
ce qui lui appartient. J'ai aussi oublié de dire
la cause de la cruauté de ce grand-prêtre Olikas , qui
veut sacrifier la belle Maheine . Il l'aime , mais elle ne
veut pas de lui. Cet amant rebuté choisit pour victime
celle qui le dédaigne. Voilà de ces choses qu'on ne voit
que sur les bords de la mer du Sud. Mais aussi , pourquoi
la législation de ce pays ne défend-elle pas aux
grands-prêtres d'être amoureux ?A propos de grandprêtre
, on dit que Dérivisa , comme M. lle Georges ,
prolongé son congé et ses courses. Ces grands-prêtres et
ces reines de theatre se croient tout permis , et pour
remédier à de pareils abus , on prétend que le régime
constitutionnel va s'introduire dans l'empire dramatique;
chaque théâtre aura sa constitution, et tout prince,
toute princesse qui voudront s'en écarter, pourront bien
se voir enlever leur diadême . Avis à Clytemnestre et à
Agamemnon. Tous les journaux se sont égayés aux dépens
de ces puissances rebelles aux réglemens. Le Constitutionnel,
qui comme M. Pincé, a ses petites saillies
de gaité, a voulu plaisanter ni plus ni moins que les
autres . Après avoir parlé de Mlle Georges , qui est à
Toulouse , it dit : « elle y a remplacé le grand-prêtre
DECEMBRE 1816 . 529
de l'Opéra , qui à son tour , menace aussi de faire
sesfarces.>>>
....... moindres défauts de ce petit génie ,
Sont ou le pleonasme ou la cacophonie.
:
J'ai tort de citer Molière , quand il s'agit du Constitutionnel;
il ne paraît pas qu'il lise beaucoup plus ses
comédies que les satires de Boileau , puisqu'il emprunte
ses traits d'esprit aux Variétés. Mais laissons le Constitutionnel
: l'Opéra est encore moins ennuyeux. Mile
Gros , cette jeune danseuse qui a débuté dernièrement,
est déjà reçue. M. Brice a reparu dans Lubin du Rossignol
; ce n'est pas un jeune premier aussi robuste
que Nourrit , et s'il ne chante pas aussi bien , sa voix
est agréable et son jeu satisfaisant. On a repris mardi
dernier , Astianax , opéra en trois actes de Dejaure ,
musique de Kreutzer. Mme Branchu qui jouait Andromaque
, Mme Albert et Nourrit se sont épuisés en
efforts impuissans pour réchauffer cette tristeproduction.
C'est un des opéra les plus soporifiques. Tous les journaux
avaient publié une note envoyée par l'Académie
royale de musique, pour annoncer solennellement cette
reprise. Mais le public n'a pas fait grande attention à
ceite espèce de convocation officielle . Laïs est malade ,
la goutte le retient chez lui.
Onparle toujours de l'absence de Mlle Georges; mais
il n'y a pas de quoi s'en inquiéter ;depuis son départ ,
la tragédie n'a cessé d'attirer la foule; il est vrai que
Talma qui en est l'ame toute puissante , paraît souvent
et dans ses plus beaux rôles: il faut qu'il soit bien parfait
dans Manlius , pour ne pas lasser encore le public
de cette pièce, que l'on donne au moins trente fois par
an. Il vient dejouer deux fois Nicomède; c'est undes
rôles qu'il remplit le mieux. Il manie parfaitement l'ironie.
On peut reprocher à Talma d'avoir des gestes
trop étudiés. Il assujétit tout à une méthode , à un système
; même dans ses momens d'inspiration , il s'arrête
pour se ressouvenir des effets qu'il a essayés devant sa
glace; on dirait presque toujours , qu'il y en a dans les
coulisses, une qu'il ne perd jamais de vue. Il fautmême
dans la tragédie , un peu de naturel.
24
330 MERCURE DE FRANCE.
« Cette pièce , dit Voltaire , dans sa préface de Nicomède
, est peut-être une des plus fortes preuves du
génie de Corneille , et je ne suis pas étonné de l'affection
qu'il avait pour elle >> Ce qu'il y a d'étonnant,
c'est qu'après s'être exprimé ainsi , le poëte de Ferney
dans ses commentaires sur cette tragédie , traite avec
tant d'irrévérence ce qui lui paraît une des plus belles
productionsdupèrede notre théâtre ; Laharpe va plus
loin, il dit d'un ton leste, que Corneille montre encore
du talent dans Nicomede : l'élève a voulu enchérir
sur son maître. Il a adopté aveuglément , et ses antipathies
, et ses affections. On dirait que Voltaire a tout à
fait rétréci son génie pour rapetisser celui de Corneille;
Laharpe n'a pas eu besoin de resserrer le sien , et les
remarques pointilleuses , les petites plaisanteries , et la
sécheressedes commentaires de Corneille , ont pris tout
naturellement leur place dans le cerveau étroitdu correct
auteur du lycée. Une des critiques les plus puériles
et les plus déplacées de Voltaire sur Nicomède , c'est
celle qu'il fait de ces vers :
Je sais que les Romains , qui l'avaient en otage ,
L'ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage;
Que cedon, à sa mère , était le prix fatal
Dont leur Flaminius marchandait Annibal .
Il rend , il est vrai ,justice à cette alliance de mets ;
marchandait Annibal , il dit : « Cette expression po-
» pulaire marchandait , devient ici très-énergique et
>> très-noble , par l'opposition du grand nom d'An-
>>nibal qui inspire du respect. » Mais ce qu'il ajoute
prouve que le grand nom de Corneille n'inspire
pas beaucoup de respect à son commentateur. Il rapproche
deux mots qui sont assez éloignés l'un de l'autre
pour ne point former de cacophonie; ainsi assemblés ,
ils produisent en effet de mauvais sons un concours
odieux : mais c'est à l'arrangement de Voltaire qu'il
faut s'en prendre. « Ce don dont leur Flaminius n'est
ni harmonieux , ni français : on ne marchande point
d'un don ; » ce don dont et ce d'un don , sont tous deux
de la façon de Voltaire ; et les vers de Corneille n'ont
rien de contraire à l'harmonie :
Que ce don à sa mère était le prix fatal
Dont leur Flaminius marchandait Aunibal.
DECEMBRE 1816. 53г
Malgré Voltaire et Laharpe , Corneille n'en restera pas
moins le premier de nos tragiques , autant par le génie
que par la date ; il faudra que Voltaire se contente du
troisième rang , qui est encore assez beau ; c'est celui
que lui assigne, dans son Tableau littéraire , Chénier ,
dont l'admiration pour l'auteur de Zaïre n'est pas suspecte.
Mile Bourgoin vient dejouer pour la première fois
dans la Partie de chasse le rôle de Catau , qui convient
très-bien à ses sentimens. Mlle Mars y montre un talent
plus distingué ; mais nul n'a tout. Baptiste cadet est
allé chanter en province l'opéra comique. C'est l'habitude
des comédiens d'essayer dans les départemens des
rôles et des emplois où ils n'osent point se montrer à
Paris. On va jusqu'à prétendre que bien des acteurs du
Théâtre Français ont plus d'une fois joué le mélodrame.
Voilà sans doute pourquoi , revenus à Paris , ils conservent
encore quelque chose de cette allure qu'ils prennent
enprovince , par délassement. Onvient de changer la
représentation qui doit bientôt avoir lieu au bénéfice
de Mile Mézerai : au lieu de Roxelane nous verrons
Esther. Les choeurs seront exécutés par les premiers
sujets de l'Académie royale de musique. De l'Opéra et
de la tragédie , et un ballet dans une même soirée !
Mlle Mézerai ne veut donc jamais nous donner un moment
de plaisir ! Est-ce ainsi qu'en partant elle nous
fera ses adieux ? ils seront bien tristes .Dans l'intervalle
qui séparela composition de mes articles de leur publication,
on auradonné la première représentation des deux
Seigneurs , comédie en trois actes et en vers . Elle est
attribuée àdeux auteurs : l'un a déjà fait la Niece supposée;
l'autre n'a encore mis son nom à aucun ouvrage.
Mile Anais vient d'être reçue ; mais comme tout se compense
, Mile Saint-Fal l'est aussi...
Le théâtre Feydeau , peut- être pour opposer un voisinage
redoutable à maint opéra moderne , reprend tout
son ancien répertoire, La Rosière de Salency et la belle
Arsène sur-tout , avaient attiré une grande affluence.
Mile Regnault a également brillé dans les deux pièces .
On a fait répéter à Moreau , dans la première , l'air
charmant : Ma barque légère. Batiste a reçu les ap-
1
332 MERCURE DE FRANCE.
plaudissemens les plus vifs et les plus mérités ,en jouant
pour la première fois le rôle du Nouveau Seigneur. Il
m'a paru digne d'éloges , même comme acteur ; il n'a
d'autre défaut que de copier trop Martin ,dont on annonce
le retour. L'affiche nous promet une représentation
au bénéfice des héritiers Solié. On donnera la première
représentation de lajeune Belle - Mère ; c'est
Mme Gavaudan qui jouera ce rôle. En attendant , la
Journée aux Aventures procure toujours des soirées
fort agréables et fort productives. Pendant que MmeGavaudan
se prépare à jouer la Belle-Mère , Mme Boulangers'acquitte
de celui de mère depuis quelques jours.
Elle doit reparaître par un des principaux rôles dans
les Rosières , opéra nouveau auquel je souhaite le succès
de la Rosière de Salency et de la Rosière de Joconde.
On pourrait bien faire le même voeu pour l'Odéon.
Crispin , le Frère et la Soeur jumeaux et la
Lettre anonyme, comédie en un acte et en prose , siffléc
lundi dernier , lui font cruellement expier les succès du
Chevalier de Canolle et des deux Philibert . Cette lettre
anonyme a été déchirée par le parterre et par les journaux
, et elle le méritait. Elle est en effet très-mal
écrite et fort ennuyeuse .
La scène se passe dans le royaume de Saxe. Péters
rest entré au service du comte d'Alberg , en disant qu'il
ne savait ni lire ni écrire. C'est un stratagême de sa
part , car il a été écrivain public à Léipsik ; mais cela
-le sert bien pour arriver à ses vues. Il est ambitieux ; le
comted'Alberg , qui de fils de paysan est devenu grand
seigneur , veut être ministre. Péters sera son secrétaire:
c'est la place qu'il choisit après avoir cherché dans
l'almanach royal celle qui peut lui convenir. Voici
comment il fait cette revue : «Le roi ? il est bien là , et
il y restera long-temps s'il n'y a que moi.... ministres?
trop de choses à faire; ambassadeurs ? pas assez ; conseillers
d'état ? idem ; cardinaux ? cela ne me regarde
pas; tribunaux ? ... silence; secrétairerie ?... c'est cela. »
Mais pour devenir secrétaire , il faut qu'il supplante
Verner , le jeune protégé de son maître. Il écrit sur le
champ au comte une lettre anonyme , à peu près ainsi
conçue : M. Verner dit par tout que vos ouvrages sont
DECEMBRE 1816. 333
de lui; il prétend que vous n'avez point d'amour pour
Mme de Rosenthal. » C'est la niece du premier ministre
qu'il aime, sans doute parce qu'elle peut le faire porter
au ministère . Péters fait la lettre sur le bureau même
ducomte , et la met avec les autres qui lui sont adressées.
Le comte arrive avec son frère Volf, major bien
lourd , bien sentencieux , bien boursouflé , représenté à
merveille par Chazel. Ils ont ensemble une longue con
versation sur la calomnie , la délationet autres choses
aussi comiques. Volf recommande bien sur-tout à son
frère de se méfier des lettres anonymes; il sort , et le
comte d'Alberg lit celle que Péters a griffonnée. Jusques-
là il avait paru le meilleur homme du monde; il
avait sur-tout parlé de son amitié pour Verner ; la lecture
de la lettre le fait changer subitement. Verner
entre : il lui enjoint d'éviter sa présence ; mais quelqu'impression
qu'ait produit sur lui cette funeste lettre,
il la laisse sur la table. Mme de Rosenthal qui survient
pour nous apprendre décemment qu'elle ne connaît
pas de plus grand bonheur que d'inspirer de l'a
mour , qu'elle donnerait tout au monde pour étre
aimée , ne se fait aucun scrupule de lire un papier
qu'on semble avoir laissé ouvert exprès. Après y avoir
vu cequi la concerne , elle éclate en reproches contre
le comte , qui est revenu pour les recevoir : voilà encore
un ricochet. Il veut se justifier auprès de sa maîtresse ,
comme Verner a voulu s'excuser auprès de lui. Mme de
Rosenthal n'écoute rien ; elle le traite comme il a traité
Verner .
Juste retour , monsieur , des choses d'ici bas ,
Vous ne vouliez pas croire et l'on ne vous croit pas.
Mais la rancune de cette femme , qui veut être aimée
à quelque prix que ce soit , ne dure pas long-temps ;
elle tire de son sein une promesse de mariage qu'elle
veut faire signer à son amant sans qu'il s'en doute.
C'estun accès de générosité qui lui prend , parce qu'elle
ne doit pas y perdre. Le comted'Alberg part pour l'audience
du premier ministre , et lui porte le travail qui
doit lui valoir le portefeuille ; mais il est si troublé
qu'il emporte avec ses papiers la lettre anonyme que
Mme de Rosenthal a laissée à son tour sur la table. Le
334 MERCURE DE FRANCE .
premierministre reçoit donc ce papier fatal. Cela lui
suffit pour renvoyer ce pauvre comte d'Alberg , qui au
lieud'avoir unministère , revient avec la crainte d'être
exité ; mais Volf, à qui Mme de Rosenthal a parlé de
cette lettre , se doute tout à coup qu'elle est de Péters ,
parce qu'il trouve que ses yeux n'inspirent pas la
gaieté. Il a une conversation avec Péters , lui dit que
s'il savait écrire il pourrait être nommé secrétaire du
comte d'Alberg. Péters lui avoue qu'il sait écrire , et
lui donne même de son écriture. Cependant le premier
ministres porté la lettre au roi. Le roi de Saxe -qui est
le seul homme de bon sens de tout son royaume, a la
bonté de la renvoyer au comte d'Alberg , avec sa nomination
au ministère de l'intérieur , et sa promotion au
titrede duc. Mme de Rosenthal montre à son amant la
promesse de mariage qu'elle lui aescamotée on ne sait
comment ; on chasse Péters , et on finit par dire qu'il
faut maudire l'auteur de la lettre anonyme : c'est ce
qu'on a fait. Cette fois on s'est encore battu au parterre;
mais les gendarmes ne sont pas venus pour mettre
les siffleurs à la porte : ils auraient eu trop à faire. On
n'a pas non plus demandé l'auteur , qui a gardé l'anonyme.
On dit que le sujet de sa pièce est sapropre histoire.
Je lui conseillede ne plus mettre sa vie en comédie,
si elle n'a pas de particularités plus amusantes .
Clozel , qui ajoué le rôle de ce comte imbécille avee
assez de noblesse , avait un superbe habit. L'affiche
annonce la reprise de lajeune Fille et les Epouseurs ,
de M. Rougemont , et on nous promet celle du Contrat
d'union .
:
Onadonnémardi dernier, lapremière représentation
de M. Sans-Géne chez lui , ou chacun son tour. Cette
suite de M. Sans-Géne a été applaudie et sifflée. Je
crois que les sifflets ont eu raison. Beaucoup de mouvement
et assez peu d'esprit : trop de mauvais goût et
trop debonsens: quelques grossières plaisanteries
et d'ignobles mistifications , riende neuf et deux
plets passables , dont lun sur l'honneur français : voilà
dequoi se composela pièce de MM. Dieulafoi et Gersin.
Le premier a la maniedevouloir continuer tous lesouvrages
de M. Désaugiers. Sa chanson intitulée , Paris
couDECEMBRE
1816 . 535
àmidi, forme la disparate la plus choquante avec les
jolis couplets de la matinée et de la soirée de Paris .
M. Emile , acteur de la Porte-St-Martin , vient de
faire jouer à ce théâtre , une imitation , en vaudeville ,
d'un petit acte assez froid qu'on joue quelquefois aux
Français. C'est Caroline on le Tableau. La Vente
publique ou le Petit St-Jean , tel est le titre de la
bluette des boulevarts ; elle a déjà été jouée à Lyon ,
les parisiens n'ont pas été plus difficiles que les lyonnais,
mais s'ils ont applaudi avec indulgence, M. Emile, auteur
, ils appplaudissent Emile acteur , avecjustice.
Maprédiction sur la Malédiction paternelle ne s'est
vérifiée que trop malheureusement pour la Gaîté. L'auteur
, M. Guilbert Pixérécourt , a caché sa mésavanture
sous le nom de M. Charles . Sans égard , et peutêtre
par envie pour ses succés passés , on saisit avecune
maligne joie , l'occasion d'insulter à son génie. Mais
sa chute n'est pas la seule chose qu'il ait à se reprocher.
C'est peu de s'être attiré la sévérité du parterre;
son plus grand tort est d'avoir provoqué les réclamations
de Mile Rose Dorothée Ladeaux , connue au
théâtre sous le nom de Rhodon ( Podor ) , traduction en
grec , de Rose. Cette Malédiction paternelle a été volée
à la susdite demoiselle,, parl'infidélité de M. Dubois ,
régisseur ou directeur de la Gaîté ; elle lui avait présenté
au commencement du mois de mars dernier , un
mélodrame intitulé, la Malédiction paternelle, et reçu
par lui , avec les plus grands éloges ; mais au lieu de
jouer sapièce ou de la lui rendre , il l'a communiquée à
songrandfeseurattitré, à M. Guilbert Pixérécourt , qui
dit-on , ( horresco referens ) n'a dû qu'à de pareilles
communications , les grands succès de Coelina et de
Marguerite d'Anjou. Voilà la fécondité de M. Guilbert
, mise en doute par une demoiselle , et par une
demoiselle qui a un nom grec. Ceci n'est point une
accusation légère et sans fondement. Le principal personnage
du mélodrame de M.lle Rodhon , puisque,
Rhodon il y a , est maudit pour avoir levé la main sur
son père , et celui de M. Pixérécourt aussi ! Son
principal personnage se retire sous un faux nom dans
un lieu écarté , et celui de M. Pixérécourt aussi !
336 MERCURE DE FRANCE .
}
1
Son principal personnage tâche d'appaiser les remords
enrépandant des bienfaits autour de lui , et celui de
M. Guilbert aussi ! Son principal personnage croit
avoirassassiné son beau-frère; celui deM. Pixérécourt
croit avoir assassiné son frère : son principal personnage
est accusé d'un vol et d'un meurtre qu'il n'a pas
commis, et celui de M. Pixérécourt aussi ! Son principal
personnage fait noblement l'aveu de son crime
envers son père , ce qui le, rend très- intéressant ; et
celui de M. Pixérécourt aussi ! Tous les malheurs accablent
son principal personnage , depuis le moment de
la malédiction , et celui de M. Pixérécourt aussi ! Les
malheurs de son principal personnage cessent au mo-.
ment où son père lui pardonne et lui donne sa bénédiction
; les malheurs du principal personnage de M. Pixérécourt
cessent au moment où il apprend que son
père a révoqué sa malédiction , etc. , etc. Ne croit-on
pas entendre Géronte répéter : Que diable allait-il faire
dans cette galère ?
Mile Rhodon demande la suspension des représentations
de la pièce de M. Guilbert , et sa confrontation
avec la sienne. Mile Rhodon dispute à M. Guilbert-
Pixérécourt une pièce sifflée ; qu'aurait-elle fait si elle
eut réussi ! Mais M. Guilbert-Pixérécourt ne peut-il pas
répondre comme Molière : Je prends mon bien par tout
où je le trouve. Sa gloire est établie ; c'est en vain que
les clameurs de l'envie se font entendre ; on ne lui en
voudrait pas autant s'il n'avait pas eu tant de succès.
Il n'est pas moins déplorable de voir le Corneille des
boulevarts en butte à de pareilles accusations. M. Guilbert
peut s'écrier douloureusement :
Mes ans se sont accrus , mes honneurs sontdétruits.
Il ne peut plus dire :
Eh! que me font à moi les traits de la satire ,
Je n'écris que pour ceux qui ne savent pas lire.
Ceux qui ne savaient pas lire autrefois lisent aujourd'hui
: M. Guilbert n'est pas le seul que cela tourmente.
E.
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N.° 5.
*******************
MERCURE
DE FRANCE.
M
AVIS ESSENTIEL .
Lespersonnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible . - Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de'port , à l'administration da
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
POESIE .
RÉVERIES AU COIN DU FEU.
De la triste et sombre journée
Nul plaisir n'abrège le cours ;
L'automne , qui fuit tous les jours,
Ala campagne abandonnée
Enlève Bacchus et sa cour ;
Et la vieillesse de l'année ,
De la saison froide et fanée
Annonce le prochain retour.
Que je hais ces jours de tristesse
Où la nature qui s'endort..
"
Anos yeux présente sans cesse
L'affreuse image de la mort !
Томи 69°. 25
338 MERCURE DE FRANCE.
Fuyant ce tableau trop austère ,
C'estprès du foyer solitaire
Quejetrouve encor des plaisirs.
Là,sans projets et sans désirs ,
J'use le temps à ne rien faire ,
Laissant à la douce chimère
Occuper mes vagues loisirs.
Calme heureux , solitude chère ,
Tiens-moi lieu de tout aujourd'hui !
Desbiens qu'encense le vulgaire ,
Détrompé sans avoir joui ,
Jamais leur lueur mensongère
N'attira mon oeil ébloui ,
Et de la fortune légère
Jen'ai point mendié l'appui.
Un moment au dieu dujeune âge
J'essayai d'attacher mes pas ;
Mais bientôt je connus , hélas !
Que l'amour , dans tous les états,
N'estqu'un mot, un vain badinage',
Et malgré moi devenu sage ,
Jabjurai son tendre langage
Qu'aujourd'hui l'on ne comprend pas.
D'une amitié sûre et tranquille
Né pour sentir le prix touchant ,
J'ai , long- temps aveugle et facile,
Vers elle suivi mon penchant :
J'en avais fait mon bien suprême....
Je suis corrigé sans retour.
Ah! j'ai trouvé l'amitié même
Bien plus fragile que l'amour !
L'amour souvent n'est qu'une ivresse ,
Et l'on se console à demi
D'être trompépar sa maîtresse ,
Jamais, jamais par son ami!"
Aujourd'hui dans ma solitude ,
Librede soins , d'inquiétude,
DECEMBRE 1816. 339
Demoi seul dépend mon bonheur ;
Et revenu de mon erreur ,
Je sais , par la seule habitude ,
Par une oisive et donce étude,
Remplir le vide de mon coeur.
Toujours content de la journée ,
Le soir je rends grâce au destin ,
L'espérant pour le lendemain
Aussi tranquille et fortunée.
Quemes jours se ressemblent tous !
Dieux , qui connaissez mon envie ,
Dans la paix ainsi puissiez-vous
Laisser couler toute ma vie !
Heureux par de modestes goûts,
Rien ne manque à mon sort si doux ,
Rien qu'une compagne chérie.
Oui , si jamais votre faveur
Accorde à ma vive tendresse
Une amante selon mon coeur ,
Je veux croire au parfait bonheur
Qui naît d'une éternelle ivresse.
Quelquefois un songe flatteur
Berçant ma molle rêverie ,
Par un prestige séducteur
Ames yeux montre mon amie.
Je m'abandonne à cette erreur ,
Je la vois , je lui rends hommage,
Etdans un délire enchanteur
Je m'énivre de mon ouvrage.
Quinze on seize ans voilà son âge;
Ses yeux , où se peint la candeur ,
Retracent la naïve image
Des pensers de son jeune coenr.
Comme une fleur nouvelle éclose ,
Sa bouche appelle le baiser ,
Son sein est un trône de rose
Où l'amour aime à reposer.
)
25.
340 MERCURE DE FRANCE.
L'amour respire son haleine .
Ses longs cheveux que rien n'enchaîne
S'entrelacent pour l'embellir.
Quel charme pour moi , quel plaisir ,
Quand parmi leur flottante ébène
Lentement ma main se promène ,
Brûlante des feux du désir !
Tout brille en elle , tout doit plaire :
La grâce accompagne ses pas ,
De sa taille souple et légère
L'oeil suit les contours délicats....
Que me fait son rang , sa naissance ,
Du hazard ouvrage incertain ?
L'aveugle amour connaît-il la distance
Qu'établit l'aveugle destin ?
Sous l'humble habit d'une bergère
S'il vous a plu de la cacher ,
Odieux ! montrez-moi sa chaumière ,
Al'instant je cours la chercher.
Je lui dirai : <<Viens , mon amie ,
Viens à jamais régner sur moi ;
Mon sort , ma tendresse , ma vie ,
Reçois tout , que tout soit à toi.
Pour ces biens que je t'abandonne
Je ne veux qu'un tendre retour ,
Et tout ce que l'amour te donne
Sera payé par ton amour. >>>
DE CAZENOVE.
FRAGMENT
D'un Poëme sur la Campagne du Midi .
Chant des soldats du Prince après la bataille dupont de la Drôme.
Le fils d'Heuri nous conduit à la gloire ,
Chantons en choeur l'hymne de la victoire.
Dans les combats , Bayard et Duguesclin
Furent nommés les glaives de la France ;
DECEMBRE 1816. 341
Comme ces preux jurons sa délivrance ,
Sachons mourir pour notre souverain.
Le fils d'Henri , etc.
De nos drapeaux l'infâme déserteur ,
S'il est frappé dans les champs du carnage ,
N'entendra pas ce glorieux langage :
Il est tombé sans reproche et sans peur.
Le fils d'Henri , etc.
Franc chevalier doit adorer toujours
Dieu , son pays , son prince et sa maîtresse ;
Pour les servir il doit unir sans cesse
La noble épée au luth des troubadours.
Le fils d'Henri , etc.
Veillons encor près de ce fer vengear ,
De notre camp repoussons la mollesse ;
Et que nos coeurs palpitent d'allégresse
Aux mots sacrés de patrie et d'honneur.
Le fils d'Henri nous conduit à la gloire ,
Chantons en choeur l'hymne de la victoire.
1
P. ALBERT , membre de plusieurs
sociétés littéraires .
www www
TRADUCTION
Du distique de M. Quesnel , inséré dans le dernier No.
Grand déjà par son nom , par ses vertus plus grand ,
Qu'undemi-siècle heureux nous le garde vivant .
MARCHAIS DE MIGNEAUX. R.
ÉNIGME .
Sur cinq lettres je suis chez toi
Des bonnes mères le modèle ;
Amon époux je suis fidelle
1 .
542 MERCURE DE FRANCE.
Malgré qu'il me manque de foi
Et qu'il vole de belle en belle.
Sur six lettres , d'une cruelle
Qui me reçoit en tapinois ,
Je sais , sans flèche ni carquois ,
Blesser le coeur et la cervelle.
Dans son sein elle me recèle ,
Meporte toujours avec soi,
Me garde comme sa prunelle ,
Et cependant me tue et se nourrit de moi.
Isaac ROQUE , de Montauban.
CHARADE .
Ondit que mon premier ( ni ferme, ni liquide)
Est dans de certains eas un être bien perfide.
Laissons-le tel qu'il est , et sans comparaison ,
Passons , mon cher lecteur , de suite à mon second .
Sur lui , jeune beauté qui veut parler , mais n'ose ,
Hazarde un chiffre heureux , un embleme , une rose.
Montout évite ou donne une dure fatigue ,
Et sert également l'avare et le prodigue.
Il peut être en tes mains , on le rencontre aux champs ,
Et là , sans fixité , sert aux bons , aux méchans.
T. DE COURCELLES.
LOGOGRIPHE
Sans mon chef, je produis qui porte aîles et queue ;
Avec lui , l'on me voit cornes et pieds et queue.
i
T. DE COURCELLES.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Fumée Celui dn Logogriphe est Par
passe , où l'on trouve Ane , Sara , Pan , As , Anse . Nasse , Pas ,
Passe , Rase , Re , Repas. Le mot de la Charade est Theatre.
DECEMBRE 1816. 343
DES GENS DE LETTRES ,
Ou la Lampe d'Anaxagore.
www
S'il y a quelque chose de remarquable dans les annales
du genre humain, c'est assurément cette persévérance
de la fortune à persécuter les grand hommes ,
et à leur faire expier , pendant leur vie , cette gloire
dont ils ne jouissent pleinement qu'après leur mort .
Comme malheureusement les exemples fameux de ce
genre viennent s'offrir en foule àla mémoire , nous nous
croyons , avec raison , dispensés d'en citer aucun. Ce
n'est point à l'ingratitude des hommes qu'il faut attribuer
cette triste et bizarre destinée , mais plutôt à la
naturedes choses. Il est certain que quelques grands que
soient les services que l'on peut avoir rendus à la société ,
on ne doit s'attendre à être récompensé que toutes les
fois qu'on n'a pas négligé de se rendre en même-temps
d'une utilité directe et individuelle. Une statue de
marbre , un somptueux mausolée , voilà comment se
signale ordinairement la reconnaissance des nations ;
c'est dans ce cas qu'il est vrai de dire que le grand nombre
des débiteurs nuit toujours à la créance; les gens de
lettres ne devraient jamais perdre ce principe de vue :
c'est en renfermant leurs talens dans un cercle plus
étroit , qu'ils peuvent espérer de trouver en eux-mêmes
des ressources sûres et honorables .
L'Angleterre , comme tous les autres pays de la terre ,
offre de tristes exemples de cette injustice de la fortune ;
quoique cependant il y ait peu de nations où le mérite
et le talent soient en général mieux payés et mieux honorés.
Mais il existe une force inhérente à la nature des
choses, et que tous les efforts du génie ne peuvent que
difficilement surmonter. Quelle a été la destinée de ce
Milton , l'éternel orgueil des îles Britanniques ? De
Dryden, et de tant d'autres écrivains célèbres , dont les
cendres reposent aujourd'hui dans de magnifiques tombeaux,
sous les voûtes funéraires de Westminster ,
344 MERCURE DE FRANCE.
1
confondues avec celles des rois : ces poëtes infortunés'
auraient vécu heureux s'ils avaient reçu de leur vivant
lasomme qu'a coûté le mausolée qu'on leur a élevé
après leur mort. Mais detous les écrivains le plus malheureux
sans contredit , c'est un jeune homme nommé
Chatterton , dont un suicide , résultat du désespoir et de
la misère , abrégea la vie à l'àge de dix-neuf ans : il est
aussicélèbre en Angleterre , par son génie précoce , que
par sa fin déplorable.Un critique anglais , M. Knox ,
regarde Chatterton comme le plus grand poëte qui ait
jamais paru en Angleterre depuis Shakespear , et il est
mortdans lapremière fleur de l'adolescence. Qu'auraitil
donc été s'il eut vécu plus long-temps ?
Heu miserande puer si qua fata aspera rumpas !
Le traducteur anglais de l'excellent traité en latin du
docteur Louth , sur la poësie des Hébreux , a publié , il
ya quelques années en Angleterre, un volume in-8° ,
sur la vie et les écrits de ce jeune infortuné ; il est impossible
de le lire sans répandre des larmes . On y voit
unjeune homme doué d'un caractère ardent , d'une ame
fière et sensible , et d'un génie prodigieux , traîner un
talent distingué dans les humiliations de la servitude et
du besoin, sans qu'aucun de ces grands ,dont le mérite
a souvent fait toute l'élévation , ait daigné , pour parler
leur langage , tendre à Chatterton une mainsecourable.
De cenombre est Horace Walpole , que la voix publique
accusa d'avoir porté le jeune poëte à se soustraire , par
une mort volontaire , aux rigueurs de sa destinée , en
le berçant de fausses espérances , et en étendant sur lui ,
pendant quelque temps , l'ombre glaciale de sa protection
dérisoire. Ce reproche au reste mérité ou non, fit
-au coeur du noble lord une blessure très-sensible ; et il
fit insérer dans les journaux une lettre apologétique de
sa conduite envers Chatterton , dont il reconnaît le mérite
extraordinaire , et dont il déplore la fin tragique et
prématurée. Tous les poets anglais s'empressèrent de
payer leur tribut à sa mémoire , et l'on ferait aisément
un volume de toutes les élégies par lesquelles les muses
Britanniques ont exprimé leurs plaintes et leurs regrets .
DECEMBRE 1816 . 345
Mais les éloges de la postérité ne sauraient percer l'oreille
sourde et glacée de la mort ; Chatterton , quelque
soit sa célébrité posthume , n'en a pas moins été le plus
infortuné des hommes .
Suivant son biographe , il avait eu dès ses plus jeunes
années un secret pressentiment de sa glorieuse et funeste
destinée. La physionomie de Chatterton , dit l'auteur
que nous venons de citer , << était ordinairement sombre
»
"
et pensive ; tout l'ensemble de ses manières expri-
>> maitune sorte de timidité farouche; on remarquait
>> cette singularité dans son visage , c'est qu'un de ses
>> yeux brillait par intervalles d'une flamme extraordinaire
, tandis que l'autre était morne et abattu ... »
Son génie aventurier le portait à traverser les mers pour
aller tenter la fortune. Lors de sa mort , il était sur le
point de s'embarquer pour l'Afrique , où la protection
du ministre Sir Horace Walpole , lui avait fait espérer
d'obtenir je ne sais quel petit emploi subalterne. Le
jeune poëte exprime ainsi , dans une de ses lettres , ses
projets et ses vagues espérances : « Je partirai , je quit-
>> terai mon ingrate patrie ; je verrai cette sablonneuse
» Afrique où fleurit l'aloès , où retentissent les rugisse-
>> mens des tigres , mille fois moins impitoyables que
>>leshommes. » L'indigence ne lui permit pasd'attendre
qu'il fût à même d'exécuter ce projet; il s'empoisonna
après avoir lutté deux jours entre la faim et la honte
de mendier. Manibus date lilia plenis.
Le souvenir de Chatterton , et ces réflexions préliminaires
sur la malheureuse destinée des gens de lettres ,
nous ont fait perdre de vue la Lampe d'Anaxagore,
philosophe qui fût lui-même victime de cette fatalité
cominune aux grands hommes de tous les siècles et de
toutes les nations : nous allons rapporter cette anecdote ,
parcequ'elle vient àl'appuide cequi précède , et qu'elle
offre une grande leçon de plus aux heureux et aux puissans
du siècle; puisse-t-elle ne pas être inutile .
L'homme le plus étonnant peut- être que la Grèce ait
jamais produit , Péricles avait , dans sa jeunesse , étudié
la philosophie au lycée d'Anaxagore. Parvenu ensuite
au faite des honneurs , livré tout entier à la gloire et à
1
546 MERCURE DE FRANCE .
l'ambition , Périclès ne tarda pas à perdre le souvenir
de son premier instituteur; et tandis que dans Athènes
énorgueillie, des jardins magnifiques , des édifices somptueux,
une foule de statues de marbre attestaient et la
richesse de Péricles , et son goût éclairé pour les lettres
et pour les beaux arts ; par une fatalité singulière, Anaxagore,
devenu pauvre et vieux , languissaitoublié dans
un des plus obscurs faubourgs d'Athènes , où , retiré
avec un seul esclave , il habitait une chétive maison à
moitié ruinée; il passait son temps à cultiver sa vaste
intelligence et son petit jardin, dont les légumes , cuits
àl'eau et préparés avec du sel , faisaient la seule nourriture
du maître et de l'esclave , plus fidelle et plus reconnaissant
que l'illustredisciple. Anaxagore avait consumé
tout son patrimoine à l'étude et au perfectionnement
de la philosophie , de celle principalement qui
embrasse la connaissance des corps célestes et des lois
quirégissent cet Univers . Les années s'étaient accumulées
sur sa tête ; une méditation assidue avait couvert son
front de rides profondes et prématurées ; des veilles excessives
, de longs travaux , de longs chagrins avaient
épuisé sontempéramment et ruiné sasanté; en un mot ,
itne restait plus du philosophe que la partie intellectuelle,
et qu'un corps aride et diaphane. Anaxagore ,
étendu depuis deux jours sur sa couche solitaire , touchait
à son dernier moment , lorsque le hasard vint
rappeler son nom à la mémoire de Périclès , dont le
coeurgénéreux se reprocha aussitôt l'abandon où il avait
laissé le philosophe. Désirant de réparer ses torts , il se
hâte à l'instant de sortir de son palais; il s'enveloppe
dans son manteau , et seul , à pied , à l'entrée de la nuit ,
il se rend dans lamaison qu'habitait Anaxagore. Après
avoir traversé plusieurs rues désertes et détournées , il
frappe à la porte; l'esclave la lui ouvre , et l'introduit
aussitôt dans la chambre du philosophe mourant. A la
clarté d'une lampe d'argile qui jetait de loin en loin
une lueur faible et vacillante , Périclès reconnut les
traits de son ancien instituteur ; quelques vases de terre
cuite , quelques statues de bois grossièrement sculptées ,
quelques rouleaux de papyrus , et quelques instrumens
DECEMBRE 1816. 347-
de mathématiques et d'astronomie , formaient tout
l'ameublement de cette chambre , dont les murailles
nues attestaient l'indigence des habitans . A cette vue ,
Périclės ne put retenir ses larmes : « Par les Dieux im-
>> mortels , s'écria-t-il ! dans quel état vous retrouvai-je,
>> mon cher Anaxagore » ? Prêt à me rejoindre à la
divinité , mon fils , répondit avec douceur , et sans s'émouvoir
, le philosophe expirant. La vue d'un disciple
que j'ai toujours aimé malgré son ingratitude , pouvait
seule retenir sur mes lèvres mon ame prête à
s'exhaler. Le dénuement où je vous trouve , répondit
Périclès , m'afflige autant qu'il me surprend : j'étais
loin de le soupçonner; mais vous n'êtes pas peut-être
aussi malade que vous croyez l'être , s'il en était autrement
, qu'Athènes va regretter vos lumières !
Péricles , reprit Anaxagore en ranimant sa voix , et
en se levant à demi sur son séant , ne nous flattons point
d'un vain espoir ; les momens sont précieux , je touche
àmon heure dernière ; Anaxagore a vécu , mais avant
que d'expirer , il veut encore vous donner une leçon :
Souvenez-vous que le mérite est modeste , et que le
devoir des grands est d'aller au-devant de lui. Puis , en
lui montrant du doigt la lampe suspendue au plafond:
lorsque je veux qu'elle continue à m'éclairer , dit-il ,
j'ai soind'y verser de l'huile ; adieu pour toujours mon
cher Périclès . A peine eut-il prononcé ces mots , que
le philosophe et la lampe s'éteignirent au même instant.
Le noble coeur de Péricles fût vivement ému de ce
spectacle funeste , et cette leçon se grava profondément
dans son esprit. L'esclave ayant été rallumer la lampe ,
Périclès s'approcha d'Anaxagore pour lui rendre les derniers
devoirs; il lui ferma d'une main tremblante la
bouche et les yeux , suivant la coutume des anciens' , et
poussa un profond soupir en pressant , pour la dernière
fois , ces lèvres éloquentes à qui la mort venait d'imposer
un silence éternel : il ne put s'empêcher d'admirer
la douce sérénité répandue sur le visage du
philosophe , qui venait ainsi d'expirer dans la misère
et l'abandon. Il reconnut qu'une vie consacrée au culte
des muses et de la sagesse , peut seule,même au milieu
348 MERCURE DE FRANCE.
des adversités , se terminer par un sommeil aussi tranquille;
il sentit redoubler son amour pour cette philosophie
sublime , dont les consolations et les bienfaits
nous accompagnent jusqu'aux portes du tombeau , et se
retira tout pensif et en essuyant quelques larmes. Peu
de temps après, une statue du marbre le plus pur , et
un somptueux mausolée élevés par ses soins à la mémoire
d'Anaxagore , attestèrent dans Athènes attendrie ,
les regrets et la douleur de Périclès. On assure que le
souvenir de la lampe , qui ne s'effaça jamais de son esprit
, fut très-utile par la suite aux gens de lettres et aux
philosophes de la république : puisse-t-il en être de
même de nos jours ; puissent les grands , les princes et
les ministres , se rappeler quelquefois de la lampe d'Anaxagore.
LA SERVIÈRE.
RÉPONSE
A la lettre de M. le comte de Saint-Roman , pair de
France , insérée dans le n° 65 du Mercure.
1
De quelque modération,de quelque impassibilité qu'on
se pique , on est toujours porté , du premier mouvement
, à se sentir blessé de la critique qu'on fait de
nos opinions ; mais aussi on ne peut se défendre de
quelquemalin plaisir, quand le critique lui-même nous
fournit des armes , non-seulement pour repousser son
attaque , mais encore pour l'assaillir à son tour. Telle
est la première idée qui m'est venue à la lecture de la
lettre adressée au rédacteur du Mercure par M. le
comte de Saint-Roman, pair de France , pour répondre
à l'article que j'y ai fait insérer en faveur du système
représentatif, contre l'opinion que M. Mermet a fait
imprimer sous le prétexte de réfuter M. de Ch. , et dont
M. de Saint-Roman prend la défense Je ne saurais
m'en plaindre ni pour le fond ni pour la forme. Ce n'est
point moi qu'il attaque personnellement , car il recou
DECEMBRE 1816. 549 }
naît que les principes que j'ai soutenus me sont communs
avec un grand nombre de publicistes ; mais il a
fait voeu de les combattre jusqu'à son dernier soupir
par tout où il les rencontrera , parce qu'il y voit la cause
de tous les malheurs qui affligent , non-seulement la
France , mais toute l'Europe , depuis plus de cinquante
ans. Si Montesquieu , Rollin , Massillon , Fénélon ,
parmi les orthodoxes , et par conséquent des hommes
non moins célèbres , mais plus ou moins entachés de
philosophie , n'ont pu échapper à sa censure , pourrais-je
me formaliser de subir le même sort ?
C'est donc une hydre bien redoutable que ce système
représentatif, pour inspirer une telle animosité ! C'est
du moins ainsi que le considère M. de Saint-Roman',
et chacun de ses ouvrages ou de ses discours a un article
consacré précisément à le combattre.
J'avoue qu'au premier abord je n'avais embrassé la
cause de l'offensé , que dans l'intention d'opposer une
opinion plus juste à une qui me le paraissait moins ;
mais l'importance qu'on y attache et l'acharnement
qu'on met à l'anéantir , m'ont convaincu qu'il ne s'agissait
plus d'une discussion polémique , et que l'imminence
de son danger réclamait de sérieux efforts pour
sa défense.
M. de Saint-Roman pose d'abord en principe , et
comme un fait auquel il n'y a point de réponse : « Que
>>quand deux volontés différentes peuventnaître et sub-
>> sister entre le représentant et le représenté , la représentation
disparaît , » et il établit que c'est précisément
le cas où les députés se trouvent à l'égard de
leurs commettans , qui en définitifsont contraints de se
soumettre à leurs décisions , quelque contraires qu'elles
puissent être à leurs voeux .
»
Il est bien important de remarquer ici que ce n'est
point contre cet excès de pouvoir du mandataire que
M.de Saint-Roman s'élève ; il le regarde même comme
inhérent à sa qualité , et ne s'en inquiète nullement.
Il me semble cependant que c'est ce qu'il y aurait dé
plus vicieux dans la nature de ce pouvoir , s'il était en
350 MERCURE DE FRANCE.
effet tel qu'on veut nous le peindre ( ce que j'examinerai
ailleurs ).
Est- ce donc uniquement pour ôter au peuple lapensée
consolante d'être représenté dans la puissance législative
, que M. de Saint-Roman employe son éloquence?
Ce dessein ne serait pas charitable; mais ceux qui professent
cette opinion ont un but plus sérieux et plus
politique : il faut bien le dévoiler puisque c'est là le vrai
mobile de l'opposition au système représentatif. Si la
représentation existe réellement , les actes des députés
sont sans contredit l'expression du voeu de la nation.
Si l'on vient à bout de prouver que la représentation
est illusoire , qu'elle est même impossible ,ces mêmes
actes ne sont plus que l'effet de l'opinion personnelle des
députés; leur caractère n'a plus rien d'éminent ni de
respectable. Les conséquences sont faciles à tirer ; mais
le système représentatifrepose sur des bases trop solides
et trop sacrées , pour être renversé par des objections
aussi faibles; et d'abord j'observe qu'il a pour lui
l'existence de fait , et qu'en toute occasion le gouvernement
se plaît à la reconnaître. Encore en ce moment,
łe ministre de l'intérieur , dans son développement des
motifs de la loi sur les élections , n'a-t-il pas dit : « Que
>> les propriétaires , pour la plupart chefs de famille ,
>> réunissent ( par ces qualités ) toutes les conditions
>>propres à représenter auprès du trône tous les sujets
» du roi de France. »
A
Voyons maintenant si les raisonnemens des ennemis
de la représentation sont assez puissans pour anéantir
un système fondé sur des titres aussi respectables , sur
des faits aussi positifs .
M. de Saint-Roman, soit dans la lettre à laquelle je
réponds , soit dans ses ouvrages auxquels il renvoie ,
prétend « Que les députés une fois nommés , n'ont plus
>> aucun égard aux intentions de leurs commettans ,
>> et que leurs décisions leur sont souvent très-con-
>>traires ; d'où il conclut , suivant le principe qu'il a
>>posé d'abord , qu'il y a nullité absolue de représen-
>>>tation.>>>
Il prend acte , pour fortifier son opinion , de l'aveu
DECEMBRE 1816. 550
que j'ai fait qu'il n'y avait dans la nation qu'un petit
nombre d'individus représentés . Ce n'est pas tout à fait
làmon idée , car j'ai dit ou fait entendre « Qu'il y avait
>> une classe d'individus dont les intérêts moins carac
>> térisés , se confondant naturellement avec ceux de la
>> classe admise aux élections , y participaient implici-
>> tement, » Je ne prétends pas toutefois soutenir que
celle-ci soit à son plus haut degré de perfection; mais
il suffit qu'elle soit praticableppoouurr qu'on nepuisse pas
lareléguer dans la cathégorie des conceptions fausses ,
imaginaires et dangereuses.
Quant à la première objection, il est facile d'en démontrer
l'impuissance par une comparaison.
Lorsque deux particuliers ont un différent sur lequel
ils ne peuvent s'accorder , souvent ils renoncent à la
voie judiciaire pour prendre celle des arbitres. C'est ordinairement
la bonne foi qui conseille cette mesure.
Cependant chacun est convaincu de la justice de ses
prétentions , et quoiqu'il doive s'attendre à faire quelques
concessions, il ne manque pas de recommander à
son arbitre d'en accorder le moins possible ; mais celuici
,quin'est pas aveuglé par l'intérêt personnel , concède
quelquefois beaucoup plus que le commettant
n'aurait désiré ou fait lui-même. Cependant il est
obligé de souscrire à la décision, , lorsqu'il s'yest soumis
sans réserve. Dira-t-on pour cela que son arbitre a été
son juge , et non pas son représentant, son mandataire ?
Je réponds qu'il a été l'un et l'autre , et que cela doit
toujours être ainsi au généraall , comme au particulier;
que si l'arbitre représentant n'a pas prononcé précisément
comme le commettant l'aurait voulu , il l'a fait
comme il aurait dû le vouloir. Ce n'est pas qu'il n'ait
pu se tromper; mais à coup sûr moins facilement que
la partie intéressée ; il est même possible qu'il yait
quelquefois abus de confiance ; mais c'est le cas lemoins
probable et le moins commun. Il en est de même de la
représentation nationale , et de ce côté se trouve un
énorme avantage , car on ne saurait disconvenir que le
mandatd'un député du peuple , mettant l'homme plus
en évidence que celui d'un particulier ,doit lui inspirer
i
352 MERCURE DE FRANCE.
plus d'élévation , plus de respect pour lui-même et pour
ses commettans.
Je conçois fort bien que dans ce que je viens de dire ,
j'ai l'air de rentrer dans le sens de mon adversaire , qui
veut bien que le député soit un arbitre ; mais nous
différons essentiellement en cela , que je ne fais point de
distinction entre l'arbitre et le représentant ; qu'il entend
finesse à cette distinction , et que je mets toute la
mienne à ne pas la comprendre , persuadé qu'il n'en
faut pas davantage pour lui ôter toute sa valeur.
Ainsi donc je ne vois rien de si effrayant dans le
système représentatif, et je ne saurais me prêter à cette
supposition, que c'est une de ces idées vagues etfausses
qui depuis trente ans n'ont cessé de faire couler à
grands flots le sang dans toutes les parties du globe.
Excepté sans doute l'Inde et la Chine , où il n'a jamais
pénétré; l'Afrique entière , qui ne s'en doute pas ; l'Egypte
, l'empire ottoman , la Russie , où il n'en fut jamais
question ; l'Amérique septentrionale et l'Angleterre
, qui s'en trouvent fort bien.
Il n'y a peut-être pas une idée juste en elle-même
dont on n'ait abusé par de fausses inductions. Rien , au
reste , n'est plus arbitraire et plus équivoque que ce
qu'on veut appeller des principes en politique. Le mal est
toujours à côté du bien, l'abus auprès de l'utilité ; une
extrême sagesse aidée de l'expérience , peut seule fixer
les bornes du vrai dans tout ce qui a rapport à cette
science. Il y a autant de folie à proscrire un principe
philosophi-politique ,dont on a pu ou dont on pourrait
abuser, qu'à le dénaturer par de fausses interprétations.
Qui est-ce qui a plus souffert de l'abus du système représentatifque
les Anglais ?Yont-ils pour cela renoncé?
non sans doute , ils en ont reconnu l'excellence , en ont
fixé les justes bornes , enfin l'ont perfectionné et jouissent
des fruits de leur sagesse . Pourquoi ne suivrionsnous
pas leur exemple , après avoir subi les mêmes
épreuves?
La liberté politique est l'effet naturel du système représentatif
pour lequel je combats. M. le comte de
Saint-Romanayant prouvé à sa manière l'illusion de
DECEMBRE 1816 . 353
l'un , devait évidemment conclure à la nullité de l'autre .
Il ne s'est point dissimulé que cette perte pourrait paraître
insupportable à une nation qui se plaisait dans
la supposition de sa jouissance , s'il ne lui substituait
quelque chose d'équivalent (du moins à son avis) . En
conséquence , il propose avec une franchise vraiment
admirable , la liberté despotique ! ( 1 ) Il est vrai que la
compensation pourra ne pas paraître bien évidente à
une grande majorité de la nation; il est vrai qu'elle ne
s'établirait pas sans contradiction , et que c'est annoncer
unpeu prématurément un système qui peut exister dans
quelques esprits , tandis qu'il répugne à une multitude
d'autres ; mais heureusement il est encore plus vrai
qu'il est manifestement contraire aux intentions du monarque
adoré autant que magnanime , qui ne veut régner
que par la charte . :
Je pense , au reste , avec M. de Saint-Roman , « Que
le gouvernement monarchique ne disparaîtra pas
dans la pensée des sujets , parce que (2) le prince
" aura fait concourir deux assemblées aux résolutions
législatives . » Je me permettrai néanmoins
d'interpréter ou d'étendre la pensée de M. de Saint-
Roman, qui pour la première fois peut-être , n'a pas
été exprimée avec la lucidité qui lui est propre. En
(1) Voy. p. 67 et suiv. de sa Réfutation de la doctrine de Montesquieu
, sur la balance des pouvoirs. Je me suis refusé d'abord au
témoignage de mes yeux; mais c'est bien ainsi qu'il est écrit , et
d'ailleurs méthodiquement développé. Je dois toutefois à la vérité
de déclarer que l'auteur , en se prononçant contre la liberté politique,
recommande de s'attacher à la liberté civile ; ce qui serait
une opinion très-soutenable s'il n'insinuait en même-temps qu'on
ne saurait l'obtenir sous l'influence de ce qu'il appelle la manie législative
, qui n'a cessé de produire des lois obscures et contradictoires
. Or cette manie est sans donte , suivant lui , inherente aux
corps législatifs , et c'est pour se soustraire à ces inconvéniens , qui
pourraient bien étre inséparables de la liberté civile ( on ne concoit
pas trop comment ) , qu'il préfére la liberté despotique , c'esta-
dire , celle dont il est très-facile et très-commun de jouir sous
un pouvoir absolu .
(2) Ibid. p. 96.
1
۱
26
554
MERCURE DE FRANCE.
effet , on pourrait induire de sa phrase ainsi conçue ,
que c'est éventuellement que ces deux assemblées ont
été appelées à la confection des lois, et comme si ce
n'était pas une forme constitutionnelle qui dût incessamment
se renouveler . J'ajouterai que loin que ces
réunions puissent éloigner de la monarchie la pensée
des sujets , c'est au contraire le lien le plus fort qui
puisse les attacher au monarque , en ce qu'il les rapproche
de lui par leurs délégués , et qu'on est plus porté
àaimer ce qu'on connaît davantage .
Au résumé , je répéterai qu'il n'y a point d'opinions
politiques quelqu'opposées qu'elles soient les unes aux
autres , qu'on ne puisse soutenir avec quelqu'apparence
de raison ; qu'il n'y a rien de rigoureusement vrai , rien
de rigoureusement faux dans cette science ( sauf les
absurdités palpables ) ; l'à-propos seul détermine l'un
ou l'autre , et quoique ce soit précisément cet à-propos
que M. de Saint-Roman ait cru saisir , c'est précisément
en cela que je le crois dans l'erreur .
Je me plais , au reste , à lui rendre politesse pour politesse
, et même avec usure , car je ne me contenterai
pas de louer l'élégance et la pureté de son style , j'avouerai
que sa dialectique est entraînante et forte de raisonnement;
mais je croirais devoir le plaindre s'il obtenait
le succès qu'il en espère , et ce serait jouer un tour
perfide à ceux qui partagent son opinion, que de les
encourager en apparence un instant , pour se donner le
cruel plaisir de les voir tomber dans l'abîme où leur
système les conduirait infailliblement : catastrophe funeste
pour eux , mais effrayante pour tous.
Le Ch . D. L. C. B.
M
T
DECEMBRE 1816. 355
w ww
MANUEL DU PHILOSOPHE ,
Ou Principes éternels , précédés de Considérations géné
rales sur l'époque actuelle ; par H. Azaïs .
( II et dernier article. )
Sans affecter un ton trop sérieux , j'ai cependant
exposé avec exactitude et bonne foi les principes sur
lesquels s'appuie toute la doctrine de M. Azaïs ; cont
nuons avant tout d'en faire connaître les conséquences .
Une matière première , éternellement douée d'un
mouvement d'expansion se combine par mille et mille
réunions d'élément , de manière à donner naissance à
tous les êtres produits . Ces réunions , plus ou moins
durables , sont cependant toutes transitoires ; car il est
nécessaire que le mouvement qui compose soit combattu
ou remplacé par un mouvement qui sépare : sans
cela point d'équilibre dans l'Univers. Lorsque la puissance
composante presse des élémens les uns contre les
autres , et laisse peu d'action à la loi de l'expansion , il
en résulte la première classe d'êtres , celle des étres
inorganisés. Si l'expansion au contraire agit en même
temps, avec autant et plus de force que la puissance qui
compose ou qui réunit et aggrège , alors les fluides subtils
traversant sans cesse les élémens dont la réunion
s'opère , y forment des tubes et des vaisseaux de circulation
; et l'être qui en résulte est un être organisé.
La constitution tubulaire appartient au végétal ,
l'autre est le principe de la vie animale. Plus l'expansion
est active dans la chaîne des êtres vivans , plus leur organisation
est parfaite. L'homme est de tous les animaux
celui où la force vitale est plus abondante , et dont
l'organisation se prête à plus de mouvemens et d'opérations
.
Dans l'être animé , la sensibilité est un acte qui résulte
de la communication rapide et simultanée d'un
grand nombre de mouvemens connexes , lesquels éma-
26.
556 MERCURE DE FRANCE.
..
nent d'un centre commun ou qui se dirigent vers un
même centre. . Chaque élément libre et isolé sent
la communication des mouvemens qui lui sont imprimés
, mais à un degré extrémement faible , et il
faut la réunion d'un très-grand nombre de communications
convergentes et simultanées , pour produire un
sentiment apercevable par l'être au sein duquel se fait
cette réunion. De la sensibilité découlent le plaisir et
la douleur. Le plaisir est le produit du mouvement qui
compose ou améliore ; la douleur , celui du mouvement
qui détériore ou détruit ; et comme ces mouvemens se
réduisent , en dernière analyse , à deux sommes exactement
égales , c'est-à-dire , qu'il faut autant de force
pour détruire , qu'il en a fallu pour composer , il suit
que la somme de tous les plaisirs est égale à la somme
de toutes les douleurs , ou autrement , que tous les étres
sensibles sont nécessairement égaux de destinée , que
chacun , dans l'ensemble de son existence , souffre
exactement autant qu'iljouit.
Cet équilibre au reste ne se distribue point , jour par
jour et endétail , pour ainsi dire , sur chaque instant de
l'existence , sur chaque point de la vie ; il existe dans
les masses , et se manifeste par grands résultats. Ainsi
l'un , comme le prodigue qui dépense tout son bien en
un jour , rassemblera sur un petit nombre d'instans
toute la somme de bonheur qui lui était dévolue , et
expiera , par de longues douleurs de détails , l'excès de
sa jouissance accumulée. L'autre , en un seul malheur ,
enunseul coup fatal , acquittera toute la dette de douleurs
dont la nature sembla long-temps vouloir lui faire
remise. Celui dont rien ne contrarie les désirs est tourmenté
par ses fantaisies ; celui qui , par sa sagesse , sa
modération , sait rendre moins poignantes les épines de
lavie , est par-là même peu affecté de ses plaisirs. Les
opprimés espèrent; les tyrans craignent; tout se balance,
tout se compense : la vie est un compte ouvert
avec la nature , d'acquisitions et de dépenses , d'actifet
de passif , dont à la fin du registre l'équation est zéro .
L'organisation des êtres sensibles est la source de la
formation des idées, Chaque idée acquise est un étre
DECEMBRE 1816. 357
distinct, susceptible de mouvement et de repos Les
idées acquises sontdistinctes du sentiment de ces idées ;
la différence , entre ces deux rapports , est laméme que
celle qui existe entre un corps de nature quelconque ,
et le mouvement qui lui est imprimé. Lorsque l'expansion
vitale s'applique à une idée , cette idée se meut ,
elle est sentie ; l'intelligence est donc le sentiment des
idées. Celles-ci se rassemblent et séjournent au foyer
de l'expansion vitale. Quand l'expansion vient frapper
une de ces idées , le mouvement qu'elle opère , le sentiment
qu'elle met en exercice produit le souvenir ;
l'intention , la perfection de tous ces mouvemens prennent
le nom de pensée , d'imagination , de raison et
d'erreur.
L'être vivant une fois formé tend à se propager par
l'énergie de l'expansion vitale; mais là encorela force
de chaque espèce réagit contre l'espèce voisine , afin que
l'action propagatrice se maintienne dans un équilibre
tel, qu'aucune race ne pui se absorber toutes les autres.
Cependant l'espèce humaine , la seule dont l'intelligence
soit portée à un degré de développement qui la
met hors de toute comparaison , s'empare petit à petit
du globe qui est son domaine , et en exclut les animaux
et les végétaux qui lui nuisent ou lui déplaisent ; elle
'presse la diminutionde ces races ou espèces ; elle resserre
les limites de leur existence. Nous demanderons ici en
passant si la réaction est bien égale à l'action ; au reste
cette puissance de l'homme est le résultat de son intelligence
, qui lui donne le pouvoir de se constituer en
état de société. La société est un corps organisé dont
les hommes sont les membres ou les élémens. Ce corps
a sa partie matérielle et sa partie intelligente ; il naît ,
croîtet finit; il jouit et souffre , prospère etdécline ; la
mesure de son élévation fixe d'avance la mesure de sa
chute. Tous les phénomènes de la puissance ou expansion
vitale se reproduisent donc dans le corps social ;
toutes les sociétés humaines , malgré les caractères qui
les différencient , sont dévouées , en fin de compte , à des
destinées égales.
Chaque société tendant àse développer , et rencon-
1
358 MERCURE DE FRANCE .
trant des sociétés contiguës qu'elles comprime , en reçoit
une réaction qui produit l'état de guerre ; à celui-ci
ou oppose les alliances .
La nature, qui a réuni chez certains peuples de nombreux
élémens de puissance , y prépare par-là même
un mouvement d'expansion très-énergique. Ce peuple
ainsi favorisé est porté par les lois éternelles à se développer
, à tendre à une puissance prédominante ; mais
si les destinées de ce peuple sont quelque temps brillantes,
il épuise aussi sa force par une expansion immodérée
, et la puissance de réaction vient fondre sur
lui avec une violence égale à la compression qu'elle a
éprouvée. Il est bien difficile à la sagesse , à la modération,
de régler les mouvemens d'un tel corps; si
ciles y parvenaient , elles arrêteraient une partie de ces
grands développemens qu'on appelle la gloire , mais
aussi elles préviendraient les disgrâces et les revers qui
ensont la compensation.
La nécessité des mouvemens alternatifs auxquels sont
soumises toutes les choses produites , amène dans le
corps social ce qu'on appelle les révolutions. En effet ,
les institutions nées dans l'enfancedes peuples survivent
à cette période , et cependant cessent de convenir à
celle où la civilisation a marqué l'âge viril d'une société.
Alors des changemens deviennent nécessaires ; et ,
comme les maladies dans le corps humain , ils produisent
des crises violentes dans le corps social. Plus
les institutions avaient acquis de force et de tenacité,
plus le mouvement éternel qui tend à les détruire ,
accumule contre elles d'efforts de réaction ; c'est alors
que les révolutions ont le caractère d'une effroyable
tempête., A la suite des révolutions , un gouvernement
sage et généreux est celui qui suit avec prudence
etdignité le mouvement général : si un gouvernement
n'est point en rapport avec les choses et les esprits , il
est impossible de compter sur sa durée.
Comme chez les individus parvenus à l'age d'homme,
où toute la force est acquise , où rien n'en fait encore
sentir la perte , où toutes les puissances de la vie se
balancent dans un heureux équilibre , il est aussi pour
DECEMBRE 1816 . 35g
les sociétés un état mitoyen , une constitution balancée ,
selon l'expression de l'auteur ; c'est ce qui forme le
gouvernement représentatif. Une telle constitution ne
peut exister pleinement avec la prédominance des idées
dogmatiques ; son premier élément est la liberté de la
pensée , sans laquelle la liberté politique n'existe point.
Une constitution , même la mieux balancée , ne peut
préserver éternellement le peuple qui eajouit, du niouvement
de décadence. Si ce peuple en a tiré des avantages
extraordinaires et supérieurs aux moyens réels
qu'il tient de la nature , il viendra un moment où son
expansion vitale sera repoussée sur lui-même par les
réactions intérieures ; en se repliant sur l'état , cette
force exubérante le foulera , l'agitera , l'ébranlera ; et si
un tel peuple ne sait pas souffrir , il court risque de
périr. Il peut n'en être pas de même d'un autre peuple
qui , comprimé du dehors par un mouvement d'opposition
à sa force égarée , retrouve chez lui un climat
heureux , un sol fertile , une civilisation très-avancée :
à moins de circonstances particulières , un tel peuple
peut donner par son industrie , par ses arts , par ses lumières
, une nouvelle et heureuse direction à son activité
; il aura échangé une partie de sa gloire contre une
plus grande portion de bonheur.
De tout cela il suit qu'aucune fortune , aucune situation
dans l'ordre des êtres organisés , n'est réellement
stationnaire ; il faut que tout marche , que tout avance ,
que tout tende à s'améliorer , lutte contre sa destruction
, et y succombe enfin . Dans l'être intelligent , le
caractère distinctif de cette action est de pouvoir être
modifiée par le sentiment des dangers qu'il court , en
donnant trop d'extension à sa force particulière. Sa
raison lui prescrit donc des limites au-delà desquelles
il détruit son bonheur en voulant y sacrifier celui des
autres : c'est là la sagesse ; se tenir dans ces bornes ,
c'est le vrai courage ; sagesse éclairée par la raison,
soutenue par le courage voilà toute la morale. Celui
qui use rapidement ses facultés et sa vie , se prépare une
prompte satiété , de tristes souffrances , de dures humiliations
et de longs regrets. La modération est pour les
360 MERCURE DE FRANCE .
peuples , comme pour les individus , le secret trop negligédu
bonheur , avec cette différence pourtant qu'une
grande population renonce bien plus difficilement qu'un
individu à des besoins factices , mais qui n'en sont pas
moins impérieux. Suivre le conseil d'Horace , supporter
sans irritation des peines inévitables , est
aussi la leçon que tire de toute sa doctrine M. Azaïs.
Ilest peu de situations qui soient sans avantage ; (il
aurait dû dire , il n'est point.... ) Epictete dans les fers
conservait son ame libre ; il ne fut point malheureux .
Néron , maître de l'Univers , fut le moins libre des
hommes , et le plus malheureux des romains .
Tels sont les principes éternels de M. Azais ; tels en
sont la marche , l'enchaînement , les conséquences . Je
me suis attaché à les développer fidèlement , j'y ai employé
presque par-tout les expressions même de l'auteur
, afin que le lecteur put prendre par lui-même , et
indépendamment de mon opinion , une idée exacte de
ce singulier , mais très-remarquable ouvrage.
Maintenant s'il faut dire ce quej'en pense moi-même ,
j'avouerai ingénuement mon embarras : la logique de
l'auteur est serrée ; ses raisonnemens sont étroitement
liés; la simplicité des ressorts qu'il met en jeu , la facilité
avec laquelle tout paraît s'engrainer, se mouvoir ,
se ranger , et se coordonner dans cette machine , ont
quelque chose qui éblouit au premier coup - d'oeil , et
qui séduira les imaginations promptes et hardies. Cependant
, même quand M. Azaïs m'embarrasse le plus ,
j dois dire que je ne me sens pas toujours convaincu.
Il y a pour moi des points lumineux dans son système :
il y en a d'obscurs , de vagues , qui ne se présentent à
ma raison que confusément , ou qui jettent tout au plus
quelques lueurs douteuses , incertaines : c'est sur-tout
dans sa métaphysique que je me trouve comme dans
un de ces brouillards qui ne permettent plus de reconvaître
les formes distinctes des objets .
Presque toute la dernière partie de son ouvrage semble
pensée avec la tête, et écrite avec la plume de Montesquieu.
Il me faudrait encore beaucoup de démonstrations
pour que mon intelligence trop terrestre put
DECEMBRE 1816. 561
1
1
s'élever jusqu'aux deux autres. Je ne peux ici que rassembler
et présenter à l'auteur lui-même quelques
doutes qui me sont restés après la lecture la plus attentive
: c'est par là que je vais terminer ma tâche.
M. Azaïs repousse l'attraction pour y substituer
l'expansion. Celle-là avait bien remplacé les tourbillons
, qui eux- mêmes avaient détrôné Aristote , qui
lui-même..... arrêtons-nous . La force expansive est
incontestablement une des propriétés de la matière.
Est-elle la première des lois générales auxquellés l'esprit
humain puisse s'élever ? est-elle seule le grand
ressort de l'univers ? C'est ce que je n'aperçois pas
encore. Je ne vois pas , par exemple , que la seule expansion
puisse expliquer les mouvemens des sphères
sur leurs axes et autour des soleils . M. Azaïs dit qu'avec
l'attraction l'univers ne formerait bientôt qu'une masse.
Cette conséquence ne se suit point du système neutonien
, où les mouvemens de rotation produisent la force
centrifuge qui réagit contre la force centripete ; mais
lui-même explique-t-il suffisamment comment une
matière élémentaire , essentiellement douée de laforce
expansive , peut s'aggréger en corps solides , dont plusieurs
offrent les combinaisons les plus intimes , la plus
tenace adhésion ? Je ne vois pas plus clairement que de
laplante à l'homme , il n'y ait qu'une graduattiioonn de
force expansive. Si la vie est un mouvement , elle est
encore autre chose ; il y a du mouvement dans le cadavre
qui se décompose , mais il n'y a plus de vie.
Je crains ensuite qu'il n'y ait beaucoup d'équivoques
dans le chapitre de la sensibilité , et pas assez de précision
dans les définitions. Mais ce qui me passe tout à
fait , c'est laformation des idées , nonpas dans le mode
précisément , mais dans le résultat de cette formation.
Une idée une fois formée , est un étre distinct , susceptible
de mouvement et de repos . Ainsi une idée existe
même quand elle se repose; elle existe en moi , méme
quandjen'en aipas lesentiment; car ily a entre l'idéepossédée
et le sentiment qui en révèle l'existence ,
la méme différence qu'entre un corps quelconque et le
mouvement qui lui est imprimé. Mais une idée qui est
362 MERCURE DE FRANCE .
un étre distinct , subsistant en moi quand je n'en ai
pas le sentiment , quand je ne le perçois pas; en un
mot , une idée qui existe et subsiste lorsque je ne l'ai
plus , me paraît aussi aisée à concevoir que si l'on m'apprenait
que mon image est restée dans ma glace , lorsque
je suis descendu dans la rue.
J'aurais à demander à M. Azaïs plusieurs explications
auxquelles l'étendue de cet article m'empêche de m'arrêter
. Je le prierais cependant encore de me dire comment
, lorsque mes idées , mes conceptions , mon intelligence
, ma volonté , résultent de la force de l'expansion
vitale qui m'a été départie par la nature même , il
pourvoira à ce que je puisse modérer cette expansion ,
l'empêcher d'exubérer au-dehors , et me préserver de la
réaction des expansions contiguës , avec lesquelles , si
j'en suis le maître , je voudrais n'avoir rien à démêler.
En résumé , il est , je le crois , des vérités et des lois
éternelles , mais dont notre nature finie ne peut atteindre
ni saisir l'ensemble infini; comme il est un beau idéal
dont nous sentons le type , et dont nous ne voyons nulle
part l'image parfaite; comme il est des démonstrations
mathématiques que notre esprit conçoit , que nos organes
grossiers , nos moyens matériels ne peuvent exécuter.
La féconde imagination de M. Azaïs , sa pensée hardie
, sa vue étendue , s'est attachée avec persévérance
sur ce grand système d'équilibre , d'actions et de réactions
, de créations , de destructions , de récompositions
successives , dont se compose le vaste spectacle de l'univers
; il l'a médité profondément et il a cru y trouver
le secret même de la nature.
Mais combien elle aime à se jouer des efforts des savans?
combiende fois déjà des systemes fondés sur des
observations positives , sur une immense série de faits
constans et réguliers , et d'après lesquels on devait croire
être parvenu à fixer une loi générale , se sont-ils évanouis
par la découverte d'un seul fait nouveau , qui
contredisait la prétendue loi et renversait tout le système
?
Que sera-ce donc de celui de M. Azaïs , dont la partie
A
DECEMBRE 1816. 363
morale , et c'est là l'essentielle , repose sur une hypothèse
vague , ou pour parler plus juste , sur une de ces
abstractions que l'on conçoit par la pensée, et dont on
ne trouve nulle part dans la nature une application rigoureuse
, exacte , régulière et constante.
Je l'ai déjà dit , il est un beau idéal , un type de perfection
, un sentiment exquis du juste et de l'injuste ,
et de l'ordre admirable qui en résulterait si nous pouvions
y atteindre; de là ces utopies , ces réves des gens
de bien , qui ne demandent pour être réalisés que des
gouvernemens parfaitement sages et éclairés , et des
hommes toujours maîtres de leurs passions. C'est d'après
cette grande idée , ce besoin , pour ainsi dire inné , d'une
justice distributive , que M. Azaïs conclut la nécessité
des compensations de la vie humaine , et qu'il en déduit
comme résultat pareillement nécessaire , l'égalité
définitive et mathématique de toutes les conditions .
Mais c'est ici que le sens intime se révolte contre
cette égalité pratique , qui devrait pourtant être un fait
constant , universel , sensible à tous et par tout , en un
mot susceptible , comme les faits de l'ordre physique ,
de tomber tellement sous les sens , qu'il suffit de l'énoncer
pour qu'il restat démontré.
Orquel est l'homme , je dis l'homme de bonne foi ,
qui ait jamais cru sa destinée égale en somme à toutes
celles que le sort a placées au-dessus ou au-dessous de
lui , et composée en outre , pour lui-même , de deux
quantités en équilibre et de biens et de maux ? Dans
cette variété incalculable, infinie , de modifications des
destinées humaines , comment prouver aux hommes ,
comment les convaincre qu'ici un seul malheur , une
mort subite , balance toute une vie calme et heureuse ;
que là quelques momens de joie , ou plutôt d'étourdissement
, que l'ivresse , par exemple , seule compensa-
-tion qu'oppose souvent le malheureux à ses pénibles
travaux , équivaille au mal aise où il semble condamné
àvégéter ?
Conclusion. L'ouvrage de M. Azaïs est celui d'un
homme d'un talent très -remarquable et d'un coeur généreux
; son but , comme celui de tous les véritables
564 MERCURE DE FRANCE .
philosophes , est de rendre les hommes meilleurs et la
société mieux ordonnée. Ce noble but convient particulièrement
à l'écrivain ingénieux qui s'est fait l'ami
des enfans pour éclairer plus surement les hommes.
J'avouerai même que la doctrine des compensations serait
un remède efficace aux passions qui tourmentent
les individus et bouleversent les empires , SI jamais elle
devenait un principe pratiquedeconduite,cc''eest-à-dire,
si toutes les consciences la sentaient , si tous les esprits
en étaient convaincus. Alors M. Azaïs aurait surpassé
la gloire , éclipsé le génie de tous les législateurs ; pourquoi
faut-il que ma raison , encore en arrière de cette
époque désirée ,me condamne à mettre un SI.
GIRAUD .
A M. le Rédacteur du Mercure de France.
Monsieur ,
Il est dit dans le numéro du samedi 7 de ce mois ,
du Mercure , que j'avais déjà fait une réclamation sur
la méprise de M. H. , au sujet de la conférence théologique
dont je parle dans l'Histoire de Henri IV,et dont
il a fait une bataille commandée par l'évêque d'Evreux.
J'avais écrit à M. H. , non dans un journal,
mais une lettre particulière sur son premier article , dans
lequel il n'est nullement question de la prétendue bataille
commandée par l'évêque d'Evreux. M. H. n'a fait
l'article que je critique dans ma préface de la nouvelle
édition d'Henri IV, qu'après avoir reçu ma lettre , et
comme je l'ai dit, je ne fis aucune espèce de réclamation
sur cet étrange article , ainsi je n'ai rien avancé
que de parfaitement vrai. Je vous supplie , Monsieur ,
de vouloir bien faire insérer cette lettre dans un des numéros
du Mercure.
J'ai l'honneur , etc.
D. comtesse DE GENLIS.
Ce8décembre 1816,
DECEMBRE 1816. 365
REVUE GÉNÉRALE.
Depuis la nouvelle session , les brochures politiques
se succèdent avec rapidité. Ces nouveaux pamphlets
sont en général écrits avec beaucoup de modération ,
à l'exception cependant de celui qui a pour titre : Vues
arrachées à un homme d'état , et qui porte le nom du
célèbre antagoniste de Beaumarchais , M. Bergasse.
Nous n'examinerons point ici le fond de la doctrine politique
de cet écrivain , d'ailleurs estimable sous plusieurs
rapports ; mais en rendant justice à la pureté de
son zèle et de ses intentions , on ne peut s'empêcher de
convenir qu'il pêche singulièrement par la forme. Ou
est tout étonné d'entendre M. Bergasse descendre des
hauteurs de la politique jusques dans sa basse-cour , et
traiter de canards de la littérature tous ceux qui ne
partagent pas ses opinions , et qui se permettent de conserver
quelques doutes sur l'infaillibilité de la doctrine
de M. de Chateaubriand . C'est la première fois , je
pense , qu'on a vu des canards figurer dans une discussion
sur l'autorité royale et sur le pouvoir ministériel.
-L'astrologue Parisien , ou le Nouveau Mathieu
Lansberg , à l'usage des habitans de la France. Tel est
le titre d'un almanach qui vient de paraître pour l'année
1817. Le successeur de Mathieu Lansberg n'a , au
reste , de commun avec son devancier , que quelques
prédictions sur la pluie et le beau temps , dont nous ne
pourrons apprécier la justesse qu'en 1818 , ce qui met
cette partie de l'ouvrage pour le moment à l'abri de la
critique. Le nouvel astrologue est un sorcier de bonne
compagnie , et passablement malin ; il paraît être au
niveau du siècle des lumières , et l'on est tout étonné
de voir qu'il ait la faiblesse d'esprit de croire encore
aux chimères et aux rêveries de l'astrologie judiciaire ;
mais à cette folie près , il se montre d'ailleurs beaucoup
plus raisonnable qu'aucun de ses devanciers ; il se mêle
même de faire de petits drames et de raconter des his366
MERCURE DE FRANCE.
1
toriettes. Par exemple ,un des personnages qui ont figuré
sur le zodiaque politique et littéraire , a fixé les
regards de notre astrologue , qui en a fait le héros principal
de quelques scènes écrites à la manière d'Aristophane
, ce railleur impitoyable de la Grèce antique. Au
reste , nous croyons que l'aumonier du dieu Mars sera
flatté de se voir traiter comme Socrate le fut par les
poëtes comiques d'Athènes , et qu'il aura le bon esprit
de rire tout le premier des sarcasmes dont il est l'objet .
- De l'éducation et du choix des instituteurs , par
M. Dampmartin. Nous nous proposonsde rendre compte
incessamment de cette brochure de l'auteur de l'Essai
sur les romans,
-Les rigueurs que quelques villes protestantes de
l'Allemagne ont déployées contre les sectateurs de la
loi de Moïse , dans un siècle où l'on a fait un dogme de
la tolérance religieuse , ont donné naissance à plusieurs
brochures polémiques pour ou contre les juifs. En Danemarck
, ces derniers viennent de remporter une
victoire complète. Jusqu'ici ils avaient été dans ce
royaume principalement en butte aux sarcasmes de.....
Polichinelle. Un journal nous apprend qu'une ordonnance
royale vient de fermer la bouche à cet obstiné
bouffon , qui se permettait , devant la canaille dont son
auditoire est ordinairement composé dans tous les pays
du monde , de tourner en dérision les us et coutumes
des enfans de Jacob ; ceux-ci doivent regarder comme
unheureux présage pourle succès de leur cause, ce triomphe
remporté provisoirement sur des marionnettes.
-On vient de publier un poëme posthume de notre
célèbre Delille; il a pour sujet la sortie d'Adam et d'Eve
du paradis terrestre. C'est un rayon poëtique qui s'écheppant
d'une tombe depuis long-temps fermée , semble
venir , pour me servir des expressions d'un grand
lyrique , couper d'un sillon de flamme l'ombre éternellede
la mort. Profondément ému des maleurs qui
accablèrent la mère du genre humain lors de sa fatale
transgression des ordres du Tout-Puissant , le poète
français à qui nous devons une si admirable traduction
DECEMBRE 1816. 367-
de Milton , a cherché à adoucir les couleurs sombres
et austèrés de l'Homère de la Grande-Bretagne. M.
Tissot , dans le Constitutionnel , a saisi cette occasion
pour rappeler au public le tendre intérêt qu'il avait en
le bonheur d'inspirer au chantre des Jardins et de l'Imagination
; en un mot , à celui qu'il avait déjà comparé
au bon Eumée, pour son attachement à ses anciens
maîtres , à ses augustes bienfaiteurs .
Les élèves du collège de Sainte-Barbe s'étant
avisés , il y a quelques jours , d'aller en députation demander
à une des puissances comiques la représentation
de la tragédie de Manlius , pour célébrer la fête de
leur patronne , le directeur de leur collège vient de
désavouer hautement cette démarche , au moins inconsidérée
. Il est peu séant , sans doute , que de jeunes
étudians aillent au théâtre ; mais il est scandaleux de
les voir se donner eux-mêmes en spectacle , s'arroger
le droit de nommer des ambassadeurs , et fixer sur eux
l'attention maligne du public. Le désaveu , un pèu tardifil
est vrai , du directeur , n'a pu le préserver de la
censure de la commission de l'instruction publique ,
qui vient de déployer à cette occasion une sévérité de
principes , qui sans doute aura fait tressaillir d'une
sainte joie les manes vertueux des solitaires de l'antique
Port-Royal , cette digne école du siècle de Louis
XIV, et qui a autant contribué à la pureté des moeurs
qu'à celle du goût , deux choses qui ont entr'elles plus
de rapport qu'on ne le pense communément. Le malheurde
cette affaire c'est qu'elle est devenue dans les
journaux un violent sujet de débats. Espérons qu'un
pareil scandale ne se renouvellera plus à l'avenir. Tous
les pères de famille et tous les instituteurs dignes de ce
titre, applaudiront à la fermeté salutaire de la commission
de l'instruction publique .
-Un journal hollandais qui s'imprime et qui paraît
à Amsterdam , vient de faire un effort pour ravir à
Christophe Colomb la gloire d'avoir découvert le Nouveau-
Monde. Sans examiner la vérité des preuves dont
cette assertion est appuyée , nous nous contenterons de
1
1
368 MERCURE DE FRANCE .
fairė observer qu'elle a déjà été plusieurs fois reproduite
et combattue. M. Malte-Brun ne manquera pas
sans doute de nous apprendre ce que nous devons en
penser.
-Le Bon Français , en rendant compte d'un roman
nouveau , Elleval et Caroline , attribué à un célèbre
naturaliste , se sert de cette expression en parlant d'un
des personnages de ce roman : Il colorait sa haîne du
masque de l'hypocrisie. Cette manière de s'exprimer
est assurément très-fautive. Racine a dit :
L'ingrat , d'un faux respect colorant son injure.
Mais il ne se serait jamais servi de la locution vicieuse
que nous signalons ici . Le respect est un mot abstrait ,
tandis que celui de masque désignant un objet matériel
, il n'en peut résulter qu'une image fausse.
w
SPECTACLES.
w
Donner à ses lecteurs l'analyse d'une pièce sifflée ,
c'est vouloir leur faire partager l'ennui qu'on a éprouvé
soi-même. Je n'imiterai donc pas la plupart de mes
confrères , qui ont longuement exposé la pénible intrigue
des Deux Seigneurs , comédie en trois actes et en
vers , tombée jeudi dernier au Théâtre Français. Jamais
chute ne fut plus complète et plus méritée. Des quiproquo
mille fois rebattus , des personnes qu'on prend
lesunes pour les autres , de mauvais quolibets , des vers
ridicules, et un style dont on ne pardonnerait pas la
faiblesse à un écolier , voilà ce que Michot, Damas ,
Devigny , Thénard , Montrose , Mile Dupuis et Mile
Mars ont eu le courage d'apprendre et de débiter au
public. Plusieurs personnes s'étonnaient que la comédie
française eût pu recevoir un pareil ouvrage ; elles ne
savent donc pas que M. P. , auteur de ce chef-d'oeuvre ,
tient à une des plus grandes familles....... d'acteurs et
DECEMBRE 1816 . 36g
1
d'actrices ; elles ignorent sans doute aussi que Mlle Mars
a fait la gageure de soutenir par son talent les productions
les plus pitoyables. Cette actrice a déjà gagné une
fois en faisant réussir la Nièce supposée , que nous devons
aussi à M. P. , et qui aurait mérité le sort des
Deux Seigneurs . M. P. n'est pas le seul coupable de
cette dernière pièce; il a un complice qui prendra sans
doute sa revanche dans Une heure de cour , comédie
en cinq actes et en vers , reçue , dit-on , depuis longtemps.
Quand à l'auteur de la Nièce supposée ,je doute
qu'il prenne jamais la sienne ; c'est tout au plus s'il y
parvient à l'Opéra-Comique ; encore compte-t-il à ce
derníer théâtre pour le moins autant de chutes que de
succès ; et que penser d'un auteur qui tombe , malgré
l'appui de toutes les actrices et cantatrices dont il a su
se rendre le parent ? S'il veut avoir l'honneur de reparaître
sur la scène française , je l'engage à ne plus faire
de vers comme ceux-ci , qu'on trouve dans les Deux
Seigneurs :
1
J'ai là-bas trois laquais de cinq pieds et six pouces ;
Si tu veux , par plaisir , táter de leurs secousses .
Monrose , qui a débité ces jolies choses , a tiré le
meilleur parti de son rôle. Le parterre ne trouvant rien
à applaudir dans la pièce , s'en est dédommagé par la
réception qu'il a faite à cet acteur. Thénard remplissait
aussi un rôle de valet; ils ont souvent paru ensemble
, car il n'y avait que des scènes de valets dans
les Deux Seigneurs. Cette lutte n'a point été à l'avantage
de Thénard : Monrose a eu les honneurs de la
soirée. A sa seconde entrée , on l'a accueilli par une
triple salve d'applaudissemens ; on a même crié plusieurs
fois bravo Mourose. Thénard , qui était alors en
scène , a voulu vainement continuer son rôle pour imposer
silence au public; il lui a fallu être le témoin
muetdu triomphe de son rival , et attendre que les spectateurs
fussent fatigués des témoignages si prolongés de
leur bruyante approbation. Le parterre cejour-là a repris
quelque chose de son ancienne sévérité ; il a fait
entendre ses murmures lorsque les acteurs ont manqué
1
27
370
MERCURE DE FRANCE.
1 .
de mémoire , ce qui est arrivé à presque tous , etmême
à Mile Mars , dans la nouvelle pièce. On a sifflé , dans
laGouvernante , Armand , qui a estropié et bredouillé
tous les vers dont il a pu se souvenir; Mile Demerson ,
qui a manqué une entrée ; Mlle Mars aînée , qu'on peut
caractériser en disant qu'elle est aussi mauvaise que
sa soeur est bonne. Le talent de Mile Mars , au milieu
de cet ensemble de médiocrité , en a brillé avec plus
d'éclat ; elle a joué le rôle d'Angelique avec une perfection
dont on ne trouve de modèle dans aucun autre
emploi , si ce n'est lorsqu'elle joue les grandes coquettes.
Quant au président , représenté par Baptiste aîné , il a
dormi conime à l'audience. La juste rigueur du parterre
a contrarié les dames du balcon ; c'est-là que siège
la cabale , non plus en habits grossiers , commeauparterre;
mais en plumes et en cachemires. Ces douairières
des foyers viennent chaque soir présider aux succès du
théâtre et aux travaux du parterre. Dominant l'enceinte
de l'arène où s'exercent tant d'illustres champions
, on pourrait les comparer aux Dulcinées de la
chevalerie , si les combats auxquels on les voit assister
étaient livrés pour elles ; mais c'est pour leurs parens ,
pour leurs amis et leurs connaissances; elles animent
de l'oeil et du geste ceux qui sont chargés des destinées
de leurs acteurs chéris ; elles encouragent le zèle ou
gourmandent la paresse , et intrépides claqueuses ellesmêmes
, donnent les premières l'exemple aux claqueurs.
Leur main tient un écran pour se garantir de l'éclat de
la rampe ; mais à leur tendre sollicitude pour les comédiens
, on croirait plutôt que c'est une égide protectrice
qu'elles veulent mettre entr'eux et les traits de la critique.
On a donné mercredi Manlius et les Fausses
Confidences , spectacle devenu fameux par la demande
des Barbistes , si rigoureusement punie. Les vieillards
troyens en voyant Hélène , pardonnèrent à Paris dix
ans de guerre et de malheurs. Si les auteurs de cet arrêt
sévère avaient vu Mile Mars dans Araminte , ils auraient
eu sans doute la même indulgence pour une peccadille ,
encomparaisonde l'incartade du berger phrygien.
La foule qui s'était portée deux jours de suite au
DECEMBRE 1816 . 571
Théâtre Français , n'a pas été attirée par le spectacle de
vendredi ; on donnait cependant Pigmalion , qu'on
n'avait pas vu depuis quatre ou cinq ans. Lafon a joué
en acteur distingué le rôle de ce statuaire , amoureux
de son propre ouvrage. Il a su donner à son débit toute
l'expression brûlante du style de Rousseau. Mile Bourgoin
est une belle statue. Pour cette fois ceci n'est point
une critique, La représentation de cette scène lyrique ,
dont Jean-Jacques aurait dû aussi faire la musique et
non M. Baudron ,a été troublée par plusieurs dames ;
elles s'indignaient sans doute de voir une femme réster
si long-temps sans parler , et ne répondre enfin que
deux ou trois inots à un homme qui lui en dit tant . La
statue de Pigmalion n'est pas la seule qui figure au
théâtre et qui ait de la célébrité; les Anglais ont celle
d'Hermione dans le Conte d'hiver de Shakespear; nous
aurions eu encore celle de Philippe Auguste , si cette
pièce avait survécu à la circonstance; celle du Festin de
Pierre n'est pas aussi agréable, mais plus morale que
celle de Pigmalion ; l'Opéra-Comique a son Tableau
parlant ; la Fablee, sa statue de Memnon ; la Bible , sa
statue de sel ; et c'est une statue comme celle de Pigmalion
qui fait le sujet d'un des plus jolis contes des
Mille et une Nuits . Nous voyons même tous les jours ,
sur nos théâtres , bien des statues qui sont plus ou
moins belles .
Pigmalion était précédé de Gaston et Bayard.Michelot
, dont on ne conteste plus le talent dans la
comédie , mais à qui la tragédie ne convient pas autant,
a représenté le jeune et brillant Gaston , de manière
à faire changer l'opinion à cet égard . Il porte fort
bien lepanache blanc du vainqueur d'Agnadel. Lafon ,
dans Bayard , n'a pas soutenu avec éclat la réputation
que lui ont donnée les rôles de chevaliers : sa mémoire
oublieuse , pour me servir d'une expression de Delille ,
a répété deux vers ; il s'en est souvenu une fois de
trop. Mile Georges , après avoir vu se renouveler pour
elle, à Montauban et à Cahors , les scènes du Roman
comique , est enfin de retour. Baptiste cadet , après une
courte absence , a fait modesteinent sa rentrée dans
27.
372 MERCURE DE FRANCE.
Géronte du Dissipateur. Mile Mars aîné, pour faire expier
àDancourt l'honneur qu'il a eu d'êtrejoué deux fois
par Fleury , vient de défigurer Mme Patin ; Mlle Leverd ,
quoique bien loin encore de l'esprit du rôle , en avait
saisi quelques parties avec ce talent qui brille dans les
rôles où Mine Mars cadette ne s'est jamais montrée ;
mais l'héritage de Mile Contat ne doit pas passer entre
les mains de Mile Mars aînée , c'est à la cadette à le
recueillir , si elle est jalouse de Mile Leverd , quoiqu'il
n'y ait pas de quoi. Cette dernière actrice et Mlle Duchesnois
profitent en ce moment de leur congé ; mais
elles seront bientôt de retour. Martin a fait sa rentrée
jeudi dernier. On a repris quelques jours auparavant
Alexis ou l'erreur d'un bon père ; la pièce était assez
bienmontée. Il y a peu de personnages. Mlle Regnault
y a été justement applaudie. On doit donner aujourd'hui
, au bénéfice des enfans Solié, le Legs , joué par
Fleuryet Mlle Mars ; le ballet de la Chercheuse d'esprit
, exécuté par les premiers sujets de l'Opéra , et la
première représentation de lajeune Belle--MMère , ouvrage
nouveau que le Constitutionnel attribue à Sedaine
et à l'auteur de la Mélomanie , et que la Quotidienne
prétend être de MM. Sewrin et Frédéric jeune,
qui a fait la musique du Forgeron de Bassora ; ce qui
est fort différent : ces deux journaux ne peuvent jamais
s'accorder sur rien.
Le concert de M. et Mme Boucher avait attiré une
nombreuse et brillante réunion au Théâtré Italien . M.
Boucher a , dit-on , fait plus qu'Orphée Le chantre de
la Thrace n'a attendri que l'enfer, l'artiste français a
désarmé la Douane. Le goût peut se plaindre quelquefois
des écarts de son archet ; M. Boucher s'affranchit
souvent des règles prescrites ,
Et tde l'art même apprend à franchir leurs limites .
On dirait qu'il veut introduire le genre ramantique
dans la musique ; mais dans sa bizarrerie , il a peutêtre
plus de talent et de génie qué tous les classiques
du conservatoire. On peut appeler M. Boacher le Chateaubriand
des violons : c'est tout à la fois un éloge et
DECEMBRE 1816. 575
une critique : il y a de quoi satisfaire ses admirateurs
et ses envieux . Garcia , qu'on a entendu dans ce
concert , fait tant de roulades qu'on l'a déjà surnommé
le Martin de l'Opéra-Buffa . La Proserpina de Winter
ne peut être appelé un opéra italien ; la musique en
a été faite àLondres , par un Allemand. C'est une Anglaise
, Mme Dikouse , qui a joué Cérès , et Proserpine a
été représentée par Mme Bartolozzi-Vestris , qui est
maintenant Française ; elle a la tournure et la grâce
d'une Parisienne ; mais sa voix n'a pas autant d'agrément
que ses traits : son organe est sourd et peu flexible.
La voix de Porto convient parfaitement au rôle du roi
des enfers . L'Opéra Italien devrait changer de nom.
Crivelli , qui est parti pour l'Angleterre , a été remplacé
par l'Espagnol Garcia. Mme Catalani , après avoir été
renvoyéepar un roi et en avoir fait mourir un autre de
plaisir , est maintenant retenue dans sa patrie et laisse
envahir son théâtre par des donne de la Seine et de la
Tamise , et par des tenor des Pyrénées.
,
Mme Dufresnoy , qui a continué ses débuts dans Mme
Dortigny de l'Habitant de la Guadeloupe , et dans la
meunière des Trois Cousines , a prouvé qu'elle serait
une bonne acquisition pour l'Odéon. Ce théâtre prépare
l'Esprit de parti, en cinq actes ; la suite des Deux
Philibert , en trois actes , et Une nuit d' Ispahan , en
trois actes aussi. Le Vaudeville nous promet la première
représentation du Comte Ory , anecdote du XIe siècle
vaudeville en un acte. Les Variétés commencent à
perdre la vogue ; l'astre de Potier même pålit de jour
en jour. Les auteurs ont beau se creuser l'esprit , ils n'y
trouvent plus de bêtises. Tout dégénère : on a bien raison
de regretter le temps passé.
E.
P. S. Nous reprenons la plume pour annoncer à nos
lecteurs que les petits chroniqueurs du Journal des
Débats appellent M. Sans- Géne chez lui un miroton
comique , qui joint au défaut d'étre fade le malheur
d'étrefroid.
... Que miroton est la joliment dit ,
Et que la métaphore est mise avec esprit !
:
1
574 MERCURE DE FRANCE .
NECROLOGIE.
Notice sur Mme la comtesse de Chastellux.
Une longue et douloureuse maladie vient d'enlever
à sa famille Mme la comtesse de Chastellux . Fille de
Mme la duchesse de Civrac , dame d'honneur de Mme
Victoire , tante du roi , elle fut élevée sous les yeux de
cette princesse , et hérita à la fois de la place qu'occupait
sa mère , et des bontés particulières dont elle était
comblée. Lorsque les malheurs de la France obligèrent
Mesdames à chercher un asyle au-dehors , Mme de Chastellux
les suivit , et pendant les douleurs de l'exil , pendant
les souffrances du pénible voyage qui les conduisit,
à travers mille dangers , de Naples à Trieste , elle adoucit,
par les soins les plus tendres , le dévouement le plus
courageux , les épreuves cruelles qui devaient conduire
au tombeau celles à qui elle avait consacré sa vie.
A la mort de Mme Victoire , Mme de Chastellux se
retira à Venise avec sa famille , qui avait partagé ses
soins ; elle suivit ensuite son mari à Naples , où il accepta
l'honorable asyle qui lui fut offert parle roi des
Deux-Siciles . Elle s'unit au sacrifice que le comte de
Chastellux fit pour la seconde fois , à cette époque , d'une
fortune considérable qu'il pouvait encore retrouver en
France ; et tous deux , fidelles aux devoirs qu'ils plaçaient
au premier vang , restèrent dans le royaume de
Naples , où le comte de Chastellux était honoré de la
confiance du roi de France , jusqu'au moment où une
nouvelle invasion les priva encore de cet asyle. Cette
nombreuse famille en chercha un alors en Toscane ,
parce qu'une branche de la maison de Bourbon y
régnait encore. La catastrophe de ce pays les força
bientôt à le quitter ; ils rentrerent en France et se renfermèrent
dans la solitude , où ils ne trouvaient de dédommagemens
à leurs longues infortunes que dans
l'exercice des plus touchantes vertus , et d'une bienfaisance
qui leur était inspirée par leur profonde piété.
:
DECEMBRE 1816. 575
Le comte de Chastellux semblait avoir mérité de
s'associer à notre délivrance; mais à peine eut-il le
temps de bénir le ciel de la miséricorde qu'il faisait
éclater sur la France , et d'éprouver un moment de
calme sur la destinée de sa famille : il mourut peu de
jours après la restauration. Mme de Chastellux lui survécut
pour subir toute la douleur d'une séparation qui
déchirait son coeur. Elle n'eut que des sujets de larmes
jusqu'au jour qui l'a ravie aux enfans dont elle était
adorée, et dont la tendresse était depuis deux ans sa
seule consolation . ( 1 )
www
ANNONCES.
mmen
Histoire de la révolution de France , par M. l'abbé
Papon , historiographe de France. Six gros volumes
in-8°. Prix : 24 fr. A Paris , chez Poulet , imprimeurlibraire
, quai des Augustins , n° 9.
Almanach des Muses pour 1817. Un vol. Chez
Lefuel , libraire , rue Saint-Jacques , nº 34; et Delaunay
, galeries de bois , au Palais-Royal.
Almanach dédié aux Dames , pour 1817. Chez les
mêmes .
Ces deux jolies recueils doivent être distingués de la
foule de tous ceux que le renouvellement de l'année
amène. Le premier d'entr'eux jouit depuis long-temps
d'une réputation qui nous dispense d'en faire l'éloge.
Le second paraît vouloir le rivaliser. Nous nous bornerons
à dire que celui-ci a emprunté le secours de la gravure
pour attacher les regards : un peu de parure ne
messied pas. Au reste , nous nous proposons de rendre
compte , dans un de nos plus prochains numéros , des
poësies que ces ouvrages contiennent , et peut- être
pourrons-nous trouver dans les détails quelque compen-
( ) Nous avions déjà en occasion de parler de M. de Chastellax ,
dans l'article intitulé le Tombeau de Mesdames , t. 68 , p. 265.
376 MERCURE DE FRANCE.
sation à nos éloges : toujours louer n'est pas d'un journaliste.
Traité de la monarchie absolue , et des véritables
moyens pour opérer la libération de la France , garantir
l'intégrité de son territoire , et assurer le bonheur du
peuple ; par M. le marquis Ducrest , ancien chancelier
de lamaison d'Orléans. Se trouve au bureau polymatique,
rue de la Chaise , nº 203; et chez les principaux
libraires . Un vol . in - 8° . Prix : 5 fr. , et 5 fr. 50 c. franc
de port. Nous rendrons incessamment compte de cet
ouvrage.
Examen de la doctrine médicale généralement
adoptée , et des systèmes modernes de nosologie , dans
lequel on détermine , par les faits et par le raisonnement
, leur influence sur le traitement et sur la terminaison
des maladies ; suivi d'un plan d'études fondé sur
l'anatomie et la physiologie, pour parvenir à la connaissance
du siége et des symptômes des affections pathologiques
, et à la thérapeutique la plus rationelle ; par
F. J. V. Broussais , chevalier de la légion d'honneur ,
médecin en chef d'armées , médecin ordinaire et professeur
à l'hôpital militaire d'instruction de Paris. Chez
Gabon , libraire , rue de l'Ecole de Médecine , nº 2 .
Cosmorama. Les expositions qui se suivent de mois
en mois , offrent toujours quelque chose de neuf et de
piquant. Celle qui existe nous présente une vue de la
villede Jérusalem , à laquelle tant de grands , d'historiques
et de pieux souvenirs sont attachés. On est sans
doute affecté douloureusement de voir une mosquée
dominer dans les airs , non loin des ruines du temple
de Salomon , et se perdre dans le lointain cette montagne
de Moria , plus connue parmi nous sous le nom
du Calvaire ; montagne sur laquelle la plus sainte victime
s'est offerte .
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5.
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS
ESSENTIEL .
Lespersonnes dont l'abonnement est expiré, sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnementest de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année.
que du 1 de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de - On ne peut souscrire
la dernière quittance, et de donner l'adresse bien exactement,
et sur- tout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
wwwwwwwwwwwww
POESIE .
LE RENARD A L'ARTICLE DE LA MORT.
Dans un épais taillis et non loin d'un village ,
Gisait un vieux renard dont les larcins et l'âge
Avaient bien affaibli les forces et les dents.
Sa fin était prochaine .... et ses nombreux enfans
L'entouraient , en faisant au papa la prière
De leur manifester sa volonté dernière.....
Lors redressant sa tête et poussant un soupir ,
Le vieux renard leur dit d'une voix affaiblie :
« Changez , mes chers enfans , de conduite et de vie.
De mes anciens méfaits le rongeant souvenir
Me déchire le coeur , me glace d'épouvante ;
Voyez, voyez mes fils , cette troupe sanglante
TOME 69°. 28
(
378 MERCURE DE FRANCE .
De poules , dedindons , de coqs et de canards....
Entendez-vous leurs cris , leurs plaintes , leur murmure ,
Au tribunal des dieux appelant les renards ,
Me reprocher la mort de leur progéniture ? .... >>>
Il faut donc , & mes fils ! .... Mais près de ce bosquet
Des poules et des coqs ! .... Oui.... c'est bien leur caquet....
Allez , enfans , courez vous mettre en embuscade....
Mais ne m'oubliez pas.... Ah ! je suis bienmalade !
Dans un état tel que le mien ,
Unpetitpoulet gras peut me faire grand bien. >>>
G. Th. Br********
L'AMATEUR DE SPECTACLES .
Je suis folle de l'opéra ,
Dubal et de la comédie ,
Disait l'autre jour Aspasie ,
Quand chez elle un Gascon entra .
Pour monsieur , continua-t-elle ,
Il n'a pas , je crois , ces goûts-là.
-Hé cadédis ! mademoiselle ,
On ne m'en voit jamais sortir.
- Cependant j'y suis abonnée ,
Et pas une fois dans l'année
Je n'ai pu vous y découvrir.
Sandis jé lé crois bien ! mais en voici la cause
C'est qu'en cela comme en mainte autre chose ,
Jé mé privé pour mieux jouir.
ANECDOTE .
Madame Alix , femme sur le retour ,
Venaitde jouer Mélanie.
Onla complimentait , quand Valère à son tour
Entre et se met de la partic.
-Dieux ! quel plaisir madame nous a fait.....
DECEMBRE 1816.
579
-Oh ! monsieur , grâce , je vous prie ,
Car pour cela , dit la dame , il faudrait
Etre jeune et jolie ....- Ah ! lui répond Valère ,
Vous êtes bien la preuve du contraire.
A TEL.
Dans l'oubli de l'injure et de la calomnie ,
Sans cesse ton courage dort.
Applaudis- toi ; traînant ainsi ta vie ,
Tu mourras de ta belle mort.
Le chevalier VIGÉE.
ÉNIGME .
Le boulanger , le tigre et le fleuriste ,
Sans mon secours feraient mal leur métier.
Si jemanquais sur terre à l'improviste ,
Des humains au moins la moitié
Aurait le destin le plus triste ,
Et l'affreuse mort sans pitié
Les suivrait par tout à la piste.
Je produis des fruits et des fleurs ,
Et, semblable au fameux Prothée ,
Je prends toutes les formes et toutes les couleurs
Lorsque je suis bien apprêtée.
Je dois cependant avouer
Que je suis parfois déchirante ,
Et qu'il ne faut pas même avec moi se jouer
Lorsque je parais caressante .
Mais dans ce monde corrupteur ,
Cequi met le comble à ma gloire ,
C'est qu'on fait avec moi , pourras -tu bien le croire ,
Undieu qui des humains est le consolateur.
wwwwww
CHARADE.
Quoique souvent des plus frivoles ,
(Chose qu'on ne saurait nier ) ,
28 .
580 MERCURE DE FRANCE.
Quand femme aimable a la parole
On s'amuse de mon premier.
Quoiqu'étant de nature immonde,
Peu de gens n'aiment mon dernier .
Mais rien , non rien n'est dans le monde
Ennuyeux comme mon entier .
T. DE COURCELLES.
LOGOGRIPHE
L'homme est par tout mon frère, et je puis voyager
Sans me croire jamais en pays étranger.
On me compte onze pieds , ce nombre est peu sonore ;
Mais , cher lecteur , cherchons ce qu'ils feront éclore.
J'y vois ce beau produit d'insecte industrieux,
Que l'art aidé du goût fait briller à nos yeux ;
J'y trouve ce tissu dont une ménagère
Tire un si grand parti lorsqu'elle est ouvrière ;
Deux signes distinctifs du bel art musical ;
Ce que maint amateur croit un original ;
Ce qui couronne un chêne et même une montagne ;
Ce qu'un peintre dessine allant à la campagne ;
L'undes premiers parens de notre genre humain ;
Le respectable nom d'un pontife romain ;
Ce qui sur notre avoir rarement nous rassure ;
Ce qui n'est mi cheveu , ni crin , mais bien fourrure ;
Ce qui sert dans nos champs à tracer un sillon;
Cequ'on cherche à connaître en navigation ;
Unnom des plus communs dans la biographie;
Un fleuve , deux cités , connus en Italie ;
Un chef jadis suivi par l'indocile Hébreu ;
Ce qu'on est à Paris , et d'un commun aven ;
Le meuble reconnu le premier d'un ménage ;
Un poisson , puis l'oiseau patron du bavardage.
T. DE COURCELLES.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Poulet. Celui du
Logogriphe est Boeuf, où l'on trouve OEuf. Le mot de la Charade
estMoulin.
DECEMBRE 1816 . 381
www
ANECDOTE PEU CONNUE
Sur Marie- Antoinette d'Autriche.
,
Nous sommes loin assurément d'ajouter foi entière
à ce qu'on rapporte en général des songes , des apparitions
, et de cette voix intérieure qui s'élève tout à
coup dans notre ame , et semble nous avertir de l'approche
d'un péril encore éloigné ; mais il est tant
d'exemples de ce que l'on appelle des pressentimens ,
et qui sont rapportés par des écrivains judicieux et par
des personnes respectables , qu'il est assez difficile de
conserver entièrement toute son incrédulité à cet égard .
On peut voir dans les mémoires de Sully , que ce roi ,
de douloureuse et d'adorable mémoire , Henri IV
avait , en sortant du Louvre , le jour même où il fut
frappé par le couteau de Ravaillac , un secret et vague
pressentiment de la catastrophe qui l'attendait , et dont
les suites ont été si funestes pour la France et pour
l'Europe. Certes , personne ne s'est encore avisé de regarder
Sully comme un esprit faible , ou de suspecter
sa bonne foi et sa véracité; il raconte cependant dans
ses mémoires des choses fort singulières et qui ne semblent
guère croyables ; entr'autres l'apparition de ce
fantôme à cheval , suivi d'une meute infernale , et qui
parcourait les carrefours de la forêt de Fontainebleau ,
en criant d'une voix formidable , tayaut , tayaut , et
qui causa une si grande frayeur au roi lui-même , et
aux seigneurs qui l'entouraient et qui chassaient avec
lui dans la forêt , lorsque cet horrible spectre vint
s'offrir à leurs regards. Nous ne nous arrêterons point
iciàfaire sentirl'absurdité de cerécit tout-à-fait fabuleux;
mais ces traits , et d'autres semblables , rapportés par
les historiens de cette époque , nous ont rappelé une
anecdote peu connue , et qui concerne une des plus augustes
victimes de cette révolution qui a fait couler tant
de sang et de larmes . Sans garantir l'authenticité de ce
récit , nous ne craignons pas d'en appeler au témoi
382 MERCURE DE FRANCE.
gnage des personnes qui peuvent avoir été présentes à
l'événement que nous allons raconter , et que nous
tenons nous-même d'une personne digne de foi , mais
dont nous avons oublié le nom.
,
Plusieurs années avant la révolution , avant qu'il fût
même question de la convocation des états - généraux
, la reine de France , Marie- Antoinette d'Autriche ,
d'à jamais déplorable mémoire se promenait un
matin dans les bosquets de Trianon , accompagnée de
trois ou quatre de ses dames d'honneur. Elle était ce
jour-là d'une gaîté charmante , et de la plus adorable
affabilité , car on sait que cette illustre princesse , si
indignement calomniée ensuite par ses bourreaux , était
aussi chérie que révérée de toutes les personnes assez
heureuses pour avoir eu l'honneur de l'approcher et de la
servir . En sortant d'une allée de charmille , la reine et
et ses dames rencontrèrent un homme très-bien mis
qui s'éloigna sur-le-champ avec respect. Apeine Marie-
Antoinette eut-elle envisagé cet inconnu , qu'elle fut
saisie d'un frémissement involontaire et d'une horreur
soudaine , qu'elle manifesta par un cri, et en voilant
ses yeux d'une de ses mains. Les dames effrayées accoururent
auprès de la princesse , qui reprit bientôt ses
sens ; elles demandèrent qu'elle était la cause de son
émotion. Ce que je viens d'éprouver , reprit la reine
encore agitée , est indéfinissable. A peine ai-je eu fixé
mes yeux sur cette personne que vous voyez là-bas , et
qui s'est éloignée aussitôt qu'elle m'a aperçue après
m'avoir fait une révérence respectueuse ; à peine , dis-je,
ai-je fixé mes regards sur cet homme qui m'est au reste
parfaitement inconnu , que j'ai ressenti un mouvement
d'indignation et d'horreur que je ne puis encore concevoir
; et , vous le voyez , j'en suis encore émue. Une des
dames , rassurée par ce récit, dit qu'il fallait attribuer
ce spasme à une irritation momentanée des nerfs de sa
majesté , et ll''eon parla d'autres choses.
Veut-on savoir maintenant quel était cet individu ,
dont l'aspect avait produit sur la reine une impression
aussi pénible ? Je l'écris en frémissant moi-même. Cet
inconnu était Santerre , qui ne pensait point alors assun
DECEMBRE 1816 . 385
rément qu'un jour il acquerrait , dans une révolution
qui était encore à naître , la plus horrible des célébrités.
Ainsi c'est à l'aspect imprévu du bourreau futur de son
auguste époux , que Marie-Antoinette avait été saisie
d'unlongfrémissement. Elle reconnut quelques annéees
après les exécrables traits de ce monstre , alors innocent
et ignoré. Que les philosophes modernes , dont l'incurable
manie est d'aller , le scapel à la main , cherchant
dans l'homme physique l'explicationde l'homme moral ,
nous donnent comme ils l'entendent la raison d'un aussi
singulier phénomène , toujours est-il sûr que ces pressentimens
ne peuvent avoir qu'une origine céleste ; ce
qui est encore plus étonnant , c'est que Santerre était
unhommed'une fort belle apparence , et dont la physionomie
n'avait rien de sinistre. Au reste , nous le répétons
, il est possible qu'il existe encore quelques personnesde
la cour qui peuvent avoir conservé le souvenir
de cette anecdote , qui a d'abord été racontée par une
personne illustre doonntt le nom nous est échappé , mais
sous les yeux de qui le hasard peut encore placer ce peu
de lignes que nous venons d'écrire .
LA SERVIÈRE.
SUR LE BEAU ,
De ses différens caractères dans la Nature.
(II article.)
Dans notre premier article , ( 1 ) nous nous sommes
occupés des différens caractères du beau dans l'homme
et dans la femme; nous avons fait voir que de sa contemplation
chez une femme , on.s'étaitélevé à sa contemplation
dans la nature , et de là à son développement dans
les beaux-arts. Nous avons aussi fait voir que les prin-
'cipaux écrivains qui s'en étaient le plus occupés, n'é-
(1) Mercure du 9 novembre 1816, p. 153 .
384 MERCURE DE FRANCE .
taient nullement d'accord sur sa nature , et partant sur
sa définition . Nous avons démontré qu'il procédait , et
de l'objet où il se manifestait , et du sentiment , seul
capable de l'apprécier ; enfin nous l'avons défini : Ce
qui dans un objet fixe l'admiration , ou par sa forme ,
oupar son éclat , ou par son expression. C'est ce que
nous avons rendu évident par l'examen de ces trois caractères
dans l'homme et dans la femme. Nous allons
maintenant chercher à les reconnaître et à les signaler
dans la nature : c'est l'objet de ce deuxième article.
Ici le théâtre de nos observations est plus vaste , les
objets plus multipliés et plus variés ; il ne nous sera
pas aussi facile de trouver de justes applications , et
partant de faire concevoir notre pensée. Néanmoins ,
poury parvenir , faisons préliminairement une observation
bien importante , c'est que ce grand tout , la
nature, se compose d'une infinité de petits objets qui ont
deux existences différentes : l'une qui leur est propre ,
l'autre qui est relative aux autres substances qui les environnent
, et avec lesquelles elles sont plus ou moins
en rapport. Ensuite cette vie dont toute la nature est
animée , se manifeste plus ou moins à l'extérieur de
chacun des objets qui la composent.
Dans la nature , la beauté des formes se manifeste
à nos yeux par l'ensemble dans les petits objets , l'harmonie
dans les grands , et l'unité en tout; avec des formes
un peu quarrées , là où l'énergie doit dominer ; et
rondes , là où c'est la grâce.
Celle de l'éclat se manifeste à nos yeux par des couleurs
vives , mais variées , mélangées , nuancées , mises
en opposition même , et sur-tout par leur jeu avec la
lumière et les ombres. Heureux mélange , qui fait
briller la nature d'un véritable éclat , parce qu'étant
plus doux , il est relatif à la faiblesse de notre vue , que
de trop vives couleurs blessent.
Celle de l'expression se manifeste dans les objets
animés , par leur ame , qui vient pour ainsi dire se peindre
à leur extérieur , dans leurs attitudes , dans leurs
traits et sur leurs physionomies ; dans les objets inani
DECEMBRE 1816 . 385
més , par un air de cette vie qu'ils n'ont point , ou qu'ils
reçoivent d'un mouvement qui leur est propre ou communiqué.
Dans la nature , la beauté des formes est beaucoup
plus rare qu'on ne le pense ; elle se montre parfois dans
un beau site , dans le cygne , le zèbre , le cheval ,
l'homme , et sur-tout la femme ; mais on ne la voit
nulle part d'une manière parfaite. Ce n'est pas par sa
forme que la terre brille à nos yeux ; les plus précieux
minéraux ne sont beaux que par leur éclat. Il y a de
beaux végétaux ; mais il y en a encore plus qui ne le
sont pas. On voit de beaux animaux; mais il y en a
encore plus de laids. Cependant l'origine des belles
formes c'est la nature ; mais elles y sont presque cachées
et enfouies. Au génie seul appartient le don de les découvrir,
de les rassembler , d'en faire un nouvel ensemble
, et par cette heureuse réunion , de produire ce
que l'on appelle le beau idéal , qui n'est que le beau
réel , mais épars .
C'est bien plus par son éclat que par sa forme que
la nature brille à nos yeux. Otez à la terre sa robe de
verdure ; ainsi dépouillée , elle devient hideuse. Les
beautés de la nature en ce genre sont innombrables ; je
ne vois par tout qu'éclat , dans les cieux , sur la terre
et sur l'eau; ;j'en admire les étonnans effets , au lever
et au coucher du soleil , dans les merveilles de l'arcen-
ciel , sur les prés , dans les bois , la fourrure des animaux
, le plumage des oiseaux , particulièrement dans
celui du perroquet , du colibri , et sur-tout dans l'admirable
queue du paon : mon oeil en est charmé , ravi .
Mais ce qui me frappe le plus dans la nature , c'est
lemouvement, l'expression , les phénomènes extérieurs
de la vie , parce que le mouvement est la vie , et que
cette vie rend les oeuvres de la nature bien supérieures
à celles de l'art , et que celles-ci ne s'approchent de la
nature qu'en prenant un air de vie dont elles sont privées.
La liberté du mouvement , a dit Buffon , fait la
belle nature , et cette liberté n'est autre chose que cette
vie dont la nature est animée , et dont les phénomènes.
viennent se peindre à l'extérieur des objets . Ou cette
386 MERCURE DE FRANCE.
1
1
expression se manifeste le plus , c'est dans les animaux.
Lepaon décèle bien l'orgueil , dont il est l'emblême ;
le cygne , la paisible domination , dont il peut être
l'exemple; comme la douceur de l'agneau , image
fidelle de la victime , qui , sans défense , se laisse immoler
, contraste bien avec la férocité du tigre , qui se
montre dans sa taille , sa démarche , et son farouche
regard. Asa figure noble et imposante , à sa démarche
posée et fière , je reconnais le lion, le roi des aniinaux.
Quel langage d'action ! comme il fait mouvoir
sa face ! comme il hérisse sa superbe crinière ! comme
il fait des bonds ! Il rugit; je tremble; celui-là peut
être féroce , mais seulement quand le besoin l'y contraint.
Que les animaux soient susceptibles de ce genre de
beauté ( l'expression ) , cela est tout naturel; mais que
les végétaux , et même les minéraux , n'en soient pas
tout à fait dépourvus , voilà ce qui est digne de remarque.
Chaque arbre pris en particulier ou rapproché
d'un autre , a aussi une certaine beauté d'expression ;
témoin le chêne , dont les nombreuses branches se plaisent
à ombrager la terre ; le peuplier , qui aime à s'élancer
dans les airs pour en être sans cesse agité. Le
bouleau , avec son feuillage mobile et gai , contraste
bien avec le sapin , dont la forme est pyramidale et
triste; le cèdre , dont les branches s'étendent sur notre
tête comme un vaste parasol , avec le saule pleureur ,
dont les branches traînent à terre comme une longue
chevelure .
Et vous , charmantes et divines fleurs , quelque soit
la beauté de votre forme et de votre éclat , celle de
votre expression dans la main d'un tendre et respectueux
amant , ne devient-elle pas l'interprête de ses plus
secrètes pensées ?
Les minéraux , qui le croira , par un certain assemblage
, acquièrent aussi , à un très-haut degré , cette
beauté d'expression , soit qu'ils se présentent à nos yeux
comine les ruines d'un monument , soit qu'ils se creusent
à la manière d'un temple. L'aspect d'une haute
montagne n'a-t-elle pas quelque chose d'imposant ? celui
DECEMBRE 1816. 587
d'une profonde yallée quelque chose d'effrayant ? Quand
nous gravissons surl'une, ne sentons-nous pas , pour ainsi
dire , notre ame s'agrandir avec son élévation ? Quand
nous descendons dans une profonde vallée , ne sentonsnous
pas cette même ame se rétrécir à raison de sa profondeur
? C'est bien autre chose si cette vallée se termine
par une caverne . Privés dela lumière , en vain voulonsnous
avancer , nous reculons : il est vrai que cela n'est
pas toujours beau , mais c'est toujours expressif. Ici cesse
le beau et commence le sublime , qui doit son existence
toute entière à l'expression , mais à l'expression portée
à son plus haut degré.
Le sublime est , ce qui parsa nature ou par sa forme ,
est grand , surnaturel , incompréhensible , et qui par
cela même , excite spontanément en nous l'étonnement ,
l'admiration , le ravissement. La beauté d'expression ,
portée à son plus haut degré , est le seul genre de beauté
qui paraît le constituer . On ne saurait le définir autrement
que par l'effet qu'il produit sur nous ; sa véritable
nature nous étant aussi inconnue que celle de l'objet
qui le produit. Ce qui ne fait qu'étonner peut n'être pas
beau ; l'on admire ce qui est beau , mais l'on n'en est
point étonné : dans le sublime , au contraire , l'étonnement
est inséparable de l'admiration , et l'admiration de
l'étonnement, parce que c'est particulièrement de leur
accord que naît le ravissement qu'on éprouve à la
pensée , ou à la vue de ce qui est sublime. Néanmoins ,
quand la chose qui étonne ne touche que l'esprit , il n'y
aqu'admiration; quand elle touche en même-temps le
coeur , il y a de plus ravissement. A la pensée ou à la
vue de ces choses , notre ame est émue , elle s'agrandit',
s'élève , elle s'élance dans une région nouvelle , elle n'a
plus d'autre force que de contempler l'objet dont elle
est saisie ; alors nous sentons ce qui est sublime , et cela
vaut beaucoup mieux que de le définir.
Dans la nature , le premier de tous les êtres sublimes ,
c'est Dieu , parce qu'il est grand , surnaturel , incompréhensible;
il fait plus que nous étonner , il nous confond.
La seconde chose sublime est l'univers ; le dieu visible
388 MERCURE DE FRANCE .
des hommes , non moins grand , non moins incompréhensible
que son auteur ; non seulement sublime dans
son adımirable ensemble , mais encore dans ses moindres
détails.
Ce soleil , sans la présence duquel le jour est triste ;
cette lune , dont l'absence rend la nuit affligeante , sont
des astres sublimes . Ils roulent au milieu d'autres astres
moins éclatans , mais non moins sublimes par leur prodigieuse
multiplicité et les espaces sans bornes , où depuis
des temps infinis ils voyagent sans jamais se heurter.
Avez-vous vu la terre avec ses monts , ses vallées ,
ses forêts , ses lacs et ses fleuves ? L'avez-vous vue ,
tantôt brute , tantôt cultivée ? Eh bien ! chose vraiment
incroyable , elle est encore plus sublime brute que cultivée.
Avez-vous gravi sur le pic Ténériffe , qui , sans quitter
la terre , se perd dans les nues ? Avez-vous visité les
éternels glaciers du Mont-Blanc ? la grande chute du
Niagara , le cours insposant du fleuve des Amazones ,
avec les immenses savannes et les antiques forêts qui
bordent ses rives ? Avez-vous erré sur les mers , ne
voyant que le ciel et les eaux avec leur immensité ?
Avez-vous vu ce mobile élément , tantôt uni comme une
glace , tantôt s'élévant comme des montagnes , ou se
creusant comme des vallées , et ne vous montrant de
toutes parts que des précipices prêts à vous engloutir ?
Toutes ces choses là sont sublimes , parce qu'elles sont
grandes , surnaturelles , incompréhensibles .
Sans confier votre sort aux périls du voyage , sans
sortir de votre patrie , il est une imposante situation que
nous ne sommes que trop à même d'observeerr ;; elle suffit
pour nous démontrer que ce qui est grand , surnaturel ,
ou incompréhensible , est seul sublime . Examinez attentivement
tout ce que vous voyez , tout ce que vous
sentez dans un de ces momens ou la nature se couvre
d'un crêpe funèbre ; l'obscurité succède au jour ; l'éclair
paraît ; le tonnerre se fait entendre ; il tombe en un trait
de feu; il roule en de longs mugissemens tout autour
de nous ; est-ce que les élémens vont se confondre ?Non,
c'est Dieu qui parle aux hommes en faisant éclater sa
DECEMBRE 1816 . 389
puissauce , et leur montrant que quand il le voudra , il
peut détruire ce qu'il a créé. En ce moment toute la
nature est consternée ; l'homme est saisi d'effroi , d'étonnement
, d'admiration ; les sages d'entr'eux se prosternent
et tremblent; les plus téméraires chancèlent ;
tous confessent le maître du monde. Le sublime peut
donc naître de l'horreur quand l'horreur est grande ,
surnaturelle , incompréhensible !
C'est par de semblables tableaux que la nature devient
sublime; elle le devient encore par de grands désastres.
Telles sont les épouvantables éruptions de l'Etna , du
Vésuve et de l'Héckla : dans leurs environs , sur cette terre
de malheur , l'homme vit peu de temps paisible. Au
moment où il croit l'être encore , voilà que tout à coup
la terre tremble sous ses pas : c'est qu'elle déchire ses
entrailles ; les commotions redoublent; la montagne
s'entr'ouvre , et lance vers le ciel une colonne de flammes
qui retombe en d'immenses gerbes de feu , mêlé avec
de la fumée , des cendres et des pierres , qui portent au
loin lamort ou l'épouvante. Quelle horreur ! mais quelle
horreur sublime !
Que de choses sont sublimes dans la nature ! le ciel ,
la terre et les eaux , les forêts et les monts , le jour et la
nuit , le murmure dans le feuillage , le silence dans
l'obscurité , le ciron auprès d'un éléphant , et l'homme ,
quoiqu'ingrat envers son créateur.
Voulez-vous connaître le sublime ? être non-seulement
digne de l'apprécier , mais encore apprendre à le
distinguer de ce qui n'est que beau ? Sachez qu'avant
tout il faut être sensible ; que cette première ,comme
laplus importante des facultés de l'homme , ne se développe
que par degrés , et que pour parvenir à son entier
développement , il faut apprendre à sentir , comme
l'on apprend à connaître. Voyez , étudiez la nature;
consultez les hommes et les livres qui en parlent ; aidés
de vos observations et de leurs conseils , courez , courez
à la campagne dans les premiers jours de mai ; voyez
ce site , cette verdure , le jour qui paraît , les ombres
qui fuient; tout change de couleur , tout prend une
nouvelle vie. Ah ! si à la vue de ce magnifique tableau
[
39. MERCURE DE FRANCE.
vous ne changez pas vous-même , si vous ne vous sentez
point ému , retournez-vous en , vous n'êtes pas dignes
de contempler la nature ; ses leçons et les miennes vous
sont inutiles : vous ne serez jamais son interprète .
HISTOIRE MODERNE ,
Extraite de deux chapitres de l'histoire des temps
passés , à l'usage de tous les partis ; avec cette épigraphe
: C'est de la vérité seule que l'utilité peut
naître. A Paris , chez Lhuillier , libraire , rue Serpente
, nº 16 ; et Delaunay , libraire au Palais-Royal.
J'entendais souvent dire à ma mère-grand :
Si jeunesse savait ,
Si vieillesse pouvait ,
Tout dans le monde bien irait.
Dans le temps qu'elle me répétait cet apophtegme , je
ne sais sur quoi fondé elle désirait plus de science àla
jeunesse. Je trouvais , au contraire , que les jeunes gens
étaient devenus de petits prodiges de lumières et de savoir
; je voyais les uns improviser des codes , les autres
refondre la morale , ceux-ci réformer l'état , ceux-là ,
et ce n'étaient ni les plus fous ni les moins plaisans ,
changer les vieilles bases de l'art dramatique etdonner
de nouvelles lois au théâtre ; et tous enfin arranger assez
bien leurs petits intérêts , et montrer que le savoirfaire
ne leur manquait pas. Quant aux vieilles gens,je parle
de ceux de ma connaissance , j'avoue que je les trouvais
un peu bornés dans leurs vues , un peu circonscrits
dans le cercle de leurs idées , rabâchant bien souvent
lamême chose , et parlant toujours du passé, ne voyant
que le passé , comme des gens qui marcheraient à reculons
et n'auraient jamais les yeux tournés que vers le
pays qu'ils auraient quitté.
Enfin je vieillis à mon tour. Je ne sais si j'en
suis à radoter ; mais il commence à me sembler que
ma mère-grand était une femme de bon sens, et qu'il
DECEMBRE 1816. 3gt
y avait bien quelque vérité dans son vieux proverbe.
Les jeunes gens de ce temps-ci n'hésitent pas à croire ,
et sans doute ils ont d'excellentes raisons pour cela
qu'ils sont pour le moins aussi habiles que ceux du
mien. Cependant combien de choses qu'ils n'ont pas
apprises ou dont ils n'ont pas tiré tout le profit désirable!
De mon temps , par exemple , personne n'aurait
cru qu'un caméléon aurait pu adopter une couleur fixe ;
qu'un intrigantfiéfé put se changer en honnête homme;
que le Diable , même en devenant vieux , se fit ermite
de bonne foi. De mon temps on n'aurait pas cru aux
paroles d'unhomme, quand elles étaient démenties par
ses actions ; de mon temps on n'aurait pas osé dire qu'on
était le très-humble et très-obéissant serviteur de quelqu'un
dont on méconnaissait hautement , dont on contrariait
ouvertement la volonté.
Maintenant il me paraît à chaque instant qu'on oublie
le passé , qu'on voit à peine le présent , et qu'on
s'inquiète peu de l'avenir.
Je faisais à part moi ces réflexions à propos d'une
foule de choses singulières qu'on voit , qu'on apprend
ou lit tous les jours , quand on m'a apporté l'Histoire
moderne , extraite de deux chapitres de l'histoire ancienne.
Quoi ! me suis-je écrié , nos pères se seraient
donné la peine de nous léguer nos sottises toutes faites ,
et pour ainsi dire toutes machées ? Oh ! celui-là est fort.
Eh vîte , voyons cette histoire moderne écrite d'avance.
Je la lis , je la dévore , et je suis obligé de redire avec
le grand roi Salomon : nil sub sole novi , rien de nouveau
sous le soleil ; toujours les mêmes passions et les
mêmes folies , toujours les mêmes pièges et les mêmes
erreurs ; des charlatans jouant les mêmes rôles couverts
des mêmes masques ; des dupes prises aux mêmes tours ,
séduites par les mêmes grimaces ; des mots remplaçant
les choses ; des gens qui ne songent qu'à leurs affaires
quand ils promettent de ne s'occuper que de celles de
leur voisin : voilà le cercle éternellement vicieux où
tournoie sans cesse la pauvre humanité ; voilà les écueils
où viennent se heurter successivement toutes les générations
; c'est ainsi enfin que l'histoire ancienne rede
302 MERCURE DE FRANCE .
vient moderne , parce que les modernes n'ont pas voulu
apprendre , retenir et pratiquer les leçons de l'histoire
ancienne. Ferons-nous comme nos pères , en attendant
que nos enfans nous imitent à leur tour ? Je n'en sais
rien, et provisoirement je m'empresse d'indiquer aux
curieux quelques pages de l'histoire du temps présent ,
écrite dans deux chapitres de celle de la ligue et de la
fronde.
Voyons d'abord comment se forme la ligue , et quels
étaient les mobiles ou les prétextes des ligueurs .
« Henri III venait de monter sur le trône , et annonçait
l'intention de régner par lui-même. La maison des
Guises , qui , depuis François II , avait acquis une prépondérance
décidée ,ne pouvait se résoudre à voir passer
en d'autres mains les renes du gouvernement. Ces seigneurs
, trop puissans dans une monarchie , avaient
réuni autour d'eux une partie de la noblesse , qui regrettait
les anciens priviléges et ne pouvait s'accoutumer
à l'empire des lois. Les querelles religieuses , que les
doctrines de Luther et de Calvin avaient excitées en
France , parurent aux mécontens un moyen propre à
former une opposition formidable et à usurper l'autorité.
Ils commencèrent par répandre des bruits injurieux
à la majesté royale ; ils élevèrent des doutes sur la
bonne foi du monarque. « Ce prince , disaient-ils , ca-
»
»
»
"
che avec soin ses véritables sentimens ; il est infecté
des erreurs qui ont amené tous nos désastres ; il se
laisse entièrement gouverner par ses ministres. Au
lieu d'employer des mesures énergiques commandées
>> par les circonstances , il transige avec la rébellion et
» l'impiété ; sa clémence pusillanime encourage ses
> ennemis ; une faction formidable , et qui embrasse
> toutes les classes du peuple , conspire la ruine de l'au-
>> tel et du trône ; des ministres pervers sont à la tête
de cette conspiration , et favorisent secrètement les
>>opinions nouvelles ; l'union seule de tous les hommes
intéressés à la conservation de la monarchie , peut
>> sauver la religion et la France ; il faut servir le roi
>>malgré lui-même ; il faut rendre au clergé , à la no-
»
»
DECEMBRE 1816. 393
>> blesse , leurs prérogatives inalienables , et asseoir
>>l'état sur ses antiques fondemens » .
>>Par la formule de l'union , qui devait être signée
au nom de la très-sainte Trinité, dit le président de
Thou , chaque particulier s'engageait par serment à
vivre et mourir dans la Ligue , pour le rétablissement
de la religion , pour la défense du roi,pour le maintien
des différentes provinces du royaume dans tous
leurs droits , privilèges et libertés , telles qu'elles les
possédaient du temps de Clovis » .
Cependant , au bruit que fit la nouvelle union ,
toutes les ambitions se réveillèrent . Une foule d'écrivains
, que le tocsin des discordes civiles ne manque
jamais de faire sortir de leurs retraites , se hâtèrent d'offrir
leurs services aux chefs des factieux. On connaît
peu de ces libelles , qui valurent, à leurs auteurs un moment
de honteuse célébrité. On sait seulement qu'un
certain David , personnage d'une réputation équivoque ,
joua un grand rôle dans le parti. Ce David, enthousiaste
de sang-froid et religieux par calcul , se flattait
de parvenir à une place éminente , quoiqu'il ne possédât
aucune des qualités nécessaires à un homme d'état. II
s'était entouré de prôneurs qui le représentaient comme
un écrivain de génie et un grand politique. Quelques
femmes vaporeuses , qu'il séduisait par ses déclamations
mystiques ,l'avaient pris sous leur protection spéciale ,
et le regardaient comme un père de l'église . David rédigeait
les manifestes des mécontens , et fut même envoyé
à Rome pour solliciter le pape en faveur de la
Ligue » .
Henri III avait eu la faiblesse de quitter le rôle de roi
pour celui de chef de parti ; il avait cru diriger la Ligue ;
elle l'asservit , et brisa tous les ressorts de l'autorité
royale. Dans ces tristes circonstances , le roi eut recours
au président de Thou , dont le premier mouvement fut
de trouver qu'il était bien tard pour le consulter. Cependant
il adressa au roi des remontrances et des avis énergiques.
On peut en juger par le passage suivant :
«Quel peut , disait-il , être le but de ces levées qui
➤ se font dans les provinces au nom de l'Union , et sur
1
29
394
MERCURE DE FRANCE .
م س
>> lesquelles se fondent ceux qui prétendent couvrir
>> leurs attentats du manteau de la religion, sinon d'ap-
>> prendre aux Français , par ce funeste exemple , qu'il
>>peut y avoir dans le royaume un pouvoir différent et
>> distingué de eelui du roi ? Comment l'autorité sacrée
>> des magistrats et des lois pourra-t-elle se faire entendre
à un peuple agité par l'esprit de faction ?
» majesté même du souverain sera-t-elle respectée ?
» Déjà il me semble entendre retentir les déclama-
»
»
La
tions séditieuses des orateurs vendus au parti , tout
» près à se déchaîner contre l'autorité légitime , à dé-
>> crier la conduite du prince et de ses plus fidelles con-
»
»
»
»
seillers . Qui pourra mettre un frein à leurs invectives
? qui sera capable de faire rentrer dans ledevoir
des hommes furieux qui auront franchi toutes les
bornes » .
Henri III n'avait point assez de fermeté dans le caractère
pour suivre avec constance un parti vigoureux . Les
Guises redoublèrent d'audace ; ils envoyèrent leurs
émissaires agiter toutes les parties du royaume ; ils eurent
des prédicateurs chargés de semer les défiances et
les terreurs religieuses , de tromper la multitude et d'avilir
le gouvernement.
« D'un autre côté , le parti , comme on l'a déjà vu ,
ne manquait pas d'écrivains qui , soit qu'on payât leur
zele mercenaire , soit qu'ils fussent infectés eux-mêmes
dela contagion naissante , s'efforçaient d'enflammer les
imaginations et d'agiter les esprits par les libelles séditieux
qu'ils composaient , et qu'on répandait ensuite
avec beaucoup de licence. L'un des plus dangereux de
ces libellistes étaitun avocat nomme Louis d'Orléans .
Cethomme était méprisé au barreau où , malgré toutes
ses intrignes, il n'avait pu parvenir à se faire une réputation.
Personne ne se donnait plus de mouvement
que cet avocat ; on le voyait le même jour dans tous les
quartiers de Paris où il avait des affidés. Son nom avait
été prononcé avec scandale dans plus d'une mauvaise
affaire ; mais son effronterie et son attachement affecté
pour la religion , l'avaient rendu cher à la Ligue. Il
s'était faufilé parnii les dévots , qui lui pardonnaient
DECEMBRE 1816. 395
ses vieux péchés en faveur de son nouveau zèle. Cet
homme s'avisa de publier à cette époque un long et
ennuyeux discours où il exhortait les Français à se précautionner
contre les entreprises des hérétiques et contre
la tyrannie. Ce libelle , dit le président de Thou, produisit
l'effet d'un tocsin général » .
Onsait quelles furent les suites de ce déchaînement
des fureurs de la Ligue. Henri III , chassé de Paris à la
journée des barricades , finit par convoquer les états de
Blois. Capable d'un acte de violence et non d'un acte
de fermeté , il crut annéantir la Ligue en faisant assassiner
ses chefs . Il fut trompé dans ce faux calcul , et son
sang fut versé par le fanatisme pour satisfaire à celui
des Guises. Henri III aurait voulu régner pour le bonheurdu
peuple : un seul défaut , l'indécision ; une seule
faute , la condescendance à une faction , le perdirent .
Tels sont les principaux souvenirs que nous rappelle
l'histoire de la Ligue.
Mais la scène change. Henri IV règne , et ce roi ,
placé entre deux partis opposés , les domine par sa fermeté
et sa modération , tempère la justice par la clémence
, et rétablit le règne des lois .
Il pardonna aux factieux et il en fut respecté ; indulgent
envers l'erreur , il accueillit le repentir , et sa bonté,
qui ne fut jamais taxée de faiblesse , désarma ses plus
cruels ennemis. Cependant il eut de grands obstacles à
vaincre ; ses vieux compagnons l'accusaient d'ingratitude
; tous se trouvaient traités au-dessous de leurs prétentions
; et l'on sait que les prétentions sont toujours
pour chacun lamesure de son mérite. Le vertueux
Sully répondait à toutes ces plaintes : « Ce ne sont pas
»
»
»
»
les hommes qui ont servi fidellement le roi , et qui
l'aiment avec sincérité , dont les clameurs séditieuses
retardent l'union de tous les bons Français ; ils connaissent
les difficultés de sa position , et admirent la
sagesse de sa conduite. Ceux qui parlent avec tant
de chaleur de religion et de loyauté , sont pour la
>> plupart des personnages qui ont flatté l'usurpation ,
et qui , après avoir rampé sous les ducs de Guises et
deMayenne, se présentent comme des hommes sans
"
»
"
29
29.
396 MERCURE DE FRANCE.
>> tache, et n'ont d'autre but que d'obtenir des hon
neurs , des places lucratives , et d'envahir la fortune
de l'etat » .
»
"
Henri IV poursuivant avec fermeté son sage système ,
assura la paix intérieure par le célèbre édit de Nantes ;
mais combien ce grand oeuvre de sa prudence excita
encore de réclamations et d'oppositions ! On vit, dans
les accès d'un zèle faux ou exagéré , des ultra-catholiques
s'écrier que la religion était perdue sans ressource
; que le roi était trahi par ses ministres , et qu'il
fallait s'opposer à l'enregistrement , dans l'intérêt de
l'autel et du trône.
Ce fut pour vaincre cette opposition insensée que
Henri adressa au parlement ce sublime , ce paternel discours
que tous les Français devraient savoir par coeur ,
et dont nous allons citer quelques morceaux.
« Que nos malheurs passés , dit le roi , nous servent
de leçon pour le présent et pour l'avenir. N'a-
>> vons- nous pas assez versé de sang ? n'avons-nous
"
» pas assez souffert ? La guerre a été glorieuse; elle
» pourrait l'être encore ; mais à présent l'état a besoin
>> de la paix , et comme Dieu s'est servi de moi pour
» vous la donner , je vous exhorte à la conserver. De
» quelles cruautés et de quelles horreurs notre malheu-
»
»
reuse patrie n'a-t-elle pas été le théâtre ? Le souvenir
en fait encore frémir. Les peuples sont épuisés ;
>> j'ai voulu leur donner le repos dont ils ont besoin ,
» etj'aime mieux sacrifier quelque chose de ma propre
>> gloire , que d'être accusé par la postérité d'avoir
» négligé les intérêts et le salut de la France.
»
» Les guerres civiles causées par les querelles d'intérêt
et d'opinion , ne servent qu'à échauffer les passions
et à perpétuer de funestes débats. L'union des
» coeurs est le vrai moyen de concilier les esprits ; la
»
» guerre ne termine pas ces sortes de différends , il
» n'appartient qu'à la paix de les finir » .
Henri IV trop tôt enlevé à la France , qui ne sentit
toute sa perte que quand elle fut irréparable , n'eut pas
le temps de consolider son ouvrage. Après lui , Richelieu
comprima par la force les partis que le roi avait
DECEMBRE 1816 . 597
voulu fondre et réunir , et ce ministre légua à son successeur
la guerre de la Fronde , dont le succès aurait
relevé en France , par la ligue des nobles et des parlemens
, une aristocratie féodale aussi funeste à l'autorité
du prince qu'à la liberté du peuple ; mais qui , terminée
à l'avantage de la cour par l'habileté de Mazarin ,
donna naissance au despotisme illimité de Louis XIV.
L'histoire de cette Fronde est au moins aussi curieuse
à suivre et à étudier aujourd'hui que celle de la Ligue ;
mais l'espace qui commence à nous manquer nous
réduit à n'en extraire que les portraits de deux de ses
principaux acteurs. Voici celui du chancelier Séguier :
Ce magistrat avait été l'un des plus humbles valets
du cardinal de Richelieu. Jamais le despotisme n'avait
trouvé d'instrament plus docile. Il avait présidé la coinmission
qui fit périr le jeune de Thou , malgré son innocence
et l'intérêt qu'il inspirait à tous les honnêtes gens ;
Séguier , dévoué toute sa vie au pouvoir arbitraire , ne
laissa pas , dans les troubles de la Fronde , de se joindre
aux mécontens et de faire le réformateur. Ses faiblesses
pour les femmes étaient connues , et toutefois il se piquait
d'une morale austère. On ne pouvait s'empêcher
de sourire avec mépris lorsqu'il déclamait sans esprit
contre le luxe et la corruption des moeurs. D'ailleurs ,
c'était unhomme dépourvu de talens , et qui n'a dû une
espèce de réputation qu'aux flatteries intéressées de l'académie
française , dont il fut l'un des premiers protecteurs
.
la
>> Séguier s'était attaché à Gaston , duc d'Orléans ,
qui , de concert avec le cardinal de Retz , soutenait les
prétentions des Frondeurs . Le prince comptait sur
fidélitédu magistrat qui paraissait dévoué à son service ;
mais le cardinal n'eut pas plutôt proposé de le rétablir
dans ses fonctions de chancelier , que Séguier changea
de langage et de parti » .
Après celui-ci , un des plus remarquables parmi ces
intrigans qui , parlant toujours de l'intérêt public , le
sacrificient sans cesse à leur interét particulier , fut
Chaviğny , qui , dans les premiers temps de la régence ,
Γ
398 MERCURE DE FRANCE.
avait été appelé au ministère , et qui ne pouvait s'accoutumer
à la vie privée.
<<Chavigny avait acquis de la réputation àune époque
où l'exercice du pouvoir absolu renversait toutes les
barrières , et où la médiocrité n'était point un obstacle
au succès des entreprises. Cette réputation le fit entrer
au conseil de régence ; mais son esprit tourné à l'intrigue
, et une avidité que rien ne pouvait satisfaire ,
causèrent sa disgrace. Il supportait sans peine le mépris
public; un coeur pétrifié par l'égoïsme et par l'ambition
, des traits immobiles , des yeux éteints , quelque
chose de, cadavereux au moral comme au physique ,
annonçaient un homme mort à toute sensation délicate
et à tout sentiment généreux .
>>L'espoir de rentrer au ministère ne l'abandonna
jamais. Long-temps vendu au despotisme , il ne fut pas
plutôt privé du pouvoir qu'il se réunit aux mécontens.
Il entretenait une correspondance secrète avec les chefs
du parti , dont il nourrissait les espérances séditieuses
par ses conseils et par ses sourdes intrigues » .
Dès que l'autorité royale se fut développée , la Fronde
disparut , et de tant d'intrigues il ne resta rien de sensible
que cette vérité éternelle : Que le nom spécieux
de bien public n'est qu'un voile dont se couvrent tous
ceux qui troublent l'état. Ne la perdons pas donc aujourd'hui
de vue , si nous ne voulons pas qu'on nous
répète le vieil adage : Sijeunesse savait , etc.; et ralliés
autour de la charte et du roi , arrêtons court le supplément
que certaines gens voudraient nous faire donner
aux deux chapitres de l'histoire de la Ligue et de la
Fronde.
www
GIRAUD.
DECEMBRE 1816. 399
MÉMOIRE SUR CETTE QUESTION :
Thucydide avait-il composé la totalité de l'histoire
de la guerre du Péloponèse ?
Par J.-B. GAI , lecteur royal .
SOMMAIRE ABRÉGÉ .
Examen des textes qui établissent que Thucydide avait composé
la totalité de la guerre du Péloponèse .-Opinion de Denys
d'Halicarnasse , refutée par les textes mêmes de l'auteur qu'il
cite.- Examen et conséquences d'une anecdote de Diogène
de Laërce . Réflexions sur le danger de lutter contre les opinions
reçues , et de leur préférer des idées brillantes et nenves.
Partialité de Xénophon prouvée , quoiqu'en prétendeDiodore
de Sicile. -Rejet des conjectures qu'a fait naître d'abord l'a -
necdote de Diogène Laërce. - Résumé des recherches faites
et qui importaient à la gloire de Thucydide . Enumération
de vérités ou d'aperçus qui ont fait crier à l'hérésie.-Utilité
de ces rapports qui donnent la date des découvertes.- Notes à
l'appui des assertions contenues dans le mémoire. - -Estienne
deByzance et Ptolémée réfutés.- Conséquences à tirer d'un
passage de Pausanias inexactement expliqué par M. de Sainte-
Croix , etc. , etc.
NOTA. Les citations grecques peuvent effaroucher certains lecteurs
: on les prévient qu'elles sont toutes accompagnées d'explications,
et que d'ailleurs on en rencontre peu au-delà des quatre
premières pages.
Dans le précédent mémoire , je me suis attaché à
prouver que le huitième livre de la guerre du Péloponèse
, contesté à Thucydide par des critiques des premiers
siècles de l'ère vulgaire , et par des savans modernes
, lui appartient réellement. Pour y parvenir ,
j'ai considéré dans Thucydide l'historien homme d'état ,
jugeant les événemens et les hommes avec cette sagacité
et cette profondeur de vue qui en développent tous
les ressorts , en pénètrent tous les secrets ; parlant des
uns et des autres avec l'énergique précision de langage
qui fait les grands écrivains , et montrant dans lehui
400 MERCURE DE FRANCE .
tième livre même talent , même force d'esprit que dans
les sept précédens , même méthode , mêmes principes ,
mêmes opinions sur les peuples , sur les gouvernemens ,
sur les divers personnages mis en scène , et principalement
sur Alcibiade , principal acteur du huitième livre;
et j'ai été en droit de conclure que ce huitième livre
était de la même main que les livres précédens , et
qu'enfin il était l'ouvrage de Thucydide seul , de lui
plein de force et de vigueur.
Mais il ne suffit pas d'avoir revendiqué en faveur de
notre historien cette intéressante partie de son ouvrage ;
dans le cours de mes recherches à ce sujet , il s'est présenté
à mon esprit une autre matière de discussion que
je n'ai fait qu'annoncer , et sur laquelle je crois maintenant
devoir appeler les méditations des savans. Thucydide
avait- il composé seulement les huit livres que
nous lui attribuons ? N'avait- il pas complété l'histoire
de la guerre du Péloponère dans une suite de livres postérieurs
? Tel est le nouveau point de critique sur lequel
nous allons présenter quelques aperçus .
Voici la marche que je tiendrai : je citerai d'abord
un passage de Diodore de Sicile ; j'examinerai ensuite
de'spassages des livres 2,3 , 4,5 et suivans de Thucydide;
cet examen fait , je reviendrai au premier livre.
J'ai dû suivre cet ordre , parce que le dernier livre n'a
été évidemment composé par Thucydide qu'après tous
les autres. La discussion philologique terminée , j'arriverai
, contre le témoignage de l'antiquité , mais fort
de tous les argumens que me fournit mon auteur, à cette
conclusion : qu'il a composé la guerre toute entière du
Péloponèse, et quee Denys lui reproche à tort d'avoir
publié un ouvrage incomplet.
Diodore de Sicile , que je nommerai le premier , offre
un renseignement bien faible , mais qu'il ne faut cependant
pas négliger .
Arrivé au fait de l'affranchissement d'Antandre ( ville
del'Eolide), opéré par le secours de Lacédémone , il observe
que là finit l'histoire de Thucydide ; puis ajoute
que cette histoire , qui comprend l'espace de 22 ans en
DECEMBRE 1816. 401
huit livres , se partage en neuf selon quelques-uns. ( 1 )
Dodwel (2) voyant Thucydide , à la fin du huitième
livre , ch. 109 , déclarer que ce livre ne contient pas en
entier la 21º année de la guerre du Péloponèse , et remarquant
que parmi les manuscrits de Diodore , les
uns donnent ( 22 ) , et les autres ( 24 ) , soupçonne
d'altération le texte de Diodore. (3) . Sa critique ne devait-
elle pas porter sur un point plus important , sur la
mention d'une tradition , peut-être fort ancienne , qui
d'abord reconnaît Thucydide pour auteur du huitième
livre , qu'on lui a injustement contesté , et qui ensuite
lui attribue expressément neuf livres (4) et non pas huit
( 1 ) Diodore de S. , t. 1 , p. 573 , ch . 42.
(2) Voy. mon Xénoph. , t. 5 , 2ª part. , p. 393.
(3) Wesseling essaye de prouver la bonté de la première
des deux leçons , par le rapprochement qu'il fait
du nombre 22 ( Diod . , 15, 42 ) avec le même nombre
cité par le même Diod . (12,57 ). ( Voy. sa note entière. ),
Il aurait peut-être dû ensuite ajouter que la différence
entre le nombre 21 donné par Thucydide , et le nombre
22 donné par Diodore , peut s'attribuer à ces négligences
de dates trop fréquentes , que Dodwel (voy. mon Xénoph
. , t. V, 2ª part , p. 77,42 ) reproche avec raison
à Diodore; et que d'ailleurs l'année olympique répondant
à deux années juliennes , et comprenant les six
derniers mois de l'une et les six premiers de la suivante ,
une différence d'une année entre deux historiens se
conçoit aisément.
(4) Diodore citant , comme Thucydide , le fait de
l'affranchissement d'Antandre , et procurant par là un
moyen de reconnaître une époque commune à Thucydide
et à lui Diodore , on serait assez fondé à en conclure
que le mot neuf suppose seulement une division
des huit livres en neuf , et non une continuation de
l'histoire par Thucydide au-delà du huitième livre ,
qui lui est attribué ; mais on pourrait combattre cette
conclusion en disant que Diodore parle du fait de l'af402
MERCURE DE FRANCE.
seulement ? Peut-être aurait-il su tirer de cette mention
des inductions favorables à notre cause. Comme celles
qui se sont présentées à mon esprit ne me paraissent pas
assez plausibles , bornons-nous à conclure de nouveau ,
d'après le passage de Diodore , ce qu'il prouve en effet ,
que Thucydide est bien l'auteur du huitième livre , et
arrivons à la preuve que Thucydide avait composé la
totalité de la guerre du Péloponèse.
-Notre historien ne commence qu'au second livre le
récit de son histoire ; voici sa première phrase : Apartirde
cette epoque fixe , (1) ἐντένδε , ies Athéniens et
lesPéloponésiens ne communiquèrent entr'eux que
par le ministère d'un hérault ,et les hostilités une
fois décidées ne furent plus interrompues. Les événemens
sont écrits desuite et sans lacune , tels qu'ils
sont arrivés , γέγραπται ἐξῆς ( 2 , 1 ).
Cette phrase nous annonce , 1º le commencement fixe
et précis de la guerre du Péloponèse , ένθενδε ; 2º des
hostilités qui une fois décidées ne furent plus interrompues
, ξυνεχῶς ἐπολέμὲν ; 3º le récit des événemens écrit
de suite et sans lacune , γέγραπται ἐξης.
Thucydide , dès son début , pouvait-il s'exprimer
d'une manière plus précise et plus claire ? pouvait-il
mieux s'annoncer comme historien de toute la guerre
du Péloponèse , soit dans les textes précédens , soit dans
le texte qui suit ( 5 , 26 , 1 , sq. ) : « Thucydide d' 4-
thènes a écrit ces événemens de suite et sans interruption
, (2) tels qu'ils se sont passés , par étés et
franchissement d'Antandre d'après le texte de Thucydide
, qu'il avait sous les yeux ; et de l'existence d'un.
neuvième livre attribué à Thucydide , d'après une tradition
dont il n'aurait pas cherché à connaître l'auteur
ou les auteurs.
(1 ) C'est-à-dire , la 15ª année de la guerre de 30 ans
(2 , 1 , 1 ) , et la 1re de la 87e ol .
(2) M. Lévêque traduit ζῆς par dans l'ordre , yersion
aussi inexacte que 1 , 20 , 1 , où le même mot se
retrouve aussi inexactement traduit ; car on fait dire à
7
DECEMBRE 1816- 403
-
par hivers , jusqu'au temps où les Lacédémoniens détruisirent
la domination d'Athènes et s'emparèrent des
longs murs et du Pirée (1). Jusqu'à cette époque , la
durée de la guerre fut en tout de 27 ans. Quant à la
trève d'un an (2) , on aurait tort de ne pas la comprendre
dans la guerre. Que l'on examine en effet cette
période d'après les faits tels que je les ai racontés (3),
et l'on verra qu'il ne convient pas de qualifier du
nom de paix une trève durant laquelle on nefit ni
ne reçut les restitutions statuées. D'ailleurs , sans
parler de ces infractions , έξωτετων (4) , les deux par .
tis eurentà se reprocher les guerres de Mantinée et
de l'Epidaurie (5) , et d'autres griefs encore. Les
alliés de l'Epithrace n'en restaient pas moins ennemis.
Pour les Béotiens , il ne conclurent qu'une
trève de dixjours (6) .
Thucydide qu'il ne peut démontrer l'ancien état de la
Grèce par une suite de preuves liées entr'elles , ce
qui travestit la pensée de Thucydide , lequel déclare,
au contraire ( ib . 1,20 , 1 ) . dans sa belle introduction ,
s'étre attaché à donner des preuves bien suivies do
ce qu'il avance sur les antiquités de la Grèce.
( 1 ) Voy. dans mon Xénophon , t. 5, 2ª part. , p. 47,
la conclusion très-différente que Dodwel tire de ce
même passage .
(2) La trêve eut lieu la ge année de la guerre du Péloponèse
,ol . 89 et dem. M. Donka rappelle ici le traité
conclu (5, 18 , 1 ) après la guerre de 10 ans (5,20,1 ,
et 3, 5 , 26 , 4 et pass. ). Voy. la note de Hudson , 5 ,
26, 1 , et mon excursion sur le même sujet , en tête du
t. 5( ire part. ) de mon Xénophon .
(3) Καθό' διεσαφίσα ,Μ. Donka.
(4) Ici j'avais à tort suivi mes devanciers,
(5) Voy. 5, 53, sq.
(6) Ici M. Donka s'étonne, Voy, 5, 32, et M. Donka,
ἡμέραις τιοὶ ταύτην δέχ αθαι λέγεται ; ἵνα ή πράς ἡμέρας
τινὰς , προσωπινή : voy. , au reste , la note de M. Lév. ,
qui , au fonds , est celle de Dodwel.
1
404 MERCURE DE FRANCE .
Ainsi, en réunissant la guerre de dix ans , la trève
qui la suivit et la guerre qui lui succéda, πῷ ὑσερον ἐξ
αὐτῆς πολέμω ( I ) , on trouvera , en calculant chronologiquement
, λογιζόμεμις κατὰ τὸς χρόνες (2) , les 27
années et quelquesjours de plus ; seule manière de
calculer sûre , pour ceux quifondent leur opinion
sur les oracles; carje me le rappelle , depuis le commencementjusqu'à
la fin de la guerre , bien des
gens avançaient qu'elle devait durer troisfois neuf
années.
wmmw
(La suite à un Nº prochain. )
REVUE GÉNÉRALE.
Il a paru cette année assez peu d'ouvrages sur les
finances , ou du moins assez peu de remarquables . On
doit distinguer dans ce petit nombre, des Recherches de
M. Hennet , premier commis des finances , sur la nature
et les bases du crédit public ; et deux plans de finance ,
l'un par M. Gaëtan de Larochefoucauld ; l'autre par
M. Gabiou , propriétaire et ancien notaire. Ces deux
auteurs se trouvent d'accord sur plusieurs questions
importantes , principalement sur l'opinion qu'ils professent
concernant la nécessité de modérer les contributions
, et sur-tout l'impôt territorial , et de venir au
secours des contribuables en consacrant une portion du
domaine public , les forêts invendues , à la libération
de l'état. Leurs moyens pour l'emploi de cette ressource
different en quelques points. Sans repousser une aliénation
absolue , M. de Larochefoucauld pense qu'on
pourrait se contenter d'ouvrir un grand emprunt dont
les forêts seraient le gage , et au remboursement duquel
(1) Ici la traduction n'est-elle pas fautive ?n'est-ce
pas plutôt : Laguerre qu'elle fit ensuite éclorre ?
(2) En supputant suivant l'ordre des temps. M.
Lévêque.
DECEMBRE 1816. 405
leur revenu serait consacré. M. Gabiou , tranchant dans
le vif, pense que la vente de ces biens , préparée par de
bonnes et sages mesures, serait avantageuse à l'état, augmenterait
la valeur de cette nature de fonds , et contribuerait
enmême-temps à relever celle des autres propriétés
territoriales . Pour effectuer cette opération , au lieu
d'un emprunt il serait émis un papier appelé bons
d'état , ayant cours de monnaie , qui suppléerait à la
diminution du signe métallique , avec lequel l'arriéré
serait liquidé , qui serait retiré de la circulation au
fur et à mesure des ventes , et qui disparaîtrait tout à
fait avec la consommation de l'aliénation , dont les
produits , exactement estimés , auraient servi de règle
et de mesure à l'émission des bons d'état .
M. Gabiou se propose un but principal dans son ouvrage
, celui de diriger tout notre système de finance
vers l'encouragement et la prospérité de l'agriculture.
Il s'élève avec force contre le fléau dévorateur et immoral
de l'agiotage , et propose des moyens simples et
légaux de le réprimer. Dans la brochure de M. de Larochefoucauld
, nous avons remarqué une bien singulière
idée , c'est celle de revoir et d'imposer tous les
titres de noblesse , décorations et autres insignes honorifiques
; il voit en cette mesure un impôt utile et productif
levé sur la vanité ; mais est-il bien certain que
l'intérêt ne rendrait pas beaucoup de gens modestes ?
D'ailleurs si les distinctions et marques d'honneur
peuvent et doivent être dans nos sociétés actuelles.considérées
comme les récompenses et les encouragemens
du mérite , ne serait-il pas plaisant qu'on fit payer à
un homme le droit de montrer à ses concitoyens le
témoignage public qui atteste les services qu'il a rendus
au prince et à la patrie ?
L'impôt de M. de Larochefoucauld aurait bientôt
réduit tous ces signes à la valeur de ce qu'on appelait
autrefois une savonnette à vilain. S'ils en viennent là ,
alors en effet il sera très-juste que ceux qui useront de
ces savonnettes en paient la fabrique.
- Nous avons reçu les vers suivans , destinés à être
mis au bas du portrait de M. Ginguené , dont les lettres
:
406 MERCURE DE FRANCE.
ressentent vivement la perte ; ils sont de M. de Boinvilliers
, correspondant de l'institut.
Né franc et bon ,malin mais non caustique ,
Froid mais poli , savant sans être altier ;
Doux et ferme , il sut allier
Le talent du poëte et celui du critique.
Tous ceux qui ont connu M. Ginguené souscriront à
cet éloge , où l'on sent toute l'exactitude d'une proposition
de mathématiques , et qui brille du simple éclat
de la vérité toute nue. Nous supposons que dans cet état
elle aura tellement ébloui de ses charmes les yeux de
M. de Boinvilliers , qu'il aura craint d'allier à ces pures
beautés les vains ornemens de la poësie. Son quatrain
n'en obtiendra pas moins les suffrages de tous les gens
de rien. On dit déjà que d'un commun accord les grammairiens
y louent la richesse des rimes , et que les poëtes
en admirent la raison .
-Onnous promet un roman nouveau pour le mois
de janvier. Il est intitulé , dit-on , le Chateau du mystère,
ou Adolphe et Eugénie , et il porte le nom de M.
H. Brissot de Warville. Voilà un nom qui jusqu'ici ne
s'était pas fait connaître dans le roman. Nous verrons
dans le temps s'il a bien fait de sortir du Chateau du
mystère.
-A propos de romans , nous félicitons Mme Gottis
d'être parvenue à l'honneur d'une seconde édition de
François Ier et Mme de Chateaubriand. Cette belle
Chateaubriand est toujours un peu discoureuse , un peu
maladroite ; sa vertu fait bien par-ci par-là quelques
gaucheries ; mais celle-là aime si sincèrement le roi ;
elle est si attachée à sa personne , si dévouée à sa gloire ,
qu'on peut lui passer un peu de goût pour les grands
mots, un peu de prétention à l'effet , en faveur de la
franchise de son caractère et de la loyauté de ses sentimens.
Cette seconde édition est réellement revue et corrigée;
elle a reçu des améliorations sensibles , et l'auteur peut
DECEMBRE 1816.
407
compter sur un second succès. Elle est en outre ornée
de deux jolies gravures ; elle se trouve chez Eymery.
-Une autre seconde édition à annoncer , c'est celle
de labrochure de M. le vicomte de Chateaubriand publiée
depuis une quinzaine , et où il présente , avec des
pièces àl'appui , la proposition faite par lui à la chambre
despairs , et tendante à supplier le roi de faire examiner
ce qui s'est passé aux dernières élections. On croit que
M. de Chateaubriand , qui jusqu'ici n'a pas eu a se
plaindre de son étoile , sera encore aujourd'hui assez
heureux pour que le roi ne fasse point attention à son
indiscrète demande.
-Des orages , des tonnerres , des vents violens ont
troublé dans ces derniers jours l'athmosphère , et particulièrement
l'ouragan de la nuit de samedi à dimanche
derniers , a signalé sa furie sur les toîts et cheminées .; il
est tombé unbon nombre de ces longs canaux qui s'élèvent
sans appui au-dessus de la plupart des maisons.
D'ailleurs on n'a pas entendu parler d'accidens plus
graves .
Des agitations d'une autre nature se sont manifestées
en Angleterre. Les journaux nous ont fait part
de l'adresse vigoureuse du lord-maire au prince-régent ,
contre les ministres accusés d'avoir ruiné et entraîné
l'état au bord du précipice , par les frais immenses
d'une guerre étrangère aux intérêts de la Grande-Bretagne,
et dont elle n'a retiré qu'embarras , charges accablantes
, pertes innombrables , et aucune espèce de
profit.
On parle beaucoup de poursuivre le perfectionnement
des procédés pour l'éclairage par le gaz tiré de
lahouille. Ne conviendrait-il pas autant et avant tout ,
d'examiner si l'on n'obtiendrait pas des avantages équivalens
par l'emploi des huiles tirées des nombreux
végétaux que produit notre agriculture ?
- Au milieu de la pluie et du vent , des orages de
l'air et de la terre , nos chansonniers chantent ..... Mais
quoi ! les gens difficiles à contenter assurent qu'ils n'ont
408 MERCURE DE FRANCE .
i
pu échapper à l'influence molle et humide de lasaison ;
ils prétendent , chose incroyable , qu'au milieu de l'eau,
quí a semblé nous menacer d'un petit déluge , ils en
auront laissé entrer dans leurs verres. Nous aimerions
tout autant être condamnés à ne plus entendre leurs
chansons , que d'être forcés à croire à un pareil relâchement
de la discipline bachique Au reste , à tout pêché
miséricorde; quel fonds , tautbon qu'il soit , est à l'abri
d'une mauvaise récolte ? On n'a pas tous les ans des vins
de la comète; mais du moins on trouve encore dans le
caveau de cette année , des chansons de nos meilleurs
crus , et il sera bien difficile de ne pas trouver quelque
chose à chanter dans des couplets signés Bérenger ,
Désaugiers , Gentil , Gouffé , Ourry , Rougemont , etc.
M. Ourry , non content du tribut qu'il a fourni
au Caveau et à quelques autres recueils , a aussi publié
un choix de poésies fugitives. On y trouve deux élégies
touchantes sur les malheurs d'une auguste famille , et
une traduction de la Boucle de cheveux , de Pope , que
les Anglais comparent ou préfèrent à notre Lutrin. La
version de M. Ourry , poétique , élégante et fidelle , lui
fera beaucoup d'honneur , même auprès de ceux qui
n'adopteront pas tout à fait l'opinion des compatriotes
du célebre Pope. Outre ces grands morceaux , ce même
recueil contient quelques romances , et beaucoup de
chansons , la plupart fort gaies , mais dont nous ne
citerons rien , persuadés que le Diable n'y perdra point ,
et que les amateurs sauront bien les dénicher.
,
Malgré les injustes et froides railleries qu'on se
permet trop souvent contre un sexe qui nous porte dans
son sein, soigne notre enfance , embellit notre printemps
du charme de l'amour , partage avec nous les
peines et les plaisirs de notre été si souvent orageux ,
et fait ,par les douceurs d'une tendre amitié , le bonheur
de notre automne et la consolation de l'hiver de nos
ans ; malgré , dis-je , notre ingratitude , convenons que
les femmes , toujours nos supérieures en vertus , sont
souvent nos égales en talens. Il faudrait pour le nier
oublier l'histoire ancienne , aussi bien que la moderne.
DECEMBRE 1816. 409
On peut compter dans presque tous les genres autant
de femmes célèbres que d'hommes illustres ; et , pour
jouir de toute la gloire qu'elles méritent , il ne leur
manque peut-être qu'un historien : jusqu'à présent elles
ont trouvé plus de Pétrarques que de Plutarques. Il s'en
prèsente un aujourd'hui , dit-on , et cet historien est
une femme couronnée à l'académie française et aux
jeux floraux .
Sa Biographie des femmes célèbres , en deux volumes
, avec des portraits , paraît et se vend chez
Eymery , libraire , rue Mazarine , nº 30. Prix : 7 fr.
Le titre seul de l'ouvrage doit inspirer un vif intérêt ,
qu'augmentera certainement le nom de l'auteur , Mm.
Dufrénoy.
wwwwww
SPECTACLES.
Toute la France a retenti des infortunes comiques de
notre fameuse reine tragique ; toutes ses tribulations ont
été notées jour par jour; la malice envieuse s'est fait un
plaisir cruel de semer d'épines tous les chemins que
l'illustre princesse a parcourus : on a parlé de sa rencontre
avec le grand prêtre de l'Opéra ; les commissaires
de police ont forcé la reine d'Argos à venir remonter
sur son trône , et à quitter les tréteaux de Montauban
pour le théâtre de la rue de Richelieu.
A son arrivée , Mlle Georges a vu accourir chez elle
les nombreux amis qui travaillent à sa gloire de toute
la force de leurs poumons , et de toute la vigueur de
leurs mains. Un grand conseil a été tenu : les circonstances
étaient graves ; la délibération devait l'être nécessairement.
On avait lieu d'appréhender que Clytemnestre
, après un retard si prolongé , ne fût accueillie
par quelques murmures; car aujourd'hui on commence
àvouloir , suivant l'ancien usage , que les puissances du
théâtre reçoivent la loi du public au lieu de la lui faire.
30
410
MERCURE DE FRANCE.
La reine , frémissant à la seule idée des sifflets , répétait
souvent , d'une voix interrompue par ses sanglots :
Voilà, voilà les cris que je crains bien d'entendre !
Sa douleur n'a point trouvé des coeurs insensibles. Le
chefde la troupe faisant briller à tous les yeux celle
épingle en diamant que Semiramis lui donna dans des
temps plus heureux , jure par cet auguste cadeau , dont
la vue semble en solliciter un second, de doubler la
garde chargée de protéger l'entrée de la reine. Ce serment
solennel , cette noble assurance , rendent l'espoir
à la belle éplorée : elle essaie ses pleurs ; distribue à
pleines mains les billets , et les tributs qu'elle vient de
lever sur les Languedociens. Le grand jour arrive; sa
rentrée est annoncée pompeusement sur l'affiche : à six
heures , le parterre est déjà rempli de ses amis , impatiens
de faire éclater leur zèle ; ils préludent avec ardeur
au bruyant concert qui doit marquer les premiers pas
de Jocaste sur la scène ; tout enfin semble présager un
triomphe complet. Mais hélas ! prestiges du théâtre ,
que vous êtes chimériques ! illusions de la scène , combienvous
êtes trompeuses! Acette triple salved'applaudissemens
etdebravos qui ont ébranlé lasallejusqu'en
ses fondemens , succèdent tout-à-coup des sons aigus ,
des sifflets , puisqu'il faut les appeler par leur nom.
Oui ,MileGeorges a été siffléele vendredi 13décembre ,
quoiqu'elle eût pour elle les Leblond , les Ledoux , le
fameux Mouchette , et le célèbre père Radis. Talma ,
qui , tout comme un autre , asouvent donné des billets
àtous ces grands chefs de la cabale , a été admirable
dans les derniers actes d'OEdipe; dans les premiers il
estunpeu inégal .
Tous les ennemis de Voltaire n'ont pas manqué de
jeter les hauts cris au sujet de lapréface d'OEdipe : ils
ont eu l'air d'être scandalisés de l'irrévérence avec laquellelejeune
poëtetraite le père de latragédie antique;
mais c'est moins la gloire de Sophocle qu'ils ont voulu
venger, que celle de Voltaire qu'ils ont essayéde flétrir.
D'où vient un si grand acharnement contre l'auteur de
tant de chefs-d'oeuvre ? C'est qu'on ne peut supporter
۱
DECEMBRE 1816. 411
une si grande supériorité , et une telle universalité de
talens. Voltaire a reçu lui seul une part d'esprit dont le
superflu irait si bien à tant de gens qui n'ont pas même
le nécessaire ! en cherchant à lui en ôter un peu , c'est
autant de pris ; et on a l'air de gagner tout ce qu'on lui
en dispute. Voltaire a lui-même reconnu ses torts ; il a
d'ailleurs l'excuse de son âge; il peut dire comme
OEdipe:
J'étais jeune et superbe.
Maisdans cette même préface , adressée à M. de Genouville
, dont il a pleuré la mort en vers si touchans , il
finit par déclarer qu'il n'est presque que le traducteur
du poëte grec : « Pour moi, dit- il , après avoir dit bien
dumal de Sophocle , je suis obligé de vous en dire tout
lebienque j'en sais; tout différent en cela des médisans
qui commencent toujours par louer un homme , et qui
finissent par le rendre ridicule. J'avoue que peut-être ,
sans Sopocle,je serais jamais venuààbboouuttde
OEdipe ; je ne l'aurais même jamais entrepris . Je traduisis
d'abord la première scène de son quatrième acte :
celledugrand prêtre , qui accuse le roi , est entièrement
delui; la scène des deux vieillards lui appartient encore.
Je voudrais lui avoir d'autres obligations ,je les avouerais
avec la même bonne foi ; il est vrai que comme je
lui dois des beautés , je lui dois aussi des fautes. »
ne mon
Si cela ne suffit pas , voici ce que dans la préface
d'Oreste, il dit àladuchesse du Maine : « V. A. S. se
souvient que j'eus l'honneur de lire OEdipe devant
eile. Vous et M. le cardinal de Polignac , et M. de Malézieux
, et tout ce qui composait votre cour , vous me
blamâtes universellement , et avec grande raison , d'avoir
prononcé le mot d'amour dans un ouvrage où
Sophocle avait si bien réussi sans ce malheureux ornement.
Le public fut entièrement de votre avis : tout ce
qui était dans le goût de Sophocle fut applaudi généralement
, et ce qui ressentait un peu la passion de l'amour
fut condamné de tous les critiques éclairés. En effet ,
Madame , quelle place pour la galanterie , que le parricide
et l'inceste qui désolent une famille ,et la contagion
SEINE
30.
412 MERCURE DE FRANCE .
qui ravage un pays ! et quel exemple plus frappant đu
ridicule de notre theatre et du pouvoir de l'habitude ,
que Corneille d'un côté , qui fait dire à Thésée :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste ,
L'absence aux vrais amans est encor plus funeste.
et moi , qui , soixante ans après lui , viens faire parler
une vieille Jocaste d'un vieil amour , et tout cela pour
complaire au goût le plus fade et le plus faux qui ait
jamais corionipu la littérature. »
Peut- être y a-t-il plus d'orgueil et d'inconvenance
daus le rapprochement que Voltaire fait ici de lui-même
et de Corneille , que dans toute la préface d'OEdipe :
j'avoue que j'ai un grand respect pour le grand Corneille;
et Voltaire aurait pu , ce me semble , se reconnaître
coupable tout seul , et ne pas citer le père de la tragédie
française comme un exemple du ridicule de notre
theatre .
La première pièce qui sera jouée au Théâtre Français ,
aquatre ou cinq titres. Les uns l'appellent le Luthier de
Lubeck , les autres l'Artisan politique . On vous parle
de la Manie des nouvelles , de l'Homme d'état imaginaire
, de la Femme de bon sens ; tous ces titres singuliers
semblent annoncer plusieurs pièces; cependant c'est
toujours la même .
La représentation donnée au théâtre Feydeau , au
bénéfice des enfans Solié , avait attiré une nombreuse
réunion . La jeune Belle- Mère , opéra nouveau en trois
actes , n'a point réussi ; les sifflets en ont fait justice. On
avait acheté deux fois le droit d'être sévère. Les prix
étaient doublés. On a reconnu , à la niaiserie des paroles ,
qu'elles sont d'un auteur d'un théâtre voisin. Cette
Jeune Belle - Mère est une petite fille de vingt ans ,
nommée Suzanne , que son tuteur , M. Dormeuil , a
épousée secrètement , sans qu'on en sache le motif.
C'est à cinquante ans que cela lui est arrivé. Il a fait ce
mariage pour se soustraire à l'empire qu'ont pris sur lui
ses fils , Léon , le militaire , Emile , l'avocat , et sa fille
Albertine. Se marier pour recouvrer sa liberté , ce n'es
pas une grande preuve de sagesse;ce n'est trop souvent
DECEMBRE 1816 . 413
que changer de joug ; et bien des gens trouveront peutêtre
que pour mener un homme par le nez , une femme
peut valoir trois enfans. Suzanne , devenue Mme Dormeuil
, ne se venge des mépris qu'elle a éprouvés , tant
que son mariage a été secret , qu'en procurant un brevet
de capitaine à Léon , une charge de conseiller à Emile ,
et un mari à Albertine . Elle pousse même l'attention
jusqu'à conseiller à celle-ci de ne plus porter un chapeau
qui ne lui sied point On a crié : Chapeau bas . Le chapeau
a tenu bon , mais la pièce est tombée. La musique
a offert plusieurs morceaux agréables , et peut-être eutelle
réussi sans l'auteur des paroles. On a été dédommagé
de ce triste ouvrage par la représentation du Legs.
Fleury, et sur-tout Mlle Mars, ont excité an enthousiame
difficile à peindre , et causé le plaisir qu'on atoujours à
les voir ensemble. Ce n'est pas la première fois que
Mile Mars paraissait au théâtre Feydeau ; c'est là qu'elle
a commencé cette brillante carrière qu'elle parcourt
avec un succès toujours croissant. Thénard est fort bien
placé dans tous les roles qui tiennent un peude la caricature
, comme celui du gascon Lépine; Mile Demerson
jouait Lisette , et Michelot avait bien voulu se charger
du petit role du chevalier. Mile Devin , qui remplissait
celui d'Hortense , a de jolis yeux. Le spectacle a été
terminé par la Chercheuse d'esprit. On a vu dans ce
ballet Antonin et Albert , qui ont lutté de grâce et de
légèreté ; Mlle Bigottini , qui est une niaise charmante ;
et Mme Courtin , dont l'espiéglerie , fort aimable d'ailleurs
, fait peut-être trop de gestes et de sauts. La recette
s'est , dit-on , élevée à 12,000 fr. ; le roi a envoyé
1000 fr. , et M. le duc de Berri , qui est venu voir le
ballet , 500 fr.
Malgré les sifflets , on a donné une deuxième représentation
de la jeune Belle-Mère , mise en deux actes.
Les talens de Mine Gavaudan et de Mme Boulanger , et
le retranchement d'un acte et du rôle d'Emile , n'ont
pas rendu la pièce meilleure. Les auteurs n'ont pas plus
été demandés qu'à la première représentation ; ils semblent
vouloir lasser les siffleurs , car on en promet une
troisième. La rentrée de Martin , que nous avons déjà
annoncée , dédommagera l'Opéra - Comique de cette
414 MERCURE DE FRANCE.
1
chute. Cet acteur a reparu dans Jeannot et Colinet
dans ma Tante Aurore. Ila été fort applaudi par les
spectateurs , tant payés que payans.
Le Vaudeville a donné lundi dernier la première
représentation du comte Ory. Il n'y a dans cette pièce
qu'une jolie scène , c'est celle que les auteurs ont empruntée
sans façon au cinquième acte du Mariage de
Figaro. Ils ont même placé leur page dans le fauteuil
dupremieracte. Les couplets sont pleins degravelures,
ou, si l'on veut d'esprit ; car aujourd'hui c'est tout un.
On veut justifier les auteurs endisant que les anciens
fabliaux sont encore plus lestes ; mais lanaïveté de nos
pères est pour leurs plaisanteries les plus fortes , un
assaisonnement qui manque aux chansonniers du dixneuvième
siècle On leur pardonnerait de n'être pas plus
chastes dans leurs idées , s'ils avaient autaut de grâce
dans leurs expressions. Le vieux style de tous ces contes
gaillards a toujours des charmes nouveaux ; mais les
pointes du vaudeville nouveau sont un peu vieilles . Les
airs sont choisis avec un peu trop de prétention ; on en
aurait desiré de mieux appropriés au genre du vaudeville.
Que dirait Piron, s'il voyant cet enfant du plaisir
soupirer la romance ? Gontier a fort bien joué et chanté
le rôle du comte Ory; il est plus joli que Guénée
les habits de femme. Le comte Ory a été fort bien
accueilli , sur-tout par les dames , toujours disposées à
pardonner aux étourdis en faveur de l'intention. De
pages , des scènes nocturnes; voilà des ressorts
toujours sûrs pour exciter l'intérêt eettporter un auteur
aux nues. On a demandé ceux du comte Ory; Gontier
les adésignés en disant qu'on leur devait la Nuit de la
garde nationale , qu'on a jouée immédiatement après.
sous
Le théâtre de la Porte Saint-Martin , après nous avoir
montré une Pie voleuse , vient de nous faire voir des
Corbeaux accusateurs . Le délit commis par l'une vient
d'être expié par la révélation que les autres font d'un
assassinat. Mais soit que les coupables inspirent plus
d'intérêt que les innocens, soit que le nom de la forêt
de Cercoîtes ne sonne pas si bien à l'oreille que celui
du village de Palaiseau , les Corbeaux ont été entravés
dans leur yol . Un orage violent a éclaté sur leur pas
NOVEMBRE 1816. 415
sage; les sifflets ont lutte contre les applaudissemens
avec l'acharnement le plus opiniâtre. La tempête a été
violente, et les malveillans ont fini par voir crever sur
leurs épaules un orage bien plus pesant que la grêle ;
c'étaient..... des coups de bâton. On s'est battu au parterre.
Au milieu de ce tumulte épouvantable , Hypolite ,
qui avaitjoué le rôle du grand prévôt , est venu nommer
les auteurs; mais il n'a été entendu que des spectateurs
les plus voisins du théâtre. L'affiche annonce quu''oonndoit
ce chef-d'oeuvre à MM. Caigniez et Servan. Ce dernier
estdéja connu, sur les boulevards , par les gros morceaux
de sucre qu'il doune dans son café. Il y a dans ce mélodrame
plus de chaleur quedans tout autre. Le premier
acte est terminé par un véritable feu d'artifice , qui
va faire donner au théâtre de la Porte Saint-Martinle
nom de Tivoli d'hiver. Emile a été révoltant de vérité
dans le rôle de l'un des traitres; l'autre est joué comiquement
par Defresne, On ne reprochera point aux auteurs
d'avoir revêtu le vice de dehors brillans : ce sont
deux ignobles scélérats , hideux par leurs haillons comme
par leur bassesse. Les journaux ont lutté de savoir ,
pourdécouvrir l'origine de cette dégoûtante production.
LeJournal de Paris a dédaigné de puiser , comme ses
confrères , dans les Causes célèbres. Il a fait remonter
les Corbeaux accusateurs jusqu'aux grues , témoins du
meurtre d'Ibicus , poëte grec , qui vivait 540 ans avant
Jésus Christ. Voilà de l'érudition bien placée ! E.
Lespropriétaires du Mercure , résolus de donner de
nouveaux soins à l'amélioration de ce Journal , annoncent
à leurs souscripteurs qu'à dater du 1er janvier
ils verront parmi ses rédacteurs les noms des hommes
de lettres les plus distingués .
ANNONCES .
Petite Ecole des arts et métiers , contenant des notions
simples et familières sur tout ce que les métiers
offrent d'utile et de remarquable; ouvrage destiné à
l'instruction de la jeunesse , par M. Jauffret. Quatre vol.
in-12 , ornés de plus de 120 vignettes et gravures . Prix:
8fr. , avec figures coloriées 12 f..
416 MERCURE DE FRANCE .
Musée de l'enfance , ou Galerie d'animaux sauvages
et domestiques de tous les pays , avec une notice historique
sur leurs moeurs , leur industrie , leurs habitudes ,
etc ; suivi d'une Nomenclature d'animaux le plus généralement
connus dans les quatre parties du inonde;
ouvrage destiné a l'amusement et à l'instruction de l'enfance.
Format oblong , avec de jolies gravures d'animaux
de toutes les classes . Prix : 4 fr. , et figures color. 6 fr.
L'ami des enfans , par M. et Mme Azaïs , en 12 livraisons
formant 24 vol. in-18 , avec 48 jolies gravures .
Prix : 24 fr . , et figures coloriées 50 fr .
Tous ces ouvrages se trouvent à la librairie d'éducation
d'Alexis Eymery , rue Mazarine , nº 30 .
Onpeut les recommander , à cette époque , aux parens
qui préfèrent à de frivoles cadeaux , réunir , pour les
étrennes qu'ils destinent à leurs enfans , l'utile et l'agréable
, et veulent leur faire trouver , dans les témoignages
de leur tendresse , à la fois une récompense et un
encouragement.
Le succès de l'Ami des enfans en fait attendre avec
impatience les dernières livraisons , que les gravures
seules ont retardées ; mais nous pouvons annoncer que
cet ouvrage touche à sa fin. On sait qu'il réunit au
charme du style le mérite d'une instruction positive :
c'est l'ouvrage de la philosophie et des Grâces ; c'est
plus encore , c'est l'ouvrage d'un père , d'une mère , qui
ont trouvé dans leur coeur le secret d'intéresser les enfans
à leurs leçons .
Le Musée des enfans et la Petite Ecole des arts et
métiers s'annoncent assez par leur titre ; ils nous ont
paru le remplir en conscience , et être faits avec l'exactitude
convenable au but qu'on s'y est proposé. Les
figures d'animaux dans le Musée sont exécutées avec
soin, donnent bien la physionomie de l'objet représenté,
et onypeut reconnaître très-bien les animaux, sans être
obligé de consulter au bas de la page pour voir si ,
comme faisait un certain peintre , on a eu soin de mettre
au bas : Ceci est un coq.
DUBRAY , IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5.
min
MERCURE
DE FRANCE.
PROSPECTUS .
PROPRIÉTAIRES nouveaux du plus ancien des
Journaux de France , les hommes de lettres qui viennent
de se réunir pour continuer ou pour recommencer
le Mercure , ontpensé qu'il leur importait de rechercher
d'abord ce que devait être un Journal , qui , ne paraissant
qu'à des époques un peu éloignées l'une de l'autre ,
ne saurait aspirer aux avantages qui font le succès des
feuilles de tous les jours. Les réflexions qu'ont fait naître
ces recherches leur semblent pouvoir tenir lieu d'un
Prospectus , et ils les soumettent au public pour le rendre
juge de leur entreprise.
Un Journal quotidien peut se composer d'anecdotes
décousues , d'articles sans rapports entr'eux , de faits
épars , et de considérations détachées. Les anecdotes
intéressent la curiosité , parce qu'elles sont récentes :
les faits ont nécessairement une relation intime avec
les circonstances du jour ; et les articles destinés à
l'examen de questions particulières , ont toujours pour
sujet celles de ces questions qui captivent l'attention
publique , parce que les Auteurs , écrivant à la hate ,
dans un cadre resserré , sous l'influence du moment ,
sont préservés , par le défaut d'espace , du danger des
longueurs , et par le défautde temps, de l'inconvénient
de se perdre dans les théories : car, pour être lus , il faut
que ce qu'ils écrivent soit d'une application immédiate.
1
1
( 2 )
Il n'en est pas ainsi d'un Journal qui ne paraît que
toutes les semaines . Les anecdotes ont perdu leur fraîcheur
, les faits de détail leur intérêt; et ce grand moyen
de succès pour les feuilles quotidiennes ne peut contribuer
à celui d'un Journal hebdomadaire , que dans un
degré très-inférieur.
D'un autre côté , les collaborateurs d'un tel Journal ,
moins pressés par les heures , moins gênés par les
bornes , peuvent donner plus de soins à leur travail,
plus de développemens à leurs idées. On pourrait croire
que cette possibilité est un avantage; et néanmoins cet
avantage apparent tourne quelquefois au préjudice de
l'entreprise. La facilité de placer des dissertations d'une
certaine longueur dans un recueil que les Souscripteurs
sont obligés de recevoir et qu'on se flatte qu'ils seront
contraints de lire , séduit trop souvent les écrivains
prolixes
Un tel Journal arrive de la sorte à n'être qu'une
collection de petits traités , plus ou moins bien faits ,
mais dont l'ensemble est jugé toujours avec moins de
faveur que les recueils d'essais et les mélanges.
Quand l'abbé Trublet me parle de Fontenelle , ou
que M. de Sainte-Palaye me donne des Essais sur la
chevalerie ,je ne m'en plains point , car je n'ouvre leurs
livres que lorsque nul intérêt plus vifne m'occupe. Mais
si dans le moment où l'on agite quelque question d'une
importance immédiate et urgente , mon Journal arrive
et m'entretient des Bardes de la Bretagne armoricaine ,
ou de l'état des moeurs dans le douzjème siècle , je jette
loin de moi l'importun discoureur qui me parle d'un
passé obscur , quand le présent décide peut- être de
toute mon existence .
Une règle commune aux Journaux quotidiens et aux
Journaux hebdomadaires , c'est de donner une idée
exacte de ce qui est au moment où ils paraissent , de
parler à l'intérêt de chacun , et de discuter la question
sur laquelle la curiosité ou l'inquiétude sont éveillées.
Mais cette règle admise , il y a dans l'exécution des
différences qui résultent de la différence de la forme.
Le premier mérite d'une feuille quotidienne tient
à la nouveauté ; le premier mérite d'un Journal qui
( 3 )
paraît à des époques moins rapprochées , c'est l'ordre et
une certaine continuité qui lui imprime , pour ainsi
dire , quelque chose d'historique , et qui permet de
suivre dans ses numéros successifs la marche de l'opinion
, celle de l'autorité , celle des sciences , celle des
lettres et des arts .
L'on voit que cette idée , que les nouveaux propriétaires
du Mercure ont conçue de la tâche qu'ils
s'imposent , distingue essentiellement leur entreprise de
toutes celles qui l'ont précédée. C'est un tableau politique
et littéraire qu'ils se proposent d'offrir , mais un
tableau suivi , progressif, régulièrement ordonné dans
⚫ toutes ses parties , et dans lequel , à dater du 1er janvier
1817 , on puisse retrouver quel était à chaque
époque l'état des lumières , des doctrines d'organisation
sociale , de la législation et de la littérature .
L'ordre n'exclut point la variété ; il lui donne de
nouveaux charmes : sans ordre, la variété devient confusion
; les matériaux ne sont que des décombres , au
milieu desquels le lecteur le plus curieux ou le plus
patient se lasse bientôt d'errer à l'aventure.
D'après ce plan , chaque numéro du Mercure sera
divisé en deux parties ; la Politique formera le sujet de
l'une , la Littérature et les Sciences le sujet de l'autre.
La partie politique se subdivisera en deux sections ;
l'une traitant de l'état politique de l'Europe , l'autre de
l'état politique de la France.
Dans la première , nous aurons à caractériser ce
mouvement européen vers les institutions représentatives
, mouvement dont les symptômes sont différens ,
dont le but est uniforme , et que tous les gouvernemens
éclairés favorisent , et modèrent par là même qu'ils le
favorisent. Nous comparerons les divers états entr'eux ,
dans leurs tentatives et dans leurs progrès ; nous verrons
la Prusse , à peine remise de ses souffrances , mais soutenue
par un esprit national né du sein des revers , et se
donnant , pour récompense de ses efforts , une constitution
qui transformera ses guerriers en citoyens ; nous
verrons l'Autriche plus lente , inais appuyée sur de
longs souvenirs de modération et de douceur; n'adoptant
qu'avec circonspection , les améliorations avouées ,
(4)
mais respectant les droits , les usages , les libertés anciennes
, qui sont de bons élémens pour toutes les libertés
à venir. Les petits états se montreront à nous
partageant , à quelques exceptions près , la tendance
générale. Le royaume des Pays-Bas , formé d'élémens
hétérogènes , nous montrera deux peuples , dont l'un
séparé de l'autre par la langue et les intérêts , et attaché
se réconcilie néanmoins avec sanouvelle situation par
les jouissances de la liberté ; jouissances qui sont toujours
et par-tout une cause d'union , parce qu'elles
sont une source de bien- être .
Nous peindrons l'Angleterre , et les causes de cette
détresse,bienplus réelle que l'on ne pense; phénomène
d'autantplus étrangeque n'ayant pascommencé avec les
revers et la guerre , elle semble avoir pris sa source dans
les victoires et dans la paix . Nous prouverons deux vérités
également consolantes : l'une , que la détresse de l'Angleterre
ne sera
invite , elle s'occupe plutôt d'elle-même que de ses yoi- que momentanée , si , comme tout l'y
sins ; l'autre , qu'elle est dans l'heureuse position de ne
pouvoir faire que du bien , parce que ses
de ses manufactures et l'opinion nationale , fondée sur finances , l'état
des privations et des souffrances , la mettent hors d'état
de faire du mal. Nous dirons ce que nous pourrons sur
l'Espagne,
La politique intérieure de la France nous fournira
des questions plus importantes encore pour tous les
Français,
Nous ne
professerons point une
sible de fait , et qui , lorsqu'il s'agit de la liberté et de impartialité imposla
patrie , serait une criminelle indifférence . Amis sincères
de la charte , reconnaissans envers le Roi , qui l'a
sauvée par son éclatante protection; heureux de la voir
à l'abri de toute innovation et renonçant volontiers a
ce qu'on pourrait regarder comme des améliorations spéculatives
,parce que ce qui nous importe le plus aujourd'hui
, c'est la certitude que rien nemenace les principes
qu'elle contientet les garanties qu'elle assure; équitables
envers les ministres , dont nous
n'examinerons les actes
(5 )
qu'avecune franchise décente, nous restérons sans doute
étrangers à tous les partis , en ce qui les constitue en
partis , c'est-à-dire , la haîne , la vengeance, les souvenirs
odieux , les récriminations imprudentes; mais nous ne
serons étrangers à aucune vérité que les partis , même
pour leur intérêt , pourront proclamer. Tel est maintenant
l'état des esprits , et c'est un bonheur pour les idées
justes , que ces idées soient devenues l'unique moyen
de succès . Un seul langage est écouté , un seul étendard
est reconnu , et la liberté gagne également aux
discours de ses défenseurs et aux discours deses ennemis .
Aussi jamais les questions constitutionnelles n'ont-elles
étéplus approfondies ; elles deviennent familières à tous
les citoyens , à toutes les classes éclairées . Avec l'instinct
juste et sûr de notre nation, avec les lumières qui sont
par-tout répandues , on peut sans crainte répondre de
l'avenir.
En rendant un compte exact des séances des chambres
, nous analyserons les projets de loi qui seront proposés
. Nous nous efforcerons de saisir l'esprit des discussions;
nous le comparerons avec ce qui nous paraîtra
être l'opinion publique : heureux si nous les trouvons
toujours d'accord ! Nous éviterons également de tronquer
les discours remarquables , et de remplir nes pages
de déclamations de circonstance et de phrases de tribune.
En un mot , nous ferons ensorte que cette partie
du Mercure devienne en abrégé l'histoire parlementaire
de France,
Nous ne négligerons pas les livres et les brochures qui
paraîtront sur des questions politiques. Nous y chercherons
la vérité pour la répandre , et l'erreur , quand
elle sera dangereuse , pour la réfuter. Nous ne craindrons
point de rendre justice aux opinions saines ,
quand nous les trouverons dans des écrivains d'ailleurs
opposés à nos principes .
Une partie de notre Journal sera consacrée à l'examen
des ouvrages relatifs aux finances et à l'administration .
La seconde partie du Mercure embrassant la littérature
, et , sous ce titre , les sciences et les arts , sera ,
comme la précédente , divisée en deux sections.
( 6 )
L'une traitera des littératures étrangères ; la seconde,
de la littérature française .
Dans la partie consacrée aux littératures étrangères ,
nous nous occuperons spécialement de l'état actuel de
la littérature anglaise et de la littérature allemande ,
remarquables , l'une parce qu'elle est toute en croissance
; l'autre , parce qu'arrivée à sa maturité , elle
penche vers son déclin .
Nous éviterons sur l'Allemagne ces exagérations qui
menacent de remplacer parmi nous , par une réaction
assez naturelle , les exagérations d'un genre opposé.
Nous montrerons , dans la poésie , les Allemands pleins
d'imagination , de verve , quelquefois de sensibilité ,
mais se prescrivant fréquemment la bizarrerie , s'imposant
même le mauvais goût , et se commandant ,
comme une règle , le mépris des règles. Nous les montrerons
, dans les recherches sérieuses , profondément
instruits , investigateurs infatigables , mais tenant à
chaque détail par l'amour de la découverte; accordant ,
comme par une şorte d'égalité démocratique , la même
importance à tous les faits, et sous cette multitude de
faits , étouffant trop souvent l'idée et perdant le résultat.
Nous observerons dans la littérature anglaise des défauts
opposés,un amourtropexclusifpour les applications
immédiates , un trop grand mépris pour les idées générales
. Si , ce qui du reste est fort incertain , quelque
grand ouvrage , tels que les Anglais savaient en faire ,
du temps des Robertson , des Gibbon et des Hume , venait
solliciter l'attention , nous nous hâterions de le faire
connaître. En attendant , nous parlerons peut-être de ces
poëmes descriptifs dont l'Angleterre est inondée , et qui ,
dans toutes les littératures , sont un symptôme de déclin ;
mais dont plusieurs toutefois sont étincelans de grandes
beantés. Il est iinnuuttiillee d'ajouter que ces derniers seuls
nous occuperont .
Quant à notre littérature , nous n'avons point la prétentiond'en
présenter un tableau déjà tracé mille fois ;
nous nous bornerons à rendre compte de tout ce qui
paraîtra de remarquable , en tâchant de mettre , même
dans cette partie , l'espèce d'ordre et de continuité dont
>
1
( 7 )
nous avons parlé ci-dessus , afin que la collection du
Mercure puisse servir aussi d'histoire , ou du moins de
registre analytique pour la littérature française.
L'art dramatique nous a paru mériter une place à
part. Nous avons donc assigné à l'examen des pièces de
théâtre , au récit des représentations et à l'analyse du
jeu des acteurs , une section spéciale que nous intitulerons
Annales dramatiques .
Dans cette section , nous ne suivrons pas l'exemple
de quelques écrivains dont la critique ou l'éloge ,
également superficiel , également partial , n'a jamais
eu d'autre objet que de rabaisser leurs contemporains
et d'éteindre toute espèce d'émulation ; défenseurs des
saines doctrines littéraires , adınirateurs passionnés des
grands modèles , nous ne répèterons cependant pas sans
cesse , qu'en tout genre la lice est fermée; qu'il ne faut
plus faire de comédie après Molière ; qu'on ne peut,
sans un intolérable orgueil , se hasarder dans la carrière
où Corneille , Racine e Voltaire se sont illustrés .
Nous ne donnerons d'exclusion à aucun talent , à aucun
genre , et nous encouragerons , au contraire , les efforts
de quiconque nous offrira l'espérance d'étendre , avec
goût et réserve , les limites d'un art où dès long-temps
les Français ne reconnaissent plus de rivaux.
Toute pièce nouvelle de quelque importance , sera
l'objet d'une analyse raisonnée , dans laquelle nous nous
appliquerons d'abord à bien faire connaître l'ouvrage ,
à peindre les caractères , à développer l'intrigue , de
manière à mettre le lecteur en état de prononcer luimême
sur l'équité du jugement que nous croirons devoir
en porter. Convaincus que le style , qui ne suffit pas
pour assurer le succès d'une pièce de théâtre , est cependant
la seule qualité qui la fasse vivre , nous nous attacherons
particulièrement à en bien signaler le mérite ou
les défauts ; en un mot , nous tâcherons de ne jamais
oublier « que ce n'est point un arrêt que le public nous
demande , mais le rapport d'un procès qu'il n'appartient
qu'à lui de juger en dernier ressort .>>>
Lesmêmes considérations , puisées dans le seul intérêt
de l'art , nous dirigeront dans l'examen des productions
des deux scènes lyriques , où des modèles moins impo(
8 )
sans etdes règles moins absolues, laissent un champ plus
vaste aux essais du génie et aux préceptes de la critique.
Par une inconséquence trop commune , après avoir
reconnu que l'art de la déclamation est inséparable de
l'art dramatique , et qu'en ce genre il est un degré de
perfectionauquel onn'arriveque par un travail opiniâtre,
secondé des plus rares dispositions , nous n'affecterons
pas de traiter , avec une légèreté voisine du mépris , une
profession à laquelle nous sommes redevables des plus
nobles et des plus douces jouissances de l'esprit : l'éloge
ou la censure que nous ferons des acteurs , n'aura d'objet
etde mesure que leur talent.
L'article intitulé Variétés littéraires se composera
d'anecdotes , de lettres sur différens sujets qui nous seront
adressées , de morceaux détachés d'histoire , de critique
et de morale , dans le choix desquels nous tâcherons
de ne point nous méprendre.
Nous commencerons par nous conformer au goût
actuel du public , en n'izérant des vers dans le Mercure
qu'avec une extrême sobriété ; mais nous ferons
ensorte que les extraits ou les pièces fugitives auxquels
nous croirons de temps en temps pouvoirydonner place,
contribuent à ramener parmi les lecteurs le sentiment
de la poésie , qui paraît s'éteindre de jour en jour.
Enfin , sous le titre de Notices etAnnonces , qui était
celui d'une partie essentielle de l'ancien Mercure , nous
consacrerous , dans chaque numéro , plusieurs pages à
l'annonce des ouvrages qui auront paru dans la semaine:
une courte notice y sera jointe. Les amateurs de la littérature
trouveront dans cette partie du Journal l'avantage
de pouvoir fixer leur choix sur les productions nouvelles
, et les libraires celui de voir donner une prompte
publícité aux ouvrages qu'ils mettent en vente. Nous
aimons à croire qu'ils en sentiront d'autant plus le prix ,
que trop souvent les bureaux de rédaction de nos journaux
sont pour eux comme des sanctuaires où il ne leur
est pas permis de pénétrer.
Nous
DUBRAY, IMPRIMEUR DU MERCURE , RUE VENTADOUR,
พ.° 5.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères